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+The Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome II, by Eugène Süe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Le juif errant - Tome II
+
+Author: Eugène Süe
+
+Release Date: March 8, 2005 [EBook #15296]
+[Date last updated: April 21, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME II ***
+
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+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
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+Eugène Sue
+
+
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+LE JUIF ERRANT
+
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+Tome II
+
+
+
+(1844 -- 1845)
+
+
+
+Table des matières
+
+Douzième partie Les promesses de Rodin
+I. L'inconnu.
+II. Le réduit.
+III. Une visite inattendue.
+IV. Un service d'ami.
+V. Les conseils.
+VI. L'accusateur.
+VII. Le secrétaire du père d'Aigrigny.
+VIII. La sympathie.
+Treizième partie Un protecteur
+I. Les soupçons.
+II. Les excuses.
+III. Révélations.
+IV. Pierre Simon.
+V. L'Indien à Paris.
+VI. Le réveil.
+VII. Les doutes.
+VIII. La lettre.
+IX. Adrienne et Djalma.
+X. Les conseils.
+XI. Le journal de la Mayeux.
+XII. Suite du journal de la Mayeux.
+XIII. La découverte.
+Quatorzième partie La fabrique
+I. Le rendez-vous des loups.
+II. La maison commune.
+III. Le secret.
+IV. Révélations.
+V. L'attaque.
+VI. Les Loups et les Dévorants.
+VII. Le retour.
+Quinzième partie Rodin démasqué
+I. Le négociateur.
+II. Le secret.
+III. Les aveux.
+IV. Amour.
+V. Exécution.
+VI. Les Champs-Élysées.
+VII. Derrière la toile.
+VIII. Le lever du rideau.
+IX. La mort.
+Seizième partie Le choléra
+I. Le voyageur.
+II. La collation.
+III. Le bilan.
+IV. Le parvis Notre-Dame.
+V. La mascarade du choléra.
+VI. Le combat singulier.
+VII. Cognac à la rescousse!
+VIII. Souvenirs.
+IX. L'empoisonneur.
+X. La cathédrale.
+XI. Les meurtriers.
+XII. La promenade.
+XIII. Le malade.
+XIV. Le piège.
+XV. La bonne nouvelle.
+XVI. La note secrète.
+XVII. L'opération.
+XVIII. La torture.
+XIX. Vice et vertu.
+XX. Suicide.
+XXI. Les aveux.
+XXII. Suite des aveux.
+XXIII. Les rivales.
+XXIV. L'entretien.
+XXV. Consolations.
+XXVI. Les deux voitures.
+XXVII. Le rendez-vous.
+XXVIII. L'attente.
+XXIX. Adrienne et Djalma.
+XXX. L'imitation.
+XXXI. La visite.
+XXXII. Agricol Baudoin.
+XXXIII. Le réduit.
+XXXIV. Un prêtre selon le Christ.
+XXXV. La confession.
+XXXVI. La visite.
+XXXVII. La prière.
+XXXVIII. Les souvenirs.
+XXXIX. Jocrisse.
+XL. Les anonymes.
+XLI. La ville d'or.
+XLII. Le lion blessé.
+XLIII. L'épreuve.
+XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.
+XLV. Le calvaire.
+XLVI. Le conseil.
+XLVII. Le bonheur.
+XLVIII. Le devoir.
+XLIX. La quête.
+L. L'ambulance.
+LI. L'hydrophobie.
+LII. L'ange gardien.
+LIII. La ruine.
+LIV. Souvenirs.
+LV. L'épreuve.
+LVI. L'ambition.
+LVII. À socius, socius et demi.
+LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.
+LIX. Les amours de Faringhea.
+LX. Une soirée chez la Sainte-Colombe.
+LXI. Le lit nuptial.
+LXII. Une rencontre.
+LXIII. Un message.
+LXIV. Le premier juin.
+Épilogue
+I. Quatre ans après.
+II. La rédemption.
+Conclusion
+
+
+
+Douzième partie Les promesses de Rodin
+
+
+I. L'inconnu.
+
+La scène suivante se passait le lendemain du jour où le père
+d'Aigrigny avait été si rudement rejeté par Rodin dans la position
+subalterne naguère occupée par le _socius_.
+
+* * * * *
+
+La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires
+du quartier de la montagne Sainte-Geneviève; à l'époque de ce
+récit, la maison portant le numéro 4 dans cette rue se composait
+d'un corps de logis principal, traversé par une allée obscure qui
+conduisait à une petite cour sombre, au fond de laquelle s'élevait
+un second bâtiment singulièrement misérable et dégradé. Le rez-de-
+chaussée de la façade formait une boutique demi-souterraine, où
+l'on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques légumes et
+du lait.
+
+Neuf heures du matin sonnaient; la marchande, nommée la mère
+Arsène, vieille femme d'une figure douce et maladive, portant une
+robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tête,
+était montée sur la dernière marche de l'escalier qui conduisait à
+son antre et finissait son _étalage_, c'est-à-dire que d'un côté
+de sa porte elle plaçait un seau à lait en fer-blanc, et de
+l'autre quelques bottes de légumes flétris accostés de têtes de
+choux jaunâtres; au bas de l'escalier, dans la pénombre de cette
+cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d'un petit
+fourneau.
+
+Cette boutique, située tout auprès de l'allée, servait de loge de
+portier, et la fruitière servait de portière.
+
+Bientôt une gentille petite créature, sortant de la maison, entra,
+légère et frétillante, chez la mère Arsène. Cette jeune fille
+était Rose-Pompon, l'amie intime de la reine Bacchanal; Rose-
+Pompon, momentanément _veuve_, et dont le bachique, mais
+respectueux sigisbée, était, on le sait, Nini-Moulin, ce _chicard_
+orthodoxe qui, le cas échéant, se transfigurait après boire en
+Jacques Dumoulin, l'écrivain religieux, passait ainsi allègrement
+de la danse échevelée à la polémique ultramontaine, de la _Tulipe
+orageuse_ à un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter
+son lit, ainsi qu'il apparaissait au négligé de sa toilette
+matinale et bizarre; sans doute à défaut d'autre coiffure elle
+portait crânement sur ses charmants cheveux blonds, bien lissés et
+peignés, un bonnet de police emprunté à son costume de coquet
+débardeur; rien n'était plus espiègle que cette mine de dix-sept
+ans, rose, fraîche, potelée, brillamment animée par deux yeux
+bleus, gais et pétillants. Rose-Pompon s'enveloppait si
+étroitement le cou jusqu'aux pieds dans son manteau écossais à
+carreaux rouges et verts un peu fané, que l'on devinait une
+pudibonde préoccupation; ses pieds nus, si blancs que l'on ne
+savait si elle avait ou non des bas, étaient chaussés de petits
+souliers de maroquin rouge à boucle argentée... Il était facile de
+s'apercevoir que son manteau cachait un objet qu'elle tenait à la
+main.
+
+-- Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mère Arsène d'un air
+avenant, vous êtes matinale aujourd'hui, vous n'avez donc pas
+dansé hier?
+
+-- Ne m'en parlez pas, mère Arsène, je n'avais guère le coeur à la
+danse; cette pauvre Céphyse (la reine Bacchanal, soeur de la
+Mayeux) a pleuré toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que
+son amant est en prison.
+
+-- Tenez, dit la fruitière, tenez, mademoiselle, faut que je vous
+dise une chose à propos de votre Céphyse. Ça ne vous fâchera pas?
+
+-- Est-ce que je me fâche, moi?... dit Rose-Pompon en haussant les
+épaules.
+
+-- Croyez-vous que M. Philémon, à son retour, ne me grondera pas?
+
+-- Vous gronder! Pourquoi?
+
+-- À cause de son logement, que vous occupez...
+
+-- Ah ça, mère Arsène, est-ce que Philémon ne vous a pas dit qu'en
+son absence je serai maîtresse de ses deux chambres comme je
+l'étais de lui-même?
+
+-- Ce n'est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour
+votre amie Céphyse, que vous avez aussi amenée dans le logement de
+M. Philémon.
+
+-- Et où serait-elle allée sans moi, ma bonne mère Arsène? Depuis
+que son amant a été arrêté, elle n'a pas osé retourner chez elle,
+parce qu'ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine,
+je lui ai dit. «Viens toujours loger chez Philémon; à son retour
+nous verrons à te caser autrement.»
+
+-- Dame, mademoiselle, si vous m'assurez que M. Philémon ne sera
+pas fâché... à la bonne heure.
+
+-- Fâché, et de quoi? qu'on lui abîme son ménage? Il est si
+gentil, son ménage! Hier, j'ai cassé la dernière tasse... et voilà
+dans quelle drôle de chose je suis réduite à venir chercher du
+lait.
+
+Et Rose-Pompon, riant aux éclats, sortit son joli petit bras blanc
+de son manteau et fit voir à la mère Arsène un de ces verres à vin
+de champagne de capacité colossale, qui tiennent une bouteille
+environ.
+
+-- Ah! mon Dieu! dit la fruitière ébahie, on dirait une trompette
+de cristal.
+
+-- C'est le verre de grande tenue de Philémon, dont on l'a décoré
+quand il a été reçu _canotier flambard_, dit gravement Rose-
+Pompon.
+
+-- Et dire qu'il va falloir vous mettre votre lait là-dedans! ça
+me rend toute honteuse, dit la mère Arsène.
+
+-- Et moi donc... si je rencontrais quelqu'un dans l'escalier...
+en tenant ce verre à la main comme un cierge... Je rirais trop...
+je casserais la dernière pièce du bazar à Philémon et il me
+donnerait sa malédiction.
+
+-- Il n'y a pas de danger que vous rencontriez quelqu'un; le
+premier est déjà sorti, et le second ne se lève que tard.
+
+-- À propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu'il n'y a pas
+à louer une chambre au second, dans le fond de la cour? Je pense à
+ça pour Céphyse, une fois que Philémon sera de retour.
+
+-- Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit... au-dessus
+des deux pièces du vieux bonhomme qui est si mystérieux, dit la
+mère Arsène.
+
+-- Ah! oui, le père Charlemagne... vous n'en savez pas davantage
+sur son compte?
+
+-- Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n'est qu'il est venu ce
+matin au point du jour; il a cogné aux contrevents:
+
+«-- Avez-vous reçu une lettre pour moi, ma chère dame? m'a-t-il
+dit (il est toujours si poli, ce brave homme).
+
+«-- Non, monsieur, que je lui ai répondu.
+
+«-- Bien! bien! alors ne vous dérangez pas, ma chère dame, je
+repasserai.
+
+«Et il est reparti.
+
+-- Il ne couche donc jamais dans la maison?
+
+-- Jamais. Probablement qu'il loge autre part, car il ne vient
+passer ici que quelques heures dans la journée tous les quatre ou
+cinq jours.
+
+-- Et il y vient tout seul?
+
+-- Toujours seul.
+
+-- Vous en êtes sûre? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite
+femme en minon-minette? car alors Philémon vous donnerait congé,
+dit Rose-Pompon d'un air plaisamment pudibond.
+
+-- M. Charlemagne! une femme chez lui! Ah! le pauvre cher homme!
+dit la fruitière en levant les mains au ciel; si vous le voyiez,
+avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie
+rapiécé et son air bonasse; il a plutôt l'air d'un saint que
+d'autre chose.
+
+-- Mais alors, mère Arsène, qu'est-ce qu'il peut venir faire ainsi
+tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, où
+on voit à peine clair en plein midi.
+
+-- C'est ce que je vous demande, mademoiselle; qu'est-ce qu'il y
+peut faire? car pour venir s'amuser à être dans ses meubles, ce
+n'est pas possible: il y a en tout chez lui un lit de sangle, une
+table, un poêle, une chaise et une vieille malle.
+
+-- C'est dans les prix de l'établissement de Philémon, dit Rose-
+Pompon.
+
+-- Et, malgré ça, mademoiselle, il a autant de peur qu'on entre
+chez lui que si on était des voleurs et qu'il aurait des meubles
+en or massif; il a fait mettre à ses frais une serrure de sûreté;
+il ne me laisse jamais sa clef; enfin il allume son feu lui-même
+dans son poêle, plutôt que de laisser entrer quelqu'un chez lui.
+
+-- Et vous dites qu'il est vieux.
+
+-- Oui, mademoiselle... dans les cinquante à soixante.
+
+-- Et laid?
+
+-- Figurez-vous comme deux petits yeux de vipère percés avec une
+vrille, dans une figure toute blême, comme celle d'un mort... si
+blême enfin que les lèvres sont blanches, voilà pour son visage.
+Quant à son caractère, le vieux brave homme est si poli, il vous
+ôte si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que
+c'en est embarrassant.
+
+-- Mais j'en reviens toujours là, reprit Rose-Pompon, qu'est-ce
+qu'il peut faire tout seul dans ces deux chambres? Après ça, si
+Céphyse prend le cabinet au-dessus quand Philémon sera revenu,
+nous pourrons nous amuser à en savoir quelque chose... Et combien
+veut-on louer ce cabinet?
+
+-- Dame... mademoiselle, il est en si mauvais état que le
+propriétaire le laisserait, je crois bien, pour cinquante à
+cinquante-cinq francs par an, car il n'y a guère moyen d'y mettre
+de poêle, et il est seulement éclairé par une petite lucarne en
+tabatière.
+
+-- Pauvre Céphyse! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant
+tristement la tête; après s'être tant amusée, après avoir tant
+dépensé d'argent avec Jacques Rennepont, habiter-là et se mettre à
+vivre de son travail!... Faut-il qu'elle ait du courage!...
+
+-- Le fait est qu'il y a loin de ce cabinet à la voiture à quatre
+chevaux où Mlle Céphyse est venue vous chercher l'autre jour, avec
+tous ces beaux masques, qui étaient si gais... surtout ce gros en
+casque de papier d'argent avec un plumeau et en bottes à revers...
+Quel réjoui!
+
+-- Oui, dit Nini-Moulin: il n'y a pas son pareil pour danser le
+_fruit défendu..._ Il fallait le voir en vis-à-vis avec Céphyse...
+la reine Bacchanal... Pauvre rieuse... pauvre tapageuse!... Si
+elle fait du bruit maintenant, c'est en pleurant...
+
+-- Ah!... les jeunesses... les jeunesses!... dit la fruitière.
+
+-- Écoutez donc, mère Arsène, vous avez été jeune aussi... vous...
+
+-- Ma foi, c'est tout au plus! et à vrai dire, je me suis toujours
+vue à peu près comme vous me voyez.
+
+-- Et les amoureux, mère Arsène?
+
+-- Les amoureux! ah bien, oui! D'abord j'étais laide, et puis
+j'étais trop bien préservée.
+
+-- Votre mère vous surveillait donc beaucoup?
+
+-- Non, mademoiselle... mais j'étais attelée...
+
+-- Comment, attelée? s'écria Rose-Pompon ébahie, en interrompant
+la fruitière.
+
+-- Oui, mademoiselle, attelée à un tonneau de porteur d'eau avec
+mon frère. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tiré comme deux
+vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n'avais guère
+le coeur de penser aux gaudrioles.
+
+-- Pauvre mère Arsène, quel rude métier! dit Rose-Pompon avec
+intérêt.
+
+-- L'hiver surtout, dans les gelées... c'était le plus dur... moi
+et mon frère nous étions obligés de nous faire clouter à glace, à
+cause du verglas.
+
+-- Et une femme encore... faire ce métier-là!... ça fend le
+coeur... et on défend d'atteler les chiens[1]!... ajouta très
+sensément Rose-Pompon.
+
+-- Dame! c'est vrai, reprit la Mère Arsène, les animaux sont
+quelquefois plus heureux que les personnes; mais que voulez-vous?
+Il faut vivre... Où la bête est attachée, faut qu'elle broute...
+mais c'était dur... J'ai gagné à cela une maladie de poumons, ce
+n'est pas ma faute! Cette espèce de bricole dont j'étais
+attelée... en tirant, voyez-vous, ça me pressait tant et tant la
+poitrine, que je ne pouvais pas respirer... aussi j'ai abandonné
+l'attelage et j'ai pris une boutique. C'est pour vous dire que si
+j'avais eu des occasions et de la gentillesse, j'aurais peut-être
+été comme tant de jeunesses qui commencent par rire et
+finissent...
+
+-- Par tout le contraire, c'est vrai, mère Arsène; mais aussi,
+tout le monde n'aurait pas le courage de s'atteler pour rester
+sage... Alors on se fait une raison, on se dit qu'il faut s'amuser
+tant qu'on est jeune et gentille... et puis qu'on n'a pas dix-sept
+ans tous les jours... Eh bien, après... après... la fin du monde,
+ou bien on se marie...
+
+-- Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-être mieux valu
+commencer par là.
+
+-- Oui, mais on est trop bête, on se sait pas enjôler les hommes,
+ou leur faire peur; on est simple, confiante, et ils se moquent de
+vous... Tenez, moi, mère Arsène, c'est ça qui serait un exemple à
+faire frémir la nature si je voulais... Mais c'est bien assez
+d'avoir eu des chagrins sans s'amuser encore à s'en faire de la
+graine de souvenirs.
+
+-- Comment ça, mademoiselle?... vous si jeune, si gaie, vous avez
+eu des chagrins?
+
+-- Ah! mère Arsène: je crois bien: à quinze ans et demi j'ai
+commencé à fondre en larmes, et je n'ai tari qu'à seize ans...
+C'est assez gentil, j'espère?
+
+-- On vous a trompée, mademoiselle?
+
+-- On m'a fait pis... comme on fait à tant d'autres pauvres filles
+qui pas plus que moi, n'avaient d'abord envie de mal faire... Mon
+histoire n'est pas longue... Mon père et ma mère sont des paysans
+du côté de Saint-Valéry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq
+enfants que nous étions ils ont été obligés de m'envoyer à huit
+ans chez ma tante, qui était femme de ménage ici, à Paris. La
+bonne femme m'a prise par charité; et c'était bien à elle, car
+elle ne gagnait pas grand'chose. À onze ans, elle m'a envoyée
+travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine.
+C'est pas pour dire du mal des maîtres de fabriques, mais ça leur
+est bien égal que les petites filles et les petits garçons soient
+pêle-mêle entre eux... Alors vous concevez... il y a là-dedans,
+comme partout, des mauvais sujets; ils ne se gênent ni en paroles
+ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants
+qui voient et qui entendent plus qu'ils n'en ont l'air! Alors, que
+voulez-vous?... on s'habitue en grandissant à entendre et à voir
+tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus.
+
+-- C'est vrai, au moins, ce que vous dites là, mademoiselle Rose-
+Pompon, pauvres enfants! qui est-ce qui s'en occupe? Ni le père ni
+la mère; ils sont à leur tâche...
+
+-- Oui, oui, allez, mère Arsène, on a bien vite dit d'une jeune
+fille qui a mal tourné: «C'est une ci, c'est une ça», mais si on
+savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu'on ne la
+blâmerait... Enfin, pour en revenir à moi, à quinze ans j'étais
+très gentille... Un jour, j'ai une réclamation à faire au premier
+commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet; il me
+dit qu'il me rendra justice, et que même il me protégera si je
+veux l'écouter, et il commence par vouloir m'embrasser. Je me
+débats... Alors il me dit: «Tu me refuses? tu n'auras plus
+d'ouvrage; je te renvoie de la fabrique.»
+
+-- Oh! le méchant homme! dit la mère Arsène.
+
+-- Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m'encourage
+à ne pas céder et à me placer ailleurs... Oui... mais impossible;
+les fabriques étaient encombrées. Un malheur ne vient jamais seul:
+ma tante tombe malade; pas un sou à la maison: je prends mon grand
+courage; je retourne à la fabrique, supplie le commis. Rien n'y
+fait. «Tant pis pour toi, me dit-il: tu refuses ton bonheur, car
+si tu avais voulu être gentille, plus tard je t'aurais peut-être
+épousée...» Que voulez-vous que je vous dise, mère Arsène? La
+misère était là, je n'avais pas d'ouvrage; ma tante était malade;
+le commis disait qu'il m'épouserait... j'ai fait comme tant
+d'autres.
+
+-- Et quand plus tard, vous lui avez demandé le mariage?
+
+-- Il m'a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m'a
+plantée là... C'est alors que j'ai tant pleuré toutes les larmes
+de mon corps... qu'il ne m'en reste plus... J'en ai fait une
+maladie... et puis enfin, comme on se console de tout... je me
+suis consolée... De fil en aiguille, j'ai rencontré Philémon. Et
+c'est sur lui que je me revenge des autres... Je suis son tyran,
+ajouta Rose-Pompon d'un air tragique.
+
+Et l'on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri
+son joli visage pendant son récit à la mère Arsène.
+
+-- C'est pourtant vrai, dit la mère Arsène en réfléchissant. On
+trompe une pauvre fille... qu'est-ce qui la protège, qu'est-ce qui
+la défend? Ah! oui, bien souvent le mal qu'on fait ne vient pas de
+vous... et...
+
+-- Tiens!... Nini-Moulin!... s'écria Rose-Pompon en interrompant
+la fruitière et en regardant de l'autre côté de la rue; est-il
+matinal!... Qu'est-ce qu'il peut me vouloir?
+
+Et Rose-Pompon s'enveloppa de plus en plus pudiquement dans son
+manteau.
+
+Jacques Dumoulin s'avançait en effet le chapeau sur l'oreille, le
+nez rubicond et l'oeil brillant; il était vêtu d'un paletot-sac
+qui dessinait la rotondité de son abdomen; ses deux mains, dont
+l'une tenait une grosse canne _au port d'arme_, étaient allongées
+dans les vastes poches de ce vêtement. Au moment où il s'avançait
+sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la
+portière, il aperçut Rose-Pompon.
+
+-- Comment! ma pupille déjà levée!... ça se trouve bien!... moi
+qui venais pour la bénir au lever de l'aurore!
+
+Et Nini-Moulin s'avança, les bras ouverts, à l'encontre de Rose-
+Pompon qui recula d'un pas.
+
+-- Comment! enfant ingrat... reprit l'écrivain religieux, vous
+refusez mon accolade matinale et paternelle?
+
+-- Je n'accepte d'accolades paternelles que de Philémon... J'ai
+reçu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisiné, deux
+oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein!
+voilà un présent ridicule! J'ai gardé le ratafia de famille et
+j'ai troqué le reste pour deux amours de pigeons vivants que j'ai
+installés dans le cabinet de Philémon, ce qui me fait un petit
+colombier bien gentil. Du reste, _mon époux_ arrive avec sept
+cents francs qu'il a demandés à sa respectable famille sous le
+prétexte d'apprendre la basse, le cornet à pistons et le porte-
+voix, afin de séduire en société et de faire un mariage...
+chicandard... comme vous dites, bon sujet.
+
+-- Eh bien, ma pupille chérie! nous pourrons déguster le ratafia
+de famille et festoyer en attendant Philémon et ses sept cents
+francs.
+
+Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui
+rendirent un son métallique et il ajouta:
+
+-- Je venais vous proposer d'embellir ma vie aujourd'hui et même
+demain, et même après demain, si le coeur vous en dit...
+
+-- Si c'est des amusements décents et paternels, mon coeur ne dit
+pas non.
+
+-- Soyez tranquille, je serai pour vous un aïeul, un bisaïeul, un
+portrait de famille... Voyons, promenade, dîner, spectacle, bal
+costumé, et souper ensuite, ça vous va-t-il?
+
+-- À condition que cette pauvre Céphyse en sera. Ça la distraira.
+
+-- Va pour Céphyse.
+
+-- Ah ça, vous avez donc fait un héritage, gros apôtre?
+
+-- Mieux que cela, ô la plus rose de toutes les Rose-Pompon... Je
+suis rédacteur en chef d'un journal religieux... Et comme il faut
+de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les
+mois un mois d'avance et trois jours de liberté; à cette
+condition-là, je consens à faire le saint pendant vingt-sept jours
+sur trente, et à être grave et assommant comme le journal.
+
+-- Un journal, vous? En voilà un qui sera drôle, et qui dansera
+tout seul, sur les tables des cafés, des pas défendus.
+
+-- Oui, il sera drôle, mais pas pour tout le monde! Ce sont tous
+sacristains cossus qui font les frais... ils ne regardent pas à
+l'argent, pourvu que le journal morde, déchire, brûle, broie,
+extermine et assassine... Parole d'honneur! je n'aurai jamais été
+plus forcené, ajouta Nini-Moulin en riant d'un gros rire;
+j'arroserai les blessures toutes vives avec mon venin _premier cru_
+ou avec mon fiel _grrrrand mousseux_!!!
+
+Et, pour péroraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en
+sautant le bouchon d'une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit
+beaucoup rire Rose-Pompon.
+
+-- Et comment s'appelle-t-il, votre journal de sacristains?
+reprit-elle.
+
+-- Il s'appelle _l'Amour du prochain_.
+
+-- À la bonne heure! voilà un joli nom!
+
+-- Attendez donc, il en a un second.
+
+-- Voyons le second. _L'Amour du prochain, ou l'Exterminateur des
+incrédules, des indifférents, des tièdes et autres_; avec cette
+épigraphe du grand Bossuet: _Ceux qui ne sont pas avec nous sont
+contre nous._
+
+-- C'est aussi ce que dit toujours Philémon dans ses batailles
+à la Chaumière en faisant le moulinet.
+
+-- Ce qui prouve que le génie de l'aigle de Meaux est universel.
+Je ne lui reproche qu'une chose, c'est d'avoir été jaloux de
+Molière.
+
+-- Bah! jalousie d'acteur, dit Rose-Pompon.
+
+-- Méchante!... reprit Nini-Moulin en la menaçant du doigt.
+
+-- Ah ça, vous allez donc exterminer Mme de Sainte-Colombe... car
+elle est un peu tiède, celle-là... et votre mariage?
+
+-- Mon journal le sert au contraire. Pensez donc! rédacteur en
+chef... c'est une position superbe; les sacristains me prônent, me
+poussent, me soutiennent, me bénissent. J'empaume la Sainte-
+Colombe... et alors une vie... une vie à mort!
+
+À ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre
+à la fruitière en disant:
+
+-- Pour M. Charlemagne... Affranchie... rien à payer.
+
+-- Tiens, dit Rose-Pompon, c'est pour le petit vieux si
+mystérieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela
+vient de loin?...
+
+-- Je crois bien, ça vient d'Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en
+regardant à son tour la lettre que la fruitière tenait à la main.
+
+-- Ah çà, ajouta-t-il, qu'est-ce donc que cet étonnant petit vieux
+dont vous parlez?
+
+-- Figurez-vous, mon gros apôtre, dit Rose-Pompon, un vieux
+bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour; il n'y couche
+jamais, et il vient s'y renfermer de temps en temps pendant des
+heures sans laisser monter personne chez lui... et sans qu'on
+sache ce qu'il y fait.
+
+-- C'est un conspirateur ou un faux-monnayeur... dit Nini-Moulin
+en riant.
+
+-- Pauvre cher homme! dit la mère Arsène, où serait-elle donc, sa
+fausse monnaie? il me paye toujours en gros sous le morceau de
+pain et le radis noir que je lui fournis pour son déjeuner, quand
+il déjeune.
+
+-- Et comment s'appelle ce mystérieux caduc?... demanda Dumoulin.
+
+-- M. Charlemagne, dit la fruitière. Mais tenez... quand on parle
+du loup on en voit la queue.
+
+-- Où est-elle donc cette queue?
+
+-- Tenez... ce petit vieux, là-bas... le long de la maison; il
+marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.
+
+-- M. Rodin! s'écria Nini-Moulin; et se reculant brusquement, il
+descendit en hâte trois marches de l'escalier, afin de n'être pas
+vu. Puis il ajouta:
+
+-- Et vous dites que ce monsieur s'appelle?...
+
+-- M. Charlemagne... Est-ce que vous le connaissez? demanda la
+fruitière.
+
+-- Que diable vient-il faire ici sous un faux nom? dit Jacques
+Dumoulin à voix basse en se parlant à lui-même.
+
+-- Mais vous le connaissez donc? reprit Rose-Pompon avec
+impatience. Vous voilà tout interdit.
+
+-- Et ce monsieur a pour pied-à-terre deux chambres dans cette
+maison? et il vient mystérieusement? dit Jacques Dumoulin de plus
+en plus surpris.
+
+-- Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fenêtres du colombier de
+Philémon.
+
+-- Vite! vite! passons par l'allée; qu'il ne me rencontre pas, dit
+Dumoulin.
+
+Et, sans avoir été aperçu de Rodin, il passa de la boutique dans
+l'allée, et de l'allée monta l'escalier qui conduisait à
+l'appartement occupé par Rose-Pompon.
+
+-- Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mère Arsène à Rodin qui
+s'avançait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en
+un jour, à la bonne heure, car vous êtes joliment rare.
+
+-- Vous êtes trop honnête, ma chère dame, dit Rodin avec un salut
+fort courtois. Et il entra dans la boutique de la fruitière.
+
+
+
+II. Le réduit.
+
+La physionomie de Rodin, lorsqu'il était entré chez la mère
+Arsène, respirait la simplicité la plus candide; il appuya ses
+deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit:
+
+-- Je regrette bien, ma chère dame, de vous avoir éveillée ce
+matin de très bonne heure...
+
+-- Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que
+je vous fasse des reproches.
+
+-- Que voulez-vous, chère dame! j'habite la campagne, et je ne
+peux venir que de temps à autre dans ce pied-à-terre pour y faire
+mes petites affaires.
+
+-- À propos de ça, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est
+arrivée ce matin; elle est grosse et vient de loin. La voilà, dit
+la fruitière en la tirant de sa poche, elle n'a pas coûté de port.
+
+-- Merci, ma chère dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une
+indifférence apparente; et il la mit dans la poche de côté de sa
+redingote, qu'il reboutonna ensuite soigneusement.
+
+-- Allez-vous monter chez vous, monsieur?
+
+-- Oui, ma chère dame.
+
+-- Alors je vais m'occuper de vos petites provisions, dit mère
+Arsène. Est-ce toujours comme à l'ordinaire, mon digne monsieur?
+
+-- Toujours comme à l'ordinaire.
+
+-- Ça va être prêt en un clin d'oeil. Ce disant, la fruitière prit
+un vieux panier; après y avoir jeté trois ou quatre mottes à
+brûler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon,
+elle recouvrit ces combustibles d'une feuille de chou, puis,
+allant au fond de sa boutique, elle tira d'un bahut un gros pain
+rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d'un oeil
+connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces
+racines, le divisa en deux, y fit un trou qu'elle remplit de gros
+sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaça soigneusement
+auprès du pain, sur la feuille de chou qui séparait les
+combustibles des comestibles. Prenant enfin à son fourneau
+quelques charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli
+de cendres qu'elle posa aussi dans le panier.
+
+Remontant alors jusqu'à la dernière marche de son escalier, la
+mère Arsène dit à Rodin:
+
+-- Voici votre panier, monsieur.
+
+-- Mille remerciements, ma chère dame, répondit Rodin; et
+plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit
+sous qu'il remit un à un à la fruitière, et lui dit en emportant
+le panier:
+
+-- Tantôt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme
+d'habitude, votre panier.
+
+-- À votre service, mon digne monsieur, à votre service, dit la
+mère Arsène.
+
+Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main
+droite le panier de la fruitière, entra dans l'allée obscure,
+traversa une petite cour, monta d'un pas allègre jusqu'au second
+étage d'un corps de logis fort délabré, puis arrivé là, sortant
+une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu'ensuite il
+referma soigneusement sur lui.
+
+La première des deux chambres qu'il occupait était complètement
+démeublée; quant à la seconde, on ne saurait imaginer un réduit
+d'un aspect plus triste, plus misérable. Un papier tellement
+éraillé, passé, déchiré, que l'on ne pouvait reconnaître sa nuance
+primitive, couvrait les murailles; un lit de sangle boiteux, garni
+d'un mauvais matelas et d'une couverture de laine mangée par les
+vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un poêle de
+faïence grisâtre aussi _craquelée_ que la porcelaine de Japon, une
+vieille malle à cadenas placée sous son lit, tel était
+l'ameublement de ce taudis délabré. Une étroite fenêtre aux
+carreaux sordides éclairait à peine cette pièce entièrement privée
+d'air et de jour par la hauteur du bâtiment qui donnait sur la
+rue; deux vieux mouchoirs à tabac attachés l'un à l'autre avec des
+épingles, et qui pouvaient à volonté glisser sur une ficelle
+tendus devant la fenêtre, servaient de rideaux; enfin le carrelage
+disjoint, rompu, laissant voir le plâtre du plancher, témoignait
+de la profonde incurie du locataire de cette demeure.
+
+Après avoir fermé sa porte, Rodin jeta son chapeau et son
+parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira
+le radis noir et le pain, qu'il plaça sur la table; puis
+s'agenouillant devant son poêle, il le bourra de combustible et
+l'alluma en soufflant d'un poumon puissant et vigoureux sur la
+braise apportée dans un sabot. Lorsque, selon l'expression
+consacrée, son poêle _tira_, Rodin alla étendre sur leur ficelle
+les deux mouchoirs à tabac qui lui servaient de rideaux; puis, se
+croyant bien celé à tous les yeux, il tira de la poche de côté de
+sa redingote la lettre que la mère Arsène lui avait remise. En
+faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets
+différents; l'un de ces papiers, gras et froissé, plié en petit
+paquet, tomba sur une table et s'ouvrit; il renfermait une croix
+de la Légion d'honneur en argent noirci par le temps, le ruban
+rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.
+
+À la vue de cette croix, qu'il remit dans sa poche avec la
+médaille dont Faringhea avait dépouillé Djalma, Rodin haussa les
+épaules en souriant d'un air méprisant et sardonique; puis il tira
+sa grosse montre d'argent et la plaça sur la table à côté de la
+lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec un singulier
+mélange de défiance et d'espoir, de crainte et d'impatiente
+curiosité. Après un moment de réflexion, il s'apprêtait à
+décacheter cette enveloppe... Mais il la rejeta brusquement sur la
+table, comme si, par un étrange caprice, il eût voulu prolonger de
+quelques instants l'angoisse d'une incertitude aussi poignante,
+aussi irritante que l'émotion du jeu. Regardant sa montre, Rodin
+résolut de n'ouvrir la lettre que lorsque l'aiguille marquerait
+neuf heures et demie; il s'en fallait alors de sept minutes. Par
+une de ces bizarreries puérilement fatalistes, dont de très grands
+esprits n'ont pas été exempts, Rodin se disait:
+
+-- Je brûle du désir d'ouvrir cette lettre; si je ne l'ouvre qu'à
+neuf heures et demie, les nouvelles qu'elle m'apporte seront
+favorables.
+
+Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre,
+et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux
+vieilles gravures jaunâtres, rongées de vétusté, attachées au mur
+par des clous rouillés.
+
+Le premier de ces _objets d'art_, seuls ornements dont Rodin eût
+jamais décoré ce taudis, était une de ces images grossièrement
+dessinées et enluminées de rouge, de jaune, de vert et de bleu que
+l'on vend dans les foires; une inscription italienne annonçait que
+cette gravure avait été fabriquée à Rome. Elle représentait une
+femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses
+genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure
+tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire
+l'avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres
+bleues: _Sarà papa_ (il sera pape).
+
+Le second de ces objets d'art qui semblaient inspirer les
+profondes méditations de Rodin était une excellente gravure en
+taille-douce dont le fini précieux, le dessin à la fois hardi et
+correct contrastaient singulièrement avec la grossière enluminure
+de l'autre image. Cette rare et magnifique gravure, payée par
+Rodin six louis (luxe énorme), représentait un jeune garçon vêtu
+de haillons. La laideur de ses traits était compensée par
+l'expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement
+caractérisée; assis sur une pierre, entouré çà et là d'un troupeau
+qu'il gardait, il était vu de face, accoudé sur son genou, et
+appuyant son menton dans la paume de sa main. L'attitude pensive,
+réfléchie de ce jeune homme vêtu comme un mendiant, la puissance
+de son large front, la finesse de son regard pénétrant, la fermeté
+de sa bouche rusée, semblaient révéler une indomptable résolution
+jointe à une intelligence supérieure et à une astucieuse adresse.
+Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux
+s'enroulaient autour d'un médaillon au centre duquel se voyait une
+tête de vieillard dont les lignes, fortement accentuées,
+rappelaient d'une manière frappante, malgré leur sénilité, les
+traits du jeune gardeur de troupeaux.
+
+Cette gravure portait enfin pour titre: LA JEUNESSE DE SIXTE-
+QUINT, et l'image enluminée, _la Prédiction_[2]!
+
+À force de contempler ces gravures de plus en plus près, d'un oeil
+de plus en plus ardent et interrogatif, comme s'il eût demandé des
+inspirations ou des espérances à ces images, Rodin s'en était
+tellement rapproché que, toujours debout et repliant son bras
+droit derrière sa tête, il se tenait pour ainsi dire appuyé et
+accoudé à la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la
+poche de son pantalon noir, il écartait ainsi un des pans de sa
+vieille redingote olive.
+
+Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude méditative.
+
+* * * * *
+
+Rodin, nous l'avons dit, venait rarement dans ce logis; selon les
+règles de son ordre, il avait jusqu'alors toujours demeuré avec le
+père d'Aigrigny, dont la surveillance lui était spécialement
+confiée: aucun membre de la congrégation, surtout dans la position
+subalterne où Rodin s'était jusqu'alors tenu, ne pouvait ni se
+renfermer chez soi, ni même posséder un meuble fermant à clef; de
+la sorte, rien n'entravait l'exercice d'un espionnage mutuel,
+incessant, l'un des plus puissants moyens d'action et
+d'asservissement employés par la compagnie de Jésus. En raison de
+diverses combinaisons qui lui étaient personnelles, bien que se
+rattachant par quelques points aux intérêts généraux de son ordre,
+Rodin avait pris à l'insu de tous ce pied-à-terre de la rue
+Clovis. C'est du fond de ce réduit ignoré que le _socius_
+correspondait directement avec les personnages les plus éminents
+et les plus influents du sacré collège.
+
+On se souvient peut-être qu'au commencement de cette histoire,
+lorsque Rodin écrivait à Rome que le père d'Aigrigny, ayant reçu
+l'ordre de quitter la France sans voir sa mère mourante, avait
+hésité à partir; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait
+ajouté en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonçait
+au général de l'ordre l'hésitation du père d'Aigrigny:
+
+«Dites au cardinal-prince qu'il peut compter sur moi, mais qu'à
+son tour il me serve activement.»
+
+Cette manière familière de correspondre avec le plus puissant
+dignitaire de l'ordre, le ton presque protecteur de la
+recommandation que Rodin adressait à un cardinal-prince,
+prouvaient assez que le _socius_, malgré son apparente
+subalternité, était à cette époque regardé comme un homme très
+important par plusieurs princes de l'Église ou autres dignitaires,
+qui lui adressaient leurs lettres à Paris sous un faux nom, et
+d'ailleurs chiffrées avec les précautions et les sûretés d'usage.
+
+Après plusieurs moments de méditation contemplative passés devant
+le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement à sa table, où
+était cette lettre, que, par une sorte d'atermoiement
+superstitieux, il avait différé d'ouvrir, malgré sa vive
+curiosité. Comme il s'en fallait encore de quelques minutes que
+l'aiguille de sa montre ne marquât neuf heures et demie, Rodin,
+afin de ne pas perdre de temps, fit méthodiquement les apprêts de
+son frugal déjeuner; il plaça sur sa table, à côté d'une écritoire
+garnie de plumes, le pain et le radis noir; puis, s'asseyant sur
+son tabouret, ayant pour ainsi dire le poêle entre ses jambes, il
+tira de son gousset un couteau à manche de corne, dont la lame
+aiguë était aux trois quarts usée, coupa alternativement un
+morceau de pain et un morceau de radis, et commença son frugal
+repas avec un appétit robuste, l'oeil fixé sur l'aiguille de sa
+montre... L'heure fatale atteinte, Robin décacheta l'enveloppe
+d'une main tremblante.
+
+Elle contenait deux lettres.
+
+La première parut le satisfaire médiocrement; car, au bout de
+quelques instants, il haussa les épaules, frappa impatiemment sur
+la table avec le manche de son couteau, écarta dédaigneusement
+cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la
+seconde missive, tenant son pain d'une main, et, de l'autre,
+trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le
+sel gris répandu sur un coin de table.
+
+Tout à coup, la main de Rodin restait immobile. À mesure qu'il
+avançait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intéressé,
+surpris, frappé. Se levant brusquement, il courut à la croisée,
+comme pour s'assurer, par un second examen des chiffres de la
+lettre, qu'il ne s'était pas trompé, tant ce qu'on lui annonçait
+lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu'il _avait
+bien déchiffré_, car, laissant tomber ses bras, non pas avec
+abattement, mais avec la stupeur d'une satisfaction aussi imprévue
+qu'extraordinaire, il resta quelque temps la tête basse, le regard
+fixe, profond; la seule marque de joie qu'il donnât se manifestait
+par une sorte d'aspiration sonore, fréquente et prolongée.
+
+Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et
+opiniâtres dans leur sape souterraine sont surpris de leur
+réussite lorsque cette réussite devance et dépasse incroyablement
+leurs sages et prudentes prévisions. Rodin se trouvait dans ce
+cas. Grâce à des prodiges de ruse, d'adresse et de dissimulation,
+grâce à de puissantes promesses de corruption, grâce enfin au
+singulier mélange d'admiration, de frayeur et de confiance que son
+génie inspirait à plusieurs personnages influents, Rodin apprenait
+du gouvernement pontifical, que, selon une éventualité possible et
+probable, il pourrait, dans un temps donné, prétendre avec chance
+de succès à une position qui n'a que trop excité la crainte, la
+haine ou l'envie de bien des souverains, et qui a été quelquefois
+occupée par de grands hommes de bien, par d'abominables scélérats
+ou par des gens sortis des derniers rangs de la société. Mais,
+pour que Rodin atteignît plus sûrement ce but il lui fallait
+absolument réussir, dans ce qu'il s'était engagé à accomplir, sans
+violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions
+habilement maniées, à savoir: _Assurer à la compagnie de Jésus la
+possession des biens de la famille de Rennepont._
+
+Possession qui, de la sorte, avait une double et immense
+conséquence; car Rodin, selon ses visées personnelles, songeait à
+se faire de son ordre (dont le chef était à sa discrétion) un
+marchepied et un moyen d'intimidation.
+
+Sa première impression de surprise passée, impression qui n'était
+pour ainsi dire qu'une sorte de modestie d'ambition, de défiance
+de soi, assez commune aux hommes réellement supérieurs, Rodin,
+envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se
+reprocha presque sa surprise.
+
+Pourtant, bientôt après, par une contradiction bizarre, cédant
+encore à une de ces idées puériles auxquelles l'homme obéit
+souvent lorsqu'il se sait ou se croit parfaitement seul et caché,
+Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait causé une
+si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l'étaler sous les
+yeux de l'image du jeune pâtre devenu pape; puis, secouant
+fièrement, triomphalement la tête, dardant sur le portrait son
+regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt
+crasseux sur l'emblème pontifical:
+
+-- Hein! frère? et moi aussi... peut-être... Après cette
+interpellation ridicule, Rodin revint à sa place, et comme si
+l'heureuse nouvelle qu'il venait de recevoir eût exaspéré son
+appétit, il plaça la lettre devant lui pour la relire encore une
+fois, et, la couvant des yeux, il se prit à mordre avec une sorte
+de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en
+chantonnant un vieil air de litanies.
+
+* * * * *
+
+Il y avait quelque chose d'étrange, de grand et surtout
+d'effrayant dans l'opposition de cette ambition immense, déjà
+presque justifiée par les événements, et contenue, si cela peut se
+dire, dans un si misérable réduit.
+
+Le père d'Aigrigny, homme sinon très supérieur, du moins d'une
+valeur réelle, grand seigneur de naissance, très hautain, placé
+dans le meilleur monde, n'aurait jamais osé avoir seulement la
+pensée de prétendre à ce que prétendait Rodin de prime saut;
+l'unique visée du père d'Aigrigny, il la trouvait impertinente,
+était d'arriver à être un jour élu général de son ordre, de cet
+ordre qui embrassait le monde. La différence des aptitudes
+ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu'un homme
+d'un esprit éminent, d'une nature saine et vivace, concentrant
+toutes les forces de son âme et de son corps sur une pensée
+unique, pratique obstinément ainsi que le faisait Rodin, la
+chasteté, la frugalité, enfin le renoncement volontaire à toute
+satisfaction du coeur ou des sens, presque toujours cet homme ne
+se révolte ainsi contre les voeux sacrés du Créateur qu'au profit
+de quelque passion monstrueuse et dévorante, divinité infernale
+qui, par un acte sacrilège, lui demande, en échange d'une
+puissance redoutable, l'anéantissement de tous les nobles
+penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres
+instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse éternelle, dans son
+inépuisable munificence, a si paternellement doué la créature.
+
+* * * * *
+
+Pendant la scène muette que nous venons de dépeindre, Rodin ne
+s'était pas aperçu que les rideaux d'une des fenêtres situées au
+troisième étage du bâtiment qui dominait le corps de logis où il
+habitait s'étaient légèrement écartés et avaient à demi découvert
+la mine espiègle de Rose-Pompon et la face de Silène de Nini-
+Moulin.
+
+Il s'ensuivait que Rodin, malgré son rempart de mouchoirs à tabac,
+n'avait été nullement garanti de l'examen indiscret et curieux des
+deux coryphées de _la Tulipe orageuse_.
+
+
+
+III. Une visite inattendue.
+
+Rodin, quoiqu'il eût éprouvé une profonde surprise à la lecture de
+la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa réponse témoignât
+de cet étonnement. Son frugal déjeuner terminé, il prit une
+feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce
+ton rude et tranchant qui lui était habituel lorsqu'il n'était pas
+obligé de se contraindre:
+
+«Ce que l'on m'apprend ne me surprend point. J'avais tout prévu.
+Indécision et lâcheté portent toujours ces fruits-là. Ce n'est pas
+assez. La Russie hérétique égorge la Pologne catholique. Rome
+bénit les meurtriers et maudit les victimes[3].
+
+«Cela me va.
+
+«En retour, la Russie garantit à Rome, par l'Autriche, la
+compression sanglante des patriotes de la Romagne.
+
+«Cela me va toujours.
+
+«Les bandes d'égorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus
+au massacre des libéraux impies; elles sont lasses.
+
+«Cela ne me va plus. Il faut qu'elles marchent.»
+
+Au moment où Rodin venait d'écrire ces derniers mots, son
+attention fut tout à coup distraite par la voix fraîche et sonore
+de Rose-Pompon, qui, sachant son Béranger par coeur, avait ouvert
+la fenêtre de Philémon, et assise sur la barre d'appui, chantait
+avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l'immortel
+chansonnier:
+
+_Mais, quelle erreur! non, Dieu, n'est pas colère,_
+_S'il créa tout... à tout il sera d'appui:_
+_Vins qu'il nous donne, amitié tutélaire,_
+_Et vous, amours, qui créez après lui,_
+
+_Prêtez un charme à ma philosophie;_
+_Pour dissiper des rêves affligeants,_
+_Le verre en main, que chacun se confie_
+_Au Dieu des bonnes gens!_
+
+Ce chant, d'une mansuétude divine, contrastait si étrangement avec
+la froide cruauté des quelques lignes écrites par Rodin, qu'il
+tressaillit et se mordit les lèvres de rage en reconnaissant ce
+refrain du poète véritablement chrétien qui avait porté de si
+rudes coups à la mauvaise Église. Rodin attendit quelques instants
+dans une impatience courroucée, croyant que la voix allait
+continuer; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que
+fredonner, et bientôt passa à un autre air, celui du _Bon papa_,
+qu'elle vocalisa, même sans paroles. Rodin, n'osant pas aller
+regarder par sa croisée quelle était cette importune chanteuse,
+haussa les épaules, reprit sa plume et continua:
+
+«Autre chose: Il faudrait exaspérer les indépendants de tous les
+pays, soulever la rage _philosophaille _de l'Europe, et faire
+écumer le libéralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocifère.
+Pour cela, proclamer à la face du monde les trois propositions
+suivantes:
+
+«1° _Il est abominable de soutenir que l'on peut faire son salut
+dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les moeurs
+soient pures;_
+
+«2° _Il est odieux et absurde d'accorder aux peuples la liberté de
+conscience;_
+
+«3° _L'on ne saurait avoir trop d'horreur contre la liberté de la
+presse._
+
+«Il faut amener _l'homme faible_ à déclarer ces propositions de
+tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les
+gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les
+museleurs de populaire. Il se prendra au piège. Les propositions
+formulées, la tempête éclate. Soulèvement général contre Rome,
+scission profonde; le sacré collège se divise en trois partis.
+L'un approuve, l'autre blâme, l'autre tremble. _L'homme faible_,
+encore plus épouvanté qu'il ne l'est aujourd'hui d'avoir laisser
+égorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les
+menaces, les ruptures violentes qu'il soulève.
+
+«Cela me va toujours, et beaucoup.
+
+«Alors, à notre père vénéré d'ébranler la conscience de _l'homme
+faible_, d'inquiéter son esprit, d'effrayer son âme.
+
+«En résumé: abreuver de dégoûts, diviser son conseil, l'isoler,
+l'effrayer, redoubler l'ardeur féroce du bon Albani, réveiller
+l'appétit des _Sanfédistes_[4], leur donner des libéraux à leur
+faim; pillage, viol, massacre comme à Césène, vraie marée montante
+de sang carbonaro, _l'homme faible_ en aura le déboire, tant de
+tueries en son nom!!! il reculera... il reculera... chacun de ses
+jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son
+angoisse. Et l'abdication dont il menace déjà viendra enfin, peut-
+être trop tôt. C'est le seul danger à présent, à vous d'y
+pourvoir.
+
+«En cas d'abdication... le grand pénitencier m'a compris. Au lieu
+de confier à un _général _le commandement de notre ordre, la
+meilleure milice du saint-siège, je la commande moi-même. Dès lors
+cette milice ne m'inquiète plus: exemple... les janissaires et les
+gardes prétoriennes toujours funestes à l'autorité; pourquoi?
+parce qu'ils ont pu s'organiser comme défenseurs du pouvoir en
+dehors du pouvoir; de là, leur puissance d'intimidation.
+
+«Clément XIV? un niais. Flétrir, abolir notre compagnie, faute
+absurde. La défendre, l'innocenter, s'en déclarer le général,
+voilà ce qu'il devait faire. La compagnie, alors à sa merci,
+consentait à tout; il nous absorbait, nous inféodait au saint-
+siège, qui n'avait plus à redouter... _nos services!!! _Clément
+XIV est mort de la colique. À bon entendeur, salut. Le _cas
+échéant_, je ne mourrai pas de cette mort.»
+
+La voix vibrante et perlée de Rose-Pompon retentit de nouveau.
+
+Rodin fit un bond de colère sur sa chaise; mais bientôt, et à
+mesure qu'il entendit le couplet suivant, qu'il ne connaissait pas
+(il ne possédait pas son Béranger comme la _veuve _de Philémon),
+le jésuite, accessible à certaines idées bizarrement
+superstitieuses, resta interdit, presque effrayé de ce singulier
+rapprochement. C'est _le bon pape _de Béranger qui parle:
+
+_Que sont les rois? de sots bélîtres_
+_Ou des brigands qui, gros d'orgueil,_
+_Donnant leurs crimes pour des titres,_
+_Entre eux se poussent au cercueil._
+
+_À prix d'or je puis les absoudre_
+_Ou changer leur sceptre en bourdon;_
+_Ma Dondon,_
+_Riez donc!_
+_Sautez donc!_
+_Regardez-moi lancer la foudre_
+_Jupin m'a fait son héritier,_
+_Je suis entier._
+
+Rodin, à demi levé de sa chaise, le cou tendu, l'oeil fixe,
+écoutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille
+d'une fleur à une autre de son répertoire, chantonnait déjà le
+ravissant refrain de _Colibri_. N'entendant plus rien, le jésuite
+se rassit avec une sorte de stupeur; mais au bout de quelques
+minutes de réflexion, sa figure rayonna tout à coup; il voyait un
+heureux présage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et
+ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette étrange
+confiance dans la fatalité:
+
+«Jamais je n'ai cru plus au bon succès qu'en ce moment. Raison de
+plus pour ne rien négliger. Tout pressentiment commande un
+redoublement de zèle. Une nouvelle pensée m'est venue hier. On
+agira ici de concert. J'ai fondé un journal ultra-catholique:
+_l'Amour du prochain. _À sa furie ultramontaine, tyrannique,
+liberticide, on le croira l'organe de Rome. J'accréditerai ces
+bruits. Nouvelles furies.
+
+«Cela me va.
+
+«Je vais soulever la question de liberté d'enseignement; les
+libéraux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au
+droit commun, quand nos privilèges, nos immunités, notre influence
+du confessionnal, notre obédience à Rome, nous mettent en dehors
+du droit commun même, par les avantages dont nous jouissons.
+Doubles niais, ils nous croient désarmés parce qu'ils le sont eux-
+mêmes contre nous. Question brûlante; clameurs irritantes,
+nouveaux dégoûts pour _l'homme faible. _Tout ruisseau grossit le
+torrent.
+
+«Cela me va toujours.
+
+«Pour résumer en deux mots: la _fin_, c'est l'abdication. Le
+_moyen_, harcèlement, torture incessante. L'héritage Rennepont
+paye l'élection. Prix faits, marchandise vendue.»
+
+Rodin s'interrompit brusquement d'écrire, croyant avoir entendu
+quelque bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur
+l'escalier; il prêta l'oreille, suspendit sa respiration, tout
+redevint silencieux. Il croyait s'être trompé, et reprit sa plume.
+
+«Je me charge de l'affaire Rennepont, unique pivot de nos
+combinaisons _temporelles; _il faut reprendre en sous-oeuvre,
+substituer le jeu des intérêts, le ressort des passions, aux
+stupides coups de massue du père d'Aigrigny; il a failli tout
+compromettre; il a pourtant de très bonnes parties; mais une seule
+gamme; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans
+son vrai milieu, j'en tirerai parti, les morceaux en sont bons.
+J'ai usé à temps du franc pouvoir du révérend père général;
+j'apprendrai, si besoin est, au père d'Aigrigny, les engagements
+secrets pris envers moi par le général; jusqu'ici on lui a laissé
+forger pour cet héritage la destination que vous savez; bonne
+pensée, mais inopportune: même but par autre voie.
+
+«Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions;
+_l'éventualité échéant_, le douteux est certain; reste une
+latitude immense. L'affaire Rennepont est à cette heure deux fois
+mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront _à nous,
+_par la libre volonté des héritiers, il le faut. Car, ceci
+manquant, le parti _temporel _m'échappe; mes chances diminuent de
+moitié. J'ai demandé pleins pouvoirs; le temps presse, j'agis
+comme si je les avais. Un renseignement m'est indispensable pour
+mes projets; je l'attends de vous; _il me le faut_, vous
+m'entendez? la haute influence de votre frère à la cour de Vienne
+vous servira. Je veux avoir les détails les plus précis sur la
+position actuelle du _duc de Reichstadt_, le Napoléon II des
+impérialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frère une
+correspondance secrète avec le prince ou à l'insu de son
+entourage? Avisez promptement, ceci est urgent; cette note part
+aujourd'hui: je la compléterai demain... Elle vous parviendra,
+comme toujours, par le petit marchand.»
+
+Au moment où Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre
+sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au
+dehors... Il écouta. Au bout de quelques moments de silence,
+plusieurs coups frappés à sa porte retentirent dans la chambre.
+Rodin tressaillit: pour la première fois, l'on heurtait à sa porte
+depuis près d'une année qu'il venait dans ce logis. Serrant
+précipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu'il
+venait d'écrire, le jésuite alla ouvrir la vieille malle cachée
+sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d'un
+mouchoir à tabac en lambeaux, joignit à ce dossier les deux
+lettres chiffrées qu'il venait de recevoir, et cadenassa
+soigneusement la malle.
+
+L'on continuait de frapper au dehors avec un redoublement
+d'impatience.
+
+Rodin prit le panier de la fruitière à la main, son parapluie sous
+son bras, et, assez inquiet, alla voir quel était l'indiscret
+visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon,
+la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille
+révérence, lui demanda d'un air parfaitement ingénu:
+
+-- M. Rodin, s'il vous plaît?
+
+
+
+IV. Un service d'ami.
+
+Rodin, malgré sa surprise et son inquiétude, ne sourcilla pas; il
+commença par fermer sa porte après soi, remarquant le coup d'oeil
+curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie:
+
+-- Qui demandez-vous, ma chère fille?
+
+-- M. Rodin, reprit crânement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis
+yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en
+face.
+
+-- Ce n'est pas ici... dit-il en faisant un pas pour descendre. Je
+ne connais pas... Voyez plus haut ou plus bas.
+
+-- Oh! que c'est joli! Voyons... faites donc le gentil, à votre
+âge! dit Rose-Pompon en haussant les épaules, comme si on ne
+savait pas que c'est vous qui vous appelez M. Rodin.
+
+-- Charlemagne, dit le _socius _en s'inclinant, Charlemagne, pour
+vous servir, si j'en étais capable.
+
+-- Vous n'en êtes pas capable, répondit Rose-Pompon d'un ton
+majestueux, et elle ajouta d'un air narquois:
+
+-- Nous avons donc des cachettes à la minon-minette, que nous
+changeons de nom?... Nous avons peur que maman Rodin nous
+espionne?
+
+-- Tenez, ma chère fille, dit le _socius _en souriant d'un air
+paternel, vous vous adressez bien: je suis un vieux bonhomme qui
+aime la jeunesse... la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, même
+à mes dépens... mais laissez-moi passer, car l'heure me presse...
+
+Et Rodin fit de nouveau un pas vers l'escalier.
+
+-- Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d'une voix solennelle, j'ai des
+choses très importantes à vous communiquer, des conseils à vous
+demander sur une affaire de coeur.
+
+-- Ah çà! voyons, petite folle, vous n'avez donc personne à
+tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci?
+
+-- Mais je loge ici, monsieur Rodin, répondit Rose-Pompon en
+appuyant malicieusement sur le _nom _de sa victime.
+
+-- Vous? ah bah! j'ignorais un si joli voisinage.
+
+-- Oui... je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin.
+
+-- Vraiment! et où donc?
+
+-- Au troisième, dans le bâtiment du devant, monsieur Rodin.
+
+-- C'est donc vous qui chantiez si bien tout à l'heure?
+
+-- Moi-même, monsieur Rodin.
+
+-- Vous m'avez fait le plus grand plaisir, en vérité.
+
+-- Vous êtes bien honnête, monsieur Rodin.
+
+-- Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose?
+
+-- Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les
+yeux d'un air ingénu: j'habite avec grand-papa Philémon et
+grand'maman Bacchanal... une reine, rien que ça.
+
+Rodin avait été jusqu'alors assez gravement inquiet, ignorant de
+quelle manière Rose-Pompon avait surpris son véritable nom; mais,
+en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu'elle
+logeait dans cette maison, il trouva une compensation à l'incident
+désagréable soulevé par l'apparition de Rose-Pompon; il importait
+en effet beaucoup à Rodin de savoir où trouver la reine Bacchanal,
+maîtresse de Couche-tout-Nu et soeur de la Mayeux, de la Mayeux
+signalée comme dangereuse depuis son entretien avec la supérieure
+du couvent, et depuis la part qu'elle avait prise aux projets de
+fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin espérait, grâce à ce
+qu'il venait d'apprendre, amener adroitement Rose-Pompon à lui
+confesser le nom de la personne dont elle tenait que
+M. Charlemagne s'appelait M. Rodin.
+
+À peine la jeune fille eut-elle prononcé le nom de la reine
+Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris
+que vivement intéressé.
+
+-- Ah! ma chère fille, s'écria-t-il, je vous en conjure, ne
+plaisantons pas... S'agirait-il, par hasard, d'une jeune fille qui
+porte ce surnom et qui est soeur d'une ouvrière contrefaite?...
+
+-- Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose-
+Pompon assez étonnée à son tour; elle s'appelle Céphyse Soliveau:
+c'est mon amie.
+
+-- Ah! c'est votre amie! dit Rodin en réfléchissant.
+
+-- Oui, monsieur, mon amie intime...
+
+-- Et vous l'aimez?
+
+-- Comme une soeur... Pauvre fille! je fais ce que je peux pour
+elle! et ce n'est guère... Mais comment un respectable homme de
+votre âge connaît-il la reine Bacchanal?... Ah! ah! c'est ce qui
+prouve que vous portez des faux noms...
+
+-- Ma chère fille! je n'ai plus envie de rire maintenant, dit si
+tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie,
+lui dit:
+
+-- Mais enfin, comment connaissez-vous Céphyse?
+
+-- Hélas! ce n'est pas elle que je connais... mais un brave garçon
+qui l'aime comme un fou!...
+
+-- Jacques Rennepont!
+
+-- Autrement dit Couche-tout-Nu... À cette heure, il est en prison
+pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l'y ai vu hier.
+
+-- Vous l'avez vu hier? Mais, comme ça se trouve! dit Rose-Pompon
+en frappant dans ses mains. Alors, venez vite, venez tout de suite
+chez Philémon, vous donnerez à Céphyse des nouvelles de son
+amant... elle est si inquiète!...
+
+-- Ma chère fille... je voudrais ne lui donner que de bonnes
+nouvelles de ce digne garçon que j'aime malgré ses folies... car
+qui n'en a pas fait des folies? ajouta Rodin avec une indulgente
+bonhomie.
+
+-- Pardieu! dit Rose-Pompon en se balançant sur ses hanches comme
+si elle eût été encore costumée en débardeur.
+
+-- Je dirai plus, ajouta Rodin, je l'aime à cause de ses folies;
+car, voyez-vous, on a beau dire, ma chère fille, il y a toujours
+un bon fonds, un bon coeur, quelque chose enfin, chez ceux qui
+dépensent généreusement leur argent pour les autres.
+
+-- Eh bien! tenez, vous êtes un très brave homme, vous! dit Rose-
+Pompon enchantée de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne
+voulez-vous pas venir voir Céphyse pour lui parler de Jacques?
+
+-- À quoi bon lui apprendre ce qu'elle sait? Que Jacques est en
+prison?... Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre
+garçon d'un si mauvais pas...
+
+-- Oh! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s'écria
+vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux Céphyse.
+
+-- Ce serait du bien perdu, chère petite folle, dit Rodin en
+souriant; mais rassurez-vous, je n'ai pas besoin de récompense
+pour vous faire un peu de bien quand je le puis.
+
+-- Ainsi vous espérez tirer Jacques de prison?...
+
+Rodin secoua la tête et reprit d'un air chagrin et contrarié:
+
+-- Je l'espérais... mais, à cette heure... que voulez-vous? tout
+est changé...
+
+-- Et pourquoi donc? demanda Rose-Pompon surprise.
+
+-- Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m'appelant
+M. Rodin doit vous paraître très amusante, ma chère fille, je le
+comprends: vous n'êtes en cela qu'un écho... Quelqu'un vous aura
+dit: «Allez dire à M. Charlemagne qu'il s'appelle M. Rodin... ça
+sera fort drôle.»
+
+-- Bien sûr qu'il ne me fût pas venu à l'idée de vous appeler
+M. Rodin... on n'invente pas un nom comme celui-là soi-même,
+répondit Rose-Pompon.
+
+-- Eh bien! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a
+fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont.
+
+-- Ah! mon Dieu! et cela parce que je vous ai appelé M. Rodin, au
+lieu de M. Charlemagne? s'écria Rose-Pompon tout attristée,
+regrettant alors la plaisanterie qu'elle avait faite à
+l'instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle,
+qu'est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que
+vous vouliez rendre à Jacques?
+
+-- Il ne m'est pas permis de vous le dire, ma chère fille. En
+vérité... je suis désolé de tout ceci pour ce pauvre Jacques...
+croyez-le bien; mais permettez-moi de descendre.
+
+-- Monsieur... écoutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon: si
+je vous disais le nom de la personne qui m'a engagée à vous
+appeler M. Rodin, vous intéresseriez-vous toujours à Jacques?
+
+-- Je ne cherche pas à surprendre les secrets de personne... ma
+chère fille... vous avez été dans tout ceci le jouet ou l'écho de
+personnes peut-être fort dangereuses, et, ma foi! malgré l'intérêt
+que m'inspire Jacques Rennepont, je n'ai pas envie, vous entendez
+bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme... Dieu m'en
+garde!
+
+Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y
+comptait bien; car après une seconde de réflexion la jeune fille
+lui dit:
+
+-- Tenez, monsieur, c'est trop fort pour moi, je n'y entends rien;
+mais ce que je sais, c'est que je serais désolée d'avoir fait tort
+à un brave garçon pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire
+tout bonnement ce qui en est; ma franchise sera peut-être utile à
+quelque chose...
+
+-- La franchise éclaire souvent les choses obscures, dit
+sentencieusement Rodin.
+
+-- Après tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin.
+Pourquoi me fait-il dire des bêtises qui peuvent nuire à l'amant
+de cette pauvre Céphyse? Voilà, monsieur, ce qui est arrivé: Nini-
+Moulin, un gros farceur, vous a vu tout à l'heure dans la rue; la
+portière lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m'a
+dit à moi: «Non, il s'appelle Rodin, il faut lui faire une farce:
+Rose-Pompon, allez à sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin.
+Vous verrez la drôle de figure qu'il fera.» J'ai promis à Nini-
+Moulin de ne pas le nommer; mais dès que ça pourrait risquer de
+nuire à Jacques... tans pis, je le nomme.
+
+Au nom de Nini-Moulin, Rodin n'avait pu retenir un mouvement de
+surprise. Ce pamphlétaire, qu'il avait fait charger de la
+rédaction de _l'Amour du prochain_, n'était pas personnellement à
+craindre; mais Nini-Moulin, très bavard et très expansif après
+boire, pouvait être inquiétant, gênant, surtout si Rodin, ainsi
+que cela était probable, devait revenir plusieurs fois dans cette
+maison pour exécuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par
+l'intermédiaire de la reine Bacchanal. Le _socius _se promit donc
+d'aviser à cet inconvénient.
+
+-- Ainsi, ma chère fille, dit-il à Rose-Pompon, c'est un
+M. Desmoulins qui vous a engagée à me faire cette mauvaise
+plaisanterie?
+
+-- Non pas Desmoulins... mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il
+écrit dans les journaux des sacristains, et il défend les dévots
+pour l'argent qu'on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint...
+ses patrons sont _saint Soiffard _et _saint Chicard_, comme il dit
+lui-même.
+
+-- Ce monsieur me paraît fort gai.
+
+-- Oh! très bon enfant!
+
+-- Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant
+rappeler ses souvenirs; n'est-ce pas un homme de trente-six à
+quarante ans, gros... la figure colorée?
+
+-- Colorée comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par
+dessus, le nez bourgeonné... comme une framboise...
+
+-- C'est bien lui... M. Dumoulin... oh! alors vous me rassurez
+complètement, ma chère fille; la plaisanterie ne m'inquiète plus
+guère. Mais c'est un très digne homme que M. Dumoulin, aimant
+peut-être un peu trop le plaisir...
+
+-- Ainsi, monsieur, vous tâcherez toujours d'être utile à Jacques?
+La bête de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empêchera pas?
+
+-- Non, je l'espère.
+
+-- Ah çà! il ne faudra pas que je dise à Nini-Moulin que vous
+savez que c'est lui qui m'a dit de vous appeler M. Rodin, n'est-ce
+pas, monsieur?
+
+-- Pourquoi non? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire
+franchement la vérité.
+
+-- Mais, monsieur, Nini-Moulin m'a tant recommandé de ne pas vous
+le nommer...
+
+-- Si vous me l'avez nommé, c'est par un très bon motif; pourquoi
+ne pas le lui avouer? Du reste, ma chère fille, ceci vous regarde,
+et non pas moi... Faites comme vous voudrez...
+
+-- Et pourrais-je dire à Céphyse vos intentions pour Jacques?
+
+-- La franchise, ma chère fille, toujours la franchise... on ne
+risque jamais rien de dire ce qui est...
+
+-- Pauvre Céphyse, va-t-elle être heureuse!... dit vivement Rose-
+Pompon. Et cela lui viendra bien à propos...
+
+-- Seulement, il ne faut pas qu'elle s'exagère trop ce bonheur. Je
+ne promets pas positivement... de faire sortir ce digne garçon de
+prison... je dis que je tâcherai; mais ce que je promets
+positivement, car depuis l'emprisonnement de Jacques, je crois
+votre amie dans une position bien gênée...
+
+-- Hélas! monsieur...
+
+-- Ce que je promets, dis-je, c'est un petit secours... que votre
+amie recevra aujourd'hui, afin qu'elle ait le moyen de vivre
+honnêtement... et si elle est sage, eh bien!... si elle est sage,
+plus tard on verra...
+
+-- Ah! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez à temps au
+secours de cette pauvre Céphyse... On dirait que vous êtes son
+vrai bon ange... Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou
+M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c'est que vous êtes un
+excellent...
+
+-- Allons, allons, n'exagérons rien, dit Rodin en interrompant
+Rose-Pompon; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma
+chère fille. Mais voyez donc comme les choses s'enchaînent
+quelquefois! Je vous demande un peu qui m'aurait dit, lorsque
+j'entendais frapper à ma porte, ce qui m'impatientait fort, je
+l'avoue, qui m'aurait dit que c'était une petite voisine qui, sous
+le prétexte d'une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie
+d'une bonne action... Allons, donnez courage à votre amie... ce
+soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir!
+Dieu merci! il est encore de bonnes gens sur la terre.
+
+-- Ah! monsieur... vous le prouvez bien.
+
+-- Que voulez-vous? c'est tout simple: le bonheur des vieux...
+c'est de voir le bonheur des jeunes...
+
+Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-
+Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout émue:
+
+-- Tenez, monsieur, Céphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres
+filles; il y en a de plus vertueuses, c'est encore vrai, mais nous
+avons, j'ose le dire, bon coeur: aussi, voyez-vous, si jamais vous
+étiez malade, appelez-nous; il n'y a pas de bonnes soeurs qui vous
+soigneraient mieux que nous... C'est tout ce que nous pouvons vous
+offrir; sans compter Philémon que je ferais se scier en quatre
+morceaux pour vous; je m'y engage sur l'honneur; comme Céphyse,
+j'en suis sûre, s'engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour
+vous à la vie, à la mort.
+
+-- Vous voyez donc bien, chère fille, que j'avais raison de dire:
+tête folle bon coeur... Adieu et au revoir!
+
+Puis Rodin, reprenant son panier, qu'il avait posé à terre à côté
+de son parapluie, se disposa à descendre l'escalier.
+
+-- D'abord vous allez me donner ce panier-là, il vous gênerait
+pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des
+mains de Rodin, malgré la résistance de celui-ci.
+
+Puis elle ajouta:
+
+-- Appuyez-vous sur mon bras: l'escalier est si noir... vous
+pourriez faire un faux pas.
+
+-- Ma foi, j'accepte votre offre, ma chère fille, car je ne suis
+pas bien vaillant.
+
+En s'appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui
+portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l'escalier et
+traversa la cour.
+
+-- Tenez, voyez-vous là-haut, au troisième, cette grosse face
+collée aux carreaux? dit tout à coup Rose-Pompon à Rodin en
+s'arrêtant au milieu de la petite cour, c'est Nini-Moulin... Le
+reconnaissez-vous? Est-ce bien le vôtre?
+
+-- C'est bien le mien, dit Rodin après avoir levé la tête; et il
+fit de la main un salut très affectueux à Jacques Dumoulin, qui,
+stupéfait, se retira brusquement de la fenêtre.
+
+-- Le pauvre garçon... Je suis sûr qu'il a peur de moi... depuis
+sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort!
+
+Et il accompagna les mots _il a bien tort _d'un sinistre pincement
+de lèvres dont Rose-Pompon ne put s'apercevoir.
+
+-- Ah çà! ma chère fille, lui dit-il lorsque tous deux entrèrent
+dans l'allée, je n'ai plus besoin de votre aide; remontez vite
+chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.
+
+-- Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d'aller lui dire
+quel brave homme vous êtes. Et Rose-Pompon s'élança dans
+l'escalier.
+
+-- Eh bien!... eh bien!... et mon panier qu'elle emporte, cette
+petite folle! dit Rodin.
+
+-- Ah! c'est vrai... Pardon, monsieur, le voici... Pauvre Céphyse!
+va-t-elle être contente! Adieu, monsieur.
+
+Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de
+l'escalier, qu'elle gravit d'un pied alerte et impatient.
+
+Rodin sortit de l'allée.
+
+-- Voici votre panier, chère dame, dit-il en s'arrêtant sur le
+seuil de la boutique de la mère Arsène. Je vous fais mes humbles
+remerciements... de votre obligeance...
+
+-- Il n'y a pas de quoi, mon digne monsieur; c'est tout à votre
+service... Eh bien! le radis était-il bon?
+
+-- Succulent, ma chère dame, succulent et excellent.
+
+-- Ah! j'en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientôt?
+
+-- J'espère que oui... Mais pourriez-vous m'indiquer un bureau de
+poste voisin?
+
+-- En détournant la rue à gauche, la troisième maison, chez
+l'épicier.
+
+-- Mille remerciements.
+
+-- Je parie que c'est un billet doux pour votre bonne amie, dit la
+mère Arsène, mise en gaieté par le contact de Rose-Pompon et de
+Nini-Moulin.
+
+-- Eh!... eh!... eh!... cette chère dame, dit Rodin en ricanant;
+puis redevenant tout à coup parfaitement sérieux, il fit un
+profond salut à la fruitière en lui disant:
+
+-- Votre serviteur de tout mon coeur... Et il gagna la rue.
+
+* * * * *
+
+Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur
+Baleinier, où était encore enfermée Mlle de Cardoville.
+
+
+
+V. Les conseils.
+
+Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée
+dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative
+nocturne d'Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat,
+assez grièvement blessé, était parvenu, grâce au dévouement
+intrépide d'Agricol, assisté de l'héroïque Rabat-Joie, à regagner
+la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard
+extérieur avec le jeune forgeron.
+
+Quatre heures venaient de sonner; Adrienne, depuis le jour
+précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage
+de la maison de santé; la fenêtre grillée, défendue au dehors par
+un auvent, ne laissait parvenir qu'une faible clarté dans cet
+appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux,
+s'attendait à être délivrée, d'un jour à l'autre, par
+l'intervention de ses amis; mais elle éprouvait une douloureuse
+inquiétude au sujet d'Agricol et de Dagobert; ignorant absolument
+l'issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par
+ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du
+couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes; celles-ci
+étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient
+encore les amers sentiments d'Adrienne contre la princesse de
+Saint-Dizier, le père d'Aigrigny et leurs créatures. La légère
+pâleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un
+peu battus, trahissaient de récentes angoisses: assise devant une
+petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée
+par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un
+livre.
+
+Tout à coup la porte s'ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur,
+jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés
+de l'ordre, n'était, on l'a dit, qu'à moitié dans les confidences
+du père d'Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait
+ignoré le but de la séquestration de Mlle de Cardoville, il
+ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu
+la veille entre le père d'Aigrigny et Rodin, après la lecture du
+testament de Marius de Rennepont; le docteur avait, seulement la
+veille, reçu l'ordre du père d'Aigrigny (alors obéissant aux
+inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore Mlle
+de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher
+enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux
+poursuites qu'elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.
+
+À l'aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l'aversion
+et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au
+contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s'approcha
+d'Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s'arrêta
+à quelques pas d'elle comme pour examiner attentivement les traits
+de la jeune fille, puis il ajouta, comme s'il eût été satisfait
+des remarques qu'il venait de faire:
+
+-- Allons! les malheureux événements de l'avant-dernière nuit
+auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais... Il y a
+du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme; les
+yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d'un éclat
+anormal. Vous alliez si bien!... Voici le terme de votre guérison
+reculé... car ce qui s'est malheureusement passé l'avant-dernière
+nuit vous a jetée dans un état d'exaltation d'autant plus fâcheux
+que vous n'en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos
+soins aidant, votre guérison ne sera, je l'espère, reculée que de
+quelque temps.
+
+Si habituée qu'elle fût à l'audace de l'affilié de la
+congrégation, Mlle de Cardoville ne put s'empêcher de lui dire
+avec un sourire de dédain amer:
+
+-- Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur! Quelle
+effronterie dans votre zèle à bien gagner l'argent!... Jamais un
+moment sans votre masque: toujours la ruse, le mensonge aux
+lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant
+qu'elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez
+cher.
+
+-- Hélas! dit le docteur d'un ton pénétré, toujours cette
+imagination de croire que vous n'aviez pas besoin de mes soins!
+que je joue la comédie quand je vous parle de l'état affligeant où
+vous étiez lorsqu'on a été obligé de vous conduire ici à votre
+insu! Mais, sauf cette petite marque d'insanité rebelle, votre
+position s'est merveilleusement améliorée; vous marchez à une
+guérison complète. Plus tard, votre excellent coeur me rendra la
+justice qui m'est due et un jour... je serais jugé comme je dois
+l'être.
+
+-- Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez
+_jugé comme vous devez l'être_, dit Adrienne en appuyant sur ces
+mots.
+
+-- Toujours cette autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte
+de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable... ne pensez
+plus à cet enfantillage.
+
+-- Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et
+flétrissure pour vous et vos complices?... Jamais, monsieur... oh!
+jamais!
+
+-- Bon!! dit le docteur en haussant les épaules, une fois
+dehors... Dieu merci! vous aurez à songer à bien d'autres
+choses... ma belle ennemie.
+
+-- Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites...
+Mais moi, monsieur, j'ai meilleure mémoire.
+
+-- Parlons sérieusement; avez-vous réellement la pensée de vous
+adresser aux tribunaux? reprit le docteur Baleinier d'un ton
+grave.
+
+-- Oui, monsieur. Et, vous le savez... ce que je veux... je le
+veux fermement.
+
+-- Eh bien! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à
+cette idée, ajouta le docteur d'un ton de plus en plus pénétré; je
+vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre
+intérêt...
+
+-- Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts
+avec les miens...
+
+-- Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et
+comme s'il eût été certain de convaincre Mlle de Cardoville,
+voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir
+deux personnes remplies de coeur et de générosité?
+
+-- Deux seulement? La plaisanterie serait plus complète si vous en
+comptiez trois: vous, monsieur, ma tante et l'abbé d'Aigrigny; car
+telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles
+vous invoquez ma pitié.
+
+-- Eh! mademoiselle, il ne s'agit ni de moi, ni de votre tante, ni
+de l'abbé d'Aigrigny.
+
+-- De qui s'agit-il donc alors, monsieur? dit Mlle de Cardoville
+avec surprise.
+
+-- Il s'agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par
+ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent
+voisin pendant l'autre nuit, et sont venus du couvent dans ce
+jardin... Les coups de feu que vous avez entendu ont été tirés sur
+eux.
+
+-- Hélas! je m'en doutais... Et l'on a refusé de m'apprendre s'ils
+avaient été blessés!... dit Adrienne avec une douloureuse émotion.
+
+-- L'un d'eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave,
+puisqu'il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.
+
+-- Dieu soit loué! s'écria Mlle de Cardoville en joignant les
+mains avec ferveur.
+
+-- Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu'ils ont
+échappé; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous
+donc maintenant mettre la justice sur leurs traces?... Singulière
+manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.
+
+-- Que dites-vous, monsieur? demanda Mlle de Cardoville.
+
+-- Car enfin, s'ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans
+lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d'escalade et
+d'effraction pendant la nuit, il s'agira pour eux des galères...
+
+-- Ciel!... et ce serait pour moi!...
+
+-- Ce serait _pour _vous... et, qui pis est_, par _vous, qu'ils
+seraient condamnés.
+
+-- Par moi... monsieur?
+
+-- Certainement, si vous donniez suite à vos idées de vengeance
+contre votre tante et l'abbé d'Aigrigny (je ne vous parle pas de
+moi, je suis à l'abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir
+vous plaindre à la justice d'avoir été injustement séquestrée dans
+cette maison.
+
+-- Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit
+Adrienne avec une inquiétude croissante.
+
+-- Mais, enfant que vous êtes, s'écria le jésuite de robe courte
+d'un air convaincu, croyez-vous donc qu'une fois la justice saisie
+d'une affaire, on arrête son cours et son action où l'on veut, et
+comme l'on veut? Quand vous sortirez d'ici, vous déposerez une
+plainte contre moi et contre votre famille, n'est-ce pas? Bien!
+qu'arrive-t-il? la justice intervient, elle s'informe, elle fait
+citer des témoins, elle entre dans les investigations les plus
+minutieuses. Alors que s'ensuit-il? Que cette escalade nocturne
+que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée
+dans la peur du scandale; que cette tentative nocturne, que je ne
+voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée; et
+comme il s'agit d'un crime fort grave, qui entraîne une peine
+infamante, la justice prend l'initiative, se met à la recherche;
+et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par
+quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la
+trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d'avoir
+agi dans un motif honorable, on les arrête, et qui aura provoqué
+cette arrestation? Vous-même, en déposant contre nous.
+
+-- Ah! monsieur, cela serait horrible... c'est impossible.
+
+-- Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que
+moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le
+droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de
+chercher à étouffer cette méchante affaire... c'est vous...
+vous... pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c'est vous
+qui allez les livrer à la justice!
+
+Quoique Mlle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite
+de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont
+il semblait vouloir user à l'égard de Dagobert et de son fils,
+seraient subordonnés au parti qu'elle prendrait d'abandonner ou
+non la vengeance légitime qu'elle voulait demander à la
+justice!... En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le
+savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à Mlle
+de Cardoville: «Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce
+Dagobert et son fils»; tandis qu'on arrivait aux mêmes fins en
+inspirant assez de crainte à Adrienne au sujet de ses deux
+libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître
+la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon
+sens pour ne pas comprendre qu'en effet Dagobert et Agricol
+pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur
+tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position
+terrible. Et pourtant, en songeant à tout ce qu'elle avait
+souffert dans cette maison, en comptant tous les justes
+ressentiments qui s'étaient amassés au fond de son coeur, Adrienne
+trouvait cruel de renoncer à l'âpre plaisir de dévoiler, de
+flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur
+Baleinier observait celle qu'il croyait sa dupe avec une attention
+sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de
+l'hésitation de Mlle de Cardoville.
+
+-- Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son
+trouble, en admettant que je sois disposée, par quelque motif que
+ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu'on m'a
+fait, quand sortirai-je d'ici?
+
+-- Je n'en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous
+serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes
+en excellente voie... mais...
+
+-- Toujours cette insolente et stupide comédie! s'écria Mlle de
+Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous
+demande, et, s'il le faut, je vous prie, de me dire combien de
+temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car
+enfin... j'en sortirai un jour, je suppose.
+
+-- Certes, je l'espère bien, répondit le jésuite de robe courte
+avec componction, mais quand? je l'ignore... D'ailleurs, je dois
+vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises
+pour que des tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se
+renouvellent plus: la surveillance la plus rigoureuse est établie
+afin que vous n'ayez aucune communication au dehors. Et cela dans
+votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s'exalte pas de
+nouveau dangereusement.
+
+-- Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce
+qui m'attend, les jours passés étaient des jours de liberté?
+
+-- Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d'un ton pénétré.
+
+Mlle de Cardoville, sentant l'impuissance de son indignation et de
+son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans
+ses mains. À ce moment, on entendit des pas précipités derrière la
+porte; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.
+
+-- Monsieur, dit-elle au docteur d'un ton effaré, il y a en bas
+deux messieurs qui demandent à vous voir à l'instant, ainsi que
+mademoiselle.
+
+Adrienne releva vivement la tête; ses yeux étaient baignés de
+larmes.
+
+-- Quel est le nom des personnes? dit M. Baleinier fort étonné.
+
+-- L'un d'eux m'a dit, reprit la gardienne: «Allez prévenir M. le
+docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une
+mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.»
+
+-- Un magistrat! s'écria le jésuite de robe courte en devenant
+pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.
+
+-- Ah! Dieu soit loué! s'écria Adrienne en se levant avec
+vivacité, la figure rayonnante d'espérance à travers ses larmes:
+mes amis ont été prévenus à temps!... l'heure de la justice est
+arrivée!
+
+-- Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la
+gardienne après un moment de réflexion.
+
+Puis, la physionomie de plus en plus émue et inquiète, se
+rapprochant d'Adrienne d'un air dur, presque menaçant, qui
+contrastait avec la placidité habituelle de son sourire
+d'hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse:
+
+-- Prenez garde... mademoiselle!... ne vous félicitez pas trop
+tôt...
+
+-- Je ne vous crains plus maintenant! répondit Mlle Cardoville
+l'oeil étincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de
+retour à Paris, été prévenu à temps... il accompagne le
+magistrat... il vient me délivrer!...
+
+Puis Adrienne ajouta avec un accent d'ironie amère:
+
+-- Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.
+
+-- Mademoiselle, s'écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses
+angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde... songez à
+ce que je vous ai dit... votre plainte entraînera, nécessairement,
+la révélation de ce qui s'est passé pendant l'autre nuit... Prenez
+garde! le sort, l'honneur de ce soldat et de son fils sont entre
+vos mains... Songez-y... il y a pour eux les galères.
+
+-- Oh! je ne suis pas votre dupe, monsieur... vous me faites une
+menace détournée: ayez donc au moins le courage de me dire que si
+je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l'instant le soldat
+et son fils.
+
+-- Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont
+perdus, répondit le jésuite de robe courte d'une manière ambiguë.
+
+Ébranlée par ce qu'il y avait de réellement dangereux dans les
+menaces du docteur, Adrienne s'écria:
+
+-- Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m'interroge, croyez-vous
+que je mentirai?
+
+-- Vous répondrez... ce qui est vrai. D'ailleurs, se hâta de dire
+M. Baleinier dans l'espoir d'arriver à ses fins, vous répondrez
+que vous vous trouviez dans un état d'exaltation d'esprit il y a
+quelques jours, que l'on a cru devoir, dans votre intérêt, vous
+conduire ici à votre insu; mais qu'aujourd'hui votre état est fort
+amélioré, que vous reconnaissez l'utilité de la mesure que l'on a
+été obligé de prendre dans votre intérêt. Je confirmerai ces
+paroles... car, après tout, c'est la vérité.
+
+-- Jamais! s'écria Mlle de Cardoville avec indignation; jamais je
+ne serai complice d'un mensonge aussi infâme! jamais je n'aurai la
+lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j'ai tant souffert!
+
+-- Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de
+pas derrière la porte. Prenez garde...
+
+En effet, la porte s'ouvrit, et, à la stupeur indicible du
+docteur, Rodin parut, accompagné d'un homme vêtu de noir, d'une
+physionomie digne et sévère.
+
+Rodin, dans l'intérêt de ses projets et par des motifs de prudence
+rusée que l'on saura plus tard, loin de prévenir le père
+d'Aigrigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue
+qu'il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat,
+avait, au contraire, la veille, ainsi qu'on l'a dit, fait donner
+l'ordre à M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus
+étroitement encore.
+
+On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu'il
+vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la
+physionomie imposante l'inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu'il
+le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l'humble et
+obscur secrétaire de l'abbé d'Aigrigny.
+
+Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d'un geste
+à la fois respectueux et compatissant, montré Mlle de Cardoville
+au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n'avait pu retenir
+un mouvement d'admiration à la vue de la rare beauté d'Adrienne,
+semblait l'examiner avec autant de surprise que d'intérêt, le
+jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière. Le
+docteur Baleinier, au comble de l'étonnement, espérant se faire
+comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes
+d'intelligence, tâchant de l'interroger ainsi sur l'arrivée
+imprévue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier:
+Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre à son
+expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement
+affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait
+d'interrogations muettes, Rodin s'avança d'un pas, tendit vers lui
+son cou tors, et lui dit d'une voix très calme:
+
+-- Plaît-il... monsieur le docteur? À ces mots, qui déconcertèrent
+complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait
+depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin
+ajouta avec un imperturbable sang-froid:
+
+-- Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes
+de signes mystérieux... Je pense qu'il a quelque chose de fort
+particulier à me communiquer... Moi, qui n'ai rien de secret, je
+le prie de s'expliquer tout haut.
+
+Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d'un
+ton agressif et accompagnée d'un regard de froideur glaciale,
+plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu'il
+resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut
+frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta
+sur M. Baleinier un regard d'une grande sévérité.
+
+Mlle de Cardoville, qui s'attendait à voir entrer M. de Montbron,
+restait aussi singulièrement étonnée.
+
+
+
+VI. L'accusateur.
+
+Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d'un
+magistrat et par l'attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt
+son sang-froid, et, s'adressant à son confrère de robe longue:
+
+-- Si j'essayais de me faire entendre de vous par signes, c'est
+que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en
+entrant chez moi (le docteur indiqua d'un coup d'oeil le
+magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d'une visite
+dont je ne savais pas devoir être honoré.
+
+-- C'est à mademoiselle que j'expliquerai le motif de mon silence,
+monsieur, en la priant de vouloir bien l'excuser, répondit le
+magistrat, et il s'inclina profondément devant Adrienne, à
+laquelle il continua de s'adresser. Il vient de m'être fait à
+votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n'ai pu
+m'empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect,
+tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si
+l'accusation que l'on avait déposée entre mes mains était
+fondée... et j'ai tout lieu de croire qu'elle l'est en effet.
+
+-- Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier
+d'un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j'ai l'honneur de
+parler?
+
+-- Monsieur, je suis juge d'instruction, et je viens éclairer ma
+religion sur un fait que l'on m'a signalé...
+
+-- Veuillez, monsieur, me faire l'honneur de vous expliquer, dit
+le docteur en s'inclinant.
+
+-- Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de
+cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant
+allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante
+politesse, monsieur, on vous reproche d'avoir commis une... erreur
+fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse...
+Quant à l'espèce de cette erreur, j'aime mieux croire que vous,
+monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper
+complètement dans l'appréciation d'un fait médical, que de vous
+soupçonner d'avoir oublié tout ce qu'il y avait de plus sacré dans
+l'exercice d'une profession qui est presque un sacerdoce.
+
+-- Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le
+jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera
+facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma
+conscience d'honnête homme est à l'abri de tout reproche.
+
+-- Mademoiselle, dit M. de Gernande en s'adressant à Adrienne,
+est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par
+surprise?
+
+-- Monsieur, s'écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire
+observer que la manière dont vous posez cette question est
+outrageante pour moi.
+
+-- Monsieur, c'est à mademoiselle que j'ai l'honneur d'adresser la
+parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge
+de la convenance de mes questions.
+
+Adrienne allait répondre affirmativement à la question du
+magistrat, lorsqu'un regard expressif du docteur Baleinier lui
+rappela qu'elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de
+cruelles poursuites. Ce n'était pas un bas et vulgaire sentiment
+de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation
+contre d'odieuses hypocrisies; elle eût regardé comme une lâcheté
+de ne pas les démasquer; mais, voulant essayer de tout concilier,
+elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de
+dignité:
+
+-- Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une
+question.
+
+-- Parlez, mademoiselle.
+
+-- La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous
+comme une dénonciation formelle?
+
+-- Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la
+vérité... aucune considération ne doit vous engager à la
+dissimuler.
+
+-- Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu'ayant de
+justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas
+donner suite à la déclaration que je vous aurai faite?
+
+-- Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite,
+mademoiselle; mais la justice reprendra votre cause au nom de la
+société, si elle a été lésée dans votre personne.
+
+-- Le pardon me serait-il interdit, monsieur? Un dédaigneux oubli
+du mal qu'on m'aurait fait ne me vengerait-il pas assez?
+
+-- Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle;
+mais, j'ai l'honneur de vous le répéter, la société ne peut
+montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime
+d'une coupable machination... et j'ai tout lieu de craindre qu'il
+n'en ait été ainsi... La manière dont vous vous exprimez, la
+générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre
+attitude, tout me porte à croire que l'on m'a dit vrai.
+
+-- J'espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son
+sang-froid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration
+qui vous a été faite?
+
+-- Il m'a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d'un ton sévère,
+que Mlle de Cardoville a été conduite ici par surprise...
+
+-- Par surprise?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Il est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise,
+répondit le jésuite de robe courte, après un moment de silence.
+
+-- Vous en convenez, demanda M. de Gernande.
+
+-- Sans doute, monsieur, je conviens d'avoir eu recours à un moyen
+que l'on est malheureusement obligé d'employer lorsque les
+personnes qui ont besoin de nos soins n'ont pas conscience de leur
+fâcheux état...
+
+-- Mais, monsieur, reprit le magistrat, l'on m'a déclaré que Mlle
+de Cardoville n'avait jamais eu besoin de vos soins.
+
+-- Ceci est une question de médecine légale dont la justice n'est
+seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée,
+débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son
+assurance.
+
+-- Cette question sera, en effet, monsieur, d'autant plus
+sérieusement débattue, que l'on vous accuse d'avoir séquestré Mlle
+de Cardoville quoiqu'elle jouisse de toute sa raison.
+
+-- Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec
+un léger haussement d'épaules et d'un ton ironique, dans quel
+intérêt j'aurais commis une indignité pareille, en admettant que
+ma réputation ne me mette pas au-dessus d'une accusation si
+odieuse et si absurde?
+
+-- Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot
+de famille tramé contre Mlle de Cardoville dans un intérêt de
+cupidité.
+
+-- Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi
+calomnieuse? s'écria le docteur Baleinier avec une indignation
+chaleureuse; qui a eu l'audace d'accuser un homme respectable, et,
+j'ose le dire, respecté à tous égards, d'avoir été complice de
+cette infamie?
+
+-- C'est moi... moi... dit froidement Rodin.
+
+-- Vous!... s'écria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas,
+il resta comme foudroyé...
+
+-- C'est moi... qui vous accuse, reprit Rodin d'une voix nette et
+brève...
+
+-- Oui, c'est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves
+suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de Mlle
+de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d'un pas, afin
+qu'Adrienne pût apercevoir son défenseur.
+
+Jusqu'alors, dans cette scène, le nom de Rodin n'avait pas encore
+été prononcé; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du
+secrétaire de l'Abbé d'Aigrigny, sous de fâcheux rapports; mais ne
+l'ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n'était autre
+que ce jésuite; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé
+de curiosité, d'intérêt, de surprise et de reconnaissance. La
+figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements
+sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un
+dégoût peut-être invincible; mais la jeune fille, se rappelant que
+la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de
+haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d'un des
+plus nobles coeurs que l'on pût admirer, ce ressouvenir fut
+singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia
+qu'il était laid et sordide pour songer qu'il était vieux, qu'il
+semblait pauvre et qu'il venait la secourir.
+
+Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse
+hypocrisie, malgré sa présence d'esprit, ne pouvait cacher à quel
+point la dénonciation de Rodin le bouleversait; sa tête se perdait
+en pensant que, le lendemain même de la séquestration d'Adrienne
+dans cette maison, c'était l'implacable appel de Rodin, à travers
+le guichet de la chambre, qui l'avait empêché, lui, Baleinier, de
+céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette
+malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c'était
+Rodin, lui si inexorable, lui l'âme damnée, le subalterne dévoué
+au père d'Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un
+magistrat pour obtenir la mise en liberté d'Adrienne... alors que,
+la veille, le père d'Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de
+sévérité envers elle!... Le jésuite de robe courte se persuada que
+Rodin trahissait d'une abominable façon le père d'Aigrigny, et que
+les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce
+misérable secrétaire; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu'il
+regardait comme une monstrueuse trahison, s'écria de nouveau avec
+indignation et d'une voix entrecoupée par la colère:
+
+-- Et c'est vous, monsieur... vous qui avez le front de
+m'accuser... vous... qui... il y a peu de jours encore...
+
+Puis, réfléchissant qu'accuser Rodin de complicité, c'était
+s'accuser soi-même, il eut l'air de céder à une trop vive émotion,
+et reprit avec amertume:
+
+-- Ah! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que
+j'aurais crue capable d'une si odieuse dénonciation... c'est
+honteux!...
+
+-- Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité?
+répondit Rodin d'un ton rude et cassant. N'étais-je pas en
+position d'apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle
+machination Mlle de Cardoville... et d'autres encore... étaient
+victimes?... Alors, quel était mon devoir d'honnête homme? Avertir
+M. le magistrat... lui prouver ce que j'avançais et l'accompagner
+ici. C'est ce que j'ai fait.
+
+-- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce
+n'est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser
+encore...
+
+-- J'accuse M. l'abbé d'Aigrigny! reprit Rodin d'une voix haute et
+tranchante, et interrompant le docteur, j'accuse Mme de Saint-
+Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d'avoir, par un vil
+intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et
+les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair?
+
+-- Hélas! ce n'est que trop vrai, dit vivement Adrienne; j'ai vu
+ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de
+désespoir.
+
+L'accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et
+formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors
+surabondamment prouvé que le _traître _avait complètement passé
+dans le camp ennemi... Ayant hâte de mettre un terme à cette scène
+si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne
+contenance, malgré sa vive émotion:
+
+-- Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et
+dédaigner de telles accusations, jusqu'à ce qu'une décision
+judiciaire leur eût donné une autorité quelconque... Mais, fort de
+ma conscience, je m'adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je
+la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que
+sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour
+qu'elle pût quitter cette maison. J'adjure mademoiselle, au nom de
+sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n'a pas été mon
+langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec
+elle, et si...
+
+-- Allons donc, monsieur! dit Rodin en interrompant insolemment
+Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure
+générosité, qu'est-ce que cela prouve en votre faveur? Rien du
+tout...
+
+-- Comment, monsieur!... s'écria le docteur, vous vous
+permettez...
+
+-- Je me permets de vous démasquer sans votre agrément; c'est un
+inconvénient, il est vrai; mais qu'est-ce que vous venez nous
+dire? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme
+si elle était folle!... Parbleu! voilà qui est bien concluant!
+
+-- Mais, monsieur... dit le docteur.
+
+-- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est
+évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd'hui, afin
+de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d'être persuadé
+de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre
+demoiselle, afin d'invoquer plus tard le bénéfice de votre
+conviction prétendue... Allons donc! ce n'est pas à des gens de
+bon sens, de coeur droit, que l'on fait de ces contes-là.
+
+-- Ah çà! monsieur!... s'écria Baleinier courroucé...
+
+-- Ah çà! monsieur, reprit Rodin d'une voix plus haute et dominant
+toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous
+réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur
+une erreur scientifique? Moi, je dis oui... et j'ajoute que vous
+vous croyez hors d'affaire parce que vous dites maintenant: «Grâce
+à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de
+plus?»
+
+-- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.
+
+-- Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la
+raison de mademoiselle n'a été un instant égarée.
+
+-- Et moi, monsieur, je maintiens qu'elle l'a été.
+
+-- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.
+
+-- Vous! et comment cela? s'écria le docteur.
+
+-- C'est ce que je me garderai de vous dire quant à présent...
+comme vous le pensez bien... répondit Rodin avec un sourire
+ironique.
+
+Puis il ajouta avec indignation:
+
+-- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d'oser
+soulever une question semblable devant mademoiselle; épargnez-lui
+au moins une telle discussion.
+
+-- Monsieur...
+
+-- Allons donc! Fi! monsieur... vous dis-je, fi!... cela est
+odieux à soutenir devant mademoiselle; odieux si vous dites vrai,
+odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.
+
+-- Mais c'est un acharnement inconcevable! s'écria le jésuite de
+robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat
+fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si
+grossières calomnies!
+
+-- Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j'ai le droit non
+seulement d'entendre, mais de provoquer tout entretien
+contradictoire dès qu'il peut éclairer ma religion; de tout ceci,
+il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l'état de
+santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu'elle
+puisse rentrer dans sa famille aujourd'hui même.
+
+-- Je n'y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur,
+dit le docteur; seulement je maintiens que la guérison n'est pas
+aussi complète qu'elle aurait pu l'être, et je décline, à ce
+sujet, toute responsabilité pour l'avenir.
+
+-- Vous le pouvez d'autant mieux, dit Rodin, qu'il est douteux que
+mademoiselle s'adresse désormais à vos honnêtes lumières.
+
+-- Il est donc utile d'user de mon initiative pour vous demander
+d'ouvrir à l'instant les portes de cette maison à Mlle de
+Cardoville, dit le magistrat au directeur.
+
+-- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.
+
+-- Quant à la question de savoir si vous avez séquestré
+mademoiselle à l'aide d'une supposition de folie, la justice en
+est saisie, monsieur; vous serez entendu.
+
+-- Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant
+bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.
+
+-- Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que
+soient les apparences, et surtout lorsqu'il s'agit de personnes
+dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons
+toujours trouver des innocents.
+
+Puis, s'adressant à Adrienne:
+
+-- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de
+pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre
+générosité. Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie
+civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son
+cours. Un mot encore... l'homme de coeur et de loyauté (le
+magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d'une manière si
+franche, si désintéressée, m'a dit qu'il croyait savoir que vous
+voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de
+M. le maréchal Simon... je vais de ce pas les réclamer au couvent
+où elles ont été conduites aussi par surprise.
+
+-- En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j'ai appris
+l'arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon
+intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles
+Simon sont mes proches parentes. C'est à la fois pour moi un
+devoir et un plaisir de les traiter en soeurs. Je vous serai donc,
+monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les
+confier...
+
+-- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de
+Gernande. Puis, s'adressant à M. Baleinier:
+
+-- Consentirez-vous, monsieur, à ce que j'amène ici tout à l'heure
+Mlles Simon? j'irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville
+fera ses préparatifs de départ; elles pourront ainsi quitter cette
+maison avec leur parente.
+
+-- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de
+la sienne en attendant le moment de son départ, répondit
+M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.
+
+-- Mademoiselle, dit le magistrat en s'approchant d'Adrienne, sans
+préjuger la question qui sera prochainement portée devant la
+justice, je puis du moins regretter de n'avoir pas été appelé plus
+tôt auprès de vous; j'aurais pu vous épargner quelques jours de
+cruelle souffrance... car votre position a dû être bien cruelle.
+
+-- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours,
+monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et
+touchant souvenir, celui de l'intérêt que vous m'avez témoigné, et
+j'espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier
+chez moi... non de la justice que vous m'avez accordée, mais de la
+manière si bienveillante et j'oserai dire si paternelle avec
+laquelle vous me l'avez rendue... Et puis enfin, monsieur, ajouta
+Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver
+que ce qu'on appelle ma _guérison _est bien réel.
+
+M. de Gernande s'inclina respectueusement devant Mlle de
+Cardoville.
+
+Pendant le court entretien du magistrat et d'Adrienne, tous deux
+avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce
+dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du
+docteur un billet qu'il venait d'écrire au crayon dans le fond de
+son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci
+fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu'il
+sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci
+s'était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se
+retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier,
+regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.
+
+-- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en
+précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut
+plein d'affabilité.
+
+Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.
+
+Après avoir conduit M. de Gernande jusqu'à la porte extérieure de
+sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin;
+il était conçu en ces termes:
+
+«Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le
+jardin; dites à la supérieure d'obéir à l'ordre que j'ai donné au
+sujet des deux jeunes filles; cela est de la dernière importance.»
+
+Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce
+billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là
+d'étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend
+père, loin de trahir, agissait toujours _pour la plus grande
+gloire du Seigneur. _Seulement tout en obéissant, M. Baleinier
+cherchait en vain à comprendre le motif de l'inexplicable conduite
+de Rodin, qui venait de saisir la justice d'une affaire qu'on
+devait d'abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus
+fâcheuses pour le père d'Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et
+pour lui, Baleinier.
+
+Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.
+
+
+
+VII. Le secrétaire du père d'Aigrigny.
+
+À peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu,
+que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur,
+s'écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de
+reconnaissance:
+
+-- Enfin, grâce à vous, monsieur... je suis libre... libre... Oh!
+je n'avais jamais senti tout ce qu'il y a de bien-être,
+d'expansion, d'épanouissement dans ce mot adorable... liberté!!
+
+Et le sein d'Adrienne palpitait; ses narines roses se dilataient,
+ses lèvres vermeilles s'entr'ouvraient comme si elle eût aspiré
+avec délices un air vivifiant et pur.
+
+-- Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit-
+elle, mais j'ai assez souffert de ma captivité pour faire voeu de
+rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la
+liberté. Ce voeu vous paraît sans doute un peu _moyen âge,
+_ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette
+noble époque seulement ses meubles et ses vitraux... Merci donc
+doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette
+pensée de _délivrance _qui vient d'éclore, vous le voyez, au
+milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému,
+touché. Ah! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu'elle
+vous paye de votre généreux secours! reprit la jeune fille avec
+exaltation.
+
+Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complète
+transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si
+dur, si tranchant, si inflexible à l'égard du docteur Baleinier,
+semblait sous l'influence des sentiments les plus doux, les plus
+affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés,
+s'attachaient sur Adrienne avec une expression d'ineffable
+intérêt... Puis, comme s'il eût voulu s'arracher tout à coup à ces
+impressions, il dit en se parlant à lui-même:
+
+-- Allons, allons, pas d'attendrissement. Le temps est trop
+précieux!... ma mission n'est pas remplie... Non, elle ne l'est
+pas... ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s'adressant à Adrienne;
+ainsi... croyez-moi... nous parlerons plus tard de reconnaissance.
+Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre
+famille... Savez-vous ce qui se passe?
+
+Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit:
+
+-- Que se passe-t-il donc, monsieur?
+
+-- Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans cette
+maison?... savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et
+l'abbé d'Aigrigny?
+
+En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de Mlle de
+Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s'attristèrent, et
+elle répondit avec amertume:
+
+-- La haine, monsieur... a sans doute animé Mme de Saint-Dizier
+contre moi.
+
+-- Oui... la haine... et de plus le désir de vous dépouiller
+impunément d'une fortune immense...
+
+-- Moi... monsieur, et comment?
+
+-- Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l'intérêt que vous
+aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un
+héritage?
+
+-- J'ignorais cette date et ces détails, monsieur; mais je savais
+incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une
+circonstance assez extraordinaire, qu'un de nos ancêtres...
+
+-- Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants,
+n'est-ce pas?
+
+-- Oui, monsieur...
+
+-- Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle,
+c'est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13
+février à heure fixe: ce jour et cette heure passés, les
+retardataires devaient être dépossédés. Comprenez-vous maintenant
+pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle?
+
+-- Oh oui! je comprends, s'écria Mlle de Cardoville: à la haine
+que me portait ma tante se joignait la cupidité... tout
+s'explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont
+été séquestrées comme moi...
+
+-- Et cependant, s'écria Rodin, vous et elles n'êtes pas les
+seules victimes...
+
+-- Quelles sont donc les autres, monsieur?
+
+-- Le prince indien.
+
+-- Le prince Djalma? dit vivement Adrienne.
+
+-- Il a failli être empoisonné par un narcotique... dans le même
+intérêt.
+
+-- Grand Dieu! s'écria la jeune fille en joignant les mains avec
+épouvante. C'est horrible! lui... lui... ce jeune prince que l'on
+dit d'un caractère si noble, si généreux! Mais j'avais envoyé au
+château de Cardoville...
+
+-- Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris; je
+sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l'aide d'une ruse, cet
+homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.
+
+-- Et à cette heure... où est-il?
+
+-- Je n'ai que de vagues renseignements; je sais seulement qu'il
+est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver; je ferai
+ces recherches avec une ardeur presque paternelle; car on ne
+saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi.
+Quel coeur, ma chère demoiselle! quel coeur!! oh! c'est un coeur
+d'or, brillant et pur comme l'or de son pays.
+
+-- Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec
+émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure;
+c'est mon parent... il est seul ici... sans appui, sans secours.
+
+-- Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant...
+car c'est presque un enfant... dix-huit ou dix-neuf ans... jeté au
+milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves,
+ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls
+ne serait-il pas exposé!
+
+-- Mais il s'agit d'abord de le retrouver, monsieur, dit vivement
+Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces dangers... Avant
+d'être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j'avais
+envoyé un homme de confiance lui offrir les services d'un ami
+inconnu; je vois maintenant que cette folle idée, que l'on m'a
+reprochée, était fort sensée... Aussi j'y tiens plus que jamais;
+le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse
+hospitalité... je lui destinais le pavillon que j'occupais chez ma
+tante...
+
+-- Mais vous, ma chère demoiselle?
+
+-- Aujourd'hui même, je vais aller habiter une maison que depuis
+quelque temps j'avais fait préparer, étant bien décidée à quitter
+Mme de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi,
+monsieur, puisque votre mission est d'être le bon génie de notre
+famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous
+l'avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon; je vous en
+conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi,
+comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans
+ce pavillon, qu'un ami inconnu lui offre... qu'il ne s'inquiète de
+rien; on pourvoira à tous ses besoins; il vivra comme il doit
+vivre... en prince.
+
+-- Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence...
+Mais jamais touchant intérêt n'aura été mieux placé... Il suffit
+de voir, comme je l'ai vue, sa belle et mélancolique figure
+pour...
+
+-- Vous l'avez donc vu, monsieur? dit Adrienne en interrompant
+Rodin.
+
+-- Oui, ma chère demoiselle, je l'ai vue pendant deux heures
+environ... et il ne m'en a pas fallu davantage pour le juger: ses
+traits charmants sont le miroir de son âme.
+
+-- Et où l'avez-vous vu, monsieur?
+
+-- À votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non
+loin duquel la tempête l'avait jeté... et où je m'étais rendu afin
+de...
+
+Puis, après un moment d'hésitation, Rodin reprit comme emporté par
+sa franchise:
+
+-- Eh! mon Dieu! où je m'étais rendu pour faire une mauvaise
+action, honteuse et misérable... il faut bien l'avouer...
+
+-- Vous, monsieur... au château de Cardoville? pour une mauvaise
+action! s'écria Adrienne profondément surprise...
+
+-- Hélas! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En
+un mot, j'avais ordre de M. l'abbé d'Aigrigny de mettre votre
+ancien régisseur dans l'alternative ou d'être renvoyé, ou de se
+prêter à une indignité... oui, à quelque chose qui ressemblait
+fort à de l'espionnage et à de la calomnie... mais l'honnête et
+digne homme a refusé...
+
+-- Mais qui êtes-vous donc? dit Mlle de Cardoville de plus en plus
+étonnée.
+
+-- Je suis... Rodin... ex-secrétaire de M. l'abbé d'Aigrigny...
+bien peu de chose, comme vous le voyez.
+
+Il faut renoncer à rendre l'accent à la fois humble et ingénu du
+jésuite en prononçant ces mots, qu'il accompagna d'un salut
+respectueux.
+
+À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous
+l'avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin,
+l'humble secrétaire de l'abbé d'Aigrigny, comme d'une sorte de
+machine obéissante et passive. Ce n'était pas tout: le régisseur
+de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du
+prince Djalma, s'était plaint des propositions perfides et
+déloyales de Rodin. Elle sentit donc s'éveiller une vague défiance
+lorsqu'elle apprit que son libérateur était l'homme qui avait joué
+un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était
+balancé par ce qu'elle devait à Rodin et par la dénonciation qu'il
+venait de formuler si nettement contre l'abbé d'Aigrigny devant le
+magistrat; et puis enfin par l'aveu même du jésuite, qui,
+s'accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu'on
+pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide
+réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par
+elle avec autant de franchise que d'abandon et de sympathie.
+
+Rodin s'aperçut de l'impression qu'il causait; il s'y attendait:
+il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de
+Cardoville lui dit en l'envisageant bien en face et attachant sur
+lui un regard perçant:
+
+-- Ah!... vous êtes monsieur Rodin... le secrétaire de M. l'abbé
+d'Aigrigny?
+
+-- Dites ex-secrétaire, s'il vous plaît, ma chère demoiselle,
+répondit le jésuite; car vous sentez bien que je ne remettrai
+jamais les pieds chez l'abbé d'Aigrigny... Je m'en suis fait un
+ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé... Mais il
+n'importe... Qu'est-ce que je dis! mais tant mieux, puisqu'à ce
+prix-là des méchants sont démasqués et d'honnêtes gens secourus.
+
+Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la
+pitié au coeur d'Adrienne. Elle songea qu'après tout, ce pauvre
+vieux homme disait vrai. La haine de l'abbé d'Aigrigny ainsi
+dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l'avait
+bravée pour faire une généreuse révélation.
+
+Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement:
+
+-- Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez
+chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si
+honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en
+charger?
+
+-- Pourquoi? pourquoi? reprit Rodin avec une sorte d'impatience
+pénible. Eh! mon Dieu! parce que j'étais alors complètement sous
+le charme de l'abbé d'Aigrigny, un des hommes les plus
+prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l'ai appris
+depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus
+prodigieusement dangereux qu'il y ait au monde; il avait vaincu
+mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens...
+Et je dois l'avouer, la fin qu'il semblait se proposer était belle
+et grande; mais avant-hier... j'ai été cruellement désabusé... un
+coup de foudre m'a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta
+Rodin avec une sorte d'embarras et de confusion, ne parlons plus
+de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n'aie été qu'un
+instrument ignorant et aveugle, j'en ai autant de honte et de
+chagrin que si j'avais agi de moi-même. Cela me pèse et
+m'oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui
+vous intéresse; car l'âme se dilate aux généreuses pensées, comme
+la poitrine se dilate à un air pur et salubre.
+
+Rodin venait de faire si spontanément l'aveu de sa faute, il
+l'expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement
+contrit, qu'Adrienne, dont les soupçons n'avaient pas d'ailleurs
+d'autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.
+
+-- Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c'est à
+Cardoville que vous avez vu le prince Djalma?
+
+-- Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon
+affection pour lui: aussi je remplirai ma tâche jusqu'au bout;
+soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus
+que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce
+détestable complot, qui ne s'est malheureusement pas arrêté là.
+
+-- Et qui donc encore a-t-il menacé?
+
+-- M. Hardy, homme rempli d'honneur, et de probité, aussi votre
+parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de
+Paris par une infâme trahison... Enfin, un dernier héritier,
+malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été
+jeté dans une prison pour dettes.
+
+-- Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet
+abominable complot, qui, en effet, m'épouvante, était-il donc
+tramé?
+
+-- Au profit de M. l'abbé d'Aigrigny! répondit Rodin.
+
+-- Lui? et comment? de quel droit? il n'était pas héritier!
+
+-- Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle; un
+jour vous saurez tout; soyez seulement convaincue que votre
+famille n'avait pas d'ennemi plus acharné que l'abbé d'Aigrigny.
+
+-- Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais
+vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous
+inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez
+même sur toutes les personnes de ma famille?
+
+-- Mon Dieu! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si
+je vous le dis... vous allez vous moquer de moi... ou ne pas me
+comprendre...
+
+-- Parlez, je vous en prie, monsieur; ne doutez ni de moi ni de
+vous.
+
+-- Eh bien! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre
+coeur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère
+indépendant et fier... une fois bien à vous, ma foi! les vôtres,
+qui sont d'ailleurs aussi fort dignes d'intérêt, ne m'ont pas été
+indifférents: les servir, c'était vous servir encore.
+
+-- Mais, monsieur... en admettant que vous me jugiez digne des
+louanges beaucoup trop flatteuses que vous m'adressez... comment
+avez-vous pu juger de mon coeur, de mon esprit, de mon caractère?
+
+-- Je vais vous le dire, ma chère demoiselle; mais auparavant, je
+dois vous faire un aveu dont j'ai grand'honte... Lors même que
+vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez
+souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire,
+n'est-ce pas! pour vous mériter l'intérêt de tout homme de coeur.
+
+-- Je le crois, monsieur.
+
+-- Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh
+bien! pourtant... je l'avoue, cela ne m'aurait pas suffi. Vous
+auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble
+et très belle jeune fille, que votre malheur m'eût fort apitoyé
+sans doute; mais je me serais dit: Cette pauvre demoiselle est
+très à plaindre, soit; mais moi, pauvre homme, qu'y puis-je? Mon
+unique ressource est ma place de secrétaire de l'abbé d'Aigrigny,
+et c'est lui qu'il me faut attaquer! il est tout-puissant, et je
+ne suis rien; lutter contre lui, c'est me perdre sans espoir de
+sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que
+vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi! je me suis révolté dans
+mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non! Une si
+belle intelligence, un si grand coeur, ne seront pas victimes d'un
+abominable complot... Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais
+du moins j'aurai tenté de combattre.
+
+Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d'énergie,
+de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela
+arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et
+repoussants dès qu'ils sont parvenus à faire oublier leur laideur,
+cette laideur même devient un motif d'intérêt, de commisération,
+et l'on se dit: «Quel dommage qu'un tel esprit, qu'une telle âme
+habite un corps pareil!» et l'on se sent touché, presque attendri
+par ce contraste. Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville
+commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s'était montré
+brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était
+simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement
+la curiosité de Mlle de Cardoville: c'était de savoir comment
+Rodin avait conçu le dévouement et l'admiration qu'elle lui
+inspirait.
+
+-- Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur...
+mais je voudrais savoir...
+
+-- Comment vous m'avez été... moralement révélée, n'est-ce pas?...
+Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n'est plus simple... En deux
+mots, voici le fait: l'abbé d'Aigrigny ne voyait en moi qu'une
+machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle...
+
+-- Je croyais à M. d'Aigrigny plus de perspicacité.
+
+-- Et vous avez raison, ma chère demoiselle... c'est un homme
+d'une sagacité inouïe... mais je le trompais... en affectant plus
+que de la simplicité... Pour cela n'allez pas me croire faux...
+Non... je suis fier... à ma manière, et ma fierté consiste à ne
+jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu'elle
+soit. Savez-vous pourquoi? C'est qu'alors, si hautains que soient
+mes supérieurs... je me dis: ils ignorent ma valeur; ce n'est donc
+pas moi, c'est l'infériorité de la condition qu'ils humilient... À
+cela, je gagne deux choses: mon amour-propre est à couvert, et je
+n'ai à haïr personne.
+
+-- Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus
+en plus frappée du tour original de l'esprit de Rodin.
+
+-- Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La
+veille du 13 février, M. l'abbé d'Aigrigny me remet un papier
+sténographié, et me dit: «Transcrivez cet interrogatoire, vous y
+ajouterez que cette pièce vient à l'appui de la décision d'un
+conseil de famille qui déclare, d'après le rapport du docteur
+Baleinier, l'état de l'esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant
+pour exiger sa réclusion dans une maison de santé...»
+
+-- Oui, dit Adrienne avec amertume, il s'agissait d'un long
+entretien que j'ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que
+l'on écrivait à mon insu.
+
+-- Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié; je
+commence à le transcrire... au bout de dix lignes, je reste frappé
+de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille... Comment!
+folle! m'écriai-je, Mlle de Cardoville folle!... Mais les insensés
+sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille!... De
+plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture... je l'achève...
+Oh! alors, que vous dirais-je?... Ce que j'ai éprouvé, voyez-vous,
+ma chère demoiselle, ne se peut exprimer: c'était de
+l'attendrissement, de la joie, de l'enthousiasme!...
+
+-- Monsieur... dit Adrienne.
+
+-- Oui, ma chère demoiselle, de l'enthousiasme! Que ce mot ne
+choque pas votre modestie: sachez donc que ces idées si neuves, si
+indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d'éclat
+devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec
+une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus
+tendre, le plus religieux respect...
+
+-- Et de qui voulez-vous parler, monsieur? s'écria Mlle de
+Cardoville de plus en plus intéressée. Après un moment
+d'hésitation apparente, Rodin reprit:
+
+-- Non... non... il est inutile maintenant de vous en instruire...
+Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c'est que, ma
+lecture finie, je courus chez l'abbé d'Aigrigny afin de le
+convaincre de l'erreur où je le voyais à votre égard... Impossible
+de le joindre... Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon
+de penser; il ne parut étonné que d'une chose, de s'apercevoir que
+je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances.
+Je crus sa bonne foi surprise, j'insistai encore, mais en vain: il
+m'ordonna de le suivre à la maison où devait s'ouvrir le testament
+de votre aïeul. J'étais tellement aveuglé sur l'abbé d'Aigrigny
+qu'il fallut, pour m'ouvrir les yeux, l'arrivée successive du
+soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon... Leur
+indignation me dévoila l'étendue d'un complot tramé de longue main
+avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l'on vous
+retenait ici en vous faisant passer pour folle; alors je compris
+pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au
+couvent; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l'esprit. Des
+fragments de lettres, des mémoires, que l'on m'avait donnés à
+copier ou à chiffrer, et dont je ne m'étais pas jusque-là expliqué
+la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse
+machination. Manifester, séance tenante, l'horreur subite que je
+ressentais pour ces indignités, c'était tout perdre; je ne fis pas
+cette faute. Je luttai de ruse avec l'abbé d'Aigrigny; je parus
+encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû
+m'appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus
+impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l'abbé d'Aigrigny
+ne se douta de rien: un hasard providentiel ayant sauvé cet
+héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation
+profonde, moi dans une joie indicible; car j'avais le moyen de
+vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme
+toujours, je me rendis à mon bureau; pendant l'absence de l'abbé,
+il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à
+l'héritage; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette
+trame immense... Oh! alors, ma chère demoiselle, devant les
+découvertes que je fis... et que je n'aurais jamais faites sans
+cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.
+
+-- Quelles découvertes, monsieur?
+
+-- Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi,
+n'insistez pas, ma chère demoiselle; mais, dans cet examen, la
+ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos
+parents m'apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif
+et profond intérêt que j'avais déjà ressenti pour vous, chère
+demoiselle, augmenta encore et s'étendit aux autres innocentes
+victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis
+de tout risquer pour démasquer l'abbé d'Aigrigny... Je réunis les
+preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice
+une autorité suffisante... Et ce matin... je quittai la maison de
+l'abbé... sans lui révéler mes projets... Il pouvait employer,
+pour me retenir, quelque moyen violent; pourtant, il eût été lâche
+à moi de l'attaquer sans le prévenir... Une fois hors de chez
+lui... je lui ai écrit que j'avais en main assez de preuves de ses
+indignités pour l'attaquer loyalement au grand jour... je
+l'accusais... il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et
+vous savez...
+
+À ce moment, la porte s'ouvrit: une des gardiennes parut et dit à
+Rodin:
+
+-- Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé
+rue Brise-Miche vient de revenir.
+
+-- A-t-il laissé la lettre?
+
+-- Oui, monsieur, on l'a montée tout de suite.
+
+-- C'est bien!... laissez-nous. La gardienne sortit.
+
+
+
+VIII. La sympathie.
+
+Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons
+sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient
+dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et
+presque irréfragable: comment supposer la moindre intelligence
+entre l'abbé d'Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci,
+dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait
+aux tribunaux: alors qu'enfin Rodin allait en ceci peut-être plus
+loin que mademoiselle de Cardoville n'aurait été elle-même? Quelle
+arrière-pensée supposer au jésuite? tout au plus de chercher à
+s'attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune
+fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette
+supposition, en déclarant que ce n'était pas à mademoiselle de
+Cardoville, belle, noble et riche, qu'il s'était dévoué, mais à la
+jeune fille au coeur fier et généreux? Et puis enfin, ainsi que le
+disait Rodin lui-même, intéressé au sort d'être un misérable, ne
+se fût intéressé au sort d'Adrienne? Un sentiment singulier,
+bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d'intérêt, se
+joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin;
+pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble
+enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l'esprit.
+
+-- Monsieur, dit-elle à Rodin, j'avoue toujours aux gens que
+j'estime les mauvais doutes qu'ils m'inspirent, afin qu'ils se
+justifient et m'excusent si je me trompe.
+
+Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise; et
+paraissant supputer mentalement les soupçons qu'il avait pu lui
+inspirer, il répondit après un moment de silence:
+
+-- Peut-être s'agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes
+propositions à votre brave et digne régisseur? Mon Dieu! je...
+
+-- Non, non, monsieur... dit Adrienne en l'interrompant, vous
+m'avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu'aveuglé sur
+le compte de M. d'Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des
+instructions auxquelles la délicatesse répugnait... Mais comment
+se fait-il qu'avec votre valeur incontestable, vous occupiez
+auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne?
+
+-- C'est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre
+d'une manière fâcheuse, ma chère demoiselle; car un homme de
+quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a
+évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou
+basse...
+
+-- Ceci, monsieur, est généralement vrai...
+
+-- Et personnellement vrai... quant à moi.
+
+-- Ainsi, monsieur, vous avouez?...
+
+-- Hélas! j'avoue que j'ai une mauvaise passion, à laquelle j'ai
+depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une
+position sortable.
+
+-- Et cette passion... monsieur?
+
+-- Puisqu'il faut vous faire ce vilain aveu... c'est la paresse...
+oui, la paresse... l'horreur de toute activité d'esprit, de toute
+responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents
+livres que me donnait l'abbé d'Aigrigny, j'étais l'homme le plus
+heureux du monde; j'avais foi dans la noblesse de ses vues! sa
+pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je
+rentrais dans ma pauvre petite chambre, j'allumais mon poêle, je
+dînais de racines; puis, prenant quelque livre de philosophie bien
+inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui
+contenu tout le jour, m'entraînait à travers les théories, les
+utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon
+intelligence emportée, Dieu sait où, par l'audace de mes pensées,
+il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la
+terre. Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures;
+après quoi, je dormais d'un bon somme; chaque matin je me rendais
+allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci
+de l'avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de
+ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme
+une machine stupide: Eh! eh!... pourtant... si je voulais!...
+
+-- Certes, ... vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à
+une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la
+philosophie pratique de Rodin.
+
+-- Oui... je le crois, j'aurais pu arriver..., mais dès que je le
+pouvais... à quoi bon? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui
+rend souvent les gens d'une valeur quelconque inexplicables pour
+le vulgaire... c'est qu'ils se contentent souvent de dire: _si je
+voulais!_
+
+_-- _Mais enfin, monsieur... sans tenir beaucoup aux aisances de
+la vie, il est un certain bien-être que l'âge rend presque
+indispensable, auquel vous renoncez absolument...
+
+-- Détrompez-vous, s'il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin
+en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut
+absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon
+morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel
+gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de
+mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque
+je puis faire quelques économies.
+
+-- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous
+vivre; monsieur? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la
+bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement
+à l'épreuve.
+
+-- J'ai un petit boursicaut; il me suffira pour rester ici jusqu'à
+ce que j'aie délié jusqu'au dernier fil la noire trame du père
+d'Aigrigny; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe;
+trois ou quatre jours suffiront je l'espère à cette besogne. Après
+quoi, j'ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma
+province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a
+peu de temps déjà quelqu'un me voulant du bien m'avait fait cette
+offre; mais je n'avais pas voulu quitter le père d'Aigrigny,
+malgré les grands avantages que l'on me proposait... Figurez-vous
+donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs,
+nourri et logé... Comme je suis un peu sauvage, j'aurai préféré
+être logé à part... mais, vous sentez bien, on me donne déjà
+tant... que je passerai pardessus ce petit inconvénient.
+
+Il faut renoncer à peindre l'ingénuité de Rodin en faisant ces
+petites confidences ménagères, et surtout abominablement
+mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon
+disparaître.
+
+-- Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois
+ou quatre jours vous aurez quitté Paris?
+
+-- Je l'espère bien, ma chère demoiselle, et cela... ajouta-t-il
+d'un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons... mais ce qui
+me serait bien précieux, reprit-il d'un ton grave et pénétré en
+contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d'emporter au
+moins avec moi cette conviction, que vous m'avez su quelque gré
+d'avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse
+de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille
+de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre
+condition...
+
+-- Ah! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas
+obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j'ai adressées
+à votre supériorité d'esprit... J'aimerais mieux de l'ingratitude.
+
+-- Eh! mon Dieu... je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle; à
+quoi bon? Nous ne devons plus nous revoir... Non, je ne vous
+flatte pas... je vous comprends, voilà tout... et ce qui va vous
+sembler bizarre, c'est que votre aspect complète l'idée que je
+m'étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre
+entretien avec votre tante; ainsi quelques côtés de votre
+caractère, jusqu'alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement
+éclairés.
+
+-- En vérité, monsieur, vous m'étonnez de plus en plus...
+
+-- Que voulez-vous? je vous dis naïvement mes impressions; à cette
+heure je m'explique parfaitement, par exemple, votre amour
+passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités
+raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre
+courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles,
+auxquels la femme est soumise; oui, maintenant, je comprends mieux
+encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot
+d'hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une
+créature à eux dévolue, de par les lois qu'ils ont faites à leur
+image, qui n'est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce
+inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné
+reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas
+s'estimer mille fois heureuse d'être la servante de ces petits
+pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las
+de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement,
+songent comme on dit_, à faire une fin_, ce qu'ils entreprennent
+en épousant une pauvre jeune fille qui désire, elle, au contraire,
+_faire un commencement!_
+
+Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de
+Rodin, si elle n'eût pas été singulièrement frappée de l'entendre
+s'exprimer dans des termes si appropriés à elle... lorsque pour la
+première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne
+oubliait ou plutôt ignorait qu'elle avait affaire à un de ces
+jésuites d'une rare intelligence, et ceux-là unissent les
+connaissances et les ressources mystérieuses de l'espion de police
+à la profonde sagacité du confesseur: prêtres diaboliques, qui, au
+moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques
+lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait
+un corps, d'après quelques fragments zoologiques.
+
+Adrienne, loin d'interrompre Rodin, l'écoutait avec une curiosité
+croissante. Sûr de l'effet qu'il produisait, celui-ci continua
+d'un ton indigné:
+
+-- Et votre tante et l'abbé d'Aigrigny vous traitaient d'insensée
+parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces
+tyranneaux! parce qu'en haine des vices honteux de l'esclavage,
+vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de
+l'indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté!
+
+-- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment
+mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières?
+
+-- D'abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien
+avec Mme de Saint-Dizier; et puis, si par hasard nous poursuivions
+tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit
+finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d'un air
+d'intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les
+mêmes?
+
+-- Je ne vous comprends pas... monsieur... De quel but voulez-vous
+donc parler?...
+
+-- Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants
+poursuivent incessamment... les uns agissant comme vous, ma chère
+demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-
+être de la haute mission qu'ils sont appelés à remplir. Ainsi, par
+exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus
+raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos
+sens... croyez-vous ne céder qu'à l'attrait du beau, qu'à un
+besoin de jouissances exquises?... Non, non, mille fois non... car
+alors vous ne seriez qu'une créature incomplète, odieusement
+personnelle, une sèche égoïste d'un goût très recherché... rien de
+plus... et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce
+serait hideux.
+
+-- Monsieur, ce jugement si sévère... le portez-vous donc sur moi?
+dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà
+malgré elle.
+
+-- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour
+le luxe; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit
+le jésuite; ainsi, raisonnons un peu: éprouvant le besoin
+passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le
+manque plus vivement que personne, n'est-il pas vrai?
+
+-- En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.
+
+-- Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément
+acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent
+ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer?
+
+-- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit
+Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou
+devinée, qu'un jour je fis inscrire sur un chef-d'oeuvre
+d'orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur,
+pauvre artiste jusqu'alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa
+véritable place.
+
+-- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin: l'amour de
+ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les
+procurent. Et ce n'est pas tout: me voilà, moi, par exemple, ni
+meilleur ni pire qu'un autre, mais habitué à vivre de privations
+dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien! les privations
+de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma
+chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être... vous rendent
+plus forcément compatissante que toute autre pour l'infortune...
+Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et
+secourir ceux qui en souffrent.
+
+-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir
+sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je
+suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces
+idées, qui m'ont été si durement reprochées par Mme de Saint-
+Dizier et par l'abbé d'Aigrigny. Oh! parlez... parlez, monsieur...
+je ne puis vous dire avec quel bonheur... avec quelle fierté je
+vous écoute.
+
+Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant
+d'intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un
+gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en
+arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour
+mieux contempler Rodin, qui reprit:
+
+-- Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n'avoir été
+comprise ni par votre tante ni par l'abbé d'Aigrigny? Quel point
+de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés,
+tels que je puis les juger maintenant? Voulez-vous une nouvelle
+preuve de leur haineux aveuglement? parmi ce qu'ils appelaient vos
+monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus
+damnable? C'était votre résolution de vivre désormais seule et à
+votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre
+avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et
+pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de
+liberté? Non! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute
+contrainte? Non! Par l'unique désir de vous singulariser? Non! car
+alors, je vous aurais durement blâmée.
+
+-- D'autres raisons m'ont en effet guidée, je vous l'assure, dit
+vivement Adrienne, devenant très jalouse de l'estime que son
+caractère pourrait inspirer à Rodin.
+
+-- Eh! je le sais bien, vos motifs n'étaient et ne pouvaient être
+qu'excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée,
+pourquoi la prenez-vous? Est-ce pour braver les usages reçus? non,
+vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier
+ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle.
+Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde?
+non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie
+exceptionnelle que dans tout autre condition! Voulez-vous enfin
+mal employer votre liberté? non, mille fois non! pour faire le
+mal, on recherche l'ombre, l'isolement; posée, au contraire, comme
+vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau
+vulgaire seront constamment braqués sur vous... Pourquoi donc
+enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare,
+qu'elle en est unique chez une jeune personne de votre âge?
+Voulez-vous que je vous le dise, moi... ma chère demoiselle? Eh
+bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au
+coeur pur, à l'esprit droit, au caractère ferme, à l'âme
+indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle
+humiliante que l'usage lui impose! Oui, au lieu d'accepter une vie
+d'esclave en révolte, vie fatalement vouée à l'entière
+responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien
+constater qu'une femme complètement livrée à elle-même peut égaler
+l'homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et
+en dignité... Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est
+noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité? je l'espère!
+Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous
+placera toujours haut et bien, croyez-moi...
+
+Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d'un fier et doux éclat,
+ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle
+redressait sa tête charmante par un mouvement d'orgueil
+involontaire; enfin, complètement sous le charme de cet homme
+diabolique, elle s'écria:
+
+-- Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour
+analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme
+plus clairement que je n'y lis moi-même, pour donner une nouvelle
+vie, un nouvel élan à ces idées d'indépendance qui depuis si
+longtemps germent en moi? qui êtes-vous donc enfin pour me relever
+si fort à mes propres yeux, que maintenant j'ai la conscience
+d'accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à
+celles de mes soeurs qui souffrent dans un dur servage?... Encore
+une fois, qui êtes-vous, monsieur?
+
+-- Qui je suis, mademoiselle! répondit Rodin avec un sourire
+d'adorable bonhomie; je vous l'ai dit, je suis un pauvre vieux
+bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi
+de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans
+son réduit, où il se permet alors d'élucubrer ses idées à lui; un
+brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de
+part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but
+plus profond peut-être qu'on ne le pense communément... Aussi, ma
+chère demoiselle, je vous le disais tout à l'heure, vous et moi
+nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en
+continuant d'obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-
+moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours
+heureuse! c'est votre mission; elle est plus providentielle que
+vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les
+merveilles du luxe et des arts; raffinez encore vos sens, épurez
+encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances; dominez
+par l'esprit, la grâce, par la pureté, cet imbécile et laid
+troupeau d'hommes, qui dès demain, vous voyant seule et libre, va
+vous entourer, ils vous croiront une proie facile, dévolue à leur
+cupidité, à leur égoïsme, à leur sotte fatuité. Raillez,
+stigmatisez ces prétentions niaises et sordides; soyez reine de ce
+monde et digne d'être respectée comme une reine... Aimez...
+brillez... jouissez... c'est votre rôle ici-bas; n'en doutez pas!
+toutes ces fleurs dont Dieu vous comble à profusion porteront un
+jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le
+plaisir... vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse
+prétendre une âme grande et belle... Aussi peut-être... dans
+quelques années d'ici, nous nous rencontrerons encore: vous, de
+plus en plus belle et fêtée... moi, de plus en plus vieux et
+obscur; mais, il n'importe... une voix secrète vous dit
+maintenant, j'en suis sûr, qu'entre nous deux, si dissemblables,
+il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais
+rien ne pourra détruire!
+
+En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému
+qu'Adrienne en tressaillit, Rodin s'était approché d'elle sans
+qu'elle s'en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant
+ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente
+circonvolution de reptile; il avait parlé avec tant d'élan, tant
+de chaleur, que sa face blafarde s'était légèrement colorée, et
+que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le
+pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts,
+ronds et fixes, qu'il attachait obstinément sur Adrienne; celle-
+ci, penchée, les lèvres entr'ouvertes, la respiration oppressée,
+ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite; il ne
+parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu'éprouvait cette belle
+jeune fille, si élégante, à l'aspect de ce vieux petit homme,
+chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si
+vulgaire, et pourtant si vraie, de l'effrayante fascination du
+serpent sur l'oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette
+impression étrange.
+
+La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu'alors Mlle de
+Cardoville n'avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts; elle
+s'y était livrée parce qu'ils étaient inoffensifs et charmants.
+Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d'entendre un
+homme doué d'un esprit supérieur, non seulement la louer de ces
+tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais
+l'en féliciter comme d'une chose grande, noble et divine! Si Rodin
+se fût seulement adressé à l'amour-propre d'Adrienne, il eût
+échoué dans ses menées perfides, car elle n'avait pas la moindre
+vanité; mais il s'adressait à tout ce qu'il y avait d'exalté, de
+généreux dans le coeur de cette jeune fille; ce qu'il semblait
+encourager, admirer en elle, était réellement digne
+d'encouragement et d'admiration. Comment n'eût-elle pas été dupe
+de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets?
+Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité
+vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci
+avait dites à dessein, ne s'expliquant pas l'action singulière que
+cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une
+compassion respectueuse en songeant qu'un homme de cet âge, de
+cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire,
+Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle:
+
+-- Un homme de votre mérite et de votre coeur, monsieur, ne doit
+pas être à la merci du caprice des circonstances; quelques-unes de
+vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux; je sens
+que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m'être très
+utiles à l'avenir; enfin, en venant m'arracher de cette maison, en
+vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m'avez
+donné des marques d'intérêt que je ne puis oublier sans
+ingratitude... Une position bien modeste, mais assurée, vous a été
+enlevée... permettez-moi de...
+
+-- Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en
+interrompant Mlle de Cardoville d'un air chagrin; je ressens pour
+vous une profonde sympathie; je m'honore d'être en communauté
+d'idées avec vous; je crois enfin fermement que quelque jour vous
+aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe: à cause de
+tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète
+indépendance.
+
+-- Mais, monsieur, c'est au contraire moi qui serais votre
+obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous
+offrir.
+
+-- Oh! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que
+votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et
+douce; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous...
+Un jour peut-être... vous saurez pourquoi.
+
+-- Un jour?
+
+-- Il m'est impossible de vous en dire davantage. Et puis,
+supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire
+alors tout ce qu'il y a en vous de bon et de beau? Plus tard, si
+vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n'en
+serai que plus à l'aise pour vous blâmer si je vous trouve à
+blâmer.
+
+-- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m'est donc
+interdite?
+
+-- Non... non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh! croyez-
+moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter
+d'une manière digne de vous et de moi.
+
+Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit
+à Adrienne:
+
+-- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui
+demande à vous parler; comme, d'après les nouveaux ordres de M. le
+docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez... je viens
+vous demander s'il faut la laisser monter... Elle est si mal mise
+que je n'ai pas osé.
+
+-- Qu'elle monte! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au
+signalement donné par la gardienne; qu'elle monte!...
+
+-- M. le docteur a aussi donné l'ordre de mettre sa voiture à la
+disposition de mademoiselle; faut-il faire atteler?
+
+-- Oui... dans un quart d'heure, répondit Adrienne à la gardienne,
+qui sortit. Puis s'adressant à Rodin:
+
+-- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici
+Mlles Simon?
+
+-- Je ne le pense pas, ma chère demoiselle; mais quelle est cette
+jeune ouvrière bossue? demanda Rodin d'un air indifférent.
+
+-- C'est la soeur adoptive d'un brave artisan qui a tout risqué
+pour venir m'arracher de cette maison... monsieur, dit Adrienne
+avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente
+créature; jamais pensée, jamais coeur plus généreux n'ont été
+cachés sous des dehors moins...
+
+Mais s'arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près
+réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux,
+Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite,
+assez étonné de cette soudaine réticence:
+
+-- Non... cette noble fille n'est pas la seule personne qui prouve
+combien la noblesse de l'âme, la supériorité de l'esprit, font
+prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard
+ou à la richesse.
+
+Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux
+entra dans la chambre.
+
+
+
+Treizième partie Un protecteur
+
+
+I. Les soupçons.
+
+Mlle de Cardoville s'avança vivement au devant de la Mayeux et lui
+dit d'une voix émue en lui tendant les bras:
+
+-- Venez... venez... il n'y a plus maintenant de grille qui nous
+sépare!
+
+À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais
+laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle
+et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de
+reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à
+répondre à l'accueil cordial d'Adrienne, celle-ci l'embrassa avec
+une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras
+charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle sentit les lèvres
+fraîches et fleuries de la jeune fille s'appuyer fraternellement
+sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans
+pouvoir prononcer une parole.
+
+Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène
+avec un secret malaise; instruit du refus de dignité opposé par la
+Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de
+Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse
+créature pour Agricol, dévouement qui s'était si valeureusement
+reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite
+n'aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d'augmenter encore
+cette affection. Il pensait sagement qu'on ne doit jamais
+dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu'ils soient. Or, son
+ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville; puis
+enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère
+certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de
+la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux:
+il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette
+prévision.
+
+* * * * *
+
+Les coeurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des
+instincts d'une grâce, d'une bonté charmantes. Ainsi, après que la
+Mayeux eut versé d'abondantes et douces larmes de reconnaissance,
+Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya
+pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la
+jeune ouvrière.
+
+Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d'une
+humiliation; car, hélas! humiliation et souffrance, tels sont les
+deux abîmes que côtoie sans cesse l'infortune: aussi, pour
+l'infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque
+toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain
+au puéril détail que nous allons donner pour exemple; mais la
+pauvre Mayeux, n'osant pas tirer de sa poche son vieux petit
+mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses
+larmes, si Mlle de Cardoville n'était pas venue les essuyer.
+
+-- Vous êtes bonne... oh! vous êtes noblement charitable...
+mademoiselle!
+
+C'est tout ce que put dire l'ouvrière d'une voix profondément
+émue, et encore plus touchée de l'attention de Mlle de Cardoville
+qu'elle ne l'eût peut-être été d'un service rendu.
+
+-- Regardez-la... monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha
+vivement. Oui... ajouta la jeune patricienne avec fierté... c'est
+un trésor que j'ai découvert... Regardez-la, monsieur, et aimez-la
+comme je l'aime, honorez-la comme je l'honore. C'est un de ces
+coeurs... comme nous les cherchons.
+
+-- Et comme nous les trouvons, Dieu merci! ma chère demoiselle,
+dit Rodin à Adrienne en s'inclinant devant l'ouvrière.
+
+Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite; à l'aspect de
+cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune
+fille tressaillit; chose étrange! elle n'avait jamais vu cet
+homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même
+impression de crainte, d'éloignement, qu'il venait de ressentir
+pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait
+détacher son regard de celui de Rodin; son coeur battait avec
+force... ainsi qu'à l'approche d'un grand péril; et, comme
+l'excellente créature ne craignait que pour ceux qu'elle aimait,
+elle se rapprocha involontairement d'Adrienne, tenant toujours ses
+yeux attachés sur Rodin.
+
+Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s'apercevoir de
+l'impression redoutable qu'il causait, sentit augmenter son
+aversion instinctive contre l'ouvrière. Au lieu de baisser les
+yeux devant elle, il sembla l'examiner avec une attention si
+soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.
+
+-- Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l'air de rassembler
+ses souvenirs et en s'adressant à la Mayeux; pardon, mais je
+crois... que je ne me trompe point... n'êtes-vous pas allée, il y
+a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie... ici près?
+
+-- Oui, monsieur...
+
+-- Plus de doute... c'est vous!... Où avais-je donc la tête?
+s'écria Rodin. C'est bien vous... j'aurais dû m'en douter plus
+tôt...
+
+-- De quoi s'agit-il donc, monsieur? demanda Adrienne.
+
+-- Ah! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en
+montrant du geste la Mayeux: Voilà un coeur, un noble coeur, comme
+nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel
+courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle
+manquer de travail c'est manquer de tout; si vous saviez, dis-je,
+avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la
+supérieure du couvent avait eu l'indignité de lui offrir pour
+l'engager à espionner une famille où elle lui proposait de la
+placer!...
+
+-- Ah!... c'est infâme! s'écria Mlle de Cardoville avec dégoût.
+Une telle proposition à cette malheureuse enfant... à elle!...
+
+-- Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n'avais pas de
+travail... j'étais pauvre, on ne me connaissait pas... on a cru
+pouvoir tout me proposer...
+
+-- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c'était une double indignité
+de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu'il est
+doublement beau à vous d'avoir refusé.
+
+-- Monsieur... dit la Mayeux avec un embarras modeste.
+
+-- Oh! oh! on ne m'intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou
+blâme, je dis brutalement ce que j'ai sur le coeur... Demandez à
+cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je
+vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que
+Mlle de Cardoville en pense elle-même.
+
+-- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui
+honorent et qui récompensent, qui encouragent... et celles de
+M. Rodin sont du nombre... Je le sais, oh! oui... je le sais.
+
+-- Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout
+l'honneur de ce jugement.
+
+-- Comment cela, monsieur?
+
+-- Cette chère fille n'est-elle pas la soeur adoptive d'Agricol
+Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire? Eh bien!
+est-ce que l'affection d'un tel homme n'est pas la meilleure des
+garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur
+l'étiquette? ajouta Rodin en souriant.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître
+cette chère enfant, j'ai commencé à m'intéresser très vivement à
+son sort du jour où son frère adoptif m'a parlé d'elle... Il
+s'exprimait avec tant de chaleur, tant d'abandon que tout de suite
+j'ai estimé la jeune fille capable d'inspirer un si noble
+attachement.
+
+Ces mots d'Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent
+si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le
+sait, l'infortunée aimait Agricol d'un amour aussi passionné que
+douloureux et caché; toute allusion même indirecte à ce sentiment
+fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où
+Mlle de Cardoville avait parlé de l'attachement d'Agricol pour la
+Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et
+pénétrant de Rodin, fixé sur elle... Seule avec Adrienne, la jeune
+ouvrière, en entendant parler du forgeron, n'eût éprouvé qu'un
+sentiment de gêne passager; mais il lui sembla malheureusement que
+le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire,
+venait de lire dans son coeur et d'y surprendre le secret du
+funeste amour dont elle était victime... De là l'éclatante rougeur
+de l'infortunée, de là son embarras visible, si pénible
+qu'Adrienne en fut frappée.
+
+Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet
+recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le
+jésuite vit d'un côté une fille contrefaite, mais très
+intelligente et capable d'un dévouement passionné; de l'autre, un
+jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble,
+sympathiques l'un à l'autre par beaucoup de points, ils doivent
+s'aimer fraternellement, se dit-il, mais l'on ne rougit pas d'un
+amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s'est troublée sous mon
+regard; aimerait-elle Agricol d'amour?» Sur la voie de cette
+découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu'au bout.
+Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait
+à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la
+Mayeux d'un signe d'intelligence:
+
+-- Hein! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette
+pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave
+ouvrier pour elle?
+
+La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion. Après une pause
+d'une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de
+donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au coeur de
+l'infortunée, le bourreau reprit:
+
+-- Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble!
+
+Puis, après un autre silence, s'apercevant que la Mayeux, de
+pourpre qu'elle était, devenait d'une pâleur mortelle et tremblait
+de tous ses membres, le jésuite craignit d'avoir été trop loin,
+car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt:
+
+-- Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi?
+
+-- Eh! c'est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité
+parfaite, car, sachant ce qu'il voulait savoir, il tenait à
+paraître ne se douter de rien, eh! c'est tout simple, cette chère
+fille a la modestie d'une bonne et tendre soeur pour son frère. À
+force de l'aimer... à force de s'assimiler à lui quand on le loue,
+il lui semble qu'on la loue elle-même...
+
+-- Et comme elle est aussi modeste qu'excellente, ajouta Adrienne
+en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son
+frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la
+voyons... ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la
+gronder bien fort.
+
+Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l'explication donnée
+par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que
+toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir
+pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu'elles
+s'effrayent, la Mayeux se persuada -- eut besoin de se persuader,
+pour ne pas mourir de honte, -- que les dernières paroles de Rodin
+étaient sincères, et qu'il ne se doutait pas de l'amour qu'elle
+ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminuèrent et elle
+trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.
+
+-- Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu
+habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me
+comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.
+
+-- Mes bontés, pauvre enfant! dit Adrienne, je n'ai encore rien
+fait pour vous. Mais, Dieu merci! dès aujourd'hui, je pourrai
+tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre
+courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité
+dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles
+préoccupations; en un mot, dès aujourd'hui, si cela vous convient,
+nous ne nous quitterons plus.
+
+-- Mademoiselle, c'est trop de bonté, dit la Mayeux d'une voix
+tremblante, mais je...
+
+-- Ah! rassurez-vous, dit Adrienne, en l'interrompant et en la
+devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon désir un
+peu égoïste de vous avoir auprès de moi, l'indépendance de votre
+caractère, vos habitudes du travail, votre goût pour la retraite
+et votre besoin de vous dévouer à tout ce qui mérite la
+commisération; et même, je ne vous le cache pas, c'est en vous
+donnant surtout les moyens de satisfaire ces généreuses tendances
+que je compte vous séduire et vous fixer près de moi.
+
+-- Mais qu'ai-je donc fait, mademoiselle, dit naïvement la Mayeux,
+pour mériter tant de reconnaissance de votre part? N'est-ce pas
+vous, au contraire qui avez commencé par vous montrer si généreuse
+envers mon frère adoptif?
+
+-- Oh! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous
+sommes quittes... mais je vous parle de l'affection, de l'amitié
+sincère que je vous offre.
+
+-- De l'amitié... à moi... mademoiselle?
+
+-- Allons! allons! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne
+soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l'avantage de la
+position; et puis, j'ai mis dans ma tête que vous seriez mon
+amie... et, vous le verrez, cela sera... Mais, maintenant, j'y
+songe... et c'est un peu tard... quelle bonne fortune vous amène
+ici?
+
+-- Ce matin, M. Dagobert a reçu une lettre dans laquelle on le
+priait de se rendre ici, où il trouverait, disait-on, de bonnes
+nouvelles relativement à ce qui l'intéresse le plus au monde...
+Croyant qu'il s'agissait des demoiselles Simon, il m'a dit: «La
+Mayeux, vous avez pris tant d'intérêt à ce qui regarde ces
+enfants, qu'il faut que vous veniez avec moi; vous verrez ma joie
+en les retrouvant: ce sera votre récompense...»
+
+Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tête affirmatif
+et dit:
+
+-- Oui, oui, chère demoiselle, c'est moi qui ai écrit à ce brave
+soldat... mais sans signer et sans m'expliquer davantage; vous
+saurez pourquoi.
+
+-- Alors, ma chère enfant, comment êtes-vous venue seule? dit
+Adrienne.
+
+-- Hélas, mademoiselle, j'ai été, en arrivant, si émue de votre
+accueil que je n'ai pu vous dire mes craintes.
+
+-- Quelles craintes? demanda Rodin.
+
+-- Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j'ai supposé que
+c'était vous qui aviez fait tenir cette lettre à M. Dagobert; je
+le lui ai dit, il l'a cru comme moi. Arrivé ici, son impatience
+était si grande qu'il a demandé dès la porte si les orphelines
+étaient dans cette maison... il les a dépeintes. On lui a dit que
+non. Alors, malgré mes supplications, il a voulu aller au couvent
+s'informer d'elles.
+
+-- Quelle imprudence!... s'écria Adrienne.
+
+-- Après ce qui s'est passé lors de l'escalade nocturne du
+couvent! ajouta Rodin en haussant les épaules.
+
+-- J'ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre
+n'annonçait pas positivement qu'on lui remettrait les orphelines,
+mais qu'on le renseignerait sans doute sur elles, il n'a pas voulu
+m'écouter, et m'a dit: «Si je n'apprends rien... j'irai vous
+rejoindre... mais elles étaient avant-hier au couvent; maintenant
+tout est découvert, on ne peut me les refuser.»
+
+-- Et avec une tête pareille, dit Rodin en souriant, il n'y a pas
+de discussion possible...
+
+-- Pourvu, mon Dieu, qu'il ne soit pas reconnu! dit Adrienne en
+songeant aux menaces de M. Baleinier.
+
+-- Ceci n'est pas présumable, reprit Rodin, on lui refusera la
+porte... Voilà, je l'espère, le plus grand mécompte qui
+l'attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder à revenir avec
+ces jeunes filles... Je n'ai plus besoin ici... d'autres soins
+m'appellent. Il faut que je m'informe du prince Djalma; aussi,
+veuillez dire quand et où je pourrai vous voir, ma chère
+demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches... et
+de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je
+l'espère, ces recherches ont de bons résultats.
+
+-- Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, où je vais
+aller en sortant d'ici, rue d'Anjou, à l'ancien hôtel de
+Beaulieu... Mais j'y songe, dit tout à coup Adrienne après
+quelques moments de réflexion, il ne me paraît ni convenable, ni
+peut-être prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince
+Djalma dans le pavillon que j'occupe à l'hôtel de Saint-Dizier.
+J'ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute
+meublée, toute prête; quelques embellissements réalisables en
+vingt-quatre heures en feront un très joli séjour... Oui, ce sera
+mille fois préférable, ajouta Mlle de Cardoville après un nouveau
+silence, et puis ainsi je pourrai garder sûrement le plus strict
+incognito.
+
+-- Comment! s'écria Rodin, dont les projets se trouvaient
+dangereusement dérangés par cette nouvelle résolution de la jeune
+fille, vous voulez qu'il ignore...
+
+-- Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l'ami
+inconnu qui lui vient en aide; je désire que mon nom ne lui soit
+pas prononcé, et qu'il ne sache pas même que j'existe... quant à
+présent du moins... Plus tard... dans un mois peut-être... je
+verrai... les circonstances me guideront.
+
+-- Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif désappointement,
+ne sera-t-il pas bien difficile à garder?
+
+-- Si le prince eût habité mon pavillon, je suis de votre avis, le
+voisinage de ma tante aurait pu l'éclairer, et cette crainte est
+une des raisons qui me font renoncer à mon premier projet... Mais
+le prince habitera un quartier assez éloigné... la rue Blanche.
+Qui l'instruirait de ce qu'il doit ignorer? Un de mes vieux amis,
+M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant -- elle montra la
+Mayeux -- sur la discrétion de qui je puis compter comme sur la
+vôtre, vous connaissez seuls mon secret... il sera donc
+parfaitement gardé. Du reste, demain nous causerons plus
+longuement à ce sujet; il faut d'abord que vous parveniez à
+retrouver ce malheureux jeune prince.
+
+Rodin, quoique profondément courroucé de la subite détermination
+d'Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et répondit:
+
+-- Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chère
+demoiselle, et demain, si vous le permettez, j'irai vous rendre
+bon compte... de ce que vous daigniez appeler tout à l'heure ma
+mission providentielle.
+
+-- À demain donc... et je vous attendrai avec impatience, dit
+affectueusement Adrienne à Rodin. Permettez-moi toujours de
+compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il
+faudra m'être indulgent, car je prévois que j'aurai encore bien
+des conseils, bien des services à vous demander... moi qui déjà...
+vous dois tant...
+
+-- Vous ne me devrez jamais assez, ma chère demoiselle, jamais
+assez, dit Rodin en se dirigeant discrètement vers la porte après
+s'être incliné devant Adrienne.
+
+Au moment où il allait sortir, il se trouva face à face avec
+Dagobert.
+
+-- Ah!... enfin j'en tiens un... s'écria le soldat en saisissant
+le jésuite au collet d'une main vigoureuse.
+
+
+
+II. Les excuses.
+
+Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au
+collet, s'était écriée avec effroi, en faisant quelques pas vers
+le soldat:
+
+-- Au nom du ciel! monsieur... que faites-vous?
+
+-- Ce que je fais! répondit durement le soldat sans lâcher Rodin
+et en tournant la tête du côté d'Adrienne, qu'il ne reconnaissait
+pas, je profite de l'occasion pour serrer la gorge d'un des
+misérables de la bande du renégat, jusqu'à ce qu'il m'ait dit où
+sont mes pauvres enfants.
+
+-- Vous m'étranglez... dit le jésuite d'une voix syncopée en
+tâchant d'échapper au soldat.
+
+-- Où sont les orphelines, puisqu'elles ne sont pas ici et qu'on
+m'a fermé la porte du couvent sans vouloir me répondre? cria
+Dagobert d'une voix tonnante.
+
+-- À l'aide! murmura Rodin.
+
+-- Ah! c'est affreux! dit Adrienne.
+
+Et pâle, tremblante, s'adressant à Dagobert, les mains jointes:
+
+-- Grâce, monsieur!... écoutez-moi... écoutez-le...
+
+-- Monsieur Dagobert! s'écria la Mayeux en courant saisir de ses
+faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne...
+c'est Mlle de Cardoville... Devant elle, quelle violence!... et
+puis, vous vous trompez, ... sans doute.
+
+Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le
+soldat se retourna brusquement et lâcha Rodin; celui-ci, rendu
+cramoisi par la colère et par la suffocation, se hâta de rajuster
+son collet et sa cravate.
+
+-- Pardon, mademoiselle... dit Dagobert en allant vers Adrienne,
+encore pâle de frayeur, je ne savais pas qui vous étiez... mais le
+premier mouvement m'a emporté malgré moi...
+
+-- Mais, mon Dieu! qu'avez-vous contre monsieur? dit Adrienne. Si
+vous m'aviez écoutée, vous sauriez...
+
+-- Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat
+à Adrienne d'une voix contenue. Puis, s'adressant à Rodin, qui
+avait repris son sang-froid:
+
+-- Remerciez mademoiselle, et allez-vous en... Si vous restez
+là... je ne réponds pas de moi...
+
+-- Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je...
+
+-- Je vous dis que je ne réponds pas de moi si vous restez là!
+s'écria Dagobert en frappant du pied.
+
+-- Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette
+colère... reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux
+apparences; calmez-vous et écoutez-nous...
+
+-- Que je me calme, mademoiselle! s'écria Dagobert avec désespoir;
+mais je ne pense qu'à une chose... mademoiselle... à l'arrivée du
+maréchal Simon; il sera à Paris aujourd'hui ou demain...
+
+-- Il serait possible! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de
+surprise et de joie.
+
+-- Hier soir, reprit Dagobert, j'ai reçu une lettre du maréchal;
+il a débarqué au Havre; depuis trois jours, j'ai fait démarches
+sur démarches, espérant que les orphelines me seraient rendues,
+puisque la machination de ces misérables avait échoué -- (et il
+montra Rodin avec un nouveau geste de colère). -- Eh bien non...
+ils complotent encore quelque infamie. Je m'attends à tout...
+
+-- Mais, monsieur, dit Rodin s'avançant, permettez-moi de vous...
+
+-- Sortez! s'écria Dagobert, dont l'irritation et l'anxiété
+redoublaient en songeant que d'un moment à l'autre le maréchal
+pouvait arriver à Paris; sortez... car, sans mademoiselle... je me
+serais au moins vengé sur quelqu'un...
+
+Rodin fit un signe d'intelligence à Adrienne, dont il se rapprocha
+prudemment, lui montra Dagobert d'un geste de commisération
+touchante, et dit à ce dernier:
+
+-- Je sortirai donc, monsieur, et... d'autant plus volontiers que
+je quittais cette chambre quand vous y êtes rentré.
+
+Puis, se rapprochant tout à fait de Mlle de Cardoville, le jésuite
+lui dit à voix basse:
+
+-- Pauvre soldat!... la douleur l'égare; il serait incapable de
+m'entendre. Expliquez-lui, ma chère demoiselle; il sera bien
+attrapé, ajouta-t-il d'un air fin; mais en attendant, reprit Rodin
+en fouillant dans la poche de côté de sa redingote et en tirant un
+paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chère demoiselle!...
+c'est ma vengeance... elle sera bonne.
+
+Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait
+le jésuite avec étonnement, celui-ci mit son index sur sa lèvre
+comme pour recommander le silence à la jeune fille, gagna la porte
+et marcha à reculons sur la pointe des pieds, et sortit après
+avoir encore d'un geste de pitié montré Dagobert, qui, dans un
+morne abattement, la tête baissée, les bras croisés sur la
+poitrine, restait muet aux consolations empressées de la Mayeux.
+
+Lorsque Rodin eut quitté la chambre, Adrienne, s'approchant du
+soldat, lui dit de sa voix douce et avec l'expression d'un profond
+intérêt:
+
+-- Votre entrée si brusque m'a empêchée de vous faire une question
+bien intéressante pour moi... Et votre blessure?
+
+-- Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pénible
+préoccupation, merci! ça n'est pas grand'chose, mais je n'ai pas
+le temps d'y songer... Je suis fâché d'avoir été si brutal devant
+vous, d'avoir chassé ce misérable... mais c'est plus fort que moi:
+à la vue de ces gens-là mon sang ne fait qu'un tour.
+
+-- Et pourtant, croyez-moi, vous avez été trop prompt à juger...
+la personne qui était là tout à l'heure.
+
+-- Trop prompt... mademoiselle... mais ce n'est pas d'aujourd'hui
+que je le connais... Il était avec ce renégat d'abbé d'Aigrigny...
+
+-- Sans doute... ce qui ne l'empêche pas d'être un honnête et
+excellent homme...
+
+-- Lui?... s'écria Dagobert.
+
+-- Oui... et il n'est en ce moment occupé que d'une chose... de
+vous faire rendre vos chères enfants.
+
+-- Lui?... reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s'il ne
+pouvait croire à ce qu'il entendait; lui... me rendre mes enfants?
+
+-- Oui... plus tôt que vous ne le pensez, peut-être.
+
+-- Mademoiselle, dit tout à coup Dagobert, il vous trompe... vous
+êtes dupe de ce vieux gueux-là.
+
+-- Non, dit Adrienne en secouant la tête en souriant, j'ai des
+preuves de sa bonne foi... D'abord, c'est lui qui me fait sortir
+de cette maison.
+
+-- Il serait vrai! dit Dagobert confondu.
+
+-- Très vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous
+raccommodera peut-être avec lui, dit Adrienne en remettant à
+Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment
+de s'en aller; ne voulant pas vous exaspérer davantage par sa
+présence, il m'a dit: «Mademoiselle, remettez ceci à ce brave
+soldat; ce sera ma vengeance.»
+
+Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant
+machinalement le petit paquet. Lorsqu'il l'eut développé et qu'il
+eut reconnu sa croix d'argent, noircie par les années, et le vieux
+ruban rouge fané qu'on lui avait dérobés à l'auberge du _Faucon
+blanc _avec ses papiers, il s'écria, d'une voix entrecoupée, le
+coeur palpitant:
+
+-- Ma croix!... ma croix!... c'est ma croix! Et dans l'exaltation
+de sa joie, il pressait l'étoile d'argent contre sa moustache
+grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profondément touchées de
+l'émotion du soldat, qui s'écria en courant vers la porte par où
+venait de sortir Rodin:
+
+-- Après un service rendu au maréchal Simon, à ma femme ou à mon
+fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi... Et vous
+répondez de ce brave homme, mademoiselle? Et je l'ai injurié...
+maltraité devant vous... Il a droit à une réparation... il l'aura.
+Oh! il l'aura.
+
+Ce disant, Dagobert sortit précipitamment de la chambre, traversa
+deux pièces en courant, gagna l'escalier, le descendit rapidement
+et atteignit Rodin à la dernière marche.
+
+-- Monsieur, lui dit le soldat d'une voix émue, en le saisissant
+par le bras, il faut remonter tout de suite.
+
+-- Il serait pourtant bon de vous décider à quelque chose, mon
+cher monsieur, dit Rodin en s'arrêtant avec bonhomie; il y a un
+instant vous m'ordonniez de m'en aller, maintenant il s'agit de
+revenir. À quoi nous arrêtons-nous?
+
+-- Tout à l'heure, monsieur, j'avais tort, et quand j'ai un tort,
+je le répare. Je vous ai injurié, maltraité devant témoins, je
+vous ferai mes excuses devant témoins.
+
+-- Mais, mon cher monsieur... Je vous... rends grâce... je suis
+pressé...
+
+-- Qu'est-ce que cela me fait que vous soyez pressé?... Je vous
+dis que vous allez remonter tout de suite... ou sinon... ou
+sinon... ou sinon..., reprit Dagobert en prenant la main du
+jésuite et en la serrant avec autant de cordialité que
+d'attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me
+rendant ma croix ne sera pas complet.
+
+-- Qu'à cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons...
+remontons...
+
+-- Et non seulement vous m'avez rendu ma croix... que j'ai... eh
+bien, oui! que j'ai pleurée, allez, sans le dire à personne,
+s'écria Dagobert avec effusion; mais cette demoiselle m'a dit que,
+grâce à vous... ces pauvres enfants! Voyons... pas de fausse
+joie... Est-ce bien vrai? mon Dieu! est-ce bien vrai?
+
+-- Eh! eh! voyez-vous le curieux? dit Rodin en souriant avec
+finesse. Puis il ajouta:
+
+-- Allons, allons, soyez tranquille... on vous les rendra, vos
+deux anges, vieux diable à quatre. Et le jésuite remonta
+l'escalier.
+
+-- On me les rendra... aujourd'hui? s'écria Dagobert.
+
+Et au moment où Rodin gravissait les marches, il l'arrêta
+brusquement par la manche.
+
+-- Ah! çà, mon bon ami, dit le jésuite, décidément nous arrêtons-
+nous? montons-nous? descendons-nous? Sans reproche, vous me faites
+aller comme un tonton.
+
+-- C'est juste... là-haut nous nous expliquerons mieux. Venez...
+alors, venez vite... dit Dagobert.
+
+Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hâter le pas et le
+ramena triomphant dans la chambre où Adrienne et la Mayeux étaient
+restées, très surprises de la subite disparition du soldat.
+
+-- Le voilà... le voilà! s'écria Dagobert en rentrant.
+Heureusement, je l'ai rattrapé au bas de l'escalier.
+
+-- Et vous m'avez fait remonter d'un fier pas! ajouta Rodin
+passablement essoufflé.
+
+-- Maintenant, monsieur, dit Dagobert d'une voix grave, je déclare
+devant mademoiselle que j'ai eu tort de vous brutaliser, de vous
+injurier; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais
+avec joie que je vous dois... oh!... beaucoup... oui... je vous le
+jure, quand je dois... je paye.
+
+Et Dagobert tendit encore sa loyale main à Rodin, qui la serra
+d'une façon fort affable en ajoutant:
+
+-- Eh! mon Dieu! de quoi s'agit-il donc? Quel est donc ce grand
+service dont vous parlez?
+
+-- Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de
+Rodin; mais vous ne savez donc pas ce que c'est pour moi que cette
+croix!
+
+-- Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais
+avoir le plaisir de vous la remettre moi-même. Je l'avais apportée
+pour cela... Mais, entre nous... vous m'avez, dès mon arrivée,
+si... si _familièrement _accueilli... que je n'ai pas eu le temps
+de...
+
+-- Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens
+cruellement de ce que j'ai fait.
+
+-- Je le sais... mon bon ami... n'en parlons donc plus... Ah! çà,
+vous y teniez donc beaucoup, à cette croix?
+
+-- Si j'y tenais, monsieur! s'écria Dagobert; mais cette croix, --
+et il la baisa encore, -- c'est ma relique à moi... Celui de qui
+elle me venait était mon saint... mon dieu... et il l'avait
+touchée...
+
+-- Comment! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant
+de curiosité que d'admiration respectueuse, comment! Napoléon...
+le grand Napoléon aurait touché de sa propre main, de sa main
+victorieuse... cette noble étoile de l'honneur?
+
+-- Oui, monsieur, de sa main; il l'avait placée là, sur ma
+poitrine sanglante, comme pansement à ma cinquième blessure...
+aussi, voyez-vous, je crois qu'au moment de crever de faim, entre
+du pain et ma croix... je n'aurais pas hésité... afin de l'avoir
+en mourant sur le coeur... Mais assez... parlons d'autre chose...
+C'est bête, un vieux soldat, n'est-ce pas? ajouta Dagobert en
+passant la main sur ses yeux.
+
+Puis, comme s'il avait honte de nier ce qu'il éprouvait:
+
+-- Eh bien, oui! reprit-il en relevant vivement la tête, et ne
+cherchant pas à cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je
+pleure de joie d'avoir retrouvé ma croix... ma croix que
+l'empereur m'avait donnée... de _sa main victorieuse_, comme dit
+ce brave homme...
+
+-- Bénie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce
+trésor glorieux, dit Rodin avec émotion. Et il ajouta:
+
+-- Ma foi! la journée sera bonne pour tout le monde; aussi je vous
+l'annonçais ce matin dans ma lettre...
+
+-- Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus
+surpris, c'était vous?...
+
+-- C'était moi qui vous l'écrivais. Seulement, craignant quelque
+nouveau piège d'Aigrigny, je n'ai pas voulu, vous entendez bien,
+m'expliquer plus clairement.
+
+-- Ainsi, mes orphelines... je vais les revoir? Rodin fit un signe
+de tête affirmatif plein de bonhomie.
+
+-- Oui, tout à l'heure, dans un instant peut-être... dit Adrienne
+en souriant. Eh bien! avais-je raison de vous dire que vous aviez
+mal jugé monsieur?
+
+-- Eh! que ne me disait-il cela quand je suis entré! s'écria
+Dagobert ivre de joie.
+
+-- Il y avait à cela un inconvénient, mon ami, dit Rodin: c'est
+que, dès votre entrée, vous avez entrepris de m'étrangler...
+
+-- C'est vrai... j'ai été trop prompt; encore une fois, pardon;
+mais que voulez-vous que je vous dise?... Je vous avais toujours
+vu contre nous avec l'abbé d'Aigrigny, et, dans le premier
+moment...
+
+-- Mademoiselle, dit Rodin en s'inclinant devant Adrienne, cette
+chère demoiselle vous dira que j'étais, sans le savoir, complice
+de bien des perfidies; mais, dès que j'ai pu voir clair dans les
+ténèbres... j'ai quitté le mauvais chemin où j'étais engagé malgré
+moi, pour marcher vers ce qui était honnête, droit et juste.
+
+Adrienne fit un signe de tête affirmatif à Dagobert, qui semblait
+l'interroger du regard.
+
+-- Si je n'ai pas signé la lettre que je vous ai écrite, mon bon
+ami, ç'a été de crainte que mon nom ne vous inspirât de mauvais
+soupçons; si, enfin, je vous ai prié de vous rendre ici et non pas
+au couvent, c'est que j'avais peur, comme cette chère demoiselle,
+que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier,
+et votre escapade de l'autre nuit pouvait rendre cette
+reconnaissance dangereuse.
+
+-- Mais M. Baleinier est instruit de tout, j'y songe maintenant,
+dit Adrienne avec inquiétude; il m'a menacée de dénoncer
+M. Dagobert et son fils si je portais plainte.
+
+-- Soyez tranquille, ma chère demoiselle; c'est vous maintenant
+qui dicterez les conditions... répondit Rodin. Fiez-vous à moi;
+quant à vous, mon bon ami... vos tourments sont finis.
+
+-- Oui, dit Adrienne: un magistrat rempli de droiture, de
+bienveillance, est allé chercher au couvent les filles du maréchal
+Simon; il va les ramener ici; mais comme moi, il a pensé qu'il
+serait plus convenable qu'elles vinssent habiter ma maison... Je
+ne puis cependant prendre cette décision sans votre
+consentement... car c'est à vous que ces orphelines ont été
+confiées par leur mère.
+
+-- Vous voulez la remplacer auprès d'elles, mademoiselle, reprit
+Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon coeur pour moi et
+pour ces enfants... Seulement, comme la leçon a été rude, je vous
+demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni
+nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre
+à quelques pas sans les quitter de l'oeil, ni plus ni moins que
+ferait Rabat-Joie, qui s'est montré meilleur gardien que moi. Une
+fois le maréchal arrivé... et ce sera d'un jour à l'autre, la
+consigne sera levée... Dieu veuille qu'il arrive bientôt!
+
+-- Oui, reprit Rodin d'une voix ferme, Dieu veuille qu'il arrive
+bientôt, car il aura à demander un terrible compte de la
+persécution de ses filles à l'abbé d'Aigrigny, et pourtant M. le
+maréchal ne sait pas tout encore...
+
+-- Et vous ne tremblez pas pour le renégat? reprit Dagobert en
+pensant que bientôt peut-être le marquis se trouverait face à face
+avec le maréchal.
+
+-- Je ne tremble ni pour les lâches ni pour les traîtres! répondit
+Rodin. Et lorsque M. le maréchal Simon sera de retour...
+
+Puis, après une réticence de quelques instants, il continua:
+
+-- Que M. le maréchal me fasse l'honneur de m'entendre, et il sera
+édifié sur la conduite de l'abbé d'Aigrigny. M. le maréchal saura
+que ses amis les plus chers sont, autant que lui-même, en butte à
+la haine de cet homme si dangereux.
+
+-- Comment donc cela? dit Dagobert.
+
+-- Eh! mon Dieu! vous-même, dit Rodin, vous êtes un exemple de ce
+que j'avance.
+
+-- Moi!...
+
+-- Croyez-vous que le hasard seul ait amené la scène de l'auberge
+du _Faucon blanc_, près de Leipzig?
+
+-- Qui vous a parlé de cette scène? dit Dagobert confondu.
+
+-- Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jésuite
+sans répondre à Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou
+vous la refusiez, et alors vous étiez arrêté faute de papiers
+ainsi que vous l'avez été, puis jeté en prison comme un vagabond
+avec ces pauvres orphelines... Maintenant, savez-vous quel était
+le but de cette violence? De vous empêcher d'être ici le 13
+février.
+
+-- Mais plus je vous écoute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis
+effrayée de l'audace de l'abbé d'Aigrigny et de l'étendue des
+moyens dont il dispose... En vérité, reprit-elle avec une profonde
+surprise, si vos paroles ne méritaient pas toute créance...
+
+-- Vous en douteriez, n'est-ce pas, mademoiselle? dit Dagobert;
+c'est comme moi, je ne peux pas croire que, si méchant qu'il soit,
+ce renégat ait eu des intelligences avec un montreur de bêtes, au
+fond de la Saxe; et puis, comment aurait-il su que moi et les
+enfants nous devions passer à Leipzig? C'est impossible, mon brave
+homme.
+
+-- En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre
+animadversion, d'ailleurs très légitime, contre l'abbé d'Aigrigny,
+ne vous égare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une
+étendue de relations presque fabuleuse.
+
+Après un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour à
+tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisération, il
+reprit:
+
+-- Et comment M. l'abbé d'Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa
+possession sans ses relations avec Morok? demanda Rodin au soldat.
+
+-- Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m'a empêché de
+réfléchir; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains?
+
+-- Justement parce que l'abbé d'Aigrigny avait à Leipzig les
+relations dont vous et cette chère demoiselle paraissez douter.
+
+-- Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue à Paris?
+
+-- Dites-moi, vous avez été arrêté à Leipzig faute de papiers,
+n'est-ce pas?
+
+-- Oui... mais je n'ai jamais pu comprendre comment mes papiers et
+mon argent avaient disparu de mon sac... Je croyais avoir eu le
+malheur de les perdre.
+
+Rodin haussa les épaules et reprit:
+
+-- Ils vous ont été volés à l'auberge du _Faucon blanc _par
+Goliath, un des affidés de Morok, et celui-ci a envoyé les papiers
+et la croix à l'abbé d'Aigrigny pour lui prouver qu'il avait
+réussi à exécuter les ordres qui concernaient les orphelines et
+vous-même. C'est avant-hier que j'ai eu la clef de cette
+machination ténébreuse: croix et papiers se trouvaient dans les
+archives de l'abbé d'Aigrigny; les papiers formaient un volume
+trop considérable; on se serait aperçu de leur soustraction; mais
+d'après ma lettre, espérant vous voir ce matin, et sachant combien
+un soldat de l'empereur tient à sa croix, relique sacrée comme
+vous le dites, mon bon ami, ma foi! je n'ai pas hésité: j'ai mis
+la relique dans ma poche. Après tout, me suis-je dit, ce n'est
+qu'une restitution, et ma délicatesse s'exagère peut-être la
+portée de cet abus de confiance.
+
+-- Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et,
+pour ma part, en raison de l'intérêt que je porte à M. Dagobert,
+je vous en suis personnellement reconnaissante.
+
+Puis, après un moment de silence, elle reprit avec anxiété:
+
+-- Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc
+M. d'Aigrigny... pour avoir en pays étranger des relations si
+étendues et si redoutables?
+
+-- Silence! s'écria Rodin à voix basse en regardant autour de lui
+d'un air épouvanté, silence... silence!... Au nom du ciel, ne
+m'interrogez pas là-dessus!!!
+
+
+
+III. Révélations.
+
+Mlle de Cardoville, très étonnée de la frayeur de Rodin
+lorsqu'elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir
+si formidable, si étendu, dont disposait l'abbé d'Aigrigny, lui
+dit:
+
+-- Mais, monsieur, qu'y a-t-il donc de si étrange dans la question
+que je viens de vous faire?
+
+Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui
+avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse:
+
+-- Encore une fois, mademoiselle, ne m'interrogez pas sur un sujet
+si redoutable: les murailles de cette maison ont des oreilles,
+ainsi qu'on dit vulgairement.
+
+Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.
+
+La Mayeux, par un instinct d'une persistance incroyable,
+continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre
+Rodin; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée,
+tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui
+l'épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de
+la Mayeux obstinément attaché sur lui; il lui fit aussitôt un
+petit signe de tête plein d'aménité; la jeune fille, effrayée de
+se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.
+
+-- Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en
+voyant que Mlle de Cardoville s'étonnait de son silence, ne
+m'interrogez pas sur la puissance de l'abbé d'Aigrigny.
+
+-- Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi
+cette hésitation à me répondre? Que craignez-vous?
+
+-- Ah! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là
+sont si puissants!... leur animosité est si terrible!
+
+-- Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui
+vous manque jamais.
+
+-- Eh! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi
+mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains?...
+Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif; mais c'est vous,
+mais c'est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes
+de votre famille, qui ont tout à redouter... Ah! tenez, ma chère
+demoiselle, encore une fois, ne m'interrogez pas; il est des
+secrets funestes à ceux qui les possèdent...
+
+-- Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls
+dont on est menacé?
+
+-- Quand on sait la manoeuvre de son ennemi, on peut se défendre
+au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour
+qu'une embuscade.
+
+-- Puis, je vous l'assure, reprit Adrienne, le peu de mots que
+vous m'avez dits m'inspirent une vague inquiétude...
+
+-- Allons, puisqu'il le faut... ma chère demoiselle, reprit le
+jésuite en paraissant faire un grand effort sur lui-même, puisque
+vous ne comprenez pas à demi-mot... je serai plus explicite...
+Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d'un ton grave... rappelez-vous
+que votre insistance me force à vous apprendre ce qu'il vous
+vaudrait peut-être mieux ignorer.
+
+-- Parlez, de grâce, monsieur, parlez, dit Adrienne.
+
+Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux,
+leur dit à voix basse d'un air mystérieux:
+
+-- N'avez-vous donc jamais entendu parler d'une association
+puissante qui étend son réseau sur toute la terre, qui compte des
+affiliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la
+société... qui a eu et qui a encore souvent l'oreille des rois et
+des grands... association toute-puissante, qui d'un mot élève ses
+créatures aux positions les plus hautes, et d'un mot aussi les
+rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer?
+
+-- Mon Dieu! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette
+association formidable? Jamais je n'en ai jusqu'ici entendu
+parler.
+
+-- Je vous crois, et pourtant votre ignorance à ce sujet m'étonne
+au dernier point, ma chère demoiselle.
+
+-- Et pourquoi cet étonnement?
+
+-- Parce que vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et
+vu souvent l'abbé d'Aigrigny.
+
+-- J'ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car
+pour mille raisons elle m'inspirait une aversion légitime.
+
+-- Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n'était pas
+juste; c'est là plus qu'ailleurs que, devant vous surtout, on
+devait garder le silence sur cette association, et c'est pourtant
+grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d'une si redoutable
+influence dans le monde sous le dernier règne... Eh bien! sachez-
+le donc: c'est le concours de cette association qui rend l'abbé
+d'Aigrigny un homme si dangereux; par elle il a pu surveiller,
+poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci
+en Sibérie, ceux-là au fond de l'Inde, d'autres enfin au milieu
+des montagnes de l'Amérique, car, je vous l'ai dit, c'est par
+hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l'abbé d'Aigrigny,
+que j'ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à
+cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus
+capable.
+
+-- Mais, monsieur, le nom... le nom de cette compagnie, dit
+Adrienne.
+
+-- Eh! bien! c'est... Et Rodin s'arrêta.
+
+-- C'est... reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la
+Mayeux, c'est...
+
+Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres
+acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en
+accentuant lentement ses paroles:
+
+-- C'est... la compagnie de Jésus. Et il tressaillit.
+
+-- Les Jésuites! s'écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un
+éclat de rire d'autant plus franc que, d'après les mystérieuses
+précautions oratoires de Rodin, elle s'attendait à une révélation
+selon elle beaucoup plus terrible; les Jésuites! reprit-elle en
+riant toujours, mais ils n'existent que dans les livres; ce sont
+des personnages historiques très effrayants, je le crois; mais
+pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d'Aigrigny? Tels
+qu'ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon
+dédain?
+
+Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin
+reprit d'un air grave et pénétré:
+
+-- Votre aveuglement m'effraye, ma chère demoiselle; le passé
+aurait dû vous faire craindre pour l'avenir, car plus que
+personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie
+dont vous regardez l'existence comme un rêve.
+
+-- Moi, monsieur? dit Adrienne en souriant, quoique un peu
+surprise.
+
+-- Vous...
+
+-- Et dans quelle circonstance?
+
+-- Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le
+demandez... et vous avez été enfermée ici comme folle? N'est-ce
+donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des
+membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme
+tel, l'instrument aveugle de l'abbé d'Aigrigny!
+
+-- Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier...?
+
+-- Obéissait à l'abbé d'Aigrigny, le chef le plus redoutable de
+cette redoutable société... Il emploie son génie au mal; mais, il
+faut l'avouer, c'est un homme de génie... aussi est-ce surtout sur
+lui qu'une fois hors d'ici, vous et les vôtres devrez concentrer
+toute votre surveillance, tous vos soupçons; car, croyez-moi, je
+le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue; il faut vous
+attendre à de nouvelles attaques, sans doute d'un autre genre,
+mais, par cela même, peut-être plus dangereuses encore...
+
+-- Heureusement, vous nous prévenez, mon brave, dit Dagobert, et
+vous serez avec nous.
+
+-- Je puis bien peu, mon bon ami; mais ce peu est au service des
+honnêtes gens, dit Rodin.
+
+-- Maintenant, dit Adrienne d'un air pensif, complètement
+persuadée par l'air de conviction de Rodin, je m'explique
+l'inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde; je
+l'attribuais seulement à ses relations avec des personnages
+puissants; je croyais bien qu'elle était, ainsi que l'abbé
+d'Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion
+était le voile, mais j'étais loin de croire à ce que vous
+m'apprenez.
+
+-- Et combien de choses vous ignorez encore! reprit Rodin. Si vous
+saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous
+environnent, à votre insu, d'agents qui leur sont dévoués!
+Lorsqu'ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne
+leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment
+et dans l'ombre; ils vous circonviennent par tous les moyens
+possibles, depuis la flatterie jusqu'à la terreur... vous
+séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que
+vous ayez conscience de leur autorité; tel est leur but, et, il
+faut l'avouer, ils l'atteignent souvent avec une détestable
+habileté.
+
+Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu'Adrienne tressaillit;
+puis, se reprochant cette crainte, elle reprit:
+
+-- Et pourtant, non... non, jamais je ne pourrai croire à un
+pouvoir si infernal; encore une fois, la puissance de ces prêtres
+ambitieux est d'un autre âge... Dieu soit loué! ils ont disparu à
+tout jamais.
+
+-- Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et
+disparaître dans certaines circonstances; mais c'est surtout alors
+qu'ils sont le plus dangereux; car la défiance qu'ils inspiraient
+s'évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres. Ah!
+ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté!
+Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et
+hypocrite, j'avais étudié l'histoire de cette terrible compagnie
+avant de savoir que l'abbé d'Aigrigny en faisait partie. Ah! c'est
+à épouvanter... Si vous saviez quels moyens ils emploient!...
+Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les
+apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les
+pièges les plus horribles...
+
+Et les regards de Rodin parurent s'arrêter _par hasard _sur la
+Mayeux; mais voyant qu'Adrienne ne s'apercevait pas de cette
+insinuation, le jésuite reprit:
+
+-- En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils
+intérêt à vous capter? oh! de ce moment, défiez-vous de tout ce
+qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les
+affections les plus tendres, car ces monstres parviennent
+quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s'en faire contre
+vous des auxiliaires d'autant plus terribles que votre confiance
+est plus aveugle.
+
+-- Ah! c'est impossible, s'écria Adrienne révoltée; vous
+exagérez... Non, non, l'enfer n'aurait rien rêvé de plus horrible
+que de telles trahisons...
+
+-- Hélas!... ma chère demoiselle... un de vos parents, M. Hardy,
+le coeur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime
+d'une trahison infâme... Enfin, savez-vous ce que la lecture du
+testament de votre aïeul nous a appris? C'est qu'il est mort
+victime de la haine de ces gens-là, et qu'à cette heure, après
+cent cinquante ans d'intervalle, ses descendants sont encore en
+butte à la haine de cette indestructible compagnie.
+
+-- Ah! monsieur... cela épouvante, dit Adrienne en sentant son
+coeur se serrer. Mais il n'y a donc pas d'armes contre de telles
+attaques?...
+
+-- La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive,
+l'étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous
+approche.
+
+-- Mais c'est une vie affreuse qu'une telle vie, monsieur; mais
+c'est une torture que d'être ainsi en proie à des soupçons, à des
+doutes, à des craintes continuelles!
+
+-- Eh! sans doute!... ils le savent bien, les misérables... C'est
+ce qui fait leur force... souvent ils trompent par l'excès même
+des précautions que l'on prend contre eux. Aussi, ma chère
+demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous
+est cher, défiez-vous, ne hasardez pas légèrement votre confiance;
+prenez bien garde, vous avez failli être victime de ces gens-là;
+vous les aurez toujours pour ennemis implacables... Et vous aussi,
+pauvre et intéressante enfant, ajouta le jésuite en s'adressant à
+la Mayeux, suivez mes conseils... craignez-les... ne dormez que
+d'un oeil, comme dit le proverbe.
+
+-- Moi, monsieur? dit la Mayeux; qu'ai-je fait? qu'ai-je à
+craindre?
+
+-- Ce que vous avez fait? Eh! mon Dieu... n'aimez-vous pas
+tendrement cette chère demoiselle, votre protectrice? n'avez-vous
+pas tenté de venir à son secours? N'êtes-vous pas la soeur
+adoptive du fils de cet intrépide soldat, du brave Agricol? Hélas!
+pauvre enfant, ne voilà-t-il pas assez de titres à leur haine,
+malgré votre obscurité? Ah! ma chère demoiselle, ne croyez pas que
+j'exagère. Réfléchissez... réfléchissez... Songez à ce que je
+viens de rappeler au fidèle compagnon d'armes du maréchal Simon,
+relativement à son emprisonnement à Leipzig; songez à ce qui vous
+est arrivé à vous-même, que l'on a osé conduire ici au mépris de
+toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu'il n'y a rien
+d'exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette
+compagnie... Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère
+demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous
+adresser à moi. En trois jours j'ai assez appris par ma propre
+expérience, sur leur manière d'agir, pour pouvoir vous indiquer un
+piège, une ruse, un danger, et vous en défendre.
+
+-- Dans une pareille circonstance, monsieur, répondit Mlle de
+Cardoville, à défaut de reconnaissance, mon intérêt ne vous
+désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller?
+
+Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantôt nient
+eux-mêmes leur propre existence afin d'échapper à leurs
+adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la
+puissance vivace de leur organisation afin d'intimider les
+faibles, Rodin avait éclaté de rire au nez du régisseur de la
+terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parlé de l'existence
+des _Jésuites_, tandis qu'à ce moment, en retraçant ainsi leurs
+moyens d'action, il tâchait, et il avait réussi à jeter dans
+l'esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui
+devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus
+tard les projets sinistres qu'il méditait.
+
+La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur à l'endroit de
+Rodin; pourtant, depuis qu'elle l'avait entendu dévoiler à
+Adrienne la sinistre puissance de l'ordre qu'il disait si
+redoutable, la jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite
+d'avoir l'audace de parler ainsi d'une association dont il était
+membre, lui savait gré, presque malgré elle, des importants
+conseils qu'il venait de donner à Mlle de Cardoville. Le nouveau
+regard qu'elle jeta sur lui à la dérobée (et que Rodin surprit
+aussi, car il observait la jeune fille avec une attention
+soutenue) fut empreint d'une gratitude pour ainsi dire étonnée.
+Devinant cette impression, voulant l'améliorer encore, tâcher de
+détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux, et aller surtout
+au-devant d'une révélation qui devait être faite tôt ou tard, le
+jésuite eut l'air d'avoir oublié quelque chose de très important
+et s'écria en se frappant le front:
+
+-- À quoi pensé-je donc? Puis, s'adressant à la Mayeux:
+
+-- Savez-vous, ma chère fille, où est votre soeur? Aussi interdite
+qu'attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en
+rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernière entrevue
+avec la brillante reine Bacchanal:
+
+-- Il y a quelques jours que je n'ai vu ma soeur, monsieur.
+
+-- Eh bien, ma chère fille, elle n'est pas heureuse, dit Rodin,
+j'ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours; je
+me suis adressé à une personne charitable: voici ce que l'on m'a
+donné pour elle...
+
+Et il tira de sa poche un rouleau cacheté qu'il remit à la Mayeux,
+aussi surprise qu'attendrie.
+
+-- Vous avez une soeur malheureuse... et je n'en sais rien, dit
+vivement Adrienne à l'ouvrière; ah! mon enfant, c'est mal!
+
+-- Ne la blâmez pas... dit Rodin. D'abord elle ignorait que sa
+soeur fût malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander,
+_à vous_, ma chère demoiselle, de vous y intéresser.
+
+Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec étonnement, il
+ajouta en s'adressant à la Mayeux:
+
+-- N'est-il pas vrai, ma chère fille?
+
+-- Oui, monsieur, dit l'ouvrière en baissant les yeux et
+rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxiété:
+
+-- Mais ma soeur, monsieur, où l'avez-vous vue? où est-elle?
+comment est-elle malheureuse?
+
+-- Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère fille; allez
+le plus tôt possible rue Clovis, maison de la fruitière; demandez
+à parler à votre soeur de la part de M. Charlemagne ou de
+M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-à-
+terre sous mon nom de baptême comme sous mon nom de famille, et
+vous saurez le reste... Dites seulement à votre soeur que si elle
+est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, l'on
+continuera de s'occuper d'elle.
+
+La Mayeux, de plus en plus surprise, allait répondre à Rodin,
+lorsque la porte s'ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du
+magistrat était grave et triste.
+
+-- Et les filles du maréchal Simon? s'écria Mlle de Cardoville.
+
+-- Malheureusement je ne vous les amène pas, répondit le juge.
+
+-- Et où sont-elles, monsieur? qu'en a-t-on fait? Avant-hier
+encore elles étaient dans ce couvent! s'écria Dagobert bouleversé
+de ce complet renversement de ses espérances.
+
+À peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que, profitant du
+mouvement qui groupait les acteurs de cette scène autour du
+magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la
+porte, et disparut sans que personne se fût aperçu de son absence.
+
+Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de
+son désespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa réponse avec
+angoisse, Adrienne dit au magistrat:
+
+-- Mais, mon Dieu! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans
+le couvent, que vous a répondu la supérieure au sujet de ces
+jeunes filles?
+
+-- La supérieure a refusé de s'expliquer, mademoiselle. «-- Vous
+prétendez, monsieur, m'a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont
+vous parlez sont retenues ici contre leur gré... puisque la loi
+vous donne cette fois le droit de pénétrer dans cette maison,
+visitez-la... «-- Mais, madame, veuillez me répondre positivement,
+ai-je dit à la supérieure: affirmez-vous être complètement
+étrangère à la séquestration des jeunes filles que je viens
+réclamer?
+
+«-- Je n'ai rien à dire à ce sujet, monsieur; vous vous dites
+autorisé à faire des perquisitions: faites-les.»
+
+-- Ne pouvant obtenir d'autres explications, ajouta le magistrat,
+j'ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait
+ouvrir toutes les chambres... mais malheureusement je n'ai trouvé
+aucune trace de ces jeunes filles...
+
+-- Ils les auront envoyées dans un autre endroit! s'écria
+Dagobert, et qui sait?... bien malades peut-être... ils les
+tueront, mon Dieu! ils les tueront! s'écria-t-il avec un accent
+déchirant.
+
+-- Après un tel refus, que faire, mon Dieu! quel parti prendre?
+Ah! de grâce, éclairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous
+notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler à
+Rodin qu'elle croyait derrière elle: quelle serait votre...?
+
+Puis s'apercevant que le jésuite avait tout à coup disparu, elle
+dit à la Mayeux avec inquiétude:
+
+-- Et M. Rodin, où est-il donc?
+
+-- Je ne sais pas, mademoiselle, répondit la Mayeux en regardant
+autour d'elle; il n'est plus là.
+
+-- Cela est étrange, dit Adrienne, disparaître si brusquement.
+
+-- Quand je vous disais que c'était un traître! s'écria Dagobert
+en frappant du pied avec rage; ils s'entendent tous...
+
+-- Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela; mais
+l'absence de M. Rodin n'en est pas moins regrettable, car, dans
+cette circonstance difficile, grâce à la position que M. Rodin a
+occupée auprès de M. d'Aigrigny, il aurait pu peut-être donner
+d'utiles renseignements.
+
+-- Je vous avouerai, mademoiselle, que j'y comptais presque, dit
+M. de Gernande, et j'étais revenu ici autant pour vous apprendre
+le fâcheux résultat de mes recherches que pour demander à cet
+homme de coeur et de droiture, qui a si courageusement dévoilé
+d'odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans
+cette circonstance.
+
+Chose assez étrange! depuis quelques instants Dagobert,
+profondément absorbé, n'apportait plus aucune attention aux
+paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s'aperçut
+même pas du départ de M. de Gernande, qui se retira après avoir
+promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la
+vérité au sujet de la disparition des orphelines.
+
+Inquiète de ce silence, voulant quitter à l'instant la maison et
+engager Dagobert à l'accompagner, Adrienne après un coup d'oeil
+d'intelligence échangé avec la Mayeux, s'approchait du soldat,
+lorsqu'on entendit au dehors de la chambre des pas précipités et
+une voix mâle s'écriant avec impatience:
+
+-- Où est-il? où est-il? À cette voix, Dagobert eut l'air de
+s'éveiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se précipita
+vers la porte. Elle s'ouvrit... Le maréchal Simon y parut.
+
+
+
+IV. Pierre Simon.
+
+Le maréchal Pierre Simon, duc de Ligny, était de haute taille,
+simplement vêtu d'une redingote bleue fermée jusqu'à la dernière
+boutonnière, où se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait
+voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d'un caractère
+plus chevaleresque, que celle du maréchal; il avait le front
+large, le nez aquilin, le menton fermement accusé, et le teint
+brûlé par le soleil de l'Inde. Ses cheveux, coupés très ras,
+grisonnaient sur les tempes; mais ses sourcils étaient encore
+aussi noirs que sa large moustache retombante; sa démarche libre,
+hardie, ses mouvements décidés, témoignaient de son impétuosité
+militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d'élan, la
+chaleureuse cordialité de sa parole appelait la bienveillance et
+la sympathie; aussi éclairé qu'intrépide, aussi généreux que
+sincère, on remarquait surtout en lui une mâle fierté plébéienne;
+ainsi que d'autres sont fiers d'une haute naissance, il était
+fier, lui, de son obscure origine, parce qu'elle était ennoblie
+par le grand caractère de son père, républicain rigide,
+intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l'honneur,
+l'exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec
+reconnaissance le titre aristocratique dont l'empereur l'avait
+décoré, Pierre Simon avait agi comme ces gens délicats qui,
+recevant d'une affectueuse amitié un don parfaitement inutile,
+l'acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l'offre.
+Le culte religieux de Pierre Simon envers l'empereur n'avait
+jamais été aveugle; autant son dévouement, son ardent amour, pour
+son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal... autant son
+admiration fut grave et raisonnée. Loin de ressembler à ces
+traîneurs de sabre qui n'aiment la bataille que pour la bataille,
+non seulement le maréchal Simon admirait son héros comme le plus
+grand capitaine du monde, mais il l'admirait surtout parce qu'il
+savait que l'empereur avait fait ou accepté la guerre dans
+l'espoir d'imposer un jour la paix au monde; car si la paix
+consentie par la gloire et par la force est grande, féconde et
+magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lâcheté
+est stérile, désastreuse et déshonorante. Fils d'artisan, Pierre
+Simon admirait encore l'empereur parce que cet impérial parvenu
+avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et
+que, se souvenant du peuple dont il était sorti, il l'avait
+fraternellement convié à jouir de toutes les pompes de
+l'aristocratie et de la royauté.
+
+* * * * *
+
+Lorsque le maréchal Simon entra dans la chambre, ses traits
+étaient altérés; à la vue de Dagobert, un éclair de joie illumina
+son visage; il se précipita vers le soldat en lui tendant les
+bras, et s'écria:
+
+-- Mon ami!!! mon vieil ami!... Dagobert répondit avec une muette
+effusion à cette affectueuse étreinte; puis le maréchal, se
+dégageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui
+dit d'une voix si palpitante d'émotion que ses lèvres tremblaient:
+
+-- Eh bien! tu es arrivé à temps pour le 13 février?
+
+-- Oui, mon général... mais tout est remis à quatre mois...
+
+-- Et...ma femme?... mon enfant?...
+
+À cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tête et resta
+muet...
+
+-- Ils ne sont donc pas ici? demanda Pierre Simon avec plus de
+surprise que d'inquiétude. On m'a dit chez toi que ni ma femme ni
+mon enfant n'y étaient; mais que je te trouverais... dans cette
+maison... Je suis accouru... ils n'y sont donc pas?
+
+-- Mon général... dit Dagobert en devenant d'une grande pâleur,
+mon général...
+
+Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son
+front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s'arrêtait
+dans son gosier desséché.
+
+-- Tu me fais... peur! s'écria Pierre Simon en devenant pâle comme
+son soldat et en le saisissant par le bras.
+
+À ce moment Adrienne s'avança, les traits empreints de tristesse
+et d'attendrissement; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle
+voulut venir à son aide et dit à Pierre Simon d'une voix douce et
+émue:
+
+-- Monsieur le maréchal... je suis Mlle de Cardoville... une
+parente... de vos chères enfants.
+
+Pierre Simon se retourna vivement, aussi frappé de l'éblouissante
+beauté d'Adrienne que des paroles qu'elle venait de prononcer...
+Il balbutia dans sa surprise:
+
+-- Vous, mademoiselle... parente... de _mes enfants_...
+
+Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.
+
+-- Oui, monsieur le maréchal... _vos_ enfants... se hâta de dire
+Adrienne, et l'amour de ces deux charmantes soeurs jumelles...
+
+-- Soeurs jumelles! s'écria Pierre Simon en interrompant Mlle de
+Cardoville avec une explosion de joie impossible à rendre. Deux
+filles au lieu d'une. Ah! combien leur mère doit être heureuse!...
+
+Puis il ajouta en s'adressant à Adrienne:
+
+-- Pardon, mademoiselle, d'être si peu poli, de vous remercier si
+mal de ce que vous m'apprenez... mais vous concevez, il y a dix-
+sept ans que je n'ai pas vu ma femme. J'arrive... et au lieu de
+trouver deux êtres à chérir... j'en trouve trois... De grâce,
+mademoiselle, je désirerais savoir toute la reconnaissance que je
+vous dois. Vous êtes notre parente? Je suis sans doute ici chez
+vous... Ma femme, mes enfants sont là... n'est-ce pas?...
+Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise?
+j'attendrai... mais, tenez, mademoiselle, j'en suis certain, vous
+êtes aussi bonne que belle... ayez pitié de mon impatience...
+préparez-les bien vite toutes les trois à me revoir.
+
+Dagobert, de plus en plus ému, évitait les regards du maréchal et
+tremblait comme la feuille.
+
+Adrienne baissait les yeux sans répondre; son coeur se brisait à
+la pensée de porter un coup terrible au maréchal Simon.
+
+Celui-ci s'étonna bientôt de ce silence; regardant tour à tour
+Adrienne et le soldat d'un air d'abord inquiet et bientôt alarmé,
+il s'écria:
+
+-- Dagobert!... tu me caches quelque chose...
+
+-- Mon général... répondit-il en balbutiant, je vous assure...
+je... je...
+
+-- Mademoiselle, s'écria Pierre Simon, par pitié, je vous en
+conjure, parlez-moi franchement, mon anxiété est horrible... Mes
+premières craintes reviennent... Qu'y a-t-il?... Mes filles... ma
+femme sont-elles malades? sont-elles en danger? Oh! parlez!
+parlez!
+
+-- Vos filles, monsieur le maréchal, dit Adrienne, ont été un peu
+souffrantes, par suite de leur long voyage; mais il n'y a rien
+d'inquiétant dans leur état...
+
+-- Mon Dieu!... c'est ma femme... alors... c'est ma femme qui est
+en danger.
+
+-- Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hélas!
+il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux
+anges qui vous restent.
+
+-- Mon général, dit Dagobert d'une voix ferme et grave, je suis
+venu de Sibérie... seul... avec vos deux filles.
+
+-- Et leur mère! leur mère! s'écria Pierre Simon d'une voix
+déchirante.
+
+-- Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux
+orphelines, répondit le soldat.
+
+-- Morte!... s'écria Pierre Simon avec accablement, morte!... Un
+morne silence lui répondit.
+
+À ce coup inattendu, le maréchal chancela, s'appuya au dossier
+d'une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains.
+Pendant quelques minutes on n'entendit que des sanglots étouffés;
+car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idolâtrie,
+pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de
+cette histoire; mais, par un de ces singuliers compromis que
+l'homme longtemps et cruellement éprouvé fait, pour ainsi dire,
+avec la destinée, Pierre Simon, fataliste comme toutes les âmes
+tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après
+tant d'années de souffrances, n'avait pas un moment douté qu'il
+retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la
+destinée lui devait, après de si grandes traverses. Au contraire
+de certaines gens que l'habitude de l'infortune rend moins
+exigeants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet
+que l'avait été son malheur... Sa femme et ses enfants, telles
+étaient les seules conditions, uniques, indispensables de la
+félicité qu'il attendait; sa femme eût survécu à ses filles,
+qu'elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu'elles ne
+remplaçaient leur mère à ses yeux: faiblesse ou _cupidité _de
+coeur, cela était ainsi. Nous insistons sur cette singularité,
+parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin
+exerceront une grande influence sur l'avenir du maréchal Simon.
+
+Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce
+malheureux homme. Lorsqu'il eut donné un libre cours à ses larmes,
+il redressa son mâle visage, alors d'une pâleur marbrée, passa la
+main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne:
+
+-- Pardonnez-moi, mademoiselle... je n'ai pu vaincre ma première
+émotion... Permettez-moi de me retirer... J'ai de cruels détails à
+demander au digne ami qui n'a quitté ma femme qu'à son dernier
+moment... Veuillez avoir la bonté de me faire conduire auprès de
+mes enfants... de mes pauvres orphelines.
+
+Et la voix du maréchal s'altéra de nouveau.
+
+-- Monsieur le maréchal, dit Mlle de Cardoville, tout à l'heure
+encore nous attendions ici vos chères enfants... malheureusement
+notre espérance a été trompée...
+
+Pierre Simon regarda d'abord Adrienne sans lui répondre, et comme
+s'il ne l'avait pas entendue ou comprise.
+
+-- Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas
+encore désespérer.
+
+-- Désespérer? répéta machinalement le maréchal en regardant tour
+à tour Mlle de Cardoville et Dagobert, désespérer! et de quoi, mon
+Dieu?
+
+-- De revoir vos enfants, monsieur le maréchal, dit Adrienne;
+votre présence, à vous leur père... rendra les recherches bien
+plus efficaces.
+
+-- Les recherches!... s'écria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas
+ici?
+
+-- Non, monsieur, dit enfin Adrienne; on les a enlevées à
+l'affection de l'excellent homme qui les avait amenées du fond de
+la Russie, et on les a conduites dans un couvent...
+
+-- Malheureux! s'écria Pierre Simon en s'avançant menaçant et
+terrible vers Dagobert, tu me répondras de tout...
+
+-- Ah! monsieur, ne l'accusez pas! s'écria Mlle de Cardoville.
+
+-- Mon général, dit Dagobert d'une voix brève mais douloureusement
+résignée, je mérite votre colère... c'est ma faute: forcé de
+m'absenter de Paris, j'ai confié les enfants à ma femme; son
+confesseur lui a tourné l'esprit, lui a persuadé que vos filles
+seraient mieux dans un couvent que chez nous; elle l'a cru, elle
+les y a laissé conduire; maintenant... on a dit au couvent qu'on
+ne sait pas où elles sont; voilà la vérité... Faites de moi ce que
+vous voudrez... je n'ai qu'à me taire et à endurer.
+
+-- Mais c'est infâme!... s'écria Pierre Simon en désignant
+Dagobert avec un geste d'indignation désespérée; mais à qui donc
+se confier... si celui-là m'a trompé... mon Dieu!...
+
+-- Ah! monsieur le maréchal, ne l'accusez pas! s'écria Mlle de
+Cardoville, ne le croyez pas: il a risqué sa vie, son honneur,
+pour arracher vos enfants de ce couvent... et il n'est pas le seul
+qui ait échoué dans cette tentative; tout à l'heure encore un
+magistrat... malgré le caractère, malgré l'autorité dont il est
+revêtu... n'a pas été plus heureux. Sa fermeté envers la
+supérieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont été
+vaines: impossible jusqu'à présent de retrouver ces malheureuses
+enfants.
+
+-- Mais ce couvent, s'écria le maréchal Simon en se redressant, la
+figure pâle et bouleversée par la douleur et la colère, ce
+couvent, où est-il? Ces gens-là ne savent donc pas ce que c'est
+qu'un père à qui on enlève des enfants?
+
+Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné vers
+Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut à la
+porte, laissée ouverte. En entendant l'exclamation du maréchal, il
+tressaillit de surprise; un éclair de joie diabolique éclaira son
+sinistre visage, car il ne s'attendait pas à rencontrer Pierre
+Simon si à propos.
+
+Mlle de Cardoville fut la première qui s'aperçut de la présence de
+Rodin. Elle s'écria en courant à lui:
+
+-- Ah! je ne me trompais pas... notre providence... toujours...
+toujours...
+
+-- Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en
+leur montrant Pierre Simon, c'est votre père.
+
+-- Monsieur! s'écria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et
+de Blanche, vos enfants!... les voilà!...
+
+Au moment où Simon se retournait brusquement, ses deux filles se
+jetèrent entre ses bras; il se fit un profond silence, et l'on
+n'entendit plus que des sanglots entrecoupés de baisers et
+d'exclamations de joie.
+
+-- Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait! dit
+Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprès de
+Rodin, qui, resté dans l'embrasure de la porte, où il s'appuyait,
+semblait contempler cette scène avec un profond attendrissement.
+
+Dagobert, à la vue de Rodin ramenant les enfants, d'abord frappé
+de stupeur, n'avait pu faire un mouvement; mais, entendant les
+paroles d'Adrienne et cédant à un élan de reconnaissance pour
+ainsi dire insensée, il se jeta à deux genoux devant le jésuite,
+en joignant ses mains comme s'il eût prié, et s'écria d'une voix
+entrecoupée:
+
+-- Vous m'avez sauvé en ramenant ces enfants...
+
+-- Ah! monsieur, soyez béni... dit la Mayeux en cédant à
+l'entraînement général.
+
+-- Mes bons amis, c'est trop, dit Rodin, comme si tant d'émotions
+eussent été au-dessus de ses forces; mais c'est en vérité trop
+pour moi, excusez-moi auprès du maréchal... et dites-lui que je
+suis assez payé par la vue de son bonheur.
+
+-- Monsieur... de grâce... dit Adrienne, que le maréchal vous
+connaisse, qu'il vous voie au moins!
+
+-- Oh! restez... vous qui nous sauvez tous, s'écria Dagobert en
+tâchant de retenir Rodin de son côté.
+
+-- La _Providence_, ma chère demoiselle, ne s'inquiète plus du
+bien qui est fait, mais du bien qui reste à faire... dit Rodin
+avec un accent rempli de finesse et de bonté. Ne faut-il pas à
+cette heure songer au prince Djalma? Ma tâche n'est pas finie, et
+les moments sont précieux. Allons, ajouta-t-il en se dégageant
+doucement de l'étreinte de Dagobert, allons, la journée a été
+aussi bonne que je l'espérais: l'abbé d'Aigrigny est démasqué:
+vous êtes libre, ma chère demoiselle; vous avez retrouvé votre
+croix, mon brave soldat; la Mayeux est assurée d'une protectrice,
+M. le maréchal embrasse ses enfants... je suis pour un peu dans
+toutes ces joies-là... ma part est belle... mon coeur content...
+Au revoir, mes amis, au revoir...
+
+Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux à Adrienne, à
+la Mayeux et à Dagobert, et disparut après leur avoir montré d'un
+regard ravi le maréchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux
+filles de larmes et de baisers, les tenait étroitement embrassées
+et restait étranger à ce qui se passait autour de lui.
+
+* * * * *
+
+Une heure après cette scène, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le
+maréchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitté la
+maison du docteur Baleinier.
+
+* * * * *
+
+En terminant cet épisode, deux mots de _moralité _à l'endroit des
+_maisons d'aliénés _et des _couvents. _Nous l'avons dit, et nous
+le répétons, la législation qui régit la surveillance des maisons
+d'aliénés nous paraît insuffisante. Des faits récemment portés
+devant les tribunaux, d'autres d'une haute gravité qui nous ont
+été confiés, nous semblent évidemment prouver cette insuffisance.
+Sans doute il est accordé aux magistrats toute latitude pour
+visiter les maisons d'aliénés; cette visite leur est même
+recommandée; mais _nous savons de source certaine _que les
+nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le
+personnel est d'ailleurs très souvent hors de proportion avec les
+travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement
+rares qu'elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait
+donc utile de créer des inspections au moins semi-mensuelles,
+particulièrement affectées à la surveillance des maisons d'aliénés
+et composées d'un médecin et d'un magistrat, afin que les
+réclamations fussent soumises à un examen contradictoire. Sans
+doute, la justice ne fait jamais défaut lorsqu'elle est
+suffisamment édifiée; mais combien de formalités, combien de
+difficultés pour qu'elle le soit, et surtout lorsque le malheureux
+qui a besoin d'implorer son appui, se trouvant dans un état de
+suspicion, d'isolement, de séquestration forcée, n'a pas au dehors
+un ami pour prendre sa défense et réclamer en son nom auprès de
+l'autorité! N'appartient-il donc pas au pouvoir civil d'aller au-
+devant de ces réclamations pour une surveillance périodique
+fortement organisée?
+
+Et ce que nous disons des maisons d'aliénés doit s'appliquer peut-
+être plus impérieusement encore aux couvents de femmes, aux
+séminaires et aux maisons habitées par des congrégations. Des
+griefs aussi très récents, très évidents, et dont la France
+entière a retenti, ont malheureusement prouvé que la violence, que
+les séquestrations, que les traitements barbares, que les
+détournements de mineures, que l'emprisonnement illégal,
+accompagné de tortures, étaient des faits sinon fréquents, du
+moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des
+hasards singuliers, d'audacieuses et cyniques brutalités, pour que
+ces détestables actions parvinssent à la connaissance du public.
+Combien d'autres victimes ont été et sont peut-être encore
+ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, où nul regard
+_profane _ne pénètre, et qui, de par les immunités du clergé,
+échappent à la surveillance du pouvoir civil! N'est-il pas
+déplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi à une
+inspection périodique, composée, si l'on veut, d'un aumônier, d'un
+magistrat ou de quelque délégué de l'autorité municipale?
+
+S'il ne se passe rien que de licite, que d'humain, que de
+charitable, dans ces établissements, qui ont tout le caractère et
+par conséquent encourent toute la responsabilité des
+établissements publics, pourquoi cette révolte, pourquoi cette
+indignation courroucée du parti prêtre, lorsqu'il s'agit de
+toucher à ce qu'il appelle ses franchises?
+
+Il y a quelque chose au-dessus des constitutions délibérées et
+promulguées à Rome: c'est la loi française, la loi commune à tous
+qui accorde protection, mais qui, en retour, impose à tous respect
+et obéissance.
+
+
+
+V. L'Indien à Paris.
+
+Depuis trois jours, Mlle de Cardoville était sortie de chez le
+docteur Baleinier. La scène suivante se passait dans une petite
+maison de la rue Blanche, où Djalma avait été conduit au nom d'un
+protecteur inconnu.
+
+Que l'on se figure un joli salon rond, tendu d'étoffe de l'Inde,
+fond gris-perle à dessins pourpres, sobrement rehaussés de
+quelques fils d'or; le plafond, vers son milieu, disparaît sous de
+pareilles draperies nouées et réunies par un gros cordon de soie;
+à chacun des deux bouts de ce cordon, retombant inégalement, est
+suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de
+filigrane d'or, d'un merveilleux travail. Par une de ces
+ingénieuses combinaisons si communes dans les pays _barbares_, ces
+lampes servent aussi de brûle-parfums; de petites plaques de
+cristal bleu, enchâssées au milieu de chaque vide laissé par la
+fantaisie des arabesques et éclairées par une lumière intérieure,
+brillent d'un azur si limpide que ces lampes d'or semblent
+constellées de saphirs transparents; de légers nuages de vapeur
+blanchâtres s'élèvent incessamment de ces deux lampes et répandent
+dans l'espace leur senteur embaumée. Le jour n'arrive dans ce
+salon (il est environ deux heures de relevée) qu'en traversant une
+petite serre chaude que l'on voit à travers une glace sans tain,
+formant porte-fenêtre, et pouvant disparaître dans l'épaisseur de
+la muraille, en glissant le long de la rainure pratiquée au
+plancher. Un store de Chine peut, en s'abaissant, cacher ou
+remplacer cette glace.
+
+Quelques palmiers nains, des musas et autres végétaux de l'Inde,
+aux feuilles épaisses et d'un vert métallique, disposés en
+bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour
+ainsi dire de fond à deux larges massifs diaprés de fleurs
+exotiques, séparés par un petit chemin dallé en faïence japonaise
+jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour,
+déjà considérablement affaibli par le réseau de feuilles qu'il
+traverse, prend une nuance d'une douceur singulière en se
+combinant avec la lueur des lampes à parfums et les clartés
+vermeilles de l'ardent foyer d'une haute cheminée de porphyre
+oriental.
+
+Dans cette pièce un peu obscure, tout imprégnée de suaves senteurs
+mêlées à l'odeur aromatique du tabac persan, un homme à chevelure
+brune et pendante, portant une longue robe d'un vert sombre,
+serrée autour des reins par une ceinture bariolée, est agenouillé
+sur un magnifique tapis de Turquie; il attise avec soin le
+fourneau d'or d'un _houka;_ le flexible et le long tuyau de cette
+pipe, après avoir déroulé ses noeuds sur le tapis, comme un
+serpent d'écarlate écaillé d'argent, aboutit entre les doigts
+ronds et effilés de Djalma, mollement étendu sur le divan.
+
+Le jeune prince a la tête nue; ses cheveux de jais à reflets
+bleuâtres, séparés au milieu de son front, flottent onduleux et
+doux autour de son visage et de son cou d'une beauté antique et
+d'une couleur chaude, transparente, dorée comme l'ambre et la
+topaze; accoudé sur un coussin, il appuie son menton sur la paume
+de sa main droite; la large manche de sa robe, retombant presque
+jusqu'à la saignée, laisse voir sur son bras, rond comme celui
+d'une femme, les signes mystérieux autrefois tatoués dans l'Inde
+par l'aiguille de l'Étrangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa
+main gauche le bouquin d'ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique
+cachemire blanc, dont la bordure palmée de mille couleurs monte
+jusqu'à ses genoux, est serrée à sa taille mince et cambrée par
+les larges plis d'un châle orange; le galbe élégant et pur de
+l'une des jambes de cet Antinoüs asiatique, à demi découverte par
+un pli de sa robe, se dessine sous une espèce de guêtre très
+juste, en velours cramoisi, brodée d'argent, échancrée sur le cou-
+de-pied d'une petite mule de maroquin blanc à talon rouge. À la
+fois douce et mâle, la physionomie de Djalma exprime ce calme
+mélancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes,
+heureux privilégiés qui, par un rare mélange, unissent l'indolence
+méditative du rêveur à la fougueuse énergie de l'homme d'action;
+tantôt délicats, nerveux, impressionnables comme des femmes,
+tantôt déterminés, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et
+cette comparaison semi-féminine appliquée au moral des Indiens et
+des Arabes, tant qu'ils ne sont pas entraînés par l'élan de la
+bataille ou l'ardeur du carnage, peut aussi leur être appliquée
+presque physiquement; car si, de même que les femmes de race pure,
+ils ont les extrémités mignonnes, les attaches déliées, les formes
+aussi fines que souples, cette enveloppe délicate et souvent
+charmante cache toujours des muscles d'acier, d'un ressort et
+d'une vigueur toute virile.
+
+Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs
+enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs
+exotiques au plafond; de temps à autre il approche de sa bouche le
+bout d'ambre du houka; puis, après une lente aspiration,
+entr'ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur
+l'éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de
+fumée fraîchement aromatisée par l'eau de rose qu'elle traverse.
+
+-- Faut-il remettre du tabac dans le houka? dit l'homme agenouillé
+en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et
+sinistres de Faringhea l'Étrangleur.
+
+Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental
+pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit
+qu'absorbé dans ses rêveries il ne l'eût pas entendu.
+
+L'Étrangleur se tut, s'accroupit sur le tapis, puis, les jambes
+croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses
+deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit
+la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le
+_Père du Généreux_.
+
+Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du
+meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles?
+Comment cet homme, d'une portée d'esprit peu vulgaire, cet homme
+dont l'éloquence passionnée, dont l'énergie avaient recruté tant
+de séides à la _bonne oeuvre_, s'était-il résigné à une condition
+si subalterne? Comment enfin cet homme, qui, profitant de
+l'aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si
+belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-
+Sing? Comment enfin s'exposait-il à la fréquente rencontre de
+Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents?
+
+La suite de ce récit répondra à ces questions. L'on peut seulement
+dire à cette heure qu'après un long entretien qu'il avait eu la
+veille avec Rodin, l'Étrangleur l'avait quitté, l'oeil baissé, le
+maintien discret.
+
+Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout
+en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu'il venait
+de lancer dans l'espace, s'adressant à Faringhea sans tourner les
+yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et
+concis assez familier aux Orientaux:
+
+-- L'heure passe... le vieillard au coeur bon n'arrive pas... mais
+il viendra... Sa parole est sa parole...
+
+-- Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d'un ton
+affirmatif; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans
+cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous
+avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m'avaient
+endormi moi-même... moi, votre serviteur vigilant et dévoué... il
+vous a dit: «L'ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château
+de Cardoville m'adresse à vous, prince: ayez confiance, suivez-
+moi; une demeure digne de vous est préparée.» Il vous a dit
+encore, monseigneur: «Consentez à ne pas sortir de cette maison
+jusqu'à mon retour; votre intérêt l'exige; dans trois jours vous
+me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue...» Vous avez
+consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n'avez pas
+quitté cette maison.
+
+-- Et j'attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car
+cette solitude me pèse... Il doit y avoir tant de choses à admirer
+à Paris! Et surtout...
+
+Djalma n'acheva pas et retomba dans sa rêverie. Après quelques
+moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout à coup à
+Faringhea d'un ton de sultan impatient et désoeuvré:
+
+-- Parle-moi!
+
+-- De quoi vous parler, monseigneur?
+
+-- De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant dédain, en
+attachant au plafond ses yeux à demi voilés de langueur, une
+pensée me poursuit... je veux m'en distraire... parle-moi...
+
+Faringhea jeta un coup d'oeil pénétrant sur les traits du jeune
+Indien; il les vit colorés d'une légère rougeur.
+
+-- Monseigneur, dit le métis, votre pensée... je la devine...
+
+Djalma secoua la tête sans regarder l'Étrangleur. Celui-ci reprit:
+
+-- Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur...
+
+-- Tais-toi, esclave... dit Djalma. Et il se retourna brusquement
+sur le sofa, comme si l'on eût touché le vif d'une blessure
+douloureuse.
+
+Faringhea se tut.
+
+Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en
+jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous
+ses mains:
+
+-- Tes paroles valent encore mieux que le silence... Maudites
+soient mes pensées, maudit soit mon esprit qui évoque ces
+fantômes!
+
+-- Pourquoi fuir ces pensées, monseigneur? Vous avez dix-neuf ans,
+votre adolescence s'est tout entière passée à la guerre ou en
+prison, et jusqu'à ce jour vous êtes resté aussi chaste que
+Gabriel, ce jeune prêtre chrétien, notre compagnon de voyage.
+
+Quoique Faringhea ne se fût en rien départi de sa respectueuse
+déférence envers le prince, celui-ci sentit une légère ironie
+percer à travers l'accent du métis lorsqu'il prononça le mot
+_chaste. _Djalma lui dit avec un mélange de hauteur et de vérité:
+
+-- Je ne veux pas, auprès de ces civilisés, passer pour un
+barbare, comme ils nous appellent... aussi je me glorifie d'être
+chaste.
+
+-- Je ne vous comprends pas, monseigneur.
+
+-- J'aimerai peut-être une femme pure, comme l'était ma mère
+lorsqu'elle a épousé mon père... et ici, pour exiger la pureté
+d'une femme, il faut être chaste comme elle...
+
+À cette énormité, Faringhea ne put dissimuler un sourire
+sardonique.
+
+-- Pourquoi ris-tu, esclave? dit impérieusement le jeune prince.
+
+-- Chez les _civilisés... _comme vous dites, monseigneur, l'homme
+qui se marierait dans toute la fleur de son innocence... serait
+blessé à mort par le ridicule.
+
+-- Tu mens, esclave; il ne serait ridicule que s'il épousait une
+jeune fille qui ne fût pas pure comme lui.
+
+-- Alors, monseigneur, au lieu d'être blessé... il serait tué par
+le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raillé...
+
+-- Tu mens... tu mens... ou, si tu dis vrai, qui t'a instruit?
+
+-- J'avais vu des femmes parisiennes à l'île de France et à
+Pondichéry, monseigneur; puis, j'ai beaucoup appris pendant notre
+traversée: je causais avec un jeune officier pendant que vous
+causiez avec le jeune prêtre.
+
+-- Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilisés exigent
+des femmes une innocence qu'ils n'ont plus?
+
+-- Ils en exigent d'autant plus qu'ils en ont moins, monseigneur.
+
+-- Exiger ce qu'on n'accorde pas, c'est agir de maître à esclave;
+et ici, de quel droit cela?
+
+-- Du droit que prend celui qui fait le droit... c'est comme chez
+nous, monseigneur.
+
+-- Et les femmes, que font-elles?
+
+-- Elles empêchent les fiancés d'être trop ridicules aux yeux du
+monde lorsqu'ils se marient.
+
+-- Et une femme qui trompe... ici, on la tue? dit Djalma se
+redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard
+farouche qui étincela tout à coup d'un feu sombre.
+
+-- On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous: femme
+surprise, femme morte.
+
+-- Despotes comme nous, pourquoi les civilisés n'enferment-ils pas
+comme nous leurs femmes pour les forcer à une fidélité qu'ils ne
+gardent pas?
+
+-- Parce qu'ils sont civilisés comme des barbares... et barbares
+comme des civilisés, monseigneur.
+
+-- Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d'un air
+pensif.
+
+Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon
+son habitude, le langage quelque peu mystique et figuré, familier
+à ceux de son pays:
+
+-- Oui, ce que tu me dis m'afflige, esclave... car deux gouttes de
+rosée du ciel se fondant ensemble dans le calice d'une fleur... ce
+sont deux coeurs confondus dans un virginal et pur amour... deux
+rayons de feu s'unissant en une seule flamme inextinguible, ce
+sont les brûlantes et éternelles délices de deux amants devenus
+époux.
+
+Si Djalma parla des pudiques jouissances de l'âme avec un charme
+inexprimable, lorsqu'il peignit un bonheur moins idéal, ses yeux
+brillèrent comme des étoiles, il frissonna légèrement, ses narines
+se gonflèrent, l'or pâle de son teint devint vermeil, et le jeune
+prince retomba dans une rêverie profonde.
+
+Faringhea, ayant remarqué cette dernière émotion, reprit:
+
+-- Et si, comme le fier et brillant _oiseau-roi__[5]_ de notre
+pays, le sultan de nos bois, vous préfériez à des amours uniques
+et solitaires des plaisirs nombreux et variés; beau, jeune, riche
+comme vous l'êtes, monseigneur, si vous recherchiez ces
+séduisantes Parisiennes, vous savez... ces voluptueux fantômes de
+vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rêves; si vous jetiez
+sur elles des regards hardis comme un défi, suppliants comme une
+prière ou brûlants comme un désir, croyez-vous que bien des yeux à
+demi voilés ne s'enflammeraient pas au feu de vos prunelles! Alors
+ce ne seraient plus les monotones délices d'un unique amour...
+chaîne pesante de notre vie; non, ce seraient les mille voluptés
+du harem... mais du harem peuplé de femmes libres et fières, que
+l'amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu'ici, il
+ne peut exister pour vous d'excès... croyez-moi donc; ardent,
+magnifique, c'est vous, fils de notre pays, qui deviendrez
+l'amour, l'orgueil, l'idolâtrie de ces femmes; et ces femmes, les
+plus séduisantes du monde entier, n'auront bientôt plus que pour
+vous des regards languissants et passionnés!
+
+Djalma avait écouté Faringhea avec un silence avide. L'expression
+des traits du jeune Indien avait complètement changé: ce n'était
+plus cet adolescent mélancolique et rêveur, invoquant le saint
+souvenir de sa mère, et ne trouvant que dans la rosée du ciel, que
+dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la
+chasteté, l'amour qu'il rêvait; ce n'était même plus le jeune
+homme rougissant d'une ardeur pudique à la pensée des délices
+permises d'une union légitime. Non, non, les incitations de
+Faringhea avaient fait éclater tout à coup un feu souterrain: la
+physionomie enflammée de Djalma, ses yeux tour à tour étincelants
+et voilés, l'inspiration mâle et sonore de sa poitrine,
+annonçaient l'embrasement de son sang et le bouillonnement de ses
+passions, d'autant plus énergiques qu'elles avaient été
+jusqu'alors contenues. Aussi... s'élançant tout à coup du divan,
+souple, vigoureux et léger comme un jeune tigre, Djalma saisit
+Faringhea à la gorge en s'écriant:
+
+-- C'est un poison brûlant que tes paroles!...
+
+-- Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre résistance,
+votre esclave est votre esclave... Cette soumission désarma le
+prince.
+
+-- Ma vie, vous appartient, répéta le métis.
+
+-- C'est moi qui t'appartiens, esclave! s'écria Djalma en le
+repoussant. Tout à l'heure j'étais suspendu à tes lèvres...
+dévorant tes dangereux mensonges!...
+
+-- Des mensonges, monseigneur!... Paraissez seulement à la vue de
+ces femmes: leurs regards confirmeront mes paroles.
+
+-- Ces femmes m'aimeraient... moi qui n'ai vécu qu'à la guerre et
+dans les forêts!
+
+-- En pensant que si jeune, vous avez déjà fait une sanglante
+chasse aux hommes et aux tigres... elles vous adoreront,
+monseigneur.
+
+-- Tu mens.
+
+-- Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi
+délicate que les leurs, s'est si souvent trempée dans le sang
+ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos
+forêts, votre carabine armée, votre poignard entre vos dents, vous
+avez souri aux rugissements du lion ou de la panthère que vous
+attendiez.
+
+-- Mais je suis un sauvage... un barbare...
+
+-- Et c'est pour cela qu'elles seront à vos pieds; elles se
+sentiront à la fois effrayées et charmées en songeant à toutes les
+violences, à toutes les fureurs, à tous les emportements de
+jalousie, de passion et d'amour auxquels un homme de votre sang,
+de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer... Aujourd'hui
+doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent
+et passionné... tel vous serez... tel il faut être pour les
+entraîner... Oui, oui, qu'un cri de rage s'échappe entre deux
+caresses, qu'elles retombent enfin brisées, palpitantes de
+plaisir, d'amour et de frayeur... et vous ne serez plus pour elles
+un homme... mais un dieu...
+
+-- Tu crois?... s'écria Djalma, emporté malgré lui par la sauvage
+éloquence de l'Étrangleur.
+
+-- Vous savez... vous sentez que je dis vrai, s'écria celui-ci en
+étendant le bras vers le jeune Indien.
+
+-- Eh bien, oui, s'écria Djalma le regard étincelant, les narines
+gonflées, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts
+et par bonds sauvages, je ne sais si j'ai ma raison ou si je suis
+ivre, mais il me semble que tu dis vrai... oui, je le sens, on
+m'aimera avec délire, avec furie... parce que j'aimerai avec
+délire, avec furie... on frissonnera de bonheur et d'épouvante...
+Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d'enivrant et de
+terrible que cet amour...
+
+En prononçant ces mots, Djalma était superbe d'impétueuse
+sensualité; c'était chose belle et rare, l'homme arrivé pur et
+contenu jusqu'à l'âge où doivent se développer dans toute leur
+toute-puissante énergie les admirables instincts qui, comprimés,
+faussés ou pervertis, peuvent altérer la raison ou s'égarer en
+débordements effrénés, en crimes effroyables, mais qui, dirigés
+vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur
+violence même, élever l'homme, par le dévouement et par la
+tendresse, jusqu'aux limites de l'idéal.
+
+-- Oh! cette femme... cette femme... devant qui je tremblerai et
+qui tremblera devant moi... où est-elle donc? s'écria Djalma dans
+un redoublement d'ivresse. La trouverai-je jamais?
+
+-- _Une_, c'est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa
+froideur sardonique: qui cherche _une _femme la trouve rarement
+dans ce pays; qui cherche _des _femmes est embarrassé du choix.
+
+* * * * *
+
+Au moment où le métis faisait cette impertinente réponse à Djalma,
+on put voir à la petite porte du jardin de cette maison, porte qui
+s'ouvrait sur une ruelle déserte, s'arrêter une voiture _coupé,
+_d'une extrême élégance, à caisse bleu lapis et à train blanc
+aussi réchampi de bleu; cette voiture était admirablement attelée
+de beaux chevaux de sang bai doré à crins noirs; les écussons des
+harnais étaient d'argent ainsi que les boutons de la livrée des
+gens, livrée bleu clair à collet blanc; sur la housse, aussi bleue
+et galonnée de blanc, ainsi que sur les panneaux des portières, on
+voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que
+cela est d'usage pour les jeunes filles.
+
+Deux femmes étaient dans cette voiture: Mlle de Cardoville et
+Florine.
+
+
+
+VI. Le réveil.
+
+Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville à la porte du jardin
+de la maison occupée par Djalma, il faut jeter un coup d'oeil
+rétrospectif sur les événements.
+
+Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier,
+était allée s'établir dans son hôtel de la rue d'Anjou. Pendant
+les derniers mois de son séjour chez sa tante, Adrienne avait fait
+secrètement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le
+luxe et l'élégance venaient d'être encore augmentés de toutes les
+merveilles du pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier.
+
+Le _monde _trouvait fort extraordinaire qu'une jeune fille de
+l'âge et de la condition de Mlle de Cardoville eût pris la
+résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa
+maison ni plus ni moins qu'un garçon majeur, une toute jeune veuve
+ou un mineur émancipé. Le _monde _faisait semblant d'ignorer que
+Mlle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les
+hommes majeurs et deux fois majeurs: un caractère ferme, un esprit
+élevé, un coeur généreux, un sens très droit et très juste.
+Jugeant qu'il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la
+surveillance intérieure de sa maison, des personnes fidèles,
+Adrienne avait écrit au régisseur de la terre de Cardoville et à
+sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immédiatement
+à Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d'intendant,
+et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du père de
+Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus
+spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours très
+connaisseur en toutes sortes d'élégance, avait conseillé à
+Adrienne d'agir en princesse et de prendre un écuyer, lui
+indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé,
+d'un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, après s'être
+ruiné en Angleterre, à New-market, au Derby, et chez Tattersall[6],
+avait été réduit, ainsi que cela arrive souvent à des gentlemen de
+ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans
+ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire
+son goût pour les chevaux. Tel était M. de Bonneville, le protégé
+du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir-
+vivre, cet écuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville à cheval
+et, mieux que personne, surveiller l'écurie et la tenue des
+voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance; et,
+grâce à ses soins éclairés, les attelages de Mlle de Cardoville
+purent rivaliser avec ce qu'il y avait en ce genre de plus élégant
+à Paris.
+
+Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hébé, Georgette et
+Florine. Celle-ci avait dû d'abord entrer chez la princesse de
+Saint-Dizier, pour y continuer son rôle de _surveillante _au
+profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie; mais ensuite
+de la nouvelle direction donnée à l'affaire de Rennepont par
+Rodin, il fut décidé que Florine, si la chose se pouvait,
+reprendrait son service auprès de Mlle de Cardoville. Cette place
+de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre
+d'importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort
+entre leurs mains, la contraignait à une trahison infâme.
+Malheureusement tout avait favorisé cette machination. On le sait:
+Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que
+Mlle de Cardoville fut renfermée chez le docteur Baleinier,
+Florine, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à
+l'ouvrière des conseils très utiles aux intérêts d'Adrienne, en
+faisant dire à Agricol de ne pas remettre à Mme de Saint-Dizier
+les papiers qu'il avait trouvés dans la cachette du pavillon, mais
+de ne les confier qu'à Mlle de Cardoville elle-même. Celle-ci,
+instruite plus tard de ce détail par la Mayeux, ressentit un
+redoublement de confiance et d'intérêt pour Florine, la reprit à
+son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt
+d'une mission toute confidentielle, c'est-à-dire de surveiller les
+arrangements de la maison louée pour l'habitation de Djalma.
+
+Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitations de Mlle de
+Cardoville, et ne se voyant plus utile à la femme de Dagobert,
+dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti à demeurer à
+l'hôtel d'Anjou, auprès d'Adrienne, qui, avec cette rare sagacité
+de coeur qui la caractérisait, avait confié à la jeune ouvrière,
+qui lui servait aussi de secrétaire, le _département _des secours
+et aumônes.
+
+Mlle de Cardoville avait d'abord songé à garder auprès d'elle la
+Mayeux, simplement à titre d'_amie_, voulant ainsi honorer et
+glorifier en elle la sagesse dans le travail, la résignation dans
+la douleur, et l'intelligence dans la pauvreté; mais, connaissant
+la dignité naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison
+que, malgré la circonspection délicate avec laquelle cette
+hospitalité toute fraternelle serait présentée à la Mayeux, celle-
+ci n'y vît une aumône déguisée; Adrienne préféra donc, toujours en
+la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette
+façon, la juste susceptibilité de l'ouvrière serait ménagée,
+puisqu'elle _gagnerait sa vie _en remplissant des fonctions qui
+satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet,
+la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission
+que lui donnait Adrienne; sa cruelle expérience du malheur, la
+bonté de son âme angélique, l'élévation de son esprit, sa rare
+activité, sa pénétration à l'endroit des douloureux secrets de
+l'infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et
+laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l'excellente
+créature seconderait les généreuses intentions de Mlle de
+Cardoville.
+
+* * * * *
+
+Parlons maintenant des divers événements qui, ce jour-là, avaient
+précédé l'arrivée de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la
+maison de la rue Blanche.
+
+Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre à coucher
+d'Adrienne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun
+rayon du jour dans cette pièce, seulement éclairée par la lueur
+d'une lampe sphérique en albâtre oriental, suspendue au plafond
+par trois longues chaînes. Cette pièce, terminée en dôme, avait la
+forme d'une tente à huit pans coupés; depuis la voûte jusqu'au
+sol, elle était tendue de soie blanche, recouverte de longues
+draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonnée, et
+retenues le long des murs par des embrasses fixées de distance en
+distance à de larges patères d'ivoire. Deux portes, aussi
+d'ivoire, merveilleusement incrustées de nacre, conduisaient,
+l'une à la salle de bains, l'autre à la chambre de toilette, sorte
+de petit temple élevé au culte de la beauté, meublé comme il était
+au pavillon de l'hôtel de Saint-Dizier. Deux autres pans étaient
+occupés par des fenêtres complètement cachées sous des draperies;
+en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent ciselé,
+une cheminée de marbre pentélique, véritable neige cristallisée,
+dans laquelle on avait sculpté deux ravissantes cariatides et une
+frise représentant des oiseaux et des fleurs; au-dessus de cette
+frise, et fouillée à jour dans le marbre avec une délicatesse
+extrême, était une sorte de corbeille ovale, d'un contour
+gracieux, qui remplaçait la table de la cheminée et était garnie
+d'une masse de camélias roses; leurs feuilles d'un vert éclatant,
+leurs fleurs d'une nuance légèrement carminée, étaient les seules
+couleurs qui vinssent accidenter l'harmonieuse blancheur de ce
+réduit virginal. Enfin, à demi entouré de flots de mousseline
+blanche qui descendaient de la voûte comme de légers nuages, on
+apercevait le lit très bas et à pieds d'ivoire richement sculpté,
+reposant sur le tapis d'hermine qui garnissait le plancher. Sauf
+une plinthe, aussi d'ivoire admirablement travaillée et rehaussée
+de nacre, ce lit était partout doublé de satin blanc ouaté et
+piqué comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de
+valenciennes, s'étant quelque peu dérangés, découvraient l'angle
+d'un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d'une légère
+couverture de moire, car il régnait sans cesse dans cet
+appartement une température égale et tiède comme celle d'un beau
+jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce même
+sentiment qui avait fait inscrire à Adrienne, sur un chef-d'oeuvre
+d'orfèvrerie, le nom de son _auteur _au lieu du nom de son
+_vendeur_, elle avait voulu que tous ces objets, d'une somptuosité
+si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis
+parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus
+probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières; de
+la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d'oeuvre ce dont
+auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur
+travail; cette augmentation de salaire considérable avait répandu
+quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles
+nécessiteuses, qui, bénissant ainsi la magnificence d'Adrienne,
+lui donnaient, disait-elle_, le droit de jouir de son luxe comme
+d'une action juste et bonne. _Rien n'était donc plus frais, plus
+charmant à voir que l'intérieur de cette chambre à coucher.
+
+Mlle de Cardoville venait de s'éveiller; elle reposait au milieu
+de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie
+blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce; jamais,
+pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés
+(procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur
+magnificence, disaient les Grecs); le soir, ses femmes disposaient
+les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses
+plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui,
+descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille
+dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la
+grosse natte enroulée derrière la tête. Cette coiffure, empruntée
+à l'antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si
+fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que,
+au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine; ainsi
+rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux,
+perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque
+bruns, sans les reflets d'or vif qui couraient çà et là sur
+l'ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont
+la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne
+était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui
+faisait valoir encore l'idéal contour de son cou et de ses épaules
+nues; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme
+ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans
+une eau glacée; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands
+yeux d'un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient
+languissamment le vide, tantôt s'arrêtaient avec complaisance sur
+les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de
+camélias.
+
+Qui peindrait l'ineffable sérénité du réveil d'Adrienne, réveil
+d'une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si
+beau! réveil d'un coeur aussi pur que le souffle frais et embaumé
+de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal... virginal
+et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme,
+quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin
+Créateur! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse
+et ineffable puissance qu'une jeune vierge qui, s'éveillant ainsi
+dans toute l'efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la
+pudeur dont tu l'as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le
+secret de ce céleste instinct d'amour que tu as mis en elle comme
+en toutes les créatures, ô toi qui n'es qu'amour éternel, que
+bonté infinie!
+
+Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement
+agiter Adrienne l'absorbaient de plus en plus; sa tête se pencha
+sur sa poitrine; son beau bras retomba sur sa couche; puis ses
+traits, sans s'attrister, prirent cependant une expression de
+mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli: elle
+allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse,
+délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu
+ne l'avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir
+dans une froide et égoïste solitude; elle sentait tout ce que
+l'amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à
+celui qui saurait être digne d'elle. Confiante dans la vaillance,
+dans la noblesse de son caractère, fière de l'exemple qu'elle
+voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux
+seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi
+dire que trop sûre d'elle-même; loin de craindre de mal choisir,
+elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût
+s'était épuré; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait
+une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si
+extraordinaire et pourtant si sensée, sur l'indépendance et sur la
+dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l'égard de
+l'homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession
+à ce sujet, elle se demandait si l'homme de son choix accepterait
+jamais les conditions jusqu'alors inouïes qu'elle lui imposerait.
+En rappelant à son souvenir les _prétendants possibles _qu'elle
+avait jusqu'alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau
+malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique
+au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un
+certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait
+donnés, non pas en la flattant, mais en l'engageant à poursuivre
+l'accomplissement d'un dessein véritablement grand, généreux et
+beau.
+
+Le courant ou le caprice des pensées d'Adrienne l'amena bientôt à
+songer à Djalma. Tout en se félicitant de remplir envers ce parent
+de sang royal les devoirs d'une hospitalité royale, la jeune fille
+était loin de faire du prince le héros de son avenir. D'abord elle
+se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux
+passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées,
+transporté tout à coup au milieu d'une civilisation raffinée,
+était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de
+fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n'ayant dans
+le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas
+de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l'intérêt, ou plutôt
+à cause de l'intérêt qu'elle portait au jeune Indien, elle s'était
+fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou
+trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma
+qu'elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait
+donc, sinon l'éprouver, du moins le laisser assez libre de ses
+actes, de ses volontés, pour qu'il pût jeter le premier feu de ses
+passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant,
+l'abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne,
+elle avait confidemment prié le comte de Montbron d'introduire le
+prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de
+l'éclairer des conseils de sa longue expérience.
+
+M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville
+avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de
+lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux
+prises avec la fleur des élégantes et les _beaux _de Paris,
+offrant de parier et de tenir tout ce qu'on voudrait pour son
+sauvage pupille.
+
+-- Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron
+avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable; vous
+m'avez dit vous-même l'effet que va produire dans le monde
+l'apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d'une
+beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant
+de sa forêt; c'est nouveau, c'est extraordinaire, avez-vous
+ajouté; aussi les coquetteries _civilisatrices _vont le poursuivre
+avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui; or,
+sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de
+paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui
+vont s'exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je
+m'intéresse fort à lui, parce qu'il est mon cousin, parce qu'il
+est beau, parce qu'il est brave, mais surtout parce qu'il n'est
+pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là
+de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu'à présent à
+me faire changer d'avis. D'ailleurs le bon vieux philosophe, mon
+nouvel ami, m'a donné, à propos de notre Indien, un conseil que
+vous avez approuvé, vous qui n'êtes pas philosophe, mon cher
+comte: c'est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de
+n'aller chez personne; ce qui d'abord m'épargnera sûrement
+l'inconvénient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me
+permettra de faire un choix rigoureux même parmi ma société
+habituelle; comme ma maison sera excellente, ma position fort
+originale, et que l'on soupçonnera toutes sortes de méchants
+secrets à pénétrer chez moi, les curieuses et les curieux ne me
+manqueront pas, ce qui m'amusera beaucoup, je vous l'assure.
+
+Et comme M. de Montbron lui demandait si _l'exil _du pauvre jeune
+tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu:
+
+-- Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous
+l'aurez conduit, je trouverai très piquant d'avoir ainsi sur lui
+des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de
+bien, certaines femmes beaucoup de mal... j'aurai bon espoir... En
+un mot, l'opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du
+faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera,
+ainsi que vous le dites_, l'exil _de mon royal cousin.
+
+Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à
+l'égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec
+Florine à la maison qu'il occupait; en un mot, elle était
+absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant
+quelques mois.
+
+* * * * *
+
+Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux
+chances que l'avenir pouvait offrir aux besoins de son coeur,
+tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante
+créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger
+soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête,
+tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments
+comme accablée... comme anéantie... Ainsi immobile sur les blancs
+tissus qui l'enveloppaient, on eût dit une admirable statue de
+marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à
+coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main
+sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la
+sonnette, les deux portes d'ivoire s'ouvrirent, Georgette parut
+sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite
+chienne noir et feu à collier d'or, s'échappa avec des jappements
+de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.
+
+Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un
+tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d'or, une vaste baignoire
+de cristal, en forme de conque allongée. Les trois seules soudures
+de ce hardi chef-d'oeuvre de verrerie disparaissaient sous
+l'élégante courbure de plusieurs grands roseaux d'argent qui
+s'élançaient du large socle de la baignoire, aussi d'argent
+ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au
+milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées.
+Rien n'était d'un plus riant effet que l'incrustation de ces
+rameaux pourpres et de ces coquilles d'outre-mer sur le front mat
+des ciselures d'argent; la vapeur balsamique qui s'élevait de
+l'eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de
+cristal, s'épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger
+brouillard dans la chambre à coucher.
+
+Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un
+de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit:
+
+-- Où est donc Florine, mon enfant?
+
+-- Mademoiselle, il y a deux heures qu'elle est descendue, on l'a
+fait demander pour quelque chose de très pressé.
+
+-- Et qui l'a fait demander?
+
+-- La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle... Elle
+était sortie ce matin de très bonne heure; aussitôt son retour
+elle a fait demander Florine, qui depuis n'est pas revenue.
+
+-- Cette absence est sans doute relative à quelque affaire
+importante de mon angélique _ministre _des secours et aumônes, dit
+Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.
+
+Puis elle fit signe à Hébé de s'approcher de son lit.
+
+* * * * *
+
+Environ deux heures après son lever, Adrienne s'étant fait, comme
+de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et
+demanda la Mayeux, qu'elle traitait avec une déférence marquée, la
+recevant toujours seule.
+
+La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et
+lui dit d'une voix tremblante:
+
+-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments étaient fondés; on vous
+trahit...
+
+-- De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant? dit
+Adrienne surprise, et qui me trahit?
+
+-- M. Rodin... répondit la Mayeux.
+
+
+
+VII. Les doutes.
+
+En entendant l'accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle
+de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.
+
+Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté
+ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant
+de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son
+renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son coeur
+et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes
+les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large
+col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans
+gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns,
+encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus; ses mains
+longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n'étaient
+plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d'une blancheur
+presque diaphane.
+
+Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude.
+Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s'écria:
+
+-- Que dites-vous?...
+
+-- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.
+
+-- Lui!... C'est impossible...
+
+-- Ah! mademoiselle... mes pressentiments ne m'avaient pas
+trompée.
+
+-- Vos pressentiments?
+
+-- La première fois que je me suis trouvée en présence de
+M. Rodin, malgré moi j'ai été saisie de frayeur; mon coeur s'est
+douloureusement serré... et j'ai craint... pour vous...
+mademoiselle.
+
+-- Pour moi? dit Adrienne, et pourquoi n'avez-vous pas craint pour
+vous, ma pauvre amie?
+
+-- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement,
+et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance
+que M. Rodin me témoignait pour ma soeur, il m'épouvantait
+toujours.
+
+-- Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l'influence
+presque irrésistible des sympathies ou des aversions... mais dans
+cette circonstance... Enfin, reprit Adrienne après un moment de
+réflexion... il n'importe; comment aujourd'hui vos soupçons se
+sont-ils changés en certitude?
+
+-- Hier, j'étais allée porter à ma soeur Céphyse le secours que
+M. Rodin m'avait donné pour elle au nom d'une personne
+charitable... Je ne trouvai pas Céphyse chez l'amie qui l'avait
+recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma soeur
+que je reviendrais ce matin... C'est ce que j'ai fait. Mais
+pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.
+
+-- Parlez, parlez, mon amie.
+
+-- La jeune fille qui a recueilli ma soeur chez elle, dit la
+pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en
+rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne
+avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée
+M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui,
+occupant dans cette maison un pied-à-terre, s'y faisait appeler
+M. Charlemagne.
+
+-- C'est ce qu'il nous a dit chez M. Baleinier; puis, avant-hier,
+revenant sur cette circonstance, il m'a expliqué la nécessité où
+il se trouvait pour certaines raisons d'avoir ce modeste logement
+dans ce quartier écarté... et je n'ai pu que l'approuver.
+
+-- Eh bien! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l'abbé d'Aigrigny!
+
+-- L'abbé d'Aigrigny! s'écria Mlle de Cardoville.
+
+-- Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec
+M. Rodin.
+
+-- Mon enfant, on vous aura trompée.
+
+-- Voici ce que j'ai su, mademoiselle: l'abbé d'Aigrigny était
+venu le matin pour voir M. Rodin; ne le trouvant pas, il avait
+laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces
+mots: _Je reviendrai dans deux heures. _La jeune fille dont je
+vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui
+regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité
+d'attendre M. l'abbé d'Aigrigny chez la portière pour le voir
+entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé
+M. Rodin chez lui.
+
+-- Non... non... dit Adrienne en tressaillant, c'est impossible,
+il y a erreur...
+
+-- Je ne le pense pas, mademoiselle; car, sachant combien cette
+révélation était grave, j'ai prié la jeune fille de me faire à peu
+près le portrait de l'abbé d'Aigrigny.
+
+-- Eh bien?
+
+-- L'abbé d'Aigrigny a, m'a-t-elle dit, quarante ans environ: il
+est d'une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec
+soin; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses
+sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée
+et sa tournure très décidée.
+
+-- C'est vrai... dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu'elle
+entendait. Ce signalement est exact.
+
+-- Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux,
+j'ai demandé à la portière si M. Rodin et l'abbé d'Aigrigny
+semblaient courroucés l'un contre l'autre lorsqu'elle les a vus
+sortir de la maison; elle m'a dit que non; que l'abbé avait
+seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison:
+«Demain... je vous écrirai... c'est convenu...»
+
+-- Est-ce donc un rêve, mon Dieu? dit Adrienne en passant ses deux
+mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter
+de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c'est M. Rodin qui
+vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des
+secours à votre soeur; il se serait donc ainsi exposé à voir
+pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l'abbé d'Aigrigny!
+Pour un traître, ce serait bien maladroit.
+
+-- Il est vrai, j'ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la
+rencontre de ces deux hommes m'a paru si menaçante pour vous,
+mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.
+
+Les caractères d'une extrême loyauté se résignent difficilement à
+croire aux trahisons; plus elles sont infâmes, plus ils en
+doutent; le caractère d'Adrienne était de ce nombre, et, de plus,
+une des qualités de son esprit était la rectitude: aussi, bien que
+très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit:
+
+-- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons
+pas trop de croire au mal... Cherchons toutes deux à nous éclairer
+par le raisonnement: rappelons les faits.
+
+M. Rodin m'a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier; il a
+devant moi porté plainte contre l'abbé d'Aigrigny; il a par ses
+menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du
+maréchal Simon; il est parvenu à découvrir la retraite du prince
+Djalma; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent;
+hier encore il m'a donné les plus utiles conseils... Tout ceci est
+bien réel, n'est-ce pas?
+
+-- Sans doute, mademoiselle.
+
+-- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une
+arrière-pensée, qu'il espère être généreusement rémunéré par nous,
+soit: mais jusqu'à présent, son désintéressement a été complet...
+
+-- C'est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée
+comme Adrienne, de se rendre à l'évidence des faits accomplis.
+
+-- À cette heure, examinons la possibilité d'une trahison. Se
+réunir à l'abbé d'Aigrigny pour me trahir: où? comment? sur quoi?
+Qu'ai-je à craindre? N'est-ce pas, au contraire, l'abbé d'Aigrigny
+et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la
+justice du mal qu'ils m'ont fait?
+
+-- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de
+deux hommes qui ont tant de motifs d'aversion et d'éloignement?...
+D'ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres? et
+puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi...
+
+-- Comment cela?
+
+-- Ce matin, en entrant, j'étais si émue, que Mlle Florine m'a
+demandé la cause de mon trouble; je sais, mademoiselle, combien
+elle vous est attachée.
+
+-- Il est impossible de m'être plus dévouée; récemment encore,
+vous m'avez vous-même appris le service signalé qu'elle m'a rendu
+pendant ma séquestration chez M. Baleinier.
+
+-- Eh bien! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant
+nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j'ai tout
+dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été
+effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d'Aigrigny. Après un
+moment de réflexion, elle m'a dit: «Il est, je crois, inutile
+d'éveiller mademoiselle; qu'elle soit instruite de cette trahison
+deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe; pendant
+ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose.
+J'ai une idée que je crois bonne; excusez-moi auprès de
+mademoiselle, je reviens bientôt...» Puis Mlle Florine a fait
+demander une voiture, et elle est sortie.
+
+-- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en
+souriant, car la réflexion la rassurait complètement; mais, dans
+cette circonstance, je crois que son zèle et son bon coeur l'ont
+égarée, comme vous, ma pauvre amie; savez-vous que nous sommes
+deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu'ici songé à une
+chose qui nous aurait à l'instant rassurées?
+
+-- Comment donc, mademoiselle?
+
+-- L'abbé d'Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin; il sera
+venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne
+trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement
+satisfaisante, mais la seule raisonnable?
+
+-- Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de
+réflexion. Oui, cela est probable...
+
+Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une
+conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle
+s'écria:
+
+-- Et pourtant, non, non! croyez-moi, mademoiselle, on vous
+trompe, je le _sens... _toutes les apparences sont contre ce que
+j'affirme... mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs
+pour ne pas être vrais... Et puis, enfin, est-ce que vous ne
+devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon coeur,
+pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous
+menacent?
+
+-- Que dites-vous? qu'ai-je donc deviné? reprit Mlle de Cardoville
+involontairement émue, et frappée de l'accent convaincu et alarmé
+de la Mayeux, qui reprit:
+
+-- Ce que vous avez deviné? Hélas! toutes les ombrageuses
+susceptibilités d'une malheureuse créature à qui le sort a fait
+une vie à part: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis
+tue jusqu'ici, ce n'est pas par ignorance de ce que je vous dois;
+car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me
+faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d'y attacher des
+fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que
+j'ai si longtemps partagées? Qui vous a dit, lorsque vous avez
+voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme _votre amie,
+_moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail,
+la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous
+répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce
+n'était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma
+difformité ridicule qui me faisait vous refuser? Qui vous a dit
+que sans cela j'aurais accepté avec fierté au nom de mes soeurs du
+peuple? Car vous m'avez répondu ces touchantes paroles: «Je
+comprends votre refus, mon amie; ce n'est pas une fausse modestie
+qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j'aime et que je
+respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une
+animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une
+petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la
+splendeur m'éblouit? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez
+daigné choisir, comme vous l'avez fait, le logement beaucoup trop
+beau que vous m'avez destiné? Qui vous a dit encore que, sans
+envier l'élégance des charmantes créatures qui vous entourent et
+que j'aime déjà parce qu'elles vous aiment, je me sentirais
+toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse
+devant elles? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours
+songé à les éloigner quand vous m'appeliez ici, mademoiselle?...
+Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes
+susceptibilités d'une position exceptionnelle comme la mienne? Qui
+vous les a révélées? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur
+infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi
+paternellement s'occuper du pauvre petit insecte caché dans
+l'herbe... Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d'un coeur
+que vous devinez si bien s'élève à son tour jusqu'à la divination
+de ce qui peut vous nuire? Non, non mademoiselle, les uns ont
+l'instinct de leur propre conservation; d'autres, plus heureux,
+ont l'instinct de la conservation de ceux qu'ils chérissent... Cet
+instinct, Dieu me l'a donné... On vous trahit, vous dis-je... on
+vous trahit!
+
+Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par
+l'émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les
+accompagna d'un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà
+ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à
+partager ses appréhensions. Puis, quoiqu'elle eût déjà été à même
+d'apprécier l'intelligence supérieure, l'esprit remarquable de
+cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n'avait
+entendu la Mayeux s'exprimer avec autant d'éloquence, touchante
+éloquence d'ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des
+sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l'impression que
+ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la
+Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène,
+et Florine entra.
+
+En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de
+Cardoville lui dit vivement:
+
+-- Eh bien, Florine!... qu'y a-t-il de nouveau? d'où viens-tu, mon
+enfant?
+
+-- De l'hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.
+
+-- Et pourquoi y aller? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
+
+-- Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m'a
+confié ses soupçons, ses inquiétudes... je les ai partagés. La
+visite de M. l'abbé d'Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà
+fort grave; j'ai pensé que, si M. Rodin s'était rendu depuis
+quelques jours à l'hôtel de Saint-Dizier, il n'y aurait plus de
+doutes sur sa trahison...
+
+-- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien?
+
+-- Mademoiselle m'ayant chargée de surveiller le déménagement du
+pavillon, il y restait différents objets; pour me faire ouvrir
+l'appartement, il fallait m'adresser à Mme Grivois; j'avais donc
+prétexte de retourner à l'hôtel.
+
+-- Ensuite... Florine... ensuite?
+
+-- Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut
+en vain.
+
+-- Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait
+s'y attendre.
+
+-- Je lui demandai, continua Florine, si l'on avait vu M. Rodin à
+l'hôtel depuis quelque temps... Elle répondit évasivement. Alors,
+désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai
+Mme Grivois, et, pour que ma visite n'inspirât aucun soupçon, je
+me rendais au pavillon, lorsqu'en détournant une allée, que vois-
+je? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du
+jardin... M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement
+ainsi.
+
+-- Mademoiselle! vous l'entendez, s'écria la Mayeux joignant les
+mains d'un air suppliant; rendez-vous à l'évidence...
+
+-- Lui!... chez la princesse de Saint-Dizier, s'écria Mlle de
+Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à
+coup d'une indignation véhémente; puis elle ajouta d'une voix
+légèrement altérée: «Continue, Florine».
+
+-- À la vue de M. Rodin, je m'arrêtai, reprit Florine, et reculant
+aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j'entrai vite dans
+le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la
+porte du jardin; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je
+vois un fiacre: il attendait M. Rodin; car, quelques minutes
+après, il y monta en disant au cocher: «Rue Blanche, numéro 39.»
+
+-- Chez le prince!... s'écria Mlle de Cardoville.
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd'hui, dit Adrienne en
+réfléchissant.
+
+-- Nul doute que s'il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi
+le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa
+victime.
+
+-- Infamie!... infamie!... infamie! s'écria tout à coup Mlle de
+Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse
+colère... Une trahison pareille!... Ah! ce serait à douter de
+tout... ce serait à douter de soi-même.
+
+-- Oh! mademoiselle... c'est effrayant, n'est-ce pas? dit la
+Mayeux en frissonnant.
+
+-- Mais alors, pourquoi m'avoir sauvée, moi et les miens, avoir
+dénoncé l'abbé d'Aigrigny? reprit Mlle de Cardoville. En vérité,
+la raison s'y perd... C'est un abîme... Oh! c'est quelque chose
+d'affreux que le doute!
+
+-- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué
+sur sa maîtresse, j'avais songé à un moyen qui permettrait à
+mademoiselle de s'assurer de ce qui est... mais il n'y aurait pas
+une minute à perdre.
+
+-- Que veux-tu dire? reprit Adrienne en regardant Florine avec
+surprise.
+
+-- M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.
+
+-- Sans doute, dit Adrienne.
+
+-- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s'ouvre sur
+la serre chaude... C'est là qu'il recevra M. Rodin.
+
+-- Ensuite? reprit Adrienne.
+
+-- Cette serre chaude, que j'ai fait arranger d'après les ordres
+de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant
+dans une ruelle; c'est par là que le jardinier entre chaque matin,
+afin de ne pas traverser les appartements... Une fois son service
+terminé, il ne revient pas de la journée...
+
+-- Que veux-tu dire? Quel est ton projet? dit Adrienne en
+regardant Florine, de plus en plus surprise.
+
+-- Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu'il me
+semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace
+séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on
+pourrait, je crois, sans être vu, s'approcher assez pour entendre
+ce qui se dit dans cette pièce... C'est toujours par la porte de
+la serre que j'entrais ces jours derniers pour en surveiller
+l'arrangement... Le jardinier avait une clef... moi, une autre...
+Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue... Avant une heure,
+mademoiselle peut savoir à quoi s'en tenir sur M. Rodin... car,
+s'il trahit le prince... il la trahit aussi.
+
+-- Que dis-tu? s'écria Mlle de Cardoville.
+
+-- Mademoiselle part à l'instant avec moi; nous arrivons à la
+porte de la ruelle... J'entre seule pour plus de précaution, et si
+l'occasion me paraît favorable... je reviens...
+
+-- De l'espionnage... dit Mlle de Cardoville avec hauteur et
+interrompant Florine, vous n'y songez pas...
+
+-- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux
+d'un air confus et désolé: vous conserviez quelques soupçons... ce
+moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les
+détruire.
+
+-- S'abaisser jusqu'à aller surprendre un entretien? Jamais,
+reprit Adrienne.
+
+-- Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque
+temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison... Ce
+moyen est pénible... mais lui seul pourra vous fixer peut-être à
+tout jamais sur M. Rodin... Et puis enfin, malgré l'évidence des
+faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les
+apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C'est moi
+qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous... Je ne me
+pardonnerais de ma vie de l'avoir accusé à tort... Sans doute...
+il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d'épier...
+de surprendre une conversation...
+
+Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la
+Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui
+voilaient ses yeux:
+
+-- Cependant, comme il s'agit de vous sauver peut-être,
+mademoiselle, car si c'est une trahison... l'avenir est
+effrayant... j'irai... si vous voulez... à votre place... pour...
+
+-- Pas un mot de plus, je vous en prie! s'écria Mlle de Cardoville
+en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous,
+ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt... ce qui me semble
+dégradant... Jamais!...
+
+Puis, s'adressant à Florine:
+
+-- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à
+l'instant.
+
+-- Vous consentez! s'écria Florine en joignant les mains, sans
+chercher à contenir sa joie; et ses yeux devinrent aussi humides
+de larmes.
+
+-- Oui, je consens, répondit Adrienne d'une voix émue; si c'est
+une guerre... une guerre acharnée qu'on veut me faire, il faut s'y
+préparer... et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne
+pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me
+répugne, me coûte; mais c'est le seul moyen d'en finir avec des
+soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel... et de
+prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort
+importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut
+être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à
+l'inexorable haine que j'aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite,
+Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture... tu
+m'accompagneras... Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie,
+ajouta-t-elle en s'adressant à la Mayeux.
+
+* * * * *
+
+Une demi-heure après cet entretien, la voiture d'Adrienne
+s'arrêtait, ainsi qu'on l'a vu, à la petite porte du jardin de la
+rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à
+sa maîtresse:
+
+-- Le store est baissé, mademoiselle; M. Rodin vient d'entrer dans
+le salon où est le prince...
+
+Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante,
+qui se passa entre Rodin et Djalma.
+
+
+
+VIII. La lettre.
+
+Quelques instants avant l'entrée de Mlle de Cardoville dans la
+serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du
+prince, qui, encore sous l'empire de l'exaltation passionnée où
+l'avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas
+s'apercevoir de l'arrivée du jésuite.
+
+Celui-ci, surpris de l'animation des traits de Djalma, de son air
+presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit
+aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici: après
+avoir posé son index sur son coeur et sur son front, il montra du
+doigt l'ardent brasier qui brûlait dans la cheminée; cette
+pantomime signifiait que la tête et le coeur de Djalma étaient en
+feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de
+satisfaction effleura ses lèvres blafardes; puis il dit tout haut
+à Faringhea:
+
+-- Je désire être seul avec le prince... Baissez le store, et
+veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus...
+
+Le métis s'inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la
+glace sans tain, et elle rentra dans l'épaisseur de la muraille à
+mesure que le store s'abaissa; s'inclinant de nouveau, le métis
+quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle
+de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude; elle
+n'était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par
+l'épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands
+oiseaux de couleur.
+
+Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla
+rappeler le jeune Indien à lui-même; ses traits, encore légèrement
+animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de
+douceur; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda
+autour de lui, comme s'il sortait d'une rêverie profonde; puis,
+s'avançant vers Rodin d'un air à la fois respectueux et confus, il
+lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son
+pays envers les vieillards:
+
+-- Pardon, mon père... Et toujours selon la coutume pleine de
+déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre
+la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le
+jésuite se déroba en se reculant d'un pas.
+
+-- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince? dit-il à
+Djalma.
+
+-- Quand vous être entré, je rêvais; je ne suis pas tout de suite
+venu à vous... Encore pardon, mon père.
+
+-- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince; mais causons,
+si vous le voulez bien; reprenez votre place sur ce canapé... et
+même votre pipe, si le coeur vous en dit.
+
+Mais Djalma, au lieu de se rendre à l'invitation de Rodin et de
+s'étendre sur le divan, selon son habitude, s'assit sur un
+fauteuil, malgré les instances du _vieillard au coeur bon_, ainsi
+qu'il appelait le jésuite.
+
+-- En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit
+Rodin; vous êtes ici chez vous, au fond de l'Inde, ou du moins
+nous désirons que vous croyiez y être.
+
+-- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d'une
+voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père... et celui
+qui l'a remplacé auprès de moi, ajouta l'Indien en songeant au
+maréchal Simon, dont on lui avait jusqu'alors et pour cause laissé
+ignorer l'arrivée.
+
+Après un moment de silence, il reprit d'un ton rempli d'abandon,
+en tendant sa main à Rodin:
+
+-- Vous voilà, je suis heureux.
+
+-- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous
+désemprisonner... ouvrir votre cage... Je vous avais prié de vous
+soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans
+votre intérêt.
+
+-- Demain je pourrai sortir?
+
+-- Aujourd'hui même, mon cher prince. Le jeune Indien réfléchit un
+instant, et reprit:
+
+-- J'ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne
+m'appartient pas?
+
+-- En effet... vous avez des amis... d'excellents amis... répondit
+Rodin.
+
+À ces mots la figure de Djalma sembla s'embellir encore. Les plus
+nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et
+charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement
+humides; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d'une
+voix émue:
+
+-- Venez.
+
+-- Où cela, cher prince?... dit l'autre fort surpris.
+
+-- Remercier mes amis... j'ai attendu trois jours... c'est long.
+
+-- Permettez, cher prince... permettez... j'ai à ce sujet bien des
+choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit
+docilement sur son fauteuil. Rodin reprit:
+
+-- Il est vrai... vous avez des amis... ou plutôt vous avez _un
+_ami; les amis sont rares.
+
+-- Mais vous?
+
+-- C'est juste... Vous avez donc deux amis, mon cher prince: moi
+que vous connaissez... et un autre que vous ne connaissez pas...
+et qui désire vous rester inconnu...
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Pourquoi? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le
+bonheur qu'il éprouve à vous donner des preuves de son amitié...
+est au prix de ce mystère.
+
+-- Pourquoi se cacher quand on fait le bien?
+
+-- Quelquefois pour cacher le bien qu'on fait, mon cher prince.
+
+-- Je profite de cette amitié; pourquoi se cacher de moi?
+
+Les _pourquoi _réitérés du jeune Indien semblaient assez
+désorienter Rodin, qui reprit cependant:
+
+-- Je vous l'ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-
+être sa tranquillité compromise s'il était connu...
+
+-- S'il était connu... pour mon ami?
+
+-- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt
+une expression de dignité triste; il releva fièrement la tête, et
+dit d'une voix hautaine et sévère:
+
+-- Puisque cet ami se cache, c'est qu'il rougit de moi ou que je
+dois rougir de lui... je n'accepte d'hospitalité que des gens dont
+je suis digne ou qui sont dignes de moi... je quitte cette maison.
+
+Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s'écria:
+
+-- Mais écoutez-moi donc, mon cher prince... vous êtes, permettez-
+moi de vous le dire, d'une pétulance, d'une susceptibilité
+incroyables... Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre
+beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en
+plein Paris; cette considération doit un peu modifier votre
+manière de voir; je vous en conjure, écoutez-moi.
+
+Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions
+sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se
+rendre à la raison, quand elle lui semblait... raisonnable: les
+paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont
+les natures pleines de force et de générosité sont presque
+toujours douées, il répondit doucement:
+
+-- Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays...
+ici... les habitudes sont différentes: je vais réfléchir.
+
+Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté
+par les allures sauvages et l'imprévu des idées du jeune Indien.
+Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant
+quelques minutes; après quoi, Djalma reprit d'un ton calme, mais
+fermement convaincu:
+
+-- Je vous ai obéi, j'ai réfléchi, mon père.
+
+-- Eh bien, mon cher prince?
+
+-- Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme
+d'honneur qui a de l'amitié pour un autre homme d'honneur ne doit
+la cacher.
+
+-- Mais s'il y a pour lui du danger d'avouer cette amitié?... dit
+Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l'entretien.
+
+Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne
+répondit pas.
+
+-- Je comprends votre silence, mon cher prince; un homme courageux
+doit braver le danger, soit; mais si c'était vous que le danger
+menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme
+d'honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir
+rester inconnu?
+
+-- Je n'accepte rien d'un ami qui me croit capable de le renier
+par lâcheté...
+
+-- Cher prince, écoutez-moi.
+
+-- Adieu, mon père.
+
+-- Réfléchissez...
+
+-- J'ai dit... reprit Djalma d'un ton bref et presque souverain en
+marchant vers la porte.
+
+-- Eh! mon Dieu! s'il s'agissait d'une femme! s'écria Rodin,
+poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de
+voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.
+
+Aux derniers mots de Rodin, l'Indien s'arrêta brusquement.
+
+-- Une femme? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il
+s'agit d'une femme?
+
+-- Eh bien, oui! s'il s'agissait d'une femme... reprit Rodin;
+comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée
+d'entourer les preuves d'affection qu'elle désire vous donner?
+
+-- Une femme? répéta Djalma d'une voix tremblante en joignant les
+mains avec adoration... Et son ravissant visage exprima un
+saisissement ineffable, profond. Une femme? dit-il encore... une
+Parisienne?
+
+-- Oui, mon cher prince; puisque vous me forcez à cette
+indiscrétion, il faut bien vous l'avouer, il s'agit d'une...
+véritable Parisienne... d'une digne matrone... remplie de vertus,
+et dont le... grand âge mérite tous vos respects.
+
+-- Elle est bien vieille? s'écria le pauvre Djalma, dont le rêve
+charmant disparaissait tout à coup.
+
+-- Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec
+un sourire ironique, s'attendant à voir le jeune homme exprimer
+une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.
+
+Il n'en fut rien. À l'enthousiasme amoureux, passionné, qui avait
+un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression
+respectueuse et touchante: il regarda Rodin avec attendrissement
+et lui dit d'une voix émue:
+
+-- Cette femme est donc pour moi une mère? Il est impossible de
+rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre
+l'Indien accentua le mot _une mère_.
+
+_-- _Vous l'avez dit, mon cher prince, cette respectable dame
+veut être une mère pour vous... Mais je ne puis pas révéler la
+cause de l'affection qu'elle vous porte... Seulement, croyez-moi,
+certes, cette affection est sincère; la cause en est honorable; si
+je ne vous en dis pas le secret, c'est que chez nous les secrets
+des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.
+
+-- Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi; sans la
+voir, je l'aimerai avec respect. Ainsi l'on aime Dieu sans le
+voir...
+
+-- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les
+intentions de votre maternelle amie... Cette maison restera
+toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des
+domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos
+ordres; l'on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme
+un fils de roi doit vivre royalement, j'ai laissé dans la chambre
+voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une
+somme pareille vous sera comptée; si elle ne suffit pas pour ce
+que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on
+l'augmentera...
+
+À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d'ajouter:
+
+-- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre
+délicatesse doit être parfaitement en repos. D'abord... on accepte
+tout d'une mère... puis, comme dans trois mois environ, vous serez
+mis en possession d'un énorme héritage, il vous sera facile, si
+cette obligation vous pèse (et c'est à peine si la somme, au pis
+aller, s'élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera
+facile de rembourser ces avances; ne ménagez donc rien;
+satisfaites à toutes vos fantaisies... on désire que vous
+paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître
+le fils d'un roi surnommé le _Père du Généreux. _Ainsi, encore une
+fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse
+délicatesse... si cette somme ne vous suffit pas.
+
+-- Je demanderai... davantage; ma mère a raison... un fils de roi
+doit vivre en roi.
+
+Telle fut la réponse que fit l'Indien, avec une simplicité
+parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres
+fastueuses; et cela devait être: Djalma eût fait ce qu'on faisait
+pour lui, car l'on sait quelles sont les traditions de prodigue
+magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens.
+Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu'une
+femme l'aimait d'affection maternelle... Quant au luxe dont elle
+voulait l'entourer, il l'acceptait sans étonnement et sans
+scrupule. Cette _résignation _fut une autre déconvenue pour Rodin,
+qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager
+l'Indien à accepter.
+
+-- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le
+jésuite; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et
+que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous
+disions... un des amis de votre maternelle protectrice, M. le
+comte de Montbron, vieillard rempli d'expérience et appartenant à
+la plus haute société, vous présentera dans l'élite des maisons de
+Paris...
+
+-- Pourquoi ne m'y présentez-vous pas, vous, mon père?
+
+-- Hélas! mon cher prince, regardez-moi donc... dites-moi si ce
+serait là mon rôle... Non, non, je vis seul et retiré. Et puis,
+ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un
+regard pénétrant, attentif et curieux, comme s'il eût voulu le
+soumettre à une sorte d'expérimentation par les paroles suivantes,
+et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi,
+dans le monde où il va... de vous éclairer sur les pièges que l'on
+pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis... vous le
+savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d'une manière infâme de
+votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme
+malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait
+peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter... de les fuir...
+au lieu de leur résister en face.
+
+Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma
+frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup
+d'une pâleur livide; ses yeux démesurément ouverts, et dont la
+prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d'un feu sombre;
+jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n'éclatèrent
+plus terribles sur une face humaine... Sa lèvre supérieure, d'un
+rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et
+serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa
+physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité
+tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s'écria:
+
+-- Qu'avez-vous... prince?... vous m'épouvantez! Djalma ne
+répondit pas; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées
+par la rage, appuyées l'une sur l'autre, il semblait se cramponner
+à l'un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur
+épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d'ambre du
+tuyau de houka eût roulé sous son pied; la tension violente qui
+contractait tous les nerfs de l'indien était si puissante, il
+était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d'une telle
+vigueur, que d'un brusque mouvement il pulvérisa le bout d'ambre
+malgré son extrême dureté.
+
+-- Mais, au nom du ciel! qu'avez-vous, prince? s'écria Rodin.
+
+-- Ainsi j'écraserai mes lâches ennemis! s'écria Djalma, le regard
+menaçant et enflammé.
+
+Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il
+bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le
+salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les
+sens, comme s'il eût cherché une arme autour de lui, poussant de
+temps à autre une sorte de cri rauque, qu'il tâchait d'étouffer en
+portant ses deux poings crispés à sa bouche... tandis que ses
+mâchoires tressaillaient convulsivement... c'était la rage
+impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien
+était ainsi d'une beauté grande et sauvage: on sentait que ces
+divins instincts d'une ardeur sanguinaire et d'une aveugle
+intrépidité, alors exaltés à ce point par l'horreur de la trahison
+et de la lâcheté, dès qu'ils s'appliquaient à la guerre ou à ces
+chasses gigantesques de l'Inde, plus meurtrières encore que la
+bataille, devaient faire de Djalma ce qu'il était: un héros. Rodin
+admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse
+impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des
+circonstances données, devaient faire des explosions terribles.
+Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se
+calma. La fureur de Djalma s'apaisa presque subitement, parce que
+la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de
+cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle
+et sombre; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable
+encore que la violence à laquelle il venait de se laisser
+entraîner, il dit à Rodin:
+
+-- Mon père, vous me conduirez aujourd'hui en face de mes ennemis.
+
+-- Et dans quel but, mon cher prince?... Que voulez-vous?
+
+-- Tuer ces lâches!
+
+-- Les tuer!!! Vous n'y pensez pas.
+
+-- Faringhea m'aidera.
+
+-- Encore une fois, songez donc que vous n'êtes pas ici sur les
+bords du Gange, où l'on tue son ennemi comme on tue le tigre à la
+chasse.
+
+-- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un
+chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de
+tranquillité.
+
+-- Ah! prince... vous dont le père a été appelé le _Père du
+Généreux_, dit Rodin d'une voix grave, quelle joie trouverez-vous
+à frapper des êtres aussi lâches que méchants?
+
+-- Détruire ce qui est dangereux est un devoir.
+
+-- Ainsi... prince... la vengeance?
+
+-- Je ne me venge pas d'un serpent, dit l'Indien d'une hauteur
+amère, je l'écrase.
+
+-- Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses
+ennemis de cette façon; si l'on a à se plaindre...
+
+-- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en
+interrompant Rodin; les hommes frappent.
+
+-- Toujours au bord du Gange, mon cher prince; mais pas ici... Ici
+la société prend en main votre cause, l'examine, la juge, et, s'il
+y a lieu, punit...
+
+-- Dans mon offense, je suis juge et bourreau...
+
+-- De grâce, écoutez-moi: vous avez échappé aux pièges odieux de
+vos ennemis, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que cela ait été
+grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la
+tendresse d'une mère; maintenant, si elle vous demandait leur
+grâce, elle qui vous a sauvé d'eux... que feriez-vous?
+
+L'Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre.
+Profitant de son hésitation, Rodin continua:
+
+-- Je pourrais vous dire: Prince, je connais vos ennemis; mais
+dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible
+imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien,
+non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime
+comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je
+vous les dirai; mais jusqu'à ce qu'elle ait prononcé, je me
+tairai.
+
+Djalma regarda Rodin d'un air sombre et courroucé. À ce moment,
+Faringhea entra et dit à Rodin:
+
+-- Un homme, porteur d'une lettre, est allé chez vous... On lui a
+dit que vous étiez ici... Il est venu... Faut-il recevoir cette
+lettre? il dit que c'est de la part de M. l'abbé d'Aigrigny...
+
+-- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta:
+
+-- Si le prince le permet? Djalma fit un signe de tête, Faringhea
+sortit.
+
+-- Vous pardonnez, cher prince? J'attendais ce matin une lettre
+fort importante; comme elle tardait à venir, ne voulant pas
+manquer de vous voir, j'ai recommandé chez moi de m'envoyer cette
+lettre ici.
+
+Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu'il
+remit à Rodin; après quoi le métis sortit.
+
+
+
+IX. Adrienne et Djalma.
+
+Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de
+l'abbé d'Aigrigny d'une main et de l'autre parut chercher quelque
+chose, d'abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa
+poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon; puis
+enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de
+son pantalon noir, et se _tâta _partout, des deux mains, d'un air
+de regret et d'inquiétude.
+
+Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie
+parfaite, furent couronnés par cette exclamation:
+
+-- Ah! mon Dieu! c'est désolant!
+
+-- Qu'avez-vous? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où
+il était plongé depuis quelques instants.
+
+-- Hélas! mon cher prince, reprit Rodin, il m'arrive la chose du
+monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l'empêche pas
+d'être pour moi infiniment fâcheuse... j'ai oublié ou perdu mes
+lunettes; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable
+vue que le travail et les années m'ont faite, il m'est absolument
+impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de
+moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un
+oui ou un non... L'heure presse; c'est désespérant... Si encore,
+ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais
+afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu'un pouvait me
+rendre le service de lire pour moi... Mais non... personne...
+personne...
+
+-- Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise
+pour vous? la lecture finie, j'aurai oublié ce que j'aurai lu.
+
+-- Vous? s'écria Rodin, comme si la proposition de l'Indien lui
+eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c'est impossible,
+prince... vous... lire cette lettre!...
+
+-- Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.
+
+-- Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se
+parlant à lui-même, pourquoi non? Et il ajouta en s'adressant à
+Djalma:
+
+-- Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince? Je
+n'aurais pas osé vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit
+la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi
+conçue:
+
+«Votre visite de ce matin à l'hôtel de Saint-Dizier, d'après ce
+qui m'a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle
+agression de votre part.
+
+«Voici la dernière proposition que l'on vous a annoncée, peut-être
+sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j'ai bien voulu
+tenter hier en me rendant rue Clovis.
+
+«Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je
+vous écrirais; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.
+
+«Et d'abord un avertissement: Prenez garde!... Si vous vous
+opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à
+la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille
+moyens de vous perdre auprès d'eux en les éclairant sur vos
+projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que
+vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par
+générosité, mais par cupidité.»
+
+Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la
+moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave
+indiscrétion, il ne put s'empêcher de tourner vivement la tête
+vers le jésuite en lisant ce passage.
+
+-- Mon Dieu, oui! il s'agit de moi... de moi-même. Tel que vous me
+voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses
+vêtements sordides, on m'accuse de cupidité.
+
+-- Et quels sont ces gens que vous protégez?
+
+-- Mes protégés?... dit Rodin en feignant quelque hésitation,
+comme s'il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes
+protégés?... Hum... hum... je vais vous dire... Ce sont... ce sont
+de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens
+de bien, n'ayant que leur bon droit dans... un procès qu'ils
+soutiennent; ils sont menacés d'être écrasés par des gens
+puissants, très puissants... Ceux-là, heureusement, ne sont pas
+assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes
+protégés... Que voulez-vous?... pauvre et chétif, je me range
+naturellement du côté des pauvres et des chétifs... Mais,
+continuez, je vous prie...
+
+Djalma reprit: «Vous avez donc tout à redouter en continuant de
+nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux
+que vous appelez vos amis; ils seraient plus justement nommés vos
+dupes, car, s'il était sincère, votre désintéressement serait
+inexplicable... Il doit donc cacher, et il cache, je le répète,
+des arrière-pensées de cupidité.
+
+«Oh! sous ce rapport même... on peut vous offrir un ample
+dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont
+uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis,
+éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées
+à l'instant même; pour parler nettement, voici ce que l'on exige
+de vous: ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez
+quitté Paris, et vous vous engagerez à n'y pas revenir avant six
+mois.»
+
+Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.
+
+-- C'est tout simple, reprit-il; le procès de mes pauvres protégés
+sera jugé avant cette époque, et, en m'éloignant, on m'empêche de
+veiller sur eux; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec
+une indignation amère. Veuillez continuer et m'excuser de vous
+avoir interrompu... mais tant d'impudence me révolte...
+
+Djalma continua: «Pour que nous ayons la certitude de votre
+éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de
+nos amis en Allemagne; vous recevrez chez lui une généreuse
+hospitalité: mais vous y demeurerez forcément jusqu'à l'expiration
+du délai.»
+
+-- Oui... une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions,
+vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de
+votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille
+francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment
+garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position
+aussi honorable qu'indépendante.»
+
+Djalma s'étant arrêté par un mouvement d'indignation involontaire,
+Rodin lui dit:
+
+-- Continuez, je vous prie, cher prince; il faut lire jusqu'au
+bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de
+notre civilisation.
+
+Djalma reprit: «Vous connaissez assez la marche des choses et ce
+que nous sommes, pour savoir qu'en vous éloignant nous voulons
+seulement nous défaire d'un ennemi peu dangereux, mais très
+importun; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les
+suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu'elle est
+calomnieuse; le juge qu'il l'a accueillie se repentira cruellement
+de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel
+usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui
+nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre
+à trois heures. Si à quatre heures votre signature n'est pas, tout
+entière, au bas de cette lettre... la guerre recommence... non pas
+demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin,
+qui lui dit:
+
+-- Permettez-moi d'appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur
+un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de
+Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains,
+de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la
+lui remettant:
+
+-- Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et
+vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et
+insolente; vous entendez bien... à cette lettre indigne et
+insolente.
+
+-- J'entends bien, dit le métis, et il sortit.
+
+-- C'est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit
+l'Indien avec intérêt.
+
+-- Oui, cher prince, dangereuse peut-être... Mais je ne fais pas
+comme vous... moi; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu'ils
+sont lâches et méchants... je les combats... sous l'égide de la
+loi; imitez-moi donc...
+
+Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta:
+
+-- J'ai tort... je ne veux plus vous conseiller à ce sujet...
+Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement
+de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai; si
+elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon...
+non.
+
+-- Et cette femme... cette seconde mère... dit Djalma, est d'un
+caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement?
+
+-- Elle!... s'écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant
+avec une exaltation croissante; elle!... mais c'est ce qu'il y a
+de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre!...
+elle... votre protectrice! mais vous seriez réellement son fils,
+elle vous aimerait de toute la violence de l'amour maternel, que,
+s'il s'agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort,
+elle vous dirait: «Meurs!» quitte à mourir avec vous.
+
+-- Oh! noble femme!... Ma mère était ainsi! s'écria Djalma avec
+entraînement.
+
+-- Elle... reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se
+rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta
+un regard oblique et inquiet. Votre protectrice! mais figurez-vous
+donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh!
+loyale surtout!... Oui, c'est la franchise chevaleresque de
+l'homme de grand coeur jointe à l'altière dignité d'une femme qui,
+de sa vie... entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n'a
+jamais menti, non seulement n'a jamais caché une de ses pensées,
+mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits
+sentiments d'astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés
+chez les femmes ordinaires par leur situation même.
+
+Il est difficile d'exprimer l'admiration qui éclatait sur la
+figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin; ses
+yeux brillaient, ses joues se coloraient, son coeur palpitait
+d'enthousiasme.
+
+-- Bien, bien, noble coeur, lui dit Rodin en faisant un nouveau
+pas vers le store, j'aime à voir votre belle âme resplendir sur
+vos beaux traits... en m'entendant ainsi parler de votre
+protectrice inconnue... Ah! c'est qu'elle est digne de cette
+adoration sainte qu'inspirent les nobles coeurs, les grands
+caractères.
+
+-- Oh! je vous crois, s'écria Djalma avec exaltation; mon coeur
+est pénétré d'admiration et aussi d'étonnement; car ma mère n'est
+plus, et une telle femme existe!
+
+-- Oh! oui, pour la consolation des affligés, elle existe; oui,
+pour l'orgueil de son sexe, elle existe; oui, pour faire adorer la
+vérité, exécrer le mensonge, elle existe... Le mensonge, la feinte
+surtout n'ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque
+comme l'épée d'un chevalier... Tenez, il y a peu de jours, cette
+noble femme m'a dit d'admirables paroles, que je n'oublierai de ma
+vie: «Monsieur, dès que j'ai un soupçon sur quelqu'un que j'aime
+ou que j'estime...»
+
+Rodin n'acheva pas. Le store, si violemment secoué au dehors que
+son ressort se brisa, se releva brusquement à la grande stupeur de
+Djalma, qui vit apparaître à ses yeux Mlle de Cardoville.
+
+Le manteau d'Adrienne avait glissé de ses épaules, et au violent
+mouvement qu'elle fit en s'approchant du store, son chapeau, dont
+les rubans étaient dénoués, était tombé. Sortie précipitamment,
+n'ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume
+pittoresque et charmant dont par caprice elle s'habillait souvent
+dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beauté aux yeux
+éblouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l'Indien
+se croyait sous l'empire d'un songe...
+
+Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps légèrement
+penché en avant, comme s'il l'eût fléchi pour prier, il restait
+pétrifié d'admiration.
+
+Mlle de Cardoville, émue, le visage légèrement coloré par
+l'émotion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le
+seuil de la porte de la serre chaude.
+
+Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour
+l'écrire; à peine le store eut-il été relevé, que Rodin, feignant
+la surprise, s'écria:
+
+-- Vous ici... mademoiselle?
+
+-- Oui, monsieur, dit Adrienne d'une voix altérée, je viens
+terminer la phrase que vous avez commencée; je vous avais dit que,
+lorsqu'un soupçon me venait à l'esprit, je le dirais hautement à
+la personne qui me l'inspirait. Eh bien! je l'avoue, à cette
+loyauté j'ai failli: j'étais venue pour vous épier, au moment même
+où votre réponse à l'abbé d'Aigrigny me donnait un nouveau gage de
+votre dévouement et de votre sincérité; je doutais de votre
+droiture au moment même où vous rendiez témoignage de ma
+franchise... Pour la première fois de ma vie je me suis abaissée
+jusqu'à la ruse... cette faiblesse mérite une punition, je la
+subis; une réparation, je vous la fais; des excuses, je vous les
+offre...
+
+Puis s'adressant à Djalma, elle ajouta:
+
+-- Maintenant, prince, le secret n'est plus permis... Je suis
+votre parente, Mlle de Cardoville, et j'espère que vous accepterez
+d'une soeur une hospitalité que vous acceptiez d'une mère.
+
+Djalma ne répondit pas. Plongé dans une contemplation extatique
+devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles,
+les plus éblouissantes visions de ses rêves, il éprouvait une
+sorte d'ivresse qui, paralysant en lui la pensée, la réflexion,
+concentrait toute la puissance de son être dans la vue... et, de
+même que l'on cherche en vain à étancher une soif inextinguible...
+le regard enflammé de l'Indien aspirait pour ainsi dire avec une
+avidité dévorante toutes les rares perfections de cette jeune
+fille.
+
+En effet, jamais deux types plus divins n'avaient été mis en
+présence. Adrienne et Djalma offraient l'idéal de la beauté de
+l'homme et de la beauté de la femme. Il semblait y avoir quelque
+chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux
+natures si jeunes et si vivaces... Si généreuses et si
+passionnées, si héroïques et si fières, qui, chose singulière,
+avant de se voir connaissaient déjà toute leur valeur morale; car
+si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s'éveiller dans son
+coeur une admiration aussi subite que vive et pénétrante pour les
+vaillantes et généreuses qualités de cette bienfaitrice inconnue,
+qu'il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait été tour
+à tour émue, attendrie ou effrayée de l'entretien qu'elle venait
+de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait
+témoigné de la noblesse de son âme, de la délicate bonté de son
+coeur ou du terrible emportement de son caractère; puis elle
+n'avait pu retenir un mouvement d'étonnement, presque
+d'admiration, à la vue de la surprenante beauté du prince; et
+bientôt après, un sentiment étrange, douloureux, une espèce de
+commotion électrique avait ébranlé tout son être lorsque ses yeux
+s'étaient rencontrés avec ceux de Djalma. Alors, cruellement
+troublée, et souffrant de ce trouble qu'elle maudissait, elle
+avait tâché de dissimuler cette impression profonde en s'adressant
+à Rodin pour s'excuser de l'avoir soupçonné. Mais le silence
+obstiné que gardait l'Indien venait de redoubler l'embarras mortel
+de la jeune fille.
+
+Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l'engager à
+répondre à son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son
+regard d'une fixité sauvage et ardente, baissa les yeux avec un
+mélange d'effroi, de tristesse et de fierté blessée; alors elle se
+félicita d'avoir deviné l'inexorable nécessité où elle se voyait
+désormais de tenir Djalma éloigné d'elle, tant cette nature
+ardente et emportée lui causait déjà de craintes. Voulant mettre
+un terme à cette position pénible, elle dit à Rodin d'une voix
+basse et tremblante:
+
+-- De grâce, monsieur... parlez au prince; répétez-lui mes
+offres... Je ne puis rester ici plus longtemps.
+
+Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au
+premier mouvement d'Adrienne, s'élança vers elle d'un bond, comme
+un tigre sur la proie qu'on veut lui ravir. La jeune fille
+épouvantée de l'expression d'ardeur farouche qui enflammait les
+traits de l'Indien, se rejeta en arrière en poussant un grand cri.
+À ce cri, Djalma revint à lui-même, et se rappela tout ce qui
+venait de se passer; alors pâle de regrets et de honte, tremblant,
+éperdu, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés et
+empreints du plus profond désespoir, il tomba aux genoux
+d'Adrienne, et, élevant vers elle ses mains jointes, il lui dit
+d'une voix douce, suppliante et timide:
+
+-- Oh! restez... restez... ne me quittez pas... depuis si
+longtemps... je vous attends.
+
+À cette prière faite avec la craintive ingénuité d'un enfant, avec
+une résignation qui contrastait si étrangement avec l'emportement
+farouche dont Adrienne venait d'être si fort effrayée, elle
+répondit, en faisant signe à Florine de se disposer à partir:
+
+-- Prince, il m'est impossible de rester plus longtemps ici...
+
+-- Mais vous reviendrez? dit Djalma en contraignant ses larmes; je
+vous reverrai?
+
+-- Oh! non, jamais!... jamais!... dit Mlle de Cardoville d'une
+voix éteinte; puis, profitant du saisissement où sa réponse avait
+jeté Djalma, Adrienne disparut rapidement derrière un des massifs
+de la serre chaude.
+
+Au moment où Florine, se hâtant de rejoindre sa maîtresse, passait
+devant Rodin, il lui dit d'une voix basse et rapide:
+
+-- Il faut en finir demain avec la Mayeux.
+
+Florine frissonna de tout son corps, et, sans répondre à Rodin,
+disparut comme Adrienne derrière un des massifs.
+
+Djalma, brisé, anéanti, était resté à genoux, la tête baissée sur
+sa poitrine; sa ravissante physionomie n'exprimait ni colère ni
+emportement, mais une stupeur navrante; il pleurait
+silencieusement. Voyant Rodin s'approcher de lui, il se releva;
+mais il tremblait si fort, qu'il put à peine d'un pas chancelant
+regagner le divan, où il tomba en cachant sa figure dans ses
+mains.
+
+Alors Rodin, s'avançant, lui dit d'un ton doucereux et pénétré:
+
+-- Hélas!... je craignais ce qui arrive; je ne voulais pas vous
+faire connaître votre bienfaitrice, et je vous avais même dit
+qu'elle était vieille; savez-vous pourquoi, cher prince?
+
+Djalma, sans répondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et
+tourna vers Rodin son visage encore inondé de larmes.
+
+-- Je savais que Mlle de Cardoville était charmante, je savais
+qu'à votre âge l'on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin,
+et je voulais vous épargner ce malheureux inconvénient, mon cher
+prince, car votre belle protectrice aime éperdument un beau jeune
+homme de cette ville...
+
+À ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son coeur,
+comme s'il venait d'y recevoir un coup aigu, poussa un cri de
+douleur féroce, sa tête se renversa en arrière, et il retomba
+évanoui sur le divan.
+
+Rodin l'examina froidement pendant quelques secondes, et dit en
+s'en allant et en brossant du coude son vieux chapeau:
+
+-- Allons, ça mord... ça mord...
+
+
+
+X. Les conseils.
+
+Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C'est le soir du jour
+où Mlle de Cardoville s'est, pour la première fois, trouvée en
+présence de Djalma; Florine, pâle, émue, tremblante, vient
+d'entrer, un bougeoir à la main, dans une chambre à coucher
+meublée avec simplicité, mais très confortable.
+
+Cette pièce fait partie de l'appartement occupé par la Mayeux chez
+Adrienne; il est situé au rez-de-chaussée et a deux entrées: l'une
+s'ouvre sur le jardin, l'autre sur la cour; c'est de ce côté que
+se présentent les personnes qui viennent s'adresser à la Mayeux
+pour obtenir des secours; une antichambre où l'on attend, un salon
+où elle reçoit les demandes, telles sont les pièces occupées par
+la Mayeux, et complétées par la chambre à coucher dans laquelle
+Florine vient d'entrer d'un air inquiet, presque alarmé,
+effleurant à peine le tapis du bout de ses pieds chaussés de
+satin, suspendant sa respiration et prêtant l'oreille au moindre
+bruit. Plaçant son bougeoir sur la cheminée, la camériste, après
+un rapide coup d'oeil dans la chambre, alla vers un bureau
+d'acajou surmonté d'une jolie bibliothèque bien garnie; la clef
+était aux tiroirs de ce meuble; ils furent tous les trois visités
+par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours,
+quelques notes écrites de la main de la Mayeux. Ce n'était pas là
+ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons,
+séparait la table du petit corps de bibliothèque, ces cartons
+furent aussi vainement explorés; Florine fit un geste de dépit
+chagrin, regarda autour d'elle, écouta encore avec anxiété, puis,
+avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles
+recherches. Au pied du lit était une petite porte conduisant à un
+grand cabinet de toilette; Florine y pénétra, chercha d'abord,
+sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendues
+plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les
+ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de
+cette armoire, et à demi cachée sous un manteau, une mauvaise
+petite malle, Florine l'ouvrit précipitamment, elle y trouva
+soigneusement pliées les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux
+était vêtue lorsqu'elle était entrée dans cette opulente maison.
+
+Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses
+traits, songeant qu'il ne s'agissait pas de s'attendrir, mais
+d'obéir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement
+la malle et l'armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint
+dans la chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée
+subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les
+cartons, elle retira tout à fait le premier du casier, espérant
+peut-être trouver ce qu'elle cherchait entre le dos de ce carton
+et le fond de ce meuble; mais elle ne vit rien. Sa seconde
+tentative fut plus heureuse: elle trouva caché, où elle espérait,
+un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de
+surprise, car elle s'attendait à autre chose; pourtant elle prit
+ce manuscrit, l'ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir
+parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit
+un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche; mais après un
+moment de réflexion, elle le plaça où il était d'abord, rétablit
+tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l'appartement sans
+avoir été surprise, ainsi qu'elle y avait compté, sachant la
+Mayeux auprès de Mlle de Cardoville pour quelques heures.
+
+* * * * *
+
+Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa
+chambre à coucher, était assise dans un fauteuil, au coin d'une
+cheminée où flambait un bon feu, un épais tapis couvrait le
+plancher; à travers les rideaux des fenêtres on apercevait la
+pelouse d'un grand jardin; le silence profond n'était interrompu
+que par le bruit régulier du balancement d'une pendule et par le
+pétillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuyées aux bras
+du fauteuil, se laissait aller à un sentiment de bonheur qu'elle
+n'avait jamais aussi complètement goûté depuis qu'elle habitait
+cet hôtel. Pour elle, habituée depuis si longtemps à de cruelles
+privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de
+cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la
+conscience de devoir le bien-être dont elle jouissait à la
+résignation et à l'énergie qu'elle avait montrées au milieu de
+tant de rudes épreuves heureusement terminées.
+
+Une femme âgée, d'une figure douce et bonne, qui avait été, par la
+volonté expresse d'Adrienne, attachée au service de la Mayeux,
+entra et lui dit:
+
+-- Mademoiselle, il y a là un jeune homme qui désire vous parler
+tout de suite pour une affaire très pressée... il se nomme Agricol
+Baudoin.
+
+À ce nom, la Mayeux poussa un léger cri de joie et de surprise,
+rougit légèrement, se leva et courut à la porte qui conduisait au
+salon où se trouvait Agricol.
+
+-- Bonjour, ma bonne Mayeux! dit le forgeron en embrassant
+cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et
+cramoisies sous ces baisers fraternels.
+
+-- Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup l'ouvrière en regardant
+Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le
+front!... Tu as donc été blessé?
+
+-- Ce n'est rien, dit le forgeron, absolument rien... n'y songe
+pas... je te dirai tout à l'heure... comment cela m'est arrivé...
+mais auparavant j'ai des choses bien importantes à te confier.
+
+-- Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux
+en précédant Agricol.
+
+Malgré l'assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits
+d'Agricol il ne put s'empêcher de sourire de contentement en
+entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour
+de lui.
+
+-- À la bonne heure, ma pauvre Mayeux... voilà comme j'aurais
+voulu toujours te voir logée; je reconnais bien là Mlle de
+Cardoville... Quel coeur!... quel âme!... Tu ne sais pas... elle
+m'a écrit avant-hier... pour me remercier de ce que j'avais fait
+pour elle... en m'envoyant une épingle d'or très simple, que je
+pouvais accepter, m'a-t-elle écrit, car elle n'avait d'autre
+valeur que d'avoir été portée par sa mère... Si tu savais comme
+j'ai été touché de la délicatesse de ce don!
+
+-- Rien ne doit étonner d'un coeur pareil au sien, répondit la
+Mayeux. Mais ta blessure... ta blessure...
+
+-- Tout à l'heure, ma bonne Mayeux... j'ai tant de choses à
+t'apprendre!... Commençons par le plus pressé, car il s'agit, dans
+un cas très grave, de me donner un bon conseil... tu sais combien
+j'ai confiance dans ton excellent coeur et dans ton jugement... Et
+puis, après, je te demanderai de me rendre un bon service... Oh!
+oui, un grand service, ajouta le forgeron d'un ton pénétré,
+presque solennel, qui étonna la Mayeux; puis il reprit:
+
+-- Mais commençons par ce qui ne m'est pas personnel.
+
+-- Parle vite.
+
+-- Depuis que ma mère est partie avec Gabriel pour se rendre dans
+la petite cure de campagne qu'il a obtenue, et depuis que mon père
+loge avec M. le maréchal Simon et ses demoiselles, j'ai été, tu le
+sais, demeurer à la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans
+la _maison commune. _Or, ce matin... Ah! il faut te dire que
+M. Hardy de retour d'un long voyage qu'il a fait dernièrement,
+s'est de nouveau absenté depuis quelques jours pour affaires. Ce
+matin donc, à l'heure du déjeuner, j'étais resté pour travailler
+un peu après le dernier coup de la cloche; je quittais les
+bâtiments de la fabrique pour aller à notre réfectoire, lorsque je
+vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d'un
+fiacre, elle s'avance vivement vers moi, je remarque qu'elle est
+blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d'une figure aussi
+douce que jolie, et mise comme une personne très distinguée. Mais,
+frappé de sa pâleur, de son air inquiet, effrayé, je lui demande
+ce qu'elle désire:
+
+«-- Monsieur, me dit-elle d'une voix tremblante en paraissant
+faire un effort sur elle-même, êtes-vous l'un des ouvriers de
+cette fabrique?
+
+«-- Oui, madame. «-- M. Hardy est donc en danger? s'écria-t-elle.
+«-- M. Hardy, madame! mais il n'est pas de retour à la fabrique.
+
+«-- Comment! reprit-elle, M. Hardy n'est pas revenu ici hier au
+soir, il n'a pas été très dangereusement blessé par une machine en
+visitant ses ateliers?»
+
+En prononçant ces mots, les lèvres de cette pauvre jeune dame
+tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses
+yeux.
+
+«-- Dieu merci, madame, rien n'est plus faux que tout cela, lui
+dis-je; car M. Hardy n'est pas de retour; on annonce seulement son
+arrivée pour demain ou après.
+
+«-- Ainsi, monsieur... vous dites bien vrai, M. Hardy n'est pas
+arrivé, n'est pas blessé? reprit la jolie dame en essuyant ses
+yeux.
+
+«-- Je vous dis la vérité, madame: si M. Hardy était en danger, je
+ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.
+
+«-- Ah! merci! mon Dieu! merci!» s'écria la jeune dame.
+
+«Puis elle m'exprima sa reconnaissance d'un air si heureux, si
+touché, que j'en fus ému. Mais tout à coup, comme si alors elle
+avait honte de la démarche qu'elle venait de faire, elle rebaissa
+son voile, me quitta précipitamment, sortit de la cour et remonta
+dans le fiacre qui l'avait amenée. Je me dis: C'est une dame qui
+s'intéresse à M. Hardy et qui aura été alarmée par un faux bruit.
+
+-- Elle l'aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son
+inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudence en venant
+s'informer de ses nouvelles.
+
+-- Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre
+avec intérêt, car son émotion m'avait gagné... Le fiacre repart...
+Mais que vois-je quelques instants après? Un cabriolet de place
+que la jeune dame n'avait pu apercevoir, caché qu'il était par
+l'angle de la muraille; et au moment où il détourne, je distingue
+parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe
+de prendre le même chemin que le fiacre.
+
+-- Cette pauvre jeune dame était suivie, dit la Mayeux avec
+inquiétude.
+
+-- Sans doute, aussi je m'élance après le fiacre, je l'atteins,
+et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en
+courant à côté de la portière: «Madame, prenez garde à vous, vous
+êtes suivie par un cabriolet.»
+
+-- Bien!... bien, Agricol... et t'a-t-elle répondu?
+
+-- Je l'ai entendue crier: «Grand Dieu!» avec un accent déchirant,
+et le fiacre a continué de marcher. Bientôt le cabriolet a passé
+devant moi; j'ai vu à côté du cocher un homme grand, gros et
+rouge, qui, m'ayant vu courir après le fiacre, s'est peut-être
+douté de quelque chose car il m'a regardé d'un air inquiet.
+
+-- Et quand arrive M. Hardy? reprit la Mayeux.
+
+-- Demain ou après-demain... Maintenant, ma bonne Mayeux,
+conseille-moi... Cette jeune dame aime M. Hardy, c'est évident...
+Elle est sans doute mariée, puisqu'elle avait l'air très
+embarrassé en me parlant et qu'elle a poussé un cri d'effroi en
+apprenant qu'on la suivait... Que dois-je faire?... J'avais envie
+de demander avis au père Simon; mais il est si rigide... Et puis à
+son âge... une affaire d'amour!... Au lieu que toi ma bonne
+Mayeux, qui es si délicate, et si sensible... tu comprendras cela.
+
+La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume; Agricol ne s'en
+aperçut pas et continua:
+
+-- Aussi, je me suis dit: Il n'y a que la Mayeux qui puisse me
+conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui
+dire ce qui s'est passé ou bien...
+
+-- Attends donc... s'écria tout à coup la Mayeux en interrompant
+Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis
+allée au couvent de Sainte-Marie demander de l'ouvrage à la
+supérieure, elle m'a proposé d'entrer ouvrière à la journée dans
+une maison où je devais... surveiller... tranchons le mot...
+espionner...
+
+-- La misérable!...
+
+-- Et sais-tu? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l'on me proposait
+d'entrer pour faire cet indigne métier? Chez une dame de Frémont
+ou Brémont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement
+religieuse, mais dont la fille, jeune dame mariée, que je devais
+surtout épier, me dit la supérieure, recevait les visites trop
+assidues d'un manufacturier.
+
+-- Que dis-tu? s'écria Agricol, ce manufacturier serait...
+
+-- M. Hardy... j'avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom,
+que la supérieure a prononcé... Depuis ce jour tant d'événements
+se sont passés, que j'avais oublié cette circonstance. Ainsi, il
+est probable que cette jeune dame est celle dont on m'avait parlé
+au couvent.
+
+-- Et quel intérêt la supérieure du couvent avait-elle à cet
+espionnage? demanda le forgeron.
+
+-- Je l'ignore... mais, tu le vois, l'intérêt qui la faisait agir
+subsiste toujours, puisque cette jeune dame a été épiée... et
+peut-être, à cette heure, est dénoncée... déshonorée... Ah! c'est
+affreux!
+
+Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta:
+
+-- Mais qu'as-tu donc?...
+
+-- Et pourquoi non? se dit le forgeron en se parlant à lui-même,
+si tout cela... partait de la même main!... La supérieure d'un
+couvent peut bien s'entendre avec un abbé... Mais alors... dans
+quel but?...
+
+-- Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin; ta
+blessure... Comment l'as-tu reçue? Je t'en conjure, rassure-moi.
+
+-- Et c'est justement de ma blessure que je vais te parler... car,
+en vérité, plus j'y songe, plus l'aventure de cette jeune dame me
+paraît se relier à d'autres faits.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses
+singulières aux environs de notre fabrique: d'abord, comme nous
+sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on,
+est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n'est
+qu'à un quart de lieue de nos ateliers... Cet abbé a trouvé moyen,
+dans son prêche, de calomnier et d'attaquer M. Hardy.
+
+-- Comment cela?
+
+-- M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre
+travail et aux droits dans les bénéfices qu'il nous accorde: ce
+règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples,
+de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde,
+extraits de différents philosophes et de différentes religions...
+De ce que M. Hardy a choisi ce qu'il y avait de plus pur parmi les
+différents préceptes religieux, M. l'abbé a conclu que M. Hardy
+n'avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non
+seulement pour l'attaquer en chaire, mais pour désigner notre
+fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de
+corruption, parce que, le dimanche, au lieu d'aller écouter ses
+sermons ou d'aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et
+leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins,
+à faire des lectures, à chanter en choeur ou à danser en famille
+dans notre maison commune; l'abbé a même été jusqu'à dire que le
+voisinage d'un tel amas d'athées, c'est ainsi qu'il nous appelle,
+pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays... que l'on parlait
+beaucoup du choléra, qui s'avançait, et qu'il serait possible que,
+grâce à notre voisinage impie, tous les environs fussent frappés
+de ce fléau vengeur.
+
+-- Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s'écria la
+Mayeux, c'est risquer de les exciter à de funestes actions.
+
+-- C'est justement ce que voulait l'abbé.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par
+quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la
+fabrique: on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie...
+En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris,
+bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur
+jalousie s'est encore aigrie par les prédications de l'abbé et par
+les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j'ai reconnus
+pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud... notre
+concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs
+fruits; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les
+habitants des environs... C'est dans une de ces bagarres que j'ai
+reçu un coup de pierre à la tête...
+
+-- Et cela n'a rien de grave, Agricol, bien sûr? dit la Mayeux
+avec inquiétude.
+
+-- Rien, absolument, te dis-je... mais les ennemis de M. Hardy ne
+se sont pas bornés aux prédications: ils ont mis en oeuvre quelque
+chose de bien plus dangereux!
+
+-- Et quoi encore?
+
+-- Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement
+le coup de fusil en juillet; mais il ne nous convient pas, quant à
+présent, et pour cause, de reprendre les armes; ce n'est pas
+l'avis de tout le monde, soit; nous ne blâmons personne, mais nous
+avons notre idée; et le père Simon, qui est brave comme son fils,
+et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh
+bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique,
+dans le jardin, dans les cours, des imprimés où on nous dit: «Vous
+êtes des lâches, des égoïstes; parce que le hasard vous a donné un
+bon maître, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et
+aux moyens de les émanciper; le bien-être matériel vous énerve.»
+
+-- Mon Dieu! Agricol, quelle effrayante persistance dans la
+méchanceté!
+
+-- Oui... et, malheureusement, ces menées ont commencé à avoir
+quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades;
+comme, après tout, on s'adressait à des sentiments généreux et
+fiers, il y a eu de l'écho... déjà quelques germes de division se
+sont développés dans nos ateliers, jusqu'alors si fraternellement
+unis; on sent qu'il y règne une sourde fermentation... une froide
+défiance remplace, chez quelques-uns, la cordialité accoutumée...
+Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces
+imprimés, jetés par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont
+fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été
+répandus par des émissaires de l'abbé prêcheur... ne trouves-tu
+pas que tout cela, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à
+cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux
+ennemis?
+
+-- Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et
+cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une décision à
+ce sujet... Quant à ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame,
+il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander
+un entretien, et si délicate que soit une pareille révélation, lui
+dire ce qui s'est passé.
+
+-- C'est cela qui m'embarrasse... Ne crains-tu pas que je paraisse
+ainsi vouloir entrer dans ses secrets?
+
+-- Si cette jeune dame n'avait pas été suivie, j'aurais partagé
+tes scrupules... Mais on l'a épiée; elle court un danger... selon
+moi, il est de ton devoir de prévenir M. Hardy... Suppose, comme
+il est probable, que cette dame soit mariée... ne vaut-il pas
+mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout?
+
+-- C'est juste, ma bonne Mayeux... je suivrai ton conseil;
+M. Hardy saura tout... Maintenant, nous avons parlé des autres...
+parlons de moi... oui, de moi... car il s'agit d'une chose dont
+peut dépendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d'un ton
+grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol après un
+moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t'ai rien
+caché... que je t'ai tout dit... tout absolument?
+
+-- Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa
+main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et
+qui continua:
+
+-- Quand je dis que je ne t'ai rien caché... je me trompe... je
+t'ai toujours caché mes amourettes... et cela, parce que bien que
+l'on puisse tout dire à une soeur... il y a pourtant des choses
+dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.
+
+-- Je te remercie, Agricol... J'avais... remarqué cette réserve de
+ta part... répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant
+héroïquement la douleur qu'elle ressentait, je t'en remercie.
+
+-- Mais par cela même que je m'étais imposé de ne jamais te parler
+de mes amourettes, je m'étais dit: S'il arrive quelque chose de
+sérieux... enfin un amour qui me fasse songer au mariage... oh!
+alors, comme l'on confie d'abord à sa soeur ce que l'on soumet
+ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première
+instruite.
+
+-- Tu es bien bon, Agricol...
+
+-- Eh bien... le quelque chose de sérieux est arrivé... Je suis
+amoureux comme un fou, et je songe au mariage.
+
+À ces mots d'Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un
+instant paralysée; il lui sembla que son sang s'arrêtait et se
+glaçait dans ses veines; pendant quelques secondes... elle crut
+mourir... son coeur cessa de battre... elle le sentit, non pas se
+briser, mais se fondre, mais s'annihiler... puis cette foudroyante
+émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la
+surexcitation même d'une douleur atroce cette puissance terrible
+qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse
+fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son
+ridicule et fatal amour, une force incroyable; elle releva la
+tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et
+lui dit d'une voix assurée:
+
+-- Ah! tu aimes quelqu'un... sérieusement?
+
+-- C'est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours... je
+ne vis pas... ou plutôt je ne vis que de cet amour...
+
+-- Il y a seulement... quatre jours... que tu es amoureux?
+
+-- Pas davantage... mais le temps n'y fait rien...
+
+-- Et... _elle_ est bien jolie?
+
+-- Brune... une taille de nymphe, blanche comme un lis... des yeux
+bleus... grands comme ça, et aussi doux... aussi bons... que les
+tiens...
+
+-- Tu me flattes, Agricol.
+
+-- Non, non... c'est Angèle que je flatte... car elle s'appelle
+ainsi... Quel joli nom... n'est-ce pas, ma bonne Mayeux?
+
+-- C'est un nom charmant... dit la pauvre fille en comparant avec
+une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le
+sobriquet de _la Mayeux_, que le brave Agricol lui donnait sans y
+songer. Elle reprit avec un calme effrayant:
+
+-- Angèle... oui, c'est un nom charmant!...
+
+-- Eh bien, figure-toi que ce nom semble être l'image, non
+seulement de sa figure, mais de son coeur... En un mot... c'est un
+coeur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.
+
+-- Elle a mes yeux... elle a mon coeur, dit la Mayeux en souriant,
+c'est singulier comme nous nous ressemblons.
+
+Agricol ne s'aperçut pas de l'ironie désespérée que cachaient les
+paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi
+sincère qu'inexorable:
+
+-- Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé
+prendre à un amour sérieux, s'il n'y avait pas eu dans le
+caractère, dans le coeur, dans l'esprit de celle que j'aime,
+beaucoup de toi?
+
+-- Allons, frère... dit la Mayeux en souriant... oui, l'infortunée
+eut le courage de sourire... allons, frère, tu es en veine de
+galanterie, aujourd'hui... Et où as-tu connu cette jolie personne?
+
+-- C'est tout bonnement la soeur d'un de mes camarades; sa mère
+est à la tête de la lingerie comme des ouvriers; elle a eu besoin
+d'une aide à l'année, et comme, selon l'habitude de l'association,
+l'on emploie de préférence les parents des sociétaires...
+Mme Bertin, c'est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir
+sa fille de Lille, où elle était auprès d'une de ses tantes, et
+depuis cinq jours elle est à la lingerie... Le premier soir que je
+l'ai vue... j'ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec
+elle, sa mère et son frère... Je me suis senti saisi dans le vif
+du coeur; le lendemain, le surlendemain, ça n'a fait
+qu'augmenter... et maintenant j'en suis fou... bien résolu à me
+marier... selon ce que tu diras... Cependant... oui... cela
+t'étonne... mais tout dépend de toi; je ne demanderai la
+permission à mon père et à ma mère qu'après que tu auras parlé.
+
+-- Je ne comprends pas, Agricol.
+
+-- Tu sais la confiance absolue que j'ai dans l'incroyable
+instinct de ton coeur; bien des fois tu m'as dit: «Agricol, défie-
+toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre...»
+Jamais tu ne t'es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le
+même service... Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission
+de t'absenter: je te mènerai à la fabrique; j'ai parlé de toi à
+Mme Bertin et à sa fille comme de ma soeur chérie... et selon
+l'impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle... je me
+déclarerai ou je ne me déclarerai pas... C'est, si tu veux, un
+enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.
+
+-- Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai
+Mlle Angèle; je te dirai ce que j'en pense... et cela, entends-
+tu... sincèrement.
+
+-- Je le sais... Et quand viendras-tu?
+
+-- Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle
+n'aura pas besoin de moi... je te le ferai savoir...
+
+-- Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion; puis il
+ajouta en souriant:
+
+-- Et prends ton meilleur jugement... ton jugement des grands
+jours...
+
+-- Ne plaisante pas, frère... dit la Mayeux d'une voix douce et
+triste, ceci est grave... il s'agit du bonheur de toute ta vie...
+
+À ce moment on frappa discrètement à la porte.
+
+-- Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.
+
+-- Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si
+vous n'êtes pas occupée, dit Florine à la Mayeux. Celle-ci se
+leva, et s'adressant au forgeron:
+
+-- Veux-tu attendre un moment, Agricol? je demanderai à Mlle de
+Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le
+redire.
+
+Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.
+
+-- J'aurais bien désiré remercier aujourd'hui Mlle de Cardoville,
+dit Agricol, mais j'ai craint d'être indiscret.
+
+-- Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n'a
+reçu personne, monsieur; mais je suis sûre que, dès qu'elle ira
+mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.
+
+La Mayeux rentra et dit à Agricol:
+
+-- Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin
+de ne pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et
+tu me ramèneras dans la soirée.
+
+-- Ainsi, à demain, trois heures, ma bonne Mayeux.
+
+-- À demain, trois heures, Agricol.
+
+* * * * *
+
+Le soir de ce même jour, lorsque tout fut calme dans l'hôtel, la
+Mayeux, qui était restée jusqu'à dix heures auprès de Mlle de
+Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à
+clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se
+jeta à genoux devant un fauteuil et fondit en larmes... La jeune
+fille pleura longtemps... bien longtemps. Lorsque ses larmes
+furent taries elle essuya ses yeux, s'approcha de son bureau, ôta
+le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que
+Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une
+partie de la nuit sur ce cahier.
+
+
+
+XI. Le journal de la Mayeux.
+
+Nous l'avons dit, la Mayeux avait écrit une partie de la nuit sur
+le cahier découvert et parcouru la veille par Florine, qui n'avait
+pas osé le dérober avant d'avoir instruit de son contenu les
+personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers
+ordres à ce sujet. Expliquons l'existence de ce manuscrit avant de
+l'ouvrir au lecteur.
+
+Du jour où la Mayeux s'était aperçue de son amour pour Agricol, le
+premier mot de ce manuscrit avait été écrit. Douée d'un caractère
+essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours
+comprimée par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse
+exagération était la seule faiblesse de la Mayeux, à qui cette
+infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce
+n'est au papier, à ce muet confident des âmes ombrageuses ou
+blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s'il ne
+répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute,
+toujours se souvient? Lorsque son coeur déborda d'émotions, tantôt
+tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre
+ouvrière, trouvant un charme mélancolique dans ses épanchements,
+muets et solitaires, tantôt revêtus d'une forme poétique, simple
+et touchante tantôt écrits en prose naïve, s'était habituée peu à
+peu à ne pas borner ces confidences à ce qui touchait Agricol;
+bien qu'il fût au fond de toutes ses pensées, certaines réflexions
+que faisait naître en elle la vue de la beauté, de l'amour
+heureux, de la maternité, de la richesse et de l'infortune,
+étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa
+personnalité si malheureusement exceptionnelle pour qu'elle osât
+les communiquer à Agricol.
+
+Tel était donc ce journal d'une pauvre fille du peuple, chétive,
+difforme et misérable, mais douée d'une âme angélique et d'une
+intelligence développée par la lecture, par la méditation, par la
+solitude; pages ignorées qui cependant contenaient des aperçus
+saisissants et profonds sur les êtres et sur les choses, pris du
+point de vue particulier où la fatalité avait placé cette
+infortunée.
+
+Les lignes suivantes, çà et là brusquement interrompues ou tachées
+de larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait
+ressenties la veille en apprenant le profond amour d'Agricol pour
+Angèle, formaient les dernières pages de ce journal.
+
+«Vendredi, 3 mars 1832. «... Ma nuit n'avait été agitée par aucun
+rêve pénible, ce matin, je me suis levée sans aucun pressentiment
+J'étais calme, tranquille, lorsque Agricol est arrivé. «Il ne m'a
+pas paru ému; il a été, comme toujours, affectueux; il m'a d'abord
+parlé d'un événement relatif à M. Hardy, et puis, sans hésitation,
+il m'a dit: «-- _Depuis quatre jours je suis éperdument
+amoureux... Ce sentiment est si sérieux, que je pense à me
+marier... Je viens te consulter._
+
+«Voilà comment cette révélation si accablante pour moi m'a été
+faite... naturellement, cordialement, moi d'un côté de la
+cheminée, Agricol de l'autre, comme si nous avions causé de choses
+indifférentes. Il n'en faut cependant pas plus pour briser le
+coeur... Quelqu'un entre, vous embrasse fraternellement,
+s'assied... vous parle... et puis...
+
+«Oh! mon Dieu!... mon Dieu!... ma tête se perd.
+
+* * * * *
+
+«Je me sens plus calme... Allons, courage, pauvre coeur...
+courage; si un jour l'infortune m'accable de nouveau, je relirai
+ces lignes, écrites sous l'impression de la plus cruelle douleur
+que je doive jamais ressentir, et je me dirai: Qu'est-ce que le
+chagrin actuel auprès du chagrin passé?
+
+«Douleur bien cruelle que la mienne!... Elle est illégitime,
+ridicule, honteuse; je n'oserais pas l'avouer, même à la plus
+tendre, à la plus indulgente des mères... Hélas! c'est qu'il est
+des peines bien affreuses, qui pourtant font à bon droit hausser
+les épaules de pitié ou de dédain... Hélas!... c'est qu'il est des
+malheurs défendus.
+
+«Agricol m'a demandé d'aller voir demain la jeune fille dont il
+est passionnément épris, et qu'il épousera si l'instinct de mon
+coeur lui conseille... ce mariage... Cette pensée est la plus
+douloureuse de toutes celles qui m'ont torturée depuis qu'il m'a
+si impitoyablement annoncé cet amour.
+
+«Impitoyablement... non, Agricol, non, non, frère, pardon de cet
+injuste cri de ma souffrance!... Est-ce que tu sais... est-ce que
+tu peux te douter que je t'aime plus fortement que tu n'aimes et
+que tu n'aimeras jamais cette charmante créature?
+
+«_Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux
+bleus... longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens..._
+
+«Voilà comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol,
+aurait-il souffert, mon Dieu! s'il avait su que chacune de ses
+paroles me déchirait le coeur!
+
+«Jamais je n'ai mieux senti qu'en ce moment la commisération
+profonde, la tendre pitié que vous inspire un être affectueux et
+bon, qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous
+sourit... Aussi on ne le blâme pas... non... on le plaint de toute
+la douleur qu'il éprouverait en découvrant le mal qu'il vous
+cause.
+
+«Chose étrange! jamais Agricol ne m'avait paru plus beau que ce
+matin... Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant
+des inquiétudes de cette jeune et jolie dame!... En l'écoutant me
+raconter ces angoisses d'une femme qui risque à se perdre pour
+l'homme qu'elle aime... je sentais mon coeur palpiter
+violemment... mes mains devenir brûlantes... une molle langueur
+s'emparer de moi... Ridicule et dérision!!! Est-ce que j'ai le
+droit, moi, d'être émue ainsi?
+
+* * * * *
+
+«Je me souviens que, pendant qu'il parlait, j'ai jeté un regard
+rapide sur la glace; j'étais fière d'être si bien vêtue; lui ne
+l'a pas seulement remarqué; mais il n'importe; il m'a semblé que
+mon bonnet m'allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que
+mon regard était doux... Je trouvais Agricol si beau... que je
+suis parvenue à me trouver moins laide que d'habitude!!! sans
+doute pour m'excuser à mes propres yeux d'oser l'aimer.
+
+«Après tout, ce qui arrive aujourd'hui devait arriver un jour ou
+un autre. Oui... et cela est consolant comme cette pensée... pour
+ceux qui aiment la vie: que la mort n'est rien... parce qu'elle
+doit arriver un jour ou l'autre.
+
+«Ce qui m'a toujours préservée du suicide... ce dernier mot de
+l'infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses
+créatures... c'est le sentiment du devoir... Il ne faut pas songer
+qu'à soi. Et je me disais aussi: Dieu est bon... toujours bon...
+puisque les êtres les plus déshérités... trouvent encore à
+aimer... à se dévouer. Comment se fait-il qu'à moi, si faible et
+si infime, il m'ait toujours été donné d'être secourable ou utile
+à quelqu'un? Ainsi... aujourd'hui... j'étais bien tentée d'en
+finir avec la vie... ni Agricol ni sa mère n'avaient plus besoin
+de moi... Oui... mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m'a
+fait la providence?... Mais ma bienfaitrice elle-même...
+quoiqu'elle m'ait affectueusement grondée de la ténacité de mes
+soupçons sur _cet homme?_... Plus que jamais je suis effrayée pour
+elle... plus que jamais... je la sens menacée... plus que jamais
+j'ai foi à l'utilité de ma présence auprès d'elle...
+
+«Il faut donc vivre... Vivre pour aller voir demain cette jeune
+fille... qu'Agricol aime éperdument.
+
+«Mon Dieu!... pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et
+jamais la haine?... Il doit y avoir une amère jouissance dans la
+haine... Tant de gens haïssent!... Peut-être vais-je la haïr...
+cette jeune fille... Angèle... comme il l'a nommée... en me disant
+naïvement: _Un nom charmant... Angèle... n'est-ce pas, la Mayeux?_
+
+«Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce
+sobriquet, ironique symbole de ma difformité! Pauvre Agricol...
+pauvre frère... Dis! la bonté est donc quelquefois aussi
+impitoyablement aveugle que la méchanceté!...
+
+«Moi, haïr cette jeune fille!... Et pourquoi? M'a-t-elle dérobé la
+beauté qui séduit Agricol? Puis-je lui en vouloir d'être belle?
+
+«Quand je n'étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur,
+je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur
+avait doué si inégalement ses créatures. L'habitude de certaines
+douleurs m'a permis de réfléchir avec calme, j'ai fini par me
+persuader... et je crois qu'à la laideur et à la beauté sont
+attachées les plus nobles émotions de l'âme... l'admiration et la
+compassion! Ceux qui sont comme moi... admirent ceux qui sont
+beaux... comme Angèle, comme Agricol... et ceux-là éprouvent à
+leur tour une commisération touchante pour ceux qui me
+ressemblent. L'on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien
+insensées... De ce que jamais Agricol, par un sentiment de
+convenance, ne me parlait de ses _amourettes_, comme il a dit...
+je me persuadais quelquefois qu'il n'en avait pas... qu'il
+m'aimait; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un
+obstacle à tout aveu. Oui, et j'ai même fait des vers sur ce
+sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.
+
+«Singulière position que la mienne!... Si j'aime... je suis
+ridicule... Si l'on m'aime... on est plus ridicule encore...
+Comment ai-je pu assez oublier cela... pour avoir souffert... pour
+souffrir comme je souffre aujourd'hui? Mais bénie soit cette
+souffrance, puisqu'elle n'engendre pas la haine... non, car je ne
+haïrai pas cette jeune fille; je ferai mon devoir de soeur jusqu'à
+la fin... J'écouterai bien mon coeur; j'ai l'instinct de la
+conservation des autres, il me guidera, il m'éclairera...
+
+«Ma seule crainte est de fondre en larmes à la vue de cette jeune
+fille, de ne pouvoir vaincre mon émotion. Mais alors, mon Dieu!
+quelle révélation pour Agricol que mes pleurs!! Lui... découvrir
+ce fol amour qu'il m'inspire... oh! jamais... Le jour où il le
+saurait serait le dernier de ma vie... Il y aurait alors pour moi
+quelque chose au-dessus du devoir, la volonté d'échapper à la
+honte, à une honte incurable que je sentirais toujours brûlante
+comme un fer chaud... Non, non, je serai calme... D'ailleurs,
+n'ai-je pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible
+épreuve? Je serai calme; il faut d'ailleurs que ma personnalité ne
+vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux
+que j'aime. Oh! pénible... pénible tâche... car il faut aussi que
+la crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais
+ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je
+pourrais de la sorte compromettre l'avenir d'Agricol, puisque ma
+décision, dit-il, doit le guider.
+
+«Pauvre créature que je suis!... Comme je m'abuse! Agricol me
+demande mon avis, parce qu'il croit que je n'aurai pas le triste
+courage de venir contrarier sa passion; ou bien il me dira: «Il
+n'importe... j'aime... et je brave l'avenir...»
+
+«Mais alors, si mes avis, si l'instinct de mon coeur, ne doivent
+pas le guider, si sa résolution est prise d'avance, à quoi bon
+demain cette mission si cruelle pour moi? À quoi bon? à lui obéir!
+ne m'a-t-il pas dit: «Viens!»
+
+«En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le
+plus secret, dans le plus profond abîme de mon coeur, je me suis
+demandé si jamais la pensée lui est venue de m'aimer autrement que
+comme une soeur! s'il s'est jamais dit quelle femme dévouée il
+aurait en moi! Et pourquoi se serait-il dit cela? tant qu'il l'a
+voulu, tant qu'il le voudra, j'ai été et je serai pour lui aussi
+dévouée que si j'étais sa femme, sa soeur, sa mère. Pourquoi cette
+pensée lui serait-elle venue? Songe-t-on jamais à désirer ce qu'on
+possède?... Moi mariée à lui... mon Dieu! Ce rêve aussi insensé
+qu'ineffable... ces pensées d'une douceur céleste, qui embrassent
+tous les sentiments, depuis l'amour jusqu'à la maternité... ces
+pensées et ces sentiments ne me sont-ils pas défendus sous peine
+d'un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des
+vêtements ou des atours que ma laideur et ma difformité
+m'interdisent?
+
+«Je voudrais savoir si, lorsque j'étais plongée dans la plus
+cruelle détresse, j'aurais plus souffert que je ne souffre
+aujourd'hui en apprenant le mariage d'Agricol. La faim, le froid,
+la misère, m'eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou
+bien cette douleur atroce m'eût-elle distraite du froid, de la
+faim et de la misère?
+
+«Non, non, cette ironie est amère; il n'est pas bien à moi de
+parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde? En quoi
+l'affection, l'estime, le respect d'Agricol pour moi sont-ils
+changés? Je me plains... Et que serait-ce donc, grand Dieu! si,
+comme cela se voit, hélas! trop souvent, j'étais belle, aimante,
+dévouée, et qu'il m'eût préféré une femme moins belle, moins
+aimante, moins dévouée que moi!... Ne serais-je pas mille fois
+encore plus malheureuse? car je pourrais, car je devrais le
+blâmer... tandis que je ne puis lui en vouloir de n'avoir jamais
+songé à une union impossible à force de ridicule...
+
+«Et l'eût-il voulu... est-ce que j'aurais jamais eu l'égoïsme d'y
+consentir?...
+
+«J'ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j'ai
+commencé celles-ci... le coeur noyé d'amertume; et presque
+toujours, à mesure que je disais au papier ce que je n'aurais osé
+dire à personne... mon âme se calmait, puis la résignation
+arrivait... la résignation... ma sainte à moi, celle-là qui,
+souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n'espère
+jamais!!!»
+
+Ces mots étaient les derniers du journal.
+
+On voyait à l'abondante trace de larmes que l'infortunée avait dû
+souvent éclater en sanglots... En effet, brisée par tant
+d'émotions, la Mayeux, à la fin de la nuit, avait replacé le
+cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que
+partout ailleurs (elle ne pouvait pas soupçonner le moindre abus
+de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son
+bureau, qu'elle ouvrait fréquemment à la vue de tous.
+
+Ainsi que la courageuse créature se l'était promis, voulant
+accomplir dignement sa tâche jusqu'à la fin, le lendemain elle
+avait attendu Agricol, et bien affermie dans son héroïque
+résolution elle s'était rendue avec le forgeron à la fabrique de
+M. Hardy. Florine, instruite du départ de la Mayeux, mais retenue
+une partie de la journée par son service après de Mlle de
+Cardoville, et préférant d'ailleurs attendre la nuit pour
+accomplir les nouveaux ordres qu'elle avait demandés et reçus,
+depuis qu'elle avait fait connaître par une lettre le contenu du
+journal de la Mayeux; Florine, certaine de n'être pas surprise,
+entra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans la chambre de
+la jeune ouvrière... Connaissant l'endroit où elle trouverait le
+manuscrit, elle alla droit au bureau, déplaça le carton, puis,
+prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la
+mettre à la place du manuscrit qu'elle devait soustraire. À ce
+moment, elle trembla si fort qu'elle fut obligée de s'appuyer un
+instant sur la table.
+
+On l'a dit, tout bon sentiment n'était pas éteint dans le coeur de
+Florine; elle obéissait fatalement aux ordres qu'elle recevait,
+mais elle ressentait douloureusement tout ce qu'il y avait
+d'horrible et d'infâme dans sa conduite... S'il ne se fût agi
+absolument que d'elle, sans doute elle aurait eu le courage de
+tout braver plutôt que de subir une odieuse domination; mais il
+n'en était pas malheureusement ainsi, et sa perte eût causé un
+désespoir mortel à une personne qu'elle chérissait plus que la
+vie... Elle se résignait donc... non sans de cruelles angoisses, à
+d'abominables trahisons. Quoiqu'elle ignorât presque toujours dans
+quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la
+soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement
+que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait
+avoir pour la Mayeux de funestes conséquences, car elle se
+rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Rodin: «Il
+faut en finir demain... avec la Mayeux.» Qu'entendait-il par ces
+mots? Comment la lettre qu'il lui avait ordonné de mettre à la
+place du journal concourrait-elle à ce résultat? elle l'ignorait,
+mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de la Mayeux
+causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et
+qu'elle-même, Florine, risquait d'un jour à l'autre de voir ses
+perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière
+crainte fit cesser les hésitations de Florine; elle posa la lettre
+derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit
+dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la
+Mayeux.
+
+
+
+XII. Suite du journal de la Mayeux.
+
+Florine, revenue dans sa chambre quelques heures après y avoir
+caché le manuscrit soustrait dans l'appartement de la Mayeux,
+cédant à la curiosité, voulut le parcourir. Bientôt elle ressentit
+un intérêt croissant, une émotion involontaire en lisant ces
+confidences intimes de la jeune ouvrière. Parmi plusieurs pièces
+de vers, qui toutes respiraient un amour passionné pour Agricol,
+amour si profond, si naïf, si sincère, que Florine en fut touchée
+et oublia la difformité ridicule de la Mayeux; parmi plusieurs
+pièces de vers, disons-nous, se trouvaient différents fragments,
+pensées ou récits, relatifs à des faits divers. Nous en citerons
+quelques-uns, afin de justifier l'impression profonde que cette
+lecture causait à Florine.
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX
+
+«... C'était aujourd'hui ma fête. Jusqu'à ce soir, j'ai conservé
+une folle espérance.
+
+«Hier, j'étais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie
+légère qu'elle avait à la jambe. Quand je suis entrée, Agricol
+était là. Sans doute il parlait de moi avec sa mère, car ils se
+sont tus tout à coup en échangeant un sourire d'intelligence; et
+puis j'ai aperçu, en passant auprès de la commode, une jolie boîte
+en carton, avec une pelote sur le couvercle... Je me suis senti
+rougir de bonheur... j'ai cru que ce petit présent m'était
+destiné, mais j'ai fait semblant de ne rien voir.
+
+«Pendant que j'étais à genoux devant sa mère, Agricol est sorti;
+j'ai remarqué qu'il emportait la jolie boîte. Jamais Mme Baudoin
+n'a été plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-là. Il
+m'a semblé qu'elle se couchait de meilleure heure que
+d'habitude... C'est pour me renvoyer plus vite, ai-je pensé, afin
+que je jouisse plus tôt de la surprise qu'Agricol m'a préparée.
+
+«Aussi comme le coeur me battait en remontant vite, vite à mon
+cabinet! je suis restée un moment sans ouvrir la porte pour faire
+durer mon bonheur plus longtemps. Enfin... je suis entrée, les
+yeux voilés de larmes de joie; j'ai regardé sur ma table, sur ma
+chaise... sur mon lit, rien... la petite boîte n'y était pas. Mon
+coeur s'est serré; puis je me suis dit: Ce sera pour demain, car
+ce n'est aujourd'hui que la veille de ma fête.
+
+«La journée s'est passée... Le soir est venu... Rien... La jolie
+boîte n'était pas pour moi... Il y avait une pelote sur son
+couvercle... Cela ne pouvait convenir qu'à une femme... À qui
+Agricol l'a-t-il donnée?...
+
+«En ce moment je souffre bien... L'idée que j'attachais à ce
+qu'Agricol me souhaitât ma fête est puérile... j'ai honte de me
+l'avouer... mais cela m'eût prouvé qu'il n'avait pas oublié que
+j'avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l'on me donne
+toujours...
+
+«Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre,
+qu'il m'est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et
+de chagrin toutes les fois qu'on m'appelle ainsi: _la Mayeux...
+_Et pourtant, depuis mon enfance... je n'ai pas eu d'autre nom.
+C'est pour cela que j'aurais été bien heureuse qu'Agricol profitât
+de l'occasion de ma fête pour m'appeler une seule fois de mon
+modeste nom... Madeleine.
+
+* * * * *
+
+«Heureusement il ignora toujours ce voeu et ce regret.»
+
+Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d'une
+simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua:
+
+«... Je viens d'assister à l'enterrement de cette pauvre petite
+Victoire Herbin, notre voisine... Son père, ouvrier tapissier, est
+allé travailler au mois, loin de Paris... Elle est morte à dix-
+neuf ans, sans parents autour d'elle... Son agonie n'a pas été
+douloureuse; la brave femme qui l'a veillée jusqu'au dernier
+moment nous a dit qu'elle n'avait pas prononcé d'autres mots que
+ceux-ci:
+
+-- _Enfin... Enfin... _«Et cela _comme avec contentement,
+_ajoutait la veilleuse. «Chère enfant! elle était devenue bien
+chétive; mais à quinze ans, c'était un bouton de rose... et si
+jolie... si fraîche... des cheveux blonds, doux comme de la soie!
+mais elle a peu à peu dépéri; son état de cardeuse de matelas l'a
+tuée... Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par
+les émanations des laines[7]... son métier étant d'autant plus
+malsain et plus dangereux qu'elle travaillait pour de pauvres
+ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un
+courage de lion et une résignation d'ange; elle me disait toujours
+de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche
+et fréquente:
+
+«-- Je n'en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de
+vitriol et de chaux toute la journée; je vomis le sang, et j'ai
+quelquefois des crampes d'estomac qui me font évanouir.
+
+«-- Mais change d'état, lui disais-je.
+
+«-- Et le temps de faire un autre apprentissage? me répondait-
+elle; et puis maintenant, il est trop tard, je suis _prise_, je le
+sens bien... _Il n'y a pas de ma faute_, ajoutait la bonne
+créature, car je n'ai pas choisi mon état; c'est mon père qui l'a
+voulu; heureusement il n'a pas besoin de moi. Et puis, quand on
+est mort... on n'a plus à s'inquiéter de rien, on ne craint pas le
+chômage.
+
+«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec
+une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant:
+
+«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l'on appelle
+_échantillon_, n'est même pas pur. On peut juger par là ce que
+doit être le commun, que les ouvrières appellent _crin au vitriol,
+_et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et
+des soies de sangliers, que l'on passe au vitriol d'abord, puis
+dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels
+que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu'on ne
+prend pas la peine d'ôter, et qu'on reconnaît souvent quand on
+travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de
+ravages que celle de la laine à la chaux.»
+
+«-- _Enfin... Enfin..._
+
+«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel
+le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long
+suicide! Je disais cela l'autre jour à Agricol; il me répondit
+qu'il y avait bien d'autres métiers mortels: les ouvriers dans les
+_eaux-fortes_, dans la _céruse _et dans le _minium_, entre autres,
+gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.
+
+«-- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu'ils disent lorsqu'ils
+partent pour ces ateliers meurtriers? _Nous allons à l'abattoir!_
+
+«Ce mot, d'une épouvantable vérité, m'a fait frémir.
+
+«-- Et cela se passe de nos jours!... lui ai-je dit le coeur
+navré; et on sait cela? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne
+songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger
+ainsi un pain homicide?
+
+«-- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol; tant
+qu'il s'agit d'enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la
+guerre, on ne s'en occupe que trop; s'agit-il de l'organiser pour
+le faire vivre... personne n'y songe, sauf M. Hardy, mon
+bourgeois. Et on dit: Ah! la faim, la misère ou la souffrance des
+travailleurs, qu'est-ce que ça fait? Ce n'est pas de la
+politique... _On se trompe_, ajoutait Agricol, C'EST PLUS QUE DE
+LA POLITIQUE!
+
+«... Comme Victoire n'avait pas laissé de quoi payer un service à
+l'église, il n'y a eu que la _présentation _du corps sous le
+porche; car il n'y a pas même une simple messe des morts pour le
+pauvre... et puis, comme on n'a pas pu donner dix-huit francs au
+curé, aucun prêtre n'a accompagné le char des pauvres à la fosse
+commune. Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes,
+ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en
+imaginer d'autres? Est-ce donc par cupidité?... Si elles sont, au
+contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l'indigent seul victime
+de cette insuffisance?
+
+«Mais à quoi bon s'inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces
+chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare?... à
+quoi bon? à quoi bon? Ce sont encore là des choses vaines et
+terrestres, et de celles-là non plus l'âme n'a souci lorsque,
+radieuse, elle remonte vers le Créateur.»
+
+«Hier, Agricol m'a fait lire un article de journal, dans lequel on
+employait tour à tour le blâme violent ou l'ironie amère et
+dédaigneuse pour attaquer ce qu'on appelle la _funeste tendance
+_de quelques gens du peuple à s'instruire, à écrire, à lire les
+poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances
+matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de
+nous reprocher de chercher les jouissances de l'esprit?
+
+«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une
+journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction,
+je me plaise, à l'insu de tous, à assembler quelques vers... ou à
+écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j'ai
+ressenties? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour
+chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer
+quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs
+nourriciers de l'artisan, qui disent à tous: Espérance et
+fraternité! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que
+s'il le passait au cabaret?
+
+«Ah! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles
+diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent,
+lorsqu'ils croient qu'à mesure que l'intelligence s'élève et se
+raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la
+misère, et que l'irritation s'en accroît contre les heureux du
+monde!... En admettant même que cela soit, et cela n'est pas, ne
+vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la
+raison et au coeur duquel on pût s'adresser, qu'un ennemi stupide,
+farouche et implacable?
+
+«Mais non, au contraire, les inimitiés s'effacent à mesure que
+l'esprit se développe, l'horizon de la compassion s'élargit; l'on
+arrive ainsi à comprendre les douleurs morales; l'on reconnaît
+alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c'est
+déjà une communion sympathique que la fraternité d'infortune.
+Hélas! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants
+idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables; chez eux
+aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de
+la grandeur, bien des coeurs brisés, bien des âmes souffrantes,
+bien des larmes dévorées en secret... Qu'ils ne s'effrayent donc
+pas... En s'éclairant... en devenant leur égal en intelligence, le
+peuple apprend à plaindre les riches s'ils sont malheureux et
+bons... à les plaindre davantage encore s'ils sont heureux et
+méchants.
+
+«... Quel bonheur!... quel beau jour! Je ne me possède pas de
+joie. Oh! oui, l'homme est bon, est humain, est charitable. Oh!
+oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux... et, à
+moins d'être une exception monstrueuse, ce n'est jamais
+volontairement qu'il fait le mal.
+
+«Voilà ce que j'ai vu tout à l'heure, je n'attends pas à ce soir
+pour l'écrire; cela pour ainsi dire _refroidirait _dans mon coeur.
+
+«J'étais allée porter de l'ouvrage sur la place du Temple; à
+quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds
+nus, malgré le froid, vêtu d'un pantalon et d'un mauvais bourgeron
+en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de
+charrette dételé, mais portant son harnais... De temps à autre le
+cheval s'arrêtait court, refusant d'avancer... L'enfant n'ayant
+pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa
+bride; le cheval restait immobile... Alors le pauvre petit
+s'écriait: «Ô mon Dieu! mon Dieu!» et pleurait à chaudes larmes...
+en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des
+passants. Sa chère petite figure était empreinte d'une douleur si
+navrante, que, sans réfléchir, j'entrepris une chose dont je ne
+puis maintenant m'empêcher de sourire, car je devais offrir un
+spectacle bien grotesque.
+
+«J'ai une peur horrible des chevaux, et j'ai encore plus peur de
+me mettre en évidence. Il n'importe, je m'armai de courage,
+j'avais un parapluie à la main... je m'approchai du cheval, et,
+avec l'impétuosité d'une fourmi qui voudrait ébranler une grosse
+pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un
+grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.
+
+«Ah! merci! ma bonne dame, s'écria l'enfant en essuyant ses
+larmes, frappez-le encore une fois, s'il vous plaît; il avancera
+peut-être.
+
+«Je redoublai héroïquement; mais, hélas! le cheval, soit
+méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra
+sur le pavé, puis, s'embarrassant dans son harnais, il le brisa et
+rompit son grand collier de bois; je m'étais éloignée bien vite
+dans la crainte de recevoir des coups de pied...
+
+L'enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux
+au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il
+s'écria d'une voix désespérée:
+
+«-- Au secours!... au secours!...
+
+«Ce cri fut entendu; plusieurs passants s'attroupèrent, une
+correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au
+cheval rétif, qui se releva... mais dans quel état, grand Dieu!
+sans son harnais!
+
+«-- Mon maître me battra, s'écria le pauvre enfant en redoublant
+de sanglots: je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval
+ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé... Mon maître me
+battra, me chassera. Qu'est-ce que je deviendrai, mon Dieu!... je
+n'ai plus ni père ni mère.
+
+«À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave
+marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s'écria d'un air
+attendri:
+
+«-- Plus de père! plus de mère!... Ne te désole pas, pauvre petit,
+il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et
+si mes commères sont comme moi, tu ne t'en iras pas pieds nus et
+tête nue par un temps pareil.
+
+«Cette proposition fut accueillie avec acclamation; on emmena
+l'enfant et le cheval; les uns s'occupèrent de raccommoder le
+harnais, puis une marchande fournit une casquette, l'autre une
+paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste; en
+un quart d'heure, l'enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais
+réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet
+qu'il fit claquer aux oreilles du cheval en manière
+d'avertissement, dit à l'enfant, qui, regardant tour à tour et ses
+bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d'un conte
+de fées:
+
+«-- Où demeure ton maître, mon garçon?
+
+«-- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d'une voix
+émue et tremblante de joie.
+
+«-- Bon! dit le jeune homme, je vais t'aider à reconduire ton
+cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître
+que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif
+à un enfant de ton âge.
+
+«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la
+marchande en ôtant sa casquette:
+
+«-- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse?
+
+«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait
+du coeur chez cet enfant.
+
+«Cette scène de charité populaire m'avait délicieusement émue; je
+suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et
+l'enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval,
+subitement rendu docile par la peur du fouet.
+
+«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est
+naturellement bonne et secourable; rien n'a été plus spontané que
+ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce
+pauvre petit s'est écrié: «Que devenir! je n'ai plus ni père ni
+mère!...» Malheureux enfant!... c'est vrai, ni père ni mère... me
+disais-je... Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de
+quelques guenilles et le maltraite... couchant sans doute dans le
+coin d'une écurie... pauvre petit! il est encore doux et bon,
+malgré la misère et le malheur... Je l'ai bien vu, il était plus
+reconnaissant que joyeux du bien qu'on lui faisait... Mais peut-
+être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils,
+sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera,
+s'aigrira... Puis viendra l'âge des passions... puis les
+excitations mauvaises...
+
+«Ah!... chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte
+et respectable.
+
+«Ce matin, après m'avoir, comme toujours, doucement grondée de ce
+que je n'allais pas à la messe, la mère d'Agricol m'a dit ce mot
+si touchant dans sa bouche ingénument croyante.
+
+«-- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre
+Mayeux; le bon Dieu m'entendra; et tu n'iras, je l'espère, qu'en
+purgatoire...
+
+«Bonne mère... âme angélique, elle m'a dit ces paroles avec une
+douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans
+l'heureux résultat de sa pieuse intercession, que j'ai senti mes
+yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi
+sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j'avais cru
+au purgatoire.
+
+«Ce jour a été heureux pour moi; j'aurai, je l'espère, trouvé du
+travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de coeur
+et de bonté; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-
+Marie, où elle croit que l'on pourra m'employer...»
+
+Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal,
+tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d'elle, et continua:
+
+«Jamais je n'oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle
+délicate bienveillance cette jeune fille m'a accueillie, moi, si
+pauvre et si malheureuse. Cela ne m'étonne pas, d'ailleurs; elle
+était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne
+d'approcher de la bienfaitrice d'Agricol. Il me sera toujours cher
+et précieux de me rappeler son nom; il est gracieux et joli comme
+son visage; elle se nomme Florine... Je ne suis rien, je ne
+possède rien, mais si les voeux fervents d'un coeur pénétré de
+reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait
+heureuse, bien heureuse... Hélas! je suis réduite à faire des
+voeux pour elle... seulement des voeux... car je ne puis rien...
+que me souvenir et l'aimer.»
+
+Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la
+Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine; elle
+ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu'elle
+éprouvait. À mesure qu'elle avait lu les divers fragments de ce
+journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de
+nouveaux progrès; plus que jamais elle sentait ce qu'il y avait
+d'infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les
+plus secrètes pensées de cette infortunée. Heureusement le bien
+est souvent aussi contagieux que le mal. Électrisée par tout ce
+qu'il y avait de chaleureux, de noble et d'élevé dans les pages
+qu'elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à
+cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces
+bons mouvements qui l'entraînaient parfois, sortit de chez elle,
+emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que
+cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines,
+la Mayeux s'étant sans doute aperçue de la première tentative de
+soustraction.
+
+
+
+XIII. La découverte.
+
+Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son
+indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique
+après avoir accompli jusqu'au bout un douloureux devoir. À la
+suite d'un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la
+grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée
+cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d'engager le
+forgeron à ce mariage.
+
+La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de
+parcourir le journal de la jeune ouvrière, n'avait pas encore pris
+la louable résolution de le rapporter.
+
+Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l'hôtel de
+Cardoville, venait d'entrer dans sa chambre; et, brisée par tant
+d'émotions, elle s'était jetée dans un fauteuil. Le plus profond
+silence régnait dans la maison; il n'était interrompu çà et là que
+par le bruit d'un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres
+du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d'une
+étoffe d'un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements
+noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande
+encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur
+sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille
+était mélancolique et résignée: on lisait sur sa physionomie
+l'austère satisfaction que laisse après soi la conscience du
+devoir accompli.
+
+Ainsi que tous ceux qui, élevés à l'impitoyable école du malheur,
+n'apportent plus d'exagération dans le sentiment de leur chagrin,
+hôte trop familier, trop assidu, pour qu'on le traite avec _luxe,
+_la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets
+vains et désespérés à propos d'un fait accompli. Sans doute, le
+coup avait été soudain, affreux; sans doute, il devait laisser un
+douloureux et long retentissement dans l'âme de la Mayeux; mais il
+devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l'état de ses
+souffrances _chroniques_, devenues presque partie intégrante de sa
+vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort,
+trouvait encore des consolations à sa peine amère; aussi elle
+s'était sentie vivement touchée des témoignages d'affection que
+lui avait donnés Angèle, la fiancée d'Agricol, et elle avait
+éprouvé une sorte d'orgueil de coeur en voyant avec quelle aveugle
+confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les
+heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.
+
+La Mayeux se disait encore:
+
+-- Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des
+espérances, mais par des suppositions aussi ridicules
+qu'insensées. Le mariage d'Agricol met un terme à toutes les
+misérables rêveries de ma pauvre tête.
+
+Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle,
+profonde, dans la certitude où elle était d'avoir pu résister à
+cette terrible épreuve et cacher à Agricol l'amour qu'elle
+ressentait pour lui, car l'on sait combien étaient redoutables,
+effrayantes, pour l'infortunée, les idées de ridicule et de honte
+qu'elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion.
+Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se
+dirigea lentement vers son bureau.
+
+-- Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était
+nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin
+de mes peines cette nouvelle douleur; j'aurai du moins tenu la
+promesse que je m'étais faite à moi-même; croyant, au fond de mon
+âme, cette jeune fille capable d'assurer la félicité d'Agricol...
+je le lui ai dit, à lui, avec sincérité. Un jour, dans bien
+longtemps, lorsque je relirai ces pages, j'y trouverai peut-être
+une compensation à ce que je souffre maintenant.
+
+Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier... n'y trouvant
+pas son manuscrit, elle jeta d'abord un cri de surprise. Mais quel
+fut son effroi lorsqu'elle aperçut une lettre à son adresse
+remplaçant son journal!
+
+La jeune fille devint d'une pâleur mortelle; ses genoux
+tremblèrent; elle faillit s'évanouir; mais sa terreur croissante
+lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le
+cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu'elle
+contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit:
+
+«Mademoiselle,
+
+«C'est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos
+mémoires, que l'histoire de votre amour pour Agricol, que l'on ne
+peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande
+passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut
+manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion
+pour procurer à une foule d'autres personnes, qui en auraient été
+malheureusement privées, l'amusante lecture de votre journal. Si
+les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer;
+on ne serait trop répandre les belles choses; les uns pleureront,
+les autres riront; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater
+de rire ceux-là; ainsi va le monde; mais ce qu'il y a de certain,
+c'est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.
+
+«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre
+triomphe et que vous n'aviez que des guenilles sur vous lorsque
+vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez
+dominer et faire _la dame_, ce qui ne va pas à votre _taille _pour
+plus d'une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la
+présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne
+soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste
+pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront,
+car, à l'heure qu'il est, votre journal est déjà en circulation.
+
+«Un de vos confrères,
+«_Un vrai _MAYEUX.»
+
+Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à
+dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la
+malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une
+infernale habileté, et devait immanquablement produire l'effet que
+l'on en espérait.
+
+-- Oh! mon Dieu!... Telles furent les paroles que put prononcer la
+jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.
+
+Maintenant, si l'on se rappelle en quels termes passionnés était
+exprimé l'amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si
+l'on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle
+révélait les douloureuses blessures qu'Agricol lui avait souvent
+faites sans le savoir, si l'on se rappelle enfin quelle était sa
+terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la
+lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment
+à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que
+renfermait son journal; la seule et horrible idée qui foudroya
+l'esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain,
+Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse,
+auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d'un
+ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l'écraser de confusion
+et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux
+plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle
+resta complètement inerte, anéantie; puis, avec la réflexion, lui
+vint tout à coup la conscience d'une nécessité terrible.
+
+Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge
+assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout
+jamais. La timidité craintive, l'ombrageuse délicatesse de la
+pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de
+plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme
+venaient d'être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux
+sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et
+vengeance à Mlle de Cardoville: apporter un ferment de trouble et
+d'irritation dans cette maison au moment de l'abandonner, lui eût
+semblé de l'ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha
+pas à deviner quel pouvait être l'auteur ou le motif d'une si
+odieuse soustraction et d'une lettre si insultante. À quoi bon...
+décidée qu'elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait!
+
+Il lui parut vaguement (ainsi qu'on l'avait espéré) que cette
+indignité devait être l'oeuvre de quelque subalterne jaloux de
+l'affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville...
+ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si
+douloureusement intimes, qu'elle n'eût pas osé confier à la mère
+la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi
+dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une
+fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme
+endolorie... ces pages allaient servir... servaient peut-être, à
+l'heure même, de jouet et de risée aux valets de l'hôtel.
+
+* * * * *
+
+L'argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont
+il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait
+que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la
+maison.
+
+Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et
+décidée qui lui était familière... Elle se leva; ses yeux
+brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme: depuis la
+veille elle avait trop pleuré; d'une main tremblante et glacée
+elle écrivit ces mots sur un papier qu'elle laissa à côté du
+billet de cinq cents francs.
+
+«Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu'elle m'a fait, et
+qu'elle me pardonne d'avoir quitté sa maison, où je ne puis rester
+désormais.»
+
+Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait
+lui brûler les mains... Puis, donnant un dernier regard à cette
+chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en
+songeant à la misère qui l'attendait de nouveau, misère plus
+affreuse encore que celle dont jusqu'alors elle avait été victime,
+car la mère d'Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse
+enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa
+détresse par l'affection presque maternelle de la femme de
+Dagobert.
+
+Vivre seule... absolument seule... avec la pensée que sa fatale
+passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par
+lui... tel était l'avenir de la Mayeux. Cet avenir... cet abîme
+l'épouvanta... une pensée sinistre lui vint à l'esprit... elle
+tressaillit, et l'expression d'une joie amère contracta ses
+traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la
+porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit
+involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de
+noir... Alors elle songea qu'elle portait un habillement qui ne
+lui appartenait pas... et se souvint du passage de la lettre où on
+lui reprochait les guenilles qu'elle portait avant d'entrer dans
+cette maison.
+
+-- C'est juste! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant
+sa robe noire, ils m'appelleraient voleuse.
+
+Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de
+toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu'elle avait
+voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son
+infortune. À cet instant seulement les larmes de la Mayeux
+coulèrent avec abondance... Elle pleurait, non de désespoir, de
+revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de
+reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait
+un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et
+les bontés de Mlle de Cardoville; aussi, cédant à un mouvement
+presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle
+tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s'adressant par la
+pensée à Mlle de Cardoville, elle s'écria d'une voix entrecoupée
+par des sanglots convulsifs:
+
+-- Adieu... pour toujours adieu!... vous qui m'appeliez votre
+amie... votre soeur.
+
+Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur; elle avait entendu
+marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à
+l'une des portes de son appartement, l'autre porte s'ouvrant sur
+le salon. C'était Florine, qui, trop tard, hélas! rapportait le
+manuscrit.
+
+Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet
+de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le
+salon, le traversa en courant, ainsi que l'antichambre, gagna la
+cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s'ouvrit et se
+referma sur elle.
+
+Et la Mayeux avait quitté l'hôtel de Cardoville.
+
+* * * * *
+
+Adrienne était ainsi privée d'un gardien dévoué, fidèle et
+vigilant. Rodin s'était débarrassé d'une antagoniste active et
+pénétrante, qu'il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant,
+on l'a vu, deviné l'amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant
+poète, le jésuite supposa logiquement qu'elle devait avoir écrit
+secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et
+cachée. De là l'ordre donné à Florine de tâcher de découvrir
+quelques preuves écrites de cet amour; de là cette lettre si
+horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut
+le dire, Florine ignorait la substance, l'ayant reçue après avoir
+sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu'elle
+s'était une première fois contentée de parcourir sans le
+soustraire. Nous l'avons dit, Florine, cédant trop tard à un
+généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où
+celle-ci, épouvantée, quitta l'hôtel. La camériste, apercevant une
+lumière dans le cabinet de toilette, y courut; elle vit sur une
+chaise l'habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à
+quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle
+avait jusqu'alors conservé ses pauvres vêtements. Le coeur de
+Florine se brisa; elle courut au bureau: le désordre des cartons,
+le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes
+écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance
+aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la
+Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine,
+reconnaissant l'inutilité de sa tardive résolution, se résigna en
+soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin; puis, forcée par
+la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le
+mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins
+dangereuse par le départ de la Mayeux.
+
+* * * * *
+
+Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de
+Rodin, en réponse à une lettre qu'elle lui avait écrite pour lui
+apprendre le départ inexplicable de la Mayeux:
+
+«Ma chère demoiselle,
+
+«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l'excellent
+M. Hardy, où m'appelle une affaire fort grave, il m'est impossible
+d'aller vous présenter mes très humbles devoirs. Vous me demandez:
+que penser de la disparition de cette pauvre fille? je n'en sais
+en vérité rien... L'avenir expliquera tout à son avantage... Je
+n'en doute pas... Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai
+dit chez le docteur Baleinier au sujet de _certaine société _et
+des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les
+personnes qu'elle a intérêt à faire épier.
+
+«Je n'inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette
+pauvre fille m'a accusé... et je suis, vous le savez, le plus
+fidèle de vos serviteurs... elle ne possédait rien... et l'on a
+trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l'avez comblée...
+et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de
+sa fuite inqualifiable.
+
+«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle... il me répugne toujours,
+à moi, d'accuser sans preuve... mais réfléchissez et tenez-vous
+bien sur vos gardes; vous venez peut-être d'échapper à un grand
+danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c'est du moins
+le respectueux avis de votre très humble et très obéissant
+serviteur,
+
+RODIN.»
+
+
+
+Quatorzième partie La fabrique
+
+
+I. Le rendez-vous des loups.
+
+C'était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville
+avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de
+la Mayeux.
+
+Deux hommes causaient attablés dans l'un des cabarets du petit
+village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de
+M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers
+carriers et par des tailleurs de pierres employés à l'exploitation
+des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et
+de moins rétribué que les travaux de ces artisans; aussi, Agricol
+l'avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible
+pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être,
+l'aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de
+M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi
+qu'aux principes d'association et de communauté qu'il avait mis en
+pratique parmi eux.
+
+Le malheur et l'ignorance causent toujours de grands maux. Le
+malheur s'aigrit facilement et l'ignorance cède parfois aux
+conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de
+M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec
+haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à
+M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible
+état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une
+persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses
+passions, on s'adressa par des émissaires choisis à quelques
+ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont
+l'inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur
+turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer
+une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons
+paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la
+violence. À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l'infortune,
+on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l'on
+parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus
+loin: les prédications incendiaires d'un abbé, membre de la
+congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême
+contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces
+ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se
+pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que
+l'approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces
+imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de
+M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable
+d'attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur
+sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l'envie,
+furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées
+par le prêche de l'abbé, maudissaient ce ramassis d'athées qui
+pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais
+sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par
+lui (nous avons dit quel intérêt cet _honorable _industriel avait
+à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l'irritation générale et
+combler la mesure en soulevant une de ces questions de
+_compagnonnage_, qui, de nos jours, font malheureusement encore
+couler quelquefois tant de sang!
+
+Un assez grand nombre d'ouvriers de M. Hardy, avant d'entrer chez
+lui, étaient membres d'une société de compagnonnage dite des
+_Dévorants_, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des
+environs appartenaient à la société dite des _Loups! _Or, de tout
+temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les
+_Loups _et les _Dévorants _et amené des luttes meurtrières,
+d'autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l'institution
+du compagnonnage est excellente, en cela qu'elle est basée sur le
+principe si fécond, si puissant de l'association. Malheureusement,
+au lieu d'embrasser tous les corps d'états dans une seule
+communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés
+collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de
+sanglantes collisions[8].
+
+Depuis huit jours, les _Loups_, surexcités par tant d'obsessions
+diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte
+pour en venir aux mains avec les _Dévorants... _mais ceux-ci, ne
+fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la
+fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu'alors cette
+rencontre impossible, et les _Loups _s'étaient vus forcés
+d'attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un
+grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens
+paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique _Loups _eux-
+mêmes, de s'associer à cette manifestation hostile contre les
+_Dévorants _de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été
+obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des
+barrières, que l'appât du tumulte et du désordre avait facilement
+enrôlés sous le drapeau des _Loups _guerroyeurs.
+
+Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit
+village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons
+parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé
+un cabinet pour être seuls. L'un d'eux était jeune encore et assez
+bien vêtu; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa
+chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits
+fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu'une
+nuit d'orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste
+brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou
+stupide, prouvaient qu'aux dernières fumées de l'ivresse de la
+veille se joignaient déjà les premières atteintes d'une ivresse
+nouvelle.
+
+Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le
+sien:
+
+-- À votre santé, mon garçon!
+
+-- À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez
+l'effet d'être le diable...
+
+-- Moi! le diable?
+
+-- Oui.
+
+-- Et pourquoi?
+
+-- D'où me connaissez-vous?
+
+-- Vous repentez-vous de m'avoir connu?
+
+-- Qui vous a dit que j'étais prisonnier à Sainte-Pélagie?
+
+-- Vous ai-je tiré de prison?
+
+-- Pourquoi m'en avez-vous tiré?
+
+-- Parce que j'ai bon coeur.
+
+-- Vous m'aimez peut-être... comme le boucher aime le boeuf qu'il
+mène à l'abattoir.
+
+-- Vous êtes fou!
+
+-- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu'un sans motif.
+
+-- J'ai un motif.
+
+-- Lequel? Que voulez-vous faire de moi?
+
+-- Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l'argent sans rien
+faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin,
+bonne chère, jolies filles et gaies chansons... Est-ce un si
+mauvais métier?
+
+Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit
+d'un air sombre:
+
+-- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour
+condition à ma liberté que j'écrirais à ma maîtresse que je ne
+voulais plus la voir? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre
+vous fût donnée, à vous?
+
+-- Un soupir!... vous y pensez encore?
+
+-- Toujours...
+
+-- Vous avez tort... votre maîtresse est loin de Paris à cette
+heure... je l'ai vue monter en diligence avant de revenir vous
+tirer de Sainte-Pélagie.
+
+-- Oui... j'étouffais dans cette prison, j'aurais, pour sortir,
+donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes
+venu... Seulement, au lieu de mon âme vous m'avez pris Céphyse...
+Pauvre reine Bacchanal! Et pourquoi? Mille tonnerres! me le direz-
+vous enfin?
+
+-- Un homme qui a une maîtresse qui le tient au coeur comme vous
+tient la vôtre, n'est plus un homme... dans l'occasion il manque
+d'énergie.
+
+-- Dans quelle occasion?
+
+-- Buvons...
+
+-- Vous me faites boire trop d'eau-de-vie.
+
+-- Bah!... tenez! voyez, moi.
+
+-- C'est ça qui m'effraye... et me paraît diabolique... Une
+bouteille d'eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc
+une poitrine de fer et une tête de marbre?
+
+-- J'ai longtemps voyagé en Russie; là on boit pour se
+réchauffer...
+
+-- Ici pour s'échauffer... Allons... buvons... mais du vin.
+
+-- Allons donc! le vin est bon pour les enfants, l'eau-de-vie pour
+les hommes comme nous...
+
+-- Va pour l'eau-de-vie... ça brûle... mais la tête flambe... et
+l'on voit alors toutes les flammes de l'enfer.
+
+-- C'est ainsi que je vous aime, mon Dieu!
+
+-- Tout à l'heure... en me disant que j'étais trop épris de ma
+maîtresse, et que dans l'occasion j'aurais manqué d'énergie, de
+quelle occasion vouliez-vous parler?
+
+-- Buvons...
+
+-- Un instant!... Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus
+bête qu'un autre. À vos demi-mots, j'ai deviné une chose.
+
+-- Voyons.
+
+-- Vous savez que j'ai été ouvrier, que je connais beaucoup de
+camarades, que je suis bon garçon, qu'on m'aime assez, et vous
+voulez vous servir de moi comme d'un appeau pour en amorcer
+d'autres.
+
+-- Ensuite?
+
+-- Vous devez être quelque courtier d'émeute... quelque
+commissionnaire en révolte.
+
+-- Après?
+
+-- Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les
+coups de fusil?
+
+-- Est-ce que vous êtes poltron?
+
+-- Moi?... j'ai brûlé de la poudre en juillet... et ferme!
+
+-- Vous en brûleriez bien encore?
+
+-- Autant vaut ce feu d'artifice-là qu'un autre... Par exemple,
+c'est plus pour l'agréable que pour l'utile... les révolutions;
+car tout ce que j'ai retiré des barricades des trois jours, ç'a
+été de brûler ma culotte et de perdre ma veste... Voilà ce que le
+peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons_, en avant,
+marchons!!! _de quoi retourne-t-il?
+
+-- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy?
+
+-- Ah! c'est pour ça que vous m'avez amené ici?
+
+-- Oui... vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa
+fabrique.
+
+-- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l'émeute? Ils sont
+trop heureux pour ça... Vous vous trompez.
+
+-- Vous le verrez tout à l'heure.
+
+-- Eux, si heureux!... qu'est-ce qu'ils ont à réclamer?
+
+-- Et leurs frères? Et ceux qui, n'ayant pas un bon maître,
+meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à
+eux? Est-ce que vous croyez qu'ils resteront sourds à leur appel?
+M. Hardy, c'est l'exception. Que le peuple donne un bon coup de
+collier, l'exception devient la règle, et tout le monde est
+content.
+
+-- Il y a du vrai dans ce que vous dites là; seulement, il faudra
+que le coup de collier soit drôle pour qu'il rende jamais bon et
+honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m'a fait
+ce que je suis... un bambocheur fini...
+
+-- Les ouvriers de M. Hardy vont venir; vous êtes leur camarade,
+vous n'avez aucun intérêt à les tromper; ils vous croiront...
+Joignez-vous à moi pour les décider...
+
+-- À quoi?
+
+-- À quitter cette fabrique où ils s'amollissent, où ils
+s'énervent dans l'égoïsme sans songer à leurs frères.
+
+-- Mais s'ils quittent la fabrique, comment vivront-ils?
+
+-- On y pourvoira... jusqu'au grand jour.
+
+-- Et jusque-là que faire?
+
+-- Ce que vous avez fait cette nuit: boire, rire et chanter, et
+après, pour tout travail, s'habituer dans la chambre au maniement
+des armes.
+
+-- Et qui fait venir ces ouvriers ici?
+
+-- Quelqu'un leur a déjà parlé; on leur a fait parvenir des
+imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs
+frères... Voyons, m'appuierez-vous?
+
+-- Je vous appuierai... d'autant plus que je commence à me...
+soutenir difficilement moi-même... Je ne tenais au monde qu'à
+Céphyse; je sens que je suis sur une mauvaise pente... vous me
+poussez encore... Roule ta bosse! aller au diable d'une façon ou
+d'une autre, ça m'est égal... Buvons...
+
+-- Buvons à l'orgie de la nuit prochaine... la dernière n'était
+qu'une orgie de novice...
+
+-- En quoi êtes-vous donc fait, vous? Je vous regardais, pas un
+instant je ne vous ai vu rougir ou sourire... ou vous émouvoir...
+vous étiez là, planté comme un homme de fer.
+
+-- Je n'ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire
+rire... mais, cette nuit... je rirai.
+
+-- Je ne sais pas si c'est l'eau-de-vie... mais je veux que le
+diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous
+rirez cette nuit!
+
+En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant; il commençait
+à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.
+
+-- Entrez.
+
+L'hôte du cabaret parut.
+
+-- Il y a en bas un jeune homme; il s'appelle M. Olivier; il
+demande M. Morok.
+
+-- C'est moi; faites monter. L'hôte sortit.
+
+-- C'est un de nos hommes; mais il est seul, dit Morok, dont la
+rude figure exprima le désappointement. Seul... cela m'étonne...
+j'en attendais plusieurs... le connaissez-vous?
+
+-- Olivier... oui... un blond... il me semble...
+
+-- Nous le verrons bien... le voici.
+
+En effet, un jeune homme d'une figure ouverte, hardie et
+intelligente, entra dans le cabinet.
+
+-- Tiens... Couche-tout-nu! s'écria-t-il à la vue du convive de
+Morok.
+
+-- Moi-même. Il y a des siècles qu'on ne t'a vu, Olivier.
+
+-- C'est tout simple... mon garçon, nous ne travaillons pas au
+même endroit.
+
+-- Mais vous êtes seul? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu,
+il ajouta:
+
+-- On peut parler devant lui... il est des nôtres. Mais comment
+êtes-vous seul?
+
+-- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.
+
+-- Ah! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.
+
+-- Ils refusent... et moi aussi.
+
+-- Comment, mordieu! ils refusent?... Ils n'ont donc pas plus de
+tête que des femmes? s'écria Morok les dents serrées de rage.
+
+-- Écoutez-moi, reprit froidement Olivier: nous avons reçu vos
+lettres, vu votre argent; nous avons eu la preuve qu'il était, en
+effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons
+plusieurs personnes.
+
+-- Eh bien!... pourquoi hésitez-vous?
+
+-- D'abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes
+pour un mouvement.
+
+-- Je vous le dis, moi...
+
+-- Il le... dit... lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je...
+l'affirme... _En avant, marchons!_
+
+_-- _Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d'ailleurs nous
+avons réfléchi... Pendant huit jours, l'atelier a été divisé; hier
+encore la discussion a été vive, pénible; mais ce matin le père
+Simon nous a fait venir; on s'est expliqué devant lui; il nous a
+convaincus... nous attendrons; si le mouvement éclate... nous
+verrons...
+
+-- C'est votre dernier mot?
+
+-- C'est notre dernier mot.
+
+-- Silence! s'écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant
+l'oreille et en se balançant sur ses jambes avinées; on dirait au
+loin les cris d'une foule...
+
+En effet, on entendit d'abord sourdre, puis croître de moment en
+moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.
+
+-- Qu'est-ce que cela? dit Olivier surpris.
+
+-- Maintenant, reprit Morok en souriant d'un air sinistre, je me
+rappelle que l'hôte m'a dit en entrant qu'il y avait une grande
+fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos
+camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy,
+comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient
+été pour vous... au lieu d'être contre vous!...
+
+-- Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les
+ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres! s'écria Olivier;
+vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les
+gens que l'on excite contre la fabrique, et que...
+
+Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris,
+de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.
+
+Au même instant la porte s'ouvrit brusquement, et le cabaretier,
+pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s'écriant:
+
+-- Messieurs!... est-ce qu'il y a quelqu'un parmi vous qui
+appartienne à la fabrique de M. Hardy?
+
+-- Moi... dit Olivier.
+
+-- Alors vous êtes perdu!... voilà les _Loups _qui arrivent en
+masse, ils crient qu'il y a ici des _Dévorants _de chez M. Hardy,
+et ils demandent bataille... à moins que les _Dévorants _ne
+renient la fabrique et qu'ils ne se mettent de leur bord.
+
+-- Plus de doute, c'était un piège!... s'écria Olivier en
+regardant Morok et Couche-tout-nu d'un air menaçant; on comptait
+nous compromettre si mes camarades étaient venus!
+
+-- Un piège... moi... Olivier?... dit Couche-tout-nu en
+balbutiant, jamais!
+
+-- Bataille aux _Dévorants _ou qu'ils viennent avec les _Loups!
+_cria tout d'une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la
+maison.
+
+-- Venez... s'écria le cabaretier; et, sans donner à Olivier le
+temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une
+fenêtre qui donnait sur le toit d'un appentis peu élevé, il lui
+dit:
+
+-- Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez
+les champs; il est temps...
+
+Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec
+effroi:
+
+-- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire? Une minute de
+plus et vous êtes perdu... Les entendez-vous? Ils sont entrés dans
+la cour, ils montent.
+
+En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris,
+redoublèrent de violence; l'escalier de bois qui conduisait au
+premier étage s'ébranla sous les pas précipités de plusieurs
+personnes, et ce cri arriva perçant et proche:
+
+-- Bataille aux _Dévorants!_
+
+_-- _Sauve-toi, Olivier s'écria Couche-tout-nu presque dégrisé
+par le danger.
+
+À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande
+salle qui précédait ce cabinet s'ouvrit avec un fracas
+épouvantable.
+
+-- Les voilà!... dit le cabaretier en joignant les mains avec
+effroi. Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par
+la fenêtre; car, une jambe sur l'appui, l'ouvrier hésitait encore.
+
+La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à
+l'instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où
+les chefs des _Loups _venaient de faire irruption, pendant que
+leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l'escalier.
+Huit ou dix de ces insensés, que l'on poussait à leur insu à ces
+scènes de désordre, s'étaient des premiers précipités dans la
+salle, les traits animés par le vin et par la colère: la plupart
+étaient armés de longs bâtons. Un carrier d'une taille et d'une
+force herculéennes, coiffé d'un mauvais mouchoir rouge dont les
+lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d'une peau
+de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et
+paraissait diriger le mouvement; les yeux injectés de sang, la
+physionomie menaçante et féroce, il s'avança vers le cabinet,
+faisant mine de vouloir repousser Morok, et s'écriant d'une voix
+tonnante:
+
+-- Où sont les _Dévorants!... _les _Loups _en veulent manger! Le
+cabaretier hâta d'ouvrir la porte du cabinet en disant:
+
+-- Il n'y a personne, mes amis... il n'y a personne... voyez vous-
+mêmes.
+
+-- C'est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup
+d'oeil dans le cabinet; où sont-ils donc? on nous avait dit qu'il
+y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur
+la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les _Loups _auraient
+mordu!
+
+-- S'ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront: il faut
+les attendre.
+
+-- Oui... oui, attendons-les.
+
+-- On se verra de plus près!
+
+-- Puisque les _Loups _veulent voir des _Dévorants_, dit Morok,
+pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces
+mécréants, de ces athées... Aux premiers hurlements des _Loups...
+_ils sortiraient, il y aurait bataille...
+
+-- Il y aurait... bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.
+
+-- À moins que les _Loups _n'aient peur des _Dévorants! _ajouta
+Morok.
+
+-- Puisque tu parles de peur... toi! tu vas marcher avec nous...
+et tu nous verras aux prises! s'écria le formidable carrier d'une
+voix tonnante et s'avançant vers Morok.
+
+Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.
+
+-- Les _Loups _avoir peur des _Dévorants!_
+
+_-- _Ce serait la première fois.
+
+-- La bataille... la bataille! et que ça finisse!
+
+-- Ça nous assomme à la fin... Pourquoi tant de misère pour nous
+et tant de bonheur pour eux?
+
+-- Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à
+monter dans les roues de carrière comme des chiens de
+tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.
+
+-- Et qu'eux autres _Dévorants _se feraient des casquettes avec la
+peau des _Loups_, ajouta un autre.
+
+-- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe. C'est des
+païens... des vrais chiens! cria un émissaire de l'abbé prêcheur.
+
+-- Eux, à la bonne heure... faut bien qu'ils fassent le dimanche à
+leur manière! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe... ça
+crie vengeance...
+
+-- Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses
+abominations, serait capable d'attirer le choléra sur le pays...
+
+-- C'est vrai, il l'a dit au prêche.
+
+-- Nos femmes l'ont entendu!...
+
+-- Oui, oui, à bas les _Dévorants_, qui veulent attirer le choléra
+sur le pays!
+
+-- Bataille!... bataille!... cria-t-on en choeur.
+
+-- À la fabrique, donc! mes braves _Loups! _cria Morok d'une voix
+de stentor, à la fabrique!
+
+-- Oui, à la fabrique! répéta la foule avec des trépignements
+furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir
+dans la grande salle ou sur l'escalier s'y étaient entassés.
+
+Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même,
+il dit tout bas à Morok:
+
+-- Mais c'est donc un carnage que vous voulez? Je n'en puis plus.
+
+-- Nous aurons le temps d'avertir la fabrique... Nous les
+quitterons en route, lui dit Morok.
+
+Puis il cria tout haut en s'adressant à l'hôte, effrayé de ce
+désordre:
+
+-- De l'eau-de-vie! que l'on puisse boire à la santé des braves
+_Loups. _C'est moi qui régale.
+
+Et il jeta de l'argent au cabaretier, qui disparut et revint
+bientôt avec plusieurs bouteilles d'eau-de-vie et quelques verres.
+
+-- Allons donc! des verres! s'écria Morok; est-ce que des
+camarades comme nous boivent dans des verres?...
+
+Et, faisant sauter le bouchon d'une bouteille, il porta le goulot
+à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.
+
+-- À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade! capon qui s'en
+dédit! ça va aiguiser les dents des _Loups!_
+
+_-- _À vous autres, camarades! dit Morok en distribuant les
+bouteilles.
+
+-- Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu,
+qui, malgré son état d'ivresse, comprenait tout le danger de ces
+funestes excitations.
+
+En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du
+cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.
+
+Ceux des ouvriers et habitants du village qui n'avaient pas voulu
+prendre part à ce mouvement d'hostilité (et ils étaient en
+majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante
+traversa la rue principale; mais un assez grand nombre de femmes,
+fanatisées par les prédications de l'abbé encouragèrent par leurs
+cris la troupe militante. À sa tête s'avançait le gigantesque
+carrier, brandissant sa formidable pince de fer; puis derrière
+lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres,
+suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de
+récentes libations d'eau-de-vie, étaient arrivées à un état
+d'effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches,
+enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions
+faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le
+bras et marchant quatre ou cinq de front, les _Loups _s'excitaient
+encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation
+croissante, et dont voici le dernier couplet:
+
+_Élançons-nous, pleins d'assurance,_
+_Exerçons nos bras rigoureux._
+_Eh bien! nous voilà devant eux! (Bis.)_
+_Enfants d'un roi brillant de gloire,_
+_C'est aujourd'hui que sans pâlir_
+_Il faut savoir vaincre ou mourir;_
+_La mort, la mort ou la victoire!_
+_Du grand roi Salomon__[9]__ intrépides enfants,_
+_Faisons, faisons un noble effort,_
+_Nous serons triomphants._
+
+Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en
+tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.
+
+
+
+II. La maison commune.
+
+Pendant que les _Loups_, ainsi qu'on vient de le voir, se
+préparaient à une sauvage agression contre les _Dévorants_, la
+fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête
+parfaitement d'accord avec la sérénité du ciel; car le vent était
+au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.
+
+Neuf heures du matin venaient de sonner à l'horloge de la _maison
+commune _des ouvriers, séparée des ateliers par une large route
+plantée d'arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette
+imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une
+position aussi riante que salubre, d'où l'on apercevait les
+coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande
+ville. Rien n'était d'un aspect plus simple et plus gai que la
+maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges
+s'avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de
+larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la
+couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces
+bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d'un
+vaste jardin de dix arpents, ici planté d'arbres en quinconce, là
+distribué en potager et en verger.
+
+Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera
+quelque peu _féerique_, établissons d'abord que les _merveilles
+_dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être
+considérées comme des utopies, comme des rêves; rien, au
+contraire, n'était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire
+et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation
+donnera singulièrement de poids et d'intérêt à la chose), ces
+merveilles étaient le résultat d'une _excellente spéculation_, et,
+au résumé, représentaient un _placement aussi lucratif qu'assuré_.
+
+Entreprendre une chose belle, utile et grande; douer un nombre
+considérable de créatures humaines d'un bien-être idéal, si on le
+compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont
+presque toujours condamnées; les instruire, les relever à leurs
+propres yeux; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du
+cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces
+malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de
+leur déplorable destinée: leur faire préférer à cela les plaisirs
+de l'intelligence, le délassement des arts; moraliser, en un mot,
+l'homme par le bonheur; enfin, grâce à une généreuse initiative, à
+un exemple d'une pratique facile, prendre place parmi les
+bienfaiteurs de l'humanité, et _faire _en même temps, pour ainsi
+dire _forcément une excellente affaire... _ceci paraît fabuleux.
+Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.
+
+Entrons dans l'intérieur de la fabrique.
+
+Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait
+aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa
+_toilette _avec une certaine coquetterie, afin d'aller trouver sa
+fiancée.
+
+Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la
+maison commune, à raison du prix incroyablement minime de
+_soixante-quinze francs _par an, comme les autres célibataires. Ce
+logement situé au deuxième étage, se composait d'une belle chambre
+et d'un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin; le
+plancher, de sapin, était d'une blancheur parfaite; le lit de fer,
+garni d'une paillasse de feuilles de maïs, d'un excellent matelas
+et de moelleuses couvertures; un bec de gaz et la bouche d'un
+calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce
+chaleur dans la pièce, tapissée d'un joli papier perse, et ornée
+de rideaux pareils; une commode, une table en noyer, quelques
+chaises, une petite bibliothèque, composaient l'ameublement
+d'Agricol; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se
+trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les
+objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d'un
+robinet donnant de l'eau à volonté. Si l'on compare ce logement
+agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et
+délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an
+dans la maison de sa mère, et qu'il lui fallait aller gagner
+chaque soir en faisant plus d'une lieue et demie, on comprendra le
+sacrifice qu'il faisait à son affection pour cette excellente
+femme.
+
+Agricol, après avoir jeté un dernier coup d'oeil assez satisfait
+sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale,
+quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie
+commune; le corridor qu'il traversa était large, éclairé par le
+haut, et planchéié de sapin d'une extrême propreté. Malgré les
+quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de
+M. Hardy au milieu de l'association d'ouvriers si fraternellement
+unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les
+chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant
+plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour
+matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit
+prestement l'escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée
+d'arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d'eau vive,
+et gagna l'autre aile du bâtiment. Là se trouvait l'atelier où une
+partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui
+n'étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets
+de lingerie. Cette main-d'oeuvre, jointe à l'énorme économie
+provenant de l'achat des toiles en gros, fait directement dans les
+fabriques par l'association, réduisait incroyablement le prix de
+revient de chaque objet. Après avoir traversé l'atelier de
+lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant
+l'été, bien chauffé pendant l'hiver, Agricol alla frapper à la
+porte de la mère d'Angèle.
+
+Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage,
+exposé au levant et donnant sur le jardin, c'est qu'il offrait
+pour ainsi dire le spécimen de l'habitation du _ménage _dans
+l'association, au prix toujours incroyablement minime de _cent
+vingt-cinq francs _par an. Une sorte de petite entrée donnant sur
+le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté
+de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée
+à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour
+continuer de coucher dans l'un des deux dortoirs établis comme des
+dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque
+nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à
+une mère de famille appartenant à l'association. Le logement dont
+nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement
+débarrassé de l'attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et
+en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu
+dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil,
+quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien
+ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de
+bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d'acajou,
+annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de
+superflu à leur bien-être.
+
+Angèle, que l'on pouvait dès ce moment appeler la fiancée
+d'Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par
+le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux; cette
+charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec
+autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa
+mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.
+
+-- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si
+votre mère y consent.
+
+-- Certainement, monsieur Agricol, j'y consens, répondit
+cordialement la mère de la jeune fille. Elle n'a pas voulu visiter
+la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec
+son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec
+vous aujourd'hui dimanche... C'est bien le moins que vous, qui
+parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette
+nouvelle débarquée: il y a déjà une heure qu'elle vous attend, et
+avec quelle impatience!
+
+-- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol: en pensant au
+plaisir de vous voir, j'ai oublié l'heure... C'est là ma seule
+excuse.
+
+-- Ah! maman... dit la jeune fille à sa mère d'un ton de doux
+reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir
+dit cela?
+
+-- Est-ce vrai, oui ou non? Je ne t'en fais pas un reproche au
+contraire; va, mon enfant, M. Agricol t'expliquera mieux que moi
+encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.
+
+-- Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli
+bonnet, quel dommage que votre bonne petite soeur adoptive ne soit
+pas avec vous!
+
+-- La Mayeux? Vous avez raison, mademoiselle; mais ce ne sera que
+partie remise, et la visite qu'elle nous a faite hier ne sera pas
+la dernière.
+
+La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol,
+dont elle prit le bras.
+
+-- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien
+j'ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui
+étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de
+notre province... misère que j'ai partagée aussi... tandis qu'ici
+tout le monde a l'air si heureux, si content!... c'est comme une
+féerie; en vérité, je crois rêver; et quand je demande à ma mère
+l'explication de cette féerie, elle me répond: «M. Agricol
+t'expliquera cela.»
+
+-- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je
+vais remplir, mademoiselle? dit Agricol avec un accent à la fois
+grave et tendre, c'est que rien ne pouvait venir plus à propos.
+
+-- Comment cela, monsieur Agricol?
+
+-- Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les
+ressources de notre association, c'est pouvoir vous dire: Ici,
+mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de
+l'avenir, n'est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de
+renoncer aux plus doux besoins du coeur... au désir de choisir une
+compagne pour la vie... cela... dans la crainte d'unir sa misère à
+une autre misère.
+
+Angèle baissa les yeux et rougit.
+
+-- Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l'espoir
+des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré
+plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont
+chers; ici, grâce à l'ordre, au travail, au sage emploi des forces
+de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits;
+en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant
+d'un air plus tendre, c'est vous prouver qu'ici, mademoiselle,
+l'on ne peut rien faire de plus raisonnable... que de s'aimer, et
+rien de plus sage... que de se marier.
+
+-- Monsieur... Agricol, répondit Angèle d'une voix doucement émue
+et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade?
+
+-- À l'instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du
+trouble qu'il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous
+sommes tout près du dortoir des petites filles. Ces oiseaux
+gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps; allons-y.
+
+-- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angèle
+entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d'une
+excellente pension. Les petits lits en fer étaient symétriquement
+rangés; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux
+mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de
+surveillante.
+
+-- Mon Dieu! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur
+Agricol! et quelle propreté! Qui donc soigne cela si parfaitement?
+
+-- Les enfants eux-mêmes; il n'y a pas ici de serviteurs; il
+existe entre ces bambins une émulation incroyable; c'est à qui
+aura mieux fait son lit; cela les amuse au moins autant que de
+faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez,
+adorent _jouer au ménage. _Eh bien, ici elles y jouent
+sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait...
+
+-- Ah! je comprends... on utilise leurs goûts naturels pour toutes
+ces sortes d'amusements.
+
+-- C'est là tout le secret; vous les verrez partout très utilement
+occupées, et ravies de l'importance que ces occupations leur
+donnent.
+
+-- Ah! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare
+ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes
+glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise
+paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque
+tous les ouvriers de notre pays!
+
+-- Et à Paris, donc! mademoiselle... c'est peut-être pis encore.
+
+-- Ah! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche
+surtout, pour dépenser tant d'argent à faire du bien!
+
+-- Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en
+souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez
+pas...
+
+-- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol?
+
+-- Il n'y a pas certainement au monde un homme d'un coeur meilleur
+et plus généreux que M. Hardy; il fait le bien pour le bien, sans
+songer à son intérêt; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle,
+qu'il serait l'homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus
+avare, qu'il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à
+même d'être aussi heureux que nous le sommes.
+
+-- Cela est-il possible, monsieur Agricol? Vous me le dites, je
+vous crois; mais si le bien est si facile... et même si avantageux
+à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage?
+
+-- Ah! mademoiselle, c'est qu'il faut trois conditions bien rares
+à rencontrer chez la même personne:
+
+-- _Savoir, pouvoir, vouloir._
+
+_-- _Hélas! oui, ceux qui savent... ne peuvent pas.
+
+-- Et ceux qui peuvent ne savent pas.
+
+-- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d'avantages au bien
+dont il vous fait jouir?
+
+-- Je vous expliquerai cela tout à l'heure, mademoiselle.
+
+-- Ah! quelle bonne et douce odeur de fruits! dit tout à coup
+Angèle.
+
+-- C'est que le fruitier commun n'est pas loin: je parie que vous
+allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir
+occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s'il vous
+plaît.
+
+Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande
+salle garnie de tablettes où des fruits d'hiver étaient
+symétriquement rangés; plusieurs enfants de sept à huit ans,
+proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s'occupaient
+gaiement, sous la surveillance d'une femme, de séparer et de trier
+les fruits gâtés.
+
+-- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous
+utilisons les enfants; ces occupations sont des amusements pour
+eux, répondent aux besoins de mouvement, d'activité de leur âge,
+et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes
+un temps bien mieux employé.
+
+-- C'est vrai, monsieur Agricol; combien tout cela est sagement
+ordonné!
+
+-- Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels
+services ils rendent! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la
+besogne de huit ou dix servantes.
+
+-- Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer
+_à la dînette!_ ils doivent être ravis.
+
+-- Justement et de même, sous le prétexte de _jouer au jardinet,
+_ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette
+des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau
+dans les allées, etc.; en un mot, cette armée de bambins
+travailleurs, qui ordinairement restent jusqu'à l'âge de dix à
+douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile; sauf
+trois heures d'école, bien suffisantes pour eux, depuis l'âge de
+six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement
+employées, et certes ces chers petits êtres, par l'économie de
+_grands bras _que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus
+qu'ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous
+pas qu'il y a dans la présence de l'enfance, ainsi mêlée à tous
+les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui
+impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire?
+L'homme le plus grossier respecte l'enfance...
+
+-- À mesure que l'on réfléchit, comme on voit en effet ici que
+tout est calculé pour le bonheur de tous! dit Angèle avec
+admiration.
+
+-- Et cela n'a pas été sans peine: il a fallu vaincre les
+préjugés, la routine... Mais tenez, mademoiselle Angèle... nous
+voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant,
+voyez si cela n'est pas aussi imposant que la cuisine d'une
+caserne ou d'une grande pension.
+
+En effet, l'officine culinaire de la maison commune était immense;
+tous ses ustensiles étincelaient de propreté; puis, grâce aux
+procédés aussi merveilleux qu'économiques de la science moderne
+(toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient
+indispensables, parce qu'ils ne peuvent se pratiquer que sur une
+grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient
+alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que
+celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais
+l'excédent de calorique suffisait, au moyen d'un calorifère
+parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes
+les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la
+direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien
+de plus comique que le sérieux qu'ils mettaient à remplir leurs
+fonctions culinaires; il en était de même de l'aide qu'ils
+apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais
+extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent
+_pain de ménage_, salubre et nourrissant, mélange de pur froment
+et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n'obtient
+souvent ses qualités qu'à l'aide de substances malfaisantes.
+
+-- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne
+matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de
+plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils
+étaient glorieusement chargés de morceaux de boeuf, de mouton et
+de veau, qui commençaient à prendre une couleur d'un brun doré des
+plus appétissantes; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol;
+selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine; je
+veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée
+ici depuis peu de jours.
+
+-- Admirez, mon garçon, admirez... et surtout voyez comme cette
+marmaille est sage et travaille bien...
+
+Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de
+lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des
+deux sexes, assis autour d'une table, profondément absorbés dans
+l'exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les
+pommes de terre et à éplucher des herbes.
+
+-- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand?
+demanda Agricol en riant.
+
+-- Ma foi! un vrai festin comme toujours, mon garçon... Voilà la
+carte du dîner d'aujourd'hui: bonne soupe de légumes au bouillon,
+boeuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits,
+fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait
+la mère Denis à la boulangerie et, c'est le cas de le dire, à
+cette heure le four chauffe.
+
+-- Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement
+en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s'aperçoit bien
+quand c'est votre tour d'être de cuisine, ajouta-t-il d'un air
+flatteur.
+
+-- Allez, allez, grand moqueur! dit gaiement le cordon bleu de
+service.
+
+-- C'est encore cela qui m'étonne tant, monsieur Agricol, dit
+Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c'est de
+comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers
+de notre pays, à celle que l'on a ici.
+
+-- Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par
+jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour
+trois francs à Paris.
+
+-- Mais c'est à n'y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce
+donc possible?
+
+-- C'est toujours grâce à la baguette de M. Hardy! Je vous
+expliquerai cela tout à l'heure.
+
+-- Ah! que j'ai aussi d'impatience de le voir, M. Hardy!
+
+-- Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd'hui; car on l'attend
+d'un moment à l'autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne
+connaissez pas, puisque votre famille, comme d'autres ménages, a
+préféré se faire apporter à manger chez elle... Voyez donc quelle
+belle pièce... et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine!
+
+En effet, c'était une vaste salle bâtie en forme de galerie et
+éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin; des tables
+recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des
+murs: de sorte que, pendant l'hiver, cette pièce servait le soir,
+après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les
+ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la
+passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense
+salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au
+gaz, les uns lisaient, d'autres jouaient aux cartes, ceux-là
+causaient ou s'occupaient de menus travaux.
+
+-- Ce n'est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous
+trouverez, j'en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque
+vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en
+salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.
+
+-- Vraiment!...
+
+-- Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi
+nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser; de
+plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en choeur,
+hommes, femmes, enfants[10]. Malheureusement, cette semaine,
+quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos
+concerts.
+
+-- Autant de voix! cela doit être superbe.
+
+-- C'est très beau, je vous assure... M. Hardy a toujours beaucoup
+encouragé chez nous cette distraction d'un effet si puissant, dit-
+il, et il a raison, sur l'esprit et sur les moeurs. Pendant un
+hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre
+M. Wilhem; et, depuis, notre école a fait de grand progrès.
+Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous
+flatter, c'est quelque chose d'assez émouvant que d'entendre
+environ deux cents voix diverses chanter en choeur quelque hymne
+au travail ou à la liberté... Vous entendez cela, et vous
+trouverez, j'en suis sûr qu'il y a quelque chose de grandiose, et
+pour ainsi dire d'élevant pour le coeur, dans l'accord fraternel
+de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et
+imposant.
+
+-- Oh! je le crois; quel bonheur d'habiter ici! Il n'y a que des
+joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un
+bonheur.
+
+-- Hélas! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit
+tristement Agricol. Voyez-vous là... ce bâtiment isolé, bien
+exposé?
+
+-- Oui, quel est-il?
+
+-- C'est notre salle de malades... Heureusement, grâce à notre
+régime sain et salubre, elle n'est pas souvent au complet; une
+cotisation annuelle nous permet d'avoir un très bon médecin; de
+plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte
+qu'en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce
+qu'il reçoit en santé.
+
+-- Comme tout cela est bien entendu! Et là-bas, monsieur Agricol,
+de l'autre côté de la pelouse?
+
+-- C'est la buanderie et le lavoir d'eau courante, chaude et
+froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir; plus loin, les
+écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de
+la fabrique.
+
+-- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de
+toutes ces merveilles?
+
+-- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.
+
+Malheureusement la curiosité d'Angèle fut à ce moment déçue: la
+jeune fille se trouvait avec Agricol près d'une barrière à claire
+voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui
+séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une
+bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares
+guerrières et d'une musique militaire; puis on entendit le galop
+retentissant de deux chevaux qui s'approchaient rapidement, et
+bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue
+flottante et à la housse cramoisie, un officier général; ainsi que
+sous l'Empire, il portait des bottes à l'écuyère et une culotte
+blanche; son uniforme bleu étincelait de broderie d'or, le grand
+cordon rouge de la Légion d'honneur était passé sur son épaulette
+droite quatre fois étoilée d'argent, et son chapeau largement
+bordé d'or était garni de plumes blanches, distinction réservée
+aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre
+d'une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus
+fièrement campé sur son cheval de bataille.
+
+Au moment où le maréchal Simon, car c'était lui, arrivait devant
+Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses
+jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d'or à un
+domestique en livrée qui le suivait à cheval.
+
+-- Où faudra-t-il attendre monsieur le duc? demanda le
+palefrenier.
+
+-- Au bout de l'allée, dit le maréchal. Et se découvrant avec
+respect, il s'avança vivement, le chapeau à la main, au-devant
+d'une personne qu'Angèle et Agricol ne voyaient pas encore. Cette
+personne parut bientôt au détour de l'allée: c'était un vieillard
+à la figure énergique et intelligente: il portait une blouse fort
+propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les
+mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe
+d'écume de mer.
+
+-- Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en
+embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir
+rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu'il conservait
+son chapeau à la main:
+
+-- Couvre-toi donc, mon garçon... Mais comme te voilà beau!
+ajouta-t-il en souriant.
+
+-- Mon père, c'est que je viens d'assister à une revue tout près
+d'ici... et j'ai profité de cette occasion pour être plus tôt près
+de vous.
+
+-- Ah ça! est-ce que l'occasion m'empêchera d'embrasser mes
+petites filles comme tous les dimanches?
+
+-- Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les
+accompagnera.
+
+-- Mais... qu'as-tu donc? Tu sembles soucieux.
+
+-- C'est qu'en effet, mon père, dit le maréchal d'un air
+péniblement ému, j'ai de graves choses à vous apprendre.
+
+-- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le
+maréchal et son père disparurent au tournant de l'allée. Angèle
+était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général,
+qu'on appelait M. de duc, avait pour père un vieil ouvrier en
+blouse, que, regardant Agricol d'un air interdit, elle lui dit:
+
+-- Comment! monsieur Agricol... ce vieil ouvrier...
+
+-- Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l'ami... oui, je
+puis le dire, ajouta Agricol d'une voix émue, l'ami de mon père à
+moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.
+
+-- Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son
+père! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble coeur, mais
+comment laisse-t-il son père ouvrier?
+
+-- Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique
+pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier,
+quoiqu'il ait pour fils un duc, un maréchal de France.
+
+
+
+III. Le secret.
+
+Après que l'étonnement fort naturel qu'Angèle avait éprouvé à
+l'arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en
+souriant:
+
+-- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette
+circonstance pour m'épargner de vous dire le secret de toutes les
+merveilles de notre maison commune.
+
+-- Oh! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre
+promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle; ce que vous m'avez
+déjà dit m'intéresse trop pour cela.
+
+-- Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable
+magicien, a prononcé trois mots cabalistiques: -- ASSOCIATION, --
+COMMUNAUTÉ, -- FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces
+paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre
+grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de
+M. Hardy.
+
+-- C'est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur
+Agricol.
+
+-- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d'être ce qu'il
+est, eût été seulement un spéculateur au coeur sec, ne connaissant
+que le produit, se disant: «Pour que ma fabrique me rapporte
+beaucoup, que faut-il? Main-d'oeuvre parfaite, grande économie de
+matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un
+mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché;
+excellence des produits afin de vendre très cher...»
+
+-- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger
+davantage.
+
+-- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites...
+ainsi qu'elles l'ont été; mais comment? Le voici:
+
+M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d'abord dit: «Éloignés
+de ma fabrique, les ouvriers, pour s'y rendre, peineront, se
+levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si
+nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul: ils s'affaiblissent,
+l'ouvrage s'en ressent; puis l'intempérie des saisons empirera
+cette longue course; l'ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de
+froid, énervé avant le travail, et alors... quel travail!»
+
+-- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille
+j'arrivais toute mouillée d'une pluie froide à la manufacture,
+j'en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.
+
+-- Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira: «Loger mes
+ouvriers à la porte de ma fabrique c'est obvier à cet
+inconvénient. Calculons: l'ouvrier marié paye en moyenne, dans
+Paris, deux cent cinquante francs par an[11], une ou deux mauvaises
+chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans
+quelque rue noire et infecte; là il vit entassé avec sa famille;
+aussi quelles santés délabrées! toujours fiévreux, toujours
+chétifs; et quel travail attendre d'un fiévreux, d'un chétif?
+Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand,
+mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or,
+additionnons: j'emploie cent quarante-six ouvriers mariés; ils
+payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille
+cinq cents francs par an; d'autre part, j'emploie cent quinze
+ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent
+quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de
+loyer, le revenu d'un million.
+
+-- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant
+tous ces petits mauvais loyers réunis!
+
+-- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an! Le
+prix d'un logement de millionnaire; alors, que se dit notre
+spéculateur? «Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure
+à Paris, je leur ferai d'énormes avantages. J'irai jusqu'à réduire
+de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres
+malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien
+exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais; ainsi,
+cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq
+francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs,
+j'ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs... Un
+bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au
+plus cinq cent mille francs[12]. J'aurai donc mon argent placé au
+moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les
+salaires me garantiront le prix du loyer.»
+
+-- Ah! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut
+être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt
+d'argent.
+
+-- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu'à la longue
+les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes.
+Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes
+ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien
+chauffés, et arrivant toujours vaillants à l'atelier. Ce n'est pas
+tout... l'ouvrier anglais, qui mange de bon boeuf, qui boit de
+bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l'ouvrier
+français[13], réduit à une détestable nourriture plus débilitante
+que confortante, grâce à l'empoisonnement des denrées. Mes
+ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s'ils mangeaient
+beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien? Mais j'y
+songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons,
+qu'est-il? la mise en commun des ressources individuelles, qui
+procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans
+cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu
+de faire deux cent soixante cuisines détestables, s'associent pour
+n'en faire qu'une pour tous, mais très bonne, grâce à des
+économies de toute sorte, quel avantage pour moi... et pour eux!
+Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des
+enfants, à préparer les repas: au lieu d'acheter le bois, le
+charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur,
+l'association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs
+salaires me garantiraient à mon tour), de grands
+approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d'huile, de vin,
+etc., en s'adressant directement aux producteurs[14]. Ainsi ils
+payeraient trois ou quatre sous la bouteille d'un vin pur et sain,
+au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné.
+Chaque semaine l'association achèterait sur pied un boeuf et
+quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la
+campagne; enfin, avec ces ressources, de l'ordre et de l'économie,
+mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une
+nourriture salubre, agréable et suffisante.»
+
+-- Ah! tout s'explique maintenant, monsieur Agricol!
+
+-- Ce n'est pas tout, mademoiselle; continuant le rôle du
+spéculateur au coeur sec, il se dit: «Voici mes ouvriers bien
+logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié,
+qu'ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute
+chance d'être parfaite, et la santé, c'est le travail.
+L'association achètera donc en gros et au prix de fabrique
+(toujours sous ma garantie que le salaire m'assure) de chaudes et
+solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu'une partie des
+femmes d'ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des
+tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures
+étant considérable, l'association obtiendra un rabais notable de
+l'entrepreneur.» Eh bien! mademoiselle Angèle, que dites-vous de
+notre spéculateur?
+
+-- Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une
+admiration naïve, que c'est à n'y pas croire; et cela est si
+simple cependant!
+
+Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et
+ordinairement on n'y songe guère. Remarquez aussi que notre homme
+ne parle absolument qu'au point de vue de son intérêt privé... Ne
+considérant que le côté matériel de la question, comptant pour
+rien l'habitude de fraternité, d'appui, de solidarité, qui naît
+inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le
+bien-être moralise et adoucit le caractère de l'homme, ne se
+disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux
+faibles, ne songeant pas qu'après tout _l'homme honnête, actif et
+laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du
+travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition...
+_non, notre spéculateur ne pense qu'au produit brut; eh bien! vous
+le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à
+cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être
+matériel de ses ouvriers.
+
+-- C'est juste, monsieur Agricol.
+
+-- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai
+prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à
+ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part
+proportionnelle dans ses bénéfices?
+
+-- Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.
+
+-- Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.
+
+En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la
+porte du jardin de la maison commune.
+
+Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s'approcha
+d'Agricol et lui dit:
+
+-- M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur?
+
+-- Non, madame, mais on l'attend d'un moment à l'autre.
+
+-- Aujourd'hui, peut-être?
+
+-- Aujourd'hui ou demain, madame.
+
+-- On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur?
+
+-- Je ne crois pas qu'on le sache, madame; mais le portier de la
+fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy,
+pourra peut-être vous en instruire.
+
+-- Je vous remercie, monsieur.
+
+-- À votre service, madame.
+
+-- Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait
+d'interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que
+cette dame était bien pâle et avait l'air bien ému?
+
+-- Je l'ai remarqué comme vous, mademoiselle; il m'a semblé voir
+rouler une larme dans ses yeux.
+
+-- Oui, elle avait l'air d'avoir pleuré. Pauvre femme! peut-être
+vient-elle demander quelques secours à M. Hardy... Mais qu'avez-
+vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif?
+
+Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à
+la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l'aventure
+de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était
+venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et
+qui avait appris peut-être trop tard qu'elle avait été suivie et
+espionnée.
+
+-- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la
+présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne
+puis malheureusement pas vous parler, car ce n'est pas mon secret
+à moi seul.
+
+-- Oh! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en
+souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m'apprenez
+m'intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d'autre
+chose.
+
+-- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous
+serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre
+association...
+
+-- Je vous écoute, monsieur Agricol.
+
+-- Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il
+se dit: «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour
+travailler beaucoup; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices,
+que faire? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de
+bon marché sans l'économie de matières premières, sans la
+perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du
+travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers
+de prodiguer la matière? comment les engager, chacun dans sa
+spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux?»
+
+-- C'est vrai, monsieur Agricol, comment faire?
+
+--» Et ce n'est pas tout, dira notre homme; pour vendre, très cher
+mes produits, il faut qu'ils soient irréprochables, excellents.
+Mes ouvriers font suffisamment bien; ce n'est pas assez: il faut
+qu'ils fassent des chefs-d'oeuvre.»
+
+-- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment
+accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner
+beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d'oeuvre?
+
+-- C'est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils? Notre
+spéculateur aussi se dit bientôt: «Que mes ouvriers aient _intérêt
+_à économiser la matière première_, intérêt _à bien employer leur
+temps_, intérêt _à trouver des procédés de fabrication meilleurs,
+_intérêt _à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-
+d'oeuvre... alors mon but est atteint. Eh bien_, intéressons _mes
+ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur
+activité, leur zèle, leur habileté: mieux ils fabriqueront, mieux
+je vendrai: meilleure sera leur part et la mienne aussi.»
+
+-- Ah! maintenant je comprends, monsieur Agricol.
+
+-- Et notre spéculateur spéculait bien; avant d'être _intéressé,
+_l'ouvrier se disait: «Peu m'importe, à moi, qu'à la journée je
+fasse plus, qu'à la tache je fasse mieux? Que m'en revient-il?
+Rien! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au
+contraire, j'ai intérêt à avoir du zèle, de l'économie. Oh! alors,
+tout change; je redouble d'activité, je stimule celle des autres;
+un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à
+la fabrique, j'ai le droit de lui dire: «Frère, nous souffrons
+tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la
+chose commune.»
+
+-- Et alors, comme l'on doit travailler avec ardeur, avec courage,
+avec espérance, monsieur Agricol!
+
+-- C'est bien là-dessus qu'a compté notre spéculateur; et il se
+dira encore: «Des trésors d'expérience, de savoir pratique, sont
+souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir,
+d'occasion ou d'encouragement; d'excellents ouvriers, au lieu de
+perfectionner, d'innover comme ils le pourraient, suivent
+indifféremment la routine... Quel dommage! car un homme
+intelligent, occupé toute sa vie d'un travail spécial, doit
+découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite; je
+fonderai donc une sorte de comité consultatif, j'y appellerai mes
+chefs d'atelier et mes ouvriers les plus habiles; notre intérêt
+est maintenant commun; il jaillira nécessairement de vives
+lumières de ce foyer d'intelligences pratiques...» Le spéculateur
+ne se trompe pas; bientôt frappé des ressources incroyables, des
+mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés
+par les travailleurs: «Mais malheureux! s'écria-t-il, vous saviez
+cela et vous ne me le disiez pas? Ce qui me coûte disons cent
+francs à fabriquer ne m'en aurait coûté que cinquante, sans
+compter une énorme économie de temps. -- Mon bourgeois, répondit
+l'ouvrier, qui n'est pas plus bête qu'un autre, quel intérêt
+avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de
+cinquante pour cent sur ceci ou sur cela? Aucun. À cette heure,
+c'est autre chose; vous me donnez, outre mon salaire, une part
+dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en
+consultant mon expérience, mon savoir; au lieu de me traiter comme
+une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi; il est
+de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais
+et de tâcher d'acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle,
+comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et
+envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur
+au coeur sec, il s'agissait d'un homme qui, joignant à la science
+des chiffres les tendres et généreuses sympathies d'un coeur
+évangélique et l'élévation d'un esprit éminent, étendrait son
+ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais
+sur l'émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les
+moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur
+coeur, et qui, fort de l'autorité que lui donneraient ses
+bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur
+ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi _charge
+d'âmes_, guiderait ceux qu'il n'appellerait plus ses ouvriers,
+mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles,
+tâcherait de faire naître en eux le goût de l'instruction, des
+arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d'une condition qui
+n'est souvent acceptée par d'autres qu'avec des larmes de
+malédiction et de désespoir... eh bien, mademoiselle Angèle, cet
+homme c'est... Mais tenez, mon Dieu!... il ne pouvait arriver
+parmi nous qu'au milieu d'une bénédiction... le voilà... c'est
+M. Hardy!
+
+-- Ah! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes,
+c'est les mains jointes de reconnaissance qu'il faudrait le
+recevoir.
+
+-- Tenez... voyez si cette noble et douce figure n'est pas l'image
+de cette âme admirable.
+
+En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec
+M. de Blessac, l'indigne ami qui le trahissait d'une manière si
+infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.
+
+* * * * *
+
+Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d'essayer
+d'exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l'organisation du
+travail; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant
+la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels
+des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l'on abuse un
+peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un
+fait hors de toute discussion: à savoir que jamais les classes
+laborieuses de la société n'ont été plus misérables; car jamais
+les salaires n'ont été moins en rapport avec les besoins pourtant
+plus que modestes des travailleurs.
+
+Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c'est la tendance
+progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui
+souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour
+les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc.,
+démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré
+les assurances officielles à l'endroit de la _prospérité générale,
+_des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société.
+Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles,
+elles sont, elles doivent être plus qu'insuffisantes. Les
+gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace...
+mais ils s'en garderont bien. Les gens _sérieux _discutent
+_sérieusement _l'importance de nos relations diplomatiques avec le
+Monomotapa, ou toute autre affaire aussi _sérieuse_, et ils
+abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du
+bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le
+sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense,
+intelligent, laborieux_, s'éclairant de plus en plus sur ses
+droits et sur sa force_, mais si affamé par les désastres d'une
+impitoyable concurrence qu'il manque même souvent du travail dont
+il a peine à vivre! Soit... les gens _sérieux _ne daignent pas
+songer à ces formidables misères... Les _hommes d'État _sourient
+de pitié à la seule pensée d'attacher leur nom à une initiative
+qui les entourerait d'une popularité bienfaisante et féconde.
+Soit... tous préfèrent attendre le moment où la question sociale
+éclatera comme la foudre... Alors... au milieu de cette effrayante
+commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les
+questions _sérieuses _et les hommes _sérieux _de ce temps-ci. Pour
+conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir,
+c'est donc encore aux sympathies privées qu'il faut s'adresser, au
+nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de
+tous...
+
+Nous l'avons dit il y a longtemps: SI LES RICHES SAVAIENT!!! Eh
+bien, répétons-le, à la louange de l'humanité_, lorsque les riches
+savent_, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité.
+Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend
+le sort d'une foule innombrable de travailleurs, qu'ils peuvent
+être bénis, adorés, pour ainsi dire_, sans bourse délier_.
+
+Nous avons parlé des _maisons communes _où les ouvriers
+trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien
+chauffés. Cette excellente institution était sur le point de se
+réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie
+de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s'est mis à
+la tête d'une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira
+aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d'intérêt garanti.
+
+Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple
+qui aurait de plus l'avantage de donner aux classes pauvres les
+premiers rudiments et les premiers moyens d'association? Les
+immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent
+tous les esprits; mais le peuple est hors d'état de fonder les
+établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses
+services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même
+de jouir de ces précieux avantages! Que lui importerait de faire
+construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à
+cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré? et il serait
+très facile de le lui garantir.
+
+Pourquoi l'institut, qui donne annuellement pour sujets de
+concours aux jeunes architectes des plans de palais, d'églises, de
+salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le
+plan d'un grand établissement destiné au logement des classes
+laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d'économie
+et de salubrité désirables?
+
+Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l'excellent vouloir,
+dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se
+sont tant de fois admirablement manifestés, n'établirait-il pas
+dans les arrondissements populeux des _maisons communes modèles
+_où l'on ferait les premières applications de la vie en commun? Le
+désir d'être admis dans ces établissements serait un puissant
+levier d'émulation, de moralisation, et aussi une consolante
+espérance... pour les travailleurs... Or, c'est quelque chose que
+l'espérance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une
+bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants
+à sortir de leur impitoyable indifférence.
+
+Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne
+profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons
+communes d'ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques?
+
+Il s'ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très
+considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici
+comment: la réduction du salaire est d'autant plus funeste,
+d'autant plus intolérable pour l'ouvrier, qu'elle l'oblige à se
+priver souvent des objets de première nécessité: or, si en vivant
+isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que
+le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce
+à l'association, le salaire de l'artisan pourra, dans un moment de
+crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu'il ait trop à
+souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le
+fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.
+
+Nous espérons avoir démontré l'avantage, l'utilité, la facilité
+d'une fondation de _maisons communes d'ouvriers_.
+
+Nous avons ensuite posé ceci: Qu'il serait non seulement de la
+plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux
+bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que
+cette juste répartition profiterait même au fabricant.
+
+Ici il ne s'agit que d'hypothèses, de projets, parfaitement
+réalisables d'ailleurs, il s'agit de faits accomplis. Un de nos
+meilleurs amis, très grand industriel, dont le coeur vaut
+l'esprit, a créé un comité consultatif d'ouvriers et les a appelés
+(en outre de leur salaire) à jouir d'une part proportionnelle dans
+les bénéfices de son exploitation; déjà les résultats ont dépassé
+ses espérances. Afin d'entourer cet exemple excellent de toutes
+les facilités possibles d'exécution dans le cas où quelques
+esprits à la fois sages et généreux voudraient l'imiter, nous
+donnons en note les bases de cette organisation[15].
+
+Jusqu'à présent, le travailleur n'a eu qu'une part minime,
+insuffisante à ses besoins; ne serait-il pas juste, humain, de le
+rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui
+facilitant le bien-être que procure l'association, soit en lui
+donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs?
+En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de
+la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût
+diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l'exploitant,
+ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose
+généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant
+leur fortune, leur industrie à l'abri de tout bouleversement,
+puisqu'ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de
+trouble, de douloureuses et justes réclamations?
+
+En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages
+qui assurent leurs biens contre l'incendie.
+
+* * * * *
+
+Nous l'avons dit: M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la
+fabrique.
+
+Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s'avancer un
+modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce
+fiacre se trouvait Rodin.
+
+
+
+IV. Révélations.
+
+Pendant la visite d'Angèle et d'Agricol à la maison commune, la
+bande des _Loups_, se recrutant sur la route d'un assez grand
+nombre d'habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la
+fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui
+amenait Rodin de Paris.
+
+M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac,
+était entré dans le salon de la maison qu'il occupait auprès de la
+manufacture.
+
+M. Hardy était d'une taille moyenne, élégante et frêle, qui
+annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable.
+Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à
+la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie
+loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le
+caractère de M. Hardy: sa mère l'appelait _la Sensitive; _c'était
+en effet une de ces organisations d'une finesse, d'une délicatesse
+exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et
+généreuses, mais d'une telle susceptibilité, qu'au moindre
+froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si
+l'on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour
+les arts, une intelligence d'élite, des goûts essentiellement
+choisis, raffinés, et que l'on songe aux mille déceptions ou
+déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la
+carrière industrielle, on se demande comment ce coeur si délicat,
+si tendre, n'avait pas été mille fois brisé dans cette lutte
+incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait
+en effet beaucoup souffert: forcé de suivre la carrière
+industrielle pour faire honneur à des affaires que son père,
+modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu
+embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à
+force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les
+plus honorables de l'industrie; mais, pour arriver à ce but, que
+d'ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à
+combattre, que de rivalités haineuses à lasser! Impressionnable
+comme il l'était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents
+accès d'indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte
+amère contre l'improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère;
+de retour auprès d'elle, après une journée de lutte pénible ou de
+déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans
+une atmosphère d'une pureté si bienfaisante, d'une sérénité si
+radieuse, qu'il perdait presque à l'instant le souvenir des choses
+honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le
+jour; les déchirements de son coeur s'apaisaient au seul contact
+de la grande et belle âme de sa mère; aussi son amour pour elle
+était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu'il la perdit, il éprouva
+un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins
+qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de
+notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur.
+Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha
+davantage de ses ouvriers; il avait toujours été juste et bon pour
+eux; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son coeur
+dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un
+redoublement d'affectuosité, éprouvant d'autant plus le besoin de
+voir autour de lui des gens heureux qu'il souffrait davantage;
+bientôt les merveilleuses améliorations qu'il apporta au bien-être
+physique et moral de tout ce qui l'entourait, servirent, non de
+distraction, mais d'occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il
+s'éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections: une
+amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés
+passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un
+attachement paternel pour ses ouvriers... Ses jours se passaient
+donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de
+respect pour lui; monde qu'il avait pour ainsi dire créé à son
+image à lui, afin d'y trouver un refuge contre les douloureuses
+réalités dont il avait horreur, et de ne s'entourer ainsi que
+d'êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à
+toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de
+plus en plus vitales. Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy,
+arrivé à la maturité de l'âge, possédant un ami sincère, une
+maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de
+l'attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à
+l'époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il
+pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.
+
+M. de Blessac, l'intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne
+de cette touchante et fraternelle affection; mais l'on a vu par
+quel moyen diabolique le père d'Aigrigny et Rodin étaient parvenus
+à faire de M. de Blessac, jusqu'alors droit et sincère,
+l'instrument de leurs machinations.
+
+Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la
+piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu
+allumé dans le petit salon de M. Hardy.
+
+-- Ah! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit
+M. Hardy en souriant et s'adressant à M. de Blessac; j'éprouve de
+plus en plus le besoin de revenir chez moi... Quitter mes
+habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui
+m'oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.
+
+-- Et quand je pense, répondit M. de Blessac, ne pouvant
+s'empêcher de rougir légèrement, quand je pense, mon ami, que pour
+moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage!
+
+-- Eh bien... mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m'accompagner,
+à votre tour, dans une excursion qui sans vous eût été aussi
+ennuyeuse qu'elle a été charmante?
+
+-- Mon ami, quelle différence! j'ai contracté envers vous une
+dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.
+
+-- Allons donc! mon cher Marcel... est-ce qu'entre nous il y a
+distinction du _tien _et du _mien? _En fait de dévouement, est-ce
+qu'il n'est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir!
+
+-- Noble coeur... noble coeur!...
+
+-- Dites heureux coeur... oh! oui, bien heureux des dernières
+affections pour lesquelles il bat...
+
+-- Et qui, grand Dieu! mériterai le bonheur ici bas... si ce n'est
+vous, mon ami?
+
+-- Ce bonheur, à qui le dois-je? à ces affections que j'ai
+trouvées là, prêtes à me soutenir, lorsque, privé de l'appui de ma
+mère, qui était toute ma force, je me serais senti, j'avoue ma
+faiblesse, presque incapable de supporter l'adversité.
+
+-- Vous, mon ami, d'un caractère si ferme, si résolu pour faire le
+bien? vous que j'ai vu lutter avec autant d'énergie que de courage
+pour amener le triomphe d'une idée honnête et équitable?
+
+-- Oui, mais plus j'avance dans ma carrière, plus les choses
+laides, honteuses, me causent d'adversion, et moins je me sens la
+force de les affronter.
+
+-- S'il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.
+
+-- Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et
+contenue, bien souvent je vous l'ai dit: mon courage, c'était ma
+mère. Voyez-vous, ami, lorsque j'arrivais auprès d'elle le coeur
+déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque
+fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains
+vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave: «Mon cher
+enfant, c'est aux ingrats et aux fripons à être navrés; plaignons
+les méchants; oublions le mal; ne songeons qu'au bien...» alors,
+ami, mon coeur, douloureusement contracté, s'épanouissait à la
+simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je
+trouvais auprès d'elle la force nécessaire pour recommencer le
+lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma
+condition: heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette
+mère chérie, j'aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans
+lesquelles, je l'avoue, je me sentirais faible et désarmé, car
+vous ne sauriez croire, Marcel, l'appui, la force que je trouve en
+votre amitié.
+
+-- Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en
+dissimulant son embarras. Parlons d'une autre affection presque
+aussi douce et aussi tendre que celle d'une mère.
+
+-- Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy; je n'ai
+rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave,
+j'ai eu recours aux conseils de votre amitié... Eh bien, oui... je
+crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour
+cette femme, la seule que j'aie passionnément aimée, la seule que
+maintenant j'aimerai jamais... Et puis, enfin... faut-il tout vous
+dire... ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m'a
+fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à
+mes yeux.
+
+-- Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de
+Mme de Noisy et le vôtre, mon ami... son idolâtrie pour sa mère
+surtout!
+
+-- C'est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent
+fait mon tourment... Que de fois elle m'a dit avec sa franchise
+habituelle: «Je vous ai tout sacrifié... mais je vous sacrifierais
+à ma mère!»
+
+-- Dieu merci! mon ami, vous n'avez jamais à craindre de voir
+Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle... Sa mère a depuis
+longtemps renoncé, m'avez-vous dit, à l'idée de retourner en
+Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme,
+paraît fixé pour toujours... Grâce au discret dévouement de cette
+excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré
+du plus profond mystère... Qui pourrait le troubler à cette heure?
+
+-- Rien! oh rien!... s'écria M. Hardy, j'ai même presque les
+garanties de sa durée...
+
+-- Que voulez-vous dire... mon ami?...
+
+-- Je ne sais pas si je dois vous faire part...
+
+-- Ai-je été indiscret... mon ami?...
+
+-- Vous, mon cher Marcel?... le pouvez-vous penser? dit M. Hardy
+d'un ton de reproche amical, non... c'est que je n'aime à vous
+conter mes bonheurs que lorsqu'ils sont complets... et il manque
+quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet...
+
+Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy:
+
+-- Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler
+pour affaire très pressée...
+
+-- Déjà!... dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous
+permettez, mon ami?...
+
+Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans
+une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant:
+
+-- Non, non, restez... votre présence hâtera l'entretien.
+
+-- Mais il s'agit d'affaires, mon ami?
+
+-- Je les fais au grand jour, vous le savez... Puis s'adressant au
+domestique: -- Priez ce monsieur d'entrer.
+
+-- Le postillon demande s'il peut s'en aller, dit le serviteur.
+
+-- Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris; qu'il attende.
+
+Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que
+M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée
+par un autre intermédiaire.
+
+-- Monsieur Hardy? dit Rodin en saluant respectivement et en
+interrogeant tour à tour du regard les deux amis.
+
+-- C'est moi, monsieur, que voulez-vous? répondit le fabricant
+avec bienveillance; à l'aspect de ce vieil homme, humble et mal
+vêtu, il s'attendait à une demande de secours.
+
+-- Monsieur... François Hardy? répéta Rodin, comme s'il eût voulu
+s'assurer de l'identité du personnage.
+
+-- J'ai eu l'honneur de vous dire que c'était moi, monsieur...
+
+-- J'aurais, monsieur, une communication particulière à vous
+faire, dit Rodin.
+
+-- Vous pouvez parler... monsieur est mon ami, dit M. Hardy en
+montrant M. de Blessac.
+
+-- Mais... c'est à vous seul... que je désirerais parler,
+monsieur, reprit Rodin.
+
+M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d'un coup d'oeil
+le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence
+d'un tiers le blessât, s'il avait une aumône à implorer:
+
+-- Monsieur, permettez-moi de vous demander si c'est pour vous ou
+pour moi que vous désirez le secret de cet entretien?
+
+-- C'est pour vous... monsieur... absolument pour vous, répondit
+Rodin.
+
+-- Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez
+parler... je n'ai pas de secret pour monsieur...
+
+Après un moment de silence, Rodin reprit, en s'adressant à
+M. Hardy:
+
+-- Monsieur... vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l'on
+dit de vous... et comme tel... vous méritez la sympathie de tout
+honnête homme.
+
+-- Je le crois... monsieur...
+
+-- Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.
+
+-- Et ce service... monsieur?
+
+-- Je viens vous dévoiler une infâme trahison... dont vous avez
+été victime.
+
+-- Je crois que vous vous trompez, monsieur.
+
+-- J'ai les preuves de ce que j'avance.
+
+-- Les preuves?
+
+-- Les preuves écrites... de la trahison que je viens dévoiler...
+je les ai là, répondit Rodin; en un mot, un homme que vous avez
+cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.
+
+-- Et le nom de cet homme?
+
+-- M. Marcel de Blessac, dit Rodin.
+
+À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta
+foudroyé. À peine put-il murmurer d'une voix altérée:
+
+-- Monsieur...
+
+M. Hardy, sans regarder son ami, sans s'apercevoir de son trouble
+effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement:
+
+-- Silence... mon ami. Puis l'oeil étincelant d'indignation, en
+s'adressant à Rodin qu'il n'avait pas cessé de regarder en face,
+il lui dit d'un air de mépris écrasant: -- Ah!... vous accusez
+M. de Blessac?
+
+-- Je l'accuse, répondit nettement Rodin.
+
+-- Le connaissez-vous?
+
+-- Je ne l'ai jamais vu...
+
+-- Et que lui reprochez-vous?... Et comment osez-vous dire qu'il
+m'a trahi?
+
+-- Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu'il semblait
+contenir difficilement: un homme d'honneur qui voit un autre homme
+d'honneur sur le point d'être égorgé par un scélérat, doit-il, oui
+ou non, crier au meurtre?
+
+-- Oui, monsieur; mais quel rapport...
+
+-- À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi
+criminelles que des meurtres... et je viens me mettre entre le
+bourreau et la victime...
+
+-- Vous connaissez sans doute l'écriture de M. de Blessac, dit
+Rodin.
+
+-- Oui monsieur...
+
+-- Lisez donc ceci...Et Rodin tira de sa poche une lettre qu'il
+remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois
+les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d'un pas...
+épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de
+honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d'avoir
+l'audacieuse effronterie de la trahison.
+
+-- Marcel!!! s'écria M. Hardy avec effroi et les traits
+bouleversés par ce coup imprévu. -- Marcel!... comme vous êtes
+pâle!... vous ne répondez pas!
+
+-- Marcel!!... vous êtes M. de Blessac! s'écria Rodin en feignant
+un étonnement douloureux. Ah! monsieur... si j'avais su...
+
+-- Mais, vous n'entendez donc pas cet homme, Marcel? s'écria
+M. Hardy. Il dit que vous m'avez trahi d'une manière infâme...
+
+Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.
+
+-- Oh! mon Dieu!... dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il
+ne répond rien... rien...
+
+-- Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je
+suis obligé de lui demander s'il ose nier avoir adressé plusieurs
+lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de
+M. Rodin.
+
+M. de Blessac resta muet.
+
+M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu'il voyait, à ce
+qu'il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui
+remettre Rodin et en lut quelques lignes... entremêlant çà et là
+sa lecture d'exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur.
+Il n'eut pas besoin d'achever la lettre pour se convaincre de
+l'horrible trahison de M. de Blessac.
+
+M. Hardy chancela, un moment ses sens l'abandonnèrent... à cette
+horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui
+tourna au premier regard qu'il jeta dans cet abîme d'infamie.
+L'abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt
+l'indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet
+accablement, il s'élança pâle, terrible sur M. de Blessac.
+
+-- Misérable!!! s'écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis,
+s'arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant:
+-- Non... ce serait souiller ma main... -- Et il ajouta en se
+tournant vers Rodin, qui s'était avancé vivement pour
+s'interposer: -- Ce n'est pas la joue d'un infâme... que je dois
+souffleter... c'est votre loyale main que je dois serrer,
+monsieur... car vous avez eu le courage de démasquer un traître et
+un lâche.
+
+-- Monsieur! s'écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos
+ordres... et...
+
+Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte,
+qui s'ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les
+efforts d'un domestique, en disant d'une voix altérée:
+
+-- Je vous dis qu'il faut qu'à l'instant je parle à votre
+maître...
+
+À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée,
+M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula
+d'un pas, en s'écriant:
+
+-- Madame Duparc! vous ici... qu'y a-t-il?
+
+-- Ah! monsieur... un grand malheur...
+
+-- Marguerite!... s'écria M. Hardy d'une voix déchirante.
+
+-- Elle est partie!... monsieur...
+
+-- Partie!... reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût
+éclaté à ses pieds.
+
+-- Marguerite est partie! répéta-t-il.
+
+-- Tout est découvert. Sa mère l'a emmenée... il y a trois jours!
+dit la malheureuse femme d'une voix défaillante.
+
+-- Partie... Marguerite... Ça n'est pas vrai! on me trompe!...
+s'écria M. Hardy.
+
+Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de
+sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui,
+attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au
+postillon:
+
+-- À Paris, ventre à terre!...
+
+* * * * *
+
+Au moment où la voiture s'élançait rapide comme l'éclair sur la
+route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain
+du chant de guerre des _Loups_, qui s'avançaient en hâte vers la
+fabrique.
+
+
+
+V. L'attaque.
+
+Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s'attendait
+pas d'ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre;
+mais, tout à coup il s'arrêta un moment et tressaillit d'aise et
+de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son
+père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une
+circonstance fortuite avait jusqu'alors retardé l'entretien du
+père et fils.
+
+-- Très bien! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que
+mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.
+
+Et Rodin se hâta d'aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le
+vent, qui continuait à s'élever, apporta jusqu'à l'oreille du
+jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des _Loups.
+_Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur
+lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s'asseyant
+dans la voiture:
+
+-- À l'heure qu'il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se
+doute guère qu'en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud
+sont en train de devenir excellentes.
+
+Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.
+
+* * * * *
+
+Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la
+réponse de leurs camarades à d'autres propositions relatives aux
+sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l'écart avec le
+père du maréchal Simon; de là le retard de sa conversation avec
+son fils.
+
+Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux
+belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l'extrémité de l'une
+des ailes de la maison commune; un petit jardin d'une quarantaine
+de toises, qu'il s'amusait à cultiver, s'étendait au-dessous des
+fenêtres; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant
+restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil
+de mars dans le modeste appartement où venaient d'entrer l'ouvrier
+en blouse et le maréchal en grand uniforme.
+
+Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les
+siennes, lui dit d'une voix si profondément émue que le vieillard
+en tressaillit:
+
+-- Mon père... je suis bien malheureux!
+
+Et une expression pénible, jusqu'alors contenue, assombrit soudain
+la noble physionomie du maréchal.
+
+-- Toi... malheureux! s'écria le père Simon avec inquiétude en se
+rapprochant.
+
+-- Je vous dirai tout, mon père... répondit le maréchal d'une voix
+altérée, car j'ai besoin des conseils de votre inflexible
+droiture.
+
+-- En fait d'honneur, de loyauté, tu n'as de conseils à demander à
+personne.
+
+-- Si, mon père... vous seul pouvez me tirer d'une incertitude qui
+est pour moi une torture atroce.
+
+-- Explique-toi... je t'en conjure.
+
+-- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes,
+absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles
+étaient folles de joie et de bonheur... Tout à coup cela a changé:
+elles s'attristent de plus en plus... Hier encore j'ai surpris une
+larme dans leurs yeux; alors, tout ému, je les ai serrées contre
+ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin... Sans me
+répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont
+couvert mon visage de pleurs.
+
+-- Cela est étrange... mais à quoi attribuer ce changement!
+
+-- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur
+que me cause la mort de leur mère... et ces pauvres anges se
+désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur.
+Pourtant, chose inexplicable! elles semblent non seulement
+comprendre, mais partager mes douleurs... Hier encore, Blanche me
+disait: «Combien nous serions tous plus heureux encore si notre
+mère était avec nous...»
+
+-- Elles partagent ta douleur: elles ne peuvent pas te la
+reprocher... La cause de leur chagrin n'est pas là.
+
+-- C'est ce que je me dis, mon père; mais quelle est-elle? Ma
+raison s'épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu'à
+m'imaginer qu'un méchant démon s'est glissé entre mes enfants et
+moi... Cette idée est stupide, absurde, je le sais; mais que
+voulez-vous?... lorsque de saines raisons vous manquent, on finit
+par se livrer aux suppositions les plus insensées.
+
+-- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi?
+
+-- Personne... je le sais.
+
+-- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends... prends
+patience, surveille, épie ces pauvres jeunes coeurs avec la
+sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j'en suis sûr,
+quelque secret sans doute bien innocent.
+
+-- Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais
+pour pénétrer ce secret... il ne faut pas les quitter...
+
+-- Pourquoi les quitterais-tu! dit le vieillard, surpris de l'air
+sombre de son fils, n'es-tu pas maintenant pour toujours auprès
+d'elle... auprès de moi!
+
+-- Qui sait! répondit le maréchal avec un soupir.
+
+-- Que dis-tu!...
+
+-- Sachez d'abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent
+ici... vous saurez ensuite ceux qui pourraient m'éloigner de vous,
+de mes filles et de mon autre enfant...
+
+-- Quel enfant!
+
+-- Le fils de mon vieil ami le prince indien...
+
+-- Djalma! que lui arrive-t-il!
+
+-- Mon père... il m'épouvante...
+
+-- Lui?
+
+Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente
+rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que
+le maréchal s'interrompit et dit à son père:
+
+-- Qu'est-ce que cela? Après avoir un instant prêté l'oreille aux
+sourdes clameurs qui s'affaiblirent et passèrent avec la bouffée
+de vent, le vieillard répondit:
+
+-- Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.
+
+-- Cela ressemblait aux cris d'une foule nombreuse, reprit le
+maréchal.
+
+Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.
+
+-- Que me disais-tu? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien
+t'épouvantait? et pourquoi?
+
+-- Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour
+Mlle de Cardoville.
+
+-- Et c'est cela qui t'effraye, mon fils? dit le vieillard en
+regardant son fils avec surprise; Djalma n'a que dix-huit ans...
+et à cet âge un amour chasse l'autre.
+
+-- S'il s'agit d'un amour vulgaire, oui, mon père... Mais songez
+donc qu'à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez,
+joint le caractère le plus noble, le plus généreux... et que, par
+une suite de circonstances fatales, oh! bien malheureusement
+fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.
+
+-- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.
+
+-- Vous n'avez pas l'idée des ravages que fait cette passion chez
+cet enfant ardent et indomptable; quelquefois, à son abattement
+douloureux succèdent des entraînements d'une férocité sauvage.
+Hier, je l'ai surpris à l'improviste, l'oeil sanglant, les traits
+contractés par la rage; cédant à un accès de folle fureur, il
+criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en
+s'écriant d'une voix haletante: «_Ah!_... _du sang... j'ai son
+sang..._ -- Malheureux! lui dis-je, quel est cet emportement
+insensé! -- _Je tue l'homme!_» me répondit-il d'une voix sourde et
+d'un air égaré. C'est ainsi qu'il désigne le rival qu'il croit
+avoir.
+
+-- C'est en effet quelque chose de terrible qu'une telle
+passion... dans un pareil coeur, dit le vieillard.
+
+-- D'autres fois, reprit le maréchal, c'est contre Mlle de
+Cardoville que sa rage éclate; d'autres fois enfin contre lui-
+même. J'ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme
+venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m'a prévenu
+qu'il avait quelque pensée de suicide.
+
+-- Malheureux enfant!...
+
+-- Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde
+amertume, c'est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif
+réclament toute ma sollicitude... que je suis peut-être à la
+veille de les abandonner...
+
+-- Les abandonner?
+
+-- Oui... pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que
+ceux qu'imposent l'amitié, la famille! dit le maréchal avec un
+accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si
+profondément ému, s'écria:
+
+-- Mais ce devoir, quel est-il?
+
+-- Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif,
+qui m'a fait ce que je suis? qui m'a donné le titre de duc, le
+bâton de maréchal?
+
+-- Napoléon...
+
+-- Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son
+prestige, lorsque de premier citoyen d'une république il s'est
+fait empereur.
+
+-- J'ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon; le
+demi-dieu se faisait homme.
+
+-- Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours
+battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu'il a élevé des
+derniers rangs de l'armée jusqu'au premier, pour moi qu'il a
+comblé de bienfaits, d'affection, il a été plus qu'un héros... il
+a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que
+d'admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé... j'ai voulu
+partager son exil, on m'a refusé cette grâce; alors j'ai conspiré,
+j'ai tiré l'épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la
+couronne que la France lui avait donnée.
+
+-- Et, dans ta position, tu as bien agi... Pierre... sans partager
+ton admiration, j'ai compris ta reconnaissance... projets d'exil,
+conspiration, j'ai tout approuvé... tu le sais.
+
+-- Eh bien! cet enfant déshérité, au nom duquel j'ai conspiré il y
+a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l'épée de son
+père...
+
+-- Napoléon II, s'écria le vieillard en regardant son fils avec
+une surprise et une anxiété extrêmes; le roi de Rome!!!
+
+-- Roi!!! non, il n'est plus roi... Napoléon! non, il ne s'appelle
+plus Napoléon! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien...
+car l'autre nom leur faisait peur... Tout leur fait peur...
+Aussi... savez-vous ce qu'ils en font du fils de l'empereur!...
+reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse... ils le
+torturent... ils le tuent lentement...
+
+-- Qui t'a dit...
+
+-- Oh! quelqu'un qui le sait... et qui a dit vrai, trop vrai...
+Oui, le fils de l'empereur lutte de toutes ses forces contre une
+mort précoce; les yeux tournés vers la France... il attend... il
+attend...; et personne ne vient... personne... non... Parmi tous
+ces hommes que son père a faits aussi grands qu'ils étaient
+petits... pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu'on
+étouffe et qui... meurt...
+
+-- Et toi... tu y songes...
+
+-- Oui; mais pour y songer il m'a fallu savoir... oh! à n'en point
+douter, car ce n'est pas à la même source que j'ai pris tous mes
+renseignements, il m'a fallu savoir que le sort cruel de cet
+enfant... à qui j'ai aussi prêté serment, moi... car un jour, je
+vous l'ai dit, l'empereur, fier et tendre père, me le montrant
+dans son berceau, m'a dit: «Mon vieil ami, tu seras au fils comme
+tu as été au père; car qui nous aime... aime notre France.»
+
+-- Oui... je le sais... bien des fois tu m'as rappelé ces paroles,
+et comme toi... j'ai été ému...
+
+-- Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de
+l'empereur, j'avais vu... et vu avec certitude, les preuves les
+plus évidentes que l'on ne m'abusait pas, si j'avais vu une lettre
+d'un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme
+fidèle au culte de l'empereur les moyens d'entrer en relation avec
+le roi de Rome... et peut-être de l'enlever à ses bourreaux!
+
+-- Et ensuite, dit l'artisan en regardant fixement son fils, une
+fois Napoléon II libre!
+
+-- Ensuite!!... s'écria le maréchal. Puis il dit au vieillard
+d'une voix contenue: Voyons, mon père, croyez-vous la France
+insensible aux humiliations qu'elle endure?... Croyez-vous le
+souvenir de l'empereur éteint? Non, non, c'est surtout dans ces
+jours d'abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué
+tout bas... Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à
+la frontière, revivant dans son fils? Croyez-vous que le coeur de
+la France entière ne battrait pas pour lui?
+
+-- C'est une conspiration... contre le gouvernement actuel... avec
+Napoléon II pour drapeau, reprit l'ouvrier; c'est grave.
+
+-- Mon père, je vous ai dit que j'étais bien malheureux; eh bien,
+jugez-en... s'écria le maréchal. Non seulement je me demande si je
+dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les
+hasards d'une entreprise aussi audacieuse; mais je me demande si
+je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en
+reconnaissant mon titre et mon grade, ne m'a pas accordé de
+faveur... mais enfin m'a rendu justice... Que dois-je faire?
+Abandonner tout ce que j'aime, ou rester insensible aux tortures
+du fils de l'empereur... de l'empereur à qui je dois tout... à qui
+j'ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son
+enfant? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-
+être, ou bien dois-je conspirer pour lui?... Dites-moi si je
+m'exagère ce que je dois à la mémoire de l'empereur... Dites, mon
+père, décidez; pendant une nuit d'insomnie, j'ai tâché de démêler
+au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l'honneur... je n'ai
+fait que marcher d'indécisions en indécisions... Vous seul, mon
+père, je le répète, vous seul... vous pouvez me guider.
+
+Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait
+répondre à son fils, lorsque quelqu'un, après avoir traversé le
+petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et
+entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et
+son père... C'était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu
+s'échapper du cabaret du village où s'étaient rassemblés les
+_Loups_.
+
+_-- _Monsieur Simon... monsieur Simon!... cria-t-il, pâle et
+haletant, les voilà... ils arrivent... ils vont attaquer la
+fabrique.
+
+-- Qui cela?... s'écria le vieillard en se levant brusquement.
+
+-- Les _Loups_, quelques compagnons carriers et tailleurs de
+pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des
+environs et des rôdeurs de barrières. Tenez, les entendez-vous?...
+ils crient: Mort aux _Dévorants!_
+
+En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.
+
+-- C'est le bruit que j'ai entendu tout à l'heure, dit le maréchal
+en se levant à son tour.
+
+-- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier; ils
+sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des
+ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante
+ici en tout; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les
+chambres, en poussant des cris d'effroi. Les entendez-vous?...
+
+En effet, le plafond retentissait sous des piétinements
+précipités.
+
+-- Est-ce que cette attaque serait sérieuse? dit le maréchal à son
+père, qui paraissait de plus en plus inquiet.
+
+-- Très sérieuse, dit le vieillard; il n'y a rien de plus terrible
+que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis
+longtemps tout en oeuvre pour irriter les gens des environs contre
+la fabrique.
+
+-- Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut
+d'abord bien barricader toutes les portes... et ensuite...
+
+Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les
+vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force
+que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt
+dans le petit jardin, borné d'un côté par un mur assez élevé qui
+donnait sur les champs.
+
+Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle
+de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres
+des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du
+premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin,
+autour du maréchal et de son père.
+
+Fatalité!! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre,
+chancela... se pencha en avant et s'affaissa, tout sanglant, entre
+les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors,
+avec une furie croissante, les cris sauvages de: Bataille et mort
+aux _Dévorants!_
+
+
+
+VI. Les Loups et les Dévorants.
+
+C'était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les
+premières hostilités venaient d'être si funestes au père du
+maréchal Simon.
+
+Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur
+du jardin, donnait sur les champs; c'est par là que les _Loups
+_avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les
+stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la
+route, l'ardente impatience de la lutte qui s'approchait, avaient
+de plus en plus animé ces hommes d'une exaltation farouche. Leur
+première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants
+cherchaient à terre de nouvelles munitions; les uns, pour
+s'approvisionner plus à l'aise, tenaient leurs bâtons entre les
+dents, d'autres les avaient déposés le long du mur; çà et là aussi
+plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des
+principaux meneurs de la bande; les mieux vêtus de ces hommes
+portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes,
+d'autres étaient presque couverts de haillons, car nous l'avons
+dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans
+aveu, à figures sinistres et patibulaires, s'étaient joints, bon
+gré mal gré, à la troupe des _Loups;_ quelques femmes hideuses,
+déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces
+misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs
+provocations, excitaient encore les esprits enflammés; l'une
+d'entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l'oeil
+aviné, à la bouche édentée, était coiffée d'une marmotte, d'où
+s'échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles; elle portait
+sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa
+poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée
+de rage. Elle avait relevé ses manches à demi déchirées; d'une
+main elle brandissait un bâton, de l'autre elle tenait une grosse
+pierre, ses compagnons l'appelaient _Ciboule. _L'horrible créature
+criait d'une voix rauque:
+
+-- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique; j'en veux
+faire saigner.
+
+Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de
+ses compagnons et par les cris sauvages de: Vive Ciboule! qui
+l'excitaient jusqu'au délire.
+
+Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de
+furet, à la barbe noire en collier; il portait une calotte grecque
+écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de
+drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était
+d'une condition différente de celle des autres gens de la troupe:
+c'était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et
+les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les
+habitants des environs; il criait beaucoup, mais il ne portait ni
+pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la
+formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d'église,
+lui dit:
+
+-- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d'impies, qui sont
+capables d'attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur
+le curé?
+
+-- Je ferai feu... mieux que toi, répondit le petit homme à mine
+de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.
+
+-- Et avec quoi feras-tu feu?
+
+-- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant
+un gros caillou; mais, au moment où il se baissait, un sac assez
+gonflé, mais très léger, qu'il paraissait tenir attaché sous sa
+blouse, tomba.
+
+-- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles! dit l'autre. Ça me
+paraît guère lourd.
+
+-- C'est des échantillons de laine, répondit l'homme à mine de
+furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa
+blouse; puis il ajouta: -- Mais attention, je crois que voilà le
+carrier qui parle.
+
+En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l'ascendant
+le plus complet était le terrible carrier: sa taille gigantesque
+dominait tellement la multitude que l'on apercevait toujours sa
+grosse tête coiffée d'un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules
+d'Hercule, couvertes d'une peau de bique fauve, s'élever au-dessus
+du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée
+çà et là de quelques bonnets de femmes comme d'autant de points
+blancs.
+
+Voyant à quel degré d'exaspération arrivaient les esprits, le
+petit nombre d'ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s'étaient
+laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d'une
+querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte,
+essayèrent, mais trop tard, d'abandonner le gros de la troupe;
+serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes
+les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d'être en
+butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se
+résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s'échapper.
+
+Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de
+pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de
+stentor du carrier.
+
+-- Les _Loups _ont hurlé, s'écria-t-il, faut attendre et voir
+comment les _Dévorants _vont répondre et engager la bataille.
+
+-- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le
+combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet,
+qui semblait être le légiste de la bande; sans cela... il y aurait
+violation de domicile.
+
+-- Violer!... Et qu'est-ce que ça nous fait à nous, de violer?...
+cria l'horrible mégère surnommée Ciboule; dehors ou dedans, il
+faut que je m'arrache avec les fouineuses de la fabrique.
+
+-- Oui, oui, crièrent d'autres hideuses créatures aussi
+déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les
+hommes.
+
+-- Nous voulons faire aussi notre coup!
+
+-- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs
+sont des ivrognesses et des coureuses! cria le petit homme à mine
+de furet.
+
+-- Bon, ça leur sera payé.
+
+-- Il faut que les femmes s'en mêlent!
+
+-- Ça nous regarde.
+
+-- Puisqu'elles font les chanteuses dans leur maison commune,
+s'écria Ciboule, nous leur apprendrons l'air de:
+
+_Au secours... on m'assassine!_
+
+Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des
+trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit
+un terme en criant:
+
+-- Silence!
+
+-- Silence!... silence! répondit la foule, écoutez le carrier.
+
+-- Si les _Dévorants _sont assez capons pour ne pas sortir après
+une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous
+l'enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.
+
+-- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu'il
+n'en restât aucun dans l'intérieur de la fabrique... dit le petit
+homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.
+
+-- On se bat où on peut! cria le carrier d'une voix tonnante;
+pourvu qu'on se croche... tout va... On se peignerait sur le
+chaperon d'un toit ou sur la crête d'un mur, n'est-ce pas, mes
+_Loups?_
+
+_-- _Oui!... oui! dit la foule électrisée par ces paroles
+sauvages; s'ils ne sortent pas... entrons de force.
+
+-- On le verra, leur palais!
+
+-- Ces païens n'ont pas seulement une chapelle, dit la voix de
+basse-taille, M. le curé les a damnés.
+
+-- Pourquoi donc qu'ils auraient un palais et nous des chenils?
+
+-- Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c'est
+encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme
+à mine de furet.
+
+-- Oui!... oui! ils l'ont dit.
+
+-- Alors, on brisera tout chez eux!
+
+-- On démolira leur bazar.
+
+-- On enverra la maison par les fenêtres.
+
+-- Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les
+bégueule, s'écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre
+sur la tête.
+
+-- Allons... les _Loups_, attention! cria le carrier d'une voix de
+stentor, encore une décharge, et si les _Dévorants _ne sortent
+pas... à bas la porte.
+
+Cette motion fut accueillie avec des hurlements d'une ardeur
+farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de
+tous ses poumons herculéens:
+
+-- Attention!... _Loups... _pierre en main... et ensemble... Y
+êtes-vous?
+
+-- Oui!... oui!... nous y sommes...
+
+-- Joue?... feu!... Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres
+et de cailloux énormes alla s'abattre sur la façade de la maison
+commune qui donnait sur les champs; une partie de ces projectiles
+brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première
+volée; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent
+des cris féroces, poussés à la fois, et comme un choeur
+formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès:
+
+-- Bataille... et mort aux _Dévorants! _Mais bientôt ces cris
+devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées,
+les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et
+repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants,
+d'autres levant les bras au ciel en criant au secours, d'autres
+enfin, plus hardies, s'avançant en dehors des fenêtres afin de
+tâcher de fermer les persiennes.
+
+-- Ah! voilà les fourmis qui déménagent! s'écria Ciboule en se
+baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de
+cailloux!
+
+Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère,
+alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de
+la croisée, tentait d'attirer un volet à elle.
+
+-- Touché... j'ai mis dans le blanc... cria la hideuse créature.
+
+-- T'es bien nommée, la _Ciboule... _tu touches _à la boule_, dit
+une voix.
+
+-- Vive Ciboule!
+
+-- Sortez donc, hé, les _Dévorants_, si vous l'osez!
+
+-- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient
+trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le
+petit homme à mine de furet.
+
+-- Et à cette heure ils _canent!_
+
+_-- _Ils ne veulent pas sortir! s'écria le carrier d'une voix de
+tonnerre, allons les fumer!!
+
+-- Oui!... Oui!
+
+-- Allons enfoncer la porte...
+
+-- Faudra bien que nous les trouvions.
+
+-- Allons... allons!... Et la foule, le carrier en tête, non loin
+duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s'avançait en
+tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée. Le terrain
+sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui
+alors ne criait plus; ce bruit confus, mais pour ainsi dire
+souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris
+forcenés. Les _Loups _arrivèrent bientôt en face de cette porte en
+chêne massif.
+
+Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur
+de pierres sur l'un des battants... ce battant s'ouvrit
+brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés
+allaient se précipiter par cette entrée; mais le carrier se recula
+en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer
+silence aux siens; ceux-ci se groupèrent et s'entassèrent autour
+de lui. La porte, entr'ouverte, laissait apercevoir un gros
+d'ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance
+annonçait la résolution; ils s'étaient armés à la hâte de
+fourches, de pinces de fer, de bâtons; Agricol, placé à leur tête,
+tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier
+était très pâle; on voyait au feu de ses prunelles, à sa
+physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de
+son père bouillait dans ses veines, et qu'il pouvait, dans une
+lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se
+contenir, et dit au carrier d'une voix ferme:
+
+-- Que voulez-vous?
+
+-- Bataille! cria le carrier d'une voix tonnante.
+
+-- Oui... oui... bataille!... répéta la foule.
+
+-- Silence... mes _Loups... _cria le carrier en se retournant et
+en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s'adressant à
+Agricol:
+
+-- Les _Loups _viennent demander bataille...
+
+-- Contre qui?
+
+-- Contre les _Dévorants_.
+
+_-- _Il n'y a pas ici de _Dévorants_, répondit Agricol: il y a
+des ouvriers tranquilles... retirez-vous...
+
+-- Eh bien! voici les _Loups _qui mangeront les ouvriers
+tranquilles.
+
+-- Les _Loups _ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en
+face le carrier, qui s'approchait de lui d'un air menaçant, et les
+_Loups _ne feront peur qu'aux petits enfants.
+
+-- Ah!... tu crois? dit le carrier avec un ricanement féroce.
+
+Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le
+mit pour ainsi dire sous le nez d'Agricol, en lui disant:
+
+-- Et ça, c'est pour rire!
+
+-- Et ça? reprit Agricol, qui, d'un mouvement rapide, heurta et
+repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du
+tailleur de pierres.
+
+-- Fer contre fer... marteau contre marteau, ça me va, dit le
+carrier.
+
+-- Il ne s'agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se
+contenant à peine; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos
+femmes, et blessé... peut-être à mort... le plus vieil ouvrier de
+la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et
+la voix d'Agricol s'altéra malgré lui; c'est assez, je crois.
+
+-- Non! les _Loups _ont plus faim que ça, répondit le carrier il
+faut que vous sortiez d'ici... tas de capons... et que vous veniez
+là, dans la plaine, faire bataille.
+
+-- Oui, oui, bataille!... qu'ils sortent!... cria la foule
+hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en
+se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.
+
+-- Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol; nous ne
+sortirons pas de chez nous; mais si vous avez le malheur de passer
+ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied
+d'un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous
+attaquerez chez nous... et vous répondrez de tout ce qui arrivera.
+
+-- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille; les _Loups _veulent
+manger les _Dévorants!_... Tiens, voilà ton attaque! s'écria le
+sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.
+
+Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du
+corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine
+du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur
+ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant:
+
+-- À moi, les _Loups!_
+
+
+
+VII. Le retour.
+
+Dès que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée
+devint terrible, ardente, implacable; un flot d'assaillants,
+suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une
+irrésistible furie; d'autres, ne pouvant traverser cette presse
+effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient,
+broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent
+briser un treillis à claire-voie appuyé d'une haie, et prirent
+pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les
+uns résistaient courageusement; d'autres, voyant Ciboule, suivie
+de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs
+rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la
+maison commune, où s'étaient réfugiés les femmes et les enfants,
+se jetèrent à la poursuite de cette bande; mais quelques
+compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement
+défendu l'entrée de l'escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois
+ou quatre de ses pareilles et autant d'hommes non moins ignobles,
+purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les
+autres pour tout briser.
+
+Une porte, ayant d'abord résisté à leurs efforts, fut bientôt
+enfoncée. Ciboule se précipita dans l'appartement son bâton à la
+main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte.
+Une belle jeune fille (c'était Angèle), qui semblait vouloir
+défendre seule l'entrée d'une chambre, se jeta à genoux, pâle,
+suppliante, les mains jointes, en s'écriant:
+
+-- Ne faites pas de mal à ma mère!
+
+-- Je t'étrennerai d'abord, et puis ta mère après, cria l'horrible
+femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui
+labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de
+barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que
+les autres s'emparaient de quelques hardes.
+
+Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre
+Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s'était
+refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela
+Agricol à son secours.
+
+Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier.
+Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus
+inutiles; l'oeil sanglant, les dents serrées, poitrine contre
+poitrine, enlacés, noués l'un à l'autre comme deux serpents, ils
+faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé,
+tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant
+parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied
+furieux; mais telle était la force herculéenne du chef des _Loups
+_que, quoiqu'il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait
+inébranlable comme une tour. De la main qu'il avait de libre
+(l'autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait,
+par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du
+forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de
+la poitrine de son adversaire.
+
+-- Le _Loup _va casser les dents au _Dévorant_, qui ne dévorera
+plus rien, dit le carrier.
+
+-- Tu n'es pas un vrai _Loup_, répondit le forgeron en redoublant
+d'efforts, les vrais _Loups _sont de braves compagnons qui ne se
+mettent pas dix contre un...
+
+-- Vrai ou faux, je te casserai les dents.
+
+-- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si
+violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de
+douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à
+mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le
+forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa
+jambe; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son
+poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous
+lui... À ce moment, la mère d'Angèle, penchée à une des fenêtres
+de la maison commune, s'écria d'une voix déchirante:
+
+-- Au secours! monsieur Agricol... on tue ma fille!
+
+-- Laisse-moi... et foi d'homme, nous nous battrons demain...
+quand tu voudras, dit Agricol d'une voix haletante.
+
+-- Pas de réchauffé... je mange chaud, répondit le carrier;
+saisissant le forgeron à la gorge d'une de ses mains formidables,
+il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.
+
+-- Au secours! on tue ma fille! criait la mère d'Angèle d'une voix
+éperdue...
+
+-- Grâce!... je te demande grâce!... Laisse-moi aller... dit
+Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son
+adversaire.
+
+-- J'ai trop faim, répondit le carrier. Agricol, exaspéré par la
+terreur que lui causait le danger d'Angèle, redoublait d'efforts,
+lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs
+aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton
+sur la tête, assénés d'une main vigoureuse. Il lâcha prise... et
+il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer
+les coups qu'on lui portait, et qui cessèrent dès qu'Agricol fut
+délivré.
+
+-- Mon père... vous me sauvez... Pourvu que pour Angèle il ne soit
+pas trop tard! s'écria le forgeron en se relevant.
+
+-- Cours... va... ne t'occupe pas de moi, répondit Dagobert. Et
+Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné
+de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu'on l'a dit, conduire les
+filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au
+milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin
+de défendre l'entrée de la chambre où le père du maréchal avait
+été porté expirant: c'est de ce poste que le soldat avait vu le
+danger d'Agricol.
+
+Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier
+resté pendant quelques instants sans connaissance.
+
+Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à
+renverser les hommes qui défendaient l'escalier, et à se
+précipiter dans le corridor sur lequel s'ouvrait la chambre
+d'Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait
+machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui,
+acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la
+dévisager.
+
+Se précipiter sur l'horrible mégère, la saisir par sa crinière
+jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et
+l'étendre ensuite sur le dos d'un violent coup de talon de botte
+dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité
+de la pensée.
+
+Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva
+aussitôt; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas
+d'Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron
+relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre
+voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la
+maison.
+
+Après le premier feu de l'attaque, le très petit nombre de
+véritables _Loups_, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers
+d'ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans
+cette entreprise sous prétexte d'une querelle de compagnonnage,
+voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu
+dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves
+_Loups_, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des
+_Dévorants_.
+
+_-- _Il n'y a plus ici de _Loups _ni de _Dévorants! _avait dit
+un des _Loups _les plus déterminés à Olivier, avec lequel il
+venait de se battre rudement et loyalement, il n'y a maintenant
+que d'honnêtes ouvriers qui doivent s'unir pour taper sur un tas
+de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.
+
+-- Oui... reprit un autre, c'est malgré nous qu'on a commencé par
+casser les carreaux de votre maison.
+
+-- C'est le carrier qui a mis tout en branle... dit un autre, les
+vrais _Loups _le renient; il aura son compte.
+
+-- Tous les jours on se peigne dru... mais on s'estime[16].
+
+Cette défection d'une partie des assaillants, malheureusement
+partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de
+la fabrique, et tous_, Loups _et _Dévorants_, quoique bien
+inférieurs en nombre, s'unirent contre les rôdeurs de barrières et
+autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.
+
+Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit
+homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se
+portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une
+dévastation lamentable: ces gens, frappés de vertige par la rage
+de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand
+prix, des métiers d'une délicatesse extrême; des objets à demi
+fabriqués furent impitoyablement détruits; une émulation sauvage
+exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d'ordre et
+d'économie, de travail, n'offrirent plus bientôt que des débris;
+les cours furent jonchées d'objets de toutes sortes que l'on
+jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de
+rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit
+homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces
+archives industrielles si indispensables au commerçant, furent
+jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde
+infernale composée de tout ce qu'il y avait de plus impur dans ce
+rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres,
+qui s'étaient pris par la main et tournoyaient en poussant
+d'horribles clameurs.
+
+Contraste étrange et douloureux! Au bruit étourdissant de ces
+horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d'un
+calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du
+maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués. Le
+vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d'un
+bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés; ses
+traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes,
+presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit,
+courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre
+signe de connaissance du moribond... dont un médecin tâtait le
+pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient
+agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de
+larmes; un peu plus loin, à demi caché dans l'ombre de la chambre,
+car les heures s'étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait
+Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits
+douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence
+profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés
+de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père
+Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents... il
+ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le
+médecin du regard.
+
+Il y a des fatalités étranges... ce médecin était M. Baleinier. La
+maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière
+la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les
+environs, c'était chez lui qu'on avait d'abord couru pour chercher
+des secours.
+
+Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement; le maréchal
+Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s'écria:
+
+-- De l'espoir!...
+
+-- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu...
+
+-- Il est sauvé! dit le maréchal.
+
+-- Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement
+le docteur, le pouls se ranime... c'est l'effet de violents
+topiques que j'ai fait appliquer aux pieds... mais je ne sais
+quelle sera l'issue de cette crise...
+
+-- Mon père! mon père! m'entendez-vous? s'écria le maréchal en
+voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter
+faiblement ses paupières.
+
+En effet, bientôt il ouvrit les yeux... cette fois l'intelligence
+y brillait.
+
+-- Mon père... tu vis... tu me reconnais! s'écria le maréchal ivre
+de joie et d'espérance.
+
+-- Pierre... tu es là?... dit le vieillard d'une voix faible; ta
+main... donne... Et il fit un léger mouvement.
+
+-- La voilà... mon père... s'écria le maréchal en serrant la main
+du vieillard dans la sienne.
+
+Puis, cédant à un mouvement d'ivresse involontaire, il se
+précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses
+cheveux, de baisers en s'écriant:
+
+-- Il vit!... mon Dieu!... il vit... il est sauvé!... À cet
+instant, les cris de la lutte qui s'engageait de nouveau entre les
+vagabonds, les _Loups _et les _Dévorants_, arrivèrent aux oreilles
+du moribond.
+
+-- Ce bruit... bruit... dit-il; on se bat donc?...
+
+-- Cela s'apaise... je crois... dit le maréchal pour ne pas
+inquiéter son père.
+
+-- Pierre... dit le vieillard d'une voix entrecoupée, je n'en ai
+pas... pour longtemps...
+
+-- Mon père...
+
+-- Mon enfant... laisse-moi parler... pourvu que... je puisse
+te... dire... tout...
+
+-- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec
+componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre
+faveur, montrez-vous reconnaissant... et qu'un prêtre...
+
+-- Un prêtre, merci... monsieur... j'ai mon fils... dit le
+vieillard; c'est entre ses bras... que je rendrai... cette âme qui
+a toujours été honnête et droite...
+
+-- Mourir... toi... s'écria le maréchal; oh! non... non.
+
+-- Pierre... dit le vieillard d'une voix qui, d'abord assez
+soutenue, s'affaiblit peu à peu, tu m'as... demandé... tout à
+l'heure conseil... pour une chose bien... grave... il me semble...
+que... le désir... de t'éclairer sur ton devoir... m'a pour un
+instant rappelé... à la vie... car... je mourrais bien
+malheureux... si... je te savais... dans une voie... indigne de
+toi... et de moi... Écoute donc... mon fils... mon loyal fils... à
+ce moment suprême, un père... ne se trompe pas... tu as un grand
+devoir à remplir... sous peine de ne pas agir en homme d'honneur,
+de méconnaître ma... dernière volonté... tu dois sans... sans
+hésiter...
+
+La voix du vieillard s'était de plus en plus affaiblie...
+lorsqu'il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument
+inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put
+distinguer furent ceux-ci:
+
+_Napoléon II... Serment... déshonneur... mon fils..._
+
+Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres... et
+ce fut tout...
+
+Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces
+cris terribles retentissaient tout à coup au dehors:
+
+-- Au feu!... au feu!... L'incendie éclatait au milieu de l'un des
+bâtiments des ateliers, rempli d'objets inflammables et dans
+lequel s'était glissé le petit homme à mine de furet. En même
+temps on entendait au loin le roulement des tambours qui
+annonçaient l'arrivée d'un détachement de troupes venant de la
+barrière.
+
+* * * * *
+
+Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la
+fabrique. La nuit est claire, froide; le vent du nord est violent,
+il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à
+l'abri d'un pli de terrain assez élevé qui lui cache l'incendie,
+un homme s'avance à pas lents et inégaux. Cet homme est M. Hardy.
+Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que
+la marche apaiserait sa fièvre... fièvre glacée comme le frisson
+d'un mourant. On ne l'avait pas trompé, cette maîtresse adorée,
+cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un
+refuge ensuite de l'épouvantable déception qui venait de le
+frapper... cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter:
+Marguerite est partie pour l'Amérique; sa mère a exigé d'elle,
+pour expiation de sa faute, qu'elle ne lui écrivît pas un seul mot
+d'adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d'épouse.
+Marguerite a obéi... Elle lui avait dit, d'ailleurs, souvent:
+
+-- Entre ma mère et vous, je n'hésiterais pas. Elle n'a pas
+hésité... Il n'y a donc plus d'espoir; l'océan ne le séparerait
+pas de Marguerite qu'il la sait assez aveuglement soumise à sa
+mère pour être certain que, de même, tout serait rompu... à tout
+jamais rompu.
+
+-- C'est bien... il ne compte plus sur ce coeur... ce coeur... son
+dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de
+sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à
+la fois.
+
+-- Que te reste-t-il donc, pauvre _Sensitive? _ainsi que
+t'appelait ta tendre mère; que te reste-t-il pour te consoler de
+ce dernier amour perdu... de cette amitié que l'infamie a tuée
+dans ton coeur?
+
+Oh! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite
+colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail
+porte avec soi sa joie et sa récompense; ces dignes artisans que
+tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants... ne te
+manqueront pas... eux... C'est là aussi une affection sainte et
+grande... qu'elle soit ton abri au milieu de cet affreux
+bouleversement de tes croyances les plus sacrées... Le calme de
+cette riante et douce retraite, l'aspect du bonheur sans pareil
+que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si
+endolorie, si saignante, qu'elle ne vit plus que par la
+souffrance.
+
+Allons!... te voilà bientôt au faîte de la colline, d'où tu peux
+apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs
+dont tu es le dieu béni et adoré.
+
+M. Hardy était arrivé au sommet de la colline.
+
+À ce moment, l'incendie, contenu pendant quelque temps, éclatait
+avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu'il avait
+gagnée. Une vive lueur, blanchâtre, puis rousse... puis cuivrée,
+illumina au loin l'horizon.
+
+M. Hardy regardait cela... avec une sorte de stupeur incrédule,
+presque hébétée. Tout à coup une immense gerbe de flamme jaillit
+au milieu d'un tourbillon de fumée accompagnée d'une nuée
+d'étincelles, s'élança vers le ciel en jetant sur toute la
+campagne et jusqu'aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La
+violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui
+ondoyaient sous la bise, apporta bientôt aux oreilles de M. Hardy
+les sons pressés de la cloche d'alarme de sa fabrique embrasée.
+
+
+
+Quinzième partie Rodin démasqué
+
+
+I. Le négociateur.
+
+Peu de jours se sont écoulés depuis l'incendie de la fabrique de
+M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où
+Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi
+habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du
+ménage de son _ami _Philémon.
+
+Il était environ midi; Rose-Pompon, seule dans la chambre de
+l'étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de
+son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle
+chambre bizarre?
+
+Que l'on s'imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux
+fenêtres sans rideaux; car ses croisées donnant sur des terrains
+vagues, le maître du logis n'avait à craindre aucun regard
+indiscret. L'un des côtés de la chambre servait de vestiaire: l'on
+y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur
+de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et
+de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées,
+mille sabords! mille requins! mille baleines! que si cet intrépide
+matelot avait habité la grande hune d'une frégate pendant un
+voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait
+gracieusement au-dessus des jambes d'un pantalon à pieds, qui
+semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière
+tablette d'une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et
+négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi
+trois bottes?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une
+tête de mort, souvenir d'ostéologie et d'amitié laissé à Philémon
+par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d'une
+plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait
+entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au
+fourneau noirci; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi
+sous un vieux chapeau de _fort_, résolument posé de côté et tout
+couvert de fleurs et de rubans fanés. Quand Philémon était ivre,
+il contemplait longuement cet ossuaire, et s'échappait jusqu'aux
+monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement
+philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou
+trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins
+ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère
+de Philémon à l'endroit de la science phrénologique, études
+patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion
+rigoureuse: «Qu'ayant à un point extraordinaire la bosse de la
+dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation,
+qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale». Sur la
+cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque
+verre _grande tenue _du canotier, accosté d'une théière de
+porcelaine veuve du goulot, et d'un encrier de bois noir à
+l'orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et
+moussue.
+
+De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu
+par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné
+une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.
+
+Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette
+cheminée, semblant ainsi s'épanouir à la douce chaleur d'un vif
+rayon de soleil qui l'inondait d'une lumière dorée. Cette drôle de
+petite créature avait un costume des plus baroques, et qui,
+pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de
+ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois
+couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin
+soigneusement lissés et peignés. En manière de robe de chambre,
+Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande
+chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume
+officiel de canotier; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir
+la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille,
+ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules
+à fossettes, doux trésor d'un satin si ferme et si poli, que la
+chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte
+rosée; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi
+des larges manches retroussées; et l'on voyait aussi à demi, et
+croisées l'une sur l'autre, ses jambes charmantes, maintenant
+chaussées d'un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un
+petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise
+écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses
+hanches, dignes du religieux enthousiasme d'un moderne Phidias,
+donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement
+accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le
+feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange... qu'on en
+juge: l'effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se
+chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du
+reste, offraient à l'oeil un combustible d'une admirable
+régularité.
+
+Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était
+singulier... qu'on en juge: sur une petite table placée devant
+elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais
+minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette
+cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait,
+il faut bien l'avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles
+de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler; puis elle
+croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents
+blanches, d'un émail trop inaltérable pour s'agacer. Pour boisson,
+elle avait préparé un verre d'eau et de sirop de groseilles, dont
+elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en
+bois. Enfin, comme hors-d'oeuvre, on voyait une douzaine d'olives
+dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous.
+Son dessert se composait de noix qu'elle s'apprêtait à faire à
+demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de
+Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d'un choix si
+incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de
+son teint, c'est un de ces divins miracles qui révèlent la toute-
+puissance de la jeunesse et de la santé.
+
+Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses
+olives, lorsque l'on frappa discrètement à sa porte, modestement
+verrouillée à l'intérieur.
+
+-- Qui est là? dit Rose-Pompon.
+
+-- Un ami... un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et
+joyeuse. Vous vous enfermez donc?
+
+-- Tiens!... c'est vous, Nini-Moulin?
+
+-- Oui, ma pupille chérie... Ouvrez-moi donc tout de suite... Ça
+presse!
+
+-- Vous ouvrir?... Ah bien, par exemple!... faite comme je suis,
+ça serait gentil!
+
+-- Je crois bien... que faite comme vous l'êtes ça serait gentil,
+et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont
+l'Amour ait jamais orné son carquois!!!
+
+-- Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal...
+gros apôtre! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise
+écarlate au costume de Philémon.
+
+-- Ah çà! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à
+travers la porte, pour la plus grande édification des voisins? dit
+Nini-Moulin. Songez que j'ai des choses très graves à vous
+apprendre, des choses qui vont vous renverser.
+
+-- Donnez-moi donc le temps de passer une robe... gros tourment!
+
+-- Si c'est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la
+susceptibilité; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très
+bien comme vous êtes.
+
+-- Et dire qu'un monstre pareil est le chéri de toutes les
+sacristies! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant
+d'agrafer une robe à sa taille de nymphe.
+
+-- Ah! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau
+voyageur! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-
+Pompon avec un sérieux comique. Et d'où sortez-vous, s'il vous
+plaît? Voilà trois jours que vous n'avez pas niché ici, vilaine
+petite colombe.
+
+-- C'est vrai... je suis de retour seulement depuis hier soir.
+Vous êtes donc venu pendant mon absence?
+
+-- Je suis venu tous les jours... et plutôt deux fois qu'une,
+mademoiselle, car j'ai des choses très graves à vous dire.
+
+-- Des choses graves! Alors, nous allons joliment rire.
+
+-- Pas du tout, c'est très sérieux, dit Nini-Moulin en s'asseyant.
+Mais d'abord, qu'est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours
+que vous avez déserté le domicile... conjugal et philémonique?...
+Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.
+
+-- Voulez-vous des olives? dit Rose-Pompon en grignotant une de
+ces oléagineuses.
+
+-- Voilà votre réponse... je comprends... Malheureux Philémon!
+
+-- Il n'y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue.
+Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours
+qui ont suivi l'enterrement, elle a eu peur de passer les nuits
+toute seule.
+
+-- Je croyais Clara très suffisamment pourvue... contre ces
+craintes-là...
+
+-- C'est ce qui vous trompe, énorme vipère! puisque je suis allée
+chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.
+
+À cette affirmation, l'écrivain religieux chantonna entre ses
+dents d'un air parfaitement incrédule et narquois.
+
+-- C'est-à-dire que j'ai fait des traits à Philémon! s'écria Rose-
+Pompon en cassant une noix avec l'indignation de la vertu
+injustement soupçonnée.
+
+-- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur
+de rose... Pompon.
+
+-- Je vous dis que ce n'était point pour mon plaisir que je me
+suis absentée d'ici... au contraire, car pendant ce temps là...
+cette pauvre Céphyse a disparu...
+
+-- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m'a dit
+cela; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez
+Céphyse... ça n'est pas clair.
+
+-- Que je sois mangée par la panthère noire que l'on montre à la
+Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai!... Et à propos de ça,
+il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces
+animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c'est des amours de
+bêtes féroces.
+
+-- Ah çà! êtes-vous folle?
+
+-- Comment?
+
+-- Que je guide votre jeunesse comme une aïeul chicard au milieu
+des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne
+risque pas d'y trouver mes religieux bourgeois; mais vous mener
+justement à un spectacle de carême, puisqu'il n'y a que la
+représentation des bêtes... je n'aurais qu'à rencontrer là mes
+sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras!
+
+-- Vous mettrez un faux nez... et des sous-pieds à votre pantalon,
+mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas...
+
+-- Il ne s'agit pas de faux nez, mais de ce que j'ai à vous
+apprendre, puisque vous m'assurez que vous n'avez aucune intrigue.
+
+-- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant
+horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle
+portait une noix à ses dents; puis elle ajouta d'un air surpris en
+considérant le paletot-sac de Nini-Moulin:
+
+-- Ah! mon Dieu! comme vous avez de grosses poches... Qu'est-ce
+qu'il y a donc là-dedans?
+
+-- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit
+gravement Dumoulin.
+
+-- Moi?
+
+-- Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d'un air majestueux,
+voulez-vous avoir équipage? voulez-vous au lieu d'habiter cet
+affreux taudis, avoir un charmant appartement? voulez-vous enfin
+être mise comme une duchesse!
+
+-- Allons... encore des bêtises... Voyons, prenez-vous des
+olives?... sinon je mange tout... il n'en reste qu'une...
+
+Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique,
+dans l'une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort
+joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.
+
+-- Ah! le délicieux bracelet! s'écria-t-elle en frappant dans ses
+petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue... l'emblème
+de mon amour pour Philémon.
+
+-- Ne me parlez pas de Philémon... ça me gêne, dit Nini-Moulin en
+agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa
+faire en riant comme une folle et lui dit:
+
+-- C'est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en
+voulez voir l'effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.
+
+-- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des
+domestiques, une loge à l'Opéra et mille francs par mois pour
+votre toilette!
+
+-- Toujours la même plaisanterie? Bon... allez, dit la jeune fille
+en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix;
+pourquoi toujours la même farce et n'en pas trouver d'autres!
+
+Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira
+cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu'il passa au cou de
+Rose-Pompon.
+
+-- Oh! la belle chaîne! s'écria la jeune fille en regardant tour à
+tour l'étincelant bijou et l'écrivain religieux. Si c'est encore
+vous qui avez choisi cela... vous avez joliment bon goût... Mais
+avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de _montre _à
+bijoux.
+
+-- Rose-Pompon! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces
+bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez
+prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami...
+
+Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit:
+
+-- Qu'est-ce que cela signifie, Nini-Moulin! Expliquez-vous donc;
+quels sont ces conseils?
+
+Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses
+intarissables poches; en tira cette fois un paquet qu'il développa
+soigneusement: c'était une magnifique mantille de dentelle noire.
+
+Rose-Pompon s'était levée, saisie d'une admiration nouvelle.
+Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la
+jeune fille.
+
+-- Mais c'est superbe! Je n'ai jamais rien vu de pareil!... Quels
+dessins!... quelles broderies! dit Rose-Pompon en examinant tout
+avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement
+désintéressée; puis elle ajouta: Mais c'est donc une boutique que
+votre poche! Comment avez-vous tant de belles choses!... Puis
+partant d'un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage,
+elle s'écria: J'y suis... j'y suis: c'est la corbeille de noce de
+Mme Sainte-Colombe! Je vous en fais mon compliment, c'est choisi!
+
+-- Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes
+ces merveilles! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète...
+est à vous si vous voulez, et si vous m'écoutez!
+
+-- Comment! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous
+me dites est sérieux!
+
+-- Très sérieux.
+
+-- Ces propositions de vivre en grande dame!...
+
+-- Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.
+
+-- Et c'est vous... qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre
+Nini-Moulin!
+
+-- Un instant... s'écria l'écrivain religieux avec une pudeur
+comique; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour
+être certaine que je serais incapable de vous engager à une action
+malhonnête... ou indécente... Je me respecte trop pour cela...
+sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m'a confié
+la garde de vos vertus.
+
+-- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite,
+je n'y comprends plus rien, ma parole d'honneur.
+
+-- C'est pourtant bien simple... je...
+
+-- Ah! j'y suis... s'écria Rose-Pompon en interrompant Nini-
+Moulin, c'est un monsieur qui veut m'offrir sa main, son coeur et
+quelque chose pour mettre avec... Vous ne pouviez pas me dire ça
+tout de suite?
+
+-- Un mariage? ah bien oui! dit Dumoulin en haussant les épaules.
+
+-- Il ne s'agit pas de mariage? dit Rose-Pompon en retombant dans
+sa première surprise.
+
+-- Non.
+
+-- Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros
+apôtre?
+
+-- On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)
+
+-- Je n'aurai pas à être infidèle à Philémon.
+
+-- Non.
+
+-- Ou fidèle à quelqu'un.
+
+-- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue; puis elle reprit:
+
+-- Ah çà! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte
+pour me figurer que l'on me fera vivre en duchesse, le tout pour
+mes beaux yeux... s'il m'est permis de m'exprimer ainsi, ajouta la
+sournoise avec une hypocrite modestie.
+
+-- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.
+
+-- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu'est-
+ce qu'il faudra que je donne en retour?
+
+-- Rien du tout.
+
+-- Rien?
+
+-- Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.
+
+-- Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, alors?
+
+-- Il faudra vous faire aussi gentille que possible; vous
+dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça
+n'est pas bien fatigant... sans compter que vous contribuerez à
+une bonne action.
+
+-- En vivant en duchesse?
+
+-- Oui... ainsi, décidez-vous; ne me demandez pas plus de détails,
+je ne pourrais vous les donner... du reste, vous ne serez pas
+retenue malgré vous... essayez... de la vie que je vous propose;
+si elle vous convient... vous la continuerez, sinon, vous
+reviendrez dans votre philémonique ménage.
+
+-- Au fait.
+
+-- Essayez toujours, que risquez-vous?
+
+-- Rien; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis,
+ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois...
+
+Nini-Moulin alla à la fenêtre, l'ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui
+accourut: -- Regardez... à la porte de la maison.
+
+-- Une très jolie petite voiture, ma foi! Dieu! qu'on doit être
+bien là-dedans!
+
+-- Cette voiture est la vôtre. Elle vous attend.
+
+-- Comment! elle m'attend? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider
+aussitôt que ça?
+
+-- Ou pas du tout...
+
+-- Aujourd'hui?
+
+-- À l'instant.
+
+-- Mais où me conduisez-vous!
+
+-- Est-ce que je le sais!
+
+-- Vous ne savez pas où vous me conduisez?
+
+-- Non... (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.
+
+-- Savez-vous que c'est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin!
+
+-- Je l'espère bien... si ce n'était pas drôle... où serait le
+plaisir!
+
+-- Vous avez raison.
+
+-- Ainsi vous acceptez. À la bonne heure; j'en suis ravi pour vous
+et pour moi.
+
+-- Pour vous!
+
+-- Oui, parce qu'en acceptant vous me rendez un grand service...
+
+-- À vous!... et comment!
+
+-- Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.
+
+-- C'est juste...
+
+-- Allons... partons-nous!
+
+-- Bah!... après tout... on ne me mangera pas, dit résolument
+Rose-Pompon.
+
+Et elle alla prendre en sautillant un _bibi _rose comme sa jolie
+figure, et s'avança devant une glace fêlée, la posa extrêmement _à
+la chien _sur ses bandeaux de cheveux blonds; ce qui, en
+découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais
+chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous
+ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.
+
+-- Mon manteau! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré
+d'une grande inquiétude depuis qu'elle avait accepté.
+
+-- Fi donc!... un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant
+une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en
+retira un beau châle de cachemire, qu'il jeta sur les épaules de
+Rose-Pompon.
+
+-- Un cachemire!!! s'écria la jeune fille, toute palpitante d'aise
+et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance
+héroïque:
+
+-- C'est fini... je me risque...
+
+Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave
+fruitière-charbonnière était à sa boutique.
+
+-- Bonjour, mademoiselle; vous êtes matinale aujourd'hui, dit-elle
+à la jeune fille.
+
+-- Oui, mère Arsène... voilà ma clef.
+
+-- Merci, mademoiselle.
+
+-- Ah! mon Dieu!... mais j'y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix
+basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s'éloignant de la
+portière, et Philémon!
+
+-- Philémon!
+
+-- S'il arrive...
+
+-- Ah! diable!... dit Nini-Moulin en se grattant l'oreille.
+
+-- Oui, si Philémon arrive... que lui dira-t-on, car je serai
+peut-être longtemps absente?
+
+-- Trois ou quatre mois, je suppose.
+
+-- Pas davantage?
+
+-- Je ne crois pas.
+
+-- Alors, c'est bon, dit Rose-Pompon; puis revenant auprès de la
+charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit:
+
+-- Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que... je
+suis sortie... pour affaires...
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Et qu'il n'oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui
+sont dans son cabinet.
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Adieu, mère Arsène.
+
+-- Adieu, mademoiselle.
+
+Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.
+
+-- Que le diable m'emporte si je sais tout ce que cela va devenir!
+se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s'éloignait de la
+rue Clovis. J'ai réparé ma sottise; maintenant je me moque du
+reste.
+
+
+
+II. Le secret.
+
+La scène suivante se passait peu de jours après l'enlèvement de
+Rose-Pompon par Nini-Moulin.
+
+Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de
+travail, tendu de lampas vert et meublé d'une bibliothèque
+rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices
+significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché
+dans les arts des distractions à de graves et tristes
+préoccupations. Auprès d'un piano ouvert était une harpe placée
+devant un pupitre de musique; plus loin, sur une table chargée de
+boîtes, de pastels et d'aquarelles, on voyait plusieurs feuilles
+de vélin couvertes d'ébauches très vivement colorées. La plupart
+représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de
+tous les feux du soleil d'Orient. Fidèle à sa fantaisie de
+s'habiller chez elle d'une manière pittoresque, Mlle de Cardoville
+ressemblait ce jour-là à l'un de ces fiers portraits de Velasquez
+à la tournure si noble et si sévère... Sa robe était de moire
+noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches
+garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais.
+Une fraise à l'espagnole, bien empesée, montait presque jusqu'au
+menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban
+rose. Cette guimpe, doucement agitée, s'échancrait sur les
+élégantes rondeurs d'un devant de corsage en satin rose lacé de
+fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture.
+Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples
+et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s'harmonisait avec
+l'éblouissante blancheur de la peau d'Adrienne et les flots d'or
+de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient
+jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et
+accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert; le dossier,
+assez élevé du côté de la cheminée, s'abaissait insensiblement
+jusqu'au pied de ce meuble. Une sorte de léger treillage de bronze
+doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de
+lianes fleuries (admirable _passiflores quadrangulatae_, plantées
+dans une profonde jardinière en bois d'ébène, d'où sortait ce
+treillis), entourait ce canapé d'une sorte de paravent de
+feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au
+dedans et d'un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine
+que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible
+mélange de violette et de jasmin s'épandait de la corolle de ces
+admirables _passiflores_.
+
+Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs
+(Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout
+fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d'elle, les uns sur
+la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au
+nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec
+gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s'étendait
+au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de
+formats et d'auteurs différents, traitaient tous du même sujet.
+
+La pose d'Adrienne révélait une sorte d'abattement mélancolique;
+ses joues étaient pâles; une légère auréole bleuâtre, cernant ses
+grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de
+tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse,
+entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement
+aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que
+dans sa crainte d'être démasquée par lui, celle-ci n'avait pas osé
+rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de
+coeur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant
+de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui
+adresser une parole de reconnaissance. On s'était en effet bien
+gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa
+bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir; l'on
+n'avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son
+bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire
+inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons
+dans l'esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les
+funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui
+avait recommandée Rodin; ce sentiment de défiance, de réserve,
+tendait à devenir d'autant plus puissant, que, pour la première
+fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu'alors étrangère au
+mensonge, avait un secret à cacher... un secret qui faisait à la
+fois son bonheur, sa honte et son tourment.
+
+À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne
+parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment
+achetés; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise; sa main
+qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle
+parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante.
+Bientôt ses yeux brillèrent d'enthousiasme; son sourire devint
+d'une douceur ineffable; elle semblait à la fois fière, heureuse
+et charmée... mais, au moment où elle venait de tourner un dernier
+feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin.
+Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux
+enivrement; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée
+qu'elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne,
+chaque mot; puis, de temps en temps, elle s'interrompait, et
+alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle
+semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages
+qu'elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant
+bientôt à un passage qui l'impressionna tellement qu'une larme
+brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour
+voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques
+secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière
+reconnaissance, et ne put s'empêcher de porter vivement à ses
+lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir
+relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée,
+oubliant sans doute la _lettre _pour _l'esprit_, elle se prit à
+réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et
+tomba sur le tapis...
+
+Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille
+s'était arrêté d'abord machinalement sur un admirable bas-relief
+supporté par un chevalet d'ébène, et placé près de l'une des
+croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d'après un plâtre
+moulé sur l'antique, représentait le triomphe du Bacchus indien.
+Jamais l'art grec n'était peut-être arrivé à une si rare
+perfection.
+
+Le jeune conquérant, à demi vêtu d'une peau de lion qui laissait
+admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait
+d'une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres,
+l'air doux et fier à la fois, il s'appuyait d'une main sur un
+thyrse, et de l'autre il guidait avec une majesté tranquille son
+farouche attelage... À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de
+sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes
+combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve
+du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté,
+faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui,
+fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait
+comme une magnifique statue d'or pâle sur le fond obscur et
+tourmenté du bronze.
+
+Lorsque Adrienne avait d'abord arrêté son regard sur ce rare
+assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes,
+rêveurs; mais cette contemplation, d'abord presque machinale,
+devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se
+leva tout à coup de son siège et s'approcha lentement du bas-
+relief, paraissant céder à l'indicible attraction d'une
+ressemblance extraordinaire. Alors une légère rougeur commença à
+poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son
+visage et s'étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle
+s'approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté
+autour d'elle un coup d'oeil furtif, presque honteux, comme si
+elle eût craint d'être surprise dans une action blâmable, par deux
+fois elle approcha sa main tremblante d'émotion afin d'effleurer
+seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du
+Bacchus indien.
+
+Mais, par deux fois, une sorte d'hésitation pudique la retint.
+
+Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba... et son
+doigt d'albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d'or
+pâle du jeune dieu, s'appuya plus hardiment pendant une seconde
+sur son front noble et pur... À cette pression, bien légère
+pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique;
+elle frissonna de tout son corps; ses yeux s'alanguirent, et,
+après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante,
+ils s'élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à
+demi... alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en
+arrière; ses genoux fléchirent insensiblement; ses lèvres
+vermeilles s'entr'ouvrirent pour laisser échapper son haleine
+embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de
+la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son coeur
+et fait bouillonner son sang; bientôt enfin le brûlant visage
+d'Adrienne trahit malgré elle une sorte d'extase à la fois timide
+et passionnée, chaste et sensuelle, dont l'expression était on ne
+peut plus ineffable et touchante.
+
+Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d'une jeune
+vierge dont le front pudique rougit au premier feu d'un secret
+désir... Le Créateur de toutes choses n'anime-t-il pas le corps
+ainsi que l'âme de sa divine étincelle? Ne doit-il pas être
+religieusement glorifié dans l'intelligence comme dans les sens,
+dont il a si paternellement doué ses créatures? Impies,
+blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens
+célestes, au lieu de guider, d'harmoniser leur divin essor.
+
+Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit
+les yeux comme si elle sortait d'un rêve, se recula brusquement,
+s'éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec
+agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis,
+retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes
+coulèrent avec abondance; la plus amère douleur éclata sur ses
+traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la
+funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes
+tarirent peu à peu. Et à cette crise d'accablement si pénible
+succéda une sorte de dépit violent, d'indignation courroucée
+contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui
+échappèrent:
+
+-- Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche...
+oh! oui... lâche!... bien lâche!...
+
+* * * * *
+
+Le bruit d'une porte qui s'ouvrit et se referma tira Mlle de
+Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa
+maîtresse:
+
+-- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron?
+
+Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes
+l'espèce d'impatience que lui causait une venue inopportune, dit à
+Georgette:
+
+-- Vous avez dit à M. de Montbron que j'étais chez moi?
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Priez-le d'entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce
+moment une assez vive contrariété de l'arrivée de M. de Montbron,
+hâtons-nous de dire qu'elle avait pour lui une affection presque
+filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez
+fréquent d'ailleurs, elle se trouvait presque toujours d'un avis
+opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville
+avait toute sa liberté d'esprit, les discussions les plus
+follement gaies ou les plus animées; discussions dans lesquelles,
+malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa
+rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot,
+malgré sa _rouerie _de bonne compagnie, M. de Montbron n'avait pas
+toujours l'avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi,
+pour ne donner qu'une idée des dissentiments du comte et
+d'Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu'il disait
+gaiement_, son complice_, il avait toujours combattu (pour
+d'autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa
+volonté de vivre seule et à sa guise, tandis qu'au contraire
+Rodin, en donnant aux résolutions de la jeune fille à ce sujet un
+but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte
+d'influence.
+
+Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été
+l'un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et
+de l'empire: ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences,
+ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours
+défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son
+caractère, à son coeur et à son commerce, nous dirons qu'il était
+resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec
+toutes ses anciennes maîtresses. À l'heure où nous le présentons
+au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur;
+il avait, comme on disait autrefois, une _très grande mine_, l'air
+décidé, fin et moqueur; ses façons étaient celles du meilleur
+monde, avec une pointe d'impertinence agressive lorsqu'il n'aimait
+pas les gens; il était grand, très mince et d'une tournure encore
+svelte, presque juvénile; il avait le front haut et chauve, les
+cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant,
+la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants
+et des dents encore fort belles.
+
+-- Monsieur le comte de Montbron! dit Georgette en ouvrant la
+porte.
+
+Le comte entra, et alla baiser la main d'Adrienne avec une sorte
+de familiarité paternelle.
+
+-- Allons! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que
+je viens chercher, afin d'éviter peut-être un grand malheur.
+
+
+
+III. Les aveux.
+
+Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des
+violents sentiments qui l'agitaient, accueillit M. de Montbron
+avec une gaieté feinte et forcée; de son côté, celui-ci, malgré sa
+grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d'aborder le
+sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on
+dit vulgairement, de _tâter le terrain _avant d'engager
+sérieusement la conversation.
+
+Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes,
+M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret:
+
+-- Ma chère enfant, je ne suis pas content...
+
+-- Quelque peine de coeur... ou de _creps_, mon cher comte? dit
+Adrienne en souriant.
+
+-- Une peine de coeur, dit M. de Montbron.
+
+-- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d'un
+coup de tête féminin... que d'un coup de dé?
+
+-- J'ai une peine de coeur, et c'est vous qui me la causez, ma
+chère enfant.
+
+-- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse,
+dit Adrienne en souriant.
+
+-- Et vous auriez grand tort... car ma peine de coeur vient
+justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez
+votre beauté... Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués...
+depuis quelques jours vous êtes triste... vous avez quelque
+chagrin... j'en suis sûr.
+
+-- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration
+qu'il vous est permis d'en manquer une fois... et cela vous
+arrive... aujourd'hui. Je ne suis pas triste, je n'ai aucun
+chagrin... et je vais vous dire une bien énorme, une bien
+orgueilleuse impertinence: jamais je ne me suis trouvée si jolie.
+
+-- Il n'y a rien de plus modeste, au contraire, que cette
+prétention... Et qui vous a dit ce mensonge-là? une femme?
+
+-- Non... c'est mon coeur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec
+une légère émotion; puis elle ajouta:
+
+-- Comprenez... si vous pouvez.
+
+-- Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l'altération de
+vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre
+coeur? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.
+
+-- Soit, j'avais donc raison, vous avez un chagrin... J'insiste...
+ajouta le comte d'un ton vraiment pénétré, parce que cela m'est
+pénible...
+
+-- Rassurez-vous; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque
+instant je me contemplais dans cette pensée: qu'à mon âge je suis
+libre... absolument libre.
+
+-- Oui... libre... de vous tourmenter... libre... d'être
+malheureuse tout à votre aise.
+
+-- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre
+vieille querelle qui se ranime... je trouve en vous l'allié de ma
+tante... et de l'abbé d'Aigrigny.
+
+-- Moi? oui... à peu près comme les républicains sont les alliés
+des légitimistes: ils s'entendent pour se dévorer plus tard... À
+propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours
+il se tient chez elle une manière de concile qui s'agite fort;
+véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.
+
+-- Pourquoi pas? Vous l'eussiez vue autrefois ambitionner le rôle
+de la déesse Raison... aujourd'hui nous la verrons peut-être
+canonisée... N'a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la
+vie de sainte Madeleine?
+
+-- Vous ne direz jamais autant de mal d'elle qu'elle en fait, ma
+chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées...
+je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule...
+
+-- Je le sais.
+
+-- Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus
+libre encore que vous ne l'êtes... moi, je vous conseillais...
+tout bonnement.
+
+-- De me marier.
+
+-- Sans doute; de cette façon, votre chère liberté... avec ses
+conséquences, au lieu de s'appeler Mlle de Cardoville... se serait
+appelée Mme de... qui vous voudrez... Nous vous aurions trouvé un
+excellent mari qui eût été responsable... de votre indépendance...
+
+-- Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari? et qui se
+serait dégradé jusqu'à porter un nom moqué, bafoué par tous?...
+Moi, peut-être? dit Adrienne en s'animant légèrement. Non, non,
+mon cher comte; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de
+mes actions; à mon nom s'attachera, bonne ou mauvaise, une opinion
+que, seule du moins, j'aurai formée, car il me serait aussi
+impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le
+mien, que de le porter s'il n'était pas continuellement entouré de
+la profonde estime qu'il me faut. Or, comme on ne répond que de
+soi... je garderai mon nom.
+
+-- Il n'y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.
+
+-- Pourquoi? dit Adrienne en riant, parce qu'il me paraît
+disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire
+s'incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très
+égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire... elle, douce et
+jolie, devenir tout à coup la _moitié _de cette vilaine chose...
+oui... ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la
+_moitié _d'un affreux chardon! Allons, mon cher comte, avouez-
+le... c'est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose...
+conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.
+
+La gaieté factice, un peu fébrile, d'Adrienne, contrastait d'une
+manière si navrante avec la pâleur et l'altération de ses traits;
+il était si facile de voir qu'elle cherchait à étourdir un profond
+chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut
+douloureusement touché; mais, dissimulant son émotion, il parut
+réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout
+récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après
+avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en
+dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de
+Mlle de Cardoville:
+
+-- Voyons, chère tête folle que vous êtes... une fois de plus...
+Supposons que j'aie vingt ans et que vous me fassiez l'honneur de
+m'épouser... on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose?
+
+-- Peut-être...
+
+-- Comment, peut-être? quoique mariés vous ne porteriez pas mon
+nom?
+
+-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas
+une hypothèse qui ne peut me laisser que... des regrets.
+
+Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda
+Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde...
+Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte
+avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars
+sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux
+sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre: _Histoire moderne
+de l'Inde_, le deuxième: _Voyage dans l'Inde_, le troisième:
+_Lettre sur l'Inde. _De plus en plus surpris, M. de Montbron avait
+continué son investigation et avait vu se compléter cette
+nomenclature indienne par le quatrième volume des _Promenades dans
+l'Inde; _le cinquième, des _Souvenirs de l'Hindoustan; _le
+sixième_, Notes d'un voyageur aux Indes orientales. _De là une
+surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron
+n'avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à
+Adrienne.
+
+Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes
+accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de
+dépit involontaire, rougit légèrement; puis, son caractère ferme
+et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le
+regardant en face:
+
+-- Eh bien!... mon cher comte... de quoi vous étonnez-vous?
+
+Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus
+absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put
+s'empêcher de dire en se parlant à soi-même:
+
+-- Non... non... c'est impossible... et pourtant...
+
+-- Il serait peut-être indiscret à moi... d'assister à votre
+monologue, mon cher comte, dit Adrienne.
+
+-- Excusez-moi, ma chère enfant... mais ce que je vois me surprend
+à un point...
+
+-- Et que voyez-vous, je vous prie?
+
+-- Des traces d'une préoccupation aussi vive... aussi grande...
+que nouvelle... pour tout ce qui a rapport... à l'Inde, dit
+M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un
+regard pénétrant sur la jeune fille.
+
+-- Eh bien? dit bravement Adrienne.
+
+-- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion...
+
+-- Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de
+Montbron... Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse
+pour mon âge... mon cher comte... mais il faut bien occuper ses
+loisirs... et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu
+prince, il m'a pris envie d'avoir une idée du fortuné pays... d'où
+m'est arrivée cette sauvage parenté.
+
+Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont
+M. de Montbron fut frappé; aussi, observant attentivement
+Adrienne, il reprit:
+
+-- Il me semble que vous parlez du prince... avec un peu
+d'aigreur.
+
+-- Non... j'en parle avec indifférence...
+
+-- Il mériterait pourtant... un sentiment tout autre...
+
+-- D'une toute autre personne peut-être, répondit sèchement
+Adrienne.
+
+-- Il est si malheureux!... dit M. de Montbron d'un ton
+sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l'ai vu... il
+m'a déchiré le coeur.
+
+-- Et que me font, à moi... ces déchirements? s'écria Adrienne
+avec une impatience douloureuse, presque courroucée.
+
+-- Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins
+pitié... répondit gravement le comte.
+
+-- À moi... pitié! s'écria Adrienne d'un air de fierté révoltée.
+Puis, se contenant, elle ajouta froidement:
+
+-- Ah çà... monsieur de Montbron, c'est une plaisanterie?... Ce
+n'est pas sérieusement que vous me demandez de m'intéresser aux
+tourments amoureux de votre prince?
+
+Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d'Adrienne,
+ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère,
+que M. de Montbron dit tristement:
+
+-- Ainsi... cela est vrai... on ne m'avait pas trompé... Moi qui,
+par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques
+droits à votre confiance, je n'ai rien su... tandis que vous avez
+tout dit à un autre... Cela m'est pénible... très pénible...
+
+-- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.
+
+-- Eh! mon Dieu!... maintenant je n'ai plus de ménagements à
+garder!... s'écria le comte. Il n'y a plus, je le vois, aucun
+espoir pour ce malheureux enfant... vous aimez quelqu'un.
+
+Et comme Adrienne fit un mouvement.
+
+-- Oh! il n'y a pas à le nier, reprit le comte; votre pâleur...
+votre tristesse depuis quelques jours... votre implacable
+indifférence pour le prince, tout me le prouve... vous aimez...
+
+Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du
+sentiment qu'il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine:
+
+-- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu'un secret
+surpris... n'est pas une confidence, et votre langage m'étonne...
+
+-- Eh! ma chère amie, si j'use du triste privilège de
+l'expérience... si je devine, si je vous dis que vous aimez... si
+je vais même presque jusqu'à vous reprocher cet amour... c'est
+qu'il s'agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre
+jeune prince, qui, vous le savez, m'intéresse maintenant autant
+que s'il était mon fils, car il est impossible de le connaître
+sans lui porter le plus tendre intérêt!
+
+-- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de
+froideur et d'ironie amère, que mon amour... en admettant que
+j'eusse un amour dans le coeur... eût une si étrange influence sur
+le prince Djalma... Que lui importe que j'aime! ajouta-t-elle avec
+un dédain presque douloureux.
+
+-- Que lui importe!!! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez-
+moi de vous le dire, c'est vous qui plaisantez cruellement...
+Comment!... ce malheureux enfant vous aime avec toute l'ardeur
+d'un premier amour; deux fois déjà il a voulu, par le suicide,
+mettre fin à l'horrible torture que lui cause sa passion pour
+vous... et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre...
+soit une question de vie ou de mort pour lui!...
+
+-- Mais il m'aime donc! s'écria la jeune fille avec un accent
+impossible à rendre.
+
+-- À en mourir... vous dis-je, je l'ai vu... Adrienne fit un
+mouvement de stupeur; de pâle qu'elle était elle devint pourpre,
+puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et
+tremblèrent: son émotion fut si vive qu'elle resta quelques
+moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son coeur comme
+pour en comprimer les battements. M. de Montbron, presque effrayé
+du changement subit de la physionomie d'Adrienne, de l'altération
+croissante de ses traits, se rapprocha vivement d'elle et s'écria:
+
+-- Mon Dieu! ma pauvre enfant, qu'avez-vous! Au lieu de lui
+répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le
+rassurer; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la
+jeune fille, naguère contracté par la douleur, l'ironie et le
+dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces,
+les plus ineffables; l'impression qu'elle éprouvait était si
+enivrante, qu'elle semblait s'y complaire et craindre d'en perdre
+le moindre sentiment; puis la réflexion lui disant que peut-être
+elle était la dupe d'une illusion ou d'un mensonge, elle s'écria
+tout à coup avec angoisse, en s'adressant à M. de Montbron:
+
+-- Mais ce que vous me dites... est vrai... au moins...
+
+-- Ce que je vous dis!
+
+-- Oui... que le prince Djalma...
+
+-- Vous aime comme un insensé!... Hélas!... cela n'est que trop
+vrai.
+
+-- Non... non... s'écria Adrienne, avec une expression ravissante
+de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.
+
+-- Que dites-vous!... s'écria le comte.
+
+-- Mais cette... femme!... demanda Adrienne, comme si ce mot lui
+eût brûlé les lèvres.
+
+-- Quelle femme!
+
+-- Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.
+
+-- Cette femme!... qui voulez-vous que ce fût, sinon vous!
+
+-- Moi!... oh! oui, c'était moi, n'est-ce pas? rien que moi!
+
+-- Sur l'honneur... croyez-en mon expérience... jamais je n'ai vu
+une passion plus sincère et plus touchante.
+
+-- Oh! n'est-ce pas, jamais il n'a eu dans le coeur un autre amour
+que le mien?
+
+-- Lui?... jamais.
+
+-- On me l'a dit... pourtant...
+
+-- Qui?
+
+-- M. Rodin...
+
+-- Que Djalma?...
+
+-- Deux jours après m'avoir vue s'était épris d'un fol amour.
+
+-- M. Rodin... vous a dit cela? s'écria M. de Montbron en
+paraissant frappé d'une idée subite. Mais c'est aussi lui qui a
+dit à Djalma... que vous étiez éprise de quelqu'un...
+
+-- Moi!...
+
+-- Et c'est cela qui causait l'affreux désespoir de ce malheureux
+enfant...
+
+-- Et c'est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi!
+
+-- Mais vous l'aimez donc autant qu'il vous aime? s'écria M. de
+Montbron transporté de joie.
+
+-- Si je l'aime?... dit Mlle de Cardoville.
+
+Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent
+Adrienne.
+
+-- Vos gens... sans doute... Remettez-vous, dit le comte.
+
+-- Entrez, dit Adrienne d'une voix émue. Florine parut.
+
+-- Qu'est-ce? dit Mlle de Cardoville.
+
+-- M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il
+n'a pas voulu entrer; mais il reviendra dans une demi-heure...
+Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir?
+
+-- Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais
+encore avec mademoiselle, introduisez-le... N'est-ce pas votre
+avis? demanda M. de Montbron à Adrienne.
+
+-- C'est mon avis... répondit la jeune fille.
+
+Et un éclair d'indignation brilla dans ses yeux en songeant à
+cette perfidie de Rodin.
+
+-- Ah! le vieux drôle!... dit de M. de Montbron. Je m'étais
+toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte
+avec sa maîtresse.
+
+
+
+IV. Amour.
+
+Mlle de Cardoville était transfigurée: pour la première fois sa
+beauté éclatait dans tout son lustre; jusqu'alors voilée par
+l'indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon
+de soleil l'illuminait tout à coup. La légère irritation causée
+par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible
+sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces
+mensonges, ces perfidies? N'étaient-elles pas déjouées? Et à
+l'avenir... quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et
+Djalma, si sûrs l'un de l'autre? Qui oserait lutter contre ces
+deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la
+jeunesse, de l'amour et de la liberté? Qui oserait tenter de les
+suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux,
+eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible,
+protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve?
+
+À peine Florine sortie, Adrienne s'approcha de M. de Montbron d'un
+pas rapide; elle semblait grandie: à la voir légère, triomphante
+et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.
+
+-- Quand le verrai-je? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.
+
+-- Mais... demain; il faut le préparer à tant de bonheur; chez une
+nature si ardente... une joie si soudaine, si inattendue... peut
+être terrible.
+
+Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup:
+
+-- Demain... oui... pas avant demain... j'ai une superstition du
+coeur.
+
+-- Laquelle?
+
+-- Vous le saurez, IL M'AIME... ce mot dit tout, renferme tout,
+comprend tout... est tout... et pourtant j'ai mille questions sur
+les lèvres... à propos de lui... je ne vous en ferai aucune avant
+demain... non, parce que, par une adorable fatalité... demain est,
+pour moi... un anniversaire sacré... D'ici là, je vivrai un
+siècle... Heureusement... je puis attendre... Tenez...
+
+Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du
+Bacchus indien.
+
+-- Comme il lui ressemble!... dit-elle au comte.
+
+-- En effet, s'écria celui-ci, c'est étrange!
+
+-- Étrange?... reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté,
+étrange qu'un héros, qu'un demi-dieu, qu'un idéal de beauté
+ressemble à Djalma?...
+
+-- Combien vous l'aimez!... dit M. de Montbron profondément ému et
+presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage
+d'Adrienne.
+
+-- Je devais bien souffrir, n'est-ce pas? lui dit-elle après un
+moment de silence.
+
+-- Mais si je ne m'étais pas décidé à venir ici aujourd'hui, en
+désespoir de cause, que serait-il arrivé?
+
+-- Je n'en sais rien... je serais morte peut-être... car je suis
+frappée là... d'une manière incurable (et elle mit la main à son
+coeur). Mais ce qui eût été ma mort... sera ma vie...
+
+-- C'était horrible! dit le comte en tressaillant, une passion
+pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l'êtes...
+
+-- Oui, fière!... mais non orgueilleuse... Aussi, en apprenant son
+amour pour une autre... en apprenant que l'impression que j'avais
+cru lui causer lors de notre première entrevue s'était aussitôt
+effacée... j'ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon
+amour; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui
+pouvait me le rappeler... À défaut de bonheur, il y a encore une
+amère jouissance à souffrir par ce qu'on aime.
+
+-- Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne. Adrienne,
+sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres
+fraîchement coupés, et, l'apportant à M. de Montbron, lui dit en
+souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes:
+
+-- J'avais tort de nier; je suis orgueilleuse. Tenez... lisez
+cela... tout haut... je vous en prie... je vous dis que je puis
+attendre à demain.
+
+Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le
+passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi
+dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude
+profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses
+mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains,
+ses grands yeux attachés, avec une sorte d'adoration, sur le
+Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette
+contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de
+M. de Montbron.
+
+Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui
+lui dit de sa voix la plus caressante:
+
+-- Et bien, doucement... je vous en conjure...
+
+M. de Montbron lut le passage suivant du journal d'un voyageur
+dans l'Inde:
+
+«... Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans
+toute la société anglaise, que d'un jeune héros, fils de...»
+
+Le comte s'étant interrompu une seconde, à cause de la
+prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit
+vivement de sa douce voix:
+
+-- Fils de _Kadja-Sing_.
+
+_-- _Quelle mémoire! dit le comte en souriant. Et il reprit:
+«... Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au
+retour d'une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes
+contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli
+d'enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à
+peine de l'adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre
+implacable, fait preuve d'une intrépidité si chevaleresque, d'un
+caractère si noble, que l'on a nommé son père le _Père du
+Généreux_.»
+
+-- Cette coutume est touchante... dit le comte. Récompenser pour
+ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son
+fils, cela est grand... Mais quelle rencontre bizarre que ce
+livre! dit le comte surpris; il y a de quoi, je le comprends,
+exalter la tête la plus froide...
+
+-- Oh!... vous allez voir... vous allez voir!... dit Adrienne. Le
+comte poursuivit la lecture: «Le colonel Drake, l'un des plus
+valeureux et des meilleurs officiers de l'armée anglaise, disait
+hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le
+prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené
+au camp établi dans le village de...»
+
+Ici, même hésitation de la part du comte, à l'endroit d'un nom
+bien autrement sauvage que le premier; aussi, ne voulant pas
+tenter l'aventure, il s'interrompit et dit à Adrienne:
+
+-- Quant à celui-ci... j'y renonce.
+
+-- C'est pourtant facile! reprit Adrienne, et elle prononça avec
+une inexprimable douceur le nom suivant, d'ailleurs fort doux:
+
+-- Dans le village de _Shumshabad_.
+
+_-- _Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les
+noms géographiques, dit le comte, et il continua:
+
+«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l'hospitalité la
+plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d'un
+fils. Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits
+qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma.
+Il a raconté devant moi les deux suivants:
+
+«À l'un des combats, le prince était accompagné d'un jeune Indien
+d'environ douze ans, qu'il aimait tendrement et qui lui servait de
+page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet
+enfant était idolâtré par sa mère; au moment de l'expédition, elle
+avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un
+stoïcisme digne de l'antiquité: _Qu'il soit votre frère. Il sera
+mon frère_, avait répondu le prince. Au milieu d'une sanglante
+déroute, l'enfant est brièvement blessé, son cheval tué; le
+prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d'une retraite
+forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit; on les poursuit; un
+coup de feu atteint leur cheval; mais il peut atteindre un massif
+de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il
+tombe épuisé. L'enfant était incapable de marcher: le prince
+l'emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais
+arrivent, fouillent les jungles; les deux victimes échappent.
+Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses,
+de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours
+l'enfant, dont l'une des jambes était à demi brisée, parvient à
+gagner le camp de son père, et dit simplement: _J'avais promis à
+sa mère qu'il serait mon frère, j'ai agi en frère.»_
+
+-- C'est admirable! s'écria le comte.
+
+-- Continuez... oh! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme,
+sans détourner ses yeux du bas-relief, qu'elle continuait de
+contempler avec une admiration croissante.
+
+Le comte poursuivit: «Une autre fois le prince Djalma, suivi de
+deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un
+endroit très sauvage, pour s'emparer d'une portée de deux petits
+tigres âgés de quelques jours. Le repaire avait été signalé. Le
+tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L'un des
+noirs s'introduit dans la tanière par une étroite ouverture;
+l'autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros
+tronçon d'arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou
+sa femelle. Du côté de l'ouverture, la caverne était presque à
+pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège,
+avec l'autre noir; tout à coup un rugissement effroyable retentit;
+en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint
+l'ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le
+prince a le crâne ouvert d'un coup de dent, l'arbre tombe en
+travers de l'étroite entrée du repaire et empêche la femelle d'y
+pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait
+avec les petits tigres...
+
+«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches,
+le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux
+spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits,
+dévorait les mains du noir, qui, de l'intérieur du repaire,
+tâchait de maintenir le tronc d'arbre, son seul rempart, et
+poussait des cris lamentables.
+
+-- C'est horrible! dit le comte.
+
+-- Oh! continuez... continuez... s'écria Adrienne avec exaltation,
+vous allez voir ce que peut l'héroïsme de la bonté.
+
+Le comte poursuivit: «Tout à coup, le prince met son poignard
+entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la
+hache d'une main, de l'autre se laisse glisser le long de ce
+cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit
+jusqu'à elle, et, rapide comme l'éclair, lui porte coup sur coup,
+deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses
+forces, abandonnant le tronc d'arbre, allait être mis en pièces.»
+
+-- Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à
+qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux!
+s'écria la jeune fille avec une exaltation croissante.
+
+-- Je ne m'étonne plus, j'admire, dit le comte d'une voix émue,
+et, à ces nobles traits, mon coeur bat d'enthousiasme comme si
+j'avais vingt ans.
+
+-- Et le noble coeur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce
+récit, dit Adrienne; vous allez voir.
+
+«Ce qui rend admirable l'intrépidité du prince, c'est que, selon
+les principes des castes indiennes, la vie d'un esclave n'a aucune
+importance; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut
+d'une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct
+de charité véritablement chrétienne, jusqu'alors inouïe dans ce
+pays.
+
+«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake,
+suffisent à peindre un homme; c'est donc avec un sentiment de
+respect profond et d'admiration touchante que moi, voyageur
+inconnu, j'ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de
+voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant
+quel sera l'avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage,
+toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l'hommage que
+je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du
+moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les
+coeurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»
+
+-- Et tout à l'heure, en lisant ces lignes si simples, si
+touchantes, reprit Adrienne, je n'ai pu m'empêcher de porter à mes
+lèvres le nom de ce voyageur.
+
+-- Oui..., le voilà bien tel que je l'avais jugé, dit le comte de
+plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant
+grave et touchante, lui dit:
+
+-- Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que
+vous compreniez... mon adoration pour lui; car ce courage, cette
+héroïque bonté, je les avais devinés, lors d'un entretien surpris
+malgré moi, avant de me montrer à lui... De ce jour, je le savais
+aussi généreux qu'intrépide, aussi tendre, aussi sensible
+qu'énergique et résolu; mais lorsque je le vis si merveilleusement
+beau... et si différent, par le noble caractère de sa physionomie,
+par ses vêtements même, de tout ce que j'avais rencontré
+jusqu'alors... quand je vis l'impression que je lui causai... et
+que j'éprouvai plus violente encore peut-être... je sentis ma vie
+attachée à cet amour.
+
+-- Et maintenant, vos projets?...
+
+-- Divins, radieux comme mon coeur... En apprenant son bonheur, je
+veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée
+et qui ne me permet pas encore de regarder... mon soleil en
+face... car, je vous le répète... d'ici à demain j'ai un siècle à
+vivre. Oui, chose étrange! j'aurais cru après une telle
+révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet
+océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d'ici à demain, je
+redoute la solitude... J'éprouve je ne sais quelle impatience
+fébrile... inquiète... ardente... Oh! bénie serait la fée qui, me
+touchant de sa baguette, m'endormirait à cette heure jusqu'à
+demain.
+
+-- Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en
+souriant.
+
+-- Vous?
+
+-- Moi.
+
+-- Et comment?
+
+-- Voyez la puissance de ma baguette; je veux vous distraire d'une
+partie de vos pensées en vous les rendant matériellement
+visibles...
+
+-- Expliquez-vous, de grâce.
+
+-- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage.
+Écoutez-moi: vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout
+entendre... votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le
+bruit que votre séjour chez M. Baleinier...
+
+-- A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en
+souriant, je m'y attendais.
+
+-- C'est stupide; mais comme votre résolution de vivre seule vous
+fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne
+manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à
+toutes les stupidités possibles.
+
+-- Je l'espère bien... Passer pour folle aux yeux des sots...
+c'est très flatteur.
+
+-- Oui, mais prouver aux sots qu'ils sont des sots, et cela à la
+face de tout Paris, c'est amusant; or, on commence à s'inquiéter
+de votre disparition; vous avez interrompu vos promenades
+habituelles en voiture; ma nièce paraît seule depuis longtemps
+dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps
+jusqu'à demain... voici une occasion excellente: il est deux
+heures; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture; la
+journée est splendide... il y aura un monde fou au bois de
+Boulogne, vous faites une charmante promenade; on vous voit déjà
+là... puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de
+bonheur... Et ce soir, c'est là que commence ma magie, je vous
+conduis dans l'Inde.
+
+-- Dans l'Inde?...
+
+-- Au milieu de ces forêts sauvages où l'on entend rugir les
+lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a
+tant émue tout à l'heure... nous l'aurons sous nos yeux, réel et
+terrible...
+
+-- Franchement, mon cher comte, c'est une plaisanterie.
+
+-- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables
+bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu...
+tigres grondants... lions rugissants... Cela ne vaudra-t-il pas
+vos livres?
+
+-- Mais encore...
+
+-- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir
+surnaturel: au retour de votre promenade, vous dînez chez ma
+nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se
+donne à la Porte-Saint-Martin... Un dompteur de bêtes des plus
+extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au
+milieu d'une forêt (ici seulement comme l'illusion) et simule avec
+eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout
+Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus
+belle et plus charmante que jamais.
+
+-- J'accepte, j'accepte, dit Adrienne avec une joie d'enfant.
+Oui... vous avez raison... j'éprouverai un plaisir étrange à voir
+ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a
+si héroïquement combattus. J'accepte encore, parce que, pour la
+première fois de ma vie, je brûle du désir d'être trouvée belle...
+même par tout le monde... J'accepte... enfin... parce que...
+
+Mlle de Cardoville fut interrompue, d'abord par un léger coup
+frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant
+M. Rodin.
+
+
+
+V. Exécution.
+
+Rodin entra. D'un coup d'oeil rapide jeté sur Mlle de Cardoville
+et sur M. de Montbron, il devina qu'il allait se trouver dans une
+position difficile. En effet rien ne semblait moins _rassurant
+_pour lui que la contenance d'Adrienne et du comte.
+
+Celui-ci, lorsqu'il n'aimait pas les gens, manifestait, nous
+l'avons dit, son antipathie par des façons d'une impertinence
+agressive, d'ailleurs soutenue par bon nombre de duels; aussi, à
+la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression
+insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne,
+il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans
+répondre au profond salut du jésuite.
+
+À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque
+surprise de n'éprouver aucun mouvement d'irritation ou de haine.
+La brillante flamme qui brûlait dans son coeur le purifiait de
+tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un
+fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même,
+elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si
+libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de
+ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s'avançait
+tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin
+de ressentir de la colère ou de l'aversion contre Rodin, la jeune
+fille n'éprouva qu'un accès de gaieté moqueuse, et ses grands
+yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice
+et d'ironie.
+
+Rodin se sentit mal à l'aise. Les gens de sa robe préfèrent de
+beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs; tantôt ils
+échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux,
+en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine; tantôt, au
+contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables;
+mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément.
+Ainsi fut-il de Rodin; il pressentit que, placé entre Adrienne de
+Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu'on dit
+vulgairement, un fort _mauvais quart d'heure _à passer.
+
+Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il
+dit à Rodin:
+
+-- Ah!... ah!... vous voici, monsieur l'homme de bien?
+
+-- Approchez... monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un
+sourire moqueur; vous, la perle des amis, vous, le modèle des
+philosophes... vous, l'ennemi déclaré de toute fourberie, de tout
+mensonge, j'ai mille compliments à vous faire...
+
+-- J'accepte tout de vous, ma chère demoiselle... même des
+compliments immérités, dit le jésuite en s'efforçant de sourire,
+et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées;
+mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments?
+
+-- Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.
+
+-- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre
+véracité... non moins rare... trop rare... peut-être.
+
+-- Moi, pénétrant! en quoi, ma chère demoiselle? dit froidement
+Rodin; moi, véridique! en quoi, monsieur le comte? ajouta-t-il en
+se tournant ensuite vers M. de Montbron.
+
+-- En quoi... monsieur? dit Adrienne, mais vous avez deviné un
+secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot,
+vous avez su lire au plus profond du coeur d'une femme...
+
+-- Moi, ma chère demoiselle?...
+
+-- Vous-même, monsieur; et réjouissez-vous... votre pénétration a
+eu les plus heureux résultats.
+
+-- Et votre véracité a fait merveille... ajouta le comte.
+
+-- Il est doux au coeur de bien agir, même sans le savoir, dit
+Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour
+d'un oeil oblique le comte et Adrienne: mais pourrai-je savoir ce
+dont on me loue?
+
+-- La reconnaissance m'oblige à vous en instruire, monsieur, dit
+Adrienne avec malice: vous avez découvert et dit au prince Djalma
+que j'aimais passionnément... quelqu'un; eh bien... glorifiez
+votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.
+
+-- Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma
+aimait passionnément... quelqu'un, reprit le comte; eh bien,
+glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur... c'est vrai.
+
+Rodin resta confondu, interdit.
+
+-- Ce quelqu'un que j'aimais si passionnément, dit Adrienne,
+c'était le prince.
+
+-- Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le
+comte, c'était mademoiselle.
+
+Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup,
+abasourdirent Rodin; il resta muet, effrayé, songeant à l'avenir.
+
+-- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers
+vous? reprit Adrienne d'un ton de plus en plus railleur. Grâce à
+votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez,
+nous vous devons, le prince et moi, d'être éclairés sur nos
+sentiments mutuels.
+
+Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent
+irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d'Adrienne, eût
+donné un tout autre tour au persiflage.
+
+-- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites
+l'honneur de m'apprendre, ma chère demoiselle. Je n'ai de ma vie
+parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable,
+d'ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma...
+
+-- Il est vrai, reprit Adrienne; par un scrupule de discrétion
+exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince
+Djalma ressentait... vous poussiez la réserve, la délicatesse,
+jusqu'à me dire que... ce n'était pas moi qu'il aimait...
+
+-- Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de
+Cardoville aimait passionnément quelqu'un... qui n'était pas
+lui...
+
+-- Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas
+avoir besoin de vous dire que j'éprouve assez peu le besoin de me
+mêler d'intrigues amoureuses.
+
+-- Allons donc! c'est modestie ou amour-propre, dit insolemment le
+comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille...
+Si on vous prenait au mot?... si ça se répandait?... Soyez donc
+meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans
+doute...
+
+-- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi
+agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude
+apprentissage, monsieur le comte, c'est le pesant métier d'être
+votre auditeur.
+
+-- Ah çà! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que
+vous ignorez qu'il y a toutes sortes de moyens de châtier les
+impertinents et les fourbes?...
+
+-- Mon cher comte!... dit Adrienne à M. de Montbron d'un ton de
+reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait:
+
+-- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu'il y a de
+courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux
+bonhomme comme moi; 2°...
+
+-- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un
+pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se
+retranchant derrière la vieillesse qu'il déshonore, est à la fois
+lâche et méchant; il mérite un double châtiment; 2° quant à l'âge,
+je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s'inclinent
+avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux
+blancs des vieux coquins; qu'en pensez-vous, cher monsieur?
+
+Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha
+une seconde à peine son petit oeil de reptile sur le comte, et lui
+lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard... puis la
+paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face
+de cadavre.
+
+-- N'ayant pas l'inconvénient d'être un vieux loup, et encore
+moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me
+permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m'inquiéter des
+poursuites des louvetiers et des gendarmes; quant aux reproches
+que l'on me fait, j'ai une manière bien simple de répondre, je ne
+dis pas de me justifier... je ne me justifie jamais.
+
+-- Vraiment! dit le comte.
+
+-- Jamais, reprit froidement Rodin; mes actes se chargent de cela;
+je répondrai donc simplement que, voyant l'impression profonde,
+violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le
+prince...
+
+-- Que cette assurance que vous me donnez de l'amour du prince,
+dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin,
+vous absolve du mal que vous avez voulu me faire... La vue de
+notre prochain bonheur sera votre seule punition.
+
+-- Peut-être n'ai-je pas besoin d'absolution ou de punition, car,
+ainsi que j'ai eu l'honneur de le faire observer à monsieur le
+comte, ma chère demoiselle, l'avenir justifiera mes actes... Oui,
+j'ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui,
+de même que j'ai dû vous dire qu'il aimait une autre personne que
+vous... et cela dans votre intérêt mutuel... Que mon attachement
+pour vous m'ait égaré... cela se peut, je ne suis pas
+infaillible... mais après ma conduite passée envers vous, ma chère
+demoiselle, j'ai peut-être le droit de m'étonner d'être traité
+ainsi... Ceci n'est pas une plainte... Si je ne me justifie
+jamais... je ne me plains jamais non plus...
+
+-- Voilà, parbleu, quelque chose d'héroïque, mon cher monsieur,
+dit le comte; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier
+du mal que vous faites.
+
+-- Du mal que je fais? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-
+nous aux énigmes?
+
+-- Et qu'est-ce donc, monsieur, s'écria le comte avec indignation,
+que d'avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir
+si affreux, qu'il a voulu deux fois attenter à ses jours! qu'est-
+ce donc d'avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans
+une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que
+j'ai prise aujourd'hui, cette erreur durerait encore et aurait eu
+des suites les plus funestes!
+
+-- Et pourriez-vous me faire l'honneur de me dire, monsieur le
+comte, quel intérêt j'ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en
+admettant même que j'aie voulu les causer!
+
+-- Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et
+d'autant plus dangereux, qu'il est caché; car vous êtes de ceux,
+je le vois, à qui le malheur d'autrui doit rapporter plaisir et
+profit.
+
+-- C'est trop, monsieur le comte; je me contenterai du profit, dit
+Rodin en s'inclinant.
+
+-- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change; tout
+ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu'une si
+perfide fourberie soit un acte isolé... Qui sait si ce n'est pas
+un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de
+Cardoville!
+
+Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention
+profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une
+révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin,
+sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur
+et de sérénité:
+
+-- On dit, monsieur, que l'amour heureux fait des prodiges... Je
+serais tentée de le croire; car après quelques minutes de
+réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que
+votre conduite m'apparaît sous un jour nouveau.
+
+-- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère
+demoiselle?
+
+-- Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi
+d'insister sur quelques faits: la Mayeux m'était généreusement
+dévouée; elle m'avait donné des preuves irrécusables
+d'attachement; son esprit valait son noble coeur... mais elle
+ressentait pour vous un éloignement invincible; tout à coup elle
+disparaît mystérieusement de chez moi... et il n'a pas tenu à vous
+que j'aie sur elle d'odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi
+une affection paternelle, mais je dois vous l'avouer, peu de
+sympathie pour vous; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance
+entre lui et moi... Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment
+profond pour moi... et vous employez la fourberie la plus perfide
+pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi!... je
+l'ignore... mais à coup sûr il m'est hostile.
+
+-- Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu'à votre
+ignorance se joint l'oubli des service rendus.
+
+-- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m'ayez retirée de la
+maison de M. Baleinier; mais en définitive, quelques jours plus
+tard, j'étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que
+voici...
+
+-- Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte; il se pourrait
+bien que l'on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait
+bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.
+
+-- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m'êtes reconnaissante!...
+Erreur, dit Rodin avec amertume; un autre passant vous aurait sans
+doute sauvée plus tard.
+
+-- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en
+souriant; une maison de santé n'est pas un fleuve, et quoique je
+vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux
+eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance... et
+vous m'avez simplement ouvert une porte... qui devait
+inévitablement s'ouvrir plus tard.
+
+-- Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de
+la réponse d'Adrienne.
+
+-- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas
+étendus qu'à moi... Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été
+ramenées par vous... mais il est à croire que les réclamations de
+M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n'eussent
+pas été vaines. Vous avez été jusqu'à rendre à un vieux soldat sa
+croix impériale, véritable relique sacrée pour lui; c'est très
+touchant... Vous avez enfin démasqué l'abbé d'Aigrigny et
+M. Baleinier... mais j'étais moi-même décidée à les démasquer...
+du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme
+d'infiniment d'esprit...
+
+-- Ah! mademoiselle... fit humblement Rodin.
+
+-- Rempli de ressources et d'invention...
+
+-- Ah! mademoiselle...
+
+-- Ce n'est pas ma faute si dans notre long entretien chez
+M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m'a frappée, je
+l'avoue, profondément frappée... et dont vous semblez assez
+embarrassé à cette heure... Que voulez-vous, monsieur, il est bien
+difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l'incognito.
+Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes,
+oh! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous
+concourions au même but... (toujours selon notre entretien de chez
+M. Baleinier) je veux dans l'intérêt de notre _communion future,
+_comme vous disiez, vous donner un conseil... et vous parler
+franchement.
+
+Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente
+impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains
+croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule
+marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes
+paroles d'Adrienne fut que les paupières livides du jésuite,
+hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le
+sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de
+Cardoville d'une voix assurée et en s'inclinant profondément:
+
+-- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours
+excellentes...
+
+-- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère
+exaltation, l'amour heureux donne une telle pénétration, une telle
+énergie, un tel courage, que les périls, on s'en joue... les
+embûches, on les découvre... les haines, on les brave. Croyez-moi,
+la divine clarté qui rayonne autour de deux coeurs bien aimants
+suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges.
+Tenez... dans l'Inde... excusez cette faiblesse... j'aime beaucoup
+à parler de l'Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une
+grâce et d'une finesse indicibles, dans l'Inde les voyageurs, pour
+assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu
+autour de leur _ajoupa _(pardon encore de cette teinte de couleur
+locale), et aussi loin que s'étend l'auréole lumineuse, elle met
+en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux,
+que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.
+
+-- Le sens de la comparaison m'a jusqu'ici échappé, dit Rodin en
+continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses
+paupières de plus en plus injectées.
+
+-- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant.
+Supposez, monsieur, que le dernier... service que vous venez de
+rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services
+rendus... cela est fort neuf et fort habile... je le reconnais...
+
+-- Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l'exécution
+sera complète.
+
+-- Ah!... c'est une exécution? dit Rodin toujours impassible.
+
+-- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c'est une simple
+conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe
+ami du bien. Supposez donc que les fréquents... _services _que
+vous avez rendus à moi et aux miens m'aient tout à coup ouvert les
+yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d'un ton grave, supposez que
+Dieu, qui donne à la mère l'instinct de défendre son enfant...
+m'ait donné à moi, avec mon bonheur, l'instinct de conservation de
+ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant
+mille circonstances jusqu'alors obscures, m'ait tout à coup révélé
+qu'au lieu d'être mon ami, vous êtes peut-être l'ennemi le plus
+dangereux de moi et de ma famille...
+
+-- Ainsi, nous passons de l'exécution aux suppositions, dit Rodin
+toujours imperturbable.
+
+-- Et de la supposition... monsieur, puisqu'il faut le dire, à la
+certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui,
+maintenant, je le crois, j'ai été quelque temps votre dupe... et
+je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est
+pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit...
+s'abaisser à de telles machinations... et, après avoir fait jouer
+tant de ressorts diaboliques, n'arriver enfin qu'au ridicule, pour
+un homme comme vous, d'être vaincu par une jeune fille qui n'a
+pour arme, pour défense, pour lumières... que son amour!... En un
+mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd'hui comme un ennemi
+implacable et dangereux; car j'entrevois votre but sans deviner
+par quels moyens vous voulez l'atteindre: sans doute ces moyens
+seront dignes du passé. Eh bien! malgré tout cela, je ne vous
+crains pas; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette
+union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde;
+car il s'agit nécessairement de cet énorme héritage qu'on a déjà
+failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir
+entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire
+que l'on se propose?... Je l'ignore absolument... mais, vous me
+l'avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles,
+leurs ruses toujours si détournées, qu'il faut s'attendre à tout,
+prévoir tout: je me souviendrai de la leçon... Je vous ai promis
+de la franchise, monsieur; en voilà, je suppose.
+
+-- Cela serait du moins imprudent... comme la franchise, si
+j'étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous
+m'aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.
+
+-- Le conseil sera bref. N'essayez pas de lutter contre moi, parce
+qu'il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les
+vôtres: une femme qui défend son bonheur.
+
+Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si
+souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d'une
+félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace,
+fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté,
+et, après un moment de silence, il reprit avec un air de
+compassion presque dédaigneuse:
+
+-- Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c'est
+probable... rappelez-vous seulement une chose que je vous répète:
+Je ne me justifie jamais; l'avenir se charge de cela... Sur ce, ma
+chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué
+serviteur... Et il salua. Monsieur le comte... à vous rendre mes
+respectueux devoirs, ajouta-t-il en s'inclinant devant
+M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.
+
+À peine Rodin fut-il sorti, qu'Adrienne courut à son bureau et
+écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à
+M. de Montbron:
+
+-- Je ne verrai pas le prince avant demain... autant par
+superstition de coeur que parce qu'il est nécessaire pour mes
+projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité...
+Vous saurez tout... mais je veux lui écrire à l'instant... car
+avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir...
+
+-- Vous avez raison, ma chère enfant... cette lettre vite...
+Adrienne la lui donna.
+
+-- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur... et pas assez pour
+m'ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage
+demain.
+
+-- Tout cela est rempli de raison et de coeur; je cours chez le
+prince lui remettre votre billet... Je ne le verrai pas; je ne
+pourrais répondre de moi... Ah çà! notre promenade de tantôt,
+notre spectacle de ce soir, tiennent toujours?
+
+-- Certainement, je n'ai plus besoin de m'étourdir jusqu'à demain;
+puis, je le sens, le grand air me fera du bien; cet entretien avec
+M. Rodin m'a un peu animée.
+
+-- Le vieux misérable!... Mais... nous en reparlerons... Je cours
+chez le prince... et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval
+pour aller aux Champs-Élysées.
+
+Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu'il
+était entré triste et désolé.
+
+
+
+VI. Les Champs-Élysées.
+
+Deux heures environ s'étaient passées depuis l'entretien de Rodin
+et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux
+Champs-Élysées par la sérénité d'un beau jour de printemps (le
+mois de mars touchait à sa fin), s'arrêtaient pour admirer un
+ravissant attelage.
+
+Qu'on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi
+réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai
+doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d'ornements d'argent
+et menés en Daumont par deux petits postillons de taille
+parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir
+bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers;
+deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair,
+à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de
+derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux
+attelé; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu,
+habilement menés par les postillons, marchaient d'un pas
+singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein
+couvert d'écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de
+soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles
+s'épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une
+élégante simplicité, suivant l'autre côté de l'avenue, contemplait
+avec une sorte d'orgueilleuse satisfaction cet attelage qu'il
+avait pour ainsi dire créé; cet homme était M. de Bonneville,
+l'écuyer d'Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette
+voiture était celle de la jeune fille.
+
+Un changement avait eu lieu dans le _programme _de la journée
+magique. M. de Montbron n'avait pu remettre à Djalma le billet de
+Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la
+campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea; mais il
+devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait
+remise à son arrivée.
+
+Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu'il trouverait
+quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu'il
+attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant
+le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa
+voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu'elle
+était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par
+Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre
+seule et d'avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote
+blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et
+ses cheveux d'or; sa robe montante de velours grenat disparaissait
+presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise
+de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa
+droite; M. de Montbron occupait, en face d'elles deux, le devant
+de la calèche.
+
+Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette
+imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou
+deux, s'en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées
+pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle
+de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement
+extraordinaire, quelque chose d'inouï. Ce que l'on appelle le
+_monde _ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille
+de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute
+noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se
+montrant dans sa voiture, qu'en effet elle vivait entièrement
+libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes
+les convenances. Cette sorte d'émancipation semblait quelque chose
+de monstrueux, et l'on était presque étonné de ce que le maintien
+de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît
+complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et
+ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.
+
+Plusieurs _beaux_, profitant de ce qu'ils connaissaient la
+marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la
+saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs
+chevaux à côté de la calèche, afin d'avoir l'occasion de voir,
+d'admirer et peut-être d'entendre Mlle de Cardoville; celle-ci
+combla tous ces voeux en parlant avec son charme et son esprit
+habituels; alors la surprise, l'enthousiasme, furent à leur
+comble, ce que l'on avait d'abord taxé de bizarrerie presque
+insensée devint une originalité charmante, et il n'eût tenu qu'à
+Mlle de Cardoville d'être, de ce jour, déclarée la reine de
+l'élégance et de la mode.
+
+La jeune fille se rendait très bien compte de l'impression qu'elle
+produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma;
+lorsqu'elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur
+augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart
+n'avaient jamais quitté Paris, ou qui s'étaient au plus aventurés
+jusqu'à Baden, lui semblaient _bien pâles _auprès de Djalma, qui,
+à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de
+sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d'héroïque
+générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du
+fond de l'Inde jusqu'à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants
+élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées
+et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince
+indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée
+par l'éclat d'un costume à la fois si riche et si pittoresque!
+
+Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour
+Adrienne; le soleil, se couchant dans un ciel d'une sérénité
+splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés; l'air était
+tiède; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des
+cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants; une brise
+légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs
+chapeaux; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière.
+Adrienne, du fond de sa voiture, s'amusait à voir miroiter sous
+ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien; mais,
+au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se
+dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque
+quelque chose tomba sur ses genoux... elle tressaillit. C'était un
+bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit
+une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche:
+
+-- Pour l'amour de Dieu... ma bonne dame... un petit sou! Adrienne
+tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d'une
+figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait
+sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si
+frappant de l'extrême misère au sein même de l'extrême luxe fût si
+commun qu'il n'était plus remarquable, Adrienne en fut doublement
+affectée; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la
+plus affreuse misère, lui vint à la pensée.
+
+-- Ah! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas
+pour moi seule un jour de radieux bonheur.
+
+Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite
+fille:
+
+-- As-tu ta mère, mon enfant?
+
+-- Non, madame; je n'ai plus ni mère ni père...
+
+-- Qui prend soin de toi?
+
+-- Personne, madame... On me donne des bouquets à vendre; il faut
+que je rapporte des sous... sans cela... on me bat.
+
+-- Pauvre petite!
+
+-- Un sou... ma bonne dame, un sou, pour l'amour de Dieu! dit
+l'enfant en continuant d'accompagner la calèche, qui marchait
+alors au pas.
+
+-- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s'adressant à
+M. de Montbron, vous n'en êtes malheureusement pas à votre premier
+enlèvement... penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos
+deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement... nous la
+cacherons vite entre Mme de Morinval et moi... et nous quitterons
+la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt
+audacieux.
+
+-- Comment! dit le comte avec surprise, vous voulez...
+
+-- Oui... je vous en prie.
+
+-- Quelle folie!
+
+-- Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais
+_aujourd'hui_, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant
+M. de Montbron d'un air d'intelligence, mais _aujourd'hui _vous
+devez comprendre... que c'est presque un devoir.
+
+-- Oui, je le comprends, bon et noble coeur, dit le comte d'un air
+ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l'amour
+de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de
+surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.
+
+M. de Montbron, s'avançant alors au dehors de la portière et
+tendant ses mains à l'enfant, lui dit:
+
+-- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée,
+l'enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras; alors
+le comte la prit par les poignets et l'enleva très adroitement,
+avec d'autant plus de facilité que la voiture était fort basse et,
+nous l'avons dit, allait au pas. L'enfant, plus stupéfaite encore
+qu'effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un
+vide entre elles; on y blottit la petite fille qui disparut
+aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.
+
+Tout ceci fut exécuté si rapidement qu'à peine quelques personnes,
+passant dans les contre-allées, s'aperçurent de cet _enlèvement_.
+
+_-- _Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons-
+nous vite avec notre proie.
+
+M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons:
+
+-- À l'hôtel.
+
+Et les quatre chevaux partirent à la fois d'un trot rapide et
+égal.
+
+-- Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant
+consacrée, et que mon luxe est _excusé_, pensait Adrienne; en
+attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant
+faire dès aujourd'hui mille recherches, sa place du moins ne sera
+pas vide.
+
+Il y a souvent des rapprochements étranges... Au moment où cette
+bonne pensée pour la Mayeux venait à l'esprit d'Adrienne, un grand
+mouvement de foule se manifestait dans l'une des contre-allées;
+plusieurs passants s'attroupèrent, bientôt d'autres personnes
+coururent se joindre au groupe.
+
+-- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule
+s'assemble là-bas! Qu'est-ce que cela peut être? Si l'on faisait
+arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce
+rassemblement?
+
+-- Ma chère, j'en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas
+satisfaite, dit le comte en tirant sa montre; il est bientôt six
+heures; la représentation des bêtes féroces commencera à huit
+heures; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner... Est-ce
+votre avis, ma chère enfant? dit-il à Adrienne.
+
+-- Est-ce le vôtre, Julie? dit Mlle de Cardoville à la marquise.
+
+-- Sans doute, répondit la jeune femme.
+
+-- Je vous saurai d'ailleurs d'autant plus de gré de ne pas vous
+attarder, reprit le comte, qu'après vous avoir conduites à la
+Porte-Saint-Martin, je serai obligé d'aller au club pour une demi-
+heure, afin d'y voter pour lord Campbell, que je présente.
+
+-- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon
+oncle?
+
+-- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.
+
+-- Vous avez raison, mon oncle; ne nous abandonnez pas trop pour
+cela.
+
+-- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir
+ces terribles animaux, et le fameux Morok, l'incomparable dompteur
+de bêtes.
+
+Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les
+Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la
+rue d'Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait,
+l'attroupement dont on a parlé avait encore augmenté; une foule
+compacte se pressait autour de l'un des grands arbres des Champs-
+Élysées, et l'on entendait sortir çà et là de ce groupe des
+exclamations de pitié. Un promeneur, s'approchant d'un jeune homme
+placé aux derniers rangs de l'attroupement, lui dit:
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a donc là?
+
+-- On dit que c'est une pauvresse... une jeune fille bossue qui
+vient de tomber d'inanition...
+
+-- Une bossue... beau dommage!... il y en a toujours assez de
+bossues... dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.
+
+-- Bossue ou non... si elle meurt de faim... répondit le jeune
+homme en contenant à peine son indignation, ça n'en est pas moins
+triste; et il n'y a pas là de quoi rire, monsieur!
+
+-- Mourir de faim, bah! dit le promeneur en haussant les épaules.
+Il n'y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de
+faim... et c'est bien fait.
+
+-- Et moi, je parie, monsieur, qu'il y a une mort dont vous ne
+mourrez jamais, vous! s'écria le jeune homme indigné de la cruelle
+insolence du promeneur.
+
+-- Que voulez-vous dire? reprit le promeneur avec hauteur.
+
+-- Je veux dire, monsieur, que ce n'est jamais le coeur qui vous
+étouffera.
+
+-- Monsieur! s'écria le promeneur d'un ton courroucé.
+
+-- Eh bien! quoi, monsieur? reprit le jeune homme en regardant son
+interlocuteur en face.
+
+-- Rien... dit le promeneur; et, tournant brusquement les talons,
+il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur
+laquelle on voyait un énorme blason surmonté d'un tortil de baron.
+Un domestique, ridiculement galonné d'or sur vert et orné d'une
+énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à
+côté du cheval, et n'aperçut pas son maître.
+
+-- Tu bayes donc aux corneilles, animal? lui dit le promeneur en
+le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.
+
+-- Monsieur... c'est que...
+
+-- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin!
+s'écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.
+
+Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier,
+agioteur.
+
+La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber
+exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez
+Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le
+courage de braver la honte et les atroces railleries qu'elle
+redoutait en venant dans cette maison dont elle s'était
+volontairement exilée; cette fois il ne s'agissait pas d'elle,
+mais de sa soeur Céphyse... la reine Bacchanal, de retour à Paris
+depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne,
+arracher au sort le plus épouvantable.
+
+* * * * *
+
+Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se
+pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d'assister aux
+exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse
+panthère noire de Java, nommée _la Mort_.
+
+Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture
+devant l'entrée du théâtre; ils devaient y être rejoints par le
+comte de Montbron, qu'ils avaient en passant laissé au club.
+
+
+
+VII. Derrière la toile.
+
+La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d'une
+foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l'avait dit à Mlle de
+Cardoville_, tout Paris _se pressait avec une vive et ardente
+curiosité aux représentations de Morok; il est inutile de dire que
+le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit
+commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si
+fructueusement à l'auberge du _Faucon blanc_, près de Leipzig; il
+en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets
+surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en
+peintures si bizarres; ces roueries surannées n'eussent pas été de
+mise à Paris. Morok finissait de s'habiller dans une des loges
+d'acteur qu'on lui avait donnée; par-dessus sa cotte de mailles,
+ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge
+que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son
+long cafetan d'étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à
+sa taille et à ses poignets par d'autres larges cercles de métal
+aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une
+physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre
+tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement
+une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge.
+Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme
+ses protecteurs, parfaitement s'accommoder aux circonstances.
+
+Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte
+d'admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.
+Depuis ce jour où l'incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy,
+Jacques n'avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des
+orgies dont l'organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la
+funeste influence. Les traits de Jacques commençaient, au
+contraire, à s'altérer profondément: ses joues creuses, sa pâleur
+marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d'un sombre
+feu, trahissaient les ravages de la débauche; une sorte de sourire
+amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres
+desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait
+encore quelque peu contre le lourd hébétement d'une ivresse
+presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer
+de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste
+d'honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à
+accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes
+que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez
+considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais
+d'argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après
+avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement,
+Jacques lui dit:
+
+-- C'est égal, c'est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient
+alors); tu peux te vanter qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est,
+deux hommes comme toi, dans le monde entier... et c'est
+flatteur... C'est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau
+métier-là.
+
+-- Que veux-tu dire?
+
+-- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais _noce,
+_tous les jours et toutes les nuits?
+
+-- Ça chauffe, mais le moment n'est pas encore venu; c'est pour
+cela que je veux t'avoir toujours sous la main jusqu'au grand
+jour... Te plains-tu?
+
+-- Non, mordieu! dit Jacques; qu'est-ce que je ferais? Brûlé par
+l'eau-de-vie, comme je le suis, j'aurais la volonté de travailler
+que je n'en aurais pas la force... je n'ai pas, comme toi, une
+tête de marbre et un corps de fer... mais, pour me griser avec de
+la poudre au lieu de me griser avec autre chose... ça me va, je ne
+suis plus bon qu'à cet ouvrage-là... et puis, ça m'empêche de
+penser.
+
+-- À quoi?
+
+-- Tu sais bien... que quand je pense... je ne pense qu'à une
+chose... dit Jacques d'un air sombre.
+
+-- La reine Bacchanal, encore? dit Morok avec dédain.
+
+-- Toujours... un peu; quand je n'y penserai plus du tout, c'est
+que je serai mort... ou tout à fait abruti... Démon!
+
+-- Tu ne t'es jamais mieux porté... et tu n'as jamais eu plus
+d'esprit... niais! répondit Morok en attachant son turban.
+L'entretien fut interrompu... Goliath entra précipitamment dans la
+loge.
+
+La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de
+carrure; il était costumé en Alcide: ses membres énormes,
+sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un
+maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.
+
+-- Qu'as-tu à entrer ici comme une tempête? lui dit Morok.
+
+-- Il y a bien une autre tempête dans la salle; ils commencent à
+s'impatienter et crient comme des possédés; mais si ce n'était que
+ça!
+
+-- Qu'y a-t-il encore?
+
+-- La Mort ne pourra pas jouer ce soir... Morok se retourna
+brusquement, presque avec inquiétude.
+
+-- Pourquoi cela? s'écria-t-il.
+
+-- Je viens de la voir... elle se tient rasée au fond de sa
+loge... ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu'on dirait
+qu'on les lui a coupées... Vous savez ce que cela veut dire.
+
+-- Est-ce là tout? dit Morok en se retournant vers la glace pour
+achever sa coiffure.
+
+-- C'est bien assez, puisqu'elle est dans un de ses accès de rage.
+Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de
+cheval blanc, je ne lui ai pas vu l'air si féroce; ses yeux
+luisent comme deux chandelles.
+
+-- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.
+
+-- Sa belle collerette?
+
+-- Oui, son collier à ressort.
+
+-- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit
+le géant; jolie toilette à faire...
+
+-- Tais-toi...
+
+-- Ce n'est pas tout... reprit Goliath d'un air embarrassé.
+
+-- Quoi encore?...
+
+-- J'aime autant vous le dire... tout de suite...
+
+-- Parleras-tu?
+
+-- Eh bien... il est ici.
+
+-- Qui, bête brute?
+
+-- L'Anglais! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son
+corps.
+
+Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du
+dompteur de bêtes.
+
+-- L'Anglais... tu l'as vu! s'écria Morok en s'adressant à
+Goliath; tu en es sûr?
+
+-- Très sûr... Je regardais par le trou de la toile, je l'ai vu
+dans une petite loge presque sur le théâtre; il veut voir les
+choses de près... il est bien facile à reconnaître à son front
+pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.
+
+Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d'une
+impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si
+effrayé que Jacques lui dit:
+
+-- Qu'est-ce donc que cet Anglais?
+
+-- Il me suivait depuis Strasbourg, où il m'avait rencontré,
+répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement; il voyageait à
+petites journées comme moi, avec ses chevaux, s'arrêtant où je
+m'arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations.
+Mais deux jours avant d'arriver à Paris il m'avait abandonné... je
+m'en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.
+
+-- Délivré... comme tu dis cela!... reprit Jacques surpris; une si
+bonne pratique, un admirateur pareil!
+
+-- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable-
+là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui
+pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari... voilà
+pourquoi il ne me quitte pas.
+
+Couche-tout-nu trouva l'idée de l'Anglais d'une excentricité si
+réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il
+partit d'un rire des plus francs.
+
+Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d'un air si
+menaçant que Goliath fut obligé de s'interposer.
+
+-- Allons... allons, dit Jacques, ne te fâche pas; puisque c'est
+sérieux. Je ne ris plus...
+
+Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d'une voix sourde:
+
+-- Me crois-tu lâche?
+
+-- Non, pardieu!
+
+-- Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m'épouvante
+plus que mon tigre ou ma panthère...
+
+-- Tu me le dis... je te crois, répondit Jacques; mais je ne
+comprends pas en quoi la présence de cet homme t'épouvante...
+
+-- Mais songe donc, misérable! s'écria Morok, qu'obligé d'épier
+sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens
+domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque
+chose d'effrayant à savoir que deux yeux sont là... toujours là...
+fixes... attendant que la moindre distraction me livre aux dents
+des animaux!
+
+-- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à
+son tour. Ça fait peur.
+
+-- Oui... car... une fois là... j'ai beau ne pas l'apercevoir, cet
+Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux
+yeux ronds, fixes et grands ouverts... Mon tigre Caïn a déjà
+failli une fois me dévorer le bras... pendant une distraction que
+me causait cet Anglais que l'enfer confonde!... Tonnerre et sang!
+s'écria Morok, cet homme me sera fatal...
+
+Et Morok marcha dans la loge avec agitation.
+
+-- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur
+son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez...
+c'est moi qui vous le dis... l'Anglais gagnera son pari ce soir.
+
+-- Sors d'ici, brute... ne me romps pas la tête de tes prédictions
+de malheur, s'écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.
+
+-- Allons, chacun son goût... vous voulez que la panthère vous
+goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.
+
+-- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi
+ne dis-tu pas que la panthère est malade?
+
+Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d'exaltation
+farouche:
+
+-- As-tu entendu parler de l'âpre désir du joueur qui met son
+honneur, sa vie sur une carte? Eh bien! moi aussi... dans ces
+exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un
+sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule
+frémissante, épouvantée de mon audace... Enfin, jusque dans
+l'effroi que m'inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré
+moi je ne sais quel terrible excitant que j'abhorre et que je
+subis.
+
+Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes,
+l'interrompit.
+
+-- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok? lui dit-il.
+L'ouverture ne durera pas dix minutes.
+
+-- Frappez, dit Morok.
+
+-- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau
+la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au
+plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta
+le régisseur. Tout a été trouvé d'une solidité très rassurante.
+
+-- Oui... rassurante... excepté pour moi, murmura le dompteur de
+bêtes.
+
+-- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper?
+
+-- On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.
+
+
+
+VIII. Le lever du rideau.
+
+Les trois coups d'usage retentirent solennellement derrière la
+toile, l'ouverture commença et, il faut l'avouer, fut peu écoutée.
+
+À l'intérieur, la salle offrait un coup d'oeil très animé. Sauf
+deux avant-scènes des premières, l'une à droite, l'autre à gauche
+du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre
+de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l'étrangeté
+sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se
+pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient
+parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques
+mots échangés d'une stalle à l'autre donneront une idée de leur
+entretien.
+
+-- Savez-vous, mon cher, qu'il n'y aurait pas une foule pareille
+et une salle si bien composée pour voir _Athalie?_
+
+_-- _Certainement. Que sont les pauvres hurlements d'un
+comédien, auprès du rugissement d'un lion?...
+
+-- Moi, je ne comprends pas qu'on permette à ce Morok d'attacher
+sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de
+fer... Si la chaîne cassait?
+
+-- À propos de chaîne brisée... voilà la petite Mme de Blinville,
+qui n'est pas une tigresse... La voyez-vous aux secondes de
+face...
+
+-- Ça lui va très bien d'avoir brisé, comme vous dites, la chaîne
+conjugale; elle est très en beauté cette année.
+
+-- Ah! voici la belle duchesse de Saint-Prix... Mais tout ce qu'il
+y a d'élégant est ici ce soir... Je ne dis par ça pour nous.
+
+-- C'est une véritable salle des Italiens... quel air de joie et
+de fête!
+
+-- Après tout, on fait bien de s'amuser, on ne s'amusera peut-être
+pas longtemps.
+
+-- Pourquoi donc?
+
+-- Et si le choléra vient à Paris?
+
+-- Ah! bah!
+
+-- Est-ce que vous croyez au choléra, vous?
+
+-- Parbleu! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.
+
+-- Que le diable l'emporte en chemin, et que nous ne voyions pas
+ici sa figure verte!
+
+-- On dit qu'il est à Londres.
+
+-- Bon voyage!
+
+-- Moi j'aime autant parler d'autre chose; c'est une faiblesse si
+vous voulez; moi, je trouve cela triste.
+
+-- Je crois bien.
+
+-- Ah! messieurs... je ne me trompe pas... non... c'est elle!...
+
+-- Qui donc?
+
+-- Mlle de Cardoville! Elle entre à l'avant-scène avec Morinval et
+sa femme. C'est une résurrection complète: ce matin aux Champs-
+Élysées, ce soir ici...
+
+-- C'est, ma foi, vrai! C'est bien Mlle de Cardoville.
+
+-- Mon Dieu! qu'elle est belle!...
+
+-- Prêtez-moi votre lorgnette.
+
+-- Hein!... qu'en dites-vous?
+
+-- Ravissante... Éblouissante!
+
+-- Et avec cette beauté, de l'esprit comme un démon, dix-huit ans,
+trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et...
+libre comme l'air.
+
+-- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être
+demain, ou même aujourd'hui, le plus heureux des hommes.
+
+-- C'est à vous rendre fou ou enragé!
+
+-- On assure que son hôtel de la rue d'Anjou est quelque chose de
+féerique; on parle d'une salle de bains et d'une chambre à coucher
+dignes des _Mille et une Nuits_.
+
+_-- _Et libre comme l'air... J'en reviens toujours là.
+
+-- Ah! si j'étais à sa place!
+
+-- Moi, je serai d'une légèreté effrayante.
+
+-- Ah! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le
+premier!
+
+-- Vous croyez donc qu'elle en aimera plusieurs?
+
+-- Étant libre comme l'air...
+
+-- Voilà toutes les loges remplies, sauf l'avant-scène qui fait
+face à celle de Mlle de Cardoville; heureux les locataires de
+cette loge!
+
+-- Avez-vous vu aux premières l'ambassadrice d'Angleterre?
+
+-- Et la princesse d'Alvimar... quel bouquet monstre!
+
+-- Je voudrais bien savoir le nom... de ce bouquet-là.
+
+-- Parbleu! C'est Germigny.
+
+-- Comme c'est flatteur pour les lions et les tigres d'attirer si
+belle compagnie!
+
+-- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent
+Mlle de Cardoville?
+
+-- Elle fait événement...
+
+-- Elle a bien raison de se montrer: on la faisait passer pour
+folle.
+
+-- Ah! messieurs... la bonne... l'excellente figure!...
+
+-- Où donc, où donc?
+
+-- Là... dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de
+Cardoville.
+
+-- C'est un casse-noisette de Nuremberg.
+
+-- C'est un homme de bois.
+
+-- A-t-il les yeux fixes et ronds!
+
+-- Et ce nez!
+
+-- Et ce front!
+
+-- C'est un grotesque.
+
+-- Ah! messieurs, silence! voici la toile qui se lève. En effet,
+la toile se leva. Quelques mots d'explication sont nécessaires
+pour l'intelligence de ce qui va suivre. L'avant-scène du rez-de-
+chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges; dans
+l'une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune
+gens placés aux stalles. L'autre compartiment, plus rapproché du
+théâtre, était occupé par l'Anglais, cet excentrique et sinistre
+parieur qui inspirait tant d'épouvante à Morok. Il faudrait être
+doué du rare et fantastique génie d'Hoffmann pour dignement
+peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se
+détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait
+cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en
+cône; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la
+forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux
+verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d'un nez à
+courbure très saillante et très tranchante; un menton, ainsi qu'on
+le dit vulgairement, en _casse-noisette_, disparaissait à demi
+dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins
+roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui
+atteignait presque le lobe de l'oreille. Le teint de cette figure
+extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque
+pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et
+le blanc du globe de l'oeil. La bouche, fort grande, tantôt
+sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours
+le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins,
+contractée par un sourire sardonique. L'Anglais était d'ailleurs
+mis avec une exquise recherche: son habit bleu à boutons de métal
+laissait voir son gilet de piqué blanc, d'une blancheur aussi
+irréprochable que son ample cravate; deux magnifiques rubis
+formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de
+la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants
+glacés. Lorsque l'on savait le bizarre et cruel désir qui amenait
+ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au
+lieu d'exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L'on
+comprenait alors l'espèce d'épouvantable cauchemar causé à Morok
+par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment
+attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort!)
+avec une confiance inexorable.
+
+Au-dessus de la loge ténébreuse de l'Anglais, et offrant un
+gracieux contraste, se trouvaient dans l'avant-scène des premières
+M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris
+place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait
+une robe de crêpe de Chine d'un bleu céleste, rehaussée au corsage
+d'une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de
+plus; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un
+énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l'Inde; le
+stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la
+pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval,
+placée de l'autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et
+simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très
+élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait
+venir d'un moment à l'autre.
+
+Rappelons enfin au lecteur qu'à droite du spectateur, l'avant-
+scène des premières qui faisait face à la loge d'Adrienne était
+restée jusqu'alors complètement vide.
+
+Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l'Inde; au fond
+de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en
+flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à
+peine voir quelques coins d'un ciel rougeâtre. Chaque coulisse
+formait un massif d'arbres entrecoupés de rocs; enfin, à gauche du
+spectateur, et absolument au-dessous de la loge d'Adrienne, on
+voyait l'échancrure irrégulière d'une noire et profonde caverne,
+qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés
+là par quelque éruption volcanique. Ce site, d'une âpreté, d'une
+grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l'illusion aussi
+complète que possible; la rampe baissée garnie d'un réflecteur
+pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés
+qui en augmentaient encore l'aspect lugubre et saisissant.
+Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues
+légèrement animées, les yeux brillants, le coeur palpitant,
+cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte
+dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité
+généreuse Djalma s'était précipité sur une tigresse en furie pour
+sauver la vie d'un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne.
+Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la
+jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par
+les idées qu'il éveillait en son coeur, elle ne songeait nullement
+à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque
+chose d'assez curieux à l'avant-scène qui, restée vide
+jusqu'alors, faisait face à la loge d'Adrienne.
+
+La porte de cette loge s'était ouverte. Un homme de quarante ans
+environ, au teint bistré, y était entré; vêtu à l'indienne, une
+longue robe d'étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une
+ceinture verte, il portait son petit turban blanc; après avoir
+disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un
+instant de côté et d'autre dans la salle, il tressaillit; ses yeux
+noirs étincelèrent, et il ressortit vivement. Cet homme était
+Faringhea.
+
+Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de
+curiosité; la majorité des spectateurs n'avait pas, comme
+Adrienne, mille raisons d'être absorbée par la seule contemplation
+d'un décor pittoresque. L'attention publique augmenta en voyant
+entrer dans la loge d'où venait de sortir Faringhea un jeune homme
+d'une rare beauté, aussi vêtu à l'indienne d'une longue robe de
+cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d'un turban rayé
+d'or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de
+pierreries... Ce jeune homme était Djalma.
+
+Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la
+loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se
+pressait une foule immense... Bientôt, faisant quelques pas avec
+une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s'assit
+nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la
+porte au bout de quelques secondes, il parut s'étonner de ne pas
+voir entrer une personne qu'il attendait sans doute.
+
+Celle-ci parut enfin, l'ouvreuse finissait de la débarrasser de
+son manteau... Cette personne était une charmante jeune fille
+blonde, vêtue avec plus d'éclat que de goût, d'une robe de soie
+blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à
+manches courtes; deux gros noeuds de rubans cerise placés de
+chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la
+plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.
+
+On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs,
+ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne
+cachaient qu'à demi ses jolis bras; elle tenait à la main un
+énorme bouquet de roses. Loin d'imiter la calme démarche de
+Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua
+bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège
+avant de s'asseoir, afin d'étaler sa belle robe; puis, sans être
+le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle
+fit d'un petit geste agaçant respirer l'odeur de son bouquet de
+roses à Djalma, et elle parut définitivement s'équilibrer sur la
+chaise qu'elle occupait.
+
+Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s'assit derrière le
+prince.
+
+Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de
+la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n'avait fait aucune
+attention aux nouveaux arrivants... Comme elle tournait
+complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait,
+pour ainsi dire, l'apercevoir à ce moment que de profil perdu, il
+n'avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville...
+
+
+
+IX. La mort.
+
+L'espèce de _libretto _dans lequel se trouvait intercalé le combat
+de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la
+majorité du public n'y prêtait aucune attention, réservant tout
+son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le
+dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la
+curiosité produite dans la salle par l'arrivée de Faringhea et de
+Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours
+lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une
+légère rumeur et un mouvement général de la foule.
+
+La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours
+charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout
+d'une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très
+légères et plus que familières à l'égard du bel Indien qui
+l'accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise; car,
+à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l'effrontée qu'elle était,
+à un mouvement d'agaçante coquetterie, avait, on l'a dit, approché
+son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire
+sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait
+son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille
+provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur
+le théâtre; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son
+bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu
+trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse
+endiablée commençait à être possédée d'idées chorégraphiques plus
+ou moins _orageuses_, en entendant un pas redoublé fort animé que
+l'orchestre jouait alors.
+
+Placée absolument en face de la loge où venait de s'établir
+Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s'était bien
+aperçue de l'arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des
+coquettes excentricités de Rose-Pompon: aussi la jeune marquise,
+se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses
+ineffables souvenirs, lui avait dit en riant:
+
+-- Ma chère, ce qu'il y a de plus amusant ici n'est pas sur le
+théâtre... Regardez donc en face de nous.
+
+-- En face de nous! répéta machinalement Adrienne. Et après s'être
+retournée vers Mme de Morinval d'un air surpris, elle jeta les
+yeux du côté qu'on lui indiquait... Elle regarda...
+
+Que vit-elle!... Djalma assis à côté d'une jeune fille qui lui
+faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie,
+frappée presque physiquement au coeur d'un coup électrique
+profond, aigu, Adrienne devint d'une pâleur mortelle... Par
+instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin _de ne pas
+voir... _de même que l'on tâche de détourner le poignard qui, vous
+ayant déjà frappé, vous menace encore... Puis tout à coup, à sa
+sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une
+pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.
+
+-- Djalma est ici avec cette femme... et il a reçu ma lettre, se
+disait-elle, ma lettre... où il a pu lire le bonheur qui
+l'attendait!
+
+À l'idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de
+l'indignation, remplaça la pâleur d'Adrienne, qui, anéantie devant
+la réalité, se disait encore:
+
+-- Rodin ne m'avait pas trompée!... Il faut renoncer à rendre la
+foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous
+tuent dans l'espace d'une minute... Ainsi Adrienne avait été
+précipitée du plus radieux bonheur au fond d'un abîme de douleurs
+atroces en moins d'une seconde... car elle fut à peine une seconde
+avant de répondre à Mme de Morinval:
+
+-- Qu'y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie?
+
+Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang-
+froid. Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui,
+de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et
+sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit
+gaiement:
+
+-- Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent
+d'entrer dans cette loge d'avant-scène... tenez... là... justement
+en face de la nôtre?
+
+-- Ah! oui... très bien... je les vois, répondit Adrienne d'une
+voix ferme.
+
+-- Et vous ne les trouvez pas très curieux? reprit la marquise.
+
+-- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu
+d'indulgence pour de pauvres étrangers: ils ignorent nos usages,
+sans cela s'afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face
+de tout Paris?
+
+-- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est
+si touchante!... Il faut les plaindre.
+
+-- Mais c'est qu'elle est malheureusement charmante, cette petite,
+avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise; _cela
+_doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma
+chère Adrienne; quel dommage!...
+
+-- Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère
+Julie, répondit Adrienne; il faut plaindre ces Indiens, plaindre
+cette créature... Voyons, qui plaindrons-nous encore?
+
+-- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit
+la marquise en riant, car, si cela dure... la petite aux rubans
+cerise va l'embrasser... Par ma foi! voyez comme elle se penche
+vers son sultan... Ils sont très amusants, continua-t-elle en
+partageant l'hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.
+
+Puis elle reprit au bout d'une minute, en s'adressant à Adrienne:
+
+-- Je suis certaine d'une chose, moi... c'est que, malgré ses
+mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien... Je viens
+de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.
+
+-- À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie? dit doucement
+Adrienne; quel intérêt avons-nous à lire dans le coeur de cette
+jeune fille?...
+
+-- Si elle aime son sultan... elle a bien raison, dit le marquis
+en lorgnant à son tour, car de ma vie je n'ai rencontré quelqu'un
+de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de
+profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique... Ne
+trouvez-vous pas, mademoiselle? ajouta le marquis en se penchant
+vers Adrienne. Il est bien entendu que c'est une simple question
+d'art... que je me permets de vous adresser...
+
+-- Comme objet d'art? répondit Adrienne; en effet, c'est fort
+beau.
+
+-- Ah çà! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite! Ne
+voilà-t-il pas qu'elle nous lorgne!...
+
+-- Bien! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main
+sur l'épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager
+l'admiration que vous lui inspirez, mesdames...
+
+En effet, Djalma, jusqu'alors distrait par la vue du décor qui lui
+rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose-
+Pompon, et n'avait pas encore aperçu Adrienne.
+
+-- Ah bien, par exemple! disait Rose-Pompon en s'agitant sur le
+devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car
+c'était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention,
+voilà qui est joliment rare... une délicieuse femme avec des
+cheveux roux, mais d'un bien joli roux, faut le dire. Regardez
+donc_, prince Charmant!_
+
+Et, on l'a dit, elle frappa légèrement sur l'épaule de Djalma,
+qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première
+fois, aperçut Mlle de Cardoville.
+
+Quoiqu'on l'eût presque préparé à cette rencontre, le prince
+éprouva un saisissement si violent, qu'éperdu, il allait
+involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur
+son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui,
+s'écria rapidement à voix basse et en langue hindoue:
+
+-- Du courage... et demain cette femme sera à vos pieds.
+
+Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le
+contenir:
+
+-- Tout à l'heure, elle a pâli, rougi de jalousie... pas de
+faiblesse, ou tout est perdu.
+
+-- Ah çà! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit
+Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D'abord, ce n'est pas
+poli; et puis ce langage est si baroque, qu'on dirait, quand vous
+le parlez, que vous cassez des noix.
+
+-- Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s'agit d'une
+surprise qu'il vous ménage.
+
+-- Une surprise... c'est différent. Alors, dépêchez, entendez-
+vous, prince Charmant?... ajouta-t-elle en regardant tendrement
+Djalma.
+
+-- Mon coeur se brise, dit Djalma d'une voix sourde à Faringhea en
+employant toujours la langue hindoue.
+
+-- Et demain il bondira de joie et d'amour, reprit le métis. Ce
+n'est qu'à force de mépris qu'on réduit une femme fière. Demain...
+vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos
+pieds.
+
+-- Demain... elle me haïra... à la mort! répondit le prince avec
+accablement.
+
+-- Oui... si maintenant elle vous voit faible et lâche... À cette
+heure, il n'y a plus à reculer... regardez-la donc bien en face,
+et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos
+lèvres... Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et
+pâlir comme tout à l'heure; alors me croirez-vous?
+
+Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré
+lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda
+pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d'une
+main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau
+les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.
+
+À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un
+tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut
+frappé.
+
+-- Elle est à vous... lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur,
+comme elle a frémi... de jalousie... elle est à vous; courage! et
+bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière
+elle... car _c'est lui... _qu'elle croyait aimer jusqu'ici. Et
+comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine
+que cette révélation devait exciter dans le coeur du prince, il
+ajouta rapidement:
+
+-- Du calme... du dédain!... N'est-ce pas cet homme qui maintenant
+doit vous haïr?
+
+Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère
+avait rendu brûlant.
+
+-- Mon Dieu! qu'est-ce que vous lui contez donc qui l'agace comme
+ça? dit Rose-Pompon à Faringhea d'un ton boudeur; puis s'adressant
+à Djalma: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de
+fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l'avez porté
+à vos lèvres, j'aurais presque envie de le croquer... Et elle
+ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur
+Djalma: ce monstre de Nini-Moulin ne m'a pas trompée... Tout ça
+est très honnête, je n'ai pas seulement... _ça _à me reprocher.
+
+Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de
+l'ongle rose de sa main droite, qu'elle avait dégantée.
+
+Est-il besoin de dire que la lettre d'Adrienne n'avait pas été
+remise au prince, et qu'il n'était nullement allé passer la
+journée à la campagne avec le maréchal Simon? Depuis trois jours
+que M. de Montbron n'avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé
+qu'en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville.
+Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par
+Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.
+
+Avant que Djalma l'eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces
+défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L'homme
+qu'elle avait jusqu'alors porté si haut dans son coeur, celui
+qu'elle avait admiré à l'égal d'un héros et d'un dieu, celui
+qu'elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux,
+qu'entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement
+écrit, afin qu'une douce espérance calmât ses douleurs... celui-là
+enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d'amour en
+se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de
+lui. Pour la fierté d'Adrienne, que d'incurables blessures! Peu
+lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet
+indigne affront. Mais lorsqu'elle se vit reconnue par le prince,
+mais lorsqu'il poussa l'outrage jusqu'à la regarder en face,
+jusqu'à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la
+créature qui l'accompagnait, Adrienne, saisie d'une noble
+indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les
+yeux à l'évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à
+assister à l'agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front
+haut, l'oeil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre
+dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante
+fermeté; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à
+la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de
+ce qui se passait à l'avant-scène:
+
+-- Cette révoltante exhibition de moeurs sauvages est du moins
+parfaitement d'accord avec le reste du programme.
+
+-- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu'il
+y aura peut-être de plus amusant à voir.
+
+-- M. de Montbron? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine
+contenue, oui... il regrettera de ne pas avoir _tout vu... _Il me
+tarde qu'il arrive... N'est-ce pas à lui que je dois cette
+charmante soirée?
+
+Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l'expression de sanglante
+ironie qu'Adrienne n'avait pu complètement dissimuler, si tout à
+coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n'eût attiré
+son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous
+l'avons dit, jusqu'alors fort indifférents aux scènes de
+remplissage destinées à amener l'apparition de Morok sur le
+théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la
+caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle
+de Cardoville; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la
+salle...
+
+Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui
+semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du
+souterrain dont l'ouverture disparaissait à demi sous des
+broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement,
+l'Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à
+mi-corps et se frotta vivement les mains; puis, complètement
+immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent
+plus l'entrée de la caverne.
+
+À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes
+les excitations d'amour, de jalousie, de haine, auxquelles il
+était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la
+panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de
+nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui,
+comme la guerre, ont des enivrements terribles; il eût tout à coup
+entendu des clairons et les gongs de l'armée de son père sonner
+l'attaque, qu'il n'eût pas été transporté d'une ardeur plus
+sauvage. Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre
+lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la
+panthère: le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du
+fond du théâtre, où étaient leurs cages... À cet effrayant
+concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au
+milieu des solitudes de l'Inde, lorsqu'il y campait pour la chasse
+ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines,
+ses yeux étincelèrent d'une ardeur farouche, la tête un peu
+penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la
+loge, tout son corps frémissait d'un tremblement convulsif. Les
+spectateurs, le théâtre, Adrienne n'existaient plus pour lui: il
+était dans une forêt de son pays... et il sentait le tigre...
+
+Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si
+farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur
+et d'admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut-
+être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins,
+peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte
+de ce qu'elle ressentait. Son coeur se serrait, battait avec
+force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un
+mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et
+lui dit:
+
+-- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites
+peur...
+
+Le prince ne l'entendit pas.
+
+-- Ah! le voilà! murmura la foule presque tout d'une voix. Morok
+paraissait au fond du théâtre... Morok, costumé comme nous l'avons
+dépeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de
+flèches. Il descendit lentement la rampe de rochers simulés qui
+allaient en s'abaissant jusque vers le milieu du théâtre; de temps
+à autre il s'arrêtait court, feignant de prêter l'oreille et de ne
+s'avancer qu'avec circonspection; en jetant ses regards de côté et
+d'autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros
+yeux verts de l'Anglais, dont la loge avoisinait justement la
+caverne. Aussitôt les traits du dompteur de bêtes se contractèrent
+d'une manière si effrayante que Mme de Morinval qui l'examinait
+curieusement à l'aide d'une excellente lorgnette, dit vivement à
+Adrienne:
+
+-- Ma chère, cet homme a peur... il lui arrivera malheur...
+
+-- Est-ce qu'il arrive des malheurs? répondit Adrienne avec un
+sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si
+brillante, si parée, si animée... des malheurs... ici ce soir?
+Allons donc, ma chère Julie... vous n'y songez pas... c'est dans
+l'ombre, c'est dans la solitude, qu'un malheur arrive... jamais au
+milieu d'une foule joyeuse, à l'éclat des lumières.
+
+-- Ciel! Adrienne... prenez garde! s'écria la marquise, ne pouvant
+retenir un cri d'effroi et saisissant le bras de Mlle de
+Cardoville comme pour l'attirer à elle:
+
+-- La voyez-vous? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait
+l'ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et
+regarda.
+
+-- Prenez garde!... ne vous avancez pas tant, lui dit vivement
+Mme de Morinval.
+
+-- Vous êtes folle avec vos terreurs, ma chère amie, dit le
+marquis à sa femme. La panthère est parfaitement bien enchaînée,
+et brisât-elle sa chaîne, ce qui est impossible, nous serions ici
+hors de sa portée.
+
+Une grande rumeur de curiosité palpitante courut alors dans la
+salle, tous les regards étaient invinciblement attachés sur la
+caverne. Entre les broussailles artificielles qu'elle écarta
+brusquement avec son large poitrail, la panthère noire apparut
+tout à coup; par deux fois elle allongea sa tête aplatie,
+illuminée de ses deux yeux jaunes et flamboyants... puis, ouvrant
+à demi sa gueule rouge... elle poussa un nouveau rugissement en
+montrant deux rangées de crocs formidables. Une double chaîne de
+fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec
+son pelage d'ébène et l'ombre de la caverne, l'illusion était
+complète; le terrible animal semblait être en liberté dans son
+repaire.
+
+-- Mesdames, dit tout à coup le marquis, regardez donc les
+Indiens... ils sont superbes d'émotion.
+
+En effet, à la vue de la panthère, l'ardeur farouche de Djalma
+était arrivée à son comble... ses yeux étincelaient dans leur
+orbite nacrée comme deux diamants noirs; sa lèvre supérieure se
+retroussait convulsivement avec une expression de férocité
+animale, comme s'il eût été dans un violent paroxysme de colère.
+
+Faringhea, alors accoudé sur le bord de la loge, était aussi en
+proie à une émotion profonde, causée par un hasard étrange.
+
+«Cette panthère noire d'une si noire espèce, pensait-il, que je
+vois ici, à Paris, sur un théâtre, doit être celle que le Malais
+(le _thug _ou étrangleur qui avait tatoué Djalma à Java pendant
+son sommeil) a enlevée toute petite dans son repaire, et vendue à
+un capitaine européen... Le pouvoir de Bohwanie est partout,»
+ajoutait le _thug _dans sa superstition sanguinaire.
+
+-- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s'adressant à Adrienne,
+que ces Indiens sont superbes à voir ainsi?...
+
+-- Peut-être... ils auront assisté à une chasse pareille dans leur
+pays, dit Adrienne comme si elle eût voulu évoquer et braver ce
+qu'il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.
+
+-- Adrienne..., dit tout à coup la marquise à Mlle de Cardoville
+d'une voix altérée, maintenant voilà le dompteur de bêtes assez
+près de vous... sa figure n'est-elle pas effrayante à voir? Je
+vous dis que cet homme a peur.
+
+-- Le fait est, ajouta le marquis très sérieusement cette fois,
+que sa pâleur est affreuse et qu'elle semble augmenter de minute
+en minute... à mesure qu'il s'approche de ce côté... On dit que
+s'il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand
+péril.
+
+-- Ah!... ce serait horrible, s'écria la marquise en s'adressant à
+Adrienne là, sous nos yeux... s'il était blessé...
+
+-- Est-ce qu'on meurt d'une blessure!... répondit Adrienne à la
+marquise avec un accent d'une si froide indifférence que la jeune
+femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit:
+
+-- Ah! ma chère... ce que vous dites là est cruel!...
+
+-- Que voulez-vous? c'est l'atmosphère qui nous entoure qui réagit
+sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glacé.
+
+-- Voyez... voyez... le dompteur de bêtes va tirer sa flèche sur
+la panthère, dit tout à coup le marquis; c'est sans doute après
+qu'il simulera le combat corps à corps.
+
+Morok était à ce moment sur le devant du théâtre, mais il lui
+fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu'à l'entrée
+de la caverne. Il s'arrêta un moment, ajusta une flèche sur la
+corde de son arc, se mit à genoux derrière un bloc de rocher, visa
+longtemps... le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur
+de la caverne, où la panthère s'était retirée après avoir un
+instant montré sa tête menaçante.
+
+À peine la flèche eut-elle disparu, que la Mort, irritée à dessein
+par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colère comme
+si elle eût été frappée... La pantomime de Morok devint si
+expressive, il exprima si naturellement sa joie d'avoir atteint la
+bête féroce, que les bravos frénétiques éclatèrent dans toute la
+salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa
+ceinture, le prit entre ses dents, et se mit à ramper sur ses
+mains et sur ses genoux, comme s'il eût voulu surprendre dans son
+repaire la panthère blessée. Pour rendre l'illusion plus parfaite,
+la Mort, irritée de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une
+barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des
+rugissements effroyables.
+
+Le sombre aspect de la forêt, à peine éclairée de reflets
+rougeâtres, était d'un effet si saisissant, les hurlements de la
+panthère si furieux, les gestes, l'attitude, la physionomie de
+Morok si empreints de terreur... que la salle, attentive,
+frémissante, restait dans un silence profond; toutes les
+respirations étaient suspendues; on eût dit qu'un frisson
+d'épouvante gagnait tous les spectateurs, comme s'ils se fussent
+attendus à quelque horrible événement.
+
+Ce qui rendait la pantomime de Morok d'une vérité si effrayante,
+c'est qu'en s'approchant ainsi pas à pas de la caverne, il
+approchait aussi de la loge de l'Anglais... Malgré lui, le
+dompteur de bêtes, fasciné par la peur, ne pouvait détacher ses
+yeux des deux gros yeux verts de cet homme; on eût dit que chacun
+des brusques mouvements qu'il faisait en rampant répondait à une
+secousse d'attraction magnétique causée par le regard fixe du
+sinistre parieur... Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus
+sa figure se décomposait et devenait livide. Une fois encore, à la
+vue de cette pantomime, qui n'était plus un jeu, mais l'expression
+vraie de l'épouvante, le silence profond, palpitant qui régnait
+dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des
+transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthère
+et les grondements du lion et du tigre.
+
+L'Anglais, presque hors de la loge, les lèvres relevées par son
+effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, était
+haletant, oppressé. La sueur coulait de son front chauve et rouge,
+comme s'il eût véritablement dépensé une incroyable force
+magnétique pour attirer Morok, qu'il voyait bientôt à l'entrée de
+la caverne.
+
+Le moment était décisif. Accroupi, ramassé sur lui-même, son
+poignard à la main, suivant du geste et de l'oeil tous les
+mouvements de la Mort, qui, rugissante, irritée, ouvrant sa gueule
+énorme, semblait vouloir défendre l'entrée de son repaire, Morok
+attendait le moment de se jeter sur elle.
+
+Il y a une telle fascination dans le danger qu'Adrienne partagea
+malgré elle le sentiment de curiosité poignante mêlée d'effroi qui
+faisait palpiter tous les spectateurs: penchée comme la marquise,
+plongeant du regard sur cette scène d'un intérêt effrayant, la
+jeune fille tenait machinalement à la main son bouquet indien
+qu'elle avait toujours conservé.
+
+Tout à coup Morok jeta un cri sauvage en s'élançant sur la Mort,
+qui répondit à ce cri par un rugissement éclatant en se
+précipitant sur son maître avec tant de furie, qu'Adrienne,
+épouvantée, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrière
+cachant sa figure dans ses deux mains.
+
+Son bouquet lui échappa, tomba sur la scène, et roula dans la
+caverne où luttaient la panthère et Morok.
+
+Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cédant à
+l'emportement de son amour et à l'ardeur farouche excitée en lui
+par les rugissements de la panthère, Djalma fut d'un bond sur le
+théâtre, tira son poignard et se précipita dans la caverne pour y
+saisir le bouquet d'Adrienne. À cet instant, un cri épouvantable
+de Morok blessé appelait à l'aide... La panthère, plus furieuse
+encore à la vue de Djalma, fit un effort désespéré pour rompre sa
+chaîne; n'y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de
+derrière afin d'enlacer Djalma, alors à la portée de ses griffes
+tranchantes. Baisser la tête, se jeter à genoux et en même temps
+lui plonger à deux reprises son poignard dans le ventre avec la
+rapidité de l'éclair, ce fut ainsi que Djalma échappa à une mort
+certaine; la panthère rugit en retombant de tout son poids sur le
+prince... Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne
+vit qu'une masse confuse et convulsive de membres noirs, de
+vêtement blancs ensanglantés... puis enfin Djalma se releva pâle,
+sanglant, blessé; alors, debout, l'oeil étincelant d'un orgueil
+sauvage, le pied sur le cadavre de la panthère... tenant à la main
+le bouquet d'Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son
+amour insensé.
+
+Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l'abandonner, car
+un courage surhumain lui avait donné la puissance d'assister aux
+effroyables péripéties de cette lutte.
+
+
+
+Seizième partie Le choléra
+
+
+I. Le voyageur.
+
+Il est nuit.
+
+La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d'un ciel d'une
+mélancolique sérénité; les aigres sifflements d'un vent du nord,
+brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en
+violentes rafales; de leur souffle âpre et strident... elles
+balayent les hauteurs de Montmartre.
+
+Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa
+grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la
+lune... Ce voyageur regarde la ville immense qui s'étend à ses
+pieds... PARIS..., dont la noire silhouette découpe ses tours, ses
+coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de
+l'horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s'élève une
+vapeur lumineuse qui rougit l'azur étoilé du zénith... C'est la
+lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l'heure des
+plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.
+
+-- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas... le Seigneur ne le
+voudra pas. C'est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main
+vengeresse du Tout-Puissant m'avait poussé du fond de l'Asie
+jusqu'ici... Voyageur solitaire, j'avais laissé derrière moi plus
+de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts...
+que n'en auraient laissé les armées de cent conquérants
+dévastateurs... Je suis entré dans cette ville... et elle a été
+aussi décimée... Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me
+conduit à travers le monde m'a encore amené ici; et cette fois
+comme l'autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant
+attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d'abord mes
+frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.
+
+Mes frères à moi... l'artisan de Jérusalem, l'artisan maudit du
+Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs,
+race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave,
+et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans
+récompense ni espoir, jusqu'à ce que les femmes, hommes, enfants,
+vieillards, meurent sous un joug de fer... joug homicide que
+d'autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent
+ainsi d'âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici
+que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j'arrive au faîte
+d'une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être
+j'apporte avec moi l'épouvante, la désolation, et la mort. Et
+cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes
+nocturnes, ne sait pas... oh! ne sait pas que je suis à sa
+porte...
+
+Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle... Le
+Seigneur, dans ses vues impénétrables, m'a conduit jusqu'ici à
+travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu'au plus
+humble hameau; aussi aucun redoublement de glas funèbre n'a
+signalé mon passage. Et puis le spectre m'a quitté... ce spectre
+livide... et vert... aux yeux profonds et sanglants... Quand j'ai
+foulé le sol de la France... sa main humide et glacée a abandonné
+la mienne... il a disparu.
+
+Et pourtant... je le sens... l'atmosphère de mort m'entoure
+encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent
+sinistre qui, m'enveloppant de son tourbillon, semblait de son
+souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du
+Seigneur s'apaise... Peut-être ma présence ici est une menace dont
+il donnera conscience à ceux qu'il doit intimider... Oui, car sans
+cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d'un
+retentissement plus épouvantable... en jetant tout d'abord la
+terreur et la mort au coeur du pays, au sein de cette ville
+immense! Oh non! non! le Seigneur aura pitié... Non... il ne me
+condamnera pas à ce nouveau supplice...
+
+Hélas! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus
+misérables qu'ailleurs... Et c'est moi... qui leur apporterais la
+mort!...
+
+Non, le Seigneur aura pitié; car hélas! les sept descendants de ma
+soeur sont enfin réunis dans cette ville... Et c'est moi qui leur
+apporterais la mort!... la mort... au lieu du secours qu'ils
+réclament!...
+
+Car cette femme qui comme moi erre d'un bout du monde à l'autre,
+après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis... cette
+femme a poursuivi sa marche éternelle... En vain elle a pressenti
+que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me
+tiennent par le sang de ma soeur... La main invisible qui
+m'amène... chasse devant moi la femme errante... Comme toujours
+emportée par l'irrésistible tourbillon, en vain elle s'est écriée,
+suppliante, au moment d'abandonner les miens:
+
+-- Qu'au moins Seigneur... je finisse ma tâche!
+
+-- MARCHE!!!
+
+-- Quelques jours, par pitié! rien que quelques jours!
+
+-- MARCHE!!!
+
+-- Je laisse ceux que je protège au bord de l'abîme.
+
+-- MARCHE!... MARCHE!!... Et l'astre errant s'est élancé de
+nouveau dans sa route éternelle... Et sa voix a traversé l'espace,
+m'appelant au secours des miens...
+
+-- Quand sa voix est arrivée jusqu'à moi, je le sentais... les
+rejetons de ma soeur étaient encore exposés à d'effrayants
+périls... Ces périls augmentent encore...
+
+-- Oh! dites, dites, Seigneur! les descendants de ma soeur
+échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles
+s'appesantit sur ma race? Me pardonnerez-vous en eux? me punirez-
+vous en eux?
+
+Oh! faites qu'ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul!
+Faites qu'ils puissent unir leurs coeurs charitables, leurs
+vaillantes forces, leurs grandes richesses! Ainsi ils
+travailleront au bonheur futur de l'humanité... Ainsi ils
+rachèteront peut-être ma vie éternelle!
+
+Ces mots de l'Homme-Dieu: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES...
+seraient leur seule fin, leurs seuls moyens... À l'aide de ces
+paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces
+faux ancêtres qui ont renié les préceptes d'amour, de paix et
+d'espérance de l'Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de
+haine, de violence et de désespoir...
+
+Ces faux prêtres... qui, soudoyés par les puissants et par les
+heureux de ce monde... leurs complices de tous les temps... au
+lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui
+souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en
+votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures
+de ce monde... et que le désir ou l'espérance de moins souffrir
+sur cette terre est un crime à vos yeux... _parce que le bonheur
+du petit nombre... et le malheur de presque toute l'humanité...
+_telle est votre volonté. Ô blasphème!... N'est-ce pas le
+contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté
+divine?
+
+Par pitié! écoutez-moi, Seigneur... Arrachez à leurs ennemis les
+descendants de ma soeur... depuis l'artisan jusqu'au fils de
+roi... Ne laissez pas détruire le germe d'une puissante et féconde
+association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes
+du bonheur de l'humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir,
+puisqu'on les divise; les défendre, puisqu'on les attaque...
+laissez-moi faire espérer ceux-là qui n'espèrent plus, donner du
+courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute
+menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien...
+
+Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs
+douleurs expieront ma faute... à moi que le malheur, oh! que le
+malheur seul avait rendu injuste et méchant.
+
+Seigneur! puisque votre main toute-puissante m'a conduit ici...
+dans un but que j'ignore, désarmez enfin votre colère; que je ne
+sois plus l'instrument de vos vengeances!... Assez de deuil sur la
+terre! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur
+mes pas...
+
+Le monde est décimé, un voile de deuil s'étend par tout le
+globe... Depuis l'Asie jusqu'aux glaces du pôle... j'ai marché...
+et l'on est mort... N'entendez-vous pas ce long sanglot qui de la
+terre monte vers vous, Seigneur?... Miséricorde pour tous et pour
+moi... Qu'un jour, qu'un seul jour... je puisse réunir les
+descendants de ma soeur... et ils sont sauvés...
+
+En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux... il levait
+vers le ciel ses mains suppliantes.
+
+Tout à coup le vent rugit avec plus de violence; ses sifflements
+aigus se changèrent en tourmente... Le voyageur tressaillit. D'une
+voix épouvantée, il s'écria:
+
+-- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage... Il me semble que
+son tourbillon me soulève Seigneur, vous n'exaucez donc pas ma
+prière! Le spectre... oh! le spectre... le voilà encore... sa face
+verdâtre est agitée de mouvements convulsifs... ses yeux rouges
+tournent dans leur orbite... Va-t'en!... va-t'en... Sa main!...
+oh! sa main glacée a saisi la mienne...
+
+-- MARCHE!
+
+-- Oh! Seigneur... ce fléau, ce terrible fléau, le porter encore
+dans cette ville!... Mes frères vont périr les premiers!... eux,
+si misérables... Grâce!...
+
+-- MARCHE!
+
+-- Et les descendants de ma soeur... grâce, grâce!
+
+-- MARCHE!
+
+-- Oh!... Seigneur, pitié!... Je ne peux plus me retenir au sol...
+le spectre m'entraîne sur le penchant de cette colline... ma
+marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrière
+moi... Déjà je vois les murailles de la ville... Oh! pitié,
+Seigneur, pitié pour les descendants de ma soeur! Épargnez-les...
+faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu'ils triomphent de
+leurs ennemis!
+
+-- MARCHE!... MARCHE!!
+
+-- Le sol fuit toujours derrière moi... Déjà la porte de la
+ville... oh! déjà... Seigneur... Il est temps encore... Oh! grâce
+pour cette ville endormie!... Que tout à l'heure elle ne se
+réveille pas à des cris d'épouvante, de désespoir et de mort!!...
+Seigneur, je touche au seuil de la porte... vous le voulez donc...
+C'en est fait... Paris!!... le fléau est dans ton sein!... Ah!
+maudit, toujours maudit!
+
+-- MARCHE!... MARCHE!!... MARCHE!!![17]
+
+
+II. La collation.
+
+Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des
+hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande
+activité régnait à l'hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu'il fût à peine
+midi, la princesse, sans être _parée_, elle avait trop bon goût
+pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu'à
+l'ordinaire; ses cheveux blonds, au lieu d'être simplement aplatis
+en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort
+bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de
+frais rubans roses; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se
+cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait
+que Mme Grivois avait dû requérir l'assistance et les efforts
+d'une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour
+obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur
+maîtresse.
+
+Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère
+recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de
+Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres
+relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste
+salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde,
+recouverte d'un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs
+chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d'honneur,
+un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de
+la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de
+buffet improvisé; l'on y voyait les éléments variés de la plus
+friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats
+d'argent, là s'élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de
+carpe au beurre d'anchois, émincés de thon mariné et de truffes de
+Périgord (on était en carême); plus loin, sur des réchauds
+d'argent à l'esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des
+_bouchées _de queues d'écrevisses de la Meuse à la crème cuite
+fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et
+semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux
+huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et _aiguisées
+_d'un hachis d'esturgeon aux quatre épices. À côté de ces oeuvres
+_sérieuses _venaient des oeuvres plus légères, de petits biscuits
+soufflés à l'ananas, des _fondants _aux fraises, primeur alors
+fort rare; des gelées d'oranges servies dans l'écorce entière de
+ces fruits, artistement vidés à cet effet; rubis et topazes, les
+vins de Bordeaux, de Madère et d'Alicante étincelaient dans de
+larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux
+aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l'une de café à la
+crème et l'autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient
+presque à l'état de sorbets, plongés qu'ils étaient dans un grand
+rafraîchissoir d'argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui
+donnait à cette friande collation un caractère singulièrement
+apostolique et romain, c'étaient certains produits de l'_office
+_religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits
+calvaires en pâte d'abricot, des mitres sacerdotales pralinées,
+des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait
+joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit
+chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en
+fils de caramel; la pièce la plus importante de ces sucreries
+catholiques, le chef-d'oeuvre du chef d'office de Mme de Saint-
+Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne
+d'épine-vinette candie.[18]
+
+Ce sont là d'étranges profanations dont s'indignent avec raison
+les gens même peu dévots. Mais, depuis l'impudente jonglerie de la
+tunique de Trèves jusqu'à la plaisanterie effrontée de la châsse
+d'Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint-
+Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des
+traditions respectables.
+
+Après avoir jeté un coup d'oeil des plus satisfaits sur la
+collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois,
+en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président
+de cette réunion:
+
+-- A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence
+puisse y reposer ses pieds? elle se plaint toujours du froid...
+
+-- Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table;
+la chancelière est là...
+
+-- Dites aussi que l'on remplisse d'eau bouillante une boule
+d'étain, dans le cas où son Éminence n'aurait pas assez de la
+chancelière pour réchauffer ses pieds...
+
+-- Oui, madame.
+
+-- Mettez encore du bois dans le feu.
+
+-- Mais, madame... c'est déjà un vrai brasier... voyez donc! Et
+puis, si Son Éminence a toujours froid, Mgr l'évêque d'Halfagen a
+toujours trop chaud; il est continuellement en nage.
+
+La princesse haussa les épaules et dit à Mme Grivois:
+
+-- Est-ce que Son Éminence Mgr le cardinal de Malipieri n'est pas
+le supérieur de Mgr l'évêque d'Halfagen?
+
+-- Si madame.
+
+-- Eh bien! selon la hiérarchie, c'est à monseigneur à souffrir de
+la chaleur, et non pas à Son Éminence de souffrir du froid...
+Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le
+feu. Du reste, rien de plus simple. Son Éminence est Italienne,
+monseigneur appartient au nord de la Belgique; il est fort naturel
+qu'ils soient habitués à des températures différentes.
+
+-- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux énormes
+bûches au feu; mais, à la chaleur qu'il fait ici, monseigneur est
+capable de tomber suffoqué.
+
+-- Eh! mon Dieu! moi aussi, je trouve qu'il fait trop chaud ici;
+mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le
+sacrifice et la mortification? dit la princesse avec une touchante
+expression de dévouement.
+
+On connaît maintenant la cause de la toilette un peu coquette de
+la princesse de Saint-Dizier. Il s'agissait de recevoir dignement
+des prélats qui, réunis au père d'Aigrigny, à d'autres dignitaires
+de l'Église, avaient déjà tenu chez la princesse une espèce de
+concile au petit pied. Une jeune mariée qui donne son premier bal,
+un mineur émancipé qui donne son premier dîner de garçon, une
+femme d'esprit qui fait la première lecture de sa première oeuvre
+inédite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en même temps plus
+soigneusement empressés auprès de leurs hôtes que ne l'était
+Mme de Saint-Dizier auprès de _ses _prélats. Voir de très graves
+intérêts s'agiter, se débattre chez elle et devant elle; entendre
+des gens fort capables lui demander son avis sur certaines
+dispositions pratiques relatives à l'influence des congrégations
+de femmes, c'était pour la princesse à en mourir d'orgueil, car
+leurs _Éminences _et leurs _Grandeurs _consacraient ainsi à jamais
+sa prétention d'être considérée... environ comme une sainte mère
+de l'Église. Aussi, pour ces prélats indigènes ou exotiques,
+avait-elle déployé une foule d'onctueuses câlineries, et de
+benoîtes coquetteries. Rien de plus logique, d'ailleurs, que les
+transfigurations successives de cette femme sans coeur mais aimant
+sincèrement, passionnément, l'intrigue et la domination de
+coterie. Elle avait, selon les progrès de l'âge, naturellement
+passé de l'intrigue amoureuse à l'intrigue politique, et de
+l'intrigue politique à l'intrigue religieuse.
+
+Au moment où Mme de Saint-Dizier terminait l'inspection de ses
+préparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de
+l'hôtel, l'avertit de l'arrivée des personnes qu'elle attendait;
+sans doute ces personnes étaient du rang le plus élevé, car,
+contre tous les usages, elle alla les recevoir à la porte de son
+premier salon.
+
+C'étaient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid,
+et l'évêque belge Halfagen, qui avait toujours chaud; le père
+d'Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain était un grand
+homme plus osseux que maigre et à la physionomie hautaine et
+rusée, à la figure jaunâtre et bouffie; il louchait beaucoup, et
+ses yeux étaient profondément cernés d'un cercle brun. L'évêque
+belge était un petit homme court, gros, trapu, à l'abdomen
+proéminent, au teint apoplectique, au regard délibéré, à la main
+potelée, molle et douillette.
+
+Bientôt la compagnie fut rassemblée dans le grand salon; le
+cardinal alla se coller à la cheminée, tandis que l'évêque, qui
+commençait à suer et à souffler, lorgnait de temps à autre le
+chocolat et le café glacés qui devaient l'aider à supporter les
+ardeurs de cette canicule artificielle.
+
+Le père d'Aigrigny, s'approchant de la princesse, lui dit à demi-
+voix:
+
+-- Voulez-vous donner l'ordre que l'on introduise ici l'abbé
+Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander?
+
+-- Ce jeune prêtre est donc ici? demanda la princesse avec une
+vive surprise.
+
+-- Depuis avant-hier. Nous l'avons fait mander à Paris par ses
+supérieurs... Vous saurez tout... Quant au père Rodin, Mme Grivois
+ira, comme l'autre jour, le faire entrer par la petite porte de
+l'escalier dérobé.
+
+-- Il viendra aujourd'hui?
+
+-- Il a des choses fort importantes à nous apprendre. Il a désiré
+que monseigneur le cardinal et monseigneur l'évêque soient
+présents à l'entretien, car ils ont été mis à Rome au fait de tout
+par le père général, en leur qualité d'affiliés...
+
+La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprès du
+cardinal, lui dit avec l'accent de la sollicitude la plus
+empressée:
+
+-- Votre Éminence commence-t-elle à se réchauffer un peu? Votre
+Éminence veut-elle une boule d'eau chaude sous ses pieds? Votre
+Éminence désire-t-elle que l'on fasse encore plus de feu?...
+
+À cette proposition, l'évêque, qui étanchait son front ruisselant,
+poussa un soupir désespéré.
+
+-- Mille grâces, madame la princesse, répondit le cardinal à
+Mme de Saint-Dizier, en fort bon français, mais avec un accent
+italien intolérable; je suis vraiment confus de tant de bontés.
+
+-- Monseigneur n'acceptera-t-il rien? dit la princesse à l'évêque
+en lui indiquant le buffet.
+
+-- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre,
+un peu de café à la glace.
+
+Et le prélat fit un prudent circuit afin d'approcher de la
+collation sans passer devant la cheminée.
+
+-- Et Votre Éminence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pâtés
+aux huîtres? Ils sont brûlants, dit la princesse.
+
+-- Je les connais déjà, madame la princesse, dit le cardinal en
+chafriolant d'un air gourmet; ils sont exquis, et je ne résiste
+pas.
+
+-- Quel vin aurai-je l'honneur d'offrir à Votre Éminence? reprit
+gracieusement la princesse.
+
+-- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.
+
+Et comme le père d'Aigrigny s'apprêtait à verser à boire au
+cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.
+
+-- Votre Éminence m'approuvera sans doute, dit le père d'Aigrigny
+au cardinal pendant que celui-ci dégustait gravement les petits
+pâtés aux huîtres; je n'ai pas cru devoir convoquer pour
+aujourd'hui Mgr l'évêque de Mogador, non plus que Mgr l'archevêque
+de Nanterre et notre sainte mère Perpétue, supérieure du couvent
+de Sainte-Marie, l'entretien que nous devons avoir avec Sa
+Révérence le père Rodin et avec l'abbé Gabriel étant tout à fait
+particulier et confidentiel.
+
+-- Notre très cher père a eu parfaitement raison, dit le cardinal,
+car, bien que par ses conséquences possibles cette affaire
+Rennepont intéresse toute l'Église apostolique et romaine, il est
+certaines choses qu'il faut tenir dans le secret.
+
+-- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre
+Éminence d'avoir daigné faire une exception en faveur d'une très
+obscure et très humble servante de l'Église, dit la princesse en
+faisant au cardinal une respectueuse et profonde révérence.
+
+-- C'était chose juste et due, madame la princesse, répondit le
+cardinal en s'inclinant après avoir déposé son verre vide sur la
+table, nous savons combien l'Église vous doit pour la direction
+salutaire que vous imprimez aux oeuvres religieuses dont vous êtes
+la patronne.
+
+-- Quant à cela, Votre Éminence peut être certaine que je fais
+refuser tout secours à l'indigent qui ne peut pas justifier d'un
+billet de confession.
+
+-- Et c'est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se
+laissant tenter cette fois par l'appétissante tournure d'une
+_bouchée _aux queues d'écrevisses, c'est seulement ainsi que la
+charité a un sens... Je me soucie peu que l'impiété ait faim... la
+piété... c'est différent. Et le prélat avala prestement la
+_bouchée. _Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zèle
+ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles à
+l'autorité de notre saint-père.
+
+-- Votre Éminence peut être convaincue que je suis Romaine de
+coeur, d'âme et de conviction; je ne fais aucune différence entre
+un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.
+
+-- Madame la princesse a raison, dit l'évêque belge; je dirai
+plus: un gallican doit être plus odieux à l'Église qu'un païen, et
+je suis à ce sujet de l'avis de Louis XIV. On lui demandait une
+faveur pour un homme de sa cour:
+
+«-- Jamais, dit le grand roi; cet homme-là est janséniste. «--
+ Lui, sire! il est athée. «-- Alors, c'est différent, j'accorde la
+faveur,» dit le roi. Cette petite plaisanterie épiscopale fit
+assez rire. Après quoi le père d'Aigrigny reprit sérieusement, en
+s'adressant au cardinal:
+
+-- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout à l'heure à Votre
+Éminence, à propos de l'abbé Gabriel, si l'on n'y veillait fort,
+le bas clergé s'infecterait de gallicanisme et d'idée de rébellion
+contre ce qu'ils appellent le despotisme des évêques.
+
+-- Pour obvier à cela, reprit durement le cardinal, il faut que
+les évêques redoublent de sévérité et qu'ils se souviennent
+toujours qu'ils sont Romains avant d'être Français, car en France
+ils représentent Rome, le saint-père et les intérêts de l'Église,
+comme un ambassadeur représente à l'étranger son pays, son maître
+et les intérêts de sa nation.
+
+-- C'est évident, dit le père d'Aigrigny; aussi nous espérons que,
+grâce à l'impulsion vigoureuse que Votre Éminence vient de donner
+à l'épiscopat, nous obtiendrons la liberté d'enseignement. Alors,
+au lieu de jeunes Français infectés de philosophie et de sot
+patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien
+obéissants, bien disciplinés, qui deviendront ainsi les
+respectueux sujets de notre saint-père.
+
+-- Et de la sorte, dans un temps donné, reprit l'évêque belge en
+souriant, si notre saint-père voulait, je suppose, délier les
+catholiques de France de leur obéissance au pouvoir existant, il
+pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un
+parti catholique considérable et tout formé.
+
+Ce disant, l'évêque s'essuya le front et alla chercher un peu de
+_sibérie _au fond d'une des aiguières remplies de chocolat glacé.
+
+-- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d'un pareil
+cadeau, dit la princesse en souriant à son tour, et il accorde
+alors de grandes immunités à l'Église.
+
+-- Et ainsi l'Église reprend la place qu'elle doit occuper, et
+qu'elle n'occupe malheureusement pas en France, dans ces temps
+d'impiété et d'anarchie, dit le cardinal. Heureusement j'ai vu sur
+ma route bon nombre de prélats dont j'ai gourmandé la tiédeur et
+ranimé le zèle... leur enjoignant au nom du saint-père, d'attaquer
+ouvertement, hardiment, la liberté de la presse et des cultes,
+quoiqu'elle soit reconnue par d'abominables lois révolutionnaires.
+
+-- Hélas! Votre Éminence n'a donc pas reculé devant les terribles
+dangers... devant les cruels martyres auxquels seront exposés nos
+prélats en lui obéissant? dit gaiement la princesse. Et ces
+redoutables _appels comme d'abus_, monseigneur; car enfin, Votre
+Éminence résiderait en France, elle attaquerait les lois du
+pays... comme dit cette race d'avocats et de parlementaires... eh
+bien! chose terrible... le conseil d'État déclarerait qu'il y a
+_abus _dans votre mandement... monseigneur. Il y a abus! Votre
+Éminence comprend-elle ce qu'il y a d'effrayant pour un prince de
+l'Église qui, assis sur son trône pontifical, entouré de ses
+dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines
+de bureaucrates athées, à livrée noire et bleue, crier sur tous
+les tons, depuis le fausset jusqu'à la basse: _Il y a abus! il y a
+abus! _En vérité, s'il y a abus quelque part, c'est abus de
+ridicule... chez ces gens-là.
+
+Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarité
+générale.
+
+L'évêque belge reprit:
+
+-- Moi je trouve que ces fiers défenseurs des lois, tout en
+faisant les fanfarons, agissent avec une humilité parfaitement
+chrétienne; un prélat soufflette rudement leur impiété, et ils
+répondent modestement en faisant la révérence: «Ah! monseigneur,
+il y a abus...»
+
+De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.
+
+-- Il faut bien les laisser s'amuser à ces innocentes criailleries
+d'écoliers incommodés par la rude férule du maître, dit en
+souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgré eux et
+contre eux... d'abord, parce que plus qu'eux-mêmes nous tenons à
+leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours
+besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du
+reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athées
+universitaires poussent des cris d'une haine impuissante, les âmes
+vraiment chrétiennes se rallient et se liguent contre l'impiété...
+À mon passage à Lyon, j'ai été profondément touché... Mais comme
+c'est une véritable ville romaine: confréries, pénitents, oeuvres
+de toutes sortes... rien n'y manque... et qui mieux est, plus de
+trois cent mille écus de donation au clergé en une année... Ah!
+Lyon est la digne capitale de la France catholique... Trois cent
+mille écus de donation... voilà de quoi confondre l'impiété...
+trois cent mille écus!!! Que répondront à cela messieurs les
+philosophes?
+
+-- Malheureusement, monseigneur, reprit le père d'Aigrigny, toutes
+les villes de France ne ressemblent pas à Lyon; je dois même
+prévenir Votre Éminence qu'un fait très grave se manifeste;
+quelques membres du bas clergé prétendent faire cause commune avec
+le populaire, dont ils partagent la pauvreté, les privations, et
+se préparent à réclamer, au nom de l'égalité évangélique, contre
+ce qu'ils appellent la despotique aristocratie des évêques.
+
+-- S'ils avaient cette audace, s'écria le cardinal, il n'y aurait
+pas d'interdiction, pas de peines assez sévères pour une pareille
+rébellion!
+
+-- Ils osent plus encore, monseigneur; quelques-uns songent à
+faire un schisme, à demander que l'Église française soit
+absolument séparée de Rome, sous le prétexte que l'ultramontanisme
+a dénaturé, corrompu la pureté primitive des préceptes du Christ.
+Un jeune prêtre, d'abord missionnaire, puis curé de campagne,
+l'abbé Gabriel de Rennepont, que j'ai fait mander à Paris par ses
+supérieurs, s'est fait le centre d'une sorte de propagande; il a
+rassemblé plusieurs desservants des communes voisines de la
+sienne, et, tout en leur recommandant une obéissance absolue à
+leurs évêques, tant que rien ne serait changé dans la hiérarchie
+existante, il les a engagés à user de leurs droits de citoyens
+français pour arriver légalement à ce qu'ils appellent
+l'affranchissement du bas clergé. Car, selon lui, les prêtres de
+paroisse sont livrés au bon plaisir des évêques, qui les
+interdisent et leur ôtent leur pain sans appel ni contrôle[19].
+
+-- Mais c'est un Luther catholique que ce jeune homme! dit
+l'évêque.
+
+Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre
+de vin de Madère, dans lequel il humecta lentement un massepain en
+forme de crosse épiscopale.
+
+Invité par l'exemple, le cardinal, sous le prétexte d'aller
+réchauffer au feu de la cheminée ses pieds toujours glacés, jugea
+à propos de s'offrir un verre d'excellent vin vieux de Malaga,
+qu'il huma par gorgées avec un air de méditation profonde; après
+quoi il reprit:
+
+-- Ainsi, cet abbé se pose en réformateur. Ce doit être un
+ambitieux. Est-il dangereux?
+
+-- Sur nos avis, ses supérieurs l'ont jugé tel; on lui a ordonné
+de se rendre ici: il viendra tout à l'heure, et je dirai à Votre
+Éminence pourquoi je l'ai mandé; mais auparavant voici une note
+qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l'abbé
+Gabriel. On lui a adressé les questions suivantes sur plusieurs de
+ses actes; il y a répondu de la sorte, et c'est en suite de ses
+réponses que ses supérieurs l'ont rappelé.
+
+Ce disant le père d'Aigrigny prit dans son portefeuille un papier
+qu'il lut en ces termes:
+
+Demande: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux à
+un habitant de votre paroisse, mort dans l'impénitence finale la
+plus détestable, puisqu'il s'était suicidé?
+
+Réponse de l'abbé Gabriel: _Je lui ai rendu les derniers devoirs,
+parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il
+avait besoin des prières de l'Église; pendant la nuit qui a suivi
+son enterrement, j'ai encore imploré pour lui la miséricorde
+divine._
+
+Demande: Est-il vrai que vous ayez refusé des vases sacrés en
+vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles,
+obéissant à un zèle pieux, voulait doter votre paroisse?
+
+Réponse: _J'ai refusé ces vases de vermeil et ces embellissements
+parce que la maison du Seigneur doit toujours être humble et sans
+faste, afin de rappeler sans cesse au fidèle que le divin Sauveur
+est né dans une étable; j'ai engagé la personne qui voulait faire
+à ma paroisse ces inutiles présents à employer cet argent en
+aumônes judicieuses, l'assurant que cela serait plus agréable au
+Seigneur._
+
+_-- _Mais c'est une amère et une violente déclaration contre
+l'ornement des temples! s'écria le cardinal. Ce jeune prêtre est
+des plus dangereux... Continuez, mon très cher père.
+
+Et, dans son indignation, Son Éminence avala coup sur coup
+plusieurs _fondantes _aux fraises. Le père d'Aigrigny continua:
+
+Demande: Est-il vrai que vous ayez retiré dans votre presbytère et
+soigné pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de
+naissance et appartenant à la communion protestante? Est-il vrai
+que non seulement vous n'ayez pas tenté de le convertir à la
+religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez
+poussé l'oubli de vos devoirs jusqu'à enterrer cet hérétique dans
+le champ du repos consacré à ceux de notre sainte communion?
+
+Réponse: _Un de mes frères était sans asile. Sa vie avait été
+honnête et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqué pour
+le travail, puis la maladie est venue; alors, presque mourant, il
+a été chassé de sa misérable demeure par un homme impitoyable
+auquel il devait une année de loyer; j'ai recueilli ce vieillard
+dans ma maison, j'ai consolé ses derniers jours. Cette pauvre
+créature avait toute sa vie souffert et travaillé, au moment de
+mourir, elle n'a pas prononcé une parole d'amertume contre son
+sort; elle s'est recommandée à Dieu, elle a pieusement baisé le
+crucifix. Et son âme, simple et pure, s'est exhalée dans le sein
+du Créateur... J'ai fermé ses paupières avec respect, je l'ai
+enseveli moi-même, j'ai prié pour lui, et, quoique mort dans la
+foi protestante, je l'ai cru digne d'entrer dans le champ du
+repos._
+
+_-- _De mieux en mieux, dit le cardinal, c'est une tolérance
+monstrueuse, c'est une attaque horrible contre cette maxime qui
+est le catholicisme tout entier: _Hors l'Église pas de salut._
+
+_-- _Tout ceci est d'autant plus grave, monseigneur, reprit le
+père d'Aigrigny, que la douceur, la charité, le dévouement tout
+chrétien de l'abbé Gabriel ont exercé, non seulement dans sa
+commune, mais dans les communes environnantes, un véritable
+enthousiasme. Les desservants des paroisses ont cédé à
+l'entraînement général, et, il faut l'avouer, sans sa modération,
+un véritable schisme eût commencé.
+
+-- Mais qu'espérez-vous en l'amenant ici devant nous? dit le
+prélat.
+
+-- La position de l'abbé Gabriel est complexe: d'abord comme
+héritier de la famille Rennepont...
+
+-- Mais il a fait cession de ses droits? demanda le cardinal.
+
+-- Oui, monseigneur, et cette cession, d'abord entachée de vices
+de formes, a été depuis peu, et de son consentement, il faut le
+dire encore, parfaitement régularisée; car il avait fait serment,
+quoi qu'il arrivât, de faire abandon à la compagnie de Jésus de sa
+part de ces biens. Néanmoins, Sa Révérence le père Rodin croit que
+si Votre Éminence, après avoir montré à l'abbé Gabriel qu'il
+allait être révoqué par ses supérieurs, lui proposait une position
+éminente à Rome... on pourrait peut-être lui faire quitter la
+France et éveiller en lui des sentiments d'ambition qui
+sommeillent sans doute; car, Votre Éminence l'a dit fort
+judicieusement, tout réformateur doit être ambitieux.
+
+-- J'approuve cette idée, dit le cardinal après un moment de
+réflexion; avec son mérite, avec sa puissance d'action sur les
+hommes, l'abbé Gabriel peut arriver très haut... s'il est docile;
+et s'il ne l'est pas... il vaut mieux pour le salut de l'Église
+qu'il soit à Rome qu'ici... car, à Rome... nous avons, vous le
+savez, mon très cher père... des garanties que vous n'avez
+malheureusement pas en France.
+
+Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au
+père d'Aigrigny:
+
+-- Puisque nous parlons du père Rodin... franchement, qu'en
+pensez-vous?...
+
+-- Votre Éminence connaît sa capacité... dit le père d'Aigrigny
+d'un air contraint et défiant; notre révérend père général...
+
+-- Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal; je sais
+cela; il me l'a dit à Rome. Mais que pensez-vous... du caractère
+du père Rodin?... Peut-on avoir en lui une foi complètement
+aveugle?
+
+-- C'est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si
+impénétrable... dit le père d'Aigrigny avec hésitation, qu'il est
+difficile de porter sur lui un jugement certain...
+
+-- Le croyez-vous ambitieux? dit le cardinal après un nouveau
+moment de silence... Ne le supposez-vous pas capable d'avoir
+d'autres visées... que celle de la plus grande gloire de sa
+compagnie?... Oui... j'ai des raisons pour vous parler ainsi...
+ajouta le prélat avec intention.
+
+-- Mais, reprit le père d'Aigrigny, non sans méfiance, car entre
+gens de même sorte on joue toujours au fin, que Votre Éminence en
+pense-t-elle, soit par elle-même, soit par les rapports du père
+général?
+
+-- Mais je pense que si son apparent dévouement à son ordre
+cachait quelque arrière-pensée, il faudrait à tout prix la
+pénétrer... car avec les influences qu'il s'est ménagées à Rome
+depuis longtemps... et que j'ai surprises... il pourrait être un
+jour, et dans un temps donné... bien redoutable.
+
+-- Eh bien!... s'écria le père d'Aigrigny, emporté par sa jalousie
+contre Rodin, je suis, quant à cela, de l'avis de Votre Éminence;
+car quelquefois j'ai surpris en lui des éclairs d'ambition aussi
+effrayante que profonde, et puisqu'il faut tout dire... à Votre
+Éminence...
+
+Le père d'Aigrigny ne put continuer.
+
+À ce moment, Mme Grivois, après avoir frappé, entrebâilla la porte
+et fit un signe à sa maîtresse.
+
+La princesse répondit par un mouvement de tête.
+
+Mme Grivois ressortit.
+
+Une seconde après Rodin entra dans le salon.
+
+
+
+III. Le bilan.
+
+À la vue de Rodin, les deux prélats et le père d'Aigrigny se
+levèrent spontanément, tant la supériorité réelle de cet homme
+imposait; leurs visages, naguère contractés par la défiance et par
+la jalousie, s'épanouirent tout à coup et semblèrent sourire au
+révérend père avec une affectueuse déférence; la princesse fit
+quelques pas à sa rencontre.
+
+Rodin, toujours sordidement vêtu, laissant sur le moelleux tapis
+les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans
+un coin, et s'avança vers la table, non plus avec son humilité
+accoutumée, mais d'un pas délibéré, la tête haute, le regard
+assuré; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il
+avait la conscience de les dominer par l'intelligence.
+
+-- Nous parlions de Votre Révérence, mon très cher père, dit le
+cardinal avec une affabilité charmante.
+
+-- Ah!... fit Rodin en regardant fixement le prélat; et que
+disait-on?
+
+-- Mais... reprit l'évêque belge en s'essuyant le front, tout le
+bien que l'on peut dire de Votre Révérence...
+
+-- N'accepterez-vous pas quelque chose, mon très cher père? dit la
+princesse à Rodin en lui montrant le buffet splendide.
+
+-- Merci, madame, j'ai mangé ce matin mes radis.
+
+-- Mon secrétaire, l'abbé Berlini, qui a assisté ce matin à votre
+repas, m'a, en effet, fort édifié sur la frugalité de Votre
+Révérence, dit le prélat, elle est digne d'un anachorète.
+
+-- Si nous parlions d'affaires? dit brusquement Rodin en homme
+habitué à dominer, à conduire la discussion.
+
+-- Nous serons toujours très heureux de vous entendre, dit le
+prélat. Votre Révérence a fixé elle-même ce jour pour nous
+entretenir de cette grande affaire Rennepont... si grande, qu'elle
+entre pour beaucoup dans mon voyage en France... car soutenir les
+intérêts de la très glorieuse compagnie de Jésus, à laquelle je
+tiens à honneur d'être affilié, c'est soutenir les intérêts de
+Rome, et j'ai promis au révérend père général que je me mettrais
+entièrement à vos ordres.
+
+-- Je ne puis que répéter ce que vient de dire Son Éminence, dit
+l'évêque. Partis de Rome ensemble, nos idées sont les mêmes.
+
+-- Certes, dit Rodin en s'adressant au cardinal, Votre Éminence
+peut servir notre cause... et beaucoup... Je lui dirai tout à
+l'heure comment... Puis s'adressant à la princesse: -- J'ai fait
+dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de
+l'instruire de certaines choses.
+
+-- On le fera entrer, comme d'habitude, dit la princesse. Depuis
+l'arrivée de Rodin, le père d'Aigrigny avait gardé le silence. Il
+semblait sous le coup d'une amère préoccupation et subir une lutte
+intérieure assez violente; enfin, se levant à demi, il dit d'une
+voix aigre-douce en s'adressant au prélat:
+
+-- Je ne viens pas prier Votre Éminence d'être juge entre Sa
+Révérence le père Rodin et moi; notre général a parlé: j'ai obéi.
+Mais Votre Éminence devant bientôt revoir notre supérieur, je
+désirerais, si elle m'accordait cette grâce, qu'elle pût lui
+reporter fidèlement les réponses de Sa Révérence le père Rodin à
+quelques-unes de mes questions.
+
+Le prélat s'inclina. Rodin regarda le père d'Aigrigny d'un air
+étonné et lui dit sèchement:
+
+-- C'est chose jugée... à quoi bon ces questions?
+
+-- Non pas à m'innocenter, reprit le père d'Aigrigny, mais à bien
+préciser l'état des choses aux yeux de Son Éminence.
+
+-- Alors parlez... et surtout pas de paroles inutiles... Puis
+Rodin tirant sa grosse montre d'argent, la consulta, et ajouta:
+
+-- Il faut qu'à deux heures je sois à Saint-Sulpice.
+
+-- Je serai aussi bref que possible, dit le père d'Aigrigny avec
+un ressentiment contenu, et il reprit, en s'adressant à Rodin:
+
+-- Lorsque Votre Révérence a cru devoir substituer son action à la
+mienne, en blâmant... bien sévèrement peut-être, la manière dont
+j'avais conduit les intérêts qui m'avaient été confiés... ces
+intérêts, je l'avoue loyalement, étaient compromis...
+
+-- Compromis? reprit Rodin avec ironie. Dites donc... perdus...
+puisque vous m'aviez ordonné d'écrire à Rome qu'il fallait
+renoncer à tout espoir.
+
+-- C'est la vérité, dit le père d'Aigrigny.
+
+-- C'est donc un malade désespéré, abandonné des... meilleurs
+médecins, continua Rodin avec ironie, que j'ai entrepris de faire
+vivre. Poursuivez...
+
+Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il
+regarda le père d'Aigrigny en face.
+
+-- Votre Révérence m'a durement blâmé, reprit le père d'Aigrigny,
+non pas d'avoir cherché, par tous les moyens possibles, à rentrer
+dans des biens odieusement dérobés à notre compagnie...
+
+-- Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le
+cardinal; les textes sont clairs, positifs; vous avez parfaitement
+le droit de récupérer _per fas aut nefas _un bien traîtreusement
+dérobé.
+
+-- Aussi, reprit le père d'Aigrigny, Sa Révérence le père Rodin
+m'a seulement reproché la brutalité militaire de mes moyens, leur
+violence, en dangereux désaccord, disait-il, avec les moeurs du
+temps... Soit... Mais d'abord... je ne pouvais être légalement
+l'objet d'aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d'une
+fatalité inouïe, le succès consacrait la marche que j'avais
+suivie, si brutale, si grossière qu'elle fût... Maintenant...
+puis-je demander à Votre Révérence ce qu'elle...
+
+-- Ce que j'ai fait de plus que vous? dit Rodin au père d'Aigrigny
+en cédant à son impertinente habitude d'interruption; ce que j'ai
+fait de mieux que vous? quel pas j'ai fait faire à l'affaire
+Rennepont, après l'avoir reçue de vous absolument désespérée? Est-
+ce cela que vous voulez savoir?
+
+-- Positivement, dit sèchement le père d'Aigrigny.
+
+-- Eh bien, je l'avoue, reprit Rodin d'un air sardonique, autant
+vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de
+turbulentes choses... autant moi, j'en ai fait de petites, de
+puériles, de cachées! Mon Dieu, oui! moi qui osais me donner pour
+un homme à larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot métier que
+je fais depuis six semaines.
+
+-- Je ne me serais jamais permis d'adresser un tel reproche à
+Votre Révérence... si mérité qu'il parût, dit le père d'Aigrigny
+avec un sourire amer.
+
+-- Un reproche? dit Rodin en haussant les épaules, un reproche?
+vous voilà jugé. Savez-vous ce que j'écrivais de vous il y a six
+semaines? le voici: «Le père d'Aigrigny a d'excellentes qualités,
+il me servira», et dès demain je vous emploierai très activement,
+dit Rodin en manière de parenthèse; mais, ajoutai-je, «il n'est
+pas assez grand pour savoir à l'occasion se faire petit...»
+Comprenez-vous?
+
+-- Pas très bien, dit le père d'Aigrigny en rougissant.
+
+-- Tant pis pour vous, reprit Rodin; cela prouve que j'avais
+raison. Eh bien, puisqu'il faut vous le dire, j'ai eu, moi, assez
+d'esprit pour faire le plus sot métier du monde pendant six
+semaines... Oui, tel que vous me voyez, j'ai fait la causette avec
+une grisette; j'ai parlé progrès, humanité, liberté, émancipation
+de la femme... avec une jeune fille à tête folle; j'ai parlé grand
+Napoléon, fétichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbécile;
+j'ai parlé gloire impériale, humiliation de la France, espérance
+dans le roi de Rome, avec un brave homme de maréchal de France
+qui, s'il a le coeur plein d'adoration pour ce voleur de trônes
+qui a tiré le boulet à Sainte-Hélène, a la tête aussi creuse,
+aussi sonore qu'une trompette de guerre... aussi, soufflez dans
+cette boîte sans cervelle quelques notes guerrières ou
+patriotiques, et voilà que ça donne des fanfares ahuries sans
+savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J'ai bien fait plus, sur
+ma foi!... j'ai parlé amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand
+je vous le disais, que c'était lamentable de voir un homme un peu
+intelligent s'amoindrir, comme je l'ai fait, par tous ces petits
+moyens; s'abaisser à nouer si laborieusement les mille fils de
+cette trame obscure! Beau spectacle, n'est-ce pas? voir l'araignée
+tisser opiniâtrement sa toile... comme c'est intéressant, un
+vilain petit animal noirâtre tendant fil sur fil, renouant ceux-
+ci, renforçant ceux-là, en allongeant d'autres; vous haussez les
+épaules, soit... mais revenez deux heures après; que trouvez-vous?
+le petit animal noirâtre bien gorgé, bien repu, et dans sa toile
+une douzaine de folles mouches si enlacées, si garrottées, que le
+petit animal noirâtre n'a plus qu'à choisir à son aise l'heure et
+le moment de sa pâture...
+
+En disant ces mots, Rodin sourit d'une manière étrange; ses yeux,
+ordinairement à demi voilés par ses flasques paupières,
+s'ouvrirent tout grands et semblèrent briller plus que de coutume;
+le jésuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte
+d'excitation fébrile; il l'attribuait à la lutte qu'il soutenait
+devant ces éminents personnages, qui subissaient déjà l'influence
+de sa parole originale et tranchante.
+
+Le père d'Aigrigny commençait à regretter d'avoir engagé cette
+lutte; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue:
+
+-- Je ne conteste pas la ténuité de vos moyens. Je suis d'accord
+avec vous, ils sont très puérils, ils sont très vulgaires; mais
+cela ne suffit pas absolument pour donner une haute idée de votre
+mérite... Je me permettrai donc de vous demander...
+
+-- Ce que ces moyens ont produit? reprit Rodin avec une exaltation
+qui ne lui était pas habituelle. Regardez dans ma toile
+d'araignée, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille,
+si fière, il y a six semaines, de sa beauté, de son esprit, de son
+audace... à cette heure, pâle, défaite, elle est mortellement
+blessée au coeur.
+
+-- Mais cet élan d'intrépidité chevaleresque du prince indien dont
+tout Paris s'est ému, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a dû
+être touchée?...
+
+-- Oui, mais j'ai paralysé l'effet de ce dévouement stupide et
+sauvage en démontrant à cette jeune fille qu'il ne suffit pas de
+tuer des panthères noires pour prouver que l'on est un amant
+sensible, délicat et fidèle.
+
+-- Soit, dit le père d'Aigrigny. Ceci est un fait acquis; voici
+Mlle de Cardoville blessée au coeur.
+
+-- Mais qu'en résulte-t-il pour les intérêts de l'affaire
+Rennepont? reprit le cardinal avec curiosité en s'accoudant sur la
+table.
+
+-- Il en résulte d'abord, dit Rodin, que, lorsque le plus
+dangereux ennemi que l'on puisse avoir est dangereusement blessé,
+il quitte le champ de bataille; c'est déjà quelque chose, ce me
+semble?
+
+-- En effet, dit la princesse, l'esprit, l'audace de Mlle de
+Cardoville pouvaient en faire l'âme de la coalition dirigée contre
+nous.
+
+-- Soit, reprit obstinément le père d'Aigrigny; sous ce rapport
+elle n'est plus à craindre, c'est un avantage. Mais cette blessure
+au coeur ne l'empêchera pas d'hériter?
+
+-- Qui vous l'a dit? demanda froidement Rodin avec assurance.
+Savez-vous pourquoi j'ai tant fait pour la rapprocher, d'abord
+malgré elle, de Djalma, et ensuite pour l'éloigner de lui, encore
+malgré elle?
+
+-- Je vous le demande, dit le père d'Aigrigny, en quoi cet orage
+de passions empêchera-t-il Mlle de Cardoville et le prince
+d'hériter?
+
+-- Est-ce d'un ciel serein ou d'un ciel d'orage que part la foudre
+qui éclate et qui frappe? Soyez tranquille, je saurai où placer le
+paratonnerre. Quant à M. Hardy, cet homme vivait pour trois
+choses: pour ses ouvriers, pour un ami, pour une maîtresse! il a
+reçu trois traits en plein coeur. Je vise toujours au coeur, moi;
+c'est légal, et c'est sûr.
+
+-- C'est légal, c'est sûr et c'est louable, dit l'évêque; car, si
+j'ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine... or, il est
+bien de faire servir une passion mauvaise à la punition du
+méchant...
+
+-- Ceci est évident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises
+passions... on s'en sert... c'est leur faute...
+
+-- Notre sainte mère Perpétue, dit la princesse, a concouru de
+tous ses moyens à la découverte de cet abominable adultère.
+
+-- Voici M. Hardy frappé dans ses plus chères affections, je
+l'admets, dit le père d'Aigrigny, qui ne cédait le terrain que
+pied à pied, le voilà frappé dans sa fortune... mais il en sera
+d'autant plus âpre à la curée de cet immense héritage...
+
+Cet argument parut sérieux aux deux prélats et à la princesse;
+tous regardèrent Rodin avec une vive curiosité; au lieu de
+répondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de
+sobriété stoïque, et malgré sa répugnance pour le vin, il examina
+les flacons et dit:
+
+-- Qu'est-ce qu'il y a là-dedans?
+
+-- Du vin de Bordeaux et de Xérès... dit madame de Saint-Dizier,
+fort étonnée de ce goût subit de Rodin.
+
+Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin
+de Madère qu'il but d'un trait. Depuis quelques moments, il
+s'était senti plusieurs fois frissonner d'une façon étrange. À ce
+frisson avait succédé une sorte de faiblesse, il espéra que le vin
+le ranimerait. Après avoir essuyé ses lèvres du revers de sa main
+crasseuse, il revint auprès de la table, et s'adressant au père
+d'Aigrigny:
+
+-- Qu'est-ce que vous me disiez à propos de M. Hardy?
+
+-- Qu'étant frappé dans sa fortune, il n'en serait que plus âpre à
+la curée de cet immense héritage, répéta le père d'Aigrigny,
+intérieurement outré du ton impérieux de son supérieur.
+
+-- M. Hardy, penser à l'argent! dit Rodin en haussant les épaules,
+est-ce qu'il pense, seulement? tout est brisé en lui. Indifférent
+aux choses de la vie, il est plongé dans une stupeur dont il ne
+sort que pour fondre en larmes; alors il parle avec une bonté
+machinale à ceux qui l'entourent des soins les plus empressés (je
+l'ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant à se montrer
+sensible à la tendre commisération qu'on lui témoigne sans
+relâche... Car il est bon... excellent autant que faible, et c'est
+à cette excellence... que je vous adresserai, père d'Aigrigny,
+afin que vous accomplissiez ce qui me reste à faire.
+
+-- Moi? dit le père d'Aigrigny, fort étonné.
+
+-- Oui, et alors vous reconnaîtrez si le résultat que j'ai
+obtenu... n'est pas considérable... et... Puis, s'interrompant,
+Rodin, passant la main sur son front, se dit à lui-même:
+
+-- Cela est étrange!
+
+-- Qu'avez-vous? lui dit la princesse avec intérêt.
+
+-- Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant; c'est sans doute ce
+vin que j'ai bu... je n'y suis pas accoutumé... Je ressens un peu
+de mal de tête, cela passera.
+
+-- Vous avez, en effet... les yeux bien injectés, mon cher père,
+dit la princesse.
+
+-- C'est que j'ai regardé trop fixement dans ma toile, reprit le
+jésuite avec son sourire sinistre, et il faut que j'y regarde
+encore pour faire bien voir au père d'Aigrigny, qui fait le
+myope... mes autres mouches... les deux filles du général Simon,
+par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et
+sentant une barrière glacée s'élever entre elles et le maréchal...
+Et celui-ci, depuis la mort de son père, il faut l'entendre, il
+faut le voir, tiraillé, déchiré, entre deux pensées contraires;
+aujourd'hui se croyant déshonoré s'il fait ceci... demain
+déshonoré s'il ne le fait pas: ce soldat, ce héros de l'Empire,
+est à présent plus faible, plus irrésolu qu'un enfant. Voyons...
+que reste-t-il encore de cette famille impie?... Jacques
+Rennepont? Demandez à Morok dans quel état d'hébétement l'orgie a
+jeté ce misérable et vers quel abîme il roule!... Voilà mon
+bilan... voilà dans quel état d'isolement, d'anéantissement, se
+trouvent aujourd'hui tous les membres de cette famille qui
+réunissaient, il y a six semaines, tant d'éléments puissants,
+énergiques, dangereux, s'ils eussent été concentrés!... voilà donc
+ces Rennepont qui, d'après le conseil de leur hérétique aïeul,
+devaient unir leurs forces pour nous combattre et nous écraser...
+et ils étaient grandement à craindre... Qu'avais-je dit? que
+j'agirais sur leurs passions. Qu'ai-je fait? j'ai agi sur leurs
+passions. Aussi en vain à cette heure ils se débattent dans ma
+toile... qui les enlace de toutes parts... ils sont à moi, vous
+dis-je... ils sont à moi...
+
+Depuis quelques moments, et à mesure qu'il parlait, la physionomie
+et la voix de Rodin subissaient une altération singulière: son
+teint, toujours si cadavéreux, s'était de plus en plus coloré,
+mais inégalement et comme par marbrures; puis, phénomène étrange!
+ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se
+creuser davantage. Sa voix vibrait, saccadée, brève, stridente.
+L'altération des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir
+conscience, était si remarquable que les autres acteurs de cette
+scène le regardaient avec une sorte d'effroi.
+
+Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indigné,
+s'écria d'une voix çà et là entrecoupée par des élans d'aspiration
+profonde et embarrassée:
+
+-- Est-ce de la pitié pour cette race impie, que je lis sur vos
+visages!... de la pitié... pour cette jeune fille qui ne met
+jamais le pied dans une église, et qui élève chez elle des autels
+païens!... de la pitié pour ce Hardy, ce blasphémateur
+sentimental, cet athée philanthrope qui n'avait pas une chapelle
+dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc-
+Aurèle et de Platon à celui de notre Sauveur, qui appelait _Jésus
+le divin philosophe?... _de la pitié pour cet Indien sectateur de
+Brahma!... de la pitié pour ces deux soeurs qui n'ont pas reçu le
+baptême!... de la pitié pour cette brute de Jacques Rennepont!...
+de la pitié pour ce stupide soldat impérial, qui a pour dieu
+Napoléon et pour évangile les bulletins de la grande armée!... de
+la pitié pour cette famille de renégats dont l'aïeul, relaps
+infâme, non content de nous avoir volé notre bien, excite encore
+du fond de sa tombe, au bout d'un siècle et demi, sa race maudite
+à relever la tête contre nous!... Comment! pour nous défendre de
+ces vipères, nous n'aurions pas le droit de les écraser dans le
+venin qu'elles distillent!... Et je vous dis, moi, que c'est
+servir Dieu, que c'est donner un salutaire exemple, que de vouer,
+à la face de tous, et par le déchaînement même de ses passions...
+cette famille impie à la douleur, au désespoir, à la mort!...
+
+Rodin était effrayant de férocité en parlant ainsi; le feu de ses
+yeux devenait plus éclatant encore; ses lèvres étaient sèches et
+arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait
+les battements précipités; de nouveaux frissons glacés coururent
+par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant à un peu de
+courbature, car il avait écrit une partie de la nuit, et voulant
+remédier à une nouvelle défaillance, il alla droit au buffet, se
+versa un autre verre de vin qu'il avala d'un trait, puis il revint
+au moment où le cardinal lui disait:
+
+-- Si la marche que vous suivez à l'égard de cette famille avait
+besoin d'être justifiée, mon très cher père, vous l'eussiez
+justifiée victorieusement par vos dernières paroles... Non
+seulement, selon nos casuistes, je le répète, vous êtes dans votre
+plein droit, mais il n'y a là rien de répréhensible aux yeux des
+lois humaines; quant aux lois divines, c'est plaire au Seigneur
+que de combattre et de terrasser l'impie par les armes qu'il donne
+contre lui-même.
+
+Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l'assurance
+diabolique de Rodin, et ramené à une sorte d'admiration craintive,
+le père d'Aigrigny lui dit:
+
+-- Je le confesse, j'ai eu tort de douter de l'esprit de Votre
+Révérence; trompé par l'apparence des moyens que vous avez
+employés; les considérant isolément, je n'avais pu juger de leur
+ensemble redoutable et surtout les résultats qu'ils ont, en effet,
+produits. Maintenant, je le vois, le succès, grâce à vous, n'est
+pas douteux.
+
+-- Et ceci est une exagération, reprit Rodin avec une impatience
+fiévreuse, toutes ces passions sont à cette heure en ébullition;
+mais le moment est critique... comme l'alchimiste penché sur son
+creuset, où bouillonne une mixture qui peut lui donner des trésors
+ou la mort... moi seul je puis, à cette heure...
+
+Rodin n'acheva pas, il porta brusquement ses deux mains à son
+front avec un cri de douleur étouffé.
+
+-- Qu'avez-vous? dit le père d'Aigrigny; depuis quelques
+instants... vous pâlissez d'une manière effrayante.
+
+-- Je ne sais ce que j'ai, dit Rodin d'une voix altérée: ma
+douleur de tête augmente, une sorte de vertige m'a un instant
+étourdi.
+
+-- Asseyez-vous, dit la princesse avec intérêt.
+
+-- Prenez quelque chose, ajouta l'évêque.
+
+-- Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui-
+même; je ne suis pas douillet, Dieu merci!... J'ai peu dormi cette
+nuit... c'est de la fatigue... rien de plus. Je disais donc que
+moi seul pouvais à cette heure diriger cette affaire... mais non
+l'exécuter... il me faut disparaître... mais veiller incessamment
+dans l'ombre, d'où je tiendrai tous les fils, que moi seul...
+puis... faire agir... ajouta Rodin d'une voix oppressée.
+
+-- Mon très cher père, dit le cardinal avec inquiétude, je vous
+assure que vous êtes assez gravement indisposé... Votre pâleur
+devient livide.
+
+-- C'est possible, répondit courageusement Rodin; mais je ne
+m'abats pas pour si peu... Revenons à notre affaire... Voici
+l'heure, père d'Aigrigny, où vos qualités, et vous en avez de
+grandes, je ne les jamais niées... me peuvent être d'un grand
+secours... Vous avez de la séduction... du charme... une éloquence
+pénétrante... il faudra...
+
+Rodin s'interrompit encore. Son front ruisselait d'une sueur
+froide, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et il dit,
+malgré son opiniâtre énergie:
+
+-- Je l'avoue... je ne me sens pas bien... cependant, ce matin, je
+me portais aussi bien que jamais... je tremble malgré moi... je
+suis glacé...
+
+-- Rapprochez-vous du feu... c'est un malaise subit, dit l'évêque
+en lui offrant le bras avec un dévouement héroïque, cela n'aura
+pas de suite.
+
+-- Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de thé, dit
+la princesse. M. Baleinier doit venir bientôt heureusement, il
+nous rassurera... sur cette indisposition...
+
+-- En vérité... c'est inexplicable, dit le prélat. À ces mots du
+cardinal, Rodin, qui s'était péniblement approché du feu, tourna
+les yeux vers le prélat et le regarda fixement d'une façon étrange
+pendant une seconde; puis, fort de son indomptable énergie, malgré
+l'altération de ses traits, qui se décomposaient à vue d'oeil,
+Rodin dit d'une voix brisée qu'il tâcha de rendre ferme:
+
+-- Ce feu m'a réchauffé, ce ne sera rien... j'ai bien, par ma foi!
+le temps de me dorloter... Quel à-propos!... tomber malade au
+moment où l'affaire Rennepont ne peut réussir que par moi seul!...
+Revenons donc à notre affaire... Je vous disais, père d'Aigrigny,
+que vous pourriez beaucoup nous servir... et vous aussi, madame la
+princesse, car vous avez épousé cette cause comme si elle était la
+vôtre; et...
+
+Rodin s'interrompit encore... Cette fois il poussa un cri aigu,
+tomba sur une chaise placée près de lui, se rejeta convulsivement
+en arrière, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il
+s'écria:
+
+-- Oh! que je souffre!... Alors, chose effroyable! à l'altération
+des traits de Rodin succéda une décomposition cadavéreuse presque
+aussi rapide que la pensée... ses yeux, déjà caves, s'injectèrent
+de sang et semblèrent se retirer au fond de leur orbite, dont
+l'ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux
+desquels luisaient deux prunelles de feu; des tiraillements
+nerveux saccadés tendirent et collèrent sur les moindres saillies
+des os du visage la peau flasque, humide, glacée, qui devint
+instantanément verdâtre; de ses lèvres, bridées par le rictus
+d'une douleur atroce, s'échappait un souffle haletant, de temps à
+autre interrompu par ces mots:
+
+-- Oh!... je souffre... je brûle... Puis, cédant à un transport
+furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue,
+car il avait fait sauter les boutons de son gilet et à demi
+déchiré sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces
+vêtements eût augmenté la violence des douleurs sous lesquelles il
+se tordait. L'évêque, le cardinal et le père d'Aigrigny se
+rapprochèrent vivement de Rodin et l'entourèrent pour le contenir;
+il éprouvait d'horribles convulsions; tout à coup, rassemblant ses
+forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un
+cadavre; alors, ses vêtements en désordre, ses rares cheveux gris
+hérissés autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et
+flamboyants sur le cardinal, qui à ce moment se penchait vers lui,
+il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent
+terrible il s'écria d'une voix étranglée:
+
+-- Cardinal Malipieri... cette maladie est trop subite; on se
+défie de moi à Rome... vous êtes de la race des Borgia... et votre
+secrétaire... était chez moi ce matin...
+
+-- Malheureux!... qu'ose-t-il dire?... s'écria le prélat aussi
+stupéfait qu'indigné de cette accusation.
+
+Ce disant, le cardinal tâchait de se débarrasser de l'étreinte du
+jésuite, dont les doigts crispés avaient la roideur du fer.
+
+-- On m'a empoisonné... murmura Rodin. Et, s'affaissant sur lui-
+même, il retomba dans les bras du père d'Aigrigny.
+
+Malgré son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas à
+celui-ci:
+
+-- Il croit qu'on veut l'empoisonner... il machine donc quelque
+chose de bien dangereux! La porte du salon s'ouvrit: c'était le
+docteur Baleinier.
+
+-- Ah! docteur! s'écria la princesse, pâle, effrayée, en courant à
+lui, le père Rodin vient d'être attaqué subitement de convulsions
+affreuses... venez... venez.
+
+-- Des convulsions... ce n'est rien, calmez-vous, madame, dit le
+docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s'approchant à
+la hâte du groupe qui entourait le moribond.
+
+-- Voici le docteur... s'écria la princesse.
+
+Tous s'écartèrent, moins le père d'Aigrigny, qui soutenait Rodin
+affaissé sur une chaise.
+
+-- Ciel!... quel symptôme!... s'écria le docteur Baleinier en
+examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de
+verte devenait bleuâtre.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demandèrent les spectateurs tout d'une voix.
+
+-- Ce qu'il y a?... reprit le docteur en se rejetant en arrière
+comme s'il eût marché sur un serpent; c'est le choléra, et c'est
+contagieux.
+
+À ce mot effrayant, magique, le père d'Aigrigny abandonna Rodin,
+qui roula sur le tapis.
+
+-- Il est perdu! s'écria le docteur Baleinier, pourtant je cours
+chercher ce qu'il faut pour tenter un dernier effort.
+
+Et il se précipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le
+père d'Aigrigny, l'évêque et le cardinal se précipitèrent éperdus
+à la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient à la porte,
+que personne, tant le trouble était grand, ne pouvait ouvrir.
+
+Elle s'ouvrit pourtant, mais du dehors... et Gabriel parut,
+Gabriel, le type du vrai prêtre, du saint prêtre, du prêtre
+évangélique, que l'on ne saurait assez environner de respect,
+d'ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d'archange,
+d'une sérénité si douce, offrit un contraste singulier avec tous
+ces visages contractés, bouleversés par l'épouvante... Le jeune
+prêtre faillit être renversé par les fuyards, qui, se précipitant
+par l'issue qu'il venait d'ouvrir, s'écriaient:
+
+-- N'entrez pas... il meurt du choléra... sauvez-vous!
+
+-- À ces mots, repoussant dans le salon l'évêque, qui, resté le
+dernier de tous, tâchait de forcer la porte, Gabriel courut à
+Rodin pendant que le prélat s'échappait par la porte laissée
+libre.
+
+Rodin, couché sur le tapis, les membres contournés par des crampes
+affreuses, se tordait dans des douleurs intolérables; la violence
+de sa chute avait sans doute réveillé ses esprits, car il
+murmurait d'une voix sépulcrale:
+
+-- Ils me laissent... mourir... là... comme un chien... Oh! les
+lâches!... au secours!... personne...
+
+Et le moribond, s'étant renversé sur le dos par un mouvement
+convulsif, tournant vers le plafond sa face de damné, où éclatait
+un espoir infernal, répétait encore:
+
+-- Personne... personne... Ses yeux, tout à coup flamboyants et
+féroces, rencontrèrent les grands yeux bleus de l'angélique et
+blonde figure de Gabriel, qui, s'agenouillant auprès de lui, lui
+dit de sa voix douce et grave:
+
+-- Me voici, mon père... je viens vous secourir, si vous pouvez
+être secouru... priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle à
+lui.
+
+-- Gabriel!... murmura Rodin d'une voix éteinte, pardon... pour le
+mal... que je vous ai fait... Pitié!... ne m'abandonnez pas!...
+ne...
+
+Rodin ne put achever; il était parvenu à se soulever sur son
+séant, il poussa un cri et retomba sans mouvement.
+
+* * * * *
+
+Le même jour, dans les journaux du soir, on lisait:
+
+«Le choléra est à Paris... le premier cas s'est déclaré
+aujourd'hui, à trois heures et demie, rue de Babylone, à l'hôtel
+de Saint-Dizier.»
+
+
+
+IV. Le parvis Notre-Dame.
+
+Huit jours se sont écoulés depuis que Rodin a été atteint du
+choléra, dont les ravages vont toujours croissant.
+
+Terrible temps que celui-là! Un voile de deuil s'est étendu sur
+Paris, naguère si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n'a été d'un
+azur plus pur, plus constant; jamais le soleil n'a rayonné plus
+radieux. Cette inexorable sérénité de la nature durant les ravages
+du fléau mortel offrait un étrange et mystérieux contraste.
+L'insolente lumière d'un soleil éblouissant rendait plus visible
+encore l'altération des traits causée par les mille angoisses de
+la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-là pour
+les êtres aimés; les physionomies trahissaient quelque chose
+d'inquiet, d'étonné, de fébrile. Les pas étaient précipités comme
+si, en marchant plus vite, il avait chance d'échapper au péril; et
+puis aussi on se hâtait de rentrer chez soi. On laissait la vie,
+la santé, le bonheur dans sa maison; deux heures après, on y
+retrouvait souvent l'agonie, la mort, le désespoir. À chaque
+instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue:
+tantôt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils
+symétriquement empilés. Elles s'arrêtaient devant chaque demeure:
+des hommes vêtus de gris et de noir attendaient sous la porte; ils
+tendaient les bras, et à ceux-ci l'on jetait un cercueil, à ceux-
+là deux, souvent trois ou quatre, dans la même maison; si bien
+que, parfois, la provision étant vite épuisée, bien des morts de
+la rue n'étaient pas _servis_, et la charrette, arrivée pleine,
+s'en allait vide.
+
+Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas,
+c'était un bruit de marteaux assourdissant: on clouait des bières;
+on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs
+s'arrêtaient fatigués. Alors éclataient toutes sortes de cris de
+douleur, de gémissements plaintifs, d'imprécations désespérées.
+C'étaient ceux à qui les hommes gris et noirs avaient pris
+quelqu'un pour remplir les bières. On remplissait donc
+incessamment des bières, et on les clouait jour et nuit, plutôt le
+jour que la nuit; car, dès le crépuscule, à défaut des corbillards
+insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires
+improvisées: tombereaux, charrettes, tapissières, fiacres,
+haquets, venaient servir au funèbre transport; à l'encontre des
+autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides,
+ces dernières entraient vides et bientôt sortaient pleines.
+
+Pendant ce temps-là les vitres des maisons s'illuminaient, et
+souvent les lumières brûlaient jusqu'au jour. C'était la saison
+des bals; ces clartés ressemblaient assez aux rayonnements
+lumineux des folles nuits de fête, si ce n'est que les cierges
+remplaçaient la bougie, et la psalmodie des prières des morts le
+joyeux bourdonnement du bal; puis, dans les rues, au lieu des
+bouffonneries transparentes de l'enseigne des costumiers pour les
+mascarades, se balançaient de loin en loin de grandes lanternes
+d'un rouge de sang portant ces mots en lettres noires:
+
+SECOURS AUX CHOLÉRIQUES
+
+Où il y avait véritablement fête... pendant la nuit, c'était aux
+cimetières... Ils se débauchaient... Eux, toujours si mornes, si
+muets, à ces heures nocturnes, heures silencieuses où l'on entend
+le léger frissonnement des cyprès agités par la brise... eux, si
+solitaires que nul pas humain n'osait pendant la nuit troubler
+leur silence funèbre... ils étaient tout à coup devenus animés,
+bruyants, tapageurs et brillants de lumières. À la lueur fumeuse
+des torches qui jetaient de grandes clartés rougeâtres sur les
+sapins noirs et sur les pierres blanches des sépulcres, bon nombre
+de fossoyeurs fossoyaient allègrement en fredonnant. Ce dangereux
+et rude métier se payait alors presque à prix d'or; on avait tant
+besoin de ces bonnes gens, qu'il fallait, après tout, les ménager;
+s'ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup; s'ils chantaient
+toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces
+et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d'un tel travail. Si
+quelques-uns ne finissaient pas d'aventure la fosse commencée,
+d'obligeants compagnons la finissaient _pour _eux (c'était le
+mot), et les y plaçaient amicalement.
+
+Aux joyeux refrains des fossoyeurs répondaient d'autres flonflons
+lointains; des cabarets s'étaient improvisés aux environs des
+cimetières, et les cochers des morts, une fois _leurs pratiques
+descendues à leur adresse_, comme ils disaient ingénieusement, les
+cochers des morts, riches d'un salaire extraordinaire,
+banquetaient, rigolaient en seigneurs; souvent l'aurore les
+surprit le verre à la main et la gaudriole aux lèvres...
+Observation bizarre; chez ces gens de funérailles, vivant dans les
+entrailles du fléau, la mortalité fut presque nulle.
+
+Dans les quartiers sombres, infects, où, au milieu d'une
+atmosphère morbide, vivaient entassés une foule de prolétaires
+déjà épuisés par les plus dures privations, et, ainsi que l'on
+disait énergiquement alors_, tout mâchés _pour le choléra, il ne
+s'agissait plus d'individus, mais de familles entières enlevées en
+quelques heures; pourtant, parfois, ô clémence providentielle! un
+ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et
+délabrée, après que père et mère, frère et soeur étaient partis en
+cercueil. Souvent aussi on fut obligé de fermer, faute de
+locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux
+travailleurs, complètement déshabitées en un jour par le fléau,
+depuis la cave, où, selon l'habitude, couchaient sur la paille de
+petits ramoneurs, jusqu'aux mansardes, où, hâves et demi-nus, se
+roidissaient sur le carreau glacé quelques malheureux sans travail
+et sans pain.
+
+De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la période
+croissante du choléra, offrit peut-être le spectacle le plus
+effrayant, fut le quartier de la Cité, et, dans la Cité, le parvis
+de Notre-Dame était presque chaque jour le théâtre de scènes
+terribles, la plupart des malades des rues voisines que l'on
+transportait à l'Hôtel-Dieu affluant sur cette place.
+
+Le choléra n'avait pas une physionomie... il en avait mille.
+Ainsi, huit jours après que Rodin avait été subitement atteint,
+plusieurs événements, où l'horrible le disputait à l'étrange, se
+passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d'Arcole,
+qui conduit aujourd'hui directement sur cette place, on y arrivait
+alors d'un côté par une ruelle sordide comme toutes les rues de la
+Cité; une voûte sombre et écrasée la terminait. En entrant dans le
+parvis on avait à gauche le portail de l'immense cathédrale, et en
+face de soi les bâtiments de l'Hôtel-Dieu. Un peu plus loin, une
+échappée de vue permettait d'apercevoir le parapet du quai Notre-
+Dame.
+
+Sur la muraille noirâtre et lézardée de l'arcade on pouvait lire
+un placard récemment appliqué; il portait ces mots tracés au moyen
+d'un poncis et de lettres de cuivre[20]:
+
+_Vengeance!... vengeance!..._
+
+_Les gens du peuple qui se font porter dans les hôpitaux y sont
+empoisonnés, parce qu'on trouve le nombre des malades trop
+considérable; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres
+descendent la Seine._
+
+_Vengeance! et mort aux assassins du peuple!_
+
+Deux hommes enveloppés de manteaux et à demi cachés dans l'ombre
+de la voûte écoutaient avec une curiosité inquiète une rumeur qui
+s'élevait de plus en plus menaçante du milieu d'un rassemblement
+tumultueusement groupé aux abords de l'Hôtel-Dieu.
+
+Bientôt ces cris: _Mort aux médecins! Vengeance! _arrivèrent
+jusqu'aux deux hommes embusqués sous l'arcade.
+
+-- Les placards font leur effet, dit l'un; le feu est aux
+poudres... Une fois la populace en délire... on la lancera sur qui
+l'on voudra.
+
+-- Dis donc, reprit l'autre homme, regarde là-bas... cet hercule
+dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que
+ce n'était pas un des plus enragés meneurs lors de la destruction
+de la fabrique de M. Hardy?
+
+-- Pardieu, oui... Je le reconnais; partout où il y a un mauvais
+coup à faire on trouve ce gredin-là.
+
+-- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit
+l'autre homme; il y fait un vent glacé, et quoique je sois
+matelassé de flanelle...
+
+-- Tu as raison, le choléra est brutal en diable. D'ailleurs tout
+se prépare bien de ce côté; on assure aussi que l'émeute
+républicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine.
+Chaud! chaud! ça nous sert, et la sainte cause de la religion
+triomphera de l'impiété révolutionnaire... Allons rejoindre le
+père d'Aigrigny.
+
+-- Où le trouverons-nous?
+
+-- Ici près, viens... viens. Et les deux hommes disparurent
+précipitamment. Le soleil, commençant à décliner, jetait ses
+rayons dorés sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et
+sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au
+milieu d'un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un
+vent de nord-est, sec et glacé, balayait les moindres nuages. Un
+rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l'avons dit, les
+abords de l'Hôtel-Dieu, se pressait aux grilles dont le péristyle
+de l'hospice est entouré; derrière la grille on voyait rangé un
+piquet d'infanterie; car les cris de _Mort aux médecins!_ étaient
+devenus de plus en plus menaçants. Les gens qui vociféraient ainsi
+appartenaient à une populace oisive, vagabonde et corrompue... à
+la lie de Paris: aussi, chose effrayante, les malheureux que l'on
+transportait, traversant forcément ces groupes hideux, entraient à
+l'Hôtel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. À
+chaque instant, des civières, des brancards apportaient de
+nouvelles victimes; les civières, souvent garnies de rideaux de
+coutil, cachaient les malades; mais les brancards n'ayant aucune
+couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d'un agonisant
+écartaient le drap, qui laissait voir une face cadavéreuse.
+
+Au lieu d'épouvanter les misérables rassemblés devant l'hospice,
+de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de
+plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort
+de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.
+
+Le carrier et Ciboule, accompagnés d'un bon nombre de leurs
+acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de
+la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du
+compagnonnage par les _Loups_, qui n'avaient voulu conserver
+aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se
+plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur
+sa force herculéenne, s'était établi, moyennant salaire, le
+défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.
+
+Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame,
+la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du
+rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre
+qu'à blâmer, car la misère, l'ignorance et le délaissement
+engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la
+civilisation, il n'y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur,
+dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque
+instant; insoucieux d'une vie qu'ils disputaient chaque jour à la
+faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une
+audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La
+haute stature du carrier dominait les groupes: l'oeil sanglant,
+les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces:
+
+-- Mort aux carabins!... ils empoisonnent le peuple!
+
+-- C'est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis,
+s'adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à
+grand'peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la
+mégère reprit:
+
+-- N'entre donc pas là-dedans, eh! moribond; crève ici, au grand
+air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné
+comme un vieux rat.
+
+-- Oui, ajouta le carrier, après, on te jettera à l'eau pour
+régaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore...
+
+À ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux égarés et
+fit entendre de sourds gémissements. Ciboule voulut arrêter la
+marche des porteurs, et ils ne se débarrassèrent qu'à grand'peine
+de cette mégère.
+
+Le nombre des cholériques arrivant à l'Hôtel-Dieu augmentait de
+minute en minute; les moyens de transport habituels ayant manqué,
+à défaut de civières et de brancards, c'était à bras que l'on
+apportait les malades.
+
+Çà et là des épisodes effrayants témoignaient de la rapidité
+foudroyante du fléau. Deux hommes portaient un brancard recouvert
+d'un drap taché de sang; l'un d'eux se sent tout à coup atteint
+violemment, il s'arrête court; ses bras défaillants abandonnent le
+brancard, il pâlit, chancelle, tombe à demi renversé sur le
+malade, et devient aussi livide que lui... l'autre porteur,
+effrayé, fuit éperdu, laissant son compagnon et le mourant au
+milieu de la foule. Les uns s'éloignent avec horreur, d'autres
+éclatent d'un rire sauvage.
+
+-- L'attelage s'est effarouché, dit le carrier; il a laissé la
+carriole en plan...
+
+-- Au secours! criait le moribond d'une voix dolente; par pitié,
+portez-moi à l'hospice.
+
+-- Il n'y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.
+
+-- Et tu n'as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta
+un autre.
+
+Le malade fit un effort pour se soulever; mais ses forces le
+trahirent: il retomba épuisé sur le matelas. Tout à coup la
+multitude reflua violemment, renversa le brancard; le porteur et
+le vieillard sont foulés aux pieds, et leurs gémissements sont
+couverts par ces cris:
+
+-- Mort aux carabins! Et les hurlements recommencèrent avec une
+nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son délire féroce,
+ne respectait rien, fut cependant obligée, quelques instants
+après, d'ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient
+vigoureusement le passage à deux de leurs camarades apportant
+entre leurs bras entrelacés un artisan jeune encore; sa tête,
+appesantie et déjà livide, s'appuyait sur l'épaule de l'un de ses
+compagnons; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan
+de la blouse d'un des artisans. Depuis quelques moments on
+entendait résonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cité,
+le bruit sonore et cadencé de plusieurs tambours: on battait le
+rappel, car l'émeute grondait au faubourg Saint-Antoine; les
+tambours, débouchant par l'arcade, traversaient la place du parvis
+Notre-Dame; un de ces soldats, vétéran à moustaches grises,
+ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta
+un pas en arrière; ses compagnons se retournèrent surpris... il
+était vert; ses jambes fléchissent, il balbutie quelques mots
+inintelligibles et tombe foudroyé sur le pavé avant que les
+tambours du premier rang eussent cessé de battre. La rapidité
+fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis;
+surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la
+foule courut par curiosité vers les tambours. À la vue du soldat
+mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras,
+l'un des deux hommes qui, sous la voûte du parvis, avaient assisté
+au commencement de l'émotion populaire, dit aux autres tambours:
+
+-- Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine?
+
+-- Oui, monsieur, répondit le soldat; il mourait de soif, il a bu
+deux gorgées d'eau sur la place du Châtelet.
+
+-- Alors il a été empoisonné, dit l'homme.
+
+-- Empoisonné? s'écrièrent plusieurs voix.
+
+-- Il n'y aurait rien d'étonnant, reprit l'homme d'un air
+mystérieux; on jette du poison dans les fontaines publiques; ce
+matin on a massacré un homme rue Beaubourg; on l'avait surpris
+vidant un paquet d'arsenic dans le broc d'un marchand de
+vin[21].
+
+Après avoir prononcé ces paroles, l'homme disparut dans la foule.
+
+Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces
+empoisonnements des malades de l'Hôtel-Dieu, fut accueilli par une
+explosion de cris d'indignation: cinq ou six hommes en guenilles,
+véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant,
+l'élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses
+camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le
+parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout
+sur leur passage:
+
+-- Place aux cadavres! voilà comment on empoisonne le peuple!...
+
+Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l'arrivée d'une
+berline de poste à quatre chevaux; n'ayant pu passer sur le quai
+Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s'était aventurée
+à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l'autre
+rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien
+d'autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui
+le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le
+siège de derrière échangèrent un coup d'oeil d'effroi en passant
+devant l'Hôtel-Dieu, tandis qu'un jeune homme, placé dans
+l'intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour
+recommander aux postillons d'aller au pas, de crainte d'accident,
+la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était
+M. de Morinval: dans le fond de la voiture se trouvaient
+M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et
+l'altération des traits de la jeune femme disaient assez son
+épouvante; M. de Montbron, malgré sa fermeté d'esprit, semblait
+fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un
+flacon rempli de camphre.
+
+Pendant quelques minutes la voiture s'avança lentement; les
+postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une
+rumeur, d'abord sourde et lointaine, circula dans les
+rassemblements, et bientôt se rapprocha; elle augmentait à mesure
+que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de
+_ferraille_, son bruyant généralement particulier aux fourgons
+d'artillerie; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai
+Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.
+
+Chose étrange! la foule était compacte, la marche de ce fourgon
+rapide; pourtant, à l'approche de cette voiture, les rangs pressés
+s'ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s'expliqua bientôt
+par ces mots répétés de bouche en bouche:
+
+-- Le fourgon des morts!... le fourgon des morts! Le service des
+pompes funèbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait
+mis en réquisition un certain nombre de fourgons d'artillerie,
+dans lesquels on entassait précipitamment les cercueils. Si un
+grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec
+épouvante, le carrier et sa bande redoublèrent d'horribles lazzi.
+
+-- Place à l'omnibus des trépassés! cria Ciboule.
+
+-- Dans cet omnibus-là, il n'y a pas de danger qu'on vous y marche
+sur les pieds, dit le carrier.
+
+-- C'est des voyageurs commodes qui sont là-dedans.
+
+-- Ils ne demandent jamais à descendre, au moins.
+
+-- Tiens! Il n'y a qu'un soldat du train pour postillon!
+
+-- C'est vrai, les chevaux de devant sont menés par un homme en
+blouse.
+
+-- C'est que l'autre soldat aura été fatigué; le câlin... il sera
+monté dans l'omnibus de la mort avec les autres... qui ne
+descendent qu'au grand trou.
+
+-- Et la tête en avant, encore.
+
+-- Oui, ils piquent une tête dans un lit de chaux.
+
+-- Où ils font la _planche_, c'est le cas de le dire.
+
+-- Ah! c'est pour le coup qu'on la suivrait les yeux fermés... la
+voiture de la mort... C'est pire qu'à Montfaucon.
+
+-- C'est vrai... ça sent le mort qui n'est plus frais, dit le
+carrier en faisant allusion à l'odeur infecte et cadavéreuse que
+ce funèbre véhicule laissait après lui.
+
+-- Ah bon!... reprit Ciboule, voilà l'omnibus de la mort qui va
+accrocher la belle voiture; tant mieux!... Ces riches, ils
+sentiront la mort.
+
+En effet, le fourgon se trouvait alors à peu de distance et
+absolument en face de la berline, qu'il croisait; un homme en
+blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de volée, un
+soldat du train menait l'attelage de timon. Les cercueils étaient
+en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi-
+circulaire ne fermait qu'à moitié; de sorte qu'à chaque soubresaut
+de la voiture, qui, lancée rapidement, cahotait rudement sur le
+pavé très inégal, on voyait les bières se heurter les unes contre
+les autres. Aux yeux ardents de l'homme en blouse, à son teint
+enflammé, on devinait qu'il était à moitié ivre; il excitait ses
+chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgré les
+recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant à
+peine ses chevaux, suivait malgré lui l'allure désordonnée que le
+charretier donnait à l'attelage. Aussi, l'ivrogne, ayant dévié de
+sa route, vint droit sur la berline, et l'accrocha. À ce choc, le
+couvercle du fourgon se renversa, et, lancé en dehors par cette
+violente secousse, un des cercueils, après avoir endommagé la
+portière de la berline, retomba sur le pavé avec un bruit sourd et
+mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clouées à la
+hâte, et au milieu des éclats du cercueil on vit rouler un cadavre
+bleuâtre, à demi enveloppé d'un suaire. À cet horrible spectacle,
+Mme de Morinval, qui avait machinalement avancé la tête à la
+portière, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule
+recula avec frayeur; les postillons de la berline, non moins
+effrayés, profitant de l'espace qui s'était formé devant eux par
+la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon,
+fouettèrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.
+
+Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers
+bâtiments de l'Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares
+retentissantes d'une musique joyeuse, et ces cris répétés de
+proche en proche: _La mascarade du choléra!_
+
+Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié
+terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période
+croissante de ce fléau. En vérité, si les témoignages
+contemporains n'étaient pas complètement d'accord avec les
+relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on
+croirait qu'au lieu d'un fait réel il s'agit de l'élucubration de
+quelque cerveau délirant.
+
+La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame
+au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du
+quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.
+
+
+
+V. La mascarade du choléra[22].
+
+Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption
+par l'arcade du parvis en poussant de grands cris; des enfants
+soufflaient dans des cornets à bouquin, d'autres huaient, d'autres
+sifflaient.
+
+Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau
+spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.
+
+Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd'hui de chaque côté
+de la rue d'Arcole, il n'y en avait alors qu'un seul, situé à
+gauche de l'arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des
+étudiants pour l'excellence de ses vins et pour sa cuisine
+provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs
+en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du
+restaurant s'ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le
+bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l'arrivée des
+singuliers convives qu'ils attendaient.
+
+Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d'une clameur immense.
+La mascarade se composait d'un quadrige escorté d'hommes et de
+femmes à cheval; cavaliers et amazones portaient des costumes de
+fantaisie à la fois élégants et riches.
+
+La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et
+aisée.
+
+Le bruit avait couru qu'une mascarade s'organisait afin de
+_narguer le choléra_, et de remonter, par cette joyeuse
+démonstration, le moral de la population effrayée; aussitôt
+artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc.,
+répondirent à cet appel, et quoique jusqu'alors inconnus les uns
+aux autres, ils fraternisèrent immédiatement; plusieurs, pour
+compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses; une souscription
+avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner
+splendide fait à l'autre bout de Paris, la troupe joyeuse s'était
+mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un
+dîner au parvis Notre-Dame. Nous disons _bravement_, parce qu'il
+fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d'esprit, une
+rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville
+plongée dans la consternation et dans l'épouvante, pour se croiser
+presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de
+mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s'attaquer
+enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait
+Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine
+classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se
+réaliser.
+
+Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes
+funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau
+des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros
+bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le
+quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des
+personnages allégoriques représentant:
+
+Le _Vin_, la _Folie_, l'_Amour_, le _Jeu_.
+
+Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de
+rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie
+singulièrement dure au_ bonhomme Choléra_, manière de funèbre et
+burlesque Cassandre qu'ils bafouaient, qu'ils turlupinaient de
+cent façons.
+
+La moralité de la chose était celle-ci: Pour braver sûrement le
+choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l'amour.
+
+Le _Vin _avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru,
+trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de
+panthère à l'épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée
+de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l'écrivain moral et
+religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une
+oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus
+triomphante et plus enluminée. À chaque instant, Nini-Moulin
+faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment
+éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.
+
+Le _bonhomme Choléra_, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé
+d'un suaire; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et
+creux, semblait incessamment grimacer la mort d'une manière des
+plus réjouissantes; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment
+poudrée et surmontée d'un bonnet de coton pyramidal, son cou et un
+de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d'une belle
+couleur verdâtre; sa main décharnée, presque toujours agitée d'un
+frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s'appuyait sur une
+canne à bec de corbin; il portait enfin, comme il convient à tout
+Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules
+de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche-
+tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l'abus
+de l'eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait
+sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette
+mascarade.
+
+Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le _Jeu.
+_Le front ceint d'un diadème de carton doré, sa figure implacable
+et blafarde entourée d'une longue barbe jaune qui retombait sur le
+devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait
+parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d'un
+air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra
+un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes
+toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement
+de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore
+un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant
+d'être éventrée par Djalma.
+
+La _Folie _symbolisant le rire venait à son tour secouer
+classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles
+du bonhomme Choléra; la Folie était une jeune fille alerte et
+preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur
+écarlate; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine
+Bacchanal, qui n'eût pas manqué à une fête pareille, elle si
+vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie
+d'une mascarade d'une portée peut-être moins philosophique, mais
+aussi amusante.
+
+Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui _posait _le
+torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège),
+représentait _l'Amour_, et le représentait à merveille; on ne
+pouvait prêter à l'Amour un plus charmant visage et des formes
+plus gracieuses. Vêtue d'une tunique bleue pailletée, portant un
+bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites
+ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l'Amour,
+croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à
+autre (qu'on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et
+très impertinemment _ratisse _au bonhomme Choléra.
+
+Autour du groupe principal, d'autres masques plus ou moins
+grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces
+inscriptions très anacréontiques pour la circonstance:
+
+ENTERRÉ, LE CHOLÉRA! COURTE ET BONNE! IL FAUT RIRE... RIRE, ET
+TOUJOURS RIRE! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA! VIVE L'AMOUR!
+VIVE LE VIN! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU!!!
+
+Il y avait réellement tant d'audacieuse gaieté dans cette
+mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où
+elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où
+le dîner l'attendait, applaudirent à plusieurs reprises; cette
+sorte d'admiration qu'inspire toujours le courage, si fou, si
+aveugle qu'il soit, parut à d'autres spectateurs (en petit nombre,
+il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste; aussi
+accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.
+
+Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu'il
+causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir
+être justement appréciés: l'on ne sait en vérité si cette
+courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D'ailleurs,
+l'apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les
+populations, a presque toujours été accompagnée d'une sorte de
+surexcitation morale à laquelle n'échappait aucun de ceux que la
+contagion épargnait; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en
+jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces,
+tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus
+magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez
+les uns la peur de la mort jusqu'aux plus folles terreurs, tandis
+que chez d'autres le dédain de la vie se manifeste par les plus
+audacieuses bravades.
+
+Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu'elle pouvait
+mériter, la mascarade arriva jusqu'à la porte du restaurateur, et
+y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.
+
+Tout semblait d'accord pour compléter cette bizarre imagination
+par les contrastes les plus singuliers... Ainsi, la taverne où
+devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement
+située non loin de l'antique cathédrale et du sinistre hospice,
+les choeurs religieux de la vieille basilique, les cris des
+mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se
+couvrir et s'entendre tour à tour.
+
+Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent
+prendre place au repas qui les attendait.
+
+* * * * *
+
+Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du
+restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur
+gaieté a un caractère étrange... Quelquefois, les plus résolus se
+rappellent involontairement que c'est leur vie qu'ils jouent dans
+cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée
+sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un
+instant; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à
+peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères,
+bientôt effacées, d'ailleurs, par de nouvelles explosions de cris
+joyeux, car chacun se dit:
+
+-- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et
+chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de
+préférence dans le verre de sa voisine.
+
+Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme
+Choléra; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive,
+le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès
+incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux,
+arrivé, par les excès, au dernier degré de l'épuisement: quoiqu'il
+sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses
+douleurs sous un rire factice et nerveux.
+
+À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale
+allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée
+en Folie; on la nommait Mariette; à côté de celle-ci, Nini-Moulin
+se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent
+de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux
+de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l'Amour.
+
+La plupart des convives s'étaient groupés selon leurs goûts,
+chacun à côté de sa chacune, et les _célibataires _où ils avaient
+pu. On était au second service; l'excellence des vins, la bonne
+chère, les gais propos, l'étrangeté même de la disposition avaient
+exalté singulièrement les esprits, ainsi que l'on pourra s'en
+convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.
+
+
+
+VI. Le combat singulier.
+
+Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans
+que les convives l'eussent remarqué, parler à voix basse à ses
+camarades, en leur montrant d'un geste expressif le plafond de la
+salle du festin; mais ses camarades n'avaient nullement tenu
+compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans
+doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller
+toujours croissant.
+
+-- Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de
+traiter cet impertinent choléra? A-t-il osé atteindre notre
+bataillon sacré? dit un magnifique _Turc-saltimbanque_, l'un des
+porte-bannière de la mascarade.
+
+-- Voilà tout le mystère, reprit un autre. C'est bien simple.
+Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne
+aussitôt les talons.
+
+-- Il se rend justice, car c'est joliment bête ce qu'il fait,
+ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.
+
+-- Tu as raison, Chouchoux, c'est bête, et archibête, reprit le
+Pierrot de la Pierrette; car enfin vous êtes là, bien tranquille,
+jouissant du bonheur de la vie et tout d'un coup, après une atroce
+grimace, vous mourez... Eh bien! après? comme c'est malin! comme
+c'est drôle! Je vous demande un peu ce que ça prouve.
+
+-- Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en
+Romain de l'école de David, ça prouve que le choléra est un
+pitoyable coloriste, car sa palette n'a qu'un ton, un mauvais ton
+verdâtre... Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le
+roi des peintres classiques, fléau d'une autre espèce...
+
+-- Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand
+peintre, j'ai vu des cholériques dont les convulsions avaient
+assez de _tournure _et dont l'agonie ne manquait pas de _chic!_
+
+_-- _Messieurs! s'écria un sculpteur non moins célèbre, résumons
+la question. Le choléra est un détestable coloriste. Mais c'est un
+crâne dessinateur... il vous anatomise la charpente d'une rude
+façon. Tudieu! comme il vous décharne! Auprès de lui Michel-Ange
+ne serait qu'un écolier.
+
+-- Accordé... cria-t-on tout d'une voix. Le choléra peu
+coloriste... mais crâne dessinateur!
+
+-- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité
+comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon
+providentielle... comme dirait le grand Bossuet...
+
+-- La leçon! la leçon!
+
+-- Oui, messieurs... Il me semble entendre une voix d'en haut qui
+nous crie: «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la
+femme de votre prochain... car vos heures sont peut-être
+comptées... malheureux!!!»
+
+Ce disant, la Silène orthodoxe profita d'un moment de distraction
+de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de
+l'Amour un gros et bruyant baiser.
+
+L'exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se
+mêler aux éclats de rire.
+
+-- Tubleu! vertubleu! ventredieu! s'écria le grand peintre en
+menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit
+peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais
+querelle pour avoir embrassé l'Amour, qui est mes amours.
+
+-- C'est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes,
+les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement
+sociable et caressant.
+
+-- Et philanthrope donc! dit un convive; grâce à lui, les
+créanciers soignent la santé de leurs débiteurs... Ce matin, un
+usurier, qui s'intéresse particulièrement à mon existence, m'a
+apporté toutes sortes de drogues anticholériques.
+
+-- Et moi donc! dit l'élève du grand peintre, mon tailleur voulait
+me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que
+je lui dois mille écus; à cela je lui ai répondu: «Ô tailleur,
+donnez-moi quittance, et je _m'enflanelle _pour vous conserver ma
+pratique, puisque vous y tenez tant.»
+
+-- Ô Choléra! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière
+d'invocation grotesque; tu n'es pas le désespoir; au contraire, tu
+symbolises l'espérance... oui, l'espérance. Combien de maris,
+combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas! trop
+incertain, de la loterie du veuvage! Tu parais, et les voilà
+ragaillardis; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient
+centupler leurs chances de liberté.
+
+-- Et les héritiers donc, quelle reconnaissance! Un
+refroidissement, un lest, un rien... et crac, en une heure, voilà
+un oncle ou un collatéral passé à l'état de bienfaiteur vénéré.
+
+-- Et les gens qui ont le tic d'en vouloir toujours aux places des
+autres! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra!
+
+-- Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance! dit
+sentimentalement Mlle Modeste; combien de gredins ont juré à une
+douce et faible femme de l'aimer pour la vie, et qui ne
+s'attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur
+parole!
+
+-- Messieurs, s'écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à
+la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que
+voici, je propose de jouer au monde renversé: je demande que ces
+dames nous agacent, qu'elles nous provoquent, qu'elles nous
+lutinent, qu'elles nous dérobent des baisers, qu'elles prennent
+toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant
+pis!... on n'en meurt pas, à la rigueur, je demande qu'elles nous
+insultent; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j'invite
+à m'insulter... Ainsi donc, l'Amour, vous pouvez me favoriser de
+l'insulte la plus grossière que l'on puisse faire à un célibataire
+vertueux et pudibond, ajouta l'écrivain religieux en se penchant
+vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.
+
+Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini-
+Moulin, et l'orgie prit un nouvel élan.
+
+Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà
+entré plusieurs fois pour parler bas et d'un air inquiet à ses
+camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle,
+altérée; s'approchant de celui qui remplissait les fonctions de
+maître d'hôtel, il lui dit tout bas d'une voix émue:
+
+-- Ils viennent d'arriver...
+
+-- Qui?
+
+-- Vous savez... pour là-haut... et il montra le plafond.
+
+-- Ah!... dit le maître d'hôtel en devenant soucieux; et où sont-
+ils?
+
+-- Ils viennent de monter... ils y sont maintenant, ajouta le
+garçon en secouant la tête d'un air effrayé; ils y sont.
+
+-- Que dit le patron?
+
+-- Il est désolé... à cause de... et le garçon jeta un coup d'oeil
+circulaire sur les convives; il ne sait que faire... il m'envoie
+vers vous...
+
+-- Et que diable veut-il que je fasse... moi? dit l'autre en
+s'essuyant le front; il fallait s'y attendre, il n'y a pas moyen
+d'échapper à cela...
+
+-- Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.
+
+-- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires
+déjà l'attention; va-t'en, et dis au patron qu'il faut attendre
+l'événement.
+
+Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant
+du joyeux festin.
+
+Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait
+pas, c'était Couche-tout-nu; l'oeil sombre, fixe, il regardait
+dans le vide; étranger à ce qui se passait autour de lui, le
+malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si
+brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de
+cette créature, qu'il aimait toujours d'un amour extravagant,
+était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de
+son abrutissement. Chose bizarre! Jacques n'avait consenti à faire
+partie de cette mascarade que parce que cette folle journée lui
+rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse: ce réveille-
+matin, à la suite d'une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu
+duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait
+porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se
+rapprochait de la France:
+
+«Au choléra! avait dit Céphyse: qu'il épargne ceux qui ont envie
+de vivre, et qu'il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas
+se quitter!»
+
+À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était
+péniblement absorbé. Morok, s'apercevant de sa préoccupation, lui
+dit tout haut:
+
+-- Ah çà!... tu ne bois plus, Jacques? Tu as donc assez de vin?
+Est-ce de l'eau-de-vie qu'il te faut?... je vais en demander.
+
+-- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie... répondit brusquement
+Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.
+
+-- Au fait, tu as raison, reprit Morok d'un ton sardonique, en
+élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager...
+j'étais fou de parler d'eau-de-vie... par le temps qui court... il
+y aurait autant de témérité à se mettre en face d'une bouteille
+d'eau-de-vie que devant la gueule d'un pistolet chargé.
+
+En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu
+regarda Morok d'un air irrité.
+
+-- Ainsi, c'est par poltronnerie que je n'ose pas boire d'eau-de-
+vie? s'écria ce malheureux, dont l'intelligence, à demi éteinte,
+se réveillait pour défendre ce qu'il appelait sa _dignité; _c'est
+par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok?... Réponds
+donc.
+
+-- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait
+aujourd'hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous
+surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d'accepter
+le rôle du bonhomme Choléra.
+
+-- Messieurs, reprit Morok, voyant l'attention générale fixée sur
+lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il
+montra Jacques) avait eu l'imprudence d'accepter mon offre, il
+aurait été, non pas intrépide, mais fou... Heureusement il a la
+sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette
+heure, et je...
+
+-- Garçon! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une
+impatience courroucée, deux bouteilles d'eau-de-vie... et deux
+verres.
+
+-- Que veux-tu faire? dit Morok. en feignant une surprise
+inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d'eau-de-vie?
+
+-- Pour un duel! dit Jacques d'un ton froid et résolu.
+
+-- Un duel! s'écria-t-on avec surprise.
+
+-- Oui... reprit Jacques, un duel... au cognac... Tu prétends
+qu'il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d'eau-
+de-vie que devant la gueule d'un pistolet... Prenons chacun une
+bouteille pleine, l'on verra qui de nous deux reculera.
+
+Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les
+uns avec des cris de joie, par d'autres avec une véritable
+inquiétude.
+
+-- Bravo! les champions de la bouteille! criaient ceux-ci.
+
+-- Non! non! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte,
+disaient ceux-là.
+
+-- Ce défi, par le temps qui court... est aussi sérieux qu'un
+duel... à mort, ajoutait un autre.
+
+-- Tu entends? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends,
+Jacques?... vois maintenant si tu veux reculer devant le _danger?_
+
+À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait
+s'exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût
+venue à l'esprit; il redressa fièrement la tête, ses joues se
+colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d'une sorte de
+satisfaction sinistre, et il s'écria d'une voix ferme:
+
+-- Mordieu! garçon, es-tu sourd? est-ce que je ne t'ai pas demandé
+deux bouteilles d'eau-de-vie?
+
+-- Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce
+qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la
+folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la
+majorité.
+
+Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à
+tue-tête:
+
+-- Bacchus et ma soif!! mon verre et ma pinte!!... les gosiers
+sont ouverts? cognac à la rescousse!... Largesse! largesse!...
+
+Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant
+pour excuser cette liberté:
+
+-- L'Amour, vous serez la reine de beauté... j'essaye le bonheur
+du vainqueur!...
+
+-- Cognac à la rescousse! répéta-t-on en choeur. Largesse!...
+
+-- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous
+indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra?
+(Il montra Jacques). Il a fièrement dit _cognac... _répondons-lui
+glorieusement _punch!_...
+
+-- Oui, oui, punch!...
+
+-- Punch à la rescousse!...
+
+-- Garçon! cria l'écrivain religieux d'une voix de stentor,
+garçon! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une
+immensité quelconque... afin d'y confectionner un punch monstre?
+
+-- Un punch babylonien.
+
+-- Un punch lac!
+
+-- Un punch océan!...
+
+Tel fut l'ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini-
+Moulin.
+
+-- Monsieur, répondit le garçon d'un air triomphant, nous avons
+justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n'a
+pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.
+
+-- Apportez la marmite!... dit Nini-Moulin avec majesté.
+
+-- Vive la marmite! cria-t-on en choeur.
+
+-- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre,
+douze citrons, une livre de cannelle, et feu... et feu partout!...
+feu!... ajouta l'écrivain religieux, en poussant des cris
+inhumains.
+
+-- Oui, oui, feu partout! répéta-t-on en choeur. La proposition de
+Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale; les
+propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit
+des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l'on n'aurait
+peut-être pas de lendemain, qu'il fallait se résigner, etc., etc.
+Soudain, au milieu de l'un de ces moments de silence qui
+surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit
+plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle
+du festin. Tout le monde se tut, et l'on prêta l'oreille.
+
+
+
+VII. Cognac à la rescousse!
+
+Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives
+avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus
+continu.
+
+-- Garçon! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là? Le
+garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et
+effarés, répondit en balbutiant:
+
+-- Monsieur... c'est... c'est...
+
+-- Eh pardieu!... c'est quelque locataire malfaisant et bourru,
+quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour
+nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.
+
+-- Alors, règle générale, reprit sentencieusement l'élève du grand
+peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du
+silence, la tradition veut qu'on lui réponde à l'instant par un
+charivari infernal, destiné, s'il se peut, à rendre immédiatement
+sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le
+rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j'ai
+toujours vu pratiquer entre puissances _plafonitrophes_.
+
+Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des
+bravos universels.
+
+Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa
+réponse et s'écria d'une voix perçante qui domina le tapage:
+
+-- Je demande la parole.
+
+-- Accordé! cria-t-on gaiement.
+
+Pendant le silence qui suivit l'allocution de Morok, le bruit
+s'entendit de nouveau: il était cette fois plus précipité.
+
+-- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre;
+il est incapable de s'opposer en rien aux élans de notre joie.
+
+-- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd? dit Nini-Moulin en
+vidant son verre.
+
+-- Comme un sourd qui a perdu son bâton? ajouta le rapin.
+
+-- Ce n'est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix
+tranchante et brève, c'est sa bière que l'on cloue... Un brusque
+et morne silence suivit ces paroles.
+
+-- Sa bière... non... je me trompe, reprit Morok, c'est leur bière
+qu'il faut dire... car, le temps pressant, on a mis l'enfant avec
+la mère dans le même cercueil.
+
+-- Une femme!... s'écria la Folie en s'adressant au garçon...
+c'est une femme qui est morte?
+
+-- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit
+tristement le garçon; sa petite fille, qu'elle nourrissait, est
+morte un peu après elle... tout cela en moins de deux heures... Le
+patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans
+votre repas... Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier
+matin cette jeune femme n'était pas du tout malade; au contraire,
+elle chantait à pleine voix: il n'y avait personne de plus gai
+qu'elle.
+
+À ces mots, on eût dit qu'un crêpe funèbre s'étendait tout à coup
+sur cette scène naguère si joyeuse; toutes ces faces rubicondes et
+épanouies se contristèrent subitement; personne n'eut le courage
+de plaisanter sur cette mère et son enfant que l'on clouait dans
+le même cercueil. Le silence devint si profond que l'on entendait
+quelques respirations oppressées par la terreur; les derniers
+coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les
+coeurs; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles,
+jusqu'alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette
+gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il
+fallait à l'instant même frapper un grand coup, remonter l'esprit
+des convives, qui commençaient à se démoraliser; car plusieurs
+jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates
+devenaient subitement blanches: celles de Nini-Moulin étaient du
+nombre.
+
+Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d'audace et d'entrain;
+redressant sa taille voûtée par l'épuisement, le visage légèrement
+coloré, il s'écria:
+
+-- Eh bien, garçon! et ces bouteilles d'eau-de-vie, mordieu! et ce
+punch! Par le diable! est-ce donc aux morts à faire trembler les
+vivants?
+
+-- Il a raison; arrière la tristesse; oui, oui, le punch! crièrent
+plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.
+
+-- En avant le punch!...
+
+-- Nargue le chagrin!...
+
+-- Vive la joie!
+
+-- Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.
+
+À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits
+affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.
+
+Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se
+donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à
+demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu'il ne fit
+pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle
+était presque plongée dans l'obscurité: deux garçons apportèrent
+le punch monstre au moyen d'une barre de fer passée dans l'anse
+d'une immense bassine de cuivre brillante comme de l'or, et
+couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage
+fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui
+commençaient à oublier leurs alarmes passées.
+
+-- Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d'un ton de défi, en
+attendant que le punch ait brûlé... en avant notre duel; la
+galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux
+bouteilles d'eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta:
+
+-- Choisis les armes.
+
+-- Choisis toi-même, répondit Morok.
+
+-- Eh bien!... voilà ta fiole... et ton verre... Nini-Moulin
+jugera les coups.
+
+-- Je ne refuse pas d'être juge du champ clos, répondit l'écrivain
+religieux; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros
+jeu, mon camarade... et que, dans ce temps-ci, comme l'a dit un de
+ces messieurs, s'introduire le goulot d'une bouteille d'eau-de-vie
+entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s'y
+insinuer le canon d'un pistolet chargé, et...
+
+-- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-
+Moulin, ou je le commande moi-même.
+
+-- Puisque vous le voulez... soit.
+
+-- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.
+
+-- C'est convenu, répondit Morok.
+
+-- Allons, messieurs, attention... et jugeons les _coups_, c'est
+le cas de le dire, reprit Nini-Moulin; mais voyons d'abord si les
+bouteilles sont pareilles: avant tout, l'égalité des armes.
+
+Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle.
+Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par
+l'arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes
+préoccupations; on pressentait vaguement le danger du défi porté
+par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres
+pensées éveillées par l'incident du cercueil, assombrissait plus
+ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient
+encore bonne contenance; mais leur gaieté paraissait forcée.
+Certaines circonstances données, les plus petites choses ont
+souvent des effets assez puissants. Nous l'avons dit: après le
+coucher du soleil, l'obscurité avait envahi une partie de cette
+grande salle; aussi les convives placés à son extrémité la plus
+reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du
+punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le
+sait, jette sur les visages une teinte livide... bleuâtre; c'était
+donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon
+qu'ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de
+convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.
+
+Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris,
+s'écria:
+
+-- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait
+que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et
+bleuets.
+
+Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix
+retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l'attention, vint un
+moment distraire l'assemblée.
+
+-- Le champ clos est ouvert! cria l'écrivain religieux, plus
+sincèrement inquiet et effrayé qu'il ne le laissait paraître.
+Êtes-vous prêts, braves champions? ajouta-t-il.
+
+-- Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.
+
+-- Joue... feu!... cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.
+
+Les deux buveurs vidèrent chacun d'un trait un verre ordinaire
+rempli d'eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre
+resta impassible; il replaça d'une main ferme son verre sur la
+table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger
+tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.
+
+-- Voici qui est bravement bu... cria Nini-Moulin; avaler d'un
+seul trait le quart d'une bouteille d'eau-de-vie, c'est
+triomphant!... Personne ici ne serait capable d'une telle
+prouesse... et si vous m'en croyez, dignes champions, vous en
+resterez là.
+
+-- Commandez le feu! reprit intrépidement Couche-tout-nu.
+
+Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille... mais
+soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok:
+
+-- Bah! plus de verre... à la régalade... c'est plus crâne...
+oseras-tu!
+
+Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses
+lèvres en haussant les épaules.
+
+Jacques se hâta de l'imiter.
+
+Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait
+de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.
+
+Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de
+Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d'eau froide, étaient
+alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la
+lueur bleuâtre du punch; tous les yeux étaient attachés sur Morok
+et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu'inspirent
+involontairement les spectacles cruels.
+
+Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche; soudain
+il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de
+crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front
+glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur
+aiguë: pourtant il continua de boire; seulement, ayant toujours
+ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l'abaissa un
+instant comme s'il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra
+le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son
+impassibilité accoutumée. Croyant lire l'expression d'un triomphe
+insultant dans le coup d'oeil de Morok, Jacques releva brusquement
+le coude et but encore quelques gorgées... Ses forces étaient à
+bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance
+était atroce... il ne put résister... sa tête se renversa... ses
+mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre
+ses dents, son cou se roidit... des soubresauts spasmodiques
+tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.
+
+-- Jacques... mon garçon... ce n'est rien! s'écria Morok, dont le
+regard féroce étincelait d'une joie diabolique.
+
+Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir
+en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout-
+nu.
+
+Cette crise subite n'offrait aucun symptôme de choléra, cependant
+une terreur panique s'empara des assistants; une des femmes eut
+une violente attaque de nerfs, une autre s'évanouit en poussant
+des cris perçants.
+
+Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la
+porte pour demander du secours, lorsque cette porte s'ouvrit
+soudainement. L'écrivain religieux recula stupéfait à la vue du
+personnage inattendu qui s'offrait à ses yeux.
+
+
+
+VIII. Souvenirs.
+
+La personne devant laquelle Nini-Moulin s'était arrêté avec un si
+grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle,
+les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés,
+vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de
+tant de folles orgies n'était plus que l'ombre d'elle-même; la
+misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.
+
+À peine entrée dans la salle, Céphyse s'arrêta; son regard sombre
+et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin
+d'y trouver celui qu'elle cherchait... Soudain, la jeune fille
+tressaillit et poussa un grand cri... Elle venait d'apercevoir, de
+l'autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch,
+Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir
+les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier
+mouvement d'effroi, emportée par son affection, fit ce
+qu'autrefois elle avait si souvent fait dans l'ivresse de la joie
+et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour
+un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à
+travers les bouteilles, les assiettes, et d'un bond fut auprès de
+Couche-tout-nu.
+
+-- Jacques! s'écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de
+bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques! c'est moi...
+Céphyse...
+
+Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l'âme parut être
+entendu de Couche-tout-nu; il tourna machinalement la tête du côté
+de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond
+soupir; bientôt ses membres roidis s'assouplirent, un léger
+tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques
+instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent
+voir son regard éteint.
+
+Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une
+curiosité inquiète.
+
+Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de
+larmes, de baisers, et s'écriait d'une voix entrecoupée de
+sanglots:
+
+-- Jacques... c'est moi... Céphyse... Je te retrouve... Ce n'est
+pas ma faute si je t'ai abandonné... Pardonne-moi...
+
+-- Malheureuse! s'écria Morok irrité de cette rencontre peut-être
+funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer!... dans l'état où
+il se trouve, ce saisissement lui sera fatal... retirez-vous.
+
+Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques,
+semblant sortir d'un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui
+se passait autour de lui.
+
+-- Vous... c'est vous! s'écria la reine Bacchanal avec stupeur en
+reconnaissant Morok, vous qui m'avez séparé de Jacques...
+
+Elle s'interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu,
+s'arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.
+
+-- Céphyse... c'est toi... murmura Jacques.
+
+-- Oui, c'est moi... ajouta-t-elle d'une voix profondément émue,
+c'est moi... je viens... je vais te dire...
+
+Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur
+son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire
+l'étonnement désespéré que lui causait l'altération mortelle des
+traits de Jacques.
+
+Il comprit la cause de cette surprise; en contemplant à son tour
+la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit:
+
+-- Pauvre fille... tu as donc eu aussi bien du chagrin... bien de
+la misère... je ne te reconnais pas... non plus... moi.
+
+-- Oui, dit Céphyse, bien du chagrin... bien de la misère... et
+pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu'une
+vive rougeur colorait ses traits pâles.
+
+-- Pis que la misère!... dit Jacques étonné.
+
+-- Mais c'est toi... c'est toi... qui as souffert, se hâta de dire
+Céphyse sans répondre à son amant.
+
+-- Moi... tout à l'heure, j'étais en train d'en finir... Tu m'as
+appelé... je suis revenu pour un instant, car... ce que je ressens
+là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c'est
+égal... maintenant... je t'ai vue... je mourrai content.
+
+-- Tu ne mourras pas... Jacques... me voici...
+
+-- Écoute, ma fille... j'aurais là, vois-tu... dans l'estomac...
+un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas
+davantage... Voilà plus d'un mois que je me sens consumer à petit
+feu. Du reste, c'est monsieur... et d'un signe de tête il désigna
+Morok, c'est ce cher ami... qui s'est toujours chargé d'attiser le
+feu... Après ça... je ne regrette pas la vie... J'ai perdu
+l'habitude du travail et pris celle... de l'orgie... Je finirais
+par être un mauvais gueux; j'aime mieux laisser mon ami s'amuser à
+m'allumer un brasier dans la poitrine... Depuis ce que je viens de
+boire tout à l'heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch
+que voilà...
+
+-- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules,
+tu as tendu ton verre, et j'ai versé... Et pardieu, nous
+trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.
+
+Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.
+
+-- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j'aurai brûlé
+ma peau, reprit Jacques d'une voix faible en s'adressant à Morok,
+pour que l'on ne pense pas que je meurs du choléra... On croirait
+que j'ai eu peur de mon rôle. Ça n'est donc pas un reproche que je
+te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique;
+tu as gaiement creusé ma fosse... Quelquefois, il est vrai...
+voyant ce grand trou où j'allais tomber, je reculais d'un pas...
+mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me
+disant: «Va donc, farceur... va donc...» et j'allais, oui... et me
+voici arrivé...
+
+Ce disant Couche-tout-nu éclata d'un rire strident qui glaça
+l'auditoire, de plus en plus ému de cette scène.
+
+-- Mon garçon... dit froidement Morok, écoute-moi... suis mon
+conseil... et...
+
+-- Merci... je les connais, tes conseils... et, au lieu de
+t'écouter... j'aime mieux parler à ma pauvre Céphyse... avant de
+descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j'ai sur le coeur.
+
+-- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit
+Céphyse: je te dis que tu ne mourras pas.
+
+-- Alors, ma brave Céphyse... c'est à toi que je devrai mon salut,
+dit Jacques d'un ton grave et pénétré qui surprit profondément les
+spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi...
+je t'ai vue si pauvrement vêtue... j'ai senti quelque chose de bon
+au coeur; sais-tu pourquoi?... C'est que je me suis dit: «Pauvre
+fille!... elle m'a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé
+travailler, souffrir, se priver... que de prendre un autre amant
+qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi... tant que je
+l'ai pu...» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m'a rafraîchi
+l'âme... j'en avais besoin... car je brûlais...; et je brûle
+encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur; enfin, j'ai
+été heureux, ça m'a fait du bien; aussi... merci... ma brave et
+bonne Céphyse... oui, tu as été bonne et brave... tu as eu
+raison... car je n'ai jamais aimé que toi au monde... et si, dans
+mon abrutissement, j'avais une idée qui me sortît un peu de la
+fange... qui me fit regretter de n'être pas meilleur... cette
+pensée-là me venait toujours à propos de toi... merci donc, ma
+pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent
+humides, merci, encore, et il tendit sa main déjà froide à
+Céphyse. Si je meurs... je mourrai content... si je vis je vivrai
+heureux aussi... Ta main... ma brave Céphyse, ta main... tu as agi
+en honnête et loyale créature...
+
+Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse,
+toujours agenouillée, courba la tête et n'osa pas lever les yeux
+sur son amant.
+
+-- Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune
+fille; tu ne prends pas ma main... pourquoi cela?
+
+La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés;
+écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si
+suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.
+
+Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine
+Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante; soudain, les
+traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit
+presque en balbutiant:
+
+-- Céphyse... je te connais... si tu ne prends pas ma main...
+c'est que... puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement,
+après un instant de silence:
+
+-- Quand, il y a six semaines, on m'a emmené en prison, tu m'as
+dit: «Jacques, je te le jure sur ma vie... je travaillerai, je
+vivrai, s'il le faut, dans une misère horrible... mais je vivrai
+honnête...» Voilà ce que tu m'as promis... Maintenant, je le sais,
+tu n'as jamais menti... dis-moi que tu as tenu ta parole... et je
+te croirai.
+
+Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les
+genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
+
+Contradiction bizarre et plus commune qu'on ne le pense... cet
+homme, abruti par l'ivresse et par la débauche, cet homme qui,
+depuis sa sortie de prison, avait, d'orgie en orgie, brutalement
+cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme
+ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu
+de Céphyse l'infidélité de cette créature qu'il avait aimée malgré
+la dégradation dont elle ne s'était pas d'ailleurs cachée. Le
+premier mouvement de Jacques fut terrible; malgré son accablement
+et sa faiblesse, il parvint à se lever debout; alors, le visage
+contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau
+avant qu'on eût pu s'y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au
+moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le
+couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la
+figure cachée entre ses deux mains.
+
+Au cri de Nini-Moulin, qui s'était tardivement précipité sur
+Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête; le
+douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le coeur; elle
+se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle
+s'écria d'une voix entrecoupée de sanglots:
+
+-- Jacques... si tu savais... mon Dieu!... si tu savais...
+Écoute... ne me condamne pas sans m'entendre... je vais te dire
+tout... je te le jure, tout... sans mentir; cet homme (elle montra
+Morok) n'osera pas nier... il est venu... il m'a dit: «Ayez le
+courage de...»
+
+-- Je ne te fais pas de reproches... je n'en ai pas le droit...
+laisse-moi mourir en repos... je... ne demande plus que ça...
+maintenant, dit Jacques d'une voix de plus en plus faible en
+repoussant Céphyse; puis il ajouta avec un sourire navrant et
+amer:
+
+-- Heureusement... j'ai mon compte... je savais... bien... ce que
+je faisais... en acceptant... le duel... au cognac.
+
+-- Non... tu ne mourras pas, et tu m'entendras, s'écria Céphyse
+d'un air égaré, tu m'entendras... et tout le monde aussi
+m'entendra; on verra si c'est de ma faute... N'est-ce pas...
+messieurs... si je mérite pitié... vous prierez Jacques de me
+pardonner... car enfin... si, poussée par la misère... ne trouvant
+pas de travail, j'ai été forcée de me vendre... non pour du luxe,
+vous voyez mes haillons... mais pour avoir du pain et procurer un
+abri à ma pauvre soeur malade... mourante, et encore plus
+misérable que moi... il y aurait pourtant, à cause de cela, de
+quoi avoir pitié de moi... car on dirait que c'est pour son
+plaisir qu'on se vend, s'écria la malheureuse avec un éclat de
+rire effrayant; puis elle ajouta d'une voix basse, avec un
+frémissement d'horreur:
+
+-- Oh! si tu savais... Jacques... cela est si infâme, si horrible,
+vois-tu, de se vendre ainsi... que j'ai mieux aimé la mort que de
+recommencer une seconde fois. J'allais me tuer, quand j'ai appris
+que tu étais ici.
+
+Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement
+la tête en s'affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini-
+Moulin, Céphyse s'écria en joignant vers lui ses mains
+suppliantes:
+
+-- Jacques! un mot, un seul mot de pitié... de pardon!
+
+-- Messieurs, de grâce, chassez cette femme! s'écria Morok; sa vue
+cause une émotion trop pénible à mon ami.
+
+-- Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs
+convives, profondément émus, en tâchant d'entraîner Céphyse;
+laissez-le... venez chez nous, il n'y a pas de danger pour lui.
+
+-- Messieurs, ah! messieurs, s'écria la misérable créature en
+fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi,
+laissez-moi vous dire... je ferai ce que vous voudrez... je m'en
+irai... mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le
+laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc... mon Dieu! il
+souffre des douleurs atroces... ses convulsions sont horribles!
+
+-- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il
+faudrait envoyer chercher un médecin.
+
+-- On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre; ils
+sont trop occupés.
+
+-- Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l'Hôtel-Dieu est
+en face, transportons-y ce pauvre garçon; on lui donnera les
+premiers secours: une rallonge de la table servira de brancard, et
+la nappe servira de drap.
+
+-- Oui, oui, c'est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le,
+et quittons la maison.
+
+Jacques, corrodé par l'eau-de-vie, bouleversé par son entrevue
+avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse.
+C'était l'agonie de ce malheureux... Il fallut l'attacher au moyen
+des longs bouts de la nappe, afin de l'étendre sur la rallonge qui
+devait servir de brancard, et que deux des convives s'empressèrent
+d'emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait
+demandé, comme grâce dernière, d'accompagner Jacques jusqu'à
+l'hospice.
+
+Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur,
+ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives; hommes et
+femmes s'empressaient de s'envelopper de leurs manteaux afin de
+cacher leurs costumes. Les voitures que l'on avait demandées en
+assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient
+heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu'au bout.
+L'audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec
+les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants
+se trouvaient encore dans la salle, une clameur d'abord lointaine,
+mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame
+avec une furie incroyable.
+
+Jacques avait été descendu jusqu'à la porte extérieure de la
+taverne; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à
+travers la foule afin d'arriver jusqu'à l'Hôtel-Dieu, précédaient
+le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les
+força de s'arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages
+retentit à l'autre extrémité de la place, à l'angle de l'église.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demanda Nini-Moulin à un homme à figure
+ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris?
+
+-- C'est encore un empoisonneur que l'on écharpe comme celui dont
+on vient de jeter le corps à l'eau... reprit l'homme. Si vous
+voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes... sans
+cela nous arriverons _trop tard_.
+
+À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu'un cri affreux
+retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à
+grand'peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de
+Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante... Jacques,
+l'un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d'expirer
+entre ses bras...
+
+Rapprochement fatal... Au moment même de l'exclamation désespérée
+de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques... un autre cri
+s'éleva de l'endroit du parvis Notre-Dame où l'on mettait à mort
+un empoisonneur... Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant
+d'une horrible épouvante, comme le dernier appel d'un homme qui se
+débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au
+milieu de son exécrable triomphe.
+
+-- Enfer! s'écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes
+homicides, mais légales, l'ivresse et l'orgie, enfer!... c'est la
+voix de l'abbé d'Aigrigny que l'on massacre.
+
+
+
+IX. L'empoisonneur.
+
+Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au
+récit des événements relatifs au père d'Aigrigny, dont le cri de
+détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où
+Jacques Rennepont venait de mourir.
+
+Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces... S'il nous
+était permis d'espérer qu'elles eussent jamais leur enseignement,
+cet effrayant tableau tendrait, par l'horreur même qu'il inspirera
+peut-être, à prévenir ces excès d'une monstrueuse barbarie
+auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle,
+lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse
+égarer par des meneurs d'une férocité stupide.
+
+Nous l'avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus
+alarmants, circulaient dans Paris; non seulement on parlait de
+l'empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on
+disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de
+l'arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent
+ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.
+
+Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message
+auprès du père d'Aigrigny, qui l'attendait dans une maison de la
+place de l'Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin
+de la rue de la Calandre pour se rafraîchir: après avoir bu deux
+verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait
+la monnaie qu'elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement
+et très innocemment sa main sur l'orifice d'un broc placé à sa
+portée.
+
+La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa
+physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière,
+prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des
+empoisonneurs; mais lorsqu'elle vit Goliath poser sa main sur
+l'orifice de l'un des brocs, effrayée, elle s'écria:
+
+-- Ah! mon Dieu! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc!
+
+À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou
+trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement,
+coururent au comptoir, et l'un d'eux s'écria étourdiment:
+
+-- C'est un empoisonneur! Goliath, ignorant les bruits sinistres
+répandus dans le quartier, ne comprit pas d'abord ce dont on
+l'accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en
+l'interpellant; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules
+avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande,
+pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre...
+
+-- Brigand!... s'écria l'un des buveurs avec tant de violence que
+plusieurs passants s'arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu
+auras dit ce que tu as jeté dans ce broc!
+
+-- Comment! il a jeté quelque chose dans un broc? dit un passant.
+
+-- C'est peut-être un empoisonneur, reprit l'autre.
+
+-- Il faudrait alors l'arrêter... ajouta un troisième.
+
+-- Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais
+subissant l'influence de la panique générale; oui, il faut
+l'arrêter... on l'a surpris jetant du poison dans un des brocs du
+comptoir.
+
+Ces mots: _C'est un empoisonneur!_ circulèrent aussitôt dans le
+groupe qui, d'abord formé de trois ou quatre personnes,
+grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin; de
+sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s'élever; le buveur,
+voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut
+faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au
+collet en lui disant:
+
+-- Viens t'expliquer au corps de garde, brigand. Le géant, déjà
+fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut
+exaspéré par cette brusque attaque; cédant à sa brutalité
+naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l'assomma
+à coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et
+deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la
+cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses
+forces:
+
+-- Au secours!... à l'empoisonneur!... à l'assassin!... à la
+garde!...
+
+Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse,
+les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux
+empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les
+buveurs à s'emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne,
+celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit
+personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta
+les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan
+vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat,
+sur la foule qui obstruait la porte; puis, achevant cette trouée
+en s'aidant de ses énormes épaules et de ses bras d'athlète, il se
+fraya un passage à travers l'attroupement et prit sa course à
+toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements
+déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un
+grand nombre de personnes qui composaient l'attroupement se mirent
+à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent:
+
+-- Arrêtez... arrêtez l'empoisonneur! Entendant ces cris, voyant
+accourir un homme à l'air sinistre et égaré, un garçon boucher,
+qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce
+panier entre les jambes de Goliath; celui-ci, surpris par cet
+obstacle, fit un faux pas et tomba... Le garçon boucher, croyant
+faire une action aussi héroïque que s'il se fût jeté à la
+rencontre d'un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula
+avec lui sur le pavé en criant:
+
+-- Au secours! c'est un empoisonneur... au secours! Cette scène se
+passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la
+foule qui se pressait à la porte de l'Hôtel-Dieu et de la maison
+du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci
+avait lieu à la tombée du jour); aux cris perçants du boucher,
+plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le
+carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les
+passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue
+de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.
+
+À l'aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath,
+tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le
+combattait avec la ténacité d'un bouledogue, sentit qu'il était
+perdu s'il ne se débarrassait pas de cet adversaire; d'un coup de
+poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment
+avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva,
+et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.
+
+Soudain, il s'arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s'élevaient
+les murailles de la cathédrale; à droite, à gauche, en face de
+lui, accourait une multitude hostile.
+
+Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l'on venait
+de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux
+populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui
+où, seul encore au milieu d'un espace qui se rétrécissait de
+seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés
+se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu'un
+sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider
+à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur,
+fit çà et là quelques pas brusques, indécis; puis, renonçant à une
+fuite impossible, l'instinct lui disait qu'il n'avait à attendre
+ni merci ni pitié d'une foule en proie à une fureur aveugle et
+sourde, fureur d'autant plus impitoyable qu'elle se croit
+légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie; il
+chercha son couteau dans sa poche; ne l'y trouvant pas, il s'arc-
+bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en
+avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides
+comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment
+le choc.
+
+La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La
+mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s'arrêta, se
+baissa, prit un des gros sabots qu'elle portait, et le lança à la
+tête du géant avec tant de vigueur, tant d'adresse, qu'elle
+l'atteignit en plein dans l'oeil qui, sanglant, sortit à demi de
+l'orbite.
+
+Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de
+douleur atroce.
+
+-- Je l'ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath,
+rendu furieux par la souffrance, au lieu d'attendre les premiers
+coups que l'on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de
+force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire
+digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule),
+Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait
+à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer
+longtemps; mais le désespoir doublant les forces du géant, le
+combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas
+d'abord... Pendant quelques secondes, disparaissant presque
+entièrement sous un essaim d'assaillants acharnés, on vit tantôt
+un de ses bras d'Hercule se lever dans le vide et retomber en
+martelant des crânes et des visages; tantôt sa tête énorme, livide
+et sanglante, était renversée en arrière par un combattant
+cramponné à sa chevelure crépue. Çà et là, les brusques écarts,
+les violentes oscillations de la foule témoignaient de
+l'incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le
+carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une
+longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en
+pareille circonstance, tomber... c'est mourir. Aussi mille voix
+haletantes et courroucées répétèrent ce cri:
+
+-- Mort à l'empoisonneur!
+
+Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes
+de cannibales, horribles excès, d'autant plus incroyables qu'ils
+ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des
+gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances
+ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes
+sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d'inexorable
+justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots
+des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage.
+Cent bras s'appesantirent sur ce misérable; on le foula aux pieds;
+on lui écrasa le visage; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au
+milieu de ces cris furieux: -- À mort l'empoisonneur! on entendait
+de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés; c'était
+une effroyable curée: chacun, cédant à un vertige sanguinaire,
+voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des
+femmes... oui, jusqu'à des femmes, jusqu'à des mères...
+s'acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.
+
+Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage
+meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine
+nue, rouge, ouverte; Goliath, profitant d'un instant de lassitude
+de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces
+soubresauts convulsifs fréquents dans l'agonie, à se dresser sur
+ses jambes pendant quelques secondes; alors, aveuglé par ses
+blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des
+coups qu'on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent
+de sa bouche avec des flots de sang:
+
+-- Grâce... je n'ai pas empoisonné... grâce.
+
+Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur
+la foule, qu'un instant elle se recula avec effroi: les clameurs
+cessèrent, on laissa un peu d'espace autour de la victime,
+quelques coeurs commençaient même à s'apitoyer, lorsque le
+carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui
+ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et
+s'écria:
+
+-- Casse-cou! Puis, d'un violent coup de pied dans le ventre, il
+renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois
+sur le pavé...
+
+Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s'écria:
+
+-- C'est Goliath!... Arrêtez... ce malheureux est innocent. Et le
+père d'Aigrigny (c'était lui), cédant à un sentiment généreux, fit
+de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de
+cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il
+s'écria:
+
+-- Vous êtes des lâches, des assassins! Cet homme est innocent, je
+le connais... vous répondrez de sa vie...
+
+Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père
+d'Aigrigny.
+
+-- Tu connais cet empoisonneur! s'écria le carrier en saisissant
+le jésuite au collet; tu es peut-être aussi un empoisonneur!
+
+-- Misérable! s'écria le père d'Aigrigny, en tâchant d'échapper
+aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi!
+
+-- Oui... j'ose tout, moi... répondit le carrier.
+
+-- Il le connaît... ça doit être un empoisonneur... comme l'autre!
+criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux
+adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s'était
+ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.
+
+À un brusque mouvement du père d'Aigrigny, qui s'était débarrassé
+du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d'une
+forme particulière et rempli d'une liqueur verdâtre, tomba de sa
+poche et roula près du corps de Goliath.
+
+À la vue de ce flacon, plusieurs voix s'écrièrent:
+
+-- C'est du poison... Voyez-vous... il a du poison sur lui. À
+cette accusation, les cris redoublèrent, et l'on commença de
+serrer l'abbé d'Aigrigny de si près, qu'il s'écria:
+
+-- Ne me touchez pas! ne m'approchez pas!...
+
+-- Si c'est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour
+lui que pour l'autre...
+
+-- Moi... un empoisonneur! s'écria l'abbé, frappé de stupeur.
+
+Ciboule s'était précipitée sur le flacon; le carrier le saisit, le
+déboucha, et dit au père d'Aigrigny en le lui tendant:
+
+-- Et ça!... qu'est-ce que c'est?
+
+-- Cela n'est pas du poison... s'écria le père d'Aigrigny.
+
+-- Alors... bois-le... repartit le carrier.
+
+-- Oui... oui... qu'il le boive! cria la foule.
+
+-- Jamais! reprit le père d'Aigrigny avec épouvante. Et il recula
+en repoussant vivement le flacon de la main.
+
+-- Voyez-vous!... c'est du poison... il n'ose pas boire! cria-t-
+on.
+
+Et déjà serré de très près, le père d'Aigrigny trébuchait sur le
+corps de Goliath.
+
+-- Mes amis! s'écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se
+trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait
+des sels préservatifs d'une grande force, aussi dangereux à boire
+que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez; au nom de
+Notre Seigneur, je vous jure que...
+
+-- Si ce n'est pas du poison... bois donc, reprit le carrier en
+présentant de nouveau le flacon au jésuite.
+
+-- Si tu ne bois pas, à mort! comme ton camarade, puisque, comme
+lui, tu empoisonnes le peuple!
+
+-- Oui... à mort!... à mort!...
+
+-- Mais, malheureux... s'écria le père d'Aigrigny, les cheveux
+hérissés de terreur, vous voulez donc m'assassiner!
+
+-- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés,
+brigands!
+
+-- Mais cela n'est pas vrai... et...
+
+-- Bois, alors... répéta l'inflexible carrier; une dernière
+fois... décide-toi.
+
+-- Boire... cela... mais c'est la mort[23]... s'écria le père
+d'Aigrigny.
+
+-- Ah! voyez-vous le brigand! répondit la foule en se resserrant
+davantage, il avoue... il avoue...
+
+-- Il s'est trahi!
+
+-- Il l'a dit: «Boire ça... c'est la mort!...» Des cris furieux
+interrompirent le père d'Aigrigny.
+
+-- Mais... écoutez-moi donc! s'écria l'abbé en joignant les mains,
+ce flacon, c'est...
+
+-- Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied
+Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père
+d'Aigrigny à la gorge.
+
+À ces mots, deux groupes se formèrent: l'un, conduit par Ciboule,
+acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots: bientôt le
+corps ne fut plus qu'une chose horrible, mutilée, sans nom, sans
+forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées.
+Ciboule donna son tartan, on le noua à l'un des pieds disloqués du
+cadavre, et on le traîna ainsi jusqu'au parapet du quai, et là, au
+milieu des cris d'une joie féroce, on précipita ces débris
+sanglants dans la rivière...
+
+Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps
+d'émotion populaire, il suffit d'un mot, d'un seul mot dit
+imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour
+provoquer un si effroyable meurtre!
+
+-- _C'est peut-être un empoisonneur!_... Voilà ce qu'avait dit le
+buveur du cabaret de la Calandre... rien de plus... et Goliath
+avait été impitoyablement massacré... Que d'impérieuses raisons
+pour faire pénétrer l'instruction, les lumières dans les dernières
+profondeurs des masses... et mettre ainsi bien des malheureux à
+même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de
+superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables!...
+Comment demander le calme, la réflexion, l'empire de soi-même, le
+sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l'ignorance
+abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent,
+et dont la société ne s'occupe que lorsqu'il s'agit de les
+enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau!
+
+* * * * *
+
+Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que
+poussa le père d'Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa
+main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath
+expirant:
+
+-- Achève celui-là... je vais commencer celui-ci.
+
+
+
+X. La cathédrale.
+
+La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé
+de Goliath fut précipité dans la rivière.
+
+Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue
+qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir
+duquel restait le père d'Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la
+puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la
+multitude qui l'enserrait en criant: _Mort à l'empoisonneur!
+_reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu'on lui portait.
+À force de présence d'esprit, d'adresse, de courage, retrouvant
+dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait
+pu jusqu'alors résister et demeurer debout, sachant, par l'exemple
+de Goliath, que tomber c'était mourir. Quoiqu'il espérât peu
+d'être utilement entendu, l'abbé appelait de toutes ses forces: «À
+l'aide! au secours!...» Cédant le terrain pied à pied, manoeuvrant
+de façon à se rapprocher de l'un des murs de l'église, il parvint
+enfin à s'acculer dans une encoignure formée par la saillie d'un
+pilastre et tout près de la baie d'une petite porte.
+
+Cette position était assez favorable; le père d'Aigrigny, adossé
+au mur, se trouvait ainsi à l'abri d'une partie des attaques. Mais
+le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se
+précipita sur lui, afin de le saisir et de l'entraîner au milieu
+du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort
+donnant au père d'Aigrigny une force extraordinaire, il put encore
+repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans
+l'angle où il s'était réfugié. La résistance de la victime
+redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent
+avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le
+père d'Aigrigny en disant:
+
+-- À moi, mes amis!... Celui-là dure trop, finissons-le... Le père
+d'Aigrigny se vit perdu... Ses forces étaient à bout, il se sentit
+défaillir... ses jambes tremblèrent... un nuage passa devant sa
+vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque
+voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes
+contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la
+poitrine, se faisait déjà ressentir... Deux ou trois fois une
+écume sanglante vint aux lèvres de l'abbé, sa position était
+désespérée... «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de
+fois, à la guerre, échappé à la mort!» Telle était la pensée du
+père d'Aigrigny, lorsque le carrier s'élança vers lui. Soudain, et
+au moment où l'abbé, cédant à l'instinct de sa conservation,
+appelait une dernière fois au secours d'une voix déchirante, la
+porte à laquelle il s'adossait s'ouvrit derrière lui... une main
+ferme le saisit et l'attira vivement dans l'église. Grâce à ce
+mouvement, exécuté avec la rapidité de l'éclair, le carrier, lancé
+en avant pour saisir le père d'Aigrigny, ne put retenir son élan,
+et se trouva face à face avec le personnage qui venait, pour ainsi
+dire, de se substituer à la victime. Le carrier s'arrêta court,
+puis recula de deux pas, stupéfait, comme la foule, de cette
+brusque apparition, et, comme la foule, frappé d'un vague
+sentiment d'admiration et de respect à la vue de celui qui venait
+de secourir si miraculeusement le père d'Aigrigny.
+
+Celui-là était Gabriel.
+
+Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte... Sa
+longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi
+lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure
+d'archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de
+commisération et de douleur, était doucement éclairée par les
+dernières lueurs du crépuscule. Cette physionomie resplendissait
+d'une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante
+et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses
+grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes,
+s'écria d'une voix sonore et palpitante:
+
+-- Grâce... mes frères!... Soyez humains... soyez justes. Revenu
+de son premier mouvement de surprise et de son émotion
+involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s'écria:
+
+-- Pas de grâce pour l'empoisonneur!... il nous le faut... qu'on
+nous le rende... ou nous allons le prendre.
+
+-- Y songez-vous, mes frères?... répondit Gabriel; dans cette
+église... un lieu sacré... un lieu de refuge... pour tout ce qui
+est persécuté!...
+
+-- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l'autel,
+répondit brutalement le carrier; ainsi, rendez-le-nous.
+
+-- Mes frères, écoutez-moi... dit Gabriel en tendant les bras vers
+lui.
+
+-- À bas la calotte! cria le carrier; l'empoisonneur se cache dans
+l'église... entrons dans l'église.
+
+-- Oui!... oui!... cria la foule, entraînée de nouveau par la
+violence de ce misérable; à bas la calotte!
+
+-- Ils s'entendent.
+
+-- À bas les calotins!
+
+-- Entrons là comme à l'archevêché!...
+
+-- Comme à Saint-Germain l'Auxerrois!...
+
+-- Qu'est-ce que cela nous fait, à nous, une église?
+
+-- Si les calotins défendent les empoisonneurs... à l'eau les
+calotins!...
+
+-- Oui!... Oui!...
+
+-- Et je vais vous montrer le chemin, moi! Ce disant, le carrier,
+suivi de Ciboule et de bon nombre d'hommes déterminés, fit un pas
+vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le
+courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement; se
+rejetant brusquement dans l'église, il parvint, malgré les efforts
+des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la
+barricader de son mieux au moyen d'une barre de bois qu'il appuya
+d'un bout sur les dalles et de l'autre sous la saillie d'un des
+ais transversaux; grâce à cette espèce d'arc-boutant, la porte
+pouvait résister quelques minutes.
+
+Gabriel, tout en défendant ainsi l'entrée, criait au père
+d'Aigrigny:
+
+-- Fuyez, mon père... fuyez par la sacristie; les autres issues
+sont fermées...
+
+Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d'une sueur
+froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant
+enfin en sûreté, s'était jeté sur une chaise, à demi évanoui... À
+la voix de Gabriel, l'abbé se leva péniblement, et d'un pas
+chancelant et hâté, il tâcha de gagner le choeur, séparé par une
+grille du reste de l'église.
+
+-- Vite, mon père!... ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de
+toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous,
+mon Dieu! hâtez-vous!... Dans quelques minutes... il sera trop
+tard.
+
+Puis le missionnaire ajouta avec désespoir:
+
+-- Et être seul... seul pour arrêter l'invasion de ces insensés...
+
+Il était seul en effet. Au premier bruit de l'attaque, trois ou
+quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient
+dans l'église; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de
+l'archevêché et de Saint-Germain l'Auxerrois, avaient aussitôt
+pris la fuite; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les
+orgues, où ils montèrent rapidement; les autres se sauvèrent par
+la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi
+tout moyen de retraite à Gabriel et au père d'Aigrigny.
+
+Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes
+paroles du missionnaire, s'aidant des chaises qu'il rencontrait
+sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille
+du choeur... au bout de quelques pas, vaincu par l'émotion, par la
+souffrance, il chancela, s'affaissa sur lui-même, tomba sur les
+dalles, et ses sens l'abandonnèrent.
+
+À ce moment même, Gabriel, malgré l'énergie incroyable que lui
+inspirait le désir de sauver le père d'Aigrigny, sentit la porte
+s'ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder.
+Tournant alors la tête pour s'assurer que le jésuite avait au
+moins pu quitter l'église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit
+étendu sans mouvement à quelques pas du choeur... Abandonner la
+porte à demi brisée, courir au père d'Aigrigny, le soulever et le
+traîner en dedans de la grille du choeur... ce fut pour Gabriel
+une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille
+à l'instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la
+porte, se précipitaient dans l'église.
+
+Debout et en dehors du choeur, les bras croisés sur sa poitrine,
+Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée
+par une résistance inattendue.
+
+La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption,
+mais à peine eurent-ils mis le pied dans l'église, qu'il se passa
+une scène étrange.
+
+La nuit était venue... quelques lampes d'argent jetaient seules
+une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés
+disparaissaient noyés dans l'ombre. À leur brusque entrée dans
+cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus
+audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la
+grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les
+menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu'ils
+redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes... de ces
+voûtes noires, d'où suintait une humidité sépulcrale qui glaça
+leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme
+une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine,
+les habitudes ou les souvenirs d'enfance ont tant d'action sur
+certains hommes, qu'à peine entrés, plusieurs compagnons du
+carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête
+nue, et marchèrent avec précaution, afin d'amortir le bruit de
+leurs pas sur les dalles sonores.
+
+Puis ils échangèrent quelques mots d'une voix basse et craintive.
+
+D'autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur
+incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque
+alors perdus dans l'obscurité, se sentaient presque effrayés de se
+voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres...
+
+Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce
+respectueux silence, cette émotion passa bientôt.
+
+-- Ah çà, mille tonnerres! s'écria-t-il, est-ce que nous prenons
+haleine pour chanter vêpres! S'il y avait du vin dans le bénitier,
+à la bonne heure.
+
+Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.
+
+-- Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l'un.
+
+-- Et nous sommes volés, reprit Ciboule.
+
+-- On dirait qu'il y a des poltrons ici, et qu'ils ont peur des
+sacristains, ajouta le carrier.
+
+-- Jamais... cria-t-on en choeur, jamais; on ne craint personne...
+
+-- En avant!
+
+-- Oui!... oui!... en avant! cria-t-on de toutes parts. Et
+l'animation, un moment calmée, redoubla au milieu d'un nouveau
+tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants,
+habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle
+auréole de lumière projetée par une lampe d'argent, la figure
+imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du choeur.
+
+-- L'empoisonneur est ici caché dans un coin! cria le carrier. Il
+faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand...
+
+-- Il en répond.
+
+-- C'est lui qui l'a fait se sauver dans l'église.
+
+-- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l'autre. À
+mesure que s'effaçait la première impression de respect
+involontairement ressentie par la foule, les voix s'élevaient
+davantage et les visages devenaient d'autant plus farouches,
+d'autant plus menaçants que chacun avait honte d'un moment
+d'hésitation et de faiblesse.
+
+-- Oui!... oui!... s'écrièrent plusieurs voix tremblantes de
+colère; il nous faut la vie de l'un ou de l'autre.
+
+-- Ou de tous les deux...
+
+-- Tant pis! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d'écharper
+notre empoisonneur!
+
+-- À mort! à mort! À cette explosion de cris féroces, qui retentit
+d'une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la
+cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du
+choeur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune
+missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes
+Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux,
+avait trop de courage dans le coeur, trop de charité dans l'âme
+pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père
+d'Aigrigny... cet homme qui l'avait trompé avec une si lâche et si
+cruelle hypocrisie.
+
+
+
+XI. Les meurtriers.
+
+Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait
+fait quelques pas de plus en avant de la grille du choeur, s'écria
+les yeux étincelants de rage:
+
+-- Où est l'empoisonneur! il nous le faut...
+
+-- Et qui vous a dit qu'il fût empoisonneur, mes frères! reprit
+Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur!... et
+où sont les preuves!... les témoins!... les victimes!...
+
+-- Assez!... nous ne sommes pas ici à confesse... répondit
+brutalement le carrier d'un air menaçant.
+
+-- Rendez-nous notre homme, il faut qu'il y passe... sinon, vous
+payerez pour lui...
+
+-- Oui!... oui!... crièrent plusieurs voix.
+
+-- Ils s'entendent!...
+
+-- Il nous faut l'un ou l'autre!
+
+-- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et
+s'avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.
+
+-- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe? Vous voulez du sang:
+prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre
+raison.
+
+Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude,
+la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants,
+lorsque soudain une voix s'écria:
+
+-- Eh! les amis!... l'empoisonneur est là, derrière la grille...
+
+-- Où ça?... où ça?... cria-t-on.
+
+-- Tenez... là... voyez-vous... étendu sur le carreau... À ces
+mots, les gens de cette bande qui jusque-là s'étaient à peu près
+tenus en masse compacte dans l'espèce de couloir qui sépare les
+deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se
+dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du choeur,
+dernière et seule barrière qui défendît le père d'Aigrigny.
+Pendant cette manoeuvre, le carrier, Ciboule et d'autres
+s'avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce:
+
+-- Cette fois, nous le tenons... À mort l'empoisonneur! Pour
+sauver le père d'Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la
+porte de la grille; mais plus loin, cette grille, haute de quatre
+pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.
+
+Le missionnaire perdit tout espoir d'arracher le jésuite à une
+mort affreuse. Pourtant il s'écria:
+
+-- Arrêtez!... pauvres insensés! Et il se jeta au-devant de la
+foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa
+physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si
+fraternelle, qu'il y eut un moment d'hésitation dans la foule;
+mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en
+plus furieux:
+
+-- À mort! à mort!
+
+-- Vous voulez sa mort! dit Gabriel en pâlissant encore.
+
+-- Oui!... oui!...
+
+-- Eh bien! qu'il meure... s'écria le missionnaire saisi d'une
+inspiration subite, oui, qu'il meure à l'instant...
+
+Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant
+quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi
+dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.
+
+-- Cet homme est coupable, dites-vous? reprit le jeune
+missionnaire d'une voix tremblante d'émotion, vous l'avez jugé
+sans preuves, sans témoins; qu'importe!... il mourra... Vous lui
+reprochez d'être un empoisonneur?... et ses victimes, où sont-
+elles? Vous l'ignorez... qu'importe! il est condamné... Sa
+défense, ce droit sacré de tout accusé... vous refusez de
+l'entendre... qu'importe encore! son arrêt est prononcé. Vous
+n'avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous
+ne savez s'il en a fait à quelqu'un... et, devant les hommes, vous
+prenez la responsabilité de sa mort... vous entendez bien... de sa
+mort. Qu'il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra...
+je le veux croire... Le condamné mourra... il va mourir, la
+sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas...
+
+-- Non!... non!... crièrent plusieurs voix avec acharnement.
+
+-- Non... reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous
+voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le
+temple du Seigneur... C'est, dites-vous, votre droit... Vous
+faites acte de terrible justice... Mais alors, pourquoi tant de
+bras robustes pour achever cet homme expirant? Pourquoi ces cris,
+ces fureurs, ces violences? Est-ce donc ainsi que s'exercent les
+jugements du peuple, du peuple équitable et fort? Non, non,
+lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi... il le frappe
+avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un
+arrêt... Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en
+aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s'il
+voulait s'étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat...
+Non, ce n'est pas ainsi que doit s'accomplir le redoutable droit
+que vous voulez exercer à cette heure... car vous le voulez.
+
+-- Oui, nous le voulons, s'écrièrent le carrier, Ciboule et
+plusieurs des plus impitoyables, tandis qu'un grand nombre
+restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de
+leur peindre sous de si vives couleurs l'acte affreux qu'ils
+voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c'est notre droit,
+nous voulons tuer l'empoisonneur...
+
+Ce disant, le misérable, l'oeil sanglant, la joue enflammée,
+s'avança à la tête d'un groupe résolu, et, marchant en avant, il
+fit un geste comme s'il eût voulu repousser et écarter de son
+passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.
+
+Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement
+deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d'une
+voix ferme:
+
+-- Venez... Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier
+stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident
+n'osèrent suivre tout d'abord... Gabriel parcourut rapidement
+l'espace qui le séparait du choeur, en ouvrit la grille, et
+amenant le carrier, qu'il tenait toujours par le bras, jusqu'au
+corps du père d'Aigrigny étendu sur les dalles, il cria:
+
+-- Voici la victime... elle est condamnée... frappez-la!...
+
+-- Moi! s'écria le carrier en hésitant, moi... tout seul...
+
+-- Oh! reprit Gabriel avec amertume, il n'y a aucun danger, vous
+l'achèverez facilement... il est anéanti par la souffrance... il
+lui reste à peine un souffle de vie... il ne fera aucune
+résistance... Ne craignez rien!!!
+
+Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement
+impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la
+grille, sans oser la franchir.
+
+-- Frappez donc! reprit Gabriel en s'adressant au carrier, et lui
+montrant la foule d'un geste solennel, voici les juges... et vous
+êtes le bourreau...
+
+-- Non, s'écria le carrier en se reculant et détournant les yeux,
+je ne suis pas le bourreau... moi!!!
+
+La foule resta muette... Pendant quelques secondes, pas un mot,
+pas un cri ne troubla le silence de l'imposante cathédrale.
+
+Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde
+connaissance du coeur humain. Lorsque la multitude, égarée par une
+rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs
+féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce
+d'épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible,
+parce que tous en partagent la solidarité... puis les cris, la vue
+du sang, la défense désespérée de l'homme que l'on massacre,
+finissent par causer une sorte d'ivresse féroce; mais que, parmi
+ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne
+un, qu'on le mette seul en face d'une victime incapable de se
+défendre, et qu'on lui dise: «Frappe!», presque jamais il n'osera
+frapper. Il en était ainsi du carrier; ce misérable tremblait à
+l'idée d'un meurtre commis _par lui seul _et de sang-froid.
+
+La scène précédente s'était passée très rapidement; parmi les
+compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques-
+uns ne comprirent pas une impression qu'ils eussent ressentie
+comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit:
+«Faites l'office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande
+murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.
+
+-- Il n'ose pas achever l'empoisonneur, disait l'un.
+
+-- Le lâche!
+
+-- Il a peur.
+
+-- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la
+grille, l'ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du
+père d'Aigrigny, il s'écria:
+
+-- S'il y en a un plus hardi que moi, qu'il aille l'achever...
+qu'il fasse le bourreau... voyons.
+
+À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond
+régna de nouveau dans la cathédrale: toutes ces physionomies,
+naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées;
+cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté
+féroce de l'acte qu'elle voulait commettre. Personne n'osait plus
+aller frapper isolément cet homme expirant.
+
+Tout à coup, le père d'Aigrigny poussa une sorte de râle d'agonie;
+sa tête et l'un de ses bras se relevèrent par un mouvement
+convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s'il eût
+expiré...
+
+Gabriel poussa un cri d'angoisse et se jeta à genoux auprès du
+père d'Aigrigny en disant:
+
+-- Grand Dieu! il est mort...
+
+Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal
+comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un
+instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet
+homme, se sentirent presque apitoyés... Ces mots_, il est mort!
+_circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger
+frémissement, pendant que Gabriel soulevait d'une main la tête
+appesantie du père d'Aigrigny, et de l'autre cherchait son pouls à
+travers son épiderme glacé.
+
+-- Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel,
+vraiment, est-ce qu'il n'y a plus de ressource?...
+
+La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d'un
+silence profond; à peine si l'on osait échanger quelques paroles à
+voix basse...
+
+-- Soyez béni, mon Dieu! s'écria tout à coup Gabriel, son coeur
+bat...
+
+-- Son coeur bat... répéta le carrier en retournant la tête vers
+la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.
+
+-- Ah! son coeur bat, redit tout bas la foule.
+
+-- Il y a de l'espoir... nous pourrons le sauver... ajouta Gabriel
+avec une expression de bonheur indicible.
+
+-- Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.
+
+-- On pourra le sauver, murmura doucement la foule.
+
+-- Vite, vite, reprit Gabriel en s'adressant au carrier, aidez-
+moi, mon frère; transportons-le dans une maison voisine... on lui
+donnera là les premiers soins...
+
+Le carrier obéit avec empressement. Pendant que le missionnaire
+soulevait le père d'Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit
+par les jambes ce corps presque inanimé; à eux deux ils le
+transportèrent en dehors du choeur...
+
+À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir
+cet homme qu'elle poursuivait naguère de cris de mort, la
+multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes,
+subissant la pénétrante influence de la parole et de l'exemple de
+Gabriel, se sentirent attendris; ce fut alors à qui offrirait ses
+services.
+
+-- Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l'on
+porterait à bras, dit Ciboule.
+
+-- Voulez-vous que j'aille chercher un brancard à l'Hôtel-Dieu?
+dit un autre.
+
+-- Monsieur le curé, j'vas vous remplacer, ce corps est trop lourd
+pour vous.
+
+-- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en
+s'approchant respectueusement du missionnaire; je le porterai
+bien, moi.
+
+-- Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé? dit un
+affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.
+
+-- Tu as raison, dit le carrier; cours vite, moutard.
+
+-- Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s'il veut que tu
+ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l'impatient
+messager.
+
+-- C'est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une
+église, c'est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.
+
+-- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l'obligeant
+gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit:
+
+-- J'ai une bouteille d'osier avec de l'eau-de-vie dedans, ça
+peut-il servir?
+
+-- Sans doute, répondit vivement Gabriel; donnez, donnez... on
+frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui
+fera respirer...
+
+-- Passez la bouteille... cria Ciboule, et surtout ne mettez pas
+le nez dedans... La bouteille, passant de mains en mains avec
+précaution, parvint intacte jusqu'à Gabriel.
+
+En attendant l'arrivée de la voiture, le père d'Aigrigny avait été
+momentanément assis sur une chaise; pendant que plusieurs hommes
+de bonne volonté soutenaient soigneusement l'abbé, le missionnaire
+lui faisait aspirer un peu d'eau-de-vie; au bout de quelques
+minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite; il fit
+quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine
+oppressée.
+
+-- Il est sauvé... il vivra, s'écria Gabriel d'une voix
+triomphante; il vivra... mes frères.
+
+-- Ah! tant mieux!... dirent plusieurs voix.
+
+-- Oh! oui, tant mieux! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu
+d'être accablés par les remords d'un crime, vous vous souviendrez
+d'une action charitable et juste... Remercions Dieu de ce qu'il a
+changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion.
+Invoquons-le... pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez
+tendrement ne courent jamais l'affreux danger auquel cet infortuné
+vient d'échapper... Ô mes frères! ajouta Gabriel en montrant le
+Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative
+encore par l'expression de sa figure angélique, ô mes frères,
+n'oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la
+défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit
+ces tendres paroles si douces au coeur: _Aimons-nous les uns les
+autres!..._ Ne les oublions jamais! aimons-nous, mes frères!
+secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons
+meilleurs, plus heureux et plus justes! Aimons-nous!... aimons-
+nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de
+tout ce qui est opprimé, faible et souffrant en ce monde!
+
+Ce disant, Gabriel s'agenouilla. Tous l'imitèrent respectueusement
+tant sa parole simple, convaincue, était puissante.
+
+À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de
+cette scène.
+
+Nous l'avons dit, peu d'instants avant que la bande du carrier eût
+fait irruption dans l'église, plusieurs personnes qui s'y
+trouvaient avaient pris la fuite; deux d'entre elles s'étaient
+réfugiées dans l'orgue, et de cet abri avaient assisté,
+invisibles, à la scène précédente. L'une de ces personnes était un
+jeune homme chargé de l'entretien des orgues, assez bon musicien
+pour en jouer; profondément ému du dénouement inespéré de cet
+événement d'abord si tragique, cédant enfin à une inspiration
+d'artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple
+s'agenouiller comme Gabriel, ne put s'empêcher de se mettre au
+clavier... Alors, une sorte d'harmonieux soupir, d'abord presque
+insensible, sembla s'exhaler du sein de l'immense cathédrale,
+comme une aspiration divine... puis, aussi suave, aussi aérienne
+que la vapeur embaumée de l'encens, elle monta et s'épandit
+jusqu'aux voûtes sonores; peu à peu ces faibles et doux accords,
+quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d'un charme
+indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui
+s'élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et
+d'amour... Ces accords avaient d'abord été si faibles, si voilés,
+que la multitude agenouillée s'était, sans surprise, peu à peu
+abandonnée à l'irrésistible influence de cette harmonie
+enchanteresse... Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches,
+se mouillèrent de larmes... bien des coeurs endurcis battirent
+doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un
+accent si tendre: _Aimons-nous les uns les autres._
+
+Ce fut à ce moment que le père d'Aigrigny revint à lui... et
+ouvrit les yeux. Il se crut sous l'impression d'un rêve... Il
+avait perdu les sens à la vue d'une populace en furie, qui,
+l'injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de
+mort jusque dans le saint temple... le jésuite rouvrait les
+yeux... et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons
+religieux de l'orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante,
+si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et
+courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.
+
+Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les
+bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle
+était étendu le père d'Aigrigny, qui avait peu à peu complètement
+repris ses esprits. Cette voiture, d'après l'ordre du jésuite,
+s'arrêta devant la porte d'une maison de la rue de Vaugirard; il
+eut la force et le courage d'entrer seul dans cette demeure, où
+Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.
+
+
+
+XII. La promenade.
+
+À l'extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort
+élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte
+à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de
+grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de
+voir à travers l'intervalle des barreaux; l'on entrait ensuite
+dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond
+duquel s'élevait un bâtiment à deux étages d'un aspect
+parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une
+simplicité _cossue _(que l'on excuse cette vulgarité), signe
+évident de l'opulence discrète.
+
+Peu de jours s'étaient passés depuis que le père d'Aigrigny avait
+été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire.
+Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs
+et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d'un pas lent
+et mesuré; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir
+trente ans; sa figure était pâle, creuse et empreinte d'une
+certaine rudesse ascétique; ses deux compagnons, âgés de cinquante
+à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois
+béate et rusée; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et
+rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés,
+descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats.
+Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de
+Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble,
+ces trois congréganistes ne se quittaient pas d'une seconde.
+
+-- Je crains bien, disait l'un des deux en continuant une
+conversation commencée et parlant d'une personne absente, je
+crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend
+père a été en proie depuis que le choléra l'a frappé, n'ait usé
+ses forces... et causé la dangereuse rechute qui aujourd'hui fait
+craindre pour ses jours.
+
+-- Jamais, dit-on, reprit l'autre révérend père, on n'a vu
+d'inquiétudes et d'angoisses pareilles aux siennes.
+
+-- Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de
+penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale
+en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession
+publique, lorsque son état parut si désespéré, qu'entre deux accès
+de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.
+
+-- Sa Révérence a prétendu n'être pas aussi mal qu'on le
+supposait, reprit un des pères, et qu'il accomplirait ses derniers
+devoirs lorsqu'il en sentirait la nécessité.
+
+-- Le fait est que depuis trois jours qu'on l'a amené ici
+mourant... sa vie n'a été, pour ainsi dire, qu'une longue et
+douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.
+
+-- Moi, je l'ai veillé pendant les trois premiers jours de sa
+maladie, avec M. Rousselet, l'élève du docteur Baleinier, reprit
+le plus jeune père; il n'a presque pas eu un moment de
+connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques
+instants lucides, il les employait en emportements détestables
+contre le sort qui le clouait sur son lit.
+
+-- On affirme, reprit l'autre révérend père, que le père Rodin
+aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu
+l'engager à faire une fin exemplaire, digne d'un fils de Loyola,
+notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites
+s'inclinèrent simultanément comme s'ils eussent été mus par un
+même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait
+répondu à Son Éminence: _Je n'ai pas besoin de me confesser
+publiquement... _JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.
+
+-- Je n'ai pas été témoin de cela... mais si le père Rodin a osé
+prononcer de telles paroles... dit vivement le jeune père indigné,
+c'est un...
+
+Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un
+regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il
+ajouta:
+
+-- C'est un grand malheur pour son âme... mais je suis certain
+qu'on a calomnié Sa Révérence.
+
+-- C'est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais
+ces paroles, dit l'autre prêtre en échangeant un regard avec son
+compagnon.
+
+Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi,
+les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée
+aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d'où
+rayonnaient d'autres avenues, on voyait une grande table ronde en
+pierre; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était
+agenouillé sur cette table; on lui avait attaché sur le dos et sur
+la poitrine deux grands écriteaux.
+
+L'un portait ce mot écrit en grosses lettres: INSOUMIS.
+
+L'autre: CHARNEL.
+
+Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l'heure de la
+promenade, cette niaise et humiliante punition d'écolier, était un
+homme de quarante ans, à la carrure d'Hercule, au cou de taureau,
+aux cheveux noirs et crépus, au visage basané; quoique, selon
+l'usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on
+devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils,
+que son ressentiment intérieur était peu d'accord avec son
+apparente résignation, surtout lorsqu'il voyait s'approcher de lui
+les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois
+par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant
+au rond-point où il était _exposé_.
+
+Lorsqu'ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois
+révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement
+d'une régularité, d'un ensemble admirable, levèrent simultanément
+les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l'abomination
+et de la désolation dont un des leurs était cause; puis, d'un
+second regard, non moins mécanique que le premier, ils
+foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux
+écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits
+possibles à se montrer insoumis et charnel; après quoi, poussant
+comme un seul homme trois profonds soupirs d'indignation sainte,
+d'une intonation exactement pareille, les révérends pères
+recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.
+
+Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on
+apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi: les
+révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement
+de la leur par une charmille; dans cette maison, bon nombre de
+dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de
+faire ce qu'ils appellent dans leur jargon des _retraites.
+_C'était charmant; on trouvait ainsi réunis l'agrément d'une
+charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du
+confessionnal et du logement garni, de la table d'hôte et du
+sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les
+aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que
+délicatement choisis et servis; où l'on restaurait l'âme et le
+corps à tant par tête; où l'on pouvait faire gras le vendredi en
+toute sécurité de conscience moyennant une _dispense de Rome,
+_pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le
+café et l'eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la
+profonde habileté financière des révérends pères et à leur
+insinuante dextérité, la pratique abondait... Et comment n'aurait-
+elle pas abondé? le gibier était faisandé avec tant d'à-propos, la
+route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du
+salut si bien déblayée d'épines et si gentiment sablée de sable
+couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si
+légères, sans compter les excellents saucissons d'Italie et les
+indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et
+de première main, et de premier choix, s'il vous plaît! Quelles
+tables d'hôte auraient pu affronter une telle concurrence? On
+trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant
+d'accommodements avec le ciel! Pour bon nombre de gens à la fois
+riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une
+peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule
+de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et
+la morale élastique des révérends pères était inappréciable.
+
+En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu,
+personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui
+l'assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui
+garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui
+demander le sacrifice d'un seul de ses goûts vicieux, des appétits
+dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s'était fait
+une si douce habitude! Aussi, comment récompenser ces confesseurs
+si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d'une
+complaisance si égrillarde? Hélas, mon Dieu! cela se paye tout
+benoîtement par l'abandon futur de beaux et bons immeubles, de
+brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des
+héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi
+pieusement dépouillés par les révérends pères.
+
+Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à
+la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant
+rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au
+jeune religieux d'une figure sombre et fanatique:
+
+-- L'avant-dernier pensionnaire que l'on a amené blessé dans notre
+maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi
+sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.
+
+-- Peut-être, dit l'autre religieux, préfère-t-il se promener seul
+dans le jardin du bâtiment neuf.
+
+-- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu'il habite notre maison
+de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au
+pavillon isolé qu'il occupe au fond de l'établissement; le père
+d'Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait
+dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire... que l'on
+n'a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement
+le jeune père.
+
+-- Peut-être n'est-il pas en état de s'y rendre, reprit un des
+révérends pères.
+
+-- Sans doute, répondit l'autre, car j'ai entendu dire au docteur
+Baleinier que l'exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire
+encore convalescent, mais qu'il se refusait obstinément à sortir
+de sa chambre.
+
+-- On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune
+père d'une voix brève et dure; puis, restant dès lors silencieux,
+il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui
+continuèrent l'entretien suivant:
+
+-- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire?
+
+-- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l'ai jamais
+entendu appeler autrement que le _monsieur du pavillon_.
+
+_-- _Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui
+ne le nomme pas autrement, m'a dit que c'était un homme d'une
+extrême douceur, paraissant affecté d'un profond chagrin; il ne
+parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le
+front entre ses deux mains; du reste, il paraît se plaire assez
+dans la maison; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi-
+obscurité; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui
+cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des
+dernières journées de mars, il n'a pas souffert que l'on allumât
+du feu dans sa chambre.
+
+-- C'est peut-être un maniaque.
+
+-- Non, le servant me disait au contraire que le _monsieur du
+pavillon _était d'une raison parfaite, mais que la clarté du feu
+lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.
+
+-- Le père d'Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de
+ce qui regarde le _monsieur du pavillon_, puisque tel est son nom,
+car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.
+
+-- Le père d'Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu
+ces conférences; car il n'est pas sorti de sa chambre depuis que
+l'autre soir on l'a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.
+
+-- C'est juste; mais j'en reviens à ce que disait tout à l'heure
+notre cher frère, reprit l'autre en montrant du regard le jeune
+père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de
+sable de l'allée: il est singulier que ce convalescent, cet
+inconnu, n'ait pas encore paru à la chapelle... Nos autres
+pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans
+un redoublement de ferveur religieuse... comment le _monsieur du
+pavillon _ne partage-t-il pas ce zèle?
+
+-- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt
+qu'une autre?
+
+-- Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour
+s'instruire dans notre sainte religion.
+
+Et la promenade continua entre ces trois prêtres.
+
+À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de
+caquetages sur des tiers (d'ailleurs personnages importants de
+cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des
+hommes médiocres ou vulgaires, et l'on se serait gravement trompé;
+chacun, selon le rôle qu'il était appelé à jouer dans la troupe
+dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours
+accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et
+madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des
+membres de la société. Mais, grâce à l'obligation de mutuel
+espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en
+résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils
+n'échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la
+délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour
+exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans
+l'accomplissement des ordres qu'ils en recevaient, l'obéissance la
+plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la
+plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.
+
+Ainsi, l'on nombrerait difficilement les riches successions, les
+dons opulents que les deux révérends pères, à figures si
+débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac
+toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la
+congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de
+gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur
+des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les
+promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc.,
+tantôt la calomnie, les menaces et l'épouvante.
+
+Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d'une
+figure pâle et décharnée, d'un regard sombre et fanatique, d'un
+ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus
+ascétique, une sorte d'échantillon vivant, que la compagnie
+lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu'il lui
+fallait persuader à des _simples _que rien n'était plus rude, plus
+austère que les fils de Loyola, et qu'à force d'abstinences et de
+mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des
+anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues
+rebondies auraient difficilement propagée: en un mot, comme dans
+une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible,
+que chaque rôle eût le physique de l'emploi.
+
+En devisant ainsi que nous l'avons dit, les révérends pères
+étaient arrivés auprès d'un bâtiment contigu à l'habitation
+principale et disposé en manière de magasin; on communiquait dans
+cet endroit par une entrée particulière qu'un mur assez élevé
+rendait invisible; à travers une fenêtre ouverte et grillée on
+entendait le tintement métallique d'un maniement d'écus presque
+continuel; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût
+vidés d'un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec
+des piles que l'on entasse.
+
+Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l'on venait
+acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par
+la congrégation et répandus à profusion en France par la
+complicité de l'Église, livres presque toujours stupides,
+insolents, licencieux[24] ou menteurs, ouvrages détestables, dans
+lesquels tout ce qu'il y a de beau, de grand, d'illustre, dans la
+glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou
+insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les
+miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie
+burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes
+des saltimbanques de la foire.
+
+Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique
+d'écus, un des révérends pères dit en souriant:
+
+-- Et c'est seulement aujourd'hui jour de petite recette. Le père
+économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre
+avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.
+
+-- Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de
+ressources et de moyens de mal faire enlevés à l'impiété.
+
+-- Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont
+avec nous, reprit l'autre révérend père; il n'y a qu'à voir,
+malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros
+de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés... Et chaque jour,
+on nous apporte de nouveaux lots... Hier la récolte a été bonne:
+1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un
+autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens);
+2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l'échafaud
+cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son
+sang maudit; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans
+un petit reliquaire d'or; 4° une boîte à rouge du temps de la
+régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.
+
+-- Ce matin, reprit l'autre prêtre, on a apporté un admirable lot.
+Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de
+vermeil; la lame, très large, est creuse, et au moyen d'un
+mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le
+corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames
+transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs,
+empêchent complètement d'en tirer la _mère lame_, si l'on peut
+s'exprimer ainsi; je ne crois pas qu'on puisse imaginer une arme
+plus meurtrière; la gaine est en velours superbement orné de
+plaques de vermeil ciselé.
+
+-- Oh! oh! dit l'autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.
+
+-- Je le crois bien, répondit le révérend père; aussi on le met,
+avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage
+de la Vierge.
+
+-- Que voulez-vous dire? reprit l'autre avec étonnement; quel est
+le tirage de la Vierge?
+
+-- Comment, vous ignorez...
+
+-- Parfaitement.
+
+-- C'est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue.
+Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par
+une petite figure de la Vierge à ressort, que l'on montera sous sa
+robe avec une clef de montre; cela lui donnera un mouvement
+circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel
+s'arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.[25]
+
+-- Ah! c'est vraiment charmant! dit l'autre père, l'idée est
+remplie d'à-propos, j'ignorais ce détail... Mais savez-vous
+combien coûtera l'ostensoir, dont cette loterie est destinée à
+payer les frais?
+
+-- Le père procureur m'a dit que l'ostensoir, y compris les
+pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille
+francs, sans compter le vieux, que l'on a repris seulement pour le
+poids de l'or... évalué, je crois, à neuf mille francs.
+
+-- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en
+mesure, reprit l'autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne
+sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de _messieurs _les
+Lazaristes.
+
+-- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car
+leur bel ostensoir d'or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut
+pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le
+nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres
+précieuses.
+
+Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue.
+Cela était si touchant! ces prêtres d'une religion toute de
+pauvreté et d'humilité, de modestie et de charité, recourant aux
+jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public
+pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des
+milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte
+de leurs éblouissantes chapelles; misérables rivalités de reliques
+qui n'ont pas d'autre cause qu'un vulgaire et bas sentiment
+d'envie: on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à
+qui étalera plus de richesses sur la table de l'autel.
+
+* * * * *
+
+L'une des portes de la grille du jardin s'ouvrit, et l'un des
+trois révérends pères dit, à la vue d'un nouveau personnage qui
+entrait:
+
+-- Ah! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter
+le père Rodin.
+
+-- Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d'un air
+rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière!
+
+En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se
+rendant à l'appartement occupé par Rodin.
+
+
+
+XIII. Le malade.
+
+Le cardinal Malipieri, que l'on a vu assister à l'espèce de
+concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait
+alors à l'appartement occupé par Rodin, était vêtu en laïque et
+enveloppé d'une ample douillette de satin puce, exhalant une forte
+odeur de camphre, car le prélat s'était entouré de tous les
+préservatifs anticholériques imaginables.
+
+Arrivé à l'un des paliers du second étage de la maison, le
+cardinal frappa à une porte grise; personne ne lui répondant, il
+l'ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les êtres, il
+traversa une espèce d'antichambre et se trouva dans une pièce où
+était dressé un lit de sangle; sur une table de bois noir à
+casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des médicaments.
+
+La physionomie du prélat semblait inquiète, morose; son teint
+était toujours jaunâtre et bilieux; le cercle brun qui cernait ses
+yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonné que de
+coutume. S'arrêtant un instant, il regarda autour de lui presque
+avec crainte, et à plusieurs reprises aspira fortement la senteur
+d'un flacon anticholérique; puis, se voyant seul, il s'approcha
+d'une glace placée sur la cheminée, et observa très attentivement
+la couleur de sa langue. Après quelques minutes de ce
+consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il
+prit dans une bonbonnière d'or quelques pastilles préservatrices,
+qu'il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec
+componction. Ces précautions sanitaires prises, collant de nouveau
+son flacon à son nez, le prélat se préparait à entrer dans la
+pièce voisine, lorsque, entendant à travers la mince cloison qui
+l'en séparait un bruit assez violent, il s'arrêta pour écouter,
+car tout ce qui se disait dans l'appartement voisin arrivait très
+facilement à son oreille.
+
+-- Me voici pansé... je peux me lever, disait une voix faible,
+mais brève et impérieuse.
+
+-- Vous n'y songez pas, mon révérend père, répondit une voix plus
+forte, c'est impossible.
+
+-- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l'autre voix.
+
+-- Mais, mon révérend père... vous vous tuerez... vous êtes hors
+d'état de vous lever... c'est vous exposer à une rechute
+mortelle... je n'y consentirai pas.
+
+À ces mots succéda de nouveau le bruit d'une faible lutte mêlée de
+quelques gémissements plus irrités que plaintifs, et la voix
+reprit:
+
+-- Non, non, mon père, et pour plus de sûreté, je ne laisserai pas
+vos habits à votre portée... Voici bientôt l'heure de votre
+potion, je vais aller vous la préparer.
+
+Et presque aussitôt, une porte s'ouvrant, le prélat vit entrer un
+homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille
+redingote olive et un pantalon noir non moins râpé qu'il jeta sur
+une chaise. Ce personnage était M. Ange-Modeste Rousselet, premier
+élève du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien
+était humble, douceâtre et réservée; ses cheveux, presque ras sur
+le devant, flottaient derrière son cou; il fit un léger mouvement
+de surprise à la vue du cardinal, et le salua profondément à deux
+reprises sans lever les yeux sur lui.
+
+-- Avant toute chose, dit le prélat avec son accent italien très
+prononcé, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les
+symptômes cholériques sont-ils revenus?
+
+-- Non, monseigneur, la fièvre pernicieuse qui a succédé à
+l'attaque de choléra suit son cours.
+
+-- À la bonne heure... Mais le révérend père ne veut donc pas être
+raisonnable? Quel est ce bruit que je viens d'entendre?
+
+-- Sa Révérence voulait absolument se lever et s'habiller,
+monseigneur; mais sa faiblesse est si grande qu'elle n'aurait pu
+faire deux pas hors de son lit. L'impatience la dévore... on
+craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute
+mortelle.
+
+-- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin?
+
+-- Il sort d'ici, monseigneur.
+
+-- Que pense-t-il du malade?
+
+-- Il le trouve dans un état on ne peut plus alarmant,
+monseigneur... La nuit a été si mauvaise que M. Baleinier avait ce
+matin de grandes inquiétudes! le révérend père Rodin est dans l'un
+de ces moments critiques où une crise peut décider en quelques
+heures de la vie ou de la mort du malade... M. Baleinier est allé
+chercher ce qu'il lui fallait pour une opération réactive très
+douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.
+
+-- Et a-t-on fait prévenir le père d'Aigrigny?
+
+-- Le père d'Aigrigny est fort souffrant lui-même, ainsi que Votre
+Éminence le sait... et il n'a pas encore pu quitter son lit depuis
+trois jours.
+
+-- Je me suis informé de lui en montant, reprit le prélat, et je
+le verrai tout à l'heure. Mais, pour en revenir au père Rodin, a-
+t-on fait avertir son confesseur, puisqu'il est dans un état
+presque désespéré, et qu'il doit subir une opération si grave?
+
+-- M. Baleinier lui en a touché deux mots, ainsi que des derniers
+sacrements; mais le père Rodin s'est écrié avec irritation qu'on
+ne lui laissait pas un moment de repos, qu'on le harcelait sans
+cesse, qu'il avait autant que personne souci de son âme, et que...
+
+-- _Per Bacco!... _il ne s'agit pas de lui! dit le cardinal en
+interrompant par cette exclamation païenne M. Ange-Modeste
+Rousselet, et en élevant sa voix, déjà très aiguë et très criarde,
+il ne s'agit pas de lui, il s'agit de l'intérêt de sa compagnie.
+Il est indispensable que le révérend père reçoive les sacrements
+avec la plus éclatante solennité, et qu'il fasse, non seulement
+une fin chrétienne, mais une fin d'un effet retentissant... Il
+faut que tous les gens de cette maison, des étrangers même, soient
+conviés à ce spectacle, afin que sa mort édifiante produise une
+excellente sensation.
+
+-- C'est ce que le révérend père Grison et le révérend père Brunet
+ont déjà voulu faire entendre à Sa Révérence, monseigneur; mais
+Votre Éminence sait avec quelle impatience le père Rodin a reçu
+ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise
+dangereuse, peut-être mortelle, n'a pas osé insister.
+
+-- Eh bien, moi, j'oserai; car dans ce temps d'impiété
+révolutionnaire, une fin solennellement chrétienne produira un
+effet très salutaire sur le public. Il serait même fort à propos,
+en cas de mort, de se préparer à embaumer le révérend père; on le
+laisserait ainsi exposé pendant quelques jours en chapelle
+ardente, selon la coutume romaine. Mon secrétaire donnera le
+dessin du catafalque; c'est très splendide, très imposant. Par sa
+position dans l'ordre, le père Rodin aura droit à quelque chose
+d'on ne peut plus somptueux: il lui faudra au moins six cents
+cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funéraires à
+l'esprit-de-vin placées au-dessus de son corps pour l'éclairer
+d'en haut, cela fait à merveille; on pourrait ensuite distribuer
+au peuple de petits écrits concernant la vie pieuse et ascétique
+du révérend père, et...
+
+Un bruit brusque, sec comme celui d'un objet métallique que l'on
+jetterait à terre avec colère, se fit entendre dans la pièce
+voisine, où se trouvait le malade, et interrompit le prélat.
+
+-- Pourvu que le père Rodin ne vous ait pas entendu parler de son
+embaumement... monseigneur, dit à voix basse M. Ange-Modeste
+Rousselet, son lit touche cette cloison, et l'on entend tout ce
+qui se dit ici.
+
+-- Si le père Rodin m'a écouté, reprit le cardinal à voix basse et
+allant se placer à l'autre bout de la chambre, cette circonstance
+me servira à entrer en matière... mais, en tout état de cause, je
+persiste à croire que l'embaumement et l'exposition seraient très
+nécessaires pour frapper un bon coup sur l'esprit public. Le
+peuple est déjà très effrayé par le choléra, une pareille pompe
+mortuaire produirait un grand effet sur l'imagination de la
+population.
+
+-- Je me permettrai de faire observer à Votre Éminence qu'ici les
+lois s'opposent à ces expositions, et que...
+
+-- Les lois... toujours les lois, dit le cardinal avec courroux.
+Est-ce que Rome n'a pas aussi ses lois? Est-ce que tout prêtre
+n'est pas sujet de Rome? Est-ce qu'il n'est pas temps de...
+
+Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus
+explicite avec le jeune médecin, le prélat reprit:
+
+-- Plus tard, on s'occupera de ceci. Mais dites-moi: depuis ma
+dernière visite, le révérend père a-t-il eu de nouveaux accès de
+délire?
+
+-- Oui, monseigneur, cette nuit il a déliré pendant une heure et
+demie au moins.
+
+-- Avez-vous, ainsi qu'il vous l'a été recommandé, continué de
+tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont échappé au
+malade pendant ce nouvel accès?
+
+-- Oui, monseigneur; voici cette note, ainsi que Votre Éminence me
+l'a commandé. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le
+casier une note qu'il remit au prélat.
+
+Nous rappelons au lecteur que cette partie de l'entretien de
+M. Rousselet et du cardinal ayant été tenue hors de portée de la
+cloison, Rodin n'avait pu rien entendre, tandis que la
+conversation relative à l'embaumement présumé avait pu
+parfaitement parvenir jusqu'à lui.
+
+Le cardinal ayant reçu la note de M. Rousselet, la prit avec une
+expression de vive curiosité. Après l'avoir parcourue, il froissa
+le papier, et il se dit sans dissimuler son dépit:
+
+-- Toujours des mots incohérents... pas deux paroles dont on
+puisse tirer une induction... raisonnable; on croirait vraiment
+que cet homme a le pouvoir de se posséder même pendant son délire,
+et de n'extravaguer qu'à propos de choses insignifiantes.
+
+Puis, s'adressant à M. Rousselet:
+
+-- Vous êtes bien sûr d'avoir rapporté tout ce qui lui échappait
+dans son délire?
+
+-- À l'exception des phrases qu'il répétait sans cesse et que je
+n'ai écrites qu'une fois, Votre Éminence peut être persuadée que
+je n'ai pas omis un seul mot, même si déraisonnable qu'il me
+parût...
+
+-- Vous allez m'introduire auprès du père Rodin, dit le prélat
+après un moment de silence.
+
+-- Mais... monseigneur... répondit l'élève avec hésitation, son
+accès l'a quitté il y a seulement une heure, et le révérend père
+est bien faible en ce moment.
+
+-- Raison de plus, répondit assez indiscrètement le prélat. Puis,
+se ravisant, il ajouta:
+
+-- Raison de plus... il appréciera davantage les consolations que
+je lui apporte... S'il s'est endormi, éveillez-le et annoncez-lui
+ma visite.
+
+-- Je n'ai que des ordres à recevoir de Votre Éminence, dit
+Rousselet en s'inclinant.
+
+Et il entra dans la chambre voisine. Resté seul, le cardinal se
+dit d'un air pensif:
+
+-- J'en reviens toujours là... lors de la soudaine attaque de
+choléra dont il a été frappé... le père Rodin s'est cru empoisonné
+par ordre du saint-siège; il machinait donc contre Rome quelque
+chose de bien redoutable, pour avoir conçu une crainte si
+abominable? Nos soupçons seraient-ils donc fondés? Agirait-il
+souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une
+notable partie du sacré collège?... mais alors dans quel but?
+Voilà ce qu'il a été impossible de pénétrer, tant son secret est
+fidèlement gardé par ses complices... J'avais espéré que, pendant
+son délire, il lui échapperait quelque mot qui me mettrait sur la
+trace de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir, car presque
+toujours le délire, et surtout chez un homme d'un esprit si
+inquiet, si actif, le délire n'est que l'exagération d'une idée
+dominante; cependant, voilà cinq accès que l'on m'a pour ainsi
+dire fidèlement sténographiés... et rien, non... rien que des
+phrases vides ou sans suite.
+
+Le retour de M. Rousselet mit un terme aux réflexions du prélat.
+
+-- Je suis désolé d'avoir à vous apprendre, monseigneur, que le
+révérend père refuse opiniâtrement de voir personne; il prétend
+avoir besoin d'un repos absolu... Quoique très abattu, il a l'air
+sombre, courroucé... Je ne serais pas étonné qu'il eût entendu
+Votre Éminence parler de le faire embaumer... et...
+
+Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit:
+
+-- Ainsi le père Rodin a eu son dernier accès de délire cette
+nuit?
+
+-- Oui, monseigneur, de trois à cinq heures et demie du matin.
+
+-- De trois à cinq heures du matin, répéta le prélat, comme s'il
+eût voulu fixer ce détail dans sa mémoire, et cet accès n'a offert
+rien de particulier?
+
+-- Non, monseigneur! ainsi que Votre Éminence a pu s'en convaincre
+par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus
+de paroles incohérentes.
+
+Puis, voyant le prélat se diriger vers la porte de l'autre
+chambre, M. Rousselet ajouta:
+
+-- Mais, monseigneur, le révérend père ne veut absolument voir
+personne... il a besoin d'un repos absolu avant l'opération qu'on
+va lui faire tout à l'heure... et il serait dangereux peut-être
+de...
+
+Sans répondre à cette observation, le cardinal entra dans la
+chambre de Rodin.
+
+Cette pièce, assez vaste, éclairée par deux fenêtres, était
+simplement, mais commodément meublée: deux tisons brûlaient
+lentement dans les cendres de l'âtre, envahi par une cafetière, un
+pot de faïence et un poêlon, où grésillait un épais mélange de
+farine de moutarde; sur la cheminée on voyait épars plusieurs
+morceaux de linge et des bandes de toile. Il régnait dans cette
+chambre cette odeur pharmaceutique émanant de médicaments,
+particulière aux endroits occupés par les malades, mélangée d'une
+senteur si âcre, si putride, si nauséabonde, que le cardinal
+s'arrêta un moment auprès de la porte sans avancer.
+
+Ainsi que les révérends pères l'avaient prétendu dans leur
+promenade, Rodin vivait parce qu'il s'était dit: «Il faut que je
+vive et je vivrai.» Car de même que de faibles imaginations, de
+lâches esprits, succombent souvent à la seule terreur du mal, de
+même aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractère et
+l'énergie morale peuvent lutter opiniâtrement contre le mal et
+triompher de positions quelquefois désespérées.
+
+Il en avait été ainsi du jésuite... L'inébranlable fermeté de son
+caractère, et l'on dirait presque la redoutable ténacité de sa
+volonté (car la volonté acquiert parfois une toute-puissance
+mystérieuse dont on est effrayé), venant en aide à l'habile
+médication du docteur Baleinier, Rodin avait échappé au fléau dont
+il avait été si rapidement atteint. Mais à cette foudroyante
+perturbation physique, avait succédé une fièvre des plus
+pernicieuses, qui mettait en grand péril la vie de Rodin. Ce
+redoublement de danger avait causé les plus vives alarmes au père
+d'Aigrigny, qui, malgré sa rivalité et sa jalousie, sentait qu'au
+point où en étaient arrivées les choses, Rodin tenant tous les
+fils de la trame, pouvait seul la conduire à bien.
+
+Les rideaux de la chambre du malade, étant à demi fermés, ne
+laissaient arriver qu'un jour douteux autour du lit où gisait
+Rodin. La face du jésuite avait perdu cette teinte verdâtre
+particulière aux cholériques, mais elle était restée d'une
+lividité cadavéreuse; sa maigreur était telle, que sa peau, sèche,
+rugueuse, se collait aux moindres aspérités des os; les muscles et
+les veines de son long cou, pelé, décharné, comme celui d'un
+vautour, ressemblaient à un réseau de cordes; sa tête, couverte
+d'un bonnet de soie noire roux et crasseux, d'où s'échappaient
+quelques mèches de cheveux d'un gris terne, reposait sur un sale
+oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu'on le changeât de
+linge. La barbe, rare, blanchâtre, n'ayant pas été rasée depuis
+longtemps, pointait çà et là, comme les crins d'une brosse, sur
+cette peau terreuse; par-dessous sa chemise, il portait un vieux
+gilet de laine troué à plusieurs endroits. Il avait sorti un de
+ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles
+bleuâtres, il tenait un mouchoir à tabac d'une couleur impossible
+à rendre.
+
+On eût dit un cadavre, sans deux ardentes étincelles qui
+brillaient dans l'ombre formée par la profondeur des orbites. Ce
+regard où semblaient concentrées, réfugiées, toute la vie, toute
+l'énergie qui restaient encore à cet homme, trahissait une
+inquiétude dévorante; tantôt ses traits révélaient une douleur
+aiguë; tantôt la crispation de ses mains et les brusques
+tressaillements dont il était agité disaient assez son désespoir
+d'être cloué sur ce lit de douleur, tandis que les graves intérêts
+dont il s'était chargé réclamaient toute l'activité de son esprit;
+aussi sa pensée, ainsi continuellement tendue, surexcitée,
+faiblissait souvent, les idées lui échappaient: alors il éprouvait
+des moments d'absence, des accès de délire dont il sortait comme
+d'un rêve pénible et dont le souvenir l'épouvantait.
+
+D'après les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait
+hors d'état de s'occuper de choses importantes, le père d'Aigrigny
+avait jusqu'alors évité de répondre aux questions de Rodin sur la
+marche de l'affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et
+qu'il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de
+l'inaction forcée à laquelle la maladie le condamnait. Ce silence
+du père d'Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait
+les fils, l'ignorance complète où il était des événements qui
+avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son
+exaspération.
+
+Tel était l'état moral et physique de Rodin, lorsque, malgré sa
+volonté, le cardinal Malipieri était entré dans sa chambre.
+
+
+
+XIV. Le piège.
+
+Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin réduit à
+l'inaction par la maladie, et pour expliquer l'importance de la
+visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les
+audacieuses visées de l'ambition du jésuite, qui se croyait
+l'émule de Sixte-Quint, en attendant qu'il fût devenu son égal.
+Arriver par le succès de l'affaire Rennepont au généralat de son
+ordre, puis, dans le cas d'une abdication presque prévue,
+s'assurer, par une splendide corruption, la majorité du sacré-
+collège, afin de monter sur le trône pontifical, et alors, au
+moyen d'un changement dans les statuts de la compagnie de Jésus,
+inféoder cette puissante société au saint-siège au lieu de la
+laisser, dans son indépendance, égaler et presque toujours dominer
+le pouvoir papal, tels étaient les secrets projets de Rodin.
+
+Quant à leur possibilité, elle était consacrée par de nombreux
+antécédents; car plusieurs simples moines ou prêtres avaient été
+soudainement élevés à la dignité pontificale. Quant à la moralité
+de la chose, l'avènement des Borgia, de Jules II, et de bien
+d'autres étranges vicaires du Christ, auprès desquels Rodin était
+un vénérable saint, excusait, autorisait les prétentions du
+jésuite.
+
+Quoique le but des menées souterraines de Rodin à Rome eût été
+jusqu'alors enveloppé du plus profond mystère, l'éveil avait été
+néanmoins donné sur ses intelligences secrètes avec un grand
+nombre de membres du sacré-collège. Une fraction de ce collège, à
+la tête de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s'étant
+inquiétée, le cardinal profitait de son voyage en France pour
+tâcher de pénétrer les ténébreux desseins du jésuite. Si dans la
+scène que nous venons de peindre, le cardinal s'était tant
+opiniâtré à vouloir conférer avec le révérend père malgré le refus
+de ce dernier, c'est que le prélat espérait, ainsi qu'on va le
+voir, arriver par la ruse à surprendre un secret jusqu'alors trop
+bien caché au sujet des intrigues qu'il lui supposait à Rome.
+C'est donc au milieu de circonstances si importantes, si
+capitales, que Rodin se voyait en proie à une maladie qui
+paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin
+de toute l'activité, de toutes les ressources de son esprit.
+
+* * * * *
+
+Après être resté quelques instants immobile auprès de la porte, le
+cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s'approcha
+lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrité de cette persistance,
+et voulant échapper à un entretien qui pour beaucoup de raisons
+lui était singulièrement odieux, tourna brusquement la tête du
+côté de la ruelle, et feignit de dormir. S'inquiétant peu de cette
+feinte, et bien décidé à profiter de l'état de faiblesse où il
+savait Rodin, le prélat prit une chaise, et, malgré sa répugnance,
+s'établit au chevet du jésuite.
+
+-- Mon révérend et très cher père... comment vous trouvez-vous!
+lui dit-il d'une voix mielleuse que son accent italien semblait
+rendre plus hypocrite encore.
+
+Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne répondit pas. Le
+cardinal, quoiqu'il eût des gants, approcha, non sans dégoût, sa
+main de celle du jésuite, la secoua quelque peu, en répétant d'une
+voix plus élevée:
+
+-- Mon révérend et très cher père, répondez-moi, je vous en
+conjure. Rodin ne put réprimer un mouvement d'impatience
+courroucée, mais il continua de rester muet.
+
+Le cardinal n'était pas homme à se rebuter de si peu; il secoua de
+nouveau et un peu plus fort le bras du jésuite, en répétant avec
+une ténacité flegmatique qui eût mis hors de ses gonds l'homme le
+plus patient du monde:
+
+-- Mon révérend et très cher père, puisque vous ne dormez pas...
+Écoutez-moi, je vous en prie...
+
+Aigri par la douleur, exaspéré par l'opiniâtreté du prélat, Rodin
+retourna brusquement la tête, attacha sur le Romain ses yeux
+caves, brillants d'un feu sombre, et, les lèvres contractées par
+un sourire sardonique, il dit avec amertume:
+
+-- Vous tenez donc bien, monseigneur, à me voir embaumé... comme
+vous disiez tout à l'heure, et exposé en chapelle ardente, pour
+venir ainsi tourmenter mon agonie et hâter ma fin.
+
+-- Moi, mon cher père!... Grand Dieu!... que me dites-vous là!
+
+Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à
+témoin du tendre intérêt qu'il portait au jésuite.
+
+-- Je dis ce que j'ai entendu tout à l'heure, monseigneur, Car
+cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement
+d'amertume.
+
+-- Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon
+âme je vous ai désiré... je vous désire une fin tout chrétienne et
+exemplaire... oh! vous ne vous trompez pas, mon très cher père!...
+vous m'avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de
+vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d'adoration
+pour les fidèles.
+
+-- Et moi, je vous dis, monseigneur, s'écria Rodin d'une voix
+faible et saccadée, je vous dis qu'il y a de la férocité à émettre
+de pareils voeux en présence d'un malade dans un état désespéré...
+Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec
+son accablement, qu'on y prenne garde, entendez-vous, car... si
+l'on m'obsède... si l'on me harcèle sans cesse... si l'on ne me
+laisse pas râler tranquillement mon agonie... on me forcera de
+mourir d'une façon peu chrétienne... je vous en avertis... et si
+l'on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a
+tort...
+
+Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il
+laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres
+gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.
+
+-- Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le
+cardinal d'un air paterne; n'ayez pas ces idées funestes. Sans
+doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu'elle
+vous a délivré d'un grand péril... Espérons qu'elle vous sauvera
+encore de celui qui vous menace à cette heure.
+
+Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la
+ruelle. L'imperturbable prélat continua:
+
+-- À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence,
+mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d'une
+autre façon... Ce que je vais vous dire est de la plus haute
+importance; écoutez-moi bien attentivement.
+
+Rodin, sans se retourner, dit d'un ton amèrement courroucé qui
+trahissait une souffrance réelle:
+
+-- Ils veulent ma mort... j'ai la poitrine en feu... la tête
+brisée... et ils sont sans pitié... Oh! je souffre comme un damné.
+
+-- Déjà... dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce
+sarcasme; puis il reprit tout haut:
+
+-- Permettez-moi d'insister, mon très cher père... Faites un petit
+effort pour m'écouter, vous ne le regretterez pas.
+
+Rodin, toujours étendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire,
+mais d'un geste désespéré, ses deux mains jointes et crispées sur
+son mouchoir à tabac; puis ses bras retombèrent affaissés le long
+de son corps.
+
+Le cardinal haussa légèrement les épaules et accentua lentement
+les paroles suivantes, afin que Rodin n'en perdît aucune:
+
+-- Mon cher père, la Providence a voulu que, pendant votre accès
+de délire, vous fissiez à votre insu des révélations très
+importantes.
+
+Et le prélat attendit avec une inquiète curiosité le résultat du
+pieux guet-apens qu'il tendait à l'esprit affaibli du jésuite.
+Mais celui-ci, toujours tourné vers la ruelle, ne parut pas
+l'avoir entendu et resta muet.
+
+-- Vous réfléchissez sans doute à mes paroles, mon cher père,
+reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s'agit d'un fait bien
+grave; oui, je vous le répète, la Providence a permis que, pendant
+votre délire, votre parole trahît vos pensées les plus secrètes,
+en me révélant, heureusement à moi seul... des choses qui vous
+compromettent de la manière la plus grave... Bref, pendant vos
+accès de délire de cette nuit, qui a duré près de deux heures,
+vous avez dévoilé le but caché de vos intrigues à Rome avec
+plusieurs membres du sacré-collège.
+
+Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit
+afin d'épier l'expression de la physionomie de Rodin...
+
+Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu'un cadavre soumis
+à l'action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques
+et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se
+redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du
+prélat.
+
+-- Il s'est trahi... dit le cardinal à voix basse et en italien.
+Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux
+étincelants d'une joie triomphante. Quoiqu'il n'eût pas entendu
+l'exclamation de Malipieri, quoiqu'il n'eût pas remarqué
+l'expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa
+faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement
+trop significatif... Il passa lentement sa main sur son front,
+comme s'il eût éprouvé une sorte de vertige; puis il jeta autour
+de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres
+tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu'il mordit machinalement
+pendant quelques secondes.
+
+-- Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas! la
+triste découverte que j'ai faite, reprit le cardinal de plus en
+plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de
+pénétrer enfin un secret si important; aussi maintenant, mon très
+cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu'il est pour vous d'un
+intérêt capital d'entrer dans les plus minutieux détails sur vos
+projets et sur vos complices à Rome: de la sorte, mon cher père,
+vous pouvez espérer en l'indulgence du saint-siège, surtout si vos
+aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir
+quelques lacunes, d'ailleurs inévitables, dans une révélation
+faite durant l'ardeur d'un délire fiévreux.
+
+Rodin, revenu de sa première émotion, s'aperçut, mais trop tard,
+qu'il avait été joué et qu'il s'était gravement compromis, non par
+ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d'effroi
+dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un
+instant de s'être trahi pendant son délire en s'entendant accuser
+d'intrigues ténébreuses avec Rome; mais, après quelques minutes de
+réflexion, le jésuite, malgré l'affaiblissement de son esprit, se
+dit avec beaucoup de sens:
+
+-- Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de
+m'en avertir; il n'a donc que des soupçons, aggravés par le
+mouvement involontaire que je n'ai pu réprimer tout à l'heure.
+
+Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant.
+L'émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait
+encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put
+rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière
+sur son oreiller.
+
+-- _Per Bacco! _se dit tout bas le cardinal effrayé de
+l'expression de la figure du jésuite, s'il allait trépasser avant
+d'avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement
+tendu?
+
+Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit:
+
+-- Qu'avez-vous donc, mon très cher père?
+
+-- Je me sens affaibli, monseigneur... ce que je souffre... ne
+peut s'exprimer...
+
+-- Espérons, mon très cher père, que cette crise n'aura rien de
+fâcheux... mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de
+votre âme de me faire à l'instant les aveux les plus complets...
+les plus détaillés: dussent ces aveux épuiser vos forces... la vie
+éternelle... vaut mieux que cette vie périssable.
+
+-- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur? dit Rodin d'une
+voix faible et d'un ton sardonique.
+
+-- Comment! de quels aveux! s'écria le cardinal stupéfait, mais de
+vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à
+Rome.
+
+-- Quelles intrigues! demanda Rodin.
+
+-- Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire,
+reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos
+aveux n'ont-ils pas été assez explicites! Pourquoi donc maintenant
+cette coupable hésitation à les compléter!
+
+-- Mes aveux ont été... explicites!... vous m'en assurez!... dit
+Rodin en s'interrompant presque après chaque mot, tant il était
+oppressé. Mais l'énergie de sa volonté, se présence d'esprit ne
+l'abandonnaient pas encore.
+
+-- Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques
+lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.
+
+-- Alors... à quoi bon... vous les répéter!
+
+Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de
+Rodin.
+
+-- À quoi bon! s'écria le prélat courroucé. À mériter le pardon:
+car, si l'on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui
+avoue ses fautes, on ne doit qu'anathème et malédiction au pécheur
+endurci.
+
+-- Oh!... quelle torture!... c'est mourir à petit feu, murmura
+Rodin; et il reprit: -- Puisque j'ai tout dit... je n'ai plus rien
+à vous apprendre... vous savez tout.
+
+-- Je sais tout... Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat
+d'une voix foudroyante; mais comment ai-je été instruit! Par des
+aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre
+action, et vous pensez que cela vous sera compté!... Non... non...
+croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui! elle
+vous menace; tremblez donc... de faire un mensonge sacrilège,
+s'écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement
+le bras de Rodin; redoutez les flammes éternelles si vous osez
+nier ce que vous savez être la vérité... Le niez-vous!...
+
+-- Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin; mais laissez-moi
+en repos.
+
+-- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de
+satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit:
+
+-- Écoutez la voix du Seigneur; elle vous guidera sûrement, mon
+cher père; ainsi vous ne niez rien?
+
+-- J'avais... le délire... je... ne... puis... donc... nier...
+(Oh! que je souffre!) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne
+puis donc nier... les folies que j'aurais dites... pendant mon
+délire...
+
+-- Mais quand ces prétendues folies sont d'accord avec la réalité,
+s'écria le prélat... furieux d'être de nouveau trompé dans son
+attente, mais quand le délire est une révélation involontaire...
+providentielle...
+
+-- Cardinal Malipieri... votre ruse... n'est pas même à la hauteur
+de mon agonie, reprit Rodin d'une voix éteinte. La preuve que je
+n'ai pas dit mon secret... si j'ai un secret... c'est que vous
+voudriez... me... le faire dire...
+
+Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse
+croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de
+regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire
+d'une ironie diabolique. Après quoi, Rodin retomba étendu sur son
+oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et
+poussant un long soupir d'angoisse.
+
+-- Malédiction!... Cet infernal jésuite m'a deviné, se dit le
+cardinal en frappant du pied avec rage; il s'est aperçu que son
+premier mouvement l'avait compromis, il est maintenant sur ses
+gardes... je n'en obtiendrai rien... À moins de profiter de la
+faiblesse où le voilà, et à force d'obsessions... de menaces...
+d'épouvante...
+
+Le prélat ne put achever; la porte s'ouvrit brusquement, et le
+père d'Aigrigny entra en s'écriant avec une explosion de joie
+indicible:
+
+-- Excellente nouvelle!...
+
+
+
+XV. La bonne nouvelle.
+
+À l'altération des traits du père d'Aigrigny; à sa pâleur, à la
+faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du
+parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente.
+Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque,
+entrant dans la chambre de Rodin, il s'écria:
+
+-- Excellente nouvelle! À ces mots, Rodin tressaillit; malgré son
+accablement, il redressa brusquement la tête; ses yeux brillèrent,
+curieux, inquiets, pénétrants; de sa main décharnée faisant signe
+au père d'Aigrigny d'approcher de son lit, il lui dit d'une voix
+si entrecoupée, si faible, qu'on l'entendait à peine:
+
+-- Je me sens très mal... Le cardinal m'a presque achevé... Mais
+si cette excellente nouvelle... avait trait à l'affaire
+Rennepont... dont la pensée me dévore... et dont on ne me parle
+pas... il me semble... que je serais sauvé.
+
+-- Soyez donc sauvé! s'écria le père d'Aigrigny, oubliant les
+recommandations du docteur Baleinier, qui s'était jusqu'alors
+opposé à ce que l'on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui,
+répéta le père d'Aigrigny, soyez sauvé... lisez... et glorifiez-
+vous: ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.
+
+Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui
+le saisit d'une main avide et tremblante. Quelques minutes
+auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son
+entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût
+permis de le continuer; il eût été aussi incapable de lire une
+seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée... Pourtant, aux
+paroles du père d'Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel
+espoir, que, par un tout-puissant effort d'énergie et de volonté,
+il se dressa sur son séant, et, l'esprit libre, le regard
+intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père
+d'Aigrigny venait de lui remettre.
+
+Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se
+demandait s'il voyait bien le même homme qui, quelques minutes
+auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans
+connaissance.
+
+À peine Rodin eut-il lu, qu'il poussa un cri de joie étouffé, en
+disant avec un accent impossible à rendre:
+
+-- Et d'UN!... Ça commence... ça va!... Et, fermant les yeux dans
+une sorte de ravissement extatique, un sourire d'orgueilleux
+triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en
+découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si
+vive, que le papier qu'il venait de lire tomba de sa main
+frémissante.
+
+-- Il perd connaissance, s'écria le père d'Aigrigny avec
+inquiétude en se penchant vers Rodin. C'est ma faute, j'ai oublié
+que le docteur m'avait défendu de l'entretenir d'affaires
+sérieuses.
+
+-- Non... non... ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse,
+en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend
+père. Cette joie si inattendue causera... peut-être... ma
+guérison; oui... je ne sais ce que j'éprouve... mais tenez,
+regardez mes joues; il me semble que, pour la première fois depuis
+que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un
+peu... j'y sens presque de la chaleur.
+
+Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à
+coup sur ses joues livides et glacées; sa voix même, quoique
+toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s'écria avec
+un accent de conviction si exalté, que le père d'Aigrigny et le
+prélat en tressaillirent:
+
+-- Ce premier succès répond à d'autres... je lis dans l'avenir...
+oui, oui... ajouta Rodin d'un air de plus en plus inspiré, notre
+cause triomphera... tous les membres de l'exécrable famille
+Rennepont seront écrasés, et cela avant peu... vous verrez...
+vous...
+
+Puis, s'interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant:
+
+-- Oh! la joie me suffoque... la voix me manque.
+
+-- De quoi s'agit-il donc? demanda le cardinal au père d'Aigrigny.
+Celui-ci répondit d'un ton hypocritement pénétré:
+
+-- Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan,
+usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois
+jours, à la suite d'une abominable orgie, dans laquelle on avait
+bravé le choléra avec une impiété sacrilège... Aujourd'hui
+seulement, à cause de l'indisposition qui m'a retenu chez moi...
+et d'une autre circonstance, j'ai pu avoir en ma possession l'acte
+de décès bien en règle de cette victime de l'intempérance et de
+l'irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa
+Révérence (il montra Rodin), qui avait dit: «Les pires ennemis que
+peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs
+passions mauvaises... Qu'elles soient donc nos auxiliaires contre
+cette race impie.» Il vient d'en être ainsi pour ce Jacques
+Rennepont.
+
+-- Vous le voyez, reprit Rodin d'une voix si épuisée qu'elle
+devint bientôt presque inintelligible, la punition commence
+déjà... un... des Rennepont est mort... et... songez-y bien... cet
+acte de décès... ajouta le jésuite en montrant le papier que le
+père d'Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions
+à la compagnie de Jésus... et cela... parce que... je vous...
+ai...
+
+Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques
+instants le son de sa voix s'était tellement voilé, qu'il finit
+par n'être plus perceptible et s'éteignit complètement; son
+larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun
+accent. Le jésuite, loin de s'inquiéter de cet incident, acheva
+pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive; redressant
+fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou
+trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que
+c'était à son esprit, à sa direction, que l'on devait ce premier
+résultat si heureux.
+
+Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant,
+affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées; _cette
+heureuse nouvelle_, ainsi que disait le père d'Aigrigny, n'avait
+pas guéri Rodin; pendant un moment seulement il avait eu le
+courage d'oublier ses douleurs: aussi la légère rougeur dont ses
+joues s'étaient quelque peu colorées disparut bientôt; son visage
+redevint livide; ses souffrances, un moment suspendues,
+redoublèrent tellement de violence, qu'il se tordit convulsivement
+sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en
+étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des
+barres de fer.
+
+Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le
+père d'Aigrigny et le prélat s'empressèrent autour de lui, Rodin,
+dont la figure était baignée d'une sueur froide, leur fit signe
+qu'il souffrait moins, et qu'il désirait boire d'une potion qu'il
+indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d'Aigrigny alla la
+chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident,
+soutenait Rodin, le père d'Aigrigny administra au malade quelques
+cuillerées de potion dont l'effet immédiat fut assez calmant.
+
+-- Voulez-vous que j'appelle M. Rousselet? dit le père d'Aigrigny
+à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.
+
+Rodin secoua négativement la tête; puis, faisant un nouvel effort,
+il souleva sa main droite, l'ouvrit toute grande, y promena son
+index gauche; il fit signe au père d'Aigrigny, en lui montrant du
+regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant
+plus parler, il désirait écrire.
+
+-- Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père
+d'Aigrigny; mais d'abord, calmez-vous. Tout à l'heure, si besoin
+est, je vous donnerai ce qu'il vous faut pour écrire.
+
+Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de
+Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine,
+interrompirent cette scène; par prudence, et pour que son
+entretien avec Rodin fût plus secret, le père d'Aigrigny avait
+prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres.
+Le père d'Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit
+la porte de l'antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui
+remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant:
+
+-- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais
+l'on m'a dit de vous remettre ces papiers à l'instant même.
+
+-- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d'Aigrigny;
+puis il ajouta: -- Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit
+revenir?
+
+-- Mais il ne tardera pas, mon père... car il veut faire avant la
+nuit l'opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif
+sur l'état du père Rodin, et je prépare ce qu'il faut pour cela,
+ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable,
+que le père d'Aigrigny considéra avec une sorte d'effroi.
+
+-- Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le
+révérend père vient d'être subitement frappé d'une extinction de
+voix.
+
+-- C'est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se
+renouvelle, dit M. Rousselet, et l'opération de M. Baleinier agira
+sur le larynx comme sur les poumons.
+
+-- Et cette opération est-elle bien douloureuse? demanda le père
+d'Aigrigny.
+
+-- Je ne crois pas qu'il y en ait de plus cruelle dans la
+chirurgie, dit l'élève; aussi M. Baleinier en a caché l'importance
+au père Rodin.
+
+-- Veuillez continuer d'attendre ici M. Baleinier, et nous
+l'envoyer dès qu'il arrivera, reprit le père d'Aigrigny.
+
+Et il retourna dans la chambre du malade. S'asseyant alors à son
+chevet, il lui dit en lui montrant la lettre:
+
+-- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes
+personnes de la famille Rennepont qui m'ont paru mériter une
+surveillance spéciale... mon indisposition ne m'ayant pas permis
+de rien voir par moi-même depuis quelques jours... car je me lève
+aujourd'hui pour la première fois... Mais je ne sais, mon père,
+ajouta-t-il en s'adressant à Rodin, si votre état vous permet
+d'entendre...
+
+Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le
+père d'Aigrigny sentit qu'il y aurait au moins autant de danger à
+se refuser au désir de Rodin qu'à s'y rendre; se tournant donc
+vers le cardinal, toujours inconsolable de n'avoir pu utiliser le
+secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en
+lui montrant la lettre:
+
+-- Votre Éminence permet-elle? Le prélat inclina la tête et
+répondit:
+
+-- Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l'Église
+doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse
+compagnie.
+
+Le père d'Aigrigny décacheta l'enveloppe; plusieurs notes
+d'écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la
+première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d'une
+voix grave et pénétrée:
+
+-- C'est un malheur... un grand malheur...
+
+Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d'un air
+inquiet et interrogatif...
+
+-- Florine est morte du choléra, reprit le père d'Aigrigny.
+
+-- Et ce qu'il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en
+froissant la note entre ses mains, c'est qu'avant de mourir cette
+misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis
+longtemps elle l'espionnait d'après les ordres de Votre
+Révérence...
+
+Sans doute la mort de Florine et les aveux qu'elle avait faits à
+sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit
+entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur
+abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.
+
+Le père d'Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit:
+
+-- Cette note, relative au maréchal Simon, n'est pas absolument
+mauvaise; mais elle est loin d'être satisfaisante, car, somme
+toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous
+verrons d'ailleurs, par des renseignements d'une autre source, si
+cette note mérite toute créance.
+
+Rodin, d'un geste impatient et brusque, fit signe au père
+d'Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui
+suit:
+
+«On assure que, depuis peu de jours, l'esprit du maréchal paraît
+moins inquiet, moins agité: il a passé dernièrement deux heures
+avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas
+arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de
+plus en plus... on peut regarder ce symptôme comme la preuve
+certaine d'une amélioration sensible dans l'état du maréchal...
+Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant
+été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été
+ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire
+parvenir d'une autre manière.»
+
+Puis, regardant Rodin, le père d'Aigrigny lui dit:
+
+-- Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note
+pourrait être plus satisfaisante...
+
+Rodin baissa la tête. On lisait sur sa physionomie crispée combien
+il souffrait de ne pouvoir parler; par deux fois il porta la main
+à son gosier en regardant le père d'Aigrigny avec angoisse.
+
+-- Ah!... s'écria le père d'Aigrigny avec colère et amertume après
+avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour
+en a de bien funestes!
+
+À ces mots, se tournant vivement vers le père d'Aigrigny, étendant
+vers lui ses mains tremblantes, Rodin l'interrogea du geste et du
+regard.
+
+Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père
+d'Aigrigny:
+
+-- Que vous apprend donc cette note, mon cher père?
+
+-- On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement
+ignoré, reprit le père d'Aigrigny, et l'on craint qu'Agricol
+Baudoin n'ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu'il
+ne lui ait fait tenir une lettre par l'entremise d'un homme de la
+maison... Ainsi, ajouta le père d'Aigrigny avec colère, pendant
+ces trois jours où il m'a été impossible d'aller voir M. Hardy
+dans le pavillon qu'il habite, un de ses servants se serait donc
+laissé corrompre... Il y a parmi eux un borgne dont je me suis
+toujours défié... le misérable... Mais non, je ne veux pas croire
+à cette trahison; ses suites seraient trop déplorables, car je
+sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare
+qu'une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant
+chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand'peine endormies; on
+ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j'ai fait
+depuis qu'il habite notre maison de retraite... mais heureusement
+il s'agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les
+autres renseignements, que je crois plus certains, ne les
+confirmeront pas, je l'espère.
+
+-- Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore
+désespérer... la bonne cause a toujours l'appui du Seigneur.
+
+Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d'Aigrigny,
+qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit
+de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère
+muette, en songeant à ce nouvel échec.
+
+-- Voyons cette dernière note, dit le père d'Aigrigny, après un
+moment de silence méditatif. J'ai assez de confiance dans la
+personne qui me l'envoie pour ne pas douter de la rigoureuse
+exactitude des renseignements qu'elle contient. Puissent-ils
+contredire absolument les autres!
+
+Afin de ne pas interrompre l'enchaînement des faits contenus dans
+cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les
+acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par
+son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de
+haine, de crainte du père d'Aigrigny, et à l'effrayante pantomime
+de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat
+des observations d'un agent fidèle et secret des révérends pères.
+
+
+
+XVI. La note secrète.
+
+Le père d'Aigrigny lut donc ce qui suit:
+
+«Il y a trois jours, l'abbé Gabriel de Rennepont, qui n'était
+jamais allé chez Mlle de Cardoville, est arrivé à l'hôtel de cette
+demoiselle à une heure et demie de l'après-midi; il y est resté
+jusqu'à près de cinq heures. Presque aussitôt après le départ de
+l'abbé, deux domestiques sont sortis de l'hôtel; l'un s'est rendu
+chez M. le maréchal Simon, l'autre chez Agricol Baudoin, l'ouvrier
+forgeron, et ensuite chez le prince Djalma...
+
+«Hier, sur le midi, le maréchal Simon et ses deux filles sont
+venus chez Mlle de Cardoville; peu de temps après, l'abbé Gabriel
+s'y est aussi rendu, accompagné d'Agricol Baudoin. Une longue
+conférence a eu lieu entre ces différents personnages et Mlle de
+Cardoville; ils sont restés chez elle jusqu'à trois heures et
+demie.
+
+«Le maréchal Simon, qui était venu en voiture, s'en est allé à
+pied avec ses deux filles; tous trois semblaient très satisfaits,
+et on a même vu, dans une des allées écartées des Champs-Élysées,
+le maréchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et
+attendrissement.
+
+«L'abbé Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les
+derniers.
+
+«L'abbé Gabriel est rentré chez lui, ainsi qu'on l'a su plus tard;
+le forgeron, que l'on avait plusieurs motifs de surveiller, s'est
+rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est
+entré sur ses pas; il a demandé une bouteille de vin, et s'est
+assis dans un coin reculé du cabinet du fond, à main gauche; il ne
+buvait pas et semblait vivement préoccupé; on a supposé qu'il
+attendait quelqu'un. En effet, au bout d'une demi-heure est arrivé
+un homme de trente ans environ, brun, de taille élevée, borgne de
+l'oeil gauche, vêtu d'une redingote marron et d'un pantalon noir;
+il avait la tête nue. Il devait venir d'un endroit voisin. Cet
+homme s'est attablé avec le forgeron. Une conversation assez
+animée, mais dont on n'a pu malheureusement rien entendre, s'est
+engagée entre ces deux individus. Au bout d'une demi-heure
+environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l'homme borgne un
+petit paquet qui a paru devoir contenir de l'or, vu son peu de
+volume et l'air de profonde gratitude de l'homme borgne qui a reçu
+ensuite, d'Agricol Baudoin, avec beaucoup d'empressement, une
+lettre que celui-ci paraissait lui recommander très instamment, et
+que l'homme borgne a mise soigneusement dans sa poche; après quoi,
+tous deux se sont séparés, et le forgeron a dit: «À demain».
+
+«Après cette entrevue, on a cru devoir particulièrement suivre
+l'homme borgne; il a quitté la rue de la Harpe, a traversé le
+Luxembourg et est entré dans la maison de retraite de la rue de
+Vaugirard.
+
+«Le lendemain, on s'est rendu de très bonne heure aux environs de
+la rue de la Harpe; car on ignorait l'heure du rendez-vous donné
+la veille à l'homme borgne par Agricol; on a attendu jusqu'à une
+heure et demie, le forgeron est arrivé.
+
+«Comme l'on s'était rendu à peu près méconnaissable, dans la
+crainte d'être remarqué, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans
+le cabaret et s'attabler assez près du forgeron sans lui donner
+d'ombrage; bientôt l'homme borgne est venu, il lui a remis une
+lettre cachetée en noir. À la vue de cette lettre, Agricol Baudoin
+a paru si ému, qu'avant même de la lire on a vu distinctement une
+larme tomber sur ses moustaches.
+
+«La lettre était fort courte, car le forgeron n'a pas mis dix
+minutes à la lire; mais, néanmoins, il en a paru si content, qu'il
+en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serré la main
+de l'homme borgne; mais il parut lui demander instamment quelque
+chose, que celui-ci refusait. Enfin il a semblé céder, et tous
+deux sont sortis du cabaret.
+
+«On les a suivis de loin; comme hier, l'homme borgne est entré
+dans la maison signalée rue de Vaugirard. Agricol, après l'avoir
+accompagné jusqu'à la porte, a longtemps rôdé autour des murs,
+semblant étudier les localités; de temps à autre, il écrivait
+quelques mots sur un carnet. Le forgeron s'est ensuite dirigé en
+toute hâte vers la place de l'Odéon, où il a pris un cabriolet. On
+l'a imité, on l'a suivi, et il s'est rendu rue d'Anjou, chez Mlle
+de Cardoville.
+
+«Par un heureux hasard, au moment où l'on venait de voir Agricol
+entrer dans l'hôtel, une voiture à la livrée de Mlle de Cardoville
+en sortait; l'écuyer de cette demoiselle s'y trouvait avec un
+homme de fort mauvaise mine, misérablement vêtu et très pâle. Cet
+incident, assez extraordinaire, méritant quelque attention, on n'a
+pas perdu de vue cette voiture; elle s'est directement rendue à la
+préfecture de police. L'écuyer de Mlle de Cardoville est descendu
+de voiture avec l'homme de mauvaise mine; tous deux sont entrés au
+bureau des agents de surveillance; au bout d'une demi-heure,
+l'écuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en
+voiture, s'est fait conduire au Palais de justice, où il est entré
+au parquet du procureur du roi; il est resté là environ une demi-
+heure, après quoi il est revenu rue d'Anjou, à l'hôtel de
+Cardoville.
+
+«On a su, par une voie parfaitement sûre, que le même jour, sur
+les huit heures du soir, MM. d'Ormesson et de Valbelle, avocats
+très distingués, et le juge d'instruction qui a reçu la plainte en
+séquestration de Mlle de Cardoville, lorsqu'elle était retenue
+chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, à
+l'hôtel de Cardoville, une conférence qui s'est prolongée jusqu'à
+près de minuit, et à laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux
+autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.
+
+«Aujourd'hui le prince Djalma s'est rendu chez le maréchal Simon;
+il y est resté trois heures et demie; au bout de ce temps, le
+maréchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez
+Mlle de Cardoville, car leur voiture s'est arrêtée rue d'Anjou; un
+accident imprévu a empêché de compléter ce dernier renseignement.
+
+«On vient d'apprendre qu'un mandat d'amener vient d'être lancé
+contre le nommé Léonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud.
+Ce Léonard est soupçonné d'être l'auteur de l'incendie de la
+fabrique de M. François Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces
+camarades ayant signalé un homme qui offre une ressemblance
+frappante avec Léonard.
+
+«De tout ceci il résulte évidemment que, depuis peu de jours,
+l'hôtel de Cardoville est le foyer où aboutissent et d'où
+rayonnent les démarches les plus actives, les plus multipliées,
+qui semblent toujours graviter autour de M. le maréchal Simon, de
+ses filles et de M. François Hardy, démarches dont Mlle de
+Cardoville, l'abbé Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les
+plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.»
+
+En rapprochant cette note des autres renseignements et en se
+rappelant le passé, il en résultait des découvertes accablantes
+pour les révérends pères. Ainsi Gabriel avait eu de fréquentes et
+longues conférences avec Adrienne, qui jusqu'alors lui était
+inconnue.
+
+Agricol Baudoin s'était mis en rapport avec M. François Hardy, et
+la justice était sur la trace des fauteurs et incitateurs de
+l'émeute qui avait ruiné et incendié la fabrique du concurrent du
+baron Tripeaud.
+
+Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une
+entrevue avec le prince Djalma.
+
+Cet ensemble de faits prouvait évidemment que, fidèle à la menace
+qu'elle avait faite à Rodin, lorsque la double perfidie du
+révérend père avait été démasquée, Mlle de Cardoville s'occupait
+activement de réunir autour d'elle les membres dispersés de sa
+famille, afin de les engager à se liguer contre l'ennemi dangereux
+dont les détestables projets, étant ainsi dévoilés et hardiment
+combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de réussite.
+
+On comprend maintenant quel dut être le foudroyant effet de cette
+note sur le père d'Aigrigny et sur Rodin... Rodin agonisant, cloué
+sur un lit de douleur et réduit à l'impuissance, alors qu'il
+voyait tomber pièce à pièce son laborieux échafaudage.
+
+
+
+XVII. L'opération.
+
+Nous avons renoncé à peindre la physionomie, l'attitude, le geste
+de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses
+espérances depuis si longtemps caressées; tout allait lui manquer
+à la fois, au moment où une confiance presque surhumaine dans le
+succès de la trame lui donnait assez d'énergie pour dompter encore
+la maladie. Sortant à peine d'une agonie douloureuse, une seule
+pensée, fixe, dévorante, l'avait agité jusqu'au délire. Quel
+progrès en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette
+affaire si immense pour lui? On lui annonçait tout d'abord une
+nouvelle heureuse, la mort de Jacques; mais bientôt les avantages
+de ce décès, qui réduisaient de sept à six le nombre des héritiers
+Rennepont, étaient anéantis. À quoi bon cette mort, puisque cette
+famille, dispersée, frappée isolément avec une persévérance si
+infernale, se réunissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis
+si longtemps l'atteignaient dans l'ombre? Si tous ces coeurs
+blessés, meurtris, brisés, se rapprochaient, se consolaient,
+s'éclairaient en se prêtant un ferme et mutuel appui, leur cause
+était gagnée, l'énorme héritage échappait aux révérends pères...
+Que faire? que faire?
+
+Étrange puissance de la volonté humaine! Rodin a encore un pied
+dans la tombe; il est presque agonisant; la voix lui manque, et
+pourtant cet esprit opiniâtre et plein de ressources ne désespère
+pas encore; qu'un miracle lui rende aujourd'hui la santé, et cette
+inébranlable confiance dans la réussite de ses projets, qui lui a
+donné le pouvoir de résister à une maladie à laquelle tant
+d'autres eussent succombé, cette confiance lui dit qu'il pourra
+encore remédier à tout... mais il lui faut la santé, la vie...
+
+La santé... la vie!!! et son médecin ignore s'il survivra ou non à
+tant de secousses... s'il pourra supporter une opération terrible.
+La santé... la vie... et tout à l'heure encore Rodin entendait
+parler des funérailles solennelles qu'on lui allait faire...
+
+Eh bien, la santé, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a
+voulu vivre jusque-là... et il a vécu. Pourquoi ne vivrait-il pas
+plus longtemps encore?
+
+Il vivra donc!... il le veut!... Tout ce que nous venons d'écrire,
+Rodin, lui, l'avait pensé pour ainsi dire en une seconde.
+
+Il fallait que ses traits, bouleversés par cette espèce de
+tourmente morale, révélassent quelque chose de bien étrange, car
+le père d'Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et
+interdits.
+
+Une fois résolu de vivre afin de soutenir une lutte désespérée
+contre la famille Rennepont, Rodin agit en conséquence; aussi,
+pendant quelques instants le père d'Aigrigny et le prélat se
+crurent sous l'obsession d'un rêve. Par un effort de volonté d'une
+énergie inouïe et comme s'il eût été mu par un ressort, Rodin se
+précipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui traînait
+comme un suaire, derrière son corps livide et décharné... La
+chambre était froide; la sueur inondait le visage du jésuite; ses
+pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le
+carreau.
+
+-- Malheureux... que faites-vous? c'est la mort! cria le père
+d'Aigrigny, en se précipitant sur Rodin pour le forcer à se
+recoucher.
+
+Mais celui-ci, étendant un de ses bras de squelette, dur comme du
+fer, repoussa au loin le père d'Aigrigny avec une vigueur
+inconcevable, si l'on songe à l'état d'épuisement où il était
+depuis longtemps.
+
+-- Il a la force d'un épileptique pendant son accès!... dit au
+prélat le père d'Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.
+
+Rodin, d'un pas grave, se dirigea vers le bureau où se trouvait ce
+qui était journellement nécessaire au docteur Baleinier pour
+formuler ses ordonnances; puis, s'asseyant devant cette table, le
+jésuite prit du papier, une plume, et commença d'écrire d'une main
+ferme... Ses mouvements, calmes, lents et sûrs, avaient quelque
+chose de la mesure réfléchie que l'on remarque chez les
+somnambules.
+
+Muets, immobiles, ne sachant s'ils rêvaient ou non, à la vue de ce
+prodige, le cardinal et le père d'Aigrigny restèrent béants devant
+l'incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, écrivait avec une
+tranquillité parfaite.
+
+Pourtant le père d'Aigrigny s'avança vers lui et lui dit:
+
+-- Mais, mon père... cela est insensé... Rodin haussa les épaules,
+tourna la tête vers lui, et l'interrompant d'un geste, lui fit
+signe de s'approcher et de lire ce qu'il venait d'écrire. Le
+révérend père, s'attendant à voir les folles élucubrations d'un
+cerveau délirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin
+commençait une autre note.
+
+-- Monseigneur!... s'écria le père d'Aigrigny, lisez ceci...
+
+Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au révérend père dont
+il partageait la stupeur:
+
+-- C'est rempli de raison, d'habileté, de ressources; on
+neutralisera ainsi le dangereux concert de l'abbé Gabriel et de
+Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette
+coalition.
+
+-- En vérité, c'est miraculeux, dit le père d'Aigrigny.
+
+-- Ah! mon cher père, dit tout bas le cardinal, frappé de ces mots
+du jésuite et en secouant la tête avec une expression de triste
+regret, quel dommage que nous soyons seuls témoins de ce qui se
+passe! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci!... Un
+homme à l'agonie... ainsi transformé subitement!... En présentant
+la chose d'une certaine façon... ça vaudrait presque le Lazare.
+
+-- Quel idée, monseigneur! dit le père d'Aigrigny à mi-voix, elle
+est parfaite, il n'y faut pas renoncer... c'est très acceptable,
+et...
+
+Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par
+Rodin, qui, tournant la tête, fit signe au père d'Aigrigny de
+s'approcher et lui remit un autre feuillet accompagné d'un petit
+papier où étaient écrits ces mots: _À exécuter avant une heure._
+
+Le père d'Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s'écria:
+
+-- C'est juste, je n'avais pas songé à cela... de la sorte, au
+lieu d'être funeste, la correspondance d'Agricol Baudoin et de
+M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs résultats. En
+vérité, ajouta le révérend père à voix basse en se rapprochant du
+prélat pendant que Rodin continuait à écrire, je reste confondu...
+je vois... je lis... et c'est à peine si je puis en croire mes
+yeux... tout à l'heure, brisé, mourant, et maintenant l'esprit
+aussi lucide, aussi pénétrant que jamais... Sommes-nous donc
+témoins d'un de ces phénomènes de somnambulisme pendant lesquels
+l'âme seule agit et domine le corps?
+
+Soudain la porte s'ouvrit; M. Baleinier entra vivement.
+
+À la vue de Rodin, assis à son bureau demi-nu, les pieds sur les
+carreaux, le docteur s'écria d'un ton de reproche et d'effroi:
+
+-- Mais, monseigneur... mais, mon père... c'est un meurtre que de
+laisser ce malheureux là dans cet état; s'il est possédé d'un
+accès de fièvre chaude, il faut l'attacher dans son lit, et lui
+mettre la camisole de force.
+
+Ce disant, le docteur Baleinier s'approcha vivement de Rodin et
+lui saisit le bras: il s'attendait à trouver l'épiderme sec et
+glacé; au contraire, la peau était flexible, presque moite.
+
+Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tâter le pouls de
+la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant
+d'écrire de la main droite.
+
+-- Quel prodige! s'écria le docteur Baleinier, qui comptait les
+pulsations du pouls de Rodin; depuis huit jours, et ce matin
+encore, le pouls était brusque, intermittent, presque insensible,
+et le voici qui se relève, qui se règle... Je m'y perds... Qu'est-
+il donc arrivé?... Je ne puis croire à ce que je vois, demanda-t-
+il en se tournant du côté du père d'Aigrigny et du cardinal.
+
+-- Le révérend père, d'abord frappé d'une extinction de voix, a
+éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux,
+causé par de déplorables nouvelles, dit le père d'Aigrigny, qu'un
+moment nous avons craint pour sa vie... tandis qu'au contraire le
+révérend père a eu la force d'aller jusqu'à ce bureau, où il écrit
+depuis dix minutes avec une clarté de raisonnement, une netteté
+d'expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.
+
+-- Plus de doute! s'écria le docteur, le violent accès de
+désespoir qu'il a éprouvé a causé chez lui une perturbation
+violente qui prépare admirablement bien la crise réactive que je
+suis maintenant presque sûr d'obtenir par l'opération.
+
+-- Persistez-vous donc à la faire! dit tout bas le père d'Aigrigny
+au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d'écrire.
+
+-- J'aurais pu hésiter ce matin encore; mais, disposé comme le
+voilà, je vais profiter à l'instant de cette surexcitation, qui,
+je le prévois, sera suivie d'un grand abattement.
+
+-- Ainsi, dit le cardinal, sans l'opération...
+
+-- Cette crise si heureuse, si inespérée, avorte... et sa réaction
+peut le tuer, monseigneur.
+
+-- Et l'avez-vous prévenu de la gravité de l'opération!...
+
+-- À peu près... monseigneur.
+
+-- Mais il serait temps... de le décider.
+
+-- C'est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur
+Baleinier.
+
+Et, s'approchant de Rodin, qui, continuant d'écrire et de songer,
+était resté étranger à cet entretien tenu à voix basse:
+
+-- Mon révérend père, lui dit le docteur d'une voix ferme, voulez-
+vous dans huit jours être sur pied! Rodin fit un geste rempli de
+confiance qui signifiait:
+
+-- Mais j'y suis sur pied.
+
+-- Ne vous méprenez pas, répondit le docteur, cette crise est
+excellente, mais elle durera peu; et si nous n'en profitons pas...
+à l'instant... pour procéder à l'opération dont je vous ai touché
+deux mots, ma foi!... je vous le dis brutalement... après une
+telle secousse... je ne réponds de rien.
+
+Rodin fut d'autant plus frappé de ces paroles qu'il avait, une
+demi-heure auparavant, expérimenté le peu de durée du _mieux
+_éphémère que lui avait causé la bonne nouvelle du père
+d'Aigrigny, et qu'il commençait à sentir un redoublement
+d'oppression à la poitrine.
+
+M. Baleinier, voulant décider son malade et le croyant irrésolu,
+ajouta:
+
+-- En un mot, mon révérend père, voulez-vous vivre, oui ou non!
+
+Rodin écrivit rapidement ces mots, qu'il donna rapidement au
+docteur: «Pour vivre... je me ferais couper les quatre membres. Je
+suis prêt à tout.» Et il fit un mouvement pour se lever.
+
+-- Je dois vous déclarer, non pour vous faire hésiter, mon
+révérend père, mais pour que votre courage ne soit pas surpris,
+ajouta M. Baleinier, que cette opération est cruellement
+douloureuse...
+
+Rodin haussa les épaules, et d'une main ferme écrivit: «Laissez-
+moi la tête... prenez le reste...»
+
+Le docteur avait lu ces mots à voix haute; le cardinal et le père
+d'Aigrigny se regardèrent, frappés de ce courage indomptable.
+
+-- Mon révérend père, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous
+recoucher... Rodin écrivit: «Préparez-vous... j'ai à écrire des
+ordres très pressés, vous m'avertirez au moment».
+
+Puis, ployant un papier qu'il cacheta avec une oublie, Rodin fit
+signe au père d'Aigrigny de lire les mots qu'il allait tracer, et
+qui furent ceux-ci: «Envoyez à l'instant cette note à l'agent qui
+a adressé les lettres anonymes au maréchal Simon.»
+
+-- À l'heure même, mon révérend père, dit le père d'Aigrigny; je
+vais charger de ce soin une personne sûre.
+
+-- Mon révérend père, dit Baleinier à Rodin, puisque vous tenez à
+écrire... recouchez-vous; vous écrirez sur votre lit pendant nos
+petits préparatifs.
+
+Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais déjà le pronostic
+du docteur se réalisait: le jésuite put à peine rester une seconde
+debout, et retomba sur sa chaise... Alors il regarda le docteur
+Baleinier avec angoisse, et sa respiration s'embarrassa de plus en
+plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit:
+
+-- Ne vous inquiétez pas... Mais il faut nous hâter... Appuyez-
+vous sur moi et sur le père d'Aigrigny.
+
+Aidé de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit; s'y étant
+assis sur son séant, il montra du geste l'écritoire et le papier
+afin qu'on les lui apportât; un buvard lui servit de pupitre, et
+il continua d'écrire sur ses genoux, s'interrompant de temps à
+autre pour aspirer à grand'peine comme s'il eût étouffé, mais
+restant étranger à ce qui se passait autour de lui.
+
+-- Mon révérend père, dit M. Baleinier au père d'Aigrigny, êtes-
+vous capable d'être un de mes aides et de m'assister dans
+l'opération que je vais faire? Avez-vous cette sorte de courage-
+là?
+
+-- Non, dit le révérend père; à l'armée, je n'ai, de ma vie, pu
+assister à une amputation; à la vue du sang ainsi répandu, le
+coeur me manque.
+
+-- Il n'y a pas de sang, dit le docteur Baleinier; mais, du reste,
+c'est pis encore... Veuillez donc m'envoyer trois de nos révérends
+pères, ils me serviront d'aides; ayez aussi l'obligeance de prier
+M. Rousselet de venir avec ses appareils.
+
+Le père d'Aigrigny sortit. Le prélat s'approcha du docteur
+Baleinier, et lui dit à voix basse en lui montrant Rodin:
+
+-- Il est hors de danger?
+
+-- S'il résiste à l'opération, oui, monseigneur.
+
+-- Et... êtes-vous sûr qu'il y résiste?
+
+-- À lui, je dirais oui; à vous, monseigneur, je dis: il faut
+l'espérer.
+
+-- Et s'il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les
+sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entraîne
+toujours quelques petites lenteurs.
+
+-- Il est probable que son agonie durera au moins un quart
+d'heure, monseigneur.
+
+-- C'est court... mais enfin il faudra s'en contenter, dit le
+prélat.
+
+Et il se retira auprès d'une des croisées, sur les vitres de
+laquelle il se mit à tambouriner innocemment du bout des doigts,
+en songeant aux effets de lumière de catafalque qu'il désirait
+tant devoir élever à Rodin.
+
+À ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande boîte carrée
+sous le bras; il s'approcha d'une commode, et sur le marbre de la
+tablette, il disposa ses appareils.
+
+-- Combien en avez-vous préparé? lui dit le docteur.
+
+-- Six, monsieur.
+
+-- Quatre suffiront, mais il est bon de se précautionner. Le coton
+n'est pas trop foulé?
+
+-- Voyez, monsieur.
+
+-- Très bien.
+
+-- Et comment va le révérend père? demanda l'élève à son maître.
+
+-- Hum... hum... répondit tout bas le docteur, la poitrine est
+terriblement embarrassée, la respiration sifflante... la voix
+toujours éteinte... mais enfin il y a une chance...
+
+-- Tout ce que je crains, monsieur, c'est que le révérend père ne
+résiste pas à une si affreuse douleur.
+
+-- C'est encore une chance... mais, dans une position pareille, il
+faut tout risquer... Allons, mon cher, allumez une bougie, car
+j'entends nos aides.
+
+En effet, bientôt entrèrent dans la chambre, accompagnant le père
+d'Aigrigny, les trois congréganistes qui, dans la matinée, se
+promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.
+
+Les deux vieux, à figures rubicondes et fleuries, le jeune à
+figure ascétique, tous trois, comme d'habitude, vêtus de noir,
+portant bonnets carrés, rabats blancs, et paraissant parfaitement
+disposés, d'ailleurs, à venir en aide au docteur Baleinier pendant
+la redoutable opération.
+
+
+
+XVIII. La torture.
+
+-- Mes révérends pères, dit gracieusement le docteur Baleinier aux
+trois congréganistes, je vous remercie de votre bon concours... ce
+que vous aurez à faire sera bien simple, et, avec l'aide du
+Seigneur, cette opération sauvera notre cher père Rodin.
+
+Les trois robes noires levèrent les yeux au ciel avec componction,
+après quoi elles s'inclinèrent comme un seul homme.
+
+Rodin, fort indifférent à ce qui se passait autour de lui, n'avait
+pas un instant cessé soit d'écrire, soit de réfléchir...
+Cependant, de temps à autre, malgré ce calme apparent, il avait
+éprouvé une telle difficulté de respirer, que le docteur Baleinier
+s'était retourné avec une grande inquiétude en entendant l'espèce
+de sifflement étouffé qui s'échappait du gosier de son malade;
+aussi, après avoir fait un signe à son élève, le docteur
+s'approcha de Rodin et lui dit:
+
+-- Allons, mon révérend père... voici le grand moment...
+courage!...
+
+Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jésuite,
+sa figure resta impassible comme celle d'un cadavre; seulement ses
+petits yeux de reptile étincelèrent plus brillants encore au fond
+de leur sombre orbite; un instant il promena un regard assuré sur
+les témoins de cette scène; puis, prenant sa plume entre ses
+dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaça sur la
+table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui
+semblait dire: Je suis prêt.
+
+-- Il faudrait d'abord ôter votre gilet de laine et votre chemise,
+mon père.
+
+Honte ou pudeur, Rodin hésita un instant... seulement un
+instant... car lorsque le docteur eut repris:
+
+-- Il le faut, mon révérend père! Rodin, toujours assis dans son
+lit, obéit, avec l'aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler
+sans doute la pudeur effarouchée du patient:
+
+-- Nous n'avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher
+père, côté gauche et côté droit.
+
+En effet, Rodin, étendu sur le dos et toujours coiffé de son
+bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antérieure
+d'un torse livide et jaunâtre, ou plutôt la cage osseuse d'un
+squelette, car les ombres portées par la vive arête des côtes et
+des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs
+circulaires. Quant aux bras, on eût dit des os enroulés de grosses
+cordes et recouverts de parchemin tanné, tant l'affaissement
+musculaire donnait de relief à l'ossature et aux veines.
+
+-- Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur
+Baleinier. Puis s'adressant aux trois congréganistes:
+
+-- Messieurs, approchez... je vous l'ai dit... ce que vous avez à
+faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.
+
+Et M. Baleinier procéda à l'installation de la chose. Ce fut fort
+simple, en effet. Le docteur remit à chacun de ses quatre aides
+une espèce de petit trépied d'acier environ de deux pouces de
+diamètre sur trois de hauteur; le centre circulaire de ce trépied
+était rempli de coton tassé très épais; cet instrument se tenait
+de la main gauche au moyen d'un manche de bois. De la main droite,
+chaque aide était armé d'un petit tube de fer-blanc de dix-huit
+pouces de longueur; à l'une de ses extrémités était pratiquée une
+embouchure destinée à recevoir les lèvres du praticien, l'autre
+bout se recourbait et s'évasait, de façon à pouvoir servir de
+couvercle au petit trépied.
+
+Ces préparatifs n'offraient rien d'effrayant. Le père d'Aigrigny
+et le prélat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment
+cette opération pouvait être si douloureuse.
+
+Ils comprirent bientôt. Le docteur Baleinier, ayant ainsi armé ses
+quatre aides, les fit s'approcher de Rodin, dont le lit avait été
+roulé au milieu de la chambre. Deux aides se placèrent d'un côté,
+deux de l'autre.
+
+-- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez
+le coton... placez la partie allumée sur la peau de Sa Révérence
+au moyen du trépied qui contient la mèche... recouvrez le trépied
+avec la partie évasée de vos tuyaux, puis soufflez par
+l'embouchure afin d'aviver le feu... C'est très simple, comme vous
+le voyez.
+
+C'était en effet d'une ingénuité patriarcale et primitive. Quatre
+mèches de coton enflammé, mais disposé de façon à ne brûler qu'à
+petit feu, furent appliquées à droite et à gauche de la poitrine
+de Rodin... Ceci s'appelle vulgairement des moxas. Le tour est
+fait, lorsque toute l'épaisseur de la peau est ainsi lentement
+brûlée... cela dure de sept à huit minutes. On prétend qu'une
+amputation n'est rien auprès de cela.
+
+Rodin avait suivi les préparatifs de l'opération avec une
+intrépide curiosité; mais, au premier contact de ces quatre
+brasiers dévorants, il se dressa et se tordit comme un serpent,
+sans pouvoir pousser un cri, car il était muet; l'expansion de la
+douleur lui était même interdite.
+
+Les quatre aides ayant nécessairement dérangé leurs appareils au
+brusque mouvement de Rodin, ce fut à recommencer.
+
+-- Du courage, mon cher père! offrez ces souffrances au
+Seigneur... il les agréera, dit le docteur Baleinier d'un ton
+patelin; je vous ai prévenu... cette opération est très
+douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c'est tout
+dire. Allons... vous qui avez montré jusqu'ici tant de résolution,
+n'en manquez pas au moment décisif.
+
+Rodin avait fermé les yeux; vaincu par cette première surprise de
+la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d'un air presque
+confus de s'être montré si faible. Et pourtant, à droite et à
+gauche de sa poitrine, on voyait déjà quatre larges escarres d'un
+roux saignant... tant les brûlures avaient été aiguës et
+profondes...
+
+Au moment où il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin
+fit signe, en montrant l'encrier, qu'il voulait écrire. On pouvait
+lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin
+écrivit ce qui suit, comme par réminiscence:
+
+«Il vaut mieux ne pas perdre de temps... Faites tout de suite
+prévenir le baron Tripeaud du mandat d'amener lancé contre son
+factotum Léonard, afin qu'il avise.»
+
+Cette note écrite, le jésuite la donna au docteur Baleinier, en
+lui faisant signe de la remettre au père d'Aigrigny; celui-ci,
+aussi frappé que le docteur et le cardinal d'une pareille présence
+d'esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment
+stupéfait. Rodin, les yeux impatiemment fixés sur le révérend
+père, semblait attendre avec impatience qu'il sortît de la chambre
+pour aller exécuter ses ordres. Le docteur, devinant la pensée de
+Rodin, dit un mot au père d'Aigrigny, qui sortit.
+
+-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, c'est à
+recommencer; cette fois ne bougez pas, vous êtes au fait... Rodin
+ne répondit pas, joignit ses mains sur sa tête, offrit sa poitrine
+et ferma les yeux.
+
+C'était un spectacle étrange, lugubre, presque fantastique. Ces
+trois prêtres, vêtus de longues robes noires, penchés sur ce corps
+réduit presque à l'état de cadavre, leurs lèvres collées à ces
+trompes qui aboutissaient à la poitrine du patient, semblaient
+pomper son sang ou l'infibuler par quelque charme magique... Une
+odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, commença à se
+répandre dans la chambre silencieuse... et chaque aide entendit
+sous le trépied fumant une légère crépitation... C'était la peau
+de Rodin qui se fendait sous l'action du feu et se crevassait en
+quatre endroits différents de sa poitrine. La sueur ruisselait de
+son visage livide, qu'elle rendait luisant; quelques mèches de
+cheveux gris, raides et humides, se collaient à ses tempes.
+Parfois telle était la violence de ses spasmes, que sur ses bras
+raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes
+prêtes à se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant
+d'intrépide résignation que le sauvage dont la gloire consiste à
+mépriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans
+l'espoir... nous dirions presque dans la certitude de vivre...
+Telle était la trempe de ce caractère indomptable, la toute-
+puissance de cet esprit énergique, qu'au milieu même de tourments
+indicibles son idée fixe ne l'abandonna pas... Pendant les rares
+intermittences que lui laissait la souffrance, souvent inégale,
+même à ce degré d'intensité, Rodin songeait à l'affaire Rennepont,
+calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes,
+sentant qu'il n'y avait pas une minute à perdre.
+
+Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, épiait avec une
+profonde attention et les effets de la douleur et la réaction
+salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet,
+respirer déjà un peu plus librement.
+
+Soudain Rodin porta sa main à son front comme frappé d'une
+inspiration subite, tourna vivement sa tête vers M. Baleinier, et
+lui demanda par signe de faire un moment suspendre l'opération.
+
+-- Je dois vous avertir, mon révérend père, répondit le docteur,
+qu'elle est plus d'à moitié terminée, et que, si on l'interrompt,
+la reprise vous paraîtra plus douloureuse encore...
+
+Rodin fit signe que peu lui importait et qu'il voulait écrire.
+
+-- Messieurs... suspendez un moment, dit le docteur Baleinier; ne
+retirez pas les moxas... mais n'avivez plus le feu.
+
+C'est-à-dire que le feu allait brûler doucement sur la peau du
+patient, au lieu de brûler vif. Malgré cette douleur moins atroce,
+mais toujours aiguë, profonde, Rodin, resté couché sur le dos, se
+mit en devoir d'écrire; par sa position, il fut forcé de prendre
+le buvard de la main gauche; de l'élever à la hauteur de ses yeux,
+et d'écrire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur
+un premier feuillet, il traça quelques signes alphabétiques d'un
+chiffre qu'il s'était composé pour lui seul afin de noter
+certaines choses secrètes. Peu d'instants auparavant, au milieu de
+ses tortures, une idée lumineuse lui était soudain venue; il la
+croyait bonne, et il la notait, craignant de l'oublier au milieu
+de ses souffrances, quoiqu'il se fût interrompu deux ou trois
+fois; car si la peau ne brûlait plus qu'à petit feu, elle n'en
+brûlait pas moins; Rodin continua d'écrire; sur un autre feuillet,
+il traça les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent
+aussitôt remis au père d'Aigrigny.
+
+«Envoyez à l'instant B. auprès de Faringhea, dont il recevra le
+rapport sur les événements de ces derniers jours, au sujet du
+prince Djalma; B. reviendra immédiatement ici avec ce
+renseignement.»
+
+Le père d'Aigrigny s'empressa de sortir pour donner ce nouvel
+ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du théâtre de l'opération,
+car, malgré la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait
+fort à voir partiellement rôtir le jésuite, auquel il gardait une
+rancune de prêtre italien.
+
+-- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, continuez
+d'être aussi admirablement courageux; votre poitrine se dégage...
+Vous allez avoir encore un rude moment à passer... et puis après,
+bon espoir...
+
+Le patient se remit en place. Au moment où le père d'Aigrigny
+rentra, Rodin l'interrogea du regard; le révérend père lui
+répondit par un signe affirmatif.
+
+Au signe du docteur, les quatre aides approchèrent leurs lèvres
+des tubes et recommencèrent à aviver le feu d'un souffle
+précipité. Cette recrudescence de torture fut si féroce que,
+malgré son empire sur lui-même, Rodin grinça des dents à se les
+briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine
+qui palpitait sous le brasier, qu'ensuite d'un spasme violent il
+s'échappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible... mais
+libre... mais sonore, mais retentissant.
+
+-- La poitrine est dégagée, s'écria le docteur Baleinier
+triomphant: il est sauvé... les poumons fonctionnent... la voix
+revient... la voix est revenue... Soufflez, messieurs, soufflez...
+et vous, mon révérend père, dit-il joyeusement à Rodin, si vous le
+pouvez, criez... hurlez... ne vous gênez pas... je serai ravi de
+vous entendre, et cela vous soulagera... Courage, maintenant... je
+réponds de vous, c'est une cure merveilleuse... je la publierai,
+je la crierai à son de trompe!...
+
+-- Permettez, docteur, dit tout bas le père d'Aigrigny en se
+rapprochant vivement de M. Baleinier; monseigneur est témoin que
+j'ai retenu d'avance la publication de ce fait, qui passera...
+comme il le peut véritablement... pour un miracle.
+
+-- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, répondit sèchement le
+docteur Baleinier, qui tenait à ses oeuvres.
+
+En entendant dire qu'il était sauvé, Rodin, quoique ses
+souffrances fussent peut-être les plus vives qu'il eût encore
+ressenties, car le feu arrivait à la dernière couche de
+l'épiderme, Rodin fut réellement beau, d'une beauté infernale. À
+travers la pénible contraction de ses traits éclatait l'orgueil
+d'un farouche triomphe; on voyait que ce monstre se sentait
+redevenir fort et puissant, et qu'il avait conscience des maux
+terribles que sa funeste résurrection allait causer...
+
+Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dévorait, il
+prononça ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de
+plus en plus libre et dégagée:
+
+-- Je le disais... bien... moi, que je vivrais!...
+
+-- Et vous disiez vrai! s'écria le docteur en tâtant le pouls de
+Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, réglé, les
+poumons libres. La réaction est complète; vous êtes sauvé...
+
+À ce moment, les derniers brins de coton avaient brûlé; on retira
+les trépieds, et l'on vit sur la poitrine osseuse et décharnée de
+Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonisée,
+fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive... Par suite
+de l'un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait dérangé le
+trépied, une de ces brûlures s'était plus étendue que les autres
+et offrait pour ainsi dire un double cercle noirâtre et brûlé.
+
+Rodin baissa les yeux sur ses plaies; après quelques secondes de
+contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres.
+Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père
+d'Aigrigny un regard d'intelligence impossible à peindre, il lui
+dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son
+doigt à ongle plat et sordide:
+
+-- Père d'Aigrigny... quel présage!... voyez donc!... Un
+Rennepont... deux Rennepont... trois Rennepont... quatre
+Rennepont... Puis, s'interrompant: Où est donc le cinquième?
+Ah!... ici... cette plaie compte pour deux... elle est jumelle.[26]
+
+Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.
+
+Le père d'Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent
+le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin
+compléta bientôt par une allusion terrible en s'écriant d'une voix
+prophétique et d'un air inspiré:
+
+-- Oui, je le dis, la race de l'impie sera réduite en poussière,
+comme les lambeaux de ma chair viennent d'être réduits en
+cendres... Je le dis... cela sera... car j'ai voulu vivre... je
+vis.
+
+
+
+XIX. Vice et vertu.
+
+Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement
+rappelé à la vie. Le lecteur n'a peut-être pas oublié la maison de
+la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se
+trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.
+
+Il est environ trois heures de l'après-midi; un vif rayon de
+lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de
+la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère
+Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec
+les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet
+sinistre... Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à
+côté d'un grand tas de charbon, est un mauvais grabat; sous le
+drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d'un
+cadavre. C'est le corps de la mère Arsène; atteinte de choléra,
+elle a succombé depuis la surveille: les enterrements étant très
+nombreux, ses restes n'ont pas encore pu être enlevés.
+
+La rue Clovis est alors presque déserte; il règne au dehors un
+silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du
+vent du nord-est; entre deux rafales, on entend parfois un petit
+fourmillement sec et brusque... ce sont des rats énormes qui vont
+et viennent sur le monceau de charbon.
+
+Soudain, un bruit léger se fait entendre; aussitôt ces animaux
+immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de
+forcer la porte qui de l'allée communiquait dans la boutique;
+cette porte offrait d'ailleurs peu de résistance; au bout d'un
+instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta
+quelques moments immobile au milieu de l'obscurité de cette cave
+humide et glacée. Après une minute d'hésitation, cette femme
+s'avança; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine
+Bacchanal; elle s'approche peu à peu de la couche funèbre.
+
+Depuis la mort de Jacques, l'altération des traits de Céphyse
+avait encore augmenté; d'une pâleur effrayante, ses beaux cheveux
+noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine
+vêtue d'un mauvais jupon rapiécé et d'un mouchoir de cou en
+lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard
+d'une assurance presque farouche sur le linceul... Tout à coup
+elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une
+ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en
+remontant depuis les pieds jusqu'à la tête de la morte... Bientôt
+la vue d'un rat qui s'enfuyait le long des ais vermoulus du grabat
+expliqua l'agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à
+chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si
+elle eût craint d'être surprise dans cette misérable boutique.
+Elle s'empara d'abord d'un panier, et le remplit de charbon; après
+avoir encore regardé de côté et d'autre, elle découvrit dans un
+coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de
+joie sinistre.
+
+-- Ce n'est pas tout... ce n'est pas tout, disait Céphyse en
+cherchant de nouveau autour d'elle d'un air inquiet.
+
+Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer
+blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces
+objets sur le panier, le souleva d'une main, et de l'autre emporta
+le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière,
+Céphyse dit avec un sourire étrange: Je vous vole, ma pauvre mère
+Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.
+
+Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu'elle
+put, suivit l'allée et traversa la petite cour qui séparait ce
+corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.
+
+Sauf les fenêtres de l'appartement de Philémon, sur l'appui
+desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de
+fois gazouillé _son _Béranger, les autres croisées de cette maison
+étaient ouvertes; au premier et au second étage il y avait des
+morts; comme tant d'autres, ils attendaient la charrette où l'on
+entassait les cercueils.
+
+La reine Bacchanal gagna l'escalier qui conduisait aux chambres
+naguère occupées par Rodin; arrivée à leur palier, elle monta un
+petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une
+vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi
+pourrie d'une mansarde située sous les combles.
+
+Cette maison était tellement délabrée, qu'en plusieurs endroits,
+la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu'il pleuvait, pénétrer
+la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et
+éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait,
+au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse
+éventrée, d'où sortaient quelques brins de paille; à côté de cette
+couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu
+d'eau.
+
+La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la
+paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses
+mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la soeur
+adoptive d'Agricol releva la tête; son pâle et doux visage
+semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le
+chagrin, par la misère: ses yeux caves, rougis par les larmes,
+s'attachèrent sur sa soeur avec une expression de mélancolique
+tendresse.
+
+-- Soeur... j'ai ce qu'il nous faut, dit Céphyse d'une voix sourde
+et brève. Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.
+
+Puis, montrant à la Mayeux les objets qu'elle venait de déposer
+sur le carreau, elle ajouta:
+
+-- Pour la première fois de ma vie... j'ai... volé... et cela m'a
+fait honte et peur... Décidément, je ne suis faite ni pour être
+voleuse ni pour être pis encore. C'est dommage, ajouta-t-elle en
+se prenant à sourire d'un air sardonique.
+
+Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa soeur avec une
+expression navrante:
+
+-- Céphyse... ma bonne Céphyse... tu veux donc absolument mourir?
+
+-- Comment hésiter! répondit Céphyse d'une voix ferme. Voyons,
+soeur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte: quand même
+je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que
+me reste-t-il? Deux partis à prendre: le premier, redevenir
+honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne
+volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque
+depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra
+vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre... c'est-à-
+dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça...
+j'aime mieux mourir tout d'un coup... L'autre parti serait de
+continuer, pour vivre, le métier infâme dont j'ai essayé une
+fois... et je ne veux pas... c'est plus fort que moi...
+Franchement, soeur entre une affreuse misère, l'infamie ou la
+mort, le choix peut-il être douteux? réponds.
+
+Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse
+ajouta d'une voix brève et saccadée:
+
+-- D'ailleurs, à quoi bon discuter?... je suis décidée; rien au
+monde ne m'empêcherait d'en finir, puisque toi... toi... soeur
+chérie, tout ce que tu as pu obtenir... de moi... c'est un retard
+de quelques jours... espérant que le choléra nous épargnerait la
+peine... Pour te faire plaisir, j'y consens: le choléra vient...
+tue tout dans la maison... et nous laisse... Tu vois bien, il vaut
+mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de
+nouveau d'un air sardonique.
+
+Puis elle reprit:
+
+-- Et d'ailleurs, toi qui parles, pauvre soeur... tu en as aussi
+envie que moi... d'en finir... avec la vie.
+
+-- Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait
+accablée. Mais... seule... on n'est responsable que de soi... et
+il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant,
+c'est être complice de ta mort.
+
+-- Aimes-tu mieux en finir... moi de mon côté... toi du tien?...
+Ce sera gai... dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette
+espèce d'ironie amère, désespérée, plus fréquente qu'on ne le
+croit au milieu des préoccupations mortelles.
+
+-- Oh! non... non... dit la Mayeux avec effroi, pas seule... Oh!
+je ne veux pas mourir seule.
+
+-- Tu le vois donc bien, soeur chérie... nous avons raison de ne
+pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d'une voix émue,
+j'ai parfois le coeur brisé quand je songe que tu veux mourir
+comme moi...
+
+-- Égoïste! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons
+ai-je plus que toi d'aimer la vie? quel vide laisserai-je après
+moi?
+
+-- Mais toi, soeur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre...
+Les prêtres parlent de saintes! en est-il seulement une qui te
+vaille?... et pourtant, tu veux mourir comme moi... qui ai
+toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable...
+que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait...
+Qu'est-ce que tu veux que je te dise? c'est vrai, pourtant, cela!
+toi... un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que
+moi... qui suis maintenant aussi dégradée qu'une femme peut
+l'être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.
+
+-- Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du même
+point, nous avons suivi des routes opposées... et nous voici
+arrivées au même but: le dégoût de l'existence... Pour toi, pauvre
+soeur, il y a quelques jours encore; si belle, si vaillante, si
+folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi
+pesante qu'elle l'est pour moi, triste et chétive créature...
+Après tout, j'ai accompli jusqu'à la fin ce qui était pour moi un
+devoir, ajouta la Mayeux avec douceur; Agricol n'a plus besoin de
+moi... il est marié... il aime, il est aimé... son bonheur est
+certain. Mlle de Cardoville n'a rien à désirer. Belle, riche,
+heureuse, j'ai fait pour elle ce qu'une pauvre créature de ma
+sorte pouvait faire... Ceux qui ont été bons pour moi sont
+heureux; qu'est-ce que cela fait maintenant que j'aille me
+reposer!... je suis si lasse!...
+
+-- Pauvre soeur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui
+détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m'en
+prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez
+cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de
+te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle
+pour tâcher de l'intéresser à mon sort... oui, mourante... puisque
+les forces t'ont manqué aux Champs-Élysées!
+
+-- Et quand j'ai pu me rendre enfin à l'hôtel de Mlle de
+Cardoville, elle était malheureusement absente!... oh! bien
+malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec
+douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous
+manquer... pensant encore plus à moi qu'à toi, voulant à tout prix
+nous procurer du pain...
+
+La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en
+frémissant.
+
+-- Eh bien! j'ai été me vendre comme tant d'autres malheureuses se
+vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas...
+et que la faim crie trop fort... répondit Céphyse d'une voix
+saccadée; seulement au lieu de vivre de ma honte... comme tant
+d'autres en vivent... moi, j'en meurs...
+
+-- Hélas! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse,
+parce que tu as du coeur... tu ne l'aurais pas connue si j'avais
+pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre
+que j'avais demandé la permission de lui écrire chez son
+concierge; mais, son silence me le prouve, elle est justement
+blessée de mon brusque départ de chez elle... je le conçois...
+elle a dû l'attribuer à une noire ingratitude... oui... car, pour
+qu'elle n'ait pas daigné me répondre... il faut qu'elle soit bien
+blessée... et elle a le droit de l'être... Aussi n'ai-je pas eu le
+courage d'oser lui écrire une seconde fois... cela eût été
+inutile, j'en suis sûre... Bonne et équitable comme elle l'est...
+ses refus sont inexorables lorsqu'elle les croit mérités... et
+puis, d'ailleurs, à quoi bon!... il était trop tard... tu étais
+décidée à en finir...
+
+-- Oh! bien décidée!... car mon infamie me rongeait le coeur... et
+Jacques était mort dans mes bras en me méprisant... et je
+l'aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée,
+je l'aimais comme on n'aime qu'une fois dans la vie!...
+
+-- Que notre sort s'accomplisse donc!... dit la Mayeux, pensive...
+
+-- Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, soeur, tu
+ne me l'as jamais dite... reprit Céphyse après un moment de
+silence.
+
+-- Ce sera le seul secret que j'emporterai avec moi, ma bonne
+Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.
+
+Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait
+délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours
+de sa triste vie:
+
+_Se retrouver en face d'Agricol... instruit du funeste et
+ridicule amour qu'elle ressentait pour lui..._
+
+Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des
+causes du suicide de cette infortunée; depuis la disparition de
+son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste
+secret de ces pages navrantes; quoiqu'elle ne doutât pas de la
+générosité, du bon coeur d'Agricol, elle se défiait tant d'elle-
+même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant
+bien noble, bien pure, que, dans l'extrémité où elle et Céphyse
+s'étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de
+pain, aucune puissance humaine ne l'aurait forcée d'affronter le
+regard d'Agricol... pour lui demander aide et secours.
+
+Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son
+esprit n'eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les
+caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le
+malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes; mais la misère,
+mais la faim, mais l'influence, pour ainsi dire contagieuse dans
+un tel moment, des idées de suicide de Céphyse; mais la lassitude
+d'une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux
+mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la
+Mayeux; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de
+sa soeur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par
+vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort
+le terme de tant de maux...
+
+-- À quoi penses-tu, soeur? dit Céphyse, étonnée du long silence
+de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit:
+
+-- Je pense à la cause qui m'a fait si brusquement sortir de chez
+Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate... Enfin,
+puisse cette fatalité qui m'a chassée de chez elle n'avoir pas
+d'autres victimes que nous; puisse mon dévouement, si obscur, si
+infime qu'il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa
+noble main à la pauvre ouvrière et l'a appelée sa _soeur...
+_puisse-t-elle être heureuse, oh! à tout jamais heureuse! dit la
+Mayeux en joignant les mains avec l'ardeur d'une invocation
+sincère.
+
+-- Cela est beau... soeur... un tel voeu dans ce moment! dit
+Céphyse.
+
+-- Oh! c'est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j'aimais,
+j'admirais cette merveille d'esprit, de coeur et de beauté idéale,
+avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s'est
+révélée dans une oeuvre plus adorable et plus pure... une de mes
+dernières pensées aura du moins été pour elle.
+
+-- Oui... tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice
+jusqu'à la fin...
+
+-- Jusqu'à la fin... dit la Mayeux après un moment de silence.
+C'est vrai... tu as raison... c'est la fin... bientôt... dans un
+instant, tout sera terminé... Vois donc avec quel calme nous
+parlons de... de ce qui en épouvante tant d'autres!
+
+-- Soeur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.
+
+-- Bien décidées, Céphyse? dit la Mayeux en jetant de nouveau un
+regard profond et pénétrant sur sa soeur.
+
+-- Oh! oui... puisses-tu l'être autant que moi!...
+
+-- Sois tranquille... si je retardais de jour en jour le moment
+d'en finir, répondit la Mayeux, c'est que je voulais toujours te
+laisser le temps de réfléchir... car, pour moi...
+
+La Mayeux n'acheva pas, mais elle fit un signe de tête d'une
+tristesse désespérée.
+
+-- Eh bien... soeur... embrassons-nous, dit Céphyse, et du
+courage!
+
+La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa soeur... Toutes
+deux se tinrent longtemps embrassées... Il y eut quelques secondes
+d'un silence profond, solennel, seulement interrompu par les
+sanglots des deux soeurs, car alors seulement elles se mirent à
+pleurer.
+
+-- Oh! mon Dieu! s'aimer ainsi... et se quitter... pour jamais,
+dit Céphyse, c'est bien cruel!... pourtant.
+
+-- Se quitter!... s'écria la Mayeux... et son pâle et doux visage
+inondé de larmes resplendit tout à coup d'une divine espérance; se
+quitter, soeur, oh! non, non. Ce qui me rend calme... vois-tu...
+c'est que je sens là, au fond du coeur, une aspiration profonde,
+certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend!
+Dieu... si grand, si clément, si prodigue, si bon, n'a pas voulu,
+lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais
+quelques hommes égoïstes, dénaturant son oeuvre, réduisent leurs
+frères à la misère et au désespoir... Plaignons les méchants et
+laissons-les... Viens là-haut, soeur... les hommes n'y sont rien,
+Dieu y règne... viens là-haut, soeur; on y est mieux... partons
+vite... car il est tard.
+
+Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui
+commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.
+
+Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa soeur, dont
+les traits, pour ainsi dire transfigurés par l'espoir d'une
+délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons
+du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa soeur, et,
+la regardant avec un profond attendrissement, s'écria:
+
+-- Oh! ma soeur, comme tu es belle ainsi!
+
+-- La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant
+tristement.
+
+-- Non, soeur, car tu parais si heureuse... que les derniers
+scrupules que j'avais encore pour toi s'effacent tout à fait.
+
+-- Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à
+sa soeur.
+
+-- Sois tranquille, soeur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et
+elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu'elle avait placé
+dans un coin de la mansarde, et l'apporta au milieu de cette
+petite pièce.
+
+-- Sais-tu... comment cela... s'arrange... toi!... lui demanda la
+Mayeux en s'approchant.
+
+-- Oh!... mon Dieu!... c'est bien simple, répondit Céphyse: On
+ferme la porte... la fenêtre, et l'on allume le charbon...
+
+-- Oui, soeur; mais il me semble avoir entendu dire qu'il fallait
+bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu'il n'entre
+pas d'air.
+
+-- Tu as raison: justement cette porte joint si mal!
+
+-- Et le toit... vois donc ces crevasses.
+
+-- Comment faire... soeur!
+
+-- Mais, j'y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse,
+bien tordue, pourra nous servir.
+
+-- Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer
+notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses
+du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres...
+
+Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le
+répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta:
+
+-- Dis donc... soeur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres
+pour empêcher l'air... quel luxe... nous sommes douillettes comme
+des personnes riches.
+
+-- À cette heure... nous pouvons bien prendre un peu nos aises,
+dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.
+
+Et les deux soeurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à
+tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus
+pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher,
+puis elles façonnèrent d'assez gros tampons destinés à boucher les
+crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation,
+le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se
+démentirent pas.
+
+
+
+XX. Suicide.
+
+Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de
+leur mort.
+
+Hélas! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux
+soeurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher
+dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l'infamie ou
+contre une vie trop misérable.
+
+Et cela doit être... et sur la société pèsera aussi la terrible
+responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de
+créatures humaines_, ne pouvant pas matériellement vivre _du
+salaire dérisoire qu'on leur accorde, seront forcées de choisir
+entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs:
+
+_Une vie de travail énervant et des privations meurtrières,
+causes d'une mort précoce..._
+
+_La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris,
+par les brutalités, par les maladies immondes..._
+
+_Le suicide, qui tue tout de suite..._
+
+Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la
+classe ouvrière chez les femmes.
+
+Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables,
+luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les
+tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d'un labeur
+au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère... Humbles,
+douces, résignées, elles vont... les bonnes et vaillantes
+créatures, elles vont... tant qu'elles peuvent aller, quoique bien
+frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories... car elles
+ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d'air
+et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu'à la fin... jusqu'à ce
+qu'affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté
+homicide, les forces leur manquent tout à fait... Alors, presque
+toujours atteintes de maladies d'épuisement, le plus grand nombre
+va s'éteindre douloureusement à l'hospice et alimenter les
+amphithéâtres... exploitées pendant leur vie, exploitées après
+leur mort... toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints
+martyrs!
+
+Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et_, bien
+lasses_, comme dit la Mayeux, oh! bien lasses de cette vie terne,
+sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se
+reposent enfin, et s'endorment du sommeil éternel, sans songer à
+maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide...
+Oui, le choix du suicide... car, sans parler des métiers dont
+l'insalubrité mortelle décime périodiquement les classes
+ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l'asphyxie.
+
+D'autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d'une
+organisation vivace et ardente, d'un sang riche et chaud,
+d'appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement
+d'un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim.
+Quant à quelques distractions, si modestes qu'elles soient, quant
+à des vêtements, non pas coquets mais propres, besoin aussi
+impérieux que la faim chez la majorité de l'espèce, il n'y faut
+pas songer...
+
+Qu'arrive-t-il? Un amant se présente; il parle de fêtes, de bals,
+de promenades aux champs, à une malheureuse fille toute palpitante
+de jeunesse et clouée sur sa chaise dix-huit heures par jour...
+dans quelques taudis sombre et infect; le tentateur parle de
+vêtements élégants et frais, et la robe mauvaise qui couvre
+l'ouvrière ne la défend même pas du froid; le tentateur parle de
+mets délicats... et le pain qu'elle dévore est loin de rassasier
+chaque soir son appétit de dix-sept ans. Alors elle cède à ces
+offres pour elle irrésistibles. Et bientôt vient le délaissement,
+l'abandon de l'amant: mais l'habitude de l'oisiveté est prise, la
+crainte de la misère a grandi à mesure que la vie s'est un peu
+raffinée; le travail, même incessant, ne suffirait plus aux
+dépenses accoutumées... alors, par faiblesse, par peur... par
+insouciance... on descend d'un degré de plus dans le vice; puis
+enfin l'on tombe au plus profond de l'infamie... et, ainsi que le
+disait Céphyse, les unes vivent de l'infamie... d'autres en
+meurent.
+
+Meurent-elles comme Céphyse, on doit les plaindre plus encore que
+les blâmer. La société ne perd-elle pas ce droit de blâme dès que
+toute créature humaine, d'abord laborieuse et honnête, n'a pas
+trouvé, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un
+logement salubre, un vêtement chaud, des aliments suffisants,
+quelques jours de repos et toute facilité d'étudier, de
+s'instruire, parce que le pain de l'âme est dû à tous, comme le
+pain du corps, en échange de leur travail et de leur probité?
+
+Oui, une société égoïste et marâtre est responsable de tant de
+vices, de tant d'actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause
+première:
+
+_L'impossibilité matérielle de vivre sans faillir._
+
+Oui, nous le répétons, un nombre effrayant de femmes n'ont que le
+choix entre: _une misère homicide, la prostitution, le suicide._
+
+Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-être, et cela
+parce que le salaire de ces infortunées est insuffisant,
+dérisoire... non que leurs patrons soient généralement durs ou
+injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-mêmes des
+continuelles réactions d'une concurrence anarchique, parce que,
+écrasés sous le poids d'une implacable féodalité industrielle
+(état de choses maintenu, imposé par l'inertie, l'intérêt ou le
+mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forcés d'amoindrir
+chaque jour les salaires pour éviter une ruine complète.
+
+Et tant de déplorables infortunes sont-elles au moins quelquefois
+allégées par une lointaine espérance d'un avenir meilleur? Hélas!
+on n'ose le croire...
+
+Supposons qu'un homme sincère, sans aigreur, sans passion, sans
+amertume, sans violence, mais le coeur douloureusement navré de
+tant de misère, vienne simplement poser cette question à nos
+législateurs:
+
+«Il résulte de faits évidents, prouvés, irrécusables, que des
+milliers de femmes sont obligées de vivre de Paris avec CINQ
+FRANCS au plus par semaine... entendez-vous bien: CINQ FRANCS PAR
+SEMAINE... pour se loger, se vêtir, se chauffer, se nourrir. Et
+beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants; je ne
+ferai pas, comme on dit_, de phrases! _Je vous conjure seulement
+de penser à vos filles, à vos soeurs, à vos femmes, à vos mères...
+Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres créatures, vouées à
+un sort affreux et forcément démoraliseur, sont mères, filles,
+soeurs, épouses. Je vous le demande au nom de la charité, au nom
+du bon sens, au nom de l'intérêt de tous, au nom de la dignité
+humaine, un tel état de choses, qui va d'ailleurs toujours en
+s'aggravant, est-il tolérable? est-il possible? Le souffrirez-
+vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans
+nombre qu'engendre une telle misère?»
+
+Que se passerait-il parmi nos législateurs?
+
+Sans doute ils répondraient... douloureusement, navrés (il faut le
+croire) de leur impuissance:
+
+-- Hélas! c'est désolant, nous gémissons de si grandes misères;
+mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN!!!
+
+De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et à la
+portée de tous... de ceux qui souffrent surtout... et ceux-là, en
+nombre immense, concluent souvent... concluent beaucoup, à leur
+manière... et ils attendent.
+
+Aussi un jour viendra peut-être où la société regrettera bien
+amèrement sa déplorable insouciance; alors les heureux de ce monde
+auront de terribles comptes à demander aux gens qui, à cette
+heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans
+violences, sans secousse, assurer le bien-être du travailleur et
+la tranquillité du riche.
+
+Et, en attendant une solution quelconque à ces questions si
+douloureuses, qui intéressent l'avenir de la société... du monde
+peut-être, bien des pauvres créatures, comme la Mayeux, comme
+Céphyse, mourront de misère et de désespoir.
+
+* * * * *
+
+En quelques minutes, les deux soeurs eurent achevé de
+confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les
+tambours destinés à intercepter l'air et à rendre l'asphyxie plus
+rapide et plus sûre.
+
+La Mayeux dit à sa soeur:
+
+-- Toi qui es la plus grande, Céphyse, tu te chargeras du plafond,
+moi de la fenêtre et de la porte.
+
+-- Sois tranquille, soeur... j'aurai fini avant toi, répondit
+Céphyse.
+
+Et les deux jeunes filles commencèrent à intercepter soigneusement
+les courants d'air qui jusque-là sifflaient dans cette mansarde
+délabrée.
+
+Céphyse, grâce à sa taille élevée, atteignit aux crevasses du
+toit, qui furent hermétiquement bouchées.
+
+Cette triste besogne accomplie, les deux soeurs revinrent l'une
+auprès de l'autre et se regardèrent en silence. Le moment fatal
+approchait; leurs physionomies, quoique toujours calmes,
+semblaient légèrement animées par cette surexcitation étrange qui
+accompagne toujours les doubles suicides.
+
+-- Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau... Et elle
+s'agenouilla devant le petit réchaud rempli de charbon; mais
+Céphyse, prenant sa soeur par-dessous les bras, l'obligea de se
+relever, en lui disant:
+
+-- Laisse-moi allumer le feu... cela me regarde...
+
+-- Mais, Céphyse...
+
+-- Tu sais, pauvre soeur, combien l'odeur du charbon te fait mal à
+la tête!
+
+À cette naïveté, car la reine Bacchanal parlait sérieusement, les
+deux soeurs ne purent s'empêcher de sourire tristement.
+
+-- C'est égal, reprit Céphyse. À quoi bon te donner une souffrance
+de plus... et plus tôt?
+
+Puis, montrant à sa soeur la paillasse encore un peu garnie,
+Céphyse ajouta:
+
+-- Tu vas te coucher là, bonne petite soeur, lorsque le fourneau
+sera allumé, je viendrai m'asseoir à côté de toi.
+
+-- Ne sois pas longtemps... Céphyse.
+
+-- Dans cinq minutes, c'est fait. Le bâtiment élevé sur la rue
+était séparé par une cour étroite du corps de logis où se trouvait
+le réduit des deux soeurs, et le dominait tellement, qu'une fois
+le soleil disparu derrière de hauts pignons, la mansarde devint
+assez obscure, le jour voilé de la fenêtre aux carreaux presque
+opaques, tant ils étaient sordides, éclairait faiblement la
+vieille paillasse à carreaux bleus et blancs sur laquelle la
+Mayeux, vêtue d'une robe en lambeaux, se tenait à demi couchée.
+S'accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuyé dans la
+paume de sa main elle se mit à regarder sa soeur avec une
+expression déchirante, Céphyse, agenouillée devant le réchaud, le
+visage penché vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait
+déjà çà et là une petite flamme bleuâtre... Céphyse soufflait avec
+force sur un peu de braise allumée, qui jetait sur la pâle figure
+de la jeune fille des reflets ardents. Le silence était profond...
+L'on n'entendait pas d'autre bruit que celui du souffle haletant
+de Céphyse, et, par intervalles, la légère crépitation du charbon
+qui, commençant à s'embraser, exhalait déjà une odeur fade à
+soulever le coeur.
+
+Céphyse, voyant le réchaud complètement allumé et se sentant déjà
+un peu étourdie, se releva et dit à sa soeur en s'approchant
+d'elle:
+
+-- C'est fait...
+
+-- Ma soeur, reprit la Mayeux en se mettant à genoux sur la
+paillasse, pendant que Céphyse était encore debout, comment
+allons-nous nous placer? Je voudrais bien être tout près de toi...
+jusqu'à la fin...
+
+-- Attends, dit Céphyse en exécutant à mesure les mouvements dont
+elle parlait, je vais m'asseoir au chevet de la paillasse, adossée
+au mur. Maintenant, petite soeur, viens, couche-toi là... Bon...
+appuie ta tête sur mes genoux... et donne-moi ta main. Es-tu bien
+ainsi?
+
+-- Oui, mais je ne peux pas te voir.
+
+-- Cela vaut mieux... Il paraît qu'il y a un moment, bien court...
+il est vrai... où l'on souffre beaucoup... Et... ajouta Céphyse
+d'une voix émue, autant ne pas nous voir souffrir.
+
+-- Tu as raison, Céphyse...
+
+-- Laisse-moi baiser une dernière fois tes beaux cheveux, dit
+Céphyse en pressant contre ses lèvres la chevelure soyeuse qui
+couronnait le pâle et mélancolique visage de la Mayeux, et puis
+après, nous nous tiendrons tranquilles...
+
+-- Soeur... ta main... dit la Mayeux; une dernière fois, ta
+main... et après comme tu le dis, nous ne bougerons plus... et
+nous n'attendrons pas longtemps, je crois, car je commence à me
+sentir étourdie... et toi... soeur?
+
+-- Moi?... pas encore, dit Céphyse, je ne m'aperçois que de
+l'odeur du charbon.
+
+-- Tu ne prévois pas à quel cimetière on nous mènera? dit la
+Mayeux après un moment de silence.
+
+-- Non; pourquoi cette question?
+
+-- Parce que je préférerais le Père-Lachaise... j'y ai été une
+fois avec Agricol et sa mère... Quel beau coup d'oeil... partout
+des arbres... des fleurs... du marbre... sais-tu que les morts...
+sont mieux logés... que les vivants et...
+
+-- Qu'as-tu, soeur?... dit Céphyse à la Mayeux, qui s'était
+interrompue après avoir parlé d'une voix plus lente.
+
+-- J'ai comme des vertiges... les tempes me bourdonnent...
+répondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu!
+
+-- Je commence seulement à être un peu étourdie; c'est singulier,
+chez moi... l'effet est plus tardif que chez toi.
+
+-- Oh! c'est que moi, dit la Mayeux en tâchant de sourire, j'ai
+toujours été si précoce... Te souviens-tu... à l'école des soeurs,
+on disait que j'étais toujours plus avancée que les autres... Cela
+m'arrive encore, comme tu vois.
+
+-- Oui... mais j'espère te rattraper tout à l'heure, dit Céphyse.
+
+Ce qui étonnait les deux soeurs était naturel; quoique très
+affaiblie par les chagrins et par la misère, la reine Bacchanal,
+d'une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux était
+frêle et délicate, devait ressentir beaucoup moins promptement que
+sa soeur les effets de l'asphyxie.
+
+Après un instant de silence, Céphyse reprit en posant sa main sur
+le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la tête sur
+ses genoux:
+
+-- Tu ne me dis rien... soeur!... tu souffres, n'est-ce pas?
+
+-- Non, dit la Mayeux d'une voix affaiblie; mes paupières sont
+pesantes comme du plomb... l'engourdissement me gagne... je
+m'aperçois... que je parle plus lentement... mais je ne sens
+encore aucune douleur vive... Et toi, soeur?
+
+-- Pendant que tu me parlais, j'ai éprouvé un vertige; maintenant
+mes tempes battent avec force.
+
+-- Comme elles me battaient tout à l'heure; on croirait que c'est
+plus douloureux et plus difficile que cela... de mourir...
+
+Puis après un moment de silence, la Mayeux dit soudain à sa soeur:
+
+-- Crois-tu qu'Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps à
+moi?
+
+-- Peux-tu demander cela!... dit Céphyse d'un ton de reproche.
+
+-- Tu as raison... reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais
+sentiment dans ce doute... mais si tu savais...
+
+-- Quoi, soeur? La Mayeux hésita un instant et dit avec
+accablement:
+
+-- Rien... Puis elle ajouta:
+
+-- Heureusement, je meurs bien convaincue qu'il n'aura jamais
+besoin de moi; il est marié à une jeune fille charmante; ils
+s'aiment... je suis sûre... qu'elle fera son bonheur.
+
+En prononçant ces derniers mots, l'accent de la Mayeux s'était de
+plus en plus affaibli. Tout à coup elle tressaillit, et dit à
+Céphyse, d'une voix tremblante, presque craintive:
+
+-- Ma soeur, serre-moi dans tes bras... oh! j'ai peur: je vois
+tout d'un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.
+
+Et la malheureuse créature, se relevant un peu, cacha son visage
+dans le sein de sa soeur, toujours assise, et l'entoura de ses
+deux bras languissants.
+
+-- Courage... soeur!... dit Céphyse en la serrant contre sa
+poitrine; et d'une voix qui s'affaiblissait aussi:
+
+-- Ça va finir... Et Céphyse ajouta, avec un mélange d'envie et
+d'effroi:
+
+-- Pourquoi donc ma soeur est-elle si vite défaillante?... J'ai
+encore toute ma tête et je souffre moins qu'elle... Oh! mais cela
+ne durera pas; si je pensais qu'elle dût mourir avant moi, j'irais
+me mettre le visage au-dessus du réchaud... oui... et j'y vais.
+
+Au mouvement que fit Céphyse pour se relever, une faible étreinte
+de sa soeur la retint.
+
+-- Tu souffres, pauvre petite?... dit Céphyse en tremblant.
+
+-- Ah!... oui... à cette heure... beaucoup... ne me quitte pas...
+je t'en prie...
+
+-- Et moi... rien... presque rien encore... se dit Céphyse en
+jetant un coup d'oeil farouche sur le réchaud... Ah!... si...
+pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je
+commence à étouffer, et il... me semble... que ma tête va se
+fendre.
+
+En effet, le gaz délétère remplissait alors la petite chambre dont
+il avait peu à peu chassé tout l'air respirable... le jour
+s'avançait; la mansarde, devenue assez obscure, était éclairée par
+la réverbération du fourneau, qui jetait ses reflets rougeâtres
+sur le groupe des deux soeurs étroitement embrassées. Soudain la
+Mayeux fit quelques légers mouvements convulsifs, en prononçant
+ces mots d'une voix éteinte:
+
+-- Agricol... mademoiselle de Cardoville... Oh! adieu...
+Agricol... je te...
+
+Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles; ses
+mouvements convulsifs cessèrent, et ses bras, qui enlaçaient
+Céphyse, retombèrent inertes sur la paillasse.
+
+-- Ma soeur!... s'écria Céphyse effrayée, en soulevant la tête de
+la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi... déjà, ma
+soeur... mais moi?
+
+La douce figure de la Mayeux n'était pas plus pâle que de coutume,
+seulement ses yeux, à demi fermés, n'avaient plus de regard; un
+demi-sourire rempli de tristesse et de bonté erra encore un
+instant sur ses lèvres violettes, d'où s'échappait un souffle
+imperceptible... puis sa bouche devint immobile: l'expression du
+visage était d'une grande sérénité.
+
+-- Mais tu ne dois pas mourir avant moi... s'écria Céphyse d'une
+voix déchirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui
+se refroidirent sous ses lèvres. Ma soeur... attends-moi...
+attends-moi...
+
+La Mayeux ne répondit pas; sa tête, que Céphyse abandonna un
+moment, retomba doucement sur la paillasse.
+
+-- Mon Dieu! je te le jure... ce n'est pas ma faute si nous ne
+mourrons pas ensemble!... s'écria avec désespoir Céphyse
+agenouillée devant la couche où était étendue la Mayeux. Morte!...
+murmura Céphyse épouvantée, la voilà morte... avant moi... c'est
+peut-être que je suis la plus forte... Ah!... heureusement... je
+commence... comme elle... tout à l'heure... à voir d'un bleu
+sombre... oh!... je souffre... quel bonheur!... Oh! l'air me
+manque... Soeur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de
+la Mayeux, me voilà... je viens...
+
+Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans
+l'escalier. Céphyse avait encore assez de présence d'esprit pour
+que ces sons arrivassent jusqu'à elle. Toujours étendue sur le
+corps de sa soeur, elle redressa la tête. Le bruit se rapprocha de
+plus en plus; bientôt une voix s'écria au dehors, à peu de
+distance de la porte:
+
+-- Grand Dieu!... quelle odeur de charbon!...
+
+Et au même instant les ais de la porte furent ébranlés, tandis
+qu'une autre voix s'écriait:
+
+-- Ouvrez!... ouvrez!
+
+-- On va entrer... me sauver... moi!... et ma soeur morte... Oh!
+non... je n'aurai pas la lâcheté de lui survivre.
+
+Telle fut la dernière pensée de Céphyse. Usant de tout ce qui lui
+restait de forces pour courir à la fenêtre, elle l'ouvrit... et au
+moment où la porte, à demi brisée, cédait sous un vigoureux
+effort... la malheureuse créature se précipita dans la cour, du
+haut de ce troisième étage. À cet instant, Adrienne et Agricol
+paraissaient au seuil de la chambre.
+
+Malgré l'odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se
+précipita dans la mansarde, et, voyant le réchaud, s'écria:
+
+-- La malheureuse enfant!... elle s'est tuée!...
+
+-- Non... elle s'est jetée par la fenêtre, s'écria Agricol, car il
+avait vu, au moment où la porte se brisait, une forme humaine
+disparaître par la croisée où il courut. Ah!... c'est affreux!
+s'écria-t-il bientôt, et poussant un cri déchirant, il mit sa main
+devant ses yeux et se retourna pâle, terrifié, vers Mlle de
+Cardoville.
+
+Mais se méprenant sur la cause de l'épouvante d'Agricol, Adrienne,
+qui venait d'apercevoir la Mayeux à travers l'obscurité, répondit:
+
+-- Non... la voici... Et elle montra au forgeron la pâle figure de
+la Mayeux étendue sur la paillasse, auprès de laquelle Adrienne se
+jeta à genoux... Saisissant les mains de la pauvre ouvrière, elle
+les trouva glacées... lui posant vite la main sur le coeur, elle
+ne le sentit plus battre... Cependant, au bout d'une seconde,
+l'air frais entrant à flots par la porte, par la fenêtre, Adrienne
+crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s'écria:
+
+-- Son coeur bat, vite du secours... monsieur Agricol, courez! du
+secours... Heureusement j'ai mon flacon.
+
+-- Oui... oui... du secours pour elle... et pour l'autre... s'il
+en est temps encore! dit le forgeron désespéré en se précipitant
+vers l'escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouillée devant la
+paillasse où était étendue la Mayeux.
+
+
+
+XXI. Les aveux.
+
+Pendant la scène pénible que nous venons de raconter, une vive
+émotion avait coloré les traits de Mlle de Cardoville, pâlie,
+amaigrie par le chagrin. Ses joues, naguère d'une rondeur si pure,
+s'étaient déjà légèrement creusées, tandis qu'un cercle d'un
+faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement
+voilés, au lieu d'être vifs et brillants comme par le passé; ses
+lèvres charmantes, quoique contractées par une inquiétude
+douloureuse, avaient cependant conservé leur incarnat humide et
+velouté.
+
+Pour donner plus aisément ses soins à la Mayeux, Adrienne avait
+jeté au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle
+chevelure d'or cachaient presque son visage baissé vers la
+paillasse, auprès de laquelle elle se tenait agenouillée, serrant
+entre ses mains d'ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvrière,
+complètement rappelée à la vie depuis quelques minutes, et par la
+salubre fraîcheur de l'air, et par l'activité des sels dont
+Adrienne portait sur elle un flacon; heureusement,
+l'évanouissement de la Mayeux avait été causé plus par son émotion
+et par sa faiblesse que par l'action de l'asphyxie, le gaz
+délétère du charbon n'ayant pas encore atteint son dernier degré
+d'intensité lorsque l'infortunée avait perdu connaissance.
+
+Avant de poursuivre le récit de cette scène entre l'ouvrière et la
+patricienne, quelques mots rétrospectifs sont nécessaires.
+
+Depuis l'étrange aventure du théâtre de la porte Saint-Martin,
+alors que Djalma, au péril de sa vie, s'était précipité sur la
+panthère noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille
+avait été diversement affectée. Oubliant et sa jalousie et son
+humiliation à la vue de Djalma... de Djalma s'affichant aux yeux
+de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne,
+un moment éblouie par l'action à la fois héroïque et chevaleresque
+du prince, s'était dit: Malgré d'odieuses apparences, Djalma
+m'aime assez pour avoir bravé la mort afin de ramasser mon
+bouquet.
+
+Mais chez cette jeune fille d'une âme délicate, d'un caractère si
+généreux, d'un esprit si juste et si droit, la réflexion, le bon
+sens devaient bientôt démontrer la vanité de pareilles
+consolations, bien impuissantes à guérir les cruelles blessures de
+son amour et de sa dignité si cruellement atteints.
+
+Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affronté,
+à la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil à
+celui qu'il a bravé pour ramasser mon bouquet! et encore... qui me
+dit que ce n'était pas, pour l'offrir à la femme dont il était
+accompagné?
+
+Étranges peut-être aux yeux du monde, mais justes et grandes aux
+yeux de Dieu, les idées qu'Adrienne avait sur l'amour, jointes à
+sa légitime fierté, étaient un obstacle invincible à ce qu'elle
+pût jamais songer à _succéder _à cette femme (quelle qu'elle fût
+d'ailleurs) que le prince avait affichée en public comme sa
+maîtresse.
+
+Et pourtant, Adrienne osait à peine se l'avouer, elle ressentait
+une jalousie d'autant plus pénible, d'autant plus humiliante,
+contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui être
+comparée.
+
+D'autres fois, au contraire, malgré la conscience qu'elle avait de
+sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits
+charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais goût, si les
+manières libres et inconvenantes de cette jolie créature étaient
+l'effet d'une effronterie précoce et dépravée ou de l'ignorance
+complète des usages; dans ce dernier cas, cette ignorance même,
+résultant peut-être d'un naturel naïf, ingénu, pouvait avoir un
+grand attrait enfin, si à ce charme et à celui d'une incontestable
+beauté se joignaient un amour sincère et une âme pure, peu
+importaient l'obscurité de la naissance et la mauvaise éducation
+de cette jeune fille; elle pouvait inspirer à Djalma une passion
+profonde.
+
+Si Adrienne hésitait souvent à voir dans Rose-Pompon, malgré tant
+de fâcheuses apparences, une créature perdue, c'est que, se
+souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l'élévation
+d'âme de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu'elle
+avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait à
+croire qu'un homme doué d'un esprit si remarquable, d'un coeur si
+tendre, d'une âme si poétique, si rêveuse, si enthousiaste de
+l'idéal, fût capable d'aimer une créature dépravée, vulgaire, et
+de se montrer audacieusement en public avec elle... Là était un
+mystère qu'Adrienne s'efforçait en vain de pénétrer.
+
+Ces doutes navrants, cette curiosité cruelle, alimentaient encore
+le funeste amour d'Adrienne, et l'on doit comprendre son incurable
+désespoir en reconnaissant que l'indifférence, que les mépris
+mêmes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus brûlant, plus
+passionné que jamais; tantôt, se rejetant dans des idées de
+fatalité de coeur, elle se disait qu'elle _devait _éprouver cet
+amour, que Djalma le méritait, et qu'un jour ce qu'il y avait
+d'incompréhensible dans la conduite du prince s'expliquerait à son
+avantage à lui; tantôt, au contraire, honteuse d'excuser Djalma,
+la conscience de cette faiblesse était pour Adrienne un remords,
+une torture de chaque instant; victime enfin de ces chagrins
+inouïs, elle vécut dès lors dans une solitude profonde.
+
+Bientôt le choléra éclata comme la foudre. Trop malheureuse pour
+craindre le fléau, Adrienne ne s'émut que du malheur des autres.
+L'une des premières, elle concourut à ces dons considérables qui
+affluèrent de toutes parts avec un admirable sentiment de charité.
+Florine avait été subitement frappée par l'épidémie; sa maîtresse,
+malgré le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu.
+Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bonté, ne put cacher
+plus longtemps la trahison dont elle s'était jusqu'alors rendue
+complice: la mort devant la délivrer sans doute de l'odieuse
+tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin
+tout révéler à Adrienne.
+
+Celle-ci apprit ainsi et l'espionnage incessant de Florine, et la
+cause du brusque départ de la Mayeux. À ces révélations, Adrienne
+sentit son affection, sa tendre pitié pour la pauvre ouvrière,
+augmenter encore. Par son ordre, les plus actives démarches furent
+faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de
+Florine eurent un résultat plus important encore: Adrienne,
+justement alarmée de cette nouvelle preuve des machinations de
+Rodin, se rappela les projets formés alors que, se croyant aimée,
+l'instinct de son amour lui révélait les périls que couraient
+Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. Réunir ceux
+de sa race, les rallier contre l'ennemi commun, telle fut la
+pensée d'Adrienne après les révélations de Florine; cette pensée,
+elle regarda comme un devoir de l'accomplir; dans cette lutte
+contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin,
+le père d'Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs
+affiliés, Adrienne vit non seulement la louable et périlleuse
+tâche de démasquer l'hypocrisie et la cupidité, mais encore, sinon
+une consolation, du moins une généreuse distraction à d'affreux
+chagrins.
+
+De ce moment, une activité inquiète, fébrile, remplaça la morne et
+douloureuse apathie où languissait la jeune fille. Elle convoqua
+autour d'elle toutes les personnes de sa famille capables de se
+rendre à son appel, et, ainsi que l'avait dit la note secrète
+remise au père d'Aigrigny, l'hôtel de Cardoville devint bientôt le
+foyer de démarches actives, incessantes, le centre de fréquentes
+réunions de famille, où les moyens d'attaque et de défense étaient
+vivement débattus.
+
+Parfaitement exacte sur tous les points, la note secrète dont on a
+parlé (et encore l'indication suivante était-elle énoncée sous la
+forme du doute), la note secrète supposait que Mlle de Cardoville
+avait accordé une entrevue à Djalma; le fait était faux; l'on
+saura plus tard la cause qui avait pu accréditer ce soupçon; loin
+de là, Mlle de Cardoville trouvait à peine dans la préoccupation
+des grands intérêts de famille dont on a parlé, une distraction
+passagère au funeste amour qui la minait sourdement, et qu'elle se
+reprochait avec tant d'amertume.
+
+Le matin même de ce jour où Adrienne, apprenant enfin la demeure
+de la Mayeux, venait l'arracher si miraculeusement à la mort,
+Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment à l'hôtel de Cardoville
+pour y conférer au sujet de M. François Hardy, avait supplié
+Adrienne de lui permettre de l'accompagner rue Clovis, et tous
+deux s'y étaient rendus en hâte.
+
+Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole...
+Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extrêmes de la chaîne
+sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante
+égalité... car l'ouvrière et la patricienne se valaient par
+l'intelligence, l'âme et par le coeur... elles se valaient encore
+parce que celle-ci était un idéal de richesse, de grâce et de
+beauté... celle-là un idéal de résignation et de malheur immérité;
+hélas! le malheur souffert avec courage et dignité n'a-t-il pas
+aussi son auréole?
+
+La Mayeux, étendue sur la paillasse, paraissait si faible, que,
+lors même qu'Agricol n'eût pas été retenu au rez-de-chaussée de la
+maison, auprès de Céphyse, alors expirante d'une mort horrible,
+Mlle de Cardoville eût encore attendu quelque temps avant
+d'engager la Mayeux à se lever et à descendre jusqu'à sa voiture.
+
+Grâce à la présence d'esprit et au pieux mensonge d'Adrienne,
+l'ouvrière était persuadée que Céphyse avait pu être transportée
+dans une ambulance voisine, où on lui donnait les soins
+nécessaires, et qui semblaient devoir être couronnés du succès.
+Les facultés de la Mayeux ne se réveillant pour ainsi dire que peu
+à peu de leur engourdissement, elle avait accepté cette fable sans
+le moindre soupçon, ignorant aussi qu'Agricol eût accompagné Mlle
+de Cardoville.
+
+-- Et c'est à vous, mademoiselle, que Céphyse et moi devons la
+vie! disait la Mayeux, son mélancolique et touchant visage tourné
+vers Adrienne, vous, agenouillée dans cette mansarde... auprès de
+ce lit de misère, où ma soeur et moi nous voulions mourir!... car
+Céphyse... vous me l'assurez, n'est-ce pas, mademoiselle!... a
+été, comme moi, secourue à temps!
+
+-- Oui, rassurez-vous, tout à l'heure on est venu m'annoncer
+qu'elle avait repris ses sens.
+
+-- Et on lui a dit que je vivais, n'est-ce pas, mademoiselle!...
+Sans cela, elle regretterait peut-être de m'avoir survécu.
+
+-- Soyez tranquille, chère enfant, dit Adrienne en serrant les
+mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses
+yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu'il fallait dire. Ne
+vous inquiétez pas, ne songez qu'à revenir à la vie... et... je
+l'espère... au bonheur... que, jusqu'à présent, vous avez si peu
+connu, pauvre petite!
+
+-- Que de bontés, mademoiselle!... après ma fuite de chez vous...
+quand vous devez me croire si ingrate!
+
+-- Tout à l'heure, lorsque vous serez moins faible... je vous
+dirai bien des choses... qui maintenant fatigueraient peut-être
+votre attention, mais comment vous trouvez-vous!
+
+-- Mieux... mademoiselle... ce bon air... et puis la pensée que,
+puisque vous voilà... ma pauvre soeur ne sera plus réduite au
+désespoir... car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j'en suis
+sûre, vous aurez pitié de Céphyse, n'est-ce pas, mademoiselle!
+
+-- Comptez toujours sur moi, mon enfant, répondit Adrienne en
+dissimulant son pénible embarras, vous le savez, je m'intéresse à
+tout ce qui vous intéresse... Mais, dites-moi, ajouta Mlle de
+Cardoville émue, avant de prendre cette résolution désespérée,
+vous m'avez écrit, n'est-ce pas!
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Hélas! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de
+réponse de moi, combien vous avez dû me trouver oublieuse...
+cruellement ingrate!...
+
+-- Ah! jamais je ne vous ai accusée, mademoiselle; ma pauvre soeur
+vous le dira. Je vous ai été reconnaissante jusqu'à la fin.
+
+-- Je vous crois... je connais votre coeur; mais enfin... mon
+silence... comment pouviez-vous donc l'expliquer!
+
+-- Je vous ai crue justement blessée de mon brusque départ,
+mademoiselle...
+
+-- Moi... blessée!... Hélas! votre lettre... je ne l'ai pas reçue!
+
+-- Et pourtant vous savez que je vous l'ai adressée, mademoiselle!
+
+-- Oui, ma pauvre amie: je sais encore que vous l'avez écrite chez
+mon portier; malheureusement, il a remis votre lettre à une de mes
+femmes nommée Florine, en lui disant que cette lettre venait de
+vous.
+
+-- Mademoiselle Florine! cette jeune personne si bonne pour moi!
+
+-- Florine me trompait indignement; vendue à mes ennemis, elle
+leur servait d'espion.
+
+-- Elle!... mon Dieu! s'écria la Mayeux. Est-il possible!
+
+-- Elle-même, répondit amèrement Adrienne; mais il faut, après
+tout, la plaindre autant que la blâmer: elle était forcée d'obéir
+à une nécessité terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont
+assuré mon pardon avant sa mort.
+
+-- Morte aussi, elle... si jeune!... si belle!...
+
+-- Malgré ses torts, sa fin m'a profondément émue; car elle a
+avoué ses fautes avec des regrets déchirants. Parmi ses aveux,
+elle m'a dit avoir intercepté cette lettre dans laquelle vous me
+demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre soeur.
+
+-- Cela est vrai, mademoiselle... Tels étaient les termes de ma
+lettre; mais quel intérêt avait-on à vous le cacher?
+
+-- On craignait de vous voir revenir auprès de moi, mon bon ange
+gardien... vous m'aimez si tendrement... Mes ennemis ont redouté
+votre fidèle affection, merveilleusement servie par l'admirable
+instinct de votre coeur... Ah! je n'oublierai jamais combien était
+méritée l'horreur que vous inspirait un misérable que je défendais
+contre vos soupçons.
+
+-- M. Rodin?... dit la Mayeux en frémissant.
+
+-- Oui... répondit Adrienne; mais ne parlons pas maintenant de ces
+gens-là... Leur odieux souvenir gâterait la joie que j'éprouve à
+vous voir renaître... car votre voix est moins faible, vos joues
+se colorent un peu. Dieu soit béni; je suis si heureuse de vous
+retrouver!... Si vous saviez tout ce que j'espère, tout ce que
+j'attends de notre réunion! car nous ne nous quitterons plus,
+n'est-ce pas? Oh! promettez-le-moi... au nom de notre amitié!
+
+-- Moi... mademoiselle... votre amie! dit la Mayeux en baissant
+timidement les yeux...
+
+-- Il y a quelques jours, avant votre départ de chez moi, ne vous
+appelais-je pas mon amie, ma soeur? Qu'y a-t-il de changé? Rien...
+rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement;
+on dirait, au contraire, qu'un fatal rapprochement dans nos
+positions me rend votre amitié plus chère... plus précieuse
+encore; et elle m'est acquise, n'est-ce pas?... Oh! ne me refusez
+pas, j'ai tant besoin d'une amie...
+
+-- Vous... mademoiselle... vous auriez besoin de l'amitié d'une
+pauvre créature comme moi?
+
+-- Oui, répondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un
+expression de douleur navrante -- et bien plus... vous êtes peut-
+être la seule personne à qui je pourrais... à qui j'oserais
+confier des chagrins... biens amers...
+
+Et les joues de Mlle de Cardoville se colorèrent vivement.
+
+-- Et qui me mérite une pareille marque de confiance,
+mademoiselle? demanda la Mayeux de plus en plus surprise.
+
+-- La délicatesse de votre coeur, la sûreté de votre caractère,
+répondit Adrienne avec une légère hésitation... puis, vous êtes
+femme... et, j'en suis certaine, mieux que personne, vous
+comprendrez ce que je souffre, et vous me plaindrez...
+
+-- Vous plaindre... mademoiselle! dit la Mayeux, dont l'étonnement
+augmentait encore, vous si grande dame et si enviée... moi si
+humble et si infime, je pourrais vous plaindre.
+
+-- Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne après quelques instants
+de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles
+que l'on n'ose avouer à personne, de crainte des railleries ou du
+mépris?... Comment oser demander de l'intérêt ou de la pitié pour
+les souffrances que l'on n'ose s'avouer à soi-même, parce qu'on en
+rougit à ses propres yeux?
+
+La Mayeux pouvait à peine croire ce qu'elle entendait; sa
+bienfaitrice eût, comme elle, éprouvé un amour malheureux, qu'elle
+n'aurait pas tenu un autre langage. Mais l'ouvrière ne pouvait
+admettre une supposition pareille; aussi attribuant à une autre
+cause les chagrins d'Adrienne, elle répondit tristement en
+songeant à son fatal amour pour Agricol:
+
+-- Oh! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte... cela doit
+être affreux!... Oh! bien affreux!...
+
+-- Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un coeur
+assez noble pour vous inspirer une confiance entière, mais encore
+assez éprouvé par mille chagrins pour être capable de vous offrir
+pitié, appui, conseil!... Dites, ma chère enfant, ajouta Mlle de
+Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous étiez
+accablée par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous
+pas heureuse, bien heureuse de trouver une âme soeur de la vôtre
+où vous pourriez épancher vos chagrins et les alléger de moitié
+par une confiance entière et méritée?
+
+Pour la première fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de
+Cardoville avec un sentiment de défiance et de tristesse. Les
+dernières paroles de la jeune fille lui semblaient significatives.
+
+-- Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux; sans
+doute mon journal est tombé entre ses mains; elle connaît mon
+amour pour Agricol, ou elle le soupçonne; ce qu'elle m'a dit
+jusqu'ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de
+s'assurer si elle est bien informée.
+
+Ces pensées ne soulevaient dans l'âme de la Mayeux aucun sentiment
+amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le coeur de
+l'infortunée était d'une si ombrageuse délicatesse, d'une si
+douloureuse susceptibilité à l'endroit de son funeste amour, que,
+malgré sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville,
+elle souffrit cruellement en la croyant maîtresse de son secret.
+
+
+
+XXII. Suite des aveux.
+
+Cette pensée d'abord si pénible: que Mlle de Cardoville était
+instruite de son amour pour Agricol, se transforma bientôt dans le
+coeur de la Mayeux, grâce aux généreux instincts de cette rare et
+excellente créature, en un regard touchant, qui montrait son
+attachement, toute sa vénération pour Adrienne.
+
+-- Peut-être, se disait la Mayeux, vaincue par l'influence que
+l'adorable bonté de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais
+fait un aveu que je n'aurais fait à personne, un aveu que, tout à
+l'heure encore, je croyais emporter dans ma tombe... C'eût été du
+moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville,
+mais malheureusement me voici privée du triste bonheur de confier
+à ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d'ailleurs, si
+généreuse que soit sa pitié pour moi, si intelligente que soit son
+affection, il ne lui est pas donné, à elle si belle, si admirée,
+il ne lui est pas donné de jamais comprendre ce qu'il y a
+d'affreux dans la position d'une créature comme moi, cachant au
+plus profond de son coeur meurtri un amour aussi désespéré que
+ridicule. Non... non; et malgré la délicatesse de son attachement
+pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans
+le savoir, car les _maux frères _peuvent seuls se consoler...
+Hélas! pourquoi ne m'a-t-elle pas laissée mourir?
+
+Ces réflexions s'étaient présentées à l'esprit de la Mayeux aussi
+rapides que la pensée. Adrienne l'observait attentivement: elle
+remarqua soudain que les traits de la jeune ouvrière, jusqu'alors
+de plus en plus rassérénés, s'attristaient à nouveau, et
+exprimaient un sentiment d'humiliation douloureuse. Effrayée de
+cette rechute de sombre accablement, dont les conséquences
+pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible,
+était pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville
+reprit vivement:
+
+-- Mon amie... ne pensez-vous donc pas comme moi... que le chagrin
+le plus cruel... le plus humiliant même, est allégé... lorsqu'on
+peut l'épancher dans un coeur fidèle et dévoué?
+
+-- Oui... mademoiselle, dit amèrement la jeune ouvrière; mais le
+coeur qui souffre, et en silence, devrait être seul juge du moment
+d'un pénible aveu... Jusque-là il serait plus humain peut-être de
+respecter son douloureux secret... si on l'a surpris.
+
+-- Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne; si je
+choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien
+pénible confidence... c'est que, quand vous m'aurez entendue, vous
+vous rattacherez, j'en suis sûre, d'autant plus à l'existence, que
+vous saurez que j'ai un plus grand besoin de votre tendresse... de
+vos consolations... de votre pitié...
+
+À ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever à demi,
+s'appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.
+
+Elle ne pouvait croire à ce qu'elle entendait; loin de songer à
+forcer ou à surprendre sa confiance, sa protectrice venait,
+disait-elle, lui faire un aveu pénible et implorer ses
+consolations, sa pitié... à elle... la Mayeux.
+
+-- Comment! s'écria-t-elle en balbutiant, c'est vous,
+mademoiselle, qui venez...
+
+-- C'est moi qui viens vous dire: «Je souffre... et j'ai honte de
+ce que je souffre...» Oui... ajouta la jeune fille avec une
+expression déchirante, oui... de tous les aveux, je viens vous
+faire le plus pénible... j'aime!... et je rougis... de mon amour.
+
+-- Comme moi... s'écria involontairement la Mayeux en joignant les
+mains.
+
+-- J'aime... reprit Adrienne avec une explosion de douleur
+longtemps soutenue; oui, j'aime... et on ne m'aime pas... et mon
+amour est misérable, est impossible... il me dévore... il me
+tue... et je n'ose le confier à personne... ce fatal secret...
+
+-- Comme moi... répéta la Mayeux, le regard fixe. Elle... reine...
+par la beauté, par le rang, par la richesse, par l'esprit... elle
+souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse
+créature... elle aime... et on ne l'aime pas...
+
+-- Eh bien!... oui... comme vous... j'aime... et l'on ne m'aime
+pas, s'écria Mlle de Cardoville; avais-je donc tort de vous dire
+qu'à vous seule je pouvais me confier... parce qu'ayant souffert
+des mêmes maux, vous seule pouviez y compatir?
+
+-- Ainsi... mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et
+revenant de sa profonde surprise, vous saviez...
+
+-- Je savais tout, pauvre enfant... mais jamais je ne vous aurais
+parlé de votre secret si moi-même... je n'avais pas eu à vous en
+confier un plus pénible encore... Le vôtre est cruel, le mien est
+humiliant!... Oh! ma soeur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville
+avec un accent impossible à rendre, le malheur efface, rapproche,
+confond ce que l'on appelle... les distances... Et souvent ces
+heureux du monde, que l'on envie tant, tombent, par d'affreuses
+douleurs, hélas! bien au-dessous des plus humbles et des plus
+misérables, puisqu'à ceux-là ils demandent pitié... consolation.
+
+Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de
+Cardoville reprit d'une voix émue:
+
+-- Allons, soeur, courage, courage... aimons-nous, soutenons-nous;
+que ce triste et mystérieux lien nous unisse à jamais.
+
+-- Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous
+savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et
+ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai
+plus vous regarder sans rougir.
+
+-- Pourquoi? parce que vous aimez passionnément M. Agricol, dit
+Adrienne; mais alors il faudra donc que je meure de honte à vos
+yeux, car, moins courageuse que vous, je n'ai pas eu la force de
+souffrir, de me résigner, de cacher mon amour au plus profond de
+mon coeur! Celui que j'aime, d'un amour désormais impossible, l'a
+connu, cet amour... et il l'a méprisé... pour me préférer une
+femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour
+moi... si les apparences ne me trompent pas sur elle... Aussi,
+quelquefois j'espère qu'elles me trompent. Maintenant, dites...
+est-ce à vous de baisser les yeux?
+
+-- Vous, dédaignée... pour une femme indigne de vous être
+comparée?... Ah! mademoiselle, je ne puis le croire! s'écria la
+Mayeux.
+
+-- Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans
+orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon coeur... Alors je
+me dis: «Non, celle que l'on me préfère a sans doute de quoi
+toucher l'âme, l'esprit et le coeur de celui qui me dédaigne pour
+elle.»
+
+-- Ah! mademoiselle, si tout ce que j'entends n'est pas un rêve...
+si de fausses apparences ne vous égarent pas, votre douleur est
+grande!
+
+-- Oui, ma pauvre amie... grande... oh! bien grande; et pourtant,
+maintenant, grâce à vous, j'ai l'espoir que peut-être elle
+s'affaiblira, cette passion funeste; peut-être trouverai-je la
+force de la vaincre... car, lorsque vous saurez tout, absolument
+tout, je ne voudrai pas rougir à vos yeux... vous, la plus noble,
+la plus digne des femmes... vous... dont le courage, la
+résignation, sont et seront toujours pour moi un exemple.
+
+-- Ah! mademoiselle... ne parlez pas de mon courage, lorsque j'ai
+tant à rougir de ma faiblesse.
+
+-- Rougir! mon Dieu! toujours cette crainte! Est-il, au contraire,
+quelque chose de plus touchant, de plus héroïquement dévoué que
+votre amour? Vous, rougir! Et pourquoi? Est-ce d'avoir montré la
+plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris à
+aimer depuis votre enfance? Rougir, est-ce d'avoir enduré, sans
+jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d'autant
+plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir
+n'avaient pas conscience du mal qu'elles vous faisaient? Pensait-
+on à vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste
+nom de Madeleine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y
+songer, un surnom ridicule et injurieux? Et pourtant pour vous,
+que d'humiliations, que de chagrins dévorés en secret!...
+
+-- Hélas! mademoiselle, qui a pu vous dire...
+
+-- Ce que vous n'aviez confié qu'à votre journal, n'est-ce pas? Eh
+bien, sachez donc tout... Florine, mourante, m'a avoué ses
+méfaits. Elle avait eu l'indignité de vous dérober ces papiers,
+forcée d'ailleurs à cet acte odieux par les gens qui la
+dominaient... mais ce journal, elle l'avait lu... et comme tout
+bon sentiment n'était pas éteint en elle, cette lecture où se
+révélaient votre admirable résignation, votre triste et pieux
+amour, cette lecture l'avait si profondément frappée, qu'à son lit
+de mort elle a pu m'en citer quelques passages, m'expliquant ainsi
+la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que
+la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n'eût causé
+votre fuite.
+
+-- Hélas! il n'est que trop vrai, mademoiselle.
+
+-- Oui, oui, reprit amèrement Adrienne; ceux qui faisaient agir
+cette malheureuse savaient bien où portait le coup... ils n'en
+sont pas à leur essai... ils vous réduisaient au désespoir... ils
+vous tuaient... Mais, aussi... pourquoi m'étiez-vous si dévouée?
+pourquoi les aviez-vous devinés? Oh! ces robes noires sont
+implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en
+frissonnant.
+
+-- Cela épouvante, mademoiselle.
+
+-- Rassurez-vous, chère enfant; vous le voyez, les armes des
+méchants tournent souvent contre eux: car, du moment où j'ai su la
+cause de votre fuite, vous m'êtes devenue plus chère encore. Dès
+lors, j'ai fait tout au monde pour vous retrouver; enfin, après de
+longues démarches, ce matin seulement, la personne que j'avais
+chargée du soin de découvrir votre retraite est parvenue à savoir
+que vous habitiez cette maison. M. Agricol se trouvait chez moi,
+il m'a demandé à m'accompagner.
+
+-- Agricol! s'écria la Mayeux en joignant les mains; il est
+venu...
+
+-- Oui, mon enfant; calmez-vous... Pendant que je vous donnais les
+premiers soins... il s'est occupé de votre soeur; vous le verrez
+bientôt.
+
+-- Hélas!... mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait
+sans doute...
+
+-- Votre amour? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu'au bonheur
+de vous retrouver auprès de ce bon et loyal frère.
+
+-- Ah!... mademoiselle... qu'il ignore toujours... ce qui me
+causait tant de honte que j'en voulais mourir... Soyez béni, mon
+Dieu! il ne sait rien...
+
+-- Non; ainsi, plus de tristes pensées, chère enfant; pensez à ce
+digne frère, pour vous dire qu'il est arrivé à temps pour nous
+épargner des regrets éternels... et à vous... une grande faute...
+Oh! je ne vous parle pas des préjugés du monde, à propos du droit
+que possède une créature de rendre à Dieu une vie qu'elle trouve
+trop pesante... je vous dis seulement que vous ne deviez pas
+mourir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient
+encore besoin de vous.
+
+-- Je vous croyais heureuse, mademoiselle; Agricol était marié à
+la jeune fille qu'il aime et qui fera, j'en suis sûre, son
+bonheur... À qui pouvais-je être utile?
+
+-- À moi d'abord, vous le voyez... et puis, qui donc vous dit que
+M. Agricol n'aura jamais besoin de vous? Qui vous dit que son
+bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas éprouvé
+par de rudes atteintes? Et alors même que ceux qui vous aiment
+auraient dû être à tout jamais heureux, leur bonheur était-il
+complet sans vous? Et votre mort, qu'ils se seraient peut-être
+reprochée, ne leur aurait-elle pas laissé des regrets sans fin?
+
+-- Cela est vrai, mademoiselle, répondit la Mayeux, j'ai eu
+tort... un vertige de désespoir m'a saisie, et puis... la plus
+affreuse misère nous accablait... nous n'avions pas pu trouver de
+travail depuis quelques jours... nous vivions de la charité d'une
+pauvre femme que le choléra a enlevée... Demain ou après, il nous
+aurait fallu mourir de faim.
+
+-- Mourir de faim... et vous saviez ma demeure...
+
+-- Je vous avais écrit, mademoiselle; ne recevant pas de réponse,
+je vous ai crue blessée de mon brusque départ.
+
+-- Pauvre chère enfant, vous étiez, ainsi que vous le dites, sous
+l'influence d'une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi
+n'ai-je pas le courage de vous reprocher d'avoir un seul instant
+douté de moi. Comment vous blâmerais-je? N'ai-je pas aussi eu la
+pensée d'en finir avec la vie?
+
+-- Vous, mademoiselle! s'écria la Mayeux.
+
+-- Oui... j'y songeais... lorsqu'on est venu me dire que Florine,
+agonisante, voulait me parler... je l'ai écoutée; ses révélations
+ont tout à coup changé mes projets; cette vie sombre, morne, qui
+m'était insupportable, s'est éclairée tout à coup; la conscience
+du devoir s'est éveillée en moi; vous étiez sans doute en proie à
+la plus horrible misère, mon devoir était de vous chercher, de
+vous sauver. Les aveux de Florine me dévoilaient de nouvelles
+trames des ennemis de ma famille isolée, dispersée, par des
+chagrins navrants, par des pertes cruelles; mon devoir était
+d'avertir les miens du danger qu'ils ignoraient peut-être, de les
+rallier contre l'ennemi commun. J'avais été victime d'odieuses
+manoeuvres; mon devoir était d'en poursuivre les auteurs, de peur
+qu'encouragées par l'impunité, ces robes noires ne fissent de
+nouvelles victimes... Alors, la pensée du devoir m'a donné des
+forces, j'ai pu sortir de mon anéantissement; avec l'aide de
+l'abbé Gabriel, prêtre sublime, oh! sublime... l'idéal du vrai
+chrétien... le digne frère adoptif de M. Agricol, j'ai entrepris
+courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant!
+l'accomplissement de ces devoirs, l'espérance incessante de vous
+retrouver, ont apporté quelque adoucissement à ma peine; si je
+n'en ai pas été consolée, j'en ai été distraite... votre tendre
+amitié, l'exemple de votre résignation feront le reste, je le
+crois... j'en suis sûre... et j'oublierai ce fatal amour...
+
+Au moment où Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides
+dans l'escalier, et une voix jeune et fraîche qui disait:
+
+-- Ah! mon Dieu! cette pauvre Mayeux!... comme j'arrive à propos!
+Si je pouvais au moins lui être bonne à quelque chose!
+
+Et presque aussitôt, Rose-Pompon entra précipitamment dans la
+mansarde.
+
+Agricol suivit bientôt la grisette, et, montrant à Adrienne la
+fenêtre ouverte, tâcha par un signe de lui faire comprendre qu'il
+ne fallait pas parler à la jeune fille de la fin déplorable de la
+reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de
+Cardoville. Le coeur d'Adrienne bondissait de douleur,
+d'indignation, de fierté, en reconnaissant la jeune fille qu'elle
+avait vue à la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui
+seule était la cause des maux affreux qu'elle endurait depuis
+cette funeste soirée.
+
+Puis... sanglante raillerie de la destinée! c'était au moment même
+où Adrienne venait de faire l'humiliant et cruel aveu de son amour
+dédaigné, qu'apparaissait à ses yeux la femme à qui elle se
+croyait sacrifiée. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait été
+profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non
+seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille
+aux cheveux d'or qui se trouvait en face d'elle au théâtre lors de
+l'aventure de la panthère noire, mais elle avait de graves raisons
+de désirer ardemment cette rencontre, si imprévue, si improbable;
+aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et
+triomphante qu'elle affecta de jeter sur Adrienne.
+
+Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la
+mansarde; mais non seulement il lui coûtait d'abandonner la Mayeux
+dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison à ce
+brusque départ, mais une inexplicable et fatale curiosité la
+retint malgré sa fierté révoltée. Elle resta donc. Elle allait
+enfin voir, si cela se peut dire_, de près_, entendre et juger
+cette _rivale _pour qui elle avait failli mourir, cette rivale à
+qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait prêté tant de
+physionomies différentes afin de s'expliquer l'amour de Djalma
+pour cette créature.
+
+
+
+XXIII. Les rivales.
+
+Rose-Pompon, dont la présence causait une si vive émotion à Mlle
+de Cardoville, était mise avec le mauvais goût le plus coquet et
+le plus crâne. Son _bibi _de satin rose, à passe très étroite,
+posé en avant, et, comme elle disait_, à la chien_, descendait
+presque jusqu'au bout de son petit nez, et découvrait en revanche
+la moitié de son soyeux et blond chignon; sa robe écossaise, à
+carreaux extravagants, était ouverte par devant, et c'est à peine
+si sa guimpe transparente, peu hermétiquement fermée, et pas assez
+jalouse des rondeurs charmantes qu'elle accusait avec trop de
+probité, gazait suffisamment l'échancrure effrontée de son
+corsage. La grisette s'était hâtée de monter l'escalier, tenait
+les deux coins de son grand châle bleu à palmes, qui, ayant quitté
+ses épaules, avait glissé jusqu'au bas de sa taille de guêpe, où
+il s'était enfin trouvé arrêté par un obstacle naturel.
+
+Si nous insistons sur ces détails, c'est qu'à la vue de cette
+gentille créature mise d'une façon très impertinente et très
+débraillée, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale
+qu'elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa
+douleur et sa honte... Mais que l'on juge de la surprise et de la
+confusion d'Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d'un air
+leste et dégagé:
+
+-- Je suis ravie de vous trouver ici, madame; nous aurons à causer
+ensemble... Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre
+Mayeux, si vous le permettez... _madame_.
+
+Pour s'imaginer le ton et l'accent dont fut articulé le mot
+_madame_, il faut avoir assisté à des discussions plus ou moins
+orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales; alors on
+comprendra tout ce que ce mot _madame_, prononcé dans ces grandes
+circonstances, renferme de provocante hostilité.
+
+Mlle de Cardoville, stupéfaite de l'impudence de Mlle Rose-Pompon,
+restait muette, pendant qu'Agricol, distrait par l'attention qu'il
+portait à la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens
+depuis son arrivée, distrait aussi par le souvenir de la scène
+douloureuse à laquelle il venait d'assister, disait tout bas à
+Adrienne, sans remarquer l'effronterie de la grisette:
+
+-- Hélas! mademoiselle... c'est fini... Céphyse vient de rendre le
+dernier soupir... sans avoir repris connaissance.
+
+-- Malheureuse fille! dit Adrienne avec émotion, oubliant un
+moment Rose-Pompon.
+
+-- Il faudra cacher cette triste nouvelle à la Mayeux, et la lui
+apprendre plus tard avec les plus grands ménagements, reprit
+Agricol; heureusement, la petite Rose-Pompon n'en sait rien.
+
+Et du regard il montra à Mlle de Cardoville la grisette qui
+s'était accroupie auprès de la Mayeux.
+
+En entendant Agricol traiter si familièrement Rose-Pompon, la
+stupeur d'Adrienne redoubla; ce qu'elle ressentit est impossible à
+rendre... car, chose qui semble fort étrange, il lui sembla
+qu'elle souffrait moins... et que ses angoisses diminuaient à
+mesure qu'elle entendait dans quels termes s'exprimait la
+grisette.
+
+-- Ah! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilité
+que d'émotion, car ses jolis yeux bleus se mouillèrent de larmes,
+c'est-y donc possible de faire une bêtise pareille!... Est-ce
+qu'entre pauvres gens on ne s'entr'aide pas?... Vous ne pouviez
+donc pas vous adresser à moi?... Vous saviez bien que ce qui est à
+moi est aux autres... j'aurais fait une dernière rafle sur le
+bazar de Philémon, ajouta cette singulière fille avec un
+redoublement d'attendrissement, sincère, à la fois touchant et
+grotesque; j'aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culottées,
+son costume de canotier flambard, son lit et jusqu'à son verre de
+grande tenue, et au moins vous n'auriez pas été réduite... à une
+si vilaine extrémité... Philémon ne m'en aurait pas voulu, car il
+est bon enfant; après ça, il m'en aurait voulu, que ça aurait été
+tout de même: Dieu merci! nous ne sommes pas mariés... C'est
+seulement pour vous dire qu'il fallait penser à la petite Rose-
+Pompon...
+
+-- Je sais que vous êtes obligeante et bonne, mademoiselle, dit la
+Mayeux, car elle avait appris par sa soeur que Rose-Pompon, comme
+tant de ses pareilles, avait le coeur généreux.
+
+-- Après cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main
+le bout de son petit nez rose, où une larme avait roulé, vous me
+direz que vous ignoriez où je _perchais _depuis quelque temps...
+Drôle d'histoire, allez; quand je dis drôle... au contraire. Et
+Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c'est égal, reprit-elle,
+je n'ai pas à vous parler de ça; ce qui est sûr, c'est que vous
+allez mieux... Vous ne recommencerez pas, ni Céphyse non plus, une
+pareille chose... On dit qu'elle est bien faible... et qu'on ne
+peut pas encore la voir, n'est-ce pas, monsieur Agricol?
+
+-- Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne détachait
+pas ses yeux des siens, il faut prendre patience...
+
+-- Mais je pourrai la voir, aujourd'hui, n'est-ce pas, Agricol?...
+reprit la Mayeux.
+
+-- Nous parlerons de cela; mais calme-toi, je t'en prie...
+
+-- Agricol a raison, il faut être raisonnable, ma bonne Mayeux,
+reprit Rose-Pompon; nous attendrons... J'attendrai aussi en
+causant tout à l'heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur
+Adrienne un regard sournois de chatte en colère); oui,
+j'attendrai, car je veux dire à cette pauvre Céphyse qu'elle peut,
+comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea
+gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c'est bien le moins, quand on
+se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas
+heureuses s'en ressentent; ça serait encore gracieux de garder le
+bonheur pour soi toute seule! C'est ça... Empaillez-le donc tout
+de suite, votre bonheur; mettez-le donc sous verre ou dans un
+bocal pour que personne n'y touche!... Après ça... quand je dis
+mon bonheur... c'est encore une manière de parler; il est vrai
+que, sous un rapport... Ah bien, oui! mais aussi sous l'autre,
+voyez-vous! ma bonne Mayeux, voilà la chose... Mais bah!... après
+tout, je n'ai que dix-sept ans... Enfin, c'est égal... je me tais,
+car je vous parlerais comme ça jusqu'à demain que vous n'en
+sauriez pas davantage... Laissez-moi donc encore une fois vous
+embrasser de bon coeur... et ne soyez plus chagrine... non plus...
+entendez-vous... car maintenant je suis là...
+
+Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la
+Mayeux.
+
+Il faut renoncer à exprimer ce qu'éprouva Mlle de Cardoville
+pendant l'entretien... ou plutôt pendant le monologue de la
+grisette, à propos de la tentative de suicide de la Mayeux; le
+jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa libérale facilité à
+l'endroit du _bazar _de Philémon, avec qui, disait-elle, elle
+n'était heureusement pas mariée; la bonté de son coeur, qui se
+révélait çà et là dans ses offres de service à la Mayeux; ces
+contrastes, ces impertinences, ces drôleries, tout cela était si
+nouveau, si incompréhensible pour Mlle de Cardoville, qu'elle
+resta d'abord muette et immobile de surprise.
+
+Telle était donc la créature à qui Djalma l'avait sacrifiée? Si le
+premier mouvement d'Adrienne avait été horriblement pénible à la
+vue de Rose-Pompon, la réflexion ne tarda pas à éveiller chez elle
+des doutes qui devinrent bientôt d'ineffables espérances; se
+rappelant de nouveau l'entretien qu'elle avait surpris entre Rodin
+et Djalma, lorsque, cachée dans la serre chaude, elle venait
+s'assurer de la fidélité du jésuite, Adrienne ne se demandait plus
+s'il était possible et raisonnable de croire que le prince, dont
+les idées sur l'amour semblaient si poétiques, si élevées, si
+pures, eût pu trouver le moindre charme au babil impudent et
+saugrenu de cette petite fille... Adrienne, cette fois, n'hésitait
+plus; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors
+qu'elle voyait pour ainsi dire _de près _cette étrange rivale,
+alors qu'elle l'entendait s'exprimer en termes si vulgaires,
+façons et langage qui, sans nuire à la gentillesse de ses traits,
+leur donnaient un caractère trivial et peu attrayant.
+
+Les doutes d'Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une
+Rose-Pompon se changèrent donc bientôt en une incrédulité
+complète: douée de trop d'esprit, de trop de pénétration pour ne
+pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la
+part du prince, devait cacher quelque mystère, Mlle de Cardoville
+se sentit renaître à l'espoir.
+
+À mesure que cette consolante pensée se développait dans l'esprit
+d'Adrienne, son coeur, jusqu'alors si douloureusement oppressé, se
+dilatait; de vagues aspirations vers un meilleur avenir
+s'épanouissaient en elle; et pourtant, cruellement avertie par le
+passé, craignant de céder à une illusion trop facile, elle se
+rappelait les faits malheureusement avérés: le prince s'affichant
+en public avec cette jeune fille; mais par cela même que Mlle de
+Cardoville pouvait alors complètement apprécier cette créature,
+elle trouvait la conduite du prince de plus en plus
+incompréhensible. Or, comment juger sainement, sûrement, ce qui
+est environné de mystères? Et puis elle se rassurait; malgré elle,
+un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-être au
+chevet de la pauvre ouvrière qu'elle venait d'arracher à la mort
+que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une révélation
+d'où dépendait le bonheur de sa vie.
+
+Les émotions dont était agité le coeur d'Adrienne devenaient si
+vives, que son beau visage se colora d'un rose vif, son sein
+battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu'alors
+tristement voilés, brillèrent doux et radieux à la fois; elle
+attendait avec une impatience inexprimable. Dans l'entretien dont
+Rose-Pompon l'avait menacée, dans cette conversation que quelques
+instants auparavant, Adrienne eût repoussée de toute la hauteur de
+sa fière et légitime indignation, elle espérait trouver enfin
+l'explication d'un mystère qu'il lui était si important de
+pénétrer.
+
+Rose-Pompon, après avoir encore tendrement embrassé la Mayeux, se
+releva, et se retournant vers Adrienne, qu'elle toisa d'un air des
+plus dégagés, lui dit d'un petit ton impertinent:
+
+-- À nous deux, maintenant_, madame _(le mot madame, toujours
+prononcé avec l'expression que l'on sait); nous avons quelque
+chose à débrouiller ensemble.
+
+-- Je suis à vos ordres, mademoiselle, répondit Adrienne avec
+beaucoup de douceur et de simplicité.
+
+À la vue du minois conquérant et décidé de Rose-Pompon, en
+entendant sa provocation à Mlle de Cardoville, le digne Agricol,
+après quelques mots échangés avec la Mayeux, ouvrit des oreilles
+énormes et resta un moment interdit de l'effronterie de la
+grisette; puis, s'avançant vers elle, il lui dit tout bas en la
+tirant par la manche:
+
+-- Ah çà, est-ce que vous êtes folle? Savez-vous à qui vous
+parlez?
+
+-- Eh bien, après? est-ce qu'une jolie femme n'en vaut pas une
+autre?... Je dis cela pour madame... On ne me mangera pas, je
+suppose, répondit tout haut et crânement Rose-Pompon; j'ai à
+causer avec madame... je suis sûre qu'elle sait de quoi et
+pourquoi... Sinon, je vais le lui dire: ça ne sera pas long.
+
+Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma
+en présence d'Agricol, fit un signe à ce dernier, et répondit à la
+grisette:
+
+-- Je suis prête à vous entendre, mademoiselle, mais pas ici...
+Vous comprenez pourquoi...
+
+-- C'est juste, madame... j'ai ma clef... si vous voulez... allons
+chez moi...
+
+Ce _chez moi _fut dit d'un air glorieux.
+
+-- Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien
+me faire l'honneur de m'y recevoir... répondit Mlle de Cardoville,
+de sa voix douce et perlée, en s'inclinant légèrement avec un air
+de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgré son effronterie,
+demeura tout interdite.
+
+-- Comment, mademoiselle, dit Agricol à Adrienne, vous êtes assez
+bonne pour...
+
+-- Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l'interrompant,
+veuillez rester auprès de ma pauvre amie... je reviendrai bientôt.
+
+Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l'étonnement
+d'Agricol, elle lui dit:
+
+-- Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants...
+Reprenez encore un peu vos forces... et je reviens vous chercher
+pour vous emmener chez nous, chère et bonne soeur...
+
+Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise
+d'entendre cette belle dame appeler la Mayeux _sa soeur_, elle lui
+dit:
+
+-- Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle...
+
+-- Pardon, excuse, madame, si je passe la première pour vous
+montrer le chemin; mais c'est un vrai casse-cou que cette baraque,
+répondit Rose-Pompon en collant ses coudes à son corps et en
+pinçant ses lèvres, afin de prouver qu'elle n'était nullement
+étrangère aux belles manières et au beau langage.
+
+Et les deux rivales quittèrent la mansarde, où Agricol et la
+Mayeux restèrent seuls.
+
+Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient
+été transportés dans la boutique souterraine de la mère Arsène;
+ainsi les curieux, toujours attirés par les événements sinistres,
+se pressèrent à la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant
+personne dans la petite cour qu'elle traversa avec Adrienne,
+continua d'ignorer la mort tragique de Céphyse, son ancienne amie.
+
+Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se
+trouvèrent dans l'appartement de Philémon. Ce singulier logis
+était resté dans le pittoresque désordre où Rose-Pompon l'avait
+abandonné lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour être l'héroïne
+d'une aventure mystérieuse.
+
+Adrienne, complètement ignorante des moeurs excentriques des
+étudiants et des _étudiantes_, ne put, malgré sa préoccupation,
+s'empêcher d'examiner avec un étonnement curieux ce bizarre et
+grotesque chaos des objets les plus disparates: déguisements de
+bals masqués, têtes de mort fumant des pipes, bottes errantes sur
+des bibliothèques, verres monstres, vêtements de femmes, pipes
+culottées, etc. À l'étonnement d'Adrienne succéda une impression
+de répugnance pénible: la jeune fille se sentait mal à l'aise,
+déplacée, dans cet asile, non de la pauvreté, mais du désordre,
+tandis que la misérable mansarde de la Mayeux ne lui avait causé
+aucune répulsion.
+
+Rose-Pompon, malgré ses airs délibérés, ressentait une assez vive
+émotion depuis qu'elle se trouvait tête à tête avec Mlle de
+Cardoville; d'abord la rare beauté de la jeune patricienne, son
+grand air, la haute distinction de ses manières, la façon à la
+fois digne et affable avec laquelle elle avait répondu aux
+impertinentes provocations de la grisette, commençaient à imposer
+beaucoup à celle-ci; et de plus, comme elle était, après tout,
+bonne fille, elle avait été profondément touchée d'entendre Mlle
+de Cardoville appeler la Mayeux _sa soeur, son amie. _Rose-Pompon,
+sans savoir aucune particularité sur Adrienne, n'ignorait pas
+qu'elle appartenait à la classe la plus riche et la plus élevée de
+la société; elle ressentait donc déjà quelques remords d'avoir agi
+si cavalièrement: aussi ses intentions, d'abord fort hostiles à
+l'endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu à peu.
+Pourtant, Mlle Rose-Pompon, étant très mauvaise tête et ne voulant
+pas paraître subir une influence dont se révoltait son amour-
+propre, tâcha de reprendre son assurance; et, après avoir fermé la
+porte au verrou, elle dit:
+
+-- _Faites-vous _la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour
+montrer qu'elle n'était pas étrangère au beau langage. Mlle de
+Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon,
+bien digne de pratiquer cette antique hospitalité qui regardait
+même un ennemi comme un hôte sacré, s'écria vivement:
+
+-- Ne prenez pas cette chaise-là, madame: elle a un pied de moins.
+Adrienne mit la main sur un autre siège.
+
+-- Ne prenez pas celui-là non plus, le dossier ne tient à rien du
+tout, s'écria de nouveau Rose-Pompon.
+
+Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il
+représentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de
+Cardoville, qui le replaça discrètement sur le siège en disant:
+
+-- Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi
+bien debout.
+
+-- Comme vous voudrez, madame, répondit Rose-Pompon, en se campant
+d'autant plus crânement sur la hanche, qu'elle se sentait plus
+troublée.
+
+Et l'entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commença de
+la sorte.
+
+
+
+XXIV. L'entretien.
+
+Après une minute d'hésitation, Rose-Pompon dit à Adrienne, dont le
+coeur battait vivement:
+
+-- Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j'ai sur le
+coeur; je ne vous aurais pas cherchée; puisque je vous trouve, il
+est bien naturel que je profite de la circonstance.
+
+-- Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne... pourrais-je du
+moins savoir le sujet de l'entretien que nous devons avoir
+ensemble?
+
+-- Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de crânerie
+alors plus affectée que naturelle. D'abord, il ne faut pas croire
+que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une
+scène de jalousie ou pousser des cris de délaissée... Ne vous
+flattez pas de ça... Dieu merci! je n'ai pas à me plaindre du
+_prince Charmant _(c'est le petit nom que je lui ai donné); au
+contraire, il m'a rendue très heureuse; si je l'ai quitté, c'est
+malgré lui, et parce que cela m'a plu.
+
+Ce disant, Rose-Pompon qui, malgré ses airs dégagés, avait le
+coeur très gros, ne put retenir un soupir.
+
+-- Oui, madame, reprit-elle, je l'ai quitté parce que cela m'a
+plu, car il était fou de moi, madame... même que si j'avais voulu,
+il m'aurait épousée, oui, madame, épousée; tant pis si ce que je
+vous dis là vous fait de la peine... Du reste, quand je dis tant
+pis, c'est vrai que je voulais vous en causer... de la peine...
+Oh! bien sûr; mais lorsque tout à l'heure, je vous ai vue si bonne
+pour la pauvre Mayeux, quoique j'étais bien certainement dans mon
+droit... j'ai éprouvé quelque chose... Enfin, ce qu'il y a de plus
+clair, c'est que je vous déteste, et que vous le méritez bien...
+ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.
+
+De tout ceci, même pour une personne beaucoup moins pénétrante
+qu'Adrienne et beaucoup moins intéressée qu'elle à démêler la
+vérité, il résultait évidemment que Mlle Rose-Pompon, malgré ses
+airs triomphants à l'endroit de _celui _qui perdait la tête pour
+elle et voulait l'épouser, il résultait que Mlle Rose-Pompon était
+complètement désappointée, qu'elle faisait un énorme mensonge,
+qu'on ne l'aimait pas, et qu'un violent dépit amoureux lui avait
+fait désirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire,
+pour se venger, ce qu'en termes vulgaires on appelle une _scène,
+_regardant Adrienne (on saura tout à l'heure pourquoi) comme son
+heureuse rivale; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris
+le dessus, elle se trouvait fort empêchée pour continuer sa
+_scène. _Adrienne, pour les raisons qu'on a dites, lui imposant de
+plus en plus.
+
+Quoiqu'elle se fût attendue, sinon à la singulière sortie de la
+grisette, du moins à ce résultat: qu'il était impossible que le
+prince eût pour cette fille aucun attachement sérieux... Mlle de
+Cardoville, malgré la bizarrerie de cette rencontre, fut d'abord
+ravie de voir ainsi sa _rivale _confirmer une partie de ses
+prévisions; mais tout à coup, à ces espérances devenues presque
+des réalités, succéda une appréhension cruelle... Expliquons-nous.
+
+Ce que venait d'entendre Adrienne aurait dû la satisfaire
+complètement. Selon ce qu'on appelle les usages et les coutumes du
+monde, sûre désormais que le coeur de Djalma n'avait pas cessé de
+lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans
+toute l'effervescence d'une ardente jeunesse, eût ou non cédé à un
+caprice éphémère pour cette créature, après tout fort jolie et
+fort désirable, puisque, dans le cas même où il eût cédé à ce
+caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se séparait de
+Rose-Pompon. Malgré de si bonnes raisons, cette _erreur des sens
+_ne pouvait être pardonnée par Adrienne. Elle ne comprenait pas
+cette séparation absolue du corps et de l'âme, qui fait que l'une
+ne partage pas la souillure de l'autre. Elle ne trouvait pas qu'il
+fût indifférent de se donner à celle-ci en pensant à celle-là; son
+amour, jeune, chaste, passionné, était d'une exigence absolue,
+exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule
+et niaise aux yeux des hommes. Par cela même qu'elle avait la
+religion des sens, par cela même qu'elle les raffinait, qu'elle
+les vénérait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne
+avait, au sujet des sens, des scrupules, des délicatesses, des
+répugnances inouïes, invincibles, complètement inconnues de ces
+austères spiritualistes, de ces prudes ascétiques, qui, sous
+prétexte de la vitalité, de l'indignité de la matière, en
+regardent les écarts comme absolument sans conséquence et en font
+litière, pour lui bien prouver, à cette honteuse, à cette boueuse,
+tout le mépris qu'elles en font.
+
+Mlle de Cardoville n'était pas de ces créatures farouches,
+pudibondes, qui mourraient de confusion plutôt que d'articuler
+nettement qu'elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur:
+aussi en épousent-elles de laids, de très blasés, de très
+corrompus, quitte à prendre, six mois après, deux ou trois amants.
+Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu'il y a de
+fraîcheur virginale et céleste dans l'égale innocence de deux
+beaux êtres amoureux et passionnés, tout ce qu'il y a même de
+garanties pour l'avenir dans les tendres et ineffables souvenirs
+que l'homme conserve d'un premier amour qui est aussi sa première
+possession. Nous l'avons dit, Adrienne n'était donc qu'à moitié
+rassurée... bien qu'il lui fût confirmé par le dépit même de Rose-
+Pompon que Djalma n'avait pas eu pour la grisette le moindre
+attachement sérieux.
+
+La grisette avait terminé sa péroraison par ce mot d'une hostilité
+flagrante et significative:
+
+-- Enfin, madame, je vous déteste!
+
+-- Et pourquoi me détestez-vous, mademoiselle? dit doucement
+Adrienne.
+
+-- Oh! mon Dieu! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout à fait
+son rôle de _conquérante_, et cédant à la sincérité naturelle de
+son caractère, faites donc comme si vous ne saviez pas à propos de
+qui et de quoi je vous déteste!... Avec cela... que l'on va
+ramasser des bouquets jusque dans la gueule d'une panthère pour
+des personnes qui ne vous sont rien du tout!... Et si ce n'était
+que cela encore! ajouta Rose-Pompon, qui s'animait peu à peu, et
+dont la jolie figure, jusqu'alors contractée par une petite moue
+hargneuse, prit une expression de chagrin réel, pourtant
+quelquefois comique. Et si ce n'était que l'histoire du bouquet!
+reprit-elle. Quoique mon sang n'ait fait qu'un tour en voyant le
+prince Charmant sauter comme un cabri sur le théâtre... je me
+serais dit: «Bah! ces Indiens, ça a des politesses à eux; ici...
+une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le
+ramasse et le tend, mais dans l'Inde, c'est pas ça: l'homme
+ramasse le bouquet, ne le rend pas à la femme et lui tue une
+panthère sous les yeux. Voilà le bon genre du pays, à ce qu'il
+paraît... Mais ce qui n'est bon genre nulle part, c'est de traiter
+une femme comme on m'a traitée... et cela, j'en suis sûre, grâce à
+vous, madame.
+
+Ces plaintes de Rose-Pompon, à la fois amères et plaisantes, se
+conciliaient peu avec ce qu'elle avait dit précédemment du fol
+amour de Djalma pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui
+faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement:
+
+-- Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en prétendant que je
+suis pour quelque chose dans vos chagrins; mais, en tous cas, je
+regretterais sincèrement que vous ayez été maltraitée par qui que
+ce fût.
+
+-- Si vous croyez qu'on m'a battue... vous faites erreur, s'écria
+Rose-Pompon. Ah bien! par exemple!... Non, ce n'est pas cela...
+mais enfin... je suis sûre que, sans vous, le prince Charmant
+aurait fini par m'aimer un peu; j'en vaux bien la peine, après
+tout. Et puis, enfin... il y a aimer... et aimer... je ne suis pas
+exigeante, moi; mais pas seulement ça!... et Rose-Pompon mordit
+l'ongle rose de son pouce. Ah! quand Nini-Moulin est venu me
+chercher ici, en m'apportant des bijoux, des dentelles pour me
+décider à le suivre, il avait raison de me dire qu'il ne
+m'exposerait à rien... que de très honnête...
+
+-- Nini-Moulin? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus
+intéressée; qu'est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle?
+
+-- Un écrivain religieux, répondit Rose-Pompon d'un ton boudeur,
+l'âme damnée d'un tas de vieux sacristains dont il empoche
+l'argent, soi-disant pour écrire sur la morale et sur la religion.
+Elle est gentille, sa morale!
+
+À ces mots d'_écrivain religieux_, de _sacristains_, Adrienne se
+vit sur la voie d'une nouvelle trame de Rodin ou du père
+d'Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli être
+les victimes; elle commença d'entrevoir vaguement la vérité et
+reprit:
+
+-- Mais, mademoiselle, sous quel prétexte cet homme vous a-t-il
+emmenée d'ici?
+
+-- Il est venu me chercher en me disant qu'il n'y avait rien à
+craindre pour ma vertu, qu'il ne s'agissait que de me faire bien
+gentille; alors, moi je me suis dit: «Philémon est à son pays, je
+m'ennuie toute seule, ça m'a l'air drôle, qu'est-ce que je
+risque?...» Oh! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta
+Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m'emmène dans une
+jolie voiture; nous nous arrêtons sur la place du Palais-Royal; un
+homme à l'air sournois et au teint jaune monte avec moi à la place
+de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, où l'on
+m'établit. Quand je l'ai vu, dame! il est si beau, mais si beau,
+que j'en suis d'abord restée toute éblouie; avec ça l'air si doux,
+si bon... Aussi, je me suis dit tout de suite: «C'est pour le coup
+que ça serait joliment bien à moi de rester sage...» Je ne croyais
+pas si bien dire... Je suis restée sage... hélas! plus que sage...
+
+-- Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous être montrée si
+vertueuse?...
+
+-- Tiens... je regrette de n'avoir pas eu au moins l'agrément de
+refuser quelque chose... Mais refusez donc quand on ne vous
+demande rien... mais rien de rien; quand on vous méprise assez
+pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d'amour.
+
+-- Mais, mademoiselle... permettez-moi de vous faire observer que
+l'indifférence qu'on vous a témoignée ne vous a pas empêchée de
+faire, ce me semble, un assez long séjour dans la maison dont vous
+me parlez.
+
+-- Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait
+auprès de lui; pourquoi il me promenait en voiture et au
+spectacle? Que voulez-vous! c'est peut-être aussi bon ton, dans
+son pays de sauvages, d'avoir auprès de soi une petite fille bien
+gentille, à cette fin de n'y pas faire attention du tout, du
+tout...
+
+-- Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison,
+mademoiselle?
+
+-- Eh! mon Dieu! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied
+avec dépit, je restais parce que, sans savoir comment cela s'est
+fait, malgré moi, je me suis mise à aimer le prince Charmant; et,
+ce qu'il y a de drôle, c'est que moi, qui suis gaie comme un
+pinson... je l'aimais parce qu'il était triste, preuve que je
+l'aimais sérieusement. Enfin, un jour, je n'y ai pas tenu... j'ai
+dit: «Tant pis! il arrivera ce qui pourra; Philémon doit me faire
+des traits dans son pays, j'en suis sûre;» ça m'encourage, et un
+matin je m'arrange à ma manière, si gentiment, si coquettement,
+qu'après m'être regardée dans ma glace, je me dis: «Oh! c'est
+sûr... il ne résistera pas...» Je vais chez lui; je perds la tête,
+je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l'esprit; je ris,
+je pleure; enfin je lui déclare que je l'adore... Qu'est-ce qu'il
+me répond à cela de sa voix douce et pas plus émue qu'un marbre:
+«Pauvre enfant!...» Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec
+indignation... ni plus ni moins que si j'étais venue me plaindre à
+lui d'un mal de dent, parce qu'il me poussait une dent de
+sagesse... Mais ce qu'il y a d'affreux, c'est que je suis sûre
+que, s'il n'était pas malheureux d'autre part en amour, ce serait
+un vrai salpêtre; mais il est si triste, si abattu!
+
+Puis, s'interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta:
+
+-- Au fait... non... je ne veux pas vous dire cela... vous seriez
+trop contente... Enfin, après une pause d'une autre seconde:
+
+-- Ah bien! ma foi! tant pis! je vous le dis, reprit cette drôle
+de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec
+attendrissement et déférence; pourquoi me taire, après tout! J'ai
+commencé par vous dire, en faisant la fière, que le prince
+Charmant voulait m'épouser, et j'ai fini, malgré moi, par vous
+avouer qu'il m'avait environ mise à la porte. Dame! ce n'est pas
+ma faute, quand je veux mentir, je m'embrouille toujours. Aussi,
+tenez, madame, voilà la vérité pure: quand je vous ai rencontrée
+chez cette pauvre Mayeux, je me suis d'abord sentie colère contre
+vous comme un petit dindon... mais quand je vous ai eu entendue
+vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvrière
+comme votre soeur, j'ai eu beau faire, ma colère s'en est allée...
+Une fois ici, j'ai fait ce que j'ai pu pour la rattraper...
+impossible... plus je voyais la différence qu'il y a entre nous
+deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne
+songer qu'à vous... car c'est de vous, pour le coup, madame, qu'il
+est fou... allez... et bien fou... Ce n'est pas seulement à cause
+de l'histoire du tigre qu'il a tué pour vous à la Porte-Saint-
+Martin que je dis cela; mais depuis, si vous saviez mon Dieu!
+toutes les folies qu'il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous
+ne savez pas! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et
+bien souvent à pleurer dans un salon, où, m'a-t-on dit, il vous a
+vue pour la première fois... vous savez... près de la serre... Et
+votre portrait donc, qu'il a fait de souvenir sur la glace à la
+mode de son pays! et tant d'autres choses! Enfin, moi qui l'aimais
+et qui voyais cela, ça commençait d'abord par me mettre hors de
+moi; et puis ça devenait si touchant, si attendrissant, que je
+finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu!... oui...
+madame... tenez... comme maintenant rien qu'en y pensant, à ce
+pauvre prince. Ah! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux
+bleus baignés de pleurs, et avec une expression d'intérêt si
+sincère qu'Adrienne fut profondément émue; ah! madame... vous avez
+l'air si doux, si bon! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le
+donc un peu, ce pauvre prince... Voyons, qu'est-ce que cela vous
+fait de l'aimer!...
+
+Et Rose-Pompon, d'un geste sans doute trop familier, mais rempli
+de naïveté, prit avec effusion la main d'Adrienne comme pour
+accentuer davantage sa prière.
+
+Il avait fallu à Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-même
+pour contenir, pour refouler l'élan de sa joie, qui du coeur lui
+montait aux lèvres, pour arrêter le torrent de questions qu'elle
+brûlait d'adresser à Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces
+larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous
+ses paupières; et puis, chose bizarre! lorsque Rose-Pompon lui
+avait pris la main, Adrienne, au lieu de la retirer, avait
+affectueusement serré celle de la grisette, puis, par un mouvement
+machinal, l'avait attirée près de la fenêtre, comme si elle eût
+voulu examiner plus attentivement encore la délicieuse figure de
+Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jeté son châle et son
+bibi sur le lit, de sorte qu'Adrienne put admirer les épaisses et
+soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendré qui encadraient à
+ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et
+fermes, à la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux
+d'un bleu si gai; Adrienne put enfin remarquer, grâce au décolleté
+un peu risqué de Rose-Pompon, la grâce et les trésors de sa taille
+de nymphe.
+
+Si étrange que cela paraisse, Adrienne était ravie de trouver
+cette jeune fille encore plus jolie qu'elle ne lui avait paru
+d'abord... L'indifférence stoïque de Djalma pour cette ravissante
+créature disait assez toute la sincérité de l'amour dont il était
+dominé.
+
+Rose-Pompon, après avoir pris la main d'Adrienne, fut aussi
+confuse que surprise de la bonté avec laquelle Mlle de Cardoville
+accueillit sa familiarité. Enhardie par cette indulgence et par le
+silence d'Adrienne, qui depuis quelques instants la considérait
+avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit:
+
+-- Oh!... n'est-ce pas, madame, que vous aurez pitié de ce pauvre
+prince?
+
+Nous ne savons ce qu'Adrienne allait répondre à la demande
+indiscrète de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de
+glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait
+évidemment prétendre à imiter le chant du coq, se fit entendre
+derrière la porte.
+
+Adrienne tressaillit, effrayée; mais tout à coup la physionomie de
+Rose-Pompon, d'une expression naguère si touchante, s'épanouit
+joyeusement; et, reconnaissant ce signal, elle s'écria en frappant
+dans ses mains:
+
+-- C'est Philémon!
+
+-- Comment! Philémon? dit vivement Adrienne.
+
+-- Oui... mon amant... Ah! le monstre, il sera monté à pas de
+loup... pour faire le coq... c'est bien lui!
+
+Un second _co-co-rico _des plus retentissants se fit entendre de
+nouveau derrière la porte.
+
+-- Mon Dieu, cet être-là est-il bête et drôle! il fait toujours la
+même plaisanterie, et elle m'amuse toujours! dit Rose-Pompon.
+
+Et elle essuya ses dernières larmes du revers de sa main en riant
+comme une folle de la plaisanterie de Philémon, qui lui semblait
+toujours neuve et réjouissante, quoiqu'elle la connût déjà.
+
+-- N'ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus
+embarrassée; ne répondez pas, je vous en supplie.
+
+-- La clef est sur la porte, et le verrou est mis: Philémon voit
+bien qu'il y a quelqu'un.
+
+-- Il n'importe.
+
+-- Mais c'est ici sa chambre, madame; nous sommes ici chez lui...
+dit Rose-Pompon.
+
+En effet, Philémon, se lassant probablement du peu d'effet de ses
+deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure,
+et ne pouvant l'ouvrir, dit à travers la porte, d'une voix de
+formidable basse taille:
+
+-- Comment_, chat chéri... _de mon coeur, nous sommes enfermée...
+Est-ce que nous prions _saint Flambard _pour le retour de _Mon-mon
+_(lisez Philémon)?
+
+Adrienne, ne voulant pas augmenter l'embarras et le ridicule de
+cette situation en la prolongeant davantage, alla droit à la
+porte, et l'ouvrit aux regards ébahis de Philémon, qui recula de
+deux pas. Mlle de Cardoville, malgré sa vive contrariété, ne put
+s'empêcher de sourire à la vue de l'amant de Rose-Pompon et des
+objets qu'il tenait à la main et sous son bras.
+
+Philémon, grand gaillard très brun et haut en couleur, arrivant de
+voyage, portait un béret basque blanc; sa barbe noire et touffue
+tombait à flots sur un large gilet bleu clair à la Robespierre,
+une courte redingote de velours olive et un immense pantalon à
+carreaux écossais d'une grandeur extravagante complétaient le
+costume de Philémon. Quant aux accessoires qui avaient fait
+sourire Adrienne, ils se composaient: 1° d'une valise d'où
+sortaient la tête et les pattes d'une oie, valise que Philémon
+portait sous le bras; 2° d'un énorme lapin blanc, bien vivant,
+renfermé dans une cage que l'étudiant tenait à la main.
+
+-- Ah! l'amour de lapin blanc! a-t-il de beaux yeux rouges! Il
+faut l'avouer, telles furent les premières paroles de Rose-Pompon,
+et Philémon, à qui elles ne s'adressaient pas, revenait pourtant
+après une longue absence; mais l'étudiant, loin d'être choqué de
+se voir complètement sacrifié à son compagnon aux longues oreilles
+et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la
+surprise qu'il ménageait à sa maîtresse si bien accueillie. Ceci
+s'était passé très rapidement. Pendant que Rose-Pompon,
+agenouillée devant la cage, s'extasiait d'admiration pour le
+lapin, Philémon, frappé du grand air de Mlle de Cardoville,
+portant à la main son béret, avait respectueusement salué en
+s'effaçant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut
+avec une grâce remplie de politesse et de dignité, descendit
+légèrement l'escalier et disparut.
+
+Philémon, aussi ébloui de sa beauté que frappé de son air noble et
+distingué, et surtout très curieux de savoir comment diable Rose-
+Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son
+argot amoureux et tendre.
+
+-- _Chat chéri _à son _Mon-mon_, qu'est-ce que cette belle dame?
+
+-- Une de mes amies de pension... grand satyre... dit Rose-Pompon
+en agaçant le lapin.
+
+Puis, jetant un coup d'oeil de côté sur une caisse que Philémon
+avait posée près de la cage et de la valise:
+
+-- Je parie que c'est encore du raisiné de famille que tu
+m'apportes là-dedans?
+
+-- _Mon-mon _apporte mieux que ça à son _chat chéri_, dit
+l'étudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues
+fraîches de Rose-Pompon, qui s'était enfin relevée_, Mon-mon _lui
+apporte son coeur.
+
+-- Connu... dit la grisette en posant délicatement le pouce de sa
+main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main,
+qu'elle agita légèrement.
+
+Philémon riposta à cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant
+amoureusement la taille, et le joyeux ménage ferma sa porte.
+
+
+
+XXV. Consolations.
+
+Pendant l'entretien d'Adrienne et de Rose-Pompon, une scène
+touchante s'était passée entre Agricol et la Mayeux, restés fort
+surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville à l'égard de la
+grisette.
+
+Aussitôt après le départ d'Adrienne, Agricol s'agenouilla devant
+la couche de la Mayeux, et lui dit avec une émotion profonde:
+
+-- Nous sommes seuls... je puis enfin te dire ce que j'ai sur le
+coeur. Tiens... vois-tu!... c'est affreux, ce que tu as fait...
+mourir de misère... de désespoir... et ne pas m'appeler auprès de
+toi?
+
+-- Agricol... écoute-moi...
+
+-- Non... tu n'as pas d'excuse... À quoi sert donc, mon Dieu! de
+nous être appelés frère et soeur, de nous être donné pendant
+quinze ans les preuves de la plus sincère affection, pour qu'au
+jour du malheur tu te décides ainsi à quitter la vie sans
+t'inquiéter de ceux que tu laisses... sans songer que te tuer,
+c'est leur dire: «Vous n'êtes rien pour moi!»
+
+-- Pardon, Agricol... c'est vrai... je n'avais pas pensé à cela,
+dit la Mayeux en baissant les yeux; mais... la misère... le manque
+de travail!...
+
+-- La misère... le manque de travail! et moi donc, est-ce que je
+n'étais pas là?
+
+-- Le désespoir!...
+
+-- Et pourquoi le désespoir? Cette généreuse demoiselle te
+recueille chez elle; appréciant ce que tu vaux, elle te traite
+comme son amie, et c'est au moment où tu n'as jamais eu plus de
+garantie de bonheur... pour l'avenir, pauvre enfant... que tu
+abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville... nous
+laissant tous dans une horrible anxiété sur ton sort!
+
+-- Je... je... craignais d'être à charge... à ma bienfaitrice...
+dit la Mayeux en balbutiant.
+
+-- Toi à charge... à Mlle de Cardoville... elle si riche, si
+bonne!...
+
+-- J'avais peur d'être indiscrète... dit la Mayeux, de plus en
+plus embarrassée...
+
+Au lieu de répondre à sa soeur adoptive, Agricol garda le silence,
+la contempla pendant quelques instants avec une expression
+indéfinissable, puis s'écria tout à coup, comme s'il eût répondu à
+une question qu'il se posait à lui-même:
+
+-- Elle me pardonnera de lui avoir désobéi; oui, j'en suis sûr.
+
+Alors, s'adressant à la Mayeux, qui le regardait de plus en plus
+étonnée, il lui dit d'une voix brève et émue:
+
+-- Je suis trop franc; cette position n'est pas tenable; je te
+fais des reproches, je te blâme... et je ne suis pas à ce que je
+te dis... je pense à autre chose...
+
+-- À quoi donc, Agricol?
+
+-- J'ai le coeur navré en songeant au mal que je t'ai fait...
+
+-- Je ne comprends pas... mon ami... tu ne m'as jamais fait de
+mal...
+
+-- Non... n'est-ce pas?... jamais... pas même dans les petites
+choses? lorsque, par exemple, cédant à une détestable habitude
+d'enfance, moi qui pourtant t'aimais, te respectais comme ma
+soeur... je t'injuriais cent fois par jour...
+
+-- Tu m'injuriais?
+
+-- Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet
+odieusement ridicule... au lieu de t'appeler par ton nom.
+
+À ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant
+qu'il ne fût instruit de son triste secret, malgré l'assurance
+contraire qu'elle avait reçue de Mlle de Cardoville; pourtant elle
+se calma en pensant qu'Agricol avait pu réfléchir à l'humiliation
+qu'elle devait éprouver à s'entendre sans cesse appeler la Mayeux.
+Aussi répondit-elle en s'efforçant de sourire:
+
+-- Peux-tu te chagriner pour si peu de chose? C'était, comme tu le
+dis, Agricol, une habitude d'enfance... Ta bonne et tendre mère,
+qui me traitait comme sa fille... m'appelait aussi la Mayeux, tu
+le sais bien.
+
+-- Et ma mère... est-elle aussi allée te consulter sur mon
+mariage, te parler de la rare beauté de ma fiancée, te prier de
+voir cette fille, d'étudier son caractère, dans l'espoir que
+l'instinct de ton attachement pour moi t'avertirait... si je
+faisais un mauvais choix? Dis, ma mère a-t-elle eu cette cruauté?
+Non... c'est moi qui ainsi te déchirais le coeur.
+
+Les craintes de la Mayeux se réveillèrent; plus de doute, Agricol
+savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion; pourtant,
+faisant un dernier effort pour ne pas croire à cette découverte,
+elle murmura d'une voix faible:
+
+-- En effet... Agricol... ce n'est pas ta mère qui m'a priée de
+cela... c'est toi... et... et... je t'ai su gré de cette preuve de
+confiance.
+
+-- Tu m'en as su gré... malheureuse enfant! s'écria le forgeron
+les yeux remplis de larmes; non, ce n'est pas vrai car je te
+faisais un mal affreux... j'étais impitoyable... sans le savoir...
+mon Dieu!
+
+-- Mais... dit la Mayeux d'une voix à peine intelligible, pourquoi
+penses-tu cela?
+
+-- Pourquoi? parce que tu m'aimais! s'écria le forgeron d'une voix
+palpitante d'émotion, en serrant fraternellement la Mayeux entre
+ses bras.
+
+-- Oh! mon Dieu!... murmura l'infortunée en tâchant de cacher son
+visage entre ses mains, il sait tout.
+
+-- Oui... je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de
+tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout... et je ne
+veux pas, moi, que tu rougisses d'un sentiment qui m'honore et
+dont je m'enorgueillis; oui, je sais tout, et je me dis avec
+bonheur, avec fierté, que le meilleur, que le plus noble coeur
+qu'il y ait au monde a été à moi, est à moi... sera toujours à
+moi... Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises;
+allons, le front haut, relève les yeux, regarde-moi... Tu sais si
+mon visage a jamais menti... tu sais si une émotion feinte s'y est
+jamais réfléchie... eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde... et
+tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu
+Madeleine, légitimement fier de ton amour...
+
+La Mayeux, éperdue de douleur, écrasée de confusion, n'avait pas
+jusqu'alors osé lever les yeux sur Agricol; mais la parole du
+forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante
+révélait une émotion si tendre, que la pauvre créature sentit
+malgré elle sa honte s'effacer peu à peu, surtout lorsque Agricol
+eut ajouté avec une exaltation croissante: Va, sois tranquille, ma
+noble et douce Madeleine, de ce digne amour... j'en serai digne:
+crois-moi, il te causera autant de bonheur qu'il t'a causé de
+larmes... Pourquoi donc cet amour serait-il désormais pour toi un
+sujet d'éloignement, de confusion ou de crainte? qu'est-ce donc
+que l'amour, ainsi que le comprend ton adorable coeur? Un
+continuel échange de dévouement, de tendresse, une estime profonde
+et partagée, une mutuelle, une aveugle confiance? Eh bien,
+Madeleine, ce dévouement, cette tendresse, cette confiance, nous
+les aurons l'un pour l'autre, oui, plus encore que par le passé.
+Dans mille occasions, ton secret m'inspirait de la crainte, de la
+défiance... à l'avenir, au contraire, tu me verras si radieux de
+remplir ainsi ton bon et vaillant coeur, que tu seras heureuse de
+tout le bonheur que tu me donnes... Ce que je te dis là est
+égoïste... c'est possible; tant pis!... je ne sais pas mentir.
+
+Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s'enhardissait... Ce
+qu'elle avait surtout redouté dans la révélation de son secret,
+c'était de le voir accueilli par la raillerie, le dédain, ou une
+compassion humiliante; loin de là, la joie et le bonheur se
+peignaient véritablement sur la mâle et loyale figure d'Agricol;
+la Mayeux le savait incapable de feinte; aussi s'écria-t-elle,
+cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi... avec une
+sorte d'orgueil:
+
+-- Toute passion sincère et pure a donc cela de beau, de bien, de
+consolant, mon Dieu! qu'elle finit toujours par mériter un
+touchant intérêt lorsqu'on a pu résister à ses premiers orages!
+elle honorera donc toujours et le coeur qui l'inspire et le coeur
+qui l'éprouve! grâce à toi, Agricol, grâce à tes bonnes paroles
+qui me relèvent à mes propres yeux, je sens qu'au lieu de rougir
+de cet amour, je dois m'en glorifier... Ma bienfaitrice a
+raison... tu as raison; pourquoi donc aurais-je honte? N'est-il
+donc pas saint et vrai, mon amour? Être toujours dans ta vie,
+t'aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les
+instants, qu'ai-je espéré de plus? et pourtant la honte, la
+crainte, jointe au vertige que donne le malheur arrivé à son
+comble, m'ont poussé jusqu'au suicide? C'est qu'aussi, vois-tu,
+mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles défiances
+d'une pauvre créature vouée au ridicule depuis son enfance. Et
+puis, enfin... ce secret devait mourir avec moi, à moins qu'un
+hasard impossible à prévoir ne te le révélât... Alors, dans ce
+cas, tu as raison, sûre de moi-même, sûre de toi... je n'aurais
+rien dû redouter; mais il faut m'être indulgent: la méfiance, la
+cruelle méfiance de soi... Tiens, Agricol, mon généreux frère, je
+te dirai ce que tu me disais tout à l'heure: Regarde-moi bien,
+jamais non plus, tu le sais, mon visage n'a menti; eh bien,
+regarde... vois si mes yeux fuient les tiens... vois, si de ma
+vie, j'ai eu l'air aussi heureuse... et pourtant tout à l'heure
+j'allais mourir.
+
+La Mayeux disait vrai... Agricol lui-même n'eût pas espéré un
+effet si prompt de ses paroles; malgré les traces profondes que la
+misère, que le chagrin, que la maladie avaient imprimées sur le
+visage de la jeune fille, il rayonnait alors d'un bonheur rempli
+d'élévation, de sérénité, tandis que ses yeux bleus, doux et purs
+comme son âme, s'attachaient sans embarras sur ceux d'Agricol.
+
+-- Oh! merci, merci! s'écria le forgeron avec ivresse. En te
+voyant si calme, si heureuse, Madeleine... c'est de la
+reconnaissance que j'éprouve.
+
+-- Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant... mes plus secrètes
+pensées tu les sauras... Oui, heureuse, car ce jour, commencé
+d'une manière si funeste, finit comme un songe divin; loin d'avoir
+peur, je te regarde avec ivresse; j'ai retrouvé ma généreuse
+bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre
+soeur... Oh! tout à l'heure, n'est-ce pas? nous la verrons, car
+cette joie, il faut qu'elle la partage.
+
+La Mayeux était si heureuse que le forgeron n'osa ni ne voulut lui
+apprendre encore la mort de Céphyse, dont il se réservait de
+l'instruire avec ménagements; il répondit:
+
+-- Céphyse, par cela même qu'elle est plus robuste que toi, a été
+si rudement ébranlée, qu'il sera prudent, m'a-t-on dit tout à
+l'heure, de la laisser pendant toute cette journée dans le plus
+grand calme.
+
+-- J'attendrai donc; j'ai de quoi distraire mon impatience, j'ai
+tant à dire...
+
+-- Chère et douce Madeleine...
+
+-- Tiens, mon ami, s'écria la Mayeux en interrompant Agricol et en
+pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j'éprouve
+quand tu m'appelles Madeleine... C'est quelque chose de si suave,
+de si doux, de si bienfaisant, que j'en ai le coeur tout épanoui.
+
+-- Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu!
+s'écria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu'elle
+montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s'entendant
+appeler de son modeste nom...
+
+-- Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche résume
+pour moi toute une vie nouvelle! Si tu savais les espérances, les
+délices qu'en un instant j'entrevois pour l'avenir! si tu savais
+toutes les chères ambitions de ma tendresse... Ta femme, cette
+charmante Angèle... avec sa figure d'ange et son âme d'ange... oh!
+à mon tour, je te dis: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom
+m'est doux aux lèvres et au coeur... oui, ta charmante et bonne
+Angèle m'appellera aussi Madeleine... et tes enfants!! chers
+petits êtres adorés, pour eux aussi... je serai Madeleine... leur
+bonne Madeleine; par l'amour que j'aurai pour eux, ne seront-ils
+pas à moi aussi bien qu'à leur mère? car je veux ma part des soins
+maternels; ils seront à nous trois, n'est-ce pas, Agricol?... Oh!
+laisse-moi pleurer... laisse-moi, c'est si bon des larmes sans
+amertume, des larmes qu'on ne cache pas!... Dieu soit béni! grâce
+à toi, mon ami... la source de celles-là est à jamais tarie.
+
+Depuis quelques instants, cette scène attendrissante avait un
+témoin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop émus, ne
+pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la
+porte.
+
+Ainsi que l'avait dit la Mayeux, ce jour, commencé pour tous sous
+de funestes auspices, était devenu pour tous un jour d'ineffable
+félicité. Adrienne aussi était radieuse: Djalma l'aimait avec
+passion. Ces odieuses apparences dont elle avait été dupe et
+victime étaient évidemment une nouvelle trame de Rodin, et il ne
+restait plus à Mlle de Cardoville qu'à découvrir le but de ces
+machinations. Une dernière joie lui était réservée... En fait de
+bonheur... rien ne rend pénétrant... comme le bonheur: Adrienne
+devina, aux dernières paroles de la Mayeux, qu'il n'y avait plus
+de secret entre l'ouvrière et le forgeron; aussi ne put-elle
+s'empêcher de crier en entrant:
+
+-- Ah! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas
+seule à être heureuse. Agricol et la Mayeux se retournèrent
+vivement.
+
+-- Mademoiselle, dit le forgeron, malgré la promesse que je vous
+ai faite, je n'ai pu cacher à Madeleine que je savais qu'elle
+m'aimait.
+
+-- Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol,
+comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous
+qui, tout à l'heure encore, me disiez: «Soyez fière de cet
+amour... car il est noble et pur!...» dit la Mayeux; et le bonheur
+lui donna la force de se lever, et de s'appuyer sur le bras
+d'Agricol.
+
+-- Bien! bien! mon amie, lui dit Adrienne en allant à elle et
+l'entourant d'un de ses bras afin de la soutenir aussi; un moment
+seulement pour excuser une indiscrétion que vous pourriez me
+reprocher... Si j'ai dit votre secret à M. Agricol.
+
+-- Sais-tu pourquoi, Madeleine? s'écria le forgeron en
+interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette délicate
+générosité de coeur qui ne se dément jamais chez mademoiselle.
+«J'ai hésité longtemps à vous confier ce secret, m'a-t-elle dit ce
+matin, mais je m'y décide; nous allons retrouver votre soeur
+adoptive; vous êtes pour elle le meilleur des frères, mais, sans
+le savoir, sans y songer, bien des fois vous la blessiez
+cruellement; maintenant vous savez son secret... je me repose sur
+votre coeur pour le garder fidèlement, et pour épargner mille
+douleurs à cette pauvre enfant... douleurs d'autant plus amères
+qu'elles viennent de vous, et qu'elle doit souffrir en silence.
+Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur,
+mettez-y assez de ménagements pour ne pas froisser ce coeur noble,
+bon et tendre...» Oui, Madeleine, voilà pourquoi mademoiselle a
+commis ce qu'elle appelle une indiscrétion.
+
+-- Les termes me manquent, mademoiselle... pour vous remercier
+encore et toujours, dit la Mayeux.
+
+-- Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses
+des méchants tournent souvent contre eux; on redoutait votre
+dévouement pour moi, on avait ordonné à cette malheureuse Florine
+de vous dérober votre journal.
+
+-- Afin de m'obliger de quitter votre maison à force de honte,
+mademoiselle, quand je saurais mes plus secrètes pensées livrées
+aux railleries de tous... Maintenant, je n'en doute pas, dit la
+Mayeux.
+
+-- Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible
+méchanceté, qui a failli causer votre mort, tourne, à cette heure,
+à la confusion des méchants; leur trame est dévoilée... celle-là,
+et heureusement bien d'autres encore, dit Adrienne en songeant à
+Rose-Pompon.
+
+Puis elle reprit avec une joie profonde:
+
+-- Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et
+retrouvant dans notre félicité même de nouvelles forces contre nos
+ennemis; je dis nos ennemis, car tout ce qui m'aime est odieux à
+ces misérables... Mais, courage! l'heure est venue, les gens de
+coeur vont avoir leur tour...
+
+-- Dieu merci! mademoiselle... dit le forgeron, et, pour ma part,
+ce n'est pas le zèle qui me manque; quel bonheur de leur arracher
+leur masque!
+
+-- Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez
+demain une entrevue avec M. Hardy.
+
+-- Je ne l'ai pas oublié, mademoiselle, non plus que vos offres
+généreuses.
+
+-- C'est tout simple, il est des miens; répétez-lui bien ce que je
+vais d'ailleurs lui écrire ce soir, que tous les fonds qui lui
+sont nécessaires pour rétablir sa fabrique sont à sa disposition;
+ce n'est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent
+fabriques réduites à un sort précaire... Suppliez-le surtout
+d'abandonner au plus tôt la funeste maison où il a été conduit;
+pour mille raisons, il doit se défier de tout ce qui l'entoure.
+
+-- Soyez tranquille, mademoiselle... la lettre qui m'a été écrite,
+en réponse à celle que j'étais parvenu à lui faire remettre
+secrètement, était courte, affectueuse, quoique bien triste; il
+m'accorde une entrevue; je suis sûr de le décider... à quitter
+cette triste demeure, et peut-être à l'emmener avec moi; il a
+toujours eu tant de confiance dans mon dévouement!
+
+-- Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant
+son manteau sur les épaules de la Mayeux et en l'enveloppant avec
+soin. Partons, car il se fait tard. Aussitôt arrivée chez moi, je
+vous donnerai une lettre pour M. Hardy, et demain vous viendrez me
+dire, n'est-ce pas? le résultat de votre visite.
+
+Puis, se reprenant, Adrienne rougit légèrement et dit:
+
+-- Non... pas demain... Écrivez-moi seulement, et après-demain, sur
+le midi, venez.
+
+* * * * *
+
+Quelques instants après, la jeune ouvrière, soutenue par Agricol
+et Adrienne, avait descendu l'escalier de la triste maison, et,
+étant montée en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec
+les plus vives instances à voir Céphyse; en vain Agricol avait
+répondu à la Mayeux que cela était impossible, qu'elle la verrait
+le lendemain.
+
+* * * * *.
+
+Grâce aux renseignements que lui avait donnés Rose-Pompon, Mlle de
+Cardoville, se défiant avec raison de tout ce qui entourait
+Djalma, crut avoir trouvé le moyen de faire remettre, le soir
+même, et sûrement, une lettre d'elle entre les mains du prince.
+
+
+
+XXVI. Les deux voitures.
+
+C'est le soir même du jour où Mlle de Cardoville a empêché le
+suicide de la Mayeux.
+
+Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec
+violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent
+complètement la pâle clarté de la lune. Un fiacre monte lentement,
+péniblement, au pas de ses deux chevaux essoufflés, la pente de la
+rue Blanche, assez rapide aux abords de la barrière, non loin de
+laquelle est située la maison occupée par Djalma. La voiture
+s'arrête; le cocher, maugréant de la longueur d'une course
+interminable aboutissant à cette montée difficile, se retourne sur
+son siège, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit
+d'un ton bourru à la personne qu'il conduisait:
+
+-- Ah çà! est-ce ici, à la fin? Du haut de la rue de Vaugirard à
+la barrière Blanche, ça peut compter pour une course; avec ça que
+la nuit est si noire, qu'on ne voit pas à quatre pas devant soi,
+puisqu'on n'allume pas les réverbères eu égard au clair de lune...
+qu'il ne fait pas...
+
+-- Cherchez une petite porte avec un auvent... passez-la... d'une
+vingtaine de pas, et ensuite arrêtez-vous... le long du mur,
+répondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des
+plus prononcés.
+
+-- Voilà un bigre d'Allemand qui me fera tourner en bourrique, se
+dit le cocher, courroucé; puis il ajouta:
+
+-- Mais, mille tonnerres! puisque je vous dis qu'on n'y voit
+pas... comment diable voulez-vous que je l'aperçoive, moi, votre
+petite porte!
+
+-- Vous n'avez donc pas la moindre intelligence!... Longez le mur
+à droite... de façon à le raser; la lumière de vos lanternes vous
+aidera... et vous reconnaîtrez facilement cette petite porte; elle
+se trouve après le numéro 50... Si vous ne la trouvez pas, c'est
+que vous êtes ivre, répondit avec une aigreur croissante la voix à
+l'accent italien.
+
+Le cocher, pour toute réponse, jura comme un païen, fouetta ses
+chevaux épuisés; puis, longeant le mur de très près, il écarquilla
+ses yeux, afin de lire les numéros de la rue à l'aide de la lueur
+de ses lanternes.
+
+Au bout de quelques moments de marche, la voiture s'arrêta de
+nouveau.
+
+-- J'ai dépassé le numéro 50, et voilà une petite porte à auvent,
+dit le cocher; est-ce celle-là!
+
+-- Oui... dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas,
+puis vous arrêterez.
+
+-- Allons, bon, encore...
+
+-- Ensuite, vous descendrez de votre siège et vous irez frapper
+deux fois trois coups à la petite porte que nous allons
+dépasser... Vous comprenez bien! deux fois trois coups.
+
+-- C'est donc ça que vous me donnez comme pourboire! s'écria le
+cocher exaspéré.
+
+-- Quand vous m'aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, où je
+demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous êtes intelligent.
+
+-- Bon... maintenant au faubourg Saint-Germain... Plus que cela de
+ruban de queue, merci! dit le cocher avec une colère contenue. Moi
+qui avais épouffé mes chevaux pour être sur le boulevard à la
+sortie du spectacle, non!... de non...
+
+Puis, faisant contre fortune bon coeur, et comptant sur le
+dédommagement du pourboire, il reprit:
+
+-- Je vais donc aller frapper six coups à la petite porte!
+
+-- Oui, d'abord trois coups, puis un silence, puis encore trois
+coups... Comprenez-vous!
+
+-- Et après!
+
+-- Vous direz à la personne qui vous ouvrira: «On vous attend,» et
+vous la conduirez ici à la voiture.
+
+-- Que le diable te brûle! dit le cocher en se retournant sur son
+siège, et il ajouta, en fouettant ses chevaux:
+
+-- Ce gredin d'Allemand-là a des manigances avec des francs-maçons
+ou peut-être bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes près
+de la barrière... il mériterait bien que je le dénonce, pour me
+faire venir de la rue de Vaugirard ici.
+
+À une vingtaine de pas au-delà de la petite porte, la voiture
+s'arrêta de nouveau, le cocher descendit de son siège pour
+exécuter les ordres qu'il avait reçus. Arrivant bientôt auprès de
+la petite porte, il y heurta, ainsi qu'il lui avait été
+recommandé, d'abord trois coups, puis, après une pause, trois
+autres coups.
+
+Quelques nuages moins opaques, moins foncés que ceux qui avaient
+jusqu'alors obscurci le disque de la lune, formèrent alors
+éclaircie, et lorsqu'au signal donné la porte s'ouvrit, le cocher
+vit sortir un homme de taille moyenne, enveloppé d'un manteau et
+coiffé d'un bonnet de couleur.
+
+Cet homme fit deux pas dans la rue, après avoir fermé la porte à
+clef.
+
+-- On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire à la
+voiture.
+
+Et, marchant devant l'homme au manteau qui lui avait répondu par
+un signe de tête, il le mena jusqu'au fiacre. Il se préparait à
+ouvrir la portière et à baisser le marchepied, lorsque la voix de
+l'intérieur s'écria:
+
+-- C'est inutile... Monsieur ne montera pas... je causerai avec
+lui par la portière... on vous avertira lorsqu'il faudra partir.
+
+-- Ça fait que j'aurai le temps de t'envoyer à tous les diables,
+murmura le cocher; mais ça ne m'empêchera pas de me promener pour
+me dégourdir les jambes.
+
+Et il se mit à marcher de long en large le long du mur où était
+percée la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit
+le roulement lointain et de plus en plus rapproché d'une voiture
+qui, gravissant rapidement la montée, s'arrêta à quelque distance
+et en deçà de la porte du jardin.
+
+-- Tiens! une voiture bourgeoise, dit le cocher; crânes chevaux,
+tout de même, pour monter à ce trot-là ce roidillon de rue
+Blanche.
+
+Le cocher terminait cette réflexion, lorsqu'à la faveur de
+l'éclaircie momentanée, il vit un homme descendre de cette
+voiture, s'avancer rapidement, s'arrêter un instant à la petite
+porte, l'ouvrir, entrer, et disparaître après l'avoir refermée sur
+lui.
+
+-- Tiens, tiens, ça se complique, dit le cocher; l'un est sorti,
+en voilà un autre qui rentre.
+
+Ce disant, il se dirigea vers la voiture; elle était brillamment
+attelée de deux beaux et vigoureux chevaux; le cocher, immobile
+dans son carrick à dix collets, tenait son fouet dressé, le manche
+appuyé sur son genou droit, ainsi qu'il convient.
+
+-- Voilà un chien de temps pour faire faire le pied de grue à de
+superbes chevaux comme les vôtres, camarade, dit l'humble cocher
+de fiacre à l'automédon _bourgeois_, qui resta muet et impassible,
+sans paraître seulement se douter qu'on lui parlait. Il n'entend
+pas le français... c'est un Anglais... cela se reconnaît tout de
+suite à ses cheveux, dit le cocher, interprétant ainsi le silence
+de celui à qui il venait de parler; puis, avisant à quelques pas
+une sorte de valet de pied géant, debout contre la portière, vêtu
+d'une longue et ample redingote de livrée d'un gris jaunâtre, à
+collet bleu clair et à boutons d'argent, le cocher, s'adressant à
+lui en manière de compensation, et sans varier de beaucoup son
+thème:
+
+-- Voilà un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade.
+Même imperturbable silence de la part du valet de pied.
+
+-- C'est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et,
+quoique assez étonné de l'incident de la petite porte, il
+recommença sa promenade en se rapprochant de son fiacre.
+
+Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler,
+l'homme au manteau et l'homme à l'accent italien continuaient de
+s'entretenir; l'un toujours dans la voiture, l'autre debout, en
+dehors, la mains appuyée au bord de la portière.
+
+La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en
+italien; il s'agissait d'une personne absente, ainsi qu'on en
+jugera par les paroles suivantes:
+
+-- Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien
+convenu?
+
+-- Oui, monseigneur, reprit l'homme au manteau, mais seulement
+dans le cas où l'aigle deviendrait serpent.
+
+-- Et, dans le cas contraire, dès que vous recevrez l'autre moitié
+du crucifix d'ivoire que je viens de vous remettre...
+
+-- Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.
+
+-- Continuez toujours de mériter et de conserver sa confiance.
+
+-- Je la mériterai, je la conserverai, monseigneur, parce que
+j'admire et respecte cet homme, plus fort par l'esprit, par le
+courage et par la volonté... que les hommes les plus puissants de
+ce monde... Je me suis agenouillé devant lui avec humilité comme
+devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses
+adorateurs... car lui, comme moi, a pour religion de changer la
+vie en néant.
+
+-- Hum! hum! dit la voix d'un ton assez embarrassé, ce sont là des
+rapprochements inutiles et inexacts... Songez seulement à lui
+obéir... Sans raisonner votre obéissance...
+
+-- Qu'il parle, et j'agis; je suis entre ses mains _comme un
+cadavre_, ainsi qu'il aime à le dire... Il a vu, il voit toujours
+mon dévouement par les services que je lui rends auprès du prince
+Djalma... Il me dirait: _Tue... _que ce fils de roi...
+
+-- N'ayez pas, pour l'amour du ciel, des idées pareilles! s'écria
+la voix en interrompant l'homme au manteau. Grâce à Dieu, on ne
+vous demandera jamais de telles preuves de soumission.
+
+-- Ce que l'on m'ordonne... je le fais... Bohwanie me regarde.
+
+-- Je ne doute pas de votre zèle... je sais que vous êtes une
+barrière vivante et intelligente mise entre le prince et bien des
+intérêts coupables; et c'est parce que l'on m'a parlé de votre
+zèle, de votre habileté à circonvenir ce jeune Indien, et surtout
+de la cause de votre aveugle dévouement à exécuter les ordres que
+l'on vous donne, que j'ai voulu vous instruire de tout. Vous êtes
+fanatique de celui que vous servez... c'est bien... l'homme doit
+être l'esclave obéissant du dieu qu'il se choisit.
+
+-- Oui, monseigneur... tant que le dieu... reste dieu.
+
+-- Nous nous entendons parfaitement. Quant à votre récompense,
+vous savez... mes promesses...
+
+-- Ma récompense... je l'ai déjà, monseigneur.
+
+-- Comment?
+
+-- Je m'entends.
+
+-- À la bonne heure... Quant au secret...
+
+-- Vous avez des garanties, monseigneur.
+
+-- Oui... suffisantes.
+
+-- Et d'ailleurs, l'intérêt de la cause que je sers vous répond de
+mon zèle et de ma discrétion, monseigneur.
+
+-- C'est vrai... vous êtes un homme de ferme et ardente
+conviction.
+
+-- J'y tâche, monseigneur.
+
+-- Et, après tout, fort religieux... à votre point de vue. Or,
+c'est déjà très louable d'avoir un point de vue quelconque en ces
+matières, par l'impiété qui court, et, surtout, lorsque à votre
+point de vue vous pouvez m'assurer de votre aide.
+
+-- Je vous l'assure, monseigneur, par cette raison qu'un chasseur
+intrépide préfère un chacal à dix renards, un tigre à dix chacals,
+un lion à dix tigres, et l'ouelmis à dix lions.
+
+-- Qu'est-ce, l'ouelmis?
+
+-- C'est ce que l'esprit est à la matière, la lame au fourreau, le
+parfum à la fleur, la tête au corps.
+
+-- Je comprends... jamais comparaison n'a été plus juste... Vous
+êtes homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous
+venez de me dire là, et rendez-vous de plus en plus digne de la
+confiance de votre idole, de votre dieu...
+
+-- Sera-t-il bientôt en état de m'entendre, monseigneur?
+
+-- Dans deux ou trois jours au plus; hier une crise providentielle
+l'a sauvé... et il est doué d'une volonté si énergique, que sa
+guérison sera rapide.
+
+-- Le reverrez-vous demain, monseigneur?
+
+-- Oui, avant mon départ, pour lui faire mes adieux.
+
+-- Alors, dites-lui ceci, qui est étrange, et dont je n'ai pu
+l'instruire, car cela s'est passé hier.
+
+-- Parlez.
+
+-- J'étais allé au jardin des morts... partout des funérailles,
+des torches enflammées au milieu de la nuit noire... éclairant des
+tombes... Bohwanie souriait dans le ciel d'ébène. En songeant à
+cette sainte divinité du néant, je regardais avec joie vider une
+voiture remplie de cercueils. La fosse immense béait comme une
+bouche de l'enfer... on lui jetait... morts sur morts; elle béait
+toujours. Tout à coup je vois à côté de moi, à la lueur d'une
+torche, un vieillard... je l'avais déjà vu... c'est un juif... il
+est gardien de cette maison... de la... rue Saint-François... que
+vous savez...
+
+Et l'homme au manteau tressaillit et s'arrêta.
+
+-- Oui... je sais... mais qu'avez-vous... à vous interrompre
+ainsi?
+
+-- C'est que, dans cette maison... se trouve depuis cent cinquante
+ans... le portrait d'un homme... d'un homme... que j'ai rencontré
+jadis au fond de l'Inde, sur les bords du Gange...
+
+Et l'homme au manteau ne put s'empêcher de tressaillir et de
+s'arrêter encore.
+
+-- Une ressemblance singulière, sans doute?
+
+-- Oui, monseigneur, une ressemblance... singulière... pas autre
+chose...
+
+-- Mais ce vieux juif?... ce vieux juif?
+
+-- M'y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit à un
+fossoyeur: «Eh bien! le cercueil? -- Vous aviez raison; je l'ai
+trouvé dans la seconde rangée de l'autre fosse, a répondu le
+fossoyeur; il portait bien, pour signe, une croix formée de sept
+points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la
+marque de ce cercueil? -- Hélas! peu vous importe, a dit le vieux
+juif avec une amère tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop
+bien instruit; il est caché à fleur de terre; mais dépêchez-vous
+vite. -- À travers le tumulte, on ne s'apercevra de rien, a repris
+le fossoyeur. Vous m'avez bien payé, je désire que vous
+réussissiez dans ce que vous voulez faire.»
+
+-- Et ce vieux juif, qu'a-t-il fait de ce cercueil marqué de sept
+points noirs?
+
+-- Deux hommes l'accompagnaient, monseigneur, portant une civière
+garnie de rideaux; il a allumé une lanterne et, suivi de ces deux
+hommes, il s'est dirigé vers l'endroit désigné par le fossoyeur...
+Un embarras de voitures de morts m'a fait perdre le vieux juif,
+sur les traces duquel je m'étais mis à travers les tombeaux; il
+m'a été impossible de le retrouver...
+
+-- Cela est étrange, en effet... Ce juif, que voulait-il faire de
+ce cercueil?
+
+-- On dit qu'ils emploient des cadavres pour composer des charmes
+magiques, monsieur.
+
+-- Ces mécréants sont capables de tout... même du commerce avec
+l'ennemi des hommes... Du reste, on avisera... cette découverte
+est peut-être importante...
+
+Minuit sonna à cet instant dans le lointain.
+
+-- Minuit!... déjà!...
+
+-- Oui, monseigneur.
+
+-- Il faut que je parte... Adieu... Ainsi, une dernière fois, vous
+me le jurez: la circonstance convenue arrivant, dès que vous
+recevrez l'autre moitié du crucifix d'ivoire que je vous ai donné
+tout à l'heure, vous tiendrez votre promesse?
+
+-- Par Bohwanie, je vous l'ai juré, monseigneur.
+
+-- N'oubliez pas non plus que, pour plus de sûreté, la personne
+qui vous remettra l'autre moitié du crucifix devra vous dire...
+Voyons, que devra-t-on vous dire... Vous souvenez-vous?
+
+-- On devra me dire, monseigneur: _De la coupe aux lèvres, il y a
+loin._
+
+_-- _Très bien... Adieu. Secret et fidélité.
+
+-- Secret et fidélité, monseigneur, répondit l'homme au manteau.
+
+Quelques secondes après, le fiacre se remettait en marche,
+emmenant le cardinal Malipieri. Tel était l'interlocuteur de
+l'homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea)
+regagna la petite porte du jardin de la maison occupée par Djalma.
+Au moment où il allait mettre la clef dans la serrure, à sa
+profonde surprise, il vit la porte s'ouvrir devant lui et un homme
+en sortir. Faringhea, se précipitant sur cet inconnu, le saisit
+violemment au collet, en s'écriant:
+
+-- Qui êtes-vous? d'où sortez-vous? Sans doute l'inconnu trouva le
+ton dont cette question était faite très peu rassurant, car, au
+lieu d'y répondre, il fit tous ses efforts pour se dégager de
+l'étreinte de Faringhea, en criant d'une voix retentissante:
+
+-- Pierre... à moi!... Aussitôt la voiture, qui stationnait à
+quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied
+géant, saisit le métis par les épaules, le rejeta quelques pas en
+arrière, et opéra ainsi une diversion fort utile à l'inconnu.
+
+-- Maintenant, monsieur, dit ce dernier à Faringhea en se
+rajustant, toujours protégé par le géant, je suis en mesure de
+répondre à vos questions... quoique vous traitiez fort brutalement
+une ancienne connaissance... Oui, je suis M. Dupont, ex-régisseur
+de la terre de Cardoville... à telle enseigne que c'est moi qui ai
+aidé à vous repêcher lors du naufrage du bâtiment où vous étiez
+embarqué.
+
+En effet, à la vive lueur des deux lanternes, le métis reconnut la
+bonne et loyale figure de M. Dupont, jadis régisseur et alors,
+ainsi qu'on l'a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville.
+L'on n'a peut-être pas oublié que ce fut M. Dupont qui, le
+premier, écrivit à Mlle de Cardoville pour réclamer son intérêt en
+faveur de Djalma, retenu au château de Cardoville par une blessure
+reçue pendant le naufrage.
+
+-- Mais, monsieur... que venez-vous faire ici? Pourquoi vous
+introduire ainsi clandestinement dans cette maison? dit Faringhea
+d'un ton brusque et soupçonneux.
+
+-- Je vous ferai observer qu'il n'y a rien du tout de clandestin
+dans ma conduite; je viens ici dans une voiture aux livrées de
+Mlle de Cardoville, ma chère et digne maîtresse, chargé par elle,
+très ostensiblement... très évidemment, de remettre une lettre de
+sa part au prince Djalma, son cousin, répondit M. Dupont avec
+dignité.
+
+À ces mots, Faringhea frémit de rage muette, et reprit:
+
+-- Pourquoi, monsieur... venir à cette heure tardive? pourquoi
+vous introduire par cette petite porte?
+
+-- Je viens à cette heure, mon cher monsieur, parce que c'est
+l'ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entré par cette petite
+porte parce qu'il y a tout lieu de croire qu'en m'adressant à la
+grande porte... il m'eût été impossible de parvenir jusqu'au
+prince...
+
+-- Vous vous trompez, monsieur, répondit le métis.
+
+-- C'est possible... mais, comme on savait que le prince passait
+presque habituellement une partie de la nuit dans le petit
+salon... qui communique à la serre chaude dont voici la porte, et
+dont Mlle de Cardoville a conservé une double clef depuis qu'elle
+a loué cette maison, j'étais à peu près certain, en prenant ce
+chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de
+Mlle de Cardoville, sa cousine... et c'est ce que j'ai eu
+l'honneur de faire, mon cher monsieur, et j'ai été profondément
+touché de la bienveillance avec laquelle le prince a daigné me
+recevoir, et même se souvenir de moi.
+
+-- Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du
+prince? dit Faringhea, ne pouvant maîtriser son dépit courroucé.
+
+-- Si j'ai été exactement renseigné sur ses habitudes, mon cher
+monsieur, je n'ai pas été aussi bien instruit sur les vôtres, que
+je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage... que
+vous ne vous attendiez à m'y voir.
+
+Ce disant, M. Dupont fit un salut passablement narquois au métis,
+et remonta dans la voiture, s'éloigna rapidement, laissant
+Faringhea aussi surpris que courroucé.
+
+
+
+XXVII. Le rendez-vous.
+
+Le lendemain de la mission remplie par Dupont auprès de Djalma,
+celui-ci se promenait à pas impatients et précipités dans le petit
+salon indien de la rue Blanche; cette pièce communiquait, on le
+sait, avec la serre chaude où Adrienne lui avait apparu pour la
+première fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s'habiller
+comme il était lors de cette entrevue: il portait donc une tunique
+de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la
+même couleur; ses guêtres de velours incarnat, brodées d'argent,
+dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s'échancraient sur
+une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.
+
+Le bonheur a une action si instantanée, et pour ainsi dire
+tellement matérielle, sur les organisations jeunes, vivaces et
+ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, désespéré,
+n'était plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus
+l'or pâle de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles,
+naguère voilées comme le seraient des diamants noirs par une
+vapeur humide, brillaient alors d'un doux éclat au milieu de leur
+orbe nacré; ses lèvres, longtemps pâlies, étaient devenues d'un
+coloris aussi vif, aussi velouté, que les plus belles fleurs de
+son pays.
+
+Tantôt, interrompant sa marche précipitée, il s'arrêtait tout à
+coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement plié, et le
+portait à ses lèvres avec une folle ivresse; alors, ne pouvant
+contenir les élans de son bonheur, une espèce de cri de joie mâle
+et sonore s'échappait de sa poitrine, et d'un bond le prince était
+devant la glace sans tain qui séparait le salon de la serre chaude
+où, pour la première fois, il avait vu Mlle de Cardoville.
+Singulière puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d'un
+esprit dominé, envahi, par une pensée unique, fixe, incessante:
+bien des fois Djalma avait cru voir, ou plutôt il avait réellement
+vu l'image adoré d'Adrienne lui apparaître à travers cette nappe
+de cristal; et bien plus, l'illusion avait été si complète que,
+les yeux ardemment fixés sur la vision qu'il évoquait, il avait
+pu, à l'aide d'un pinceau imbibé de carmin[27], suivre et tracer
+avec une étonnante exactitude la silhouette de l'idéale figure que
+le délire de son imagination présentait à sa vue. C'était devant
+ces lignes charmantes, rehaussées du carmin le plus vif, que
+Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, après avoir
+lu et relu, porté et reporté vingt fois à ses lèvres la lettre
+qu'il avait reçue la veille au soir des mains de Dupont.
+
+Djalma n'était pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du
+prince d'un regard subtil, attentif et sombre; se tenant
+respectueusement debout dans un coin du salon, le métis semblait
+occupé à déplier et étendre le bedej de Djalma, espèce de burnous
+en étoffe de l'Inde, de tissu léger et soyeux, dont le fond brun
+disparaissait presque entièrement sous des broderies d'or ou
+d'argent d'une délicatesse exquise. La figure du métis était
+soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s'y méprendre; la lettre de
+Mlle de Cardoville, remise la veille par M. Dupont à Djalma devait
+causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aimé;
+dans ce cas, son silence obstiné envers Faringhea, depuis que
+celui-ci était entré dans le salon, l'alarmait fort, et il ne
+savait comment l'interpréter.
+
+La veille, après avoir quitté M. Dupont dans un état d'anxiété
+facile à comprendre, le métis était revenu en hâte vers le prince,
+afin de juger l'effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville;
+mais il trouva le salon fermé. Il frappa, personne ne lui
+répondit. Alors, quoique la nuit fût avancée, il expédia en toute
+hâte une note à Rodin, dans laquelle il lui annonçait et la visite
+de M. Dupont et le but probable de cette visite. Djalma avait, en
+effet, passé la nuit dans des emportements de bonheur et d'espoir,
+dans une fièvre d'impatience impossible à rendre. Au matin
+seulement, rentrant dans sa chambre à coucher, il avait pris
+quelques moments de repos et s'était habillé seul.
+
+Plusieurs fois, mais en vain, le métis avait discrètement frappé à
+la porte de l'appartement de Djalma; vers les midi et demi
+seulement, celui-ci avait sonné pour demander que sa voiture fût
+prête à deux heures et demie. Faringhea s'étant présenté, le
+prince lui avait donné cet ordre sans le regarder et comme s'il
+eût parlé à tout autre de ses serviteurs. Était-ce défiance,
+éloignement ou distraction de la part du prince? telles étaient
+les questions que se posait le métis avec une angoisse croissante,
+car les desseins dont il était l'instrument le plus actif, le plus
+immédiat, pouvaient être ruinés au moindre soupçon de Djalma.
+
+-- Oh!... les heures... les heures... qu'elles sont lentes!...
+s'écria tout à coup le jeune Indien d'une voix basse et
+palpitante.
+
+-- Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore,
+monseigneur...
+
+Et, en prononçant ces mots, Faringhea s'approcha de Djalma, afin
+d'attirer son attention. Voyant qu'il n'y réussissait pas, il fit
+quelques pas de plus, et reprit:
+
+-- Votre joie semble bien grande, monseigneur; faites-en connaître
+le sujet à votre pauvre et fidèle serviteur, afin qu'il puisse
+s'en réjouir avec vous.
+
+S'il avait entendu les paroles du métis, Djalma n'en avait écouté
+aucune, il ne répondit pas; ses grands yeux noirs nageaient dans
+le vide, il semblait sourire avec adoration à une vision
+enchanteresse, les deux mains croisées sur la poitrine, ainsi que
+les placent, pour prier, les gens de son pays. Après quelques
+instants de cette sorte de contemplation, il dit:
+
+-- Quelle heure est-il?
+
+Mais il semblait plutôt se faire cette demande à lui-même qu'à un
+tiers.
+
+-- Il est bientôt deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma,
+après avoir entendu cette réponse, s'assit et cacha sa figure dans
+ses mains, comme pour se recueillir et s'absorber complètement
+dans une ineffable méditation. Faringhea, poussé à bout par ses
+inquiétudes croissantes et voulant à tout prix attirer l'attention
+de Djalma, s'approcha de lui, et presque certain de l'effet des
+paroles qu'il allait prononcer, il lui dit d'une voix lente et
+pénétrante:
+
+-- Monseigneur... ce bonheur qui vous transporte, vous le devez,
+j'en suis sûr, à Mlle de Cardoville.
+
+À peine ce nom fut-il prononcé que Djalma tressaillit, bondit sur
+son fauteuil, se leva, et regardant le métis en face, il s'écria
+comme s'il n'eût fait que de l'apercevoir:
+
+-- Faringhea... tu es ici!... Que veux-tu?
+
+-- Votre fidèle serviteur partage votre joie, monseigneur.
+
+-- Quelle joie?
+
+-- Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville,
+monseigneur.
+
+Djalma ne répondit pas, mais son regard brillait de tant de
+bonheur, de tant de sécurité, que le métis se sentit complètement
+rassuré; aucun nuage de défiance ou de doute, si léger qu'il fût,
+n'obscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, après
+quelques moments de silence, releva sur le métis ses yeux à demi
+voilés d'une larme de joie, et répondit avec l'expression d'un
+coeur qui déborde d'amour et de félicité:
+
+-- Oh! le bonheur... le bonheur... c'est grand et bon comme
+Dieu... c'est Dieu...
+
+-- Ce bonheur vous était dû, monseigneur, après tant de
+souffrances...
+
+-- Quand cela!... Ah! oui, autrefois, j'ai souffert; autrefois
+aussi j'ai été à Java... Il y a des années de cela...
+
+-- D'ailleurs, monseigneur, cet heureux succès ne m'étonne pas.
+Que vous ai-je toujours dit? ne vous désolez pas... feignez un
+violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille...
+
+À ces mots, Djalma jeta un coup d'oeil si perçant sur le métis que
+celui-ci s'arrêta court; mais le prince lui dit avec la plus
+affectueuse bonté:
+
+-- Continue... je t'écoute... Puis, appuyant son menton dans sa
+main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un
+regard profond, mais d'une douceur tellement ineffable, tellement
+pénétrante, que Faringhea, cette âme de fer, se sentit un instant
+troublé par un léger remords.
+
+-- Je disais, monseigneur, reprit-il, qu'en suivant les conseils
+de votre esclave... qui vous engageait à feindre un amour
+passionné pour une autre femme, vous avez amené Mlle de
+Cardoville, si fière, si orgueilleuse, à venir à vous... Ne vous
+l'avais-je pas prédit?
+
+-- Oui... tu l'avais prédit, répondit Djalma, toujours accoudé,
+toujours examinant le métis avec la même attention, avec la même
+expression de suave bonté.
+
+La surprise de Faringhea augmentait; ordinairement le prince, sans
+le traiter avec moins de dureté, conservant du moins avec lui les
+traditions quelque peu hautaines et impérieuses de leur pays
+commun, ne lui avait jamais parlé avec cette douceur; sachant tout
+le mal qu'il avait fait au prince, défiant comme tous les
+méchants, le métis crut un moment que la bienveillance de son
+maître cachait un piège, aussi continua-t-il avec moins
+d'assurance:
+
+-- Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos
+avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles
+ont été grandes, car hier encore... bien que vous ayez la
+générosité de l'oublier, et c'est un tort, hier encore vous
+souffriez affreusement; mais vous n'étiez pas seul à souffrir...
+cette fière jeune fille aussi... a souffert.
+
+-- Tu crois! dit Djalma.
+
+-- Oh! bien sûr, monseigneur; jugez donc, en vous voyant au
+théâtre avec une autre femme, ce qu'elle a dû ressentir... Si elle
+vous aimait faiblement, elle a été cruellement frappée dans son
+amour-propre... Si elle vous aimait avec passion, elle a été
+frappée au coeur... Aussi, lasse de souffrir, elle vient à vous...
+
+-- De sorte que, de toutes façons, tu es certain qu'elle a
+souffert... beaucoup souffert. Et cela ne t'apitoie pas! dit
+Djalma d'une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli
+de douceur...
+
+-- Avant de songer à plaindre les autres, monseigneur, je songe...
+à vos peines... et elles me touchent trop pour qu'il me reste
+quelque pitié pour autrui... ajouta hypocritement Faringhea:
+l'influence de Rodin avait déjà modifié le phansegar.
+
+-- Cela est étrange... dit Djalma en se parlant à lui-même et
+jetant sur le métis un regard plus profond encore, mais toujours
+rempli de bonté.
+
+-- Qu'est-ce qui est étrange, monseigneur?
+
+-- Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m'ont si bien réussi pour
+le passé... que penses-tu de l'avenir?...
+
+-- De l'avenir, monseigneur?
+
+-- Oui... Dans une heure... je vais être auprès de Mlle de
+Cardoville.
+
+-- Cela est grave, monseigneur... l'avenir dépend de cette
+première entrevue.
+
+-- C'est à quoi je pensais tout à l'heure.
+
+-- Croyez-moi, monseigneur... les femmes ne se passionnent jamais
+que pour l'homme hardi qui leur épargne l'embarras de refus.
+
+-- Explique-toi mieux.
+
+-- Eh bien, monseigneur, elles méprisent l'amant timide et
+langoureux qui, d'une voix humble, demande ce qu'il doit ravir...
+
+-- Mais je vois aujourd'hui Mlle de Cardoville pour la première
+fois.
+
+-- Vous l'avez vue mille fois dans vos rêves, monseigneur, et elle
+aussi vous a vu dans ses rêves, puisqu'elle vous aime... Il n'y a
+pas une de vos pensées d'amour qui n'ait eu de l'écho dans son
+coeur... Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a
+ressenties pour vous. L'amour n'a pas deux langages, et, sans vous
+voir, vous vous êtes dit... tout ce que vous aviez à vous dire...
+Maintenant... aujourd'hui même, agissez en maître... elle est à
+vous.
+
+-- Cela est étrange... étrange, dit Djalma une seconde fois en ne
+quittant pas des yeux Faringhea.
+
+Se méprenant sur le sens que le prince attachait à ces mots, le
+métis reprit:
+
+-- Croyez-moi, monseigneur, si étrange que cela vous semble, cela
+est sage... Rappelez-vous le passé... Est-ce en jouant le rôle
+d'un amoureux timide... que vous avez amené à vos pieds cette
+orgueilleuse jeune fille, monseigneur? Non, c'est en feignant de
+la dédaigner pour une autre femme... Ainsi, pas de faiblesse... le
+lion ne soupire pas comme le faible tourtereau; ce fier sultan du
+désert n'a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la
+lionne... encore moins courroucée que reconnaissante de ses rudes
+et sauvages caresses; aussi, bientôt soumise, heureuse et
+craintive, elle rampe sur la trace de son maître. Croyez-moi,
+monseigneur, osez... osez... et aujourd'hui vous serez le sultan
+adoré de cette jeune fille dont tout Paris admire la beauté...
+
+Après quelques minutes de silence, Djalma, secouant la tête avec
+une expression de tendre commisération, dit au métis... de sa voix
+douce et sonore:
+
+-- Pourquoi me trahir ainsi? Pourquoi me conseiller ainsi
+méchamment d'employer la violence, la terreur, la surprise...
+envers un ange de pureté... que je respecte comme ma mère? N'est-
+ce donc pas assez pour toi de t'être dévoué à mes ennemis, à ceux
+qui m'ont poursuivi jusqu'à Java?
+
+Djalma, l'oeil sanglant, le front terrible, le poignard levé, se
+fût précipité sur le métis, que celui-ci eût été moins surpris,
+peut-être moins effrayé qu'en entendant Djalma lui parler de sa
+trahison avec cet accent de doux reproche.
+
+Faringhea recula vivement d'un pas, comme s'il eût cherché à se
+mettre en défense. Djalma reprit avec la même mansuétude:
+
+-- Ne crains rien... hier, je t'aurais tué... je te l'assure...
+mais aujourd'hui, l'amour heureux me rend équitable et clément;
+j'ai pour toi de la pitié sans fiel, je te plains. Tu dois avoir
+été bien malheureux... pour être devenu si méchant.
+
+-- Moi, monseigneur! dit le métis avec une stupeur croissante.
+
+-- Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien été impitoyable
+envers toi, pauvre créature, que tu es impitoyable dans ta haine,
+et que la vue d'un bonheur comme le mien ne te désarme pas!...
+Vrai... en t'écoutant tout à l'heure, j'éprouvais pour toi une
+commisération sincère, en voyant la triste persévérance de ta
+haine.
+
+-- Monseigneur, je ne sais...
+
+Et le métis, balbutiant, ne trouvait pas une parole à répondre.
+
+-- Voyons, quel mal t'ai-je fait?
+
+-- Mais... aucun, monseigneur... répondit le métis.
+
+-- Alors pourquoi me haïr ainsi? pourquoi me vouloir du mal avec
+tant d'acharnement?... N'était-ce pas assez de me donner le
+perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille
+que tu as amenée ici... et qui, lasse du misérable rôle qu'elle
+jouait près de moi, a quitté cette maison?
+
+-- Votre feint amour pour cette jeune fille... monseigneur, reprit
+Faringhea en reprenant peu à peu son sang-froid, a vaincu la
+froideur de...
+
+-- Ne dis pas cela, reprit le prince avec la même douceur en
+l'interrompant; si je jouis de cette félicité qui me rend
+compatissant envers toi, qui m'élève au-dessus de moi-même, c'est
+que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n'ai pas un moment
+cessé de l'aimer, comme elle doit être aimée... avec adoration,
+avec respect; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l'as
+fait... ton dessein était de l'éloigner de moi à jamais; tu as
+failli réussir.
+
+-- Monseigneur... si vous pensez cela de moi... vous devez me
+regarder comme votre plus mortel ennemi...
+
+-- Ne crains rien, te dis-je... je n'ai pas le droit de te
+blâmer... Dans le délire du chagrin, je t'ai écouté... j'ai suivi
+tes avis... je n'ai pas été ta dupe, mais ton complice...
+
+-- Seulement, avoue-le, me voyant à ta merci, abattu, désespéré,
+n'était-ce pas cruel à toi de me conseiller ce qui pouvait m'être
+le plus funeste au monde?
+
+-- L'ardeur de mon zèle m'aura égaré, monseigneur.
+
+-- Je veux te croire... Mais pourtant aujourd'hui?... encore des
+excitations mauvaises... tu as été sans pitié pour mon malheur...
+Ces délices du coeur où tu me vois plongé ne t'inspirent qu'un
+désir... celui de changer cette ivresse en désespoir.
+
+-- Moi, monseigneur?
+
+-- Oui, toi... tu as pensé qu'en suivant tes conseils, je me
+perdrais, je me déshonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de
+Cardoville... Voyons? dis? cette haine acharnée... pourquoi?
+Encore une fois... que t'ai-je fait?
+
+-- Monseigneur, vous me jugez mal, et je...
+
+-- Écoute-moi, je ne veux plus que tu sois méchant et traître; je
+veux te rendre bon... Dans notre pays, on charme les serpents les
+plus dangereux, on apprivoise les tigres; eh bien, je veux aussi
+te dompter, à force de douceur, toi qui es un homme... toi qui as
+un esprit pour te guider et un coeur pour aimer... Ce jour me
+donne un bonheur divin, tu béniras ce jour... Que puis-je pour
+toi? que veux-tu? de l'or?... Tu auras de l'or... Veux-tu plus que
+de l'or... veux-tu un ami, dont l'amitié tendre te consolera, et,
+te faisant oublier les chagrins qui t'ont rendu méchant, te rendra
+bon?... Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami? je le
+serai... oui... malgré le mal... non... à cause du mal que tu m'as
+fait... je serai pour toi un ami sincère, heureux de me dire:
+
+-- Le jour où l'ange m'a dit qu'elle aimait, mon bonheur a été bien
+grand: le matin j'avais un ennemi implacable; le soir, sa haine
+s'était changée en amitié... Va, crois-moi, Faringhea, le malheur
+fait les méchants, le bonheur fait les bons: sois heureux.
+
+À ce moment, deux heures sonnèrent.
+
+Le prince tressaillit; c'était le moment de partir pour son
+rendez-vous avec Adrienne. L'admirable figure de Djalma encore
+embellie par la douce et ineffable expression dont elle s'était
+animée en parlant au métis, sembla s'illuminer d'un rayon divin.
+S'approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste
+rempli de mansuétude et de grâce, en lui disant:
+
+-- Ta main... Le métis, dont le front était baigné d'une sueur
+froide, dont les traits étaient pâles, altérés, presque
+décomposés, hésita un instant; puis, dominé, vaincu, fasciné, il
+tendit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit à
+la mode de son pays:
+
+-- Tu mets loyalement ta main dans la main d'un ami loyal... cette
+main sera toujours ouverte pour toi... Adieu, Faringhea... je me
+sens maintenant plus digne de m'agenouiller devant l'ange.
+
+Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgré sa
+férocité, malgré la haine impitoyable qu'il portait à l'espèce
+humaine, bouleversé par les nobles et clémentes paroles de Djalma,
+le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur:
+
+-- J'ai touché sa main, il est maintenant sacré pour moi...
+
+Puis, après un moment de silence, et la réflexion lui venant sans
+doute, il s'écria:
+
+-- Oui; mais il n'est pas sacré pour celui qui, selon ce qu'on m'a
+répondu cette nuit, doit l'attendre à la porte de cette maison...
+
+Ce disant, le métis courut dans une chambre voisine qui donnait
+sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxiété:
+
+-- Sa voiture sort... l'homme s'approche... Enfer!... la voiture a
+marché, je ne vois plus rien.
+
+
+
+XXVIII. L'attente.
+
+Par une singulière coïncidence de pensée, Adrienne avait voulu,
+ainsi que Djalma, être vêtue comme elle l'était lors de sa
+première entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.
+
+Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de
+son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait
+choisi le grand salon de réception de l'hôtel de Cardoville, où se
+voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents
+étaient ceux de son père et de sa mère. Ce salon, fort vaste et
+d'une grande élévation, était, ainsi que ceux qui le précédaient,
+meublé avec le luxe imposant du siècle de Louis XV; le plafond,
+peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d'Apollon, étalait
+l'ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu
+d'une large corniche magnifiquement sculptée et dorée, supportée
+dans ses angles par quatre pendentifs composés de grandes figures
+aussi dorées, représentant les quatre saisons; des panneaux
+recouverts de damas cramoisi, entourés d'encadrements, servaient
+de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pièce.
+
+Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille émotions
+diverses dont était agitée Mlle de Cardoville à mesure
+qu'approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur réunion
+avait été jusqu'alors empêchée par tant de douloureux obstacles,
+Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides,
+qu'elle doutait encore de son bonheur. À chaque instant, presque
+malgré elle, son regard interrogeait la pendule; quelques minutes
+encore, et l'heure du rendez-vous allait sonner... Enfin cette
+heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du
+coeur d'Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par réserve,
+ne s'était pas permis de devancer l'instant fixé par elle; loin de
+le blâmer de cette discrétion, elle lui en sut gré; mais, de ce
+moment, au moindre bruit qu'elle entendait dans les salons
+voisins, suspendant sa respiration, elle prêtait l'oreille avec
+espérance. Pendant les premières minutes qui suivirent l'heure où
+elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne conçut aucune crainte
+sérieuse, et calma son impatience un peu inquiète par ce calcul,
+très puéril, très niais, aux yeux des gens qui n'ont jamais connu
+la fiévreuse agitation d'une attente heureuse, en se disant que la
+pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque
+peu sur la pendule de la rue d'Anjou. Mais à mesure que cette
+différence supposée, d'ailleurs fort concevable, se changea en un
+retard d'un quart d'heure... de vingt minutes... et plus, Adrienne
+ressentit une angoisse croissante; deux ou trois fois, la jeune
+fille, se levant le coeur palpitant, alla sur la pointe du pied
+écouter à la porte du salon... Elle n'entendit plus rien... La
+demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur
+naissante, et se rattachant à un dernier espoir, elle revint
+auprès de la cheminée, puis sonna, après avoir, pour ainsi dire,
+composé son visage, afin qu'il ne trahît aucune émotion.
+
+Au bout de quelques secondes, un valet de chambre à cheveux gris,
+vêtu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux
+silence les ordres de sa maîtresse; celle-ci lui dit d'une voix
+calme:
+
+-- André, priez Hébé de vous donner un flacon que j'ai oublié sur
+la cheminée de ma chambre, et apportez-le-moi.
+
+André s'inclina; au moment où il allait sortir du salon pour
+exécuter l'ordre d'Adrienne, ordre qu'elle n'avait donné que pour
+pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler
+l'importance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue
+du prince, Mlle de Cardoville ajouta d'un air indifférent en
+montrant la pendule:
+
+-- Cette pendule... va-t-elle bien? André tira sa montre, y jeta
+les yeux et répondit:
+
+-- Oui, mademoiselle; je me suis réglé sur les Tuileries; il est
+aussi trois heures et demie passées à ma montre.
+
+-- C'est bien... je vous remercie... dit Adrienne avec bonté.
+André s'inclina, et, avant de sortir, il dit à Adrienne:
+
+-- J'oubliais de prévenir mademoiselle que M. le maréchal Simon
+est venu il y a une heure; comme la porte de mademoiselle était
+fermée pour tout le monde, excepté pour monsieur le prince, on a
+dit que mademoiselle ne recevait pas.
+
+-- C'est bien, dit Adrienne. André s'inclina de nouveau, quitta le
+salon, et tout retomba dans le silence. Par cela même que jusqu'à
+la dernière minute de l'heure de son entrevue avec Djalma,
+l'espérance d'Adrienne n'avait pas été troublée par le plus léger
+doute, la déception dont elle commençait à souffrir était d'autant
+plus affreuse; jetant alors un regard navré sur l'un des portraits
+placés au-dessus d'elle et latéralement à la cheminée, elle
+murmura avec un accent plaintif et désolé:
+
+-- Ô ma mère! À peine Mlle de Cardoville avait-elle prononcé ces
+mots, que le roulement sourd d'une voiture qui entrait dans la
+cour de l'hôtel ébranla légèrement les vitres. La jeune fille
+tressaillit et ne put retenir un léger cri de joie; son coeur
+bondit au-devant de Djalma: car, cette fois, elle _sentait_, pour
+ainsi dire, que c'était lui. Elle en était aussi certaine que si
+de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant
+une larme suspendue à ses longs cils; sa main tremblait comme la
+feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on
+ouvrait successivement les battants prouva bientôt à la jeune
+fille la certitude de ses prévisions. Les deux vantaux dorés de la
+porte du salon roulèrent sur leurs gonds, et le prince parut.
+Pendant qu'un second valet de chambre refermait la porte, André,
+entrant quelques secondes après Djalma, pendant que celui-ci
+s'approchait d'Adrienne, alla déposer, sur une table dorée à
+portée de la jeune fille, un petit plateau de vermeil où se
+trouvait un flacon de cristal; puis la porte se referma. Le prince
+et Mlle de Cardoville restèrent seuls.
+
+
+
+XXIX. Adrienne et Djalma.
+
+Le prince s'était lentement approché de Mlle de Cardoville.
+
+Malgré l'impétuosité des passions du jeune Indien, sa démarche mal
+assurée, timide, mais d'une timidité charmante, trahissait sa
+profonde émotion. Il n'avait pas encore osé lever les yeux sur
+Adrienne; il était subitement devenu très pâle, et ses belles
+mains, religieusement croisées sur sa poitrine selon les habitudes
+d'adoration de son pays, tremblaient beaucoup; il restait à
+quelques pas d'Adrienne, la tête légèrement inclinée. Cet
+embarras, ridicule chez tout autre, était touchant chez ce prince
+de vingt ans, d'une intrépidité presque fabuleuse, d'un caractère
+si héroïque, si généreux, que les voyageurs ne parlaient du fils
+du roi Kadja-Sing qu'avec admiration et respect. Doux émoi, chaste
+réserve plus intéressante encore, si l'on songe que les brûlantes
+passions de cet adolescent étaient d'autant plus inflammables
+qu'elles avaient été jusqu'alors toujours contenues.
+
+Mlle de Cardoville, non moins embarrassée, non moins troublée,
+était restée assise; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux
+baissés, mais la brûlante rougeur de ses joues, les battements
+précipités de son sein virginal, révélaient une émotion qu'elle ne
+pensait pas, d'ailleurs, à cacher... Adrienne malgré la fermeté de
+son esprit tour à tour si fin et si gai, si gracieux et si
+incisif; malgré la décision de son caractère indépendant et fier;
+malgré sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que
+Djalma, une gaucherie naïve, un trouble enchanteur, partageait
+cette sorte d'anéantissement passager, ineffable, sous lequel
+semblaient fléchir ces deux beaux êtres, amoureux, ardents et
+purs, comme s'ils eussent été impuissants à supporter à la fois le
+bouillonnement de leurs sens palpitants et l'enivrante exaltation
+de leur coeur.
+
+Et pourtant leurs yeux ne s'étaient pas encore rencontrés. Tous
+deux redoutaient ce premier choc électrique du regard, cette
+invisible attraction de deux êtres aimants et passionnés l'un vers
+l'autre, feu sacré qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase
+leur sang, et quelquefois, presque à leur insu, les enlève à la
+terre et les ravit au ciel: car c'est se rapprocher de Dieu que de
+se livrer avec une religieuse ivresse au plus noble, au plus
+irrésistible des penchants qu'il a mis en nous, le seul penchant
+enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes
+choses ait voulu sanctifier en le douant d'une étincelle de sa
+divinité créatrice.
+
+Djalma leva les yeux; ils étaient à la fois humides et
+étincelants; la fougue d'un amour exalté, la brûlante ardeur de
+l'âge, si longtemps comprimée, l'admiration exaltée d'une beauté
+idéale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d'une
+timidité respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent
+une expression indéfinissable... irrésistible... Irrésistible!...
+car Adrienne... rencontrant le regard du prince, frémit de tout
+son corps, se sentit comme attirée dans un tourbillon magnétique.
+Déjà ses yeux s'appesantissaient sous une lassitude enivrante,
+lorsque, par un suprême effort de vouloir et de dignité, elle
+surmonta ce trouble délicieux, se leva de son fauteuil, et, d'une
+voix tremblante, elle dit à Djalma:
+
+-- Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d'un
+geste, lui montrant un des portraits suspendus derrière elle,
+Adrienne ajouta, comme s'il s'était agi d'une présentation:
+
+-- Prince, ma mère... Par une pensée d'une rare délicatesse,
+Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa mère à son
+entretien avec Djalma. C'était se sauvegarder, elle et le prince,
+contre les séductions d'une première rencontre d'autant plus
+entraînante que tous deux se savaient éperdument aimés; que tous
+deux étaient libres... et n'avaient à répondre qu'à Dieu des
+trésors de bonheur et de volupté dont il les avait si
+magnifiquement doués. Le prince comprit la pensée d'Adrienne;
+aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqué le portrait de sa
+mère, Djalma, par un mouvement spontané, rempli de charme et de
+simplicité, s'inclina, en pliant un genou devant le portrait, et
+dit d'une voix douce et mâle, en s'adressant à cette peinture:
+
+-- Je vous aimerai, je vous bénirai comme ma mère, et ma mère
+aussi, dans ma pensée, sera là, comme vous, à côté de votre
+enfant.
+
+On ne pouvait mieux répondre au sentiment qui avait engagé Mlle de
+Cardoville à se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa
+mère; aussi, de ce moment, rassurée sur Djalma, rassurée sur elle-
+même, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire _à son aise_, le
+délicieux enjouement du bonheur vint remplacer peu à peu les
+émotions et le trouble qui l'avaient d'abord agitée. Alors, se
+rasseyant, elle dit à Djalma, en lui montrant un siège en face
+d'elle:
+
+-- Veuillez vous asseoir... mon cher cousin... et laissez-moi vous
+appeler ainsi, car je trouve un peu trop d'étiquette dans le mot
+_prince; _et, quant à vous, appelez-moi votre cousine, car je
+trouve aussi _mademoiselle _trop grave. Ceci réglé, causons
+d'abord en bons amis.
+
+-- Oui, ma cousine, répondit Djalma, qui avait rougi au mot
+_d'abord_.
+
+_-- _Comme la franchise est de mise entre amis, répondit
+Adrienne, je vous ferai d'abord un reproche... ajouta-t-elle avec
+un demi-sourire en regardant le prince.
+
+Celui-ci, au lieu de s'asseoir, restait debout, accoudé à la
+cheminée, dans une attitude remplie de grâce et de respect.
+
+-- Oui, mon cousin... reprit Adrienne, un reproche que vous me
+pardonnerez peut-être... en un mot, je vous attendais... un peu
+plus tôt...
+
+-- Peut-être, ma cousine, me blâmerez-vous de n'être pas venu plus
+tard.
+
+-- Que voulez-vous dire?
+
+-- Au moment où je sortais... de chez moi, un homme que je ne
+connaissais pas s'est approché de ma voiture, et m'a dit avec tant
+de sincérité que je l'ai cru: «Vous pouvez sauver la vie d'un
+homme qui a été un père pour vous... le maréchal Simon est en
+grand péril; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre à
+l'instant...»
+
+-- C'était un piège, s'écria vivement Adrienne, le maréchal Simon,
+il y a une heure à peine... est venu ici...
+
+-- Lui!... s'écria Djalma avec joie, et comme s'il eût été soulagé
+d'un pénible poids, ah! du moins, ce beau jour ne sera pas
+attristé.
+
+-- Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous êtes-vous
+pas défié de cet émissaire?
+
+-- Quelques mots qui lui sont échappés plus tard m'ont alors
+inspiré des doutes, répondit Djalma; mais je l'ai d'abord suivi,
+craignant que le maréchal ne fût en danger... car je sais qu'il a
+aussi des ennemis.
+
+-- Maintenant que je réfléchis, vous avez eu raison, mon cousin,
+quelque nouvelle trame contre le maréchal était vraisemblable...
+Au moindre doute, vous deviez courir à lui.
+
+-- Je l'ai fait... cependant vous m'attendiez.
+
+-- C'est là un généreux sacrifice, et mon estime pour vous
+s'accroîtrait encore si elle pouvait augmenter... dit Adrienne
+avec émotion. Mais qu'est-il advenu de cet homme?
+
+-- Sur mon ordre, il est monté dans la voiture. À la fois inquiet
+du maréchal et désespéré de voir ainsi s'écouler le temps que je
+devais passer auprès de vous, ma cousine, je pressai cet homme de
+questions, et plusieurs fois il me répondit avec embarras. L'idée
+me vint alors qu'on me tendait peut-être un piège. Me rappelant
+tout ce que l'on avait déjà tenté pour me perdre auprès de vous...
+aussitôt j'ai changé de chemin. Le dépit de l'homme qui
+m'accompagnait est alors devenu si visible qu'il aurait dû
+m'éclairer; cependant, pensant au maréchal Simon, j'éprouvais
+encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma
+cousine.
+
+-- Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur
+sera plus fort que leur haine.
+
+Après un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise
+habituelle:
+
+-- Mon cher cousin, il m'est impossible de taire et de cacher ce
+que j'ai dans le coeur... Causons encore quelques instants
+(toujours en amis), causons d'un passé qu'on nous a rendu si
+cruel, ensuite nous l'oublierons à jamais, comme un mauvais rêve.
+
+-- Je vous répondrai avec sincérité, au risque de me nuire à moi-
+même, dit le prince.
+
+-- Comment avez-vous pu vous résoudre à vous montrer en public
+avec...
+
+-- Avec cette jeune fille? dit Djalma en interrompant Adrienne.
+
+-- Oui, mon cousin, répondit Mlle de Cardoville, attendant la
+réponse de Djalma avec une curiosité inquiète.
+
+-- Étranger aux habitudes de ce pays, répondit Djalma sans
+embarras parce qu'il disait vrai, l'esprit affaibli par le
+désespoir, égaré par les funestes conseils d'un homme dévoué à nos
+ennemis, j'ai cru, ainsi qu'il me le disait, qu'en affichant
+devant vous un autre amour, j'excitais votre jalousie, et que...
+
+-- Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en
+interrompant à son tour Djalma pour lui épargner un aveu pénible;
+il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveuglée par le désespoir
+pour n'avoir pas deviné ce méchant complot, surtout après votre
+folle et intrépide action: risquer la mort... pour ramasser mon
+bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore à ce souvenir. Un
+dernier mot, reprit-elle, quoique je sois sûre de votre réponse:
+N'avez-vous pas reçu une lettre que je vous ai écrite le matin
+même du jour où je vous ai vu au théâtre?
+
+Djalma ne répondit rien; un sombre nuage passa rapidement sur ses
+beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une
+expression si menaçante, qu'Adrienne en fut effrayée. Mais bientôt
+cette violente agitation s'apaisa comme par réflexion: le front de
+Djalma redevint calme et serein.
+
+-- J'ai été plus clément que je ne le pensais, dit le prince à
+Adrienne, qui le contemplait avec étonnement. J'ai voulu venir
+près de vous digne de vous, ma cousine. J'ai pardonné à celui qui,
+pour servir mes ennemis, m'avait donné, me donnait encore de
+funestes conseils... Cet homme, j'en suis certain, m'a dérobé
+votre lettre... Tout à l'heure, en pensant à tous les maux qu'il
+m'a ainsi causés, j'ai un instant regretté ma clémence... Mais
+j'ai pensé à votre lettre d'hier... et ma colère s'est évanouie.
+
+-- C'en est donc fait de ce passé funeste, de ces craintes, de ces
+défiances, de ces soupçons qui nous ont tourmentés si longtemps,
+qui ont fait que j'ai douté de vous et que vous avez douté de moi.
+Oh! oui, loin de nous ce passé funeste! s'écria Mlle de Cardoville
+avec une joie profonde. Et comme si elle eût délivré son coeur des
+dernières pensées qui auraient pu l'attrister, elle reprit:
+
+-- À nous l'avenir maintenant, l'avenir tout entier... l'avenir
+radieux, sans nuages... sans obstacles, un horizon si beau... si
+pur dans son immensité, que ses limites échappent à la vue...
+
+Il est impossible de rendre l'exaltation ineffable, l'accent
+d'espérance entraînante qui accompagna ces paroles d'Adrienne;
+tout à coup ses traits exprimèrent une mélancolie touchante et
+elle ajouta d'une voix profondément émue:
+
+-- Et dire... qu'à cette heure... il y a pourtant des malheureux
+qui souffrent!
+
+Ce retour de commisération naïve envers l'infortune, au moment
+même où cette noble jeune fille atteignait le comble d'un bonheur
+idéal, impressionna si vivement Djalma qu'involontairement il
+tomba aux genoux d'Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle
+son visage enchanteur, où se lisait une adoration presque
+divine...
+
+Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la tête sans
+dire un seul mot.
+
+Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l'interrompit la
+première en voyant une larme rouler à travers les doigts effilés
+de Djalma.
+
+-- Qu'avez-vous, mon ami?... s'écria-t-elle. Et, par un mouvement
+plus rapide que la pensée, elle se pencha vers le prince et
+abaissa ses mains, qu'il tenait toujours sur son visage. Son
+visage était baigné de larmes.
+
+-- Vous pleurez!... s'écria Mlle de Cardoville, si émue qu'elle
+garda les mains de Djalma entre les siennes; aussi, ne pouvant
+essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant
+de gouttes de cristal sur l'or pâle de ses joues.
+
+-- Il n'est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le
+prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d'accablement
+indicible... et je ressens une grande tristesse; cela doit être...
+vous me donnez le ciel... moi je vous donnerais la terre... que je
+serais encore ingrat envers vous... Hélas! que peut l'homme pour
+la Divinité? La bénir, l'adorer... mais jamais lui rendre les
+trésors dont elle le comble; il n'en souffre pas dans son orgueil,
+mais dans son coeur...
+
+Djalma n'exagérait pas; il disait ce qu'il éprouvait réellement,
+et la forme un peu hyperbolique, familière aux Orientaux, pouvait
+seule rendre sa pensée.
+
+L'accent de son regret fut si sincère, son humilité si naïve, si
+douce, qu'Adrienne, aussi touchée jusqu'aux larmes, lui répondit
+avec une expression de sérieuse tendresse:
+
+-- Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur... L'avenir
+de notre félicité n'a pas de limites, et pourtant, quoique de
+sources différentes, des pensées tristes nous sont venues... C'est
+que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l'immensité même
+étourdit... Un moment, le coeur... l'esprit... l'âme... ne
+suffisent pas à les contenir... ils nous débordent... ils nous
+accablent... Les fleurs aussi se courbent par instants, comme
+anéanties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant
+leur vie et leur amour... Oh! mon ami, cette tristesse est grande,
+mais elle est douce!
+
+En disant ces mots, la voix d'Adrienne baissa de plus en plus, et
+sa tête s'inclina doucement, comme si en effet elle se fût
+affaissée sous le poids de son bonheur...
+
+Djalma était resté agenouillé devant elle, ses mains dans ses
+mains... de sorte qu'en s'abaissant, le front d'ivoire et les
+cheveux d'or d'Adrienne effleurèrent le front couleur d'ambre et
+les boucles d'ébène de Djalma...
+
+Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient
+lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelacées.
+
+* * * * *
+
+Pendant que cette scène se passait à l'hôtel de Cardoville,
+Agricol se rendait rue de Vaugirard, auprès de M. Hardy, avec une
+lettre d'Adrienne.
+
+
+
+XXX. L'imitation.
+
+M. Hardy occupait, on l'a dit, un pavillon dans la maison de
+retraite annexée à la demeure occupée rue de Vaugirard par bon
+nombre de révérends pères de la compagnie de Jésus. Rien de plus
+calme, de plus silencieux, que cette demeure; on y parlait
+toujours à voix basse, les serviteurs eux-mêmes avaient quelque
+chose de mielleux dans leurs paroles, de béat dans leur démarche.
+
+Ainsi que dans tout ce qui, de près ou de loin, subit l'action
+compressive et annihilante de ces hommes, l'animation, la vie,
+manquaient dans cette maison d'une tranquillité morne. Ses
+pensionnaires y menaient une existence d'une monotonie pesante,
+d'une régularité glaciale, coupée çà et là, pour quelques-uns, par
+des pratiques dévotieuses; aussi, bientôt, et selon les prévisions
+intéressées des révérends pères, l'esprit, sans aliment, sans
+commerce extérieur, sans excitation, s'alanguissait dans la
+solitude; les battements du coeur semblaient se ralentir, l'âme
+s'engourdissait, le moral s'affaiblissait peu à peu; enfin, tout
+libre arbitre, toute volonté s'éteignait, et les pensionnaires,
+soumis aux mêmes procédés de complet anéantissement que les
+novices de la compagnie, devenaient aussi des _cadavres _entre les
+mains des congréganistes.
+
+De ces manoeuvres, le but était clair et simple: elles assuraient
+le bon succès des _captations _de toutes natures, termes
+incessants de la politique et de l'impitoyable cupidité de ces
+prêtres; au moyen des sommes énormes dont ils devenaient ainsi
+maîtres ou détenteurs, ils poursuivaient et assuraient la réussite
+de leurs projets, dussent le meurtre, l'incendie, la révolte,
+enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excitée et soudoyée
+par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le ténébreux
+gouvernement.
+
+Comme levier, l'argent acquis par tous les moyens possibles, des
+plus honteux aux plus criminels; comme but, la domination
+despotique des intelligences et des consciences, afin de les
+exploiter fructueusement au profit de la compagnie de Jésus, tels
+ont été, tels seront toujours les moyens et les fins de ces
+religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l'argent
+dans leurs caisses toujours béantes, les révérends pères avaient
+fondé la maison de retraite où se trouvait alors M. Hardy.
+
+Les personnes à esprit malade, au coeur brisé, à l'intelligence
+affaiblie, égarées par une fausse dévotion, et trompées d'ailleurs
+par les recommandations des membres les plus influents du parti
+prêtre, étaient attirées, choyées, puis insensiblement isolées,
+séquestrées, puis finalement dépouillées dans ce religieux
+repaire, le tout le plus benoîtement du monde, et _ad majorem Dei
+gloriam_, selon la devise de l'honorable société. En argot
+jésuitique, ainsi qu'on peut le voir dans d'hypocrites prospectus
+destinés aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe-
+gorges s'appellent généralement de _saints asiles ouverts aux âmes
+fatiguées des vains bruissements du monde_.
+
+Ou bien encore ils s'intitulent de _calmes retraites où le fidèle,
+heureusement délivré des attachements périssables d'ici-bas et des
+liens terrestres de la famille, peut enfin, seul à seul avec Dieu,
+travailler efficacement à son salut, etc._
+
+Ceci posé, et malheureusement prouvé par mille exemples de
+captations indignes, opérées dans un grand nombre de maisons
+religieuses, au préjudice de la famille de plusieurs
+pensionnaires: ceci, disons-nous, posé, admis, prouvé... qu'un
+esprit droit vienne reprocher à l'État de ne pas surveiller
+suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du
+parti prêtre, les invocations à la liberté individuelle... les
+désolations, les lamentations, à propos de la tyrannie qui veut
+opprimer les consciences.
+
+À ceci ne pourrait-on pas répondre que, ces singulières
+prétentions accueillies comme légitimes, les teneurs de biribi et
+de roulette auraient aussi le droit d'invoquer la liberté
+individuelle, et d'appeler des décisions qui ont fermé leurs
+tripots? Après tout, on a aussi attenté à la liberté des joueurs
+qui venaient librement, allègrement, engloutir leur patrimoine
+dans ces repaires, on a tyrannisé leur conscience, qui leur
+permettait de perdre sur une carte les dernières ressources de
+leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sincèrement,
+sérieusement, quelle différence y a-t-il entre un homme qui ruine
+ou qui dépouille les siens à force de jouer _rouge _ou _noir_, et
+l'homme, qui ruine et dépouille les siens dans l'espoir douteux
+d'être heureux ponte à ce jeu d'_enfer _ou de _paradis _que
+certains prêtres ont eu la sacrilège audace d'imaginer afin de
+s'en faire les croupiers?
+
+Rien n'est plus opposé au véritable et divin esprit du
+christianisme que ces spoliations effrontées; c'est le repentir
+des fautes, c'est la pratique de toutes les vertus, c'est le
+dévouement à qui souffre, c'est l'amour du prochain, qui méritent
+le ciel, et non pas une somme d'argent, plus ou moins forte,
+engagée comme enjeu dans l'espoir de _gagner _le paradis, et
+subtilisée par de faux prêtres qui font _sauter la coupe _et qui
+exploitent les faibles d'esprit à l'aide de prestidigitations
+infiniment lucratives.
+
+Tel était donc l'asile de _paix _et _d'innocence _où se trouvait
+M. Hardy. Il occupait le rez-de-chaussée d'un pavillon donnant sur
+une partie du jardin de la maison; cet appartement avait été
+judicieusement choisi, car l'on sait la profonde et diabolique
+habileté avec laquelle les révérends pères emploient les moyens et
+les aspects matériels pour impressionner vivement les esprits
+qu'ils _travaillent. _Que l'on se figure pour unique perspective
+un mur énorme d'un gris noir et à demi recouvert de lierre, cette
+plante des ruines; une sombre allée de vieux ifs, ces arbres des
+tombeaux à la verdure sépulcrale, aboutissant d'un côté à ce mur
+sinistre, et, de l'autre, à un petit hémicycle pratiqué devant la
+chambre ordinairement habitée par M. Hardy; deux ou trois massifs
+de terre bordés de buis symétriquement taillé complétaient
+l'agrément de ce jardin, de tous points pareil à ceux qui
+entourent les cénotaphes. Il était environ deux heures après midi;
+quoiqu'il fit un beau soleil d'avril, ses rayons, arrêtés par la
+hauteur du grand mur dont on a parlé, ne pénétraient déjà plus
+dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une
+cave, et sur laquelle s'ouvrait la chambre où se tenait M. Hardy.
+Cette chambre était meublée avec une parfaite entente du
+confortable; un moelleux tapis couvrait le plancher; d'épais
+rideaux de casimir vert sombre, de même nuance que la tenture,
+drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fenêtre donnant sur
+le jardin... Quelques meubles d'acajou, très simples, mais
+brillants de propreté, garnissaient l'appartement. Au-dessus du
+secrétaire, placé en face du lit, on voyait un grand christ
+d'ivoire sur un fond de velours noir; la cheminée était ornée
+d'une pendule à cartel d'ébène avec de sinistres emblèmes
+incrustés, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, tête de
+mort, etc., etc.
+
+Maintenant, que l'on voile ce tableau d'un triste demi-jour, que
+l'on songe que cette solitude était incessamment plongée dans un
+morne silence, seulement interrompu à l'heure des offices par le
+lugubre tintement des cloches de la chapelle des révérends pères,
+et l'on reconnaîtra l'infernale habileté avec laquelle ces
+dangereux prêtres savent tirer parti des objets extérieurs, selon
+qu'ils désirent impressionner, d'une façon ou d'une autre,
+l'esprit de ceux qu'ils veulent capter.
+
+Et ce n'était pas tout. Après s'être adressé aux yeux, il fallait
+s'adresser aussi à l'intelligence. Voici de quelle manière avaient
+procédé les révérends pères.
+
+Un seul livre... un seul... fut laissé comme par hasard à la
+disposition de M. Hardy. Ce livre était _l'Imitation_.
+
+Mais comme il se pouvait que M. Hardy n'eût pas le courage ou
+l'envie de le lire, des pensées, des réflexions empruntées à cette
+oeuvre d'impitoyable désolation, et écrites en très gros
+caractères, étaient placées dans les cadres noirs, accrochés soit
+dans l'intérieur de l'alcôve de M. Hardy, soit aux panneaux les
+plus à portée de sa vue, de sorte qu'involontairement, et dans les
+tristes loisirs de son accablante oisiveté, ses yeux devaient
+presque forcément s'y attacher.
+
+Quelques citations, parmi les maximes dont les révérends pères
+entouraient ainsi leur victime, sont nécessaires; l'on verra dans
+quel cercle fatal et désespérant ils enfermaient l'esprit affaibli
+de cet infortuné, depuis quelque temps brisé par des chagrins
+atroces.[28]
+
+Voici ce qu'il lisait machinalement à chaque instant du jour ou de
+la nuit, lorsqu'un sommeil bienfaisant fuyait ses paupières
+rougies par les larmes:
+
+«Celui-là est bien vain qui met son espérance dans les hommes ou dans
+quelque créature que ce soit.[29]
+
+«Ce sera bientôt fait de vous ici-bas... voyez en quelle
+disposition vous êtes.
+
+«L'homme qui vit aujourd'hui ne paraît plus demain... et, quand il
+a disparu à nos yeux, il s'efface bientôt de notre pensée.
+
+«Quand vous êtes au matin, pensez que vous n'irez peut-être pas
+jusqu'au soir.
+
+«Quand vous êtes au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.
+
+«Qui se souviendra de vous après votre mort?
+
+«Qui priera pour vous?
+
+«Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des
+souffrances.
+
+«Toute cette vie mortelle est pleine de misères et environnée de
+croix; portez ces croix, châtiez et asservissez votre corps,
+méprisez vous vous-même et souhaitez d'être méprisé par les
+autres.
+
+«Soyez persuadé que votre vie doit être une mort continuelle.
+
+«Plus un homme meurt à lui-même, plus il commence à vivre à Dieu.»
+
+Il ne suffisait pas de plonger ainsi l'âme de la victime dans un
+désespoir incurable, à l'aide de ces maximes désolantes, il
+fallait encore la façonner à l'obéissance _cadavérique _de la
+société de Jésus; aussi les révérends pères avaient-ils
+judicieusement choisi quelques autres passages de _l'Imitation,
+_car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour
+épouvanter les esprits faibles, mille maximes d'esclavage pour
+enchaîner et asservir l'homme pusillanime.
+
+Ainsi on lisait encore:
+
+«C'est un grand avantage de vivre dans l'obéissance, d'avoir un
+supérieur et de n'être pas le maître de ses actions.
+
+«Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.
+
+«On est heureux de ne dépendre que de Dieu _dans la personne des
+supérieurs qui tiennent sa place_.»
+
+Et ce n'était pas assez: après avoir désespéré, terrifié la
+victime, après l'avoir déshabitué de toute liberté, après l'avoir
+rompue à une obéissance aveugle, abrutissante, après l'avoir
+persuadée, avec un incroyable cynisme d'orgueil clérical, que se
+soumettre passivement au premier prêtre venu _c'était se soumettre
+à Dieu même_, il fallait retenir la victime dans la maison où l'on
+voulait à tout jamais river sa chaîne.
+
+On lisait aussi parmi ces maximes:
+
+«Courez d'un côté ou d'un autre: vous ne trouverez de repos qu'en
+vous soumettant humblement à la condition d'un supérieur.
+
+«Plusieurs ont été trompés par l'espérance d'être mieux ailleurs,
+et par le désir de changer.»
+
+Maintenant, que l'on se figure M. Hardy transporté blessé dans
+cette maison, lui dont le coeur meurtri, déchiré par d'affreux
+chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les
+plaies de son corps.
+
+D'abord entouré de soins empressés, prévenants, et grâce à
+l'habileté connue du docteur Baleinier, M. Hardy fut bientôt guéri
+des blessures qu'il avait reçues en se précipitant au milieu de
+l'incendie auquel sa fabrique était en proie.
+
+Cependant, afin de favoriser les projets des révérends pères, une
+certaine médication, assez innocente d'ailleurs, mais destinée à
+agir sur le moral, souvent employée, ainsi qu'on l'a dit, par le
+révérend docteur dans d'autres circonstances importantes, avait
+été appliquée à M. Hardy, et l'avait maintenu assez longtemps dans
+une sorte d'assoupissement de la pensée.
+
+Pour une âme brisée par d'atroces déceptions, c'est en apparence
+un bienfait inestimable que d'être plongée dans cette torpeur,
+qui, du moins, vous empêche de songer à un passé désespérant;
+M. Hardy, s'abandonnant à cette apathie profonde, arriva
+insensiblement à regarder l'engourdissement de l'esprit comme un
+bien suprême... Ainsi les malheureux que torturent des maladies
+cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiacé qui les
+tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.
+
+En esquissant précédemment le portrait de M. Hardy, nous avons
+tâché de faire comprendre la délicatesse exquise de cette âme si
+tendre, sa susceptibilité douloureuse à l'endroit de ce qui était
+bas ou méchant, sa bonté ineffable, sa droiture, sa générosité.
+Nous rappelons ces adorables qualités, parce qu'il nous faut
+constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les
+possèdent, elles ne s'alliaient pas, elles ne pouvaient s'allier à
+un caractère énergique et résolu. D'une admirable persévérance
+dans le bien, l'action de cet homme excellent était pénétrante,
+irrésistible, mais elle ne s'imposait pas; ce n'était pas avec la
+rude énergie, la volonté un peu âpre, particulière à d'autres
+hommes de grand et noble coeur, que M. Hardy avait réalisé les
+prodiges de sa _maison commune; _c'était à force d'affectueuse
+persuasion: chez lui, l'onction remplaçait la force. À la vue
+d'une bassesse, d'une injustice, il ne se révoltait pas irrité,
+menaçant: il souffrait. Il n'attaquait pas le méchant corps à
+corps, il détournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis
+surtout, ce coeur, aimant d'une délicatesse toute féminine, avait
+un irrésistible besoin du bienfaisant contact des plus chères
+affections de l'âme; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un frêle
+et pauvre oiseau meurt glacé de froid lorsqu'il ne peut plus se
+presser contre ses frères et recevoir d'eux, comme ils la
+recevaient de lui, cette douce chaleur qui les réchauffait tous
+dans le nid maternel.
+
+Et voilà que cette organisation toute sensitive, d'une
+susceptibilité si extrême, est frappée coup sur coup par des
+déceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon à
+abattre tout à fait, du moins à profondément ébranler le caractère
+le plus fermement trempé.
+
+Le plus fidèle ami de M. Hardy le trahit d'une manière infâme...
+
+Une maîtresse adorée l'abandonne...
+
+La maison qu'il avait fondée pour le bonheur de ses ouvriers,
+qu'il aimait en frère, n'est plus que ruines et cendres!
+
+Alors qu'arrive-t-il?
+
+Tous les ressorts de cette âme se brisent. Trop faible pour se
+raidir contre tant d'affreuses atteintes, trop cruellement
+désabusé par la trahison pour chercher d'autres affections... trop
+découragé pour songer à reposer la première pierre d'une nouvelle
+maison commune, ce pauvre coeur, isolé d'ailleurs de tout contact
+salutaire, cherche l'oubli de tout et de soi-même dans une torpeur
+accablante. Si pourtant quelques instincts de vie et d'affection
+cherchent à se réveiller en lui à de longs intervalles, et
+qu'ouvrant à demi les yeux de l'esprit, qu'il tient fermés pour ne
+voir ni le présent, ni le passé, ni l'avenir, M. Hardy regarde
+autour de lui... que trouve-t-il? ces sentences, empreintes du plus
+farouche désespoir:
+
+«Tu n'es que cendre et poussière.
+
+«Tu es né pour la douleur et pour les larmes.
+
+«Ne crois à rien sur la terre.
+
+«Il n'y a ni parents ni amis.
+
+«Toutes les affections sont menteuses.
+
+«Meurs ce matin... on t'oubliera ce soir.
+
+«Humilie-toi, méprise-toi, sois méprisé des autres.
+
+«Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes
+destinées aux mains d'un supérieur; il pensera, il raisonnera pour
+toi.
+
+«Toi... pleure, souffre, pense à la mort.
+
+«Oui, la mort... toujours la mort, voilà quel doit être le terme,
+le but de toutes tes pensées... si tu penses... Mieux est de ne
+pas penser.
+
+«Aie seulement le sentiment d'une douleur incessante, voilà tout
+ce qu'il faut pour gagner le ciel.
+
+«On n'est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous
+adorons, qu'à force de misères et de tortures.»
+
+Telles étaient les consolations offertes à cet infortuné... Alors,
+épouvanté, il refermait les yeux et retombait dans sa morne
+léthargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le
+pouvait pas, ou plutôt il ne le désirait pas... la volonté lui
+manquait; et puis, il faut le dire... il avait fini par
+s'accoutumer à cette demeure et même par s'y trouver bien; on
+avait pour lui tant de soins discrets; on le laissait si seul avec
+sa douleur; il régnait dans cette maison un silence de tombe si
+bien d'accord avec le silence de son coeur, qui n'était plus
+qu'une tombe où dormaient ensevelis son dernier amour, sa dernière
+amitié, ses dernières espérances d'avenir pour les travailleurs!
+Toute énergie était morte en lui.
+
+Alors il commença de subir une transformation lente, mais
+inévitable, et judicieusement prévue par Rodin, qui dirigeait
+cette machination dans ses moindres détails.
+
+M. Hardy, d'abord épouvanté des sinistres maximes dont on
+l'entourait, s'était peu à peu habitué à les lire presque
+machinalement, de même que le prisonnier compte durant sa triste
+oisiveté les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa
+cellule...
+
+C'était déjà un grand résultat obtenu par les révérends pères.
+
+Bientôt son esprit affaibli fut frappé de l'apparente justesse de
+quelques-uns de ces menteurs et désolants aphorismes. Ainsi il
+lisait:
+
+«Il ne faut pas compter sur l'affection d'aucune créature sur la
+terre.»
+
+Et il avait été, en effet, indignement trahi.
+
+«L'homme est né pour vivre dans la désolation.»
+
+Et il vivait dans la désolation.
+
+«Il n'y a de repos que dans l'abnégation de la pensée.»
+
+Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque trêve à ses
+douleurs.
+
+Deux couvertures, habilement ménagées sous les tentures et dans
+les boiseries des chambres de cette maison, permettaient à toute
+heure de voir ou d'entendre les _pensionnaires_, et surtout
+d'observer leur physionomie, leurs habitudes, toutes choses si
+révélatrices lorsque l'homme se croit seul.
+
+Quelques exclamations douloureuses échappées à M. Hardy dans sa
+sombre solitude furent rapportées au père d'Aigrigny par un
+mystérieux surveillant. Le révérend père, suivant scrupuleusement
+les instructions de Rodin, n'avait d'abord visité que très
+rarement son pensionnaire. On a dit que le père d'Aigrigny,
+lorsqu'il le voulait, déployait un charme de séduction presque
+irrésistible; mettant dans ses entrevues un tact, une réserve
+remplis d'adresse, il se présenta seulement de temps à autre pour
+s'informer de la santé de M. Hardy. Bientôt le révérend père,
+renseigné par son espion, et aidé de sa sagacité naturelle, vit
+tout le parti qu'on pouvait tirer de l'affaissement physique et
+moral du pensionnaire; certain d'avance que celui-ci ne se
+rendrait pas à ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la
+tristesse de la maison, l'engageant affectueusement, soit à la
+quitter si la monotonie de l'existence qu'on y menait lui pesait,
+soit à rechercher du moins au dehors quelques distractions,
+quelques plaisirs.
+
+Dans l'état où se trouvait cet infortuné, lui parler de
+distractions, de plaisirs, c'était sûrement provoquer un refus;
+ainsi en arriva-t-il. Le père d'Aigrigny n'essaya pas d'abord de
+surprendre la confiance de M. Hardy, il ne lui dit pas mot de ses
+chagrins; mais, chaque fois qu'il le vit, il parut lui témoigner
+un tendre intérêt par quelques mots simples, profondément sentis.
+Peu à peu ces entretiens, d'abord assez rares, devinrent plus
+fréquents, plus longs: d'une éloquence mielleuse, insinuante,
+persuasive, le père d'Aigrigny prit naturellement pour thème les
+désolantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pensée de
+M. Hardy.
+
+Souple, prudent, habile, sachant que jusqu'alors ce dernier avait
+professé cette généreuse religion naturelle qui prêche une
+reconnaissante adoration pour Dieu, l'amour de l'humanité, le
+culte du juste et du bien, et qui, dédaigneuse du dogme, professe
+la même vénération pour Marc Aurèle que pour Confucius, pour
+Platon, que pour le Christ, pour Moïse que pour Lycurgue, le père
+d'Aigrigny ne tenta pas tout d'abord de _convertir _M. Hardy; il
+commença par rappeler sans cesse à la pensée de ce malheureux,
+chez qui il voulait tuer toute espérance, les abominables
+déceptions dont il avait souffert; au lieu de montrer ces
+trahisons comme des exceptions dans la vie; au lieu de tâcher de
+calmer, d'encourager, de ranimer cette âme abattue; au lieu
+d'engager M. Hardy à chercher l'oubli, la consolation de ses
+chagrins dans l'accomplissement de ses devoirs envers l'humanité,
+envers ses frères, qu'il avait déjà tant aimés et secourus, le
+père d'Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortuné, lui
+peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra
+fourbes, ingrats, méchants, et parvint à rendre son désespoir
+incurable.
+
+Ce but atteint, le jésuite fit un pas de plus. Sachant l'adorable
+bonté du coeur de M. Hardy, profitant de l'affaiblissement de son
+esprit, il lui parla de la consolation qu'il y aurait pour un
+homme accablé de chagrins désespérés à croire fermement que
+chacune de ses larmes, au lieu d'être stérile, était agréable à
+Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes; à croire enfin,
+ajoutait habilement le révérend père, qu'il était donné au _fidèle
+_seul d'_utiliser sa douleur _en faveur d'aussi malheureux que lui
+et de la rendre _douce _au Seigneur.
+
+Tout ce qu'il y a de désespérant et d'impie, tout ce qui se cache
+d'atroce machiavélisme politique dans ces maximes détestables qui
+font du Créateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu
+impitoyable, incessamment altéré des larmes de l'humanité, se
+trouvait ainsi habilement sauvé aux yeux de M. Hardy, dont les
+généreux instincts subsistaient toujours. Bientôt cette âme
+aimante et tendre, que ces prêtres indignes poussaient à une sorte
+de suicide moral, trouva un charme amer à cette fiction: que, du
+moins, ses chagrins profiteraient à d'autres hommes. Ce ne fut
+d'abord, il est vrai, qu'une fiction; mais un esprit affaibli qui
+se complaît dans une pareille fiction l'admet tôt ou tard comme
+réalité, et en subit peu à peu toutes les conséquences.
+
+Tel était donc l'état moral et physique de M. Hardy, lorsque, par
+l'intermédiaire d'un domestique gagné, il avait reçu d'Agricol
+Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.
+
+Le jour de cette entrevue était arrivé. Deux ou trois heures avant
+le moment fixé pour la visite d'Agricol, le père d'Aigrigny entra
+dans la chambre de M. Hardy.
+
+
+
+XXXI. La visite.
+
+Lorsque le père d'Aigrigny entra dans la chambre de M. Hardy,
+celui-ci était assis dans un grand fauteuil; son attitude
+annonçait un accablement inexprimable; à côté de lui, sur une
+petite table, se trouvait une potion ordonnée par le docteur
+Baleinier, car la frêle constitution de M. Hardy avait été
+rudement atteinte par de cruelles secousses; il semblait n'être
+plus que l'ombre de lui-même; son visage, très pâle, très amaigri,
+exprimait à ce moment une sorte de tranquillité morne. En peu de
+temps, ses cheveux étaient devenus complètement gris; son regard
+voilé errait çà et là languissant, presque éteint; il appuyait sa
+tête au dossier de son siège, et ses mains effilées, sortant des
+larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les
+bras de son fauteuil.
+
+Le père d'Aigrigny avait donné à sa physionomie, en s'approchant
+de son pensionnaire, l'apparence la plus bénigne, la plus
+affectueuse; son regard était rempli de douceur et d'aménité,
+jamais l'inflexion de sa voix n'avait été plus caressante.
+
+-- Eh bien! mon cher fils, dit-il à M. Hardy en l'embrassant avec
+une hypocrite effusion (le jésuite embrasse beaucoup), comment
+vous trouvez-vous aujourd'hui?
+
+-- Comme d'habitude, mon père.
+
+-- Continuez-vous à être satisfait du service des gens qui vous
+entourent, mon cher fils?
+
+-- Oui, mon père.
+
+-- Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n'a pas été
+troublé, je l'espère?
+
+-- Non... je vous remercie.
+
+-- Votre appartement vous plaît toujours?
+
+-- Toujours...
+
+-- Il ne vous manque rien?
+
+-- Rien, mon père.
+
+-- Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre
+pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant
+de vos désirs.
+
+-- Je ne désire rien... mon père... rien que le sommeil... C'est
+si bienfaisant, le sommeil, ajouta M. Hardy avec accablement.
+
+-- Le sommeil... c'est l'oubli... et ici-bas, mieux vaut oublier
+que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si méchants, que
+presque tout souvenir est amer, n'est-ce pas, mon cher fils?
+
+-- Hélas! il n'est que trop vrai, mon père.
+
+-- J'admire toujours votre pieuse résignation, mon cher fils. Ah!
+combien cette constante douceur dans l'affliction est agréable à
+Dieu! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre
+intarissable douceur sont une offrande qui, auprès du Seigneur,
+méritera pour vous et pour vos frères... Oui, car, l'homme n'étant
+né que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance
+envers Dieu qui nous envoie nos peines..., c'est prier... et qui
+prie ne prie pas pour soi seul... mais pour l'humanité tout
+entière.
+
+-- Fasse du moins le ciel... que mes douleurs ne soient pas
+stériles!... Souffrir, c'est prier, répéta M. Hardy en s'adressant
+à lui-même, comme pour réfléchir sur cette pensée. Souffrir, c'est
+prier... et prier pour l'humanité tout entière... Pourtant... il
+me semblait autrefois... ajouta-t-il en faisant un effort sur lui-
+même, que la destinée de l'homme...
+
+-- Continuez, mon cher fils... dites votre pensée tout entière,
+dit le père d'Aigrigny voyant que M. Hardy s'interrompait.
+
+Après un moment d'hésitation, celui-ci, qui, en parlant, s'était
+un peu avancé et redressé sur son fauteuil, se rejeta en arrière
+avec découragement, et, affaissé, replié sur lui-même, murmura:
+
+-- À quoi bon penser?... cela fatigue... et je ne me sens plus la
+force...
+
+-- Vous dites vrai, mon cher fils; à quoi bon penser?... Il vaut
+mieux croire...
+
+-- Oui, mon père, il vaut mieux croire, souffrir; il faut surtout
+oublier... oublier...
+
+M. Hardy n'acheva pas, renversa languissamment sa tête sur le
+dossier de son siège, et mit sa main sur ses yeux.
+
+-- Hélas! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny avec des larmes
+dans le regard, dans la voix, et cet excellent comédien se mit à
+genoux auprès du fauteuil de M. Hardy; hélas! comment l'ami qui
+vous a si abominablement trahi a-t-il pu méconnaître un coeur
+comme le vôtre?... Mais il en est toujours ainsi, quand on
+recherche l'affection des créatures, au lieu de ne penser qu'au
+Créateur... et cet indigne ami...
+
+-- Oh! par pitié, ne me parlez pas de cette trahison... dit
+M. Hardy en interrompant le révérend père d'une voix suppliante.
+
+-- Eh bien, non, je n'en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez
+cet ami parjure... oubliez cet infâme, que tôt ou tard la
+vengeance de Dieu atteindra, car il s'est joué d'une manière
+odieuse de votre noble confiance... Oubliez aussi cette
+malheureuse femme, dont le crime a été bien grand, car, pour vous,
+elle a foulé aux pieds des devoirs sacrés, et le Seigneur lui
+réserve un châtiment terrible... et un jour...
+
+M. Hardy, interrompant de nouveau le père d'Aigrigny, lui dit avec
+un accent contenu, mais qui trahissait une émotion déchirante.
+
+-- C'est trop... vous ne savez pas, mon père, le mal que vous me
+faites... non... vous ne le savez pas...
+
+-- Pardon! oh! pardon, mon fils... mais hélas! vous le voyez... le
+seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, à
+cette heure, un ébranlement douloureux... Cela ne vous prouve-t-il
+pas que c'est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu'il
+faut chercher des consolations toujours assurées?
+
+-- Oh! mon Dieu!... les trouverai-je jamais? s'écria le malheureux
+avec un abattement désespéré.
+
+-- Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils! s'écria le père
+d'Aigrigny avec une émotion admirablement jouée; pouvez-vous en
+douter?... Oh! quel beau jour pour moi que celui où, ayant fait de
+nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez
+par vos larmes, tout ce qui, à cette heure, vous semble encore
+entouré de quelques ténèbres s'éclaircira d'une lumière ineffable
+et divine!... Oh! le saint jour! l'heureux jour! où les derniers
+liens qui vous attachent à cette terre immonde et fangeuse étant
+détruits, vous deviendrez l'un des nôtres, et, comme nous, vous
+n'aspirerez plus qu'aux délices éternelles!...
+
+-- Oui!... à la mort!...
+
+-- Dites donc à la vie immortelle! au paradis, mon tendre fils...
+et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant...
+mon coeur paternel le désire autant qu'il l'espère... car votre
+nom se trouve chaque jour dans toutes mes prières et celles de nos
+bons pères.
+
+-- Je fais du moins ce que je peux pour arriver à cette foi
+aveugle, à ce détachement de toutes choses où je dois, m'assurez-
+vous, mon père, trouver le repos.
+
+-- Mon pauvre cher fils, si votre modestie chrétienne vous
+permettait de comparer ce que vous étiez lors des premiers jours
+de votre arrivée ici à ce que vous êtes à cette heure... et cela
+seulement grâce à votre sincère désir d'avoir la foi, vous seriez
+confondu... Quelle différence, mon Dieu! À votre agitation, à vos
+gémissements désespérés, a succédé un calme religieux... est-ce
+vrai?...
+
+-- Oui... c'est vrai; par moments, quand j'ai bien souffert, mon
+coeur ne bat plus... je suis calme... les morts aussi sont
+calmes... dit M. Hardy en laissant tomber sa tête sur sa poitrine.
+
+-- Ah! mon cher fils... mon cher fils... vous me brisez le coeur
+lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains
+toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine... si fertile
+en abominables déceptions... Du reste... aujourd'hui même... vous
+subirez heureusement à ce sujet une épreuve décisive.
+
+-- Comment cela, mon père?
+
+-- Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique,
+doit venir vous voir.
+
+-- Ah! oui, dit M. Hardy après une minute de réflexion, car sa
+mémoire, ainsi que son esprit, s'était considérablement affaiblie;
+en effet... Agricol va venir; il me semble que je le verrai avec
+plaisir.
+
+-- Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l'épreuve
+dont je parle... la présence de ce digne garçon vous rappellera
+cette vie si active, si occupée, que vous meniez naguère, peut-
+être ces souvenirs vous feront prendre en grande pitié le pieux
+repos dont vous jouissez maintenant; peut-être voudrez-vous de
+nouveau vous lancer dans une carrière pleine d'émotions de toutes
+sortes, renouer d'autres amitiés, chercher d'autres affections,
+revivre enfin, comme par le passé, d'une existence bruyante,
+agitée. Si ces désirs s'éveillent en vous, c'est que vous ne serez
+pas encore mûr pour la retraite... obéissez-leur, mon cher fils;
+recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les fêtes; mes
+voeux vous suivront toujours, même au milieu du tumulte mondain;
+mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre âme était
+déchirée par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera
+encore ouvert, et que vous m'y trouverez toujours prêt à pleurer
+avec vous sur la douloureuse vanité des choses terrestres...
+
+À mesure que le père d'Aigrigny avait parlé, M. Hardy l'avait
+écouté presque avec effroi. À la seule pensée de se rejeter encore
+au milieu des tourments d'une vie si douloureusement expérimentée,
+cette pauvre âme se repliait sur elle-même, tremblante et énervée;
+aussi le malheureux s'écria-t-il d'un ton presque suppliant:
+
+-- Moi, mon père, retourner dans ce monde où j'ai tant souffert...
+où j'ai laissé mes dernières illusions!... moi... me mêler à ses
+fêtes, à ses plaisirs!... ah!... c'est une raillerie cruelle...
+
+-- Ce n'est pas une raillerie, mon cher fils... il faut vous
+attendre à ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan
+réveillent en vous des idées qu'à cette heure même vous croyez à
+jamais anéanties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une
+fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas
+toujours ouverte après de nouveaux chagrins, de nouvelles
+déceptions!...
+
+-- Et à quoi bon, grand Dieu!... aller m'exposer à de nouvelles
+souffrances! s'écria M. Hardy avec une expression déchirante;
+c'est à peine si je puis supporter celles que j'endure. Oh!
+jamais, jamais! l'oubli de tout, de moi-même, le néant de la
+tombe, jusqu'à la tombe... voilà tout ce que je veux désormais...
+
+-- Cela vous paraît ainsi, mon cher fils, parce qu'aucune voix du
+dehors n'est jusqu'ici venue troubler votre calme solitude, ou
+affaiblir vos saintes espérances, qui vous disent qu'au-delà de la
+tombe vous serez avec le Seigneur; mais cet ouvrier, pensant moins
+à votre salut qu'à son intérêt et à celui des siens, va venir...
+
+-- Hélas! mon père, dit M. Hardy en interrompant le jésuite, j'ai
+été assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce
+que, humainement, un homme de bien peut faire; la destinée ne m'a
+pas permis de continuer plus longtemps. J'ai payé ma dette à
+l'humanité, mes forces sont à bout; je ne demande maintenant que
+l'oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu? s'écria
+le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de
+désespoir.
+
+-- Sans doute, mon cher et bon fils, votre générosité a été sans
+égale... mais c'est au nom même de cette générosité que cet
+artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices; oui... car,
+pour des coeurs comme le vôtre, le passé oblige, et il vous sera
+presque impossible de vous refuser aux instances de vos
+ouvriers... Vous allez être forcé de retrouver une activité
+incessante, afin de relever un édifice de ses ruines, de
+recommencer à fonder aujourd'hui ce qu'il y a vingt ans vous avez
+fondé dans toute la force, dans toute l'ardeur de votre jeunesse;
+de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre
+scrupuleuse loyauté a été si souvent blessée; de reprendre ces
+chaînes de toutes sortes qui enchaînent le grand industriel à une
+vie d'inquiétude et de travail... Mais aussi, quelles
+compensations!... dans quelques années vous arriverez, à force de
+labeurs, au même point où vous étiez lors de cette horrible
+catastrophe... Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore,
+c'est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez
+plus, comme par le passé, dupe d'un ami indigne, dont la feinte
+amitié vous semblait si douce et charmait votre vie... Vous
+n'aurez plus à vous reprocher une liaison adultère, où vous
+croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux
+encouragements pour faire le bien... comme si, hélas! ce qui est
+coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin... Non! non!
+arriver au déclin de votre carrière, désenchanté de l'amitié,
+reconnaissant le néant des passions coupables, seul, toujours
+seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la
+vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, où aucun
+bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste
+sera grand d'abord... mais ce contraste même...
+
+-- Assez!... oh!... de grâce!... assez!... s'écria M. Hardy en
+interrompant d'une voix faible le révérend père; rien qu'à vous
+entendre parler des agitations d'une pareille vie, mon père,
+j'éprouve de cruels vertiges... ma tête... peut à peine y
+résister... Oh! non... non... le calme... oh! avant tout... le
+calme... je vous le répète, quand ce serait celui du tombeau...
+
+-- Mais alors, comment résisterez-vous aux instances de cet
+artisan?... Les obligés ont des droits sur leurs bienfaiteurs...
+Vous ne saurez échapper à ses prières.
+
+-- Eh bien... mon père... s'il le faut... je ne le verrai pas...
+Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue...
+maintenant, je le sens... il est plus sage d'y renoncer...
+
+-- Mais il n'y renoncera pas, lui; il insistera pour vous voir.
+
+-- Vous aurez la bonté, mon père, de lui faire dire... que je suis
+souffrant, qu'il m'est impossible de le recevoir.
+
+-- Écoutez, mon cher fils, de nos jours il règne de grands, de
+malheureux préjugés sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela
+même que vous êtes volontairement resté au milieu de nous, après
+avoir été par hasard apporté mourant dans cette maison... en vous
+voyant refuser un entretien que vous avez d'abord accordé, on
+pourrait croire que vous subissez une influence étrangère; quoique
+ce soupçon soit absurde, il peut naître, et nous ne voulons pas le
+laisser s'accréditer... Il vaut donc mieux recevoir ce jeune
+artisan...
+
+-- Mon père, ce que vous me demandez est au-dessus de mes
+forces... À cette heure, je me sens anéanti... cette conversation
+m'a épuisé.
+
+-- Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir; je lui dirai que
+vous ne voulez pas le voir, soit; il ne me croira pas...
+
+-- Hélas! mon père... ayez pitié de moi; je vous assure qu'il
+m'est impossible de voir personne... je souffre trop.
+
+-- Eh bien... voyons... cherchons un moyen... Si vous lui
+écriviez... on lui remettrait votre lettre tout à l'heure... vous
+lui assigneriez un autre rendez-vous... demain... je suppose.
+
+-- Ni demain, ni jamais, s'écria le malheureux poussé à bout; je
+ne veux voir qui que ce soit... je veux être seul, toujours
+seul... cela ne nuit à personne pourtant... n'aurai-je pas du
+moins cette liberté?
+
+-- Calmez-vous, mon fils; suivez mes conseils, ne voyez pas ce
+digne garçon aujourd'hui, puisque vous redoutez cet entretien;
+mais n'engagez pas pour cela l'avenir: demain vous pouvez changer
+d'avis... que votre refus de le recevoir soit vague...
+
+-- Comme vous le voudrez, mon père.
+
+-- Mais, quoique l'heure à laquelle doit venir cet ouvrier soit
+encore éloignée, dit le révérend, autant vaut lui écrire tout de
+suite.
+
+-- Je n'en aurais pas la force, mon père.
+
+-- Essayez.
+
+-- Impossible... je me sens trop faible...
+
+-- Voyons... un peu de courage, dit le révérend père. Et il alla
+prendre sur un bureau ce qu'il fallait pour écrire; puis, en
+revenant, il plaça un buvard et une feuille de papier sur les
+genoux de M. Hardy, tenant l'encrier et la plume, qu'il lui
+présentait.
+
+-- Je vous assure, mon père... que je ne pourrai pas écrire, dit
+M. Hardy d'une voix épuisée.
+
+-- Quelques mots seulement, dit le père d'Aigrigny avec une
+persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts
+presque inertes de M. Hardy.
+
+-- Hélas! mon père... ma vue est si troublée que je n'y vois plus.
+
+Et l'infortuné disait vrai: il avait les yeux remplis de larmes,
+tant les émotions que le jésuite venait de réveiller en lui
+étaient douloureuses.
+
+-- Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre chère main...
+dictez seulement...
+
+-- Mon père, je vous en prie, écrivez vous-même... je signerai.
+
+-- Non, mon cher fils... pour mille raisons... il faut que tout
+soit écrit de votre main; quelques lignes suffiront.
+
+-- Mais, mon père...
+
+-- Allons... il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet
+ouvrier, dit sèchement le père d'Aigrigny, voyant, à
+l'affaiblissement de plus en plus marqué de l'esprit de M. Hardy,
+qu'il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la
+fermeté, quitte à revenir ensuite à des moyens plus doux.
+
+Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme
+celles d'un oiseau de proie, il fixa M. Hardy d'un air sévère.
+L'infortuné tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et
+répondit en souriant:
+
+-- J'écrirai... mon père... j'écrirai... mais, je vous en
+supplie... dictez... ma tête est trop faible... dit M. Hardy en
+essuyant des pleurs de sa main brûlante et fiévreuse.
+
+Le père d'Aigrigny dicta les lignes suivantes: «Mon cher Agricol,
+j'ai réfléchi qu'un entretien avec vous serait inutile... il ne
+servirait qu'à réveiller des chagrins cuisants, que je suis
+parvenu à oublier avec l'aide de Dieu et des douces consolations
+que m'offre la religion...» Le révérend père s'interrompit un
+moment; M. Hardy pâlissait davantage, et sa main défaillante
+pouvait à peine tenir la plume; son front était baigné d'une sueur
+froide. Le père d'Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et,
+essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour
+d'affectueuse sollicitude:
+
+-- Allons, mon cher et tendre fils... un peu de courage, ce n'est
+pas moi qui vous ai engagé à refuser cet entretien... n'est-ce
+pas!... au contraire... mais puisque, pour votre repos, vous le
+voulez ajourner, tâchez de terminer cette lettre... car, enfin,
+qu'est-ce que je désire, moi! vous voir désormais jouir d'un calme
+ineffable et religieux après tant de pénibles agitations.
+
+-- Oui... mon père... je le sais, vous êtes bon... répondit
+M. Hardy d'une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse...
+
+-- Pouvez-vous continuer cette lettre... mon cher fils!
+
+-- Oui... mon père.
+
+-- Écrivez donc. Et le révérend père continua de dicter:
+
+«Je jouis d'une paix profonde, je suis entouré de soins, et, grâce
+à la miséricorde divine, j'espère faire une fin toute chrétienne
+loin d'un monde dont je reconnais la vanité... Je ne vous dis pas
+adieu, mais au revoir, mon cher Agricol... car je tiens à vous
+dire à vous-même les voeux que je fais et que je ferai toujours
+pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interprète
+auprès d'eux; dès que je jugerai à propos de vous recevoir, je
+vous l'écrirai; jusque-là, croyez-moi toujours votre bien
+affectionné...»
+
+Puis le révérend père, s'adressant à M. Hardy:
+
+-- Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils!
+
+-- Oui, mon père...
+
+-- Veuillez donc la signer.
+
+-- Oui, mon père...
+
+Et le malheureux, après avoir signé, sentant ses forces épuisées,
+se rejeta en arrière avec lassitude.
+
+-- Ce n'est pas tout, mon cher fils, ajouta le père d'Aigrigny en
+tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bonté de
+signer ce nouveau pouvoir accordé par vous à notre révérend père
+procureur pour terminer les affaires en question.
+
+-- Oh! mon Dieu! mon Dieu!... encore!!! s'écria M. Hardy avec une
+sorte d'impatience fiévreuse et maladive. Mais, vous le voyez
+bien, mon père, mes forces sont à bout...
+
+-- Il s'agit seulement de signer après avoir lu, mon cher fils.
+
+Et le père d'Aigrigny présenta à M. Hardy un grand papier timbré
+rempli d'une écriture presque indéchiffrable.
+
+-- Mon père... je ne pourrai pas lire cela... aujourd'hui.
+
+-- Il le faut pourtant, mon cher fils; pardonnez-moi cette
+indiscrétion... mais nous sommes bien pauvres... et...
+
+-- Je vais signer... mon père.
+
+-- Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils.
+
+-- À quoi bon!... Donnez... donnez, dit M. Hardy, pour ainsi dire
+harassé de l'inflexible opiniâtreté du révérend père.
+
+-- Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils... dit celui-
+ci en lui présentant le papier.
+
+M. Hardy signa et retomba dans son accablement.
+
+À cet instant, un domestique, après avoir frappé, entra et dit au
+père d'Aigrigny:
+
+-- M. Agricol Baudoin demande à parler à M. Hardy; il a, dit-il,
+un rendez-vous.
+
+-- C'est bon... qu'il attende, répondit le père d'Aigrigny avec
+autant de dépit que de surprise, et d'un geste il fit signe au
+domestique de sortir; puis, cachant la vive contrariété qu'il
+ressentait, il dit à M. Hardy:
+
+-- Ce digne artisan a bien hâte de vous voir, mon cher fils, car
+il devance de plus de deux heures le moment de l'entrevue. Voyons,
+il en est temps encore, voulez-vous le recevoir?
+
+-- Mais, mon père, dit M. Hardy avec une sorte d'irritation, vous
+voyez dans quel état de faiblesse je suis... ayez donc pitié de
+moi... Je vous en supplie, du calme... je vous le répète, quand ce
+serait le calme de la tombe; mais, pour l'amour du ciel... du
+calme...
+
+-- Vous jouirez un jour de la paix éternelle des élus, mon cher
+fils, dit affectueusement le père d'Aigrigny, car vos larmes et
+vos misères sont agréables au Seigneur. Ce disant, il sortit.
+
+M. Hardy, resté seul, joignit les mains avec désespoir, et,
+fondant en larmes, s'écria en se laissant glisser de son fauteuil
+à genoux:
+
+-- Ô mon Dieu!... mon Dieu! retirez-moi de ce monde... je suis
+trop malheureux. Puis, courbant le front sur le siège de son
+fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer
+amèrement.
+
+Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours
+croissant, puis celui d'une espèce de lutte; bientôt la porte de
+l'appartement s'ouvrit avec violence sous le choc du père
+d'Aigrigny, qui fit quelques pas à reculons en trébuchant. Agricol
+venait de le pousser d'un bras vigoureux.
+
+-- Monsieur... osez-vous bien employer la force et la violence?
+s'écria le révérend père d'Aigrigny, blême de colère.
+
+-- J'oserai tout pour voir M. Hardy, dit le forgeron.
+
+Et il se précipita vers son ancien patron, qu'il vit agenouillé au
+milieu de la chambre.
+
+
+
+XXXII. Agricol Baudoin.
+
+Le père d'Aigrigny, contenant à peine son dépit, sa colère, jetait
+non seulement des regards courroucés et menaçants sur Agricol,
+mais, de temps à autre, il jetait aussi un oeil inquiet et irrité
+du côté de la porte, comme s'il eût craint, à chaque instant, de
+voir entrer un autre personnage dont il aurait aussi redouté la
+venue.
+
+Le forgeron, lorsqu'il put envisager son ancien patron, recula
+frappé d'une douloureuse surprise à la vue des traits de M. Hardy
+ravagés par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois
+acteurs de cette scène gardèrent le silence. Agricol ne se doutait
+pas encore de l'affaiblissement moral de M. Hardy, habitué
+qu'était l'artisan à trouver autant d'élévation d'esprit que de
+bonté de coeur chez cet excellent homme.
+
+Le père d'Aigrigny rompit le premier le silence, et dit à son
+pensionnaire en pesant chacune de ses paroles:
+
+-- Je conçois, mon cher fils, qu'après la volonté si positive, si
+spontanée, que vous m'avez manifestée tout à l'heure, de ne pas
+recevoir... monsieur... je conçois, dis-je, que sa présence vous
+soit maintenant pénible... J'espère donc que, par déférence, ou au
+moins par reconnaissance pour vous... monsieur (il désigna le
+forgeron d'un geste) mettra, en se retirant, un terme à cette
+situation inconvenante, déjà trop prolongée.
+
+Agricol ne répondit pas au père d'Aigrigny, lui tourna le dos, et
+s'adressant à M. Hardy, qu'il contemplait depuis quelques moments
+avec une profonde émotion, pendant que de grosses larmes roulaient
+dans ses yeux:
+
+-- Ah! monsieur... comme c'est bon de vous voir, quoique vous ayez
+encore l'air bien souffrant! Comme le coeur se calme, se rassure,
+se réjouit. Mes camarades seraient si heureux d'être à ma
+place!... Si vous saviez tout ce qu'ils m'ont dit pour vous...
+car, pour vous chérir, vous vénérer, nous n'avons à nous tous...
+qu'une seule âme...
+
+Le père d'Aigrigny jeta sur M. Hardy un coup d'oeil qui
+signifiait:
+
+-- Que vous avais-je dit?
+
+Puis, s'adressant à Agricol avec impatience, en se rapprochant de
+lui:
+
+-- Je vous ai déjà fait observer que votre présence ici était
+déplacée.
+
+Mais Agricol, sans lui répondre, et sans se tourner vers lui:
+
+-- Monsieur Hardy, ayez donc la bonté de dire à cet homme de s'en
+aller... Mon père et moi nous le connaissons; il le sait bien.
+
+Puis, se retournant seulement alors vers le révérend père, le
+forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation mêlée
+de dégoût:
+
+-- Si vous tenez à entendre ce que j'ai à dire à M. Hardy, sur
+vous... monsieur, revenez tout à l'heure; mais à présent, j'ai à
+parler à mon ancien patron de choses particulières, et à lui
+remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous connaît
+aussi... malheureusement pour elle.
+
+Le jésuite resta impassible et répondit:
+
+-- Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous
+intervertissez un peu les rôles... Je suis ici chez moi, où j'ai
+l'honneur de recevoir M. Hardy. C'est donc moi qui aurais le droit
+et le pouvoir de vous faire sortir à l'instant d'ici, et...
+
+-- Mon père, de grâce, dit M. Hardy avec déférence, excusez
+Agricol. Son attachement pour moi l'entraîne trop loin; mais
+puisque le voici et qu'il a des choses particulières à me confier,
+permettez-moi, mon père, de m'entretenir quelques instants avec
+lui.
+
+-- Que je vous le permette! mon cher fils, dit le père d'Aigrigny
+en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission?
+N'êtes-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous
+semble? N'est-ce pas vous qui, tout à l'heure, et malgré moi, qui
+vous engageais à recevoir monsieur, vous êtes formellement refusé
+à cette entrevue?
+
+-- Il est vrai, mon père. Après ces mots, le père d'Aigrigny ne
+pouvait insister davantage sans maladresse; il se leva donc et
+alla serrer la main de M. Hardy en lui disant avec un geste
+expressif:
+
+-- À bientôt, mon cher fils... Mais souvenez-vous... de notre
+entretien de tout à l'heure et de ce que je vous ai prédit.
+
+-- À bientôt, mon père... Soyez tranquille, répondit tristement
+M. Hardy.
+
+Le révérend père sortit. Agricol, étourdi, confondu, se demandait
+si c'était bien son ancien patron qu'il entendait appeler le père
+d'Aigrigny _mon père _avec tant de déférence et d'humilité. Puis,
+à mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits
+de M. Hardy, il remarquait dans sa physionomie éteinte une
+expression d'affaissement, de lassitude, qui le navrait et
+l'effrayait à la fois; aussi lui dit-il, en tâchant de cacher son
+pénible étonnement:
+
+-- Enfin, monsieur... vous allez nous être rendu... nous allons
+bientôt vous voir au milieu de nous... Ah! votre retour va faire
+bien des heureux... apaisera bien des inquiétudes!... car, si cela
+était possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que
+nous avons un instant craint de vous perdre.
+
+-- Brave et digne garçon, dit M. Hardy avec un sourire de bonté
+mélancolique en tendant sa main à Agricol, je n'ai jamais douté un
+moment ni de vous ni vos camarades; leur reconnaissance m'a
+toujours récompensé du bien que j'ai pu leur faire.
+
+-- Et que vous leur ferez encore, monsieur... car vous...
+
+M. Hardy interrompit Agricol et lui dit:
+
+-- Écoutez-moi, mon ami; avant de continuer cet entretien, je dois
+vous parler franchement, afin de ne laisser ni à vous ni à vos
+camarades des espérances qui ne peuvent plus se réaliser... Je
+suis décidé à vivre désormais, sinon dans le cloître, du moins
+dans la plus profonde retraite; car je suis las, voyez-vous, mon
+ami!... oh! bien las...
+
+-- Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur,
+s'écria le forgeron, de plus en plus effrayé des paroles et de
+l'accablement de M. Hardy. C'est à notre tour maintenant de nous
+dévouer pour vous, de venir à votre aide à force de travail, de
+zèle, de désintéressement, afin de relever la fabrique, votre
+noble et généreux ouvrage.
+
+M. Hardy secoua tristement la tête.
+
+-- Je vous le répète, mon ami, reprit-il, la vie active est finie
+pour moi; en peu de temps, voyez-vous, j'ai vieilli de vingt ans;
+je n'ai plus ni la force, ni la volonté, ni le courage de
+recommencer à travailler comme par le passé; j'ai fait, et je m'en
+félicite, ce que j'ai pu pour le bien de l'humanité... j'ai payé
+ma dette... Mais à cette heure je n'ai plus qu'un désir, le
+repos... qu'une espérance... les consolations et la paix que
+procure la religion.
+
+-- Comment! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous
+aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au
+milieu de nous qui vous aimons tant!... Vous croyez que vous serez
+plus heureux ici, parmi ces prêtres, que dans votre fabrique
+relevée de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.
+
+-- Il n'est pas de bonheur possible ici-bas, dit M. Hardy avec
+amertume.
+
+Après un moment d'hésitation, Agricol reprit vivement d'une voix
+très altérée:
+
+-- Monsieur... on vous trompe, on vous abuse d'une manière infâme.
+
+-- Que voulez-vous dire, mon ami!
+
+-- Je vous dis, monsieur Hardy, que ces prêtres qui vous entourent
+ont de sinistres desseins... Mais, mon Dieu! monsieur, vous ne
+savez donc pas où vous êtes, ici!
+
+-- Chez de bons religieux de la compagnie de Jésus.
+
+-- Oui, vos plus mortels ennemis.
+
+-- Des ennemis!... Et M. Hardy sourit avec une douloureuse
+indifférence. Je n'ai pas à craindre d'ennemis... où pourraient-ils
+me frapper, mon Dieu! il n'y a plus de place...
+
+-- Ils veulent vous déposséder de votre part à un immense
+héritage, monsieur, s'écria le forgeron; c'est un plan conçu avec
+une infernale habileté; les filles du maréchal Simon, Mlle de
+Cardoville, vous, Gabriel, mon frère adoptif... tout ce qui
+appartient à votre famille enfin a déjà failli être victime de
+leurs machinations: je vous dis que ces prêtres n'ont pas d'autre
+but que d'abuser de votre confiance... C'est pour cela que après
+l'incendie de la fabrique, ils sont parvenus à vous faire
+transporter blessé, presque mourant, dans cette maison, et à vous
+soustraire à tous les yeux... C'est pour cela que...
+
+M. Hardy interrompit Agricol.
+
+-- Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami; ils
+ont eu pour moi de grands soins... et quant à ce prétendu
+héritage... ajouta M. Hardy avec une morne insouciance, que me
+font à cette heure les biens de ce monde, mon ami!... Les choses,
+les affections de cette vallée de misères et de larmes... ne sont
+plus rien pour moi... J'offre mes souffrances au Seigneur, et
+j'attends qu'il m'appelle à lui dans sa miséricorde...
+
+-- Non... non... monsieur... il est impossible que vous soyez
+changé à ce point, dit Agricol qui ne pouvait se résoudre à croire
+ce qu'il entendait. Vous, monsieur, vous... croire à ces maximes
+désolantes! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer
+l'inépuisable bonté d'un Dieu paternel... Et nous vous croyions,
+car il vous avait envoyé parmi nous...
+
+-- Je dois me soumettre à sa volonté, puisqu'il m'a retiré d'au
+milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgré mes bonnes
+intentions, je ne le servais pas comme il voulait être servi...
+j'avais toujours en vue la créature plus que le Créateur.
+
+-- Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu,
+monsieur, s'écria le forgeron, de plus en plus désolé; encourager
+et récompenser le travail, la probité, rendre les hommes meilleurs
+en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en frères,
+développer leur intelligence, donner le goût du beau, du bien,
+augmenter leur bien-être, propager chez eux, par votre exemple,
+les sentiments d'égalité, de fraternité, de communauté
+évangélique... Ah! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous
+donc seulement le bien que vous avez fait, les bénédictions
+quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur
+inespéré dont il jouissait.
+
+-- Mon ami, à quoi bon rappeler le passé! reprit doucement
+M. Hardy. Si j'ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-être il m'en
+saura gré... Loin de me glorifier... je dois m'humilier dans la
+poussière, car j'ai été, je le crains, dans une voie mauvaise et
+en dehors de son Église... Peut-être l'orgueil m'a égaré, moi
+infime, obscur, tandis que tant de grands génies se sont soumis
+humblement à cette Église... C'est dans les larmes, dans
+l'isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes,
+oui... dans l'espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un
+jour... et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour
+ceux qui sont encore plus coupables que moi.
+
+Agricol ne trouva pas un mot à répondre; il contemplait M. Hardy
+avec une frayeur muette; à mesure qu'il l'entendait prononcer ces
+désolantes banalités d'une voix épuisée, à mesure qu'il examinait
+cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi
+par quelle fascination ces prêtres, exploitant les chagrins et
+l'affaiblissement moral de ce malheureux, étaient parvenus à
+isoler de tout et de tous, à stériliser, annihiler ainsi une des
+plus généreuses intelligences, un des esprits les plus
+bienfaisants, les plus éclairés qui se fussent jamais voués au
+bonheur de l'espèce humaine. La stupeur du forgeron était si
+profonde qu'il ne se sentait ni le courage ni la volonté de
+continuer une discussion d'autant plus poignante pour lui qu'à
+chaque mot son regard plongeait davantage dans l'abîme de
+désolation incurable où les révérends pères avaient plongé
+M. Hardy.
+
+Celui-ci, de son côté, retombant sur sa morne apathie, gardait le
+silence, pendant que ses yeux erraient çà et là sur les sinistres
+maximes de l'_Imitation_.
+
+Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre
+de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier
+espoir, il la présenta à M. Hardy en lui disant:
+
+-- Monsieur... une de vos parentes, que vous ne connaissez que de
+nom sans doute, m'a chargé de vous remettre cette lettre...
+
+-- À quoi bon... cette lettre... mon ami?
+
+-- Je vous en supplie, monsieur... prenez-en connaissance. Mlle de
+Cardoville attend votre réponse, monsieur; il s'agit de graves
+intérêts.
+
+-- Il n'y a plus pour moi... qu'un grave intérêt... mon ami... dit
+M. Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.
+
+-- Monsieur Hardy... reprit le forgeron, de plus en plus ému,
+lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance à tous
+et dans laquelle nous élèverons nos enfants... qui n'auront pas eu
+comme nous le bonheur de vous connaître... oui... lisez cette
+lettre... et si, après, vous ne changez pas d'avis... monsieur
+Hardy... eh bien! que voulez-vous? tout sera fini... pour nous...
+pauvres travailleurs... nous aurons à tout jamais perdu notre
+bienfaiteur... celui qui nous traitait en frères... celui qui nous
+aimait en amis... celui qui prêchait généreusement un exemple que
+d'autres bons coeurs auraient suivi tôt ou tard... de sorte que,
+peu à peu, de proche en proche, et grâce à vous, l'émancipation
+des prolétaires aurait commencé... Enfin, n'importe, pour nous
+autres, enfants du peuple, votre mémoire sera toujours sacrée...
+oh! oui... et nous ne prononcerons jamais votre nom qu'avec
+respect, qu'avec attendrissement... car nous ne pourrons nous
+empêcher de vous plaindre.
+
+Depuis quelques moments, Agricol parlait d'une voix entrecoupée;
+il ne put achever; son émotion atteignit à son comble; malgré la
+mâle énergie de son caractère, il ne put retenir ses larmes et
+s'écria:
+
+-- Pardon, pardon, si je pleure; mais ce n'est pas sur moi seul,
+allez; car, voyez-vous, j'ai le coeur brisé en pensant à toutes
+les larmes qui seront versées par bien des braves gens qui se
+diront: «Nous ne verrons plus M. Hardy, plus jamais.»
+
+L'émotion, l'accent d'Agricol, étaient si sincères, sa noble et
+franche figure, baignée de larmes, avait une expression de
+dévouement si touchante, que M. Hardy, pour la première fois
+depuis son séjour chez les révérends pères, se sentit pour ainsi
+dire le coeur un peu réchauffé, ranimé; il lui sembla qu'un
+vivifiant rayon de soleil perçait enfin les ténèbres glacées au
+milieu desquelles il végétait depuis si longtemps.
+
+M. Hardy tendit la main à Agricol et lui dit d'une voix altérée:
+
+-- Mon ami... merci!... Cette nouvelle preuve de votre
+dévouement... ces regrets... tout cela m'émeut... mais d'une
+émotion douce... et sans amertume; cela me fait du bien.
+
+-- Ah!... monsieur! s'écria le forgeron avec une lueur d'espoir,
+ne vous contraignez pas; écoutez la voix de votre coeur... elle
+vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous chérissent; et pour
+vous... voir des gens heureux... c'est être heureux. Tenez...
+lisez cette lettre de cette généreuse demoiselle... Elle achèvera
+peut-être ce que j'ai commencé... et si cela ne suffit pas... nous
+verrons...
+
+Ce disant, Agricol s'interrompit en jetant un regard d'espoir vers
+la porte, puis il ajouta, en présentant de nouveau la lettre à
+M. Hardy:
+
+-- Oh! je vous en supplie, monsieur, lisez... Mlle de Cardoville
+m'a dit de vous confirmer tout ce qu'il y a dans cette lettre...
+
+-- Non... non... je ne dois pas... je ne devrais pas lire, dit
+M. Hardy avec hésitation: À quoi bon... me donner des regrets?...
+Car, hélas! c'est vrai... je vous aimais bien tous, j'avais bien
+fait des projets pour vous dans l'avenir... ajouta M. Hardy avec
+un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le
+mouvement de son coeur: Mais à quoi bon songer à cela?... le passé
+ne peut revenir.
+
+-- Qui sait, monsieur Hardy, qui sait? reprit Agricol, de plus en
+plus heureux de l'hésitation de son ancien patron; lisez d'abord
+la lettre de Mlle de Cardoville.
+
+M. Hardy, cédant aux instances d'Agricol, prit cette lettre
+presque malgré lui, la décacheta et la lut; peu à peu sa
+physionomie exprima tour à tour l'attendrissement, la
+reconnaissance et l'admiration. Plusieurs fois il s'interrompit
+pour dire à Agricol avec une expansion dont il semblait lui-même
+étonné:
+
+-- Oh! c'est bien!... c'est beau!...
+
+Puis, la lecture terminée, M. Hardy, s'adressant au forgeron avec
+un soupir mélancolique:
+
+-- Quel coeur que celui de Mlle de Cardoville! Que de bonté! que
+d'esprit!... que d'élévation dans la pensée!... Je n'oublierai
+jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si
+généreuses... envers moi... Du moins, puisse-t-elle être
+heureuse... dans ce triste monde!
+
+-- Ah! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entraînement, un
+monde qui renferme de telles créatures, et tant d'autres encore
+qui, sans avoir l'inappréciable valeur de cette excellente
+demoiselle, sont dignes de l'attachement des honnêtes gens, un
+pareil monde n'est pas que fange, corruption et méchanceté... il
+prouve, au contraire, en faveur de l'humanité... C'est ce monde
+qui vous attend, qui vous appelle. Allons, monsieur Hardy, écoutez
+les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu'elle vous
+fait, revenez à nous... revenez à la vie... car c'est la mort que
+cette maison!
+
+-- Rentrer dans un monde où j'ai tant souffert... quitter le calme
+de cette retraite, répondit M. Hardy en hésitant; non, non... je
+ne pourrais... je ne le dois pas...
+
+-- Oh! je n'ai pas compté sur moi seul pour vous décider! s'écria
+le forgeron, avec une espérance croissante... j'ai là un puissant
+auxiliaire (il montra la porte) que j'ai gardé pour frapper le
+grand coup... et qui paraîtra quand vous le voudrez.
+
+-- Que voulez-vous dire, mon ami? demanda M. Hardy.
+
+-- Oh! c'est encore une bonne pensée de Mlle de Cardoville; elle
+n'en a pas d'autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous
+étiez tombé, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui
+veulent s'emparer de vous, elle m'a dit: «Monsieur Agricol, le
+caractère de M. Hardy est si loyal et si bon qu'il se laissera
+peut-être facilement abuser... car les coeurs droits répugnent
+toujours à croire aux indignités... mais il est un homme dont le
+caractère sacré devra, dans cette circonstance, inspirer toute
+confiance à M. Hardy... car ce prêtre admirable est notre parent,
+et il a failli être aussi victime des implacables ennemis de notre
+famille.»
+
+-- Et ce prêtre... quel est-il? demanda M. Hardy.
+
+-- L'abbé Gabriel de Rennepont, mon frère adoptif! s'écria le
+forgeron avec orgueil. C'est là un noble prêtre... Ah! monsieur...
+si vous l'aviez connu plus tôt, au lieu de désespérer... vous
+auriez espéré. Votre chagrin n'aurait pas résisté à ses
+consolations.
+
+-- Et ce prêtre... où est-il? demanda M. Hardy avec autant de
+surprise que de curiosité.
+
+-- Là, dans votre antichambre. Quand le père d'Aigrigny l'a vu
+avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonné de sortir; mais
+mon brave Gabriel lui a répondu qu'il pourrait avoir à
+s'entretenir avec vous de graves intérêts, et qu'ainsi il
+resterait... Moi, moins patient, j'ai donné une bourrade à l'abbé
+d'Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru,
+tant j'avais hâte de vous voir... Maintenant... monsieur... vous
+allez recevoir Gabriel... n'est-ce pas? Il n'aurait pas voulu
+entrer sans vos ordres... Je vais aller le chercher... Vous parlez
+de religion... c'est la sienne qui est la vraie, car elle fait du
+bien; elle encourage, elle console... vous verrez... Enfin, grâce
+à Mlle de Cardoville et à lui, vous allez nous être rendu! s'écria
+le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.
+
+-- Mon ami... non... je ne sais... je crains... dit M. Hardy avec
+une hésitation croissante, mais se sentant malgré lui ranimé,
+réchauffé par les paroles cordiales du forgeron.
+
+Celui-ci, profitant de l'heureuse hésitation de son ancien patron,
+courut à la porte, l'ouvrit et s'écria:
+
+-- Gabriel... mon frère... mon bon frère... viens, viens...
+M. Hardy désire te voir...
+
+-- Mon ami, reprit M. Hardy, encore hésitant, mais néanmoins
+semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forcé, mon
+ami... que faites-vous?...
+
+-- J'appelle votre sauveur et le nôtre, répondit Agricol, ivre de
+bonheur et certain du bon succès de l'intervention de Gabriel
+auprès de M. Hardy.
+
+Se rendant à l'appel du forgeron, Gabriel entra aussitôt dans la
+chambre de M. Hardy.
+
+
+
+XXXIII. Le réduit.
+
+Nous l'avons dit: aux abords de plusieurs des chambres occupées
+par les pensionnaires des révérends pères, certaines petites
+cachettes étaient pratiquées, dans le but de donner toute facilité
+à l'espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie
+voulait surveiller. M. Hardy se trouvant parmi ceux-là, on avait
+ménagé auprès de son appartement un réduit mystérieux où pouvaient
+tenir deux personnes; une sorte de large tuyau de cheminée aérait
+et éclairait ce cabinet, où aboutissait l'orifice d'un conduit
+acoustique disposé avec tant d'art, que les moindres paroles
+arrivaient de la pièce voisine dans cette cachette aussi
+distinctes que possible; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement
+ménagés et masqués en différents endroits, permettaient de voir
+tout ce qui se passait dans la chambre.
+
+Le père d'Aigrigny et Rodin occupaient alors le réduit. Aussitôt
+après la brusque entrée d'Agricol et la ferme réponse de Gabriel,
+qui déclara vouloir parler à M. Hardy si celui-ci le faisait
+mander, le père d'Aigrigny, ne voulant faire aucun éclat pour
+conjurer les suites de l'entrevue de M. Hardy avec le forgeron et
+le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient être si
+funestes aux projets de la compagnie, le père d'Aigrigny était
+allé consulter Rodin.
+
+Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait
+la maison voisine, réservée aux révérends pères; il comprit
+l'extrême gravité de la position; tout en reconnaissant que le
+père d'Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives
+au moyen d'empêcher l'entrevue d'Agricol et de M. Hardy, manoeuvre
+dont le succès était assuré sans l'arrivée trop hâtée du forgeron,
+Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-même, alla
+aussitôt s'embusquer dans la cachette en question avec le père
+d'Aigrigny, après avoir dépêché immédiatement un émissaire à
+l'archevêché de Paris; on verra plus tard dans quel but.
+
+Les deux révérends pères y étaient arrivés vers le milieu de
+l'entretien d'Agricol et de M. Hardy.
+
+D'abord assez rassurés par la morne apathie dans laquelle il était
+plongé et dont les généreuses incitations du forgeron n'avaient pu
+le tirer, les révérends pères virent le danger s'accroître peu à
+peu et devenir des plus menaçants, du moment où M. Hardy, ébranlé
+par les instances de l'artisan, consentit à prendre connaissance
+de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu'au moment où Agricol
+amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux hésitations de
+son ancien patron.
+
+Rodin, grâce à l'indomptable énergie de son caractère, qui lui
+avait donné la force de supporter la terrible et douloureuse
+médication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger; sa
+convalescence touchait à son terme; néanmoins il était encore
+d'une maigreur effrayante. Le jour, venant d'en haut et tombant
+d'aplomb sur son crâne jaune et luisant, sur ses pommettes
+osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des
+touches de vive lumière, tandis que le reste du visage était
+sillonné d'ombres dures et sans transparence. On eût dit le modèle
+vivant d'un de ces moines ascétiques de l'école espagnole, sombres
+peintures où l'on aperçoit, sous quelque capuchon brun à demi
+rabattu, un crâne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide,
+un oeil éteint au fond de son orbite, tandis que le reste du
+visage disparaît dans une pénombre obscure, à travers laquelle on
+distingue à peine une forme humaine, agenouillée et enveloppée
+d'un froc à ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait
+d'autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui à la
+hâte, n'avait pas quitté sa longue robe de chambre de laine noire;
+de plus, étant encore très sensible au froid, il avait jeté sur
+ses épaules un camail de drap noir à capuchon, afin de se
+préserver de la bise du nord.
+
+Le père d'Aigrigny, ne se trouvant pas placé verticalement sous la
+lumière qui éclairait la cachette, restait dans la demi-teinte.
+
+Au moment où nous présentons les deux jésuites au lecteur, Agricol
+venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l'amener
+auprès de son ancien patron.
+
+Le père d'Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse à la fois
+profonde et courroucée, lui dit à voix basse:
+
+-- Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron
+restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et
+partout l'obstacle contre lequel viendront échouer nos projets!
+Quoi qu'on ait pu faire, la voici réunie à cet Indien; si
+maintenant l'abbé Gabriel vient combler la mesure, et que, grâce à
+lui, M. Hardy nous échappe, que faire!... que faire!... Ah! mon
+père... c'est à désespérer de l'avenir!
+
+-- Non, dit sèchement Rodin, si à l'archevêché on ne met aucune
+lenteur à exécuter mes ordres.
+
+-- Et dans ce cas!
+
+-- Je réponds encore de tout... mais il faut qu'avant une demi-
+heure j'aie les papiers en question.
+
+-- Cela doit être prêt et signé depuis deux ou trois jours, car,
+d'après vos ordres, j'ai écrit le jour même des moxas... et...
+
+Rodin, au lieu de continuer cet entretien à voix basse, colla son
+oeil à l'une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se
+passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au père
+d'Aigrigny de garder le silence.
+
+
+
+XXXIV. Un prêtre selon le Christ.
+
+À cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de
+M. Hardy tenant Gabriel par la main.
+
+La présence de ces deux jeunes gens, l'un d'une figure si mâle, si
+ouverte, l'autre d'une beauté si angélique, offrait un contraste
+tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont
+M. Hardy était habituellement entouré, que, déjà ému par la
+chaleureuse parole de l'artisan, il lui sembla que son coeur,
+comprimé depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire
+influence.
+
+Gabriel, quoiqu'il n'eût jamais vu M. Hardy, fut frappé de
+l'altération de ses traits; il reconnaissait sur cette figure
+souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission énervante,
+d'anéantissement moral dont restent toujours stigmatisées les
+victimes de la compagnie de Jésus, lorsqu'elles ne sont pas
+délivrées à temps de son influence homicide. Rodin, l'oeil collé à
+son trou, et le père d'Aigrigny, l'oreille au guet, ne perdirent
+donc pas un mot de l'entretien suivant, auquel ils assistèrent
+invisibles.
+
+-- Le voilà... mon brave frère, monsieur, dit Agricol à M. Hardy
+en lui présentant Gabriel; le voilà, le meilleur, le plus digne
+des prêtres... Écoutez-le, vous renaîtrez à l'espérance, au
+bonheur, et vous nous serez rendu. Écoutez-le, vous verrez comme
+il démasquera les fourbes qui vous abusent par de fausses
+apparences religieuses; oui, oui, il les démasquera, car il a été
+aussi victime de ces misérables, n'est-ce pas, Gabriel?
+
+Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour modérer
+l'exaltation du forgeron, et dit à M. Hardy, de sa voix douce et
+vibrante:
+
+-- Si, dans les pénibles circonstances où vous vous trouvez,
+monsieur, les conseils d'un de vos frères en Jésus-Christ peuvent
+vous être utiles, disposez de moi... D'ailleurs, permettez-moi de
+vous le dire, je vous suis déjà bien respectueusement attaché.
+
+-- À moi, monsieur l'abbé? dit M. Hardy.
+
+-- Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bontés pour mon frère
+adoptif; je sais votre admirable générosité envers vos ouvriers;
+ils vous chérissent, ils vous vénèrent, monsieur, que la
+conscience de leur gratitude, que la conviction d'avoir été
+agréable à Dieu, dont l'éternelle bonté se réjouit dans tout ce
+qui est bon, soient votre récompense pour le bien que vous avez
+fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez
+encore...
+
+-- Je vous remercie, monsieur l'abbé, répondit M. Hardy, touché de
+ce langage, si différent de celui du père d'Aigrigny; dans la
+tristesse où je suis plongé, il est doux au coeur d'entendre
+parler d'une manière si consolante, et, je l'avoue, ajouta
+M. Hardy d'un air pensif, l'élévation, la gravité de votre
+caractère donnent un grand poids à vos paroles.
+
+-- Voilà ce qu'il y avait à craindre, dit tout bas le père
+d'Aigrigny à Rodin, qui restait toujours à son trou, l'oeil
+pénétrant, l'oreille au guet; ce Gabriel va tout faire pour
+arracher M. Hardy à son apathie et le rejeter dans la vie active.
+
+-- Je ne crains pas cela, répondit Rodin de sa voix brève et
+tranchante. M. Hardy s'oubliera peut-être un moment; mais, s'il
+essaye de marcher, il verra bien qu'il a les jambes cassées...
+
+-- Que craint donc Votre Révérence?
+
+-- La lenteur de notre révérend père de l'archevêché.
+
+-- Mais qu'espérez-vous de... Mais Rodin, dont l'attention était
+de nouveau excitée, interrompit d'un signe le père d'Aigrigny, qui
+resta muet. Un silence de quelques secondes avait succédé au
+commencement de l'entretien de Gabriel et de M. Hardy, celui-ci
+étant resté un instant absorbé par les réflexions que faisait
+naître en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence,
+Agricol avait machinalement jeté les yeux sur quelques-unes des
+lugubres sentences dont étaient pour ainsi dire tapissés les murs
+de la chambre de M. Hardy; tout à coup, prenant Gabriel par le
+bras, il s'écria avec un geste expressif:
+
+-- Ah! mon frère... lis ces maximes... tu comprendras tout... Quel
+homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul à seul avec d'aussi
+désolantes pensées ne tomberait pas dans le plus affreux
+désespoir... n'irait pas jusqu'au suicide peut-être?... Ah! c'est
+horrible, c'est infâme, ajouta l'artisan avec indignation; mais
+c'est un assassinat moral!!!
+
+-- Vous êtes jeune, mon ami, reprit M. Hardy en secouant
+tristement la tête, vous avez toujours été heureux, vous n'avez
+éprouvé aucune déception... ces maximes peuvent vous paraître
+trompeuses; mais, hélas! pour moi... et le plus grand nombre des
+hommes, elles ne sont que trop vraies; ici-bas, tout est néant,
+misère, douleur, car l'homme est né pour souffrir!... N'est-il pas
+vrai, monsieur l'abbé? ajouta-t-il en s'adressant à Gabriel.
+
+Celui-ci avait aussi jeté les yeux sur différentes maximes que le
+forgeron venait de lui indiquer; le jeune prêtre ne put s'empêcher
+de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait
+dicté le choix de ces réflexions.
+
+Aussi répondit-il à M. Hardy d'une voix émue:
+
+-- Non, non, monsieur, tout n'est pas néant, mensonge, misères,
+déceptions, vanité, ici-bas... Non, l'homme n'est pas né pour
+souffrir; non, Dieu, dont la suprême essence est une bonté
+paternelle, ne se complaît pas aux douleurs de ses créatures,
+qu'il a faites pour être aimantes et heureuses en ce monde...
+
+-- Oh! l'entendez-vous, monsieur Hardy, l'entendez-vous? s'écria
+le forgeron; c'est aussi un prêtre, lui... mais un vrai, un
+sublime prêtre, et il ne parle pas comme les autres...
+
+-- Hélas! pourtant, monsieur l'abbé, dit M. Hardy, ces maximes si
+tristes sont extraites d'un livre que l'on met presque à l'égal
+d'un livre divin.
+
+-- De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de
+toute oeuvre humaine! Écrit pour enchaîner de pauvres moines dans
+le renoncement, dans l'isolement, dans l'obéissance aveugle d'une
+vie oisive, stérile, ce livre, en prêchant le détachement de tout,
+le mépris de soi, la défiance de ses frères, un servilisme
+écrasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que
+les tortures de cette vie qu'on leur imposait, de cette vie en
+tout opposée aux vues éternelles de Dieu sur l'humanité...
+seraient douces au Seigneur...
+
+-- Ah! ce livre me paraît, ainsi expliqué, plus effrayant encore,
+dit M. Hardy.
+
+-- Blasphème! impiété!... poursuivit Gabriel, qui ne pouvait
+contenir son indignation; oser sanctifier l'oisiveté, l'isolement,
+la défiance de tous, lorsqu'il n'y a de divin au monde que le
+saint travail, que le saint amour de ses frères, que la sainte
+communion avec eux! Sacrilège!!! oser dire qu'un père d'une bonté
+immense, infinie, se réjouit dans les douleurs de ses enfants...
+lui! lui! juste ciel! lui qui n'a de souffrances que celles de ses
+enfants, lui qui les a magnifiquement doués de tous les trésors de
+la création, lui enfin qui les a reliés à son immortalité par
+l'immortalité de leur âme!
+
+-- Oh! vos paroles sont belles, sont consolantes, s'écria
+M. Hardy, de plus en plus ébranlé; mais, hélas! pourquoi tant de
+malheureux sur la terre malgré la bonté providentielle du
+Seigneur?
+
+-- Oui... oh! oui... il y a dans ce monde de bien horribles
+misères, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui,
+bien des pauvres, déshérités de toute joie, de toute espérance,
+ont faim, ont froid, manquent de vêtements et d'abri, au milieu
+des richesses immenses que le Créateur a dispensées, non pour la
+félicité de quelques hommes, mais pour la félicité de tous; car il
+a voulu que le partage fût fait avec équité[30] mais quelques-uns
+se sont emparés du commun héritage par l'astuce, par la force...
+et c'est de cela que Dieu s'afflige. Oh! oui, s'il souffre, c'est
+de voir que, pour satisfaire au cruel égoïsme de quelques-uns, des
+masses innombrables de créatures sont vouées à un sort déplorable.
+Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant
+prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom
+cette épouvantable maxime: _L'homme est né pour souffrir... ses
+humiliations, ses souffrances, sont agréables à Dieu..._ Oui, ils
+ont proclamé cela; de sorte que plus le sort de la créature qu'ils
+exploitaient était rude, humiliant, douloureux, plus la créature
+versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides,
+le Seigneur était satisfait et glorifié...
+
+-- Ah! je vous comprends... je revis... je me souviens, s'écria
+tout à coup M. Hardy comme s'il sortait d'un songe, comme si la
+lumière eût tout à coup brillé à sa pensée obscurcie. Oh! oui...
+voilà ce que j'ai toujours cru... ce que je croyais... avant que
+d'affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.
+
+-- Oui, vous avez cru cela, noble et grand coeur! s'écria Gabriel,
+et alors vous ne pensiez pas que tout était misère ici-bas,
+puisque, grâce à vous, vos ouvriers vivaient heureux; tout n'était
+donc pas déception, vanité, puisque chaque jour votre coeur
+jouissait de la reconnaissance de vos frères, tout n'était donc
+pas larmes, désolation, puisque vous voyiez sans cesse autour de
+vous des visages souriants... La créature n'était donc pas
+inexorablement vouée au malheur, puisque vous la combliez de
+félicité... Ah! croyez-moi, lorsque l'on entre plein de coeur,
+d'amour et de foi dans les véritables vues de Dieu... du Dieu
+sauveur qui a dit: _Aimez-vous les uns les autres_, on voit, on
+sent, on sait que la fin de l'humanité est le bonheur de tous, et
+que l'homme est né pour être heureux... Ah! mon frère, ajouta
+Gabriel, ému jusqu'aux larmes en montrant les maximes dont la
+chambre était entourée, ce livre terrible vous a fait bien du
+mal... ce livre qu'ils ont eu l'audace d'appeler _l'Imitation de
+Jésus-Christ... _ajouta Gabriel avec indignation, ce livre!!!,
+l'imitation de la parole du Christ!! ce livre désolant, qui ne
+contient que des pensées de vengeance, de mépris, de mort, de
+désespoir, lorsque le Christ n'a eu que des paroles de paix, de
+pardon, d'espérance et d'amour...
+
+-- Oh! je vous crois... s'écria M. Hardy dans un doux ravissement,
+je vous crois, j'ai besoin de vous croire.
+
+-- Ô mon frère! reprit Gabriel de plus en plus ému, mon frère!...
+croyez à un Dieu toujours bon, toujours miséricordieux, toujours
+aimant; croyez à un Dieu qui bénit le travail, à un Dieu qui
+souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d'employer
+pour le bien tous les dons qu'il vous a prodigués, vous vous
+isoliez à jamais dans un désespoir énervant et stérile!... Non,
+non, Dieu ne le veut pas!... Debout, mon frère... ajouta Gabriel
+en prenant cordialement la main de M. Hardy, qui se leva comme
+s'il eût obéi à un généreux magnétisme, debout... mon frère! tout
+un monde de travailleurs vous bénit et vous appelle; quittez cette
+tombe... venez... venez au grand air... au grand soleil, au milieu
+de coeurs chaleureux, sympathiques; quittez cet air étouffant pour
+l'air salubre et vivifiant de la liberté; quittez cette morne
+retraite pour l'asile animé par les chants des travailleurs;
+venez, venez retrouver ce peuple d'artisans laborieux dont vous
+êtes la providence; soulevé par leurs bras robustes, pressé sur
+leurs coeurs généreux, entouré de femmes, d'enfants, de vieillards
+pleurant de joie à votre retour, vous serez régénéré; vous
+sentirez que la volonté, que la puissance de Dieu est en vous...
+puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos frères.
+
+-- Gabriel... tu dis vrai... c'est à toi... c'est à Dieu... que
+notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son
+bienfaiteur, s'écria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel
+et le serrant avec attendrissement contre son coeur. Ah! je ne
+crains plus rien maintenant... M. Hardy nous sera rendu!
+
+-- Oui, vous avez raison, ce sera à lui... à cet admirable prêtre
+selon le Christ, que je devrai ma résurrection... car ici j'étais
+enseveli vivant dans un sépulcre, dit M. Hardy, qui s'était levé,
+droit, ferme, les joues légèrement colorées, l'oeil brillant, lui
+jusqu'alors si pâle, si abattu, si courbé!
+
+-- Enfin... vous êtes à nous, s'écria le forgeron; je n'en doute
+plus à cette heure.
+
+-- Je l'espère, mon ami, dit M. Hardy.
+
+-- Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville?
+
+-- Tantôt je lui écrirai à ce sujet... mais avant... ajouta-t-il
+d'un air grave et sérieux, je désire m'entretenir seul avec mon
+frère, et il offrit avec effusion sa main à Gabriel. Il me
+permettra de lui donner ce nom de frère... lui, le généreux apôtre
+de la fraternité...
+
+-- Oh!... je suis tranquille... dès que je vous laisse avec lui,
+dit Agricol; moi, pendant ce temps-là, je cours chez Mlle de
+Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle... Mais j'y pense, si
+vous sortez aujourd'hui de cette maison, monsieur Hardy, où irez-
+vous?... Voulez-vous que je m'occupe?
+
+-- Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent
+frère, répondit M. Hardy; allez, je vous en prie, remercier Mlle
+de Cardoville, et lui dire que ce soir j'aurai l'honneur de lui
+répondre.
+
+-- Ah! monsieur, il faut que je tienne mon coeur et ma tête à
+quatre pour ne pas devenir fou de joie! dit le bon Agricol en
+portant alternativement ses mains à sa tête et à son coeur dans
+son ivresse de bonheur; puis, revenant auprès de Gabriel, il le
+serra encore une fois contre son coeur, et il lui dit à l'oreille:
+
+-- Dans une heure... je reviens... mais pas seul... une levée en
+masse... tu verras... ne dis rien à M. Hardy; j'ai mon idée. Et le
+forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M. Hardy
+restèrent seuls.
+
+* * * * *
+
+Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement
+assisté à cette scène.
+
+-- Eh bien! que pense Votre Révérence? dit le père d'Aigrigny à
+Rodin avec stupeur.
+
+-- Je pense que l'on a trop tardé à revenir de l'archevêché, et
+que ce missionnaire hérétique va tout perdre, dit Rodin en se
+rongeant les ongles jusqu'au sang.
+
+
+
+XXXV. La confession.
+
+Lorsque Agricol eut quitté la chambre, M. Hardy, s'approchant de
+Gabriel, lui dit:
+
+-- Monsieur l'abbé...
+
+-- Non... dites votre frère; vous m'avez donné ce nom... et j'y
+tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa
+main à M. Hardy.
+
+Celui-ci la serra cordialement et reprit:
+
+-- Eh bien, mon frère, vos paroles m'ont ranimé, m'ont rappelé à
+des devoirs que, dans mon chagrin, j'avais méconnus; maintenant,
+puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle épreuve que je
+vais tenter... car, hélas! vous ne savez pas tout.
+
+-- Que voulez-vous dire!... reprit Gabriel avec intérêt.
+
+-- J'ai de pénibles aveux à vous faire, reprit M. Hardy après un
+moment de silence et de réflexion. Voulez-vous entendre ma
+confession!...
+
+-- Je vous en prie... dites votre confidence... mon frère,
+répondit Gabriel.
+
+-- Ne pouvez-vous donc pas m'entendre comme confesseur!...
+
+-- Autant que je le peux, reprit Gabriel, j'évite la confession...
+officielle, si cela peut se dire; elle a, selon moi, de tristes
+inconvénients; mais je suis heureux, quand j'inspire cette
+confiance grâce à laquelle un ami vient ouvrir son coeur à son
+ami... et lui dire: «Je souffre, consolez-moi... je doute...
+conseillez-moi... je suis heureux... partagez ma joie...» Oh!
+voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte; c'est
+ainsi que le Christ la voulait en disant: «Confessez-vous les uns
+aux autres...» Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n'a pas
+trouvé un coeur fidèle et sûr pour se confesser ainsi... n'est-ce
+pas, mon frère! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de
+l'Église en vertu de voeux volontairement prononcés, dit le jeune
+prêtre, sans pouvoir retenir un soupir, j'obéis aux lois de
+l'Église... et, si vous le désirez... mon frère, ce sera le
+confesseur qui vous entendra.
+
+-- Vous obéissez même aux lois... que vous n'approuvez pas? dit
+M. Hardy étonné de cette soumission.
+
+-- Mon frère, quoi que l'expérience nous apprenne, quoi qu'elle
+nous dévoile... reprit tristement Gabriel, un voeu formé
+librement... sciemment... est pour le prêtre un engagement
+sacré... est, pour l'homme d'honneur, une parole jurée... Tant que
+je resterai dans l'Église... j'obéirai à sa discipline, si pesante
+que soit quelquefois pour nous cette discipline.
+
+-- Pour vous, mon frère!
+
+-- Oui, pour nous, prêtres de campagne ou desservants des villes;
+pour nous tous, humbles prolétaires du clergé, simples ouvriers de
+la vigne du Seigneur. Oui, l'aristocratie qui s'est peu à peu
+introduite dans l'Église est souvent envers nous d'une rigueur un
+peu féodale; mais telle est la divine essence du christianisme,
+qu'il résiste aux abus qui tendent à le dénaturer, et c'est encore
+dans les rangs obscurs du bas clergé que je puis servir mieux que
+partout ailleurs la sainte cause des déshérités, et prêcher leur
+émancipation avec une certaine indépendance... C'est pour cela,
+mon frère, que je reste dans l'Église, et, y restant, je me
+soumets à sa discipline. Je vous dis cela, mon frère, ajouta
+Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous prêchons la
+même cause: les artisans que vous avez conviés à partager avec
+vous le fruit de vos travaux ne sont plus déshérités... ainsi
+donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous
+servez le Christ...
+
+-- Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le répète, que
+j'en aie la force.
+
+-- Pourquoi cette force vous manquerait-elle!
+
+-- Si vous saviez combien je suis malheureux!... si vous saviez
+tous les coups qui m'ont frappé!...
+
+-- Sans doute, la ruine et l'incendie qui a détruit votre fabrique
+sont déplorables...
+
+-- Ah! mon frère, dit M. Hardy en interrompant Gabriel, qu'est-ce
+que cela, grand Dieu!... Mon courage ne faillirait pas en présence
+d'un sinistre que l'argent seul répare. Mais, hélas! il est des
+pertes que rien ne répare... il est des ruines dans le coeur que
+rien ne relève... Non, et pourtant, tout à l'heure, cédant à
+l'entraînement de votre généreuse parole, l'avenir, si sombre
+jusqu'alors pour moi, s'était éclairci; vous m'aviez encouragé,
+ranimé, en me rappelant la mission que j'avais encore à remplir en
+ce monde...
+
+-- Eh bien, mon frère!
+
+-- Hélas! de nouvelles craintes viennent m'assaillir... quand je
+songe à rentrer dans cette vie agitée, dans ce monde où j'ai tant
+souffert...
+
+-- Mais ces craintes, qui les fait naître? dit Gabriel avec un
+intérêt croissant.
+
+-- Écoutez-moi, mon frère, reprit M. Hardy. J'avais concentré tout
+ce qui me restait de tendresse, de dévouement dans le coeur, sur
+deux êtres... sur un ami que je croyais sincère, et sur une
+affection plus tendre: l'ami m'a trompé d'une manière atroce... la
+femme... après m'avoir sacrifié ses devoirs, a eu le courage, et
+je ne puis que l'en honorer davantage, a eu le courage de
+sacrifier notre amour au repos de sa mère, et elle a quitté pour
+jamais la France... Hélas! je crains que ces chagrins ne soient
+incurables et qu'ils ne viennent m'écraser au milieu de la
+nouvelle voie que vous m'engagez à parcourir. J'avoue ma
+faiblesse... elle est grande... et elle m'effraye d'autant plus
+que je n'ai pas le droit de rester oisif, isolé, tant que je puis
+encore quelque chose pour l'humanité; vous m'avez éclairé sur ce
+devoir, mon frère... seulement toute ma crainte, malgré ma bonne
+résolution... est, je vous le répète, de sentir les forces
+m'abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde à tout
+jamais, pour moi froid et désert.
+
+-- Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous
+bénissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde?
+
+-- Oui... mon frère, dit M. Hardy avec amertume; mais autrefois...
+à ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux
+affections qui se partageaient ma vie... elles ne sont plus, et
+laissent dans mon coeur un vide immense. J'avais compté sur la
+religion... pour le remplir; mais hélas!... pour remplacer ce qui
+me cause de si amers regrets, on m'a donné pour pâture à mon âme
+désolée que mon seul désespoir... en me disant que plus je le
+creuserais, plus je trouverais de tortures... plus je serais
+méritant aux yeux du Seigneur...
+
+-- Et l'on vous a trompé, mon frère, je vous l'assure; c'est le
+bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de
+l'humanité; il veut l'homme heureux, parce qu'il le veut juste et
+bon.
+
+-- Oh! si j'avais entendu plus tôt ces paroles d'espérance! reprit
+M. Hardy, mes blessures se seraient guéries, au lieu de devenir
+incurables; j'aurais recommencé plus tôt l'oeuvre de bien que vous
+m'engagez à poursuivre, j'y aurais trouvé la consolation, l'oubli
+de mes maux peut-être; tandis qu'à présent... oh! tenez... cela
+est horrible à avouer... on m'a rendu la douleur si familière,
+qu'il me semble qu'elle doit à jamais paralyser ma vie.
+
+Puis, ayant honte de cette rechute d'abattement, M. Hardy ajouta
+d'une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains:
+
+-- Oh! pardon... pardon de ma faiblesse... Mais si vous saviez ce
+que c'est qu'une pauvre créature qui ne vivait que par le coeur,
+et à qui tout a manqué à la fois! Que voulez-vous?... elle cherche
+de tout côté à se rattacher à quelque chose, et ses hésitations,
+ses craintes, ses impuissances mêmes... sont, croyez-moi, plus
+dignes de compassion que de dédain.
+
+Il y avait quelque chose de si déchirant dans l'humilité de cet
+aveu, que Gabriel en fut touché jusqu'aux larmes. À ces accès
+d'accablement presque maladifs, le jeune missionnaire
+reconnaissait avec effroi les terribles effets des manoeuvres des
+révérends pères, si habiles à envenimer, à rendre mortelles les
+blessures des âmes tendres et délicates (qu'ils veulent isoler et
+capter), en distillant longtemps, goutte à goutte, l'âcre poison
+des maximes les plus désolantes.
+
+Sachant encore que l'abîme du désespoir exerce une sorte
+d'attraction vertigineuse, ces prêtres creusent cet abîme autour
+de leur victime, jusqu'à ce qu'éperdue... fascinée... elle plonge
+incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce précipice qui
+doit l'engloutir... sinistre naufrage dont leur cupidité recueille
+les épaves... En vain l'azur de l'éther, les rayons d'or du soleil
+brillent au firmament; en vain l'infortuné sent qu'il serait sauvé
+en levant les yeux vers le ciel... en vain il y jette même
+quelquefois un coup d'oeil furtif; bientôt, cédant à la toute-
+puissance du charme infernal jeté sur lui par ces prêtres
+malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre béant qui
+l'attire...
+
+Il en était ainsi de M. Hardy. Gabriel comprit tout le danger de
+la position de ce malheureux, et, réunissant toutes ses forces
+pour l'arracher à cet accablement, il s'écria:
+
+-- Que parlez-vous, mon frère, de pitié, de dédain? Qu'y a-t-il
+donc de plus sacré, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et
+des hommes, qu'une âme qui cherche la foi pour s'y fixer après la
+tourmente des passions? Rassurez-vous, mon frère, vos blessures ne
+sont pas incurables... une fois hors de cette maison... croyez-
+moi, elles guériront rapidement.
+
+-- Hélas! comment l'espérer?
+
+-- Croyez-moi, mon frère... elles guériront du moment où vos
+chagrins passés, loin d'éveiller en vous des pensées de
+désespoir... éveilleront des pensées consolantes, presque douces.
+
+-- De pareilles pensées... consolantes, presque douces!... s'écria
+M. Hardy, ne pouvant croire ce qu'il entendait.
+
+-- Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bonté angélique; car
+il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations
+dans la pitié... dans le pardon. Dites... dites, mon frère, la vue
+de ceux qui l'avaient trahi a-t-elle jamais inspiré au Christ des
+pensées de haine, de désespoir, de vengeance?... Non, non... il a
+trouvé dans son coeur des paroles remplies de mansuétude et de
+pardon... il a souri dans ses larmes avec une indulgence
+ineffable, puis il a prié pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de
+souffrir avec tant d'amertume de la trahison d'un ami... plaignez-
+le, mon frère... priez tendrement pour lui... car, de vous deux...
+le plus malheureux... n'est pas vous... Dites? dans votre
+généreuse amitié... quel trésor n'a pas perdu cet infidèle ami?...
+qui vous dit qu'il ne se repent pas, qu'il ne souffre pas? Hélas!
+il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette
+trahison, votre coeur se brisera dans une désolation incurable...
+pensez, au contraire, au charme du pardon, à la douceur de la
+prière, et votre coeur s'allégera, et votre âme sera heureuse, car
+elle sera selon Dieu.
+
+Ouvrir soudain à cette nature si généreuse, si délicate, si
+aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la
+prière, c'était répondre à ses instincts, c'était sauver ce
+malheureux; tandis que l'enchaîner à un sombre et stérile
+désespoir, c'était le tuer, ainsi que l'avaient espéré les
+révérends pères.
+
+M. Hardy resta un moment comme ébloui à la vue du radieux horizon
+que pour la seconde fois, la parole évangélique de Gabriel
+évoquait tout à coup à ses yeux.
+
+Alors, le coeur palpitant d'émotions si contraires, il s'écria:
+
+-- Ô mon frère! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles!
+Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l'amertume en
+douceur? Il me semble déjà que le calme renaît dans mon âme en
+songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, à la prière... à la
+prière remplie de mansuétude... et d'espérance.
+
+-- Oh! vous verrez, reprit Gabriel avec entraînement, quelles
+douces joies vous attendent! Prier pour ce qu'on aime... prier
+pour ce qu'on a aimé; mettre Dieu, par nos prières, en communion
+avec ce que nous chérissons... Et cette femme dont l'amour vous
+était si précieux... pourquoi vous rendre ainsi son souvenir
+douloureux? pourquoi le fuir? Ah! mon frère, au contraire, songez-
+y, mais pour l'épurer, pour le sanctifier par la prière... Faites
+succéder à un amour terrestre un amour divin... un amour chrétien,
+l'amour céleste d'un frère pour sa soeur en Jésus-Christ... Et
+puis, si cette femme a été coupable aux yeux de Dieu, quelle
+douceur de prier pour elle!... quelle joie ineffable de pouvoir
+chaque jour parler à Dieu, à Dieu qui, toujours clément et bon,
+touché de vos prières, lui pardonnera; car il lit au fond des
+coeurs... et il sait que souvent, hélas! bien des chutes sont
+fatales... Le Christ n'a-t-il pas intercédé auprès de son père,
+pour la Madeleine pécheresse et pour la femme adultère? Pauvres
+créatures, il ne les a pas repoussées, il ne les a pas maudites,
+il a prié pour elles... _parce qu'elles avaient beaucoup aimé...,
+_a dit le Sauveur des hommes.
+
+-- Oh! je vous comprends enfin! s'écria M. Hardy; la prière...
+c'est encore aimer... la prière, c'est pardonner au lieu de
+maudire... c'est espérer au lieu de désespérer; la prière...
+enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le coeur comme une
+rosée bienfaisante... au lieu de ces pleurs qui le brûlent... Oui!
+je vous comprends, vous... car vous ne me dites pas:
+
+Souffrir... c'est prier... Non, non, je le sens... vous dites vrai
+en disant: Espérer, pardonner, c'est prier... oui, et grâce à vous
+maintenant... je rentrerai dans la vie sans crainte...
+
+Puis, les yeux humides de larmes, M. Hardy tendit les bras à
+Gabriel, en s'écriant:
+
+-- Ah! mon frère... pour la seconde fois, vous me sauvez! Et ces
+deux bonnes et vaillantes créatures se jetèrent dans les bras
+l'une de l'autre.
+
+* * * * *
+
+Rodin et le père d'Aigrigny avaient, on le sait, assisté,
+invisibles, à cette scène; Rodin, écoutant avec une attention
+dévorante, n'avait pas perdu une parole de cet entretien. Au
+moment où Gabriel et M. Hardy se jetèrent dans les bras l'un de
+l'autre, Rodin retira soudain son oeil de reptile du trou par
+lequel il regardait. La physionomie du jésuite avait une
+expression de joie et de triomphe diabolique. Le père d'Aigrigny,
+que le dénouement de cette scène avait, au contraire, abattu,
+consterné, ne comprenant rien à l'air glorieux de son compagnon,
+le contemplait avec un étonnement indicible.
+
+-- _J'ai le joint!_ lui dit brusquement Rodin de sa voix brève et
+tranchante.
+
+-- Que voulez-vous dire? reprit le père d'Aigrigny, stupéfait.
+
+-- Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans répondre
+à la question du révérend père.
+
+Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effarés et
+répéta machinalement:
+
+-- Une voiture de voyage?
+
+-- Oui... oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle
+hébreu? Y a-t-il ici une voiture de voyage? Est-ce clair?
+
+-- Sans doute... j'ai ici la mienne, dit le révérend père.
+
+-- Alors, envoyez chercher des chevaux de poste à l'instant même.
+
+-- Et pourquoi faire?
+
+-- Pour emmener M. Hardy.
+
+-- Emmener M. Hardy! reprit le père d'Aigrigny, croyant que Rodin
+délirait.
+
+-- Oui, reprit celui-ci, vous l'emmènerez ce soir à Saint-Herem.
+
+-- Dans cette triste et profonde solitude... lui... M. Hardy! Et
+le père d'Aigrigny croyait rêver.
+
+-- Lui, M. Hardy, répondit Rodin affirmativement en haussant les
+épaules.
+
+-- Emmener M. Hardy... maintenant... lorsque ce Gabriel vient
+de...
+
+-- Avant une demi-heure, M. Hardy me suppliera à genoux de
+l'emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un désert, si je
+puis.
+
+-- Et Gabriel?
+
+-- Et la lettre qu'on vient de m'apporter de l'archevêché, il n'y
+a qu'un instant?
+
+-- Mais vous disiez tout à l'heure qu'il était trop tard.
+
+-- Tout à l'heure je n'avais pas le _joint... _Maintenant je l'ai,
+répondit Rodin de sa voix brève.
+
+Ce disant, les deux révérends pères quittèrent précipitamment le
+mystérieux réduit.
+
+
+
+XXXVI. La visite.
+
+Il est inutile de faire remarquer que, par une réserve remplie de
+dignité, Gabriel s'était contenté de recourir aux moyens les plus
+généreux pour arracher M. Hardy à l'influence meurtrière des
+révérends pères; il répugnait à la grande et belle âme du jeune
+missionnaire de descendre jusqu'à la révélation des odieuses
+machinations de ces prêtres. Il n'aurait eu recours à ce moyen
+extrême que si sa parole pénétrante et sympathique eût échoué
+contre l'aveuglement de M. Hardy.
+
+-- Travail, prière et pardon! disait avec ravissement M. Hardy,
+après avoir serré Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots,
+vous m'avez rendu à la vie, à l'espérance...
+
+Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s'ouvrit; un
+domestique entra et remit silencieusement au jeune prêtre une
+large enveloppe, puis sortit. Assez étonné, Gabriel prit
+l'enveloppe et la regarda d'abord machinalement; puis, apercevant
+à l'un des angles un timbre particulier, il la décacheta
+précipitamment, en tira et lut un papier plié en forme de dépêche
+ministérielle, à laquelle pendait un sceau de cire rouge.
+
+-- Ô mon Dieu!... s'écria involontairement Gabriel d'une voix
+douloureusement émue. Puis, s'adressant à M. Hardy:
+
+-- Pardon... monsieur...
+
+-- Qu'y a-t-il? apprenez-vous quelque fâcheuse nouvelle?... dit
+M. Hardy avec intérêt.
+
+-- Oui... bien triste... reprit Gabriel avec accablement. Puis il
+ajouta en se parlant à lui même:
+
+-- Ainsi... c'était pour cela qu'on m'avait mandé à Paris; l'on
+n'a pas même daigné m'entendre, l'on me frappe sans me permettre
+de me justifier...
+
+Après un nouveau silence, il dit avec un soupir de résignation
+profonde:
+
+-- Il n'importe... je dois obéir... j'obéirai... mes voeux m'y
+obligent.
+
+M. Hardy, regardant le jeune prêtre avec autant de surprise que
+d'inquiétude, lui dit affectueusement:
+
+-- Quoique mon amitié, ma reconnaissance, vous soient bien
+récemment acquises... ne puis-je vous être bon à quelque chose! Je
+vous dois tant... que je serais heureux de pouvoir m'acquitter un
+peu...
+
+-- Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon frère, en me laissant un
+bon souvenir de ce jour... vous me rendrez plus facile la
+résignation à un chagrin cruel.
+
+-- Vous avez un chagrin!... dit vivement M. Hardy.
+
+-- Ou plutôt, non... une surprise pénible, dit Gabriel.
+
+Et, détournant la tête, il essuya une larme qui coulait sur sa
+joue, et reprit:
+
+-- Mais, en m'adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les
+consolations ne me manqueront pas... elles commencent déjà,
+puisque je vous laisse dans une bonne et généreuse voie... Adieu
+donc, mon frère... à bientôt...
+
+-- Vous me quittez!...
+
+-- Il le faut. Je désire d'abord savoir comment cette lettre m'est
+parvenue ici... puis je dois obéir à l'instant à un ordre que je
+reçois... Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres; il me dira
+votre résolution, la demeure où je pourrai vous rencontrer... et,
+quand vous le voudrez, nous nous reverrons.
+
+Par discrétion, M. Hardy n'osa pas insister pour connaître la
+cause du chagrin subit de Gabriel, et lui répondit:
+
+-- Vous me demandez quand nous nous reverrons! mais demain, car je
+quitte aujourd'hui cette maison.
+
+-- À demain donc, mon cher frère, dit Gabriel en serrant la main
+de M. Hardy.
+
+Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-être instinctif, au
+moment où Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre
+les siennes comme si, craignant de le voir partir, il eût voulu le
+retenir auprès de lui.
+
+Le jeune prêtre, surpris, regarda M. Hardy; celui-ci dit en
+souriant doucement, et en abandonnant sa main qu'il tenait:
+
+-- Pardon, mon frère, mais, vous le voyez, grâce à ce que j'ai
+souffert ici... je suis devenu comme les enfants, qui ont peur...
+lorsqu'on les laisse seuls.
+
+-- Et moi, je suis rassuré sur vous... Je vous laisse avec des
+pensées consolantes, avec des espérances certaines. Elles
+suffiront à occuper votre solitude jusqu'à l'arrivée de mon bon
+Agricol... qui ne peut tarder à revenir... Encore adieu, et à
+demain, mon frère.
+
+-- Adieu... et à demain, mon cher sauveur. Oh! ne manquez pas de
+venir, car j'aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui
+pour faire mes premiers pas au grand soleil... moi qui suis resté
+si longtemps immobile dans les ténèbres.
+
+-- À demain donc, dit Gabriel, et jusque-là, courage, espoir et
+prière.
+
+-- Courage, espoir et prière, dit M. Hardy; avec ces mots là on
+est bien fort. Et il resta seul.
+
+Chose étrange, l'espèce de crainte involontaire qu'il avait
+ressentie au moment où Gabriel s'était disposé à sortir se
+reproduisait à l'esprit de M. Hardy sous une autre forme: aussitôt
+après le départ du jeune prêtre, le pensionnaire des révérends
+pères crut voir une ombre sinistre et croissante succéder au pur
+et doux rayonnement de la présence de Gabriel... cette sorte de
+réaction était d'ailleurs concevable après une journée d'émotions
+profondes et diverses, surtout si l'on songe à l'état
+d'affaiblissement physique et moral où se trouvait M. Hardy depuis
+si longtemps.
+
+Un quart d'heure environ s'était passé depuis le départ de
+Gabriel, lorsque le domestique affecté au service du pensionnaire
+des révérends pères entra et lui remit une lettre.
+
+-- De qui cette lettre? demanda M. Hardy.
+
+-- D'un pensionnaire de la maison, monsieur, répondit le
+domestique en s'inclinant.
+
+Cet homme avait une figure sournoise et béate, des cheveux plats,
+parlait tout bas et tenait toujours les yeux baissés; en attendant
+la réponse de M. Hardy, il croisa ses mains et fit tourner
+benoîtement ses pouces.
+
+M. Hardy décacheta la lettre qu'on venait de lui remettre, et lut
+ce qui suit:
+
+«Monsieur,
+
+«J'apprends seulement aujourd'hui, à l'instant et par hasard, que
+je me trouve avec vous dans cette respectable maison; une longue
+maladie que j'ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis,
+vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que
+nous ne nous soyons rencontrés qu'une fois, monsieur, la
+circonstance qui m'a récemment procuré l'honneur de vous voir a
+été pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous
+l'ayez oubliée...»
+
+M. Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs,
+et, ne trouvant rien qui pût le mettre sur la voie, continua de
+lire:
+
+«Cette circonstance a d'ailleurs éveillé en moi une si profonde et
+si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis
+résister à mon vif désir de vous présenter mes hommages, surtout
+en apprenant que vous quittez aujourd'hui cette maison, ainsi que
+vient de me le dire à l'instant même l'excellent et digne abbé
+Gabriel, un des hommes que j'aime, que j'admire et que je vénère
+le plus au monde.
+
+«Puis-je croire, monsieur, qu'au moment de quitter notre paisible
+retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir
+favorablement cette prière, peut-être indiscrète, d'un pauvre
+vieillard voué désormais à une profonde solitude, et qui ne peut
+espérer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la société,
+qu'il a quittée pour toujours?
+
+«En attendant l'honneur de votre réponse, monsieur, veuillez
+recevoir l'assurance des sentiments de profonde estime de celui
+qui a l'honneur d'être,
+«Monsieur,
+«Avec la plus haute considération, votre très humble et très
+obéissant serviteur,
+
+«RODIN.»
+
+Après la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la
+signait, M. Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha
+longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni à quelle
+grave circonstance celui-ci faisait allusion.
+
+Après un assez long silence, il dit au domestique:
+
+-- C'est M. Rodin qui vous a remis cette lettre?
+
+-- Oui, monsieur.
+
+-- Et... qu'est-ce que M. Rodin?
+
+-- Un bon vieux monsieur qui relève d'une longue maladie qui a
+failli l'emporter. Depuis quelques jours à peine il est
+convalescent; mais il est toujours si triste et si faible qu'il
+fait peine à voir; ce qui est grand dommage, car il n'y a pas de
+plus digne, de plus brave homme dans la maison... si ce n'est
+monsieur, qui vaut bien M. Rodin, ajouta le domestique en
+s'inclinant d'un air respectueusement flatteur.
+
+-- M. Rodin? dit M. Hardy pensif, cela est singulier, je ne me
+rappelle pas ce nom, ni aucun événement qui s'y rattache.
+
+-- Si monsieur veut me donner sa réponse, reprit le domestique, je
+la porterai à M. Rodin; il est chez le père d'Aigrigny, à qui il
+est allé faire ses adieux.
+
+-- Ses adieux?
+
+-- Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d'arriver.
+
+-- Pour qui? demanda M. Hardy.
+
+-- Pour le père d'Aigrigny, monsieur.
+
+-- Il va donc en voyage? dit M. Hardy assez étonné.
+
+-- Oh! ce n'est sans doute pas pour rester bien longtemps absent,
+dit le domestique d'un air confidentiel, car le révérend père
+n'emmène personne et n'emporte qu'un léger bagage. D'ailleurs le
+révérend père viendra sans doute faire ses adieux à monsieur...
+Mais que faut-il répondre à M. Rodin?
+
+La lettre que M. Hardy venait de recevoir du révérend père était
+conçue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de
+considération, que M. Hardy, poussé d'ailleurs par une curiosité
+naturelle, et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au
+moment de quitter la maison, répondit au domestique:
+
+-- Veuillez dire à M. Rodin que, s'il veut se donner la peine de
+venir, je l'attends ici.
+
+-- Je vais à l'instant le prévenir, monsieur, dit le domestique en
+s'inclinant, et il sortit.
+
+Resté seul, M. Hardy, tout en se demandant quel pouvait être
+M. Rodin, s'occupa de quelques menus préparatifs de départ; pour
+rien au monde il n'eût voulu passer la nuit dans cette maison, et,
+afin d'entretenir son courage, il se rappelait à chaque instant
+l'évangélique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants
+récitent quelques litanies pour ne pas succomber à la tentation.
+
+Bientôt le domestique rentra et dit à M. Hardy:
+
+-- M. Rodin est là, monsieur.
+
+-- Priez-le d'entrer.
+
+Rodin entra, vêtu de sa robe de chambre noire, et tenant à la main
+son vieux bonnet de soie.
+
+Le domestique disparut. Le jour commençait à baisser.
+
+M. Hardy se leva pour aller à la rencontre de Rodin, dont il ne
+distinguait pas encore bien les traits; mais, lorsque le révérend
+père fut arrivé dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la
+porte-fenêtre, M. Hardy, ayant un instant contemplé le jésuite, ne
+put retenir un léger cri arraché par la surprise et par un
+souvenir cruel. Ce premier mouvement d'étonnement et de douleur
+passé, M. Hardy, revenant à lui, dit à Rodin d'une voix altérée:
+
+-- Vous ici... monsieur?... Ah! vous avez raison... la
+circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la première fois
+était bien grave...
+
+-- Ah! mon cher monsieur, dit Rodin d'une voix paterne et
+satisfaite, j'étais sûr que vous ne m'aviez pas oublié.
+
+
+
+XXXVII. La prière.
+
+On se souvient sans doute que Rodin était allé, quoiqu'il fût
+alors inconnu à M. Hardy, le trouver à sa fabrique pour lui
+dévoiler l'indigne trahison de M. de Blessac, coup affreux qui
+n'avait précédé que de quelques moments un second malheur non
+moins horrible, car c'est en présence de Rodin que M. Hardy avait
+appris le départ inattendu de la femme qu'il adorait. D'après les
+scènes précédentes, l'on comprend combien devait lui être cruelle
+la présence inopinée de Rodin. Pourtant, grâce à la salutaire
+influence des conseils de Gabriel, il se rasséréna peu à peu. À la
+contraction de ses traits succéda un calme triste, et il dit à
+Rodin:
+
+-- Je ne m'attendais pas, en effet, monsieur, à vous rencontrer
+dans cette maison.
+
+-- Hélas! mon Dieu, monsieur, répondit Rodin en soupirant, je ne
+croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes
+jours, lorsque je suis allé, sans vous connaître, mais seulement
+dans le but de rendre service à un honnête homme... vous dévoiler
+une grande indignité.
+
+-- En effet, monsieur, vous m'avez alors rendu un véritable
+service... et peut-être, dans ce moment pénible, vous aurai-je mal
+exprimé ma gratitude... car, à l'instant même où vous veniez me
+révéler la trahison de M. de Blessac...
+
+-- Vous avez été accablé, par une nouvelle bien douloureuse pour
+vous, dit Rodin en interrompant M. Hardy; je n'oublierai jamais la
+brusque arrivée de cette pauvre dame, pâle, effarée, qui, sans
+s'inquiéter de ma présence, est venue vous apprendre qu'une
+personne dont l'affection vous était bien chère venait tout à coup
+de quitter Paris.
+
+-- Oui, monsieur, et, sans songer à vous remercier, je suis parti
+précipitamment, reprit M. Hardy avec mélancolie.
+
+-- Savez-vous, monsieur, dit Rodin après un moment de silence,
+qu'il y a quelquefois des rapprochements étranges?
+
+-- Que voulez-vous dire, monsieur?
+
+-- Pendant que je venais vous avertir qu'on vous trahissait d'une
+manière infâme... moi-même... je...
+
+Rodin s'interrompit comme s'il eût été vaincu par une vive
+émotion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que
+M. Hardy lui dit avec intérêt:
+
+-- Qu'avez-vous, monsieur?...
+
+-- Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Grâce aux
+religieux conseils de l'angélique abbé Gabriel, je suis parvenu à
+comprendre la résignation; pourtant, parfois encore, à de certains
+souvenirs, j'éprouve une douleur aiguë... Je vous disais donc,
+reprit Rodin d'une voix assurée, que le lendemain du jour où
+j'étais allé vous dire: «On vous trompe...» j'étais moi-même
+victime d'une horrible déception... Un fils adoptif, un malheureux
+enfant abandonné que j'avais recueilli...
+
+Puis, s'interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses
+yeux et dit:
+
+-- Pardon, monsieur... de vous parler de peines qui vous sont
+indifférentes... Excusez l'indiscrète douleur d'un pauvre
+vieillard bien abattu...
+
+-- Monsieur, j'ai trop souffert pour qu'aucun chagrin me soit
+indifférent, répondit M. Hardy. D'ailleurs, vous n'êtes pas un
+étranger pour moi... vous m'avez rendu un véritable service... et
+nous ressentons tous deux une vénération commune pour un jeune
+prêtre...
+
+-- L'abbé Gabriel! s'écria Rodin en interrompant M. Hardy; ah!
+monsieur, c'est mon sauveur... mon bienfaiteur... Si vous saviez
+ses soins, son dévouement pour moi pendant ma longue maladie,
+qu'une affreuse douleur avait causée... si vous saviez la douceur
+ineffable des conseils qu'il me donnait!...
+
+-- Si je le sais!... monsieur, s'écria M. Hardy, oh! oui, je sais
+combien son influence est salutaire.
+
+-- N'est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les préceptes de
+la religion sont remplis de mansuétude? reprit Rodin avec
+exaltation; n'est-ce pas qu'ils consolent? n'est-ce pas qu'ils
+font aimer, espérer, au lieu de craindre et trembler?
+
+-- Hélas! monsieur, dans cette maison même, dit M. Hardy, j'ai pu
+faire cette comparaison...
+
+-- Moi, dit Rodin, j'ai été assez heureux pour avoir tout de suite
+l'angélique abbé Gabriel pour mon confesseur... ou plutôt pour
+confident...
+
+-- Oui... reprit M. Hardy, car il préfère la confiance... à la
+confession...
+
+-- Comme vous le connaissez bien! fit Rodin avec un accent de
+bonhomie et de naïveté inexprimable; et il reprit: Ce n'est pas un
+homme... c'est un ange; sa parole pénétrante convertirait les plus
+endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l'avoue, sans être
+impie, j'avais vécu dans des sentiments de religion prétendue
+naturelle; mais l'angélique abbé Gabriel a peu à peu fixé mes
+vagues croyances, leur a donné un corps, une âme... enfin... il
+m'a donné la foi.
+
+-- Ah!... c'est que c'est un prêtre selon le Christ, lui, un
+prêtre tout amour et pardon! s'écria M. Hardy.
+
+-- Ce que vous dites là est si vrai, reprit Rodin, que j'étais
+arrivé ici presque furieux de chagrin: tantôt, pensant à ce
+malheureux qui avait payé mes bontés paternelles par la plus
+monstrueuse ingratitude, je me livrais à tous les emportements du
+désespoir; tantôt je tombais dans un anéantissement morne, glacé
+comme celui de la tombe... mais tout à coup l'abbé Gabriel
+paraît... les ténèbres disparaissent, et le jour luit pour moi.
+
+-- Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements étranges,
+dit M. Hardy, cédant de plus en plus à la confiance et à la
+sympathie que faisaient naître nécessairement en lui tant de
+rapports entre sa position et la prétendue position de Rodin. Et,
+tenez, franchement, ajouta-t-il, je me félicite maintenant de vous
+avoir vu avant de quitter cette maison. Si j'avais été capable
+encore de retomber dans des accès de lâche faiblesse, votre
+exemple seul m'en empêcherait... Depuis que je vous entends, je me
+sens plus affermi dans la noble voie que m'a ouverte l'angélique
+abbé, comme vous le dites si bien...
+
+-- Le pauvre vieillard n'aura donc pas à regretter d'avoir écouté
+le premier mouvement de son coeur qui l'attirait vers vous, dit
+Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un
+souvenir dans ce monde où vous allez retourner?
+
+-- Soyez-en certain, monsieur; mais permettez-moi une question:
+Vous restez, m'a-t-on dit, dans cette maison?
+
+-- Que voulez-vous? on y jouit d'un calme si profond, on y est si
+peu distrait dans ses prières! C'est que, voyez-vous, ajouta Rodin
+d'un ton rempli de mansuétude, on m'a fait tant de mal... on m'a
+fait tant souffrir... la conduite de l'infortuné qui m'a trompé a
+été si horrible, il s'est jeté dans de si graves désordres, que
+Dieu doit être bien irrité... contre lui; je suis si vieux, que
+c'est à peine si, en passant dans de ferventes prières le peu de
+jours qui me restent, je puis espérer de désarmer le juste
+courroux du Seigneur. Oh! la première, la prière... c'est l'abbé
+Gabriel qui m'en a révélé toute la puissance, toute la douceur...
+mais aussi les redoutables devoirs qu'elle impose.
+
+-- En effet... ces devoirs sont grands et sacrés... répondit
+M. Hardy d'un air pensif.
+
+-- Connaissez-vous la vie de Rancé? dit tout à coup Rodin en
+jetant sur M. Hardy un regard d'une expression étrange.
+
+-- Le fondateur de l'abbaye de la Trappe?... dit M. Hardy, surpris
+de la question de Rodin; j'ai très vaguement, et il y a bien
+longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.
+
+-- C'est qu'il n'y a pas, voyez-vous, d'exemple plus saisissant de
+la toute-puissance de la prière... et de l'état d'extase presque
+divin où elle peut conduire les âmes religieuses... En quelques
+mots, voici cette instructive histoire: M. de Rancé... Mais,
+pardon... je crains d'abuser de vos moments.
+
+-- Non... non... reprit vivement M. Hardy; vous ne sauriez croire,
+au contraire, combien tout ce que vous me dites m'intéresse... Mon
+entretien avec l'abbé Gabriel a été brusquement interrompu, et en
+vous écoutant il me semble entendre continuer le développement de
+ses pensées... Parlez donc, je vous en conjure.
+
+-- De tout mon coeur; car je voudrais que l'enseignement que j'ai
+puisé, grâce à notre angélique abbé, dans la conversion de
+M. Rancé vous fût aussi profitable qu'il me l'a été.
+
+-- C'est aussi l'abbé Gabriel...
+
+-- Qui, à l'appui de ses exhortations, m'a cité cette espèce de
+parabole, répondit Rodin. Eh! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a
+retrempé, raffermi, rassuré mon pauvre vieux coeur à moitié
+brisé... n'est-ce pas à la consolante parole de ce jeune prêtre
+que je le dois?
+
+-- Alors je vous écoute avec un double intérêt.
+
+-- M. de Rancé était un homme du monde, reprit Rodin en observant
+attentivement M. Hardy, un homme d'épée, jeune, ardent et beau; il
+aimait une jeune fille de haute condition. Quels empêchements
+s'opposaient à leur union, je l'ignore; mais cet amour était
+demeuré caché et il était heureux: chaque soir, par un escalier
+dérobé, M. de Rancé se rendait auprès de sa maîtresse. C'était,
+dit-on, un de ces amours passionnés que l'on éprouve une seule
+fois dans la vie. Le mystère, le sacrifice même que faisait la
+malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient
+donner à cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis
+dans l'ombre et le silence du secret, les deux amants passèrent
+deux années dans un délire de coeur, dans une ivresse de volupté
+qui tenait de l'extase.
+
+À ces mots, M. Hardy tressaillit... pour la première fois depuis
+bien longtemps, son front se couvrit d'une rougeur brûlante; son
+coeur battit avec force malgré lui; il se souvenait que naguère
+encore il avait connu l'ardente ivresse d'un amour coupable et
+mystérieux.
+
+Quoique le jour baissât de plus en plus, Rodin, jetant un coup
+d'oeil oblique et pénétrant sur M. Hardy, s'aperçut de
+l'impression qu'il lui causait, et continua:
+
+-- Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa
+maîtresse, si leur liaison était découverte, M. de Rancé voulait
+rompre ces liens si chers; mais la jeune fille, enivrée d'amour,
+se jetait au cou de son amant, le menaçait, dans le langage le
+plus passionné, de tout révéler, de tout braver, s'il pensait
+encore la quitter... Trop faible, trop amoureux pour résister aux
+prières de sa maîtresse... M. de Rancé cédait encore, et tous
+deux, s'abandonnant au torrent de délice qui les entraînait,
+enivrés d'amour, oubliaient le monde et jusqu'à Dieu même.
+
+M. Hardy écoutait Rodin avec une avidité fiévreuse, dévorante.
+L'insistance du jésuite à s'appesantir à dessein sur la peinture
+presque sensuelle d'un amour ardent et caché ravivait de plus en
+plus dans l'âme de M. Hardy de brûlants souvenirs jusqu'alors
+noyés dans les larmes; au calme bienfaisant où les suaves paroles
+de Gabriel avaient laissé M. Hardy succédait une agitation sourde,
+profonde, qui, se combinant avec la réaction des secousses de
+cette journée, commençait à jeter son esprit dans un trouble
+étrange.
+
+Rodin, ayant atteint le but qu'il poursuivit, continua de la
+sorte:
+
+-- Un jour fatal arriva: M. de Rancé, obligé d'aller à la guerre,
+quitte cette jeune fille; mais après une courte campagne, il
+revient plus passionné que jamais. Il avait écrit secrètement
+qu'il arriverait presque en même temps que sa lettre; il arrive en
+effet; c'était la nuit; il monte, selon l'habitude, l'escalier
+dérobé qui conduisait à la chambre de sa maîtresse, entre, le
+coeur palpitant de désir et d'espoir... Sa maîtresse... était
+morte depuis le matin.
+
+-- Ah!... s'écria M. Hardy en cachant son visage dans ses mains
+avec terreur.
+
+-- Elle était morte, reprit Rodin. Deux cierges brûlaient auprès
+de sa couche funèbre; M. de Rancé ne croit pas, ne veut pas
+croire, lui, qu'elle est morte; il se jette à genoux auprès du
+lit; dans son délire, il prend cette jeune tête si belle, si
+chérie, si adorée, pour la couvrir de baisers... Cette tête
+charmante se détache du cou... et lui reste entre les mains...
+Oui, reprit Rodin en voyant M. Hardy reculer pâle et muet de
+terreur... oui, la jeune fille avait succombé à un mal si rapide,
+si extraordinaire, qu'elle n'avait pu recevoir les derniers
+sacrements. Après sa mort, les médecins, pour tâcher de découvrir
+la cause de ce mal inconnu, avaient dépecé ce beau corps...
+
+À ce moment du récit de Rodin, le jour tirait à sa fin; il ne
+régnait plus dans cette chambre silencieuse qu'une faible clarté
+crépusculaire au milieu de laquelle se détachait vaguement la
+sinistre et pâle figure de Rodin, vêtu de sa longue robe noire;
+ses yeux semblaient étinceler d'un feu diabolique.
+
+M. Hardy, sous le coup des violentes émotions dont le frappait ce
+récit, si étrangement mélangé de pensées de mort, de volupté,
+d'amour et d'horreur, restait atterré, immobile, attendant la
+parole de Rodin avec un inexprimable mélange de curiosité,
+d'angoisse et d'effroi.
+
+-- Et M. de Rancé? dit-il enfin d'une voix altérée en essuyant son
+front inondé d'une sueur froide.
+
+-- Après deux jours d'un délire insensé, reprit Rodin, il
+renonçait au monde, il s'enfermait dans une solitude
+impénétrable... Les premiers temps de sa retraite furent
+affreux... dans son désespoir il poussait des cris de douleur et
+de rage qu'on entendait au loin... deux fois il tenta de se tuer
+pour échapper à de terribles visions...
+
+-- Il avait des visions? dit M. Hardy avec un redoublement de
+curiosité pleine d'angoisse.
+
+-- Oui, reprit Rodin d'une voix solennelle, il avait des visions
+effrayantes... Cette jeune fille, morte pour lui en état de péché
+mortel, il la voyait plongée au milieu des flammes éternelles! Sur
+son beau visage, défiguré par les tortures infernales, éclatait le
+rire désespéré des damnés... Ses dents grinçaient de rage; ses
+bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d'une voix
+agonisante et vengeresse elle criait à son séducteur: «Toi qui
+m'as perdue, sois maudit... maudit... maudit!...»
+
+En prononçant ces trois derniers mots, Rodin s'avança trois pas
+vers M. Hardy, accompagnant chaque pas d'un geste menaçant. Si
+l'on songe à l'état d'affaissement, de trouble, d'épouvante, où se
+trouvait M. Hardy; si l'on songe que le jésuite venait de remuer
+et d'agiter au fond de l'âme de cet infortuné tous les ferments
+sensuels et spirituels d'un amour refroidi par les larmes, mais
+non pas éteint; si l'on songe, enfin, que M. Hardy se reprochait
+aussi d'avoir séduit une femme que l'oubli de ses devoirs pouvait,
+selon la religion des catholiques, condamner aux flammes
+éternelles, on comprendra l'effet terrifiant de cette
+fantasmagorie évoquée dans cette silencieuse solitude, à la tombée
+du jour, par ce prêtre à figure sinistre. Aussi cet effet fut-il
+pour M. Hardy saisissant, profond, et d'autant plus dangereux que
+le jésuite, avec une astuce diabolique, ne faisait que développer,
+pour ainsi dire, quoiqu'à un autre point de vue, les idées de
+Gabriel.
+
+Le jeune prêtre n'avait-il pas convaincu M. Hardy que rien n'était
+plus doux, plus ineffable que de demander à Dieu le pardon de ceux
+qui nous ont fait du mal ou que nous avons égarés?... Or, le
+pardon implique l'idée du châtiment, et c'est ce châtiment que
+Rodin s'efforçait de peindre à sa victime sous de si terribles
+couleurs.
+
+M. Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilatée par
+l'effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait écouter
+encore Rodin, quoique celui-ci eût cessé de parler... et répétait
+machinalement: _Maudit!... maudit!... maudit!..._
+
+Puis, tout à coup, il s'écria dans une sorte d'égarement:
+
+-- Et moi aussi... je serai maudit! Cette femme à qui j'ai fait
+oublier des devoirs sacrés aux yeux des hommes, que j'ai rendue
+mortellement coupable aux yeux de Dieu... cette femme, un jour
+aussi plongée dans les flammes éternelles, les bras tordus par le
+désespoir... pleurant du sang... me criera du fond de l'abîme:
+_Maudit!... maudit!... maudit!..._ Un jour, ajouta-t-il avec un
+redoublement de terreur, un jour... et qui sait? à cette heure
+peut-être, elle me maudit... car ce voyage à travers l'Océan...
+s'il lui avait été fatal!!! si un naufrage!!! Ô! mon Dieu!... elle
+aussi... morte en péché mortel... à jamais damnée!!! Oh! pitié...
+pour elle... mon Dieu!... accablez-moi de votre courroux; mais
+pitié pour elle... je suis le seul coupable!...
+
+Et le malheureux, presque en délire, tomba à genoux les mains
+jointes.
+
+-- Monsieur, s'écria Rodin d'une voix affectueuse et pénétrée, en
+s'empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami...
+calmez-vous... rassurez-vous; je serais désolé de vous
+désespérer... Hélas! mon intention est toute contraire...
+
+-- Maudit! maudit!... Elle me maudira aussi... elle que j'ai tant
+aimée!... Livrée aux flammes de l'enfer... murmura M. Hardy en
+frémissant et ne paraissant pas entendre Rodin.
+
+-- Mais, mon cher monsieur, écoutez-moi donc, je vous en supplie,
+reprit celui-ci; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous
+la trouverez aussi consolante qu'elle vous paraît effrayante... Au
+nom du ciel, rappelez-vous donc les adorables paroles de notre
+angélique abbé Gabriel sur la douceur de la prière...
+
+Au doux nom de Gabriel, M. Hardy revint à lui, et s'écria navré:
+
+-- Ah! ses paroles étaient douces et bienfaisantes!... où sont-
+elles? Oh! par pitié... répétez-les-moi, ces saintes paroles.
+
+-- Notre angélique abbé Gabriel, reprit Rodin, parlait de la
+douceur de la prière...
+
+-- Oh! oui... la prière...
+
+-- Eh bien, mon bon monsieur, écoutez-moi, et vous allez voir que
+c'est la prière qui a sauvé M. de Rancé... qui en a fait un saint.
+Oui, ces tourments affreux que je viens de vous dépeindre, ces
+visions menaçantes... c'est la prière qui les a conjurés, qui les
+a changés en célestes délices.
+
+-- Je vous en supplie, dit M. Hardy d'une voix accablée, parlez-
+moi de Gabriel... parlez-moi du ciel... oh! mais plus de ces
+flammes... de cet enfer... où des femmes coupables pleurent du
+sang...
+
+-- Non, non, ajouta Rodin; et autant, dans la peinture de l'enfer,
+son accent avait été dur et menaçant, autant il devint tendre et
+chaleureux en prononçant les paroles suivantes: Non, plus de ces
+images du désespoir... car, je vous l'ai dit, après avoir souffert
+des tortures infernales, grâce à la prière, comme vous disait
+l'abbé Gabriel, M. de Rancé a goûté les joies du paradis.
+
+-- Les joies du paradis! répéta M. Hardy en écoutant avec avidité.
+
+-- Un jour, au plus fort de sa douleur, un prêtre... un bon
+prêtre... un abbé Gabriel, parvient jusqu'à M. de Rancé. Ô
+bonheur!... ô Providence!... en peu de jours, il initie cet
+infortuné aux saints mystères de la prière... de cette pieuse
+intercession de la créature vers le Créateur en faveur d'une âme
+exposée au courroux céleste. Alors M. de Rancé semble
+transformé... ses douleurs s'apaisent, il prie, et plus il prie,
+plus sa ferveur, plus son espoir augmentent... il sent que Dieu
+l'écoute... Au lieu d'oublier cette femme si chérie, il passe les
+heures à songer à elle, en priant pour son salut à elle... Oui,
+renfermé avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul à seul
+avec ce souvenir adoré, il passe les jours, les nuits, à prier
+pour elle... dans une extase ineffable, brûlante, je dirais
+presque... amoureuse.
+
+Il est impossible de rendre l'accent d'une énergie presque
+sensuelle avec lequel Rodin prononça ce mot: _amoureuse_.
+
+M. Hardy tressaillit d'un frisson à la fois ardent et glacé; pour
+la première fois, son esprit, affaibli, fut frappé de l'idée des
+funestes voluptés de l'ascétisme, de l'extase, cette déplorable
+catalepsie, souvent érotique, de sainte Thérèse, de sainte
+Aubierge, etc.
+
+Rodin, pénétrant la pensée de M. Hardy, continua:
+
+-- Oh! ce n'est pas M. de Rancé qui se serait contenté, lui, d'une
+prière vague, distraite, faite çà et là au milieu des agitations
+mondaines qui l'absorbent et l'empêchent d'arriver à l'oreille du
+Seigneur... Non... non... au plus profond même de sa solitude, il
+cherche encore à rendre sa prière plus efficace, tant il désire
+ardemment le salut éternel de cette maîtresse d'au delà du
+tombeau!
+
+-- Que fait-il encore?... oh! que fait-il donc encore dans sa
+solitude? s'écrie M. Hardy, dès lors livré sans défense à
+l'obsession du jésuite.
+
+-- D'abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se
+fait... religieux...
+
+-- Religieux!... répéta M. Hardy d'un air pensif.
+
+-- Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu'ainsi sa
+prière est bien plus favorablement accueillie du ciel... et
+puis... comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pensée
+est encore quelquefois distraite par la matière, il jeûne, il se
+mortifie, il dompte, il macère tout ce qu'il y a de charnel en
+lui, afin de devenir tout esprit, et que la prière sorte de son
+sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur
+ainsi que le parfum de l'encens...
+
+-- Oh!... quel rêve enivrant! s'écria M. Hardy, de plus en plus
+sous le charme; afin de prier plus efficacement pour une femme
+adorée... devenir esprit... parfum... lumière!...
+
+-- Oui, esprit, parfum, lumière... dit Rodin en appuyant sur ces
+mots; mais ce n'est pas un rêve... Que de religieux, que de moines
+reclus sont, comme M. de Rancé, arrivés à une divine extase à
+force de prières, d'austérités, de macérations! Et si vous
+connaissiez les célestes voluptés de ces extases!... Ainsi aux
+visions enchanteresses... Que de fois, après une journée de jeûne
+et une nuit passée en prières et en macérations, il tomba épuisé,
+évanoui, sur les dalles de sa cellule!... Alors, à
+l'anéantissement de la matière succédait l'essor des esprits... Un
+bien-être inexprimable s'emparait de ses sens... de divins
+concerts arrivaient à son oreille ravie... une lueur à la fois
+éblouissante et douce, qui n'est pas de ce monde, pénétrait à
+travers ses paupières fermées; puis, aux vibrations harmonieuses
+des harpes d'or des séraphins, au milieu d'une auréole de lumière
+auprès de laquelle le soleil est pâle, le religieux voyait
+apparaître cette femme si adorée.
+
+-- Cette femme que, par ses prières, il avait enfin arrachée aux
+flammes éternelles, dit M. Hardy d'une voix palpitante.
+
+-- Oui, elle-même, reprit Rodin avec une véritable et suave
+éloquence; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors,
+grâce aux prières de son amant, que le Seigneur avait exaucées,
+cette femme ne pleurait plus du sang... elle ne tordait plus ses
+beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non... toujours
+belle... oh! mille fois plus belle encore qu'elle ne l'était sur
+la terre... belle de l'éternelle beauté des anges... elle souriait
+à son amant avec une ardeur ineffable; et, ses yeux rayonnant
+d'une flamme humide, elle lui disait d'une voix tendre et
+passionnée: «Gloire au Seigneur, gloire à toi, ô mon amant bien-
+aimé!... Tes prières ineffables, tes austérités m'ont sauvée; le
+Seigneur m'a placée parmi ses élus... Gloire à toi, mon amant
+bien-aimé...» Alors, radieuse dans sa félicité, elle se baissait
+et effleurait de ses lèvres parfumées d'immortalité les lèvres du
+religieux en extase... et bientôt leur âme s'exhalait dans un
+baiser d'une volupté brûlante comme l'amour, chaste comme la
+grâce, immense comme l'éternité[31].
+
+-- Oh!... s'écria M. Hardy en proie à un complet égarement... oh!
+toute une vie de prières... de jeûnes, de tortures, pour un pareil
+moment avec celle que je pleure, avec celle que j'ai damnée peut-
+être...
+
+-- Que dites-vous, un pareil moment! s'écria Rodin, dont le crâne
+jaune était baigné de sueur comme celui d'un magnétiseur.
+
+Et prenant M. Hardy par la main afin de lui parler de plus près
+encore, comme s'il eût voulu lui insuffler le délire brûlant où il
+voulait le plonger:
+
+-- Ce n'est pas une fois dans sa vie religieuse... mais presque
+chaque jour, que M. de Rancé, plongé dans l'extase d'un divin
+ascétisme, goûtait ces voluptés profondes, ineffables, inouïes,
+surhumaines, qui sont aux voluptés terrestres... ce que l'éternité
+est à la vie humaine.
+
+Voyant sans doute M. Hardy au _point _où il le voulait, et la nuit
+étant d'ailleurs presque entièrement venue, le révérend père
+toussa deux ou trois fois d'une manière significative en regardant
+du côté de la porte. À ce moment, M. Hardy, au comble de
+l'égarement, s'écria d'une voix suppliante, insensée:
+
+-- Une cellule... une tombe... et l'extase avec elle!... La porte
+de la chambre s'ouvrit, et le père d'Aigrigny entra portant un
+manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumière
+à la main.
+
+* * * * *
+
+Environ dix minutes après cette scène, une douzaine d'hommes
+robustes, à figure franche et ouverte, et conduits par Agricol,
+entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d'un pas
+joyeux vers la porte des révérends pères. C'était une députation
+des anciens ouvriers de M. Hardy; ils venaient le chercher et le
+remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait à
+leur tête. Tout à coup il vit de loin une voiture de poste sortir
+de la maison de retraite; les chevaux, lancés et vivement fouettés
+par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct,
+plus cette voiture s'approchait du groupe dont il faisait partie,
+plus le coeur d'Agricol se serrait... Cette impression devint si
+vive, qu'elle se changea bientôt en une prévision terrible; et au
+moment où ce coupé, dont tous les stores étaient baissés, allait
+passer devant lui, le forgeron obéissant à un pressentiment
+insurmontable, s'écria en s'élançant à la tête des chevaux:
+
+-- Amis... à moi!
+
+-- Postillon!... dix louis!... au galop!... écrase-le sous tes
+roues! cria, derrière le store, la voix militaire du père
+d'Aigrigny.
+
+On était en plein choléra; le postillon avait entendu parler des
+massacres des empoisonneurs; déjà fort effrayé de la brusque
+agression d'Agricol, il lui asséna sur la tête un vigoureux coup
+de manche de fouet, qui étourdit et renversa le forgeron; puis,
+piquant son porteur à l'éventrer, le postillon mit ses trois
+chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement,
+pendant que les compagnons d'Agricol, qui n'avaient compris ni son
+action ni le sens de ces paroles, s'empressaient autour du
+forgeron et tâchaient de le ranimer.
+
+
+
+XXXVIII. Les souvenirs.
+
+D'autres événements se passèrent quelques jours après la funeste
+soirée où M. Hardy, égaré jusqu'à la folie par la déplorable
+exaltation mystique que Rodin était parvenu à lui inspirer, avait
+supplié à mains jointes le père d'Aigrigny de le conduire loin de
+Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s'y livrer,
+loin du monde à une vie de prières et d'austérités ascétiques.
+
+Le maréchal Simon, depuis son arrivée à Paris, occupait avec ses
+deux filles une maison de la rue des Trois-Frères.
+
+Avant d'introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous
+sommes obligé de rappeler sommairement quelques faits à la mémoire
+du lecteur.
+
+Le jour de l'incendie de la fabrique de M. Hardy, le maréchal
+Simon était venu consulter son père sur une question de la plus
+haute gravité, et lui confier les pénibles appréhensions que lui
+causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont
+il ne pouvait pénétrer les causes. On se souvient que le maréchal
+Simon professait pour la mémoire de l'empereur un culte religieux;
+sa reconnaissance envers son héros avait été sans bornes, son
+dévouement aveugle, son enthousiasme appuyé sur le raisonnement,
+son affection aussi profonde que l'amitié la plus sincère, la plus
+passionnée. Ce n'était pas tout. Un jour l'empereur, dans une
+effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le
+maréchal auprès du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit
+en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beauté de
+l'enfant: «Mon vieil ami, jure-moi de te dévouer au fils comme tu
+t'es dévoué au père.»
+
+Le maréchal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la
+Restauration, chef d'une conspiration militaire tentée au nom de
+Napoléon II, il avait essayé, mais en vain, d'enlever un régiment
+de cavalerie alors commandé par le marquis d'Aigrigny; trahi,
+dénoncé, le maréchal, après un duel acharné avec le futur jésuite,
+était parvenu à se réfugier en Pologne, et à échapper ainsi à une
+condamnation à mort. Il est inutile de rappeler les événements
+qui, de la Pologne, conduisirent le maréchal dans l'Inde et le
+ramenèrent à Paris après la révolution de juillet, époque à
+laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d'armes sollicitèrent
+et obtinrent à son insu la confirmation du titre et du grade que
+l'empereur lui avait décernés avant Waterloo.
+
+De retour à Paris après son long exil, le maréchal Simon, malgré
+tout le bonheur qu'il éprouvait d'embrasser enfin ses deux filles,
+avait été profondément frappé, en apprenant la mort de leur mère,
+qu'il adorait; jusqu'au dernier moment, il avait espéré la
+retrouver à Paris; sa déception fut affreuse, et il la ressentit
+cruellement, quoiqu'il cherchât de douces consolations dans la
+tendresse de ses enfants.
+
+Bientôt un ferment de trouble, d'agitation, fut jeté dans sa vie
+par les machinations de Rodin. Grâce aux secrètes menées du
+révérend père à la cour de Rome et à Vienne, un de ses émissaires,
+capable d'inspirer toute confiance par ses antécédents, et
+appuyant d'abord ses paroles et ses propositions de témoignages,
+de preuves, de faits irrécusables, alla trouver le maréchal Simon
+et lui dit:
+
+-- Le fils de l'empereur se meurt victime de la crainte que le nom
+de Napoléon inspire encore à l'Europe. À cette lente agonie, vous,
+maréchal Simon, vous, un des plus fidèles amis de l'empereur, vous
+pouvez peut-être arracher ce malheureux prince. La correspondance
+que voici prouve que l'on pourra sûrement et secrètement nouer à
+Vienne des intelligences avec une personne des plus influentes
+parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne
+serait disposée à favoriser l'évasion du prince. Il est donc
+possible, grâce à une tentative imprévue, hardie, d'enlever
+Napoléon II à l'Autriche, qui le laisse peu à peu s'éteindre dans
+une atmosphère mortelle pour lui. L'entreprise est téméraire, mais
+elle a des chances de réussite, que vous, plus que tout autre,
+maréchal Simon, pouvez assurer; car votre dévouement à l'empereur
+est connu, et l'on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815,
+vous avez déjà conspiré au nom de Napoléon II.
+
+L'état de langueur, de dépérissement du roi de Rome était alors en
+France de notoriété publique; on allait même jusqu'à affirmer que
+le fils du héros était soigneusement élevé par des prêtres dans la
+complète ignorance de la gloire et du nom paternels; et que, par
+une exécrable machination, on tentait chaque jour de comprimer,
+d'éteindre les instincts vaillants et généreux qui se
+manifestaient chez ce malheureux enfant; les âmes les plus froides
+étaient alors émues, attendries, au récit de sa touchante et
+fatale destinée.
+
+En se rappelant le caractère héroïque, la loyauté chevaleresque du
+maréchal Simon, en acceptant son culte passionné pour l'empereur,
+on comprend que le père de Rose et de Blanche devait plus que
+personne s'intéresser ardemment au sort du jeune prince, et que,
+si l'occasion se présentait, le maréchal devait se regarder comme
+obligé à ne pas se borner à de stériles regrets.
+
+Quant à la réalité de la correspondance exhibée par l'émissaire de
+Rodin, cette correspondance avait été indirectement soumise par le
+maréchal à une épreuve contradictoire, grâce aux relations d'un de
+ses anciens compagnons d'armes longtemps en mission à Vienne du
+temps de l'empire; il résulta de cette investigation, faite
+d'ailleurs avec autant de prudence que d'adresse, afin de ne rien
+ébruiter, il résulta que le maréchal pouvait écouter sérieusement
+les ouvertures qu'on lui faisait. Dès lors, cette proposition jeta
+le père de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexité; car,
+pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui
+fallait encore abandonner ses filles; si, au contraire, effrayé de
+cette séparation, il renonçait à tenter de sauver le roi de Rome,
+dont la douloureuse agonie était réelle et connue de tous, le
+maréchal se regardait comme parjure à la promesse faite à
+l'empereur.
+
+Pour mettre un terme à ces pénibles hésitations, plein de
+confiance dans l'inflexible droiture du caractère de son père, le
+maréchal alla lui demander conseil; malheureusement le vieil
+ouvrier républicain, blessé mortellement pendant l'attaque de la
+fabrique de M. Hardy, mais préoccupé, même durant ses derniers
+instants, des graves confidences de son fils, expira en lui
+disant: «Mon fils, tu as un grand devoir à remplir; sous peine de
+ne pas agir en homme d'honneur, sous peine de méconnaître ma
+dernière volonté, tu dois... sans hésiter...»
+
+Mais, par une déplorable fatalité, les derniers mots, qui devaient
+compléter la pensée du vieil ouvrier, furent prononcés d'une voix
+éteinte, complètement inintelligible; il mourut donc, laissant le
+maréchal Simon dans une anxiété d'autant plus funeste, que l'un
+des deux seuls partis qu'il eût à prendre était formellement
+flétri par son père, dans le jugement duquel il avait la foi la
+plus absolue, la plus méritée.
+
+En un mot, son esprit se torturait à deviner si son père avait eu
+la pensée de lui conseiller, au nom de l'honneur et du devoir, de
+ne pas quitter ses filles, et de renoncer à une entreprise trop
+hasardeuse; ou s'il avait, au contraire, voulu lui conseiller de
+ne pas hésiter à abandonner ses enfants pendant quelque temps,
+afin d'accomplir le serment fait à l'empereur, et d'essayer au
+moins d'arracher Napoléon II à une captivité mortelle. Cette
+perplexité, rendue plus cruelle par certaines circonstances que
+l'on dira plus tard; la profonde douleur causée au maréchal Simon
+par la fin tragique de son père, mort entre ses bras; le souvenir
+incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d'exil;
+enfin le chagrin dont il était chaque jour affecté en voyant la
+tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient porté des
+coups douloureux au maréchal Simon; disons enfin que, malgré son
+intrépidité naturelle, si vaillamment éprouvée par vingt ans de
+guerre, les ravages du choléra, de cette maladie terrible dont sa
+femme avait été victime en Sibérie, causaient au maréchal une
+involontaire épouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de
+batailles avait froidement bravé la mort, sentait quelquefois
+faillir la fermeté habituelle de son caractère à la vue des scènes
+de désolation et de deuil que Paris offrait à chaque pas.
+
+Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait réuni autour d'elle
+les membres de sa famille, afin de les prémunir contre les trames
+de leurs ennemis, l'affectueuse tendresse d'Adrienne pour Rose et
+pour Blanche parut exercer sur leur mystérieux chagrin une si
+heureuse influence, que le maréchal, oubliant un instant de bien
+funestes préoccupations, ne songea qu'à jouir de cet heureux
+changement, hélas, de trop courte durée!
+
+Ces faits expliqués et rappelés au lecteur, nous continuerons ce
+récit.
+
+
+
+XXXIX. Jocrisse.
+
+Le maréchal Simon occupait, nous l'avons dit, une modeste maison
+dans la rue des Trois-Frères; deux heures de relevée venaient de
+sonner à la pendule de la chambre à coucher du maréchal, chambre
+meublée avec une simplicité toute militaire: dans la ruelle du
+lit, on voyait une panoplie composée des armes dont le maréchal
+s'était servi pendant ses campagnes; sur le secrétaire, placé en
+face du lit, était un petit buste de l'empereur en bronze, seul
+ornement de l'appartement.
+
+Au dehors, la température était loin d'être tiède; le maréchal,
+pendant son long séjour dans l'Inde, était devenu très sensible au
+froid; un assez grand feu brûlait dans la cheminée.
+
+Une porte dissimulée dans la tenture, et donnant sur le palier
+d'un escalier de service, s'ouvrit lentement; un homme parut; il
+portait un panier de bois à brûler et s'avança lentement auprès de
+la cheminée, devant laquelle il s'agenouilla, commençant de ranger
+symétriquement des bûches dans une caisse placée près du foyer;
+après quelques minutes occupées de la sorte, ce domestique,
+toujours agenouillé, s'approchant insensiblement d'une autre
+porte, placée à peu de distance de la cheminée, parut prêter
+l'oreille avec une profonde attention, comme s'il eût voulu tâcher
+d'entendre si l'on parlait dans la pièce voisine. Cet homme,
+employé comme domestique subalterne dans la maison, avait l'air le
+plus ridiculement stupide que l'on puisse imaginer; ses fonctions
+consistaient à porter le bois, à faire les commissions, etc.,
+etc.; il servait, du reste, de jouet et de risée aux autres
+domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui
+remplissait à peu près les fonctions de majordome, avait baptisé
+cet imbécile du nom de _Jocrisse; _ce surnom lui était resté,
+surnom mérité, d'ailleurs, de tous points, par la maladresse, par
+la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez
+grotesquement épaté, au menton fuyant, aux yeux bêtes et
+écarquillés; que l'on joigne à ce signalement une veste de serge
+rouge sur laquelle se découpait le triangle d'un tablier blanc, et
+l'on conviendra que ce niais était parfaitement digne de son
+sobriquet.
+
+Néanmoins, au moment où Jocrisse prêtait une si curieuse attention
+à ce qui pouvait se dire dans la pièce voisine, une étincelle de
+vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et
+stupide. Après avoir écouté un instant à la porte, Jocrisse revint
+auprès de la cheminée, toujours en se traînant sur ses genoux;
+puis, se relevant, il prit son panier à demi rempli de bois,
+s'approcha de nouveau de la porte à travers laquelle il venait
+d'écouter et frappa discrètement. Personne ne lui répondit.
+
+Il frappa une seconde fois, et plus fort. Même silence.
+
+Alors, il dit d'une voix enrouée, aigre, glapissante et grotesque
+au possible:
+
+-- Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s'il vous plaît, dans
+la cheminée?
+
+Ne recevant aucune réponse, Jocrisse posa son panier à terre,
+ouvrit doucement la porte, entra dans la pièce voisine, après y
+avoir jeté un coup d'oeil rapide, et en ressortit au bout de
+quelques secondes, en regardant de côté et d'autres avec anxiété,
+comme un homme qui viendrait d'accomplir quelque chose d'important
+et de mystérieux. Reprenant alors son panier, il se disposait à
+sortir de la chambre du maréchal Simon, lorsque la porte de
+l'escalier dérobé s'ouvrit de nouveau lentement et avec
+précaution. Dagobert parut.
+
+Le soldat, évidemment surpris de la présence de Jocrisse, fronça
+les sourcils et s'écria brusquement:
+
+-- Que fais-tu là? À cette soudaine interpellation, accompagnée
+d'un grognement hargneux dû à la mauvaise humeur de Rabat-Joie,
+qui s'avançait sur les talons de son maître, Jocrisse poussa un
+cri de frayeur réelle ou feinte; ce dernier cas échéant, afin de
+donner sans doute plus de vraisemblance à son émoi; le niais
+supposé laissa tomber sur le plancher son panier à demi rempli de
+bois, comme si l'étonnement et la peur le lui eussent arraché des
+mains.
+
+-- Que fais-tu là... imbécile? reprit Dagobert, dont la
+physionomie était alors profondément triste, et qui paraissait peu
+disposé à rire de la poltronnerie de Jocrisse.
+
+-- Ah! monsieur Dagobert... quelle peur!... Mon Dieu!... quel
+dommage que je n'aie pas eu entre les bras une pile d'assiettes
+pour prouver que ça n'aurait pas été de ma faute si je les avais
+cassées!...
+
+-- Je te demande ce que tu fais là... reprit Dagobert.
+
+-- Vous voyez bien, monsieur Dagobert, répondit Jocrisse en
+montrant son panier, je venais d'apporter du bois dans la chambre
+de M. le duc, pour le brûler, s'il avait froid... parce qu'il le
+fait.
+
+-- C'est bon, ramasse ton panier et file...
+
+-- Ah! monsieur Dagobert, j'en ai encore les jambes toutes
+bistournées... Quelle peur!... quelle peur!... quelle peur!
+
+-- T'en iras-tu, brute que tu es! reprit le vétéran. Et prenant
+Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que
+Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se hérissant comme
+un porc-épic, paraissait disposé à accélérer la retraite de
+Jocrisse.
+
+-- On y va, monsieur Dagobert, on y va, répondit le niais en
+ramassant son panier à la hâte, dites seulement à Rabat-Joie de...
+
+-- Va-t'en donc au diable, imbécile bavard! s'écria Dagobert en
+mettant Jocrisse dehors.
+
+Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l'escalier dérobé,
+alla vers celle qui communiquait à l'appartement des deux soeurs,
+et donna un tour de clef à sa serrure. Ceci fait, le soldat,
+s'approchant rapidement de l'alcôve, passa dans la ruelle,
+décrocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre,
+désarmés, mais chargés, ôta soigneusement les capsules des
+batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces
+armes à la place qu'elles occupaient; il allait quitter la ruelle,
+lorsque, par réflexion sans doute, il prit encore dans la panoplie
+un kanjiar indien, à lame très aiguë, le tira de son fourreau de
+vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtrière en
+l'introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.
+
+Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement
+auprès de la cheminée, sur le marbre de laquelle il s'accouda d'un
+air sombre, pensif; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait
+d'un oeil attentif les moindres mouvements de son maître; le digne
+chien fit même preuve d'une rare et prévenante intelligence: le
+soldat, ayant tiré son mouchoir de sa poche, avait laissé tomber
+sans s'en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de
+tabac à chiquer; Rabat-Joie, qui rapportait comme un _retriver _de
+la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant
+sur ses pattes de derrière, le présenta respectueusement à
+Dagobert. Mais celui-ci reçut machinalement le papier et parut
+indifférent à la dextérité de son chien. La physionomie de
+l'ancien grenadier à cheval révélait autant de tristesse que
+d'anxiété. Après être resté quelques instants debout devant la
+cheminée, le regard fixe, méditatif, il commença de se promener
+dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains
+passée entre les revers de sa longue redingote bleue boutonnée
+jusqu'au col, l'autre enfoncée dans une de ses poches de derrière.
+De temps à autre, Dagobert s'arrêtait brusquement, et, répondant
+tout haut à ses pensées intérieures, laissant çà et là échapper
+quelque exclamation de doute ou d'inquiétude, puis, se tournant
+vers le trophée d'armes, il secouait tristement la tête en
+murmurant:
+
+-- C'est égal... cette crainte est folle... mais _il _est si
+extraordinaire depuis deux jours... Enfin... c'est plus prudent...
+
+Et se remettant à marcher, Dagobert disait, après un nouveau et
+long silence:
+
+-- Oui, il faudra qu'il me dise... il m'inquiète trop... Et ces
+pauvres petites!... Ah! c'est à fendre le coeur.
+
+Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son
+index, mouvement presque convulsif, symptôme évident chez lui
+d'une vive agitation.
+
+Quelques minutes après le soldat reprit, répondant toujours à ses
+pensées intérieures:
+
+-- Qu'est-ce que ça peut être?... Ce ne sont pas ces lettres...
+c'est trop infâme... il les méprise... et pourtant... mais non,
+non... il est au-dessus de cela.
+
+Et Dagobert recommençait sa promenade d'un pas précipité. Soudain
+Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la tête du côté de la porte
+de l'escalier et grogna sourdement. Quelques instants après on
+frappait à la porte.
+
+-- Qui est là? dit Dagobert. On ne répondit pas, mais on frappa de
+nouveau.
+
+Impatienté, le soldat alla rapidement ouvrir: il vit la figure
+stupide de Jocrisse.
+
+-- Pourquoi ne réponds-tu pas, quand je demande qui frappe? fit le
+soldat irrité.
+
+-- Monsieur Dagobert, comme vous m'aviez renvoyé tout à l'heure,
+je ne me nommais pas de peur de vous fâcher en vous disant que
+c'était encore moi.
+
+-- Que veux-tu? parle donc. Mais avance donc... animal! s'écria
+Dagobert, exaspéré en attirant dans la chambre Jocrisse, qui
+restait sur le seuil.
+
+-- Monsieur Dagobert, voilà... m'y voilà tout de suite... ne vous
+fâchez pas; je vas vous dire... c'est un jeune homme...
+
+-- Après?...
+
+-- Il dit qu'il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.
+
+-- Son nom?
+
+-- Son nom? monsieur Dagobert... reprit Jocrisse en se dandinant
+et en ricanant d'un air niais.
+
+-- Oui, son nom, imbécile; parle donc!
+
+-- Ah! par exemple... monsieur Dagobert, c'est pour de rire, que
+vous me le demandez, son nom?
+
+-- Mais, misérable, tu as donc juré de me mettre hors de moi,
+s'écria le soldat en saisissant Jocrisse au collet; le nom de ce
+jeune homme?
+
+-- Monsieur Dagobert, ne vous fâchez pas, écoutez-moi donc; ce
+n'est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque
+vous le savez.
+
+-- Oh! la triple brute! dit Dagobert en serrant les poings.
+
+-- Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune
+homme, c'est votre fils... il est en bas qui veut vous parler tout
+de suite.
+
+La stupidité de Jocrisse était si parfaitement jouée, que Dagobert
+en fut dupe; plus apitoyé que courroucé d'une imbécillité
+pareille, il regarda le domestique fixement; puis, haussant les
+épaules, il se dirigea vers l'escalier en lui disant:
+
+-- Suis-moi... Jocrisse obéit; mais avant de fermer la porte, il
+fouilla dans sa poche, en tira mystérieusement une lettre et la
+jeta derrière lui, sans détourner la tête, disant, au contraire, à
+Dagobert, sans doute pour occuper son attention:
+
+-- Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert... Il n'a pas
+voulu monter; c'est pour cela qu'il est resté en bas... Ce disant,
+Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en évidence sur le
+plancher de la chambre du maréchal Simon. Mais Jocrisse comptait
+sans Rabat-Joie.
+
+Soit qu'il regardât comme plus prudent de former l'arrière-garde,
+soit respectueuse déférence pour un bipède, le digne chien n'était
+sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait
+merveilleusement bien (ainsi qu'il venait de le prouver), voyant
+tomber la lettre jetée par Jocrisse, il la prit délicatement entre
+ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique
+sans que celui-ci s'aperçût de cette nouvelle preuve de
+l'intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.
+
+
+
+XL. Les anonymes.
+
+Nous dirons tout à l'heure ce qu'il advint de la lettre que Rabat-
+Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son maître
+lorsque celui-ci courut au-devant d'Agricol.
+
+Dagobert n'avait pas vu son fils depuis plusieurs jours;
+l'embrassant d'abord cordialement, il le conduisit ensuite dans
+une des deux pièces du rez-de-chaussée qui composaient son
+appartement.
+
+-- Et ta femme, comment va-t-elle! dit le soldat à son fils.
+
+-- Elle va bien, mon père, je te remercie.
+
+S'apercevant alors de l'altération des traits d'Agricol, Dagobert
+reprit:
+
+-- Tu as l'air chagrin! T'est-il arrivé quelque chose depuis que
+je ne t'ai vu!
+
+-- Mon père... tout est fini... il est perdu pour nous, dit le
+forgeron avec un accent désespéré.
+
+-- De qui parles-tu!
+
+-- De M. Hardy.
+
+-- Lui!... mais, il y a trois jours, tu devais, m'as-tu dit, aller
+le voir!...
+
+-- Oui, mon père, je l'ai vu; mon digne frère Gabriel aussi l'a
+vu... et lui a parlé, comme il parle... avec la voix du coeur;
+aussi l'avait-il si bravement ranimé, encouragé, que M. Hardy
+s'était décidé à revenir auprès de nous; alors, moi, fou de
+bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle à quelques
+camarades qui m'attendaient pour savoir le résultat de notre
+entrevue; j'accours avec eux pour le remercier. Nous étions à cent
+pas de la porte de la maison des robes noires...
+
+-- Les robes noires! dit Dagobert d'un air sombre. Alors...
+quelque malheur doit arriver... je les connais...
+
+-- Tu ne te trompes pas, mon père, répondit Agricol avec un
+soupir; j'accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de
+loin arriver une voiture; je ne sais quel pressentiment me dit que
+c'était M. Hardy qu'on emmenait.
+
+-- De force! dit vivement Dagobert.
+
+-- Non, répondit amèrement Agricol, non; ces prêtres sont trop
+adroits pour ça... ils savent toujours vous rendre complices du
+mal qu'ils vous font; ne sais-je pas comment ils s'y sont pris
+avec ma bonne mère!
+
+-- Oui... digne femme... encore une pauvre créature qu'ils ont
+enlacée dans leur toile... Mais cette voiture dont tu parles!
+
+-- En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit
+Agricol, mon coeur se serre et, par un mouvement plus fort que
+moi, je me jette à la tête des chevaux, en appelant à l'aide; mais
+le postillon me renverse d'un coup de fouet qui m'étourdit, je
+tombe... Quand je revins à moi, la voiture était loin.
+
+-- Tu n'as pas été blessé? s'écria vivement Dagobert en examinant
+son fils.
+
+-- Non, mon père... une égratignure.
+
+-- Qu'as-tu fait alors, mon garçon?
+
+-- J'ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville; je lui ai
+tout conté. «Il faut, m'a-t-elle dit, suivre à l'instant la trace
+de M. Hardy. Vous allez prendre une voiture à moi, des chevaux de
+poste; M. Dupont vous accompagnera, vous suivrez M. Hardy de
+relais en relais, et si vous parvenez à le revoir, peut-être votre
+présence, vos prières vaincront la funeste influence que ces
+prêtres ont su prendre sur lui.
+
+-- C'était ce qu'il y avait de mieux à faire; cette digne
+demoiselle avait raison.
+
+-- Une heure après, nous étions sur la voie de M. Hardy; car nous
+avions su par les postillons de retour qu'il tenait la route
+d'Orléans; nous le suivons jusqu'à Étampes; là on nous dit qu'il
+avait pris la traverse pour gagner une maison isolée dans une
+vallée, à quatre lieues de toute grande route; que cette maison,
+appelée le Val-de-Saint-Hérem, appartient à des prêtres; mais que
+la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions
+mieux de coucher à l'auberge et de repartir de grand matin; nous
+suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture; un
+quart d'heure après, nous quittons la grande route pour une
+traverse montueuse et déserte; ce n'était partout que des rocs de
+grès avec quelques bouleaux. À mesure que nous avancions, le site
+devenait de plus en plus sauvage; on se serait cru à cent lieues
+de Paris. Enfin nous nous arrêtons devant une grande et vieille
+maison noirâtre, à peine percée de quelques petites fenêtres, et
+bâtie au pied d'une haute montagne toute couverte de ces roches de
+grès. De ma vie je n'ai rien vu de plus désert, de plus triste.
+Nous descendons de voiture, je sonne à une porte; un homme vient
+m'ouvrir. «L'abbé d'Aigrigny est arrivé ici, cette nuit, avec un
+monsieur, dis-je à cet homme avec un air d'intelligence; prévenez
+tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de très
+important, et qu'il faut que je le voie à l'instant.» Cet homme,
+me croyant d'accord avec l'abbé, nous fait entrer; au bout d'un
+instant, l'abbé d'Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et
+disparaît; mais, cinq minutes après, j'étais en présence de
+M. Hardy.
+
+-- Eh bien? dit Dagobert avec intérêt. Agricol secoua tristement
+la tête et reprit:
+
+-- Rien qu'à la physionomie de M. Hardy, j'ai vu que tout était
+fini. M. Hardy, s'adressant à moi d'une voix douce, mais ferme, me
+dit: «Je conçois, j'excuse même le motif qui vous amène ici; mais
+je suis décidé à vivre désormais dans la retraite et dans la
+prière; je prends cette résolution librement, volontairement,
+parce que je songe au salut de mon âme; du reste, dites à vos
+camarades que mes dispositions sont telles qu'ils conserveront de
+moi un bon souvenir.» Et comme j'allais parler, M. Hardy m'a
+interrompu en me disant: «C'est inutile, mon ami, ma détermination
+est inébranlable; ne m'écrivez pas, vos lettres resteraient sans
+réponse... La prière m'absorbera désormais tout entier... Adieu;
+excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m'a fatigué.» Il
+disait vrai, car il était pâle comme un spectre, il avait même, ce
+me semble, quelque chose d'égaré dans les yeux et, depuis la
+veille, il était à peine reconnaissable, sa main, qu'il m'a donnée
+en nous quittant, était sèche et brûlante. L'abbé d'Aigrigny est
+rentré. «Mon père, lui a dit M. Hardy, voulez-vous avoir la bonté
+de reconduire M. Agricol Baudoin?» En disant ces mots, il m'a fait
+de la main un signe d'adieu, et il est rentré dans la chambre
+voisine. Tout était fini, il était à jamais perdu pour nous.
+
+-- Oui, dit Dagobert, ces robes noires l'ont ensorcelé comme tant
+d'autres.
+
+-- Alors, reprit Agricol, désespéré, je suis revenu ici avec
+M. Dupont. Voilà donc que les prêtres sont parvenus à faire de
+M. Hardy... de cet homme généreux, qui faisait vivre près de trois
+cents ouvriers laborieux dans l'ordre et dans le bonheur,
+développant leur intelligence, améliorant leur coeur, se faisant
+enfin bénir par ce petit peuple, dont il était la providence... Au
+lieu de cela, M. Hardy est maintenant à jamais voué à une vie
+contemplative, sinistre et stérile.
+
+-- Oh! les robes noires... dit Dagobert en frissonnant sans
+pouvoir cacher un effroi indéfinissable, plus je vais... plus j'en
+ai peur... Tu as vu ce que ces gens-là ont fait de ta pauvre
+mère... tu vois ce qu'ils viennent de faire de M. Hardy; tu sais
+leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette
+généreuse demoiselle... Oh! ces gens-là sont bien puissants...
+J'aimerais mieux affronter un carré de grenadiers russes qu'une
+douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de ça, j'ai bien
+d'autres sujets de chagrin et de crainte.
+
+Puis, voyant l'air surpris d'Agricol, le soldat, ne pouvant
+contenir son émotion, se jeta dans les bras de son fils en
+s'écriant d'une voix oppressée:
+
+-- Je n'y tiens plus, mon coeur déborde; il faut que je parle...
+et à qui me confier, sinon à toi?...
+
+-- Mon père... vous m'effrayez! dit Agricol, que se passe-t-il
+donc?
+
+-- Tiens, vois-tu... sans toi et ces deux pauvres petites, je me
+serais vingt fois brûlé la cervelle... plutôt que de voir ce que
+je vois... et surtout de craindre ce que je crains.
+
+-- Que crains-tu donc... mon père?
+
+-- Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu'a le maréchal, mais
+il m'épouvante.
+
+-- Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville...
+
+-- Oui... il y avait un peu de mieux... Par ses bonnes paroles,
+cette généreuse demoiselle avait répandu comme un baume sur ses
+blessures; la présence du jeune Indien l'avait aussi distrait...
+il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites
+filles s'en étaient ressenties... Mais depuis quelques jours... je
+ne sais quel démon s'est de nouveau déchaîné contre la famille...
+c'est à en perdre la tête. Je suis sûr d'abord que les lettres
+anonymes, qui avaient cessé, ont recommencé[32].
+
+-- Quelles lettres, mon père?
+
+-- Les lettres anonymes...
+
+-- Et ces lettres... à quel propos?
+
+-- Tu sais la haine que le maréchal avait déjà contre ce renégat
+d'abbé d'Aigrigny; quand il a su que ce traître était ici et qu'il
+avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur
+mère... jusqu'à la mort... mais qu'il s'était fait prêtre, j'ai
+cru que le maréchal allait devenir fou d'indignation et de
+fureur... Il voulait aller trouver le renégat... d'un mot je l'ai
+calmé. «Il est prêtre, lui ai-je dit; vous aurez beau faire,
+l'injurier, le crosser, il ne se battra pas; il a commencé par
+servir contre son pays, il finit par être un mauvais prêtre; c'est
+tout simple; ça ne vaut pas la peine de cracher dessus. -- Mais il
+faut bien pourtant que je le punisse du mal qu'il a fait à mes
+enfants; et que je venge la mort de ma femme! s'écriait le
+maréchal exaspéré. -- Vous savez bien qu'on dit qu'il n'y a que
+les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de
+Cardoville a déposé une plainte contre le renégat pour avoir voulu
+séquestrer vos enfants dans un couvent... il faut ronger son
+frein... attendre...»
+
+-- Oui, dit tristement Agricol; et malheureusement les preuves
+manquent contre l'abbé d'Aigrigny... L'autre jour, lorsque j'ai
+été interrogé par l'avocat de Mlle de Cardoville sur notre
+escalade du couvent, il m'a dit que l'on rencontrait des obstacles
+à chaque instant, faute de preuves matérielles, et que ces prêtres
+avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n'aboutirait
+peut-être pas.
+
+-- C'est ce que croit aussi le maréchal... mon enfant, et son
+irritation contre une telle injustice augmente encore.
+
+-- Il devrait mépriser ces misérables.
+
+-- Et les lettres anonymes?
+
+-- Comment cela, mon père?
+
+-- Apprends donc tout: brave et loyal comme l'est le maréchal, son
+premier mouvement d'indignation passé, il a reconnu qu'insulter le
+renégat depuis que ce lâche s'était déguisé en prêtre, ce serait
+comme s'il insultait une femme ou un vieillard; il a donc méprisé,
+oublié autant de fois qu'il l'a pu; mais alors, presque chaque
+jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces
+lettres on tâchait, par tous les moyens possibles, de réveiller,
+d'exciter la colère du maréchal contre le renégat, en rappelant
+tout le mal que l'abbé d'Aigrigny lui avait fait, à lui ou aux
+siens. Enfin on reprochait au maréchal d'être assez lâche pour ne
+pas tirer vengeance de ce prêtre, le persécuteur de sa femme et de
+ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.
+
+-- Et ces lettres... de qui les soupçonnes-tu, mon père?
+
+-- Je n'en sais rien... c'est à en devenir fou... Elles viennent
+sans doute des ennemis du maréchal, et il n'a d'ennemis que les
+robes noires.
+
+-- Mais, mon père, ces lettres excitant la colère du maréchal
+contre l'abbé d'Aigrigny, elles ne peuvent être écrites par ces
+prêtres.
+
+-- C'est ce que je me suis dit...
+
+-- Mais quel peut donc être le but de ces anonymes?
+
+-- Le but! mais il n'est que trop clair! s'écria Dagobert. Le
+maréchal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se
+venger du renégat; mais il ne veut pas se faire justice lui-même,
+et l'autre justice lui manque... alors il prend sur lui, il tâche
+d'oublier, il oublie. Mais voilà que, chaque jour, des lettres
+insolemment provocantes viennent ranimer, exaspérer cette haine si
+légitime, par des moqueries, par des injures... Mille
+tonnerres!... je n'ai pas la tête plus faible qu'un autre, mais à
+ce jeu-là je deviendrais fou...
+
+-- Ah! mon père, cette combinaison serait horrible et digne de
+l'enfer!
+
+-- Et ce n'est pas tout.
+
+-- Que dites-vous?
+
+-- Le maréchal a encore reçu d'autres lettres; mais celles-là...
+il ne me les a pas montrées; seulement, lorsqu'il a lu la
+première, il est resté comme atterré sous le coup, et il a dit à
+voix basse: «Ils ne respectent même pas cela... Oh!... c'est
+trop... c'est trop», et, cachant son visage entre ses mains... il
+a pleuré.
+
+-- Lui... le maréchal, pleurer! s'écria le forgeron, ne pouvant
+croire ce qu'il entendait.
+
+-- Oui, reprit Dagobert, lui... il a pleuré... comme un enfant.
+
+-- Et que pouvaient contenir ces lettres, mon père?
+
+-- Je n'ai pas osé le lui demander... tant il a paru malheureux et
+accablé.
+
+-- Mais, ainsi harcelé, tourmenté sans cesse, le maréchal doit
+mener une vie atroce...
+
+-- Et ses pauvres petites filles donc! qu'il voit de plus en plus
+tristes, abattues, sans qu'il soit possible de deviner la cause de
+leurs chagrins! et la mort de son père!... qu'il a vu expirer dans
+ses bras! Tu croirais que c'est assez comme ça, n'est-ce pas? Eh
+bien, non... j'en suis sûr... le maréchal éprouve quelque chose de
+plus pénible encore: depuis quelque temps il n'est plus
+reconnaissable; maintenant, pour un rien, il s'irrite, il
+s'emporte, il entre dans des accès de colère tels... que... Après
+un moment d'hésitation, le soldat reprit: Après tout, je puis bien
+te dire ceci à toi... mon pauvre enfant; eh bien, tout à l'heure
+je suis monté chez le maréchal... et j'ai ôté les capsules de ses
+pistolets...
+
+-- Ah!... mon père... s'écria Agricol, tu craindrais!...
+
+-- Dans l'état d'exaspération où je l'ai vu hier, il faut tout
+craindre.
+
+-- Que s'est-il donc passé?
+
+-- Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets
+avec un monsieur qui a l'air d'un ancien militaire, d'un brave et
+digne homme; j'ai remarqué que l'agitation, que la tristesse du
+maréchal, redoublent toujours après ces visites; deux ou trois
+fois je lui ai parlé là-dessus; j'ai vu à son air que cela lui
+déplaisait, je n'ai pas insisté. Hier, ce monsieur est revenu le
+soir; il est resté ici jusqu'à près de onze heures, et sa femme
+est venue le chercher et l'attendre dans un fiacre; après son
+départ, je suis monté pour voir si le maréchal avait besoin de
+quelque chose; il était très pâle, mais calme; il m'a remercié; je
+suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est à côté, se trouve
+juste au-dessous de la sienne; une fois chez moi, j'entends
+d'abord le maréchal aller et venir, comme s'il avait marché avec
+agitation; mais bientôt il me semble qu'il pousse et renverse des
+meubles avec fracas. Effrayé, je monte; il me demande d'un air
+irrité ce que je veux, et m'ordonne de sortir. Alors, le voyant
+dans cet état, je reste; il s'emporte, je reste toujours; mais,
+apercevant une chaise et une table renversées, je les lui montre
+d'un air si triste, qu'il me comprend; et comme il est aussi bon
+que ce qu'il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me
+dit: «Pardon de t'inquiéter ainsi, mon bon Dagobert; mais tout à
+l'heure, j'ai eu un moment d'emportement absurde; je n'avais pas
+la tête à moi; je crois que je me serais jeté par la fenêtre, si
+elle eût été ouverte. Pourvu que mes pauvres chères petites ne
+m'aient pas entendu...» ajouta-t-il en allant sur la pointe du
+pied ouvrir la porte de la pièce qui communique à la chambre à
+coucher de ses filles. Après avoir écouté un instant à cette porte
+avec angoisse, n'entendant rien, il est revenu près de moi:
+«Heureusement, elles dorment,» m'a-t-il dit. Alors je lui ai
+demandé ce qui causait son agitation, s'il avait reçu, malgré mes
+précautions, quelque nouvelle lettre anonyme. «Non... m'a-t-il
+répondu d'un air sombre; mais laisse-moi, mon ami, je me sens
+mieux; cela m'a fait du bien de te voir; bonsoir, mon vieux
+camarade; descends chez toi, va te reposer.» Moi, je me garde bien
+de m'en aller; je fais semblant de descendre et je remonte
+m'asseoir sur la dernière marche de l'escalier, l'oreille au guet;
+sans doute, pour se calmer tout à fait, le maréchal a été
+embrasser ses filles, car j'ai entendu ouvrir et refermer la porte
+qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s'est encore promené
+longtemps dans sa chambre, mais d'un pas plus calme; enfin, je
+l'ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez
+moi qu'au jour... Heureusement le reste de sa nuit m'a paru
+tranquille.
+
+-- Mais que peut-il avoir, mon père?
+
+-- Je ne sais... Lorsque je suis monté, j'ai été frappé de
+l'altération de sa figure, de l'éclat de ses yeux... il aurait eu
+le délire ou une fièvre chaude, qu'il n'eût pas été autrement...
+aussi, lui entendant dire que si la fenêtre avait été ouverte, il
+s'y serait jeté, j'ai cru prudent d'ôter les capsules de ses
+pistolets.
+
+-- Je n'en reviens pas! dit Agricol. Le maréchal... un homme si
+ferme, si intrépide, si calme... avoir de ces emportements!...
+
+-- Je te dis qu'il se passe en lui quelque chose d'extraordinaire:
+depuis deux jours il n'a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui
+pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres
+petites sont désolées, car alors ces deux anges se figurent avoir
+donné à leur père quelque sujet de mécontentement, et alors leur
+tristesse redouble... Elles... le mécontenter... si tu savais leur
+vie... chères enfants... une promenade à pied ou en voiture avec
+moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules,
+et puis elles rentrent et se mettent à étudier, à lire ou à
+broder; toujours ensemble... et puis elles se couchent; leur
+gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m'a dit que
+quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant.
+Pauvres enfants! jusqu'ici elles n'ont guère connu le bonheur, dit
+le soldat avec un soupir.
+
+À ce moment, entendant marcher précipitamment dans la cour,
+Dagobert leva les yeux et vit le maréchal Simon, la figure pâle,
+l'air égaré, tenant de ses deux mains une lettre qu'il semblait
+lire avec une anxiété dévorante.
+
+
+
+XLI. La ville d'or.
+
+Pendant que le maréchal Simon traversait le jardin d'un air si
+agité en lisant la lettre anonyme qu'il avait reçue par l'étrange
+intermédiaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules
+dans le salon qu'elles occupaient habituellement et dans lequel,
+pendant leur absence, Jocrisse était entré un instant. Les pauvres
+enfants semblaient vouées à des deuils successifs: au moment où le
+deuil de leur mère touchait à sa fin, la mort tragique de leur
+grand-père les avait de nouveau enveloppées de crêpes lugubres.
+Toutes deux étaient complètement vêtues de noir et assises sur un
+canapé auprès de leur table à ouvrage.
+
+Le chagrin produit souvent l'effet des années: il vieillit. Aussi
+en peu de mois Rose et Blanche étaient devenues tout à fait jeunes
+filles. À la grâce enfantine de leurs ravissants visages,
+autrefois si ronds et si roses, et alors pâles et amaigris, avait
+succédé une expression de tristesse grave et touchante; leurs
+grands yeux d'un azur limpide et doux, mais toujours rêveurs,
+n'étaient plus jamais baignés de ces joyeuses larmes qu'un bon
+rire frais et ingénu suspendait à leurs cils soyeux, alors que le
+sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette facétie du vieux
+Rabat-Joie venait égayer leur pénible et long pèlerinage. En un
+mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze
+aurait seule pu rendre dans toute leur fraîcheur veloutée, étaient
+dignes alors d'inspirer le pinceau si mélancoliquement idéal du
+peintre immortel de _Mignon _regrettant le ciel, et de _Marguerite
+_songeant à Faust[33].
+
+Rose, appuyée au dossier du canapé, avait la tête un peu inclinée
+sur sa poitrine où se croisait un fichu de crêpe noir; la lumière,
+venant d'une fenêtre qui lui faisait face, brillait doucement sur
+son front pur et blanc, couronné de deux épais bandeaux de cheveux
+châtains; son regard était fixe, et l'arc délié de ses sourcils
+légèrement contractés annonçait une préoccupation pénible; ses
+deux petites mains blanches, aussi amaigries, étaient retombées
+sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s'occupait.
+
+Blanche, tournée de profil, la tête un peu penchée vers sa soeur
+avec une expression de tendre et inquiète sollicitude, la
+regardait, ayant encore machinalement son aiguille passée dans son
+canevas, comme si elle eût travaillé.
+
+-- Ma soeur, dit Blanche d'une voix douce au bout de quelques
+instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les
+larmes lui monter aux yeux, ma soeur... à quoi songes-tu donc? Tu
+as l'air bien triste.
+
+-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves, dit Rose d'une voix
+lente, basse, après un moment de silence.
+
+Blanche comprit l'amertume de ces paroles; sans dire un seul mot,
+elle se jeta au cou de sa soeur en laissant couler ses larmes.
+
+Pauvres jeunes filles... la ville d'or de leurs rêves... c'était
+Paris... et leur père... Paris, la merveilleuse cité de joies et
+de fêtes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait
+aux orphelines la figure paternelle.
+
+Mais, hélas! la belle ville d'or s'est changée pour elles en ville
+de larmes, de mort et de deuil; le terrible fléau qui a frappé
+leur mère entre leurs bras au fond de la Sibérie semble les avoir
+suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours
+sur elles, leur a caché sans cesse le doux bleu du ciel et le
+réjouissant éclat du soleil.
+
+La ville d'or de leurs rêves! c'était encore la ville où peut-être
+un jour leur père leur aurait dit, en leur présentant deux
+prétendants bons et charmants comme elles: «Ils vous aiment...
+leur âme est digne de la vôtre: faites que chacune de vous ait un
+frère... et moi deux fils.» Alors quel trouble chaste et
+enchanteur pour les orphelines, dont le coeur pur comme le cristal
+n'avait jamais réfléchi que la céleste image de Gabriel, archange
+envoyé du ciel par leur mère pour les protéger.
+
+L'on comprendra donc l'émotion pénible de Blanche lorsqu'elle
+entendit sa soeur dire avec une tristesse amère ces mots, qui
+résumaient leur position commune:
+
+-- Je pense... à la ville d'or de nos rêves...
+
+-- Qui sait? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa soeur,
+peut-être le bonheur nous viendra-t-il plus tard.
+
+-- Hélas! puisque, malgré la présence de notre père, nous ne
+sommes pas heureuses... le serons-nous jamais?
+
+-- Oui... quand nous serons réunies à notre mère, dit Blanche en
+levant les yeux vers le ciel.
+
+-- Alors, ma soeur... c'est peut-être un avertissement que ce
+rêve... ce rêve que nous avons eu comme autrefois... en Allemagne.
+
+-- La différence... c'est qu'alors l'ange Gabriel descendait du
+ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de
+cette terre pour nous conduire là-haut... à notre mère.
+
+-- Ce rêve s'accomplira peut-être comme l'autre, ma soeur... Nous
+avions rêvé que l'ange Gabriel nous protégerait... et il nous a
+sauvées pendant le naufrage...
+
+-- Cette fois... nous avons rêvé qu'il nous conduirait au ciel...
+pourquoi cela n'arriverait-il pas aussi?
+
+-- Mais pour cela... ma soeur... il faudra donc qu'il meure aussi,
+notre Gabriel qui nous a sauvées pendant la tempête?... Alors,
+non, non, cela n'arrivera pas; prions que pour lui cela n'arrive
+pas.
+
+-- Non, cela n'arrivera pas; vois-tu, c'est seulement le bon ange
+de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en rêve.
+
+-- Ma soeur, ce rêve... comme il est singulier! Cette fois encore,
+ainsi qu'en Allemagne, nous avons eu le même songe... et trois
+fois le même songe.
+
+-- C'est vrai. L'ange Gabriel s'est penché vers nous en nous
+regardant d'un air doux et triste, en nous disant: «Venez, mes
+enfants... venez, mes soeurs, votre mère vous attend... Pauvres
+enfants venues de si loin, a-t-il ajouté de sa voix pleine de
+tendresse, vous aurez traversé cette terre, innocentes et douces
+comme deux colombes, pour aller vous reposer à jamais dans le nid
+maternel...»
+
+-- Oui... ce sont bien les paroles de l'archange, dit l'autre
+orpheline d'un air pensif; nous n'avons fait de mal à personne,
+nous avons aimé ceux qui nous ont aimées... pourquoi craindre de
+mourir?
+
+-- Aussi, ma soeur, nous avons plutôt souri que pleuré, lorsque,
+nous prenant par la main, il a déployé ses belles ailes blanches
+et nous a emmenées avec lui dans le bleu du ciel...
+
+-- Au ciel, où notre bonne mère nous tendait les bras... la figure
+toute baignée de larmes.
+
+-- Oh! vois-tu, ma soeur, on n'a pas des rêves comme cela pour
+rien... Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire
+navrant et d'un air d'intelligence, cela ferait peut-être cesser
+un grand chagrin dont nous sommes cause... tu sais...
+
+-- Hélas! mon Dieu! ce n'est pas notre faute: nous l'aimions
+tant... Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes,
+qu'il croit peut-être que nous ne l'aimons pas...
+
+En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son
+mouchoir dans son panier à ouvrage; un papier plié en forme de
+lettre en tomba.
+
+À cette vue, les deux soeurs tressaillirent, se serrèrent l'une
+contre l'autre, et Rose dit à Blanche d'une voix tremblante:
+
+-- Encore une de ces lettres!... Oh!... j'ai peur... Elle est
+comme les autres... bien sûr...
+
+-- Il faut vite la ramasser... qu'on ne la voie pas; tu sais bien,
+dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec
+précipitation; sans cela ces personnes qui s'intéressent tant à
+nous courraient peut-être de grands dangers.
+
+-- Mais comment cette lettre se trouve-t-elle là?
+
+-- Comment les autres se sont-elles trouvées toujours sous notre
+main en l'absence de notre gouvernante?
+
+-- C'est vrai... à quoi bon chercher l'explication de ce mystère?
+nous ne la trouverions pas... Voyons la lettre, peut-être sera-t-
+elle pour nous meilleure que les autres.
+
+Et les soeurs lurent ce qui suit:
+
+«Continuez à adorer votre père, chères enfants, car il est bien
+malheureux, et c'est vous qui, involontairement, causez tous ses
+chagrins; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre
+présence lui impose; mais, hélas! il est victime de son devoir
+paternel; ses peines sont plus cruelles que jamais; épargnez-lui
+surtout des démonstrations de tendresse qui lui causent encore
+plus de chagrin que de bonheur; chacune de vos caresses est un
+coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente
+de ses douleurs.
+
+«Chères enfants, il ne faut cependant pas désespérer, si vous avez
+assez d'empire sur vous pour ne pas le mettre à la douloureuse
+épreuve d'une tendresse trop expansive; soyez réservées quoique
+affectueuses, et vous allégerez ainsi de beaucoup ses peines.
+Gardez toujours le secret, même pour le brave et bon Dagobert, qui
+vous aime tant; sans cela, lui, vous, votre père et l'ami inconnu
+qui vous écrit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des
+ennemis terribles.
+
+«Courage et espoir, car on désire rendre bientôt pure de tout
+chagrin la tendresse de votre père pour vous, et alors quel beau
+jour!... Peut-être n'est-il pas loin...
+
+«Brûlez ce billet comme les autres.»
+
+Cette lettre était écrite avec tant d'adresse, qu'en supposant
+même que les orphelines l'eussent communiquée à leur père ou à
+Dagobert, ces lignes eussent été tout au plus considérées comme
+une indiscrétion étrange, fâcheuse, mais presque excusable,
+d'après la manière dont elle était conçue; rien, en un mot,
+n'était plus perfidement combiné, si l'on songe à la perplexité
+cruelle où se trouvait placé le maréchal Simon, luttant sans cesse
+entre le chagrin d'abandonner de nouveau ses filles et la honte de
+manquer à ce qu'il regardait comme un devoir sacré. La tendresse,
+la susceptibilité de coeur des deux orphelines, étant mises en
+éveil par ces avis diaboliques, les deux soeurs s'aperçurent
+bientôt qu'en effet leur présence était à la fois douce et cruelle
+à leur père; car, quelquefois, à leur aspect, il se sentait
+incapable de les abandonner, et alors, malgré lui, la pensée d'un
+devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants
+ne pouvaient manquer d'interpréter ces nuances dans le sens
+funeste des lettres anonymes qu'elles recevaient. Elles s'étaient
+persuadées que, par un mystérieux motif qu'elles ne pouvaient
+pénétrer, leur présence était souvent importune, pénible pour leur
+père. De là venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche;
+de là, une sorte de crainte, de réserve, qui, malgré elles,
+comprimait l'expansion de leur tendresse filiale; embarras
+douloureux que le maréchal aussi abusé par ces apparences
+inexplicables pour lui, prenait à son tour pour de la tiédeur;
+alors son coeur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine
+amère, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement
+ses enfants... Et les orphelines, atterrées, se disaient:
+
+-- Nous sommes cause des chagrins de notre père; c'est notre
+présence qui le rend si malheureux.
+
+Que l'on juge maintenant du ravage qu'une telle pensée, fixe,
+incessante, devait apporter dans ces deux jeunes coeurs aimants,
+timides et naïfs. Comment les orphelines se seraient-elles défiées
+de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec vénération de
+tout ce qu'elles aimaient, et qui d'ailleurs semblaient chaque
+jour justifiés par la conduite de leur père envers elles? Déjà
+victimes de trames nombreuses, ayant entendu dire qu'elles étaient
+environnées d'ennemis, on conçoit que, fidèles aux recommandations
+de leur ami inconnu, elles n'avaient jamais fait confidence à
+Dagobert de ces écrits où le soldat était si justement apprécié.
+
+Quant au but de cette manoeuvre, il était fort simple: en
+harcelant ainsi le maréchal de tous côtés, en le persuadant de la
+tiédeur de ses enfants, on devait naturellement espérer vaincre
+l'hésitation qui l'empêchait encore d'abandonner de nouveau ses
+filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au
+maréchal la vie même si amère, qu'il regardât comme un bonheur de
+chercher l'oubli de ses tourments dans les violentes émotions d'un
+projet téméraire, généreux et chevaleresque, telle était la fin
+que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni
+de possibilité.
+
+Après avoir lu cette lettre les deux jeunes filles restèrent un
+instant silencieuses, accablées; puis Rose, qui tenait le papier,
+se leva vivement, s'approcha de la cheminée, et jeta la lettre au
+feu en disant d'un air craintif:
+
+-- Il faut bien vite brûler cette lettre... Sans cela il
+arriverait peut-être de grands malheurs.
+
+-- Pas de plus grands que celui qui nous arrive... dit Blanche
+avec abattement: causer de grands chagrins à notre père, quelle
+peut en être la cause?
+
+-- Peut-être, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes
+coulèrent lentement, peut-être qu'il ne nous trouve pas telles
+qu'il nous aurait désirées; il nous aime bien comme les filles de
+notre pauvre mère qu'il adorait... mais, pour lui, nous ne sommes
+pas les filles qu'il avait rêvées. Me comprends-tu, ma soeur?
+
+-- Oui... oui... c'est peut-être cela qui le chagrine tant... Nous
+sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu'il a sans
+doute honte de nous, et comme il nous aime malgré cela... il
+souffre.
+
+-- Hélas! ce n'est pas notre faute... Notre bonne mère nous a
+élevées dans ce désert de Sibérie comme elle a pu.
+
+-- Oh! notre père, en lui-même, ne nous le reproche pas, sans
+doute; mais, comme tu dis, il en souffre.
+
+-- Surtout s'il a des amis dont les filles soient bien belles,
+remplies de talent et d'esprit; alors, il regrette amèrement que
+nous ne soyons pas ainsi.
+
+-- Te rappelles-tu, lorsqu'il nous a menées chez notre cousine,
+Mlle Adrienne, qui a été si tendre, si bonne pour nous, comme il
+nous disait avec admiration: «Avez-vous vu, mes enfants? Qu'elle
+est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble coeur, et avec
+cela quelle grâce, quel charme!»
+
+-- Oh! c'est bien vrai... Mlle de Cardoville était si belle, sa
+voix était si douce, qu'en la regardant, qu'en l'écoutant, il nous
+semblait que nous n'avions plus de chagrin.
+
+-- Et c'est à cause de cela, vois-tu, Rose, que notre père, en
+nous comparant à notre cousine et à tant d'autres belles
+demoiselles, ne doit pas être fier de nous... et lui, si aimé, si
+honoré, il aurait tant aimé être fier de ses filles?
+
+Tout à coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa soeur, lui dit
+avec anxiété:
+
+-- Écoute... écoute... on parle bien haut dans la chambre de notre
+père.
+
+-- Oui... dit Blanche en prêtant l'oreille à son tour; et puis on
+marche... c'est son pas...
+
+-- Ah! mon Dieu... comme il élève la voix! il a l'air bien en
+colère... il va peut-être venir...
+
+Et à la pensée de l'arrivée de leur père... de leur père qui
+pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regardèrent
+avec crainte.
+
+Les éclats de voix devenant de plus en plus distincts, plus
+courroucés, Rose, toute tremblante, dit à sa soeur:
+
+-- Ne restons pas ici... viens dans notre chambre...
+
+-- Pourquoi?
+
+-- Nous entendrions malgré nous, les paroles de notre père, et il
+ignore sans doute que nous sommes là...
+
+-- Tu as raison... viens, viens, répondit Blanche en se levant
+précipitamment.
+
+-- Oh! j'ai peur... je ne l'ai jamais entendu parler d'un ton si
+irrité.
+
+-- Ah! mon Dieu!... dit Blanche en pâlissant et en s'arrêtant
+involontairement, c'est à Dagobert qu'il parle ainsi...
+
+-- Que se passe-t-il donc alors pour qu'il lui parle de la
+sorte...?
+
+-- Hélas! c'est quelque malheur...
+
+-- Oh!... ma soeur... ne restons pas ici... cela fait trop de
+peine d'entendre parler ainsi à Dagobert.
+
+Le bruit retentissant d'un objet lancé ou brisé avec fureur dans
+la pièce voisine épouvanta tellement les orphelines, que, pâles,
+tremblantes d'émotion, elles se précipitèrent dans leur chambre,
+dont elles fermèrent la porte.
+
+Expliquons maintenant la cause du violent courroux du maréchal
+Simon.
+
+
+
+XLII. Le lion blessé.
+
+Telle était la scène dont le retentissement avait si fort effrayé
+Rose et Blanche. D'abord, seul chez lui, le maréchal Simon, alors
+dans un état d'exaspération difficile à rendre, s'était mis à
+marcher précipitamment, sa belle et mâle figure enflammée de
+colère, ses yeux étincelant d'indignation, tandis que sur son
+large front couronné de cheveux grisonnants, coupés très court,
+quelques veines, dont on aurait pu compter les battements,
+semblaient gonflées à se rompre; parfois son épaisse moustache
+noire s'agitait par un mouvement convulsif, assez semblable à
+celui qui tord la face du lion en fureur. Et de même aussi qu'un
+lion blessé, harcelé, torturé par mille piqûres invisibles, va et
+vient avec un courroux sauvage dans la loge où il est retenu, le
+maréchal Simon, haletant, courroucé, allait et venait dans sa
+chambre, pour ainsi dire par bonds; tantôt il marchait un peu
+courbé comme s'il eût fléchi sous le poids de sa colère; tantôt,
+au contraire, s'arrêtant brusquement, se redressant ferme sur ses
+reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut,
+menaçant, le regard terrible, il semblait défier un ennemi
+invisible en murmurant quelques exclamations confuses; c'était
+alors l'homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue
+intrépide. Bientôt le maréchal s'arrêta, frappa du pied avec
+colère, s'approcha de la cheminée et sonna si violemment que le
+cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut à ce
+tintement précipité.
+
+-- Vous n'avez donc pas dit à Dagobert que je voulais lui parler?
+s'écria le maréchal.
+
+-- J'ai exécuté les ordres de monsieur le duc; mais M. Dagobert
+accompagnait son fils jusqu'à la porte de la cour, et...
+
+-- C'est bon, dit le maréchal Simon en faisant de la main un geste
+impérieux et brusque.
+
+Le domestique sortit, et son maître continua de marcher à grands
+pas, en froissant avec rage une lettre qu'il tenait dans sa main
+gauche. Cette lettre lui avait été innocemment remise par Rabat-
+Joie qui, le voyant rentrer, était accouru lui faire fête.
+
+Enfin la porte s'ouvrit, Dagobert parut.
+
+-- Voilà bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur,
+s'écria le maréchal d'un ton irrité.
+
+Dagobert, plus peiné que surpris de ce nouvel accès d'emportement,
+qu'il attribuait avec raison à l'état de surexcitation presque
+continuelle où se trouvait le maréchal, répondit doucement:
+
+-- Mon général, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils...
+et...
+
+-- Lisez cela, monsieur, dit brusquement le maréchal en
+l'interrompant et lui tendant la lettre.
+
+Puis, pendant que Dagobert lisait, le maréchal reprit avec une
+colère croissante, en renversant du pied une chaise qui se
+trouvait sur son passage:
+
+-- Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des
+misérables sans doute gagnés par ceux qui me harcèlent avec un
+incroyable acharnement... Eh bien! avez-vous lu, monsieur?
+
+-- C'est une nouvelle infamie... à ajouter aux autres, dit
+froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la cheminée.
+
+-- Cette lettre est infâme... mais elle dit vrai, reprit le
+maréchal.
+
+Dagobert le regarda sans le comprendre. Le maréchal continua:
+
+-- Et cette lettre infâme, savez-vous qui l'a remise entre mes
+mains? Car on dirait que le démon s'en mêle: c'est votre chien!
+
+-- Rabat-Joie?... dit Dagobert au comble de la surprise.
+
+-- Oui, reprit amèrement le maréchal; c'est sans doute une
+plaisanterie de votre invention?...
+
+-- Je n'ai guère le coeur à la plaisanterie, mon général, reprit
+Dagobert, de plus en plus attristé de l'état d'irritation où il
+voyait le maréchal; je ne m'explique pas comment cela est
+arrivé... Rabat-Joie rapporte très bien, il aura sans doute trouvé
+la lettre dans la maison, et alors...
+
+-- Et cette lettre, qui l'avait laissée ici? Je suis donc entouré
+de traîtres? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j'ai toute
+confiance!
+
+-- Mon général... écoutez-moi... Mais le maréchal reprit sans
+vouloir l'entendre:
+
+-- Comment, mordieu! j'ai fait vingt-cinq ans de guerre, j'ai tenu
+tête à des armées, j'ai victorieusement lutté contre les plus
+mauvais temps de l'exil et de la proscription, j'ai résisté à des
+coups de massue... et je serais tué à coups d'épingle! Comment!
+poursuivi jusque chez moi, je serai impunément harcelé, obsédé,
+torturé à chaque instant, par suite de je ne sais quelle misérable
+haine! Quand je dis je ne sais... je me trompe... d'Aigrigny, le
+renégat, est au fond de tout cela, j'en suis sûr, je n'ai au monde
+qu'un ennemi... et c'est cet homme; il faut que j'en finisse avec
+lui, je suis las... c'est trop.
+
+-- Mais, mon général, songez donc que c'est un prêtre, et...
+
+-- Et que m'importe qu'il soit prêtre? Je l'ai vu manier l'épée;
+je saurai bien faire monter à la face de ce renégat son sang de
+soldat!...
+
+-- Mais, mon général...
+
+-- Je vous dis, moi, qu'il faut que je m'en prenne à quelqu'un,
+s'écria le maréchal en proie à une violente exaspération; je vous
+dis qu'il faut que je mette un nom et une figure à ces lâchetés
+ténébreuses, pour pouvoir en finir avec elles!... Elles
+m'enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer... vous
+le savez bien... et l'on ne tente rien pour épargner ces colères
+qui me tuent à petit feu. Je ne puis compter sur personne!...
+
+-- Mon général, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert
+d'une voix calme, mais ferme et pénétrée.
+
+-- Que signifie?...
+
+-- Mon général, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne
+comptez sur personne; vous finiriez par le croire, et ça serait
+encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent à quoi s'en
+tenir sur leur dévouement et qui se jetteraient dans le feu pour
+vous, et... je suis de ceux-là... moi... vous le savez bien.
+
+Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent
+profondément ému, rappelèrent le maréchal à lui-même; car ce
+caractère loyal et généreux pouvait bien de temps à autre s'aigrir
+par l'irritation et le chagrin, mais il reprenait bientôt sa
+droiture première; aussi, s'adressant à Dagobert, il reprit d'un
+ton moins brusque, mais qui décelait toujours une vive agitation:
+
+-- Tu as raison, je ne dois pas douter de toi; l'irritation
+m'emporte; cette lettre infâme m'a mis hors de moi... c'est à
+devenir fou. Je suis injuste, bourru... ingrat... oui, ingrat...
+et envers qui!... envers toi... encore...
+
+-- Ne parlons plus de moi, mon général; avec des mots pareils au
+bout de l'an, vous pourriez me brutaliser toute l'année... Mais
+que vous est-il arrivé?...
+
+La physionomie du maréchal redevint sombre, il dit d'une voix
+brève et rapide:
+
+-- Il m'est arrivé... qu'on me méprise, qu'on me dédaigne.
+
+-- Vous... vous!...
+
+-- Oui, moi, et après tout, reprit le maréchal avec amertume,
+pourquoi te cacher cette nouvelle blessure? J'ai douté de toi, et
+je te dois un dédommagement; apprends donc tout: depuis quelque
+temps, je m'en aperçois, lorsque je les rencontre, mes anciens
+compagnons d'armes s'éloignent peu à peu de moi...
+
+-- Comment... cette lettre anonyme de tout à l'heure... c'était à
+cela...
+
+-- Qu'elle faisait allusion... oui... et elle disait vrai, reprit
+le maréchal avec un soupir de rage et d'indignation.
+
+-- Mais c'est impossible, mon général, vous si aimé, si
+respecté...
+
+-- Tout cela, ce sont des mots; je te parle de faits, moi. Quand
+je parais, souvent l'entretien commencé cesse tout à coup; au lieu
+de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une
+politesse rigoureusement froide; ce sont enfin mille nuances,
+mille riens qui blessent le coeur, et dont on ne peut se
+formaliser...
+
+-- Ce que vous me dites là... mon général, me confond, reprit
+Dagobert atterré. Vous me l'assurez... je dois vous croire...
+
+-- C'est intolérable. J'ai voulu en avoir le coeur net; ce matin
+je vais chez le général d'Havrincourt; il était avec moi colonel
+de la garde impériale: c'est l'honneur et la loyauté même. Je
+viens à lui le coeur ouvert. «Je m'aperçois, lui dis-je, de la
+froideur qu'on me témoigne; quelque calomnie doit circuler contre
+moi; dites-moi tout; connaissant les attaques, je me défendrai
+hautement, loyalement.»
+
+-- Eh bien, mon général?
+
+-- D'Havrincourt est resté impassible, cérémonieux; à mes
+questions, il m'a répondu froidement: «Je ne sache pas, monsieur
+le maréchal, qu'aucun bruit calomnieux ait été répandu sur vous. -
+- Il ne s'agit pas de m'appeler monsieur le maréchal, mon cher
+d'Havrincourt; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis; j'ai
+l'honneur inquiet, je l'avoue, car je trouve que vous et nos
+camarades ne m'accueillez plus cordialement comme par le passé. Ce
+n'est pas à nier... je le vois, je le sais, je le sens...» À cela,
+d'Havrincourt me répond avec la même froideur: «Jamais je n'ai vu
+qu'on ait manqué d'égards envers vous. -- Je ne vous parle pas
+d'égards, me suis-je écrié en serrant affectueusement sa main, qui
+a faiblement répondu à mon étreinte; je vous parle de la
+cordialité, de la confiance qu'on me témoignait, tandis que
+maintenant l'on me traite en étranger. Pourquoi cela? Pourquoi ce
+changement?» Toujours froid et réservé, il me répond: «Ce sont là
+des réserves si délicates, monsieur le maréchal, qu'il m'est
+impossible de vous donner un avis à ce sujet.» Mon coeur a bondi
+de colère, de douleur. Que faire? Provoquer d'Havrincourt, c'était
+fou; par dignité, j'ai rompu cet entretien, qui n'a que trop
+confirmé mes craintes... Ainsi, ajouta le maréchal en s'animant de
+plus en plus, ainsi je suis sans doute déchu de l'estime à
+laquelle j'ai droit, méprisé peut-être, sans en savoir seulement
+la cause! Cela n'est-il pas odieux? Si du moins on articulait un
+fait, un bruit quelconque, j'aurais prise au moins pour me
+défendre, pour me venger ou pour répondre. Mais rien, rien, pas un
+mot; une froideur polie aussi blessante qu'une insulte... Oh!
+encore une fois, c'est trop... c'est trop... car tout ceci se
+joint encore à d'autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis
+la mort de mon père?... Trouvé-je du moins quelques repos, quelque
+bonheur dans sa maison? Non. J'y rentre, c'est pour y lire des
+lettres infâmes... et de plus, ajouta le maréchal d'un ton
+déchirant après un moment d'hésitation, et de plus, je trouve mes
+enfants de plus en plus indifférentes pour moi... Oui, ajouta le
+maréchal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent
+pourtant pas combien elles me sont chères.
+
+-- Vos filles... indifférentes! reprit Dagobert avec stupeur, vous
+leur faites ce reproche?
+
+-- Eh! mon Dieu! je ne les blâme pas; à peine si elles ont eu le
+temps de me connaître.
+
+-- Elles n'ont pas eu le temps de vous connaître! reprit le soldat
+d'un ton de reproche en s'animant à son tour. Ah! et de quoi leur
+mère leur parlait-elle, si ce n'est de vous? Et moi donc, est-ce
+qu'à chaque instant vous n'étiez pas en tiers avec nous? Et
+qu'aurions-nous donc appris à vos enfants, sinon à vous connaître,
+à vous aimer?
+
+-- Vous les défendez... c'est justice... elles vous aiment mieux
+que moi, dit le maréchal avec une amertume croissante.
+
+Dagobert se sentit si péniblement ému, qu'il regarda le maréchal
+sans lui répondre.
+
+-- Eh bien, oui, s'écria le maréchal avec une douloureuse
+expansion, oui, cela est lâche et ingrat, soit; mais il
+n'importe!... Vingt fois j'ai été jaloux de l'affectueuse
+confiance que mes enfants vous témoignaient, tandis qu'auprès de
+moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures
+mélancoliques s'animent quelquefois d'une expression un peu plus
+gaie que d'habitude, c'est en vous parlant, c'est en vous voyant;
+tandis que pour moi il n'y a que respect, contrainte, froideur...
+et ce calme me tue. Sûr de l'affection de mes enfants, j'aurais
+tout bravé... tout surmonté.
+
+Puis, voyant Dagobert s'élancer vers la porte qui communiquait
+dans la chambre de Rose et de Blanche, le maréchal lui dit:
+
+-- Où vas-tu?
+
+-- Chercher vos filles, mon général.
+
+-- Pourquoi faire?
+
+-- Pour les mettre en face de vous, pour leur dire: «Mes enfants,
+votre père croit que vous ne l'aimez pas...» Je ne leur dirai que
+cela, et vous verrez...
+
+-- Dagobert! je vous le défends, s'écria vivement le père de Rose
+et de Blanche.
+
+-- Il n'y a pas de Dagobert qui tienne... Vous n'avez pas le droit
+d'être injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de
+nouveau un pas vers la porte.
+
+-- Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s'écria le maréchal.
+
+-- Écoutez, mon général: je suis votre soldat, votre inférieur,
+votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l'ex-grenadier à
+cheval, mais, il n'y a ni rang, ni grade qui tienne quand il
+s'agit de défendre vos filles... Tout va s'expliquer... mettre les
+braves gens en face, je ne connais que ça.
+
+Et si le maréchal ne l'eût arrêté par le bras, Dagobert entrait
+dans l'appartement des orphelines.
+
+-- Restez, dit si impérieusement le maréchal, que le soldat,
+habitué à l'obéissance, baissa la tête et ne bougea pas. Qu'allez-
+vous faire? reprit le maréchal: dire à mes filles que je crois
+qu'elles ne m'aiment pas? provoquer ainsi des affectations de
+tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas... ce n'est
+pas leur faute... c'est la mienne sans doute.
+
+-- Ah! mon général, dit Dagobert avec un accent navré, ce n'est
+pas de la colère que j'éprouve... en vous entendant parler ainsi
+de vos enfants... c'est de la douleur... Vous me brisez le
+coeur...
+
+Le maréchal, touché de l'expression de la physionomie du soldat,
+reprit moins brusquement:
+
+-- Allons, soit, j'ai encore tort; et pourtant... voyons, je vous
+le demande... sans amertume... sans jalousie... mes enfants ne
+sont-elles pas plus confiantes, plus familières avec vous qu'avec
+moi?
+
+-- Eh! mordieu! mon général, s'écria Dagobert, si vous le prenez
+par là... elles sont encore plus familières avec Rabat-Joie
+qu'avec moi!... Vous êtes leur père... et si bon que soit un père,
+il impose toujours... Elles sont familières avec moi! pardieu! la
+belle histoire! Que diable de respect voulez-vous qu'elles aient
+pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ
+comme une vieille _mie _qui les aurait bercées... Et puis, il faut
+aussi tout dire: dès avant la mort de votre brave père, vous étiez
+triste... préoccupé... ces enfants ont remarqué cela... et ce que
+vous prenez pour de la froideur... de leur part, je suis sûr que
+c'est de l'inquiétude pour vous... Tenez, mon général, vous n'êtes
+pas juste... vous vous plaignez de ce qu'elles vous aiment trop...
+
+-- Je me plains... de ce que je souffre, dit le maréchal avec un
+emportement douloureux; moi seul... je connais mes souffrances.
+
+-- Il faut qu'elles soient vives... mon général, dit Dagobert,
+entraîné plus loin qu'il ne le voulait peut-être par son
+attachement pour les orphelines; oui, il faut que vos souffrances
+soient vives, car ceux qui vous aiment s'en ressentent
+cruellement.
+
+-- Encore des reproches, monsieur!...
+
+-- Eh bien! oui, mon général, oui, des reproches, s'écria
+Dagobert; ce sont vos enfants qui auraient plutôt à se plaindre de
+vous, à vous accuser de froideur, puisque vous les méconnaissez
+ainsi.
+
+-- Monsieur... dit le maréchal en se contenant avec peine.
+Monsieur... c'est assez... c'est trop...
+
+-- Oh! oui, c'est assez... reprit Dagobert avec une émotion
+croissante; au fait, à quoi bon défendre de malheureuses enfants
+qui ne savent que se résigner et vous aimer? à quoi bon les
+défendre contre votre malheureux aveuglement?
+
+Le maréchal fit un mouvement d'impatience et de colère, puis il
+reprit avec un sang-froid forcé:
+
+-- J'ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois... et je ne
+l'oublierai pas... quoi que vous fassiez...
+
+-- Mais, mon général, s'écria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous
+pas que j'aille chercher vos enfants?
+
+-- Mais vous ne voyez donc pas que cette scène me brise, me tue!
+s'écria le maréchal exaspéré. Vous ne comprenez donc pas que je ne
+veux pas rendre mes enfants témoins de ce que j'endure!... Le
+chagrin d'un père a sa dignité, monsieur; vous devriez le sentir
+et le respecter.
+
+-- Le respecter?... non... car c'est une injustice qui le cause.
+
+-- Assez... monsieur... assez.
+
+-- Et non content de vous tourmenter ainsi, s'écria Dagobert, ne
+se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez? vous ferez
+mourir vos filles de chagrin, entendez-vous?... et ce n'est pas
+pour cela que je vous les ai amenées du fond de la Sibérie...
+
+-- Des reproches!...
+
+-- Oui; car la véritable ingratitude envers moi, c'est de rendre
+vos filles malheureuses...
+
+-- Sortez à l'instant, sortez, monsieur! s'écria le maréchal,
+complètement hors de lui, et si effrayant de colère et de douleur,
+que Dagobert, regrettant d'avoir été trop loin, reprit:
+
+-- Mon général, j'ai tort. Je vous ai peut-être manqué de
+respect... pardonnez-moi... mais...
+
+-- Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul,
+répondit le maréchal en se contenant avec peine.
+
+-- Mon général... un mot...
+
+-- Je vous demande en grâce de me laisser seul... je vous le
+demande comme un service... Est-ce assez? dit le maréchal en
+redoublant d'efforts pour se contraindre.
+
+Et une grande pâleur succédait à la vive rougeur qui, pendant
+cette scène pénible, avait enflammé les traits du maréchal.
+Dagobert, effrayé de ce symptôme, redoubla d'instances.
+
+-- Je vous en supplie, mon général, dit-il d'une voix altérée,
+permettez-moi... pour un moment, de...
+
+-- Puisque vous l'exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur,
+dit le maréchal en faisant un pas vers la porte.
+
+Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n'osa pas
+insister; il baissa la tête, accablé, désespéré, regarda encore un
+instant le maréchal en silence et d'un air suppliant; mais à un
+nouveau mouvement d'emportement que ne put retenir le père de Rose
+et de Blanche, le soldat sortit à pas lents...
+
+* * * * *
+
+Quelques minutes s'étaient à peine écoulées depuis le départ de
+Dagobert lorsque le maréchal, qui, après un sombre silence,
+s'était plusieurs fois approché de la porte de l'appartement de
+ses filles avec une hésitation remplie d'angoisse, fit un violent
+effort sur lui-même, essuya la sueur froide qui baignait son
+front, tâcha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre
+où s'étaient réfugiées Rose et Blanche.
+
+
+
+XLIII. L'épreuve.
+
+Dagobert avait eu raison de défendre _ses enfants_, ainsi qu'il
+appelait paternellement Rose et Blanche; et cependant les
+appréhensions du maréchal au sujet de la tiédeur d'affection qu'il
+reprochait à ses filles étaient malheureusement justifiées par les
+apparences. Ainsi qu'il l'avait dit à son père, ne pouvant
+s'expliquer l'embarras triste, presque craintif, que ses enfants
+éprouvaient en sa présence, il cherchait en vain la cause de ce
+qu'il appelait leur indifférence. Tantôt, se reprochant amèrement
+de n'avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur mère lui
+avait causée, il craignait de leur avoir ainsi laissé croire
+qu'elles étaient incapables de le consoler; tantôt il craignait de
+ne pas s'être montré assez tendre, assez expansif envers elles, de
+les avoir glacées par sa rudesse militaire; tantôt enfin il se
+disait, avec un regret navrant, qu'ayant toujours vécu loin
+d'elles, il devait leur être presque étranger. En un mot, les
+suppositions les moins fondées se présentaient en foule à son
+esprit, et dès que de pareils germes de doute, de défiance ou de
+crainte sont jetés dans une affection, tôt ou tard ils se
+développent avec une ténacité funeste. Pourtant, malgré cette
+froideur dont il souffrait tant, l'affection du maréchal pour ses
+filles était si profonde, que le chagrin de les quitter encore
+causait seul les hésitations qui désolaient sa vie, lutte
+incessante entre son amour paternel et un devoir qu'il regardait
+comme sacré.
+
+Quant au fatal effet des calomnies assez habilement répandues sur
+le maréchal pour que des gens d'honneur, ses anciens compagnons
+d'armes, pussent y ajouter quelque créance, elles avaient été
+propagées par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une
+effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces
+bruits odieux, qui, joints à d'autres blessures vives faites à son
+coeur, comblaient l'exaspération du maréchal.
+
+Emporté par la colère, par la surexcitation que lui causaient ces
+_coups d'épingle _incessants, comme il disait, choqué de quelques
+paroles de Dagobert, il l'avait rudoyé; mais après le départ du
+soldat, dans le silence de la réflexion, le maréchal, se rappelant
+l'expression convaincue, chaleureuse, du défenseur de ses filles,
+avait senti s'éveiller dans son esprit quelque doute sur la
+froideur qu'il lui reprochait; et, après avoir pris une résolution
+terrible, dans le cas où cette épreuve confirmerait ses doutes
+désolants, il entra, nous l'avons dit, chez ses filles.
+
+Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait été tel, que l'éclat
+de sa voix, traversant le salon, était confusément arrivé
+jusqu'aux oreilles des deux soeurs, réfugiées dans leur chambre à
+coucher. Aussi, à l'arrivée de leur père, leurs figures pâles
+trahissaient l'anxiété. À la vue du maréchal, dont les traits
+étaient également altérés, les deux jeunes filles se levèrent
+respectueusement, mais restèrent serrées l'une contre l'autre et
+toutes tremblantes.
+
+Et pourtant ce n'était pas la colère, la dureté, qui se lisaient
+sur la figure de leur père; c'était une douleur profonde, presque
+suppliante, qui semblait dire:
+
+-- Mes enfants... je souffre... je viens à vous, rassurez-moi!...
+ou je meurs...
+
+L'expression de la physionomie du maréchal fut à ce moment pour
+ainsi dire si _parlante_, que, le premier mouvement de crainte
+surmonté, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses
+bras; mais se rappelant les recommandations de l'écrit anonyme qui
+leur disait combien l'effusion de leur tendresse était pénible à
+leur père, elles échangèrent un coup d'oeil rapide et se
+continrent.
+
+Par une fatalité cruelle, à ce moment aussi, le maréchal brûlait
+d'envie d'ouvrir ses bras à ses enfants. Il les contemplait avec
+idolâtrie; il fit un léger mouvement comme pour les appeler à lui,
+n'osant tenter davantage, de crainte de n'être point compris. Mais
+les pauvres enfants, paralysées par de perfides avis, restèrent
+muettes, immobiles et tremblantes.
+
+À cette apparente insensibilité, le maréchal sentit son coeur lui
+manquer; il ne pouvait plus en douter: ses filles ne comprenaient
+ni sa terrible douleur ni sa tendresse désespérée.
+
+-- Toujours la même froideur, pensa-t-il, je ne m'étais pas
+trompé. Tâchant pourtant de cacher ce qu'il ressentait, s'avançant
+vers elles, il leur dit d'une voix qu'il essaya de rendre calme:
+
+-- Bonjour, mes enfants...
+
+-- Bonjour, mon père, répondit Rose, moins craintive que sa soeur.
+
+-- Je n'ai pu vous voir... hier, dit le maréchal d'une voix
+altérée; j'ai été si occupé... voyez-vous... il s'agissait
+d'affaires graves... de choses... relatives au service... Enfin,
+vous ne m'en voulez pas... de vous avoir négligées? Et il tâcha de
+sourire, n'osant pas leur dire que, pendant la nuit dernière,
+après un terrible emportement, il était allé, pour calmer ses
+angoisses, les contempler endormies. N'est-ce pas, reprit-il, vous
+me pardonnez de vous avoir ainsi oubliées?...
+
+-- Oui, mon père... dit Blanche en baissant les yeux.
+
+-- Et si j'étais forcé de partir pour quelque temps, reprit
+lentement le maréchal, vous me le pardonneriez aussi... vous vous
+consoleriez de mon absence, n'est-ce pas?
+
+-- Nous serions bien chagrines... si vous vous contraigniez le
+moins du monde pour nous... dit Rose en se souvenant de l'écrit
+anonyme qui parlait des sacrifices que leur présence causait à
+leur père.
+
+À cette réponse, faite avec autant d'embarras que de timidité, et
+où le maréchal crut voir une indifférence naïve, il ne douta plus
+du peu d'affection de ses filles pour lui.
+
+-- C'est fini, pensa le malheureux père en contemplant ses
+enfants. Rien ne vibre en elles... Que je parte... que je reste...
+peu leur importe! Non... non... je ne suis rien pour elles,
+puisqu'en ce moment suprême, où elles me voient peut-être pour la
+dernière fois... l'instinct filial ne leur dit pas que leur
+tendresse me sauverait...
+
+Pendant cette réflexion accablante, le maréchal n'avait pas cessé
+de contempler ses filles avec attendrissement, et sa mâle figure
+prit alors une expansion si touchante et si déchirante, son regard
+disait si douloureusement les tortures de son âme au désespoir,
+que Rose et Blanche, bouleversées, épouvantées, cédant à un
+mouvement spontané, irréfléchi se jetèrent au cou de leur père; et
+le couvrirent de larmes et de caresses. Le maréchal Simon n'avait
+pas dit un mot, ses filles n'avaient pas prononcé une parole, et
+tous trois s'étaient enfin compris... Un choc sympathique avait
+tout à coup électrisé et confondu ces trois coeurs...
+
+Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait cédé
+devant cet élan irrésistible qui jetait les filles dans les bras
+du père; une révélation soudaine leur donnait la foi au moment
+fatal où une défiance incurable allait à jamais les séparer.
+
+En une seconde, le maréchal sentit tout cela, mais les expressions
+lui manquèrent... Palpitant, égaré, baisant le front, les cheveux,
+les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour à
+tour, il était fou, il délirait, il était ivre de bonheur; puis
+enfin il s'écria:
+
+-- Je les ai retrouvées... ou plutôt... non, non, je ne les ai
+jamais perdues. Elles m'aimaient... Oh! je n'en doute plus à cette
+heure... Elles m'aimaient... elles n'osaient pas... me le dire...
+je leur imposais... Et moi qui croyais... mais c'est ma faute...
+Ah! mon Dieu! que cela fait de bien, que cela donne de force, de
+coeur et d'espoir! Ha! ha! s'écria-t-il, riant, pleurant à la
+fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu'ils
+viennent donc me dédaigner, me harceler! je défie tout maintenant.
+Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh! bien en
+face... que cela me fasse revivre tout à fait.
+
+-- Oh mon père... vous nous aimez donc autant que nous vous
+aimons? s'écria Rose avec une naïveté enchanteresse.
+
+-- Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous
+jeter à votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d'être
+auprès de vous?
+
+-- Vous montrer, mon père, les trésors de tendresse et d'amour que
+nous amassions pour vous au fond de notre coeur, hélas! bien
+tristes de ne pouvoir les dépenser.
+
+-- Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout
+bas?
+
+-- Oui... vous le pourrez... vous le pourrez, dit le maréchal
+Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en empêchait... mes
+enfants?... Mais non, non, ne me répondez pas... assez du passé...
+je sais tout, je comprends tout: mes préoccupations... vous les
+avez interprétées d'une façon... cela vous a attristées... moi, de
+mon côté... votre tristesse, vous concevez... je l'ai
+interprétée... parce que... Mais tenez, je ne fais pas attention à
+un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu'à vous regarder; cela
+m'étourdit... cela m'éblouit... c'est le vertige de la joie.
+
+-- Oh! regardez-nous, mon père... regardez bien au fond de nos
+yeux, bien au fond de notre coeur, s'écria Rose avec ravissement.
+
+-- Et vous y lirez bonheur pour nous... et amour pour vous, mon
+père, ajouta Blanche.
+
+-- Vous... vous... dit le maréchal d'un ton d'affectueux reproche,
+qu'est-ce que cela signifie?... Voulez-vous bien me dire _toi...
+_Je dis _vous_, moi, parce que vous êtes deux.
+
+-- Mon père... ta main, dit Blanche en prenant la main de son
+père, et le mettant sur son coeur.
+
+-- Mon père, ta main, dit Rose en prenant l'autre main du
+maréchal.
+
+-- Crois-tu à notre amour, à notre bonheur, maintenant? reprit
+Rose.
+
+Il est impossible de rendre tout ce qu'il y avait d'orgueil
+charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes
+filles pendant que leur père, ses vaillantes mains légèrement
+appuyées sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les
+pulsations joyeuses et précipitées.
+
+-- Ah! oui... le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire
+battre ainsi le coeur, s'écria le maréchal.
+
+Une sorte de soupir rauque, oppressé, qu'on entendit à la porte de
+la chambre, restée ouverte, fit retourner les deux têtes brunes et
+la tête grise, qui aperçurent alors la grande figure de Dagobert,
+accosté du museau noir de Rabat-Joie, pointant à la hauteur des
+genoux de son maître.
+
+Le soldat, s'essuyant les yeux et la moustache avec son petit
+mouchoir à carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme;
+lorsqu'il put parler, s'adressant au maréchal, il secoua la tête
+et articula d'une voix enrouée, car le digne homme avalait ses
+larmes:
+
+-- Je vous... le disais... bien, moi!...
+
+-- Silence... lui dit le maréchal en lui faisant un signe
+d'intelligence. Tu étais meilleur père que moi, mon vieil ami;
+viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.
+
+Et le maréchal tendit sa main au soldat, qui la serra
+cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient à son
+cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part à
+la fête, se dressant sur ses pattes de derrière, appuyait
+familièrement ses pattes de devant sur le dos de son maître.
+
+Il y eut un instant de profond silence. La félicité céleste dont
+le maréchal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment
+d'expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat-
+Joie, qui venait de quitter sa position de bipède. L'heureux
+groupe se désunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il
+avait l'air encore plus bête, plus béat que de coutume; il restait
+coi dans l'embrasure de la porte ouverte, les yeux écarquillés,
+tenant à la main son éternel panier de bois, et sous son bras un
+plumeau.
+
+Rien ne met plus en gaieté que le bonheur; aussi, quoique son
+arrivée fût assez inopportune, un éclat de rire frais et charmant,
+sortant des lèvres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit
+cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du
+maréchal, depuis si longtemps attristées, Jocrisse eut droit à
+l'instant à l'indulgence du maréchal, qui lui dit avec bonne
+humeur:
+
+-- Que veux-tu, mon garçon?
+
+-- Monsieur le duc, ce n'est pas moi! répondit Jocrisse en mettant
+la main sur sa poitrine, comme s'il eût fait un serment. De sorte
+que son plumeau s'échappa de dessous son bras.
+
+Les rires des deux jeunes filles redoublèrent.
+
+-- Comment, ce n'est pas toi? dit le maréchal.
+
+-- Ici, Rabat-Joie! cria Dagobert, car le digne chien semblait
+avoir un secret et mauvais pressentiment à l'endroit du niais
+supposé, et s'approchait de lui d'un air fâcheux.
+
+-- Non, monsieur le duc, ça n'est pas moi, reprit Jocrisse, c'est
+le valet de chambre qui m'a dit de dire à M. Dagobert, en montant
+du bois, de dire à monsieur le duc, puisque j'en montais dans un
+panier, que M. Robert le demandait.
+
+À cette nouvelle bêtise de Jocrisse, les éclats de rire des deux
+jeunes filles redoublèrent.
+
+Au nom de M. Robert, le maréchal Simon tressaillit. M. Robert
+était le secret émissaire de Rodin au sujet de l'entreprise
+possible, quoique aventureuse, qu'il s'agissait de tenter pour
+enlever Napoléon II.
+
+Après un moment de silence, le maréchal, dont la figure rayonnait
+toujours de bonheur et de joie, dit à Jocrisse:
+
+-- Prie M. Robert d'attendre un moment en bas, dans mon cabinet.
+
+-- Oui, monsieur le duc, répondit Jocrisse en s'inclinant jusqu'à
+terre.
+
+Le niais sorti, le maréchal dit à ses filles d'une voix enjouée:
+
+-- Vous sentez bien qu'en un jour, qu'en un moment comme celui-ci,
+on ne quitte pas ses enfants... même pour M. Robert.
+
+-- Oh! tant mieux, mon père!... s'écria gaiement Blanche, car
+M. Robert me déplaisait déjà beaucoup.
+
+-- Avez-vous là de quoi écrire? demanda le maréchal.
+
+-- Oui, mon père... là... sur la table, dit vivement Rose en
+indiquant au maréchal un petit bureau placé à côté de l'une des
+croisées de leur chambre, vers lequel le maréchal se dirigea
+rapidement.
+
+Par discrétion, les deux jeunes filles restèrent auprès de la
+cheminée où elles étaient, et s'embrassèrent tendrement, comme
+pour se réjouir de soeur à soeur, seule à seule, de cette journée
+inespérée.
+
+Le maréchal s'assit devant le bureau de ses filles et fit signe à
+Dagobert d'approcher. Tout en écrivant rapidement quelques mots
+d'une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour
+qu'il fût impossible à ses filles de l'entendre:
+
+-- Sais-tu à quoi j'étais presque décidé tout à l'heure, avant
+d'entrer ici?
+
+-- À quoi étiez-vous décidé, mon général?
+
+-- À me brûler la cervelle... C'est à mes enfants que je dois la
+vie... Et le maréchal continua d'écrire.
+
+À cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit,
+toujours à voix basse:
+
+-- Ça n'aurait toujours pas été avec vos pistolets... J'avais ôté
+les capsules... Le maréchal se retourna vivement vers lui en le
+regardant d'un air surpris. Le soldat baissa la tête
+affirmativement et ajouta:
+
+-- Dieu merci!... c'est fini de ces idées-là... Pour toute
+réponse, le maréchal lui montra ses filles d'un regard humide de
+tendresse, étincelant de bonheur; puis, cachetant le billet de
+quelques lignes qu'il venait d'écrire, il le donna au soldat et
+lui dit:
+
+-- Remets cela à M. Robert... je le verrai demain. Dagobert prit
+la lettre et sortit. Le maréchal revenant auprès de ses filles,
+leur dit joyeusement en leur tendant les bras:
+
+-- Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir
+sacrifié le pauvre M. Robert... Les ai-je bien gagnés?
+
+Rose et Blanche se jetèrent au cou de leur père.
+
+* * * * *
+
+À peu près au moment où ces choses se passaient à Paris, deux
+voyageurs étrangers, quoique séparés l'un de l'autre, échangeaient
+à travers l'espace de mystérieuses pensées.
+
+
+
+XLIV. Les ruines de l'abbaye de Saint-Jean le Décapité.
+
+Le soleil est à son déclin. Au plus profond d'une immense forêt de
+sapins, au milieu d'une sombre solitude, s'élèvent les ruines
+d'une abbaye autrefois vouée à _saint Jean le Décapité_.
+
+Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque
+entièrement les pierres noires de vétusté; quelques arceaux
+démantelés, quelques murailles percées de fenêtres ogivales
+restent encore debout et se découpent sur l'obscur rideau de ces
+grands bois. Dominant ces amas de décombres, dressée sur son
+piédestal écorné, à demi caché sous les lianes, une statue de
+pierre colossale, çà et là mutilée, est restée debout. Cette
+statue est étrange, sinistre. Elle représente un homme décapité.
+Vêtu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat; dans ce
+plat est une tête... Cette tête est la sienne. C'est la statue de
+saint Jean, martyr, mis à mort par ordre d'Hérodiade.
+
+Le silence est solennel. De temps à autre on entend seulement le
+sourd bruissement du branchage des pins énormes que la brise
+agite.
+
+Des nuages cuivrés, rougis par le couchant, voguent lentement au-
+dessus de la forêt, et se reflètent dans le courant d'un petit
+ruisseau d'eau vive, qui, traversant les ruines de l'abbaye, prend
+sa source plus loin, au milieu d'une masse de roches. L'onde
+coule, les nuages passent, les arbres séculaires frémissent, la
+brise murmure...
+
+Soudain, à travers la pénombre formée par la cime épaisse de cette
+futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des
+profondeurs infinies apparaît une forme humaine...
+
+C'est une femme.
+
+Elle s'avance lentement vers les ruines... elle les atteint...
+elle foule ce sol autrefois béni... Cette femme est pâle, son
+regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont
+poudreux; sa démarche est pénible, chancelante.
+
+Un bloc de pierre est placé au bord de la source, presque au-
+dessous de la statue de saint Jean le Décapité. Sur cette pierre,
+cette femme tombe épuisée, haletante de fatigue.
+
+Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des
+siècles, elle marche... marche... infatigable...
+
+Mais, pour la première fois... elle ressent une lassitude
+invincible...
+
+Pour la première fois... ses pieds sont endoloris...
+
+Pour la première fois, celle-là, qui traversait d'un pas égal,
+indifférent et sûr, la lave mouvante des déserts torrides, tandis
+que des caravanes entières s'engloutissaient sous ces vagues de
+sable incandescent...
+
+Celle-là qui, d'un pas ferme et dédaigneux, foulait la neige
+éternelle des contrées boréales, solitude glacée où nul être
+humain ne peut vivre...
+
+Celle-là qu'épargnaient les flammes dévorantes de l'incendie ou
+les eaux impétueuses du torrent...
+
+Celle-là enfin qui, depuis tant de siècles, n'avait plus rien de
+commun avec l'humanité... celle-là en éprouvait pour la première
+fois les douleurs...
+
+Ses pieds saignent, ses membres sont brisés par la fatigue, une
+soif brûlante la dévore...
+
+Elle ressent ces infirmités... elle souffre... et elle ose à peine
+y croire...
+
+Sa joie serait trop immense...
+
+Mais son gosier, de plus en plus desséché, se contracte; sa gorge
+est en feu... Elle aperçoit la source, et se précipite à genoux
+pour se désaltérer à ce courant cristallin et transparent comme un
+miroir.
+
+Que se passe-t-il donc? À peine ses lèvres enflammées ont-elles
+effleuré cette eau fraîche et pure, que, toujours agenouillée au
+bord du ruisseau, et appuyée sur ses deux mains, cette femme cesse
+brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace
+limpide...
+
+Tout à coup, oubliant la soif qui la dévore encore, elle pousse un
+grand cri... un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme
+une action de grâces infinie envers le Seigneur.
+
+Dans ce miroir profond... elle vient de s'apercevoir qu'elle a
+vieilli... En quelques jours, en quelques heures, en quelques
+minutes, à l'instant peut-être... elle a atteint la maturité de
+l'âge...
+
+Elle qui, depuis plus de dix-huit siècles, avait vingt ans, et
+traînait à travers les mondes et les générations cette
+impérissable jeunesse...
+
+Elle avait vieilli... Elle pouvait enfin aspirer à la mort...
+
+Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe...
+
+Transportée de cet espoir ineffable, elle se redresse, lève la
+tête vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de prière
+fervente...
+
+Alors ses yeux s'arrêtent sur la grande statue de pierre qui
+représente saint Jean le Décapité...
+
+La tête que le martyr porte entre ses mains... semble, à travers
+sa paupière de granit à demi close par la mort, jeter sur la juive
+errante un regard de commisération et de pitié...
+
+Et c'est elle, Hérodiade, qui, dans la cruelle ivresse d'une fête
+païenne, a demandé le supplice de ce saint!...
+
+Et c'est au pied de l'image du martyr que, pour la première
+fois... depuis tant de siècles... l'immortalité qui pesait sur
+Hérodiade semble s'adoucir!...
+
+«Ô mystère impénétrable! ô divine espérance! s'écrie-t-elle, le
+courroux céleste s'apaise enfin... La main du Seigneur me ramène
+aux pieds de ce saint martyr... c'est à ses pieds que je commence
+à être une créature humaine... Et c'est pour venger sa mort que le
+Seigneur m'avait condamnée à une marche éternelle...
+
+«Ô mon Dieu! faites que je ne sois pas la seule pardonnée...
+Celui-là, l'artisan qui, comme moi, la fille du roi... marche
+aussi depuis des siècles... celui-là... comme moi, peut-il espérer
+d'atteindre le terme de sa course éternelle?
+
+«Où est-il, Seigneur... où est-il?... Cette puissance que vous
+m'aviez donnée de le voir, de l'entendre à travers les espaces, me
+l'avez-vous retirée? Oh! dans ce moment suprême, ce don divin,
+rendez-le-moi... Seigneur... car, à mesure que je ressens ces
+infirmités humaines, que je bénis comme la fin de mon éternité de
+maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l'immensité, mon oreille
+le pouvoir d'entendre l'homme errant d'un bout du monde à
+l'autre...»
+
+La nuit était venue... obscure... orageuse...
+
+Le vent s'était élevé au milieu des grands sapins.
+
+Derrière leur cime noire, commençait à monter lentement à travers
+de sombres nuées, le disque argenté de la lune...
+
+L'invocation de la juive errante fut peut-être entendue...
+
+Tout à coup ses yeux se fermèrent, ses mains se joignirent, et
+elle resta agenouillée au milieu des ruines... immobile comme une
+statue des tombeaux... Et elle eut alors une vision étrange!!!
+
+
+
+XLV. Le calvaire.
+
+Telle était la vision d'Hérodiade:
+
+Au sommet d'une haute montagne, nue, rocailleuse, escarpée,
+s'élève un calvaire.
+
+Le soleil décline ainsi qu'il déclinait lorsque la juive s'est
+traînée, épuisée de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le
+Décapité.
+
+Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la
+plaine aride, solitaire, infinie; le grand Christ en croix se
+détache blanc et pâle sur les nuages d'un noir bleu qui couvrent
+partout le ciel et deviennent d'un violet sombre en se dégradant à
+l'horizon...
+
+À l'horizon... où le soleil couchant a laissé de longues traînées
+d'une lueur sinistre... d'un rouge de sang. Aussi loin que la vue
+peut s'étendre, aucune végétation n'apparaît sur ce morne désert,
+couvert de sable et de cailloux comme le lit séculaire de quelque
+océan desséché.
+
+Un silence de mort plane sur cette contrée désolée. Quelquefois de
+gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pelé, à l'oeil jaune
+et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes,
+viennent faire la sanglante curée de la proie qu'ils ont enlevée
+dans un pays moins sauvage.
+
+Comment ce calvaire, ce lieu de prière, a-t-il été élevé si loin,
+si loin de la demeure des hommes?
+
+Ce calvaire a été élevé à grand frais par un pécheur repentant; il
+avait fait beaucoup de mal aux autres hommes... et, pour mériter le
+pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne à genoux et, devenu
+cénobite, il a vécu jusqu'à sa mort au pied de cette croix, à peine
+abrité sous un toit de chaume depuis longtemps balayé par les vents.
+
+Le soleil décline toujours...
+
+Le ciel devient de plus en plus sombre... les raies lumineuses de
+l'horizon, naguère empourprées, commencent à s'obscurcir
+lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont
+l'incandescence s'éteint peu à peu.
+
+Soudain l'on entend, derrière l'un des versants du calvaire opposé
+au couchant, le bruit de quelques pierres qui se détachent et
+tombent en bondissant jusqu'au bas de la montagne.
+
+Le pied d'un voyageur qui, après avoir traversé la plaine, gravit
+depuis une heure cette pente escarpée, a fait rouler ces cailloux
+au loin.
+
+Ce voyageur ne paraît pas encore, mais l'on distingue son pas
+lent, égal et ferme. Enfin... il atteint le sommet de la montagne,
+et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.
+
+Ce voyageur est aussi pâle que le Christ en croix: sur son large
+front, de l'une à l'autre tempe, s'étend une ligne noire.
+
+Celui-là est l'artisan de Jérusalem... L'artisan rendu méchant par
+la misère, par l'injustice et par l'oppression, celui qui, sans
+pitié pour les souffrances de l'homme divin portant sa croix,
+l'avait repoussé de sa demeure... en lui criant durement:
+
+-- MARCHE... MARCHE... MARCHE...
+
+Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit à son tour à l'artisan de
+Jérusalem:
+
+-- MARCHE... MARCHE... MARCHE... Et il a marché... éternellement
+marché... Ne bornant pas là sa vengeance, le Seigneur a voulu
+quelquefois attacher la mort aux pas de l'homme errant, et que les
+tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche
+homicide à travers les mondes.
+
+Et c'était pour l'homme errant des jours de repos dans sa douleur
+infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de
+profondes solitudes... telles que le désert où il traînait alors
+ses pas; du moins, en traversant cette plaine désolée, en
+gravissant ce rude calvaire, il n'entendait plus le glas funèbre
+des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derrière
+lui... dans les contrées habitées.
+
+Tout le jour, et encore à cette heure, plongé dans le noir abîme
+de ses pensées, suivant sa route fatale... allant où le menait
+l'invisible main, la tête baissée sur sa poitrine, les yeux fixés
+à terre, l'homme errant avait traversé la plaine, monté la
+montagne sans regarder le ciel... sans apercevoir le calvaire,
+sans voir le Christ en croix.
+
+L'homme errant pensait aux derniers descendants de sa race; il
+sentait, au déchirement de son coeur, que de grands périls les
+menaçaient encore...
+
+Et dans un désespoir amer, profond comme l'Océan, l'artisan de
+Jérusalem s'assit au pied du calvaire.
+
+À ce moment un dernier rayon de soleil, perçant à l'horizon le
+sombre amoncellement des nuages, jeta sur la crête de la montagne,
+sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d'un incendie.
+
+Le juif appuyait alors sur sa main son front penché... Sa longue
+chevelure, agitée par la brise crépusculaire, venait de voiler sa
+pâle figure, lorsque, écartant ses cheveux de son visage, il
+tressaillit de surprise... lui qui ne pouvait plus s'étonner de
+rien...
+
+D'un regard avide, il contemplait la longue mèche de cheveux qu'il
+tenait à la main... Ses cheveux, naguère noirs comme la nuit...
+étaient devenus gris.
+
+Lui aussi, comme Hérodiade, il avait vieilli.
+
+Le cours de son âge, arrêté depuis dix-huit siècles... reprenait
+sa marche...
+
+Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc dès lors
+aspirer à la tombe... Se jetant à genoux, il tendit les mains, le
+visage vers le ciel... pour demander à Dieu l'explication de ce
+mystère qui le ravissait d'espérance.
+
+Alors, pour la première fois, ses yeux s'arrêtèrent sur le Christ
+en croix qui dominait le calvaire, de même que la juive errante
+avait fixé son regard sur la paupière de granit du saint martyr.
+
+Le Christ, la tête inclinée sous le poids de sa couronne d'épines,
+semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon
+l'artisan qu'il avait maudit depuis tant de siècles... et qui, à
+genoux, renversé en arrière, dans une attitude d'épouvante et de
+prière, tendait vers lui ses mains suppliantes.
+
+-- Ô Christ!... s'écria le juif, le bras vengeur du Seigneur me
+ramène au pied de cette croix si pesante que tu portais, brisé de
+fatigue... ô Christ! lorsque tu voulus t'arrêter pour te reposer
+au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma dureté impitoyable,
+je te repoussai en te disant: «Marche!... marche!...» et voici
+qu'après ma vie errante je me retrouve devant cette croix... et
+voici qu'enfin mes cheveux blanchissent... Ô Christ! dans ta bonté
+divine, m'as-tu donc pardonné? Suis-je donc arrivé au terme de ma
+course éternelle! Ta céleste clémence m'accordera-t-elle enfin ce
+repos du sépulcre qui, jusqu'ici, hélas! m'a toujours fui!... Oh!
+si ta clémence descend sur moi... qu'elle descende aussi sur cette
+femme... dont le supplice est égal au mien!... Protège aussi les
+derniers descendants de ma race! Quel sera leur sort? Seigneur,
+déjà l'un d'eux, le seul de tous que le malheur eût perverti, a
+disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont
+blanchi! Mon crime ne sera-t-il donc expié que lorsque, dans ce
+monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille
+maudite! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bonté, ô
+Seigneur! qui me rend à l'humanité, annonce-t-elle votre clémence
+et la félicité des miens! Sortiront-ils enfin triomphants des
+périls qui les menacent! Pourront-ils, accomplissant tout le bien
+dont leur aïeul voulait combler l'humanité, mériter ainsi leur
+grâce et la mienne! ou bien, inexorablement condamnés par vous,
+Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent-
+ils expier leur tache originelle et mon crime! Oh! dites,
+Seigneur, serai-je pardonné avec eux? seront-ils punis avec moi!
+
+En vain le crépuscule avait fait place à une nuit orageuse et
+noire... le juif priait toujours, agenouillé au pied du calvaire.
+
+
+
+XLVI. Le conseil.
+
+La scène suivante se passe à l'hôtel de Saint-Dizier, le
+surlendemain du jour où a eu lieu la réconciliation du maréchal
+Simon et de ses filles.
+
+La princesse écoute les paroles de Rodin avec la plus profonde
+attention. Le révérend père est, selon son habitude, debout et
+adossé à la cheminée, tenant ses mains plongées dans les poches de
+derrière de sa vieille redingote brune; ses gros souliers boueux
+ont laissé leur empreinte sur le tapis d'hermine qui garnit le
+devant de la cheminée du salon. Une satisfaction profonde se lit
+sur la face cadavéreuse du jésuite. Mme de Saint-Dizier, mise avec
+cette sorte de coquetterie discrète qui convenait à une mère
+d'Église de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci
+avait complètement supplanté le père d'Aigrigny dans l'esprit de
+la dévote. Le flegme, l'audace, la haute intelligence, le
+caractère rude et dominateur de _l'ex-socius_, imposaient à cette
+femme altière, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration
+sincère, presque de l'attrait; il n'était pas même jusqu'à la
+saleté cynique, jusqu'à la repartie souvent brutale de ce prêtre,
+qui ne lui agréât, et qui ne fût pour elle une sorte de ragoût
+dépravé, qu'elle préférait alors de beaucoup aux formes exquises,
+à l'élégance musquée du beau révérend père d'Aigrigny.
+
+-- Oui, madame, disait Rodin d'un ton convaincu et pénétré, car
+ces gens-là ne se démasquent pas, même entre complices, oui,
+madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-Hérem
+sont excellentes. M. Hardy... l'esprit fort... le libre penseur,
+est enfin entré dans le giron de notre Église catholique,
+apostolique et romaine.
+
+Rodin ayant hypocritement nasillé ces derniers mots... la dévote
+inclina la tête avec respect.
+
+-- La grâce a touché cet impie... reprit Rodin, et l'a touché si
+fort, que, dans son enthousiasme ascétique, il a voulu déjà
+prononcer les voeux qui l'attachent à notre sainte compagnie.
+
+-- Si tôt, mon père? dit la princesse étonnée.
+
+-- Nos instituts s'opposent à cette précipitation, à moins
+cependant qu'il ne s'agisse d'un pénitent qui, se voyant _in
+articulo mortis _(à l'article de la mort), considère comme
+souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit,
+et de nous abandonner ses biens... pour la plus grande gloire du
+Seigneur.
+
+-- Est-ce que M. Hardy se trouve dans une position aussi
+désespérée, mon père?
+
+-- La fièvre le dévore; après tant de coups successifs qui l'ont
+miraculeusement poussé dans la voie du salut, reprit Rodin avec
+componction, cet homme, d'une nature si frêle et si délicate, est
+à cette heure presque entièrement anéanti, moralement et
+physiquement. Aussi les austérités, les macérations, les joies
+divines de l'extase vont-elles lui frayer on ne peut plus
+promptement le chemin de la vie éternelle, et il est probable
+qu'avant quelques jours...
+
+Et le prêtre secoua la tête d'un air sinistre.
+
+-- Si tôt que cela, mon père?
+
+-- C'est presque certain; j'ai donc pu, usant de mes dispenses,
+faire recevoir ce cher pénitent_, in articulo mortis_, membre de
+notre sainte compagnie, à laquelle, selon la règle, il a abandonné
+tous ses biens, présents et futurs... de sorte qu'à cette heure il
+n'a plus à songer qu'au salut de son âme... Encore une victime du
+philosophisme arrachée aux griffes de Satan.
+
+-- Ah! mon père, s'écria la dévote avec admiration, c'est une
+miraculeuse conversion... Le père d'Aigrigny m'a dit combien vous
+aviez eu à lutter contre l'influence de l'abbé Gabriel.
+
+-- L'abbé Gabriel, reprit Rodin, a été puni de s'être mêlé de ce
+qui ne le regardait point et d'autres choses encore... J'ai exigé
+son interdiction... et il a été interdit par son évêque et révoqué
+de sa cure... On dit qu'afin de passer le temps, il court les
+ambulances de cholériques pour y distribuer des consolations
+chrétiennes; on ne peut s'opposer à cela... Mais ce consolateur
+ambulant sent son hérétique d'une lieue...
+
+-- C'est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une
+assez grande action sur les hommes; aussi n'a-t-il pas fallu moins
+que votre éloquence admirable, irrésistible, pour ruiner les
+détestables conseils de cet abbé Gabriel, qui s'était imaginé de
+vouloir ramener M. Hardy à la vie mondaine... En vérité, mon père,
+vous êtes un saint Chrysostome.
+
+-- Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, très peu sensible aux
+flatteries, gardez cela pour d'autres.
+
+-- Je vous dis que vous êtes un saint Chrysostome, mon père,
+répéta la princesse avec feu; car, comme lui vous méritez le
+surnom de saint Jean Bouche d'or.
+
+-- Allons donc, madame! dit Rodin avec brutalité en haussant les
+épaules, moi _une bouche d'or!..._ j'ai les lèvres trop livides et
+les dents trop noires... Vous plaisantez, avec votre bouche d'or.
+
+-- Mais, mon père...
+
+-- Mais, madame, on ne me prend pas à cette glu-là, moi, reprit
+durement Rodin; je hais les compliments, je n'en fais point.
+
+-- Que votre modestie me pardonne, mon père, dit humblement la
+dévote, je n'ai pu résister au bonheur de vous témoigner mon
+admiration; car, ainsi que vous l'aviez presque prédit... ou prévu
+il y a peu de mois, voici déjà deux membres de la famille
+Rennepont _désintéressés dans la question de l'héritage..._
+
+Rodin regarda Mme de Saint-Dizier d'un air radouci et approbatif
+en l'entendant formuler ainsi la position des deux défunts
+héritiers. Car, selon Rodin, M. Hardy, par sa donation et son
+ascétisme homicide, n'appartenait plus au monde.
+
+La dévote continua:
+
+-- L'un de ces hommes, misérable artisan, a été conduit à sa perte
+par l'exaltation de ses vices... vous avez conduit l'autre dans la
+voie du salut en exaltant ses qualités aimantes et tendres. Soyez
+donc glorifié dans vos prévisions, mon père, car, vous l'avez dit:
+«C'est aux passions que je m'adresserai pour arriver à mon but.»
+
+-- Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin.
+Et votre nièce? et les deux filles du maréchal Simon? Ces
+personnes-là ont-elles fait aussi une fin chrétienne, ou sont-
+elles désintéressées de la question de l'héritage, pour nous
+glorifier sitôt?
+
+-- Non, sans doute.
+
+-- Eh bien, donc! vous le voyez, madame ne perdons point de temps
+à nous congratuler du passé; songeons à l'avenir... Le grand jour
+approche, le 1er juin n'est pas loin... fasse le ciel que nous ne
+voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent
+continuer de vivre dans l'impénitence jusqu'à cette époque et
+posséder cet énorme héritage... objet de nouvelles perditions
+entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son
+Église entre les mains de notre compagnie.
+
+-- Il est vrai, mon père...
+
+-- À propos de cela, vous devriez voir des gens d'affaires au
+sujet de votre nièce?
+
+-- Je les ai vus, mon père; et, si incertaine que soit la chance
+dont je vous ai parlé, elle est à tenter; je saurai aujourd'hui,
+je l'espère, si légalement cela est possible...
+
+-- Peut-être alors, dans le milieu où cette nouvelle condition la
+placerait, trouverait-on... moyen d'arriver... à... sa
+_conversion! _dit Rodin avec un étrange et hideux sourire; car
+jusqu'ici, depuis qu'elle s'est fatalement rapprochée de cet
+Indien, le bonheur de ces deux païens paraît inaltérable et
+étincelant comme le diamant; rien n'y peut mordre... pas même la
+dent de Faringhea... Mais espérons que le Seigneur fera justice de
+ces vaines et coupables félicités.
+
+Cet entretien fut interrompu par le père d'Aigrigny; il entra dans
+le salon d'un air triomphant et s'écria de la porte:
+
+-- Victoire!
+
+-- Que dites-vous? demanda la princesse.
+
+-- Il est parti... cette nuit, dit le père d'Aigrigny.
+
+-- Qui cela?... fit Rodin.
+
+-- Le maréchal Simon, répondit le père d'Aigrigny.
+
+-- Enfin... dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.
+
+-- C'est sans doute son entretien avec le général d'Havrincourt
+qui aura comblé la mesure, s'écria la dévote; car, je le sais, il
+a eu une entrevue avec le général, qui, comme tant d'autres, a cru
+aux bruits plus ou moins fondés que j'avais fait répandre... Tout
+moyen est bon pour atteindre l'impie, ajouta la princesse en
+manière de correctif.
+
+-- Avez-vous quelques détails? dit Rodin.
+
+-- Je quitte Robert, dit le père d'Aigrigny; son signalement, son
+âge, peuvent se rapporter à l'âge et au signalement du maréchal;
+celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a
+profondément surpris votre émissaire.
+
+-- Laquelle? dit Rodin.
+
+-- Jusqu'alors, il avait eu sans cesse à combattre les hésitations
+du maréchal; il avait, en outre, remarqué son air sombre,
+désespéré... Hier, au contraire, il lui a trouvé un air si
+heureux, si rayonnant, qu'il n'a pu s'empêcher de lui demander la
+cause de ce changement.
+
+-- Eh bien! dirent à la fois Rodin et la princesse, étrangement
+surpris.
+
+--» Je suis en effet l'homme le plus heureux du monde, a répondu
+le maréchal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir
+sacré.»
+
+Les trois acteurs de cette scène se regardèrent en silence.
+
+-- Et qui a pu amener ce brusque changement dans l'esprit du
+maréchal? dit la princesse d'un air pensif; on comptait au
+contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte
+pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.
+
+-- Je m'y perds, dit Rodin en réfléchissant; mais il m'importe, il
+est parti: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses
+filles... A-t-il emmené ce maudit soldat?
+
+-- Non... dit le père d'Aigrigny, malheureusement non... mis en
+défiance et instruit par le passé, il va redoubler de précautions,
+et un homme qui aurait pu, dans un cas désespéré, nous servir
+contre lui... vint d'être frappé par la contagion.
+
+-- Qui donc cela? demanda la princesse.
+
+-- Morok... Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout,
+partout... et il est perdu, car, s'il échappe à la contagion, il
+est à craindre qu'il ne succombe à un mal horrible et incurable.
+
+-- Que dites-vous?...
+
+-- Il y a peu de jours, il a été mordu par un des molosses de sa
+ménagerie, et le lendemain la rage s'est déclarée chez le chien.
+
+-- Ah! c'est affreux! s'écria la princesse. Et où est ce
+malheureux?
+
+-- On l'a transporté dans une des ambulances provisoires établies
+à Paris, car le choléra seul s'est déclaré chez lui jusqu'à
+présent... et, je le répète, c'est un double malheur, car c'était
+un homme dévoué, décidé et prêt à tout... Or, le soldat, gardien
+des orphelines, sera d'un abord presque impossible, et par lui
+seul cependant on peut arriver aux filles du maréchal Simon.
+
+-- C'est évident, dit Rodin d'un air pensif.
+
+-- Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau éveillé
+ses soupçons, ajouta le père d'Aigrigny et...
+
+-- À propos de lettres anonymes, dit tout à coup Rodin en
+interrompant le père d'Aigrigny, il est un fait qu'il est bon que
+vous sachiez; je vous dirai pourquoi.
+
+-- De quoi s'agit-il?
+
+-- Outre les lettres que vous savez, le maréchal Simon en a reçu
+nombre d'autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les
+moyens possibles, on tâchait d'exaspérer son irritation contre
+vous, en lui rappelant toutes les raisons qu'il avait de vous
+haïr, et en le raillant de ce que votre caractère sacré vous
+mettait à l'abri de sa vengeance.
+
+Le père d'Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s'écria en
+rougissant malgré lui:
+
+-- Mais dans quel but... Votre Révérence a-t-elle agi ainsi?
+
+-- D'abord, afin de détourner de moi les soupçons qui pouvaient
+être éveillés par ces lettres; puis, afin d'exalter la rage du
+maréchal jusqu'au délire, en lui rappelant sans cesse et les
+justes motifs de sa haine contre vous, et l'impossibilité où il
+était de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de
+chagrins, de colère, d'irritation, que les brutales passions de
+cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le
+pousser à cette folle entreprise, qui est la conséquence et la
+punition de son idolâtrie pour un misérable usurpateur.
+
+-- Soit, dit le père d'Aigrigny d'un air contraint; mais je ferai
+observer à Votre Révérence qu'il était un peu dangereux d'exciter
+ainsi le maréchal Simon contre moi.
+
+-- Pourquoi? demanda Rodin en attachant un coup d'oeil perçant sur
+le père d'Aigrigny.
+
+-- Parce que le maréchal, poussé hors des bornes, ne se souvenant
+que de notre haine mutuelle... pouvait me chercher, me
+rencontrer...
+
+-- Eh bien! après? fit Rodin.
+
+-- Eh il pouvait oublier... que je suis prêtre... et...
+
+-- Ah! vous avez peur?... dit dédaigneusement Rodin en
+interrompant le père d'Aigrigny.
+
+À ces mots de Rodin: «Vous avez peur» le révérend père bondit sur
+sa chaise; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta:
+
+-- Votre Révérence ne se trompe pas; oui, j'aurais peur... oui...
+Dans une circonstance pareille... J'aurais peur d'oublier que je
+suis prêtre... et de trop me souvenir que j'ai été soldat.
+
+-- Vraiment? dit Rodin avec un souverain mépris... vous en êtes
+encore là... à ce niais et sauvage point d'honneur? Votre soutane
+n'a pas éteint ce beau feu? Ainsi, ce sabreur, dont j'étais bien
+sûr de détraquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un
+tambour, en prononçant quelques mots magiques pour ces batailleurs
+stupides: _Honneur militaire... serment... Napoléon II_, ainsi, ce
+sabreur, s'il se fût porté contre vous à quelque acte de violence,
+il vous eût fallu faire un grand effort pour rester calme?
+
+Et Rodin attacha de nouveau son regard pénétrant sur le révérend
+père.
+
+-- Il est inutile, je crois, à Votre Révérence, de faire des
+suppositions semblables, dit le père d'Aigrigny en contenant
+difficilement son agitation.
+
+-- Comme votre supérieur, reprit sévèrement Rodin, j'ai le droit
+de vous demander ce que vous eussiez fait si le maréchal Simon
+avait levé la main sur vous...
+
+-- Monsieur! s'écria le révérend père.
+
+-- Il n'y a pas de _messieurs _ici, il y a des prêtres, dit
+durement Rodin. Le père d'Aigrigny baissa la tête, contenant
+difficilement sa colère.
+
+-- Je vous demande, reprit obstinément Rodin, quelle aurait été
+votre conduite si le maréchal Simon vous eût frappé? Est-ce clair?
+
+-- Assez! de grâce, dit le père d'Aigrigny, assez!
+
+-- Ou, si vous l'aimez mieux, s'il vous eût souffleté sur les deux
+joues? reprit Rodin avec un flegme opiniâtre.
+
+Le père d'Aigrigny, blême, les dents serrées, les poings crispés,
+était en proie à une sorte de vertige à la seule pensée d'un
+outrage, tandis que Rodin, qui n'avait pas sans doute fait en vain
+cette question, soulevant ses flasques paupières, semblait
+profondément attentif aux symptômes significatifs qui se
+trahissaient sur la physionomie bouleversée de l'ancien colonel.
+
+La dévote, de plus en plus sous le charme de _l'ex-socius,
+_trouvant la position du père d'Aigrigny aussi pénible que fausse,
+sentait s'augmenter son admiration pour Rodin.
+
+Enfin le père d'Aigrigny, reprenant peu à peu son sang-froid,
+répondit à Rodin d'un ton calme et contraint:
+
+-- Si j'avais à subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur
+de me donner la résignation de l'humilité.
+
+-- Et certainement le Seigneur écouterait vos voeux, dit
+froidement Rodin, satisfait de l'épreuve qu'il venait de tenter
+sur le père d'Aigrigny. D'ailleurs, vous voici prévenu, et il est
+peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le maréchal
+Simon revienne ici afin d'éprouver si rudement votre humilité...
+Mais s'il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et
+perçant sur le révérend père, s'il revenait... vous sauriez, je
+n'en doute pas, montrer à ce brutal traîneur de sabre, malgré ses
+violences, tout ce qu'il y a de résignation et d'humilité dans une
+âme vraiment chrétienne.
+
+Deux coups, discrètement frappés à la porte de l'appartement
+interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre
+entra portant sur un plateau une large enveloppe cachetée, qu'il
+remit à la princesse, après quoi il sortit.
+
+Mme de Saint-Dizier, ayant d'un regard demandé à Rodin la
+permission de décacheter cette lettre, la parcourut, et bientôt
+une satisfaction cruelle éclata sur son visage.
+
+-- Il y a de l'espoir, s'écria-t-elle en s'adressant à Rodin; la
+demande est rigoureusement légale, elle se renforce de l'instance
+en interdiction; les conséquences peuvent être celles que nous
+souhaitons. En un mot, ma nièce peut, du jour au lendemain, être
+menacée de la plus complète misère... Elle si prodigue... quel
+bouleversement dans toute sa vie!...
+
+-- Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caractère
+indomptable... dit Rodin d'un air méditatif; car jusqu'ici tout a
+échoué. On dirait que certains bonheurs rendent invulnérable,
+murmura le jésuite en rongeant ses ongles plats et noirs.
+
+-- Mais, pour obtenir le résultat que je désire, il faut exaspérer
+l'orgueil de ma nièce; il est donc absolument indispensable que je
+la voie et que je cause avec elle, dit Mme de Saint-Dizier en
+réfléchissant.
+
+-- Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le père
+d'Aigrigny.
+
+-- Peut-être, dit la princesse. Elle est si heureuse!... que son
+audace doit être à son comble; oui... oui... je la connais. Je lui
+écrirai de telle sorte... qu'elle viendra.
+
+-- Vous croyez? demanda Rodin d'un air dubitatif.
+
+-- N'en doutez pas, mon père, reprit la princesse, elle viendra.
+Et, une fois sa fierté en jeu... on peut beaucoup espérer.
+
+-- Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le
+moment approche, les haines, les défiances sont éveillées... il
+n'y a pas un moment à perdre.
+
+-- Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu
+voir où aboutit le procès qu'elle a tenté de faire à propos de ce
+qu'elle appelle sa détention dans une maison de santé, et la
+séquestration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte-
+Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout; je sais de bonne
+part qu'il sera passé outre sur ces criailleries, faute de preuves
+suffisantes, malgré l'acharnement de certains magistrats
+parlementaires qui seront notés, et bien notés...
+
+-- Dans ces circonstances, reprit Rodin, le départ du maréchal
+donne toute latitude; il faut agir immédiatement sur ses filles.
+
+-- Mais comment? dit la princesse.
+
+-- Il faut d'abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les
+étudier... ensuite on agira en conséquence.
+
+-- Mais le soldat ne les quittera pas d'une seconde, dit le père
+d'Aigrigny.
+
+-- Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le
+soldat et le mettre des nôtres.
+
+-- Lui!... Cet espoir est insensé! s'écria le père d'Aigrigny;
+vous ne connaissez pas cet homme.
+
+-- Je ne le connais pas! dit Rodin en haussant les épaules. Mlle
+de Cardoville ne m'a-t-elle pas présenté à lui comme son
+libérateur, lorsque je vous ai eu dénoncé comme l'âme de cette
+machination? n'est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique
+impériale... sa croix d'honneur, chez le docteur Baleinier?...
+n'est-ce pas moi enfin qui lui ai ramené les jeunes filles du
+couvent, et qui les ai mises aux bras de leur père?
+
+-- Oui, reprit la princesse; mais, depuis ce temps, ma nièce
+maudite a tout deviné, tout découvert. Elle vous a dit, à vous-
+même, mon père...
+
+-- Qu'elle me considérait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin.
+Soit. Mais a-t-elle dit cela au maréchal? M'a-t-elle nommé à lui?
+et si elle l'a fait, le maréchal a-t-il appris cette circonstance
+à son soldat? Cela se peut, mais cela n'est pas certain; en tous
+cas, il faut s'en assurer: si le soldat me traite en ennemi
+dévoilé... nous verrons... mais je tenterai d'abord d'être
+accueilli en ami.
+
+-- Quand cela? dit la dévote.
+
+-- Demain matin, répondit Rodin.
+
+-- Grand Dieu! mon cher père, s'écria Mme de Saint-Dizier avec
+crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi? Prenez garde...
+
+-- Je prends toujours garde, madame... J'ai eu raison de
+compagnons plus terribles que lui... du choléra, par exemple. Et
+le jésuite sourit en montrant ses dents noires...
+
+-- Mais, s'il vous traite en ennemi... il refusera de vous
+recevoir; de quelle manière parviendrez-vous jusqu'aux filles du
+maréchal Simon? dit le père d'Aigrigny.
+
+-- Je n'en sais rien du tout, dit Rodin; mais, comme je veux y
+parvenir... j'y parviendrai.
+
+-- Mon père, dit tout à coup la princesse en réfléchissant, ces
+jeunes filles ne m'ont jamais vue... si, sans me nommer... je
+pouvais m'introduire auprès d'elles?
+
+-- Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d'abord
+que je sache à quoi me résoudre à l'égard de ces orphelines... À
+tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps...
+alors seulement, une fois mon plan bien arrêté, votre concours
+pourra m'être utile... En tous cas... veuillez être prête demain
+matin, afin de m'accompagner, madame.
+
+-- Où cela, mon père?
+
+-- Chez le maréchal Simon.
+
+-- Chez lui?
+
+-- Pas précisément chez lui; vous monterez dans votre voiture, moi
+je prendrai un fiacre: je tenterai de m'introduire auprès des
+jeunes filles; pendant ce temps-là, vous m'attendrez à quelques
+pas de la maison du maréchal; si je réussis, si j'ai besoin de
+votre aide, j'irai vous trouver dans votre voiture; vous recevrez
+mes instructions, et rien n'aura paru concerté entre nous.
+
+-- Soit, mon révérend père; mais, en vérité, je tremble en
+songeant à votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.
+
+-- Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, répondit Rodin.
+Quant à vous, mon père, ajouta-t-il en s'adressant au père
+d'Aigrigny, faites à l'instant partir pour Vienne la note qui
+était prête, afin d'annoncer à qui vous savez le départ et la
+prochaine arrivée du maréchal. Tout est prévu. Ce soir, j'écrirai
+plus amplement.
+
+Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme de Saint-Dizier, dans
+sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la
+maison du maréchal Simon.
+
+
+
+XLVII. Le bonheur.
+
+Depuis deux jours le maréchal Simon est parti. Il est huit heures
+du matin. Dagobert, marchant avec de grandes précautions sur la
+pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le
+salon qui conduit à la chambre à coucher de Rose et de Blanche, et
+va discrètement coller son oreille à la porte de l'appartement des
+jeunes filles; Rabat-Joie suit exactement son maître, et semble
+marcher avec autant de précaution que lui.
+
+La figure du soldat est inquiète, préoccupée; tout en
+s'approchant, il dit à demi-voix:
+
+-- Pourvu que ces chères enfants n'aient rien entendu... cette
+nuit! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu'elles ne sachent cet
+événement que le plus tard possible. Cela serait capable de les
+attrister cruellement; pauvres petites, elles sont si gaies, si
+heureuses, depuis qu'elles savent l'amour de leur père pour
+elles!... Elles ont si bravement supporté son départ... Aussi,
+pourvu qu'elles ne soient pas instruites de l'accident de cette
+nuit! elles en seraient trop affligées!
+
+Puis, prêtant encore l'oreille, le soldat reprit:
+
+-- Je n'entends rien... rien... Elles toujours éveillées de si
+bonne heure... c'est peut-être le chagrin.
+
+Les réflexions de Dagobert furent interrompues par deux éclats de
+rire d'une fraîcheur charmante qui retentirent tout à coup dans
+l'intérieur de la chambre à coucher des jeunes filles.
+
+-- Allons! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit
+Dagobert en respirant plus à l'aise; probablement elles ne savent
+rien.
+
+Bientôt les éclats de rires redoublèrent tellement, que le soldat,
+ravi de cet accès de gaieté si rare chez _ses enfants_, se sentit
+d'abord tout attendri; un instant ses yeux devinrent humides en
+pensant que les orphelines avaient retrouvé l'heureuse sérénité de
+leur âge; puis, passant de l'attendrissement à la joie, l'oreille
+toujours collée contre la porte, le corps à demi penché, les mains
+appuyées sur ses genoux, Dagobert, épanoui, rayonnant, les lèvres
+relevées par une expression de jovialité muette, hochant un peu la
+tête, accompagna de son rire muet les éclats d'hilarité croissante
+des jeunes filles... Enfin, comme rien n'est plus contagieux que
+la gaieté, et que le digne soldat se pâmait d'aise, il finit par
+rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et
+seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur coeur.
+Rabat-Joie n'avait jamais vu son maître dans un tel accès de
+jovialité; il regarda d'abord avec un profond et silencieux
+étonnement, puis il se mit à japper d'un air interrogatif.
+
+À cet _accent _bien connu, le rire des jeunes filles s'arrêta tout
+à coup, et une voix fraîche, encore un peu tremblante de joyeuse
+émotion, s'écria:
+
+-- C'est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous éveiller?
+
+Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant
+près de la porte comme un chien couchant, répondit par un léger
+grognement à l'appel de sa jeune maîtresse.
+
+-- Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait à peine
+un nouvel accès d'hilarité, vous êtes bien matinal!
+
+-- Alors, pourrez-vous nous dire l'heure, s'il vous plaît,
+monsieur Rabat-Joie? ajouta Blanche.
+
+-- Oui, mesdemoiselles: il est huit heures passées, dit tout à
+coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette facétie d'un
+immense éclat de rire.
+
+Un léger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit:
+
+-- Bonjour Dagobert.
+
+-- Bonjour, mes enfants... Vous êtes bien paresseuses aujourd'hui,
+sans reproche.
+
+-- Ce n'est pas notre faute, notre chère Augustine n'est pas
+encore entrée chez nous, dit Rose; nous l'attendons.
+
+-- Nous y voilà, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent
+soucieux.
+
+Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrassé, car le
+digne homme savait mal mentir:
+
+-- Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin... de très
+bonne heure... elle est allée à la campagne pour... pour
+affaires... elle ne reviendra que dans quelques jours... ainsi,
+pour aujourd'hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules.
+
+-- Cette bonne madame Augustine... reprit la voix de Blanche avec
+intérêt. Ce n'est pas quelque chose de fâcheux pour elle qui l'a
+fait s'en aller si vite, n'est-ce pas, Dagobert?
+
+-- Non, non, pas du tout, c'est pour affaires, répondit le soldat;
+pour voir... un de ses parents...
+
+-- Ah! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous
+t'appellerons, tu pourras entrer.
+
+-- Je reviens dans un quart d'heure, dit le soldat en s'éloignant;
+puis il pensa:
+
+-- Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si
+bête et si bavard, qu'il peut tout éventer.
+
+Le nom du niais supposé servira de transition naturelle pour faire
+connaître la cause de la folle gaieté des deux soeurs; elles
+riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud.
+
+Les deux jeunes filles s'étaient levées et habillées, se servant
+mutuellement de femme de chambre; Rose avait coiffé et peigné
+Blanche; c'était au tour de Blanche de coiffer Rose; les deux
+jeunes filles, ainsi groupées, offraient un tableau rempli de
+grâce. Rose était assise devant une toilette; sa soeur, debout
+derrière elle, lissait ses beaux cheveux bruns. Âge heureux et
+charmant, encore si voisin de l'enfance, que la joie présente fait
+vite oublier les chagrins passés. Et puis, les orphelines
+éprouvaient plus que de la joie, c'était du bonheur, oui, un
+bonheur profond désormais inaltérable; leur père les adorait; leur
+présence, loin de lui être pénible, le ravissait. Enfin rassuré
+lui-même sur la tendresse de ses enfants, il n'avait non plus,
+grâce à elles, aucun chagrin à redouter. Pour les trois êtres,
+ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que
+pouvait être une séparation momentanée?
+
+Ceci dit et compris, on concevra l'innocente gaieté des deux
+soeurs, malgré le départ de leur père et l'expression enjouée,
+heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles
+refleurissaient déjà leurs couleurs naguère mourantes; leur foi
+dans l'avenir donnait à leur physionomie quelque chose de résolu,
+de décidé qui ajoutait un charme piquant à leurs traits
+enchanteurs.
+
+Blanche, en lissant les cheveux de sa soeur, laissa tomber son
+peigne; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la prévint
+et le lui rendit en disant:
+
+-- S'il s'était cassé, tu l'aurais mis dans le _panier aux anses_.
+
+Et les deux jeunes filles de rire comme des folles, à ces mots qui
+faisaient allusion à une admirable jeannoterie de Jocrisse.
+
+Le niais supposé avait cassé l'anse d'une tasse et, la gouvernante
+des jeunes filles le réprimandant, il avait répondu: «Soyez
+tranquille, madame, j'ai mis l'anse _dans le panier aux anses_.
+
+_-- _Le panier aux anses?
+
+-- Oui, madame c'est là où je serre toutes les anses que je casse
+et que je casserai.»
+
+-- Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de
+joie, que c'est donc ridicule de rire de pareilles sottises!
+
+-- C'est que c'est si drôle aussi! reprit Blanche; comment y
+résister?
+
+-- Tout ce que je regrette... c'est que notre père ne nous entende
+pas rire ainsi.
+
+-- Il était si heureux de nous voir gaies!
+
+-- Il faudra lui écrire aujourd'hui l'histoire du panier aux
+anses.
+
+-- Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre
+promesse, nous n'avons pas de chagrin pendant son absence.
+
+-- Lui écrire... Ma soeur... mais non... tu le sais bien, il nous
+écrira, lui... mais nous ne pouvons pas lui répondre.
+
+-- C'est vrai... Alors... une idée. Écrivons-lui toujours, à son
+adresse ici. Dagobert mettra les lettres à la poste et, à son
+retour, notre père lira notre correspondance.
+
+-- Tu as raison, c'est charmant. Que de folies nous allons lui
+conter, puisqu'ils les aime!...
+
+-- Et nous aussi... Il faut l'avouer, nous ne demandons pas mieux
+que d'être gaies.
+
+-- Oh! certes... les dernières paroles de notre père nous ont
+donné tant de courage, n'est-ce pas, soeur?
+
+-- Moi, en l'écoutant, je me sentais intrépide au sujet de son
+départ.
+
+-- Et quand il nous a dit: «Mes enfants, je vais vous confier...
+ce que je puis vous confier... J'avais à remplir un devoir
+sacré... pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque
+temps; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre
+tendresse, je ne pouvais me résoudre à vous abandonner...
+cependant ma conscience était inquiète, agitée; le chagrin abat
+tellement que je n'avais pas la force de prendre une décision, et
+les jours se passaient ainsi dans les hésitations remplies
+d'angoisses; mais, une fois certain de votre tendresse, tout à
+coup ces irrésolutions ont cessé, j'ai compris qu'il ne s'agissait
+pas de sacrifier un devoir à un autre et de me préparer ainsi un
+remords, mais qu'il fallait accomplir deux devoirs à la fois,
+devoirs sacrés tous deux, et c'est ce que je fais avec joie, avec
+coeur, avec bonheur.»
+
+-- Oh! dis, dis, ma soeur, continue, s'écria Blanche en se levant
+pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre père;
+rappelons-nous-les souvent, ces paroles; elles nous
+soutiendraient, si nous avions l'envie de nous attrister de son
+absence.
+
+-- N'est-ce pas, soeur? Mais, comme notre père nous le disait
+encore: «Au lieu d'être chagrines de mon départ, mes enfants,
+soyez-en joyeuses, soyez-en fières. Je vous quitte pour accomplir
+quelque chose de bien, de généreux. Tenez, figurez-vous qu'il y
+ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprimé, abandonné
+de tous; que le père de cet orphelin ait été mon bienfaiteur, que
+je lui aie juré de me dévouer à son fils... et que les jours de
+son fils soient menacés!... Dites, mes enfants, seriez-vous
+tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet
+orphelin?
+
+-- Oh! non, non, brave père, avons-nous répondu, nous ne serions
+pas tes filles, alors! reprit Rose avec exaltation. Va, sois sûr
+de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre
+tristesse pourrait affaiblir ton courage; va, pars, et chaque jour
+nous nous dirons avec orgueil: «C'est pour accomplir un noble et
+grand devoir que notre père nous a quittées; aussi il nous est
+doux de l'attendre.»
+
+-- Comme c'est beau, comme cela soutient, l'idée du devoir... du
+dévouement, ma soeur! reprit Rose avec exaltation! vois donc, cela
+donne à notre père le courage de nous quitter sans chagrin, et à
+nous le courage d'attendre gaiement son retour.
+
+-- Et puis, de quel calme nous jouissons à cette heure! Ces rêves
+affligeants qui nous présageaient de si tristes événements ne nous
+tourmentent plus.
+
+-- Je te le dis, soeur, cette fois nous sommes pour toujours en
+plein bonheur...
+
+-- Et puis, es-tu comme moi? Il me semble maintenant que je me
+sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les
+malheurs possibles.
+
+-- Je le crois bien; vois donc comme nous sommes fortes
+maintenant; notre père au milieu de nous, toi d'un côté, moi de
+l'autre, et...
+
+-- Dagobert à l'avant-garde, Rabat-Joie à l'arrière-garde: donc
+l'armée sera complète. Aussi qu'on vienne l'attaquer, mille
+escadrons! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la
+jeune fille, et Dagobert parut à la porte du salon, qu'il
+entrebâilla. Heureux, radieux, il fallait voir; car le vieil
+indiscret avait quelque peu écouté les jeunes filles avant de se
+montrer.
+
+-- Ah! tu nous écoutais, curieux! dit gaiement Rose en sortant de
+sa chambre avec sa soeur, et entrant dans le salon, où toutes deux
+embrassèrent affectueusement le soldat.
+
+-- Je crois bien, que je vous écoutais, et je ne regrettais qu'une
+chose, c'était de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que
+celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves
+filles, voilà comme je vous aime... un peu crânes, mordieu! et
+disant au chagrin: Allons, demi-tour à gauche... assez causé...
+fichtre!
+
+-- Bon... tu vas voir qu'il va nous dire de jurer maintenant, dit
+Rose à sa soeur en riant.
+
+-- Eh! eh! ma foi, de temps en temps... je ne dis pas non, reprit
+le soldat; ça soulage, ça calme; car si, pour supporter des
+tremblements de misère, on ne pouvait pas jurer les cinq cent
+mille noms de...
+
+-- Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main
+sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si
+Mme Augustine t'entendait...
+
+-- Pauvre gouvernante, si douce, si timide!... reprit Blanche.
+
+-- Quelle peur tu lui ferais!
+
+-- Oui, dit Dagobert en tâchant de cacher son embarras renaissant;
+mais elle ne nous entend pas, puisqu'elle est... partie pour la
+campagne.
+
+-- Bonne et digne femme, reprit Blanche avec intérêt, elle nous a
+dit, à propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent
+coeur.
+
+-- Certainement, reprit Rose; en nous parlant de toi, elle nous
+disait: «Ah! mesdemoiselles, auprès de l'affection de M. Dagobert,
+je sais que mon attachement si récent doit vous paraître bien peu
+de chose, que vous n'en avez pas besoin, et pourtant je me _sens
+le droit _de me dévouer aussi pour vous.»
+
+-- Sans doute, sans doute, c'était... c'est un coeur d'or, dit
+Dagobert puis il ajouta tout bas:
+
+-- C'est comme un fait exprès, voilà qu'elles mettent la
+conversation sur cette pauvre femme...
+
+-- Du reste, mon père l'a bien choisie, reprit Rose, elle est
+veuve d'un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui...
+
+-- Du temps que nous étions tristes, dit Blanche, il fallait voir
+ses inquiétudes; et son chagrin, tout ce qu'elle tentait bien
+timidement pour nous consoler.
+
+-- Vingt fois j'ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en
+nous regardant, reprit Rose; oh! elle nous aime tendrement, et
+nous le lui rendons bien... et, à ce sujet, tu ne sais pas,
+Dagobert? nous avons un projet dès que notre père sera de
+retour...
+
+-- Tais-toi donc, ma soeur... reprit Blanche en riant, Dagobert ne
+nous gardera pas le secret.
+
+-- Lui?
+
+-- N'est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert?
+
+-- Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrassé, vous ferez
+bien de ne rien dire...
+
+-- Tu ne peux donc rien cacher à Mme Augustine?
+
+-- Ah! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement
+en menaçant le soldat du bout du doigt, je vous soupçonne d'avoir
+fait le coquet auprès de notre bonne gouvernante.
+
+-- Moi... coquet? dit le soldat. Le ton, l'expression de Dagobert
+en prononçant ces mots furent si puissants, que les deux soeurs
+partirent d'un grand éclat de rire. Leur hilarité était au comble
+lorsque la porte s'ouvrit.
+
+Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annonçant à haute
+voix:
+
+-- Monsieur Rodin. En effet, le jésuite se glissa précipitamment
+dans l'appartement comme pour prendre possession du terrain; une
+fois entré, il crut la partie gagnée, et ses yeux de reptile
+étincelèrent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux
+soeurs et la colère du soldat à cette visite imprévue. Courant à
+Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s'écria:
+
+-- Qui t'a permis d'introduire quelqu'un ici... sans me prévenir?
+
+-- Grâce, monsieur Dagobert! dit Jocrisse en se jetant à genoux,
+et joignant les mains d'un air aussi niais que suppliant.
+
+-- Va-t'en... sors d'ici, et vous aussi... et vous surtout! ajouta
+le soldat d'un air menaçant en se retournant vers Rodin, qui déjà
+s'approchait des jeunes filles en souriant d'un air paterne.
+
+-- Je suis à vos ordres, mon cher monsieur... dit humblement le
+prêtre en s'inclinant, mais sans bouger de place.
+
+-- T'en iras-tu, criait le soldat à Jocrisse, toujours agenouillé,
+car, grâce à l'avantage de cette position, cet homme savait
+pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert pût
+le mettre à la porte.
+
+-- Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d'une voix dolente, pardon
+d'avoir conduit ici monsieur sans vous prévenir; mais, hélas! j'ai
+la tête perdue à cause du malheur qui est arrivé à
+Mme Augustine...
+
+-- Quel malheur? s'écrièrent aussitôt Rose et Blanche, en
+s'approchant vivement de Jocrisse avec inquiétude.
+
+-- T'en iras-tu! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le
+collet pour le forcer à se relever.
+
+-- Parlez... parlez... reprit Blanche en s'interposant entre le
+soldat et Jocrisse, qu'est-il donc arrivé à Mme Augustine?
+
+-- Mademoiselle, se hâta de dire Jocrisse, malgré les bourrades du
+soldat, Mme Augustine a été attaquée cette nuit du choléra, et on
+l'a...
+
+Jocrisse ne put achever, Dagobert lui asséna dans la mâchoire le
+plus glorieux coup de poing qu'il eût donné depuis longtemps; et
+puis, usant de sa force encore redoutable pour son âge, l'ancien
+grenadier à cheval, d'un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur
+ses jambes et, d'un violent coup de pied au bas des reins,
+l'envoya rouler dans la pièce voisine. Se retournant alors vers
+Rodin, les joues animées, l'oeil étincelant de colère, Dagobert
+lui montra la porte d'un geste expressif en lui disant d'une voix
+courroucée:
+
+-- À votre tour... si vous ne filez pas... et rondement...
+
+-- À vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se
+dirigeant à reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes
+filles.
+
+
+
+XLVIII. Le devoir.
+
+Rodin, opérant lentement sa retraite sous le feu des regards
+courroucés de Dagobert, gagnait la porte à reculons en jetant des
+regards obliques et pénétrants sur les orphelines visiblement
+émues par l'indiscrétion calculée de Jocrisse (Dagobert lui avait
+ordonné de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de
+leur gouvernante; le niais supposé avait, à tout hasard, fait le
+contraire de l'ordre qu'on lui avait donné).
+
+Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit:
+
+-- Est-il vrai, mon Dieu! que cette pauvre Mme Augustine soit
+attaquée du choléra?
+
+-- Non... je ne sais pas... je ne crois pas... répondit le soldat
+avec hésitation; d'ailleurs, que vous importe?...
+
+-- Dagobert... tu veux nous cacher... un malheur, dit Blanche: je
+me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout à l'heure, tu
+nous parlais de notre gouvernante.
+
+-- Si elle est malade... nous ne devons pas l'abandonner, elle a
+eu pitié de nos chagrins, nous devons avoir pitié de ses
+souffrances.
+
+-- Viens, ma soeur... allons dans sa chambre, dit Blanche en
+faisant un pas vers la porte, où Rodin s'était arrêté prêtant une
+attention croissante à cette scène imprévue, qui semblait le faire
+si profondément réfléchir.
+
+-- Vous ne sortirez pas d'ici, dit sévèrement le soldat
+s'adressant aux deux soeurs.
+
+-- Dagobert, dit Blanche avec fermeté, il s'agit d'un devoir
+sacré, il y aurait lâcheté à y manquer.
+
+-- Je vous dis que vous ne sortirez pas... dit le soldat en
+frappant du pied avec impatience.
+
+-- Mon ami, reprit Blanche d'un air non moins résolu que sa soeur,
+et avec une sorte d'exaltation qui colora son charmant visage d'un
+vif incarnat, notre père, en nous quittant, nous a donné un
+admirable exemple de dévouement au devoir... il ne nous
+pardonnerait pas d'avoir oublié sa leçon.
+
+-- Comment! s'écria Dagobert hors de lui en s'avançant vers les
+deux soeurs pour les empêcher de sortir, vous croyez que si votre
+gouvernante avait le choléra, je vous laisserais aller près d'elle
+sous prétexte de devoir?... Votre devoir est de vivre, et de vivre
+heureuses pour votre père... et pour moi, par-dessus le marché...
+Ainsi, plus un mot de cette folie.
+
+-- Nous ne courons aucun danger à aller auprès de notre
+gouvernante dans sa chambre, dit Rose.
+
+-- Eh, y eût-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non
+plus hésiter. Ainsi, Dagobert, sois bon... laisse-nous passer.
+
+Tout à coup Rodin, qui avait écouté ce qui précède avec une
+attention méditative, tressaillit; son oeil brilla, et un éclair
+de joie sinistre illumina son visage.
+
+-- Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche; tu ferais pour nous
+ce que tu nous reproches de faire pour une autre.
+
+Dagobert avait, jusque-là, pour ainsi dire barré le passage au
+jésuite et aux deux soeurs, en se mettant devant la porte; après
+un moment de réflexion, il haussa les épaules, s'effaça et dit
+avec calme:
+
+-- J'étais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles... allez... si vous
+trouvez Mme Augustine dans la maison... je vous permets de rester
+auprès d'elle...
+
+Interdites de l'assurance et des paroles de Dagobert, les deux
+jeunes filles restèrent immobiles et indécises.
+
+-- Si notre gouvernante n'est pas ici... où est-elle donc? dit
+Rose.
+
+-- Vous croyez peut-être que je vais vous le dire, après
+l'exaltation où je vous vois!
+
+-- Elle est morte!... s'écria Rose en pâlissant.
+
+-- Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat; non... sur votre
+père, je vous jure que non... seulement, à la première atteinte de
+la maladie, elle a demandé à être transportée hors de la maison...
+craignant la contagion pour ceux qui l'habitent.
+
+-- Bonne et courageuse femme... dit Rose avec attendrissement, et
+tu ne veux pas...
+
+-- Je ne veux pas que vous sortiez d'ici, et vous n'en sortirez
+pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s'écria le
+soldat en frappant du pied avec colère; puis se rappelant que la
+malheureuse indiscrétion de Jocrisse causait seule ce fâcheux
+incident, il ajouta avec une fureur concentrée:
+
+-- Oh! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin-
+là...
+
+Ce disant, il se retourna vers la porte, où Rodin se tenait
+silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilité
+habituelle les funestes espérances qu'il venait de concevoir.
+
+Les deux jeunes filles, ne doutant plus du départ de leur
+gouvernante, et persuadées que Dagobert ne leur apprendrait pas où
+on l'avait transportée, restèrent pensives et attristées.
+
+À la vue du prêtre, qu'il avait un moment oublié, le courroux du
+soldat augmenta, et il lui dit brutalement:
+
+-- Vous êtes encore là?
+
+-- Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l'air
+de bonhomie parfaite qu'il savait prendre dans l'occasion, que
+vous vous teniez devant la porte, ce qui m'empêchait naturellement
+de sortir.
+
+-- Eh bien! maintenant... rien ne vous empêche, filez...
+
+-- Je m'empresserai donc de... _filer... _mon cher monsieur,
+quoique j'aie, je crois, le droit de m'étonner d'une réception
+pareille...
+
+-- Il ne s'agit pas de réception, mais de départ... Allez-vous-en.
+
+-- J'étais venu, mon cher monsieur, pour vous parler...
+
+-- Je n'ai pas le temps de causer.
+
+-- Il s'agit d'affaires graves...
+
+-- Je n'ai pas d'autre affaire grave que celle de rester avec ces
+enfants...
+
+-- Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la
+porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps; excusez mon
+indiscrétion... porteur de nouvelles... d'excellentes nouvelles du
+maréchal Simon... je venais...
+
+-- Des nouvelles de notre père! dit vivement Rose en s'approchant
+de Rodin.
+
+-- Oh! parlez... parlez, monsieur, ajouta Blanche.
+
+-- Vous avez des nouvelles du maréchal, vous! dit Dagobert en
+jetant sur Rodin un regard soupçonneux. Et quelles sont-elles, ces
+nouvelles?
+
+Mais Rodin, sans d'abord répondre à cette question, quitta le
+seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour à
+tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit:
+
+-- Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie à
+ces chères demoiselles! Les voilà bien comme je les ai laissées,
+toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le
+jour où j'ai été les chercher dans ce vilain couvent où on les
+retenait prisonnières... Avec quel bonheur... je les ai vues se
+jeter dans les bras de leur glorieux père!...
+
+-- C'était là leur place, et la vôtre n'est pas ici... dit
+rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert
+derrière Rodin.
+
+-- Avouez au moins que ma place était chez le docteur Baleinier...
+dit le jésuite en regardant le soldat d'un air fin, vous savez,
+dans cette maison de santé... ce jour où je vous ai rendu cette
+noble croix impériale que vous regrettiez si fort... ce jour où
+cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j'étais son
+libérateur, vous a empêché de m'étrangler, un peu... mon cher
+monsieur... Ah! mais, c'est que c'est ainsi que j'ai l'honneur de
+vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave
+soldat commençait à m'étrangler; car, soit dit, sans le fâcher, il
+a, malgré son âge, un poignet de fer. Eh! eh! eh! les Prussiens et
+les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi...
+
+Ce peu de mots rappelaient à Dagobert et aux jeunes filles les
+services que Rodin leur avait véritablement rendus.
+
+Quoique le maréchal eût entendu parler de Rodin par Mlle de
+Cardoville comme d'un homme fort dangereux, dont elle avait été
+dupe, le père de Rose et de Blanche, sans cesse tourmenté,
+harcelé, n'avait pas fait part de cette circonstance à Dagobert;
+mais celui-ci, instruit par l'expérience, et malgré tant
+d'apparences favorables au jésuite, éprouvait à son endroit un
+éloignement insurmontable; aussi reprit-il brusquement:
+
+-- Il ne s'agit pas de savoir si j'ai le poignet rude ou non,
+mais...
+
+-- Si je fais allusion à cette innocente vivacité de votre part,
+mon cher monsieur, dit Rodin d'un ton doucereux en interrompant
+Dagobert et se rapprochant davantage des deux soeurs par une sorte
+de circonlocution de reptile qui lui était particulière, si j'y
+fais allusion, c'est en me souvenant involontairement des petits
+services que j'ai été trop heureux de vous rendre.
+
+Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussitôt abaissa sur sa
+prunelle fauve sa flasque paupière.
+
+-- D'abord, dit le soldat après un moment de silence, un homme de
+coeur ne parle jamais des services qu'il a rendus... et voilà
+trois fois que vous revenez là-dessus...
+
+-- Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s'il s'agit de nouvelles
+de notre père...
+
+Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille
+de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre
+les deux yeux:
+
+-- Vous êtes malin... mais je ne suis pas un conscrit.
+
+-- Je suis malin, moi? dit Rodin d'un air béat.
+
+-- Beaucoup... Vous croyez m'entortiller avec vos belles phrases,
+mais ça ne prend pas... Écoutez-moi bien: Quelqu'un de votre bande
+de robes noires m'avait volé ma croix... vous me l'avez
+restituée... soit... quelqu'un de votre bande avait enlevé ces
+enfants... vous les avez été chercher... soit... Vous avez dénoncé
+le renégat d'Aigrigny... c'est encore vrai... mais tout cela ne
+prouve que deux choses: la première, c'est que vous avez été assez
+misérable pour être le complice de ces gueux-là... la seconde,
+c'est que vous avez été assez misérable pour les dénoncer; or, ces
+deux choses-là sont ignobles... vous m'êtes suspect. Filez, et
+filez vite, votre vue n'est pas sainte pour ces enfants.
+
+-- Mais, mon cher monsieur...
+
+-- Il n'y a pas de mais, reprit Dagobert d'une voix irritée; quand
+un homme bâti comme vous fait le bien, ça cache quelque chose de
+mauvais... il faut se défier... et je me défie.
+
+-- Je conçois, dit froidement Rodin en cachant son désappointement
+croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat; on
+n'est pas maître de cela... pourtant... si vous réfléchissez...
+quel intérêt puis-je avoir à vous tromper, et sur quoi vous
+tromperais-je?
+
+-- Vous avez un intérêt quelconque à vous entêter à rester là
+malgré moi... quand je vous dis de vous en aller.
+
+-- J'ai eu l'honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher
+monsieur.
+
+-- Des nouvelles du maréchal Simon, n'est-ce pas?
+
+-- C'est cela même; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles
+de M. le maréchal, répondit Rodin en se rapprochant de nouveau des
+jeunes filles comme pour regagner le terrain qu'il avait perdu, et
+il leur dit:
+
+-- Oui, mes chères demoiselles, j'ai des nouvelles de votre
+glorieux père.
+
+-- Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit
+Dagobert.
+
+-- Comment!... vous avez la cruauté de priver ces chères
+demoiselles... d'entendre... les nouvelles que...
+
+-- Mordieu! monsieur, s'écria Dagobert d'une voix tonnante, vous
+ne voyez donc pas qu'il me répugne de jeter un homme de votre âge
+à la porte! Ça finira-t-il!
+
+-- Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas
+contre un vieux bonhomme comme moi... Est-ce que j'en vaux la
+peine?... Allons chez vous... soit... Je vous conterai ce que j'ai
+à vous conter... et vous vous repentirez de ne m'avoir pas laissé
+parler devant ces chères demoiselles, ce sera votre punition,
+méchant homme!
+
+Ce disant, Rodin, après s'être de nouveau incliné, cachant son
+dépit et sa colère, passa devant Dagobert, qui ferma la porte
+après avoir fait un signe d'intelligence aux deux soeurs, qui
+restèrent seules.
+
+-- Dagobert, quelles nouvelles de notre père? dit vivement Rose au
+soldat en le voyant rentrer un quart d'heure après être sorti en
+accompagnant Rodin.
+
+-- Eh bien... ce vieux sorcier sait, en effet, que le maréchal est
+parti et qu'il est parti joyeux; il connaît, m'a-t-il dit,
+M. Robert. Comment est-il instruit de tout cela?... je l'ignore,
+ajouta le soldat d'un air pensif; mais c'est une raison de plus
+pour me défier de lui.
+
+-- Et les nouvelles de notre père, quelles sont-elles? demanda
+Rose.
+
+-- Un des amis de ce vieux misérable (je ne m'en dédis pas!)
+connaît, m'a-t-il dit, votre père, et l'a rencontré à vingt-cinq
+lieues d'ici; sachant que cet homme revenait à Paris, le maréchal
+l'aurait chargé de vous dire ou de vous faire dire qu'il était en
+parfaite santé, et qu'il espérait bientôt vous revoir...
+
+-- Ah! quel bonheur! s'écria Rose.
+
+-- Tu vois bien, tu avais tort de le soupçonner... ce pauvre
+vieillard, ajouta Blanche, tu l'as traité si durement!...
+
+-- C'est possible... mais je ne m'en repens pas...
+
+-- Pourquoi cela?
+
+-- J'ai mes raisons... et une des meilleures, c'est que lorsque je
+l'ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti
+froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi...
+j'aurais vu un serpent s'avancer vers vous en rampant, que je
+n'aurais pas été plus effrayé... Je sais bien que, devant moi, il
+ne pouvait pas vous faire de mal; mais, que voulez-vous que je
+vous dise, mes enfants!... malgré les services qu'après tout il
+nous a rendus, je me tenais à quatre pour ne pas le jeter par la
+fenêtre... Or, cette manière de lui prouver ma reconnaissance
+n'est pas naturelle... Il faut donc se défier des gens qui vous
+inspirent ces idées-là.
+
+-- Bon Dagobert, c'est ton affection pour nous qui te rend si
+soupçonneux, dit Rose d'un ton caressant; cela prouve combien tu
+nous aimes.
+
+-- Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s'approchant de
+Dagobert et en jetant un coup d'oeil d'intelligence à sa soeur
+comme si toutes deux allaient réaliser quelque complot fait en
+l'absence du soldat...
+
+Celui-ci, qui était dans un de ces jours de défiance, regarda tour
+à tour les orphelines, puis, secouant la tête, il reprit:
+
+-- Hum!... vous me câlinez bien... vous avez quelque chose à me
+demander...
+
+-- Eh bien!... oui... tu sais que nous ne mentons jamais... dit
+Rose.
+
+-- Voyons, Dagobert, sois juste... voilà tout, ajouta Blanche.
+
+Et chacune d'elles s'approchant du soldat, qui était resté debout,
+joignit et appuya ses mains sur son épaule en le regardant et lui
+souriant de l'air le plus séducteur.
+
+-- Allons, parlez, voyons... dit Dagobert en les regardant l'une
+après l'autre, je n'ai qu'à me bien tenir. Il s'agit de quelque
+chose de difficile à arracher, j'en suis sûr...
+
+-- Écoute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as
+louées quelquefois d'être courageuses comme des filles de
+soldat...
+
+-- Au fait... au fait... dit Dagobert, qui commençait à
+s'inquiéter de ces précautions oratoires.
+
+La jeune fille allait parler lorsqu'on frappa discrètement à la
+porte (la leçon que Dagobert avait donnée à Jocrisse avait été
+d'un exemple salutaire, il venait de le chasser à l'instant même
+de la maison).
+
+-- Qui est là! dit Dagobert.
+
+-- Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.
+
+-- Entrez.
+
+Un domestique de la maison, homme honnête et fidèle, parut à la
+porte.
+
+-- Qu'est-ce? lui dit le soldat.
+
+-- Monsieur Dagobert, répondit Justin, il y a en bas une dame en
+voiture. Elle a envoyé son valet de pied s'informer si l'on
+pouvait parler à M. le duc et à mesdemoiselles... On lui a dit que
+M. le duc n'y était pas, mais que mesdemoiselles y étaient; alors
+elle a demandé à les voir... disant que c'était pour une quête.
+
+-- Et cette dame... l'avez-vous vue?... a-t-elle dit son nom?
+
+-- Elle ne l'a pas dit, monsieur Dagobert, mais ça a l'air d'une
+grande dame... une voiture superbe... des domestiques en grande
+livrée.
+
+-- Cette dame vient pour une quête, dit Rose à Dagobert, sans
+doute pour des pauvres; on lui a dit que nous y étions: nous ne
+pouvons nous empêcher de la recevoir... il me semble!
+
+-- Qu'en penses-tu, Dagobert? dit Blanche.
+
+-- Une dame... à la bonne heure... ce n'est pas comme ce vieux
+sorcier de tout à l'heure, dit le soldat, et d'ailleurs je ne vous
+quitte pas.
+
+Puis s'adressant à Justin:
+
+-- Fais monter cette dame. Le domestique sortit.
+
+-- Comment, Dagobert... tu te défies aussi de cette dame que tu ne
+connais pas?
+
+-- Écoutez, mes enfants, je n'avais aucune raison de me défier de
+ma brave et digne femme, n'est-ce pas? ça n'empêche pas que c'est
+elle qui vous a livrées entre les mains des robes noires... et
+cela... sans savoir faire mal... et seulement pour obéir à son
+gredin de confesseur.
+
+-- Pauvre femme! c'est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit
+Rose pensive.
+
+-- Quand as-tu eu de ses nouvelles? dit Blanche.
+
+-- Avant-hier. Elle va de mieux en mieux; l'air du petit pays où
+est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le
+presbytère en l'attendant.
+
+À ce moment les deux battants de la porte du salon s'ouvrirent, et
+la princesse de Saint-Dizier entra après une respectueuse
+révérence. Elle tenait à la main une de ces bourses de velours
+rouge employées dans les églises par les quêteuses.
+
+
+
+XLIX. La quête.
+
+Nous l'avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre,
+lorsqu'il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le
+plus affectueux; ayant d'ailleurs conservé des habitudes galantes
+de sa jeunesse, une coquetterie câline singulièrement insinuante,
+elle l'appliquait à la réussite de ses intrigues dévotes, comme
+elle l'avait autrefois appliquée au bon succès de ses intrigues
+amoureuses. Un air de grande dame, tempéré, nuancé çà et là de
+retours de simplicité cordiale, pendant lesquels Mme de Saint-
+Dizier jouait merveilleusement bien la _bonne femme_, se joignait
+à ces séduisantes apparences. Telle était la princesse lorsqu'elle
+se présenta devant les filles du maréchal Simon et devant
+Dagobert. Bien corsée dans sa robe de moire grise, qui dissimulait
+autant que possible sa taille trop replète, un chaperon de velours
+noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son
+visage à trois mentons grassouillets, encore fort agréable, et
+auquel un regard d'une aménité charmante, un gracieux sourire qui
+mettait en valeur des dents très blanches, donnaient l'expression
+de la plus aimable bienveillance.
+
+Dagobert, malgré sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgré leur
+timidité, se sentirent tout d'abord prévenus en faveur de
+Mme de Saint-Dizier; celle-ci, s'avançant vers les jeunes filles,
+leur fit une demi-révérence du meilleur air, et leur dit de sa
+voix onctueuse et pénétrante:
+
+-- C'est à mesdemoiselles de Ligny que j'ai l'honneur de parler?
+
+Rose et Blanche, peu habituées à s'entendre donner le nom
+honorifique de leur père, rougirent et se regardèrent avec
+embarras sans répondre.
+
+Dagobert, voulant venir à leur secours, dit à la princesse:
+
+-- Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du maréchal
+Simon... Mais d'habitude on les appelle tout bonnement
+mesdemoiselles Simon.
+
+-- Je ne m'étonne pas, monsieur, répondit la princesse, de ce que
+la plus aimable modestie soit une des qualités habituelles aux
+filles de M. le maréchal; elles voudront donc bien m'excuser de
+les avoir nommées du glorieux nom qui rappelle l'immortel souvenir
+d'une des plus brillantes victoires de leur père.
+
+À ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jetèrent un
+regard reconnaissant sur Mme de Saint-Dizier, tandis que Dagobert,
+heureux et fier de cette louange à la fois adressée au maréchal et
+à ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance
+avec la quêteuse.
+
+Celle-ci reprit d'un ton touchant et pénétré:
+
+-- Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans
+les exemples de noble générosité que vous a donnés M. le maréchal,
+implorer votre charité en faveur des victimes du choléra; je suis
+l'une des dames patronnesses d'une oeuvre de secours et, quelle
+que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec
+une vive reconnaissance...
+
+-- C'est nous, madame, qui vous remercions d'avoir voulu songer à
+nous pour cette bonne oeuvre, dit Blanche avec grâce.
+
+-- Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d'aller chercher tout ce
+dont nous pouvons disposer pour vous l'offrir.
+
+Et, ayant échangé un regard avec sa soeur, la jeune fille sortit
+du salon et entra dans la chambre à coucher qui l'avoisinait.
+
+-- Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus séduit
+par les paroles et les manières de la princesse, faites-nous donc
+l'honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son
+boursicaut...
+
+Puis le soldat reprit vivement, après avoir avancé un siège à la
+princesse, qui s'assit:
+
+-- Pardon, madame, si je dis Rose... tout court, en parlant d'une
+des filles du maréchal Simon... mais j'ai vu naître ces enfants...
+
+-- Et, après mon père, nous n'avons pas d'ami meilleur, plus
+tendre, plus dévoué que Dagobert, madame, ajouta Blanche en
+s'adressant à la princesse.
+
+-- Je le crois sans peine, mademoiselle, répondit la dévote, car
+vous et votre charmante soeur paraissez bien dignes d'un pareil
+dévouement... dévouement, ajouta la princesse en se tournant vers
+Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l'inspirent que pour celui
+qui le ressent...
+
+-- Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m'en honore et je m'en
+flatte, car il y a de quoi... Mais, tenez, voilà Rose avec son
+magot.
+
+En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant à la main une
+bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit à la princesse,
+qui avait déjà deux ou trois fois tourné la tête vers la porte
+avec une secrète impatience, comme si elle eût attendu la venue
+d'une personne qui n'arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas
+remarqué par Dagobert.
+
+-- Nous voudrions, madame, dit Rose à Mme de Saint-Dizier, vous
+offrir davantage; mais c'est là tout ce que nous possédons...
+
+-- Comment!... de l'or? dit la dévote en voyant plusieurs louis
+briller à travers les maillons de la bourse. Mais votre _modeste
+_offrande, mesdemoiselles, est d'une générosité rare.
+
+Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec
+attendrissement:
+
+-- Cette somme était sans doute destinée à vos plaisirs, à votre
+toilette. Ce don n'en est que plus touchant... Ah! je n'avais pas
+trop présumé de votre coeur... Vous imposer de ces privations
+souvent si pénibles pour les jeunes filles!
+
+-- Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n'est
+nullement une privation pour nous...
+
+-- Oh! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous êtes
+trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la
+toilette, et votre âme est trop belle pour ne pas préférer les
+jouissances de la charité à tout autre plaisir...
+
+-- Madame...
+
+-- Allons, mesdemoiselles, dit Mme de Saint-Dizier en souriant et
+en prenant son air de _bonne femme_, ne soyez pas confuses de ces
+louanges. À mon âge on ne flatte guère, et je vous parle en
+mère... que dis-je! en grand'mère, je suis bien assez vieille pour
+cela...
+
+-- Nous serions bien heureuses si notre aumône pouvait alléger
+quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous quêtez,
+madame, dit Rose; car ces maux sont affreux sans doute.
+
+-- Oui, bien affreux, reprit tristement la dévote; mais ce qui
+console un peu de tels malheurs, c'est de voir l'intérêt, la pitié
+qu'ils inspirent dans toutes les classes de la société... En ma
+qualité de quêteuse, je suis plus à même que personne d'apprécier
+tant de nobles dévouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur
+contagion... car...
+
+-- Entendez-vous, mesdemoiselles, s'écria Dagobert triomphant, et
+en interrompant la princesse afin d'interpréter les paroles de
+celle-ci dans un sens favorable à l'opposition qu'il apportait au
+désir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante
+malade; entendez-vous ce que dit si bien madame? Dans certains
+cas, le dévouement devient une espèce de contagion... or, il n'y a
+rien de pire que la contagion... et...
+
+Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l'avertit que
+quelqu'un voulait à l'instant lui parler. La princesse dissimula
+parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel
+elle n'était pas étrangère, et qui éloignait momentanément
+Dagobert des deux jeunes filles.
+
+Dagobert, assez contrarié d'être obligé de sortir, se leva et dit
+à la princesse en la regardant d'un air d'intelligence:
+
+-- Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du dévouement!
+aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie,
+quelques mots comme ceux-là à ces jeunes filles; vous rendrez
+grand service à elles, à leur père et à moi... Je reviens à
+l'instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.
+
+Puis, passant auprès des deux soeurs, Dagobert leur dit tout bas:
+
+-- Écoutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez
+mieux faire; et il sortit en saluant respectueusement la
+princesse.
+
+Le soldat sorti, la dévote dit aux jeunes filles d'une voix calme
+et d'un air parfaitement dégagé, quoiqu'elle brûlât du désir de
+profiter de l'absence momentanée de Dagobert, afin d'exécuter les
+instructions qu'elle venait de recevoir à l'instant de Rodin:
+
+-- Je n'ai pas bien compris les dernières paroles de votre vieil
+ami... ou plutôt il a, je crois, mal interprété les miennes...
+Quand je vous parlais tout à l'heure de la généreuse contagion du
+dévouement, j'étais loin de jeter le blâme sur ce sentiment, pour
+lequel j'éprouve, au contraire, la plus profonde admiration...
+
+-- Oh! n'est-ce pas, madame? dit vivement Rose, et c'est ainsi que
+nous avions compris vos paroles.
+
+-- Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent à
+propos pour nous!... ajouta Blanche en regardant sa soeur d'un air
+d'intelligence.
+
+-- J'étais sûre que des coeurs comme les vôtres me comprendraient,
+reprit la dévote; sans doute le dévouement a sa contagion, mais
+c'est une généreuse, une héroïque contagion!... Si vous saviez de
+combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour
+témoin, combien d'actes de courage m'ont fait tressaillir
+d'enthousiasme! Oui, oui, gloire et grâces soient rendues au
+Seigneur! ajouta Mme de Saint-Dizier avec componction. Toutes les
+classes de la société, toutes les conditions rivalisent de zèle,
+de charité chrétienne.
+
+Ah! si vous voyiez dans ces ambulances établies pour donner les
+premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle
+émulation de dévouement! Pauvres et riches, jeunes gens et
+vieillards, femmes de tout âge, s'empressent autour des malheureux
+malades, et regardent comme une faveur d'être admis au pieux
+honneur de soigner... d'encourager... de consoler tant
+d'infortunes...
+
+-- Et c'est à des étrangers pour elles que tant de personnes
+courageuses témoignent un si vif intérêt, dit Rose en s'adressant
+à sa soeur d'un ton pénétré d'admiration.
+
+-- Sans doute, reprit la dévote. Tenez, hier encore, j'ai été émue
+jusqu'aux larmes: je visitais l'ambulance provisoire établie...
+justement à quelques pas d'ici... tout près de votre maison. Une
+des salles était presque entièrement remplie de pauvres créatures
+du peuple apportées là mourantes; tout à coup je vois entrer une
+femme de mes amies accompagnée de ses deux filles, jeunes,
+charmantes et charitables comme vous, et bientôt toutes trois, la
+mère et ses deux filles, se mettent, ainsi que d'humbles servantes
+du Seigneur, aux ordres des médecins pour soigner ces infortunées.
+
+Les deux soeurs échangèrent un regard impossible à rendre en
+entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement
+calculées pour exalter jusqu'à l'héroïsme les penchants généreux
+des jeunes filles; car Rodin n'avait pas oublié leur émotion
+profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante; la
+pensée rapide, pénétrante du jésuite, avait aussitôt tiré parti de
+cet incident, et aussitôt il avait enjoint à Mme de Saint-Dizier
+d'agir en conséquence.
+
+La dévote continua donc en jetant sur les orphelines un regard
+attentif, afin de juger de l'effet de ses paroles:
+
+-- Vous pensez bien qu'au premier rang de ceux qui accomplissent
+cette mission de charité, l'on compte les ministres du Seigneur...
+Ce matin même, dans cet établissement de secours dont je vous
+parle... et qui est situé près d'ici... j'ai été, comme bien
+d'autres, frappée d'admiration à la vue d'un jeune prêtre... que
+dis-je!... d'un ange! qui semblait descendu du ciel pour apporter
+à toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la
+religion... Oh! oui, ce jeune prêtre est un être angélique... car
+si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que
+l'abbé Gabriel...
+
+-- L'abbé Gabriel! s'écrièrent les jeunes filles en échangeant un
+regard de surprise et de joie.
+
+-- Vous le connaissez? demanda la dévote en feignant la surprise.
+
+-- Si nous le connaissons, madame... Il nous a sauvé la vie...
+
+-- Lors du naufrage où nous périssions sans son secours.
+
+-- L'abbé Gabriel vous a sauvé la vie? dit Mme de Saint-Dizier en
+paraissant de plus en plus étonnée; mais ne vous trompez-vous pas?
+
+-- Oh! non, non, madame; vous parlez de dévouement courageux,
+admirable: ce doit être lui...
+
+-- D'ailleurs, ajouta Rose ingénument, Gabriel est bien
+reconnaissable, il est beau comme un archange...
+
+-- Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.
+
+-- Et des yeux bleus si doux, si bons, qu'on se sent tout
+attendrie en le regardant, ajouta Rose.
+
+-- Plus de doute... c'est bien lui, reprit la dévote; alors vous
+comprendrez l'adoration qu'on lui témoigne et l'incroyable ardeur
+de charité que son exemple inspire à tous. Ah! si vous aviez
+entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait
+de ces femmes généreuses qui avaient le noble courage, disait-il,
+de venir soigner, consoler d'autres femmes, leurs soeurs, dans cet
+asile de souffrances!... Hélas! je l'avoue, le Seigneur nous
+commande l'humilité, la modestie; pourtant, je le confesse, en
+écoutant ce matin l'abbé Gabriel, je ne pouvais me défendre d'une
+sorte de pieuse fierté; oui, malgré moi, je prenais ma faible part
+des louanges qu'il adressait à ces femmes, qui, selon sa touchante
+expression, semblaient reconnaître une soeur bien-aimée dans
+chaque pauvre malade auprès de laquelle elles s'agenouillaient
+pour lui prodiguer leurs soins.
+
+-- Entends-tu, ma soeur? dit Blanche à Rose avec exaltation: comme
+l'on doit être fière de mériter de pareilles louanges!
+
+-- Oui, oui! s'écria la princesse avec un entraînement calculé, on
+peut en être fière, car c'est au nom de l'humanité, c'est au nom
+du Seigneur qu'il les accorde, ces louanges, et l'on dirait que
+Dieu parle par sa bouche inspirée.
+
+-- Madame, dit vivement Rose, dont le coeur battait d'enthousiasme
+aux paroles de la dévote, nous n'avons plus notre mère; notre père
+est absent... vous avez une si belle âme, un si noble coeur, que
+nous ne pouvons mieux nous adresser qu'à vous... pour demander
+conseil...
+
+-- Quel conseil, ma chère enfant? dit Mme de Saint-Dizier d'une
+voix insinuante; oui... ma chère enfant, laissez-moi vous donner
+ce nom, plus en rapport avec votre âge et le mien...
+
+-- Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame,
+reprit Blanche; puis elle ajouta: Nous avions une gouvernante:
+elle nous a toujours témoigné le plus vif attachement; cette nuit,
+elle a été frappée du choléra.
+
+-- Oh! mon Dieu! dit la dévote, feignant le plus touchant intérêt;
+et comment va-t-elle?
+
+-- Hélas, madame, nous l'ignorons.
+
+-- Comment! vous ne l'avez pas encore vue?
+
+-- Ne nous accusez pas d'indifférence ou d'ingratitude, madame,
+dit tristement Blanche; ce n'est pas notre faute, si nous ne
+sommes pas déjà auprès de notre gouvernante.
+
+-- Et qui vous empêche de vous y rendre?
+
+-- Dagobert... notre vieil ami, que vous avez vu ici tout à
+l'heure.
+
+-- Lui!... pourquoi s'oppose-t-il à ce que vous remplissiez un
+devoir de reconnaissance?
+
+-- Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre
+auprès d'elle?
+
+Mme de Saint-Dizier regarda tour à tour les deux jeunes filles
+comme si elle eût été au comble de l'étonnement, et dit:
+
+-- Vous me demandez si c'est votre devoir; c'est vous... vous dont
+l'âme est si généreuse, qui me faites une pareille question!
+
+-- Notre première pensée a été de courir auprès de notre
+gouvernante, madame, je vous l'assure; mais Dagobert nous aime
+tant, qu'il tremble toujours pour nous...
+
+-- Et puis, ajouta Rose, mon père nous a confiées à lui; aussi,
+dans sa tendre sollicitude pour nous, il s'exagère le danger
+auquel nous nous exposerions peut-être en allant voir notre
+gouvernante.
+
+-- Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la
+dévote; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exagérées;
+depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs
+de mes amies font comme moi, et jusqu'à présent nous n'avons pas
+ressenti la moindre atteinte de la maladie... qui d'ailleurs n'est
+pas contagieuse; cela est maintenant prouvé... aussi, rassurez-
+vous...
+
+-- Qu'il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir
+nous appelle auprès de notre gouvernante.
+
+-- Je le crois, mes enfants; sinon elle vous accuserait peut-être
+d'ingratitude et de lâcheté; puis, ajouta Mme de Saint-Dizier avec
+componction, il ne s'agit pas seulement de mériter l'estime du
+monde, il faut songer à mériter la grâce du Seigneur... pour
+soi... et pour les siens... Ainsi, vous avez eu le malheur de
+perdre votre mère, n'est-ce pas?
+
+-- Hélas! oui, madame.
+
+-- Eh bien, mes enfants, quoiqu'il n'y ait pas à douter qu'elle
+soit placée... au paradis, parmi les élus, car elle est morte en
+chrétienne, n'est-ce pas? elle a reçu les derniers sacrements de
+notre sainte mère l'Église? ajouta la princesse en manière de
+parenthèse.
+
+-- Nous vivions au fond de la Sibérie, dans un désert... madame,
+répondit tristement Rose. Notre mère est morte du choléra... il
+n'y avait pas de prêtres aux environs... pour l'assister...
+
+-- Serait-il possible? s'écria la princesse d'un air alarmé. Votre
+pauvre mère est morte sans l'assistance d'un ministre du Seigneur?
+
+-- Ma soeur et moi nous avons veillé auprès d'elle après l'avoir
+ensevelie, en priant Dieu pour elle... comme nous savions le
+prier... dit Rose les yeux baignés de larmes; puis Dagobert a
+creusé la fosse où elle repose.
+
+-- Ah! mes chères enfants, dit la dévote en feignant un
+accablement douloureux.
+
+-- Qu'avez-vous, madame? s'écrièrent les orphelines effrayées.
+
+-- Hélas!... votre digne mère, malgré toutes ses vertus, n'est pas
+encore montée au paradis parmi les élus.
+
+-- Que dites-vous, madame?
+
+-- Malheureusement, elle est morte sans avoir reçu les sacrements;
+de sorte que son âme reste errante parmi les âmes du purgatoire,
+attendant ainsi l'heure de la clémence du Seigneur... délivrance
+qui peut être hâtée, grâce à l'intercession de prières que l'on
+prononce chaque jour dans les églises pour le rachat des âmes en
+peine.
+
+Mme de Saint-Dizier prit un air si désolé, si convaincu, si
+pénétré, en prononçant ces paroles; les jeunes filles avaient un
+sentiment filial si profond, que, dans leur ingénuité, elles
+crurent aux frayeurs de la princesse à l'endroit de leur mère, se
+reprochant avec une tristesse naïve d'avoir ignoré jusqu'alors la
+particularité du purgatoire. La dévote, voyant, à l'expression de
+douloureuse tristesse qui se répandit aussitôt sur la physionomie
+des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit
+l'effet qu'elle attendait, ajouta:
+
+-- Il ne faut pas vous désespérer, mes enfants; tôt ou tard le
+Seigneur appellera votre mère dans son saint paradis; d'ailleurs,
+ne pouvez-vous pas hâter l'heure de la délivrance de cette âme
+chérie?
+
+-- Nous, madame!... Oh! dites, dites, car vos paroles nous
+effrayent pour notre mère.
+
+-- Pauvres enfants, comme elles sont intéressantes! dit la
+princesse avec attendrissement, en pressant les mains des
+orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit-
+elle; vous pouvez beaucoup pour votre mère: oui, mieux que
+personne vous obtiendrez du Seigneur qu'il retire cette pauvre âme
+du purgatoire et qu'il la fasse monter dans son saint paradis.
+
+-- Nous, madame! Mon Dieu! et comment donc?
+
+-- En méritant les bontés du Seigneur par une conduite édifiante.
+Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui être plus agréables qu'en
+accomplissant cet acte de dévouement et de reconnaissance envers
+votre gouvernante: oui, j'en suis certaine, cette preuve de zèle
+tout chrétien, comme dit le saint abbé Gabriel, compterait
+efficacement auprès du Seigneur pour la délivrance de votre mère;
+car dans sa bonté, le Seigneur accueille surtout favorablement les
+prières des filles qui prient pour leur mère et qui, pour obtenir
+sa grâce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.
+
+-- Ah! ce n'est plus seulement de notre gouvernante qu'il s'agit
+maintenant, s'écria Blanche.
+
+-- Voilà Dagobert, dit tout à coup Rose en prêtant l'oreille et en
+entendant à travers la cloison le pas du soldat, qui montait
+l'escalier.
+
+-- Remettez-vous... Calmez-vous... Ne dites rien de tout ceci à
+cet excellent homme... dit vivement la princesse; il
+s'inquiéterait à tort et mettrait peut-être des obstacles à votre
+généreuse résolution.
+
+-- Mais comment faire madame, pour découvrir où est notre
+gouvernante? dit Rose.
+
+-- Nous saurons tout cela... fiez-vous à moi, dit tout bas la
+dévote; je reviendrai vous voir... et nous conspirerons
+ensemble... oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de
+l'âme de votre pauvre mère...
+
+À peine la dévote avait-elle prononcé ces derniers mots avec
+componction que le soldat rentra, l'air épanoui, rayonnant. Dans
+son contentement, il ne s'aperçut pas de l'émotion que les deux
+soeurs ne parvinrent pas à dissimuler tout d'abord.
+
+Mme de Saint-Dizier, voulant distraire l'attention du soldat, lui
+dit en se levant et allant vers lui:
+
+-- Je n'ai pas voulu prendre congé de ces demoiselles, monsieur,
+sans vous adresser sur leurs rares qualités toutes les louanges
+qu'elles méritent.
+
+-- Ce que vous me dites là, madame, ne m'étonne pas... mais je
+n'en suis pas moins heureux. Ah çà, vous avez, je l'espère,
+chapitré ces mauvaises petites têtes sur la contagion du
+dévouement...
+
+-- Soyez tranquille, monsieur, dit la dévote en échangeant un
+regard d'intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit
+tout ce qu'il fallait leur dire; nous nous entendons maintenant.
+
+Ces mots satisfirent complètement Dagobert; et Mme de Saint-
+Dizier, après avoir pris affectueusement congé des orphelines,
+regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l'attendait à
+quelques pas de là dans un fiacre, afin de savoir l'issue de
+l'entrevue.
+
+
+
+L. L'ambulance.
+
+Parmi un grand nombre d'ambulances provisoires ouvertes à l'époque
+du choléra dans tous les quartiers de Paris, on en avait établi
+une dans un vaste rez-de-chaussée d'une maison de la rue du Mont-
+Blanc; et cet appartement, alors vacant, avait été généreusement
+mis, par son propriétaire, à la disposition de l'autorité. Dans
+cet endroit l'on transportait les malades indigents qui,
+subitement atteints de la contagion, étaient jugés dans un état
+trop alarmant pour pouvoir être immédiatement conduits aux
+hôpitaux.
+
+Il faut le dire, à la louange de la population parisienne, non
+seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces
+succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du
+monde, ouvriers, industriels, artistes, s'y organisaient en
+service de jour et de nuit, afin de pouvoir établir l'ordre,
+exercer une active surveillance dans ces hôpitaux improvisés, et
+venir en aide aux médecins pour exécuter les prescriptions à
+l'égard des cholériques. Des femmes de toutes conditions
+partageaient cet élan de généreuse fraternité pour le malheur, et
+si rien n'était plus respectable que les susceptibilités de la
+modestie, nous pourrions citer, entre mille, deux jeunes et
+charmantes femmes dont l'une appartenait à l'aristocratie et
+l'autre à la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours
+durant lesquels l'épidémie sévit avec le plus de violence, vinrent
+chaque matin partager, avec d'admirables soeurs de charité, les
+périlleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades
+indigentes que l'on amenait dans l'ambulance provisoire de l'un
+des quartiers de Paris.
+
+Ces faits de charité fraternelle, et tant d'autres qui se passent
+de nos jours, montrent combien sont vaines et intéressées les
+prétentions effrontées de certains ultramontains. À les entendre,
+eux ou leurs moines, en vertu de leur détachement de toutes les
+affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces
+merveilleux exemples d'abnégation, d'ardente charité, qui font
+l'orgueil de l'humanité; à les entendre, il n'est, par exemple,
+dans la société, rien de comparable au courage et au dévouement du
+prêtre qui va administrer un mourant; rien n'est plus admirable
+que le trappiste qui, le croirait-on! pousse l'abnégation
+évangélique jusqu'à défricher, jusqu'à cultiver des terres
+appartenant à son ordre!... N'est-ce pas idéal? n'est-ce pas
+divin? Labourer, ensemencer _la terre dont les produits sont _à
+_vous! _En vérité, c'est héroïque; aussi nous admirons la chose de
+toutes nos forces.
+
+Seulement, tout en reconnaissant ce qu'il y a de bon dans un bon
+prêtre, nous demanderons humblement s'ils sont moines, clercs ou
+prêtres:
+
+Ces médecins des pauvres qui, à toute heure du jour ou de la nuit,
+accourent au misérable chevet de l'infortune?
+
+Ces médecins qui, pendant le choléra, ont risqué mille fois leur
+vie avec autant de désintéressement que d'intrépidité?
+
+Ces savants, ces jeunes praticiens qui, par amour de la science et
+de l'humanité, ont sollicité comme une grâce, comme un honneur,
+d'aller braver la mort en Espagne lorsque la fièvre jaune décimait
+la population?
+
+Était-ce donc le célibat, le renoncement qui faisait la force de
+tant d'hommes généreux? Hésitaient-ils à sacrifier leur vie,
+préoccupés qu'ils étaient de leurs plaisirs ou des doux devoirs de
+la famille? Non, aucun d'eux ne renonçait pour cela aux joies du
+monde. La plupart d'entre eux avaient des femmes, des enfants; et
+c'est parce qu'ils connaissaient les joies de la paternité, qu'ils
+avaient le courage de s'exposer à la mort pour sauver la femme,
+les enfants de leur frères; s'ils faisaient enfin si vaillamment
+le bien, c'est qu'ils vivaient selon les vues éternelles du
+Créateur, qui a fait l'homme pour la famille et non pour le
+stérile isolement du cloître.
+
+Sont-ils trappistes, ces millions de cultivateurs, de prolétaires
+des campagnes, qui défrichent et arrosent de leurs sueurs des
+terres qui _ne sont pas les leurs_, et cela pour un salaire
+insuffisant aux premiers besoins de leurs enfants?
+
+Enfin (ceci paraîtra peut-être puéril, mais nous le tenons pour
+incontestable), sont-ils moines, clercs ou prêtres, ces hommes
+intrépides qui, à toute heure du jour ou de la nuit, s'élancent
+avec une fabuleuse intrépidité au milieu des flammes et de la
+fournaise, escaladant des poutres embrasées, des décombres
+brûlants, pour préserver des biens qui ne sont pas à eux, pour
+sauver des gens qui leur sont inconnus, et cela simplement, sans
+fierté, sans privilège, sans morgue, sans autre rémunération que
+le pain de munition qu'ils mangent, sans autre signe honorifique
+que l'habit de soldat qu'ils portent, et cela surtout sans
+prétendre le moins du monde à monopoliser le courage, le
+dévouement, et à être un jour quelque peu canonisés et enchâssés?
+Et pourtant, nous pensons que tant de hardis sapeurs qui ont
+risqué leur vie dans vingt incendies, qui ont arraché aux flammes
+des vieillards, des femmes, des enfants, qui ont préservé des
+villes entières des ravages du feu, ont _au moins _autant mérité
+de Dieu et de l'humanité que _saint Polycarpe, saint Fructueux,
+saint Privé_, et autres plus ou moins sanctifiés.
+
+Non, non, grâce aux doctrines morales de tous les siècles; de tous
+les peuples, de toutes les philosophies, grâce à l'émancipation
+progressive de l'humanité, les sentiments de charité, de
+dévouement, de fraternité, sont presque devenus des instincts
+naturels, et se développent merveilleusement chez l'homme
+lorsqu'il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour
+lequel Dieu l'a doué et créé.
+
+Non, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne
+conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la
+tradition du dévouement de l'homme à l'homme, de l'abnégation de
+la créature: en théorie et en pratique, MarcAurèle vaut bien saint
+Jean; Platon, saint Augustin; Confucius, saint Chrysostome; depuis
+l'antiquité jusqu'à nos jours, la _maternité, l'amitié, l'amour,
+_la _science_, la _gloire_, la _liberté_, ont, en dehors de toute
+orthodoxie, une armée de glorieux noms, d'admirables martyrs à
+opposer aux saints et aux martyrs du calendrier; oui, nous le
+répétons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqués
+de dévouement à l'humanité n'ont fait pour leurs frères plus que
+n'ont fait, pendant les terribles journées du choléra, tant de
+jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes,
+tant d'artistes païens, tant de lettrés panthéistes, tant de
+médecins matérialistes.
+
+* * * * *
+
+Deux jours s'étaient passés depuis la visite de Mme de Saint-
+Dizier aux orphelines; il était environ dix heures du matin. Les
+personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit
+auprès des malades à l'ambulance établie rue du Mont-Blanc
+allaient être relevées par d'autres servants volontaires.
+
+-- Eh bien! messieurs, dit l'un des nouveaux arrivants, où en
+sommes-nous? y a-t-il eu décroissance cette nuit dans le nombre
+des malades?
+
+-- Malheureusement non..., mais les médecins croient que la
+contagion a atteint son plus haut degré d'intensité.
+
+-- Il reste du moins l'espérance de la voir décroître...
+
+-- Et parmi ces messieurs que nous remplaçons, aucun n'a-t-il été
+atteint?
+
+-- Nous sommes venus onze hier; ce matin nous ne sommes plus que
+neuf.
+
+-- C'est triste... Et ces deux personnes ont été rapidement
+frappées?
+
+-- Une des victimes... jeune homme de vingt-cinq ans, officier de
+cavalerie en congé... a été pour ainsi dire foudroyé... en moins
+d'un quart d'heure il est mort; quoique de pareils faits soient
+fréquents, nous sommes tous restés dans la stupeur.
+
+-- Pauvre jeune homme!...
+
+-- Il avait un mot d'encouragement cordial et d'espoir pour
+chacun; il était parvenu à remonter tellement le moral de
+plusieurs malades, que plusieurs d'entre eux, qui avaient moins le
+choléra que la peur du choléra, sont sortis à peu près guéris de
+l'ambulance...
+
+-- Quel dommage!... un si brave jeune homme!... Enfin, il est mort
+glorieusement; il y a autant de courage à mourir ainsi qu'à la
+bataille...
+
+-- Il n'y avait pour rivaliser de zèle, de courage avec lui, qu'un
+jeune prêtre d'une figure angélique; on le nomme l'abbé Gabriel;
+il est infatigable; à peine prend-il quelques heures de repos,
+courant de l'un à l'autre, se faisant tout à tous; il n'oublie
+personne; ses consolations, qu'il donne partout du plus profond de
+son coeur, ne sont pas des banalités qu'il débite par métier; non,
+non, je l'ai vu pleurer la mort d'une pauvre femme à qui il avait
+fermé les yeux après une déchirante agonie. Ah! si tous les
+prêtres lui ressemblaient!...
+
+-- Sans doute, c'est si vénérable, un bon prêtre!... Et quelle est
+l'autre victime de cette nuit parmi vous?
+
+-- Oh! cette mort-là a été affreuse... N'en parlons pas, j'ai
+encore cet horrible tableau devant les yeux.
+
+-- Une attaque de choléra foudroyante?
+
+-- Si ce malheureux n'était mort que de la contagion, vous ne me
+verriez pas si effrayé à ce souvenir.
+
+-- De quoi est-il donc mort?
+
+-- C'est toute une histoire sinistre... Il y a trois jours, on a
+amené ici un homme que l'on croyait seulement atteint du
+choléra... vous avez sans doute entendu parler de ce personnage,
+c'est un dompteur de bêtes féroces qui a fait courir tout Paris à
+la Porte-Saint-Martin.
+
+-- Je sais de qui vous voulez parler... un nommé Morok; il jouait
+une espèce de scène avec une panthère noire apprivoisée!
+
+-- Précisément, j'étais même à une représentation singulière, à la
+fin de laquelle un étranger, un Indien, par suite d'un pari, dit-
+on, a sauté sur le théâtre et a tué la panthère... Eh bien,
+figurez-vous que chez Morok, amené d'abord ici comme cholérique,
+et en effet il offrait les symptômes de la contagion, une maladie
+affreuse s'est tout à coup déclarée.
+
+-- Et cette maladie?
+
+-- L'hydrophobie.
+
+-- Il est devenu enragé?
+
+-- Oui!... il a avoué avoir été mordu, il y a peu de jours, par
+l'un des molosses qui gardent sa ménagerie; malheureusement, il
+n'a fait cet aveu qu'après le terrible accès qui a coûté la vie au
+malheureux que nous regrettons.
+
+-- Comment cela s'est-il donc passé?
+
+-- Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout à
+coup, saisi d'une espèce de délire furieux, il se lève en poussant
+des cris féroces... et se précipite comme un fou dans le
+corridor... Le malheureux que nous regrettons se présente à lui et
+veut l'arrêter. Cette espèce de lutte exalte la frénésie de Morok,
+et il se jette sur celui qui s'opposait à son passage, le mord, le
+déchire... et tombe enfin dans d'horribles convulsions.
+
+-- Ah! vous avez raison, c'est affreux... Et malgré tous les
+secours, la victime de Morok?...
+
+-- Est morte cette nuit, au milieu de souffrances atroces; car
+l'émotion avait été si violente, qu'une fièvre cérébrale s'est
+aussitôt déclarée.
+
+-- Et Morok, est-il mort?
+
+-- Je ne sais pas... On a dû le transporter hier dans un hôpital,
+après l'avoir garrotté pendant l'état d'affaissement qui succède
+ordinairement à ces crises violentes; mais en attendant qu'il pût
+être emmené d'ici, on l'a enfermé dans une chambre haute de cette
+maison.
+
+-- Mais il est perdu?
+
+-- Il doit être mort... Les médecins ne lui donnaient pas vingt-
+quatre heures à vivre.
+
+Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une
+antichambre située au rez-de-chaussée où se réunissaient
+ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement
+leur aide et leurs concours. D'un côté, cette pièce communiquait
+avec les salles de l'ambulance; de l'autre, avec le vestibule,
+dont la fenêtre s'ouvrait sur la cour.
+
+-- Ah! mon Dieu! dit l'un des interlocuteurs en regardant à
+travers la croisée, voyez donc quelles charmantes jeunes personnes
+viennent de descendre de cette belle voiture; comme elles se
+ressemblent! En vérité, une pareille ressemblance est
+extraordinaire.
+
+-- Sans doute, ce sont deux jumelles... Pauvres jeunes filles!
+elles sont vêtues de deuil... Peut-être ont-elles à regretter un
+père ou une mère.
+
+-- L'on dirait qu'elles viennent de ce côté.
+
+-- Oui, elles montent le perron... Bientôt, en effet, Rose et
+Blanche entrèrent dans l'antichambre, l'air timide, inquiet,
+quoique une sorte d'exaltation fébrile et résolue brillât dans
+leurs regards.
+
+L'un des deux hommes qui causaient ensemble, touché de l'embarras
+des jeunes filles, s'avança vers elle et leur dit d'un ton de
+politesse prévenante:
+
+-- Désirez-vous quelque chose, mesdemoiselles?
+
+-- N'est-ce pas ici, monsieur, reprit Rose, l'ambulance de la rue
+du Mont-Blanc?
+
+-- Oui, mademoiselle.
+
+-- Une dame nommée Mme Augustine du Tremblay a été, nous a-t-on
+dit, amenée ici il y a deux jours, monsieur. Pourrions-nous la
+voir?
+
+-- Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu'il y a quelque
+danger... à pénétrer dans les salles des malades.
+
+-- C'est une amie bien chère que nous désirons voir, répondit Rose
+d'un ton doux et ferme qui disait assez son mépris du danger.
+
+-- Je ne puis d'ailleurs, vous assurer, mademoiselle, reprit son
+interlocuteur, que la personne que vous cherchez soit ici; mais si
+vous voulez vous donner la peine d'entrer dans cette pièce, à main
+gauche, vous trouverez la bonne soeur Marthe dans son cabinet:
+elle est chargée de la salle des femmes, et vous donnera tous les
+renseignements que vous pourrez désirer.
+
+-- Merci, monsieur, dit Blanche en s'inclinant gracieusement, et
+elle entra avec sa soeur dans l'appartement que l'on venait de lui
+indiquer.
+
+-- En vérité, elles sont charmantes, dit l'homme en suivant du
+regard les deux soeurs, qui disparurent bientôt. Ce serait dommage
+si...
+
+Il ne put achever... Tout à coup un tumulte effroyable mêlé de
+cris d'horreur et d'épouvante, retentit dans les pièces voisines;
+presque aussitôt deux portes qui communiquaient à l'antichambre
+s'ouvrirent violemment, et un grand nombre de malades, la plupart
+demi-nus, hâves, décharnés, les traits altérés par la terreur, se
+précipitèrent dans cette pièce en criant: «Au secours! au secours!
+l'enragé!...»
+
+Il est impossible de peindre la mêlée désespérée furieuse, qui
+suivit cette panique de gens effarés se ruant sur l'unique porte
+de l'antichambre afin d'échapper au péril qu'ils redoutaient, et
+là, luttant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par
+cette étroite issue. Au moment où le dernier de ces malheureux
+parvenait à gagner la porte, se traînant épuisé sur ses mains
+ensanglantées, car il avait été renversé et presque écrasé durant
+la mêlée, Morok, l'objet de tant d'épouvante... Morok apparut.
+
+Il était horrible... un lambeau de couverture ceignait ses reins;
+son torse blafard et meurtri était nu ainsi que ses jambes, autour
+desquelles se voyaient encore les débris des liens qu'il venait de
+briser; son épaisse chevelure jaunâtre se roidissait sur son
+front; sa barbe semblait se hérisser, par la même horripilation;
+ses yeux, roulant égarés, sanglants dans leurs orbites, brillaient
+illuminés d'un éclat vitreux; l'écume inondait ses lèvres: de
+temps à autre il poussait des cris rauques, gutturaux; les veines
+de ses membres de fer étaient tendues à se rompre; il bondissait
+par saccades, comme une bête fauve, en étendant devant lui ses
+doigts osseux et crispés.
+
+Au moment où Morok allait atteindre l'issue par laquelle ceux
+qu'il poursuivait venaient de s'échapper, des personnes valides,
+accourues au bruit, parvinrent à fermer au dehors et cette porte
+et celles qui communiquaient aux salles de l'ambulance. Morok se
+vit prisonnier. Il courut alors à la fenêtre pour la briser et se
+précipiter dans la cour; mais s'arrêtant tout à coup, il recula
+devant l'éclat miroitant des carreaux, saisi de l'horreur
+invincible que tous les hydrophobes éprouvent à la vue des objets
+luisants, et surtout des glaces.
+
+Bientôt les malades qu'il avait poursuivis, ameutés dans la cour,
+le virent, à travers la fenêtre, s'épuiser en efforts furieux pour
+ouvrir les portes que l'on venait de fermer sur lui. Puis,
+reconnaissant l'inutilité de ses tentatives; il poussa des cris
+sauvages et se mit à tourner rapidement autour de cette salle,
+comme un animal féroce qui cherche en vain l'issue de sa cage.
+Mais ceux des spectateurs de cette scène qui collaient leurs
+visages aux vitres de la fenêtre poussèrent une grande clameur
+d'angoisse et d'épouvante.
+
+Morok venait d'apercevoir la petite porte qui communiquait au
+cabinet occupé par la soeur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche
+venaient d'entrer quelques instants auparavant. Morok, espérant
+sortir par cette issue, tira violemment à lui le bouton de cette
+porte, et parvint à l'entr'ouvrir, malgré la résistance qu'il
+éprouvait à l'intérieur...
+
+Un instant, la foule, effrayée vit, de la cour, les bras roidis de
+la soeur Marthe et des orphelines cramponnés à la porte et la
+retenant de tout leur pouvoir.
+
+
+
+LI. L'hydrophobie.
+
+Lorsque les malades rassemblés dans la cour virent l'acharnement
+des tentatives de Morok pour forcer la porte de la chambre où
+étaient renfermées soeur Marthe et les orphelines, la terreur
+redoubla.
+
+-- La soeur est perdue! s'écriait-on avec horreur.
+
+-- Cette porte va céder...
+
+-- Et ce cabinet n'a pas d'autre issue!
+
+-- Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle...
+
+-- On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec
+ce furieux!... À moi, mes amis! dit généreusement un spectateur
+valide en courant vers le perron pour rentrer dans l'antichambre.
+
+-- Il est trop tard, c'est vous exposer en vain, dirent plusieurs
+personnes en le retenant malgré lui. À ce moment, on entendit des
+voix crier:
+
+-- Voici l'abbé Gabriel!
+
+-- Il descend du premier... il accourt au bruit.
+
+-- Il demande ce que c'est.
+
+-- Que va-t-il faire?
+
+En effet, Gabriel, occupé près d'un mourant dans une salle
+voisine, venait d'apprendre que Morok, brisant ses liens, était
+parvenu à s'échapper par une étroite lucarne de la chambre où on
+l'avait enfermé provisoirement. Prévoyant les terribles dangers
+qui pouvaient résulter de l'évasion du dompteur de bêtes, le jeune
+missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans
+l'espoir de conjurer de plus grands malheurs. D'après ses ordres,
+un infirmier le suivait tenant à la main un réchaud portatif
+rempli d'une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient à
+blanc plusieurs fers à cautériser, dont les médecins se servaient
+dans quelques cas de choléra désespérés.
+
+L'angélique figure de Gabriel était pâle; mais une calme
+intrépidité éclatait sur son noble front. Traversant
+précipitamment le vestibule, écartant de droite et de gauche la
+foule pressée sur son passage, il se dirigeait, en hâte, vers
+l'antichambre. Au moment où il s'en approchait, un des malades lui
+dit d'une voix lamentable:
+
+-- Oh! monsieur l'abbé... c'est fini; ceux qui sont dans la cour
+et qui voient à travers les vitres, disent que la soeur Marthe est
+perdue...
+
+Gabriel ne répondit rien, mit vivement la main sur la clef de la
+porte; mais avant de pénétrer dans cette pièce où était renfermé
+Morok, il se retourna vers l'infirmier et lui dit d'une voix
+ferme.
+
+-- Vos fers sont chauffés à blanc?
+
+-- Oui, monsieur l'abbé.
+
+-- Attendez-moi là... et tenez-vous prêt. Quant à vous, mes amis,
+ajouta-t-il en s'adressant à quelques malades frissonnant
+d'effroi, dès que je serai entré... fermez la porte sur moi... Je
+réponds de tout; et vous, infirmier, ne venez que lorsque
+j'appellerai...
+
+Puis le jeune missionnaire fit jouer le pêne dans la serrure. À ce
+moment, un cri de terreur, de pitié, d'admiration, sortit de toute
+les poitrines, et les spectateurs de cette scène, rassemblés
+autour de la porte, s'en éloignèrent en hâte par un mouvement
+d'épouvante involontaire.
+
+Après avoir levé les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu à cet
+instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussitôt
+sur lui. Il se trouva seul avec Morok.
+
+Le dompteur de bêtes, par un dernier effort de fureur, était
+parvenu à ouvrir presque entièrement la porte à laquelle la soeur
+Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur,
+en poussant des cris désespérés. Au bruit des pas de Gabriel,
+Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister à entrer
+dans le cabinet, d'un bond il s'élança en rugissant sur le jeune
+missionnaire.
+
+Pendant ce temps, la soeur Marthe et les orphelines, ignorant la
+cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment
+de répit, poussèrent un verrou et se mirent ainsi à l'abri d'une
+nouvelle attaque.
+
+Morok, l'oeil hagard, les dents convulsivement serrées, s'était
+rué sur Gabriel, les mains étendues en avant afin de le saisir à
+la gorge; le missionnaire reçut vaillamment le choc; ayant, d'un
+coup d'oeil rapide, deviné le mouvement de son adversaire, à
+l'instant où celui-ci s'élança sur lui, il le saisit par les deux
+poignets... et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d'une
+main vigoureuse.
+
+Pendant une seconde, Morok et Gabriel restèrent muets, haletants,
+immobiles, se mesurant du regard; puis, le missionnaire, arc-bouté
+sur ses reins, le haut du corps renversé en arrière, tâcha de
+vaincre les efforts de l'hydrophobe, qui, par de violents
+soubresauts, tentait de lui échapper et de se jeter sur lui, la
+tête en avant, pour le déchirer.
+
+Tout à coup le dompteur de bêtes sembla défaillir, ses genoux
+fléchirent; sa tête, livide, violacée, se pencha sur ses épaules;
+ses yeux se fermèrent... Le missionnaire, pensant qu'une faiblesse
+passagère succédait à l'accès de rage de ce misérable, et qu'il
+allait tomber, cessa de le maintenir pour lui prêter secours... Se
+sentant libre, grâce à sa ruse, Morok se releva tout à coup pour
+se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque,
+celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de
+fer de ce furieux.
+
+Redoublant pourtant d'énergie et d'efforts, luttant poitrine
+contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit à son tour
+trébucher son adversaire, d'un élan vigoureux parvint à le
+renverser, à lui saisir de nouveau les mains, et à le tenir
+presque immobile sous son genou... L'ayant ainsi complètement
+maîtrisé, Gabriel tournait la tête pour appeler à l'aide, lorsque
+Morok, par un effort désespéré, parvint à se redresser sur son
+séant et à saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire.
+À cette morsure aiguë, profonde, horrible, qui entama les chairs,
+le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d'effroi... il
+voulut en vain se dégager; son bras restait serré comme dans un
+étau entre les mâchoires convulsives de Morok, qui ne lâchait pas
+prise...
+
+Cette scène effrayante avait duré moins de temps qu'il n'en faut
+pour l'écrire, lorsque tout à coup la porte donnant sur le
+vestibule s'ouvrit violemment; plusieurs hommes de coeur, ayant
+appris par les malades terrifiés le danger que courait le jeune
+prêtre, accouraient à son secours, malgré la recommandation qu'il
+avait faite de n'entrer que lorsqu'il appellerait.
+
+L'infirmier portant son réchaud et ses fers rougis à blanc était
+au nombre des nouveaux arrivants; Gabriel, l'apercevant, lui cria
+d'une voix altérée:
+
+-- Vite, vite, mon ami, vos fers; j'y avais pensé, grâce à Dieu...
+
+L'un des hommes qui venait d'entrer s'était heureusement
+précautionné d'une couverture de laine; au moment où le
+missionnaire parvenait à arracher son bras d'entre les dents de
+Morok, qu'il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture
+sur la tête de l'hydrophobe, qui fut aussitôt enveloppé et
+garrotté sans danger, malgré sa résistance désespérée.
+
+Gabriel alors se releva, déchira la manche de sa soutane, et
+mettant à nu son bras gauche, où l'on voyait une profonde morsure,
+saignante et bleuâtre, il fit signe à l'infirmier d'approcher,
+saisit un des fer rougis à blanc et, par deux fois, d'une main
+ferme et sûre, il appliqua l'acier incandescent sur sa plaie avec
+un calme héroïque qui frappa tous les assistants d'admiration.
+Mais bientôt tant d'émotions diverses, si intrépidement
+combattues, eurent une réaction inévitable: le front de Gabriel se
+perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se
+collèrent à ses tempes, il pâlit... chancela... perdit
+connaissance, et fut transporté dans une pièce voisine pour y
+recevoir les premiers secours.
+
+* * * * *
+
+Un hasard, concevable d'ailleurs, avait fait, à l'insu de
+Mme de Saint-Dizier, une vérité de l'un de ses mensonges. Afin
+d'engager encore davantage les orphelines à se rendre à
+l'ambulance provisoire, elle avait imaginé de leur dire que
+Gabriel s'y trouvait ce qu'elle était loin de croire; car elle
+eût, au contraire, tenté d'empêcher cette rencontre, qui pouvait
+nuire à ses projets, l'attachement du jeune missionnaire pour les
+jeunes filles lui étant connu.
+
+Peu de temps après la scène terrible que l'on a racontée, Rose et
+Blanche entrèrent, accompagnées de soeur Marthe, dans une vaste
+salle d'un aspect étrange, sinistre, où l'on avait transporté un
+grand nombre de femmes subitement frappées du choléra. Cet immense
+appartement généreusement prêté pour établir une ambulance
+temporaire, était décoré avec un luxe excessif; la pièce alors
+occupée par les femmes malades dont nous parlons avait servi de
+salon de réception; les boiseries blanches étincelaient de
+somptueuses dorures: des glaces magnifiquement encadrées
+séparaient les trumeaux de fenêtres à travers lesquelles on
+apercevait les fraîches pelouses d'un riant jardin que les
+premières pousses de mai verdissaient déjà. Au milieu de ce luxe,
+de ces lambris dorés, sur un parquet de bois précieux, richement
+incrusté, l'on voyait symétriquement disposées quatre files de
+lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis
+l'humble lit de sangle jusqu'à la riche couchette d'acajou
+sculpté.
+
+Cette longue salle avait été partagée en deux, dans toute sa
+longueur, par une cloison provisoire de quatre à cinq pieds de
+hauteur; l'on s'était ainsi ménagé la faculté d'établir quatre
+rangées de lits; cette séparation s'arrêtait à quelque distance
+des deux extrémités de ce salon: à cet endroit, il conservait
+toute sa largeur; dans cet espace réservé l'on ne voyait point de
+lits; là se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades
+n'avaient pas besoin de leurs soins; à l'une de ces extrémités
+était une haute et magnifique cheminée de marbre, ornée de bronze
+doré; là chauffaient différents breuvages; enfin, comme dernier
+trait à ce tableau d'un si singulier aspect, des femmes,
+appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient
+volontairement de soigner tout à tour ces malades, dont les
+sanglots, les gémissements, étaient toujours accueillis par elles
+avec de consolantes paroles de commisération et d'espérance. Tel
+était l'endroit à la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et
+Blanche, se tenant par la main, entrèrent quelque temps après que
+Gabriel eut déployé un courage si héroïque dans sa lutte contre
+Morok.
+
+La soeur Marthe accompagnait les filles du maréchal Simon; après
+leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua à chacune
+d'elles un des côtés de la cloison où étaient rangés des lits,
+puis se dirigea vers l'autre extrémité de la salle afin de donner
+quelques ordres.
+
+Les orphelines, sous le coup de la terrible émotion causée par le
+péril dont Gabriel les avait sauvées à leur insu, étaient d'une
+excessive pâleur; néanmoins une ferme résolution se lisait dans
+leurs yeux. Il s'agissait non seulement pour elles d'accomplir un
+impérieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes
+de leur valeureux père; il s'agissait encore pour elles du salut
+de leur mère, dont la félicité éternelle pouvait dépendre, leur
+avait-on dit, des preuves de dévouement chrétien qu'elles
+donneraient au Seigneur. Est-il besoin d'ajouter que la princesse
+de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde
+entrevue habilement ménagée entre elle et les deux soeurs, à
+l'insu de Dagobert, avait tour à tour abusé, exalté, fanatisé ces
+pauvres âmes confiantes, naïves et généreuses, en poussant jusqu'à
+l'exagération la plus funeste tout ce qu'il y avait en elles de
+sentiments élevés et courageux? Les orphelines ayant demandé à la
+soeur Marthe si Mme Augustine du Tremblay avait été amenée dans
+cet asile de secours depuis trois jours, la soeur leur avait
+répondu qu'elle l'ignorait... mais qu'en parcourant les salles des
+femmes il leur serait très facile de s'assurer si la personne
+qu'elles cherchaient s'y trouvait. Car l'abominable dévote qui,
+complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d'un péril
+mortel, avait menti effrontément en leur affirmant qu'elle venait
+d'apprendre que leur gouvernante avait été transportée dans cette
+ambulance.
+
+Les filles du maréchal Simon avaient, et pendant l'exil et durant
+leur pénible voyage avec Dagobert, été exposées à de bien rudes
+épreuves; mais jamais un spectacle aussi désolant que celui qui
+s'offrait tout à coup à leurs yeux n'avait frappé leurs regards...
+Cette longue file de lits, où tant de créatures étaient gisantes,
+où celles-ci se tordaient en poussant des gémissements de douleur,
+où celles-là faisaient entendre les sourds râlements de l'agonie,
+où d'autres, enfin, dans le délire de la fièvre, éclataient en
+sanglots ou appelaient à grands cris les êtres dont la mort allait
+les séparer; ce spectacle effrayant, même pour des hommes
+aguerris, devait presque inévitablement, selon l'exécrable
+prévision de Rodin et de ses complices, causer une impression
+fatale à ces deux jeunes filles, qu'une exaltation de coeur aussi
+généreuse qu'irréfléchie poussait à cette funeste visite. Puis,
+circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se révéla dans toute
+la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu'au chevet
+des premières malades qu'elles virent, c'était aussi du choléra...
+de cette mort affreuse, qu'était morte la mère des orphelines...
+
+Que l'on se figure donc les deux soeurs arrivant dans ces vastes
+salles d'un aspect si effrayant, déjà affreusement émues par la
+terreur que leur avait inspirée Morok, et commençant leur triste
+recherche parmi ces infortunées dont les souffrances, dont
+l'agonie, dont la mort, rappelaient à chaque instant aux
+orphelines la souffrance, l'agonie, la mort de leur mère.
+
+Un moment, pourtant, à l'aspect de cette salle funèbre, Rose et
+Blanche sentirent leur résolution faiblir: un noir pressentiment
+leur fit regretter leur héroïque imprudence; enfin, depuis
+quelques minutes, elles commençaient à ressentir les sourds
+tressaillements d'un frisson fébrile, glacé; puis, de douloureux
+élancements faisaient parfois battre leurs tempes; mais attribuant
+ces symptômes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de
+l'effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu'il y avait de
+bon, de valeureux en elles étouffa bientôt ces craintes; et toutes
+deux, Rose d'un côté de la cloison, Blanche de l'autre,
+commencèrent séparément leur pénible recherche.
+
+Gabriel, transporté dans la chambre des médecins de service, avait
+bientôt repris ses sens. Grâce à sa présence d'esprit et à son
+courage, sa blessure, cicatrisée à temps, ne pouvait plus avoir de
+suites dangereuses; sa plaie pansée, il voulut retourner dans la
+salle des femmes; car c'était là qu'il donnait de pieuses
+consolations à une mourante quand l'on était venu le prévenir des
+affreux dangers qui pouvaient résulter de l'évasion de Morok.
+
+Peu d'instants avant que le missionnaire entrât dans cette salle,
+Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur
+triste recherche, l'une ayant parcouru la ligne gauche des lits,
+l'autre la ligne droite, séparées par la cloison qui traversait
+toute la salle...
+
+Les deux soeurs ne s'étaient pas encore rejointes. Leurs pas
+devenaient de plus en plus chancelants; à mesure qu'elles
+s'avançaient, elles étaient obligées de s'appuyer de temps à autre
+sur les lits auprès desquels elles passaient; les forces
+commençaient à leur manquer. En proie à une sorte de vertige, de
+douleur et d'épouvante, elles ne paraissaient plus agir que
+machinalement. Hélas! les orphelines venaient d'être frappées
+presque ensemble des terribles symptômes du choléra. Par suite de
+cette espèce de phénomène physiologique dont nous avons déjà
+parlé, phénomène fréquent chez les êtres jumeaux, et qui déjà
+plusieurs fois s'était révélé lors de deux ou trois maladies dont
+les jeunes filles avaient été pareillement atteintes; cette fois
+encore, une cause mystérieuse soumettant leur organisation à des
+sensations, à des accidents simultanés, semblaient les assimiler à
+deux fleurs d'une même tige, qui tour à tour renaissent et se
+flétrissent ensemble. Puis, l'aspect de toutes les souffrances, de
+toutes les agonies auxquelles les orphelines venaient d'assister
+en traversant cette longue salle, avait encore accéléré le
+développement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche
+portaient déjà sur leur visage bouleversé, méconnaissable, la
+mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d'elles sortit
+de son côté des subdivisions de la salle qu'elles venaient de
+parcourir sans trouver leur gouvernante.
+
+Rose et Blanche, séparées jusqu'alors par la haute cloison qui
+régnait dans toute la longueur du salon, n'avaient pu
+s'apercevoir... mais lorsqu'enfin elles jetèrent les yeux l'une
+sur l'autre, il se passa une scène déchirante.
+
+
+
+LII. L'ange gardien.
+
+À la fraîcheur charmante de Rose et de Blanche avait succédé une
+pâleur livide; leurs grands yeux bleus devenus caves, commençant à
+se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient énormes; leurs
+lèvres, naguère si vermeilles, se couvraient déjà d'une teinte
+violette... comme celle qui remplaçait peu à peu la transparence
+carminée de leurs joues et de leurs doigts effilés. On eût dit que
+tout ce qu'il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant
+visage se ternissait ainsi peu à peu sous le souffle bleuâtre et
+glacé de la mort.
+
+Lorsque les orphelines se trouvèrent face à face, défaillantes, se
+soutenant à peine... un cri de mutuel effroi sortit de leur sein;
+chacune, à la vue de l'épouvantable altération des traits de sa
+soeur, s'écria:
+
+-- Ma soeur... toi aussi, tu souffres!...
+
+Et toutes deux se précipitèrent dans les bras l'une de l'autre en
+fondant en larmes; puis, s'interrogeant du regard:
+
+-- Mon Dieu, Rose... tu es bien pâle!
+
+-- Comme toi, ma soeur...
+
+-- Tu ressens aussi un frisson glacé?...
+
+-- Oui, je suis brisée... ma vue se trouble...
+
+-- Moi, j'ai la poitrine en feu...
+
+-- Ma soeur, nous allons peut-être mourir...
+
+-- Pourvu que cela soit ensemble...
+
+-- Et notre pauvre père?...
+
+-- Et Dagobert?
+
+-- Ma soeur... notre rêve... était vrai! s'écria tout à coup Rose
+délirante, en jetant ses bras autour du cou de sa soeur.
+Regarde... regarde... l'ange Gabriel vient nous chercher...
+
+À ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l'espèce d'hémicycle
+réservé à chaque extrémité du salon.
+
+-- Ciel!... que vois-je!... les filles du maréchal Simon, s'écria
+le jeune prêtre.
+
+Et, s'élançant, il reçut les orphelines entre ses bras; elles
+n'avaient plus la force de se soutenir; déjà leurs têtes
+alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle péniblement oppressé
+annonçaient les approches de la mort...
+
+La soeur Marthe n'était qu'à quelques pas, elle accourut à l'appel
+de Gabriel; aidé de cette sainte femme, il put transporter les
+orphelines sur le lit réservé au médecin de garde. De peur que le
+spectacle de cette déchirante agonie n'impressionnât trop vivement
+les malades voisines, la soeur Marthe tira un grand rideau, et les
+deux soeurs furent séparées, de la sorte, du reste de la salle.
+
+Leurs mains s'étaient si étroitement entrelacées pendant un accès
+de paroxysme nerveux, que l'on ne put disjoindre leurs doigts
+crispés; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent
+donnés... secours impuissants à vaincre le mal, mais qui du moins
+calmèrent pour quelques instants l'atroce violence de leurs
+douleurs et jetèrent une faible lueur au milieu de leur raison
+obscurcie et troublée.
+
+À ce moment Gabriel, debout à leur chevet et penché vers elles,
+les contemplait avec une douleur inexprimable; le coeur brisé, la
+figure baignée de larmes, il songeait avec épouvante au sort
+étrange qui le rendait témoin de la mort de ces deux jeunes
+filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait
+arrachées aux horreurs de la tempête... Malgré la fermeté d'âme du
+missionnaire, il ne pouvait s'empêcher de frémir en réfléchissant
+à la destinée des orphelines, à la mort de Jacques Rennepont, à
+l'effrayante captation qui, après avoir jeté M. Hardy dans la
+solitude claustrale de Saint-Hérem, en avait fait, presque à
+l'agonie, un membre de la société de Jésus; le missionnaire se
+disait que déjà quatre membres de la famille Rennepont... de sa
+famille à lui, Gabriel, venaient d'être successivement frappés par
+un concours de circonstances funestes; il se demandait enfin avec
+effroi comment les détestables intérêts de la société d'Ignace de
+Loyola étaient servis par une fatalité si providentielle!...
+L'étonnement du jeune missionnaire eût fait place à l'horreur la
+plus profonde, s'il eût connu la part que Rodin et ses complices
+avaient à la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par
+Morok les mauvais penchants de cet artisan, et à la fin prochaine
+de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de
+Saint-Dizier les inspirations généreuses des orphelines jusqu'à un
+héroïsme homicide.
+
+Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux anéantissement où
+elles étaient plongées, ouvrirent à demi leurs grands yeux déjà
+troublés, éteints; et puis toutes deux, de plus en plus
+délirantes, attachèrent un regard fixe, extatique, sur l'angélique
+figure de Gabriel...
+
+-- Ma soeur, dit Rose d'un voix affaiblie, vois-tu l'archange...
+comme dans notre rêve... en Allemagne?...
+
+-- Oui... il y a trois jours, il nous est encore apparu.
+
+-- Il vient... nous chercher.
+
+-- Hélas! notre mort... sauvera-t-elle notre pauvre mère... du
+purgatoire -- Archange... saint archange... priez Dieu pour notre
+mère... et pour nous...
+
+Jusqu'alors, Gabriel, stupéfait d'étonnement et de douleur,
+presque suffoquant par les sanglots, n'avait pu trouver une
+parole; mais à ces mots des orphelines, il s'écria:
+
+-- Chères enfants, pourquoi douter du salut de votre mère?...
+Ah!... jamais âme plus pure, plus sainte, n'est remontée vers le
+Créateur... Votre mère!... mais je le sais par mon père adoptif,
+ses vertus, son courage ont fait l'admiration de ceux qui la
+connaissaient... aussi, croyez-moi... Dieu l'a bénie...
+
+-- Oh! tu l'entends... ma soeur, s'écria Rose, et un éclat céleste
+illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre mère
+est bénie de Dieu!...
+
+-- Oui, oui, reprit Gabriel; écartez ces idées funestes... pauvres
+enfants... reprenez courage, vous ne mourrez pas... Songez à votre
+père...
+
+-- Notre père! dit Blanche en tressaillant; et elle reprit avec un
+mélange de raison et d'exaltation délirante qui eût déchiré l'âme
+la plus indifférente:
+
+-- Hélas! il ne nous retrouvera plus à son retour... Pardonne-
+nous, mon père... nous n'avons pas cru mal agir... Nous avons,
+comme toi, voulu faire quelque chose de généreux, en tâchant
+d'aller secourir notre gouvernante...
+
+-- Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si tôt... Hier
+encore nous étions gaies, heureuses...
+
+-- Ô bon archange! vous apparaîtrez en rêve à notre père, comme
+vous nous êtes apparu; vous lui direz qu'en mourant, la dernière
+pensée... de ses enfants... a été pour lui...
+
+-- C'est sans avertir Dagobert que nous sommes... venues ici...
+que notre père ne le gronde pas.
+
+-- Saint archange, reprit l'autre orpheline d'une voix de plus en
+plus affaiblie, à Dagobert aussi... vous apparaîtrez... pour lui
+dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui
+aura causé...
+
+-- Que notre vieil ami donne... une bonne caresse pour nous au
+pauvre Rabat-Joie, notre gardien fidèle, ajouta Blanche et tâchant
+de sourire.
+
+-- Et puis... enfin... reprit Rose d'une voix plus faible,
+promettez-nous d'apparaître aussi à deux personnes... qui ont été
+si affectueuses pour nous... portez-leur notre dernier souvenir...
+à cette bonne Mayeux... et à cette belle mademoiselle Adrienne.
+
+-- Nous n'oublions... personne de ceux qui nous ont aimées, dit
+Blanche avec un suprême effort; maintenant... que le bon Dieu...
+fasse... que nous allions rejoindre notre mère... pour ne plus
+jamais la quitter.
+
+-- Vous nous l'avez promis... vous savez... bon archange, dans le
+rêve... vous nous avez dit: «Pauvres enfants, venues... de si
+loin... vous aurez... traversé cette terre... pour aller vous
+reposer à jamais dans le sein maternel...»
+
+-- Oh! c'est affreux... affreux! si jeunes... et aucun espoir de
+les sauver... murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure
+altérée. Seigneur, Seigneur, tes vues sont impénétrables... Hélas!
+pourquoi frapper ces enfants d'une mort si cruelle?
+
+Rose poussa un grand soupir et dit d'une voix expirante:
+
+-- Que nous soyons... ensevelies... ensemble... afin d'être, après
+notre mort... comme pendant notre vie... ensemble.
+
+Et les deux soeurs tournèrent leurs regards expirants et tendirent
+leurs mains suppliantes vers Gabriel.
+
+-- Ô saintes martyres du plus généreux dévouement! s'écria le
+missionnaire en levant au ciel ses yeux baignés de larmes, âmes
+angéliques... trésors d'innocence et de candeur, remontez,
+remontez au ciel!... puisque, hélas! Dieu vous rappelle à lui,
+comme si la terre n'était pas digne de vous posséder.
+
+-- Ma soeur!... mon père!... Tels furent les mots suprêmes que les
+orphelines prononcèrent d'une voix mourante... Puis, les deux
+soeurs, par un dernier mouvement instinctif, semblèrent vouloir se
+serrer l'une contre l'autre, leurs paupières appesanties se
+soulevèrent à demi, comme pour échanger encore un regard; alors
+elles frissonnèrent deux ou trois fois, leurs membres
+s'affaissèrent... et un profond soupir s'exhala de leurs lèvres
+violettes faiblement entrouvertes... Rose et Blanche étaient
+mortes!... Gabriel et la soeur Marthe, après avoir fermé la
+paupière des orphelines, s'agenouillèrent pour prier auprès de la
+couche funèbre. Tout à coup un grand tumulte se fit entendre dans
+la salle. Bientôt des pas précipités, mêlés d'imprécations,
+retentirent; le rideau qui environnait cette scène lugubre
+s'ouvrit et Dagobert entra précipitamment, pâle, égaré, les habits
+en désordre...
+
+À la vue de Gabriel et de la soeur de charité agenouillés auprès
+du corps de _ses enfants_, le soldat, pétrifié, poussa un cri
+terrible, essaya de faire un pas... mais en vain, car avant que
+Gabriel eût pu courir à lui, Dagobert tomba à la renverse, et sa
+tête grise rebondit sur le parquet.
+
+* * * * *
+
+Il fait... nuit... une nuit sombre, orageuse.
+
+Une heure du matin vient de sonner à l'église de Montmartre. C'est
+au cimetière de Montmartre que, le même jour, on a transporté le
+cercueil qui, selon le voeu de Rose et de Blanche, les contenait
+toutes deux...
+
+À travers l'ombre épaisse qui enveloppe le champ des morts, on
+voit errer une pâle lumière. C'est le fossoyeur. Il marche avec
+précaution, une lanterne sourde à la main. Un homme, enveloppé
+d'un manteau, l'accompagne; sa tête est baissée, il pleure. C'est
+Samuel.
+
+Samuel... vieux juif... le gardien de la maison de la rue Saint-
+François.
+
+La nuit des funérailles de Jacques Rennepont, le premier mort des
+sept héritiers, enterré dans un autre cimetière, Samuel est aussi
+venu s'entretenir mystérieusement avec le fossoyeur... pour en
+obtenir à prix d'or... une faveur...
+
+Étrange et effrayante faveur!!!
+
+Après avoir traversé bien des sentiers bordés de cyprès, côtoyé
+bien des tombes, le juif et le fossoyeur arrivèrent à une petite
+clairière située près de la muraille occidentale du cimetière.
+
+La nuit était toujours si noire, que l'on y voyait à peine.
+
+Après avoir promené çà et là sa lanterne à terre et autour de lui,
+le fossoyeur, montrant à Samuel, au pied d'un grand if aux longs
+rameaux noirs, une éminence de terre fraîchement remuée, il dit:
+
+-- C'est là...
+
+-- Vous en êtes sûr?...
+
+-- Oui, oui... deux corps dans une même bière... ça ne se
+rencontre pas tous les jours.
+
+-- Hélas! toutes deux dans le même cercueil... dit le juif en
+gémissant.
+
+-- Maintenant que vous savez l'endroit... que voulez-vous de plus?
+demanda le fossoyeur.
+
+Samuel ne répondit pas. Il tomba à genoux, baisa pieusement la
+terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baignés
+de larmes, il s'approcha du fossoyeur et lui parla quelques
+instants tout bas... à l'oreille, tout bas... quoiqu'ils fussent
+seuls, au fond de ce cimetière désert.
+
+Alors entre ces deux hommes commença un mystérieux entretien que
+la nuit enveloppait de son ombre, de son silence.
+
+Le fossoyeur, épouvanté de ce que Samuel lui demandait, refusa
+d'abord. Mais le juif, employant tour à tour la persuasion, les
+prières, les larmes, et enfin la séduction de l'or, que l'on
+entendit tinter, le fossoyeur, après une longue résistance, parut
+vaincu... Quoique frémissant à la pensée de ce qu'il promettait à
+Samuel, il lui dit d'une voix altérée:
+
+-- Dans la nuit de demain... à deux heures.
+
+-- Je serai derrière ce mur, dit Samuel en montrant, à l'aide de
+la lanterne, la clôture peu élevée; pour signal... je jetterai
+trois pierres dans le cimetière.
+
+-- Oui... pour signal, trois pierres, répondit le fossoyeur en
+frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son
+front.
+
+Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgré son grand âge,
+s'aidant des anfractuosités des pierres, escalada le mur peu élevé
+à cet endroit et disparut.
+
+Le fossoyeur regagna sa maison à grands pas... regardant de temps
+à autre avec effroi derrière lui, comme s'il eût été poursuivi par
+quelque sinistre vision.
+
+* * * * *
+
+Le soir des funérailles de Rose et de Blanche, Rodin écrivit deux
+billets. Le premier, adressé à son mystérieux correspondant de
+Rome, faisait allusion à la mort de Jacques Rennepont, à la mort
+de Rose et de Blanche Simon, à la captation de M. Hardy et à la
+donation de Gabriel, événements qui réduisaient le nombre des
+héritiers à deux... à Mlle de Cardoville et à Djalma. Ce premier
+billet, écrit par Rodin et adressé à Rome, contenait ces seuls
+mots: «Qui de _sept ôte cinq_, reste DEUX. -- Faites connaître ce
+résultat au cardinal-prince, et qu'il marche... car moi
+j'avance... j'avance... j'avance...» Le second billet, d'une
+écriture contrefaite, fut adressé et devait parvenir sûrement au
+maréchal Simon. Il contenait ce peu de mots:
+
+«S'il en est temps encore, revenez en hâte, vos filles sont
+mortes.
+
+«On vous dira qui les a tuées.»
+
+
+
+LIII. La ruine.
+
+C'est le lendemain de la mort des filles du maréchal Simon.
+
+Mlle de Cardoville ignore encore la funeste fin de ses jeunes
+parentes; sa figure est rayonnante de bonheur. Jamais elle n'a été
+plus jolie; jamais ses yeux n'ont été plus brillants, son teint
+d'une blancheur plus éblouissante, ses lèvres d'un corail plus
+humide. Selon son habitude un peu excentrique de se vêtir chez
+elle d'une manière pittoresque, Adrienne porte, quoiqu'il soit
+environ trois heures de l'après-midi, une robe de moire d'un vert
+pâle, à jupe très ample, dont les manches et le corsage, largement
+tailladés de rose, sont rehaussés de passementeries de jais blanc
+d'une exquise délicatesse; un léger réseau de perles, aussi de
+jais blanc, cachant la natte épaisse qui se tord derrière la tête
+d'Adrienne, forme une sorte de coiffure orientale d'une
+originalité charmante accompagnant à merveille les longues boucles
+de cheveux de la jeune fille qui encadrent son visage et tombent
+presque jusque sur son sein arrondi. À l'expression de bonheur
+ineffable qui épanouit les traits de Mlle de Cardoville se joint
+certain air résolu, railleur incisif, qui ne lui est pas habituel;
+sa ravissante tête semble se redresser plus vaillante encore sur
+un cou gracieux et blanc comme celui d'un cygne: on dirait qu'une
+ardeur mal contenue dilate ses petites narines roses et
+sensuelles, et qu'elle attend avec une impatience hautaine le
+moment d'une lutte agressive et ironique...
+
+Non loin d'Adrienne est la Mayeux; elle a repris dans la maison la
+place qu'elle y avait d'abord occupée; la jeune ouvrière porte le
+deuil de sa soeur; son visage exprime une tristesse douce et
+calme. Elle regarde Mlle de Cardoville avec surprise, car jamais
+jusqu'alors elle n'a vu la physionomie de la belle patricienne
+empreinte de cette expression d'audace et d'ironie.
+
+Mlle de Cardoville n'avait pas la moindre coquetterie, dans le
+sens étroit et vulgaire de ce mot; pourtant elle jetait un regard
+interrogatif sur la glace devant laquelle elle se tenait debout;
+puis, après avoir rendu sa souplesse élastique à une boucle de ses
+longs cheveux d'or, en l'enroulant un moment sur son doigt
+d'ivoire, elle effaça du plat de sa main quelques plis
+imperceptibles formés par le froncement de l'épaisse étoffe autour
+de son élégant corsage. Ce mouvement et celui qu'elle fit en
+tournant à demi le dos à la glace pour voir si sa robe s'ajustait
+parfaitement de tout point, révélèrent par une ondulation
+serpentine tout le charme voluptueux, tous les divins trésors de
+cette taille souple, fine et cambrée; car malgré la richesse
+sculpturale du contour de ses hanches et de ses épaules blanches,
+fermes et lustrées comme un beau marbre pentélique, Adrienne était
+aussi l'une de ces heureuses privilégiées du Seigneur... qui
+peuvent se faire une ceinture de leur jarretière. Ces charmantes
+évolutions de coquetterie féminine accomplies avec une grâce
+indicible, Adrienne se tournant vers la Mayeux, dont la surprise
+allait croissant, lui dit en souriant:
+
+-- Ma douce Madeleine, ne vous moquez pas trop de ma question: Que
+diriez-vous d'un tableau... qui me représenterait comme me voilà?
+
+-- Mais, mademoiselle...
+
+-- Comment! encore mademoiselle! dit Adrienne d'un ton de doux
+reproche -- Mais... Adrienne... reprit la Mayeux, je dirais que je
+vois un charmant tableau... et que, comme toujours, vous êtes mise
+avec un goût parfait...
+
+-- Vous ne me trouvez pas mieux aujourd'hui... que les autres
+jours? Cher poète... je commence par vous déclarer que ce n'est
+pas pour moi que je vous demande cela... ajoute gaiement Adrienne.
+
+-- Je m'en doute, répondit la Mayeux en souriant un peu; eh bien,
+à vrai dire, il est impossible d'imaginer une toilette plus à
+votre avantage. Cette robe d'un vert tendre et d'un rose pâle,
+relevée par le doux éclat de ces garnitures de jais blanc qui
+s'harmonisent si merveilleusement avec l'or de vos cheveux, tout
+cela fait que de ma vie, je vous le répète, je n'ai vu un aussi
+gracieux tableau...
+
+Ce que la Mayeux disait, elle le sentait, et elle se trouvait
+heureuse de pouvoir l'exprimer, car nous avons dit la vive
+admiration de cette âme poétique pour tout ce qui était beau.
+
+-- Eh bien, reprit gaiement Adrienne, je suis ravie de ce que vous
+me trouvez mieux aujourd'hui qu'un autre jour, mon amie.
+
+-- Seulement... reprit la Mayeux en hésitant.
+
+-- Seulement? dit Adrienne en regardant la jeune ouvrière d'un
+regard interrogatif.
+
+-- Seulement, mon amie, reprit la Mayeux, si je ne vous ai jamais
+vue plus jolie... jamais je n'ai vu non plus sur vos traits
+l'expression résolue, ironique que vous aviez tout à l'heure...
+C'était comme un air d'impatient défi.
+
+-- C'est cela même, ma douce petite Madeleine, dit Adrienne en se
+jetant au cou de la Mayeux, avec une joyeuse tendresse; il faut
+que je vous embrasse pour m'avoir si bien devinée; car si j'ai,
+voyez-vous, cet air un peu agressif... c'est que j'attends ma
+chère tante.
+
+-- Mme la princesse de Saint-Dizier! s'écria la Mayeux avec
+crainte, cette grande dame si méchante qui vous a fait tant de
+mal?
+
+-- Justement; elle m'a demandé un moment d'entretien, et je me
+fais une joie de la recevoir...
+
+-- Une joie!...
+
+-- Une joie... un peu moqueuse, un peu ironique... un peu
+méchante, il est vrai, reprit gaiement Adrienne... Jugez donc...
+Elle regrette ses galanteries, sa beauté, sa jeunesse; enfin, son
+embonpoint même la désole, cette sainte femme!... et elle va me
+voir belle, aimée, amoureuse, et mince... oui, surtout mince...
+ajouta Mlle de Cardoville, en riant comme une folle; puis elle
+reprit:
+
+-- Or, vous ne pouvez vous imaginer, mon amie, l'envie forcenée,
+le désespoir atroce que cause aux ridicules prétentions d'une
+grosse femme mûre... la vue d'une jeune femme... mince...
+
+-- Mon amie... dit sérieusement la Mayeux, vous plaisantez... et
+pourtant, je ne sais pourquoi la venue de la princesse
+m'effraye...
+
+-- Cher et tendre coeur, rassurez-vous donc, reprit
+affectueusement Adrienne; cette femme, je ne la crains pas... je
+ne la crains plus... pour le lui bien prouver, et aussi pour la
+désoler beaucoup, je vais la traiter, elle, un monstre
+d'hypocrisie, de noirceur... elle, qui vient sans doute ici dans
+quelque dessein affreux... je vais la traiter en femme inoffensive
+et ridicule... pour tout dire, en grosse femme...
+
+Et Adrienne se prit à rire de nouveau.
+
+Un valet de chambre, entra, interrompit l'accès de folle gaieté
+d'Adrienne et lui dit:
+
+-- Mme la princesse de Saint-Dizier fait demander si mademoiselle
+peut la recevoir.
+
+-- Certainement, dit Mlle de Cardoville. Le domestique sortit. La
+Mayeux allait, par discrétion, se lever et quitter la chambre,
+Adrienne la retint et lui dit avec un accent de sérieuse tendresse
+en lui prenant la main:
+
+-- Mon amie... restez... je vous en prie...
+
+-- Vous voulez...
+
+-- Oui... je veux... toujours par vengeance, reprit Adrienne en
+souriant, montrer à Mme de Saint-Dizier... que j'ai une tendre
+amie... qu'enfin je jouis de tous les bonheurs à la fois...
+
+-- Mais, Adrienne, reprit timidement la Mayeux, pensez donc...
+que...
+
+-- Silence! Voici la princesse, restez... Je vous le demande en
+grâce et comme un service. Votre rare instinct de coeur...
+devinera peut-être le but caché de sa visite... les pressentiments
+de votre affection ne m'ont-ils pas éclairée sur les trames de cet
+odieux Rodin?
+
+Devant une telle prière, la Mayeux ne pouvait hésiter; elle resta,
+mais fit quelques pas pour se reculer de la cheminée.
+
+Adrienne la prit par la main, la fit se rasseoir dans le fauteuil
+qu'elle occupait au coin du foyer, et lui dit:
+
+-- Ma chère Madeleine, gardez votre place; vous ne devez rien à
+Mme de Saint-Dizier; moi, c'est différent: elle vient chez moi.
+
+À peine Adrienne avait-elle prononcé ces mots, que la princesse
+entra, la tête haute, l'air imposant (et elle avait, on l'a dit,
+le plus grand air du monde), le pas ferme, la démarche altière.
+
+Les caractères les plus entiers, les esprits les plus réfléchis,
+cèdent presque toujours par quelque endroit à de puériles
+faiblesses; une envie féroce, excitée par l'élégance, par la
+beauté, par l'esprit d'Adrienne, avait toujours eu une large part
+dans la haine de la princesse contre sa nièce; quoiqu'il lui fût
+impossible de songer à rivaliser avec Adrienne, et qu'elle n'y
+songeât même pas sérieusement, Mme de Saint-Dizier n'avait pu
+s'empêcher, pour se rendre à l'entrevue qu'elle lui avait
+demandée, de mettre plus de recherche dans sa toilette et de se
+faire corser, serrer, sangler à triple tour, dans sa robe de
+taffetas changeant; compression qui lui rendait le visage beaucoup
+plus coloré qu'elle ne l'avait habituellement. En un mot, la foule
+de haineux sentiments qui l'animaient contre Adrienne avait, à la
+seule pensée de cette rencontre, jeté une telle perturbation dans
+l'esprit ordinairement calme et mesuré de la princesse, qu'au lieu
+de ces toilettes simples et peu voyantes qu'en femme de tact et de
+goût elle portait d'ordinaire, elle avait commis la maladresse
+d'une robe gorge de pigeon et d'un chapeau grenat orné d'un
+magnifique oiseau de paradis.
+
+La haine, l'envie, et l'orgueil du triomphe (la dévote songeait à
+l'habileté perfide avec laquelle elle avait envoyé à une mort
+presque assurée les filles du maréchal Simon), l'exécrable
+espérance mal dissimulée de réussir dans de nouvelles trames, se
+partageaient, pour ainsi dire, l'expression de la physionomie de
+la princesse de Saint-Dizier lorsqu'elle entra chez sa nièce.
+
+Adrienne, sans faire un pas au-devant de sa tante, se leva
+néanmoins très poliment du sofa où elle était assise, fit une
+demi-révérence remplie de grâce et de dignité, puis elle se
+rassit; montrant alors du geste à la princesse un fauteuil placé
+en face de la cheminée dont la Mayeux occupait un angle, et elle,
+Adrienne, un autre côté, elle dit:
+
+-- Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. La princesse
+devint très rouge, resta debout, et jeta un regard de dédaigneuse
+et insolente surprise sur la Mayeux, qui, fidèle à la
+recommandation d'Adrienne, s'était légèrement inclinée à l'entrée
+de Mme de Saint-Dizier sans lui offrir sa place. La jeune ouvrière
+avait agi de la sorte et par réflexion de dignité, et en écoutant
+aussi la voix de sa conscience qui lui disait que la véritable
+supériorité de position n'appartenait pas à cette princesse lâche,
+hypocrite et méchante, mais à elle, la Mayeux, si admirablement
+bonne et dévouée.
+
+-- Ayez donc la bonté de vous asseoir, madame, reprit Adrienne de
+sa voix douce en désignant à sa tante le siège vacant.
+
+-- L'entretien que je vous ai demandé, mademoiselle, dit la
+princesse, doit être secret.
+
+-- Je n'ai pas de secret, madame, pour ma meilleure amie; vous
+pouvez donc parler devant mademoiselle.
+
+-- Je sais depuis longtemps, reprit Mme de Saint-Dizier avec une
+ironie amère, qu'en toutes choses vous vous souciez fort peu du
+secret et que vous êtes facile sur le choix de ce que vous appelez
+vos amis... mais vous me permettrez d'agir autrement que vous. Si
+vous n'avez pas de secrets, mademoiselle, j'en ai... moi... et je
+n'entends pas en faire confidence à la première venue...
+
+Et la dévote jeta un nouveau coup d'oeil de mépris sur la Mayeux.
+Celle-ci, blessée du ton insolent de la princesse, répondit
+doucement et simplement.
+
+-- Je ne vois pas jusqu'ici, madame, la différence si humiliante
+qui peut exister entre la première... et la dernière venue chez
+Mlle de Cardoville.
+
+-- Comment!... _ça _parle! s'écria la princesse d'un ton de pitié
+superbe et insolente.
+
+-- Du moins, madame... _ça _répond, reprit la Mayeux de sa voix
+calme.
+
+-- Je veux vous entretenir seule; est-ce clair, mademoiselle? dit
+impatiemment la dévote à sa nièce.
+
+-- Pardon... je ne vous comprends pas, madame, fit Adrienne d'un
+air étonné; mademoiselle, qui m'honore de son amitié, veut bien
+consentir à assister à l'entretien que vous m'avez demandé. Je dis
+qu'elle le veut bien... parce qu'il lui faut, en effet, une très
+affectueuse condescendance pour se résigner à entendre... pour
+l'amour de moi... toutes les choses gracieuses, bienveillantes...
+charmantes... dont vous venez sans doute me faire part...
+
+-- Mais, mademoiselle... dit vivement la princesse.
+
+-- Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit Adrienne avec
+l'accent d'une aménité parfaite, et comme si elle eût adressé à la
+dévote des compliments les plus flatteurs. Afin de vous mettre
+tout de suite en confiance avec mademoiselle, je m'empresse de
+vous apprendre qu'elle est instruite de toutes les pieuses
+noirceurs... de toutes les dévotes dignités... dont vous avez
+voulu, et failli me rendre victime... elle sait enfin que vous
+êtes une mère de l'Église... comme on en voit peu... Puis-je
+espérer maintenant, madame, voir cesser votre délicate et
+intéressante réserve?
+
+-- En vérité, dit la princesse avec une sorte d'ébahissement
+courroucé, je ne sais si je veille ou si je rêve...
+
+-- Ah! mon Dieu! dit Adrienne d'un air alarmé, ce doute que vous
+manifestez sur l'état de vos facultés est inquiétant, madame. Le
+sang vous monte sans doute à la tête... car votre visage est très
+coloré... vous semblez oppressée... comprimée... déprimée... peut-
+être (l'on peut se dire cela entre femmes)... peut-être êtes-vous
+un peu serrée... madame?
+
+Ces mots, dits par Adrienne avec un adorable semblant d'intérêt et
+de naïveté, manquèrent de faire suffoquer la princesse qui, malgré
+elle, devint cramoisie et s'écria en s'asseyant brusquement:
+
+-- Eh bien, soit, mademoiselle... Je préfère cet accueil à tout
+autre, il me met à l'aise... en confiance, comme vous dites...
+
+-- N'est-ce pas madame? dit Adrienne en souriant; au moins l'on
+peut franchement dire tout ce que l'on a sur le coeur... ce qui
+doit avoir pour vous le charme de la nouveauté... Voyons, entre
+nous, avouez que vous nous savez gré de vous mettre ainsi à même
+de déposer un instant ce fâcheux masque de dévotion, de douceur et
+de bonté qui doit tant vous peser...
+
+En entendant les sarcasmes d'Adrienne, innocente vengeance, bien
+excusable si l'on songe à tout le mal que la princesse avait voulu
+faire à sa nièce, la Mayeux sentait son coeur se serrer, car plus
+qu'Adrienne, et avec raison, elle redoutait la princesse, qui
+reprit avec plus de sang-froid:
+
+-- Mille grâces, mademoiselle, de vos excellentes intentions et de
+vos sentiments pour moi; je les apprécie tels qu'ils sont, et
+comme je dois, j'espère, sans plus attendre, vous le prouver.
+
+-- Voyons, voyons, madame, répondit Adrienne avec enjouement.
+Contez-nous donc cela tout de suite... Je suis d'une impatience...
+d'une curiosité...
+
+-- Et pourtant, dit la princesse en feignant à son tour un
+enjouement ironique et amer, vous êtes à mille lieues de vous
+douter de ce que je vais vous annoncer...
+
+-- Vraiment!... Moi je crains, madame, que votre candeur, que
+votre modestie ne vous abusent, reprit Adrienne avec la même
+affabilité railleuse; car il est bien peu de choses qui, de votre
+part, puissent me surprendre, madame, ne savez-vous pas... que, de
+vous... je m'attends à tout?
+
+-- Peut-être, mademoiselle... dit la dévote en articulant
+lentement ses paroles; si, par exemple... je vous disais... qu'en
+vingt-quatre heures, d'ici à demain... je suppose... vous allez
+être réduite à la misère?...
+
+Ceci était si imprévu, que Mlle de Cardoville fit malgré elle un
+vif mouvement de surprise, et que la Mayeux tressaillit.
+
+-- Ah!... mademoiselle, dit la princesse avec une joie triomphante
+et d'un ton doucereusement cruel en voyant la surprise croissante
+de sa nièce, avouez maintenant que je vous étonne... quoique peu
+de chose de ma part, disiez-vous, dût avoir le droit de vous
+surprendre. Combien vous avez eu raison de donner à notre
+entretien le tour qu'il a pris... Il m'aurait fallu toutes sortes
+de périphrases pour vous dire: Mademoiselle, demain vous serez
+aussi pauvre que vous êtes riche aujourd'hui... tandis que je vous
+apprends cela tout simplement... tout bonnement... tout
+naïvement...
+
+Son premier étonnement passé, Adrienne reprit en souriant avec un
+calme qui stupéfia la dévote:
+
+-- Eh bien, je vous l'avoue franchement, madame, oui, j'ai été
+surprise... car je m'attendais, de votre part, à quelqu'une de ces
+noires méchancetés où vous excellez, à quelque perfidie bien
+ourdie, bien cruelle... mais pouvais-je croire que vous feriez un
+si grand éclat d'une pareille insignifiance?...
+
+-- Être ruinée... complètement ruinée... s'écria la dévote, ruinée
+d'ici à demain, vous si audacieusement prodigue; voir non
+seulement vos revenus, mais cet hôtel, mais vos meubles, vos
+chevaux, vos bijoux, voir tout enfin, jusqu'à ces ridicules
+parures dont vous êtes si vaine... mis sous le séquestre, vous
+appelez cela une insignifiance? Vous dépensez indifféremment des
+milliers de louis, vous voir réduite à une pension alimentaire
+bien inférieure aux gages que vous donnez à une de vos femmes,
+vous appelez cela une insignifiance?...
+
+Au plus cruel désappointement de sa tante, Adrienne, qui
+paraissait de plus en plus rassérénée, allait répondre à la
+princesse, lorsque la porte du salon s'ouvrit et, sans qu'il eût
+été annoncé, le prince Djalma entra.
+
+Une folle et orgueilleuse tendresse resplendit sur le front
+radieux d'Adrienne à la vue du prince et il est impossible de
+rendre le regard de bonheur triomphant et dédaigneux qu'elle jeta
+sur Mme de Saint-Dizier.
+
+Jamais non plus Djalma n'avait été plus idéalement beau, jamais
+bonheur plus ineffable n'avait rayonné sur un visage humain.
+L'Indien portait une longue robe de cachemire blanc à mille raies
+de pourpre et d'or; son turban était de même couleur et de même
+étoffe; un magnifique châle à palmes lui servait de ceinture.
+
+À la vue de l'Indien, qu'elle n'avait pas espéré rencontrer chez
+Mlle de Cardoville, la princesse de Saint-Dizier ne put cacher
+d'abord son profond étonnement.
+
+Ce fut donc entre Mme de Saint-Dizier, Adrienne, la Mayeux et
+Djalma que se passa la scène suivante.
+
+
+
+LIV. Souvenirs.
+
+Djalma, n'ayant jamais jusqu'alors rencontré chez Adrienne
+Mme de Saint-Dizier, avait d'abord paru assez surpris de sa
+présence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour
+à tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux
+êtres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux; tout à coup
+elle tressaillit comme si un souvenir d'une grande importance
+s'offrait à son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta
+profondément absorbée.
+
+Adrienne et Djalma profitèrent de ce moment pour se _couver _des
+yeux, avec une sorte d'idolâtrie ardente qui remplissait leurs
+yeux d'une flamme humide; puis, à un mouvement de Mme de Saint-
+Dizier qui parut sortir de sa préoccupation momentanée, Mlle de
+Cardoville dit en souriant au jeune Indien:
+
+-- Mon cher cousin, je vais réparer un oubli, je vous l'avoue,
+très volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la
+première fois d'une de mes parentes à laquelle j'ai l'honneur de
+vous présenter... Mme la princesse de Saint-Dizier.
+
+Djalma s'inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment où
+sa tante allait répondre:
+
+-- Mme de Saint-Dizier venait me faire très gracieusement part
+d'un événement on ne peut plus heureux pour moi... et dont je vous
+instruirai plus tard, mon cousin, à moins que cette bonne
+princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette
+confidence.
+
+L'arrivée inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient
+subitement frapper l'esprit de la princesse, modifièrent sans
+doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre
+l'entretien au sujet de la ruine d'Adrienne, Mme de Saint-Dizier
+répondit en souriant d'un air doucereux, qui cachait une odieuse
+arrière-pensée:
+
+-- Je serais désolée, prince, de priver mon aimable et chère nièce
+du plaisir de vous annoncer bientôt l'heureuse nouvelle dont elle
+parle, et dont, en bonne parente... je me suis hâtée de venir
+l'instruire... Voici à ce sujet quelques notes, et la princesse
+remit un papier à Adrienne, qui, je l'espère, lui démontreront
+jusqu'à la plus entière évidence... la réalité de ce que je lui
+annonce.
+
+-- Mille grâces, ma chère tante, dit Adrienne en prenant le papier
+avec une souveraine indifférence; cette précaution, cette preuve
+étaient superflues; vous le savez, je vous crois toujours sur
+parole... lorsqu'il s'agit de votre bienveillance envers moi.
+
+Malgré son ignorance des perfidies raffinées, des cruautés perlées
+de la civilisation, Djalma, doué d'un tact très fin comme toutes
+les natures un peu sauvages et violemment impressionnables,
+ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet échange de
+fausses aménités; il n'en devinait pas le sens détourné; mais,
+pour ainsi dire, elles sonnaient faux à son oreille; puis,
+instinct ou pressentiment, il éprouvait une vague répulsion pour
+Mme de Saint-Dizier. En effet, la dévote, songeant à la gravité de
+l'incident qu'elle s'apprêtait à soulever, contenait à peine son
+agitation intérieure, que trahissaient la coloration croissante de
+son visage, son sourire amer et l'éclat méchant de son regard;
+aussi, à la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une
+antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits
+charmants perdirent même de leur sérénité première.
+
+La Mayeux se sentait aussi sous le coup d'une impression de plus
+en plus pénible; elle jeta tour à tour des regards craintifs sur
+la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle-
+ci de cesser un entretien dont la jeune ouvrière pressentait les
+suites funestes.
+
+Mais, malheureusement, Mme de Saint-Dizier avait alors trop
+d'intérêt à prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville,
+puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance
+dans la présence de l'homme qu'elle adorait, ne voulait que trop
+jouir du cruel dépit que causait à la dévote la vue d'un amour
+heureux, malgré tant de complots infâmes tramés par elle et par
+ses complices.
+
+Après un instant de silence, Mme de Saint-Dizier prit la parole et
+dit d'un ton doucereux et insinuant:
+
+-- Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j'ai été ravie
+d'apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d'autre
+chose, et pour raison), d'apprendre, dis-je, votre adorable
+affection pour ma chère nièce, car sans vous en douter, vous me
+tirez d'un furieux embarras.
+
+Djalma ne répondit pas; mais il regarda Mlle de Cardoville d'un
+air surpris et presque attristé, comme pour lui demander ce que
+voulait dire sa tante.
+
+Celle-ci, s'étant aperçue de cette muette interrogation, reprit:
+
+-- Je vais être plus claire, prince; en un mot, vous comprenez
+que, me trouvant la plus proche parente de cette chère et mauvaise
+petite tête... elle désigna Adrienne du regard, j'étais plus ou
+moins responsable de son avenir aux yeux de tous... et voici,
+prince, que vous arrivez justement de l'autre monde pour vous
+charger candidement de cet avenir qui m'effrayait si fort... C'est
+charmant, c'est excellent; aussi, en vérité, l'on se demande ce
+qu'il y a de plus à admirer en vous, de votre bonheur ou de votre
+courage.
+
+Et la princesse, jetant un regard d'une méchanceté diabolique sur
+Adrienne, attendit sa réponse d'un air de défi.
+
+-- Écoutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se hâta de dire
+la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette
+tendre parente nous voit, vous et moi, réunis et heureux, son âme
+est tellement inondée de joie, qu'elle a besoin de s'épancher; et
+vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les épanchements d'une si
+belle âme... Un peu de patience... et vous en jugerez...
+
+Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde:
+
+-- Je ne sais pourquoi, à propos de ces épanchements de ma chère
+tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous
+me disiez, mon cousin, de certaines espèces de vipères de votre
+pays: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les
+dents qui filtrent le venin, et l'absorbent ainsi mortellement; de
+sorte qu'elles sont elles-mêmes victimes du poison qu'elles
+distillent... Voyons, ma chère tante, vous qui avez un si bon, un
+si noble coeur... je suis sûre que vous vous intéressez tendrement
+à ces pauvres vipères...
+
+La dévote jeta un regard implacable à sa nièce et reprit d'une
+voix altérée:
+
+-- Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle; et
+vous prince?
+
+Djalma ne répondit pas; accoudé à la cheminée, il jetait un regard
+de plus en plus sombre et pénétrant sur la princesse; une haine
+involontaire pour cette femme lui montait au coeur.
+
+-- Ah! ma chère tante, reprit Adrienne d'un ton de doux reproche,
+aurais-je donc trop présumé de votre coeur?... Vous n'avez pas de
+sympathie, même... pour les vipères!... Pour qui en aurez-vous
+donc, mon Dieu? Après tout, cela se conçoit, ajouta Adrienne comme
+se parlant à elle-même par réflexion, elles sont si _minces...
+_Mais laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage
+contenue de la dévote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes
+les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.
+
+-- Mais, je l'espère bien, mon aimable nièce: d'abord, je ne
+saurais trop féliciter ce cher prince d'être venu du fond de
+l'Inde pour se charger de vous... en toute confiance... les yeux
+fermés... le digne nabab... de vous, pauvre chère enfant, que l'on
+a été obligé de renfermer comme folle (afin de donner un nom
+décent à vos débordements), vous savez bien... à cause de ce beau
+garçon que l'on a trouvé caché chez vous... mais aidez-moi donc...
+est-ce que vous auriez déjà oublié jusqu'à son nom, vilaine petite
+infidèle?... un très beau garçon et poète, s'il vous plaît, un
+certain Agricol Baudoin, que l'on a découvert dans un réduit
+secret attenant à votre chambre à coucher... ignoble scandale dont
+tout Paris s'est occupé... car vous n'épousez pas une femme
+inconnue, cher prince... le nom de la vôtre est dans toutes les
+bouches.
+
+Et comme, à ces paroles imprévues, effrayantes, Adrienne, Djalma
+et la Mayeux, quoique obéissant à des ressentiments divers,
+restèrent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant
+pas nécessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine
+triomphante, s'écria en se levant, les joues enflammées, les yeux
+étincelants, s'adressant à Adrienne:
+
+-- Oui, je vous défie de me démentir; a-t-on été forcé de vous
+enfermer sous prétexte de folie? a-t-on, oui ou non, trouvé cet
+artisan... votre amant d'alors, caché dans votre chambre à
+coucher?
+
+À cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et
+doré comme de l'ambre, devint subitement mat et couleur de plomb;
+sa lèvre supérieure, rouge comme du sang, se relevant par une
+sorte de rictus sauvage, laissa voir ses petites dents blanches
+convulsivement serrées; enfin sa physionomie devint à ce moment si
+épouvantablement menaçante et féroce, que la Mayeux frissonna
+d'effroi.
+
+Le jeune Indien, emporté par l'ardeur, par la violence du sang,
+éprouvait un vertige de rage irréfléchie, involontaire, une
+commotion fulgurante, pareille à celle qui de son coeur fait
+jaillir le sang à ses yeux qu'il trouble, à son cerveau qu'il
+égare, lorsque l'homme d'honneur se sent frappé au visage... Si
+pendant ce moment terrible, rapide comme la clarté de la foudre
+qui sillonne la nue, l'action avait remplacé la pensée de Djalma,
+la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-même eussent été anéantis
+par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d'une
+mine qui éclate.
+
+Il eût tué la princesse, parce qu'elle accusait Adrienne d'une
+trahison infâme; Adrienne, parce qu'on pouvait la soupçonner de
+cette infamie; la Mayeux, parce qu'elle était témoin de cette
+accusation; lui-même enfin se fût tué pour ne pas survivre à une
+si horrible déception.
+
+Mais, ô prodige!... son regard sanglant, insensé, a rencontré le
+regard d'Adrienne, regard rempli de dignité calme et de sereine
+assurance, et voilà que l'expression de rage féroce qui
+transportait l'Indien a passé... fugitive comme l'éclair.
+
+Bien plus, à la profonde stupeur de la princesse et de la jeune
+ouvrière, à mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne
+devenaient plus profonds, plus pénétrants et, pour ainsi dire,
+plus intelligents de cette âme si belle, si pure, non seulement
+l'Indien s'apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d'abord
+si violemment troublée, se rasséréna, et bientôt refléta comme un
+miroir la noble sécurité du visage de la jeune fille.
+
+Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette
+révolution morale, si charmante pour la Mayeux, d'abord si
+épouvantée, si désespérante pour la dévote.
+
+À peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie
+de sa lèvre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la
+cheminée, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement
+un pas vers la princesse; puis, comme s'il eût voulu se modérer
+dans sa rage, il s'était, pour ainsi dire, retenu au marbre de la
+cheminée, qu'il semblait pétrir de sa main d'acier, un
+tressaillement convulsif agitait tout son corps; ses traits,
+contractés, méconnaissables, étaient devenus effrayants.
+
+De son côté, en entendant la princesse, Adrienne, cédant à un
+premier mouvement d'indignation courroucée, de même que Djalma
+avait cédé à un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne
+s'était brusquement levée, le regard étincelant de fierté
+révoltée; mais, presque aussitôt apaisée par la conscience de sa
+pureté, son charmant visage était redevenu d'une adorable
+sérénité...
+
+Ce fut alors que ses yeux rencontrèrent ceux de Djalma. Pendant
+une seconde la jeune fille fut encore plus affligée qu'effrayée de
+l'expression menaçante, formidable de la physionomie de
+l'Indien... «Une stupide indignité l'exaspère à ce point! s'était
+dit Adrienne; il me soupçonne donc?...» Mais à cette réflexion,
+aussi rapide que cruelle succéda une joie folle lorsque, les yeux
+d'Adrienne s'étant longuement arrêtés sur ceux de l'Indien, elle
+vit instantanément ces traits si farouches s'adoucir comme par
+magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l'étaient
+naguère.
+
+Ainsi l'abominable trame de Mme de Saint-Dizier tombait devant
+l'expression digne, confiante et sincère de la physionomie
+d'Adrienne.
+
+Ce ne fut pas tout. Au moment où, témoin de cette scène muette si
+expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux
+êtres, qui, sans prononcer une parole et grâce à quelques regards
+muets, s'étaient compris, expliqués et mutuellement rassurés, la
+princesse suffoquait de dépit et de colère.
+
+Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d'une coquetterie
+charmante, tendit sa belle main à Djalma, qui, s'agenouillant, y
+imprima un baiser de feu dont l'ardeur fit monter un léger nuage
+rose au front de la jeune fille.
+
+L'Indien se plaçant alors sur le tapis d'hermine aux pieds de Mlle
+de Cardoville, dans une attitude remplie de grâce et de respect,
+appuya son menton sur la paume de l'une de ses mains et, plongé
+dans une adoration muette, il se mit à contempler silencieusement
+Adrienne qui, penchée vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme
+dit la chanson_, dans ses yeux ses yeux _avec autant d'amoureuse
+complaisance que si la dévote, étouffant de haine, n'eût pas été
+là.
+
+Mais bientôt Adrienne, comme si quelque chose eût manqué à son
+bonheur, appela d'un signe la Mayeux et la fit asseoir auprès
+d'elle; alors, une main dans la main de cette excellente amie,
+Mlle de Cardoville, souriant à Djalma en adoration devant elle,
+jeta sur la princesse, de plus en plus stupéfaite, un regard à la
+fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l'invincible
+quiétude de sa félicité et l'inabordable hauteur de ses dédains
+pour la calomnie, que Mme de Saint-Dizier, bouleversée, hébétée,
+balbutia quelques paroles à peine intelligibles d'une voix
+frémissant de colère, puis, perdant complètement la tête, se
+dirigea précipitamment vers la porte.
+
+Mais à ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque embûche,
+quelque complot ou quelque perfide espionnage, se résolut, après
+avoir échangé un coup d'oeil avec Adrienne, de suivre la princesse
+jusqu'à sa voiture.
+
+Le désappointement de Mme de Saint-Dizier, lorsqu'elle se vit
+ainsi accompagnée et surveillée par la Mayeux, parut si comique à
+Mlle de Cardoville, qu'elle ne put s'empêcher de rire aux éclats;
+ce fut donc au bruit de cette dédaigneuse hilarité que la dévote,
+éperdue de rage et de désespoir, quitta cette maison, où elle
+avait espéré apporter le trouble et le malheur.
+
+Adrienne et Djalma restèrent seuls.
+
+Avant de poursuivre la scène qui se passe entre eux, quelques mots
+rétrospectifs sont indispensables.
+
+L'on croira sans peine que, du moment où Mlle de Cardoville et
+l'Indien furent rapprochés l'un de l'autre après tant de
+traverses, leurs jours s'écoulèrent dans un bonheur indicible;
+Adrienne s'appliqua surtout à faire naître l'occasion de mettre en
+lumière et pour ainsi dire une à une les généreuses qualités de
+Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si
+brillants récits.
+
+La jeune fille s'était imposé cette tendre et patiente étude du
+caractère de Djalma, non seulement pour justifier l'amour exalté
+qu'elle éprouvait, mais encore parce que cette espèce de temps
+d'épreuve, auquel elle avait assigné un terme, l'aidait à
+tempérer, à distraire les emportements de l'amour de Djalma...
+tâche d'autant plus méritoire pour Adrienne, qu'elle ressentait
+les mêmes impatients enivrements, les mêmes ardeurs passionnées...
+Chez ces deux êtres, les brûlants désirs des sens et les
+aspirations de l'âme les plus élevées s'équilibraient, se
+soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant
+doué ces deux amants de la plus rare beauté du corps et de la plus
+adorable beauté du coeur, comme pour légitimer l'irrésistible
+attrait qui les attachait l'un à l'autre.
+
+Quel devait être le terme de cette épreuve si pénible qu'Adrienne
+imposait à Djalma et à elle-même! C'est ce que Mlle de Cardoville
+projette d'apprendre à Djalma dans l'entretien qu'elle va avoir
+avec lui, après le brusque départ de Mme de Saint-Dizier.
+
+
+
+LV. L'épreuve.
+
+Mlle de Cardoville et Djalma restèrent seuls.
+
+Telle était la noble confiance qui avait succédé dans l'esprit de
+l'Indien à son premier mouvement de fureur irréfléchie, en
+entendant l'infâme calomnie de Mme de Saint-Dizier, qu'une fois
+seul avec Adrienne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation
+indigne.
+
+De son côté, touchante et admirable entente de ces deux coeurs! la
+jeune fille était trop fière, elle avait trop la conscience de la
+pureté de son amour, pour descendre à une justification envers
+Djalma. Elle aurait cru l'offenser et s'offenser elle-même.
+
+Les deux amants commencèrent donc leur entretien, comme si
+l'incident soulevé par la dévote n'avait pas eu lieu.
+
+Le même dédain s'étendit aux notes, qui, selon la princesse,
+devaient prouver l'imminence de la ruine d'Adrienne.
+
+La jeune fille avait posé, sans le lire, ce papier sur un guéridon
+placé à sa portée. D'un geste rempli de grâces, elle fit signe à
+Djalma de venir s'asseoir auprès d'elle; celui-ci, obéissant à ce
+désir, quitta, non sans regret, la place qu'il occupait aux pieds
+de la jeune fille.
+
+-- Mon ami, lui dit Adrienne d'un ton grave et tendre, vous m'avez
+souvent... et impatiemment demandé quand arriverait le terme de
+l'épreuve que nous nous imposions: cette épreuve touche à sa fin.
+
+Djalma tressaillit et ne put retenir un léger cri de bonheur et de
+surprise; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave,
+si douce, qu'elle semblait plutôt le premier cri d'une ineffable
+reconnaissance, que l'accent passionné du bonheur.
+
+Adrienne continua -- Séparés... environnés d'embûches, de
+mensonges, mutuellement trompés sur nos sentiments, pourtant nous
+nous aimions, mon ami... En cela, nous suivions un irrésistible et
+sûr attrait, plus fort que les événements contraires, mais depuis,
+durant ces jours passés dans une longue retraite où nous venons de
+vivre isolés de tout et de tous, nous avons appris à nous estimer,
+à nous honorer davantage... Livrés à nous-mêmes, libres tous
+deux... nous avons eu le courage de résister à tous les brûlants
+enivrements de la passion, afin de nous acquérir le droit de nous
+y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours où nos coeurs
+sont demeurés ouverts l'un à l'autre, nous y avons lu... tout
+lu... Aussi, Djalma... je crois en vous et vous croyez en moi...
+Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n'est-ce pas?...
+toutes les garanties possibles, désirables, humaines, pour notre
+bonheur. Mais à cet amour il manque une consécration... et aux
+yeux du monde où nous sommes appelés à vivre, il n'en est qu'une
+seule... une seule... le mariage, et il enchaîne la vie entière.
+
+Djalma regarda la jeune fille avec surprise.
+
+-- Oui, la vie entière... et pourtant, quel est celui qui peut
+répondre à jamais des sentiments de toute sa vie? reprit la jeune
+fille. Un Dieu... qui saurait l'avenir des coeurs pourrait seul
+lier irrévocablement certains êtres... pour le bonheur; mais,
+hélas! aux yeux des créatures humaines, l'avenir est impénétrable:
+aussi, lorsqu'on ne peut répondre sûrement que de la sincérité
+d'un sentiment présent, accepter des liens indissolubles, n'est-ce
+pas commettre une action folle, égoïste, impie?
+
+-- Cela est triste à penser, dit Djalma après un moment de
+réflexion, mais cela est juste... Puis il regarda la jeune fille
+avec une expression de surprise croissante. Adrienne se hâta
+d'ajouter tendrement d'un ton pénétré:
+
+-- Ne vous méprenez pas sur ma pensée, mon ami; l'amour de deux
+êtres qui, comme nous, après mille patientes expériences de coeur,
+d'âme et d'esprit, ont trouvé l'un dans l'autre toutes les
+assurances de bonheur désirables; un amour comme le nôtre enfin
+est si noble, si grand, si divin, qu'il ne saurait se passer de
+consécration divine... Je n'ai pas la religion de la messe, comme
+ma tante, mais j'ai la religion de Dieu; de lui nous est venu
+notre brûlant amour, il doit en être pieusement glorifié: c'est
+donc en l'invoquant avec une profonde reconnaissance que nous
+devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d'être à
+jamais l'un à l'autre...
+
+-- Que dites-vous? s'écria Djalma.
+
+-- Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel
+serment sans mensonge ou sans folie... mais nous pouvons, dans la
+sincérité de notre âme, jurer de faire l'un et l'autre loyalement
+tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure
+toujours et que nous soyons ainsi l'un à l'autre: nous ne devons
+pas accepter des liens indissolubles; car, si nous nous aimons
+toujours, à quoi bon ces liens? Si notre amour cesse, à quoi bon
+ces chaînes, qui ne seront plus alors qu'une horrible tyrannie?...
+Je vous le demande, mon ami.
+
+Djalma ne répondit pas, mais d'un geste presque respectueux, il
+fit signe à la jeune fille de continuer.
+
+-- Et puis, enfin, reprit-elle avec un mélange de tendresse et de
+fierté, par respect pour votre dignité et pour la mienne, mon ami,
+jamais je ne ferai serment d'observer une loi faite par l'homme
+_contre _la femme avec un égoïsme dédaigneux et brutal, une loi
+qui semble nier l'âme, l'esprit, le coeur de la femme, une loi
+qu'elle ne saurait accepter sans être esclave ou parjure, une loi
+qui_, fille_, lui retire son nom; _épouse_, la déclare à l'état
+d'imbécillité incurable, en lui imposant une dégradante tutelle;
+_mère_, lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et
+_créature humaine _enfin, l'asservit, l'enchaîne à jamais au bon
+plaisir d'une autre créature humaine, sa pareille et son égale
+devant Dieu.
+
+-- Vous savez, mon ami... ajouta la jeune fille avec une
+exaltation passionnée, vous savez combien je vous honore, vous
+dont le père a été nommé le père du Généreux; je ne crains donc
+pas, noble et valeureux coeur, de vous voir user contre moi de ces
+droits tyranniques... mais de ma vie je n'ai menti, et notre amour
+est trop saint, trop céleste, pour être soumis à une consécration
+achetée par un double parjure... non, jamais je ne ferai serment
+d'observer une loi que ma dignité, que ma raison repoussent;
+demain le divorce serait rétabli... demain les droits de la femme
+seraient reconnus, j'observerais ces usages, parce qu'ils seraient
+d'accord avec mon esprit, avec mon coeur, avec ce qui est juste,
+avec ce qui est possible, avec ce qui est humain...
+
+Puis s'interrompant, Adrienne ajouta, avec une émotion si
+profonde, si douce, qu'une larme d'attendrissement voila ses beaux
+yeux:
+
+-- Oh! si vous saviez, mon ami... ce que votre amour est pour moi;
+si vous saviez combien votre félicité m'est précieuse, sacrée,
+vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions généreuses
+d'un coeur aimant et loyal, qui verrait un présage funeste dans
+une consécration mensongère et parjure; ce que je veux... c'est
+vous fixer par l'attrait, vous enchaîner par le bonheur, et vous
+laisser libre pour ne vous devoir qu'à vous-même.
+
+Djalma avait écouté la jeune fille avec une attention passionnée.
+Fier et généreux, il idolâtrait ce caractère fier et généreux.
+Après un moment de silence méditatif, il lui dit de sa voix suave
+et sonore, et d'un ton presque solennel:
+
+-- Comme vous, le mensonge, le parjure, l'iniquité me révoltent...
+comme vous, je pense qu'un homme s'avilit en acceptant le droit
+d'être tyrannique et lâche. Quoique résolu de ne pas user de ce
+droit... comme vous il me serait impossible de penser que ce n'est
+pas à votre coeur seulement, mais à l'éternelle contrainte d'un
+lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de
+vous; comme vous, je pense qu'il n'y a de dignité que dans la
+liberté... Mais, vous l'avez dit, à cet amour si grand, si saint
+vous voulez une consécration divine... et si vous repoussez des
+serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en
+est d'autres que votre raison, que votre coeur accepteraient.
+Cette consécration divine... qui nous la donnera? Ces serments,
+entre les mains de qui les prononcerons-nous?
+
+-- Dans bien peu de jours, mon ami... je pourrai, je crois, vous
+le dire... Chaque soir... après votre départ... je n'avais pas
+d'autre pensée que celle-là: trouver le moyen de nous engager,
+vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans
+les seules limites que la raison approuve; ceci sans heurter les
+exigences, les habitudes d'un monde dans lequel il peut nous
+convenir de vivre plus tard... et dont il ne faut pas blesser les
+susceptibilités apparentes; oui, mon ami, lorsque vous saurez
+entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les nôtres,
+quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union...
+union sacrée qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser
+dignes... vous direz comme moi, j'en suis certaine, que jamais
+mains plus pures n'auraient pu nous être imposées... Pardonnez,
+mon ami... tout ceci est grave... grave comme le bonheur... grave
+comme notre amour... Si mes paroles vous semblent étranges, mes
+pensées déraisonnables... dites... dites, mon ami, nous
+chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que
+nous devons à Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous
+nous devons à nous-mêmes... On prétend que les amoureux sont fous,
+ajouta la jeune fille en souriant, je prétends, moi, qu'il n'y a
+rien de plus sensé que les vrais amoureux.
+
+-- Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma
+profondément ému, en parler avec cette sérieuse et calme
+tendresse, il me semble voir une mère sans cesse occupée de
+l'avenir de son enfant adoré... tâchant de l'entourer de tout ce
+qui peut le rendre vaillant, robuste et généreux, tâchant
+d'écarter de sa route tout ce qui n'est pas noble et digne... Vous
+me demandez de vous contredire si vos pensées me semblent
+étranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi,
+ma confiance dans notre amour, c'est que je l'éprouve avec les
+mêmes nuances que vous? Ce qui vous blesse me blesse; ce qui vous
+révolte, me révolte; tout à l'heure, quand vous me citiez les lois
+de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas même la mère...
+je pensais avec orgueil que dans nos contrées barbares où la femme
+est esclave, du moins elle devient libre quand elle devient
+mère... Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour
+moi. N'est-ce pas prouver le saint respect que vous portez à notre
+amour que de vouloir l'élever au-dessus de tous ces indignes
+servages qui l'auraient souillé? Et... voyez-vous, Adrienne
+j'entendais souvent dire aux prêtres de mon pays qu'il y avait des
+êtres inférieurs aux divinités, mais supérieurs aux autres
+créatures, je ne croyais pas ces êtres; ici, je les crois.
+
+Ces derniers mots furent prononcés, non pas avec l'accent de la
+flatterie, mais avec l'accent de la conviction la plus sincère,
+avec cette sorte de vénération passionnée, de ferveur presque
+intimidée qui distingue le croyant lorsqu'il parle de la
+croyance... Mais ce qu'il est impossible de rendre, c'est
+l'ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du
+timbre doux et grave de la voix du jeune Indien; ce qu'il est
+impossible de peindre, c'est l'expression d'amoureuse et brûlante
+mélancolie qui donnait un charme irrésistible à ses traits
+enchanteurs.
+
+Adrienne avait écouté Djalma avec un indicible mélange de joie, de
+reconnaissance et d'orgueil. Bientôt, posant sa main sur son sein,
+comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en
+regardant le prince avec enivrement:
+
+-- Le voilà bien... toujours bon, toujours juste, toujours
+grand!... Oh! mon coeur... mon coeur, comme il bat!... fier et
+radieux... Soyez béni, mon Dieu! de m'avoir créée pour cet amant
+adoré. Vous voulez donc étonner le monde par les prodiges de
+tendresse et la charité qu'un pareil amour peut enfanter! L'on ne
+sait pas encore la toute-puissance souveraine de l'amour heureux,
+ardent et libre!... Oh! grâce à nous deux, n'est-ce pas, Djalma,
+le jour où nos mains seront jointes, que d'hymnes de bonheur, de
+reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel!... Non,
+non, l'on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin
+de joie et d'allégresse deux amants comme nous sont possédés...
+L'on ne sait pas tout ce qui rayonne d'inépuisable bonté de la
+céleste auréole de leur coeur embrasé!... Oh! oui, oui, je le
+sens, bien des larmes seront séchées! Bien des coeurs glacés par
+le chagrin seront ravivés par le feu divin de notre amour!... Et
+c'est aux bénédictions de ceux que nous aurons sauvés que l'on
+connaîtra la sainte ivresse de nos voluptés!
+
+Aux regards éblouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus
+un être idéal, participant de la Divinité par les inépuisables
+trésors de sa bonté... de la créature sensuelle par l'ardeur...
+car Adrienne, cédant malgré elle à l'entraînement de la passion,
+attachait sur Djalma des regards étincelants d'amour.
+
+Alors éperdu, insensé, l'Indien, se jetant aux pieds de la jeune
+fille, s'écria d'une voix suppliante:
+
+-- Grâce!... je n'ai plus de courage!... pitié! ne parle plus
+ainsi... Oh! ce jour... que d'années de ma vie... je donnerais
+pour le hâter!...
+
+-- Tais-toi... tais-toi... pas de blasphème... tes années...
+m'appartiennent...
+
+-- Adrienne!... tu m'aimes? La jeune fille ne répondit pas... mais
+son regard profond, brûlant, à demi voilé... porta le dernier coup
+à la raison de Djalma.
+
+Saisissant les deux mains d'Adrienne dans les siennes, il s'écria
+d'une voix palpitante:
+
+-- Ce jour... ce jour suprême... ce jour, où nous toucherons au
+ciel... ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la
+bonté... ce jour, pourquoi l'éloigner encore?
+
+-- Parce que notre amour, pour être sans réserve, doit être
+consacré par la bénédiction de Dieu.
+
+-- Ne sommes-nous pas libres?
+
+-- Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres; mais soyons
+dignes de notre liberté.
+
+-- Adrienne... grâce!
+
+-- Et toi aussi je demande grâce et pitié... oui, pitié pour la
+sainteté de notre amour... ne le profane pas dans sa fleur...
+Crois mon coeur, crois mes pressentiments; ce serait le flétrir...
+ce serait le tuer que l'avilir... Courage, mon ami, amant doré,
+quelques jours encore... et le ciel... sans remords, sans
+regrets!...
+
+-- Mais, jusque-là, l'enfer... des tortures sans nom; car tu ne
+sais pas que ton souvenir me suit, qu'il m'entoure, qu'il me
+brûle; il me semble que c'est ton souffle qui m'embrase; tu ne
+sais pas ce que sont mes insomnies... Je ne te disais pas cela...
+mais, vois-tu, dans mon égarement, chaque nuit, je t'appelle, je
+pleure, j'éclate en sanglots... comme je t'appelais, comme je
+pleurais, quand je croyais que tu ne m'aimais pas... et pourtant
+je sais que tu m'aimes, et que tu es à moi! Mais aussi te voir...
+te voir chaque jour plus belle, plus adorée... et chaque jour te
+quitter plus enivré... non, tu ne sais pas...
+
+Djalma ne put continuer.
+
+Ce qu'il disait de ses tortures dévorantes, Adrienne l'avait aussi
+ressenti, peut-être encore plus vivement que lui; aussi, troublé,
+enivrée par l'accent électrique de Djalma si beau, si passionné,
+elle sentit son courage faiblir... Déjà une langueur irrésistible
+paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout à coup, par un
+suprême effort de chaste volonté, elle se leva brusquement, et se
+précipitant vers une porte qui communiquait à la chambre de la
+Mayeux, elle s'écria:
+
+-- Ma soeur!... ma soeur!... sauvez-moi!... sauvez-nous!... Une
+seconde à peine s'était écoulée, et Mlle de Cardoville, le visage
+inondé de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses
+bras la jeune ouvrière, tandis que Djalma était respectueusement
+agenouillé au seuil de la porte, qu'il n'osait franchir.
+
+
+
+LVI. L'ambition.
+
+Très peu de jours après l'entrevue de Djalma et d'Adrienne que
+nous avons racontée, Rodin se promenait seul dans sa chambre à
+coucher de la maison de la rue de Vaugirard, où il avait si
+vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.
+
+Les deux mains plongées dans les poches de derrière de sa
+redingote, la tête baissée sur sa poitrine, le jésuite
+réfléchissait profondément. Son pas, tantôt lent, tantôt
+précipité, trahissait son agitation.
+
+-- Du côté de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout
+marche... l'abdication est pour ainsi dire consentie... et si je
+peux les payer... le prix convenu... le cardinal-prince m'assure
+neuf voix de majorité au prochain conclave... Notre GÉNÉRAL est à
+moi... les doutes que le cardinal Malipieri avait conçus sont
+dissipés... ou n'ont pas d'écho là-bas!... Néanmoins... je ne suis
+pas sans inquiétude sur la correspondance que le père d'Aigrigny
+a, dit-on, avec le Malipieri... il m'a été impossible de rien
+surprendre... Il n'importe... cet ancien sabreur est un homme...
+_jugé; _son affaire est dans le sac; un peu de patience, il est
+_exécuté..._
+
+Et les lèvres livides de Rodin se contractèrent par un de ces
+sourires affreux qui donnaient à sa figure une expression
+diabolique.
+
+Après une pause, il reprit:
+
+-- Les funérailles du libre-penseur... du philanthrope ami de
+l'artisan, ont eu lieu avant-hier à Saint-Hérem... François Hardy
+s'est éteint dans un accès de délire extatique... J'avais sa
+donation; mais ceci est plus sûr... tout se plaide... les morts ne
+plaident point...
+
+Rodin resta quelques minutes pensif; puis il dit avec un accent
+concentré:
+
+-- Restent cette rousse et son mulâtre... nous sommes au 27 mai;
+le 1er juin approche... et ces deux étourneaux amoureux semblent
+invulnérables... La princesse avait cru trouver un bon point; je
+l'aurais cru comme elle... C'était excellent de rappeler la
+découverte d'Agricol Baudoin chez cette folle... car le tigre
+indien a rugi de jalousie féroce; oui, mais à peine la colombe
+amoureuse a-t-elle eu roucoulé du bout de son bec rose... que le
+tigre imbécile... est venu se tortiller à ses pieds... en rentrant
+les griffes; c'est dommage... il y avait quelque chose là...
+
+Et la marche de Rodin devint de plus en plus agitée.
+
+-- Rien n'est plus étrange, reprit-il, que la succession
+génératrice des idées. En comparant cette péronnelle rousse à une
+colombe, pourquoi est-ce qu'il me vient à l'esprit le souvenir de
+cette infâme vieille appelée Sainte-Colombe, que ce gros drôle de
+Jacques Dumoulin courtise, et que l'abbé Corbinet finira par
+exploiter à notre profit, je l'espère? oui, pourquoi le souvenir
+de cette mégère me revient-il à l'esprit?... J'ai souvent remarqué
+que, de même que les hasards les plus incroyables apportent
+d'excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures idées se
+trouve quelquefois dans un mot, dans un rapprochement absurde
+comme celui-ci... la Sainte-Colombe, abominable sorcière...
+et la belle Adrienne de Cardoville... Cela, en effet... va
+ensemble comme une bague à un chat, comme un collier à un
+poisson... Allons... il n'y a rien là...
+
+À peine Rodin avait-il prononcé ces mots qu'il tressaillit; sa
+figure rayonna d'abord d'une joie sinistre; puis elle prit bientôt
+une expression d'étonnement méditatif ainsi que cela arrive
+lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charmé, quelque
+découverte imprévue.
+
+Bientôt, le front haut, l'oeil découvert, étincelant, ses joues
+flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement
+orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible
+expression de triomphe, et s'écria:
+
+-- Oh! c'est quelque chose de beau, d'admirable, de merveilleux,
+que les mystérieuses évolutions de l'esprit... que les
+incompréhensibles enchaînements de la pensée humaine... qui
+partent souvent d'un mot absurde pour aboutir à une idée
+splendide, lumineuse, immense... Est-ce infirmité! est-ce
+grandeur! Étrange... étrange... étrange... Voici que je compare
+cette rousse à une colombe... cette comparaison me rappelle cette
+mégère qui a trafiqué du corps et de l'âme de tant de créatures...
+De vulgaires dictons me viennent à l'esprit, une bague à un
+chat... un collier à un poisson... Et tout à coup de ce mot
+COLLIER... la lumière jaillit à ma vue et éclaire les ténèbres où
+je m'agitais en vain depuis longtemps en songeant à ces amoureux
+invulnérables... Oui, ce seul mot, COLLIER, a été la clef d'or qui
+vient d'ouvrir une case de mon cerveau, bêtement bouchée depuis je
+ne sais quand...
+
+Et, après avoir marché avec une nouvelle précipitation, Rodin
+reprit:
+
+-- Oui... c'est à tenter... plus j'y réfléchis, plus ce projet me
+semble possible... Seulement cette mégère de Sainte-Colombe... par
+quel intermédiaire?... Mais ce gros drôle... ce Jacques
+Dumoulin... bien... l'autre!... l'autre... où la trouver?... puis
+comment la décider?... là est la pierre d'achoppement... Allons,
+je m'étais trop hâté de crier victoire.
+
+Et Rodin se mit à se promener çà et là, en rongeant ses ongles
+d'un air violemment préoccupé; pendant quelques moments, la
+tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur
+perlèrent son front jaune et sordide; et le jésuite allait,
+venait, s'arrêtait, frappait du pied... tantôt levant les yeux au
+ciel pour y chercher une inspiration; tantôt, pendant qu'il
+rongeait les ongles de sa main droite grattant son crâne de sa
+main gauche; enfin, de temps à autre il laissait échapper des
+exclamations de dépit, de colère, ou d'espoir tour à tour naissant
+et déçu.
+
+Si la cause de la préoccupation de ce monstre n'avait pas été
+horrible, c'eût été un spectacle curieux, intéressant, que
+d'assister invisible à l'enfantement de ce puissant cerveau en
+travail... que de suivre pour ainsi dire une à une toutes le
+péripéties bonnes ou mauvaises de l'éclosion du projet sur lequel
+il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa
+forte intelligence.
+
+Enfin, l'oeuvre parut avancer et devoir bientôt s'accomplir, car
+Rodin reprit:
+
+-- Oui... oui... c'est risqué, c'est hardi, c'est aventureux: mais
+c'est prompt... et les conséquences peuvent être incalculables...
+Qui peut prévoir les suites de l'explosion d'une mine?
+
+Puis, cédant à un mouvement d'enthousiasme qui lui était peu
+naturel, le jésuite s'écria, le regard rayonnant:
+
+-- Oh! les passions!... les passions!... quel magnifique
+clavier... pour qui sait promener sur ses touches une main légère,
+habile et vigoureuse! Mais que c'est beau, le pouvoir de la
+pensée!... mon Dieu! que c'est donc beau!... Que l'on vienne,
+après cela, parler des merveilles du gland qui devient chêne, du
+grain de blé qui devient épi; mais, au grain de blé, il faut des
+mois pour se développer; mais au gland il faut des siècles pour
+acquérir sa splendeur; tandis que ce seul mot, composé de sept
+lettres, COLLIER... oui, ce seul mot, ce seul germe, est tombé il
+y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant
+tout à coup, il est devenu, à cette heure, quelque chose d'aussi
+immense qu'un chêne; oui, ce seul mot a été le germe d'une idée
+qui, comme le chêne, a mille rameaux souterrains... qui, comme le
+chêne, s'élance vers le ciel... car c'est pour la plus grande
+gloire du Seigneur que j'agis... oui, du Seigneur... tels qu'ils
+le font, tel qu'ils le donnent, tel que je le maintiendrai... si
+j'arrive... et j'arriverai... car ces misérables Rennepont auront
+passé comme des ombres. Et que fait, après tout, à l'ordre moral,
+dont je serai le messie, que ces gens-là vivent ou meurent?
+qu'est-ce qu'auraient pesé de pareilles vies dans les balances des
+grandes destinées du monde?... tandis que cet héritage que je vais
+y jeter, moi, dans la balance, d'une main audacieuse, me fera
+monter jusqu'à une sphère, d'où l'on domine encore bien des rois,
+bien des peuples, quoi qu'on fasse, quoi qu'on crie... Les
+niais... les doubles crétins!... non, non, au contraire, les bons,
+les saints, les adorables crétins!... ils croient nous écraser,
+nous autres gens d'Église, en nous disant... d'une grosse voix:
+«Vous aurez le _spirituel... _mais nous, morbleu! nous gardons le
+_temporel!...»_ Oh! que leur conscience et leur modestie les
+inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du
+_spirituel... _d'abandonner le _spirituel_, de mépriser le
+_spirituel! _ça se voit, du reste, qu'ils ne doivent avoir rien de
+commun avec le spirituel... Ô les vénérables ânes! ils ne voient
+pas que, de même qu'ils vont, eux, tout droit au moulin, c'est par
+le spirituel... qu'on va tout droit au temporel; comme si ce
+n'était pas par l'esprit qu'on domine le corps... Ils nous
+laissent le _spirituel... _ils dédaignent le _spirituel... _c'est-
+à-dire la domination des consciences, des âmes, des esprits, des
+coeurs, des jugements; le _spirituel... _c'est-à-dire le pouvoir
+de dispenser au nom du ciel le châtiment, le pardon, la récompense
+et la rémission... et cela sans contrôle, et cela dans l'ombre et
+le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de
+_Temporel _ait rien à y voir... À lui tout ce qui est corps et
+matière; et, de joie, le bonhomme s'en frotte la panse. Seulement,
+de temps à autre, il s'aperçoit, un peu tard, que, s'il prétend
+avoir les corps, nous avons les âmes, et que, les âmes dirigeant
+les corps, les corps finissent par venir avec nous; le tout, au
+naturel hébétement du bonhomme _Temporel. _qui reste béant, les
+mains sur sa panse, ses gros yeux éparpillés, en disant: «Ah
+bah!... c'est-y Dieu possible!...»
+
+Puis, poussant un éclat de rire de dédain sauvage, Rodin reprit en
+marchant à grands pas:
+
+-- Oh! que j'arrive... que j'arrive... à la fortune de Sixte-
+Quint... et le monde verra... un jour à son réveil... ce que c'est
+que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre
+les mains d'un prêtre qui, jusqu'à cinquante ans, est resté
+crasseux, frugal et vierge, et qui, même s'il devient pape, mourra
+crasseux, frugal et vierge!
+
+Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.
+
+Tout ce qu'il y a eu d'ambition sanguinaire, sacrilège, exécrable,
+dans quelques papes trop célèbres, semblait éclater en traits
+sanglants sur le front de ce fils d'Ignace; un éréthisme de
+domination dévorante brassait le sang impur du jésuite, une sueur
+brûlante l'inondait, et une sorte de vapeur nauséabonde s'épandait
+autour de lui.
+
+Tout à coup, le bruit d'une voiture de poste qui entrait dans la
+cour de la maison de Vaugirard attira l'attention de Rodin;
+regrettant de s'être laissé emporter à tant d'exaltation, il tira
+de sa poche son sale mouchoir à carreaux blancs et rouges, le
+trempa dans un verre et s'en imbiba le front, les joues et les
+tempes, tout en s'approchant de sa fenêtre pour regarder à travers
+la persienne entrouverte quel voyageur venait d'arriver. La
+projection d'un auvent dominant la porte près de laquelle la
+voiture était arrêtée intercepta le regard de Rodin.
+
+-- Peu importe... dit-il en reprenant son sang-froid peu à peu,
+tout à l'heure, je saurai qui vient d'arriver... Écrivons d'abord
+à ce drôle de Jacques Dumoulin de se rendre ici immédiatement; il
+m'a déjà bien et fidèlement servi à propos de cette misérable
+petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses
+refrains de cet infernal Béranger... Cette fois Dumoulin peut me
+servir encore. Je le tiens dans ma main... il obéira.
+
+Rodin se mit à son bureau et écrivit. Au bout de quelques
+secondes, on frappa à la porte, fermée à double tour, contre la
+règle; mais, de temps à autre, sûr de son influence et de son
+importance, Rodin, qui avait obtenu de son _général _d'être
+débarrassé, pendant un certain temps, de l'incommode compagnie
+d'un _socius_, sous prétexte des intérêts de la société, Rodin
+s'échappait souvent jusqu'à d'assez nombreuses infractions aux
+ordonnances de l'ordre.
+
+Un servant entra et remit une lettre à Rodin. Celui-ci la prit et,
+avant de l'ouvrir, dit à cet homme:
+
+-- Quelle est cette voiture qui vient d'arriver?
+
+-- Cette voiture vient de Rome, mon père, répondit le servant en
+s'inclinant.
+
+-- De Rome!... dit vivement Rodin et, malgré lui, une vague
+inquiétude se peignit sur ses traits; puis, plus calme, il ajouta,
+en tenant toujours, sans l'ouvrir, la lettre qu'il avait entre les
+mains:
+
+-- Et qui est dans cette voiture?
+
+-- Un révérend père de notre sainte compagnie, mon père...
+
+Malgré son ardente curiosité, il savait qu'un révérend père
+voyageant en poste est toujours chargé d'une mission importante et
+hâtée, Rodin ne fit pas une question de plus à ce sujet, et dit en
+montrant la lettre qu'il tenait:
+
+-- D'où vient cette lettre?
+
+-- De notre maison de Saint-Hérem, mon père. Rodin regarda plus
+attentivement l'écriture et reconnut celle du père d'Aigrigny, qui
+avait été chargé d'assister M. Hardy à ses derniers moments. Cette
+lettre contenait ces mots:
+
+«Je dépêche un exprès à Votre Révérence pour lui apprendre un fait
+peut-être plus étrange qu'important. Après les funérailles de
+M. François Hardy, le cercueil contenant ses restes avait été
+provisoirement déposé dans un caveau de notre chapelle, en
+attendant qu'il fût possible de conduire le corps au cimetière de
+la ville voisine; ce matin, au moment où nos gens sont descendus
+dans le caveau pour faire les apprêts nécessaires à la translation
+du corps... le cercueil avait disparu...»
+
+Rodin fit un mouvement de surprise, et dit:
+
+-- En effet, cela est étrange... Puis il continua. «Toutes
+recherches ont été vaines pour découvrir les auteurs ou les traces
+de cet enlèvement sacrilège; la chapelle étant isolée de notre
+maison, ainsi que vous le savez, et n'étant pas gardée, on a pu
+s'y introduire sans donner l'éveil; nous avons seulement remarqué,
+sur un terrain détrempé par la pluie, les traces récentes d'une
+voiture à quatre roues; mais à quelque distance de la chapelle,
+ces traces se sont perdues dans les sables, et il a été impossible
+de rien découvrir.»
+
+-- Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d'un air pensif, et qui
+peut avoir intérêt à l'enlèvement de ce corps? Il continua:
+
+«Heureusement l'acte de décès est en règle et parfaitement
+légalisé; un médecin d'Étampes est venu, à ma demande, constater
+le décès; la mort est donc parfaitement et régulièrement établie,
+et conséquemment la substitution des droits à nous accordés par la
+donation et l'abandon des biens, valable et irrécusable de tous
+points. En tout état de cause, j'ai cru devoir vous envoyer un
+exprès pour instruire Votre Révérence de cet événement, afin
+qu'elle avise, etc.»
+
+Après un moment de réflexion, Rodin se dit:
+
+-- D'Aigrigny a raison, c'est plus étrange qu'important;
+néanmoins, cela me donne à penser... Nous songerons à cela.
+
+Se retournant vers le servant qui lui avait apporté cette lettre,
+Rodin lui dit en lui remettant le mot qu'il venait d'écrire à
+Nini-Moulin:
+
+-- Faites porter à l'instant cette lettre à son adresse, on
+attendra la réponse.
+
+-- Oui, mon père.
+
+À l'instant où le servant quittait la chambre de Rodin, un
+révérend père y entra et lui dit:
+
+-- Le révérend père Caboccini, de Rome, arrive à l'instant, chargé
+d'une mission pour Votre Révérence de la part de notre
+révérendissime général.
+
+À ces mots, le sang de Rodin ne fit qu'un tour, mais il garda un
+calme imperturbable, et il dit simplement:
+
+-- Où est le révérend père Caboccini?
+
+-- Dans la pièce voisine, mon père.
+
+-- Priez-le d'entrer, et laissez-nous, dit Rodin.
+
+Une seconde après, le révérend père Caboccini, de Rome, entrait et
+restait seul avec Rodin.
+
+
+
+LVII. À socius, socius et demi.
+
+Le révérend père Caboccini, jésuite romain, qui entra chez Rodin,
+était un petit homme de trente ans au plus, grassouillet,
+rondelet, et dont l'abdomen gonflait la noire soutanelle.
+
+Ce bon petit père était borgne; mais l'oeil qui lui restait
+brillait de vivacité; sa figure fleurie souriait, avenante,
+joyeuse, splendidement couronnée d'une épaisse chevelure châtaine,
+frisée comme celle d'un enfant Jésus de cire; un geste cordial
+jusqu'à la familiarité, des manières expansives et pétulantes
+s'harmonisaient à merveille avec la physionomie de ce personnage.
+
+En une seconde, Rodin eut _dévisagé _l'émissaire italien; et comme
+il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout
+du doigt, il éprouva tout d'abord une sorte de pressentiment
+sinistre à la vue de ce bon petit père aux façons si accortes; il
+eût moins redouté quelque révérend père long et osseux, à la face
+austère et sépulcrale, car il savait que la compagnie tâchait
+autant que possible de dérouter les curieux par la physionomie et
+les dehors de ses agents.
+
+Or, si Rodin pressentait juste, à en juger par les cordiales
+apparences de cet émissaire, celui-ci devait être chargé de la
+plus funeste mission. Défiant, attentif, l'oeil et l'esprit au
+guet, comme un vieux loup qui évente et flaire une attaque ou une
+surprise, Rodin, selon son habitude, s'était lentement et
+tortueusement avancé vers le petit borgne, afin d'avoir le temps
+de bien examiner et de pénétrer sûrement sous cette joviale
+écorce; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps; dans l'élan
+de son impétueuse affectuosité, il s'élança presque de la porte au
+cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion,
+l'embrassant, le réembrassant encore, et toujours sur les deux
+joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers
+monstres retentissaient d'un bout de la chambre à l'autre.
+
+De sa vie Rodin ne s'était trouvé à pareille fête; de plus en plus
+inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes
+embrassades, sourdement irrité d'ailleurs par ses mauvais
+pressentiments, le jésuite français faisait tous ses efforts pour
+se soustraire aux marques de la tendresse assez exagérée du
+jésuite romain; mais ce dernier tenait bon et ferme; ses bras,
+quoique courts, étaient vigoureux, et Rodin fut baisé et rebaisé
+par le gros petit borgne jusqu'à ce que celui-ci manquât
+d'haleine.
+
+Il est inutile de dire que ces accolades enragées étaient
+accompagnées des exclamations les plus amicales, les plus
+affectueuses, les plus fraternelles; le tout en assez bon
+français, mais avec un accent italien des plus prononcés, dont
+nous ferons grâce au lecteur en le priant de suppléer par la
+pensée cette espèce de patois assez comique, après que nous en
+aurons donné une phrase comme spécimen.
+
+On se souvient peut-être que, comprenant les dangers que pouvaient
+attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l'histoire
+que l'usage du poison avait été souvent considéré à Rome comme
+nécessité d'État et de politique, Rodin, mis en défiance par
+l'arrivée du cardinal Malipieri, et brusquement attaqué du
+choléra, mais ignorant que les douleurs atroces qu'il ressentait
+étaient les symptômes de la contagion, s'était écrié en lançant un
+regard furieux sur le prélat romain:
+
+-- _Je suis empoisonné!... _Les mêmes appréhensions vinrent
+involontairement au jésuite pendant qu'il tâchait, par d'inutiles
+efforts, d'échapper aux embrassades de l'émissaire de son général,
+et il se disait à part soi:
+
+-- _Ce borgne me paraît bien tendre... Pourvu qu'il n'y ait pas de
+poison sous ces baisers de Judas!_
+
+Enfin, le bon petit père Caboccini, soufflant d'ahan, fut obligé
+de s'arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet
+graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus
+incommodé par cet ouragan de caresses, dit d'un ton bourru:
+
+-- Serviteur, mon père, serviteur... il n'est point besoin de me
+baiser si fort...
+
+Mais, sans répondre à ce reproche, le bon petit père, attachant
+sur Rodin son oeil unique avec une expression d'enthousiasme et
+accompagnant ces mots de gestes pétulants, s'écria dans son
+patois:
+
+-- _Enfin ze la vois, cette soupârbe loumière de noutre sinte
+compagnie; ze pouis la sarrer contre mon cûr... Si... encoûre...
+encoûre..._
+
+Et, comme le bon petit père avait suffisamment repris haleine, il
+s'apprêtait à s'élancer, afin d'accoler de nouveau Rodin; celui-ci
+recula vivement en étendant les bras en avant comme pour se
+garantir, et dit à cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion
+à la comparaison illogiquement employée par le père Caboccini:
+
+-- Bon, bon, mon père; d'abord, on ne serre pas une lumière contre
+son coeur; puis je ne suis pas une lumière... je suis un humble et
+obscur travailleur de la vigne du Seigneur.
+
+Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons désormais le
+patois, dont nous ferons grâce au lecteur après l'échantillon ci-
+dessus), le Romain reprit donc avec emphase:
+
+-- Vous avez raison, mon père, on ne serre pas une lumière contre
+son coeur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son éclat
+resplendissant, éblouissant.
+
+Et le père Caboccini allait joindre l'action à la parole, et
+s'agenouiller devant Rodin, si celui-ci n'eût prévenu ce mouvement
+d'adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec
+impatience:
+
+-- Voici qui devient de l'idolâtrie, mon père; passons, passons
+sur mes qualités, et arrivons au but de votre voyage: quel est-il?
+
+-- Ce but, mon cher père, me remplit de joie, de bonheur, de
+tendresse; j'ai tâché de vous témoigner cette tendresse par mes
+caresses et mes embrassades, car mon coeur déborde; c'est tout ce
+que j'ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il
+s'élançait toujours ici vers vous, mon cher père; ce but, il me
+transporte, il me ravit; ce but... il...
+
+-- Mais ce but qui vous ravit, s'écria Rodin exaspéré par ces
+exagérations méridionales, interrompant le Romain, ce but, quel
+est-il?
+
+-- Ce rescrit de notre révérendissime et excellentissime général
+vous en instruira, mon très cher père...
+
+Et le père Caboccini tira de son portefeuille un pli cacheté de
+trois sceaux, qu'il baisa respectueusement avant de le remettre à
+Rodin, qui le prit et, après l'avoir baisé de même, le décacheta
+avec une vive anxiété.
+
+Pendant qu'il lut, les traits du jésuite demeurèrent impassibles;
+le seul battement précipité des artères de ses tempes annonçait
+son agitation intérieure.
+
+Néanmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin
+regarda le Romain et lui dit:
+
+-- Il en sera fait ainsi que l'ordonne notre excellentissime
+général.
+
+-- Ainsi, mon père, s'écria le père Caboccini avec une
+recrudescence d'effusion et d'admiration de toute sorte, c'est moi
+qui vais être l'ombre de votre lumière, votre second vous-même;
+j'aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit,
+d'être votre _socius_, en un mot, puisque, après vous avoir
+accordé la faculté de n'en point avoir pendant quelque temps,
+selon votre désir, et dans le meilleur intérêt des affaires de
+notre sainte compagnie, notre excellentissime général juge à
+propos de m'envoyer de Rome auprès de vous pour remplir cette
+fonction; faveur inespérée, immense, qui me remplit de
+reconnaissance pour notre général et de tendresse pour vous, mon
+cher et digne père.
+
+-- C'est bien joué, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans
+_vert_, et ce n'est que dans le royaume des aveugles que les
+borgnes sont rois.
+
+* * * * *
+
+Le soir du jour même où cette scène s'était passée entre le
+jésuite et son nouveau _socius_, Nini-Moulin, après avoir reçu en
+présence de Caboccini les instructions de Rodin, s'était rendu
+chez Mme de la Sainte-Colombe.
+
+
+
+LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.
+
+Mme de la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce récit, était
+venue visiter la terre et le château de Cardoville dans
+l'intention d'acheter cette propriété, avait fondé sa fortune en
+tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais-
+Royal, lors de l'entrée des alliés à Paris. Singulier magasin,
+dans lequel les ouvrières étaient toujours plus jolies et beaucoup
+plus fraîches que les chapeaux qu'elles accommodaient.
+
+Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette créature
+était parvenue à se créer une fortune considérable, sur laquelle
+les révérends pères, parfaitement insoucieux de l'origine de ces
+biens, pourvu qu'ils les puissent empocher _(ad majorem Dei
+gloriam)_, avaient de sérieuses visées. Ils avaient procédé selon
+l'ABC de leur métier. Cette femme était d'un esprit faible,
+vulgaire, grossier.
+
+Les révérends pères, parvenant à s'introduire auprès d'elle, ne
+l'avaient pas trop blâmée de ses abominables antécédents. Ils
+avaient même trouvé moyen d'atténuer ses _peccadilles_, car leur
+morale est facile et complaisante; mais ils lui avaient déclaré
+que, de même qu'un veau devient taureau avec l'âge, les
+peccadilles grandissaient dans l'impénitence et que, croissant
+avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les
+proportions de péchés énormes; et alors, comme punition redoutable
+de ces péchés énormes, était venue la fantasmagorie obligée du
+diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches; dans
+le cas, au contraire, où la répression de ces peccadilles
+arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et
+bonne donation à leur compagnie, les révérends pères se faisaient
+fort de renvoyer Lucifer à ses fourneaux, et de garantir à la
+Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobilière ou
+immobilière, une bonne place parmi les élus. Malgré l'efficacité
+ordinaire de ces moyens, cette conversion avait présenté de
+nombreuses difficultés. La Sainte-Colombe, sujette, de temps à
+autre, à de terrible retours de jeunesse, avait usé deux ou trois
+directeurs.
+
+Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait
+sérieusement la fortune et forcément la main de cette créature,
+avait quelque peu nui aux projets des révérends pères.
+
+Au moment où l'écrivain religieux se rendait auprès de la Sainte-
+Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au
+premier, rue Richelieu, car, malgré ses velléités de retraite,
+cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, à
+l'aspect tumultueux d'une rue passante et populeuse.
+
+Ce logis était richement meublé, mais presque toujours en
+désordre, malgré les soins, ou à cause des soins de deux ou trois
+domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour à tour
+de la façon la plus touchante ou se querellait avec furie.
+
+Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire où cette créature
+était depuis quelque temps en conférence secrète avec Nini-Moulin.
+
+La néophyte ambitionnée des révérends pères trônait sur un canapé
+d'acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur
+ses genoux et un chien caniche à ses pieds, tandis qu'un gros
+vieux perroquet gris allait et venait, perché sur le dos du
+canapé; une perruche verte, moins privée ou moins favorisée,
+glapissait de temps à autre, enchaînée à un bâton, près de
+l'embrasure d'une fenêtre; le perroquet ne criait pas, mais
+parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant
+entendre d'une voix retentissante les jurements les plus
+effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un
+vocabulaire digne des halles ou des lieux déshonnêtes où s'était
+passée son enfance; pour tout dire, cet ancien commensal de la
+Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait reçu de sa maîtresse
+cette éducation peu édifiante, et avait même été baptisé par elle
+d'un nom des plus malsonnants, auquel la Sainte-Colombe, abjurant
+ses premières erreurs, avait depuis substitué le nom modeste de
+_Barnabé_.
+
+Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c'était une robuste femme
+de cinquante ans environ, au visage large, coloré, quelque peu
+barbu, et à la voix virile; elle portait ce soir-là une manière de
+turban orange et une robe de velours violâtre, quoiqu'on fût à la
+fin de mai; elle avait en outre des bagues à tous les doigts et
+sur le front une ferronnière de diamants.
+
+Nini-Moulin avait abandonné le paletot-sac quelque peu sans façon
+qu'il portait habituellement pour un habillement noir complet et
+un large gilet blanc à la Robespierre; ses cheveux étaient aplatis
+autour de son crâne bourgeonné, et il avait pris une physionomie
+des plus béates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses
+projets matrimoniaux et contrebalancer l'influence de l'abbé
+Corbinet que les allures de _Roger-Bontemps _qu'il avait d'abord
+affectées. Dans ce moment, l'écrivain religieux, laissant de côté
+ses intérêts, ne s'occupait que de réussir dans la délicate
+mission dont il avait été chargé par Rodin, mission qui,
+d'ailleurs, lui avait été adroitement présentée par le jésuite
+sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, à
+tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu
+hasardeux.
+
+-- Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commencé
+depuis quelque temps, elle a vingt ans?
+
+-- Tout au plus, répondit la Sainte-Colombe qui paraissait en
+proie à une vive curiosité; mais c'est tout de même bien farce ce
+que vous me dites là... mon gros bibi (la Sainte-Colombe était, on
+le sait, déjà sur un pied de douce familiarité avec l'écrivain
+religieux).
+
+-- Farce... n'est peut-être pas le mot tout à fait propre, ma
+digne amie, fit Nini-Moulin d'un air confit; c'est touchant...
+intéressant, que vous voulez dire... car si vous pouvez retrouver
+d'ici à demain la personne en question...
+
+-- Diable!... d'ici à demain, mon fiston, s'écria cavalièrement la
+Sainte-Colombe, comme vous y allez! voilà plus d'un an que je n'ai
+entendu parler d'elle... Ah! si... pourtant; Antonia, que j'ai
+rencontrée il y a un mois, m'a dit où elle était.
+
+-- Alors... par le moyen auquel vous aviez d'abord pensé, ne
+pourrait-on pas la découvrir?
+
+-- Oui... gros bibi! mais c'est joliment sciant, ces démarches-là,
+quand on n'en a pas l'habitude...
+
+-- Comment! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si
+fort à votre salut... vous hésitez devant quelques démarches...
+désagréables... surtout lorsqu'il s'agit d'une action exemplaire,
+lorsqu'il s'agit d'arracher une jeune fille à Satan et à ses
+pompes?...
+
+Ici le perroquet Barnabé fit entendre deux effroyables jurons,
+admirablement bien articulés.
+
+Dans son premier mouvement d'indignation, la Sainte-Colombe
+s'écria en se retournant vers Barnabé d'un air courroucé et
+révolté:
+
+-- Ce... (un mot aussi gros que celui prononcé par Barnabé) ne se
+corrigera jamais... Veux-tu te taire?... (Ici une kyrielle
+d'autres mots du vocabulaire de Barnabé.) C'est comme un fait-
+exprès... Hier encore il a fait rougir l'abbé Corbinet jusqu'aux
+oreilles... Te tairas-tu?
+
+-- Si vous reprenez toujours Barnabé de ses écarts avec cette
+sévérité-là, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable sérieux,
+vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir à notre
+affaire, voyons, soyez ce que vous êtes naturellement, ma
+respectable amie, obligeante au possible; concourez à une double
+bonne action: d'abord à arracher, je vous le disais, une jeune
+fille à Satan et à ses pompes, en lui assurant un sort honnête,
+c'est-à-dire le moyen de revenir à la vertu; et ensuite, chose non
+moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-être à la raison une
+pauvre mère devenue folle de chagrin... Pour cela, que faut-il
+faire?... quelques démarches... voilà tout.
+
+-- Mais pourquoi cette fille-là plutôt qu'une autre, mon gros
+bibi? C'est donc parce qu'elle est comme une espèce de rareté?
+
+-- Certainement, ma respectable amie... sans cela, cette pauvre
+mère folle... que l'on veut ramener à la raison, ne serait pas, à
+sa vue, frappée comme il faut qu'elle le soit.
+
+-- Ça c'est juste.
+
+-- Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie.
+
+-- Farceur... allez! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon; il
+faut faire tout ce que vous voulez...
+
+-- Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez...
+
+-- Je promets... et je fais mieux que ça... je vais tout de
+suite... aller où il faut; ça sera plus tôt fait. Ce soir... je
+saurai de quoi il retourne, et si ça se peut ou non.
+
+Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, déposa ses deux
+chats sur le canapé, repoussa son chien du bout du pied et sonna
+vigoureusement.
+
+-- Vous êtes admirable... dit Nini-Moulin avec dignité. Je
+n'oublierai de ma vie...
+
+-- Faut pas vous gêner... mon gros, dit la Sainte-Colombe en
+interrompant l'écrivain religieux, c'est pas à cause de vous que
+je me décide.
+
+-- Et à cause de qui! ou de quoi!... demanda Nini-Moulin.
+
+-- Ah! c'est mon secret, dit la Sainte-Colombe.
+
+Puis, s'adressant à sa femme de chambre, qui venait d'entrer, elle
+ajouta:
+
+-- Ma biche, dis à Ratisbonne d'aller me chercher un fiacre, et
+donne-moi mon chapeau de velours coquelicot à plumes.
+
+Pendant que la suivante allait exécuter les ordres de sa
+maîtresse, Nini-Moulin s'approcha de la Sainte-Colombe et lui dit
+à mi-voix d'un ton modeste et pénétré:
+
+-- Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas
+dit ce soir un seul mot de mon amour... me tiendrez-vous compte de
+ma discrétion!
+
+À ce moment, la Sainte-Colombe venait d'enlever son turban; elle
+se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le crâne
+chauve de Nini-Moulin, en riant d'un gros rire.
+
+L'écrivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et,
+au moment où la suivante rentrait avec le châle et le chapeau de
+sa maîtresse, il baisa passionnément le turban, en regardant la
+Sainte-Colombe à la dérobée.
+
+* * * * *
+
+Le lendemain de cette scène, Rodin dont la physionomie paraissait
+triomphante, mettait lui-même une lettre à la poste. Cette lettre
+portait pour adresse:
+
+_À monsieur Agricol Baudoin,_
+_Rue Brise-Miche, n° _2.
+PARIS.
+
+_(Très pressée.)_
+
+
+
+LIX. Les amours de Faringhea.
+
+Djalma, on s'en souvient peut-être, lorsqu'il eut appris pour la
+première fois qu'il était aimé d'Adrienne, avait, dans
+l'enivrement de son bonheur, dit à Faringhea, dont il pénétrait la
+trahison:
+
+-- Tu t'es ligué avec mes ennemis, et je ne t'avais fait aucun
+mal... Tu es méchant parce que tu es sans doute malheureux... je
+veux te rendre heureux pour que tu sois bon; veux-tu de l'or! tu
+auras de l'or... veux-tu un ami! tu es esclave, je suis fils de
+roi, je t'offre mon amitié.
+
+Faringhea avait refusé l'or et paru accepter l'amitié du fils de
+Kadja-Sing.
+
+Doué d'une intelligence remarquable, d'une dissimulation profonde,
+le métis avait facilement persuadé de la sincérité de son
+repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d'un
+caractère aussi confiant, aussi généreux que Djalma; d'ailleurs,
+quels motifs celui-ci aurait-il eus de se défier désormais de son
+esclave devenu son ami!
+
+Certain de l'amour de Mlle de Cardoville auprès de laquelle il
+passait chaque jour, il eût été défendu par la salutaire influence
+de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les
+calomnies du métis, fidèle et secret instrument de Rodin qui
+l'avait affilié à sa compagnie; mais Faringhea, dont le tact était
+parfait, n'agissait pas légèrement; ne parlait jamais au prince de
+Mlle de Cardoville, et attendait discrètement les confidences
+qu'amenait parfois la joie expansive de Djalma.
+
+Très peu de jours après qu'Adrienne, par un tout-puissant effort
+de chaste volonté, eût échappé au contagieux enivrement de la
+passion de Djalma, le lendemain du jour où Rodin, certain du bon
+succès de la mission de Nini-Moulin auprès de la Sainte-Colombe,
+avait mis lui-même une lettre à la poste à l'adresse d'Agricol
+Baudoin, le métis, assez sombre depuis quelque temps, avait semblé
+ressentir un violent chagrin qui alla bientôt tellement empirant,
+que le prince, frappé de l'air désespéré de cet homme, qu'il
+voulait ramener au bien par l'affection et par le bonheur, lui
+demanda plusieurs fois la cause de cette accablante tristesse;
+mais le métis, tout en remerciant le prince de son intérêt avec
+une reconnaissante effusion, s'était tenu dans une réserve
+absolue.
+
+Ceci posé, on concevra la scène suivante.
+
+Elle avait lieu, vers le milieu du jour, dans la petite maison de
+la rue de Clichy, occupée par l'Indien.
+
+Djalma, contre son habitude, n'avait pas passé cette journée avec
+Adrienne. Depuis la veille, il avait été prévenu par la jeune
+fille qu'elle lui demanderait le sacrifice de ce jour entier, afin
+de l'employer à prendre les mesures nécessaires pour que leur
+mariage fût béni et acceptable aux yeux du monde, et que pourtant
+il demeurât entouré des restrictions qu'elle et Djalma désiraient.
+Quant aux moyens que devait employer Mlle de Cardoville pour
+arriver à ce résultat, quant à la personne si pure, si honorable,
+qui devait consacrer cette union, c'était un secret qui,
+n'appartenant pas seulement à la jeune fille, ne pouvait être
+encore confié à Djalma.
+
+Pour l'Indien, depuis si longtemps habitué à consacrer tous ses
+instants à Adrienne, ce jour entier passé loin d'elle était
+interminable. Enfin, depuis la scène passionnée pendant laquelle
+Mlle de Cardoville avait failli succomber, elle avait, se défiant
+de son courage, prié la Mayeux de ne plus la quitter désormais:
+aussi l'amoureuse et dévorante impatience de Djalma était à son
+comble.
+
+Tour à tour en proie à une agitation brûlante ou à une sorte
+d'engourdissement dans lequel il tâchait de se plonger pour
+échapper aux pensées qui lui causaient de si enivrantes tortures,
+Djalma était étendu sur un divan, son visage caché dans ses mains,
+comme s'il eût voulu échapper à une trop séduisante vision.
+
+Tout à coup, Faringhea entra chez le prince sans avoir frappé à la
+porte, selon son habitude.
+
+Au bruit que fit le métis en entrant, Djalma tressaillit, releva
+la tête et regarda autour de lui avec surprise; mais, à la vue de
+cette physionomie pâle, bouleversée de l'esclave, il se leva
+vivement et, faisant quelques pas vers lui, s'écria:
+
+-- Qu'as-tu Faringhea? Après un moment de silence, et comme s'il
+eût cédé à une hésitation pénible, Faringhea, se jetant aux pieds
+de Djalma, murmura d'une voix faible, avec un accablement
+désespéré, presque suppliant:
+
+-- Je suis bien malheureux... ayez pitié de moi, monseigneur!
+
+L'accent du métis fut si touchant, la grande douleur qu'il
+semblait éprouver donnait à ses traits, ordinairement impassibles
+et durs comme ceux d'un masque de bronze, une expression tellement
+navrante, que Djalma se sentit attendri et, se courbant pour
+relever le métis, lui dit avec affection:
+
+-- Parle, parle... la conscience apaise les tourments du coeur...
+Aie confiance, ami... et compte sur moi... l'ange me le disait il
+y a peu de jours encore: «L'amour heureux ne souffre pas de larmes
+autour de lui.»
+
+-- Mais l'amour infortuné, l'amour misérable, l'amour trahi...
+verse des larmes de sang, reprit Faringhea avec un abattement
+douloureux.
+
+-- De quel amour trahi parles-tu? dit Djalma surpris.
+
+-- Je parle de mon amour... répondit le métis d'un air sombre.
+
+-- De ton amour?... dit Djalma de plus en plus surpris; non que le
+métis, jeune encore et d'une figure d'une sombre beauté, lui parût
+incapable d'inspirer ou d'éprouver un sentiment tendre, mais parce
+qu'il n'avait pas cru jusqu'alors cet homme capable de ressentir
+un chagrin aussi poignant.
+
+-- Monseigneur, reprit le métis: vous m'aviez dit: «Le malheur t'a
+rendu méchant... sois heureux, et tu seras bon...» Dans ces
+paroles... j'avais vu un présage; on aurait dit que pour entrer
+dans mon coeur un noble amour attendait que la haine, que la
+trahison fussent sorties de ce coeur... Alors, moi, à demi
+sauvage, j'ai trouvé une femme belle et jeune qui répondait à ma
+passion; du moins je l'ai cru... mais j'avais été traître envers
+vous, monseigneur, et, pour les traîtres, même repentants, il
+n'est jamais de bonheur... À mon tour, j'ai été trahi...
+indignement trahi.
+
+Puis, voyant le mouvement de surprise du prince, le métis ajouta,
+comme s'il eût été écrasé de confusion:
+
+-- Grâce, ne me raillez pas... monseigneur; les tortures les plus
+affreuses ne m'auraient pas arraché cet aveu misérable... mais
+vous, fils de roi, vous avez daigné dire à votre esclave: «Sois
+mon ami...»
+
+-- Et cet ami... te sait gré de ta confiance, dit vivement Djalma;
+loin de te railler, il te consolera... Rassure-toi; mais... te
+railler... moi!
+
+-- L'amour trahi... mérite tant de mépris, tant de huées
+insultantes!... dit Faringhea avec amertume. Les lâches mêmes ont
+le droit de vous montrer au doigt avec dédain... car dans ce pays
+la vue de l'homme trompé dans ce qui est l'âme de son âme, le sang
+de son sang... la vie de sa vie... fait hausser les épaules et
+éclater de rire...
+
+-- Mais es-tu certain de cette trahison? répondit doucement
+Djalma.
+
+Puis il ajouta avec une hésitation qui prouvait la bonté de son
+coeur:
+
+-- Écoute... et pardonne-moi de te parler du passé... Ce sera,
+d'ailleurs, de ma part, te prouver encore que je n'en garde contre
+toi aucun mauvais souvenir... et que je crois au repentir, à
+l'affection que tu me témoignes chaque jour... Rappelle-toi que
+moi aussi j'ai cru que l'ange qui est maintenant ma vie ne
+m'aimait pas... et pourtant cela est faux... Qui te dit que tu
+n'es pas, comme je l'étais, abusé par de fausses apparences?...
+
+-- Hélas! monseigneur... je le voudrais croire... mais je n'ose
+l'espérer... Dans ces incertitudes, ma tête s'est perdue, je suis
+incapable de prendre une résolution et je viens à vous,
+monseigneur.
+
+-- Mais qui a fait naître tes soupçons?...
+
+-- Sa froideur, qui parfois succède à une apparente tendresse; les
+refus qu'elle me fait au nom de ses devoirs... et puis...
+
+Mais le métis ne continua pas, parut céder à une réticence et
+ajouta, après quelques minutes de silence:
+
+-- Enfin, monseigneur... elle raisonne mon amour... preuve qu'elle
+ne m'aime pas ou qu'elle ne m'aime plus.
+
+-- Elle t'aime peut-être davantage, si elle raisonne l'intérêt, la
+dignité de son amour.
+
+-- C'est ce qu'elles disent toutes, reprit le métis avec une
+ironie sanglante, en attachant un regard profond sur Djalma; du
+moins ainsi parlent celles qui aiment faiblement; mais celles qui
+aiment vaillamment ne montrent jamais cette outrageante
+méfiance... pour elles, un mot de l'homme qu'elles adorent est un
+ordre... elles ne se marchandent pas, pour se donner le cruel
+plaisir d'exalter la passion de leur amant jusqu'au délire, et de
+le dominer ainsi plus sûrement... Non, non, ce que leur amant leur
+demande, dût-il leur coûter la vie, l'honneur... elles
+l'accordent, parce que, pour elles, le désir, la volonté de leur
+amant est au-dessus de toute considération divine et humaine...
+Mais ces femmes... et celle qui me fait souffrir est de ce
+nombre... ces femmes rusées qui mettent leur méchant orgueil à
+dompter l'homme, à l'asservir, plus il est fier et impatient du
+joug; ces femmes qui se plaisent à irriter en vain sa passion, en
+semblant parfois sur le point d'y céder... ces femmes sont des
+démons... elles se réjouissent dans les larmes, dans les tourments
+de l'homme fort qui les aime avec la malheureuse faiblesse d'un
+enfant. Tandis que l'on meurt d'amour à leurs pieds, ces perfides
+créatures, dans leurs blessantes méfiances, calculent habilement
+la portée de leur refus, car il ne faut pas tout à fait désespérer
+sa victime... Oh! qu'elles sont froides et lâches auprès de ces
+femmes passionnées, valeureuses, qui, éperdues, folles d'amour,
+disent à l'homme qu'elles adorent: «Être à toi aujourd'hui...
+selon ton désir... à toi... tout à toi... et demain viennent pour
+moi l'abandon, la honte, la mort, que m'importe! sois heureux...
+ma vie ne vaut pas une de tes larmes...»
+
+Le front de Djalma s'était peu à peu assombri en écoutant le
+métis. Ayant gardé envers cet homme le secret le plus absolu sur
+les divers incidents de sa passion pour Mlle de Cardoville, le
+prince ne pouvait voir dans ces paroles qu'une allusion
+involontaire et amenée par le hasard aux enivrants refus
+d'Adrienne; et pourtant Djalma souffrit un moment dans son orgueil
+en songeant qu'en effet, ainsi que le disait Faringhea, il était
+des considérations, des devoirs qu'une femme mettait au-dessus de
+son amour; mais cette amère et pénible pensée s'effaça bientôt de
+l'esprit de Djalma, grâce à la douce et bienfaisante influence du
+souvenir d'Adrienne; son front se rasséréna peu à peu et il
+répondit au métis qui, d'un regard oblique, l'observait
+attentivement:
+
+-- Le chagrin t'égare; si tu n'as pas d'autre raison pour douter
+de celle que tu aimes... que ces refus, que ces vagues soupçons
+dont ton esprit ombrageux s'effarouche rassure-toi... tu es
+aimé... plus peut-être que tu ne le penses.
+
+-- Hélas! puissiez-vous dire vrai, monseigneur! répondit le métis
+avec accablement après un moment de silence et comme touché des
+paroles de Djalma; et pourtant je me dis: «Il est donc pour cette
+femme quelque chose au-dessus de son amour pour moi; délicatesse,
+scrupule, dignité, honneur... soit..., mais elle ne m'aime pas
+assez pour me sacrifier ses délicatesses, ses scrupules, sa dignité,
+son honneur... Il n'importe... je me dirai... après tout cela...
+vient peut-être le tour de mon amour.
+
+-- Ami, tu te trompes, reprit doucement Djalma, quoiqu'il eût
+encore ressenti une impression pénible aux paroles du métis; oui,
+tu te trompes: plus l'amour d'une femme est grand, plus il est
+digne et chaste... c'est l'amour seul qui éveille ces scrupules,
+ces délicatesses. Il domine tout... au lieu d'être dominé par
+tout.
+
+-- Cela est juste, monseigneur... reprit le métis avec une ironie
+amère. Cette femme m'impose sa façon d'aimer, de me prouver son
+amour: c'est à moi de me soumettre...
+
+Puis, s'interrompant tout à coup, le métis cacha son visage dans
+ses mains et poussa un long gémissement; ses traits exprimaient un
+mélange de haine, de rage et de désespoir, à la fois si effrayant
+et si douloureux, que Djalma, de plus en plus ému, s'écria en
+saisissant la main du métis:
+
+-- Calme ces emportements, écoute la voix de l'amitié; elle
+conjurera cette influence mauvaise... Parle... parle...
+
+-- Non... non, c'est trop affreux...
+
+-- Parle, te dis-je...
+
+-- Abandonnez un malheureux à son désespoir incurable...
+
+-- M'en crois-tu capable? dit Djalma avec un mélange de douceur et
+de dignité qui parut faire impression sur le métis.
+
+-- Hélas! reprit-il en hésitant encore, vous le voulez,
+monseigneur?
+
+-- Je le veux.
+
+-- Eh bien... je ne vous ai pas tout dit... car, au moment de cet
+aveu... la honte... la peur de la raillerie m'ont retenu... vous
+m'avez demandé quelles raisons j'avais de croire à une trahison...
+je vous ai parlé de vagues soupçons... de refus... de froideur...
+ce n'était pas tout; ce soir... cette femme...
+
+-- Achève... achève...
+
+-- Cette femme... a donné un rendez-vous... à l'homme qu'elle me
+préfère...
+
+-- Qui t'a dit cela?
+
+-- Un étranger à qui mon aveuglement a fait pitié.
+
+-- Et si cet homme te trompait... se trompait?
+
+-- Il m'a offert des preuves de ce qu'il avançait.
+
+-- Quelles preuves?...
+
+-- De me rendre ce soir témoin de ce rendez-vous. «Il se peut,
+m'a-t-il dit, que cette entrevue ne soit pas coupable, malgré les
+apparences contraires. Jugez-en par vous-même, a ajouté cet homme,
+ayez ce courage, et vos cruelles indécisions cesseront.»
+
+-- Et qu'as-tu répondu?
+
+-- Rien, monseigneur, j'avais la tête perdue, comme maintenant;
+c'est alors que j'ai songé à vous demander conseil...
+
+Puis, faisant un geste de désespoir, le métis reprit d'un air
+égaré avec un éclat de rire sauvage:
+
+-- Un conseil... un conseil... c'est à la lame de mon kanjiar que
+je devais le demander... Elle m'aurait dit: «Du sang... du sang.»
+
+Et le métis porta convulsivement la main à un long poignard
+attaché à sa ceinture.
+
+Il est une sorte de contagion funeste, fatale, dans certains
+emportements. À la vue des traits de Faringhea bouleversés par la
+jalousie et par la fureur, Djalma tressaillit; il se souvenait de
+l'accès de rage insensée dont il s'était senti possédé lorsque la
+princesse de Saint-Dizier avait défié Adrienne de nier qu'on eût
+trouvé caché dans sa chambre Agricol Baudoin, son amant prétendu.
+
+Mais à l'instant rassuré par le maintien fier et digne de la jeune
+fille, Djalma n'avait bientôt éprouvé qu'un souverain mépris pour
+cette horrible calomnie, à laquelle Adrienne n'avait pas même
+daigné répondre. Deux ou trois fois cependant, ainsi qu'un éclair
+sillonne par hasard le ciel le plus pur et le plus radieux, le
+souvenir de cette indigne accusation avait traversé l'esprit de
+l'Indien comme un trait de feu, mais s'était presque aussitôt
+évanoui au milieu de la sérénité de son bonheur et de son
+ineffable confiance dans le coeur d'Adrienne.
+
+Ces souvenirs et ceux des refus passionnés de la jeune fille, en
+attristant quelques instants Djalma, le rendirent cependant encore
+plus pitoyable envers Faringhea qu'il ne l'eût été sans ce
+rapprochement secret et étrange entre la position du métis et la
+sienne.
+
+Sachant par lui-même à quel délire peut vous pousser une fureur
+aveugle, voulant continuer à dompter le métis à force d'affection
+et de bonté, Djalma lui dit d'une voix grave et douce:
+
+-- Je t'ai offert mon amitié... je veux agir avec toi selon cette
+amitié.
+
+Mais le métis, semblant en proie à une sourde et muette fureur,
+les yeux fixes, hagards, ne parut pas entendre Djalma. Celui-ci,
+posant sa main sur l'épaule du métis, reprit:
+
+-- Faringhea... écoute-moi...
+
+-- Monseigneur, dit le métis en tressaillant brusquement comme
+s'il se fût éveillé en sursaut, pardon... mais...
+
+-- Dans les angoisses où de cruels soupçons te jettent... ce n'est
+pas à ton kanjiar que tu dois demander conseil... c'est à ton
+ami... et je te l'ai dit, je suis ton ami.
+
+-- Monseigneur...
+
+-- À ce rendez-vous... qui te prouvera, dit-on, l'innocence... ou
+la trahison de celle que tu aimes... à ce rendez-vous... il faut
+aller...
+
+-- Oh! oui, dit le métis d'une voix sourde et avec un sourire
+sinistre, oui... j'irai...
+
+-- Mais tu n'iras pas seul!...
+
+-- Que voulez-vous dire, monseigneur? s'écria le métis; qui
+m'accompagnera?...
+
+-- Moi...
+
+-- Vous, monseigneur?
+
+-- Oui... pour t'épargner un crime peut-être... car je sais...
+combien le premier mouvement de colère est souvent aveugle et
+injuste...
+
+-- Mais aussi... le premier mouvement nous venge! reprit le métis
+avec un sourire cruel.
+
+-- Faringhea... cette journée est à moi tout entière: je ne te
+quitte pas... dit résolument le prince. Ou tu n'iras pas à ce
+rendez-vous... ou je t'y accompagnerai.
+
+Le métis, paraissant vaincu par cette généreuse insistance, tomba
+aux pieds de Djalma, prit sa main, qu'il porta respectueusement
+d'abord à son front, puis à ses lèvres, et dit:
+
+-- Monseigneur... il faut être généreux jusqu'au bout et me
+pardonner.
+
+-- Que veux-tu que je te pardonne?
+
+-- Avant de venir auprès de vous... ce que vous m'offrez...
+j'avais eu l'audace de songer à vous le demander... Oui, ne
+sachant pas où pourrait m'emporter ma fureur... j'avais songé à
+vous demander cette preuve de bonté que vous n'accorderiez pas
+peut-être à vos égaux... mais, ensuite, je n'ai plus osé... J'ai
+aussi reculé devant l'aveu de la trahison que je redoute, et je
+suis seulement venu vous dire que j'étais bien malheureux... parce
+qu'à vous seul... au monde... je pouvais le dire.
+
+On ne peut rendre la simplicité presque candide avec laquelle le
+métis prononça ces mots, l'accent pénétrant, attendri, mêlé de
+larmes, qui succéda à son emportement sauvage.
+
+Djalma, vivement ému, lui tendit la main, le fit relever, et lui
+dit:
+
+-- Tu avais le droit de me demander une preuve d'affection. Je
+suis heureux de t'avoir prévenu... Allons... courage!... espère...
+À ce rendez-vous je t'accompagnerai, et si j'en crois mes voeux...
+de fausses apparences t'auront trompé.
+
+Lorsque la nuit fut venue, le métis et Djalma, enveloppés de
+manteaux, montèrent dans un fiacre. Faringhea donna au cocher
+l'adresse de la maison de la Sainte-Colombe.
+
+
+
+LX. Une soirée chez la Sainte-Colombe.
+
+Djalma et Faringhea étaient montés en voiture et se dirigeaient
+vers la demeure de la Sainte-Colombe.
+
+Avant de poursuivre le récit de cette scène, quelques mots
+rétrospectifs sont indispensables.
+
+Nini-Moulin, continuant d'ignorer le but réel des démarches qu'il
+faisait à l'instigation de Rodin, avait la veille, selon les
+ordres de ce dernier, offert à la Sainte-Colombe une somme assez
+considérable, afin d'obtenir de cette créature, toujours
+singulièrement cupide et rapace, la libre disposition de son
+appartement pendant toute la journée.
+
+La Sainte-Colombe ayant accepté cette proposition, trop
+avantageuse pour être refusée, était partie dès le matin avec ses
+domestiques, auxquels elle voulait, disait-elle, en retour de
+leurs bons services, offrir une partie de campagne.
+
+Maître du logis, Rodin, le crâne couvert d'une perruque noire,
+portant des lunettes bleues, enveloppé d'un manteau, et ayant le
+bas du visage enfoui dans une haute cravate de laine, en un mot,
+parfaitement déguisé, était venu le matin même, accompagné de
+Faringhea, jeter un coup d'oeil sur cet appartement et donner ses
+instructions au métis.
+
+Celui-ci, après le départ du jésuite, avait, en deux heures, grâce
+à son adresse et à son intelligence, fait certains préparatifs des
+plus importants, et était retourné en hâte auprès de Djalma jouer
+avec une détestable hypocrisie la scène à laquelle on a assisté.
+
+Pendant le trajet de la rue de Clichy à la rue de Richelieu, où
+demeurait la Sainte-Colombe, Faringhea parut plongé dans un
+accablement douloureux; tout à coup il dit à Djalma d'une voix
+sourde et brève:
+
+-- Monseigneur... si je suis trahi... il me faut une vengeance
+pourtant.
+
+-- Le mépris est une terrible vengeance, répondit Djalma.
+
+-- Non, non, reprit le métis avec un accent de rage contenu; non,
+ce n'est pas assez... plus le moment approche, plus je vois qu'il
+faut du sang.
+
+-- Écoute-moi...
+
+-- Monseigneur, ayez pitié de moi... j'étais lâche, j'avais
+peur... je reculais devant ma vengeance, maintenant... je
+donnerais pour elle... torture pour torture. Monseigneur...
+laissez-moi vous quitter... j'irai seul à ce rendez-vous...
+
+Ce disant, Faringhea fit un mouvement comme s'il eût voulu se
+précipiter hors de la voiture. Djalma le retint vivement par le
+bras et lui dit:
+
+-- Reste... je ne te quitte pas... Si tu es trahi, tu ne répandras
+pas le sang; le mépris te vengera... l'amitié te consolera.
+
+-- Non... non... Monseigneur... j'y suis décidé... quand j'aurai
+tué... je me tuerai... s'écria le métis avec une exaltation
+farouche. Aux traîtres ce kanjiar... et il mit la main sur un long
+poignard qu'il avait à la ceinture. À moi le poison... que ce
+poignard renferme dans sa garde...
+
+-- Faringhea!
+
+-- Monseigneur, si je vous résiste... Pardonnez-moi, il faut que
+ma destinée s'accomplisse...
+
+Le temps pressait; Djalma, désespérant de calmer la rage féroce du
+métis, résolut d'agir par ruse. Après quelques minutes de silence,
+il dit à Faringhea:
+
+-- Je ne te quitterai pas... je ferai tout pour t'épargner un
+crime... Si je n'y parviens pas... si tu méconnais ma voix... que
+le sang que tu auras répandu retombe sur toi... De ma vie ma main
+ne touchera la tienne...
+
+Ces mots parurent produire une profonde impression sur Faringhea;
+il poussa un long gémissement et, courbant sa tête sur sa
+poitrine, il resta silencieux et sembla réfléchir.
+
+Djalma s'apprêtait, à la faible clarté que projetaient les
+lanternes dans l'intérieur de la voiture, à user de surprise ou de
+force pour désarmer le métis, lorsque celui-ci, qui d'un regard
+oblique avait deviné l'intention du prince, porta brusquement la
+main à son kanjiar, le retira de sa ceinture, lame et fourreau;
+puis le tenant à la main, il dit au prince d'un ton à la fois
+solennel et farouche:
+
+-- Ce poignard, manié par une main ferme, est terrible... dans ce
+flacon est renfermé un poison subtil comme tous ceux de notre
+pays.
+
+Et le métis ayant fait jouer un ressort caché dans la monture du
+kanjiar, le pommeau se leva comme un couvercle, et laissa voir le
+col d'un petit flacon de cristal caché dans l'épaisseur du manche
+de cette arme meurtrière.
+
+-- Deux ou trois gouttes de ce poison sur les lèvres, reprit le
+métis, et la mort vient lente... paisible et douce... sans
+agonie... Au bout de quelques heures... pour premier symptôme, les
+ongles bleuissent... Mais qui viderait ce flacon d'un trait...
+tomberait mort... tout à coup, sans souffrance, et comme
+foudroyé...
+
+-- Oui, répondit Djalma, je sais qu'il est dans notre pays de
+mystérieux poisons qui glacent peu à peu la vie ou qui frappent
+comme la foudre... mais... pourquoi s'appesantir ainsi sur les
+sinistres propriétés de cette arme?...
+
+-- Pour vous montrer, Monseigneur, que ce kanjiar est la sûreté et
+l'impunité de ma vengeance... avec ce poignard, je tue; avec ce
+poison, j'échappe à la justice des hommes par une mort rapide...
+Et pourtant... ce kanjiar... je vous l'abandonne, prenez-le...
+Monseigneur... Plutôt renoncer à ma vengeance que de me rendre
+indigne de jamais toucher votre main.
+
+Et le métis tendit le poignard au prince. Djalma, aussi heureux
+que surpris de cette détermination inattendue, passa vivement
+l'arme terrible à sa ceinture pendant que le métis reprit d'une
+voix émue:
+
+-- Gardez ce kanjiar, Monseigneur, et lorsque vous aurez vu... et
+entendu ce que nous allons voir et entendre, ou vous me donnerez
+le poignard, et je frapperai une infâme... ou vous me donnerez le
+poison... et je mourrai sans frapper... À vous d'ordonner... à moi
+d'obéir...
+
+Au moment où Djalma allait répondre, la voiture s'arrêta devant la
+maison de la Sainte-Colombe.
+
+Le prince et le métis, bien encapés, entrèrent sous un porche
+obscur. La porte cochère se referma sur eux. Faringhea échangea
+quelques mots avec le portier; celui-ci lui remit une clef.
+
+Les deux Indiens arrivèrent bientôt devant une des portes de
+l'établissement de la Sainte-Colombe. Ce logis avait deux entrées
+sur ce palier et une entrée donnant sur la cour.
+
+Faringhea, au moment de mettre la clef dans la serrure, dit à
+Djalma d'une voix altérée:
+
+-- Monseigneur... ayez pitié de ma faiblesse... mais, à ce moment
+terrible... je tremble... j'hésite; peut-être vaut-il mieux rester
+en proie à mes doutes... ou bien oublier...
+
+Puis, à l'instant où le prince allait répondre, le métis s'écria:
+
+-- Non... non... pas de lâcheté... Et, ouvrant précipitamment, il
+passa le premier. Djalma le suivit.
+
+La porte refermée, le métis et le prince se trouvèrent dans un
+étroit corridor au milieu d'une profonde obscurité.
+
+-- Votre main, Monseigneur... laissez-vous guider, et marchez
+doucement, dit le métis à voix basse. Et il tendit sa main au
+prince, qui la prit. Tous deux s'avancèrent silencieusement dans
+les ténèbres.
+
+Après avoir fait faire à Djalma un assez long circuit, en ouvrant
+et fermant plusieurs portes, le métis, s'arrêtant tout à coup, dit
+tout bas au prince en abandonnant sa main, qu'il avait jusqu'alors
+tenue:
+
+-- Monseigneur, le moment décisif approche... attendons ici
+quelques instants.
+
+Un profond silence suivit ces mots du métis. L'obscurité était si
+complète, que Djalma ne distinguait rien; au bout d'une minute, il
+entendit Faringhea s'éloigner de lui, puis tout à coup le bruit
+d'une porte brusquement ouverte et fermée à double tour.
+
+Cette disparition subite commença par inquiéter Djalma. Par un
+mouvement machinal, il porta la main à son poignard, et fit
+vivement quelques pas à tâtons du côté où il supposait une issue.
+
+Tout à coup la voix du métis frappa l'oreille du prince, et, sans
+qu'il lui fût possible de savoir où se trouvait alors celui qui
+lui parlait, ces mots arrivèrent jusqu'à lui:
+
+-- Monseigneur... vous m'avez dit: «Sois mon ami;» j'agis en
+ami... J'ai employé la ruse pour vous conduire ici...
+L'aveuglement de votre funeste passion vous eût empêché de
+m'entendre et de me suivre... La princesse de Saint-Dizier vous a
+nommé Agricol Baudoin... l'amant d'Adrienne de Cardoville...
+Écoutez... voyez... jugez...
+
+Et la voix se tut. Elle avait paru sortir de l'un des angles de
+cette chambre. Djalma, toujours dans les ténèbres, reconnaissant
+trop tard dans quel piège il était tombé, tressaillit de rage et
+presque d'effroi.
+
+-- Faringhea... s'écria-t-il, où suis-je?... où es-tu? Sur ta vie,
+ouvre-moi, je veux sortir à l'instant...
+
+Et Djalma, étendant les mains en avant, fit précipitamment
+quelques pas, atteignit un mur tapissé d'étoffe et le suivit à
+tâtons, espérant trouver une porte; il en trouva une en effet:
+elle était fermée... en vain il ébranla la serrure; elle résista à
+tous ses efforts. Continuant ses recherches, il rencontra une
+cheminée dont le foyer était éteint, puis une seconde porte,
+également fermée; en peu d'instants, il eut fait ainsi le tour de
+la chambre, et se retrouva près de la cheminée qu'il avait
+rencontrée.
+
+L'anxiété du prince augmentait de plus en plus; d'une voix
+tremblante de colère, il appela Faringhea.
+
+Rien ne lui répondit.
+
+Au dehors régnait le plus profond silence; au dedans, les ténèbres
+les plus complètes.
+
+Bientôt une sorte de vapeur parfumée d'une indicible suavité, mais
+très subtile, très pénétrante, se répandit insensiblement dans la
+petite chambre où se trouvait Djalma; on eût dit que l'orifice
+d'un tube, passant à travers une des portes de cette pièce, y
+introduisait ce courant embaumé.
+
+Djalma, au milieu de préoccupations terribles, frémissant de
+colère, ne fit aucune attention à cette senteur... mais bientôt
+les artères de ses tempes battirent avec plus de force, une
+chaleur profonde, brûlante, circula rapidement dans ses veines; il
+éprouva une sensation de bien-être indéfinissable; les violents
+ressentiments qui l'agitaient semblèrent s'éteindre peu à peu
+malgré lui, et s'engourdir dans une douce et ineffable torpeur,
+sans qu'il eût presque la conscience de l'espèce de transformation
+morale qu'il subissait malgré lui.
+
+Cependant, par un dernier effort de sa volonté vacillante, Djalma
+s'avança au hasard pour essayer encore d'ouvrir une des portes,
+qu'il trouva, en effet; mais, à cet endroit, la vapeur embaumée
+était si pénétrante, que son action redoubla, et bientôt Djalma,
+n'ayant plus la force de faire un mouvement, s'appuya contre la
+boiserie[34].
+
+Alors il advint une chose étrange: une faible lueur se répandant
+graduellement dans une pièce voisine.
+
+Djalma, plongé dans une hallucination complète, s'aperçut de
+l'existence d'une sorte d'oeil-de-boeuf qui prenait ou donnait du
+jour dans la chambre où il se trouvait.
+
+Du côté du prince, cette ouverture était défendue par un treillis
+de fer aussi léger que solide, et qui à peine interceptait la vue;
+de l'autre côté, une épaisse vitre de glace, placée dans
+l'épaisseur de la cloison, était éloignée du treillis de deux à
+trois pouces.
+
+La chambre, qu'à travers cette ouverture Djalma vit ainsi éclairée
+faiblement d'une lueur douce, incertaine et voilée, était assez
+richement meublée.
+
+Entre deux fenêtres drapées de rideaux de soie cramoisie, il y
+avait une grande armoire à glace servant de psyché; en face de la
+cheminée, seulement garnie de braise ardente, d'un rouge de sang,
+était un large et long divan garni de ses carreaux.
+
+Au bout d'une seconde à peine, une femme entra dans cet
+appartement; on ne pouvait distinguer ni sa figure ni sa taille,
+soigneusement enveloppée qu'elle était d'une longue mante à
+capuchon d'une forme particulière et de couleur foncée.
+
+La vue de cette mante fit tressaillir Djalma: au bien-être qu'il
+avait d'abord ressenti succédait une agitation fiévreuse, pareille
+à celle des fumées croissantes de l'ivresse; à ses oreilles
+bruissait ce bourdonnement étrange que l'on entend lorsque l'on
+plonge au fond des grandes eaux.
+
+Djalma regardait toujours avec une sorte de stupeur ce qui se
+passait dans la chambre voisine.
+
+La femme qui venait d'y apparaître était entrée avec précaution,
+presque avec crainte; d'abord elle alla écarter un des rideaux
+fermés, et jeta au travers des persiennes un regard dans la rue;
+puis elle revint lentement vers la cheminée, où elle s'accouda un
+moment, pensive, et toujours soigneusement enveloppée de sa mante.
+
+Djalma, complètement livré à l'influence croissante de
+l'exhilarant qui troublait sa raison, ayant complètement oublié
+Faringhea et les circonstances qui l'avaient conduit dans cette
+maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le
+spectacle qui s'offrait à sa vue, et auquel il assistait comme
+s'il eût été spectateur de l'un de ses rêves... les yeux toujours
+ardemment fixés sur cette femme.
+
+Tout à coup Djalma la vit quitter la cheminée, s'avancer vers la
+psyché; puis, faisant face à cette glace, cette femme laissa
+glisser jusqu'à ses pieds la mante qui l'enveloppait entièrement.
+Djalma resta foudroyé. Il avait devant les yeux Adrienne de
+Cardoville.
+
+Oui, il croyait voir Adrienne de Cardoville telle qu'il l'avait
+encore vue la veille, et vêtue ainsi qu'elle l'était lors de son
+entrevue avec la princesse de Saint-Dizier... d'une robe vert
+tendre, tailladée de rose et rehaussée d'une garniture de jais
+blanc.
+
+Une résille, aussi de jais blanc, cachait la natte qui se tordait
+derrière sa tête, et qui s'harmonisait si admirablement avec l'or
+bruni de ses cheveux... C'était enfin, autant que l'Indien pouvait
+en juger à travers une lueur presque crépusculaire et le treillis
+du vitrage, c'était la taille de nymphe d'Adrienne, ses épaules de
+marbre, son cou de cygne, si fier et si gracieux.
+
+En un mot, c'était Mlle de Cardoville... il ne pouvait en douter,
+il n'en doutait pas.
+
+Une sueur brûlante inondait le visage de Djalma; son exaltation
+vertigineuse allait toujours croissant; l'oeil enflammé, la
+poitrine haletante, immobile, il regardait sans réfléchir, sans
+penser.
+
+La jeune fille, tournant toujours le dos à Djalma, après avoir
+rajusté ses cheveux avec une coquetterie pleine de grâce, ôta la
+résille qui lui servait de coiffure, la déposa sur la cheminée,
+puis fit un mouvement pour dégrafer sa robe; mais quittant alors
+la glace devant laquelle elle s'était d'abord tenue, elle disparut
+aux yeux de Djalma pendant un instant.
+
+_Elle attend Agricol Baudoin, son amant... _dit alors dans
+l'ombre une voix qui semblait sortir de la muraille de la pièce où
+se trouvait le prince.
+
+Malgré l'égarement de son esprit, ces paroles terribles: _Elle
+attend Agricol Baudoin son amant... _traversèrent le cerveau et le
+coeur de Djalma, aiguës, brûlantes comme un trait de feu...
+
+Un nuage de sang passa devant sa vue; il poussa un rugissement
+sourd, que l'épaisseur de la glace empêcha de parvenir jusqu'à la
+pièce voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant
+arracher le treillis de fer de l'oeil-de-boeuf...
+
+Arrivé à ce paroxysme de rage délirante, Djalma vit la lumière,
+déjà si indécise, qui éclairait l'autre chambre, s'affaiblir
+encore, comme si on l'eût discrètement ménagée; puis, à travers ce
+vaporeux clair-obscur, il vit revenir la jeune fille, vêtue d'un
+long peignoir blanc, qui laissait voir ses bras et ses épaules
+nus; sur celles-ci flottaient les longues boucles de ses cheveux
+d'or.
+
+Elle s'avançait avec précaution, se dirigeant vers une porte que
+Djalma ne pouvait apercevoir...
+
+À ce moment, une des issues de l'appartement où se trouvait le
+prince, pratiquée dans la même cloison que l'oeil-de-boeuf, fut
+doucement ouverte par une main invisible. Djalma s'en aperçut au
+bruit de la serrure et au courant d'air plus frais qui le frappa
+au visage, car aucune clarté n'arriva jusqu'à lui.
+
+Cette issue, que l'on venait de laisser à Djalma, donnait, ainsi
+qu'une des portes de la pièce voisine, où se trouvait la jeune
+fille, sur une antichambre communiquant à l'escalier, où l'on
+entendit bientôt monter quelqu'un qui, s'arrêtant au dehors,
+frappa deux fois à la porte extérieure.
+
+-- _C'est Agricol Baudoin... Écoute et regarde... _dit dans
+l'obscurité la voix que le prince avait déjà entendue.
+
+Ivre, insensé, mais ayant la résolution et l'idée fixe de l'homme
+ivre et de l'insensé, Djalma tira le poignard que lui avait laissé
+Faringhea... puis immobile, il attendit.
+
+À peine les deux coups avaient-ils été frappés au dehors, que la
+jeune fille, sortant de sa chambre, d'où s'échappa une faible
+lumière, courut à la porte de l'escalier, de sorte que quelque
+clarté arriva jusqu'au réduit entr'ouvert où Djalma se tenait
+blotti, son poignard à la main.
+
+Ce fut de là qu'il vit la jeune fille traverser l'antichambre et
+s'approcher de la porte de l'escalier en disant tout bas:
+
+-- Qui est là?
+
+-- Moi! Agricol Baudoin, répondit du dehors une voix mâle et
+forte.
+
+Ce qui se passa ensuite fut si rapide, si foudroyant, que la
+pensée pourrait seule le rendre. À peine le jeune fille eut-elle
+tiré le verrou de la porte, à peine Agricol Baudoin eut-il franchi
+le seuil, que Djalma, bondissant comme un tigre, frappa pour ainsi
+dire à la fois, tant ses coups furent précipités, et la jeune
+fille, qui tomba morte, et Agricol, qui, sans être mortellement
+blessé, chancela et roula auprès du corps inanimé de cette
+malheureuse.
+
+Cette scène de meurtre, rapide comme l'éclair, avait eu lieu au
+milieu d'une demi-obscurité; tout à coup la faible lumière qui
+éclairait la chambre d'où était sortie la jeune fille s'éteignit
+brusquement, et une seconde après, Djalma sentit dans les ténèbres
+un poignet de fer saisir son bras, et il entendit la voix de
+Faringhea lui dire:
+
+-- Tu es vengé! viens... la retraite est sûre. Djalma, ivre,
+inerte, hébété par le meurtre, ne fit aucune résistance, et se
+laissa entraîner par le métis dans l'intérieur de l'appartement
+qui avait deux issues.
+
+* * * * *
+
+Lorsque Rodin s'était écrié, en admirant la succession générale
+des pensées que le mot COLLIER avait été le germe du projet
+infernal qu'alors il entrevoyait vaguement, le hasard venait de
+rappeler à son souvenir la trop fameuse affaire du _collier_, dans
+lequel une femme, grâce à sa vague ressemblance avec la reine
+Marie-Antoinette, et s'étant d'ailleurs habillée comme cette
+princesse, avait, à la faveur d'une demi-obscurité, joué si
+habilement le rôle de cette malheureuse reine... que le cardinal
+prince de Rohan, familier de la cour, fut dupe de cette illusion.
+
+Une fois son exécrable dessein bien arrêté, Rodin avait dépêché
+Jacques Dumoulin à la Sainte-Colombe, sans lui dire le véritable
+but de sa mission, qui se bornait à demander à cette femme
+expérimentée si elle ne connaîtrait pas une jeune fille, belle,
+grande et rousse; cette fille trouvée, un costume en tout pareil à
+celui que portait Adrienne, et dont la princesse de Saint-Dizier
+avait fait le récit devant Rodin (il faut le dire, la princesse
+ignorait cette trame), devait compléter l'illusion.
+
+On sait ou l'on devine le reste: la malheureuse fille_, Sosie
+_d'Adrienne, avait joué le rôle qu'on lui avait tracé, croyant
+qu'il s'agissait d'une plaisanterie.
+
+Quant à Agricol, il avait reçu une lettre dans laquelle on
+l'engageait à se rendre à une entrevue qui pouvait être d'une
+grande importance pour Mlle de Cardoville.
+
+
+
+LXI. Le lit nuptial.
+
+Une douce lumière s'épandant d'une lampe sphérique d'albâtre
+oriental, suspendue au plafond par trois chaînes d'argent, éclaire
+faiblement la chambre à coucher d'Adrienne de Cardoville.
+
+Le large lit d'ivoire, incrusté de nacre, n'est pas occupé et
+disparaît à demi sous des flots de mousseline blanche et de
+valenciennes, légers rideaux diaphanes et vaporeux comme des
+nuages.
+
+Sur la cheminée de marbre blanc, dont le brasier jette des reflets
+vermeils sur le tapis d'hermine, une grande corbeille est, comme
+d'habitude, remplie d'un véritable buisson de frais camélias roses
+à feuilles d'un vert lustré. Une suave odeur aromatique,
+s'échappant d'une baignoire de cristal remplie d'eau tiède et
+parfumée, pénètre dans cette chambre, voisine de la salle de bains
+d'Adrienne.
+
+Tout est calme, silencieux au dehors.
+
+Il est à peine onze heures du soir.
+
+La porte d'ivoire opposée à celle qui conduit à la salle de bains
+s'ouvre lentement.
+
+Djalma paraît.
+
+Deux heures se sont écoulées depuis qu'il a commis un double
+meurtre et qu'il croit avoir tué Adrienne dans un accès de jalouse
+fureur.
+
+Les gens de Mlle de Cardoville, habitués à voir venir Djalma
+chaque jour, et qui ne l'annonçaient plus, n'ayant pas reçu
+d'ordre contraire de leur maîtresse, alors occupée dans l'un des
+salons du rez-de-chaussée, n'ont pas été surpris de la visite de
+l'Indien.
+
+Jamais celui-ci n'était entré dans la chambre à coucher de la
+jeune fille; mais sachant que l'appartement particulier qu'elle
+occupait se trouvait au premier étage de la maison, il y était
+facilement arrivé. Au moment où il entra dans ce sanctuaire
+virginal, la physionomie de Djalma était assez calme, tant il se
+contraignait puissamment; à peine une légère pâleur ternissait-
+elle la brillante couleur ambrée de son teint... Il portait ce
+jour-là une robe de cachemire pourpre rayée d'argent, de sorte que
+l'on n'apercevait pas plusieurs taches de sang qui avaient jailli
+sur l'étoffe lorsqu'il avait frappé la jeune fille aux cheveux
+d'or et Agricol Baudoin.
+
+Djalma ferma la porte sur lui, et jeta au loin son turban blanc
+car il lui semblait qu'un cercle de fer brûlant étreignait son
+front; ses cheveux d'un noir bleu encadraient son pâle et beau
+visage; croisant ses bras sur sa poitrine, il regarda autour de
+lui.
+
+Lorsque ses yeux s'arrêtèrent sur le lit d'Adrienne, il fit un
+pas, tressaillit brusquement, et son visage s'empourpra; mais
+passant sa main sur son front, il baissa la tête, et demeura
+quelques instants rêveur et immobile comme une statue...
+
+Après quelques instants d'une morne et sombre méditation, Djalma
+tomba à genoux en levant sa tête vers le ciel.
+
+Le visage de l'Indien, ruisselant alors de larmes, ne révélait
+aucune passion violente; on ne lisait sur ses traits ni la haine,
+ni le désespoir, ni la joie féroce de la vengeance assouvie; mais
+si cela peut se dire, l'expression d'une douleur à la fois naïve
+et immense...
+
+Pendant quelques minutes les sanglots étouffèrent Djalma; les
+pleurs inondèrent ses joues.
+
+-- Morte!... morte!... murmura-t-il d'une voix étouffée, morte!...
+elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette
+chambre, je l'ai tuée. Maintenant qu'elle est morte, que me fait
+sa trahison? Je ne devais pas la tuer pour cela... Elle m'avait
+trahi... elle aimait cet homme que j'ai aussi frappé... elle
+l'aimait... C'est que, hélas! je n'avais pas su me faire préférer,
+ajouta-t-il avec une résignation pleine d'attendrissement et de
+remords. Moi, pauvre enfant, à demi barbare... en quoi pouvais-je
+mériter son coeur?... quels droits?... quel charme? Elle ne
+m'aimait pas! c'était ma faute... et elle, toujours généreuse, me
+cachait son indifférence sous des dehors d'affection... pour ne
+pas me rendre trop malheureux... et pour cela je l'ai tuée... Son
+crime, où est-il? n'était-elle pas venue librement à moi?... ne
+m'avait-elle pas ouvert sa demeure? ne m'avait-elle pas permis de
+passer des jours près d'elle... seul avec elle?... Sans doute...
+elle voulait m'aimer, et elle n'a pas pu... Moi, je l'aimais de
+toutes les forces de mon âme; mais mon amour n'était pas celui
+qu'il fallait... à son coeur... et pour cela, je ne devais pas la
+tuer. Mais un fatal vertige m'a saisi... et, après le crime... je
+me suis éveillé comme d'un songe... et ce n'est pas un songe,
+hélas!... je l'ai tuée... Et pourtant, jusqu'à ce soir, que de
+bonheur je lui ai dû!... que d'espérances ineffables... que de
+longs enivrements!... Et comme elle avait... rendu... mon coeur
+meilleur, plus noble, plus généreux!... Cela venait d'elle... cela
+me restait, au moins, ajouta l'Indien en redoublant de sanglots.
+Ce trésor du passé... personne ne pouvait me le reprendre, cela
+devait me consoler!... Mais pourquoi penser à cela?... elle et cet
+homme... je les ai frappés tous deux... meurtre lâche et sans
+lutte... férocité de tigre, qui rugit et déchire une proie
+innocente...
+
+Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur; puis il
+reprit en essuyant ses larmes:
+
+-- Je sais bien que je vais me tuer aussi... mais ma mort ne lui
+rendra pas la vie, à elle...
+
+Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard
+sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le
+flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante
+sur le tapis d'Adrienne, dont la blancheur immaculée fut
+légèrement rougie.
+
+-- Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main
+convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer; je le dois...
+sang pour sang; ma mort la vengera... Comment se fait-il que le
+fer ne se soit pas retourné contre moi... quand je l'ai
+frappée?... Je ne sais... mais enfin, elle est morte... de ma
+main... Heureusement, j'ai le coeur rempli de remords, de douleur
+et d'une inexprimable tendresse pour elle; aussi j'ai voulu venir
+mourir ici... ici, dans cette chambre, reprit-il d'une voix
+altérée, dans ce ciel de mes brûlantes visions...
+
+Puis il s'écria avec un accent déchirant, en cachant sa figure
+dans ses mains:
+
+-- Et morte!... morte!...
+
+Après quelques sanglots, il reprit d'une voix ferme:
+
+-- Allons! moi aussi je vais être bientôt mort... non, je veux
+mourir lentement, pas bientôt... -- et d'un regard assuré il
+regarda le flacon. -- Ce poison peut être foudroyant, et peut être
+aussi d'un effet moins rapide, mais toujours sûr, m'a dit
+Faringhea. Pour cela, quelques gouttes suffisent... il me semble
+que lorsque je serai certain de mourir... mes remords seront moins
+affreux... Hier, lorsqu'en me quittant, elle m'a serré la main...
+qui m'aurait dit cela pourtant?
+
+Et l'Indien porta résolument le flacon à ses lèvres. Après avoir
+bu quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait, il le replaça
+sur une petite table d'ivoire placée auprès du lit d'Adrienne.
+
+-- Cette liqueur est âcre et brûlante, dit-il; maintenant, je suis
+certain de mourir... Oh! que j'aie du moins le temps de m'enivrer
+encore de la vue et du parfum de cette chambre... que je puisse
+reposer ma tête mourante sur ce lit où a reposé la sienne...
+
+Et Djalma tomba agenouillé devant le lit, où il appuya son front
+brûlant.
+
+À ce moment la porte d'ivoire qui communiquait à la salle de bains
+roula doucement sur ses gonds, et Adrienne entra...
+
+La jeune fille venait de renvoyer ses femmes qui avaient assisté à
+sa toilette de nuit.
+
+Elle portait un long peignoir de mousseline d'une éblouissante
+blancheur; ses cheveux d'or, coquettement tressés pour la nuit en
+petites nattes, formaient ainsi deux larges bandeaux qui donnaient
+à sa ravissante figure un caractère d'une juvénilité charmante;
+son teint de neige était légèrement animé par la tiède moiteur du
+bain parfumé où elle se plongeait quelques instants chaque soir.
+
+Lorsqu'elle ouvrit la porte d'ivoire et qu'elle posa son petit
+pied rose et nu, chaussé d'une mule de satin blanc, sur le tapis
+d'hermine, Adrienne était d'une resplendissante beauté; le bonheur
+éclatait dans ses yeux, sur son front, dans son maintien... toutes
+les difficultés relatives à la forme de l'union qu'elle voulait
+contracter étaient résolues, dans deux jours elle serait à
+Djalma... Et la vue de la chambre nuptiale la jetait dans une
+vague et ineffable langueur.
+
+La porte d'ivoire avait roulé si doucement sur ses gonds, les
+premiers pas de la jeune fille s'étaient tellement amortis sur la
+fourrure du tapis, que Djalma, le front appuyé sur le lit, n'avait
+rien entendu.
+
+Mais soudain un cri de surprise et d'effroi frappa son oreille...
+Il se retourna brusquement.
+
+Adrienne apparaissait à ses yeux.
+
+Par un mouvement de pudeur, Adrienne croisa son peignoir sur son
+sein nu et se recula vivement, encore plus affligée que
+courroucée, croyant que Djalma, emporté par un fol accès de
+passion, s'était introduit dans sa chambre avec une espérance
+coupable.
+
+La jeune fille, cruellement blessée de cette tentative déloyale,
+allait la reprocher à Djalma, lorsqu'elle aperçut le poignard
+qu'il avait jeté sur le tapis d'hermine.
+
+À la vue de cette arme, à l'expression d'épouvante, de stupeur,
+qui pétrifiait les traits de Djalma, toujours agenouillé,
+immobile, le corps renversé en arrière, les mains étendues en
+avant, les yeux fixes, démesurément ouverts, cerclés de blanc...
+
+Adrienne, ne redoutant plus une amoureuse surprise, mais
+ressentant un indicible effroi, au lieu de fuir le prince, fit
+quelques pas vers lui et s'écria d'une voix altérée en lui
+montrant du geste le kanjiar:
+
+-- Mon ami, comment êtes-vous ici? Qu'avez-vous?... Pourquoi ce
+poignard? Djalma ne répondait pas...
+
+Tout d'abord, la présence d'Adrienne lui avait semblé être une
+vision qu'il attribuait à l'égarement de son cerveau, déjà
+troublé, pensait-il, par l'effet du poison.
+
+Mais lorsque la douce voix de la jeune fille eut frappé son
+oreille... mais lorsque son coeur eut tressailli à l'espèce de
+choc électrique qu'il ressentait toujours dès que son regard
+rencontrait le regard de cette femme si ardemment aimée... mais
+lorsqu'il eut contemplé cet adorable visage, si rose, si frais, si
+reposé, malgré son expression de vive inquiétude... Djalma comprit
+qu'il n'était le jouet d'aucun rêve, et que Mlle de Cardoville
+était devant ses yeux... Alors, et à mesure qu'il se pénétrait
+pour ainsi dire de cette pensée qu'Adrienne n'était pas morte, et
+quoiqu'il ne pût s'expliquer le prodige de cette résurrection, la
+physionomie de l'Indien se transfigura, l'or pâli de son teint
+redevint chaud et vermeil; ses yeux, ternis par les larmes du
+remords, s'illuminèrent d'un vif rayonnement; ses traits enfin,
+naguère contractés par une terreur désespérée, exprimèrent toutes
+les phases croissantes d'une joie folle, délirante, extatique...
+
+S'avançant, toujours à genoux, vers Adrienne, en élevant vers elle
+ses mains tremblantes... trop ému pour pouvoir prononcer un mot,
+il la contemplait avec tant de stupeur, tant d'amour, tant
+d'adoration, tant de reconnaissance... oui, de reconnaissance de
+ce qu'elle vivait... que la jeune fille, fascinée par ce regard
+inexplicable, muette aussi, immobile aussi, sentait aux battements
+précipités de son sein, à un sourd frémissement de terreur, qu'il
+s'agissait de quelque effrayant mystère.
+
+Enfin... Djalma, joignant les mains, s'écria avec un accent
+impossible à rendre:
+
+-- Tu n'es pas morte!...
+
+-- Morte!... répéta la jeune fille stupéfaite.
+
+-- Ce n'était pas toi... Ce n'est pas toi... que j'ai tuée... Dieu
+est bon et juste...
+
+En prononçant ces mots avec une joie insensée, le malheureux
+oubliait la victime qu'il avait frappée dans son erreur.
+
+De plus en plus épouvantée, jetant de nouveau les yeux sur le
+poignard laissé sur le tapis, et s'apercevant alors qu'il était
+ensanglanté... terrible découverte qui confirmait les paroles de
+Djalma, Mlle de Cardoville s'écria:
+
+-- Vous avez tué... vous... Djalma! Ô mon Dieu! qu'est-ce qu'il
+dit! C'est à devenir folle!
+
+-- Tu vis... je te vois... tu es là... disait Djalma d'une voix
+palpitante, enivrée; te voilà, toujours belle, toujours pure...
+car ce n'était pas toi... Oh! non... si ç'avait été toi... je le
+disais bien... plutôt que de te tuer, le fer se serait retourné
+contre moi...
+
+-- Vous avez tué! s'écria la jeune fine, presque égarée par cette
+révélation imprévue, en joignant les mains avec horreur. Mais
+pourquoi? mais qui avez-vous tué?...
+
+-- Que sais-je, moi!... une femme... qui te ressemblait, et puis
+un homme que j'ai cru ton amant... c'était une illusion... un rêve
+affreux... tu vis, car te voilà...
+
+Et l'Indien sanglotait de joie.
+
+-- Un rêve!... mais ce n'est pas un rêve... À ce poignard il y a
+du sang!... s'écria la jeune fille en montrant le kanjiar d'un
+geste effaré. Je vous dis qu'il y a du sang à ce poignard...
+
+-- Oui... tout à l'heure, j'ai jeté là ce kanjiar... pour prendre
+le poison... quand je croyais t'avoir tuée...
+
+-- Le poison!... s'écria Adrienne, et ses dents se heurtèrent
+convulsivement. Quel poison?
+
+-- Je croyais t'avoir tuée; j'ai voulu venir mourir ici...
+
+-- Mourir!... comment mourir?... Ô mon Dieu! pourquoi cela,
+mourir?... mais qui, mourir?... s'écria la jeune fille presque en
+délire.
+
+-- Mais moi... je te dis, reprit Djalma avec une douceur
+inexprimable; je croyais t'avoir tuée... alors j'ai pris du
+poison...
+
+-- Toi!... dit Adrienne en devenant pâle comme une morte,
+toi!!!...
+
+-- Oui...
+
+-- Ce n'est pas vrai!... dit la jeune fille avec un geste de
+dénégation sublime.
+
+-- Regarde, dit l'Indien. Et machinalement il tourna la tête du
+côté du lit, vers la petite table d'ivoire, où étincelait le
+flacon de cristal.
+
+Par un mouvement irréfléchi, plus rapide que la pensée, peut-être
+même que sa volonté, Adrienne s'élança vers la table, saisit le
+flacon et le porta à ses lèvres avides.
+
+Djalma était jusqu'alors resté à genoux: il poussa un cri
+terrible, fut d'un bond auprès de la jeune fille, et il lui
+arracha le flacon qu'elle tenait collé à ses lèvres.
+
+-- N'importe... j'en ai bu autant que toi... dit Adrienne avec une
+satisfaction triomphante et sinistre. Pendant un instant, il se
+fit un silence effrayant.
+
+Adrienne et Djalma se contemplèrent muets, immobiles, épouvantés.
+Ce lugubre silence, la jeune fille le rompit la première et dit
+d'une voix entrecoupée qu'elle tâchait de rendre ferme:
+
+-- Eh bien!... qu'y a-t-il là d'extraordinaire? tu as tué... tu as
+voulu que la mort expiât ton crime... c'était juste... Je ne veux
+pas te survivre... c'est tout simple... Pourquoi me regardes-tu
+ainsi? Ce poison est bien âcre... aux lèvres; son effet est-il
+prompt? dis, mon Djalma.
+
+Le prince ne répondit pas; tremblant de tous ses membres, il jeta
+un coup d'oeil sur ses mains...
+
+Faringhea avait dit vrai... une légère teinte violette colorait
+déjà les ongles polis du jeune Indien...
+
+La mort approchait... lente... sourde... encore presque
+insensible... mais sûre...
+
+Djalma, écrasé par le désespoir en songeant qu'Adrienne aussi
+allait mourir, sentit son courage l'abandonner; il poussa un long
+gémissement, cacha sa figure dans ses mains, ses genoux se
+dérobèrent sous lui, et il tomba assis sur le lit, auprès duquel
+il se trouvait alors...
+
+-- Déjà!... s'écria la jeune fille avec horreur, en se précipitant
+à genoux aux pieds de Djalma, déjà la mort... tu me caches ta
+figure...
+
+Et, dans son effroi, elle abaissa vivement les mains de l'Indien
+pour le contempler... il avait le visage inondé de larmes.
+
+-- Non... pas encore... la mort, murmura-t-il à travers ses
+sanglots: Ce poison... est lent...
+
+-- Vrai? s'écria Adrienne avec une joie indicible; puis elle
+ajouta en baisant les mains de Djalma avec une ineffable
+tendresse: Puisque ce poison est lent... pourquoi pleures-tu,
+alors?
+
+-- Mais toi... mais toi!!!... disait l'Indien d'une voix
+déchirante.
+
+-- Il ne s'agit pas de moi... reprit résolument Adrienne; tu as
+tué... nous expierons ton crime... J'ignore ce qui s'est passé...
+mais, sur notre amour... je le jure... tu n'as pas fait le mal
+pour le mal... il y a là quelque horrible mystère!
+
+-- Sous un prétexte auquel j'ai dû croire, reprit Djalma d'une
+voix haletante et précipitée, Faringhea m'a emmené dans une
+maison; là, il m'a dit que tu me trompais... je ne l'ai pas cru
+d'abord, mais je ne sais quel vertige s'est emparé de moi... et
+bientôt, à travers une demi-obscurité, je t'ai vue...
+
+-- Moi?...
+
+-- Non... pas toi... mais une femme vêtue comme toi; elle te
+ressemblait tant... que... dans le trouble de ma raison, j'ai cru
+à cette illusion... Enfin... un homme est venu... tu as couru à
+lui... Alors, moi, fou de rage, j'ai frappé la femme... et puis
+l'homme... je les ai vus tomber; ensuite je suis revenu mourir
+ici... et... je te retrouve... et c'est pour causer ta mort... Oh!
+malheur! malheur!... tu devais mourir par moi!!!
+
+Et Djalma, cet homme d'une si redoutable énergie, se prit de
+nouveau à éclater en sanglots avec la faiblesse d'un enfant.
+
+À la vue de ce désespoir si profond, si touchant, si passionné...
+Adrienne, avec cet admirable courage que les femmes seules
+possèdent dans l'amour, ne songea plus qu'à consoler Djalma... Par
+un effort de passion surhumaine, à cette révélation du prince qui
+dévoilait un complot infernal, la figure de la jeune fille devint
+si resplendissante d'amour, de bonheur et de passion, que
+l'Indien, la regardant avec stupeur, craignit un instant qu'elle
+n'eût perdu la raison.
+
+-- Plus de larmes, mon amant adoré, s'écria la jeune fille
+radieuse, plus de larmes, mais des sourires de joie et d'amour...
+rassure-toi; non... non... nos ennemis acharnés ne triompheront
+pas.
+
+-- Que dis-tu?
+
+-- Ils nous voulaient malheureux... plaignons-les... notre
+félicité ferait envie au monde.
+
+-- Adrienne... reviens à toi...
+
+-- Oh! j'ai ma raison... toute ma raison... Écoute-moi, mon
+ange... maintenant, je comprends tout. Tombant dans le piège que
+ces misérables t'ont rendu, tu as tué... Dans ce pays... vois-
+tu... un meurtre... c'est l'infamie... ou l'échafaud... Et
+demain... cette nuit peut-être, tu aurais été jeté en prison.
+Aussi nos ennemis se sont dit: «Un homme comme le prince Djalma
+n'attend pas l'infamie ou l'échafaud, il se tue... Une femme comme
+Adrienne de Cardoville ne survit pas à l'infamie ou à la mort de
+son amant... elle se tue... ou elle meurt de désespoir... Ainsi...
+mort affreuse pour lui... mort affreuse pour elle... et, pour
+nous... ont dit ces hommes noirs... l'héritage que nous
+convoitons...»
+
+-- Mais pour toi!... si jeune, si belle, si pure... la mort est
+affreuse... et ces monstres triomphent! s'écria Djalma. Ils auront
+dit vrai...
+
+-- Ils auront menti... s'écria Adrienne; notre mort sera
+céleste... enivrante... car ce poison est lent... et je t'adore...
+mon Djalma!...
+
+En disant ces mots d'une voix basse et palpitante de passion,
+Adrienne, s'accoudant sur les genoux de Djalma, s'était approchée
+si près... de lui, qu'il sentit sur ses joues le souffle embrasé
+de la jeune fille... À cette impression enivrante, aux jets de
+flamme humide que lui dardaient les grands yeux nageants
+d'Adrienne, dont les lèvres entr'ouvertes devenaient d'un pourpre
+de plus en plus éclatant, l'Indien tressaillit... une ardeur
+brûlante le dévora; son sang vierge, brassé par la jeunesse et par
+l'amour, bouillonna dans ses veines; il oublia tout, et son
+désespoir et une mort prochaine qui ne se manifestait encore chez
+lui, ainsi que chez Adrienne, que par une ardeur fiévreuse. Sa
+figure, comme celle de la jeune fille, était redevenue d'une
+beauté resplendissante... idéale!
+
+-- Ô mon amant... mon époux adoré... comme tu es beau! disait
+Adrienne avec idolâtrie. Oh! tes yeux... ton front... ton cou...
+tes lèvres... comme je les aime!... Que de fois le souvenir de ta
+ravissante figure, de ta grâce... de ton brûlant amour... a égaré
+ma raison!... que de fois j'ai senti faiblir mon courage... en
+attendant ce moment divin où je vais être à toi... oui, à toi...
+toute à toi!... Tu le vois, le ciel veut que nous soyons l'un à
+l'autre, et rien ne manquera aux ravissements de nos voluptés...,
+car, ce matin même, l'homme évangélique qui devait dans deux jours
+bénir notre union a reçu de moi, en ton nom et au mien, un don
+royal qui mettra pour jamais la joie au coeur et au front de bien
+des infortunés... Ainsi, que regretter, mon ange? Nos âmes
+immortelles vont s'exhaler dans nos baisers, pour remonter, encore
+enivrées d'amour... vers ce Dieu adorable qui est tout amour.
+
+-- Adrienne!
+
+-- Djalma!...
+
+* * * * *
+
+Et, retombant, les rideaux diaphanes et légers voilèrent comme un
+nuage cette couche nuptiale et funèbre. Funèbre: car, deux heures
+après, Adrienne et Djalma rendaient le dernier soupir dans une
+voluptueuse agonie.
+
+
+
+LXII. Une rencontre.
+
+Adrienne et Djalma étaient morts le 30 mai. La scène suivante se
+passait le 31 du même mois, veille du jour fixé pour la dernière
+convocation des héritiers de Marius Rennepont.
+
+On se souvient sans doute de la disposition de l'appartement que
+M. Hardy avait occupé dans la maison de retraite des révérends
+pères de la rue Vaugirard, appartement sombre, isolé, et dont la
+dernière pièce donnait sur un triste petit jardin planté d'ifs et
+entouré de hautes murailles.
+
+Pour arriver dans cette pièce reculée, il fallait traverser deux
+vastes chambres, dont les portes, une fois fermées, interceptaient
+tout bruit, toute communication du dehors.
+
+Ceci rappelé, poursuivons.
+
+Depuis trois ou quatre jours, le père d'Aigrigny occupait cet
+appartement; il ne l'avait pas choisi; mais il avait été amené à
+l'accepter sous des prétextes d'ailleurs parfaitement plausibles
+que lui avait donnés le révérend père économe, à l'instigation de
+Rodin.
+
+Il était environ midi.
+
+Le père d'Aigrigny, assis dans un fauteuil auprès de la porte-
+fenêtre qui donnait sur le triste jardin, tenait à la main un
+journal du matin, et lisait ce qui suit aux nouvelles de Paris:
+
+«_Onze heures du soir._
+
+_-- _Un événement aussi horrible que tragique vient de jeter
+l'épouvante dans le quartier Richelieu: un double assassinat a été
+commis sur une jeune fille et sur un jeune artisan. La jeune fille
+a été tuée d'un coup de poignard; on espère sauver les jours de
+l'artisan. On attribue ce crime à la jalousie. La justice informe.
+À demain les détails.»
+
+Après avoir lu ces lignes, le père d'Aigrigny jeta le journal sur
+la table et devint pensif.
+
+-- C'est incroyable, dit-il avec une envie amère, songeant à
+Rodin. Le voici arrivé au but qu'il s'était proposé... presque
+aucune de ses prévisions n'a été trompée... Cette famille a été
+anéantie par le seul jeu des passions, bonnes ou mauvaises, qu'il
+a su faire mouvoir... Il l'avait dit!!! Oh! je le confesse, ajouta
+le père d'Aigrigny avec un sourire jaloux et haineux, le père
+Rodin est un homme dissimulé, habile, patient, énergique,
+opiniâtre, et d'une rare intelligence... Qui m'eût dit, il y a
+quelques mois, lorsqu'il écrivait sous mes ordres, humble et
+discret _socius... _que cet homme était déjà depuis longtemps
+possédé de la plus audacieuse, de la plus énorme ambition, qu'il
+osait jeter les yeux jusque sur le saint-siège... et que, grâce à
+des intrigues merveilleusement ourdies, à une corruption
+poursuivie avec une incroyable habileté, au sein du sacré collège,
+cette visée... n'était pas déraisonnable... et que bientôt peut-
+être cette ambition infernale eût été réalisée, si, depuis
+longtemps, les sourdes menées de cet homme étonnamment dangereux
+n'eussent pas été surveillées à son insu, ainsi que je viens de
+l'apprendre... Ah!... reprit le père d'Aigrigny avec un sourire
+d'ironie et de triomphe, ah! vous crasseux personnage, vous voulez
+jouer au Sixte-Quint! et, non content de cette audacieuse
+imagination, vous voulez, si vous réussissez, annuler, absorber
+notre compagnie dans votre papauté, comme le sultan a absorbé les
+janissaires! Ah! nous ne sommes pour vous qu'un marchepied!... Ah!
+vous m'avez brisé, humilié, écrasé sous votre insolent dédain?...
+Patience, ajouta le père d'Aigrigny avec une joie concentrée,
+patience! le jour des représailles approche... moi seul suis
+dépositaire de la volonté de notre général; le père Caboccini,
+envoyé ici comme _socius_, l'ignore lui-même... Le sort du père
+Rodin est donc entre mes mains. Oh! il ne sait pas ce qui
+l'attend. Dans cette affaire Rennepont, qu'il a admirablement
+conduite, je le reconnais, il croit nous évincer et n'avoir réussi
+que pour lui seul; mais demain...
+
+Le père d'Aigrigny fut soudain distrait de ses agréables
+réflexions; il entendit ouvrir les portes des pièces qui
+précédaient la chambre où il se trouvait.
+
+Au moment où il détournait la tête pour voir qui entrait chez lui,
+la porte roula sur ses gonds. Le père d'Aigrigny fit un brusque
+mouvement et devint pourpre.
+
+Le maréchal Simon était devant lui...
+
+Et derrière le maréchal... dans l'ombre... le père d'Aigrigny
+aperçut la figure cadavéreuse de Rodin.
+
+Celui-ci, après avoir jeté sur le père d'Aigrigny un regard
+empreint d'une joie diabolique, disparut rapidement; la porte se
+referma, le père d'Aigrigny et le maréchal Simon restèrent seuls.
+
+Le père de Rose et de Blanche était méconnaissable: ses cheveux
+gris avaient complètement blanchi; sur ses joues pâles, marbrées,
+décharnées, pointait une barbe drue, non rasée depuis quelques
+jours; ses yeux caves, rougis, ardents et extrêmement mobiles,
+avaient quelque chose de farouche, de hagard; un ample manteau
+l'enveloppait, et c'est à peine si sa cravate noire était nouée
+autour de son cou.
+
+Rodin, en sortant, avait, comme par inadvertance, fermé au dehors
+la porte à double tour.
+
+Lorsqu'il fut seul avec le jésuite, le maréchal fit, d'un geste
+brusque, tomber son manteau de dessus ses épaules, et le père
+d'Aigrigny put voir, passées à un mouchoir de soie qui servait de
+ceinture au père de Rose, deux épées de combat nues et affilées.
+
+Le père d'Aigrigny comprit tout. Il se rappela que, plusieurs
+jours auparavant, Rodin lui avait opiniâtrement demandé ce qu'il
+ferait si le maréchal le frappait à la joue... Plus de doute, le
+père d'Aigrigny, qui avait cru tenir le sort de Rodin entre ses
+mains, était joué et acculé par lui dans une effrayante impasse;
+car il le savait, les deux pièces précédentes étant fermées il n'y
+avait aucune possibilité de se faire entendre du dehors en
+appelant au secours, et les hautes murailles du jardin donnaient
+sur des terrains inhabités.
+
+La première idée qui lui vint, et elle ne manquait pas de
+vraisemblance, fut que Rodin, soit par ses intelligences avec
+Rome, soit par une incroyable pénétration, ayant appris que son
+sort allait dépendre entièrement du père d'Aigrigny, espérait se
+défaire de lui en le livrant ainsi à la vengeance inexorable du
+père de Rose et de Blanche.
+
+Le maréchal, gardant toujours le silence, détacha le mouchoir qui
+lui servait de ceinture, déposa les deux épées sur une table, et
+croisant ses bras sur sa poitrine, s'avança lentement vers le père
+d'Aigrigny.
+
+Ainsi se trouvèrent face à face ces deux hommes qui, pendant toute
+leur vie de soldat, s'étaient poursuivis d'une haine implacable,
+et qui, après s'être battus dans deux camps ennemis, s'étaient
+déjà rencontrés dans un duel à outrance; ces deux hommes, dont
+l'un, le maréchal Simon, venait demander compte à l'autre de la
+mort de ses enfants.
+
+À l'approche du maréchal, le père d'Aigrigny se leva; il portait
+ce jour-là une soutane noire, qui fit paraître plus grande encore
+la pâleur qui avait succédé à une rougeur subite.
+
+Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout,
+face à face, et aucun n'avait encore dit un mot.
+
+Le maréchal était effrayant de désespoir paternel; son calme,
+inexorable comme la fatalité, était plus terrible que les fougueux
+emportements de la colère.
+
+-- Mes enfants sont morts, dit-il enfin au jésuite d'une voix
+lente et creuse, en rompant le premier le silence; il faut que je
+vous tue...
+
+-- Monsieur, s'écria le père d'Aigrigny, écoutez-moi... ne croyez
+pas...
+
+-- Il faut que je vous tue... reprit le maréchal en interrompant
+le jésuite: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l'exil,
+où elle a péri; vous et vos complices avez envoyé mes enfants à
+une mort certaine... Depuis longtemps vous êtes mon mauvais
+démon... C'est assez, il me faut votre vie... je l'aurai...
+
+-- Ma vie appartient d'abord à Dieu, répondit pieusement le père
+d'Aigrigny, ensuite à qui veut la prendre.
+
+-- Nous allons nous battre à mort dans cette chambre, dit le
+maréchal, et comme j'ai à venger ma femme et mes enfants... je
+suis tranquille.
+
+-- Monsieur, répondit froidement le père d'Aigrigny, vous oubliez
+que mon caractère me défend de me battre... Autrefois, j'ai pu
+accepter le duel que vous m'avez proposé... aujourd'hui ma
+position a changé.
+
+-- Ah! fit le maréchal avec un sourire amer, vous refusez de vous
+battre maintenant parce que vous êtes prêtre?...
+
+-- Oui... monsieur, parce que je suis prêtre.
+
+-- De sorte que, parce qu'il est prêtre, un infâme comme vous est
+certain de l'impunité, et qu'il peut mettre sa lâcheté et ses
+crimes à l'abri de sa robe noire?
+
+-- Je ne comprends pas un mot à vos accusations, monsieur; en tout
+cas, il y a des lois, dit le père d'Aigrigny en mordant ses lèvres
+blêmes de colère, car il ressentait profondément l'injure que
+venait de lui adresser le maréchal; si vous avez à vous
+plaindre... adressez-vous à la justice... elle est égale pour
+tous.
+
+Le maréchal Simon haussa les épaules avec un dédain farouche.
+
+-- Vos crimes échappent à la justice... elle les punirait, que je
+ne lui laisserais pas encore le soin de me venger... après tout le
+mal que vous m'avez fait, après tout ce que vous m'avez ravi...
+Et, au souvenir de ses enfants, la voix du maréchal s'altéra
+légèrement: mais il reprit bientôt son calme terrible. Vous sentez
+bien que je ne vis plus que pour la vengeance... moi... mais il me
+faut une vengeance que je puisse savourer... en sentant votre
+lâche coeur palpiter au bout de mon épée... Notre dernier duel...
+n'a été qu'un jeu; mais celui-ci... oh! vous allez voir celui-
+ci...
+
+Et le maréchal marcha vers la table où il avait posé les épées.
+
+Il fallait au père d'Aigrigny un grand empire sur lui-même pour se
+contraindre; la haine implacable qu'il avait toujours éprouvée
+contre le maréchal Simon, ses provocations insultantes,
+réveillaient en lui mille ardeurs farouches; pourtant il répondit
+d'un ton assez calme:
+
+-- Une dernière fois, monsieur, je vous le répète, le caractère
+dont je suis revêtu m'empêche de me battre.
+
+-- Ainsi... vous refusez? dit le maréchal en se retournant vers
+lui et s'approchant.
+
+-- Je refuse.
+
+-- Positivement?
+
+-- Positivement; rien ne saurait m'y forcer.
+
+-- Rien?
+
+-- Non, monsieur, rien.
+
+-- Nous allons voir, dit le maréchal. Et sa main tomba d'aplomb
+sur la joue du père d'Aigrigny. Le jésuite poussa un cri de
+fureur; tout son sang reflua sur sa face si rudement souffletée;
+la bravoure de cet homme, car il était brave, se révolta; son
+ancienne valeur guerrière l'emporta malgré lui; ses yeux
+étincelèrent, et, les dents serrées, les poings crispés, il fit un
+pas vers le maréchal en s'écriant:
+
+-- Les épées... les épées!
+
+Mais soudain se rappelant l'apparition de Rodin et l'intérêt que
+celui-ci avait eu à amener cette rencontre, il puisa dans la
+volonté d'échapper au piège diabolique que lui tendait son ancien
+_socius _le courage de contenir un ressentiment terrible. À la
+fougue passagère du père d'Aigrigny succéda donc subitement un
+calme rempli de contrition; voulant jouer son rôle jusqu'au bout,
+il s'agenouilla, et, baissant la tête, il se frappa la poitrine
+avec componction en disant:
+
+-- Pardonnez-moi, Seigneur, de m'être abandonné à un mouvement de
+colère... et surtout pardonnez à celui qui m'outrage.
+
+Malgré sa résignation apparente, la voix du jésuite était
+profondément altérée; il lui semblait sentir un fer brûlant sur sa
+joue; car, pour la première fois de sa vie de soldat ou de prêtre,
+il subissait une pareille insulte; il s'était jeté à genoux autant
+par mômerie que pour ne pas rencontrer le regard du maréchal,
+craignant, s'il le rencontrait, de ne pouvoir plus répondre de
+soi, et de se laisser entraîner à ses impétueux ressentiments.
+
+En voyant le jésuite tomber à genoux, en entendant son hypocrite
+invocation, le maréchal, qui avait déjà mis l'épée à la main,
+frémit d'indignation et s'écria:
+
+-- Debout... fourbe... infâme, debout à l'instant! Et de sa botte
+le maréchal crossa rudement le jésuite. À cette nouvelle insulte,
+le père d'Aigrigny se redressa et bondit comme s'il eût été mû par
+un ressort d'acier. C'était trop; il n'en pouvait supporter
+davantage. Emporté, aveuglé par la rage, il se précipita vers la
+table où était l'autre épée, la saisit, et s'écria en grinçant des
+dents:
+
+-- Ah!... il vous faut du sang!... eh bien!... du sang... le
+vôtre... si je peux...
+
+Et le jésuite, dans toute la vigueur de l'âge, la face empourprée,
+ses grands yeux gris étincelants de haine, tomba en garde avec
+l'aisance et l'aplomb d'un gladiateur consommé.
+
+-- Enfin!... s'écria le maréchal en s'apprêtant à croiser le fer.
+
+Mais la réflexion vint encore une fois éteindre la fougue du père
+d'Aigrigny; il songea de nouveau que ce duel hasardeux comblerait
+les voeux de Rodin, dont il tenait le sort entre les mains, qu'il
+allait écraser à son tour et qu'il exécrait plus encore peut-être
+que le maréchal; aussi, malgré la furie qui le possédait, malgré
+son secret espoir de sortir vainqueur de ce combat, car il se
+sentait plein de force, de santé, tandis que d'affreux chagrins
+avaient miné le maréchal Simon, le jésuite parvint à se calmer,
+et, à la profonde stupeur du maréchal, il baissa la pointe de son
+épée en disant:
+
+-- Je suis ministre du Seigneur, je ne dois pas verser de sang.
+Cette fois encore, pardonnez-moi mon emportement, Seigneur, et
+pardonnez aussi à celui de mes frères qui a excité mon courroux.
+
+Puis, mettant aussitôt la lame de l'épée sous son talon, il ramena
+vivement la garde à lui, de sorte que l'arme se brisa en deux
+morceaux. Il n'y avait plus ainsi de duel possible. Le père
+d'Aigrigny se mettait lui-même dans l'impuissance de céder à une
+nouvelle violence, dont il ressentait l'imminence et le danger. Le
+maréchal Simon resta un moment muet et immobile de surprise et
+d'indignation, car lui aussi voyait alors le duel impossible; mais
+tout à coup, imitant le jésuite, le maréchal mit comme lui la lame
+de son épée sous son talon et la brisa à peu près à sa moitié,
+ainsi qu'avait été brisée l'épée du père d'Aigrigny; puis,
+ramassant le tronçon pointu, long de dix-huit pouces environ, il
+détacha sa cravate de soie noire, l'enroula autour de ce fragment
+du côté de la cassure, improvisa ainsi une poignée, et dit au père
+d'Aigrigny:
+
+-- Va pour le poignard...
+
+Épouvanté de tant de sang-froid, de tant d'acharnement, le père
+d'Aigrigny s'écria:
+
+-- Mais c'est donc l'enfer!...
+
+-- Non... c'est un père dont on a tué les enfants, dit le maréchal
+d'une voix sourde en assurant son poignard dans sa main; et une
+larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussitôt ardents
+et farouches.
+
+Le jésuite surprit cette larme... Il y avait dans ce mélange de
+haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si
+terrible, de si sacré, de si menaçant, que, pour la première fois
+de sa vie, le père d'Aigrigny éprouva un sentiment de peur... de
+peur lâche... ignoble... de peur pour sa peau... Tant qu'il
+s'était agi d'un combat à l'épée, dans lequel la ruse, l'adresse
+et l'expérience sont de si puissants auxiliaires du courage, il
+n'avait eu qu'à réprimer les élans de sa fureur et de sa haine,
+mais devant ce combat corps à corps, face à face, coeur contre
+coeur, il trembla, pâlit, et s'écria:
+
+-- Une boucherie à coups de couteau... jamais!
+
+L'accent, la physionomie du jésuite, trahissait tellement son
+effroi, que le maréchal en fut frappé et s'écria avec angoisse,
+car il redoutait de voir sa vengeance lui échapper:
+
+-- Mais il est donc vraiment lâche!... Ce misérable n'avait donc
+que le courage de l'escrime ou de l'orgueil... ce misérable
+renégat, traître à son pays... que j'ai souffleté... crossé... car
+je vous ai souffleté... marquis de vieille roche! je vous ai
+crossé... marquis de vieille souche!... vous, la honte de votre
+maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou
+nouveaux... Ah! ce n'est pas par hypocrisie ou par calcul... comme
+je le croyais, que vous refusez de vous battre... c'est par
+peur... Ah! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des
+témoins d'un duel pour vous donner du coeur...
+
+-- Monsieur... prenez garde, dit le père d'Aigrigny les dents
+serrées, et en balbutiant, car, à ces écrasantes paroles, la rage
+et la haine lui firent oublier sa peur.
+
+-- Mais il faut donc que je te crache à la face, pour y faire
+monter le peu de sang qui te reste dans les veines!... s'écria le
+maréchal exaspéré.
+
+-- Oh! C'est trop! dit le jésuite.
+
+Et il se précipita sur le morceau de lame acérée qui était à ses
+pieds en répétant:
+
+-- C'est trop!
+
+-- Ce n'est pas assez, dit le maréchal d'une voix haletante,
+tiens, Judas!... Et il lui cracha à la face.
+
+-- Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le maréchal, je
+t'assomme à coups de chaise, infâme tueur d'enfants...
+
+Le père d'Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu'un homme
+déjà outragé puisse recevoir, perdit la tête, oublia ses intérêts,
+ses résolutions, sa peur, oublia jusqu'à Rodin; une ardeur de
+vengeance effrénée, voilà tout ce qu'il ressentit, puis, une fois
+son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s'en
+félicita en comparant sa vigoureuse carrure à la maigreur du
+maréchal presque épuisé par le chagrin; car, dans un pareil
+combat, combat brutal, sauvage, corps à corps, la force physique
+est d'un avantage immense. En un instant le père d'Aigrigny eut
+roulé son mouchoir autour de la lame d'épée qu'il avait ramassée,
+et il se précipita sur le maréchal Simon, qui reçut intrépidement
+le choc.
+
+Pendant le peu de temps que dura cette lutte inégale, car le
+maréchal était depuis quelques jours en proie à une fièvre
+dévorante qui avait miné ses forces, les deux combattants, muets,
+acharnés, ne dirent pas un mot, ne poussèrent pas un cri.
+
+Si quelqu'un eût assisté à cette scène horrible, il lui eût été
+impossible de dire où et comment se portaient les coups: il aurait
+vu deux têtes effrayantes, livides, convulsives, s'abaisser, se
+redresser, ou se renverser en arrière, selon les incidents du
+combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre
+comme des serpents, et puis, à travers les brusques ondulations de
+la redingote bleue du maréchal et de la soutane noire du jésuite,
+parfois luire et reluire comme un vif éclair d'acier... il eût
+enfin entendu un piétinement sourd, saccadé, ou de temps à autre
+quelque aspiration bruyante.
+
+Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tombèrent
+l'un sur l'autre.
+
+L'un d'eux, c'était le père d'Aigrigny, faisant un violent effort,
+parvint à se dégager des bras qui l'étreignaient et à se mettre à
+genoux... Ses bras retombèrent étourdis, puis la voix expirante du
+maréchal murmura ses mots:
+
+-- Mes enfants!... Dagobert!...
+
+-- Je l'ai tué... dit le père d'Aigrigny d'une voix affaiblie,
+mais... je le sens... je suis blessé à mort... Et, s'appuyant
+d'une main sur le sol, le jésuite porta son autre main à sa
+poitrine.
+
+Sa soutane était labourée de coups... mais les lames, dites de
+carrelet, qui avaient servi au combat, étant triangulaires et très
+acérées, le sang, au lieu de s'épancher au dehors, se résorbait au
+dedans.
+
+-- Oh! je meurs... j'étouffe... dit le père d'Aigrigny, dont les
+traits décomposés annonçaient déjà les approches de la mort.
+
+À ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit
+sec; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avança la tête en
+disant d'une voix humble et d'un air discret:
+
+-- Peut-on entrer? À cette épouvantable ironie, le père d'Aigrigny
+fit un mouvement pour se précipiter sur Rodin, mais il retomba sur
+une de ses mains en poussant un sourd gémissement: le sang
+l'étouffait.
+
+-- Ah! monstre d'enfer!... murmura-t-il en jetant sur Rodin un
+regard effrayant de rage et d'agonie; c'est toi qui causes ma
+mort...
+
+-- Je vous avais toujours dit, mon très cher père, que votre vieux
+levain de batailleur vous serait fâcheux, répondit Rodin avec un
+affreux sourire. Il y a peu de jours encore... je vous ai
+averti... en vous recommandant de vous laisser patiemment
+souffleter par ce sabreur... qui ne sabrera plus rien du tout...
+et c'est bien fait; parce que, d'abord, «qui tire le glaive...
+périt par le glaive», dit l'Écriture. Et puis, ensuite, le
+maréchal Simon... héritait de ses filles... Voyons, là... entre
+nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon très cher père?... Il
+fallait bien vous sacrifier à l'intérêt commun, d'autant plus que
+je savais ce que vous me ménagiez pour demain. Or, moi, on ne _me
+prend pas sans vert_.
+
+_-- _Avant d'expirer... dit le père d'Aigrigny d'une voix
+affaiblie, je vous démasquerai...
+
+-- Oh! que non point, dit Rodin en hochant la tête d'un air futé,
+que non point!... Moi seul je vous confesserai, s'il vous plaît...
+
+-- Oh!... cela m'épouvante, murmura le père d'Aigrigny, dont les
+paupières s'appesantissaient. Que Dieu ait pitié de moi... s'il
+n'est pas trop tard... Hélas! je suis à ce moment suprême... je...
+suis un grand coupable...
+
+-- Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les épaules et
+en contemplant l'agonie de son complice avec un froid mépris.
+
+Le père d'Aigrigny n'avait plus que quelques minutes à vivre;
+Rodin s'en aperçut et se dit:
+
+-- Il est temps d'appeler du secours. À ses cris, on arriva. Ainsi
+qu'il l'avait dit, Rodin ne quitta pas le père d'Aigrigny jusqu'à
+ce que celui-ci eût rendu le dernier soupir.
+
+* * * * *
+
+Le soir, seul au fond de sa chambre, à la lueur d'une petite
+lampe, Rodin était plongé dans une sorte de contemplation
+extatique devant la gravure représentant le portrait de SIXTE
+QUINT.
+
+Minuit sonna lentement à la grande horloge de la maison.
+
+Lorsque le dernier coup eut vibré, Rodin se redressa dans toute la
+sauvage majesté de son triomphe infernal, et s'écria:
+
+-- Nous sommes au 1er juin... Il n'y a plus de Rennepont!!!... Il
+me semble entendre sonner l'heure à Saint-Pierre de Rome...
+
+
+
+LXIII. Un message.
+
+Pendant que Rodin restait plongé dans une ambitieuse extase en
+contemplant le portrait de Sixte-Quint, le bon petit père
+Caboccini, dont les chaudes et pétulantes embrassades avaient si
+fort impatienté Rodin, était allé trouver mystérieusement
+Faringhea, et, lui remettant un fragment du crucifix d'ivoire, lui
+avait dit ces deux mots, avec son air de bonhomie et de joyeuseté
+habituel:
+
+-- Son Excellence le cardinal Malipieri, à mon départ de Rome, m'a
+chargé de vous remettre ceci, seulement aujourd'hui... 31 mai.
+
+Le métis, qui ne s'émouvait guère, tressaillit brusquement,
+presque avec douleur; sa figure s'assombrit encore, et, attachant
+sur le petit père un regard perçant, il répondit.
+
+-- Vous devez encore me dire quelques paroles?
+
+-- Il est vrai, reprit le père Caboccini. Ces paroles les voici:
+_Souvent de la coupe aux lèvres... il y a loin._
+
+_-- _C'est bien, dit le métis. Et poussant un profond soupir, il
+rapprocha le fragment du crucifix d'ivoire du fragment qu'il
+possédait déjà; le tout s'ajustait à merveille. Le père Caboccini
+le regardait faire avec curiosité, car le cardinal ne lui avait
+rien dit autre chose, sinon de remettre ce morceau d'ivoire à
+Faringhea, et de lui répéter les mots précédents, afin de bien
+établir l'authenticité de sa mission; le révérend père, assez
+intrigué, dit au métis:
+
+-- Et qu'allez-vous faire de ce crucifix maintenant complet?
+
+-- Rien... dit Faringhea, toujours absorbé dans une méditation
+pénible.
+
+-- Rien! reprit le révérend père étonné. Mais à quoi bon vous
+l'apporter de si loin? Sans satisfaire à cette curieuse demande,
+le métis lui dit:
+
+-- À quelle heure le révérend père Rodin se rend-il demain rue
+Saint-François?
+
+-- De très bon matin.
+
+-- Avant de sortir, il ira à la chapelle faire sa prière?
+
+-- Oui, selon l'habitude de tous nos révérends pères.
+
+-- Vous couchez près de lui?
+
+-- Comme son _socius_, j'occupe une chambre contiguë à la sienne.
+
+-- Il se pourrait, dit Faringhea après un moment de silence, que
+le révérend père, absorbé par les grands intérêts qui
+l'occupent... oubliât de se rendre à la chapelle... Rappelez-lui
+ce devoir pieux.
+
+-- Je n'y manquerai pas.
+
+-- Non... n'y manquez pas, ajouta Faringhea avec insistance.
+
+-- Soyez tranquille, dit le bon petit père, je vois que vous vous
+intéressez à son salut...
+
+-- Beaucoup...
+
+-- Cette préoccupation est louable... continuez ainsi, et vous
+pourrez appartenir un jour tout à fait à notre compagnie, dit
+affectueusement le père Caboccini.
+
+-- Je ne suis encore qu'un pauvre membre auxiliaire et affilié,
+dit humblement Faringhea; mais nul plus que moi n'est dévoué, âme,
+corps, esprit, à la société, dit le métis avec une sourde
+exclamation. Bohwanie n'est rien auprès d'elle!...
+
+-- Bohwanie!... qu'est-ce que cela, mon bon ami?
+
+-- Bohwanie fait des cadavres qui pourrissent... et la sainte
+société fait des cadavres qui marchent...
+
+-- Ah! oui... _Perinde ac cadaver... _c'est le dernier mot de
+notre grand saint Ignace de Loyola; mais qu'est-ce que c'est que
+Bohwanie?
+
+-- Bohwanie est à la sainte société ce que l'enfant est à
+l'homme... répondit le métis de plus en plus exalté. Gloire à la
+Compagnie! gloire!! Mon père serait son ennemi... que je
+frapperais mon père... L'homme dont le génie m'inspirerait le plus
+d'admiration, de respect et de terreur, serait son ennemi... que
+je frapperais cet homme malgré l'admiration, le respect et la
+terreur qu'il m'inspirerait, dit le métis avec effort; puis, après
+un instant de silence, il ajouta en regardant en face le père
+Caboccini:
+
+-- Je parle ainsi, pour que vous reportiez mes paroles au cardinal
+Malipieri, en le priant de les rapporter... au... Faringhea
+s'arrêta court.
+
+-- À qui le cardinal rapportera-t-il vos paroles?
+
+-- Il le sait, dit brusquement le métis. Bonsoir.
+
+-- Bonsoir, mon bon ami; je ne puis que vous louer de vos
+sentiments à l'endroit de notre compagnie. Hélas! elle a besoin de
+défenseurs énergiques... car il se glisse, dit-on, des traîtres
+jusque dans son sein...
+
+-- Pour ceux-là, dit Faringhea, il faut surtout être sans pitié.
+
+-- Sans pitié, dit le bon père... nous nous entendons.
+
+-- Peut-être, dit le métis; n'oubliez pas surtout de faire songer
+au révérend père Rodin à aller à la chapelle avant de sortir.
+
+-- Je n'y manquerai pas, dit le révérend père Caboccini. Et les
+deux hommes se séparèrent. En rentrant, le père Caboccini apprit
+qu'un courrier, arrivé de Rome la nuit même, venait d'apporter des
+dépêches à Rodin.
+
+
+
+LXIV. Le premier juin.
+
+La chapelle de la maison des révérends pères de la rue de
+Vaugirard était coquette et charmante; de grandes verrières
+colorées y jetaient un mystérieux demi-jour; l'autel éblouissait
+de dorures et de vermeil; à la porte de cette petite église, sous
+les assises du buffet d'orgues, dans un obscur renfoncement, était
+un large bénitier de marbre richement sculpté.
+
+Ce fut auprès de ce bénitier, dans un recoin ténébreux où on le
+distinguait à peine, que Faringhea vint s'agenouiller le 1er juin,
+de grand matin, dès que les portes de la chapelle furent ouvertes.
+Le métis était profondément triste; de temps à autre il
+tressaillait et soupirait comme s'il eût contenu les agitations
+d'une violente lutte intérieure; cette âme sauvage, indomptable,
+ce monomane possédé du génie du mal et de la destruction,
+éprouvait, ainsi qu'on l'a peut-être deviné, une profonde
+admiration pour Rodin, qui exerçait sur lui une sorte de
+fascination magnétique; le métis, bête féroce à intelligence et à
+face humaine, voyait dans le génie infernal de Rodin, quelque
+chose de surhumain. Et Rodin, trop pénétrant pour ne pas être
+certain du dévouement farouche de ce misérable, s'en était, on l'a
+vu, fructueusement servi pour amener le dénouement tragique des
+amours d'Adrienne et de Djalma.
+
+Ce qui excitait à un point incroyable l'admiration de Faringhea,
+c'était ce qu'il connaissait ou ce qu'il comprenait de la société
+de Jésus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses
+ramifications souterraines, et arrivait à son but par des moyens
+diaboliques, avait frappé le métis d'un sauvage enthousiasme. Et
+si quelque chose au monde primait son admiration fanatique pour
+Rodin, c'était son dévouement aveugle à la compagnie d'Ignace de
+Loyola, qui faisait des _cadavres qui marchaient_, ainsi que le
+disait le métis.
+
+Faringhea, caché dans l'ombre de la chapelle, réfléchissait donc
+profondément, lorsque des pas se firent entendre; bientôt Rodin
+parut, accompagné de son _socius_, le bon petit père borgne.
+
+Soit préoccupation, soit que les ténèbres projetées par le buffet
+d'orgues ne lui eussent pas permis de voir le métis, Rodin trempa
+ses doigts dans le bénitier auprès duquel se tenait Faringhea,
+sans apercevoir ce dernier, qui resta immobile comme une statue,
+sentant une sueur glacée couler de son front, tant son émotion
+était vive.
+
+La prière de Rodin fut courte, on le conçoit; il avait hâte de se
+rendre rue Saint-François.
+
+Après s'être, ainsi que Caboccini, agenouillé pendant quelques
+instants, il se leva, salua respectueusement le choeur, et se
+dirigea vers la porte de sortie, suivi à quelques pas de son
+_socius_.
+
+Au moment où Rodin approchait du bénitier, il aperçut le métis,
+dont la haute taille se dessinait dans la pénombre au milieu de
+laquelle il s'était jusqu'alors tenu; s'avançant un peu, le métis
+s'inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et
+d'un air préoccupé:
+
+-- Tantôt, à deux heures... chez moi.
+
+Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le
+bénitier; mais Faringhea lui épargna cette peine en lui présentant
+vivement le goupillon qui restait d'ordinaire dans l'eau sainte.
+
+Pressant entre ses doigts crasseux les brins humectés du goupillon
+que le métis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son
+index et son pouce, les porta à son front, où, selon l'usage, il
+traça le signe d'une croix; puis, ouvrant la porte de la chapelle,
+il sortit, après s'être retourné pour dire de nouveau à Faringhea:
+
+-- À deux heures, chez moi. Croyant pouvoir user de l'occasion du
+goupillon que Faringhea, immobile, atterré, tenait toujours, mais
+d'une main tremblante, agitée, le père Caboccini avançait les
+doigts, lorsque le métis, voulant peut-être borner sa gracieuseté
+à Rodin, retira vivement l'instrument; le père Caboccini, trompé
+dans son attente, suivit précipitamment Rodin, qu'il ne devait
+pas, ce jour-là surtout, perdre de vue un seul instant, et monta
+avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-François. Il
+est impossible de peindre le regard que le métis avait jeté sur
+Rodin au moment où celui-ci sortait de la chapelle. Resté seul
+dans le saint lieu, Faringhea s'affaissa sur lui-même et tomba sur
+les dalles, moitié agenouillé, moitié accroupi, cachant son visage
+dans ses mains. À mesure que la voiture approchait du quartier du
+Marais, où était située la maison de Marius Rennepont, la
+fiévreuse agitation, la dévorante impatience du triomphe se lisait
+sur la physionomie de Rodin; deux ou trois fois, ouvrant son
+portefeuille, il relut et classa les différents actes ou
+notifications de décès des membres de la famille Rennepont, et de
+temps en temps il avançait la tête à la portière avec anxiété,
+comme s'il eût voulu hâter la marche lente de la voiture.
+
+Le bon petit père son _socius _ne le quittait pas du regard; ce
+regard avait une expression aussi sournoise qu'étrange.
+
+Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-François, s'arrêta
+devant la porte ferrée de la vieille maison, naguère fermée depuis
+un siècle et demi. Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune
+homme, et heurta violemment à la porte pendant que le père
+Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment.
+
+Rien ne répondit aux coups de marteau retentissants que Rodin
+venait de frapper.
+
+Frémissant d'anxiété, il frappa de nouveau: cette fois, prêtant
+l'oreille attentivement, il entendit s'approcher des pas lents et
+traînants, mais ils s'arrêtèrent à quelques pas de la porte, qui
+ne s'ouvrait pas.
+
+-- C'est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui
+semblait que sa poitrine en feu se desséchait d'angoisse. Après
+avoir violemment heurté de nouveau à la porte, il se mit à ronger
+ses ongles, selon son habitude. Soudain la porte cochère roula sur
+ses gonds; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche...
+
+Les traits du vieillard exprimaient une douleur amère; sur ses
+joues vénérables on voyait encore les traces de larmes récentes,
+que ses mains séniles et tremblantes achevaient d'essuyer
+lorsqu'il ouvrit à Rodin.
+
+-- Qui êtes-vous, messieurs? dit Samuel à Rodin.
+
+-- Je suis le mandataire chargé des pouvoirs et procurations de
+l'abbé Gabriel, seul héritier vivant de la famille Rennepont,
+répondit Rodin d'une voix hâtée.
+
+-- Monsieur est mon secrétaire, ajouta-t-il en désignant d'un
+geste le père Caboccini, qui salua. Après avoir attentivement
+regardé Rodin, Samuel reprit:
+
+-- En effet... je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur.
+
+Et le vieux gardien se dirigea vers le bâtiment du jardin, en
+faisant signe aux deux révérends pères de le suivre.
+
+-- Ce maudit vieillard m'a tellement irrité en me faisant attendre
+à la porte, dit tout bas Rodin à son _socius_, que j'en ai, je
+crois, la fièvre... Mes lèvres et mon gosier sont secs et brûlants
+comme du parchemin racorni au feu...
+
+-- Vous ne voulez rien prendre, mon bon père, mon cher père!... Si
+vous demandiez un verre d'eau à cet homme? s'écria le petit borgne
+avec la plus tendre sollicitude.
+
+-- Non, non, répondit Rodin, cela n'est rien... L'impatience me
+dévore. C'est tout simple.
+
+Pâle et désolée, Bethsabée, la femme de Samuel, était debout à la
+porte du logement qu'elle occupait avec son mari, et qui donnait
+sous la voûte de la porte cochère; lorsque l'israélite passa
+devant sa compagne, il lui dit en hébreu:
+
+-- Et les rideaux de la chambre de deuil?
+
+-- Ils sont fermés...
+
+-- Et la cassette de fer?
+
+-- Elle est préparée, répondit Bethsabée aussi en hébreu.
+
+Après avoir prononcé ces paroles, complètement inintelligibles
+pour Rodin et pour le père Caboccini, Samuel et Bethsabée, malgré
+la désolation qui se lisait sur leurs traits, échangèrent une
+sorte de sourire singulier et sinistre.
+
+Bientôt Samuel, précédant les deux révérends pères, monta le
+perron et entra dans le vestibule, où brûlait une lampe; Rodin,
+doué d'une excellente mémoire locale, se dirigeait vers le salon
+rouge où avait eu lieu la première convocation des héritiers,
+lorsque Samuel l'arrêta et lui dit:
+
+-- Ce n'est pas là qu'il faut aller... Puis, prenant la lampe, il
+se dirigea vers un sombre escalier, car les fenêtres de la maison
+n'avaient pas été démurées.
+
+-- Mais, dit Rodin, la dernière fois... on s'était rassemblé dans
+ce salon du rez-de-chaussée...
+
+-- Aujourd'hui... on se rassemble en haut, répondit Samuel. Et il
+commençait de gravir lentement l'escalier.
+
+-- Où çà... en haut?... dit Rodin en le suivant.
+
+-- Dans la chambre de deuil... dit l'israélite. Et il montait
+toujours.
+
+-- Qu'est-ce que la chambre de deuil?... reprit Rodin assez
+surpris.
+
+-- Un lieu de larmes et de mort, dit l'israélite. Et il montait
+toujours à travers les ténèbres, qui s'épaississaient davantage,
+car la petite lampe les dissipait à peine.
+
+-- Mais... dit Rodin, de plus en plus surpris et en s'arrêtant
+court, pourquoi aller dans ce lieu?
+
+-- L'argent y est, répondit Samuel.
+
+Et il montait toujours.
+
+-- L'argent y est, c'est différent, reprit Rodin. Et il se hâta de
+gagner les quelques marches qu'il avait perdues pendant son temps
+d'arrêt.
+
+Samuel montait... montait toujours.
+
+Arrivé à une certaine hauteur, l'escalier faisant brusquement un
+coude, les deux jésuites purent apercevoir, à la pâle clarté de la
+petite lampe et dans le vide laissé entre la balustrade de fer et
+la voûte, le profil du vieil israélite qui, les dominant,
+gravissait l'escalier en s'aidant péniblement de la rampe de fer.
+
+Rodin fut frappé de l'expression de la physionomie de Samuel, ses
+yeux noirs, ordinairement doux et voilés par l'âge, brillaient
+d'un vif éclat. Ses traits, toujours empreints de tristesse,
+d'intelligence et de bonté, semblaient se contracter, se durcir,
+et de ses lèvres minces il souriait d'une façon étrange.
+
+-- Ce n'est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au père
+Caboccini, et pourtant j'ai les jambes brisées, je suis tout
+essoufflé... et les tempes me bourdonnent.
+
+En effet, Rodin haletait péniblement, sa respiration était
+embarrassée. À cette confidence, le bon petit père Caboccini,
+toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne
+répondit pas; il paraissait fort préoccupé.
+
+-- Arrivons-nous bientôt?... dit Rodin à Samuel d'une voix
+impatiente.
+
+-- Nous y voici... répondit Samuel.
+
+-- Enfin! c'est bien heureux, dit Rodin.
+
+-- Très heureux, répondit l'israélite.
+
+Et se rangeant le long d'un corridor où il avait précédé Rodin, il
+indiqua de la main dont il tenait sa lampe une grande porte d'où
+sortait une faible clarté. Rodin, malgré sa surprise croissante,
+entra résolument, suivi du père Caboccini et de Samuel.
+
+La chambre où se trouvaient alors ces trois personnages était très
+vaste; elle ne pouvait recevoir de lumière que par un belvédère
+carré, mais les vitres des quatre faces de cette lanterne
+disparaissaient sous des plaques de plomb percées chacune de sept
+trous formant la croix.
+
+Aussi, le jour n'arrivant dans cette pièce que par ces croix
+ponctuées, l'obscurité eût été complète sans une lampe qui brûlait
+sur une grande et massive console de marbre noir appuyée à l'un
+des murs. On eût dit un appartement funéraire; ce n'étaient
+partout que draperies ou rideaux noirs frangés de blanc. On ne
+voyait d'autre meuble que la console de marbre dont on a parlé.
+
+Sur cette console était une cassette de fer forgé du dix-septième
+siècle, admirablement travaillée à jour, une véritable dentelle
+d'acier.
+
+Samuel, s'adressant à Rodin, qui s'essuyant le front avec son sale
+mouchoir, regardait autour de lui très surpris, mais nullement
+effrayé, lui dit:
+
+-- Les volontés du testateur, si bizarres qu'elles puissent vous
+paraître, sont sacrées... pour moi... je les accomplirai donc
+toutes... si vous le voulez bien.
+
+-- Rien de plus juste, reprit Rodin; mais que venons-nous faire
+ici?...
+
+-- Vous le saurez tout à l'heure, monsieur... Vous êtes le
+mandataire de l'unique héritier restant de la famille Rennepont,
+M. l'abbé Gabriel de Rennepont?
+
+-- Oui, monsieur, et voici mes titres, répondit Rodin.
+
+-- Afin d'épargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant
+l'arrivée du magistrat, faire devant vous l'inventaire des valeurs
+montant de la succession Rennepont, renfermées dans cette cassette
+de fer, et que hier j'ai été retirer de la Banque de France.
+
+-- Les valeurs... sont là?... s'écria Rodin d'une voix ardente en
+se précipitant vers la cassette.
+
+-- Oui, monsieur, répondit Samuel, voici mon bordereau. Monsieur
+votre secrétaire fera l'appel des valeurs; je vous en présenterai
+à mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite
+replacés dans cette cassette, que je vous remettrai en présence du
+magistrat.
+
+-- Ceci est parfait de tous points, dit Rodin. Samuel remit un
+carnet au père Caboccini, s'approcha de la cassette, fit jouer un
+ressort, que Rodin ne put apercevoir; le lourd couvercle se leva,
+et, à mesure que le père Caboccini, lisant le bordereau, énonçait
+une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui
+le remettait au vieux juif après un mûr examen. Cette vérification
+fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on
+sait, que de huit titres[35] et d'un appoint de cinq cent mille
+francs en billets de banque, de trente-cinq mille en or, et de
+deux cent cinquante francs en argent; total: _deux cent douze
+millions cent soixante-quinze mille francs._
+
+Lorsque Rodin, après avoir compté le dernier des cinq cents
+billets de banque de mille francs, dit, en les remettant à Samuel:
+
+-- C'est bien cela... total: DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT
+SOIXANTE-QUINZE MILLE FRANCS, il eut sans doute une espèce
+d'étouffement de joie, d'éblouissement de bonheur, car un instant
+sa respiration s'arrêta, ses yeux se fermèrent, et il fut forcé de
+s'appuyer sur le bras du bon petit père Caboccini, en lui disant
+d'une voix altérée:
+
+-- C'est singulier... je me croyais... plus fort contre les
+émotions... Ce que je ressens est extraordinaire.
+
+Et la lividité naturelle du jésuite augmenta tellement, il fut
+agité de frémissements convulsifs si saccadés, que le père
+Caboccini s'écria tout en le soutenant:
+
+-- Mon cher père... revenez à vous... revenez à vous... il ne faut
+pas que l'ivresse du succès vous trouble à ce point...
+
+Pendant que le petit borgne donnait à Rodin cette preuve de sa
+tendre sollicitude, Samuel s'occupait de replacer les titres et
+les valeurs dans la cassette de fer...
+
+Rodin, grâce à son indomptable énergie et à l'indicible joie qu'il
+ressentait en se voyant sur le point de toucher à un but si
+ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet excès de faiblesse, et, se
+redressant, calme, fier, il dit au père Caboccini:
+
+_-- _Ce n'est rien... je n'ai pas voulu mourir du choléra, ce
+n'est pas pour mourir de joie le 1er juin. Et, en effet, quoique
+d'une lividité effrayante, la face du jésuite rayonnait d'orgueil
+et d'audace.
+
+Lorsqu'il eut vu Rodin complètement remis, le père Caboccini
+sembla se transformer: quoique petit, obèse et borgne, ses traits,
+naguère si riants, prirent tout à coup une expression si ferme, si
+dure, si dominatrice, que Rodin recula d'un pas en le regardant.
+
+Alors le père Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu'il baisa
+respectueusement, jeta un regard d'une sévérité extrême sur Rodin,
+et lut ce qui suit d'une voix sonore et menaçante:
+
+«Au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin remettra tous
+ses pouvoirs au révérend père Caboccini, qui demeurera seul
+chargé, ainsi que le révérend père d'Aigrigny, de recueillir la
+succession de Rennepont, si, dans sa justice éternelle, le
+Seigneur veut que ces biens, qui ont été autrefois dérobés à notre
+compagnie, nous soient rendus.
+
+«De plus, au reçu du présent rescrit, le révérend père Rodin,
+surveillé par un de nos pères, que désignera le révérend père
+Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval,
+où, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue
+jusqu'à nouvel ordre.»
+
+Et le père Caboccini tendit le rescrit à Rodin pour que celui-ci
+pût y lire la signature du général de la compagnie. Samuel,
+vivement intéressé par cette scène, laissant la cassette
+entrouverte, se rapprocha de quelques pas. Tout à coup Rodin
+éclata de rire... mais d'un rire de joie, de mépris et de
+triomphe, impossible à rendre.
+
+Le père Caboccini le regardait avec un étonnement irrité, lorsque
+Rodin se grandissant encore, et redevenant plus impérieux, plus
+hautain, plus souverainement dédaigneux que jamais, écarta du
+revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le père
+Caboccini, et lui dit:
+
+-- De quelle date est ce rescrit!
+
+-- Du 11 mai... dit le père Caboccini stupéfait.
+
+-- Voici un bref que j'ai reçu cette nuit de Rome, il est daté du
+18... et m'apprend que je suis nommé général de l'ordre...
+Lisez...
+
+Le père Caboccini prit la cédule, lut, et resta d'abord atterré.
+Puis il rendit humblement le rescrit à Rodin en ployant
+respectueusement le genou devant lui.
+
+Ainsi se trouvait accomplie la première visée ambitieuse de
+Rodin... Malgré tous les soupçons, toutes les défiances, toutes
+les haines qu'il avait soulevées dans le parti dont le cardinal
+Malipieri était le représentant et le chef, Rodin, à force
+d'adresse, de ruse, d'audace, de persuasion, et surtout à raison
+de la haute idée que ses partisans de Rome avaient de sa rare
+capacité, était parvenu, grâce à l'activité, aux intrigues de ses
+séides, à faire déposer son général et à se faire élever à ce
+poste éminent...
+
+Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions
+qu'il allait posséder, de ce poste au trône pontifical... il ne
+lui restait plus qu'un pas à faire...
+
+Muet témoin de cette scène, Samuel sourit aussi, lui, d'un air de
+triomphe, lorsqu'il eut fermé la cassette au moyen du secret que
+lui seul connaissait.
+
+Ce bruit métallique rappela Rodin des hauteurs d'une ambition
+effrénée aux réalités de la vie, et il dit à Samuel d'une voix
+brève:
+
+-- Vous avez entendu!... À moi... à moi seul... ces millions...
+
+Et il étendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de
+fer, comme pour en prendre possession avant l'arrivée du
+magistrat.
+
+Mais alors Samuel, à son tour se transfigura; croisant les bras
+sur sa poitrine, redressant sa taille courbée par le grand âge, il
+apparut imposant, menaçant; ses yeux, de plus en plus brillants,
+lançaient des éclairs d'indignation; il s'écria d'une voix
+solennelle:
+
+-- Cette fortune, d'abord humble débris de l'héritage du plus
+noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forcé au
+suicide... cette fortune, devenue royale, grâce à la sainte
+probité de trois générations de serviteurs fidèles... ne sera pas
+le prix du mensonge, de l'hypocrisie... et du meurtre... Non,
+non... dans son éternelle justice... Dieu ne le veut pas...
+
+-- Que parlez-vous de meurtre, monsieur! demanda témérairement
+Rodin. Samuel ne répondit pas... il frappa du pied... et étendit
+lentement le bras vers le fond de la salle. Alors Rodin et le père
+Caboccini virent un spectacle effrayant.
+
+Les draperies qui cachaient les murailles s'écartèrent comme si
+elles eussent cédé à une main invisible... Rangés autour d'une
+sorte de crypte éclairée par la lueur funèbre et bleuâtre d'une
+lampe d'argent, six corps étaient couchés sur des draperies noires
+et vêtus de longues robes noires...
+
+C'étaient: Jacques Rennepont, François Hardy, Rose et Blanche
+Simon, Adrienne et Djalma.
+
+Ils paraissaient endormis... leurs paupières étaient closes...
+leurs mains croisées sur leur poitrine...
+
+Le père Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et
+recula jusqu'à la muraille opposée, où il s'appuya en cachant sa
+figure dans ses mains.
+
+Rodin, au contraire, les traits bouleversés, les yeux fixes, les
+cheveux hérissés, cédant à une invincible attraction, s'avança
+vers ces corps inanimés.
+
+On eût dit que ces derniers des Rennepont venaient d'expirer à
+l'instant même, car ils semblaient être dans la première heure du
+sommeil éternel.
+
+-- Les voilà... ceux que vous avez tués... reprit Samuel d'une
+voix entrecoupée de sanglots. Oui, vos horribles trames ont dû
+causer leur mort... car vous aviez besoin de leur mort... Chaque
+fois que tombait, frappé par vos maléfices... un des membres de
+cette famille infortunée... je parvenais à m'emparer de ses restes
+avec un soin pieux... car, hélas! ils doivent tous reposer dans le
+même sépulcre. Oh! soyez maudit... maudit... maudit, vous qui les
+avez tués!... Mais leurs dépouilles échapperont à vos mains
+homicides.
+
+Rodin, toujours attiré malgré lui, s'était peu à peu approché de
+la couche funèbre de Djalma: surmontant sa première épouvante, le
+jésuite, pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une
+effrayante illusion... osa toucher les mains de l'Indien qu'il
+avait croisées sur sa poitrine... Ces mains étaient glacées mais
+leur peau était souple et humide. Rodin recula d'horreur...
+Pendant quelques secondes, il frémit convulsivement; mais sa
+première stupeur passée, la réflexion lui vint, et, avec la
+réflexion, cette invincible énergie, cette infernale opiniâtreté
+de caractère qui lui donnait tant de puissance; alors, se
+raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son
+front, redressant la tête, mouillant deux ou trois fois ses lèvres
+avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la
+gorge et la bouche en feu sans pouvoir s'expliquer la cause de
+cette chaleur dévorante, il parvint à donner à ses traits altérés
+une expression impérieuse et ironique, se retourna vers Samuel,
+qui pleurait silencieusement et lui dit d'une voix rauque et
+gutturale:
+
+-- Je n'ai pas besoin de vous montrer les actes de décès...
+les voici... en personne.
+
+Et de sa main décharnée, il désigna les six cadavres.
+
+À ces mots de son général, le père Caboccini se signa de nouveau
+avec effroi, comme s'il eût vu le démon.
+
+-- Ô mon Dieu! dit Samuel, vous vous êtes donc tout à fait retiré
+de lui?... De quel regard il contemple ses victimes!...
+
+-- Allons donc, monsieur! dit Rodin avec un affreux sourire, c'est
+une exposition de _Curtius _au naturel... rien de plus... Mon
+calme vous prouve mon innocence. Allons, au fait... car j'ai un
+rendez-vous chez moi à deux heures. Descendons cette cassette...
+
+Et il fit un pas vers la console.
+
+Samuel, saisi d'indignation, de courroux et d'horreur, devança
+Rodin, et pesant avec force sur un bouton placé au milieu du
+couvercle de la cassette, bouton qui céda sous cette pression, il
+s'écria:
+
+-- Puisque votre âme infernale ne connaît pas le remords... peut-
+être la rage de la cupidité trompée l'ébranlera-t-elle...
+
+-- Que dit-il!... s'écria Rodin. Que fait-il!...
+
+-- Regardez, dit à son tour Samuel avec un farouche triomphe; je
+vous l'ai dit, les dépouilles de vos victimes échapperont à vos
+mains homicides.
+
+À peine Samuel eut-il prononcé ces mots, qu'à travers les
+découpures de la cassette de fer travaillée à jours s'échappèrent
+quelques jets de fumée, et une légère odeur de papier brûlé se
+répandit dans la salle...
+
+Rodin comprit.
+
+-- Le feu!... s'écria-t-il en se précipitant sur la cassette pour
+l'enlever. Elle était rivée à la pesante console de marbre.
+
+-- Oui... le feu!... dit Samuel; dans quelques minutes... de ce
+trésor immense il ne restera plus que des cendres... et mieux vaut
+qu'il soit réduit en cendres que d'être à vous et aux vôtres... Ce
+trésor ne m'appartient pas... il ne me reste plus qu'à l'anéantir,
+car Gabriel de Rennepont sera fidèle au serment qu'il a fait!
+
+-- Au secours!... de l'eau!... de l'eau!... criait Rodin en se
+précipitant sur la cassette qu'il couvrait de son corps, tâchant
+en vain d'étouffer la flamme, qui, activée par le courant d'air,
+sortait par les mille découpures du fer; puis bientôt son
+intensité diminua peu à peu, quelques filets de fumée bleuâtre
+s'échappèrent alors de la cassette... et tout s'éteignit!...
+
+C'en était fait... Alors Rodin, éperdu, haletant, se retourna; il
+s'appuyait d'une main sur la console... pour la première fois de
+sa vie... il pleurait... de grosses larmes... larmes de rage,
+ruisselaient sur ses joues cadavéreuses.
+
+Mais soudain d'atroces douleurs, d'abord sourdes, mais qui avaient
+peu à peu augmenté d'intensité, quoiqu'il usât de toute son
+énergie pour les combattre, éclatèrent en lui avec tant de furie,
+qu'il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains à sa
+poitrine, et il murmura, tâchant encore de sourire:
+
+-- Ce n'est rien... ne vous réjouissez pas... quelques spasmes,
+voilà tout. Le trésor est détruit... mais je... reste toujours...
+général... de l'ordre... et je... Oh!... je souffre... Quelle
+fournaise! ajouta-t-il en se tordant dans d'horribles étreintes.
+Depuis... que je suis entré dans cette maison maudite... reprit-
+il, je ne sais... ce que j'ai... Si... je ne vivais... depuis
+longtemps... que de racines... d'eau et de pain... que je vais...
+acheter moi-même... je croirais... au poison... car... je
+triomphe... et le... cardinal Malipieri... a les bras longs...
+Oui... je triomphe... aussi... je ne mourrai pas... non... pas
+plus cette fois que les autres... Je ne veux pas... mourir, moi.
+
+Puis, faisant un bond convulsif et raidissant les bras:
+
+-- Mais c'est du... feu... qui me dévore les entrailles... Plus de
+doute... on... a voulu m'empoisonner... aujourd'hui... mais... où?
+mais qui?...
+
+Et s'interrompant encore, Rodin cria de nouveau d'une voix
+étouffée:
+
+-- Au secours!... mais secourez-moi donc; vous me regardez là...
+tous deux... comme des spectres... Au secours!
+
+Samuel et le père Caboccini, épouvantés de cette horrible agonie,
+ne pouvaient faire un mouvement.
+
+-- Au secours!... criait Rodin d'une voix strangulée... car ce
+poison est horrible... Mais comment... me l'a-t-on...
+
+Puis, poussant un terrible cri de rage, comme si une idée subite
+se fût offerte à sa pensée, il s'écria:
+
+-- Ah!... Faringhea... ce matin... ce matin... l'eau bénite...
+qu'il m'a donnée... il connaît des poisons si subtils... Oui...
+c'est lui... il avait... eu une entrevue... avec Malipieri... Oh!
+démon... C'est bien joué... je l'avoue... les Borgia... chassent
+de race... Oh!... c'est fini... je meurs... ils me regretteront...
+les niais... Oh!... enfer!... enfer!... Oui... l'Église ne sait
+pas... ce qu'elle perd!... Mais je brûle! Au secours!
+
+On vint au secours de Rodin. Des pas précipités se firent entendre
+dans l'escalier; bientôt le docteur Baleinier, suivi de la
+princesse de Saint-Dizier, parut à la porte de la chambre de
+deuil... La princesse, ayant appris vaguement le matin même la
+mort du père d'Aigrigny, accourait interroger Rodin à ce sujet.
+Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jeté un regard sur
+l'effrayant spectacle qui s'offrait à ses yeux... lorsqu'elle eut
+vu Rodin se tordant au milieu d'une affreuse agonie, puis, plus
+loin, éclairés par la lampe sépulcrale, les six cadavres... et
+parmi eux le corps de sa nièce et ceux des deux orphelines qu'elle
+avait envoyées à la mort... la princesse resta pétrifiée... sa
+raison ne put résister à ce formidable choc... Après avoir
+lentement regardé autour d'elle, elle leva les bras au ciel et
+éclata d'un rire insensé...
+
+Elle était folle...
+
+Pendant que le docteur Baleinier, éperdu, soutenait la tête de
+Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut à la porte,
+resta dans l'ombre, et dit en jetant un regard farouche sur le
+cadavre de Rodin:
+
+-- Il voulait se faire chef de la compagnie de Jésus pour la
+détruire... pour moi, la compagnie de Jésus remplace Bohwanie...
+j'ai obéi au cardinal.
+
+
+
+Épilogue
+
+
+I. Quatre ans après.
+
+Quatre années s'étaient écoulées depuis les événements précédents.
+
+Gabriel de Rennepont écrivait la lettre suivante à M. l'abbé
+_Joseph Charpentier_, curé desservant de la paroisse de Saint-
+Aubin, pauvre village de Sologne.
+
+«Métairie des _Vives-Eaux_, 2 juin 1836. «Voulant hier vous
+écrire, mon bon Joseph, je m'étais assis devant cette vieille
+petite table noire que vous connaissez; la fenêtre de ma chambre
+donne, vous le savez, sur la cour de notre métairie: je puis, de
+ma table, en écrivant, voir tout ce qui se passe dans cette cour.
+«Voici de bien graves préliminaires, mon ami; vous souriez:
+j'arrive au fait. «Je venais donc de m'asseoir devant ma table,
+lorsque, regardant au hasard par la fenêtre ouverte, voilà ce que
+je vis; vous qui dessinez si bien, mon bon Joseph, vous eussiez,
+j'en suis sûr, reproduit cette scène avec un charme touchant. «Le
+soleil était à son déclin, le ciel d'une grande sérénité, l'air
+printanier, tiède et tout embaumé par la haie d'aubépine fleurie
+qui, du côté du petit ruisseau, sert de clôture à notre cour; au-
+dessous du gros poirier qui touche au mur de la grange était assis
+sur le banc de pierre mon père adoptif, Dagobert, ce brave et
+loyal soldat que vous aimez tant; il paraissait pensif; son front
+blanchi était baissé sur sa poitrine, et d'une main distraite il
+caressait le vieux Rabat-Joie, qui appuyait sa tête intelligente
+sur les genoux de son maître; à côté de Dagobert était sa femme,
+ma bonne mère adoptive, occupée d'un travail de couture, et auprès
+d'eux, sur un escabeau, Angèle, la femme d'Agricol, allaitant son
+dernier-né, tandis que la douce Mayeux, tenant l'aîné assis sur
+ses genoux, lui apprenait à épeler ses lettres dans un alphabet.
+
+«Agricol venait de rentrer des champs; il commençait de dételer
+ses boeufs du joug, lorsque, frappé sans doute de ce tableau, il
+resta un instant immobile à le regarder, la main toujours appuyée
+au joug sous lequel pliait, puissant et soumis, le large front de
+ses deux grands boeufs noirs.
+
+«Je ne puis vous exprimer, mon ami, le calme enchanteur de ce
+tableau éclairé par les derniers rayons du soleil, brisés çà et là
+dans le feuillage. Que de types divers et touchants! la figure
+vénérable du soldat... la physionomie si bonne et si tendre de ma
+mère adoptive, le frais et charmant visage d'Angèle souriant à son
+petit enfant, la douce mélancolie de la Mayeux appuyant de temps à
+autre ses lèvres sur la tête blonde et rieuse du fils aîné
+d'Agricol, et enfin Agricol lui-même, d'une beauté si mâle, où
+semble se refléter cette âme loyale et valeureuse!...
+
+«Ô mon ami! en contemplant cette réunion d'êtres si bons, si
+dévoués, si nobles, si aimants et si chers les uns aux autres,
+retirés dans l'isolement d'une petite métairie de notre Sologne,
+mon coeur s'est élevé vers Dieu avec un sentiment de
+reconnaissance ineffable. Cette paix de la famille, cette soirée
+si pure, ce parfum de fleurs sauvages et que la brise apportait,
+ce profond silence seulement troublé par le bruissement de la
+petite chute d'eau qui avoisine la métairie, tout cela me faisait
+monter au coeur de ces _bouffées _de vague et suave
+attendrissement que l'on ressent et que l'on n'exprime pas, vous
+le savez, mon ami... vous qui, dans vos promenades solitaires au
+milieu de vos immenses plaines de bruyères roses entourées de
+grands bois de sapins, sentez si souvent vos yeux devenir humbles
+sans pouvoir vous expliquer cette émotion que j'éprouvai aussi
+tant de fois, durant d'admirables nuits passées dans les profondes
+solitudes de l'Amérique.
+
+«Mais, hélas! un incident pénible vint troubler la sérénité de ce
+tableau.
+
+«J'entends tout à coup la femme de Dagobert s'écrier:
+
+«-- Mon ami, tu pleures!
+
+«À ces mots, Agricol, Angèle, la Mayeux, se levèrent et
+entourèrent spontanément le soldat; l'inquiétude était peinte sur
+tous les visages... alors lui, ayant brusquement relevé la tête,
+on put voir, en effet, deux larmes qui coulaient de ses joues sur
+sa moustache blanche...
+
+«-- Ce n'est rien... mes enfants, dit-il d'une voix émue, ce n'est
+rien... mais c'est aujourd'hui le 1er juin... et il y a quatre
+ans...
+
+«Il ne put achever; et, comme il portait les mains à ses yeux pour
+essuyer ses larmes, on s'aperçut qu'il tenait une petite chaîne de
+bronze à laquelle une médaille était suspendue. C'était sa relique
+la plus chère; car, il y a quatre ans, presque mourant du chagrin
+désespéré que lui causait la perte de ces deux anges, dont je vous
+ai tant de fois parlé, mon ami, il avait trouvé au cou du maréchal
+Simon, ramené mort après un combat à outrance, cette médaille que
+ses enfants avaient si longtemps portée. Je descendis à l'instant,
+comme bien vous pensez, mon ami, afin de tâcher aussi de calmer
+les douloureux ressouvenirs de cet excellent homme; peu à peu, en
+effet, ses regrets s'adoucirent, et la soirée se passa dans une
+tristesse pieuse et calme. Vous ne sauriez croire, mon ami,
+lorsque je fus monté dans ma chambre, toutes les cruelles pensées
+qui me revinrent en songeant à ce passé dont je détourne toujours
+mon esprit avec crainte et horreur.
+
+«Alors m'apparurent les touchantes victimes de ces terribles et
+mystérieux événements dont on n'a jamais pu sonder et éclairer
+l'effrayante profondeur, grâce à la mort du père d'A... et du père
+R... ainsi qu'à la folie incurable de Mme de Saint-D..., tous
+trois auteurs ou complices de tant d'affreux malheurs. Malheurs à
+jamais irréparables; car ceux-là qui ont été sacrifiés à une
+épouvantable ambition auraient été l'orgueil de l'humanité par le
+bien qu'ils auraient fait.
+
+«Ah! mon ami, si vous saviez quels étaient ces coeurs d'élite! Si
+vous saviez les projets de charité splendide de cette jeune fille,
+dont le coeur était si généreux, l'esprit si élevé, l'âme si
+grande... La veille de sa mort, et comme pour préluder à ses
+magnifiques desseins, ensuite d'un entretien dont je dois, même à
+vous, mon ami, taire le secret... elle m'avait confié une somme
+considérable, en me disant avec sa grâce et sa bonté habituelle:
+
+«-- On prétend me ruiner, on le pourra peut-être. Ce que je vous
+remets sera du moins à l'abri... pour ceux qui souffrent...
+Donnez... donnez beaucoup... Faites le plus d'heureux possible...
+Je veux royalement inaugurer mon bonheur!
+
+«Je ne sais si je vous ai dit, mon ami, que, par suite de ces
+sinistres événements, voyant Dagobert et sa femme, ma mère
+adoptive, réduits à la misère, la douce Mayeux pouvant vivre à
+peine d'un salaire insuffisant, Agricol bientôt père, et moi-même
+révoqué de mon humble cure et interdit par mon évêque pour avoir
+donné les secours de notre religion à un protestant et pour avoir
+prié sur la tombe d'un malheureux poussé au suicide par le
+désespoir, me voyant moi-même, à cause de cette interdiction,
+bientôt sans ressources, car le caractère dont je suis revêtu ne
+me permet pas d'accepter indifféremment tous les moyens
+d'existence, je ne sais si je vous ai dit qu'après la mort de Mlle
+de Cardoville, j'ai cru pouvoir distraire, de ce qu'elle m'avait
+confié pour être employé en bonnes oeuvres, une somme bien minime
+dont j'ai acquis cette métairie au nom de Dagobert.
+
+«Oui, mon ami, telle est l'origine de ma _fortune_. Le fermier qui
+faisait valoir ces quelques arpents de terre a commencé notre
+éducation agronomique; notre intelligence, l'étude de quelques
+bons livres pratiques, l'ont achevée; d'excellent artisan, Agricol
+est devenu excellent cultivateur. Je l'ai imité; j'ai mis avec
+zèle la main à la charrue sans _déroger_, car ce labeur nourricier
+c'est trois fois saint; et c'est encore servir, glorifier Dieu,
+que de féconder la terre qu'il a créée. Dagobert, lorsque ses
+chagrins se sont apaisés, a retrempé sa vigueur à cette vie
+agreste et salubre: dans son exil en Sibérie, il était déjà devenu
+presque laboureur. Enfin, ma bonne mère adoptive, l'excellente
+femme d'Agricol, la Mayeux, se sont partagé les travaux
+intérieurs, et Dieu a béni cette pauvre petite colonie de gens,
+hélas! bien éprouvés par le malheur, qui ont demandé à la solitude
+et aux rudes travaux des champs une vie paisible, laborieuse,
+innocente, et l'oubli de grands chagrins.
+
+«Quelquefois vous avez pu, dans nos veillées d'hiver, apprécier
+l'esprit si délicat, si charmant, de la douce Mayeux, la rare
+intelligence poétique d'Agricol, l'admirable sentiment maternel de
+sa mère, le sens parfait de son père, le naturel gracieux et
+exquis d'Angèle; aussi dites, mon ami, si jamais l'on a pu réunir
+tant d'éléments d'adorable intimité. Que de longues soirées
+d'hiver nous avons ainsi passées autour d'un foyer de sarments
+pétillants, lisant tour à tour ou commentant ces quelques livres
+toujours nouveaux, impérissables, divins, qui réchauffent toujours
+le coeur, agrandissent toujours l'âme!... Que de causeries
+attachantes prolongées ainsi bien avant dans la nuit!... et les
+poésies pastorales d'Agricol! Et les timides confidences
+littéraires de la Mayeux! Et la voix si pure, si fraîche d'Angèle,
+se joignant à la voix mâle et vibrante d'Agricol dans des chants
+d'une mélodie simple et naïve!... Et les récits de Dagobert, si
+énergiques, si pittoresques dans leur naïveté guerrière! Et
+l'adorable gaieté des enfants, et leurs ébats avec le bon vieux
+Rabat-Joie, qui se prête à leurs jeux plus qu'il n'y prend
+part!... Bonne et intelligente créature qui _semble toujours
+chercher quelqu'un_, dit Dagobert qui le connaît; et il a
+raison... Oui... ces deux anges dont il était le gardien fidèle,
+lui aussi les regrette...
+
+«Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux;
+non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers à tous nos
+coeurs ne soient prononcés avec un pieux et tendre respect...
+Aussi les souvenirs douloureux qu'ils rappellent, planant sans
+cesse autour de nous, donnent à notre existence calme et heureuse
+cette nuance de douce gravité qui vous a frappé...
+
+«Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle intime
+de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-être et
+l'amélioration de nos frères, est peut-être d'une félicité un peu
+égoïste; mais, hélas! les moyens nous manquent, et, quoique le
+pauvre trouve toujours une place à notre table frugale et un abri
+sous notre toit, il nous faut renoncer à toute grande pensée
+d'action fraternelle; le modique revenu de notre métairie suffit
+rigoureusement à nos besoins.
+
+«Hélas! lorsque ces pensées me viennent, malgré les regrets
+qu'elles me causent, je ne puis blâmer la résolution que j'ai
+prise de tenir fidèlement mon serment d'honneur, sacré,
+irrévocable, de renoncer à cette succession devenue immense,
+hélas! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand
+devoir en engageant le dépositaire de ce trésor à le réduire en
+cendres, plutôt que de le voir tomber entre les mains de gens qui
+en eussent fait un exécrable usage, ou de me parjurer en attaquant
+une donation faite par moi librement, volontairement, sincèrement.
+Et pourtant, en songeant à la réalisation des magnifiques volontés
+de mon aïeul, admirable utopie, seulement possible avec ces
+ressources immenses, et que Mlle de Cardoville, avant tant de
+sinistres événements, pensait à réaliser avec le concours de
+M. François Hardy, du prince Djalma, du maréchal Simon, de ses
+filles et de moi-même; en songeant à l'éblouissant foyer de forces
+vives de toutes sortes qu'une telle association eût fait
+resplendir; en songeant à l'immense influence que ses rayonnements
+auraient pu avoir pour le bonheur de l'humanité tout entière, mon
+indignation, mon horreur, ma haine d'honnête homme et de chrétien,
+augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les
+noirs complots ont tué dans son germe un avenir si beau, si grand,
+si fécond...
+
+«De tant de splendides projets, que reste-t-il? sept tombes... car
+la mienne est aussi creusée dans ce mausolée que Samuel a fait
+élever sur l'emplacement de la rue Neuve-Saint-François, et dont
+il s'est constitué le gardien... fidèle jusqu'à la fin...
+
+* * * * *
+
+«J'en étais là de ma lettre, mon ami, lorsque je reçois la vôtre.
+
+«Ainsi, après vous avoir défendu de me voir, votre évêque vous
+défend de correspondre désormais avec moi.
+
+«Vos regrets si touchants, si douloureux, m'ont profondément ému;
+mon ami... bien des fois nous avons causé de la discipline
+ecclésiastique et du pouvoir absolu des évêques sur nous autres,
+pauvres prolétaires du clergé, abandonnés à leur merci, sans
+soutien et sans secours... Cela est douloureux, mais cela est la
+loi de l'église, mon ami; vous avez juré d'observer cette loi...
+il faut vous soumettre comme je me suis soumis; tout serment est
+sacré pour l'homme d'honneur.
+
+«Pauvre et bon Joseph, je voudrais que vous eussiez les
+compensations qui me restent après la rupture de relations si
+douces pour moi... Mais, tenez, je suis trop ému... je souffre,
+oui, beaucoup... car je sais ce que vous devez ressentir...
+
+«Il m'est impossible de continuer cette lettre... je serais peut-
+être amer contre ceux dont nous devons respecter les ordres...
+
+«Puisqu'il le faut, cette lettre sera la dernière; adieu,
+tendrement, mon ami; adieu encore et pour toujours, adieu... J'ai
+le coeur brisé...
+
+GABRIEL DE RENNEPONT.»
+
+
+
+II. La rédemption.
+
+Le jour allait bientôt paraître...
+
+Une lueur rose, presque imperceptible, commençait de poindre à
+l'orient, mais les étoiles brillaient encore, étincelantes de
+lumière, au milieu de l'azur du zénith.
+
+Les oiseaux, s'éveillant sous la fraîche feuillée des grands bois
+de la vallée, préludaient par quelques gazouillements isolés à
+leur concert matinal.
+
+Une légère vapeur blanchâtre s'élevait des hautes herbes baignées
+de la rosée nocturne, tandis que les eaux calmes et limpides d'un
+grand lac réfléchissaient l'aube blanchissante dans leur miroir
+profond et bleu.
+
+Tout annonçait une de ces joyeuses et chaudes journées du
+commencement de l'été...
+
+À mi-côté du versant du vallon, et faisant face à l'orient, une
+touffe de vieux saules moussus, creusés par le temps, et dont la
+rugueuse écorce disparaissait presque sous les rameaux grimpants
+de chèvrefeuilles sauvages et de liserons aux clochettes de toutes
+couleurs, une touffe de vieux saules formait une sorte d'abri
+naturel, et sur leurs racines noueuses, énormes, recouvertes d'une
+mousse épaisse, un homme et une femme étaient assis; leurs cheveux
+entièrement blanchis, leurs rides séniles, leur taille voûtée,
+annonçaient une grande vieillesse...
+
+Et pourtant cette femme était naguère encore jeune, belle, et de
+longs cheveux noirs couvraient son front pâle.
+
+Et pourtant cet homme était naguère encore dans toute la vigueur
+de l'âge.
+
+De l'endroit où se reposaient cet homme et cette femme, on
+découvrait la vallée, le lac, les bois, et au-dessus des bois la
+cime âprement découpée d'une haute montagne bleuâtre, derrière
+laquelle le soleil allait se lever.
+
+Ce tableau, à demi voilé par la pâle transparence de l'heure
+crépusculaire, était à la fois riant, mélancolique et solennel...
+
+-- Ô ma soeur! disait le vieillard à la femme qui, comme lui, se
+reposait dans le réduit agreste formé par le bouquet de saules, ô
+ma soeur, que de fois... depuis tant de siècles que la main du
+Seigneur nous a lancés dans l'espace, et que séparés, nous
+parcourions le monde d'un pôle à l'autre; que de fois nous avons
+assisté au réveil de la nature avec un sentiment de douleur
+incurable! Hélas! c'était encore un jour à traverser... de l'aube
+au couchant... un jour inutilement ajouté à nos jours, dont il
+augmentait en vain le nombre, puisque la mort nous fuyait
+toujours.
+
+-- Mais, ô bonheur! depuis quelques temps, mon frère, le Seigneur,
+dans sa pitié, a voulu qu'ainsi que pour les autres créatures,
+chaque jour écoulé fût pour nous un pas de plus fait vers la
+tombe. Gloire à lui!... gloire à lui!...
+
+-- Gloire à lui, ma soeur... car depuis hier que sa volonté nous a
+rapprochés... je ressens cette langueur ineffable que doivent
+causer les approches de la mort...
+
+-- Comme vous, mon frère, j'ai aussi peu à peu senti mes forces,
+déjà bien affaiblies, s'affaiblir encore dans un doux épuisement;
+sans doute le terme de notre vie approche... La colère du Seigneur
+est satisfaite.
+
+-- Hélas! ma soeur, sans doute aussi... le dernier rejeton de ma
+race maudite... va, par sa mort prochaine, achever ma
+rédemption... car la volonté de Dieu s'est enfin manifestée; je
+serai pardonné lorsque le dernier de mes rejetons aura disparu de
+la terre... À celui-là... saint parmi les plus saints... était
+réservée la grâce d'accomplir mon rachat... lui qui a tant fait
+pour le salut de ses frères.
+
+-- Oh! oui, mon frère, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se
+plaindre, a vidé de si amers calices, a porté de si lourdes croix;
+lui qui, ministre du Seigneur, a été l'image du Christ sur la
+terre, il devait être le dernier instrument de cette rédemption...
+
+-- Oui... car je le sens à cette heure, ma soeur, le dernier des
+miens, touchante victime d'une lente persécution, est sur le point
+de rendre à Dieu son âme angélique... Ainsi... jusqu'à la fin...
+j'aurai été fatal à ma race maudite... Seigneur, Seigneur, si
+votre clémence est grande, votre colère aussi a été grande.
+
+-- Courage et espoir, mon frère... songez qu'après l'expiation
+vient le pardon, après le pardon la récompense... Le Seigneur a
+frappé en nous et dans votre postérité l'artisan rendu méchant par
+le malheur et par l'injustice; il vous a dit: «Marche!...
+Marche!... sans trêve ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque
+soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus près du
+but que tu ne l'étais le matin en recommençant ta course
+éternelle...». Ainsi, depuis les siècles, des hommes impitoyables
+ont dit à l'artisan... «Travaille... travaille... travaille...
+sans trêve ni repos, et ton travail, fécond pour tous, pour toi
+seul sera stérile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure,
+tu ne seras pas plus près d'atteindre le bonheur et le repos que
+tu n'en étais près la veille, en revenant de ton labeur
+quotidien... Ton salaire t'aura suffi à entretenir cette vie de
+douleurs, de privations et de misère...»
+
+-- Hélas!... hélas!... en sera-t-il donc toujours ainsi!...
+
+-- Non, non, mon frère, au lieu de pleurer sur ceux de votre race,
+réjouissez-vous en eux; s'il a fallu au Seigneur leur mort pour
+votre rédemption, le Seigneur, en rédimant en vous l'artisan
+maudit du ciel... rédimera aussi l'artisan maudit et craint de
+ceux qui le soumettent à un joug de fer... les temps approchent...
+les temps approchent... la commisération du Seigneur ne s'arrêtera
+pas à nous seuls... Oui, je vous le dis, en nous seront rachetés
+et la femme et l'esclave moderne. L'épreuve a été cruelle, mon
+frère... depuis tantôt dix-huit siècles... elle dure; mais elle a
+assez duré... Voyez, mon frère, voyez à l'orient cette lueur
+vermeille, qui peu à peu gagne... gagne le firmament... Ainsi
+s'élèvera bientôt le soleil de l'émancipation nouvelle, qui
+répandra sur le monde sa clarté, sa chaleur vivifiante, comme
+celle de l'astre qui va bientôt resplendir au ciel...
+
+-- Oui, oui, ma soeur, je le sens, vos paroles sont
+prophétiques... oui... nous fermerons nos yeux appesantis en
+voyant du moins l'aurore de ce jour de délivrance... jour beau,
+splendide comme celui qui va naître... Oh! non... non... je n'ai
+plus que des larmes d'orgueil et de glorification pour ceux de ma
+race qui sont morts peut-être pour assurer cette rédemption!
+saints martyrs de l'humanité, sacrifiés par les éternels ennemis
+de l'humanité; car les ancêtres de ces sacrilèges qui blasphèment
+le saint nom de Jésus, en le donnant à leur compagnie, sont les
+pharisiens, les faux et indignes prêtres, que le Christ a maudits.
+Oui, gloire aux descendants de ma race d'avoir été les derniers
+martyrs immolés par ces complices de tout esclavage, de tout
+despotisme, par ces impitoyables ennemis de l'affranchissement de
+ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le
+Créateur a départis sur la grande famille humaine... Oui, oui,
+elle approche, la fin du règne de ces modernes pharisiens, de ces
+faux prêtres, qui prêtent un appui sacrilège à l'égoïsme
+impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir, à la face
+des inépuisables trésors de la création, que Dieu à fait l'homme
+pour les larmes, pour le malheur et pour la misère... ces faux
+prêtres qui, séides de toutes les oppressions, veulent toujours
+courber vers la terre, humilié, abruti, désolé, le front de la
+créature. Non, non, qu'elle relève fièrement son front; Dieu l'a
+faite pour être digne, intelligente, libre et heureuse.
+
+-- Ô mon frère!... vos paroles sont aussi prophétiques... Oui,
+oui, l'aurore de ce beau jour... approche... elle approche...
+comme approche le lever de ce jour qui, par la miséricorde de
+Dieu, sera le dernier de notre vie... terrestre...
+
+-- Le dernier... ma soeur... car je ne sais quel anéantissement me
+gagne... il me semble que tout ce qui est en moi matière se
+dissout; je sens les profondes aspirations de mon âme qui semble
+vouloir s'élancer vers le ciel.
+
+-- Mon frère... mes yeux se voilent; c'est à peine si, à travers
+mes paupières closes, j'aperçois à l'orient cette clarté tout à
+l'heure si vermeille...
+
+-- Ma soeur... c'est à travers une vapeur confuse que je vois la
+vallée... le lac... les bois... mes forces m'abandonnent...
+
+-- Mon frère... Dieu soit béni... il approche, le moment de
+l'éternel repos.
+
+-- Oui... il vient, ma soeur... le bien-être du sommeil éternel...
+s'empare de tous mes sens...
+
+-- Ô bonheur!... mon frère... j'expire...
+
+-- Ma soeur... mes yeux se ferment... Pardonnés... pardonnés...
+
+-- Oh!... mon frère... que cette divine rédemption s'étende sur
+tous... ceux qui souffrent... sur la terre.
+
+-- Mourez... en paix... ma soeur... L'aurore de ce... grand
+jour... a lui... le soleil se lève... voyez.
+
+-- Ô Dieu!... soyez béni...
+
+-- Ô Dieu!... soyez béni...
+
+* * * * *
+
+Et au moment où ces deux voix se turent pour jamais, le soleil
+parut radieux, éblouissant, et inonda la vallée de ses rayons.
+
+
+
+Conclusion
+
+Notre tâche est accomplie, notre oeuvre achevée.
+
+Nous savons combien cette oeuvre est incomplète, imparfaite; nous
+savons tout ce qui lui manque, et sous le rapport du style, et de
+la conception et de la fable. Mais nous croyons avoir le droit de
+dire cette oeuvre honnête, consciencieuse et sincère. Pendant le
+cours de sa publication, bien des attaques haineuses, injustes,
+implacables, l'ont poursuivie; bien des critiques sévères, pures,
+quelquefois passionnées, mais loyales, l'ont accueillie. Les
+attaques violentes, haineuses, injustes, implacables nous ont
+diverti par cela même, nous l'avouons, en toute humilité, par cela
+même qu'elles tombaient formulées en mandements contre nous, du
+haut de certaines chaires épiscopales. Ces plaisantes fureurs, ces
+bouffons anathèmes qui nous foudroient depuis plus d'une année,
+sont trop divertissants pour être odieux; c'est simplement de la
+haute et belle et bonne comédie de moeurs cléricales.
+
+Nous avons joui, beaucoup joui de cette comédie; nous l'avons
+goûtée, savourée; il nous reste à exprimer notre bien sincère
+gratitude à ceux qui en sont à la fois, comme le divin Molière,
+les auteurs et les acteurs.
+
+Quant aux critiques, si amères, si violentes qu'elles aient été,
+nous les acceptons d'autant mieux, en tout ce qui touche la partie
+littéraire de notre livre, que nous avons souvent tâché de
+profiter des conseils qu'on nous donnait peut-être un peu
+âprement.
+
+Notre modeste déférence à l'opinion d'esprits plus judicieux, plus
+mûrs, plus corrects que sympathiques et bienveillants, a, nous le
+craignons, quelque peu déconcerté, dépité, contrarié ces mêmes
+esprits. Nous en sommes doublement aux regrets, car nous avons
+profité de leurs critiques, et c'est toujours involontairement que
+nous déplaisons à ceux qui nous obligent... même en espérant nous
+désobliger.
+
+Quelques mots encore sur des attaques d'un autre genre, mais plus
+graves.
+
+Ceux-ci nous ont accusé d'avoir fait un appel aux passions, en
+signalant à l'animadversion publique tous les membres de la
+société de Jésus.
+
+Voici ma réponse:
+
+Il est maintenant hors de doute, il est démontré par des textes
+soumis aux épreuves les plus contradictoires, depuis Pascal
+jusqu'à nos jours; il est démontré, disons-nous, par ces textes,
+que les oeuvres théologiques des membres les plus accrédités de la
+compagnie de Jésus contiennent l'excuse ou la justification:
+
+DU VOL, -- DE L'ADULTÈRE, -- DU VIOL, -- DU MEURTRE.
+
+Il est également prouvé que des oeuvres immondes, révoltantes,
+signées par les révérends pères de la compagnie de Jésus, ont été
+plus d'une fois mises entre les mains de jeunes séminaristes.
+
+Ce dernier fait établi, démontré par le scrupuleux examen des
+textes, ayant été d'ailleurs solennellement consacré naguère
+encore, grâce au discours rempli d'élévation, de haute raison, de
+grave et généreuse éloquence, prononcé par M. l'avocat général
+Dupaty, lors du procès du savant et honorable M. de Strasbourg,
+comment avons-nous procédé?
+
+Nous avons supposé des membres de la compagnie de Jésus inspirés
+par les détestables principes de _leurs théologiens classiques,
+_et agissant selon l'esprit et la lettre de ces abominables
+livres, leur catéchisme, leur rudiment; nous avons enfin mis en
+action, en mouvement, en relief, en chair et en os, ces
+détestables doctrines; rien de plus, rien de moins.
+
+Avons-nous prétendu que tous les membres de la société de Jésus
+avaient le noir talent ou la scélératesse d'employer ces armes
+dangereuses que contient le ténébreux arsenal de leur ordre? Pas
+le moins du monde. Ce que nous avons attaqué, c'est l'abominable
+esprit des _Constitutions _de la compagnie de Jésus, ce sont les
+livres de ses théologiens classiques.
+
+Avons-nous enfin besoin d'ajouter que, puisque des papes, des
+rois, des nations, et dernièrement encore la France, ont flétri
+les horribles doctrines de cette compagnie, en expulsant ses
+membres ou en dissolvant leur congrégation, nous n'avons, à bien
+dire, que présenté sous une forme nouvelle des idées, des
+convictions, des faits depuis longtemps consacrés par la notoriété
+publique?
+
+Ceci dit, passons. L'on nous a reproché d'exciter les rancunes des
+pauvres contre les riches. À ceci nous répondrons que nous avons,
+au contraire, tenté, dans la création d'Adrienne de Cardoville, de
+personnifier cette partie de l'aristocratie de nom et de fortune
+qui, autant par une noble et généreuse impulsion que par
+l'intelligence du passé et par la prévision de l'avenir, tend ou
+devrait tendre une main bienfaisante et fraternelle à tout ce qui
+souffre, à tout ce qui conserve la probité dans la misère, à tout
+ce qui est dignifié par le travail.
+
+Est-ce, en un mot, semer des germes de division entre le riche et
+le pauvre, que de montrer Adrienne de Cardoville, la belle et
+riche patricienne appelant la Mayeux sa soeur, et la traitant en
+soeur, elle, pauvre ouvrière, misérable et infirme?
+
+Est-ce irriter l'ouvrier contre celui qui l'emploie que de montrer
+M. François Hardy jetant les premiers fondements d'une maison
+commune?
+
+Non, nous avons au contraire tenté une oeuvre de rapprochement, de
+conciliation, entre les deux classes placées aux deux extrémités
+de l'échelle sociale; car, depuis tantôt trois ans, nous avons
+écrit ces mots:
+
+-- SI LES RICHES SAVAIENT!!!
+
+Nous avons dit et nous répétons qu'il y a d'affreuses et
+innombrables misères; que les masses, de plus en plus éclairées
+sur leurs droits, mais encore calmes, patientes, résignées,
+demandent que ceux qui gouvernent s'occupent enfin de
+l'amélioration de leur déplorable position, chaque jour aggravée
+par l'anarchie et l'industrie. Oui, nous avons dit et nous
+répétons que l'homme laborieux et probe _a droit _à un travail qui
+lui donne un salaire suffisant.
+
+Que l'on nous permette enfin de résumer en quelques lignes les
+questions soulevées par nous dans cette oeuvre.
+
+Nous avons essayé de prouver la cruelle insuffisance du salaire
+des femmes, et les horribles conséquences de cette insuffisance.
+
+Nous avons demandé de nouvelles garanties contre la facilité avec
+laquelle quiconque peut être renfermé dans une maison d'aliénés.
+Nous avons demandé que l'artisan pût jouir du bénéfice de la loi à
+l'endroit de la _liberté sous caution_, caution portée à un
+chiffre tel (cinq cents francs) qu'il lui est impossible de
+l'atteindre; liberté dont pourtant il a plus besoin que personne,
+puisque souvent sa famille vit de son industrie, qu'il ne peut
+exercer en prison. Nous avons donc proposé le chiffre de _soixante
+à quatre-vingts francs_, comme représentant la moyenne d'un mois
+de travail.
+
+Nous avons enfin, en tâchant de rendre pratique l'organisation
+d'une maison commune d'ouvriers, démontré, nous l'espérons, quels
+avantages immenses, même avec le taux actuel des salaires, si
+insuffisant qu'il soit, les classes ouvrières trouveraient dans le
+principe de l'association et de la vie commune, si on leur
+facilitait les moyens de les pratiquer.
+
+Et afin que ceci ne fût pas traité d'utopie, nous avons établi par
+des chiffres que des _spéculateurs _pourraient à la fois faire une
+action humaine, généreuse, profitable à tous, et retirer cinq pour
+cent de leur argent, en concourant à la fondation de maisons
+communes.
+
+Maintenant, un dernier mot pour remercier du plus profond de notre
+coeur les amis connus et inconnus dont la bienveillance, les
+encouragements, la sympathie, nous ont constamment suivi et nous
+ont été d'un si puissant secours dans cette longue tâche...
+
+Un mot encore de respectueuse et inaltérable reconnaissance pour
+nos amis de Belgique et de Suisse qui ont daigné nous donner des
+preuves publiques de leur sympathie, dont nous nous glorifierons
+toujours, et qui auront été une de nos plus douces récompenses.
+
+FIN
+
+
+
+ [1] On sait qu'il y a en effet deux ordonnances,
+remplies d'un touchant intérêt pour la race canine, qui
+interdisent l'attelage des chiens.
+ [2] Selon la tradition, il aurait été prédit à la mère de
+Sixte-Quint qu'il serait pape, et il aurait été dans sa
+première jeunesse, gardeur de troupeaux.
+ [3] On lit dans les _Affaires de Rome_, cet admirable
+réquisitoire contre Rome, dû au génie le plus
+véritablement _évangélique _de notre siècle: « Tant que
+l'issue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs
+demeura douteuse, le journal officiel romain ne contint
+pas un mot qui pût blesser le peuple vainqueur en tant de
+combats; mais à peine eut-il succombé, à peine les atroces
+vengeances du czar eurent-elles commencé le long supplice
+de toute une nation dévouée au glaive, à l'exil, à la
+servitude, que le même journal ne trouva pas d'expressions
+assez injurieuses pour flétrir ceux que la fortune avait
+abandonnés. _On aurait tort pourtant d'attribuer
+directement cette indigne lâcheté au pouvoir pontifical_, il
+_subissait la loi que la Russie lui imposait; elle lui disait:
+_VEUX-TU VIVRE? TIENS-TOI LÀ!... PRÈS DE
+L'ÉCHAFAUD... ET À MESURE QU'ELLES PASSERONT...
+MAUDIS LES VICTIMES!!! » - (Lamennais_, Affaires de
+Rome_, page 110. Pagnerre, 1844.)
+ [4] Le pape Grégoire XVI venait à peine de monter sur
+le trône pontifical quand il apprit la révolte de Bologne.
+Son premier mouvement fut d'appeler les Autrichiens et
+d'exciter les _Sanfédistes. _Le cardinal Albani battit les
+libéraux à Césène, ses soldats pillèrent les églises,
+saccagèrent les villes, violèrent les femmes. À _Forli_, les
+bandes commirent des assassinats de sang-froid. En 1832,
+les _Sanfédistes _se montrèrent au grand jour avec des
+médailles à l'effigie du duc de Modène et du saint-père, des
+lettres patentes au nom de la congrégation apostolique, des
+privilèges et des indulgences. Les _Sanfédistes _prêtaient
+littéralement le serment suivant: « Je jure d'élever le
+trône et l'autel sur les os des infâmes libéraux, et de les
+exterminer, sans pitié pour les cris des enfants et les
+larmes des vieillards et des femmes. » Les désordres
+commis par ses brigands passaient toutes les limites; la
+cour de Rome régularisait l'anarchie, organisait les
+_Sanfédistes _en corps de volontaires auxquels elle
+accordait de nouveaux privilèges. _(La Révolution et les
+Révolutionnaires en Italie. _- Revue des Deux Mondes, 15
+novembre 1844.)
+ [5] Variété des oiseaux de paradis, gallinacés fort
+amoureux.
+ [6] Célèbre marchand et entreposeur de chevaux, de
+meutes, etc., etc., à Londres.
+ [7] On lit dans la _Ruche populaire_, excellent recueil
+rédigé par des ouvriers, dont nous avons déjà parlé:
+« CARDEUSE DE MATELAS. - La poussière qui s'échappe
+de la laine fait du cardage un état nuisible à la santé, mais
+dont le danger est encore augmenté par les falsifications
+commerciales. Quand un mouton est tué, la laine du cou
+est teinté de sang; il faut la décolorer, afin de pouvoir la
+vendre. À cet effet, on la trempe dans la chaux qui, après en
+avoir opéré le blanchiment, y reste en partie; c'est
+l'ouvrière qui en souffre; car, lorsqu'elle fait cet ouvrage,
+la chaux, qui se détache sous forme de poussière, se porte à
+sa poitrine par le fait de l'aspiration, et le plus souvent lui
+occasionne des crampes d'estomac et des vomissements
+qui la mettent dans un état déplorable; la plupart d'entre
+elles y renoncent; celles qui s'y obstinent gagnent pour le
+moins un catarrhe ou un asthme qui ne les quitte qu'à la
+mort.
+ [8] Disons-le à la louange des ouvriers, ces scènes
+cruelles deviennent d'autant plus rares qu'ils s'éclairent
+davantage et qu'ils ont plus conscience de leur dignité. Il
+faut aussi attribuer ces tendances meilleures à la juste
+influence d'un excellent livre sur le compagnonnage,
+publié par M. Agricol Perdignier, dit Avignonais la Vertu,
+compagnon menuisier (Paris, Pagnerre, 1841, 2 vol. in-18).
+ [9] Les _Loups _et les _Gavots_, entre autres, font
+remonter l'institution de leur compagnonnage jusqu'au roi
+Salomon. (Voir, pour plus de détails, le curieux ouvrage de
+M. Agricol Perdiguier, que nous avons déjà cité et d'où ce
+chant de guerre est extrait.)
+ [10] Nous serons compris de ceux qui ont entendu les
+admirables concerts de l'Orphéon, où plus de mille
+ouvriers, hommes, femmes et enfants, chantent avec un
+merveilleux ensemble.
+ [11] C'est en effet, le prix moyen d'un logement
+d'ouvrier, composé au plus de deux petites pièces et d'un
+cabinet, au troisième ou au quatrième étage.
+ [12] Ce chiffre est exact, peut-être même exagéré... Un
+bâtiment pareil, à une lieue de Paris, du côté de
+Montrouge, avec toutes les grandes dépendances
+nécessaires, cuisine, buanderie, lavoir, etc., réservoir à gaz,
+prise d'eau, calorifère, etc., entouré d'un jardin de dix
+arpents, aurait, à l'époque de ce récit, à peine coûté cinq
+cent mille francs. Un constructeur expérimenté a bien
+voulu nous faire un devis détaillé qui confirme ce que nous
+avançons. On voit donc que _même à prix égal _de ce que
+payent généralement les ouvriers, on pourrait leur assurer
+des logements vraiment salubres et encore placer son
+argent à dix pour cent.
+ [13] Le fait a été expérimenté lors des travaux du
+chemin de fer de Rouen. Les ouvriers français qui, n'ayant
+pas de famille, ont pu adopter le régime des Anglais, ont
+fait au moins autant de besogne, réconfortés qu'ils étaient
+par une nourriture saine et suffisante.
+ [14] Nous avons dit que la voie de bois en falourdes ou
+cotrets revenait au pauvre à _quatre-vingt-dix francs_, il
+en est de même de tous les objets de consommation pris
+au détail, le fractionnement et le déchet étant à son
+désavantage.
+ [15] Le règlement qui traite des fonctions du comité
+est précédé des considérations suivantes, aussi honorables
+pour le fabricant que pour ses ouvriers:
+ « Nous aimons à le reconnaître, chaque contremaître,
+chaque chef de partie et chaque ouvrier contribue dans la
+sphère de son travail, aux qualités qui recommandent les
+produits de notre manufacture. Ils doivent donc participer
+aux bénéfices qu'elle rapporte, et continuer à se vouer aux
+progrès qui restent à faire; il est évident qu'il résultera un
+grand bien de la réunion des lumières et des idées de
+chacun. Nous avons, à cet effet, institué le comité dont la
+composition et les attributions seront réglées ci-après.
+Nous avons eu aussi pour but, dans cette institution,
+d'augmenter, par un fréquent échange d'idées entre les
+ouvriers, qui, jusqu'à présent, vivaient et travaillaient
+presque tous isolément, la somme de connaissances de
+chacun, et de les initier aux principes généraux d'une
+bonne et saine administration. De cette réunion des forces
+vives de l'atelier autour du chef de l'établissement
+résultera le double bénéfice de l'amélioration intellectuelle
+et matérielle des ouvriers et l'accroissement de la
+prospérité de la manufacture.
+ « Admettant d'ailleurs, comme juste, que la part
+d'efforts de chacun soit récompensée, nous avons décidé
+que, sur les bénéfices nets de la maison, tous frais et
+allocations déduits, il sera prélevé une prime de cinq pour
+cent, laquelle sera partagée par portions égales entre tous
+les membres du comité, à l'exclusion des président, vice-
+président et secrétaire, et leur sera remise chaque année le
+31 décembre. Cette prime sera augmentée d'un pour cent
+chaque fois que le comité aura admis trois membres
+nouveaux.
+ « La moralité, la bonne conduite, l'habileté et les
+diverses aptitudes au travail ont déterminé nos choix dans
+la désignation des ouvriers que nous appelons à la
+formation du comité. En accordant à ses membres la
+faculté de proposer l'adjonction de nouveaux membres,
+dont l'admission aura pour base les mêmes qualifications
+et qui seront élus par le comité lui-même, nous voulons
+présenter à tous les ouvriers de nos ateliers un but qu'il
+dépendra d'eux d'atteindre un peu plus tôt ou un peu plus
+tard. L'application à remplir tous leurs devoirs dans
+l'accomplissement le plus parfait de leurs travaux et dans
+leur conduite hors du travail leur ouvrira successivement
+la porte du comité. Ils seront aussi appelés à jouir d'une
+participation juste et raisonnable aux avantages résultant
+des succès qu'obtiendront les produits de notre
+manufacture, succès auxquels ils auront concouru, et qui
+ne pourront qu'augmenter par la bonne intelligence et par
+la féconde émulation qui régneront, nous n'en doutons
+pas, parmi les membres du comité. (Extrait des
+dispositions relatives au comité consultatif composé d'un
+président (chef de la fabrique, - d'un vice-président, - d'un
+secrétaire - et de quatorze membre, dont quatre chefs
+d'ateliers et dix ouvriers des plus intelligents dans chaque
+spécialité.)
+ « Art. 6. Trois membres réunis auront le droit de
+proposer l'adjonction d'un nouveau membre dont le nom
+sera inscrit pour qu'il soit délibéré sur son admission dans
+la séance suivante. Cette admission sera prononcée
+lorsque, au scrutin secret, le membre proposé aura obtenu
+les deux tiers des suffrages des membres présents.
+ « Art. 7. Le comité s'occupera, dans ses séances
+mensuelles:
+ « 1° De trouver les moyens de remédier aux
+inconvénients qui se présentent chaque jour dans la
+fabrication;
+ Nous ferons remarquer seulement que les conditions
+actuelles de l'industrie et d'autres considérations n'ont pas
+permis de faire jouir tout d'abord la totalité des ouvriers de
+ce bénéfice qui leur est octroyé d'ailleurs volontairement et
+auquel tous participeront un jour; nous pouvons affirmer
+que, dès la quatrième séance de ce comité consultatif,
+l'honorable industriel dont nous parlons avait obtenu de
+tels résultats de l'appel fait aux connaissances pratiques de
+ses ouvriers, qu'il pouvait déjà évaluer à trente mille francs
+environ pour l'année les bénéfices qui résulteraient soit de
+l'économie, soit du perfectionnement de la fabrication.
+ Résumons-nous. Il y a dans toute industrie trois
+forces, trois agents, trois moteurs, dont les droits sont
+également respectables:
+ Le capitaliste qui fournit l'argent;
+ L'homme intelligent qui dirige l'exploitation;
+ Le travailleur qui exécute.
+ « 2° De proposer les meilleurs moyens et les moins
+dispendieux d'établir une fabrication spéciale destinée aux
+pays d'outre-mer, et de combattre ainsi efficacement, par la
+supériorité de notre construction, la concurrence
+étrangère;
+ « 3° Des moyens d'arriver à la plus grande économie
+dans l'emploi des matériaux, sans nuire à la solidité ni à la
+qualité des objets fabriqués;
+ « 4° D'élaborer et de discuter les positions qui seront
+présentées par le président ou les divers membres du
+comité, ayant trait aux améliorations et aux
+perfectionnements de la fabrication;
+ « 5° Enfin de mettre le prix de la main-d'oeuvre en
+rapport avec la valeur des objets façonnés. »
+ Nous ajoutons, nous, que, d'après les renseignements
+que M... a bien voulu nous donner, la part du bénéfice de
+chacun de ses ouvriers (en outre de son salaire habituel)
+sera au moins de trois cents à trois cent cinquante francs
+par année. Nous regrettons cruellement que de modestes
+susceptibilités ne nous permettent pas de révéler le nom
+aussi honorable qu'honoré de l'homme de bien qui a pris
+cette généreuse initiative.
+ [16] Nous désirons qu'il soit bien entendu par le
+lecteur que la seule nécessité de notre fable a donné aux
+_Loups _le rôle agressif. Tout en essayant de montrer un
+des abus de compagnonnage, abus qui, d'ailleurs, tendent à
+s'effacer de jour en jour, nous ne voudrions pas paraître
+attribuer un caractère d'hostilité farouche à une secte
+plutôt qu'à une autre, aux _Loups _plutôt qu'aux
+_Dévorants. _Les _Loups_, compagnons tailleurs de
+pierres, sont généralement des ouvriers très laborieux, très
+intelligents, et dont la position est d'autant plus digne
+d'intérêt, que non seulement leurs travaux, d'une précision
+presque mathématique, sont des plus rudes et des plus
+pénibles, mais que ces travaux leur manquent pendant
+deux ou trois mois de l'année, leur dure profession étant
+malheureusement une de celles que l'hiver frappe d'un
+chômage inévitable. Un assez grand nombre de _Loups,
+_afin de se perfectionner dans leur métier, suivent chaque
+soir un cour de géométrie linéaire appliqué à la coupe des
+pierres. Plusieurs compagnons tailleurs de pierres avaient
+même exhibé à la dernière exposition un modèle
+d'architecture en plâtre.
+ [17] En 1346, la fameuse peste noire ravagea le globe;
+elle offrait les mêmes symptômes que le choléra, et le
+même phénomène inexplicable de sa marche progressive
+et par étapes, selon une route donnée. En 1660, une autre
+épidémie analogue décima encore le monde.
+ On sait que le choléra s'est d'abord déclaré à Paris, en
+interrompant, si cela peut se dire, sa marche progressive,
+par un bond énorme et inexplicable. - On se souvient aussi
+que le vent du nord-est a constamment soufflé pendant les
+plus grands ravages du choléra.
+ [18] Une personne parfaitement digne de foi nous a
+affirmé avoir assisté à un dîner d'apparat chez un prélat
+fort éminent, et avoir vu au dessert une pareille exhibition,
+ce qui fit dire par cette personne au prélat en question. « Je
+croyais, monseigneur, que l'on mangeait le corps du
+Sauveur sous les deux espèces, mais non pas en
+angélique. » - Il faut reconnaître que l'invention de cette
+sucrerie apostolique n'était pas du fait du prélat, mais était
+due au catholicisme un peu exagéré d'une pieuse dame qui
+avait une grande autorité dans la maison de
+_Monseigneur_.
+ [19] Un ecclésiastique aussi honorable qu'honoré nous
+a cité le fait d'un pauvre jeune prêtre de paroisse qui,
+interdit par son évêque sans aucune raison valable,
+mourant de faim et de misère, a été réduit (en cachant son
+saint caractère, bien entendu) à servir comme _garçon de
+café_, à Lille, dans un établissement où son frère exerçait
+le même emploi.
+ [20] On sait que lors du choléra des placards pareils
+furent répandus à profusion dans Paris, et tour à tour
+attribués à différents partis.
+ [21] On sait qu'à cette malheureuse époque plusieurs
+personnes furent massacrées sous le faux prétexte
+d'empoisonnement.
+ [22] On lit dans le _Constitutionnel _du samedi 31
+mars 1832: « Les Parisiens se conforment à la partie de
+l'instruction populaire sur le choléra, qui, entre autres
+recettes conservatrices, prescrit de n'avoir pas peur du mal,
+de se distraire, etc, etc. Les plaisirs de la mi-carême ont été
+aussi brillants et aussi fous que ceux du carnaval même;
+on n'avait pas vu depuis longtemps, à cette époque de
+l'année, autant de bals; le choléra lui-même a été le sujet
+d'une caricature ambulante. »
+ [23] Le fait est historique: un homme a été massacré
+parce qu'on a trouvé sur lui un flacon d'ammoniaque. Sur
+son refus de le boire, la populace, persuadée que le flacon
+était rempli de poison, déchira ce malheureux.
+ [24] Pour ne citer qu'un de ces livres, nous indiquerons
+un opuscule vendu dans le mois de Marie. et où se
+trouvent les détails les plus révoltants sur les couches de la
+Vierge. Ce livre est destiné aux jeunes filles.
+ [25] Cette ingénieuse parodie du procédé de la roulette
+et du biribi, appliquée à un simulacre de la Vierge, a eu lieu
+pour le tirage d'une loterie religieuse, il y a six semaines,
+dans un couvent de femmes. Pour les croyants, ceci doit
+être monstrueusement sacrilège; pour les indifférents,
+c'est d'un ridicule déplorable; car de toutes les traditions,
+celle de Marie est une des plus touchantes et des plus
+respectables.
+ [26] Jacques Rennepont étant mort, et Gabriel étant en
+dehors des intérêts par sa donation régularisée, il ne restait
+que cinq personnes de la famille: Rose et Blanche, Djalma,
+Adrienne et M. Hardy.
+ [27] Quelques curieux possèdent de pareilles
+esquisses, produits de l'art indien, d'une naïveté primitive.
+ [28] On lit ce qui suit dans le _Directorium _à propos
+des moyens à employer afin d'attirer dans la compagnie de
+Jésus les personnes que l'on veut y exploiter:
+ _Pour attirer quelqu'un dans la société, il ne faut pas
+agir brusquement, il faut attendre quelque bonne occasion,
+par exemple que _LA PERSONNE ÉPROUVE UN
+VIOLENT CHAGRIN_, ou encore qu'elle fasse de
+mauvaises affaires; une excellente commodité se trouve
+dans les vices mêmes._
+ [29] Il est inutile de dire que ces passages sont
+textuellement extraits de l'_Imitation _(traduction et
+préface par le révérend père Gonnelieu).
+ [30] La doctrine, non du _partage_, mais de _la
+communauté_, non de _la division_, mais de
+_l'association_, est tout entière en substance dans ce
+passage du _Nouveau Testament: _« Tous ceux qui se
+convertissent à la foi mettent leurs biens, leurs travaux,
+leur vie en _commun; _ils n'ont tous qu'un coeur, qu'une
+âme; ils ne forment tous ensemble qu'un seul corps; nul
+ne possède rien en particulier, mais toutes choses sont
+communes entre eux; C'EST POURQUOI IL N'Y A PAS DE
+PAUVRES PARMI EUX. » _(Actes des Apôtres_, chap. IV,
+32, 33.)
+ Nous empruntons cette citation à un excellent article
+de M. F. VIDAL: _De la justice distributive. (Revue
+indépendante)._
+ [31] Il nous serait impossible, à l'appui de ceci, de citer,
+même en les _gazant_, les élucubrations du délire érotique
+de soeur Thérèse, à propos de _son amour extatique pour le
+Christ. _Ces maladies ne peuvent trouver place que dans le
+_Dictionnaire des sciences médicales_ ou dans _le
+Compendium_.
+ [32] On sait combien les dénonciations, menaces,
+calomnies anonymes sont familières aux révérends pères
+et autres congréganistes. Le vénérable cardinal de la Tour
+d'Auvergne s'est plaint dernièrement, dans une lettre
+adressée aux journaux, des manoeuvres indignes et des
+nombreuses menaces anonymes qui l'ont assailli, parce
+qu'il refusait d'adhérer sans examen au mandement de
+M. de Bonald contre le Manuel de M. Dupin, qui, malgré le
+parti prêtre, restera toujours un Manuel de raison, de droit
+et d'indépendance. Nous avons eu sous les yeux les pièces
+d'un procès en captation, actuellement déféré au conseil
+d'État, dans lesquelles se trouvaient un grand nombre de
+notes anonymes écrites au vieillard que les prêtres
+voulaient capter, et contenant soit des menaces contre lui
+s'il ne déshéritait pas ses neveux, soit d'abominables
+dénonciations contre son honorable famille; il ressort des
+faits du procès même que ces lettres sont de la main de
+deux religieux et d'une religieuse qui ne quittaient pas le
+vieillard à ses derniers moments, et qui ont enfin spolié la
+famille de plus de quatre cent mille francs.
+ [33] Est-il besoin de nommer M. Ary Scheffer, un de
+nos plus grands peintres de l'école moderne, et le plus
+admirablement poète de tous nos grands peintres?
+ [34] Voir les effets étranges du wambay, gomme
+résineuse provenant d'un arbuste de l'Himalaya, dont la
+vapeur a des propriétés exhilarantes d'une énergie
+extraordinaire et beaucoup plus puissantes que celle de
+l'opium, du hachisch, etc. On attribue à l'effet de cette
+gomme l'espèce d'hallucination qui frappait les
+malheureux dont le _prince des Assassins _(le Vieux de la
+Montagne) faisait les instruments de ses vengeances.
+ [35] À savoir: 2 millions de rente française en 5 pour
+100 français_, au porteur; _900 000 francs de rente
+française 3 pour 100 aussi _au porteur; _5000 actions de
+la Banque de France_, au porteur_, 3000 actions des
+Quatre Canaux_, au porteur; _125 000 ducats de rente de
+Naples_, au porteur; _3900 métalliques d'Autriche_, au
+porteur; _76 000 livres sterling de rente 3 pour 100
+anglais_, au porteur; _1 200 000 florins hollandais_, au
+porteur;_ 28 800 000 florins des Pays-Bas_, au porteur_.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome II, by Eugène Süe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME II ***
+
+***** This file should be named 15296-8.txt or 15296-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/2/9/15296/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
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+
+1.F.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Le juif errant - Tome II
+\par
+\par Author: Eug\'e8ne S\'fce
+\par
+\par Release Date: March 8, 2005 [EBook #15296]
+\par [Date last updated: April 21, 2006]
+\par
+\par Language: French
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+\par Character set encoding: ISO-8859-1
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+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME II ***
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+\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
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+lations.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807978 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003700380000000000}}}{\fldrslt {128}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\'e0 Paris.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807980 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003800300000000000}}}{\fldrslt {152}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+IX. Adrienne et Djalma.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807984 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003800340000000000}}}{\fldrslt {200}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+XI. Le journal de la Mayeux.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807986 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003800360000000000}}}{\fldrslt {227}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+XII. Suite du journal de la Mayeux.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807987 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003800370000000000}}}{\fldrslt {236}}}}}{
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+couverte.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807988 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003800380000000000}}}{\fldrslt {247}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300037003900390030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I. Le rendez-vous des loups.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807990 \\h }{\fs20
+{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003900300000000000}}}{\fldrslt {257}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+II. La maison commune.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807991 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003900310000000000}}}{\fldrslt {274}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+lations.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807993 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003900330000000000}}}{\fldrslt {307}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97807995"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300037003900390035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+VI. Les Loups et les D\'e9vorants.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97807995 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000370039003900350000000000}}}{\fldrslt {329}}}}}{
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808000 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003000300000000000}}}{\fldrslt {373}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808002 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003000320000000000}}}{\fldrslt {394}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+re la toile.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808004 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003000340000000000}}}{\fldrslt {415}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+VIII. Le lever du rideau.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808005 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003000350000000000}}}{\fldrslt {423}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808009 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003000390000000000}}}{\fldrslt {453}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808010"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000310030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul III. Le bilan.}{\tab
+}{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808010 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100300000000000}}}{\fldrslt {469}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+IV. Le parvis Notre-Dame.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808011 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100310000000000}}}{\fldrslt {486}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+V. La mascarade du chol\'e9ra.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808012 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100320000000000}}}{\fldrslt {499}}}}}{
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+VI. Le combat singulier.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808013 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100330000000000}}}{\fldrslt {505}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+ la rescousse\~!}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808014 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100340000000000}}}{\fldrslt {514}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808015"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000310035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul VIII. Souvenirs.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808015 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100350000000000}}}{\fldrslt {521}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808016"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000310036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul IX. L\rquote
+empoisonneur.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808016 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100360000000000}}}{\fldrslt {530}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808017"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000310037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul X. La cath\'e9drale.}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808017 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100370000000000}}}{\fldrslt {541}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808018"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000310038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XI. Les meurtriers.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808018 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100380000000000}}}{\fldrslt {549}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808019"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000310039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XII. La promenade.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808019 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003100390000000000}}}{\fldrslt {559}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808020"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIII. Le malade.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808020 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200300000000000}}}{\fldrslt {571}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808021"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIV. Le pi\'e8ge.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808021 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200310000000000}}}{\fldrslt {581}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808022"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XV. La bonne nouvelle.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808022 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200320000000000}}}{\fldrslt {590}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808023"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVI. La note secr\'e8
+te.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808023 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200330000000000}}}{\fldrslt {599}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808024"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVII. L\rquote op\'e9
+ration.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808024 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200340000000000}}}{\fldrslt {604}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808025"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XVIII. La torture.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808025 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200350000000000}}}{\fldrslt {614}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808026"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XIX. Vice et vertu.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808026 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200360000000000}}}{\fldrslt {623}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808027"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XX. Suicide.}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808027 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200370000000000}}}{\fldrslt {635}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808028"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXI. Les aveux.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808028 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200380000000000}}}{\fldrslt {648}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808029"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000320039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXII. Suite des aveux.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808029 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003200390000000000}}}{\fldrslt {658}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808030"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIII. Les rivales.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808030 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300300000000000}}}{\fldrslt {667}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808031"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXIV. L\rquote
+entretien.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808031 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300310000000000}}}{\fldrslt {676}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808032"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXV. Consolations.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808032 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300320000000000}}}{\fldrslt {688}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808033"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXVI. Les deux voitures.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808033 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300330000000000}}}{\fldrslt {699}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808034"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXVII. Le rendez-vous.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808034 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300340000000000}}}{\fldrslt {712}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808035"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXVIII. L\rquote
+attente.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808035 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300350000000000}}}{\fldrslt {724}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808036"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+XXIX. Adrienne et Djalma.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808036 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300360000000000}}}{\fldrslt {727}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808037"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000330037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul XXX. L\rquote
+imitation.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808037 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300370000000000}}}{\fldrslt {736}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808038 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300380000000000}}}{\fldrslt {749}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+XXXII. Agricol Baudoin.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808039 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003300390000000000}}}{\fldrslt {763}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808040 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003400300000000000}}}{\fldrslt {775}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+tre selon le Christ.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808041 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003400310000000000}}}{\fldrslt {778}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808044 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003400340000000000}}}{\fldrslt {804}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+XXXVIII. Les souvenirs.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808045 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003400350000000000}}}{\fldrslt {819}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
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+\rquote or.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808048 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003400380000000000}}}{\fldrslt {842}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\'e9.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808049 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003400390000000000}}}{\fldrslt {852}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+preuve.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808050 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003500300000000000}}}{\fldrslt {864}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\rquote abbaye de Saint-Jean le D\'e9capit\'e9.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808051 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003500310000000000}}}{\fldrslt {874}
+}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808054 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003500340000000000}}}{\fldrslt {898}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808055 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003500350000000000}}}{\fldrslt {909}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808056 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003500360000000000}}}{\fldrslt {921}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+ange gardien.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808059 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003500390000000000}}}{\fldrslt {954}}}}}{\f0\fs24\cf0
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808061"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LIV. Souvenirs.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808061 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600310000000000}}}{\fldrslt {974}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808062"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LV. L\rquote \'e9
+preuve.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808062 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600320000000000}}}{\fldrslt {983}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808063"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LVI. L\rquote
+ambition.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808063 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600330000000000}}}{\fldrslt {992}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808064"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LVII. \'c0 s
+ocius, socius et demi.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808064 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600340000000000}}}{\fldrslt {1001}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808065"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808065 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600350000000000}}}{\fldrslt {1006}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808066"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+LIX. Les amours de Faringhea.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808066 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600360000000000}}}{\fldrslt {1012}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808067"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LX. Une soir\'e9
+e chez la Sainte-Colombe.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808067 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600370000000000}}}{\fldrslt {1024}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808068"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LXI. Le lit nuptial.}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808068 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600380000000000}}}{\fldrslt {1036}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808069"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000360039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LXII. Une rencontre.}
+{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808069 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003600390000000000}}}{\fldrslt {1049}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808070"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000370030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul LXIII. Un message.}{
+\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808070 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003700300000000000}}}{\fldrslt {1063}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808071"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000370031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul
+LXIV. Le premier juin.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808071 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003700310000000000}}}{\fldrslt {1067}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }\pard\plain \s17\ql \li284\ri284\sb240\sa240\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\faauto\adjustright\rin284\lin284\itap0 \f41\fs32\cf9\lang1024\langfe1024\cgrid\noproof\langnp1033\langfenp1033 {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808072"}{
+\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000370032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul \'c9pilogue}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808072 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003700320000000000}}}{\fldrslt {1084}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \s21\qj \li567\ri284\sb120\sa120\widctlpar\tqr\tldot\tx9062\faauto\adjustright\rin284\lin567\itap0 \f41\fs30\cf9\lang1024\langfe1024\cgrid\noproof\langnp1033\langfenp1033 {\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808073"}{
+\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000370033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul I. Quatre ans apr\'e8s.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808073 \\h }{\fs20
+{\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003700330000000000}}}{\fldrslt {1085}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808074"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000370034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul II. La r\'e9demption.
+}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808074 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003700340000000000}}}{\fldrslt {1092}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc97808075"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390037003800300038003000370035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul Conclusion}{\tab }
+{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc97808075 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f0063003900370038003000380030003700350000000000}}}{\fldrslt {1098}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 }}\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\par }\pard\plain \s1\qc \li0\ri0\sb2640\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel0\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs48\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800230}{\*\bkmkstart _Toc97807966}Douzi\'e8
+me partie Les promesses de Rodin{\*\bkmkend _Toc92800230}{\*\bkmkend _Toc97807966}
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800231}{\*\bkmkstart _Toc97807967}I. L\rquote inconnu.
+{\*\bkmkend _Toc92800231}{\*\bkmkend _Toc97807967}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La sc\'e8ne suivante se passait le lendemain du jour o\'f9 le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait \'e9t\'e9
+ si rudement rejet\'e9 par Rodin dans la position subalterne nagu\'e8re occup\'e9e par le }{\i socius.}{
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires du quartier de la montagne Sainte-Genevi\'e8ve\~; \'e0 l\rquote \'e9poque de ce r\'e9cit, la maison portant le num\'e9ro 4 dans cette rue se composait d\rquote
+un corps de logis principal, travers\'e9 par une all\'e9e obscure qui conduisait \'e0 une petite cour sombre, au fond de laquelle s\rquote \'e9levait un second b\'e2timent singuli\'e8rement mis\'e9rable et d\'e9grad\'e9. Le rez-de-chauss\'e9e de la fa\'e7
+ade formait une boutique demi-souterraine, o\'f9 l\rquote on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques l\'e9gumes et du lait.
+\par
+\par Neuf heures du matin sonnaient\~; la marchande, nomm\'e9e la m\'e8re Ars\'e8ne, vieille femme d\rquote une figure douce et maladive, portant une robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la t\'eate, \'e9tait mont\'e9e sur la derni\'e8
+re marche de l\rquote escalier qui conduisait \'e0 son antre et finissait son }{\i \'e9talage, }{c\rquote est-\'e0-dire que d\rquote un c\'f4t\'e9 de sa porte elle pla\'e7ait un seau \'e0 lait en fer-blanc, et de l\rquote autre quelques bottes de l\'e9
+gumes fl\'e9tris accost\'e9s de t\'eates de choux jaun\'e2tres\~; au bas de l\rquote escalier, dans la p\'e9nombre de cette cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d\rquote un petit fourneau.
+\par
+\par Cette boutique, situ\'e9e tout aupr\'e8s de l\rquote all\'e9e, servait de loge de portier, et la fruiti\'e8re servait de porti\'e8re.
+\par
+\par Bient\'f4t une gentille petite cr\'e9ature, sortant de la maison, entra, l\'e9g\'e8re et fr\'e9tillante, chez la m\'e8re Ars\'e8ne. Cette jeune fille \'e9tait Rose-Pompon, l\rquote amie intime de la reine Bacchanal\~; Rose-Pompon, momentan\'e9ment }{\i
+veuve, }{et dont le bachique, mais respectueux sigisb\'e9e, \'e9tait, on le sait, Nini-Moulin, ce }{\i chicard }{orthodoxe qui, le cas \'e9ch\'e9ant, se transfigurait apr\'e8s boire en Jacques Dumoulin, l\rquote \'e9crivain religieux, passait ainsi all
+\'e8grement de la danse \'e9chevel\'e9e \'e0 la pol\'e9mique ultramontaine, de la }{\i Tulipe orageuse }{\'e0 un pamphlet catholique. Rose-Pompon venait de quitter son lit, ainsi qu\rquote il apparaissait au n\'e9glig\'e9
+ de sa toilette matinale et bizarre\~; sans doute \'e0 d\'e9faut d\rquote autre coiffure elle portait cr\'e2nement sur ses charmants cheveux blonds, bien liss\'e9s et peign\'e9s, un bonnet de police emprunt\'e9 \'e0 son costume de coquet d\'e9bardeur\~
+; rien n\rquote \'e9tait plus espi\'e8gle que cette mine de dix-sept ans, rose, fra\'eeche, potel\'e9e, brillamment anim\'e9e par deux yeux bleus, gais et p\'e9tillants. Rose-Pompon s\rquote enveloppait si \'e9troitement le cou jusqu\rquote
+aux pieds dans son manteau \'e9cossais \'e0 carreaux rouges et verts un peu fan\'e9, que l\rquote on devinait une pudibonde pr\'e9occupation\~; ses pieds nus, si blancs que l\rquote on ne savait si elle avait ou non des bas, \'e9taient chauss\'e9
+s de petits souliers de maroquin rouge \'e0 boucle argent\'e9e\'85 Il \'e9tait facile de s\rquote apercevoir que son manteau cachait un objet qu\rquote elle tenait \'e0 la main.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la m\'e8re Ars\'e8ne d\rquote un air avenant, vous \'eates matinale aujourd\rquote hui, vous n\rquote avez donc pas dans\'e9 hier\~?
+\par
+\par \endash \~Ne m\rquote en parlez pas, m\'e8re Ars\'e8ne, je n\rquote avais gu\'e8re le c\'9cur \'e0 la danse\~; cette pauvre C\'e9physe (la reine Bacchanal, s\'9cur de la Mayeux) a pleur\'e9
+ toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que son amant est en prison.
+\par
+\par \endash \~Tenez, dit la fruiti\'e8re, tenez, mademoiselle, faut que je vous dise une chose \'e0 propos de votre C\'e9physe. \'c7a ne vous f\'e2chera pas\~?
+\par
+\par \endash \~Est-ce que je me f\'e2che, moi\~?\'85 dit Rose-Pompon en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Croyez-vous que M.\~Phil\'e9mon, \'e0 son retour, ne me grondera pas\~?
+\par
+\par \endash \~Vous gronder\~! Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 cause de son logement, que vous occupez\'85
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7a, m\'e8re Ars\'e8ne, est-ce que Phil\'e9mon ne vous a pas dit qu\rquote en son absence je serai ma\'eetresse de ses deux chambres comme je l\rquote \'e9tais de lui-m\'eame\~?
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour votre amie C\'e9physe, que vous avez aussi amen\'e9e dans le logement de M.\~Phil\'e9mon.
+\par
+\par \endash \~Et o\'f9 serait-elle all\'e9e sans moi, ma bonne m\'e8re Ars\'e8ne\~? Depuis que son amant a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, elle n\rquote a pas os\'e9 retourner chez elle, parce qu\rquote
+ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine, je lui ai dit. \'ab\~Viens toujours loger chez Phil\'e9mon\~; \'e0 son retour nous verrons \'e0 te caser autrement.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Dame, mademoiselle, si vous m\rquote assurez que M.\~Phil\'e9mon ne sera pas f\'e2ch\'e9\'85 \'e0 la bonne heure.
+\par
+\par \endash \~F\'e2ch\'e9, et de quoi\~? qu\rquote on lui ab\'eeme son m\'e9nage\~? Il est si gentil, son m\'e9nage\~! Hier, j\rquote ai cass\'e9 la derni\'e8re tasse\'85 et voil\'e0 dans quelle dr\'f4le de chose je suis r\'e9duite \'e0
+ venir chercher du lait.
+\par
+\par Et Rose-Pompon, riant aux \'e9clats, sortit son joli petit bras blanc de son manteau et fit voir \'e0 la m\'e8re Ars\'e8ne un de ces verres \'e0 vin de champagne de capacit\'e9 colossale, qui tiennent une bouteille environ.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! dit la fruiti\'e8re \'e9bahie, on dirait une trompette de cristal.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est le verre de grande tenue de Phil\'e9mon, dont on l\rquote a d\'e9cor\'e9 quand il a \'e9t\'e9 re\'e7u }{\i canotier flambard, }{dit gravement Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Et dire qu\rquote il va falloir vous mettre votre lait l\'e0-dedans\~! \'e7a me rend toute honteuse, dit la m\'e8re Ars\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~Et moi donc\'85 si je rencontrais quelqu\rquote un dans l\rquote escalier\'85 en tenant ce verre \'e0 la main comme un cierge\'85 Je rirais trop\'85 je casserais la derni\'e8re pi\'e8ce du bazar \'e0 Phil\'e9mon et il me donnerait sa mal\'e9
+diction.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de danger que vous rencontriez quelqu\rquote un\~; le premier est d\'e9j\'e0 sorti, et le second ne se l\'e8ve que tard.
+\par
+\par \endash \~\'c0 propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu\rquote il n\rquote y a pas \'e0 louer une chambre au second, dans le fond de la cour\~? Je pense \'e0 \'e7a pour C\'e9physe, une fois que Phil\'e9mon sera de retour.
+\par
+\par \endash \~Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit\'85 au-dessus des deux pi\'e8ces du vieux bonhomme qui est si myst\'e9rieux, dit la m\'e8re Ars\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! oui, le p\'e8re Charlemagne\'85 vous n\rquote en savez pas davantage sur son compte\~?
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n\rquote est qu\rquote il est venu ce matin au point du jour\~; il a cogn\'e9 aux contrevents\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Avez-vous re\'e7u une lettre pour moi, ma ch\'e8re dame\~? m\rquote a-t-il dit (il est toujours si poli, ce brave homme).
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Non, monsieur, que je lui ai r\'e9pondu.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Bien\~! bien\~! alors ne vous d\'e9rangez pas, ma ch\'e8re dame, je repasserai.
+\par
+\par \'ab\~Et il est reparti.
+\par
+\par \endash \~Il ne couche donc jamais dans la maison\~?
+\par
+\par \endash \~Jamais. Probablement qu\rquote il loge autre part, car il ne vient passer ici que quelques heures dans la journ\'e9e tous les quatre ou cinq jours.
+\par
+\par \endash \~Et il y vient tout seul\~?
+\par
+\par \endash \~Toujours seul.
+\par
+\par \endash \~Vous en \'eates s\'fbre\~? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite femme en minon-minette\~? car alors Phil\'e9mon vous donnerait cong\'e9, dit Rose-Pompon d\rquote un air plaisamment pudibond.
+\par
+\par \endash \~M.\~Charlemagne\~! une femme chez lui\~! Ah\~! le pauvre cher homme\~! dit la fruiti\'e8re en levant les mains au ciel\~; si vous le voyiez, avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie rapi\'e9c\'e9 et son air bonasse\~
+; il a plut\'f4t l\rquote air d\rquote un saint que d\rquote autre chose.
+\par
+\par \endash \~Mais alors, m\'e8re Ars\'e8ne, qu\rquote est-ce qu\rquote il peut venir faire ainsi tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, o\'f9 on voit \'e0 peine clair en plein midi.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que je vous demande, mademoiselle\~; qu\rquote est-ce qu\rquote il y peut faire\~? car pour venir s\rquote amuser \'e0 \'eatre dans ses meubles, ce n\rquote est pas possible\~
+: il y a en tout chez lui un lit de sangle, une table, un po\'eale, une chaise et une vieille malle.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est dans les prix de l\rquote \'e9tablissement de Phil\'e9mon, dit Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Et, malgr\'e9 \'e7a, mademoiselle, il a autant de peur qu\rquote on entre chez lui que si on \'e9tait des voleurs et qu\rquote il aurait des meubles en or massif\~; il a fait mettre \'e0 ses frais une serrure de s\'fbret\'e9\~
+; il ne me laisse jamais sa clef\~; enfin il allume son feu lui-m\'eame dans son po\'eale, plut\'f4t que de laisser entrer quelqu\rquote un chez lui.
+\par
+\par \endash \~Et vous dites qu\rquote il est vieux.
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle\'85 dans les cinquante \'e0 soixante.
+\par
+\par \endash \~Et laid\~?
+\par
+\par \endash \~Figurez-vous comme deux petits yeux de vip\'e8re perc\'e9s avec une vrille, dans une figure toute bl\'eame, comme celle d\rquote un mort\'85 si bl\'eame enfin que les l\'e8vres sont blanches, voil\'e0 pour son visage. Quant \'e0 son caract\'e8
+re, le vieux brave homme est si poli, il vous \'f4te si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que c\rquote en est embarrassant.
+\par
+\par \endash \~Mais j\rquote en reviens toujours l\'e0, reprit Rose-Pompon, qu\rquote est-ce qu\rquote il peut faire tout seul dans ces deux chambres\~? Apr\'e8s \'e7a, si C\'e9physe prend le cabinet au-dessus quand Phil\'e9
+mon sera revenu, nous pourrons nous amuser \'e0 en savoir quelque chose\'85 Et combien veut-on louer ce cabinet\~?
+\par
+\par \endash \~Dame\'85 mademoiselle, il est en si mauvais \'e9tat que le propri\'e9taire le laisserait, je crois bien, pour cinquante \'e0 cinquante-cinq francs par an, car il n\rquote y a gu\'e8re moyen d\rquote y mettre de po\'eale, et il est seulement \'e9
+clair\'e9 par une petite lucarne en tabati\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Pauvre C\'e9physe\~! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant tristement la t\'eate\~; apr\'e8s s\rquote \'eatre tant amus\'e9e, apr\'e8s avoir tant d\'e9pens\'e9 d\rquote argent avec Jacques Rennepont, habiter-l\'e0 et se mettre \'e0
+ vivre de son travail\~!\'85 Faut-il qu\rquote elle ait du courage\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Le fait est qu\rquote il y a loin de ce cabinet \'e0 la voiture \'e0 quatre chevaux o\'f9 Mlle C\'e9physe est venue vous chercher l\rquote autre jour, avec tous ces beaux masques, qui \'e9taient si gais\'85 surtout ce gros en casque de papier d
+\rquote argent avec un plumeau et en bottes \'e0 revers\'85 Quel r\'e9joui\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, dit Nini-Moulin\~: il n\rquote y a pas son pareil pour danser le }{\i fruit d\'e9fendu\'85 }{Il fallait le voir en vis-\'e0-vis avec C\'e9physe\'85 la reine Bacchanal\'85 Pauvre rieuse\'85 pauvre tapageuse\~!\'85
+ Si elle fait du bruit maintenant, c\rquote est en pleurant\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 les jeunesses\'85 les jeunesses\~!\'85 dit la fruiti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez donc, m\'e8re Ars\'e8ne, vous avez \'e9t\'e9 jeune aussi\'85 vous\'85
+\par
+\par \endash \~Ma foi, c\rquote est tout au plus\~! et \'e0 vrai dire, je me suis toujours vue \'e0 peu pr\'e8s comme vous me voyez.
+\par
+\par \endash \~Et les amoureux, m\'e8re Ars\'e8ne\~?
+\par
+\par \endash \~Les amoureux\~! ah bien, oui\~! D\rquote abord j\rquote \'e9tais laide, et puis j\rquote \'e9tais trop bien pr\'e9serv\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Votre m\'e8re vous surveillait donc beaucoup\~?
+\par
+\par \endash \~Non, mademoiselle\'85 mais j\rquote \'e9tais attel\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Comment, attel\'e9e\~? s\rquote \'e9cria Rose-Pompon \'e9bahie, en interrompant la fruiti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle, attel\'e9e \'e0 un tonneau de porteur d\rquote eau avec mon fr\'e8re. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tir\'e9 comme deux vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n\rquote avais gu\'e8re le c\'9c
+ur de penser aux gaudrioles.
+\par
+\par \endash \~Pauvre m\'e8re Ars\'e8ne, quel rude m\'e9tier\~! dit Rose-Pompon avec int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~L\rquote hiver surtout, dans les gel\'e9es\'85 c\rquote \'e9tait le plus dur\'85 moi et mon fr\'e8re nous \'e9tions oblig\'e9s de nous faire clouter \'e0 glace, \'e0 cause du verglas.
+\par
+\par \endash \~Et une femme encore\'85 faire ce m\'e9tier-l\'e0\~!\'85 \'e7a fend le c\'9cur\'85 et on d\'e9fend d\rquote atteler les chiens}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On sait qu\rquote il y a en effet deux ordonnances, remplies d\rquote un touchant int\'e9r\'eat pour la race canine, qui interdisent l\rquote attelage des chiens.}}}
+{\~!\'85 ajouta tr\'e8s sens\'e9ment Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Dame\~! c\rquote est vrai, reprit la M\'e8re Ars\'e8ne, les animaux sont quelquefois plus heureux que les personnes\~; mais que voulez-vous\~? Il faut vivre\'85 O\'f9 la b\'eate est attach\'e9e, faut qu\rquote elle broute\'85 mais c\rquote \'e9
+tait dur\'85 J\rquote ai gagn\'e9 \'e0 cela une maladie de poumons, ce n\rquote est pas ma faute\~! Cette esp\'e8ce de bricole dont j\rquote \'e9tais attel\'e9e\'85 en tirant, voyez-vous, \'e7
+a me pressait tant et tant la poitrine, que je ne pouvais pas respirer\'85 aussi j\rquote ai abandonn\'e9 l\rquote attelage et j\rquote ai pris une boutique. C\rquote est pour vous dire que si j\rquote avais eu des occasions et de la gentillesse, j
+\rquote aurais peut-\'eatre \'e9t\'e9 comme tant de jeunesses qui commencent par rire et finissent\'85
+\par
+\par \endash \~Par tout le contraire, c\rquote est vrai, m\'e8re Ars\'e8ne\~; mais aussi, tout le monde n\rquote aurait pas le courage de s\rquote atteler pour rester sage\'85 Alors on se fait une raison, on se dit qu\rquote il faut s\rquote amuser tant qu
+\rquote on est jeune et gentille\'85 et puis qu\rquote on n\rquote a pas dix-sept ans tous les jours\'85 Eh bien, apr\'e8s\'85 apr\'e8s\'85 la fin du monde, ou bien on se marie\'85
+\par
+\par \endash \~Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-\'eatre mieux valu commencer par l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Oui, mais on est trop b\'eate, on se sait pas enj\'f4ler les hommes, ou leur faire peur\~; on est simple, confiante, et ils se moquent de vous\'85 Tenez, moi, m\'e8re Ars\'e8ne, c\rquote est \'e7a qui serait un exemple \'e0 faire fr\'e9
+mir la nature si je voulais\'85 Mais c\rquote est bien assez d\rquote avoir eu des chagrins sans s\rquote amuser encore \'e0 s\rquote en faire de la graine de souvenirs.
+\par
+\par \endash \~Comment \'e7a, mademoiselle\~?\'85 vous si jeune, si gaie, vous avez eu des chagrins\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! m\'e8re Ars\'e8ne\~: je crois bien\~: \'e0 quinze ans et demi j\rquote ai commenc\'e9 \'e0 fondre en larmes, et je n\rquote ai tari qu\rquote \'e0 seize ans\'85 C\rquote est assez gentil, j\rquote esp\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~On vous a tromp\'e9e, mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~On m\rquote a fait pis\'85 comme on fait \'e0 tant d\rquote autres pauvres filles qui pas plus que moi, n\rquote avaient d\rquote abord envie de mal faire\'85 Mon histoire n\rquote est pas longue\'85 Mon p\'e8re et ma m\'e8
+re sont des paysans du c\'f4t\'e9 de Saint-Val\'e9ry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq enfants que nous \'e9tions ils ont \'e9t\'e9 oblig\'e9s de m\rquote envoyer \'e0 huit ans chez ma tante, qui \'e9tait femme de m\'e9nage ici, \'e0 Pari
+s. La bonne femme m\rquote a prise par charit\'e9\~; et c\rquote \'e9tait bien \'e0 elle, car elle ne gagnait pas grand\rquote chose. \'c0 onze ans, elle m\rquote a envoy\'e9e travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine. C\rquote
+est pas pour dire du mal des ma\'eetres de fabriques, mais \'e7a leur est bien \'e9gal que les petites filles et les petits gar\'e7ons soient p\'eale-m\'eale entre eux\'85 Alors vous concevez\'85 il y a l\'e0-dedans, comme partout, des mauvais sujets\~
+; ils ne se g\'eanent ni en paroles ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants qui voient et qui entendent plus qu\rquote ils n\rquote en ont l\rquote air\~! Alors, que voulez-vous\~?\'85 on s\rquote habitue en grandissant \'e0
+ entendre et \'e0 voir tous les jours des choses qui plus tard ne vous effarouchent plus.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, au moins, ce que vous dites l\'e0, mademoiselle Rose-Pompon, pauvres enfants\~! qui est-ce qui s\rquote en occupe\~? Ni le p\'e8re ni la m\'e8re\~; ils sont \'e0 leur t\'e2che\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, allez, m\'e8re Ars\'e8ne, on a bien vite dit d\rquote une jeune fille qui a mal tourn\'e9\~: \'ab\~C\rquote est une ci, c\rquote est une \'e7a\~\'bb, mais si on savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu\rquote on ne la bl
+\'e2merait\'85 Enfin, pour en revenir \'e0 moi, \'e0 quinze ans j\rquote \'e9tais tr\'e8s gentille\'85 Un jour, j\rquote ai une r\'e9clamation \'e0 faire au premier commis de la fabrique. Je vais le trouver dans son cabinet\~; il me dit qu\rquote
+il me rendra justice, et que m\'eame il me prot\'e9gera si je veux l\rquote \'e9couter, et il commence par vouloir m\rquote embrasser. Je me d\'e9bats\'85 Alors il me dit\~: \'ab\~Tu me refuses\~? tu n\rquote auras plus d\rquote ouvrage\~
+; je te renvoie de la fabrique.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oh\~! le m\'e9chant homme\~! dit la m\'e8re Ars\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m\rquote encourage \'e0 ne pas c\'e9der et \'e0 me placer ailleurs\'85 Oui\'85 mais impossible\~; les fabriques \'e9taient encombr\'e9es. Un malheur ne vient jamais seul\~
+: ma tante tombe malade\~; pas un sou \'e0 la maison\~: je prends mon grand courage\~; je retourne \'e0 la fabrique, supplie le commis. Rien n\rquote y fait. \'ab\~Tant pis pour toi, me dit-il\~: tu refuses ton bonheur, car si tu avais voulu \'ea
+tre gentille, plus tard je t\rquote aurais peut-\'eatre \'e9pous\'e9e\'85\~\'bb Que voulez-vous que je vous dise, m\'e8re Ars\'e8ne\~? La mis\'e8re \'e9tait l\'e0, je n\rquote avais pas d\rquote ouvrage\~; ma tante \'e9tait malade\~; le commis disait qu
+\rquote il m\rquote \'e9pouserait\'85 j\rquote ai fait comme tant d\rquote autres.
+\par
+\par \endash \~Et quand plus tard, vous lui avez demand\'e9 le mariage\~?
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m\rquote a plant\'e9e l\'e0\'85 C\rquote est alors que j\rquote ai tant pleur\'e9 toutes les larmes de mon corps\'85 qu\rquote il ne m\rquote en reste plus\'85 J\rquote
+en ai fait une maladie\'85 et puis enfin, comme on se console de tout\'85 je me suis consol\'e9e\'85 De fil en aiguille, j\rquote ai rencontr\'e9 Phil\'e9mon. Et c\rquote est sur lui que je me revenge des autres\'85 Je suis son tyran, ajouta Rose-Pompon d
+\rquote un air tragique.
+\par
+\par Et l\rquote on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri son joli visage pendant son r\'e9cit \'e0 la m\'e8re Ars\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est pourtant vrai, dit la m\'e8re Ars\'e8ne en r\'e9fl\'e9chissant. On trompe une pauvre fille\'85 qu\rquote est-ce qui la prot\'e8ge, qu\rquote est-ce qui la d\'e9fend\~? Ah\~! oui, bien souvent le mal qu\rquote
+on fait ne vient pas de vous\'85 et\'85
+\par
+\par \endash \~Tiens\~!\'85 Nini-Moulin\~!\'85 s\rquote \'e9cria Rose-Pompon en interrompant la fruiti\'e8re et en regardant de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la rue\~; est-il matinal\~!\'85 Qu\rquote est-ce qu\rquote il peut me vouloir\~?
+\par
+\par Et Rose-Pompon s\rquote enveloppa de plus en plus pudiquement dans son manteau.
+\par
+\par Jacques Dumoulin s\rquote avan\'e7ait en effet le chapeau sur l\rquote oreille, le nez rubicond et l\rquote \'9cil brillant\~; il \'e9tait v\'eatu d\rquote un paletot-sac qui dessinait la rotondit\'e9 de son abdomen\~; ses deux mains, dont l\rquote
+une tenait une grosse canne }{\i au port d\rquote arme, }{\'e9taient allong\'e9es dans les vastes poches de ce v\'eatement. Au moment o\'f9 il s\rquote avan\'e7ait sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la porti\'e8re, il aper\'e7
+ut Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! ma pupille d\'e9j\'e0 lev\'e9e\~!\'85 \'e7a se trouve bien\~!\'85 moi qui venais pour la b\'e9nir au lever de l\rquote aurore\~!
+\par
+\par Et Nini-Moulin s\rquote avan\'e7a, les bras ouverts, \'e0 l\rquote encontre de Rose-Pompon qui recula d\rquote un pas.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! enfant ingrat\'85 reprit l\rquote \'e9crivain religieux, vous refusez mon accolade matinale et paternelle\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote accepte d\rquote accolades paternelles que de Phil\'e9mon\'85 J\rquote ai re\'e7u hier une lettre de lui avec un petit baril de raisin\'e9, deux oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein\~! voil\'e0 un pr\'e9
+sent ridicule\~! J\rquote ai gard\'e9 le ratafia de famille et j\rquote ai troqu\'e9 le reste pour deux amours de pigeons vivants que j\rquote ai install\'e9s dans le cabinet de Phil\'e9mon, ce qui me fait un petit colombier bien gentil. Du reste, }{\i
+mon \'e9poux }{arrive avec sept cents francs qu\rquote il a demand\'e9s \'e0 sa respectable famille sous le pr\'e9texte d\rquote apprendre la basse, le cornet \'e0 pistons et le porte-voix, afin de s\'e9duire en soci\'e9t\'e9 et de faire un mariage\'85
+ chicandard\'85 comme vous dites, bon sujet.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, ma pupille ch\'e9rie\~! nous pourrons d\'e9guster le ratafia de famille et festoyer en attendant Phil\'e9mon et ses sept cents francs.
+\par
+\par Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui rendirent un son m\'e9tallique et il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Je venais vous proposer d\rquote embellir ma vie aujourd\rquote hui et m\'eame demain, et m\'eame apr\'e8s demain, si le c\'9cur vous en dit\'85
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est des amusements d\'e9cents et paternels, mon c\'9cur ne dit pas non.
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, je serai pour vous un a\'efeul, un bisa\'efeul, un portrait de famille\'85 Voyons, promenade, d\'eener, spectacle, bal costum\'e9, et souper ensuite, \'e7a vous va-t-il\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 condition que cette pauvre C\'e9physe en sera. \'c7a la distraira.
+\par
+\par \endash \~Va pour C\'e9physe.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7a, vous avez donc fait un h\'e9ritage, gros ap\'f4tre\~?
+\par
+\par \endash \~Mieux que cela, \'f4 la plus rose de toutes les Rose-Pompon\'85 Je suis r\'e9dacteur en chef d\rquote un journal religieux\'85 Et comme il faut de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les mois un mois d\rquote
+avance et trois jours de libert\'e9\~; \'e0 cette condition-l\'e0, je consens \'e0 faire le saint pendant vingt-sept jours sur trente, et \'e0 \'eatre grave et assommant comme le journal.
+\par
+\par \endash \~Un journal, vous\~? En voil\'e0 un qui sera dr\'f4le, et qui dansera tout seul, sur les tables des caf\'e9s, des pas d\'e9fendus.
+\par
+\par \endash \~Oui, il sera dr\'f4le, mais pas pour tout le monde\~! Ce sont tous sacristains cossus qui font les frais\'85 ils ne regardent pas \'e0 l\rquote argent, pourvu que le journal morde, d\'e9chire, br\'fble, broie, extermine et assassine\'85 Parole d
+\rquote honneur\~! je n\rquote aurai jamais \'e9t\'e9 plus forcen\'e9, ajouta Nini-Moulin en riant d\rquote un gros rire\~; j\rquote arroserai les blessures toutes vives avec mon venin }{\i premier cru }{ou avec mon fiel }{\i grrrrand mousseux\~!\~!\~!}{
+
+\par
+\par Et, pour p\'e9roraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en sautant le bouchon d\rquote une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit beaucoup rire Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Et comment s\rquote appelle-t-il, votre journal de sacristains\~? reprit-elle.
+\par
+\par \endash \~Il s\rquote appelle }{\i l\rquote Amour du prochain.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{\'c0 la bonne heure\~! voil\'e0 un joli nom\~!
+\par
+\par \endash \~Attendez donc, il en a un second.
+\par
+\par \endash \~Voyons le second. }{\i L\rquote Amour du prochain, ou l\rquote Exterminateur des incr\'e9dules, des indiff\'e9rents, des ti\'e8des et autres\~; }{avec cette \'e9pigraphe du grand Bossuet\~: }{\i Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous.}{
+
+\par
+\par }{\i \endash \~}{C\rquote est aussi ce que dit toujours Phil\'e9mon dans ses batailles \'e0 la Chaumi\'e8re en faisant le moulinet.
+\par
+\par \endash \~Ce qui prouve que le g\'e9nie de l\rquote aigle de Meaux est universel. Je ne lui reproche qu\rquote une chose, c\rquote est d\rquote avoir \'e9t\'e9 jaloux de Moli\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Bah\~! jalousie d\rquote acteur, dit Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~M\'e9chante\~!\'85 reprit Nini-Moulin en la mena\'e7ant du doigt.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7a, vous allez donc exterminer Mme\~de\~Sainte-Colombe\'85 car elle est un peu ti\'e8de, celle-l\'e0\'85 et votre mariage\~?
+\par
+\par \endash \~Mon journal le sert au contraire. Pensez donc\~! r\'e9dacteur en chef\'85 c\rquote est une position superbe\~; les sacristains me pr\'f4nent, me poussent, me soutiennent, me b\'e9nissent. J\rquote empaume la Sainte-Colombe\'85 et alors une vie
+\'85 une vie \'e0 mort\~!
+\par
+\par \'c0 ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre \'e0 la fruiti\'e8re en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Pour M.\~Charlemagne\'85 Affranchie\'85 rien \'e0 payer.
+\par
+\par \endash \~Tiens, dit Rose-Pompon, c\rquote est pour le petit vieux si myst\'e9rieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela vient de loin\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Je crois bien, \'e7a vient d\rquote Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en regardant \'e0 son tour la lettre que la fruiti\'e8re tenait \'e0 la main.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0, ajouta-t-il, qu\rquote est-ce donc que cet \'e9tonnant petit vieux dont vous parlez\~?
+\par
+\par \endash \~Figurez-vous, mon gros ap\'f4tre, dit Rose-Pompon, un vieux bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour\~; il n\rquote y couche jamais, et il vient s\rquote
+y renfermer de temps en temps pendant des heures sans laisser monter personne chez lui\'85 et sans qu\rquote on sache ce qu\rquote il y fait.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un conspirateur ou un faux-monnayeur\'85 dit Nini-Moulin en riant.
+\par
+\par \endash \~Pauvre cher homme\~! dit la m\'e8re Ars\'e8ne, o\'f9 serait-elle donc, sa fausse monnaie\~? il me paye toujours en gros sous le morceau de pain et le radis noir que je lui fournis pour son d\'e9jeuner, quand il d\'e9jeune.
+\par
+\par \endash \~Et comment s\rquote appelle ce myst\'e9rieux caduc\~?\'85 demanda Dumoulin.
+\par
+\par \endash \~M.\~Charlemagne, dit la fruiti\'e8re. Mais tenez\'85 quand on parle du loup on en voit la queue.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est-elle donc cette queue\~?
+\par
+\par \endash \~Tenez\'85 ce petit vieux, l\'e0-bas\'85 le long de la maison\~; il marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin\~! s\rquote \'e9cria Nini-Moulin\~; et se reculant brusquement, il descendit en h\'e2te trois marches de l\rquote escalier, afin de n\rquote \'eatre pas vu. Puis il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Et vous dites que ce monsieur s\rquote appelle\~?\'85
+\par
+\par \endash \~M.\~Charlemagne\'85 Est-ce que vous le connaissez\~? demanda la fruiti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Que diable vient-il faire ici sous un faux nom\~? dit Jacques Dumoulin \'e0 voix basse en se parlant \'e0 lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Mais vous le connaissez donc\~? reprit Rose-Pompon avec impatience. Vous voil\'e0 tout interdit.
+\par
+\par \endash \~Et ce monsieur a pour pied-\'e0-terre deux chambres dans cette maison\~? et il vient myst\'e9rieusement\~? dit Jacques Dumoulin de plus en plus surpris.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fen\'eatres du colombier de Phil\'e9mon.
+\par
+\par \endash \~Vite\~! vite\~! passons par l\rquote all\'e9e\~; qu\rquote il ne me rencontre pas, dit Dumoulin.
+\par
+\par Et, sans avoir \'e9t\'e9 aper\'e7u de Rodin, il passa de la boutique dans l\rquote all\'e9e, et de l\rquote all\'e9e monta l\rquote escalier qui conduisait \'e0 l\rquote appartement occup\'e9 par Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la m\'e8re Ars\'e8ne \'e0 Rodin qui s\rquote avan\'e7ait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en un jour, \'e0 la bonne heure, car vous \'eates joliment rare.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates trop honn\'eate, ma ch\'e8re dame, dit Rodin avec un salut fort courtois. Et il entra dans la boutique de la fruiti\'e8re.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800232}{\*\bkmkstart _Toc97807968}II. Le r\'e9duit.
+{\*\bkmkend _Toc92800232}{\*\bkmkend _Toc97807968}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La physionomie de Rodin, lorsqu\rquote il \'e9tait entr\'e9 chez la m\'e8re Ars\'e8ne, respirait la simplicit\'e9
+ la plus candide\~; il appuya ses deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Je regrette bien, ma ch\'e8re dame, de vous avoir \'e9veill\'e9e ce matin de tr\'e8s bonne heure\'85
+\par
+\par \endash \~Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que je vous fasse des reproches.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous, ch\'e8re dame\~! j\rquote habite la campagne, et je ne peux venir que de temps \'e0 autre dans ce pied-\'e0-terre pour y faire mes petites affaires.
+\par
+\par \endash \~\'c0 propos de \'e7a, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est arriv\'e9e ce matin\~; elle est grosse et vient de loin. La voil\'e0, dit la fruiti\'e8re en la tirant de sa poche, elle n\rquote a pas co\'fbt\'e9 de port.
+\par
+\par \endash \~Merci, ma ch\'e8re dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une indiff\'e9rence apparente\~; et il la mit dans la poche de c\'f4t\'e9 de sa redingote, qu\rquote il reboutonna ensuite soigneusement.
+\par
+\par \endash \~Allez-vous monter chez vous, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, ma ch\'e8re dame.
+\par
+\par \endash \~Alors je vais m\rquote occuper de vos petites provisions, dit m\'e8re Ars\'e8ne. Est-ce toujours comme \'e0 l\rquote ordinaire, mon digne monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Toujours comme \'e0 l\rquote ordinaire.
+\par
+\par \endash \~\'c7a va \'eatre pr\'eat en un clin d\rquote \'9cil. Ce disant, la fruiti\'e8re prit un vieux panier\~; apr\'e8s y avoir jet\'e9 trois ou quatre mottes \'e0 br\'fb
+ler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustibles d\rquote une feuille de chou, puis, allant au fond de sa boutique, elle tira d\rquote un bahut un gros pain rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d
+\rquote un \'9cil connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces racines, le divisa en deux, y fit un trou qu\rquote elle remplit de gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les pla\'e7a soigneusement aupr\'e8
+s du pain, sur la feuille de chou qui s\'e9parait les combustibles des comestibles. Prenant enfin \'e0 son fourneau quelques charbons allum\'e9s, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu\rquote elle posa aussi dans le panier.
+\par
+\par Remontant alors jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re marche de son escalier, la m\'e8re Ars\'e8ne dit \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Voici votre panier, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Mille remerciements, ma ch\'e8re dame, r\'e9pondit Rodin\~; et plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit sous qu\rquote il remit un \'e0 un \'e0 la fruiti\'e8re, et lui dit en emportant le panier\~:
+\par
+\par \endash \~Tant\'f4t, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme d\rquote habitude, votre panier.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre service, mon digne monsieur, \'e0 votre service, dit la m\'e8re Ars\'e8ne.
+\par
+\par Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main droite le panier de la fruiti\'e8re, entra dans l\rquote all\'e9e obscure, traversa une petite cour, monta d\rquote un pas all\'e8gre jusqu\rquote au second \'e9tage d\rquote
+un corps de logis fort d\'e9labr\'e9, puis arriv\'e9 l\'e0, sortant une clef de sa poche, il ouvrit une premi\'e8re porte, qu\rquote ensuite il referma soigneusement sur lui.
+\par
+\par La premi\'e8re des deux chambres qu\rquote il occupait \'e9tait compl\'e8tement d\'e9meubl\'e9e\~; quant \'e0 la seconde, on ne saurait imaginer un r\'e9duit d\rquote un aspect plus triste, plus mis\'e9rable. Un papier tellement \'e9raill\'e9, pass\'e9, d
+\'e9chir\'e9, que l\rquote on ne pouvait reconna\'eetre sa nuance primitive, couvrait les murailles\~; un lit de sangle boiteux, garni d\rquote un mauvais matelas et d\rquote une couverture de laine mang\'e9
+e par les vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un po\'eale de fa\'efence gris\'e2tre aussi }{\i craquel\'e9e }{que la porcelaine de Japon, une vieille malle \'e0 cadenas plac\'e9e sous son lit, tel \'e9tait l\rquote
+ameublement de ce taudis d\'e9labr\'e9. Une \'e9troite fen\'eatre aux carreaux sordides \'e9clairait \'e0 peine cette pi\'e8ce enti\'e8rement priv\'e9e d\rquote air et de jour par la hauteur du b\'e2timent qui donnait sur la rue\~; deux vieux mouchoirs
+\'e0 tabac attach\'e9s l\rquote un \'e0 l\rquote autre avec des \'e9pingles, et qui pouvaient \'e0 volont\'e9 glisser sur une ficelle tendus devant la fen\'eatre, servaient de rideaux\~; enfin le carrelage disjoint, rompu, laissant voir le pl\'e2
+tre du plancher, t\'e9moignait de la profonde incurie du locataire de cette demeure.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir ferm\'e9 sa porte, Rodin jeta son chapeau et son parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira le radis noir et le pain, qu\rquote il pla\'e7a sur la table\~; puis s\rquote agenouillant devant son po\'ea
+le, il le bourra de combustible et l\rquote alluma en soufflant d\rquote un poumon puissant et vigoureux sur la braise apport\'e9e dans un sabot. Lorsque, selon l\rquote expression consacr\'e9e, son po\'eale }{\i tira, }{Rodin alla \'e9
+tendre sur leur ficelle les deux mouchoirs \'e0 tabac qui lui servaient de rideaux\~; puis, se croyant bien cel\'e9 \'e0 tous les yeux, il tira de la poche de c\'f4t\'e9 de sa redingote la lettre que la m\'e8re Ars\'e8ne lui avait remise. En faisant
+ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets diff\'e9rents\~; l\rquote un de ces papiers, gras et froiss\'e9, pli\'e9 en petit paquet, tomba sur une table et s\rquote ouvrit\~; il renfermait une croix de la L\'e9gion d\rquote
+honneur en argent noirci par le temps, le ruban rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.
+\par
+\par \'c0 la vue de cette croix, qu\rquote il remit dans sa poche avec la m\'e9daille dont Faringhea avait d\'e9pouill\'e9 Djalma, Rodin haussa les \'e9paules en souriant d\rquote un air m\'e9prisant et sardonique\~; puis il tira sa grosse montre d\rquote
+argent et la pla\'e7a sur la table \'e0 c\'f4t\'e9 de la lettre de Rome. Il regardait cette lettre avec un singulier m\'e9lange de d\'e9fiance et d\rquote espoir, de crainte et d\rquote impatiente curiosit\'e9. Apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, il s
+\rquote appr\'eatait \'e0 d\'e9cacheter cette enveloppe\'85 Mais il la rejeta brusquement sur la table, comme si, par un \'e9trange caprice, il e\'fbt voulu prolonger de quelques instants l\rquote angoisse d\rquote
+une incertitude aussi poignante, aussi irritante que l\rquote \'e9motion du jeu. Regardant sa montre, Rodin r\'e9solut de n\rquote ouvrir la lettre que lorsque l\rquote aiguille marquerait neuf heures et demie\~; il s\rquote
+en fallait alors de sept minutes. Par une de ces bizarreries pu\'e9rilement fatalistes, dont de tr\'e8s grands esprits n\rquote ont pas \'e9t\'e9 exempts, Rodin se disait\~:
+\par
+\par \endash \~Je br\'fble du d\'e9sir d\rquote ouvrir cette lettre\~; si je ne l\rquote ouvre qu\rquote \'e0 neuf heures et demie, les nouvelles qu\rquote elle m\rquote apporte seront favorables.
+\par
+\par Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre, et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux vieilles gravures jaun\'e2tres, rong\'e9es de v\'e9tust\'e9, attach\'e9es au mur par des clous rouill\'e9s.
+\par
+\par Le premier de ces }{\i objets d\rquote art, }{seuls ornements dont Rodin e\'fbt jamais d\'e9cor\'e9 ce taudis, \'e9tait une de ces images grossi\'e8rement dessin\'e9es et enlumin\'e9es de rouge, de jaune, de vert et de bleu que l\rquote
+on vend dans les foires\~; une inscription italienne annon\'e7ait que cette gravure avait \'e9t\'e9 fabriqu\'e9e \'e0 Rome. Elle repr\'e9
+sentait une femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire l\rquote
+avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres bleues\~: }{\i Sar\'e0 papa }{(il sera pape).
+\par
+\par Le second de ces objets d\rquote art qui semblaient inspirer les profondes m\'e9ditations de Rodin \'e9tait une excellente gravure en taille-douce dont le fini pr\'e9cieux, le dessin \'e0 la fois hardi et correct contrastaient singuli\'e8
+rement avec la grossi\'e8re enluminure de l\rquote autre image. Cette rare et magnifique gravure, pay\'e9e par Rodin six louis (luxe \'e9norme), repr\'e9sentait un jeune gar\'e7on v\'eatu de haillons. La laideur de ses traits \'e9tait compens\'e9e par l
+\rquote expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement caract\'e9ris\'e9e\~; assis sur une pierre, entour\'e9 \'e7\'e0 et l\'e0 d\rquote un troupeau qu\rquote il gardait, il \'e9tait vu de face, accoud\'e9
+ sur son genou, et appuyant son menton dans la paume de sa main. L\rquote attitude pensive, r\'e9fl\'e9chie de ce jeune homme v\'eatu comme un mendiant, la puissance de son large front, la finesse de son regard p\'e9n\'e9trant, la fermet\'e9
+ de sa bouche rus\'e9e, semblaient r\'e9v\'e9ler une indomptable r\'e9solution jointe \'e0 une intelligence sup\'e9rieure et \'e0 une astucieuse adresse. Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux s\rquote enroulaient autour d\rquote un m\'e9
+daillon au centre duquel se voyait une t\'eate de vieillard dont les lignes, fortement accentu\'e9es, rappelaient d\rquote une mani\'e8re frappante, malgr\'e9 leur s\'e9nilit\'e9, les traits du jeune gardeur de troupeaux.
+\par
+\par Cette gravure portait enfin pour titre\~: LA JEUNESSE DE SIXTE-QUINT, et l\rquote image enlumin\'e9e, }{\i la Pr\'e9diction}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Selon la tradition, il aurait \'e9t\'e9 pr\'e9dit \'e0 la m\'e8re de Sixte-Quint qu\rquote il serait pape, et il aurait \'e9t\'e9 dans sa premi\'e8
+re jeunesse, gardeur de troupeaux.}}}{\~!
+\par
+\par \'c0 force de contempler ces gravures de plus en plus pr\'e8s, d\rquote un \'9cil de plus en plus ardent et interrogatif, comme s\rquote il e\'fbt demand\'e9 des inspirations ou des esp\'e9rances \'e0 ces images, Rodin s\rquote en \'e9
+tait tellement rapproch\'e9 que, toujours debout et repliant son bras droit derri\'e8re sa t\'eate, il se tenait pour ainsi dire appuy\'e9 et accoud\'e9 \'e0 la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la poche de son pantalon noir, il \'e9
+cartait ainsi un des pans de sa vieille redingote olive.
+\par
+\par Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude m\'e9ditative.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Rodin, nous l\rquote avons dit, venait rarement dans ce logis\~; selon les r\'e8gles de son ordre, il avait jusqu\rquote alors toujours demeur\'e9 avec le p\'e8re d\rquote Aigrigny, dont la surveillance lui \'e9tait sp\'e9cialement confi\'e9e\~
+: aucun membre de la congr\'e9gation, surtout dans la position subalterne o\'f9 Rodin s\rquote \'e9tait jusqu\rquote alors tenu, ne pouvait ni se renfermer chez soi, ni m\'eame poss\'e9der un meuble fermant \'e0 clef\~; de la sorte, rien n\rquote
+entravait l\rquote exercice d\rquote un espionnage mutuel, incessant, l\rquote un des plus puissants moyens d\rquote action et d\rquote asservissement employ\'e9s par la compagnie de J\'e9sus. En raison de diverses combinaisons qui lui \'e9
+taient personnelles, bien que se rattachant par quelques points aux int\'e9r\'eats g\'e9n\'e9raux de son ordre, Rodin avait pris \'e0 l\rquote insu de tous ce pied-\'e0-terre de la rue Clovis. C\rquote est du fond de ce r\'e9duit ignor\'e9 que le }{\i
+socius }{correspondait directement avec les personnages les plus \'e9minents et les plus influents du sacr\'e9 coll\'e8ge.
+\par
+\par On se souvient peut-\'eatre qu\rquote au commencement de cette histoire, lorsque Rodin \'e9crivait \'e0 Rome que le p\'e8re d\rquote Aigrigny, ayant re\'e7u l\rquote ordre de quitter la France sans voir sa m\'e8re mourante, }{\i avait }{h\'e9sit\'e9 \'e0
+ partir\~; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait ajout\'e9 en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annon\'e7ait au g\'e9n\'e9ral de l\rquote ordre l\rquote h\'e9sitation du p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Dites }{au cardinal-prince qu\rquote il peut compter sur moi, mais qu\rquote \'e0 son tour il me serve activement.\~\'bb
+\par
+\par Cette mani\'e8re famili\'e8re de correspondre avec le plus puissant dignitaire de l\rquote ordre, le ton presque protecteur de la recommandation que Rodin adressait \'e0 un cardinal-prince, prouvaient assez que le }{\i socius, }{malgr\'e9
+ son apparente subalternit\'e9, \'e9tait \'e0 cette \'e9poque regard\'e9 comme un homme tr\'e8s important par plusieurs princes de l\rquote \'c9glise ou autres dignitaires, qui lui adressaient leurs lettres \'e0 Paris sous un faux nom, et d\rquote
+ailleurs chiffr\'e9es avec les pr\'e9cautions et les s\'fbret\'e9s d\rquote usage.
+\par
+\par Apr\'e8s plusieurs moments de m\'e9ditation contemplative pass\'e9s devant le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement \'e0 sa table, o\'f9 \'e9tait cette lettre, que, par une sorte d\rquote atermoiement superstitieux, il avait diff\'e9r\'e9 d
+\rquote ouvrir, malgr\'e9 sa vive curiosit\'e9. Comme il s\rquote en fallait encore de quelques minutes que l\rquote aiguille de sa montre ne marqu\'e2t neuf heures et demie, Rodin, afin de ne pas perdre de temps, fit m\'e9thodiquement les appr\'ea
+ts de son frugal d\'e9jeuner\~; il pla\'e7a sur sa table, \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote une \'e9critoire garnie de plumes, le pain et le radis noir\~; puis, s\rquote asseyant sur son tabouret, ayant pour ainsi dire le po\'ea
+le entre ses jambes, il tira de son gousset un couteau \'e0 manche de corne, dont la lame aigu\'eb \'e9tait aux trois quarts us\'e9e, coupa alternativement un morceau de pain et un morceau de radis, et commen\'e7a son frugal repas avec un app\'e9
+tit robuste, l\rquote \'9cil fix\'e9 sur l\rquote aiguille de sa montre\'85 L\rquote heure fatale atteinte, Robin d\'e9cacheta l\rquote enveloppe d\rquote une main tremblante.
+\par
+\par Elle contenait deux lettres.
+\par
+\par La premi\'e8re parut le satisfaire m\'e9diocrement\~; car, au bout de quelques instants, il haussa les \'e9paules, frappa impatiemment sur la table avec le manche de son couteau, \'e9carta d\'e9
+daigneusement cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la seconde missive, tenant son pain d\rquote une main, et, de l\rquote autre, trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le sel gris r\'e9pandu sur un coin de table.
+
+\par
+\par Tout \'e0 coup, la main de Rodin restait immobile. \'c0 mesure qu\rquote il avan\'e7ait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus int\'e9ress\'e9, surpris, frapp\'e9. Se levant brusquement, il courut \'e0 la crois\'e9e, comme pour s\rquote
+assurer, par un second examen des chiffres de la lettre, qu\rquote il ne s\rquote \'e9tait pas tromp\'e9, tant ce qu\rquote on lui annon\'e7ait lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu\rquote il }{\i avait bien d\'e9chiffr\'e9, }{
+car, laissant tomber ses bras, non pas avec abattement, mais avec la stupeur d\rquote une satisfaction aussi impr\'e9vue qu\rquote extraordinaire, il resta quelque temps la t\'eate basse, le regard fixe, profond\~; la seule marque de joie qu\rquote
+il donn\'e2t se manifestait par une sorte d\rquote aspiration sonore, fr\'e9quente et prolong\'e9e.
+\par
+\par Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et opini\'e2tres dans leur sape souterraine sont surpris de leur r\'e9ussite lorsque cette r\'e9ussite devance et d\'e9passe incroyablement leurs sages et prudentes pr\'e9
+visions. Rodin se trouvait dans ce cas. Gr\'e2ce \'e0 des prodiges de ruse, d\rquote adresse et de dissimulation, gr\'e2ce \'e0 de puissantes promesses de corruption, gr\'e2ce enfin au singulier m\'e9lange d\rquote
+admiration, de frayeur et de confiance que son g\'e9nie inspirait \'e0 plusieurs personnages influents, Rodin apprenait du gouvernement pontifical, que, selon une \'e9ventualit\'e9 possible et probable, il pourrait, dans un temps donn\'e9, pr\'e9
+tendre avec chance de succ\'e8s \'e0 une position qui n\rquote a que trop excit\'e9 la crainte, la haine ou l\rquote envie de bien des souverains, et qui a \'e9t\'e9 quelquefois occup\'e9e par de grands hommes de bien, par d\rquote abominables sc\'e9l\'e9
+rats ou par des gens sortis des derniers rangs de la soci\'e9t\'e9. Mais, pour que Rodin atteign\'eet plus s\'fbrement ce but il lui fallait absolument r\'e9ussir, dans ce qu\rquote il s\rquote \'e9tait engag\'e9 \'e0
+ accomplir, sans violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions habilement mani\'e9es, \'e0 savoir\~: }{\i Assurer \'e0 la compagnie de J\'e9sus la possession des biens de la famille de Rennepont.}{
+\par
+\par Possession qui, de la sorte, avait une double et immense cons\'e9quence\~; car Rodin, selon ses vis\'e9es personnelles, songeait \'e0 se faire de son ordre (dont le chef \'e9tait \'e0 sa discr\'e9tion) un marchepied et un moyen d\rquote intimidation.
+
+\par
+\par Sa premi\'e8re impression de surprise pass\'e9e, impression qui n\rquote \'e9tait pour ainsi dire qu\rquote une sorte de modestie d\rquote ambition, de d\'e9fiance de soi, assez commune aux hommes r\'e9ellement sup\'e9
+rieurs, Rodin, envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se reprocha presque sa surprise.
+\par
+\par Pourtant, bient\'f4t apr\'e8s, par une contradiction bizarre, c\'e9dant encore \'e0 une de ces id\'e9es pu\'e9riles auxquelles l\rquote homme ob\'e9it souvent lorsqu\rquote il se sait ou se croit parfaitement seul et cach\'e9
+, Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait caus\'e9 une si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l\rquote \'e9taler sous les yeux de l\rquote image du jeune p\'e2tre devenu pape\~; puis, secouant fi\'e8rement, triomphalement la t\'ea
+te, dardant sur le portrait son regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt crasseux sur l\rquote embl\'e8me pontifical\~:
+\par
+\par \endash \~Hein\~! fr\'e8re\~? et moi aussi\'85 peut-\'eatre\'85 Apr\'e8s cette interpellation ridicule, Rodin revint \'e0 sa place, et comme si l\rquote heureuse nouvelle qu\rquote il venait de recevoir e\'fbt exasp\'e9r\'e9 son app\'e9tit, il pla\'e7
+a la lettre devant lui pour la relire encore une fois, et, la couvant des yeux, il se prit \'e0 mordre avec une sorte de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en chantonnant un vieil air de litanies.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Il y avait quelque chose d\rquote \'e9trange, de grand et surtout d\rquote effrayant dans l\rquote opposition de cette ambition immense, d\'e9j\'e0 presque justifi\'e9e par les \'e9v\'e9nements, et contenue, si cela peut se dire, dans un si mis\'e9rable r
+\'e9duit.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, homme sinon tr\'e8s sup\'e9rieur, du moins d\rquote une valeur r\'e9elle, grand seigneur de naissance, tr\'e8s hautain, plac\'e9 dans le meilleur monde, n\rquote aurait jamais os\'e9 avoir seulement la pens\'e9e de pr\'e9
+tendre \'e0 ce que pr\'e9tendait Rodin de prime saut\~; l\rquote unique vis\'e9e du p\'e8re d\rquote Aigrigny, il la trouvait impertinente, \'e9tait d\rquote arriver \'e0 \'eatre un jour \'e9lu g\'e9n\'e9
+ral de son ordre, de cet ordre qui embrassait le monde. La diff\'e9rence des aptitudes ambitieuses de ces personnages est concevable. Lorsqu\rquote un homme d\rquote un esprit \'e9minent, d\rquote
+une nature saine et vivace, concentrant toutes les forces de son \'e2me et de son corps sur une pens\'e9e unique, pratique obstin\'e9ment ainsi que le faisait Rodin, la chastet\'e9, la frugalit\'e9, enfin le renoncement volontaire \'e0 toute satisfac
+tion du c\'9cur ou des sens, presque toujours cet homme ne se r\'e9volte ainsi contre les v\'9cux sacr\'e9s du Cr\'e9ateur qu\rquote au profit de quelque passion monstrueuse et d\'e9vorante, divinit\'e9 infernale qui, par un acte sacril\'e8
+ge, lui demande, en \'e9change d\rquote une puissance redoutable, l\rquote an\'e9antissement de tous les nobles penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse \'e9ternelle, dans son in\'e9
+puisable munificence, a si paternellement dou\'e9 la cr\'e9ature.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Pendant la sc\'e8ne muette que nous venons de d\'e9peindre, Rodin ne s\rquote \'e9tait pas aper\'e7u que les rideaux d\rquote une des fen\'eatres situ\'e9es au troisi\'e8me \'e9tage du b\'e2timent qui dominait le corps de logis o\'f9 il habitait s\rquote
+\'e9taient l\'e9g\'e8rement \'e9cart\'e9s et avaient \'e0 demi d\'e9couvert la mine espi\'e8gle de Rose-Pompon et la face de Sil\'e8ne de Nini-Moulin.
+\par
+\par Il s\rquote ensuivait que Rodin, malgr\'e9 son rempart de mouchoirs \'e0 tabac, n\rquote avait \'e9t\'e9 nullement garanti de l\rquote examen indiscret et curieux des deux coryph\'e9es de }{\i la Tulipe orageuse.}{
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800233}{\*\bkmkstart _Toc97807969}
+III. Une visite inattendue.{\*\bkmkend _Toc92800233}{\*\bkmkend _Toc97807969}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Rodin, quoiqu\rquote il e\'fbt \'e9prouv\'e9 une profonde surprise \'e0
+ la lecture de la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa r\'e9ponse t\'e9moign\'e2t de cet \'e9tonnement. Son frugal d\'e9jeuner termin\'e9, il prit une feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce ton rude et tranchant qui lui
+\'e9tait habituel lorsqu\rquote il n\rquote \'e9tait pas oblig\'e9 de se contraindre\~:
+\par
+\par \'ab\~Ce que l\rquote on m\rquote apprend ne me surprend point. J\rquote avais tout pr\'e9vu. Ind\'e9cision et l\'e2chet\'e9 portent toujours ces fruits-l\'e0. Ce n\rquote est pas assez. La Russie h\'e9r\'e9tique \'e9gorge la Pologne catholique. Rome b
+\'e9nit les meurtriers et maudit les victimes}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ On lit dans les }{\i Affaires de Rome, }{cet admirable r\'e9quisitoire contre Rome, d\'fb au g\'e9nie le plus v\'e9ritablement }{\i \'e9vang\'e9lique }{de notre si\'e8cle\~: \'ab\~Tant que l\rquote
+issue de la lutte entre la Pologne et ses oppresseurs demeura douteuse, le journal officiel romain ne contint pas un mot qui p\'fbt blesser le peuple vainqueur en tant de combats\~; mais \'e0 peine eut-il succomb\'e9, \'e0 peine les at
+roces vengeances du czar eurent-elles commenc\'e9 le long supplice de toute une nation d\'e9vou\'e9e au glaive, \'e0 l\rquote exil, \'e0 la servitude, que le m\'eame journal ne trouva pas d\rquote expressions assez injurieuses pour fl\'e9
+trir ceux que la fortune avait abandonn\'e9s. }{\i On aurait tort pourtant d\rquote attribuer directement cette indigne l\'e2chet\'e9 au pouvoir pontifical, }{il }{\i subissait la loi que la Russie lui imposait\~; elle lui disait\~: }{VEUX-TU VIVRE\~
+? TIENS-TOI L\'c0\~!\'85 PR\'c8S DE L\rquote \'c9CHAFAUD\'85 ET \'c0 MESURE QU\rquote ELLES PASSERONT\'85 MAUDIS LES VICTIMES\~!\~!\~!\~\'bb \endash (Lamennais, }{\i Affaires de Rome, }{page 110. Pagnerre, 1844.)}}}{.
+\par
+\par \'ab\~Cela me va.
+\par
+\par \'ab\~En retour, la Russie garantit \'e0 Rome, par l\rquote Autriche, la compression sanglante des patriotes de la Romagne.
+\par
+\par \'ab\~Cela me va toujours.
+\par
+\par \'ab\~Les bandes d\rquote \'e9gorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus au massacre des lib\'e9raux impies\~; elles sont lasses.
+\par
+\par \'ab\~Cela ne me va plus. Il faut qu\rquote elles marchent.\~\'bb
+\par
+\par Au moment o\'f9 Rodin venait d\rquote \'e9crire ces derniers mots, son attention fut tout \'e0 coup distraite par la voix fra\'eeche et sonore de Rose-Pompon, qui, sachant son B\'e9ranger par c\'9cur, avait ouvert la fen\'eatre de Phil\'e9
+mon, et assise sur la barre d\rquote appui, chantait avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l\rquote immortel chansonnier\~:
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\i Mais, quelle erreur\~! non, Dieu, n\rquote est pas col\'e8re,
+\par S\rquote il cr\'e9a tout\'85 \'e0 tout il sera d\rquote appui\~:}{
+\par }{\i Vins qu\rquote il nous donne, amiti\'e9 tut\'e9laire,
+\par Et vous, amours, qui cr\'e9ez apr\'e8s lui,
+\par }{
+\par }{\i Pr\'eatez un charme \'e0 ma philosophie\~;}{
+\par }{\i Pour dissiper des r\'eaves affligeants,
+\par Le verre en main, que chacun se confie}{
+\par }{\i Au Dieu des bonnes gens\~!}{
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Ce chant, d\rquote une mansu\'e9tude divine, contrastait si \'e9trangement avec la froide cruaut\'e9 des quelques lignes \'e9crites par Rodin, qu\rquote il tressaillit et se mordit les l\'e8vres de rage en reconnaissant ce refrain du po\'e8te v\'e9
+ritablement chr\'e9tien qui avait port\'e9 de si rudes coups \'e0 la mauvaise \'c9glise. Rodin attendit quelques instants dans une impatience courrouc\'e9e, croyant que la voix allait continuer\~; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que
+ fredonner, et bient\'f4t passa \'e0 un autre air, celui du }{\i Bon papa, }{qu\rquote elle vocalisa, m\'eame sans paroles. Rodin, n\rquote osant pas aller regarder par sa crois\'e9e quelle \'e9tait cette importune chanteuse, haussa les \'e9
+paules, reprit sa plume et continua\~:
+\par
+\par \'ab\~Autre chose\~: Il faudrait exasp\'e9rer les ind\'e9pendants de tous les pays, soulever la rage }{\i philosophaille }{de l\rquote Europe, et faire \'e9cumer le lib\'e9ralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocif\'e8re. Pour cela, proclamer \'e0
+ la face du monde les trois propositions suivantes\~:
+\par
+\par \'ab\~1\'b0 }{\i Il est abominable de soutenir que l\rquote on peut faire son salut dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les m\'9curs soient pures\~;}{
+\par
+\par \'ab\~2\'b0 }{\i Il est odieux et absurde d\rquote accorder aux peuples la libert\'e9 de conscience\~;}{
+\par
+\par \'ab\~3\'b0 }{\i L\rquote on ne saurait avoir trop d\rquote horreur contre la libert\'e9 de la presse.}{
+\par
+\par \'ab\~Il faut amener }{\i l\rquote homme faible }{\'e0 d\'e9clarer ces propositions de tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les museleurs de populaire. Il se prendra au pi\'e8
+ge. Les propositions formul\'e9es, la temp\'eate \'e9clate. Soul\'e8vement g\'e9n\'e9ral contre Rome, scission profonde\~; le sacr\'e9 coll\'e8ge se divise en trois partis. L\rquote un approuve, l\rquote autre bl\'e2me, l\rquote autre tremble. }{\i L
+\rquote homme faible, }{encore plus \'e9pouvant\'e9 qu\rquote il ne l\rquote est aujourd\rquote hui d\rquote avoir laisser \'e9gorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les menaces, les ruptures violentes qu\rquote il soul\'e8ve.
+
+\par
+\par \'ab\~Cela me va toujours, et beaucoup.
+\par
+\par \'ab\~Alors, \'e0 notre p\'e8re v\'e9n\'e9r\'e9 d\rquote \'e9branler la conscience de }{\i l\rquote homme faible, }{d\rquote inqui\'e9ter son esprit, d\rquote effrayer son \'e2me.
+\par
+\par \'ab\~En r\'e9sum\'e9\~: abreuver de d\'e9go\'fbts, diviser son conseil, l\rquote isoler, l\rquote effrayer, redoubler l\rquote ardeur f\'e9roce du bon Albani, r\'e9veiller l\rquote app\'e9tit des }{\i Sanf\'e9distes}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn
+{\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le pape Gr\'e9goire XVI venait \'e0 peine de monter sur le tr\'f4
+ne pontifical quand il apprit la r\'e9volte de Bologne. Son premier mouvement fut d\rquote appeler les Autrichiens et d\rquote exciter les }{\i Sanf\'e9distes. }{Le cardinal Albani battit les lib\'e9raux \'e0 C\'e9s\'e8ne, ses soldats pill\'e8rent les
+\'e9glises, saccag\'e8rent les villes, viol\'e8rent les femmes. \'c0 }{\i Forli, }{les bandes commirent des assassinats de sang-froid. En 1832, les }{\i Sanf\'e9distes }{se montr\'e8rent au grand jour avec des m\'e9dailles \'e0 l\rquote
+effigie du duc de Mod\'e8ne et du saint-p\'e8re, des lettres patentes au nom de la congr\'e9gation apostolique, des privil\'e8ges et des indulgences. Les }{\i Sanf\'e9distes }{pr\'eataient litt\'e9ralement le serment suivant\~: \'ab\~Je jure d\rquote \'e9
+lever le tr\'f4ne et l\rquote autel sur les os des inf\'e2mes lib\'e9raux, et de les exterminer, sans piti\'e9 pour les cris des enfants et les larmes des vieillards et des femmes.\~\'bb Les d\'e9sordres commis par ses brigands passaient toutes les limite
+s\~; la cour de Rome r\'e9gularisait l\rquote anarchie, organisait les }{\i Sanf\'e9distes }{en corps de volontaires auxquels elle accordait de nouveaux privil\'e8ges. }{\i (La R\'e9volution et les R\'e9volutionnaires en Italie. }{\endash
+ Revue des Deux Mondes, 15 novembre 1844.)}}}{,}{\super }{leur donner des lib\'e9raux \'e0 leur faim\~; pillage, viol, massacre comme \'e0 C\'e9s\'e8ne, vraie mar\'e9e montante de sang carbonaro, }{\i l\rquote homme faible }{en aura le d\'e9
+boire, tant de tueries en son nom\~!\~!\~!\~ il reculera\'85 il reculera\'85 chacun de ses jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son angoisse. Et l\rquote abdication dont il menace d\'e9j\'e0 viendra enfin, peut-\'eatre trop t\'f4
+t. C\rquote est le seul danger \'e0 pr\'e9sent, \'e0 vous d\rquote y pourvoir.
+\par
+\par \'ab\~En cas d\rquote abdication\'85 le grand p\'e9nitencier m\rquote a compris. Au lieu de confier \'e0 un }{\i g\'e9n\'e9ral }{le commandement de notre ordre, la meilleure milice du saint-si\'e8ge, je la commande moi-m\'eame. D\'e8
+s lors cette milice ne m\rquote inqui\'e8te plus\~: exemple\'85 les janissaires et les gardes pr\'e9toriennes toujours funestes \'e0 l\rquote autorit\'e9\~; pourquoi\~? parce qu\rquote ils ont pu s\rquote organiser comme d\'e9
+fenseurs du pouvoir en dehors du pouvoir\~; de l\'e0, leur puissance d\rquote intimidation.
+\par
+\par \'ab\~Cl\'e9ment XIV\~? un niais. Fl\'e9trir, abolir notre compagnie, faute absurde. La d\'e9fendre, l\rquote innocenter, s\rquote en d\'e9clarer le g\'e9n\'e9ral, voil\'e0 ce qu\rquote il devait faire. La compagnie, alors \'e0 sa merci, consentait \'e0
+ tout\~; il nous absorbait, nous inf\'e9odait au saint-si\'e8ge, qui n\rquote avait plus \'e0 redouter\'85 }{\i nos services\~!\~!\~! }{Cl\'e9ment XIV est mort de la colique. \'c0 bon entendeur, salut. Le }{\i cas \'e9ch\'e9ant, }{
+je ne mourrai pas de cette mort.\~\'bb
+\par
+\par La voix vibrante et perl\'e9e de Rose-Pompon retentit de nouveau.
+\par
+\par Rodin fit un bond de col\'e8re sur sa chaise\~; mais bient\'f4t, et \'e0 mesure qu\rquote il entendit le couplet suivant, qu\rquote il ne connaissait pas (il ne poss\'e9dait pas son B\'e9ranger comme la }{\i veuve }{de Phil\'e9mon), le j\'e9
+suite, accessible \'e0 certaines id\'e9es bizarrement superstitieuses, resta interdit, presque effray\'e9 de ce singulier rapprochement. C\rquote est }{\i le bon pape }{de B\'e9ranger qui parle\~:
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\i Que sont les rois\~? de sots b\'e9l\'eetres
+\par Ou des brigands qui, gros d\rquote orgueil,
+\par Donnant leurs crimes pour des titres,
+\par Entre eux se poussent au cercueil.
+\par
+\par \'c0 prix d\rquote or je puis les absoudre
+\par Ou changer leur sceptre en bourdon\~;}{
+\par }{\i Ma Dondon,
+\par Riez donc\~!}{
+\par }{\i Sautez donc\~!
+\par Regardez-moi lancer la foudre
+\par Jupin m\rquote a fait son h\'e9ritier,
+\par Je suis entier.}{
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Rodin, \'e0 demi lev\'e9 de sa chaise, le cou tendu, l\rquote \'9cil fixe, \'e9coutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille d\rquote une fleur \'e0 une autre de son r\'e9pertoire, chantonnait d\'e9j\'e0 le ravissant refrain de }{\i
+Colibri.}{ N\rquote entendant plus rien, le j\'e9suite se rassit avec une sorte de stupeur\~; mais au bout de quelques minutes de r\'e9flexion, sa figure rayonna tout \'e0 coup\~; il voyait un heureux pr\'e9
+sage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette \'e9trange confiance dans la fatalit\'e9\~:
+\par
+\par \'ab\~Jamais je n\rquote ai cru plus au bon succ\'e8s qu\rquote en ce moment. Raison de plus pour ne rien n\'e9gliger. Tout pressentiment commande un redoublement de z\'e8le. Une nouvelle pens\'e9e m\rquote est venue hier. On agira ici de concert. J
+\rquote ai fond\'e9 un journal ultra-catholique\~: }{\i l\rquote Amour du prochain. }{\'c0 sa furie ultramontaine, tyrannique, liberticide, on le croira l\rquote organe de Rome. J\rquote accr\'e9diterai ces bruits. Nouvelles furies.
+\par
+\par \'ab\~Cela me va.
+\par
+\par \'ab\~Je vais soulever la question de libert\'e9 d\rquote enseignement\~; les lib\'e9raux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au droit commun, quand nos privil\'e8ges, nos immunit\'e9s, notre influence du confessionnal, notre ob\'e9dience
+\'e0 Rome, nous mettent en dehors du droit commun m\'eame, par les avantages dont nous jouissons. Doubles niais, ils nous croient d\'e9sarm\'e9s parce qu\rquote ils le sont eux-m\'eames contre nous. Question br\'fblante\~; clameurs irritantes, nouveaux d
+\'e9go\'fbts pour }{\i l\rquote homme faible. }{Tout ruisseau grossit le torrent.
+\par
+\par \'ab\~Cela me va toujours.
+\par
+\par \'ab\~Pour r\'e9sumer en deux mots\~: la }{\i fin, }{c\rquote est l\rquote abdication. Le }{\i moyen, }{harc\'e8lement, torture incessante. L\rquote h\'e9ritage Rennepont paye l\rquote \'e9lection. Prix faits, marchandise vendue.\~\'bb
+\par
+\par Rodin s\rquote interrompit brusquement d\rquote \'e9crire, croyant avoir entendu quelque bruit \'e0 la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l\rquote escalier\~; il pr\'eata l\rquote oreille, suspendit sa respiration, tout redevint silencieux. Il croyait s
+\rquote \'eatre tromp\'e9, et reprit sa plume.
+\par
+\par \'ab\~Je me charge de l\rquote affaire Rennepont, unique pivot de nos combinaisons }{\i temporelles\~; }{il faut reprendre en sous-\'9cuvre, substituer le jeu des int\'e9r\'eats, le ressort des passions, aux stupides coups de massue du p\'e8re d\rquote
+Aigrigny\~; il a failli tout compromettre\~; il a pourtant de tr\'e8s bonnes parties\~; mais une seule gamme\~; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit. Dans son vrai milieu, j\rquote en tirerai parti, les morceaux en sont bons. J\rquote ai us
+\'e9 \'e0 temps du franc pouvoir du r\'e9v\'e9rend p\'e8re g\'e9n\'e9ral\~; j\rquote apprendrai, si besoin est, au p\'e8re d\rquote Aigrigny, les engagements secrets pris envers moi par le g\'e9n\'e9ral\~; jusqu\rquote ici on lui a laiss\'e9 forger p
+our cet h\'e9ritage la destination que vous savez\~; bonne pens\'e9e, mais inopportune\~: m\'eame but par autre voie.
+\par
+\par \'ab\~Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions\~; }{\i l\rquote \'e9ventualit\'e9 \'e9ch\'e9ant, }{le douteux est certain\~; reste une latitude immense. L\rquote affaire Rennepont est \'e0
+ cette heure deux fois mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront }{\i \'e0 nous, }{par la libre volont\'e9 des h\'e9ritiers, il le faut. Car, ceci manquant, le parti }{\i temporel }{m\rquote \'e9chappe\~; mes chances diminuent de moiti\'e9
+. J\rquote ai demand\'e9 pleins pouvoirs\~; le temps presse, j\rquote agis comme si je les avais. Un renseignement m\rquote est indispensable pour mes projets\~; je l\rquote attends de vous\~; }{\i il me le faut, }{vous m\rquote entendez\~
+? la haute influence de votre fr\'e8re \'e0 la cour de Vienne vous servira. Je veux avoir les d\'e9tails les plus pr\'e9cis sur la position actuelle du }{\i duc de Reichstadt, }{le Napol\'e9on II des imp\'e9
+rialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre fr\'e8re une correspondance secr\'e8te avec le prince ou \'e0 l\rquote insu de son entourage\~? Avisez promptement, ceci est urgent\~; cette note part aujourd\rquote hui\~: je la compl\'e9terai demain\'85
+ Elle vous parviendra, comme toujours, par le petit marchand.\~\'bb
+\par
+\par Au moment o\'f9 Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au dehors\'85 Il \'e9couta. Au bout de quelques moments de silence, plusieurs coups frapp\'e9s \'e0
+ sa porte retentirent dans la chambre. Rodin tressaillit\~: pour la premi\'e8re fois, l\rquote on heurtait \'e0 sa porte depuis pr\'e8s d\rquote une ann\'e9e qu\rquote il venait dans ce logis. Serrant pr\'e9cipit
+amment dans la poche de sa redingote la lettre qu\rquote il venait d\rquote \'e9crire, le j\'e9suite alla ouvrir la vieille malle cach\'e9e sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers envelopp\'e9 d\rquote un mouchoir \'e0
+ tabac en lambeaux, joignit \'e0 ce dossier les deux lettres chiffr\'e9es qu\rquote il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle.
+\par
+\par L\rquote on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d\rquote impatience.
+\par
+\par Rodin prit le panier de la fruiti\'e8re \'e0 la main, son parapluie sous son bras, et, assez inquiet, alla voir quel \'e9tait l\rquote
+indiscret visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon, la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille r\'e9v\'e9rence, lui demanda d\rquote un air parfaitement ing\'e9nu\~:
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin, s\rquote il vous pla\'eet\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800234}{\*\bkmkstart _Toc97807970}IV. Un service d\rquote
+ami.{\*\bkmkend _Toc92800234}{\*\bkmkend _Toc97807970}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Rodin, malgr\'e9 sa surprise et son inqui\'e9tude, ne sourcilla pas\~; il commen\'e7a par fermer sa porte apr\'e8
+s soi, remarquant le coup d\rquote \'9cil curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie\~:
+\par
+\par \endash \~Qui demandez-vous, ma ch\'e8re fille\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin, reprit cr\'e2nement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en face.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas ici\'85 dit-il en faisant un pas pour descendre. Je ne connais pas\'85 Voyez plus haut ou plus bas.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! que c\rquote est joli\~! Voyons\'85 faites donc le gentil, \'e0 votre \'e2ge\~! dit Rose-Pompon en haussant les \'e9paules, comme si on ne savait pas que c\rquote est vous qui vous appelez M.\~Rodin.
+\par
+\par \endash \~Charlemagne, dit le }{\i socius }{en s\rquote inclinant, Charlemagne, pour vous servir, si j\rquote en \'e9tais capable.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote en \'eates pas capable, r\'e9pondit Rose-Pompon d\rquote un ton majestueux, et elle ajouta d\rquote un air narquois\~:
+\par
+\par \endash \~Nous avons donc des cachettes \'e0 la minon-minette, que nous changeons de nom\~?\'85 Nous avons peur que maman Rodin nous espionne\~?
+\par
+\par \endash \~Tenez, ma ch\'e8re fille, dit le }{\i socius }{en souriant d\rquote un air paternel, vous vous adressez bien\~: je suis un vieux bonhomme qui aime la jeunesse\'85 la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, m\'eame \'e0 mes d\'e9pens\'85
+ mais laissez-moi passer, car l\rquote heure me presse\'85
+\par
+\par Et Rodin fit de nouveau un pas vers l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d\rquote une voix solennelle, j\rquote ai des choses tr\'e8s importantes \'e0 vous communiquer, des conseils \'e0 vous demander sur une affaire de c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! voyons, petite folle, vous n\rquote avez donc personne \'e0 tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci\~?
+\par
+\par \endash \~Mais je loge ici, monsieur Rodin, r\'e9pondit Rose-Pompon en appuyant malicieusement sur le }{\i nom }{de sa victime.
+\par
+\par \endash \~Vous\~? ah bah\~! j\rquote ignorais un si joli voisinage.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin.
+\par
+\par \endash \~Vraiment\~! et o\'f9 donc\~?
+\par
+\par \endash \~Au troisi\'e8me, dans le b\'e2timent du devant, monsieur Rodin.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est donc vous qui chantiez si bien tout \'e0 l\rquote heure\~?
+\par
+\par \endash \~Moi-m\'eame, monsieur Rodin.
+\par
+\par \endash \~Vous m\rquote avez fait le plus grand plaisir, en v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates bien honn\'eate, monsieur Rodin.
+\par
+\par \endash \~Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose\~?
+\par
+\par \endash \~Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les yeux d\rquote un air ing\'e9nu\~: j\rquote habite avec grand-papa Phil\'e9mon et grand\rquote maman Bacchanal\'85 une reine, rien que \'e7a.
+\par
+\par Rodin avait \'e9t\'e9 jusqu\rquote alors assez gravement inquiet, ignorant de quelle mani\'e8re Rose-Pompon avait surpris son v\'e9ritable nom\~; mais, en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu\rquote elle logeait dans cette m
+aison, il trouva une compensation \'e0 l\rquote incident d\'e9sagr\'e9able soulev\'e9 par l\rquote apparition de Rose-Pompon\~; il importait en effet beaucoup \'e0 Rodin de savoir o\'f9 trouver la reine Bacchanal, ma\'eetresse de Couche-tout-Nu et s\'9c
+ur de la Mayeux, de la Mayeux signal\'e9e comme dangereuse depuis son entretien avec la sup\'e9rieure du couvent, et depuis la part qu\rquote elle avait prise aux projets de fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin esp\'e9rait, gr\'e2ce \'e0 ce qu
+\rquote il venait d\rquote apprendre, amener adroitement Rose-Pompon \'e0 lui confesser le nom de la personne dont elle tenait que M.\~Charlemagne s\rquote appelait M.\~Rodin.
+\par
+\par \'c0 peine la jeune fille eut-elle prononc\'e9 le nom de la reine Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris que vivement int\'e9ress\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ma ch\'e8re fille, s\rquote \'e9cria-t-il, je vous en conjure, ne plaisantons pas\'85 S\rquote agirait-il, par hasard, d\rquote une jeune fille qui porte ce surnom et qui est s\'9cur d\rquote une ouvri\'e8re contrefaite\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose-Pompon assez \'e9tonn\'e9e \'e0 son tour\~; elle s\rquote appelle C\'e9physe Soliveau\~: c\rquote est mon amie.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est votre amie\~! dit Rodin en r\'e9fl\'e9chissant.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, mon amie intime\'85
+\par
+\par \endash \~Et vous l\rquote aimez\~?
+\par
+\par \endash \~Comme une s\'9cur\'85 Pauvre fille\~! je fais ce que je peux pour elle\~! et ce n\rquote est gu\'e8re\'85 Mais comment un respectable homme de votre \'e2ge conna\'eet-il la reine Bacchanal\~?\'85 Ah\~! ah\~! c\rquote
+est ce qui prouve que vous portez des faux noms\'85
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re fille\~! je n\rquote ai plus envie de rire maintenant, dit si tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, comment connaissez-vous C\'e9physe\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! ce n\rquote est pas elle que je connais\'85 mais un brave gar\'e7on qui l\rquote aime comme un fou\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Jacques Rennepont\~!
+\par
+\par \endash \~Autrement dit Couche-tout-Nu\'85 \'c0 cette heure, il est en prison pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l\rquote y ai vu hier.
+\par
+\par \endash \~Vous l\rquote avez vu hier\~? Mais, comme \'e7a se trouve\~! dit Rose-Pompon en frappant dans ses mains. Alors, venez vite, venez tout de suite chez Phil\'e9mon, vous donnerez \'e0 C\'e9physe des nouvelles de son amant\'85 elle est si inqui\'e8
+te\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re fille\'85 je voudrais ne lui donner que de bonnes nouvelles de ce digne gar\'e7on que j\rquote aime malgr\'e9 ses folies\'85 car qui n\rquote en a pas fait des folies\~? ajouta Rodin avec une indulgente bonhomie.
+\par
+\par \endash \~Pardieu\~! dit Rose-Pompon en se balan\'e7ant sur ses hanches comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 encore costum\'e9e en d\'e9bardeur.
+\par
+\par \endash \~Je dirai plus, ajouta Rodin, je l\rquote aime \'e0 cause de ses folies\~; car, voyez-vous, on a beau dire, ma ch\'e8re fille, il y a toujours un bon fonds, un bon c\'9cur, quelque chose enfin, chez ceux qui d\'e9pensent g\'e9n\'e9
+reusement leur argent pour les autres.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! tenez, vous \'eates un tr\'e8s brave homme, vous\~! dit Rose-Pompon enchant\'e9e de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne voulez-vous pas venir voir C\'e9physe pour lui parler de Jacques\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon lui apprendre ce qu\rquote elle sait\~? Que Jacques est en prison\~?\'85 Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre gar\'e7on d\rquote un si mauvais pas\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s\rquote \'e9cria vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux C\'e9physe.
+\par
+\par \endash \~Ce serait du bien perdu, ch\'e8re petite folle, dit Rodin en souriant\~; mais rassurez-vous, je n\rquote ai pas besoin de r\'e9compense pour vous faire un peu de bien quand je le puis.
+\par
+\par \endash \~Ainsi vous esp\'e9rez tirer Jacques de prison\~?\'85
+\par
+\par Rodin secoua la t\'eate et reprit d\rquote un air chagrin et contrari\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote esp\'e9rais\'85 mais, \'e0 cette heure\'85 que voulez-vous\~? tout est chang\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi donc\~? demanda Rose-Pompon surprise.
+\par
+\par \endash \~Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m\rquote appelant M.\~Rodin doit vous para\'eetre tr\'e8s amusante, ma ch\'e8re fille, je le comprends\~: vous n\rquote \'eates en cela qu\rquote un \'e9cho\'85 Quelqu\rquote un vous aura dit\~:
+\'ab\~Allez dire \'e0 M.\~Charlemagne qu\rquote il s\rquote appelle M.\~Rodin\'85 \'e7a sera fort dr\'f4le.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Bien s\'fbr qu\rquote il ne me f\'fbt pas venu \'e0 l\rquote id\'e9e de vous appeler M.\~Rodin\'85 on n\rquote invente pas un nom comme celui-l\'e0 soi-m\'eame, r\'e9pondit Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! et cela parce que je vous ai appel\'e9 M.\~Rodin, au lieu de M.\~Charlemagne\~? s\rquote \'e9cria Rose-Pompon tout attrist\'e9e, regrettant alors la plaisanterie qu\rquote elle avait faite \'e0 l\rquote
+instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle, qu\rquote est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que vous vouliez rendre \'e0 Jacques\~?
+\par
+\par \endash \~Il ne m\rquote est pas permis de vous le dire, ma ch\'e8re fille. En v\'e9rit\'e9\'85 je suis d\'e9sol\'e9 de tout ceci pour ce pauvre Jacques\'85 croyez-le bien\~; mais permettez-moi de descendre.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 \'e9coutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon\~: si je vous disais le nom de la personne qui m\rquote a engag\'e9e \'e0 vous appeler M.\~Rodin, vous int\'e9resseriez-vous toujours \'e0 Jacques\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne cherche pas \'e0 surprendre les secrets de personne\'85 ma ch\'e8re fille\'85 vous avez \'e9t\'e9 dans tout ceci le jouet ou l\rquote \'e9cho de personnes peut-\'eatre fort dangereuses, et, ma foi\~! malgr\'e9 l\rquote int\'e9r\'eat que m
+\rquote inspire Jacques Rennepont, je n\rquote ai pas envie, vous entendez bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme\'85 Dieu m\rquote en garde\~!
+\par
+\par Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y comptait bien\~; car apr\'e8s une seconde de r\'e9flexion la jeune fille lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Tenez, monsieur, c\rquote est trop fort pour moi, je n\rquote y entends rien\~; mais ce que je sais, c\rquote est que je serais d\'e9sol\'e9e d\rquote avoir fait tort \'e0 un brave gar\'e7
+on pour une plaisanterie. Je vais donc vous dire tout bonnement ce qui en est\~; ma franchise sera peut-\'eatre utile \'e0 quelque chose\'85
+\par
+\par \endash \~La franchise \'e9claire souvent les choses obscures, dit sentencieusement Rodin.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin. Pourquoi me fait-il dire des b\'eatises qui peuvent nuire \'e0 l\rquote amant de cette pauvre C\'e9physe\~? Voil\'e0, monsieur, ce qui est arriv\'e9\~: Nini-
+Moulin, un gros farceur, vous a vu tout \'e0 l\rquote heure dans la rue\~; la porti\'e8re lui a dit que vous vous appeliez M.\~Charlemagne. Il m\rquote a dit \'e0 moi\~: \'ab\~Non, il s\rquote appelle Rodin, il faut lui faire une farce\~
+: Rose-Pompon, allez \'e0 sa porte, frappez-y, appelez-le M.\~Rodin. Vous verrez la dr\'f4le de figure qu\rquote il fera.\~\'bb J\rquote ai promis \'e0 Nini-Moulin de ne pas le nommer\~; mais d\'e8s que \'e7a pourrait risquer de nuire \'e0 Jacques\'85
+ tans pis, je le nomme.
+\par
+\par Au nom de Nini-Moulin, Rodin n\rquote avait pu retenir un mouvement de surprise. Ce pamphl\'e9taire, qu\rquote il avait fait charger de la r\'e9daction de }{\i l\rquote Amour du prochain, }{n\rquote \'e9tait pas personnellement \'e0 craindre\~
+; mais Nini-Moulin, tr\'e8s bavard et tr\'e8s expansif apr\'e8s boire, pouvait \'eatre inqui\'e9tant, g\'eanant, surtout si Rodin, ainsi que cela \'e9tait probable, devait revenir plusieurs fois dans cette maison pour ex\'e9
+cuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par l\rquote interm\'e9diaire de la reine Bacchanal. Le }{\i socius }{se promit donc d\rquote aviser \'e0 cet inconv\'e9nient.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, ma ch\'e8re fille, dit-il \'e0 Rose-Pompon, c\rquote est un M.\~Desmoulins qui vous a engag\'e9e \'e0 me faire cette mauvaise plaisanterie\~?
+\par
+\par \endash \~Non pas Desmoulins\'85 mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il \'e9crit dans les journaux des sacristains, et il d\'e9fend les d\'e9vots pour l\rquote argent qu\rquote on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint\'85 ses patrons sont }{\i
+saint Soiffard }{et }{\i saint Chicard, }{comme il dit lui-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Ce monsieur me para\'eet fort gai.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! tr\'e8s bon enfant\~!
+\par
+\par \endash \~Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant rappeler ses souvenirs\~; n\rquote est-ce pas un homme de trente-six \'e0 quarante ans, gros\'85 la figure color\'e9e\~?
+\par
+\par \endash \~Color\'e9e comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par dessus, le nez bourgeonn\'e9\'85 comme une framboise\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien lui\'85 M.\~Dumoulin\'85 oh\~! alors vous me rassurez compl\'e8tement, ma ch\'e8re fille\~; la plaisanterie ne m\rquote inqui\'e8te plus gu\'e8re. Mais c\rquote est un tr\'e8s digne homme que M.\~Dumoulin, aimant peut-\'ea
+tre un peu trop le plaisir\'85
+\par
+\par \endash \~Ainsi, monsieur, vous t\'e2cherez toujours d\rquote \'eatre utile \'e0 Jacques\~? La b\'eate de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en emp\'eachera pas\~?
+\par
+\par \endash \~Non, je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! il ne faudra pas que je dise \'e0 Nini-Moulin que vous savez que c\rquote est lui qui m\rquote a dit de vous appeler M.\~Rodin, n\rquote est-ce pas, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Pourquoi non\~? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire franchement la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, Nini-Moulin m\rquote a tant recommand\'e9 de ne pas vous le nommer\'85
+\par
+\par \endash \~Si vous me l\rquote avez nomm\'e9, c\rquote est par un tr\'e8s bon motif\~; pourquoi ne pas le lui avouer\~? Du reste, ma ch\'e8re fille, ceci vous regarde, et non pas moi\'85 Faites comme vous voudrez\'85
+\par
+\par \endash \~Et pourrais-je dire \'e0 C\'e9physe vos intentions pour Jacques\~?
+\par
+\par \endash \~La franchise, ma ch\'e8re fille, toujours la franchise\'85 on ne risque jamais rien de dire ce qui est\'85
+\par
+\par \endash \~Pauvre C\'e9physe, va-t-elle \'eatre heureuse\~!\'85 dit vivement Rose-Pompon. Et cela lui viendra bien \'e0 propos\'85
+\par
+\par \endash \~Seulement, il ne faut pas qu\rquote elle s\rquote exag\'e8re trop ce bonheur. Je ne promets pas positivement\'85 de faire sortir ce digne gar\'e7on de prison\'85 je dis que je t\'e2cherai\~; mais ce que je promets positivement, car depuis l
+\rquote emprisonnement de Jacques, je crois votre amie dans une position bien g\'ean\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que je promets, dis-je, c\rquote est un petit secours\'85 que votre amie recevra aujourd\rquote hui, afin qu\rquote elle ait le moyen de vivre honn\'eatement\'85 et si elle est sage, eh bien\~!\'85 si elle est sage, plus tard on verra\'85
+
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez \'e0 temps au secours de cette pauvre C\'e9physe\'85 On dirait que vous \'eates son vrai bon ange\'85 Ma foi, que vous vous appeliez M.\~Rodin ou M.\~Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c
+\rquote est que vous \'eates un excellent\'85
+\par
+\par \endash \~Allons, allons, n\rquote exag\'e9rons rien, dit Rodin en interrompant Rose-Pompon\~; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma ch\'e8re fille. Mais voyez donc comme les choses s\rquote encha\'eenent quelquefois\~
+! Je vous demande un peu qui m\rquote aurait dit, lorsque j\rquote entendais frapper \'e0 ma porte, ce qui m\rquote impatientait fort, je l\rquote avoue, qui m\rquote aurait dit que c\rquote \'e9tait une petite voisine qui, sous le pr\'e9texte d\rquote
+une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie d\rquote une bonne action\'85 Allons, donnez courage \'e0 votre amie\'85 ce soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir\~! Dieu merci\~! il est encore de bonnes gens sur la terre.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur\'85 vous le prouvez bien.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous\~? c\rquote est tout simple\~: le bonheur des vieux\'85 c\rquote est de voir le bonheur des jeunes\'85
+\par
+\par Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Tenez, monsieur, C\'e9physe et moi, nous ne sommes que de pauvres filles\~; il y en a de plus vertueuses, c\rquote est encore vrai, mais nous avons, j\rquote ose le dire, bon c\'9cur\~: aussi, voyez-vous, si jamais vous \'e9
+tiez malade, appelez-nous\~; il n\rquote y a pas de bonnes s\'9curs qui vous soigneraient mieux que nous\'85 C\rquote est tout ce que nous pouvons vous offrir\~; sans compter Phil\'e9mon que je ferais se scier en quatre morceaux pour vous\~; je m\rquote
+y engage sur l\rquote honneur\~; comme C\'e9physe, j\rquote en suis s\'fbre, s\rquote engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour vous \'e0 la vie, \'e0 la mort.
+\par
+\par \endash \~Vous voyez donc bien, ch\'e8re fille, que j\rquote avais raison de dire\~: t\'eate folle bon c\'9cur\'85 Adieu et au revoir\~!
+\par
+\par Puis Rodin, reprenant son panier, qu\rquote il avait pos\'e9 \'e0 terre \'e0 c\'f4t\'e9 de son parapluie, se disposa \'e0 descendre l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord vous allez me donner ce panier-l\'e0, il vous g\'eanerait pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des mains de Rodin, malgr\'e9 la r\'e9sistance de celui-ci.
+\par
+\par Puis elle ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Appuyez-vous sur mon bras\~: l\rquote escalier est si noir\'85 vous pourriez faire un faux pas.
+\par
+\par \endash \~Ma foi, j\rquote accepte votre offre, ma ch\'e8re fille, car je ne suis pas bien vaillant.
+\par
+\par En s\rquote appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l\rquote escalier et traversa la cour.
+\par
+\par \endash \~Tenez, voyez-vous l\'e0-haut, au troisi\'e8me, cette grosse face coll\'e9e aux carreaux\~? dit tout \'e0 coup Rose-Pompon \'e0 Rodin en s\rquote arr\'eatant au milieu de la petite cour, c\rquote est Nini-Moulin\'85 Le reconnaissez-vous\~
+? Est-ce bien le v\'f4tre\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien le mien, dit Rodin apr\'e8s avoir lev\'e9 la t\'eate\~; et il fit de la main un salut tr\'e8s affectueux \'e0 Jacques Dumoulin, qui, stup\'e9fait, se retira brusquement de la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Le pauvre gar\'e7on\'85 Je suis s\'fbr qu\rquote il a peur de moi\'85 depuis sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant. Il a bien tort\~!
+\par
+\par Et il accompagna les mots }{\i il a bien tort }{d\rquote un sinistre pincement de l\'e8vres dont Rose-Pompon ne put s\rquote apercevoir.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! ma ch\'e8re fille, lui dit-il lorsque tous deux entr\'e8rent dans l\rquote all\'e9e, je n\rquote ai plus besoin de votre aide\~; remontez vite chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d\rquote aller lui dire quel brave homme vous \'eates. Et Rose-Pompon s\rquote \'e9lan\'e7a dans l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 eh bien\~!\'85 et mon panier qu\rquote elle emporte, cette petite folle\~! dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est vrai\'85 Pardon, monsieur, le voici\'85 Pauvre C\'e9physe\~! va-t-elle \'eatre contente\~! Adieu, monsieur.
+\par
+\par Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de l\rquote escalier, qu\rquote elle gravit d\rquote un pied alerte et impatient.
+\par
+\par Rodin sortit de l\rquote all\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Voici votre panier, ch\'e8re dame, dit-il en s\rquote arr\'eatant sur le seuil de la boutique de la m\'e8re Ars\'e8ne. Je vous fais mes humbles remerciements\'85 de votre obligeance\'85
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de quoi, mon digne monsieur\~; c\rquote est tout \'e0 votre service\'85 Eh bien\~! le radis \'e9tait-il bon\~?
+\par
+\par \endash \~Succulent, ma ch\'e8re dame, succulent et excellent.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! j\rquote en suis bien aise. Vous reverra-t-on bient\'f4t\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote esp\'e8re que oui\'85 Mais pourriez-vous m\rquote indiquer un bureau de poste voisin\~?
+\par
+\par \endash \~En d\'e9tournant la rue \'e0 gauche, la troisi\'e8me maison, chez l\rquote \'e9picier.
+\par
+\par \endash \~Mille remerciements.
+\par
+\par \endash \~Je parie que c\rquote est un billet doux pour votre bonne amie, dit la m\'e8re Ars\'e8ne, mise en gaiet\'e9 par le contact de Rose-Pompon et de Nini-Moulin.
+\par
+\par \endash \~Eh\~!\'85 eh\~!\'85 eh\~!\'85 cette ch\'e8re dame, dit Rodin en ricanant\~; puis redevenant tout \'e0 coup parfaitement s\'e9rieux, il fit un profond salut \'e0 la fruiti\'e8re en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Votre serviteur de tout mon c\'9cur\'85 Et il gagna la rue.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur Baleinier, o\'f9 \'e9tait encore enferm\'e9e Mlle de Cardoville.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800235}{\*\bkmkstart _Toc97807971}V. Les conseils.
+{\*\bkmkend _Toc92800235}{\*\bkmkend _Toc97807971}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Adrienne de Cardoville avait \'e9t\'e9 encore plus \'e9troitement renferm\'e9
+e dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative nocturne d\rquote Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat, assez gri\'e8vement bless\'e9, \'e9tait parvenu, gr\'e2ce au d\'e9vouement intr\'e9pide d\rquote Agricol, assist\'e9
+ de l\rquote h\'e9ro\'efque Rabat-Joie, \'e0 regagner la petite porte du jardin du couvent et \'e0 fuir par le boulevard ext\'e9rieur avec le jeune forgeron.
+\par
+\par Quatre heures venaient de sonner\~; Adrienne, depuis le jour pr\'e9c\'e9dent, avait \'e9t\'e9 conduite dans une chambre au deuxi\'e8me \'e9tage de la maison de sant\'e9\~; la fen\'eatre grill\'e9e, d\'e9
+fendue au dehors par un auvent, ne laissait parvenir qu\rquote une faible clart\'e9 dans cet appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux, s\rquote attendait \'e0 \'eatre d\'e9livr\'e9e, d\rquote un jour \'e0 l\rquote autre, par l
+\rquote intervention de ses amis\~; mais elle \'e9prouvait une douloureuse inqui\'e9tude au sujet d\rquote Agricol et de Dagobert\~; ignorant absolument l\rquote issue de la lutte engag\'e9e pendant une des nuits pr\'e9c\'e9dentes par ses lib\'e9
+rateurs contre les gens de la maison de fous et du couvent, en vain elle avait interrog\'e9 ses gardiennes\~; celles-ci \'e9taient rest\'e9es muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient encore les amers sentiments d\rquote
+Adrienne contre la princesse de Saint-Dizier, le p\'e8re d\rquote Aigrigny et leurs cr\'e9atures. La l\'e9g\'e8re p\'e2leur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un peu battus, trahissaient de r\'e9centes angoisses\~
+: assise devant une petite table, son front appuy\'e9 sur une de ses mains, \'e0 demi voil\'e9e par les longues boucles de ses cheveux dor\'e9s, elle feuilletait un livre.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la porte s\rquote ouvrit, et M.\~Baleinier entra. Le docteur, j\'e9suite de robe courte, instrument docile et passif des volont\'e9s de l\rquote ordre, n\rquote \'e9tait, on l\rquote a dit, qu\rquote \'e0 moiti\'e9 dans les confidences du p
+\'e8re d\rquote Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier. Il avait ignor\'e9 le but de la s\'e9questration de Mlle de Cardoville, il ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu la veille entre le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny et Rodin, apr\'e8s la lecture du testament de Marius de Rennepont\~; le docteur avait, seulement la veille, re\'e7u l\rquote ordre du p\'e8re d\rquote Aigrigny (alors ob\'e9issant aux inspirations de Rodin) de resserrer plus \'e9
+troitement encore Mlle de Cardoville, de redoubler de s\'e9v\'e9rit\'e9 \'e0 son \'e9gard, et de t\'e2cher enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, \'e0 renoncer aux poursuites qu\rquote elle se proposait de faire contre ses pers\'e9cuteurs.
+
+\par
+\par \'c0 l\rquote aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l\rquote aversion et le d\'e9dain que cet homme lui inspirait. M.\~Baleinier, au contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s\rquote approcha d\rquote Adrienne ave
+c une aisance, avec une confiance parfaite, s\rquote arr\'eata \'e0 quelques pas d\rquote elle comme pour examiner attentivement les traits de la jeune fille, puis il ajouta, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 satisfait des remarques qu\rquote
+il venait de faire\~:
+\par
+\par \endash \~Allons\~! les malheureux \'e9v\'e9nements de l\rquote avant-derni\'e8re nuit auront une influence moins f\'e2cheuse que je ne craignais\'85 Il y a du mieux, le teint est plus repos\'e9, le maintien plus calme\~
+; les yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d\rquote un \'e9clat anormal. Vous alliez si bien\~!\'85 Voici le terme de votre gu\'e9rison recul\'e9\'85 car ce qui s\rquote est malheureusement pass\'e9 l\rquote avant-derni\'e8
+re nuit vous a jet\'e9e dans un \'e9tat d\rquote exaltation d\rquote autant plus f\'e2cheux que vous n\rquote en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos soins aidant, votre gu\'e9rison ne sera, je l\rquote esp\'e8re, recul\'e9
+e que de quelque temps.
+\par
+\par Si habitu\'e9e qu\rquote elle f\'fbt \'e0 l\rquote audace de l\rquote affili\'e9 de la congr\'e9gation, Mlle de Cardoville ne put s\rquote emp\'eacher de lui dire avec un sourire de d\'e9dain amer\~:
+\par
+\par \endash \~Quelle imprudente probit\'e9 est donc la v\'f4tre, monsieur\~! Quelle effronterie dans votre z\'e8le \'e0 bien gagner l\rquote argent\~!\'85 Jamais un moment sans votre masque\~: toujours la ruse, le mensonge aux l\'e8
+vres. Vraiment, si cette honteuse com\'e9die vous fatigue autant qu\rquote elle me cause de d\'e9go\'fbt et de m\'e9pris, on ne vous paye pas assez cher.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! dit le docteur d\rquote un ton p\'e9n\'e9tr\'e9, toujours cette imagination de croire que vous n\rquote aviez pas besoin de mes soins\~! que je joue la com\'e9die quand je vous parle de l\rquote \'e9tat affligeant o\'f9 vous \'e9
+tiez lorsqu\rquote on a \'e9t\'e9 oblig\'e9 de vous conduire ici \'e0 votre insu\~! Mais, sauf cette petite marque d\rquote insanit\'e9 rebelle, votre position s\rquote est merveilleusement am\'e9lior\'e9e\~; vous marchez \'e0 une gu\'e9rison compl\'e8
+te. Plus tard, votre excellent c\'9cur me rendra la justice qui m\rquote est due et un jour\'85 je serais jug\'e9 comme je dois l\rquote \'eatre.
+\par
+\par \endash \~Je le crois, monsieur, oui, le jour approche o\'f9 vous serez }{\i jug\'e9 comme vous devez l\rquote \'eatre, }{dit Adrienne en appuyant sur ces mots.
+\par
+\par \endash \~Toujours cette autre id\'e9e fixe, dit le docteur avec une sorte de commis\'e9ration. Voyons, soyez donc plus raisonnable\'85 ne pensez plus \'e0 cet enfantillage.
+\par
+\par \endash \~Renoncer \'e0 demander aux tribunaux r\'e9paration pour moi et fl\'e9trissure pour vous et vos complices\~?\'85 Jamais, monsieur\'85 oh\~! jamais\~!
+\par
+\par \endash \~Bon\~!\~! dit le docteur en haussant les \'e9paules, une fois dehors\'85 Dieu merci\~! vous aurez \'e0 songer \'e0 bien d\rquote autres choses\'85 ma belle ennemie.
+\par
+\par \endash \~Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites\'85 Mais moi, monsieur, j\rquote ai meilleure m\'e9moire.
+\par
+\par \endash \~Parlons s\'e9rieusement\~; avez-vous r\'e9ellement la pens\'e9e de vous adresser aux tribunaux\~? reprit le docteur Baleinier d\rquote un ton grave.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur. Et, vous le savez\'85 ce que je veux\'85 je le veux fermement.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite \'e0 cette id\'e9e, ajouta le docteur d\rquote un ton de plus en plus p\'e9n\'e9tr\'e9\~; je vous le demande en gr\'e2ce, et cela au nom de votre propre int\'e9r\'eat\'85
+\par
+\par \endash \~Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos int\'e9r\'eats avec les miens\'85
+\par
+\par \endash \~Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 certain de convaincre Mlle de Cardoville, voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le d\'e9sespoir deux personnes remplies de c\'9c
+ur et de g\'e9n\'e9rosit\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Deux seulement\~? La plaisanterie serait plus compl\'e8te si vous en comptiez trois\~: vous, monsieur, ma tante et l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~; car telles sont sans doute les personnes g\'e9n\'e9
+reuses au nom desquelles vous invoquez ma piti\'e9.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mademoiselle, il ne s\rquote agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~De qui s\rquote agit-il donc alors, monsieur\~? dit Mlle de Cardoville avec surprise.
+\par
+\par \endash \~Il s\rquote agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoy\'e9s par ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent voisin pendant l\rquote autre nuit, et sont venus du couvent dans ce jardin\'85
+ Les coups de feu que vous avez entendu ont \'e9t\'e9 tir\'e9s sur eux.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! je m\rquote en doutais\'85 Et l\rquote on a refus\'e9 de m\rquote apprendre s\rquote ils avaient \'e9t\'e9 bless\'e9s\~!\'85 dit Adrienne avec une douloureuse \'e9motion.
+\par
+\par \endash \~L\rquote un d\rquote eux a re\'e7u, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu\rquote il a pu marcher et \'e9chapper aux gens qui le poursuivaient.
+\par
+\par \endash \~Dieu soit lou\'e9\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec ferveur.
+\par
+\par \endash \~Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu\rquote ils ont \'e9chapp\'e9\~; mais alors, par quelle \'e9trange contradiction voulez-vous donc maintenant mettre la justice sur leurs traces\~?\'85 Singuli\'e8re mani\'e8re, en v\'e9rit\'e9
+, de reconna\'eetre leur d\'e9vouement.
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous, monsieur\~? demanda Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Car enfin, s\rquote ils sont arr\'eat\'e9s, reprit le docteur Baleinier sans lui r\'e9pondre, comme ils se sont rendus coupables d\rquote escalade et d\rquote effraction pendant la nuit, il s\rquote agira pour eux des gal\'e8res\'85
+\par
+\par \endash \~Ciel\~!\'85 et ce serait pour moi\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ce serait }{\i pour }{vous\'85 et, qui pis est, }{\i par }{vous, qu\rquote ils seraient condamn\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Par moi\'85 monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Certainement, si vous donniez suite \'e0 vos id\'e9es de vengeance contre votre tante et l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny (je ne vous parle pas de moi, je suis \'e0 l\rquote abri), si, en un mot, vous persistiez \'e0 vouloir vous plaindre \'e0
+ la justice d\rquote avoir \'e9t\'e9 injustement s\'e9questr\'e9e dans cette maison.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit Adrienne avec une inqui\'e9tude croissante.
+\par
+\par \endash \~Mais, enfant que vous \'eates, s\rquote \'e9cria le j\'e9suite de robe courte d\rquote un air convaincu, croyez-vous donc qu\rquote une fois la justice saisie d\rquote une affaire, on arr\'eate son cours et son action o\'f9 l\rquote
+on veut, et comme l\rquote on veut\~? Quand vous sortirez d\rquote ici, vous d\'e9poserez une plainte contre moi et contre votre famille, n\rquote est-ce pas\~? Bien\~! qu\rquote arrive-t-il\~? la justice intervient, elle s\rquote
+informe, elle fait citer des t\'e9moins, elle entre dans les investigations les plus minutieuses. Alors que s\rquote ensuit-il\~? Que cette escalade nocturne que la sup\'e9rieure du couvent a un certain int\'e9r\'eat \'e0 tenir cach\'e9
+e dans la peur du scandale\~; que cette tentative nocturne, que je ne voulais pas non plus \'e9bruiter, se trouve forc\'e9ment divulgu\'e9e\~; et comme il s\rquote agit d\rquote un crime fort grave, qui entra\'eene une peine infamante, la justice prend l
+\rquote initiative, se met \'e0 la recherche\~; et si, comme il est probable, ils sont retenus \'e0 Paris, soit par quelque devoir, soit par leur profession, soit m\'eame par la trompeuse s\'e9curit\'e9 o\'f9 ils sont, probablement convaincus d\rquote
+avoir agi dans un motif honorable, on les arr\'eate, et qui aura provoqu\'e9 cette arrestation\~? Vous-m\'eame, en d\'e9posant contre nous.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, cela serait horrible\'85 c\rquote est impossible.
+\par
+\par \endash \~Ce serait tr\'e8s possible, reprit M.\~Baleinier. Ainsi, tandis que moi et la sup\'e9rieure du couvent, qui, apr\'e8s tout, avons seuls le droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher \'e0 \'e9touffer cette m\'e9
+chante affaire\'85 c\rquote est vous\'85 vous\'85 pour qui ces malheureux ont risqu\'e9 les gal\'e8res, c\rquote est vous qui allez les livrer \'e0 la justice\~!
+\par
+\par Quoique Mlle de Cardoville ne f\'fbt pas compl\'e8tement dupe du j\'e9suite de robe courte, elle devinait que les sentiments de cl\'e9mence dont il semblait vouloir user \'e0 l\rquote \'e9gard de Dagobert et de son fils, seraient subordonn\'e9
+s au parti qu\rquote elle prendrait d\rquote abandonner ou non la vengeance l\'e9gitime qu\rquote elle voulait demander \'e0 la justice\~!\'85 En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, \'e9tait trop adroit pour faire dire
+\'e0 Mlle de Cardoville\~: \'ab\~Si vous tentez quelques poursuites, on d\'e9nonce Dagobert et son fils\~\'bb\~; tandis qu\rquote on arrivait aux m\'eames fins en inspirant assez de crainte \'e0 Adrienne au sujet de ses deux lib\'e9rateurs pour la d\'e9
+tourner de toute poursuite. Sans conna\'eetre la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu\rquote en effet Dagobert et Agricol pouvaient \'eatre tr\'e8s dangereusement inqui\'e9t\'e9s \'e0
+ cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible. Et pourtant, en songeant \'e0 tout ce qu\rquote elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s\rquote \'e9taient amass\'e9
+s au fond de son c\'9cur, Adrienne trouvait cruel de renoncer \'e0 l\rquote \'e2pre plaisir de d\'e9voiler, de fl\'e9trir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur Baleinier observait celle qu\rquote
+il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l\rquote h\'e9sitation de Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, en admettant que je sois dispos\'e9e, par quelque motif que ce soit, \'e0 ne d\'e9poser aucune plainte, \'e0 oublier le mal qu\rquote on m\rquote a fait, quand sortirai-je d
+\rquote ici\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote en sais rien, car je ne puis savoir \'e0 quelle \'e9poque vous serez radicalement gu\'e9rie, dit b\'e9nignement le docteur. Vous \'eates en excellente voie\'85 mais\'85
+\par
+\par \endash \~Toujours cette insolente et stupide com\'e9die\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous demande, et, s\rquote il le faut, je vous prie, de me dire combien de temps encore je dois \'eatre s\'e9
+questr\'e9e dans cette maison, car enfin\'85 j\rquote en sortirai un jour, je suppose.
+\par
+\par \endash \~Certes, je l\rquote esp\'e8re bien, r\'e9pondit le j\'e9suite de robe courte avec componction, mais quand\~? je l\rquote ignore\'85 D\rquote ailleurs, je dois vous en avertir franchement, toutes les pr\'e9
+cautions sont prises pour que des tentatives pareilles \'e0 celle de cette nuit ne se renouvellent plus\~: la surveillance la plus rigoureuse est \'e9tablie afin que vous n\rquote ayez aucune communication au dehors. Et cela dans votre int\'e9r\'ea
+t, afin que votre pauvre t\'eate ne s\rquote exalte pas de nouveau dangereusement.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effray\'e9e, aupr\'e8s de ce qui m\rquote attend, les jours pass\'e9s \'e9taient des jours de libert\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Votre int\'e9r\'eat avant tout, r\'e9pondit le docteur d\rquote un ton p\'e9n\'e9tr\'e9.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, sentant l\rquote impuissance de son indignation et de son d\'e9sespoir, poussa un soupir d\'e9chirant et cacha son visage dans ses mains. \'c0 ce moment, on entendit des pas pr\'e9cipit\'e9s derri\'e8re la porte\~
+; une gardienne de la maison entra apr\'e8s avoir frapp\'e9.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit-elle au docteur d\rquote un ton effar\'e9, il y a en bas deux messieurs qui demandent \'e0 vous voir \'e0 l\rquote instant, ainsi que mademoiselle.
+\par
+\par Adrienne releva vivement la t\'eate\~; ses yeux \'e9taient baign\'e9s de larmes.
+\par
+\par \endash \~Quel est le nom des personnes\~? dit M.\~Baleinier fort \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~L\rquote un d\rquote eux m\rquote a dit, reprit la gardienne\~: \'ab\~Allez pr\'e9venir M.\~le docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Un magistrat\~! s\rquote \'e9cria le j\'e9suite de robe courte en devenant pourpre et ne pouvant ma\'eetriser sa surprise et son inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! Dieu soit lou\'e9\~! s\rquote \'e9cria Adrienne en se levant avec vivacit\'e9, la figure rayonnante d\rquote esp\'e9rance \'e0 travers ses larmes\~: mes amis ont \'e9t\'e9 pr\'e9venus \'e0 temps\~!\'85 l\rquote
+heure de la justice est arriv\'e9e\~!
+\par
+\par \endash \~Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier \'e0 la gardienne apr\'e8s un moment de r\'e9flexion.
+\par
+\par Puis, la physionomie de plus en plus \'e9mue et inqui\'e8te, se rapprochant d\rquote Adrienne d\rquote un air dur, presque mena\'e7ant, qui contrastait avec la placidit\'e9 habituelle de son sourire d\rquote hypocrite, le j\'e9
+suite de robe courte lui dit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Prenez garde\'85 mademoiselle\~!\'85 ne vous f\'e9licitez pas trop t\'f4t\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne vous crains plus maintenant\~! r\'e9pondit Mlle Cardoville l\rquote \'9cil \'e9tincelant et radieux, M.\~de\~Montbron aura sans doute, de retour \'e0 Paris, \'e9t\'e9 pr\'e9venu \'e0 temps\'85 il accompagne le magistrat\'85 il vient me d
+\'e9livrer\~!\'85
+\par
+\par Puis Adrienne ajouta avec un accent d\rquote ironie am\'e8re\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous plains, monsieur, vous et les v\'f4tres.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, s\rquote \'e9cria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses angoisses croissantes, je vous le r\'e9p\'e8te, prenez garde\'85 songez \'e0 ce que je vous ai dit\'85 votre plainte entra\'eenera, n\'e9cessairement, la r\'e9v\'e9
+lation de ce qui s\rquote est pass\'e9 pendant l\rquote autre nuit\'85 Prenez garde\~! le sort, l\rquote honneur de ce soldat et de son fils sont entre vos mains\'85 Songez-y\'85 il y a pour eux les gal\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je ne suis pas votre dupe, monsieur\'85 vous me faites une menace d\'e9tourn\'e9e\~: ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains \'e0 ce magistrat, vous d\'e9noncerez \'e0 l\rquote instant le soldat et son fils.
+\par
+\par \endash \~Je vous r\'e9p\'e8te que si vous portez plainte, ces gens-l\'e0 sont perdus, r\'e9pondit le j\'e9suite de robe courte d\rquote une mani\'e8re ambigu\'eb.
+\par
+\par \'c9branl\'e9e par ce qu\rquote il y avait de r\'e9ellement dangereux dans les menaces du docteur, Adrienne s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m\rquote interroge, croyez-vous que je mentirai\~?
+\par
+\par \endash \~Vous r\'e9pondrez\'85 ce qui est vrai. D\rquote ailleurs, se h\'e2ta de dire M.\~Baleinier dans l\rquote espoir d\rquote arriver \'e0 ses fins, vous r\'e9pondrez que vous vous trouviez dans un \'e9tat d\rquote exaltation d\rquote
+esprit il y a quelques jours, que l\rquote on a cru devoir, dans votre int\'e9r\'eat, vous conduire ici \'e0 votre insu\~; mais qu\rquote aujourd\rquote hui votre \'e9tat est fort am\'e9lior\'e9, que vous reconnaissez l\rquote utilit\'e9
+ de la mesure que l\rquote on a \'e9t\'e9 oblig\'e9 de prendre dans votre int\'e9r\'eat. Je confirmerai ces paroles\'85 car, apr\'e8s tout, c\rquote est la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Jamais\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville avec indignation\~; jamais je ne serai complice d\rquote un mensonge aussi inf\'e2me\~! jamais je n\rquote aurai la l\'e2chet\'e9 de justifier ainsi les indignit\'e9s dont j\rquote ai tant souffert
+\~!
+\par
+\par \endash \~Voici le magistrat, dit M.\~Baleinier en entendant un bruit de pas derri\'e8re la porte. Prenez garde\'85
+\par
+\par En effet, la porte s\rquote ouvrit, et, \'e0 la stupeur indicible du docteur, Rodin parut, accompagn\'e9 d\rquote un homme v\'eatu de noir, d\rquote une physionomie digne et s\'e9v\'e8re.
+\par
+\par Rodin, dans l\rquote int\'e9r\'eat de ses projets et par des motifs de prudence rus\'e9e que l\rquote on saura plus tard, loin de pr\'e9venir le p\'e8re d\rquote Aigrigny et cons\'e9quemment le docteur de la visite inattendue qu\rquote il comptait faire
+\'e0 la maison de sant\'e9 avec un magistrat, avait, au contraire, la veille, ainsi qu\rquote on l\rquote a dit, fait donner l\rquote ordre \'e0 M.\~Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus \'e9troitement encore.
+\par
+\par On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu\rquote il vit cet officier judiciaire, dont la pr\'e9sence impr\'e9vue et la physionomie imposante l\rquote inqui\'e9taient d\'e9j\'e0 extr\'eamement, lorsqu\rquote il le vit, disons-nous,
+entrer accompagn\'e9 de Rodin, l\rquote humble et obscur secr\'e9taire de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par D\'e8s la porte, Rodin, toujours sordidement v\'eatu, avait, d\rquote un geste \'e0 la fois respectueux et compatissant, montr\'e9 Mlle de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n\rquote avait pu retenir un mouvement d\rquote
+admiration \'e0 la vue de la rare beaut\'e9 d\rquote Adrienne, semblait l\rquote examiner avec autant de surprise que d\rquote int\'e9r\'eat, le j\'e9suite se recula modestement de quelques pas en arri\'e8re. Le docteur Baleinier, au comble de l\rquote
+\'e9tonnement, esp\'e9rant se faire comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d\rquote intelligence, t\'e2chant de l\rquote interroger ainsi sur l\rquote arriv\'e9e impr\'e9vue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M.\~Baleinier\~
+: Rodin paraissait ne pas le conna\'eetre et ne rien comprendre \'e0 son expressive pantomime, et le consid\'e9rait avec un \'e9bahissement affect\'e9. Enfin, au moment o\'f9 le docteur, impatient, redoublait d\rquote interrogations muettes, Rodin s
+\rquote avan\'e7a d\rquote un pas, tendit vers lui son cou tors, et lui dit d\rquote une voix tr\'e8s calme\~:
+\par
+\par \endash \~Pla\'eet-il\'85 monsieur le docteur\~? \'c0 ces mots, qui d\'e9concert\'e8rent compl\'e8tement Baleinier, et qui rompirent le silence qui r\'e9
+gnait depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin ajouta avec un imperturbable sang-froid\~:
+\par
+\par \endash \~Depuis notre arriv\'e9e, monsieur le docteur me fait toutes sortes de signes myst\'e9rieux\'85 Je pense qu\rquote il a quelque chose de fort particulier \'e0 me communiquer\'85 Moi, qui n\rquote ai rien de secret, je le prie de s\rquote
+expliquer tout haut.
+\par
+\par Cette r\'e9plique, si embarrassante pour M.\~Baleinier, prononc\'e9e d\rquote un ton agressif et accompagn\'e9e d\rquote un regard de froideur glaciale, plongea le m\'e9decin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu\rquote
+il resta quelques instants sans r\'e9pondre. Sans doute le magistrat fut frapp\'e9 de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta sur M.\~Baleinier un regard d\rquote une grande s\'e9v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, qui s\rquote attendait \'e0 voir entrer M.\~de\~Montbron, restait aussi singuli\'e8rement \'e9tonn\'e9e.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800236}{\*\bkmkstart _Toc97807972}VI. L\rquote accusateur.
+{\*\bkmkend _Toc92800236}{\*\bkmkend _Toc97807972}
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+attitude inexplicable de Rodin, reprit bient\'f4t son sang-froid, et, s\rquote adressant \'e0 son confr\'e8re de robe longue\~:
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote essayais de me faire entendre de vous par signes, c\rquote est que, tout en d\'e9sirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez moi (le docteur indiqua d\rquote un coup d\rquote \'9c
+il le magistrat), je voulais vous t\'e9moigner ma surprise d\rquote une visite dont je ne savais pas devoir \'eatre honor\'e9.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e0 mademoiselle que j\rquote expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l\rquote excuser, r\'e9pondit le magistrat, et il s\rquote inclina profond\'e9ment devant Adrienne, \'e0
+ laquelle il continua de s\rquote adresser. Il vient de m\rquote \'eatre fait \'e0 votre sujet une d\'e9claration si grave, mademoiselle, que je n\rquote ai pu m\rquote emp\'eacher de rester un moment muet et recueilli \'e0 votre aspect, t\'e2
+chant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l\rquote accusation que l\rquote on avait d\'e9pos\'e9e entre mes mains \'e9tait fond\'e9e\'85 et j\rquote ai tout lieu de croire qu\rquote elle l\rquote est en effet.
+\par
+\par \endash \~Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d\rquote un ton parfaitement poli, mais ferme, \'e0 qui j\rquote ai l\rquote honneur de parler\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur, je suis juge d\rquote instruction, et je viens \'e9clairer ma religion sur un fait que l\rquote on m\rquote a signal\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Veuillez, monsieur, me faire l\rquote honneur de vous expliquer, dit le docteur en s\rquote inclinant.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, reprit le magistrat, nomm\'e9 M.\~de\~Gernande, homme de cinquante ans environ, rempli de fermet\'e9, de droiture, et sachant allier les aust\'e8res devoirs de sa position avec une bienveillante politesse, monsieur, on vous reproche d
+\rquote avoir commis une\'85 erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus f\'e2cheuse\'85 Quant \'e0 l\rquote esp\'e8ce de cette erreur, j\rquote aime mieux croire que vous, monsieur, un des
+princes de la science, vous avez pu vous tromper compl\'e8tement dans l\rquote appr\'e9ciation d\rquote un fait m\'e9dical, que de vous soup\'e7onner d\rquote avoir oubli\'e9 tout ce qu\rquote il y avait de plus sacr\'e9 dans l\rquote exercice d\rquote
+une profession qui est presque un sacerdoce.
+\par
+\par \endash \~Lorsque vous aurez sp\'e9cifi\'e9 les faits, monsieur, r\'e9pondit le j\'e9suite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d\rquote honn\'eate homme est \'e0 l
+\rquote abri de tout reproche.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit M.\~de\~Gernande en s\rquote adressant \'e0 Adrienne, est-il vrai que vous ayez \'e9t\'e9 conduite dans cette maison par surprise\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur, s\rquote \'e9cria M.\~Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la mani\'e8re dont vous posez cette question est outrageante pour moi.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, c\rquote est \'e0 mademoiselle que j\rquote ai l\rquote honneur d\rquote adresser la parole, r\'e9pondit s\'e9v\'e8rement M.\~de\~Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions.
+\par
+\par Adrienne allait r\'e9pondre affirmativement \'e0 la question du magistrat, lorsqu\rquote un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu\rquote elle allait peut-\'eatre exposer Dagobert et son fils \'e0 de cruelles poursuites. Ce n\rquote \'e9
+tait pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une l\'e9gitime indignation contre d\rquote odieuses hypocrisies\~; elle e\'fbt regard\'e9 comme une l\'e2chet\'e9 de ne pas les d\'e9masquer\~
+; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignit\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur, permettez-moi de vous adresser \'e0 mon tour une question.
+\par
+\par \endash \~Parlez, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~La r\'e9ponse que je vais vous faire sera-t-elle regard\'e9e par vous comme une d\'e9nonciation formelle\~?
+\par
+\par \endash \~Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la v\'e9rit\'e9\'85 aucune consid\'e9ration ne doit vous engager \'e0 la dissimuler.
+\par
+\par \endash \~Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, suppos\'e9 qu\rquote ayant de justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas donner suite \'e0 la d\'e9claration que je vous aurai faite\~?
+\par
+\par \endash \~Vous pourrez, sans doute, arr\'eater toute poursuite, mademoiselle\~; mais la justice reprendra votre cause au nom de la soci\'e9t\'e9, si elle a \'e9t\'e9 l\'e9s\'e9e dans votre personne.
+\par
+\par \endash \~Le pardon me serait-il interdit, monsieur\~? Un d\'e9daigneux oubli du mal qu\rquote on m\rquote aurait fait ne me vengerait-il pas assez\~?
+\par
+\par \endash \~Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle\~; mais, j\rquote ai l\rquote honneur de vous le r\'e9p\'e9ter, la soci\'e9t\'e9 ne peut montrer la m\'eame indulgence dans le cas o\'f9 vous auriez \'e9t\'e9 victime d\rquote
+une coupable machination\'85 et j\rquote ai tout lieu de craindre qu\rquote il n\rquote en ait \'e9t\'e9 ainsi\'85 La mani\'e8re dont vous vous exprimez, la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de vos sentiments, le calme, la dignit\'e9 de votre attitude, tout me porte
+\'e0 croire que l\rquote on m\rquote a dit vrai.
+\par
+\par \endash \~J\rquote esp\'e8re, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son sang-froid, que vous me ferez du moins conna\'eetre la d\'e9claration qui vous a \'e9t\'e9 faite\~?
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote a \'e9t\'e9 affirm\'e9, monsieur, dit le magistrat d\rquote un ton s\'e9v\'e8re, que Mlle de Cardoville a \'e9t\'e9 conduite ici par surprise\'85
+\par
+\par \endash \~Par surprise\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Il est vrai, mademoiselle a \'e9t\'e9 conduite ici par surprise, r\'e9pondit le j\'e9suite de robe courte, apr\'e8s un moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Vous en convenez, demanda M.\~de\~Gernande.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, monsieur, je conviens d\rquote avoir eu recours \'e0 un moyen que l\rquote on est malheureusement oblig\'e9 d\rquote employer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n\rquote ont pas conscience de leur f\'e2cheux \'e9tat
+\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, reprit le magistrat, l\rquote on m\rquote a d\'e9clar\'e9 que Mlle de Cardoville n\rquote avait jamais eu besoin de vos soins.
+\par
+\par \endash \~Ceci est une question de m\'e9decine l\'e9gale dont la justice n\rquote est seule appel\'e9e \'e0 d\'e9cider, monsieur, et qui doit \'eatre examin\'e9e, d\'e9battue contradictoirement, dit M.\~Baleinier reprenant toute son assurance.
+\par
+\par \endash \~Cette question sera, en effet, monsieur, d\rquote autant plus s\'e9rieusement d\'e9battue, que l\rquote on vous accuse d\rquote avoir s\'e9questr\'e9 Mlle de Cardoville quoiqu\rquote elle jouisse de toute sa raison.
+\par
+\par \endash \~Et puis-je vous demander dans quel but, dit M.\~Baleinier avec un l\'e9ger haussement d\rquote \'e9paules et d\rquote un ton ironique, dans quel int\'e9r\'eat j\rquote aurais commis une indignit\'e9 pareille, en admettant que ma r\'e9
+putation ne me mette pas au-dessus d\rquote une accusation si odieuse et si absurde\~?
+\par
+\par \endash \~Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot de famille tram\'e9 contre Mlle de Cardoville dans un int\'e9r\'eat de cupidit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et qui a os\'e9 faire, monsieur, une d\'e9nonciation aussi calomnieuse\~? s\rquote \'e9cria le docteur Baleinier avec une indignation chaleureuse\~; qui a eu l\rquote audace d\rquote accuser un homme respectable, et, j\rquote
+ose le dire, respect\'e9 \'e0 tous \'e9gards, d\rquote avoir \'e9t\'e9 complice de cette infamie\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi\'85 moi\'85 dit froidement Rodin.
+\par
+\par \endash \~Vous\~!\'85 s\rquote \'e9cria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas, il resta comme foudroy\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi\'85 qui vous accuse, reprit Rodin d\rquote une voix nette et br\'e8ve\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, c\rquote est monsieur qui, ce matin m\'eame, muni de preuves suffisantes, est venu r\'e9clamer mon intervention en faveur de Mlle de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d\rquote un pas, afin qu\rquote Adrienne p\'fb
+t apercevoir son d\'e9fenseur.
+\par
+\par Jusqu\rquote alors, dans cette sc\'e8ne, le nom de Rodin n\rquote avait pas encore \'e9t\'e9 prononc\'e9\~; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du secr\'e9taire de l\rquote Abb\'e9 d\rquote Aigrigny, sous de f\'e2cheux rapports\~; mais ne l
+\rquote ayant jamais vu, elle ignorait que son lib\'e9rateur n\rquote \'e9tait autre que ce j\'e9suite\~; aussi jeta-t-elle aussit\'f4t sur lui un regard m\'eal\'e9 de curiosit\'e9, d\rquote int\'e9r\'eat, de surprise et de reconnaissance. La figure cadav
+\'e9reuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses v\'eatements sordides, eussent, quelques jours auparavant, caus\'e9 \'e0 Adrienne un d\'e9go\'fbt peut-\'eatre invincible\~; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, ch\'e9
+tive, difforme, et v\'eatue presque de haillons, \'e9tait dou\'e9e, malgr\'e9 ses dehors disgracieux, d\rquote un des plus nobles c\'9curs que l\rquote on p\'fbt admirer, ce ressouvenir fut singuli\'e8rement favorable au j\'e9
+suite. Mlle de Cardoville oublia qu\rquote il \'e9tait laid et sordide pour songer qu\rquote il \'e9tait vieux, qu\rquote il semblait pauvre et qu\rquote il venait la secourir.
+\par
+\par Le docteur Baleinier, malgr\'e9 sa ruse, malgr\'e9 son audacieuse hypocrisie, malgr\'e9 sa pr\'e9sence d\rquote esprit, ne pouvait cacher \'e0 quel point la d\'e9nonciation de Rodin le bouleversait\~; sa t\'eate se perdait en pensant que, le lendemain m
+\'eame de la s\'e9questration d\rquote Adrienne dans cette maison, c\rquote \'e9tait l\rquote implacable appel de Rodin, \'e0 travers le guichet de la chambre, qui l\rquote avait emp\'each\'e9, lui, Baleinier, de c\'e9der \'e0 la piti\'e9
+ que lui inspirait la douleur d\'e9sesp\'e9r\'e9e de cette malheureuse fille amen\'e9e \'e0 douter presque de sa raison. Et c\rquote \'e9tait Rodin, lui si inexorable, lui l\rquote \'e2me damn\'e9e, le subalterne d\'e9vou\'e9 au p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, qui d\'e9non\'e7ait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en libert\'e9 d\rquote Adrienne\'85 alors que, la veille, le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait encore ordonn\'e9 de redoubler de s\'e9v\'e9rit\'e9 envers elle\~!\'85
+ Le j\'e9suite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d\rquote une abominable fa\'e7on le p\'e8re d\rquote Aigrigny, et que les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoy\'e9 ce mis\'e9rable secr\'e9taire\~; aussi M.\~Baleinier, exasp
+\'e9r\'e9 par ce qu\rquote il regardait comme une monstrueuse trahison, s\rquote \'e9cria de nouveau avec indignation et d\rquote une voix entrecoup\'e9e par la col\'e8re\~:
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est vous, monsieur\'85 vous qui avez le front de m\rquote accuser\'85 vous\'85 qui\'85 il y a peu de jours encore\'85
+\par
+\par Puis, r\'e9fl\'e9chissant qu\rquote accuser Rodin de complicit\'e9, c\rquote \'e9tait s\rquote accuser soi-m\'eame, il eut l\rquote air de c\'e9der \'e0 une trop vive \'e9motion, et reprit avec amertume\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, monsieur, vous \'eates la derni\'e8re personne que j\rquote aurais crue capable d\rquote une si odieuse d\'e9nonciation\'85 c\rquote est honteux\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et qui donc mieux que moi pouvait d\'e9noncer cette indignit\'e9\~? r\'e9pondit Rodin d\rquote un ton rude et cassant. N\rquote \'e9tais-je pas en position d\rquote apprendre, mais malheureus
+ement trop tard, de quelle machination Mlle de Cardoville\'85 et d\rquote autres encore\'85 \'e9taient victimes\~?\'85 Alors, quel \'e9tait mon devoir d\rquote honn\'eate homme\~? Avertir M.\~le magistrat\'85 lui prouver ce que j\rquote avan\'e7ais et l
+\rquote accompagner ici. C\rquote est ce que j\rquote ai fait.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n\rquote est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote accuse M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~! reprit Rodin d\rquote une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j\rquote accuse Mme\~de\~Saint-Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d\rquote avoir, par un vil int\'e9r
+\'eat, s\'e9questr\'e9 mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M.\~le mar\'e9chal Simon dans le couvent. Est-ce clair\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! ce n\rquote est que trop vrai, dit vivement Adrienne\~; j\rquote ai vu ces pauvres enfants bien \'e9plor\'e9es me faire des signes de d\'e9sespoir.
+\par
+\par L\rquote accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier. Il fut alors surabondamment prouv\'e9 que le }{\i tra\'eetre }{avait compl\'e8tement pass\'e9 dans le camp ennemi\'85 Ayant h\'e2
+te de mettre un terme \'e0 cette sc\'e8ne si embarrassante, il dit au magistrat, en t\'e2chant de faire bonne contenance, malgr\'e9 sa vive \'e9motion\~:
+\par
+\par \endash \~Je pourrais, monsieur, me borner \'e0 garder le silence et d\'e9daigner de telles accusations, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote une d\'e9cision judiciaire leur e\'fbt donn\'e9 une autorit\'e9 quelconque\'85 Mais, fort de ma conscience, je m
+\rquote adresse \'e0 Mlle de Cardoville elle-m\'eame et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annon\'e7ais pas que sa sant\'e9 serait bient\'f4t dans un \'e9tat assez satisfaisant pour qu\rquote elle p\'fbt quitter cette maison. J\rquote
+adjure mademoiselle, au nom de sa loyaut\'e9 bien connue, de me r\'e9pondre si tel n\rquote a pas \'e9t\'e9 mon langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si\'85
+\par
+\par \endash \~Allons donc, monsieur\~! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, suppos\'e9 que cette ch\'e8re demoiselle avoue cela par pure g\'e9n\'e9rosit\'e9, qu\rquote est-ce que cela prouve en votre faveur\~? Rien du tout\'85
+\par
+\par \endash \~Comment, monsieur\~!\'85 s\rquote \'e9cria le docteur, vous vous permettez\'85
+\par
+\par \endash \~Je me permets de vous d\'e9masquer sans votre agr\'e9ment\~; c\rquote est un inconv\'e9nient, il est vrai\~; mais qu\rquote est-ce que vous venez nous dire\~? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parl\'e9 comme si elle \'e9tait folle
+\~!\'85 Parbleu\~! voil\'e0 qui est bien concluant\~!
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur\'85 dit le docteur.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est \'e9vident que dans la pr\'e9vision de ce qui arrive aujourd\rquote hui, afin de vous m\'e9nager une \'e9chappatoire, vous avez feint d\rquote \'eatre persuad\'e9 de votre ex\'e9
+crable mensonge, m\'eame aux yeux de cette pauvre demoiselle, afin d\rquote invoquer plus tard le b\'e9n\'e9fice de votre conviction pr\'e9tendue\'85 Allons donc\~! ce n\rquote est pas \'e0 des gens de bon sens, de c\'9cur droit, que l\rquote
+on fait de ces contes-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! monsieur\~!\'85 s\rquote \'e9cria Baleinier courrouc\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! monsieur, reprit Rodin d\rquote une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous r\'e9servez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse s\'e9questration sur une erreur scientifique\~
+? Moi, je dis oui\'85 et j\rquote ajoute que vous vous croyez hors d\rquote affaire parce que vous dites maintenant\~: \'ab\~Gr\'e2ce \'e0 mes soins, mademoiselle a recouvr\'e9 sa raison, que veut-on de plus\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.
+\par
+\par \endash \~Vous soutenez une fausset\'e9, car il est prouv\'e9 que jamais la raison de mademoiselle n\rquote a \'e9t\'e9 un instant \'e9gar\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et moi, monsieur, je maintiens qu\rquote elle l\rquote a \'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Vous\~! et comment cela\~? s\rquote \'e9cria le docteur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que je me garderai de vous dire quant \'e0 pr\'e9sent\'85 comme vous le pensez bien\'85 r\'e9pondit Rodin avec un sourire ironique.
+\par
+\par Puis il ajouta avec indignation\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d\rquote oser soulever une question semblable devant mademoiselle\~; \'e9pargnez-lui au moins une telle discussion.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! Fi\~! monsieur\'85 vous dis-je, fi\~!\'85 cela est odieux \'e0 soutenir devant mademoiselle\~; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec d\'e9go\'fbt.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est un acharnement inconcevable\~! s\rquote \'e9cria le j\'e9suite de robe courte exasp\'e9r\'e9, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialit\'e9 en laissant accumuler contre moi de si grossi\'e8res calomnies
+\~!
+\par
+\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit s\'e9v\'e8rement M.\~de\~Gernande, j\rquote ai le droit non seulement d\rquote entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire d\'e8s qu\rquote il peut \'e9clairer ma religion\~; de tout ceci, il r\'e9sulte, m\'ea
+me \'e0 votre avis, monsieur le docteur, que l\rquote \'e9tat de sant\'e9 de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu\rquote elle puisse rentrer dans sa famille aujourd\rquote hui m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote y vois pas du moins de tr\'e8s grave inconv\'e9nient, monsieur, dit le docteur\~; seulement je maintiens que la gu\'e9rison n\rquote est pas aussi compl\'e8te qu\rquote elle aurait pu l\rquote \'eatre, et je d\'e9cline, \'e0
+ ce sujet, toute responsabilit\'e9 pour l\rquote avenir.
+\par
+\par \endash \~Vous le pouvez d\rquote autant mieux, dit Rodin, qu\rquote il est douteux que mademoiselle s\rquote adresse d\'e9sormais \'e0 vos honn\'eates lumi\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Il est donc utile d\rquote user de mon initiative pour vous demander d\rquote ouvrir \'e0 l\rquote instant les portes de cette maison \'e0 Mlle de Cardoville, dit le magistrat au directeur.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 la question de savoir si vous avez s\'e9questr\'e9 mademoiselle \'e0 l\rquote aide d\rquote une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur\~; vous serez entendu.
+\par
+\par \endash \~Je suis tranquille, monsieur, r\'e9pondit M.\~Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.
+\par
+\par \endash \~Je le d\'e9sire, monsieur, dit M.\~de\~Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu\rquote il s\rquote agit de personnes dans une position telle que la v\'f4tre, monsieur, nous d\'e9sirons toujours trouver des innocents.
+
+\par
+\par Puis, s\rquote adressant \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette sc\'e8ne a de p\'e9nible, a de blessant pour votre d\'e9licatesse et pour votre g\'e9n\'e9rosit\'e9. Il d\'e9pendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M.\~
+Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours. Un mot encore\'85 l\rquote homme de c\'9cur et de loyaut\'e9 (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre d\'e9fense d\rquote une mani\'e8re si franche, si d\'e9sint\'e9ress\'e9e, m\rquote a dit qu
+\rquote il croyait savoir que vous voudriez peut-\'eatre bien vous charger momentan\'e9ment des filles de M.\~le mar\'e9chal Simon\'85 je vais de ce pas les r\'e9clamer au couvent o\'f9 elles ont \'e9t\'e9 conduites aussi par surprise.
+\par
+\par \endash \~En effet, monsieur, r\'e9pondit Adrienne, aussit\'f4t que j\rquote ai appris l\rquote arriv\'e9e des filles de M.\~le mar\'e9chal Simon \'e0 Paris, mon intention a \'e9t\'e9 de leur offrir un appartement chez moi. Mlles Simon sont
+ mes proches parentes. C\rquote est \'e0 la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en s\'9curs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier\'85
+\par
+\par \endash \~Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur int\'e9r\'eat, reprit M.\~de Gernande. Puis, s\rquote adressant \'e0 M.\~Baleinier\~:
+\par
+\par \endash \~Consentirez-vous, monsieur, \'e0 ce que j\rquote am\'e8ne ici tout \'e0 l\rquote heure Mlles Simon\~? j\rquote irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville fera ses pr\'e9paratifs de d\'e9part\~
+; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente.
+\par
+\par \endash \~Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de la sienne en attendant le moment de son d\'e9part, r\'e9pondit M.\~Baleinier. Ma voiture sera \'e0 ses ordres pour la conduire.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit le magistrat en s\rquote approchant d\rquote Adrienne, sans pr\'e9juger la question qui sera prochainement port\'e9e devant la justice, je puis du moins regretter de n\rquote avoir pas \'e9t\'e9 appel\'e9 plus t\'f4t aupr\'e8
+s de vous\~; j\rquote aurais pu vous \'e9pargner quelques jours de cruelle souffrance\'85 car votre position a d\'fb \'eatre bien cruelle.
+\par
+\par \endash \~Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignit\'e9 charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l\rquote int\'e9r\'eat que vous m\rquote avez t\'e9moign\'e9, et j\rquote esp\'e8
+re que vous voudrez bien me mettre \'e0 m\'eame de vous remercier chez moi\'85 non de la justice que vous m\rquote avez accord\'e9e, mais de la mani\'e8re si bienveillante et j\rquote oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l\rquote avez rendue
+\'85 Et puis enfin, monsieur, ajouta Mlle de Cardoville en souriant avec gr\'e2ce, je tiens \'e0 vous prouver que ce qu\rquote on appelle ma }{\i gu\'e9rison }{est bien r\'e9el.
+\par
+\par M.\~de Gernande s\rquote inclina respectueusement devant Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Pendant le court entretien du magistrat et d\rquote Adrienne, tous deux avaient tourn\'e9 enti\'e8rement le dos \'e0 M.\~Baleinier et \'e0 Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu\rquote il venait d
+\rquote \'e9crire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, \'e9bahi, stup\'e9fait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce \'e0 son front, qu\rquote
+il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s\rquote \'e9tait pass\'e9 si rapidement que, lorsque M.\~de\~Gernande se retourna, Rodin, \'e9loign\'e9
+ de quelques pas du docteur Baleinier, regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en pr\'e9c\'e9dant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut plein d\rquote affabilit\'e9.
+\par
+\par Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir conduit M.\~de\~Gernande jusqu\rquote \'e0 la porte ext\'e9rieure de sa maison, M.\~Baleinier se h\'e2ta de lire le billet \'e9crit par Rodin\~; il \'e9tait con\'e7u en ces termes\~:
+\par
+\par \'ab\~Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin\~; dites \'e0 la sup\'e9rieure d\rquote ob\'e9ir \'e0 l\rquote ordre que j\rquote ai donn\'e9 au sujet des deux jeunes filles\~; cela est de la derni\'e8re importance.\~\'bb
+\par
+\par Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouv\'e8rent au docteur Baleinier, marchant ce jour-l\'e0 d\rquote \'e9tonnements en \'e9bahissements, que le secr\'e9taire du r\'e9v\'e9rend p\'e8
+re, loin de trahir, agissait toujours }{\i pour la plus grande gloire du Seigneur. }{Seulement tout en ob\'e9issant, M.\~Baleinier cherchait en vain \'e0 comprendre le motif de l\rquote inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d
+\rquote une affaire qu\rquote on devait d\rquote abord \'e9touffer, et qui pouvait avoir les suites les plus f\'e2cheuses pour le p\'e8re d\rquote Aigrigny, pour Mme\~de\~Saint-Dizier et pour lui, Baleinier.
+\par
+\par Mais revenons \'e0 Rodin, rest\'e9 seul avec Mlle de Cardoville.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800237}{\*\bkmkstart _Toc97807973}VII. Le secr\'e9taire du
+ p\'e8re d\rquote Aigrigny.{\*\bkmkend _Toc92800237}{\*\bkmkend _Toc97807973}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\'c0
+ peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s\rquote \'e9cria en regardant Rodin avec un m\'e9lange de respect et de reconnaissance\~:
+\par
+\par \endash \~Enfin, gr\'e2ce \'e0 vous, monsieur\'85 je suis libre\'85 libre\'85 Oh\~! je n\rquote avais jamais senti tout ce qu\rquote il y a de bien-\'eatre, d\rquote expansion, d\rquote \'e9panouissement dans ce mot adorable\'85 libert\'e9\~!\~!
+\par
+\par Et le sein d\rquote Adrienne palpitait\~; ses narines roses se dilataient, ses l\'e8vres vermeilles s\rquote entr\rquote ouvraient comme si elle e\'fbt aspir\'e9 avec d\'e9lices un air vivifiant et pur.
+\par
+\par \endash \~Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit-elle, mais j\rquote ai assez souffert de ma captivit\'e9 pour faire v\'9cu de rendre chaque ann\'e9e quelques pauvres prisonniers pour dettes \'e0 la libert\'e9. Ce v\'9cu vous para
+\'eet sans doute un peu }{\i moyen \'e2ge, }{ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre \'e0 cette noble \'e9poque seulement ses meubles et ses vitraux\'85 Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pens\'e9e de
+}{\i d\'e9livrance }{qui vient d\rquote \'e9clore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez \'e9mu, touch\'e9. Ah\~! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu\rquote elle vous paye de votre g\'e9n\'e9reux secours\~
+! reprit la jeune fille avec exaltation.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une compl\'e8te transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme nagu\'e8re si dur, si tranchant, si inflexible \'e0 l\rquote \'e9gard du docteur Baleinier, semblait sous l\rquote
+influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vip\'e8re, \'e0 demi voil\'e9s, s\rquote attachaient sur Adrienne avec une expression d\rquote ineffable int\'e9r\'eat\'85 Puis, comme s\rquote il e\'fbt voulu s\rquote
+arracher tout \'e0 coup \'e0 ces impressions, il dit en se parlant \'e0 lui-m\'eame\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, allons, pas d\rquote attendrissement. Le temps est trop pr\'e9cieux\~!\'85 ma mission n\rquote est pas remplie\'85 Non, elle ne l\rquote est pas\'85 ma ch\'e8re demoiselle, ajouta-t-il en s\rquote adressant \'e0 Adrienne\~; ainsi\'85
+ croyez-moi\'85 nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du pr\'e9sent, si important pour vous et pour votre famille\'85 Savez-vous ce qui se passe\~?
+\par
+\par Adrienne regarda le j\'e9suite avec surprise, et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Que se passe-t-il donc, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Savez-vous le v\'e9ritable motif de votre s\'e9questration dans cette maison\~?\'85 savez-vous ce qui a fait agir Mme\~de\~Saint-Dizier et l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~?
+\par
+\par En entendant prononcer ces noms d\'e9test\'e9s, les traits de Mlle de Cardoville, nagu\'e8re si heureusement \'e9panouis, s\rquote attrist\'e8rent, et elle r\'e9pondit avec amertume\~:
+\par
+\par \endash \~La haine, monsieur\'85 a sans doute anim\'e9 Mme\~de\~Saint-Dizier contre moi.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 la haine\'85 et de plus le d\'e9sir de vous d\'e9pouiller impun\'e9ment d\rquote une fortune immense\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 monsieur, et comment\~?
+\par
+\par \endash \~Vous ignorez donc, ma ch\'e8re demoiselle, l\rquote int\'e9r\'eat que vous aviez \'e0 vous trouver, le 13 f\'e9vrier, rue Saint-Fran\'e7ois, pour un h\'e9ritage\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ignorais cette date et ces d\'e9tails, monsieur\~; mais je savais incompl\'e8tement par quelques papiers de famille, et gr\'e2ce \'e0 une circonstance assez extraordinaire, qu\rquote un de nos anc\'eatres\'85
+\par
+\par \endash \~Avait laiss\'e9 une somme \'e9norme \'e0 partager entre ses descendants, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que malheureusement vous ignoriez, ma ch\'e8re demoiselle, c\rquote est que les h\'e9ritiers \'e9taient tenus de se trouver r\'e9unis le 13 f\'e9vrier \'e0 heure fixe\~: ce jour et cette heure pass\'e9s, les retardataires devaient \'eatre d
+\'e9poss\'e9d\'e9s. Comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a enferm\'e9e ici, ma ch\'e8re demoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Oh oui\~! je comprends, s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville\~: \'e0 la haine que me portait ma tante se joignait la cupidit\'e9\'85 tout s\rquote explique. Les filles du g\'e9n\'e9ral Simon, h\'e9riti\'e8res comme moi, ont \'e9t\'e9 s\'e9questr
+\'e9es comme moi\'85
+\par
+\par \endash \~Et cependant, s\rquote \'e9cria Rodin, vous et elles n\rquote \'eates pas les seules victimes\'85
+\par
+\par \endash \~Quelles sont donc les autres, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Le prince indien.
+\par
+\par \endash \~Le prince Djalma\~? dit vivement Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Il a failli \'eatre empoisonn\'e9 par un narcotique\'85 dans le m\'eame int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Grand Dieu\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille en joignant les mains avec \'e9pouvante. C\rquote est horrible\~! lui\'85 lui\'85 ce jeune prince que l\rquote on dit d\rquote un caract\'e8re si noble, si g\'e9n\'e9reux\~! Mais j\rquote
+avais envoy\'e9 au ch\'e2teau de Cardoville\'85
+\par
+\par \endash \~Un homme de confiance charg\'e9 de ramener le prince \'e0 Paris\~; je sais cela, ma ch\'e8re demoiselle, mais, \'e0 l\rquote aide d\rquote une ruse, cet homme a \'e9t\'e9 \'e9loign\'e9 et le jeune Indien livr\'e9 \'e0 ses ennemis.
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 cette heure\'85 o\'f9 est-il\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai que de vagues renseignements\~; je sais seulement qu\rquote il est \'e0 Paris, mais je ne d\'e9sesp\'e8re pas de le retrouver\~; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle\~; car on ne saurait trop aim
+er les rares qualit\'e9s de ce pauvre fils de roi. Quel c\'9cur, ma ch\'e8re demoiselle\~! quel c\'9cur\~!\~! oh\~! c\rquote est un c\'9cur d\rquote or, brillant et pur comme l\rquote or de son pays.
+\par
+\par \endash \~Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec \'e9motion, il ne faut rien n\'e9gliger pour cela, je vous en conjure\~; c\rquote est mon parent\'85 il est seul ici\'85 sans appui, sans secours.
+\par
+\par \endash \~Certainement, reprit Rodin avec commis\'e9ration, pauvre enfant\'85 car c\rquote est presque un enfant\'85 dix-huit ou dix-neuf ans\'85 jet\'e9 au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa na\'efvet
+\'e9, sa confiance, \'e0 quels p\'e9rils ne serait-il pas expos\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~Mais il s\rquote agit d\rquote abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons \'e0 ces dangers\'85 Avant d\rquote \'eatre enferm\'e9e ici, apprenant son arriv\'e9e en France, j\rquote avais envoy\'e9
+ un homme de confiance lui offrir les services d\rquote un ami inconnu\~; je vois maintenant que cette folle id\'e9e, que l\rquote on m\rquote a reproch\'e9e, \'e9tait fort sens\'e9e\'85 Aussi j\rquote y tiens plus que jamais\~; le prince est d
+e ma famille, je lui dois une g\'e9n\'e9reuse hospitalit\'e9\'85 je lui destinais le pavillon que j\rquote occupais chez ma tante\'85
+\par
+\par \endash \~Mais vous, ma ch\'e8re demoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Aujourd\rquote hui m\'eame, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j\rquote avais fait pr\'e9parer, \'e9tant bien d\'e9cid\'e9e \'e0 quitter Mme\~de\~Saint-Dizier et \'e0 vivre seule et \'e0
+ ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d\rquote \'eatre le bon g\'e9nie de notre famille, soyez aussi g\'e9n\'e9reux envers le prince Djalma que vous l\rquote avez \'e9t\'e9 pour moi, pour les filles du mar\'e9chal Simon\~
+; je vous en conjure, t\'e2chez de d\'e9couvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu\rquote un ami inconnu lui offre\'85 qu\rquote il ne s\rquote inqui\'e8te de rien\~
+; on pourvoira \'e0 tous ses besoins\~; il vivra comme il doit vivre\'85 en prince.
+\par
+\par \endash \~Oui, il vivra en prince, gr\'e2ce \'e0 votre royale munificence\'85 Mais jamais touchant int\'e9r\'eat n\rquote aura \'e9t\'e9 mieux plac\'e9\'85 Il suffit de voir, comme je l\rquote ai vue, sa belle et m\'e9lancolique figure pour\'85
+\par
+\par \endash \~Vous l\rquote avez donc vu, monsieur\~? dit Adrienne en interrompant Rodin.
+\par
+\par \endash \~Oui, ma ch\'e8re demoiselle, je l\rquote ai vue pendant deux heures environ\'85 et il ne m\rquote en a pas fallu davantage pour le juger\~: ses traits charmants sont le miroir de son \'e2me.
+\par
+\par \endash \~Et o\'f9 l\rquote avez-vous vu, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre ancien ch\'e2teau de Cardoville, ma ch\'e8re demoiselle, non loin duquel la temp\'eate l\rquote avait jet\'e9\'85 et o\'f9 je m\rquote \'e9tais rendu afin de\'85
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation, Rodin reprit comme emport\'e9 par sa franchise\~:
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! o\'f9 je m\rquote \'e9tais rendu pour faire une mauvaise action, honteuse et mis\'e9rable\'85 il faut bien l\rquote avouer\'85
+\par
+\par \endash \~Vous, monsieur\'85 au ch\'e2teau de Cardoville\~? pour une mauvaise action\~! s\rquote \'e9cria Adrienne profond\'e9ment surprise\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! oui, ma ch\'e8re demoiselle, r\'e9pondit na\'efvement Rodin. En un mot, j\rquote avais ordre de M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny de mettre votre ancien r\'e9gisseur dans l\rquote alternative ou d\rquote \'eatre renvoy\'e9
+, ou de se pr\'eater \'e0 une indignit\'e9\'85 oui, \'e0 quelque chose qui ressemblait fort \'e0 de l\rquote espionnage et \'e0 de la calomnie\'85 mais l\rquote honn\'eate et digne homme a refus\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Mais qui \'eates-vous donc\~? dit Mlle de Cardoville de plus en plus \'e9tonn\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Je suis\'85 Rodin\'85 ex-secr\'e9taire de M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\'85 bien peu de chose, comme vous le voyez.
+\par
+\par Il faut renoncer \'e0 rendre l\rquote accent \'e0 la fois humble et ing\'e9nu du j\'e9suite en pronon\'e7ant ces mots, qu\rquote il accompagna d\rquote un salut respectueux.
+\par
+\par \'c0 cette r\'e9v\'e9lation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l\rquote avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l\rquote humble secr\'e9taire de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, comme d\rquote une sorte de machine ob
+\'e9issante et passive. Ce n\rquote \'e9tait pas tout\~: le r\'e9gisseur de la terre de Cardoville, en \'e9crivant \'e0 Adrienne au sujet du prince Djalma, s\rquote \'e9tait plaint des propositions perfides et d\'e9loyales de Rodin. Elle sentit donc s
+\rquote \'e9veiller une vague d\'e9fiance lorsqu\rquote elle apprit que son lib\'e9rateur \'e9tait l\rquote homme qui avait jou\'e9 un r\'f4le si odieux. Du reste, ce sentiment d\'e9favorable \'e9tait balanc\'e9 par ce qu\rquote elle devait \'e0
+ Rodin et par la d\'e9nonciation qu\rquote il venait de formuler si nettement contre l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny devant le magistrat\~; et puis enfin par l\rquote aveu m\'eame du j\'e9suite, qui, s\rquote accusant lui-m\'ea
+me, allait ainsi au-devant du reproche qu\rquote on pouvait lui adresser. N\'e9anmoins, ce fut avec une sorte de froide r\'e9serve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commenc\'e9 par elle avec autant de franchise que d\rquote
+abandon et de sympathie.
+\par
+\par Rodin s\rquote aper\'e7ut de l\rquote impression qu\rquote il causait\~; il s\rquote y attendait\~: il ne se d\'e9concerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l\rquote envisagea
+nt bien en face et attachant sur lui un regard per\'e7ant\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 vous \'eates monsieur Rodin\'85 le secr\'e9taire de M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~?
+\par
+\par \endash \~Dites ex-secr\'e9taire, s\rquote il vous pla\'eet, ma ch\'e8re demoiselle, r\'e9pondit le j\'e9suite\~; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\'85 Je m\rquote
+en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pav\'e9\'85 Mais il n\rquote importe\'85 Qu\rquote est-ce que je dis\~! mais tant mieux, puisqu\rquote \'e0 ce prix-l\'e0 des m\'e9chants sont d\'e9masqu\'e9s et d\rquote honn\'eates gens secourus.
+
+\par
+\par Ces mots, dit tr\'e8s simplement et tr\'e8s dignement, ramen\'e8rent la piti\'e9 au c\'9cur d\rquote Adrienne. Elle songea qu\rquote apr\'e8s tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny ainsi d\'e9voil\'e9
+e devait \'eatre inexorable, et, apr\'e8s tout, Rodin l\rquote avait brav\'e9e pour faire une g\'e9n\'e9reuse r\'e9v\'e9lation.
+\par
+\par Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement\~:
+\par
+\par \endash \~Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous \'e9tiez charg\'e9 de faire au r\'e9gisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir \'e0 vous en charger\~?
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? pourquoi\~? reprit Rodin avec une sorte d\rquote impatience p\'e9nible. Eh\~! mon Dieu\~! parce que j\rquote \'e9tais alors compl\'e8tement sous le charme de l\rquote abb\'e9 d\rquote
+Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l\rquote ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu\rquote il y ait au monde\~
+; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens\'85 Et je dois l\rquote avouer, la fin qu\rquote il semblait se proposer \'e9tait belle et grande\~; mais avant-hier\'85 j\rquote ai \'e9t\'e9 cruellement d\'e9sabus\'e9\'85
+ un coup de foudre m\rquote a r\'e9veill\'e9. Tenez, ma ch\'e8re demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d\rquote embarras et de confusion, ne parlons plus de mon f\'e2cheux voyage \'e0 Cardoville. Quoique je n\rquote aie \'e9t\'e9 qu\rquote
+un instrument ignorant et aveugle, j\rquote en ai autant de honte et de chagrin que si j\rquote avais agi de moi-m\'eame. Cela me p\'e8se et m\rquote oppresse. Je vous en prie, parlons plut\'f4t de vous, de ce qui vous int\'e9resse\~; car l\rquote \'e2
+me se dilate aux g\'e9n\'e9reuses pens\'e9es, comme la poitrine se dilate \'e0 un air pur et salubre.
+\par
+\par Rodin venait de faire si spontan\'e9ment l\rquote aveu de sa faute, il l\rquote expliquait si naturellement, il en paraissait si sinc\'e8rement contrit, qu\rquote Adrienne, dont les soup\'e7ons n\rquote avaient pas d\rquote ailleurs d\rquote autres \'e9l
+\'e9ments, sentit sa d\'e9fiance beaucoup diminuer.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c\rquote est \'e0 Cardoville que vous avez vu le prince Djalma\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui\~: aussi je remplirai ma t\'e2che jusqu\rquote au bout\~; soyez tranquille, ma ch\'e8re demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du mar\'e9
+chal Simon, le prince ne sera victime de ce d\'e9testable complot, qui ne s\rquote est malheureusement pas arr\'eat\'e9 l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Et qui donc encore a-t-il menac\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Hardy, homme rempli d\rquote honneur, et de probit\'e9, aussi votre parent, aussi int\'e9ress\'e9 dans cette succession, a \'e9t\'e9 \'e9loign\'e9 de Paris par une inf\'e2me trahison\'85 Enfin, un dernier h\'e9
+ritier, malheureux artisan, tombant dans un pi\'e8ge habilement tendu, a \'e9t\'e9 jet\'e9 dans une prison pour dettes.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, dit tout \'e0 coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m\rquote \'e9pouvante, \'e9tait-il donc tram\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Au profit de M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~! r\'e9pondit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Lui\~? et comment\~? de quel droit\~? il n\rquote \'e9tait pas h\'e9ritier\~!
+\par
+\par \endash \~Ce serait trop long \'e0 vous expliquer, ma ch\'e8re demoiselle\~; un jour vous saurez tout\~; soyez seulement convaincue que votre famille n\rquote avait pas d\rquote ennemi plus acharn\'e9 que l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit Adrienne c\'e9dant \'e0 un dernier soup\'e7on, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu m\'e9riter ou vous inspirer le vif int\'e9r\'eat que vous me t\'e9moignez, et que vous \'e9tendez m\'ea
+me sur toutes les personnes de ma famille\~?
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! ma ch\'e8re demoiselle, r\'e9pondit Rodin en souriant, si je vous le dis\'85 vous allez vous moquer de moi\'85 ou ne pas me comprendre\'85
+\par
+\par \endash \~Parlez, je vous en prie, monsieur\~; ne doutez ni de moi ni de vous.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! je me suis int\'e9ress\'e9, d\'e9vou\'e9 \'e0 vous, parce que votre c\'9cur est g\'e9n\'e9reux, votre esprit \'e9lev\'e9, votre caract\'e8re ind\'e9pendant et fier\'85 une fois bien \'e0 vous, ma foi\~! les v\'f4tres, qui sont d
+\rquote ailleurs aussi fort dignes d\rquote int\'e9r\'eat, ne m\rquote ont pas \'e9t\'e9 indiff\'e9rents\~: les servir, c\rquote \'e9tait vous servir encore.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur\'85 en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m\rquote adressez\'85 comment avez-vous pu juger de mon c\'9cur, de mon esprit, de mon caract\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Je vais vous le dire, ma ch\'e8re demoiselle\~; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j\rquote ai grand\rquote honte\'85 Lors m\'eame que vous ne seriez pas si merveilleusement dou\'e9e, ce que vous avez souffert depuis votre entr\'e9
+e dans cette maison devrait suffire, n\rquote est-ce pas\~! pour vous m\'e9riter l\rquote int\'e9r\'eat de tout homme de c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Je le crois, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Je pourrais donc expliquer ainsi mon int\'e9r\'eat pour vous. Eh bien\~! pourtant\'85 je l\rquote avoue, cela ne m\rquote aurait pas suffi. Vous auriez \'e9t\'e9 simplement Mlle de Cardoville, tr\'e8s riche, tr\'e8s noble et tr\'e8
+s belle jeune fille, que votre malheur m\rquote e\'fbt fort apitoy\'e9 sans doute\~; mais je me serais dit\~: Cette pauvre demoiselle est tr\'e8s \'e0 plaindre, soit\~; mais moi, pauvre homme, qu\rquote y puis-je\~
+? Mon unique ressource est ma place de secr\'e9taire de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, et c\rquote est lui qu\rquote il me faut attaquer\~! il est tout-puissant, et je ne suis rien\~; lutter contre lui, c\rquote
+est me perdre sans espoir de sauver cette infortun\'e9e. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous \'e9tiez, ma ch\'e8re demoiselle, ma foi\~! je me suis r\'e9volt\'e9 dans mon inf\'e9riorit\'e9. Non, non, me suis-je dit, mille fois non\~
+! Une si belle intelligence, un si grand c\'9cur, ne seront pas victimes d\rquote un abominable complot\'85 Peut-\'eatre je serai bris\'e9 dans la lutte, mais du moins j\rquote aurai tent\'e9 de combattre.
+\par
+\par Il est impossible de dire avec quel m\'e9lange de finesse, d\rquote \'e9nergie, de sensibilit\'e9 Rodin avait accentu\'e9 ces paroles. Ainsi que cela arrive fr\'e9quemment aux gens singuli\'e8rement disgracieux et repoussants d\'e8s qu\rquote
+ils sont parvenus \'e0 faire oublier leur laideur, cette laideur m\'eame devient un motif d\rquote int\'e9r\'eat, de commis\'e9ration, et l\rquote on se dit\~: \'ab\~Quel dommage qu\rquote un tel esprit, qu\rquote une telle \'e2me habite un corps pareil\~
+!\~\'bb et l\rquote on se sent touch\'e9, presque attendri par ce contraste. Il en \'e9tait ainsi de ce que Mlle de Cardoville commen\'e7ait \'e0 \'e9prouver pour Rodin, car autant il s\rquote \'e9tait montr\'e9 bruta
+l et insolent envers le docteur Baleinier, autant il \'e9tait simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosit\'e9 de Mlle de Cardoville\~: c\rquote \'e9tait de savoir comment Rodin avait con\'e7u le d\'e9vouement et l\rquote
+admiration qu\rquote elle lui inspirait.
+\par
+\par \endash \~Pardonnez mon indiscr\'e8te et opini\'e2tre curiosit\'e9, monsieur\'85 mais je voudrais savoir\'85
+\par
+\par \endash \~Comment vous m\rquote avez \'e9t\'e9\'85 moralement r\'e9v\'e9l\'e9e, n\rquote est-ce pas\~?\'85 Mon Dieu, ma ch\'e8re demoiselle, rien n\rquote est plus simple\'85 En deux mots, voici le fait\~: l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny
+ ne voyait en moi qu\rquote une machine \'e0 \'e9crire, un instrument obtus, muet et aveugle\'85
+\par
+\par \endash \~Je croyais \'e0 M.\~d\rquote Aigrigny plus de perspicacit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et vous avez raison, ma ch\'e8re demoiselle\'85 c\rquote est un homme d\rquote une sagacit\'e9 inou\'efe\'85 mais je le trompais\'85 en affectant plus que de la simplicit\'e9\'85 Pour cela n\rquote allez pas me croire faux\'85 Non\'85
+ je suis fier\'85 \'e0 ma mani\'e8re, et ma fiert\'e9 consiste \'e0 ne jamais para\'eetre au-dessus de ma position, si subalterne qu\rquote elle soit. Savez-vous pourquoi\~? C\rquote est qu\rquote alors, si hautains que soient mes sup\'e9rieurs\'85
+ je me dis\~: ils ignorent ma valeur\~; ce n\rquote est donc pas moi, c\rquote est l\rquote inf\'e9riorit\'e9 de la condition qu\rquote ils humilient\'85 \'c0 cela, je gagne deux choses\~: mon amour-propre est \'e0 couvert, et je n\rquote ai \'e0 ha\'ef
+r personne.
+\par
+\par \endash \~Oui, je comprends cette sorte de fiert\'e9, dit Adrienne, de plus en plus frapp\'e9e du tour original de l\rquote esprit de Rodin.
+\par
+\par \endash \~Mais revenons \'e0 ce qui vous regarde, ma ch\'e8re demoiselle. La veille du 13 f\'e9vrier, M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny me remet un papier st\'e9nographi\'e9, et me dit\~: \'ab\~Transcrivez cet interr
+ogatoire, vous y ajouterez que cette pi\'e8ce vient \'e0 l\rquote appui de la d\'e9cision d\rquote un conseil de famille qui d\'e9clare, d\rquote apr\'e8s le rapport du docteur Baleinier, l\rquote \'e9tat de l\rquote
+esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa r\'e9clusion dans une maison de sant\'e9\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui, dit Adrienne avec amertume, il s\rquote agissait d\rquote un long entretien que j\rquote ai eu avec Mme\~de\~Saint-Dizier, ma tante, et que l\rquote on \'e9crivait \'e0 mon insu.
+\par
+\par \endash \~Me voici donc t\'eate \'e0 t\'eate avec mon m\'e9moire st\'e9nographi\'e9\~; je commence \'e0 le transcrire\'85 au bout de dix lignes, je reste frapp\'e9 de stupeur, je ne sais si je r\'eave ou si je veille\'85 Comment\~! folle\~! m\rquote \'e9
+criai-je, Mlle de Cardoville folle\~!\'85 Mais les insens\'e9s sont ceux-l\'e0 qui osent soutenir une monstruosit\'e9 pareille\~!\'85 De plus en plus int\'e9ress\'e9, je poursuis ma lecture\'85 je l\rquote ach\'e8ve\'85 Oh\~! alors, que vous dirais-je\~?
+\'85 Ce que j\rquote ai \'e9prouv\'e9, voyez-vous, ma ch\'e8re demoiselle, ne se peut exprimer\~: c\rquote \'e9tait de l\rquote attendrissement, de la joie, de l\rquote enthousiasme\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 dit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Oui, ma ch\'e8re demoiselle, de l\rquote enthousiasme\~! Que ce mot ne choque pas votre modestie\~: sachez donc que ces id\'e9es si neuves, si ind\'e9pendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d\rquote \'e9
+clat devant votre tante, vous sont \'e0 votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect\'85
+\par
+\par \endash \~Et de qui voulez-vous parler, monsieur\~? s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville de plus en plus int\'e9ress\'e9e. Apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation apparente, Rodin reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 il est inutile maintenant de vous en instruire\'85 Tout ce que je puis vous dire, ma ch\'e8re demoiselle, c\rquote est que, ma lecture finie, je courus chez l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny afin de le convaincre de l\rquote
+erreur o\'f9 je le voyais \'e0 votre \'e9gard\'85 Impossible de le joindre\'85 Mais hier matin je lui ai dit vivement ma fa\'e7on de penser\~; il ne parut \'e9tonn\'e9 que d\rquote une chose, de s\rquote apercevoir que je pensais. Un d\'e9
+daigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise, j\rquote insistai encore, mais en vain\~: il m\rquote ordonna de le suivre \'e0 la maison o\'f9 devait s\rquote ouvrir le testament de votre a\'efeul. J\rquote \'e9
+tais tellement aveugl\'e9 sur l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny qu\rquote il fallut, pour m\rquote ouvrir les yeux, l\rquote arriv\'e9e successive du soldat, de son fils, puis du p\'e8re du mar\'e9chal Simon\'85 Leur indignation me d\'e9voila l\rquote
+\'e9tendue d\rquote un complot tram\'e9 de longue main avec une effrayante habilet\'e9. Alors je compris pourquoi l\rquote on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle\~; alors je compris pourquoi les filles du mar\'e9chal Simon avaient \'e9t
+\'e9 conduites au couvent\~; alors enfin mille souvenirs me revinrent \'e0 l\rquote esprit. Des fragments de lettres, des m\'e9moires, que l\rquote on m\rquote avait donn\'e9s \'e0 copier ou \'e0 chiffrer, et dont je ne m\rquote \'e9tais pas jusque-l\'e0
+ expliqu\'e9 la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, s\'e9ance tenante, l\rquote horreur subite que je ressentais pour ces indignit\'e9s, c\rquote \'e9tait tout perdre\~
+; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~; je parus encore plus avide que lui. Cet immense h\'e9ritage aurait d\'fb m\rquote appartenir que je ne me serais pas montr\'e9 plus \'e2pre, plus impitoyable \'e0
+ la cur\'e9e. Gr\'e2ce \'e0 ce stratag\'e8me, l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny ne se douta de rien\~: un hasard providentiel ayant sauv\'e9 cet h\'e9ritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible\~
+; car j\rquote avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma ch\'e8re demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis \'e0 mon bureau\~; pendant l\rquote absence de l\rquote abb\'e9, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative
+\'e0 l\rquote h\'e9ritage\~; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense\'85 Oh\~! alors, ma ch\'e8re demoiselle, devant les d\'e9couvertes que je fis\'85 et que je n\rquote aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai an
+\'e9anti, \'e9pouvant\'e9.
+\par
+\par \endash \~Quelles d\'e9couvertes, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Il est des secrets terribles pour qui les poss\'e8de. Ainsi, n\rquote insistez pas, ma ch\'e8re demoiselle\~; mais, dans cet examen, la ligue form\'e9e par une insatiable cupidit\'e9 contre vous et contre vos parents m\rquote
+apparut dans toute sa t\'e9n\'e9breuse audace. Alors, le vif et profond int\'e9r\'eat que j\rquote avais d\'e9j\'e0 ressenti pour vous, ch\'e8re demoiselle, augmenta encore et s\rquote \'e9
+tendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgr\'e9 ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour d\'e9masquer l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\'85 Je r\'e9unis les preuves n\'e9cessaires pour donner \'e0 ma d\'e9
+claration devant la justice une autorit\'e9 suffisante\'85 Et ce matin\'85 je quittai la maison de l\rquote abb\'e9\'85 sans lui r\'e9v\'e9ler mes projets\'85 Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent\~; pourtant, il e\'fbt \'e9t\'e9 l
+\'e2che \'e0 moi de l\rquote attaquer sans le pr\'e9venir\'85 Une fois hors de chez lui\'85 je lui ai \'e9crit que j\rquote avais en main assez de preuves de ses indignit\'e9s pour l\rquote attaquer loyalement au grand jour\'85 je l\rquote accusais\'85
+ il se d\'e9fendrait. Je suis all\'e9 chez un magistrat, et vous savez\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment, la porte s\rquote ouvrit\~: une des gardiennes parut et dit \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur, le commissionnaire que vous et M.\~le juge ont envoy\'e9 rue Brise-Miche vient de revenir.
+\par
+\par \endash \~A-t-il laiss\'e9 la lettre\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, on l\rquote a mont\'e9e tout de suite.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien\~!\'85 laissez-nous. La gardienne sortit.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800238}{\*\bkmkstart _Toc97807974}VIII. La sympathie.
+{\*\bkmkend _Toc92800238}{\*\bkmkend _Toc97807974}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soup\'e7ons sur la sinc\'e9rit\'e9 du d\'e9
+vouement de Rodin \'e0 son \'e9gard, ils auraient d\'fb tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irr\'e9fragable\~: comment supposer la moindre intelligence entre l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny et son secr\'e9
+taire, alors que celui-ci, d\'e9voilant compl\'e8tement les machinations de son ma\'eetre, le livrait aux tribunaux\~: alors qu\rquote enfin Rodin allait en ceci peut-\'eatre plus loin que mademoiselle de Cardoville n\rquote aurait \'e9t\'e9 elle-m\'eame
+\~? Quelle arri\'e8re-pens\'e9e supposer au j\'e9suite\~? tout au plus de chercher \'e0 s\rquote attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en d\'e9
+clarant que ce n\rquote \'e9tait pas \'e0 mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu\rquote il s\rquote \'e9tait d\'e9vou\'e9, mais \'e0 la jeune fille au c\'9cur fier et g\'e9n\'e9reux\~? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-m\'ea
+me, int\'e9ress\'e9 au sort d\rquote \'eatre un mis\'e9rable, ne se f\'fbt int\'e9ress\'e9 au sort d\rquote Adrienne\~? Un sentiment singulier, bizarre, m\'e9lange de curiosit\'e9, de surprise et d\rquote int\'e9r\'eat, se joignait \'e0
+ la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin\~; pourtant, reconnaissant un esprit sup\'e9rieur sous cette humble enveloppe, un soup\'e7on grave lui vint tout \'e0 coup \'e0 l\rquote esprit.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit-elle \'e0 Rodin, j\rquote avoue toujours aux gens que j\rquote estime les mauvais doutes qu\rquote ils m\rquote inspirent, afin qu\rquote ils se justifient et m\rquote excusent si je me trompe.
+\par
+\par Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise\~; et paraissant supputer mentalement les soup\'e7ons qu\rquote il avait pu lui inspirer, il r\'e9pondit apr\'e8s un moment de silence\~:
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre s\rquote agit-il de mon voyage \'e0 Cardoville, de mes propositions \'e0 votre brave et digne r\'e9gisseur\~? Mon Dieu\~! je\'85
+\par
+\par \endash \~Non, non, monsieur\'85 dit Adrienne en l\rquote interrompant, vous m\rquote avez fait spontan\'e9ment cet aveu, et je comprends qu\rquote aveugl\'e9 sur le compte de M.\~d\rquote Aigrigny, vous ayez ex\'e9cut\'e9 passivem
+ent des instructions auxquelles la d\'e9licatesse r\'e9pugnait\'85 Mais comment se fait-il qu\rquote avec votre valeur incontestable, vous occupiez aupr\'e8s de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d\rquote une mani\'e8re f\'e2cheuse, ma ch\'e8re demoiselle\~; car un homme de quelque capacit\'e9 qui reste longtemps dans une condition infime, a \'e9
+videmment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse\'85
+\par
+\par \endash \~Ceci, monsieur, est g\'e9n\'e9ralement vrai\'85
+\par
+\par \endash \~Et personnellement vrai\'85 quant \'e0 moi.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, monsieur, vous avouez\~?\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! j\rquote avoue que j\rquote ai une mauvaise passion, \'e0 laquelle j\rquote ai depuis quarante ans sacrifi\'e9 toutes les chances de parvenir \'e0 une position sortable.
+\par
+\par \endash \~Et cette passion\'85 monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Puisqu\rquote il faut vous faire ce vilain aveu\'85 c\rquote est la paresse\'85 oui, la paresse\'85 l\rquote horreur de toute activit\'e9 d\rquote esprit, de toute responsabilit\'e9
+ morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, j\rquote \'e9tais l\rquote homme le plus heureux du monde\~; j\rquote avais foi dans la noblesse de ses vues\~! sa pens\'e9e \'e9
+tait la mienne, sa volont\'e9 la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j\rquote allumais mon po\'eale, je d\'eenais de racines\~; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et r\'eavant l\'e0-dessus, je l\'e2
+chais bride \'e0 mon esprit, qui contenu tout le jour, m\rquote entra\'eenait \'e0 travers les th\'e9ories, les utopies les plus d\'e9lectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emport\'e9e, Dieu sait o\'f9, par l\rquote audace de mes pens
+\'e9es, il me semblait dominer et mon ma\'eetre et les grands g\'e9nies de la terre. Cette fi\'e8vre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures\~; apr\'e8s quoi, je dormais d\rquote un bon somme\~; chaque matin je me rendais all\'e8grement \'e0
+ ma besogne, s\'fbr de mon pain du lendemain, sans souci de l\rquote avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soir\'e9e solitaire, et me disant \'e0 part moi, en griffonnant comme une machine stupide\~: Eh\~! eh\~!\'85 pourtant\'85
+ si je voulais\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Certes, \'85 vous auriez pu comme un autre peut-\'eatre arriver \'e0 une haute position, dit Adrienne, singuli\'e8rement touch\'e9e de la philosophie pratique de Rodin.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je le crois, j\rquote aurais pu arriver\'85, mais d\'e8s que je le pouvais\'85 \'e0 quoi bon\~? Voyez-vous, ma ch\'e8re demoiselle, ce qui rend souvent les gens d\rquote une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire\'85 c\rquote
+est qu\rquote ils se contentent souvent de dire\~: }{\i si je voulais\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Mais enfin, monsieur\'85 sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-\'eatre que l\rquote \'e2ge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument\'85
+\par
+\par \endash \~D\'e9trompez-vous, s\rquote il vous pla\'eet, ma ch\'e8re demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis tr\'e8s sybarite, il me faut absolument un bon v\'eatement, un bon po\'eale, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis,
+bien piquant, assaisonn\'e9 de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgr\'e9 la complication de mes go\'fbts, mes douze cents francs me suffisent et au-del\'e0, puisque je puis faire quelques \'e9conomies.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre\~; monsieur\~? dit Adrienne de plus en plus int\'e9ress\'e9e par la bizarrerie de cet homme, et pensant \'e0 mettre son d\'e9sint\'e9ressement \'e0 l\rquote \'e9preuve.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai un petit boursicaut\~; il me suffira pour rester ici jusqu\rquote \'e0 ce que j\rquote aie d\'e9li\'e9 jusqu\rquote au dernier fil la noire trame du p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; je me dois cette r\'e9paration pour avoir \'e9t\'e9
+ sa dupe\~; trois ou quatre jours suffiront je l\rquote esp\'e8re \'e0 cette besogne. Apr\'e8s quoi, j\rquote ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps d\'e9j\'e0
+ quelqu\rquote un me voulant du bien m\rquote avait fait cette offre\~; mais je n\rquote avais pas voulu quitter le p\'e8re d\rquote Aigrigny, malgr\'e9 les grands avantages que l\rquote on me proposait\'85 Figurez-vous donc huit cents francs, ma ch\'e8
+re demoiselle, huit cent francs, nourri et log\'e9\'85 Comme je suis un peu sauvage, j\rquote aurai pr\'e9f\'e9r\'e9 \'eatre log\'e9 \'e0 part\'85 mais, vous sentez bien, on me donne d\'e9j\'e0 tant\'85 que je passerai pardessus ce petit inconv\'e9nient.
+
+\par
+\par Il faut renoncer \'e0 peindre l\rquote ing\'e9nuit\'e9 de Rodin en faisant ces petites confidences m\'e9nag\'e8res, et surtout abominablement mensong\'e8res, \'e0 Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soup\'e7on dispara\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Comment, monsieur, dit-elle au j\'e9suite avec int\'e9r\'eat, dans trois ou quatre jours vous aurez quitt\'e9 Paris\~?
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote esp\'e8re bien, ma ch\'e8re demoiselle, et cela\'85 ajouta-t-il d\rquote un ton myst\'e9rieux, et cela pour plusieurs raisons\'85 mais ce qui me serait bien pr\'e9cieux, reprit-il d\rquote un ton grave et p\'e9n\'e9tr\'e9
+ en contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d\rquote emporter au moins avec moi cette conviction, que vous m\rquote avez su quelque gr\'e9 d\rquote avoir, \'e0 la seule lecture de votre entretien avec la princesse de Saint-Dizier, devin\'e9
+ en vous une valeur peut-\'eatre sans pareille de nos jours, chez une jeune personne de votre \'e2ge et de votre condition\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas oblig\'e9 de me rendre sit\'f4t les louanges sinc\'e8res que j\rquote ai adress\'e9es \'e0 votre sup\'e9riorit\'e9 d\rquote esprit\'85 J\rquote aimerais mieux de l\rquote ingratitude.
+
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\'85 je ne vous flatte pas, ma ch\'e8re demoiselle\~; \'e0 quoi bon\~? Nous ne devons plus nous revoir\'85 Non, je ne vous flatte pas\'85 je vous comprends, voil\'e0 tout\'85 et ce qui va vous sembler bizarre, c\rquote
+est que votre aspect compl\'e8te l\rquote id\'e9e que je m\rquote \'e9tais faite de vous, ma ch\'e8re demoiselle, en lisant votre entretien avec votre tante\~; ainsi quelques c\'f4t\'e9s de votre caract\'e8re, jusqu\rquote
+alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement \'e9clair\'e9s.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9, monsieur, vous m\rquote \'e9tonnez de plus en plus\'85
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous\~? je vous dis na\'efvement mes impressions\~; \'e0 cette heure je m\rquote explique parfaitement, par exemple, votre amour passionn\'e9 du beau, votre culte religieux pour les sensualit\'e9s raffin\'e9
+es, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux m\'e9pris pour bien des usages d\'e9gradants, serviles, auxquels la femme est soumise\~; oui, maintenant, je comprends mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot d
+\rquote hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une cr\'e9ature \'e0 eux d\'e9volue, de par les lois qu\rquote ils ont faites \'e0 leur image, qui n\rquote est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, esp\'e8ce inf\'e9rieure, \'e0
+ laquelle un concile de cardinaux a daign\'e9 reconna\'eetre une \'e2me \'e0 deux voix de majorit\'e9, ne doit-elle pas s\rquote estimer mille fois heureuse d\rquote \'eatre la servante de ces petits pachas, vieux \'e0 trente ans, essouffl\'e9s, \'e9pouff
+\'e9s, blas\'e9s, qui, las de tous les exc\'e8s, voulant se reposer dans leur \'e9puisement, songent comme on dit, }{\i \'e0 faire une fin, }{ce qu\rquote ils entreprennent en \'e9pousant une pauvre jeune fille qui d\'e9sire, elle, au contraire, }{\i
+faire un commencement\~!}{
+\par
+\par Mlle de Cardoville e\'fbt certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 singuli\'e8rement frapp\'e9e de l\rquote entendre s\rquote exprimer dans des termes si appropri\'e9s \'e0 elle\'85 lorsque pour la premi\'e8
+re fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne oubliait ou plut\'f4t ignorait qu\rquote elle avait affaire \'e0 un de ces j\'e9suites d\rquote une rare intelligence, et ceux-l\'e0 unissent les connaissances et les ressources myst\'e9
+rieuses de l\rquote espion de police \'e0 la profonde sagacit\'e9 du confesseur\~: pr\'eatres diaboliques, qui, au moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques lettres, reconstruisent un caract\'e8
+re comme Cuvier reconstruisait un corps, d\rquote apr\'e8s quelques fragments zoologiques.
+\par
+\par Adrienne, loin d\rquote interrompre Rodin, l\rquote \'e9coutait avec une curiosit\'e9 croissante. S\'fbr de l\rquote effet qu\rquote il produisait, celui-ci continua d\rquote un ton indign\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Et votre tante et l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny vous traitaient d\rquote insens\'e9e parce que vous vous r\'e9voltiez contre le joug futur de ces tyranneaux\~! parce qu\rquote en haine des vices honteux de l\rquote esclavage, vous vouliez
+\'eatre ind\'e9pendante avec les loyales qualit\'e9s de l\rquote ind\'e9pendance, libre avec les fi\'e8res vertus de la libert\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment mes pens\'e9es peuvent-elles vous \'eatre aussi famili\'e8res\~?
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, je vous connais parfaitement, gr\'e2ce \'e0 votre entretien avec Mme\~de\~Saint-Dizier\~; et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le m\'eame but, quoique par des moyens divers, reprit finement Ro
+din en regardant Mlle de Cardoville d\rquote un air d\rquote intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les m\'eames\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne vous comprends pas\'85 monsieur\'85 De quel but voulez-vous donc parler\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Du but que tous les esprits \'e9lev\'e9s, g\'e9n\'e9reux, ind\'e9pendants poursuivent incessamment\'85 les uns agissant comme vous, ma ch\'e8re demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-\'eatre de la haute mission qu
+\rquote ils sont appel\'e9s \'e0 remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les d\'e9lices les plus raffin\'e9s, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens\'85 croyez-vous ne c\'e9der qu\rquote \'e0 l\rquote
+attrait du beau, qu\rquote \'e0 un besoin de jouissances exquises\~?\'85 Non, non, mille fois non\'85 car alors vous ne seriez qu\rquote une cr\'e9ature incompl\'e8te, odieusement personnelle, une s\'e8che \'e9go\'efste d\rquote un go\'fbt tr\'e8
+s recherch\'e9\'85 rien de plus\'85 et \'e0 votre \'e2ge, ce serait hideux, ma ch\'e8re demoiselle, ce serait hideux.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, ce jugement si s\'e9v\'e8re\'85 le portez-vous donc sur moi\~? dit Adrienne avec inqui\'e9tude, tant cet homme lui imposait d\'e9j\'e0 malgr\'e9 elle.
+\par
+\par \endash \~Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe\~; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le j\'e9suite\~; ainsi, raisonnons un peu\~: \'e9prouvant le besoin passionn\'e9 de toutes ces jouissanc
+es, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n\rquote est-il pas vrai\~?
+\par
+\par \endash \~En effet, dit Adrienne, vivement int\'e9ress\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Votre reconnaissance et votre int\'e9r\'eat sont d\'e9j\'e0 forc\'e9ment acquis \'e0 ceux-l\'e0 qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer\~?
+\par
+\par \endash \~Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devin\'e9e, qu\rquote un jour je fis inscrire sur un chef-d\rquote \'9cuvre d\rquote orf\'e8
+vrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu\rquote alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa v\'e9ritable place.
+\par
+\par \endash \~Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin\~: l\rquote amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n\rquote est pas tout\~: me voil\'e0, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu\rquote
+un autre, mais habitu\'e9 \'e0 vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien\~! les privations de mon prochain me touchent n\'e9cessairement bien moins que vous, ma ch\'e8re demoiselle, car vos habitudes de bien-\'eatre\'85
+ vous rendent plus forc\'e9ment compatissante que toute autre pour l\rquote infortune\'85 Vous souffririez trop de la mis\'e8re pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! monsieur, dit Adrienne, qui commen\'e7ait \'e0 se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous d\'e9fendez mille fois mieux que moi ces id\'e9es, qui m\rquote ont \'e9t\'e9
+ si durement reproch\'e9es par Mme\~de\~Saint-Dizier et par l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny. Oh\~! parlez\'85 parlez, monsieur\'85 je ne puis vous dire avec quel bonheur\'85 avec quelle fiert\'e9 je vous \'e9coute.
+\par
+\par Et attentive, \'e9mue, les yeux attach\'e9s sur le j\'e9suite avec autant d\rquote int\'e9r\'eat que de sympathie et de curiosit\'e9, Adrienne, par un gracieux mouvement de t\'eate qui lui \'e9tait familier, rejeta en arri\'e8
+re les longues boucles de sa chevelure dor\'e9e, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Et vous vous \'e9tonnez, ma ch\'e8re demoiselle, de n\rquote avoir \'e9t\'e9 comprise ni par votre tante ni par l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rus\'e9
+s, tels que je puis les juger maintenant\~? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement\~? parmi ce qu\rquote ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle \'e9tait la plus sc\'e9l\'e9rate, la plus damnable\~? C\rquote \'e9tait votre r
+\'e9solution de vivre d\'e9sormais seule et \'e0 votre guise, de disposer librement de votre pr\'e9sent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, d\'e9testable, immoral. Et pourtant, votre r\'e9solution \'e9tait-elle dict\'e9
+e par un fol amour de libert\'e9\~? Non\~! Par une aversion d\'e9sordonn\'e9e de tout joug, de toute contrainte\~? Non\~! Par l\rquote unique d\'e9sir de vous singulariser\~? Non\~! car alors, je vous aurais durement bl\'e2m\'e9e.
+\par
+\par \endash \~D\rquote autres raisons m\rquote ont en effet guid\'e9e, je vous l\rquote assure, dit vivement Adrienne, devenant tr\'e8s jalouse de l\rquote estime que son caract\'e8re pourrait inspirer \'e0 Rodin.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! je le sais bien, vos motifs n\rquote \'e9taient et ne pouvaient \'eatre qu\rquote excellents, reprit le j\'e9suite. Cette r\'e9solution si attaqu\'e9e, pourquoi la prenez-vous\~? Est-ce pour braver les usages re\'e7us\~
+? non, vous les avez respect\'e9s tant que la haine de Mme\~de\~Saint-Dizier ne vous a pas forc\'e9e de vous soustraire \'e0 son impitoyable tutelle. Voulez-vous vivre seule pour \'e9chapper \'e0 la surveillance du monde\~? n
+on, vous serez cent fois plus en \'e9vidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition\~! Voulez-vous enfin mal employer votre libert\'e9\~? non, mille fois non\~! pour faire le mal, on recherche l\rquote ombre, l\rquote isolement\~; pos
+\'e9e, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqu\'e9s sur vous\'85 Pourquoi donc enfin prenez-vous cette d\'e9termination si courageuse, si rare, qu\rquote
+elle en est unique chez une jeune personne de votre \'e2ge\~? Voulez-vous que je vous le dise, moi\'85 ma ch\'e8re demoiselle\~? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au c\'9cur pur, \'e0 l\rquote esprit droit, au caract\'e8
+re ferme, \'e0 l\rquote \'e2me ind\'e9pendante, peut noblement et fi\'e8rement sortir de la tutelle humiliante que l\rquote usage lui impose\~! Oui, au lieu d\rquote accepter une vie d\rquote esclave en r\'e9volte, vie fatalement vou\'e9e \'e0 l\rquote
+enti\'e8re responsabilit\'e9 de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu\rquote une femme compl\'e8tement livr\'e9e \'e0 elle-m\'eame peut \'e9galer l\rquote homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en d\'e9licatesse et en dignit\'e9
+\'85 Voil\'e0 votre dessein, ma ch\'e8re demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imit\'e9\~? je l\rquote esp\'e8re\~! Mais ne le serait-il pas, que votre g\'e9n\'e9reuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi\'85
+
+\par
+\par Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d\rquote un fier et doux \'e9clat, ses joues \'e9taient l\'e9g\'e8rement color\'e9es, son sein palpitait, elle redressait sa t\'eate charmante par un mouvement d\rquote orgueil involontaire\~; enfin, compl\'e8
+tement sous le charme de cet homme diabolique, elle s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, qui \'eates-vous donc pour conna\'eetre, pour analyser ainsi mes plus secr\'e8tes pens\'e9es, pour lire dans mon \'e2me plus clairement que je n\rquote y lis moi-m\'eame, pour donner une nouvelle vie, un nouvel \'e9lan \'e0
+ ces id\'e9es d\rquote ind\'e9pendance qui depuis si longtemps germent en moi\~? qui \'eates-vous donc enfin pour me relever si fort \'e0 mes propres yeux, que maintenant j\rquote ai la conscience d\rquote
+accomplir une mission honorable pour moi, et peut-\'eatre utile \'e0 celles de mes s\'9curs qui souffrent dans un dur servage\~?\'85 Encore une fois, qui \'eates-vous, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Qui je suis, mademoiselle\~! r\'e9pondit Rodin avec un sourire d\rquote adorable bonhomie\~; je vous l\rquote ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, apr\'e8s avoir chaque jour servi de machine \'e0 \'e9crire les id
+\'e9es des autres, rentre chaque soir dans son r\'e9duit, o\'f9 il se permet alors d\rquote \'e9lucubrer ses id\'e9es \'e0 lui\~; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend m\'eame un peu de part au mouvement des esprit g\'e9n\'e9
+reux qui marchent vers un but plus profond peut-\'eatre qu\rquote on ne le pense commun\'e9ment\'85 Aussi, ma ch\'e8re demoiselle, je vous le disais tout \'e0 l\rquote heure, vous et moi nous tendons aux m\'eames fins, vous sans y r\'e9fl\'e9
+chir et en continuant d\rquote ob\'e9ir \'e0 vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse\~! c\rquote est votre mission\~
+; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez \'e0 vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts\~; raffinez encore vos sens, \'e9purez encore vos go\'fbts par le choix exquis de vos jouissances\~; dominez par l\rquote
+esprit, la gr\'e2ce, par la puret\'e9, cet imb\'e9cile et laid troupeau d\rquote hommes, qui d\'e8s demain, vous voyant seule et libre, va vous entourer, ils vous croiront une proie facile, d\'e9volue \'e0 leur cupidit\'e9, \'e0 leur \'e9go\'efsme, \'e0
+ leur sotte fatuit\'e9. Raillez, stigmatisez ces pr\'e9tentions niaises et sordides\~; soyez reine de ce monde et digne d\rquote \'eatre respect\'e9e comme une reine\'85 Aimez\'85 brillez\'85 jouissez\'85 c\rquote est votre r\'f4le ici-bas\~; n\rquote
+en doutez pas\~! toutes ces fleurs dont Dieu vous comble \'e0 profusion porteront un jour des fruits excellents. Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir\'85 vous aurez v\'e9cu pour le plus noble but o\'f9 puisse pr\'e9tendre une \'e2
+me grande et belle\'85 Aussi peut-\'eatre\'85 dans quelques ann\'e9es d\rquote ici, nous nous rencontrerons encore\~: vous, de plus en plus belle et f\'eat\'e9e\'85 moi, de plus en plus vieux et obscur\~; mais, il n\rquote importe\'85 une voix secr\'e8
+te vous dit maintenant, j\rquote en suis s\'fbr, qu\rquote entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien cach\'e9, une communion myst\'e9rieuse que d\'e9sormais rien ne pourra d\'e9truire\~!
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces derniers mots avec un accent si profond\'e9ment \'e9mu qu\rquote Adrienne en tressaillit, Rodin s\rquote \'e9tait approch\'e9 d\rquote elle sans qu\rquote elle s\rquote en aper\'e7\'fbt, et pour ainsi dire sans marcher, en tra\'ee
+nant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile\~; il avait parl\'e9 avec tant d\rquote \'e9lan, tant de chaleur, que sa face blafarde s\rquote \'e9tait l\'e9g\'e8rement color\'e9
+e, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le p\'e9tillant \'e9clat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu\rquote il attachait obstin\'e9ment sur Adrienne\~; celle-ci, pench\'e9e, les l\'e8vres entr\rquote
+ouvertes, la respiration oppress\'e9e, ne pouvait non plus d\'e9tacher ses regards de ceux du j\'e9suite\~; il ne parlait plus, et elle \'e9coutait encore. Ce qu\rquote \'e9prouvait cette belle jeune fille, si \'e9l\'e9gante, \'e0 l\rquote
+aspect de ce vieux petit homme, ch\'e9tif, laid et sale, \'e9tait inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l\rquote effrayante fascination du serpent sur l\rquote oiseau, pourrait n\'e9anmoins donner une id\'e9
+e de cette impression \'e9trange.
+\par
+\par La tactique de Rodin \'e9tait habile et s\'fbre. Jusqu\rquote alors Mlle de Cardoville n\rquote avait raisonn\'e9 ni ses go\'fbts ni ses instincts\~; elle s\rquote y \'e9tait livr\'e9e parce qu\rquote ils \'e9taient in
+offensifs et charmants. Combien donc devrait-elle \'eatre heureuse et fi\'e8re d\rquote entendre un homme dou\'e9 d\rquote un esprit sup\'e9rieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait \'e9t\'e9 nagu\'e8re si am\'e8rement bl\'e2m\'e9
+e, mais l\rquote en f\'e9liciter comme d\rquote une chose grande, noble et divine\~! Si Rodin se f\'fbt seulement adress\'e9 \'e0 l\rquote amour-propre d\rquote Adrienne, il e\'fbt \'e9chou\'e9 dans ses men\'e9es perfides, car elle n\rquote
+avait pas la moindre vanit\'e9\~; mais il s\rquote adressait \'e0 tout ce qu\rquote il y avait d\rquote exalt\'e9, de g\'e9n\'e9reux dans le c\'9cur de cette jeune fille\~; ce qu\rquote il semblait encourager, admirer en elle, \'e9tait r\'e9
+ellement digne d\rquote encouragement et d\rquote admiration. Comment n\rquote e\'fbt-elle pas \'e9t\'e9 dupe de ce langage qui cachait de si t\'e9n\'e9breux, de si funestes projets\~? Frapp\'e9e de la rare intelligence du j\'e9suite, sentant sa curiosit
+\'e9 vivement excit\'e9e par quelques myst\'e9rieuses paroles que celui-ci avait dites \'e0 dessein, ne s\rquote expliquant pas l\rquote action singuli\'e8re que cet homme pernicieux exer\'e7ait d\'e9j\'e0
+ sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu\rquote un homme de cet \'e2ge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus pr\'e9caire, Adrienne lui dit avec sa cordialit\'e9 naturelle\~:
+\par
+\par \endash \~Un homme de votre m\'e9rite et de votre c\'9cur, monsieur, ne doit pas \'eatre \'e0 la merci du caprice des circonstances\~; quelques-unes de vos paroles ont ouvert \'e0 mes yeux des horizons nouveaux\~
+; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m\rquote \'eatre tr\'e8s utiles \'e0 l\rquote avenir\~; enfin, en venant m\rquote arracher de cette maison, en vous d\'e9vouant aux autres personnes de ma famille, vous m\rquote avez donn\'e9
+ des marques d\rquote int\'e9r\'eat que je ne puis oublier sans ingratitude\'85 Une position bien modeste, mais assur\'e9e, vous a \'e9t\'e9 enlev\'e9e\'85 permettez-moi de\'85
+\par
+\par \endash \~Pas un mot de plus, ma ch\'e8re demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d\rquote un air chagrin\~; je ressens pour vous une profonde sympathie\~; je m\rquote honore d\rquote \'eatre en communaut\'e9 d\rquote id\'e9es avec vous\~
+; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez \'e0 demander conseil au pauvre vieux philosophe\~: \'e0 cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus compl\'e8te ind\'e9pendance.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, c\rquote est au contraire moi qui serais votre oblig\'e9e, si vous vouliez accepter ce que je d\'e9sirerais tant vous offrir.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! ma ch\'e8re demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que votre g\'e9n\'e9rosit\'e9 saura toujours rendre la reconnaissance l\'e9g\'e8re et douce\~; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous\'85 Un jour peut-\'eatre\'85
+ vous saurez pourquoi.
+\par
+\par \endash \~Un jour\~?
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote est impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu\rquote il y a en vous de bon et de beau\~
+? Plus tard, si vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n\rquote en serai que plus \'e0 l\rquote aise pour vous bl\'e2mer si je vous trouve \'e0 bl\'e2mer.
+\par
+\par \endash \~Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m\rquote est donc interdite\~?
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non, dit Rodin avec une apparente \'e9motion. Oh\~! croyez-moi, il viendra un moment solennel o\'f9 vous pourrez vous acquitter d\rquote une mani\'e8re digne de vous et de moi.
+\par
+\par Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvri\'e8re bossue qui demande \'e0 vous parler\~; comme, d\rquote apr\'e8s les nouveaux ordres de M.\~le docteur, vous \'eates libre de recevoir qui vous voulez\'85 je viens vous demander s\rquote
+il faut la laisser monter\'85 Elle est si mal mise que je n\rquote ai pas os\'e9.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote elle monte\~! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donn\'e9 par la gardienne\~; qu\rquote elle monte\~!\'85
+\par
+\par \endash \~M.\~le docteur a aussi donn\'e9 l\rquote ordre de mettre sa voiture \'e0 la disposition de mademoiselle\~; faut-il faire atteler\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 dans un quart d\rquote heure, r\'e9pondit Adrienne \'e0 la gardienne, qui sortit. Puis s\rquote adressant \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, \'e0 amener ici Mlles Simon\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne le pense pas, ma ch\'e8re demoiselle\~; mais quelle est cette jeune ouvri\'e8re bossue\~? demanda Rodin d\rquote un air indiff\'e9rent.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la s\'9cur adoptive d\rquote un brave artisan qui a tout risqu\'e9 pour venir m\rquote arracher de cette maison\'85 monsieur, dit Adrienne avec \'e9motion. Cette jeune ouvri\'e8re est une rare et excellente cr\'e9ature\~
+; jamais pens\'e9e, jamais c\'9cur plus g\'e9n\'e9reux n\rquote ont \'e9t\'e9 cach\'e9s sous des dehors moins\'85
+\par
+\par Mais s\rquote arr\'eatant en pensant \'e0 Rodin, qui lui semblait \'e0 peu pr\'e8s r\'e9unir les m\'eames contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une gr\'e2ce inimitable le j\'e9suite, assez \'e9tonn\'e9
+ de cette soudaine r\'e9ticence\~:
+\par
+\par \endash \~Non\'85 cette noble fille n\rquote est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l\rquote \'e2me, la sup\'e9riorit\'e9 de l\rquote esprit, font prendre en indiff\'e9rence de vains avantages dus seulement au hasard ou \'e0
+ la richesse.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Adrienne pronon\'e7ait ces derni\'e8res paroles, la Mayeux entra dans la chambre.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc \li0\ri0\sb2640\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel0\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs48\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800239}{\*\bkmkstart _Toc97807975}Treizi\'e8
+me partie Un protecteur{\*\bkmkend _Toc92800239}{\*\bkmkend _Toc97807975}
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800240}{\*\bkmkstart _Toc97807976}I. Les soup\'e7ons.
+{\*\bkmkend _Toc92800240}{\*\bkmkend _Toc97807976}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mlle de Cardoville s\rquote avan\'e7a vivement au devant de la Mayeux et lui dit d\rquote une voix \'e9mue en lu
+i tendant les bras\~:
+\par
+\par \endash \~Venez\'85 venez\'85 il n\rquote y a plus maintenant de grille qui nous s\'e9pare\~!
+\par
+\par \'c0 cette allusion, qui lui rappelait que nagu\'e8re sa pauvre mais laborieuse main avait \'e9t\'e9 respectueusement bais\'e9e par cette belle et riche patricienne, la jeune ouvri\'e8re \'e9prouva un sentiment de reconnaissance \'e0
+ la fois ineffable et fier. Comme elle h\'e9sitait \'e0 r\'e9pondre \'e0 l\rquote accueil cordial d\rquote Adrienne, celle-ci l\rquote embrassa avec une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entour\'e9e des bras charmants de Mlle de Cardovi
+lle, lorsqu\rquote elle sentit les l\'e8vres fra\'eeches et fleuries de la jeune fille s\rquote appuyer fraternellement sur ses joues p\'e2les et maladives, elle fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole.
+\par
+\par Rodin, retir\'e9 dans un coin de la chambre, regardait cette sc\'e8ne avec un secret malaise\~; instruit du refus de dignit\'e9 oppos\'e9 par la Mayeux aux tentations perfides de la sup\'e9rieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le d\'e9
+vouement profond de cette g\'e9n\'e9reuse cr\'e9ature pour Agricol, d\'e9vouement qui s\rquote \'e9tait si valeureusement report\'e9 depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le j\'e9suite n\rquote aimait pas \'e0 voir celle-ci prendre \'e0 t\'e2che d
+\rquote augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu\rquote on ne doit jamais d\'e9daigner un ennemi ou un ami, si petits qu\rquote ils soient. Or, son ennemi \'e9tait celui-l\'e0 qui se d\'e9vouait \'e0 Mlle de Cardoville\~
+; puis enfin, on le sait, Rodin alliait \'e0 une rare fermet\'e9 de caract\'e8re certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de la singuli\'e8re impression de crainte que lui inspirait la Mayeux\~
+: il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette pr\'e9vision.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Les c\'9curs d\'e9licats ont quelquefois dans les petites choses des instincts d\rquote une gr\'e2ce, d\rquote une bont\'e9 charmantes. Ainsi, apr\'e8s que la Mayeux eut vers\'e9 d\rquote abondantes et douces
+ larmes de reconnaissance, Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya pieusement les pleurs qui inondaient le m\'e9lancolique visage de la jeune ouvri\'e8re.
+\par
+\par Ce mouvement, si na\'efvement spontan\'e9, sauva la Mayeux d\rquote une humiliation\~; car, h\'e9las\~! humiliation et souffrance, tels sont les deux ab\'eemes que c\'f4toie sans cesse l\rquote infortune\~: aussi, pour l\rquote infortune, la moindre d\'e9
+licate pr\'e9venance est-elle presque toujours un double bienfait. Peut-\'eatre va-t-on sourire de d\'e9dain au pu\'e9ril d\'e9tail que nous allons donner pour exemple\~; mais la pauvre Mayeux, n\rquote
+osant pas tirer de sa poche son vieux petit mouchoir en lambeaux, serait longtemps rest\'e9e aveugl\'e9e par ses larmes, si Mlle de Cardoville n\rquote \'e9tait pas venue les essuyer.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates bonne\'85 oh\~! vous \'eates noblement charitable\'85 mademoiselle\~!
+\par
+\par C\rquote est tout ce que put dire l\rquote ouvri\'e8re d\rquote une voix profond\'e9ment \'e9mue, et encore plus touch\'e9e de l\rquote attention de Mlle de Cardoville qu\rquote elle ne l\rquote e\'fbt peut-\'eatre \'e9t\'e9 d\rquote un service rendu.
+
+\par
+\par \endash \~Regardez-la\'85 monsieur, dit Adrienne \'e0 Rodin, qui se rapprocha vivement. Oui\'85 ajouta la jeune patricienne avec fiert\'e9\'85 c\rquote est un tr\'e9sor que j\rquote ai d\'e9couvert\'85 Regardez-la, monsieur, et aimez-la comme je l\rquote
+aime, honorez-la comme je l\rquote honore. C\rquote est un de ces c\'9curs\'85 comme nous les cherchons.
+\par
+\par \endash \~Et comme nous les trouvons, Dieu merci\~! ma ch\'e8re demoiselle, dit Rodin \'e0 Adrienne en s\rquote inclinant devant l\rquote ouvri\'e8re.
+\par
+\par Celle-ci leva lentement les yeux sur le j\'e9suite\~; \'e0 l\rquote aspect de cette figure cadav\'e9reuse qui lui souriait avec b\'e9nignit\'e9, la jeune fille tressaillit\~; chose \'e9trange\~! elle n\rquote avait jamais vu cet homme, et instantan\'e9
+ment elle \'e9prouva pour lui presque la m\'eame impression de crainte, d\rquote \'e9loignement, qu\rquote il venait de ressentir pour elle. Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait d\'e9tacher son regard de celui de Rodin\~; son c\'9c
+ur battait avec force\'85 ainsi qu\rquote \'e0 l\rquote approche d\rquote un grand p\'e9ril\~; et, comme l\rquote excellente cr\'e9ature ne craignait que pour ceux qu\rquote elle aimait, elle se rapprocha involontairement d\rquote Adrienne, tenant toujour
+s ses yeux attach\'e9s sur Rodin.
+\par
+\par Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s\rquote apercevoir de l\rquote impression redoutable qu\rquote il causait, sentit augmenter son aversion instinctive contre l\rquote ouvri\'e8re. Au lieu de baisser les yeux devant elle, il sembla l\rquote
+examiner avec une attention si soutenue, que Mlle de Cardoville en fut \'e9tonn\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Pardon, ma ch\'e8re fille, dit Rodin en ayant l\rquote air de rassembler ses souvenirs et en s\rquote adressant \'e0 la Mayeux\~; pardon, mais je crois\'85 que je ne me trompe point\'85 n\rquote \'eates-vous pas all\'e9e, il y
+a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie\'85 ici pr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Plus de doute\'85 c\rquote est vous\~!\'85 O\'f9 avais-je donc la t\'eate\~? s\rquote \'e9cria Rodin. C\rquote est bien vous\'85 j\rquote aurais d\'fb m\rquote en douter plus t\'f4t\'85
+\par
+\par \endash \~De quoi s\rquote agit-il donc, monsieur\~? demanda Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! vous avez bien raison, ma ch\'e8re demoiselle, dit Rodin en montrant du geste la Mayeux\~: Voil\'e0 un c\'9cur, un noble c\'9cur, comme nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignit\'e9
+, avec quel courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle manquer de travail c\rquote est manquer de tout\~; si vous saviez, dis-je, avec quelle dignit\'e9 elle a repouss\'e9 le honteux salaire que la sup\'e9
+rieure du couvent avait eu l\rquote indignit\'e9 de lui offrir pour l\rquote engager \'e0 espionner une famille o\'f9 elle lui proposait de la placer\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 c\rquote est inf\'e2me\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville avec d\'e9go\'fbt. Une telle proposition \'e0 cette malheureuse enfant\'85 \'e0 elle\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit am\'e8rement la Mayeux, je n\rquote avais pas de travail\'85 j\rquote \'e9tais pauvre, on ne me connaissait pas\'85 on a cru pouvoir tout me proposer\'85
+\par
+\par \endash \~Et moi, je dis, reprit Rodin, que c\rquote \'e9tait une double indignit\'e9 de la part de la sup\'e9rieure de tenter la mis\'e8re, et qu\rquote il est doublement beau \'e0 vous d\rquote avoir refus\'e9.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 dit la Mayeux avec un embarras modeste.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oh\~! on ne m\rquote intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou bl\'e2me, je dis brutalement ce que j\rquote ai sur le c\'9cur\'85 Demandez \'e0 cette ch\'e8re mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc tr\'e8
+s haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui r\'e9compensent, qui encouragent\'85 et celles de M.\~Rodin sont du nombre\'85 Je le sais, oh\~! oui\'85 je le sais.
+\par
+\par \endash \~Du reste, ma ch\'e8re demoiselle, il ne faut pas me faire tout l\rquote honneur de ce jugement.
+\par
+\par \endash \~Comment cela, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Cette ch\'e8re fille n\rquote est-elle pas la s\'9cur adoptive d\rquote Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le po\'e8te \'e9nergique populaire\~? Eh bien\~! est-ce que l\rquote affection d\rquote un tel homme n\rquote
+est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l\rquote \'e9tiquette\~? ajouta Rodin en souriant.
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans conna\'eetre cette ch\'e8re enfant, j\rquote ai commenc\'e9 \'e0 m\rquote int\'e9resser tr\'e8s vivement \'e0 son sort du jour o\'f9 son fr\'e8re adoptif m\rquote a parl\'e9 d\rquote elle\'85
+ Il s\rquote exprimait avec tant de chaleur, tant d\rquote abandon que tout de suite j\rquote ai estim\'e9 la jeune fille capable d\rquote inspirer un si noble attachement.
+\par
+\par Ces mots d\rquote Adrienne, joints \'e0 une autre circonstance, troubl\'e8rent si vivement la Mayeux que son p\'e2le visage devint pourpre. On le sait, l\rquote infortun\'e9e aimait Agricol d\rquote un amour aussi passionn\'e9 que douloureux et cach\'e9\~
+; toute allusion m\'eame indirecte \'e0 ce sentiment fatal causait \'e0 la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment o\'f9 Mlle de Cardoville avait parl\'e9 de l\rquote attachement d\rquote Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontr\'e9
+ le regard observateur et p\'e9n\'e9trant de Rodin, fix\'e9 sur elle\'85 Seule avec Adrienne, la jeune ouvri\'e8re, en entendant parler du forgeron, n\rquote e\'fbt \'e9prouv\'e9 qu\rquote un sentiment de g\'eane passager\~
+; mais il lui sembla malheureusement que le j\'e9suite, qui lui inspirait d\'e9j\'e0 une frayeur involontaire, venait de lire dans son c\'9cur et d\rquote y surprendre le secret du funeste amour dont elle \'e9tait victime\'85 De l\'e0 l\rquote \'e9
+clatante rougeur de l\rquote infortun\'e9e, de l\'e0 son embarras visible, si p\'e9nible qu\rquote Adrienne en fut frapp\'e9e.
+\par
+\par Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussit\'f4t la cause. Proc\'e9dant par rapprochement, le j\'e9suite vit d\rquote un c\'f4t\'e9 une fille contrefaite, mais tr\'e8s intelligente et capable d\rquote un d\'e9
+vouement passionn\'e9\~; de l\rquote autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. \'ab\~\'c9lev\'e9s ensemble, sympathiques l\rquote un \'e0 l\rquote autre par beaucoup de points, ils doivent s\rquote aimer fraternellement, se dit-il, mais l
+\rquote on ne rougit pas d\rquote un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s\rquote est troubl\'e9e sous mon regard\~; aimerait-elle Agricol d\rquote amour\~?\~\'bb Sur la voie de cette d\'e9couverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu
+\rquote au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait \'e0 Adrienne, il dit \'e0 celle-ci en souriant et en d\'e9signant la Mayeux d\rquote un signe d\rquote intelligence\~:
+\par
+\par \endash \~Hein\~! voyez-vous, ma ch\'e8re demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle\~?
+\par
+\par La Mayeux baissa la t\'eate, \'e9cras\'e9e de confusion. Apr\'e8s une pause d\rquote une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien p\'e9n\'e9trer au c\'9cur de l\rquote infortun\'e9
+e, le bourreau reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais voyez donc cette ch\'e8re fille, comme elle se trouble\~!
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un autre silence, s\rquote apercevant que la Mayeux, de pourpre qu\rquote elle \'e9tait, devenait d\rquote une p\'e2leur mortelle et tremblait de tous ses membres, le j\'e9suite craignit d\rquote avoir \'e9t\'e9 trop loin, car Adrienne dit
+\'e0 la Mayeux avec int\'e9r\'eat\~:
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi\~?
+\par
+\par \endash \~Eh\~! c\rquote est tout simple, reprit Rodin avec une simplicit\'e9 parfaite, car, sachant ce qu\rquote il voulait savoir, il tenait \'e0 para\'eetre ne se douter de rien, eh\~! c\rquote est tout simple, cette ch\'e8re fille a la modestie d
+\rquote une bonne et tendre s\'9cur pour son fr\'e8re. \'c0 force de l\rquote aimer\'85 \'e0 force de s\rquote assimiler \'e0 lui quand on le loue, il lui semble qu\rquote on la loue elle-m\'eame\'85
+\par
+\par \endash \~Et comme elle est aussi modeste qu\rquote excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son fr\'e8re adoptif ou pour elle, la trouble au point o\'f9 nous la voyons\'85 ce qui est un v\'e9
+ritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort.
+\par
+\par Mlle de Cardoville parlait de tr\'e8s bonne foi, l\rquote explication donn\'e9e par Rodin lui semblant et \'e9tant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant \'e0 chaque minute de voir p\'e9n\'e9
+trer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu\rquote elles s\rquote effrayent, la Mayeux se persuada \endash eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, \endash que les derni\'e8res paroles de Rodin \'e9taient sinc\'e8res, et qu
+\rquote il ne se doutait pas de l\rquote amour qu\rquote elle ressentait pour Agricol. Alors ses angoisses diminu\'e8rent et elle trouva quelques paroles \'e0 adresser \'e0 Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu habitu\'e9e \'e0 une bienveillance semblable \'e0 celle dont vous me comblez que je r\'e9ponds mal \'e0 vos bont\'e9s pour moi.
+\par
+\par \endash \~Mes bont\'e9s, pauvre enfant\~! dit Adrienne, je n\rquote ai encore rien fait pour vous. Mais, Dieu merci\~! d\'e8s aujourd\rquote hui, je pourrai tenir ma promesse, r\'e9compenser votre d\'e9vouement pour moi, votre courageuse r\'e9
+signation, votre saint amour du travail et la dignit\'e9 dont vous avez donn\'e9 tant de preuves au milieu des plus cruelles pr\'e9occupations\~; en un mot, d\'e8s aujourd\rquote hui, si cela vous convient, nous ne nous quitterons plus.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, c\rquote est trop de bont\'e9, dit la Mayeux d\rquote une voix tremblante, mais je\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! rassurez-vous, dit Adrienne, en l\rquote interrompant et en la devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon d\'e9sir un peu \'e9go\'efste de vous avoir aupr\'e8s de moi, l\rquote ind\'e9pendance de votre caract\'e8
+re, vos habitudes du travail, votre go\'fbt pour la retraite et votre besoin de vous d\'e9vouer \'e0 tout ce qui m\'e9rite la commis\'e9ration\~; et m\'eame, je ne vous le cache pas, c\rquote est en vous donnant surtout les moyens de satisfaire ces g\'e9n
+\'e9reuses tendances que je compte vous s\'e9duire et vous fixer pr\'e8s de moi.
+\par
+\par \endash \~Mais qu\rquote ai-je donc fait, mademoiselle, dit na\'efvement la Mayeux, pour m\'e9riter tant de reconnaissance de votre part\~? N\rquote est-ce pas vous, au contraire qui avez commenc\'e9 par vous montrer si g\'e9n\'e9reuse envers mon fr\'e8
+re adoptif\~?
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous sommes quittes\'85 mais je vous parle de l\rquote affection, de l\rquote amiti\'e9 sinc\'e8re que je vous offre.
+\par
+\par \endash \~De l\rquote amiti\'e9\'85 \'e0 moi\'85 mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Allons\~! allons\~! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l\rquote avantage de la position\~; et puis, j\rquote ai mis dans ma t\'eate que vous seriez mon amie\'85 et, vous le verrez, cela sera
+\'85 Mais, maintenant, j\rquote y songe\'85 et c\rquote est un peu tard\'85 quelle bonne fortune vous am\'e8ne ici\~?
+\par
+\par \endash \~Ce matin, M.\~Dagobert a re\'e7u une lettre dans laquelle on le priait de se rendre ici, o\'f9 il trouverait, disait-on, de bonnes nouvelles relativement \'e0 ce qui l\rquote int\'e9resse le plus au monde\'85 Croyant qu\rquote il s\rquote
+agissait des demoiselles Simon, il m\rquote a dit\~: \'ab\~La Mayeux, vous avez pris tant d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 ce qui regarde ces enfants, qu\rquote il faut que vous veniez avec moi\~; vous verrez ma joie en les retrouvant\~: ce sera votre r\'e9
+compense\'85\~\'bb
+\par
+\par Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de t\'eate affirmatif et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, ch\'e8re demoiselle, c\rquote est moi qui ai \'e9crit \'e0 ce brave soldat\'85 mais sans signer et sans m\rquote expliquer davantage\~; vous saurez pourquoi.
+\par
+\par \endash \~Alors, ma ch\'e8re enfant, comment \'eates-vous venue seule\~? dit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las, mademoiselle, j\rquote ai \'e9t\'e9, en arrivant, si \'e9mue de votre accueil que je n\rquote ai pu vous dire mes craintes.
+\par
+\par \endash \~Quelles craintes\~? demanda Rodin.
+\par
+\par \endash \~Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j\rquote ai suppos\'e9 que c\rquote \'e9tait vous qui aviez fait tenir cette lettre \'e0 M.\~Dagobert\~; je le lui ai dit, il l\rquote a cru comme moi. Arriv\'e9 ici, son impatience \'e9
+tait si grande qu\rquote il a demand\'e9 d\'e8s la porte si les orphelines \'e9taient dans cette maison\'85 il les a d\'e9peintes. On lui a dit que non. Alors, malgr\'e9 mes supplications, il a voulu aller au couvent s\rquote informer d\rquote elles.
+
+\par
+\par \endash \~Quelle imprudence\~!\'85 s\rquote \'e9cria Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s ce qui s\rquote est pass\'e9 lors de l\rquote escalade nocturne du couvent\~! ajouta Rodin en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre n\rquote annon\'e7ait pas positivement qu\rquote on lui remettrait les orphelines, mais qu\rquote on le renseignerait sans doute sur elles, il n\rquote a pas voulu m\rquote \'e9
+couter, et m\rquote a dit\~: \'ab\~Si je n\rquote apprends rien\'85 j\rquote irai vous rejoindre\'85 mais elles \'e9taient avant-hier au couvent\~; maintenant tout est d\'e9couvert, on ne peut me les refuser.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Et avec une t\'eate pareille, dit Rodin en souriant, il n\rquote y a pas de discussion possible\'85
+\par
+\par \endash \~Pourvu, mon Dieu, qu\rquote il ne soit pas reconnu\~! dit Adrienne en songeant aux menaces de M.\~Baleinier.
+\par
+\par \endash \~Ceci n\rquote est pas pr\'e9sumable, reprit Rodin, on lui refusera la porte\'85 Voil\'e0, je l\rquote esp\'e8re, le plus grand m\'e9compte qui l\rquote attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder \'e0 revenir avec ces jeunes filles\'85 Je n
+\rquote ai plus besoin ici\'85 d\rquote autres soins m\rquote appellent. Il faut que je m\rquote informe du prince Djalma\~; aussi, veuillez dire quand et o\'f9 je pourrai vous voir, ma ch\'e8re demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches
+\'85 et de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je l\rquote esp\'e8re, ces recherches ont de bons r\'e9sultats.
+\par
+\par \endash \~Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, o\'f9 je vais aller en sortant d\rquote ici, rue d\rquote Anjou, \'e0 l\rquote ancien h\'f4tel de Beaulieu\'85 Mais j\rquote y songe, dit tout \'e0 coup Adrienne apr\'e8s quelques moments de r
+\'e9flexion, il ne me para\'eet ni convenable, ni peut-\'eatre prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince Djalma dans le pavillon que j\rquote occupe \'e0 l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier. J\rquote
+ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute meubl\'e9e, toute pr\'eate\~; quelques embellissements r\'e9alisables en vingt-quatre heures en feront un tr\'e8s joli s\'e9jour\'85 Oui, ce sera mille fois pr\'e9f\'e9
+rable, ajouta Mlle de Cardoville apr\'e8s un nouveau silence, et puis ainsi je pourrai garder s\'fbrement le plus strict incognito.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! s\rquote \'e9cria Rodin, dont les projets se trouvaient dangereusement d\'e9rang\'e9s par cette nouvelle r\'e9solution de la jeune fille, vous voulez qu\rquote il ignore\'85
+\par
+\par \endash \~Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l\rquote ami inconnu qui lui vient en aide\~; je d\'e9sire que mon nom ne lui soit pas prononc\'e9, et qu\rquote il ne sache pas m\'eame que j\rquote existe\'85 quant \'e0 pr\'e9
+sent du moins\'85 Plus tard\'85 dans un mois peut-\'eatre\'85 je verrai\'85 les circonstances me guideront.
+\par
+\par \endash \~Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif d\'e9sappointement, ne sera-t-il pas bien difficile \'e0 garder\~?
+\par
+\par \endash \~Si le prince e\'fbt habit\'e9 mon pavillon, je suis de votre avis, le voisinage de ma tante aurait pu l\rquote \'e9clairer, et cette crainte est une des raisons qui me font renoncer \'e0 mon premier projet\'85
+ Mais le prince habitera un quartier assez \'e9loign\'e9\'85 la rue Blanche. Qui l\rquote instruirait de ce qu\rquote il doit ignorer\~? Un de mes vieux amis, M.\~Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant \endash elle montra la Mayeux \endash
+ sur la discr\'e9tion de qui je puis compter comme sur la v\'f4tre, vous connaissez seuls mon secret\'85 il sera donc parfaitement gard\'e9. Du reste, demain nous causerons plus longuement \'e0 ce sujet\~; il faut d\rquote abord que vous parveniez \'e0
+ retrouver ce malheureux jeune prince.
+\par
+\par Rodin, quoique profond\'e9ment courrouc\'e9 de la subite d\'e9termination d\rquote Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma ch\'e8re demoiselle, et demain, si vous le permettez, j\rquote irai vous rendre bon compte\'85 de ce que vous daigniez appeler tout \'e0 l\rquote heure ma mission providentielle.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain donc\'85 et je vous attendrai avec impatience, dit affectueusement Adrienne \'e0 Rodin. Permettez-moi toujours de compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi. Il faudra m\rquote \'eatre indulgent, car je pr\'e9
+vois que j\rquote aurai encore bien des conseils, bien des services \'e0 vous demander\'85 moi qui d\'e9j\'e0\'85 vous dois tant\'85
+\par
+\par \endash \~Vous ne me devrez jamais assez, ma ch\'e8re demoiselle, jamais assez, dit Rodin en se dirigeant discr\'e8tement vers la porte apr\'e8s s\rquote \'eatre inclin\'e9 devant Adrienne.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il allait sortir, il se trouva face \'e0 face avec Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 enfin j\rquote en tiens un\'85 s\rquote \'e9cria le soldat en saisissant le j\'e9suite au collet d\rquote une main vigoureuse.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800241}{\*\bkmkstart _Toc97807977}II. Les excuses.
+{\*\bkmkend _Toc92800241}{\*\bkmkend _Toc97807977}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au collet, s\rquote \'e9tait \'e9cri\'e9
+e avec effroi, en faisant quelques pas vers le soldat\~:
+\par
+\par \endash \~Au nom du ciel\~! monsieur\'85 que faites-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Ce que je fais\~! r\'e9pondit durement le soldat sans l\'e2cher Rodin et en tournant la t\'eate du c\'f4t\'e9 d\rquote Adrienne, qu\rquote il ne reconnaissait pas, je profite de l\rquote occasion pour serrer la gorge d\rquote un des mis\'e9
+rables de la bande du ren\'e9gat, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il m\rquote ait dit o\'f9 sont mes pauvres enfants.
+\par
+\par \endash \~Vous m\rquote \'e9tranglez\'85 dit le j\'e9suite d\rquote une voix syncop\'e9e en t\'e2chant d\rquote \'e9chapper au soldat.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 sont les orphelines, puisqu\rquote elles ne sont pas ici et qu\rquote on m\rquote a ferm\'e9 la porte du couvent sans vouloir me r\'e9pondre\~? cria Dagobert d\rquote une voix tonnante.
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote aide\~! murmura Rodin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est affreux\~! dit Adrienne.
+\par
+\par Et p\'e2le, tremblante, s\rquote adressant \'e0 Dagobert, les mains jointes\~:
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce, monsieur\~!\'85 \'e9coutez-moi\'85 \'e9coutez-le\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur Dagobert\~! s\rquote \'e9cria la Mayeux en courant saisir de ses faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne\'85 c\rquote est Mlle de Cardoville\'85 Devant elle, quelle violence\~!\'85 et puis, vous vous trompez, \'85
+ sans doute.
+\par
+\par Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le soldat se retourna brusquement et l\'e2cha Rodin\~; celui-ci, rendu cramoisi par la col\'e8re et par la suffocation, se h\'e2ta de rajuster son collet et sa cravate.
+\par
+\par \endash \~Pardon, mademoiselle\'85 dit Dagobert en allant vers Adrienne, encore p\'e2le de frayeur, je ne savais pas qui vous \'e9tiez\'85 mais le premier mouvement m\rquote a emport\'e9 malgr\'e9 moi\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, mon Dieu\~! qu\rquote avez-vous contre monsieur\~? dit Adrienne. Si vous m\rquote aviez \'e9cout\'e9e, vous sauriez\'85
+\par
+\par \endash \~Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat \'e0 Adrienne d\rquote une voix contenue. Puis, s\rquote adressant \'e0 Rodin, qui avait repris son sang-froid\~:
+\par
+\par \endash \~Remerciez mademoiselle, et allez-vous en\'85 Si vous restez l\'e0\'85 je ne r\'e9ponds pas de moi\'85
+\par
+\par \endash \~Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous dis que je ne r\'e9ponds pas de moi si vous restez l\'e0\~! s\rquote \'e9cria Dagobert en frappant du pied.
+\par
+\par \endash \~Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette col\'e8re\'85 reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux apparences\~; calmez-vous et \'e9coutez-nous\'85
+\par
+\par \endash \~Que je me calme, mademoiselle\~! s\rquote \'e9cria Dagobert avec d\'e9sespoir\~; mais je ne pense qu\rquote \'e0 une chose\'85 mademoiselle\'85 \'e0 l\rquote arriv\'e9e du mar\'e9chal Simon\~; il sera \'e0 Paris aujourd\rquote hui ou demain\'85
+
+\par
+\par \endash \~Il serait possible\~! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de surprise et de joie.
+\par
+\par \endash \~Hier soir, reprit Dagobert, j\rquote ai re\'e7u une lettre du mar\'e9chal\~; il a d\'e9barqu\'e9 au Havre\~; depuis trois jours, j\rquote ai fait d\'e9marches sur d\'e9marches, esp\'e9
+rant que les orphelines me seraient rendues, puisque la machination de ces mis\'e9rables avait \'e9chou\'e9 \endash (et il montra Rodin avec un nouveau geste de col\'e8re). \endash Eh bien non\'85 ils complotent encore quelque infamie. Je m\rquote
+attends \'e0 tout\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, dit Rodin s\rquote avan\'e7ant, permettez-moi de vous\'85
+\par
+\par \endash \~Sortez\~! s\rquote \'e9cria Dagobert, dont l\rquote irritation et l\rquote anxi\'e9t\'e9 redoublaient en songeant que d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre le mar\'e9chal pouvait arriver \'e0 Paris\~; sortez\'85 car, sans mademoiselle\'85
+ je me serais au moins veng\'e9 sur quelqu\rquote un\'85
+\par
+\par Rodin fit un signe d\rquote intelligence \'e0 Adrienne, dont il se rapprocha prudemment, lui montra Dagobert d\rquote un geste de commis\'e9ration touchante, et dit \'e0 ce dernier\~:
+\par
+\par \endash \~Je sortirai donc, monsieur, et\'85 d\rquote autant plus volontiers que je quittais cette chambre quand vous y \'eates rentr\'e9.
+\par
+\par Puis, se rapprochant tout \'e0 fait de Mlle de Cardoville, le j\'e9suite lui dit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Pauvre soldat\~!\'85 la douleur l\rquote \'e9gare\~; il serait incapable de m\rquote entendre. Expliquez-lui, ma ch\'e8re demoiselle\~; il sera bien attrap\'e9, ajouta-t-il d\rquote un air fin\~
+; mais en attendant, reprit Rodin en fouillant dans la poche de c\'f4t\'e9 de sa redingote et en tirant un paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma ch\'e8re demoiselle\~!\'85 c\rquote est ma vengeance\'85 elle sera bonne.
+\par
+\par Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait le j\'e9suite avec \'e9tonnement, celui-ci mit son index sur sa l\'e8vre comme pour recommander le silence \'e0 la jeune fille, gagna la porte et marcha \'e0
+ reculons sur la pointe des pieds, et sortit apr\'e8s avoir encore d\rquote un geste de piti\'e9 montr\'e9 Dagobert, qui, dans un morne abattement, la t\'eate baiss\'e9e, les bras crois\'e9s sur la poitrine, restait muet aux consolations empress\'e9
+es de la Mayeux.
+\par
+\par Lorsque Rodin eut quitt\'e9 la chambre, Adrienne, s\rquote approchant du soldat, lui dit de sa voix douce et avec l\rquote expression d\rquote un profond int\'e9r\'eat\~:
+\par
+\par \endash \~Votre entr\'e9e si brusque m\rquote a emp\'each\'e9e de vous faire une question bien int\'e9ressante pour moi\'85 Et votre blessure\~?
+\par
+\par \endash \~Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa p\'e9nible pr\'e9occupation, merci\~! \'e7a n\rquote est pas grand\rquote chose, mais je n\rquote ai pas le temps d\rquote y songer\'85 Je suis f\'e2ch\'e9 d\rquote avoir \'e9t\'e9 si b
+rutal devant vous, d\rquote avoir chass\'e9 ce mis\'e9rable\'85 mais c\rquote est plus fort que moi\~: \'e0 la vue de ces gens-l\'e0 mon sang ne fait qu\rquote un tour.
+\par
+\par \endash \~Et pourtant, croyez-moi, vous avez \'e9t\'e9 trop prompt \'e0 juger\'85 la personne qui \'e9tait l\'e0 tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash \~Trop prompt\'85 mademoiselle\'85 mais ce n\rquote est pas d\rquote aujourd\rquote hui que je le connais\'85 Il \'e9tait avec ce ren\'e9gat d\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\'85
+\par
+\par \endash \~Sans doute\'85 ce qui ne l\rquote emp\'eache pas d\rquote \'eatre un honn\'eate et excellent homme\'85
+\par
+\par \endash \~Lui\~?\'85 s\rquote \'e9cria Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 et il n\rquote est en ce moment occup\'e9 que d\rquote une chose\'85 de vous faire rendre vos ch\'e8res enfants.
+\par
+\par \endash \~Lui\~?\'85 reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s\rquote il ne pouvait croire \'e0 ce qu\rquote il entendait\~; lui\'85 me rendre mes enfants\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 plus t\'f4t que vous ne le pensez, peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit tout \'e0 coup Dagobert, il vous trompe\'85 vous \'eates dupe de ce vieux gueux-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Non, dit Adrienne en secouant la t\'eate en souriant, j\rquote ai des preuves de sa bonne foi\'85 D\rquote abord, c\rquote est lui qui me fait sortir de cette maison.
+\par
+\par \endash \~Il serait vrai\~! dit Dagobert confondu.
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous raccommodera peut-\'eatre avec lui, dit Adrienne en remettant \'e0 Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment de s\rquote en aller\~; ne voulant pas vous exasp
+\'e9rer davantage par sa pr\'e9sence, il m\rquote a dit\~: \'ab\~Mademoiselle, remettez ceci \'e0 ce brave soldat\~; ce sera ma vengeance.\~\'bb
+\par
+\par Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant machinalement le petit paquet. Lorsqu\rquote il l\rquote eut d\'e9velopp\'e9 et qu\rquote il eut reconnu sa croix d\rquote argent, noircie par les ann\'e9es, et le vieux ruban rouge fan\'e9 qu
+\rquote on lui avait d\'e9rob\'e9s \'e0 l\rquote auberge du }{\i Faucon blanc }{avec ses papiers, il s\rquote \'e9cria, d\rquote une voix entrecoup\'e9e, le c\'9cur palpitant\~:
+\par
+\par \endash \~Ma croix\~!\'85 ma croix\~!\'85 c\rquote est ma croix\~! Et dans l\rquote exaltation de sa joie, il pressait l\rquote \'e9toile d\rquote argent contre sa moustache grise. Adrienne et la Mayeux se sentaient profond\'e9ment touch\'e9es de l
+\rquote \'e9motion du soldat, qui s\rquote \'e9cria en courant vers la porte par o\'f9 venait de sortir Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s un service rendu au mar\'e9chal Simon, \'e0 ma femme ou \'e0 mon fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi\'85 Et vous r\'e9pondez de ce brave homme, mademoiselle\~? Et je l\rquote ai injuri\'e9\'85 maltrait\'e9 devant vous\'85
+ Il a droit \'e0 une r\'e9paration\'85 il l\rquote aura. Oh\~! il l\rquote aura.
+\par
+\par Ce disant, Dagobert sortit pr\'e9cipitamment de la chambre, traversa deux pi\'e8ces en courant, gagna l\rquote escalier, le descendit rapidement et atteignit Rodin \'e0 la derni\'e8re marche.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, lui dit le soldat d\rquote une voix \'e9mue, en le saisissant par le bras, il faut remonter tout de suite.
+\par
+\par \endash \~Il serait pourtant bon de vous d\'e9cider \'e0 quelque chose, mon cher monsieur, dit Rodin en s\rquote arr\'eatant avec bonhomie\~; il y a un instant vous m\rquote ordonniez de m\rquote en aller, maintenant il s\rquote agit de revenir. \'c0
+ quoi nous arr\'eatons-nous\~?
+\par
+\par \endash \~Tout \'e0 l\rquote heure, monsieur, j\rquote avais tort, et quand j\rquote ai un tort, je le r\'e9pare. Je vous ai injuri\'e9, maltrait\'e9 devant t\'e9moins, je vous ferai mes excuses devant t\'e9moins.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon cher monsieur\'85 Je vous\'85 rends gr\'e2ce\'85 je suis press\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela me fait que vous soyez press\'e9\~?\'85 Je vous dis que vous allez remonter tout de suite\'85 ou sinon\'85 ou sinon\'85 ou sinon\'85, reprit Dagobert en prenant la main du j\'e9
+suite et en la serrant avec autant de cordialit\'e9 que d\rquote attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me rendant ma croix ne sera pas complet.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote \'e0 cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons\'85 remontons\'85
+\par
+\par \endash \~Et non seulement vous m\rquote avez rendu ma croix\'85 que j\rquote ai\'85 eh bien, oui\~! que j\rquote ai pleur\'e9e, allez, sans le dire \'e0 personne, s\rquote \'e9cria Dagobert avec effusion\~; mais cette demoiselle m\rquote a dit que, gr
+\'e2ce \'e0 vous\'85 ces pauvres enfants\~! Voyons\'85 pas de fausse joie\'85 Est-ce bien vrai\~? mon Dieu\~! est-ce bien vrai\~?
+\par
+\par \endash \~Eh\~! eh\~! voyez-vous le curieux\~? dit Rodin en souriant avec finesse. Puis il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, allons, soyez tranquille\'85 on vous les rendra, vos deux anges, vieux diable \'e0 quatre. Et le j\'e9suite remonta l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~On me les rendra\'85 aujourd\rquote hui\~? s\rquote \'e9cria Dagobert.
+\par
+\par Et au moment o\'f9 Rodin gravissait les marches, il l\rquote arr\'eata brusquement par la manche.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! \'e7\'e0, mon bon ami, dit le j\'e9suite, d\'e9cid\'e9ment nous arr\'eatons-nous\~? montons-nous\~? descendons-nous\~? Sans reproche, vous me faites aller comme un tonton.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste\'85 l\'e0-haut nous nous expliquerons mieux. Venez\'85 alors, venez vite\'85 dit Dagobert.
+\par
+\par Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit h\'e2ter le pas et le ramena triomphant dans la chambre o\'f9 Adrienne et la Mayeux \'e9taient rest\'e9es, tr\'e8s surprises de la subite disparition du soldat.
+\par
+\par \endash \~Le voil\'e0\'85 le voil\'e0\~! s\rquote \'e9cria Dagobert en rentrant. Heureusement, je l\rquote ai rattrap\'e9 au bas de l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~Et vous m\rquote avez fait remonter d\rquote un fier pas\~! ajouta Rodin passablement essouffl\'e9.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, monsieur, dit Dagobert d\rquote une voix grave, je d\'e9clare devant mademoiselle que j\rquote ai eu tort de vous brutaliser, de vous injurier\~; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais avec joie que je vous dois\'85
+ oh\~!\'85 beaucoup\'85 oui\'85 je vous le jure, quand je dois\'85 je paye.
+\par
+\par Et Dagobert tendit encore sa loyale main \'e0 Rodin, qui la serra d\rquote une fa\'e7on fort affable en ajoutant\~:
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! de quoi s\rquote agit-il donc\~? Quel est donc ce grand service dont vous parlez\~?
+\par
+\par \endash \~Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de Rodin\~; mais vous ne savez donc pas ce que c\rquote est pour moi que cette croix\~!
+\par
+\par \endash \~Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais avoir le plaisir de vous la remettre moi-m\'eame. Je l\rquote avais apport\'e9e pour cela\'85 Mais, entre nous\'85 vous m\rquote avez, d\'e8s mon arriv\'e9e, si\'85 si }{\i famili\'e8
+rement }{accueilli\'85 que je n\rquote ai pas eu le temps de\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens cruellement de ce que j\rquote ai fait.
+\par
+\par \endash \~Je le sais\'85 mon bon ami\'85 n\rquote en parlons donc plus\'85 Ah\~! \'e7\'e0, vous y teniez donc beaucoup, \'e0 cette croix\~?
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote y tenais, monsieur\~! s\rquote \'e9cria Dagobert\~; mais cette croix, \endash et il la baisa encore, \endash c\rquote est ma relique \'e0 moi\'85 Celui de qui elle me venait \'e9tait mon saint\'85 mon dieu\'85 et il l\rquote
+avait touch\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Comment\~! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant de curiosit\'e9 que d\rquote admiration respectueuse, comment\~! Napol\'e9on\'85 le grand Napol\'e9on aurait touch\'e9 de sa propre main, de sa main victorieuse\'85 cette noble
+\'e9toile de l\rquote honneur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, de sa main\~; il l\rquote avait plac\'e9e l\'e0, sur ma poitrine sanglante, comme pansement \'e0 ma cinqui\'e8me blessure\'85 aussi, voyez-vous, je crois qu\rquote au moment de crever de faim, entre du pain et ma croix\'85 je n
+\rquote aurais pas h\'e9sit\'e9\'85 afin de l\rquote avoir en mourant sur le c\'9cur\'85 Mais assez\'85 parlons d\rquote autre chose\'85 C\rquote est b\'eate, un vieux soldat, n\rquote est-ce pas\~? ajouta Dagobert en passant la main sur ses yeux.
+\par
+\par Puis, comme s\rquote il avait honte de nier ce qu\rquote il \'e9prouvait\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien, oui\~! reprit-il en relevant vivement la t\'eate, et ne cherchant pas \'e0 cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je pleure de joie d\rquote avoir retrouv\'e9 ma croix\'85 ma croix que l\rquote empereur m\rquote avait donn\'e9e
+\'85 de }{\i sa main victorieuse, }{comme dit ce brave homme\'85
+\par
+\par \endash \~B\'e9nie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce tr\'e9sor glorieux, dit Rodin avec \'e9motion. Et il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Ma foi\~! la journ\'e9e sera bonne pour tout le monde\~; aussi je vous l\rquote annon\'e7ais ce matin dans ma lettre\'85
+\par
+\par \endash \~Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus surpris, c\rquote \'e9tait vous\~?\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait moi qui vous l\rquote \'e9crivais. Seulement, craignant quelque nouveau pi\'e8ge d\rquote Aigrigny, je n\rquote ai pas voulu, vous entendez bien, m\rquote expliquer plus clairement.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, mes orphelines\'85 je vais les revoir\~? Rodin fit un signe de t\'eate affirmatif plein de bonhomie.
+\par
+\par \endash \~Oui, tout \'e0 l\rquote heure, dans un instant peut-\'eatre\'85 dit Adrienne en souriant. Eh bien\~! avais-je raison de vous dire que vous aviez mal jug\'e9 monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Eh\~! que ne me disait-il cela quand je suis entr\'e9\~! s\rquote \'e9cria Dagobert ivre de joie.
+\par
+\par \endash \~Il y avait \'e0 cela un inconv\'e9nient, mon ami, dit Rodin\~: c\rquote est que, d\'e8s votre entr\'e9e, vous avez entrepris de m\rquote \'e9trangler\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 j\rquote ai \'e9t\'e9 trop prompt\~; encore une fois, pardon\~; mais que voulez-vous que je vous dise\~?\'85 Je vous avais toujours vu contre nous avec l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, et, dans le premier moment\'85
+
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit Rodin en s\rquote inclinant devant Adrienne, cette ch\'e8re demoiselle vous dira que j\rquote \'e9tais, sans le savoir, complice de bien des perfidies\~; mais, d\'e8s que j\rquote ai pu voir clair dans les t\'e9n\'e8bres\'85 j
+\rquote ai quitt\'e9 le mauvais chemin o\'f9 j\rquote \'e9tais engag\'e9 malgr\'e9 moi, pour marcher vers ce qui \'e9tait honn\'eate, droit et juste.
+\par
+\par Adrienne fit un signe de t\'eate affirmatif \'e0 Dagobert, qui semblait l\rquote interroger du regard.
+\par
+\par \endash \~Si je n\rquote ai pas sign\'e9 la lettre que je vous ai \'e9crite, mon bon ami, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 de crainte que mon nom ne vous inspir\'e2t de mauvais soup\'e7ons\~; si, enfin, je vous ai pri\'e9 de vous rendre ici
+ et non pas au couvent, c\rquote est que j\rquote avais peur, comme cette ch\'e8re demoiselle, que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier, et votre escapade de l\rquote autre nuit pouvait rendre cette reconnaissance dangereuse.
+
+\par
+\par \endash \~Mais M.\~Baleinier est instruit de tout, j\rquote y songe maintenant, dit Adrienne avec inqui\'e9tude\~; il m\rquote a menac\'e9e de d\'e9noncer M.\~Dagobert et son fils si je portais plainte.
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, ma ch\'e8re demoiselle\~; c\rquote est vous maintenant qui dicterez les conditions\'85 r\'e9pondit Rodin. Fiez-vous \'e0 moi\~; quant \'e0 vous, mon bon ami\'85 vos tourments sont finis.
+\par
+\par \endash \~Oui, dit Adrienne\~: un magistrat rempli de droiture, de bienveillance, est all\'e9 chercher au couvent les filles du mar\'e9chal Simon\~; il va les ramener ici\~; mais comme moi, il a pens\'e9 qu\rquote il serait plus convenable qu\rquote
+elles vinssent habiter ma maison\'85 Je ne puis cependant prendre cette d\'e9cision sans votre consentement\'85 car c\rquote est \'e0 vous que ces orphelines ont \'e9t\'e9 confi\'e9es par leur m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Vous voulez la remplacer aupr\'e8s d\rquote elles, mademoiselle, reprit Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon c\'9cur pour moi et pour ces enfants\'85 Seulement, comme la le\'e7on a \'e9t\'e9
+ rude, je vous demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre \'e0 quelques pas sans les quitter de l\rquote \'9cil, ni plus ni moins que ferait Rabat-Joie, qui s\rquote
+est montr\'e9 meilleur gardien que moi. Une fois le mar\'e9chal arriv\'e9\'85 et ce sera d\rquote un jour \'e0 l\rquote autre, la consigne sera lev\'e9e\'85 Dieu veuille qu\rquote il arrive bient\'f4t\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Rodin d\rquote une voix ferme, Dieu veuille qu\rquote il arrive bient\'f4t, car il aura \'e0 demander un terrible compte de la pers\'e9cution de ses filles \'e0 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, et pourtant M.\~le mar\'e9
+chal ne sait pas tout encore\'85
+\par
+\par \endash \~Et vous ne tremblez pas pour le ren\'e9gat\~? reprit Dagobert en pensant que bient\'f4t peut-\'eatre le marquis se trouverait face \'e0 face avec le mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~Je ne tremble ni pour les l\'e2ches ni pour les tra\'eetres\~! r\'e9pondit Rodin. Et lorsque M.\~le mar\'e9chal Simon sera de retour\'85
+\par
+\par Puis, apr\'e8s une r\'e9ticence de quelques instants, il continua\~:
+\par
+\par \endash \~Que M.\~le mar\'e9chal me fasse l\rquote honneur de m\rquote entendre, et il sera \'e9difi\'e9 sur la conduite de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny. M.\~le mar\'e9chal saura que ses amis les plus chers sont, autant que lui-m\'eame, en butte
+\'e0 la haine de cet homme si dangereux.
+\par
+\par \endash \~Comment donc cela\~? dit Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! vous-m\'eame, dit Rodin, vous \'eates un exemple de ce que j\rquote avance.
+\par
+\par \endash \~Moi\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Croyez-vous que le hasard seul ait amen\'e9 la sc\'e8ne de l\rquote auberge du }{\i Faucon blanc, }{pr\'e8s de Leipzig\~?
+\par
+\par \endash \~Qui vous a parl\'e9 de cette sc\'e8ne\~? dit Dagobert confondu.
+\par
+\par \endash \~Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le j\'e9suite sans r\'e9pondre \'e0 Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou vous la refusiez, et alors vous \'e9tiez arr\'eat\'e9 faute de papiers ainsi que vous l\rquote avez \'e9t
+\'e9, puis jet\'e9 en prison comme un vagabond avec ces pauvres orphelines\'85 Maintenant, savez-vous quel \'e9tait le but de cette violence\~? De vous emp\'eacher d\rquote \'eatre ici le 13 f\'e9vrier.
+\par
+\par \endash \~Mais plus je vous \'e9coute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis effray\'e9e de l\rquote audace de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny et de l\rquote \'e9tendue des moyens dont il dispose\'85 En v\'e9rit\'e9
+, reprit-elle avec une profonde surprise, si vos paroles ne m\'e9ritaient pas toute cr\'e9ance\'85
+\par
+\par \endash \~Vous en douteriez, n\rquote est-ce pas, mademoiselle\~? dit Dagobert\~; c\rquote est comme moi, je ne peux pas croire que, si m\'e9chant qu\rquote il soit, ce ren\'e9gat ait eu des intelligences avec un montreur de b\'eates, au fond de la Saxe\~
+; et puis, comment aurait-il su que moi et les enfants nous devions passer \'e0 Leipzig\~? C\rquote est impossible, mon brave homme.
+\par
+\par \endash \~En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre animadversion, d\rquote ailleurs tr\'e8s l\'e9gitime, contre l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, ne vous \'e9gare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une \'e9
+tendue de relations presque fabuleuse.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour \'e0 tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commis\'e9ration, il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Et comment M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa possession sans ses relations avec Morok\~? demanda Rodin au soldat.
+\par
+\par \endash \~Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m\rquote a emp\'each\'e9 de r\'e9fl\'e9chir\~; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains\~?
+\par
+\par \endash \~Justement parce que l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny avait \'e0 Leipzig les relations dont vous et cette ch\'e8re demoiselle paraissez douter.
+\par
+\par \endash \~Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue \'e0 Paris\~?
+\par
+\par \endash \~Dites-moi, vous avez \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 \'e0 Leipzig faute de papiers, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mais je n\rquote ai jamais pu comprendre comment mes papiers et mon argent avaient disparu de mon sac\'85 Je croyais avoir eu le malheur de les perdre.
+\par
+\par Rodin haussa les \'e9paules et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Ils vous ont \'e9t\'e9 vol\'e9s \'e0 l\rquote auberge du }{\i Faucon blanc }{par Goliath, un des affid\'e9s de Morok, et celui-ci a envoy\'e9 les papiers et la croix \'e0 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny pour lui prouver qu\rquote il avait r
+\'e9ussi \'e0 ex\'e9cuter les ordres qui concernaient les orphelines et vous-m\'eame. C\rquote est avant-hier que j\rquote ai eu la clef de cette machination t\'e9n\'e9breuse\~: croix et papiers se trouvaient dans les archives de l\rquote abb\'e9 d
+\rquote Aigrigny\~; les papiers formaient un volume trop consid\'e9rable\~; on se serait aper\'e7u de leur soustraction\~; mais d\rquote apr\'e8s ma lettre, esp\'e9rant vous voir ce matin, et sachant combien un soldat de l\rquote empereur tient \'e0
+ sa croix, relique sacr\'e9e comme vous le dites, mon bon ami, ma foi\~! je n\rquote ai pas h\'e9sit\'e9\~: j\rquote ai mis la relique dans ma poche. Apr\'e8s tout, me suis-je dit, ce n\rquote est qu\rquote une restitution, et ma d\'e9licatesse s\rquote
+exag\'e8re peut-\'eatre la port\'e9e de cet abus de confiance.
+\par
+\par \endash \~Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et, pour ma part, en raison de l\rquote int\'e9r\'eat que je porte \'e0 M.\~Dagobert, je vous en suis personnellement reconnaissante.
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un moment de silence, elle reprit avec anxi\'e9t\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc M.\~d\rquote Aigrigny\'85 pour avoir en pays \'e9tranger des relations si \'e9tendues et si redoutables\~?
+\par
+\par \endash \~Silence\~! s\rquote \'e9cria Rodin \'e0 voix basse en regardant autour de lui d\rquote un air \'e9pouvant\'e9, silence\'85 silence\~!\'85 Au nom du ciel, ne m\rquote interrogez pas l\'e0-dessus\~!\~!\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800242}{\*\bkmkstart _Toc97807978}III. R\'e9v\'e9lations.
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+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mlle de Cardoville, tr\'e8s \'e9tonn\'e9e de la frayeur de Rodin lorsqu\rquote elle lui avait demand\'e9
+ quelque explication sur le pouvoir si formidable, si \'e9tendu, dont disposait l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, qu\rquote y a-t-il donc de si \'e9trange dans la question que je viens de vous faire\~?
+\par
+\par Rodin, apr\'e8s un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inqui\'e9tude parfaitement simul\'e9e, r\'e9pondit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Encore une fois, mademoiselle, ne m\rquote interrogez pas sur un sujet si redoutable\~: les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu\rquote on dit vulgairement.
+\par
+\par Adrienne et Dagobert se regard\'e8rent avec une surprise croissante.
+\par
+\par La Mayeux, par un instinct d\rquote une persistance incroyable, continuait \'e0 \'e9prouver un sentiment de d\'e9fiance invincible contre Rodin\~; quelquefois elle le regardait longtemps \'e0 la d\'e9rob\'e9e, t\'e2chant de p\'e9n\'e9
+trer sous le masque de cet homme, qui l\rquote \'e9pouvantait. Un moment le j\'e9suite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstin\'e9ment attach\'e9 sur lui\~; il lui fit aussit\'f4t un petit signe de t\'eate plein d\rquote am\'e9nit\'e9\~
+; la jeune fille, effray\'e9e de se voir surprise, d\'e9tourna les yeux en tressaillant.
+\par
+\par \endash \~Non, non, ma ch\'e8re demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en voyant que Mlle de Cardoville s\rquote \'e9tonnait de son silence, ne m\rquote interrogez pas sur la puissance de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi cette h\'e9sitation \'e0 me r\'e9pondre\~? Que craignez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ma ch\'e8re demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-l\'e0 sont si puissants\~!\'85 leur animosit\'e9 est si terrible\~!
+\par
+\par \endash \~Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! ma ch\'e8re demoiselle, reprit Rodin presque bless\'e9, jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains\~?\'85 Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif\~; mais c\rquote est vous, mais c\rquote est M.\~le mar\'e9
+chal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille, qui ont tout \'e0 redouter\'85 Ah\~! tenez, ma ch\'e8re demoiselle, encore une fois, ne m\rquote interrogez pas\~; il est des secrets funestes \'e0 ceux qui les poss\'e8dent\'85
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux conna\'eetre les p\'e9rils dont on est menac\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Quand on sait la man\'9cuvre de son ennemi, on peut se d\'e9fendre au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour qu\rquote une embuscade.
+\par
+\par \endash \~Puis, je vous l\rquote assure, reprit Adrienne, le peu de mots que vous m\rquote avez dits m\rquote inspirent une vague inqui\'e9tude\'85
+\par
+\par \endash \~Allons, puisqu\rquote il le faut\'85 ma ch\'e8re demoiselle, reprit le j\'e9suite en paraissant faire un grand effort sur lui-m\'eame, puisque vous ne comprenez pas \'e0 demi-mot\'85 je serai plus explicite\'85 Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d
+\rquote un ton grave\'85 rappelez-vous que votre insistance me force \'e0 vous apprendre ce qu\rquote il vous vaudrait peut-\'eatre mieux ignorer.
+\par
+\par \endash \~Parlez, de gr\'e2ce, monsieur, parlez, dit Adrienne.
+\par
+\par Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux, leur dit \'e0 voix basse d\rquote un air myst\'e9rieux\~:
+\par
+\par \endash \~N\rquote avez-vous donc jamais entendu parler d\rquote une association puissante qui \'e9tend son r\'e9seau sur toute la terre, qui compte des affili\'e9s, des s\'e9ides, des fanatiques dans toutes les classes de la soci\'e9t\'e9\'85
+ qui a eu et qui a encore souvent l\rquote oreille des rois et des grands\'85 association toute-puissante, qui d\rquote un mot \'e9l\'e8ve ses cr\'e9atures aux positions les plus hautes, et d\rquote un mot aussi les rejette dans le n\'e9
+ant dont elle seule a pu les tirer\~?
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette association formidable\~? Jamais je n\rquote en ai jusqu\rquote ici entendu parler.
+\par
+\par \endash \~Je vous crois, et pourtant votre ignorance \'e0 ce sujet m\rquote \'e9tonne au dernier point, ma ch\'e8re demoiselle.
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi cet \'e9tonnement\~?
+\par
+\par \endash \~Parce que vous avez v\'e9cu longtemps avec madame votre tante, et vu souvent l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai v\'e9cu chez Mme\~de\~Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car pour mille raisons elle m\rquote inspirait une aversion l\'e9gitime.
+\par
+\par \endash \~Mais en fait, ma ch\'e8re demoiselle, ma remarque n\rquote \'e9tait pas juste\~; c\rquote est l\'e0 plus qu\rquote ailleurs que, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c\rquote est pourtant gr\'e2ce \'e0
+ elle que Mme\~de\~Saint-Dizier a joui d\rquote une si redoutable influence dans le monde sous le dernier r\'e8gne\'85 Eh bien\~! sachez-le donc\~: c\rquote est le concours de cette association qui rend l\rquote abb\'e9 d\rquote
+Aigrigny un homme si dangereux\~; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre diff\'e9rents membres de votre famille, ceux-ci en Sib\'e9rie, ceux-l\'e0 au fond de l\rquote Inde, d\rquote autres enfin au milieu des montagnes de l\rquote Am\'e9
+rique, car, je vous l\rquote ai dit, c\rquote est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, que j\rquote ai \'e9t\'e9 mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation \'e0
+ cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur, le nom\'85 le nom de cette compagnie, dit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! bien\~! c\rquote est\'85 Et Rodin s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est\'85 reprit Adrienne, aussi int\'e9ress\'e9e que Dagobert et la Mayeux, c\rquote est\'85
+\par
+\par Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette sc\'e8ne plus pr\'e8s de lui, et dit \'e0 voix basse, en accentuant lentement ses paroles\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est\'85 la compagnie de J\'e9sus. Et il tressaillit.
+\par
+\par \endash \~Les J\'e9suites\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un \'e9clat de rire d\rquote autant plus franc que, d\rquote apr\'e8s les myst\'e9rieuses pr\'e9cautions oratoires de Rodin, elle s\rquote attendait \'e0 une r\'e9v\'e9
+lation selon elle beaucoup plus terrible\~; les J\'e9suites\~! reprit-elle en riant toujours, mais ils n\rquote existent que dans les livres\~; ce sont des personnages historiques tr\'e8s effrayants, je le crois\~; mais pourquoi d\'e9guiser ainsi Mme\~de
+\~Saint-Dizier et M.\~d\rquote Aigrigny\~? Tels qu\rquote ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon d\'e9dain\~?
+\par
+\par Apr\'e8s avoir \'e9cout\'e9 silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin reprit d\rquote un air grave et p\'e9n\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Votre aveuglement m\rquote effraye, ma ch\'e8re demoiselle\~; le pass\'e9 aurait d\'fb vous faire craindre pour l\rquote avenir, car plus que personne, vous avez d\'e9j\'e0 subi la funeste action de cette compagnie dont vous regardez l\rquote
+existence comme un r\'eave.
+\par
+\par \endash \~Moi, monsieur\~? dit Adrienne en souriant, quoique un peu surprise.
+\par
+\par \endash \~Vous\'85
+\par
+\par \endash \~Et dans quelle circonstance\~?
+\par
+\par \endash \~Vous me le demandez, ma ch\'e8re demoiselle, vous me le demandez\'85 et vous avez \'e9t\'e9 enferm\'e9e ici comme folle\~? N\rquote est-ce donc pas vous dire que le ma\'eetre de cette maison est un des membres la\'efques les plus d\'e9vou\'e9
+s de cette compagnie, et, comme tel, l\rquote instrument aveugle de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~!
+\par
+\par \endash \~Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M.\~Baleinier\'85\~?
+\par
+\par \endash \~Ob\'e9issait \'e0 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, le chef le plus redoutable de cette redoutable soci\'e9t\'e9\'85 Il emploie son g\'e9nie au mal\~; mais, il faut l\rquote avouer, c\rquote est un homme de g\'e9nie\'85
+ aussi est-ce surtout sur lui qu\rquote une fois hors d\rquote ici, vous et les v\'f4tres devrez concentrer toute votre surveillance, tous vos soup\'e7ons\~; car, croyez-moi, je le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue\~
+; il faut vous attendre \'e0 de nouvelles attaques, sans doute d\rquote un autre genre, mais, par cela m\'eame, peut-\'eatre plus dangereuses encore\'85
+\par
+\par \endash \~Heureusement, vous nous pr\'e9venez, mon brave, dit Dagobert, et vous serez avec nous.
+\par
+\par \endash \~Je puis bien peu, mon bon ami\~; mais ce peu est au service des honn\'eates gens, dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, dit Adrienne d\rquote un air pensif, compl\'e8tement persuad\'e9e par l\rquote air de conviction de Rodin, je m\rquote explique l\rquote inconcevable influence que ma tante exer\'e7ait sur le monde\~; je l\rquote
+attribuais seulement \'e0 ses relations avec des personnages puissants\~; je croyais bien qu\rquote elle \'e9tait, ainsi que l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, associ\'e9e \'e0 de t\'e9n\'e9breuses intrigues dont la religion \'e9tait le voile, mais j
+\rquote \'e9tais loin de croire \'e0 ce que vous m\rquote apprenez.
+\par
+\par \endash \~Et combien de choses vous ignorez encore\~! reprit Rodin. Si vous saviez, ma ch\'e8re demoiselle, avec quel art ces gens-l\'e0 vous environnent, \'e0 votre insu, d\rquote agents qui leur sont d\'e9vou\'e9s\~! Lorsqu\rquote ils ont int\'e9r\'eat
+\'e0 en \'eatre instruits, aucun de vos pas ne leur \'e9chappe. Puis, peu \'e0 peu, ils agissent lentement, prudemment et dans l\rquote ombre\~; ils vous circonviennent par tous les moyens possibles, depuis la flatterie jusqu\rquote \'e0 la terreur\'85
+ vous s\'e9duisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que vous ayez conscience de leur autorit\'e9\~; tel est leur but, et, il faut l\rquote avouer, ils l\rquote atteignent souvent avec une d\'e9testable habilet\'e9.
+\par
+\par Rodin avait parl\'e9 avec tant de sinc\'e9rit\'e9 qu\rquote Adrienne tressaillit\~; puis, se reprochant cette crainte, elle reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Et pourtant, non\'85 non, jamais je ne pourrai croire \'e0 un pouvoir si infernal\~; encore une fois, la puissance de ces pr\'eatres ambitieux est d\rquote un autre \'e2ge\'85 Dieu soit lou\'e9\~! ils ont disparu \'e0 tout jamais.
+\par
+\par \endash \~Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et dispara\'eetre dans certaines circonstances\~; mais c\rquote est surtout alors qu\rquote ils sont le plus dangereux\~; car la d\'e9fiance qu\rquote ils inspiraient s\rquote \'e9
+vanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les t\'e9n\'e8bres. Ah\~! ma ch\'e8re demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habilet\'e9\~! Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, l\'e2che et hypocrite, j\rquote avais \'e9tudi\'e9 l\rquote
+histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny en faisait partie. Ah\~! c\rquote est \'e0 \'e9pouvanter\'85 Si vous saviez quels moyens ils emploient\~!\'85 Quand je vous dirai que, gr\'e2ce \'e0
+ leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus d\'e9vou\'e9es, cachent souvent les pi\'e8ges les plus horribles\'85
+\par
+\par Et les regards de Rodin parurent s\rquote arr\'eater }{\i par hasard }{sur la Mayeux\~; mais voyant qu\rquote Adrienne ne s\rquote apercevait pas de cette insinuation, le j\'e9suite reprit\~:
+\par
+\par \endash \~En un mot, \'eates-vous en butte \'e0 leurs poursuites, ont-ils int\'e9r\'eat \'e0 vous capter\~? oh\~! de ce moment, d\'e9fiez-vous de tout ce qui vous entoure, soup\'e7onnez le
+s attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ces monstres parviennent quelquefois \'e0 corrompre vos meilleurs amis, et \'e0 s\rquote en faire contre vous des auxiliaires d\rquote
+autant plus terribles que votre confiance est plus aveugle.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est impossible, s\rquote \'e9cria Adrienne r\'e9volt\'e9e\~; vous exag\'e9rez\'85 Non, non, l\rquote enfer n\rquote aurait rien r\'eav\'e9 de plus horrible que de telles trahisons\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~!\'85 ma ch\'e8re demoiselle\'85 un de vos parents, M.\~Hardy, le c\'9cur le plus loyal, le plus g\'e9n\'e9reux, a \'e9t\'e9 ainsi victime d\rquote une trahison inf\'e2me\'85 Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre a
+\'efeul nous a appris\~? C\rquote est qu\rquote il est mort victime de la haine de ces gens-l\'e0, et qu\rquote \'e0 cette heure, apr\'e8s cent cinquante ans d\rquote intervalle, ses descendants sont encore en butte \'e0
+ la haine de cette indestructible compagnie.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur\'85 cela \'e9pouvante, dit Adrienne en sentant son c\'9cur se serrer. Mais il n\rquote y a donc pas d\rquote armes contre de telles attaques\~?\'85
+\par
+\par \endash \~La prudence, ma ch\'e8re demoiselle, la r\'e9serve la plus attentive, l\rquote \'e9tude la plus incessamment d\'e9fiante de tout ce qui vous approche.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est une vie affreuse qu\rquote une telle vie, monsieur\~; mais c\rquote est une torture que d\rquote \'eatre ainsi en proie \'e0 des soup\'e7ons, \'e0 des doutes, \'e0 des craintes continuelles\~!
+\par
+\par \endash \~Eh\~! sans doute\~!\'85 ils le savent bien, les mis\'e9rables\'85 C\rquote est ce qui fait leur force\'85 souvent ils trompent par l\rquote exc\'e8s m\'eame des pr\'e9cautions que l\rquote on prend contre eux. Aussi, ma ch\'e8
+re demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous est cher, d\'e9fiez-vous, ne hasardez pas l\'e9g\'e8rement votre confiance\~; prenez bien garde, vous avez failli \'eatre victime de ces gens-l\'e0\~
+; vous les aurez toujours pour ennemis implacables\'85 Et vous aussi, pauvre et int\'e9ressante enfant, ajouta le j\'e9suite en s\rquote adressant \'e0 la Mayeux, suivez mes conseils\'85 craignez-les\'85 ne dormez que d\rquote un \'9c
+il, comme dit le proverbe.
+\par
+\par \endash \~Moi, monsieur\~? dit la Mayeux\~; qu\rquote ai-je fait\~? qu\rquote ai-je \'e0 craindre\~?
+\par
+\par \endash \~Ce que vous avez fait\~? Eh\~! mon Dieu\'85 n\rquote aimez-vous pas tendrement cette ch\'e8re demoiselle, votre protectrice\~? n\rquote avez-vous pas tent\'e9 de venir \'e0 son secours\~? N\rquote \'eates-vous pas la s\'9c
+ur adoptive du fils de cet intr\'e9pide soldat, du brave Agricol\~? H\'e9las\~! pauvre enfant, ne voil\'e0-t-il pas assez de titres \'e0 leur haine, malgr\'e9 votre obscurit\'e9\~? Ah\~! ma ch\'e8re demoiselle, ne croyez pas que j\rquote exag\'e8re. R\'e9
+fl\'e9chissez\'85 r\'e9fl\'e9chissez\'85 Songez \'e0 ce que je viens de rappeler au fid\'e8le compagnon d\rquote armes du mar\'e9chal Simon, relativement \'e0 son emprisonnement \'e0 Leipzig\~; songez \'e0 ce qui vous est arriv\'e9 \'e0 vous-m\'ea
+me, que l\rquote on a os\'e9 conduire ici au m\'e9pris de toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu\rquote il n\rquote y a rien d\rquote exag\'e9r\'e9 dans ce tableau de la puissance occulte de cette compagnie\'85
+ Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma ch\'e8re demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous adresser \'e0 moi. En trois jours j\rquote ai assez appris par ma propre exp\'e9rience, sur leur mani\'e8re d\rquote
+agir, pour pouvoir vous indiquer un pi\'e8ge, une ruse, un danger, et vous en d\'e9fendre.
+\par
+\par \endash \~Dans une pareille circonstance, monsieur, r\'e9pondit Mlle de Cardoville, \'e0 d\'e9faut de reconnaissance, mon int\'e9r\'eat ne vous d\'e9signerait-il pas comme mon meilleur conseiller\~?
+\par
+\par Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tant\'f4t nient eux-m\'eames leur propre existence afin d\rquote \'e9chapper \'e0 leurs adversaires, tant\'f4t, au contraire, proclament avec audace la puissance vivace de leur organisation afin d
+\rquote intimider les faibles, Rodin avait \'e9clat\'e9 de rire au nez du r\'e9gisseur de la terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parl\'e9 de l\rquote existence des }{\i J\'e9suites, }{tandis qu\rquote \'e0 ce moment, en retra\'e7
+ant ainsi leurs moyens d\rquote action, il t\'e2chait, et il avait r\'e9ussi \'e0 jeter dans l\rquote esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui devaient peu \'e0 peu se d\'e9velopper par la r\'e9
+flexion, et servir plus tard les projets sinistres qu\rquote il m\'e9ditait.
+\par
+\par La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur \'e0 l\rquote endroit de Rodin\~; pourtant, depuis qu\rquote elle l\rquote avait entendu d\'e9voiler \'e0 Adrienne la sinistre puissance de l\rquote ordre qu\rquote il disait si redoutable, la jeune ouvri
+\'e8re, loin de soup\'e7onner le j\'e9suite d\rquote avoir l\rquote audace de parler ainsi d\rquote une association dont il \'e9tait membre, lui savait gr\'e9, presque malgr\'e9 elle, des importants conseils qu\rquote il venait de donner \'e0
+ Mlle de Cardoville. Le nouveau regard qu\rquote elle jeta sur lui \'e0 la d\'e9rob\'e9e (et que Rodin surprit aussi, car il observait la jeune fille avec une attention soutenue) fut empreint d\rquote une gratitude pour ainsi dire \'e9tonn\'e9
+e. Devinant cette impression, voulant l\rquote am\'e9liorer encore, t\'e2cher de d\'e9truire les f\'e2cheuses pr\'e9ventions de la Mayeux, et aller surtout au-devant d\rquote une r\'e9v\'e9lation qui devait \'eatre faite t\'f4t ou tard, le j\'e9
+suite eut l\rquote air d\rquote avoir oubli\'e9 quelque chose de tr\'e8s important et s\rquote \'e9cria en se frappant le front\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi pens\'e9-je donc\~? Puis, s\rquote adressant \'e0 la Mayeux\~:
+\par
+\par \endash \~Savez-vous, ma ch\'e8re fille, o\'f9 est votre s\'9cur\~? Aussi interdite qu\rquote attrist\'e9e de cette question inattendue, la Mayeux r\'e9pondit en rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa derni\'e8
+re entrevue avec la brillante reine Bacchanal\~:
+\par
+\par \endash \~Il y a quelques jours que je n\rquote ai vu ma s\'9cur, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, ma ch\'e8re fille, elle n\rquote est pas heureuse, dit Rodin, j\rquote ai promis \'e0 une de ses amies de lui envoyer un petit secours\~; je me suis adress\'e9 \'e0 une personne charitable\~: voici ce que l\rquote on m\rquote a donn\'e9
+ pour elle\'85
+\par
+\par Et il tira de sa poche un rouleau cachet\'e9 qu\rquote il remit \'e0 la Mayeux, aussi surprise qu\rquote attendrie.
+\par
+\par \endash \~Vous avez une s\'9cur malheureuse\'85 et je n\rquote en sais rien, dit vivement Adrienne \'e0 l\rquote ouvri\'e8re\~; ah\~! mon enfant, c\rquote est mal\~!
+\par
+\par \endash \~Ne la bl\'e2mez pas\'85 dit Rodin. D\rquote abord elle ignorait que sa s\'9cur f\'fbt malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander, }{\i \'e0 vous, }{ma ch\'e8re demoiselle, de vous y int\'e9resser.
+\par
+\par Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec \'e9tonnement, il ajouta en s\rquote adressant \'e0 la Mayeux\~:
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-il pas vrai, ma ch\'e8re fille\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, dit l\rquote ouvri\'e8re en baissant les yeux et rougissant de nouveau. Puis elle ajouta vivement et avec anxi\'e9t\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Mais ma s\'9cur, monsieur, o\'f9 l\rquote avez-vous vue\~? o\'f9 est-elle\~? comment est-elle malheureuse\~?
+\par
+\par \endash \~Tout ceci serait trop long \'e0 vous dire, ma ch\'e8re fille\~; allez le plus t\'f4t possible rue Clovis, maison de la fruiti\'e8re\~; demandez \'e0 parler \'e0 votre s\'9cur de la part de M.\~Charlemagne ou de M.\~
+Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-\'e0-terre sous mon nom de bapt\'eame comme sous mon nom de famille, et vous saurez le reste\'85 Dites seulement \'e0 votre s\'9cur que si elle est sage, que si elle persiste dans ses bonnes r\'e9
+solutions, l\rquote on continuera de s\rquote occuper d\rquote elle.
+\par
+\par La Mayeux, de plus en plus surprise, allait r\'e9pondre \'e0 Rodin, lorsque la porte s\rquote ouvrit, et M.\~de\~Gernande entra. La figure du magistrat \'e9tait grave et triste.
+\par
+\par \endash \~Et les filles du mar\'e9chal Simon\~? s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Malheureusement je ne vous les am\'e8ne pas, r\'e9pondit le juge.
+\par
+\par \endash \~Et o\'f9 sont-elles, monsieur\~? qu\rquote en a-t-on fait\~? Avant-hier encore elles \'e9taient dans ce couvent\~! s\rquote \'e9cria Dagobert boulevers\'e9 de ce complet renversement de ses esp\'e9rances.
+\par
+\par \'c0 peine le soldat eut-il prononc\'e9 ces mots, que, profitant du mouvement qui groupait les acteurs de cette sc\'e8ne autour du magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discr\'e8tement la porte, et disparut sans que personne se f\'fbt aper\'e7
+u de son absence.
+\par
+\par Pendant que le soldat, ainsi rejet\'e9 tout \'e0 coup au plus profond de son d\'e9sespoir, regardait M.\~de\~Gernande, attendant sa r\'e9ponse avec angoisse, Adrienne dit au magistrat\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, mon Dieu\~! monsieur, lorsque vous vous \'eates pr\'e9sent\'e9 dans le couvent, que vous a r\'e9pondu la sup\'e9rieure au sujet de ces jeunes filles\~?
+\par
+\par \endash \~La sup\'e9rieure a refus\'e9 de s\rquote expliquer, mademoiselle. \'ab\~\endash \~Vous pr\'e9tendez, monsieur, m\rquote a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont vous parlez sont retenues ici contre leur gr\'e9\'85
+ puisque la loi vous donne cette fois le droit de p\'e9n\'e9trer dans cette maison, visitez-la\'85 \'ab\~\endash \~Mais, madame, veuillez me r\'e9pondre positivement, ai-je dit \'e0 la sup\'e9rieure\~: affirmez-vous \'eatre compl\'e8tement \'e9trang\'e8
+re \'e0 la s\'e9questration des jeunes filles que je viens r\'e9clamer\~?
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je n\rquote ai rien \'e0 dire \'e0 ce sujet, monsieur\~; vous vous dites autoris\'e9 \'e0 faire des perquisitions\~: faites-les.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Ne pouvant obtenir d\rquote autres explications, ajouta le magistrat, j\rquote ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait ouvrir toutes les chambres\'85 mais malheureusement je n\rquote ai trouv\'e9
+ aucune trace de ces jeunes filles\'85
+\par
+\par \endash \~Ils les auront envoy\'e9es dans un autre endroit\~! s\rquote \'e9cria Dagobert, et qui sait\~?\'85 bien malades peut-\'eatre\'85 ils les tueront, mon Dieu\~! ils les tueront\~! s\rquote \'e9cria-t-il avec un accent d\'e9chirant.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s un tel refus, que faire, mon Dieu\~! quel parti prendre\~? Ah\~! de gr\'e2ce, \'e9clairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler \'e0 Rodin qu\rquote elle croyait derri\'e8
+re elle\~: quelle serait votre\'85\~?
+\par
+\par Puis s\rquote apercevant que le j\'e9suite avait tout \'e0 coup disparu, elle dit \'e0 la Mayeux avec inqui\'e9tude\~:
+\par
+\par \endash \~Et M.\~Rodin, o\'f9 est-il donc\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas, mademoiselle, r\'e9pondit la Mayeux en regardant autour d\rquote elle\~; il n\rquote est plus l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange, dit Adrienne, dispara\'eetre si brusquement.
+\par
+\par \endash \~Quand je vous disais que c\rquote \'e9tait un tra\'eetre\~! s\rquote \'e9cria Dagobert en frappant du pied avec rage\~; ils s\rquote entendent tous\'85
+\par
+\par \endash \~Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela\~; mais l\rquote absence de M.\~Rodin n\rquote en est pas moins regrettable, car, dans cette circonstance difficile, gr\'e2ce \'e0 la position que M.\~Rodin a occup\'e9e aupr\'e8s de M.\~d
+\rquote Aigrigny, il aurait pu peut-\'eatre donner d\rquote utiles renseignements.
+\par
+\par \endash \~Je vous avouerai, mademoiselle, que j\rquote y comptais presque, dit M.\~de\~Gernande, et j\rquote \'e9tais revenu ici autant pour vous apprendre le f\'e2cheux r\'e9sultat de mes recherches que pour demander \'e0 cet homme de c\'9c
+ur et de droiture, qui a si courageusement d\'e9voil\'e9 d\rquote odieuses machinations, de nous \'e9clairer de ses conseils dans cette circonstance.
+\par
+\par Chose assez \'e9trange\~! depuis quelques instants Dagobert, profond\'e9ment absorb\'e9, n\rquote apportait plus aucune attention aux paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s\rquote aper\'e7ut m\'eame pas du d\'e9part de M.\~de\~
+Gernande, qui se retira apr\'e8s avoir promis \'e0 Adrienne de ne rien n\'e9gliger pour arriver \'e0 conna\'eetre la v\'e9rit\'e9 au sujet de la disparition des orphelines.
+\par
+\par Inqui\'e8te de ce silence, voulant quitter \'e0 l\rquote instant la maison et engager Dagobert \'e0 l\rquote accompagner, Adrienne apr\'e8s un coup d\rquote \'9cil d\rquote intelligence \'e9chang\'e9 avec la Mayeux, s\rquote approchait du soldat, lorsqu
+\rquote on entendit au dehors de la chambre des pas pr\'e9cipit\'e9s et une voix m\'e2le s\rquote \'e9criant avec impatience\~:
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est-il\~? o\'f9 est-il\~? \'c0 cette voix, Dagobert eut l\rquote air de s\rquote \'e9veiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se pr\'e9cipita vers la porte. Elle s\rquote ouvrit\'85 Le mar\'e9chal Simon y parut.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800243}{\*\bkmkstart _Toc97807979}IV. Pierre Simon.
+{\*\bkmkend _Toc92800243}{\*\bkmkend _Toc97807979}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le mar\'e9chal Pierre Simon, duc de Ligny, \'e9tait de haute taille, simplement v\'eatu d\rquote
+une redingote bleue ferm\'e9e jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re boutonni\'e8re, o\'f9 se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d\rquote un caract\'e8re plus chevaleresque, que cette du mar\'e9chal\~
+; il avait le front large, le nez aquilin, le menton fermement accus\'e9, et le teint br\'fbl\'e9 par le soleil de l\rquote Inde. Ses cheveux, coup\'e9s tr\'e8s ras, grisonnaient sur les tempes\~; mais ses sourcils \'e9
+taient encore aussi noirs que sa large moustache retombante\~; sa d\'e9marche libre, hardie, ses mouvements d\'e9cid\'e9s, t\'e9moignaient de son imp\'e9tuosit\'e9 militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d\rquote \'e9lan, la chaleureuse cordialit
+\'e9 de sa parole appelait la bienveillance et la sympathie\~; aussi \'e9clair\'e9 qu\rquote intr\'e9pide, aussi g\'e9n\'e9reux que sinc\'e8re, on remarquait surtout en lui une m\'e2le fiert\'e9 pl\'e9b\'e9ienne\~; ainsi que d\rquote autres sont fiers d
+\rquote une haute naissance, il \'e9tait fier, lui, de son obscure origine, parce qu\rquote elle \'e9tait ennoblie par le grand caract\'e8re de son p\'e8re, r\'e9publicain rigide, intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l\rquote honneur, l
+\rquote exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec reconnaissance le titre aristocratique dont l\rquote empereur l\rquote avait d\'e9cor\'e9, Pierre Simon avait agi comme ces gens d\'e9licats qui, recevant d\rquote une affectueuse amiti
+\'e9 un don parfaitement inutile, l\rquote acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l\rquote offre. Le culte religieux de Pierre Simon envers l\rquote empereur n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 aveugle\~; autant son d\'e9
+vouement, son ardent amour, pour son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal\'85 autant son admiration fut grave et raisonn\'e9e. Loin de ressembler \'e0 ces tra\'eeneurs de sabre qui n\rquote aim
+ent la bataille que pour la bataille, non seulement le mar\'e9chal Simon admirait son h\'e9ros comme le plus grand capitaine du monde, mais il l\rquote admirait surtout parce qu\rquote il savait que l\rquote empereur avait fait ou accept\'e9
+ la guerre dans l\rquote espoir d\rquote imposer un jour la paix au monde\~; car si la paix consentie par la gloire et par la force est grande, f\'e9conde et magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la l\'e2chet\'e9 est st\'e9rile, d\'e9
+sastreuse et d\'e9shonorante. Fils d\rquote artisan, Pierre Simon admirait encore l\rquote empereur parce que cet imp\'e9rial parvenu avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et que, se souvenant du peuple dont il \'e9tait sorti, il l
+\rquote avait fraternellement convi\'e9 \'e0 jouir de toutes les pompes de l\rquote aristocratie et de la royaut\'e9.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Lorsque le mar\'e9chal Simon entra dans la chambre, ses traits \'e9taient alt\'e9r\'e9s\~; \'e0 la vue de Dagobert, un \'e9clair de joie illumina son visage\~; il se pr\'e9cipita vers le soldat en lui tendant les bras, et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mon ami\~!\~!\~! mon vieil ami\~!\'85 Dagobert r\'e9pondit avec une muette effusion \'e0 cette affectueuse \'e9treinte\~; puis le mar\'e9chal, se d\'e9gageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui dit d\rquote
+une voix si palpitante d\rquote \'e9motion que ses l\'e8vres tremblaient\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! tu es arriv\'e9 \'e0 temps pour le 13 f\'e9vrier\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mon g\'e9n\'e9ral\'85 mais tout est remis \'e0 quatre mois\'85
+\par
+\par \endash \~Et\'85ma femme\~?\'85 mon enfant\~?\'85
+\par
+\par \'c0 cette question, Dagobert tressaillit, baissa la t\'eate et resta muet\'85
+\par
+\par \endash \~Ils ne sont donc pas ici\~? demanda Pierre Simon avec plus de surprise que d\rquote inqui\'e9tude. On m\rquote a dit chez toi que ni ma femme ni mon enfant n\rquote y \'e9taient\~; mais que je te trouverais\'85 dans cette maison\'85
+ Je suis accouru\'85 ils n\rquote y sont donc pas\~?
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral\'85 dit Dagobert en devenant d\rquote une grande p\'e2leur, mon g\'e9n\'e9ral\'85
+\par
+\par Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s\rquote arr\'eatait dans son gosier dess\'e9ch\'e9.
+\par
+\par \endash \~Tu me fais\'85 peur\~! s\rquote \'e9cria Pierre Simon en devenant p\'e2le comme son soldat et en le saisissant par le bras.
+\par
+\par \'c0 ce moment Adrienne s\rquote avan\'e7a, les traits empreints de tristesse et d\rquote attendrissement\~; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle voulut venir \'e0 son aide et dit \'e0 Pierre Simon d\rquote une voix douce et \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur le mar\'e9chal\'85 je suis Mlle de Cardoville\'85 une parente\'85 de vos ch\'e8res enfants.
+\par
+\par Pierre Simon se retourna vivement, aussi frapp\'e9 de l\rquote \'e9blouissante beaut\'e9 d\rquote Adrienne que des paroles qu\rquote elle venait de prononcer\'85 Il balbutia dans sa surprise\~:
+\par
+\par \endash \~Vous, mademoiselle\'85 parente\'85 de }{\i mes enfants\'85}{
+\par
+\par Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur le mar\'e9chal\'85}{\i vos }{enfants\'85 se h\'e2ta de dire Adrienne, et l\rquote amour de ces deux charmantes s\'9curs jumelles\'85
+\par
+\par \endash \~S\'9curs jumelles\~! s\rquote \'e9cria Pierre Simon en interrompant Mlle de Cardoville avec une explosion de joie impossible \'e0 rendre. Deux filles au lieu d\rquote une. Ah\~! combien leur m\'e8re doit \'eatre heureuse\~!\'85
+\par
+\par Puis il ajouta en s\rquote adressant \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon, mademoiselle, d\rquote \'eatre si peu poli, de vous remercier si mal de ce que vous m\rquote apprenez\'85 mais vous concevez, il y a dix-sept ans que je n\rquote ai pas vu ma femme. J\rquote arrive\'85 et au lieu de trouver deux \'ea
+tres \'e0 ch\'e9rir\'85 j\rquote en trouve trois\'85 De gr\'e2ce, mademoiselle, je d\'e9sirerais savoir toute la reconnaissance que je vous dois. Vous \'eates notre parente\~? Je suis sans doute ici chez vous\'85 Ma femme, mes enfants sont l\'e0\'85 n
+\rquote est-ce pas\~?\'85 Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise\~? j\rquote attendrai\'85 mais, tenez, mademoiselle, j\rquote en suis certain, vous \'eates aussi bonne que belle\'85 ayez piti\'e9 de mon impatience\'85 pr\'e9
+parez-les bien vite toutes les trois \'e0 me revoir.
+\par
+\par Dagobert, de plus en plus \'e9mu, \'e9vitait les regards du mar\'e9chal et tremblait comme la feuille.
+\par
+\par Adrienne baissait les yeux sans r\'e9pondre\~; son c\'9cur se brisait \'e0 la pens\'e9e de porter un coup terrible au mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par Celui-ci s\rquote \'e9tonna bient\'f4t de ce silence\~; regardant tour \'e0 tour Adrienne et le soldat d\rquote un air d\rquote abord inquiet et bient\'f4t alarm\'e9, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Dagobert\~!\'85 tu me caches quelque chose\'85
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral\'85 r\'e9pondit-il en balbutiant, je vous assure\'85 je\'85 je\'85
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, s\rquote \'e9cria Pierre Simon, par piti\'e9, je vous en conjure, parlez-moi franchement, mon anxi\'e9t\'e9 est horrible\'85 Mes premi\'e8res craintes reviennent\'85 Qu\rquote y a-t-il\~?\'85 Mes filles\'85
+ ma femme sont-elles malades\~? sont-elles en danger\~? Oh\~! parlez\~! parlez\~!
+\par
+\par \endash \~Vos filles, monsieur le mar\'e9chal, dit Adrienne, ont \'e9t\'e9 un peu souffrantes, par suite de leur long voyage\~; mais il n\rquote y a rien d\rquote inqui\'e9tant dans leur \'e9tat\'85
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~!\'85 c\rquote est ma femme\'85 alors\'85 c\rquote est ma femme qui est en danger.
+\par
+\par \endash \~Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. H\'e9las\~! il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux anges qui vous restent.
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral, dit Dagobert d\rquote une voix ferme et grave, je suis venu de Sib\'e9rie\'85 seul\'85 avec vos deux filles.
+\par
+\par \endash \~Et leur m\'e8re\~! leur m\'e8re\~! s\rquote \'e9cria Pierre Simon d\rquote une voix d\'e9chirante.
+\par
+\par \endash \~Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines, r\'e9pondit le soldat.
+\par
+\par \endash \~Morte\~!\'85 s\rquote \'e9cria Pierre Simon avec accablement, morte\~!\'85 Un morne silence lui r\'e9pondit.
+\par
+\par \'c0 ce coup inattendu, le mar\'e9chal chancela, s\rquote appuya au dossier d\rquote une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains. Pendant quelques minutes on n\rquote entendit que des sanglots \'e9touff\'e9s\~
+; car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idol\'e2trie, pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de cette histoire\~; mais, par un de ces singuliers compromis que l\rquote homme longtemps et cruellement \'e9prouv\'e9
+ fait, pour ainsi dire, avec la destin\'e9e, Pierre Simon, fataliste comme toutes les \'e2mes tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es de souffrances, n\rquote avait pas un moment dout\'e9 qu\rquote
+il retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la destin\'e9e lui devait, apr\'e8s de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l\rquote habitude de l\rquote infortune rend moins exigeants, Pierre Simon avait compt\'e9
+ sur un bonheur aussi complet que l\rquote avait \'e9t\'e9 son malheur\'85 Sa femme et ses enfants, telles \'e9taient les seules conditions, uniques, indispensables de la f\'e9licit\'e9 qu\rquote il attendait\~; sa femme e\'fbt surv\'e9cu \'e0
+ ses filles, qu\rquote elle ne les e\'fbt pas plus remplac\'e9es pour lui qu\rquote elles ne rempla\'e7aient leur m\'e8re \'e0 ses yeux\~: faiblesse ou }{\i cupidit\'e9 }{de c\'9cur, cela \'e9tait ainsi. Nous insistons sur cette singularit\'e9
+, parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l\rquote avenir du mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par Adrienne et Dagobert avaient respect\'e9 la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu\rquote il eut donn\'e9 un libre cours \'e0 ses larmes, il redressa son m\'e2le visage, alors d\rquote une p\'e2leur marbr\'e9
+e, passa la main sur ses yeux rougis, se leva et dit \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Pardonnez-moi, mademoiselle\'85 je n\rquote ai pu vaincre ma premi\'e8re \'e9motion\'85 Permettez-moi de me retirer\'85 J\rquote ai de cruels d\'e9tails \'e0 demander au digne ami qui n\rquote a quitt\'e9 ma femme qu\rquote \'e0
+ son dernier moment\'85 Veuillez avoir la bont\'e9 de me faire conduire aupr\'e8s de mes enfants\'85 de mes pauvres orphelines.
+\par
+\par Et la voix du mar\'e9chal s\rquote alt\'e9ra de nouveau.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le mar\'e9chal, dit Mlle de Cardoville, tout \'e0 l\rquote heure encore nous attendions ici vos ch\'e8res enfants\'85 malheureusement notre esp\'e9rance a \'e9t\'e9 tromp\'e9e\'85
+\par
+\par Pierre Simon regarda d\rquote abord Adrienne sans lui r\'e9pondre, et comme s\rquote il ne l\rquote avait pas entendue ou comprise.
+\par
+\par \endash \~Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas encore d\'e9sesp\'e9rer.
+\par
+\par \endash \~D\'e9sesp\'e9rer\~? r\'e9p\'e9ta machinalement le mar\'e9chal en regardant tour \'e0 tour Mlle de Cardoville et Dagobert, d\'e9sesp\'e9rer\~! et de quoi, mon Dieu\~?
+\par
+\par \endash \~De revoir vos enfants, monsieur le mar\'e9chal, dit Adrienne\~; votre pr\'e9sence, \'e0 vous leur p\'e8re\'85 rendra les recherches bien plus efficaces.
+\par
+\par \endash \~Les recherches\~!\'85 s\rquote \'e9cria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas ici\~?
+\par
+\par \endash \~Non, monsieur, dit enfin Adrienne\~; on les a enlev\'e9es \'e0 l\rquote affection de l\rquote excellent homme qui les avait amen\'e9es du fond de la Russie, et on les a conduites dans un couvent\'85
+\par
+\par \endash \~Malheureux\~! s\rquote \'e9cria Pierre Simon en s\rquote avan\'e7ant mena\'e7ant et terrible vers Dagobert, tu me r\'e9pondras de tout\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, ne l\rquote accusez pas\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral, dit Dagobert d\rquote une voix br\'e8ve mais douloureusement r\'e9sign\'e9e, je m\'e9rite votre col\'e8re\'85 c\rquote est ma faute\~: forc\'e9 de m\rquote absenter de Paris, j\rquote ai confi\'e9 les enfants \'e0 ma femme\~
+; son confesseur lui a tourn\'e9 l\rquote esprit, lui a persuad\'e9 que vos filles seraient mieux dans un couvent que chez nous\~; elle l\rquote a cru, elle les y a laiss\'e9 conduire\~; maintenant\'85 on a dit au couvent qu\rquote on ne sait pas o\'f9
+ elles sont\~; voil\'e0 la v\'e9rit\'e9\'85 Faites de moi ce que vous voudrez\'85 je n\rquote ai qu\rquote \'e0 me taire et \'e0 endurer.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est inf\'e2me\~!\'85 s\rquote \'e9cria Pierre Simon en d\'e9signant Dagobert avec un geste d\rquote indignation d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~; mais \'e0 qui donc se confier\'85 si celui-l\'e0 m\rquote a tromp\'e9\'85 mon Dieu\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur le mar\'e9chal, ne l\rquote accusez pas\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville, ne le croyez pas\~: il a risqu\'e9 sa vie, son honneur, pour arracher vos enfants de ce couvent\'85 et il n\rquote est pas le seul qui ait \'e9chou
+\'e9 dans cette tentative\~; tout \'e0 l\rquote heure encore un magistrat\'85 malgr\'e9 le caract\'e8re, malgr\'e9 l\rquote autorit\'e9 dont il est rev\'eatu\'85 n\rquote a pas \'e9t\'e9 plus heureux. Sa fermet\'e9 envers la sup\'e9
+rieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont \'e9t\'e9 vaines\~: impossible jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent de retrouver ces malheureuses enfants.
+\par
+\par \endash \~Mais ce couvent, s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal Simon en se redressant, la figure p\'e2le et boulevers\'e9e par la douleur et la col\'e8re, ce couvent, o\'f9 est-il\~? Ces gens-l\'e0 ne savent donc pas ce que c\rquote est qu\rquote un p\'e8re
+\'e0 qui on enl\'e8ve des enfants\~?
+\par
+\par Au moment o\'f9 le mar\'e9chal Simon pronon\'e7ait ces paroles, tourn\'e9 vers Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut \'e0 la porte, laiss\'e9e ouverte. En entendant l\rquote exclamation du mar\'e9chal, il tressaillit de surprise\~
+; un \'e9clair de joie diabolique \'e9claira son sinistre visage, car il ne s\rquote attendait pas \'e0 rencontrer Pierre Simon si \'e0 propos.
+\par
+\par Mlle de Cardoville fut la premi\'e8re qui s\rquote aper\'e7ut de la pr\'e9sence de Rodin. Elle s\rquote \'e9cria en courant \'e0 lui\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! je ne me trompais pas\'85 notre providence\'85 toujours\'85 toujours\'85
+\par
+\par \endash \~Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en leur montrant Pierre Simon, c\rquote est votre p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\~! s\rquote \'e9cria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et de Blanche, vos enfants\~!\'85 les voil\'e0\~!\'85
+\par
+\par Au moment o\'f9 Simon se retournait brusquement, ses deux filles se jet\'e8rent entre ses bras\~; il se fit un profond silence, et l\rquote on n\rquote entendit plus que des sanglots entrecoup\'e9s de baisers et d\rquote exclamations de joie.
+\par
+\par \endash \~Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait\~! dit Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant aupr\'e8s de Rodin, qui, rest\'e9 dans l\rquote embrasure de la porte, o\'f9 il s\rquote appuyait,
+ semblait contempler cette sc\'e8ne avec un profond attendrissement.
+\par
+\par Dagobert, \'e0 la vue de Rodin ramenant les enfants, d\rquote abord frapp\'e9 de stupeur, n\rquote avait pu faire un mouvement\~; mais, entendant les paroles d\rquote Adrienne et c\'e9dant \'e0 un \'e9lan de reconnaissance pour ainsi dire insens\'e9
+e, il se jeta \'e0 deux genoux devant le j\'e9suite, en joignant ses mains comme s\rquote il e\'fbt pri\'e9, et s\rquote \'e9cria d\rquote une voix entrecoup\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Vous m\rquote avez sauv\'e9 en ramenant ces enfants\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, soyez b\'e9ni\'85 dit la Mayeux en c\'e9dant \'e0 l\rquote entra\'eenement g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash \~Mes bons amis, c\rquote est trop, dit Rodin, comme si tant d\rquote \'e9motions eussent \'e9t\'e9 au-dessus de ses forces\~; mais c\rquote est en v\'e9rit\'e9 trop pour moi, excusez-moi aupr\'e8s du mar\'e9chal\'85
+ et dites-lui que je suis assez pay\'e9 par la vue de son bonheur.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 de gr\'e2ce\'85 dit Adrienne, que le mar\'e9chal vous connaisse, qu\rquote il vous voie au moins\~!
+\par
+\par \endash \~Oh\~! restez\'85 vous qui nous sauvez tous, s\rquote \'e9cria Dagobert en t\'e2chant de retenir Rodin de son c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash \~La }{\i Providence, }{ma ch\'e8re demoiselle, ne s\rquote inqui\'e8te plus du bien qui est fait, mais du bien qui reste \'e0 faire\'85 dit Rodin avec un accent rempli de finesse et de bont\'e9. Ne faut-il pas \'e0
+ cette heure songer au prince Djalma\~? Ma t\'e2che n\rquote est pas finie, et les moments sont pr\'e9cieux. Allons, ajouta-t-il en se d\'e9gageant doucement de l\rquote \'e9treinte de Dagobert, allons, la journ\'e9e a \'e9t\'e9 aussi bonne que je l
+\rquote esp\'e9rais\~: l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny est d\'e9masqu\'e9\~: vous \'eates libre, ma ch\'e8re demoiselle\~; vous avez retrouv\'e9 votre croix, mon brave soldat\~; la Mayeux est assur\'e9e d\rquote une protectrice, M.\~le mar\'e9
+chal embrasse ses enfants\'85 je suis pour un peu dans toutes ces joies-l\'e0\'85 ma part est belle\'85 mon c\'9cur content\'85 Au revoir, mes amis, au revoir\'85
+\par
+\par Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux \'e0 Adrienne, \'e0 la Mayeux et \'e0 Dagobert, et disparut apr\'e8s leur avoir montr\'e9 d\rquote un regard ravi le mar\'e9
+chal Simon, qui, assis et couvrant ses deux filles de larmes et de baisers, les tenait \'e9troitement embrass\'e9es et restait \'e9tranger \'e0 ce qui se passait autour de lui.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Une heure apr\'e8s cette sc\'e8ne, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le mar\'e9chal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitt\'e9 la maison du docteur Baleinier.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par En terminant cet \'e9pisode, deux mots de }{\i moralit\'e9 }{\'e0 l\rquote endroit des }{\i maisons d\rquote ali\'e9n\'e9s }{et des }{\i couvents. }{Nous l\rquote avons dit, et nous le r\'e9p\'e9tons, la l\'e9gislation qui r\'e9
+git la surveillance des maisons d\rquote ali\'e9n\'e9s nous para\'eet insuffisante. Des faits r\'e9cemment port\'e9s devant les tribunaux, d\rquote autres d\rquote une haute gravit\'e9 qui nous ont \'e9t\'e9 confi\'e9s, nous semblent \'e9videmment prouver
+ cette insuffisance. Sans doute il est accord\'e9 aux magistrats toute latitude pour visiter les maisons d\rquote ali\'e9n\'e9s\~; cette visite leur est m\'eame recommand\'e9e\~; mais }{\i nous savons de source certaine }{
+que les nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le personnel est d\rquote ailleurs tr\'e8s souvent hors de proportion avec les travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement rares qu\rquote
+elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait donc utile de cr\'e9er des inspections au moins semi-mensuelles, particuli\'e8rement affect\'e9es \'e0 la surveillance des maisons d\rquote ali\'e9n\'e9s et compos\'e9es d\rquote un m\'e9decin et d
+\rquote un magistrat, afin que les r\'e9clamations fussent soumises \'e0 un examen contradictoire. Sans doute, la justice ne fait jamais d\'e9faut lorsqu\rquote elle est suffisamment \'e9difi\'e9e\~; mais combien de formalit\'e9s, combien de difficult\'e9
+s pour qu\rquote elle le soit, et surtout lorsque le malheureux qui a besoin d\rquote implorer son appui, se trouvant dans un \'e9tat de suspicion, d\rquote isolement, de s\'e9questration forc\'e9e, n\rquote a pas au dehors un ami pour prendre sa d\'e9
+fense et r\'e9clamer en son nom aupr\'e8s de l\rquote autorit\'e9\~! N\rquote appartient-il donc pas au pouvoir civil d\rquote aller au-devant de ces r\'e9clamations pour une surveillance p\'e9riodique fortement organis\'e9e\~?
+\par
+\par Et ce que nous disons des maisons d\rquote ali\'e9n\'e9s doit s\rquote appliquer peut-\'eatre plus imp\'e9rieusement encore aux couvents de femmes, aux s\'e9minaires et aux maisons habit\'e9es par des congr\'e9gations. Des griefs aussi tr\'e8s r\'e9
+cents, tr\'e8s \'e9vidents, et dont la France enti\'e8re a retenti, ont malheureusement prouv\'e9 que la violence, que les s\'e9questrations, que les traitements barbares, que les d\'e9tournements de mineures, que l\rquote emprisonnement ill\'e9
+gal, accompagn\'e9 de tortures, \'e9taient des faits sinon fr\'e9quents, du moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des hasards singuliers, d\rquote audacieuses et cyniques brutalit\'e9s, pour que ces d\'e9testables actions parvinssent
+\'e0 la connaissance du public. Combien d\rquote autres victimes ont \'e9t\'e9 et sont peut-\'eatre encore ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, o\'f9 nul regard }{\i profane }{ne p\'e9n\'e8tre, et qui, de par les immunit\'e9s du clerg\'e9,
+\'e9chappent \'e0 la surveillance du pouvoir civil\~! N\rquote est-il pas d\'e9plorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi \'e0 une inspection p\'e9riodique, compos\'e9e, si l\rquote on veut, d\rquote un aum\'f4nier, d\rquote un magistrat ou
+ de quelque d\'e9l\'e9gu\'e9 de l\rquote autorit\'e9 municipale\~?
+\par
+\par S\rquote il ne se passe rien que de licite, que d\rquote humain, que de charitable, dans ces \'e9tablissements, qui ont tout le caract\'e8re et par cons\'e9quent encourent toute la responsabilit\'e9 des \'e9tablissements publics, pourquoi cette r\'e9
+volte, pourquoi cette indignation courrouc\'e9e du parti pr\'eatre, lorsqu\rquote il s\rquote agit de toucher \'e0 ce qu\rquote il appelle ses franchises\~?
+\par
+\par Il y a quelque chose au-dessus des constitutions d\'e9lib\'e9r\'e9es et promulgu\'e9es \'e0 Rome\~: c\rquote est la loi fran\'e7aise, la loi commune \'e0 tous qui accorde protection, mais qui, en retour, impose \'e0 tous respect et ob\'e9issance.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800244}{\*\bkmkstart _Toc97807980}V. L\rquote Indien \'e0
+ Paris.{\*\bkmkend _Toc92800244}{\*\bkmkend _Toc97807980}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Depuis trois jours, Mlle de Cardoville \'e9tait sortie de chez le docteur Baleinier. La sc\'e8ne su
+ivante se passait dans une petite maison de la rue Blanche, o\'f9 Djalma avait \'e9t\'e9 conduit au nom d\rquote un protecteur inconnu.
+\par
+\par Que l\rquote on se figure un joli salon rond, tendu d\rquote \'e9toffe de l\rquote Inde, fond gris-perle \'e0 dessins pourpres, sobrement rehauss\'e9s de quelques fils d\rquote or\~; le plafond, vers son milieu, dispara\'ee
+t sous de pareilles draperies nou\'e9es et r\'e9unies par un gros cordon de soie\~; \'e0 chacun des deux bouts de ce cordon, retombant in\'e9galement, est suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de filigrane d\rquote or, d\rquote
+un merveilleux travail. Par une de ces ing\'e9nieuses combinaisons si communes dans les pays }{\i barbares, }{ces lampes servent aussi de br\'fble-parfums\~; de petites plaques de cristal bleu, ench\'e2ss\'e9es au milieu de chaque vide laiss\'e9
+ par la fantaisie des arabesques et \'e9clair\'e9es par une lumi\'e8re int\'e9rieure, brillent d\rquote un azur si limpide que ces lampes d\rquote or semblent constell\'e9es de saphirs transparents\~; de l\'e9gers nuages de vapeur blanch\'e2tres s\rquote
+\'e9l\'e8vent incessamment de ces deux lampes et r\'e9pandent dans l\rquote espace leur senteur embaum\'e9e. Le jour n\rquote arrive dans ce salon (il est environ deux heures de relev\'e9e) qu\rquote en traversant une petite serre chaude que l\rquote
+on voit \'e0 travers une glace sans tain, formant porte-fen\'eatre, et pouvant dispara\'eetre dans l\rquote \'e9paisseur de la muraille, en glissant le long de la rainure pratiqu\'e9e au plancher. Un store de Chine peut, en s\rquote
+abaissant, cacher ou remplacer cette glace.
+\par
+\par Quelques palmiers nains, des musas et autres v\'e9g\'e9taux de l\rquote Inde, aux feuilles \'e9paisses et d\rquote un vert m\'e9tallique, dispos\'e9s en bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour ainsi dire de fond \'e0
+ deux larges massifs diapr\'e9s de fleurs exotiques, s\'e9par\'e9s par un petit chemin dall\'e9 en fa\'efence japonaise jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace. Le jour, d\'e9j\'e0 consid\'e9rablement affaibli par le r\'e9seau de feuilles qu
+\rquote il traverse, prend une nuance d\rquote une douceur singuli\'e8re en se combinant avec la lueur des lampes \'e0 parfums et les clart\'e9s vermeilles de l\rquote ardent foyer d\rquote une haute chemin\'e9e de porphyre oriental.
+\par
+\par Dans cette pi\'e8ce un peu obscure, tout impr\'e9gn\'e9e de suaves senteurs m\'eal\'e9es \'e0 l\rquote odeur aromatique du tabac persan, un homme \'e0 chevelure brune et pendante, portant une longue robe d\rquote un vert sombre, serr\'e9
+e autour des reins par une ceinture bariol\'e9e, est agenouill\'e9 sur un magnifique tapis de Turquie\~; il attise avec soin le fourneau d\rquote or d\rquote un }{\i houka\~;}{ le flexible et le long tuyau de cette pipe, apr\'e8s avoir d\'e9roul\'e9 ses n
+\'9cuds sur le tapis, comme un serpent d\rquote \'e9carlate \'e9caill\'e9 d\rquote argent, aboutit entre les doigts ronds et effil\'e9s de Djalma, mollement \'e9tendu sur le divan.
+\par
+\par Le jeune prince a la t\'eate nue\~; ses cheveux de jais \'e0 reflets bleu\'e2tres, s\'e9par\'e9s au milieu de son front, flottent onduleux et doux autour de son visage et de son cou d\rquote une beaut\'e9 antique et d\rquote
+une couleur chaude, transparente, dor\'e9e comme l\rquote ambre et la topaze\~; accoud\'e9 sur un coussin, il appuie son menton sur la paume de sa main droite\~; la large manche de sa robe, retombant presque jusqu\rquote \'e0 la saign\'e9
+e, laisse voir sur son bras, rond comme celui d\rquote une femme, les signes myst\'e9rieux autrefois tatou\'e9s dans l\rquote Inde par l\rquote aiguille de l\rquote \'c9trangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa main gauche le bouquin d\rquote
+ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique cachemire blanc, dont la bordure palm\'e9e de mille couleurs monte jusqu\rquote \'e0 ses genoux, est serr\'e9e \'e0 sa taille mince et cambr\'e9e par les larges plis d\rquote un ch\'e2le orange\~; le galbe \'e9l\'e9
+gant et pur de l\rquote une des jambes de cet Antino\'fcs asiatique, \'e0 demi d\'e9couverte par un pli de sa robe, se dessine sous une esp\'e8ce de gu\'eatre tr\'e8s juste, en velours cramoisi, brod\'e9e d\rquote argent, \'e9chancr\'e9
+e sur le cou-de-pied d\rquote une petite mule de maroquin blanc \'e0 talon rouge. \'c0 la fois douce et m\'e2le, la physionomie de Djalma exprime ce calme m\'e9lancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes, heureux privil\'e9gi\'e9
+s qui, par un rare m\'e9lange, unissent l\rquote indolence m\'e9ditative du r\'eaveur \'e0 la fougueuse \'e9nergie de l\rquote homme d\rquote action\~; tant\'f4t d\'e9licats, nerveux, impressionnables comme des femmes, tant\'f4t d\'e9termin\'e9
+s, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et cette comparaison semi-f\'e9minine appliqu\'e9e au moral des Indiens et des Arabes, tant qu\rquote ils ne sont pas entra\'een\'e9s par l\rquote \'e9lan de la bataille ou l\rquote
+ardeur du carnage, peut aussi leur \'eatre appliqu\'e9e presque physiquement\~; car si, de m\'eame que les femmes de race pure, ils ont les extr\'e9mit\'e9s mignonnes, les attaches d\'e9li\'e9es, les formes aussi fines que souples, cette enveloppe d\'e9
+licate et souvent charmante cache toujours des muscles d\rquote acier, d\rquote un ressort et d\rquote une vigueur toute virile.
+\par
+\par Les longs yeux de Djalma, semblables \'e0 des diamants noirs ench\'e2ss\'e9s dans une nacre bleu\'e2tre, errent machinalement des fleurs exotiques au plafond\~; de temps \'e0 autre il approche de sa bouche le bout d\rquote ambre du houka\~; puis, apr\'e8
+s une lente aspiration, entr\rquote ouvrant ses l\'e8vres rouges, fermement dessin\'e9es sur l\rquote \'e9blouissant \'e9mail de ses dents, il expire une petite spirale de fum\'e9e fra\'eechement aromatis\'e9e par l\rquote eau de rose qu\rquote
+elle traverse.
+\par
+\par \endash \~Faut-il remettre du tabac dans le houka\~? dit l\rquote homme agenouill\'e9 en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentu\'e9s et sinistres de Faringhea l\rquote \'c9trangleur.
+\par
+\par Le jeune prince resta muet, soit que, dans son m\'e9pris oriental pour certaines races, il d\'e9daign\'e2t de r\'e9pondre au m\'e9tis, soit qu\rquote absorb\'e9 dans ses r\'eaveries il ne l\rquote e\'fbt pas entendu.
+\par
+\par L\rquote \'c9trangleur se tut, s\rquote accroupit sur le tapis, puis, les jambes crois\'e9es, les coudes appuy\'e9s sur ses genoux, son menton dans ses deux mains et les yeux incessamment fix\'e9s sur Djalma, il attendit la r\'e9
+ponse ou les ordres de celui dont le p\'e8re \'e9tait surnomm\'e9 le }{\i P\'e8re du G\'e9n\'e9reux.}{
+\par
+\par Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinit\'e9 du meurtre avait-il accept\'e9 ou recherch\'e9 des fonctions si humbles\~? Comment cet homme, d\rquote une port\'e9e d\rquote esprit peu vulgaire, cet homme dont l\rquote \'e9
+loquence passionn\'e9e, dont l\rquote \'e9nergie avaient recrut\'e9 tant de s\'e9ides \'e0 la }{\i bonne \'9cuvre, }{s\rquote \'e9tait-il r\'e9sign\'e9 \'e0 une condition si subalterne\~? Comment enfin cet homme, qui, profitant de l\rquote
+aveuglement du jeune prince \'e0 son \'e9gard, pouvait offrir une si belle proie \'e0 Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-Sing\~? Comment enfin s\rquote exposait-il \'e0 la fr\'e9quente rencontre de Rodin, dont il \'e9tait connu sous de f
+\'e2cheux ant\'e9c\'e9dents\~?
+\par
+\par La suite de ce r\'e9cit r\'e9pondra \'e0 ces questions. L\rquote on peut seulement dire \'e0 cette heure qu\rquote apr\'e8s un long entretien qu\rquote il avait eu la veille avec Rodin, l\rquote \'c9trangleur l\rquote avait quitt\'e9, l\rquote \'9c
+il baiss\'e9, le maintien discret.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir gard\'e9 le silence pendant quelque temps, Djalma, tout en suivant du regard la bouff\'e9e de fum\'e9e blanch\'e2tre qu\rquote il venait de lancer dans l\rquote espace, s\rquote adressant \'e0
+ Faringhea sans tourner les yeux vers lui, lui dit dans ce langage \'e0 la fois hyperbolique et concis assez familier aux Orientaux\~:
+\par
+\par \endash \~L\rquote heure passe\'85 le vieillard au c\'9cur bon n\rquote arrive pas\'85 mais il viendra\'85 Sa parole est sa parole\'85
+\par
+\par \endash \~Sa parole est sa parole, monseigneur, r\'e9p\'e9ta Faringhea d\rquote un ton affirmatif\~; quand il a \'e9t\'e9 vous trouver, il y a trois jours, dans cette maison o\'f9 ces mis\'e9rables, pour leurs m\'e9
+chants desseins, vous avaient conduit tra\'eetreusement endormi, comme ils m\rquote avaient endormi moi-m\'eame\'85 moi, votre serviteur vigilant et d\'e9vou\'e9\'85 il vous a dit\~: \'ab\~L\rquote ami inconnu qui vous a envoy\'e9 chercher au ch\'e2
+teau de Cardoville m\rquote adresse \'e0 vous, prince\~: ayez confiance, suivez-moi\~; une demeure digne de vous est pr\'e9par\'e9e.\~\'bb Il vous a dit encore, monseigneur\~: \'ab\~Consentez \'e0 ne pas sortir de cette maison jusqu\rquote \'e0 mon retour
+\~; votre int\'e9r\'eat l\rquote exige\~; dans trois jours vous me reverrez, alors toute libert\'e9 vous sera rendue\'85\~\'bb Vous avez consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n\rquote avez pas quitt\'e9 cette maison.
+\par
+\par \endash \~Et j\rquote attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car cette solitude me p\'e8se\'85 Il doit y avoir tant de choses \'e0 admirer \'e0 Paris\~! Et surtout\'85
+\par
+\par Djalma n\rquote acheva pas et retomba dans sa r\'eaverie. Apr\'e8s quelques moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout \'e0 coup \'e0 Faringhea d\rquote un ton de sultan impatient et d\'e9s\'9cuvr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Parle-moi\~!
+\par
+\par \endash \~De quoi vous parler, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant d\'e9dain, en attachant au plafond ses yeux \'e0 demi voil\'e9s de langueur, une pens\'e9e me poursuit\'85 je veux m\rquote en distraire\'85 parle-moi\'85
+\par
+\par Faringhea jeta un coup d\rquote \'9cil p\'e9n\'e9trant sur les traits du jeune Indien\~; il les vit color\'e9s d\rquote une l\'e9g\'e8re rougeur.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, dit le m\'e9tis, votre pens\'e9e\'85 je la devine\'85
+\par
+\par Djalma secoua la t\'eate sans regarder l\rquote \'c9trangleur. Celui-ci reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi, esclave\'85 dit Djalma. Et il se retourna brusquement sur le sofa, comme si l\rquote on e\'fbt touch\'e9 le vif d\rquote une blessure douloureuse.
+\par
+\par Faringhea se tut.
+\par
+\par Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous ses mains\~:
+\par
+\par \endash \~Tes paroles valent encore mieux que le silence\'85 Maudites soient mes pens\'e9es, maudit soit mon esprit qui \'e9voque ces fant\'f4mes\~!
+\par
+\par \endash \~Pourquoi fuir ces pens\'e9es, monseigneur\~? Vous avez dix-neuf ans, votre adolescence s\rquote est tout enti\'e8re pass\'e9e \'e0 la guerre ou en prison, et jusqu\rquote \'e0 ce jour vous \'eates rest\'e9 aussi chaste que Gabriel, ce jeune pr
+\'eatre chr\'e9tien, notre compagnon de voyage.
+\par
+\par Quoique Faringhea ne se f\'fbt en rien d\'e9parti de sa respectueuse d\'e9f\'e9rence envers le prince, celui-ci sentit une l\'e9g\'e8re ironie percer \'e0 travers l\rquote accent du m\'e9tis lorsqu\rquote il pronon\'e7a le mot }{\i chaste. }{
+Djalma lui dit avec un m\'e9lange de hauteur et de v\'e9rit\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne veux pas, aupr\'e8s de ces civilis\'e9s, passer pour un barbare, comme ils nous appellent\'85 aussi je me glorifie d\rquote \'eatre chaste.
+\par
+\par \endash \~Je ne vous comprends pas, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~J\rquote aimerai peut-\'eatre une femme pure, comme l\rquote \'e9tait ma m\'e8re lorsqu\rquote elle a \'e9pous\'e9 mon p\'e8re\'85 et ici, pour exiger la puret\'e9 d\rquote une femme, il faut \'eatre chaste comme elle\'85
+\par
+\par \'c0 cette \'e9normit\'e9, Faringhea ne put dissimuler un sourire sardonique.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi ris-tu, esclave\~? dit imp\'e9rieusement le jeune prince.
+\par
+\par \endash \~Chez les }{\i civilis\'e9s\'85 }{comme vous dites, monseigneur, l\rquote homme qui se marierait dans toute la fleur de son innocence\'85 serait bless\'e9 \'e0 mort par le ridicule.
+\par
+\par \endash \~Tu mens, esclave\~; il ne serait ridicule que s\rquote il \'e9pousait une jeune fille qui ne f\'fbt pas pure comme lui.
+\par
+\par \endash \~Alors, monseigneur, au lieu d\rquote \'eatre bless\'e9\'85 il serait tu\'e9 par le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raill\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Tu mens\'85 tu mens\'85 ou, si tu dis vrai, qui t\rquote a instruit\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote avais vu des femmes parisiennes \'e0 l\rquote \'eele de France et \'e0 Pondich\'e9ry, monseigneur\~; puis, j\rquote ai beaucoup appris pendant notre travers\'e9e\~
+: je causais avec un jeune officier pendant que vous causiez avec le jeune pr\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilis\'e9s exigent des femmes une innocence qu\rquote ils n\rquote ont plus\~?
+\par
+\par \endash \~Ils en exigent d\rquote autant plus qu\rquote ils en ont moins, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Exiger ce qu\rquote on n\rquote accorde pas, c\rquote est agir de ma\'eetre \'e0 esclave\~; et ici, de quel droit cela\~?
+\par
+\par \endash \~Du droit que prend celui qui fait le droit\'85 c\rquote est comme chez nous, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Et les femmes, que font-elles\~?
+\par
+\par \endash \~Elles emp\'eachent les fianc\'e9s d\rquote \'eatre trop ridicules aux yeux du monde lorsqu\rquote ils se marient.
+\par
+\par \endash \~Et une femme qui trompe\'85 ici, on la tue\~? dit Djalma se redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard farouche qui \'e9tincela tout \'e0 coup d\rquote un feu sombre.
+\par
+\par \endash \~On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous\~: femme surprise, femme morte.
+\par
+\par \endash \~Despotes comme nous, pourquoi les civilis\'e9s n\rquote enferment-ils pas comme nous leurs femmes pour les forcer \'e0 une fid\'e9lit\'e9 qu\rquote ils ne gardent pas\~?
+\par
+\par \endash \~Parce qu\rquote ils sont civilis\'e9s comme des barbares\'85 et barbares comme des civilis\'e9s, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d\rquote un air pensif.
+\par
+\par Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon son habitude, le langage quelque peu mystique et figur\'e9, familier \'e0 ceux de son pays\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, ce que tu me dis m\rquote afflige, esclave\'85 car deux gouttes de ros\'e9e du ciel se fondant ensemble dans le calice d\rquote une fleur\'85 ce sont deux c\'9curs confondus dans un virginal et pur amour\'85 deux rayons de feu s\rquote
+unissant en une seule flamme inextinguible, ce sont les br\'fblantes et \'e9ternelles d\'e9lices de deux amants devenus \'e9poux.
+\par
+\par Si Djalma parla des pudiques jouissances de l\rquote \'e2me avec un charme inexprimable, lorsqu\rquote il peignit un bonheur moins id\'e9al, ses yeux brill\'e8rent comme des \'e9toiles, il frissonna l\'e9g\'e8rement, ses narines se gonfl\'e8rent, l
+\rquote or p\'e2le de son teint devint vermeil, et le jeune prince retomba dans une r\'eaverie profonde.
+\par
+\par Faringhea, ayant remarqu\'e9 cette derni\'e8re \'e9motion, reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Et si, comme le fier et brillant }{\i oiseau-roi}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Vari\'e9t\'e9 des oiseaux de paradis, gallinac\'e9s fort amoureux.}}}{ de notre pays, le sultan de nos bois, vous pr\'e9f\'e9riez \'e0 des amours uniques et solitaires des plaisirs nombreux et vari\'e9s\~
+; beau, jeune, riche comme vous l\rquote \'eates, monseigneur, si vous recherchiez ces s\'e9duisantes Parisiennes, vous savez\'85 ces voluptueux fant\'f4mes de vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos r\'eaves\~
+; si vous jetiez sur elles des regards hardis comme un d\'e9fi, suppliants comme une pri\'e8re ou br\'fblants comme un d\'e9sir, croyez-vous que bien des yeux \'e0 demi voil\'e9s ne s\rquote enflammeraient pas au feu de vos prunelles\~
+! Alors ce ne seraient plus les monotones d\'e9lices d\rquote un unique amour\'85 cha\'eene pesante de notre vie\~; non, ce seraient les mille volupt\'e9s du harem\'85 mais du harem peupl\'e9 de femmes libres et fi\'e8res, que l\rquote
+amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu\rquote ici, il ne peut exister pour vous d\rquote exc\'e8s\'85 croyez-moi donc\~; ardent, magnifique, c\rquote est vous, fils de notre pays, qui deviendrez l\rquote amour, l\rquote orgueil, l\rquote
+idol\'e2trie de ces femmes\~; et ces femmes, les plus s\'e9duisantes du monde entier, n\rquote auront bient\'f4t plus que pour vous des regards languissants et passionn\'e9s\~!
+\par
+\par Djalma avait \'e9cout\'e9 Faringhea avec un silence avide. L\rquote expression des traits du jeune Indien avait compl\'e8tement chang\'e9\~: ce n\rquote \'e9tait plus cet adolescent m\'e9lancolique et r\'eaveur, invoquant le saint souvenir de sa m\'e8
+re, et ne trouvant que dans la ros\'e9e du ciel, que dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la chastet\'e9, l\rquote amour qu\rquote il r\'eavait\~; ce n\rquote \'e9tait m\'eame plus le jeune homme rougissant d\rquote
+une ardeur pudique \'e0 la pens\'e9e des d\'e9lices permises d\rquote une union l\'e9gitime. Non, non, les incitations de Faringhea avaient fait \'e9clater tout \'e0 coup un feu souterrain\~: la physionomie enflamm\'e9e de Djalma, ses yeux tour \'e0 tour
+\'e9tincelants et voil\'e9s, l\rquote inspiration m\'e2le et sonore de sa poitrine, annon\'e7aient l\rquote embrasement de son sang et le bouillonnement de ses passions, d\rquote autant plus \'e9nergiques qu\rquote elles avaient \'e9t\'e9 jusqu\rquote
+alors contenues. Aussi\'85 s\rquote \'e9lan\'e7ant tout \'e0 coup du divan, souple, vigoureux et l\'e9ger comme un jeune tigre, Djalma saisit Faringhea \'e0 la gorge en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un poison br\'fblant que tes paroles\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre r\'e9sistance, votre esclave est votre esclave\'85 Cette soumission d\'e9sarma le prince.
+\par
+\par \endash \~Ma vie, vous appartient, r\'e9p\'e9ta le m\'e9tis.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi qui t\rquote appartiens, esclave\~! s\rquote \'e9cria Djalma en le repoussant. Tout \'e0 l\rquote heure j\rquote \'e9tais suspendu \'e0 tes l\'e8vres\'85 d\'e9vorant tes dangereux mensonges\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Des mensonges, monseigneur\~!\'85 Paraissez seulement \'e0 la vue de ces femmes\~: leurs regards confirmeront mes paroles.
+\par
+\par \endash \~Ces femmes m\rquote aimeraient\'85 moi qui n\rquote ai v\'e9cu qu\rquote \'e0 la guerre et dans les for\'eats\~!
+\par
+\par \endash \~En pensant que si jeune, vous avez d\'e9j\'e0 fait une sanglante chasse aux hommes et aux tigres\'85 elles vous adoreront, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Tu mens.
+\par
+\par \endash \~Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi d\'e9licate que les leurs, s\rquote est si souvent tremp\'e9e dans le sang ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos for\'eats, votre carabine arm\'e9
+e, votre poignard entre vos dents, vous avez souri aux rugissements du lion ou de la panth\'e8re que vous attendiez.
+\par
+\par \endash \~Mais je suis un sauvage\'85 un barbare\'85
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est pour cela qu\rquote elles seront \'e0 vos pieds\~; elles se sentiront \'e0 la fois effray\'e9es et charm\'e9es en songeant \'e0 toutes les violences, \'e0 toutes les fureurs, \'e0
+ tous les emportements de jalousie, de passion et d\rquote amour auxquels un homme de votre sang, de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer\'85 Aujourd\rquote hui doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent et passionn\'e9
+\'85 tel vous serez\'85 tel il faut \'eatre pour les entra\'eener\'85 Oui, oui, qu\rquote un cri de rage s\rquote \'e9chappe entre deux caresses, qu\rquote elles retombent enfin bris\'e9es, palpitantes de plaisir, d\rquote amour et de frayeur\'85
+ et vous ne serez plus pour elles un homme\'85 mais un dieu\'85
+\par
+\par \endash \~Tu crois\~?\'85 s\rquote \'e9cria Djalma, emport\'e9 malgr\'e9 lui par la sauvage \'e9loquence de l\rquote \'c9trangleur.
+\par
+\par \endash \~Vous savez\'85 vous sentez que je dis vrai, s\rquote \'e9cria celui-ci en \'e9tendant le bras vers le jeune Indien.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, oui, s\rquote \'e9cria Djalma le regard \'e9tincelant, les narines gonfl\'e9es, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts et par bonds sauvages, je ne sais si j\rquote ai ma raison ou si je suis ivre, mais il me sembl
+e que tu dis vrai\'85 oui, je le sens, on m\rquote aimera avec d\'e9lire, avec furie\'85 parce que j\rquote aimerai avec d\'e9lire, avec furie\'85 on frissonnera de bonheur et d\rquote \'e9pouvante\'85 Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d\rquote
+enivrant et de terrible que cet amour\'85
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces mots, Djalma \'e9tait superbe d\rquote imp\'e9tueuse sensualit\'e9\~; c\rquote \'e9tait chose belle et rare, l\rquote homme arriv\'e9 pur et contenu jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge o\'f9 doivent se d\'e9
+velopper dans toute leur toute-puissante \'e9nergie les admirables instincts qui, comprim\'e9s, fauss\'e9s ou pervertis, peuvent alt\'e9rer la raison ou s\rquote \'e9garer en d\'e9bordements effr\'e9n\'e9s, en crimes effroyables, mais qui, dirig\'e9
+s vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur violence m\'eame, \'e9lever l\rquote homme, par le d\'e9vouement et par la tendresse, jusqu\rquote aux limites de l\rquote id\'e9al.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! cette femme\'85 cette femme\'85 devant qui je tremblerai et qui tremblera devant moi\'85 o\'f9 est-elle donc\~? s\rquote \'e9cria Djalma dans un redoublement d\rquote ivresse. La trouverai-je jamais\~?
+\par
+\par \endash \~}{\i Une}{, c\rquote est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa froideur sardonique\~: qui cherche }{\i une }{femme la trouve rarement dans ce pays\~; qui cherche }{\i des }{femmes est embarrass\'e9 du choix.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Au moment o\'f9 le m\'e9tis faisait cette impertinente r\'e9ponse \'e0 Djalma, on put voir \'e0 la petite porte du jardin de cette maison, porte qui s\rquote ouvrait sur une ruelle d\'e9serte, s\rquote arr\'eater une voiture }{\i coup\'e9, }{d\rquote
+une extr\'eame \'e9l\'e9gance, \'e0 caisse bleu lapis et \'e0 train blanc aussi r\'e9champi de bleu\~; cette voiture \'e9tait admirablement attel\'e9e de beaux chevaux de sang bai dor\'e9 \'e0 crins noirs\~; les \'e9cussons des harnais \'e9taient d
+\rquote argent ainsi que les boutons de la livr\'e9e des gens, livr\'e9e bleu clair \'e0 collet blanc\~; sur la housse, aussi bleue et galonn\'e9e de blanc, ainsi que sur les panneaux des porti\'e8res, on voyait des armoiries en losange sans
+ cimier ni couronne, ainsi que cela est d\rquote usage pour les jeunes filles.
+\par
+\par Deux femmes \'e9taient dans cette voiture\~: Mlle de Cardoville et Florine.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800245}{\*\bkmkstart _Toc97807981}VI. Le r\'e9veil.
+{\*\bkmkend _Toc92800245}{\*\bkmkend _Toc97807981}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville \'e0 la porte du jardin de la maison occup\'e9
+e par Djalma, il faut jeter un coup d\rquote \'9cil r\'e9trospectif sur les \'e9v\'e9nements.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier, \'e9tait all\'e9e s\rquote \'e9tablir dans son h\'f4tel de la rue d\rquote Anjou. Pendant les derniers mois de son s\'e9jour chez sa tante, Adrienne avait fait secr\'e8
+tement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le luxe et l\rquote \'e9l\'e9gance venaient d\rquote \'eatre encore augment\'e9s de toutes les merveilles du pavillon de l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier.
+\par
+\par Le }{\i monde }{trouvait fort extraordinaire qu\rquote une jeune fille de l\rquote \'e2ge et de la condition de Mlle de Cardoville e\'fbt pris la r\'e9solution de vivre compl\'e8tement seule, libre, et de tenir sa maison ni plus ni moins qu\rquote un gar
+\'e7on majeur, une toute jeune veuve ou un mineur \'e9mancip\'e9. Le }{\i monde }{faisait semblant d\rquote ignorer que Mlle de Cardoville poss\'e9dait ce que ne poss\'e8dent pas tous les hommes majeurs et deux fois majeurs\~: un caract\'e8
+re ferme, un esprit \'e9lev\'e9, un c\'9cur g\'e9n\'e9reux, un sens tr\'e8s droit et tr\'e8s juste. Jugeant qu\rquote il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la surveillance int\'e9rieure de sa maison, des personnes fid\'e8
+les, Adrienne avait \'e9crit au r\'e9gisseur de la terre de Cardoville et \'e0 sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir imm\'e9diatement \'e0 Paris, M.\~Dupont devant ainsi remplir les fonctions d\rquote intendant, et Mme\~
+Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du p\'e8re de Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus spirituels, jadis homme fort \'e0 la mode, mais toujours tr\'e8s connaisseur en toutes sortes d\rquote \'e9l\'e9
+gance, avait conseill\'e9 \'e0 Adrienne d\rquote agir en princesse et de prendre un \'e9cuyer, lui indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien \'e9lev\'e9, d\rquote un \'e2ge plus que m\'fbr, qui, grand amateur de chevaux, apr\'e8s s\rquote
+\'eatre ruin\'e9 en Angleterre, \'e0 New-market, au Derby, et chez Tattersall}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ C\'e9l\'e8bre marchand et entreposeur de chevaux, de meutes, etc., etc., \'e0 Londres.}}}{, avait \'e9t\'e9 r\'e9duit, ainsi que cela arrive souvent \'e0
+ des gentlemen de ce pays, \'e0 conduire les diligences \'e0 grandes guides, trouvant dans ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire son go\'fbt pour les chevaux. Tel \'e9tait M.\~de\~Bonneville, le prot\'e9g\'e9
+ du comte de Montbron. Par son \'e2ge et par ses habitudes de savoir-vivre, cet \'e9cuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville \'e0 cheval et, mieux que personne, surveiller l\rquote \'e9
+curie et la tenue des voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance\~; et, gr\'e2ce \'e0 ses soins \'e9clair\'e9s, les attelages de Mlle de Cardoville purent rivaliser avec ce qu\rquote il y avait en ce genre de plus \'e9l\'e9gant \'e0 Paris.
+
+\par
+\par Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, H\'e9b\'e9, Georgette et Florine. Celle-ci avait d\'fb d\rquote abord entrer chez la princesse de Saint-Dizier, pour y continuer son r\'f4le de }{\i surveillante }{au profit de la sup\'e9
+rieure du couvent de Sainte-Marie\~; mais ensuite de la nouvelle direction donn\'e9e \'e0 l\rquote affaire de Rennepont par Rodin, il fut d\'e9cid\'e9 que Florine, si la chose se pouvait, reprendrait son service aupr\'e8
+s de Mlle de Cardoville. Cette place de confiance, mettant cette malheureuse cr\'e9ature \'e0 m\'eame de rendre d\rquote importants et t\'e9n\'e9breux services aux gens qui tenaient son sort entre leurs mains, la contraignait \'e0 une trahison inf\'e2
+me. Malheureusement tout avait favoris\'e9 cette machination. On le sait\~: Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours apr\'e8s que Mlle de Cardoville fut renferm\'e9e chez le docteur Baleinier, Florine, c\'e9dant \'e0
+ un mouvement de repentir, avait donn\'e9 \'e0 l\rquote ouvri\'e8re des conseils tr\'e8s utiles aux int\'e9r\'eats d\rquote Adrienne, en faisant dire \'e0 Agricol de ne pas remettre \'e0 Mme\~de\~Saint-Dizier les papiers qu\rquote il avait trouv\'e9
+s dans la cachette du pavillon, mais de ne les confier qu\rquote \'e0 Mlle de Cardoville elle-m\'eame. Celle-ci, instruite plus tard de ce d\'e9tail par la Mayeux, ressentit un redoublement de confiance et d\rquote int\'e9r\'eat pour Florine, la reprit
+\'e0 son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussit\'f4t d\rquote une mission toute confidentielle, c\rquote est-\'e0-dire de surveiller les arrangements de la maison lou\'e9e pour l\rquote habitation de Djalma.
+\par
+\par Quant \'e0 la Mayeux, c\'e9dant aux sollicitations de Mlle de Cardoville, et ne se voyant plus utile \'e0 la femme de Dagobert, dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti \'e0 demeurer \'e0 l\rquote h\'f4tel d\rquote Anjou, aupr\'e8s d\rquote
+Adrienne, qui, avec cette rare sagacit\'e9 de c\'9cur qui la caract\'e9risait, avait confi\'e9 \'e0 la jeune ouvri\'e8re, qui lui servait aussi de secr\'e9taire, le }{\i d\'e9partement }{des secours et aum\'f4nes.
+\par
+\par Mlle de Cardoville avait d\rquote abord song\'e9 \'e0 garder aupr\'e8s d\rquote elle la Mayeux, simplement \'e0 titre d\rquote }{\i amie, }{voulant ainsi honorer et glorifier en elle la sagesse dans le travail, la r\'e9signation dans la douleur, et l
+\rquote intelligence dans la pauvret\'e9\~; mais, connaissant la dignit\'e9 naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison que, malgr\'e9 la circonspection d\'e9licate avec laquelle cette hospitalit\'e9 toute fraternelle serait pr\'e9sent\'e9e
+\'e0 la Mayeux, celle-ci n\rquote y v\'eet une aum\'f4ne d\'e9guis\'e9e\~; Adrienne pr\'e9f\'e9ra donc, toujours en la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette fa\'e7on, la juste susceptibilit\'e9 de l\rquote ouvri\'e8re serait m\'e9
+nag\'e9e, puisqu\rquote elle }{\i gagnerait sa vie }{en remplissant des fonctions qui satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet, la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission que lui donnait Adrienne\~
+; sa cruelle exp\'e9rience du malheur, la bont\'e9 de son \'e2me ang\'e9lique, l\rquote \'e9l\'e9vation de son esprit, sa rare activit\'e9, sa p\'e9n\'e9tration \'e0 l\rquote endroit des douloureux secrets de l\rquote
+infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l\rquote excellente cr\'e9ature seconderait les g\'e9n\'e9reuses intentions de Mlle de Cardoville.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Parlons maintenant des divers \'e9v\'e9nements qui, ce jour-l\'e0, avaient pr\'e9c\'e9d\'e9 l\rquote arriv\'e9e de Mlle de Cardoville \'e0 la porte du jardin de la maison de la rue Blanche.
+\par
+\par Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre \'e0 coucher d\rquote Adrienne, herm\'e9tiquement ferm\'e9s, ne laissaient p\'e9n\'e9trer aucun rayon du jour dans cette pi\'e8ce, seulement \'e9clair\'e9e par la lueur d\rquote une lampe sph\'e9
+rique en alb\'e2tre oriental, suspendue au plafond par trois longues cha\'eenes. Cette pi\'e8ce, termin\'e9e en d\'f4me, avait la forme d\rquote une tente \'e0 huit pans coup\'e9s\~; depuis la vo\'fbte jusqu\rquote au sol, elle \'e9
+tait tendue de soie blanche, recouverte de longues draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonn\'e9e, et retenues le long des murs par des embrasses fix\'e9es de distance en distance \'e0 de larges pat\'e8res d\rquote
+ivoire. Deux portes, aussi d\rquote ivoire, merveilleusement incrust\'e9es de nacre, conduisaient, l\rquote une \'e0 la salle de bains, l\rquote autre \'e0 la chambre de toilette, sorte de petit temple \'e9lev\'e9 au culte de la beaut\'e9, meubl\'e9
+ comme il \'e9tait au pavillon de l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier. Deux autres pans \'e9taient occup\'e9s par des fen\'eatres compl\'e8tement cach\'e9es sous des draperies\~; en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent cisel\'e9
+, une chemin\'e9e de marbre pent\'e9lique, v\'e9ritable neige cristallis\'e9e, dans laquelle on avait sculpt\'e9 deux ravissantes cariatides et une frise repr\'e9sentant des oiseaux et des fleurs\~; au-dessus de cette frise, et fouill\'e9e \'e0
+ jour dans le marbre avec une d\'e9licatesse extr\'eame, \'e9tait une sorte de corbeille ovale, d\rquote un contour gracieux, qui rempla\'e7ait la table de la chemin\'e9e et \'e9tait garnie d\rquote une masse de cam\'e9lias roses\~; leurs feuilles d
+\rquote un vert \'e9clatant, leurs fleurs d\rquote une nuance l\'e9g\'e8rement carmin\'e9e, \'e9taient les seules couleurs qui vinssent accidenter l\rquote harmonieuse blancheur de ce r\'e9duit virginal. Enfin, \'e0 demi entour\'e9
+ de flots de mousseline blanche qui descendaient de la vo\'fbte comme de l\'e9gers nuages, on apercevait le lit tr\'e8s bas et \'e0 pieds d\rquote ivoire richement sculpt\'e9, reposant sur le tapis d\rquote hermine qui garnissait le planch
+er. Sauf une plinthe, aussi d\rquote ivoire admirablement travaill\'e9e et rehauss\'e9e de nacre, ce lit \'e9tait partout doubl\'e9 de satin blanc ouat\'e9 et piqu\'e9 comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de valenciennes, s\rquote \'e9
+tant quelque peu d\'e9rang\'e9s, d\'e9couvraient l\rquote angle d\rquote un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d\rquote une l\'e9g\'e8re couverture de moire, car il r\'e9gnait sans cesse dans cet appartement une temp\'e9rature \'e9gale et ti
+\'e8de comme celle d\rquote un beau jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce m\'eame sentiment qui avait fait inscrire \'e0 Adrienne, sur un chef-d\rquote \'9cuvre d\rquote orf\'e8vrerie, le nom de son }{\i auteur }{
+au lieu du nom de son }{\i vendeur, }{elle avait voulu que tous ces objets, d\rquote une somptuosit\'e9 si recherch\'e9e, fussent confectionn\'e9s par des artisans choisis parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus probes, \'e0
+ qui elle avait fait fournir les mati\'e8res premi\'e8res\~; de la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d\rquote \'9cuvre ce dont auraient b\'e9n\'e9fici\'e9 les interm\'e9diaires en sp\'e9culant sur leur travail\~
+; cette augmentation de salaire consid\'e9rable avait r\'e9pandu quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles n\'e9cessiteuses, qui, b\'e9nissant ainsi la magnificence d\rquote Adrienne, lui donnaient, disait-elle, }{\i
+le droit de jouir de son luxe comme d\rquote une action juste et bonne. }{Rien n\rquote \'e9tait donc plus frais, plus charmant \'e0 voir que l\rquote int\'e9rieur de cette chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par Mlle de Cardoville venait de s\rquote \'e9veiller\~; elle reposait au milieu de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie blanche, dans une pose remplie de mollesse et de gr\'e2ce\~
+; jamais, pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dor\'e9s (proc\'e9d\'e9 certain pour les conserver longtemps dans toute leur magnificence, disaient les Grecs)\~; le soir, ses femmes disposaient les longues bo
+ucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et \'e9pais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque enti\'e8rement sa petite oreille dont on ne voyait que le lobe ros\'e9, allaient se rattacher \'e0
+ la grosse natte enroul\'e9e derri\'e8re la t\'eate. Cette coiffure, emprunt\'e9e \'e0 l\rquote antiquit\'e9 grecque, seyait aussi \'e0
+ ravir aux traits si purs, si fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que, au lieu de dix-huit ans, on lui en e\'fbt donn\'e9 quinze \'e0 peine\~; ainsi rassembl\'e9s et encadrant \'e9
+troitement les tempes, ses cheveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d\rquote or vif qui couraient \'e7\'e0 et l\'e0 sur l\rquote ondulation des tresses. Plong\'e9
+e dans cette torpeur matinale dont la ti\'e8de langueur est si favorable aux molles r\'eaveries, Adrienne \'e9tait accoud\'e9e sur son oreiller, la t\'eate un peu fl\'e9chie, ce qui faisait valoir encore l\rquote id\'e9al contour de son cou et de ses \'e9
+paules nues\~; ses l\'e8vres souriantes, humides et vermeilles, \'e9taient, comme ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau glac\'e9e\~; ses blanches paupi\'e8res voilaient \'e0 demi ses grands yeux d\rquote
+un noir brun et velout\'e9, qui tant\'f4t regardaient languissamment le vide, tant\'f4t s\rquote arr\'eataient avec complaisance sur les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de cam\'e9lias.
+\par
+\par Qui peindrait l\rquote ineffable s\'e9r\'e9nit\'e9 du r\'e9veil d\rquote Adrienne, r\'e9veil d\rquote une \'e2me si belle et si chaste dans un corps si chaste et si beau\~! r\'e9veil d\rquote un c\'9cur aussi pur que le souffle frais et embaum\'e9
+ de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal\'85 virginal et blanc comme la neige immacul\'e9e. Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, \'f4 paternel, \'f4 divin Cr\'e9ateur\~! donnera jamais une plus adorable id\'e9
+e de ton harmonieuse et ineffable puissance qu\rquote une jeune vierge qui, s\rquote \'e9veillant ainsi dans toute l\rquote efflorescence de la beaut\'e9, dans toute la gr\'e2ce de la pudeur dont tu l\rquote as dou\'e9e, cherche dans sa r\'ea
+veuse innocence le secret de ce c\'e9leste instinct d\rquote amour que tu as mis en elle comme en toutes les cr\'e9atures, \'f4 toi qui n\rquote es qu\rquote amour \'e9ternel, que bont\'e9 infinie\~!
+\par
+\par Les pens\'e9es confuses qui depuis son r\'e9veil semblaient doucement agiter Adrienne l\rquote absorbaient de plus en plus\~; sa t\'eate se pencha sur sa poitrine\~; son beau bras retomba sur sa couche\~; puis ses traits, sans s\rquote
+attrister, prirent cependant une expression de m\'e9lancolie touchante. Son plus vif d\'e9sir \'e9tait accompli\~: elle allait vivre ind\'e9pendante et seule. Mais cette nature affectueuse, d\'e9licate, expansive et merveilleusement compl\'e8
+te sentait que Dieu ne l\rquote avait pas combl\'e9e des plus rares tr\'e9sors pour les enfouir dans une froide et \'e9go\'efste solitude\~; elle sentait tout ce que l\rquote amour pourrait inspirer de grand, de beau, et \'e0 elle-m\'eame et \'e0
+ celui qui saurait \'eatre digne d\rquote elle. Confiante dans la vaillance, dans la noblesse de son caract\'e8re, fi\'e8re de l\rquote exemple qu\rquote elle voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux seraient fix\'e9
+s sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi dire que trop s\'fbre d\rquote elle-m\'eame\~; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son go\'fbt s\rquote \'e9tait \'e9pur\'e9\~; puis, e\'fbt-elle m
+\'eame rencontr\'e9 son id\'e9al, elle avait une mani\'e8re de voir \'e0 la fois si \'e9trange et pourtant si juste, si extraordinaire et pourtant si sens\'e9e, sur l\rquote ind\'e9pendance et sur la dignit\'e9 que la femme devait, selon elle, conserver
+\'e0 l\rquote \'e9gard de l\rquote homme, que, inexorablement d\'e9cid\'e9e \'e0 ne faire aucune concession \'e0 ce sujet, elle se demandait si l\rquote homme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu\rquote alors inou\'efes qu\rquote
+elle lui imposerait. En rappelant \'e0 son souvenir les }{\i pr\'e9tendants possibles }{qu\rquote elle avait jusqu\rquote alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau malheureusement tr\'e8s r\'e9el trac\'e9
+ par Rodin avec une verve caustique au sujet des \'e9pouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait donn\'e9s, non pas en la flattant, mais en l\rquote engageant \'e0 poursuivre l\rquote
+accomplissement d\rquote un dessein v\'e9ritablement grand, g\'e9n\'e9reux et beau.
+\par
+\par Le courant ou le caprice des pens\'e9es d\rquote Adrienne l\rquote amena bient\'f4t \'e0 songer \'e0 Djalma. Tout en se f\'e9licitant de remplir envers ce parent de sang royal les devoirs d\rquote une hospitalit\'e9 royale, la jeune fille \'e9
+tait loin de faire du prince le h\'e9ros de son avenir. D\rquote abord elle se disait, non sans raison, que cet enfant \'e0 demi sauvage, aux passions, sinon indomptables, du moins encore indompt\'e9es, transport\'e9 tout \'e0 coup au milieu d\rquote
+une civilisation raffin\'e9e, \'e9tait in\'e9vitablement destin\'e9 \'e0 de violentes \'e9preuves, \'e0 de fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n\rquote ayant dans le caract\'e8
+re rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgr\'e9 l\rquote int\'e9r\'eat, ou plut\'f4t \'e0 cause de l\rquote int\'e9r\'eat qu\rquote elle portait au jeune Indien, elle s\rquote \'e9tait fermement r
+\'e9solue \'e0 ne pas se faire conna\'eetre \'e0 lui avant deux ou trois mois, bien d\'e9cid\'e9e en outre, si le hasard apprenait \'e0 Djalma qu\rquote elle \'e9tait sa parente, \'e0 ne pas le recevoir. Elle d\'e9sirait donc, sinon l\rquote \'e9
+prouver, du moins le laisser assez libre de ses actes, de ses volont\'e9s, pour qu\rquote il p\'fbt jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant, l\rquote abandonner sans d\'e9fense \'e0 tous les p\'e9
+rils de la vie parisienne, elle avait confidemment pri\'e9 le comte de Montbron d\rquote introduire le prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de l\rquote \'e9clairer des conseils de sa longue exp\'e9rience.
+\par
+\par M.\~de\~Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux prises avec la fleur des \'e9l\'e9gantes et les }{\i beaux }
+{de Paris, offrant de parier et de tenir tout ce qu\rquote on voudrait pour son sauvage pupille.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 moi, mon cher comte, avait-elle dit \'e0 M.\~de\~Montbron avec sa franchise habituelle, ma r\'e9solution est in\'e9branlable\~; vous m\rquote avez dit vous-m\'eame l\rquote effet que va produire dans le monde l\rquote appar
+ition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d\rquote une beaut\'e9 surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant de sa for\'eat\~; c\rquote est nouveau, c\rquote est extraordinaire, avez-vous ajout\'e9\~; aussi les coquetteries }{\i
+civilisatrices }{vont le poursuivre avec un d\'e9vouement dont je suis effray\'e9e pour lui\~; or, s\'e9rieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de para\'eetre vouloir rivaliser de z\'e8le avec tant de belles dames qui vont s\rquote
+exposer intr\'e9pidement aux griffes de votre jeune tigre. Je m\rquote int\'e9resse fort \'e0 lui, parce qu\rquote il est mon cousin, parce qu\rquote il est beau, parce qu\rquote il est brave, mais surtout parce qu\rquote il n\rquote est pas v\'eatu \'e0
+ cette horrible mode europ\'e9enne. Sans doute ce sont l\'e0 de rares qualit\'e9s, mais elles ne suffisent pas jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent \'e0 me faire changer d\rquote avis. D\rquote ailleurs le bon vieux philosophe, mon nouvel ami, m\rquote a donn\'e9
+, \'e0 propos de notre Indien, un conseil que vous avez approuv\'e9, vous qui n\rquote \'eates pas philosophe, mon cher comte\~: c\rquote est, pendant quelque temps, de recevoir chez moi, mais de n\rquote aller chez personne\~; ce qui d\rquote abord m
+\rquote \'e9pargnera s\'fbrement l\rquote inconv\'e9nient de rencontrer mon royal cousin, et ensuite me permettra de faire un choix rigoureux m\'eame parmi ma soci\'e9t\'e9 habituelle\~
+; comme ma maison sera excellente, ma position fort originale, et que l\rquote on soup\'e7onnera toutes sortes de m\'e9chants secrets \'e0 p\'e9n\'e9trer chez moi, les curieuses et les curieux ne me manqueront pas, ce qui m\rquote
+amusera beaucoup, je vous l\rquote assure.
+\par
+\par Et comme M.\~de\~Montbron lui demandait si }{\i l\rquote exil }{du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \endash \~Recevant \'e0 peu pr\'e8s toutes les personnes de la soci\'e9t\'e9 o\'f9 vous l\rquote aurez conduit, je trouverai tr\'e8s piquant d\rquote
+avoir ainsi sur lui des jugements divers. Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines femmes beaucoup de mal\'85 j\rquote aurai bon espoir\'85 En un mot, l\rquote opinion que je formerai en d\'e9m\'ealant ainsi le vrai du faux, fiez-vous \'e0
+ ma sagacit\'e9 pour cela, abr\'e9gera ou prolongera, ainsi que vous le dites, }{\i l\rquote exil }{de mon royal cousin.
+\par
+\par Telles \'e9taient encore les intentions de Mlle de Cardoville \'e0 l\rquote \'e9gard de Djalma, le jour m\'eame o\'f9 elle devait se rendre avec Florine \'e0 la maison qu\rquote il occupait\~; en un mot, elle \'e9tait absolument d\'e9cid\'e9e \'e0
+ ne pas se faire conna\'eetre \'e0 lui avant quelques mois.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Adrienne, apr\'e8s avoir ce matin-l\'e0 ainsi longtemps song\'e9 aux chances que l\rquote avenir pouvait offrir aux besoins de son c\'9cur, tomba dans une nouvelle et profonde r\'eaverie. Cette ravissante cr\'e9ature, pleine de vie, de s\'e8
+ve et de jeunesse, poussa un l\'e9ger soupir, \'e9tendit ses deux bras charmants au-dessus de sa t\'eate, tourn\'e9e de profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accabl\'e9e\'85 comme an\'e9antie\'85
+ Ainsi immobile sur les blancs tissus qui l\rquote enveloppaient, on e\'fbt dit une admirable statue de marbre se dessinant \'e0 demi sous une l\'e9g\'e8re couche de neige. Tout \'e0 coup, Adrienne se dressa brusquement sur son s\'e9
+ant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la sonnette, les deux portes d\rquote ivoire s\rquote ouvrirent, Georgette parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu \'e0
+ collier d\rquote or, s\rquote \'e9chappa avec des jappements de joie. H\'e9b\'e9 parut sur le seuil de la chambre de bain.
+\par
+\par Au fond de cette pi\'e8ce, \'e9clair\'e9e par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de Cordoue \'e0 rosaces d\rquote or, une vaste baignoire de cristal, en forme de conque allong\'e9e. Les trois seules soudures de ce hardi chef-d\rquote \'9c
+uvre de verrerie disparaissaient sous l\rquote \'e9l\'e9gante courbure de plusieurs grands roseaux d\rquote argent qui s\rquote \'e9lan\'e7aient du large socle de la baignoire, aussi d\rquote argent cisel\'e9, et repr\'e9
+sentant des enfants et des dauphins se jouant au milieu des branches de corail naturel et de coquilles azur\'e9es. Rien n\rquote \'e9tait d\rquote un plus riant effet que l\rquote incrustation de ces rameaux pourpres et de ces coquilles d\rquote
+outre-mer sur le front mat des ciselures d\rquote argent\~; la vapeur balsamique qui s\rquote \'e9levait de l\rquote eau ti\'e8de, limpide et parfum\'e9e, dont \'e9tait remplie la conque de cristal, s\rquote \'e9
+pandait dans la salle de bain, et entra comme un l\'e9ger brouillard dans la chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par Voyant H\'e9b\'e9, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potel\'e9s un long peignoir, Adrienne lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est donc Florine, mon enfant\~?
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, il y a deux heures qu\rquote elle est descendue, on l\rquote a fait demander pour quelque chose de tr\'e8s press\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et qui l\rquote a fait demander\~?
+\par
+\par \endash \~La jeune personne qui sert de secr\'e9taire \'e0 mademoiselle\'85 Elle \'e9tait sortie ce matin de tr\'e8s bonne heure\~; aussit\'f4t son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n\rquote est pas revenue.
+\par
+\par \endash \~Cette absence est sans doute relative \'e0 quelque affaire importante de mon ang\'e9lique }{\i ministre }{des secours et aum\'f4nes, dit Adrienne en souriant et en songeant \'e0 la Mayeux.
+\par
+\par Puis elle fit signe \'e0 H\'e9b\'e9 de s\rquote approcher de son lit.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Environ deux heures apr\'e8s son lever, Adrienne s\rquote \'e9tant fait, comme de coutume, habiller avec une rare \'e9l\'e9gance, renvoya ses femmes et demanda la Mayeux, qu\rquote elle traitait avec une d\'e9f\'e9rence marqu\'e9
+e, la recevant toujours seule.
+\par
+\par La jeune ouvri\'e8re entra pr\'e9cipitamment, le visage p\'e2le, \'e9mue, et lui dit d\rquote une voix tremblante\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle\'85 mes pressentiments \'e9taient fond\'e9s\~; on vous trahit\'85
+\par
+\par \endash \~De quels pressentiments parlez-vous, ma ch\'e8re enfant\~? dit Adrienne surprise, et qui me trahit\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin\'85 r\'e9pondit la Mayeux.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800246}{\*\bkmkstart _Toc97807982}VII. Les doutes.
+{\*\bkmkend _Toc92800246}{\*\bkmkend _Toc97807982}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {En entendant l\rquote accusation port\'e9
+e par la Mayeux contre Rodin, Mlle de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel \'e9tonnement.
+\par
+\par Avant de poursuivre cette sc\'e8ne, disons que la Mayeux avait quitt\'e9 ses pauvres vieux v\'eatements, et \'e9tait habill\'e9e de noir avec autant de simplicit\'e9 que de go\'fbt. Cette triste couleur semblait dire son renoncement \'e0 toute vanit\'e9
+ humaine, le deuil \'e9ternel de son c\'9cur et les aust\'e8res devoirs que lui imposait son d\'e9vouement \'e0 toutes les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze \'e0
+ rubans gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son m\'e9lancolique visage aux doux yeux bleus\~; ses mains longues et fluettes, pr\'e9serv\'e9es du froid par des gants, n\rquote \'e9taient plus, comme nagu\'e8
+re, violettes et marbr\'e9es, mais d\rquote une blancheur presque diaphane.
+\par
+\par Les traits alt\'e9r\'e9s de la Mayeux exprimaient une vive inqui\'e9tude. Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~?\'85
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin vous trahit, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Lui\~!\'85 C\rquote est impossible\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle\'85 mes pressentiments ne m\rquote avaient pas tromp\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Vos pressentiments\~?
+\par
+\par \endash \~La premi\'e8re fois que je me suis trouv\'e9e en pr\'e9sence de M.\~Rodin, malgr\'e9 moi j\rquote ai \'e9t\'e9 saisie de frayeur\~; mon c\'9cur s\rquote est douloureusement serr\'e9\'85 et j\rquote ai craint\'85 pour vous\'85 mademoiselle.
+
+\par
+\par \endash \~Pour moi\~? dit Adrienne, et pourquoi n\rquote avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais, mademoiselle, mais tel a \'e9t\'e9 mon premier mouvement, et cette frayeur \'e9tait si invincible que, malgr\'e9 la bienveillance que M.\~Rodin me t\'e9moignait pour ma s\'9cur, il m\rquote \'e9pouvantait toujours.
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange. Mieux que personne je comprends l\rquote influence presque irr\'e9sistible des sympathies ou des aversions\'85 mais dans cette circonstance\'85 Enfin, reprit Adrienne apr\'e8s un moment de r\'e9flexion\'85 il n\rquote
+importe\~; comment aujourd\rquote hui vos soup\'e7ons se sont-ils chang\'e9s en certitude\~?
+\par
+\par \endash \~Hier, j\rquote \'e9tais all\'e9e porter \'e0 ma s\'9cur C\'e9physe le secours que M.\~Rodin m\rquote avait donn\'e9 pour elle au nom d\rquote une personne charitable\'85 Je ne trouvai pas C\'e9physe chez l\rquote amie qui l\rquote
+avait recueillie. Je priai la porti\'e8re de la maison de pr\'e9venir ma s\'9cur que je reviendrais ce matin\'85 C\rquote est ce que j\rquote ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques d\'e9tails sont n\'e9cessaires.
+\par
+\par \endash \~Parlez, parlez, mon amie.
+\par
+\par \endash \~La jeune fille qui a recueilli ma s\'9cur chez elle, dit la pauvre Mayeux tr\'e8s embarrass\'e9e, en baissant les yeux et en rougissant, ne m\'e8ne pas une conduite tr\'e8s r\'e9guli\'e8
+re. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nomm\'e9e M.\~Dumoulin, lui avait appris le v\'e9ritable nom de M.\~Rodin, qui, occupant dans cette maison un pied-\'e0-terre, s\rquote y faisait appeler M.\~Charlemagne.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce qu\rquote il nous a dit chez M.\~Baleinier\~; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m\rquote a expliqu\'e9 la n\'e9cessit\'e9 o\'f9 il se trouvait pour certaines raisons d\rquote
+avoir ce modeste logement dans ce quartier \'e9cart\'e9\'85 et je n\rquote ai pu que l\rquote approuver.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! hier M.\~Rodin a re\'e7u chez lui M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~!
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle, il est rest\'e9 deux heures enferm\'e9 avec M.\~Rodin.
+\par
+\par \endash \~Mon enfant, on vous aura tromp\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Voici ce que j\rquote ai su, mademoiselle\~: l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny \'e9tait venu le matin pour voir M.\~Rodin\~; ne le trouvant pas, il avait laiss\'e9 chez la porti\'e8re son nom \'e9crit sur du papier, avec ces mots\~: }{\i
+Je reviendrai dans deux heures. }{La jeune fille dont je vous ai parl\'e9, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui regarde M.\~Rodin semble assez myst\'e9rieux, elle a eu la curiosit\'e9 d\rquote attendre M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote
+Aigrigny chez la porti\'e8re pour le voir entrer, et en effet, deux heures apr\'e8s, il est revenu et a trouv\'e9 M.\~Rodin chez lui.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 dit Adrienne en tressaillant, c\rquote est impossible, il y a erreur\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne le pense pas, mademoiselle\~; car, sachant combien cette r\'e9v\'e9lation \'e9tait grave, j\rquote ai pri\'e9 la jeune fille de me faire \'e0 peu pr\'e8s le portrait de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny a, m\rquote a-t-elle dit, quarante ans environ\~: il est d\rquote une taille haute et \'e9lanc\'e9e, v\'eatu simplement, mais avec soin\~; ses yeux sont gris, tr\'e8s grands et tr\'e8s per\'e7
+ants, ses sourcils \'e9pais, ses cheveux ch\'e2tains, sa figure compl\'e8tement ras\'e9e et sa tournure tr\'e8s d\'e9cid\'e9e.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu\rquote elle entendait. Ce signalement est exact.
+\par
+\par \endash \~Tenant \'e0 avoir le plus de d\'e9tails possible, reprit la Mayeux, j\rquote ai demand\'e9 \'e0 la porti\'e8re si M.\~Rodin et l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny semblaient courrouc\'e9s l\rquote un contre l\rquote autre lorsqu\rquote
+elle les a vus sortir de la maison\~; elle m\rquote a dit que non\~; que l\rquote abb\'e9 avait seulement dit \'e0 M.\~Rodin, en le quittant \'e0 la porte de la maison\~: \'ab\~Demain\'85 je vous \'e9crirai\'85 c\rquote est convenu\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Est-ce donc un r\'eave, mon Dieu\~? dit Adrienne en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur. Je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c\rquote est M.\~Rodin qui vous a envoy\'e9e lui-m\'ea
+me dans cette maison, pour y porter des secours \'e0 votre s\'9cur\~; il se serait donc ainsi expos\'e9 \'e0 voir p\'e9n\'e9trer par vous ses rendez-vous secrets avec l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~! Pour un tra\'eetre, ce serait bien maladroit.
+
+\par
+\par \endash \~Il est vrai, j\rquote ai fait aussi cette r\'e9flexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m\rquote a paru si mena\'e7ante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande \'e9pouvante.
+\par
+\par Les caract\'e8res d\rquote une extr\'eame loyaut\'e9 se r\'e9signent difficilement \'e0 croire aux trahisons\~; plus elles sont inf\'e2mes, plus ils en doutent\~; le caract\'e8re d\rquote Adrienne \'e9tait de ce nombre, et, de plus, une des qualit\'e9
+s de son esprit \'e9tait la rectitude\~: aussi, bien que tr\'e8s impressionn\'e9e par le r\'e9cit de la Mayeux, elle reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas \'e0 tort, ne nous h\'e2tons pas trop de croire au mal\'85 Cherchons toutes deux \'e0 nous \'e9clairer par le raisonnement\~: rappelons les faits.
+\par
+\par M.\~Rodin m\rquote a ouvert les portes de la maison de M.\~Baleinier\~; il a devant moi port\'e9 plainte contre l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~; il a par ses menaces oblig\'e9 la sup\'e9rieure du couvent \'e0 lui rendre les filles du mar\'e9
+chal Simon\~; il est parvenu \'e0 d\'e9couvrir la retraite du prince Djalma\~; il a ex\'e9cut\'e9 mes intentions au sujet de mon jeune parent\~; hier encore il m\rquote a donn\'e9 les plus utiles conseils\'85 Tout ceci est bien r\'e9el, n\rquote
+est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~Sans doute, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, que M.\~Rodin, en mettant les choses au pis, ait une arri\'e8re-pens\'e9e, qu\rquote il esp\'e8re \'eatre g\'e9n\'e9reusement r\'e9mun\'e9r\'e9 par nous, soit\~: mais jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, son d\'e9sint\'e9ressement a \'e9t
+\'e9 complet\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, oblig\'e9e comme Adrienne, de se rendre \'e0 l\rquote \'e9vidence des faits accomplis.
+\par
+\par \endash \~\'c0 cette heure, examinons la possibilit\'e9 d\rquote une trahison. Se r\'e9unir \'e0 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny pour me trahir\~: o\'f9\~? comment\~? sur quoi\~? Qu\rquote ai-je \'e0 craindre\~? N\rquote est-ce pas, au contraire, l
+\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny et Mme\~de\~Saint-Dizier qui vont avoir \'e0 rendre un compte \'e0 la justice du mal qu\rquote ils m\rquote ont fait\~?
+\par
+\par \endash \~Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de deux hommes qui ont tant de motifs d\rquote aversion et d\rquote \'e9loignement\~?\'85 D\rquote ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres\~
+? et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule \'e0 penser ainsi\'85
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~?
+\par
+\par \endash \~Ce matin, en entrant, j\rquote \'e9tais si \'e9mue, que Mlle Florine m\rquote a demand\'e9 la cause de mon trouble\~; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attach\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Il est impossible de m\rquote \'eatre plus d\'e9vou\'e9e\~; r\'e9cemment encore, vous m\rquote avez vous-m\'eame appris le service signal\'e9 qu\rquote elle m\rquote a rendu pendant ma s\'e9questration chez M.\~Baleinier.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! mademoiselle, ce matin, \'e0 mon retour, croyant n\'e9cessaire de vous faire avertir le plus t\'f4t possible, j\rquote ai tout dit \'e0 Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-\'eatre, elle a \'e9t\'e9 effray\'e9
+e du rapprochement de Rodin et de M.\~d\rquote Aigrigny. Apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, elle m\rquote a dit\~: \'ab\~Il est, je crois, inutile d\rquote \'e9veiller mademoiselle\~; qu\rquote
+elle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus t\'f4t ou plus tard, peu importe\~; pendant ces trois heures, je pourrai peut-\'eatre d\'e9couvrir quelque chose. J\rquote ai une id\'e9e que je crois bonne\~; excusez-moi aupr\'e8
+s de mademoiselle, je reviens bient\'f4t\'85\~\'bb Puis Mlle Florine a fait demander une voiture, et elle est sortie.
+\par
+\par \endash \~Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en souriant, car la r\'e9flexion la rassurait compl\'e8tement\~; mais, dans cette circonstance, je crois que son z\'e8le et son bon c\'9cur l\rquote ont \'e9gar\'e9
+e, comme vous, ma pauvre amie\~; savez-vous que nous sommes deux \'e9tourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu\rquote ici song\'e9 \'e0 une chose qui nous aurait \'e0 l\rquote instant rassur\'e9es\~?
+\par
+\par \endash \~Comment donc, mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny redoute maintenant beaucoup M.\~Rodin\~; il sera venu le chercher jusque dans ce r\'e9
+duit pour lui demander merci. Ne trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, mademoiselle, dit la Mayeux apr\'e8s un moment de r\'e9flexion. Oui, cela est probable\'85
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un nouveau silence, et comme si elle e\'fbt c\'e9d\'e9 \'e0 une conviction sup\'e9rieure \'e0 tous les raisonnements possibles, elle s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Et pourtant, non, non\~! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le }{\i sens\'85 }{toutes les apparences sont contre ce que j\rquote affirme\'85 mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs pour ne pas \'eatre vrais\'85
+ Et puis, enfin, est-ce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon c\'9cur, pour que moi, je ne devine pas \'e0 mon tour les dangers qui vous menacent\~?
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~? qu\rquote ai-je donc devin\'e9\~? reprit Mlle de Cardoville involontairement \'e9mue, et frapp\'e9e de l\rquote accent convaincu et alarm\'e9 de la Mayeux, qui reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Ce que vous avez devin\'e9\~? H\'e9las\~! toutes les ombrageuses susceptibilit\'e9s d\rquote une malheureuse cr\'e9ature \'e0 qui le sort a fait une vie \'e0 part\~: et il faut bien que vous sachiez que si je me suis tue jusqu\rquote ici, ce n
+\rquote est pas par ignorance de ce que je vous dois\~; car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d\rquote
+y attacher des fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que j\rquote ai si longtemps partag\'e9es\~? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire d\'e9sormais asseoir \'e0 votre table, comme }{\i votre amie, }{moi, pauvre ouvri
+\'e8re, en qui vous vouliez glorifier le travail, la r\'e9signation et la probit\'e9, qui vous a dit, lorsque je vous r\'e9pondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce n\rquote \'e9tait pas une fausse modes
+tie, mais la conscience de ma difformit\'e9 ridicule qui me faisait vous refuser\~? Qui vous a dit que sans cela j\rquote aurais accept\'e9 avec fiert\'e9 au nom de mes s\'9curs du peuple\~? Car vous m\rquote avez r\'e9pondu ces touchantes paroles\~: \'ab
+\~Je comprends votre refus, mon amie\~; ce n\rquote est pas une fausse modestie qui le dicte, mais un sentiment de dignit\'e9 que j\rquote aime et que je respecte.\~\'bb
+ Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la splendeur m\rquote \'e9blouit\~
+? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez daign\'e9 choisir, comme vous l\rquote avez fait, le logement beaucoup trop beau que vous m\rquote avez destin\'e9\~? Qui vous a dit encore que, sans envier l\rquote \'e9l\'e9gance des charmantes cr\'e9
+atures qui vous entourent et que j\rquote aime d\'e9j\'e0 parce qu\rquote elles vous aiment, je me sentirais toujours, par une comparaison involontaire, embarrass\'e9e, honteuse devant elles\~? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours song\'e9
+\'e0 les \'e9loigner quand vous m\rquote appeliez ici, mademoiselle\~?\'85 Oui, qui vous a enfin r\'e9v\'e9l\'e9 toutes les p\'e9nibles et secr\'e8tes susceptibilit\'e9s d\rquote une position exceptionnelle comme la mienne\~? Qui vous les a r\'e9v\'e9l
+\'e9es\~? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit \'e0 la cr\'e9ation des mondes, et qui sait aussi paternellement s\rquote occuper du pauvre petit insecte cach\'e9 dans l\rquote herbe\'85
+ Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d\rquote un c\'9cur que vous devinez si bien s\rquote \'e9l\'e8ve \'e0 son tour jusqu\rquote \'e0 la divination de ce qui peut vous nuire\~? Non, non mademoiselle, les uns ont l\rquote
+instinct de leur propre conservation\~; d\rquote autres, plus heureux, ont l\rquote instinct de la conservation de ceux qu\rquote ils ch\'e9rissent\'85 Cet instinct, Dieu me l\rquote a donn\'e9\'85 On vous trahit, vous dis-je\'85 on vous trahit\~!
+\par
+\par Et la Mayeux, le regard anim\'e9, les joues l\'e9g\'e8rement color\'e9es par l\rquote \'e9motion, accentua si \'e9nergiquement ces derniers mots, les accompagna d\rquote un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, d\'e9j\'e0 \'e9branl\'e9
+e par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint \'e0 partager ses appr\'e9hensions. Puis, quoiqu\rquote elle e\'fbt d\'e9j\'e0 \'e9t\'e9 \'e0 m\'eame d\rquote appr\'e9cier l\rquote intelligence sup\'e9rieure, l\rquote
+esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n\rquote avait entendu la Mayeux s\rquote exprimer avec autant d\rquote \'e9loquence, touchante \'e9loquence d\rquote a
+illeurs, qui prenait sa source dans le plus noble des sentiments. Cette circonstance ajouta encore \'e0 l\rquote impression que ressentait Adrienne. Au moment o\'f9 elle allait r\'e9pondre \'e0 la Mayeux, on frappa \'e0 la porte du salon o\'f9
+ se passait cette sc\'e8ne, et Florine entra.
+\par
+\par En voyant la physionomie alarm\'e9e de sa cam\'e9riste, Mlle de Cardoville lui dit vivement\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien, Florine\~!\'85 qu\rquote y a-t-il de nouveau\~? d\rquote o\'f9 viens-tu, mon enfant\~?
+\par
+\par \endash \~De l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi y aller\~? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.
+\par
+\par \endash \~Ce matin, mademoiselle (et Florine d\'e9signa la Mayeux) m\rquote a confi\'e9 ses soup\'e7ons, ses inqui\'e9tudes\'85 je les ai partag\'e9s. La visite de M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny chez M.\~Rodin me paraissait d\'e9j\'e0 fort grave\~
+; j\rquote ai pens\'e9 que, si M.\~Rodin s\rquote \'e9tait rendu depuis quelques jours \'e0 l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier, il n\rquote y aurait plus de doutes sur sa trahison\'85
+\par
+\par \endash \~En effet, dit Adrienne de plus en plus inqui\'e8te. Eh bien\~?
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle m\rquote ayant charg\'e9e de surveiller le d\'e9m\'e9nagement du pavillon, il y restait diff\'e9rents objets\~; pour me faire ouvrir l\rquote appartement, il fallait m\rquote adresser \'e0 Mme\~Grivois\~; j\rquote avais donc pr\'e9
+texte de retourner \'e0 l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par \endash \~Ensuite\'85 Florine\'85 ensuite\~?
+\par
+\par \endash \~Je t\'e2chai de faire parler Mme\~Grivois sur M.\~Rodin, mais ce fut en vain.
+\par
+\par \endash \~Elle se d\'e9fiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait s\rquote y attendre.
+\par
+\par \endash \~Je lui demandai, continua Florine, si l\rquote on avait vu M.\~Rodin \'e0 l\rquote h\'f4tel depuis quelque temps\'85 Elle r\'e9pondit \'e9vasivement. Alors, d\'e9sesp\'e9rant de rien savoir, reprit Florine, je quittai Mme\~
+Grivois, et, pour que ma visite n\rquote inspir\'e2t aucun soup\'e7on, je me rendais au pavillon, lorsqu\rquote en d\'e9tournant une all\'e9e, que vois-je\~? \'e0 quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du jardin\'85 M.\~
+Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secr\'e8tement ainsi.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle\~! vous l\rquote entendez, s\rquote \'e9cria la Mayeux joignant les mains d\rquote un air suppliant\~; rendez-vous \'e0 l\rquote \'e9vidence\'85
+\par
+\par \endash \~Lui\~!\'85 chez la princesse de Saint-Dizier, s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout \'e0 coup d\rquote une indignation v\'e9h\'e9mente\~; puis elle ajouta d\rquote une voix l\'e9g\'e8rement alt
+\'e9r\'e9e\~: \'ab\~Continue, Florine\~\'bb.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la vue de M.\~Rodin, je m\rquote arr\'eatai, reprit Florine, et reculant aussit\'f4t, je gagnai le pavillon sans \'eatre vue, j\rquote entrai vite dans le petit vestibule de la rue. Ses fen\'eatres donnent aupr\'e8s de la porte du jardin\~
+; je les ouvre, laissant les persiennes ferm\'e9es, je vois un fiacre\~: il attendait M.\~Rodin\~; car, quelques minutes apr\'e8s, il y monta en disant au cocher\~: \'ab\~Rue Blanche, num\'e9ro 39.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Chez le prince\~!\'85 s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~En effet, M.\~Rodin devait le voir aujourd\rquote hui, dit Adrienne en r\'e9fl\'e9chissant.
+\par
+\par \endash \~Nul doute que s\rquote il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa victime.
+\par
+\par \endash \~Infamie\~!\'85 infamie\~!\'85 infamie\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup Mlle de Cardoville en se levant, les traits contract\'e9s par une douloureuse col\'e8re\'85 Une trahison pareille\~!\'85 Ah\~! ce serait \'e0 douter de tout\'85 ce serait
+\'e0 douter de soi-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mademoiselle\'85 c\rquote est effrayant, n\rquote est-ce pas\~? dit la Mayeux en frissonnant.
+\par
+\par \endash \~Mais alors, pourquoi m\rquote avoir sauv\'e9e, moi et les miens, avoir d\'e9nonc\'e9 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~? reprit Mlle de Cardoville. En v\'e9rit\'e9, la raison s\rquote y perd\'85 C\rquote est un ab\'eeme\'85 Oh\~! c\rquote
+est quelque chose d\rquote affreux que le doute\~!
+\par
+\par \endash \~En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et d\'e9vou\'e9 sur sa ma\'eetresse, j\rquote avais song\'e9 \'e0 un moyen qui permettrait \'e0 mademoiselle de s\rquote assurer de ce qui est\'85 mais il n\rquote y aurait pas une minute
+\'e0 perdre.
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu dire\~? reprit Adrienne en regardant Florine avec surprise.
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin va \'eatre bient\'f4t seul avec le prince, dit Florine.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, dit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s\rquote ouvre sur la serre chaude\'85 C\rquote est l\'e0 qu\rquote il recevra M.\~Rodin.
+\par
+\par \endash \~Ensuite\~? reprit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Cette serre chaude, que j\rquote ai fait arranger d\rquote apr\'e8s les ordres de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant dans une ruelle\~; c\rquote est par l\'e0
+ que le jardinier entre chaque matin, afin de ne pas traverser les appartements\'85 Une fois son service termin\'e9, il ne revient pas de la journ\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu dire\~? Quel est ton projet\~? dit Adrienne en regardant Florine, de plus en plus surprise.
+\par
+\par \endash \~Les massifs de plantes sont dispos\'e9s de telle fa\'e7on qu\rquote il me semble que, m\'eame lors que le store qui peut cacher la glace s\'e9parant le salon de la serre chaude ne serait pas abaiss\'e9, on pourrait, je crois, sans \'eatre vu, s
+\rquote approcher assez pour entendre ce qui se dit dans cette pi\'e8ce\'85 C\rquote est toujours par la porte de la serre que j\rquote entrais ces jours derniers pour en surveiller l\rquote arrangement\'85 Le jardinier avait une clef\'85 moi, une autre
+\'85 Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue\'85 Avant une heure, mademoiselle peut savoir \'e0 quoi s\rquote en tenir sur M.\~Rodin\'85 car, s\rquote il trahit le prince\'85 il la trahit aussi.
+\par
+\par \endash \~Que dis-tu\~? s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle part \'e0 l\rquote instant avec moi\~; nous arrivons \'e0 la porte de la ruelle\'85 J\rquote entre seule pour plus de pr\'e9caution, et si l\rquote occasion me para\'eet favorable\'85 je reviens\'85
+\par
+\par \endash \~De l\rquote espionnage\'85 dit Mlle de Cardoville avec hauteur et interrompant Florine, vous n\rquote y songez pas\'85
+\par
+\par \endash \~Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d\rquote un air confus et d\'e9sol\'e9\~: vous conserviez quelques soup\'e7ons\'85 ce moyen me semblait le seul qui p\'fbt ou les confirmer ou les d\'e9truire.
+\par
+\par \endash \~S\rquote abaisser jusqu\rquote \'e0 aller surprendre un entretien\~? Jamais, reprit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit tout \'e0 coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison\'85 Ce moyen est p\'e9nible\'85 mais lui seul pourra vous fixer peut-\'eatre \'e0 tout jamais sur M.\~Rodin\'85
+ Et puis enfin, malgr\'e9 l\rquote \'e9vidence des faits, malgr\'e9 la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent \'eatre trompeuses. C\rquote est moi qui la premi\'e8re ai accus\'e9 M.\~Rodin aupr\'e8s de vous
+\'85 Je ne me pardonnerais de ma vie de l\rquote avoir accus\'e9 \'e0 tort\'85 Sans doute\'85 il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, p\'e9nible d\rquote \'e9pier\'85 de surprendre une conversation\'85
+\par
+\par Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-m\'eame, la Mayeux, ajouta, en t\'e2chant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux\~:
+\par
+\par \endash \~Cependant, comme il s\rquote agit de vous sauver peut-\'eatre, mademoiselle, car si c\rquote est une trahison\'85 l\rquote avenir est effrayant\'85 j\rquote irai\'85 si vous voulez\'85 \'e0 votre place\'85 pour\'85
+\par
+\par \endash \~Pas un mot de plus, je vous en prie\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, \'e0 vous, ma pauvre amie, et dans mon seul int\'e9r\'eat\'85 ce qui me semble d\'e9gradant\'85 Jamais\~!\'85
+
+\par
+\par Puis, s\rquote adressant \'e0 Florine\~:
+\par
+\par \endash \~Va prier M.\~de\~Bonneville de faire atteler ma voiture \'e0 l\rquote instant.
+\par
+\par \endash \~Vous consentez\~! s\rquote \'e9cria Florine en joignant les mains, sans chercher \'e0 contenir sa joie\~; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes.
+\par
+\par \endash \~Oui, je consens, r\'e9pondit Adrienne d\rquote une voix \'e9mue\~; si c\rquote est une guerre\'85 une guerre acharn\'e9e qu\rquote on veut me faire, il faut s\rquote y pr\'e9parer\'85 et il y aurait, apr\'e8s tout, faiblesse et duperie \'e0
+ ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette d\'e9marche me r\'e9pugne, me co\'fbte\~; mais c\rquote est le seul moyen d\rquote en finir avec des soup\'e7ons qui seraient pour moi un tourment continuel\'85 et de pr\'e9venir peut-\'ea
+tre de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M.\~Rodin et du prince Djalma peut \'eatre pour moi doublement d\'e9cisif, quant \'e0 la confiance ou \'e0 l\rquote inexorable haine que j\rquote aurai pour M.\~
+Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture\'85 tu m\rquote accompagneras\'85 Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s\rquote adressant \'e0 la Mayeux.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Une demi-heure apr\'e8s cet entretien, la voiture d\rquote Adrienne s\rquote arr\'eatait, ainsi qu\rquote on l\rquote a vu, \'e0 la petite porte du jardin de la rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bient\'f4t dire \'e0 sa ma\'eetresse\~:
+
+\par
+\par \endash \~Le store est baiss\'e9, mademoiselle\~; M.\~Rodin vient d\rquote entrer dans le salon o\'f9 est le prince\'85
+\par
+\par Mlle de Cardoville assista donc, invisible, \'e0 la sc\'e8ne suivante, qui se passa entre Rodin et Djalma.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800247}{\*\bkmkstart _Toc97807983}VIII. La lettre.
+{\*\bkmkend _Toc92800247}{\*\bkmkend _Toc97807983}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Quelques instants avant l\rquote entr\'e9e de Mlle de Cardoville dans la serre chaude, Rodin avait \'e9t\'e9
+ introduit par Faringhea aupr\'e8s du prince, qui, encore sous l\rquote empire de l\rquote exaltation passionn\'e9e o\'f9 l\rquote avaient plong\'e9 les paroles du m\'e9tis, ne paraissait pas s\rquote apercevoir de l\rquote arriv\'e9e du j\'e9suite.
+
+\par
+\par Celui-ci, surpris de l\rquote animation des traits de Djalma, de son air presque \'e9gar\'e9, fit un signe interrogatif \'e0 Faringhea, qui r\'e9pondit aussi \'e0 la d\'e9rob\'e9e et de la mani\'e8re symbolique que voici\~: apr\'e8s avoir pos\'e9
+ son index sur son c\'9cur et sur son front, il montra du doigt l\rquote ardent brasier qui br\'fblait dans la chemin\'e9e\~; cette pantomime signifiait que la t\'eate et le c\'9cur de Djalma \'e9
+taient en feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de satisfaction effleura ses l\'e8vres blafardes\~; puis il dit tout haut \'e0 Faringhea\~:
+\par
+\par \endash \~Je d\'e9sire \'eatre seul avec le prince\'85 Baissez le store, et veillez \'e0 ce que nous ne soyons pas interrompus\'85
+\par
+\par Le m\'e9tis s\rquote inclina, alla toucher un ressort plac\'e9 aupr\'e8s de la glace sans tain, et elle rentra dans l\rquote \'e9paisseur de la muraille \'e0 mesure que le store s\rquote abaissa\~; s\rquote inclinant de nouveau, le m\'e9
+tis quitta le salon. Ce fut donc peu de temps apr\'e8s sa sortie que Mlle de Cardoville et Florine arriv\'e8rent dans la serre chaude\~; elle n\rquote \'e9tait plus s\'e9par\'e9e de la pi\'e8ce o\'f9 se trouvait Djalma que par l\rquote \'e9
+paisseur transparente du store de soie blanche brod\'e9e de grands oiseaux de couleur.
+\par
+\par Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla rappeler le jeune Indien \'e0 lui-m\'eame\~; ses traits, encore l\'e9g\'e8rement anim\'e9s, avaient cependant repris leur expression de calme et de douceur\~
+; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda autour de lui, comme s\rquote il sortait d\rquote une r\'eaverie profonde\~; puis, s\rquote avan\'e7ant vers Rodin d\rquote un air \'e0
+ la fois respectueux et confus, il lui dit, en employant une appellation habituelle \'e0 ceux de son pays envers les vieillards\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon, mon p\'e8re\'85 Et toujours selon la coutume pleine de d\'e9f\'e9rence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter \'e0 ses l\'e8vres, hommage auquel le j\'e9suite se d\'e9
+roba en se reculant d\rquote un pas.
+\par
+\par \endash \~Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince\~? dit-il \'e0 Djalma.
+\par
+\par \endash \~Quand vous \'eatre entr\'e9, je r\'eavais\~; je ne suis pas tout de suite venu \'e0 vous\'85 Encore pardon, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince\~; mais causons, si vous le voulez bien\~; reprenez votre place sur ce canap\'e9\'85 et m\'eame votre pipe, si le c\'9cur vous en dit.
+\par
+\par Mais Djalma, au lieu de se rendre \'e0 l\rquote invitation de Rodin et de s\rquote \'e9tendre sur le divan, selon son habitude, s\rquote assit sur un fauteuil, malgr\'e9 les instances du }{\i vieillard au c\'9cur bon, }{ainsi qu\rquote il appelait le j
+\'e9suite.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9, vos formalit\'e9s me d\'e9solent, mon cher prince, lui dit Rodin\~; vous \'eates ici chez vous, au fond de l\rquote Inde, ou du moins nous d\'e9sirons que vous croyiez y \'eatre.
+\par
+\par \endash \~Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d\rquote une voix douce et grave. Vos bont\'e9s me rappellent mon p\'e8re\'85 et celui qui l\rquote a remplac\'e9 aupr\'e8s de moi, ajouta l\rquote Indien en songeant au mar\'e9
+chal Simon, dont on lui avait jusqu\rquote alors et pour cause laiss\'e9 ignorer l\rquote arriv\'e9e.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence, il reprit d\rquote un ton rempli d\rquote abandon, en tendant sa main \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Vous voil\'e0, je suis heureux.
+\par
+\par \endash \~Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous d\'e9semprisonner\'85 ouvrir votre cage\'85 Je vous avais pri\'e9 de vous soumettre \'e0 cette petite r\'e9clusion volontaire, absolument dans votre int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Demain je pourrai sortir\~?
+\par
+\par \endash \~Aujourd\rquote hui m\'eame, mon cher prince. Le jeune Indien r\'e9fl\'e9chit un instant, et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m\rquote appartient pas\~?
+\par
+\par \endash \~En effet\'85 vous avez des amis\'85 d\rquote excellents amis\'85 r\'e9pondit Rodin.
+\par
+\par \'c0 ces mots la figure de Djalma sembla s\rquote embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout \'e0 coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent l\'e9g\'e8rement humides\~; apr\'e8
+s un nouveau silence il se leva, disant \'e0 Rodin d\rquote une voix \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Venez.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 cela, cher prince\~?\'85 dit l\rquote autre fort surpris.
+\par
+\par \endash \~Remercier mes amis\'85 j\rquote ai attendu trois jours\'85 c\rquote est long.
+\par
+\par \endash \~Permettez, cher prince\'85 permettez\'85 j\rquote ai \'e0 ce sujet bien des choses \'e0 vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Il est vrai\'85 vous avez des amis\'85 ou plut\'f4t vous avez }{\i un }{ami\~; les amis sont rares.
+\par
+\par \endash \~Mais vous\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste\'85 Vous avez donc deux amis, mon cher prince\~: moi que vous connaissez\'85 et un autre que vous ne connaissez pas\'85 et qui d\'e9sire vous rester inconnu\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? r\'e9pondit Rodin un peu embarrass\'e9, parce que le bonheur qu\rquote il \'e9prouve \'e0 vous donner des preuves de son amiti\'e9\'85 est au prix de ce myst\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi se cacher quand on fait le bien\~?
+\par
+\par \endash \~Quelquefois pour cacher le bien qu\rquote on fait, mon cher prince.
+\par
+\par \endash \~Je profite de cette amiti\'e9\~; pourquoi se cacher de moi\~?
+\par
+\par Les }{\i pourquoi }{r\'e9it\'e9r\'e9s du jeune Indien semblaient assez d\'e9sorienter Rodin, qui reprit cependant\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous l\rquote ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-\'eatre sa tranquillit\'e9 compromise s\rquote il \'e9tait connu\'85
+\par
+\par \endash \~S\rquote il \'e9tait connu\'85 pour mon ami\~?
+\par
+\par \endash \~Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussit\'f4t une expression de dignit\'e9 triste\~; il releva fi\'e8rement la t\'eate, et dit d\rquote une voix hautaine et s\'e9v\'e8re\~:
+\par
+\par \endash \~Puisque cet ami se cache, c\rquote est qu\rquote il rougit de moi ou que je dois rougir de lui\'85 je n\rquote accepte d\rquote hospitalit\'e9 que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi\'85 je quitte cette maison.
+\par
+\par Et ce disant, Djalma se leva si r\'e9solument que Rodin s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mais \'e9coutez-moi donc, mon cher prince\'85 vous \'eates, permettez-moi de vous le dire, d\rquote une p\'e9tulance, d\rquote une susceptibilit\'e9 incroyables\'85 Quoique nous ayons t\'e2ch\'e9 de vous rappeler votre beau pays,
+ nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris\~; cette consid\'e9ration doit un peu modifier votre mani\'e8re de voir\~; je vous en conjure, \'e9coutez-moi.
+\par
+\par Djalma, malgr\'e9 sa compl\'e8te ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre \'e0 la raison, quand elle lui semblait\'85 raisonnable\~: les paroles de Rodin le calm\'e8
+rent. Avec cette modestie ing\'e9nue dont les natures pleines de force et de g\'e9n\'e9rosit\'e9 sont presque toujours dou\'e9es, il r\'e9pondit doucement\~:
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays\'85 ici\'85 les habitudes sont diff\'e9rentes\~: je vais r\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par Malgr\'e9 sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois d\'e9rout\'e9 par les allures sauvages et l\rquote impr\'e9vu des id\'e9es du jeune Indien. Aussi le vit-il, \'e0 sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes\~; apr\'e8
+s quoi, Djalma reprit d\rquote un ton calme, mais fermement convaincu\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous ai ob\'e9i, j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon cher prince\~?
+\par
+\par \endash \~Dans aucun pays du monde, sous aucun pr\'e9texte, un homme d\rquote honneur qui a de l\rquote amiti\'e9 pour un autre homme d\rquote honneur ne doit la cacher.
+\par
+\par \endash \~Mais s\rquote il y a pour lui du danger d\rquote avouer cette amiti\'e9\~?\'85 dit Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l\rquote entretien.
+\par
+\par Djalma regarda le j\'e9suite avec un \'e9tonnement d\'e9daigneux, et ne r\'e9pondit pas.
+\par
+\par \endash \~Je comprends votre silence, mon cher prince\~; un homme courageux doit braver le danger, soit\~; mais si c\rquote \'e9tait vous que le danger mena\'e7\'e2t, dans le cas o\'f9 cette amiti\'e9 serait d\'e9couverte, cet homme d\rquote
+honneur ne serait-il pas excusable, louable m\'eame, de vouloir rester inconnu\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote accepte rien d\rquote un ami qui me croit capable de le renier par l\'e2chet\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Cher prince, \'e9coutez-moi.
+\par
+\par \endash \~Adieu, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~R\'e9fl\'e9chissez\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai dit\'85 reprit Djalma d\rquote un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! s\rquote il s\rquote agissait d\rquote une femme\~! s\rquote \'e9cria Rodin, pouss\'e9 \'e0 bout et courant \'e0 lui, car il craignait r\'e9ellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.
+\par
+\par Aux derniers mots de Rodin, l\rquote Indien s\rquote arr\'eata brusquement.
+\par
+\par \endash \~Une femme\~? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s\rquote agit d\rquote une femme\~?
+\par
+\par \endash \~Eh bien, oui\~! s\rquote il s\rquote agissait d\rquote une femme\'85 reprit Rodin\~; comprendriez-vous sa r\'e9serve, le secret dont elle est oblig\'e9e d\rquote entourer les preuves d\rquote affection qu\rquote elle d\'e9sire vous donner\~?
+
+\par
+\par \endash \~Une femme\~? r\'e9p\'e9ta Djalma d\rquote une voix tremblante en joignant les mains avec adoration\'85 Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme\~? dit-il encore\'85 une Parisienne\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mon cher prince\~; puisque vous me forcez \'e0 cette indiscr\'e9tion, il faut bien vous l\rquote avouer, il s\rquote agit d\rquote une\'85 v\'e9ritable Parisienne\'85 d\rquote une digne matrone\'85 remplie de vertus, et dont le\'85 grand
+\'e2ge m\'e9rite tous vos respects.
+\par
+\par \endash \~Elle est bien vieille\~? s\rquote \'e9cria le pauvre Djalma, dont le r\'eave charmant disparaissait tout \'e0 coup.
+\par
+\par \endash \~Elle serait mon a\'een\'e9e de quelques ann\'e9es, r\'e9pondit Rodin avec un sourire ironique, s\rquote attendant \'e0 voir le jeune homme exprimer une sorte de d\'e9pit comique ou de regret courrouc\'e9.
+\par
+\par Il n\rquote en fut rien. \'c0 l\rquote enthousiasme amoureux, passionn\'e9, qui avait un instant \'e9clat\'e9 sur les traits du prince, succ\'e9da une expression respectueuse et touchante\~: il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d\rquote
+une voix \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Cette femme est donc pour moi une m\'e8re\~? Il est impossible de rendre avec quel charme \'e0 la fois pieux, m\'e9lancolique et tendre l\rquote Indien accentua le mot }{\i une m\'e8re.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Vous l\rquote avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut \'eatre une m\'e8re pour vous\'85 Mais je ne puis pas r\'e9v\'e9ler la cause de l\rquote affection qu\rquote elle vous porte\'85
+ Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sinc\'e8re\~; la cause en est honorable\~; si je ne vous en dis pas le secret, c\rquote est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacr\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Cela est juste, et son secret sera sacr\'e9 pour moi\~; sans la voir, je l\rquote aimerai avec respect. Ainsi l\rquote on aime Dieu sans le voir\'85
+\par
+\par \endash \~Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie\'85 Cette maison restera toujours \'e0 votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques fran\'e7ais, une voiture et des chevaux seront
+\'e0 vos ordres\~; l\rquote on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j\rquote ai laiss\'e9
+ dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera compt\'e9e\~; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l\rquote augmentera\'85
+\par
+\par \'c0 un mouvement de Djalma, Rodin se h\'e2ta d\rquote ajouter\~:
+\par
+\par \endash \~Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre d\'e9licatesse doit \'eatre parfaitement en repos. D\rquote abord\'85 on accepte tout d\rquote une m\'e8re\'85 puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d
+\rquote un \'e9norme h\'e9ritage, il vous sera facile, si cette obligation vous p\'e8se (et c\rquote est \'e0 peine si la somme, au pis aller, s\rquote \'e9l\'e8vera \'e0 quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances\~; ne m
+\'e9nagez donc rien\~; satisfaites \'e0 toutes vos fantaisies\'85 on d\'e9sire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit para\'eetre le fils d\rquote un roi surnomm\'e9 le }{\i P\'e8re du G\'e9n\'e9reux. }{
+Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse d\'e9licatesse\'85 si cette somme ne vous suffit pas.
+\par
+\par \endash \~Je demanderai\'85 davantage\~; ma m\'e8re a raison\'85 un fils de roi doit vivre en roi.
+\par
+\par Telle fut la r\'e9ponse que fit l\rquote Indien, avec une simplicit\'e9 parfaite, sans para\'eetre \'e9tonn\'e9 le moins du monde de ces offres fastueuses\~; et cela devait \'eatre\~: Djalma e\'fbt fait ce qu\rquote on faisait pour lui, car l\rquote
+on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalit\'e9 des princes indiens. Djalma avait \'e9t\'e9 aussi \'e9mu que reconnaissant en apprenant qu\rquote une femme l\rquote aimait d\rquote affection maternelle\'85
+ Quant au luxe dont elle voulait l\rquote entourer, il l\rquote acceptait sans \'e9tonnement et sans scrupule. Cette }{\i r\'e9signation }{fut une autre d\'e9convenue pour Rodin, qui avait pr\'e9par\'e9 plusieurs excellents arguments pour engager l
+\rquote Indien \'e0 accepter.
+\par
+\par \endash \~Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le j\'e9suite\~; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions\'85 un des a
+mis de votre maternelle protectrice, M.\~le comte de Montbron, vieillard rempli d\rquote exp\'e9rience et appartenant \'e0 la plus haute soci\'e9t\'e9, vous pr\'e9sentera dans l\rquote \'e9lite des maisons de Paris\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi ne m\rquote y pr\'e9sentez-vous pas, vous, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon cher prince, regardez-moi donc\'85 dites-moi si ce serait l\'e0 mon r\'f4le\'85 Non, non, je vis seul et retir\'e9. Et puis, ajouta Rodin apr\'e8s un silence en attachant sur le jeune prince un regard p\'e9n\'e9
+trant, attentif et curieux, comme s\rquote il e\'fbt voulu le soumettre \'e0 une sorte d\rquote exp\'e9rimentation par les paroles suivantes, et puis, voyez-vous, M.\~de\~Montbron sera mieux \'e0 m\'eame que moi, dans le monde o\'f9 il va\'85 de vous \'e9
+clairer sur les pi\'e8ges que l\rquote on pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis\'85 vous le savez, de l\'e2ches ennemis, qui ont abus\'e9 d\rquote une mani\'e8re inf\'e2me de votre confiance, qui se sont raill\'e9
+s de vous. Et comme malheureusement leur puissance \'e9gale leur m\'e9chancet\'e9, il serait peut-\'eatre prudent \'e0 vous de t\'e2cher de les \'e9viter\'85 de les fuir\'85 au lieu de leur r\'e9sister en face.
+\par
+\par Au souvenir de ses ennemis, \'e0 la pens\'e9e de les fuir, Djalma frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout \'e0 coup d\rquote une p\'e2leur livide\~; ses yeux d\'e9mesur\'e9ment ouverts, et dont la prunelle se cercla ainsi de blanc, \'e9
+tincel\'e8rent d\rquote un feu sombre\~; jamais le m\'e9pris, la haine, la soif de la vengeance, n\rquote \'e9clat\'e8rent plus terribles sur une face humaine\'85 Sa l\'e8vre sup\'e9rieure, d\rquote
+un rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et serr\'e9es, se retroussait mobile, convulsive, et donnait \'e0 sa physionomie, nagu\'e8re si charmante, une expression de f\'e9rocit\'e9
+ tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous\'85 prince\~?\'85 vous m\rquote \'e9pouvantez\~! Djalma ne r\'e9pondit pas\~; \'e0 demi pench\'e9 sur son si\'e8ge, ses deux mains crisp\'e9es par la rage, appuy\'e9es l\rquote une sur l\rquote
+autre, il semblait se cramponner \'e0 l\rquote un des bras du fauteuil, de peur de c\'e9der \'e0 un acc\'e8s de fureur \'e9pouvantable. \'c0 ce moment, le hasard voulut que le bout d\rquote ambre du tuyau de houka e\'fbt roul\'e9 sous son pied\~
+; la tension violente qui contractait tous les nerfs de l\rquote indien \'e9tait si puissante, il \'e9tait, malgr\'e9 sa jeunesse et sa svelte apparence, d\rquote une telle vigueur, que d\rquote un brusque mouvement il pulv\'e9risa le bout d\rquote
+ambre malgr\'e9 son extr\'eame duret\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais, au nom du ciel\~! qu\rquote avez-vous, prince\~? s\rquote \'e9cria Rodin.
+\par
+\par \endash \~Ainsi j\rquote \'e9craserai mes l\'e2ches ennemis\~! s\rquote \'e9cria Djalma, le regard mena\'e7ant et enflamm\'e9.
+\par
+\par Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble \'e0 sa rage, il bondit de son si\'e8ge, et alors, les yeux hagards, il parcourut le salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les sens, comme s\rquote il e\'fbt cherch\'e9
+ une arme autour de lui, poussant de temps \'e0 autre une sorte de cri rauque, qu\rquote il t\'e2chait d\rquote \'e9touffer en portant ses deux poings crisp\'e9s \'e0 sa bouche\'85 tandis que ses m\'e2choires tressaillaient convulsivement\'85 c\rquote
+\'e9tait la rage impuissante de la b\'eate f\'e9roce alt\'e9r\'e9e de carnage. Le jeune Indien \'e9tait ainsi d\rquote une beaut\'e9 grande et sauvage\~: on sentait que ces divins instincts d\rquote une ardeur sanguinaire et d\rquote une aveugle intr\'e9
+pidit\'e9, alors exalt\'e9s \'e0 ce point par l\rquote horreur de la trahison et de la l\'e2chet\'e9, d\'e8s qu\rquote ils s\rquote appliquaient \'e0 la guerre ou \'e0 ces chasses gigantesques de l\rquote Inde, plus meurtri\'e8
+res encore que la bataille, devaient faire de Djalma ce qu\rquote il \'e9tait\~: un h\'e9ros. Rodin admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse imp\'e9tuosit\'e9 des passions de ce jeune Indien, qui, dans des circonstances donn\'e9
+es, devaient faire des explosions terribles. Tout \'e0 coup \'e0 la grande surprise du j\'e9suite, cette temp\'eate se calma. La fureur de Djalma s\rquote apaisa presque subitement, parce que la r\'e9flexion lui en d\'e9montra bient\'f4t la vanit\'e9
+. Alors, honteux de cet emportement pu\'e9ril, il baissa les yeux. Sa figure resta p\'e2le et sombre\~; puis avec une tranquillit\'e9 froide, plus redoutable encore que la violence \'e0 laquelle il venait de se laisser entra\'eener, il dit \'e0 Rodin\~:
+
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, vous me conduirez aujourd\rquote hui en face de mes ennemis.
+\par
+\par \endash \~Et dans quel but, mon cher prince\~?\'85 Que voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Tuer ces l\'e2ches\~!
+\par
+\par \endash \~Les tuer\~!\~!\~! Vous n\rquote y pensez pas.
+\par
+\par \endash \~Faringhea m\rquote aidera.
+\par
+\par \endash \~Encore une fois, songez donc que vous n\rquote \'eates pas ici sur les bords du Gange, o\'f9 l\rquote on tue son ennemi comme on tue le tigre \'e0 la chasse.
+\par
+\par \endash \~On se bat avec un ennemi loyal, on tue un tra\'eetre comme un chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de tranquillit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! prince\'85 vous dont le p\'e8re a \'e9t\'e9 appel\'e9 le }{\i P\'e8re du G\'e9n\'e9reux, }{dit Rodin d\rquote une voix grave, quelle joie trouverez-vous \'e0 frapper des \'eatres aussi l\'e2ches que m\'e9chants\~?
+\par
+\par \endash \~D\'e9truire ce qui est dangereux est un devoir.
+\par
+\par \endash \~Ainsi\'85 prince\'85 la vengeance\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne me venge pas d\rquote un serpent, dit l\rquote Indien d\rquote une hauteur am\'e8re, je l\rquote \'e9crase.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon cher prince, ici on ne se d\'e9barrasse pas de ses ennemis de cette fa\'e7on\~; si l\rquote on a \'e0 se plaindre\'85
+\par
+\par \endash \~Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en interrompant Rodin\~; les hommes frappent.
+\par
+\par \endash \~Toujours au bord du Gange, mon cher prince\~; mais pas ici\'85 Ici la soci\'e9t\'e9 prend en main votre cause, l\rquote examine, la juge, et, s\rquote il y a lieu, punit\'85
+\par
+\par \endash \~Dans mon offense, je suis juge et bourreau\'85
+\par
+\par \endash \~De gr\'e2ce, \'e9coutez-moi\~: vous avez \'e9chapp\'e9 aux pi\'e8ges odieux de vos ennemis, n\rquote est-ce pas\~? Eh bien, supposez que cela ait \'e9t\'e9 gr\'e2ce au d\'e9vouement de la v\'e9n\'e9rable femme qui a pour vous la tendresse d
+\rquote une m\'e8re\~; maintenant, si elle vous demandait leur gr\'e2ce, elle qui vous a sauv\'e9 d\rquote eux\'85 que feriez-vous\~?
+\par
+\par L\rquote Indien baissa la t\'eate et resta quelques moments sans r\'e9pondre. Profitant de son h\'e9sitation, Rodin continua\~:
+\par
+\par \endash \~Je pourrais vous dire\~: Prince, je connais vos ennemis\~; mais dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible imprudence, je vous cacherai leurs noms \'e0
+ tout jamais. Eh bien, non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je vous les dirai\~; mais jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle ait prononc\'e9, je me tairai.
+\par
+\par Djalma regarda Rodin d\rquote un air sombre et courrouc\'e9. \'c0 ce moment, Faringhea entra et dit \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Un homme, porteur d\rquote une lettre, est all\'e9 chez vous\'85 On lui a dit que vous \'e9tiez ici\'85 Il est venu\'85 Faut-il recevoir cette lettre\~? il dit que c\rquote est de la part de M.\~l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\'85
+\par
+\par \endash \~Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Si le prince le permet\~? Djalma fit un signe de t\'eate, Faringhea sortit.
+\par
+\par \endash \~Vous pardonnez, cher prince\~? J\rquote attendais ce matin une lettre fort importante\~; comme elle tardait \'e0 venir, ne voulant pas manquer de vous voir, j\rquote ai recommand\'e9 chez moi de m\rquote envoyer cette lettre ici.
+\par
+\par Quelques instants apr\'e8s, Faringhea revint avec une lettre qu\rquote il remit \'e0 Rodin\~; apr\'e8s quoi le m\'e9tis sortit.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800248}{\*\bkmkstart _Toc97807984}IX. Adrienne et Djalma.
+{\*\bkmkend _Toc92800248}{\*\bkmkend _Toc97807984}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Lorsque Faringhea eut quitt\'e9 le salon, Rodin prit la lettre de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny d\rquote
+une main et de l\rquote autre parut chercher quelque chose, d\rquote abord dans la poche de c\'f4t\'e9 de sa redingote, puis dans sa poche de derri\'e8re, puis dans le gousset de son pantalon\~
+; puis enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou r\'e2p\'e9 de son pantalon noir, et se }{\i t\'e2ta }{partout, des deux mains, d\rquote un air de regret et d\rquote inqui\'e9tude.
+\par
+\par Les divers mouvements de cette pantomime, jou\'e9e avec une bonhomie parfaite, furent couronn\'e9s par cette exclamation\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! c\rquote est d\'e9solant\~!
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous\~? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence o\'f9 il \'e9tait plong\'e9 depuis quelques instants.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon cher prince, reprit Rodin, il m\rquote arrive la chose du monde la plus vulgaire, la plus pu\'e9rile, ce qui ne l\rquote emp\'eache pas d\rquote \'eatre pour moi infiniment f\'e2cheuse\'85 j\rquote ai oubli\'e9
+ ou perdu mes lunettes\~; or par ce demi-jour et surtout \'e0 cause de la d\'e9testable vue que le travail et les ann\'e9es m\rquote ont faite, il m\rquote est absolument impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de moi une r\'e9
+ponse tr\'e8s prompte, tr\'e8s simple et tr\'e8s cat\'e9gorique, un oui ou un non\'85 L\rquote heure presse\~; c\rquote est d\'e9sesp\'e9rant\'85 Si encore, ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais afin que ce dernier les remarqu
+\'e2t, si encore quelqu\rquote un pouvait me rendre le service de lire pour moi\'85 Mais non\'85 personne\'85 personne\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise pour vous\~? la lecture finie, j\rquote aurai oubli\'e9 ce que j\rquote aurai lu.
+\par
+\par \endash \~Vous\~? s\rquote \'e9cria Rodin, comme si la proposition de l\rquote Indien lui e\'fbt sembl\'e9 \'e0 la fois exorbitante et dangereuse, c\rquote est impossible, prince\'85 vous\'85 lire cette lettre\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.
+\par
+\par \endash \~Mais, au fait, reprit Rodin apr\'e8s un moment de r\'e9flexion et se parlant \'e0 lui-m\'eame, pourquoi non\~? Et il ajouta en s\rquote adressant \'e0 Djalma\~:
+\par
+\par \endash \~Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince\~? Je n\rquote aurais pas os\'e9 vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit la lettre \'e0 Djalma, qui lut \'e0 voix haute. Cette lettre \'e9tait ainsi con\'e7ue\~:
+\par
+\par \'ab\~Votre visite de ce matin \'e0 l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier, d\rquote apr\'e8s ce qui m\rquote a \'e9t\'e9 rapport\'e9, doit \'eatre consid\'e9r\'e9e comme une nouvelle agression de votre part.
+\par
+\par \'ab\~Voici la derni\'e8re proposition que l\rquote on vous a annonc\'e9e, peut-\'eatre sera-t-elle aussi infructueuse que la d\'e9marche que j\rquote ai bien voulu tenter hier en me rendant rue Clovis.
+\par
+\par \'ab\~Apr\'e8s cette longue et p\'e9nible explication, je vous ai dit que je vous \'e9crirais\~; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.
+\par
+\par \'ab\~Et d\rquote abord un avertissement\~: Prenez garde\~!\'85 Si vous vous opini\'e2trez \'e0 soutenir une lutte in\'e9gale, vous serez expos\'e9 m\'eame \'e0 la haine de ceux que vous voulez follement prot\'e9ger. On a mille moyens de vous perdre aupr
+\'e8s d\rquote eux en les \'e9clairant sur vos projets. On leur prouvera que vous avez tremp\'e9 dans le complot que vous pr\'e9tendez maintenant d\'e9voiler, et cela non pas par g\'e9n\'e9rosit\'e9, mais par cupidit\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Quoique Djalma e\'fbt la parfaite d\'e9licatesse de sentir que la moindre question \'e0 Rodin au sujet de cette lettre serait une grave indiscr\'e9tion, il ne put s\rquote emp\'eacher de tourner vivement la t\'eate vers le j\'e9suite en lisant ce passage.
+
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, oui\~! il s\rquote agit de moi\'85 de moi-m\'eame. Tel que vous me voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion \'e0 ses v\'eatements sordides, on m\rquote accuse de cupidit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et quels sont ces gens que vous prot\'e9gez\~?
+\par
+\par \endash \~Mes prot\'e9g\'e9s\~?\'85 dit Rodin en feignant quelque h\'e9sitation, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 embarrass\'e9 pour r\'e9pondre, qui sont mes prot\'e9g\'e9s\~?\'85 Hum\'85 hum\'85 je vais vous dire\'85 Ce sont\'85
+ ce sont de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens de bien, n\rquote ayant que leur bon droit dans\'85 un proc\'e8s qu\rquote ils soutiennent\~; ils sont menac\'e9s d\rquote \'eatre \'e9cras\'e9s par des gens puissants, tr\'e8
+s puissants\'85 Ceux-l\'e0, heureusement, ne sont pas assez connus pour que je puisse les d\'e9masquer au profit de mes prot\'e9g\'e9s\'85 Que voulez-vous\~?\'85 pauvre et ch\'e9tif, je me range naturellement du c\'f4t\'e9 des pauvres et des ch\'e9tifs
+\'85 Mais, continuez, je vous prie\'85
+\par
+\par Djalma reprit\~: \'ab\~Vous avez donc tout \'e0 redouter en continuant de nous \'eatre hostile, et rien \'e0 gagner en embrassant le parti de ceux que vous appelez vos amis\~; ils seraient plus justement nomm\'e9s vos dupes, car, s\rquote il \'e9tait sinc
+\'e8re, votre d\'e9sint\'e9ressement serait inexplicable\'85 Il doit donc cacher, et il cache, je le r\'e9p\'e8te, des arri\'e8re-pens\'e9es de cupidit\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! sous ce rapport m\'eame\'85 on peut vous offrir un ample d\'e9dommagement, avec cette diff\'e9rence que vos esp\'e9rances sont uniquement fond\'e9es sur la reconnaissance probable de vos amis, \'e9ventualit\'e9
+ fort chanceuse, tandis que nos offres seront r\'e9alis\'e9es \'e0 l\rquote instant m\'eame\~; pour parler nettement, voici ce que l\rquote on exige de vous\~: ce soir m\'eame, avant minuit pour tout d\'e9lai, vous aurez quitt\'e9 Par
+is, et vous vous engagerez \'e0 n\rquote y pas revenir avant six mois.\~\'bb
+\par
+\par Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est tout simple, reprit-il\~; le proc\'e8s de mes pauvres prot\'e9g\'e9s sera jug\'e9 avant cette \'e9poque, et, en m\rquote \'e9loignant, on m\rquote emp\'eache de veiller sur eux\~
+; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec une indignation am\'e8re. Veuillez continuer et m\rquote excuser de vous avoir interrompu\'85 mais tant d\rquote impudence me r\'e9volte\'85
+\par
+\par Djalma continua\~: \'ab\~Pour que nous ayons la certitude de votre \'e9loignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne\~; vous recevrez chez lui une g\'e9n\'e9reuse hospitalit\'e9\~: mais vous y demeurerez forc\'e9
+ment jusqu\rquote \'e0 l\rquote expiration du d\'e9lai.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 une prison volontaire, dit Rodin. \'ab\~\'c0 ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, \'e0 dater de votre d\'e9part de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs apr\'e8s les six mois \'e9coul\'e9
+s. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu\rquote ind\'e9pendante.\~\'bb
+\par
+\par Djalma s\rquote \'e9tant arr\'eat\'e9 par un mouvement d\rquote indignation involontaire, Rodin lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Continuez, je vous prie, cher prince\~; il faut lire jusqu\rquote au bout, cela vous donnera une id\'e9e de ce qui se passe au milieu de notre civilisation.
+\par
+\par Djalma reprit\~: \'ab\~Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu\rquote en vous \'e9loignant nous voulons seulement nous d\'e9faire d\rquote un ennemi peu dangereux, mais tr\'e8s importun\~; ne soyez pas aveugl\'e9
+par votre premier succ\'e8s. Les suites de votre d\'e9nonciation seront \'e9touff\'e9es, parce qu\rquote elle est calomnieuse\~; le juge qu\rquote il l\rquote a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialit\'e9
+. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous \'e9crivons, \'e0 qui nous \'e9crivons et comment nous \'e9crivons. Vous recevrez cette lettre \'e0 trois heures. Si \'e0 quatre heures votre signature n\rquote
+est pas, tout enti\'e8re, au bas de cette lettre\'85 la guerre recommence\'85 non pas demain, mais ce soir.\~\'bb Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Permettez-moi d\rquote appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le m\'e9tis parut. Rodin re\'e7ut la lettre des mains de Djalma, la d\'e9chira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de mani\'e8re \'e0 en faire une esp\'e8
+ce de boule, et dit au m\'e9tis en la lui remettant\~:
+\par
+\par \endash \~Vous donnerez ce chiffon de papier \'e0 la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma r\'e9ponse \'e0 cette lettre indigne et insolente\~; vous entendez bien\'85 \'e0 cette lettre indigne et insolente.
+\par
+\par \endash \~J\rquote entends bien, dit le m\'e9tis, et il sortit.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est peut-\'eatre une guerre dangereuse pour nous, mon p\'e8re, dit l\rquote Indien avec int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Oui, cher prince, dangereuse peut-\'eatre\'85 Mais je ne fais pas comme vous\'85 moi\~; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu\rquote ils sont l\'e2ches et m\'e9chants\'85 je les combats\'85 sous l\rquote \'e9gide de la loi\~; imitez-moi donc
+\'85
+\par
+\par Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai tort\'85 je ne veux plus vous conseiller \'e0 ce sujet\'85 Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai\~
+; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon\'85 non.
+\par
+\par \endash \~Et cette femme\'85 cette seconde m\'e8re\'85 dit Djalma, est d\rquote un caract\'e8re tel que je pourrai me soumettre \'e0 son jugement\~?
+\par
+\par \endash \~Elle\~!\'85 s\rquote \'e9cria Rodin en joignant les mains et en poursuivant avec une exaltation croissante\~; elle\~!\'85 mais c\rquote est ce qu\rquote il y a de plus noble, de plus g\'e9n\'e9reux, de plus vaillant sur la terre\~!\'85 elle\'85
+ votre protectrice\~! mais vous seriez r\'e9ellement son fils, elle vous aimerait de toute la violence de l\rquote amour maternel, que, s\rquote il s\rquote agissait pour vous de choisir entre une l\'e2chet\'e9 ou la mort, elle vous dirait\~: \'ab\~Meurs
+\~!\~\'bb quitte \'e0 mourir avec vous.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! noble femme\~!\'85 Ma m\'e8re \'e9tait ainsi\~! s\rquote \'e9cria Djalma avec entra\'eenement.
+\par
+\par \endash \~Elle\'85 reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fen\'eatre cach\'e9e par le store, sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet. Votre protectrice\~! mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyaut\'e9
+ en personne. Oh\~!
+\par }\pard \qj \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {loyale surtout\~!\'85 Oui, c\rquote est la franchise chevaleresque de l\rquote homme de grand c\'9cur jointe \'e0 l\rquote alti\'e8re dignit\'e9 d\rquote une femme qui, de sa vie\'85
+ entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n\rquote a jamais menti, non seulement n\rquote a jamais cach\'e9 une de ses pens\'e9es, mais qui mourrait plut\'f4t que de c\'e9der au moindre de ces petits sentiments d\rquote
+astuce, de dissimulation ou de ruse presque forc\'e9s chez les femmes ordinaires par leur situation m\'eame.
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Il est difficile d\rquote exprimer l\rquote admiration qui \'e9clatait sur la figure de Djalma en entendant le portrait trac\'e9 par Rodin\~; ses yeux brillaient, ses joues se coloraient, son c\'9cur palpitait d\rquote enthousiasme.
+\par
+\par \endash \~Bien, bien, noble c\'9cur, lui dit Rodin en faisant un nouveau pas vers le store, j\rquote aime \'e0 voir votre belle \'e2me resplendir sur vos beaux traits\'85 en m\rquote entendant ainsi parler de votre protectrice inconnue\'85 Ah\~! c\rquote
+est qu\rquote elle est digne de cette adoration sainte qu\rquote inspirent les nobles c\'9curs, les grands caract\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je vous crois, s\rquote \'e9cria Djalma avec exaltation\~; mon c\'9cur est p\'e9n\'e9tr\'e9 d\rquote admiration et aussi d\rquote \'e9tonnement\~; car ma m\'e8re n\rquote est plus, et une telle femme existe\~!
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui, pour la consolation des afflig\'e9s, elle existe\~; oui, pour l\rquote orgueil de son sexe, elle existe\~; oui, pour faire adorer la v\'e9rit\'e9, ex\'e9crer le mensonge, elle existe\'85 Le mensonge, la feinte surtout n\rquote
+ont jamais terni cette loyaut\'e9 brillante et h\'e9ro\'efque comme l\rquote \'e9p\'e9e d\rquote un chevalier\'85 Tenez, il y a peu de jours, cette noble femme m\rquote a dit d\rquote admirables paroles, que je n\rquote oublierai de ma vie\~: \'ab\~
+Monsieur, d\'e8s que j\rquote ai un soup\'e7on sur quelqu\rquote un que j\rquote aime ou que j\rquote estime\'85\~\'bb
+\par
+\par Rodin n\rquote acheva pas. Le store, si violemment secou\'e9 au dehors que son ressort se brisa, se releva brusquement \'e0 la grande stupeur de Djalma, qui vit appara\'eetre \'e0 ses yeux Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Le manteau d\rquote Adrienne avait gliss\'e9 de ses \'e9paules, et au violent mouvement qu\rquote elle fit en s\rquote approchant du store, son chapeau, dont les rubans \'e9taient d\'e9nou\'e9s, \'e9tait tomb\'e9. Sortie pr\'e9cipitamment, n\rquote
+ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume pittoresque et charmant dont par caprice elle s\rquote habillait souvent dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beaut\'e9 aux yeux \'e9
+blouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l\rquote Indien se croyait sous l\rquote empire d\rquote un songe\'85
+\par
+\par Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps l\'e9g\'e8rement pench\'e9 en avant, comme s\rquote il l\rquote e\'fbt fl\'e9chi pour prier, il restait p\'e9trifi\'e9 d\rquote admiration.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, \'e9mue, le visage l\'e9g\'e8rement color\'e9 par l\rquote \'e9motion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le seuil de la porte de la serre chaude.
+\par
+\par Tout ceci s\rquote \'e9tait pass\'e9 en moins de temps qu\rquote il n\rquote en faut pour l\rquote \'e9crire\~; \'e0 peine le store eut-il \'e9t\'e9 relev\'e9, que Rodin, feignant la surprise, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Vous ici\'85 mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, dit Adrienne d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, je viens terminer la phrase que vous avez commenc\'e9e\~; je vous avais dit que, lorsqu\rquote un soup\'e7on me venait \'e0 l\rquote esprit, je le dirais hautement \'e0
+ la personne qui me l\rquote inspirait. Eh bien\~! je l\rquote avoue, \'e0 cette loyaut\'e9 j\rquote ai failli\~: j\rquote \'e9tais venue pour vous \'e9pier, au moment m\'eame o\'f9 votre r\'e9ponse \'e0 l\rquote abb\'e9 d\rquote
+Aigrigny me donnait un nouveau gage de votre d\'e9vouement et de votre sinc\'e9rit\'e9\~; je doutais de votre droiture au moment m\'eame o\'f9 vous rendiez t\'e9moignage de ma franchise\'85 Pour la premi\'e8re fois de ma vie je me suis abaiss\'e9e jusqu
+\rquote \'e0 la ruse\'85 cette faiblesse m\'e9rite une punition, je la subis\~; une r\'e9paration, je vous la fais\~; des excuses, je vous les offre\'85
+\par
+\par Puis s\rquote adressant \'e0 Djalma, elle ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Maintenant, prince, le secret n\rquote est plus permis\'85 Je suis votre parente, Mlle de Cardoville, et j\rquote esp\'e8re que vous accepterez d\rquote une s\'9cur une hospitalit\'e9 que vous acceptiez d\rquote une m\'e8re.
+\par
+\par Djalma ne r\'e9pondit pas. Plong\'e9 dans une contemplation extatique devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles, les plus \'e9blouissantes visions de ses r\'eaves, il \'e9prouvait une sorte d\rquote
+ivresse qui, paralysant en lui la pens\'e9e, la r\'e9flexion, concentrait toute la puissance de son \'eatre dans la vue\'85 et, de m\'eame que l\rquote on cherche en vain \'e0 \'e9tancher une soif inextinguible\'85 le regard enflamm\'e9 de l\rquote
+Indien aspirait pour ainsi dire avec une avidit\'e9 d\'e9vorante toutes les rares perfections de cette jeune fille.
+\par
+\par En effet, jamais deux types plus divins n\rquote avaient \'e9t\'e9 mis en pr\'e9sence. Adrienne et Djalma offraient l\rquote id\'e9al de la beaut\'e9 de l\rquote homme et de la beaut\'e9
+ de la femme. Il semblait y avoir quelque chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux natures si jeunes et si vivaces\'85 Si g\'e9n\'e9reuses et si passionn\'e9es, si h\'e9ro\'efques et si fi\'e8res, qui, chose singuli\'e8
+re, avant de se voir connaissaient d\'e9j\'e0 toute leur valeur morale\~; car si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s\rquote \'e9veiller dans son c\'9cur une admiration aussi subite que vive et p\'e9n\'e9trante pour les vaillantes et g\'e9n\'e9
+reuses qualit\'e9s de cette bienfaitrice inconnue, qu\rquote il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait \'e9t\'e9 tour \'e0 tour \'e9mue, attendrie ou effray\'e9e de l\rquote entretien qu\rquote elle venait de surprendre entre Rodin e
+t Djalma, selon que celui-ci avait t\'e9moign\'e9 de la noblesse de son \'e2me, de la d\'e9licate bont\'e9 de son c\'9cur ou du terrible emportement de son caract\'e8re\~; puis elle n\rquote avait pu retenir un mouvement d\rquote \'e9tonnement, presque d
+\rquote admiration, \'e0 la vue de la surprenante beaut\'e9 du prince\~; et bient\'f4t apr\'e8s, un sentiment \'e9trange, douloureux, une esp\'e8ce de commotion \'e9lectrique avait \'e9branl\'e9 tout son \'eatre lorsque ses yeux s\rquote \'e9
+taient rencontr\'e9s avec ceux de Djalma. Alors, cruellement troubl\'e9e, et souffrant de ce trouble qu\rquote elle maudissait, elle avait t\'e2ch\'e9 de dissimuler cette impression profonde en s\rquote adressant \'e0 Rodin pour s\rquote excuser de l
+\rquote avoir soup\'e7onn\'e9. Mais le silence obstin\'e9 que gardait l\rquote Indien venait de redoubler l\rquote embarras mortel de la jeune fille.
+\par
+\par Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l\rquote engager \'e0 r\'e9pondre \'e0 son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son regard d\rquote une fixit\'e9 sauvage et ardente, baissa les yeux avec un m\'e9lange d\rquote
+effroi, de tristesse et de fiert\'e9 bless\'e9e\~; alors elle se f\'e9licita d\rquote avoir devin\'e9 l\rquote inexorable n\'e9cessit\'e9 o\'f9 elle se voyait d\'e9sormais de tenir Djalma \'e9loign\'e9 d\rquote elle, tant cette nature ardente et emport
+\'e9e lui causait d\'e9j\'e0 de craintes. Voulant mettre un terme \'e0 cette position p\'e9nible, elle dit \'e0 Rodin d\rquote une voix basse et tremblante\~:
+\par
+\par \endash \~De gr\'e2ce, monsieur\'85 parlez au prince\~; r\'e9p\'e9tez-lui mes offres\'85 Je ne puis rester ici plus longtemps.
+\par
+\par Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au premier mouvement d\rquote Adrienne, s\rquote \'e9lan\'e7a vers elle d\rquote un bond, comme un tigre sur la proie qu\rquote on veut lui ravir. La jeune fille \'e9pouvant\'e9e de l\rquote
+expression d\rquote ardeur farouche qui enflammait les traits de l\rquote Indien, se rejeta en arri\'e8re en poussant un grand cri. \'c0 ce cri, Djalma revint \'e0 lui-m\'eame, et se rappela tout ce qui venait de se passer\~; alors p\'e2
+le de regrets et de honte, tremblant, \'e9perdu, les yeux noy\'e9s de larmes, les traits boulevers\'e9s et empreints du plus profond d\'e9sespoir, il tomba aux genoux d\rquote Adrienne, et, \'e9levant vers elle ses mains jointes, il lui dit d\rquote
+une voix douce, suppliante et timide\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! restez\'85 restez\'85 ne me quittez pas\'85 depuis si longtemps\'85 je vous attends.
+\par
+\par \'c0 cette pri\'e8re faite avec la craintive ing\'e9nuit\'e9 d\rquote un enfant, avec une r\'e9signation qui contrastait si \'e9trangement avec l\rquote emportement farouche dont Adrienne venait d\rquote \'eatre si fort effray\'e9e, elle r\'e9
+pondit, en faisant signe \'e0 Florine de se disposer \'e0 partir\~:
+\par
+\par \endash \~Prince, il m\rquote est impossible de rester plus longtemps ici\'85
+\par
+\par \endash \~Mais vous reviendrez\~? dit Djalma en contraignant ses larmes\~; je vous reverrai\~?
+\par
+\par \endash \~Oh\~! non, jamais\~!\'85 jamais\~!\'85 dit Mlle de Cardoville d\rquote une voix \'e9teinte\~; puis, profitant du saisissement o\'f9 sa r\'e9ponse avait jet\'e9 Djalma, Adrienne disparut rapidement derri\'e8re un des massifs de la serre chaude.
+
+\par
+\par Au moment o\'f9 Florine, se h\'e2tant de rejoindre sa ma\'eetresse, passait devant Rodin, il lui dit d\rquote une voix basse et rapide\~:
+\par
+\par \endash \~Il faut en finir demain avec la Mayeux.
+\par
+\par Florine frissonna de tout son corps, et, sans r\'e9pondre \'e0 Rodin, disparut comme Adrienne derri\'e8re un des massifs.
+\par
+\par Djalma, bris\'e9, an\'e9anti, \'e9tait rest\'e9 \'e0 genoux, la t\'eate baiss\'e9e sur sa poitrine\~; sa ravissante physionomie n\rquote exprimait ni col\'e8re ni emportement, mais une stupeur navrante\~; il pleurait silencieusement. Voyant Rodin s
+\rquote approcher de lui, il se releva\~; mais il tremblait si fort, qu\rquote il put \'e0 peine d\rquote un pas chancelant regagner le divan, o\'f9 il tomba en cachant sa figure dans ses mains.
+\par
+\par Alors Rodin, s\rquote avan\'e7ant, lui dit d\rquote un ton doucereux et p\'e9n\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~!\'85 je craignais ce qui arrive\~; je ne voulais pas vous faire conna\'eetre votre bienfaitrice, et je vous avais m\'eame dit qu\rquote elle \'e9tait vieille\~; savez-vous pourquoi, cher prince\~?
+\par
+\par Djalma, sans r\'e9pondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et tourna vers Rodin son visage encore inond\'e9 de larmes.
+\par
+\par \endash \~Je savais que Mlle de Cardoville \'e9tait charmante, je savais qu\rquote \'e0 votre \'e2ge l\rquote on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin, et je voulais vous \'e9pargner ce malheureux inconv\'e9
+nient, mon cher prince, car votre belle protectrice aime \'e9perdument un beau jeune homme de cette ville\'85
+\par
+\par \'c0 ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son c\'9cur, comme s\rquote il venait d\rquote y recevoir un coup aigu, poussa un cri de douleur f\'e9roce, sa t\'eate se renversa en arri\'e8re, et il retomba \'e9vanoui sur le divan.
+\par
+\par Rodin l\rquote examina froidement pendant quelques secondes, et dit en s\rquote en allant et en brossant du coude son vieux chapeau\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, \'e7a mord\'85 \'e7a mord\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800249}{\*\bkmkstart _Toc97807985}X. Les conseils.
+{\*\bkmkend _Toc92800249}{\*\bkmkend _Toc97807985}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C\rquote est le soir du jour o\'f9 Mlle de Cardoville s\rquote
+est, pour la premi\'e8re fois, trouv\'e9e en pr\'e9sence de Djalma\~; Florine, p\'e2le, \'e9mue, tremblante, vient d\rquote entrer, un bougeoir \'e0 la main, dans une chambre \'e0 coucher meubl\'e9e avec simplicit\'e9, mais tr\'e8s confortable.
+\par
+\par Cette pi\'e8ce fait partie de l\rquote appartement occup\'e9 par la Mayeux chez Adrienne\~; il est situ\'e9 au rez-de-chauss\'e9e et a deux entr\'e9es\~: l\rquote une s\rquote ouvre sur le jardin, l\rquote autre sur la cour\~; c\rquote est de ce c\'f4t
+\'e9 que se pr\'e9sentent les personnes qui viennent s\rquote adresser \'e0 la Mayeux pour obtenir des secours\~; une antichambre o\'f9 l\rquote on attend, un salon o\'f9 elle re\'e7oit les demandes, telles sont les pi\'e8ces occup\'e9
+es par la Mayeux, et compl\'e9t\'e9es par la chambre \'e0 coucher dans laquelle Florine vient d\rquote entrer d\rquote un air inquiet, presque alarm\'e9, effleurant \'e0 peine le tapis du bout de ses pieds chauss\'e9
+s de satin, suspendant sa respiration et pr\'eatant l\rquote oreille au moindre bruit. Pla\'e7ant son bougeoir sur la chemin\'e9e, la cam\'e9riste, apr\'e8s un rapide coup d\rquote \'9cil dans la chambre, alla vers un bureau d\rquote acajou surmont\'e9 d
+\rquote une jolie biblioth\'e8que bien garnie\~; la clef \'e9tait aux tiroirs de ce meuble\~; ils furent tous les trois visit\'e9s par Florine. Ils contenaient diff\'e9rentes demandes de secours, quelques notes \'e9crites de la main de la Mayeux. Ce n
+\rquote \'e9tait pas l\'e0 ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons, s\'e9parait la table du petit corps de biblioth\'e8que, ces cartons furent aussi vainement explor\'e9s\~; Florine fit un geste de d\'e9pit chagrin, regarda autour d
+\rquote elle, \'e9couta encore avec anxi\'e9t\'e9, puis, avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles recherches. Au pied du lit \'e9tait une petite porte conduisant \'e0 un grand cabinet de toilette\~; Florine y p\'e9n\'e9tra, chercha d
+\rquote abord, sans succ\'e8s, dans une vaste armoire o\'f9 \'e9taient suspendues plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les ordres de Mlle de Cardoville. Apercevant au bas et au fond de cette armoire, et \'e0 demi cach\'e9
+e sous un manteau, une mauvaise petite malle, Florine l\rquote ouvrit pr\'e9cipitamment, elle y trouva soigneusement pli\'e9es les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux \'e9tait v\'eatue lorsqu\rquote elle \'e9tait entr\'e9e dans cette opulente maison.
+
+\par
+\par Florine tressaillit, une \'e9motion involontaire contracta ses traits, songeant qu\rquote il ne s\rquote agissait pas de s\rquote attendrir, mais d\rquote ob\'e9ir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement la malle et l\rquote
+armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint dans la chambre \'e0 coucher. Apr\'e8s avoir examin\'e9 le bureau, une id\'e9e subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les cartons, elle retira tout \'e0 fait le premier du casier, esp
+\'e9rant peut-\'eatre trouver ce qu\rquote elle cherchait entre le dos de ce carton et le fond de ce meuble\~; mais elle ne vit rien. Sa seconde tentative fut plus heureuse\~: elle trouva cach\'e9, o\'f9 elle esp\'e9rait, un cahier de papier assez \'e9
+pais. Elle fit un mouvement de surprise, car elle s\rquote attendait \'e0 autre chose\~; pourtant elle prit ce manuscrit, l\rquote ouvrit et le feuilleta rapidement. Apr\'e8
+s avoir parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche\~; mais apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, elle le pla\'e7a o\'f9 il \'e9tait d\rquote abord, r\'e9
+tablit tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l\rquote appartement sans avoir \'e9t\'e9 surprise, ainsi qu\rquote elle y avait compt\'e9, sachant la Mayeux aupr\'e8s de Mlle de Cardoville pour quelques heures.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa chambre \'e0 coucher, \'e9tait assise dans un fauteuil, au coin d\rquote une chemin\'e9e o\'f9 flambait un bon feu, un \'e9pais tapis couvrait le plancher\~; \'e0 travers les rideaux des fen
+\'eatres on apercevait la pelouse d\rquote un grand jardin\~; le silence profond n\rquote \'e9tait interrompu que par le bruit r\'e9gulier du balancement d\rquote une pendule et par le p\'e9tillement du foyer. La Mayeux, les deux mains appuy\'e9
+es aux bras du fauteuil, se laissait aller \'e0 un sentiment de bonheur qu\rquote elle n\rquote avait jamais aussi compl\'e8tement go\'fbt\'e9 depuis qu\rquote elle habitait cet h\'f4tel. Pour elle, habitu\'e9e depuis si longtemps \'e0
+ de cruelles privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la conscience de devoir le bien-\'eatre dont elle jouissait \'e0 la r\'e9signation et \'e0 l\rquote \'e9nergie qu
+\rquote elle avait montr\'e9es au milieu de tant de rudes \'e9preuves heureusement termin\'e9es.
+\par
+\par Une femme \'e2g\'e9e, d\rquote une figure douce et bonne, qui avait \'e9t\'e9, par la volont\'e9 expresse d\rquote Adrienne, attach\'e9e au service de la Mayeux, entra et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, il y a l\'e0 un jeune homme qui d\'e9sire vous parler tout de suite pour une affaire tr\'e8s press\'e9e\'85 il se nomme Agricol Baudoin.
+\par
+\par \'c0 ce nom, la Mayeux poussa un l\'e9ger cri de joie et de surprise, rougit l\'e9g\'e8rement, se leva et courut \'e0 la porte qui conduisait au salon o\'f9 se trouvait Agricol.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, ma bonne Mayeux\~! dit le forgeron en embrassant cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent br\'fblantes et cramoisies sous ces baisers fraternels.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup l\rquote ouvri\'e8re en regardant Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le front\~!\'85 Tu as donc \'e9t\'e9 bless\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est rien, dit le forgeron, absolument rien\'85 n\rquote y songe pas\'85 je te dirai tout \'e0 l\rquote heure\'85 comment cela m\rquote est arriv\'e9\'85 mais auparavant j\rquote ai des choses bien importantes \'e0 te confier.
+\par
+\par \endash \~Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux en pr\'e9c\'e9dant Agricol.
+\par
+\par Malgr\'e9 l\rquote assez grande inqui\'e9tude qui se peignait sur les traits d\rquote Agricol il ne put s\rquote emp\'eacher de sourire de contentement en entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour de lui.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure, ma pauvre Mayeux\'85 voil\'e0 comme j\rquote aurais voulu toujours te voir log\'e9e\~; je reconnais bien l\'e0 Mlle de Cardoville\'85 Quel c\'9cur\~!\'85 quel \'e2me\~!\'85 Tu ne sais pas\'85 elle m\rquote a \'e9
+crit avant-hier\'85 pour me remercier de ce que j\rquote avais fait pour elle\'85 en m\rquote envoyant une \'e9pingle d\rquote or tr\'e8s simple, que je pouvais accepter, m\rquote a-t-elle \'e9crit, car elle n\rquote avait d\rquote autre valeur que d
+\rquote avoir \'e9t\'e9 port\'e9e par sa m\'e8re\'85 Si tu savais comme j\rquote ai \'e9t\'e9 touch\'e9 de la d\'e9licatesse de ce don\~!
+\par
+\par \endash \~Rien ne doit \'e9tonner d\rquote un c\'9cur pareil au sien, r\'e9pondit la Mayeux. Mais ta blessure\'85 ta blessure\'85
+\par
+\par \endash \~Tout \'e0 l\rquote heure, ma bonne Mayeux\'85 j\rquote ai tant de choses \'e0 t\rquote apprendre\~!\'85 Commen\'e7ons par le plus press\'e9, car il s\rquote agit, dans un cas tr\'e8s grave, de me donner un bon conseil\'85 tu sais combien j
+\rquote ai confiance dans ton excellent c\'9cur et dans ton jugement\'85 Et puis, apr\'e8s, je te demanderai de me rendre un bon service\'85 Oh\~! oui, un grand service, ajouta le forgeron d\rquote un ton p\'e9n\'e9tr\'e9, presque solennel, qui \'e9
+tonna la Mayeux\~; puis il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais commen\'e7ons par ce qui ne m\rquote est pas personnel.
+\par
+\par \endash \~Parle vite.
+\par
+\par \endash \~Depuis que ma m\'e8re est partie avec Gabriel pour se rendre dans la petite cure de campagne qu\rquote il a obtenue, et depuis que mon p\'e8re loge avec M.\~le mar\'e9chal Simon et ses demoiselles, j\rquote ai \'e9t\'e9, tu le sais, demeurer
+\'e0 la fabrique de M.\~Hardy, avec mes camarades, dans la }{\i maison commune. }{Or, ce matin\'85 Ah\~! il faut te dire que M.\~Hardy de retour d\rquote un long voyage qu\rquote il a fait derni\'e8rement, s\rquote est de nouveau absent\'e9
+ depuis quelques jours pour affaires. Ce matin donc, \'e0 l\rquote heure du d\'e9jeuner, j\rquote \'e9tais rest\'e9 pour travailler un peu apr\'e8s le dernier coup de la cloche\~; je quittais les b\'e2timents de la fabrique pour aller \'e0 notre r\'e9
+fectoire, lorsque je vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d\rquote un fiacre, elle s\rquote avance vivement vers moi, je remarque qu\rquote elle est blonde, quoique son voile f\'fbt \'e0 moiti\'e9 baiss\'e9, d\rquote
+une figure aussi douce que jolie, et mise comme une personne tr\'e8s distingu\'e9e. Mais, frapp\'e9 de sa p\'e2leur, de son air inquiet, effray\'e9, je lui demande ce qu\rquote elle d\'e9sire\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Monsieur, me dit-elle d\rquote une voix tremblante en paraissant faire un effort sur elle-m\'eame, \'eates-vous l\rquote un des ouvriers de cette fabrique\~?
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Oui, madame. \'ab\~\endash \~M.\~Hardy est donc en danger\~? s\rquote \'e9cria-t-elle. \'ab\~\endash \~M.\~Hardy, madame\~! mais il n\rquote est pas de retour \'e0 la fabrique.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Comment\~! reprit-elle, M.\~Hardy n\rquote est pas revenu ici hier au soir, il n\rquote a pas \'e9t\'e9 tr\'e8s dangereusement bless\'e9 par une machine en visitant ses ateliers\~?\~\'bb
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces mots, les l\'e8vres de cette pauvre jeune dame tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Dieu merci, madame, rien n\rquote est plus faux que tout cela, lui dis-je\~; car M.\~Hardy n\rquote est pas de retour\~; on annonce seulement son arriv\'e9e pour demain ou apr\'e8s.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Ainsi, monsieur\'85 vous dites bien vrai, M.\~Hardy n\rquote est pas arriv\'e9, n\rquote est pas bless\'e9\~? reprit la jolie dame en essuyant ses yeux.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je vous dis la v\'e9rit\'e9, madame\~: si M.\~Hardy \'e9tait en danger, je ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Ah\~! merci\~! mon Dieu\~! merci\~!\~\'bb s\rquote \'e9cria la jeune dame.
+\par
+\par \'ab\~Puis elle m\rquote exprima sa reconnaissance d\rquote un air si heureux, si touch\'e9, que j\rquote en fus \'e9mu. Mais tout \'e0 coup, comme si alors elle avait honte de la d\'e9marche qu\rquote
+elle venait de faire, elle rebaissa son voile, me quitta pr\'e9cipitamment, sortit de la cour et remonta dans le fiacre qui l\rquote avait amen\'e9e. Je me dis\~: C\rquote est une dame qui s\rquote int\'e9resse \'e0 M.\~Hardy et qui aura \'e9t\'e9 alarm
+\'e9e par un faux bruit.
+\par
+\par \endash \~Elle l\rquote aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son inqui\'e9tude, elle aura commis peut-\'eatre une imprudence en venant s\rquote informer de ses nouvelles.
+\par
+\par \endash \~Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre avec int\'e9r\'eat, car son \'e9motion m\rquote avait gagn\'e9\'85 Le fiacre repart\'85 Mais que vois-je quelques instants apr\'e8s\~? Un cabriolet de place que la jeune dame n
+\rquote avait pu apercevoir, cach\'e9 qu\rquote il \'e9tait par l\rquote angle de la muraille\~; et au moment o\'f9 il d\'e9tourne, je distingue parfaitement un homme, assis \'e0 c\'f4t\'e9 du cocher, lui faisant signe de prendre le m\'ea
+me chemin que le fiacre.
+\par
+\par \endash \~Cette pauvre jeune dame \'e9tait suivie, dit la Mayeux avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, aussi je m\rquote \'e9lance apr\'e8s le fiacre, je l\rquote atteins, et, \'e0 travers les stores baiss\'e9s, je dis \'e0 la jeune dame, en courant \'e0 c\'f4t\'e9 de la porti\'e8re\~: \'ab\~Madame, prenez garde \'e0 vous, vous \'ea
+tes suivie par un cabriolet.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Bien\~!\'85 bien, Agricol\'85 et t\rquote a-t-elle r\'e9pondu\~?
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai entendue crier\~: \'ab\~Grand Dieu\~!\~\'bb avec un accent d\'e9chirant, et le fiacre a continu\'e9 de marcher. Bient\'f4t le cabriolet a pass\'e9 devant moi\~; j\rquote ai vu \'e0 c\'f4t\'e9
+ du cocher un homme grand, gros et rouge, qui, m\rquote ayant vu courir apr\'e8s le fiacre, s\rquote est peut-\'eatre dout\'e9 de quelque chose car il m\rquote a regard\'e9 d\rquote un air inquiet.
+\par
+\par \endash \~Et quand arrive M.\~Hardy\~? reprit la Mayeux.
+\par
+\par \endash \~Demain ou apr\'e8s-demain\'85 Maintenant, ma bonne Mayeux, conseille-moi\'85 Cette jeune dame aime M.\~Hardy, c\rquote est \'e9vident\'85 Elle est sans doute mari\'e9e, puisqu\rquote elle avait l\rquote air tr\'e8s embarrass\'e9
+ en me parlant et qu\rquote elle a pouss\'e9 un cri d\rquote effroi en apprenant qu\rquote on la suivait\'85 Que dois-je faire\~?\'85 J\rquote avais envie de demander avis au p\'e8re Simon\~; mais il est si rigide\'85 Et puis \'e0 son \'e2ge\'85 une affai
+re d\rquote amour\~!\'85 Au lieu que toi ma bonne Mayeux, qui es si d\'e9licate, et si sensible\'85 tu comprendras cela.
+\par
+\par La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume\~; Agricol ne s\rquote en aper\'e7ut pas et continua\~:
+\par
+\par \endash \~Aussi, je me suis dit\~: Il n\rquote y a que la Mayeux qui puisse me conseiller. En admettant que M.\~Hardy revienne demain, dois-je lui dire ce qui s\rquote est pass\'e9 ou bien\'85
+\par
+\par \endash \~Attends donc\'85 s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup la Mayeux en interrompant Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis all\'e9e au couvent de Sainte-Marie demander de l\rquote ouvrage \'e0 la sup\'e9rieure, elle m\rquote
+a propos\'e9 d\rquote entrer ouvri\'e8re \'e0 la journ\'e9e dans une maison o\'f9 je devais\'85 surveiller\'85 tranchons le mot\'85 espionner\'85
+\par
+\par \endash \~La mis\'e9rable\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et sais-tu\~? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l\rquote on me proposait d\rquote entrer pour faire cet indigne m\'e9tier\~? Chez une dame de Fr\'e9mont ou Br\'e9
+mont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement religieuse, mais dont la fille, jeune dame mari\'e9e, que je devais surtout \'e9pier, me dit la sup\'e9rieure, recevait les visites trop assidues d\rquote un manufacturier.
+\par
+\par \endash \~Que dis-tu\~? s\rquote \'e9cria Agricol, ce manufacturier serait\'85
+\par
+\par \endash \~M.\~Hardy\'85 j\rquote avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom, que la sup\'e9rieure a prononc\'e9\'85 Depuis ce jour tant d\rquote \'e9v\'e9nements se sont pass\'e9s, que j\rquote avais oubli\'e9
+ cette circonstance. Ainsi, il est probable que cette jeune dame est celle dont on m\rquote avait parl\'e9 au couvent.
+\par
+\par \endash \~Et quel int\'e9r\'eat la sup\'e9rieure du couvent avait-elle \'e0 cet espionnage\~? demanda le forgeron.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ignore\'85 mais, tu le vois, l\rquote int\'e9r\'eat qui la faisait agir subsiste toujours, puisque cette jeune dame a \'e9t\'e9 \'e9pi\'e9e\'85 et peut-\'eatre, \'e0 cette heure, est d\'e9nonc\'e9e\'85 d\'e9shonor\'e9e\'85 Ah\~! c
+\rquote est affreux\~!
+\par
+\par Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Mais qu\rquote as-tu donc\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi non\~? se dit le forgeron en se parlant \'e0 lui-m\'eame, si tout cela\'85 partait de la m\'eame main\~!\'85 La sup\'e9rieure d\rquote un couvent peut bien s\rquote entendre avec un abb\'e9\'85 Mais alors\'85 dans quel but\~?\'85
+
+\par
+\par \endash \~Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin\~; ta blessure\'85 Comment l\rquote as-tu re\'e7ue\~? Je t\rquote en conjure, rassure-moi.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est justement de ma blessure que je vais te parler\'85 car, en v\'e9rit\'e9, plus j\rquote y songe, plus l\rquote aventure de cette jeune dame me para\'eet se relier \'e0 d\rquote autres faits.
+\par
+\par \endash \~Que dis-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses singuli\'e8res aux environs de notre fabrique\~: d\rquote abord, comme nous sommes en car\'eame, un abb\'e9 de Paris, un grand bel homme, dit-on, est d\'e9j\'e0 venu pr\'ea
+cher dans le petit village de Villiers, qui n\rquote est qu\rquote \'e0 un quart de lieue de nos ateliers\'85 Cet abb\'e9 a trouv\'e9 moyen, dans son pr\'eache, de calomnier et d\rquote attaquer M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Comment cela\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Hardy a fait une sorte de r\'e8glement imprim\'e9, relatif \'e0 notre travail et aux droits dans les b\'e9n\'e9fices qu\rquote il nous accorde\~: ce r\'e8glement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques pr\'e9
+ceptes de fraternit\'e9 \'e0 la port\'e9e de tout le monde, extraits de diff\'e9rents philosophes et de diff\'e9rentes religions\'85 De ce que M.\~Hardy a choisi ce qu\rquote il y avait de plus pur parmi les diff\'e9rents pr\'e9ceptes religieux, M.\~l
+\rquote abb\'e9 a conclu que M.\~Hardy n\rquote avait aucune religion, et il est parti de ce th\'e8me, non seulement pour l\rquote attaquer en chaire, mais pour d\'e9signer notre fabrique comme un foyer de perdition, de damnatio
+n et de corruption, parce que, le dimanche, au lieu d\rquote aller \'e9couter ses sermons ou d\rquote aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journ\'e9e \'e0 cultiver leurs petits jardins, \'e0 faire des lectures, \'e0
+ chanter en ch\'9cur ou \'e0 danser en famille dans notre maison commune\~; l\rquote abb\'e9 a m\'eame \'e9t\'e9 jusqu\rquote \'e0 dire que le voisinage d\rquote un tel amas d\rquote ath\'e9es, c\rquote est ainsi qu\rquote
+il nous appelle, pouvait attirer la fureur du ciel sur un pays\'85 que l\rquote on parlait beaucoup du chol\'e9ra, qui s\rquote avan\'e7ait, et qu\rquote il serait possible que, gr\'e2ce \'e0 notre voisinage impie, tous les environs fussent frapp\'e9
+s de ce fl\'e9au vengeur.
+\par
+\par \endash \~Mais, dire de telles choses \'e0 des gens ignorants, s\rquote \'e9cria la Mayeux, c\rquote est risquer de les exciter \'e0 de funestes actions.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est justement ce que voulait l\rquote abb\'e9.
+\par
+\par \endash \~Que dis-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Les habitants des environs, encore excit\'e9s, sans doute, par quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique\~: on a exploit\'e9, sinon leur haine, du moins leur envie\'85 En effet, nous voyant vivre en commun, bien log\'e9
+s, bien nourris, bien chauff\'e9s, bien v\'eatus, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s\rquote est encore aigrie par les pr\'e9dications de l\rquote abb\'e9 et par les sourdes men\'e9es de quelques mauvais sujets que j\rquote ai reconnus pour \'ea
+tre les plus mauvais ouvriers de M.\~Tripeaud\'85 notre concurrent. Toutes ces excitations commencent \'e0 porter leurs fruits\~; il y a d\'e9j\'e0 eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs\'85 C\rquote
+est dans une de ces bagarres que j\rquote ai re\'e7u un coup de pierre \'e0 la t\'eate\'85
+\par
+\par \endash \~Et cela n\rquote a rien de grave, Agricol, bien s\'fbr\~? dit la Mayeux avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Rien, absolument, te dis-je\'85 mais les ennemis de M.\~Hardy ne se sont pas born\'e9s aux pr\'e9dications\~: ils ont mis en \'9cuvre quelque chose de bien plus dangereux\~!
+\par
+\par \endash \~Et quoi encore\~?
+\par
+\par \endash \~Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement le coup de fusil en juillet\~; mais il ne nous convient pas, quant \'e0 pr\'e9sent, et pour cause, de reprendre les armes\~; ce n\rquote est pas l\rquote avis de tout le monde, soit
+\~; nous ne bl\'e2mons personne, mais nous avons notre id\'e9e\~; et le p\'e8
+re Simon, qui est brave comme son fils, et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique, dans le jardin, dans les cours, des imprim\'e9s o\'f9 on nous dit\~: \'ab\~Vous
+\'eates des l\'e2ches, des \'e9go\'efstes\~; parce que le hasard vous a donn\'e9 un bon ma\'eetre, vous restez indiff\'e9rents aux malheurs de vos fr\'e8res et aux moyens de les \'e9manciper\~; le bien-\'eatre mat\'e9riel vous \'e9nerve.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! Agricol, quelle effrayante persistance dans la m\'e9chancet\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 et, malheureusement, ces men\'e9es ont commenc\'e9 \'e0 avoir quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades\~; comme, apr\'e8s tout, on s\rquote adressait \'e0 des sentiments g\'e9n\'e9reux et fiers, il y a eu de l\rquote
+\'e9cho\'85 d\'e9j\'e0 quelques germes de division se sont d\'e9velopp\'e9s dans nos ateliers, jusqu\rquote alors si fraternellement unis\~; on sent qu\rquote il y r\'e8gne une sourde fermentation\'85 une froide d\'e9
+fiance remplace, chez quelques-uns, la cordialit\'e9 accoutum\'e9e\'85 Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces imprim\'e9s, jet\'e9s par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont fait \'e9
+clater entre nous quelques ferments de discorde, ont \'e9t\'e9 r\'e9pandus par des \'e9missaires de l\rquote abb\'e9 pr\'eacheur\'85 ne trouves-tu pas que tout cela, co\'efncidant avec ce qui est arriv\'e9 ce matin \'e0 cette jeune dame, prouve que M.\~
+Hardy a, depuis peu, de nombreux ennemis\~?
+\par
+\par \endash \~Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et cela est si grave, que M.\~Hardy pourra seul prendre une d\'e9cision \'e0 ce sujet\'85 Quant \'e0 ce qui est arriv\'e9 ce matin \'e0 cette jeune dame, il me semble que sit\'f4
+t le retour de M.\~Hardy, tu dois lui demander un entretien, et si d\'e9licate que soit une pareille r\'e9v\'e9lation, lui dire ce qui s\rquote est pass\'e9.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela qui m\rquote embarrasse\'85 Ne crains-tu pas que je paraisse ainsi vouloir entrer dans ses secrets\~?
+\par
+\par \endash \~Si cette jeune dame n\rquote avait pas \'e9t\'e9 suivie, j\rquote aurais partag\'e9 tes scrupules\'85 Mais on l\rquote a \'e9pi\'e9e\~; elle court un danger\'85 selon moi, il est de ton devoir de pr\'e9venir M.\~Hardy\'85 Suppose
+, comme il est probable, que cette dame soit mari\'e9e\'85 ne vaut-il pas mieux, pour mille raisons, que M.\~Hardy soit instruit de tout\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, ma bonne Mayeux\'85 je suivrai ton conseil\~; M.\~Hardy saura tout\'85 Maintenant, nous avons parl\'e9 des autres\'85 parlons de moi\'85 oui, de moi\'85 car il s\rquote agit d\rquote une chose dont peut d\'e9
+pendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d\rquote un ton grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol apr\'e8s un moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t\rquote ai rien cach\'e9\'85 que je t\rquote ai tout dit\'85 tout absolument
+\~?
+\par
+\par \endash \~Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et qui continua\~:
+\par
+\par \endash \~Quand je dis que je ne t\rquote ai rien cach\'e9\'85 je me trompe\'85 je t\rquote ai toujours cach\'e9 mes amourettes\'85 et cela, parce que bien que l\rquote on puisse tout dire \'e0 une s\'9cur\'85
+ il y a pourtant des choses dont on ne doit pas parler \'e0 une digne et honn\'eate fille comme toi.
+\par
+\par \endash \~Je te remercie, Agricol\'85 J\rquote avais\'85 remarqu\'e9 cette r\'e9serve de ta part\'85 r\'e9pondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant h\'e9ro\'efquement la douleur qu\rquote elle ressentait, je t\rquote en remercie.
+\par
+\par \endash \~Mais par cela m\'eame que je m\rquote \'e9tais impos\'e9 de ne jamais te parler de mes amourettes, je m\rquote \'e9tais dit\~: S\rquote il arrive quelque chose de s\'e9rieux\'85 enfin un amour qui me fasse songer au mariage\'85 oh\~
+! alors, comme l\rquote on confie d\rquote abord \'e0 sa s\'9cur ce que l\rquote on soumet ensuite \'e0 son p\'e8re et \'e0 sa m\'e8re, ma bonne Mayeux sera la premi\'e8re instruite.
+\par
+\par \endash \~Tu es bien bon, Agricol\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 le quelque chose de s\'e9rieux est arriv\'e9\'85 Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage.
+\par
+\par \'c0 ces mots d\rquote Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralys\'e9e\~; il lui sembla que son sang s\rquote arr\'eatait et se gla\'e7ait dans ses veines\~; pendant quelques secondes\'85 elle crut mourir\'85 son c\'9c
+ur cessa de battre\'85 elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s\rquote annihiler\'85 puis cette foudroyante \'e9motion pass\'e9e, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation m\'eame d\rquote
+une douleur atroce cette puissance terrible qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser p\'e9n\'e9trer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable\~; elle releva la t\'ea
+te, regarda le forgeron avec calme, presque avec s\'e9r\'e9nit\'e9, et lui dit d\rquote une voix assur\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! tu aimes quelqu\rquote un\'85 s\'e9rieusement\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est-\'e0-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours\'85 je ne vis pas\'85 ou plut\'f4t je ne vis que de cet amour\'85
+\par
+\par \endash \~Il y a seulement\'85 quatre jours\'85 que tu es amoureux\~?
+\par
+\par \endash \~Pas davantage\'85 mais le temps n\rquote y fait rien\'85
+\par
+\par \endash \~Et\'85}{\i elle }{est bien jolie\~?
+\par
+\par \endash \~Brune\'85 une taille de nymphe, blanche comme un lis\'85 des yeux bleus\'85 grands comme \'e7a, et aussi doux\'85 aussi bons\'85 que les tiens\'85
+\par
+\par \endash \~Tu me flattes, Agricol.
+\par
+\par \endash \~Non, non\'85 c\rquote est Ang\'e8le que je flatte\'85 car elle s\rquote appelle ainsi\'85 Quel joli nom\'85 n\rquote est-ce pas, ma bonne Mayeux\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un nom charmant\'85 dit la pauvre fille en comparant avec une douleur am\'e8re le contraste de ce gracieux nom avec le sobriquet de }{\i la Mayeux, }{que le brave Agricol lui donnait san
+s y songer. Elle reprit avec un calme effrayant\~:
+\par
+\par \endash \~Ang\'e8le\'85 oui, c\rquote est un nom charmant\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien, figure-toi que ce nom semble \'eatre l\rquote image, non seulement de sa figure, mais de son c\'9cur\'85 En un mot\'85 c\rquote est un c\'9cur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.
+\par
+\par \endash \~Elle a mes yeux\'85 elle a mon c\'9cur, dit la Mayeux en souriant, c\rquote est singulier comme nous nous ressemblons.
+\par
+\par Agricol ne s\rquote aper\'e7ut pas de l\rquote ironie d\'e9sesp\'e9r\'e9e que cachaient les paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi sinc\'e8re qu\rquote inexorable\~:
+\par
+\par \endash \~Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laiss\'e9 prendre \'e0 un amour s\'e9rieux, s\rquote il n\rquote y avait pas eu dans le caract\'e8re, dans le c\'9cur, dans l\rquote esprit de celle que j\rquote aime, beaucoup de toi\~?
+
+\par
+\par \endash \~Allons, fr\'e8re\'85 dit la Mayeux en souriant\'85 oui, l\rquote infortun\'e9e eut le courage de sourire\'85 allons, fr\'e8re, tu es en veine de galanterie, aujourd\rquote hui\'85 Et o\'f9 as-tu connu cette jolie personne\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est tout bonnement la s\'9cur d\rquote un de mes camarades\~; sa m\'e8re est \'e0 la t\'eate de la lingerie comme des ouvriers\~; elle a eu besoin d\rquote une aide \'e0 l\rquote ann\'e9e, et comme, selon l\rquote habitude de l\rquote
+association, l\rquote on emploie de pr\'e9f\'e9rence les parents des soci\'e9taires\'85 Mme\~Bertin, c\rquote est le nom de la m\'e8re de mon camarade, a fait venir sa fille de Lille, o\'f9 elle \'e9tait aupr\'e8s d\rquote u
+ne de ses tantes, et depuis cinq jours elle est \'e0 la lingerie\'85 Le premier soir que je l\rquote ai vue\'85 j\rquote ai pass\'e9 trois heures, \'e0 la veill\'e9e, \'e0 causer avec elle, sa m\'e8re et son fr\'e8re\'85
+ Je me suis senti saisi dans le vif du c\'9cur\~; le lendemain, le surlendemain, \'e7a n\rquote a fait qu\rquote augmenter\'85 et maintenant j\rquote en suis fou\'85 bien r\'e9solu \'e0 me marier\'85 selon ce que tu diras\'85 Cependant\'85 oui\'85 cela t
+\rquote \'e9tonne\'85 mais tout d\'e9pend de toi\~; je ne demanderai la permission \'e0 mon p\'e8re et \'e0 ma m\'e8re qu\rquote apr\'e8s que tu auras parl\'e9.
+\par
+\par \endash \~Je ne comprends pas, Agricol.
+\par
+\par \endash \~Tu sais la confiance absolue que j\rquote ai dans l\rquote incroyable instinct de ton c\'9cur\~; bien des fois tu m\rquote as dit\~: \'ab\~Agricol, d\'e9fie-toi de celui-ci, aime celui-l\'e0, aie confiance dans cet autre\'85\~\'bb Jamais tu ne t
+\rquote es tromp\'e9e. Eh bien, il faut que tu me rendes le m\'eame service\'85 Tu demanderas \'e0 Mlle de Cardoville la permission de t\rquote absenter\~: je te m\'e8nerai \'e0 la fabrique\~; j\rquote ai parl\'e9 de toi \'e0 Mme\~Bertin et \'e0
+ sa fille comme de ma s\'9cur ch\'e9rie\'85 et selon l\rquote impression que tu ressentiras apr\'e8s avoir vu Ang\'e8le\'85 je me d\'e9clarerai ou je ne me d\'e9clarerai pas\'85 C\rquote
+est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.
+\par
+\par \endash \~Soit, r\'e9pondit la Mayeux avec un courage h\'e9ro\'efque, je verrai Mlle Ang\'e8le\~; je te dirai ce que j\rquote en pense\'85 et cela, entends-tu\'85 sinc\'e8rement.
+\par
+\par \endash \~Je le sais\'85 Et quand viendras-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Il faut que je demande \'e0 Mlle de Cardoville quel jour elle n\rquote aura pas besoin de moi\'85 je te le ferai savoir\'85
+\par
+\par \endash \~Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion\~; puis il ajouta en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Et prends ton meilleur jugement\'85 ton jugement des grands jours\'85
+\par
+\par \endash \~Ne plaisante pas, fr\'e8re\'85 dit la Mayeux d\rquote une voix douce et triste, ceci est grave\'85 il s\rquote agit du bonheur de toute ta vie\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment on frappa discr\'e8tement \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si vous n\rquote \'eates pas occup\'e9e, dit Florine \'e0 la Mayeux. Celle-ci se leva, et s\rquote adressant au forgeron\~:
+\par
+\par \endash \~Veux-tu attendre un moment, Agricol\~? je demanderai \'e0 Mlle de Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le redire.
+\par
+\par Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais bien d\'e9sir\'e9 remercier aujourd\rquote hui Mlle de Cardoville, dit Agricol, mais j\rquote ai craint d\rquote \'eatre indiscret.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n\rquote a re\'e7u personne, monsieur\~; mais je suis s\'fbre que, d\'e8s qu\rquote elle ira mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.
+\par
+\par La Mayeux rentra et dit \'e0 Agricol\~:
+\par
+\par \endash \~Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin de ne pas perdre ta journ\'e9e enti\'e8re, nous irons \'e0 la fabrique, et tu me ram\'e8neras dans la soir\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, \'e0 demain, trois heures, ma bonne Mayeux.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain, trois heures, Agricol.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le soir de ce m\'eame jour, lorsque tout fut calme dans l\rquote h\'f4tel, la Mayeux, qui \'e9tait rest\'e9e jusqu\rquote \'e0 dix heures aupr\'e8s de Mlle de Cardoville, rentra dans sa chambre \'e0 coucher, ferma sa porte \'e0
+ clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se jeta \'e0 genoux devant un fauteuil et fondit en larmes\'85 La jeune fille pleura longtemps\'85 bien longtemps. Lorsque ses larmes furent taries elle essuya ses yeux, s\rquote
+approcha de son bureau, \'f4ta le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que Florine avait rapidement feuillet\'e9 la veille, et \'e9crivit une partie de la nuit sur ce cahier.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800250}{\*\bkmkstart _Toc97807986}
+XI. Le journal de la Mayeux.{\*\bkmkend _Toc92800250}{\*\bkmkend _Toc97807986}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Nous l\rquote avons dit, la Mayeux avait \'e9crit une partie de la nuit sur le cahier d\'e9
+couvert et parcouru la veille par Florine, qui n\rquote avait pas os\'e9 le d\'e9rober avant d\rquote avoir instruit de son contenu les personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers ordres \'e0 ce sujet. Expliquons l\rquote
+existence de ce manuscrit avant de l\rquote ouvrir au lecteur.
+\par
+\par Du jour o\'f9 la Mayeux s\rquote \'e9tait aper\'e7ue de son amour pour Agricol, le premier mot de ce manuscrit avait \'e9t\'e9 \'e9crit. Dou\'e9e d\rquote un caract\'e8re essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours comprim\'e9
+e par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse exag\'e9ration \'e9tait la seule faiblesse de la Mayeux, \'e0 qui cette infortun\'e9e e\'fbt-elle confi\'e9 le secret de sa funeste passion, si ce n\rquote est au papier, \'e0
+ ce muet confident des \'e2mes ombrageuses ou bless\'e9es, \'e0 cet ami patient, silencieux et froid, qui, s\rquote il ne r\'e9pond pas \'e0 des plaintes d\'e9chirantes, du moins toujours \'e9coute, toujours se souvient\~? Lorsque son c\'9cur d\'e9borda d
+\rquote \'e9motions, tant\'f4t tristes et douces, tant\'f4t am\'e8res et d\'e9chirantes, la pauvre ouvri\'e8re, trouvant un charme m\'e9lancolique dans ses \'e9panchements, muets et solitaires, tant\'f4t rev\'eatus d\rquote une forme po\'e9
+tique, simple et touchante tant\'f4t \'e9crits en prose na\'efve, s\rquote \'e9tait habitu\'e9e peu \'e0 peu \'e0 ne pas borner ces confidences \'e0 ce qui touchait Agricol\~; bien qu\rquote il f\'fbt au fond de toutes ses pens\'e9es, certaines r\'e9
+flexions que faisait na\'eetre en elle la vue de la beaut\'e9, de l\rquote amour heureux, de la maternit\'e9, de la richesse et de l\rquote infortune, \'e9taient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa personnalit\'e9
+ si malheureusement exceptionnelle pour qu\rquote elle os\'e2t les communiquer \'e0 Agricol.
+\par
+\par Tel \'e9tait donc ce journal d\rquote une pauvre fille du peuple, ch\'e9tive, difforme et mis\'e9rable, mais dou\'e9e d\rquote une \'e2me ang\'e9lique et d\rquote une intelligence d\'e9velopp\'e9e par la lecture, par la m\'e9ditation, par la solitude\~
+; pages ignor\'e9es qui cependant contenaient des aper\'e7us saisissants et profonds sur les \'eatres et sur les choses, pris du point de vue particulier o\'f9 la fatalit\'e9 avait plac\'e9 cette infortun\'e9e.
+\par
+\par Les lignes suivantes, \'e7\'e0 et l\'e0 brusquement interrompues ou tach\'e9es de larmes, selon le cours des \'e9motions que la Mayeux avait ressenties la veille en apprenant le profond amour d\rquote Agricol pour Ang\'e8le, formaient les derni\'e8
+res pages de ce journal.
+\par
+\par \'ab\~Vendredi, 3 mars 1832. \'ab\~\'85 Ma nuit n\rquote avait \'e9t\'e9 agit\'e9e par aucun r\'eave p\'e9nible, ce matin, je me suis lev\'e9e sans aucun pressentiment J\rquote \'e9tais calme, tranquille, lorsque Agricol est arriv\'e9. \'ab\~Il ne m
+\rquote a pas paru \'e9mu\~; il a \'e9t\'e9, comme toujours, affectueux\~; il m\rquote a d\rquote abord parl\'e9 d\rquote un \'e9v\'e9nement relatif \'e0 M.\~Hardy, et puis, sans h\'e9sitation, il m\rquote a dit\~: \'ab\~\endash \~}{\i
+Depuis quatre jours je suis \'e9perdument amoureux\'85 Ce sentiment est si s\'e9rieux, que je pense \'e0 me marier\'85 Je viens te consulter.}{
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 comment cette r\'e9v\'e9lation si accablante pour moi m\rquote a \'e9t\'e9 faite\'85 naturellement, cordialement, moi d\rquote un c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e, Agricol de l\rquote autre, comme si nous avions caus\'e9 de choses indiff\'e9
+rentes. Il n\rquote en faut cependant pas plus pour briser le c\'9cur\'85 Quelqu\rquote un entre, vous embrasse fraternellement, s\rquote assied\'85 vous parle\'85 et puis\'85
+\par
+\par \'ab\~Oh\~! mon Dieu\~!\'85 mon Dieu\~!\'85 ma t\'eate se perd.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par \'ab\~Je me sens plus calme\'85 Allons, courage, pauvre c\'9cur\'85 courage\~; si un jour l\rquote infortune m\rquote accable de nouveau, je relirai ces lignes, \'e9crites sous l\rquote
+impression de la plus cruelle douleur que je doive jamais ressentir, et je me dirai\~: Qu\rquote est-ce que le chagrin actuel aupr\'e8s du chagrin pass\'e9\~?
+\par
+\par \'ab\~Douleur bien cruelle que la mienne\~!\'85 Elle est ill\'e9gitime, ridicule, honteuse\~; je n\rquote oserais pas l\rquote avouer, m\'eame \'e0 la plus tendre, \'e0 la plus indulgente des m\'e8res\'85 H\'e9las\~! c\rquote est qu\rquote
+il est des peines bien affreuses, qui pourtant font \'e0 bon droit hausser les \'e9paules de piti\'e9 ou de d\'e9dain\'85 H\'e9las\~!\'85 c\rquote est qu\rquote il est des malheurs d\'e9fendus.
+\par
+\par \'ab\~Agricol m\rquote a demand\'e9 d\rquote aller voir demain la jeune fille dont il est passionn\'e9ment \'e9pris, et qu\rquote il \'e9pousera si l\rquote instinct de mon c\'9cur lui conseille\'85 ce mariage\'85 Cette pens\'e9
+e est la plus douloureuse de toutes celles qui m\rquote ont tortur\'e9e depuis qu\rquote il m\rquote a si impitoyablement annonc\'e9 cet amour.
+\par
+\par \'ab\~Impitoyablement\'85 non, Agricol, non, non, fr\'e8re, pardon de cet injuste cri de ma souffrance\~!\'85 Est-ce que tu sais\'85 est-ce que tu peux te douter que je t\rquote aime plus fortement que tu n\rquote aimes et que tu n\rquote
+aimeras jamais cette charmante cr\'e9ature\~?
+\par
+\par \'ab\~}{\i Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux bleus\'85 longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens\'85}{
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol, aurait-il souffert, mon Dieu\~! s\rquote il avait su que chacune de ses paroles me d\'e9chirait le c\'9cur\~!
+\par
+\par \'ab\~Jamais je n\rquote ai mieux senti qu\rquote en ce moment la commis\'e9ration profonde, la tendre piti\'e9 que vous inspire un \'eatre affectueux et bon, qui dans sa sinc\'e8re ignorance vous blesse \'e0 mort et vous sourit\'85 Aussi on ne le bl\'e2
+me pas\'85 non\'85 on le plaint de toute la douleur qu\rquote il \'e9prouverait en d\'e9couvrant le mal qu\rquote il vous cause.
+\par
+\par \'ab\~Chose \'e9trange\~! jamais Agricol ne m\rquote avait paru plus beau que ce matin\'85 Comme son m\'e2le visage \'e9tait doucement \'e9mu en me parlant des inqui\'e9tudes de cette jeune et jolie dame\~!\'85 En l\rquote \'e9
+coutant me raconter ces angoisses d\rquote une femme qui risque \'e0 se perdre pour l\rquote homme qu\rquote elle aime\'85 je sentais mon c\'9cur palpiter violemment\'85 mes mains devenir br\'fblantes\'85 une molle langueur s\rquote emparer de moi\'85
+ Ridicule et d\'e9rision\~!\~!\~! Est-ce que j\rquote ai le droit, moi, d\rquote \'eatre \'e9mue ainsi\~?
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par \'ab\~Je me souviens que, pendant qu\rquote il parlait, j\rquote ai jet\'e9 un regard rapide sur la glace\~; j\rquote \'e9tais fi\'e8re d\rquote \'eatre si bien v\'eatue\~; lui ne l\rquote a pas seulement remarqu\'e9\~; mais il n\rquote importe\~; il m
+\rquote a sembl\'e9 que mon bonnet m\rquote allait bien, que mes cheveux \'e9taient brillants, que mon regard \'e9tait doux\'85 Je trouvais Agricol si beau\'85 que je suis parvenue \'e0 me trouver moins laide que d\rquote habitude\~!\~!\~
+! sans doute pour m\rquote excuser \'e0 mes propres yeux d\rquote oser l\rquote aimer.
+\par
+\par \'ab\~Apr\'e8s tout, ce qui arrive aujourd\rquote hui devait arriver un jour ou un autre. Oui\'85 et cela est consolant comme cette pens\'e9e\'85 pour ceux qui aiment la vie\~: que la mort n\rquote est rien\'85 parce qu\rquote
+elle doit arriver un jour ou l\rquote autre.
+\par
+\par \'ab\~Ce qui m\rquote a toujours pr\'e9serv\'e9e du suicide\'85 ce dernier mot de l\rquote infortun\'e9 qui pr\'e9f\'e8re aller vers Dieu \'e0 rester parmi ses cr\'e9atures\'85 c\rquote est le sentiment du devoir\'85 Il ne faut pas songer qu\rquote \'e0
+ soi. Et je me disais aussi\~: Dieu est bon\'85 toujours bon\'85 puisque les \'eatres les plus d\'e9sh\'e9rit\'e9s\'85 trouvent encore \'e0 aimer\'85 \'e0 se d\'e9vouer. Comment se fait-il qu\rquote \'e0 moi, si faible et si infime, il m\rquote
+ait toujours \'e9t\'e9 donn\'e9 d\rquote \'eatre secourable ou utile \'e0 quelqu\rquote un\~? Ainsi\'85 aujourd\rquote hui\'85 j\rquote \'e9tais bien tent\'e9e d\rquote en finir avec la vie\'85 ni Agricol ni sa m\'e8re n\rquote avaient plus besoin de moi
+\'85 Oui\'85 mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m\rquote a fait la providence\~?\'85 Mais ma bienfaitrice elle-m\'eame\'85 quoiqu\rquote elle m\rquote ait affectueusement grond\'e9e de la t\'e9nacit\'e9 de mes soup\'e7ons sur }{\i cet homme\~?}{
+\'85 Plus que jamais je suis effray\'e9e pour elle\'85 plus que jamais\'85 je la sens menac\'e9e\'85 plus que jamais j\rquote ai foi \'e0 l\rquote utilit\'e9 de ma pr\'e9sence aupr\'e8s d\rquote elle\'85
+\par
+\par \'ab\~Il faut donc vivre\'85 Vivre pour aller voir demain cette jeune fille\'85 qu\rquote Agricol aime \'e9perdument.
+\par
+\par \'ab\~Mon Dieu\~!\'85 pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et jamais la haine\~?\'85 Il doit y avoir une am\'e8re jouissance dans la haine\'85 Tant de gens ha\'efssent\~!\'85 Peut-\'eatre vais-je la ha\'efr\'85 cette jeune fille\'85 Ang\'e8le\'85
+ comme il l\rquote a nomm\'e9e\'85 en me disant na\'efvement\~: }{\i Un nom charmant\'85 Ang\'e8le\'85 n\rquote est-ce pas, la Mayeux\~?}{
+\par
+\par \'ab\~Rapprocher ce nom, qui rappelle une id\'e9e pleine de gr\'e2ce, de ce sobriquet, ironique symbole de ma difformit\'e9\~! Pauvre Agricol\'85 pauvre fr\'e8re\'85 Dis\~! la bont\'e9 est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que la m\'e9chancet
+\'e9\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Moi, ha\'efr cette jeune fille\~!\'85 Et pourquoi\~? M\rquote a-t-elle d\'e9rob\'e9 la beaut\'e9 qui s\'e9duit Agricol\~? Puis-je lui en vouloir d\rquote \'eatre belle\~?
+\par
+\par \'ab\~Quand je n\rquote \'e9tais pas encore faite aux cons\'e9quences de ma laideur, je me demandais, avec une am\'e8re curiosit\'e9, pourquoi le Cr\'e9ateur avait dou\'e9 si in\'e9galement ses cr\'e9atures. L\rquote habitude de certaines douleurs m
+\rquote a permis de r\'e9fl\'e9chir avec calme, j\rquote ai fini par me persuader\'85 et je crois qu\rquote \'e0 la laideur et \'e0 la beaut\'e9 sont attach\'e9es les plus nobles \'e9motions de l\rquote \'e2me\'85 l\rquote admiration et la compassion\~
+! Ceux qui sont comme moi\'85 admirent ceux qui sont beaux\'85 comme Ang\'e8le, comme Agricol\'85 et ceux-l\'e0 \'e9prouvent \'e0 leur tour une commis\'e9ration touchante pour ceux qui me ressemblent. L\rquote on a quelquefois, malgr\'e9 soi, des esp\'e9
+rances bien insens\'e9es\'85 De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses }{\i amourettes, }{comme il a dit\'85 je me persuadais quelquefois qu\rquote il n\rquote en avait pas\'85 qu\rquote il m\rquote aimait\~
+; mais que pour lui le ridicule \'e9tait, comme pour moi, un obstacle \'e0 tout aveu. Oui, et j\rquote ai m\'eame fait des vers sur ce sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.
+\par
+\par \'ab\~Singuli\'e8re position que la mienne\~!\'85 Si j\rquote aime\'85 je suis ridicule\'85 Si l\rquote on m\rquote aime\'85 on est plus ridicule encore\'85 Comment ai-je pu assez oublier cela\'85 pour avoir souffert\'85
+ pour souffrir comme je souffre aujourd\rquote hui\~? Mais b\'e9nie soit cette souffrance, puisqu\rquote elle n\rquote engendre pas la haine\'85 non, car je ne ha\'efrai pas cette jeune fille\~; je ferai mon devoir de s\'9cur jusqu\rquote \'e0 la fin\'85
+ J\rquote \'e9couterai bien mon c\'9cur\~; j\rquote ai l\rquote instinct de la conservation des autres, il me guidera, il m\rquote \'e9clairera\'85
+\par
+\par \'ab\~Ma seule crainte est de fondre en larmes \'e0 la vue de cette jeune fille, de ne pouvoir vaincre mon \'e9motion. Mais alors, mon Dieu\~! quelle r\'e9v\'e9lation pour Agricol que mes pleurs\~!\~! Lui\'85 d\'e9couvrir ce fol amour qu\rquote il m
+\rquote inspire\'85 oh\~! jamais\'85 Le jour o\'f9 il le saurait serait le dernier de ma vie\'85 Il y aurait alors pour moi quelque chose au-dessus du devoir, la volont\'e9 d\rquote \'e9chapper \'e0 la honte, \'e0
+ une honte incurable que je sentirais toujours br\'fblante comme un fer chaud\'85 Non, non, je serai calme\'85 D\rquote ailleurs, n\rquote ai-je pas tant\'f4t, devant lui, subi courageusement une terrible \'e9preuve\~? Je serai calme\~; il faut d\rquote
+ailleurs que ma personnalit\'e9 ne vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux que j\rquote aime. Oh\~! p\'e9nible\'85 p\'e9nible t\'e2che\'85 car il faut aussi que la crainte m\'eame de c\'e9der involontairement \'e0
+ un sentiment mauvais ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je pourrais de la sorte compromettre l\rquote avenir d\rquote Agricol, puisque ma d\'e9cision, dit-il, doit le guider.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre cr\'e9ature que je suis\~!\'85 Comme je m\rquote abuse\~! Agricol me demande mon avis, parce qu\rquote il croit que je n\rquote aurai pas le triste courage de venir contrarier sa passion\~; ou bien il me dira\~: \'ab\~Il n\rquote importe\'85
+ j\rquote aime\'85 et je brave l\rquote avenir\'85\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Mais alors, si mes avis, si l\rquote instinct de mon c\'9cur, ne doivent pas le guider, si sa r\'e9solution est prise d\rquote avance, \'e0 quoi bon demain cette mission si cruelle pour moi\~? \'c0 quoi bon\~? \'e0 lui ob\'e9ir\~! ne m\rquote
+a-t-il pas dit\~: \'ab\~Viens\~!\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~En songeant \'e0 mon d\'e9vouement pour lui, combien de fois, dans le plus secret, dans le plus profond ab\'eeme de mon c\'9cur, je me suis demand\'e9 si jamais la pens\'e9e lui est venue de m\rquote aimer autrement que comme une s\'9cur\~! s
+\rquote il s\rquote est jamais dit quelle femme d\'e9vou\'e9e il aurait en moi\~! Et pourquoi se serait-il dit cela\~? tant qu\rquote il l\rquote a voulu, tant qu\rquote il le voudra, j\rquote ai \'e9t\'e9 et je serai pour lui aussi d\'e9vou\'e9e que si j
+\rquote \'e9tais sa femme, sa s\'9cur, sa m\'e8re. Pourquoi cette pens\'e9e lui serait-elle venue\~? Songe-t-on jamais \'e0 d\'e9sirer ce qu\rquote on poss\'e8de\~?\'85 Moi mari\'e9e \'e0 lui\'85 mon Dieu\~! Ce r\'eave aussi insens\'e9 qu\rquote ineffable
+\'85 ces pens\'e9es d\rquote une douceur c\'e9leste, qui embrassent tous les sentiments, depuis l\rquote amour jusqu\rquote \'e0 la maternit\'e9\'85 ces pens\'e9es et ces sentiments ne me sont-ils pas d\'e9fendus sous peine d\rquote
+un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des v\'eatements ou des atours que ma laideur et ma difformit\'e9 m\rquote interdisent\~?
+\par
+\par \'ab\~Je voudrais savoir si, lorsque j\rquote \'e9tais plong\'e9e dans la plus cruelle d\'e9tresse, j\rquote aurais plus souffert que je ne souffre aujourd\rquote hui en apprenant le mariage d\rquote Agricol. La faim, le froid, la mis\'e8re, m\rquote
+eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou bien cette douleur atroce m\rquote e\'fbt-elle distraite du froid, de la faim et de la mis\'e8re\~?
+\par
+\par \'ab\~Non, non, cette ironie est am\'e8re\~; il n\rquote est pas bien \'e0 moi de parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde\~? En quoi l\rquote affection, l\rquote estime, le respect d\rquote Agricol pour moi sont-ils chang\'e9s\~? Je me plains\'85
+ Et que serait-ce donc, grand Dieu\~! si, comme cela se voit, h\'e9las\~! trop souvent, j\rquote \'e9tais belle, aimante, d\'e9vou\'e9e, et qu\rquote il m\rquote e\'fbt pr\'e9f\'e9r\'e9 une femme moins belle, moins aimante, moins d\'e9vou\'e9e que moi\~!
+\'85 Ne serais-je pas mille fois encore plus malheureuse\~? car je pourrais, car je devrais le bl\'e2mer\'85 tandis que je ne puis lui en vouloir de n\rquote avoir jamais song\'e9 \'e0 une union impossible \'e0 force de ridicule\'85
+\par
+\par \'ab\~Et l\rquote e\'fbt-il voulu\'85 est-ce que j\rquote aurais jamais eu l\rquote \'e9go\'efsme d\rquote y consentir\~?\'85
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai commenc\'e9 \'e0 \'e9crire bien des pages de ce journal comme j\rquote ai commenc\'e9 celles-ci\'85 le c\'9cur noy\'e9 d\rquote amertume\~; et presque toujours, \'e0 mesure que je disais au papier ce que je n\rquote aurais os\'e9 dire
+\'e0 personne\'85 mon \'e2me se calmait, puis la r\'e9signation arrivait\'85 la r\'e9signation\'85 ma sainte \'e0 moi, celle-l\'e0 qui, souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n\rquote esp\'e8re jamais\~!\~!\~!\~\'bb
+\par
+\par Ces mots \'e9taient les derniers du journal.
+\par
+\par On voyait \'e0 l\rquote abondante trace de larmes que l\rquote infortun\'e9e avait d\'fb souvent \'e9clater en sanglots\'85 En effet, bris\'e9e par tant d\rquote \'e9motions, la Mayeux, \'e0 la fin de la nuit, avait replac\'e9 le cahier derri\'e8
+re le carton, le croyant l\'e0, non plus en s\'fbret\'e9 que partout ailleurs (elle ne pouvait pas soup\'e7onner le moindre abus de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son bureau, qu\rquote elle ouvrait fr\'e9quemment \'e0
+ la vue de tous.
+\par
+\par Ainsi que la courageuse cr\'e9ature se l\rquote \'e9tait promis, voulant accomplir dignement sa t\'e2che jusqu\rquote \'e0 la fin, le lendemain elle avait attendu Agricol, et bien affermie dans son h\'e9ro\'efque r\'e9solution elle s\rquote \'e9
+tait rendue avec le forgeron \'e0 la fabrique de M.\~Hardy. Florine, instruite du d\'e9part de la Mayeux, mais retenue une partie de la journ\'e9e par son service apr\'e8s de Mlle de Cardoville, et pr\'e9f\'e9rant d\rquote
+ailleurs attendre la nuit pour accomplir les nouveaux ordres qu\rquote elle avait demand\'e9s et re\'e7us, depuis qu\rquote elle avait fait conna\'eetre par une lettre le contenu du journal de la Mayeux\~; Florine, certaine de n\rquote \'ea
+tre pas surprise, entra, lorsque la nuit fut tout \'e0 fait venue, dans la chambre de la jeune ouvri\'e8re\'85 Connaissant l\rquote endroit o\'f9 elle trouverait le manuscrit, elle alla droit au bureau, d\'e9pla\'e7
+a le carton, puis, prenant dans sa poche une lettre cachet\'e9e, elle se disposa \'e0 la mettre \'e0 la place du manuscrit qu\rquote elle devait soustraire. \'c0 ce moment, elle trembla si fort qu\rquote elle fut oblig\'e9e de s\rquote
+appuyer un instant sur la table.
+\par
+\par On l\rquote a dit, tout bon sentiment n\rquote \'e9tait pas \'e9teint dans le c\'9cur de Florine\~; elle ob\'e9issait fatalement aux ordres qu\rquote elle recevait, mais elle ressentait douloureusement tout ce qu\rquote il y avait d\rquote horrible et d
+\rquote inf\'e2me dans sa conduite\'85 S\rquote il ne se f\'fbt agi absolument que d\rquote elle, sans doute elle aurait eu le courage de tout braver plut\'f4t que de subir une odieuse domination\~; mais il n\rquote en \'e9
+tait pas malheureusement ainsi, et sa perte e\'fbt caus\'e9 un d\'e9sespoir mortel \'e0 une personne qu\rquote elle ch\'e9rissait plus que la vie\'85 Elle se r\'e9signait donc\'85 non sans de cruelles angoisses, \'e0 d\rquote abominables trahisons. Quoiqu
+\rquote elle ignor\'e2t presque toujours dans quel but on la faisait agir, et notamment \'e0 propos de la soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement que la substitution de cette lettre cachet\'e9
+e au manuscrit devait avoir pour la Mayeux de funestes cons\'e9quences, car elle se rappelait ces mots sinistres prononc\'e9s la veille par Rodin\~: \'ab\~Il faut en finir demain\'85 avec la Mayeux.\~\'bb Qu\rquote entendait-il par ces mots\~
+? Comment la lettre qu\rquote il lui avait ordonn\'e9 de mettre \'e0 la place du journal concourrait-elle \'e0 ce r\'e9sultat\~? elle l\rquote ignorait, mais elle comprenait que le d\'e9vouement si clairvoyant de la M
+ayeux causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et qu\rquote elle-m\'eame, Florine, risquait d\rquote un jour \'e0 l\rquote autre de voir ses perfidies d\'e9couvertes par la jeune ouvri\'e8re. Cette derni\'e8re crainte fit cesser les h
+\'e9sitations de Florine\~; elle posa la lettre derri\'e8re le carton, le remit \'e0 sa place, et, cachant le manuscrit dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la Mayeux.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800251}{\*\bkmkstart _Toc97807987}
+XII. Suite du journal de la Mayeux.{\*\bkmkend _Toc92800251}{\*\bkmkend _Toc97807987}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Florine, revenue dans sa chambre quelques heures apr\'e8s y avoir cach\'e9 le manuscrit soustrait dans l\rquote
+appartement de la Mayeux, c\'e9dant \'e0 la curiosit\'e9, voulut le parcourir. Bient\'f4t elle ressentit un int\'e9r\'eat croissant, une \'e9motion involontaire en lisant ces confidences intimes de la jeune ouvri\'e8re. Parmi plusieurs pi\'e8
+ces de vers, qui toutes respiraient un amour passionn\'e9 pour Agricol, amour si profond, si na\'eff, si sinc\'e8re, que Florine en fut touch\'e9e et oublia la difformit\'e9 ridicule de la Mayeux\~; parmi plusieurs pi\'e8
+ces de vers, disons-nous, se trouvaient diff\'e9rents fragments, pens\'e9es ou r\'e9cits, relatifs \'e0 des faits divers. Nous en citerons quelques-uns, afin de justifier l\rquote impression profonde que cette lecture causait \'e0 Florine.
+\par
+\par FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX
+\par
+\par \'ab\~\'85 C\rquote \'e9tait aujourd\rquote hui ma f\'eate. Jusqu\rquote \'e0 ce soir, j\rquote ai conserv\'e9 une folle esp\'e9rance.
+\par
+\par \'ab\~Hier, j\rquote \'e9tais descendue chez Mme\~Baudoin pour panser une plaie l\'e9g\'e8re qu\rquote elle avait \'e0 la jambe. Quand je suis entr\'e9e, Agricol \'e9tait l\'e0. Sans doute il parlait de moi avec sa m\'e8re, car ils se sont tus tout \'e0
+ coup en \'e9changeant un sourire d\rquote intelligence\~; et puis j\rquote ai aper\'e7u, en passant aupr\'e8s de la commode, une jolie bo\'eete en carton, avec une pelote sur le couvercle\'85 Je me suis senti rougir de bonheur\'85 j\rquote
+ai cru que ce petit pr\'e9sent m\rquote \'e9tait destin\'e9, mais j\rquote ai fait semblant de ne rien voir.
+\par
+\par \'ab\~Pendant que j\rquote \'e9tais \'e0 genoux devant sa m\'e8re, Agricol est sorti\~; j\rquote ai remarqu\'e9 qu\rquote il emportait la jolie bo\'eete. Jamais Mme\~Baudoin n\rquote a \'e9t\'e9 plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-l\'e0
+. Il m\rquote a sembl\'e9 qu\rquote elle se couchait de meilleure heure que d\rquote habitude\'85 C\rquote est pour me renvoyer plus vite, ai-je pens\'e9, afin que je jouisse plus t\'f4t de la surprise qu\rquote Agricol m\rquote a pr\'e9par\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Aussi comme le c\'9cur me battait en remontant vite, vite \'e0 mon cabinet\~! je suis rest\'e9e un moment sans ouvrir la porte pour faire durer mon bonheur plus longtemps. Enfin\'85 je suis entr\'e9e, les yeux voil\'e9s de larmes de joie\~; j
+\rquote ai regard\'e9 sur ma table, sur ma chaise\'85 sur mon lit, rien\'85 la petite bo\'eete n\rquote y \'e9tait pas. Mon c\'9cur s\rquote est serr\'e9\~; puis je me suis dit\~: Ce sera pour demain, car ce n\rquote est aujourd\rquote
+hui que la veille de ma f\'eate.
+\par
+\par \'ab\~La journ\'e9e s\rquote est pass\'e9e\'85 Le soir est venu\'85 Rien\'85 La jolie bo\'eete n\rquote \'e9tait pas pour moi\'85 Il y avait une pelote sur son couvercle\'85 Cela ne pouvait convenir qu\rquote \'e0 une femme\'85 \'c0 qui Agricol l\rquote
+a-t-il donn\'e9e\~?\'85
+\par
+\par \'ab\~En ce moment je souffre bien\'85 L\rquote id\'e9e que j\rquote attachais \'e0 ce qu\rquote Agricol me souhait\'e2t ma f\'eate est pu\'e9rile\'85 j\rquote ai honte de me l\rquote avouer\'85 mais cela m\rquote e\'fbt prouv\'e9 qu\rquote il n\rquote
+avait pas oubli\'e9 que j\rquote avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l\rquote on me donne toujours\'85
+\par
+\par \'ab\~Ma susceptibilit\'e9 \'e0 ce sujet est si malheureuse, si opini\'e2tre, qu\rquote il m\rquote est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et de chagrin toutes les fois qu\rquote on m\rquote appelle ainsi\~: }{\i la Mayeux\'85 }{
+Et pourtant, depuis mon enfance\'85 je n\rquote ai pas eu d\rquote autre nom. C\rquote est pour cela que j\rquote aurais \'e9t\'e9 bien heureuse qu\rquote Agricol profit\'e2t de l\rquote occasion de ma f\'eate pour m\rquote
+appeler une seule fois de mon modeste nom\'85 Madeleine.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par \'ab\~Heureusement il ignora toujours ce v\'9cu et ce regret.\~\'bb
+\par
+\par Florine, de plus en plus \'e9mue \'e0 la lecture de cette page d\rquote une simplicit\'e9 si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua\~:
+\par
+\par \'ab\~\'85 Je viens d\rquote assister \'e0 l\rquote enterrement de cette pauvre petite Victoire Herbin, notre voisine\'85 Son p\'e8re, ouvrier tapissier, est all\'e9 travailler au mois, loin de Paris\'85 Elle est morte \'e0
+ dix-neuf ans, sans parents autour d\rquote elle\'85 Son agonie n\rquote a pas \'e9t\'e9 douloureuse\~; la brave femme qui l\rquote a veill\'e9e jusqu\rquote au dernier moment nous a dit qu\rquote elle n\rquote avait pas prononc\'e9 d\rquote
+autres mots que ceux-ci\~:
+\par
+\par \endash \~}{\i Enfin\'85 Enfin\'85 }{\'ab\~Et cela }{\i comme avec contentement, }{ajoutait la veilleuse. \'ab\~Ch\'e8re enfant\~! elle \'e9tait devenue bien ch\'e9tive\~; mais \'e0 quinze ans, c\rquote \'e9tait un bouton de rose\'85 et si jolie\'85
+ si fra\'eeche\'85 des cheveux blonds, doux comme de la soie\~! mais elle a peu \'e0 peu d\'e9p\'e9ri\~; son \'e9tat de cardeuse de matelas l\rquote a tu\'e9e\'85 Elle a \'e9t\'e9, pour ainsi dire, empoisonn\'e9e \'e0 la longue par les \'e9
+manations des laines}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On lit dans la }{\i
+Ruche populaire, }{excellent recueil r\'e9dig\'e9 par des ouvriers, dont nous avons d\'e9j\'e0 parl\'e9\~: \'ab\~CARDEUSE DE MATELAS. \endash La poussi\'e8re qui s\rquote \'e9chappe de la laine fait du cardage un \'e9tat nuisible \'e0 la sant\'e9
+, mais dont le danger est encore augment\'e9 par les falsifications commerciales. Quand un mouton est tu\'e9, la laine du cou est teint\'e9 de sang\~; il faut la d\'e9colorer, afin de pouvoir la vendre. \'c0 cet effet, on la trempe dans la chaux qui, apr
+\'e8s en avoir op\'e9r\'e9 le blanchiment, y reste en partie\~; c\rquote est l\rquote ouvri\'e8re qui en souffre\~; car, lorsqu\rquote elle fait cet ouvrage, la chaux, qui se d\'e9tache sous forme de poussi\'e8re, se porte \'e0
+ sa poitrine par le fait de l\rquote aspiration, et le plus souvent lui occasionne des crampes d\rquote estomac et des vomissements qui la mettent dans un \'e9tat d\'e9plorable\~; la plupart d\rquote entre elles y renoncent\~; celles qui s\rquote y
+obstinent gagnent pour le moins un catarrhe ou un asthme qui ne les quitte qu\rquote \'e0 la mort.}}}{\'85 son m\'e9tier \'e9tant d\rquote autant plus malsain et plus dangereux qu\rquote elle travaillait pour de pauvres m\'e9
+nages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une r\'e9signation d\rquote ange\~; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoup\'e9e \'e7\'e0 et l\'e0 par une toux s\'e8che et fr\'e9quente\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Je n\rquote en ai pas pour longtemps, va, \'e0 aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journ\'e9e\~; je vomis le sang, et j\rquote ai quelquefois des crampes d\rquote estomac qui me font \'e9vanouir.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Mais change d\rquote \'e9tat, lui disais-je.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Et le temps de faire un autre apprentissage\~? me r\'e9pondait-elle\~; et puis maintenant, il est trop tard, je suis }{\i prise, }{je le sens bien\'85 }{\i Il n\rquote y a pas de ma faute, }{ajoutait la bonne cr\'e9ature, car je n\rquote
+ai pas choisi mon \'e9tat\~; c\rquote est mon p\'e8re qui l\rquote a voulu\~; heureusement il n\rquote a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort\'85 on n\rquote a plus \'e0 s\rquote inqui\'e9ter de rien, on ne craint pas le ch\'f4mage.
+\par
+\par \'ab\~Victoire disait cette triste vulgarit\'e9 tr\'e8s sinc\'e8rement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant\~:
+\par
+\par \'ab\~Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l\rquote on appelle }{\i \'e9chantillon, }{n\rquote est m\'eame pas pur. On peut juger par l\'e0 ce que doit \'eatre le commun, que les ouvri\'e8res appellent }{\i crin au vitriol, }{
+et qui est compos\'e9 de rebut des poils de ch\'e8vres, de boucs, et des soies de sangliers, que l\rquote on passe au vitriol d\rquote abord, puis dans la teinture, pour br\'fbler et d\'e9guiser les corps \'e9trangers tels que la paille, les \'e9
+pines, et m\'eame les morceaux de peaux, qu\rquote on ne prend pas la peine d\rquote \'f4ter, et qu\rquote on reconna\'eet souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussi\'e8re qui fait autant de ravages que celle de la laine \'e0 la chaux.\~
+\'bb
+\par
+\par \'ab\~\endash \~}{\i Enfin\'85 Enfin\'85}{
+\par
+\par \'ab\~Cela est bien p\'e9nible \'e0 penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est oblig\'e9 de demander son pain devient souvent un long suicide\~! Je disais cela l\rquote autre jour \'e0 Agricol\~; il me r\'e9pondit qu\rquote il y avait bien d
+\rquote autres m\'e9tiers mortels\~: les ouvriers dans les }{\i eaux-fortes, }{dans la }{\i c\'e9ruse }{et dans le }{\i minium, }{entre autres, gagnent des maladies pr\'e9vues et incurables dont ils meurent.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu\rquote ils disent lorsqu\rquote ils partent pour ces ateliers meurtriers\~? }{\i Nous allons \'e0 l\rquote abattoir\~!}{
+\par
+\par \'ab\~Ce mot, d\rquote une \'e9pouvantable v\'e9rit\'e9, m\rquote a fait fr\'e9mir.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Et cela se passe de nos jours\~!\'85 lui ai-je dit le c\'9cur navr\'e9\~; et on sait cela\~? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe \'e0 cette mortalit\'e9 qui d\'e9cime ses fr\'e8res, forc\'e9s de manger ainsi un pain homicide\~?
+
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me r\'e9pondait Agricol\~; tant qu\rquote il s\rquote agit d\rquote enr\'e9gimenter le peuple pour le faire tuer \'e0 la guerre, on ne s\rquote en occupe que trop\~; s\rquote agit-il de l\rquote
+organiser pour le faire vivre\'85 personne n\rquote y songe, sauf M.\~Hardy, mon bourgeois. Et on dit\~: Ah\~! la faim, la mis\'e8re ou la souffrance des travailleurs, qu\rquote est-ce que \'e7a fait\~? Ce n\rquote est pas de la politique\'85 }{\i
+On se trompe, }{ajoutait Agricol, C\rquote EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE\~!
+\par
+\par \'ab\~\'85 Comme Victoire n\rquote avait pas laiss\'e9 de quoi payer un service \'e0 l\rquote \'e9glise, il n\rquote y a eu que la }{\i pr\'e9sentation }{du corps sous le porche\~; car il n\rquote y a pas m\'eame une simple messe des morts pour le pauvre
+\'85 et puis, comme on n\rquote a pas pu donner dix-huit francs au cur\'e9, aucun pr\'eatre n\rquote a accompagn\'e9 le char des pauvres \'e0 la fosse commune. Si les fun\'e9railles, ainsi abr\'e9g\'e9es, ainsi restreintes, ainsi tronqu\'e9
+es, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d\rquote autres\~? Est-ce donc par cupidit\'e9\~?\'85 Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l\rquote indigent seul victime de cette insuffisance\~?
+\par
+\par \'ab\~Mais \'e0 quoi bon s\rquote inqui\'e9ter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare\~?\'85 \'e0 quoi bon\~? \'e0 quoi bon\~? Ce sont encore l\'e0 des choses vaines et terrestres, et de celles-l\'e0
+ non plus l\rquote \'e2me n\rquote a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Cr\'e9ateur.\~\'bb
+\par
+\par \'ab\~Hier, Agricol m\rquote a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour \'e0 tour le bl\'e2me violent ou l\rquote ironie am\'e8re et d\'e9daigneuse pour attaquer ce qu\rquote on appelle la }{\i funeste tendance }{
+de quelques gens du peuple \'e0 s\rquote instruire, \'e0 \'e9crire, \'e0 lire les po\'e8tes, et quelquefois \'e0 faire des vers. Les jouissances mat\'e9rielles nous sont interdites par la pauvret\'e9, est-il humain de nous reprocher d
+e chercher les jouissances de l\rquote esprit\~?
+\par
+\par \'ab\~Quel mal peut-il r\'e9sulter de ce que chaque soir, apr\'e8s une journ\'e9e laborieuse, sevr\'e9e de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, \'e0 l\rquote insu de tous, \'e0 assembler quelques vers\'85 ou \'e0 \'e9
+crire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j\rquote ai ressenties\~? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa m\'e8re, il emploie sa journ\'e9e du dimanche \'e0
+ composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l\rquote artisan, qui disent \'e0 tous\~: Esp\'e9rance et fraternit\'e9\~! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s\rquote il le passait au cabaret\~?
+
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! ceux-l\'e0 qui nous bl\'e2ment de ces innocentes et nobles diversions \'e0 nos p\'e9nibles travaux et \'e0 nos maux se trompent, lorsqu\rquote ils croient qu\rquote \'e0 mesure que l\rquote intelligence s\rquote \'e9l\'e8
+ve et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la mis\'e8re, et que l\rquote irritation s\rquote en accro\'eet contre les heureux du monde\~!\'85 En admettant m\'eame que cela soit, et cela n\rquote
+est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, \'e9clair\'e9, \'e0 la raison et au c\'9cur duquel on p\'fbt s\rquote adresser, qu\rquote un ennemi stupide, farouche et implacable\~?
+\par
+\par \'ab\~Mais non, au contraire, les inimiti\'e9s s\rquote effacent \'e0 mesure que l\rquote esprit se d\'e9veloppe, l\rquote horizon de la compassion s\rquote \'e9largit\~; l\rquote on arrive ainsi \'e0 comprendre les douleurs morales\~; l\rquote on reconna
+\'eet alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c\rquote est d\'e9j\'e0 une communion sympathique que la fraternit\'e9 d\rquote infortune. H\'e9las\~! eux aussi perdent et pleurent am\'e8rement des enfants idol\'e2tr\'e9s, des ma\'ee
+tresses ch\'e9ries, des m\'e8res adorables\~; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des c\'9curs bris\'e9s, bien des \'e2mes souffrantes, bien des larmes d\'e9vor\'e9es en secret\'85 Qu\rquote ils ne s
+\rquote effrayent donc pas\'85 En s\rquote \'e9clairant\'85 en devenant leur \'e9gal en intelligence, le peuple apprend \'e0 plaindre les riches s\rquote ils sont malheureux et bons\'85 \'e0 les plaindre davantage encore s\rquote ils sont heureux et m\'e9
+chants.
+\par
+\par \'ab\~\'85 Quel bonheur\~!\'85 quel beau jour\~! Je ne me poss\'e8de pas de joie. Oh\~! oui, l\rquote homme est bon, est humain, est charitable. Oh\~! oui, le Cr\'e9ateur a mis en lui tous les instincts g\'e9n\'e9reux\'85 et, \'e0 moins d\rquote \'ea
+tre une exception monstrueuse, ce n\rquote est jamais volontairement qu\rquote il fait le mal.
+\par
+\par \'ab\~Voil\'e0 ce que j\rquote ai vu tout \'e0 l\rquote heure, je n\rquote attends pas \'e0 ce soir pour l\rquote \'e9crire\~; cela pour ainsi dire }{\i refroidirait }{dans mon c\'9cur.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote \'e9tais all\'e9e porter de l\rquote ouvrage sur la place du Temple\~; \'e0 quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, t\'eate et pieds nus, malgr\'e9 le froid, v\'eatu d\rquote un pantalon et d\rquote
+un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette d\'e9tel\'e9, mais portant son harnais\'85 De temps \'e0 autre le cheval s\rquote arr\'eatait court, refusant d\rquote avancer\'85 L\rquote enfant n\rquote
+ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride\~; le cheval restait immobile\'85 Alors le pauvre petit s\rquote \'e9criait\~: \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! mon Dieu\~!\~\'bb et pleurait \'e0 chaudes larmes\'85
+ en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa ch\'e8re petite figure \'e9tait empreinte d\rquote une douleur si navrante, que, sans r\'e9fl\'e9chir, j\rquote entrepris une chose dont je ne puis maintenant m\rquote emp\'ea
+cher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque.
+\par
+\par \'ab\~J\rquote ai une peur horrible des chevaux, et j\rquote ai encore plus peur de me mettre en \'e9vidence. Il n\rquote importe, je m\rquote armai de courage, j\rquote avais un parapluie \'e0 la main\'85 je m\rquote approchai du cheval, et, avec l
+\rquote imp\'e9tuosit\'e9 d\rquote une fourmi qui voudrait \'e9branler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du r\'e9calcitrant animal.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! merci\~! ma bonne dame, s\rquote \'e9cria l\rquote enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s\rquote il vous pla\'eet\~; il avancera peut-\'eatre.
+\par
+\par \'ab\~Je redoublai h\'e9ro\'efquement\~; mais, h\'e9las\~! le cheval, soit m\'e9chancet\'e9, soit paresse, fl\'e9chit les genoux, se coucha, se vautra sur le pav\'e9, puis, s\rquote
+embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois\~; je m\rquote \'e9tais \'e9loign\'e9e bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied\'85
+\par
+\par L\rquote enfant, dans ce nouveau d\'e9sastre, ne put que se jeter \'e0 genoux au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il s\rquote \'e9cria d\rquote une voix d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Au secours\~!\'85 au secours\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~Ce cri fut entendu\~; plusieurs passants s\rquote attroup\'e8rent, une correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administr\'e9e au cheval r\'e9tif, qui se releva\'85 mais dans quel \'e9tat, grand Dieu\~! sans son harnais\~!
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Mon ma\'eetre me battra, s\rquote \'e9cria le pauvre enfant en redoublant de sanglots\~: je suis d\'e9j\'e0 en retard de deux heures, car le cheval ne voulait pas marcher et voil\'e0 son harnais bris\'e9\'85 Mon ma\'ee
+tre me battra, me chassera. Qu\rquote est-ce que je deviendrai, mon Dieu\~!\'85 je n\rquote ai plus ni p\'e8re ni m\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~\'c0 ces mots prononc\'e9s avec une exclamation d\'e9chirante, une brave marchande du Temple, qui \'e9tait parmi les curieux, s\rquote \'e9cria d\rquote un air attendri\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Plus de p\'e8re\~! plus de m\'e8re\~!\'85 Ne te d\'e9sole pas, pauvre petit, il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et si mes comm\'e8res sont comme moi, tu ne t\rquote en iras pas pieds nus et t\'ea
+te nue par un temps pareil.
+\par
+\par \'ab\~Cette proposition fut accueillie avec acclamation\~; on emmena l\rquote enfant et le cheval\~; les uns s\rquote occup\'e8rent de raccommoder le harnais, puis une marchande fournit une casquette, l\rquote
+autre une paire de bas, celle-ci des souliers, celle-l\'e0 une bonne veste\~; en un quart d\rquote heure, l\rquote enfant fut bien chaudement v\'eatu, le harnais r\'e9par\'e9, et un grand gar\'e7on de dix-huit ans, brandissant un fouet qu\rquote
+il fit claquer aux oreilles du cheval en mani\'e8re d\rquote avertissement, dit \'e0 l\rquote enfant, qui, regardant tour \'e0 tour et ses bons v\'eatements et les marchandes, se croyait le h\'e9ros d\rquote un conte de f\'e9es\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~O\'f9 demeure ton ma\'eetre, mon gar\'e7on\~?
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, r\'e9pondit-il d\rquote une voix \'e9mue et tremblante de joie.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Bon\~! dit le jeune homme, je vais t\rquote aider \'e0 reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai \'e0 ton ma\'eetre que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval r\'e9tif \'e0 un enfant de ton \'e2ge.
+
+\par
+\par \'ab\~Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement \'e0 la marchande en \'f4tant sa casquette\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse\~?
+\par
+\par \'ab\~Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance. Il y avait du c\'9cur chez cet enfant.
+\par
+\par \'ab\~Cette sc\'e8ne de charit\'e9 populaire m\rquote avait d\'e9licieusement \'e9mue\~; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l\rquote enfant, qui avait peine \'e0
+ suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet.
+\par
+\par \'ab\~Eh bien, oui, je le r\'e9p\'e8te avec orgueil, la cr\'e9ature est naturellement bonne et secourable\~; rien n\rquote a \'e9t\'e9 plus spontan\'e9 que ce mouvement de piti\'e9, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s\rquote est \'e9
+cri\'e9\~: \'ab\~Que devenir\~! je n\rquote ai plus ni p\'e8re ni m\'e8re\~!\'85\~\'bb Malheureux enfant\~!\'85 c\rquote est vrai, ni p\'e8re ni m\'e8re\'85 me disais-je\'85 Livr\'e9 \'e0 un ma\'eetre brutal, qui le couvre \'e0
+ peine de quelques guenilles et le maltraite\'85 couchant sans doute dans le coin d\rquote une \'e9curie\'85 pauvre petit\~! il est encore doux et bon, malgr\'e9 la mis\'e8re et le malheur\'85 Je l\rquote ai bien vu, il \'e9
+tait plus reconnaissant que joyeux du bien qu\rquote on lui faisait\'85 Mais peut-\'eatre cette bonne nature, abandonn\'e9e, sans appui, sans conseils, sans secours, exasp\'e9r\'e9e par les mauvais traitements, se faussera, s\rquote aigrira\'85 Puis v
+iendra l\rquote \'e2ge des passions\'85 puis les excitations mauvaises\'85
+\par
+\par \'ab\~Ah\~!\'85 chez le pauvre d\'e9sh\'e9rit\'e9, la vertu est doublement sainte et respectable.
+\par
+\par \'ab\~Ce matin, apr\'e8s m\rquote avoir, comme toujours, doucement grond\'e9e de ce que je n\rquote allais pas \'e0 la messe, la m\'e8re d\rquote Agricol m\rquote a dit ce mot si touchant dans sa bouche ing\'e9nument croyante.
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux\~; le bon Dieu m\rquote entendra\~; et tu n\rquote iras, je l\rquote esp\'e8re, qu\rquote en purgatoire\'85
+\par
+\par \'ab\~Bonne m\'e8re\'85 \'e2me ang\'e9lique, elle m\rquote a dit ces paroles avec une douceur si grave et si p\'e9n\'e9tr\'e9e, avec une foi si s\'e9rieuse dans l\rquote heureux r\'e9sultat de sa pieuse intercession, que j\rquote
+ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jet\'e9e \'e0 son cou aussi s\'e9rieusement, aussi sinc\'e8rement reconnaissante, que si j\rquote avais cru au purgatoire.
+\par
+\par \'ab\~Ce jour a \'e9t\'e9 heureux pour moi\~; j\rquote aurai, je l\rquote esp\'e8re, trouv\'e9 du travail, et je devrai ce bonheur \'e0 une personne remplie de c\'9cur et de bont\'e9\~; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-Marie, o\'f9
+ elle croit que l\rquote on pourra m\rquote employer\'85\~\'bb
+\par
+\par Florine, d\'e9j\'e0 profond\'e9ment \'e9mue par la lecture de ce journal, tressaillit \'e0 ce passage o\'f9 la Mayeux parlait d\rquote elle, et continua\~:
+\par
+\par \'ab\~Jamais je n\rquote oublierai avec quel touchant int\'e9r\'eat, avec quelle d\'e9licate bienveillance cette jeune fille m\rquote a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m\rquote \'e9tonne pas, d\rquote ailleurs\~; elle \'e9tait aupr
+\'e8s de Mlle de Cardoville. Elle devait \'eatre digne d\rquote approcher de la bienfaitrice d\rquote Agricol. Il me sera toujours cher et pr\'e9cieux de me rappeler son nom\~; il est gracieux et joli comme son visage\~; elle se nomme Florine\'85
+ Je ne suis rien, je ne poss\'e8de rien, mais si les v\'9cux fervents d\rquote un c\'9cur p\'e9n\'e9tr\'e9 de reconnaissance pouvaient \'eatre entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse\'85 H\'e9las\~! je suis r\'e9duite \'e0 faire des v\'9c
+ux pour elle\'85 seulement des v\'9cux\'85 car je ne puis rien\'85 que me souvenir et l\rquote aimer.\~\'bb
+\par
+\par Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sinc\'e8re de la Mayeux, port\'e8rent le dernier coup aux h\'e9sitations de Florine\~; elle ne put r\'e9sister plus longtemps \'e0 la g\'e9n\'e9reuse tentation qu\rquote elle \'e9prouvait. \'c0 mesure qu
+\rquote elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progr\'e8s\~; plus que jamais elle sentait ce qu\rquote il y avait d\rquote inf\'e2me \'e0 elle de livrer peut-\'ea
+tre aux sarcasmes, aux d\'e9dains les plus secr\'e8tes pens\'e9es de cette infortun\'e9e. Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal. \'c9lectris\'e9e par tout ce qu\rquote il y avait de chaleureux, de noble et d\rquote \'e9lev\'e9
+ dans les pages qu\rquote elle venait de lire, ayant retremp\'e9 sa vertu d\'e9faillante \'e0 cette source vivifiante et pure, Florine, c\'e9dant enfin \'e0 un de ces bons mouvements qui l\rquote entra\'ee
+naient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien r\'e9solue aussi de dire \'e0 Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient \'e9t\'e9 vaines, la Mayeux s\rquote \'e9tant sans doute aper\'e7ue de la premi\'e8
+re tentative de soustraction.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800252}{\*\bkmkstart _Toc97807988}XIII. La d\'e9couverte.
+{\*\bkmkend _Toc92800252}{\*\bkmkend _Toc97807988}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Peu de temps avant que Florine se f\'fbt d\'e9cid\'e9e \'e0 r\'e9parer son indigne abus de confiance, la Mayeux \'e9
+tait revenue de la fabrique apr\'e8s avoir accompli jusqu\rquote au bout un douloureux devoir. \'c0 la suite d\rquote un long entretien avec Ang\'e8le, frapp\'e9e comme Agricol de la gr\'e2ce ing\'e9nue, de la sagesse et de la bont\'e9 dont semblait dou
+\'e9e cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d\rquote engager le forgeron \'e0 ce mariage.
+\par
+\par La sc\'e8ne suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvri\'e8re, n\rquote avait pas encore pris la louable r\'e9solution de le rapporter.
+\par
+\par Il \'e9tait dix heures du soir. La Mayeux, de retour \'e0 l\rquote h\'f4tel de Cardoville, venait d\rquote entrer dans sa chambre\~; et, bris\'e9e par tant d\rquote \'e9motions, elle s\rquote \'e9tait jet\'e9e dans un fauteuil. Le plus profond silence r
+\'e9gnait dans la maison\~; il n\rquote \'e9tait interrompu \'e7\'e0 et l\'e0 que par le bruit d\rquote un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres du jardin. Une seule bougie \'e9clairait la chambre, tendue d\rquote une \'e9toffe d\rquote
+un vert sombre. Ces teintes obscures et les v\'eatements noirs de la Mayeux faisaient para\'eetre sa p\'e2leur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la t\'eate baiss\'e9e sur sa poitrine, ses mains crois\'e9
+es sur ses genoux, la jeune fille \'e9tait m\'e9lancolique et r\'e9sign\'e9e\~: on lisait sur sa physionomie l\rquote aust\'e8re satisfaction que laisse apr\'e8s soi la conscience du devoir accompli.
+\par
+\par Ainsi que tous ceux qui, \'e9lev\'e9s \'e0 l\rquote impitoyable \'e9cole du malheur, n\rquote apportent plus d\rquote exag\'e9ration dans le sentiment de leur chagrin, h\'f4te trop familier, trop assidu, pour qu\rquote on le traite avec }{\i luxe, }{
+la Mayeux \'e9tait incapable de se livrer longtemps \'e0 des regrets vains et d\'e9sesp\'e9r\'e9s \'e0 propos d\rquote un fait accompli. Sans doute, le coup avait \'e9t\'e9 soudain, affreux\~
+; sans doute, il devait laisser un douloureux et long retentissement dans l\rquote \'e2me de la Mayeux\~; mais il devait bient\'f4t passer, si cela peut se dire, \'e0 l\rquote \'e9tat de ses souffrances }{\i chroniques, }{devenues presque partie int\'e9
+grante de sa vie. Et puis la noble cr\'e9ature, si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations \'e0 sa peine am\'e8re\~; aussi elle s\rquote \'e9tait sentie vivement touch\'e9e des t\'e9moignages d\rquote affection que lui avait donn\'e9
+s Ang\'e8le, la fianc\'e9e d\rquote Agricol, et elle avait \'e9prouv\'e9 une sorte d\rquote orgueil de c\'9cur en voyant avec quelle aveugle confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron
+accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.
+\par
+\par La Mayeux se disait encore\~:
+\par
+\par \endash \~Au moins, je ne serai plus agit\'e9e malgr\'e9 moi, non par des esp\'e9rances, mais par des suppositions aussi ridicules qu\rquote insens\'e9es. Le mariage d\rquote Agricol met un terme \'e0 toutes les mis\'e9rables r\'eaveries de ma pauvre t
+\'eate.
+\par
+\par Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation r\'e9elle, profonde, dans la certitude o\'f9 elle \'e9tait d\rquote avoir pu r\'e9sister \'e0 cette terrible \'e9preuve et cacher \'e0 Agricol l\rquote amour qu\rquote elle
+ressentait pour lui, car l\rquote on sait combien \'e9taient redoutables, effrayantes, pour l\rquote infortun\'e9e, les id\'e9es de ridicule et de honte qu\rquote elle croyait attach\'e9es \'e0 la d\'e9couverte de sa folle passion. Apr\'e8s \'eatre rest
+\'e9e quelque temps absorb\'e9e, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau.
+\par
+\par \endash \~Ma seule r\'e9compense, dit-elle en appr\'eatant ce qui lui \'e9tait n\'e9cessaire pour \'e9crire, sera de confier au triste et muet t\'e9moin de mes peines cette nouvelle douleur\~; j\rquote aurai du moins tenu la promesse que je m\rquote \'e9
+tais faite \'e0 moi-m\'eame\~; croyant, au fond de mon \'e2me, cette jeune fille capable d\rquote assurer la f\'e9licit\'e9 d\rquote Agricol\'85 je le lui ai dit, \'e0 lui, avec sinc\'e9rit\'e9
+. Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j\rquote y trouverai peut-\'eatre une compensation \'e0 ce que je souffre maintenant.
+\par
+\par Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier\'85 n\rquote y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d\rquote abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu\rquote elle aper\'e7ut une lettre \'e0 son adresse rempla\'e7ant son journal\~!
+\par
+\par La jeune fille devint d\rquote une p\'e2leur mortelle\~; ses genoux trembl\'e8rent\~; elle faillit s\rquote \'e9vanouir\~; mais sa terreur croissante lui donna une \'e9
+nergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu\rquote elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~Mademoiselle,
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est quelque chose de si original et de si joli \'e0 lire, dans vos m\'e9moires, que l\rquote histoire de votre amour pour Agricol, que l\rquote on ne peut r\'e9sister au plaisir de lui faire conna\'ee
+tre cette grande passion dont il ne se doute gu\'e8re, et \'e0 laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer \'e0 une foule d\rquote autres personnes, qui en auraient \'e9t\'e9 malheureusement priv\'e9
+es, l\rquote amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer\~; on ne serait trop r\'e9pandre les belles choses\~; les uns pleureront, les autres riront\~; ce qui para\'eetra superbe \'e0
+ ceux-ci, fera \'e9clater de rire ceux-l\'e0\~; ainsi va le monde\~; mais ce qu\rquote il y a de certain, c\rquote est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.
+\par
+\par \'ab\~Comme vous \'eates capable de vouloir vous soustraire \'e0 votre triomphe et que vous n\rquote aviez que des guenilles sur vous lorsque vous \'eates entr\'e9e, par charit\'e9, dans cette maison o\'f9 vous voulez dominer et faire }{\i la dame, }{
+ce qui ne va pas \'e0 votre }{\i taille }{pour plus d\rquote une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la pr\'e9sente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas o\'f9
+ vous seriez assez modeste pour craindre les f\'e9licitations qui, d\'e8s demain, vous accableront, car, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, votre journal est d\'e9j\'e0 en circulation.
+\par
+\par }\pard \qr \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\'ab\~Un de vos confr\'e8res,
+\par \'ab\~}{\i Un vrai }{MAYEUX.\~\'bb
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le ton grossi\'e8rement railleur et insolent de cette lettre, qui, \'e0 dessein, semblait \'e9crite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse cr\'e9ature dans la maison, avait \'e9t\'e9 calcul\'e9 avec une infernale habilet\'e9
+, et devait immanquablement produire l\rquote effet que l\rquote on en esp\'e9rait.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~!\'85 Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son \'e9pouvante.
+\par
+\par Maintenant, si l\rquote on se rappelle en quels termes passionn\'e9s \'e9tait exprim\'e9 l\rquote amour de cette infortun\'e9e pour son fr\'e8re adoptif, si l\rquote on a remarqu\'e9 plusieurs passages de ce manuscrit, o\'f9 elle r\'e9v\'e9
+lait les douloureuses blessures qu\rquote Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si l\rquote on se rappelle enfin quelle \'e9tait sa terreur du ridicule, on comprendra son d\'e9sespoir insens\'e9, apr\'e8s la lecture de cette lettre inf\'e2
+me. La Mayeux ne songea pas un moment \'e0 toutes les nobles paroles, \'e0 tous les r\'e9cits touchants que renfermait son journal\~; la seule et horrible id\'e9e qui foudroya l\rquote esprit \'e9gar\'e9
+ de cette malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d\rquote un ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l\rquote \'e9
+craser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si \'e9tourdissant, que la Mayeux plia un moment sous ce choc impr\'e9vu. Durant quelques minutes, elle resta compl\'e8tement inerte, an\'e9antie\~; puis, avec la r\'e9flexion, lui vint tout \'e0
+ coup la conscience d\rquote une n\'e9cessit\'e9 terrible.
+\par
+\par Cette maison si hospitali\'e8re, o\'f9 elle avait trouv\'e9 un refuge assur\'e9 apr\'e8s tant de malheurs, il lui fallait la quitter \'e0 tout jamais. La timidit\'e9 craintive, l\rquote ombrageuse d\'e9licatesse de la pauvre cr\'e9
+ature, ne lui permettaient pas de rester une minute de plus dans cette demeure, o\'f9 les plus secrets replis de son \'e2me venaient d\rquote \'eatre ainsi surpris, profan\'e9s et livr\'e9s sans doute aux sarcasmes et aux m\'e9pris. Elle ne songea pas
+\'e0 demander justice et vengeance \'e0 Mlle de Cardoville\~: apporter un ferment de trouble et d\rquote irritation dans cette maison au moment de l\rquote abandonner, lui e\'fbt sembl\'e9 de l\rquote ingratitude envers sa bi
+enfaitrice. Elle ne chercha pas \'e0 deviner quel pouvait \'eatre l\rquote auteur ou le motif d\rquote une si odieuse soustraction et d\rquote une lettre si insultante. \'c0 quoi bon\'85 d\'e9cid\'e9e qu\rquote elle \'e9tait \'e0
+ fuir les humiliations dont on la mena\'e7ait\~!
+\par
+\par Il lui parut vaguement (ainsi qu\rquote on l\rquote avait esp\'e9r\'e9) que cette indignit\'e9 devait \'eatre l\rquote \'9cuvre de quelque subalterne jaloux de l\rquote affectueuse d\'e9f\'e9rence que lui t\'e9moignait Mlle de Cardoville\'85
+ ainsi pensait la Mayeux avec un d\'e9sespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu\rquote elle n\rquote e\'fbt pas os\'e9 confier \'e0 la m\'e8re la plus tendre, la plus indulgente, parce que, \'e9
+crites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles refl\'e9taient avec une fid\'e9lit\'e9 trop cruelle les mille plaies secr\'e8tes de son \'e2me endolorie\'85 ces pages allaient servir\'85 servaient peut-\'eatre, \'e0 l\rquote heure m\'ea
+me, de jouet et de ris\'e9e aux valets de l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par L\rquote argent qui accompagnait cette lettre et la fa\'e7on insultante dont il lui \'e9tait offert confirmaient encore ses soup\'e7ons. On voulait que la peur de la mis\'e8re ne f\'fbt pas un obstacle \'e0 sa sortie de la maison.
+\par
+\par Le parti de la Mayeux fut pris avec cette r\'e9signation calme et d\'e9cid\'e9e qui lui \'e9tait famili\'e8re\'85 Elle se leva\~; ses yeux brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme\~: depuis la veille elle avait trop pleur\'e9\~; d\rquote
+une main tremblante et glac\'e9e elle \'e9crivit ces mots sur un papier qu\rquote elle laissa \'e0 c\'f4t\'e9 du billet de cinq cents francs.
+\par
+\par \'ab\~Que Mlle de Cardoville soit b\'e9nie du bien qu\rquote elle m\rquote a fait, et qu\rquote elle me pardonne d\rquote avoir quitt\'e9 sa maison, o\'f9 je ne puis rester d\'e9sormais.\~\'bb
+\par
+\par Ceci \'e9crit, la Mayeux jeta au feu la lettre inf\'e2me, qui semblait lui br\'fbler les mains\'85 Puis, donnant un dernier regard \'e0 cette chambre meubl\'e9e presque avec luxe, elle fr\'e9mit involontairement en songeant \'e0 la mis\'e8re qui l\rquote
+attendait de nouveau, mis\'e8re plus affreuse encore que celle dont jusqu\rquote alors elle avait \'e9t\'e9 victime, car la m\'e8re d\rquote Agricol \'e9tait partie avec Gabriel, et la malheureuse enfant ne devait m\'eame plus, comme autrefois, \'ea
+tre consol\'e9e dans sa d\'e9tresse par l\rquote affection presque maternelle de la femme de Dagobert.
+\par
+\par Vivre seule\'85 absolument seule\'85 avec la pens\'e9e que sa fatale passion pour Agricol \'e9tait moqu\'e9e par tous et peut-\'eatre aussi par lui\'85 tel \'e9tait l\rquote avenir de la Mayeux. Cet avenir\'85 cet ab\'eeme l\rquote \'e9pouvanta\'85
+ une pens\'e9e sinistre lui vint \'e0 l\rquote esprit\'85 elle tressaillit, et l\rquote expression d\rquote une joie am\'e8re contracta ses traits. R\'e9solue \'e0 partir, elle fit quelques pas pour gagner la porte, et en passant devant la chemin\'e9
+e, elle se vit involontairement dans la glace, p\'e2le comme une morte et v\'eatue de noir\'85 Alors elle songea qu\rquote elle portait un habillement qui ne lui appartenait pas\'85 et se souvint du passage de la lettre o\'f9
+ on lui reprochait les guenilles qu\rquote elle portait avant d\rquote entrer dans cette maison.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste\~! dit-elle avec un sourire d\'e9chirant, en regardant sa robe noire, ils m\rquote appelleraient voleuse.
+\par
+\par Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et reprit les pauvres vieux v\'eatements qu\rquote elle avait voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son infortune. \'c0
+ cet instant seulement les larmes de la Mayeux coul\'e8rent avec abondance\'85 Elle pleurait, non de d\'e9sespoir, de rev\'eatir de nouveau la livr\'e9e de la mis\'e8re, mais elle pleurait de reconnaissance, car cet entourage de bien-\'eatre auquel elle
+ disait un \'e9ternel adieu lui rappelait \'e0 chaque pas les d\'e9licatesses et les bont\'e9s de Mlle de Cardoville\~; aussi, c\'e9dant \'e0 un mouvement presque involontaire, apr\'e8s avoir repris ses pauvres habits, elle tomba \'e0
+ genoux au milieu de la chambre, et, s\rquote adressant par la pens\'e9e \'e0 Mlle de Cardoville, elle s\rquote \'e9cria d\rquote une voix entrecoup\'e9e par des sanglots convulsifs\~:
+\par
+\par \endash \~Adieu\'85 pour toujours adieu\~!\'85 vous qui m\rquote appeliez votre amie\'85 votre s\'9cur.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la Mayeux se releva avec terreur\~; elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin \'e0 l\rquote une des portes de son appartement, l\rquote autre porte s\rquote ouvrant sur le salon. C\rquote \'e9
+tait Florine, qui, trop tard, h\'e9las\~! rapportait le manuscrit.
+\par
+\par \'c9perdue, \'e9pouvant\'e9e du bruit de ces pas, se voyant d\'e9j\'e0 le jouet de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se pr\'e9cipita dans le salon, le traversa en courant, ainsi que l\rquote
+antichambre, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s\rquote ouvrit et se referma sur elle.
+\par
+\par Et la Mayeux avait quitt\'e9 l\rquote h\'f4tel de Cardoville.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Adrienne \'e9tait ainsi priv\'e9e d\rquote un gardien d\'e9vou\'e9, fid\'e8le et vigilant. Rodin s\rquote \'e9tait d\'e9barrass\'e9 d\rquote une antagoniste active et p\'e9n\'e9trante, qu\rquote il avait toujours et avec raison redout\'e9e. Ayant, on l
+\rquote a vu, devin\'e9 l\rquote amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant po\'e8te, le j\'e9suite supposa logiquement qu\rquote elle devait avoir \'e9crit secr\'e8tement quelques vers empreints de cette passion fatale et cach\'e9e. De l\'e0 l\rquote
+ordre donn\'e9 \'e0 Florine de t\'e2cher de d\'e9couvrir quelques preuves \'e9crites de cet amour\~; de l\'e0 cette lettre si horriblement bien calcul\'e9e dans sa grossi\'e8ret\'e9, et dont, il faut le dire, Florine ignorait la substance, l\rquote
+ayant re\'e7ue apr\'e8s avoir sommairement fait conna\'eetre le contenu du manuscrit qu\rquote elle s\rquote \'e9tait une premi\'e8re fois content\'e9e de parcourir sans le soustraire. Nous l\rquote avons dit, Florine, c\'e9dant trop tard \'e0 un g\'e9n
+\'e9reux repentir, \'e9tait arriv\'e9e chez la Mayeux au moment o\'f9 celle-ci, \'e9pouvant\'e9e, quitta l\rquote h\'f4tel. La cam\'e9riste, apercevant une lumi\'e8re dans le cabinet de toilette, y courut\~; elle vit sur une chaise l\rquote
+habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, \'e0 quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle o\'f9 elle avait jusqu\rquote alors conserv\'e9 ses pauvres v\'eatements. Le c\'9cur de Florine se brisa\~; elle courut au bureau\~: le d
+\'e9sordre des cartons, le billet de cinq cents francs laiss\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 des deux lignes \'e9crites \'e0 Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son ob\'e9issance aux ordres de Rodin avait port\'e9 de funestes fruits, et que la Mayeux avait quitt
+\'e9 la maison pour toujours. Florine, reconnaissant l\rquote inutilit\'e9 de sa tardive r\'e9solution, se r\'e9signa en soupirant \'e0 faire parvenir le manuscrit \'e0 Rodin\~; puis, forc\'e9e par la fatalit\'e9 de sa mis\'e9rable position \'e0
+ se consoler du mal par le mal m\'eame, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le d\'e9part de la Mayeux.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le surlendemain de ces \'e9v\'e9nements, Adrienne re\'e7ut un billet de Rodin, en r\'e9ponse \'e0 une lettre qu\rquote elle lui avait \'e9crite pour lui apprendre le d\'e9part inexplicable de la Mayeux\~:
+\par
+\par \'ab\~Ma ch\'e8re demoiselle,
+\par
+\par \'ab\~Oblig\'e9 de partir ce matin m\'eame pour la fabrique de l\rquote excellent M.\~Hardy, o\'f9 m\rquote appelle une affaire fort grave, il m\rquote est impossible d\rquote aller vous pr\'e9senter mes tr\'e8s humbles devoirs. Vous me demandez\~
+: que penser de la disparition de cette pauvre fille\~? je n\rquote en sais en v\'e9rit\'e9 rien\'85 L\rquote avenir expliquera tout \'e0 son avantage\'85 Je n\rquote en doute pas\'85
+ Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de }{\i certaine soci\'e9t\'e9 }{et des secrets \'e9missaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu\rquote elle a int\'e9r\'eat \'e0 faire \'e9pier.
+
+\par
+\par \'ab\~Je n\rquote inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m\rquote a accus\'e9\'85 et je suis, vous le savez, le plus fid\'e8le de vos serviteurs\'85 elle ne poss\'e9dait rien\'85 et l\rquote on a trouv\'e9
+ cinq cents francs dans son bureau. Vous l\rquote avez combl\'e9e\'85 et elle a abandonn\'e9 votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable.
+\par
+\par \'ab\~Je ne conclus pas, ma ch\'e8re demoiselle\'85 il me r\'e9pugne toujours, \'e0 moi, d\rquote accuser sans preuve\'85 mais r\'e9fl\'e9chissez et tenez-vous bien sur vos gardes\~; vous venez peut-\'eatre d\rquote \'e9chapper \'e0
+ un grand danger. Redoublez de circonspection et de d\'e9fiance, c\rquote est du moins le respectueux avis de votre tr\'e8s humble et tr\'e8s ob\'e9issant serviteur,
+\par
+\par }\pard \qr \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {RODIN.\~\'bb
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par }\pard\plain \s1\qc \li0\ri0\sb2640\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel0\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs48\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800253}{\*\bkmkstart _Toc97807989}Quatorzi\'e8
+me partie La fabrique{\*\bkmkend _Toc92800253}{\*\bkmkend _Toc97807989}
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800254}{\*\bkmkstart _Toc97807990}
+I. Le rendez-vous des loups.{\*\bkmkend _Toc92800254}{\*\bkmkend _Toc97807990}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {C\rquote \'e9tait un dimanche matin, le jour m\'eame o\'f9 Mlle de Cardoville avait re\'e7
+u la lettre de Rodin, lettre relative \'e0 la disparition de la Mayeux.
+\par
+\par Deux hommes causaient attabl\'e9s dans l\rquote un des cabarets du petit village de Villiers, situ\'e9 \'e0 peu de distance de la fabrique de M.\~Hardy. Ce village \'e9tait g\'e9n\'e9ralement habit\'e9
+ par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employ\'e9s \'e0 l\rquote exploitation des carri\'e8res environnantes. Rien de plus rude, de plus p\'e9nible et de moins r\'e9tribu\'e9 que les travaux de ces artisans\~; aussi, Agricol l\rquote
+avait dit \'e0 la Mayeux, \'e9tablissaient-ils une comparaison p\'e9nible pour eux entre leur sort toujours mis\'e9rable, et le bien-\'eatre, l\rquote aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M.\~Hardy, gr\'e2ce \'e0 sa g\'e9n\'e9
+reuse et intelligente direction, ainsi qu\rquote aux principes d\rquote association et de communaut\'e9 qu\rquote il avait mis en pratique parmi eux.
+\par
+\par Le malheur et l\rquote ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s\rquote aigrit facilement et l\rquote ignorance c\'e8de parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M.\~Hardy avait \'e9t\'e9 naturellement envi
+\'e9, mais non jalous\'e9 avec haine. D\'e8s que les t\'e9n\'e9breux ennemis du fabricant, ralli\'e9s \'e0 M.\~Tripeaud, son concurrent, eurent int\'e9r\'eat \'e0 ce que ce paisible \'e9tat de choses change\'e2
+t, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint \'e0 allumer les plus basses passions, on s\rquote adressa par des \'e9missaires choisis \'e0 quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l\rquote
+inconduite avait aggrav\'e9 la mis\'e8re. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et \'e9nergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorit\'e9 de leurs compagnons paisibles, laborieux, honn\'eates, mais faciles
+\'e0 intimider par la violence. \'c0 ces turbulents meneurs, d\'e9j\'e0 aigris par l\rquote infortune, on exag\'e9ra encore le bonheur des ouvriers de M.\~Hardy, et l\rquote on parvint ainsi \'e0 exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin\~
+: les pr\'e9dications incendiaires d\rquote un abb\'e9, membre de la congr\'e9gation, venu expr\'e8s de Paris pour pr\'eacher pendant le car\'eame contre M.\~Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs mari
+s hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l\rquote approche du chol\'e9ra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et cr\'e9dules en leur montrant la fabrique de M.\~
+Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d\rquote attirer la vengeance du ciel et par cons\'e9quent le fl\'e9au vengeur sur le canton. Les hommes, d\'e9j\'e0 profond\'e9ment irrit\'e9s par l\rquote envie, furent encore incessamment excit
+\'e9s par leurs femmes, qui, exalt\'e9es par le pr\'eache de l\rquote abb\'e9, maudissaient ce ramassis d\rquote ath\'e9es qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoy\'e9
+s par lui (nous avons dit quel int\'e9r\'eat cet }{\i honorable }{industriel avait \'e0 la ruine de M.\~Hardy) vinrent augmenter l\rquote irritation g\'e9n\'e9rale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de }{\i compagnonnage, }{
+qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang\~!
+\par
+\par Un assez grand nombre d\rquote ouvriers de M.\~Hardy, avant d\rquote entrer chez lui, \'e9taient membres d\rquote une soci\'e9t\'e9 de compagnonnage dite des }{\i D\'e9vorants, }{tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient
+\'e0 la soci\'e9t\'e9 dite des }{\i Loups\~! }{Or, de tout temps, des rivalit\'e9s souvent implacables ont exist\'e9 entre les }{\i Loups }{et les }{\i D\'e9vorants }{et amen\'e9 des luttes meurtri\'e8res, d\rquote autant plus \'e0 d\'e9
+plorer que sous beaucoup de points l\rquote institution du compagnonnage est excellente, en cela qu\rquote elle est bas\'e9e sur le principe si f\'e9cond, si puissant de l\rquote association. Malheureusement, au lieu d\rquote embrasser tous les corps d
+\rquote \'e9tats dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en soci\'e9t\'e9s collectives et distinctes dont les rivalit\'e9s soul\'e8vent parfois de sanglantes collisions}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Disons-le \'e0 la louange des ouvriers, ces sc\'e8nes cruelles deviennent d\rquote
+autant plus rares qu\rquote ils s\rquote \'e9clairent davantage et qu\rquote ils ont plus conscience de leur dignit\'e9. Il faut aussi attribuer ces tendances meilleures \'e0 la juste influence d\rquote un excellent livre sur le compagnonnage, publi\'e9
+ par M.\~Agricol Perdignier, dit Avignonais la Vertu, compagnon menuisier (Paris, Pagnerre, 1841, 2 vol. in-18).}}}{.
+\par
+\par Depuis huit jours, les }{\i Loups, }{surexcit\'e9s par tant d\rquote obsessions diverses, br\'fblaient donc de trouver une occasion et un pr\'e9texte pour en venir aux mains avec les }{\i D\'e9vorants\'85 }{mais ceux-ci, ne fr\'e9
+quentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu\rquote alors cette rencontre impossible, et les }{\i Loups }{s\rquote \'e9taient vus forc\'e9s d\rquote
+attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refus\'e9, quoique }{\i Loups }{eux-m\'eames, de s\rquote associer \'e0
+ cette manifestation hostile contre les }{\i D\'e9vorants }{de la fabrique de M.\~Hardy, les meneurs avaient \'e9t\'e9 oblig\'e9s de se recruter de plusieurs vagabonds et fain\'e9ants des barri\'e8res, que l\rquote app\'e2t du tumulte et du d\'e9
+sordre avait facilement enr\'f4l\'e9s sous le drapeau des }{\i Loups }{guerroyeurs.
+\par
+\par Telle \'e9tait donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parl\'e9 \'e9taient attabl\'e9s dans un cabaret. Ces hommes avaient demand\'e9 un cabinet pour \'eatre seuls. L\rquote un d
+\rquote eux \'e9tait jeune encore et assez bien v\'eatu\~; mais son d\'e9braill\'e9, sa cravate l\'e2che, \'e0 demi nou\'e9e, sa chemise tach\'e9e de vin, sa chevelure en d\'e9sordre, ses traits fatigu\'e9s, son teint marbr\'e9, ses yeux rougis, annon\'e7
+aient qu\rquote une nuit d\rquote orgie avait pr\'e9c\'e9d\'e9 cette matin\'e9e, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix \'e9raill\'e9e, son regard parfois \'e9clatant ou stupide, prouvaient qu\rquote aux derni\'e8res fum\'e9es de l\rquote
+ivresse de la veille se joignaient d\'e9j\'e0 les premi\'e8res atteintes d\rquote une ivresse nouvelle.
+\par
+\par Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre sant\'e9, mon gar\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 la v\'f4tre, r\'e9pondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l\rquote effet d\rquote \'eatre le diable\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\~! le diable\~?
+\par
+\par \endash \~Oui.
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash \~D\rquote o\'f9 me connaissez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Vous repentez-vous de m\rquote avoir connu\~?
+\par
+\par \endash \~Qui vous a dit que j\rquote \'e9tais prisonnier \'e0 Sainte-P\'e9lagie\~?
+\par
+\par \endash \~Vous ai-je tir\'e9 de prison\~?
+\par
+\par \endash \~Pourquoi m\rquote en avez-vous tir\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Parce que j\rquote ai bon c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Vous m\rquote aimez peut-\'eatre\'85 comme le boucher aime le b\'9cuf qu\rquote il m\'e8ne \'e0 l\rquote abattoir.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates fou\~!
+\par
+\par \endash \~On ne paye pas dix mille francs pour quelqu\rquote un sans motif.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai un motif.
+\par
+\par \endash \~Lequel\~? Que voulez-vous faire de moi\~?
+\par
+\par \endash \~Un joyeux compagnon qui d\'e9pense rondement de l\rquote argent sans rien faire, et qui passe toutes les nuits comme la derni\'e8re. Bon vin, bonne ch\'e8re, jolies filles et gaies chansons\'85 Est-ce un si mauvais m\'e9tier\~?
+\par
+\par Apr\'e8s \'eatre rest\'e9 un moment sans r\'e9pondre, le jeune homme reprit d\rquote un air sombre\~:
+\par
+\par \endash \~Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour condition \'e0 ma libert\'e9 que j\rquote \'e9crirais \'e0 ma ma\'eetresse que je ne voulais plus la voir\~? Pourquoi avez-vous exig\'e9 que cette lettre vous f\'fbt donn\'e9e, \'e0
+ vous\~?
+\par
+\par \endash \~Un soupir\~!\'85 vous y pensez encore\~?
+\par
+\par \endash \~Toujours\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez tort\'85 votre ma\'eetresse est loin de Paris \'e0 cette heure\'85 je l\rquote ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-P\'e9lagie.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 j\rquote \'e9touffais dans cette prison, j\rquote aurais, pour sortir, donn\'e9 mon \'e2me au diable, vous vous en serez dout\'e9 et vous \'eates venu\'85 Seulement, au lieu de mon \'e2me vous m\rquote avez pris C\'e9physe\'85
+ Pauvre reine Bacchanal\~! Et pourquoi\~? Mille tonnerres\~! me le direz-vous enfin\~?
+\par
+\par \endash \~Un homme qui a une ma\'eetresse qui le tient au c\'9cur comme vous tient la v\'f4tre, n\rquote est plus un homme\'85 dans l\rquote occasion il manque d\rquote \'e9nergie.
+\par
+\par \endash \~Dans quelle occasion\~?
+\par
+\par \endash \~Buvons\'85
+\par
+\par \endash \~Vous me faites boire trop d\rquote eau-de-vie.
+\par
+\par \endash \~Bah\~!\'85 tenez\~! voyez, moi.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e7a qui m\rquote effraye\'85 et me para\'eet diabolique\'85 Une bouteille d\rquote eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc une poitrine de fer et une t\'eate de marbre\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai longtemps voyag\'e9 en Russie\~; l\'e0 on boit pour se r\'e9chauffer\'85
+\par
+\par \endash \~Ici pour s\rquote \'e9chauffer\'85 Allons\'85 buvons\'85 mais du vin.
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! le vin est bon pour les enfants, l\rquote eau-de-vie pour les hommes comme nous\'85
+\par
+\par \endash \~Va pour l\rquote eau-de-vie\'85 \'e7a br\'fble\'85 mais la t\'eate flambe\'85 et l\rquote on voit alors toutes les flammes de l\rquote enfer.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ainsi que je vous aime, mon Dieu\~!
+\par
+\par \endash \~Tout \'e0 l\rquote heure\'85 en me disant que j\rquote \'e9tais trop \'e9pris de ma ma\'eetresse, et que dans l\rquote occasion j\rquote aurais manqu\'e9 d\rquote \'e9nergie, de quelle occasion vouliez-vous parler\~?
+\par
+\par \endash \~Buvons\'85
+\par
+\par \endash \~Un instant\~!\'85 Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus b\'eate qu\rquote un autre. \'c0 vos demi-mots, j\rquote ai devin\'e9 une chose.
+\par
+\par \endash \~Voyons.
+\par
+\par \endash \~Vous savez que j\rquote ai \'e9t\'e9 ouvrier, que je connais beaucoup de camarades, que je suis bon gar\'e7on, qu\rquote on m\rquote aime assez, et vous voulez vous servir de moi comme d\rquote un appeau pour en amorcer d\rquote autres.
+\par
+\par \endash \~Ensuite\~?
+\par
+\par \endash \~Vous devez \'eatre quelque courtier d\rquote \'e9meute\'85 quelque commissionnaire en r\'e9volte.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash \~Et vous voyagez pour une soci\'e9t\'e9 anonyme qui travaille dans les coups de fusil\~?
+\par
+\par \endash \~Est-ce que vous \'eates poltron\~?
+\par
+\par \endash \~Moi\~?\'85 j\rquote ai br\'fbl\'e9 de la poudre en juillet\'85 et ferme\~!
+\par
+\par \endash \~Vous en br\'fbleriez bien encore\~?
+\par
+\par \endash \~Autant vaut ce feu d\rquote artifice-l\'e0 qu\rquote un autre\'85 Par exemple, c\rquote est plus pour l\rquote agr\'e9able que pour l\rquote utile\'85 les r\'e9volutions\~; car tout ce que j\rquote ai retir\'e9 des barricades des trois jours,
+\'e7\rquote a \'e9t\'e9 de br\'fbler ma culotte et de perdre ma veste\'85 Voil\'e0 ce que le peuple a gagn\'e9 dans ma personne. Ah \'e7a, voyons, }{\i en avant, marchons\~!\~!\~! }{de quoi retourne-t-il\~?
+\par
+\par \endash \~Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M.\~Hardy\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est pour \'e7a que vous m\rquote avez amen\'e9 ici\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa fabrique.
+\par
+\par \endash \~Des camarades de chez M.\~Hardy qui mordent \'e0 l\rquote \'e9meute\~? Ils sont trop heureux pour \'e7a\'85 Vous vous trompez.
+\par
+\par \endash \~Vous le verrez tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash \~Eux, si heureux\~!\'85 qu\rquote est-ce qu\rquote ils ont \'e0 r\'e9clamer\~?
+\par
+\par \endash \~Et leurs fr\'e8res\~? Et ceux qui, n\rquote ayant pas un bon ma\'eetre, meurent de faim et de mis\'e8re, et les appellent pour se joindre \'e0 eux\~? Est-ce que vous croyez qu\rquote ils resteront sourds \'e0 leur appel\~? M.\~Hardy, c\rquote
+est l\rquote exception. Que le peuple donne un bon coup de collier, l\rquote exception devient la r\'e8gle, et tout le monde est content.
+\par
+\par \endash \~Il y a du vrai dans ce que vous dites l\'e0\~; seulement, il faudra que le coup de collier soit dr\'f4le pour qu\rquote il rende jamais bon et honn\'eate mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m\rquote a fait ce que je suis\'85
+ un bambocheur fini\'85
+\par
+\par \endash \~Les ouvriers de M.\~Hardy vont venir\~; vous \'eates leur camarade, vous n\rquote avez aucun int\'e9r\'eat \'e0 les tromper\~; ils vous croiront\'85 Joignez-vous \'e0 moi pour les d\'e9cider\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 quitter cette fabrique o\'f9 ils s\rquote amollissent, o\'f9 ils s\rquote \'e9nervent dans l\rquote \'e9go\'efsme sans songer \'e0 leurs fr\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Mais s\rquote ils quittent la fabrique, comment vivront-ils\~?
+\par
+\par \endash \~On y pourvoira\'85 jusqu\rquote au grand jour.
+\par
+\par \endash \~Et jusque-l\'e0 que faire\~?
+\par
+\par \endash \~Ce que vous avez fait cette nuit\~: boire, rire et chanter, et apr\'e8s, pour tout travail, s\rquote habituer dans la chambre au maniement des armes.
+\par
+\par \endash \~Et qui fait venir ces ouvriers ici\~?
+\par
+\par \endash \~Quelqu\rquote un leur a d\'e9j\'e0 parl\'e9\~; on leur a fait parvenir des imprim\'e9s o\'f9 on leur reprochait leur indiff\'e9rence pour leurs fr\'e8res\'85 Voyons, m\rquote appuierez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous appuierai\'85 d\rquote autant plus que je commence \'e0 me\'85 soutenir difficilement moi-m\'eame\'85 Je ne tenais au monde qu\rquote \'e0 C\'e9physe\~; je sens que je suis sur une mauvaise pente\'85 vous me poussez encore\'85
+ Roule ta bosse\~! aller au diable d\rquote une fa\'e7on ou d\rquote une autre, \'e7a m\rquote est \'e9gal\'85 Buvons\'85
+\par
+\par \endash \~Buvons \'e0 l\rquote orgie de la nuit prochaine\'85 la derni\'e8re n\rquote \'e9tait qu\rquote une orgie de novice\'85
+\par
+\par \endash \~En quoi \'eates-vous donc fait, vous\~? Je vous regardais, pas un instant je ne vous ai vu rougir ou sourire\'85 ou vous \'e9mouvoir\'85 vous \'e9tiez l\'e0, plant\'e9 comme un homme de fer.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire rire\'85 mais, cette nuit\'85 je rirai.
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas si c\rquote est l\rquote eau-de-vie\'85 mais je veux que le diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous rirez cette nuit\~!
+\par
+\par En ce disant, le jeune homme se leva en tr\'e9buchant\~; il commen\'e7ait \'e0 \'eatre ivre de nouveau. On frappa \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~Entrez.
+\par
+\par L\rquote h\'f4te du cabaret parut.
+\par
+\par \endash \~Il y a en bas un jeune homme\~; il s\rquote appelle M.\~Olivier\~; il demande M.\~Morok.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi\~; faites monter. L\rquote h\'f4te sortit.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un de nos hommes\~; mais il est seul, dit Morok, dont la rude figure exprima le d\'e9sappointement. Seul\'85 cela m\rquote \'e9tonne\'85 j\rquote en attendais plusieurs\'85 le connaissez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Olivier\'85 oui\'85 un blond\'85 il me semble\'85
+\par
+\par \endash \~Nous le verrons bien\'85 le voici.
+\par
+\par En effet, un jeune homme d\rquote une figure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet.
+\par
+\par \endash \~Tiens\'85 Couche-tout-nu\~! s\rquote \'e9cria-t-il \'e0 la vue du convive de Morok.
+\par
+\par \endash \~Moi-m\'eame. Il y a des si\'e8cles qu\rquote on ne t\rquote a vu, Olivier.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est tout simple\'85 mon gar\'e7on, nous ne travaillons pas au m\'eame endroit.
+\par
+\par \endash \~Mais vous \'eates seul\~? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~On peut parler devant lui\'85 il est des n\'f4tres. Mais comment \'eates-vous seul\~?
+\par
+\par \endash \~Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.
+\par
+\par \endash \~Ils refusent\'85 et moi aussi.
+\par
+\par \endash \~Comment, mordieu\~! ils refusent\~?\'85 Ils n\rquote ont donc pas plus de t\'eate que des femmes\~? s\rquote \'e9cria Morok les dents serr\'e9es de rage.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez-moi, reprit froidement Olivier\~: nous avons re\'e7u vos lettres, vu votre argent\~; nous avons eu la preuve qu\rquote il \'e9tait, en effet, affili\'e9 \'e0 des soci\'e9t\'e9s secr\'e8tes o\'f9 nous connaissons plusieurs personnes.
+
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 pourquoi h\'e9sitez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, rien ne nous prouve que ces soci\'e9t\'e9s soient pr\'eates pour un mouvement.
+\par
+\par \endash \~Je vous le dis, moi\'85
+\par
+\par \endash \~Il le\'85 dit\'85 lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je\'85 l\rquote affirme\'85 }{\i En avant, marchons\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d\rquote ailleurs nous avons r\'e9fl\'e9chi\'85 Pendant huit jours, l\rquote atelier a \'e9t\'e9 divis\'e9\~; hier encore la discussion a \'e9t\'e9 vive, p\'e9nible\~; mais ce matin le p\'e8
+re Simon nous a fait venir\~; on s\rquote est expliqu\'e9 devant lui\~; il nous a convaincus\'85 nous attendrons\~; si le mouvement \'e9clate\'85 nous verrons\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est votre dernier mot\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est notre dernier mot.
+\par
+\par \endash \~Silence\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup Couche-tout-nu en pr\'eatant l\rquote oreille et en se balan\'e7ant sur ses jambes avin\'e9es\~; on dirait au loin les cris d\rquote une foule\'85
+\par
+\par En effet, on entendit d\rquote abord sourdre, puis cro\'eetre de moment en moment une rumeur \'e9loign\'e9e, qui peu \'e0 peu devint formidable.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? dit Olivier surpris.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, reprit Morok en souriant d\rquote un air sinistre, je me rappelle que l\rquote h\'f4te m\rquote a dit en entrant qu\rquote il y avait une grande fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos camarades vous vous \'e9
+tiez s\'e9par\'e9s des autres ouvriers de M.\~Hardy, comme je le croyais, ces gens, qui commencent \'e0 hurler, auraient \'e9t\'e9 pour vous\'85 au lieu d\rquote \'eatre contre vous\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ce rendez-vous \'e9tait donc un guet-apens m\'e9nag\'e9 pour armer les ouvriers de M.\~Hardy les uns contre les autres\~! s\rquote \'e9cria Olivier\~; vous esp\'e9riez donc que nous aurions fait cause commune avec les gens que l\rquote
+on excite contre la fabrique, et que\'85
+\par
+\par Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hurlements, de sifflets, \'e9branla le cabaret.
+\par
+\par Au m\'eame instant la porte s\rquote ouvrit brusquement, et le cabaretier, p\'e2le, tremblant, se pr\'e9cipita dans le cabinet en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Messieurs\~!\'85 est-ce qu\rquote il y a quelqu\rquote un parmi vous qui appartienne \'e0 la fabrique de M.\~Hardy\~?
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 dit Olivier.
+\par
+\par \endash \~Alors vous \'eates perdu\~!\'85 voil\'e0 les }{\i Loups }{qui arrivent en masse, ils crient qu\rquote il y a ici des }{\i D\'e9vorants }{de chez M.\~Hardy, et ils demandent bataille\'85 \'e0 moins que les }{\i D\'e9vorants }{
+ne renient la fabrique et qu\rquote ils ne se mettent de leur bord.
+\par
+\par \endash \~Plus de doute, c\rquote \'e9tait un pi\'e8ge\~!\'85 s\rquote \'e9cria Olivier en regardant Morok et Couche-tout-nu d\rquote un air mena\'e7ant\~; on comptait nous compromettre si mes camarades \'e9taient venus\~!
+\par
+\par \endash \~Un pi\'e8ge\'85 moi\'85 Olivier\~?\'85 dit Couche-tout-nu en balbutiant, jamais\~!
+\par
+\par \endash \~Bataille aux }{\i D\'e9vorants }{ou qu\rquote ils viennent avec les }{\i Loups\~! }{cria tout d\rquote une voix la foule irrit\'e9e, qui paraissait envahir la maison.
+\par
+\par \endash \~Venez\'85 s\rquote \'e9cria le cabaretier\~; et, sans donner \'e0 Olivier le temps de lui r\'e9pondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une fen\'eatre qui donnait sur le toit d\rquote un appentis peu \'e9lev\'e9, il lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Sauvez-vous par cette fen\'eatre, laissez-vous glisser, et gagnez les champs\~; il est temps\'85
+\par
+\par Et comme le jeune ouvrier h\'e9sitait, le cabaretier ajouta avec effroi\~:
+\par
+\par \endash \~Seul contre deux cents, que voulez-vous faire\~? Une minute de plus et vous \'eates perdu\'85 Les entendez-vous\~? Ils sont entr\'e9s dans la cour, ils montent.
+\par
+\par En effet, \'e0 ce moment les hu\'e9es, les sifflets, les cris, redoubl\'e8rent de violence\~; l\rquote escalier de bois qui conduisait au premier \'e9tage s\rquote \'e9branla sous les pas pr\'e9cipit\'e9s de plusieurs personnes, et ce cri arriva per\'e7
+ant et proche\~:
+\par
+\par \endash \~Bataille aux }{\i D\'e9vorants\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Sauve-toi, Olivier s\rquote \'e9cria Couche-tout-nu presque d\'e9gris\'e9 par le danger.
+\par
+\par \'c0 peine avait-il prononc\'e9 ces mots, que la porte de la grande salle qui pr\'e9c\'e9dait ce cabinet s\rquote ouvrit avec un fracas \'e9pouvantable.
+\par
+\par \endash \~Les voil\'e0\~!\'85 dit le cabaretier en joignant les mains avec effroi. Puis courant \'e0 Olivier, il le poussa pour ainsi dire par la fen\'eatre\~; car, une jambe sur l\rquote appui, l\rquote ouvrier h\'e9sitait encore.
+\par
+\par La crois\'e9e referm\'e9e, le tavernier revint aupr\'e8s de Morok \'e0 l\rquote instant o\'f9 celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle o\'f9 les chefs des }{\i Loups }{venaient de faire irruption, pendant que leurs compagnons vocif\'e9
+raient dans la cour et dans l\rquote escalier. Huit ou dix de ces insens\'e9s, que l\rquote on poussait \'e0 leur insu \'e0 ces sc\'e8nes de d\'e9sordre, s\rquote \'e9taient des premiers pr\'e9cipit\'e9s dans la salle, les traits anim\'e9
+s par le vin et par la col\'e8re\~: la plupart \'e9taient arm\'e9s de longs b\'e2tons. Un carrier d\rquote une taille et d\rquote une force hercul\'e9ennes, coiff\'e9 d\rquote un mauvais mouchoir rouge dont les lambeaux flottaient sur ses \'e9paules, mis
+\'e9rablement v\'eatu d\rquote une peau de bique \'e0 moiti\'e9 us\'e9e, brandissait une lourde pince de fer, et paraissait diriger le mouvement\~; les yeux inject\'e9s de sang, la physionomie mena\'e7ante et f\'e9roce, il s\rquote avan\'e7
+a vers le cabinet, faisant mine de vouloir repousser Morok, et s\rquote \'e9criant d\rquote une voix tonnante\~:
+\par
+\par \endash \~O\'f9 sont les }{\i D\'e9vorants\~!\'85 }{les }{\i Loups }{en veulent manger\~! Le cabaretier h\'e2ta d\rquote ouvrir la porte du cabinet en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a personne, mes amis\'85 il n\rquote y a personne\'85 voyez vous-m\'eames.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, dit le carrier surpris, apr\'e8s avoir jet\'e9 un coup d\rquote \'9cil dans le cabinet\~; o\'f9 sont-ils donc\~? on nous avait dit qu\rquote il y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient march\'e9
+ avec nous sur la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les }{\i Loups }{auraient mordu\~!
+\par
+\par \endash \~S\rquote ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront\~: il faut les attendre.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui, attendons-les.
+\par
+\par \endash \~On se verra de plus pr\'e8s\~!
+\par
+\par \endash \~Puisque les }{\i Loups }{veulent voir des }{\i D\'e9vorants, }{dit Morok, pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces m\'e9cr\'e9ants, de ces ath\'e9es\'85 Aux premiers hurlements des }{\i Loups\'85 }{
+ils sortiraient, il y aurait bataille\'85
+\par
+\par \endash \~Il y aurait\'85 bataille, r\'e9p\'e9ta machinalement Couche-tout-nu.
+\par
+\par \endash \~\'c0 moins que les }{\i Loups }{n\rquote aient peur des }{\i D\'e9vorants\~! }{ajouta Morok.
+\par
+\par \endash \~Puisque tu parles de peur\'85 toi\~! tu vas marcher avec nous\'85 et tu nous verras aux prises\~! s\rquote \'e9cria le formidable carrier d\rquote une voix tonnante et s\rquote avan\'e7ant vers Morok.
+\par
+\par Et nombre de voix se joignirent \'e0 la voix du carrier.
+\par
+\par \endash \~Les }{\i Loups }{avoir peur des }{\i D\'e9vorants\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Ce serait la premi\'e8re fois.
+\par
+\par \endash \~La bataille\'85 la bataille\~! et que \'e7a finisse\~!
+\par
+\par \endash \~\'c7a nous assomme \'e0 la fin\'85 Pourquoi tant de mis\'e8re pour nous et tant de bonheur pour eux\~?
+\par
+\par \endash \~Ils ont dit que les carriers \'e9taient des b\'eates brutes, bonnes \'e0 monter dans les roues de carri\'e8re comme des chiens de tournebroche, dit un \'e9missaire du baron Tripeaud.
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote eux autres }{\i D\'e9vorants }{se feraient des casquettes avec la peau des }{\i Loups, }{ajouta un autre.
+\par
+\par \endash \~Ni eux ni leurs familles ne vont jamais \'e0 la messe. C\rquote est des pa\'efens\'85 des vrais chiens\~! cria un \'e9missaire de l\rquote abb\'e9 pr\'eacheur.
+\par
+\par \endash \~Eux, \'e0 la bonne heure\'85 faut bien qu\rquote ils fassent le dimanche \'e0 leur mani\'e8re\~! mais leurs femmes, ne pas aller \'e0 la messe\'85 \'e7a crie vengeance\'85
+\par
+\par \endash \~Aussi le cur\'e9 a dit que cette fabrique-l\'e0, \'e0 cause de ses abominations, serait capable d\rquote attirer le chol\'e9ra sur le pays\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, il l\rquote a dit au pr\'eache.
+\par
+\par \endash \~Nos femmes l\rquote ont entendu\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, \'e0 bas les }{\i D\'e9vorants, }{qui veulent attirer le chol\'e9ra sur le pays\~!
+\par
+\par \endash \~Bataille\~!\'85 bataille\~!\'85 cria-t-on en ch\'9cur.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la fabrique, donc\~! mes braves }{\i Loups\~! }{cria Morok d\rquote une voix de stentor, \'e0 la fabrique\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, \'e0 la fabrique\~! r\'e9p\'e9ta la foule avec des tr\'e9pignements furieux, car, peu \'e0 peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir dans la grande salle ou sur l\rquote escalier s\rquote y \'e9taient entass\'e9s.
+\par
+\par Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu \'e0 lui-m\'eame, il dit tout bas \'e0 Morok\~:
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est donc un carnage que vous voulez\~? Je n\rquote en puis plus.
+\par
+\par \endash \~Nous aurons le temps d\rquote avertir la fabrique\'85 Nous les quitterons en route, lui dit Morok.
+\par
+\par Puis il cria tout haut en s\rquote adressant \'e0 l\rquote h\'f4te, effray\'e9 de ce d\'e9sordre\~:
+\par
+\par \endash \~De l\rquote eau-de-vie\~! que l\rquote on puisse boire \'e0 la sant\'e9 des braves }{\i Loups. }{C\rquote est moi qui r\'e9gale.
+\par
+\par Et il jeta de l\rquote argent au cabaretier, qui disparut et revint bient\'f4t avec plusieurs bouteilles d\rquote eau-de-vie et quelques verres.
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! des verres\~! s\rquote \'e9cria Morok\~; est-ce que des camarades comme nous boivent dans des verres\~?\'85
+\par
+\par Et, faisant sauter le bouchon d\rquote une bouteille, il porta le goulot \'e0 ses l\'e8vres et la passa au gigantesque carrier apr\'e8s avoir bu.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure, dit le carrier, \'e0 la r\'e9galade\~! capon qui s\rquote en d\'e9dit\~! \'e7a va aiguiser les dents des }{\i Loups\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{\'c0 vous autres, camarades\~! dit Morok en distribuant les bouteilles.
+\par
+\par \endash \~Il y aura du sang \'e0 la fin de tout \'e7a, murmura Couche-tout-nu, qui, malgr\'e9 son \'e9tat d\rquote ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations.
+\par
+\par En effet, bient\'f4t le nombreux rassemblement quitta la cour du cabaret pour courir en masse \'e0 la fabrique de M.\~Hardy.
+\par
+\par Ceux des ouvriers et habitants du village qui n\rquote avaient pas voulu prendre part \'e0 ce mouvement d\rquote hostilit\'e9 (et ils \'e9taient en majorit\'e9) ne parurent pas au moment o\'f9 la troupe mena\'e7ante traversa la rue principale\~
+; mais un assez grand nombre de femmes, fanatis\'e9es par les pr\'e9dications de l\rquote abb\'e9 encourag\'e8rent par leurs cris la troupe militante. \'c0 sa t\'eate s\rquote avan\'e7ait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pince de fer\~
+; puis derri\'e8re lui, p\'eale-m\'eale, arm\'e9s les uns de b\'e2tons, les autres de pierres, suivait le gros de la troupe. Les t\'eates, encore exalt\'e9es par de r\'e9centes libations d\rquote eau-de-vie, \'e9taient arriv\'e9es \'e0 un \'e9tat d
+\rquote effervescence effrayante. Les physionomies \'e9taient farouches, enflamm\'e9s, terribles. Ce d\'e9cha\'eenement des plus mauvaises passions faisait pressentir de d\'e9plorables cons\'e9
+quences. Se tenant pas le bras et marchant quatre ou cinq de front, les }{\i Loups }{s\rquote excitaient encore par leurs chants de guerre r\'e9p\'e9t\'e9s avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet\~:
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\i \'c9lan\'e7ons-nous, pleins d\rquote assurance,
+\par Exer\'e7ons nos bras rigoureux.
+\par Eh bien\~! nous voil\'e0 devant eux\~! (Bis.)
+\par Enfants d\rquote un roi brillant de gloire,
+\par C\rquote est aujourd\rquote hui que sans p\'e2lir
+\par Il faut savoir vaincre ou mourir\~;
+\par La mort, la mort ou la victoire\~!
+\par Du grand roi Salomon}{\cs30\b\i\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Les }{\i Loups }{et les
+}{\i Gavots, }{entre autres, font remonter l\rquote institution de leur compagnonnage jusqu\rquote au roi Salomon. (Voir, pour plus de d\'e9tails, le curieux ouvrage de M.\~Agricol Perdiguier, que nous avons d\'e9j\'e0 cit\'e9 et d\rquote o\'f9
+ ce chant de guerre est extrait.)}}}{\i intr\'e9pides enfants,
+\par Faisons, faisons un noble effort,
+\par Nous serons triomphants.}{
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre \'e0 la fabrique.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800255}{\*\bkmkstart _Toc97807991}II. La maison commune.
+{\*\bkmkend _Toc92800255}{\*\bkmkend _Toc97807991}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pendant que les }{\i Loups, }{ainsi qu\rquote on vient de le voir, se pr\'e9paraient \'e0
+ une sauvage agression contre les }{\i D\'e9vorants, }{la fabrique de M.\~Hardy avait, cette matin\'e9e-l\'e0, un air de f\'eate parfaitement d\rquote accord avec la s\'e9r\'e9nit\'e9 du ciel\~; car le vent \'e9
+tait au nord et le froid assez piquant pour une belle journ\'e9e de mars.
+\par
+\par Neuf heures du matin venaient de sonner \'e0 l\rquote horloge de la }{\i maison commune }{des ouvriers, s\'e9par\'e9e des ateliers par une large route plant\'e9e d\rquote arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette imposante masse de b\'e2
+timents situ\'e9s \'e0 une lieue de Paris, dans une position aussi riante que salubre, d\rquote o\'f9 l\rquote on apercevait les coteaux bois\'e9s et pittoresques qui, de ce c\'f4t\'e9, dominent la grande ville. Rien n\rquote \'e9tait d\rquote
+un aspect plus simple et plus gai que la maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges s\rquote avan\'e7ait au-del\'e0 des murailles blanches, coup\'e9 \'e7\'e0 et l\'e0 par de larges assises de briques qui contrastaient agr\'e9
+ablement avec la couleur verte des persiennes du premier et du second \'e9tage. Ces b\'e2timents, expos\'e9s au midi et au levant, \'e9taient entour\'e9s d\rquote un vaste jardin de dix arpents, ici plant\'e9 d\rquote arbres en quinconce, l\'e0 distribu
+\'e9 en potager et en verger.
+\par
+\par Avant de continuer cette description, qui peut-\'eatre semblera quelque peu }{\i f\'e9erique, }{\'e9tablissons d\rquote abord que les }{\i merveilles }{dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas \'eatre consid\'e9r\'e9
+es comme des utopies, comme des r\'eaves\~; rien, au contraire, n\rquote \'e9tait plus positif, et m\'eame, h\'e2tons-nous de le dire et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singuli\'e8rement de poids et d\rquote int\'e9r
+\'eat \'e0 la chose), ces merveilles \'e9taient le r\'e9sultat d\rquote une }{\i excellente sp\'e9culation, }{et, au r\'e9sum\'e9, repr\'e9sentaient un }{\i placement aussi lucratif qu\rquote assur\'e9.}{
+\par
+\par Entreprendre une chose belle, utile et grande\~; douer un nombre consid\'e9rable de cr\'e9atures humaines d\rquote un bien-\'eatre id\'e9al, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamn\'e9es\~
+; les instruire, les relever \'e0 leurs propres yeux\~; leur faire pr\'e9f\'e9rer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plut\'f4t \'e0 ces \'e9tourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour \'e9chapper \'e0 la conscience de leur d
+\'e9plorable destin\'e9e\~: leur faire pr\'e9f\'e9rer \'e0 cela les plaisirs de l\rquote intelligence, le d\'e9lassement des arts\~; moraliser, en un mot, l\rquote homme par le bonheur\~; enfin, gr\'e2ce \'e0 une g\'e9n\'e9reuse initiative, \'e0
+ un exemple d\rquote une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l\rquote humanit\'e9, et }{\i faire }{en m\'eame temps, pour ainsi dire }{\i forc\'e9ment une excellente affaire\'85 }{ceci para\'eet fabuleux. Tel \'e9
+tait cependant le secret des merveilles dont nous parlons.
+\par
+\par Entrons dans l\rquote int\'e9rieur de la fabrique.
+\par
+\par Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plus heureuses pens\'e9es en songeant \'e0 Ang\'e8le, et achevait sa }{\i toilette }{avec une certaine coquetterie, afin d\rquote aller trouver sa fianc\'e9e.
+\par
+\par Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, \'e0 raison du prix incroyablement minime de }{\i soixante-quinze francs }{par an, comme les autres c\'e9libataires. Ce logement situ\'e9 au deuxi\'e8me \'e9tage, se composait d
+\rquote une belle chambre et d\rquote un cabinet expos\'e9s en plein midi et donnant sur le jardin\~; le plancher, de sapin, \'e9tait d\rquote une blancheur parfaite\~; le lit de fer, garni d\rquote une paillasse de feuilles de ma\'efs, d\rquote
+un excellent matelas et de moelleuses couvertures\~; un bec de gaz et la bouche d\rquote un calorif\'e8re donnaient, selon le besoin, de la lumi\'e8re et une douce chaleur dans la pi\'e8ce, tapiss\'e9e d\rquote un joli papier perse, et orn\'e9
+e de rideaux pareils\~; une commode, une table en noyer, quelques chaises, une petite biblioth\'e8que, composaient l\rquote ameublement d\rquote Agricol\~
+; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d\rquote un robinet donnant de l\rquote eau \'e0 volont\'e9. Si l\rquote
+on compare ce logement agr\'e9able, salubre, commode, \'e0 la mansarde obscure, glaciale et d\'e9labr\'e9e que le digne gar\'e7on payait quatre-vingt-dix francs par an dans la maison de sa m\'e8re, et qu\rquote
+il lui fallait aller gagner chaque soir en faisant plus d\rquote une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu\rquote il faisait \'e0 son affection pour cette excellente femme.
+\par
+\par Agricol, apr\'e8s avoir jet\'e9 un dernier coup d\rquote \'9cil assez satisfait sur son miroir en peignant sa moustache et sa large imp\'e9riale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Ang\'e8le \'e0 la lingerie commune\~; le corridor qu\rquote
+il traversa \'e9tait large, \'e9clair\'e9 par le haut, et planch\'e9i\'e9 de sapin d\rquote une extr\'eame propret\'e9. Malgr\'e9 les quelques ferments de discorde jet\'e9s depuis peu par les ennemis de M.\~Hardy au milieu de l\rquote association d
+\rquote ouvriers si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant plusieurs portes ouvertes, \'e9
+changea cordialement un bonjour matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit prestement l\rquote escalier, traversa la cour en boulingrin, plant\'e9e d\rquote arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d\rquote
+eau vive, et gagna l\rquote autre aile du b\'e2timent. L\'e0 se trouvait l\rquote atelier o\'f9 une partie des femmes et des filles des ouvriers associ\'e9s, qui n\rquote \'e9taient pas employ\'e9es \'e0
+ la fabrique, confectionnaient les effets de lingerie. Cette main-d\rquote \'9cuvre, jointe \'e0 l\rquote \'e9norme \'e9conomie provenant de l\rquote achat des toiles en gros, fait directement dans les fabriques par l\rquote association, r\'e9
+duisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Apr\'e8s avoir travers\'e9 l\rquote atelier de lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien a\'e9r\'e9 pendant l\rquote \'e9t\'e9, bien chauff\'e9 pendant l\rquote
+hiver, Agricol alla frapper \'e0 la porte de la m\'e8re d\rquote Ang\'e8le.
+\par
+\par Si nous disons quelques mots de ce logis, situ\'e9 au premier \'e9tage, expos\'e9 au levant et donnant sur le jardin, c\rquote est qu\rquote il offrait pour ainsi dire le sp\'e9cimen de l\rquote habitation du }{\i m\'e9nage }{dans l\rquote
+association, au prix toujours incroyablement minime de }{\i cent vingt-cinq francs }{par an. Une sorte de petite entr\'e9e donnant sur le corridor conduisait \'e0 une tr\'e8s grande chambre, de chaque c\'f4t\'e9 de laquelle se trouvait une cha
+mbre un peu moins grande, destin\'e9e \'e0 leur famille, lorsque filles ou gar\'e7ons \'e9taient trop grands pour continuer de coucher dans l\rquote un des deux dortoirs \'e9tablis comme des dortoirs de pension et destin\'e9
+s aux enfants des deux sexes. Chaque nuit la surveillance de ces dortoirs \'e9tait confi\'e9e \'e0 un p\'e8re ou \'e0 une m\'e8re de famille appartenant \'e0 l\rquote association. Le logement dont nous parlons se trouvant, comme tous les autres, compl\'e8
+tement d\'e9barrass\'e9 de l\rquote attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et en commun dans une autre partie du b\'e2timent, pouvait \'eatre tenu dans une extr\'eame propret\'e9
+. Un assez grand tapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une \'e9tag\'e8re en bois blanc bien cir\'e9, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de bronze dor\'e9, un lit, une commode et un secr\'e9taire d\rquote acajou, annon
+\'e7aient que les locataires de ce logis joignaient un peu de superflu \'e0 leur bien-\'eatre.
+\par
+\par Ang\'e8le, que l\rquote on pouvait d\'e8s ce moment appeler la fianc\'e9e d\rquote Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur trac\'e9 par le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux\~; cette charmante jeune fille, \'e2g\'e9
+e de dix-sept ans au plus, v\'eatue avec autant de simplicit\'e9 que de fra\'eecheur, \'e9tait assise \'e0 c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re. Lorsque Agricol entra, elle rougit l\'e9g\'e8rement \'e0 sa vue.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si votre m\'e8re y consent.
+\par
+\par \endash \~Certainement, monsieur Agricol, j\rquote y consens, r\'e9pondit cordialement la m\'e8re de la jeune fille. Elle n\rquote a pas voulu visiter la maison commune et ses d\'e9pendances, ni avec son p\'e8re, ni avec son fr\'e8
+re, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd\rquote hui dimanche\'85 C\rquote est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison \'e0 cette nouvelle d\'e9barqu\'e9e\~: il y a d\'e9j\'e0
+ une heure qu\rquote elle vous attend, et avec quelle impatience\~!
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol\~: en pensant au plaisir de vous voir, j\rquote ai oubli\'e9 l\rquote heure\'85 C\rquote est l\'e0 ma seule excuse.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! maman\'85 dit la jeune fille \'e0 sa m\'e8re d\rquote un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir dit cela\~?
+\par
+\par \endash \~Est-ce vrai, oui ou non\~? Je ne t\rquote en fais pas un reproche au contraire\~; va, mon enfant, M.\~Agricol t\rquote expliquera mieux que moi encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent \'e0 M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Agricol, dit Ang\'e8le en nouant les rubans de son joli bonnet, quel dommage que votre bonne petite s\'9cur adoptive ne soit pas avec vous\~!
+\par
+\par \endash \~La Mayeux\~? Vous avez raison, mademoiselle\~; mais ce ne sera que partie remise, et la visite qu\rquote elle nous a faite hier ne sera pas la derni\'e8re.
+\par
+\par La jeune fille, apr\'e8s avoir embrass\'e9 sa m\'e8re, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Ang\'e8le, si vous saviez combien j\rquote ai \'e9t\'e9 surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui \'e9tais habitu\'e9e \'e0 voir tant de mis\'e8re chez les pauvres ouvriers de notre province\'85 mis\'e8
+re que j\rquote ai partag\'e9e aussi\'85 tandis qu\rquote ici tout le monde a l\rquote air si heureux, si content\~!\'85 c\rquote est comme une f\'e9erie\~; en v\'e9rit\'e9, je crois r\'eaver\~; et quand je demande \'e0 ma m\'e8re l\rquote
+explication de cette f\'e9erie, elle me r\'e9pond\~: \'ab\~M.\~Agricol t\rquote expliquera cela.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce t\'e2che que je vais remplir, mademoiselle\~? dit Agricol avec un accent \'e0 la fois grave et tendre, c\rquote est que rien ne pouvait venir plus \'e0 propos.
+\par
+\par \endash \~Comment cela, monsieur Agricol\~?
+\par
+\par \endash \~Vous montrer cette maison, vous faire conna\'eetre toutes les ressources de notre association, c\rquote est pouvoir vous dire\~: Ici, mademoiselle, le travailleur, certain du pr\'e9sent, certain de l\rquote avenir, n\rquote
+est pas, comme tant de ses pauvres fr\'e8res, oblig\'e9 de renoncer aux plus doux besoins du c\'9cur\'85 au d\'e9sir de choisir une compagne pour la vie\'85 cela\'85 dans la crainte d\rquote unir sa mis\'e8re \'e0 une autre mis\'e8re.
+\par
+\par Ang\'e8le baissa les yeux et rougit.
+\par
+\par \endash \~Ici le travailleur peut se livrer sans inqui\'e9tude \'e0 l\rquote espoir des douces joies de la famille, bien s\'fbr de ne pas \'eatre d\'e9chir\'e9 plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont chers\~; ici, gr\'e2ce \'e0
+ l\rquote ordre, au travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits\~; en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant d\rquote un air plus tendre, c\rquote est vous prouver qu\rquote
+ici, mademoiselle, l\rquote on ne peut rien faire de plus raisonnable\'85 que de s\rquote aimer, et rien de plus sage\'85 que de se marier.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 Agricol, r\'e9pondit Ang\'e8le d\rquote une voix doucement \'e9mue et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote instant, mademoiselle, r\'e9pondit le forgeron, heureux du trouble qu\rquote il fit na\'eetre dans cette \'e2me ing\'e9nue. Mais tenez, nous sommes tout pr\'e8s du dortoir des petites filles. Ces oiseaux gazouilleurs sont d\'e9nich
+\'e9s depuis longtemps\~; allons-y.
+\par
+\par \endash \~Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Ang\'e8le entr\'e8rent bient\'f4t dans un vaste dortoir, pareil \'e0 celui d\rquote une excellente pension. Les petits lits en fer \'e9taient sym\'e9triquement rang\'e9s\~; \'e0 chacune des extr
+\'e9mit\'e9s se voyaient les lits des deux m\'e8res de famille qui remplissaient tour \'e0 tour le r\'f4le de surveillante.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! comme ce dortoir est bien distribu\'e9, monsieur Agricol\~! et quelle propret\'e9\~! Qui donc soigne cela si parfaitement\~?
+\par
+\par \endash \~Les enfants eux-m\'eames\~; il n\rquote y a pas ici de serviteurs\~; il existe entre ces bambins une \'e9mulation incroyable\~; c\rquote est \'e0 qui aura mieux fait son lit\~; cela les amuse au moins autant que de faire le lit de leur poup\'e9
+e. Les petites filles, vous le savez, adorent }{\i jouer au m\'e9nage. }{Eh bien, ici elles y jouent s\'e9rieusement, et le m\'e9nage se trouve merveilleusement fait\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! je comprends\'85 on utilise leurs go\'fbts naturels pour toutes ces sortes d\rquote amusements.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est l\'e0 tout le secret\~; vous les verrez partout tr\'e8s utilement occup\'e9es, et ravies de l\rquote importance que ces occupations leur donnent.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur Agricol, dit timidement Ang\'e8le, quand on compare ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, \'e0 ces horribles mansardes glac\'e9es o\'f9 les enfants sont entass\'e9s p\'eale-m\'ea
+le sur une mauvaise paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays\~!
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 Paris, donc\~! mademoiselle\'85 c\rquote est peut-\'eatre pis encore.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! combien il faut que M.\~Hardy soit bon, g\'e9n\'e9reux, et riche surtout, pour d\'e9penser tant d\rquote argent \'e0 faire du bien\~!
+\par
+\par \endash \~Je vais vous \'e9tonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en souriant, vous \'e9tonner tellement que peut-\'eatre vous ne me croirez pas\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi donc cela, monsieur Agricol\~?
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas certainement au monde un homme d\rquote un c\'9cur meilleur et plus g\'e9n\'e9reux que M.\~Hardy\~; il fait le bien pour le bien, sans songer \'e0 son int\'e9r\'eat\~; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Ang\'e8le, qu\rquote
+il serait l\rquote homme le plus \'e9go\'efste, le plus int\'e9ress\'e9, le plus avare, qu\rquote il trouverait encore un \'e9norme profit \'e0 nous mettre \'e0 m\'eame d\rquote \'eatre aussi heureux que nous le sommes.
+\par
+\par \endash \~Cela est-il possible, monsieur Agricol\~? Vous me le dites, je vous crois\~; mais si le bien est si facile\'85 et m\'eame si avantageux \'e0 faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle, c\rquote est qu\rquote il faut trois conditions bien rares \'e0 rencontrer chez la m\'eame personne\~:
+\par
+\par \endash \~}{\i Savoir, pouvoir, vouloir.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{H\'e9las\~! oui, ceux qui savent\'85 ne peuvent pas.
+\par
+\par \endash \~Et ceux qui peuvent ne savent pas.
+\par
+\par \endash \~Mais, M.\~Hardy, comment trouve-t-il tant d\rquote avantages au bien dont il vous fait jouir\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous expliquerai cela tout \'e0 l\rquote heure, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! quelle bonne et douce odeur de fruits\~! dit tout \'e0 coup Ang\'e8le.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que le fruitier commun n\rquote est pas loin\~: je parie que vous allez trouver encore l\'e0 plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir occup\'e9s ici, non pas \'e0 picorer, mais \'e0 travailler, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Ang\'e8le dans une grande salle garnie de tablettes o\'f9 des fruits d\rquote hiver \'e9taient sym\'e9triquement rang\'e9s\~; plusieurs enfants de sept \'e0 huit ans, proprement et chaudement v\'ea
+tus, rayonnant de sant\'e9, s\rquote occupaient gaiement, sous la surveillance d\rquote une femme, de s\'e9parer et de trier les fruits g\'e2t\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants\~; ces occupations sont des amusements pour eux, r\'e9pondent aux besoins de mouvement, d\rquote activit\'e9 de leur \'e2
+ge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employ\'e9.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, monsieur Agricol\~; combien tout cela est sagement ordonn\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~Et si vous les voyiez, ces bambins, \'e0 la cuisine, quels services ils rendent\~! Dirig\'e9s par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes.
+\par
+\par \endash \~Au fait, dit Ang\'e8le en souriant, \'e0 cet \'e2ge on aime tant \'e0 jouer }{\i \'e0 la d\'eenette\~!}{ ils doivent \'eatre ravis.
+\par
+\par \endash \~Justement et de m\'eame, sous le pr\'e9texte de }{\i jouer au jardinet, }{ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des l\'e9gumes, arrosent les fleurs, passent le r\'e2teau dans les all\'e9es, etc.\~
+; en un mot, cette arm\'e9e de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu\rquote \'e0 l\rquote \'e2ge de dix \'e0 douze ans sans rendre aucun service, ici est tr\'e8s utile\~; sauf trois heures d\rquote \'e9
+cole, bien suffisantes pour eux, depuis l\rquote \'e2ge de six ou sept ans, leurs r\'e9cr\'e9ations sont tr\'e8s s\'e9rieusement employ\'e9es, et certes ces chers petits \'eatres, par l\rquote \'e9conomie de }{\i grands bras }{
+que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu\rquote ils ne co\'fbtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu\rquote il y a dans la pr\'e9sence de l\rquote enfance, ainsi m\'eal\'e9e \'e0
+ tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacr\'e9, qui impose aux paroles, aux actions, une r\'e9serve toujours salutaire\~? L\rquote homme le plus grossier respecte l\rquote enfance\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 mesure que l\rquote on r\'e9fl\'e9chit, comme on voit en effet ici que tout est calcul\'e9 pour le bonheur de tous\~! dit Ang\'e8le avec admiration.
+\par
+\par \endash \~Et cela n\rquote a pas \'e9t\'e9 sans peine\~: il a fallu vaincre les pr\'e9jug\'e9s, la routine\'85 Mais tenez, mademoiselle Ang\'e8le\'85 nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n\rquote
+est pas aussi imposant que la cuisine d\rquote une caserne ou d\rquote une grande pension.
+\par
+\par En effet, l\rquote officine culinaire de la maison commune \'e9tait immense\~; tous ses ustensiles \'e9tincelaient de propret\'e9\~; puis, gr\'e2ce aux proc\'e9d\'e9s aussi merveilleux qu\rquote \'e9
+conomiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu\rquote ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande \'e9chelle) non seulement le foyer et les fourneaux \'e9taient aliment\'e9
+s avec une quantit\'e9 de combustible deux fois moindre que celle que chaque m\'e9nage e\'fbt individuellement d\'e9pens\'e9e, mais l\rquote exc\'e9dent de calorique suffisait, au moyen d\rquote un calorif\'e8re parfaitement organis\'e9, \'e0 r\'e9
+pandre une chaleur \'e9gale dans toutes les chambres de la maison commune. L\'e0 encore, des enfants, sous la direction des deux m\'e9nag\'e8res, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le s\'e9rieux qu\rquote ils mettaient \'e0
+ remplir leurs fonctions culinaires\~; il en \'e9tait de m\'eame de l\rquote aide qu\rquote ils apportaient \'e0 la boulangerie o\'f9 se confectionnait, \'e0 un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent }{\i pain de m\'e9nage, }
+{salubre et nourrissant, m\'e9lange de pur froment et de seigle, si pr\'e9f\'e9rable \'e0 ce pain blanc et l\'e9ger qui n\rquote obtient souvent ses qualit\'e9s qu\rquote \'e0 l\rquote aide de substances malfaisantes.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol \'e0 une digne matrone qui contemplait gravement les lentes \'e9volutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils \'e9taient glorieusement charg\'e9s de morceaux de b\'9c
+uf, de mouton et de veau, qui commen\'e7aient \'e0 prendre une couleur d\rquote un brun dor\'e9 des plus app\'e9tissantes\~; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol\~; selon le r\'e8glement, je ne d\'e9passe pas le seuil de la cuisine\~
+; je veux seulement la faire admirer \'e0 mademoiselle, qui est arriv\'e9e ici depuis peu de jours.
+\par
+\par \endash \~Admirez, mon gar\'e7on, admirez\'85 et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien\'85
+\par
+\par Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de l\'e8chefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des deux sexes, assis autour d\rquote une table, profond\'e9ment absorb\'e9s dans l\rquote
+exercice de leurs fonctions, qui consistaient \'e0 pelurer les pommes de terre et \'e0 \'e9plucher des herbes.
+\par
+\par \endash \~Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand\~? demanda Agricol en riant.
+\par
+\par \endash \~Ma foi\~! un vrai festin comme toujours, mon gar\'e7on\'85 Voil\'e0 la carte du d\'eener d\rquote aujourd\rquote hui\~: bonne soupe de l\'e9gumes au bouillon, b\'9cuf r\'f4
+ti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisin\'e9 que fait la m\'e8re Denis \'e0 la boulangerie et, c\rquote est le cas de le dire, \'e0 cette heure le four chauffe.
+\par
+\par \endash \~Ce que vous me dites l\'e0, madame Bertrand, me met furieusement en app\'e9tit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s\rquote aper\'e7oit bien quand c\rquote est votre tour d\rquote \'eatre de cuisine, ajouta-t-il d\rquote un air flatteur.
+\par
+\par \endash \~Allez, allez, grand moqueur\~! dit gaiement le cordon bleu de service.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est encore cela qui m\rquote \'e9tonne tant, monsieur Agricol, dit Ang\'e8le \'e0 Agricol en continuant de marcher \'e0 c\'f4t\'e9 de lui, c\rquote est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays,
+\'e0 celle que l\rquote on a ici.
+\par
+\par \endash \~Et pourtant nous ne d\'e9pensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour \'eatre beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour trois francs \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est \'e0 n\rquote y pas croire, monsieur Agricol. Comment est-ce donc possible\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est toujours gr\'e2ce \'e0 la baguette de M.\~Hardy\~! Je vous expliquerai cela tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! que j\rquote ai aussi d\rquote impatience de le voir, M.\~Hardy\~!
+\par
+\par \endash \~Vous le verrez bient\'f4t, peut-\'eatre aujourd\rquote hui\~; car on l\rquote attend d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre. Mais tenez, voici le r\'e9fectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d\rquote autres m\'e9
+nages, a pr\'e9f\'e9r\'e9 se faire apporter \'e0 manger chez elle\'85 Voyez donc quelle belle pi\'e8ce\'85 et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine\~!
+\par
+\par En effet, c\rquote \'e9tait une vaste salle b\'e2tie en forme de galerie et \'e9clair\'e9e par dix fen\'eatres ouvrant sur le jardin\~; des tables recouvertes de toile cir\'e9e bien luisante \'e9taient rang\'e9es pr\'e8s des murs\~
+: de sorte que, pendant l\rquote hiver, cette pi\'e8ce servait le soir, apr\'e8s les travaux, de salle de r\'e9union et de veill\'e9e, pour les ouvriers qui pr\'e9f\'e9raient passer la soir\'e9
+e en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauff\'e9e par le calorif\'e8re, brillamment \'e9clair\'e9e au gaz, les uns lisaient, d\rquote autres jouaient aux cartes, ceux-l\'e0 causaient ou s
+\rquote occupaient de menus travaux.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas tout, dit Agricol \'e0 la jeune fille, vous trouverez, j\rquote en suis s\'fbr, cette pi\'e8ce encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le d
+imanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.
+\par
+\par \endash \~Vraiment\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Certainement, r\'e9pondit fi\'e8rement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens ex\'e9cutants, tr\'e8s capables de faire danser\~; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en ch\'9cur, hommes, femmes, enfants}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{
+ Nous serons compris de ceux qui ont entendu les admirables concerts de l\rquote Orph\'e9on, o\'f9 plus de mille ouvriers, hommes, femmes et enfants, chantent avec un merveilleux ensemble.}}}{
+. Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont emp\'each\'e9 nos concerts.
+\par
+\par \endash \~Autant de voix\~! cela doit \'eatre superbe.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est tr\'e8s beau, je vous assure\'85 M.\~Hardy a toujours beaucoup encourag\'e9 chez nous cette distraction d\rquote un effet si puissant, dit-il, et il a raison, sur l\rquote esprit et sur les m\'9c
+urs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, \'e0 ses frais, deux \'e9l\'e8ves du c\'e9l\'e8bre M.\~Wilhem\~; et, depuis, notre \'e9cole a fait de grand progr\'e8s. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Ang\'e8le, que, sans nous flatter, c\rquote
+est quelque chose d\rquote assez \'e9mouvant que d\rquote entendre environ deux cents voix diverses chanter en ch\'9cur quelque hymne au travail ou \'e0 la libert\'e9\'85 Vous entendez cela, et vous trouverez, j\rquote en suis s\'fbr qu\rquote
+il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d\rquote \'e9levant pour le c\'9cur, dans l\rquote accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je le crois\~; quel bonheur d\rquote habiter ici\~! Il n\rquote y a que des joies, car le travail ainsi m\'e9lang\'e9 de plaisirs devient un bonheur.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous l\'e0\'85 ce b\'e2timent isol\'e9, bien expos\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, quel est-il\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est notre salle de malades\'85 Heureusement, gr\'e2ce \'e0 notre r\'e9gime sain et salubre, elle n\rquote est pas souvent au complet\~; une cotisation annuelle nous permet d\rquote avoir un tr\'e8s bon m\'e9decin\~
+; de plus, une caisse de secours mutuels est organis\'e9e de telle sorte qu\rquote en cas de maladie chacun de nous re\'e7oit les deux tiers de ce qu\rquote il re\'e7oit en sant\'e9.
+\par
+\par \endash \~Comme tout cela est bien entendu\~! Et l\'e0-bas, monsieur Agricol, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la pelouse\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la buanderie et le lavoir d\rquote eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar, est le s\'e9choir\~; plus loin, les \'e9curies et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de la fabrique.
+\par
+\par \endash \~Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de toutes ces merveilles\~?
+\par
+\par \endash \~En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.
+\par
+\par Malheureusement la curiosit\'e9 d\rquote Ang\'e8le fut \'e0 ce moment d\'e9\'e7ue\~: la jeune fille se trouvait avec Agricol pr\'e8s d\rquote une barri\'e8re \'e0 claire voie servant de cl\'f4ture au jardin, du c\'f4t\'e9 de la grande all\'e9e qui s\'e9
+parait les ateliers de la maison commune. Tout \'e0 coup, une bouff\'e9e de vent apporta le bruit tr\'e8s lointain de fanfares guerri\'e8res et d\rquote une musique militaire\~; puis on entendit le galop retentissant de deux chevaux qui s\rquote
+approchaient rapidement, et bient\'f4t arriva, mont\'e9 sur un beau cheval noir \'e0 longue queue flottante et \'e0 la housse cramoisie, un officier g\'e9n\'e9ral\~; ainsi que sous l\rquote Empire, il portait des bottes \'e0 l\rquote \'e9cuy\'e8
+re et une culotte blanche\~; son uniforme bleu \'e9tincelait de broderie d\rquote or, le grand cordon rouge de la L\'e9gion d\rquote honneur \'e9tait pass\'e9 sur son \'e9paulette droite quatre fois \'e9toil\'e9e d\rquote
+argent, et son chapeau largement bord\'e9 d\rquote or \'e9tait garni de plumes blanches, distinction r\'e9serv\'e9e aux mar\'e9chaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre d\rquote une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus fi\'e8
+rement camp\'e9 sur son cheval de bataille.
+\par
+\par Au moment o\'f9 le mar\'e9chal Simon, car c\rquote \'e9tait lui, arrivait devant Ang\'e8le et Agricol, il arr\'eata brusquement sa monture sur ses jarrets, en descendit lestement, et jeta ses r\'eanes d\rquote or \'e0 un domestique en livr\'e9
+e qui le suivait \'e0 cheval.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 faudra-t-il attendre monsieur le duc\~? demanda le palefrenier.
+\par
+\par \endash \~Au bout de l\rquote all\'e9e, dit le mar\'e9chal. Et se d\'e9couvrant avec respect, il s\rquote avan\'e7a vivement, le chapeau \'e0 la main, au-devant d\rquote une personne qu\rquote Ang\'e8le et Agricol ne voyaient pas encore. Cette p
+ersonne parut bient\'f4t au d\'e9tour de l\rquote all\'e9e\~: c\rquote \'e9tait un vieillard \'e0 la figure \'e9nergique et intelligente\~
+: il portait une blouse fort propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe d\rquote \'e9cume de mer.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, mon bon p\'e8re, dit respectueusement le mar\'e9chal en embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, apr\'e8s lui avoir rendu tendrement son \'e9treinte, lui dit, voyant qu\rquote il conservait son chapeau \'e0 la main\~:
+\par
+\par \endash \~Couvre-toi donc, mon gar\'e7on\'85 Mais comme te voil\'e0 beau\~! ajouta-t-il en souriant.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, c\rquote est que je viens d\rquote assister \'e0 une revue tout pr\'e8s d\rquote ici\'85 et j\rquote ai profit\'e9 de cette occasion pour \'eatre plus t\'f4t pr\'e8s de vous.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7a\~! est-ce que l\rquote occasion m\rquote emp\'eachera d\rquote embrasser mes petites filles comme tous les dimanches\~?
+\par
+\par \endash \~Non, mon p\'e8re, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 qu\rquote as-tu donc\~? Tu sembles soucieux.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est qu\rquote en effet, mon p\'e8re, dit le mar\'e9chal d\rquote un air p\'e9niblement \'e9mu, j\rquote ai de graves choses \'e0 vous apprendre.
+\par
+\par \endash \~Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le mar\'e9chal et son p\'e8re disparurent au tournant de l\rquote all\'e9e. Ang\'e8le \'e9tait rest\'e9e si stup\'e9faite de ce que ce brillant officier g\'e9n\'e9ral, qu\rquote
+on appelait M.\~de\~duc, avait pour p\'e8re un vieil ouvrier en blouse, que, regardant Agricol d\rquote un air interdit, elle lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Comment\~! monsieur Agricol\'85 ce vieil ouvrier\'85
+\par
+\par \endash \~Est le p\'e8re de M.\~le mar\'e9chal duc de Ligny, l\rquote ami\'85 oui, je puis le dire, ajouta Agricol d\rquote une voix \'e9mue, l\rquote ami de mon p\'e8re \'e0 moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.
+\par
+\par \endash \~\'catre si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son p\'e8re\~! dit Ang\'e8le. Le mar\'e9chal doit avoir un bien noble c\'9cur, mais comment laisse-t-il son p\'e8re ouvrier\~?
+\par
+\par \endash \~Parce que le p\'e8re Simon ne quitterait son \'e9tat et sa fabrique pour rien au monde, il est n\'e9 ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu\rquote il ait pour fils un duc, un mar\'e9chal de France.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800256}{\*\bkmkstart _Toc97807992}III. Le secret.
+{\*\bkmkend _Toc92800256}{\*\bkmkend _Toc97807992}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Apr\'e8s que l\rquote \'e9tonnement fort naturel qu\rquote Ang\'e8le avait \'e9prouv\'e9 \'e0 l\rquote arriv\'e9
+e du mar\'e9chal Simon fut dissip\'e9, Agricol lui dit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne voudrais pas, mademoiselle Ang\'e8le, profiter de cette circonstance pour m\rquote \'e9pargner de vous dire le secret de toutes les merveilles de notre maison commune.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je ne vous aurais pas non plus laiss\'e9 manquer \'e0 votre promesse, monsieur Agricol, r\'e9pondit Ang\'e8le\~; ce que vous m\rquote avez d\'e9j\'e0 dit m\rquote int\'e9resse trop pour cela.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez-moi donc, mademoiselle, M.\~Hardy, en v\'e9ritable magicien, a prononc\'e9 trois mots cabalistiques\~: \endash ASSOCIATION, \endash COMMUNAUT\'c9, \endash FRATERNIT\'c9
+. Nous avons compris le sens de ces paroles, et les merveilles que vous voyez ont \'e9t\'e9 cr\'e9\'e9es, \'e0 notre grand avantage, et aussi, je vous le r\'e9p\'e8te, au grand avantage de M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est toujours cela qui me para\'eet extraordinaire, monsieur Agricol.
+\par
+\par \endash \~Supposez, mademoiselle, que M.\~Hardy, au lieu d\rquote \'eatre ce qu\rquote il est, e\'fbt \'e9t\'e9 seulement un sp\'e9culateur au c\'9cur sec, ne connaissant que le produit, se disant\~: \'ab\~Pour que ma fabriqu
+e me rapporte beaucoup, que faut-il\~? Main-d\rquote \'9cuvre parfaite, grande \'e9conomie de mati\'e8res premi\'e8res, parfait emploi du temps des ouvriers, en un mot, \'e9conomie de fabrication afin de produire \'e0 tr\'e8s bon march\'e9\~
+; excellence des produits afin de vendre tr\'e8s cher\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger davantage.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent \'e9t\'e9 satisfaites\'85 ainsi qu\rquote elles l\rquote ont \'e9t\'e9\~; mais comment\~? Le voici\~:
+\par
+\par M.\~Hardy, seulement sp\'e9culateur, se serait d\rquote abord dit\~: \'ab\~\'c9loign\'e9s de ma fabrique, les ouvriers, pour s\rquote y rendre, peineront, se levant plus t\'f4t, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si n\'e9
+cessaire aux travailleurs, mauvais calcul\~: ils s\rquote affaiblissent, l\rquote ouvrage s\rquote en ressent\~; puis l\rquote intemp\'e9rie des saisons empirera cette longue course\~; l\rquote ouvrier arrivera mouill\'e9, frissonnant de froid, \'e9nerv
+\'e9 avant le travail, et alors\'85 quel travail\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand \'e0 Lille j\rquote arrivais toute mouill\'e9e d\rquote une pluie froide \'e0 la manufacture, j\rquote en tremblais quelquefois toute la journ\'e9e \'e0 mon m\'e9tier.
+\par
+\par \endash \~Aussi, mademoiselle Ang\'e8le, le sp\'e9culateur dira\~: \'ab\~Loger mes ouvriers \'e0 la porte de ma fabrique c\rquote est obvier \'e0 cet inconv\'e9nient. Calculons\~: l\rquote ouvrier mari\'e9 paye en moyenne, dans Paris,
+deux cent cinquante francs par an}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ C\rquote
+est en effet, le prix moyen d\rquote un logement d\rquote ouvrier, compos\'e9 au plus de deux petites pi\'e8ces et d\rquote un cabinet, au troisi\'e8me ou au quatri\'e8me \'e9tage.}}}{\super , }{
+une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, \'e9troit, malsain, dans quelque rue noire et infecte\~; l\'e0 il vit entass\'e9 avec sa famille\~; aussi quelles sant\'e9s d\'e9labr\'e9es\~! toujours fi\'e9vreux, toujours ch\'e9tifs\~
+; et quel travail attendre d\rquote un fi\'e9vreux, d\rquote un ch\'e9tif\~? Quant aux ouvriers gar\'e7ons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons\~: j\rquote
+emploie cent quarante-six ouvriers mari\'e9s\~; ils payent donc \'e0 eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an\~; d\rquote autre part, j\rquote emploie cent quinze ouvriers gar\'e7
+ons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d\rquote un million.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers r\'e9unis\~!
+\par
+\par \endash \~Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an\~! Le prix d\rquote un logement de millionnaire\~; alors, que se dit notre sp\'e9culateur\~? \'ab\~Pour d\'e9cider mes ouvriers \'e0 abandonner leur demeure \'e0 Paris, je leur ferai d
+\rquote \'e9normes avantages. J\rquote irai jusqu\rquote \'e0 r\'e9duire de moiti\'e9 le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien a\'e9r\'e9s, bien expos\'e9s et facilement chauff\'e9s et \'e9clair
+\'e9s \'e0 peu de frais\~; ainsi, cent quarante-six m\'e9nages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze gar\'e7ons soixante-quinze francs, j\rquote ai un total de vingt-six \'e0 vingt-sept mille francs\'85 Un b\'e2
+timent assez vaste pour loger tout ce monde me co\'fbtera tout au plus cinq cent mille francs}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Ce chiffre est exact, peut-\'eatre m\'eame exag\'e9r\'e9\'85 Un b\'e2timent pareil, \'e0 une lieue de Paris, du c\'f4t\'e9 de Montrouge, avec toutes les grandes d
+\'e9pendances n\'e9cessaires, cuisine, buanderie, lavoir, etc., r\'e9servoir \'e0 gaz, prise d\rquote eau, calorif\'e8re, etc., entour\'e9 d\rquote un jardin de dix arpents, aurait, \'e0 l\rquote \'e9poque de ce r\'e9cit, \'e0 peine co\'fbt\'e9
+ cinq cent mille francs. Un constructeur exp\'e9riment\'e9 a bien voulu nous faire un devis d\'e9taill\'e9 qui confirme ce que nous avan\'e7ons. On voit donc que }{\i m\'eame \'e0 prix \'e9gal }{de ce que payent g\'e9n\'e9ralement les ouvriers, on pourr
+ait leur assurer des logements vraiment salubres et encore placer son argent \'e0 dix pour cent.}}}{. J\rquote aurai donc mon argent plac\'e9 au moins \'e0 cinq pour cent, et parfaitement assur\'e9, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer.\~
+\'bb
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur Agricol, je commence \'e0 comprendre comment il peut \'eatre quelquefois avantageux de faire le bien, m\'eame dans un int\'e9r\'eat d\rquote argent.
+\par
+\par \endash \~Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu\rquote \'e0 la longue les affaires faites avec droiture et loyaut\'e9 sont toujours bonnes. Mais revenons \'e0 notre sp\'e9culateur. \'ab\~Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers \'e9tablis \'e0
+ la porte de ma fabrique, bien log\'e9s, bien chauff\'e9s, et arrivant toujours vaillants \'e0 l\rquote atelier. Ce n\rquote est pas tout\'85 l\rquote ouvrier anglais, qui mange de bon b\'9cuf, qui boit de bonne bi\'e8re, fait, \'e0 temps \'e9
+gal, deux fois le travail de l\rquote ouvrier fran\'e7ais}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le fait a \'e9t\'e9 exp\'e9riment\'e9 lors des travaux du chemin de fer de Rouen. Les ouvriers fran\'e7ais qui, n\rquote ayant pas de famille, ont pu adopter le r\'e9gime des Anglais, ont fait au moins autant de besogne, r\'e9
+confort\'e9s qu\rquote ils \'e9taient par une nourriture saine et suffisante.}}}{\super , }{r\'e9duit \'e0 une d\'e9testable nourriture plus d\'e9bilitante que confortante, gr\'e2ce \'e0 l\rquote empoisonnement des denr\'e9
+es. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s\rquote ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien\~? Mais j\rquote y songe le r\'e9gime des casernes, des pensions et m\'eame des prisons, qu\rquote est-il\~
+? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-\'eatre impossible \'e0 r\'e9aliser sans cette association. Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines d\'e9testables, s
+\rquote associent pour n\rquote en faire qu\rquote une pour tous, mais tr\'e8s bonne, gr\'e2ce \'e0 des \'e9conomies de toute sorte, quel avantage pour moi\'85 et pour eux\~! Deux ou trois m\'e9nag\'e8res suffiraient chaque jour, aid\'e9
+es par des enfants, \'e0 pr\'e9parer les repas\~: au lieu d\rquote acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l\rquote association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient \'e0
+ mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d\rquote huile, de vin, etc., en s\rquote adressant directement aux producteurs}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nous avons dit que la voie de bois en falourdes ou cotrets revenait au pauvre \'e0 }{\i
+quatre-vingt-dix francs, }{il en est de m\'eame de tous les objets de consommation pris au d\'e9tail, le fractionnement et le d\'e9chet \'e9tant \'e0 son d\'e9savantage.}}}{. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d\rquote
+un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonn\'e9. Chaque semaine l\rquote association ach\'e8terait sur pied un b\'9cuf et quelques moutons, les m\'e9nag\'e8res feraient le pain, comme \'e0 la campagne\~
+; enfin, avec ces ressources, de l\rquote ordre et de l\rquote \'e9conomie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agr\'e9able et suffisante.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Ah\~! tout s\rquote explique maintenant, monsieur Agricol\~!
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas tout, mademoiselle\~; continuant le r\'f4le du sp\'e9culateur au c\'9cur sec, il se dit\~: \'ab\~Voici mes ouvriers bien log\'e9s, bien chauff\'e9s, bien nourris avec une \'e9conomie de moiti\'e9, qu\rquote
+ils soient aussi bien chaudement v\'eatus, leur sant\'e9 a toute chance d\rquote \'eatre parfaite, et la sant\'e9, c\rquote est le travail. L\rquote association ach\'e8tera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m
+\rquote assure) de chaudes et solides \'e9toffes, de bonnes et fortes toiles, qu\rquote une partie des femmes d\rquote ouvriers confectionneront en v\'eatements aussi bien que des tailleurs. Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures \'e9
+tant consid\'e9rable, l\rquote association obtiendra un rabais notable de l\rquote entrepreneur.\~\'bb Eh bien\~! mademoiselle Ang\'e8le, que dites-vous de notre sp\'e9culateur\~?
+\par
+\par \endash \~Je dis, monsieur Agricol, r\'e9pondit la jeune fille avec une admiration na\'efve, que c\rquote est \'e0 n\rquote y pas croire\~; et cela est si simple cependant\~!
+\par
+\par Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et ordinairement on n\rquote y songe gu\'e8re. Remarquez aussi que notre homme ne parle absolument qu\rquote au point de vue de son int\'e9r\'eat priv\'e9\'85 Ne consid\'e9rant que le c\'f4t\'e9
+ mat\'e9riel de la question, comptant pour rien l\rquote habitude de fraternit\'e9, d\rquote appui, de solidarit\'e9, qui na\'eet in\'e9vitablement de la vie commune, ne r\'e9fl\'e9chissant pas que le bien-\'eatre moralise et adoucit le caract\'e8re de l
+\rquote homme, ne se disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux faibles, ne songeant pas qu\rquote apr\'e8s tout }{\i l\rquote homme honn\'eate, actif et laborieux a droit, positivement droit, \'e0 exiger de la soci\'e9t\'e9
+ du travail et un salaire proportionn\'e9 aux besoins de sa condition\'85 }{non, notre sp\'e9culateur ne pense qu\rquote au produit brut\~; eh bien\~! vous le voyez non seulement il place s\'fbrement son argent en maisons \'e0
+ cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-\'eatre mat\'e9riel de ses ouvriers.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, monsieur Agricol.
+\par
+\par \endash \~Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai prouv\'e9 que notre sp\'e9culateur a aussi un grand avantage \'e0 donner \'e0 ses ouvriers, en outre de leur salaire r\'e9gulier, une part proportionnelle dans ses b\'e9n\'e9fices\~?
+
+\par
+\par \endash \~Cela me para\'eet plus difficile, monsieur Agricol.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.
+\par
+\par En conversant ainsi, Ang\'e8le et Agricol \'e9taient arriv\'e9s pr\'e8s de la porte du jardin de la maison commune.
+\par
+\par Une femme \'e2g\'e9e, v\'eatue tr\'e8s simplement, mais avec soin, s\rquote approcha d\rquote Agricol et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~M.\~Hardy est-il de retour \'e0 sa fabrique, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Non, madame, mais on l\rquote attend d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par \endash \~Aujourd\rquote hui, peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash \~Aujourd\rquote hui ou demain, madame.
+\par
+\par \endash \~On ne sait pas \'e0 quelle heure il sera ici, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne crois pas qu\rquote on le sache, madame\~; mais le portier de la fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M.\~Hardy, pourra peut-\'eatre vous en instruire.
+\par
+\par \endash \~Je vous remercie, monsieur.
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre service, madame.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Agricol, dit Ang\'e8le lorsque la femme qui venait d\rquote interroger le forgeron fut \'e9loign\'e9e, ne trouvez-vous pas que cette dame \'e9tait bien p\'e2le et avait l\rquote air bien \'e9mu\~?
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai remarqu\'e9 comme vous, mademoiselle\~; il m\rquote a sembl\'e9 voir rouler une larme dans ses yeux.
+\par
+\par \endash \~Oui, elle avait l\rquote air d\rquote avoir pleur\'e9. Pauvre femme\~! peut-\'eatre vient-elle demander quelques secours \'e0 M.\~Hardy\'85 Mais qu\rquote avez-vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif\~?
+\par
+\par Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme \'e2g\'e9e, \'e0 la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l\rquote aventure de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant \'e9tait venue si \'e9plor\'e9e, si \'e9
+mue, demander des nouvelles de M.\~Hardy, et qui avait appris peut-\'eatre trop tard qu\rquote elle avait \'e9t\'e9 suivie et espionn\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol \'e0 Ang\'e8le, mais la pr\'e9sence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne puis malheureusement pas vous parler, car ce n\rquote est pas mon secret \'e0 moi seul.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! rassurez-vous, monsieur Agricol, r\'e9pondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m\rquote apprenez m\rquote int\'e9resse tant que je ne d\'e9sire pas vous entendre parler d\rquote autre chose.
+\par
+\par \endash \~Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous \'e9coute, monsieur Agricol.
+\par
+\par \endash \~Parlons toujours au point de vue du sp\'e9culateur int\'e9ress\'e9. Il se dit\~: \'ab\~Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup\~; maintenant, pour obtenir de gros b\'e9n\'e9fices, que faire\~? Fabriquer \'e0
+ bon march\'e9, vendre tr\'e8s cher. Mais pas de bon march\'e9 sans l\rquote \'e9conomie de mati\'e8res premi\'e8res, sans la perfection des proc\'e9d\'e9s de fabrication, sans la c\'e9l\'e9rit\'e9 du travail. Or, malgr\'e9 ma surveillance, comment emp
+\'eacher mes ouvriers de prodiguer la mati\'e8re\~? comment les engager, chacun dans sa sp\'e9cialit\'e9, \'e0 chercher des proc\'e9d\'e9s plus simples, moins on\'e9reux\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, monsieur Agricol, comment faire\~?
+\par
+\par \endash \~\'bb\~Et ce n\rquote est pas tout, dira notre homme\~; pour vendre, tr\'e8s cher mes produits, il faut qu\rquote ils soient irr\'e9prochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien\~; ce n\rquote est pas assez\~: il faut qu\rquote
+ils fassent des chefs-d\rquote \'9cuvre.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur Agricol, une fois leur t\'e2che suffisamment accomplie, quel int\'e9r\'eat auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d\rquote \'9cuvre\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est le mot, mademoiselle Ang\'e8le, QUEL INT\'c9R\'caT ont-ils\~? Notre sp\'e9culateur aussi se dit bient\'f4t\~: \'ab\~Que mes ouvriers aient }{\i int\'e9r\'eat }{\'e0 \'e9conomiser la mati\'e8re premi\'e8re, }{\i int\'e9r\'eat }{\'e0
+ bien employer leur temps, }{\i int\'e9r\'eat }{\'e0 trouver des proc\'e9d\'e9s de fabrication meilleurs, }{\i int\'e9r\'eat }{\'e0 ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-d\rquote \'9cuvre\'85 alors mon but est atteint. Eh bien, }{\i int\'e9
+ressons }{mes ouvriers dans les b\'e9n\'e9fices que me procureront leur \'e9conomie, leur activit\'e9, leur z\'e8le, leur habilet\'e9\~: mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai\~: meilleure sera leur part et la mienne aussi.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Ah\~! maintenant je comprends, monsieur Agricol.
+\par
+\par \endash \~Et notre sp\'e9culateur sp\'e9culait bien\~; avant d\rquote \'eatre }{\i int\'e9ress\'e9, }{l\rquote ouvrier se disait\~: \'ab\~Peu m\rquote importe, \'e0 moi, qu\rquote \'e0 la journ\'e9e je fasse plus, qu\rquote \'e0 la tache je fasse mieux\~
+? Que m\rquote en revient-il\~? Rien\~! Eh bien, \'e0 strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j\rquote ai int\'e9r\'eat \'e0 avoir du z\'e8le, de l\rquote \'e9conomie. Oh\~! alors, tout change\~; je redouble d\rquote activit\'e9
+, je stimule celle des autres\~; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque \'e0 la fabrique, j\rquote ai le droit de lui dire\~: \'ab\~Fr\'e8re, nous souffrons tous plus ou moins de ta fain\'e9antise ou du tort que tu fais \'e0
+ la chose commune.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Et alors, comme l\rquote on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec esp\'e9rance, monsieur Agricol\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien l\'e0-dessus qu\rquote a compt\'e9 notre sp\'e9culateur\~; et il se dira encore\~: \'ab\~Des tr\'e9sors d\rquote exp\'e9rience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d\rquote
+occasion ou d\rquote encouragement\~; d\rquote excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d\rquote innover comme ils le pourraient, suivent indiff\'e9remment la routine\'85 Quel dommage\~! car un homme intelligent, occup\'e9 toute sa vie d\rquote
+un travail sp\'e9cial, doit d\'e9couvrir \'e0 la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite\~; je fonderai donc une sorte de comit\'e9 consultatif, j\rquote y appellerai mes chefs d\rquote atelier et mes ouvriers les plus habiles\~; notre int\'e9r
+\'eat est maintenant commun\~; il jaillira n\'e9cessairement de vives lumi\'e8res de ce foyer d\rquote intelligences pratiques\'85\~\'bb Le sp\'e9culateur ne se trompe pas\~; bient\'f4t frapp\'e9 des ressources incroyables, des mille proc\'e9d\'e9
+s nouveaux, ing\'e9nieux, parfaits tout \'e0 coup r\'e9v\'e9l\'e9s par les travailleurs\~: \'ab\~Mais malheureux\~! s\rquote \'e9cria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas\~? Ce qui me co\'fbte disons cent francs \'e0 fabriquer ne m\rquote
+en aurait co\'fbt\'e9 que cinquante, sans compter une \'e9norme \'e9conomie de temps. \endash Mon bourgeois, r\'e9pondit l\rquote ouvrier, qui n\rquote est pas plus b\'eate qu\rquote un autre, quel int\'e9r\'eat avais-je, moi, \'e0
+ ce que vous fassiez ou non une \'e9conomie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela\~? Aucun. \'c0 cette heure, c\rquote est autre chose\~; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos b\'e9n\'e9fices, vous me relevez \'e0 mes propres
+yeux en consultant mon exp\'e9rience, mon savoir\~; au lieu de me traiter comme une esp\'e8ce inf\'e9rieure, vous entrez en communion avec moi\~; il est de mon int\'e9r\'eat, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de t\'e2cher d\rquote acqu
+\'e9rir encore.\~\'bb Et voil\'e0, mademoiselle Ang\'e8le, comment le sp\'e9culateur organiserait des ateliers \'e0 faire honte et envie \'e0 ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au c\'9cur sec, il s\rquote agissait d\rquote
+un homme qui, joignant \'e0 la science des chiffres les tendres et g\'e9n\'e9reuses sympathies d\rquote un c\'9cur \'e9vang\'e9lique et l\rquote \'e9l\'e9vation d\rquote un esprit \'e9minent, \'e9tendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-
+\'eatre mat\'e9riel, mais sur l\rquote \'e9mancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles \'e0 d\'e9velopper leur intelligence, \'e0 rehausser leur c\'9cur, et qui, fort de l\rquote autorit\'e9
+ que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-l\'e0 de qui d\'e9pend le bonheur ou le malheur de trois cents cr\'e9atures humaines a aussi }{\i charge d\rquote \'e2mes, }{guiderait ceux qu\rquote il n\rquote appellerait plus ses
+ouvriers, mais ses fr\'e8res, dans les voies les plus droites, les plus nobles, t\'e2cherait de faire na\'eetre en eux le go\'fbt de l\rquote instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d\rquote une condition qui n\rquote
+est souvent accept\'e9e par d\rquote autres qu\rquote avec des larmes de mal\'e9diction et de d\'e9sespoir\'85 eh bien, mademoiselle Ang\'e8le, cet homme c\rquote est\'85 Mais tenez, mon Dieu\~!\'85 il ne pouvait arriver parmi nous qu\rquote au milieu d
+\rquote une b\'e9n\'e9diction\'85 le voil\'e0\'85 c\rquote est M.\~Hardy\~!
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur Agricol, dit Ang\'e8le \'e9mue en essuyant ses larmes, c\rquote est les mains jointes de reconnaissance qu\rquote il faudrait le recevoir.
+\par
+\par \endash \~Tenez\'85 voyez si cette noble et douce figure n\rquote est pas l\rquote image de cette \'e2me admirable.
+\par
+\par En effet, une voiture de poste, o\'f9 se trouvait M.\~Hardy avec M.\~de\~Blessac, l\rquote indigne ami qui le trahissait d\rquote une mani\'e8re si inf\'e2me, entrait \'e0 ce moment dans la cour de la fabrique.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d\rquote essayer d\rquote exposer dramatiquement, et qui se rattachent \'e0 l\rquote organisation du travail\~; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgr\'e9
+ les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins S\'c9RIEUX (il nous semble que l\rquote on abuse un peu de cette lourde \'e9pith\'e8te) sur la PROSP\'c9RIT\'c9 DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion\~: \'e0
+ savoir que jamais les classes laborieuses de la soci\'e9t\'e9 n\rquote ont \'e9t\'e9 plus mis\'e9rables\~; car jamais les salaires n\rquote ont \'e9t\'e9 moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs.
+\par
+\par Une preuve irr\'e9cusable de ce que nous avan\'e7ons, c\rquote est la tendance progressive des classes riches \'e0 venir en aide \'e0 ceux qui souffrent si cruellement. Les cr\'e8
+ches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., d\'e9montrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgr\'e9 les assurances officielles \'e0 l\rquote endroit de la }{\i prosp\'e9rit\'e9 g\'e9n\'e9
+rale, }{des maux terribles, mena\'e7ants, fermentent au fond de la soci\'e9t\'e9. Si g\'e9n\'e9reuses que soient ces tentatives isol\'e9es, individuelles, elles sont, elles doivent \'eatre plus qu\rquote
+insuffisantes. Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace\'85 mais ils s\rquote en garderont bien. Les gens }{\i s\'e9rieux }{discutent }{\i s\'e9rieusement }{l\rquote
+importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi }{\i s\'e9rieuse, }{et ils abandonnent aux chances de la commis\'e9ration priv\'e9
+e, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus d\'e9plorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux, }{\i s\rquote \'e9clairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force, }{
+mais si affam\'e9 par les d\'e9sastres d\rquote une impitoyable concurrence qu\rquote il manque m\'eame souvent du travail dont il a peine \'e0 vivre\~! Soit\'85 les gens }{\i s\'e9rieux }{ne daignent pas songer \'e0 ces formidables mis\'e8res\'85 Les }{
+\i hommes d\rquote \'c9tat }{sourient de piti\'e9 \'e0 la seule pens\'e9e d\rquote attacher leur nom \'e0 une initiative qui les entourerait d\rquote une popularit\'e9 bienfaisante et f\'e9conde. Soit\'85 tous pr\'e9f\'e8rent attendre le moment o\'f9
+ la question sociale \'e9clatera comme la foudre\'85 Alors\'85 au milieu de cette effrayante commotion qui \'e9branlera le monde, on verra ce que deviendront les questions }{\i s\'e9rieuses }{et les hommes }{\i s\'e9rieux }{
+de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-\'eatre ce sinistre avenir, c\rquote est donc encore aux sympathies priv\'e9es qu\rquote il faut s\rquote adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillit\'e9, au nom du salut de tous\'85
+
+\par
+\par Nous l\rquote avons dit il y a longtemps\~: SI LES RICHES SAVAIENT\~!\~!\~! Eh bien, r\'e9p\'e9tons-le, \'e0 la louange de l\rquote humanit\'e9, }{\i lorsque les riches savent, }{ils font souvent le bien avec intelligence et g\'e9n\'e9rosit\'e9. T\'e2
+chons de leur d\'e9montrer, \'e0 eux et \'e0 ceux-l\'e0 aussi de qui d\'e9pend le sort d\rquote une foule innombrable de travailleurs, qu\rquote ils peuvent \'eatre b\'e9nis, ador\'e9s, pour ainsi dire, }{\i sans bourse d\'e9lier.}{
+\par
+\par Nous avons parl\'e9 des }{\i maisons communes }{o\'f9 les ouvriers trouveraient \'e0 des prix minimes les logements salubres et bien chauff\'e9s. Cette excellente institution \'e9tait sur le point de se r\'e9aliser en 1829, gr\'e2
+ce aux charitables intentions de Mlle Am\'e9lie de Virolles. \'c0 cette heure, en Angleterre lord Ashley s\rquote est mis \'e0 la t\'eate d\rquote une compagnie qui se propose le m\'ea
+me but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d\rquote int\'e9r\'eat garanti.
+\par
+\par Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l\rquote avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d\rquote association\~? Les immenses avantages de la vie commune sont \'e9
+vidents, ils frappent tous les esprits\~; mais le peuple est hors d\rquote \'e9tat de fonder les \'e9tablissements indispensables \'e0 ces communaut\'e9s. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs \'e0 m\'ea
+me de jouir de ces pr\'e9cieux avantages\~! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offr\'eet un logement salubre \'e0 cinquante m\'e9nages, pourvu que son revenu f\'fbt assur\'e9\~? et il serait tr\'e8
+s facile de le lui garantir.
+\par
+\par Pourquoi l\rquote institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d\rquote \'e9glises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d\rquote un grand \'e9tablissement destin
+\'e9 au logement des classes laborieuses, qui devrait r\'e9unir toutes les conditions d\rquote \'e9conomie et de salubrit\'e9 d\'e9sirables\~?
+\par
+\par Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l\rquote excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifest\'e9s, n\rquote \'e9tablirait-il pas dans les arrondissements populeux des }{
+\i maisons communes mod\'e8les }{o\'f9 l\rquote on ferait les premi\'e8res applications de la vie en commun\~? Le d\'e9sir d\rquote \'eatre admis dans ces \'e9tablissements serait un puissant levier d\rquote \'e9
+mulation, de moralisation, et aussi une consolante esp\'e9rance\'85 pour les travailleurs\'85 Or, c\rquote est quelque chose que l\rquote esp\'e9rance. La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple d\'e9ciderait peut-
+\'eatre les gouvernants \'e0 sortir de leur impitoyable indiff\'e9rence.
+\par
+\par Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d\rquote ouvriers \'e0 leurs usines ou \'e0 leurs fabriques\~?
+\par
+\par Il s\rquote ensuivrait pour les fabricants eux-m\'eames un avantage tr\'e8s consid\'e9rable dans ces temps de concurrence d\'e9sesp\'e9r\'e9e. Voici comment\~: la r\'e9duction du salaire est d\rquote autant plus funeste, d\rquote autant plus intol\'e9
+rable pour l\rquote ouvrier, qu\rquote elle l\rquote oblige \'e0 se priver souvent des objets de premi\'e8re n\'e9cessit\'e9\~: or, si en vivant isol\'e9ment, trois francs lui suffisent \'e0
+ peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous gr\'e2ce \'e0 l\rquote association, le salaire de l\rquote artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, \'eatre r\'e9duit de moiti\'e9, sans qu\rquote
+il ait trop \'e0 souffrir de cette diminution, encore pr\'e9f\'e9rable au ch\'f4mage, et le fabricant ne sera pas oblig\'e9 de suspendre ses travaux.
+\par
+\par Nous esp\'e9rons avoir d\'e9montr\'e9 l\rquote avantage, l\rquote utilit\'e9, la facilit\'e9 d\rquote une fondation de }{\i maisons communes d\rquote ouvriers.}{
+\par
+\par Nous avons ensuite pos\'e9 ceci\~: Qu\rquote il serait non seulement de la plus rigoureuse \'e9quit\'e9 que le travailleur particip\'e2t aux b\'e9n\'e9fices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste r\'e9partition profiterait m\'ea
+me au fabricant.
+\par
+\par Ici il ne s\rquote agit que d\rquote hypoth\'e8ses, de projets, parfaitement r\'e9alisables d\rquote ailleurs, il s\rquote agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, tr\'e8s grand industriel, dont le c\'9cur vaut l\rquote esprit, a cr\'e9\'e9
+ un comit\'e9 consultatif d\rquote ouvriers et les a appel\'e9s (en outre de leur salaire) \'e0 jouir d\rquote une part proportionnelle dans les b\'e9n\'e9fices de son exploitation\~; d\'e9j\'e0 les r\'e9sultats ont d\'e9pass\'e9 ses esp\'e9rances. Afin d
+\rquote entourer cet exemple excellent de toutes les facilit\'e9s possibles d\rquote ex\'e9cution dans le cas o\'f9 quelques esprits \'e0 la fois sages et g\'e9n\'e9reux voudraient l\rquote imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Le r\'e8
+glement qui traite des fonctions du comit\'e9 est pr\'e9c\'e9d\'e9 des consid\'e9rations suivantes, aussi honorables pour le fabricant que pour ses ouvriers\~:
+\par \'ab\~Nous aimons \'e0 le reconna\'eetre, chaque contrema\'eetre, chaque chef de partie et chaque ouvrier contribue dans la sph\'e8re de son travail, aux qualit\'e9s qui recommandent les produits de notre manufacture. Ils doivent donc participer aux b\'e9
+n\'e9fices qu\rquote elle rapporte, et continuer \'e0 se vouer aux progr\'e8s qui restent \'e0 faire\~; il est \'e9vident qu\rquote il r\'e9sultera un grand bien de la r\'e9union des lumi\'e8res et des id\'e9es de chacun. Nous avons, \'e0 cet effet, inst
+itu\'e9 le comit\'e9 dont la composition et les attributions seront r\'e9gl\'e9es ci-apr\'e8s. Nous avons eu aussi pour but, dans cette institution, d\rquote augmenter, par un fr\'e9quent \'e9change d\rquote id\'e9es entre les ouvriers, qui, jusqu\rquote
+\'e0 pr\'e9sent, vivaient et travaillaient presque tous isol\'e9ment, la somme de connaissances de chacun, et de les initier aux principes g\'e9n\'e9raux d\rquote une bonne et saine administration. De cette r\'e9union des forces vives de l\rquote
+atelier autour du chef de l\rquote \'e9tablissement r\'e9sultera le double b\'e9n\'e9fice de l\rquote am\'e9lioration intellectuelle et mat\'e9rielle des ouvriers et l\rquote accroissement de la prosp\'e9rit\'e9 de la manufacture.
+\par \'ab\~Admettant d\rquote ailleurs, comme juste, que la part d\rquote efforts de chacun soit r\'e9compens\'e9e, nous avons d\'e9cid\'e9 que, sur les b\'e9n\'e9fices nets de la maison, tous frais et allocations d\'e9duits, il sera pr\'e9lev\'e9
+ une prime de cinq pour cent, laquelle sera partag\'e9e par portions \'e9gales entre tous les membres du comit\'e9, \'e0 l\rquote exclusion des pr\'e9sident, vice-pr\'e9sident et secr\'e9taire, et leur sera remise chaque ann\'e9e le 31 d\'e9cembre.
+Cette prime sera augment\'e9e d\rquote un pour cent chaque fois que le comit\'e9 aura admis trois membres nouveaux.
+\par \'ab\~La moralit\'e9, la bonne conduite, l\rquote habilet\'e9 et les diverses aptitudes au travail ont d\'e9termin\'e9 nos choix dans la d\'e9signation des ouvriers que nous appelons \'e0 la formation du comit\'e9. En accordant \'e0 ses membres la facult
+\'e9 de proposer l\rquote adjonction de nouveaux membres, dont l\rquote admission aura pour base les m\'eames qualifications et qui seront \'e9lus par le comit\'e9 lui-m\'eame, nous voulons pr\'e9senter \'e0 tous les ouvriers de nos ateliers un but qu
+\rquote il d\'e9pendra d\rquote eux d\rquote atteindre un peu plus t\'f4t ou un peu plus tard. L\rquote application \'e0 remplir tous leurs devoirs dans l\rquote
+accomplissement le plus parfait de leurs travaux et dans leur conduite hors du travail leur ouvrira successivement la porte du comit\'e9. Ils seront aussi appel\'e9s \'e0 jouir d\rquote une participation juste et raisonnable aux avantages r\'e9
+sultant des succ\'e8s qu\rquote obtiendront les produits de notre manufacture, succ\'e8s auxquels ils auront concouru, et qui ne pourront qu\rquote augmenter par la bonne intelligence et par la f\'e9conde \'e9mulation qui r\'e9gneront, nous n\rquote
+en doutons pas, parmi les membres du comit\'e9. (Extrait des dispositions relatives au comit\'e9 consultatif compos\'e9 d\rquote un pr\'e9sident (chef de la fabrique, \endash d\rquote un vice-pr\'e9sident, \endash d\rquote un secr\'e9taire \endash
+ et de quatorze membre, dont quatre chefs d\rquote ateliers et dix ouvriers des plus intelligents dans chaque sp\'e9cialit\'e9.)
+\par \'ab\~Art. 6. Trois membres r\'e9unis auront le droit de proposer l\rquote adjonction d\rquote un nouveau membre dont le nom sera inscrit pour qu\rquote il soit d\'e9lib\'e9r\'e9 sur son admission dans la s\'e9ance suivante. Cette admission sera prononc
+\'e9e lorsque, au scrutin secret, le membre propos\'e9 aura obtenu les deux tiers des suffrages des membres pr\'e9sents.
+\par \'ab\~Art. 7. Le comit\'e9 s\rquote occupera, dans ses s\'e9ances mensuelles\~:
+\par \'ab\~1\'b0 De trouver les moyens de rem\'e9dier aux inconv\'e9nients qui se pr\'e9sentent chaque jour dans la fabrication\~;
+\par Nous ferons remarquer seulement que les conditions actuelles de l\rquote industrie et d\rquote autres consid\'e9rations n\rquote ont pas permis de faire jouir tout d\rquote abord la totalit\'e9 des ouvriers de ce b\'e9n\'e9fice qui leur est octroy\'e9 d
+\rquote ailleurs volontairement et auquel tous participeront un jour\~; nous pouvons affirmer que, d\'e8s la quatri\'e8me s\'e9ance de ce comit\'e9 consultatif, l\rquote honorable industriel dont nous parlons avait obtenu de tels r\'e9sultats de l\rquote
+appel fait aux connaissances pratiques de ses ouvriers, qu\rquote il pouvait d\'e9j\'e0 \'e9valuer \'e0 trente mille francs environ pour l\rquote ann\'e9e les b\'e9n\'e9fices qui r\'e9sulteraient soit de l\rquote \'e9
+conomie, soit du perfectionnement de la fabrication.
+\par R\'e9sumons-nous. Il y a dans toute industrie trois forces, trois agents, trois moteurs, dont les droits sont \'e9galement respectables\~:
+\par Le capitaliste qui fournit l\rquote argent\~;
+\par L\rquote homme intelligent qui dirige l\rquote exploitation\~;
+\par Le travailleur qui ex\'e9cute.
+\par \'ab\~2\'b0 De proposer les meilleurs moyens et les moins dispendieux d\rquote \'e9tablir une fabrication sp\'e9ciale destin\'e9e aux pays d\rquote outre-mer, et de combattre ainsi efficacement, par la sup\'e9riorit\'e9
+ de notre construction, la concurrence \'e9trang\'e8re\~;
+\par \'ab\~3\'b0 Des moyens d\rquote arriver \'e0 la plus grande \'e9conomie dans l\rquote emploi des mat\'e9riaux, sans nuire \'e0 la solidit\'e9 ni \'e0 la qualit\'e9 des objets fabriqu\'e9s\~;
+\par \'ab\~4\'b0 D\rquote \'e9laborer et de discuter les positions qui seront pr\'e9sent\'e9es par le pr\'e9sident ou les divers membres du comit\'e9, ayant trait aux am\'e9liorations et aux perfectionnements de la fabrication\~;
+\par \'ab\~5\'b0 Enfin de mettre le prix de la main-d\rquote \'9cuvre en rapport avec la valeur des objets fa\'e7onn\'e9s.\~\'bb
+\par Nous ajoutons, nous, que, d\rquote apr\'e8s les renseignements que M\'85 a bien voulu nous donner, la part du b\'e9n\'e9fice de chacun de ses ouvriers (en outre de son salaire habituel) sera au moins de trois cents \'e0 trois cent cinquante francs par ann
+\'e9e. Nous regrettons cruellement que de modestes susceptibilit\'e9s ne nous permettent pas de r\'e9v\'e9ler le nom aussi honorable qu\rquote honor\'e9 de l\rquote homme de bien qui a pris cette g\'e9n\'e9reuse initiative.}}}{.
+\par
+\par Jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, le travailleur n\rquote a eu qu\rquote une part minime, insuffisante \'e0 ses besoins\~; ne serait-il pas juste, humain, de le r\'e9tribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-\'ea
+tre que procure l\rquote association, soit en lui donnant une part dans les b\'e9n\'e9fices dus en partie \'e0 ses labeurs\~? En admettant m\'eame, au pis-aller, et vu les d\'e9testables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de sal
+aire d\'fbt diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l\rquote exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose g\'e9n\'e9reuse et \'e9quitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie \'e0 l
+\rquote abri de tout bouleversement, puisqu\rquote ils auraient \'f4t\'e9 aux travailleurs tout l\'e9gitime pr\'e9texte de trouble, de douloureuses et justes r\'e9clamations\~?
+\par
+\par En un mot, ceux-l\'e0 nous paraissent toujours singuli\'e8rement sages qui assurent leurs biens contre l\rquote incendie.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Nous l\rquote avons dit\~: M.\~Hardy et M.\~de\~Blessac \'e9taient arriv\'e9s \'e0 la fabrique.
+\par
+\par Peu de temps apr\'e8s, on vit de loin, du c\'f4t\'e9 de Paris, s\rquote avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800257}{\*\bkmkstart _Toc97807993}IV. R\'e9v\'e9lations.
+{\*\bkmkend _Toc92800257}{\*\bkmkend _Toc97807993}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pendant la visite d\rquote Ang\'e8le et d\rquote Agricol \'e0 la maison commune, la bande des }{\i Loups, }{
+se recrutant sur la route d\rquote un assez grand nombre d\rquote habitu\'e9s de cabarets, avait continu\'e9 de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris.
+\par
+\par M.\~Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M.\~de\~Blessac, \'e9tait entr\'e9 dans le salon de la maison qu\rquote il occupait aupr\'e8s de la manufacture.
+\par
+\par M.\~Hardy \'e9tait d\rquote une taille moyenne, \'e9l\'e9gante et fr\'eale, qui annon\'e7ait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front \'e9tait large et ouvert, son teint p\'e2le, ses yeux noirs, \'e0
+ la fois remplis de douceur et de p\'e9n\'e9tration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caract\'e8re de M.\~Hardy\~: sa m\'e8re l\rquote appelait }{\i la Sensitive\~; }{c\rquote \'e9
+tait en effet une de ces organisations d\rquote une finesse, d\rquote une d\'e9licatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et g\'e9n\'e9reuses, mais d\rquote une telle susceptibilit\'e9, qu\rquote au moindre froissement el
+les se replient et se concentrent en elles-m\'eames. Si l\rquote on joint \'e0 cette excessive sensibilit\'e9 un amour passionn\'e9 pour les arts, une intelligence d\rquote \'e9lite, des go\'fbts essentiellement choisis, raffin\'e9s, et que l\rquote
+on songe aux mille d\'e9ceptions ou d\'e9loyaut\'e9s sans nombre dont M.\~Hardy avait d\'fb \'eatre victime dans la carri\'e8re industrielle, on se demande comment ce c\'9cur si d\'e9licat, si tendre, n\rquote avait pas \'e9t\'e9 mille fois bris\'e9
+ dans cette lutte incessante contre les id\'e9es les plus impitoyables. M.\~Hardy avait en effet beaucoup souffert\~: forc\'e9 de suivre la carri\'e8re industrielle pour faire honneur \'e0 des affaires que son p\'e8re, mod\'e8le de droiture et de probit
+\'e9, avait laiss\'e9es un peu embarrass\'e9es, par suite des \'e9v\'e9nements de 1815, il \'e9tait parvenu \'e0 force de travail, de capacit\'e9, \'e0 atteindre une des positions les plus honorables de l\rquote industrie\~; mais, pour arriver \'e0
+ ce but, que d\rquote ignobles tracasseries \'e0 subir, que de perfides concurrences \'e0 combattre, que de rivalit\'e9s haineuses \'e0 lasser\~! Impressionnable comme il l\rquote \'e9tait, M.\~Hardy e\'fbt mille fois succomb\'e9 \'e0 ses fr\'e9quents acc
+\'e8s d\rquote indignation douloureuse contre la bassesse, de r\'e9volte am\'e8re contre l\rquote improbit\'e9, sans le sage et ferme appui de sa m\'e8re\~; de retour aupr\'e8s d\rquote elle, apr\'e8s une journ\'e9e de lutte p\'e9nible ou de d\'e9
+ceptions odieuses, il se trouvait tout \'e0 coup transport\'e9 dans une atmosph\'e8re d\rquote une puret\'e9 si bienfaisante, d\rquote une s\'e9r\'e9nit\'e9 si radieuse, qu\rquote il perdait presque \'e0 l\rquote
+instant le souvenir des choses honteuses dont il avait \'e9t\'e9 si cruellement froiss\'e9 pendant le jour\~; les d\'e9chirements de son c\'9cur s\rquote apaisaient au seul contact de la grande et belle \'e2me de sa m\'e8re\~; aussi son amour pour elle
+\'e9tait-il une v\'e9ritable idol\'e2trie. Lorsqu\rquote il la perdit, il \'e9prouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont m\'ea
+me parfois leurs jours de m\'e9lancolique douceur. Peu de temps apr\'e8s cet affreux malheur, M.\~Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers\~; il avait toujours \'e9t\'e9 juste et bon pour eux\~; mais, quoique la place que sa m\'e8
+re laissait dans son c\'9cur d\'fbt \'e0 jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d\rquote affectuosit\'e9, \'e9prouvant d\rquote autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu\rquote il souffrait davantage\~
+; bient\'f4t les merveilleuses am\'e9liorations qu\rquote il apporta au bien-\'eatre physique et moral de tout ce qui l\rquote entourait, servirent, non de distraction, mais d\rquote occupation \'e0 sa douleur. Peu \'e0 peu aussi il s\rquote \'e9
+loigna du monde et concentra sa vie dans trois affections\~: une amiti\'e9 tendre, d\'e9vou\'e9e, qui semblait r\'e9sumer toutes ses amiti\'e9s pass\'e9es, un amour ardent et sinc\'e8re comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers
+\'85 Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui\~; monde qu\rquote il avait pour ainsi dire cr\'e9\'e9 \'e0 son image \'e0 lui, afin d\rquote y trouver un refuge contre les douloureuses r\'e9alit
+\'e9s dont il avait horreur, et de ne s\rquote entourer ainsi que d\rquote \'eatres bons, intelligents, heureux et capables de r\'e9pondre \'e0 toutes les nobles pens\'e9es qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales. Ainsi, apr\'e8
+s bien des chagrins, M.\~Hardy, arriv\'e9 \'e0 la maturit\'e9 de l\rquote \'e2ge, poss\'e9dant un ami sinc\'e8re, une ma\'eetresse digne de son amour, et se sachant certain de l\rquote attachement passionn\'e9 de ses ouvriers, avait donc rencontr\'e9,
+\'e0 l\rquote \'e9poque de ce r\'e9cit, toute la somme de f\'e9licit\'e9 \'e0 laquelle il pouvait pr\'e9tendre depuis la mort de sa m\'e8re.
+\par
+\par M.\~de\~Blessac, l\rquote intime ami de M.\~Hardy, avait \'e9t\'e9 longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection\~; mais l\rquote on a vu par quel moyen diabolique le p\'e8re d\rquote Aigrigny et Rodin \'e9taient parvenus \'e0 faire de M.\~
+de\~Blessac, jusqu\rquote alors droit et sinc\'e8re, l\rquote instrument de leurs machinations.
+\par
+\par Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacit\'e9 du vent du nord, se r\'e9chauffaient \'e0 un bon feu allum\'e9 dans le petit salon de M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon cher Marcel, je recommence d\'e9cid\'e9ment \'e0 vieillir, dit M.\~Hardy en souriant et s\rquote adressant \'e0 M.\~de\~Blessac\~; j\rquote \'e9prouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi\'85
+ Quitter mes habitudes me devient vraiment p\'e9nible, et je maudis tout ce qui m\rquote oblige \'e0 sortir de cet heureux petit coin de terre.
+\par
+\par \endash \~Et quand je pense, r\'e9pondit M.\~de\~Blessac, ne pouvant s\rquote emp\'eacher de rougir l\'e9g\'e8rement, quand je pense, mon ami, que pour moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m\rquote accompagner, \'e0 votre tour, dans une excursion qui sans vous e\'fbt \'e9t\'e9 aussi ennuyeuse qu\rquote elle a \'e9t\'e9 charmante\~?
+\par
+\par \endash \~Mon ami, quelle diff\'e9rence\~! j\rquote ai contract\'e9 envers vous une dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! mon cher Marcel\'85 est-ce qu\rquote entre nous il y a distinction du }{\i tien }{et du }{\i mien\~? }{En fait de d\'e9vouement, est-ce qu\rquote il n\rquote est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir\~!
+\par
+\par \endash \~Noble c\'9cur\'85 noble c\'9cur\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Dites heureux c\'9cur\'85 oh\~! oui, bien heureux des derni\'e8res affections pour lesquelles il bat\'85
+\par
+\par \endash \~Et qui, grand Dieu\~! m\'e9riterai le bonheur ici bas\'85 si ce n\rquote est vous, mon ami\~?
+\par
+\par \endash \~Ce bonheur, \'e0 qui le dois-je\~? \'e0 ces affections que j\rquote ai trouv\'e9es l\'e0, pr\'eates \'e0 me soutenir, lorsque, priv\'e9 de l\rquote appui de ma m\'e8re, qui \'e9tait toute ma force, je me serais senti, j\rquote
+avoue ma faiblesse, presque incapable de supporter l\rquote adversit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous, mon ami, d\rquote un caract\'e8re si ferme, si r\'e9solu pour faire le bien\~? vous que j\rquote ai vu lutter avec autant d\rquote \'e9nergie que de courage pour amener le triomphe d\rquote une id\'e9e honn\'eate et \'e9quitable\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mais plus j\rquote avance dans ma carri\'e8re, plus les choses laides, honteuses, me causent d\rquote adversion, et moins je me sens la force de les affronter.
+\par
+\par \endash \~S\rquote il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.
+\par
+\par \endash \~Mon bon Marcel, reprit M.\~Hardy avec une \'e9motion douce et contenue, bien souvent je vous l\rquote ai dit\~: mon courage, c\rquote \'e9tait ma m\'e8re. Voyez-vous, ami, lorsque j\rquote arrivais aupr\'e8s d\rquote elle le c\'9cur d\'e9chir
+\'e9 par quelque horrible gratitude ou r\'e9volt\'e9 par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains v\'e9n\'e9rables, elle me disait de sa voix tendre et grave\~: \'ab\~Mon cher enfant, c\rquote
+est aux ingrats et aux fripons \'e0 \'eatre navr\'e9s\~; plaignons les m\'e9chants\~; oublions le mal\~; ne songeons qu\rquote au bien\'85\~\'bb alors, ami, mon c\'9cur, douloureusement contract\'e9, s\rquote \'e9panouissait \'e0
+la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais aupr\'e8s d\rquote elle la force n\'e9cessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes n\'e9cessit\'e9s de ma condition\~
+: heureusement Dieu a voulu que, apr\'e8s avoir perdu cette m\'e8re ch\'e9rie, j\rquote aie pu rattacher ma vie \'e0 ces affections, sans lesquelles, je l\rquote avoue, je me sentirais faible et d\'e9sarm\'e9, car vous ne sauriez croire, Marcel, l\rquote
+appui, la force que je trouve en votre amiti\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M.\~de\~Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d\rquote une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d\rquote une m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M.\~Hardy\~; je n\rquote ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j\rquote ai eu recours aux conseils de votre amiti\'e9\'85 Eh bien, oui\'85
+ je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j\rquote aie passionn\'e9ment aim\'e9e, la seule que maintenant j\rquote aimerai jamais\'85 Et puis, enfin\'85 faut-il tout vous dire\'85 ma m\'e8
+re, ignorant ce que Marguerite \'e9tait pour moi, m\rquote a fait si souvent son \'e9loge, que cela rend cet amour presque sacr\'e9 \'e0 mes yeux.
+\par
+\par \endash \~Et puis, il y a des rapports si \'e9tranges entre le caract\'e8re de Mme\~de\~Noisy et le v\'f4tre, mon ami\'85 son idol\'e2trie pour sa m\'e8re surtout\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, Marcel, cette abn\'e9gation de Marguerite a souvent fait mon tourment\'85 Que de fois elle m\rquote a dit avec sa franchise habituelle\~: \'ab\~Je vous ai tout sacrifi\'e9\'85 mais je vous sacrifierais \'e0 ma m\'e8re\~!\~\'bb
+
+\par
+\par \endash \~Dieu merci\~! mon ami, vous n\rquote avez jamais \'e0 craindre de voir Mme\~de\~Noisy expos\'e9e \'e0 cette lutte cruelle\'85 Sa m\'e8re a depuis longtemps renonc\'e9, m\rquote avez-vous dit, \'e0 l\rquote id\'e9e de retourner en Am\'e9rique, o
+\'f9 M.\~de\~Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, para\'eet fix\'e9 pour toujours\'85 Gr\'e2ce au discret d\'e9vouement de cette excellente femme qui a \'e9lev\'e9 Marguerite, votre amour est entour\'e9 du plus profond myst\'e8re\'85
+ Qui pourrait le troubler \'e0 cette heure\~?
+\par
+\par \endash \~Rien\~! oh rien\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy, j\rquote ai m\'eame presque les garanties de sa dur\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\'85 mon ami\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas si je dois vous faire part\'85
+\par
+\par \endash \~Ai-je \'e9t\'e9 indiscret\'85 mon ami\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Vous, mon cher Marcel\~?\'85 le pouvez-vous penser\~? dit M.\~Hardy d\rquote un ton de reproche amical, non\'85 c\rquote est que je n\rquote aime \'e0 vous conter mes bonheurs que lorsqu\rquote ils sont complets\'85
+ et il manque quelque chose encore \'e0 la certitude de certain charmant projet\'85
+\par
+\par Un domestique, entrant \'e0 ce moment, dit \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur, il y a l\'e0 un vieux monsieur qui d\'e9sire vous parler pour affaire tr\'e8s press\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~D\'e9j\'e0\~!\'85 dit M.\~Hardy avec une l\'e9g\'e8re impatience. Vous permettez, mon ami\~?\'85
+\par
+\par Puis, \'e0 un mouvement que fit M.\~de\~Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M.\~Hardy reprit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Non, non, restez\'85 votre pr\'e9sence h\'e2tera l\rquote entretien.
+\par
+\par \endash \~Mais il s\rquote agit d\rquote affaires, mon ami\~?
+\par
+\par \endash \~Je les fais au grand jour, vous le savez\'85 Puis s\rquote adressant au domestique\~: \endash Priez ce monsieur d\rquote entrer.
+\par
+\par \endash \~Le postillon demande s\rquote il peut s\rquote en aller, dit le serviteur.
+\par
+\par \endash \~Non, certes, il conduira M.\~de\~Blessac \'e0 Paris\~; qu\rquote il attende.
+\par
+\par Le domestique sortit et rentra aussit\'f4t, introduisant Rodin, que M.\~de\~Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant \'e9t\'e9 n\'e9goci\'e9e par un autre interm\'e9diaire.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Hardy\~? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour \'e0 tour du regard les deux amis.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi, monsieur, que voulez-vous\~? r\'e9pondit le fabricant avec bienveillance\~; \'e0 l\rquote aspect de ce vieil homme, humble et mal v\'eatu, il s\rquote attendait \'e0 une demande de secours.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 Fran\'e7ois Hardy\~? r\'e9p\'e9ta Rodin, comme s\rquote il e\'fbt voulu s\rquote assurer de l\rquote identit\'e9 du personnage.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai eu l\rquote honneur de vous dire que c\rquote \'e9tait moi, monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais, monsieur, une communication particuli\'e8re \'e0 vous faire, dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Vous pouvez parler\'85 monsieur est mon ami, dit M.\~Hardy en montrant M.\~de\~Blessac.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 c\rquote est \'e0 vous seul\'85 que je d\'e9sirerais parler, monsieur, reprit Rodin.
+\par
+\par M.\~de Blessac allait se retirer, lorsque M.\~Hardy d\rquote un coup d\rquote \'9cil le retint et dit \'e0 Rodin avec bont\'e9, craignant que la pr\'e9sence d\rquote un tiers le bless\'e2t, s\rquote il avait une aum\'f4ne \'e0 implorer\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur, permettez-moi de vous demander si c\rquote est pour vous ou pour moi que vous d\'e9sirez le secret de cet entretien\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est pour vous\'85 monsieur\'85 absolument pour vous, r\'e9pondit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Alors, monsieur, dit M.\~Hardy assez \'e9tonn\'e9, vous pouvez parler\'85 je n\rquote ai pas de secret pour monsieur\'85
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence, Rodin reprit, en s\rquote adressant \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 vous \'eates digne, je le sais, du grand bien que l\rquote on dit de vous\'85 et comme tel\'85 vous m\'e9ritez la sympathie de tout honn\'eate homme.
+\par
+\par \endash \~Je le crois\'85 monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Or, en honn\'eate homme, je viens vous rendre un service.
+\par
+\par \endash \~Et ce service\'85 monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Je viens vous d\'e9voiler une inf\'e2me trahison\'85 dont vous avez \'e9t\'e9 victime.
+\par
+\par \endash \~Je crois que vous vous trompez, monsieur.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai les preuves de ce que j\rquote avance.
+\par
+\par \endash \~Les preuves\~?
+\par
+\par \endash \~Les preuves \'e9crites\'85 de la trahison que je viens d\'e9voiler\'85 je les ai l\'e0, r\'e9pondit Rodin\~; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement tromp\'e9, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Et le nom de cet homme\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Marcel de Blessac, dit Rodin.
+\par
+\par \'c0 ces mots, M.\~de\~Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroy\'e9. \'c0 peine put-il murmurer d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85
+\par
+\par M.\~Hardy, sans regarder son ami, sans s\rquote apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement\~:
+\par
+\par \endash \~Silence\'85 mon ami. Puis l\rquote \'9cil \'e9tincelant d\rquote indignation, en s\rquote adressant \'e0 Rodin qu\rquote il n\rquote avait pas cess\'e9 de regarder en face, il lui dit d\rquote un air de m\'e9pris \'e9crasant\~: \endash Ah\~!
+\'85 vous accusez M.\~de\~Blessac\~?
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote accuse, r\'e9pondit nettement Rodin.
+\par
+\par \endash \~Le connaissez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne l\rquote ai jamais vu\'85
+\par
+\par \endash \~Et que lui reprochez-vous\~?\'85 Et comment osez-vous dire qu\rquote il m\rquote a trahi\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une \'e9motion qu\rquote il semblait contenir difficilement\~: un homme d\rquote honneur qui voit un autre homme d\rquote honneur sur le point d\rquote \'eatre \'e9gorg\'e9 par un sc\'e9l\'e9
+rat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur\~; mais quel rapport\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres\'85 et je viens me mettre entre le bourreau et la victime\'85
+\par
+\par \endash \~Vous connaissez sans doute l\rquote \'e9criture de M.\~de\~Blessac, dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Oui monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Lisez donc ceci\'85Et Rodin tira de sa poche une lettre qu\rquote il remit \'e0 M.\~Hardy. Jetant alors seulement et pour la premi\'e8re fois les yeux sur M.\~de\~Blessac, le fabricant recula d\rquote un pas\'85 \'e9pouvant\'e9 de la p\'e2
+leur mortelle de cet homme, qui, p\'e9trifi\'e9 de honte, ne trouvait pas une parole, car il \'e9tait loin d\rquote avoir l\rquote audacieuse effronterie de la trahison.
+\par
+\par \endash \~Marcel\~!\~!\~! s\rquote \'e9cria M.\~Hardy avec effroi et les traits boulevers\'e9s par ce coup impr\'e9vu. \endash Marcel\~!\'85 comme vous \'eates p\'e2le\~!\'85 vous ne r\'e9pondez pas\~!
+\par
+\par \endash \~Marcel\~!\~!\'85 vous \'eates M.\~de\~Blessac\~! s\rquote \'e9cria Rodin en feignant un \'e9tonnement douloureux. Ah\~! monsieur\'85 si j\rquote avais su\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, vous n\rquote entendez donc pas cet homme, Marcel\~? s\rquote \'e9cria M.\~Hardy. Il dit que vous m\rquote avez trahi d\rquote une mani\'e8re inf\'e2me\'85
+\par
+\par Et il saisit la main de M.\~de\~Blessac. Cette main \'e9tait glac\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~!\'85 dit M.\~Hardy en se reculant avec horreur. Il ne r\'e9pond rien\'85 rien\'85
+\par
+\par \endash \~Puisque je me trouve en face de M.\~de\~Blessac, reprit Rodin, je suis oblig\'e9 de lui demander s\rquote il ose nier avoir adress\'e9 plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins \'e0 Paris, sous le couvert de M.\~Rodin.
+\par
+\par M.\~de\~Blessac resta muet.
+\par
+\par M.\~Hardy, ne voulant pas encore croire \'e0 ce qu\rquote il voyait, \'e0 ce qu\rquote il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes\'85 entrem\'ealant \'e7\'e0 et l\'e0 sa lecture d\rquote
+exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n\rquote eut pas besoin d\rquote achever la lettre pour se convaincre de l\rquote horrible trahison de M.\~de\~Blessac.
+\par
+\par M.\~Hardy chancela, un moment ses sens l\rquote abandonn\'e8rent\'85 \'e0 cette horrible d\'e9couverte, il se sentit pris de vertige, la t\'eate lui tourna au premier regard qu\rquote il jeta dans cet ab\'eeme d\rquote infamie. L\rquote
+abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bient\'f4t l\rquote indignation, le courroux, le m\'e9pris, succ\'e9dant \'e0 cet accablement, il s\rquote \'e9lan\'e7a p\'e2le, terrible sur M.\~de\~Blessac.
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9rable\~!\~!\~! s\rquote \'e9cria-t-il en faisant un geste mena\'e7ant. Puis, s\rquote arr\'eatant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant\~: \endash Non\'85 ce serait souiller ma main\'85 \endash
+ Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s\rquote \'e9tait avanc\'e9 vivement pour s\rquote interposer\~: \endash Ce n\rquote est pas la joue d\rquote un inf\'e2me\'85 que je dois souffleter\'85 c\rquote
+est votre loyale main que je dois serrer, monsieur\'85 car vous avez eu le courage de d\'e9masquer un tra\'eetre et un l\'e2che.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\~! s\rquote \'e9cria M.\~de\~Blessac \'e9perdu de honte, je suis \'e0 vos ordres\'85 et\'85
+\par
+\par Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derri\'e8re la porte, qui s\rquote ouvrit violemment, et une femme \'e2g\'e9e entra, malgr\'e9 les efforts d\rquote un domestique, en disant d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous dis qu\rquote il faut qu\rquote \'e0 l\rquote instant je parle \'e0 votre ma\'eetre\'85
+\par
+\par \'c0 cette voix, \'e0 la vue de cette femme p\'e2le, d\'e9faite, \'e9plor\'e9e, M.\~Hardy oubliant M.\~de\~Blessac, Rodin, la trahison inf\'e2me, recula d\rquote un pas, en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Madame Duparc\~! vous ici\'85 qu\rquote y a-t-il\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur\'85 un grand malheur\'85
+\par
+\par \endash \~Marguerite\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy d\rquote une voix d\'e9chirante.
+\par
+\par \endash \~Elle est partie\~!\'85 monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Partie\~!\'85 reprit M.\~Hardy aussi terrifi\'e9 que si la foudre e\'fbt \'e9clat\'e9 \'e0 ses pieds.
+\par
+\par \endash \~Marguerite est partie\~! r\'e9p\'e9ta-t-il.
+\par
+\par \endash \~Tout est d\'e9couvert. Sa m\'e8re l\rquote a emmen\'e9e\'85 il y a trois jours\~! dit la malheureuse femme d\rquote une voix d\'e9faillante.
+\par
+\par \endash \~Partie\'85 Marguerite\'85 \'c7a n\rquote est pas vrai\~! on me trompe\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy.
+\par
+\par Et sans rien entendre, \'e9perdu, \'e9pouvant\'e9, il se pr\'e9cipita hors de sa maison, courut \'e0 la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attel\'e9e de chevaux de poste, attendait M.\~de\~Blessac, il dit au postillon\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 Paris, ventre \'e0 terre\~!\'85
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Au moment o\'f9 la voiture s\rquote \'e9lan\'e7ait rapide comme l\rquote \'e9clair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des }{\i Loups, }{qui s\rquote avan\'e7aient en h\'e2te vers la fabrique.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800258}{\*\bkmkstart _Toc97807994}V. L\rquote attaque.
+{\*\bkmkend _Toc92800258}{\*\bkmkend _Toc97807994}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Lorsque M.\~Hardy eut quitt\'e9 la fabrique, Rodin, qui ne s\rquote attendait pas d\rquote ailleurs \'e0 ce brusque d
+\'e9part, regagna lentement son fiacre\~; mais, tout \'e0 coup il s\rquote arr\'eata un moment et tressaillit d\rquote aise et de surprise en voyant \'e0 quelque distance le mar\'e9chal Simon et son p\'e8
+re se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu\rquote alors retard\'e9 l\rquote entretien du p\'e8re et fils.
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s bien\~! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait d\'e9nich\'e9 et d\'e9cid\'e9 cette petite Rose-Pompon.
+\par
+\par Et Rodin se h\'e2ta d\rquote aller rejoindre son fiacre. \'c0 cet instant, le vent, qui continuait \'e0 s\rquote \'e9lever, apporta jusqu\rquote \'e0 l\rquote oreille du j\'e9suite le bruit plus rapproch\'e9 du chant de guerre des }{\i Loups. }{Apr\'e8
+s avoir un instant \'e9cout\'e9 attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s\rquote asseyant dans la voiture\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote heure qu\rquote il est, le digne Josu\'e9 Van Da\'ebl, de Java, ne se doute gu\'e8re qu\rquote en ce moment ses cr\'e9ances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes.
+\par
+\par Et le fiacre reprit le chemin de la barri\'e8re.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre \'e0 Paris pour porter la r\'e9ponse de leurs camarades \'e0 d\rquote autres propositions relatives aux soci\'e9t\'e9s secr\'e8tes, avaient eu besoin de conf\'e9rer \'e0 l\rquote \'e9cart avec le p\'e8re du mar
+\'e9chal Simon\~; de l\'e0 le retard de sa conversation avec son fils.
+\par
+\par Le vieil ouvrier, contrema\'eetre de la fabrique, occupait deux belles chambres situ\'e9es au rez-de-chauss\'e9e, \'e0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de l\rquote une des ailes de la maison commune\~; un petit jardin d\rquote une quarantaine de toises, qu
+\rquote il s\rquote amusait \'e0 cultiver, s\rquote \'e9tendait au-dessous des fen\'eatres\~; la porte vitr\'e9e qui conduisait \'e0 ce parterre \'e9tant rest\'e9e ouverte, laissait p\'e9n\'e9trer les rayons d\'e9j\'e0
+ chauds du soleil de mars dans le modeste appartement o\'f9 venaient d\rquote entrer l\rquote ouvrier en blouse et le mar\'e9chal en grand uniforme.
+\par
+\par Alors le mar\'e9chal, prenant les mains de son p\'e8re entre les siennes, lui dit d\rquote une voix si profond\'e9ment \'e9mue que le vieillard en tressaillit\~:
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 je suis bien malheureux\~!
+\par
+\par Et une expression p\'e9nible, jusqu\rquote alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~Toi\'85 malheureux\~! s\rquote \'e9cria le p\'e8re Simon avec inqui\'e9tude en se rapprochant.
+\par
+\par \endash \~Je vous dirai tout, mon p\'e8re\'85 r\'e9pondit le mar\'e9chal d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, car j\rquote ai besoin des conseils de votre inflexible droiture.
+\par
+\par \endash \~En fait d\rquote honneur, de loyaut\'e9, tu n\rquote as de conseils \'e0 demander \'e0 personne.
+\par
+\par \endash \~Si, mon p\'e8re\'85 vous seul pouvez me tirer d\rquote une incertitude qui est pour moi une torture atroce.
+\par
+\par \endash \~Explique-toi\'85 je t\rquote en conjure.
+\par
+\par \endash \~Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorb\'e9es. Pendant les premiers moments de notre r\'e9union, elles \'e9taient folles de joie et de bonheur\'85 Tout \'e0 coup cela a chang\'e9\~: elles s\rquote
+attristent de plus en plus\'85 Hier encore j\rquote ai surpris une larme dans leurs yeux\~; alors, tout \'e9mu, je les ai serr\'e9es contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin\'85 Sans me r\'e9pondre, elles ont jet\'e9
+ leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange\'85 mais \'e0 quoi attribuer ce changement\~!
+\par
+\par \endash \~Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir cach\'e9 la douleur que me cause la mort de leur m\'e8re\'85 et ces pauvres anges se d\'e9solent peut-\'eatre de se voir insuffisantes \'e0 mon bonheur. Pourtant, chose inexplicable\~
+! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs\'85 Hier encore, Blanche me disait\~: \'ab\~Combien nous serions tous plus heureux encore si notre m\'e8re \'e9tait avec nous\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Elles partagent ta douleur\~: elles ne peuvent pas te la reprocher\'85 La cause de leur chagrin n\rquote est pas l\'e0.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que je me dis, mon p\'e8re\~; mais quelle est-elle\~? Ma raison s\rquote \'e9puise en vain \'e0 la chercher. Quelquefois je vais jusqu\rquote \'e0 m\rquote imaginer qu\rquote un m\'e9chant d\'e9mon s\rquote est gliss\'e9
+ entre mes enfants et moi\'85 Cette id\'e9e est stupide, absurde, je le sais\~; mais que voulez-vous\~?\'85 lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insens\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi\~?
+\par
+\par \endash \~Personne\'85 je le sais.
+\par
+\par \endash \~Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends\'85 prends patience, surveille, \'e9pie ces pauvres jeunes c\'9curs avec la sollicitude que je te sais, et tu d\'e9couvriras, j\rquote en suis s\'fbr, quelque secret sans doute bien innocent.
+
+\par
+\par \endash \~Oui, dit le mar\'e9chal en regardant fixement son p\'e8re, oui, mais pour p\'e9n\'e9trer ce secret\'85 il ne faut pas les quitter\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi les quitterais-tu\~! dit le vieillard, surpris de l\rquote air sombre de son fils, n\rquote es-tu pas maintenant pour toujours aupr\'e8s d\rquote elle\'85 aupr\'e8s de moi\~!
+\par
+\par \endash \~Qui sait\~! r\'e9pondit le mar\'e9chal avec un soupir.
+\par
+\par \endash \~Que dis-tu\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Sachez d\rquote abord, mon p\'e8re, tous les devoirs qui me retiennent ici\'85 vous saurez ensuite ceux qui pourraient m\rquote \'e9loigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant\'85
+\par
+\par \endash \~Quel enfant\~!
+\par
+\par \endash \~Le fils de mon vieil ami le prince indien\'85
+\par
+\par \endash \~Djalma\~! que lui arrive-t-il\~!
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 il m\rquote \'e9pouvante\'85
+\par
+\par }\pard \qj \li567\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin567\itap0 {\endash \~Lui\~?
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Tout \'e0 coup une rumeur formidable, apport\'e9e par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit \'e9tait si imposant, que le mar\'e9chal s\rquote interrompit et dit \'e0 son p\'e8re\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela\~? Apr\'e8s avoir un instant pr\'eat\'e9 l\rquote oreille aux sourdes clameurs qui s\rquote affaiblirent et pass\'e8rent avec la bouff\'e9e de vent, le vieillard r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Quelques chanteurs de barri\'e8res avin\'e9s qui courent la campagne.
+\par
+\par \endash \~Cela ressemblait aux cris d\rquote une foule nombreuse, reprit le mar\'e9chal.
+\par
+\par }\pard \qj \li567\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin567\itap0 {Lui et son p\'e8re \'e9cout\'e8rent de nouveau, le bruit avait cess\'e9.
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par \endash \~Que me disais-tu\~? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t\rquote \'e9pouvantait\~? et pourquoi\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous ai dit, mon p\'e8re, sa folle et malheureuse passion pour Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est cela qui t\rquote effraye, mon fils\~? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise\~; Djalma n\rquote a que dix-huit ans\'85 et \'e0 cet \'e2ge un amour chasse l\rquote autre.
+\par
+\par \endash \~S\rquote il s\rquote agit d\rquote un amour vulgaire, oui, mon p\'e8re\'85 Mais songez donc qu\rquote \'e0 une beaut\'e9 id\'e9ale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caract\'e8re le plus noble, le plus g\'e9n\'e9reux\'85
+ et que, par une suite de circonstances fatales, oh\~! bien malheureusement fatales, Djalma a pu appr\'e9cier la rare valeur de cette belle \'e2me.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote avez pas l\rquote id\'e9e des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable\~; quelquefois, \'e0 son abattement douloureux succ\'e8dent des entra\'eenements d\rquote une f\'e9rocit\'e9 sauvage. Hier, je l
+\rquote ai surpris \'e0 l\rquote improviste, l\rquote \'9cil sanglant, les traits contract\'e9s par la rage\~; c\'e9dant \'e0 un acc\'e8s de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s\rquote \'e9criant d\rquote
+une voix haletante\~: \'ab\~}{\i Ah\~!}{\'85 }{\i du sang\'85 j\rquote ai son sang\'85}{ \endash Malheureux\~! lui dis-je, quel est cet emportement insens\'e9\~! \endash }{\i Je tue l\rquote homme\~!}{\~\'bb me r\'e9pondit-il d\rquote
+une voix sourde et d\rquote un air \'e9gar\'e9. C\rquote est ainsi qu\rquote il d\'e9signe le rival qu\rquote il croit avoir.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est en effet quelque chose de terrible qu\rquote une telle passion\'85 dans un pareil c\'9cur, dit le vieillard.
+\par
+\par \endash \~D\rquote autres fois, reprit le mar\'e9chal, c\rquote est contre Mlle de Cardoville que sa rage \'e9clate\~; d\rquote autres fois enfin contre lui-m\'eame. J\rquote ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 de faire dispara\'ee
+tre ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui para\'eet fort attach\'e9, m\rquote a pr\'e9venu qu\rquote il avait quelque pens\'e9e de suicide.
+\par
+\par \endash \~Malheureux enfant\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon p\'e8re, dit le mar\'e9chal Simon avec une profonde amertume, c\rquote est au moment o\'f9 mes filles, o\'f9 cet enfant adoptif r\'e9clament toute ma sollicitude\'85 que je suis peut-\'eatre \'e0 la veille de les abandonner\'85
+
+\par
+\par \endash \~Les abandonner\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 pour satisfaire \'e0 un devoir plus sacr\'e9 peut-\'eatre que ceux qu\rquote imposent l\rquote amiti\'e9, la famille\~! dit le mar\'e9chal avec un accent \'e0 la fois si grave et si solennel, que son p\'e8re, si profond\'e9ment \'e9mu, s
+\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mais ce devoir, quel est-il\~?
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, dit le mar\'e9chal apr\'e8s \'eatre rest\'e9 un instant pensif, qui m\rquote a fait ce que je suis\~? qui m\rquote a donn\'e9 le titre de duc, le b\'e2ton de mar\'e9chal\~?
+\par
+\par \endash \~Napol\'e9on\'85
+\par
+\par \endash \~Pour vous, r\'e9publicain aust\'e8re, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d\rquote une r\'e9publique il s\rquote est fait empereur.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai maudit sa faiblesse, dit tristement le p\'e8re Simon\~; le demi-dieu se faisait homme.
+\par
+\par \endash \~Mais pour moi, mon p\'e8re, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu \'e0 ses c\'f4t\'e9s, sous ses yeux, pour moi qu\rquote il a \'e9lev\'e9 des derniers rangs de l\rquote arm\'e9e jusqu\rquote au premier, pour moi qu\rquote il a combl\'e9
+ de bienfaits, d\rquote affection, il a \'e9t\'e9 plus qu\rquote un h\'e9ros\'85 il a \'e9t\'e9 un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d\rquote admiration dans mon idol\'e2trie pour lui. Exil\'e9\'85 j\rquote ai voulu partager son exil, on m
+\rquote a refus\'e9 cette gr\'e2ce\~; alors j\rquote ai conspir\'e9, j\rquote ai tir\'e9 l\rquote \'e9p\'e9e contre ceux qui avaient d\'e9pouill\'e9 son fils de la couronne que la France lui avait donn\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et, dans ta position, tu as bien agi\'85 Pierre\'85 sans partager ton admiration, j\rquote ai compris ta reconnaissance\'85 projets d\rquote exil, conspiration, j\rquote ai tout approuv\'e9\'85 tu le sais.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! cet enfant d\'e9sh\'e9rit\'e9, au nom duquel j\rquote ai conspir\'e9 il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l\rquote \'e9p\'e9e de son p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Napol\'e9on II, s\rquote \'e9cria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxi\'e9t\'e9 extr\'eames\~; le roi de Rome\~!\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Roi\~!\~!\~! non, il n\rquote est plus roi\'85 Napol\'e9on\~! non, il ne s\rquote appelle plus Napol\'e9on\~! ils lui ont donn\'e9 je ne sais quel nom autrichien\'85 car l\rquote autre nom leur faisait peur\'85 Tout leur fait peur\'85 Aussi\'85
+ savez-vous ce qu\rquote ils en font du fils de l\rquote empereur\~!\'85 reprit le mar\'e9chal avec une exaltation douloureuse\'85 ils le torturent\'85 ils le tuent lentement\'85
+\par
+\par \endash \~Qui t\rquote a dit\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! quelqu\rquote un qui le sait\'85 et qui a dit vrai, trop vrai\'85 Oui, le fils de l\rquote empereur lutte de toutes ses forces contre une mort pr\'e9coce\~; les yeux tourn\'e9s vers la France\'85 il attend\'85 il attend\'85\~
+; et personne ne vient\'85 personne\'85 non\'85 Parmi tous ces hommes que son p\'e8re a faits aussi grands qu\rquote ils \'e9taient petits\'85 pas un, non, pas un ne songe \'e0 cet enfant sacr\'e9 qu\rquote on \'e9touffe et qui\'85 meurt\'85
+\par
+\par \endash \~Et toi\'85 tu y songes\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\~; mais pour y songer il m\rquote a fallu savoir\'85 oh\~! \'e0 n\rquote en point douter, car ce n\rquote est pas \'e0 la m\'eame source que j\rquote ai pris tous mes renseignements, il m\rquote a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant
+\'85 \'e0 qui j\rquote ai aussi pr\'eat\'e9 serment, moi\'85 car un jour, je vous l\rquote ai dit, l\rquote empereur, fier et tendre p\'e8re, me le montrant dans son berceau, m\rquote a dit\~: \'ab\~Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as \'e9t\'e9
+ au p\'e8re\~; car qui nous aime\'85 aime notre France.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je le sais\'85 bien des fois tu m\rquote as rappel\'e9 ces paroles, et comme toi\'85 j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e9mu\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon p\'e8re, si, instruit de ce que souffre le fils de l\rquote empereur, j\rquote avais vu\'85 et vu avec certitude, les preuves les plus \'e9videntes que l\rquote on ne m\rquote abusait pas, si j\rquote avais vu une lettre d\rquote
+un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait \'e0 un homme fid\'e8le au culte de l\rquote empereur les moyens d\rquote entrer en relation avec le roi de Rome\'85 et peut-\'eatre de l\rquote enlever \'e0 ses bourreaux\~!
+\par
+\par \endash \~Et ensuite, dit l\rquote artisan en regardant fixement son fils, une fois Napol\'e9on II libre\~!
+\par
+\par \endash \~Ensuite\~!\~!\'85 s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal. Puis il dit au vieillard d\rquote une voix contenue\~: Voyons, mon p\'e8re, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu\rquote elle endure\~?\'85 Croyez-vous le souvenir de l\rquote
+empereur \'e9teint\~? Non, non, c\rquote est surtout dans ces jours d\rquote abaissement pour le pays que son nom sacr\'e9 est invoqu\'e9 tout bas\'85 Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait \'e0 la fronti\'e8re, revivant dans son fils\~
+? Croyez-vous que le c\'9cur de la France enti\'e8re ne battrait pas pour lui\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une conspiration\'85 contre le gouvernement actuel\'85 avec Napol\'e9on II pour drapeau, reprit l\rquote ouvrier\~; c\rquote est grave.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, je vous ai dit que j\rquote \'e9tais bien malheureux\~; eh bien, jugez-en\'85 s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal. Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d\rquote
+une entreprise aussi audacieuse\~; mais je me demande si je ne suis pas engag\'e9 envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m\rquote a pas accord\'e9 de faveur\'85 mais enfin m\rquote a rendu justice\'85
+ Que dois-je faire\~? Abandonner tout ce que j\rquote aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l\rquote empereur\'85 de l\rquote empereur \'e0 qui je dois tout\'85 \'e0 qui j\rquote ai jur\'e9 personnellement fid\'e9lit\'e9, et
+pour lui et pour son enfant\~? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-\'eatre, ou bien dois-je conspirer pour lui\~?\'85 Dites-moi si je m\rquote exag\'e8re ce que je dois \'e0 la m\'e9moire de l\rquote empereur\'85 Dites, mon p\'e8re, d
+\'e9cidez\~; pendant une nuit d\rquote insomnie, j\rquote ai t\'e2ch\'e9 de d\'e9m\'ealer au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l\rquote honneur\'85 je n\rquote ai fait que marcher d\rquote ind\'e9cisions en ind\'e9cisions\'85 Vous seul, mon p\'e8
+re, je le r\'e9p\'e8te, vous seul\'85 vous pouvez me guider.
+\par
+\par Apr\'e8s \'eatre rest\'e9 quelques moments pensif, le vieillard allait r\'e9pondre \'e0 son fils, lorsque quelqu\rquote un, apr\'e8s avoir travers\'e9 le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chauss\'e9e, et entra \'e9perdu dans la chambre o
+\'f9 se tenaient le mar\'e9chal Simon et son p\'e8re\'85 C\rquote \'e9tait Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s\rquote \'e9chapper du cabaret du village o\'f9 s\rquote \'e9taient rassembl\'e9s les}{\i Loups.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Monsieur Simon\'85 monsieur Simon\~!\'85 cria-t-il, p\'e2le et haletant, les voil\'e0\'85 ils arrivent\'85 ils vont attaquer la fabrique.
+\par
+\par \endash \~Qui cela\~?\'85 s\rquote \'e9cria le vieillard en se levant brusquement.
+\par
+\par \endash \~Les }{\i Loups, }{quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des r\'f4deurs de barri\'e8res. Tenez, les entendez-vous\~?\'85 ils crient\~: Mort aux }{\i D\'e9
+vorants\~!}{
+\par
+\par En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est le bruit que j\rquote ai entendu tout \'e0 l\rquote heure, dit le mar\'e9chal en se levant \'e0 son tour.
+\par
+\par \endash \~Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier\~; ils sont arm\'e9s de pierres, de b\'e2tons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont \'e0 Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout\~
+; les femmes et les enfants se sauvent d\'e9j\'e0 dans les chambres, en poussant des cris d\rquote effroi. Les entendez-vous\~?\'85
+\par
+\par En effet, le plafond retentissait sous des pi\'e9tinements pr\'e9cipit\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Est-ce que cette attaque serait s\'e9rieuse\~? dit le mar\'e9chal \'e0 son p\'e8re, qui paraissait de plus en plus inquiet.
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s s\'e9rieuse, dit le vieillard\~; il n\rquote y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en \'9cuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique.
+\par
+\par \endash \~Si vous \'eates si inf\'e9rieurs en nombre, dit le mar\'e9chal, il faut d\rquote abord bien barricader toutes les portes\'85 et ensuite\'85
+\par
+\par Il ne put achever. Une explosion de cris forcen\'e9s fit trembler les vitres de la chambre, et \'e9clata si proche et avec tant de force que le mar\'e9chal, son p\'e8re et le jeune ouvrier sortirent aussit\'f4t dans le petit jardin, born\'e9 d\rquote un c
+\'f4t\'e9 par un mur assez \'e9lev\'e9 qui donnait sur les champs.
+\par
+\par Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une gr\'eale de pierres et de cailloux \'e9normes, destin\'e9s \'e0 casser les vitres des fen\'eatres de la maison, d\'e9fonc\'e8rent quelques crois\'e9es du premier \'e9tage, ricoch\'e8
+rent sur le mur et tomb\'e8rent dans le jardin, autour du mar\'e9chal et de son p\'e8re.
+\par
+\par Fatalit\'e9\~!\~! le vieillard, atteint \'e0 la t\'eate par une grosse pierre, chancela\'85 se pencha en avant et s\rquote affaissa, tout sanglant, entre les bras du mar\'e9chal Simon, au moment o\'f9 retentissaient au dehors, avec une furie croiss
+ante, les cris sauvages de\~: Bataille et mort aux }{\i D\'e9vorants\~!}{
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800259}{\*\bkmkstart _Toc97807995}VI. Les Loups et les D
+\'e9vorants.{\*\bkmkend _Toc92800259}{\*\bkmkend _Toc97807995}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {C\rquote \'e9tait chose effrayante \'e0 \'e9voquer cette foule d\'e9cha\'een\'e9e, dont les premi\'e8res hostilit\'e9
+s venaient d\rquote \'eatre si funestes au p\'e8re du mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par Une aile de la maison commune o\'f9 venait aboutir de ce c\'f4t\'e9 le mur du jardin, donnait sur les champs\~; c\rquote est par l\'e0 que les }{\i Loups }{avaient commenc\'e9 leur attaque. La pr\'e9
+cipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire \'e0 deux cabarets de la route, l\rquote ardente impatience de la lutte qui s\rquote approchait, avaient de plus en plus anim\'e9 ces hommes d\rquote une exaltation farouche. Leur premi
+\'e8re d\'e9charge de pierres lanc\'e9e, la plupart des assaillants cherchaient \'e0 terre de nouvelles munitions\~; les uns, pour s\rquote approvisionner plus \'e0 l\rquote aise, tenaient leurs b\'e2tons entre les dents, d\rquote autres les avaient d\'e9
+pos\'e9s le long du mur\~; \'e7\'e0 et l\'e0 aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande\~; les mieux v\'eatus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d\rquote autres \'e9
+taient presque couverts de haillons, car nous l\rquote avons dit, un assez grand nombre de r\'f4deurs de barri\'e8res et de gens sans aveu, \'e0 figures sinistres et patibulaires, s\rquote \'e9taient joints, bon gr\'e9 mal gr\'e9, \'e0 la troupe des }{\i
+Loups\~;}{ quelques femmes hideuses, d\'e9guenill\'e9es, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces mis\'e9rables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflamm\'e9s\~; l\rquote une d\rquote
+entre elles, grande, robuste, au teint empourpr\'e9, \'e0 l\rquote \'9cil avin\'e9, \'e0 la bouche \'e9dent\'e9e, \'e9tait coiff\'e9e d\rquote une marmotte, d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chappaient des cheveux jaun\'e2tres en broussailles\~
+; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, crois\'e9 sur sa poitrine et nou\'e9 derri\'e8re son dos. Cette m\'e9g\'e8re semblait poss\'e9d\'e9e de rage. Elle avait relev\'e9 ses manches \'e0 demi d\'e9chir\'e9es\~; d\rquote
+une main elle brandissait un b\'e2ton, de l\rquote autre elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l\rquote appelaient }{\i Ciboule. }{L\rquote horrible cr\'e9ature criait d\rquote une voix rauque\~:
+\par
+\par \endash \~Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique\~; j\rquote en veux faire saigner.
+\par
+\par Ces mots f\'e9roces \'e9taient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par les cris sauvages de\~: Vive Ciboule\~! qui l\rquote excitaient jusqu\rquote au d\'e9lire.
+\par
+\par Parmi les autres meneurs \'e9tait un petit homme sec, p\'e2le, \'e0 mine de furet, \'e0 la barbe noire en collier\~; il portait une calotte grecque \'e9carlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap tr\'e8
+s propre et des bottes fines. \'c9videmment cet homme \'e9tait d\rquote une condition diff\'e9rente de celle des autres gens de la troupe\~: c\rquote \'e9tait surtout lui qui pr\'ea
+tait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs\~; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni b\'e2ton. Un homme \'e0 figure pleine, color\'e9
+e, et dont la formidable basse-taille semblait appartenir \'e0 un chantre d\rquote \'e9glise, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d\rquote impies, qui sont capables d\rquote attirer le chol\'e9ra dans le pays, comme a dit monsieur le cur\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Je ferai feu\'85 mieux que toi, r\'e9pondit le petit homme \'e0 mine de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.
+\par
+\par \endash \~Et avec quoi feras-tu feu\~?
+\par
+\par \endash \~Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou\~; mais, au moment o\'f9 il se baissait, un sac assez gonfl\'e9, mais tr\'e8s l\'e9ger, qu\rquote il paraissait tenir attach\'e9 sous sa blouse, tomba.
+\par
+\par \endash \~Tiens, tu perds ton sac et tes quilles\~! dit l\rquote autre. \'c7a me para\'eet gu\'e8re lourd.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est des \'e9chantillons de laine, r\'e9pondit l\rquote homme \'e0 mine de furet, en ramassant pr\'e9cipitamment le sac et en le pla\'e7ant sous sa blouse\~; puis il ajouta\~: \endash Mais attention, je crois que voil\'e0
+ le carrier qui parle.
+\par
+\par En effet, celui qui exer\'e7ait sur cette foule irrit\'e9e l\rquote ascendant le plus complet \'e9tait le terrible carrier\~: sa taille gigantesque dominait tellement la multitude que l\rquote on apercevait toujours sa grosse t\'eate coiff\'e9e d\rquote
+un mouchoir rouge en lambeaux et ses \'e9paules d\rquote Hercule, couvertes d\rquote une peau de bique fauve, s\rquote \'e9lever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piqu\'e9e \'e7\'e0 et l\'e0
+ de quelques bonnets de femmes comme d\rquote autant de points blancs.
+\par
+\par Voyant \'e0 quel degr\'e9 d\rquote exasp\'e9ration arrivaient les esprits, le petit nombre d\rquote ouvriers honn\'eates, mais \'e9gar\'e9s, qui s\rquote \'e9taient laiss\'e9s entra\'eener dans cette entreprise, sous pr\'e9texte d\rquote
+une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essay\'e8rent, mais trop tard, d\rquote abandonner le gros de la troupe\~; serr\'e9s de pr\'e8s, et pour ainsi dire encadr\'e9
+s au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour l\'e2ches ou d\rquote \'eatre en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se r\'e9sign\'e8rent \'e0 attendre un moment plus favorable pour s\rquote \'e9chapper.
+\par
+\par Aux cris sauvages qui avaient accompagn\'e9 la premi\'e8re d\'e9charge de pierres, succ\'e9dait un profond silence r\'e9clam\'e9 par la voix de stentor du carrier.
+\par
+\par \endash \~Les }{\i Loups }{ont hurl\'e9, s\rquote \'e9cria-t-il, faut attendre et voir comment les }{\i D\'e9vorants }{vont r\'e9pondre et engager la bataille.
+\par
+\par \endash \~Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme \'e0 mine de furet, qui semblait \'eatre le l\'e9giste de la bande\~; sans cela\'85 il y aurait violation de domicile.
+\par
+\par \endash \~Violer\~!\'85 Et qu\rquote est-ce que \'e7a nous fait \'e0 nous, de violer\~?\'85 cria l\rquote horrible m\'e9g\'e8re surnomm\'e9e Ciboule\~; dehors ou dedans, il faut que je m\rquote arrache avec les fouineuses de la fabrique.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, cri\'e8rent d\rquote autres hideuses cr\'e9atures aussi d\'e9guenill\'e9es que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes.
+\par
+\par \endash \~Nous voulons faire aussi notre coup\~!
+\par
+\par \endash \~Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses\~! cria le petit homme \'e0 mine de furet.
+\par
+\par \endash \~Bon, \'e7a leur sera pay\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il faut que les femmes s\rquote en m\'ealent\~!
+\par
+\par \endash \~\'c7a nous regarde.
+\par
+\par \endash \~Puisqu\rquote elles font les chanteuses dans leur maison commune, s\rquote \'e9cria Ciboule, nous leur apprendrons l\rquote air de\~:
+\par
+\par }{\i Au secours\'85 on m\rquote assassine\~!}{
+\par
+\par Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des hu\'e9es, des tr\'e9pignements forcen\'e9s, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant\~:
+\par
+\par \endash \~Silence\~!
+\par
+\par \endash \~Silence\~!\'85 silence\~! r\'e9pondit la foule, \'e9coutez le carrier.
+\par
+\par \endash \~Si les }{\i D\'e9vorants }{sont assez capons pour ne pas sortir apr\'e8s une seconde vol\'e9e de pierres, voil\'e0 l\'e0-bas une porte, nous l\rquote enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.
+\par
+\par \endash \~Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu\rquote il n\rquote en rest\'e2t aucun dans l\rquote int\'e9rieur de la fabrique\'85 dit le petit homme \'e0 mine de furet, qui semblait avoir une arri\'e8re-pens\'e9e.
+\par
+\par \endash \~On se bat o\'f9 on peut\~! cria le carrier d\rquote une voix tonnante\~; pourvu qu\rquote on se croche\'85 tout va\'85 On se peignerait sur le chaperon d\rquote un toit ou sur la cr\'eate d\rquote un mur, n\rquote est-ce pas, mes }{\i Loups\~?}{
+
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Oui\~!\'85 oui\~! dit la foule \'e9lectris\'e9e par ces paroles sauvages\~; s\rquote ils ne sortent pas\'85 entrons de force.
+\par
+\par \endash \~On le verra, leur palais\~!
+\par
+\par \endash \~Ces pa\'efens n\rquote ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M.\~le cur\'e9 les a damn\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi donc qu\rquote ils auraient un palais et nous des chenils\~?
+\par
+\par \endash \~Les ouvriers de M.\~Hardy pr\'e9tendent que des chenils, c\rquote est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme \'e0 mine de furet.
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~! ils l\rquote ont dit.
+\par
+\par \endash \~Alors, on brisera tout chez eux\~!
+\par
+\par \endash \~On d\'e9molira leur bazar.
+\par
+\par \endash \~On enverra la maison par les fen\'eatres.
+\par
+\par \endash \~Et, apr\'e8s avoir fait chanter les fouineuses qui font les b\'e9gueule, s\rquote \'e9cria Ciboule, on les fera danser \'e0 coups de pierre sur la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Allons\'85 les }{\i Loups, }{attention\~! cria le carrier d\rquote une voix de stentor, encore une d\'e9charge, et si les }{\i D\'e9vorants }{ne sortent pas\'85 \'e0 bas la porte.
+\par
+\par Cette motion fut accueillie avec des hurlements d\rquote une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons hercul\'e9ens\~:
+\par
+\par \endash \~Attention\~!\'85 }{\i Loups\'85 }{pierre en main\'85 et ensemble\'85 Y \'eates-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~!\'85 nous y sommes\'85
+\par
+\par \endash \~Joue\~?\'85 feu\~!\'85 Et, pour la seconde fois, une nu\'e9e de pierres et de cailloux \'e9normes alla s\rquote abattre sur la fa\'e7ade de la maison commune qui donnait sur les champs\~; une partie de ces projectiles brisa le
+s carreaux qui avaient \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9s lors de la premi\'e8re vol\'e9e\~; au bruit sonore et aigu des vitres cass\'e9es, se joignirent des cris f\'e9roces, pouss\'e9s \'e0 la fois, et comme un ch\'9cur formidable, par cette foule enivr\'e9
+e de ses propres exc\'e8s\~:
+\par
+\par \endash \~Bataille\'85 et mort aux }{\i D\'e9vorants\~! }{Mais bient\'f4t ces cris devinrent fr\'e9n\'e9tiques, lorsque, \'e0 travers les fen\'eatres d\'e9fonc\'e9es, les assaillants aper\'e7urent des femmes qui passaient et repassaient, courant, \'e9
+pouvant\'e9es, les unes emportant des enfants, d\rquote autres levant les bras au ciel en criant au secours, d\rquote autres enfin, plus hardies, s\rquote avan\'e7ant en dehors des fen\'eatres afin de t\'e2cher de fermer les persiennes.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! voil\'e0 les fourmis qui d\'e9m\'e9nagent\~! s\rquote \'e9cria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider \'e0 coup de cailloux\~!
+\par
+\par Et la pierre, lanc\'e9e par la main virile et assur\'e9e de la m\'e9g\'e8re, alla frapper une malheureuse femme qui, pench\'e9e sur la plinthe de la crois\'e9e, tentait d\rquote attirer un volet \'e0 elle.
+\par
+\par \endash \~Touch\'e9\'85 j\rquote ai mis dans le blanc\'85 cria la hideuse cr\'e9ature.
+\par
+\par \endash \~T\rquote es bien nomm\'e9e, la }{\i Ciboule\'85 }{tu touches }{\i \'e0 la boule, }{dit une voix.
+\par
+\par \endash \~Vive Ciboule\~!
+\par
+\par \endash \~Sortez donc, h\'e9, les }{\i D\'e9vorants, }{si vous l\rquote osez\~!
+\par
+\par \endash \~Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs \'e9taient trop l\'e2ches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme \'e0 mine de furet.
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 cette heure ils }{\i canent\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Ils ne veulent pas sortir\~! s\rquote \'e9cria le carrier d\rquote une voix de tonnerre, allons les fumer\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 Oui\~!
+\par
+\par \endash \~Allons enfoncer la porte\'85
+\par
+\par \endash \~Faudra bien que nous les trouvions.
+\par
+\par \endash \~Allons\'85 allons\~!\'85 Et la foule, le carrier en t\'eate, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un b\'e2ton, s\rquote avan\'e7ait en tumulte, vers une grande porte assez peu \'e9loign\'e9e. Le terrain sonore trembla sous le pi\'e9
+tinement pr\'e9cipit\'e9 du rassemblement, qui alors ne criait plus\~; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-\'eatre plus sinistre encore que les cris forcen\'e9s. Les }{\i Loups }{arriv\'e8rent bient\'f4
+t en face de cette porte en ch\'eane massif.
+\par
+\par Au moment o\'f9 le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l\rquote un des battants\'85 ce battant s\rquote ouvrit brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus d\'e9termin\'e9s allaient se pr\'e9cipiter par cette entr\'e9e\~
+; mais le carrier se recula en \'e9tendant les bras, comme pour mod\'e9rer cette ardeur et imposer silence aux siens\~; ceux-ci se group\'e8rent et s\rquote entass\'e8rent autour de lui. La porte, entr\rquote ouverte, laissait apercevoir un gros d\rquote
+ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annon\'e7ait la r\'e9solution\~; ils s\rquote \'e9taient arm\'e9s \'e0 la h\'e2te de fourches, de pinces de fer, de b\'e2tons\~; Agricol, plac\'e9 \'e0 leur t\'eate, tenait \'e0
+ la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier \'e9tait tr\'e8s p\'e2le\~; on voyait au feu de ses prunelles, \'e0 sa physionomie provocante, \'e0 son assurance intr\'e9pide, que le sang de son p\'e8re bouillait dans ses veines, et qu\rquote
+il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint \'e0 se contenir, et dit au carrier d\rquote une voix ferme\~:
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Bataille\~! cria le carrier d\rquote une voix tonnante.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui\'85 bataille\~!\'85 r\'e9p\'e9ta la foule.
+\par
+\par \endash \~Silence\'85 mes }{\i Loups\'85 }{cria le carrier en se retournant et en \'e9tendant sa large main vers la multitude. Puis, s\rquote adressant \'e0 Agricol\~:
+\par
+\par \endash \~Les }{\i Loups }{viennent demander bataille\'85
+\par
+\par \endash \~Contre qui\~?
+\par
+\par \endash \~Contre les }{\i D\'e9vorants.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Il n\rquote y a pas ici de }{\i D\'e9vorants, }{r\'e9pondit Agricol\~: il y a des ouvriers tranquilles\'85 retirez-vous\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! voici les }{\i Loups }{qui mangeront les ouvriers tranquilles.
+\par
+\par \endash \~Les }{\i Loups }{ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier, qui s\rquote approchait de lui d\rquote un air mena\'e7ant, et les }{\i Loups }{ne feront peur qu\rquote aux petits enfants.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 tu crois\~? dit le carrier avec un ricanement f\'e9roce.
+\par
+\par Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le mit pour ainsi dire sous le nez d\rquote Agricol, en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Et \'e7a, c\rquote est pour rire\~!
+\par
+\par \endash \~Et \'e7a\~? reprit Agricol, qui, d\rquote un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierres.
+\par
+\par \endash \~Fer contre fer\'85 marteau contre marteau, \'e7a me va, dit le carrier.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit pas de ce qui vous va, r\'e9pondit Agricol en se contenant \'e0 peine\~; vous avez bris\'e9 nos fen\'eatres, \'e9pouvant\'e9 nos femmes, et bless\'e9\'85 peut-\'eatre \'e0 mort\'85
+ le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et la voix d\rquote Agricol s\rquote alt\'e9ra malgr\'e9 lui\~; c\rquote est assez, je crois.
+\par
+\par \endash \~Non\~! les }{\i Loups }{ont plus faim que \'e7a, r\'e9pondit le carrier il faut que vous sortiez d\rquote ici\'85 tas de capons\'85 et que vous veniez l\'e0, dans la plaine, faire bataille.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, bataille\~!\'85 qu\rquote ils sortent\~!\'85 cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses b\'e2tons, et r\'e9tr\'e9cissant encore en se bousculant le petit espace qui la s\'e9parait de la porte.
+\par
+\par \endash \~Nous ne voulons pas de la bataille, r\'e9pondit Agricol\~; nous ne sortirons pas de chez nous\~; mais si vous avez le malheur de passer ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d\rquote un air intr\'e9
+pide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous\'85 et vous r\'e9pondrez de tout ce qui arrivera.
+\par
+\par \endash \~Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille\~; les }{\i Loups }{veulent manger les }{\i D\'e9vorants\~!}{\'85 Tiens, voil\'e0 ton attaque\~! s\rquote \'e9cria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.
+\par
+\par Mais celui-ci, se jetant de c\'f4t\'e9 par une brusque retraite du corps, \'e9vita le coup et lan\'e7a son marteau droit dans la poitrine du carrier, qui tr\'e9bucha un moment, mais qui, bient\'f4
+t raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 moi, les }{\i Loups\~!}{
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800260}{\*\bkmkstart _Toc97807996}VII. Le retour.
+{\*\bkmkend _Toc92800260}{\*\bkmkend _Toc97807996}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {D\'e8s que la lutte fut engag\'e9e entre Agricol et le carrier, la m\'eal\'e9e devint terrible, ardente, implacable\~
+; un flot d\rquote assaillants, suivant les pas du carrier, se pr\'e9cipita par cette porte avec une irr\'e9sistible furie\~; d\rquote autres, ne pouvant traverser cette presse effroyable, o\'f9 les plus imp\'e9tueux culbutaient, \'e9
+touffaient, broyaient les moins ardents, firent un assez long d\'e9tour, all\'e8rent briser un treillis \'e0 claire-voie appuy\'e9 d\rquote une haie, et prirent pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les uns r\'e9sistaient courageu
+sement\~; d\rquote autres, voyant Ciboule, suivie de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs r\'f4deurs de barri\'e8res \'e0 figures sinistres, monter en h\'e2te dans la maison commune, o\'f9 s\rquote \'e9taient r\'e9fugi\'e9
+s les femmes et les enfants, se jet\'e8rent \'e0 la poursuite de cette bande\~; mais quelques compagnons de la m\'e9g\'e8re ayant fait volte-face et vigoureusement d\'e9fendu l\rquote entr\'e9e de l\rquote
+escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois ou quatre de ses pareilles et autant d\rquote hommes non moins ignobles, purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les autres pour tout briser.
+\par
+\par Une porte, ayant d\rquote abord r\'e9sist\'e9 \'e0 leurs efforts, fut bient\'f4t enfonc\'e9e. Ciboule se pr\'e9cipita dans l\rquote appartement son b\'e2ton \'e0 la main, \'e9chevel\'e9e, furieuse, enivr\'e9e par le bruit et par le tumul
+te. Une belle jeune fille (c\rquote \'e9tait Ang\'e8le), qui semblait vouloir d\'e9fendre seule l\rquote entr\'e9e d\rquote une chambre, se jeta \'e0 genoux, p\'e2le, suppliante, les mains jointes, en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Ne faites pas de mal \'e0 ma m\'e8re\~!
+\par
+\par \endash \~Je t\rquote \'e9trennerai d\rquote abord, et puis ta m\'e8re apr\'e8s, cria l\rquote horrible femme en se jetant sur la malheureuse enfant et t\'e2chant de lui labourer le visage avec ses ongles pendant que les r\'f4deurs de barri\'e8
+res brisaient la glace, la pendule \'e0 coups de b\'e2ton, et que les autres s\rquote emparaient de quelques hardes.
+\par
+\par Ang\'e8le poussait des cris douloureux en se d\'e9battant contre Ciboule, et t\'e2chait toujours de d\'e9fendre la pi\'e8ce o\'f9 s\rquote \'e9tait refugi\'e9e sa m\'e8re, qui, pench\'e9e en dehors de la fen\'eatre, appela Agricol \'e0 son secours.
+\par
+\par Le forgeron \'e9tait de nouveau aux prises avec le terrible carrier. Dans cette lutte corps \'e0 corps, leurs marteaux \'e9taient devenus inutiles\~; l\rquote \'9cil sanglant, les dents serr\'e9es, poitrine contre poitrine, enlac\'e9s, nou\'e9s l\rquote
+un \'e0 l\rquote autre comme deux serpents, ils faisaient des efforts inou\'efs pour se renverser. Agricol, courb\'e9, tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, \'e9tant parvenu \'e0
+ lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied furieux\~; mais telle \'e9tait la force hercul\'e9enne du chef des }{\i Loups }{que, quoiqu\rquote il f\'fbt arc-bout\'e9 sur une seule jambe, il demeurait in\'e9branlable comme une tour. De la main qu
+\rquote il avait de libre (l\rquote autre \'e9tait serr\'e9e par Agricol comme dans un \'e9tau) il t\'e2chait, par des coups de poing port\'e9s en dessous, de briser la m\'e2choire du forgeron, qui la t\'eate baiss\'e9e, appuyait son fron
+t sur le creux de la poitrine de son adversaire.
+\par
+\par \endash \~Le }{\i Loup }{va casser les dents au }{\i D\'e9vorant, }{qui ne d\'e9vorera plus rien, dit le carrier.
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote es pas un vrai }{\i Loup, }{r\'e9pondit le forgeron en redoublant d\rquote efforts, les vrais }{\i Loups }{sont de braves compagnons qui ne se mettent pas dix contre un\'85
+\par
+\par \endash \~Vrai ou faux, je te casserai les dents.
+\par
+\par \endash \~Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si violent \'e0 la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de douleur atroce, et allongeant brusquement la t\'eate, il parvint \'e0 mordre Agricol sur le c\'f4t\'e9 du cou. \'c0
+ cette morsure aigu\'eb, le forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de d\'e9gager sa jambe\~; alors, par un effort surhumain, il se pr\'e9cipita de tout son poids sur Agricol, le fit chanceler, tr\'e9bucher et tomber sous lui\'85 \'c0
+ ce moment, la m\'e8re d\rquote Ang\'e8le, pench\'e9e \'e0 une des fen\'eatres de la maison commune, s\rquote \'e9cria d\rquote une voix d\'e9chirante\~:
+\par
+\par \endash \~Au secours\~! monsieur Agricol\'85 on tue ma fille\~!
+\par
+\par \endash \~Laisse-moi\'85 et foi d\rquote homme, nous nous battrons demain\'85 quand tu voudras, dit Agricol d\rquote une voix haletante.
+\par
+\par \endash \~Pas de r\'e9chauff\'e9\'85 je mange chaud, r\'e9pondit le carrier\~; saisissant le forgeron \'e0 la gorge d\rquote une de ses mains formidables, il t\'e2cha de lui mettre le genou sur la poitrine.
+\par
+\par \endash \~Au secours\~! on tue ma fille\~! criait la m\'e8re d\rquote Ang\'e8le d\rquote une voix \'e9perdue\'85
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce\~!\'85 je te demande gr\'e2ce\~!\'85 Laisse-moi aller\'85 dit Agricol en faisant des efforts inou\'efs pour \'e9chapper \'e0 son adversaire.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai trop faim, r\'e9pondit le carrier. Agricol, exasp\'e9r\'e9 par la terreur que lui causait le danger d\rquote Ang\'e8le, redoublait d\rquote efforts, lorsque le carrier se sentit saisir \'e0 la cuisse par des crocs aigus, et au m\'ea
+me instant il re\'e7ut trois ou quatre coups de b\'e2ton sur la t\'eate, ass\'e9n\'e9s d\rquote une main vigoureuse. Il l\'e2cha prise\'85 et il tomba \'e9tourdi sur un genou et sur une main, t\'e2chant de parer les coups qu\rquote
+on lui portait, et qui cess\'e8rent d\'e8s qu\rquote Agricol fut d\'e9livr\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 vous me sauvez\'85 Pourvu que pour Ang\'e8le il ne soit pas trop tard\~! s\rquote \'e9cria le forgeron en se relevant.
+\par
+\par \endash \~Cours\'85 va\'85 ne t\rquote occupe pas de moi, r\'e9pondit Dagobert. Et Agricol se pr\'e9cipita vers la maison commune. Dagobert, accompagn\'e9 de Rabat-Joie, \'e9tait venu, ainsi qu\rquote on l\rquote a dit, conduire les filles du mar\'e9
+chal Simon aupr\'e8s de leur grand-p\'e8re. Arrivant au milieu du tumulte, le soldat avait ralli\'e9 quelques ouvriers afin de d\'e9fendre l\rquote entr\'e9e de la chambre o\'f9 le p\'e8re du mar\'e9chal avait \'e9t\'e9 port\'e9 expirant\~: c\rquote
+est de ce poste que le soldat avait vu le danger d\rquote Agricol.
+\par
+\par Bient\'f4t, un autre flot de la m\'eal\'e9e s\'e9para Dagobert du carrier rest\'e9 pendant quelques instants sans connaissance.
+\par
+\par Agricol, arriv\'e9 en deux bonds \'e0 la maison commune, \'e9tait parvenu \'e0 renverser les hommes qui d\'e9fendaient l\rquote escalier, et \'e0 se pr\'e9cipiter dans le corridor sur lequel s\rquote ouvrait la chambre d\rquote Ang\'e8le. Au moment o\'f9
+ il arriva, la malheureuse enfant d\'e9fendait machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui, acharn\'e9e sur elle comme une hy\'e8ne sur sa proie, t\'e2chait de la d\'e9visager.
+\par
+\par Se pr\'e9cipiter sur l\rquote horrible m\'e9g\'e8re, la saisir par sa crini\'e8re jaun\'e2tre avec une vigueur irr\'e9sistible, la renverser en arri\'e8re et l\rquote \'e9tendre ensuite sur le dos d\rquote
+un violent coup de talon de botte dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidit\'e9 de la pens\'e9e.
+\par
+\par Ciboule, rudement atteinte, mais exasp\'e9r\'e9e par la rage, se releva aussit\'f4t\~; \'e0 cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas d\rquote Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron relevait Ang\'e8le \'e0 moiti\'e9 \'e9
+vanouie et la portait dans la chambre voisine, Ciboule et sa bande furent chass\'e9es de cette partie de la maison.
+\par
+\par Apr\'e8s le premier feu de l\rquote attaque, le tr\'e8s petit nombre de v\'e9ritables }{\i Loups, }{comme disait Agricol, qui, honn\'eates ouvriers d\rquote ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entra\'eener dans cette entreprise sous pr\'e9
+texte d\rquote une querelle de compagnonnage, voyant les exc\'e8s que commen\'e7aient \'e0 commettre les gens sans aveu dont ils avaient \'e9t\'e9 accompagn\'e9s presque malgr\'e9 eux, ces braves }{\i Loups, }{disons-nous, se rang\'e8rent brusquement du c
+\'f4t\'e9 des }{\i D\'e9vorants.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Il n\rquote y a plus ici de }{\i Loups }{ni de }{\i D\'e9vorants\~! }{avait dit un des }{\i Loups }{les plus d\'e9termin\'e9s \'e0 Olivier, avec lequel il venait de se battre rudement et loyalement, il n\rquote y a maintenant que d
+\rquote honn\'eates ouvriers qui doivent s\rquote unir pour taper sur un tas de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 reprit un autre, c\rquote est malgr\'e9 nous qu\rquote on a commenc\'e9 par casser les carreaux de votre maison.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est le carrier qui a mis tout en branle\'85 dit un autre, les vrais }{\i Loups }{le renient\~; il aura son compte.
+\par
+\par \endash \~Tous les jours on se peigne dru\'85 mais on s\rquote estime}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Nous d\'e9sirons qu\rquote il soit bien entendu par le lecteur que la seule n\'e9cessit\'e9 de notre fable a donn\'e9 aux }{\i Loups }{le r\'f4le agressif. Tout en essayant de montrer un des abus de compagnonnage, abus qui, d
+\rquote ailleurs, tendent \'e0 s\rquote effacer de jour en jour, nous ne voudrions pas para\'eetre attribuer un caract\'e8re d\rquote hostilit\'e9 farouche \'e0 une secte plut\'f4t qu\rquote \'e0 une autre, aux }{\i Loups }{plut\'f4t qu\rquote aux }{\i D
+\'e9vorants. }{Les }{\i Loups, }{compagnons tailleurs de pierres, sont g\'e9n\'e9ralement des ouvriers tr\'e8s laborieux, tr\'e8s intelligents, et dont la position est d\rquote autant plus digne d\rquote int\'e9r\'eat, que non seulement leurs travaux, d
+\rquote une pr\'e9cision presque math\'e9matique, sont des plus rudes et des plus p\'e9nibles, mais que ces travaux leur manquent pendant deux ou trois mois de l\rquote ann\'e9e, leur dure profession \'e9tant malheureusement une de celles que l\rquote
+hiver frappe d\rquote un ch\'f4mage in\'e9vitable. Un assez grand nombre de }{\i Loups, }{afin de se perfectionner dans leur m\'e9tier, suivent chaque soir un cour de g\'e9om\'e9trie lin\'e9aire appliqu\'e9 \'e0 la coupe des p
+ierres. Plusieurs compagnons tailleurs de pierres avaient m\'eame exhib\'e9 \'e0 la derni\'e8re exposition un mod\'e8le d\rquote architecture en pl\'e2tre.}}}{.
+\par
+\par Cette d\'e9fection d\rquote une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel \'e9lan aux ouvriers de la fabrique, et tous, }{\i Loups }{et }{\i D\'e9vorants, }{quoique bien inf\'e9rieurs en nombre, s\rquote
+unirent contre les r\'f4deurs de barri\'e8res et autres vagabonds qui pr\'e9ludaient \'e0 des sc\'e8nes d\'e9plorables.
+\par
+\par Une bande de ces mis\'e9rables, surexcit\'e9e et entra\'een\'e9e par le petit homme \'e0 mine de furet, secret \'e9missaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M.\~Hardy. Alors commen\'e7a une d\'e9vastation lamentable\~
+: ces gens, frapp\'e9s de vertige par la rage de la destruction, bris\'e8rent sans piti\'e9 des machines du plus grand prix, des m\'e9tiers d\rquote une d\'e9licatesse extr\'eame\~; des objets \'e0 demi fabriqu\'e9s furent impitoyablement d\'e9truits\~
+; une \'e9mulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, nagu\'e8re mod\'e8le d\rquote ordre et d\rquote \'e9conomie, de travail, n\rquote offrirent plus bient\'f4t que des d\'e9bris\~; les cours furent jonch\'e9es d\rquote
+objets de toutes sortes que l\rquote on jetait par les fen\'eatres avec des cris f\'e9roces, avec des \'e9clats de rire farouches. Puis, toujours gr\'e2ce aux incitations du petit homme \'e0 mine de furet, les livres de commerce de M.\~Hardy, ces a
+rchives industrielles si indispensables au commer\'e7ant, furent jet\'e9s au vent, lac\'e9r\'e9s, foul\'e9s aux pieds par une esp\'e8ce de ronde infernale compos\'e9e de tout ce qu\rquote
+il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, d\'e9guenill\'e9s, sinistres, qui s\rquote \'e9taient pris par la main et tournoyaient en poussant d\rquote horribles clameurs.
+\par
+\par Contraste \'e9trange et douloureux\~! Au bruit \'e9tourdissant de ces horribles sc\'e8nes de tumulte et de d\'e9vastation, une sc\'e8ne d\rquote un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du p\'e8re du mar\'e9chal Simon, \'e0
+ laquelle veillaient quelques hommes d\'e9vou\'e9s. Le vieil ouvrier \'e9tait \'e9tendu sur son lit, la t\'eate envelopp\'e9e d\rquote un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglant\'e9s\~; ses traits \'e9taient livides, sa respiration oppress
+\'e9e, ses yeux fixes, presque sans regard. Le mar\'e9chal Simon, debout au chevet du lit, courb\'e9 sur son p\'e8re \'e9piait avec une angoisse d\'e9sesp\'e9r\'e9e le moindre signe de connaissance du moribond\'85 dont un m\'e9decin t\'e2tait le pouls d
+\'e9faillant. Rose et Blanche, amen\'e9es par Dagobert, \'e9taient agenouill\'e9es devant le lit, les mains jointes, les yeux baign\'e9s de larmes\~; un peu plus loin, \'e0 demi cach\'e9 dans l\rquote ombre de la chambre, car les heures s\rquote \'e9
+taient \'e9coul\'e9es et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras crois\'e9s sur sa poitrine, les traits douloureusement contract\'e9s. Il r\'e9gnait dans cette pi\'e8ce un silence profond, solennel, interrompu \'e7\'e0 et l\'e0 par les sanglots
+\'e9touff\'e9s de Rose et de Blanche, ou par les aspirations p\'e9nibles du p\'e8re Simon. Les yeux du mar\'e9chal \'e9taient secs, sombres et ardents\'85 il ne les d\'e9tachait de la figure de son p\'e8re que pour interroger le m\'e9decin du regard.
+
+\par
+\par Il y a des fatalit\'e9s \'e9tranges\'85 ce m\'e9decin \'e9tait M.\~Baleinier. La maison de sant\'e9 du docteur se trouvant assez proche de la barri\'e8re la plus voisine de la fabrique, et \'e9tant renomm\'e9e dans les environs, c\rquote \'e9
+tait chez lui qu\rquote on avait d\rquote abord couru pour chercher des secours.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, le docteur Baleinier fit un mouvement\~; le mar\'e9chal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~De l\rquote espoir\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu\'85
+\par
+\par \endash \~Il est sauv\'e9\~! dit le mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~Pas de fausses esp\'e9rances, monsieur le duc, r\'e9pondit gravement le docteur, le pouls se ranime\'85 c\rquote est l\rquote effet de violents topiques que j\rquote ai fait appliquer aux pieds\'85 mais je ne sais quelle sera l\rquote
+issue de cette crise\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\~! mon p\'e8re\~! m\rquote entendez-vous\~? s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal en voyant le vieillard faire un l\'e9ger mouvement de t\'eate et agiter faiblement ses paupi\'e8res.
+\par
+\par En effet, bient\'f4t il ouvrit les yeux\'85 cette fois l\rquote intelligence y brillait.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 tu vis\'85 tu me reconnais\~! s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal ivre de joie et d\rquote esp\'e9rance.
+\par
+\par \endash \~Pierre\'85 tu es l\'e0\~?\'85 dit le vieillard d\rquote une voix faible\~; ta main\'85 donne\'85 Et il fit un l\'e9ger mouvement.
+\par
+\par \endash \~La voil\'e0\'85 mon p\'e8re\'85 s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal en serrant la main du vieillard dans la sienne.
+\par
+\par Puis, c\'e9dant \'e0 un mouvement d\rquote ivresse involontaire, il se pr\'e9cipita sur son p\'e8re, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Il vit\~!\'85 mon Dieu\~!\'85 il vit\'85 il est sauv\'e9\~!\'85 \'c0 cet instant, les cris de la lutte qui s\rquote engageait de nouveau entre les vagabonds, les }{\i Loups }{et les }{\i D\'e9vorants, }{arriv\'e8rent aux oreilles du moribond.
+
+\par
+\par \endash \~Ce bruit\'85 bruit\'85 dit-il\~; on se bat donc\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Cela s\rquote apaise\'85 je crois\'85 dit le mar\'e9chal pour ne pas inqui\'e9ter son p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Pierre\'85 dit le vieillard d\rquote une voix entrecoup\'e9e, je n\rquote en ai pas\'85 pour longtemps\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Mon enfant\'85 laisse-moi parler\'85 pourvu que\'85 je puisse te\'85 dire\'85 tout\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-\'eatre op\'e9rer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant\'85 et qu\rquote un pr\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~Un pr\'eatre, merci\'85 monsieur\'85 j\rquote ai mon fils\'85 dit le vieillard\~; c\rquote est entre ses bras\'85 que je rendrai\'85 cette \'e2me qui a toujours \'e9t\'e9 honn\'eate et droite\'85
+\par
+\par \endash \~Mourir\'85 toi\'85 s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal\~; oh\~! non\'85 non.
+\par
+\par \endash \~Pierre\'85 dit le vieillard d\rquote une voix qui, d\rquote abord assez soutenue, s\rquote affaiblit peu \'e0 peu, tu m\rquote as\'85 demand\'e9\'85 tout \'e0 l\rquote heure conseil\'85 pour une chose bien\'85 grave\'85 il me semble\'85 que\'85
+ le d\'e9sir\'85 de t\rquote \'e9clairer sur ton devoir\'85 m\rquote a pour un instant rappel\'e9\'85 \'e0 la vie\'85 car\'85 je mourrais bien malheureux\'85 si\'85 je te savais\'85 dans une voie\'85 indigne de toi\'85 et de moi\'85 \'c9coute donc\'85
+ mon fils\'85 mon loyal fils\'85 \'e0 ce moment supr\'eame, un p\'e8re\'85 ne se trompe pas\'85 tu as un grand devoir \'e0 remplir\'85 sous peine de ne pas agir en homme d\rquote honneur, de m\'e9conna\'eetre ma\'85 derni\'e8re volont\'e9\'85 tu dois sans
+\'85 sans h\'e9siter\'85
+\par
+\par La voix du vieillard s\rquote \'e9tait de plus en plus affaiblie\'85 lorsqu\rquote il pronon\'e7a ces derni\'e8res paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le mar\'e9chal Simon put distinguer furent ceux-ci\~:
+\par
+\par }{\i Napol\'e9on II\'85 Serment\'85 d\'e9shonneur\'85 mon fils\'85}{
+\par
+\par Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les l\'e8vres\'85 et ce fut tout\'85
+\par
+\par Au moment o\'f9 il expirait, la nuit \'e9tait tout \'e0 fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout \'e0 coup au dehors\~:
+\par
+\par \endash \~Au feu\~!\'85 au feu\~!\'85 L\rquote incendie \'e9clatait au milieu de l\rquote un des b\'e2timents des ateliers, rempli d\rquote objets inflammables et dans lequel s\rquote \'e9tait gliss\'e9 le petit homme \'e0 mine de furet. En m\'ea
+me temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annon\'e7aient l\rquote arriv\'e9e d\rquote un d\'e9tachement de troupes venant de la barri\'e8re.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Depuis une heure, et malgr\'e9 tous les efforts, le feu d\'e9vore la fabrique. La nuit est claire, froide\~; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant \'e0 travers champs, et \'e0 l\rquote abri d\rquote un pli de terrain assez
+\'e9lev\'e9 qui lui cache l\rquote incendie, un homme s\rquote avance \'e0 pas lents et in\'e9gaux. Cet homme est M.\~Hardy. Il a voulu revenir chez lui \'e0 pied, par la campagne, esp\'e9rant que la marche apaiserait sa fi\'e8vre\'85 fi\'e8vre glac\'e9
+e comme le frisson d\rquote un mourant. On ne l\rquote avait pas tromp\'e9, cette ma\'eetresse ador\'e9e, cette noble femme aupr\'e8s de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l\rquote \'e9pouvantable d\'e9ception qui venait de le frapper\'85
+ cette femme a quitt\'e9 la France. Il ne peut en douter\~: Marguerite est partie pour l\rquote Am\'e9rique\~; sa m\'e8re a exig\'e9 d\rquote elle, pour expiation de sa faute, qu\rquote elle ne lui \'e9criv\'eet pas un seul mot d\rquote adieu, \'e0
+ lui pour qui elle avait sacrifi\'e9 ses devoirs d\rquote \'e9pouse. Marguerite a ob\'e9i\'85 Elle lui avait dit, d\rquote ailleurs, souvent\~:
+\par
+\par \endash \~Entre ma m\'e8re et vous, je n\rquote h\'e9siterais pas. Elle n\rquote a pas h\'e9sit\'e9\'85 Il n\rquote y a donc plus d\rquote espoir\~; l\rquote oc\'e9an ne le s\'e9parerait pas de Marguerite qu\rquote il la sait assez aveuglement soumise
+\'e0 sa m\'e8re pour \'eatre certain que, de m\'eame, tout serait rompu\'85 \'e0 tout jamais rompu.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien\'85 il ne compte plus sur ce c\'9cur\'85 ce c\'9cur\'85 son dernier refuge. Voil\'e0 donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arrach\'e9es, bris\'e9es du m\'eame coup, le m\'eame jour, presque \'e0 la fois.
+\par
+\par \endash \~Que te reste-t-il donc, pauvre }{\i Sensitive\~? }{ainsi que t\rquote appelait ta tendre m\'e8re\~; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu\'85 de cette amiti\'e9 que l\rquote infamie a tu\'e9e dans ton c\'9cur\~?
+\par
+\par Oh\~! il te reste ce coin de monde cr\'e9\'e9 \'e0 ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, o\'f9, gr\'e2ce \'e0 toi, le travail porte avec soi sa joie et sa r\'e9compense\~
+; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants\'85 ne te manqueront pas\'85 eux\'85 C\rquote est l\'e0 aussi une affection sainte et grande\'85 qu\rquote
+elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacr\'e9es\'85 Le calme de cette riante et douce retraite, l\rquote aspect du bonheur sans pareil que tes cr\'e9atures y go\'fbtent, reposeront ta pauvre \'e2
+me, si endolorie, si saignante, qu\rquote elle ne vit plus que par la souffrance.
+\par
+\par Allons\~!\'85 te voil\'e0 bient\'f4t au fa\'eete de la colline, d\rquote o\'f9 tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu b\'e9ni et ador\'e9.
+\par
+\par M.\~Hardy \'e9tait arriv\'e9 au sommet de la colline.
+\par
+\par \'c0 ce moment, l\rquote incendie, contenu pendant quelque temps, \'e9clatait avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu\rquote il avait gagn\'e9e. Une vive lueur, blanch\'e2tre, puis rousse\'85 puis cuivr\'e9e, illumina au loin l\rquote horizon.
+
+\par
+\par M.\~Hardy regardait cela\'85 avec une sorte de stupeur incr\'e9dule, presque h\'e9b\'e9t\'e9e. Tout \'e0 coup une immense gerbe de flamme jaillit au milieu d\rquote un tourbillon de fum\'e9e accompagn\'e9e d\rquote une nu\'e9e d\rquote \'e9tincelles, s
+\rquote \'e9lan\'e7a vers le ciel en jetant sur toute la campagne et jusqu\rquote aux pieds de M.\~Hardy des reflets ardents. La violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui ondoyaient sous la bise, apporta bient\'f4t aux oreilles de M.
+\~Hardy les sons press\'e9s de la cloche d\rquote alarme de sa fabrique embras\'e9e.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc \li0\ri0\sb2640\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel0\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs48\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800261}{\*\bkmkstart _Toc97807997}Quinzi\'e8me partie Rodin d
+\'e9masqu\'e9{\*\bkmkend _Toc92800261}{\*\bkmkend _Toc97807997}
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800262}{\*\bkmkstart _Toc97807998}I. Le n\'e9gociateur.
+{\*\bkmkend _Toc92800262}{\*\bkmkend _Toc97807998}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Peu de jours se sont \'e9coul\'e9s depuis l\rquote incendie de la fabrique de M.\~Hardy. La sc\'e8
+ne suivante se passe rue Clovis, dans la maison o\'f9 Rodin avait eu un pied-\'e0-terre alors abandonn\'e9, maison aussi habit\'e9e par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du m\'e9nage de son }{\i ami }{Phil\'e9mon.
+\par
+\par Il \'e9tait environ midi\~; Rose-Pompon, seule dans la chambre de l\rquote \'e9tudiant, toujours absent, d\'e9jeunait fort gaiement au coin de son feu, mais quel d\'e9jeuner singulier, quel feu \'e9trange, quelle chambre bizarre\~?
+\par
+\par Que l\rquote on s\rquote imagine une assez vaste pi\'e8ce, \'e9clair\'e9e par deux fen\'eatres sans rideaux\~; car ses crois\'e9es donnant sur des terrains vagues, le ma\'eetre du logis n\rquote avait \'e0 craindre aucun regard indiscret. L\rquote
+un des c\'f4t\'e9s de la chambre servait de vestiaire\~: l\rquote on y voyait appendu \'e0 un portemanteau le galant costume de d\'e9bardeur de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Phil\'e9mon
+ et de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronn\'e9es, mille sabords\~! mille requins\~! mille baleines\~! que si cet intr\'e9pide matelot avait habit\'e9 la grande hune d\rquote une fr\'e9
+gate pendant un voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait gracieusement au-dessus des jambes d\rquote un pantalon \'e0 pieds, qui semblaient sortir de dessous la jupe. Plac\'e9e sur la derni\'e8re tablette d\rquote une petite biblioth
+\'e8que singuli\'e8rement poudreuse et n\'e9glig\'e9e, on voyait, \'e0 c\'f4t\'e9 de trois vieilles bottes (pourquoi trois bottes\~?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une t\'eate de mort, souvenir d\rquote ost\'e9ologie et d\rquote amiti\'e9
+ laiss\'e9 \'e0 Phil\'e9mon par un sien ami, \'e9tudiant en m\'e9decine. Par suite d\rquote une plaisanterie fort go\'fbt\'e9e dans le pays latin, cette t\'eate tenait entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au fourneau noirci\~
+; de plus, son cr\'e2ne luisant disparaissait \'e0 demi sous un vieux chapeau de }{\i fort, }{r\'e9solument pos\'e9 de c\'f4t\'e9 et tout couvert de fleurs et de rubans fan\'e9s. Quand Phil\'e9mon \'e9tait ivre, il cont
+emplait longuement cet ossuaire, et s\rquote \'e9chappait jusqu\rquote aux monologues les plus dithyrambiques, \'e0 propos de ce rapprochement philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou trois masques de pl\'e2
+tre aux nez et aux mentons plus ou moins \'e9br\'e9ch\'e9s, clou\'e9s au murs, t\'e9moignaient de la curiosit\'e9 passag\'e8re de Phil\'e9mon \'e0 l\rquote endroit de la science phr\'e9nologique, \'e9tudes patientes et r\'e9fl\'e9chies, dont il avait tir
+\'e9 cette conclusion rigoureuse\~: \'ab\~Qu\rquote ayant \'e0 un point extraordinaire la bosse de la dette, il devait se r\'e9signer \'e0 la facilit\'e9 de son organisation, qui lui imposait le cr\'e9ancier comme une n\'e9cessit\'e9 vitale\~\'bb
+. Sur la chemin\'e9e se dressait intact et dans sa majest\'e9 le gigantesque verre }{\i grande tenue }{du canotier, accost\'e9 d\rquote une th\'e9i\'e8re de porcelaine veuve du goulot, et d\rquote un encrier de bois noir \'e0 l\rquote orifice \'e0
+ demi cach\'e9 sous une couche de v\'e9g\'e9tation verd\'e2tre et moussue.
+\par
+\par De temps \'e0 autre, le silence de cette retraite \'e9tait interrompu par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donn\'e9 une hospitalit\'e9 cordiale dans le cabinet de travail de Phil\'e9mon.
+\par
+\par Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette chemin\'e9e, semblant ainsi s\rquote \'e9panouir \'e0 la douce chaleur d\rquote un vif rayon de soleil qui l\rquote inondait d\rquote une lumi\'e8re dor\'e9e. Cette dr\'f4le de petite cr
+\'e9ature avait un costume des plus baroques, et qui, pourtant, faisait singuli\'e8rement valoir la fra\'eecheur fleurie de ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois couronn\'e9 de jolis cheveux blonds, toujours d\'e8
+s le matin soigneusement liss\'e9s et peign\'e9s. En mani\'e8re de robe de chambre, Rose-Pompon avait ing\'e9nument pass\'e9 par-dessus sa chemise la grande chemise de laine \'e9carlate de Phil\'e9mon, distraite de son costume officiel de canotier\~
+; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir la blancheur de la toile du premier v\'eatement de la jeune fille, ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses \'e9paules \'e0 fossettes, doux tr\'e9sor d\rquote
+un satin si ferme et si poli, que la chemise \'e9carlate semblait se refl\'e9ter sur la peau en une teinte ros\'e9e\~; les bras frais et potel\'e9s de la grisette sortaient \'e0 demi des larges manches retrouss\'e9es\~; et l\rquote on voyait aussi \'e0
+ demi, et crois\'e9es l\rquote une sur l\rquote autre, ses jambes charmantes, maintenant chauss\'e9es d\rquote un bas blanc bien tir\'e9, coup\'e9 \'e0 la cheville par un petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise \'e9carlate \'e0
+ taille de gu\'eape de Rose-Pompon, au-dessus de ses hanches, dignes du religieux enthousiasme d\rquote un moderne Phidias, donnait \'e0 ce v\'eatement, peut-\'eatre un peu trop voluptueusement accusateur, une gr\'e2ce tr\'e8s originale. Nous avons pr\'e9
+tendu que le feu auquel se chauffait Rose-Pompon \'e9tait \'e9trange\'85 qu\rquote on en juge\~: l\rquote effront\'e9e, la prodigue, se trouvant \'e0 court de bois, se chauffait \'e9conomiquement avec des embauchoirs de Phil\'e9mon qui, du reste, offra
+ient \'e0 l\rquote \'9cil un combustible d\rquote une admirable r\'e9gularit\'e9.
+\par
+\par Nous avons pr\'e9tendu que le d\'e9jeuner de Rose-Pompon \'e9tait singulier\'85 qu\rquote on en juge\~: sur une petite table plac\'e9e devant elle \'e9tait une cuvette o\'f9 elle avait r\'e9cemment plong\'e9 son frais minois dans une eau non moins fra\'ee
+che que lui. Au fond de cette cuvette, complaisamment chang\'e9e en saladier, Rose-Pompon prenait, il faut bien l\rquote avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles de salade verte comme un pr\'e9, vinaigr\'e9e \'e0 \'e9trangler\~
+; puis elle croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents blanches, d\rquote un \'e9mail trop inalt\'e9rable pour s\rquote agacer. Pour boisson, elle avait pr\'e9par\'e9 un verre d\rquote
+eau et de sirop de groseilles, dont elle activait le m\'e9lange avec une petite cuiller de moutardier en bois. Enfin, comme hors-d\rquote \'9cuvre, on voyait une douzaine d\rquote olives dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque \'e0
+ vingt-cinq sous. Son dessert se composait de noix qu\rquote elle s\rquote appr\'eatait \'e0 faire \'e0 demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de Phil\'e9mon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d\rquote
+un choix si incroyable et si sauvage, f\'fbt digne de son nom par la fra\'eecheur de son teint, c\rquote est un de ces divins miracles qui r\'e9v\'e8lent la toute-puissance de la jeunesse et de la sant\'e9.
+\par
+\par Rose-Pompon, apr\'e8s avoir croqu\'e9 sa salade, allait croquer ses olives, lorsque l\rquote on frappa discr\'e8tement \'e0 sa porte, modestement verrouill\'e9e \'e0 l\rquote int\'e9rieur.
+\par
+\par \endash \~Qui est l\'e0\~? dit Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Un ami\'85 un vieux de la vieille, r\'e9pondit une voix sonore et joyeuse. Vous vous enfermez donc\~?
+\par
+\par \endash \~Tiens\~!\'85 c\rquote est vous, Nini-Moulin\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, ma pupille ch\'e9rie\'85 Ouvrez-moi donc tout de suite\'85 \'c7a presse\~!
+\par
+\par \endash \~Vous ouvrir\~?\'85 Ah bien, par exemple\~!\'85 faite comme je suis, \'e7a serait gentil\~!
+\par
+\par \endash \~Je crois bien\'85 que faite comme vous l\rquote \'eates \'e7a serait gentil, et tr\'e8s gentil encore, \'f4 la plus rose de tous les pompons dont l\rquote Amour ait jamais orn\'e9 son carquois\~!\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Allez donc pr\'eacher le car\'eame et la morale dans votre journal\'85 gros ap\'f4tre\~! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise \'e9carlate au costume de Phil\'e9mon.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi \'e0 travers la porte, pour la plus grande \'e9dification des voisins\~? dit Nini-Moulin. Songez que j\rquote ai des choses tr\'e8s graves \'e0
+ vous apprendre, des choses qui vont vous renverser.
+\par
+\par \endash \~Donnez-moi donc le temps de passer une robe\'85 gros tourment\~!
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est \'e0 cause de ma pudeur, ne vous exag\'e9rez pas la susceptibilit\'e9\~; je ne suis pas b\'e9gueule, je vous accepterai tr\'e8s bien comme vous \'eates.
+\par
+\par \endash \~Et dire qu\rquote un monstre pareil est le ch\'e9ri de toutes les sacristies\~! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant d\rquote agrafer une robe \'e0 sa taille de nymphe.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! vous voil\'e0 donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau voyageur\~! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-Pompon avec un s\'e9rieux comique. Et d\rquote o\'f9 sortez-vous, s\rquote il vous pla\'eet\~? Voil\'e0
+ trois jours que vous n\rquote avez pas nich\'e9 ici, vilaine petite colombe.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 je suis de retour seulement depuis hier soir. Vous \'eates donc venu pendant mon absence\~?
+\par
+\par \endash \~Je suis venu tous les jours\'85 et plut\'f4t deux fois qu\rquote une, mademoiselle, car j\rquote ai des choses tr\'e8s graves \'e0 vous dire.
+\par
+\par \endash \~Des choses graves\~! Alors, nous allons joliment rire.
+\par
+\par \endash \~Pas du tout, c\rquote est tr\'e8s s\'e9rieux, dit Nini-Moulin en s\rquote asseyant. Mais d\rquote abord, qu\rquote est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours que vous avez d\'e9sert\'e9 le domicile\'85 conjugal et phil\'e9monique\~?\'85
+ Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.
+\par
+\par \endash \~Voulez-vous des olives\~? dit Rose-Pompon en grignotant une de ces ol\'e9agineuses.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 votre r\'e9ponse\'85 je comprends\'85 Malheureux Phil\'e9mon\~!
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de malheureux Phil\'e9mon l\'e0-dedans, mauvaise langue. Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours qui ont suivi l\rquote enterrement, elle a eu peur de passer les nuits toute seule.
+\par
+\par \endash \~Je croyais Clara tr\'e8s suffisamment pourvue\'85 contre ces craintes-l\'e0\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce qui vous trompe, \'e9norme vip\'e8re\~! puisque je suis all\'e9e chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.
+\par
+\par \'c0 cette affirmation, l\rquote \'e9crivain religieux chantonna entre ses dents d\rquote un air parfaitement incr\'e9dule et narquois.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est-\'e0-dire que j\rquote ai fait des traits \'e0 Phil\'e9mon\~! s\rquote \'e9cria Rose-Pompon en cassant une noix avec l\rquote indignation de la vertu injustement soup\'e7onn\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur de rose\'85 Pompon.
+\par
+\par \endash \~Je vous dis que ce n\rquote \'e9tait point pour mon plaisir que je me suis absent\'e9e d\rquote ici\'85 au contraire, car pendant ce temps l\'e0\'85 cette pauvre C\'e9physe a disparu\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la m\'e8re Ars\'e8ne m\rquote a dit cela\~; mais quand je vous parle Phil\'e9mon vous me r\'e9pondez C\'e9physe\'85 \'e7a n\rquote est pas clair.
+\par
+\par \endash \~Que je sois mang\'e9e par la panth\'e8re noire que l\rquote on montre \'e0 la Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai\~!\'85 Et \'e0 propos de \'e7a, il faudra q
+ue vous louiez deux stalles pour me mener voir ces animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c\rquote est des amours de b\'eates f\'e9roces.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! \'eates-vous folle\~?
+\par
+\par \endash \~Comment\~?
+\par
+\par \endash \~Que je guide votre jeunesse comme une a\'efeul chicard au milieu des tulipes plus ou moins orageuses, \'e0 la bonne heure, je ne risque pas d\rquote y trouver mes religieux bourgeois\~; mais vous mener justement \'e0 un spectacle de car\'ea
+me, puisqu\rquote il n\rquote y a que la repr\'e9sentation des b\'eates\'85 je n\rquote aurais qu\rquote \'e0 rencontrer l\'e0 mes sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras\~!
+\par
+\par \endash \~Vous mettrez un faux nez\'85 et des sous-pieds \'e0 votre pantalon, mon gros Nini, on ne vous reconna\'eetra pas\'85
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit pas de faux nez, mais de ce que j\rquote ai \'e0 vous apprendre, puisque vous m\rquote assurez que vous n\rquote avez aucune intrigue.
+\par
+\par \endash \~Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en \'e9tendant horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle portait une noix \'e0 ses dents\~; puis elle ajouta d\rquote un air surpris en consid\'e9rant le paletot-sac de Nini-Moulin\~
+:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! comme vous avez de grosses poches\'85 Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a donc l\'e0-dedans\~?
+\par
+\par \endash \~Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit gravement Dumoulin.
+\par
+\par \endash \~Moi\~?
+\par
+\par \endash \~Rose-Pompon, dit tout \'e0 coup Nini-Moulin d\rquote un air majestueux, voulez-vous avoir \'e9quipage\~? voulez-vous au lieu d\rquote habiter cet affreux taudis, avoir un charmant appartement\~? voulez-vous enfin \'eatre mise comme une duchesse
+\~!
+\par
+\par \endash \~Allons\'85 encore des b\'eatises\'85 Voyons, prenez-vous des olives\~?\'85 sinon je mange tout\'85 il n\rquote en reste qu\rquote une\'85
+\par
+\par Nini-Moulin fouilla, sans r\'e9pondre \'e0 cette offre gastronomique, dans l\rquote une de ses poches, en retira un \'e9crin renfermant un fort joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! le d\'e9licieux bracelet\~! s\rquote \'e9cria-t-elle en frappant dans ses petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue\'85 l\rquote embl\'e8me de mon amour pour Phil\'e9mon.
+\par
+\par \endash \~Ne me parlez pas de Phil\'e9mon\'85 \'e7a me g\'eane, dit Nini-Moulin en agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa faire en riant comme une folle et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un achat dont on vous a charg\'e9, gros ap\'f4tre, et vous en voulez voir l\rquote effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.
+\par
+\par \endash \~Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des domestiques, une loge \'e0 l\rquote Op\'e9ra et mille francs par mois pour votre toilette\~!
+\par
+\par \endash \~Toujours la m\'eame plaisanterie\~? Bon\'85 allez, dit la jeune fille en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix\~; pourquoi toujours la m\'eame farce et n\rquote en pas trouver d\rquote autres\~!
+\par
+\par Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira cette fois une ravissante cha\'eene ch\'e2telaine qu\rquote il passa au cou de Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! la belle cha\'eene\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille en regardant tour \'e0 tour l\rquote \'e9tincelant bijou et l\rquote \'e9crivain religieux. Si c\rquote est encore vous qui avez choisi cela\'85 vous avez joliment bon go\'fbt\'85
+ Mais avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de }{\i montre }{\'e0 bijoux.
+\par
+\par \endash \~Rose-Pompon\~! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces bagatelles ne sont rien du tout aupr\'e8s de ce que vous pouvez pr\'e9tendre si vous \'e9coutez les conseils de votre vieil ami\'85
+\par
+\par Rose-Pompon commen\'e7a \'e0 regarder Dumoulin avec surprise et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela signifie, Nini-Moulin\~! Expliquez-vous donc\~; quels sont ces conseils\~?
+\par
+\par Dumoulin ne r\'e9pondit rien, replongea sa mains dans ses intarissables poches\~; en tira cette fois un paquet qu\rquote il d\'e9veloppa soigneusement\~: c\rquote \'e9tait une magnifique mantille de dentelle noire.
+\par
+\par Rose-Pompon s\rquote \'e9tait lev\'e9e, saisie d\rquote une admiration nouvelle. Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les \'e9paules de la jeune fille.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est superbe\~! Je n\rquote ai jamais rien vu de pareil\~!\'85 Quels dessins\~!\'85 quelles broderies\~! dit Rose-Pompon en examinant tout avec une curiosit\'e9 na\'efve et, il faut le dire, parfaitement d\'e9sint\'e9ress\'e9e\~
+; puis elle ajouta\~: Mais c\rquote est donc une boutique que votre poche\~! Comment avez-vous tant de belles choses\~!\'85 Puis partant d\rquote un \'e9clat de rire qui rendit vermeil son joli visage, elle s\rquote \'e9cria\~: J\rquote y suis\'85 j
+\rquote y suis\~: c\rquote est la corbeille de noce de Mme\~Sainte-Colombe\~! Je vous en fais mon compliment, c\rquote est choisi\~!
+\par
+\par \endash \~Et o\'f9 diable voulez-vous que je p\'eache de quoi acheter toutes ces merveilles\~! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le r\'e9p\'e8te\'85 est \'e0 vous si vous voulez, et si vous m\rquote \'e9coutez\~!
+\par
+\par \endash \~Comment\~! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous me dites est s\'e9rieux\~!
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s s\'e9rieux.
+\par
+\par \endash \~Ces propositions de vivre en grande dame\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ces bijoux vous sont garants de la r\'e9alit\'e9 de ces offres.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est vous\'85 qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre Nini-Moulin\~!
+\par
+\par \endash \~Un instant\'85 s\rquote \'e9cria l\rquote \'e9crivain religieux avec une pudeur comique\~; vous devez me conna\'eetre assez, \'f4 ma pupille ch\'e9rie, pour \'eatre certaine que je serais incapable de vous engager \'e0 une action malhonn\'eate
+\'85 ou ind\'e9cente\'85 Je me respecte trop pour cela\'85 sans compter que ce serait aga\'e7ant pour Phil\'e9mon, qui m\rquote a confi\'e9 la garde de vos vertus.
+\par
+\par \endash \~Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stup\'e9faite, je n\rquote y comprends plus rien, ma parole d\rquote honneur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est pourtant bien simple\'85 je\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! j\rquote y suis\'85 s\rquote \'e9cria Rose-Pompon en interrompant Nini-Moulin, c\rquote est un monsieur qui veut m\rquote offrir sa main, son c\'9cur et quelque chose pour mettre avec\'85 Vous ne pouviez pas me dire \'e7a tout de suite\~?
+
+\par
+\par \endash \~Un mariage\~? ah bien oui\~! dit Dumoulin en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit pas de mariage\~? dit Rose-Pompon en retombant dans sa premi\'e8re surprise.
+\par
+\par \endash \~Non.
+\par
+\par \endash \~Et les propositions que vous me faites sont honn\'eates, mon gros ap\'f4tre\~?
+\par
+\par \endash \~On ne peut plus honn\'eates. (Et Dumoulin disait vrai.)
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote aurai pas \'e0 \'eatre infid\'e8le \'e0 Phil\'e9mon.
+\par
+\par \endash \~Non.
+\par
+\par \endash \~Ou fid\'e8le \'e0 quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash \~Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue\~; puis elle reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! voyons, ne plaisantons pas. Je ne suis pas assez sotte pour me figurer que l\rquote on me fera vivre en duchesse, le tout pour mes beaux yeux\'85 s\rquote il m\rquote est permis de m\rquote
+exprimer ainsi, ajouta la sournoise avec une hypocrite modestie.
+\par
+\par \endash \~Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.
+\par
+\par \endash \~Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intrigu\'e9e, qu\rquote est-ce qu\rquote il faudra que je donne en retour\~?
+\par
+\par \endash \~Rien du tout.
+\par
+\par \endash \~Rien\~?
+\par
+\par \endash \~Pas seulement \'e7a, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.
+\par
+\par \endash \~Mais qu\rquote est-ce qu\rquote il faudra que je fasse, alors\~?
+\par
+\par \endash \~Il faudra vous faire aussi gentille que possible\~; vous dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, \'e7a n\rquote est pas bien fatigant\'85 sans compter que vous contribuerez \'e0 une bonne action.
+\par
+\par \endash \~En vivant en duchesse\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 ainsi, d\'e9cidez-vous\~; ne me demandez pas plus de d\'e9tails, je ne pourrais vous les donner\'85 du reste, vous ne serez pas retenue malgr\'e9 vous\'85 essayez\'85 de la vie que je vous propose\~; si elle vous convient\'85
+ vous la continuerez, sinon, vous reviendrez dans votre phil\'e9monique m\'e9nage.
+\par
+\par \endash \~Au fait.
+\par
+\par \endash \~Essayez toujours, que risquez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Rien\~; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis, ajouta-t-elle en h\'e9sitant, je ne sais si je dois\'85
+\par
+\par Nini-Moulin alla \'e0 la fen\'eatre, l\rquote ouvrit et dit \'e0 Rose-Pompon, qui accourut\~: \endash Regardez\'85 \'e0 la porte de la maison.
+\par
+\par \endash \~Une tr\'e8s jolie petite voiture, ma foi\~! Dieu\~! qu\rquote on doit \'eatre bien l\'e0-dedans\~!
+\par
+\par \endash \~Cette voiture est la v\'f4tre. Elle vous attend.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! elle m\rquote attend\~? dit Rose-Pompon, il faudrait me d\'e9cider aussit\'f4t que \'e7a\~?
+\par
+\par \endash \~Ou pas du tout\'85
+\par
+\par \endash \~Aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote instant.
+\par
+\par \endash \~Mais o\'f9 me conduisez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Est-ce que je le sais\~!
+\par
+\par \endash \~Vous ne savez pas o\'f9 vous me conduisez\~?
+\par
+\par \endash \~Non\'85 (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.
+\par
+\par \endash \~Savez-vous que c\rquote est joliment dr\'f4le tout cela, Nini-Moulin\~!
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote esp\'e8re bien\'85 si ce n\rquote \'e9tait pas dr\'f4le\'85 o\'f9 serait le plaisir\~!
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison.
+\par
+\par \endash \~Ainsi vous acceptez. \'c0 la bonne heure\~; j\rquote en suis ravi pour vous et pour moi.
+\par
+\par \endash \~Pour vous\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, parce qu\rquote en acceptant vous me rendez un grand service\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 vous\~!\'85 et comment\~!
+\par
+\par \endash \~Peu vous importe, pourvu que je sois votre oblig\'e9.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste\'85
+\par
+\par \endash \~Allons\'85 partons-nous\~!
+\par
+\par \endash \~Bah\~!\'85 apr\'e8s tout\'85 on ne me mangera pas, dit r\'e9solument Rose-Pompon.
+\par
+\par Et elle alla prendre en sautillant un }{\i bibi }{rose comme sa jolie figure, et s\rquote avan\'e7a devant une glace f\'eal\'e9e, la posa extr\'eamement }{\i \'e0 la chien }{sur ses bandeaux de cheveux blonds\~; ce qui, en d\'e9
+couvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son \'e9pais chignon, donnait en m\'eame temps la physionomie la plus lutine, nous ne voudrions pas dire la plus libertine, \'e0 sa jolie petite mine.
+\par
+\par \endash \~Mon manteau\~! dit-elle \'e0 Nini-Moulin, qui semblait \'eatre d\'e9livr\'e9 d\rquote une grande inqui\'e9tude depuis qu\rquote elle avait accept\'e9.
+\par
+\par \endash \~Fi donc\~!\'85 un manteau, r\'e9pondit le sigisb\'e9e, qui, fouillant une derni\'e8re fois dans une derni\'e8re poche, v\'e9ritable bissac, en retira un beau ch\'e2le de cachemire, qu\rquote il jeta sur les \'e9paules de Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Un cachemire\~!\~!\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille, toute palpitante d\rquote aise et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance h\'e9ro\'efque\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est fini\'85 je me risque\'85
+\par
+\par Et elle descendit l\'e9g\'e8rement, suivie de Nini-Moulin. La brave fruiti\'e8re-charbonni\'e8re \'e9tait \'e0 sa boutique.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, mademoiselle\~; vous \'eates matinale aujourd\rquote hui, dit-elle \'e0 la jeune fille.
+\par
+\par \endash \~Oui, m\'e8re Ars\'e8ne\'85 voil\'e0 ma clef.
+\par
+\par \endash \~Merci, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~!\'85 mais j\rquote y pense, dit soudain Rose-Pompon \'e0 voix basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s\rquote \'e9loignant de la porti\'e8re, et Phil\'e9mon\~!
+\par
+\par \endash \~Phil\'e9mon\~!
+\par
+\par \endash \~S\rquote il arrive\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! diable\~!\'85 dit Nini-Moulin en se grattant l\rquote oreille.
+\par
+\par \endash \~Oui, si Phil\'e9mon arrive\'85 que lui dira-t-on, car je serai peut-\'eatre longtemps absente\~?
+\par
+\par \endash \~Trois ou quatre mois, je suppose.
+\par
+\par \endash \~Pas davantage\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne crois pas.
+\par
+\par \endash \~Alors, c\rquote est bon, dit Rose-Pompon\~; puis revenant aupr\'e8s de la charbonni\'e8re, apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, elle lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~M\'e8re Ars\'e8ne, si Phil\'e9mon arrivait, vous lui diriez que\'85 je suis sortie\'85 pour affaires\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote il n\rquote oublie pas de donner \'e0 manger \'e0 mes pigeons, qui sont dans son cabinet.
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Adieu, m\'e8re Ars\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~Adieu, mademoiselle.
+\par
+\par Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.
+\par
+\par \endash \~Que le diable m\rquote emporte si je sais tout ce que cela va devenir\~! se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s\rquote \'e9loignait de la rue Clovis. J\rquote ai r\'e9par\'e9 ma sottise\~; maintenant je me moque du reste.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800263}{\*\bkmkstart _Toc97807999}II. Le secret.
+{\*\bkmkend _Toc92800263}{\*\bkmkend _Toc97807999}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La sc\'e8ne suivante se passait peu de jours apr\'e8s l\rquote enl\'e8vement de Rose-Pompon par Nini-Moulin.
+\par
+\par Mlle de Cardoville \'e9tait assise, r\'eaveuse, dans son cabinet de travail, tendu de lampas vert et meubl\'e9 d\rquote une biblioth\'e8que rehauss\'e9e de grandes cariatides bronze dor\'e9. \'c0
+ quelques indices significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherch\'e9 dans les arts des distractions \'e0 de graves et tristes pr\'e9occupations. Aupr\'e8s d\rquote un piano ouvert \'e9tait une harpe plac\'e9e devant un pupitre de musique\~
+; plus loin, sur une table charg\'e9e de bo\'eetes, de pastels et d\rquote aquarelles, on voyait plusieurs feuilles de v\'e9lin couvertes d\rquote \'e9bauches tr\'e8s vivement color\'e9es. La plupart repr\'e9
+sentaient des esquisses de sites asiatiques, enflamm\'e9s de tous les feux du soleil d\rquote Orient. Fid\'e8le \'e0 sa fantaisie de s\rquote habiller chez elle d\rquote une mani\'e8re pittoresque, Mlle de Cardoville ressemblait ce jour-l\'e0 \'e0 l
+\rquote un de ces fiers portraits de Velasquez \'e0 la tournure si noble et si s\'e9v\'e8re\'85 Sa robe \'e9tait de moire noire \'e0 jupe largement \'e9toff\'e9e, \'e0 taille tr\'e8s longue et \'e0 manches garnies de crev\'e9s de satin rose lis\'e9r\'e9
+s de passequilles de jais. Une fraise \'e0 l\rquote espagnole, bien empes\'e9e, montait presque jusqu\rquote au menton, et \'e9tait comme assujettie autour du cou par un large ruban rose. Cette guimpe, doucement agit\'e9e, s\rquote \'e9chancrait sur les
+\'e9l\'e9gantes rondeurs d\rquote un devant de corsage en satin rose lac\'e9 de fils de perles de jais, et se terminant en pointe \'e0 la ceinture. Il est impossible de dire combien ce v\'eatement noir, \'e0 plis amples et lustr\'e9s, relev\'e9
+ de rose et de jais brillant, s\rquote harmonisait avec l\rquote \'e9blouissante blancheur de la peau d\rquote Adrienne et les flots d\rquote or de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient jusque sur son sein. La jeune fille \'e9tait
+\'e0 demi couch\'e9e et accoud\'e9e sur une causeuse recouverte en lampas vert\~; le dossier, assez \'e9lev\'e9 du c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9e, s\rquote abaissait insensiblement jusqu\rquote au pied de ce meuble. Une sorte de l\'e9
+ger treillage de bronze dor\'e9, demi-circulaire, \'e9lev\'e9 de cinq pieds environ, tapiss\'e9 de lianes fleuries (admirable }{\i passiflores quadrangulatae, }{plant\'e9es dans une profonde jardini\'e8re en bois d\rquote \'e9b\'e8ne, d\rquote o\'f9
+ sortait ce treillis), entourait ce canap\'e9 d\rquote une sorte de paravent de feuillage, diapr\'e9 de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au dedans et d\rquote un \'e9mail aussi \'e9
+clatant que ces fleurs de porcelaine que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et l\'e9ger comme un faible m\'e9lange de violette et de jasmin s\rquote \'e9pandait de la corolle de ces admirables }{\i passiflores.}{
+\par
+\par Chose assez \'e9trange, une grande quantit\'e9 de livres tout neufs (Adrienne les avait achet\'e9s depuis deux ou trois jours), et tout fra\'eechement coup\'e9s, \'e9taient \'e9parpill\'e9s autour d\rquote
+elle, les uns sur la causeuse, les autres sur un petit gu\'e9ridon, ceux-l\'e0, enfin, au nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s\rquote \'e9tendait au pied du divan. Chose plus
+\'e9trange encore, ces livres, de formats et d\rquote auteurs diff\'e9rents, traitaient tous du m\'eame sujet.
+\par
+\par La pose d\rquote Adrienne r\'e9v\'e9lait une sorte d\rquote abattement m\'e9lancolique\~; ses joues \'e9taient p\'e2les\~; une l\'e9g\'e8re aur\'e9ole bleu\'e2tre, cernant ses grands yeux noirs \'e0 demi voil\'e9s, leur donnait
+ une expression de tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse, entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait \'e0 entendre que dans sa crainte d\rquote \'eatre d\'e9
+masqu\'e9e par lui, celle-ci n\rquote avait pas os\'e9 rester dans la maison, Adrienne \'e9prouvait un cruel serrement de c\'9cur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant de foi, avait fui son hospitalit\'e9
+ presque fraternelle, sans lui adresser une parole de reconnaissance. On s\rquote \'e9tait en effet bien gard\'e9 de montrer les quelques lignes \'e9crites \'e0 la h\'e2te \'e0 sa bienfaitrice par la pauvre ouvri\'e8re au moment de partir\~; l\rquote on n
+\rquote avait parl\'e9 que du billet de cinq cents francs trouv\'e9 sur son bureau, et cette derni\'e8re circonstance, pour ainsi dire inexplicable, avait aussi contribu\'e9 \'e0 \'e9veiller de cruels soup\'e7ons dans l\rquote
+esprit de Mlle de Cardoville. D\'e9j\'e0 elle ressentait les funestes effets de cette d\'e9fiance, de tout et de tous, que lui avait recommand\'e9e Rodin\~; ce sentiment de d\'e9fiance, de r\'e9serve, tendait \'e0 devenir d\rquote
+autant plus puissant, que, pour la premi\'e8re fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu\rquote alors \'e9trang\'e8re au mensonge, avait un secret \'e0 cacher\'85 un secret qui faisait \'e0 la fois son bonheur, sa honte et son tourment.
+\par
+\par \'c0 demi couch\'e9e sur son divan, pensive, accabl\'e9e, Adrienne parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages r\'e9cemment achet\'e9s\~; tout \'e0 coup elle poussa un l\'e9ger cri de surprise\~
+; sa main qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle parut lire avec une attention passionn\'e9e, une curiosit\'e9 d\'e9vorante. Bient\'f4t ses yeux brill\'e8rent d\rquote enthousiasme\~; son sourire devint d\rquote
+une douceur ineffable\~; elle semblait \'e0 la fois fi\'e8re, heureuse et charm\'e9e\'85 mais, au moment o\'f9 elle venait de tourner un dernier feuillet, ses traits exprim\'e8rent le d\'e9sappointement et le chagrin. Alors elle recommen\'e7
+a cette lecture qui lui avait caus\'e9 un si doux enivrement\~; mais cette fois ce fut avec une lenteur calcul\'e9e qu\rquote elle relut chaque page, \'e9pelant pour ainsi dire chaque ligne, chaque mot\~; puis, de temps en temps, elle s\rquote
+interrompait, et alors, pensive, le front pench\'e9 et appuy\'e9 sur sa belle main, elle semblait commenter, dans une r\'eaverie profonde, les passages qu\rquote elle venait de lire avec un tendre et religieux amour. Arrivant bient\'f4t \'e0
+ un passage qui l\rquote impressionna tellement qu\rquote une larme brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour voir sur sa couverture le nom de son auteur. Pendant quelques secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singuli
+\'e8re reconnaissance, et ne put s\rquote emp\'eacher de porter vivement \'e0 ses l\'e8vres vermeilles la page o\'f9 il se trouvait imprim\'e9. Apr\'e8s avoir relu plusieurs fois les lignes dont elle avait \'e9t\'e9 si frapp\'e9e, oubliant sans doute la }
+{\i lettre }{pour }{\i l\rquote esprit, }{elle se prit \'e0 r\'e9fl\'e9chir si profond\'e9ment, que le livre glissa de ses mains et tomba sur le tapis\'85
+\par
+\par Durant le cours de cette r\'eaverie, le regard de la jeune fille s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 d\rquote abord machinalement sur un admirable bas-relief support\'e9 par un chevalet d\rquote \'e9b\'e8ne, et plac\'e9 pr\'e8s de l\rquote une des crois\'e9
+es. Ce magnifique bronze r\'e9cemment fondu d\rquote apr\'e8s un pl\'e2tre moul\'e9 sur l\rquote antique, repr\'e9sentait le triomphe du Bacchus indien. Jamais l\rquote art grec n\rquote \'e9tait peut-\'eatre arriv\'e9 \'e0 une si rare perfection.
+\par
+\par Le jeune conqu\'e9rant, \'e0 demi v\'eatu d\rquote une peau de lion qui laissait admirer la puret\'e9 juv\'e9nile et charmante de ses formes, rayonnait d\rquote une beaut\'e9 divine. Debout dans un char tra\'een\'e9 par deux tigres, l\rquote
+air doux et fier \'e0 la fois, il s\rquote appuyait d\rquote une main sur un thyrse, et de l\rquote autre il guidait avec une majest\'e9 tranquille son farouche attelage\'85 \'c0 ce rare m\'e9lange de gr\'e2ce, de vigueur et de s\'e9r\'e9nit\'e9
+, on reconnaissait le h\'e9ros qui avait livr\'e9 de si rudes combats aux hommes et aux monstres des for\'eats. Gr\'e2ce au ton fauve du relief, la lumi\'e8re, en frappant cette sculpture de c\'f4t\'e9
+, faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui, fouill\'e9e presque en ronde bosse, et ainsi \'e9clair\'e9e, resplendissait comme une magnifique statue d\rquote or p\'e2le sur le fond obscur et tourment\'e9 du bronze.
+\par
+\par Lorsque Adrienne avait d\rquote abord arr\'eat\'e9 son regard sur ce rare assemblage de perfections divines, ses traits \'e9taient calmes, r\'eaveurs\~; mais cette contemplation, d\rquote abord presque machinale, devenant de plus en plus attentive et r
+\'e9fl\'e9chie, la jeune fille se leva tout \'e0 coup de son si\'e8ge et s\rquote approcha lentement du bas-relief, paraissant c\'e9der \'e0 l\rquote indicible attraction d\rquote une ressemblance extraordinaire. Alors une l\'e9g\'e8re rougeur commen\'e7
+a \'e0 poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu \'e0 peu son visage et s\rquote \'e9tendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle s\rquote approcha davantage encore du bas-relief, et apr\'e8s avoir jet\'e9 autour d\rquote
+elle un coup d\rquote \'9cil furtif, presque honteux, comme si elle e\'fbt craint d\rquote \'eatre surprise dans une action bl\'e2mable, par deux fois elle approcha sa main tremblante d\rquote \'e9motion afin d\rquote
+effleurer seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du Bacchus indien.
+\par
+\par Mais, par deux fois, une sorte d\rquote h\'e9sitation pudique la retint.
+\par
+\par Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba\'85 et son doigt d\rquote alb\'e2tre, apr\'e8s avoir d\'e9licatement caress\'e9 le visage d\rquote or p\'e2le du jeune dieu, s\rquote
+appuya plus hardiment pendant une seconde sur son front noble et pur\'85 \'c0 cette pression, bien l\'e9g\'e8re pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc \'e9lectrique\~; elle frissonna de tout son corps\~; ses yeux s\rquote
+alanguirent, et, apr\'e8s avoir un instant nag\'e9 dans leur nacre humide et brillante, ils s\rquote \'e9lev\'e8rent vers le ciel, et appesantis, se ferm\'e8rent \'e0 demi\'85 alors la t\'eate de la jeune fille se renversa quelque peu en arri\'e8re\~
+; ses genoux fl\'e9chirent insensiblement\~; ses l\'e8vres vermeilles s\rquote entr\rquote ouvrirent pour laisser \'e9chapper son haleine embras\'e9e, car son sein se soulevait avec force comme si la s\'e8ve de la jeunesse et de la vie e\'fbt acc\'e9l\'e9
+r\'e9 les battements de son c\'9cur et fait bouillonner son sang\~; bient\'f4t enfin le br\'fblant visage d\rquote Adrienne trahit malgr\'e9 elle une sorte d\rquote extase \'e0 la fois timide et passionn\'e9e, chaste et sensuelle, dont l\rquote
+expression \'e9tait on ne peut plus ineffable et touchante.
+\par
+\par Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d\rquote une jeune vierge dont le front pudique rougit au premier feu d\rquote un secret d\'e9sir\'85 Le Cr\'e9ateur de toutes choses n\rquote anime-t-il pas le corps ainsi que l\rquote \'e2
+me de sa divine \'e9tincelle\~? Ne doit-il pas \'eatre religieusement glorifi\'e9 dans l\rquote intelligence comme dans les sens, dont il a si paternellement dou\'e9 ses cr\'e9atures\~? Impies, blasph\'e9mateurs sont donc ceux-l\'e0 qui cherchent \'e0
+\'e9touffer ces sens c\'e9lestes, au lieu de guider, d\rquote harmoniser leur divin essor.
+\par
+\par Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la t\'eate, ouvrit les yeux comme si elle sortait d\rquote un r\'eave, se recula brusquement, s\rquote \'e9loigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec agitation, en portant ses mains br
+\'fblantes \'e0 son front. Puis, retombant pour ainsi dire an\'e9antie sur un si\'e8ge, ses larmes coul\'e8rent avec abondance\~; la plus am\'e8re douleur \'e9clata sur ses traits, qui r\'e9v\'e9l\'e8rent alors les profonds d\'e9
+chirements de la funeste lutte qui se livrait en elle-m\'eame. Puis ses larmes tarirent peu \'e0 peu. Et \'e0 cette crise d\rquote accablement si p\'e9nible succ\'e9da une sorte de d\'e9pit violent, d\rquote indignation courrouc\'e9e contre elle-m\'ea
+me, qui se traduisit par ces mots qui lui \'e9chapp\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash \~Pour la premi\'e8re fois de ma vie, je me sens faible et l\'e2che\'85 oh\~! oui\'85 l\'e2che\~!\'85 bien l\'e2che\~!\'85
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le bruit d\rquote une porte qui s\rquote ouvrit et se referma tira Mlle de Cardoville de ses r\'e9flexions am\'e8res. Georgette rentra et dit \'e0 sa ma\'eetresse\~:
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle peut-elle recevoir M.\~le comte de Montbron\~?
+\par
+\par Adrienne sachant trop vivre pour t\'e9moigner devant ses femmes l\rquote esp\'e8ce d\rquote impatience que lui causait une venue inopportune, dit \'e0 Georgette\~:
+\par
+\par \endash \~Vous avez dit \'e0 M.\~de\~Montbron que j\rquote \'e9tais chez moi\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Priez-le d\rquote entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressent\'eet \'e0 ce moment une assez vive contrari\'e9t\'e9 de l\rquote arriv\'e9e de M.\~de\~Montbron, h\'e2tons-nous de dire qu\rquote
+elle avait pour lui une affection presque filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez fr\'e9quent d\rquote ailleurs, elle se trouvait presque toujours d\rquote un avis oppos\'e9 au sien, et il en r\'e9sultait, lor
+sque Mlle de Cardoville avait toute sa libert\'e9 d\rquote esprit, les discussions les plus follement gaies ou les plus anim\'e9es\~; discussions dans lesquelles, malgr\'e9 sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille exp\'e9
+rience, sa rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot, malgr\'e9 sa }{\i rouerie }{de bonne compagnie, M.\~de\~Montbron n\rquote avait pas toujours l\rquote avantage et il avouait tr\'e8s gaiement sa d\'e9
+faite. Ainsi, pour ne donner qu\rquote une id\'e9e des dissentiments du comte et d\rquote Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu\rquote il disait gaiement, }{\i son complice, }{il avait toujours combattu (pour d\rquote autres motifs que ceux all
+\'e9gu\'e9s par Mme\~de\~Saint-Dizier) sa volont\'e9 de vivre seule et \'e0 sa guise, tandis qu\rquote au contraire Rodin, en donnant aux r\'e9solutions de la jeune fille \'e0 ce sujet un but rempli de grandeur, avait acquis sur elle une sorte d\rquote
+influence.
+\par
+\par \'c2g\'e9 alors de soixante ans pass\'e9s, le comte de Montbron avait \'e9t\'e9 l\rquote un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et de l\rquote empire\~: ses prodigalit\'e9s, ses bons mots, ses
+ impertinences, ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours d\'e9fray\'e9 les entretiens de la soci\'e9t\'e9 de son temps. Quant \'e0 son caract\'e8re, \'e0 son c\'9cur et \'e0 son commerce, nous dirons qu\rquote il \'e9tait rest
+\'e9 dans les termes de la plus sinc\'e8re amiti\'e9 presque avec toutes ses anciennes ma\'eetresses. \'c0 l\rquote heure o\'f9 nous le pr\'e9sentons au lecteur, il \'e9tait encore fort gros joueur et fort beau joueur\~
+; il avait, comme on disait autrefois, une }{\i tr\'e8s grande mine, }{l\rquote air d\'e9cid\'e9, fin et moqueur\~; ses fa\'e7ons \'e9taient celles du meilleur monde, avec une pointe d\rquote impertinence agressive lorsqu\rquote il n\rquote
+aimait pas les gens\~; il \'e9tait grand, tr\'e8s mince et d\rquote une tournure encore svelte, presque juv\'e9nile\~; il avait le front haut et chauve, les cheveux blancs et courts, des favoris gris taill\'e9
+s en croissant, la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus tr\'e8s p\'e9n\'e9trants et des dents encore fort belles.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le comte de Montbron\~! dit Georgette en ouvrant la porte.
+\par
+\par Le comte entra, et alla baiser la main d\rquote Adrienne avec une sorte de familiarit\'e9 paternelle.
+\par
+\par \endash \~Allons\~! se dit M.\~de\~Montbron, t\'e2chons de savoir la v\'e9rit\'e9 que je viens chercher, afin d\rquote \'e9viter peut-\'eatre un grand malheur.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800264}{\*\bkmkstart _Toc97808000}III. Les aveux.
+{\*\bkmkend _Toc92800264}{\*\bkmkend _Toc97808000}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser p\'e9n\'e9trer la cause des violents sentiments qui l\rquote
+agitaient, accueillit M.\~de\~Montbron avec une gaiet\'e9 feinte et forc\'e9e\~; de son c\'f4t\'e9, celui-ci, malgr\'e9 sa grande habitude du monde, se trouvant fort embarrass\'e9 d\rquote aborder le sujet dont il d\'e9sirait conf\'e9rer avec Adrienne, r
+\'e9solut, comme on dit vulgairement, de }{\i t\'e2ter le terrain }{avant d\rquote engager s\'e9rieusement la conversation.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir regard\'e9 la jeune fille pendant quelques secondes, M.\~de\~Montbron secoua la t\'eate, et dit avec un soupir de regret\~:
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re enfant, je ne suis pas content\'85
+\par
+\par \endash \~Quelque peine de c\'9cur\'85 ou de }{\i creps, }{mon cher comte\~? dit Adrienne en souriant.
+\par
+\par \endash \~Une peine de c\'9cur, dit M.\~de\~Montbron.
+\par
+\par \endash \~Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d\rquote un coup de t\'eate f\'e9minin\'85 que d\rquote un coup de d\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai une peine de c\'9cur, et c\rquote est vous qui me la causez, ma ch\'e8re enfant.
+\par
+\par \endash \~Monsieur de Montbron, vous allez me rendre tr\'e8s orgueilleuse, dit Adrienne en souriant.
+\par
+\par \endash \~Et vous auriez grand tort\'85 car ma peine de c\'9cur vient justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous n\'e9gligez votre beaut\'e9\'85 Oui, voyez vos traits p\'e2les, abattus, fatigu\'e9s\'85 depuis quelques jours vous \'eates triste
+\'85 vous avez quelque chagrin\'85 j\rquote en suis s\'fbr.
+\par
+\par \endash \~Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de p\'e9n\'e9tration qu\rquote il vous est permis d\rquote en manquer une fois\'85 et cela vous arrive\'85 aujourd\rquote hui. Je ne suis pas triste, je n\rquote ai aucun chagrin\'85
+ et je vais vous dire une bien \'e9norme, une bien orgueilleuse impertinence\~: jamais je ne me suis trouv\'e9e si jolie.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a rien de plus modeste, au contraire, que cette pr\'e9tention\'85 Et qui vous a dit ce mensonge-l\'e0\~? une femme\~?
+\par
+\par \endash \~Non\'85 c\rquote est mon c\'9cur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une l\'e9g\'e8re \'e9motion\~; puis elle ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Comprenez\'85 si vous pouvez.
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9tendez-vous par l\'e0 que vous \'eates fi\'e8re de l\rquote alt\'e9ration de vos traits, parce que vous \'eates fi\'e8re des souffrances de votre c\'9cur\~? dit M.\~de\~Montbron en examinant Adrienne avec attention.
+\par
+\par \endash \~Soit, j\rquote avais donc raison, vous avez un chagrin\'85 J\rquote insiste\'85 ajouta le comte d\rquote un ton vraiment p\'e9n\'e9tr\'e9, parce que cela m\rquote est p\'e9nible\'85
+\par
+\par \endash \~Rassurez-vous\~; je suis on ne peut plus heureuse, car \'e0 chaque instant je me contemplais dans cette pens\'e9e\~: qu\rquote \'e0 mon \'e2ge je suis libre\'85 absolument libre.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 libre\'85 de vous tourmenter\'85 libre\'85 d\rquote \'eatre malheureuse tout \'e0 votre aise.
+\par
+\par \endash \~Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime\'85 je trouve en vous l\rquote alli\'e9 de ma tante\'85 et de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Moi\~? oui\'85 \'e0 peu pr\'e8s comme les r\'e9publicains sont les alli\'e9s des l\'e9gitimistes\~: ils s\rquote entendent pour se d\'e9vorer plus tard\'85 \'c0
+ propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une mani\'e8re de concile qui s\rquote agite fort\~; v\'e9ritable \'e9meute mitr\'e9e. Votre tante est en bonne voie.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi pas\~? Vous l\rquote eussiez vue autrefois ambitionner le r\'f4le de la d\'e9esse Raison\'85 aujourd\rquote hui nous la verrons peut-\'eatre canonis\'e9e\'85 N\rquote a-t-elle pas d\'e9j\'e0 accompli la premi\'e8
+re partie de la vie de sainte Madeleine\~?
+\par
+\par \endash \~Vous ne direz jamais autant de mal d\rquote elle qu\rquote elle en fait, ma ch\'e8re enfant. N\'e9anmoins, quoique pour des raisons bien oppos\'e9es\'85 je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule\'85
+\par
+\par \endash \~Je le sais.
+\par
+\par \endash \~Oui, et par cela m\'eame que je d\'e9sirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l\rquote \'eates\'85 moi, je vous conseillais\'85 tout bonnement.
+\par
+\par \endash \~De me marier.
+\par
+\par \endash \~Sans doute\~; de cette fa\'e7on, votre ch\'e8re libert\'e9\'85 avec ses cons\'e9quences, au lieu de s\rquote appeler Mlle de Cardoville\'85 se serait appel\'e9e Mme\~de\'85 qui vous voudrez\'85 Nous vous aurions trouv\'e9 un excellent mari qui e
+\'fbt \'e9t\'e9 responsable\'85 de votre ind\'e9pendance\'85
+\par
+\par \endash \~Et qui aurait \'e9t\'e9 responsable de ce ridicule mari\~? et qui se serait d\'e9grad\'e9 jusqu\rquote \'e0 porter un nom moqu\'e9, bafou\'e9 par tous\~?\'85 Moi, peut-\'eatre\~? dit Adrienne en s\rquote animant l\'e9g\'e8
+rement. Non, non, mon cher comte\~; en bien ou en mal, je r\'e9pondrai toujours seule de mes actions\~; \'e0 mon nom s\rquote attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j\rquote aurai form\'e9e, car il me serait aussi impossible de d
+\'e9shonorer l\'e2chement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s\rquote il n\rquote \'e9tait pas continuellement entour\'e9 de la profonde estime qu\rquote il me faut. Or, comme on ne r\'e9pond que de soi\'85 je garderai mon nom.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a que vous au monde pour avoir des id\'e9es pareilles.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? dit Adrienne en riant, parce qu\rquote il me para\'eet disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s\rquote incarner et dispara\'eetre dans quelque homme tr\'e8s laid et tr\'e8s \'e9go\'ef
+ste, et devenir, comme on le dit sans rire\'85 elle, douce et jolie, devenir tout \'e0 coup la }{\i moiti\'e9 }{de cette vilaine chose\'85 oui\'85 ainsi, elle fra\'eeche et charmante rose, je suppose, la }{\i moiti\'e9 }{d\rquote un affreux chardon\~
+! Allons, mon cher comte, avouez-le\'85 c\rquote est quelque chose de fort odieux que cette m\'e9tempsycose\'85 conjugale, ajouta Adrienne avec un \'e9clat de rire.
+\par
+\par La gaiet\'e9 factice, un peu f\'e9brile, d\rquote Adrienne, contrastait d\rquote une mani\'e8re si navrante avec la p\'e2leur et l\rquote alt\'e9ration de ses traits\~; il \'e9tait si facile de voir qu\rquote elle cherchait \'e0 \'e9
+tourdir un profond chagrin par ses rires forc\'e9s, que M.\~de\~Montbron en fut douloureusement touch\'e9\~; mais, dissimulant son \'e9motion, il parut r\'e9fl\'e9chir un instant et prit machinalement un des livres tout r\'e9cemment achet\'e9s et coup\'e9
+s dont Adrienne \'e9tait entour\'e9e. Apr\'e8s avoir jet\'e9 un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la p\'e9nible \'e9motion que lui causait le rire forc\'e9 de Mlle de Cardoville\~:
+\par
+\par \endash \~Voyons, ch\'e8re t\'eate folle que vous \'eates\'85 une fois de plus\'85 Supposons que j\rquote aie vingt ans et que vous me fassiez l\rquote honneur de m\rquote \'e9pouser\'85 on vous appellerait Mme\~de\~Montbron, je suppose\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~Comment, peut-\'eatre\~? quoique mari\'e9s vous ne porteriez pas mon nom\~?
+\par
+\par \endash \~Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas une hypoth\'e8se qui ne peut me laisser que\'85 des regrets.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, M.\~de\~Montbron fit un brusque mouvement et regarda Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde\'85 Depuis quelques moments, tout en causant \'e0 Adrienne, le comte avait pris machinalement deux ou trois des volumes \'e7
+\'e0 et l\'e0 \'e9pars sur la causeuse, et machinalement encore il avait jet\'e9 les yeux sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre\~: }{\i Histoire moderne de l\rquote Inde, }{le deuxi\'e8me\~: }{\i Voyage dans l\rquote Inde, }{le troisi\'e8me\~: }
+{\i Lettre sur l\rquote Inde. }{De plus en plus surpris, M.\~de\~Montbron avait continu\'e9 son investigation et avait vu se compl\'e9ter cette nomenclature indienne par le quatri\'e8me volume des }{\i Promenades dans l\rquote Inde\~; }{le cinqui\'e8
+me, des }{\i Souvenirs de l\rquote Hindoustan\~; }{le sixi\'e8me, }{\i Notes d\rquote un voyageur aux Indes orientales. }{De l\'e0 une surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M.\~de\~Montbron n\rquote
+avait pu cacher plus longtemps et que ses regards t\'e9moign\'e8rent \'e0 Adrienne.
+\par
+\par Celle-ci ayant compl\'e8tement oubli\'e9 la pr\'e9sence des volumes accusateurs dont elle \'e9tait entour\'e9e, c\'e9dant \'e0 un mouvement de d\'e9pit involontaire, rougit l\'e9g\'e8rement\~; puis, son caract\'e8re ferme et r\'e9
+solu reprenant le dessus, elle dit \'e0 M.\~de\~Montbron en le regardant en face\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 mon cher comte\'85 de quoi vous \'e9tonnez-vous\~?
+\par
+\par Au lieu de r\'e9pondre, M.\~de\~Montbron semblait de plus en plus absorb\'e9, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put s\rquote emp\'eacher de dire en se parlant \'e0 soi-m\'eame\~:
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 c\rquote est impossible\'85 et pourtant\'85
+\par
+\par \endash \~Il serait peut-\'eatre indiscret \'e0 moi\'85 d\rquote assister \'e0 votre monologue, mon cher comte, dit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Excusez-moi, ma ch\'e8re enfant\'85 mais ce que je vois me surprend \'e0 un point\'85
+\par
+\par \endash \~Et que voyez-vous, je vous prie\~?
+\par
+\par \endash \~Des traces d\rquote une pr\'e9occupation aussi vive\'85 aussi grande\'85 que nouvelle\'85 pour tout ce qui a rapport\'85 \'e0 l\rquote Inde, dit M.\~de\~Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un regard p\'e9n\'e9
+trant sur la jeune fille.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? dit bravement Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion\'85
+\par
+\par \endash \~G\'e9ographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M.\~de Montbron\'85 Vous trouvez cette passion peut-\'eatre un peu s\'e9rieuse pour mon \'e2ge\'85 mon cher comte\'85 mais il faut bien occuper ses loisirs\'85
+ et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu prince, il m\rquote a pris envie d\rquote avoir une id\'e9e du fortun\'e9 pays\'85 d\rquote o\'f9 m\rquote est arriv\'e9e cette sauvage parent\'e9.
+\par
+\par Ces derniers mots furent prononc\'e9s avec une amertume dont M.\~de\~Montbron fut frapp\'e9\~; aussi, observant attentivement Adrienne, il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Il me semble que vous parlez du prince\'85 avec un peu d\rquote aigreur.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 j\rquote en parle avec indiff\'e9rence\'85
+\par
+\par \endash \~Il m\'e9riterait pourtant\'85 un sentiment tout autre\'85
+\par
+\par \endash \~D\rquote une toute autre personne peut-\'eatre, r\'e9pondit s\'e8chement Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Il est si malheureux\~!\'85 dit M.\~de\~Montbron d\rquote un ton sinc\'e8rement p\'e9n\'e9tr\'e9. Il y a deux jours encore, je l\rquote ai vu\'85 il m\rquote a d\'e9chir\'e9 le c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Et que me font, \'e0 moi\'85 ces d\'e9chirements\~? s\rquote \'e9cria Adrienne avec une impatience douloureuse, presque courrouc\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Je d\'e9sirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins piti\'e9\'85 r\'e9pondit gravement le comte.
+\par
+\par \endash \~\'c0 moi\'85 piti\'e9\~! s\rquote \'e9cria Adrienne d\rquote un air de fiert\'e9 r\'e9volt\'e9e. Puis, se contenant, elle ajouta froidement\~:
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\'85 monsieur de Montbron, c\rquote est une plaisanterie\~?\'85 Ce n\rquote est pas s\'e9rieusement que vous me demandez de m\rquote int\'e9resser aux tourments amoureux de votre prince\~?
+\par
+\par Il y eut un d\'e9dain si glacial dans ces derniers mots d\rquote Adrienne, ses traits p\'e9niblement contract\'e9s trahirent une hauteur si am\'e8re, que M.\~de\~Montbron dit tristement\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi\'85 cela est vrai\'85 on ne m\rquote avait pas tromp\'e9\'85 Moi qui, par ma vieille et constante amiti\'e9, avais, je crois, quelques droits \'e0 votre confiance, je n\rquote ai rien su\'85 tandis que vous avez tout dit \'e0 un autre\'85
+ Cela m\rquote est p\'e9nible\'85 tr\'e8s p\'e9nible\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~!\'85 maintenant je n\rquote ai plus de m\'e9nagements \'e0 garder\~!\'85 s\rquote \'e9cria le comte. Il n\rquote y a plus, je le vois, aucun espoir pour ce malheureux enfant\'85 vous aimez quelqu\rquote un.
+\par
+\par Et comme Adrienne fit un mouvement.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! il n\rquote y a pas \'e0 le nier, reprit le comte\~; votre p\'e2leur\'85 votre tristesse depuis quelques jours\'85 votre implacable indiff\'e9rence pour le prince, tout me le prouve\'85 vous aimez\'85
+\par
+\par Mlle de Cardoville, bless\'e9e de la fa\'e7on dont le comte parlait du sentiment qu\rquote il lui supposait, reprit avec une dignit\'e9 hautaine\~:
+\par
+\par \endash \~Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu\rquote un secret surpris\'85 n\rquote est pas une confidence, et votre langage m\rquote \'e9tonne\'85
+\par
+\par \endash \~Eh\~! ma ch\'e8re amie, si j\rquote use du triste privil\'e8ge de l\rquote exp\'e9rience\'85 si je devine, si je vous dis que vous aimez\'85 si je vais m\'eame presque jusqu\rquote \'e0 vous reprocher cet amour\'85 c\rquote est qu\rquote il s
+\rquote agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m\rquote int\'e9resse maintenant autant que s\rquote il \'e9tait mon fils, car il est impossible de le conna\'eetre sans lui porter le plus tendre int\'e9r
+\'eat\~!
+\par
+\par \endash \~Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d\rquote ironie am\'e8re, que mon amour\'85 en admettant que j\rquote eusse un amour dans le c\'9cur\'85 e\'fbt une si \'e9trange influence sur le prince Djalma\'85
+ Que lui importe que j\rquote aime\~! ajouta-t-elle avec un d\'e9dain presque douloureux.
+\par
+\par \endash \~Que lui importe\~!\~!\~! Mais, en v\'e9rit\'e9, ma ch\'e8re amie, permettez-moi de vous le dire, c\rquote est vous qui plaisantez cruellement\'85 Comment\~!\'85 ce malheureux enfant vous aime avec toute l\rquote ardeur d\rquote un premier amour
+\~; deux fois d\'e9j\'e0 il a voulu, par le suicide, mettre fin \'e0 l\rquote horrible torture que lui cause sa passion pour vous\'85 et vous trouvez \'e9trange que votre amour pour un autre\'85 soit une question de vie ou de mort pour lui\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mais il m\rquote aime donc\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille avec un accent impossible \'e0 rendre.
+\par
+\par \endash \~\'c0 en mourir\'85 vous dis-je, je l\rquote ai vu\'85 Adrienne fit un mouvement de stupeur\~; de p\'e2le qu\rquote elle \'e9tait elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses l\'e8vres blanchirent et trembl\'e8rent\~: son \'e9
+motion fut si vive qu\rquote elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son c\'9cur comme pour en comprimer les battements. M.\~de\~Montbron, presque effray\'e9 du changement subit de la physionomie d\rquote Adrienne, de l\rquote
+alt\'e9ration croissante de ses traits, se rapprocha vivement d\rquote elle et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! ma pauvre enfant, qu\rquote avez-vous\~! Au lieu de lui r\'e9pondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer\~; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, nagu\'e8re contract\'e9 pa
+r la douleur, l\rquote ironie et le d\'e9dain, semblait rena\'eetre au milieu des \'e9motions les plus douces, les plus ineffables\~; l\rquote impression qu\rquote elle \'e9prouvait \'e9tait si enivrante, qu\rquote elle semblait s\rquote
+y complaire et craindre d\rquote en perdre le moindre sentiment\~; puis la r\'e9flexion lui disant que peut-\'eatre elle \'e9tait la dupe d\rquote une illusion ou d\rquote un mensonge, elle s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup avec angoisse, en s\rquote
+adressant \'e0 M.\~de\~Montbron\~:
+\par
+\par \endash \~Mais ce que vous me dites\'85 est vrai\'85 au moins\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que je vous dis\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 que le prince Djalma\'85
+\par
+\par \endash \~Vous aime comme un insens\'e9\~!\'85 H\'e9las\~!\'85 cela n\rquote est que trop vrai.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 s\rquote \'e9cria Adrienne, avec une expression ravissante de na\'efvet\'e9, cela ne saurait \'eatre jamais trop vrai.
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~!\'85 s\rquote \'e9cria le comte.
+\par
+\par \endash \~Mais cette\'85 femme\~!\'85 demanda Adrienne, comme si ce mot lui e\'fbt br\'fbl\'e9 les l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~Quelle femme\~!
+\par
+\par \endash \~Celle qui \'e9tait la cause de ces d\'e9chirements si douloureux.
+\par
+\par \endash \~Cette femme\~!\'85 qui voulez-vous que ce f\'fbt, sinon vous\~!
+\par
+\par \endash \~Moi\~!\'85 oh\~! oui, c\rquote \'e9tait moi, n\rquote est-ce pas\~? rien que moi\~!
+\par
+\par \endash \~Sur l\rquote honneur\'85 croyez-en mon exp\'e9rience\'85 jamais je n\rquote ai vu une passion plus sinc\'e8re et plus touchante.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! n\rquote est-ce pas, jamais il n\rquote a eu dans le c\'9cur un autre amour que le mien\~?
+\par
+\par \endash \~Lui\~?\'85 jamais.
+\par
+\par \endash \~On me l\rquote a dit\'85 pourtant\'85
+\par
+\par \endash \~Qui\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin\'85
+\par
+\par \endash \~Que Djalma\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Deux jours apr\'e8s m\rquote avoir vue s\rquote \'e9tait \'e9pris d\rquote un fol amour.
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin\'85 vous a dit cela\~? s\rquote \'e9cria M.\~de\~Montbron en paraissant frapp\'e9 d\rquote une id\'e9e subite. Mais c\rquote est aussi lui qui a dit \'e0 Djalma\'85 que vous \'e9tiez \'e9prise de quelqu\rquote un\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est cela qui causait l\rquote affreux d\'e9sespoir de ce malheureux enfant\'85
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est cela qui causait mon affreux d\'e9sespoir, \'e0 moi\~!
+\par
+\par \endash \~Mais vous l\rquote aimez donc autant qu\rquote il vous aime\~? s\rquote \'e9cria M.\~de Montbron transport\'e9 de joie.
+\par
+\par \endash \~Si je l\rquote aime\~?\'85 dit Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Quelque coups frapp\'e9s discr\'e8tement \'e0 la porte interrompirent Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Vos gens\'85 sans doute\'85 Remettez-vous, dit le comte.
+\par
+\par \endash \~Entrez, dit Adrienne d\rquote une voix \'e9mue. Florine parut.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce\~? dit Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin vient de venir. Craignant de d\'e9ranger mademoiselle, il n\rquote a pas voulu entrer\~; mais il reviendra dans une demi-heure\'85 Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, dit le comte \'e0 Florine, et lors m\'eame que je serais encore avec mademoiselle, introduisez-le\'85 N\rquote est-ce pas votre avis\~? demanda M.\~de\~Montbron \'e0 Adrienne.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est mon avis\'85 r\'e9pondit la jeune fille.
+\par
+\par Et un \'e9clair d\rquote indignation brilla dans ses yeux en songeant \'e0 cette perfidie de Rodin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! le vieux dr\'f4le\~!\'85 dit de M.\~de\~Montbron. Je m\rquote \'e9tais toujours d\'e9fi\'e9 de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte avec sa ma\'eetresse.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800265}{\*\bkmkstart _Toc97808001}IV. Amour.
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+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mlle de Cardoville \'e9tait transfigur\'e9e\~: pour la premi\'e8re fois sa beaut\'e9 \'e9clatait dans tout son lustre
+\~; jusqu\rquote alors voil\'e9e par l\rquote indiff\'e9rence ou assombrie par la douleur, un \'e9blouissant rayon de soleil l\rquote illuminait tout \'e0 coup. La l\'e9g\'e8re irritation caus\'e9e par la perfidie de Rodin avait pass\'e9
+ comme une ombre imperceptible sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces mensonges, ces perfidies\~? N\rquote \'e9taient-elles pas d\'e9jou\'e9es\~? Et \'e0 l\rquote avenir\'85
+ quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et Djalma, si s\'fbrs l\rquote un de l\rquote autre\~? Qui oserait lutter contre ces deux \'eatres r\'e9solus et forts de la puissance irr\'e9sistible de la jeunesse, de l\rquote amour et de la libert\'e9
+\~? Qui oserait tenter de les suivre dans cette sph\'e8re embras\'e9e o\'f9 ils allaient, eux si beaux, eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible, prot\'e9g\'e9s et d\'e9fendus par leur bonheur, armure \'e0 toute \'e9preuve\~?
+\par
+\par \'c0 peine Florine sortie, Adrienne s\rquote approcha de M.\~de\~Montbron d\rquote un pas rapide\~; elle semblait grandie\~: \'e0 la voir l\'e9g\'e8re, triomphante et radieuse, on e\'fbt dit une divinit\'e9 marchant sur des nu\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Quand le verrai-je\~? Tel fut son premier mot \'e0 M.\~de\~Montbron.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 demain\~; il faut le pr\'e9parer \'e0 tant de bonheur\~; chez une nature si ardente\'85 une joie si soudaine, si inattendue\'85 peut \'eatre terrible.
+\par
+\par Adrienne resta un moment pensive, et dit tout \'e0 coup\~:
+\par
+\par \endash \~Demain\'85 oui\'85 pas avant demain\'85 j\rquote ai une superstition du c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Laquelle\~?
+\par
+\par \endash \~Vous le saurez, IL M\rquote AIME\'85 ce mot dit tout, renferme tout, comprend tout\'85 est tout\'85 et pourtant j\rquote ai mille questions sur les l\'e8vres\'85 \'e0 propos de lui\'85 je ne vous en ferai aucune avant demain\'85
+ non, parce que, par une adorable fatalit\'e9\'85 demain est, pour moi\'85 un anniversaire sacr\'e9\'85 D\rquote ici l\'e0, je vivrai un si\'e8cle\'85 Heureusement\'85 je puis attendre\'85 Tenez\'85
+\par
+\par Puis, faisant un signe \'e0 M.\~de\~Montbron, elle le conduisit pr\'e8s du Bacchus indien.
+\par
+\par \endash \~Comme il lui ressemble\~!\'85 dit-elle au comte.
+\par
+\par \endash \~En effet, s\rquote \'e9cria celui-ci, c\rquote est \'e9trange\~!
+\par
+\par \endash \~\'c9trange\~?\'85 reprit Adrienne en souriant avec une douce fiert\'e9, \'e9trange qu\rquote un h\'e9ros, qu\rquote un demi-dieu, qu\rquote un id\'e9al de beaut\'e9 ressemble \'e0 Djalma\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Combien vous l\rquote aimez\~!\'85 dit M.\~de\~Montbron profond\'e9ment \'e9mu et presque \'e9bloui de la f\'e9licit\'e9 qui resplendissait sur le visage d\rquote Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Je devais bien souffrir, n\rquote est-ce pas\~? lui dit-elle apr\'e8s un moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Mais si je ne m\rquote \'e9tais pas d\'e9cid\'e9 \'e0 venir ici aujourd\rquote hui, en d\'e9sespoir de cause, que serait-il arriv\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote en sais rien\'85 je serais morte peut-\'eatre\'85 car je suis frapp\'e9e l\'e0\'85 d\rquote une mani\'e8re incurable (et elle mit la main \'e0 son c\'9cur). Mais ce qui e\'fbt \'e9t\'e9 ma mort\'85 sera ma vie\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait horrible\~! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentr\'e9e en vous-m\'eame, fi\'e8re comme vous l\rquote \'eates\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, fi\'e8re\~!\'85 mais non orgueilleuse\'85 Aussi, en apprenant son amour pour une autre\'85 en apprenant que l\rquote impression que j\rquote avais cru lui causer lors de notre premi\'e8re entrevue s\rquote \'e9tait aussit\'f4t effac\'e9e
+\'85 j\rquote ai renonc\'e9 \'e0 tout espoir, sans pouvoir renoncer \'e0 mon amour\~; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entour\'e9e de ce qui pouvait me le rappeler\'85 \'c0 d\'e9faut de bonheur, il y a encore une am\'e8re jouissance \'e0
+ souffrir par ce qu\rquote on aime.
+\par
+\par \endash \~Je comprends maintenant votre biblioth\'e8que indienne. Adrienne, sans r\'e9pondre au comte, alla prendre sur le gu\'e9ridon un des livres fra\'eechement coup\'e9s, et, l\rquote apportant \'e0 M.\~
+de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur c\'e9lestes\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote avais tort de nier\~; je suis orgueilleuse. Tenez\'85 lisez cela\'85 tout haut\'85 je vous en prie\'85 je vous dis que je puis attendre \'e0 demain.
+\par
+\par Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui pr\'e9sentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et l\'e0, dans une attitude profond\'e9ment attentive, recueillie, le corps pench\'e9
+ en avant, ses mains crois\'e9es sur le coussin, son menton appuy\'e9 sur ses mains, ses grands yeux attach\'e9s, avec une sorte d\rquote adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionn\'e9e, se pr\'e9
+parer \'e0 entendre la lecture de M.\~de\~Montbron.
+\par
+\par Celui-ci, tr\'e8s \'e9tonn\'e9, commen\'e7a apr\'e8s avoir regard\'e9 Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante\~:
+\par
+\par \endash \~Et bien, doucement\'85 je vous en conjure\'85
+\par
+\par M.\~de\~Montbron lut le passage suivant du journal d\rquote un voyageur dans l\rquote Inde\~:
+\par
+\par \'ab\~\'85 Lorsque je me trouvais \'e0 Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la soci\'e9t\'e9 anglaise, que d\rquote un jeune h\'e9ros, fils de\'85\~\'bb
+\par
+\par Le comte s\rquote \'e9tant interrompu une seconde, \'e0 cause de la prononciation barbare du nom du p\'e8re de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix\~:
+\par
+\par \endash \~Fils de }{\i Kadja-Sing.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Quelle m\'e9moire\~! dit le comte en souriant. Et il reprit\~: \'ab\~\'85 Un jeune h\'e9ros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi. Au retour d\rquote une exp\'e9
+dition lointaine et sanglante dans les montagnes contre ce roi indien, le colonel Drake \'e9tait revenu rempli d\rquote enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nomm\'e9 Djalma. Sortant \'e0 peine de l\rquote
+adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre implacable, fait preuve d\rquote une intr\'e9pidit\'e9 si chevaleresque, d\rquote un caract\'e8re si noble, que l\rquote on a nomm\'e9 son p\'e8re le }{\i P\'e8re du G\'e9n\'e9reux}{.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Cette coutume est touchante\'85 dit le comte. R\'e9compenser pour ainsi dire le p\'e8re en lui donnant un surnom glorieux pour son fils, cela est grand\'85 Mais quelle rencontre bizarre que ce livre\~! dit le comte surpris\~
+; il y a de quoi, je le comprends, exalter la t\'eate la plus froide\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 vous allez voir\'85 vous allez voir\~!\'85 dit Adrienne. Le comte poursuivit la lecture\~: \'ab\~Le colonel Drake, l\rquote un des plus valeureux et des meilleurs officiers de l\rquote arm\'e9
+e anglaise, disait hier devant moi que, bless\'e9 gri\'e8vement et fait prisonnier par le prince Djalma, apr\'e8s une r\'e9sistance \'e9nergique, il avait \'e9t\'e9 emmen\'e9 au camp \'e9tabli dans le village de\'85\~\'bb
+\par
+\par Ici, m\'eame h\'e9sitation de la part du comte, \'e0 l\rquote endroit d\rquote un nom bien autrement sauvage que le premier\~; aussi, ne voulant pas tenter l\rquote aventure, il s\rquote interrompit et dit \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 celui-ci\'85 j\rquote y renonce.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est pourtant facile\~! reprit Adrienne, et elle pronon\'e7a avec une inexprimable douceur le nom suivant, d\rquote ailleurs fort doux\~:
+\par
+\par \endash \~Dans le village de }{\i Shumshabad.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Voil\'e0 un proc\'e9d\'e9 mn\'e9monique infaillible pour retenir les noms g\'e9ographiques, dit le comte, et il continua\~:
+\par
+\par \'ab\~Une fois arriv\'e9 au camp, le colonel Drake re\'e7ut l\rquote hospitalit\'e9 la plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d\rquote un fils. Ce fut l\'e0 que le colonel eut connaissance de quelques faits qui port\'e8rent \'e0
+ son comble son enthousiasme pour le prince Djalma. Il a racont\'e9 devant moi les deux suivants\~:
+\par
+\par \'ab\~\'c0 l\rquote un des combats, le prince \'e9tait accompagn\'e9 d\rquote un jeune Indien d\rquote environ douze ans, qu\rquote il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant \'e0 cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant \'e9
+tait idol\'e2tr\'e9 par sa m\'e8re\~; au moment de l\rquote exp\'e9dition, elle avait confi\'e9 son fils au prince Djalma en lui disant avec un sto\'efcisme digne de l\rquote antiquit\'e9\~: }{\i Qu\rquote il soit votre fr\'e8re. Il sera mon fr\'e8re, }{
+avait r\'e9pondu le prince. Au milieu d\rquote une sanglante d\'e9route, l\rquote enfant est bri\'e8vement bless\'e9, son cheval tu\'e9\~; le prince, au p\'e9ril de sa vie, malgr\'e9 la pr\'e9cipitation d\rquote une retraite forc\'e9e, le d\'e9
+gage, le prend en croupe et fuit\~; on les poursuit\~; un coup de feu atteint leur cheval\~; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, apr\'e8s quelques vains efforts, il tombe \'e9puis\'e9. L\rquote enfant \'e9
+tait incapable de marcher\~: le prince l\rquote emporte, se cache avec lui au plus \'e9pais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles\~; les deux victimes \'e9chappent. Apr\'e8
+s une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de p\'e9rils inou\'efs, le prince, portant toujours l\rquote enfant, dont l\rquote une des jambes \'e9tait \'e0 demi bris\'e9e, parvient \'e0 gagner le camp de son p\'e8
+re, et dit simplement\~: }{\i J\rquote avais promis \'e0 sa m\'e8re qu\rquote il serait mon fr\'e8re, j\rquote ai agi en fr\'e8re.\~\'bb}{
+\par
+\par \endash \~C\rquote est admirable\~! s\rquote \'e9cria le comte.
+\par
+\par \endash \~Continuez\'85 oh\~! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans d\'e9tourner ses yeux du bas-relief, qu\rquote elle continuait de contempler avec une admiration croissante.
+\par
+\par Le comte poursuivit\~: \'ab\~Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit tr\'e8s sauvage, pour s\rquote emparer d\rquote une port\'e9e de deux petits tigres \'e2g\'e9
+s de quelques jours. Le repaire avait \'e9t\'e9 signal\'e9. Le tigre et sa femelle \'e9taient encore au dehors \'e0 la cur\'e9e. L\rquote un des noirs s\rquote introduit dans la tani\'e8re par une \'e9troite ouverture\~; l\rquote autre, aid\'e9
+ de Djalma, abat \'e0 coups de hache un assez gros tron\'e7on d\rquote arbre afin de disposer un si\'e8ge pour prendre le tigre ou sa femelle. Du c\'f4t\'e9 de l\rquote ouverture, la caverne \'e9tait presque \'e0 pic. Le prince y monte avec agilit\'e9
+ afin de disposer le pi\'e8ge, avec l\rquote autre noir\~; tout \'e0 coup un rugissement effroyable retentit\~; en quelques bonds la femelle, revenant de cur\'e9e, atteint l\rquote ouverture de la tani\'e8re. Le noir qui tendait le pi\'e8
+ge avec le prince a le cr\'e2ne ouvert d\rquote un coup de dent, l\rquote arbre tombe en travers de l\rquote \'e9troite entr\'e9e du repaire et emp\'eache la femelle d\rquote y p\'e9n\'e9trer, et barre en m\'ea
+me temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres\'85
+\par
+\par \'ab\~Au-dessus, \'e0 vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couch\'e9 \'e0 plat ventre, consid\'e9rait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, d\'e9vorait les mains du noir, qui, de l\rquote
+int\'e9rieur du repaire, t\'e2chait de maintenir le tronc d\rquote arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est horrible\~! dit le comte.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! continuez\'85 continuez\'85 s\rquote \'e9cria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l\rquote h\'e9ro\'efsme de la bont\'e9.
+\par
+\par Le comte poursuivit\~: \'ab\~Tout \'e0 coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture \'e0 un bloc de roc, prend la hache d\rquote une main, de l\rquote autre se laisse glisser le long de ce cordage improvis\'e9, tombe \'e0
+ quelques pas de la b\'eate f\'e9roce, bondit jusqu\rquote \'e0 elle, et, rapide comme l\rquote \'e9clair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment o\'f9 le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d\rquote arbre, allait \'ea
+tre mis en pi\'e8ces.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Et vous vous \'e9tonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, \'e0 qui la Fable m\'eame ne pr\'eate pas un d\'e9vouement aussi g\'e9n\'e9reux\~! s\rquote \'e9cria la jeune fille avec une exaltation croissante.
+\par
+\par \endash \~Je ne m\rquote \'e9tonne plus, j\rquote admire, dit le comte d\rquote une voix \'e9mue, et, \'e0 ces nobles traits, mon c\'9cur bat d\rquote enthousiasme comme si j\rquote avais vingt ans.
+\par
+\par \endash \~Et le noble c\'9cur de ce voyageur a battu comme le v\'f4tre \'e0 ce r\'e9cit, dit Adrienne\~; vous allez voir.
+\par
+\par \'ab\~Ce qui rend admirable l\rquote intr\'e9pidit\'e9 du prince, c\rquote est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d\rquote un esclave n\rquote a aucune importance\~; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d\rquote
+une pauvre cr\'e9ature si infime, ob\'e9issait \'e0 un h\'e9ro\'efque instinct de charit\'e9 v\'e9ritablement chr\'e9tienne, jusqu\rquote alors inou\'efe dans ce pays.
+\par
+\par \'ab\~Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent \'e0 peindre un homme\~; c\rquote est donc avec un sentiment de respect profond et d\rquote admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j\rquote ai \'e9
+crit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, \'e9prouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l\rquote avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours d\'e9vast\'e9 par la guerre. Si modeste que soit l\rquote
+hommage que je rends \'e0 ce caract\'e8re digne des temps h\'e9ro\'efques, son nom du moins sera r\'e9p\'e9t\'e9 avec un g\'e9n\'e9reux enthousiasme par tous les c\'9curs sympathiques \'e0 ce qui est g\'e9n\'e9reux et grand.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Et tout \'e0 l\rquote heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n\rquote ai pu m\rquote emp\'eacher de porter \'e0 mes l\'e8vres le nom de ce voyageur.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85, le voil\'e0 bien tel que je l\rquote avais jug\'e9, dit le comte de plus en plus \'e9mu, en rendant le livre \'e0 Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Le voil\'e0 tel que je voulais vous le faire conna\'eetre, afin que vous compreniez\'85 mon adoration pour lui\~; car ce courage, cette h\'e9ro\'efque bont\'e9, je les avais devin\'e9s, lors d\rquote un entretien surpris malgr\'e9
+ moi, avant de me montrer \'e0 lui\'85 De ce jour, je le savais aussi g\'e9n\'e9reux qu\rquote intr\'e9pide, aussi tendre, aussi sensible qu\rquote \'e9nergique et r\'e9solu\~; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau\'85 et si diff\'e9
+rent, par le noble caract\'e8re de sa physionomie, par ses v\'eatements m\'eame, de tout ce que j\rquote avais rencontr\'e9 jusqu\rquote alors\'85 quand je vis l\rquote impression que je lui causai\'85 et que j\rquote \'e9
+prouvai plus violente encore peut-\'eatre\'85 je sentis ma vie attach\'e9e \'e0 cet amour.
+\par
+\par \endash \~Et maintenant, vos projets\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Divins, radieux comme mon c\'9cur\'85 En apprenant son bonheur, je veux que Djalma \'e9prouve ce m\'eame \'e9blouissement dont je suis frapp\'e9e et qui ne me permet pas encore de regarder\'85 mon soleil en face\'85 car, je vous le r\'e9p\'e8te
+\'85 d\rquote ici \'e0 demain j\rquote ai un si\'e8cle \'e0 vivre. Oui, chose \'e9trange\~! j\rquote aurais cru apr\'e8s une telle r\'e9v\'e9lation, sentir le besoin de rester seule plong\'e9e dans cet oc\'e9an de pens\'e9es enivrantes. Eh bien, non, d
+\rquote ici \'e0 demain, je redoute la solitude\'85 J\rquote \'e9prouve je ne sais quelle impatience f\'e9brile\'85 inqui\'e8te\'85 ardente\'85 Oh\~! b\'e9nie serait la f\'e9e qui, me touchant de sa baguette, m\rquote endormirait \'e0 cette heure jusqu
+\rquote \'e0 demain.
+\par
+\par \endash \~Je serai cette bienfaisante f\'e9e, dit tout \'e0 coup le comte en souriant.
+\par
+\par \endash \~Vous\~?
+\par
+\par \endash \~Moi.
+\par
+\par \endash \~Et comment\~?
+\par
+\par \endash \~Voyez la puissance de ma baguette\~; je veux vous distraire d\rquote une partie de vos pens\'e9es en vous les rendant mat\'e9riellement visibles\'85
+\par
+\par \endash \~Expliquez-vous, de gr\'e2ce.
+\par
+\par \endash \~Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage. \'c9coutez-moi\~: vous \'eates si heureuse, que vous pouvez tout entendre\'85 votre odieuse tante et ses odieux amis r\'e9pandent le bruit que votre s\'e9jour chez M.\~Baleinier\'85
+
+\par
+\par \endash \~A \'e9t\'e9 n\'e9cessit\'e9 par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en souriant, je m\rquote y attendais.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est stupide\~; mais comme votre r\'e9solution de vivre seule vous fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne manquera pas des gens parfaitement dispos\'e9s, \'e0 donner cr\'e9ance \'e0 toutes les stupidit\'e9
+s possibles.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote esp\'e8re bien\'85 Passer pour folle aux yeux des sots\'85 c\rquote est tr\'e8s flatteur.
+\par
+\par \endash \~Oui, mais prouver aux sots qu\rquote ils sont des sots, et cela \'e0 la face de tout Paris, c\rquote est amusant\~; or, on commence \'e0 s\rquote inqui\'e9ter de votre disparition\~; vous avez interrompu vos promenades habituelles en voiture\~
+; ma ni\'e8ce para\'eet seule depuis longtemps dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, br\'fbler le temps jusqu\rquote \'e0 demain\'85 voici une occasion excellente\~: il est deux heures\~; \'e0 trois heures et demie ma ni\'e8ce est ici en voiture
+\~; la journ\'e9e est splendide\'85 il y aura un monde fou au bois de Boulogne, vous faites une charmante promenade\~; on vous voit d\'e9j\'e0 l\'e0\'85 puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fi\'e8vre de bonheur\'85 Et ce soir, c\rquote est l
+\'e0 que commence ma magie, je vous conduis dans l\rquote Inde.
+\par
+\par \endash \~Dans l\rquote Inde\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Au milieu de ces for\'eats sauvages o\'f9 l\rquote on entend rugir les lions, les panth\'e8res et les tigres. Ce combat h\'e9ro\'efque qui vous a tant \'e9mue tout \'e0 l\rquote heure\'85 nous l\rquote aurons sous nos yeux, r\'e9el et terrible
+\'85
+\par
+\par \endash \~Franchement, mon cher comte, c\rquote est une plaisanterie.
+\par
+\par \endash \~Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de v\'e9ritables b\'eates farouches, redoutables h\'f4tes du pays de notre demi-dieu\'85 tigres grondants\'85 lions rugissants\'85 Cela ne vaudra-t-il pas vos livres\~?
+\par
+\par \endash \~Mais encore\'85
+\par
+\par \endash \~Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir surnaturel\~: au retour de votre promenade, vous d\'eenez chez ma ni\'e8ce, et nous allons ensuite \'e0 un spectacle fort curieux qui se donne \'e0 la Porte-Saint-Martin\'85 Un dompteur de b
+\'eates des plus extraordinaires y montre des animaux parfaitement f\'e9roces au milieu d\rquote une for\'eat (ici seulement comme l\rquote illusion) et simule avec eux, tigres, lions et panth\'e8res, des combats formidables. Tout Paris court \'e0
+ ces repr\'e9sentations, et tout Paris vous y verra plus belle et plus charmante que jamais.
+\par
+\par \endash \~J\rquote accepte, j\rquote accepte, dit Adrienne avec une joie d\rquote enfant. Oui\'85 vous avez raison\'85 j\rquote \'e9prouverai un plaisir \'e9trange \'e0 voir ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a si h\'e9ro\'ef
+quement combattus. J\rquote accepte encore, parce que, pour la premi\'e8re fois de ma vie, je br\'fble du d\'e9sir d\rquote \'eatre trouv\'e9e belle\'85 m\'eame par tout le monde\'85 J\rquote accepte\'85 enfin\'85 parce que\'85
+\par
+\par Mlle de Cardoville fut interrompue, d\rquote abord par un l\'e9ger coup frapp\'e9 \'e0 la porte, puis par Florine, qui entra en annon\'e7ant M.\~Rodin.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800266}{\*\bkmkstart _Toc97808002}V. Ex\'e9cution.
+{\*\bkmkend _Toc92800266}{\*\bkmkend _Toc97808002}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Rodin entra. D\rquote un coup d\rquote \'9cil rapide jet\'e9 sur Mlle de Cardoville et sur M.\~de\~
+Montbron, il devina qu\rquote il allait se trouver dans une position difficile. En effet rien ne semblait moins }{\i rassurant }{pour lui que la contenance d\rquote Adrienne et du comte.
+\par
+\par Celui-ci, lorsqu\rquote il n\rquote aimait pas les gens, manifestait, nous l\rquote avons dit, son antipathie par des fa\'e7ons d\rquote une impertinence agressive, d\rquote ailleurs soutenue par bon nombre de duels\~; aussi, \'e0
+ la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression insolente et dure. Accoud\'e9 \'e0 la chemin\'e9e et causant avec Adrienne, il tourna d\'e9daigneusement la t\'eate par-dessus son \'e9paule sans r\'e9pondre au profond salut du j\'e9suite.
+
+\par
+\par \'c0 la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque surprise de n\rquote \'e9prouver aucun mouvement d\rquote irritation ou de haine. La brillante flamme qui br\'fblait dans son c\'9cur le purifiait de tout sentiment vindicatif. Elle sourit au
+ contraire, car jetant un fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-m\'eame, elle se demandait ce que deux \'eatres si jeunes, si beaux, si libres, si amoureux, pouvaient avoir \'e0 cette heure \'e0 redouter de ce vieux homme crasseux, \'e0
+ mine ignoble et basse, qui s\rquote avan\'e7ait tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin de ressentir de la col\'e8re ou de l\rquote aversion contre Rodin, la jeune fille n\rquote \'e9prouva qu\rquote un acc\'e8s de gaiet\'e9
+ moqueuse, et ses grands yeux, d\'e9j\'e0 \'e9tincelants de f\'e9licit\'e9, p\'e9till\'e8rent bient\'f4t de malice et d\rquote ironie.
+\par
+\par Rodin se sentit mal \'e0 l\rquote aise. Les gens de sa robe pr\'e9f\'e8rent de beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs\~; tant\'f4t ils \'e9chappent aux col\'e8res d\'e9charn\'e9es contre eux en se jetant \'e0 genoux, en pleurant, g\'e9
+missant, en se frappant la poitrine\~; tant\'f4t, au contraire, ils les bravent en se redressant arm\'e9s et implacables\~; mais devant la raillerie mordante ils se d\'e9concertent ais\'e9ment. Ainsi fut-il de Rodin\~; il pressentit que, plac\'e9
+ entre Adrienne de Cardoville et M.\~de\~Montbron, il allait avoir, ainsi qu\rquote on dit vulgairement, un fort }{\i mauvais quart d\rquote heure }{\'e0 passer.
+\par
+\par Le comte ouvrit le feu. Tournant la t\'eate par-dessus son \'e9paule, il dit \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 ah\~!\'85 vous voici, monsieur l\rquote homme de bien\~?
+\par
+\par \endash \~Approchez\'85 monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un sourire moqueur\~; vous, la perle des amis, vous, le mod\'e8le des philosophes\'85 vous, l\rquote ennemi d\'e9clar\'e9 de toute fourberie, de tout mensonge, j\rquote
+ai mille compliments \'e0 vous faire\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote accepte tout de vous, ma ch\'e8re demoiselle\'85 m\'eame des compliments imm\'e9rit\'e9s, dit le j\'e9suite en s\rquote effor\'e7ant de sourire, et d\'e9couvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et d\'e9chauss\'e9es\~
+; mais, puis-je savoir ce qui me m\'e9rite vos compliments\~?
+\par
+\par \endash \~Votre p\'e9n\'e9tration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage \'e0 votre v\'e9racit\'e9\'85 non moins rare\'85 trop rare\'85 peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash \~Moi, p\'e9n\'e9trant\~! en quoi, ma ch\'e8re demoiselle\~? dit froidement Rodin\~; moi, v\'e9ridique\~! en quoi, monsieur le comte\~? ajouta-t-il en se tournant ensuite vers M.\~de\~Montbron.
+\par
+\par \endash \~En quoi\'85 monsieur\~? dit Adrienne, mais vous avez devin\'e9 un secret entour\'e9 de difficult\'e9s, de myst\'e8res sans nombre. En un mot, vous avez su lire au plus profond du c\'9cur d\rquote une femme\'85
+\par
+\par \endash \~Moi, ma ch\'e8re demoiselle\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Vous-m\'eame, monsieur\~; et r\'e9jouissez-vous\'85 votre p\'e9n\'e9tration a eu les plus heureux r\'e9sultats.
+\par
+\par \endash \~Et votre v\'e9racit\'e9 a fait merveille\'85 ajouta le comte.
+\par
+\par \endash \~Il est doux au c\'9cur de bien agir, m\'eame sans le savoir, dit Rodin se tenant toujours sur la d\'e9fensive et \'e9piant tour \'e0 tour d\rquote un \'9cil oblique le comte et Adrienne\~: mais pourrai-je savoir ce dont on me loue\~?
+\par
+\par \endash \~La reconnaissance m\rquote oblige \'e0 vous en instruire, monsieur, dit Adrienne avec malice\~: vous avez d\'e9couvert et dit au prince Djalma que j\rquote aimais passionn\'e9ment\'85 quelqu\rquote un\~; eh bien\'85 glorifiez votre p\'e9n\'e9
+tration, mon cher monsieur\'85 c\rquote est vrai.
+\par
+\par \endash \~Vous avez d\'e9couvert et dit \'e0 mademoiselle que le prince Djalma aimait passionn\'e9ment\'85 quelqu\rquote un, reprit le comte\~; eh bien, glorifiez votre p\'e9n\'e9tration, mon cher monsieur\'85 c\rquote est vrai.
+\par
+\par Rodin resta confondu, interdit.
+\par
+\par \endash \~Ce quelqu\rquote un que j\rquote aimais si passionn\'e9ment, dit Adrienne, c\rquote \'e9tait le prince.
+\par
+\par \endash \~Cette personne que le prince aimait passionn\'e9ment, reprit le comte, c\rquote \'e9tait mademoiselle.
+\par
+\par Ces r\'e9v\'e9lations, gravement inqui\'e9tantes et faites coup sur coup, abasourdirent Rodin\~; il resta muet, effray\'e9, songeant \'e0 l\rquote avenir.
+\par
+\par \endash \~Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous\~? reprit Adrienne d\rquote un ton de plus en plus railleur. Gr\'e2ce \'e0 votre sagacit\'e9, gr\'e2ce au touchant int\'e9r\'ea
+t que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d\rquote \'eatre \'e9clair\'e9s sur nos sentiments mutuels.
+\par
+\par Le j\'e9suite reprit peu \'e0 peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M.\~de\~Montbron, qui, sans la pr\'e9sence d\rquote Adrienne, e\'fbt donn\'e9 un tout autre tour au persiflage.
+\par
+\par \endash \~Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l\rquote honneur de m\rquote apprendre, ma ch\'e8re demoiselle. Je n\rquote ai de ma vie parl\'e9 du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d\rquote aille
+urs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma\'85
+\par
+\par \endash \~Il est vrai, reprit Adrienne\~; par un scrupule de discr\'e9tion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait\'85 vous poussiez la r\'e9serve, la d\'e9licatesse, jusqu\rquote \'e0 me dire que\'85 ce n\rquote
+\'e9tait pas moi qu\rquote il aimait\'85
+\par
+\par \endash \~Et le m\'eame scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionn\'e9ment quelqu\rquote un\'85 qui n\rquote \'e9tait pas lui\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur le comte, reprit s\'e8chement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j\rquote \'e9prouve assez peu le besoin de me m\'ealer d\rquote intrigues amoureuses.
+\par
+\par \endash \~Allons donc\~! c\rquote est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre int\'e9r\'eat, de gr\'e2ce, pas de maladresse pareille\'85 Si on vous prenait au mot\~?\'85 si \'e7a se r\'e9pandait\~?\'85 Soyez donc meilleur m\'e9
+nager des honn\'eates petits m\'e9tiers que vous faites sans doute\'85
+\par
+\par \endash \~Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M.\~de\~Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c\rquote est le pesant m\'e9tier d\rquote \'eatre votre auditeur.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! cher monsieur, reprit le comte avec d\'e9dain, est-ce que vous ignorez qu\rquote il y a toutes sortes de moyens de ch\'e2tier les impertinents et les fourbes\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Mon cher comte\~!\'85 dit Adrienne \'e0 M.\~de\~Montbron d\rquote un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1\'b0 ce qu\rquote il y a de courageux \'e0 menacer et \'e0 appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi\~; 2\'b0\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le j\'e9suite, 1\'b0 un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derri\'e8re la vieillesse qu\rquote il d\'e9shonore, est \'e0 la fois l\'e2che et m\'e9chant\~; il m\'e9
+rite un double ch\'e2timent\~; 2\'b0 quant \'e0 l\rquote \'e2ge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s\rquote inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins\~; qu\rquote
+en pensez-vous, cher monsieur\~?
+\par
+\par Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupi\'e8re, attacha une seconde \'e0 peine son petit \'9cil de reptile sur le comte, et lui lan\'e7a un regard rapide, froid et aigu comme un dard\'85 puis la paupi\'e8
+re livide retomba sur la morne prunelle de cet homme \'e0 face de cadavre.
+\par
+\par \endash \~N\rquote ayant pas l\rquote inconv\'e9nient d\rquote \'eatre un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m\rquote inqui\'e9
+ter des poursuites des louvetiers et des gendarmes\~; quant aux reproches que l\rquote on me fait, j\rquote ai une mani\'e8re bien simple de r\'e9pondre, je ne dis pas de me justifier\'85 je ne me justifie jamais.
+\par
+\par \endash \~Vraiment\~! dit le comte.
+\par
+\par \endash \~Jamais, reprit froidement Rodin\~; mes actes se chargent de cela\~; je r\'e9pondrai donc simplement que, voyant l\rquote impression profonde, violente, presque effrayante, caus\'e9e par mademoiselle sur le prince\'85
+\par
+\par \endash \~Que cette assurance que vous me donnez de l\rquote amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire\'85
+ La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition.
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre n\rquote ai-je pas besoin d\rquote absolution ou de punition, car, ainsi que j\rquote ai eu l\rquote honneur de le faire observer \'e0 monsieur le comte, ma ch\'e8re demoiselle, l\rquote avenir justifiera mes actes\'85 Oui, j
+\rquote ai d\'fb dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de m\'eame que j\rquote ai d\'fb vous dire qu\rquote il aimait une autre personne que vous\'85 et cela dans votre int\'e9r\'eat mutuel\'85 Que mon attachement pour vous m\rquote
+ait \'e9gar\'e9\'85 cela se peut, je ne suis pas infaillible\'85 mais apr\'e8s ma conduite pass\'e9e envers vous, ma ch\'e8re demoiselle, j\rquote ai peut-\'eatre le droit de m\rquote \'e9tonner d\rquote \'eatre trait\'e9 ainsi\'85 Ceci n\rquote
+est pas une plainte\'85 Si je ne me justifie jamais\'85 je ne me plains jamais non plus\'85
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0, parbleu, quelque chose d\rquote h\'e9ro\'efque, mon cher monsieur, dit le comte\~; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites.
+\par
+\par \endash \~Du mal que je fais\~? Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-nous aux \'e9nigmes\~?
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote est-ce donc, monsieur, s\rquote \'e9cria le comte avec indignation, que d\rquote avoir, par vos mensonges, plong\'e9 le prince dans un d\'e9sespoir si affreux, qu\rquote il a voulu deux fois attenter \'e0 ses jours\~! qu\rquote
+est-ce donc d\rquote avoir aussi, par vos mensonges, jet\'e9 mademoiselle dans une erreur si cruelle et si compl\'e8te que, sans la r\'e9solution que j\rquote ai prise aujourd\rquote hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus fune
+stes\~!
+\par
+\par \endash \~Et pourriez-vous me faire l\rquote honneur de me dire, monsieur le comte, quel int\'e9r\'eat j\rquote ai, moi, \'e0 ces d\'e9sespoirs, \'e0 ces erreurs, en admettant m\'eame que j\rquote aie voulu les causer\~!
+\par
+\par \endash \~Un grand int\'e9r\'eat, sans doute, dit durement le comte, et d\rquote autant plus dangereux, qu\rquote il est cach\'e9\~; car vous \'eates de ceux, je le vois, \'e0 qui le malheur d\rquote autrui doit rapporter plaisir et profit.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est trop, monsieur le comte\~; je me contenterai du profit, dit Rodin en s\rquote inclinant.
+\par
+\par \endash \~Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change\~; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu\rquote une si perfide fourberie soit un acte isol\'e9\'85 Qui sait si ce n\rquote est pas un des effets de la haine que Mme\~de\~
+Saint-Dizier porte \'e0 Mlle de Cardoville\~!
+\par
+\par Adrienne avait \'e9cout\'e9 la discussion pr\'e9c\'e9dente avec une attention profonde. Tout \'e0 coup, elle tressaillit comme \'e9clair\'e9e par une r\'e9v\'e9lation soudaine. Apr\'e8s un moment de silence, elle dit \'e0 Rodin, sans amertume, sans col
+\'e8re, mais avec un calme rempli de douceur et de s\'e9r\'e9nit\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~On dit, monsieur, que l\rquote amour heureux fait des prodiges\'85 Je serais tent\'e9e de le croire\~; car apr\'e8s quelques minutes de r\'e9flexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m\rquote appara\'ee
+t sous un jour nouveau.
+\par
+\par \endash \~Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma ch\'e8re demoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Pour que vous soyez \'e0 mon point de vue, monsieur, permettez-moi d\rquote insister sur quelques faits\~: la Mayeux m\rquote \'e9tait g\'e9n\'e9reusement d\'e9vou\'e9e\~; elle m\rquote avait donn\'e9 des preuves irr\'e9cusables d\rquote
+attachement\~; son esprit valait son noble c\'9cur\'85 mais elle ressentait pour vous un \'e9loignement invincible\~; tout \'e0 coup elle dispara\'eet myst\'e9rieusement de chez moi\'85 et il n\rquote a pas tenu \'e0 vous que j\rquote aie sur elle d
+\rquote odieux soup\'e7ons. M.\~de\~Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l\rquote avouer, peu de sympathie pour vous\~; ainsi vous avez t\'e2ch\'e9 de jeter la d\'e9fiance entre lui et moi\'85 Enfin, le prince Djalma \'e9
+prouve un sentiment profond pour moi\'85 et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi\~!\'85 je l\rquote ignore\'85 mais \'e0 coup s\'fbr il m\rquote est hostile.
+\par
+\par \endash \~Il me semble, mademoiselle, dit s\'e9v\'e8rement Rodin, qu\rquote \'e0 votre ignorance se joint l\rquote oubli des service rendus.
+\par
+\par \endash \~Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m\rquote ayez retir\'e9e de la maison de M.\~Baleinier\~; mais en d\'e9finitive, quelques jours plus tard, j\rquote \'e9tais infailliblement d\'e9livr\'e9e par M.\~de\~Montbron que voici\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, ma ch\'e8re enfant, dit le comte\~; il se pourrait bien que l\rquote on ait voulu se donner le m\'e9rite de ce qui devait bient\'f4t forc\'e9ment arriver, gr\'e2ce \'e0 vos amis.
+\par
+\par \endash \~Vous vous noyez, je vous sauve, vous m\rquote \'eates reconnaissante\~!\'85 Erreur, dit Rodin avec amertume\~; un autre passant vous aurait sans doute sauv\'e9e plus tard.
+\par
+\par \endash \~La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en souriant\~; une maison de sant\'e9 n\rquote est pas un fleuve, et quoique je vous croie maintenant tr\'e8s capable, monsieur, de nager entre deux eaux, la natation vous a \'e9t\'e9
+ inutile en cette circonstance\'85 et vous m\rquote avez simplement ouvert une porte\'85 qui devait in\'e9vitablement s\rquote ouvrir plus tard.
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s bien, ma ch\'e8re enfant, dit le comte en riant aux \'e9clats de la r\'e9ponse d\rquote Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas \'e9tendus qu\rquote \'e0 moi\'85 Les filles de M.\~le mar\'e9chal Simon lui ont \'e9t\'e9 ramen\'e9es par vous\'85 mais il est \'e0 croire que les r\'e9clamations de M.\~le mar\'e9
+chal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n\rquote eussent pas \'e9t\'e9 vaines. Vous avez \'e9t\'e9 jusqu\rquote \'e0 rendre \'e0 un vieux soldat sa croix imp\'e9riale, v\'e9ritable relique sacr\'e9e pour lui\~; c\rquote est tr\'e8s touchant\'85
+ Vous avez enfin d\'e9masqu\'e9 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny et M.\~Baleinier\'85 mais j\rquote \'e9tais moi-m\'eame d\'e9cid\'e9e \'e0 les d\'e9masquer\'85 du reste, tout ceci prouve que vous \'eates, monsieur, un homme d\rquote infiniment d
+\rquote esprit\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle\'85 fit humblement Rodin.
+\par
+\par \endash \~Rempli de ressources et d\rquote invention\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle\'85
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas ma faute si dans notre long entretien chez M.\~Baleinier vous avez trahi cette sup\'e9riorit\'e9 qui m\rquote a frapp\'e9e, je l\rquote avoue, profond\'e9ment frapp\'e9e\'85 et dont vous semblez assez embarrass\'e9 \'e0
+ cette heure\'85 Que voulez-vous, monsieur, il est bien difficile \'e0 un rare esprit comme le v\'f4tre de garder l\rquote incognito. Cependant, comme il se pourrait que, par des voies diff\'e9rentes, oh\~! tr\'e8s diff\'e9
+rentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous concourions au m\'eame but\'85 (toujours selon notre entretien de chez M.\~Baleinier) je veux dans l\rquote int\'e9r\'eat de notre }{\i communion future, }{comme vous disiez, vous donner un conseil\'85
+ et vous parler franchement.
+\par
+\par Rodin avait \'e9cout\'e9 Mlle de Cardoville avec une apparente impassibilit\'e9, tenant son chapeau sous son bras, ses mains crois\'e9es sur son gilet et faisant tourner ses pouces. La seule marque ext\'e9rieure du trouble terrible o\'f9
+ le jetaient les calmes paroles d\rquote Adrienne fut que les paupi\'e8res livides du j\'e9suite, hypocritement abaiss\'e9es, devinrent peu \'e0 peu tr\'e8s rouges, tant le sang y affluait violemment. Il r\'e9pondit n\'e9anmoins \'e0 Mlle de Cardoville d
+\rquote une voix assur\'e9e et en s\rquote inclinant profond\'e9ment\~:
+\par
+\par \endash \~Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours excellentes\'85
+\par
+\par \endash \~Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une l\'e9g\'e8re exaltation, l\rquote amour heureux donne une telle p\'e9n\'e9tration, une telle \'e9nergie, un tel courage, que les p\'e9rils, on s\rquote en joue\'85 les emb\'fbches, on les d\'e9
+couvre\'85 les haines, on les brave. Croyez-moi, la divine clart\'e9 qui rayonne autour de deux c\'9curs bien aimants suffit \'e0 dissiper toutes les t\'e9n\'e8bres, \'e0 \'e9clairer tous les pi\'e8ges. Tenez\'85 dans l\rquote Inde\'85
+ excusez cette faiblesse\'85 j\rquote aime beaucoup \'e0 parler de l\rquote Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d\rquote une gr\'e2ce et d\rquote une finesse indicibles, dans l\rquote Inde les voyageurs, pour assurer leur tranquillit\'e9
+ pendant la nuit, allument un grand feu autour de leur }{\i ajoupa }{(pardon encore de cette teinte de couleur locale), et aussi loin que s\rquote \'e9tend l\rquote aur\'e9ole lumineuse, elle met en fuite par sa seule clart\'e9
+ tous les reptiles impurs, venimeux, que la lumi\'e8re effraye et qui ne vivent que dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par \endash \~Le sens de la comparaison m\rquote a jusqu\rquote ici \'e9chapp\'e9, dit Rodin en continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant \'e0 demi ses paupi\'e8res de plus en plus inject\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant. Supposez, monsieur, que le dernier\'85 service que vous venez de rendre \'e0 moi et au prince, car vous ne proc\'e9dez que par services rendus\'85 cela est fort neuf et fort habile\'85
+je le reconnais\'85
+\par
+\par \endash \~Bravo, ma ch\'e8re enfant, dit le comte avec joie, l\rquote ex\'e9cution sera compl\'e8te.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 c\rquote est une ex\'e9cution\~? dit Rodin toujours impassible.
+\par
+\par \endash \~Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c\rquote est une simple conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe ami du bien. Supposez donc que les fr\'e9quents\'85 }{\i services }{que vous avez rendus \'e0 moi et aux miens m
+\rquote aient tout \'e0 coup ouvert les yeux ou plut\'f4t, ajouta la jeune fille d\rquote un ton grave, supposez que Dieu, qui donne \'e0 la m\'e8re l\rquote instinct de d\'e9fendre son enfant\'85 m\rquote ait donn\'e9 \'e0 moi, avec mon bonheur, l
+\rquote instinct de conservation de ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en \'e9clairant mille circonstances jusqu\rquote alors obscures, m\rquote ait tout \'e0 coup r\'e9v\'e9l\'e9 qu\rquote au lieu d\rquote \'eatre mon ami, vous \'ea
+tes peut-\'eatre l\rquote ennemi le plus dangereux de moi et de ma famille\'85
+\par
+\par \endash \~Ainsi, nous passons de l\rquote ex\'e9cution aux suppositions, dit Rodin toujours imperturbable.
+\par
+\par \endash \~Et de la supposition\'85 monsieur, puisqu\rquote il faut le dire, \'e0 la certitude, reprit Adrienne avec une fermet\'e9 digne et sereine. Oui, maintenant, je le crois, j\rquote ai \'e9t\'e9 quelque temps votre dupe\'85
+ et je vous le dis sans haine, sans col\'e8re, mais avec regret, il est p\'e9nible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit\'85 s\rquote abaisser \'e0 de telles machinations\'85 et, apr\'e8s avoir fait jouer tant de ressorts diaboliques, n
+\rquote arriver enfin qu\rquote au ridicule, pour un homme comme vous, d\rquote \'eatre vaincu par une jeune fille qui n\rquote a pour arme, pour d\'e9fense, pour lumi\'e8res\'85 que son amour\~!\'85 En un mot, monsieur, je vous regarde d\'e8s aujourd
+\rquote hui comme un ennemi implacable et dangereux\~; car j\rquote entrevois votre but sans deviner par quels moyens vous voulez l\rquote atteindre\~: sans doute ces moyens seront dignes du pass\'e9. Eh bien\~! malgr\'e9 tout cela, je ne vous crains pas
+\~; d\'e8s demain ma famille sera instruite de tout, et cette union active, intelligente, r\'e9solue, nous tiendra bien en garde\~; car il s\rquote agit n\'e9cessairement de cet \'e9norme h\'e9ritage qu\rquote on a d\'e9j\'e0
+ failli nous ravir. Maintenant, quels rapports peut-il y avoir entre les griefs que je vous reproche et la fin toute p\'e9cuniaire que l\rquote on se propose\~?\'85 Je l\rquote ignore absolument\'85 mais, vous me l\rquote avez dit vous-m\'ea
+me, mes ennemis sont si dangereusement habiles, leurs ruses toujours si d\'e9tourn\'e9es, qu\rquote il faut s\rquote attendre \'e0 tout, pr\'e9voir tout\~: je me souviendrai de la le\'e7on\'85 Je vous ai promis de la franchise, monsieur\~; en voil\'e0
+, je suppose.
+\par
+\par \endash \~Cela serait du moins imprudent\'85 comme la franchise, si j\rquote \'e9tais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous m\rquote aviez promis un conseil, ma ch\'e8re demoiselle.
+\par
+\par \endash \~Le conseil sera bref. N\rquote essayez pas de lutter contre moi, parce qu\rquote il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les v\'f4tres\~: une femme qui d\'e9fend son bonheur.
+\par
+\par Adrienne pronon\'e7a ces derniers mots avec une confiance si souveraine, son beau regard \'e9tincelait, pour ainsi dire, d\rquote une f\'e9licit\'e9 si intr\'e9pide, que Rodin, malgr\'e9 sa flegmatique audace, fut un moment effray\'e9
+. Cependant il ne parut nullement d\'e9concert\'e9, et, apr\'e8s un moment de silence, il reprit avec un air de compassion presque d\'e9daigneuse\~:
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c\rquote est probable\'85 rappelez-vous seulement une chose que je vous r\'e9p\'e8te\~: Je ne me justifie jamais\~; l\rquote avenir se charge de cela\'85 Sur ce, ma ch\'e8
+re demoiselle, je suis, nonobstant, votre tr\'e8s d\'e9vou\'e9 serviteur\'85 Et il salua. Monsieur le comte\'85 \'e0 vous rendre mes respectueux devoirs, ajouta-t-il en s\rquote inclinant devant M.\~de\~Montbron plus humblement encore, et il sortit.
+
+\par
+\par \'c0 peine Rodin fut-il sorti, qu\rquote Adrienne courut \'e0 son bureau et \'e9crivit quelques mots \'e0 la h\'e2te, cacheta son billet, et dit \'e0 M.\~de\~Montbron\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne verrai pas le prince avant demain\'85 autant par superstition de c\'9cur que parce qu\rquote il est n\'e9cessaire pour mes projets que cette entrevue soit entour\'e9e de quelque solennit\'e9\'85 Vous saurez tout\'85 mais je veux lui \'e9
+crire \'e0 l\rquote instant\'85 car avec un ennemi tel que M.\~Rodin, il faut tout pr\'e9voir\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, ma ch\'e8re enfant\'85 cette lettre vite\'85 Adrienne la lui donna.
+\par
+\par \endash \~Je lui en dis assez pour calmer sa douleur\'85 et pas assez pour m\rquote \'f4ter le d\'e9licieux bonheur de la surprise que je lui m\'e9nage demain.
+\par
+\par \endash \~Tout cela est rempli de raison et de c\'9cur\~; je cours chez le prince lui remettre votre billet\'85 Je ne le verrai pas\~; je ne pourrais r\'e9pondre de moi\'85 Ah \'e7\'e0\~! notre promenade de tant\'f4
+t, notre spectacle de ce soir, tiennent toujours\~?
+\par
+\par \endash \~Certainement, je n\rquote ai plus besoin de m\rquote \'e9tourdir jusqu\rquote \'e0 demain\~; puis, je le sens, le grand air me fera du bien\~; cet entretien avec M.\~Rodin m\rquote a un peu anim\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Le vieux mis\'e9rable\~!\'85 Mais\'85 nous en reparlerons\'85 Je cours chez le prince\'85 et je reviens vous prendre avec Mme\~de\~Morinval pour aller aux Champs-\'c9lys\'e9es.
+\par
+\par Et le comte de Montbron sortit pr\'e9cipitamment, aussi joyeux qu\rquote il \'e9tait entr\'e9 triste et d\'e9sol\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800267}{\*\bkmkstart _Toc97808003}VI. Les Champs-\'c9lys
+\'e9es.{\*\bkmkend _Toc92800267}{\*\bkmkend _Toc97808003}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Deux heures environ s\rquote \'e9taient pass\'e9es depuis l\rquote
+entretien de Rodin et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attir\'e9s aux Champs-\'c9lys\'e9es par la s\'e9r\'e9nit\'e9 d\rquote un beau jour de printemps (le mois de mars touchait \'e0 sa fin), s\rquote arr\'ea
+taient pour admirer un ravissant attelage.
+\par
+\par Qu\rquote on se figure une cal\'e8che bleu-lapis, \'e0 train blanc aussi r\'e9champi de bleu, attel\'e9e de quatre superbes chevaux de sang bai dor\'e9, \'e0 crins noirs, aux harnais \'e9tincelants d\rquote ornements d\rquote argent et men\'e9s en Daumo
+nt par deux petits postillons de taille parfaitement \'e9gale, portant cape de velours noir, veste de casimir bleu clair \'e0 collet blanc, culotte de peau et bottes \'e0 revers\~; deux grands valets de pied poudr\'e9s, \'e0 livr\'e9e \'e9
+galement bleu clair, \'e0 collet et parements blancs, \'e9taient assis sur le si\'e8ge de derri\'e8re. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux attel\'e9\~; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu, habilement men\'e9
+s par les postillons, marchaient d\rquote un pas singuli\'e8rement \'e9gal, se caden\'e7ant avec gr\'e2ce, mordant leur frein couvert d\rquote \'e9cume, et secouant de temps \'e0 autre leurs cocardes de soie bleue et blanche \'e0
+ rubans flottants, au centre desquelles s\rquote \'e9panouissait une belle rose. Un homme \'e0 cheval, mis avec une \'e9l\'e9gante simplicit\'e9, suivant l\rquote autre c\'f4t\'e9 de l\rquote avenue, contemplait avec une sorte d\rquote
+orgueilleuse satisfaction cet attelage qu\rquote il avait pour ainsi dire cr\'e9\'e9\~; cet homme \'e9tait M.\~de\~Bonneville, l\rquote \'e9cuyer d\rquote Adrienne, comme disait M.\~de\~Montbron, car cette voiture \'e9tait celle de la jeune fille.
+\par
+\par Un changement avait eu lieu dans le }{\i programme }{de la journ\'e9e magique. M.\~de\~Montbron n\rquote avait pu remettre \'e0 Djalma le billet de Mlle de Cardoville, le prince \'e9tait parti d\'e8s le matin \'e0 la campagne avec le mar\'e9
+chal Simon, avait dit Faringhea\~; mais il devait \'eatre de retour dans la soir\'e9e, et la lettre lui serait remise \'e0 son arriv\'e9e.
+\par
+\par Compl\'e8tement rassur\'e9e sur Djalma, sachant qu\rquote il trouverait quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu\rquote il attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, \'e9coutant le conseil de M.\~de\~Montbron, \'e9tait all\'e9
+e \'e0 la promenade dans sa voiture \'e0 elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu\rquote elle \'e9tait bien d\'e9cid\'e9e, malgr\'e9 les bruits perfides r\'e9p\'e9t\'e9s par Mme\~de\~Saint-Dizier, \'e0 ne rien changer dans sa r\'e9solution de vi
+vre seule et d\rquote avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote blanche \'e0 demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et ses cheveux d\rquote or\~; sa robe montante de velours grenat disparaissait presque sous un grand ch\'e2
+le de cachemire vert. La jeune marquise de Morinval, aussi fort jolie, fort \'e9l\'e9gante, \'e9tait assise \'e0 sa droite\~; M.\~de\~Montbron occupait, en face d\rquote elles deux, le devant de la cal\'e8che.
+\par
+\par Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plut\'f4t cette imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou deux, s\rquote en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-\'c9lys\'e9es pour voir et pour \'ea
+tre vue, comprendront que la pr\'e9sence de Mlle de Cardoville sur cette brillante promenade dut \'eatre un \'e9v\'e9nement extraordinaire, quelque chose d\rquote inou\'ef. Ce que l\rquote on appelle le }{\i monde }{
+ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille de dix-huit ans, riche \'e0 millions, appartenant \'e0 la plus haute noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se montrant dans sa voiture, qu\rquote en effet elle vivait enti
+\'e8rement libre et ind\'e9pendante, contrairement \'e0 tous les usages, \'e0 toutes les convenances. Cette sorte d\rquote \'e9mancipation semblait quelque chose de monstrueux, et l\rquote on \'e9tait presque \'e9tonn\'e9
+ de ce que le maintien de la jeune fille, rempli de gr\'e2ce et de dignit\'e9, d\'e9ment\'eet compl\'e8tement les calomnies r\'e9pandues par Mme\~de\~Saint-Dizier et ses amis \'e0 propos de la folie pr\'e9tendue de sa ni\'e8ce.
+\par
+\par Plusieurs }{\i beaux, }{profitant de ce qu\rquote ils connaissaient la marquise de Morinval ou M.\~de\~Montbron, vinrent tour \'e0 tour la saluer et march\'e8rent pendant quelques minutes au pas de leurs chevaux \'e0 c\'f4t\'e9 de la cal\'e8che, afin d
+\rquote avoir l\rquote occasion de voir, d\rquote admirer et peut-\'eatre d\rquote entendre Mlle de Cardoville\~; celle-ci combla tous ces v\'9cux en parlant avec son charme et son esprit habituels\~; alors la surprise, l\rquote enthousiasme, furent \'e0
+ leur comble, ce que l\rquote on avait d\rquote abord tax\'e9 de bizarrerie presque insens\'e9e devint une originalit\'e9 charmante, et il n\rquote e\'fbt tenu qu\rquote \'e0 Mlle de Cardoville d\rquote \'eatre, de ce jour, d\'e9clar\'e9e la reine de l
+\rquote \'e9l\'e9gance et de la mode.
+\par
+\par La jeune fille se rendait tr\'e8s bien compte de l\rquote impression qu\rquote elle produisait, elle en \'e9tait heureuse et fi\'e8re en songeant \'e0 Djalma\~; lorsqu\rquote elle le comparait \'e0 ces hommes \'e0
+ la mode, son bonheur augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart n\rquote avaient jamais quitt\'e9 Paris, ou qui s\rquote \'e9taient au plus aventur\'e9s jusqu\rquote \'e0 Baden, lui semblaient }{\i bien p\'e2les }{aupr\'e8
+s de Djalma, qui, \'e0 son \'e2ge, avait tant de fois command\'e9 et combattu dans de sanglantes guerres, et dont la r\'e9putation de courage et d\rquote h\'e9ro\'efque g\'e9n\'e9rosit\'e9, cit\'e9e avec admiration par les voyageurs, arrivait du fond de l
+\rquote Inde jusqu\rquote \'e0 Paris. Et puis, enfin, les plus charmants \'e9l\'e9gants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes \'e9triqu\'e9es et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince indien, dont la gracieuse et m\'e2le beaut
+\'e9 \'e9tait encore rehauss\'e9e par l\rquote \'e9clat d\rquote un costume \'e0 la fois si riche et si pittoresque\~!
+\par
+\par Tout \'e9tait donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne\~; le soleil, se couchant dans un ciel d\rquote une s\'e9r\'e9nit\'e9 splendide, inondait la promenade de ses rayons dor\'e9s\~; l\rquote air \'e9tait ti\'e8de\~
+; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants\~; une brise l\'e9g\'e8re agitait les \'e9charpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux\~; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumi
+\'e8re. Adrienne, du fond de sa voiture, s\rquote amusait \'e0 voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon \'e9tincelant de tout le luxe parisien\~; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pens\'e9e se dessiner la m\'e9
+lancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux\'85 elle tressaillit. C\rquote \'e9tait un bouquet de violettes un peu fan\'e9es. Au m\'eame instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la cal\'e8che\~:
+
+\par
+\par \endash \~Pour l\rquote amour de Dieu\'85 ma bonne dame\'85 un petit sou\~! Adrienne tourna la t\'eate et vit une pauvre petite fille p\'e2le et h\'e2ve, d\rquote une figure douce et triste, \'e0 peine v\'eatue de haillons et q
+ui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l\rquote extr\'eame mis\'e8re au sein m\'eame de l\rquote extr\'eame luxe f\'fbt si commun qu\rquote il n\rquote \'e9
+tait plus remarquable, Adrienne en fut doublement affect\'e9e\~; le souvenir de la Mayeux, peut-\'eatre alors en proie \'e0 la plus affreuse mis\'e8re, lui vint \'e0 la pens\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur.
+\par
+\par Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit \'e0 la petite fille\~:
+\par
+\par \endash \~As-tu ta m\'e8re, mon enfant\~?
+\par
+\par \endash \~Non, madame\~; je n\rquote ai plus ni m\'e8re ni p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Qui prend soin de toi\~?
+\par
+\par \endash \~Personne, madame\'85 On me donne des bouquets \'e0 vendre\~; il faut que je rapporte des sous\'85 sans cela\'85 on me bat.
+\par
+\par \endash \~Pauvre petite\~!
+\par
+\par \endash \~Un sou\'85 ma bonne dame, un sou, pour l\rquote amour de Dieu\~! dit l\rquote enfant en continuant d\rquote accompagner la cal\'e8che, qui marchait alors au pas.
+\par
+\par \endash \~Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s\rquote adressant \'e0 M.\~de\~Montbron, vous n\rquote en \'eates malheureusement pas \'e0 votre premier enl\'e8vement\'85 penchez-vous en dehors de la porti\'e8re, tendez vos deux mains \'e0
+ cette enfant, enlevez-la prestement\'85 nous la cacherons vite entre Mme\~de\~Morinval et moi\'85 et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aper\'e7u de ce rapt audacieux.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! dit le comte avec surprise, vous voulez\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je vous en prie.
+\par
+\par \endash \~Quelle folie\~!
+\par
+\par \endash \~Hier peut-\'eatre vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais }{\i aujourd\rquote hui, }{et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M.\~de\~Montbron d\rquote un air d\rquote intelligence, mais }{\i aujourd\rquote hui }{vous devez comprendre
+\'85 que c\rquote est presque un devoir.
+\par
+\par \endash \~Oui, je le comprends, bon et noble c\'9cur, dit le comte d\rquote un air \'e9mu pendant que Mme\~de\~Morinval, qui ignorait compl\'e8tement l\rquote amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosit\'e9
+ le comte et la jeune fille.
+\par
+\par M.\~de Montbron, s\rquote avan\'e7ant alors au dehors de la porti\'e8re et tendant ses mains \'e0 l\rquote enfant, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien \'e9tonn\'e9e, l\rquote enfant ob\'e9it machinalement et tendit ses deux petits bras\~; alors le comte la prit par les poignets et l\rquote enleva tr\'e8s adroitement, avec d\rquote
+autant plus de facilit\'e9 que la voiture \'e9tait fort basse et, nous l\rquote avons dit, allait au pas. L\rquote enfant, plus stup\'e9faite encore qu\rquote effray\'e9e, ne dit mot, Adrienne et Mme\~de\~Morinval laiss\'e8rent un vide entre elles\~
+; on y blottit la petite fille qui disparut aussit\'f4t sous les pans des ch\'e2les des deux jeunes femmes.
+\par
+\par Tout ceci fut ex\'e9cut\'e9 si rapidement qu\rquote \'e0 peine quelques personnes, passant dans les contre-all\'e9es, s\rquote aper\'e7urent de cet }{\i enl\'e8vement.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons-nous vite avec notre proie.
+\par
+\par M.\~de\~Montbron se leva \'e0 demi et dit aux postillons\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote h\'f4tel.
+\par
+\par Et les quatre chevaux partirent \'e0 la fois d\rquote un trot rapide et \'e9gal.
+\par
+\par \endash \~Il me semble que cette journ\'e9e de bonheur est maintenant consacr\'e9e, et que mon luxe est }{\i excus\'e9, }{pensait Adrienne\~; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire d\'e8s aujourd\rquote
+hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide.
+\par
+\par Il y a souvent des rapprochements \'e9tranges\'85 Au moment o\'f9 cette bonne pens\'e9e pour la Mayeux venait \'e0 l\rquote esprit d\rquote Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l\rquote une des contre-all\'e9es\~; plusieurs passants s
+\rquote attroup\'e8rent, bient\'f4t d\rquote autres personnes coururent se joindre au groupe.
+\par
+\par \endash \~Voyez donc, mon oncle, dit Mme\~de\~Morinval, comme la foule s\rquote assemble l\'e0-bas\~! Qu\rquote est-ce que cela peut \'eatre\~? Si l\rquote on faisait arr\'eater la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement\~?
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re, j\rquote en suis d\'e9sol\'e9, mais votre curiosit\'e9 ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre\~; il est bient\'f4t six heures\~; la repr\'e9sentation des b\'eates f\'e9roces commencera \'e0 huit heures\~
+; nous avons juste le temps de rentrer et de d\'eener\'85 Est-ce votre avis, ma ch\'e8re enfant\~? dit-il \'e0 Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Est-ce le v\'f4tre, Julie\~? dit Mlle de Cardoville \'e0 la marquise.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit la jeune femme.
+\par
+\par \endash \~Je vous saurai d\rquote ailleurs d\rquote autant plus de gr\'e9 de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu\rquote apr\'e8s vous avoir conduites \'e0 la Porte-Saint-Martin, je serai oblig\'e9 d\rquote aller au club pour une demi-heure, afin d
+\rquote y voter pour lord Campbell, que je pr\'e9sente.
+\par
+\par \endash \~Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle\~?
+\par
+\par \endash \~Mais votre mari vient avec vous, je suppose.
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, mon oncle\~; ne nous abandonnez pas trop pour cela.
+\par
+\par \endash \~Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l\rquote incomparable dompteur de b\'eates.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, la voiture de Cardoville avait quitt\'e9 les Champs-\'c9lys\'e9es, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d\rquote Anjou. Au moment o\'f9 le brillant attelage disparaissait, l\rquote attroupement dont on a parl
+\'e9 avait encore augment\'e9\~; une foule compacte se pressait autour de l\rquote un des grands arbres des Champs-\'c9lys\'e9es, et l\rquote on entendait sortir \'e7\'e0 et l\'e0 de ce groupe des exclamations de piti\'e9. Un promeneur, s\rquote
+approchant d\rquote un jeune homme plac\'e9 aux derniers rangs de l\rquote attroupement, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a donc l\'e0\~?
+\par
+\par \endash \~On dit que c\rquote est une pauvresse\'85 une jeune fille bossue qui vient de tomber d\rquote inanition\'85
+\par
+\par \endash \~Une bossue\'85 beau dommage\~!\'85 il y en a toujours assez de bossues\'85 dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.
+\par
+\par \endash \~Bossue ou non\'85 si elle meurt de faim\'85 r\'e9pondit le jeune homme en contenant \'e0 peine son indignation, \'e7a n\rquote en est pas moins triste\~; et il n\rquote y a pas l\'e0 de quoi rire, monsieur\~!
+\par
+\par \endash \~Mourir de faim, bah\~! dit le promeneur en haussant les \'e9paules. Il n\rquote y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim\'85 et c\rquote est bien fait.
+\par
+\par \endash \~Et moi, je parie, monsieur, qu\rquote il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous\~! s\rquote \'e9cria le jeune homme indign\'e9 de la cruelle insolence du promeneur.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~? reprit le promeneur avec hauteur.
+\par
+\par \endash \~Je veux dire, monsieur, que ce n\rquote est jamais le c\'9cur qui vous \'e9touffera.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\~! s\rquote \'e9cria le promeneur d\rquote un ton courrouc\'e9.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! quoi, monsieur\~? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face.
+\par
+\par \endash \~Rien\'85 dit le promeneur\~; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet \'e0 caisse orange sur laquelle on voyait un \'e9norme blason surmont\'e9 d\rquote
+un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonn\'e9 d\rquote or sur vert et orn\'e9 d\rquote une \'e9norme aiguillette qui lui battait les mollets, \'e9tait debout \'e0 c\'f4t\'e9 du cheval, et n\rquote aper\'e7ut pas son ma\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Tu bayes donc aux corneilles, animal\~? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 c\rquote est que\'85
+\par
+\par \endash \~Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin\~! s\rquote \'e9cria le promeneur courrouc\'e9. Allons, ouvre la porti\'e8re.
+\par
+\par Le promeneur \'e9tait M.\~Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur.
+\par
+\par La pauvre bossue \'e9tait la Mayeux, qui venait en effet de tomber ext\'e9nu\'e9e de mis\'e8re et de besoin au moment o\'f9 elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse cr\'e9ature avait trouv\'e9
+ le courage de braver la honte et les atroces railleries qu\rquote elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s\rquote \'e9tait volontairement exil\'e9e\~; cette fois il ne s\rquote agissait pas d\rquote elle, mais de sa s\'9cur C\'e9physe\'85
+ la reine Bacchanal, de retour \'e0 Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, gr\'e2ce \'e0 Adrienne, arracher au sort le plus \'e9pouvantable.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Deux heures apr\'e8s ces diff\'e9rentes sc\'e8nes, une foule \'e9norme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d\rquote assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panth\'e8re noire de Java, nomm\'e9e }{\i
+la Mort.}{
+\par
+\par Bient\'f4t Adrienne, M.\~et Mme\~de\~Morinval, descendirent de voiture devant l\rquote entr\'e9e du th\'e9\'e2tre\~; ils devaient y \'eatre rejoints par le comte de Montbron, qu\rquote ils avaient en passant laiss\'e9 au club.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800268}{\*\bkmkstart _Toc97808004}VII. Derri\'e8
+re la toile.{\*\bkmkend _Toc92800268}{\*\bkmkend _Toc97808004}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La salle immense de la Porte-Saint-Martin \'e9tait remplie d\rquote une foule impatiente. Ainsi que M.\~de\~
+Montbron l\rquote avait dit \'e0 Mlle de Cardoville, }{\i tout Paris }{se pressait avec une vive et ardente curiosit\'e9 aux repr\'e9sentations de Morok\~; il est inutile de dire que le dompteur de b\'eates avait compl\'e8tement abandonn\'e9
+ le petit commerce de bimbeloteries d\'e9votieuses auquel il se livrait si fructueusement \'e0 l\rquote auberge du }{\i Faucon blanc, }{pr\'e8s de Leipzig\~; il en \'e9tait de m\'ea
+me des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok \'e9taient traduits en peintures si bizarres\~; ces roueries surann\'e9es n\rquote eussent pas \'e9t\'e9 de mise \'e0 Paris. Morok finissait de s\rquote
+habiller dans une des loges d\rquote acteur qu\rquote on lui avait donn\'e9e\~; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre dor\'e9 attachaient \'e0
+ ses chevilles. Son long cafetan d\rquote \'e9toffe broch\'e9e noir, or et pourpre, \'e9tait serr\'e9 \'e0 sa taille et \'e0 ses poignets par d\rquote autres larges cercles de m\'e9tal aussi dor\'e9. Ce sombre costume donnait au dompteur de b\'eate
+s une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe \'e9paisse et jaun\'e2tre tombait \'e0 grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pi\'e8ce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. D\'e9vot proph\'e8te en Allemagne, com
+\'e9dien \'e0 Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s\rquote accommoder aux circonstances.
+\par
+\par Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d\rquote admiration stupide, \'e9tait Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour o\'f9 l\rquote incendie avait d\'e9vor\'e9 la fabrique de M.\~Hardy, Jacques n\rquote
+avait pas quitt\'e9 Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l\rquote organisation de fer du dompteur de b\'eates bravait la funeste influence. Les traits de Jacques commen\'e7aient, au contraire, \'e0 s\rquote alt\'e9rer profond\'e9ment\~
+: ses joues creuses, sa p\'e2leur marbr\'e9e, son regard parfois h\'e9b\'e9t\'e9, parfois \'e9clatant d\rquote un sombre feu, trahissaient les ravages de la d\'e9bauche\~; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses l
+\'e8vres dess\'e9ch\'e9es. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd h\'e9b\'e9tement d\rquote une ivresse presque continuelle. D\'e9shabitu\'e9
+ du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant \'e0 noyer dans le vin un reste d\rquote honn\'eatet\'e9 qui se r\'e9voltait en lui, Jacques en \'e9tait venu \'e0 accepter sans honte la large aum\'f4ne des sensualit\'e9
+s abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez consid\'e9rables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d\rquote argent, afin de le garder toujours dans sa d\'e9pendance. Apr\'e8s avoir pendant quelque temps contempl\'e9
+ Morok avec \'e9bahissement, Jacques lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9gal, c\rquote est un fier m\'e9tier que le tien (ils se tutoyaient alors)\~; tu peux te vanter qu\rquote il n\rquote y a pas, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier\'85 et c\rquote
+est flatteur\'85 C\rquote est dommage que tu ne te bornes pas \'e0 ce beau m\'e9tier-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu dire\~?
+\par
+\par \endash \~Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais }{\i noce, }{tous les jours et toutes les nuits\~?
+\par
+\par \endash \~\'c7a chauffe, mais le moment n\rquote est pas encore venu\~; c\rquote est pour cela que je veux t\rquote avoir toujours sous la main jusqu\rquote au grand jour\'85 Te plains-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Non, mordieu\~! dit Jacques\~; qu\rquote est-ce que je ferais\~? Br\'fbl\'e9 par l\rquote eau-de-vie, comme je le suis, j\rquote aurais la volont\'e9 de travailler que je n\rquote en aurais pas la force\'85 je n\rquote ai pas, comme toi, une t
+\'eate de marbre et un corps de fer\'85 mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose\'85 \'e7a me va, je ne suis plus bon qu\rquote \'e0 cet ouvrage-l\'e0\'85 et puis, \'e7a m\rquote emp\'eache de penser.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi\~?
+\par
+\par \endash \~Tu sais bien\'85 que quand je pense\'85 je ne pense qu\rquote \'e0 une chose\'85 dit Jacques d\rquote un air sombre.
+\par
+\par \endash \~La reine Bacchanal, encore\~? dit Morok avec d\'e9dain.
+\par
+\par \endash \~Toujours\'85 un peu\~; quand je n\rquote y penserai plus du tout, c\rquote est que je serai mort\'85 ou tout \'e0 fait abruti\'85 D\'e9mon\~!
+\par
+\par \endash \~Tu ne t\rquote es jamais mieux port\'e9\'85 et tu n\rquote as jamais eu plus d\rquote esprit\'85 niais\~! r\'e9pondit Morok en attachant son turban. L\rquote entretien fut interrompu\'85 Goliath entra pr\'e9cipitamment dans la loge.
+\par
+\par La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augment\'e9 de carrure\~; il \'e9tait costum\'e9 en Alcide\~: ses membres \'e9normes, sillonn\'e9
+s de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un cale\'e7on rouge.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote as-tu \'e0 entrer ici comme une temp\'eate\~? lui dit Morok.
+\par
+\par \endash \~Il y a bien une autre temp\'eate dans la salle\~; ils commencent \'e0 s\rquote impatienter et crient comme des poss\'e9d\'e9s\~; mais si ce n\rquote \'e9tait que \'e7a\~!
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il encore\~?
+\par
+\par \endash \~La Mort ne pourra pas jouer ce soir\'85 Morok se retourna brusquement, presque avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cela\~? s\rquote \'e9cria-t-il.
+\par
+\par \endash \~Je viens de la voir\'85 elle se tient ras\'e9e au fond de sa loge\'85 ses oreilles sont si couch\'e9es sur sa t\'eate qu\rquote on dirait qu\rquote on les lui a coup\'e9es\'85 Vous savez ce que cela veut dire.
+\par
+\par \endash \~Est-ce l\'e0 tout\~? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien assez, puisqu\rquote elle est dans un de ses acc\'e8s de rage. Depuis cette nuit o\'f9, en Allemagne, elle a \'e9ventr\'e9 cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l\rquote air si f\'e9roce\~
+; ses yeux luisent comme deux chandelles.
+\par
+\par \endash \~Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.
+\par
+\par \endash \~Sa belle collerette\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, son collier \'e0 ressort.
+\par
+\par \endash \~Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le g\'e9ant\~; jolie toilette \'e0 faire\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\'85
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas tout\'85 reprit Goliath d\rquote un air embarrass\'e9.
+\par
+\par \endash \~Quoi encore\~?\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote aime autant vous le dire\'85 tout de suite\'85
+\par
+\par \endash \~Parleras-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 il est ici.
+\par
+\par \endash \~Qui, b\'eate brute\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote Anglais\~! Morok tressaillit, ses bras tomb\'e8rent le long de son corps.
+\par
+\par Jacques fut frapp\'e9 de la p\'e2leur et de la contraction des traits du dompteur de b\'eates.
+\par
+\par \endash \~L\rquote Anglais\'85 tu l\rquote as vu\~! s\rquote \'e9cria Morok en s\rquote adressant \'e0 Goliath\~; tu en es s\'fbr\~?
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s s\'fbr\'85 Je regardais par le trou de la toile, je l\rquote ai vu dans une petite loge presque sur le th\'e9\'e2tre\~; il veut voir les choses de pr\'e8s\'85 il est bien facile \'e0 reconna\'eetre \'e0 son front pointu, \'e0
+ son grand nez et \'e0 ses yeux ronds.
+\par
+\par Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d\rquote une impassibilit\'e9 farouche, parut de plus en plus troubl\'e9 et si effray\'e9 que Jacques lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce donc que cet Anglais\~?
+\par
+\par \endash \~Il me suivait depuis Strasbourg, o\'f9 il m\rquote avait rencontr\'e9, r\'e9pondit Morok sans pouvoir cacher son abattement\~; il voyageait \'e0 petites journ\'e9es comme moi, avec ses chevaux, s\rquote arr\'eatant o\'f9 je m\rquote arr\'ea
+tais, afin de ne jamais manquer une de mes repr\'e9sentations. Mais deux jours avant d\rquote arriver \'e0 Paris il m\rquote avait abandonn\'e9\'85 je m\rquote en croyais d\'e9livr\'e9, ajouta Morok en soupirant.
+\par
+\par \endash \~D\'e9livr\'e9\'85 comme tu dis cela\~!\'85 reprit Jacques surpris\~; une si bonne pratique, un admirateur pareil\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, dit Morok de plus en plus morne et accabl\'e9, ce mis\'e9rable-l\'e0 a pari\'e9 une somme \'e9norme que je serais d\'e9vor\'e9 devant lui pendant un de mes exercices, il esp\'e8re gagner son pari\'85 voil\'e0 pourquoi il ne me quitte pas.
+
+\par
+\par Couche-tout-nu trouva l\rquote id\'e9e de l\rquote Anglais d\rquote une excentricit\'e9 si r\'e9jouissante que, pour la premi\'e8re fois depuis longtemps, il partit d\rquote un rire des plus francs.
+\par
+\par Morok, devenant bl\'eame de rage, se pr\'e9cipita sur lui d\rquote un air si mena\'e7ant que Goliath fut oblig\'e9 de s\rquote interposer.
+\par
+\par \endash \~Allons\'85 allons, dit Jacques, ne te f\'e2che pas\~; puisque c\rquote est s\'e9rieux. Je ne ris plus\'85
+\par
+\par Morok se calma et dit \'e0 Couche-tout-nu d\rquote une voix sourde\~:
+\par
+\par \endash \~Me crois-tu l\'e2che\~?
+\par
+\par \endash \~Non, pardieu\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien, pourtant, cet Anglais \'e0 figure grotesque m\rquote \'e9pouvante plus que mon tigre ou ma panth\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Tu me le dis\'85 je te crois, r\'e9pondit Jacques\~; mais je ne comprends pas en quoi la pr\'e9sence de cet homme t\rquote \'e9pouvante\'85
+\par
+\par \endash \~Mais songe donc, mis\'e9rable\~! s\rquote \'e9cria Morok, qu\rquote oblig\'e9 d\rquote \'e9pier sans cesse le moindre mouvement de la b\'eate f\'e9roce que je tiens dompt\'e9e sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d\rquote
+effrayant \'e0 savoir que deux yeux sont l\'e0\'85 toujours l\'e0\'85 fixes\'85 attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux\~!
+\par
+\par \endash \~Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit \'e0 son tour. \'c7a fait peur.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 car\'85 une fois l\'e0\'85 j\rquote ai beau ne pas l\rquote apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts\'85 Mon tigre Ca\'efn a d\'e9j\'e0 failli une fois me d
+\'e9vorer le bras\'85 pendant une distraction que me causait cet Anglais que l\rquote enfer confonde\~!\'85 Tonnerre et sang\~! s\rquote \'e9cria Morok, cet homme me sera fatal\'85
+\par
+\par Et Morok marcha dans la loge avec agitation.
+\par
+\par \endash \~Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son cr\'e2ne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez\'85 c\rquote est moi qui vous le dis\'85 l\rquote Anglais gagnera son pari ce soir.
+\par
+\par \endash \~Sors d\rquote ici, brute\'85 ne me romps pas la t\'eate de tes pr\'e9dictions de malheur, s\rquote \'e9cria Morok, et va pr\'e9parer le collier de la Mort.
+\par
+\par \endash \~Allons, chacun son go\'fbt\'85 vous voulez que la panth\'e8re vous go\'fbte, dit le g\'e9ant en sortant pesamment apr\'e8s cette plaisanterie.
+\par
+\par \endash \~Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panth\'e8re est malade\~?
+\par
+\par Morok haussa les \'e9paules, et r\'e9pondit avec une sorte d\rquote exaltation farouche\~:
+\par
+\par \endash \~As-tu entendu parler de l\rquote \'e2pre d\'e9sir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte\~? Eh bien\~! moi aussi\'85 dans ces exercices de chaque jour o\'f9 ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et \'e2pre plaisir \'e0
+ braver la mort devant une foule fr\'e9missante, \'e9pouvant\'e9e de mon audace\'85 Enfin, jusque dans l\rquote effroi que m\rquote inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgr\'e9 moi je ne sais quel terrible excitant que j\rquote
+abhorre et que je subis.
+\par
+\par Le r\'e9gisseur, entrant dans la loge du dompteur de b\'eates, l\rquote interrompit.
+\par
+\par \endash \~Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok\~? lui dit-il. L\rquote ouverture ne durera pas dix minutes.
+\par
+\par \endash \~Frappez, dit Morok.
+\par
+\par \endash \~M.\~le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double cha\'eene destin\'e9e \'e0 la panth\'e8re et le piton riv\'e9 au plancher du th\'e9\'e2tre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le r\'e9gisseur. Tout a \'e9t\'e9
+ trouv\'e9 d\rquote une solidit\'e9 tr\'e8s rassurante.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 rassurante\'85 except\'e9 pour moi, murmura le dompteur de b\'eates.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper\~?
+\par
+\par \endash \~On peut frapper, r\'e9pondit Morok. Et le r\'e9gisseur sortit.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800269}{\*\bkmkstart _Toc97808005}VIII. Le lever du rideau.
+{\*\bkmkend _Toc92800269}{\*\bkmkend _Toc97808005}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Les trois coups d\rquote usage retentirent solennellement derri\'e8re la toile, l\rquote ouverture commen\'e7
+a et, il faut l\rquote avouer, fut peu \'e9cout\'e9e.
+\par
+\par \'c0 l\rquote int\'e9rieur, la salle offrait un coup d\rquote \'9cil tr\'e8s anim\'e9. Sauf deux avant-sc\'e8nes des premi\'e8res, l\rquote une \'e0 droite, l\rquote autre \'e0 gauche du spectateur, toutes les places \'e9taient occup\'e9
+es. Un grand nombre de femmes tr\'e8s \'e9l\'e9gantes, attir\'e9es comme toujours par l\rquote \'e9tranget\'e9 sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-
+\'c9lys\'e9es, au pas de leurs chevaux. Quelques mots \'e9chang\'e9s d\rquote une stalle \'e0 l\rquote autre donneront une id\'e9e de leur entretien.
+\par
+\par \endash \~Savez-vous, mon cher, qu\rquote il n\rquote y aurait pas une foule pareille et une salle si bien compos\'e9e pour voir }{\i Athalie\~?}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Certainement. Que sont les pauvres hurlements d\rquote un com\'e9dien, aupr\'e8s du rugissement d\rquote un lion\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Moi, je ne comprends pas qu\rquote on permette \'e0 ce Morok d\rquote attacher sa panth\'e8re dans un coin du th\'e9\'e2tre avec une cha\'eene \'e0 un anneau de fer\'85 Si la cha\'eene cassait\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 propos de cha\'eene bris\'e9e\'85 voil\'e0 la petite Mme\~de\~Blinville, qui n\rquote est pas une tigresse\'85 La voyez-vous aux secondes de face\'85
+\par
+\par \endash \~\'c7a lui va tr\'e8s bien d\rquote avoir bris\'e9, comme vous dites, la cha\'eene conjugale\~; elle est tr\'e8s en beaut\'e9 cette ann\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! voici la belle duchesse de Saint-Prix\'85 Mais tout ce qu\rquote il y a d\rquote \'e9l\'e9gant est ici ce soir\'85 Je ne dis par \'e7a pour nous.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une v\'e9ritable salle des Italiens\'85 quel air de joie et de f\'eate\~!
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s tout, on fait bien de s\rquote amuser, on ne s\rquote amusera peut-\'eatre pas longtemps.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi donc\~?
+\par
+\par \endash \~Et si le chol\'e9ra vient \'e0 Paris\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! bah\~!
+\par
+\par \endash \~Est-ce que vous croyez au chol\'e9ra, vous\~?
+\par
+\par \endash \~Parbleu\~! il arrive du Nord, en se promenant la canne \'e0 la main.
+\par
+\par \endash \~Que le diable l\rquote emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte\~!
+\par
+\par \endash \~On dit qu\rquote il est \'e0 Londres.
+\par
+\par \endash \~Bon voyage\~!
+\par
+\par \endash \~Moi j\rquote aime autant parler d\rquote autre chose\~; c\rquote est une faiblesse si vous voulez\~; moi, je trouve cela triste.
+\par
+\par \endash \~Je crois bien.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! messieurs\'85 je ne me trompe pas\'85 non\'85 c\rquote est elle\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Qui donc\~?
+\par
+\par \endash \~Mlle de Cardoville\~! Elle entre \'e0 l\rquote avant-sc\'e8ne avec Morinval et sa femme. C\rquote est une r\'e9surrection compl\'e8te\~: ce matin aux Champs-\'c9lys\'e9es, ce soir ici\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est, ma foi, vrai\~! C\rquote est bien Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! qu\rquote elle est belle\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Pr\'eatez-moi votre lorgnette.
+\par
+\par \endash \~Hein\~!\'85 qu\rquote en dites-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Ravissante\'85 \'c9blouissante\~!
+\par
+\par \endash \~Et avec cette beaut\'e9, de l\rquote esprit comme un d\'e9mon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et\'85 libre comme l\rquote air.
+\par
+\par \endash \~Oui, dire enfin que, pourvu que \'e7a lui pl\'fbt, je pourrais \'eatre demain, ou m\'eame aujourd\rquote hui, le plus heureux des hommes.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e0 vous rendre fou ou enrag\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~On assure que son h\'f4tel de la rue d\rquote Anjou est quelque chose de f\'e9erique\~; on parle d\rquote une salle de bains et d\rquote une chambre \'e0 coucher dignes des }{\i Mille et une Nuits.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Et libre comme l\rquote air\'85 J\rquote en reviens toujours l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! si j\rquote \'e9tais \'e0 sa place\~!
+\par
+\par \endash \~Moi, je serai d\rquote une l\'e9g\'e8ret\'e9 effrayante.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aim\'e9 le premier\~!
+\par
+\par \endash \~Vous croyez donc qu\rquote elle en aimera plusieurs\~?
+\par
+\par \endash \~\'c9tant libre comme l\rquote air\'85
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 toutes les loges remplies, sauf l\rquote avant-sc\'e8ne qui fait face \'e0 celle de Mlle de Cardoville\~; heureux les locataires de cette loge\~!
+\par
+\par \endash \~Avez-vous vu aux premi\'e8res l\rquote ambassadrice d\rquote Angleterre\~?
+\par
+\par \endash \~Et la princesse d\rquote Alvimar\'85 quel bouquet monstre\~!
+\par
+\par \endash \~Je voudrais bien savoir le nom\'85 de ce bouquet-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Parbleu\~! C\rquote est Germigny.
+\par
+\par \endash \~Comme c\rquote est flatteur pour les lions et les tigres d\rquote attirer si belle compagnie\~!
+\par
+\par \endash \~Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les \'e9l\'e9gantes lorgnent Mlle de Cardoville\~?
+\par
+\par \endash \~Elle fait \'e9v\'e9nement\'85
+\par
+\par \endash \~Elle a bien raison de se montrer\~: on la faisait passer pour folle.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! messieurs\'85 la bonne\'85 l\rquote excellente figure\~!\'85
+\par
+\par \endash \~O\'f9 donc, o\'f9 donc\~?
+\par
+\par \endash \~L\'e0\'85 dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un casse-noisette de Nuremberg.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un homme de bois.
+\par
+\par \endash \~A-t-il les yeux fixes et ronds\~!
+\par
+\par \endash \~Et ce nez\~!
+\par
+\par \endash \~Et ce front\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un grotesque.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! messieurs, silence\~! voici la toile qui se l\'e8ve. En effet, la toile se leva. Quelques mots d\rquote explication sont n\'e9cessaires pour l\rquote intelligence de ce qui va suivre. L\rquote avant-sc\'e8ne du rez-de-chauss\'e9e \'e0
+ gauche du spectateur \'e9tait coup\'e9e en deux loges\~; dans l\rquote une se trouvaient plusieurs personnes d\'e9sign\'e9es par les jeune gens plac\'e9s aux stalles. L\rquote autre compartiment, plus rapproch\'e9 du th\'e9\'e2tre, \'e9tait occup\'e9
+ par l\rquote Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d\rquote \'e9pouvante \'e0 Morok. Il faudrait \'eatre dou\'e9 du rare et fantastique g\'e9nie d\rquote Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie \'e0
+ la fois grotesque et effrayante qui se d\'e9tachait des t\'e9n\'e8bres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front compl\'e8tement chauve et allong\'e9 en c\'f4ne\~; au-dessous de ce front, surmont\'e9
+ de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singuli\'e8rement ronds et fixes, tr\'e8s rapproch\'e9s d\rquote un nez \'e0 courbure tr\'e8s saillante et tr\'e8s tranchante\~; un menton, ainsi qu\rquote
+on le dit vulgairement, en }{\i casse-noisette, }{disparaissait \'e0 demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empes\'e9e que le col de chemise \'e0 coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l\rquote
+oreille. Le teint de cette figure extr\'eamement maigre et osseuse \'e9tait pourtant fort color\'e9, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert \'e9tincelant des prunelles et le blanc du globe de l\rquote \'9cil. La bouche, fort grande, tant\'f4
+t sifflotait imperceptiblement un air de gigue \'e9cossaise (toujours le m\'eame air), tant\'f4t se relevait l\'e9g\'e8rement vers ses coins, contract\'e9e par un sourire sardonique. L\rquote Anglais \'e9tait d\rquote
+ailleurs mis avec une exquise recherche\~: son habit bleu \'e0 boutons de m\'e9tal laissait voir son gilet de piqu\'e9 blanc, d\rquote une blancheur aussi irr\'e9prochable que son ample cravate\~
+; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gant\'e9es de gants glac\'e9s. Lorsque l\rquote on savait le bizarre et cruel d\'e9sir qui amenait ce parieur \'e0
+ toutes ces repr\'e9sentations, sa grotesque figure, au lieu d\rquote exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L\rquote on comprenait alors l\rquote esp\'e8ce d\rquote \'e9pouvantable cauchemar caus\'e9 \'e0
+ Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de b\'eates (et quelle horrible mort\~!) avec une confiance inexorable.
+\par
+\par Au-dessus de la loge t\'e9n\'e9breuse de l\rquote Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l\rquote avant-sc\'e8ne des premi\'e8res M.\~et Mme\~de\~Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du c\'f4t\'e9 du th\'e9\'e2
+tre. Elle \'e9tait coiff\'e9e en cheveux et portait une robe de cr\'eape de Chine d\rquote un bleu c\'e9leste, rehauss\'e9e au corsage d\rquote une broche \'e0 pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus\~; et Adrienne \'e9t
+ait charmante ainsi. \'c0 la main elle tenait un \'e9norme bouquet compos\'e9 des plus rares fleurs de l\rquote Inde\~; le st\'e9phanotis, le gard\'e9nia, m\'e9langeaient leur blancheur mate \'e0 la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme\~de\~
+Morinval, plac\'e9e de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la loge, \'e9tait mise aussi avec go\'fbt et simplicit\'e9. M.\~de\~Morinval, fort beau jeune homme blond, tr\'e8s \'e9l\'e9gant, se tenait derri\'e8re les deux femmes. M.\~de\~Montbron devait venir d
+\rquote un moment \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Rappelons enfin au lecteur qu\rquote \'e0 droite du spectateur, l\rquote avant-sc\'e8ne des premi\'e8res qui faisait face \'e0 la loge d\rquote Adrienne \'e9tait rest\'e9e jusqu\rquote alors compl\'e8tement vide.
+\par
+\par Le th\'e9\'e2tre repr\'e9sentait une gigantesque for\'eat de l\rquote Inde\~; au fond de grands arbres exotiques se d\'e9coupaient en ombelles ou en fl\'e8ches sur des masses anguleuses de roches \'e0 pic, laissant \'e0 peine voir quelques coins d\rquote
+un ciel rouge\'e2tre. Chaque coulisse formait un massif d\rquote arbres entrecoup\'e9s de rocs\~; enfin, \'e0 gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d\rquote Adrienne, on voyait l\rquote \'e9chancrure irr\'e9guli\'e8re d\rquote
+une noire et profonde caverne, qui semblait \'e0 demi \'e9cras\'e9e sous un amas de blocs de granit jet\'e9s l\'e0 par quelque \'e9ruption volcanique. Ce site, d\rquote une \'e2pret\'e9, d\rquote une grandeur sauvage, \'e9tait merveilleusement compos\'e9
+, l\rquote illusion aussi compl\'e8te que possible\~; la rampe baiss\'e9e garnie d\rquote un r\'e9flecteur pourpr\'e9, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voil\'e9s qui en augmentaient encore l\rquote
+aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu pench\'e9e en dehors de sa loge, les joues l\'e9g\'e8rement anim\'e9es, les yeux brillants, le c\'9cur palpitant, cherchait \'e0 retrouver dans ce tableau la for\'eat solitaire d\'e9peinte dans le r\'e9
+cit de ce voyageur qui racontait avec quelle intr\'e9pidit\'e9 g\'e9n\'e9reuse Djalma s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9 sur une tigresse en furie pour sauver la vie d\rquote un pauvre esclave noir r\'e9fugi\'e9
+ dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorb\'e9e par la contemplation de ce site et par les id\'e9es qu\rquote il \'e9veillait en son c\'9cur, elle ne songeait nullement \'e0 ce qui se p
+assait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d\rquote assez curieux \'e0 l\rquote avant-sc\'e8ne qui, rest\'e9e vide jusqu\rquote alors, faisait face \'e0 la loge d\rquote Adrienne.
+\par
+\par La porte de cette loge s\rquote \'e9tait ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistr\'e9, y \'e9tait entr\'e9\~; v\'eatu \'e0 l\rquote indienne, une longue robe d\rquote \'e9toffe de soie orange, serr\'e9e \'e0
+ sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc\~; apr\'e8s avoir dispos\'e9 deux chaises sur le devant de la loge et regard\'e9 un instant de c\'f4t\'e9 et d\rquote autre dans la salle, il tressaillit\~; ses yeux noirs \'e9tincel\'e8
+rent, et il ressortit vivement. Cet homme \'e9tait Faringhea.
+\par
+\par Cette apparition causait d\'e9j\'e0 dans la salle une surprise m\'eal\'e9e de curiosit\'e9\~; la majorit\'e9 des spectateurs n\rquote avait pas, comme Adrienne, mille raisons d\rquote \'eatre absorb\'e9e par la seule contemplation d\rquote un d\'e9
+cor pittoresque. L\rquote attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d\rquote o\'f9 venait de sortir Faringhea un jeune homme d\rquote une rare beaut\'e9, aussi v\'eatu \'e0 l\rquote indienne d\rquote une longue robe de cachemire blanc \'e0
+ manches flottantes, et coiff\'e9 d\rquote un turban ray\'e9 d\rquote or comme sa ceinture, o\'f9 brillait un long poignard \'e9tincelant de pierreries\'85 Ce jeune homme \'e9tait Djalma.
+\par
+\par Un instant il se tint debout \'e0 la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indiff\'e9rent sur cette salle, o\'f9 se pressait une foule immense\'85 Bient\'f4t, faisant quelques pas avec une sorte de majest\'e9
+ gracieuse et tranquille, le prince s\rquote assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la t\'eate vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s\rquote \'e9tonner de ne pas voir entrer une personne qu\rquote il attendait sans doute.
+
+\par
+\par Celle-ci parut enfin, l\rquote ouvreuse finissait de la d\'e9barrasser de son manteau\'85 Cette personne \'e9tait une charmante jeune fille blonde, v\'eatue avec plus d\rquote \'e9clat que de go\'fbt, d\rquote une robe de soie blanche \'e0
+ larges raies cerise, effront\'e9ment d\'e9collet\'e9e et \'e0 manches courtes\~; deux gros n\'9cuds de rubans cerise plac\'e9s de chaque c\'f4t\'e9 de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus \'e9veill\'e9
+e de toutes les petites mines.
+\par
+\par On a d\'e9j\'e0 reconnu Rose-Pompon, gant\'e9e de gants blancs, longs, ridiculement surcharg\'e9s de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu\rquote \'e0 demi ses jolis bras\~; elle tenait \'e0 la main un \'e9norme bouquet de roses. Loin d\rquote
+imiter la calme d\'e9marche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se tr\'e9moussa quelque temps sur son si\'e8ge avant de s\rquote asseoir, afin d\rquote \'e9taler sa belle robe\~; puis, sans \'ea
+tre le moins du monde intimid\'e9e par cette brillante assembl\'e9e, elle fit d\rquote un petit geste aga\'e7ant respirer l\rquote odeur de son bouquet de roses \'e0 Djalma, et elle parut d\'e9finitivement s\rquote \'e9quilibrer sur la chaise qu\rquote
+elle occupait.
+\par
+\par Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s\rquote assit derri\'e8re le prince.
+\par
+\par Adrienne, toujours profond\'e9ment absorb\'e9e dans la contemplation de la for\'eat indienne et dans ses doux souvenirs, n\rquote avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants\'85 Comme elle tournait compl\'e8tement la t\'eate du c\'f4t\'e9 du th\'e9
+\'e2tre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l\rquote apercevoir \'e0 ce moment que de profil perdu, il n\rquote avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800270}{\*\bkmkstart _Toc97808006}IX. La mort.
+{\*\bkmkend _Toc92800270}{\*\bkmkend _Toc97808006}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {L\rquote esp\'e8ce de }{\i libretto }{dans lequel se trouvait intercal\'e9 le combat de Morok et de la panth\'e8
+re noire \'e9tait si insignifiant, que la majorit\'e9 du public n\rquote y pr\'eatait aucune attention, r\'e9servant tout son int\'e9r\'eat pour la sc\'e8ne dans laquelle devait para\'eetre le dompteur de b\'eates. Cette indiff\'e9
+rence du public explique la curiosit\'e9 produite dans la salle par l\rquote arriv\'e9e de Faringhea et de Djalma, curiosit\'e9 qui se traduisit (comme nagu\'e8re de nos jours lors de la pr\'e9sence des Arabes dans quelque lieu public) par une l\'e9g\'e8
+re rumeur et un mouvement g\'e9n\'e9ral de la foule.
+\par
+\par La mine si \'e9veill\'e9e, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgr\'e9 sa toilette singuli\'e8rement voyante et surtout d\rquote une pr\'e9tention ridicule pour un pareil th\'e9\'e2tre, ses fa\'e7ons tr\'e8s l\'e9g\'e8res et plus que famili
+\'e8res \'e0 l\rquote \'e9gard du bel Indien qui l\rquote accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise\~; car, \'e0 ce moment m\'eame, Rose-Pompon, c\'e9dant, l\rquote effront\'e9e qu\rquote elle \'e9tait, \'e0 un mouvement d\rquote aga\'e7
+ante coquetterie, avait, on l\rquote a dit, approch\'e9 son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, \'e0 la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de para\'eetre sensible \'e0
+ cette gentille provocation, resta quelques minutes r\'eaveur, les yeux attach\'e9s sur le th\'e9\'e2tre\~; alors Rose-Pompon se mit \'e0 battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadenc\'e9
+ de ses jolies \'e9paules annon\'e7ait que cette danseuse endiabl\'e9e commen\'e7ait \'e0 \'eatre poss\'e9d\'e9e d\rquote id\'e9es chor\'e9graphiques plus ou moins }{\i orageuses, }{en entendant un pas redoubl\'e9 fort anim\'e9 que l\rquote
+orchestre jouait alors.
+\par
+\par Plac\'e9e absolument en face de la loge o\'f9 venait de s\rquote \'e9tablir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme\~de\~Morinval s\rquote \'e9tait bien aper\'e7ue de l\rquote arriv\'e9e de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricit\'e9
+s de Rose-Pompon\~: aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorb\'e9e dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant\~:
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re, ce qu\rquote il y a de plus amusant ici n\rquote est pas sur le th\'e9\'e2tre\'85 Regardez donc en face de nous.
+\par
+\par \endash \~En face de nous\~! r\'e9p\'e9ta machinalement Adrienne. Et apr\'e8s s\rquote \'eatre retourn\'e9e vers Mme\~de\~Morinval d\rquote un air surpris, elle jeta les yeux du c\'f4t\'e9 qu\rquote on lui indiquait\'85 Elle regarda\'85
+\par
+\par Que vit-elle\~!\'85 Djalma assis \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote une jeune fille qui lui faisait famili\'e8rement respirer le parfum de son bouquet. \'c9tourdie, frapp\'e9e presque physiquement au c\'9cur d\rquote un coup \'e9
+lectrique profond, aigu, Adrienne devint d\rquote une p\'e2leur mortelle\'85 Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin }{\i de ne pas voir\'85 }{de m\'eame que l\rquote on t\'e2che de d\'e9tourner le poignard qui, vous ayant d\'e9j\'e0
+ frapp\'e9, vous menace encore\'85 Puis tout \'e0 coup, \'e0 sa sensation de douleur, pour ainsi dire mat\'e9rielle, succ\'e9da une pens\'e9e terrible pour son amour et sa juste fiert\'e9.
+\par
+\par \endash \~Djalma est ici avec cette femme\'85 et il a re\'e7u ma lettre, se disait-elle, ma lettre\'85 o\'f9 il a pu lire le bonheur qui l\rquote attendait\~!
+\par
+\par \'c0 l\rquote id\'e9e de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l\rquote indignation, rempla\'e7a la p\'e2leur d\rquote Adrienne, qui, an\'e9antie devant la r\'e9alit\'e9, se disait encore\~:
+\par
+\par \endash \~Rodin ne m\rquote avait pas tromp\'e9e\~!\'85 Il faut renoncer \'e0 rendre la foudroyante rapidit\'e9 de ces \'e9motions qui vous torturent, qui vous tuent dans l\rquote espace d\rquote une minute\'85 Ainsi Adrienne avait \'e9t\'e9 pr\'e9cipit
+\'e9e du plus radieux bonheur au fond d\rquote un ab\'eeme de douleurs atroces en moins d\rquote une seconde\'85 car elle fut \'e0 peine une seconde avant de r\'e9pondre \'e0 Mme\~de\~Morinval\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma ch\'e8re Julie\~?
+\par
+\par Cette r\'e9ponse \'e9vasive permettait \'e0 Adrienne de reprendre son sang-froid. Heureusement, gr\'e2ce \'e0 ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque enti\'e8rement ses joues, sa p\'e2leur et sa rougeur subites \'e9chapp\'e8rent
+\'e0 Mme\~de\~Morinval, qui reprit gaiement\~:
+\par
+\par \endash \~Comment, ma ch\'e8re, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d\rquote entrer dans cette loge d\rquote avant-sc\'e8ne\'85 tenez\'85 l\'e0\'85 justement en face de la n\'f4tre\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! oui\'85 tr\'e8s bien\'85 je les vois, r\'e9pondit Adrienne d\rquote une voix ferme.
+\par
+\par \endash \~Et vous ne les trouvez pas tr\'e8s curieux\~? reprit la marquise.
+\par
+\par \endash \~Allons, mesdames, dit en riant M.\~de\~Morinval, un peu d\rquote indulgence pour de pauvres \'e9trangers\~: ils ignorent nos usages, sans cela s\rquote afficheraient-ils en si mauvaise compagnie \'e0 la face de tout Paris\~?
+\par
+\par \endash \~En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ing\'e9nuit\'e9 est si touchante\~!\'85 Il faut les plaindre.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est qu\rquote elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe d\'e9collet\'e9e et ses bras nus, dit la marquise\~; }{\i cela }{doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma ch\'e8re Adrienne\~
+; quel dommage\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates dans un jour de charit\'e9, vous et votre mari, ma ch\'e8re Julie, r\'e9pondit Adrienne\~; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette cr\'e9ature\'85 Voyons, qui plaindrons-nous encore\~?
+\par
+\par \endash \~Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure\'85 la petite aux rubans cerise va l\rquote embrasser\'85 Par ma foi\~! voyez comme elle se penche vers son sultan\'85 Ils sont tr\'e8
+s amusants, continua-t-elle en partageant l\rquote hilarit\'e9 de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.
+\par
+\par Puis elle reprit au bout d\rquote une minute, en s\rquote adressant \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis certaine d\rquote une chose, moi\'85 c\rquote est que, malgr\'e9 ses mines \'e9vapor\'e9es, cette petite est folle de cet Indien\'85 Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon tant de p\'e9n\'e9tration, ma bonne Julie\~? dit doucement Adrienne\~; quel int\'e9r\'eat avons-nous \'e0 lire dans le c\'9cur de cette jeune fille\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Si elle aime son sultan\'85 elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant \'e0 son tour, car de ma vie je n\rquote ai rencontr\'e9 quelqu\rquote
+un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un cam\'e9e antique\'85 Ne trouvez-vous pas, mademoiselle\~? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c\rquote
+est une simple question d\rquote art\'85 que je me permets de vous adresser\'85
+\par
+\par \endash \~Comme objet d\rquote art\~? r\'e9pondit Adrienne\~; en effet, c\rquote est fort beau.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite\~! Ne voil\'e0-t-il pas qu\rquote elle nous lorgne\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Bien\~! dit le marquis, et la voil\'e0 qui met sans fa\'e7on sa main sur l\rquote \'e9paule de son Indien pour lui faire sans doute partager l\rquote admiration que vous lui inspirez, mesdames\'85
+\par
+\par En effet, Djalma, jusqu\rquote alors distrait par la vue du d\'e9cor qui lui rappelait son pays, \'e9tait rest\'e9 insensible aux agaceries de Rose-Pompon, et n\rquote avait pas encore aper\'e7u Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Ah bien, par exemple\~! disait Rose-Pompon en s\rquote agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c\rquote \'e9tait elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voil\'e0 qui est joliment rare
+\'85 une d\'e9licieuse femme avec des cheveux roux, mais d\rquote un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc, }{\i prince Charmant\~!}{
+\par
+\par Et, on l\rquote a dit, elle frappa l\'e9g\'e8rement sur l\rquote \'e9paule de Djalma, qui, \'e0 ces mots, tressaillit, tourna la t\'eate, et, pour la premi\'e8re fois, aper\'e7ut Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Quoiqu\rquote on l\rquote e\'fbt presque pr\'e9par\'e9 \'e0 cette rencontre, le prince \'e9prouva un saisissement si violent, qu\rquote \'e9perdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son \'e9
+paule la main de fer de Faringhea, qui, plac\'e9 derri\'e8re lui, s\rquote \'e9cria rapidement \'e0 voix basse et en langue hindoue\~:
+\par
+\par \endash \~Du courage\'85 et demain cette femme sera \'e0 vos pieds.
+\par
+\par Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le m\'e9tis ajouta pour le contenir\~:
+\par
+\par \endash \~Tout \'e0 l\rquote heure, elle a p\'e2li, rougi de jalousie\'85 pas de faiblesse, ou tout est perdu.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! vous voil\'e0 encore \'e0 parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon \'e0 Faringhea en se retournant. D\rquote abord, ce n\rquote est pas poli\~; et puis ce langage est si baroque, qu\rquote
+on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix.
+\par
+\par \endash \~Je parle de vous \'e0 monseigneur, dit le m\'e9tis. Il s\rquote agit d\rquote une surprise qu\rquote il vous m\'e9nage.
+\par
+\par \endash \~Une surprise\'85 c\rquote est diff\'e9rent. Alors, d\'e9p\'eachez, entendez-vous, prince Charmant\~?\'85 ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma.
+\par
+\par \endash \~Mon c\'9cur se brise, dit Djalma d\rquote une voix sourde \'e0 Faringhea en employant toujours la langue hindoue.
+\par
+\par \endash \~Et demain il bondira de joie et d\rquote amour, reprit le m\'e9tis. Ce n\rquote est qu\rquote \'e0 force de m\'e9pris qu\rquote on r\'e9duit une femme fi\'e8re. Demain\'85 vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante \'e0 vos pieds.
+
+\par
+\par \endash \~Demain\'85 elle me ha\'efra\'85 \'e0 la mort\~! r\'e9pondit le prince avec accablement.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 si maintenant elle vous voit faible et l\'e2che\'85 \'c0 cette heure, il n\rquote y a plus \'e0 reculer\'85 regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter \'e0 vos l\'e8vres\'85 Aussit\'f4
+t vous verrez cette femme si fi\'e8re rougir et p\'e2lir comme tout \'e0 l\rquote heure\~; alors me croirez-vous\~?
+\par
+\par Djalma, r\'e9duit par le d\'e9sespoir \'e0 tout tenter, subissant malgr\'e9 lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d\rquote
+une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses l\'e8vres.
+\par
+\par \'c0 cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frapp\'e9.
+\par
+\par \endash \~Elle est \'e0 vous\'85 lui dit le m\'e9tis. \'ab\~Voyez-vous, monseigneur, comme elle a fr\'e9mi\'85 de jalousie\'85 elle est \'e0 vous\~; courage\~! et bient\'f4t elle vous pr\'e9f\'e9rera \'e0 ce beau jeune homme qui est derri\'e8re elle\'85
+ car }{\i c\rquote est lui\'85 }{qu\rquote elle croyait aimer jusqu\rquote ici. Et comme si le m\'e9tis e\'fbt devin\'e9 le soul\'e8vement de rage et de haine que cette r\'e9v\'e9lation devait exciter dans le c\'9cur du prince, il ajouta rapidement\~:
+
+\par
+\par \endash \~Du calme\'85 du d\'e9dain\~!\'85 N\rquote est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous ha\'efr\~?
+\par
+\par Le prince se contint et passa la main sur son front, que la col\'e8re avait rendu br\'fblant.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! qu\rquote est-ce que vous lui contez donc qui l\rquote agace comme \'e7a\~? dit Rose-Pompon \'e0 Faringhea d\rquote un ton boudeur\~; puis s\rquote adressant \'e0 Djalma\~: Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de f
+\'e9es, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l\rquote avez port\'e9 \'e0 vos l\'e8vres, j\rquote aurais presque envie de le croquer\'85 Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionn\'e9 sur Djalma\~: ce monstre d
+e Nini-Moulin ne m\rquote a pas tromp\'e9e\'85 Tout \'e7a est tr\'e8s honn\'eate, je n\rquote ai pas seulement\'85 }{\i \'e7a }{\'e0 me reprocher.
+\par
+\par Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l\rquote ongle rose de sa main droite, qu\rquote elle avait d\'e9gant\'e9e.
+\par
+\par Est-il besoin de dire que la lettre d\rquote Adrienne n\rquote avait pas \'e9t\'e9 remise au prince, et qu\rquote il n\rquote \'e9tait nullement all\'e9 passer la journ\'e9e \'e0 la campagne avec le mar\'e9chal Simon\~? Depuis trois jours que M.\~de\~
+Montbron n\rquote avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuad\'e9 qu\rquote en affichant un autre amour, il r\'e9duirait Mlle de Cardoville. Quant \'e0 la pr\'e9sence de Djalma au th\'e9\'e2tre, Rodin avait su par Florine que sa ma\'ee
+tresse allait le soir \'e0 la Porte-Saint-Martin.
+\par
+\par Avant que Djalma l\rquote e\'fbt reconnue, Adrienne, sentant ses forces d\'e9faillir, avait \'e9t\'e9 sur le point de quitter le th\'e9\'e2tre. L\rquote homme qu\rquote elle avait jusqu\rquote alors port\'e9 si haut dans son c\'9cur, celui qu\rquote
+elle avait admir\'e9 \'e0 l\rquote \'e9gal d\rquote un h\'e9ros et d\rquote un dieu, celui qu\rquote elle avait cru plong\'e9 dans un d\'e9sespoir si affreux, qu\rquote entra\'een\'e9e par la plus tendre piti\'e9, elle lui avait loyalement \'e9
+crit, afin qu\rquote une douce esp\'e9rance calm\'e2t ses douleurs\'85 celui-l\'e0 enfin r\'e9pondait \'e0 une g\'e9n\'e9reuse preuve de franchise et d\rquote amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une cr\'e9ature indigne de lui. Pour la fiert
+\'e9 d\rquote Adrienne, que d\rquote incurables blessures\~! Peu lui importait que Djalma cr\'fbt ou non la rendre t\'e9moin de cet indigne affront. Mais lorsqu\rquote elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu\rquote il poussa l\rquote outrage jusqu
+\rquote \'e0 la regarder en face, jusqu\rquote \'e0 la braver en portant \'e0 ses l\'e8vres le bouquet de la cr\'e9ature qui l\rquote accompagnait, Adrienne, saisie d\rquote une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux
+\'e0 l\rquote \'e9vidence, elle \'e9prouva une sorte de plaisir barbare \'e0 assister \'e0 l\rquote agonie, \'e0 la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l\rquote \'9cil fier et brillant, la joue color\'e9e, la l\'e8vre d\'e9daigneuse, \'e0
+ son tour elle regarda le prince avec une m\'e9prisante fermet\'e9\~; un sourire sardonique effleura ses l\'e8vres, et elle dit \'e0 la marquise, tout occup\'e9e, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait \'e0 l\rquote avant-sc\'e8ne\~:
+
+\par
+\par \endash \~Cette r\'e9voltante exhibition de m\'9curs sauvages est du moins parfaitement d\rquote accord avec le reste du programme.
+\par
+\par \endash \~Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu\rquote il y aura peut-\'eatre de plus amusant \'e0 voir.
+\par
+\par \endash \~M.\~de\~Montbron\~? dit vivement Adrienne avec une amertume \'e0 peine contenue, oui\'85 il regrettera de ne pas avoir }{\i tout vu\'85 }{Il me tarde qu\rquote il arrive\'85 N\rquote est-ce pas \'e0 lui que je dois cette charmante soir\'e9e\~?
+
+\par
+\par Peut-\'eatre Mme\~de\~Morinval e\'fbt remarqu\'e9 l\rquote expression de sanglante ironie qu\rquote Adrienne n\rquote avait pu compl\'e8tement dissimuler, si tout \'e0 coup un rugissement rauque, prolong\'e9, retentissant, n\rquote e\'fbt attir\'e9
+ son attention et celle de tous les spectateurs, rest\'e9s, nous l\rquote avons dit, jusqu\rquote alors fort indiff\'e9rents aux sc\'e8nes de remplissage destin\'e9es \'e0 amener l\rquote apparition de Morok sur le th\'e9\'e2tre. Tous les yeux se tourn
+\'e8rent instinctivement vers la caverne situ\'e9e \'e0 gauche du th\'e9\'e2tre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville\~; un frisson de curiosit\'e9 ardente parcourut toute la salle\'85
+\par
+\par Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrit\'e9 que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l\rquote ouverture disparaissait \'e0 demi sous des broussailles artificielles, faciles \'e0 \'e9carter. \'c0
+ ce rugissement, l\rquote Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque \'e0 mi-corps et se frotta vivement les mains\~; puis, compl\'e8tement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quitt\'e8rent plus l\rquote entr\'e9
+e de la caverne.
+\par
+\par \'c0 ces hurlements f\'e9roces, Djalma avait tressailli, malgr\'e9 toutes les excitations d\rquote amour, de jalousie, de haine, auxquelles il \'e9tait en proie. La vue de cette for\'eat, les rugissements de la panth\'e8re lui caus\'e8rent une \'e9
+motion profonde en r\'e9veillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtri\'e8res qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles\~; il e\'fbt tout \'e0 coup entendu des clairons et les gongs de l\rquote arm\'e9e de son p\'e8
+re sonner l\rquote attaque, qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 transport\'e9 d\rquote une ardeur plus sauvage. Bient\'f4t des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les r\'e2lements stridents de la panth\'e8re\~
+: le lion et le tigre, Judas et Ca\'efn, lui r\'e9pondaient du fond du th\'e9\'e2tre, o\'f9 \'e9taient leurs cages\'85 \'c0 cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient \'e9t\'e9 tant de fois frapp\'e9es au milieu des solitudes de l\rquote
+Inde, lorsqu\rquote il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux \'e9tincel\'e8rent d\rquote une ardeur farouche, la t\'eate un peu pench\'e9e en avant, les deux mains crisp\'e9es su
+r le rebord de la loge, tout son corps fr\'e9missait d\rquote un tremblement convulsif. Les spectateurs, le th\'e9\'e2tre, Adrienne n\rquote existaient plus pour lui\~: il \'e9tait dans une for\'eat de son pays\'85 et il sentait le tigre\'85
+\par
+\par Il se m\'ealait alors \'e0 sa beaut\'e9 une expression si intr\'e9pide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d\rquote admiration passionn\'e9e. Pour la premi\'e8re fois de sa vie, peut-\'ea
+tre ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une \'e9motion s\'e9rieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu\rquote elle ressentait. Son c\'9cur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. C\'e9
+dant \'e0 un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur\'85
+\par
+\par Le prince ne l\rquote entendit pas.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! le voil\'e0\~! murmura la foule presque tout d\rquote une voix. Morok paraissait au fond du th\'e9\'e2tre\'85 Morok, costum\'e9 comme nous l\rquote avons d\'e9peint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de fl\'e8
+ches. Il descendit lentement la rampe de rochers simul\'e9s qui allaient en s\rquote abaissant jusque vers le milieu du th\'e9\'e2tre\~; de temps \'e0 autre il s\rquote arr\'eatait court, feignant de pr\'eater l\rquote oreille et de ne s\rquote avancer qu
+\rquote avec circonspection\~; en jetant ses regards de c\'f4t\'e9 et d\rquote autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros yeux verts de l\rquote Anglais, dont la loge avoisinait justement la caverne. Aussit\'f4
+t les traits du dompteur de b\'eates se contract\'e8rent d\rquote une mani\'e8re si effrayante que Mme\~de\~Morinval qui l\rquote examinait curieusement \'e0 l\rquote aide d\rquote une excellente lorgnette, dit vivement \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re, cet homme a peur\'85 il lui arrivera malheur\'85
+\par
+\par \endash \~Est-ce qu\rquote il arrive des malheurs\~? r\'e9pondit Adrienne avec un sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si brillante, si par\'e9e, si anim\'e9e\'85 des malheurs\'85 ici ce soir\~? Allons donc, ma ch\'e8re Julie\'85
+ vous n\rquote y songez pas\'85 c\rquote est dans l\rquote ombre, c\rquote est dans la solitude, qu\rquote un malheur arrive\'85 jamais au milieu d\rquote une foule joyeuse, \'e0 l\rquote \'e9clat des lumi\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Ciel\~! Adrienne\'85 prenez garde\~! s\rquote \'e9cria la marquise, ne pouvant retenir un cri d\rquote effroi et saisissant le bras de Mlle de Cardoville comme pour l\rquote attirer \'e0 elle\~:
+\par
+\par \endash \~La voyez-vous\~? Et la marquise, de sa main tremblante, d\'e9signait l\rquote ouverture de la caverne. Adrienne avan\'e7a vivement la t\'eate et regarda.
+\par
+\par \endash \~Prenez garde\~!\'85 ne vous avancez pas tant, lui dit vivement Mme\~de\~Morinval.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates folle avec vos terreurs, ma ch\'e8re amie, dit le marquis \'e0 sa femme. La panth\'e8re est parfaitement bien encha\'een\'e9e, et bris\'e2t-elle sa cha\'eene, ce qui est impossible, nous serions ici hors de sa port\'e9e.
+\par
+\par Une grande rumeur de curiosit\'e9 palpitante courut alors dans la salle, tous les regards \'e9taient invinciblement attach\'e9s sur la caverne. Entre les broussailles artificielles qu\rquote elle \'e9carta brusquement avec son large poitrail, la panth\'e8
+re noire apparut tout \'e0 coup\~; par deux fois elle allongea sa t\'eate aplatie, illumin\'e9e de ses deux yeux jaunes et flamboyants\'85 puis, ouvrant \'e0 demi sa gueule rouge\'85 elle poussa un nouveau rugissement en montrant deux rang\'e9
+es de crocs formidables. Une double cha\'eene de fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec son pelage d\rquote \'e9b\'e8ne et l\rquote ombre de la caverne, l\rquote illusion \'e9tait compl\'e8te\~; le terrible animal semblait \'ea
+tre en libert\'e9 dans son repaire.
+\par
+\par \endash \~Mesdames, dit tout \'e0 coup le marquis, regardez donc les Indiens\'85 ils sont superbes d\rquote \'e9motion.
+\par
+\par En effet, \'e0 la vue de la panth\'e8re, l\rquote ardeur farouche de Djalma \'e9tait arriv\'e9e \'e0 son comble\'85 ses yeux \'e9tincelaient dans leur orbite nacr\'e9e comme deux diamants noirs\~; sa l\'e8vre sup\'e9
+rieure se retroussait convulsivement avec une expression de f\'e9rocit\'e9 animale, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 dans un violent paroxysme de col\'e8re.
+\par
+\par Faringhea, alors accoud\'e9 sur le bord de la loge, \'e9tait aussi en proie \'e0 une \'e9motion profonde, caus\'e9e par un hasard \'e9trange.
+\par
+\par \'ab\~Cette panth\'e8re noire d\rquote une si noire esp\'e8ce, pensait-il, que je vois ici, \'e0 Paris, sur un th\'e9\'e2tre, doit \'eatre celle que le Malais (le }{\i thug }{ou \'e9trangleur qui avait tatou\'e9 Djalma \'e0 Java pendant
+ son sommeil) a enlev\'e9e toute petite dans son repaire, et vendue \'e0 un capitaine europ\'e9en\'85 Le pouvoir de Bohwanie est partout, \'bb ajoutait le }{\i thug }{dans sa superstition sanguinaire.
+\par
+\par \endash \~Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s\rquote adressant \'e0 Adrienne, que ces Indiens sont superbes \'e0 voir ainsi\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre\'85 ils auront assist\'e9 \'e0 une chasse pareille dans leur pays, dit Adrienne comme si elle e\'fbt voulu \'e9voquer et braver ce qu\rquote il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.
+\par
+\par \endash \~Adrienne\'85, dit tout \'e0 coup la marquise \'e0 Mlle de Cardoville d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, maintenant voil\'e0 le dompteur de b\'eates assez pr\'e8s de vous\'85 sa figure n\rquote est-elle pas effrayante \'e0 voir\~
+? Je vous dis que cet homme a peur.
+\par
+\par \endash \~Le fait est, ajouta le marquis tr\'e8s s\'e9rieusement cette fois, que sa p\'e2leur est affreuse et qu\rquote elle semble augmenter de minute en minute\'85 \'e0 mesure qu\rquote il s\rquote approche de ce c\'f4t\'e9\'85 On dit que s\rquote
+il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand p\'e9ril.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 ce serait horrible, s\rquote \'e9cria la marquise en s\rquote adressant \'e0 Adrienne l\'e0, sous nos yeux\'85 s\rquote il \'e9tait bless\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Est-ce qu\rquote on meurt d\rquote une blessure\~!\'85 r\'e9pondit Adrienne \'e0 la marquise avec un accent d\rquote une si froide indiff\'e9rence que la jeune femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ma ch\'e8re\'85 ce que vous dites l\'e0 est cruel\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous\~? c\rquote est l\rquote atmosph\'e8re qui nous entoure qui r\'e9agit sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glac\'e9.
+\par
+\par \endash \~Voyez\'85 voyez\'85 le dompteur de b\'eates va tirer sa fl\'e8che sur la panth\'e8re, dit tout \'e0 coup le marquis\~; c\rquote est sans doute apr\'e8s qu\rquote il simulera le combat corps \'e0 corps.
+\par
+\par Morok \'e9tait \'e0 ce moment sur le devant du th\'e9\'e2tre, mais il lui fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu\rquote \'e0 l\rquote entr\'e9e de la caverne. Il s\rquote arr\'eata un moment, ajusta une fl\'e8che sur la corde de s
+on arc, se mit \'e0 genoux derri\'e8re un bloc de rocher, visa longtemps\'85 le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur de la caverne, o\'f9 la panth\'e8re s\rquote \'e9tait retir\'e9e apr\'e8s avoir un instant montr\'e9 sa t\'eate mena\'e7ante.
+
+\par
+\par \'c0 peine la fl\'e8che eut-elle disparu, que la Mort, irrit\'e9e \'e0 dessein par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de col\'e8re comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 frapp\'e9e\'85
+ La pantomime de Morok devint si expressive, il exprima si naturellement sa joie d\rquote avoir atteint la b\'eate f\'e9roce, que les bravos fr\'e9n\'e9tiques \'e9clat\'e8
+rent dans toute la salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa ceinture, le prit entre ses dents, et se mit \'e0 ramper sur ses mains et sur ses genoux, comme s\rquote il e\'fbt voulu surprendre dans son repaire la panth\'e8re bless
+\'e9e. Pour rendre l\rquote illusion plus parfaite, la Mort, irrit\'e9e de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des rugissements effroyables.
+\par
+\par Le sombre aspect de la for\'eat, \'e0 peine \'e9clair\'e9e de reflets rouge\'e2tres, \'e9tait d\rquote un effet si saisissant, les hurlements de la panth\'e8re si furieux, les gestes, l\rquote attitude, la physionomie de Morok si empreints de terreur\'85
+ que la salle, attentive, fr\'e9missante, restait dans un silence profond\~; toutes les respirations \'e9taient suspendues\~; on e\'fbt dit qu\rquote un frisson d\rquote \'e9pouvante gagnait tous les spectateurs, comme s\rquote ils se fussent attendus
+\'e0 quelque horrible \'e9v\'e9nement.
+\par
+\par Ce qui rendait la pantomime de Morok d\rquote une v\'e9rit\'e9 si effrayante, c\rquote est qu\rquote en s\rquote approchant ainsi pas \'e0 pas de la caverne, il approchait aussi de la loge de l\rquote Anglais\'85 Malgr\'e9 lui, le dompteur de b\'ea
+tes, fascin\'e9 par la peur, ne pouvait d\'e9tacher ses yeux des deux gros yeux verts de cet homme\~; on e\'fbt dit que chacun des brusques mouvements qu\rquote il faisait en rampant r\'e9pondait \'e0 une secousse d\rquote attraction magn\'e9tique caus
+\'e9e par le regard fixe du sinistre parieur\'85 Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus sa figure se d\'e9composait et devenait livide. Une fois encore, \'e0 la vue de cette pantomime, qui n\rquote \'e9tait plus un jeu, mais l\rquote expressi
+on vraie de l\rquote \'e9pouvante, le silence profond, palpitant qui r\'e9gnait dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des transports auxquels se joignirent les rugissements de la panth\'e8re et les grondements du lion et du tigre.
+\par
+\par L\rquote Anglais, presque hors de la loge, les l\'e8vres relev\'e9es par son effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, \'e9tait haletant, oppress\'e9. La sueur coulait de son front chauve et rouge, comme s\rquote il e\'fbt v\'e9
+ritablement d\'e9pens\'e9 une incroyable force magn\'e9tique pour attirer Morok, qu\rquote il voyait bient\'f4t \'e0 l\rquote entr\'e9e de la caverne.
+\par
+\par Le moment \'e9tait d\'e9cisif. Accroupi, ramass\'e9 sur lui-m\'eame, son poignard \'e0 la main, suivant du geste et de l\rquote \'9cil tous les mouvements de la Mort, qui, rugissante, irrit\'e9e, ouvrant sa gueule \'e9norme, semblait vouloir d\'e9fendre l
+\rquote entr\'e9e de son repaire, Morok attendait le moment de se jeter sur elle.
+\par
+\par Il y a une telle fascination dans le danger qu\rquote Adrienne partagea malgr\'e9 elle le sentiment de curiosit\'e9 poignante m\'eal\'e9e d\rquote effroi qui faisait palpiter tous les spectateurs\~: pench\'e9
+e comme la marquise, plongeant du regard sur cette sc\'e8ne d\rquote un int\'e9r\'eat effrayant, la jeune fille tenait machinalement \'e0 la main son bouquet indien qu\rquote elle avait toujours conserv\'e9.
+\par
+\par Tout \'e0 coup Morok jeta un cri sauvage en s\rquote \'e9lan\'e7ant sur la Mort, qui r\'e9pondit \'e0 ce cri par un rugissement \'e9clatant en se pr\'e9cipitant sur son ma\'eetre avec tant de furie, qu\rquote Adrienne, \'e9pouvant\'e9
+e, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arri\'e8re cachant sa figure dans ses deux mains.
+\par
+\par Son bouquet lui \'e9chappa, tomba sur la sc\'e8ne, et roula dans la caverne o\'f9 luttaient la panth\'e8re et Morok.
+\par
+\par Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, c\'e9dant \'e0 l\rquote emportement de son amour et \'e0 l\rquote ardeur farouche excit\'e9e en lui par les rugissements de la panth\'e8re, Djalma fut d\rquote un bond sur le th\'e9\'e2
+tre, tira son poignard et se pr\'e9cipita dans la caverne pour y saisir le bouquet d\rquote Adrienne. \'c0 cet instant, un cri \'e9pouvantable de Morok bless\'e9 appelait \'e0 l\rquote aide\'85 La panth\'e8re, plus furieuse encore \'e0
+la vue de Djalma, fit un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9 pour rompre sa cha\'eene\~; n\rquote y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de derri\'e8re afin d\rquote enlacer Djalma, alors \'e0 la port\'e9e de ses griffes tranchantes. Baisser la t\'ea
+te, se jeter \'e0 genoux et en m\'eame temps lui plonger \'e0 deux reprises son poignard dans le ventre avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9clair, ce fut ainsi que Djalma \'e9chappa \'e0 une mort certaine\~; la panth\'e8
+re rugit en retombant de tout son poids sur le prince\'85 Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne vit qu\rquote une masse confuse et convulsive de membres noirs, de v\'eatement blancs ensanglant\'e9s\'85 puis enfin Djalma se releva p\'e2
+le, sanglant, bless\'e9\~; alors, debout, l\rquote \'9cil \'e9tincelant d\rquote un orgueil sauvage, le pied sur le cadavre de la panth\'e8re\'85 tenant \'e0 la main le bouquet d\rquote Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son amour insens\'e9.
+
+\par
+\par Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l\rquote abandonner, car un courage surhumain lui avait donn\'e9 la puissance d\rquote assister aux effroyables p\'e9rip\'e9ties de cette lutte.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc \li0\ri0\sb2640\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel0\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs48\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800271}{\*\bkmkstart _Toc97808007}Seizi\'e8me partie Le chol\'e9
+ra{\*\bkmkend _Toc92800271}{\*\bkmkend _Toc97808007}
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800272}{\*\bkmkstart _Toc97808008}I. Le voyageur.
+{\*\bkmkend _Toc92800272}{\*\bkmkend _Toc97808008}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Il est nuit.
+\par
+\par La lune brille, les \'e9toiles scintillent au milieu d\rquote un ciel d\rquote une m\'e9lancolique s\'e9r\'e9nit\'e9\~; les aigres sifflements d\rquote un vent du nord, brise funeste, s\'e8che, glac\'e9e, se croisent, serpentent, \'e9
+clatent en violentes rafales\~; de leur souffle \'e2pre et strident\'85 elles balayent les hauteurs de Montmartre.
+\par
+\par Au sommet le plus \'e9lev\'e9 de cette colline, un homme est debout. Sa grande ombre se projette sur le terrain pierreux \'e9clair\'e9 par la lune\'85 Ce voyageur regarde la ville immense qui s\rquote \'e9tend \'e0 ses pieds\'85 PARIS\'85
+, dont la noire silhouette d\'e9coupe ses tours, ses coupoles, ses d\'f4mes, ses clochers, sur la limpidit\'e9 bleu\'e2tre de l\rquote horizon, tandis que du milieu de cet oc\'e9an de pierre s\rquote \'e9l\'e8ve une vapeur lumineuse qui rougit l\rquote
+azur \'e9toil\'e9 du z\'e9nith\'85 C\rquote est la lueur lointaine des mille feux qui, le soir, \'e0 l\rquote heure des plaisirs, \'e9clairent joyeusement la bruyante capitale.
+\par
+\par \endash \~Non, disait le voyageur, cela ne sera pas\'85 le Seigneur ne le voudra pas. C\rquote est assez de deux fois. Il y a cinq si\'e8cles, la main vengeresse du Tout-Puissant m\rquote avait pouss\'e9 du fond de l\rquote Asie jusqu\rquote ici\'85
+ Voyageur solitaire, j\rquote avais laiss\'e9 derri\'e8re moi plus de deuil, plus de d\'e9sespoir, plus de d\'e9sastres, plus de morts\'85 que n\rquote en auraient laiss\'e9 les arm\'e9es de cent conqu\'e9rants d\'e9vastateurs\'85 Je suis entr\'e9
+ dans cette ville\'85 et elle a \'e9t\'e9 aussi d\'e9cim\'e9e\'85 Il y a deux si\'e8cles, cette main inexorable qui me conduit \'e0 travers le monde m\rquote a encore amen\'e9 ici\~; et cette fois comme l\rquote autre, ce fl\'e9
+au que de loin en loin le Tout-Puissant attache \'e0 mes pas a ravag\'e9 cette ville et atteint d\rquote abord mes fr\'e8res, d\'e9j\'e0 \'e9puis\'e9s par la fatigue et par la mis\'e8re.
+\par
+\par Mes fr\'e8res \'e0 moi\'85 l\rquote artisan de J\'e9rusalem, l\rquote artisan maudit du Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs, race toujours souffrante, toujours d\'e9sh\'e9rit\'e9
+e, toujours esclave, et qui, comme moi, marche, marche, sans tr\'eave ni repos, sans r\'e9compense ni espoir, jusqu\rquote \'e0 ce que les femmes, hommes, enfants, vieillards, meurent sous un joug de fer\'85 joug homicide que d\rquote autres reprennent
+\'e0 leur tour, et que les travailleurs portent ainsi d\rquote \'e2ge en \'e2ge sur leur \'e9paule docile et meurtrie. Et voici que, pour la troisi\'e8me fois depuis cinq si\'e8cles, j\rquote arrive au fa\'eete d\rquote
+une des collines qui dominent cette ville. Et peut-\'eatre j\rquote apporte avec moi l\rquote \'e9pouvante, la d\'e9solation, et la mort. Et cette ville, enivr\'e9e du bruit de ses joies, de ses f\'eates nocturnes, ne sait pas\'85 oh\~
+! ne sait pas que je suis \'e0 sa porte\'85
+\par
+\par Mais non, non, ma pr\'e9sence ne sera pas une calamit\'e9 nouvelle\'85 Le Seigneur, dans ses vues imp\'e9n\'e9trables, m\rquote a conduit jusqu\rquote ici \'e0 travers la France, en me faisant \'e9viter sur ma route jusqu\rquote au plus humble hameau\~
+; aussi aucun redoublement de glas fun\'e8bre n\rquote a signal\'e9 mon passage. Et puis le spectre m\rquote a quitt\'e9\'85 ce spectre livide\'85 et vert\'85 aux yeux profonds et sanglants\'85 Quand j\rquote ai foul\'e9 le sol de la France\'85
+ sa main humide et glac\'e9e a abandonn\'e9 la mienne\'85 il a disparu.
+\par
+\par Et pourtant\'85 je le sens\'85 l\rquote atmosph\'e8re de mort m\rquote entoure encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent sinistre qui, m\rquote enveloppant de son tourbillon, semblait de son souffle empoisonn\'e9 propager le fl\'e9
+au. Sans doute la col\'e8re du Seigneur s\rquote apaise\'85 Peut-\'eatre ma pr\'e9sence ici est une menace dont il donnera conscience \'e0 ceux qu\rquote il doit intimider\'85 Oui, car sans cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d\rquote
+un retentissement plus \'e9pouvantable\'85 en jetant tout d\rquote abord la terreur et la mort au c\'9cur du pays, au sein de cette ville immense\~! Oh non\~! non\~! le Seigneur aura piti\'e9\'85 Non\'85 il ne me condamnera pas \'e0 ce nouveau supplice
+\'85
+\par
+\par H\'e9las\~! dans cette ville, mes fr\'e8res sont plus nombreux et plus mis\'e9rables qu\rquote ailleurs\'85 Et c\rquote est moi\'85 qui leur apporterais la mort\~!\'85
+\par
+\par Non, le Seigneur aura piti\'e9\~; car h\'e9las\~! les sept descendants de ma s\'9cur sont enfin r\'e9unis dans cette ville\'85 Et c\rquote est moi qui leur apporterais la mort\~!\'85 la mort\'85 au lieu du secours qu\rquote ils r\'e9clament\~!\'85
+\par
+\par Car cette femme qui comme moi erre d\rquote un bout du monde \'e0 l\rquote autre, apr\'e8s avoir une fois bris\'e9 les trames de leurs ennemis\'85 cette femme a poursuivi sa marche \'e9ternelle\'85 En vain elle a pressenti que de grands malheurs mena\'e7
+aient de nouveau ceux-l\'e0 qui me tiennent par le sang de ma s\'9cur\'85 La main invisible qui m\rquote am\'e8ne\'85 chasse devant moi la femme errante\'85 Comme toujours emport\'e9e par l\rquote irr\'e9sistible tourbillon, en vain elle s\rquote est \'e9
+cri\'e9e, suppliante, au moment d\rquote abandonner les miens\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote au moins Seigneur\'85 je finisse ma t\'e2che\~!
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Quelques jours, par piti\'e9\~! rien que quelques jours\~!
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Je laisse ceux que je prot\'e8ge au bord de l\rquote ab\'eeme.
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!\'85 MARCHE\~!\~!\'85 Et l\rquote astre errant s\rquote est \'e9lanc\'e9 de nouveau dans sa route \'e9ternelle\'85 Et sa voix a travers\'e9 l\rquote espace, m\rquote appelant au secours des miens\'85
+\par
+\par \endash \~Quand sa voix est arriv\'e9e jusqu\rquote \'e0 moi, je le sentais\'85 les rejetons de ma s\'9cur \'e9taient encore expos\'e9s \'e0 d\rquote effrayants p\'e9rils\'85 Ces p\'e9rils augmentent encore\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! dites, dites, Seigneur\~! les descendants de ma s\'9cur \'e9chapperont-ils \'e0 la fatalit\'e9 qui depuis tant de si\'e8cles s\rquote appesantit sur ma race\~? Me pardonnerez-vous en eux\~? me punirez-vous en eux\~?
+\par
+\par Oh\~! faites qu\rquote ils ob\'e9issent aux derni\'e8res volont\'e9s de leur a\'efeul\~! Faites qu\rquote ils puissent unir leurs c\'9curs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses\~! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l
+\rquote humanit\'e9\'85 Ainsi ils rach\'e8teront peut-\'eatre ma vie \'e9ternelle\~!
+\par
+\par Ces mots de l\rquote Homme-Dieu\~: AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES\'85 seraient leur seule fin, leurs seuls moyens\'85 \'c0 l\rquote aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux anc\'eatres qui ont reni\'e9 les pr\'e9
+ceptes d\rquote amour, de paix et d\rquote esp\'e9rance de l\rquote Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de d\'e9sespoir\'85
+\par
+\par Ces faux pr\'eatres\'85 qui, soudoy\'e9s par les puissants et par les heureux de ce monde\'85 leurs complices de tous les temps\'85 au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes fr\'e8res qui souffrent, qui g\'e9missent depuis tant de si\'e8
+cles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est \'e0 jamais vou\'e9 aux tortures de ce monde\'85 et que le d\'e9sir ou l\rquote esp\'e9rance de moins souffrir sur cette terre est un crime \'e0 vos yeux\'85 }{\i
+parce que le bonheur du petit nombre\'85 et le malheur de presque toute l\rquote humanit\'e9\'85 }{telle est votre volont\'e9. \'d4 blasph\'e8me\~!\'85 N\rquote est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volont\'e9 divine\~?
+
+\par
+\par Par piti\'e9\~! \'e9coutez-moi, Seigneur\'85 Arrachez \'e0 leurs ennemis les descendants de ma s\'9cur\'85 depuis l\rquote artisan jusqu\rquote au fils de roi\'85 Ne laissez pas d\'e9truire le germe d\rquote une puissante et f\'e9
+conde association, qui, gr\'e2ce \'e0 vous, datera peut-\'eatre dans les fastes du bonheur de l\rquote humanit\'e9. Laissez-moi, Seigneur, les r\'e9unir, puisqu\rquote on les divise\~; les d\'e9fendre, puisqu\rquote on les attaque\'85
+ laissez-moi faire esp\'e9rer ceux-l\'e0 qui n\rquote esp\'e8rent plus, donner du courage \'e0 ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui pers\'e9v\'e8rent dans le bien\'85
+\par
+\par Et peut-\'eatre leur lutte, leur d\'e9vouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute\'85 \'e0 moi que le malheur, oh\~! que le malheur seul avait rendu injuste et m\'e9chant.
+\par
+\par Seigneur\~! puisque votre main toute-puissante m\rquote a conduit ici\'85 dans un but que j\rquote ignore, d\'e9sarmez enfin votre col\'e8re\~; que je ne sois plus l\rquote instrument de vos vengeances\~!\'85 Assez de deuil sur la terre\~! Depuis deux ann
+\'e9es, vos cr\'e9atures tombent par milliers sur mes pas\'85
+\par
+\par Le monde est d\'e9cim\'e9, un voile de deuil s\rquote \'e9tend par tout le globe\'85 Depuis l\rquote Asie jusqu\rquote aux glaces du p\'f4le\'85 j\rquote ai march\'e9\'85 et l\rquote on est mort\'85 N\rquote entendez-vous pas ce long sanglot qui de la te
+rre monte vers vous, Seigneur\~?\'85 Mis\'e9ricorde pour tous et pour moi\'85 Qu\rquote un jour, qu\rquote un seul jour\'85 je puisse r\'e9unir les descendants de ma s\'9cur\'85 et ils sont sauv\'e9s\'85
+\par
+\par En disant ces paroles, le voyageur tomba \'e0 genoux\'85 il levait vers le ciel ses mains suppliantes.
+\par
+\par Tout \'e0 coup le vent rugit avec plus de violence\~; ses sifflements aigus se chang\'e8rent en tourmente\'85 Le voyageur tressaillit. D\rquote une voix \'e9pouvant\'e9e, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Seigneur, le vent de mort mugit avec rage\'85 Il me semble que son tourbillon me soul\'e8ve Seigneur, vous n\rquote exaucez donc pas ma pri\'e8re\~! Le spectre\'85 oh\~! le spectre\'85 le voil\'e0 encore\'85 sa face verd\'e2tre est agit\'e9
+e de mouvements convulsifs\'85 ses yeux rouges tournent dans leur orbite\'85 Va-t\rquote en\~!\'85 va-t\rquote en\'85 Sa main\~!\'85 oh\~! sa main glac\'e9e a saisi la mienne\'85
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!
+\par
+\par \endash \~Oh\~! Seigneur\'85 ce fl\'e9au, ce terrible fl\'e9au, le porter encore dans cette ville\~!\'85 Mes fr\'e8res vont p\'e9rir les premiers\~!\'85 eux, si mis\'e9rables\'85 Gr\'e2ce\~!\'85
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!
+\par
+\par \endash \~Et les descendants de ma s\'9cur\'85 gr\'e2ce, gr\'e2ce\~!
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 Seigneur, piti\'e9\~!\'85 Je ne peux plus me retenir au sol\'85 le spectre m\rquote entra\'eene sur le penchant de cette colline\'85 ma marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derri\'e8re moi\'85 D\'e9j\'e0
+ je vois les murailles de la ville\'85 Oh\~! piti\'e9, Seigneur, piti\'e9 pour les descendants de ma s\'9cur\~! \'c9pargnez-les\'85 faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu\rquote ils triomphent de leurs ennemis\~!
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!\'85 MARCHE\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Le sol fuit toujours derri\'e8re moi\'85 D\'e9j\'e0 la porte de la ville\'85 oh\~! d\'e9j\'e0\'85 Seigneur\'85 Il est temps encore\'85 Oh\~! gr\'e2ce pour cette ville endormie\~!\'85 Que tout \'e0 l\rquote heure elle ne se r\'e9veille pas \'e0
+ des cris d\rquote \'e9pouvante, de d\'e9sespoir et de mort\~!\~!\'85 Seigneur, je touche au seuil de la porte\'85 vous le voulez donc\'85 C\rquote en est fait\'85 Paris\~!\~!\'85 le fl\'e9au est dans ton sein\~!\'85 Ah\~! maudit, toujours maudit\~!
+
+\par
+\par \endash \~MARCHE\~!\'85 MARCHE\~!\~!\'85 MARCHE\~!\~!\~!}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ En 1346, la fameuse peste noire ravagea le globe\~; elle offrait les m\'eames sympt\'f4mes que le chol\'e9ra, et le m\'eame ph\'e9nom\'e8ne inexplicable de sa marche progressive et par \'e9tapes, selon une route donn\'e9e. En 1660, une autre
+\'e9pid\'e9mie analogue d\'e9cima encore le monde.
+\par On sait que le chol\'e9ra s\rquote est d\rquote abord d\'e9clar\'e9 \'e0 Paris, en interrompant, si cela peut se dire, sa marche progressive, par un bond \'e9norme et inexplicable. \endash On se souvient aussi que le vent du nord-est a constamment souffl
+\'e9 pendant les plus grands ravages du chol\'e9ra.}}}{
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800273}{\*\bkmkstart _Toc97808009}II. La collation.
+{\*\bkmkend _Toc92800273}{\*\bkmkend _Toc97808009}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le lendemain du jour o\'f9 le sinistre voyageur, descendant des hauteurs de Montmartre, \'e9tait entr\'e9
+ dans Paris, une assez grande activit\'e9 r\'e9gnait \'e0 l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier. Quoiqu\rquote il f\'fbt \'e0 peine midi, la princesse, sans \'eatre }{\i par\'e9e, }{elle avait trop bon go\'fbt pour cela, \'e9
+tait cependant mise avec plus de recherche qu\rquote \'e0 l\rquote ordinaire\~; ses cheveux blonds, au lieu d\rquote \'eatre simplement aplatis en bandeaux, formaient deux touffes cr\'eap\'e9es, qui seyaient fort bien \'e0
+ ses joues grasses et fleuries. Son bonnet \'e9tait garni de frais rubans roses\~; enfin, en voyant Mme\~de\~Saint-Dizier se cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait que Mme\~Grivois avait d\'fb requ\'e9rir l\rquote
+assistance et les efforts d\rquote une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour obtenir ce remarquable amincissement de la taille repl\'e8te de leur ma\'eetresse.
+\par
+\par Nous dirons bient\'f4t la cause \'e9difiante de cette l\'e9g\'e8re recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de Mme\~Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres relativement \'e0 quelques pr\'e9
+paratifs qui se faisaient dans un vaste salon. Au milieu de cette pi\'e8ce \'e9tait une grande table ronde, recouverte d\rquote un tapis de velours cramoisi et entour\'e9e de plusieurs chaises, au milieu desquelles on remarquait, \'e0 la place d\rquote
+honneur, un fauteuil de bois dor\'e9. Dans un des angles du salon, non loin de la chemin\'e9e, o\'f9 br\'fblait un excellent feu, se dressait une sorte de buffet improvis\'e9\~; l\rquote on y voyait les \'e9l\'e9ments vari\'e9
+s de la plus friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats d\rquote argent, l\'e0 s\rquote \'e9levaient en pyramides des sandwichs de laitance de carpe au beurre d\rquote anchois, \'e9minc\'e9s de thon marin\'e9 et de truffes de P\'e9
+rigord (on \'e9tait en car\'eame)\~; plus loin, sur des r\'e9chauds d\rquote argent \'e0 l\rquote esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des }{\i bouch\'e9es }{de queues d\rquote \'e9crevisses de la Meuse \'e0 la cr\'e8
+me cuite fumaient dans leur p\'e2te feuillet\'e9e, croustillante et dor\'e9e et semblaient d\'e9fier en excellente, en succulence, de petit p\'e2t\'e9s aux hu\'eetres de Marennes \'e9tuv\'e9es dans le vin de Mad\'e8re et }{\i aiguis\'e9es }{d\rquote
+un hachis d\rquote esturgeon aux quatre \'e9pices. \'c0 c\'f4t\'e9 de ces \'9cuvres }{\i s\'e9rieuses }{venaient des \'9cuvres plus l\'e9g\'e8res, de petits biscuits souffl\'e9s \'e0 l\rquote ananas, des }{\i fondants }{
+aux fraises, primeur alors fort rare\~; des gel\'e9es d\rquote oranges servies dans l\rquote \'e9corce enti\'e8re de ces fruits, artistement vid\'e9s \'e0 cet effet\~; rubis et topazes, les vins de Bordeaux, de Mad\'e8re et d\rquote Alicante \'e9
+tincelaient dans de larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux aigui\'e8res de porcelaine de S\'e8vres, remplies l\rquote une de caf\'e9 \'e0 la cr\'e8me et l\rquote autre de chocolat \'e0 la vanille ambr\'e9e, arrivaient presque
+\'e0 l\rquote \'e9tat de sorbets, plong\'e9s qu\rquote ils \'e9taient dans un grand rafra\'eechissoir d\rquote argent cisel\'e9, rempli de glace. Mais ce qui donnait \'e0 cette friande collation un caract\'e8re singuli\'e8rement apostolique et romain, c
+\rquote \'e9taient certains produits de l\rquote }{\i office }{religieusement \'e9labor\'e9s. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en p\'e2te d\rquote abricot, des mitres sacerdotales pralin\'e9es, des crosses \'e9
+piscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de d\'e9licatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orn\'e9 de cordeli\'e8res en fils de caramel\~; la pi\'e8
+ce la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d\rquote \'9cuvre du chef d\rquote office de Mme\~de\~Saint-Dizier, \'e9tait un superbe crucifix en ang\'e9lique avec sa couronne d\rquote \'e9pine-vinette candie.}{\cs30\b\fs36\super \chftn
+{\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Une personne parfaitement digne de foi nous a affirm\'e9 avoir assist\'e9
+\'e0 un d\'eener d\rquote apparat chez un pr\'e9lat fort \'e9minent, et avoir vu au dessert une pareille exhibition, ce qui fit dire par cette personne au pr\'e9lat en question. \'ab\~Je croyais, monseigneur, que l\rquote on ma
+ngeait le corps du Sauveur sous les deux esp\'e8ces, mais non pas en ang\'e9lique.\~\'bb \endash Il faut reconna\'eetre que l\rquote invention de cette sucrerie apostolique n\rquote \'e9tait pas du fait du pr\'e9lat, mais \'e9
+tait due au catholicisme un peu exag\'e9r\'e9 d\rquote une pieuse dame qui avait une grande autorit\'e9 dans la maison de }{\i Monseigneur.}}}{
+\par
+\par Ce sont l\'e0 d\rquote \'e9tranges profanations dont s\rquote indignent avec raison les gens m\'eame peu d\'e9vots. Mais, depuis l\rquote impudente jonglerie de la tunique de Tr\'e8ves jusqu\rquote \'e0 la plaisanterie effront\'e9e de la ch\'e2sse d
+\rquote Argenteuil, les gens pieux \'e0 la fa\'e7on de la princesse de Saint-Dizier semblent prendre \'e0 t\'e2che de ridiculiser \'e0 force de z\'e8le des traditions respectables.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir jet\'e9 un coup d\rquote \'9cil des plus satisfaits sur la collation ainsi pr\'e9par\'e9e, Mme\~de\~Saint-Dizier dit \'e0 Mme\~Grivois, en lui montrant le fauteuil dor\'e9 qui semblait destin\'e9 au pr\'e9sident de cette r\'e9union\~:
+
+\par
+\par \endash \~A-t-on mis ma chanceli\'e8re sous la table, pour que son \'c9minence puisse y reposer ses pieds\~? elle se plaint toujours du froid\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, madame, dit Mme\~Grivois apr\'e8s avoir regard\'e9 sous la table\~; la chanceli\'e8re est l\'e0\'85
+\par
+\par \endash \~Dites aussi que l\rquote on remplisse d\rquote eau bouillante une boule d\rquote \'e9tain, dans le cas o\'f9 son \'c9minence n\rquote aurait pas assez de la chanceli\'e8re pour r\'e9chauffer ses pieds\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, madame.
+\par
+\par \endash \~Mettez encore du bois dans le feu.
+\par
+\par \endash \~Mais, madame\'85 c\rquote est d\'e9j\'e0 un vrai brasier\'85 voyez donc\~! Et puis, si Son \'c9minence a toujours froid, Mgr l\rquote \'e9v\'eaque d\rquote Halfagen a toujours trop chaud\~; il est continuellement en nage.
+\par
+\par La princesse haussa les \'e9paules et dit \'e0 Mme\~Grivois\~:
+\par
+\par \endash \~Est-ce que Son \'c9minence Mgr le cardinal de Malipieri n\rquote est pas le sup\'e9rieur de Mgr l\rquote \'e9v\'eaque d\rquote Halfagen\~?
+\par
+\par \endash \~Si madame.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! selon la hi\'e9rarchie, c\rquote est \'e0 monseigneur \'e0 souffrir de la chaleur, et non pas \'e0 Son \'c9minence de souffrir du froid\'85 A
+insi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le feu. Du reste, rien de plus simple. Son \'c9minence est Italienne, monseigneur appartient au nord de la Belgique\~; il est fort naturel qu\rquote ils soient habitu\'e9s \'e0 des temp\'e9
+ratures diff\'e9rentes.
+\par
+\par \endash \~Comme madame voudra, dit Mme\~Grivois en mettant deux \'e9normes b\'fbches au feu\~; mais, \'e0 la chaleur qu\rquote il fait ici, monseigneur est capable de tomber suffoqu\'e9.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! moi aussi, je trouve qu\rquote il fait trop chaud ici\~; mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le sacrifice et la mortification\~? dit la princesse avec une touchante expression de d\'e9vouement.
+\par
+\par On conna\'eet maintenant la cause de la toilette un peu coquette de la princesse de Saint-Dizier. Il s\rquote agissait de recevoir dignement des pr\'e9lats qui, r\'e9unis au p\'e8re d\rquote Aigrigny, \'e0 d\rquote autres dignitaires de l\rquote \'c9
+glise, avaient d\'e9j\'e0 tenu chez la princesse une esp\'e8ce de concile au petit pied. Une jeune mari\'e9e qui donne son premier bal, un mineur \'e9mancip\'e9 qui donne son premier d\'eener de gar\'e7on, une femme d\rquote esprit qui fait la premi\'e8
+re lecture de sa premi\'e8re \'9cuvre in\'e9dite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en m\'eame temps plus soigneusement empress\'e9s aupr\'e8s de leurs h\'f4tes que ne l\rquote \'e9tait Mme\~de\~Saint-Dizier aupr\'e8s de }{\i ses }{pr\'e9
+lats. Voir de tr\'e8s graves int\'e9r\'eats s\rquote agiter, se d\'e9battre chez elle et devant elle\~; entendre des gens fort capables lui demander son avis sur certaines dispositions pratiques relatives \'e0 l\rquote influence des congr\'e9
+gations de femmes, c\rquote \'e9tait pour la princesse \'e0 en mourir d\rquote orgueil, car leurs }{\i \'c9minences }{et leurs }{\i Grandeurs }{consacraient ainsi \'e0 jamais sa pr\'e9tention d\rquote \'eatre consid\'e9r\'e9e\'85
+ environ comme une sainte m\'e8re de l\rquote \'c9glise. Aussi, pour ces pr\'e9lats indig\'e8nes ou exotiques, avait-elle d\'e9ploy\'e9 une foule d\rquote onctueuses c\'e2lineries, et de beno\'eetes coquetteries. Rien de plus logique, d\rquote
+ailleurs, que les transfigurations successives de cette femme sans c\'9cur mais aimant sinc\'e8rement, passionn\'e9ment, l\rquote intrigue et la domination de coterie. Elle avait, selon les progr\'e8s de l\rquote \'e2ge, naturellement pass\'e9 de l
+\rquote intrigue amoureuse \'e0 l\rquote intrigue politique, et de l\rquote intrigue politique \'e0 l\rquote intrigue religieuse.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Mme\~de\~Saint-Dizier terminait l\rquote inspection de ses pr\'e9paratifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de l\rquote h\'f4tel, l\rquote avertit de l\rquote arriv\'e9e des personnes qu\rquote elle attendait\~
+; sans doute ces personnes \'e9taient du rang le plus \'e9lev\'e9, car, contre tous les usages, elle alla les recevoir \'e0 la porte de son premier salon.
+\par
+\par C\rquote \'e9taient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid, et l\rquote \'e9v\'eaque belge Halfagen, qui avait toujours chaud\~; le p\'e8re d\rquote Aigrigny les accompagnait. Le cardinal romain \'e9
+tait un grand homme plus osseux que maigre et \'e0 la physionomie hautaine et rus\'e9e, \'e0 la figure jaun\'e2tre et bouffie\~; il louchait beaucoup, et ses yeux \'e9taient profond\'e9ment cern\'e9s d\rquote un cercle brun. L\rquote \'e9v\'eaque belge
+\'e9tait un petit homme court, gros, trapu, \'e0 l\rquote abdomen pro\'e9minent, au teint apoplectique, au regard d\'e9lib\'e9r\'e9, \'e0 la main potel\'e9e, molle et douillette.
+\par
+\par Bient\'f4t la compagnie fut rassembl\'e9e dans le grand salon\~; le cardinal alla se coller \'e0 la chemin\'e9e, tandis que l\rquote \'e9v\'eaque, qui commen\'e7ait \'e0 suer et \'e0 souffler, lorgnait de temps \'e0 autre le chocolat et le caf\'e9 glac
+\'e9s qui devaient l\rquote aider \'e0 supporter les ardeurs de cette canicule artificielle.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, s\rquote approchant de la princesse, lui dit \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash \~Voulez-vous donner l\rquote ordre que l\rquote on introduise ici l\rquote abb\'e9 Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander\~?
+\par
+\par \endash \~Ce jeune pr\'eatre est donc ici\~? demanda la princesse avec une vive surprise.
+\par
+\par \endash \~Depuis avant-hier. Nous l\rquote avons fait mander \'e0 Paris par ses sup\'e9rieurs\'85 Vous saurez tout\'85 Quant au p\'e8re Rodin, Mme\~Grivois ira, comme l\rquote autre jour, le faire entrer par la petite porte de l\rquote escalier d\'e9rob
+\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il viendra aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash \~Il a des choses fort importantes \'e0 nous apprendre. Il a d\'e9sir\'e9 que monseigneur le cardinal et monseigneur l\rquote \'e9v\'eaque soient pr\'e9sents \'e0 l\rquote entretien, car ils ont \'e9t\'e9 mis \'e0 Rome au fait de tout par le p\'e8
+re g\'e9n\'e9ral, en leur qualit\'e9 d\rquote affili\'e9s\'85
+\par
+\par La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant aupr\'e8s du cardinal, lui dit avec l\rquote accent de la sollicitude la plus empress\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Votre \'c9minence commence-t-elle \'e0 se r\'e9chauffer un peu\~? Votre \'c9minence veut-elle une boule d\rquote eau chaude sous ses pieds\~? Votre \'c9minence d\'e9sire-t-elle que l\rquote on fasse encore plus de feu\~?\'85
+\par
+\par \'c0 cette proposition, l\rquote \'e9v\'eaque, qui \'e9tanchait son front ruisselant, poussa un soupir d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mille gr\'e2ces, madame la princesse, r\'e9pondit le cardinal \'e0 Mme\~de\~Saint-Dizier, en fort bon fran\'e7ais, mais avec un accent italien intol\'e9rable\~; je suis vraiment confus de tant de bont\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur n\rquote acceptera-t-il rien\~? dit la princesse \'e0 l\rquote \'e9v\'eaque en lui indiquant le buffet.
+\par
+\par \endash \~Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre, un peu de caf\'e9 \'e0 la glace.
+\par
+\par Et le pr\'e9lat fit un prudent circuit afin d\rquote approcher de la collation sans passer devant la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et Votre \'c9minence ne prendra-t-elle pas un de ces petits p\'e2t\'e9s aux hu\'eetres\~? Ils sont br\'fblants, dit la princesse.
+\par
+\par \endash \~Je les connais d\'e9j\'e0, madame la princesse, dit le cardinal en chafriolant d\rquote un air gourmet\~; ils sont exquis, et je ne r\'e9siste pas.
+\par
+\par \endash \~Quel vin aurai-je l\rquote honneur d\rquote offrir \'e0 Votre \'c9minence\~? reprit gracieusement la princesse.
+\par
+\par \endash \~Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.
+\par
+\par Et comme le p\'e8re d\rquote Aigrigny s\rquote appr\'eatait \'e0 verser \'e0 boire au cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.
+\par
+\par \endash \~Votre \'c9minence m\rquote approuvera sans doute, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny au cardinal pendant que celui-ci d\'e9gustait gravement les petits p\'e2t\'e9s aux hu\'eetres\~; je n\rquote ai pas cru devoir convoquer pour aujourd\rquote
+hui Mgr l\rquote \'e9v\'eaque de Mogador, non plus que Mgr l\rquote archev\'eaque de Nanterre et notre sainte m\'e8re Perp\'e9tue, sup\'e9rieure du couvent de Sainte-Marie, l\rquote entretien que nous devons avoir avec Sa R\'e9v\'e9rence le p\'e8
+re Rodin et avec l\rquote abb\'e9 Gabriel \'e9tant tout \'e0 fait particulier et confidentiel.
+\par
+\par \endash \~Notre tr\'e8s cher p\'e8re a eu parfaitement raison, dit le cardinal, car, bien que par ses cons\'e9quences possibles cette affaire Rennepont int\'e9resse toute l\rquote \'c9glise apostolique et romaine, il est certaines choses qu\rquote
+il faut tenir dans le secret.
+\par
+\par \endash \~Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre \'c9minence d\rquote avoir daign\'e9 faire une exception en faveur d\rquote une tr\'e8s obscure et tr\'e8s humble servante de l\rquote \'c9
+glise, dit la princesse en faisant au cardinal une respectueuse et profonde r\'e9v\'e9rence.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait chose juste et due, madame la princesse, r\'e9pondit le cardinal en s\rquote inclinant apr\'e8s avoir d\'e9pos\'e9 son verre vide sur la table, nous savons combien l\rquote \'c9
+glise vous doit pour la direction salutaire que vous imprimez aux \'9cuvres religieuses dont vous \'eates la patronne.
+\par
+\par \endash \~Quant \'e0 cela, Votre \'c9minence peut \'eatre certaine que je fais refuser tout secours \'e0 l\rquote indigent qui ne peut pas justifier d\rquote un billet de confession.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se laissant tenter cette fois par l\rquote app\'e9tissante tournure d\rquote une }{\i bouch\'e9e }{aux queues d\rquote \'e9crevisses, c\rquote est seulement ainsi que la charit\'e9
+ a un sens\'85 Je me soucie peu que l\rquote impi\'e9t\'e9 ait faim\'85 la pi\'e9t\'e9\'85 c\rquote est diff\'e9rent. Et le pr\'e9lat avala prestement la }{\i bouch\'e9e. }{Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel z\'e8
+le ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles \'e0 l\rquote autorit\'e9 de notre saint-p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Votre \'c9minence peut \'eatre convaincue que je suis Romaine de c\'9cur, d\rquote \'e2me et de conviction\~; je ne fais aucune diff\'e9rence entre un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.
+\par
+\par \endash \~Madame la princesse a raison, dit l\rquote \'e9v\'eaque belge\~; je dirai plus\~: un gallican doit \'eatre plus odieux \'e0 l\rquote \'c9glise qu\rquote un pa\'efen, et je suis \'e0 ce sujet de l\rquote
+avis de Louis XIV. On lui demandait une faveur pour un homme de sa cour\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Jamais, dit le grand roi\~; cet homme-l\'e0 est jans\'e9niste. \'ab\~\endash \~Lui, sire\~! il est ath\'e9e. \'ab\~\endash \~Alors, c\rquote est diff\'e9rent, j\rquote accorde la faveur, \'bb dit le roi. Cette petite plaisanterie \'e9
+piscopale fit assez rire. Apr\'e8s quoi le p\'e8re d\rquote Aigrigny reprit s\'e9rieusement, en s\rquote adressant au cardinal\~:
+\par
+\par \endash \~Malheureusement, ainsi que je le dirai tout \'e0 l\rquote heure \'e0 Votre \'c9minence, \'e0 propos de l\rquote abb\'e9 Gabriel, si l\rquote on n\rquote y veillait fort, le bas clerg\'e9 s\rquote infecterait de gallicanisme et d\rquote id\'e9
+e de r\'e9bellion contre ce qu\rquote ils appellent le despotisme des \'e9v\'eaques.
+\par
+\par \endash \~Pour obvier \'e0 cela, reprit durement le cardinal, il faut que les \'e9v\'eaques redoublent de s\'e9v\'e9rit\'e9 et qu\rquote ils se souviennent toujours qu\rquote ils sont Romains avant d\rquote \'eatre Fran\'e7ais, car en France ils repr\'e9
+sentent Rome, le saint-p\'e8re et les int\'e9r\'eats de l\rquote \'c9glise, comme un ambassadeur repr\'e9sente \'e0 l\rquote \'e9tranger son pays, son ma\'eetre et les int\'e9r\'eats de sa nation.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9vident, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; aussi nous esp\'e9rons que, gr\'e2ce \'e0 l\rquote impulsion vigoureuse que Votre \'c9minence vient de donner \'e0 l\rquote \'e9piscopat, nous obtiendrons la libert\'e9 d\rquote
+enseignement. Alors, au lieu de jeunes Fran\'e7ais infect\'e9s de philosophie et de sot patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien ob\'e9issants, bien disciplin\'e9s, qui deviendront ainsi les respectueux sujets de notre saint-p\'e8re.
+
+\par
+\par \endash \~Et de la sorte, dans un temps donn\'e9, reprit l\rquote \'e9v\'eaque belge en souriant, si notre saint-p\'e8re voulait, je suppose, d\'e9lier les catholiques de France de leur ob\'e9
+issance au pouvoir existant, il pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un parti catholique consid\'e9rable et tout form\'e9.
+\par
+\par Ce disant, l\rquote \'e9v\'eaque s\rquote essuya le front et alla chercher un peu de }{\i sib\'e9rie }{au fond d\rquote une des aigui\'e8res remplies de chocolat glac\'e9.
+\par
+\par \endash \~Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d\rquote un pareil cadeau, dit la princesse en souriant \'e0 son tour, et il accorde alors de grandes immunit\'e9s \'e0 l\rquote \'c9glise.
+\par
+\par \endash \~Et ainsi l\rquote \'c9glise reprend la place qu\rquote elle doit occuper, et qu\rquote elle n\rquote occupe malheureusement pas en France, dans ces temps d\rquote impi\'e9t\'e9 et d\rquote anarchie, dit le cardinal. Heureusement j\rquote
+ai vu sur ma route bon nombre de pr\'e9lats dont j\rquote ai gourmand\'e9 la ti\'e9deur et ranim\'e9 le z\'e8le\'85 leur enjoignant au nom du saint-p\'e8re, d\rquote attaquer ouvertement, hardiment, la libert\'e9 de la presse et des cultes, quoiqu\rquote
+elle soit reconnue par d\rquote abominables lois r\'e9volutionnaires.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! Votre \'c9minence n\rquote a donc pas recul\'e9 devant les terribles dangers\'85 devant les cruels martyres auxquels seront expos\'e9s nos pr\'e9lats en lui ob\'e9issant\~? dit gaiement la princesse. Et ces redoutables }{\i
+appels comme d\rquote abus, }{monseigneur\~; car enfin, Votre \'c9minence r\'e9siderait en France, elle attaquerait les lois du pays\'85 comme dit cette race d\rquote avocats et de parlementaires\'85 eh bien\~! chose terrible\'85 le conseil d\rquote \'c9
+tat d\'e9clarerait qu\rquote il y a }{\i abus }{dans votre mandement\'85 monseigneur. Il y a abus\~! Votre \'c9minence comprend-elle ce qu\rquote il y a d\rquote effrayant pour un prince de l\rquote \'c9glise qui, assis sur son tr\'f4ne pontifical, entour
+\'e9 de ses dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines de bureaucrates ath\'e9es, \'e0 livr\'e9e noire et bleue, crier sur tous les tons, depuis le fausset jusqu\rquote \'e0 la basse\~: }{\i Il y a abus\~! il y a abus\~! }{En v\'e9
+rit\'e9, s\rquote il y a abus quelque part, c\rquote est abus de ridicule\'85 chez ces gens-l\'e0.
+\par
+\par Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarit\'e9 g\'e9n\'e9rale.
+\par
+\par L\rquote \'e9v\'eaque belge reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Moi je trouve que ces fiers d\'e9fenseurs des lois, tout en faisant les fanfarons, agissent avec une humilit\'e9 parfaitement chr\'e9tienne\~; un pr\'e9lat soufflette rudement leur impi\'e9t\'e9, et ils r\'e9pondent modestement en faisant la r
+\'e9v\'e9rence\~: \'ab\~Ah\~! monseigneur, il y a abus\'85\~\'bb
+\par
+\par De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.
+\par
+\par \endash \~Il faut bien les laisser s\rquote amuser \'e0 ces innocentes criailleries d\rquote \'e9coliers incommod\'e9s par la rude f\'e9rule du ma\'eetre, dit en souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgr\'e9 eux et contre eux\'85 d
+\rquote abord, parce que plus qu\rquote eux-m\'eames nous tenons \'e0 leur salut, et ensuite parce que les pouvo
+irs auront toujours besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les ath\'e9es universitaires poussent des cris d\rquote une haine impuissante, les \'e2mes vraiment chr\'e9
+tiennes se rallient et se liguent contre l\rquote impi\'e9t\'e9\'85 \'c0 mon passage \'e0 Lyon, j\rquote ai \'e9t\'e9 profond\'e9ment touch\'e9\'85 Mais comme c\rquote est une v\'e9ritable ville romaine\~: confr\'e9ries, p\'e9nitents, \'9c
+uvres de toutes sortes\'85 rien n\rquote y manque\'85 et qui mieux est, plus de trois cent mille \'e9cus de donation au clerg\'e9 en une ann\'e9e\'85 Ah\~! Lyon est la digne capitale de la France catholique\'85 Trois cent mille \'e9cus de donation\'85
+ voil\'e0 de quoi confondre l\rquote impi\'e9t\'e9\'85 trois cent mille \'e9cus\~!\~!\~! Que r\'e9pondront \'e0 cela messieurs les philosophes\~?
+\par
+\par \endash \~Malheureusement, monseigneur, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, toutes les villes de France ne ressemblent pas \'e0 Lyon\~; je dois m\'eame pr\'e9venir Votre \'c9minence qu\rquote un fait tr\'e8s grave se manifeste\~
+; quelques membres du bas clerg\'e9 pr\'e9tendent faire cause commune avec le populaire, dont ils partagent la pauvret\'e9, les privations, et se pr\'e9parent \'e0 r\'e9clamer, au nom de l\rquote \'e9galit\'e9 \'e9vang\'e9lique, contre ce qu\rquote
+ils appellent la despotique aristocratie des \'e9v\'eaques.
+\par
+\par \endash \~S\rquote ils avaient cette audace, s\rquote \'e9cria le cardinal, il n\rquote y aurait pas d\rquote interdiction, pas de peines assez s\'e9v\'e8res pour une pareille r\'e9bellion\~!
+\par
+\par \endash \~Ils osent plus encore, monseigneur\~; quelques-uns songent \'e0 faire un schisme, \'e0 demander que l\rquote \'c9glise fran\'e7aise soit absolument s\'e9par\'e9e de Rome, sous le pr\'e9texte que l\rquote ultramontanisme a d\'e9natur\'e9
+, corrompu la puret\'e9 primitive des pr\'e9ceptes du Christ. Un jeune pr\'eatre, d\rquote abord missionnaire, puis cur\'e9 de campagne, l\rquote abb\'e9 Gabriel de Rennepont, que j\rquote ai fait mander \'e0 Paris par ses sup\'e9rieurs, s\rquote
+est fait le centre d\rquote une sorte de propagande\~; il a rassembl\'e9 plusieurs desservants des communes voisines de la sienne, et, tout en leur recommandant une ob\'e9issance absolue \'e0 leurs \'e9v\'eaques, tant que rien ne serait chang\'e9
+ dans la hi\'e9rarchie existante, il les a engag\'e9s \'e0 user de leurs droits de citoyens fran\'e7ais pour arriver l\'e9galement \'e0 ce qu\rquote ils appellent l\rquote affranchissement du bas clerg\'e9. Car, selon lui, les pr\'ea
+tres de paroisse sont livr\'e9s au bon plaisir des \'e9v\'eaques, qui les interdisent et leur \'f4tent leur pain sans appel ni contr\'f4le}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Un eccl\'e9siastique aussi honorable qu\rquote honor\'e9 nous a cit\'e9 le fait d\rquote
+un pauvre jeune pr\'eatre de paroisse qui, interdit par son \'e9v\'eaque sans aucune raison valable, mourant de faim et de mis\'e8re, a \'e9t\'e9 r\'e9duit (en cachant son saint caract\'e8re, bien entendu) \'e0 servir comme }{\i gar\'e7on de caf\'e9, }{
+\'e0 Lille, dans un \'e9tablissement o\'f9 son fr\'e8re exer\'e7ait le m\'eame emploi.}}}{.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est un Luther catholique que ce jeune homme\~! dit l\rquote \'e9v\'eaque.
+\par
+\par Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre de vin de Mad\'e8re, dans lequel il humecta lentement un massepain en forme de crosse \'e9piscopale.
+\par
+\par Invit\'e9 par l\rquote exemple, le cardinal, sous le pr\'e9texte d\rquote aller r\'e9chauffer au feu de la chemin\'e9e ses pieds toujours glac\'e9s, jugea \'e0 propos de s\rquote offrir un verre d\rquote excellent vin vieux de Malaga, qu\rquote
+il huma par gorg\'e9es avec un air de m\'e9ditation profonde\~; apr\'e8s quoi il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi, cet abb\'e9 se pose en r\'e9formateur. Ce doit \'eatre un ambitieux. Est-il dangereux\~?
+\par
+\par \endash \~Sur nos avis, ses sup\'e9rieurs l\rquote ont jug\'e9 tel\~; on lui a ordonn\'e9 de se rendre ici\~: il viendra tout \'e0 l\rquote heure, et je dirai \'e0 Votre \'c9minence pourquoi je l\rquote ai mand\'e9\~
+; mais auparavant voici une note qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l\rquote abb\'e9 Gabriel. On lui a adress\'e9 les questions suivantes sur plusieurs de ses actes\~; il y a r\'e9pondu de la sorte, et c\rquote est en suite de ses r
+\'e9ponses que ses sup\'e9rieurs l\rquote ont rappel\'e9.
+\par
+\par Ce disant le p\'e8re d\rquote Aigrigny prit dans son portefeuille un papier qu\rquote il lut en ces termes\~:
+\par
+\par Demande\~: Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux \'e0 un habitant de votre paroisse, mort dans l\rquote imp\'e9nitence finale la plus d\'e9testable, puisqu\rquote il s\rquote \'e9tait suicid\'e9\~?
+\par
+\par R\'e9ponse de l\rquote abb\'e9 Gabriel\~: }{\i Je lui ai rendu les derniers devoirs, parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il avait besoin des pri\'e8res de l\rquote \'c9glise\~; pendant la nuit qui a suivi son enterrement, j
+\rquote ai encore implor\'e9 pour lui la mis\'e9ricorde divine.}{
+\par
+\par Demande\~: Est-il vrai que vous ayez refus\'e9 des vases sacr\'e9s en vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles, ob\'e9issant \'e0 un z\'e8le pieux, voulait doter votre paroisse\~?
+\par
+\par R\'e9ponse\~: }{\i J\rquote ai refus\'e9 ces vases de vermeil et ces embellissements parce que la maison du Seigneur doit toujours \'eatre humble et sans faste, afin de rappeler sans cesse au fid\'e8le que le divin Sauveur est n\'e9 dans une \'e9table\~
+; j\rquote ai engag\'e9 la personne qui voulait faire \'e0 ma paroisse ces inutiles pr\'e9sents \'e0 employer cet argent en aum\'f4nes judicieuses, l\rquote assurant que cela serait plus agr\'e9able au Seigneur.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Mais c\rquote est une am\'e8re et une violente d\'e9claration contre l\rquote ornement des temples\~! s\rquote \'e9cria le cardinal. Ce jeune pr\'eatre est des plus dangereux\'85 Continuez, mon tr\'e8s cher p\'e8re.
+\par
+\par Et, dans son indignation, Son \'c9minence avala coup sur coup plusieurs }{\i fondantes }{aux fraises. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny continua\~:
+\par
+\par Demande\~: Est-il vrai que vous ayez retir\'e9 dans votre presbyt\'e8re et soign\'e9 pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de naissance et appartenant \'e0 la communion protestante\~? Est-il vrai que non seulement vous n\rquote
+ayez pas tent\'e9 de le convertir \'e0 la religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez pouss\'e9 l\rquote oubli de vos devoirs jusqu\rquote \'e0 enterrer cet h\'e9r\'e9tique dans le champ du repos consacr\'e9 \'e0
+ ceux de notre sainte communion\~?
+\par
+\par R\'e9ponse\~: }{\i Un de mes fr\'e8res \'e9tait sans asile. Sa vie avait \'e9t\'e9 honn\'eate et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqu\'e9 pour le travail, puis la maladie est venue\~; alors, presque mourant, il a \'e9t\'e9 chass\'e9 de sa mis
+\'e9rable demeure par un homme impitoyable auquel il devait une ann\'e9e de loyer\~; j\rquote ai recueilli ce vieillard dans ma maison, j\rquote ai consol\'e9 ses derniers jours. Cette pauvre cr\'e9ature avait toute sa vie souffert et travaill\'e9
+, au moment de mourir, elle n\rquote a pas prononc\'e9 une parole d\rquote amertume contre son sort\~; elle s\rquote est recommand\'e9e \'e0 Dieu, elle a pieusement bais\'e9 le crucifix. Et son \'e2me, simple et pure, s\rquote est exhal\'e9
+e dans le sein du Cr\'e9ateur\'85 J\rquote ai ferm\'e9 ses paupi\'e8res avec respect, je l\rquote ai enseveli moi-m\'eame, j\rquote ai pri\'e9 pour lui, et, quoique mort dans la foi protestante, je l\rquote ai cru digne d\rquote
+entrer dans le champ du repos.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{De mieux en mieux, dit le cardinal, c\rquote est une tol\'e9rance monstrueuse, c\rquote est une attaque horrible contre cette maxime qui est le catholicisme tout entier\~: }{\i Hors l\rquote \'c9glise pas de salut.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Tout ceci est d\rquote autant plus grave, monseigneur, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, que la douceur, la charit\'e9, le d\'e9vouement tout chr\'e9tien de l\rquote abb\'e9 Gabriel ont exerc\'e9
+, non seulement dans sa commune, mais dans les communes environnantes, un v\'e9ritable enthousiasme. Les desservants des paroisses ont c\'e9d\'e9 \'e0 l\rquote entra\'eenement g\'e9n\'e9ral, et, il faut l\rquote avouer, sans sa mod\'e9ration, un v\'e9
+ritable schisme e\'fbt commenc\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais qu\rquote esp\'e9rez-vous en l\rquote amenant ici devant nous\~? dit le pr\'e9lat.
+\par
+\par \endash \~La position de l\rquote abb\'e9 Gabriel est complexe\~: d\rquote abord comme h\'e9ritier de la famille Rennepont\'85
+\par
+\par \endash \~Mais il a fait cession de ses droits\~? demanda le cardinal.
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur, et cette cession, d\rquote abord entach\'e9e de vices de formes, a \'e9t\'e9 depuis peu, et de son consentement, il faut le dire encore, parfaitement r\'e9gularis\'e9e\~; car il avait fait serment, quoi qu\rquote il arriv\'e2
+t, de faire abandon \'e0 la compagnie de J\'e9sus de sa part de ces biens. N\'e9anmoins, Sa R\'e9v\'e9rence le p\'e8re Rodin croit que si Votre \'c9minence, apr\'e8s avoir montr\'e9 \'e0 l\rquote abb\'e9 Gabriel qu\rquote il allait \'eatre r\'e9voqu\'e9
+ par ses sup\'e9rieurs, lui proposait une position \'e9minente \'e0 Rome\'85 on pourrait peut-\'eatre lui faire quitter la France et \'e9veiller en lui des sentiments d\rquote ambition qui sommeillent sans doute\~; car, Votre \'c9minence l\rquote
+a dit fort judicieusement, tout r\'e9formateur doit \'eatre ambitieux.
+\par
+\par \endash \~J\rquote approuve cette id\'e9e, dit le cardinal apr\'e8s un moment de r\'e9flexion\~; avec son m\'e9rite, avec sa puissance d\rquote action sur les hommes, l\rquote abb\'e9 Gabriel peut arriver tr\'e8s haut\'85 s\rquote il est docile\~; et s
+\rquote il ne l\rquote est pas\'85 il vaut mieux pour le salut de l\rquote \'c9glise qu\rquote il soit \'e0 Rome qu\rquote ici\'85 car, \'e0 Rome\'85 nous avons, vous le savez, mon tr\'e8s cher p\'e8re\'85 des garanties que vous n\rquote
+avez malheureusement pas en France.
+\par
+\par Apr\'e8s quelques instants de silence, le cardinal dit tout \'e0 coup au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \endash \~Puisque nous parlons du p\'e8re Rodin\'85 franchement, qu\rquote en pensez-vous\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Votre \'c9minence conna\'eet sa capacit\'e9\'85 dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny d\rquote un air contraint et d\'e9fiant\~; notre r\'e9v\'e9rend p\'e8re g\'e9n\'e9ral\'85
+\par
+\par \endash \~Lui a donn\'e9 mission de vous remplacer, dit le cardinal\~; je sais cela\~; il me l\rquote a dit \'e0 Rome. Mais que pensez-vous\'85 du caract\'e8re du p\'e8re Rodin\~?\'85 Peut-on avoir en lui une foi compl\'e8tement aveugle\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si imp\'e9n\'e9trable\'85 dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec h\'e9sitation, qu\rquote il est difficile de porter sur lui un jugement certain\'85
+\par
+\par \endash \~Le croyez-vous ambitieux\~? dit le cardinal apr\'e8s un nouveau moment de silence\'85 Ne le supposez-vous pas capable d\rquote avoir d\rquote autres vis\'e9es\'85 que celle de la plus grande gloire de sa compagnie\~?\'85 Oui\'85 j\rquote
+ai des raisons pour vous parler ainsi\'85 ajouta le pr\'e9lat avec intention.
+\par
+\par \endash \~Mais, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, non sans m\'e9fiance, car entre gens de m\'eame sorte on joue toujours au fin, que Votre \'c9minence en pense-t-elle, soit par elle-m\'eame, soit par les rapports du p\'e8re g\'e9n\'e9ral\~?
+\par
+\par \endash \~Mais je pense que si son apparent d\'e9vouement \'e0 son ordre cachait quelque arri\'e8re-pens\'e9e, il faudrait \'e0 tout prix la p\'e9n\'e9trer\'85 car avec les influences qu\rquote il s\rquote est m\'e9nag\'e9es \'e0 Rome depuis longtemps\'85
+ et que j\rquote ai surprises\'85 il pourrait \'eatre un jour, et dans un temps donn\'e9\'85 bien redoutable.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, emport\'e9 par sa jalousie contre Rodin, je suis, quant \'e0 cela, de l\rquote avis de Votre \'c9minence\~; car quelquefois j\rquote ai surpris en lui des \'e9clairs d\rquote
+ambition aussi effrayante que profonde, et puisqu\rquote il faut tout dire\'85 \'e0 Votre \'c9minence\'85
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny ne put continuer.
+\par
+\par \'c0 ce moment, Mme\~Grivois, apr\'e8s avoir frapp\'e9, entreb\'e2illa la porte et fit un signe \'e0 sa ma\'eetresse.
+\par
+\par La princesse r\'e9pondit par un mouvement de t\'eate.
+\par
+\par Mme\~Grivois ressortit.
+\par
+\par Une seconde apr\'e8s Rodin entra dans le salon.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800274}{\*\bkmkstart _Toc97808010}III. Le bilan.
+{\*\bkmkend _Toc92800274}{\*\bkmkend _Toc97808010}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\'c0 la vue de Rodin, les deux pr\'e9lats et le p\'e8re d\rquote Aigrigny se lev\'e8rent spontan\'e9ment, tant la sup
+\'e9riorit\'e9 r\'e9elle de cet homme imposait\~; leurs visages, nagu\'e8re contract\'e9s par la d\'e9fiance et par la jalousie, s\rquote \'e9panouirent tout \'e0 coup et sembl\'e8rent sourire au r\'e9v\'e9rend p\'e8re avec une affectueuse d\'e9f\'e9rence
+\~; la princesse fit quelques pas \'e0 sa rencontre.
+\par
+\par Rodin, toujours sordidement v\'eatu, laissant sur le moelleux tapis les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans un coin, et s\rquote avan\'e7a vers la table, non plus avec son humilit\'e9 accoutum\'e9e, mais d\rquote un pas d\'e9lib
+\'e9r\'e9, la t\'eate haute, le regard assur\'e9\~; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il avait la conscience de les dominer par l\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash \~Nous parlions de Votre R\'e9v\'e9rence, mon tr\'e8s cher p\'e8re, dit le cardinal avec une affabilit\'e9 charmante.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 fit Rodin en regardant fixement le pr\'e9lat\~; et que disait-on\~?
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 reprit l\rquote \'e9v\'eaque belge en s\rquote essuyant le front, tout le bien que l\rquote on peut dire de Votre R\'e9v\'e9rence\'85
+\par
+\par \endash \~N\rquote accepterez-vous pas quelque chose, mon tr\'e8s cher p\'e8re\~? dit la princesse \'e0 Rodin en lui montrant le buffet splendide.
+\par
+\par \endash \~Merci, madame, j\rquote ai mang\'e9 ce matin mes radis.
+\par
+\par \endash \~Mon secr\'e9taire, l\rquote abb\'e9 Berlini, qui a assist\'e9 ce matin \'e0 votre repas, m\rquote a, en effet, fort \'e9difi\'e9 sur la frugalit\'e9 de Votre R\'e9v\'e9rence, dit le pr\'e9lat, elle est digne d\rquote un anachor\'e8te.
+\par
+\par \endash \~Si nous parlions d\rquote affaires\~? dit brusquement Rodin en homme habitu\'e9 \'e0 dominer, \'e0 conduire la discussion.
+\par
+\par \endash \~Nous serons toujours tr\'e8s heureux de vous entendre, dit le pr\'e9lat. Votre R\'e9v\'e9rence a fix\'e9 elle-m\'eame ce jour pour nous entretenir de cette grande affaire Rennepont\'85 si grande, qu\rquote
+elle entre pour beaucoup dans mon voyage en France\'85 car soutenir les int\'e9r\'eats de la tr\'e8s glorieuse compagnie de J\'e9sus, \'e0 laquelle je tiens \'e0 honneur d\rquote \'eatre affili\'e9, c\rquote est soutenir les int\'e9r\'eats de Rome, et j
+\rquote ai promis au r\'e9v\'e9rend p\'e8re g\'e9n\'e9ral que je me mettrais enti\'e8rement \'e0 vos ordres.
+\par
+\par \endash \~Je ne puis que r\'e9p\'e9ter ce que vient de dire Son \'c9minence, dit l\rquote \'e9v\'eaque. Partis de Rome ensemble, nos id\'e9es sont les m\'eames.
+\par
+\par \endash \~Certes, dit Rodin en s\rquote adressant au cardinal, Votre \'c9minence peut servir notre cause\'85 et beaucoup\'85 Je lui dirai tout \'e0 l\rquote heure comment\'85 Puis s\rquote adressant \'e0 la princesse\~: \endash J\rquote
+ai fait dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de l\rquote instruire de certaines choses.
+\par
+\par \endash \~On le fera entrer, comme d\rquote habitude, dit la princesse. Depuis l\rquote arriv\'e9e de Rodin, le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait gard\'e9 le silence. Il semblait sous le coup d\rquote une am\'e8re pr\'e9occupation et subir une lutte int\'e9
+rieure assez violente\~; enfin, se levant \'e0 demi, il dit d\rquote une voix aigre-douce en s\rquote adressant au pr\'e9lat\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne viens pas prier Votre \'c9minence d\rquote \'eatre juge entre Sa R\'e9v\'e9rence le p\'e8re Rodin et moi\~; notre g\'e9n\'e9ral a parl\'e9\~: j\rquote ai ob\'e9i. Mais Votre \'c9minence devant bient\'f4t revoir notre sup\'e9rieur, je d\'e9
+sirerais, si elle m\rquote accordait cette gr\'e2ce, qu\rquote elle p\'fbt lui reporter fid\'e8lement les r\'e9ponses de Sa R\'e9v\'e9rence le p\'e8re Rodin \'e0 quelques-unes de mes questions.
+\par
+\par Le pr\'e9lat s\rquote inclina. Rodin regarda le p\'e8re d\rquote Aigrigny d\rquote un air \'e9tonn\'e9 et lui dit s\'e8chement\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est chose jug\'e9e\'85 \'e0 quoi bon ces questions\~?
+\par
+\par \endash \~Non pas \'e0 m\rquote innocenter, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, mais \'e0 bien pr\'e9ciser l\rquote \'e9tat des choses aux yeux de Son \'c9minence.
+\par
+\par \endash \~Alors parlez\'85 et surtout pas de paroles inutiles\'85 Puis Rodin tirant sa grosse montre d\rquote argent, la consulta, et ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Il faut qu\rquote \'e0 deux heures je sois \'e0 Saint-Sulpice.
+\par
+\par \endash \~Je serai aussi bref que possible, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec un ressentiment contenu, et il reprit, en s\rquote adressant \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Lorsque Votre R\'e9v\'e9rence a cru devoir substituer son action \'e0 la mienne, en bl\'e2mant\'85 bien s\'e9v\'e8rement peut-\'eatre, la mani\'e8re dont j\rquote avais conduit les int\'e9r\'eats qui m\rquote avaient \'e9t\'e9 confi\'e9s\'85
+ ces int\'e9r\'eats, je l\rquote avoue loyalement, \'e9taient compromis\'85
+\par
+\par \endash \~Compromis\~? reprit Rodin avec ironie. Dites donc\'85 perdus\'85 puisque vous m\rquote aviez ordonn\'e9 d\rquote \'e9crire \'e0 Rome qu\rquote il fallait renoncer \'e0 tout espoir.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la v\'e9rit\'e9, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est donc un malade d\'e9sesp\'e9r\'e9, abandonn\'e9 des\'85 meilleurs m\'e9decins, continua Rodin avec ironie, que j\rquote ai entrepris de faire vivre. Poursuivez\'85
+\par
+\par Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il regarda le p\'e8re d\rquote Aigrigny en face.
+\par
+\par \endash \~Votre R\'e9v\'e9rence m\rquote a durement bl\'e2m\'e9, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, non pas d\rquote avoir cherch\'e9, par tous les moyens possibles, \'e0 rentrer dans des biens odieusement d\'e9rob\'e9s \'e0 notre compagnie\'85
+\par
+\par \endash \~Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le cardinal\~; les textes sont clairs, positifs\~; vous avez parfaitement le droit de r\'e9cup\'e9rer }{\i per fas aut nefas }{un bien tra\'eetreusement d\'e9rob\'e9.
+\par
+\par \endash \~Aussi, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, Sa R\'e9v\'e9rence le p\'e8re Rodin m\rquote a seulement reproch\'e9 la brutalit\'e9 militaire de mes moyens, leur violence, en dangereux d\'e9saccord, disait-il, avec les m\'9curs du temps\'85 Soit
+\'85 Mais d\rquote abord\'85 je ne pouvais \'eatre l\'e9galement l\rquote objet d\rquote aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d\rquote une fatalit\'e9 inou\'efe, le succ\'e8s consacrait la marche que j\rquote avais suivie
+, si brutale, si grossi\'e8re qu\rquote elle f\'fbt\'85 Maintenant\'85 puis-je demander \'e0 Votre R\'e9v\'e9rence ce qu\rquote elle\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que j\rquote ai fait de plus que vous\~? dit Rodin au p\'e8re d\rquote Aigrigny en c\'e9dant \'e0 son impertinente habitude d\rquote interruption\~; ce que j\rquote ai fait de mieux que vous\~? quel pas j\rquote ai fait faire \'e0 l\rquote
+affaire Rennepont, apr\'e8s l\rquote avoir re\'e7ue de vous absolument d\'e9sesp\'e9r\'e9e\~? Est-ce cela que vous voulez savoir\~?
+\par
+\par \endash \~Positivement, dit s\'e8chement le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, je l\rquote avoue, reprit Rodin d\rquote un air sardonique, autant vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de turbulentes choses\'85 autant moi, j\rquote en ai fait de petites, de pu\'e9riles, de cach\'e9es\~! Mon Dieu, oui
+\~! moi qui osais me donner pour un homme \'e0 larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot m\'e9tier que je fais depuis six semaines.
+\par
+\par \endash \~Je ne me serais jamais permis d\rquote adresser un tel reproche \'e0 Votre R\'e9v\'e9rence\'85 si m\'e9rit\'e9 qu\rquote il par\'fbt, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec un sourire amer.
+\par
+\par \endash \~Un reproche\~? dit Rodin en haussant les \'e9paules, un reproche\~? vous voil\'e0 jug\'e9. Savez-vous ce que j\rquote \'e9crivais de vous il y a six semaines\~? le voici\~: \'ab\~Le p\'e8re d\rquote Aigrigny a d\rquote excellentes qualit\'e9
+s, il me servira\~\'bb, et d\'e8s demain je vous emploierai tr\'e8s activement, dit Rodin en mani\'e8re de parenth\'e8se\~; mais, ajoutai-je, \'ab\~il n\rquote est pas assez grand pour savoir \'e0 l\rquote occasion se faire petit\'85\~\'bb Comprenez-vous
+\~?
+\par
+\par \endash \~Pas tr\'e8s bien, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny en rougissant.
+\par
+\par \endash \~Tant pis pour vous, reprit Rodin\~; cela prouve que j\rquote avais raison. Eh bien, puisqu\rquote il faut vous le dire, j\rquote ai eu, moi, assez d\rquote esprit pour faire le plus sot m\'e9tier du monde pendant six semaines\'85
+ Oui, tel que vous me voyez, j\rquote ai fait la causette avec une grisette\~; j\rquote ai parl\'e9 progr\'e8s, humanit\'e9, libert\'e9, \'e9mancipation de la femme\'85 avec une jeune fille \'e0 t\'eate folle\~; j\rquote ai parl\'e9 grand Napol\'e9on, f
+\'e9tichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imb\'e9cile\~; j\rquote ai parl\'e9 gloire imp\'e9riale, humiliation de la France, esp\'e9rance dans le roi de Rome, avec un brave homme de mar\'e9chal de France qui, s\rquote il a le c\'9cur plein d\rquote
+adoration pour ce voleur de tr\'f4nes qui a tir\'e9 le boulet \'e0 Sainte-H\'e9l\'e8ne, a la t\'eate aussi creuse, aussi sonore qu\rquote une trompette de guerre\'85 aussi, soufflez dans cette bo\'eete sans cervelle quelques notes guerri\'e8
+res ou patriotiques, et voil\'e0 que \'e7a donne des fanfares ahuries sans savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J\rquote ai bien fait plus, sur ma foi\~!\'85 j\rquote ai parl\'e9 amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand je vous le disais, que c
+\rquote \'e9tait lamentable de voir un homme un peu intelligent s\rquote amoindrir, comme je l\rquote ai fait, par tous ces petits moyens\~; s\rquote abaisser \'e0 nouer si laborieusement les mille fils de cette trame obscure\~! Beau spectacle, n\rquote
+est-ce pas\~? voir l\rquote araign\'e9e tisser opini\'e2trement sa toile\'85 comme c\rquote est int\'e9ressant, un vilain petit animal noir\'e2tre tendant fil sur fil, renouant ceux-ci, renfor\'e7ant ceux-l\'e0, en allongeant d\rquote autres\~
+; vous haussez les \'e9paules, soit\'85 mais revenez deux heures apr\'e8s\~; que trouvez-vous\~? le petit animal noir\'e2tre bien gorg\'e9, bien repu, et dans sa toile une douzaine de folles mouches si enlac\'e9es, si garrott\'e9es, que
+le petit animal noir\'e2tre n\rquote a plus qu\rquote \'e0 choisir \'e0 son aise l\rquote heure et le moment de sa p\'e2ture\'85
+\par
+\par En disant ces mots, Rodin sourit d\rquote une mani\'e8re \'e9trange\~; ses yeux, ordinairement \'e0 demi voil\'e9s par ses flasques paupi\'e8res, s\rquote ouvrirent tout grands et sembl\'e8rent briller plus que de coutume\~; le j\'e9
+suite sentait en lui depuis quelques instants une sorte d\rquote excitation f\'e9brile\~; il l\rquote attribuait \'e0 la lutte qu\rquote il soutenait devant ces \'e9minents personnages, qui subissaient d\'e9j\'e0 l\rquote
+influence de sa parole originale et tranchante.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny commen\'e7ait \'e0 regretter d\rquote avoir engag\'e9 cette lutte\~; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne conteste pas la t\'e9nuit\'e9 de vos moyens. Je suis d\rquote accord avec vous, ils sont tr\'e8s pu\'e9rils, ils sont tr\'e8s vulgaires\~; mais cela ne suffit pas absolument pour donner une haute id\'e9e de votre m\'e9rite\'85
+ Je me permettrai donc de vous demander\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que ces moyens ont produit\~? reprit Rodin avec une exaltation qui ne lui \'e9tait pas habituelle. Regardez dans ma toile d\rquote araign\'e9e, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille, si fi\'e8
+re, il y a six semaines, de sa beaut\'e9, de son esprit, de son audace\'85 \'e0 cette heure, p\'e2le, d\'e9faite, elle est mortellement bless\'e9e au c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Mais cet \'e9lan d\rquote intr\'e9pidit\'e9 chevaleresque du prince indien dont tout Paris s\rquote est \'e9mu, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a d\'fb \'eatre touch\'e9e\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, mais j\rquote ai paralys\'e9 l\rquote effet de ce d\'e9vouement stupide et sauvage en d\'e9montrant \'e0 cette jeune fille qu\rquote il ne suffit pas de tuer des panth\'e8res noires pour prouver que l\rquote on est un amant sensible, d\'e9
+licat et fid\'e8le.
+\par
+\par \endash \~Soit, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny. Ceci est un fait acquis\~; voici Mlle de Cardoville bless\'e9e au c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Mais qu\rquote en r\'e9sulte-t-il pour les int\'e9r\'eats de l\rquote affaire Rennepont\~? reprit le cardinal avec curiosit\'e9 en s\rquote accoudant sur la table.
+\par
+\par \endash \~Il en r\'e9sulte d\rquote abord, dit Rodin, que, lorsque le plus dangereux ennemi que l\rquote on puisse avoir est dangereusement bless\'e9, il quitte le champ de bataille\~; c\rquote est d\'e9j\'e0 quelque chose, ce me semble\~?
+\par
+\par \endash \~En effet, dit la princesse, l\rquote esprit, l\rquote audace de Mlle de Cardoville pouvaient en faire l\rquote \'e2me de la coalition dirig\'e9e contre nous.
+\par
+\par \endash \~Soit, reprit obstin\'e9ment le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; sous ce rapport elle n\rquote est plus \'e0 craindre, c\rquote est un avantage. Mais cette blessure au c\'9cur ne l\rquote emp\'eachera pas d\rquote h\'e9riter\~?
+\par
+\par \endash \~Qui vous l\rquote a dit\~? demanda froidement Rodin avec assurance. Savez-vous pourquoi j\rquote ai tant fait pour la rapprocher, d\rquote abord malgr\'e9 elle, de Djalma, et ensuite pour l\rquote \'e9loigner de lui, encore malgr\'e9 elle\~?
+
+\par
+\par \endash \~Je vous le demande, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, en quoi cet orage de passions emp\'eachera-t-il Mlle de Cardoville et le prince d\rquote h\'e9riter\~?
+\par
+\par \endash \~Est-ce d\rquote un ciel serein ou d\rquote un ciel d\rquote orage que part la foudre qui \'e9clate et qui frappe\~? Soyez tranquille, je saurai o\'f9 placer le paratonnerre. Quant \'e0 M.\~Hardy, cet homme vivait pour trois choses\~
+: pour ses ouvriers, pour un ami, pour une ma\'eetresse\~! il a re\'e7u trois traits en plein c\'9cur. Je vise toujours au c\'9cur, moi\~; c\rquote est l\'e9gal, et c\rquote est s\'fbr.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est l\'e9gal, c\rquote est s\'fbr et c\rquote est louable, dit l\rquote \'e9v\'eaque\~; car, si j\rquote ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine\'85 or, il est bien de faire servir une passion mauvaise \'e0 la punition du m
+\'e9chant\'85
+\par
+\par \endash \~Ceci est \'e9vident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises passions\'85 on s\rquote en sert\'85 c\rquote est leur faute\'85
+\par
+\par \endash \~Notre sainte m\'e8re Perp\'e9tue, dit la princesse, a concouru de tous ses moyens \'e0 la d\'e9couverte de cet abominable adult\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Voici M.\~Hardy frapp\'e9 dans ses plus ch\'e8res affections, je l\rquote admets, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui ne c\'e9dait le terrain que pied \'e0 pied, le voil\'e0 frapp\'e9 dans sa fortune\'85 mais il en sera d\rquote autant plus
+\'e2pre \'e0 la cur\'e9e de cet immense h\'e9ritage\'85
+\par
+\par Cet argument parut s\'e9rieux aux deux pr\'e9lats et \'e0 la princesse\~; tous regard\'e8rent Rodin avec une vive curiosit\'e9\~; au lieu de r\'e9pondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de sobri\'e9t\'e9 sto\'efque, et malgr\'e9 sa r
+\'e9pugnance pour le vin, il examina les flacons et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a l\'e0-dedans\~?
+\par
+\par \endash \~Du vin de Bordeaux et de X\'e9r\'e8s\'85 dit madame de Saint-Dizier, fort \'e9tonn\'e9e de ce go\'fbt subit de Rodin.
+\par
+\par Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin de Mad\'e8re qu\rquote il but d\rquote un trait. Depuis quelques moments, il s\rquote \'e9tait senti plusieurs fois frissonner d\rquote une fa\'e7on \'e9trange. \'c0 ce frisson avait succ
+\'e9d\'e9 une sorte de faiblesse, il esp\'e9ra que le vin le ranimerait. Apr\'e8s avoir essuy\'e9 ses l\'e8vres du revers de sa main crasseuse, il revint aupr\'e8s de la table, et s\rquote adressant au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que vous me disiez \'e0 propos de M.\~Hardy\~?
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote \'e9tant frapp\'e9 dans sa fortune, il n\rquote en serait que plus \'e2pre \'e0 la cur\'e9e de cet immense h\'e9ritage, r\'e9p\'e9ta le p\'e8re d\rquote Aigrigny, int\'e9rieurement outr\'e9 du ton imp\'e9rieux de son sup\'e9rieur.
+
+\par
+\par \endash \~M.\~Hardy, penser \'e0 l\rquote argent\~! dit Rodin en haussant les \'e9paules, est-ce qu\rquote il pense, seulement\~? tout est bris\'e9 en lui. Indiff\'e9rent aux choses de la vie, il est plong\'e9
+ dans une stupeur dont il ne sort que pour fondre en larmes\~; alors il parle avec une bont\'e9 machinale \'e0 ceux qui l\rquote entourent des soins les plus empress\'e9s (je l\rquote ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant \'e0
+ se montrer sensible \'e0 la tendre commis\'e9ration qu\rquote on lui t\'e9moigne sans rel\'e2che\'85 Car il est bon\'85 excellent autant que faible, et c\rquote est \'e0 cette excellence\'85 que je vous adresserai, p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, afin que vous accomplissiez ce qui me reste \'e0 faire.
+\par
+\par \endash \~Moi\~? dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, fort \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Oui, et alors vous reconna\'eetrez si le r\'e9sultat que j\rquote ai obtenu\'85 n\rquote est pas consid\'e9rable\'85 et\'85 Puis, s\rquote interrompant, Rodin, passant la main sur son front, se dit \'e0 lui-m\'eame\~:
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange\~!
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous\~? lui dit la princesse avec int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant\~; c\rquote est sans doute ce vin que j\rquote ai bu\'85 je n\rquote y suis pas accoutum\'e9\'85 Je ressens un peu de mal de t\'eate, cela passera.
+\par
+\par \endash \~Vous avez, en effet\'85 les yeux bien inject\'e9s, mon cher p\'e8re, dit la princesse.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que j\rquote ai regard\'e9 trop fixement dans ma toile, reprit le j\'e9suite avec son sourire sinistre, et il faut que j\rquote y regarde encore pour faire bien voir au p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui fait le myope\'85
+ mes autres mouches\'85 les deux filles du g\'e9n\'e9ral Simon, par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et sentant une barri\'e8re glac\'e9e s\rquote \'e9lever entre elles et le mar\'e9chal\'85 Et celui-ci, depuis la mort de son p\'e8
+re, il faut l\rquote entendre, il faut le voir, tiraill\'e9, d\'e9chir\'e9, entre deux pens\'e9es contraires\~; aujourd\rquote hui se croyant d\'e9shonor\'e9 s\rquote il fait ceci\'85 demain d\'e9shonor\'e9 s\rquote il ne le fait pas\~: ce soldat, ce h
+\'e9ros de l\rquote Empire, est \'e0 pr\'e9sent plus faible, plus irr\'e9solu qu\rquote un enfant. Voyons\'85 que reste-t-il encore de cette famille impie\~?\'85 Jacques Rennepont\~? Demandez \'e0 Morok dans quel \'e9tat d\rquote h\'e9b\'e9tement l
+\rquote orgie a jet\'e9 ce mis\'e9rable et vers quel ab\'eeme il roule\~!\'85 Voil\'e0 mon bilan\'85 voil\'e0 dans quel \'e9tat d\rquote isolement, d\rquote an\'e9antissement, se trouvent aujourd\rquote hui tous les membres de cette famille qui r\'e9
+unissaient, il y a six semaines, tant d\rquote \'e9l\'e9ments puissants, \'e9nergiques, dangereux, s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 concentr\'e9s\~!\'85 voil\'e0 donc ces Rennepont qui, d\rquote apr\'e8s le conseil de leur h\'e9r\'e9tique a\'ef
+eul, devaient unir leurs forces pour nous combattre et nous \'e9craser\'85 et ils \'e9taient grandement \'e0 craindre\'85 Qu\rquote avais-je dit\~? que j\rquote agirais sur leurs passions. Qu\rquote ai-je fait\~? j\rquote
+ai agi sur leurs passions. Aussi en vain \'e0 cette heure ils se d\'e9battent dans ma toile\'85 qui les enlace de toutes parts\'85 ils sont \'e0 moi, vous dis-je\'85 ils sont \'e0 moi\'85
+\par
+\par Depuis quelques moments, et \'e0 mesure qu\rquote il parlait, la physionomie et la voix de Rodin subissaient une alt\'e9ration singuli\'e8re\~: son teint, toujours si cadav\'e9reux, s\rquote \'e9tait de plus en plus color\'e9, mais in\'e9
+galement et comme par marbrures\~; puis, ph\'e9nom\'e8ne \'e9trange\~! ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se creuser davantage. Sa voix vibrait, saccad\'e9e, br\'e8ve, stridente. L\rquote alt\'e9
+ration des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir conscience, \'e9tait si remarquable que les autres acteurs de cette sc\'e8ne le regardaient avec une sorte d\rquote effroi.
+\par
+\par Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indign\'e9, s\rquote \'e9cria d\rquote une voix \'e7\'e0 et l\'e0 entrecoup\'e9e par des \'e9lans d\rquote aspiration profonde et embarrass\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Est-ce de la piti\'e9 pour cette race impie, que je lis sur vos visages\~!\'85 de la piti\'e9\'85 pour cette jeune fille qui ne met jamais le pied dans une \'e9glise, et qui \'e9l\'e8ve chez elle des autels pa\'efens\~!\'85 de la piti\'e9
+ pour ce Hardy, ce blasph\'e9mateur sentimental, cet ath\'e9e philanthrope qui n\rquote avait pas une chapelle dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc-Aur\'e8le et de Platon \'e0 celui de notre Sauveur, qui appelait }{\i J\'e9
+sus le divin philosophe\~?\'85 }{de la piti\'e9 pour cet Indien sectateur de Brahma\~!\'85 de la piti\'e9 pour ces deux s\'9curs qui n\rquote ont pas re\'e7u le bapt\'eame\~!\'85 de la piti\'e9 pour cette brute de Jacques Rennepont\~!\'85 de la piti\'e9
+ pour ce stupide soldat imp\'e9rial, qui a pour dieu Napol\'e9on et pour \'e9vangile les bulletins de la grande arm\'e9e\~!\'85 de la piti\'e9 pour cette famille de ren\'e9gats dont l\rquote a\'efeul, relaps inf\'e2me, non content de nous avoir vol\'e9
+ notre bien, excite encore du fond de sa tombe, au bout d\rquote un si\'e8cle et demi, sa race maudite \'e0 relever la t\'eate contre nous\~!\'85 Comment\~! pour nous d\'e9fendre de ces vip\'e8res, nous n\rquote aurions pas le droit de les \'e9
+craser dans le venin qu\rquote elles distillent\~!\'85 Et je vous dis, moi, que c\rquote est servir Dieu, que c\rquote est donner un salutaire exemple, que de vouer, \'e0 la face de tous, et par le d\'e9cha\'eenement m\'eame de ses passions\'85
+ cette famille impie \'e0 la douleur, au d\'e9sespoir, \'e0 la mort\~!\'85
+\par
+\par Rodin \'e9tait effrayant de f\'e9rocit\'e9 en parlant ainsi\~; le feu de ses yeux devenait plus \'e9clatant encore\~; ses l\'e8vres \'e9taient s\'e8ches et arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait les battements pr\'e9cipit\'e9s\~
+; de nouveaux frissons glac\'e9s coururent par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant \'e0 un peu de courbature, car il avait \'e9crit une partie de la nuit, et voulant rem\'e9dier \'e0 une nouvelle d\'e9
+faillance, il alla droit au buffet, se versa un autre verre de vin qu\rquote il avala d\rquote un trait, puis il revint au moment o\'f9 le cardinal lui disait\~:
+\par
+\par \endash \~Si la marche que vous suivez \'e0 l\rquote \'e9gard de cette famille avait besoin d\rquote \'eatre justifi\'e9e, mon tr\'e8s cher p\'e8re, vous l\rquote eussiez justifi\'e9e victorieusement par vos derni\'e8res paroles\'85 Non seul
+ement, selon nos casuistes, je le r\'e9p\'e8te, vous \'eates dans votre plein droit, mais il n\rquote y a l\'e0 rien de r\'e9pr\'e9hensible aux yeux des lois humaines\~; quant aux lois divines, c\rquote
+est plaire au Seigneur que de combattre et de terrasser l\rquote impie par les armes qu\rquote il donne contre lui-m\'eame.
+\par
+\par Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l\rquote assurance diabolique de Rodin, et ramen\'e9 \'e0 une sorte d\rquote admiration craintive, le p\'e8re d\rquote Aigrigny lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Je le confesse, j\rquote ai eu tort de douter de l\rquote esprit de Votre R\'e9v\'e9rence\~; tromp\'e9 par l\rquote apparence des moyens que vous avez employ\'e9s\~; les consid\'e9rant isol\'e9ment, je n\rquote
+avais pu juger de leur ensemble redoutable et surtout les r\'e9sultats qu\rquote ils ont, en effet, produits. Maintenant, je le vois, le succ\'e8s, gr\'e2ce \'e0 vous, n\rquote est pas douteux.
+\par
+\par \endash \~Et ceci est une exag\'e9ration, reprit Rodin avec une impatience fi\'e9vreuse, toutes ces passions sont \'e0 cette heure en \'e9bullition\~; mais le moment est critique\'85 comme l\rquote alchimiste pench\'e9 sur son creuset, o\'f9
+ bouillonne une mixture qui peut lui donner des tr\'e9sors ou la mort\'85 moi seul je puis, \'e0 cette heure\'85
+\par
+\par Rodin n\rquote acheva pas, il porta brusquement ses deux mains \'e0 son front avec un cri de douleur \'e9touff\'e9.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous\~? dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; depuis quelques instants\'85 vous p\'e2lissez d\rquote une mani\'e8re effrayante.
+\par
+\par \endash \~Je ne sais ce que j\rquote ai, dit Rodin d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~: ma douleur de t\'eate augmente, une sorte de vertige m\rquote a un instant \'e9tourdi.
+\par
+\par \endash \~Asseyez-vous, dit la princesse avec int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Prenez quelque chose, ajouta l\rquote \'e9v\'eaque.
+\par
+\par \endash \~Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui-m\'eame\~; je ne suis pas douillet, Dieu merci\~!\'85 J\rquote ai peu dormi cette nuit\'85 c\rquote est de la fatigue\'85 rien de plus. Je disais donc que moi seul pouvais \'e0
+ cette heure diriger cette affaire\'85 mais non l\rquote ex\'e9cuter\'85 il me faut dispara\'eetre\'85 mais veiller incessamment dans l\rquote ombre, d\rquote o\'f9 je tiendrai tous les fils, que moi seul\'85 puis\'85 faire agir\'85 ajouta Rodin d\rquote
+une voix oppress\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Mon tr\'e8s cher p\'e8re, dit le cardinal avec inqui\'e9tude, je vous assure que vous \'eates assez gravement indispos\'e9\'85 Votre p\'e2leur devient livide.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est possible, r\'e9pondit courageusement Rodin\~; mais je ne m\rquote abats pas pour si peu\'85 Revenons \'e0 notre affaire\'85 Voici l\rquote heure, p\'e8re d\rquote Aigrigny, o\'f9 vos qualit\'e9
+s, et vous en avez de grandes, je ne les jamais ni\'e9es\'85 me peuvent \'eatre d\rquote un grand secours\'85 Vous avez de la s\'e9duction\'85 du charme\'85 une \'e9loquence p\'e9n\'e9trante\'85 il faudra\'85
+\par
+\par Rodin s\rquote interrompit encore. Son front ruisselait d\rquote une sueur froide, il sentit ses jambes se d\'e9rober sous lui, et il dit, malgr\'e9 son opini\'e2tre \'e9nergie\~:
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote avoue\'85 je ne me sens pas bien\'85 cependant, ce matin, je me portais aussi bien que jamais\'85 je tremble malgr\'e9 moi\'85 je suis glac\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Rapprochez-vous du feu\'85 c\rquote est un malaise subit, dit l\rquote \'e9v\'eaque en lui offrant le bras avec un d\'e9vouement h\'e9ro\'efque, cela n\rquote aura pas de suite.
+\par
+\par \endash \~Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de th\'e9, dit la princesse. M.\~Baleinier doit venir bient\'f4t heureusement, il nous rassurera\'85 sur cette indisposition\'85
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9\'85 c\rquote est inexplicable, dit le pr\'e9lat. \'c0 ces mots du cardinal, Rodin, qui s\rquote \'e9tait p\'e9niblement approch\'e9 du feu, tourna les yeux vers le pr\'e9lat et le regarda fixement d\rquote une fa\'e7on \'e9
+trange pendant une seconde\~; puis, fort de son indomptable \'e9nergie, malgr\'e9 l\rquote alt\'e9ration de ses traits, qui se d\'e9composaient \'e0 vue d\rquote \'9cil, Rodin dit d\rquote une voix bris\'e9e qu\rquote il t\'e2cha de rendre ferme\~:
+\par
+\par \endash \~Ce feu m\rquote a r\'e9chauff\'e9, ce ne sera rien\'85 j\rquote ai bien, par ma foi\~! le temps de me dorloter\'85 Quel \'e0-propos\~!\'85 tomber malade au moment o\'f9 l\rquote affaire Rennepont ne peut r\'e9ussir que par moi seul\~!\'85
+ Revenons donc \'e0 notre affaire\'85 Je vous disais, p\'e8re d\rquote Aigrigny, que vous pourriez beaucoup nous servir\'85 et vous aussi, madame la princesse, car vous avez \'e9pous\'e9 cette cause comme si elle \'e9tait la v\'f4tre\~; et\'85
+\par
+\par Rodin s\rquote interrompit encore\'85 Cette fois il poussa un cri aigu, tomba sur une chaise plac\'e9e pr\'e8s de lui, se rejeta convulsivement en arri\'e8re, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! que je souffre\~!\'85 Alors, chose effroyable\~! \'e0 l\rquote alt\'e9ration des traits de Rodin succ\'e9da une d\'e9composition cadav\'e9reuse presque aussi rapide que la pens\'e9e\'85 ses yeux, d\'e9j\'e0 caves, s\rquote inject\'e8
+rent de sang et sembl\'e8rent se retirer au fond de leur orbite, dont l\rquote ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux desquels luisaient deux prunelles de feu\~; des tiraillements nerveux saccad\'e9s tendirent et coll\'e8
+rent sur les moindres saillies des os du visage la peau flasque, humide, glac\'e9e, qui devint instantan\'e9ment verd\'e2tre\~; de ses l\'e8vres, brid\'e9es par le rictus d\rquote une douleur atroce, s\rquote \'e9chappait un souffle haletant, de temps
+\'e0 autre interrompu par ces mots\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 je souffre\'85 je br\'fble\'85 Puis, c\'e9dant \'e0 un transport furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue, car il avait fait sauter les boutons de son gilet et \'e0 demi d\'e9chir\'e9
+ sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces v\'eatements e\'fbt augment\'e9 la violence des douleurs sous lesquelles il se tordait. L\rquote \'e9v\'eaque, le cardinal et le p\'e8re d\rquote Aigrigny se rapproch\'e8
+rent vivement de Rodin et l\rquote entour\'e8rent pour le contenir\~; il \'e9prouvait d\rquote horribles convulsions\~; tout \'e0 coup, rassemblant ses forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un cadavre\~; alors, ses v\'eatements en d\'e9
+sordre, ses rares cheveux gris h\'e9riss\'e9s autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et flamboyants sur le cardinal, qui \'e0 ce moment se penchait vers lui, il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent terrible il s\rquote
+\'e9cria d\rquote une voix \'e9trangl\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Cardinal Malipieri\'85 cette maladie est trop subite\~; on se d\'e9fie de moi \'e0 Rome\'85 vous \'eates de la race des Borgia\'85 et votre secr\'e9taire\'85 \'e9tait chez moi ce matin\'85
+\par
+\par \endash \~Malheureux\~!\'85 qu\rquote ose-t-il dire\~?\'85 s\rquote \'e9cria le pr\'e9lat aussi stup\'e9fait qu\rquote indign\'e9 de cette accusation.
+\par
+\par Ce disant, le cardinal t\'e2chait de se d\'e9barrasser de l\rquote \'e9treinte du j\'e9suite, dont les doigts crisp\'e9s avaient la roideur du fer.
+\par
+\par \endash \~On m\rquote a empoisonn\'e9\'85 murmura Rodin. Et, s\rquote affaissant sur lui-m\'eame, il retomba dans les bras du p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par Malgr\'e9 son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas \'e0 celui-ci\~:
+\par
+\par \endash \~Il croit qu\rquote on veut l\rquote empoisonner\'85 il machine donc quelque chose de bien dangereux\~! La porte du salon s\rquote ouvrit\~: c\rquote \'e9tait le docteur Baleinier.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! docteur\~! s\rquote \'e9cria la princesse, p\'e2le, effray\'e9e, en courant \'e0 lui, le p\'e8re Rodin vient d\rquote \'eatre attaqu\'e9 subitement de convulsions affreuses\'85 venez\'85 venez.
+\par
+\par \endash \~Des convulsions\'85 ce n\rquote est rien, calmez-vous, madame, dit le docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s\rquote approchant \'e0 la h\'e2te du groupe qui entourait le moribond.
+\par
+\par \endash \~Voici le docteur\'85 s\rquote \'e9cria la princesse.
+\par
+\par Tous s\rquote \'e9cart\'e8rent, moins le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui soutenait Rodin affaiss\'e9 sur une chaise.
+\par
+\par \endash \~Ciel\~!\'85 quel sympt\'f4me\~!\'85 s\rquote \'e9cria le docteur Baleinier en examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de verte devenait bleu\'e2tre.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il donc\~? demand\'e8rent les spectateurs tout d\rquote une voix.
+\par
+\par \endash \~Ce qu\rquote il y a\~?\'85 reprit le docteur en se rejetant en arri\'e8re comme s\rquote il e\'fbt march\'e9 sur un serpent\~; c\rquote est le chol\'e9ra, et c\rquote est contagieux.
+\par
+\par \'c0 ce mot effrayant, magique, le p\'e8re d\rquote Aigrigny abandonna Rodin, qui roula sur le tapis.
+\par
+\par \endash \~Il est perdu\~! s\rquote \'e9cria le docteur Baleinier, pourtant je cours chercher ce qu\rquote il faut pour tenter un dernier effort.
+\par
+\par Et il se pr\'e9cipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le p\'e8re d\rquote Aigrigny, l\rquote \'e9v\'eaque et le cardinal se pr\'e9cipit\'e8rent \'e9perdus \'e0 la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient \'e0
+ la porte, que personne, tant le trouble \'e9tait grand, ne pouvait ouvrir.
+\par
+\par Elle s\rquote ouvrit pourtant, mais du dehors\'85 et Gabriel parut, Gabriel, le type du vrai pr\'eatre, du saint pr\'eatre, du pr\'eatre \'e9vang\'e9lique, que l\rquote on ne saurait assez environner de respect, d\rquote
+ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d\rquote archange, d\rquote une s\'e9r\'e9nit\'e9 si douce, offrit un contraste singulier avec tous ces visages contract\'e9s, boulevers\'e9s par l\rquote \'e9pouvante\'85 Le jeune pr\'eatre faillit \'ea
+tre renvers\'e9 par les fuyards, qui, se pr\'e9cipitant par l\rquote issue qu\rquote il venait d\rquote ouvrir, s\rquote \'e9criaient\~:
+\par
+\par \endash \~N\rquote entrez pas\'85 il meurt du chol\'e9ra\'85 sauvez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 ces mots, repoussant dans le salon l\rquote \'e9v\'eaque, qui, rest\'e9 le dernier de tous, t\'e2chait de forcer la porte, Gabriel courut \'e0 Rodin pendant que le pr\'e9lat s\rquote \'e9chappait par la porte laiss\'e9e libre.
+\par
+\par Rodin, couch\'e9 sur le tapis, les membres contourn\'e9s par des crampes affreuses, se tordait dans des douleurs intol\'e9rables\~; la violence de sa chute avait sans doute r\'e9veill\'e9 ses esprits, car il murmurait d\rquote une voix s\'e9pulcrale\~:
+
+\par
+\par \endash \~Ils me laissent\'85 mourir\'85 l\'e0\'85 comme un chien\'85 Oh\~! les l\'e2ches\~!\'85 au secours\~!\'85 personne\'85
+\par
+\par Et le moribond, s\rquote \'e9tant renvers\'e9 sur le dos par un mouvement convulsif, tournant vers le plafond sa face de damn\'e9, o\'f9 \'e9clatait un espoir infernal, r\'e9p\'e9tait encore\~:
+\par
+\par \endash \~Personne\'85 personne\'85 Ses yeux, tout \'e0 coup flamboyants et f\'e9roces, rencontr\'e8rent les grands yeux bleus de l\rquote ang\'e9lique et blonde figure de Gabriel, qui, s\rquote agenouillant aupr\'e8
+s de lui, lui dit de sa voix douce et grave\~:
+\par
+\par \endash \~Me voici, mon p\'e8re\'85 je viens vous secourir, si vous pouvez \'eatre secouru\'85 priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle \'e0 lui.
+\par
+\par \endash \~Gabriel\~!\'85 murmura Rodin d\rquote une voix \'e9teinte, pardon\'85 pour le mal\'85 que je vous ai fait\'85 Piti\'e9\~!\'85 ne m\rquote abandonnez pas\~!\'85 ne\'85
+\par
+\par Rodin ne put achever\~; il \'e9tait parvenu \'e0 se soulever sur son s\'e9ant, il poussa un cri et retomba sans mouvement.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le m\'eame jour, dans les journaux du soir, on lisait\~:
+\par
+\par \'ab\~Le chol\'e9ra est \'e0 Paris\'85 le premier cas s\rquote est d\'e9clar\'e9 aujourd\rquote hui, \'e0 trois heures et demie, rue de Babylone, \'e0 l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800275}{\*\bkmkstart _Toc97808011}IV. Le parvis Notre-Dame.
+{\*\bkmkend _Toc92800275}{\*\bkmkend _Toc97808011}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Huit jours se sont \'e9coul\'e9s depuis que Rodin a \'e9t\'e9 atteint du chol\'e9
+ra, dont les ravages vont toujours croissant.
+\par
+\par Terrible temps que celui-l\'e0\~! Un voile de deuil s\rquote est \'e9tendu sur Paris, nagu\'e8re si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n\rquote a \'e9t\'e9 d\rquote un azur plus pur, plus constant\~; jamais le soleil n\rquote a rayonn\'e9 plus
+radieux. Cette inexorable s\'e9r\'e9nit\'e9 de la nature durant les ravages du fl\'e9au mortel offrait un \'e9trange et myst\'e9rieux contraste. L\rquote insolente lumi\'e8re d\rquote un soleil \'e9blouissant rendait plus visible encore l\rquote alt\'e9
+ration des traits caus\'e9e par les mille angoisses de la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-l\'e0 pour les \'eatres aim\'e9s\~; les physionomies trahissaient quelque chose d\rquote inquiet, d\rquote \'e9tonn\'e9, de f\'e9brile. Les pas
+\'e9taient pr\'e9cipit\'e9s comme si, en marchant plus vite, il avait chance d\rquote \'e9chapper au p\'e9ril\~; et puis aussi on se h\'e2tait de rentrer chez soi. On laissait la vie, la sant\'e9, le bonheur dans sa maison\~; deux heures apr\'e8
+s, on y retrouvait souvent l\rquote agonie, la mort, le d\'e9sespoir. \'c0 chaque instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue\~: tant\'f4t passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils sym\'e9triquement empil\'e9s. Elles s
+\rquote arr\'eataient devant chaque demeure\~: des hommes v\'eatus de gris et de noir attendaient sous la porte\~; ils tendaient les bras, et \'e0 ceux-ci l\rquote on jetait un cercueil, \'e0 ceux-l\'e0 deux, souvent trois ou quatre, dans la m\'ea
+me maison\~; si bien que, parfois, la provision \'e9tant vite \'e9puis\'e9e, bien des morts de la rue n\rquote \'e9taient pas }{\i servis, }{et la charrette, arriv\'e9e pleine, s\rquote en allait vide.
+\par
+\par Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas, c\rquote \'e9tait un bruit de marteaux assourdissant\~: on clouait des bi\'e8res\~; on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs s\rquote arr\'eataient fatigu\'e9s. Alors
+\'e9clataient toutes sortes de cris de douleur, de g\'e9missements plaintifs, d\rquote impr\'e9cations d\'e9sesp\'e9r\'e9es. C\rquote \'e9taient ceux \'e0 qui les hommes gris et noirs avaient pris quelqu\rquote un pour remplir les bi\'e8
+res. On remplissait donc incessamment des bi\'e8res, et on les clouait jour et nuit, plut\'f4t le jour que la nuit\~; car, d\'e8s le cr\'e9puscule, \'e0 d\'e9faut des corbillards insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires improvis\'e9
+es\~: tombereaux, charrettes, tapissi\'e8res, fiacres, haquets, venaient servir au fun\'e8bre transport\~; \'e0 l\rquote encontre des autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides, ces derni\'e8res entraient vides et bient\'f4
+t sortaient pleines.
+\par
+\par Pendant ce temps-l\'e0 les vitres des maisons s\rquote illuminaient, et souvent les lumi\'e8res br\'fblaient jusqu\rquote au jour. C\rquote \'e9tait la saison des bals\~; ces clart\'e9s ressemblaient assez aux rayonnements lumineux des folles nuits de f
+\'eate, si ce n\rquote est que les cierges rempla\'e7aient la bougie, et la psalmodie des pri\'e8res des morts le joyeux bourdonnement du bal\~; puis, dans les rues, au lieu des bouffonneries transparentes de l\rquote enseigne des co
+stumiers pour les mascarades, se balan\'e7aient de loin en loin de grandes lanternes d\rquote un rouge de sang portant ces mots en lettres noires\~:
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {SECOURS AUX CHOL\'c9RIQUES
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par O\'f9 il y avait v\'e9ritablement f\'eate\'85 pendant la nuit, c\rquote \'e9tait aux cimeti\'e8res\'85 Ils se d\'e9bauchaient\'85 Eux, toujours si mornes, si muets, \'e0 ces heures nocturnes, heures silencieuses o\'f9 l\rquote on entend le l\'e9
+ger frissonnement des cypr\'e8s agit\'e9s par la brise\'85 eux, si solitaires que nul pas humain n\rquote osait pendant la nuit troubler leur silence fun\'e8bre\'85 ils \'e9taient tout \'e0 coup devenus anim\'e9s, bruyants, tapageurs et brillants de lumi
+\'e8res. \'c0 la lueur fumeuse des torches qui jetaient de grandes clart\'e9s rouge\'e2tres sur les sapins noirs et sur les pierres blanches des s\'e9pulcres, bon nombre de fossoyeurs fossoyaient all\'e8grement en fredonnant. Ce dangereux et rude m\'e9
+tier se payait alors presque \'e0 prix d\rquote or\~; on avait tant besoin de ces bonnes gens, qu\rquote il fallait, apr\'e8s tout, les m\'e9nager\~; s\rquote ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup\~; s\rquote ils chantaient toujours, ils chantai
+ent fort, et ce, pour entretenir leurs forces et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d\rquote un tel travail. Si quelques-uns ne finissaient pas d\rquote aventure la fosse commenc\'e9e, d\rquote obligeants compagnons la finissaient }{\i pour }{eux (c
+\rquote \'e9tait le mot), et les y pla\'e7aient amicalement.
+\par
+\par Aux joyeux refrains des fossoyeurs r\'e9pondaient d\rquote autres flonflons lointains\~; des cabarets s\rquote \'e9taient improvis\'e9s aux environs des cimeti\'e8res, et les cochers des morts, une fois }{\i leurs pratiques descendues \'e0 leur adresse, }
+{comme ils disaient ing\'e9nieusement, les cochers des morts, riches d\rquote un salaire extraordinaire, banquetaient, rigolaient en seigneurs\~; souvent l\rquote aurore les surprit le verre \'e0 la main et la gaudriole aux l\'e8vres\'85
+ Observation bizarre\~; chez ces gens de fun\'e9railles, vivant dans les entrailles du fl\'e9au, la mortalit\'e9 fut presque nulle.
+\par
+\par Dans les quartiers sombres, infects, o\'f9, au milieu d\rquote une atmosph\'e8re morbide, vivaient entass\'e9s une foule de prol\'e9taires d\'e9j\'e0 \'e9puis\'e9s par les plus dures privations, et, ainsi que l\rquote on disait \'e9nergiquement alors, }{
+\i tout m\'e2ch\'e9s }{pour le chol\'e9ra, il ne s\rquote agissait plus d\rquote individus, mais de familles enti\'e8res enlev\'e9es en quelques heures\~; pourtant, parfois, \'f4 cl\'e9mence providentielle\~
+! un ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et d\'e9labr\'e9e, apr\'e8s que p\'e8re et m\'e8re, fr\'e8re et s\'9cur \'e9taient partis en cercueil. Souvent aussi on fut oblig\'e9
+ de fermer, faute de locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux travailleurs, compl\'e8tement d\'e9shabit\'e9es en un jour par le fl\'e9au, depuis la cave, o\'f9, selon l\rquote
+habitude, couchaient sur la paille de petits ramoneurs, jusqu\rquote aux mansardes, o\'f9, h\'e2ves et demi-nus, se roidissaient sur le carreau glac\'e9 quelques malheureux sans travail et sans pain.
+\par
+\par De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la p\'e9riode croissante du chol\'e9ra, offrit peut-\'eatre le spectacle le plus effrayant, fut le quartier de la Cit\'e9, et, dans la Cit\'e9, le parvis de Notre-Dame \'e9tait presque chaque jour le th
+\'e9\'e2tre de sc\'e8nes terribles, la plupart des malades des rues voisines que l\rquote on transportait \'e0 l\rquote H\'f4tel-Dieu affluant sur cette place.
+\par
+\par Le chol\'e9ra n\rquote avait pas une physionomie\'85 il en avait mille. Ainsi, huit jours apr\'e8s que Rodin avait \'e9t\'e9 subitement atteint, plusieurs \'e9v\'e9nements, o\'f9 l\rquote horrible le disputait \'e0 l\rquote \'e9trange, se passaient sur
+le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d\rquote Arcole, qui conduit aujourd\rquote hui directement sur cette place, on y arrivait alors d\rquote un c\'f4t\'e9 par une ruelle sordide comme toutes les rues de la Cit\'e9\~; une vo\'fbte sombre et \'e9
+cras\'e9e la terminait. En entrant dans le parvis on avait \'e0 gauche le portail de l\rquote immense cath\'e9drale, et en face de soi les b\'e2timents de l\rquote H\'f4tel-Dieu. Un peu plus loin, une \'e9chapp\'e9e de vue permettait d\rquote
+apercevoir le parapet du quai Notre-Dame.
+\par
+\par Sur la muraille noir\'e2tre et l\'e9zard\'e9e de l\rquote arcade on pouvait lire un placard r\'e9cemment appliqu\'e9\~; il portait ces mots trac\'e9s au moyen d\rquote un poncis et de lettres de cuivre}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On sait que lors du chol\'e9ra des placards pareils furent r\'e9pandus \'e0
+ profusion dans Paris, et tour \'e0 tour attribu\'e9s \'e0 diff\'e9rents partis.}}}{\~:
+\par
+\par }{\i Vengeance\~!\'85 vengeance\~!\'85}{
+\par
+\par }{\i Les gens du peuple qui se font porter dans les h\'f4pitaux y sont empoisonn\'e9s, parce qu\rquote on trouve le nombre des malades trop consid\'e9rable\~; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres descendent la Seine.}{
+\par
+\par }{\i Vengeance\~! et mort aux assassins du peuple\~!}{
+\par
+\par Deux hommes envelopp\'e9s de manteaux et \'e0 demi cach\'e9s dans l\rquote ombre de la vo\'fbte \'e9coutaient avec une curiosit\'e9 inqui\'e8te une rumeur qui s\rquote \'e9levait de plus en plus mena\'e7ante du milieu d\rquote
+un rassemblement tumultueusement group\'e9 aux abords de l\rquote H\'f4tel-Dieu.
+\par
+\par Bient\'f4t ces cris\~: }{\i Mort aux m\'e9decins\~! Vengeance\~! }{arriv\'e8rent jusqu\rquote aux deux hommes embusqu\'e9s sous l\rquote arcade.
+\par
+\par \endash \~Les placards font leur effet, dit l\rquote un\~; le feu est aux poudres\'85 Une fois la populace en d\'e9lire\'85 on la lancera sur qui l\rquote on voudra.
+\par
+\par \endash \~Dis donc, reprit l\rquote autre homme, regarde l\'e0-bas\'85 cet hercule dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que ce n\rquote \'e9tait pas un des plus enrag\'e9s meneurs lors de la destruction de la fabrique de M.\~
+Hardy\~?
+\par
+\par \endash \~Pardieu, oui\'85 Je le reconnais\~; partout o\'f9 il y a un mauvais coup \'e0 faire on trouve ce gredin-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit l\rquote autre homme\~; il y fait un vent glac\'e9, et quoique je sois matelass\'e9 de flanelle\'85
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, le chol\'e9ra est brutal en diable. D\rquote ailleurs tout se pr\'e9pare bien de ce c\'f4t\'e9\~; on assure aussi que l\rquote \'e9meute r\'e9publicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine. Chaud\~! chaud\~! \'e7
+a nous sert, et la sainte cause de la religion triomphera de l\rquote impi\'e9t\'e9 r\'e9volutionnaire\'85 Allons rejoindre le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 le trouverons-nous\~?
+\par
+\par \endash \~Ici pr\'e8s, viens\'85 viens. Et les deux hommes disparurent pr\'e9cipitamment. Le soleil, commen\'e7ant \'e0 d\'e9cliner, jetait ses rayons dor\'e9s sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame e
+t sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au milieu d\rquote un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un vent de nord-est, sec et glac\'e9, balayait les moindres nuages. Un rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l
+\rquote avons dit, les abords de l\rquote H\'f4tel-Dieu, se pressait aux grilles dont le p\'e9ristyle de l\rquote hospice est entour\'e9\~; derri\'e8re la grille on voyait rang\'e9 un piquet d\rquote infanterie\~; car les cris de }{\i Mort aux m\'e9decins
+\~!}{ \'e9taient devenus de plus en plus mena\'e7ants. Les gens qui vocif\'e9raient ainsi appartenaient \'e0 une populace oisive, vagabonde et corrompue\'85 \'e0 la lie de Paris\~: aussi, chose effrayante, les malheureux que l\rquote
+on transportait, traversant forc\'e9ment ces groupes hideux, entraient \'e0 l\rquote H\'f4tel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. \'c0 chaque instant, des civi\'e8res, des brancards apportaient de nouvelles victimes\~; les civi\'e8
+res, souvent garnies de rideaux de coutil, cachaient les malades\~; mais les brancards n\rquote ayant aucune couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d\rquote un agonisant \'e9cartaient le drap, qui laissait voir une face cadav\'e9reuse.
+\par
+\par Au lieu d\rquote \'e9pouvanter les mis\'e9rables rassembl\'e9s devant l\rquote hospice, de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de plaisanteries de cannibales ou de pr\'e9dictions atroces sur le sort de ces malheureux une fois au pouvoir des m
+\'e9decins.
+\par
+\par Le carrier et Ciboule, accompagn\'e9s d\rquote un bon nombre de leurs acolytes, se trouvaient m\'eal\'e9s \'e0 la populace. Apr\'e8s le d\'e9sastre de la fabrique de M.\~Hardy, le carrier, solennellement chass\'e9 du compagnonnage par les }{\i Loups, }{
+qui n\rquote avaient voulu conserver aucune solidarit\'e9 avec ce mis\'e9rable, le carrier, disons-nous, se plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et sp\'e9culant sur sa force hercul\'e9enne, s\rquote \'e9tait \'e9tabli, moyennant salaire, le d
+\'e9fenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.
+\par
+\par Sauf quelques passants amen\'e9s par hasard sur le parvis Notre-Dame, la foule d\'e9guenill\'e9e dont il \'e9tait couvert se composait donc du rebut de la population de Paris, mis\'e9rables non moins \'e0 plaindre qu\rquote \'e0 bl\'e2mer, car la mis\'e8
+re, l\rquote ignorance et le d\'e9laissement engendrent fatalement le vice et le crime. Pour ces sauvages de la civilisation, il n\rquote y avait ni piti\'e9, ni enseignement, ni terreur, dans les effrayants tableaux dont ils \'e9taient entour\'e9s \'e0
+ chaque instant\~; insoucieux d\rquote une vie qu\rquote ils disputaient chaque jour \'e0 la faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fl\'e9au avec une audace infernale, ou ils succombaient le blasph\'e8me \'e0
+ la bouche. La haute stature du carrier dominait les groupes\~: l\rquote \'9cil sanglant, les traits enflamm\'e9s, il vocif\'e9rait de toutes ses forces\~:
+\par
+\par \endash \~Mort aux carabins\~!\'85 ils empoisonnent le peuple\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est plus ais\'e9 que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis, s\rquote adressant \'e0 un vieillard agonisant que deux hommes, per\'e7ant \'e0 grand\rquote peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la m\'e9g\'e8re reprit\~:
+
+\par
+\par \endash \~N\rquote entre donc pas l\'e0-dedans, eh\~! moribond\~; cr\'e8ve ici, au grand air, au lieu de crever dans cette caverne, o\'f9 tu seras empoisonn\'e9 comme un vieux rat.
+\par
+\par \endash \~Oui, ajouta le carrier, apr\'e8s, on te jettera \'e0 l\rquote eau pour r\'e9galer les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore\'85
+\par
+\par \'c0 ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux \'e9gar\'e9s et fit entendre de sourds g\'e9missements. Ciboule voulut arr\'eater la marche des porteurs, et ils ne se d\'e9barrass\'e8rent qu\rquote \'e0 grand\rquote peine de cette m\'e9g\'e8
+re.
+\par
+\par Le nombre des chol\'e9riques arrivant \'e0 l\rquote H\'f4tel-Dieu augmentait de minute en minute\~; les moyens de transport habituels ayant manqu\'e9, \'e0 d\'e9faut de civi\'e8res et de brancards, c\rquote \'e9tait \'e0 bras que l\rquote
+on apportait les malades.
+\par
+\par \'c7\'e0 et l\'e0 des \'e9pisodes effrayants t\'e9moignaient de la rapidit\'e9 foudroyante du fl\'e9au. Deux hommes portaient un brancard recouvert d\rquote un drap tach\'e9 de sang\~; l\rquote un d\rquote eux se sent tout \'e0
+ coup atteint violemment, il s\rquote arr\'eate court\~; ses bras d\'e9faillants abandonnent le brancard, il p\'e2lit, chancelle, tombe \'e0 demi renvers\'e9 sur le malade, et devient aussi livide que lui\'85 l\rquote autre porteur, effray\'e9, fuit \'e9
+perdu, laissant son compagnon et le mourant au milieu de la foule. Les uns s\rquote \'e9loignent avec horreur, d\rquote autres \'e9clatent d\rquote un rire sauvage.
+\par
+\par \endash \~L\rquote attelage s\rquote est effarouch\'e9, dit le carrier\~; il a laiss\'e9 la carriole en plan\'85
+\par
+\par \endash \~Au secours\~! criait le moribond d\rquote une voix dolente\~; par piti\'e9, portez-moi \'e0 l\rquote hospice.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.
+\par
+\par \endash \~Et tu n\rquote as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta un autre.
+\par
+\par Le malade fit un effort pour se soulever\~; mais ses forces le trahirent\~: il retomba \'e9puis\'e9 sur le matelas. Tout \'e0 coup la multitude reflua violemment, renversa le brancard\~; le porteur et le vieillard sont foul\'e9s aux pieds, et leurs g\'e9
+missements sont couverts par ces cris\~:
+\par
+\par \endash \~Mort aux carabins\~! Et les hurlements recommenc\'e8rent avec une nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son d\'e9lire f\'e9roce, ne respectait rien, fut cependant oblig\'e9e, quelques instants apr\'e8s, d\rquote
+ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient vigoureusement le passage \'e0 deux de leurs camarades apportant entre leurs bras entrelac\'e9s un artisan jeune encore\~; sa t\'eate, appesantie et d\'e9j\'e0 livide, s\rquote appuyait sur l
+\rquote \'e9paule de l\rquote un de ses compagnons\~; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan de la blouse d\rquote un des artisans. Depuis quelques moments on entendait r\'e9sonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cit\'e9
+, le bruit sonore et cadenc\'e9 de plusieurs tambours\~: on battait le rappel, car l\rquote \'e9meute grondait au faubourg Saint-Antoine\~; les tambours, d\'e9bouchant par l\rquote arcade, traversaient la place du parvis Notre-Dame\~; un de ces soldats, v
+\'e9t\'e9ran \'e0 moustaches grises, ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta un pas en arri\'e8re\~; ses compagnons se retourn\'e8rent surpris\'85 il \'e9tait vert\~; ses jambes fl\'e9
+chissent, il balbutie quelques mots inintelligibles et tombe foudroy\'e9 sur le pav\'e9 avant que les tambours du premier rang eussent cess\'e9 de battre. La rapidit\'e9 fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis\~
+; surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la foule courut par curiosit\'e9 vers les tambours. \'c0 la vue du soldat mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras, l\rquote un des deux hommes qui, sous la vo\'fb
+te du parvis, avaient assist\'e9 au commencement de l\rquote \'e9motion populaire, dit aux autres tambours\~:
+\par
+\par \endash \~Votre camarade a peut-\'eatre bu en route \'e0 quelque fontaine\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit le soldat\~; il mourait de soif, il a bu deux gorg\'e9es d\rquote eau sur la place du Ch\'e2telet.
+\par
+\par \endash \~Alors il a \'e9t\'e9 empoisonn\'e9, dit l\rquote homme.
+\par
+\par \endash \~Empoisonn\'e9\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent plusieurs voix.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y aurait rien d\rquote \'e9tonnant, reprit l\rquote homme d\rquote un air myst\'e9rieux\~; on jette du poison dans les fontaines publiques\~; ce matin on a massacr\'e9 un homme rue Beaubourg\~; on l\rquote
+avait surpris vidant un paquet d\rquote arsenic dans le broc d\rquote un marchand de vin}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On sait qu\rquote \'e0 cette malheureuse \'e9poque plusieurs personnes furent massacr\'e9es sous le faux pr\'e9texte d\rquote empoisonnement.}}}
+{\field\fldedit{\*\fldinst { HYPERLINK "" \\l "LinkTarget_96659" }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b0200000008000000110000004c0069006e006b005400610072006700650074005f00390036003600350039000000000000000000}}}{\fldrslt }}{.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir prononc\'e9 ces paroles, l\rquote homme disparut dans la foule.
+\par
+\par Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces empoisonnements des malades de l\rquote H\'f4tel-Dieu, fut accueilli par une explosion de cris d\rquote indignation\~: cinq ou six hommes en guenilles, v\'e9
+ritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant, l\rquote \'e9lev\'e8rent sur leurs \'e9paules, malgr\'e9 les efforts de ses camarades, et, portant ce sinistre troph\'e9e, ils parcoururent le parvis, pr\'e9c\'e9d\'e9
+s du carrier et de Ciboule, qui criaient partout sur leur passage\~:
+\par
+\par \endash \~Place aux cadavres\~! voil\'e0 comment on empoisonne le peuple\~!\'85
+\par
+\par Un nouveau mouvement fut imprim\'e9 \'e0 la foule par l\rquote arriv\'e9e d\rquote une berline de poste \'e0 quatre chevaux\~; n\rquote ayant pu passer sur le quai Napol\'e9on, alors en partie d\'e9pav\'e9, cette voiture s\rquote \'e9tait aventur\'e9e
+\'e0 travers les rues tortueuses de la Cit\'e9, afin de gagner l\rquote autre rive de la Seine par le parvis Notre-Dame. Ainsi que bien d\rquote autres, ces \'e9migrants fuyaient Paris pour \'e9chapper au fl\'e9au qui le d\'e9
+cimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le si\'e8ge de derri\'e8re \'e9chang\'e8rent un coup d\rquote \'9cil d\rquote effroi en passant devant l\rquote H\'f4tel-Dieu, tandis qu\rquote un jeune homme, plac\'e9 dans l\rquote int\'e9
+rieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour recommander aux postillons d\rquote aller au pas, de crainte d\rquote accident, la foule \'e9tant alors tr\'e8s compacte. Ce jeune homme \'e9tait M.\~de\~Morinval\~
+: dans le fond de la voiture se trouvaient M.\~de\~Montbron et sa ni\'e8ce, Mme\~de\~Morinval. La p\'e2leur et l\rquote alt\'e9ration des traits de la jeune femme disaient assez son \'e9pouvante\~; M.\~de\~Montbron, malgr\'e9 sa fermet\'e9 d\rquote
+esprit, semblait fort inquiet et aspirait de temps \'e0 autre, ainsi que sa ni\'e8ce, un flacon rempli de camphre.
+\par
+\par Pendant quelques minutes la voiture s\rquote avan\'e7a lentement\~; les postillons conduisaient leurs chevaux avec pr\'e9caution. Soudain une rumeur, d\rquote abord sourde et lointaine, circula dans les rassemblements, et bient\'f4t se rapprocha\~
+; elle augmentait \'e0 mesure que devenait plus distinct ce son retentissant de cha\'eenes et de }{\i ferraille, }{son bruyant g\'e9n\'e9ralement particulier aux fourgons d\rquote artillerie\~
+; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bient\'f4t.
+\par
+\par Chose \'e9trange\~! la foule \'e9tait compacte, la marche de ce fourgon rapide\~; pourtant, \'e0 l\rquote approche de cette voiture, les rangs press\'e9s s\rquote ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s\rquote expliqua bient\'f4t par ces mots r\'e9
+p\'e9t\'e9s de bouche en bouche\~:
+\par
+\par \endash \~Le fourgon des morts\~!\'85 le fourgon des morts\~! Le service des pompes fun\'e8bres ne suffisant plus au transport des corps, on avait mis en r\'e9quisition un certain nombre de fourgons d\rquote artillerie, dans lesquels on entassait pr\'e9
+cipitamment les cercueils. Si un grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec \'e9pouvante, le carrier et sa bande redoubl\'e8rent d\rquote horribles lazzi.
+\par
+\par \endash \~Place \'e0 l\rquote omnibus des tr\'e9pass\'e9s\~! cria Ciboule.
+\par
+\par \endash \~Dans cet omnibus-l\'e0, il n\rquote y a pas de danger qu\rquote on vous y marche sur les pieds, dit le carrier.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est des voyageurs commodes qui sont l\'e0-dedans.
+\par
+\par \endash \~Ils ne demandent jamais \'e0 descendre, au moins.
+\par
+\par \endash \~Tiens\~! Il n\rquote y a qu\rquote un soldat du train pour postillon\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai, les chevaux de devant sont men\'e9s par un homme en blouse.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que l\rquote autre soldat aura \'e9t\'e9 fatigu\'e9\~; le c\'e2lin\'85 il sera mont\'e9 dans l\rquote omnibus de la mort avec les autres\'85 qui ne descendent qu\rquote au grand trou.
+\par
+\par \endash \~Et la t\'eate en avant, encore.
+\par
+\par \endash \~Oui, ils piquent une t\'eate dans un lit de chaux.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 ils font la }{\i planche, }{c\rquote est le cas de le dire.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est pour le coup qu\rquote on la suivrait les yeux ferm\'e9s\'85 la voiture de la mort\'85 C\rquote est pire qu\rquote \'e0 Montfaucon.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 \'e7a sent le mort qui n\rquote est plus frais, dit le carrier en faisant allusion \'e0 l\rquote odeur infecte et cadav\'e9reuse que ce fun\'e8bre v\'e9hicule laissait apr\'e8s lui.
+\par
+\par \endash \~Ah bon\~!\'85 reprit Ciboule, voil\'e0 l\rquote omnibus de la mort qui va accrocher la belle voiture\~; tant mieux\~!\'85 Ces riches, ils sentiront la mort.
+\par
+\par En effet, le fourgon se trouvait alors \'e0 peu de distance et absolument en face de la berline, qu\rquote il croisait\~; un homme en blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de vol\'e9e, un soldat du train menait l\rquote
+attelage de timon. Les cercueils \'e9taient en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi-circulaire ne fermait qu\rquote \'e0 moiti\'e9\~; de sorte qu\rquote \'e0 chaque soubresaut de la voiture, qui, lanc\'e9
+e rapidement, cahotait rudement sur le pav\'e9 tr\'e8s in\'e9gal, on voyait les bi\'e8res se heurter les unes contre les autres. Aux yeux ardents de l\rquote homme en blouse, \'e0 son teint enflamm\'e9, on devinait qu\rquote il \'e9tait \'e0 moiti\'e9
+ ivre\~; il excitait ses chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgr\'e9 les recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant \'e0 peine ses chevaux, suivait malgr\'e9 lui l\rquote allure d\'e9sordonn\'e9e que le charretier donnait
+\'e0 l\rquote attelage. Aussi, l\rquote ivrogne, ayant d\'e9vi\'e9 de sa route, vint droit sur la berline, et l\rquote accrocha. \'c0 ce choc, le couvercle du fourgon se renversa, et, lanc\'e9 en dehors par cette violente secousse, un des cercueils, apr
+\'e8s avoir endommag\'e9 la porti\'e8re de la berline, retomba sur le pav\'e9 avec un bruit sourd et mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clou\'e9es \'e0 la h\'e2te, et au milieu des \'e9clats du cercueil on vit rouler un cadavre bleu\'e2
+tre, \'e0 demi envelopp\'e9 d\rquote un suaire. \'c0 cet horrible spectacle, Mme\~de\~Morinval, qui avait machinalement avanc\'e9 la t\'eate \'e0 la porti\'e8re, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule recula avec frayeur\~
+; les postillons de la berline, non moins effray\'e9s, profitant de l\rquote espace qui s\rquote \'e9tait form\'e9 devant eux par la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon, fouett\'e8
+rent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.
+\par
+\par Au moment o\'f9 la berline disparaissait derri\'e8re les derniers b\'e2timents de l\rquote H\'f4tel-Dieu on entendit au loin les fanfares retentissantes d\rquote une musique joyeuse, et ces cris r\'e9p\'e9t\'e9s de proche en proche\~: }{\i
+La mascarade du chol\'e9ra\~!}{
+\par
+\par Ces mots annon\'e7aient un de ces \'e9pisodes moiti\'e9 bouffons moiti\'e9 terribles et \'e0 peines croyables, qui signal\'e8rent la p\'e9riode croissante de ce fl\'e9au. En v\'e9rit\'e9, si les t\'e9moignages contemporains n\rquote \'e9taient pas compl
+\'e8tement d\rquote accord avec les relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on croirait qu\rquote au lieu d\rquote un fait r\'e9el il s\rquote agit de l\rquote \'e9lucubration de quelque cerveau d\'e9lirant.
+\par
+\par La mascarade du chol\'e9ra se pr\'e9senta donc sur le parvis Notre-Dame au moment o\'f9 la voiture de M.\~de\~Morinval disparaissait du c\'f4t\'e9 du quai apr\'e8s avoir \'e9t\'e9 accroch\'e9e par le fourgon des morts.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800276}{\*\bkmkstart _Toc97808012}V. La mascarade du chol
+\'e9ra}{\cs30\b0\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On lit dans le }{\i Constitutionnel }{
+du samedi 31 mars 1832\~: \'ab\~Les Parisiens se conforment \'e0 la partie de l\rquote instruction populaire sur le chol\'e9ra, qui, entre autres recettes conservatrices, prescrit de n\rquote
+avoir pas peur du mal, de se distraire, etc, etc. Les plaisirs de la mi-car\'eame ont \'e9t\'e9 aussi brillants et aussi fous que ceux du carnaval m\'eame\~; on n\rquote avait pas vu depuis longtemps, \'e0 cette \'e9poque de l\rquote ann\'e9
+e, autant de bals\~; le chol\'e9ra lui-m\'eame a \'e9t\'e9 le sujet d\rquote une caricature ambulante.\~\'bb}}}{.{\*\bkmkend _Toc92800276}{\*\bkmkend _Toc97808012}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Un flot de peuple pr\'e9c\'e9dant la mascarade fit brusquement irruption par l\rquote
+arcade du parvis en poussant de grands cris\~; des enfants soufflaient dans des cornets \'e0 bouquin, d\rquote autres huaient, d\rquote autres sifflaient.
+\par
+\par Le carrier, Ciboule et leur bande, attir\'e9s par ce nouveau spectacle, se pr\'e9cipit\'e8rent en masse du c\'f4t\'e9 de la vo\'fbte.
+\par
+\par Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd\rquote hui de chaque c\'f4t\'e9 de la rue d\rquote Arcole, il n\rquote y en avait alors qu\rquote un seul, situ\'e9 \'e0 gauche de l\rquote arcade, et fort renomm\'e9 dans le joyeux monde des \'e9
+tudiants pour l\rquote excellence de ses vins et pour sa cuisine proven\'e7ale. Au premier bruit des fanfares sonn\'e9es par des piqueurs en livr\'e9e pr\'e9c\'e9dant la mascarade, les fen\'eatres du grand salon du restaurant s\rquote
+ouvrirent, et plusieurs gar\'e7ons, la serviette sous le bras, se pench\'e8rent aux crois\'e9es, impatients de voir l\rquote arriv\'e9e des singuliers convives qu\rquote ils attendaient.
+\par
+\par Enfin, le grotesque cort\'e8ge parut au milieu d\rquote une clameur immense. La mascarade se composait d\rquote un quadrige escort\'e9 d\rquote hommes et de femmes \'e0 cheval\~; cavaliers et amazones portaient des costumes de fantaisie \'e0 la fois \'e9l
+\'e9gants et riches.
+\par
+\par La plupart de ces masques appartenaient \'e0 la classe moyenne et ais\'e9e.
+\par
+\par Le bruit avait couru qu\rquote une mascarade s\rquote organisait afin de }{\i narguer le chol\'e9ra, }{et de remonter, par cette joyeuse d\'e9monstration, le moral de la population effray\'e9e\~; aussit\'f4t artistes, jeunes gens du monde, \'e9
+tudiants, commis, etc., etc., r\'e9pondirent \'e0 cet appel, et quoique jusqu\rquote alors inconnus les uns aux autres, ils fraternis\'e8rent imm\'e9diatement\~; plusieurs, pour compl\'e9ter la f\'eate, amen\'e8rent leurs ma\'eetresses\~
+; une souscription avait couvert les frais de la f\'eate, et le matin, apr\'e8s un d\'e9jeuner splendide fait \'e0 l\rquote autre bout de Paris, la troupe joyeuse s\rquote \'e9tait mise bravement en marche pour venir terminer la journ\'e9e par un d\'ee
+ner au parvis Notre-Dame. Nous disons }{\i bravement, }{parce qu\rquote il fallait \'e0 ces jeunes femmes une singuli\'e8re trempe d\rquote esprit, une rare fermet\'e9 de caract\'e8re, pour traverser ainsi cette grande ville plong\'e9
+e dans la consternation et dans l\rquote \'e9pouvante, pour se croiser presque \'e0 chaque pas sans p\'e2lir avec des brancards charg\'e9s de mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s\rquote attaquer enfin, par la plaisanterie la plus \'e9
+trange, au fl\'e9au qui d\'e9cimait Paris. Du reste, \'e0 Paris seulement, et seulement dans une certaine classe de la population, une pareille id\'e9e pouvait na\'eetre et se r\'e9aliser.
+\par
+\par Deux hommes, grotesquement d\'e9guis\'e9s en postillons des pompes fun\'e8bres, orn\'e9s de faux nez formidables, portant \'e0 leur chapeau des pleureuses en cr\'eape rose, et \'e0 leur boutonni\'e8re de gros bouquets de roses et des bouffettes de cr\'ea
+pe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char \'e9taient group\'e9s des personnages all\'e9goriques repr\'e9sentant\~:
+\par
+\par Le }{\i Vin, }{la }{\i Folie, }{l\rquote }{\i Amour, }{le }{\i Jeu.}{
+\par
+\par Ces \'eatres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, \'e0 force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singuli\'e8rement dure au}{\i bonhomme Chol\'e9ra, }{mani\'e8re de fun\'e8bre et burlesque Cassandre qu\rquote
+ils bafouaient, qu\rquote ils turlupinaient de cent fa\'e7ons.
+\par
+\par La moralit\'e9 de la chose \'e9tait celle-ci\~: Pour braver s\'fbrement le chol\'e9ra, il faut boire, rire, jouer et faire l\rquote amour.
+\par
+\par Le }{\i Vin }{avait pour repr\'e9sentant un gros Sil\'e8ne pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panth\'e8re \'e0 l\rquote \'e9paule, et \'e0 la main une grande coupe dor\'e9e, entour\'e9e de
+ fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l\rquote \'e9crivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs \'e9tonn\'e9s et ravis une oreille plus \'e9carlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enlumin\'e9e. \'c0
+ chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, apr\'e8s quoi il venait insolemment \'e9clater de rire aux nez du bonhomme Chol\'e9ra.
+\par
+\par Le }{\i bonhomme Chol\'e9ra, }{cadav\'e9reux G\'e9ronte, \'e9tait \'e0 demi envelopp\'e9 d\rquote un suaire\~; son masque de carton verd\'e2tre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d\rquote une mani\'e8re des plus r\'e9
+jouissantes\~; sous sa perruque \'e0 trois marteaux, congr\'fbment poudr\'e9e et surmont\'e9e d\rquote un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, \'e9taient teints d\rquote une belle couleur verd\'e2tre\~; sa main d
+\'e9charn\'e9e, presque toujours agit\'e9e d\rquote un frisson fi\'e9vreux (non feint, mais naturel), s\rquote appuyait sur une canne \'e0 bec de corbin\~; il portait enfin, comme il convient \'e0 tout G\'e9ronte, des bas rouges \'e0 jarreti\'e8res boucl
+\'e9es et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque repr\'e9sentant du chol\'e9ra \'e9tait Couche-tout-Nu. Malgr\'e9 une fi\'e8vre lente et dangereuse, caus\'e9e par l\rquote abus de l\rquote eau-de-vie et par la d\'e9bauche, fi\'e8
+vre qui le minait sourdement, Jacques avait \'e9t\'e9 engag\'e9 par Morok \'e0 concourir \'e0 cette mascarade.
+\par
+\par Le dompteur de b\'eates, v\'eatu en roi de carreau, figurait le }{\i Jeu. }{Le front ceint d\rquote un diad\'e8me de carton dor\'e9, sa figure implacable et blafarde entour\'e9e d\rquote une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe \'e9
+cartel\'e9e de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son r\'f4le. De temps \'e0 autre, d\rquote un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Chol\'e9ra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel \'e9
+taient peintes toutes sortes de cartes \'e0 jouer. Certaine g\'eane dans le mouvement de son bras droit annon\'e7ait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panth\'e8re noire avant d\rquote \'eatre \'e9ventr\'e9
+e par Djalma.
+\par
+\par La }{\i Folie }{symbolisant le rire venait \'e0 son tour secouer classiquement sa marotte \'e0 grelots sonores et dor\'e9s aux oreilles du bonhomme Chol\'e9ra\~; la Folie \'e9
+tait une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur \'e9carlate\~; elle rempla\'e7ait aupr\'e8s de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n\rquote e\'fbt pas manqu\'e9 \'e0 une f\'ea
+te pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, nagu\'e8re encore, avait fait partie d\rquote une mascarade d\rquote une port\'e9e peut-\'eatre moins philosophique, mais aussi amusante.
+\par
+\par Une autre jolie cr\'e9ature, Mlle Modeste Bornichoux, qui }{\i posait }{le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cort\'e8ge), repr\'e9sentait }{\i l\rquote Amour, }{et le repr\'e9sentait \'e0 merveille\~; on ne pouvait pr\'eater \'e0 l
+\rquote Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. V\'eatue d\rquote une tunique bleue paillet\'e9e, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux ch\'e2tains, et deux petites ailes transparentes derri\'e8re ses blanches \'e9
+paules, l\rquote Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps \'e0 autre (qu\rquote on excuse cette trivialit\'e9), faisait tr\'e8s gentiment et tr\'e8s impertinemment }{\i ratisse }{au bonhomme Chol\'e9ra.
+\par
+\par Autour du groupe principal, d\rquote autres masques plus ou moins grotesques agitaient des banni\'e8res sur lesquelles on lisait ces inscriptions tr\'e8s anacr\'e9ontiques pour la circonstance\~:
+\par
+\par ENTERR\'c9, LE CHOL\'c9RA\~! COURTE ET BONNE\~! IL FAUT RIRE\'85 RIRE, ET TOUJOURS RIRE\~! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOL\'c9RA\~! VIVE L\rquote AMOUR\~! VIVE LE VIN\~! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FL\'c9AU\~!\~!\~!
+\par
+\par Il y avait r\'e9ellement tant d\rquote audacieuse gaiet\'e9 dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment o\'f9 elle d\'e9fila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur o\'f9 le d\'eener l\rquote
+attendait, applaudirent \'e0 plusieurs reprises\~; cette sorte d\rquote admiration qu\rquote inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu\rquote il soit, parut \'e0 d\rquote autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de d\'e9fi jet
+\'e9 au courroux c\'e9leste\~; aussi accueillirent-ils le cort\'e8ge par des murmures irrit\'e9s.
+\par
+\par Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu\rquote il causait \'e9taient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir \'eatre justement appr\'e9ci\'e9s\~: l\rquote on ne sait en v\'e9rit\'e9 si cette courageuse bravade m\'e9
+rite la louange ou le bl\'e2me. D\rquote ailleurs, l\rquote apparition de ces fl\'e9aux qui, de si\'e8cle en si\'e8cle, d\'e9ciment les populations, a presque toujours \'e9t\'e9 accompagn\'e9e d\rquote une sorte de surexcitation morale \'e0 laquelle n
+\rquote \'e9chappait aucun de ceux que la contagion \'e9pargnait\~; vertige fi\'e9vreux et \'e9trange qui tant\'f4t met en jeu les pr\'e9jug\'e9s les plus stupides, les passions les plus f\'e9roces, tant\'f4t inspire, au contraire, les d\'e9vouements les
+plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu\rquote aux plus folles terreurs, tandis que chez d\rquote autres le d\'e9dain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades.
+\par
+\par Songeant assez peu aux louanges ou au bl\'e2me qu\rquote elle pouvait m\'e9riter, la mascarade arriva jusqu\rquote \'e0 la porte du restaurateur, et y fit son entr\'e9e au milieu des acclamations universelles.
+\par
+\par Tout semblait d\rquote accord pour compl\'e9ter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers\'85 Ainsi, la taverne o\'f9 devait avoir lieu cette surprenante bacchanale \'e9tant justement situ\'e9e non loin de l\rquote antique cath\'e9
+drale et du sinistre hospice, les ch\'9curs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s\rquote entendre tour \'e0 tour.
+\par
+\par Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, all\'e8rent prendre place au repas qui les attendait.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Les acteurs de la mascarade sont attabl\'e9s dans une grande salle du restaurant. Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaiet\'e9 a un caract\'e8re \'e9trange\'85 Quelquefois, les plus r\'e9solus se rappellent involontairement que c\rquote
+est leur vie qu\rquote ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le fl\'e9au. Cette pens\'e9e sinistre est rapide comme le frisson fi\'e9vreux qui vous glace en un instant\~; aussi, de temps \'e0 autre, de brusques silences, durant \'e0
+ peine une seconde, trahissent ces pr\'e9occupations passag\'e8res, bient\'f4t effac\'e9es, d\rquote ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit\~:
+\par
+\par \endash \~Pas de faiblesse, mon compagnon, ma ma\'eetresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de pr\'e9f\'e9rence dans le verre de sa voisine.
+\par
+\par Couche-tout-nu avait d\'e9pos\'e9 le masque et la perruque du bonhomme Chol\'e9ra\~; la maigreur de ses traits plomb\'e9s, leur p\'e2leur maladive, le sombre \'e9clat de ses yeux caves, accusaient les progr\'e8
+s incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arriv\'e9, par les exc\'e8s, au dernier degr\'e9 de l\rquote \'e9puisement\~: quoiqu\rquote il sent\'eet un feu sourd d\'e9
+vorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux.
+\par
+\par \'c0 la gauche de Jacques \'e9tait Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et \'e0 sa droite la jeune fille d\'e9guis\'e9e en Folie\~; on la nommait Mariette\~; \'e0 c\'f4t\'e9 de celle-ci, Nini-Moulin se pr\'e9
+lassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui repr\'e9sentait l\rquote Amour.
+\par
+\par La plupart des convives s\rquote \'e9taient group\'e9s selon leurs go\'fbts, chacun \'e0 c\'f4t\'e9 de sa chacune, et les }{\i c\'e9libataires }{o\'f9 ils avaient pu. On \'e9tait au second service\~; l\rquote excellence des vins, la bonne ch\'e8
+re, les gais propos, l\rquote \'e9tranget\'e9 m\'eame de la disposition avaient exalt\'e9 singuli\'e8rement les esprits, ainsi que l\rquote on pourra s\rquote en convaincre par les incidents extraordinaires de la sc\'e8ne suivante.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800277}{\*\bkmkstart _Toc97808013}VI. Le combat singulier.
+{\*\bkmkend _Toc92800277}{\*\bkmkend _Toc97808013}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Deux ou trois fois, un des gar\'e7ons du restaurant \'e9tait venu, sans que les convives l\rquote eussent remarqu\'e9
+, parler \'e0 voix basse \'e0 ses camarades, en leur montrant d\rquote un geste expressif le plafond de la salle du festin\~; mais ses camarades n\rquote avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute d\'e9
+ranger les convives, dont la folle gaiet\'e9 semblait aller toujours croissant.
+\par
+\par \endash \~Qui doutera maintenant de la sup\'e9riorit\'e9 de notre mani\'e8re de traiter cet impertinent chol\'e9ra\~? A-t-il os\'e9 atteindre notre bataillon sacr\'e9\~? dit un magnifique }{\i Turc-saltimbanque, }{l\rquote un des porte-banni\'e8
+re de la mascarade.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 tout le myst\'e8re, reprit un autre. C\rquote est bien simple. \'c9clatez de rire au nez du bonhomme fl\'e9au, et il vous tourne aussit\'f4t les talons.
+\par
+\par \endash \~Il se rend justice, car c\rquote est joliment b\'eate ce qu\rquote il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, Chouchoux, c\rquote est b\'eate, et archib\'eate, reprit le Pierrot de la Pierrette\~; car enfin vous \'eates l\'e0, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d\rquote un coup, apr\'e8s une atroce grimace, vous mourez
+\'85 Eh bien\~! apr\'e8s\~? comme c\rquote est malin\~! comme c\rquote est dr\'f4le\~! Je vous demande un peu ce que \'e7a prouve.
+\par
+\par \endash \~\'c7a prouve, reprit un illustre peintre romantique, d\'e9guis\'e9 en Romain de l\rquote \'e9cole de David, \'e7a prouve que le chol\'e9ra est un pitoyable coloriste, car sa palette n\rquote a qu\rquote un ton, un mauvais ton verd\'e2tre\'85
+\'c9videmment le dr\'f4le a \'e9tudi\'e9 cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, fl\'e9au d\rquote une autre esp\'e8ce\'85
+\par
+\par \endash \~Pourtant, ma\'eetre, ajouta respectueusement un \'e9l\'e8ve du grand peintre, j\rquote ai vu des chol\'e9riques dont les convulsions avaient assez de }{\i tournure }{et dont l\rquote agonie ne manquait pas de }{\i chic\~!}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Messieurs\~! s\rquote \'e9cria un sculpteur non moins c\'e9l\'e8bre, r\'e9sumons la question. Le chol\'e9ra est un d\'e9testable coloriste. Mais c\rquote est un cr\'e2ne dessinateur\'85 il vous anatomise la charpente d\rquote une rude fa
+\'e7on. Tudieu\~! comme il vous d\'e9charne\~! Aupr\'e8s de lui Michel-Ange ne serait qu\rquote un \'e9colier.
+\par
+\par \endash \~Accord\'e9\'85 cria-t-on tout d\rquote une voix. Le chol\'e9ra peu coloriste\'85 mais cr\'e2ne dessinateur\~!
+\par
+\par \endash \~Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravit\'e9 comique, il y a dans ce fl\'e9au une polissonne de le\'e7on providentielle\'85 comme dirait le grand Bossuet\'85
+\par
+\par \endash \~La le\'e7on\~! la le\'e7on\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, messieurs\'85 Il me semble entendre une voix d\rquote en haut qui nous crie\~: \'ab\~Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain\'85 car vos heures sont peut-\'eatre compt\'e9es\'85 malheureux\~!\~!\~!\~
+\'bb
+\par
+\par Ce disant, la Sil\'e8ne orthodoxe profita d\rquote un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l\rquote Amour un gros et bruyant baiser.
+\par
+\par L\rquote exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se m\'ealer aux \'e9clats de rire.
+\par
+\par \endash \~Tubleu\~! vertubleu\~! ventredieu\~! s\rquote \'e9cria le grand peintre en mena\'e7ant gaiement Nini-Moulin, vous \'eates bien heureux que ce soit peut-\'eatre demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrass\'e9
+ l\rquote Amour, qui est mes amours.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce qui vous d\'e9montre, \'f4 Rubens, \'f4 Rapha\'ebl que vous \'eates, les mille avantages du chol\'e9ra, que je proclame essentiellement sociable et caressant.
+\par
+\par \endash \~Et philanthrope donc\~! dit un convive\~; gr\'e2ce \'e0 lui, les cr\'e9anciers soignent la sant\'e9 de leurs d\'e9biteurs\'85 Ce matin, un usurier, qui s\rquote int\'e9resse particuli\'e8rement \'e0 mon existence, m\rquote a apport\'e9
+ toutes sortes de drogues antichol\'e9riques.
+\par
+\par \endash \~Et moi donc\~! dit l\rquote \'e9l\'e8ve du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer \'e0 porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille \'e9cus\~; \'e0 cela je lui ai r\'e9pondu\~: \'ab\~\'d4
+ tailleur, donnez-moi quittance, et je }{\i m\rquote enflanelle }{pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~\'d4 Chol\'e9ra\~! je bois \'e0 toi, reprit Nini-Moulin en mani\'e8re d\rquote invocation grotesque\~; tu n\rquote es pas le d\'e9sespoir\~; au contraire, tu symbolises l\rquote esp\'e9rance\'85 oui, l\rquote esp\'e9
+rance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un num\'e9ro, h\'e9las\~! trop incertain, de la loterie du veuvage\~! Tu parais, et les voil\'e0 ragaillardis\~; gr\'e2ce \'e0 toi, \'f4 complaisant fl\'e9
+au, ils voient centupler leurs chances de libert\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et les h\'e9ritiers donc, quelle reconnaissance\~! Un refroidissement, un lest, un rien\'85 et crac, en une heure, voil\'e0 un oncle ou un collat\'e9ral pass\'e9 \'e0 l\rquote \'e9tat de bienfaiteur v\'e9n\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et les gens qui ont le tic d\rquote en vouloir toujours aux places des autres\~! quel fameux comp\'e8re ils vont trouver dans le chol\'e9ra\~!
+\par
+\par \endash \~Et comme \'e7a va rendre vrais bien des serments de constance\~! dit sentimentalement Mlle Modeste\~; combien de gredins ont jur\'e9 \'e0 une douce et faible femme de l\rquote aimer pour la vie, et qui ne s\rquote attendaient pas, les B\'e9
+douins, \'e0 \'eatre aussi fid\'e8les \'e0 leur parole\~!
+\par
+\par \endash \~Messieurs, s\rquote \'e9cria Nini-Moulin, puisque nous voil\'e0 peut-\'eatre \'e0 la veille de la fin du monde, comme dit le c\'e9l\'e8bre peintre que voici, je propose de jouer au monde renvers\'e9\~: je demande que ces dames nous agacent, qu
+\rquote elles nous provoquent, qu\rquote elles nous lutinent, qu\rquote elles nous d\'e9robent des baisers, qu\rquote elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et \'e0 la rigueur, ma foi, tant pis\~!\'85 on n\rquote en meurt pas, \'e0
+ la rigueur, je demande qu\rquote elles nous insultent\~; oui, je d\'e9clare que je me laisse insulter, que j\rquote invite \'e0 m\rquote insulter\'85 Ainsi donc, l\rquote Amour, vous pouvez me favoriser de l\rquote insulte la plus grossi\'e8re que l
+\rquote on puisse faire \'e0 un c\'e9libataire vertueux et pudibond, ajouta l\rquote \'e9crivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.
+\par
+\par Une hilarit\'e9 g\'e9n\'e9rale accueillit la proposition saugrenue de Nini-Moulin, et l\rquote orgie prit un nouvel \'e9lan.
+\par
+\par Au milieu de ce tumulte assourdissant, le gar\'e7on qui \'e9tait d\'e9j\'e0 entr\'e9 plusieurs fois pour parler bas et d\rquote un air inquiet \'e0 ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure p\'e2le, alt\'e9r\'e9e\~; s\rquote
+approchant de celui qui remplissait les fonctions de ma\'eetre d\rquote h\'f4tel, il lui dit tout bas d\rquote une voix \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Ils viennent d\rquote arriver\'85
+\par
+\par \endash \~Qui\~?
+\par
+\par \endash \~Vous savez\'85 pour l\'e0-haut\'85 et il montra le plafond.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 dit le ma\'eetre d\rquote h\'f4tel en devenant soucieux\~; et o\'f9 sont-ils\~?
+\par
+\par \endash \~Ils viennent de monter\'85 ils y sont maintenant, ajouta le gar\'e7on en secouant la t\'eate d\rquote un air effray\'e9\~; ils y sont.
+\par
+\par \endash \~Que dit le patron\~?
+\par
+\par \endash \~Il est d\'e9sol\'e9\'85 \'e0 cause de\'85 et le gar\'e7on jeta un coup d\rquote \'9cil circulaire sur les convives\~; il ne sait que faire\'85 il m\rquote envoie vers vous\'85
+\par
+\par \endash \~Et que diable veut-il que je fasse\'85 moi\~? dit l\rquote autre en s\rquote essuyant le front\~; il fallait s\rquote y attendre, il n\rquote y a pas moyen d\rquote \'e9chapper \'e0 cela\'85
+\par
+\par \endash \~Moi, je ne reste pas ici, \'e7a va commencer.
+\par
+\par \endash \~Tu feras aussi bien, car avec ta figure boulevers\'e9e tu attires d\'e9j\'e0 l\rquote attention\~; va-t\rquote en, et dis au patron qu\rquote il faut attendre l\rquote \'e9v\'e9nement.
+\par
+\par Cet incident passa presque inaper\'e7u au milieu du tumulte croissant du joyeux festin.
+\par
+\par Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c\rquote \'e9tait Couche-tout-nu\~; l\rquote \'9cil sombre, fixe, il regardait dans le vide\~; \'e9tranger \'e0 ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait \'e0
+ la reine Bacchanal, qui e\'fbt \'e9t\'e9 si brillante, si gaie dans une pareille saturnale. Le souvenir de cette cr\'e9ature, qu\rquote il aimait toujours d\rquote un amour extravagant, \'e9tait la seule pens\'e9e qui v\'eent de temps \'e0
+ autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre\~! Jacques n\rquote avait consenti \'e0 faire partie de cette mascarade que parce que celle folle journ\'e9e lui rappelait le dernier jour de f\'eate pass\'e9 avec C\'e9physe\~: ce r\'e9
+veille-matin, \'e0 la suite d\rquote une nuit de bal masqu\'e9, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un \'e9trange pressentiment, avait port\'e9 ce toast lugubre \'e0 propos du fl\'e9au qui, disait-on, se rapprochait de la France\~:
+
+\par
+\par \'ab\~Au chol\'e9ra\~! avait dit C\'e9physe\~: qu\rquote il \'e9pargne ceux qui ont envie de vivre, et qu\rquote il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter\~!\~\'bb
+\par
+\par \'c0 ce moment m\'eame, songeant \'e0 ces tristes paroles, Jacques \'e9tait p\'e9niblement absorb\'e9. Morok, s\rquote apercevant de sa pr\'e9occupation, lui dit tout haut\~:
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~!\'85 tu ne bois plus, Jacques\~? Tu as donc assez de vin\~? Est-ce de l\rquote eau-de-vie qu\rquote il te faut\~?\'85 je vais en demander.
+\par
+\par \endash \~Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie\'85 r\'e9pondit brusquement Jacques. Et il retomba dans une sombre r\'eaverie.
+\par
+\par \endash \~Au fait, tu as raison, reprit Morok d\rquote un ton sardonique, en \'e9levant de plus en plus la voix, tu fais bien de te m\'e9nager\'85 j\rquote \'e9tais fou de parler d\rquote eau-de-vie\'85 par le temps qui court\'85 il y aurait autant de t
+\'e9m\'e9rit\'e9 \'e0 se mettre en face d\rquote une bouteille d\rquote eau-de-vie que devant la gueule d\rquote un pistolet charg\'e9.
+\par
+\par En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d\rquote un air irrit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, c\rquote est par poltronnerie que je n\rquote ose pas boire d\rquote eau-de-vie\~? s\rquote \'e9cria ce malheureux, dont l\rquote intelligence, \'e0 demi \'e9teinte, se r\'e9veillait pour d\'e9fendre ce qu\rquote il appelait sa }{\i
+dignit\'e9\~; }{c\rquote est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok\~?\'85 R\'e9ponds donc.
+\par
+\par \endash \~Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd\rquote hui nos preuves, dit un des convives \'e0 Jacques, et vous surtout, qui, \'e9tant un peu malade, avez eu le courage d\rquote accepter le r\'f4le du bonhomme Chol\'e9ra.
+
+\par
+\par \endash \~Messieurs, reprit Morok, voyant l\rquote attention g\'e9n\'e9rale fix\'e9e sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l\rquote imprudence d\rquote accepter mon offre, il aurait \'e9t\'e9
+, non pas intr\'e9pide, mais fou\'85 Heureusement il a la sagesse de renoncer \'e0 cette forfanterie si dangereuse \'e0 cette heure, et je\'85
+\par
+\par \endash \~Gar\'e7on\~! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courrouc\'e9e, deux bouteilles d\rquote eau-de-vie\'85 et deux verres.
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu faire\~? dit Morok. en feignant une surprise inqui\'e8te. Pourquoi ces deux bouteilles d\rquote eau-de-vie\~?
+\par
+\par \endash \~Pour un duel\~! dit Jacques d\rquote un ton froid et r\'e9solu.
+\par
+\par \endash \~Un duel\~! s\rquote \'e9cria-t-on avec surprise.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 reprit Jacques, un duel\'85 au cognac\'85 Tu pr\'e9tends qu\rquote il y a autant de danger \'e0 se mettre devant une bouteille d\rquote eau-de-vie que devant la gueule d\rquote un pistolet\'85 Prenons chacun une bouteille pleine, l
+\rquote on verra qui de nous deux reculera.
+\par
+\par Cette \'e9trange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d\rquote autres avec une v\'e9ritable inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~Bravo\~! les champions de la bouteille\~! criaient ceux-ci.
+\par
+\par \endash \~Non\~! non\~! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Ce d\'e9fi, par le temps qui court\'85 est aussi s\'e9rieux qu\rquote un duel\'85 \'e0 mort, ajoutait un autre.
+\par
+\par \endash \~Tu entends\~? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends, Jacques\~?\'85 vois maintenant si tu veux reculer devant le }{\i danger\~?}{
+\par
+\par \'c0 ces mots, qui lui rappelaient encore le p\'e9ril auquel il allait s\rquote exposer, Jacques tressaillit, comme si une id\'e9e soudaine lui f\'fbt venue \'e0 l\rquote esprit\~; il redressa fi\'e8rement la t\'eate, ses joues se color\'e8rent l\'e9g\'e8
+rement, son regard \'e9teint brilla d\rquote une sorte de satisfaction sinistre, et il s\rquote \'e9cria d\rquote une voix ferme\~:
+\par
+\par \endash \~Mordieu\~! gar\'e7on, es-tu sourd\~? est-ce que je ne t\rquote ai pas demand\'e9 deux bouteilles d\rquote eau-de-vie\~?
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0, monsieur, dit le gar\'e7on en sortant presque effray\'e9 de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. N\'e9anmoins, la folle et p\'e9rilleuse r\'e9solution de Jacques fut applaudie par la majorit\'e9.
+\par
+\par Nini-Moulin se d\'e9menait sur une chaise, tr\'e9pignait et criait \'e0 tue-t\'eate\~:
+\par
+\par \endash \~Bacchus et ma soif\~!\~! mon verre et ma pinte\~!\~!\'85 les gosiers sont ouverts\~? cognac \'e0 la rescousse\~!\'85 Largesse\~! largesse\~!\'85
+\par
+\par Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette libert\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~L\rquote Amour, vous serez la reine de beaut\'e9\'85 j\rquote essaye le bonheur du vainqueur\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Cognac \'e0 la rescousse\~! r\'e9p\'e9ta-t-on en ch\'9cur. Largesse\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indiff\'e9rents au noble exemple que nous donne le bonhomme Chol\'e9ra\~? (Il montra Jacques). Il a fi\'e8rement dit }{\i cognac\'85 }{r\'e9pondons-lui glorieusement }{\i punch\~!}{
+\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, punch\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Punch \'e0 la rescousse\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Gar\'e7on\~! cria l\rquote \'e9crivain religieux d\rquote une voix de stentor, gar\'e7on\~! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensit\'e9 quelconque\'85 afin d\rquote y confectionner un punch monstre\~?
+\par
+\par \endash \~Un punch babylonien.
+\par
+\par \endash \~Un punch lac\~!
+\par
+\par \endash \~Un punch oc\'e9an\~!\'85
+\par
+\par Tel fut l\rquote ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini-Moulin.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit le gar\'e7on d\rquote un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout fra\'eechement \'e9tam\'e9e, elle n\rquote a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.
+\par
+\par \endash \~Apportez la marmite\~!\'85 dit Nini-Moulin avec majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vive la marmite\~! cria-t-on en ch\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu\'85 et feu partout\~!\'85 feu\~!\'85 ajouta l\rquote \'e9crivain religieux, en poussant des cris inhumains.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, feu partout\~! r\'e9p\'e9ta-t-on en ch\'9cur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel \'e9lan \'e0 la gaiet\'e9 g\'e9n\'e9rale\~; les propos les plus fous se croisaient et se m\'ea
+laient au doux bruit des baisers surpris ou donn\'e9s sous le pr\'e9texte que l\rquote on n\rquote aurait peut-\'eatre pas de lendemain, qu\rquote il fallait se r\'e9signer, etc., etc. Soudain, au milieu de l\rquote
+un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesur\'e9s retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l\rquote on pr\'eata l\rquote oreille.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800278}{\*\bkmkstart _Toc97808014}VII. Cognac \'e0
+ la rescousse\~!{\*\bkmkend _Toc92800278}{\*\bkmkend _Toc97808014}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient \'e9t\'e9
+ si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu.
+\par
+\par \endash \~Gar\'e7on\~! dit un convive, quel diable de bruit est-ce l\'e0\~? Le gar\'e7on, \'e9changeant avec ses camarades des regards inquiets et effar\'e9s, r\'e9pondit en balbutiant\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 c\rquote est\'85 c\rquote est\'85
+\par
+\par \endash \~Eh pardieu\~!\'85 c\rquote est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne \'e0 son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.
+\par
+\par \endash \~Alors, r\'e8gle g\'e9n\'e9rale, reprit sentencieusement l\rquote \'e9l\'e8ve du grand peintre, un locataire ou propri\'e9taire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu\rquote on lui r\'e9ponde \'e0 l\rquote
+instant par un charivari infernal, destin\'e9, s\rquote il se peut, \'e0 rendre imm\'e9diatement sourd le r\'e9clamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations \'e9trang\'e8res que j\rquote
+ai toujours vu pratiquer entre puissances }{\i plafonitrophes.}{
+\par
+\par Ce n\'e9ologisme un peu risqu\'e9 fut accueilli par des rires et des bravos universels.
+\par
+\par Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des gar\'e7ons, re\'e7ut sa r\'e9ponse et s\rquote \'e9cria d\rquote une voix per\'e7ante qui domina le tapage\~:
+\par
+\par \endash \~Je demande la parole.
+\par
+\par \endash \~Accord\'e9\~! cria-t-on gaiement.
+\par
+\par Pendant le silence qui suivit l\rquote allocution de Morok, le bruit s\rquote entendit de nouveau\~: il \'e9tait cette fois plus pr\'e9cipit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre\~; il est incapable de s\rquote opposer en rien aux \'e9lans de notre joie.
+\par
+\par \endash \~Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd\~? dit Nini-Moulin en vidant son verre.
+\par
+\par \endash \~Comme un sourd qui a perdu son b\'e2ton\~? ajouta le rapin.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et br\'e8ve, c\rquote est sa bi\'e8re que l\rquote on cloue\'85 Un brusque et morne silence suivit ces paroles.
+\par
+\par \endash \~Sa bi\'e8re\'85 non\'85 je me trompe, reprit Morok, c\rquote est leur bi\'e8re qu\rquote il faut dire\'85 car, le temps pressant, on a mis l\rquote enfant avec la m\'e8re dans le m\'eame cercueil.
+\par
+\par \endash \~Une femme\~!\'85 s\rquote \'e9cria la Folie en s\rquote adressant au gar\'e7on\'85 c\rquote est une femme qui est morte\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, r\'e9pondit tristement le gar\'e7on\~; sa petite fille, qu\rquote elle nourrissait, est morte un peu apr\'e8s elle\'85 tout cela en moins de deux heures\'85 Le patron est bien f\'e2ch\'e9 \'e0
+ cause du trouble que \'e7a peut mettre dans votre repas\'85 Mais il ne pouvait pas pr\'e9voir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n\rquote \'e9tait pas du tout malade\~; au contraire, elle chantait \'e0 pleine voix\~: il n\rquote
+y avait personne de plus gai qu\rquote elle.
+\par
+\par \'c0 ces mots, on e\'fbt dit qu\rquote un cr\'eape fun\'e8bre s\rquote \'e9tendait tout \'e0 coup sur cette sc\'e8ne nagu\'e8re si joyeuse\~; toutes ces faces rubicondes et \'e9panouies se contrist\'e8rent subitement\~; personne n\rquote
+eut le courage de plaisanter sur cette m\'e8re et son enfant que l\rquote on clouait dans le m\'eame cercueil. Le silence devint si profond que l\rquote on entendait quelques respirations oppress\'e9es par la terreur\~; les derniers coups de marteau sembl
+\'e8rent douloureusement retentir dans tous les c\'9curs\~; on e\'fbt dit que tant de sentiments tristes et p\'e9nibles, jusqu\rquote alors refoul\'e9s, allaient remplacer cette animation, cette gaiet\'e9 plus factice que sinc\'e8re. Le moment \'e9tait d
+\'e9cisif. Il fallait \'e0 l\rquote instant m\'eame frapper un grand coup, remonter l\rquote esprit des convives, qui commen\'e7aient \'e0 se d\'e9moraliser\~; car plusieurs jolies figures p\'e2lissaient d\'e9j\'e0, quelques oreilles \'e9
+carlates devenaient subitement blanches\~: celles de Nini-Moulin \'e9taient du nombre.
+\par
+\par Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d\rquote audace et d\rquote entrain\~; redressant sa taille vo\'fbt\'e9e par l\rquote \'e9puisement, le visage l\'e9g\'e8rement color\'e9, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien, gar\'e7on\~! et ces bouteilles d\rquote eau-de-vie, mordieu\~! et ce punch\~! Par le diable\~! est-ce donc aux morts \'e0 faire trembler les vivants\~?
+\par
+\par \endash \~Il a raison\~; arri\'e8re la tristesse\~; oui, oui, le punch\~! cri\'e8rent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.
+\par
+\par \endash \~En avant le punch\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Nargue le chagrin\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Vive la joie\~!
+\par
+\par \endash \~Messieurs, voil\'e0 le punch, dit un gar\'e7on en ouvrant la porte.
+\par
+\par \'c0 la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos fr\'e9n\'e9tiques se firent entendre.
+\par
+\par Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts o\'f9 se donnait le festin \'e9tait profond, les fen\'eatres rares, \'e9troites et \'e0 demi voil\'e9es de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu\rquote
+il ne fit pas encore nuit, la partie la plus recul\'e9e de cette vaste salle \'e9tait presque plong\'e9e dans l\rquote obscurit\'e9\~: deux gar\'e7ons apport\'e8rent le punch monstre au moyen d\rquote une barre de fer pass\'e9e dans l\rquote anse d
+\rquote une immense bassine de cuivre brillante comme de l\rquote or, et couronn\'e9e de flammes aux couleurs changeantes. Le br\'fblant breuvage fut plac\'e9 sur la table, \'e0 la grande joie des convives, qui commen\'e7aient \'e0
+ oublier leurs alarmes pass\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, dit Couche-tout-nu \'e0 Morok d\rquote un ton de d\'e9fi, en attendant que le punch ait br\'fbl\'e9\'85 en avant notre duel\~; la galerie jugera. Puis, montrant \'e0 son adversaire les deux bouteilles d\rquote eau-de-vie apport\'e9
+es par le gar\'e7on, Jacques ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Choisis les armes.
+\par
+\par \endash \~Choisis toi-m\'eame, r\'e9pondit Morok.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 voil\'e0 ta fiole\'85 et ton verre\'85 Nini-Moulin jugera les coups.
+\par
+\par \endash \~Je ne refuse pas d\rquote \'eatre juge du champ clos, r\'e9pondit l\rquote \'e9crivain religieux\~; seulement je dois vous pr\'e9venir que vous jouez gros jeu, mon camarade\'85 et que, dans ce temps-ci, comme l\rquote
+a dit un de ces messieurs, s\rquote introduire le goulot d\rquote une bouteille d\rquote eau-de-vie entre les dents est peut-\'eatre encore plus dangereux que de s\rquote y insinuer le canon d\rquote un pistolet charg\'e9, et\'85
+\par
+\par \endash \~Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-Moulin, ou je le commande moi-m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Puisque vous le voulez\'85 soit.
+\par
+\par \endash \~Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est convenu, r\'e9pondit Morok.
+\par
+\par \endash \~Allons, messieurs, attention\'85 et jugeons les }{\i coups, }{c\rquote est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin\~; mais voyons d\rquote abord si les bouteilles sont pareilles\~: avant tout, l\rquote \'e9galit\'e9 des armes.
+\par
+\par Pendant ces pr\'e9paratifs, un profond silence r\'e9gnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remont\'e9 par l\rquote arriv\'e9e du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes pr\'e9occupations\~
+; on pressentait vaguement le danger du d\'e9fi port\'e9 par Morok \'e0 Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres pens\'e9es \'e9veill\'e9es par l\rquote incident du cercueil, assombrissait plus ou moin
+s les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance\~; mais leur gaiet\'e9 paraissait forc\'e9e. Certaines circonstances donn\'e9es, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l\rquote avons dit\~
+: apr\'e8s le coucher du soleil, l\rquote obscurit\'e9 avait envahi une partie de cette grande salle\~; aussi les convives plac\'e9s \'e0 son extr\'e9mit\'e9 la plus recul\'e9e ne furent bient\'f4t plus \'e9clair\'e9s que par la clart\'e9
+ du punch, qui flambait toujours. Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide\'85 bleu\'e2tre\~; c\rquote \'e9tait donc un spectacle \'e9trange, presque effrayant, que de voir, selon qu\rquote ils \'e9taient plus \'e9
+loign\'e9s des fen\'eatres, un grand nombre de convives seulement \'e9clair\'e9s par ces reflets fantastiques.
+\par
+\par Le peintre, plus frapp\'e9 que personne de cet effet de coloris, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre chol\'e9riques, tant nous voil\'e0 verdelets et bleuets.
+\par
+\par Cette plaisanterie fut m\'e9diocrement go\'fbt\'e9e. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui r\'e9clamait l\rquote attention, vint un moment distraire l\rquote assembl\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Le champ clos est ouvert\~! cria l\rquote \'e9crivain religieux, plus sinc\'e8rement inquiet et effray\'e9 qu\rquote il ne le laissait para\'eetre. \'cates-vous pr\'eats, braves champions\~? ajouta-t-il.
+\par
+\par \endash \~Nous sommes pr\'eats, dirent Morok et Jacques.
+\par
+\par \endash \~Joue\'85 feu\~!\'85 cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.
+\par
+\par Les deux buveurs vid\'e8rent chacun d\rquote un trait un verre ordinaire rempli d\rquote eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible\~; il repla\'e7a d\rquote une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en d\'e9
+posant son verre, ne put cacher un l\'e9ger tremblement convulsif caus\'e9 par une souffrance int\'e9rieure.
+\par
+\par \endash \~Voici qui est bravement bu\'85 cria Nini-Moulin\~; avaler d\rquote un seul trait le quart d\rquote une bouteille d\rquote eau-de-vie, c\rquote est triomphant\~!\'85 Personne ici ne serait capable d\rquote une telle prouesse\'85 et si vous m
+\rquote en croyez, dignes champions, vous en resterez l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Commandez le feu\~! reprit intr\'e9pidement Couche-tout-nu.
+\par
+\par Et de sa main fi\'e9vreuse et agit\'e9e, il saisit la bouteille\'85 mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit \'e0 Morok\~:
+\par
+\par \endash \~Bah\~! plus de verre\'85 \'e0 la r\'e9galade\'85 c\rquote est plus cr\'e2ne\'85 oseras-tu\~!
+\par
+\par Pour toute r\'e9ponse, Morok porta le goulot de la bouteille \'e0 ses l\'e8vres en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par Jacques se h\'e2ta de l\rquote imiter.
+\par
+\par Le verre jaun\'e2tre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.
+\par
+\par Le visage p\'e9trifi\'e9 de Morok et la p\'e2le et maigre figure de Jacques, d\'e9j\'e0 sillonn\'e9e de grosses gouttes d\rquote eau froide, \'e9taient alors, ainsi que les traits des autres convives, \'e9clair\'e9s par la lueur bleu\'e2tre du punch\~
+; tous les yeux \'e9taient attach\'e9s sur Morok et sur Jacques avec cette curiosit\'e9 barbare qu\rquote inspirent involontairement les spectacles cruels.
+\par
+\par Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche\~; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se coll\'e8rent \'e0 son front glac\'e9, et pendant une seconde, sa physionomie r
+\'e9v\'e9la une douleur aigu\'eb\~: pourtant il continua de boire\~; seulement, ayant toujours ses l\'e8vres attach\'e9es au goulot de la bouteille, il l\rquote abaissa un instant comme s\rquote il e\'fb
+t voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilit\'e9 accoutum\'e9e. Croyant lire l\rquote expression d\rquote un triomphe insultant dans le coup d\rquote \'9c
+il de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorg\'e9es\'85 Ses forces \'e9taient \'e0 bout, un feu inextinguible lui d\'e9vorait la poitrine, la souffrance \'e9tait atroce\'85 il ne put r\'e9sister\'85 sa t\'eate se renversa
+\'85 ses m\'e2choires se serr\'e8rent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit\'85 des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.
+\par
+\par \endash \~Jacques\'85 mon gar\'e7on\'85 ce n\rquote est rien\~! s\rquote \'e9cria Morok, dont le regard f\'e9roce \'e9tincelait d\rquote une joie diabolique.
+\par
+\par Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide \'e0 Nini-Moulin, qui t\'e2chait en vain de retenir Couche-tout-nu.
+\par
+\par Cette crise subite n\rquote offrait aucun sympt\'f4me de chol\'e9ra, cependant une terreur panique s\rquote empara des assistants\~; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s\rquote \'e9vanouit en poussant des cris per\'e7ants.
+\par
+\par Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait \'e0 la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s\rquote ouvrit soudainement. L\rquote \'e9crivain religieux recula stup\'e9fait \'e0 la vue du personnage inattendu qui s\rquote
+offrait \'e0 ses yeux.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800279}{\*\bkmkstart _Toc97808015}VIII. Souvenirs.
+{\*\bkmkend _Toc92800279}{\*\bkmkend _Toc97808015}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La personne devant laquelle Nini-Moulin s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 avec un si grand \'e9tonnement \'e9
+tait la reine Bacchanal. H\'e2ve, le teint p\'e2le, les cheveux en d\'e9sordre, les joues creuses, les yeux renfonc\'e9s, v\'eatue presque en haillons, cette brillante et joyeuse h\'e9ro\'efne de tant de folles orgies n\rquote \'e9tait plus que l\rquote
+ombre d\rquote elle-m\'eame\~; la mis\'e8re, la douleur avait fl\'e9tri ses traits autrefois charmants.
+\par
+\par \'c0 peine entr\'e9e dans la salle, C\'e9physe s\rquote arr\'eata\~; son regard sombre et inquiet t\'e2chait de p\'e9n\'e9trer la demi-obscurit\'e9 de la salle, afin d\rquote y trouver celui qu\rquote elle cherchait\'85
+ Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri\'85 Elle venait d\rquote apercevoir, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la longue table, \'e0 la clart\'e9 bleu\'e2tre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient \'e0
+ peine contenir les mouvements convulsifs. \'c0 cette vue, C\'e9physe, dans un premier mouvement d\rquote effroi, emport\'e9e par son affection, fit ce qu\rquote autrefois elle avait si souvent fait dans l\rquote
+ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre \'e0 un long d\'e9tour un temps pr\'e9cieux, elle sauta sur la table, passa l\'e9g\'e8rement \'e0 travers les bouteilles, les assiettes, et d\rquote un bond fut aupr\'e8
+s de Couche-tout-nu.
+\par
+\par \endash \~Jacques\~! s\rquote \'e9cria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de b\'eates et en se jetant au cou de son amant, Jacques\~! c\rquote est moi\'85 C\'e9physe\'85
+\par
+\par Cette voix si connue, ce cri d\'e9chirant parti de l\rquote \'e2me parut \'eatre entendu de Couche-tout-nu\~; il tourna machinalement la t\'eate du c\'f4t\'e9 de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir\~; bient\'f4
+t ses membres roidis s\rquote assouplirent, un l\'e9ger tremblement rempla\'e7a les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupi\'e8res, p\'e9niblement relev\'e9es, laiss\'e8rent voir son regard \'e9teint.
+\par
+\par Muets et surpris, les spectateurs de cette sc\'e8ne \'e9prouvaient une curiosit\'e9 inqui\'e8te.
+\par
+\par C\'e9physe, agenouill\'e9e devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s\rquote \'e9criait d\rquote une voix entrecoup\'e9e de sanglots\~:
+\par
+\par \endash \~Jacques\'85 c\rquote est moi\'85 C\'e9physe\'85 Je te retrouve\'85 Ce n\rquote est pas ma faute si je t\rquote ai abandonn\'e9\'85 Pardonne-moi\'85
+\par
+\par \endash \~Malheureuse\~! s\rquote \'e9cria Morok irrit\'e9 de cette rencontre peut-\'eatre funeste \'e0 ses projets, vous voulez donc le tuer\~!\'85 dans l\rquote \'e9tat o\'f9 il se trouve, ce saisissement lui sera fatal\'85 retirez-vous.
+\par
+\par Et il prit rudement C\'e9physe par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d\rquote un r\'eave p\'e9nible, commen\'e7ait \'e0 distinguer ce qui se passait autour de lui.
+\par
+\par \endash \~Vous\'85 c\rquote est vous\~! s\rquote \'e9cria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m\rquote avez s\'e9par\'e9 de Jacques\'85
+\par
+\par Elle s\rquote interrompit, car le regard voil\'e9 de Couche-tout-nu, s\rquote arr\'eatant sur elle, avait paru se ranimer.
+\par
+\par \endash \~C\'e9physe\'85 c\rquote est toi\'85 murmura Jacques.
+\par
+\par \endash \~Oui, c\rquote est moi\'85 ajouta-t-elle d\rquote une voix profond\'e9ment \'e9mue, c\rquote est moi\'85 je viens\'85 je vais te dire\'85
+\par
+\par Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage p\'e2le, d\'e9fait, inond\'e9 de larmes, on put lire l\rquote \'e9tonnement d\'e9sesp\'e9r\'e9 que lui causait l\rquote alt\'e9ration mortelle des traits de Jacques.
+\par
+\par Il comprit la cause de cette surprise\~; en contemplant \'e0 son tour la figure souffrante et amaigrie de C\'e9physe, il lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Pauvre fille\'85 tu as donc eu aussi bien du chagrin\'85 bien de la mis\'e8re\'85 je ne te reconnais pas\'85 non plus\'85 moi.
+\par
+\par \endash \~Oui, dit C\'e9physe, bien du chagrin\'85 bien de la mis\'e8re\'85 et pis que de la mis\'e8re, ajouta-t-elle en fr\'e9missant, pendant qu\rquote une vive rougeur colorait ses traits p\'e2les.
+\par
+\par \endash \~Pis que la mis\'e8re\~!\'85 dit Jacques \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est toi\'85 c\rquote est toi\'85 qui as souffert, se h\'e2ta de dire C\'e9physe sans r\'e9pondre \'e0 son amant.
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 tout \'e0 l\rquote heure, j\rquote \'e9tais en train d\rquote en finir\'85 Tu m\rquote as appel\'e9\'85 je suis revenu pour un instant, car\'85 ce que je ressens l\'e0, et il mit la main \'e0 sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c\rquote
+est \'e9gal\'85 maintenant\'85 je t\rquote ai vue\'85 je mourrai content.
+\par
+\par \endash \~Tu ne mourras pas\'85 Jacques\'85 me voici\'85
+\par
+\par \endash \~\'c9coute, ma fille\'85 j\rquote aurais l\'e0, vois-tu\'85 dans l\rquote estomac\'85 un boisseau de charbon ardent, que \'e7a ne me br\'fblerait pas davantage\'85 Voil\'e0 plus d\rquote un mois que je me sens consumer \'e0 petit feu. Du reste, c
+\rquote est monsieur\'85 et d\rquote un signe de t\'eate il d\'e9signa Morok, c\rquote est ce cher ami\'85 qui s\rquote est toujours charg\'e9 d\rquote attiser le feu\'85 Apr\'e8s \'e7a\'85 je ne regrette pas la vie\'85 J\rquote ai perdu l\rquote
+habitude du travail et pris celle\'85 de l\rquote orgie\'85 Je finirais par \'eatre un mauvais gueux\~; j\rquote aime mieux laisser mon ami s\rquote amuser \'e0 m\rquote allumer un brasier dans la poitrine\'85 Depuis ce que je viens de boire tout \'e0 l
+\rquote heure, je suis s\'fbr que \'e7a y flambe comme le punch que voil\'e0\'85
+\par
+\par \endash \~Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les \'e9paules, tu as tendu ton verre, et j\rquote ai vers\'e9\'85 Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.
+\par
+\par Depuis quelques moments, C\'e9physe ne quittait pas Morok du regard.
+\par
+\par \endash \~Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu o\'f9 j\rquote aurai br\'fbl\'e9 ma peau, reprit Jacques d\rquote une voix faible en s\rquote adressant \'e0 Morok, pour que l\rquote on ne pense pas que je meurs du chol\'e9ra\'85 On croirait que j
+\rquote ai eu peur de mon r\'f4le. \'c7a n\rquote est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique\~; tu as gaiement creus\'e9 ma fosse\'85 Quelquefois, il est vrai\'85 voyant ce grand trou o\'f9 j\rquote
+allais tomber, je reculais d\rquote un pas\'85 mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant\~: \'ab\~Va donc, farceur\'85 va donc\'85\~\'bb et j\rquote allais, oui\'85 et me voici arriv\'e9\'85
+\par
+\par Ce disant Couche-tout-nu \'e9clata d\rquote un rire strident qui gla\'e7a l\rquote auditoire, de plus en plus \'e9mu de cette sc\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~Mon gar\'e7on\'85 dit froidement Morok, \'e9coute-moi\'85 suis mon conseil\'85 et\'85
+\par
+\par \endash \~Merci\'85 je les connais, tes conseils\'85 et, au lieu de t\rquote \'e9couter\'85 j\rquote aime mieux parler \'e0 ma pauvre C\'e9physe\'85 avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j\rquote ai sur le c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit C\'e9physe\~: je te dis que tu ne mourras pas.
+\par
+\par \endash \~Alors, ma brave C\'e9physe\'85 c\rquote est \'e0 toi que je devrai mon salut, dit Jacques d\rquote un ton grave et p\'e9n\'e9tr\'e9 qui surprit profond\'e9ment les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu \'e0 moi\'85 je t
+\rquote ai vue si pauvrement v\'eatue\'85 j\rquote ai senti quelque chose de bon au c\'9cur\~; sais-tu pourquoi\~?\'85 C\rquote est que je me suis dit\~: \'ab\~Pauvre fille\~!\'85 elle m\rquote a tenu courageusement parole, elle a mieux aim\'e9
+ travailler, souffrir, se priver\'85 que de prendre un autre amant qui lui aurait donn\'e9 ce que je lui ai donn\'e9, moi\'85 tant que je l\rquote ai pu\'85\~\'bb Et cette pens\'e9e-l\'e0, vois-tu, C\'e9physe, m\rquote a rafra\'eechi l\rquote \'e2me\'85 j
+\rquote en avais besoin\'85 car je br\'fblais\'85\~; et je br\'fble encore, ajouta-t-il les poings crisp\'e9s par la douleur\~; enfin, j\rquote ai \'e9t\'e9 heureux, \'e7a m\rquote a fait du bien\~; aussi\'85 merci\'85 ma brave et bonne C\'e9physe\'85
+ oui, tu as \'e9t\'e9 bonne et brave\'85 tu as eu raison\'85 car je n\rquote ai jamais aim\'e9 que toi au monde\'85 et si, dans mon abrutissement, j\rquote avais une id\'e9e qui me sort\'eet un peu de la fange\'85 qui me fit regretter de n\rquote \'ea
+tre pas meilleur\'85 cette pens\'e9e-l\'e0 me venait toujours \'e0 propos de toi\'85 merci donc, ma pauvre amie, dit Jacques dont les yeux ardents et secs devinrent humides, merci, encore, et il tendit sa main d\'e9j\'e0 froide \'e0 C\'e9
+physe. Si je meurs\'85 je mourrai content\'85 si je vis je vivrai heureux aussi\'85 Ta main\'85 ma brave C\'e9physe, ta main\'85 tu as agi en honn\'eate et loyale cr\'e9ature\'85
+\par
+\par Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, C\'e9physe, toujours agenouill\'e9e, courba la t\'eate et n\rquote osa pas lever les yeux sur son amant.
+\par
+\par \endash \~Tu ne r\'e9ponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille\~; tu ne prends pas ma main\'85 pourquoi cela\~?
+\par
+\par La malheureuse cr\'e9ature ne r\'e9pondit que par des sanglots \'e9touff\'e9s\~; \'e9cras\'e9e de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.
+\par
+\par Jacques, stup\'e9fait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante\~; soudain, les traits de plus en plus alt\'e9r\'e9s, les l\'e8vres tremblantes, il dit presque en balbutiant\~:
+\par
+\par \endash \~C\'e9physe\'85 je te connais\'85 si tu ne prends pas ma main\'85 c\rquote est que\'85 puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, apr\'e8s un instant de silence\~:
+\par
+\par \endash \~Quand, il y a six semaines, on m\rquote a emmen\'e9 en prison, tu m\rquote as dit\~: \'ab\~Jacques, je te le jure sur ma vie\'85 je travaillerai, je vivrai, s\rquote il le faut, dans une mis\'e8re horrible\'85 mais je vivrai honn\'eate\'85\~\'bb
+ Voil\'e0 ce que tu m\rquote as promis\'85 Maintenant, je le sais, tu n\rquote as jamais menti\'85 dis-moi que tu as tenu ta parole\'85 et je te croirai.
+\par
+\par C\'e9physe ne r\'e9pondit que par un sanglot d\'e9chirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.
+\par
+\par Contradiction bizarre et plus commune qu\rquote on ne le pense\'85 cet homme, abruti par l\rquote ivresse et par la d\'e9bauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d\rquote orgie en orgie, brutalement c\'e9d\'e9 \'e0 toutes les meurtri\'e8
+res incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de C\'e9physe l\rquote infid\'e9lit\'e9 de cette cr\'e9ature qu\rquote il avait aim\'e9e malgr\'e9 la d\'e9gradation dont elle ne s\rquote \'e9tait pas d
+\rquote ailleurs cach\'e9e. Le premier mouvement de Jacques fut terrible\~; malgr\'e9 son accablement et sa faiblesse, il parvint \'e0 se lever debout\~; alors, le visage contract\'e9 par la rage et par le d\'e9sespoir, il saisit un couteau avant qu
+\rquote on e\'fbt pu s\rquote y opposer, et le leva sur C\'e9physe. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba d\'e9faillant sur son si\'e8ge, la figure cach\'e9e entre ses deux mains.
+\par
+\par Au cri de Nini-Moulin, qui s\rquote \'e9tait tardivement pr\'e9cipit\'e9 sur Jacques pour lui enlever le couteau, C\'e9physe releva la t\'eate\~; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le c\'9cur\~; elle se releva, et se jetant \'e0
+ son cou, malgr\'e9 sa r\'e9sistance, elle s\rquote \'e9cria d\rquote une voix entrecoup\'e9e de sanglots\~:
+\par
+\par \endash \~Jacques\'85 si tu savais\'85 mon Dieu\~!\'85 si tu savais\'85 \'c9coute\'85 ne me condamne pas sans m\rquote entendre\'85 je vais te dire tout\'85 je te le jure, tout\'85 sans mentir\~; cet homme (elle montra Morok) n\rquote osera pas nier\'85
+ il est venu\'85 il m\rquote a dit\~: \'ab\~Ayez le courage de\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Je ne te fais pas de reproches\'85 je n\rquote en ai pas le droit\'85 laisse-moi mourir en repos\'85 je\'85 ne demande plus que \'e7a\'85 maintenant, dit Jacques d\rquote une voix de plus en plus faible en repoussant C\'e9physe\~
+; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer\~:
+\par
+\par \endash \~Heureusement\'85 j\rquote ai mon compte\'85 je savais\'85 bien\'85 ce que je faisais\'85 en acceptant\'85 le duel\'85 au cognac.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 tu ne mourras pas, et tu m\rquote entendras, s\rquote \'e9cria C\'e9physe d\rquote un air \'e9gar\'e9, tu m\rquote entendras\'85 et tout le monde aussi m\rquote entendra\~; on verra si c\rquote est de ma faute\'85 N\rquote est-ce pas\'85
+ messieurs\'85 si je m\'e9rite piti\'e9\'85 vous prierez Jacques de me pardonner\'85 car enfin\'85 si, pouss\'e9e par la mis\'e8re\'85 ne trouvant pas de travail, j\rquote ai \'e9t\'e9 forc\'e9e de me vendre\'85 non pour du luxe, vous voyez mes haillons
+\'85 mais pour avoir du pain et procurer un abri \'e0 ma pauvre s\'9cur malade\'85 mourante, et encore plus mis\'e9rable que moi\'85 il y aurait pourtant, \'e0 cause de cela, de quoi avoir piti\'e9 de moi\'85 car on dirait que c\rquote
+est pour son plaisir qu\rquote on se vend, s\rquote \'e9cria la malheureuse avec un \'e9clat de rire effrayant\~; puis elle ajouta d\rquote une voix basse, avec un fr\'e9missement d\rquote horreur\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! si tu savais\'85 Jacques\'85 cela est si inf\'e2me, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi\'85 que j\rquote ai mieux aim\'e9 la mort que de recommencer une seconde fois. J\rquote allais me tuer, quand j\rquote ai appris que tu \'e9
+tais ici.
+\par
+\par Puis, voyant Jacques, qui, sans lui r\'e9pondre, secouait tristement la t\'eate en s\rquote affaissant sur lui-m\'eame, quoique soutenu par Nini-Moulin, C\'e9physe s\rquote \'e9cria en joignant vers lui ses mains suppliantes\~:
+\par
+\par \endash \~Jacques\~! un mot, un seul mot de piti\'e9\'85 de pardon\~!
+\par
+\par \endash \~Messieurs, de gr\'e2ce, chassez cette femme\~! s\rquote \'e9cria Morok\~; sa vue cause une \'e9motion trop p\'e9nible \'e0 mon ami.
+\par
+\par \endash \~Voyons, ma ch\'e8re enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profond\'e9ment \'e9mus, en t\'e2chant d\rquote entra\'eener C\'e9physe\~; laissez-le\'85 venez chez nous, il n\rquote y a pas de danger pour lui.
+\par
+\par \endash \~Messieurs, ah\~! messieurs, s\rquote \'e9cria la mis\'e9rable cr\'e9ature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, \'e9coutez-moi, laissez-moi vous dire\'85 je ferai ce que vous voudrez\'85 je m\rquote en irai\'85
+ mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc\'85 mon Dieu\~! il souffre des douleurs atroces\'85 ses convulsions sont horribles\~!
+\par
+\par \endash \~Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un m\'e9decin.
+\par
+\par \endash \~On ne trouvera pas de m\'e9decins maintenant, dit un autre\~; ils sont trop occup\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Faisons mieux que cela, reprit un troisi\'e8me, l\rquote H\'f4tel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre gar\'e7on\~; on lui donnera les premiers secours\~: une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, c\rquote est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison.
+\par
+\par Jacques, corrod\'e9 par l\rquote eau-de-vie, boulevers\'e9 par son entrevue avec C\'e9physe, \'e9tait retomb\'e9 dans une violente crise nerveuse. C\rquote \'e9tait l\rquote agonie de ce malheureux\'85 Il fallut l\rquote attacher au moyen des longs bouts
+ de la nappe, afin de l\rquote \'e9tendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s\rquote empress\'e8rent d\rquote emporter. On c\'e9da aux supplications de C\'e9physe, qui avait demand\'e9, comme gr\'e2ce derni\'e8re, d
+\rquote accompagner Jacques jusqu\rquote \'e0 l\rquote hospice.
+\par
+\par Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut g\'e9n\'e9ral parmi les convives\~; hommes et femmes s\rquote empressaient de s\rquote
+envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l\rquote on avait demand\'e9es en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement d\'e9j\'e0 arriv\'e9es. Le d\'e9fi avait \'e9t\'e9 jusqu\rquote
+au bout. L\rquote audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment o\'f9 une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d\rquote abord lointaine, mais qui bient\'f4
+t se rapprocha, \'e9clata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.
+\par
+\par Jacques avait \'e9t\'e9 descendu jusqu\rquote \'e0 la porte ext\'e9rieure de la taverne\~; Morok et Nini-Moulin, t\'e2chant de se frayer un passage \'e0 travers la foule afin d\rquote arriver jusqu\rquote \'e0 l\rquote H\'f4tel-Dieu, pr\'e9c\'e9
+daient le brancard improvis\'e9. Bient\'f4t un violent reflux de la foule les for\'e7a de s\rquote arr\'eater, et un redoublement de clameurs sauvages retentit \'e0 l\rquote autre extr\'e9mit\'e9 de la place, \'e0 l\rquote angle de l\rquote \'e9glise.
+
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il donc\~? demanda Nini-Moulin \'e0 un homme \'e0 figure ignoble qui sautait devant lui. Quels sont ces cris\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est encore un empoisonneur que l\rquote on \'e9charpe comme celui dont on vient de jeter le corps \'e0 l\rquote eau\'85 reprit l\rquote homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes\'85
+ sans cela nous arriverons }{\i trop tard.}{
+\par
+\par \'c0 peine ce mis\'e9rable avait-il prononc\'e9 ces mots, qu\rquote un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient \'e0 grand\rquote peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, pr\'e9c\'e9d\'e9 de Morok. C\'e9
+physe avait jet\'e9 cette clameur d\'e9chirante\'85 Jacques, l\rquote un des sept h\'e9ritiers de la famille Rennepont, venait d\rquote expirer entre ses bras\'85
+\par
+\par Rapprochement fatal\'85 Au moment m\'eame de l\rquote exclamation d\'e9sesp\'e9r\'e9e de C\'e9physe, qui annon\'e7ait la mort de Jacques\'85 un autre cri s\rquote \'e9leva de l\rquote endroit du parvis Notre-Dame o\'f9 l\rquote on mettait \'e0
+ mort un empoisonneur\'85 Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d\rquote une horrible \'e9pouvante, comme le dernier appel d\rquote un homme qui se d\'e9bat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son ex\'e9
+crable triomphe.
+\par
+\par \endash \~Enfer\~! s\rquote \'e9cria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais l\'e9gales, l\rquote ivresse et l\rquote orgie, enfer\~!\'85 c\rquote est la voix de l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny que l\rquote on massacre.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800280}{\*\bkmkstart _Toc97808016}IX. L\rquote
+empoisonneur.{\*\bkmkend _Toc92800280}{\*\bkmkend _Toc97808016}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Quelques lignes r\'e9trospectives sont n\'e9cessaires pour arriver au r\'e9cit des \'e9v\'e9nements relatifs au p\'e8
+re d\rquote Aigrigny, dont le cri de d\'e9tresse avait si vivement impressionn\'e9 Morok, au moment o\'f9 Jacques Rennepont venait de mourir.
+\par
+\par Les sc\'e8nes que nous allons d\'e9peindre sont atroces\'85 S\rquote il nous \'e9tait permis d\rquote esp\'e9rer qu\rquote elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l\rquote horreur m\'eame qu\rquote il inspirera peut-
+\'eatre, \'e0 pr\'e9venir ces exc\'e8s d\rquote une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse \'e9garer par des meneurs d\rquote une f\'e9rocit\'e9
+ stupide.
+\par
+\par Nous l\rquote avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus alarmants, circulaient dans Paris\~; non seulement on parlait de l\rquote empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on disait encore que des mis\'e9rables avaient \'e9t\'e9
+ surpris jetant de l\rquote arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent ordinairement tout pr\'eats et tout remplis sur leurs comptoirs.
+\par
+\par Goliath devait venir retrouver Morok apr\'e8s avoir rempli un message aupr\'e8s du p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui l\rquote attendait dans une maison de la place de l\rquote Archev\'each\'e9. Goliath \'e9tait entr\'e9
+ chez un marchand de vin de la rue de la Calandre pour se rafra\'eechir\~: apr\'e8s avoir bu deux verres de vin, il les paya. Pendant que la cabareti\'e8re cherchait la monnaie qu\rquote elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement et tr\'e8
+s innocemment sa main sur l\rquote orifice d\rquote un broc plac\'e9 \'e0 sa port\'e9e.
+\par
+\par La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa physionomie sauvage, avaient d\'e9j\'e0 inqui\'e9t\'e9 la cabareti\'e8re, pr\'e9venue et alarm\'e9e par la rumeur publique au sujet des empoisonneurs\~; mais lorsqu\rquote
+elle vit Goliath poser sa main sur l\rquote orifice de l\rquote un des brocs, effray\'e9e, elle s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc\~!
+\par
+\par \'c0 ces mots, prononc\'e9s tr\'e8s haut avec un accent de frayeur, deux ou trois buveurs attabl\'e9s dans le cabaret se lev\'e8rent brusquement, coururent au comptoir, et l\rquote un d\rquote eux s\rquote \'e9cria \'e9tourdiment\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un empoisonneur\~! Goliath, ignorant les bruits sinistres r\'e9pandus dans le quartier, ne comprit pas d\rquote abord ce dont on l\rquote accusait. Les buveurs \'e9lev\'e8rent de plus en plus la voix en l\rquote interpellant\~
+; lui, confiant dans sa force, haussa les \'e9paules avec d\'e9dain et demanda grossi\'e8rement la monnaie que la marchande, p\'e2le et \'e9pouvant\'e9e, ne songeait pas \'e0 lui rendre\'85
+\par
+\par \endash \~Brigand\~!\'85 s\rquote \'e9cria l\rquote un des buveurs avec tant de violence que plusieurs passants s\rquote arr\'eat\'e8rent, on te rendra ta monnaie quand tu auras dit ce que tu as jet\'e9 dans ce broc\~!
+\par
+\par \endash \~Comment\~! il a jet\'e9 quelque chose dans un broc\~? dit un passant.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est peut-\'eatre un empoisonneur, reprit l\rquote autre.
+\par
+\par \endash \~Il faudrait alors l\rquote arr\'eater\'85 ajouta un troisi\'e8me.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, dirent les buveurs, honn\'eates gens peut-\'eatre, mais subissant l\rquote influence de la panique g\'e9n\'e9rale\~; oui, il faut l\rquote arr\'eater\'85 on l\rquote a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir.
+\par
+\par Ces mots\~: }{\i C\rquote est un empoisonneur\~!}{ circul\'e8rent aussit\'f4t dans le groupe qui, d\rquote abord form\'e9 de trois ou quatre personnes, grossissait \'e0 chaque instant \'e0 la porte du marchand de vin\~; de sourdes et mena\'e7
+antes clameurs commenc\'e8rent \'e0 s\rquote \'e9lever\~; le buveur, voyant ainsi ses craintes partag\'e9es et presque justifi\'e9es, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Viens t\rquote expliquer au corps de garde, brigand. Le g\'e9ant, d\'e9j\'e0 fort irrit\'e9 des injures dont il ignorait le v\'e9ritable sens, fut exasp\'e9r\'e9 par cette brusque attaque\~; c\'e9dant \'e0 sa brutalit\'e9
+ naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l\rquote assomma \'e0 coups de poing. Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent bris\'e9s avec fracas, tandis que la cabareti\'e8re, de plus en plus effray\'e9
+e, criait de toutes ses forces\~:
+\par
+\par \endash \~Au secours\~!\'85 \'e0 l\rquote empoisonneur\~!\'85 \'e0 l\rquote assassin\~!\'85 \'e0 la garde\~!\'85
+\par
+\par Au bruit retentissant des vitres cass\'e9es, \'e0 ces cris de d\'e9tresse, les passants attroup\'e9s, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se pr\'e9cipit\'e8rent dans la boutique pour aider les buveurs \'e0 s\rquote emparer de Goliath. Gr\'e2
+ce \'e0 sa force hercul\'e9enne, celui-ci, apr\'e8s quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, \'e9carta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un \'e9
+lan vigoureux, se rua, le front baiss\'e9, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte\~; puis, achevant cette trou\'e9e en s\rquote aidant de ses \'e9normes \'e9paules et de ses bras d\rquote athl\'e8te, il se fraya un passage \'e0
+ travers l\rquote attroupement et prit sa course \'e0 toutes jambes du c\'f4t\'e9 du parvis Notre-Dame, ses v\'eatements d\'e9chir\'e9s, la t\'eate nue et la figure p\'e2le et courrouc\'e9e. Aussit\'f4t un grand nombre de personnes qui composaient l
+\rquote attroupement se mirent \'e0 la poursuite de Goliath, et cent voix cri\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash \~Arr\'eatez\'85 arr\'eatez l\rquote empoisonneur\~! Entendant ces cris, voyant accourir un homme \'e0 l\rquote air sinistre et \'e9gar\'e9, un gar\'e7on boucher, qui passait et portait sur sa t\'eate une grande manne vide, jeta ce panier entr
+e les jambes de Goliath\~; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba\'85 Le gar\'e7on boucher, croyant faire une action aussi h\'e9ro\'efque que s\rquote il se f\'fbt jet\'e9 \'e0 la rencontre d\rquote un chien enrag\'e9, se pr\'e9
+cipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pav\'e9 en criant\~:
+\par
+\par \endash \~Au secours\~! c\rquote est un empoisonneur\'85 au secours\~! Cette sc\'e8ne se passait \'e0 peu de distance de la cath\'e9drale, mais assez loin de la foule qui se pressait \'e0 la porte de l\rquote H\'f4
+tel-Dieu et de la maison du restaurateur o\'f9 \'e9tait entr\'e9e la mascarade du chol\'e9ra (ceci avait lieu \'e0 la tomb\'e9e du jour)\~; aux cris per\'e7ants du boucher, plusieurs groupes, \'e0 la t\'ea
+te desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le pr\'e9tendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur c\'f4t\'e9 sur le parvis.
+\par
+\par \'c0 l\rquote aspect de cette foule mena\'e7ante qui venait \'e0 lui, Goliath, tout en continuant de se d\'e9fendre contre le gar\'e7on boucher qui le combattait avec la t\'e9nacit\'e9 d\rquote un bouledogue, sentit qu\rquote il \'e9tait perdu s\rquote
+il ne se d\'e9barrassait pas de cet adversaire\~; d\rquote un coup de poing furieux, il cassa la m\'e2choire du boucher, qui \'e0 ce moment avait le dessus, parvint \'e0 se d\'e9gager de ses \'e9treintes, se releva, et, encore \'e9tourdi, fit quelques
+pas en avant.
+\par
+\par Soudain, il s\rquote arr\'eata. Il se voyait cern\'e9. Derri\'e8re lui s\rquote \'e9levaient les murailles de la cath\'e9drale\~; \'e0 droite, \'e0 gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile.
+\par
+\par Les cris de douleur atroce pouss\'e9s par le boucher, que l\rquote on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui o\'f9, seul encore au milieu d\rquote
+un espace qui se r\'e9tr\'e9cissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courrouc\'e9s se pr\'e9cipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu\rquote un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-m\'eame avant de se d\'e9
+cider \'e0 faire t\'eate \'e0 la meute acharn\'e9e, Goliath, h\'e9b\'e9t\'e9 par la terreur, fit \'e7\'e0 et l\'e0 quelques pas brusques, ind\'e9cis\~; puis, renon\'e7ant \'e0 une fuite impossible, l\rquote instinct lui disait qu\rquote il n\rquote avait
+\'e0 attendre ni merci ni piti\'e9 d\rquote une foule en proie \'e0 une fureur aveugle et sourde, fureur d\rquote autant plus impitoyable qu\rquote elle se croit l\'e9gitime, Goliath voulut du moins vendre ch\'e8rement sa vie\~; il cherch
+a son couteau dans sa poche\~; ne l\rquote y trouvant pas, il s\rquote arc-bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athl\'e9tique, tendit en avant et \'e0 demi d\'e9pli\'e9
+s ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc.
+\par
+\par La premi\'e8re personne qui arriva aupr\'e8s de Goliath fut Ciboule. La m\'e9g\'e8re, essouffl\'e9e, au lieu de se pr\'e9cipiter sur lui, s\rquote arr\'eata, se baissa, prit un des gros sabots qu\rquote elle portait, et le lan\'e7a \'e0 la t\'eate du g
+\'e9ant avec tant de vigueur, tant d\rquote adresse, qu\rquote elle l\rquote atteignit en plein dans l\rquote \'9cil qui, sanglant, sortit \'e0 demi de l\rquote orbite.
+\par
+\par Goliath porta les deux mains \'e0 son visage en poussant un cri de douleur atroce.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai fait loucher, dit Ciboule en \'e9clatant de rire. Goliath, rendu furieux par la souffrance, au lieu d\rquote attendre les premiers coups que l\rquote on h\'e9sitait encore \'e0 lui porter, tant son apparence de force hercul\'e9
+enne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire digne de lui, ayant \'e9t\'e9 repouss\'e9 par un mouvement de la foule), Goliath, dans sa rage, se pr\'e9cipita sur le groupe qui se trouvait \'e0 sa port\'e9e. Une pareille lutte \'e9tait trop in\'e9
+gale pour durer longtemps\~; mais le d\'e9sespoir doublant les forces du g\'e9ant, le combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas d\rquote abord\'85 Pendant quelques secondes, disparaissant presque enti\'e8rement sous un essaim d\rquote
+assaillants acharn\'e9s, on vit tant\'f4t un de ses bras d\rquote Hercule se lever dans le vide et retomber en martelant des cr\'e2nes et des visages\~; tant\'f4t sa t\'eate \'e9norme, livide et sanglante, \'e9tait renvers\'e9e en arri\'e8
+re par un combattant cramponn\'e9 \'e0 sa chevelure cr\'e9pue. \'c7\'e0 et l\'e0, les brusques \'e9carts, les violentes oscillations de la foule t\'e9moignaient de l\rquote incroyable \'e9nergie de la d\'e9fense de Goliath. Pourtant, le carrier \'e9
+tant parvenu \'e0 le joindre, Goliath fut renvers\'e9. Une longue clameur de joie f\'e9roce annon\'e7a cette chute, car, en pareille circonstance, tomber\'85 c\rquote est mourir. Aussi mille voix haletantes et courrouc\'e9es r\'e9p\'e9t\'e8rent ce cri\~:
+
+\par
+\par \endash \~Mort \'e0 l\rquote empoisonneur\~!
+\par
+\par Alors commen\'e7a une de ces sc\'e8nes de massacre et de tortures dignes de cannibales, horribles exc\'e8s, d\rquote autant plus incroyables qu\rquote ils ont toujours pour t\'e9moins passifs, ou m\'eame pour complices, des gens souvent honn\'ea
+tes, humains, mais qui, \'e9gar\'e9s par des croyances ou par des pr\'e9jug\'e9s stupides, se laissent entra\'eener \'e0 toutes sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d\rquote inexorable justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait
+\'e0 flots des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage. Cent bras s\rquote appesantirent sur ce mis\'e9rable\~; on le foula aux pieds\~; on lui \'e9crasa le visage\~; on lui d\'e9fon\'e7a la poitrine. \'c7\'e0 et l\'e0
+, au milieu de ces cris furieux\~: \endash \'c0 mort l\rquote empoisonneur\~! on entendait de grands coups sourds suivis de g\'e9missements \'e9touff\'e9s\~; c\rquote \'e9tait une effroyable cur\'e9e\~: chacun, c\'e9dant \'e0
+ un vertige sanguinaire, voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des femmes\'85 oui, jusqu\rquote \'e0 des femmes, jusqu\rquote \'e0 des m\'e8res\'85 s\rquote acharn\'e8rent avec rage sur ce corps mutil\'e9.
+\par
+\par Il y eut un moment de terreur \'e9pouvantable, Goliath, le visage meurtri, souill\'e9 de boue, ses v\'eatements en lambeaux, la poitrine nue, rouge, ouverte\~; Goliath, profitant d\rquote un instant de lassitude de ses bourreaux, qui le croyaient achev
+\'e9, parvint, par un de ces soubresauts convulsifs fr\'e9quents dans l\rquote agonie, \'e0 se dresser sur ses jambes pendant quelques secondes\~; alors, aveugl\'e9 par ses blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des coups qu\rquote
+on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent de sa bouche avec des flots de sang\~:
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce\'85 je n\rquote ai pas empoisonn\'e9\'85 gr\'e2ce.
+\par
+\par Cette sorte de r\'e9surrection produisit un effet si saisissant sur la foule, qu\rquote un instant elle se recula avec effroi\~: les clameurs cess\'e8rent, on laissa un peu d\rquote espace autour de la victime, quelques c\'9curs commen\'e7aient m\'eame
+\'e0 s\rquote apitoyer, lorsque le carrier, voyant Goliath, aveugl\'e9 par le sang, \'e9tendre devant lui ses mains \'e7\'e0 et l\'e0, fit une allusion f\'e9roce \'e0 un jeu connu et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Casse-cou\~! Puis, d\rquote un violent coup de pied dans le ventre, il renversa de nouveau la victime, dont la t\'eate rebondit deux fois sur le pav\'e9\'85
+\par
+\par Au moment o\'f9 le g\'e9ant tomba, une voix dans la foule s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est Goliath\~!\'85 Arr\'eatez\'85 ce malheureux est innocent. Et le p\'e8re d\rquote Aigrigny (c\rquote \'e9tait lui), c\'e9dant \'e0 un sentiment g\'e9n\'e9reux, fit de violents efforts po
+ur arriver au premier rang des acteurs de cette sc\'e8ne, y parvint, et alors, p\'e2le, indign\'e9, mena\'e7ant, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates des l\'e2ches, des assassins\~! Cet homme est innocent, je le connais\'85 vous r\'e9pondrez de sa vie\'85
+\par
+\par Une grande rumeur accueillit ces paroles v\'e9h\'e9mentes du p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Tu connais cet empoisonneur\~! s\rquote \'e9cria le carrier en saisissant le j\'e9suite au collet\~; tu es peut-\'eatre aussi un empoisonneur\~!
+\par
+\par \endash \~Mis\'e9rable\~! s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, en t\'e2chant d\rquote \'e9chapper aux \'e9treintes du carrier, tu oses porter la main sur moi\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 j\rquote ose tout, moi\'85 r\'e9pondit le carrier.
+\par
+\par \endash \~Il le conna\'eet\'85 \'e7a doit \'eatre un empoisonneur\'85 comme l\rquote autre\~! criait-on d\'e9j\'e0 dans la foule qui se pressait autour des deux adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s\rquote \'e9tait ouvert le cr\'e2
+ne, faisait entendre un r\'e2le agonisant.
+\par
+\par \'c0 un brusque mouvement du p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui s\rquote \'e9tait d\'e9barrass\'e9 du carrier, un assez grand flacon de cristal, tr\'e8s \'e9pais, d\rquote une forme particuli\'e8re et rempli d\rquote une liqueur verd\'e2
+tre, tomba de sa poche et roula pr\'e8s du corps de Goliath.
+\par
+\par \'c0 la vue de ce flacon, plusieurs voix s\rquote \'e9cri\'e8rent\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est du poison\'85 Voyez-vous\'85 il a du poison sur lui. \'c0 cette accusation, les cris redoubl\'e8rent, et l\rquote on commen\'e7a de serrer l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny de si pr\'e8s, qu\rquote il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Ne me touchez pas\~! ne m\rquote approchez pas\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Si c\rquote est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de gr\'e2ce pour lui que pour l\rquote autre\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 un empoisonneur\~! s\rquote \'e9cria l\rquote abb\'e9, frapp\'e9 de stupeur.
+\par
+\par Ciboule s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9e sur le flacon\~; le carrier le saisit, le d\'e9boucha, et dit au p\'e8re d\rquote Aigrigny en le lui tendant\~:
+\par
+\par \endash \~Et \'e7a\~!\'85 qu\rquote est-ce que c\rquote est\~?
+\par
+\par \endash \~Cela n\rquote est pas du poison\'85 s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Alors\'85 bois-le\'85 repartit le carrier.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui\'85 qu\rquote il le boive\~! cria la foule.
+\par
+\par \endash \~Jamais\~! reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec \'e9pouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main.
+\par
+\par \endash \~Voyez-vous\~!\'85 c\rquote est du poison\'85 il n\rquote ose pas boire\~! cria-t-on.
+\par
+\par Et d\'e9j\'e0 serr\'e9 de tr\'e8s pr\'e8s, le p\'e8re d\rquote Aigrigny tr\'e9buchait sur le corps de Goliath.
+\par
+\par \endash \~Mes amis\~! s\rquote \'e9cria le j\'e9suite, qui, sans \'eatre empoisonneur, se trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait des sels pr\'e9servatifs d\rquote une grande force, aussi dangereux \'e0 boire que du poison, mes
+braves amis, vous vous m\'e9prenez\~; au nom de Notre Seigneur, je vous jure que\'85
+\par
+\par \endash \~Si ce n\rquote est pas du poison\'85 bois donc, reprit le carrier en pr\'e9sentant de nouveau le flacon au j\'e9suite.
+\par
+\par \endash \~Si tu ne bois pas, \'e0 mort\~! comme ton camarade, puisque, comme lui, tu empoisonnes le peuple\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 \'e0 mort\~!\'85 \'e0 mort\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, malheureux\'85 s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, les cheveux h\'e9riss\'e9s de terreur, vous voulez donc m\rquote assassiner\~!
+\par
+\par \endash \~Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonn\'e9s, brigands\~!
+\par
+\par \endash \~Mais cela n\rquote est pas vrai\'85 et\'85
+\par
+\par \endash \~Bois, alors\'85 r\'e9p\'e9ta l\rquote inflexible carrier\~; une derni\'e8re fois\'85 d\'e9cide-toi.
+\par
+\par \endash \~Boire\'85 cela\'85 mais c\rquote est la mort}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ Le fait est historique\~: un homme a \'e9t\'e9 massacr\'e9 parce qu\rquote on a trouv\'e9 sur lui un flacon d\rquote ammoniaque. Sur son refus de le boire, la populace, persuad\'e9e que le flacon \'e9tait rempli de poison, d\'e9
+chira ce malheureux.}}}{\'85 s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! voyez-vous le brigand\~! r\'e9pondit la foule en se resserrant davantage, il avoue\'85 il avoue\'85
+\par
+\par \endash \~Il s\rquote est trahi\~!
+\par
+\par \endash \~Il l\rquote a dit\~: \'ab\~Boire \'e7a\'85 c\rquote est la mort\~!\'85\~\'bb Des cris furieux interrompirent le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 \'e9coutez-moi donc\~! s\rquote \'e9cria l\rquote abb\'e9 en joignant les mains, ce flacon, c\rquote est\'85
+\par
+\par \endash \~Ciboule, ach\'e8ve celui-l\'e0, cria le carrier en poussant du pied Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e0 la gorge.
+\par
+\par \'c0 ces mots, deux groupes se form\'e8rent\~: l\rquote un, conduit par Ciboule, acheva Goliath \'e0 coups de pieds, \'e0 coups de sabots\~: bient\'f4t le corps ne fut plus qu\rquote une chose horrible, mutil\'e9e, sans nom, sans forme, une masse inerte p
+\'e9trie de boue et de chairs broy\'e9es. Ciboule donna son tartan, on le noua \'e0 l\rquote un des pieds disloqu\'e9s du cadavre, et on le tra\'eena ainsi jusqu\rquote au parapet du quai, et l\'e0, au milieu des cris d\rquote une joie f\'e9roce, on pr
+\'e9cipita ces d\'e9bris sanglants dans la rivi\'e8re\'85
+\par
+\par Maintenant, ne fr\'e9mit-on pas en songeant que, dans un temps d\rquote \'e9motion populaire, il suffit d\rquote un mot, d\rquote un seul mot dit imprudemment par un homme honn\'eate, et m\'eame sans haine, pour provoquer un si effroyable meurtre\~!
+
+\par
+\par \endash \~}{\i C\rquote est peut-\'eatre un empoisonneur\~!}{\'85 Voil\'e0 ce qu\rquote avait dit le buveur du cabaret de la Calandre\'85 rien de plus\'85 et Goliath avait \'e9t\'e9 impitoyablement massacr\'e9\'85 Que d\rquote imp\'e9
+rieuses raisons pour faire p\'e9n\'e9trer l\rquote instruction, les lumi\'e8res dans les derni\'e8res profondeurs des masses\'85 et mettre ainsi bien des malheureux \'e0 m\'eame de se d\'e9fendre de tant de pr\'e9jug\'e9
+s stupides, de tant de superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables\~!\'85 Comment demander le calme, la r\'e9flexion, l\rquote empire de soi-m\'eame, le sentiment de la justice, \'e0 des \'eatres abandonn\'e9s, que l\rquote
+ignorance abrutit, que la mis\'e8re d\'e9prave, que les souffrances courroucent, et dont la soci\'e9t\'e9 ne s\rquote occupe que lorsqu\rquote il s\rquote agit de les encha\'eener au bagne ou de les garrotter pour le bourreau\~!
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le cri terrible dont Morok avait \'e9t\'e9 \'e9pouvant\'e9 \'e9tait celui que poussa le p\'e8re d\rquote Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa main formidable, disant \'e0 Ciboule en lui montrant Goliath expirant\~:
+\par
+\par \endash \~Ach\'e8ve celui-l\'e0\'85 je vais commencer celui-ci.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800281}{\*\bkmkstart _Toc97808017}X. La cath\'e9drale.
+{\*\bkmkend _Toc92800281}{\*\bkmkend _Toc97808017}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La nuit \'e9tait presque enti\'e8rement venue, lorsque le cadavre mutil\'e9 de Goliath fut pr\'e9cipit\'e9
+ dans la rivi\'e8re.
+\par
+\par Les oscillations de la foule avaient refoul\'e9 jusque dans la rue qui longe le c\'f4t\'e9 gauche de la cath\'e9drale le groupe au pouvoir duquel restait le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui, parvenu \'e0 se d\'e9gager de la puissante \'e9
+treinte du carrier, mais toujours press\'e9 par la multitude qui l\rquote enserrait en criant\~: }{\i Mort \'e0 l\rquote empoisonneur\~! }{reculait pas \'e0 pas, t\'e2chant de parer les coups qu\rquote on lui portait. \'c0 force de pr\'e9sence d\rquote
+esprit, d\rquote adresse, de courage, retrouvant dans ce moment critique son ancienne \'e9nergie militaire, il avait pu jusqu\rquote alors r\'e9sister et demeurer debout, sachant, par l\rquote exemple de Goliath, que tomber c\rquote \'e9tait mourir. Quoiq
+u\rquote il esp\'e9r\'e2t peu d\rquote \'eatre utilement entendu, l\rquote abb\'e9 appelait de toutes ses forces\~: \'ab\~\'c0 l\rquote aide\~! au secours\~!\'85\~\'bb C\'e9dant le terrain pied \'e0 pied, man\'9cuvrant de fa\'e7on \'e0 se rapprocher de l
+\rquote un des murs de l\rquote \'e9glise, il parvint enfin \'e0 s\rquote acculer dans une encoignure form\'e9e par la saillie d\rquote un pilastre et tout pr\'e8s de la baie d\rquote une petite porte.
+\par
+\par Cette position \'e9tait assez favorable\~; le p\'e8re d\rquote Aigrigny, adoss\'e9 au mur, se trouvait ainsi \'e0 l\rquote abri d\rquote une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui \'f4ter cette derni\'e8re chance de salut, se pr\'e9
+cipita sur lui, afin de le saisir et de l\rquote entra\'eener au milieu du cercle, o\'f9 il e\'fbt \'e9t\'e9 foul\'e9 aux pieds. La terreur de la mort donnant au p\'e8re d\rquote
+Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrust\'e9 dans l\rquote angle o\'f9 il s\rquote \'e9tait r\'e9fugi\'e9. La r\'e9
+sistance de la victime redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent avec une nouvelle violence. Le carrier se jeta de nouveau sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny en disant\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 moi, mes amis\~!\'85 Celui-l\'e0 dure trop, finissons-le\'85 Le p\'e8re d\rquote Aigrigny se vit perdu\'85 Ses forces \'e9taient \'e0 bout, il se sentit d\'e9faillir\'85 ses jambes trembl\'e8rent\'85
+ un nuage passa devant sa vue, les hurlements de ces furieux commen\'e7aient \'e0 arriver presque voil\'e9s \'e0 son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes contusions re\'e7ues, pendant la lutte, \'e0 la t\'eate et surtout \'e0
+ la poitrine, se faisait d\'e9j\'e0 ressentir\'85 Deux ou trois fois une \'e9cume sanglante vint aux l\'e8vres de l\rquote abb\'e9, sa position \'e9tait d\'e9sesp\'e9r\'e9e\'85 \'ab\~Mourir assomm\'e9 par ces brutes, apr\'e8s avoir tant de fois, \'e0
+ la guerre, \'e9chapp\'e9 \'e0 la mort\~!\~\'bb Telle \'e9tait la pens\'e9e du p\'e8re d\rquote Aigrigny, lorsque le carrier s\rquote \'e9lan\'e7a vers lui. Soudain, et au moment o\'f9 l\rquote abb\'e9, c\'e9dant \'e0 l\rquote
+instinct de sa conservation, appelait une derni\'e8re fois au secours d\rquote une voix d\'e9chirante, la porte \'e0 laquelle il s\rquote adossait s\rquote ouvrit derri\'e8re lui\'85 une main ferme le saisit et l\rquote attira vivement dans l\rquote \'e9
+glise. Gr\'e2ce \'e0 ce mouvement, ex\'e9cut\'e9 avec la rapidit\'e9 de l\rquote \'e9clair, le carrier, lanc\'e9 en avant pour saisir le p\'e8re d\rquote Aigrigny, ne put retenir son \'e9lan, et se trouva face \'e0
+ face avec le personnage qui venait, pour ainsi dire, de se substituer \'e0 la victime. Le carrier s\rquote arr\'eata court, puis recula de deux pas, stup\'e9fait, comme la foule, de cette brusque apparition, et, comme la foule, frapp\'e9 d\rquote
+un vague sentiment d\rquote admiration et de respect \'e0 la vue de celui qui venait de secourir si miraculeusement le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par Celui-l\'e0 \'e9tait Gabriel.
+\par
+\par Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte\'85 Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs \'e0 demi lumineuses de la cath\'e9drale, tandis que son adorable figure d\rquote archange, encadr\'e9e de longs cheveux blonds, p\'e2
+le, \'e9mue de commis\'e9ration et de douleur, \'e9tait doucement \'e9clair\'e9e par les derni\'e8res lueurs du cr\'e9puscule. Cette physionomie resplendissait d\rquote une beaut\'e9
+ si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remu\'e9e lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s\rquote \'e9cria d\rquote une voix sonore et palpitante\~:
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce\'85 mes fr\'e8res\~!\'85 Soyez humains\'85 soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son \'e9motion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Pas de gr\'e2ce pour l\rquote empoisonneur\~!\'85 il nous le faut\'85 qu\rquote on nous le rende\'85 ou nous allons le prendre.
+\par
+\par \endash \~Y songez-vous, mes fr\'e8res\~?\'85 r\'e9pondit Gabriel\~; dans cette \'e9glise\'85 un lieu sacr\'e9\'85 un lieu de refuge\'85 pour tout ce qui est pers\'e9cut\'e9\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l\rquote autel, r\'e9pondit brutalement le carrier\~; ainsi, rendez-le-nous.
+\par
+\par \endash \~Mes fr\'e8res, \'e9coutez-moi\'85 dit Gabriel en tendant les bras vers lui.
+\par
+\par \endash \~\'c0 bas la calotte\~! cria le carrier\~; l\rquote empoisonneur se cache dans l\rquote \'e9glise\'85 entrons dans l\rquote \'e9glise.
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~!\'85 cria la foule, entra\'een\'e9e de nouveau par la violence de ce mis\'e9rable\~; \'e0 bas la calotte\~!
+\par
+\par \endash \~Ils s\rquote entendent.
+\par
+\par \endash \~\'c0 bas les calotins\~!
+\par
+\par \endash \~Entrons l\'e0 comme \'e0 l\rquote archev\'each\'e9\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Comme \'e0 Saint-Germain l\rquote Auxerrois\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que cela nous fait, \'e0 nous, une \'e9glise\~?
+\par
+\par \endash \~Si les calotins d\'e9fendent les empoisonneurs\'85 \'e0 l\rquote eau les calotins\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 Oui\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et je vais vous montrer le chemin, moi\~! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d\rquote hommes d\'e9termin\'e9s, fit un pas vers Gabriel. Le missionnaire, voyant depuis quelques s
+econdes le courroux de la foule se ranimer, avait pr\'e9vu ce mouvement\~; se rejetant brusquement dans l\rquote \'e9glise, il parvint, malgr\'e9 les efforts des assaillants, \'e0 maintenir la porte presque ferm\'e9e et \'e0
+ la barricader de son mieux au moyen d\rquote une barre de bois qu\rquote il appuya d\rquote un bout sur les dalles et de l\rquote autre sous la saillie d\rquote un des ais transversaux\~; gr\'e2ce \'e0 cette esp\'e8ce d\rquote
+arc-boutant, la porte pouvait r\'e9sister quelques minutes.
+\par
+\par Gabriel, tout en d\'e9fendant ainsi l\rquote entr\'e9e, criait au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \endash \~Fuyez, mon p\'e8re\'85 fuyez par la sacristie\~; les autres issues sont ferm\'e9es\'85
+\par
+\par Le j\'e9suite, an\'e9anti, couvert de contusions, inond\'e9 d\rquote une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout \'e0 fait, et se croyant enfin en s\'fbret\'e9, s\rquote \'e9tait jet\'e9 sur une chaise, \'e0 demi \'e9vanoui\'85 \'c0
+ la voix de Gabriel, l\rquote abb\'e9 se leva p\'e9niblement, et d\rquote un pas chancelant et h\'e2t\'e9, il t\'e2cha de gagner le ch\'9cur, s\'e9par\'e9 par une grille du reste de l\rquote \'e9glise.
+\par
+\par \endash \~Vite, mon p\'e8re\~!\'85 ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assi\'e9g\'e9e, h\'e2tez-vous, mon Dieu\~! h\'e2tez-vous\~!\'85 Dans quelques minutes\'85 il sera trop tard.
+\par
+\par Puis le missionnaire ajouta avec d\'e9sespoir\~:
+\par
+\par \endash \~Et \'eatre seul\'85 seul pour arr\'eater l\rquote invasion de ces insens\'e9s\'85
+\par
+\par Il \'e9tait seul en effet. Au premier bruit de l\rquote attaque, trois ou quatre sacristains et autres employ\'e9s de la fabrique se trouvaient dans l\rquote \'e9glise\~; mais ces gens, \'e9pouvant\'e9s, se rappelant le sac de l\rquote archev\'each\'e9
+ et de Saint-Germain l\rquote Auxerrois, avaient aussit\'f4t pris la fuite\~; les uns se r\'e9fugi\'e8rent et se cach\'e8rent dans les orgues, o\'f9 ils mont\'e8rent rapidement\~; les autres se sauv\'e8rent par la sacristie dont ils ferm\'e8
+rent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite \'e0 Gabriel et au p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par Ce dernier, courb\'e9 en deux par la douleur, \'e9coutant les pressantes paroles du missionnaire, s\rquote aidant des chaises qu\rquote il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du ch\'9cur\'85
+ au bout de quelques pas, vaincu par l\rquote \'e9motion, par la souffrance, il chancela, s\rquote affaissa sur lui-m\'eame, tomba sur les dalles, et ses sens l\rquote abandonn\'e8rent.
+\par
+\par \'c0 ce moment m\'eame, Gabriel, malgr\'e9 l\rquote \'e9nergie incroyable que lui inspirait le d\'e9sir de sauver le p\'e8re d\rquote Aigrigny, sentit la porte s\rquote \'e9branler enfin sous une formidable secousse et pr\'e8s de c\'e9der.
+Tournant alors la t\'eate pour s\rquote assurer que le j\'e9suite avait au moins pu quitter l\rquote \'e9glise, Gabriel, \'e0 sa grande \'e9pouvante, le vit \'e9tendu sans mouvement \'e0 quelques pas du ch\'9cur\'85 Abandonner la porte \'e0 demi bris\'e9
+e, courir au p\'e8re d\rquote Aigrigny, le soulever et le tra\'eener en dedans de la grille du ch\'9cur\'85 ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pens\'e9e, car il refermait la grille \'e0 l\rquote instant m\'eame o\'f9
+ le carrier et sa bande, apr\'e8s avoir d\'e9fonc\'e9 la porte, se pr\'e9cipitaient dans l\rquote \'e9glise.
+\par
+\par Debout et en dehors du ch\'9cur, les bras crois\'e9s sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intr\'e9pide, cette foule encore exasp\'e9r\'e9e par une r\'e9sistance inattendue.
+\par
+\par La porte enfonc\'e9e, les assaillants firent une violente irruption, mais \'e0 peine eurent-ils mis le pied dans l\rquote \'e9glise, qu\rquote il se passa une sc\'e8ne \'e9trange.
+\par
+\par La nuit \'e9tait venue\'85 quelques lampes d\rquote argent jetaient seules une p\'e2le clart\'e9 au milieu du sanctuaire, dont les bas c\'f4t\'e9s disparaissaient noy\'e9s dans l\rquote ombre. \'c0 leur brusque entr\'e9e dans cette immense cath\'e9
+drale, sombre, silencieuse et d\'e9serte, les plus audacieux rest\'e8rent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre. Les cris, les menaces expir\'e8rent aux l\'e8vres de ces furieux. On e\'fbt dit qu\rquote
+ils redoutaient de r\'e9veiller les \'e9chos de ces vo\'fbtes \'e9normes\'85 de ces vo\'fbtes noires, d\rquote o\'f9 suintait une humidit\'e9 s\'e9pulcrale qui gla\'e7a leurs fronts enflamm\'e9s de col\'e8re, et tomba sur leurs \'e9
+paules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d\rquote enfance ont tant d\rquote action sur certains hommes, qu\rquote \'e0 peine entr\'e9s, plusieurs compagnons du carrier se d\'e9
+couvrirent respectueusement, inclin\'e8rent leur t\'eate nue, et march\'e8rent avec pr\'e9caution, afin d\rquote amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores.
+\par
+\par Puis ils \'e9chang\'e8rent quelques mots d\rquote une voix basse et craintive.
+\par
+\par D\rquote autres, cherchant timidement des yeux, \'e0 une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l\rquote obscurit\'e9, se sentaient presque effray\'e9s de se voir si petits au milieu de cette immensit
+\'e9 remplie de t\'e9n\'e8bres\'85
+\par
+\par Mais, \'e0 la premi\'e8re plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette \'e9motion passa bient\'f4t.
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0, mille tonnerres\~! s\rquote \'e9cria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter v\'eapres\~! S\rquote il y avait du vin dans le b\'e9nitier, \'e0 la bonne heure.
+\par
+\par Quelques \'e9clats de rire sauvages accueillirent ces paroles.
+\par
+\par \endash \~Pendant ce temps-l\'e0, le brigand nous \'e9chappe, dit l\rquote un.
+\par
+\par \endash \~Et nous sommes vol\'e9s, reprit Ciboule.
+\par
+\par \endash \~On dirait qu\rquote il y a des poltrons ici, et qu\rquote ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier.
+\par
+\par \endash \~Jamais\'85 cria-t-on en ch\'9cur, jamais\~; on ne craint personne\'85
+\par
+\par \endash \~En avant\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~!\'85 en avant\~! cria-t-on de toutes parts. Et l\rquote animation, un moment calm\'e9e, redoubla au milieu d\rquote un nouveau tumulte. Quelques instants apr\'e8s, les yeux des assaillants, habitu\'e9s \'e0 cette p\'e9
+nombre, distingu\'e8rent, au milieu de la p\'e2le aur\'e9ole de lumi\'e8re projet\'e9e par une lampe d\rquote argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du ch\'9cur.
+\par
+\par \endash \~L\rquote empoisonneur est ici cach\'e9 dans un coin\~! cria le carrier. Il faut forcer ce cur\'e9 \'e0 nous le rendre, le brigand\'85
+\par
+\par \endash \~Il en r\'e9pond.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est lui qui l\rquote a fait se sauver dans l\rquote \'e9glise.
+\par
+\par \endash \~Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l\rquote autre. \'c0 mesure que s\rquote effa\'e7ait la premi\'e8re impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s\rquote \'e9
+levaient davantage et les visages devenaient d\rquote autant plus farouches, d\rquote autant plus mena\'e7ants que chacun avait honte d\rquote un moment d\rquote h\'e9sitation et de faiblesse.
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~!\'85 s\rquote \'e9cri\'e8rent plusieurs voix tremblantes de col\'e8re\~; il nous faut la vie de l\rquote un ou de l\rquote autre.
+\par
+\par \endash \~Ou de tous les deux\'85
+\par
+\par \endash \~Tant pis\~! pourquoi ce calotin veut-il nous emp\'eacher d\rquote \'e9charper notre empoisonneur\~!
+\par
+\par \endash \~\'c0 mort\~! \'e0 mort\~! \'c0 cette explosion de cris f\'e9roces, qui retentit d\rquote une fa\'e7on effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cath\'e9drale, la foule, ivre de rage, se pr\'e9cipita vers la grille du ch\'9cur, \'e0
+ la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner \'e0 ses bourreaux, avait trop de courage dans le c\'9cur, trop de charit\'e9 dans l\rquote \'e2
+me pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le p\'e8re d\rquote Aigrigny\'85 cet homme qui l\rquote avait tromp\'e9 avec une si l\'e2che et si cruelle hypocrisie.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800282}{\*\bkmkstart _Toc97808018}XI. Les meurtriers.
+{\*\bkmkend _Toc92800282}{\*\bkmkend _Toc97808018}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du ch
+\'9cur, s\rquote \'e9cria les yeux \'e9tincelants de rage\~:
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est l\rquote empoisonneur\~! il nous le faut\'85
+\par
+\par \endash \~Et qui vous a dit qu\rquote il f\'fbt empoisonneur, mes fr\'e8res\~! reprit Gabriel, de sa voix p\'e9n\'e9trante et sonore. Un empoisonneur\~!\'85 et o\'f9 sont les preuves\~!\'85 les t\'e9moins\~!\'85 les victimes\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Assez\~!\'85 nous ne sommes pas ici \'e0 confesse\'85 r\'e9pondit brutalement le carrier d\rquote un air mena\'e7ant.
+\par
+\par \endash \~Rendez-nous notre homme, il faut qu\rquote il y passe\'85 sinon, vous payerez pour lui\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~!\'85 cri\'e8rent plusieurs voix.
+\par
+\par \endash \~Ils s\rquote entendent\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Il nous faut l\rquote un ou l\rquote autre\~!
+\par
+\par \endash \~Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la t\'eate et s\rquote avan\'e7ant avec un calme rempli de r\'e9signation et de majest\'e9.
+\par
+\par \endash \~Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe\~? Vous voulez du sang\~: prenez le mien, mes fr\'e8res, car un funeste d\'e9lire trouble votre raison.
+\par
+\par Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beaut\'e9 de ses traits avaient impressionn\'e9 quelques assaillants, lorsque soudain une voix s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Eh\~! les amis\~!\'85 l\rquote empoisonneur est l\'e0, derri\'e8re la grille\'85
+\par
+\par \endash \~O\'f9 \'e7a\~?\'85 o\'f9 \'e7a\~?\'85 cria-t-on.
+\par
+\par \endash \~Tenez\'85 l\'e0\'85 voyez-vous\'85 \'e9tendu sur le carreau\'85 \'c0 ces mots, les gens de cette bande qui jusque-l\'e0 s\rquote \'e9taient \'e0 peu pr\'e8s tenus en masse compacte dans l\rquote esp\'e8ce de couloir qui s\'e9pare les deux c\'f4t
+\'e9s de la nef, o\'f9 sont rang\'e9es les chaises, ces gens se dispers\'e8rent de tous c\'f4t\'e9s afin de courir \'e0 la grille du ch\'9cur, derni\'e8re et seule barri\'e8re qui d\'e9fend\'eet le p\'e8re d\rquote Aigrigny. Pendant cette man\'9c
+uvre, le carrier, Ciboule et d\rquote autres s\rquote avanc\'e8rent droit vers Gabriel en criant avec une joie f\'e9roce\~:
+\par
+\par \endash \~Cette fois, nous le tenons\'85 \'c0 mort l\rquote empoisonneur\~! Pour sauver le p\'e8re d\rquote Aigrigny, Gabriel se f\'fbt laiss\'e9 massacrer \'e0 la porte de la grille\~; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait
+\'eatre en un instant abattue ou escalad\'e9e.
+\par
+\par Le missionnaire perdit tout espoir d\rquote arracher le j\'e9suite \'e0 une mort affreuse. Pourtant il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Arr\'eatez\~!\'85 pauvres insens\'e9s\~! Et il se jeta au-devant de la foule, en \'e9tendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprim\'e8rent une autorit\'e9 \'e0 la fois si tendre et si fraternelle, qu\rquote
+il y eut un moment d\rquote h\'e9sitation dans la foule\~; mais \'e0 cette h\'e9sitation succ\'e9d\'e8rent bient\'f4t ces cris de plus en plus furieux\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 mort\~! \'e0 mort\~!
+\par
+\par \endash \~Vous voulez sa mort\~! dit Gabriel en p\'e2lissant encore.
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 oui\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! qu\rquote il meure\'85 s\rquote \'e9cria le missionnaire saisi d\rquote une inspiration subite, oui, qu\rquote il meure \'e0 l\rquote instant\'85
+\par
+\par Ces mots du jeune pr\'eatre frapp\'e8rent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralys\'e9s, regard\'e8rent Gabriel avec une surprise \'e9bahie.
+\par
+\par \endash \~Cet homme est coupable, dites-vous\~? reprit le jeune missionnaire d\rquote une voix tremblante d\rquote \'e9motion, vous l\rquote avez jug\'e9 sans preuves, sans t\'e9moins\~; qu\rquote importe\~!\'85 il mourra\'85 Vous lui reprochez d\rquote
+\'eatre un empoisonneur\~?\'85 et ses victimes, o\'f9 sont-elles\~? Vous l\rquote ignorez\'85 qu\rquote importe\~! il est condamn\'e9\'85 Sa d\'e9fense, ce droit sacr\'e9 de tout accus\'e9\'85 vous refusez de l\rquote entendre\'85 qu\rquote importe encore
+\~! son arr\'eat est prononc\'e9. Vous n\rquote avez jamais vu cet infortun\'e9, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s\rquote il en a fait \'e0 quelqu\rquote un\'85 et, devant les hommes, vous prenez la responsabilit\'e9 de sa mort\'85
+ vous entendez bien\'85 de sa mort. Qu\rquote il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra\'85 je le veux croire\'85 Le condamn\'e9 mourra\'85 il va mourir, la saintet\'e9 de la maison de Dieu ne le sauvera pas\'85
+\par
+\par \endash \~Non\~!\'85 non\~!\'85 cri\'e8rent plusieurs voix avec acharnement.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez r\'e9pandre le sang, et vous le r\'e9pandrez jusque dans le temple du Seigneur\'85 C\rquote est, dites-vous, votre droit\'85 Vous faites acte de terrible justice\'85
+ Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant\~? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences\~? Est-ce donc ainsi que s\rquote exercent les jugements du peuple, du peuple \'e9quitable et fort\~? Non, non, lorsque, s\'fb
+r de son droit, il frappe son ennemi\'85 il le frappe avec le calme du juge qui, en son \'e2me et conscience, rend un arr\'eat\'85 Non, le peuple \'e9quitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s\rquote
+il voulait s\rquote \'e9tourdir sur quelque l\'e2che et horrible assassinat\'85 Non, ce n\rquote est pas ainsi que doit s\rquote accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer \'e0 cette heure\'85 car vous le voulez.
+\par
+\par \endash \~Oui, nous le voulons, s\rquote \'e9cri\'e8rent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu\rquote un grand nombre restaient muets, frapp\'e9s des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l
+\rquote acte affreux qu\rquote ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c\rquote est notre droit, nous voulons tuer l\rquote empoisonneur\'85
+\par
+\par Ce disant, le mis\'e9rable, l\rquote \'9cil sanglant, la joue enflamm\'e9e, s\rquote avan\'e7a \'e0 la t\'eate d\rquote un groupe r\'e9solu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s\rquote il e\'fbt voulu repousser et \'e9ca
+rter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.
+\par
+\par Mais, au lieu de r\'e9sister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas \'e0 sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d\rquote une voix ferme\~:
+\par
+\par \endash \~Venez\'85 Et entra\'eenant pour ainsi dire \'e0 sa suite le carrier stup\'e9fait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n\rquote os\'e8rent suivre tout d\rquote abord\'85 Gabriel parcourut rapidement l\rquote espace qui le s\'e9
+parait du ch\'9cur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu\rquote il tenait toujours par le bras, jusqu\rquote au corps du p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e9tendu sur les dalles, il cria\~:
+\par
+\par \endash \~Voici la victime\'85 elle est condamn\'e9e\'85 frappez-la\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\~! s\rquote \'e9cria le carrier en h\'e9sitant, moi\'85 tout seul\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! reprit Gabriel avec amertume, il n\rquote y a aucun danger, vous l\rquote ach\'e8verez facilement\'85 il est an\'e9anti par la souffrance\'85 il lui reste \'e0 peine un souffle de vie\'85 il ne fera aucune r\'e9sistance\'85
+ Ne craignez rien\~!\~!\~!
+\par
+\par Le carrier restait immobile, pendant que la foule, \'e9trangement impressionn\'e9e par cet incident, se rapprochait peu \'e0 peu de la grille, sans oser la franchir.
+\par
+\par \endash \~Frappez donc\~! reprit Gabriel en s\rquote adressant au carrier, et lui montrant la foule d\rquote un geste solennel, voici les juges\'85 et vous \'eates le bourreau\'85
+\par
+\par \endash \~Non, s\rquote \'e9cria le carrier en se reculant et d\'e9tournant les yeux, je ne suis pas le bourreau\'85 moi\~!\~!\~!
+\par
+\par La foule resta muette\'85 Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l\rquote imposante cath\'e9drale.
+\par
+\par Dans un cas d\'e9sesp\'e9r\'e9, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du c\'9cur humain. Lorsque la multitude, \'e9gar\'e9e par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs f\'e9
+roces, et que chacun frappe son coup, cette esp\'e8ce d\rquote \'e9pouvantable meurtre en commun semble \'e0 tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarit\'e9\'85 puis les cris, la vue du sang, la d\'e9fense d\'e9sesp\'e9r\'e9e de l
+\rquote homme que l\rquote on massacre, finissent par causer une sorte d\rquote ivresse f\'e9roce\~; mais que, parmi ces fous furieux qui ont tremp\'e9 dans cet homicide, on en prenne un, qu\rquote on le mette seul en face d\rquote
+une victime incapable de se d\'e9fendre, et qu\rquote on lui dise\~: \'ab\~Frappe\~!\~\'bb, presque jamais il n\rquote osera frapper. Il en \'e9tait ainsi du carrier\~; ce mis\'e9rable tremblait \'e0 l\rquote id\'e9e d\rquote un meurtre commis }{\i
+par lui seul }{et de sang-froid.
+\par
+\par La sc\'e8ne pr\'e9c\'e9dente s\rquote \'e9tait pass\'e9e tr\'e8s rapidement\~; parmi les compagnons du carrier les plus rapproch\'e9s de la grille, quelques-uns ne comprirent pas une impression qu\rquote
+ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme \'e0 lui on leur avait dit\~: \'ab\~Faites l\rquote office du bourreau.\~\'bb Plusieurs hommes de sa bande murmur\'e8rent donc en le bl\'e2mant hautement de sa faiblesse.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote ose pas achever l\rquote empoisonneur, disait l\rquote un.
+\par
+\par \endash \~Le l\'e2che\~!
+\par
+\par \endash \~Il a peur.
+\par
+\par \endash \~Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut \'e0 la grille, l\rquote ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du p\'e8re d\rquote Aigrigny, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~S\rquote il y en a un plus hardi que moi, qu\rquote il aille l\rquote achever\'85 qu\rquote il fasse le bourreau\'85 voyons.
+\par
+\par \'c0 cette proposition, les murmures cess\'e8rent. Un silence profond r\'e9gna de nouveau dans la cath\'e9drale\~: toutes ces physionomies, nagu\'e8re irrit\'e9es, devinrent mornes, confuses, presque effray\'e9es\~; cette foule \'e9gar\'e9e commen\'e7
+ait surtout \'e0 comprendre la l\'e2chet\'e9 f\'e9roce de l\rquote acte qu\rquote elle voulait commettre. Personne n\rquote osait plus aller frapper isol\'e9ment cet homme expirant.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, le p\'e8re d\rquote Aigrigny poussa une sorte de r\'e2le d\rquote agonie\~; sa t\'eate et l\rquote un de ses bras se relev\'e8rent par un mouvement convulsif, puis retomb\'e8rent aussit\'f4t sur la dalle comme s\rquote il e\'fbt expir\'e9
+\'85
+\par
+\par Gabriel poussa un cri d\rquote angoisse et se jeta \'e0 genoux aupr\'e8s du p\'e8re d\rquote Aigrigny en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Grand Dieu\~! il est mort\'85
+\par
+\par Singuli\'e8re mobilit\'e9 de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri d\'e9chirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient \'e0 grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoy\'e9s\'85
+ Ces mots, }{\i il est mort\~! }{circul\'e8rent \'e0 voix basse dans la foule, avec un l\'e9ger fr\'e9missement, pendant que Gabriel soulevait d\rquote une main la t\'eate appesantie du p\'e8re d\rquote Aigrigny, et de l\rquote autre cherchait son pouls
+\'e0 travers son \'e9piderme glac\'e9.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le cur\'e9, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu\rquote il n\rquote y a plus de ressource\~?\'85
+\par
+\par La r\'e9ponse de Gabriel fut attendue avec anxi\'e9t\'e9 au milieu d\rquote un silence profond\~; \'e0 peine si l\rquote on osait \'e9changer quelques paroles \'e0 voix basse\'85
+\par
+\par \endash \~Soyez b\'e9ni, mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup Gabriel, son c\'9cur bat\'85
+\par
+\par \endash \~Son c\'9cur bat\'85 r\'e9p\'e9ta le carrier en retournant la t\'eate vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! son c\'9cur bat, redit tout bas la foule.
+\par
+\par \endash \~Il y a de l\rquote espoir\'85 nous pourrons le sauver\'85 ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible.
+\par
+\par \endash \~Nous pourrons le sauver, r\'e9p\'e9ta machinalement le carrier.
+\par
+\par \endash \~On pourra le sauver, murmura doucement la foule.
+\par
+\par \endash \~Vite, vite, reprit Gabriel en s\rquote adressant au carrier, aidez-moi, mon fr\'e8re\~; transportons-le dans une maison voisine\'85 on lui donnera l\'e0 les premiers soins\'85
+\par
+\par Le carrier ob\'e9it avec empressement. Pendant que le missionnaire soulevait le p\'e8re d\rquote Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanim\'e9\~; \'e0 eux deux ils le transport\'e8rent en dehors du ch\'9cur\'85
+
+\par
+\par \'c0 la vue du redoutable carrier aidant le jeune pr\'eatre \'e0 secourir cet homme qu\rquote elle poursuivait nagu\'e8re de cris de mort, la multitude \'e9prouva un soudain revirement de piti\'e9. Ces hommes, subissant la p\'e9n\'e9
+trante influence de la parole et de l\rquote exemple de Gabriel, se sentirent attendris\~; ce fut alors \'e0 qui offrirait ses services.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le cur\'e9, il serait mieux sur une chaise que l\rquote on porterait \'e0 bras, dit Ciboule.
+\par
+\par \endash \~Voulez-vous que j\rquote aille chercher un brancard \'e0 l\rquote H\'f4tel-Dieu\~? dit un autre.
+\par
+\par \endash \~Monsieur le cur\'e9, j\rquote vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous.
+\par
+\par \endash \~Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s\rquote approchant respectueusement du missionnaire\~; je le porterai bien, moi.
+\par
+\par \endash \~Si je filais chercher une voiture, monsieur le cur\'e9\~? dit un affreux gamin en \'f4tant sa calotte grecque.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, dit le carrier\~; cours vite, moutard.
+\par
+\par \endash \~Mais, avant, demande donc \'e0 monsieur le cur\'e9 s\rquote il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arr\'eatant l\rquote impatient messager.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une \'e9glise, c\rquote est monsieur le cur\'e9 qui commande. Il est chez lui.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel \'e0 l\rquote obligeant gamin. Pendant que celui-ci per\'e7ait la foule, une voix dit\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai une bouteille d\rquote osier avec de l\rquote eau-de-vie dedans, \'e7a peut-il servir\~?
+\par
+\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit vivement Gabriel\~; donnez, donnez\'85 on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer\'85
+\par
+\par \endash \~Passez la bouteille\'85 cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans\'85 La bouteille, passant de mains en mains avec pr\'e9caution, parvint intacte jusqu\rquote \'e0 Gabriel.
+\par
+\par En attendant l\rquote arriv\'e9e de la voiture, le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait \'e9t\'e9 momentan\'e9ment assis sur une chaise\~; pendant que plusieurs hommes de bonne volont\'e9 soutenaient soigneusement l\rquote abb\'e9
+, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d\rquote eau-de-vie\~; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le j\'e9suite\~; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppress\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Il est sauv\'e9\'85 il vivra, s\rquote \'e9cria Gabriel d\rquote une voix triomphante\~; il vivra\'85 mes fr\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! tant mieux\~!\'85 dirent plusieurs voix.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui, tant mieux\~! mes fr\'e8res, reprit Gabriel, car, au lieu d\rquote \'eatre accabl\'e9s par les remords d\rquote un crime, vous vous souviendrez d\rquote une action charitable et juste\'85 Remercions Dieu de ce qu\rquote il a chang\'e9
+ votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le\'85 pour que vous-m\'eames et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l\rquote affreux danger auquel cet infortun\'e9 vient d\rquote \'e9chapper\'85 \'d4 mes fr\'e8res\~
+! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une \'e9motion touchante et rendue plus communicative encore par l\rquote expression de sa figure ang\'e9lique, \'f4 mes fr\'e8res, n\rquote oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la d\'e9
+fense des opprim\'e9s, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au c\'9cur\~: }{\i Aimons-nous les uns les autres\~!\'85}{ Ne les oublions jamais\~! aimons-nous, mes fr\'e8res\~
+! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes\~! Aimons-nous\~!\'85 aimons-nous, mes fr\'e8res, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de tout ce qui est opprim\'e9
+, faible et souffrant en ce monde\~!
+\par
+\par Ce disant, Gabriel s\rquote agenouilla. Tous l\rquote imit\'e8rent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, \'e9tait puissante.
+\par
+\par \'c0 ce moment, un singulier incident vint ajouter \'e0 la grandeur de cette sc\'e8ne.
+\par
+\par Nous l\rquote avons dit, peu d\rquote instants avant que la bande du carrier e\'fbt fait irruption dans l\rquote \'e9glise, plusieurs personnes qui s\rquote y trouvaient avaient pris la fuite\~; deux d\rquote entre elles s\rquote \'e9taient r\'e9fugi\'e9
+es dans l\rquote orgue, et de cet abri avaient assist\'e9, invisibles, \'e0 la sc\'e8ne pr\'e9c\'e9dente. L\rquote une de ces personnes \'e9tait un jeune homme charg\'e9 de l\rquote entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer\~; profond\'e9
+ment \'e9mu du d\'e9nouement inesp\'e9r\'e9 de cet \'e9v\'e9nement d\rquote abord si tragique, c\'e9dant enfin \'e0 une inspiration d\rquote artiste, ce jeune homme, au moment o\'f9 il vit le peuple s\rquote agenouiller comme Gabriel, ne put s\rquote emp
+\'eacher de se mettre au clavier\'85 Alors, une sorte d\rquote harmonieux soupir, d\rquote abord presque insensible, sembla s\rquote exhaler du sein de l\rquote immense cath\'e9drale, comme une aspiration divine\'85 puis, aussi suave, aussi a\'e9
+rienne que la vapeur embaum\'e9e de l\rquote encens, elle monta et s\rquote \'e9pandit jusqu\rquote aux vo\'fbtes sonores\~; peu \'e0 peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voil\'e9s, se chang\'e8rent en une m\'e9lodie d\rquote un charme ind
+\'e9finissable, \'e0 la fois religieux, m\'e9lancolique et tendre, qui s\rquote \'e9levait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d\rquote amour\'85 Ces accords avaient d\rquote abord \'e9t\'e9 si faibles, si voil\'e9
+s, que la multitude agenouill\'e9e s\rquote \'e9tait, sans surprise, peu \'e0 peu abandonn\'e9e \'e0 l\rquote irr\'e9sistible influence de cette harmonie enchanteresse\'85 Alors bien des yeux, jusque-l\'e0 secs et farouches, se mouill\'e8rent de larmes
+\'85 bien des c\'9curs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononc\'e9s par Gabriel avec un accent si tendre\~: }{\i Aimons-nous les uns les autres.}{
+\par
+\par Ce fut \'e0 ce moment que le p\'e8re d\rquote Aigrigny revint \'e0 lui\'85 et ouvrit les yeux. Il se crut sous l\rquote impression d\rquote un r\'eave\'85 Il avait perdu les sens \'e0 la vue d\rquote une populace en furie, qui, l\rquote injure et le blasp
+h\'e8me aux l\'e8vres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple\'85 le j\'e9suite rouvrait les yeux\'85 et \'e0 la p\'e2le clart\'e9 des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l\rquote orgue, il voyait cette foule nagu\'e8re si mena
+\'e7ante, si implacable, alors agenouill\'e9e, silencieuse, \'e9mue, recueillie et courbant humblement le front devant la majest\'e9 du saint lieu.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s, Gabriel, port\'e9 presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle \'e9tait \'e9tendu le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui avait peu \'e0 peu compl\'e8
+tement repris ses esprits. Cette voiture, d\rquote apr\'e8s l\rquote ordre du j\'e9suite, s\rquote arr\'eata devant la porte d\rquote une maison de la rue de Vaugirard\~; il eut la force et le courage d\rquote entrer seul dans cette demeure, o\'f9
+ Gabriel ne fut pas introduit et o\'f9 nous conduirons le lecteur.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800283}{\*\bkmkstart _Toc97808019}XII. La promenade.
+{\*\bkmkend _Toc92800283}{\*\bkmkend _Toc97808019}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\'c0 l\rquote extr\'e9mit\'e9 de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort \'e9lev\'e9, seulement perc\'e9
+ dans toute sa longueur par une petite porte \'e0 guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entour\'e9e de grilles doubl\'e9es de panneaux de persiennes, qui emp\'eachaient de voir \'e0 travers l\rquote intervalle des barreaux\~; l\rquote
+on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, sym\'e9triquement plant\'e9, au fond duquel s\rquote \'e9levait un b\'e2timent \'e0 deux \'e9tages d\rquote un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicit\'e9 }{\i
+cossue }{(que l\rquote on excuse cette vulgarit\'e9), signe \'e9vident de l\rquote opulence discr\'e8te.
+\par
+\par Peu de jours s\rquote \'e9taient pass\'e9s depuis que le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait \'e9t\'e9 si courageusement arrach\'e9 par Gabriel \'e0 la fureur populaire. Trois eccl\'e9siastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carr
+\'e9s, se promenaient dans le jardin d\rquote un pas lent et mesur\'e9\~; le plus jeune de ces trois pr\'eatres semblait avoir trente ans\~; sa figure \'e9tait p\'e2le, creuse et empreinte d\rquote une certaine rudesse asc\'e9tique\~
+; ses deux compagnons, \'e2g\'e9s de cinquante \'e0 soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie \'e0 la fois b\'e9ate et rus\'e9e\~; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement \'e9tag\'e9
+s, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les r\'e8gles de leur ordre (ils appartenaient \'e0 la soci\'e9t\'e9 de J\'e9sus), qui leur d\'e9fendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congr\'e9
+ganistes ne se quittaient pas d\rquote une seconde.
+\par
+\par \endash \~Je crains bien, disait l\rquote un des deux en continuant une conversation commenc\'e9e et parlant d\rquote une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation \'e0 laquelle le r\'e9v\'e9rend p\'e8re a \'e9t\'e9
+ en proie depuis que le chol\'e9ra l\rquote a frapp\'e9, n\rquote ait us\'e9 ses forces\'85 et caus\'e9 la dangereuse rechute qui aujourd\rquote hui fait craindre pour ses jours.
+\par
+\par \endash \~Jamais, dit-on, reprit l\rquote autre r\'e9v\'e9rend p\'e8re, on n\rquote a vu d\rquote inqui\'e9tudes et d\rquote angoisses pareilles aux siennes.
+\par
+\par \endash \~Aussi, dit am\'e8rement le plus jeune pr\'eatre, est-il p\'e9nible de penser que Sa R\'e9v\'e9rence le p\'e8re Rodin a \'e9t\'e9 un sujet de scandale en raison de ses refus obstin\'e9s de faire avant-hier une confession publique, lorsque son
+\'e9tat parut si d\'e9sesp\'e9r\'e9, qu\rquote entre deux acc\'e8s de son d\'e9lire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.
+\par
+\par \endash \~Sa R\'e9v\'e9rence a pr\'e9tendu n\rquote \'eatre pas aussi mal qu\rquote on le supposait, reprit un des p\'e8res, et qu\rquote il accomplirait ses derniers devoirs lorsqu\rquote il en sentirait la n\'e9cessit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Le fait est que depuis trois jours qu\rquote on l\rquote a amen\'e9 ici mourant\'85 sa vie n\rquote a \'e9t\'e9, pour ainsi dire, qu\rquote une longue et douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.
+\par
+\par \endash \~Moi, je l\rquote ai veill\'e9 pendant les trois premiers jours de sa maladie, avec M.\~Rousselet, l\rquote \'e9l\'e8ve du docteur Baleinier, reprit le plus jeune p\'e8re\~; il n\rquote
+a presque pas eu un moment de connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques instants lucides, il les employait en emportements d\'e9testables contre le sort qui le clouait sur son lit.
+\par
+\par \endash \~On affirme, reprit l\rquote autre r\'e9v\'e9rend p\'e8re, que le p\'e8re Rodin aurait r\'e9pondu \'e0 Mgr le cardinal Malipieri, qui \'e9tait venu l\rquote engager \'e0 faire une fin exemplaire, digne d\rquote
+un fils de Loyola, notre saint fondateur (\'e0 ces mots, les trois j\'e9suites s\rquote inclin\'e8rent simultan\'e9ment comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 mus par un m\'eame ressort), on affirme, dis-je, que le p\'e8re Rodin aurait r\'e9pondu \'e0 Son
+\'c9minence\~: }{\i Je n\rquote ai pas besoin de me confesser publiquement\'85 }{JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 t\'e9moin de cela\'85 mais si le p\'e8re Rodin a os\'e9 prononcer de telles paroles\'85 dit vivement le jeune p\'e8re indign\'e9, c\rquote est un\'85
+\par
+\par Puis la r\'e9flexion lui venant sans doute \'e0 propos, il jeta un regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un grand malheur pour son \'e2me\'85 mais je suis certain qu\rquote on a calomni\'e9 Sa R\'e9v\'e9rence.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais ces paroles, dit l\rquote autre pr\'eatre en \'e9changeant un regard avec son compagnon.
+\par
+\par Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi, les trois congr\'e9ganistes avaient parcouru une longue all\'e9e aboutissant \'e0 un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d\rquote o\'f9 rayonnaient d\rquote
+autres avenues, on voyait une grande table ronde en pierre\~; un homme, aussi v\'eatu du costume eccl\'e9siastique, \'e9tait agenouill\'e9 sur cette table\~; on lui avait attach\'e9 sur le dos et sur la poitrine deux grands \'e9criteaux.
+\par
+\par L\rquote un portait ce mot \'e9crit en grosses lettres\~: INSOUMIS.
+\par
+\par L\rquote autre\~: CHARNEL.
+\par
+\par Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re qui subissait, selon la r\'e8gle, \'e0 l\rquote heure de la promenade, cette niaise et humiliante punition d\rquote \'e9colier, \'e9tait un homme de quarante ans, \'e0 la carrure d\rquote
+Hercule, au cou de taureau, aux cheveux noirs et cr\'e9pus, au visage basan\'e9\~; quoique, selon l\rquote usage, il t\'eent constamment et humblement les yeux baiss\'e9s, on devinait, \'e0 la rude et fr\'e9
+quente contraction de ses gros sourcils, que son ressentiment int\'e9rieur \'e9tait peu d\rquote accord avec son apparente r\'e9signation, surtout lorsqu\rquote il voyait s\rquote approcher de lui les r\'e9v\'e9rends p\'e8res qui, en assez grand nomb
+re et toujours trois par trois ou isol\'e9ment, se promenaient dans les all\'e9es aboutissant au rond-point o\'f9 il \'e9tait }{\i expos\'e9.}{
+\par
+\par Lorsqu\rquote ils pass\'e8rent devant ce vigoureux p\'e9nitent, les trois r\'e9v\'e9rends p\'e8res dont nous avons parl\'e9, ob\'e9issant \'e0 un mouvement d\rquote une r\'e9gularit\'e9, d\rquote un ensemble admirable, lev\'e8rent simultan\'e9
+ment les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l\rquote abomination et de la d\'e9solation dont un des leurs \'e9tait cause\~; puis, d\rquote un second regard, non moins m\'e9canique que le premier, ils foudroy\'e8rent, toujours simultan\'e9
+ment, le pauvre diable aux \'e9criteaux, robuste gaillard qui semblait r\'e9unir tous les droits possibles \'e0 se montrer insoumis et charnel\~; apr\'e8s quoi, poussant comme un seul homme trois profonds soupirs d\rquote indignation sainte, d\rquote
+une intonation exactement pareille, les r\'e9v\'e9rends p\'e8res recommenc\'e8rent leur promenade avec une pr\'e9cision automatique.
+\par
+\par Parmi les autres p\'e8res qui se promenaient aussi dans le jardin, on apercevait \'e7\'e0 et l\'e0 plusieurs la\'efques, et voici pourquoi\~: les r\'e9v\'e9rends p\'e8res poss\'e9daient une maison voisine, s\'e9par\'e9
+e seulement de la leur par une charmille\~; dans cette maison, bon nombre de d\'e9vots venaient, \'e0 certaines \'e9poques, se mettre en pension afin de faire ce qu\rquote ils appellent dans leur jargon des }{\i retraites. }{C\rquote \'e9tait charmant\~
+; on trouvait ainsi r\'e9unis l\rquote agr\'e9ment d\rquote une charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du confessionnal et du logement garni, de la table d\rquote h\'f4te et du sermon. Pr\'e9cieuse imagination de cette sainte h\'f4
+tellerie o\'f9 les aliments corporels et spirituels \'e9taient aussi app\'e9tissants que d\'e9licatement choisis et servis\~; o\'f9 l\rquote on restaurait l\rquote \'e2me et le corps \'e0 tant par t\'eate\~; o\'f9 l\rquote
+on pouvait faire gras le vendredi en toute s\'e9curit\'e9 de conscience moyennant une }{\i dispense de Rome, }{pieusement port\'e9e sur la carte \'e0 payer, imm\'e9diatement apr\'e8s le caf\'e9 et l\rquote eau-de-vie. Aussi, disons-le, \'e0
+ la louange de la profonde habilet\'e9 financi\'e8re des r\'e9v\'e9rends p\'e8res et \'e0 leur insinuante dext\'e9rit\'e9, la pratique abondait\'85 Et comment n\rquote aurait-elle pas abond\'e9\~? le gibier \'e9tait faisand\'e9 avec tant d\rquote \'e0
+-propos, la route du paradis si facile, la mar\'e9e si fra\'eeche, la rude voie du salut si bien d\'e9blay\'e9e d\rquote \'e9pines et si gentiment sabl\'e9e de sable couleur de rose, les primeurs si abondantes, les p\'e9nitences si l\'e9g\'e8
+res, sans compter les excellents saucissons d\rquote Italie et les indulgences du saint-p\'e8re qui arrivaient directement de Rome, et de premi\'e8re main, et de premier choix, s\rquote il vous pla\'eet\~! Quelles tables d\rquote h\'f4
+te auraient pu affronter une telle concurrence\~? On trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant d\rquote accommodements avec le ciel\~! Pour bon nombre de gens \'e0 la fois riches et d\'e9
+vots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer \'e0 une foule de p\'e9ch\'e9s mignons fort d\'e9lectables, la direction complaisante et la morale \'e9lastique des r\'e9v\'e9rends p\'e8res \'e9
+tait inappr\'e9ciable.
+\par
+\par En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu, personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces pr\'eatres qui l\rquote assuraient contre les coups de fourche de Belz\'e9buth, et lui garantissaient les b\'e9atitudes \'e9
+ternelles, le tout sans lui demander le sacrifice d\rquote un seul de ses go\'fbts vicieux, des app\'e9tits d\'e9prav\'e9s ou des sentiments de hideux \'e9go\'efsme dont il s\rquote \'e9tait fait une si douce habitude\~! Aussi, comment r\'e9
+compenser ces confesseurs si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d\rquote une complaisance si \'e9grillarde\~? H\'e9las, mon Dieu\~! cela se paye tout beno\'eetement par l\rquote abandon futur de beaux et bons immeubles, de brillants \'e9
+cus bien tr\'e9buchants, le tout au d\'e9triment des h\'e9ritiers du sang, souvent pauvres, honn\'eates, laborieux, et ainsi pieusement d\'e9pouill\'e9s par les r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par Un des vieux religieux dont nous avons parl\'e9, faisant allusion \'e0 la pr\'e9sence des la\'efques dans le jardin de la maison, et voulant rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au jeune religieux d\rquote
+une figure sombre et fanatique\~:
+\par
+\par \endash \~L\rquote avant-dernier pensionnaire que l\rquote on a amen\'e9 bless\'e9 dans notre maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, dit l\rquote autre religieux, pr\'e9f\'e8re-t-il se promener seul dans le jardin du b\'e2timent neuf.
+\par
+\par \endash \~Je ne crois pas que cet homme, depuis qu\rquote il habite notre maison de retraite, soit m\'eame descendu dans le petit parterre contigu au pavillon isol\'e9 qu\rquote il occupe au fond de l\rquote \'e9tablissement\~; le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait derni\'e8rement de la sombre apathie de ce pensionnaire\'85 que l\rquote on n\rquote a pas encore vu une seule fois \'e0 la chapelle, ajouta s\'e9v\'e8rement le jeune p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre n\rquote est-il pas en \'e9tat de s\rquote y rendre, reprit un des r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, r\'e9pondit l\rquote autre, car j\rquote ai entendu dire au docteur Baleinier que l\rquote exercice e\'fbt \'e9t\'e9 fort salutaire \'e0 ce pensionnaire encore convalescent, mais qu\rquote il se refusait obstin\'e9ment \'e0
+ sortir de sa chambre.
+\par
+\par \endash \~On peut toujours se faire porter \'e0 la chapelle, dit le jeune p\'e8re d\rquote une voix br\'e8ve et dure\~; puis, restant d\'e8s lors silencieux, il continua de marcher \'e0 c\'f4t\'e9 de ses deux compagnons, qui continu\'e8rent l\rquote
+entretien suivant\~:
+\par
+\par \endash \~Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire\~?
+\par
+\par \endash \~Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l\rquote ai jamais entendu appeler autrement que le }{\i monsieur du pavillon.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Un de nos servants, qui est attach\'e9 \'e0 sa personne, et qui ne le nomme pas autrement, m\rquote a dit que c\rquote \'e9tait un homme d\rquote une extr\'eame douceur, paraissant affect\'e9 d\rquote un profond chagrin\~
+; il ne parle presque jamais, souvent il passe des heures enti\'e8res le front entre ses deux mains\~; du reste, il para\'eet se plaire assez dans la maison\~; mais, chose \'e9trange, il pr\'e9f\'e8re au jour une demi-obscurit\'e9\~
+; et, par une autre singularit\'e9, la lueur du feu lui cause un malaise tellement insupportable, que malgr\'e9 le froid des derni\'e8res journ\'e9es de mars, il n\rquote a pas souffert que l\rquote on allum\'e2t du feu dans sa chambre.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est peut-\'eatre un maniaque.
+\par
+\par \endash \~Non, le servant me disait au contraire que le }{\i monsieur du pavillon }{\'e9tait d\rquote une raison parfaite, mais que la clart\'e9 du feu lui rappelait probablement quelque p\'e9nible souvenir.
+\par
+\par \endash \~Le p\'e8re d\rquote Aigrigny doit \'eatre, mieux que personne, instruit de ce qui regarde le }{\i monsieur du pavillon, }{puisque tel est son nom, car il passe presque chaque jour en longue conf\'e9rence avec lui.
+\par
+\par \endash \~Le p\'e8re d\rquote Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu ces conf\'e9rences\~; car il n\rquote est pas sorti de sa chambre depuis que l\rquote autre soir on l\rquote a ramen\'e9 en fiacre, gravement indispos\'e9, dit-on.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste\~; mais j\rquote en reviens \'e0 ce que disait tout \'e0 l\rquote heure notre cher fr\'e8re, reprit l\rquote autre en montrant du regard le jeune p\'e8re qui marchait les yeux baiss\'e9
+s, semblant compter les grains de sable de l\rquote all\'e9e\~: il est singulier que ce convalescent, cet inconnu, n\rquote ait pas encore paru \'e0 la chapelle\'85 Nos autres pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites
+ dans un redoublement de ferveur religieuse\'85 comment le }{\i monsieur du pavillon }{ne partage-t-il pas ce z\'e8le\~?
+\par
+\par \endash \~Alors, pourquoi a-t-il choisi pour s\'e9jour notre maison plut\'f4t qu\rquote une autre\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre est-ce une conversion, peut-\'eatre est-il venu pour s\rquote instruire dans notre sainte religion.
+\par
+\par Et la promenade continua entre ces trois pr\'eatres.
+\par
+\par \'c0 entendre cette conversation vide, pu\'e9rile et remplie de caquetages sur des tiers (d\rquote ailleurs personnages importants de cette histoire), on aurait pris ces trois r\'e9v\'e9rends p\'e8res pour des hommes m\'e9diocres ou vulgaires, et l
+\rquote on se serait gravement tromp\'e9\~; chacun, selon le r\'f4le qu\rquote il \'e9tait appel\'e9 \'e0 jouer dans la troupe d\'e9vote, poss\'e9dait quelque rare et excellent m\'e9rite, toujours accompagn\'e9 de cet esprit audacieux et insinuant, opini
+\'e2tre et madr\'e9, flexible et dissimul\'e9, particulier \'e0 la majorit\'e9 des membres de la soci\'e9t\'e9. Mais, gr\'e2ce \'e0 l\rquote obligation de mutuel espionnage impos\'e9 \'e0 chacun, gr\'e2ce \'e0 la haineuse d\'e9fiance qui en r\'e9
+sultait et au milieu de laquelle vivaient ces pr\'eatres, ils n\rquote \'e9changeaient entre eux que des banalit\'e9s insaisissables \'e0 la d\'e9lation, r\'e9servant toutes les facult\'e9s de leur esprit pour ex\'e9cuter passivement la volont\'e9
+ du chef, joignant alors, dans l\rquote accomplissement des ordres qu\rquote ils en recevaient, l\rquote ob\'e9issance la plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dext\'e9rit\'e9 la plus inventive, la plus diabolique quant \'e0 la forme.
+\par
+\par Ainsi, l\rquote on nombrerait difficilement les riches successions, les dons opulents que les deux r\'e9v\'e9rends p\'e8res, \'e0 figures si d\'e9bonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac toujours ouvert, toujours b\'e9
+ant, toujours aspirant, de la congr\'e9gation, employant, pour ex\'e9cuter ces prodigieux tours de gibeci\'e8re op\'e9r\'e9s sur des esprits faibles, sur des malades et sur des mourants, tant\'f4t la beno\'eete s\'e9
+duction, la ruse pateline, les promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc., tant\'f4t la calomnie, les menaces et l\rquote \'e9pouvante.
+\par
+\par Le plus jeune des trois r\'e9v\'e9rends p\'e8res, pr\'e9cieusement dou\'e9 d\rquote une figure p\'e2le et d\'e9charn\'e9e, d\rquote un regard sombre et fanatique, d\rquote un ton acerbe et intol\'e9rant, \'e9tait une mani\'e8re de prospectus asc\'e9
+tique, une sorte d\rquote \'e9chantillon vivant, que la compagnie lan\'e7ait en avant dans certaines circonstances, lorsqu\rquote il lui fallait persuader \'e0 des }{\i simples }{que rien n\rquote \'e9tait plus rude, plus aust\'e8
+re que les fils de Loyola, et qu\rquote \'e0 force d\rquote abstinences et de mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des anachor\'e8tes, cr\'e9ance que les p\'e8res \'e0 larges panses et \'e0 joues rebondies auraient difficilement propag
+\'e9e\~: en un mot, comme dans une troupe de vieux com\'e9diens, on t\'e2chait, autant que possible, que chaque r\'f4le e\'fbt le physique de l\rquote emploi.
+\par
+\par En devisant ainsi que nous l\rquote avons dit, les r\'e9v\'e9rends p\'e8res \'e9taient arriv\'e9s aupr\'e8s d\rquote un b\'e2timent contigu \'e0 l\rquote habitation principale et dispos\'e9 en mani\'e8re de magasin\~
+; on communiquait dans cet endroit par une entr\'e9e particuli\'e8re qu\rquote un mur assez \'e9lev\'e9 rendait invisible\~; \'e0 travers une fen\'eatre ouverte et grill\'e9e on entendait le tintement m\'e9tallique d\rquote un maniement d\rquote \'e9
+cus presque continuel\~; tant\'f4t ils semblaient ruisseler comme si on les e\'fbt vid\'e9s d\rquote un sac sur une table, tant\'f4t ils rendaient ce bruit sec des piles que l\rquote on entasse.
+\par
+\par Dans ce b\'e2timent se trouvait la caisse commerciale o\'f9 l\rquote on venait acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqu\'e9s par la congr\'e9gation et r\'e9pandus \'e0 profusion en France par la complicit\'e9 de l\rquote \'c9
+glise, livres presque toujours stupides, insolents, licencieux}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Pour ne citer qu\rquote un de ces livres, nous indiquerons un opuscule vendu dans le mois de Marie. et o\'f9 se trouvent les d\'e9tails les plus r\'e9voltants sur les couches de la Vierge. Ce livre est destin\'e9
+ aux jeunes filles.}}}{ ou menteurs, ouvrages d\'e9testables, dans lesquels tout ce qu\rquote il y a de beau, de grand, d\rquote illustre, dans la glorieuse histoire de notre r\'e9publique immortelle, est travesti ou insult\'e9
+ en langage des halles. Quant aux gravures repr\'e9sentant les miracles modernes, elles \'e9taient annot\'e9es avec une effronterie burlesque qui d\'e9passe de beaucoup les affiches les plus bouffonnes des saltimbanques de la foire.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir complaisamment \'e9cout\'e9 le bruissement m\'e9tallique d\rquote \'e9cus, un des r\'e9v\'e9rends p\'e8res dit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est seulement aujourd\rquote hui jour de petite recette. Le p\'e8re \'e9conome disait derni\'e8rement que les b\'e9n\'e9fices du premier trimestre avaient \'e9t\'e9 de quatre-vingt-trois mille francs.
+\par
+\par \endash \~Du moins, dit \'e2prement le jeune p\'e8re, ce sera autant de ressources et de moyens de mal faire enlev\'e9s \'e0 l\rquote impi\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash \~Les impies auront beau se r\'e9volter, les gens religieux sont avec nous, reprit l\rquote autre r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~; il n\rquote y a qu\rquote \'e0 voir, malgr\'e9 les pr\'e9occupations que donne le chol\'e9ra, comme les num\'e9
+ros de notre pieuse loterie sont rapidement enlev\'e9s\'85 Et chaque jour, on nous apporte de nouveaux lots\'85 Hier la r\'e9colte a \'e9t\'e9 bonne\~: 1\'b0 une petite copie de la V\'e9nus Callipyge en marbre blanc (un autre don e\'fbt \'e9t\'e9
+ plus modeste, mais la fin justifie les moyens)\~; 2\'b0 un morceau de la corde qui a servi \'e0 garrotter sur l\rquote \'e9chafaud cet inf\'e2me Robespierre, et \'e0 laquelle on voit encore un peu de son sang maudit\~; 3\'b0
+ une dent canine de saint Fructueux, ench\'e2ss\'e9e dans un petit reliquaire d\rquote or\~; 4\'b0 une bo\'eete \'e0 rouge du temps de la r\'e9gence, en magnifique laque du Coromandel, orn\'e9e de perles fines.
+\par
+\par \endash \~Ce matin, reprit l\rquote autre pr\'eatre, on a apport\'e9 un admirable lot. Figurez-vous, mes chers p\'e8res, un magnifique poignard \'e0 manche de vermeil\~; la lame, tr\'e8s large, est creuse, et au moyen d\rquote un m\'e9
+canisme vraiment miraculeux, d\'e8s que la lame est plong\'e9e dans le corps, la force m\'eame du coup fait sortir plusieurs petites lames transversales tr\'e8s aigu\'ebs qui, p\'e9n\'e9trant dans les chairs, emp\'eachent compl\'e8tement d\rquote
+en tirer la }{\i m\'e8re lame, }{si l\rquote on peut s\rquote exprimer ainsi\~; je ne crois pas qu\rquote on puisse imaginer une arme plus meurtri\'e8re\~; la gaine est en velours superbement orn\'e9 de plaques de vermeil cisel\'e9.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oh\~! dit l\rquote autre pr\'eatre, voil\'e0 un lot qui sera fort envi\'e9.
+\par
+\par \endash \~Je le crois bien, r\'e9pondit le r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~; aussi on le met, avec la V\'e9nus et la bo\'eete \'e0 rouge, parmi les gros lots du tirage de la Vierge.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~? reprit l\rquote autre avec \'e9tonnement\~; quel est le tirage de la Vierge\~?
+\par
+\par \endash \~Comment, vous ignorez\'85
+\par
+\par \endash \~Parfaitement.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une charmante invention de la m\'e8re Sainte-Perp\'e9tue. Figurez-vous, mon cher p\'e8re, que les gros lots seront tir\'e9s par une petite figure de la Vierge \'e0 ressort, que l\rquote
+on montera sous sa robe avec une clef de montre\~; cela lui donnera un mouvement circulaire de quelques instants, de sorte que le num\'e9ro sur lequel s\rquote arr\'eatera la sainte m\'e8re du Sauveur sera le gagnant.}{\cs30\b\fs36\super \chftn
+{\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Cette ing\'e9nieuse parodie du proc\'e9d\'e9
+ de la roulette et du biribi, appliqu\'e9e \'e0 un simulacre de la Vierge, a eu lieu pour le tirage d\rquote une loterie religieuse, il y a six semaines, dans un couvent de femmes. Pour les croyants, ceci doit \'eatre monstrueusement sacril\'e8ge\~
+; pour les indiff\'e9rents, c\rquote est d\rquote un ridicule d\'e9plorable\~; car de toutes les traditions, celle de Marie est une des plus touchantes et des plus respectables.}}}{
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est vraiment charmant\~! dit l\rquote autre p\'e8re, l\rquote id\'e9e est remplie d\rquote \'e0-propos, j\rquote ignorais ce d\'e9tail\'85 Mais savez-vous combien co\'fbtera l\rquote ostensoir, dont cette loterie est destin\'e9e
+\'e0 payer les frais\~?
+\par
+\par \endash \~Le p\'e8re procureur m\rquote a dit que l\rquote ostensoir, y compris les pierreries, ne reviendrait pas \'e0 moins de trente-cinq mille francs, sans compter le vieux, que l\rquote on a repris seulement pour le poids de l\rquote or\'85 \'e9valu
+\'e9, je crois, \'e0 neuf mille francs.
+\par
+\par \endash \~La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en mesure, reprit l\rquote autre r\'e9v\'e9rend p\'e8re. Au moins, notre chapelle ne sera pas \'e9clips\'e9e par le luxe insolent de celle de }{\i messieurs }{les Lazaristes.
+\par
+\par \endash \~Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car leur bel ostensoir d\rquote or massif, dont ils \'e9taient si fiers, ne vaut pas la moiti\'e9 de celui que notre loterie nous donnera, puisque le n\'f4
+tre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres pr\'e9cieuses.
+\par
+\par Cette int\'e9ressante conversation fut malheureusement interrompue. Cela \'e9tait si touchant\~! ces pr\'eatres d\rquote une religion toute de pauvret\'e9 et d\rquote humilit\'e9, de modestie et de charit\'e9, recourant aux jeux de hasard prohib\'e9
+s par la loi, et tendant la main au public pour parer leurs autels avec un luxe r\'e9voltant, pendant que des milliers de leurs fr\'e8res meurent de faim et de mis\'e8re, \'e0 la porte de leurs \'e9blouissantes chapelles\~; mis\'e9rables rivalit\'e9
+s de reliques qui n\rquote ont pas d\rquote autre cause qu\rquote un vulgaire et bas sentiment d\rquote envie\~: on ne lutte pas \'e0 qui secourra plus de pauvres, mais \'e0 qui \'e9talera plus de richesses sur la table de l\rquote autel.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par L\rquote une des portes de la grille du jardin s\rquote ouvrit, et l\rquote un des trois r\'e9v\'e9rends p\'e8res dit, \'e0 la vue d\rquote un nouveau personnage qui entrait\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! voici Son \'c9minence le cardinal Malipieri qui vient visiter le p\'e8re Rodin.
+\par
+\par \endash \~Puisse cette visite de Son \'c9minence, dit le jeune p\'e8re d\rquote un air rogue, \'eatre plus profitable au p\'e8re Rodin que la derni\'e8re\~!
+\par
+\par En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se rendant \'e0 l\rquote appartement occup\'e9 par Rodin.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800284}{\*\bkmkstart _Toc97808020}XIII. Le malade.
+{\*\bkmkend _Toc92800284}{\*\bkmkend _Toc97808020}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le cardinal Malipieri, que l\rquote on a vu assister \'e0 l\rquote esp\'e8
+ce de concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait alors \'e0 l\rquote appartement occup\'e9 par Rodin, \'e9tait v\'eatu en la\'efque et envelopp\'e9 d\rquote une ample douillette de satin puce, ex
+halant une forte odeur de camphre, car le pr\'e9lat s\rquote \'e9tait entour\'e9 de tous les pr\'e9servatifs antichol\'e9riques imaginables.
+\par
+\par Arriv\'e9 \'e0 l\rquote un des paliers du second \'e9tage de la maison, le cardinal frappa \'e0 une porte grise\~; personne ne lui r\'e9pondant, il l\rquote ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les \'eatres, il traversa une esp\'e8ce d
+\rquote antichambre et se trouva dans une pi\'e8ce o\'f9 \'e9tait dress\'e9 un lit de sangle\~; sur une table de bois noir \'e0 casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des m\'e9dicaments.
+\par
+\par La physionomie du pr\'e9lat semblait inqui\'e8te, morose\~; son teint \'e9tait toujours jaun\'e2tre et bilieux\~; le cercle brun qui cernait ses yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonn\'e9 que de coutume. S\rquote arr\'ea
+tant un instant, il regarda autour de lui presque avec crainte, et \'e0 plusieurs reprises aspira fortement la senteur d\rquote un flacon antichol\'e9rique\~; puis, se voyant seul, il s\rquote approcha d\rquote une glace plac\'e9e sur la chemin\'e9
+e, et observa tr\'e8s attentivement la couleur de sa langue. Apr\'e8s quelques minutes de ce consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il prit dans une bonbonni\'e8re d\rquote or quelques pastilles pr\'e9servatrices, qu\rquote
+il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec componction. Ces pr\'e9cautions sanitaires prises, collant de nouveau son flacon \'e0 son nez, le pr\'e9lat se pr\'e9parait \'e0 entrer dans la pi\'e8ce voisine, lorsque, entendant \'e0
+ travers la mince cloison qui l\rquote en s\'e9parait un bruit assez violent, il s\rquote arr\'eata pour \'e9couter, car tout ce qui se disait dans l\rquote appartement voisin arrivait tr\'e8s facilement \'e0 son oreille.
+\par
+\par \endash \~Me voici pans\'e9\'85 je peux me lever, disait une voix faible, mais br\'e8ve et imp\'e9rieuse.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote y songez pas, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, r\'e9pondit une voix plus forte, c\rquote est impossible.
+\par
+\par \endash \~Vous allez voir si cela est impossible, reprit l\rquote autre voix.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re\'85 vous vous tuerez\'85 vous \'eates hors d\rquote \'e9tat de vous lever\'85 c\rquote est vous exposer \'e0 une rechute mortelle\'85 je n\rquote y consentirai pas.
+\par
+\par \'c0 ces mots succ\'e9da de nouveau le bruit d\rquote une faible lutte m\'eal\'e9e de quelques g\'e9missements plus irrit\'e9s que plaintifs, et la voix reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Non, non, mon p\'e8re, et pour plus de s\'fbret\'e9, je ne laisserai pas vos habits \'e0 votre port\'e9e\'85 Voici bient\'f4t l\rquote heure de votre potion, je vais aller vous la pr\'e9parer.
+\par
+\par Et presque aussit\'f4t, une porte s\rquote ouvrant, le pr\'e9lat vit entrer un homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille redingote olive et un pantalon noir non moins r\'e2p\'e9 qu\rquote il jeta sur une chaise. Ce personnage \'e9
+tait M.\~Ange-Modeste Rousselet, premier \'e9l\'e8ve du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien \'e9tait humble, douce\'e2tre et r\'e9serv\'e9e\~; ses cheveux, presque ras sur le devant, flottaient derri\'e8re son cou\~; il fit un l\'e9
+ger mouvement de surprise \'e0 la vue du cardinal, et le salua profond\'e9ment \'e0 deux reprises sans lever les yeux sur lui.
+\par
+\par \endash \~Avant toute chose, dit le pr\'e9lat avec son accent italien tr\'e8s prononc\'e9, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les sympt\'f4mes chol\'e9riques sont-ils revenus\~?
+\par
+\par \endash \~Non, monseigneur, la fi\'e8vre pernicieuse qui a succ\'e9d\'e9 \'e0 l\rquote attaque de chol\'e9ra suit son cours.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\'85 Mais le r\'e9v\'e9rend p\'e8re ne veut donc pas \'eatre raisonnable\~? Quel est ce bruit que je viens d\rquote entendre\~?
+\par
+\par \endash \~Sa R\'e9v\'e9rence voulait absolument se lever et s\rquote habiller, monseigneur\~; mais sa faiblesse est si grande qu\rquote elle n\rquote aurait pu faire deux pas hors de son lit. L\rquote impatience la d\'e9vore\'85
+ on craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute mortelle.
+\par
+\par \endash \~Le docteur Baleinier est-il venu ce matin\~?
+\par
+\par \endash \~Il sort d\rquote ici, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Que pense-t-il du malade\~?
+\par
+\par \endash \~Il le trouve dans un \'e9tat on ne peut plus alarmant, monseigneur\'85 La nuit a \'e9t\'e9 si mauvaise que M.\~Baleinier avait ce matin de grandes inqui\'e9tudes\~! le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Rodin est dans l\rquote un de ces moments critiques o
+\'f9 une crise peut d\'e9cider en quelques heures de la vie ou de la mort du malade\'85 M.\~Baleinier est all\'e9 chercher ce qu\rquote il lui fallait pour une op\'e9ration r\'e9active tr\'e8s douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.
+\par
+\par \endash \~Et a-t-on fait pr\'e9venir le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~?
+\par
+\par \endash \~Le p\'e8re d\rquote Aigrigny est fort souffrant lui-m\'eame, ainsi que Votre \'c9minence le sait\'85 et il n\rquote a pas encore pu quitter son lit depuis trois jours.
+\par
+\par \endash \~Je me suis inform\'e9 de lui en montant, reprit le pr\'e9lat, et je le verrai tout \'e0 l\rquote heure. Mais, pour en revenir au p\'e8re Rodin, a-t-on fait avertir son confesseur, puisqu\rquote il est dans un \'e9tat presque d\'e9sesp\'e9r\'e9
+, et qu\rquote il doit subir une op\'e9ration si grave\~?
+\par
+\par \endash \~M.\~Baleinier lui en a touch\'e9 deux mots, ainsi que des derniers sacrements\~; mais le p\'e8re Rodin s\rquote est \'e9cri\'e9 avec irritation qu\rquote on ne lui laissait pas un moment de repos, qu\rquote on le harcelait sans cesse, qu\rquote
+il avait autant que personne souci de son \'e2me, et que\'85
+\par
+\par \endash \~}{\i Per Bacco\~!\'85 }{il ne s\rquote agit pas de lui\~! dit le cardinal en interrompant par cette exclamation pa\'efenne M.\~Ange-Modeste Rousselet, et en \'e9levant sa voix, d\'e9j\'e0 tr\'e8s aigu\'eb et tr\'e8s criarde, il ne s\rquote
+agit pas de lui, il s\rquote agit de l\rquote int\'e9r\'eat de sa compagnie. Il est indispensable que le r\'e9v\'e9rend p\'e8re re\'e7oive les sacrements avec la plus \'e9clatante solennit\'e9, et qu\rquote il fasse, non seulement une fin chr\'e9
+tienne, mais une fin d\rquote un effet retentissant\'85 Il faut que tous les gens de cette maison, des \'e9trangers m\'eame, soient convi\'e9s \'e0 ce spectacle, afin que sa mort \'e9difiante produise une excellente sensation.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Grison et le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Brunet ont d\'e9j\'e0 voulu faire entendre \'e0 Sa R\'e9v\'e9rence, monseigneur\~; mais Votre \'c9minence sait avec quelle impatience le p\'e8re Rodin a re\'e7
+u ces conseils, et M.\~Baleinier, de peur de provoquer une crise dangereuse, peut-\'eatre mortelle, n\rquote a pas os\'e9 insister.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, moi, j\rquote oserai\~; car dans ce temps d\rquote impi\'e9t\'e9 r\'e9volutionnaire, une fin solennellement chr\'e9tienne produira un effet tr\'e8s salutaire sur le public. Il serait m\'eame fort \'e0 propos, en cas de mort, de se pr
+\'e9parer \'e0 embaumer le r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~; on le laisserait ainsi expos\'e9 pendant quelques jours en chapelle ardente, selon la coutume romaine. Mon secr\'e9taire donnera le dessin du catafalque\~; c\rquote est tr\'e8s splendide, tr\'e8
+s imposant. Par sa position dans l\rquote ordre, le p\'e8re Rodin aura droit \'e0 quelque chose d\rquote on ne peut plus somptueux\~: il lui faudra au moins six cents cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes fun\'e9raires \'e0 l\rquote
+esprit-de-vin plac\'e9es au-dessus de son corps pour l\rquote \'e9clairer d\rquote en haut, cela fait \'e0 merveille\~; on pourrait ensuite distribuer au peuple de petits \'e9crits concernant la vie pieuse et asc\'e9tique du r\'e9v\'e9rend p\'e8re, et\'85
+
+\par
+\par Un bruit brusque, sec comme celui d\rquote un objet m\'e9tallique que l\rquote on jetterait \'e0 terre avec col\'e8re, se fit entendre dans la pi\'e8ce voisine, o\'f9 se trouvait le malade, et interrompit le pr\'e9lat.
+\par
+\par \endash \~Pourvu que le p\'e8re Rodin ne vous ait pas entendu parler de son embaumement\'85 monseigneur, dit \'e0 voix basse M.\~Ange-Modeste Rousselet, son lit touche cette cloison, et l\rquote on entend tout ce qui se dit ici.
+\par
+\par \endash \~Si le p\'e8re Rodin m\rquote a \'e9cout\'e9, reprit le cardinal \'e0 voix basse et allant se placer \'e0 l\rquote autre bout de la chambre, cette circonstance me servira \'e0 entrer en mati\'e8re\'85 mais, en tout \'e9tat de cause, je persiste
+\'e0 croire que l\rquote embaumement et l\rquote exposition seraient tr\'e8s n\'e9cessaires pour frapper un bon coup sur l\rquote esprit public. Le peuple est d\'e9j\'e0 tr\'e8s effray\'e9 par le chol\'e9
+ra, une pareille pompe mortuaire produirait un grand effet sur l\rquote imagination de la population.
+\par
+\par \endash \~Je me permettrai de faire observer \'e0 Votre \'c9minence qu\rquote ici les lois s\rquote opposent \'e0 ces expositions, et que\'85
+\par
+\par \endash \~Les lois\'85 toujours les lois, dit le cardinal avec courroux. Est-ce que Rome n\rquote a pas aussi ses lois\~? Est-ce que tout pr\'eatre n\rquote est pas sujet de Rome\~? Est-ce qu\rquote il n\rquote est pas temps de\'85
+\par
+\par Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus explicite avec le jeune m\'e9decin, le pr\'e9lat reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Plus tard, on s\rquote occupera de ceci. Mais dites-moi\~: depuis ma derni\'e8re visite, le r\'e9v\'e9rend p\'e8re a-t-il eu de nouveaux acc\'e8s de d\'e9lire\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur, cette nuit il a d\'e9lir\'e9 pendant une heure et demie au moins.
+\par
+\par \endash \~Avez-vous, ainsi qu\rquote il vous l\rquote a \'e9t\'e9 recommand\'e9, continu\'e9 de tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont \'e9chapp\'e9 au malade pendant ce nouvel acc\'e8s\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur\~; voici cette note, ainsi que Votre \'c9minence me l\rquote a command\'e9. Ce disant, M.\~Ange-Modeste Rousselet prit dans le casier une note qu\rquote il remit au pr\'e9lat.
+\par
+\par Nous rappelons au lecteur que cette partie de l\rquote entretien de M.\~Rousselet et du cardinal ayant \'e9t\'e9 tenue hors de port\'e9e de la cloison, Rodin n\rquote avait pu rien entendre, tandis que la conversation relative \'e0 l\rquote embaumement pr
+\'e9sum\'e9 avait pu parfaitement parvenir jusqu\rquote \'e0 lui.
+\par
+\par Le cardinal ayant re\'e7u la note de M.\~Rousselet, la prit avec une expression de vive curiosit\'e9. Apr\'e8s l\rquote avoir parcourue, il froissa le papier, et il se dit sans dissimuler son d\'e9pit\~:
+\par
+\par \endash \~Toujours des mots incoh\'e9rents\'85 pas deux paroles dont on puisse tirer une induction\'85 raisonnable\~; on croirait vraiment que cet homme a le pouvoir de se poss\'e9der m\'eame pendant son d\'e9lire, et de n\rquote extravaguer qu\rquote
+\'e0 propos de choses insignifiantes.
+\par
+\par Puis, s\rquote adressant \'e0 M.\~Rousselet\~:
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates bien s\'fbr d\rquote avoir rapport\'e9 tout ce qui lui \'e9chappait dans son d\'e9lire\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote exception des phrases qu\rquote il r\'e9p\'e9tait sans cesse et que je n\rquote ai \'e9crites qu\rquote une fois, Votre \'c9minence peut \'eatre persuad\'e9e que je n\rquote ai pas omis un seul mot, m\'eame si d\'e9raisonnable qu
+\rquote il me par\'fbt\'85
+\par
+\par \endash \~Vous allez m\rquote introduire aupr\'e8s du p\'e8re Rodin, dit le pr\'e9lat apr\'e8s un moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 monseigneur\'85 r\'e9pondit l\rquote \'e9l\'e8ve avec h\'e9sitation, son acc\'e8s l\rquote a quitt\'e9 il y a seulement une heure, et le r\'e9v\'e9rend p\'e8re est bien faible en ce moment.
+\par
+\par \endash \~Raison de plus, r\'e9pondit assez indiscr\'e8tement le pr\'e9lat. Puis, se ravisant, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Raison de plus\'85 il appr\'e9ciera davantage les consolations que je lui apporte\'85 S\rquote il s\rquote est endormi, \'e9veillez-le et annoncez-lui ma visite.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai que des ordres \'e0 recevoir de Votre \'c9minence, dit Rousselet en s\rquote inclinant.
+\par
+\par Et il entra dans la chambre voisine. Rest\'e9 seul, le cardinal se dit d\rquote un air pensif\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote en reviens toujours l\'e0\'85 lors de la soudaine attaque de chol\'e9ra dont il a \'e9t\'e9 frapp\'e9\'85 le p\'e8re Rodin s\rquote est cru empoisonn\'e9 par ordre du saint-si\'e8ge\~
+; il machinait donc contre Rome quelque chose de bien redoutable, pour avoir con\'e7u une crainte si abominable\~? Nos soup\'e7ons seraient-ils donc fond\'e9s\~? Agirait-il souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une notable partie du sacr
+\'e9 coll\'e8ge\~?\'85 mais alors dans quel but\~? Voil\'e0 ce qu\rquote il a \'e9t\'e9 impossible de p\'e9n\'e9trer, tant son secret est fid\'e8lement gard\'e9 par ses complices\'85 J\rquote avais esp\'e9r\'e9 que, pendant son d\'e9lire, il lui \'e9
+chapperait quelque mot qui me mettrait sur la trace de ce que nous avons tant d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 savoir, car presque toujours le d\'e9lire, et surtout chez un homme d\rquote un esprit si inquiet, si actif, le d\'e9lire n\rquote est que l\rquote
+exag\'e9ration d\rquote une id\'e9e dominante\~; cependant, voil\'e0 cinq acc\'e8s que l\rquote on m\rquote a pour ainsi dire fid\'e8lement st\'e9nographi\'e9s\'85 et rien, non\'85 rien que des phrases vides ou sans suite.
+\par
+\par Le retour de M.\~Rousselet mit un terme aux r\'e9flexions du pr\'e9lat.
+\par
+\par \endash \~Je suis d\'e9sol\'e9 d\rquote avoir \'e0 vous apprendre, monseigneur, que le r\'e9v\'e9rend p\'e8re refuse opini\'e2trement de voir personne\~; il pr\'e9tend avoir besoin d\rquote un repos absolu\'85 Quoique tr\'e8s abattu, il a l\rquote
+air sombre, courrouc\'e9\'85 Je ne serais pas \'e9tonn\'e9 qu\rquote il e\'fbt entendu Votre \'c9minence parler de le faire embaumer\'85 et\'85
+\par
+\par Le cardinal, interrompant M.\~Rousselet, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi le p\'e8re Rodin a eu son dernier acc\'e8s de d\'e9lire cette nuit\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur, de trois \'e0 cinq heures et demie du matin.
+\par
+\par \endash \~De trois \'e0 cinq heures du matin, r\'e9p\'e9ta le pr\'e9lat, comme s\rquote il e\'fbt voulu fixer ce d\'e9tail dans sa m\'e9moire, et cet acc\'e8s n\rquote a offert rien de particulier\~?
+\par
+\par \endash \~Non, monseigneur\~! ainsi que Votre \'c9minence a pu s\rquote en convaincre par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus de paroles incoh\'e9rentes.
+\par
+\par Puis, voyant le pr\'e9lat se diriger vers la porte de l\rquote autre chambre, M.\~Rousselet ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, monseigneur, le r\'e9v\'e9rend p\'e8re ne veut absolument voir personne\'85 il a besoin d\rquote un repos absolu avant l\rquote op\'e9ration qu\rquote on va lui faire tout \'e0 l\rquote heure\'85 et il serait dangereux peut-\'eatre de\'85
+
+\par
+\par Sans r\'e9pondre \'e0 cette observation, le cardinal entra dans la chambre de Rodin.
+\par
+\par Cette pi\'e8ce, assez vaste, \'e9clair\'e9e par deux fen\'eatres, \'e9tait simplement, mais commod\'e9ment meubl\'e9e\~: deux tisons br\'fblaient lentement dans les cendres de l\rquote \'e2tre, envahi par une cafeti\'e8re, un pot de fa\'efence et un po
+\'ealon, o\'f9 gr\'e9sillait un \'e9pais m\'e9lange de farine de moutarde\~; sur la chemin\'e9e on voyait \'e9pars plusieurs morceaux de linge et des bandes de toile. Il r\'e9gnait dans cette chambre cette odeur pharmaceutique \'e9manant de m\'e9
+dicaments, particuli\'e8re aux endroits occup\'e9s par les malades, m\'e9lang\'e9e d\rquote une senteur si \'e2cre, si putride, si naus\'e9abonde, que le cardinal s\rquote arr\'eata un moment aupr\'e8s de la porte sans avancer.
+\par
+\par Ainsi que les r\'e9v\'e9rends p\'e8res l\rquote avaient pr\'e9tendu dans leur promenade, Rodin vivait parce qu\rquote il s\rquote \'e9tait dit\~: \'ab\~Il faut que je vive et je vivrai.\~\'bb Car de m\'eame que de faibles imaginations, de l\'e2
+ches esprits, succombent souvent \'e0 la seule terreur du mal, de m\'eame aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caract\'e8re et l\rquote \'e9nergie morale peuvent lutter opini\'e2trement contre le mal et triompher de positions quelquefois d\'e9
+sesp\'e9r\'e9es.
+\par
+\par Il en avait \'e9t\'e9 ainsi du j\'e9suite\'85 L\rquote in\'e9branlable fermet\'e9 de son caract\'e8re, et l\rquote on dirait presque la redoutable t\'e9nacit\'e9 de sa volont\'e9 (car la volont\'e9 acquiert parfois une toute-puissance myst\'e9
+rieuse dont on est effray\'e9), venant en aide \'e0 l\rquote habile m\'e9dication du docteur Baleinier, Rodin avait \'e9chapp\'e9 au fl\'e9au dont il avait \'e9t\'e9 si rapidement atteint. Mais \'e0 cette foudroyante perturbation physique, avait succ\'e9d
+\'e9 une fi\'e8vre des plus pernicieuses, qui mettait en grand p\'e9ril la vie de Rodin. Ce redoublement de danger avait caus\'e9 les plus vives alarmes au p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui, malgr\'e9 sa rivalit\'e9 et sa jalousie, sentait qu\rquote
+au point o\'f9 en \'e9taient arriv\'e9es les choses, Rodin tenant tous les fils de la trame, pouvait seul la conduire \'e0 bien.
+\par
+\par Les rideaux de la chambre du malade, \'e9tant \'e0 demi ferm\'e9s, ne laissaient arriver qu\rquote un jour douteux autour du lit o\'f9 gisait Rodin. La face du j\'e9suite avait perdu cette teinte verd\'e2tre particuli\'e8re aux chol\'e9riques, mais elle
+\'e9tait rest\'e9e d\rquote une lividit\'e9 cadav\'e9reuse\~; sa maigreur \'e9tait telle, que sa peau, s\'e8che, rugueuse, se collait aux moindres asp\'e9rit\'e9s des os\~; les muscles et les veines de son long cou, pel\'e9, d\'e9charn\'e9, comme celui d
+\rquote un vautour, ressemblaient \'e0 un r\'e9seau de cordes\~; sa t\'eate, couverte d\rquote un bonnet de soie noire roux et crasseux, d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chappaient quelques m\'e8ches de cheveux d\rquote un gris
+terne, reposait sur un sale oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu\rquote on le change\'e2t de linge. La barbe, rare, blanch\'e2tre, n\rquote ayant pas \'e9t\'e9 ras\'e9e depuis longtemps, pointait \'e7\'e0 et l\'e0, comme les crins d\rquote
+une brosse, sur cette peau terreuse\~; par-dessous sa chemise, il portait un vieux gilet de laine trou\'e9 \'e0 plusieurs endroits. Il avait sorti un de ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles bleu\'e2tres, il tenait un mouchoir
+\'e0 tabac d\rquote une couleur impossible \'e0 rendre.
+\par
+\par On e\'fbt dit un cadavre, sans deux ardentes \'e9tincelles qui brillaient dans l\rquote ombre form\'e9e par la profondeur des orbites. Ce regard o\'f9 semblaient concentr\'e9es, r\'e9fugi\'e9es, toute la vie, toute l\rquote \'e9
+nergie qui restaient encore \'e0 cet homme, trahissait une inqui\'e9tude d\'e9vorante\~; tant\'f4t ses traits r\'e9v\'e9laient une douleur aigu\'eb\~; tant\'f4t la crispation de ses mains et les brusques tressaillements dont il \'e9tait agit\'e9
+ disaient assez son d\'e9sespoir d\rquote \'eatre clou\'e9 sur ce lit de douleur, tandis que les graves int\'e9r\'eats dont il s\rquote \'e9tait charg\'e9 r\'e9clamaient toute l\rquote activit\'e9 de son esprit\~; aussi sa pens\'e9
+e, ainsi continuellement tendue, surexcit\'e9e, faiblissait souvent, les id\'e9es lui \'e9chappaient\~: alors il \'e9prouvait des moments d\rquote absence, des acc\'e8s de d\'e9lire dont il sortait comme d\rquote un r\'eave p\'e9nible et dont le s
+ouvenir l\rquote \'e9pouvantait.
+\par
+\par D\rquote apr\'e8s les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait hors d\rquote \'e9tat de s\rquote occuper de choses importantes, le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait jusqu\rquote alors \'e9vit\'e9 de r\'e9
+pondre aux questions de Rodin sur la marche de l\rquote affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et qu\rquote il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de l\rquote inaction forc\'e9e \'e0
+ laquelle la maladie le condamnait. Ce silence du p\'e8re d\rquote Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait les fils, l\rquote ignorance compl\'e8te o\'f9 il \'e9tait des \'e9v\'e9
+nements qui avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son exasp\'e9ration.
+\par
+\par Tel \'e9tait l\rquote \'e9tat moral et physique de Rodin, lorsque, malgr\'e9 sa volont\'e9, le cardinal Malipieri \'e9tait entr\'e9 dans sa chambre.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800285}{\*\bkmkstart _Toc97808021}XIV. Le pi\'e8ge.
+{\*\bkmkend _Toc92800285}{\*\bkmkend _Toc97808021}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin r\'e9duit \'e0 l\rquote
+inaction par la maladie, et pour expliquer l\rquote importance de la visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les audacieuses vis\'e9es de l\rquote ambition du j\'e9suite, qui se croyait l\rquote \'e9mule de Sixte-Quint, en attendant qu
+\rquote il f\'fbt devenu son \'e9gal. Arriver par le succ\'e8s de l\rquote affaire Rennepont au g\'e9n\'e9ralat de son ordre, puis, dans le cas d\rquote une abdication presque pr\'e9vue, s\rquote assurer, par une splendide corruption, la majorit\'e9
+ du sacr\'e9-coll\'e8ge, afin de monter sur le tr\'f4ne pontifical, et alors, au moyen d\rquote un changement dans les statuts de la compagnie de J\'e9sus, inf\'e9oder cette puissante soci\'e9t\'e9 au saint-si\'e8ge au lieu de la laisser, dans son ind\'e9
+pendance, \'e9galer et presque toujours dominer le pouvoir papal, tels \'e9taient les secrets projets de Rodin.
+\par
+\par Quant \'e0 leur possibilit\'e9, elle \'e9tait consacr\'e9e par de nombreux ant\'e9c\'e9dents\~; car plusieurs simples moines ou pr\'eatres avaient \'e9t\'e9 soudainement \'e9lev\'e9s \'e0 la dignit\'e9 pontificale. Quant \'e0 la moralit\'e9 de la chose, l
+\rquote av\'e8nement des Borgia, de Jules II, et de bien d\rquote autres \'e9tranges vicaires du Christ, aupr\'e8s desquels Rodin \'e9tait un v\'e9n\'e9rable saint, excusait, autorisait les pr\'e9tentions du j\'e9suite.
+\par
+\par Quoique le but des men\'e9es souterraines de Rodin \'e0 Rome e\'fbt \'e9t\'e9 jusqu\rquote alors envelopp\'e9 du plus profond myst\'e8re, l\rquote \'e9veil avait \'e9t\'e9 n\'e9anmoins donn\'e9 sur ses intelligences secr\'e8
+tes avec un grand nombre de membres du sacr\'e9-coll\'e8ge. Une fraction de ce coll\'e8ge, \'e0 la t\'eate de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s\rquote \'e9tant inqui\'e9t\'e9e, le cardinal profitait de son voyage en France pour t\'e2cher de p
+\'e9n\'e9trer les t\'e9n\'e9breux desseins du j\'e9suite. Si dans la sc\'e8ne que nous venons de peindre, le cardinal s\rquote \'e9tait tant opini\'e2tr\'e9 \'e0 vouloir conf\'e9rer avec le r\'e9v\'e9rend p\'e8re malgr\'e9 le refus de ce dernier, c
+\rquote est que le pr\'e9lat esp\'e9rait, ainsi qu\rquote on va le voir, arriver par la ruse \'e0 surprendre un secret jusqu\rquote alors trop bien cach\'e9 au sujet des intrigues qu\rquote il lui supposait \'e0 Rome. C\rquote
+est donc au milieu de circonstances si importantes, si capitales, que Rodin se voyait en proie \'e0 une maladie qui paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin de toute l\rquote activit\'e9, de toutes les ressources de son esprit.
+
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Apr\'e8s \'eatre rest\'e9 quelques instants immobile aupr\'e8s de la porte, le cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s\rquote approcha lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrit\'e9 de cette persistance, et voulant \'e9chapper \'e0
+ un entretien qui pour beaucoup de raisons lui \'e9tait singuli\'e8rement odieux, tourna brusquement la t\'eate du c\'f4t\'e9 de la ruelle, et feignit de dormir. S\rquote inqui\'e9tant peu de cette feinte, et bien d\'e9cid\'e9 \'e0 profiter de l\rquote
+\'e9tat de faiblesse o\'f9 il savait Rodin, le pr\'e9lat prit une chaise, et, malgr\'e9 sa r\'e9pugnance, s\rquote \'e9tablit au chevet du j\'e9suite.
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend et tr\'e8s cher p\'e8re\'85 comment vous trouvez-vous\~! lui dit-il d\rquote une voix mielleuse que son accent italien semblait rendre plus hypocrite encore.
+\par
+\par Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne r\'e9pondit pas. Le cardinal, quoiqu\rquote il e\'fbt des gants, approcha, non sans d\'e9go\'fbt, sa main de celle du j\'e9suite, la secoua quelque peu, en r\'e9p\'e9tant d\rquote une voix plus \'e9lev\'e9e\~:
+
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend et tr\'e8s cher p\'e8re, r\'e9pondez-moi, je vous en conjure. Rodin ne put r\'e9primer un mouvement d\rquote impatience courrouc\'e9e, mais il continua de rester muet.
+\par
+\par Le cardinal n\rquote \'e9tait pas homme \'e0 se rebuter de si peu\~; il secoua de nouveau et un peu plus fort le bras du j\'e9suite, en r\'e9p\'e9tant avec une t\'e9nacit\'e9 flegmatique qui e\'fbt mis hors de ses gonds l\rquote
+homme le plus patient du monde\~:
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend et tr\'e8s cher p\'e8re, puisque vous ne dormez pas\'85 \'c9coutez-moi, je vous en prie\'85
+\par
+\par Aigri par la douleur, exasp\'e9r\'e9 par l\rquote opini\'e2tret\'e9 du pr\'e9lat, Rodin retourna brusquement la t\'eate, attacha sur le Romain ses yeux caves, brillants d\rquote un feu sombre, et, les l\'e8vres contract\'e9
+es par un sourire sardonique, il dit avec amertume\~:
+\par
+\par \endash \~Vous tenez donc bien, monseigneur, \'e0 me voir embaum\'e9\'85 comme vous disiez tout \'e0 l\rquote heure, et expos\'e9 en chapelle ardente, pour venir ainsi tourmenter mon agonie et h\'e2ter ma fin.
+\par
+\par \endash \~Moi, mon cher p\'e8re\~!\'85 Grand Dieu\~!\'85 que me dites-vous l\'e0\~!
+\par
+\par Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre \'e0 t\'e9moin du tendre int\'e9r\'eat qu\rquote il portait au j\'e9suite.
+\par
+\par \endash \~Je dis ce que j\rquote ai entendu tout \'e0 l\rquote heure, monseigneur, Car cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement d\rquote amertume.
+\par
+\par \endash \~Si, par l\'e0, vous voulez dire que de toutes les forces de mon \'e2me je vous ai d\'e9sir\'e9\'85 je vous d\'e9sire une fin tout chr\'e9tienne et exemplaire\'85 oh\~! vous ne vous trompez pas, mon tr\'e8s cher p\'e8re\~!\'85 vous m\rquote ave
+z parfaitement entendu, car il me serait tr\'e8s doux de vous voir, apr\'e8s une vie si bien remplie, un sujet d\rquote adoration pour les fid\'e8les.
+\par
+\par \endash \~Et moi, je vous dis, monseigneur, s\rquote \'e9cria Rodin d\rquote une voix faible et saccad\'e9e, je vous dis qu\rquote il y a de la f\'e9rocit\'e9 \'e0 \'e9mettre de pareils v\'9cux en pr\'e9sence d\rquote un malade dans un \'e9tat d\'e9sesp
+\'e9r\'e9\'85 Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec son accablement, qu\rquote on y prenne garde, entendez-vous, car\'85 si l\rquote on m\rquote obs\'e8de\'85 si l\rquote on me harc\'e8le sans cesse\'85 si l\rquote on ne
+ me laisse pas r\'e2ler tranquillement mon agonie\'85 on me forcera de mourir d\rquote une fa\'e7on peu chr\'e9tienne\'85 je vous en avertis\'85 et si l\rquote on compte sur un spectacle \'e9difiant pour en tirer profit, on a tort\'85
+\par
+\par Cet accent de col\'e8re ayant douloureusement fatigu\'e9 Rodin, il laissa retomber sa t\'eate sur son oreiller, et essuya ses l\'e8vres gerc\'e9es et saignantes avec son mouchoir \'e0 tabac.
+\par
+\par \endash \~Allons, allons, calmez-vous, mon tr\'e8s cher p\'e8re, reprit le cardinal d\rquote un air paterne\~; n\rquote ayez pas ces id\'e9es funestes. Sans doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu\rquote elle vous a d\'e9livr\'e9 d
+\rquote un grand p\'e9ril\'85 Esp\'e9rons qu\rquote elle vous sauvera encore de celui qui vous menace \'e0 cette heure.
+\par
+\par Rodin r\'e9pondit par un rauque murmure en se retournant vers la ruelle. L\rquote imperturbable pr\'e9lat continua\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre salut ne se sont pas born\'e9es les vues de la Providence, mon tr\'e8s cher p\'e8re, elle a encore manifest\'e9 sa puissance d\rquote une autre fa\'e7on\'85 Ce que je vais vous dire est de la plus haute importance\~; \'e9
+coutez-moi bien attentivement.
+\par
+\par Rodin, sans se retourner, dit d\rquote un ton am\'e8rement courrouc\'e9 qui trahissait une souffrance r\'e9elle\~:
+\par
+\par \endash \~Ils veulent ma mort\'85 j\rquote ai la poitrine en feu\'85 la t\'eate bris\'e9e\'85 et ils sont sans piti\'e9\'85 Oh\~! je souffre comme un damn\'e9.
+\par
+\par \endash \~D\'e9j\'e0\'85 dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce sarcasme\~; puis il reprit tout haut\~:
+\par
+\par \endash \~Permettez-moi d\rquote insister, mon tr\'e8s cher p\'e8re\'85 Faites un petit effort pour m\rquote \'e9couter, vous ne le regretterez pas.
+\par
+\par Rodin, toujours \'e9tendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire, mais d\rquote un geste d\'e9sesp\'e9r\'e9, ses deux mains jointes et crisp\'e9es sur son mouchoir \'e0 tabac\~; puis ses bras retomb\'e8rent affaiss\'e9s le long de son corps.
+\par
+\par Le cardinal haussa l\'e9g\'e8rement les \'e9paules et accentua lentement les paroles suivantes, afin que Rodin n\rquote en perd\'eet aucune\~:
+\par
+\par \endash \~Mon cher p\'e8re, la Providence a voulu que, pendant votre acc\'e8s de d\'e9lire, vous fissiez \'e0 votre insu des r\'e9v\'e9lations tr\'e8s importantes.
+\par
+\par Et le pr\'e9lat attendit avec une inqui\'e8te curiosit\'e9 le r\'e9sultat du pieux guet-apens qu\rquote il tendait \'e0 l\rquote esprit affaibli du j\'e9suite. Mais celui-ci, toujours tourn\'e9 vers la ruelle, ne parut pas l\rquote
+avoir entendu et resta muet.
+\par
+\par \endash \~Vous r\'e9fl\'e9chissez sans doute \'e0 mes paroles, mon cher p\'e8re, reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s\rquote agit d\rquote un fait bien grave\~; oui, je vous le r\'e9p\'e8te, la Providence a permis que, pendant votre d\'e9
+lire, votre parole trah\'eet vos pens\'e9es les plus secr\'e8tes, en me r\'e9v\'e9lant, heureusement \'e0 moi seul\'85 des choses qui vous compromettent de la mani\'e8re la plus grave\'85 Bref, pendant vos acc\'e8s de d\'e9lire de cette nuit, qui a dur
+\'e9 pr\'e8s de deux heures, vous avez d\'e9voil\'e9 le but cach\'e9 de vos intrigues \'e0 Rome avec plusieurs membres du sacr\'e9-coll\'e8ge.
+\par
+\par Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit afin d\rquote \'e9pier l\rquote expression de la physionomie de Rodin\'85
+\par
+\par Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu\rquote un cadavre soumis \'e0 l\rquote action de la pile volta\'efque se meut par soubresauts brusques et \'e9tranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se redressa droit sur son s\'e9
+ant en entendant les derniers mots du pr\'e9lat.
+\par
+\par \endash \~Il s\rquote est trahi\'85 dit le cardinal \'e0 voix basse et en italien. Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le j\'e9suite des yeux \'e9tincelants d\rquote une joie triomphante. Quoiqu\rquote il n\rquote e\'fbt pas entendu l\rquote
+exclamation de Malipieri, quoiqu\rquote il n\rquote e\'fbt pas remarqu\'e9 l\rquote expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgr\'e9 sa faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement trop significatif\'85
+ Il passa lentement sa main sur son front, comme s\rquote il e\'fbt \'e9prouv\'e9 une sorte de vertige\~; puis il jeta autour de lui des regards confus, effar\'e9s, en portant \'e0 ses l\'e8vres tremblantes son vieux mouchoir \'e0 tabac, qu\rquote
+il mordit machinalement pendant quelques secondes.
+\par
+\par \endash \~Votre vive \'e9motion, votre effroi, me confirment, h\'e9las\~! la triste d\'e9couverte que j\rquote ai faite, reprit le cardinal de plus en plus triomphant du succ\'e8s de sa ruse, et se voyant sur le point de p\'e9n\'e9
+trer enfin un secret si important\~; aussi maintenant, mon tr\'e8s cher p\'e8re, ajouta-t-il, vous comprendrez qu\rquote il est pour vous d\rquote un int\'e9r\'eat capital d\rquote entrer dans les plus minutieux d\'e9
+tails sur vos projets et sur vos complices \'e0 Rome\~: de la sorte, mon cher p\'e8re, vous pouvez esp\'e9rer en l\rquote indulgence du saint-si\'e8ge, surtout si vos aveux sont assez explicites, assez circonstanci\'e9s pour remplir quelques lacunes, d
+\rquote ailleurs in\'e9vitables, dans une r\'e9v\'e9lation faite durant l\rquote ardeur d\rquote un d\'e9lire fi\'e9vreux.
+\par
+\par Rodin, revenu de sa premi\'e8re \'e9motion, s\rquote aper\'e7ut, mais trop tard, qu\rquote il avait \'e9t\'e9 jou\'e9 et qu\rquote il s\rquote \'e9tait gravement compromis, non par ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d\rquote
+effroi dangereusement significatif. En effet, le j\'e9suite avait craint un instant de s\rquote \'eatre trahi pendant son d\'e9lire en s\rquote entendant accuser d\rquote intrigues t\'e9n\'e9breuses avec Rome\~; mais, apr\'e8s quelques minutes de r\'e9
+flexion, le j\'e9suite, malgr\'e9 l\rquote affaiblissement de son esprit, se dit avec beaucoup de sens\~:
+\par
+\par \endash \~Si ce rus\'e9 Romain avait mon secret, il se garderait bien de m\rquote en avertir\~; il n\rquote a donc que des soup\'e7ons, aggrav\'e9s par le mouvement involontaire que je n\rquote ai pu r\'e9primer tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front br\'fblant. L\rquote \'e9motion de cette sc\'e8ne augmentait ses souffrances et empirait encore son \'e9tat, d\'e9j\'e0 si alarmant. Bris\'e9
+ de fatigue, il ne put rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arri\'e8re sur son oreiller.
+\par
+\par \endash \~}{\i Per Bacco\~! }{se dit tout bas le cardinal effray\'e9 de l\rquote expression de la figure du j\'e9suite, s\rquote il allait tr\'e9passer avant d\rquote avoir rien dit, et \'e9chapper ainsi \'e0 mon pi\'e8ge si habilement tendu\~?
+\par
+\par Et se penchant vivement vers Rodin, le pr\'e9lat lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous donc, mon tr\'e8s cher p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Je me sens affaibli, monseigneur\'85 ce que je souffre\'85 ne peut s\rquote exprimer\'85
+\par
+\par \endash \~Esp\'e9rons, mon tr\'e8s cher p\'e8re, que cette crise n\rquote aura rien de f\'e2cheux\'85 mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de votre \'e2me de me faire \'e0 l\rquote instant les aveux les plus complets\'85 les plus d\'e9taill
+\'e9s\~: dussent ces aveux \'e9puiser vos forces\'85 la vie \'e9ternelle\'85 vaut mieux que cette vie p\'e9rissable.
+\par
+\par \endash \~De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur\~? dit Rodin d\rquote une voix faible et d\rquote un ton sardonique.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! de quels aveux\~! s\rquote \'e9cria le cardinal stup\'e9fait, mais de vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nou\'e9es \'e0 Rome.
+\par
+\par \endash \~Quelles intrigues\~! demanda Rodin.
+\par
+\par \endash \~Mais les intrigues que vous avez r\'e9v\'e9l\'e9es pendant votre d\'e9lire, reprit le pr\'e9lat avec une impatience de plus en plus irrit\'e9e. Vos aveux n\rquote ont-ils pas \'e9t\'e9 assez explicites\~
+! Pourquoi donc maintenant cette coupable h\'e9sitation \'e0 les compl\'e9ter\~!
+\par
+\par \endash \~Mes aveux ont \'e9t\'e9\'85 explicites\~!\'85 vous m\rquote en assurez\~!\'85 dit Rodin en s\rquote interrompant presque apr\'e8s chaque mot, tant il \'e9tait oppress\'e9. Mais l\rquote \'e9nergie de sa volont\'e9, se pr\'e9sence d\rquote
+esprit ne l\rquote abandonnaient pas encore.
+\par
+\par \endash \~Oui, je vous le r\'e9p\'e8te, reprit le cardinal, sauf quelques lacunes, vos aveux ont \'e9t\'e9 des plus explicites.
+\par
+\par \endash \~Alors\'85 \'e0 quoi bon\'85 vous les r\'e9p\'e9ter\~!
+\par
+\par Et le m\'eame sourire ironique effleura les l\'e8vres bleu\'e2tres de Rodin.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon\~! s\rquote \'e9cria le pr\'e9lat courrouc\'e9. \'c0 m\'e9riter le pardon\~: car, si l\rquote on doit indulgence et r\'e9mission au p\'e9cheur repentant qui avoue ses fautes, on ne doit qu\rquote anath\'e8me et mal\'e9diction au p
+\'e9cheur endurci.
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 quelle torture\~!\'85 c\rquote est mourir \'e0 petit feu, murmura Rodin\~; et il reprit\~: \endash Puisque j\rquote ai tout dit\'85 je n\rquote ai plus rien \'e0 vous apprendre\'85 vous savez tout.
+\par
+\par \endash \~Je sais tout\'85 Oui, sans doute, je sais tout, reprit le pr\'e9lat d\rquote une voix foudroyante\~; mais comment ai-je \'e9t\'e9 instruit\~
+! Par des aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre action, et vous pensez que cela vous sera compt\'e9\~!\'85 Non\'85 non\'85 croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui\~! elle vous menace\~; tremblez donc\'85
+ de faire un mensonge sacril\'e8ge, s\rquote \'e9cria le pr\'e9lat de plus en plus courrouc\'e9 et secouant rudement le bras de Rodin\~; redoutez les flammes \'e9ternelles si vous osez nier ce que vous savez \'eatre la v\'e9rit\'e9\'85 Le niez-vous\~!\'85
+
+\par
+\par \endash \~Je ne nierai rien, articula p\'e9niblement Rodin\~; mais laissez-moi en repos.
+\par
+\par \endash \~Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de satisfaction. Et, croyant toucher \'e0 son but il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez la voix du Seigneur\~; elle vous guidera s\'fbrement, mon cher p\'e8re\~; ainsi vous ne niez rien\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote avais\'85 le d\'e9lire\'85 je\'85 ne\'85 puis\'85 donc\'85 nier\'85 (Oh\~! que je souffre\~!) ajouta Rodin en forme de parenth\'e8se. Je ne puis donc nier\'85 les folies que j\rquote aurais dites\'85 pendant mon d\'e9lire\'85
+\par
+\par \endash \~Mais quand ces pr\'e9tendues folies sont d\rquote accord avec la r\'e9alit\'e9, s\rquote \'e9cria le pr\'e9lat\'85 furieux d\rquote \'eatre de nouveau tromp\'e9 dans son attente, mais quand le d\'e9lire est une r\'e9v\'e9lation involontaire\'85
+ providentielle\'85
+\par
+\par \endash \~Cardinal Malipieri\'85 votre ruse\'85 n\rquote est pas m\'eame \'e0 la hauteur de mon agonie, reprit Rodin d\rquote une voix \'e9teinte. La preuve que je n\rquote ai pas dit mon secret\'85 si j\rquote ai un secret\'85 c\rquote
+est que vous voudriez\'85 me\'85 le faire dire\'85
+\par
+\par Et le j\'e9suite, malgr\'e9 ses douleurs, malgr\'e9 sa faiblesse croissante, eut la force de se lever \'e0 demi sur son lit, de regarder le pr\'e9lat bien en face, et de le narguer par un sourire d\rquote une ironie diabolique. Apr\'e8
+s quoi, Rodin retomba \'e9tendu sur son oreiller en portant ses deux mains crisp\'e9es \'e0 sa poitrine et poussant un long soupir d\rquote angoisse.
+\par
+\par \endash \~Mal\'e9diction\~!\'85 Cet infernal j\'e9suite m\rquote a devin\'e9, se dit le cardinal en frappant du pied avec rage\~; il s\rquote est aper\'e7u que son premier mouvement l\rquote avait compromis, il est maintenant sur ses gardes\'85 je n
+\rquote en obtiendrai rien\'85 \'c0 moins de profiter de la faiblesse o\'f9 le voil\'e0, et \'e0 force d\rquote obsessions\'85 de menaces\'85 d\rquote \'e9pouvante\'85
+\par
+\par Le pr\'e9lat ne put achever\~; la porte s\rquote ouvrit brusquement, et le p\'e8re d\rquote Aigrigny entra en s\rquote \'e9criant avec une explosion de joie indicible\~:
+\par
+\par \endash \~Excellente nouvelle\~!\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800286}{\*\bkmkstart _Toc97808022}XV. La bonne nouvelle.
+{\*\bkmkend _Toc92800286}{\*\bkmkend _Toc97808022}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\'c0 l\rquote alt\'e9ration des traits du p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; \'e0 sa p\'e2leur, \'e0 la faiblesse de sa d
+\'e9marche, on voyait que la terrible sc\'e8ne du parvis Notre-Dame avait eu sur sa sant\'e9 une r\'e9action violente. N\'e9anmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque, entrant dans la chambre de Rodin, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Excellente nouvelle\~! \'c0 ces mots, Rodin tressaillit\~; malgr\'e9 son accablement, il redressa brusquement la t\'eate\~; ses yeux brill\'e8rent, curieux, inquiets, p\'e9n\'e9trants\~; de sa main d\'e9charn\'e9e faisant signe au p\'e8re d
+\rquote Aigrigny d\rquote approcher de son lit, il lui dit d\rquote une voix si entrecoup\'e9e, si faible, qu\rquote on l\rquote entendait \'e0 peine\~:
+\par
+\par \endash \~Je me sens tr\'e8s mal\'85 Le cardinal m\rquote a presque achev\'e9\'85 Mais si cette excellente nouvelle\'85 avait trait \'e0 l\rquote affaire Rennepont\'85 dont la pens\'e9e me d\'e9vore\'85 et dont on ne me parle pas\'85 il me semble\'85
+ que je serais sauv\'e9.
+\par
+\par \endash \~Soyez donc sauv\'e9\~! s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, oubliant les recommandations du docteur Baleinier, qui s\rquote \'e9tait jusqu\rquote alors oppos\'e9 \'e0 ce que l\rquote on entret\'eent Rodin de graves int\'e9r\'ea
+ts. Oui, r\'e9p\'e9ta le p\'e8re d\rquote Aigrigny, soyez sauv\'e9\'85 lisez\'85 et glorifiez-vous\~: ce que vous aviez annonc\'e9 commence \'e0 se r\'e9aliser.
+\par
+\par Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit \'e0 Rodin, qui le saisit d\rquote une main avide et tremblante. Quelques minutes auparavant, Rodin e\'fbt \'e9t\'e9 r\'e9ellement incapable de poursuivre son entretien avec le cardinal, lors m\'ea
+me que la prudence lui e\'fbt permis de le continuer\~; il e\'fbt \'e9t\'e9 aussi incapable de lire une seule ligne, tant sa vue \'e9tait troubl\'e9e, voil\'e9e\'85 Pourtant, aux paroles du p\'e8re d\rquote Aigrigny, il ressentit un tel \'e9
+lan, un tel espoir, que, par un tout-puissant effort d\rquote \'e9nergie et de volont\'e9, il se dressa sur son s\'e9ant, et, l\rquote esprit libre, le regard intelligent, anim\'e9, il lut rapidement le papier que le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny venait de lui remettre.
+\par
+\par Le cardinal, stup\'e9fait de cette transfiguration soudaine, se demandait s\rquote il voyait bien le m\'eame homme qui, quelques minutes auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans connaissance.
+\par
+\par \'c0 peine Rodin eut-il lu, qu\rquote il poussa un cri de joie \'e9touff\'e9, en disant avec un accent impossible \'e0 rendre\~:
+\par
+\par \endash \~Et d\rquote UN\~!\'85 \'c7a commence\'85 \'e7a va\~!\'85 Et, fermant les yeux dans une sorte de ravissement extatique, un sourire d\rquote orgueilleux triomphe \'e9panouit ses traits et les rendit plus hideux encore en d\'e9
+couvrant ses dents jaunes et d\'e9chauss\'e9es. Son \'e9motion fut si vive, que le papier qu\rquote il venait de lire tomba de sa main fr\'e9missante.
+\par
+\par \endash \~Il perd connaissance, s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec inqui\'e9tude en se penchant vers Rodin. C\rquote est ma faute, j\rquote ai oubli\'e9 que le docteur m\rquote avait d\'e9fendu de l\rquote entretenir d\rquote affaires s
+\'e9rieuses.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 ne vous reprochez rien, dit Rodin \'e0 voix basse, en se relevant \'e0 demi sur son s\'e9ant, afin de rassurer le r\'e9v\'e9rend p\'e8re. Cette joie si inattendue causera\'85 peut-\'eatre\'85 ma gu\'e9rison\~; oui\'85
+ je ne sais ce que j\rquote \'e9prouve\'85 mais tenez, regardez mes joues\~; il me semble que, pour la premi\'e8re fois depuis que je suis clou\'e9 sur ce lit de mis\'e8re, elles se colorent un peu\'85 j\rquote y sens presque de la chaleur.
+\par
+\par Rodin disait vrai. Une moite et l\'e9g\'e8re rougeur se r\'e9pandit tout \'e0 coup sur ses joues livides et glac\'e9es\~; sa voix m\'eame, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s\rquote \'e9
+cria avec un accent de conviction si exalt\'e9, que le p\'e8re d\rquote Aigrigny et le pr\'e9lat en tressaillirent\~:
+\par
+\par \endash \~Ce premier succ\'e8s r\'e9pond \'e0 d\rquote autres\'85 je lis dans l\rquote avenir\'85 oui, oui\'85 ajouta Rodin d\rquote un air de plus en plus inspir\'e9, notre cause triomphera\'85 tous les membres de l\rquote ex\'e9
+crable famille Rennepont seront \'e9cras\'e9s, et cela avant peu\'85 vous verrez\'85 vous\'85
+\par
+\par Puis, s\rquote interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! la joie me suffoque\'85 la voix me manque.
+\par
+\par \endash \~De quoi s\rquote agit-il donc\~? demanda le cardinal au p\'e8re d\rquote Aigrigny. Celui-ci r\'e9pondit d\rquote un ton hypocritement p\'e9n\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Un des h\'e9ritiers de la famille Rennepont, un mis\'e9rable artisan, us\'e9 par les exc\'e8s et par la d\'e9bauche, est mort, il y a trois jours, \'e0 la suite d\rquote une abominable orgie, dans laquelle on avait brav\'e9 le chol\'e9
+ra avec une impi\'e9t\'e9 sacril\'e8ge\'85 Aujourd\rquote hui seulement, \'e0 cause de l\rquote indisposition qui m\rquote a retenu chez moi\'85 et d\rquote une autre circonstance, j\rquote ai pu avoir en ma possession l\rquote acte de d\'e9c\'e8
+s bien en r\'e8gle de cette victime de l\rquote intemp\'e9rance et de l\rquote irr\'e9ligion. Du reste je le proclame, \'e0 la louange de Sa R\'e9v\'e9rence (il montra Rodin), qui avait dit\~: \'ab\~
+Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet inf\'e2me ren\'e9gat sont leurs passions mauvaises\'85 Qu\rquote elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie.\~\'bb Il vient d\rquote en \'eatre ainsi pour ce Jacques Rennepont.
+
+\par
+\par \endash \~Vous le voyez, reprit Rodin d\rquote une voix si \'e9puis\'e9e qu\rquote elle devint bient\'f4t presque inintelligible, la punition commence d\'e9j\'e0\'85 un\'85 des Rennepont est mort\'85 et\'85 songez-y bien\'85 cet acte de d\'e9c\'e8s\'85
+ ajouta le j\'e9suite en montrant le papier que le p\'e8re d\rquote Aigrigny tenait \'e0 la main, vaudra un jour quarante millions \'e0 la compagnie de J\'e9sus\'85 et cela\'85 parce que\'85 je vous\'85 ai\'85
+\par
+\par Les l\'e8vres de Rodin achev\'e8rent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s\rquote \'e9tait tellement voil\'e9, qu\rquote il finit par n\rquote \'eatre plus perceptible et s\rquote \'e9teignit compl\'e8tement\~
+; son larynx, contract\'e9 par une \'e9motion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le j\'e9suite, loin de s\rquote inqui\'e9ter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive\~; redressant fi\'e8rement la t\'ea
+te, la face hautaine et fi\'e8re, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c\rquote \'e9tait \'e0 son esprit, \'e0 sa direction, que l\rquote on devait ce premier r\'e9sultat si heureux.
+\par
+\par Mais bient\'f4t Rodin retomba bris\'e9 sur sa couche, \'e9puis\'e9, haletant, affaiss\'e9, en portant son mouchoir \'e0 ses l\'e8vres dess\'e9ch\'e9es\~; }{\i cette heureuse nouvelle, }{ainsi que disait le p\'e8re d\rquote Aigrigny, n\rquote avait pas gu
+\'e9ri Rodin\~; pendant un moment seulement il avait eu le courage d\rquote oublier ses douleurs\~: aussi la l\'e9g\'e8re rougeur dont ses joues s\rquote \'e9taient quelque peu color\'e9es disparut bient\'f4t\~; son visage redevint livide\~
+; ses souffrances, un moment suspendues, redoubl\'e8rent tellement de violence, qu\rquote il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage \'e0 plat sur son oreiller en \'e9tendant au-dessus de sa t\'eate ses bras crisp\'e9
+s, roides comme des barres de fer.
+\par
+\par Apr\'e8s cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le p\'e8re d\rquote Aigrigny et le pr\'e9lat s\rquote empress\'e8rent autour de lui, Rodin, dont la figure \'e9tait baign\'e9e d\rquote une sueur froide, leur fit signe qu\rquote
+il souffrait moins, et qu\rquote il d\'e9sirait boire d\rquote une potion qu\rquote il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un d\'e9go\'fbt tr\'e8s \'e9vident, soute
+nait Rodin, le p\'e8re d\rquote Aigrigny administra au malade quelques cuiller\'e9es de potion dont l\rquote effet imm\'e9diat fut assez calmant.
+\par
+\par \endash \~Voulez-vous que j\rquote appelle M.\~Rousselet\~? dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e0 Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau \'e9tendu dans son lit.
+\par
+\par Rodin secoua n\'e9gativement la t\'eate\~; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l\rquote ouvrit toute grande, y promena son index gauche\~; il fit signe au p\'e8re d\rquote Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau plac\'e9
+ dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il d\'e9sirait \'e9crire.
+\par
+\par \endash \~Je comprends toujours Votre R\'e9v\'e9rence, lui dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; mais d\rquote abord, calmez-vous. Tout \'e0 l\rquote heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu\rquote il vous faut pour \'e9crire.
+\par
+\par Deux coups frapp\'e9s fortement, non pas \'e0 la porte de la chambre de Rodin, mais \'e0 la porte ext\'e9rieure de la pi\'e8ce voisine, interrompirent cette sc\'e8ne\~; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin f\'fbt plus secret, le p\'e8re d
+\rquote Aigrigny avait pri\'e9 M.\~Rousselet de se tenir dans la premi\'e8re des trois chambres. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, apr\'e8s avoir travers\'e9 la seconde pi\'e8ce, ouvrit la porte de l\rquote antichambre, o\'f9 il trouva M.\~
+Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous demande pardon de vous avoir d\'e9rang\'e9, mon p\'e8re, mais l\rquote on m\rquote a dit de vous remettre ces papiers \'e0 l\rquote instant m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; puis il ajouta\~: \endash Savez-vous \'e0 quelle heure M.\~Baleinier doit revenir\~?
+\par
+\par \endash \~Mais il ne tardera pas, mon p\'e8re\'85 car il veut faire avant la nuit l\rquote op\'e9ration si douloureuse qui doit avoir un effet d\'e9cisif sur l\rquote \'e9tat du p\'e8re Rodin, et je pr\'e9pare ce qu\rquote il faut pour cela, ajouta M.\~
+Rousselet en montrant un appareil \'e9trange, formidable, que le p\'e8re d\rquote Aigrigny consid\'e9ra avec une sorte d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash \~Je ne sais si ce sympt\'f4me est grave, dit le j\'e9suite, mais le r\'e9v\'e9rend p\'e8re vient d\rquote \'eatre subitement frapp\'e9 d\rquote une extinction de voix.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est la troisi\'e8me fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M.\~Rousselet, et l\rquote op\'e9ration de M.\~Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons.
+\par
+\par \endash \~Et cette op\'e9ration est-elle bien douloureuse\~? demanda le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Je ne crois pas qu\rquote il y en ait de plus cruelle dans la chirurgie, dit l\rquote \'e9l\'e8ve\~; aussi M.\~Baleinier en a cach\'e9 l\rquote importance au p\'e8re Rodin.
+\par
+\par \endash \~Veuillez continuer d\rquote attendre ici M.\~Baleinier, et nous l\rquote envoyer d\'e8s qu\rquote il arrivera, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par Et il retourna dans la chambre du malade. S\rquote asseyant alors \'e0 son chevet, il lui dit en lui montrant la lettre\~:
+\par
+\par \endash \~Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs \'e0 diff\'e9rentes personnes de la famille Rennepont qui m\rquote ont paru m\'e9riter une surveillance sp\'e9ciale\'85 mon indisposition ne m\rquote ayant pas permis de rien voir par moi-m\'ea
+me depuis quelques jours\'85 car je me l\'e8ve aujourd\rquote hui pour la premi\'e8re fois\'85 Mais je ne sais, mon p\'e8re, ajouta-t-il en s\rquote adressant \'e0 Rodin, si votre \'e9tat vous permet d\rquote entendre\'85
+\par
+\par Rodin fit un geste \'e0 la fois si suppliant et si d\'e9sesp\'e9r\'e9, que le p\'e8re d\rquote Aigrigny sentit qu\rquote il y aurait au moins autant de danger \'e0 se refuser au d\'e9sir de Rodin qu\rquote \'e0 s\rquote y rendre\~
+; se tournant donc vers le cardinal, toujours inconsolable de n\rquote avoir pu utiliser le secret du j\'e9suite, il lui dit avec une respectueuse d\'e9f\'e9rence en lui montrant la lettre\~:
+\par
+\par \endash \~Votre \'c9minence permet-elle\~? Le pr\'e9lat inclina la t\'eate et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Vos affaires sont aussi les n\'f4tres, mon cher p\'e8re, et l\rquote \'c9glise doit toujours se r\'e9jouir de ce qui r\'e9jouit votre glorieuse compagnie.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny d\'e9cacheta l\rquote enveloppe\~; plusieurs notes d\rquote \'e9critures diff\'e9rentes y \'e9taient renferm\'e9es. Apr\'e8s avoir lu la premi\'e8re, ses traits se rembrunirent tout \'e0 coup, et il dit d\rquote
+une voix grave et p\'e9n\'e9tr\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un malheur\'85 un grand malheur\'85
+\par
+\par Rodin tourna vivement la t\'eate vers lui, et le regarda d\rquote un air inquiet et interrogatif\'85
+\par
+\par \endash \~Florine est morte du chol\'e9ra, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Et ce qu\rquote il y a de f\'e2cheux, ajouta le r\'e9v\'e9rend p\'e8re en froissant la note entre ses mains, c\rquote est qu\rquote avant de mourir cette mis\'e9rable cr\'e9ature a avou\'e9 \'e0 Mlle de Cardoville que depuis longtemps elle l
+\rquote espionnait d\rquote apr\'e8s les ordres de Votre R\'e9v\'e9rence\'85
+\par
+\par Sans doute la mort de Florine et les aveux qu\rquote elle avait faits \'e0 sa ma\'eetresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit entendre une sorte de murmure inarticul\'e9, et, malgr\'e9 leur abattement, ses traits exprim\'e8
+rent une violente contrari\'e9t\'e9.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, passant \'e0 une autre note, la lut et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Cette note, relative au mar\'e9chal Simon, n\rquote est pas absolument mauvaise\~; mais elle est loin d\rquote \'eatre satisfaisante, car, somme toute, elle annonce quelque am\'e9lioration dans sa position. Nous verrons d\rquote
+ailleurs, par des renseignements d\rquote une autre source, si cette note m\'e9rite toute cr\'e9ance.
+\par
+\par Rodin, d\rquote un geste impatient et brusque, fit signe au p\'e8re d\rquote Aigrigny de se h\'e2ter de lire. Et le r\'e9v\'e9rend p\'e8re lut ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~On assure que, depuis peu de jours, l\rquote esprit du mar\'e9chal para\'eet moins inquiet, moins agit\'e9\~: il a pass\'e9 derni\'e8rement deux heures avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui \'e9tait pas arriv\'e9. La dure physi
+onomie de son soldat Dagobert se d\'e9ridant de plus en plus\'85 on peut regarder ce sympt\'f4me comme la preuve certaine d\rquote une am\'e9lioration sensible dans l\rquote \'e9tat du mar\'e9chal\'85 Reconnues \'e0 leur \'e9criture, les derni\'e8
+res lettres anonymes ayant \'e9t\'e9 rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir \'e9t\'e9 ouvertes par le mar\'e9chal, on avisera au moyen de les faire parvenir d\rquote une autre mani\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Puis, regardant Rodin, le p\'e8re d\rquote Aigrigny lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Votre R\'e9v\'e9rence juge sans doute comme moi que cette note pourrait \'eatre plus satisfaisante\'85
+\par
+\par Rodin baissa la t\'eate. On lisait sur sa physionomie crisp\'e9e combien il souffrait de ne pouvoir parler\~; par deux fois il porta la main \'e0 son gosier en regardant le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec angoisse.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec col\'e8re et amertume apr\'e8s avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes\~!
+\par
+\par \'c0 ces mots, se tournant vivement vers le p\'e8re d\rquote Aigrigny, \'e9tendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l\rquote interrogea du geste et du regard.
+\par
+\par Le cardinal, partageant la m\'eame inqui\'e9tude, dit au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \endash \~Que vous apprend donc cette note, mon cher p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~On croyait le s\'e9jour de M.\~Hardy dans notre maison compl\'e8tement ignor\'e9, reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, et l\rquote on craint qu\rquote Agricol Baudoin n\rquote ait d\'e9couvert la demeure de son ancien patron, et qu\rquote
+il ne lui ait fait tenir une lettre par l\rquote entremise d\rquote un homme de la maison\'85 Ainsi, ajouta le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec col\'e8re, pendant ces trois jours o\'f9 il m\rquote a \'e9t\'e9 impossible d\rquote aller voir M.\~Hardy dans le
+ pavillon qu\rquote il habite, un de ses servants se serait donc laiss\'e9 corrompre\'85 Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours d\'e9fi\'e9\'85 le mis\'e9rable\'85 Mais non, je ne veux pas croire \'e0 cette trahison\~
+; ses suites seraient trop d\'e9plorables, car je sais mieux que personne o\'f9 en sont les choses, et je d\'e9clare qu\rquote une pareille correspondance pourrait tout perdre, en r\'e9veillant chez M.\~Hardy des souvenirs, des id\'e9es \'e0 grand\rquote
+peine endormies\~; on ruinerait peut-\'eatre ainsi en un seul jour tout ce que j\rquote ai fait depuis qu\rquote il habite notre maison de retraite\'85 mais heureusement il s\rquote
+agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et les autres renseignements, que je crois plus certains, ne les confirmeront pas, je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Mon cher p\'e8re, dit le cardinal, il ne faut pas encore d\'e9sesp\'e9rer\'85 la bonne cause a toujours l\rquote appui du Seigneur.
+\par
+\par Cette assurance semblait m\'e9diocrement rassurer le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui restait pensif, accabl\'e9, pendant que Rodin, \'e9tendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un acc\'e8s de col\'e8re muette, en songeant \'e0
+ ce nouvel \'e9chec.
+\par
+\par \endash \~Voyons cette derni\'e8re note, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, apr\'e8s un moment de silence m\'e9ditatif. J\rquote ai assez de confiance dans la personne qui me l\rquote envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des
+ renseignements qu\rquote elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres\~!
+\par
+\par Afin de ne pas interrompre l\rquote encha\'eenement des faits contenus dans cette derni\'e8re note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette sc\'e8ne, nous laisserons le lecteur suppl\'e9er par son imagination \'e0
+ toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du p\'e8re d\rquote Aigrigny, et \'e0 l\rquote effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, r\'e9sultat des observations d\rquote un agent fid\'e8le
+et secret des r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800287}{\*\bkmkstart _Toc97808023}XVI. La note secr\'e8te.
+{\*\bkmkend _Toc92800287}{\*\bkmkend _Toc97808023}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le p\'e8re d\rquote Aigrigny lut donc ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~Il y a trois jours, l\rquote abb\'e9 Gabriel de Rennepont, qui n\rquote \'e9tait jamais all\'e9 chez Mlle de Cardoville, est arriv\'e9 \'e0 l\rquote h\'f4tel de cette demoiselle \'e0 une heure et demie de l\rquote apr\'e8s-midi\~; il y est rest\'e9
+ jusqu\rquote \'e0 pr\'e8s de cinq heures. Presque aussit\'f4t apr\'e8s le d\'e9part de l\rquote abb\'e9, deux domestiques sont sortis de l\rquote h\'f4tel\~; l\rquote un s\rquote est rendu chez M.\~le mar\'e9chal Simon, l\rquote autre chez
+Agricol Baudoin, l\rquote ouvrier forgeron, et ensuite chez le prince Djalma\'85
+\par
+\par \'ab\~Hier, sur le midi, le mar\'e9chal Simon et ses deux filles sont venus chez Mlle de Cardoville\~; peu de temps apr\'e8s, l\rquote abb\'e9 Gabriel s\rquote y est aussi rendu, accompagn\'e9 d\rquote Agricol Baudoin. Une longue conf\'e9
+rence a eu lieu entre ces diff\'e9rents personnages et Mlle de Cardoville\~; ils sont rest\'e9s chez elle jusqu\rquote \'e0 trois heures et demie.
+\par
+\par \'ab\~Le mar\'e9chal Simon, qui \'e9tait venu en voiture, s\rquote en est all\'e9 \'e0 pied avec ses deux filles\~; tous trois semblaient tr\'e8s satisfaits, et on a m\'eame vu, dans une des all\'e9es \'e9cart\'e9es des Champs-\'c9lys\'e9es, le mar\'e9
+chal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et attendrissement.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote abb\'e9 Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les derniers.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote abb\'e9 Gabriel est rentr\'e9 chez lui, ainsi qu\rquote on l\rquote a su plus tard\~; le forgeron, que l\rquote on avait plusieurs motifs de surveiller, s\rquote est rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est entr\'e9
+ sur ses pas\~; il a demand\'e9 une bouteille de vin, et s\rquote est assis dans un coin recul\'e9 du cabinet du fond, \'e0 main gauche\~; il ne buvait pas et semblait vivement pr\'e9occup\'e9\~; on a suppos\'e9 qu\rquote il attendait quelqu\rquote
+un. En effet, au bout d\rquote une demi-heure est arriv\'e9 un homme de trente ans environ, brun, de taille \'e9lev\'e9e, borgne de l\rquote \'9cil gauche, v\'eatu d\rquote une redingote marron et d\rquote un pantalon noir\~; il avait la t\'ea
+te nue. Il devait venir d\rquote un endroit voisin. Cet homme s\rquote est attabl\'e9 avec le forgeron. Une conversation assez anim\'e9e, mais dont on n\rquote a pu malheureusement rien entendre, s\rquote est engag\'e9e entre ces deux individus. Au bout d
+\rquote une demi-heure environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l\rquote homme borgne un petit paquet qui a paru devoir contenir de l\rquote or, vu son peu de volume et l\rquote air de profonde gratitude de l\rquote homme borgne qui a re\'e7
+u ensuite, d\rquote Agricol Baudoin, avec beaucoup d\rquote empressement, une lettre que celui-ci paraissait lui recommander tr\'e8s instamment, et que l\rquote homme borgne a mise soigneusement dans sa poche\~; apr\'e8s quoi, tous deux se sont s\'e9par
+\'e9s, et le forgeron a dit\~: \'ab\~\'c0 demain\~\'bb.
+\par
+\par \'ab\~Apr\'e8s cette entrevue, on a cru devoir particuli\'e8rement suivre l\rquote homme borgne\~; il a quitt\'e9 la rue de la Harpe, a travers\'e9 le Luxembourg et est entr\'e9 dans la maison de retraite de la rue de Vaugirard.
+\par
+\par \'ab\~Le lendemain, on s\rquote est rendu de tr\'e8s bonne heure aux environs de la rue de la Harpe\~; car on ignorait l\rquote heure du rendez-vous donn\'e9 la veille \'e0 l\rquote homme borgne par Agricol\~; on a attendu jusqu\rquote \'e0
+ une heure et demie, le forgeron est arriv\'e9.
+\par
+\par \'ab\~Comme l\rquote on s\rquote \'e9tait rendu \'e0 peu pr\'e8s m\'e9connaissable, dans la crainte d\rquote \'eatre remarqu\'e9, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans le cabaret et s\rquote attabler assez pr\'e8s du forgeron sans lui donner d\rquote
+ombrage\~; bient\'f4t l\rquote homme borgne est venu, il lui a remis une lettre cachet\'e9e en noir. \'c0 la vue de cette lettre, Agricol Baudoin a paru si \'e9mu, qu\rquote avant m\'ea
+me de la lire on a vu distinctement une larme tomber sur ses moustaches.
+\par
+\par \'ab\~La lettre \'e9tait fort courte, car le forgeron n\rquote a pas mis dix minutes \'e0 la lire\~; mais, n\'e9anmoins, il en a paru si content, qu\rquote il en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serr\'e9 la main de l\rquote homme borgne\~
+; mais il parut lui demander instamment quelque chose, que celui-ci refusait. Enfin il a sembl\'e9 c\'e9der, et tous deux sont sortis du cabaret.
+\par
+\par \'ab\~On les a suivis de loin\~; comme hier, l\rquote homme borgne est entr\'e9 dans la maison signal\'e9e rue de Vaugirard. Agricol, apr\'e8s l\rquote avoir accompagn\'e9 jusqu\rquote \'e0 la porte, a longtemps r\'f4d\'e9 autour des murs, semblant \'e9
+tudier les localit\'e9s\~; de temps \'e0 autre, il \'e9crivait quelques mots sur un carnet. Le forgeron s\rquote est ensuite dirig\'e9 en toute h\'e2te vers la place de l\rquote Od\'e9on, o\'f9 il a pris un cabriolet. On l\rquote a imit\'e9, on l\rquote
+a suivi, et il s\rquote est rendu rue d\rquote Anjou, chez Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \'ab\~Par un heureux hasard, au moment o\'f9 l\rquote on venait de voir Agricol entrer dans l\rquote h\'f4tel, une voiture \'e0 la livr\'e9e de Mlle de Cardoville en sortait\~; l\rquote \'e9cuyer de cette demoiselle s\rquote
+y trouvait avec un homme de fort mauvaise mine, mis\'e9rablement v\'eatu et tr\'e8s p\'e2le. Cet incident, assez extraordinaire, m\'e9ritant quelque attention, on n\rquote a pas perdu de vue cette voiture\~; elle s\rquote est directement rendue \'e0 la pr
+\'e9fecture de police. L\rquote \'e9cuyer de Mlle de Cardoville est descendu de voiture avec l\rquote homme de mauvaise mine\~; tous deux sont entr\'e9s au bureau des agents de surveillance\~; au bout d\rquote une demi-heure, l\rquote \'e9cuyer de
+ Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en voiture, s\rquote est fait conduire au Palais de justice, o\'f9 il est entr\'e9 au parquet du procureur du roi\~; il est rest\'e9 l\'e0 environ une demi-heure, apr\'e8s quoi il est revenu rue d\rquote
+Anjou, \'e0 l\rquote h\'f4tel de Cardoville.
+\par
+\par \'ab\~On a su, par une voie parfaitement s\'fbre, que le m\'eame jour, sur les huit heures du soir, MM.\~d\rquote Ormesson et de Valbelle, avocats tr\'e8s distingu\'e9s, et le juge d\rquote instruction qui a re\'e7u la plainte en s\'e9
+questration de Mlle de Cardoville, lorsqu\rquote elle \'e9tait retenue chez M.\~le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, \'e0 l\rquote h\'f4tel de Cardoville, une conf\'e9rence qui s\rquote est prolong\'e9e jusqu\rquote \'e0 pr\'e8
+s de minuit, et \'e0 laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux autres ouvriers de la fabrique de M.\~Hardy.
+\par
+\par \'ab\~Aujourd\rquote hui le prince Djalma s\rquote est rendu chez le mar\'e9chal Simon\~; il y est rest\'e9 trois heures et demie\~; au bout de ce temps, le mar\'e9
+chal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez Mlle de Cardoville, car leur voiture s\rquote est arr\'eat\'e9e rue d\rquote Anjou\~; un accident impr\'e9vu a emp\'each\'e9 de compl\'e9ter ce dernier renseignement.
+\par
+\par \'ab\~On vient d\rquote apprendre qu\rquote un mandat d\rquote amener vient d\rquote \'eatre lanc\'e9 contre le nomm\'e9 L\'e9onard, ancien factotum de M.\~le baron Tripeaud. Ce L\'e9onard est soup\'e7onn\'e9 d\rquote \'eatre l\rquote auteur de l\rquote
+incendie de la fabrique de M.\~Fran\'e7ois Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces camarades ayant signal\'e9 un homme qui offre une ressemblance frappante avec L\'e9onard.
+\par
+\par \'ab\~De tout ceci il r\'e9sulte \'e9videmment que, depuis peu de jours, l\rquote h\'f4tel de Cardoville est le foyer o\'f9 aboutissent et d\rquote o\'f9 rayonnent les d\'e9marches les plus actives, les plus multipli\'e9
+es, qui semblent toujours graviter autour de M.\~le mar\'e9chal Simon, de ses filles et de M.\~Fran\'e7ois Hardy, d\'e9marches dont Mlle de Cardoville, l\rquote abb\'e9 Gabriel, Agricol Baudoin, sont les ag
+ents les plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.\~\'bb
+\par
+\par En rapprochant cette note des autres renseignements et en se rappelant le pass\'e9, il en r\'e9sultait des d\'e9couvertes accablantes pour les r\'e9v\'e9rends p\'e8res. Ainsi Gabriel avait eu de fr\'e9quentes et longues conf\'e9
+rences avec Adrienne, qui jusqu\rquote alors lui \'e9tait inconnue.
+\par
+\par Agricol Baudoin s\rquote \'e9tait mis en rapport avec M.\~Fran\'e7ois Hardy, et la justice \'e9tait sur la trace des fauteurs et incitateurs de l\rquote \'e9meute qui avait ruin\'e9 et incendi\'e9 la fabrique du concurrent du baron Tripeaud.
+\par
+\par Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une entrevue avec le prince Djalma.
+\par
+\par Cet ensemble de faits prouvait \'e9videmment que, fid\'e8le \'e0 la menace qu\rquote elle avait faite \'e0 Rodin, lorsque la double perfidie du r\'e9v\'e9rend p\'e8re avait \'e9t\'e9 d\'e9masqu\'e9e, Mlle de Cardoville s\rquote occupait activement de r
+\'e9unir autour d\rquote elle les membres dispers\'e9s de sa famille, afin de les engager \'e0 se liguer contre l\rquote ennemi dangereux dont les d\'e9testables projets, \'e9tant ainsi d\'e9voil\'e9s et hardiment
+ combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de r\'e9ussite.
+\par
+\par On comprend maintenant quel dut \'eatre le foudroyant effet de cette note sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny et sur Rodin\'85 Rodin agonisant, clou\'e9 sur un lit de douleur et r\'e9duit \'e0 l\rquote impuissance, alors qu\rquote il voyait tomber pi\'e8ce
+\'e0 pi\'e8ce son laborieux \'e9chafaudage.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800288}{\*\bkmkstart _Toc97808024}XVII. L\rquote op\'e9
+ration.{\*\bkmkend _Toc92800288}{\*\bkmkend _Toc97808024}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Nous avons renonc\'e9 \'e0 peindre la physionomie, l\rquote
+attitude, le geste de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses esp\'e9rances depuis si longtemps caress\'e9es\~; tout allait lui manquer \'e0 la fois, au moment o\'f9 une confiance presque surhumaine dans le succ\'e8
+s de la trame lui donnait assez d\rquote \'e9nergie pour dompter encore la maladie. Sortant \'e0 peine d\rquote une agonie douloureuse, une seule pens\'e9e, fixe, d\'e9vorante, l\rquote avait agit\'e9 jusqu\rquote au d\'e9lire. Quel progr\'e8
+s en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette affaire si immense pour lui\~? On lui annon\'e7ait tout d\rquote abord une nouvelle heureuse, la mort de Jacques\~; mais bient\'f4t les avantages de ce d\'e9c\'e8s, qui r\'e9duisaient de sept \'e0
+ six le nombre des h\'e9ritiers Rennepont, \'e9taient an\'e9antis. \'c0 quoi bon cette mort, puisque cette famille, dispers\'e9e, frapp\'e9e isol\'e9ment avec une pers\'e9v\'e9rance si infernale, se r\'e9unissait, connaissant enfin les ennemis
+qui depuis si longtemps l\rquote atteignaient dans l\rquote ombre\~? Si tous ces c\'9curs bless\'e9s, meurtris, bris\'e9s, se rapprochaient, se consolaient, s\rquote \'e9clairaient en se pr\'eatant un ferme et mutuel appui, leur cause \'e9tait gagn\'e9
+e, l\rquote \'e9norme h\'e9ritage \'e9chappait aux r\'e9v\'e9rends p\'e8res\'85 Que faire\~? que faire\~?
+\par
+\par \'c9trange puissance de la volont\'e9 humaine\~! Rodin a encore un pied dans la tombe\~; il est presque agonisant\~; la voix lui manque, et pourtant cet esprit opini\'e2tre et plein de ressources ne d\'e9sesp\'e8re pas encore\~; qu\rquote un miracle lu
+i rende aujourd\rquote hui la sant\'e9, et cette in\'e9branlable confiance dans la r\'e9ussite de ses projets, qui lui a donn\'e9 le pouvoir de r\'e9sister \'e0 une maladie \'e0 laquelle tant d\rquote autres eussent succomb\'e9, cette confiance lui dit qu
+\rquote il pourra encore rem\'e9dier \'e0 tout\'85 mais il lui faut la sant\'e9, la vie\'85
+\par
+\par La sant\'e9\'85 la vie\~!\~!\~! et son m\'e9decin ignore s\rquote il survivra ou non \'e0 tant de secousses\'85 s\rquote il pourra supporter une op\'e9ration terrible. La sant\'e9\'85 la vie\'85 et tout \'e0 l\rquote
+heure encore Rodin entendait parler des fun\'e9railles solennelles qu\rquote on lui allait faire\'85
+\par
+\par Eh bien, la sant\'e9, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a voulu vivre jusque-l\'e0\'85 et il a v\'e9cu. Pourquoi ne vivrait-il pas plus longtemps encore\~?
+\par
+\par Il vivra donc\~!\'85 il le veut\~!\'85 Tout ce que nous venons d\rquote \'e9crire, Rodin, lui, l\rquote avait pens\'e9 pour ainsi dire en une seconde.
+\par
+\par Il fallait que ses traits, boulevers\'e9s par cette esp\'e8ce de tourmente morale, r\'e9v\'e9lassent quelque chose de bien \'e9trange, car le p\'e8re d\rquote Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et interdits.
+\par
+\par Une fois r\'e9solu de vivre afin de soutenir une lutte d\'e9sesp\'e9r\'e9e contre la famille Rennepont, Rodin agit en cons\'e9quence\~; aussi, pendant quelques instants le p\'e8re d\rquote Aigrigny et le pr\'e9lat se crurent sous l\rquote obsession d
+\rquote un r\'eave. Par un effort de volont\'e9 d\rquote une \'e9nergie inou\'efe et comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 mu par un ressort, Rodin se pr\'e9cipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui tra\'eenait comme un suaire, derri\'e8
+re son corps livide et d\'e9charn\'e9\'85 La chambre \'e9tait froide\~; la sueur inondait le visage du j\'e9suite\~; ses pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le carreau.
+\par
+\par \endash \~Malheureux\'85 que faites-vous\~? c\rquote est la mort\~! cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, en se pr\'e9cipitant sur Rodin pour le forcer \'e0 se recoucher.
+\par
+\par Mais celui-ci, \'e9tendant un de ses bras de squelette, dur comme du fer, repoussa au loin le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec une vigueur inconcevable, si l\rquote on songe \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote \'e9puisement o\'f9 il \'e9tait depuis longtemps.
+
+\par
+\par \endash \~Il a la force d\rquote un \'e9pileptique pendant son acc\'e8s\~!\'85 dit au pr\'e9lat le p\'e8re d\rquote Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.
+\par
+\par Rodin, d\rquote un pas grave, se dirigea vers le bureau o\'f9 se trouvait ce qui \'e9tait journellement n\'e9cessaire au docteur Baleinier pour formuler ses ordonnances\~; puis, s\rquote asseyant devant cette table, le j\'e9
+suite prit du papier, une plume, et commen\'e7a d\rquote \'e9crire d\rquote une main ferme\'85 Ses mouvements, calmes, lents et s\'fbrs, avaient quelque chose de la mesure r\'e9fl\'e9chie que l\rquote on remarque chez les somnambules.
+\par
+\par Muets, immobiles, ne sachant s\rquote ils r\'eavaient ou non, \'e0 la vue de ce prodige, le cardinal et le p\'e8re d\rquote Aigrigny rest\'e8rent b\'e9ants devant l\rquote incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, \'e9crivait avec une tranquillit\'e9
+ parfaite.
+\par
+\par Pourtant le p\'e8re d\rquote Aigrigny s\rquote avan\'e7a vers lui et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, mon p\'e8re\'85 cela est insens\'e9\'85 Rodin haussa les \'e9paules, tourna la t\'eate vers lui, et l\rquote interrompant d\rquote un geste, lui fit signe de s\rquote approcher et de lire ce qu\rquote il venait d\rquote \'e9crire. Le r\'e9
+v\'e9rend p\'e8re, s\rquote attendant \'e0 voir les folles \'e9lucubrations d\rquote un cerveau d\'e9lirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin commen\'e7ait une autre note.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\~!\'85 s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, lisez ceci\'85
+\par
+\par Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au r\'e9v\'e9rend p\'e8re dont il partageait la stupeur\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est rempli de raison, d\rquote habilet\'e9, de ressources\~; on neutralisera ainsi le dangereux concert de l\rquote abb\'e9 Gabriel et de Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette coalition.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9, c\rquote est miraculeux, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon cher p\'e8re, dit tout bas le cardinal, frapp\'e9 de ces mots du j\'e9suite et en secouant la t\'eate avec une expression de triste regret, quel dommage que nous soyons seuls t\'e9moins de ce qui se passe\~
+! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci\~!\'85 Un homme \'e0 l\rquote agonie\'85 ainsi transform\'e9 subitement\~!\'85 En pr\'e9sentant la chose d\rquote une certaine fa\'e7on\'85 \'e7a vaudrait presque le Lazare.
+\par
+\par \endash \~Quel id\'e9e, monseigneur\~! dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e0 mi-voix, elle est parfaite, il n\rquote y faut pas renoncer\'85 c\rquote est tr\'e8s acceptable, et\'85
+\par
+\par Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par Rodin, qui, tournant la t\'eate, fit signe au p\'e8re d\rquote Aigrigny de s\rquote approcher et lui remit un autre feuillet accompagn\'e9 d\rquote un petit papier o\'f9 \'e9taient \'e9
+crits ces mots\~: }{\i \'c0 ex\'e9cuter avant une heure.}{
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, je n\rquote avais pas song\'e9 \'e0 cela\'85 de la sorte, au lieu d\rquote \'eatre funeste, la correspondance d\rquote Agricol Baudoin et de M.\~Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs r\'e9sultats. En v\'e9rit\'e9
+, ajouta le r\'e9v\'e9rend p\'e8re \'e0 voix basse en se rapprochant du pr\'e9lat pendant que Rodin continuait \'e0 \'e9crire, je reste confondu\'85 je vois\'85 je lis\'85 et c\rquote est \'e0 peine si je puis en croire mes yeux\'85 tout \'e0 l\rquote
+heure, bris\'e9, mourant, et maintenant l\rquote esprit aussi lucide, aussi p\'e9n\'e9trant que jamais\'85 Sommes-nous donc t\'e9moins d\rquote un de ces ph\'e9nom\'e8nes de somnambulisme pendant lesquels l\rquote \'e2me seule agit et domine le corps\~?
+
+\par
+\par Soudain la porte s\rquote ouvrit\~; M.\~Baleinier entra vivement.
+\par
+\par \'c0 la vue de Rodin, assis \'e0 son bureau demi-nu, les pieds sur les carreaux, le docteur s\rquote \'e9cria d\rquote un ton de reproche et d\rquote effroi\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, monseigneur\'85 mais, mon p\'e8re\'85 c\rquote est un meurtre que de laisser ce malheureux l\'e0 dans cet \'e9tat\~; s\rquote il est poss\'e9d\'e9 d\rquote un acc\'e8s de fi\'e8vre chaude, il faut l\rquote
+attacher dans son lit, et lui mettre la camisole de force.
+\par
+\par Ce disant, le docteur Baleinier s\rquote approcha vivement de Rodin et lui saisit le bras\~: il s\rquote attendait \'e0 trouver l\rquote \'e9piderme sec et glac\'e9\~; au contraire, la peau \'e9tait flexible, presque moite.
+\par
+\par Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui t\'e2ter le pouls de la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant d\rquote \'e9crire de la main droite.
+\par
+\par \endash \~Quel prodige\~! s\rquote \'e9cria le docteur Baleinier, qui comptait les pulsations du pouls de Rodin\~; depuis huit jours, et ce matin encore, le pouls \'e9tait brusque, intermittent, presque insensible, et le voici qui se rel\'e8ve, qui se r
+\'e8gle\'85 Je m\rquote y perds\'85 Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~?\'85 Je ne puis croire \'e0 ce que je vois, demanda-t-il en se tournant du c\'f4t\'e9 du p\'e8re d\rquote Aigrigny et du cardinal.
+\par
+\par \endash \~Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, d\rquote abord frapp\'e9 d\rquote une extinction de voix, a \'e9prouv\'e9 ensuite un acc\'e8s de d\'e9sespoir si violent, si furieux, caus\'e9 par de d\'e9plorables nouvelles, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qu
+\rquote un moment nous avons craint pour sa vie\'85 tandis qu\rquote au contraire le r\'e9v\'e9rend p\'e8re a eu la force d\rquote aller jusqu\rquote \'e0 ce bureau, o\'f9 il \'e9crit depuis dix minutes avec une clart\'e9 de raisonnement, une nettet\'e9 d
+\rquote expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.
+\par
+\par \endash \~Plus de doute\~! s\rquote \'e9cria le docteur, le violent acc\'e8s de d\'e9sespoir qu\rquote il a \'e9prouv\'e9 a caus\'e9 chez lui une perturbation violente qui pr\'e9pare admirablement bien la crise r\'e9active que je suis maintenant presque s
+\'fbr d\rquote obtenir par l\rquote op\'e9ration.
+\par
+\par \endash \~Persistez-vous donc \'e0 la faire\~! dit tout bas le p\'e8re d\rquote Aigrigny au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d\rquote \'e9crire.
+\par
+\par \endash \~J\rquote aurais pu h\'e9siter ce matin encore\~; mais, dispos\'e9 comme le voil\'e0, je vais profiter \'e0 l\rquote instant de cette surexcitation, qui, je le pr\'e9vois, sera suivie d\rquote un grand abattement.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, dit le cardinal, sans l\rquote op\'e9ration\'85
+\par
+\par \endash \~Cette crise si heureuse, si inesp\'e9r\'e9e, avorte\'85 et sa r\'e9action peut le tuer, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Et l\rquote avez-vous pr\'e9venu de la gravit\'e9 de l\rquote op\'e9ration\~!\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 peu pr\'e8s\'85 monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Mais il serait temps\'85 de le d\'e9cider.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur Baleinier.
+\par
+\par Et, s\rquote approchant de Rodin, qui, continuant d\rquote \'e9crire et de songer, \'e9tait rest\'e9 \'e9tranger \'e0 cet entretien tenu \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, lui dit le docteur d\rquote une voix ferme, voulez-vous dans huit jours \'eatre sur pied\~! Rodin fit un geste rempli de confiance qui signifiait\~:
+\par
+\par \endash \~Mais j\rquote y suis sur pied.
+\par
+\par \endash \~Ne vous m\'e9prenez pas, r\'e9pondit le docteur, cette crise est excellente, mais elle durera peu\~; et si nous n\rquote en profitons pas\'85 \'e0 l\rquote instant\'85 pour proc\'e9der \'e0 l\rquote op\'e9ration dont je vous ai touch\'e9
+ deux mots, ma foi\~!\'85 je vous le dis brutalement\'85 apr\'e8s une telle secousse\'85 je ne r\'e9ponds de rien.
+\par
+\par Rodin fut d\rquote autant plus frapp\'e9 de ces paroles qu\rquote il avait, une demi-heure auparavant, exp\'e9riment\'e9 le peu de dur\'e9e du }{\i mieux }{\'e9ph\'e9m\'e8re que lui avait caus\'e9 la bonne nouvelle du p\'e8re d\rquote Aigrigny, et qu
+\rquote il commen\'e7ait \'e0 sentir un redoublement d\rquote oppression \'e0 la poitrine.
+\par
+\par M.\~Baleinier, voulant d\'e9cider son malade et le croyant irr\'e9solu, ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~En un mot, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, voulez-vous vivre, oui ou non\~!
+\par
+\par Rodin \'e9crivit rapidement ces mots, qu\rquote il donna rapidement au docteur\~: \'ab\~Pour vivre\'85 je me ferais couper les quatre membres. Je suis pr\'eat \'e0 tout.\~\'bb Et il fit un mouvement pour se lever.
+\par
+\par \endash \~Je dois vous d\'e9clarer, non pour vous faire h\'e9siter, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, mais pour que votre courage ne soit pas surpris, ajouta M.\~Baleinier, que cette op\'e9ration est cruellement douloureuse\'85
+\par
+\par Rodin haussa les \'e9paules, et d\rquote une main ferme \'e9crivit\~: \'ab\~Laissez-moi la t\'eate\'85 prenez le reste\'85\~\'bb
+\par
+\par Le docteur avait lu ces mots \'e0 voix haute\~; le cardinal et le p\'e8re d\rquote Aigrigny se regard\'e8rent, frapp\'e9s de ce courage indomptable.
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous recoucher\'85 Rodin \'e9crivit\~: \'ab\~Pr\'e9parez-vous\'85 j\rquote ai \'e0 \'e9crire des ordres tr\'e8s press\'e9s, vous m\rquote avertirez au moment\~\'bb.
+\par
+\par Puis, ployant un papier qu\rquote il cacheta avec une oublie, Rodin fit signe au p\'e8re d\rquote Aigrigny de lire les mots qu\rquote il allait tracer, et qui furent ceux-ci\~: \'ab\~Envoyez \'e0 l\rquote instant cette note \'e0 l\rquote
+agent qui a adress\'e9 les lettres anonymes au mar\'e9chal Simon.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~\'c0 l\rquote heure m\'eame, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; je vais charger de ce soin une personne s\'fbre.
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, dit Baleinier \'e0 Rodin, puisque vous tenez \'e0 \'e9crire\'85 recouchez-vous\~; vous \'e9crirez sur votre lit pendant nos petits pr\'e9paratifs.
+\par
+\par Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais d\'e9j\'e0 le pronostic du docteur se r\'e9alisait\~: le j\'e9suite put \'e0 peine rester une seconde debout, et retomba sur sa chaise\'85
+ Alors il regarda le docteur Baleinier avec angoisse, et sa respiration s\rquote embarrassa de plus en plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ne vous inqui\'e9tez pas\'85 Mais il faut nous h\'e2ter\'85 Appuyez-vous sur moi et sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par Aid\'e9 de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit\~; s\rquote y \'e9tant assis sur son s\'e9ant, il montra du geste l\rquote \'e9critoire et le papier afin qu\rquote on les lui apport\'e2t\~; un buvard lui servit de pupitre, et il continua d
+\rquote \'e9crire sur ses genoux, s\rquote interrompant de temps \'e0 autre pour aspirer \'e0 grand\rquote peine comme s\rquote il e\'fbt \'e9touff\'e9, mais restant \'e9tranger \'e0 ce qui se passait autour de lui.
+\par
+\par \endash \~Mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, dit M.\~Baleinier au p\'e8re d\rquote Aigrigny, \'eates-vous capable d\rquote \'eatre un de mes aides et de m\rquote assister dans l\rquote op\'e9ration que je vais faire\~? Avez-vous cette sorte de courage-l\'e0\~?
+
+\par
+\par \endash \~Non, dit le r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~; \'e0 l\rquote arm\'e9e, je n\rquote ai, de ma vie, pu assister \'e0 une amputation\~; \'e0 la vue du sang ainsi r\'e9pandu, le c\'9cur me manque.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de sang, dit le docteur Baleinier\~; mais, du reste, c\rquote est pis encore\'85 Veuillez donc m\rquote envoyer trois de nos r\'e9v\'e9rends p\'e8res, ils me serviront d\rquote aides\~; ayez aussi l\rquote
+obligeance de prier M.\~Rousselet de venir avec ses appareils.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny sortit. Le pr\'e9lat s\rquote approcha du docteur Baleinier, et lui dit \'e0 voix basse en lui montrant Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Il est hors de danger\~?
+\par
+\par \endash \~S\rquote il r\'e9siste \'e0 l\rquote op\'e9ration, oui, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Et\'85 \'eates-vous s\'fbr qu\rquote il y r\'e9siste\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 lui, je dirais oui\~; \'e0 vous, monseigneur, je dis\~: il faut l\rquote esp\'e9rer.
+\par
+\par \endash \~Et s\rquote il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entra\'eene toujours quelques petites lenteurs.
+\par
+\par \endash \~Il est probable que son agonie durera au moins un quart d\rquote heure, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est court\'85 mais enfin il faudra s\rquote en contenter, dit le pr\'e9lat.
+\par
+\par Et il se retira aupr\'e8s d\rquote une des crois\'e9es, sur les vitres de laquelle il se mit \'e0 tambouriner innocemment du bout des doigts, en songeant aux effets de lumi\'e8re de catafalque qu\rquote il d\'e9sirait tant devoir \'e9lever \'e0 Rodin.
+
+\par
+\par \'c0 ce moment, M.\~Rousselet entra tenant une grande bo\'eete carr\'e9e sous le bras\~; il s\rquote approcha d\rquote une commode, et sur le marbre de la tablette, il disposa ses appareils.
+\par
+\par \endash \~Combien en avez-vous pr\'e9par\'e9\~? lui dit le docteur.
+\par
+\par \endash \~Six, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Quatre suffiront, mais il est bon de se pr\'e9cautionner. Le coton n\rquote est pas trop foul\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Voyez, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s bien.
+\par
+\par \endash \~Et comment va le r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~? demanda l\rquote \'e9l\'e8ve \'e0 son ma\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Hum\'85 hum\'85 r\'e9pondit tout bas le docteur, la poitrine est terriblement embarrass\'e9e, la respiration sifflante\'85 la voix toujours \'e9teinte\'85 mais enfin il y a une chance\'85
+\par
+\par \endash \~Tout ce que je crains, monsieur, c\rquote est que le r\'e9v\'e9rend p\'e8re ne r\'e9siste pas \'e0 une si affreuse douleur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est encore une chance\'85 mais, dans une position pareille, il faut tout risquer\'85 Allons, mon cher, allumez une bougie, car j\rquote entends nos aides.
+\par
+\par En effet, bient\'f4t entr\'e8rent dans la chambre, accompagnant le p\'e8re d\rquote Aigrigny, les trois congr\'e9ganistes qui, dans la matin\'e9e, se promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.
+\par
+\par Les deux vieux, \'e0 figures rubicondes et fleuries, le jeune \'e0 figure asc\'e9tique, tous trois, comme d\rquote habitude, v\'eatus de noir, portant bonnets carr\'e9s, rabats blancs, et paraissant parfaitement dispos\'e9s, d\rquote ailleurs, \'e0
+ venir en aide au docteur Baleinier pendant la redoutable op\'e9ration.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800289}{\*\bkmkstart _Toc97808025}XVIII. La torture.
+{\*\bkmkend _Toc92800289}{\*\bkmkend _Toc97808025}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\endash \~Mes r\'e9v\'e9rends p\'e8res, dit gracieusement le docteur Baleinier aux trois congr\'e9
+ganistes, je vous remercie de votre bon concours\'85 ce que vous aurez \'e0 faire sera bien simple, et, avec l\rquote aide du Seigneur, cette op\'e9ration sauvera notre cher p\'e8re Rodin.
+\par
+\par Les trois robes noires lev\'e8rent les yeux au ciel avec componction, apr\'e8s quoi elles s\rquote inclin\'e8rent comme un seul homme.
+\par
+\par Rodin, fort indiff\'e9rent \'e0 ce qui se passait autour de lui, n\rquote avait pas un instant cess\'e9 soit d\rquote \'e9crire, soit de r\'e9fl\'e9chir\'85 Cependant, de temps \'e0 autre, malgr\'e9 ce calme apparent, il avait \'e9prouv\'e9
+ une telle difficult\'e9 de respirer, que le docteur Baleinier s\rquote \'e9tait retourn\'e9 avec une grande inqui\'e9tude en entendant l\rquote esp\'e8ce de sifflement \'e9touff\'e9 qui s\rquote \'e9chappait du gosier de son malade\~; aussi, apr\'e8
+s avoir fait un signe \'e0 son \'e9l\'e8ve, le docteur s\rquote approcha de Rodin et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re\'85 voici le grand moment\'85 courage\~!\'85
+\par
+\par Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du j\'e9suite, sa figure resta impassible comme celle d\rquote un cadavre\~; seulement ses petits yeux de reptile \'e9tincel\'e8rent plus brillants encore au fond de leur sombre orbite\~
+; un instant il promena un regard assur\'e9 sur les t\'e9moins de cette sc\'e8ne\~; puis, prenant sa plume entre ses dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le pla\'e7
+a sur la table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui semblait dire\~: Je suis pr\'eat.
+\par
+\par \endash \~Il faudrait d\rquote abord \'f4ter votre gilet de laine et votre chemise, mon p\'e8re.
+\par
+\par Honte ou pudeur, Rodin h\'e9sita un instant\'85 seulement un instant\'85 car lorsque le docteur eut repris\~:
+\par
+\par \endash \~Il le faut, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~! Rodin, toujours assis dans son lit, ob\'e9it, avec l\rquote aide de M.\~Baleinier, qui ajouta, pour consoler sans doute la pudeur effarouch\'e9e du patient\~:
+\par
+\par \endash \~Nous n\rquote avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher p\'e8re, c\'f4t\'e9 gauche et c\'f4t\'e9 droit.
+\par
+\par En effet, Rodin, \'e9tendu sur le dos et toujours coiff\'e9 de son bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie ant\'e9rieure d\rquote un torse livide et jaun\'e2tre, ou plut\'f4t la cage osseuse d\rquote un squelette, car les ombres port\'e9
+es par la vive ar\'eate des c\'f4tes et des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs circulaires. Quant aux bras, on e\'fbt dit des os enroul\'e9s de grosses cordes et recouverts de parchemin tann\'e9, tant l\rquote
+affaissement musculaire donnait de relief \'e0 l\rquote ossature et aux veines.
+\par
+\par \endash \~Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur Baleinier. Puis s\rquote adressant aux trois congr\'e9ganistes\~:
+\par
+\par \endash \~Messieurs, approchez\'85 je vous l\rquote ai dit\'85 ce que vous avez \'e0 faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.
+\par
+\par Et M.\~Baleinier proc\'e9da \'e0 l\rquote installation de la chose. Ce fut fort simple, en effet. Le docteur remit \'e0 chacun de ses quatre aides une esp\'e8ce de petit tr\'e9pied d\rquote acier environ de deux pouces de diam\'e8tre sur trois de hauteur
+\~; le centre circulaire de ce tr\'e9pied \'e9tait rempli de coton tass\'e9 tr\'e8s \'e9pais\~; cet instrument se tenait de la main gauche au moyen d\rquote un manche de bois. De la main droite, chaque aide \'e9tait arm\'e9 d\rquote un petit tube
+de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur\~; \'e0 l\rquote une de ses extr\'e9mit\'e9s \'e9tait pratiqu\'e9e une embouchure destin\'e9e \'e0 recevoir les l\'e8vres du praticien, l\rquote autre bout se recourbait et s\rquote \'e9vasait, de fa\'e7on \'e0
+ pouvoir servir de couvercle au petit tr\'e9pied.
+\par
+\par Ces pr\'e9paratifs n\rquote offraient rien d\rquote effrayant. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny et le pr\'e9lat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment cette op\'e9ration pouvait \'eatre si douloureuse.
+\par
+\par Ils comprirent bient\'f4t. Le docteur Baleinier, ayant ainsi arm\'e9 ses quatre aides, les fit s\rquote approcher de Rodin, dont le lit avait \'e9t\'e9 roul\'e9 au milieu de la chambre. Deux aides se plac\'e8rent d\rquote un c\'f4t\'e9, deux de l\rquote
+autre.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez le coton\'85 placez la partie allum\'e9e sur la peau de Sa R\'e9v\'e9rence au moyen du tr\'e9pied qui contient la m\'e8che\'85 recouvrez le tr\'e9pied avec la partie \'e9vas\'e9
+e de vos tuyaux, puis soufflez par l\rquote embouchure afin d\rquote aviver le feu\'85 C\rquote est tr\'e8s simple, comme vous le voyez.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait en effet d\rquote une ing\'e9nuit\'e9 patriarcale et primitive. Quatre m\'e8ches de coton enflamm\'e9, mais dispos\'e9 de fa\'e7on \'e0 ne br\'fbler qu\rquote \'e0 petit feu, furent appliqu\'e9es \'e0 droite et \'e0
+ gauche de la poitrine de Rodin\'85 Ceci s\rquote appelle vulgairement des moxas. Le tour est fait, lorsque toute l\rquote \'e9paisseur de la peau est ainsi lentement br\'fbl\'e9e\'85 cela dure de sept \'e0 huit minutes. On pr\'e9tend qu\rquote
+une amputation n\rquote est rien aupr\'e8s de cela.
+\par
+\par Rodin avait suivi les pr\'e9paratifs de l\rquote op\'e9ration avec une intr\'e9pide curiosit\'e9\~; mais, au premier contact de ces quatre brasiers d\'e9vorants, il se dressa et se tordit comme un serpent, sans pouvoir pousser un cri, car il \'e9tait muet
+\~; l\rquote expansion de la douleur lui \'e9tait m\'eame interdite.
+\par
+\par Les quatre aides ayant n\'e9cessairement d\'e9rang\'e9 leurs appareils au brusque mouvement de Rodin, ce fut \'e0 recommencer.
+\par
+\par \endash \~Du courage, mon cher p\'e8re\~! offrez ces souffrances au Seigneur\'85 il les agr\'e9era, dit le docteur Baleinier d\rquote un ton patelin\~; je vous ai pr\'e9venu\'85 cette op\'e9ration est tr\'e8
+s douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c\rquote est tout dire. Allons\'85 vous qui avez montr\'e9 jusqu\rquote ici tant de r\'e9solution, n\rquote en manquez pas au moment d\'e9cisif.
+\par
+\par Rodin avait ferm\'e9 les yeux\~; vaincu par cette premi\'e8re surprise de la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d\rquote un air presque confus de s\rquote \'eatre montr\'e9 si faible. Et pourtant, \'e0 droite et \'e0
+ gauche de sa poitrine, on voyait d\'e9j\'e0 quatre larges escarres d\rquote un roux saignant\'85 tant les br\'fblures avaient \'e9t\'e9 aigu\'ebs et profondes\'85
+\par
+\par Au moment o\'f9 il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin fit signe, en montrant l\rquote encrier, qu\rquote il voulait \'e9crire. On pouvait lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin \'e9crivit ce qui suit, comme par r\'e9
+miniscence\~:
+\par
+\par \'ab\~Il vaut mieux ne pas perdre de temps\'85 Faites tout de suite pr\'e9venir le baron Tripeaud du mandat d\rquote amener lanc\'e9 contre son factotum L\'e9onard, afin qu\rquote il avise.\~\'bb
+\par
+\par Cette note \'e9crite, le j\'e9suite la donna au docteur Baleinier, en lui faisant signe de la remettre au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; celui-ci, aussi frapp\'e9 que le docteur et le cardinal d\rquote une pareille pr\'e9sence d\rquote esprit au milieu de
+ si atroces douleurs, resta un moment stup\'e9fait. Rodin, les yeux impatiemment fix\'e9s sur le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, semblait attendre avec impatience qu\rquote il sort\'eet de la chambre pour aller ex\'e9cuter ses ordres. Le docteur, devinant la pens
+\'e9e de Rodin, dit un mot au p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui sortit.
+\par
+\par \endash \~Allons, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, dit le docteur \'e0 Rodin, c\rquote est \'e0 recommencer\~; cette fois ne bougez pas, vous \'eates au fait\'85 Rodin ne r\'e9pondit pas, joignit ses mains sur sa t\'eate, offrit sa poitrine et ferma les yeux.
+
+\par
+\par C\rquote \'e9tait un spectacle \'e9trange, lugubre, presque fantastique. Ces trois pr\'eatres, v\'eatus de longues robes noires, pench\'e9s sur ce corps r\'e9duit presque \'e0 l\rquote \'e9tat de cadavre, leurs l\'e8vres coll\'e9es \'e0
+ ces trompes qui aboutissaient \'e0 la poitrine du patient, semblaient pomper son sang ou l\rquote infibuler par quelque charme magique\'85 Une odeur de chair br\'fbl\'e9e, naus\'e9abonde, p\'e9n\'e9trante, commen\'e7a \'e0 se r\'e9
+pandre dans la chambre silencieuse\'85 et chaque aide entendit sous le tr\'e9pied fumant une l\'e9g\'e8re cr\'e9pitation\'85 C\rquote \'e9tait la peau de Rodin qui se fendait sous l\rquote action du feu et se crevassait en quatre endroits diff\'e9
+rents de sa poitrine. La sueur ruisselait de son visage livide, qu\rquote elle rendait luisant\~; quelques m\'e8ches de cheveux gris, raides et humides, se collaient \'e0 ses tempes. Parfois telle \'e9tait l
+a violence de ses spasmes, que sur ses bras raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes pr\'eates \'e0 se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant d\rquote intr\'e9pide r\'e9signation que le sauvage dont la gloire consiste
+\'e0 m\'e9priser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans l\rquote espoir\'85 nous dirions presque dans la certitude de vivre\'85 Telle \'e9tait la trempe de ce caract\'e8re indomptable, la toute-puissance de cet esprit \'e9nergique, qu
+\rquote au milieu m\'eame de tourments indicibles son id\'e9e fixe ne l\rquote abandonna pas\'85 Pendant les rares intermittences que lui laissait la souffrance, souvent in\'e9gale, m\'eame \'e0 ce degr\'e9 d\rquote intensit\'e9, Rodin songeait \'e0 l
+\rquote affaire Rennepont, calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes, sentant qu\rquote il n\rquote y avait pas une minute \'e0 perdre.
+\par
+\par Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, \'e9piait avec une profonde attention et les effets de la douleur et la r\'e9action salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet, respirer d\'e9j\'e0 un peu plus librement.
+\par
+\par Soudain Rodin porta sa main \'e0 son front comme frapp\'e9 d\rquote une inspiration subite, tourna vivement sa t\'eate vers M.\~Baleinier, et lui demanda par signe de faire un moment suspendre l\rquote op\'e9ration.
+\par
+\par \endash \~Je dois vous avertir, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, r\'e9pondit le docteur, qu\rquote elle est plus d\rquote \'e0 moiti\'e9 termin\'e9e, et que, si on l\rquote interrompt, la reprise vous para\'eetra plus douloureuse encore\'85
+\par
+\par Rodin fit signe que peu lui importait et qu\rquote il voulait \'e9crire.
+\par
+\par \endash \~Messieurs\'85 suspendez un moment, dit le docteur Baleinier\~; ne retirez pas les moxas\'85 mais n\rquote avivez plus le feu.
+\par
+\par C\rquote est-\'e0-dire que le feu allait br\'fbler doucement sur la peau du patient, au lieu de br\'fbler vif. Malgr\'e9 cette douleur moins atroce, mais toujours aigu\'eb, profonde, Rodin, rest\'e9 couch\'e9 sur le dos, se mit en devoir d\rquote \'e9c
+rire\~; par sa position, il fut forc\'e9 de prendre le buvard de la main gauche\~; de l\rquote \'e9lever \'e0 la hauteur de ses yeux, et d\rquote \'e9crire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur un premier feuillet, il tra\'e7
+a quelques signes alphab\'e9tiques d\rquote un chiffre qu\rquote il s\rquote \'e9tait compos\'e9 pour lui seul afin de noter certaines choses secr\'e8tes. Peu d\rquote instants auparavant, au milieu de ses tortures, une id\'e9e lumineuse lui \'e9
+tait soudain venue\~; il la croyait bonne, et il la notait, craignant de l\rquote oublier au milieu de ses souffrances, quoiqu\rquote il se f\'fbt interrompu deux ou trois fois\~; car si la peau ne br\'fblait plus qu\rquote \'e0 petit feu, elle n\rquote
+en br\'fblait pas moins\~; Rodin continua d\rquote \'e9crire\~; sur un autre feuillet, il tra\'e7a les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent aussit\'f4t remis au p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \'ab\~Envoyez \'e0 l\rquote instant B. aupr\'e8s de Faringhea, dont il recevra le rapport sur les \'e9v\'e9nements de ces derniers jours, au sujet du prince Djalma\~; B. reviendra imm\'e9diatement ici avec ce renseignement.\~\'bb
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny s\rquote empressa de sortir pour donner ce nouvel ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du th\'e9\'e2tre de l\rquote op\'e9ration, car, malgr\'e9 la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait fort \'e0
+ voir partiellement r\'f4tir le j\'e9suite, auquel il gardait une rancune de pr\'eatre italien.
+\par
+\par \endash \~Allons, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re, dit le docteur \'e0 Rodin, continuez d\rquote \'eatre aussi admirablement courageux\~; votre poitrine se d\'e9gage\'85 Vous allez avoir encore un rude moment \'e0 passer\'85 et puis apr\'e8s, bon espoir\'85
+
+\par
+\par Le patient se remit en place. Au moment o\'f9 le p\'e8re d\rquote Aigrigny rentra, Rodin l\rquote interrogea du regard\~; le r\'e9v\'e9rend p\'e8re lui r\'e9pondit par un signe affirmatif.
+\par
+\par Au signe du docteur, les quatre aides approch\'e8rent leurs l\'e8vres des tubes et recommenc\'e8rent \'e0 aviver le feu d\rquote un souffle pr\'e9cipit\'e9. Cette recrudescence de torture fut si f\'e9roce que, malgr\'e9 son empire sur lui-m\'ea
+me, Rodin grin\'e7a des dents \'e0 se les briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine qui palpitait sous le brasier, qu\rquote ensuite d\rquote un spasme violent il s\rquote \'e9chappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible
+\'85 mais libre\'85 mais sonore, mais retentissant.
+\par
+\par \endash \~La poitrine est d\'e9gag\'e9e, s\rquote \'e9cria le docteur Baleinier triomphant\~: il est sauv\'e9\'85 les poumons fonctionnent\'85 la voix revient\'85 la voix est revenue\'85 Soufflez, messieurs, soufflez\'85 et vous, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8
+re, dit-il joyeusement \'e0 Rodin, si vous le pouvez, criez\'85 hurlez\'85 ne vous g\'eanez pas\'85 je serai ravi de vous entendre, et cela vous soulagera\'85 Courage, maintenant\'85 je r\'e9ponds de vous, c\rquote est une cure merveilleuse\'85
+ je la publierai, je la crierai \'e0 son de trompe\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Permettez, docteur, dit tout bas le p\'e8re d\rquote Aigrigny en se rapprochant vivement de M.\~Baleinier\~; monseigneur est t\'e9moin que j\rquote ai retenu d\rquote avance la publication de ce fait, qui passera\'85 comme il le peut v\'e9
+ritablement\'85 pour un miracle.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, r\'e9pondit s\'e8chement le docteur Baleinier, qui tenait \'e0 ses \'9cuvres.
+\par
+\par En entendant dire qu\rquote il \'e9tait sauv\'e9, Rodin, quoique ses souffrances fussent peut-\'eatre les plus vives qu\rquote il e\'fbt encore ressenties, car le feu arrivait \'e0 la derni\'e8re couche de l\rquote \'e9piderme, Rodin fut r\'e9
+ellement beau, d\rquote une beaut\'e9 infernale. \'c0 travers la p\'e9nible contraction de ses traits \'e9clatait l\rquote orgueil d\rquote un farouche triomphe\~; on voyait que ce monstre se sentait redevenir fort et puissant, et qu\rquote
+il avait conscience des maux terribles que sa funeste r\'e9surrection allait causer\'85
+\par
+\par Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le d\'e9vorait, il pronon\'e7a ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de plus en plus libre et d\'e9gag\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Je le disais\'85 bien\'85 moi, que je vivrais\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et vous disiez vrai\~! s\rquote \'e9cria le docteur en t\'e2tant le pouls de Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, r\'e9gl\'e9, les poumons libres. La r\'e9action est compl\'e8te\~; vous \'eates sauv\'e9\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment, les derniers brins de coton avaient br\'fbl\'e9\~; on retira les tr\'e9pieds, et l\rquote on vit sur la poitrine osseuse et d\'e9charn\'e9e de Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonis\'e9
+e, fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive\'85 Par suite de l\rquote un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait d\'e9rang\'e9 le tr\'e9pied, une de ces br\'fblures s\rquote \'e9tait plus \'e9
+tendue que les autres et offrait pour ainsi dire un double cercle noir\'e2tre et br\'fbl\'e9.
+\par
+\par Rodin baissa les yeux sur ses plaies\~; apr\'e8s quelques secondes de contemplation silencieuse, un \'e9trange sourire brida ses l\'e8vres. Alors, sans changer de position, mais jetant de c\'f4t\'e9 sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny un regard d\rquote
+intelligence impossible \'e0 peindre, il lui dit, en comptant lentement une \'e0 une ses plaies du bout de son doigt \'e0 ongle plat et sordide\~:
+\par
+\par \endash \~P\'e8re d\rquote Aigrigny\'85 quel pr\'e9sage\~!\'85 voyez donc\~!\'85 Un Rennepont\'85 deux Rennepont\'85 trois Rennepont\'85 quatre Rennepont\'85 Puis, s\rquote interrompant\~: O\'f9 est donc le cinqui\'e8me\~? Ah\~!\'85 ici\'85
+ cette plaie compte pour deux\'85 elle est jumelle.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super
+\chftn }{ Jacques Rennepont \'e9tant mort, et Gabriel \'e9tant en dehors des int\'e9r\'eats par sa donation r\'e9gularis\'e9e, il ne restait que cinq personnes de la famille\~: Rose et Blanche, Djalma, Adrienne et M.\~Hardy.}}}{
+\par
+\par Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces myst\'e9rieuses et sinistres paroles, que Rodin compl\'e9ta bient\'f4t par une allusion terrible en s\rquote \'e9criant d\rquote une voix proph\'e9tique et d
+\rquote un air inspir\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, je le dis, la race de l\rquote impie sera r\'e9duite en poussi\'e8re, comme les lambeaux de ma chair viennent d\rquote \'eatre r\'e9duits en cendres\'85 Je le dis\'85 cela sera\'85 car j\rquote ai voulu vivre\'85 je vis.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800290}{\*\bkmkstart _Toc97808026}XIX. Vice et vertu.
+{\*\bkmkend _Toc92800290}{\*\bkmkend _Toc97808026}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Deux jours se sont pass\'e9s depuis que Rodin a \'e9t\'e9 miraculeusement rappel\'e9 \'e0 la vie. Le lecteur n
+\rquote a peut-\'eatre pas oubli\'e9 la maison de la rue Clovis, o\'f9 le r\'e9v\'e9rend p\'e8re avait un pied-\'e0-terre, et o\'f9 se trouvait aussi le logement de Phil\'e9mon, habit\'e9 par Rose-Pompon.
+\par
+\par Il est environ trois heures de l\rquote apr\'e8s-midi\~; un vif rayon de lumi\'e8re, p\'e9n\'e9trant \'e0 travers un trou rond pratiqu\'e9 au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occup\'e9e par la m\'e8re Ars\'e8ne, la fruiti\'e8
+re-charbonni\'e8re, forme un brusque contraste avec les t\'e9n\'e8bres de cette esp\'e8ce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre\'85 Au milieu des falourdes, des l\'e9gumes fl\'e9tris, tout \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote
+un grand tas de charbon, est un mauvais grabat\~; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d\rquote un cadavre. C\rquote est le corps de la m\'e8re Ars\'e8ne\~; atteinte de chol\'e9ra, elle a succomb\'e9 depuis la surveille\~
+: les enterrements \'e9tant tr\'e8s nombreux, ses restes n\rquote ont pas encore pu \'eatre enlev\'e9s.
+\par
+\par La rue Clovis est alors presque d\'e9serte\~; il r\'e8gne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est\~; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque\'85 ce sont des rats
+\'e9normes qui vont et viennent sur le monceau de charbon.
+\par
+\par Soudain, un bruit l\'e9ger se fait entendre\~; aussit\'f4t ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On t\'e2chait de forcer la porte qui de l\rquote all\'e9e communiquait dans la boutique\~; cette porte offrait d\rquote
+ailleurs peu de r\'e9sistance\~; au bout d\rquote un instant, sa mauvaise serrure c\'e9da, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l\rquote obscurit\'e9 de cette cave humide et glac\'e9e. Apr\'e8s une minute d\rquote h\'e9
+sitation, cette femme s\rquote avan\'e7a\~; le rayon lumineux \'e9claire les traits de la reine Bacchanal\~; elle s\rquote approche peu \'e0 peu de la couche fun\'e8bre.
+\par
+\par Depuis la mort de Jacques, l\rquote alt\'e9ration des traits de C\'e9physe avait encore augment\'e9\~; d\rquote une p\'e2leur effrayante, ses beaux cheveux noirs en d\'e9sordre, les jambes et les pieds nus, elle \'e9tait \'e0 peine v\'eatue d\rquote
+un mauvais jupon rapi\'e9c\'e9 et d\rquote un mouchoir de cou en lambeaux. Arriv\'e9e aupr\'e8s du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d\rquote une assurance presque farouche sur le linceul\'85 Tout \'e0
+ coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agit\'e9 le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu\rquote \'e0 la t\'eate de la morte\'85 Bient\'f4t la vue d\rquote un rat qui s\rquote
+enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l\rquote agitation du suaire. C\'e9physe, rassur\'e9e, se mit \'e0 chercher et \'e0 rassembler pr\'e9cipitamment divers objets, comme si elle e\'fbt craint d\rquote \'eatre surprise dans cette mis\'e9
+rable boutique. Elle s\rquote empara d\rquote abord d\rquote un panier, et le remplit de charbon\~; apr\'e8s avoir encore regard\'e9 de c\'f4t\'e9 et d\rquote autre, elle d\'e9couvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un \'e9
+lan de joie sinistre.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas tout\'85 ce n\rquote est pas tout, disait C\'e9physe en cherchant de nouveau autour d\rquote elle d\rquote un air inquiet.
+\par
+\par Enfin elle avisa aupr\'e8s du petit po\'eale de fonte une bo\'eete de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle pla\'e7a ces objets sur le panier, le souleva d\rquote une main, et de l\rquote autre emporta le fourneau. En passant aupr\'e8
+s du corps de la pauvre charbonni\'e8re, C\'e9physe dit avec un sourire \'e9trange\~: Je vous vole, ma pauvre m\'e8re Ars\'e8ne, mais mon vol ne me profitera gu\'e8re.
+\par
+\par C\'e9physe sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu\rquote elle put, suivit l\rquote all\'e9e et traversa la petite cour qui s\'e9parait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-\'e0-terre.
+\par
+\par Sauf les fen\'eatres de l\rquote appartement de Phil\'e9mon, sur l\rquote appui desquelles Rose-Pompon, perch\'e9e comme un oiseau, avait tant de fois gazouill\'e9 }{\i son }{B\'e9ranger, les autres crois\'e9es de cette maison \'e9taient ouvertes\~
+; au premier et au second \'e9tage il y avait des morts\~; comme tant d\rquote autres, ils attendaient la charrette o\'f9 l\rquote on entassait les cercueils.
+\par
+\par La reine Bacchanal gagna l\rquote escalier qui conduisait aux chambres nagu\'e8re occup\'e9es par Rodin\~; arriv\'e9e \'e0 leur palier, elle monta un petit escalier d\'e9labr\'e9, raide comme une \'e9
+chelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte \'e0 demi pourrie d\rquote une mansarde situ\'e9e sous les combles.
+\par
+\par Cette maison \'e9tait tellement d\'e9labr\'e9e, qu\rquote en plusieurs endroits, la toiture, perc\'e9e \'e0 jour, laissait, lorsqu\rquote il pleuvait, p\'e9n\'e9trer la pluie dans ce r\'e9duit \'e0 peine large de dix pieds carr\'e9s, et \'e9clair\'e9
+ par une fen\'eatre mansard\'e9e. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur d\'e9grad\'e9, sur le carreau, une vieille paillasse \'e9ventr\'e9e, d\rquote o\'f9 sortaient quelques brins de paille\~; \'e0 c\'f4t\'e9 de cette couche, une petite cafeti
+\'e8re de fa\'efence \'e9gueul\'e9e, contenant un peu d\rquote eau.
+\par
+\par La Mayeux, v\'eatue de haillons, \'e9tait assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage cach\'e9 entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque C\'e9physe rentra, la s\'9cur adoptive d\rquote Agricol releva la t\'eate\~; son p\'e2
+le et doux visage semblait encore amaigri, encore creus\'e9 par la souffrance, par le chagrin, par la mis\'e8re\~: ses yeux caves, rougis par les larmes, s\rquote attach\'e8rent sur sa s\'9cur avec une expression de m\'e9lancolique tendresse.
+\par
+\par \endash \~S\'9cur\'85 j\rquote ai ce qu\rquote il nous faut, dit C\'e9physe d\rquote une voix sourde et br\'e8ve. Dans ce panier, il y a la fin de nos mis\'e8res.
+\par
+\par Puis, montrant \'e0 la Mayeux les objets qu\rquote elle venait de d\'e9poser sur le carreau, elle ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Pour la premi\'e8re fois de ma vie\'85 j\rquote ai\'85 vol\'e9\'85 et cela m\rquote a fait honte et peur\'85 D\'e9cid\'e9ment, je ne suis faite ni pour \'eatre voleuse ni pour \'eatre pis encore. C\rquote
+est dommage, ajouta-t-elle en se prenant \'e0 sourire d\rquote un air sardonique.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence, la Mayeux dit \'e0 sa s\'9cur avec une expression navrante\~:
+\par
+\par \endash \~C\'e9physe\'85 ma bonne C\'e9physe\'85 tu veux donc absolument mourir\~?
+\par
+\par \endash \~Comment h\'e9siter\~! r\'e9pondit C\'e9physe d\rquote une voix ferme. Voyons, s\'9cur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte\~: quand m\'eame je pourrais oublier ma honte et le m\'e9pris de Jacques mourant, que me reste-t-il\~
+? Deux partis \'e0 prendre\~: le premier, redevenir honn\'eate et travailler. Eh bien, tu le sais, malgr\'e9 ma bonne volont\'e9
+, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre\'85 c\rquote est-\'e0-dire mourir \'e0 petit feu \'e0
+ force de privations, je connais \'e7a\'85 j\rquote aime mieux mourir tout d\rquote un coup\'85 L\rquote autre parti serait de continuer, pour vivre, le m\'e9tier inf\'e2me dont j\rquote ai essay\'e9 une fois\'85 et je ne veux pas\'85 c\rquote
+est plus fort que moi\'85 Franchement, s\'9cur entre une affreuse mis\'e8re, l\rquote infamie ou la mort, le choix peut-il \'eatre douteux\~? r\'e9ponds.
+\par
+\par Puis se reprenant aussit\'f4t sans laisser parler la Mayeux, C\'e9physe ajouta d\rquote une voix br\'e8ve et saccad\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~D\rquote ailleurs, \'e0 quoi bon discuter\~?\'85 je suis d\'e9cid\'e9e\~; rien au monde ne m\rquote emp\'eacherait d\rquote en finir, puisque toi\'85 toi\'85 s\'9cur ch\'e9rie, tout ce que tu as pu obtenir\'85 de moi\'85 c\rquote
+est un retard de quelques jours\'85 esp\'e9rant que le chol\'e9ra nous \'e9pargnerait la peine\'85 Pour te faire plaisir, j\rquote y consens\~: le chol\'e9ra vient\'85 tue tout dans la maison\'85 et nous laisse\'85
+ Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-m\'eame, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d\rquote un air sardonique.
+\par
+\par Puis elle reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Et d\rquote ailleurs, toi qui parles, pauvre s\'9cur\'85 tu en as aussi envie que moi\'85 d\rquote en finir\'85 avec la vie.
+\par
+\par \endash \~Cela est vrai, C\'e9physe, r\'e9pondit la Mayeux, qui semblait accabl\'e9e. Mais\'85 seule\'85 on n\rquote est responsable que de soi\'85 et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c\rquote est \'ea
+tre complice de ta mort.
+\par
+\par \endash \~Aimes-tu mieux en finir\'85 moi de mon c\'f4t\'e9\'85 toi du tien\~?\'85 Ce sera gai\'85 dit C\'e9physe, montrant dans ce moment terrible cette esp\'e8ce d\rquote ironie am\'e8re, d\'e9sesp\'e9r\'e9e, plus fr\'e9quente qu\rquote
+on ne le croit au milieu des pr\'e9occupations mortelles.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! non\'85 non\'85 dit la Mayeux avec effroi, pas seule\'85 Oh\~! je ne veux pas mourir seule.
+\par
+\par \endash \~Tu le vois donc bien, s\'9cur ch\'e9rie\'85 nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta C\'e9physe d\rquote une voix \'e9mue, j\rquote ai parfois le c\'9cur bris\'e9 quand je songe que tu veux mourir comme moi\'85
+\par
+\par \endash \~\'c9go\'efste\~! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d\rquote aimer la vie\~? quel vide laisserai-je apr\'e8s moi\~?
+\par
+\par \endash \~Mais toi, s\'9cur, reprit C\'e9physe, tu es une pauvre martyre\'85 Les pr\'eatres parlent de saintes\~! en est-il seulement une qui te vaille\~?\'85 et pourtant, tu veux mourir comme moi\'85 qui ai toujours \'e9t\'e9
+ aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable\'85 que tu as \'e9t\'e9 laborieuse et d\'e9vou\'e9e \'e0 tout ce qui souffrait\'85 Qu\rquote est-ce que tu veux que je te dise\~? c\rquote est vrai, pourtant, cela\~! toi\'85 un ange
+ sur la terre, tu vas mourir aussi d\'e9sesp\'e9r\'e9e que moi\'85 qui suis maintenant aussi d\'e9grad\'e9e qu\rquote une femme peut l\rquote \'eatre, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange, reprit la Mayeux, pensive. Parties du m\'eame point, nous avons suivi des routes oppos\'e9es\'85 et nous voici arriv\'e9es au m\'eame but\~: le d\'e9go\'fbt de l\rquote existence\'85 Pour toi, pauvre s\'9c
+ur, il y a quelques jours encore\~; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, \'e0 cette heure, aussi pesante qu\rquote elle l\rquote est pour moi, triste et ch\'e9tive cr\'e9ature\'85 Apr\'e8s tout, j\rquote
+ai accompli jusqu\rquote \'e0 la fin ce qui \'e9tait pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur\~; Agricol n\rquote a plus besoin de moi\'85 il est mari\'e9\'85 il aime, il est aim\'e9\'85 son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n\rquote
+a rien \'e0 d\'e9sirer. Belle, riche, heureuse, j\rquote ai fait pour elle ce qu\rquote une pauvre cr\'e9ature de ma sorte pouvait faire\'85 Ceux qui ont \'e9t\'e9 bons pour moi sont heureux\~; qu\rquote est-ce que cela fait maintenant que j\rquote
+aille me reposer\~!\'85 je suis si lasse\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Pauvre s\'9cur, dit C\'e9physe avec une \'e9motion touchante qui d\'e9tendit ses traits contract\'e9s, quand je songe que, sans m\rquote en pr\'e9venir, et malgr\'e9 ta r\'e9solution de ne jamais retourner chez cette g\'e9n\'e9
+reuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te tra\'eener, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour t\'e2cher de l\rquote int\'e9resser \'e0 mon sort\'85 oui, mourante\'85 puisque les forces t\rquote ont manqu\'e9 aux Champs-
+\'c9lys\'e9es\~!
+\par
+\par \endash \~Et quand j\rquote ai pu me rendre enfin \'e0 l\rquote h\'f4tel de Mlle de Cardoville, elle \'e9tait malheureusement absente\~!\'85 oh\~! bien malheureusement, r\'e9p\'e9ta la Mayeux en regardant C\'e9
+physe avec douleur, car, le lendemain, voyant cette derni\'e8re ressource nous manquer\'85 pensant encore plus \'e0 moi qu\rquote \'e0 toi, voulant \'e0 tout prix nous procurer du pain\'85
+\par
+\par La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en fr\'e9missant.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! j\rquote ai \'e9t\'e9 me vendre comme tant d\rquote autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas\'85 et que la faim crie trop fort\'85 r\'e9pondit C\'e9physe d\rquote une voix saccad\'e9e\~
+; seulement au lieu de vivre de ma honte\'85 comme tant d\rquote autres en vivent\'85 moi, j\rquote en meurs\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre C\'e9physe, parce que tu as du c\'9cur\'85 tu ne l\rquote aurais pas connue si j\rquote avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait r\'e9pondu \'e0 la lettre que j\rquote
+avais demand\'e9 la permission de lui \'e9crire chez son concierge\~; mais, son silence me le prouve, elle est justement bless\'e9e de mon brusque d\'e9part de chez elle\'85 je le con\'e7ois\'85 elle a d\'fb l\rquote attribuer \'e0 une noire ingratitude
+\'85 oui\'85 car, pour qu\rquote elle n\rquote ait pas daign\'e9 me r\'e9pondre\'85 il faut qu\rquote elle soit bien bless\'e9e\'85 et elle a le droit de l\rquote \'eatre\'85 Aussi n\rquote ai-je pas eu le courage d\rquote oser lui \'e9
+crire une seconde fois\'85 cela e\'fbt \'e9t\'e9 inutile, j\rquote en suis s\'fbre\'85 Bonne et \'e9quitable comme elle l\rquote est\'85 ses refus sont inexorables lorsqu\rquote elle les croit m\'e9rit\'e9s\'85 et puis, d\rquote ailleurs, \'e0 quoi bon\~!
+\'85 il \'e9tait trop tard\'85 tu \'e9tais d\'e9cid\'e9e \'e0 en finir\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! bien d\'e9cid\'e9e\~!\'85 car mon infamie me rongeait le c\'9cur\'85 et Jacques \'e9tait mort dans mes bras en me m\'e9prisant\'85 et je l\rquote aimais, vois-tu, ajouta C\'e9physe avec une exaltation passionn\'e9e, je l\rquote
+aimais comme on n\rquote aime qu\rquote une fois dans la vie\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Que notre sort s\rquote accomplisse donc\~!\'85 dit la Mayeux, pensive\'85
+\par
+\par \endash \~Et la cause de ton d\'e9part de chez Mlle de Cardoville, s\'9cur, tu ne me l\rquote as jamais dite\'85 reprit C\'e9physe apr\'e8s un moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Ce sera le seul secret que j\rquote emporterai avec moi, ma bonne C\'e9physe, dit la Mayeux en baissant les yeux.
+\par
+\par Et elle songeait avec une joie am\'e8re que bient\'f4t elle serait d\'e9livr\'e9e de cette crainte qui avait empoisonn\'e9 les derniers jours de sa triste vie\~:
+\par
+\par }{\i Se retrouver en face d\rquote Agricol\'85 instruit du funeste et ridicule amour qu\rquote elle ressentait pour lui\'85}{
+\par
+\par Car, il faut le dire, cet amour fatal, d\'e9sesp\'e9r\'e9, \'e9tait une des causes du suicide de cette infortun\'e9e\~; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes\~; quoiqu
+\rquote elle ne dout\'e2t pas de la g\'e9n\'e9rosit\'e9, du bon c\'9cur d\rquote Agricol, elle se d\'e9fiait tant d\rquote elle-m\'eame, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l\rquote extr\'e9mit\'e9 o
+\'f9 elle et C\'e9physe s\rquote \'e9taient trouv\'e9es r\'e9duites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l\rquote aurait forc\'e9e d\rquote affronter le regard d\rquote Agricol\'85 pour lui demander aide et secours.
+
+\par
+\par Sans doute, la Mayeux e\'fbt autrement envisag\'e9 sa position si son esprit n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 troubl\'e9 par cette sorte de vertige dont les caract\'e8res les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe d\'e9
+passe toutes les bornes\~; mais la mis\'e8re, mais la faim, mais l\rquote influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des id\'e9es de suicide de C\'e9physe\~; mais la lassitude d\rquote une vie depuis si longtemps vou\'e9e \'e0
+ la douleur, aux mortifications, port\'e8rent le dernier coup \'e0 la raison de la Mayeux\~; apr\'e8s avoir longtemps lutt\'e9 contre le funeste dessein de sa s\'9cur, la pauvre cr\'e9ature, accabl\'e9e, an\'e9
+antie, finit par vouloir partager le sort de C\'e9physe, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi penses-tu, s\'9cur\~? dit C\'e9physe, \'e9tonn\'e9e du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Je pense \'e0 la cause qui m\rquote a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer \'e0 ses yeux pour une ingrate\'85 Enfin, puisse cette fatalit\'e9 qui m\rquote a chass\'e9e de chez elle n\rquote avoir pas d\rquote
+autres victimes que nous\~; puisse mon d\'e9vouement, si obscur, si infime qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9, ne jamais manquer \'e0 celle qui a tendu sa noble main \'e0 la pauvre ouvri\'e8re et l\rquote a appel\'e9e sa }{\i s\'9cur\'85 }{puisse-t-elle \'ea
+tre heureuse, oh\~! \'e0 tout jamais heureuse\~! dit la Mayeux en joignant les mains avec l\rquote ardeur d\rquote une invocation sinc\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Cela est beau\'85 s\'9cur\'85 un tel v\'9cu dans ce moment\~! dit C\'e9physe.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j\rquote aimais, j\rquote admirais cette merveille d\rquote esprit, de c\'9cur et de beaut\'e9 id\'e9ale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s\rquote est r\'e9v
+\'e9l\'e9e dans une \'9cuvre plus adorable et plus pure\'85 une de mes derni\'e8res pens\'e9es aura du moins \'e9t\'e9 pour elle.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 tu auras aim\'e9 et respect\'e9 ta g\'e9n\'e9reuse protectrice jusqu\rquote \'e0 la fin\'85
+\par
+\par \endash \~Jusqu\rquote \'e0 la fin\'85 dit la Mayeux apr\'e8s un moment de silence. C\rquote est vrai\'85 tu as raison\'85 c\rquote est la fin\'85 bient\'f4t\'85 dans un instant, tout sera termin\'e9\'85 Vois donc avec quel calme nous parlons de\'85
+ de ce qui en \'e9pouvante tant d\rquote autres\~!
+\par
+\par \endash \~S\'9cur, nous sommes calmes, parce que nous sommes d\'e9cid\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Bien d\'e9cid\'e9es, C\'e9physe\~? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et p\'e9n\'e9trant sur sa s\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui\'85 puisses-tu l\rquote \'eatre autant que moi\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Sois tranquille\'85 si je retardais de jour en jour le moment d\rquote en finir, r\'e9pondit la Mayeux, c\rquote est que je voulais toujours te laisser le temps de r\'e9fl\'e9chir\'85 car, pour moi\'85
+\par
+\par La Mayeux n\rquote acheva pas, mais elle fit un signe de t\'eate d\rquote une tristesse d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 s\'9cur\'85 embrassons-nous, dit C\'e9physe, et du courage\~!
+\par
+\par La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa s\'9cur\'85 Toutes deux se tinrent longtemps embrass\'e9es\'85 Il y eut quelques secondes d\rquote un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux s\'9c
+urs, car alors seulement elles se mirent \'e0 pleurer.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~! s\rquote aimer ainsi\'85 et se quitter\'85 pour jamais, dit C\'e9physe, c\rquote est bien cruel\~!\'85 pourtant.
+\par
+\par \endash \~Se quitter\~!\'85 s\rquote \'e9cria la Mayeux\'85 et son p\'e2le et doux visage inond\'e9 de larmes resplendit tout \'e0 coup d\rquote une divine esp\'e9rance\~; se quitter, s\'9cur, oh\~! non, non. Ce qui me rend calme\'85 vois-tu\'85 c\rquote
+est que je sens l\'e0, au fond du c\'9cur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur o\'f9 une vie meilleure nous attend\~! Dieu\'85 si grand, si cl\'e9ment, si prodigue, si bon, n\rquote a pas voulu, lui, que ses cr\'e9atures fussent \'e0
+ jamais malheureuses, mais quelques hommes \'e9go\'efstes, d\'e9naturant son \'9cuvre, r\'e9duisent leurs fr\'e8res \'e0 la mis\'e8re et au d\'e9sespoir\'85 Plaignons les m\'e9chants et laissons-les\'85 Viens l\'e0-haut, s\'9cur\'85 les hommes n\rquote
+y sont rien, Dieu y r\'e8gne\'85 viens l\'e0-haut, s\'9cur\~; on y est mieux\'85 partons vite\'85 car il est tard.
+\par
+\par Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commen\'e7aient \'e0 empourprer les carreaux de la fen\'eatre.
+\par
+\par C\'e9physe, entra\'een\'e9e par la religieuse exaltation de sa s\'9cur, dont les traits, pour ainsi dire transfigur\'e9s par l\rquote espoir d\rquote une d\'e9livrance prochaine, brillaient doucement color\'e9s par les rayons du soleil couchant, C\'e9
+physe saisit les deux mains de sa s\'9cur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! ma s\'9cur, comme tu es belle ainsi\~!
+\par
+\par \endash \~La beaut\'e9 me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement.
+\par
+\par \endash \~Non, s\'9cur, car tu parais si heureuse\'85 que les derniers scrupules que j\rquote avais encore pour toi s\rquote effacent tout \'e0 fait.
+\par
+\par \endash \~Alors, d\'e9p\'eachons-nous, dit la Mayeux en montrant le r\'e9chaud \'e0 sa s\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Sois tranquille, s\'9cur, ce ne sera pas long, dit C\'e9physe. Et elle alla prendre le r\'e9chaud rempli de charbon qu\rquote elle avait plac\'e9 dans un coin de la mansarde, et l\rquote apporta au milieu de cette petite pi\'e8ce.
+\par
+\par \endash \~Sais-tu\'85 comment cela\'85 s\rquote arrange\'85 toi\~!\'85 lui demanda la Mayeux en s\rquote approchant.
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 mon Dieu\~!\'85 c\rquote est bien simple, r\'e9pondit C\'e9physe\~: On ferme la porte\'85 la fen\'eatre, et l\rquote on allume le charbon\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, s\'9cur\~; mais il me semble avoir entendu dire qu\rquote il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu\rquote il n\rquote entre pas d\rquote air.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison\~: justement cette porte joint si mal\~!
+\par
+\par \endash \~Et le toit\'85 vois donc ces crevasses.
+\par
+\par \endash \~Comment faire\'85 s\'9cur\~!
+\par
+\par \endash \~Mais, j\rquote y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, reprit C\'e9physe, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fen\'eatres\'85
+\par
+\par Puis, souriant avec cette ironie am\'e8re, fr\'e9quente, nous le r\'e9p\'e9tons, dans ces lugubres moments, C\'e9physe ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Dis donc\'85 s\'9cur, des bourrelets aux portes et aux fen\'eatres pour emp\'eacher l\rquote air\'85 quel luxe\'85 nous sommes douillettes comme des personnes riches.
+\par
+\par \endash \~\'c0 cette heure\'85 nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en t\'e2chant de plaisanter comme la reine Bacchanal.
+\par
+\par Et les deux s\'9curs, avec un incroyable sang-froid, commenc\'e8rent \'e0 tordre des brins de paille en esp\'e8ce de bourrelets assez menus pour pouvoir \'eatre plac\'e9s entre les ais de la porte et le plancher, puis elles fa\'e7onn\'e8rent d\rquote
+assez gros tampons destin\'e9s \'e0 boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne r\'e9signation de ces deux infortun\'e9es ne se d\'e9mentirent pas.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800291}{\*\bkmkstart _Toc97808027}XX. Suicide.
+{\*\bkmkend _Toc92800291}{\*\bkmkend _Toc97808027}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {C\'e9physe et la Mayeux continuaient avec calme les pr\'e9paratifs de leur mort.
+\par
+\par H\'e9las\~! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux s\'9curs, ont \'e9t\'e9 et seront encore fatalement pouss\'e9es \'e0 chercher dans le suicide un refuge contre le d\'e9sespoir, contre l\rquote infamie ou contre une vie trop mis\'e9rable.
+
+\par
+\par Et cela doit \'eatre\'85 et sur la soci\'e9t\'e9 p\'e8sera aussi la terrible responsabilit\'e9 de ces morts d\'e9sesp\'e9r\'e9es, tant que des milliers de cr\'e9atures humaines, }{\i ne pouvant pas mat\'e9riellement vivre }{du salaire d\'e9risoire qu
+\rquote on leur accorde, seront forc\'e9es de choisir entre ces trois ab\'eemes de maux, de hontes et de douleurs\~:
+\par
+\par }{\i Une vie de travail \'e9nervant et des privations meurtri\'e8res, causes d\rquote une mort pr\'e9coce\'85}{
+\par
+\par }{\i La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les m\'e9pris, par les brutalit\'e9s, par les maladies immondes\'85}{
+\par
+\par }{\i Le suicide, qui tue tout de suite\'85}{
+\par
+\par C\'e9physe et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvri\'e8re chez les femmes.
+\par
+\par Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent \'e9nergiquement avec une admirable pers\'e9v\'e9rance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d\rquote un labeur au-d
+essus de leurs forces, contre une affreuse mis\'e8re\'85 Humbles, douces, r\'e9sign\'e9es, elles vont\'85 les bonnes et vaillantes cr\'e9atures, elles vont\'85 tant qu\rquote elles peuvent aller, quoique bien fr\'eales, quoique bien \'e9tiol\'e9
+es, quoique bien endolories\'85 car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d\rquote air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu\rquote \'e0 la fin\'85 jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote affaiblies par un travail exag\'e9r
+\'e9, min\'e9es par une pauvret\'e9 homicide, les forces leur manquent tout \'e0 fait\'85 Alors, presque toujours atteintes de maladies d\rquote \'e9puisement, le plus grand nombre va s\rquote \'e9teindre douloureusement \'e0 l\rquote
+hospice et alimenter les amphith\'e9\'e2tres\'85 exploit\'e9es pendant leur vie, exploit\'e9es apr\'e8s leur mort\'85 toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs\~!
+\par
+\par Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et, }{\i bien lasses, }{comme dit la Mayeux, oh\~! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans esp\'e9rances, elles se reposent enfin, et s\rquote endorment du sommeil
+\'e9ternel, sans songer \'e0 maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide\'85 Oui, le choix du suicide\'85 car, sans parler des m\'e9tiers dont l\rquote insalubrit\'e9 mortelle d\'e9cime p\'e9riodiquement les classes ouvri\'e8res, la mis
+\'e8re, en un temps donn\'e9, tue comme l\rquote asphyxie.
+\par
+\par D\rquote autres femmes, au contraire, dou\'e9es, ainsi que C\'e9physe, d\rquote une organisation vivace et ardente, d\rquote un sang riche et chaud, d\rquote app\'e9tits exigeants, ne peuvent se r\'e9signer \'e0 vivre seulement d\rquote
+un salaire qui ne leur permet pas m\'eame de manger \'e0 leur faim. Quant \'e0 quelques distractions, si modestes qu\rquote elles soient, quant \'e0 des v\'eatements, non pas coquets mais propres, besoin aussi imp\'e9rieux que la faim chez la majorit\'e9
+ de l\rquote esp\'e8ce, il n\rquote y faut pas songer\'85
+\par
+\par Qu\rquote arrive-t-il\~? Un amant se pr\'e9sente\~; il parle de f\'eates, de bals, de promenades aux champs, \'e0 une malheureuse fille toute palpitante de jeunesse et clou\'e9e sur sa chaise dix-huit heures par jour\'85
+ dans quelques taudis sombre et infect\~; le tentateur parle de v\'eatements \'e9l\'e9gants et frais, et la robe mauvaise qui couvre l\rquote ouvri\'e8re ne la d\'e9fend m\'eame pas du froid\~; le tentateur parle de mets d\'e9licats\'85 et le pain qu
+\rquote elle d\'e9vore est loin de rassasier chaque soir son app\'e9tit de dix-sept ans. Alors elle c\'e8de \'e0 ces offres pour elle irr\'e9sistibles. Et bient\'f4t vient le d\'e9laissement, l\rquote abandon de l\rquote amant\~: mais l\rquote
+habitude de l\rquote oisivet\'e9 est prise, la crainte de la mis\'e8re a grandi \'e0 mesure que la vie s\rquote est un peu raffin\'e9e\~; le travail, m\'eame incessant, ne suffirait plus aux d\'e9penses accoutum\'e9es\'85 alors, par faiblesse, par peur
+\'85 par insouciance\'85 on descend d\rquote un degr\'e9 de plus dans le vice\~; puis enfin l\rquote on tombe au plus profond de l\rquote infamie\'85 et, ainsi que le disait C\'e9physe, les unes vivent de l\rquote infamie\'85 d\rquote autres en meurent.
+
+\par
+\par Meurent-elles comme C\'e9physe, on doit les plaindre plus encore que les bl\'e2mer. La soci\'e9t\'e9 ne perd-elle pas ce droit de bl\'e2me d\'e8s que toute cr\'e9ature humaine, d\rquote abord laborieuse et honn\'eate, n\rquote a pas trouv\'e9
+, disons-le toujours, en retour de son travail assidu, un logement salubre, un v\'eatement chaud, des aliments suffisants, quelques jours de repos et toute facilit\'e9 d\rquote \'e9tudier, de s\rquote instruire, parce que le pain de l\rquote \'e2me est d
+\'fb \'e0 tous, comme le pain du corps, en \'e9change de leur travail et de leur probit\'e9\~?
+\par
+\par Oui, une soci\'e9t\'e9 \'e9go\'efste et mar\'e2tre est responsable de tant de vices, de tant d\rquote actions mauvaises, qui ont eu pour seule cause premi\'e8re\~:
+\par
+\par }{\i L\rquote impossibilit\'e9 mat\'e9rielle de vivre sans faillir.}{
+\par
+\par Oui, nous le r\'e9p\'e9tons, un nombre effrayant de femmes n\rquote ont que le choix entre\~: }{\i une mis\'e8re homicide, la prostitution, le suicide.}{
+\par
+\par Et cela, disons-le encore, on nous entendra peut-\'eatre, et cela parce que le salaire de ces infortun\'e9es est insuffisant, d\'e9risoire\'85 non que leurs patrons soient g\'e9n\'e9ralement durs ou injustes, mais parce que, souffrant cruellement eux-m
+\'eames des continuelles r\'e9actions d\rquote une concurrence anarchique, parce que, \'e9cras\'e9s sous le poids d\rquote une implacable f\'e9odalit\'e9 industrielle (\'e9tat de choses maintenu, impos\'e9 par l\rquote inertie, l\rquote int\'e9r\'ea
+t ou le mauvais vouloir des gouvernements), ils sont forc\'e9s d\rquote amoindrir chaque jour les salaires pour \'e9viter une ruine compl\'e8te.
+\par
+\par Et tant de d\'e9plorables infortunes sont-elles au moins quelquefois all\'e9g\'e9es par une lointaine esp\'e9rance d\rquote un avenir meilleur\~? H\'e9las\~! on n\rquote ose le croire\'85
+\par
+\par Supposons qu\rquote un homme sinc\'e8re, sans aigreur, sans passion, sans amertume, sans violence, mais le c\'9cur douloureusement navr\'e9 de tant de mis\'e8re, vienne simplement poser cette question \'e0 nos l\'e9gislateurs\~:
+\par
+\par \'ab\~Il r\'e9sulte de faits \'e9vidents, prouv\'e9s, irr\'e9cusables, que des milliers de femmes sont oblig\'e9es de vivre de Paris avec CINQ FRANCS au plus par semaine\'85 entendez-vous bien\~: CINQ FRANCS PAR SEMAINE\'85 pour se loger, se v\'ea
+tir, se chauffer, se nourrir. Et beaucoup de ces femmes sont veuves et ont de petits enfants\~; je ne ferai pas, comme on dit, }{\i de phrases\~! }{Je vous conjure seulement de penser \'e0 vos filles, \'e0 vos s\'9curs, \'e0 vos femmes, \'e0 vos m\'e8res
+\'85 Comme elles, pourtant, ces milliers de pauvres cr\'e9atures, vou\'e9es \'e0 un sort affreux et forc\'e9ment d\'e9moraliseur, sont m\'e8res, filles, s\'9curs, \'e9pouses. Je vous le demande au nom de la charit\'e9, au nom du bon sens, au nom de l
+\rquote int\'e9r\'eat de tous, au nom de la dignit\'e9 humaine, un tel \'e9tat de choses, qui va d\rquote ailleurs toujours en s\rquote aggravant, est-il tol\'e9rable\~? est-il possible\~
+? Le souffrirez-vous, surtout si vous songez aux maux effroyables, aux vices sans nombre qu\rquote engendre une telle mis\'e8re\~?\~\'bb
+\par
+\par Que se passerait-il parmi nos l\'e9gislateurs\~?
+\par
+\par Sans doute ils r\'e9pondraient\'85 douloureusement, navr\'e9s (il faut le croire) de leur impuissance\~:
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! c\rquote est d\'e9solant, nous g\'e9missons de si grandes mis\'e8res\~; mais nous ne pouvons rien. NOUS NE POUVONS RIEN\~!\~!\~!
+\par
+\par De tout ceci la morale est simple, la conclusion facile et \'e0 la port\'e9e de tous\'85 de ceux qui souffrent surtout\'85 et ceux-l\'e0, en nombre immense, concluent souvent\'85 concluent beaucoup, \'e0 leur mani\'e8re\'85 et ils attendent.
+\par
+\par Aussi un jour viendra peut-\'eatre o\'f9 la soci\'e9t\'e9 regrettera bien am\'e8rement sa d\'e9plorable insouciance\~; alors les heureux de ce monde auront de terribles comptes \'e0 demander aux gens qui, \'e0
+ cette heure, nous gouvernent, car ils auraient pu, sans crises, sans violences, sans secousse, assurer le bien-\'eatre du travailleur et la tranquillit\'e9 du riche.
+\par
+\par Et, en attendant une solution quelconque \'e0 ces questions si douloureuses, qui int\'e9ressent l\rquote avenir de la soci\'e9t\'e9\'85 du monde peut-\'eatre, bien des pauvres cr\'e9atures, comme la Mayeux, comme C\'e9physe, mourront de mis\'e8re et de d
+\'e9sespoir.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par En quelques minutes, les deux s\'9curs eurent achev\'e9 de confectionner avec la paille de leur couche les bourrelets et les tambours destin\'e9s \'e0 intercepter l\rquote air et \'e0 rendre l\rquote asphyxie plus rapide et plus s\'fbre.
+\par
+\par La Mayeux dit \'e0 sa s\'9cur\~:
+\par
+\par \endash \~Toi qui es la plus grande, C\'e9physe, tu te chargeras du plafond, moi de la fen\'eatre et de la porte.
+\par
+\par \endash \~Sois tranquille, s\'9cur\'85 j\rquote aurai fini avant toi, r\'e9pondit C\'e9physe.
+\par
+\par Et les deux jeunes filles commenc\'e8rent \'e0 intercepter soigneusement les courants d\rquote air qui jusque-l\'e0 sifflaient dans cette mansarde d\'e9labr\'e9e.
+\par
+\par C\'e9physe, gr\'e2ce \'e0 sa taille \'e9lev\'e9e, atteignit aux crevasses du toit, qui furent herm\'e9tiquement bouch\'e9es.
+\par
+\par Cette triste besogne accomplie, les deux s\'9curs revinrent l\rquote une aupr\'e8s de l\rquote autre et se regard\'e8rent en silence. Le moment fatal approchait\~; leurs physionomies, quoique toujours calmes, semblaient l\'e9g\'e8rement anim\'e9
+es par cette surexcitation \'e9trange qui accompagne toujours les doubles suicides.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, dit la Mayeux, vite le fourneau\'85 Et elle s\rquote agenouilla devant le petit r\'e9chaud rempli de charbon\~; mais C\'e9physe, prenant sa s\'9cur par-dessous les bras, l\rquote obligea de se relever, en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Laisse-moi allumer le feu\'85 cela me regarde\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, C\'e9physe\'85
+\par
+\par \endash \~Tu sais, pauvre s\'9cur, combien l\rquote odeur du charbon te fait mal \'e0 la t\'eate\~!
+\par
+\par \'c0 cette na\'efvet\'e9, car la reine Bacchanal parlait s\'e9rieusement, les deux s\'9curs ne purent s\rquote emp\'eacher de sourire tristement.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9gal, reprit C\'e9physe. \'c0 quoi bon te donner une souffrance de plus\'85 et plus t\'f4t\~?
+\par
+\par Puis, montrant \'e0 sa s\'9cur la paillasse encore un peu garnie, C\'e9physe ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Tu vas te coucher l\'e0, bonne petite s\'9cur, lorsque le fourneau sera allum\'e9, je viendrai m\rquote asseoir \'e0 c\'f4t\'e9 de toi.
+\par
+\par \endash \~Ne sois pas longtemps\'85 C\'e9physe.
+\par
+\par \endash \~Dans cinq minutes, c\rquote est fait. Le b\'e2timent \'e9lev\'e9 sur la rue \'e9tait s\'e9par\'e9 par une cour \'e9troite du corps de logis o\'f9 se trouvait le r\'e9duit des deux s\'9curs, et le dominait tellement, qu\rquote
+une fois le soleil disparu derri\'e8re de hauts pignons, la mansarde devint assez obscure, le jour voil\'e9 de la fen\'eatre aux carreaux presque opaques, tant ils \'e9taient sordides, \'e9clairait faiblement la vieille paillasse \'e0
+ carreaux bleus et blancs sur laquelle la Mayeux, v\'eatue d\rquote une robe en lambeaux, se tenait \'e0 demi couch\'e9e. S\rquote accoudant alors sur son bras gauche, le menton appuy\'e9 dans la paume de sa main elle se mit \'e0 regarder sa s\'9c
+ur avec une expression d\'e9chirante, C\'e9physe, agenouill\'e9e devant le r\'e9chaud, le visage pench\'e9 vers le noir charbon au-dessus duquel voltigeait d\'e9j\'e0 \'e7\'e0 et l\'e0 une petite flamme bleu\'e2tre\'85 C\'e9
+physe soufflait avec force sur un peu de braise allum\'e9e, qui jetait sur la p\'e2le figure de la jeune fille des reflets ardents. Le silence \'e9tait profond\'85 L\rquote on n\rquote entendait pas d\rquote autre bruit que celui du souffle haletant de C
+\'e9physe, et, par intervalles, la l\'e9g\'e8re cr\'e9pitation du charbon qui, commen\'e7ant \'e0 s\rquote embraser, exhalait d\'e9j\'e0 une odeur fade \'e0 soulever le c\'9cur.
+\par
+\par C\'e9physe, voyant le r\'e9chaud compl\'e8tement allum\'e9 et se sentant d\'e9j\'e0 un peu \'e9tourdie, se releva et dit \'e0 sa s\'9cur en s\rquote approchant d\rquote elle\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est fait\'85
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur, reprit la Mayeux en se mettant \'e0 genoux sur la paillasse, pendant que C\'e9physe \'e9tait encore debout, comment allons-nous nous placer\~? Je voudrais bien \'eatre tout pr\'e8s de toi\'85 jusqu\rquote \'e0 la fin\'85
+\par
+\par \endash \~Attends, dit C\'e9physe en ex\'e9cutant \'e0 mesure les mouvements dont elle parlait, je vais m\rquote asseoir au chevet de la paillasse, adoss\'e9e au mur. Maintenant, petite s\'9cur, viens, couche-toi l\'e0\'85 Bon\'85 appuie ta t\'ea
+te sur mes genoux\'85 et donne-moi ta main. Es-tu bien ainsi\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mais je ne peux pas te voir.
+\par
+\par \endash \~Cela vaut mieux\'85 Il para\'eet qu\rquote il y a un moment, bien court\'85 il est vrai\'85 o\'f9 l\rquote on souffre beaucoup\'85 Et\'85 ajouta C\'e9physe d\rquote une voix \'e9mue, autant ne pas nous voir souffrir.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, C\'e9physe\'85
+\par
+\par \endash \~Laisse-moi baiser une derni\'e8re fois tes beaux cheveux, dit C\'e9physe en pressant contre ses l\'e8vres la chevelure soyeuse qui couronnait le p\'e2le et m\'e9lancolique visage de la Mayeux, et puis apr\'e8s, nous nous tiendrons tranquilles
+\'85
+\par
+\par \endash \~S\'9cur\'85 ta main\'85 dit la Mayeux\~; une derni\'e8re fois, ta main\'85 et apr\'e8s comme tu le dis, nous ne bougerons plus\'85 et nous n\rquote attendrons pas longtemps, je crois, car je commence \'e0 me sentir \'e9tourdie\'85 et toi\'85 s
+\'9cur\~?
+\par
+\par \endash \~Moi\~?\'85 pas encore, dit C\'e9physe, je ne m\rquote aper\'e7ois que de l\rquote odeur du charbon.
+\par
+\par \endash \~Tu ne pr\'e9vois pas \'e0 quel cimeti\'e8re on nous m\'e8nera\~? dit la Mayeux apr\'e8s un moment de silence.
+\par
+\par \endash \~Non\~; pourquoi cette question\~?
+\par
+\par \endash \~Parce que je pr\'e9f\'e9rerais le P\'e8re-Lachaise\'85 j\rquote y ai \'e9t\'e9 une fois avec Agricol et sa m\'e8re\'85 Quel beau coup d\rquote \'9cil\'85 partout des arbres\'85 des fleurs\'85 du marbre\'85 sais-tu que les morts\'85
+ sont mieux log\'e9s\'85 que les vivants et\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote as-tu, s\'9cur\~?\'85 dit C\'e9physe \'e0 la Mayeux, qui s\rquote \'e9tait interrompue apr\'e8s avoir parl\'e9 d\rquote une voix plus lente.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai comme des vertiges\'85 les tempes me bourdonnent\'85 r\'e9pondit la Mayeux. Et toi, comment te sens-tu\~!
+\par
+\par \endash \~Je commence seulement \'e0 \'eatre un peu \'e9tourdie\~; c\rquote est singulier, chez moi\'85 l\rquote effet est plus tardif que chez toi.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est que moi, dit la Mayeux en t\'e2chant de sourire, j\rquote ai toujours \'e9t\'e9 si pr\'e9coce\'85 Te souviens-tu\'85 \'e0 l\rquote \'e9cole des s\'9curs, on disait que j\rquote \'e9tais toujours plus avanc\'e9e que les autres
+\'85 Cela m\rquote arrive encore, comme tu vois.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mais j\rquote esp\'e8re te rattraper tout \'e0 l\rquote heure, dit C\'e9physe.
+\par
+\par Ce qui \'e9tonnait les deux s\'9curs \'e9tait naturel\~; quoique tr\'e8s affaiblie par les chagrins et par la mis\'e8re, la reine Bacchanal, d\rquote une constitution aussi robuste que celle de la Mayeux \'e9tait fr\'eale et d\'e9
+licate, devait ressentir beaucoup moins promptement que sa s\'9cur les effets de l\rquote asphyxie.
+\par
+\par Apr\'e8s un instant de silence, C\'e9physe reprit en posant sa main sur le front de la Mayeux, dont elle supportait toujours la t\'eate sur ses genoux\~:
+\par
+\par \endash \~Tu ne me dis rien\'85 s\'9cur\~!\'85 tu souffres, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~Non, dit la Mayeux d\rquote une voix affaiblie\~; mes paupi\'e8res sont pesantes comme du plomb\'85 l\rquote engourdissement me gagne\'85 je m\rquote aper\'e7ois\'85 que je parle plus lentement\'85 mais je ne sens encore aucune douleur vive\'85
+ Et toi, s\'9cur\~?
+\par
+\par \endash \~Pendant que tu me parlais, j\rquote ai \'e9prouv\'e9 un vertige\~; maintenant mes tempes battent avec force.
+\par
+\par \endash \~Comme elles me battaient tout \'e0 l\rquote heure\~; on croirait que c\rquote est plus douloureux et plus difficile que cela\'85 de mourir\'85
+\par
+\par Puis apr\'e8s un moment de silence, la Mayeux dit soudain \'e0 sa s\'9cur\~:
+\par
+\par \endash \~Crois-tu qu\rquote Agricol me regrette beaucoup et pense longtemps \'e0 moi\~?
+\par
+\par \endash \~Peux-tu demander cela\~!\'85 dit C\'e9physe d\rquote un ton de reproche.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison\'85 reprit doucement la Mayeux. Il y a un mauvais sentiment dans ce doute\'85 mais si tu savais\'85
+\par
+\par \endash \~Quoi, s\'9cur\~? La Mayeux h\'e9sita un instant et dit avec accablement\~:
+\par
+\par \endash \~Rien\'85 Puis elle ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Heureusement, je meurs bien convaincue qu\rquote il n\rquote aura jamais besoin de moi\~; il est mari\'e9 \'e0 une jeune fille charmante\~; ils s\rquote aiment\'85 je suis s\'fbre\'85 qu\rquote elle fera son bonheur.
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces derniers mots, l\rquote accent de la Mayeux s\rquote \'e9tait de plus en plus affaibli. Tout \'e0 coup elle tressaillit, et dit \'e0 C\'e9physe, d\rquote une voix tremblante, presque craintive\~:
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur, serre-moi dans tes bras\'85 oh\~! j\rquote ai peur\~: je vois tout d\rquote un bleu sombre, et les objets tourbillonnent autour de moi.
+\par
+\par Et la malheureuse cr\'e9ature, se relevant un peu, cacha son visage dans le sein de sa s\'9cur, toujours assise, et l\rquote entoura de ses deux bras languissants.
+\par
+\par \endash \~Courage\'85 s\'9cur\~!\'85 dit C\'e9physe en la serrant contre sa poitrine\~; et d\rquote une voix qui s\rquote affaiblissait aussi\~:
+\par
+\par \endash \~\'c7a va finir\'85 Et C\'e9physe ajouta, avec un m\'e9lange d\rquote envie et d\rquote effroi\~:
+\par
+\par \endash \~Pourquoi donc ma s\'9cur est-elle si vite d\'e9faillante\~?\'85 J\rquote ai encore toute ma t\'eate et je souffre moins qu\rquote elle\'85 Oh\~! mais cela ne durera pas\~; si je pensais qu\rquote elle d\'fbt mourir avant moi, j\rquote
+irais me mettre le visage au-dessus du r\'e9chaud\'85 oui\'85 et j\rquote y vais.
+\par
+\par Au mouvement que fit C\'e9physe pour se relever, une faible \'e9treinte de sa s\'9cur la retint.
+\par
+\par \endash \~Tu souffres, pauvre petite\~?\'85 dit C\'e9physe en tremblant.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 oui\'85 \'e0 cette heure\'85 beaucoup\'85 ne me quitte pas\'85 je t\rquote en prie\'85
+\par
+\par \endash \~Et moi\'85 rien\'85 presque rien encore\'85 se dit C\'e9physe en jetant un coup d\rquote \'9cil farouche sur le r\'e9chaud\'85 Ah\~!\'85 si\'85 pourtant, ajouta-t-elle avec une sorte de joie sinistre, je commence \'e0 \'e9touffer, et il\'85
+ me semble\'85 que ma t\'eate va se fendre.
+\par
+\par En effet, le gaz d\'e9l\'e9t\'e8re remplissait alors la petite chambre dont il avait peu \'e0 peu chass\'e9 tout l\rquote air respirable\'85 le jour s\rquote avan\'e7ait\~; la mansarde, devenue assez obscure, \'e9tait \'e9clair\'e9e par la r\'e9verb\'e9
+ration du fourneau, qui jetait ses reflets rouge\'e2tres sur le groupe des deux s\'9curs \'e9troitement embrass\'e9es. Soudain la Mayeux fit quelques l\'e9gers mouvements convulsifs, en pronon\'e7ant ces mots d\rquote une voix \'e9teinte\~:
+\par
+\par \endash \~Agricol\'85 mademoiselle de Cardoville\'85 Oh\~! adieu\'85 Agricol\'85 je te\'85
+\par
+\par Puis elle murmura quelques autres paroles inintelligibles\~; ses mouvements convulsifs cess\'e8rent, et ses bras, qui enla\'e7aient C\'e9physe, retomb\'e8rent inertes sur la paillasse.
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\~!\'85 s\rquote \'e9cria C\'e9physe effray\'e9e, en soulevant la t\'eate de la Mayeux entre ses deux mains pour la regarder, toi\'85 d\'e9j\'e0, ma s\'9cur\'85 mais moi\~?
+\par
+\par La douce figure de la Mayeux n\rquote \'e9tait pas plus p\'e2le que de coutume, seulement ses yeux, \'e0 demi ferm\'e9s, n\rquote avaient plus de regard\~; un demi-sourire rempli de tristesse et de bont\'e9 erra encore un instant sur ses l\'e8
+vres violettes, d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chappait un souffle imperceptible\'85 puis sa bouche devint immobile\~: l\rquote expression du visage \'e9tait d\rquote une grande s\'e9r\'e9nit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais tu ne dois pas mourir avant moi\'85 s\rquote \'e9cria C\'e9physe d\rquote une voix d\'e9chirante en couvrant de baisers les joues de la Mayeux, qui se refroidirent sous ses l\'e8vres. Ma s\'9cur\'85 attends-moi\'85 attends-moi\'85
+\par
+\par La Mayeux ne r\'e9pondit pas\~; sa t\'eate, que C\'e9physe abandonna un moment, retomba doucement sur la paillasse.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu\~! je te le jure\'85 ce n\rquote est pas ma faute si nous ne mourrons pas ensemble\~!\'85 s\rquote \'e9cria avec d\'e9sespoir C\'e9physe agenouill\'e9e devant la couche o\'f9 \'e9tait \'e9tendue la Mayeux. Morte\~!\'85 murmura C\'e9
+physe \'e9pouvant\'e9e, la voil\'e0 morte\'85 avant moi\'85 c\rquote est peut-\'eatre que je suis la plus forte\'85 Ah\~!\'85 heureusement\'85 je commence\'85 comme elle\'85 tout \'e0 l\rquote heure\'85 \'e0 voir d\rquote un bleu sombre\'85 oh\~!\'85
+ je souffre\'85 quel bonheur\~!\'85 Oh\~! l\rquote air me manque\'85 S\'9cur, ajouta-t-elle en jetant ses bras autour du cou de la Mayeux, me voil\'e0\'85 je viens\'85
+\par
+\par Soudain, un bruit de pas et de voix se fit entendre dans l\rquote escalier. C\'e9physe avait encore assez de pr\'e9sence d\rquote esprit pour que ces sons arrivassent jusqu\rquote \'e0 elle. Toujours \'e9tendue sur le corps de sa s\'9c
+ur, elle redressa la t\'eate. Le bruit se rapprocha de plus en plus\~; bient\'f4t une voix s\rquote \'e9cria au dehors, \'e0 peu de distance de la porte\~:
+\par
+\par \endash \~Grand Dieu\~!\'85 quelle odeur de charbon\~!\'85
+\par
+\par Et au m\'eame instant les ais de la porte furent \'e9branl\'e9s, tandis qu\rquote une autre voix s\rquote \'e9criait\~:
+\par
+\par \endash \~Ouvrez\~!\'85 ouvrez\~!
+\par
+\par \endash \~On va entrer\'85 me sauver\'85 moi\~!\'85 et ma s\'9cur morte\'85 Oh\~! non\'85 je n\rquote aurai pas la l\'e2chet\'e9 de lui survivre.
+\par
+\par Telle fut la derni\'e8re pens\'e9e de C\'e9physe. Usant de tout ce qui lui restait de forces pour courir \'e0 la fen\'eatre, elle l\rquote ouvrit\'85 et au moment o\'f9 la porte, \'e0 demi bris\'e9e, c\'e9dait sous un vigoureux effort\'85
+ la malheureuse cr\'e9ature se pr\'e9cipita dans la cour, du haut de ce troisi\'e8me \'e9tage. \'c0 cet instant, Adrienne et Agricol paraissaient au seuil de la chambre.
+\par
+\par Malgr\'e9 l\rquote odeur suffocante du charbon, Mlle de Cardoville se pr\'e9cipita dans la mansarde, et, voyant le r\'e9chaud, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~La malheureuse enfant\~!\'85 elle s\rquote est tu\'e9e\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 elle s\rquote est jet\'e9e par la fen\'eatre, s\rquote \'e9cria Agricol, car il avait vu, au moment o\'f9 la porte se brisait, une forme humaine dispara\'eetre par la crois\'e9e o\'f9 il courut. Ah\~!\'85 c\rquote est affreux\~! s
+\rquote \'e9cria-t-il bient\'f4t, et poussant un cri d\'e9chirant, il mit sa main devant ses yeux et se retourna p\'e2le, terrifi\'e9, vers Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Mais se m\'e9prenant sur la cause de l\rquote \'e9pouvante d\rquote Agricol, Adrienne, qui venait d\rquote apercevoir la Mayeux \'e0 travers l\rquote obscurit\'e9, r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Non\'85 la voici\'85 Et elle montra au forgeron la p\'e2le figure de la Mayeux \'e9tendue sur la paillasse, aupr\'e8s de laquelle Adrienne se jeta \'e0 genoux\'85 Saisissant les mains de la pauvre ouvri\'e8re, elle les trouva glac\'e9es\'85
+ lui posant vite la main sur le c\'9cur, elle ne le sentit plus battre\'85 Cependant, au bout d\rquote une seconde, l\rquote air frais entrant \'e0 flots par la porte, par la fen\'eatre, Adrienne crut remarquer une pulsation presque imperceptible et s
+\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Son c\'9cur bat, vite du secours\'85 monsieur Agricol, courez\~! du secours\'85 Heureusement j\rquote ai mon flacon.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui\'85 du secours pour elle\'85 et pour l\rquote autre\'85 s\rquote il en est temps encore\~! dit le forgeron d\'e9sesp\'e9r\'e9 en se pr\'e9cipitant vers l\rquote escalier, laissant Mlle de Cardoville agenouill\'e9
+e devant la paillasse o\'f9 \'e9tait \'e9tendue la Mayeux.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800292}{\*\bkmkstart _Toc97808028}XXI. Les aveux.
+{\*\bkmkend _Toc92800292}{\*\bkmkend _Toc97808028}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pendant la sc\'e8ne p\'e9nible que nous venons de raconter, une vive \'e9motion avait color\'e9
+ les traits de Mlle de Cardoville, p\'e2lie, amaigrie par le chagrin. Ses joues, nagu\'e8re d\rquote une rondeur si pure, s\rquote \'e9taient d\'e9j\'e0 l\'e9g\'e8rement creus\'e9es, tandis qu\rquote un cercle d\rquote
+un faible et transparent azur cernait ses yeux noirs, tristement voil\'e9s, au lieu d\rquote \'eatre vifs et brillants comme par le pass\'e9\~; ses l\'e8vres charmantes, quoique contract\'e9es par une inqui\'e9tude douloureuse, avaient cependant conserv
+\'e9 leur incarnat humide et velout\'e9.
+\par
+\par Pour donner plus ais\'e9ment ses soins \'e0 la Mayeux, Adrienne avait jet\'e9 au loin son chapeau, et les flots soyeux de sa belle chevelure d\rquote or cachaient presque son visage baiss\'e9 vers la paillasse, aupr\'e8
+s de laquelle elle se tenait agenouill\'e9e, serrant entre ses mains d\rquote ivoire les mains fluettes de la pauvre ouvri\'e8re, compl\'e8tement rappel\'e9e \'e0 la vie depuis quelques minutes, et par la salubre fra\'eecheur de l\rquote air, et par l
+\rquote activit\'e9 des sels dont Adrienne portait sur elle un flacon\~; heureusement, l\rquote \'e9vanouissement de la Mayeux avait \'e9t\'e9 caus\'e9 plus par son \'e9motion et par sa faiblesse que par l\rquote action de l\rquote asphyxie, le gaz d\'e9l
+\'e9t\'e8re du charbon n\rquote ayant pas encore atteint son dernier degr\'e9 d\rquote intensit\'e9 lorsque l\rquote infortun\'e9e avait perdu connaissance.
+\par
+\par Avant de poursuivre le r\'e9cit de cette sc\'e8ne entre l\rquote ouvri\'e8re et la patricienne, quelques mots r\'e9trospectifs sont n\'e9cessaires.
+\par
+\par Depuis l\rquote \'e9trange aventure du th\'e9\'e2tre de la porte Saint-Martin, alors que Djalma, au p\'e9ril de sa vie, s\rquote \'e9tait pr\'e9cipit\'e9 sur la panth\'e8re noire sous les yeux de Mlle de Cardoville, la jeune fille avait \'e9t\'e9
+ diversement affect\'e9e. Oubliant et sa jalousie et son humiliation \'e0 la vue de Djalma\'85 de Djalma s\rquote affichant aux yeux de tous avec une femme qui semblait si peu digne de lui, Adrienne, un moment \'e9blouie par l\rquote action \'e0 la fois h
+\'e9ro\'efque et chevaleresque du prince, s\rquote \'e9tait dit\~: Malgr\'e9 d\rquote odieuses apparences, Djalma m\rquote aime assez pour avoir brav\'e9 la mort afin de ramasser mon bouquet.
+\par
+\par Mais chez cette jeune fille d\rquote une \'e2me d\'e9licate, d\rquote un caract\'e8re si g\'e9n\'e9reux, d\rquote un esprit si juste et si droit, la r\'e9flexion, le bon sens devaient bient\'f4t d\'e9montrer la vanit\'e9
+ de pareilles consolations, bien impuissantes \'e0 gu\'e9rir les cruelles blessures de son amour et de sa dignit\'e9 si cruellement atteints.
+\par
+\par Que de fois, se disait Adrienne avec raison, le prince a affront\'e9, \'e0 la chasse, par pur caprice et sans raison, un danger pareil \'e0 celui qu\rquote il a brav\'e9 pour ramasser mon bouquet\~! et encore\'85 qui me dit que ce n\rquote \'e9
+tait pas, pour l\rquote offrir \'e0 la femme dont il \'e9tait accompagn\'e9\~?
+\par
+\par \'c9tranges peut-\'eatre aux yeux du monde, mais justes et grandes aux yeux de Dieu, les id\'e9es qu\rquote Adrienne avait sur l\rquote amour, jointes \'e0 sa l\'e9gitime fiert\'e9, \'e9taient un obstacle invincible \'e0 ce qu\rquote elle p\'fb
+t jamais songer \'e0 }{\i succ\'e9der }{\'e0 cette femme (quelle qu\rquote elle f\'fbt d\rquote ailleurs) que le prince avait affich\'e9e en public comme sa ma\'eetresse.
+\par
+\par Et pourtant, Adrienne osait \'e0 peine se l\rquote avouer, elle ressentait une jalousie d\rquote autant plus p\'e9nible, d\rquote autant plus humiliante, contre sa rivale, que celle-ci semblait moins digne de lui \'eatre compar\'e9e.
+\par
+\par D\rquote autres fois, au contraire, malgr\'e9 la conscience qu\rquote elle avait de sa propre valeur, Mlle de Cardoville, se rappelant des traits charmants de Rose-Pompon, se demandait si le mauvais go\'fbt, si les mani\'e8
+res libres et inconvenantes de cette jolie cr\'e9ature \'e9taient l\rquote effet d\rquote une effronterie pr\'e9coce et d\'e9prav\'e9e ou de l\rquote ignorance compl\'e8te des usages\~; dans ce dernier cas, cette ignorance m\'eame, r\'e9sultant peut-\'ea
+tre d\rquote un naturel na\'eff, ing\'e9nu, pouvait avoir un grand attrait enfin, si \'e0 ce charme et \'e0 celui d\rquote une incontestable beaut\'e9 se joignaient un amour sinc\'e8re et une \'e2me pure, peu importaient l\rquote obscurit\'e9
+ de la naissance et la mauvaise \'e9ducation de cette jeune fille\~; elle pouvait inspirer \'e0 Djalma une passion profonde.
+\par
+\par Si Adrienne h\'e9sitait souvent \'e0 voir dans Rose-Pompon, malgr\'e9 tant de f\'e2cheuses apparences, une cr\'e9ature perdue, c\rquote est que, se souvenant de ce que tant de voyageurs racontaient de l\rquote \'e9l\'e9vation d\rquote \'e2
+me de Djalma, se souvenant surtout de la conversation qu\rquote elle avait un jour surprise entre lui et Rodin, elle se refusait \'e0 croire qu\rquote un homme dou\'e9 d\rquote un esprit si remarquable, d\rquote un c\'9cur si tendre, d\rquote une \'e2
+me si po\'e9tique, si r\'eaveuse, si enthousiaste de l\rquote id\'e9al, f\'fbt capable d\rquote aimer une cr\'e9ature d\'e9prav\'e9e, vulgaire, et de se montrer audacieusement en public avec elle\'85 L\'e0 \'e9tait un myst\'e8re qu\rquote Adrienne s
+\rquote effor\'e7ait en vain de p\'e9n\'e9trer.
+\par
+\par Ces doutes navrants, cette curiosit\'e9 cruelle, alimentaient encore le funeste amour d\rquote Adrienne, et l\rquote on doit comprendre son incurable d\'e9sespoir en reconnaissant que l\rquote indiff\'e9rence, que les m\'e9pris m\'ea
+mes de Djalma ne pouvaient tuer cet amour plus br\'fblant, plus passionn\'e9 que jamais\~; tant\'f4t, se rejetant dans des id\'e9es de fatalit\'e9 de c\'9cur, elle se disait qu\rquote elle }{\i devait }{\'e9prouver cet amour, que Djalma le m\'e9
+ritait, et qu\rquote un jour ce qu\rquote il y avait d\rquote incompr\'e9hensible dans la conduite du prince s\rquote expliquerait \'e0 son avantage \'e0 lui\~; tant\'f4t, au contraire, honteuse d\rquote excuser Djalma, la conscience de cette faiblesse
+\'e9tait pour Adrienne un remords, une torture de chaque instant\~; victime enfin de ces chagrins inou\'efs, elle v\'e9cut d\'e8s lors dans une solitude profonde.
+\par
+\par Bient\'f4t le chol\'e9ra \'e9clata comme la foudre. Trop malheureuse pour craindre le fl\'e9au, Adrienne ne s\rquote \'e9mut que du malheur des autres. L\rquote une des premi\'e8res, elle concourut \'e0 ces dons consid\'e9rables qui afflu\'e8
+rent de toutes parts avec un admirable sentiment de charit\'e9. Florine avait \'e9t\'e9 subitement frapp\'e9e par l\rquote \'e9pid\'e9mie\~; sa ma\'eetresse, malgr\'e9
+ le danger, voulut la voir et remonter son courage abattu. Florine, vaincue par cette nouvelle preuve de bont\'e9, ne put cacher plus longtemps la trahison dont elle s\rquote \'e9tait jusqu\rquote alors rendue complice\~: la mort devant la d\'e9
+livrer sans doute de l\rquote odieuse tyrannie des gens dont elle subissait le joug, elle pouvait enfin tout r\'e9v\'e9ler \'e0 Adrienne.
+\par
+\par Celle-ci apprit ainsi et l\rquote espionnage incessant de Florine, et la cause du brusque d\'e9part de la Mayeux. \'c0 ces r\'e9v\'e9lations, Adrienne sentit son affection, sa tendre piti\'e9 pour la pauvre ouvri\'e8
+re, augmenter encore. Par son ordre, les plus actives d\'e9marches furent faites pour retrouver les traces de la Mayeux. Les aveux de Florine eurent un r\'e9sultat plus important encore\~: Adrienne, justement alarm\'e9
+e de cette nouvelle preuve des machinations de Rodin, se rappela les projets form\'e9s alors que, se croyant aim\'e9e, l\rquote instinct de son amour lui r\'e9v\'e9lait les p\'e9rils que couraient Djalma et les autres membres de la famille Rennepont. R
+\'e9unir ceux de sa race, les rallier contre l\rquote ennemi commun, telle fut la pens\'e9e d\rquote Adrienne apr\'e8s les r\'e9v\'e9lations de Florine\~; cette pens\'e9e, elle regarda comme un devoir de l\rquote accomplir\~
+; dans cette lutte contre des adversaires aussi dangereux, aussi puissants que Rodin, le p\'e8re d\rquote Aigrigny, la princesse de Saint-Dizier et leurs affili\'e9s, Adrienne vit non seulement la louable et p\'e9rilleuse t\'e2che de d\'e9masquer l
+\rquote hypocrisie et la cupidit\'e9, mais encore, sinon une consolation, du moins une g\'e9n\'e9reuse distraction \'e0 d\rquote affreux chagrins.
+\par
+\par De ce moment, une activit\'e9 inqui\'e8te, f\'e9brile, rempla\'e7a la morne et douloureuse apathie o\'f9 languissait la jeune fille. Elle convoqua autour d\rquote elle toutes les personnes de sa famille capables de se rendre \'e0 son appe
+l, et, ainsi que l\rquote avait dit la note secr\'e8te remise au p\'e8re d\rquote Aigrigny, l\rquote h\'f4tel de Cardoville devint bient\'f4t le foyer de d\'e9marches actives, incessantes, le centre de fr\'e9quentes r\'e9unions de famille, o\'f9
+ les moyens d\rquote attaque et de d\'e9fense \'e9taient vivement d\'e9battus.
+\par
+\par Parfaitement exacte sur tous les points, la note secr\'e8te dont on a parl\'e9 (et encore l\rquote indication suivante \'e9tait-elle \'e9nonc\'e9e sous la forme du doute), la note secr\'e8te supposait que Mlle de Cardoville avait accord\'e9 une entrevue
+\'e0 Djalma\~; le fait \'e9tait faux\~; l\rquote on saura plus tard la cause qui avait pu accr\'e9diter ce soup\'e7on\~; loin de l\'e0, Mlle de Cardoville trouvait \'e0 peine dans la pr\'e9occupation des grands int\'e9r\'eats de famille dont on a parl\'e9
+, une distraction passag\'e8re au funeste amour qui la minait sourdement, et qu\rquote elle se reprochait avec tant d\rquote amertume.
+\par
+\par Le matin m\'eame de ce jour o\'f9 Adrienne, apprenant enfin la demeure de la Mayeux, venait l\rquote arracher si miraculeusement \'e0 la mort, Agricol Baudoin, se trouvant en ce moment \'e0 l\rquote h\'f4tel de Cardoville pour y conf\'e9rer au sujet de M.
+\~Fran\'e7ois Hardy, avait suppli\'e9 Adrienne de lui permettre de l\rquote accompagner rue Clovis, et tous deux s\rquote y \'e9taient rendus en h\'e2te.
+\par
+\par Ainsi, cette fois encore, noble spectacle, touchant symbole\'85 Mlle de Cardoville et la Mayeux, les deux extr\'eames de la cha\'eene sociale, se touchaient et se confondaient dans une attendrissante \'e9galit\'e9\'85 car l\rquote ouvri\'e8
+re et la patricienne se valaient par l\rquote intelligence, l\rquote \'e2me et par le c\'9cur\'85 elles se valaient encore parce que celle-ci \'e9tait un id\'e9al de richesse, de gr\'e2ce et de beaut\'e9\'85 celle-l\'e0 un id\'e9al de r\'e9
+signation et de malheur imm\'e9rit\'e9\~; h\'e9las\~! le malheur souffert avec courage et dignit\'e9 n\rquote a-t-il pas aussi son aur\'e9ole\~?
+\par
+\par La Mayeux, \'e9tendue sur la paillasse, paraissait si faible, que, lors m\'eame qu\rquote Agricol n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 retenu au rez-de-chauss\'e9e de la maison, aupr\'e8s de C\'e9physe, alors expirante d\rquote
+une mort horrible, Mlle de Cardoville e\'fbt encore attendu quelque temps avant d\rquote engager la Mayeux \'e0 se lever et \'e0 descendre jusqu\rquote \'e0 sa voiture.
+\par
+\par Gr\'e2ce \'e0 la pr\'e9sence d\rquote esprit et au pieux mensonge d\rquote Adrienne, l\rquote ouvri\'e8re \'e9tait persuad\'e9e que C\'e9physe avait pu \'eatre transport\'e9e dans une ambulance voisine, o\'f9 on lui donnait les soins n\'e9
+cessaires, et qui semblaient devoir \'eatre couronn\'e9s du succ\'e8s. Les facult\'e9s de la Mayeux ne se r\'e9veillant pour ainsi dire que peu \'e0 peu de leur engourdissement, elle avait accept\'e9 cette fable sans le moindre soup\'e7
+on, ignorant aussi qu\rquote Agricol e\'fbt accompagn\'e9 Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est \'e0 vous, mademoiselle, que C\'e9physe et moi devons la vie\~! disait la Mayeux, son m\'e9lancolique et touchant visage tourn\'e9 vers Adrienne, vous, agenouill\'e9e dans cette mansarde\'85 aupr\'e8s de ce lit de mis\'e8re, o
+\'f9 ma s\'9cur et moi nous voulions mourir\~!\'85 car C\'e9physe\'85 vous me l\rquote assurez, n\rquote est-ce pas, mademoiselle\~!\'85 a \'e9t\'e9, comme moi, secourue \'e0 temps\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, rassurez-vous, tout \'e0 l\rquote heure on est venu m\rquote annoncer qu\rquote elle avait repris ses sens.
+\par
+\par \endash \~Et on lui a dit que je vivais, n\rquote est-ce pas, mademoiselle\~!\'85 Sans cela, elle regretterait peut-\'eatre de m\rquote avoir surv\'e9cu.
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, ch\'e8re enfant, dit Adrienne en serrant les mains de la Mayeux entre les siennes et en attachant sur elle ses yeux humides de larmes. On a dit tout ce qu\rquote il fallait dire. Ne vous inqui\'e9tez pas, ne songez qu\rquote
+\'e0 revenir \'e0 la vie\'85 et\'85 je l\rquote esp\'e8re\'85 au bonheur\'85 que, jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, vous avez si peu connu, pauvre petite\~!
+\par
+\par \endash \~Que de bont\'e9s, mademoiselle\~!\'85 apr\'e8s ma fuite de chez vous\'85 quand vous devez me croire si ingrate\~!
+\par
+\par \endash \~Tout \'e0 l\rquote heure, lorsque vous serez moins faible\'85 je vous dirai bien des choses\'85 qui maintenant fatigueraient peut-\'eatre votre attention, mais comment vous trouvez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Mieux\'85 mademoiselle\'85 ce bon air\'85 et puis la pens\'e9e que, puisque vous voil\'e0\'85 ma pauvre s\'9cur ne sera plus r\'e9duite au d\'e9sespoir\'85 car, moi aussi, je vous dirai tout, et, j\rquote en suis s\'fbre, vous aurez piti\'e9
+ de C\'e9physe, n\rquote est-ce pas, mademoiselle\~!
+\par
+\par \endash \~Comptez toujours sur moi, mon enfant, r\'e9pondit Adrienne en dissimulant son p\'e9nible embarras, vous le savez, je m\rquote int\'e9resse \'e0 tout ce qui vous int\'e9resse\'85 Mais, dites-moi, ajouta Mlle de Cardoville \'e9
+mue, avant de prendre cette r\'e9solution d\'e9sesp\'e9r\'e9e, vous m\rquote avez \'e9crit, n\rquote est-ce pas\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! reprit tristement Adrienne, en ne recevant pas de r\'e9ponse de moi, combien vous avez d\'fb me trouver oublieuse\'85 cruellement ingrate\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! jamais je ne vous ai accus\'e9e, mademoiselle\~; ma pauvre s\'9cur vous le dira. Je vous ai \'e9t\'e9 reconnaissante jusqu\rquote \'e0 la fin.
+\par
+\par \endash \~Je vous crois\'85 je connais votre c\'9cur\~; mais enfin\'85 mon silence\'85 comment pouviez-vous donc l\rquote expliquer\~!
+\par
+\par \endash \~Je vous ai crue justement bless\'e9e de mon brusque d\'e9part, mademoiselle\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 bless\'e9e\~!\'85 H\'e9las\~! votre lettre\'85 je ne l\rquote ai pas re\'e7ue\~!
+\par
+\par \endash \~Et pourtant vous savez que je vous l\rquote ai adress\'e9e, mademoiselle\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, ma pauvre amie\~: je sais encore que vous l\rquote avez \'e9crite chez mon portier\~; malheureusement, il a remis votre lettre \'e0 une de mes femmes nomm\'e9e Florine, en lui disant que cette lettre venait de vous.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle Florine\~! cette jeune personne si bonne pour moi\~!
+\par
+\par \endash \~Florine me trompait indignement\~; vendue \'e0 mes ennemis, elle leur servait d\rquote espion.
+\par
+\par \endash \~Elle\~!\'85 mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria la Mayeux. Est-il possible\~!
+\par
+\par \endash \~Elle-m\'eame, r\'e9pondit am\'e8rement Adrienne\~; mais il faut, apr\'e8s tout, la plaindre autant que la bl\'e2mer\~: elle \'e9tait forc\'e9e d\rquote ob\'e9ir \'e0 une n\'e9cessit\'e9 terrible, et ses aveux, son repentir, lui ont assur\'e9
+ mon pardon avant sa mort.
+\par
+\par \endash \~Morte aussi, elle\'85 si jeune\~!\'85 si belle\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Malgr\'e9 ses torts, sa fin m\rquote a profond\'e9ment \'e9mue\~; car elle a avou\'e9 ses fautes avec des regrets d\'e9chirants. Parmi ses aveux, elle m\rquote a dit avoir intercept\'e9
+ cette lettre dans laquelle vous me demandiez une entrevue qui pouvait sauver la vie de votre s\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Cela est vrai, mademoiselle\'85 Tels \'e9taient les termes de ma lettre\~; mais quel int\'e9r\'eat avait-on \'e0 vous le cacher\~?
+\par
+\par \endash \~On craignait de vous voir revenir aupr\'e8s de moi, mon bon ange gardien\'85 vous m\rquote aimez si tendrement\'85 Mes ennemis ont redout\'e9 votre fid\'e8le affection, merveilleusement servie par l\rquote admirable instinct de votre c\'9cur\'85
+ Ah\~! je n\rquote oublierai jamais combien \'e9tait m\'e9rit\'e9e l\rquote horreur que vous inspirait un mis\'e9rable que je d\'e9fendais contre vos soup\'e7ons.
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin\~?\'85 dit la Mayeux en fr\'e9missant.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 r\'e9pondit Adrienne\~; mais ne parlons pas maintenant de ces gens-l\'e0\'85 Leur odieux souvenir g\'e2terait la joie que j\rquote \'e9prouve \'e0 vous voir rena\'eetre\'85
+ car votre voix est moins faible, vos joues se colorent un peu. Dieu soit b\'e9ni\~; je suis si heureuse de vous retrouver\~!\'85 Si vous saviez tout ce que j\rquote esp\'e8re, tout ce que j\rquote attends de notre r\'e9union\~! car
+ nous ne nous quitterons plus, n\rquote est-ce pas\~? Oh\~! promettez-le-moi\'85 au nom de notre amiti\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 mademoiselle\'85 votre amie\~! dit la Mayeux en baissant timidement les yeux\'85
+\par
+\par \endash \~Il y a quelques jours, avant votre d\'e9part de chez moi, ne vous appelais-je pas mon amie, ma s\'9cur\~? Qu\rquote y a-t-il de chang\'e9\~? Rien\'85 rien, ajouta Mlle de Cardoville avec un profond attendrissement\~; on dirait, au contraire, qu
+\rquote un fatal rapprochement dans nos positions me rend votre amiti\'e9 plus ch\'e8re\'85 plus pr\'e9cieuse encore\~; et elle m\rquote est acquise, n\rquote est-ce pas\~?\'85 Oh\~! ne me refusez pas, j\rquote ai tant besoin d\rquote une amie\'85
+\par
+\par \endash \~Vous\'85 mademoiselle\'85 vous auriez besoin de l\rquote amiti\'e9 d\rquote une pauvre cr\'e9ature comme moi\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Adrienne en regardant la Mayeux avec un expression de douleur navrante \endash et bien plus\'85 vous \'eates peut-\'eatre la seule personne \'e0 qui je pourrais\'85 \'e0 qui j\rquote oserais confier des chagrins\'85 biens amers
+\'85
+\par
+\par Et les joues de Mlle de Cardoville se color\'e8rent vivement.
+\par
+\par \endash \~Et qui me m\'e9rite une pareille marque de confiance, mademoiselle\~? demanda la Mayeux de plus en plus surprise.
+\par
+\par \endash \~La d\'e9licatesse de votre c\'9cur, la s\'fbret\'e9 de votre caract\'e8re, r\'e9pondit Adrienne avec une l\'e9g\'e8re h\'e9sitation\'85 puis, vous \'eates femme\'85 et, j\rquote en suis certaine, mieux que personne, vous comprendrez c
+e que je souffre, et vous me plaindrez\'85
+\par
+\par \endash \~Vous plaindre\'85 mademoiselle\~! dit la Mayeux, dont l\rquote \'e9tonnement augmentait encore, vous si grande dame et si envi\'e9e\'85 moi si humble et si infime, je pourrais vous plaindre.
+\par
+\par \endash \~Dites, ma pauvre amie, reprit Adrienne apr\'e8s quelques instants de silence, les douleurs les plus poignantes ne sont-ce pas celles que l\rquote on n\rquote ose avouer \'e0 personne, de crainte des railleries ou du m\'e9pris\~?\'85
+ Comment oser demander de l\rquote int\'e9r\'eat ou de la piti\'e9 pour les souffrances que l\rquote on n\rquote ose s\rquote avouer \'e0 soi-m\'eame, parce qu\rquote on en rougit \'e0 ses propres yeux\~?
+\par
+\par La Mayeux pouvait \'e0 peine croire ce qu\rquote elle entendait\~; sa bienfaitrice e\'fbt, comme elle, \'e9prouv\'e9 un amour malheureux, qu\rquote elle n\rquote aurait pas tenu un autre langage. Mais l\rquote ouvri\'e8re ne pouvait admet
+tre une supposition pareille\~; aussi attribuant \'e0 une autre cause les chagrins d\rquote Adrienne, elle r\'e9pondit tristement en songeant \'e0 son fatal amour pour Agricol\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui, mademoiselle, une peine dont on a honte\'85 cela doit \'eatre affreux\~!\'85 Oh\~! bien affreux\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mais aussi quel bonheur de rencontrer, non seulement un c\'9cur assez noble pour vous inspirer une confiance enti\'e8re, mais encore assez \'e9prouv\'e9 par mille chagrins pour \'eatre capable de vous offrir piti\'e9, appui, conseil\~!\'85
+ Dites, ma ch\'e8re enfant, ajouta Mlle de Cardoville en regardant attentivement la Mayeux, si vous \'e9tiez accabl\'e9e par une de ces souffrances dont on rougit, ne seriez-vous pas heureuse, bien heureuse de trouver une \'e2me s\'9cur de la v\'f4tre o
+\'f9 vous pourriez \'e9pancher vos chagrins et les all\'e9ger de moiti\'e9 par une confiance enti\'e8re et m\'e9rit\'e9e\~?
+\par
+\par Pour la premi\'e8re fois de sa vie, la Mayeux regarda Mlle de Cardoville avec un sentiment de d\'e9fiance et de tristesse. Les derni\'e8res paroles de la jeune fille lui semblaient significatives.
+\par
+\par \endash \~Sans doute elle sait mon secret, se disait la Mayeux\~; sans doute mon journal est tomb\'e9 entre ses mains\~; elle conna\'eet mon amour pour Agricol, ou elle le soup\'e7onne\~; ce qu\rquote elle m\rquote a dit jusqu\rquote
+ici a eu pour but de provoquer des confidences afin de s\rquote assurer si elle est bien inform\'e9e.
+\par
+\par Ces pens\'e9es ne soulevaient dans l\rquote \'e2me de la Mayeux aucun sentiment amer ou ingrat contre sa bienfaitrice, mais le c\'9cur de l\rquote infortun\'e9e \'e9tait d\rquote une si ombrageuse d\'e9licatesse, d\rquote une si douloureuse susceptibilit
+\'e9 \'e0 l\rquote endroit de son funeste amour, que, malgr\'e9 sa profonde et tendre affection pour Mlle de Cardoville, elle souffrit cruellement en la croyant ma\'eetresse de son secret.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800293}{\*\bkmkstart _Toc97808029}XXII. Suite des aveux.
+{\*\bkmkend _Toc92800293}{\*\bkmkend _Toc97808029}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Cette pens\'e9e d\rquote abord si p\'e9nible\~: que Mlle de Cardoville \'e9
+tait instruite de son amour pour Agricol, se transforma bient\'f4t dans le c\'9cur de la Mayeux, gr\'e2ce aux g\'e9n\'e9reux instincts de cette rare et excellente cr\'e9ature, en un regard touchant, qui montrait son attachement, toute sa v\'e9n\'e9
+ration pour Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, se disait la Mayeux, vaincue par l\rquote influence que l\rquote adorable bont\'e9 de ma protectrice exerce sur moi, je lui aurais fait un aveu que je n\rquote aurais fait \'e0 personne, un aveu que, tout \'e0 l\rquote
+heure encore, je croyais emporter dans ma tombe\'85 C\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 du moins une preuve de ma reconnaissance pour Mlle de Cardoville, mais malheureusement me voici priv\'e9e du triste bonheur de confier \'e0
+ ma bienfaitrice le seul secret de ma vie. Et d\rquote ailleurs, si g\'e9n\'e9reuse que soit sa piti\'e9 pour moi, si intelligente que soit son affection, il ne lui est pas donn\'e9, \'e0 elle si belle, si admir\'e9e, il ne lui est pas donn\'e9
+ de jamais comprendre ce qu\rquote il y a d\rquote affreux dans la position d\rquote une cr\'e9ature comme moi, cachant au plus profond de son c\'9cur meurtri un amour aussi d\'e9sesp\'e9r\'e9 que ridicule. Non\'85 non\~; et malgr\'e9 la d\'e9
+licatesse de son attachement pour moi, tout en me plaignant, ma bienfaitrice me blessera sans le savoir, car les }{\i maux fr\'e8res }{peuvent seuls se consoler\'85 H\'e9las\~! pourquoi ne m\rquote a-t-elle pas laiss\'e9e mourir\~?
+\par
+\par Ces r\'e9flexions s\rquote \'e9taient pr\'e9sent\'e9es \'e0 l\rquote esprit de la Mayeux aussi rapides que la pens\'e9e. Adrienne l\rquote observait attentivement\~: elle remarqua soudain que les traits de la jeune ouvri\'e8re, jusqu\rquote
+alors de plus en plus rass\'e9r\'e9n\'e9s, s\rquote attristaient \'e0 nouveau, et exprimaient un sentiment d\rquote humiliation douloureuse. Effray\'e9e de cette rechute de sombre accablement, dont les cons\'e9
+quences pouvaient devenir funestes, car la Mayeux, encore bien faible, \'e9tait pour ainsi dire sur le bord de la tombe, Mlle de Cardoville reprit vivement\~:
+\par
+\par \endash \~Mon amie\'85 ne pensez-vous donc pas comme moi\'85 que le chagrin le plus cruel\'85 le plus humiliant m\'eame, est all\'e9g\'e9\'85 lorsqu\rquote on peut l\rquote \'e9pancher dans un c\'9cur fid\'e8le et d\'e9vou\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mademoiselle, dit am\'e8rement la jeune ouvri\'e8re\~; mais le c\'9cur qui souffre, et en silence, devrait \'eatre seul juge du moment d\rquote un p\'e9nible aveu\'85 Jusque-l\'e0 il serait plus humain peut-\'ea
+tre de respecter son douloureux secret\'85 si on l\rquote a surpris.
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, mon enfant, dit tristement Adrienne\~; si je choisis ce moment presque solennel pour vous faire une bien p\'e9nible confidence\'85 c\rquote est que, quand vous m\rquote aurez entendue, vous vous rattacherez, j\rquote en suis s
+\'fbre, d\rquote autant plus \'e0 l\rquote existence, que vous saurez que j\rquote ai un plus grand besoin de votre tendresse\'85 de vos consolations\'85 de votre piti\'e9\'85
+\par
+\par \'c0 ces mots, la Mayeux fit un effort pour se relever \'e0 demi, s\rquote appuya sur sa couche et regarda Mlle de Cardoville avec stupeur.
+\par
+\par Elle ne pouvait croire \'e0 ce qu\rquote elle entendait\~; loin de songer \'e0 forcer ou \'e0 surprendre sa confiance, sa protectrice venait, disait-elle, lui faire un aveu p\'e9nible et implorer ses consolations, sa piti\'e9\'85 \'e0 elle\'85 la Mayeux.
+
+\par
+\par \endash \~Comment\~! s\rquote \'e9cria-t-elle en balbutiant, c\rquote est vous, mademoiselle, qui venez\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est moi qui viens vous dire\~: \'ab\~Je souffre\'85 et j\rquote ai honte de ce que je souffre\'85\~\'bb Oui\'85 ajouta la jeune fille avec une expression d\'e9chirante, oui\'85 de tous les aveux, je viens vous faire le plus p\'e9nible
+\'85 j\rquote aime\~!\'85 et je rougis\'85 de mon amour.
+\par
+\par \endash \~Comme moi\'85 s\rquote \'e9cria involontairement la Mayeux en joignant les mains.
+\par
+\par \endash \~J\rquote aime\'85 reprit Adrienne avec une explosion de douleur longtemps soutenue\~; oui, j\rquote aime\'85 et on ne m\rquote aime pas\'85 et mon amour est mis\'e9rable, est impossible\'85 il me d\'e9vore\'85 il me tue\'85 et je n\rquote
+ose le confier \'e0 personne\'85 ce fatal secret\'85
+\par
+\par \endash \~Comme moi\'85 r\'e9p\'e9ta la Mayeux, le regard fixe. Elle\'85 reine\'85 par la beaut\'e9, par le rang, par la richesse, par l\rquote esprit\'85 elle souffre comme moi, reprit-elle. Et comme moi, pauvre malheureuse cr\'e9ature\'85 elle aime\'85
+ et on ne l\rquote aime pas\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 oui\'85 comme vous\'85 j\rquote aime\'85 et l\rquote on ne m\rquote aime pas, s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville\~; avais-je donc tort de vous dire qu\rquote \'e0 vous seule je pouvais me confier\'85 parce qu\rquote
+ayant souffert des m\'eames maux, vous seule pouviez y compatir\~?
+\par
+\par \endash \~Ainsi\'85 mademoiselle, dit la Mayeux en baissant les yeux et revenant de sa profonde surprise, vous saviez\'85
+\par
+\par \endash \~Je savais tout, pauvre enfant\'85 mais jamais je ne vous aurais parl\'e9 de votre secret si moi-m\'eame\'85 je n\rquote avais pas eu \'e0 vous en confier un plus p\'e9nible encore\'85 Le v\'f4tre est cruel, le mien est humiliant\~!\'85 Oh\~
+! ma s\'9cur, vous le voyez, ajouta Mlle Cardoville avec un accent impossible \'e0 rendre, le malheur efface, rapproche, confond ce que l\rquote on appelle\'85 les distances\'85 Et souvent ces heureux du monde, que l\rquote on envie tant, tombent, par d
+\rquote affreuses douleurs, h\'e9las\~! bien au-dessous des plus humbles et des plus mis\'e9rables, puisqu\rquote \'e0 ceux-l\'e0 ils demandent piti\'e9\'85 consolation.
+\par
+\par Puis, essuyant ses larmes, qui coulaient abondamment, Mlle de Cardoville reprit d\rquote une voix \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, s\'9cur, courage, courage\'85 aimons-nous, soutenons-nous\~; que ce triste et myst\'e9rieux lien nous unisse \'e0 jamais.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle, pardonnez-moi. Mais, maintenant que vous savez le secret de ma vie, dit la Mayeux en baissant les yeux et ne pouvant vaincre sa confusion, il me semble que je ne pourrai plus vous regarder sans rougir.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? parce que vous aimez passionn\'e9ment M.\~Agricol, dit Adrienne\~; mais alors il faudra donc que je meure de honte \'e0 vos yeux, car, moins courageuse que vous, je n\rquote ai pas eu la force de souffrir, de me r\'e9sign
+er, de cacher mon amour au plus profond de mon c\'9cur\~! Celui que j\rquote aime, d\rquote un amour d\'e9sormais impossible, l\rquote a connu, cet amour\'85 et il l\rquote a m\'e9pris\'e9\'85 pour me pr\'e9f\'e9
+rer une femme dont le choix seul serait un nouvel et sanglant affront pour moi\'85 si les apparences ne me trompent pas sur elle\'85 Aussi, quelquefois j\rquote esp\'e8re qu\rquote elles me trompent. Maintenant, dites\'85 est-ce \'e0
+ vous de baisser les yeux\~?
+\par
+\par \endash \~Vous, d\'e9daign\'e9e\'85 pour une femme indigne de vous \'eatre compar\'e9e\~?\'85 Ah\~! mademoiselle, je ne puis le croire\~! s\rquote \'e9cria la Mayeux.
+\par
+\par \endash \~Et moi aussi, quelquefois je ne puis le croire, et cela sans orgueil, mais parce que je sais ce que vaut mon c\'9cur\'85 Alors je me dis\~: \'ab\~Non, celle que l\rquote on me pr\'e9f\'e8re a sans doute de quoi toucher l\rquote \'e2me, l\rquote
+esprit et le c\'9cur de celui qui me d\'e9daigne pour elle.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle, si tout ce que j\rquote entends n\rquote est pas un r\'eave\'85 si de fausses apparences ne vous \'e9garent pas, votre douleur est grande\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, ma pauvre amie\'85 grande\'85 oh\~! bien grande\~; et pourtant, maintenant, gr\'e2ce \'e0 vous, j\rquote ai l\rquote espoir que peut-\'eatre elle s\rquote affaiblira, cette passion funeste\~; peut-\'eatre trouverai-je la force de la vaincre
+\'85 car, lorsque vous saurez tout, absolument tout, je ne voudrai pas rougir \'e0 vos yeux\'85 vous, la plus noble, la plus digne des femmes\'85 vous\'85 dont le courage, la r\'e9signation, sont et seront toujours pour moi un exemple.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mademoiselle\'85 ne parlez pas de mon courage, lorsque j\rquote ai tant \'e0 rougir de ma faiblesse.
+\par
+\par \endash \~Rougir\~! mon Dieu\~! toujours cette crainte\~! Est-il, au contraire, quelque chose de plus touchant, de plus h\'e9ro\'efquement d\'e9vou\'e9 que votre amour\~? Vous, rougir\~! Et pourquoi\~? Est-ce d\rquote avoir montr\'e9
+ la plus grande affection pour le royal artisan que vous avez appris \'e0 aimer depuis votre enfance\~? Rougir, est-ce d\rquote avoir endur\'e9, sans jamais vous plaindre, pauvre petite, mille souffrances, d\rquote
+autant plus poignantes que les personnes qui vous les faisaient subir n\rquote avaient pas conscience du mal qu\rquote elles vous faisaient\~? Pensait-on \'e0 vous blesser, lorsque, au lieu de vous donner votre modeste nom de Madele
+ine, disiez-vous, on vous donnait toujours, sans y songer, un surnom ridicule et injurieux\~? Et pourtant pour vous, que d\rquote humiliations, que de chagrins d\'e9vor\'e9s en secret\~!\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mademoiselle, qui a pu vous dire\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que vous n\rquote aviez confi\'e9 qu\rquote \'e0 votre journal, n\rquote est-ce pas\~? Eh bien, sachez donc tout\'85 Florine, mourante, m\rquote a avou\'e9 ses m\'e9faits. Elle avait eu l\rquote indignit\'e9 de vous d\'e9
+rober ces papiers, forc\'e9e d\rquote ailleurs \'e0 cet acte odieux par les gens qui la dominaient\'85 mais ce journal, elle l\rquote avait lu\'85 et comme tout bon sentiment n\rquote \'e9tait pas \'e9teint en elle, cette lecture o\'f9 se r\'e9v\'e9
+laient votre admirable r\'e9signation, votre triste et pieux amour, cette lecture l\rquote avait si profond\'e9ment frapp\'e9e, qu\rquote \'e0 son lit de mort elle a pu m\rquote en citer quelques passages, m\rquote expl
+iquant ainsi la cause de votre disparition subite, car elle ne doutait pas que la crainte de voir divulguer votre amour pour Agricol n\rquote e\'fbt caus\'e9 votre fuite.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! il n\rquote est que trop vrai, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, reprit am\'e8rement Adrienne\~; ceux qui faisaient agir cette malheureuse savaient bien o\'f9 portait le coup\'85 ils n\rquote en sont pas \'e0 leur essai\'85 ils vous r\'e9duisaient au d\'e9sespoir\'85 ils vous tuaient\'85 Mais, aussi
+\'85 pourquoi m\rquote \'e9tiez-vous si d\'e9vou\'e9e\~? pourquoi les aviez-vous devin\'e9s\~? Oh\~! ces robes noires sont implacables, et leur puissance est grande, dit Adrienne en frissonnant.
+\par
+\par \endash \~Cela \'e9pouvante, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Rassurez-vous, ch\'e8re enfant\~; vous le voyez, les armes des m\'e9chants tournent souvent contre eux\~: car, du moment o\'f9 j\rquote ai su la cause de votre fuite, vous m\rquote \'eates devenue plus ch\'e8re encore. D\'e8s lors, j\rquote
+ai fait tout au monde pour vous retrouver\~; enfin, apr\'e8s de longues d\'e9marches, ce matin seulement, la personne que j\rquote avais charg\'e9e du soin de d\'e9couvrir votre retraite est parvenue \'e0 savoir que vous habitiez cette maison. M.\~
+Agricol se trouvait chez moi, il m\rquote a demand\'e9 \'e0 m\rquote accompagner.
+\par
+\par \endash \~Agricol\~! s\rquote \'e9cria la Mayeux en joignant les mains\~; il est venu\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, mon enfant\~; calmez-vous\'85 Pendant que je vous donnais les premiers soins\'85 il s\rquote est occup\'e9 de votre s\'9cur\~; vous le verrez bient\'f4t.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~!\'85 mademoiselle, reprit la Mayeux avec effroi, il sait sans doute\'85
+\par
+\par \endash \~Votre amour\~? Non, non, rassurez-vous, ne songez qu\rquote au bonheur de vous retrouver aupr\'e8s de ce bon et loyal fr\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 mademoiselle\'85 qu\rquote il ignore toujours\'85 ce qui me causait tant de honte que j\rquote en voulais mourir\'85 Soyez b\'e9ni, mon Dieu\~! il ne sait rien\'85
+\par
+\par \endash \~Non\~; ainsi, plus de tristes pens\'e9es, ch\'e8re enfant\~; pensez \'e0 ce digne fr\'e8re, pour vous dire qu\rquote il est arriv\'e9 \'e0 temps pour nous \'e9pargner des regrets \'e9ternels\'85 et \'e0 vous\'85 une grande faute\'85 Oh\~
+! je ne vous parle pas des pr\'e9jug\'e9s du monde, \'e0 propos du droit que poss\'e8de une cr\'e9ature de rendre \'e0 Dieu une vie qu\rquote elle trouve trop pesante\'85 je vous dis seulement que vous ne deviez pas mo
+urir, parce que ceux qui vous aiment et que vous aimez avaient encore besoin de vous.
+\par
+\par \endash \~Je vous croyais heureuse, mademoiselle\~; Agricol \'e9tait mari\'e9 \'e0 la jeune fille qu\rquote il aime et qui fera, j\rquote en suis s\'fbre, son bonheur\'85 \'c0 qui pouvais-je \'eatre utile\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 moi d\rquote abord, vous le voyez\'85 et puis, qui donc vous dit que M.\~Agricol n\rquote aura jamais besoin de vous\~? Qui vous dit que son bonheur ou celui des siens durera toujours, ou ne sera pas \'e9prouv\'e9 par de rudes atteintes\~
+? Et alors m\'eame que ceux qui vous aiment auraient d\'fb \'eatre \'e0 tout jamais heureux, leur bonheur \'e9tait-il complet sans vous\~? Et votre mort, qu\rquote ils se seraient peut-\'eatre reproch\'e9e, ne leur aurait-elle pas laiss\'e9
+ des regrets sans fin\~?
+\par
+\par \endash \~Cela est vrai, mademoiselle, r\'e9pondit la Mayeux, j\rquote ai eu tort\'85 un vertige de d\'e9sespoir m\rquote a saisie, et puis\'85 la plus affreuse mis\'e8re nous accablait\'85 nous n\rquote
+avions pas pu trouver de travail depuis quelques jours\'85 nous vivions de la charit\'e9 d\rquote une pauvre femme que le chol\'e9ra a enlev\'e9e\'85 Demain ou apr\'e8s, il nous aurait fallu mourir de faim.
+\par
+\par \endash \~Mourir de faim\'85 et vous saviez ma demeure\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous avais \'e9crit, mademoiselle\~; ne recevant pas de r\'e9ponse, je vous ai crue bless\'e9e de mon brusque d\'e9part.
+\par
+\par \endash \~Pauvre ch\'e8re enfant, vous \'e9tiez, ainsi que vous le dites, sous l\rquote influence d\rquote une sorte de vertige dans ce moment affreux. Aussi n\rquote ai-je pas le courage de vous reprocher d\rquote avoir un seul instant dout\'e9
+ de moi. Comment vous bl\'e2merais-je\~? N\rquote ai-je pas aussi eu la pens\'e9e d\rquote en finir avec la vie\~?
+\par
+\par \endash \~Vous, mademoiselle\~! s\rquote \'e9cria la Mayeux.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 j\rquote y songeais\'85 lorsqu\rquote on est venu me dire que Florine, agonisante, voulait me parler\'85 je l\rquote ai \'e9cout\'e9e\~; ses r\'e9v\'e9lations ont tout \'e0 coup chang\'e9 mes projets\~; cette vie sombre, morne, qui m
+\rquote \'e9tait insupportable, s\rquote est \'e9clair\'e9e tout \'e0 coup\~; la conscience du devoir s\rquote est \'e9veill\'e9e en moi\~; vous \'e9tiez sans doute en proie \'e0 la plus horrible mis\'e8re, mon devoir \'e9
+tait de vous chercher, de vous sauver. Les aveux de Florine me d\'e9voilaient de nouvelles trames des ennemis de ma famille isol\'e9e, dispers\'e9e, par des chagrins navrants, par des pertes cruelles\~; mon devoir \'e9tait d\rquote
+avertir les miens du danger qu\rquote ils ignoraient peut-\'eatre, de les rallier contre l\rquote ennemi commun. J\rquote avais \'e9t\'e9 victime d\rquote odieuses man\'9cuvres\~; mon devoir \'e9tait d\rquote en poursuivre les auteurs, de peur qu\rquote
+encourag\'e9es par l\rquote impunit\'e9, ces robes noires ne fissent de nouvelles victimes\'85 Alors, la pens\'e9e du devoir m\rquote a donn\'e9 des forces, j\rquote ai pu sortir de mon an\'e9antissement\~; avec l\rquote aide de l\rquote abb\'e9
+ Gabriel, pr\'eatre sublime, oh\~! sublime\'85 l\rquote id\'e9al du vrai chr\'e9tien\'85 le digne fr\'e8re adoptif de M.\~Agricol, j\rquote ai entrepris courageusement la lutte. Que vous dirai-je, mon enfant\~! l\rquote accomplissement de ces devoirs, l
+\rquote esp\'e9rance incessante de vous retrouver, ont apport\'e9 quelque adoucissement \'e0 ma peine\~; si je n\rquote en ai pas \'e9t\'e9 consol\'e9e, j\rquote en ai \'e9t\'e9 distraite\'85 votre tendre amiti\'e9, l\rquote exemple de votre r\'e9
+signation feront le reste, je le crois\'85 j\rquote en suis s\'fbre\'85 et j\rquote oublierai ce fatal amour\'85
+\par
+\par Au moment o\'f9 Adrienne disait ces mots, on entendit des pas rapides dans l\rquote escalier, et une voix jeune et fra\'eeche qui disait\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! cette pauvre Mayeux\~!\'85 comme j\rquote arrive \'e0 propos\~! Si je pouvais au moins lui \'eatre bonne \'e0 quelque chose\~!
+\par
+\par Et presque aussit\'f4t, Rose-Pompon entra pr\'e9cipitamment dans la mansarde.
+\par
+\par Agricol suivit bient\'f4t la grisette, et, montrant \'e0 Adrienne la fen\'eatre ouverte, t\'e2cha par un signe de lui faire comprendre qu\rquote il ne fallait pas parler \'e0 la jeune fille de la fin d\'e9
+plorable de la reine Bacchanal. Cette pantomime fut perdue pour Mlle de Cardoville. Le c\'9cur d\rquote Adrienne bondissait de douleur, d\rquote indignation, de fiert\'e9, en reconnaissant la jeune fille qu\rquote elle avait vue \'e0
+ la Porte-Saint-Martin, accompagnant Djalma, et qui seule \'e9tait la cause des maux affreux qu\rquote elle endurait depuis cette funeste soir\'e9e.
+\par
+\par Puis\'85 sanglante raillerie de la destin\'e9e\~! c\rquote \'e9tait au moment m\'eame o\'f9 Adrienne venait de faire l\rquote humiliant et cruel aveu de son amour d\'e9daign\'e9, qu\rquote apparaissait \'e0 ses yeux la femme \'e0
+ qui elle se croyait sacrifi\'e9e. Si la surprise de Mlle de Cardoville avait \'e9t\'e9 profonde, celle de Rose-Pompon ne fut pas moins grande. Non seulement elle reconnaissait dans Adrienne la belle jeune fille aux cheveux d\rquote
+or qui se trouvait en face d\rquote elle au th\'e9\'e2tre lors de l\rquote aventure de la panth\'e8re noire, mais elle avait de graves raisons de d\'e9sirer ardemment cette rencontre, si impr\'e9vue, si improbable\~
+; aussi est-il impossible de peindre le regard de joie maligne et triomphante qu\rquote elle affecta de jeter sur Adrienne.
+\par
+\par Le premier mouvement de Mlle de Cardoville fut de quitter la mansarde\~; mais non seulement il lui co\'fbtait d\rquote abandonner la Mayeux dans ce moment, et de donner, devant Agricol, une raison \'e0 ce brusque d\'e9
+part, mais une inexplicable et fatale curiosit\'e9 la retint malgr\'e9 sa fiert\'e9 r\'e9volt\'e9e. Elle resta donc. Elle allait enfin voir, si cela se peut dire, }{\i de pr\'e8s, }{entendre et juger cette }{\i rivale }{
+pour qui elle avait failli mourir, cette rivale \'e0 qui, dans les angoisses de la jalousie, elle avait pr\'eat\'e9 tant de physionomies diff\'e9rentes afin de s\rquote expliquer l\rquote amour de Djalma pour cette cr\'e9ature.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800294}{\*\bkmkstart _Toc97808030}XXIII. Les rivales.
+{\*\bkmkend _Toc92800294}{\*\bkmkend _Toc97808030}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Rose-Pompon, dont la pr\'e9sence causait une si vive \'e9motion \'e0 Mlle de Cardoville, \'e9
+tait mise avec le mauvais go\'fbt le plus coquet et le plus cr\'e2ne. Son }{\i bibi }{de satin rose, \'e0 passe tr\'e8s \'e9troite, pos\'e9 en avant, et, comme elle disait, }{\i \'e0 la chien, }{descendait presque jusqu\rquote
+au bout de son petit nez, et d\'e9couvrait en revanche la moiti\'e9 de son soyeux et blond chignon\~; sa robe \'e9cossaise, \'e0 carreaux extravagants, \'e9tait ouverte par devant, et c\rquote est \'e0 peine si sa guimpe transparente, peu herm\'e9
+tiquement ferm\'e9e, et pas assez jalouse des rondeurs charmantes qu\rquote elle accusait avec trop de probit\'e9, gazait suffisamment l\rquote \'e9chancrure effront\'e9e de son corsage. La grisette s\rquote \'e9tait h\'e2t\'e9e de monter l\rquote
+escalier, tenait les deux coins de son grand ch\'e2le bleu \'e0 palmes, qui, ayant quitt\'e9 ses \'e9paules, avait gliss\'e9 jusqu\rquote au bas de sa taille de gu\'eape, o\'f9 il s\rquote \'e9tait enfin trouv\'e9 arr\'eat\'e9 par un obstacle naturel.
+
+\par
+\par Si nous insistons sur ces d\'e9tails, c\rquote est qu\rquote \'e0 la vue de cette gentille cr\'e9ature mise d\rquote une fa\'e7on tr\'e8s impertinente et tr\'e8s d\'e9braill\'e9e, Mlle de Cardoville, retrouvant en elle une rivale qu\rquote
+elle croyait heureuse, sentit redoubler son indignation, sa douleur et sa honte\'85 Mais que l\rquote on juge de la surprise et de la confusion d\rquote Adrienne, lorsque Mlle Rose-Pompon lui dit d\rquote un air leste et d\'e9gag\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis ravie de vous trouver ici, madame\~; nous aurons \'e0 causer ensemble\'85 Seulement, je veux auparavant embrasser cette pauvre Mayeux, si vous le permettez\'85 }{\i madame.}{
+\par
+\par Pour s\rquote imaginer le ton et l\rquote accent dont fut articul\'e9 le mot }{\i madame, }{il faut avoir assist\'e9 \'e0 des discussions plus ou moins orageuses entre deux Rose-Pompon, jalouses et rivales\~; alors on comprendra tout ce que ce mot }{\i
+madame, }{prononc\'e9 dans ces grandes circonstances, renferme de provocante hostilit\'e9.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, stup\'e9faite de l\rquote impudence de Mlle Rose-Pompon, restait muette, pendant qu\rquote Agricol, distrait par l\rquote attention qu\rquote il portait \'e0 la Mayeux, dont les regards ne quittaient pas les siens depuis son arriv\'e9
+e, distrait aussi par le souvenir de la sc\'e8ne douloureuse \'e0 laquelle il venait d\rquote assister, disait tout bas \'e0 Adrienne, sans remarquer l\rquote effronterie de la grisette\~:
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mademoiselle\'85 c\rquote est fini\'85 C\'e9physe vient de rendre le dernier soupir\'85 sans avoir repris connaissance.
+\par
+\par \endash \~Malheureuse fille\~! dit Adrienne avec \'e9motion, oubliant un moment Rose-Pompon.
+\par
+\par \endash \~Il faudra cacher cette triste nouvelle \'e0 la Mayeux, et la lui apprendre plus tard avec les plus grands m\'e9nagements, reprit Agricol\~; heureusement, la petite Rose-Pompon n\rquote en sait rien.
+\par
+\par Et du regard il montra \'e0 Mlle de Cardoville la grisette qui s\rquote \'e9tait accroupie aupr\'e8s de la Mayeux.
+\par
+\par En entendant Agricol traiter si famili\'e8rement Rose-Pompon, la stupeur d\rquote Adrienne redoubla\~; ce qu\rquote elle ressentit est impossible \'e0 rendre\'85 car, chose qui semble fort \'e9trange, il lui sembla qu\rquote elle souffrait moins\'85
+ et que ses angoisses diminuaient \'e0 mesure qu\rquote elle entendait dans quels termes s\rquote exprimait la grisette.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ma bonne Mayeux, disait celle-ci avec autant de volubilit\'e9 que d\rquote \'e9motion, car ses jolis yeux bleus se mouill\'e8rent de larmes, c\rquote est-y donc possible de faire une b\'eatise pareille\~!\'85 Est-ce qu\rquote
+entre pauvres gens on ne s\rquote entr\rquote aide pas\~?\'85 Vous ne pouviez donc pas vous adresser \'e0 moi\~?\'85 Vous saviez bien que ce qui est \'e0 moi est aux autres\'85 j\rquote aurais fait une derni\'e8re rafle sur le bazar de Phil\'e9
+mon, ajouta cette singuli\'e8re fille avec un redoublement d\rquote attendrissement, sinc\'e8re, \'e0 la fois touchant et grotesque\~; j\rquote aurais vendu ses trois bottes, ses pipes culott\'e9es, son costume de canotier flambard, son lit et jusqu
+\rquote \'e0 son verre de grande tenue, et au moins vous n\rquote auriez pas \'e9t\'e9 r\'e9duite\'85 \'e0 une si vilaine extr\'e9mit\'e9\'85 Phil\'e9mon ne m\rquote en aurait pas voulu, car il est bon enfant\~; apr\'e8s \'e7a, il m\rquote
+en aurait voulu, que \'e7a aurait \'e9t\'e9 tout de m\'eame\~: Dieu merci\~! nous ne sommes pas mari\'e9s\'85 C\rquote est seulement pour vous dire qu\rquote il fallait penser \'e0 la petite Rose-Pompon\'85
+\par
+\par \endash \~Je sais que vous \'eates obligeante et bonne, mademoiselle, dit la Mayeux, car elle avait appris par sa s\'9cur que Rose-Pompon, comme tant de ses pareilles, avait le c\'9cur g\'e9n\'e9reux.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s cela, reprit la grisette en essuyant du revers de sa main le bout de son petit nez rose, o\'f9 une larme avait roul\'e9, vous me direz que vous ignoriez o\'f9 je }{\i perchais }{depuis quelque temps\'85 Dr\'f4le d\rquote histoire, allez
+\~; quand je dis dr\'f4le\'85 au contraire. Et Rose-Pompon poussa un gros soupir. Enfin, c\rquote est \'e9gal, reprit-elle, je n\rquote ai pas \'e0 vous parler de \'e7a\~; ce qui est s\'fbr, c\rquote est que vous allez mieux\'85
+ Vous ne recommencerez pas, ni C\'e9physe non plus, une pareille chose\'85 On dit qu\rquote elle est bien faible\'85 et qu\rquote on ne peut pas encore la voir, n\rquote est-ce pas, monsieur Agricol\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, dit le forgeron avec embarras, car la Mayeux ne d\'e9tachait pas ses yeux des siens, il faut prendre patience\'85
+\par
+\par \endash \~Mais je pourrai la voir, aujourd\rquote hui, n\rquote est-ce pas, Agricol\~?\'85 reprit la Mayeux.
+\par
+\par \endash \~Nous parlerons de cela\~; mais calme-toi, je t\rquote en prie\'85
+\par
+\par \endash \~Agricol a raison, il faut \'eatre raisonnable, ma bonne Mayeux, reprit Rose-Pompon\~; nous attendrons\'85 J\rquote attendrai aussi en causant tout \'e0 l\rquote
+heure avec madame (et Rose-Pompon jeta sur Adrienne un regard sournois de chatte en col\'e8re)\~; oui, j\rquote attendrai, car je veux dire \'e0 cette pauvre C\'e9physe qu\rquote
+elle peut, comme vous, compter sur moi. Et Rose-Pompon se rengorgea gentiment. Soyez tranquilles. Tiens, c\rquote est bien le moins, quand on se trouve dans une heureuse passe, que vos amies qui ne sont pas heureuses s\rquote en ressentent\~; \'e7
+a serait encore gracieux de garder le bonheur pour soi toute seule\~! C\rquote est \'e7a\'85 Empaillez-le donc tout de suite, votre bonheur\~; mettez-le donc sous verre ou dans un bocal pour que personne n\rquote y touche\~!\'85 Apr\'e8s \'e7a\'85
+ quand je dis mon bonheur\'85 c\rquote est encore une mani\'e8re de parler\~; il est vrai que, sous un rapport\'85 Ah bien, oui\~! mais aussi sous l\rquote autre, voyez-vous\~! ma bonne Mayeux, voil\'e0 la chose\'85 Mais bah\~!\'85 apr\'e8s tout, je n
+\rquote ai que dix-sept ans\'85 Enfin, c\rquote est \'e9gal\'85 je me tais, car je vous parlerais comme \'e7a jusqu\rquote \'e0 demain que vous n\rquote en sauriez pas davantage\'85 Laissez-moi donc encore une fois vous embrasser de bon c\'9cur\'85
+ et ne soyez plus chagrine\'85 non plus\'85 entendez-vous\'85 car maintenant je suis l\'e0\'85
+\par
+\par Et Rose-Pompon, assise sur ses talons, embrassa cordialement la Mayeux.
+\par
+\par Il faut renoncer \'e0 exprimer ce qu\rquote \'e9prouva Mlle de Cardoville pendant l\rquote entretien\'85 ou plut\'f4t pendant le monologue de la grisette, \'e0 propos de la tentative de suicide de la Mayeux\~
+; le jargon excentrique de Mlle Rose-Pompon, sa lib\'e9rale facilit\'e9 \'e0 l\rquote endroit du }{\i bazar }{de Phil\'e9mon, avec qui, disait-elle, elle n\rquote \'e9tait heureusement pas mari\'e9e\~; la bont\'e9 de son c\'9cur, qui se r\'e9v\'e9lait
+\'e7\'e0 et l\'e0 dans ses offres de service \'e0 la Mayeux\~; ces contrastes, ces impertinences, ces dr\'f4leries, tout cela \'e9tait si nouveau, si incompr\'e9hensible pour Mlle de Cardoville, qu\rquote elle resta d\rquote
+abord muette et immobile de surprise.
+\par
+\par Telle \'e9tait donc la cr\'e9ature \'e0 qui Djalma l\rquote avait sacrifi\'e9e\~? Si le premier mouvement d\rquote Adrienne avait \'e9t\'e9 horriblement p\'e9nible \'e0 la vue de Rose-Pompon, la r\'e9flexion ne tarda pas \'e0 \'e9
+veiller chez elle des doutes qui devinrent bient\'f4t d\rquote ineffables esp\'e9rances\~; se rappelant de nouveau l\rquote entretien qu\rquote elle avait surpris entre Rodin et Djalma, lorsque, cach\'e9e dans la serre chaude, elle venait s\rquote
+assurer de la fid\'e9lit\'e9 du j\'e9suite, Adrienne ne se demandait plus s\rquote il \'e9tait possible et raisonnable de croire que le prince, dont les id\'e9es sur l\rquote amour semblaient si po\'e9tiques, si \'e9lev\'e9es, si pures, e\'fb
+t pu trouver le moindre charme au babil impudent et saugrenu de cette petite fille\'85 Adrienne, cette fois, n\rquote h\'e9sitait plus\~; elle regardait avec raison la chose comme impossible, alors qu\rquote elle voyait pour ainsi dire }{\i de pr\'e8s }{
+cette \'e9trange rivale, alors qu\rquote elle l\rquote entendait s\rquote exprimer en termes si vulgaires, fa\'e7ons et langage qui, sans nuire \'e0 la gentillesse de ses traits, leur donnaient un caract\'e8re trivial et peu attrayant.
+\par
+\par Les doutes d\rquote Adrienne au sujet du profond amour du prince pour une Rose-Pompon se chang\'e8rent donc bient\'f4t en une incr\'e9dulit\'e9 compl\'e8te\~: dou\'e9e de trop d\rquote esprit, de trop de p\'e9n\'e9
+tration pour ne pas pressentir que cette apparente liaison, si inconcevable de la part du prince, devait cacher quelque myst\'e8re, Mlle de Cardoville se sentit rena\'eetre \'e0 l\rquote espoir.
+\par
+\par \'c0 mesure que cette consolante pens\'e9e se d\'e9veloppait dans l\rquote esprit d\rquote Adrienne, son c\'9cur, jusqu\rquote alors si douloureusement oppress\'e9, se dilatait\~; de vagues aspirations vers un meilleur avenir s\rquote \'e9
+panouissaient en elle\~; et pourtant, cruellement avertie par le pass\'e9, craignant de c\'e9der \'e0 une illusion trop facile, elle se rappelait les faits malheureusement av\'e9r\'e9s\~: le prince s\rquote affichant en public avec cette jeune fille\~
+; mais par cela m\'eame que Mlle de Cardoville pouvait alors compl\'e8tement appr\'e9cier cette cr\'e9ature, elle trouvait la conduite du prince de plus en plus incompr\'e9hensible. Or, comment juger sainement, s\'fbrement, ce qui est environn\'e9 de myst
+\'e8res\~? Et puis elle se rassurait\~; malgr\'e9 elle, un secret pressentiment lui disait que ce serait peut-\'eatre au chevet de la pauvre ouvri\'e8re qu\rquote elle venait d\rquote arracher \'e0
+ la mort que, par un hasard providentiel, elle apprendrait une r\'e9v\'e9lation d\rquote o\'f9 d\'e9pendait le bonheur de sa vie.
+\par
+\par Les \'e9motions dont \'e9tait agit\'e9 le c\'9cur d\rquote Adrienne devenaient si vives, que son beau visage se colora d\rquote un rose vif, son sein battit violemment, et ses grands yeux noirs, jusqu\rquote alors tristement voil\'e9s, brill\'e8
+rent doux et radieux \'e0 la fois\~; elle attendait avec une impatience inexprimable. Dans l\rquote entretien dont Rose-Pompon l\rquote avait menac\'e9e, dans cette conversation que quelques instants auparavant, Adrienne e\'fbt repouss\'e9
+e de toute la hauteur de sa fi\'e8re et l\'e9gitime indignation, elle esp\'e9rait trouver enfin l\rquote explication d\rquote un myst\'e8re qu\rquote il lui \'e9tait si important de p\'e9n\'e9trer.
+\par
+\par Rose-Pompon, apr\'e8s avoir encore tendrement embrass\'e9 la Mayeux, se releva, et se retournant vers Adrienne, qu\rquote elle toisa d\rquote un air des plus d\'e9gag\'e9s, lui dit d\rquote un petit ton impertinent\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 nous deux, maintenant, }{\i madame }{(le mot madame, toujours prononc\'e9 avec l\rquote expression que l\rquote on sait)\~; nous avons quelque chose \'e0 d\'e9brouiller ensemble.
+\par
+\par \endash \~Je suis \'e0 vos ordres, mademoiselle, r\'e9pondit Adrienne avec beaucoup de douceur et de simplicit\'e9.
+\par
+\par \'c0 la vue du minois conqu\'e9rant et d\'e9cid\'e9 de Rose-Pompon, en entendant sa provocation \'e0 Mlle de Cardoville, le digne Agricol, apr\'e8s quelques mots \'e9chang\'e9s avec la Mayeux, ouvrit des oreilles \'e9
+normes et resta un moment interdit de l\rquote effronterie de la grisette\~; puis, s\rquote avan\'e7ant vers elle, il lui dit tout bas en la tirant par la manche\~:
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0, est-ce que vous \'eates folle\~? Savez-vous \'e0 qui vous parlez\~?
+\par
+\par \endash \~Eh bien, apr\'e8s\~? est-ce qu\rquote une jolie femme n\rquote en vaut pas une autre\~?\'85 Je dis cela pour madame\'85 On ne me mangera pas, je suppose, r\'e9pondit tout haut et cr\'e2nement Rose-Pompon\~; j\rquote ai \'e0 causer avec madame
+\'85 je suis s\'fbre qu\rquote elle sait de quoi et pourquoi\'85 Sinon, je vais le lui dire\~: \'e7a ne sera pas long.
+\par
+\par Adrienne, craignant quelque explosion ridicule au sujet de Djalma en pr\'e9sence d\rquote Agricol, fit un signe \'e0 ce dernier, et r\'e9pondit \'e0 la grisette\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis pr\'eate \'e0 vous entendre, mademoiselle, mais pas ici\'85 Vous comprenez pourquoi\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est juste, madame\'85 j\rquote ai ma clef\'85 si vous voulez\'85 allons chez moi\'85
+\par
+\par Ce }{\i chez moi }{fut dit d\rquote un air glorieux.
+\par
+\par \endash \~Allons donc chez vous, mademoiselle, puisque vous voulez bien me faire l\rquote honneur de m\rquote y recevoir\'85 r\'e9pondit Mlle de Cardoville, de sa voix douce et perl\'e9e, en s\rquote inclinant l\'e9g\'e8
+rement avec un air de politesse si exquise, que Rose-Pompon, malgr\'e9 son effronterie, demeura tout interdite.
+\par
+\par \endash \~Comment, mademoiselle, dit Agricol \'e0 Adrienne, vous \'eates assez bonne pour\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur Agricol, dit Mlle de Cardoville en l\rquote interrompant, veuillez rester aupr\'e8s de ma pauvre amie\'85 je reviendrai bient\'f4t.
+\par
+\par Puis, se rapprochant de la Mayeux, qui partageait l\rquote \'e9tonnement d\rquote Agricol, elle lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Excusez-moi, si je vous laisse pendant quelques instants\'85 Reprenez encore un peu vos forces\'85 et je reviens vous chercher pour vous emmener chez nous, ch\'e8re et bonne s\'9cur\'85
+\par
+\par Se retournant alors vers Rose-Pompon, de plus en plus surprise d\rquote entendre cette belle dame appeler la Mayeux }{\i sa s\'9cur, }{elle lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Quand vous le voudrez, nous descendrons, mademoiselle\'85
+\par
+\par \endash \~Pardon, excuse, madame, si je passe la premi\'e8re pour vous montrer le chemin\~; mais c\rquote est un vrai casse-cou que cette baraque, r\'e9pondit Rose-Pompon en collant ses coudes \'e0 son corps et en pin\'e7ant ses l\'e8
+vres, afin de prouver qu\rquote elle n\rquote \'e9tait nullement \'e9trang\'e8re aux belles mani\'e8res et au beau langage.
+\par
+\par Et les deux rivales quitt\'e8rent la mansarde, o\'f9 Agricol et la Mayeux rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par Heureusement les restes sanglants de la reine Bacchanal avaient \'e9t\'e9 transport\'e9s dans la boutique souterraine de la m\'e8re Ars\'e8ne\~; ainsi les curieux, toujours attir\'e9s par les \'e9v\'e9nements sinistres, se press\'e8rent \'e0
+ la porte de la rue, et Rose-Pompon, ne rencontrant personne dans la petite cour qu\rquote elle traversa avec Adrienne, continua d\rquote ignorer la mort tragique de C\'e9physe, son ancienne amie.
+\par
+\par Au bout de quelques instants, la grisette et Mlle de Cardoville se trouv\'e8rent dans l\rquote appartement de Phil\'e9mon. Ce singulier logis \'e9tait rest\'e9 dans le pittoresque d\'e9sordre o\'f9 Rose-Pompon l\rquote avait abandonn\'e9
+ lorsque Nini-Moulin vint la chercher pour \'eatre l\rquote h\'e9ro\'efne d\rquote une aventure myst\'e9rieuse.
+\par
+\par Adrienne, compl\'e8tement ignorante des m\'9curs excentriques des \'e9tudiants et des }{\i \'e9tudiantes, }{ne put, malgr\'e9 sa pr\'e9occupation, s\rquote emp\'eacher d\rquote examiner avec un \'e9
+tonnement curieux ce bizarre et grotesque chaos des objets les plus disparates\~: d\'e9guisements de bals masqu\'e9s, t\'eates de mort fumant des pipes, bottes errantes sur des biblioth\'e8ques, verres monstres, v\'eatements de femmes, pipes culott\'e9
+es, etc. \'c0 l\rquote \'e9tonnement d\rquote Adrienne succ\'e9da une impression de r\'e9pugnance p\'e9nible\~: la jeune fille se sentait mal \'e0 l\rquote aise, d\'e9plac\'e9e, dans cet asile, non de la pauvret\'e9, mais du d\'e9sordre, tandis que la mis
+\'e9rable mansarde de la Mayeux ne lui avait caus\'e9 aucune r\'e9pulsion.
+\par
+\par Rose-Pompon, malgr\'e9 ses airs d\'e9lib\'e9r\'e9s, ressentait une assez vive \'e9motion depuis qu\rquote elle se trouvait t\'eate \'e0 t\'eate avec Mlle de Cardoville\~; d\rquote abord la rare beaut\'e9
+ de la jeune patricienne, son grand air, la haute distinction de ses mani\'e8res, la fa\'e7on \'e0 la fois digne et affable avec laquelle elle avait r\'e9pondu aux impertinentes provocations de la grisette, commen\'e7aient \'e0 imposer beaucoup \'e0
+ celle-ci\~; et de plus, comme elle \'e9tait, apr\'e8s tout, bonne fille, elle avait \'e9t\'e9 profond\'e9ment touch\'e9e d\rquote entendre Mlle de Cardoville appeler la Mayeux }{\i sa s\'9cur, son amie. }{Rose-Pompon, sans savoir aucune particularit\'e9
+ sur Adrienne, n\rquote ignorait pas qu\rquote elle appartenait \'e0 la classe la plus riche et la plus \'e9lev\'e9e de la soci\'e9t\'e9\~; elle ressentait donc d\'e9j\'e0 quelques remords d\rquote avoir agi si cavali\'e8rement\~: aussi ses intentions, d
+\rquote abord fort hostiles \'e0 l\rquote endroit de Mlle de Cardoville, se modifiaient peu \'e0 peu. Pourtant, Mlle Rose-Pompon, \'e9tant tr\'e8s mauvaise t\'eate et ne voulant pas para\'eetre subir une influence dont se r\'e9voltait son amour-propre, t
+\'e2cha de reprendre son assurance\~; et, apr\'e8s avoir ferm\'e9 la porte au verrou, elle dit\~:
+\par
+\par \endash \~}{\i Faites-vous }{la peine de vous asseoir, madame. Toujours pour montrer qu\rquote elle n\rquote \'e9tait pas \'e9trang\'e8
+re au beau langage. Mlle de Cardoville prenait machinalement une chaise, lorsque Rose-Pompon, bien digne de pratiquer cette antique hospitalit\'e9 qui regardait m\'eame un ennemi comme un h\'f4te sacr\'e9, s\rquote \'e9cria vivement\~:
+\par
+\par \endash \~Ne prenez pas cette chaise-l\'e0, madame\~: elle a un pied de moins. Adrienne mit la main sur un autre si\'e8ge.
+\par
+\par \endash \~Ne prenez pas celui-l\'e0 non plus, le dossier ne tient \'e0 rien du tout, s\rquote \'e9cria de nouveau Rose-Pompon.
+\par
+\par Et elle disait vrai, car le dossier de cette chaise (il repr\'e9sentait une lyre) resta entre les mains de Mlle de Cardoville, qui le repla\'e7a discr\'e8tement sur le si\'e8ge en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Je crois, mademoiselle, que nous pourrons causer tout aussi bien debout.
+\par
+\par \endash \~Comme vous voudrez, madame, r\'e9pondit Rose-Pompon, en se campant d\rquote autant plus cr\'e2nement sur la hanche, qu\rquote elle se sentait plus troubl\'e9e.
+\par
+\par Et l\rquote entretien de Mlle de Cardoville et de la grisette commen\'e7a de la sorte.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800295}{\*\bkmkstart _Toc97808031}XXIV. L\rquote entretien.
+{\*\bkmkend _Toc92800295}{\*\bkmkend _Toc97808031}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Apr\'e8s une minute d\rquote h\'e9sitation, Rose-Pompon dit \'e0 Adrienne, dont le c\'9cur battait vivement\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais, madame, vous dire tout de suite ce que j\rquote ai sur le c\'9cur\~; je ne vous aurais pas cherch\'e9e\~; puisque je vous trouve, il est bien naturel que je profite de la circonstance.
+\par
+\par \endash \~Mais, mademoiselle, dit doucement Adrienne\'85 pourrais-je du moins savoir le sujet de l\rquote entretien que nous devons avoir ensemble\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, madame, dit Rose-Pompon avec un redoublement de cr\'e2nerie alors plus affect\'e9e que naturelle. D\rquote abord, il ne faut pas croire que je me trouve malheureuse et que je veuille vous faire une sc\'e8
+ne de jalousie ou pousser des cris de d\'e9laiss\'e9e\'85 Ne vous flattez pas de \'e7a\'85 Dieu merci\~! je n\rquote ai pas \'e0 me plaindre du }{\i prince Charmant }{(c\rquote est le petit nom que je lui ai donn\'e9)\~; au contraire, il m\rquote
+a rendue tr\'e8s heureuse\~; si je l\rquote ai quitt\'e9, c\rquote est malgr\'e9 lui, et parce que cela m\rquote a plu.
+\par
+\par Ce disant, Rose-Pompon qui, malgr\'e9 ses airs d\'e9gag\'e9s, avait le c\'9cur tr\'e8s gros, ne put retenir un soupir.
+\par
+\par \endash \~Oui, madame, reprit-elle, je l\rquote ai quitt\'e9 parce que cela m\rquote a plu, car il \'e9tait fou de moi, madame\'85 m\'eame que si j\rquote avais voulu, il m\rquote aurait \'e9pous\'e9e, oui, madame, \'e9pous\'e9e\~
+; tant pis si ce que je vous dis l\'e0 vous fait de la peine\'85 Du reste, quand je dis tant pis, c\rquote est vrai que je voulais vous en causer\'85 de la peine\'85 Oh\~! bien s\'fbr\~; mais lorsque tout \'e0 l\rquote
+heure, je vous ai vue si bonne pour la pauvre Mayeux, quoique j\rquote \'e9tais bien certainement dans mon droit\'85 j\rquote ai \'e9prouv\'e9 quelque chose\'85 Enfin, ce qu\rquote il y a de plus clair, c\rquote est que je vous d\'e9
+teste, et que vous le m\'e9ritez bien\'85 ajouta Rose-Pompon en frappant du pied.
+\par
+\par De tout ceci, m\'eame pour une personne beaucoup moins p\'e9n\'e9trante qu\rquote Adrienne et beaucoup moins int\'e9ress\'e9e qu\rquote elle \'e0 d\'e9m\'ealer la v\'e9rit\'e9, il r\'e9sultait \'e9videmment que Mlle Rose-Pompon, malgr\'e9
+ ses airs triomphants \'e0 l\rquote endroit de }{\i celui }{qui perdait la t\'eate pour elle et voulait l\rquote \'e9pouser, il r\'e9sultait que Mlle Rose-Pompon \'e9tait compl\'e8tement d\'e9sappoint\'e9e, qu\rquote elle faisait un \'e9norme mensonge, qu
+\rquote on ne l\rquote aimait pas, et qu\rquote un violent d\'e9pit amoureux lui avait fait d\'e9sirer de rencontrer Mlle de Cardoville, afin de lui faire, pour se venger, ce qu\rquote en termes vulgaires on appelle une }{\i sc\'e8ne, }{
+regardant Adrienne (on saura tout \'e0 l\rquote heure pourquoi) comme son heureuse rivale\~; mais le bon naturel de Rose-Pompon ayant repris le dessus, elle se trouvait fort emp\'each\'e9e pour continuer sa }{\i sc\'e8ne. }{Adrienne, pour les raisons qu
+\rquote on a dites, lui imposant de plus en plus.
+\par
+\par Quoiqu\rquote elle se f\'fbt attendue, sinon \'e0 la singuli\'e8re sortie de la grisette, du moins \'e0 ce r\'e9sultat\~: qu\rquote il \'e9tait impossible que le prince e\'fbt pour cette fille aucun attachement s\'e9rieux\'85 Mlle de Cardoville, malgr\'e9
+ la bizarrerie de cette rencontre, fut d\rquote abord ravie de voir ainsi sa }{\i rivale }{confirmer une partie de ses pr\'e9visions\~; mais tout \'e0 coup, \'e0 ces esp\'e9rances devenues presque des r\'e9alit\'e9s, succ\'e9da une appr\'e9hension cruelle
+\'85 Expliquons-nous.
+\par
+\par Ce que venait d\rquote entendre Adrienne aurait d\'fb la satisfaire compl\'e8tement. Selon ce qu\rquote on appelle les usages et les coutumes du monde, s\'fbre d\'e9sormais que le c\'9cur de Djalma n\rquote avait pas cess\'e9
+ de lui appartenir, il devait peu lui importer que le prince, dans toute l\rquote effervescence d\rquote une ardente jeunesse, e\'fbt ou non c\'e9d\'e9 \'e0 un caprice \'e9ph\'e9m\'e8re pour cette cr\'e9ature, apr\'e8s tout fort jolie et fort d\'e9sirable
+, puisque, dans le cas m\'eame o\'f9 il e\'fbt c\'e9d\'e9 \'e0 ce caprice, rougissant de cette erreur des sens, il se s\'e9parait de Rose-Pompon. Malgr\'e9 de si bonnes raisons, cette }{\i erreur des sens }{ne pouvait \'eatre pardonn\'e9
+e par Adrienne. Elle ne comprenait pas cette s\'e9paration absolue du corps et de l\rquote \'e2me, qui fait que l\rquote une ne partage pas la souillure de l\rquote autre. Elle ne trouvait pas qu\rquote il f\'fbt indiff\'e9rent de se donner \'e0
+ celle-ci en pensant \'e0 celle-l\'e0\~; son amour, jeune, chaste, passionn\'e9, \'e9tait d\rquote une exigence absolue, exigence aussi juste aux jeux de la nature et de Dieu que ridicule et niaise aux yeux des hommes. Par cela m\'eame qu\rquote
+elle avait la religion des sens, par cela m\'eame qu\rquote elle les raffinait, qu\rquote elle les v\'e9n\'e9rait comme une manifestation adorable et divine, Adrienne avait, au sujet des sens, des scrupules, des d\'e9licatesses, des r\'e9pugnances inou
+\'efes, invincibles, compl\'e8tement inconnues de ces aust\'e8res spiritualistes, de ces prudes asc\'e9tiques, qui, sous pr\'e9texte de la vitalit\'e9, de l\rquote indignit\'e9 de la mati\'e8re, en regardent les \'e9carts comme absolument sans cons\'e9
+quence et en font liti\'e8re, pour lui bien prouver, \'e0 cette honteuse, \'e0 cette boueuse, tout le m\'e9pris qu\rquote elles en font.
+\par
+\par Mlle de Cardoville n\rquote \'e9tait pas de ces cr\'e9atures farouches, pudibondes, qui mourraient de confusion plut\'f4t que d\rquote articuler nettement qu\rquote elles veulent un mari jeune et beau, ardent et pur\~: aussi en \'e9
+pousent-elles de laids, de tr\'e8s blas\'e9s, de tr\'e8s corrompus, quitte \'e0 prendre, six mois apr\'e8s, deux ou trois amants. Non, Adrienne sentait instinctivement tout ce qu\rquote il y a de fra\'eecheur virginale et c\'e9leste dans l\rquote \'e9
+gale innocence de deux beaux \'eatres amoureux et passionn\'e9s, tout ce qu\rquote il y a m\'eame de garanties pour l\rquote avenir dans les tendres et ineffables souvenirs que l\rquote homme conserve d\rquote un premier amour qui est aussi sa premi\'e8
+re possession. Nous l\rquote avons dit, Adrienne n\rquote \'e9tait donc qu\rquote \'e0 moiti\'e9 rassur\'e9e\'85 bien qu\rquote il lui f\'fbt confirm\'e9 par le d\'e9pit m\'eame de Rose-Pompon que Djalma n\rquote
+avait pas eu pour la grisette le moindre attachement s\'e9rieux.
+\par
+\par La grisette avait termin\'e9 sa p\'e9roraison par ce mot d\rquote une hostilit\'e9 flagrante et significative\~:
+\par
+\par \endash \~Enfin, madame, je vous d\'e9teste\~!
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi me d\'e9testez-vous, mademoiselle\~? dit doucement Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~! madame, reprit Rose-Pompon, oubliant tout \'e0 fait son r\'f4le de }{\i conqu\'e9rante, }{et c\'e9dant \'e0 la sinc\'e9rit\'e9 naturelle de son caract\'e8re, faites donc comme si vous ne saviez pas \'e0
+ propos de qui et de quoi je vous d\'e9teste\~!\'85 Avec cela\'85 que l\rquote on va ramasser des bouquets jusque dans la gueule d\rquote une panth\'e8re pour des personnes qui ne vous sont rien du tout\~!\'85 Et si ce n\rquote \'e9tait que cela encore\~
+! ajouta Rose-Pompon, qui s\rquote animait peu \'e0 peu, et dont la jolie figure, jusqu\rquote alors contract\'e9e par une petite moue hargneuse, prit une expression de chagrin r\'e9el, pourtant quelquefois comique. Et si ce n\rquote \'e9tait que l
+\rquote histoire du bouquet\~! reprit-elle. Quoique mon sang n\rquote ait fait qu\rquote un tour en voyant le prince Charmant sauter comme un cabri sur le th\'e9\'e2tre\'85 je me serais dit\~: \'ab\~Bah\~! ces Indiens, \'e7a a des politesses \'e0 eux\~
+; ici\'85 une femme laisse tomber son bouquet, un monsieur bien appris le ramasse et le tend, mais dans l\rquote Inde, c\rquote est pas \'e7a\~: l\rquote homme ramasse le bouquet, ne le rend pas \'e0 la femme et lui tue une panth\'e8re sous les yeux. Voil
+\'e0 le bon genre du pays, \'e0 ce qu\rquote il para\'eet\'85 Mais ce qui n\rquote est bon genre nulle part, c\rquote est de traiter une femme comme on m\rquote a trait\'e9e\'85 et cela, j\rquote en suis s\'fbre, gr\'e2ce \'e0 vous, madame.
+\par
+\par Ces plaintes de Rose-Pompon, \'e0 la fois am\'e8res et plaisantes, se conciliaient peu avec ce qu\rquote elle avait dit pr\'e9c\'e9demment du fol amour de Djalma
+pour elle, mais Adrienne se garda bien de lui faire remarquer ses contradictions, et lui dit doucement\~:
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, vous vous trompez, je crois, en pr\'e9tendant que je suis pour quelque chose dans vos chagrins\~; mais, en tous cas, je regretterais sinc\'e8rement que vous ayez \'e9t\'e9 maltrait\'e9e par qui que ce f\'fbt.
+\par
+\par \endash \~Si vous croyez qu\rquote on m\rquote a battue\'85 vous faites erreur, s\rquote \'e9cria Rose-Pompon. Ah bien\~! par exemple\~!\'85 Non, ce n\rquote est pas cela\'85 mais enfin\'85 je suis s\'fbre que, sans vous, le prince Charmant aurait fini pa
+r m\rquote aimer un peu\~; j\rquote en vaux bien la peine, apr\'e8s tout. Et puis, enfin\'85 il y a aimer\'85 et aimer\'85 je ne suis pas exigeante, moi\~; mais pas seulement \'e7a\~!\'85 et Rose-Pompon mordit l\rquote ongle rose de son pouce. Ah\~
+! quand Nini-Moulin est venu me chercher ici, en m\rquote apportant des bijoux, des dentelles pour me d\'e9cider \'e0 le suivre, il avait raison de me dire qu\rquote il ne m\rquote exposerait \'e0 rien\'85 que de tr\'e8s honn\'eate\'85
+\par
+\par \endash \~Nini-Moulin\~? demanda Mlle de Cardoville, de plus en plus int\'e9ress\'e9e\~; qu\rquote est-ce que Nini-Moulin, mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Un \'e9crivain religieux, r\'e9pondit Rose-Pompon d\rquote un ton boudeur, l\rquote \'e2me damn\'e9e d\rquote un tas de vieux sacristains dont il empoche l\rquote argent, soi-disant pour \'e9
+crire sur la morale et sur la religion. Elle est gentille, sa morale\~!
+\par
+\par \'c0 ces mots d\rquote }{\i \'e9crivain religieux, }{de }{\i sacristains, }{Adrienne se vit sur la voie d\rquote une nouvelle trame de Rodin ou du p\'e8re d\rquote Aigrigny, trame dont elle et Djalma avaient encore failli \'eatre les victimes\~
+; elle commen\'e7a d\rquote entrevoir vaguement la v\'e9rit\'e9 et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, mademoiselle, sous quel pr\'e9texte cet homme vous a-t-il emmen\'e9e d\rquote ici\~?
+\par
+\par \endash \~Il est venu me chercher en me disant qu\rquote il n\rquote y avait rien \'e0 craindre pour ma vertu, qu\rquote il ne s\rquote agissait que de me faire bien gentille\~; alors, moi je me suis dit\~: \'ab\~Phil\'e9mon est \'e0 son pays, je m
+\rquote ennuie toute seule, \'e7a m\rquote a l\rquote air dr\'f4le, qu\rquote est-ce que je risque\~?\'85\~\'bb Oh\~! non, je ne savais pas ce que je risquais, ajouta Rose-Pompon en soupirant. Enfin, Nini-Moulin m\rquote emm\'e8ne dans une jolie voiture\~
+; nous nous arr\'eatons sur la place du Palais-Royal\~; un homme \'e0 l\rquote air sournois et au teint jaune monte avec moi \'e0 la place de Nini-Moulin, et me conduit chez le prince Charmant, o\'f9 l\rquote on m\rquote \'e9tablit. Quand je l\rquote
+ai vu, dame\~! il est si beau, mais si beau, que j\rquote en suis d\rquote abord rest\'e9e toute \'e9blouie\~; avec \'e7a l\rquote air si doux, si bon\'85 Aussi, je me suis dit tout de suite\~: \'ab\~C\rquote est pour le coup que \'e7
+a serait joliment bien \'e0 moi de rester sage\'85\~\'bb Je ne croyais pas si bien dire\'85 Je suis rest\'e9e sage\'85 h\'e9las\~! plus que sage\'85
+\par
+\par \endash \~Comment, mademoiselle, vous regrettez de vous \'eatre montr\'e9e si vertueuse\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Tiens\'85 je regrette de n\rquote avoir pas eu au moins l\rquote agr\'e9ment de refuser quelque chose\'85 Mais refusez donc quand on ne vous demande rien\'85 mais rien de rien\~; quand on vous m\'e9
+prise assez pour ne pas vous dire un pauvre petit mot d\rquote amour.
+\par
+\par \endash \~Mais, mademoiselle\'85 permettez-moi de vous faire observer que l\rquote indiff\'e9rence qu\rquote on vous a t\'e9moign\'e9e ne vous a pas emp\'each\'e9e de faire, ce me semble, un assez long s\'e9jour dans la maison dont vous me parlez.
+\par
+\par \endash \~Est-ce que je sais pourquoi le prince Charmant me gardait aupr\'e8s de lui\~; pourquoi il me promenait en voiture et au spectacle\~? Que voulez-vous\~! c\rquote est peut-\'eatre aussi bon ton, dans son pays de sauvages, d\rquote avoir aupr\'e8
+s de soi une petite fille bien gentille, \'e0 cette fin de n\rquote y pas faire attention du tout, du tout\'85
+\par
+\par \endash \~Mais alors pourquoi restiez-vous dans cette maison, mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! je restais, dit Rose-Pompon en frappant du pied avec d\'e9pit, je restais parce que, sans savoir comment cela s\rquote est fait, malgr\'e9 moi, je me suis mise \'e0 aimer le prince Charmant\~; et, ce qu\rquote il y a de dr\'f4
+le, c\rquote est que moi, qui suis gaie comme un pinson\'85 je l\rquote aimais parce qu\rquote il \'e9tait triste, preuve que je l\rquote aimais s\'e9rieusement. Enfin, un jour, je n\rquote y ai pas tenu\'85 j\rquote ai dit\~: \'ab\~Tant pis\~
+! il arrivera ce qui pourra\~; Phil\'e9mon doit me faire des traits dans son pays, j\rquote en suis s\'fbre\~;\~\'bb \'e7a m\rquote encourage, et un matin je m\rquote arrange \'e0 ma mani\'e8re, si gentiment, si coquettement, qu\rquote apr\'e8s m\rquote
+\'eatre regard\'e9e dans ma glace, je me dis\~: \'ab\~Oh\~! c\rquote est s\'fbr\'85 il ne r\'e9sistera pas\'85\~\'bb Je vais chez lui\~; je perds la t\'eate, je lui dis tout ce qui me passe de tendre dans l\rquote esprit\~; je ris, je pleure\~
+; enfin je lui d\'e9clare que je l\rquote adore\'85 Qu\rquote est-ce qu\rquote il me r\'e9pond \'e0 cela de sa voix douce et pas plus \'e9mue qu\rquote un marbre\~: \'ab\~Pauvre enfant\~!\'85\~\'bb Pauvre enfant, reprit Rose-Pompon avec indignation\'85
+ ni plus ni moins que si j\rquote \'e9tais venue me plaindre \'e0 lui d\rquote un mal de dent, parce qu\rquote il me poussait une dent de sagesse\'85 Mais ce qu\rquote il y a d\rquote affreux, c\rquote est que je suis s\'fbre que, s\rquote il n\rquote
+\'e9tait pas malheureux d\rquote autre part en amour, ce serait un vrai salp\'eatre\~; mais il est si triste, si abattu\~!
+\par
+\par Puis, s\rquote interrompant un moment, Rose-Pompon ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Au fait\'85 non\'85 je ne veux pas vous dire cela\'85 vous seriez trop contente\'85 Enfin, apr\'e8s une pause d\rquote une autre seconde\~:
+\par
+\par \endash \~Ah bien\~! ma foi\~! tant pis\~! je vous le dis, reprit cette dr\'f4le de petite fille en regardant Mlle de Cardoville avec attendrissement et d\'e9f\'e9rence\~; pourquoi me taire, apr\'e8s tout\~! J\rquote ai commenc\'e9
+ par vous dire, en faisant la fi\'e8re, que le prince Charmant voulait m\rquote \'e9pouser, et j\rquote ai fini, malgr\'e9 moi, par vous avouer qu\rquote il m\rquote avait environ mise \'e0 la porte. Dame\~! ce n\rquote
+est pas ma faute, quand je veux mentir, je m\rquote embrouille toujours. Aussi, tenez, madame, voil\'e0 la v\'e9rit\'e9 pure\~: quand je vous ai rencontr\'e9e chez cette pauvre Mayeux, je me suis d\rquote abord sentie col\'e8
+re contre vous comme un petit dindon\'85 mais quand je vous ai eu entendue vous, si belle, si grande dame, traiter cette pauvre ouvri\'e8re comme votre s\'9cur, j\rquote ai eu beau faire, ma col\'e8re s\rquote en est all\'e9e\'85 Une fois ici, j\rquote
+ai fait ce que j\rquote ai pu pour la rattraper\'85 impossible\'85 plus je voyais la diff\'e9rence qu\rquote il y a entre nous deux, plus je comprenais que le prince Charmant avait raison de ne songer qu\rquote \'e0 vous\'85 car c\rquote
+est de vous, pour le coup, madame, qu\rquote il est fou\'85 allez\'85 et bien fou\'85 Ce n\rquote est pas seulement \'e0 cause de l\rquote histoire du tigre qu\rquote il a tu\'e9 pour vous \'e0 la Porte-Saint-Martin que je dis cela\~
+; mais depuis, si vous saviez mon Dieu\~! toutes les folies qu\rquote il faisait avec votre bouquet. Et puis, vous ne savez pas\~! toutes les nuits il les passait sans se coucher, et bien souvent \'e0 pleurer dans un salon, o\'f9, m\rquote
+a-t-on dit, il vous a vue pour la premi\'e8re fois\'85 vous savez\'85 pr\'e8s de la serre\'85 Et votre portrait donc, qu\rquote il a fait de souvenir sur la glace \'e0 la mode de son pays\~! et tant d\rquote autres choses\~! Enfin, moi qui l\rquote
+aimais et qui voyais cela, \'e7a commen\'e7ait d\rquote abord par me mettre hors de moi\~; et puis \'e7a devenait si touchant, si attendrissant, que je finissais par en avoir les larmes aux yeux. Mon Dieu\~!\'85 oui\'85 madame\'85 tenez\'85
+ comme maintenant rien qu\rquote en y pensant, \'e0 ce pauvre prince. Ah\~! madame, ajouta Rose-Pompon, ses jolis yeux bleus baign\'e9s de pleurs, et avec une expression d\rquote int\'e9r\'eat si sinc\'e8re qu\rquote Adrienne fut profond\'e9ment \'e9mue\~
+; ah\~! madame\'85 vous avez l\rquote air si doux, si bon\~! ne le rendez donc pas malheureux, aimez-le donc un peu, ce pauvre prince\'85 Voyons, qu\rquote est-ce que cela vous fait de l\rquote aimer\~!\'85
+\par
+\par Et Rose-Pompon, d\rquote un geste sans doute trop familier, mais rempli de na\'efvet\'e9, prit avec effusion la main d\rquote Adrienne comme pour accentuer davantage sa pri\'e8re.
+\par
+\par Il avait fallu \'e0 Mlle de Cardoville un grand empire sur elle-m\'eame pour contenir, pour refouler l\rquote \'e9lan de sa joie, qui du c\'9cur lui montait aux l\'e8vres, pour arr\'eater le torrent de questions qu\rquote elle br\'fblait d\rquote
+adresser \'e0 Rose-Pompon, pour retenir enfin les douces larmes de bonheur qui depuis quelques instants tremblaient sous ses paupi\'e8res\~; et puis, chose bizarre\~! lorsque Rose-Pompon lui avait pris la main, Adrienne,
+au lieu de la retirer, avait affectueusement serr\'e9 celle de la grisette, puis, par un mouvement machinal, l\rquote avait attir\'e9e pr\'e8s de la fen\'eatre, comme si elle e\'fbt voulu examiner plus attentivement encore la d\'e9
+licieuse figure de Rose-Pompon. La grisette, en entrant, avait jet\'e9 son ch\'e2le et son bibi sur le lit, de sorte qu\rquote Adrienne put admirer les \'e9paisses et soyeuses nattes de beaux cheveux blond cendr\'e9 qui encadraient \'e0
+ ravir le frais minois de cette charmante fille, aux joues roses et fermes, \'e0 la bouche vermeille comme une cerise, aux grands yeux d\rquote un bleu si gai\~; Adrienne put enfin remarquer, gr\'e2ce au d\'e9collet\'e9 un peu risqu\'e9
+ de Rose-Pompon, la gr\'e2ce et les tr\'e9sors de sa taille de nymphe.
+\par
+\par Si \'e9trange que cela paraisse, Adrienne \'e9tait ravie de trouver cette jeune fille encore plus jolie qu\rquote elle ne lui avait paru d\rquote abord\'85 L\rquote indiff\'e9rence sto\'efque de Djalma pour cette ravissante cr\'e9
+ature disait assez toute la sinc\'e9rit\'e9 de l\rquote amour dont il \'e9tait domin\'e9.
+\par
+\par Rose-Pompon, apr\'e8s avoir pris la main d\rquote Adrienne, fut aussi confuse que surprise de la bont\'e9 avec laquelle Mlle de Cardoville accueillit sa familiarit\'e9. Enhardie par cette indulgence et par le silence d\rquote
+Adrienne, qui depuis quelques instants la consid\'e9rait avec une bienveillance presque reconnaissante, la grisette reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 n\rquote est-ce pas, madame, que vous aurez piti\'e9 de ce pauvre prince\~?
+\par
+\par Nous ne savons ce qu\rquote Adrienne allait r\'e9pondre \'e0 la demande indiscr\'e8te de Rose-Pompon, lorsque soudain une sorte de glapissement sauvage, aigu, strident, criard, mais qui semblait \'e9videmment pr\'e9tendre \'e0
+ imiter le chant du coq, se fit entendre derri\'e8re la porte.
+\par
+\par Adrienne tressaillit, effray\'e9e\~; mais tout \'e0 coup la physionomie de Rose-Pompon, d\rquote une expression nagu\'e8re si touchante, s\rquote \'e9panouit joyeusement\~; et, reconnaissant ce signal, elle s\rquote \'e9cria en frappant dans ses mains\~:
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est Phil\'e9mon\~!
+\par
+\par \endash \~Comment\~! Phil\'e9mon\~? dit vivement Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mon amant\'85 Ah\~! le monstre, il sera mont\'e9 \'e0 pas de loup\'85 pour faire le coq\'85 c\rquote est bien lui\~!
+\par
+\par Un second }{\i co-co-rico }{des plus retentissants se fit entendre de nouveau derri\'e8re la porte.
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, cet \'eatre-l\'e0 est-il b\'eate et dr\'f4le\~! il fait toujours la m\'eame plaisanterie, et elle m\rquote amuse toujours\~! dit Rose-Pompon.
+\par
+\par Et elle essuya ses derni\'e8res larmes du revers de sa main en riant comme une folle de la plaisanterie de Phil\'e9mon, qui lui semblait toujours neuve et r\'e9jouissante, quoiqu\rquote elle la conn\'fbt d\'e9j\'e0.
+\par
+\par \endash \~N\rquote ouvrez pas, dit tout bas Adrienne, de plus en plus embarrass\'e9e\~; ne r\'e9pondez pas, je vous en supplie.
+\par
+\par \endash \~La clef est sur la porte, et le verrou est mis\~: Phil\'e9mon voit bien qu\rquote il y a quelqu\rquote un.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote importe.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est ici sa chambre, madame\~; nous sommes ici chez lui\'85 dit Rose-Pompon.
+\par
+\par En effet, Phil\'e9mon, se lassant probablement du peu d\rquote effet de ses deux imitations ornithologiques, tourna la clef dans la serrure, et ne pouvant l\rquote ouvrir, dit \'e0 travers la porte, d\rquote une voix de formidable basse taille\~:
+\par
+\par \endash \~Comment, }{\i chat ch\'e9ri\'85 }{de mon c\'9cur, nous sommes enferm\'e9e\'85 Est-ce que nous prions }{\i saint Flambard }{pour le retour de }{\i Mon-mon }{(lisez Phil\'e9mon)\~?
+\par
+\par Adrienne, ne voulant pas augmenter l\rquote embarras et le ridicule de cette situation en la prolongeant davantage, alla droit \'e0 la porte, et l\rquote ouvrit aux regards \'e9bahis de Phil\'e9mon, qui recula de deux pas. Mlle de Cardoville, malgr\'e9
+sa vive contrari\'e9t\'e9, ne put s\rquote emp\'eacher de sourire \'e0 la vue de l\rquote amant de Rose-Pompon et des objets qu\rquote il tenait \'e0 la main et sous son bras.
+\par
+\par Phil\'e9mon, grand gaillard tr\'e8s brun et haut en couleur, arrivant de voyage, portait un b\'e9ret basque blanc\~; sa barbe noire et touffue tombait \'e0 flots sur un large gilet bleu clair \'e0
+ la Robespierre, une courte redingote de velours olive et un immense pantalon \'e0 carreaux \'e9cossais d\rquote une grandeur extravagante compl\'e9taient le costume de Phil\'e9mon. Quant aux accessoires qui av
+aient fait sourire Adrienne, ils se composaient\~: 1\'b0 d\rquote une valise d\rquote o\'f9 sortaient la t\'eate et les pattes d\rquote une oie, valise que Phil\'e9mon portait sous le bras\~; 2\'b0 d\rquote un \'e9norme lapin blanc, bien vivant, renferm
+\'e9 dans une cage que l\rquote \'e9tudiant tenait \'e0 la main.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! l\rquote amour de lapin blanc\~! a-t-il de beaux yeux rouges\~! Il faut l\rquote avouer, telles furent les premi\'e8res paroles de Rose-Pompon, et Phil\'e9mon, \'e0 qui elles ne s\rquote adressaient pas, revenait pourtant apr\'e8
+s une longue absence\~; mais l\rquote \'e9tudiant, loin d\rquote \'eatre choqu\'e9 de se voir compl\'e8tement sacrifi\'e9 \'e0 son compagnon aux longues oreilles et aux yeux rubis, sourit complaisamment, heureux de voir la surprise qu\rquote il m\'e9
+nageait \'e0 sa ma\'eetresse si bien accueillie. Ceci s\rquote \'e9tait pass\'e9 tr\'e8s rapidement. Pendant que Rose-Pompon, agenouill\'e9e devant la cage, s\rquote extasiait d\rquote admiration pour le lapin, Phil\'e9mon, frapp\'e9
+ du grand air de Mlle de Cardoville, portant \'e0 la main son b\'e9ret, avait respectueusement salu\'e9 en s\rquote effa\'e7ant le long de la muraille. Adrienne lui rendit son salut avec une gr\'e2ce remplie de politesse et de dignit\'e9, descendit l\'e9g
+\'e8rement l\rquote escalier et disparut.
+\par
+\par Phil\'e9mon, aussi \'e9bloui de sa beaut\'e9 que frapp\'e9 de son air noble et distingu\'e9, et surtout tr\'e8s curieux de savoir comment diable Rose-Pompon avait de pareilles connaissances, lui dit vivement dans son argot amoureux et tendre.
+\par
+\par \endash \~}{\i Chat ch\'e9ri }{\'e0 son }{\i Mon-mon, }{qu\rquote est-ce que cette belle dame\~?
+\par
+\par \endash \~Une de mes amies de pension\'85 grand satyre\'85 dit Rose-Pompon en aga\'e7ant le lapin.
+\par
+\par Puis, jetant un coup d\rquote \'9cil de c\'f4t\'e9 sur une caisse que Phil\'e9mon avait pos\'e9e pr\'e8s de la cage et de la valise\~:
+\par
+\par \endash \~Je parie que c\rquote est encore du raisin\'e9 de famille que tu m\rquote apportes l\'e0-dedans\~?
+\par
+\par \endash \~}{\i Mon-mon }{apporte mieux que \'e7a \'e0 son }{\i chat ch\'e9ri, }{dit l\rquote \'e9tudiant, et il appuya deux vigoureux baisers sur les joues fra\'eeches de Rose-Pompon, qui s\rquote \'e9tait enfin relev\'e9e, }{\i Mon-mon }{
+lui apporte son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Connu\'85 dit la grisette en posant d\'e9licatement le pouce de sa main gauche sur le bout de son nez rose et ouvrant sa petite main, qu\rquote elle agita l\'e9g\'e8rement.
+\par
+\par Phil\'e9mon riposta \'e0 cette agacerie de Rose-Pompon en lui prenant amoureusement la taille, et le joyeux m\'e9nage ferma sa porte.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800296}{\*\bkmkstart _Toc97808032}XXV. Consolations.
+{\*\bkmkend _Toc92800296}{\*\bkmkend _Toc97808032}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pendant l\rquote entretien d\rquote Adrienne et de Rose-Pompon, une sc\'e8ne touchante s\rquote \'e9tait pass\'e9
+e entre Agricol et la Mayeux, rest\'e9s fort surpris de la condescendance de Mlle de Cardoville \'e0 l\rquote \'e9gard de la grisette.
+\par
+\par Aussit\'f4t apr\'e8s le d\'e9part d\rquote Adrienne, Agricol s\rquote agenouilla devant la couche de la Mayeux, et lui dit avec une \'e9motion profonde\~:
+\par
+\par \endash \~Nous sommes seuls\'85 je puis enfin te dire ce que j\rquote ai sur le c\'9cur. Tiens\'85 vois-tu\~!\'85 c\rquote est affreux, ce que tu as fait\'85 mourir de mis\'e8re\'85 de d\'e9sespoir\'85 et ne pas m\rquote appeler aupr\'e8s de toi\~?
+\par
+\par \endash \~Agricol\'85 \'e9coute-moi\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 tu n\rquote as pas d\rquote excuse\'85 \'c0 quoi sert donc, mon Dieu\~! de nous \'eatre appel\'e9s fr\'e8re et s\'9cur, de nous \'eatre donn\'e9 pendant quinze ans les preuves de la plus sinc\'e8re affection, pour qu\rquote
+au jour du malheur tu te d\'e9cides ainsi \'e0 quitter la vie sans t\rquote inqui\'e9ter de ceux que tu laisses\'85 sans songer que te tuer, c\rquote est leur dire\~: \'ab\~Vous n\rquote \'eates rien pour moi\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Pardon, Agricol\'85 c\rquote est vrai\'85 je n\rquote avais pas pens\'e9 \'e0 cela, dit la Mayeux en baissant les yeux\~; mais\'85 la mis\'e8re\'85 le manque de travail\~!\'85
+\par
+\par \endash \~La mis\'e8re\'85 le manque de travail\~! et moi donc, est-ce que je n\rquote \'e9tais pas l\'e0\~?
+\par
+\par \endash \~Le d\'e9sespoir\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi le d\'e9sespoir\~? Cette g\'e9n\'e9reuse demoiselle te recueille chez elle\~; appr\'e9ciant ce que tu vaux, elle te traite comme son amie, et c\rquote est au moment o\'f9 tu n\rquote as jamais eu plus de garantie de bonheur\'85
+ pour l\rquote avenir, pauvre enfant\'85 que tu abandonnes brusquement la maison de Mlle de Cardoville\'85 nous laissant tous dans une horrible anxi\'e9t\'e9 sur ton sort\~!
+\par
+\par \endash \~Je\'85 je\'85 craignais d\rquote \'eatre \'e0 charge\'85 \'e0 ma bienfaitrice\'85 dit la Mayeux en balbutiant.
+\par
+\par \endash \~Toi \'e0 charge\'85 \'e0 Mlle de Cardoville\'85 elle si riche, si bonne\~!\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote avais peur d\rquote \'eatre indiscr\'e8te\'85 dit la Mayeux, de plus en plus embarrass\'e9e\'85
+\par
+\par Au lieu de r\'e9pondre \'e0 sa s\'9cur adoptive, Agricol garda le silence, la contempla pendant quelques instants avec une expression ind\'e9finissable, puis s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup, comme s\rquote il e\'fbt r\'e9pondu \'e0 une question qu
+\rquote il se posait \'e0 lui-m\'eame\~:
+\par
+\par \endash \~Elle me pardonnera de lui avoir d\'e9sob\'e9i\~; oui, j\rquote en suis s\'fbr.
+\par
+\par Alors, s\rquote adressant \'e0 la Mayeux, qui le regardait de plus en plus \'e9tonn\'e9e, il lui dit d\rquote une voix br\'e8ve et \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis trop franc\~; cette position n\rquote est pas tenable\~; je te fais des reproches, je te bl\'e2me\'85 et je ne suis pas \'e0 ce que je te dis\'85 je pense \'e0 autre chose\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi donc, Agricol\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai le c\'9cur navr\'e9 en songeant au mal que je t\rquote ai fait\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne comprends pas\'85 mon ami\'85 tu ne m\rquote as jamais fait de mal\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 n\rquote est-ce pas\~?\'85 jamais\'85 pas m\'eame dans les petites choses\~? lorsque, par exemple, c\'e9dant \'e0 une d\'e9testable habitude d\rquote enfance, moi qui pourtant t\rquote aimais, te respectais comme ma s\'9cur\'85 je t
+\rquote injuriais cent fois par jour\'85
+\par
+\par \endash \~Tu m\rquote injuriais\~?
+\par
+\par \endash \~Et que faisais-je donc, en te donnant sans cesse un sobriquet odieusement ridicule\'85 au lieu de t\rquote appeler par ton nom.
+\par
+\par \'c0 ces mots, la Mayeux regarda le forgeron avec effroi, tremblant qu\rquote il ne f\'fbt instruit de son triste secret, malgr\'e9 l\rquote assurance contraire qu\rquote elle avait re\'e7ue de Mlle de Cardoville\~; pourtant elle se calma en pensant qu
+\rquote Agricol avait pu r\'e9fl\'e9chir \'e0 l\rquote humiliation qu\rquote elle devait \'e9prouver \'e0 s\rquote entendre sans cesse appeler la Mayeux. Aussi r\'e9pondit-elle en s\rquote effor\'e7ant de sourire\~:
+\par
+\par \endash \~Peux-tu te chagriner pour si peu de chose\~? C\rquote \'e9tait, comme tu le dis, Agricol, une habitude d\rquote enfance\'85 Ta bonne et tendre m\'e8re, qui me traitait comme sa fille\'85 m\rquote appelait aussi la Mayeux, tu le sais bien.
+\par
+\par \endash \~Et ma m\'e8re\'85 est-elle aussi all\'e9e te consulter sur mon mariage, te parler de la rare beaut\'e9 de ma fianc\'e9e, te prier de voir cette fille, d\rquote \'e9tudier son caract\'e8re, dans l\rquote espoir que l\rquote
+instinct de ton attachement pour moi t\rquote avertirait\'85 si je faisais un mauvais choix\~? Dis, ma m\'e8re a-t-elle eu cette cruaut\'e9\~? Non\'85 c\rquote est moi qui ainsi te d\'e9chirais le c\'9cur.
+\par
+\par Les craintes de la Mayeux se r\'e9veill\'e8rent\~; plus de doute, Agricol savait son secret. Elle se sentit mourir de confusion\~; pourtant, faisant un dernier effort pour ne pas croire \'e0 cette d\'e9couverte, elle murmura d\rquote une voix faible\~:
+
+\par
+\par \endash \~En effet\'85 Agricol\'85 ce n\rquote est pas ta m\'e8re qui m\rquote a pri\'e9e de cela\'85 c\rquote est toi\'85 et\'85 et\'85 je t\rquote ai su gr\'e9 de cette preuve de confiance.
+\par
+\par \endash \~Tu m\rquote en as su gr\'e9\'85 malheureuse enfant\~! s\rquote \'e9cria le forgeron les yeux remplis de larmes\~; non, ce n\rquote est pas vrai car je te faisais un mal affreux\'85 j\rquote \'e9tais impitoyable\'85 sans le savoir\'85 mon Dieu\~!
+
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 dit la Mayeux d\rquote une voix \'e0 peine intelligible, pourquoi penses-tu cela\~?
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? parce que tu m\rquote aimais\~! s\rquote \'e9cria le forgeron d\rquote une voix palpitante d\rquote \'e9motion, en serrant fraternellement la Mayeux entre ses bras.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~!\'85 murmura l\rquote infortun\'e9e en t\'e2chant de cacher son visage entre ses mains, il sait tout.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je sais tout, reprit le forgeron avec une expression de tendresse et de respect indicible, oui, je sais tout\'85 et je ne veux pas, moi, que tu rougisses d\rquote un sentiment qui m\rquote honore et dont je m\rquote enorgueillis\~
+; oui, je sais tout, et je me dis avec bonheur, avec fiert\'e9, que le meilleur, que le plus noble c\'9cur qu\rquote il y ait au monde a \'e9t\'e9 \'e0 moi, est \'e0 moi\'85 sera toujours \'e0 moi\'85
+ Allons Madeleine, laissons la honte aux passions mauvaises\~; allons, le front haut, rel\'e8ve les yeux, regarde-moi\'85 Tu sais si mon visage a jamais menti\'85 tu sais si une \'e9motion feinte s\rquote y est jamais r\'e9fl\'e9chie\'85
+ eh bien, regarde-moi, te dis-je, regarde\'85 et tu liras sur mes traits combien je suis fier, oui, entends-tu Madeleine, l\'e9gitimement fier de ton amour\'85
+\par
+\par La Mayeux, \'e9perdue de douleur, \'e9cras\'e9e de confusion, n\rquote avait pas jusqu\rquote alors os\'e9 lever les yeux sur Agricol\~; mais la parole du forgeron exprimait une conviction si profonde, sa voix vibrante r\'e9v\'e9lait une \'e9
+motion si tendre, que la pauvre cr\'e9ature sentit malgr\'e9 elle sa honte s\rquote effacer peu \'e0 peu, surtout lorsque Agricol eut ajout\'e9 avec une exaltation croissante\~: Va, sois tranquille, ma noble et douce Madeleine, de ce digne amour\'85 j
+\rquote en serai digne\~: crois-moi, il te causera autant de bonheur qu\rquote il t\rquote a caus\'e9 de larmes\'85 Pourquoi donc cet amour serait-il d\'e9sormais pour toi un sujet d\rquote \'e9loignement, de confusion ou de crainte\~? qu\rquote
+est-ce donc que l\rquote amour, ainsi que le comprend ton adorable c\'9cur\~? Un continuel \'e9change de d\'e9vouement, de tendresse, une estime profonde et partag\'e9e, une mutuelle, une aveugle confiance\~? Eh bien, Madeleine, ce d\'e9
+vouement, cette tendresse, cette confiance, nous les aurons l\rquote un pour l\rquote autre, oui, plus encore que par le pass\'e9. Dans mille occasions, ton secret m\rquote inspirait de la crainte, de la d\'e9fiance\'85 \'e0 l\rquote
+avenir, au contraire, tu me verras si radieux de remplir ainsi ton bon et vaillant c\'9cur, que tu seras heureuse de tout le bonheur que tu me donnes\'85 Ce que je te dis l\'e0 est \'e9go\'efste\'85 c\rquote est possible\~; tant pis\~!\'85
+ je ne sais pas mentir.
+\par
+\par Plus le forgeron parlait, plus la Mayeux s\rquote enhardissait\'85 Ce qu\rquote elle avait surtout redout\'e9 dans la r\'e9v\'e9lation de son secret, c\rquote \'e9tait de le voir accueilli par la raillerie, le d\'e9dain, ou une compassion humiliante\~
+; loin de l\'e0, la joie et le bonheur se peignaient v\'e9ritablement sur la m\'e2le et loyale figure d\rquote Agricol\~; la Mayeux le savait incapable de feinte\~; aussi s\rquote \'e9cria-t-elle, cette fois sans confusion, et au contraire, elle aussi\'85
+ avec une sorte d\rquote orgueil\~:
+\par
+\par \endash \~Toute passion sinc\'e8re et pure a donc cela de beau, de bien, de consolant, mon Dieu\~! qu\rquote elle finit toujours par m\'e9riter un touchant int\'e9r\'eat lorsqu\rquote on a pu r\'e9sister \'e0 ses premiers orages\~
+! elle honorera donc toujours et le c\'9cur qui l\rquote inspire et le c\'9cur qui l\rquote \'e9prouve\~! gr\'e2ce \'e0 toi, Agricol, gr\'e2ce \'e0 tes bonnes paroles qui me rel\'e8vent \'e0 mes propres yeux, je sens qu\rquote au lie
+u de rougir de cet amour, je dois m\rquote en glorifier\'85 Ma bienfaitrice a raison\'85 tu as raison\~; pourquoi donc aurais-je honte\~? N\rquote est-il donc pas saint et vrai, mon amour\~? \'catre toujours dans ta vie, t\rquote
+aimer, te le dire, et le prouver par une affection de tous les instants, qu\rquote ai-je esp\'e9r\'e9 de plus\~? et pourtant la honte, la crainte, jointe au vertige que donne le malheur arriv\'e9 \'e0 son comble, m\rquote ont pouss\'e9 jusqu\rquote
+au suicide\~? C\rquote est qu\rquote aussi, vois-tu, mon ami, il faut pardonner quelque chose aux mortelles d\'e9fiances d\rquote une pauvre cr\'e9ature vou\'e9e au ridicule depuis son enfance. Et puis, enfin\'85 ce secret devait mourir avec moi, \'e0
+ moins qu\rquote un hasard impossible \'e0 pr\'e9voir ne te le r\'e9v\'e9l\'e2t\'85 Alors, dans ce cas, tu as raison, s\'fbre de moi-m\'eame, s\'fbre de toi\'85 je n\rquote aurais rien d\'fb redouter\~; mais il faut m\rquote \'eatre indulgent\~: la m\'e9
+fiance, la cruelle m\'e9fiance de soi\'85 Tiens, Agricol, mon g\'e9n\'e9reux fr\'e8re, je te dirai ce que tu me disais tout \'e0 l\rquote heure\~: Regarde-moi bien, jamais non plus, tu le sais, mon visage n\rquote a menti\~; eh bien, regarde\'85
+vois si mes yeux fuient les tiens\'85 vois, si de ma vie, j\rquote ai eu l\rquote air aussi heureuse\'85 et pourtant tout \'e0 l\rquote heure j\rquote allais mourir.
+\par
+\par La Mayeux disait vrai\'85 Agricol lui-m\'eame n\rquote e\'fbt pas esp\'e9r\'e9 un effet si prompt de ses paroles\~; malgr\'e9 les traces profondes que la mis\'e8re, que le chagrin, que la maladie avaient imprim\'e9
+es sur le visage de la jeune fille, il rayonnait alors d\rquote un bonheur rempli d\rquote \'e9l\'e9vation, de s\'e9r\'e9nit\'e9, tandis que ses yeux bleus, doux et purs comme son \'e2me, s\rquote attachaient sans embarras sur ceux d\rquote Agricol.
+
+\par
+\par \endash \~Oh\~! merci, merci\~! s\rquote \'e9cria le forgeron avec ivresse. En te voyant si calme, si heureuse, Madeleine\'85 c\rquote est de la reconnaissance que j\rquote \'e9prouve.
+\par
+\par \endash \~Oui, calme, oui, heureuse, car maintenant\'85 mes plus secr\'e8tes pens\'e9es tu les sauras\'85 Oui, heureuse, car ce jour, commenc\'e9 d\rquote une mani\'e8re si funeste, finit comme un songe divin\~; loin d\rquote
+avoir peur, je te regarde avec ivresse\~; j\rquote ai retrouv\'e9 ma g\'e9n\'e9reuse bienfaitrice, et je suis tranquille sur le sort de ma pauvre s\'9cur\'85 Oh\~! tout \'e0 l\rquote heure, n\rquote est-ce pas\~? nous
+la verrons, car cette joie, il faut qu\rquote elle la partage.
+\par
+\par La Mayeux \'e9tait si heureuse que le forgeron n\rquote osa ni ne voulut lui apprendre encore la mort de C\'e9physe, dont il se r\'e9servait de l\rquote instruire avec m\'e9nagements\~; il r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~C\'e9physe, par cela m\'eame qu\rquote elle est plus robuste que toi, a \'e9t\'e9 si rudement \'e9branl\'e9e, qu\rquote il sera prudent, m\rquote a-t-on dit tout \'e0 l\rquote heure, de la laisser pendant toute cette journ\'e9
+e dans le plus grand calme.
+\par
+\par \endash \~J\rquote attendrai donc\~; j\rquote ai de quoi distraire mon impatience, j\rquote ai tant \'e0 dire\'85
+\par
+\par \endash \~Ch\'e8re et douce Madeleine\'85
+\par
+\par \endash \~Tiens, mon ami, s\rquote \'e9cria la Mayeux en interrompant Agricol et en pleurant de joie, je ne puis te dire, vois-tu, ce que j\rquote \'e9prouve quand tu m\rquote appelles Madeleine\'85 C\rquote
+est quelque chose de si suave, de si doux, de si bienfaisant, que j\rquote en ai le c\'9cur tout \'e9panoui.
+\par
+\par \endash \~Malheureuse enfant, elle a donc bien souffert, mon Dieu\~! s\rquote \'e9cria le forgeron avec un attendrissement inexprimable, qu\rquote elle montre tant de bonheur, tant de reconnaissance, en s\rquote entendant appeler de son modeste nom\'85
+
+\par
+\par \endash \~Mais, pense donc, mon ami, que ce mot dans ta bouche r\'e9sume pour moi toute une vie nouvelle\~! Si tu savais les esp\'e9rances, les d\'e9lices qu\rquote en un instant j\rquote entrevois pour l\rquote avenir\~! si tu savais toutes les ch\'e8
+res ambitions de ma tendresse\'85 Ta femme, cette charmante Ang\'e8le\'85 avec sa figure d\rquote ange et son \'e2me d\rquote ange\'85 oh\~! \'e0 mon tour, je te dis\~: Regarde-moi, et tu verras que ce doux nom m\rquote est doux aux l\'e8vres et au c\'9c
+ur\'85 oui, ta charmante et bonne Ang\'e8le m\rquote appellera aussi Madeleine\'85 et tes enfants\~!\~! chers petits \'eatres ador\'e9s, pour eux aussi\'85 je serai Madeleine\'85 leur bonne Madeleine\~; par l\rquote amour que j\rquote
+aurai pour eux, ne seront-ils pas \'e0 moi aussi bien qu\rquote \'e0 leur m\'e8re\~? car je veux ma part des soins maternels\~; ils seront \'e0 nous trois, n\rquote est-ce pas, Agricol\~?\'85 Oh\~! laisse-moi pleurer\'85 laisse-moi, c\rquote
+est si bon des larmes sans amertume, des larmes qu\rquote on ne cache pas\~!\'85 Dieu soit b\'e9ni\~! gr\'e2ce \'e0 toi, mon ami\'85 la source de celles-l\'e0 est \'e0 jamais tarie.
+\par
+\par Depuis quelques instants, cette sc\'e8ne attendrissante avait un t\'e9moin invisible. Le forgeron et la Mayeux, trop \'e9mus, ne pouvaient apercevoir Mlle de Cardoville, debout au seuil de la porte.
+\par
+\par Ainsi que l\rquote avait dit la Mayeux, ce jour, commenc\'e9 pour tous sous de funestes auspices, \'e9tait devenu pour tous un jour d\rquote ineffable f\'e9licit\'e9. Adrienne aussi \'e9tait radieuse\~: Djalma l\rquote
+aimait avec passion. Ces odieuses apparences dont elle avait \'e9t\'e9 dupe et victime \'e9taient \'e9videmment une nouvelle trame de Rodin, et il ne restait plus \'e0 Mlle de Cardoville qu\rquote \'e0 d\'e9couvrir le but de ces machinations. Une derni
+\'e8re joie lui \'e9tait r\'e9serv\'e9e\'85 En fait de bonheur\'85 rien ne rend p\'e9n\'e9trant\'85 comme le bonheur\~: Adrienne devina, aux derni\'e8res paroles de la Mayeux, qu\rquote il n\rquote y avait plus de secret entre l\rquote ouvri\'e8
+re et le forgeron\~; aussi ne put-elle s\rquote emp\'eacher de crier en entrant\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ce jour est le plus beau de ma vie, car je ne suis pas seule \'e0 \'eatre heureuse. Agricol et la Mayeux se retourn\'e8rent vivement.
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, dit le forgeron, malgr\'e9 la promesse que je vous ai faite, je n\rquote ai pu cacher \'e0 Madeleine que je savais qu\rquote elle m\rquote aimait.
+\par
+\par \endash \~Maintenant que je ne rougis plus de cet amour devant Agricol, comment en rougirais-je devant vous, mademoiselle, devant vous qui, tout \'e0 l\rquote heure encore, me disiez\~: \'ab\~Soyez fi\'e8re de cet amour\'85 car il est noble et pur\~!\'85
+\~\'bb dit la Mayeux\~; et le bonheur lui donna la force de se lever, et de s\rquote appuyer sur le bras d\rquote Agricol.
+\par
+\par \endash \~Bien\~! bien\~! mon amie, lui dit Adrienne en allant \'e0 elle et l\rquote entourant d\rquote un de ses bras afin de la soutenir aussi\~; un moment seulement pour excuser une indiscr\'e9tion que vous pourriez me reprocher\'85 Si j\rquote
+ai dit votre secret \'e0 M.\~Agricol.
+\par
+\par \endash \~Sais-tu pourquoi, Madeleine\~? s\rquote \'e9cria le forgeron en interrompant Adrienne. Encore une preuve de cette d\'e9licate g\'e9n\'e9rosit\'e9 de c\'9cur qui ne se d\'e9ment jamais chez mademoiselle. \'ab\~J\rquote ai h\'e9sit\'e9 longtemps
+\'e0 vous confier ce secret, m\rquote a-t-elle dit ce matin, mais je m\rquote y d\'e9cide\~; nous allons retrouver votre s\'9cur adoptive\~; vous \'eates pour elle le meilleur des fr\'e8res, mais, sans le savoir, sans y songer, bien des fois vous la
+blessiez cruellement\~; maintenant vous savez son secret\'85 je me repose sur votre c\'9cur pour le garder fid\'e8lement, et pour \'e9pargner mille douleurs \'e0 cette pauvre enfant\'85 douleurs d\rquote autant plus am\'e8res qu\rquote
+elles viennent de vous, et qu\rquote elle doit souffrir en silence. Ainsi, quand vous parlerez de votre femme, de votre bonheur, mettez-y assez de m\'e9nagements pour ne pas froisser ce c\'9cur noble, bon et tendre\'85\~\'bb Oui, Madeleine, voil\'e0
+ pourquoi mademoiselle a commis ce qu\rquote elle appelle une indiscr\'e9tion.
+\par
+\par \endash \~Les termes me manquent, mademoiselle\'85 pour vous remercier encore et toujours, dit la Mayeux.
+\par
+\par \endash \~Voyez donc un peu, mon amie, reprit Adrienne, combien les ruses des m\'e9chants tournent souvent contre eux\~; on redoutait votre d\'e9vouement pour moi, on avait ordonn\'e9 \'e0 cette malheureuse Florine de vous d\'e9rober votre journal.
+\par
+\par \endash \~Afin de m\rquote obliger de quitter votre maison \'e0 force de honte, mademoiselle, quand je saurais mes plus secr\'e8tes pens\'e9es livr\'e9es aux railleries de tous\'85 Maintenant, je n\rquote en doute pas, dit la Mayeux.
+\par
+\par \endash \~Et vous avez raison, mon enfant. Eh bien, cette horrible m\'e9chancet\'e9, qui a failli causer votre mort, tourne, \'e0 cette heure, \'e0 la confusion des m\'e9chants\~; leur trame est d\'e9voil\'e9e\'85 celle-l\'e0, et heureusement bien d
+\rquote autres encore, dit Adrienne en songeant \'e0 Rose-Pompon.
+\par
+\par Puis elle reprit avec une joie profonde\~:
+\par
+\par \endash \~Enfin, nous voici plus unies, plus heureuses que jamais, et retrouvant dans notre f\'e9licit\'e9 m\'eame de nouvelles forces contre nos ennemis\~; je dis nos ennemis, car tout ce qui m\rquote aime est odieux \'e0 ces mis\'e9rables\'85
+ Mais, courage\~! l\rquote heure est venue, les gens de c\'9cur vont avoir leur tour\'85
+\par
+\par \endash \~Dieu merci\~! mademoiselle\'85 dit le forgeron, et, pour ma part, ce n\rquote est pas le z\'e8le qui me manque\~; quel bonheur de leur arracher leur masque\~!
+\par
+\par \endash \~Laissez-moi vous rappeler, monsieur Agricol, que vous avez demain une entrevue avec M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Je ne l\rquote ai pas oubli\'e9, mademoiselle, non plus que vos offres g\'e9n\'e9reuses.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est tout simple, il est des miens\~; r\'e9p\'e9tez-lui bien ce que je vais d\rquote ailleurs lui \'e9crire ce soir, que tous les fonds qui lui sont n\'e9cessaires pour r\'e9tablir sa fabrique sont \'e0 sa disposition\~; ce n\rquote
+est pas seulement pour lui que je parle, mais pour cent fabriques r\'e9duites \'e0 un sort pr\'e9caire\'85 Suppliez-le surtout d\rquote abandonner au plus t\'f4t la funeste maison o\'f9 il a \'e9t\'e9 conduit\~; pour mille raisons, il doit se d\'e9
+fier de tout ce qui l\rquote entoure.
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, mademoiselle\'85 la lettre qui m\rquote a \'e9t\'e9 \'e9crite, en r\'e9ponse \'e0 celle que j\rquote \'e9tais parvenu \'e0 lui faire remettre secr\'e8tement, \'e9tait courte, affectueuse, quoique bien triste\~; il m\rquote
+accorde une entrevue\~; je suis s\'fbr de le d\'e9cider\'85 \'e0 quitter cette triste demeure, et peut-\'eatre \'e0 l\rquote emmener avec moi\~; il a toujours eu tant de confiance dans mon d\'e9vouement\~!
+\par
+\par \endash \~Allons, bon courage, monsieur Agricol, dit Adrienne en mettant son manteau sur les \'e9paules de la Mayeux et en l\rquote enveloppant avec soin. Partons, car il se fait tard. Aussit\'f4t arriv\'e9e chez moi, je vous donnerai une lettre pour M.\~
+Hardy, et demain vous viendrez me dire, n\rquote est-ce pas\~? le r\'e9sultat de votre visite.
+\par
+\par Puis, se reprenant, Adrienne rougit l\'e9g\'e8rement et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Non\'85 pas demain\'85 \'c9crivez-moi seulement, et apr\'e8s-demain, sur le midi, venez.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Quelques instants apr\'e8s, la jeune ouvri\'e8re, soutenue par Agricol et Adrienne, avait descendu l\rquote escalier de la triste maison, et, \'e9tant mont\'e9e en voiture avec Mlle de Cardoville, elle demanda avec les plus vives instances \'e0 voir C\'e9
+physe\~; en vain Agricol avait r\'e9pondu \'e0 la Mayeux que cela \'e9tait impossible, qu\rquote elle la verrait le lendemain.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *.
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Gr\'e2ce aux renseignements que lui avait donn\'e9s Rose-Pompon, Mlle de Cardoville, se d\'e9fiant avec raison de tout ce qui entourait Djalma, crut avoir trouv\'e9 le moyen de faire remettre, le soir m\'eame, et s\'fbrement, une lettre d\rquote
+elle entre les mains du prince.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800297}{\*\bkmkstart _Toc97808033}XXVI. Les deux voitures.
+{\*\bkmkend _Toc92800297}{\*\bkmkend _Toc97808033}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {C\rquote est le soir m\'eame du jour o\'f9 Mlle de Cardoville a emp\'each\'e9 le suicide de la Mayeux.
+\par
+\par Onze heures sonnent, la nuit est profonde, le vent souffle avec violence et chasse de gros nuages noirs qui interceptent compl\'e8tement la p\'e2le clart\'e9 de la lune. Un fiacre monte lentement, p\'e9niblement, au pas de ses deux chevaux essouffl\'e9
+s, la pente de la rue Blanche, assez rapide aux abords de la barri\'e8re, non loin de laquelle est situ\'e9e la maison occup\'e9e par Djalma. La voiture s\rquote arr\'eate\~; le cocher, maugr\'e9ant de la longueur d\rquote
+une course interminable aboutissant \'e0 cette mont\'e9e difficile, se retourne sur son si\'e8ge, se penche vers la glace du devant de la voiture, et dit d\rquote un ton bourru \'e0 la personne qu\rquote il conduisait\~:
+\par
+\par \endash \~Ah \'e7\'e0\~! est-ce ici, \'e0 la fin\~? Du haut de la rue de Vaugirard \'e0 la barri\'e8re Blanche, \'e7a peut compter pour une course\~; avec \'e7a que la nuit est si noire, qu\rquote on ne voit pas \'e0 quatre pas devant soi, puisqu\rquote
+on n\rquote allume pas les r\'e9verb\'e8res eu \'e9gard au clair de lune\'85 qu\rquote il ne fait pas\'85
+\par
+\par \endash \~Cherchez une petite porte avec un auvent\'85 passez-la\'85 d\rquote une vingtaine de pas, et ensuite arr\'eatez-vous\'85 le long du mur, r\'e9pondit une voix criarde et impatiente avec un accent italien des plus prononc\'e9s.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 un bigre d\rquote Allemand qui me fera tourner en bourrique, se dit le cocher, courrouc\'e9\~; puis il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, mille tonnerres\~! puisque je vous dis qu\rquote on n\rquote y voit pas\'85 comment diable voulez-vous que je l\rquote aper\'e7oive, moi, votre petite porte\~!
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote avez donc pas la moindre intelligence\~!\'85 Longez le mur \'e0 droite\'85 de fa\'e7on \'e0 le raser\~; la lumi\'e8re de vos lanternes vous aidera\'85 et vous reconna\'eetrez facilement cette petite porte\~; elle se trouve apr\'e8
+s le num\'e9ro 50\'85 Si vous ne la trouvez pas, c\rquote est que vous \'eates ivre, r\'e9pondit avec une aigreur croissante la voix \'e0 l\rquote accent italien.
+\par
+\par Le cocher, pour toute r\'e9ponse, jura comme un pa\'efen, fouetta ses chevaux \'e9puis\'e9s\~; puis, longeant le mur de tr\'e8s pr\'e8s, il \'e9carquilla ses yeux, afin de lire les num\'e9ros de la rue \'e0 l\rquote aide de la lueur de ses lanternes.
+
+\par
+\par Au bout de quelques moments de marche, la voiture s\rquote arr\'eata de nouveau.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai d\'e9pass\'e9 le num\'e9ro 50, et voil\'e0 une petite porte \'e0 auvent, dit le cocher\~; est-ce celle-l\'e0\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 dit la voix. Maintenant, avancez une vingtaine de pas, puis vous arr\'eaterez.
+\par
+\par \endash \~Allons, bon, encore\'85
+\par
+\par \endash \~Ensuite, vous descendrez de votre si\'e8ge et vous irez frapper deux fois trois coups \'e0 la petite porte que nous allons d\'e9passer\'85 Vous comprenez bien\~! deux fois trois coups.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est donc \'e7a que vous me donnez comme pourboire\~! s\rquote \'e9cria le cocher exasp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash \~Quand vous m\rquote aurez reconduit au faubourg Saint-Germain, o\'f9 je demeure, vous aurez un bon pourboire, si vous \'eates intelligent.
+\par
+\par \endash \~Bon\'85 maintenant au faubourg Saint-Germain\'85 Plus que cela de ruban de queue, merci\~! dit le cocher avec une col\'e8re contenue. Moi qui avais \'e9pouff\'e9 mes chevaux pour \'eatre sur le boulevard \'e0 la sortie du spectacle, non\~!\'85
+ de non\'85
+\par
+\par Puis, faisant contre fortune bon c\'9cur, et comptant sur le d\'e9dommagement du pourboire, il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais donc aller frapper six coups \'e0 la petite porte\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, d\rquote abord trois coups, puis un silence, puis encore trois coups\'85 Comprenez-vous\~!
+\par
+\par \endash \~Et apr\'e8s\~!
+\par
+\par \endash \~Vous direz \'e0 la personne qui vous ouvrira\~: \'ab\~On vous attend, \'bb et vous la conduirez ici \'e0 la voiture.
+\par
+\par \endash \~Que le diable te br\'fble\~! dit le cocher en se retournant sur son si\'e8ge, et il ajouta, en fouettant ses chevaux\~:
+\par
+\par \endash \~Ce gredin d\rquote Allemand-l\'e0 a des manigances avec des francs-ma\'e7ons ou peut-\'eatre bien avec des contrebandiers, vu que nous sommes pr\'e8s de la barri\'e8re\'85 il m\'e9riterait bien que je le d\'e9
+nonce, pour me faire venir de la rue de Vaugirard ici.
+\par
+\par \'c0 une vingtaine de pas au-del\'e0 de la petite porte, la voiture s\rquote arr\'eata de nouveau, le cocher descendit de son si\'e8ge pour ex\'e9cuter les ordres qu\rquote il avait re\'e7us. Arrivant bient\'f4t aupr\'e8
+s de la petite porte, il y heurta, ainsi qu\rquote il lui avait \'e9t\'e9 recommand\'e9, d\rquote abord trois coups, puis, apr\'e8s une pause, trois autres coups.
+\par
+\par Quelques nuages moins opaques, moins fonc\'e9s que ceux qui avaient jusqu\rquote alors obscurci le disque de la lune, form\'e8rent alors \'e9claircie, et lorsqu\rquote au signal donn\'e9 la porte s\rquote
+ouvrit, le cocher vit sortir un homme de taille moyenne, envelopp\'e9 d\rquote un manteau et coiff\'e9 d\rquote un bonnet de couleur.
+\par
+\par Cet homme fit deux pas dans la rue, apr\'e8s avoir ferm\'e9 la porte \'e0 clef.
+\par
+\par \endash \~On vous attend, lui dit le cocher, je vais vous conduire \'e0 la voiture.
+\par
+\par Et, marchant devant l\rquote homme au manteau qui lui avait r\'e9pondu par un signe de t\'eate, il le mena jusqu\rquote au fiacre. Il se pr\'e9parait \'e0 ouvrir la porti\'e8re et \'e0 baisser le marchepied, lorsque la voix de l\rquote int\'e9rieur s
+\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est inutile\'85 Monsieur ne montera pas\'85 je causerai avec lui par la porti\'e8re\'85 on vous avertira lorsqu\rquote il faudra partir.
+\par
+\par \endash \~\'c7a fait que j\rquote aurai le temps de t\rquote envoyer \'e0 tous les diables, murmura le cocher\~; mais \'e7a ne m\rquote emp\'eachera pas de me promener pour me d\'e9gourdir les jambes.
+\par
+\par Et il se mit \'e0 marcher de long en large le long du mur o\'f9 \'e9tait perc\'e9e la petite porte. Au bout de quelques secondes, il entendit le roulement lointain et de plus en plus rapproch\'e9 d\rquote une voiture qui, gravissant rapidement la mont\'e9
+e, s\rquote arr\'eata \'e0 quelque distance et en de\'e7\'e0 de la porte du jardin.
+\par
+\par \endash \~Tiens\~! une voiture bourgeoise, dit le cocher\~; cr\'e2nes chevaux, tout de m\'eame, pour monter \'e0 ce trot-l\'e0 ce roidillon de rue Blanche.
+\par
+\par Le cocher terminait cette r\'e9flexion, lorsqu\rquote \'e0 la faveur de l\rquote \'e9claircie momentan\'e9e, il vit un homme descendre de cette voiture, s\rquote avancer rapidement, s\rquote arr\'eater un instant \'e0 la petite porte, l\rquote o
+uvrir, entrer, et dispara\'eetre apr\'e8s l\rquote avoir referm\'e9e sur lui.
+\par
+\par \endash \~Tiens, tiens, \'e7a se complique, dit le cocher\~; l\rquote un est sorti, en voil\'e0 un autre qui rentre.
+\par
+\par Ce disant, il se dirigea vers la voiture\~; elle \'e9tait brillamment attel\'e9e de deux beaux et vigoureux chevaux\~; le cocher, immobile dans son carrick \'e0 dix collets, tenait son fouet dress\'e9, le manche appuy\'e9 sur son genou droit, ainsi qu
+\rquote il convient.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 un chien de temps pour faire faire le pied de grue \'e0 de superbes chevaux comme les v\'f4tres, camarade, dit l\rquote humble cocher de fiacre \'e0 l\rquote autom\'e9don }{\i bourgeois, }{qui resta muet et impassible, sans para\'ee
+tre seulement se douter qu\rquote on lui parlait. Il n\rquote entend pas le fran\'e7ais\'85 c\rquote est un Anglais\'85 cela se reconna\'eet tout de suite \'e0 ses cheveux, dit le cocher, interpr\'e9tant ainsi le silence de celui \'e0
+ qui il venait de parler\~; puis, avisant \'e0 quelques pas une sorte de valet de pied g\'e9ant, debout contre la porti\'e8re, v\'eatu d\rquote une longue et ample redingote de livr\'e9e d\rquote un gris jaun\'e2tre, \'e0 collet bleu clair et \'e0
+ boutons d\rquote argent, le cocher, s\rquote adressant \'e0 lui en mani\'e8re de compensation, et sans varier de beaucoup son th\'e8me\~:
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 un chien de temps pour faire le pied de grue, camarade. M\'eame imperturbable silence de la part du valet de pied.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est deux Anglais, reprit philosophiquement le cocher, et, quoique assez \'e9tonn\'e9 de l\rquote incident de la petite porte, il recommen\'e7a sa promenade en se rapprochant de son fiacre.
+\par
+\par Pendant que se passaient les faits dont nous venons de parler, l\rquote homme au manteau et l\rquote homme \'e0 l\rquote accent italien continuaient de s\rquote entretenir\~; l\rquote un toujours dans la voiture, l\rquote
+autre debout, en dehors, la mains appuy\'e9e au bord de la porti\'e8re.
+\par
+\par La conversation durait depuis quelque temps et avait lieu en italien\~; il s\rquote agissait d\rquote une personne absente, ainsi qu\rquote on en jugera par les paroles suivantes\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi, disait la voix qui sortait du fiacre, cela est bien convenu\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur, reprit l\rquote homme au manteau, mais seulement dans le cas o\'f9 l\rquote aigle deviendrait serpent.
+\par
+\par \endash \~Et, dans le cas contraire, d\'e8s que vous recevrez l\rquote autre moiti\'e9 du crucifix d\rquote ivoire que je viens de vous remettre\'85
+\par
+\par \endash \~Je saurai ce que cela veut dire, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Continuez toujours de m\'e9riter et de conserver sa confiance.
+\par
+\par \endash \~Je la m\'e9riterai, je la conserverai, monseigneur, parce que j\rquote admire et respecte cet homme, plus fort par l\rquote esprit, par le courage et par la volont\'e9\'85 que les hommes les plus puissants de ce monde\'85 Je me suis agenouill
+\'e9 devant lui avec humilit\'e9 comme devant une des trois sombres idoles qui sont entre Bohwanie et ses adorateurs\'85 car lui, comme moi, a pour religion de changer la vie en n\'e9ant.
+\par
+\par \endash \~Hum\~! hum\~! dit la voix d\rquote un ton assez embarrass\'e9, ce sont l\'e0 des rapprochements inutiles et inexacts\'85 Songez seulement \'e0 lui ob\'e9ir\'85 Sans raisonner votre ob\'e9issance\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote il parle, et j\rquote agis\~; je suis entre ses mains }{\i comme un cadavre, }{ainsi qu\rquote il aime \'e0 le dire\'85 Il a vu, il voit toujours mon d\'e9vouement par les services que je lui rends aupr\'e8s du prince Djalma\'85
+ Il me dirait\~: }{\i Tue\'85 }{que ce fils de roi\'85
+\par
+\par \endash \~N\rquote ayez pas, pour l\rquote amour du ciel, des id\'e9es pareilles\~! s\rquote \'e9cria la voix en interrompant l\rquote homme au manteau. Gr\'e2ce \'e0 Dieu, on ne vous demandera jamais de telles preuves de soumission.
+\par
+\par \endash \~Ce que l\rquote on m\rquote ordonne\'85 je le fais\'85 Bohwanie me regarde.
+\par
+\par \endash \~Je ne doute pas de votre z\'e8le\'85 je sais que vous \'eates une barri\'e8re vivante et intelligente mise entre le prince et bien des int\'e9r\'eats coupables\~; et c\rquote est parce que l\rquote on m\rquote a parl\'e9 de votre z\'e8
+le, de votre habilet\'e9 \'e0 circonvenir ce jeune Indien, et surtout de la cause de votre aveugle d\'e9vouement \'e0 ex\'e9cuter les ordres que l\rquote on vous donne, que j\rquote ai voulu vous instruire de tout. Vous \'ea
+tes fanatique de celui que vous servez\'85 c\rquote est bien\'85 l\rquote homme doit \'eatre l\rquote esclave ob\'e9issant du dieu qu\rquote il se choisit.
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur\'85 tant que le dieu\'85 reste dieu.
+\par
+\par \endash \~Nous nous entendons parfaitement. Quant \'e0 votre r\'e9compense, vous savez\'85 mes promesses\'85
+\par
+\par \endash \~Ma r\'e9compense\'85 je l\rquote ai d\'e9j\'e0, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Comment\~?
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote entends.
+\par
+\par \endash \~\'c0 la bonne heure\'85 Quant au secret\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez des garanties, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 suffisantes.
+\par
+\par \endash \~Et d\rquote ailleurs, l\rquote int\'e9r\'eat de la cause que je sers vous r\'e9pond de mon z\'e8le et de ma discr\'e9tion, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 vous \'eates un homme de ferme et ardente conviction.
+\par
+\par \endash \~J\rquote y t\'e2che, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Et, apr\'e8s tout, fort religieux\'85 \'e0 votre point de vue. Or, c\rquote est d\'e9j\'e0 tr\'e8s louable d\rquote avoir un point de vue quelconque en ces mati\'e8res, par l\rquote impi\'e9t\'e9 qui court, et, surtout, lorsque \'e0
+ votre point de vue vous pouvez m\rquote assurer de votre aide.
+\par
+\par \endash \~Je vous l\rquote assure, monseigneur, par cette raison qu\rquote un chasseur intr\'e9pide pr\'e9f\'e8re un chacal \'e0 dix renards, un tigre \'e0 dix chacals, un lion \'e0 dix tigres, et l\rquote ouelmis \'e0 dix lions.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce, l\rquote ouelmis\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que l\rquote esprit est \'e0 la mati\'e8re, la lame au fourreau, le parfum \'e0 la fleur, la t\'eate au corps.
+\par
+\par \endash \~Je comprends\'85 jamais comparaison n\rquote a \'e9t\'e9 plus juste\'85 Vous \'eates homme de bon jugement. Rappelez-vous toujours ce que vous venez de me dire l\'e0, et rendez-vous de plus en plus digne de la con
+fiance de votre idole, de votre dieu\'85
+\par
+\par \endash \~Sera-t-il bient\'f4t en \'e9tat de m\rquote entendre, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Dans deux ou trois jours au plus\~; hier une crise providentielle l\rquote a sauv\'e9\'85 et il est dou\'e9 d\rquote une volont\'e9 si \'e9nergique, que sa gu\'e9rison sera rapide.
+\par
+\par \endash \~Le reverrez-vous demain, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, avant mon d\'e9part, pour lui faire mes adieux.
+\par
+\par \endash \~Alors, dites-lui ceci, qui est \'e9trange, et dont je n\rquote ai pu l\rquote instruire, car cela s\rquote est pass\'e9 hier.
+\par
+\par \endash \~Parlez.
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9tais all\'e9 au jardin des morts\'85 partout des fun\'e9railles, des torches enflamm\'e9es au milieu de la nuit noire\'85 \'e9clairant des tombes\'85 Bohwanie souriait dans le ciel d\rquote \'e9b\'e8ne. En songeant \'e0
+ cette sainte divinit\'e9 du n\'e9ant, je regardais avec joie vider une voiture remplie de cercueils. La fosse immense b\'e9ait comme une bouche de l\rquote enfer\'85 on lui jetait\'85 morts sur morts\~; elle b\'e9ait toujours. Tout \'e0 coup je vois \'e0
+ c\'f4t\'e9 de moi, \'e0 la lueur d\rquote une torche, un vieillard\'85 je l\rquote avais d\'e9j\'e0 vu\'85 c\rquote est un juif\'85 il est gardien de cette maison\'85 de la\'85 rue Saint-Fran\'e7ois\'85 que vous savez\'85
+\par
+\par Et l\rquote homme au manteau tressaillit et s\rquote arr\'eata.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je sais\'85 mais qu\rquote avez-vous\'85 \'e0 vous interrompre ainsi\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que, dans cette maison\'85 se trouve depuis cent cinquante ans\'85 le portrait d\rquote un homme\'85 d\rquote un homme\'85 que j\rquote ai rencontr\'e9 jadis au fond de l\rquote Inde, sur les bords du Gange\'85
+\par
+\par Et l\rquote homme au manteau ne put s\rquote emp\'eacher de tressaillir et de s\rquote arr\'eater encore.
+\par
+\par \endash \~Une ressemblance singuli\'e8re, sans doute\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur, une ressemblance\'85 singuli\'e8re\'85 pas autre chose\'85
+\par
+\par \endash \~Mais ce vieux juif\~?\'85 ce vieux juif\~?
+\par
+\par \endash \~M\rquote y voici, monseigneur. Toujours pleurant, il a dit \'e0 un fossoyeur\~: \'ab\~Eh bien\~! le cercueil\~? \endash Vous aviez raison\~; je l\rquote ai trouv\'e9 dans la seconde rang\'e9e de l\rquote autre fosse, a r\'e9pondu le fossoyeur\~
+; il portait bien, pour signe, une croix form\'e9e de sept points noirs. Mais comment avez-vous pu savoir et la place et la marque de ce cercueil\~? \endash H\'e9las\~! peu vous importe, a dit le vieux juif avec une am\'e8
+re tristesse. Vous voyez que je ne suis que trop bien instruit\~; il est cach\'e9 \'e0 fleur de terre\~; mais d\'e9p\'eachez-vous vite. \endash \'c0 travers le tumulte, on ne s\rquote apercevra de rien, a repris le fossoyeur. Vous m\rquote avez bien pay
+\'e9, je d\'e9sire que vous r\'e9ussissiez dans ce que vous voulez faire.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Et ce vieux juif, qu\rquote a-t-il fait de ce cercueil marqu\'e9 de sept points noirs\~?
+\par
+\par \endash \~Deux hommes l\rquote accompagnaient, monseigneur, portant une civi\'e8re garnie de rideaux\~; il a allum\'e9 une lanterne et, suivi de ces deux hommes, il s\rquote est dirig\'e9 vers l\rquote endroit d\'e9sign\'e9 par le fossoyeur\'85
+ Un embarras de voitures de morts m\rquote a fait perdre le vieux juif, sur les traces duquel je m\rquote \'e9tais mis \'e0 travers les tombeaux\~; il m\rquote a \'e9t\'e9 impossible de le retrouver\'85
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange, en effet\'85 Ce juif, que voulait-il faire de ce cercueil\~?
+\par
+\par \endash \~On dit qu\rquote ils emploient des cadavres pour composer des charmes magiques, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Ces m\'e9cr\'e9ants sont capables de tout\'85 m\'eame du commerce avec l\rquote ennemi des hommes\'85 Du reste, on avisera\'85 cette d\'e9couverte est peut-\'eatre importante\'85
+\par
+\par Minuit sonna \'e0 cet instant dans le lointain.
+\par
+\par \endash \~Minuit\~!\'85 d\'e9j\'e0\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Il faut que je parte\'85 Adieu\'85 Ainsi, une derni\'e8re fois, vous me le jurez\~: la circonstance convenue arrivant, d\'e8s que vous recevrez l\rquote autre moiti\'e9 du crucifix d\rquote ivoire que je vous ai donn\'e9 tout \'e0 l\rquote
+heure, vous tiendrez votre promesse\~?
+\par
+\par \endash \~Par Bohwanie, je vous l\rquote ai jur\'e9, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~N\rquote oubliez pas non plus que, pour plus de s\'fbret\'e9, la personne qui vous remettra l\rquote autre moiti\'e9 du crucifix devra vous dire\'85 Voyons, que devra-t-on vous dire\'85 Vous souvenez-vous\~?
+\par
+\par \endash \~On devra me dire, monseigneur\~: }{\i De la coupe aux l\'e8vres, il y a loin.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Tr\'e8s bien\'85 Adieu. Secret et fid\'e9lit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Secret et fid\'e9lit\'e9, monseigneur, r\'e9pondit l\rquote homme au manteau.
+\par
+\par Quelques secondes apr\'e8s, le fiacre se remettait en marche, emmenant le cardinal Malipieri. Tel \'e9tait l\rquote interlocuteur de l\rquote
+homme au manteau. Ce dernier (on a sans doute reconnu Faringhea) regagna la petite porte du jardin de la maison occup\'e9e par Djalma. Au moment o\'f9 il allait mettre la clef dans la serrure, \'e0 sa profonde surprise, il vit la porte s\rquote ouvrir d
+evant lui et un homme en sortir. Faringhea, se pr\'e9cipitant sur cet inconnu, le saisit violemment au collet, en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Qui \'eates-vous\~? d\rquote o\'f9 sortez-vous\~? Sans doute l\rquote inconnu trouva le ton dont cette question \'e9tait faite tr\'e8s peu rassurant, car, au lieu d\rquote y r\'e9pondre, il fit tous ses efforts pour se d\'e9gager de l\rquote
+\'e9treinte de Faringhea, en criant d\rquote une voix retentissante\~:
+\par
+\par \endash \~Pierre\'85 \'e0 moi\~!\'85 Aussit\'f4t la voiture, qui stationnait \'e0 quelques pas, arrivant au grand trot, Pierre, le valet de pied g\'e9ant, saisit le m\'e9tis par les \'e9paules, le rejeta quelques pas en arri\'e8re, et op\'e9
+ra ainsi une diversion fort utile \'e0 l\rquote inconnu.
+\par
+\par \endash \~Maintenant, monsieur, dit ce dernier \'e0 Faringhea en se rajustant, toujours prot\'e9g\'e9 par le g\'e9ant, je suis en mesure de r\'e9pondre \'e0 vos questions\'85 quoique vous traitiez fort brutalement une ancienne connaissance\'85
+ Oui, je suis M.\~Dupont, ex-r\'e9gisseur de la terre de Cardoville\'85 \'e0 telle enseigne que c\rquote est moi qui ai aid\'e9 \'e0 vous rep\'eacher lors du naufrage du b\'e2timent o\'f9 vous \'e9tiez embarqu\'e9.
+\par
+\par En effet, \'e0 la vive lueur des deux lanternes, le m\'e9tis reconnut la bonne et loyale figure de M.\~Dupont, jadis r\'e9gisseur et alors, ainsi qu\rquote on l\rquote a dit, intendant de la maison de Mlle de Cardoville. L\rquote on n\rquote a peut-\'ea
+tre pas oubli\'e9 que ce fut M.\~Dupont qui, le premier, \'e9crivit \'e0 Mlle de Cardoville pour r\'e9clamer son int\'e9r\'eat en faveur de Djalma, retenu au ch\'e2teau de Cardoville par une blessure re\'e7ue pendant le naufrage.
+\par
+\par \endash \~Mais, monsieur\'85 que venez-vous faire ici\~? Pourquoi vous introduire ainsi clandestinement dans cette maison\~? dit Faringhea d\rquote un ton brusque et soup\'e7onneux.
+\par
+\par \endash \~Je vous ferai observer qu\rquote il n\rquote y a rien du tout de clandestin dans ma conduite\~; je viens ici dans une voiture aux livr\'e9es de Mlle de Cardoville, ma ch\'e8re et digne ma\'eetresse, charg\'e9 par elle, tr\'e8s ostensiblement\'85
+ tr\'e8s \'e9videmment, de remettre une lettre de sa part au prince Djalma, son cousin, r\'e9pondit M.\~Dupont avec dignit\'e9.
+\par
+\par \'c0 ces mots, Faringhea fr\'e9mit de rage muette, et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Pourquoi, monsieur\'85 venir \'e0 cette heure tardive\~? pourquoi vous introduire par cette petite porte\~?
+\par
+\par \endash \~Je viens \'e0 cette heure, mon cher monsieur, parce que c\rquote est l\rquote ordre de Mlle de Cardoville, et je suis entr\'e9 par cette petite porte parce qu\rquote il y a tout lieu de croire qu\rquote en m\rquote adressant \'e0 la grande porte
+\'85 il m\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de parvenir jusqu\rquote au prince\'85
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez, monsieur, r\'e9pondit le m\'e9tis.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est possible\'85 mais, comme on savait que le prince passait presque habituellement une partie de la nuit dans le petit salon\'85 qui communique \'e0 la serre chaude dont voici la porte, et dont Mlle de Cardoville a conserv\'e9
+ une double clef depuis qu\rquote elle a lou\'e9 cette maison, j\rquote \'e9tais \'e0 peu pr\'e8s certain, en prenant ce chemin, de pouvoir remettre entre les mains du prince la lettre de Mlle de Cardoville, sa cousine\'85 et c\rquote est ce que j\rquote
+ai eu l\rquote honneur de faire, mon cher monsieur, et j\rquote ai \'e9t\'e9 profond\'e9ment touch\'e9 de la bienveillance avec laquelle le prince a daign\'e9 me recevoir, et m\'eame se souvenir de moi.
+\par
+\par \endash \~Et qui vous a si bien instruit, monsieur, des habitudes du prince\~? dit Faringhea, ne pouvant ma\'eetriser son d\'e9pit courrouc\'e9.
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote ai \'e9t\'e9 exactement renseign\'e9 sur ses habitudes, mon cher monsieur, je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 aussi bien instruit sur les v\'f4tres, que je ne comptais pas plus vous rencontrer dans ce passage\'85 que vous n
+e vous attendiez \'e0 m\rquote y voir.
+\par
+\par Ce disant, M.\~Dupont fit un salut passablement narquois au m\'e9tis, et remonta dans la voiture, s\rquote \'e9loigna rapidement, laissant Faringhea aussi surpris que courrouc\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800298}{\*\bkmkstart _Toc97808034}XXVII. Le rendez-vous.
+{\*\bkmkend _Toc92800298}{\*\bkmkend _Toc97808034}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le lendemain de la mission remplie par Dupont aupr\'e8s de Djalma, celui-ci se promenait \'e0 pas impatients et pr
+\'e9cipit\'e9s dans le petit salon indien de la rue Blanche\~; cette pi\'e8ce communiquait, on le sait, avec la serre chaude o\'f9 Adrienne lui avait apparu pour la premi\'e8re fois. Il avait voulu, en souvenir de ce jour, s\rquote habiller comme il \'e9
+tait lors de cette entrevue\~: il portait donc une tunique de cachemire blanc, avec un turban cerise et une ceinture de la m\'eame couleur\~; ses gu\'eatres de velours incarnat, brod\'e9es d\rquote argent, dessinaient le galbe fin et pur de sa jambe, et s
+\rquote \'e9chancraient sur une petite mule de maroquin blanc \'e0 talon rouge.
+\par
+\par Le bonheur a une action si instantan\'e9e, et pour ainsi dire tellement mat\'e9rielle, sur les organisations jeunes, vivaces et ardentes, que Djalma, la veille encore morne, abattu, d\'e9sesp\'e9r\'e9, n\rquote \'e9
+tait plus reconnaissable. Une teinte livide ne ternissait plus l\rquote or p\'e2le de son teint mat et transparent. Ses larges prunelles, nagu\'e8re voil\'e9es comme le seraient des diamants noirs par une vapeur humide, brillaient alors d\rquote un doux
+\'e9clat au milieu de leur orbe nacr\'e9\~; ses l\'e8vres, longtemps p\'e2lies, \'e9taient devenues d\rquote un coloris aussi vif, aussi velout\'e9, que les plus belles fleurs de son pays.
+\par
+\par Tant\'f4t, interrompant sa marche pr\'e9cipit\'e9e, il s\rquote arr\'eatait tout \'e0 coup, tirant de son sein un petit papier soigneusement pli\'e9, et le portait \'e0 ses l\'e8vres avec une folle ivresse\~; alors, ne pouvant contenir les \'e9
+lans de son bonheur, une esp\'e8ce de cri de joie m\'e2le et sonore s\rquote \'e9chappait de sa poitrine, et d\rquote un bond le prince \'e9tait devant la glace sans tain qui s\'e9parait le salon de la serre chaude o\'f9, pour la premi\'e8
+re fois, il avait vu Mlle de Cardoville. Singuli\'e8re puissance du souvenir, merveilleuse hallucination d\rquote un esprit domin\'e9, envahi, par une pens\'e9e unique, fixe, incessante\~: bien des fois Djalma avait cru voir, ou plut\'f4t il avait r\'e9
+ellement vu l\rquote image ador\'e9 d\rquote Adrienne lui appara\'eetre \'e0 travers cette nappe de cristal\~; et bien plus, l\rquote illusion avait \'e9t\'e9 si compl\'e8te que, les yeux ardemment fix\'e9s sur la vision qu\rquote il \'e9
+voquait, il avait pu, \'e0 l\rquote aide d\rquote un pinceau imbib\'e9 de carmin}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Quelques curieux poss\'e8dent de pareilles esquisses, produits de l\rquote art indien, d\rquote une na\'efvet\'e9 primitive.}}}{, suivre et tracer avec une \'e9
+tonnante exactitude la silhouette de l\rquote id\'e9ale figure que le d\'e9lire de son imagination pr\'e9sentait \'e0 sa vue. C\rquote \'e9tait devant ces lignes charmantes, rehauss\'e9
+es du carmin le plus vif, que Djalma venait de se mettre en contemplation profonde, apr\'e8s avoir lu et relu, port\'e9 et report\'e9 vingt fois \'e0 ses l\'e8vres la lettre qu\rquote il avait re\'e7ue la veille au soir des mains de Dupont.
+\par
+\par Djalma n\rquote \'e9tait pas seul, Faringhea suivait tous les mouvements du prince d\rquote un regard subtil, attentif et sombre\~; se tenant respectueusement debout dans un coin du salon, le m\'e9tis semblait occup\'e9 \'e0 d\'e9plier et \'e9
+tendre le bedej de Djalma, esp\'e8ce de burnous en \'e9toffe de l\rquote Inde, de tissu l\'e9ger et soyeux, dont le fond brun disparaissait presque enti\'e8rement sous des broderies d\rquote or ou d\rquote argent d\rquote une d\'e9
+licatesse exquise. La figure du m\'e9tis \'e9tait soucieuse, sinistre. Il ne pouvait s\rquote y m\'e9prendre\~; la lettre de Mlle de Cardoville, remise la veille par M.\~Dupont \'e0
+ Djalma devait causer seule son enivrement, car, sans doute, il se savait aim\'e9\~; dans ce cas, son silence obstin\'e9 envers Faringhea, depuis que celui-ci \'e9tait entr\'e9 dans le salon, l\rquote alarmait fort, et il ne savait comment l\rquote
+interpr\'e9ter.
+\par
+\par La veille, apr\'e8s avoir quitt\'e9 M.\~Dupont dans un \'e9tat d\rquote anxi\'e9t\'e9 facile \'e0 comprendre, le m\'e9tis \'e9tait revenu en h\'e2te vers le prince, afin de juger l\rquote effet produit par la lettre de Mlle de Cardoville\~
+; mais il trouva le salon ferm\'e9. Il frappa, personne ne lui r\'e9pondit. Alors, quoique la nuit f\'fbt avanc\'e9e, il exp\'e9dia en toute h\'e2te une note \'e0 Rodin, dans laquelle il lui annon\'e7ait et la visite de M.\~Dupont et le but probab
+le de cette visite. Djalma avait, en effet, pass\'e9 la nuit dans des emportements de bonheur et d\rquote espoir, dans une fi\'e8vre d\rquote impatience impossible \'e0 rendre. Au matin seulement, rentrant dans sa chambre \'e0
+ coucher, il avait pris quelques moments de repos et s\rquote \'e9tait habill\'e9 seul.
+\par
+\par Plusieurs fois, mais en vain, le m\'e9tis avait discr\'e8tement frapp\'e9 \'e0 la porte de l\rquote appartement de Djalma\~; vers les midi et demi seulement, celui-ci avait sonn\'e9 pour demander que sa voiture f\'fbt pr\'eate \'e0
+ deux heures et demie. Faringhea s\rquote \'e9tant pr\'e9sent\'e9, le prince lui avait donn\'e9 cet ordre sans le regarder et comme s\rquote il e\'fbt parl\'e9 \'e0 tout autre de ses serviteurs. \'c9tait-ce d\'e9fiance, \'e9
+loignement ou distraction de la part du prince\~? telles \'e9taient les questions que se posait le m\'e9tis avec une angoisse croissante, car les desseins dont il \'e9tait l\rquote instrument le plus actif, le plus imm\'e9diat, pouvaient \'eatre ruin\'e9
+s au moindre soup\'e7on de Djalma.
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 les heures\'85 les heures\'85 qu\rquote elles sont lentes\~!\'85 s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup le jeune Indien d\rquote une voix basse et palpitante.
+\par
+\par \endash \~Mes heures sont bien longues, disiez-vous avant-hier encore, monseigneur\'85
+\par
+\par Et, en pronon\'e7ant ces mots, Faringhea s\rquote approcha de Djalma, afin d\rquote attirer son attention. Voyant qu\rquote il n\rquote y r\'e9ussissait pas, il fit quelques pas de plus, et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Votre joie semble bien grande, monseigneur\~; faites-en conna\'eetre le sujet \'e0 votre pauvre et fid\'e8le serviteur, afin qu\rquote il puisse s\rquote en r\'e9jouir avec vous.
+\par
+\par S\rquote il avait entendu les paroles du m\'e9tis, Djalma n\rquote en avait \'e9cout\'e9 aucune, il ne r\'e9pondit pas\~; ses grands yeux noirs nageaient dans le vide, il semblait sourire avec adoration \'e0 une vision enchanteresse, les deux mains crois
+\'e9es sur la poitrine, ainsi que les placent, pour prier, les gens de son pays. Apr\'e8s quelques instants de cette sorte de contemplation, il dit\~:
+\par
+\par \endash \~Quelle heure est-il\~?
+\par
+\par Mais il semblait plut\'f4t se faire cette demande \'e0 lui-m\'eame qu\rquote \'e0 un tiers.
+\par
+\par \endash \~Il est bient\'f4t deux heures, monseigneur, dit Faringhea. Djalma, apr\'e8s avoir entendu cette r\'e9ponse, s\rquote assit et cacha sa figure dans ses mains, comme pour se recueillir et s\rquote absorber compl\'e8tement dans une ineffable m\'e9
+ditation. Faringhea, pouss\'e9 \'e0 bout par ses inqui\'e9tudes croissantes et voulant \'e0 tout prix attirer l\rquote attention de Djalma, s\rquote approcha de lui, et presque certain de l\rquote effet des paroles qu\rquote
+il allait prononcer, il lui dit d\rquote une voix lente et p\'e9n\'e9trante\~:
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85 ce bonheur qui vous transporte, vous le devez, j\rquote en suis s\'fbr, \'e0 Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \'c0 peine ce nom fut-il prononc\'e9 que Djalma tressaillit, bondit sur son fauteuil, se leva, et regardant le m\'e9tis en face, il s\rquote \'e9cria comme s\rquote il n\rquote e\'fbt fait que de l\rquote apercevoir\~:
+\par
+\par \endash \~Faringhea\'85 tu es ici\~!\'85 Que veux-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Votre fid\'e8le serviteur partage votre joie, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Quelle joie\~?
+\par
+\par \endash \~Celle que vous cause la lettre de Mlle de Cardoville, monseigneur.
+\par
+\par Djalma ne r\'e9pondit pas, mais son regard brillait de tant de bonheur, de tant de s\'e9curit\'e9, que le m\'e9tis se sentit compl\'e8tement rassur\'e9\~; aucun nuage de d\'e9fiance ou de doute, si l\'e9ger qu\rquote il f\'fbt, n\rquote o
+bscurcissait les traits radieux du prince. Celui-ci, apr\'e8s quelques moments de silence, releva sur le m\'e9tis ses yeux \'e0 demi voil\'e9s d\rquote une larme de joie, et r\'e9pondit avec l\rquote expression d\rquote un c\'9cur qui d\'e9borde d\rquote
+amour et de f\'e9licit\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! le bonheur\'85 le bonheur\'85 c\rquote est grand et bon comme Dieu\'85 c\rquote est Dieu\'85
+\par
+\par \endash \~Ce bonheur vous \'e9tait d\'fb, monseigneur, apr\'e8s tant de souffrances\'85
+\par
+\par \endash \~Quand cela\~!\'85 Ah\~! oui, autrefois, j\rquote ai souffert\~; autrefois aussi j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 Java\'85 Il y a des ann\'e9es de cela\'85
+\par
+\par \endash \~D\rquote ailleurs, monseigneur, cet heureux succ\'e8s ne m\rquote \'e9tonne pas. Que vous ai-je toujours dit\~? ne vous d\'e9solez pas\'85 feignez un violent amour pour une autre, et cette orgueilleuse jeune fille\'85
+\par
+\par \'c0 ces mots, Djalma jeta un coup d\rquote \'9cil si per\'e7ant sur le m\'e9tis que celui-ci s\rquote arr\'eata court\~; mais le prince lui dit avec la plus affectueuse bont\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Continue\'85 je t\rquote \'e9coute\'85 Puis, appuyant son menton dans sa main et son coude sur son genou, il attacha sur Faringhea un regard profond, mais d\rquote une douceur tellement ineffable, tellement p\'e9n\'e9trante
+, que Faringhea, cette \'e2me de fer, se sentit un instant troubl\'e9 par un l\'e9ger remords.
+\par
+\par \endash \~Je disais, monseigneur, reprit-il, qu\rquote en suivant les conseils de votre esclave\'85 qui vous engageait \'e0 feindre un amour passionn\'e9 pour une autre femme, vous avez amen\'e9 Mlle de Cardoville, si fi\'e8re, si orgueilleuse, \'e0
+ venir \'e0 vous\'85 Ne vous l\rquote avais-je pas pr\'e9dit\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 tu l\rquote avais pr\'e9dit, r\'e9pondit Djalma, toujours accoud\'e9, toujours examinant le m\'e9tis avec la m\'eame attention, avec la m\'eame expression de suave bont\'e9.
+\par
+\par La surprise de Faringhea augmentait\~; ordinairement le prince, sans le traiter avec moins de duret\'e9, conservant du moins avec lui les traditions quelque peu hautaines et imp\'e9rieuses de leur pays commun, ne lui avait jamais parl\'e9
+ avec cette douceur\~; sachant tout le mal qu\rquote il avait fait au prince, d\'e9fiant comme tous les m\'e9chants, le m\'e9tis crut un moment que la bienveillance de son ma\'eetre cachait un pi\'e8ge, aussi continua-t-il avec moins d\rquote assurance\~:
+
+\par
+\par \endash \~Croyez-moi, monseigneur, ce jour, si vous savez profiter de vos avantages, ce jour vous consolera de toutes vos peines, et elles ont \'e9t\'e9 grandes, car hier encore\'85 bien que vous ayez la g\'e9n\'e9rosit\'e9 de l\rquote oublier, et c
+\rquote est un tort, hier encore vous souffriez affreusement\~; mais vous n\rquote \'e9tiez pas seul \'e0 souffrir\'85 cette fi\'e8re jeune fille aussi\'85 a souffert.
+\par
+\par \endash \~Tu crois\~! dit Djalma.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! bien s\'fbr, monseigneur\~; jugez donc, en vous voyant au th\'e9\'e2tre avec une autre femme, ce qu\rquote elle a d\'fb ressentir\'85 Si elle vous aimait faiblement, elle a \'e9t\'e9 cruellement frapp\'e9e dans son amour-propre\'85
+ Si elle vous aimait avec passion, elle a \'e9t\'e9 frapp\'e9e au c\'9cur\'85 Aussi, lasse de souffrir, elle vient \'e0 vous\'85
+\par
+\par \endash \~De sorte que, de toutes fa\'e7ons, tu es certain qu\rquote elle a souffert\'85 beaucoup souffert. Et cela ne t\rquote apitoie pas\~! dit Djalma d\rquote une voix contrainte, mais toujours avec un accent rempli de douceur\'85
+\par
+\par \endash \~Avant de songer \'e0 plaindre les autres, monseigneur, je songe\'85 \'e0 vos peines\'85 et elles me touchent trop pour qu\rquote il me reste quelque piti\'e9 pour autrui\'85 ajouta hypocritement Faringhea\~: l\rquote influence de Rodin avait d
+\'e9j\'e0 modifi\'e9 le phansegar.
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange\'85 dit Djalma en se parlant \'e0 lui-m\'eame et jetant sur le m\'e9tis un regard plus profond encore, mais toujours rempli de bont\'e9.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce qui est \'e9trange, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Rien. Mais, dis-moi, puisque tes avis m\rquote ont si bien r\'e9ussi pour le pass\'e9\'85 que penses-tu de l\rquote avenir\~?\'85
+\par
+\par \endash \~De l\rquote avenir, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 Dans une heure\'85 je vais \'eatre aupr\'e8s de Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Cela est grave, monseigneur\'85 l\rquote avenir d\'e9pend de cette premi\'e8re entrevue.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e0 quoi je pensais tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash \~Croyez-moi, monseigneur\'85 les femmes ne se passionnent jamais que pour l\rquote homme hardi qui leur \'e9pargne l\rquote embarras de refus.
+\par
+\par \endash \~Explique-toi mieux.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, monseigneur, elles m\'e9prisent l\rquote amant timide et langoureux qui, d\rquote une voix humble, demande ce qu\rquote il doit ravir\'85
+\par
+\par \endash \~Mais je vois aujourd\rquote hui Mlle de Cardoville pour la premi\'e8re fois.
+\par
+\par \endash \~Vous l\rquote avez vue mille fois dans vos r\'eaves, monseigneur, et elle aussi vous a vu dans ses r\'eaves, puisqu\rquote elle vous aime\'85 Il n\rquote y a pas une de vos pens\'e9es d\rquote amour qui n\rquote ait eu de l\rquote \'e9
+cho dans son c\'9cur\'85 Toutes vos ardentes adorations pour elle, elle les a ressenties pour vous. L\rquote amour n\rquote a pas deux langages, et, sans vous voir, vous vous \'eates dit\'85 tout ce que vous aviez \'e0 vous dire\'85 Maintenant\'85 aujourd
+\rquote hui m\'eame, agissez en ma\'eetre\'85 elle est \'e0 vous.
+\par
+\par \endash \~Cela est \'e9trange\'85 \'e9trange, dit Djalma une seconde fois en ne quittant pas des yeux Faringhea.
+\par
+\par Se m\'e9prenant sur le sens que le prince attachait \'e0 ces mots, le m\'e9tis reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Croyez-moi, monseigneur, si \'e9trange que cela vous semble, cela est sage\'85 Rappelez-vous le pass\'e9\'85 Est-ce en jouant le r\'f4le d\rquote un amoureux timide\'85 que vous avez amen\'e9 \'e0
+ vos pieds cette orgueilleuse jeune fille, monseigneur\~? Non, c\rquote est en feignant de la d\'e9daigner pour une autre femme\'85 Ainsi, pas de faiblesse\'85 le lion ne soupire pas comme le faible tourtereau\~; ce fier sultan du d\'e9sert n\rquote
+a pas souci de quelques mugissements plaintifs de la lionne\'85 encore moins courrouc\'e9e que reconnaissante de ses rudes et sauvages caresses\~; aussi, bient\'f4t soumise, heureuse et craintive, elle rampe sur la trace de son ma\'ee
+tre. Croyez-moi, monseigneur, osez\'85 osez\'85 et aujourd\rquote hui vous serez le sultan ador\'e9 de cette jeune fille dont tout Paris admire la beaut\'e9\'85
+\par
+\par Apr\'e8s quelques minutes de silence, Djalma, secouant la t\'eate avec une expression de tendre commis\'e9ration, dit au m\'e9tis\'85 de sa voix douce et sonore\~:
+\par
+\par \endash \~Pourquoi me trahir ainsi\~? Pourquoi me conseiller ainsi m\'e9chamment d\rquote employer la violence, la terreur, la surprise\'85 envers un ange de puret\'e9\'85 que je respecte comme ma m\'e8re\~? N\rquote est-ce donc pas assez pour toi de t
+\rquote \'eatre d\'e9vou\'e9 \'e0 mes ennemis, \'e0 ceux qui m\rquote ont poursuivi jusqu\rquote \'e0 Java\~?
+\par
+\par Djalma, l\rquote \'9cil sanglant, le front terrible, le poignard lev\'e9, se f\'fbt pr\'e9cipit\'e9 sur le m\'e9tis, que celui-ci e\'fbt \'e9t\'e9 moins surpris, peut-\'eatre moins effray\'e9 qu\rquote
+en entendant Djalma lui parler de sa trahison avec cet accent de doux reproche.
+\par
+\par Faringhea recula vivement d\rquote un pas, comme s\rquote il e\'fbt cherch\'e9 \'e0 se mettre en d\'e9fense. Djalma reprit avec la m\'eame mansu\'e9tude\~:
+\par
+\par \endash \~Ne crains rien\'85 hier, je t\rquote aurais tu\'e9\'85 je te l\rquote assure\'85 mais aujourd\rquote hui, l\rquote amour heureux me rend \'e9quitable et cl\'e9ment\~; j\rquote ai pour toi de la piti\'e9 sans fiel, je te plains. Tu dois avoir
+\'e9t\'e9 bien malheureux\'85 pour \'eatre devenu si m\'e9chant.
+\par
+\par \endash \~Moi, monseigneur\~! dit le m\'e9tis avec une stupeur croissante.
+\par
+\par \endash \~Mais tu as donc bien souffert, on a donc bien \'e9t\'e9 impitoyable envers toi, pauvre cr\'e9ature, que tu es impitoyable dans ta haine, et que la vue d\rquote un bonheur comme le mien ne te d\'e9sarme pas\~!\'85 Vrai\'85 en t\rquote \'e9
+coutant tout \'e0 l\rquote heure, j\rquote \'e9prouvais pour toi une commis\'e9ration sinc\'e8re, en voyant la triste pers\'e9v\'e9rance de ta haine.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, je ne sais\'85
+\par
+\par Et le m\'e9tis, balbutiant, ne trouvait pas une parole \'e0 r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~Voyons, quel mal t\rquote ai-je fait\~?
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 aucun, monseigneur\'85 r\'e9pondit le m\'e9tis.
+\par
+\par \endash \~Alors pourquoi me ha\'efr ainsi\~? pourquoi me vouloir du mal avec tant d\rquote acharnement\~?\'85 N\rquote \'e9tait-ce pas assez de me donner le perfide conseil de feindre un honteux amour pour cette jeune fille que tu as amen\'e9e ici\'85
+ et qui, lasse du mis\'e9rable r\'f4le qu\rquote elle jouait pr\'e8s de moi, a quitt\'e9 cette maison\~?
+\par
+\par \endash \~Votre feint amour pour cette jeune fille\'85 monseigneur, reprit Faringhea en reprenant peu \'e0 peu son sang-froid, a vaincu la froideur de\'85
+\par
+\par \endash \~Ne dis pas cela, reprit le prince avec la m\'eame douceur en l\rquote interrompant\~; si je jouis de cette f\'e9licit\'e9 qui me rend compatissant envers toi, qui m\rquote \'e9l\'e8ve au-dessus de moi-m\'eame, c\rquote
+est que Mlle de Cardoville sait maintenant que je n\rquote ai pas un moment cess\'e9 de l\rquote aimer, comme elle doit \'eatre aim\'e9e\'85 avec adoration, avec respect\~; toi, au contraire, en me conseillant comme tu l\rquote as fait\'85 ton dessein
+\'e9tait de l\rquote \'e9loigner de moi \'e0 jamais\~; tu as failli r\'e9ussir.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85 si vous pensez cela de moi\'85 vous devez me regarder comme votre plus mortel ennemi\'85
+\par
+\par \endash \~Ne crains rien, te dis-je\'85 je n\rquote ai pas le droit de te bl\'e2mer\'85 Dans le d\'e9lire du chagrin, je t\rquote ai \'e9cout\'e9\'85 j\rquote ai suivi tes avis\'85 je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 ta dupe, mais ton complice\'85
+\par
+\par \endash \~Seulement, avoue-le, me voyant \'e0 ta merci, abattu, d\'e9sesp\'e9r\'e9, n\rquote \'e9tait-ce pas cruel \'e0 toi de me conseiller ce qui pouvait m\rquote \'eatre le plus funeste au monde\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote ardeur de mon z\'e8le m\rquote aura \'e9gar\'e9, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Je veux te croire\'85 Mais pourtant aujourd\rquote hui\~?\'85 encore des excitations mauvaises\'85 tu as \'e9t\'e9 sans piti\'e9 pour mon malheur\'85 Ces d\'e9lices du c\'9cur o\'f9 tu me vois plong\'e9 ne t\rquote inspirent qu\rquote un d\'e9
+sir\'85 celui de changer cette ivresse en d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash \~Moi, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, toi\'85 tu as pens\'e9 qu\rquote en suivant tes conseils, je me perdrais, je me d\'e9shonorerais pour toujours aux yeux de Mlle de Cardoville\'85 Voyons\~? dis\~? cette haine acharn\'e9e\'85 pourquoi\~? Encore une fois\'85 que t\rquote
+ai-je fait\~?
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, vous me jugez mal, et je\'85
+\par
+\par \endash \~\'c9coute-moi, je ne veux plus que tu sois m\'e9chant et tra\'eetre\~; je veux te rendre bon\'85 Dans notre pays, on charme les serpents les plus dangereux, on apprivoise les tigres\~; eh bien, je veux aussi te dompter, \'e0
+ force de douceur, toi qui es un homme\'85 toi qui as un esprit pour te guider et un c\'9cur pour aimer\'85 Ce jour me donne un bonheur divin, tu b\'e9niras ce jour\'85 Que puis-je pour toi\~? que veux-tu\~? de l\rquote or\~?\'85 Tu auras de l\rquote or
+\'85 Veux-tu plus que de l\rquote or\'85 veux-tu un ami, dont l\rquote amiti\'e9 tendre te consolera, et, te faisant oublier les chagrins qui t\rquote ont rendu m\'e9chant, te rendra bon\~?\'85 Quoique fils de roi, veux-tu que je sois cet ami\~
+? je le serai\'85 oui\'85 malgr\'e9 le mal\'85 non\'85 \'e0 cause du mal que tu m\rquote as fait\'85 je serai pour toi un ami sinc\'e8re, heureux de me dire\~:
+\par
+\par \endash \~Le jour o\'f9 l\rquote ange m\rquote a dit qu\rquote elle aimait, mon bonheur a \'e9t\'e9 bien grand\~: le matin j\rquote avais un ennemi implacable\~; le soir, sa haine s\rquote \'e9tait chang\'e9e en amiti\'e9\'85
+ Va, crois-moi, Faringhea, le malheur fait les m\'e9chants, le bonheur fait les bons\~: sois heureux.
+\par
+\par \'c0 ce moment, deux heures sonn\'e8rent.
+\par
+\par Le prince tressaillit\~; c\rquote \'e9tait le moment de partir pour son rendez-vous avec Adrienne. L\rquote admirable figure de Djalma encore embellie par la douce et ineffable expression dont elle s\rquote \'e9tait anim\'e9e en parlant au m\'e9
+tis, sembla s\rquote illuminer d\rquote un rayon divin. S\rquote approchant de Faringhea, il lui tendit la main avec un geste rempli de mansu\'e9tude et de gr\'e2ce, en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Ta main\'85 Le m\'e9tis, dont le front \'e9tait baign\'e9 d\rquote une sueur froide, dont les traits \'e9taient p\'e2les, alt\'e9r\'e9s, presque d\'e9compos\'e9s, h\'e9sita un instant\~; puis, domin\'e9, vaincu, fascin\'e9, il ten
+dit en frissonnant sa main au prince, qui la serra et lui dit \'e0 la mode de son pays\~:
+\par
+\par \endash \~Tu mets loyalement ta main dans la main d\rquote un ami loyal\'85 cette main sera toujours ouverte pour toi\'85 Adieu, Faringhea\'85 je me sens maintenant plus digne de m\rquote agenouiller devant l\rquote ange.
+\par
+\par Et Djalma sortit, afin de se rendre chez Adrienne. Malgr\'e9 sa f\'e9rocit\'e9, malgr\'e9 la haine impitoyable qu\rquote il portait \'e0 l\rquote esp\'e8ce humaine, boulevers\'e9 par les nobles et cl\'e9
+mentes paroles de Djalma, le sombre sectateur de Bohwanie se dit avec terreur\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai touch\'e9 sa main, il est maintenant sacr\'e9 pour moi\'85
+\par
+\par Puis, apr\'e8s un moment de silence, et la r\'e9flexion lui venant sans doute, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Oui\~; mais il n\rquote est pas sacr\'e9 pour celui qui, selon ce qu\rquote on m\rquote a r\'e9pondu cette nuit, doit l\rquote attendre \'e0 la porte de cette maison\'85
+\par
+\par Ce disant, le m\'e9tis courut dans une chambre voisine qui donnait sur la rue, souleva un coin du rideau, et dit avec anxi\'e9t\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Sa voiture sort\'85 l\rquote homme s\rquote approche\'85 Enfer\~!\'85 la voiture a march\'e9, je ne vois plus rien.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800299}{\*\bkmkstart _Toc97808035}XXVIII. L\rquote attente.
+{\*\bkmkend _Toc92800299}{\*\bkmkend _Toc97808035}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Par une singuli\'e8re co\'efncidence de pens\'e9e, Adrienne avait voulu, ainsi que Djalma, \'eatre v\'ea
+tue comme elle l\rquote \'e9tait lors de sa premi\'e8re entrevue avec lui dans la maison de la rue Blanche.
+\par
+\par Pour le lieu de cette entrevue, si solennelle au point de vue de son bonheur, Mlle de Cardoville, avec son tact naturel, avait choisi le grand salon de r\'e9ception de l\rquote h\'f4tel de Cardoville, o\'f9
+ se voyaient plusieurs portraits de famille. Les plus apparents \'e9taient ceux de son p\'e8re et de sa m\'e8re. Ce salon, fort vaste et d\rquote une grande \'e9l\'e9vation, \'e9tait, ainsi que ceux qui le pr\'e9c\'e9daient, meubl\'e9
+ avec le luxe imposant du si\'e8cle de Louis XV\~; le plafond, peint par Lebrun, ayant pour sujet le triomphe d\rquote Apollon, \'e9talait l\rquote ampleur de son dessin, la vigueur de son coloris, au milieu d\rquote
+une large corniche magnifiquement sculpt\'e9e et dor\'e9e, support\'e9e dans ses angles par quatre pendentifs compos\'e9s de grandes figures aussi dor\'e9es, repr\'e9sentant les quatre saisons\~; des panneaux recouverts de damas cramoisi, entour\'e9s d
+\rquote encadrements, servaient de fonds aux grands portraits de famille qui ornaient cette pi\'e8ce.
+\par
+\par Il est plus facile de concevoir que de peindre les mille \'e9motions diverses dont \'e9tait agit\'e9e Mlle de Cardoville \'e0 mesure qu\rquote approchait le moment de son entretien avec Djalma. Leur r\'e9union avait \'e9t\'e9 jusqu\rquote alors emp\'each
+\'e9e par tant de douloureux obstacles, Adrienne savait ses ennemis si vigilants, si actifs, si perfides, qu\rquote elle doutait encore de son bonheur. \'c0 chaque instant, presque malgr\'e9 elle, son regard interrogeait la pendule\~
+; quelques minutes encore, et l\rquote heure du rendez-vous allait sonner\'85 Enfin cette heure sonna. Chaque coup du timbre retentit longuement au fond du c\'9cur d\rquote Adrienne. Elle pensa que Djalma, sans doute par r\'e9serve, ne s\rquote \'e9
+tait pas permis de devancer l\rquote instant fix\'e9 par elle\~; loin de le bl\'e2mer de cette discr\'e9tion, elle lui en sut gr\'e9\~; mais, de ce moment, au moindre bruit qu\rquote
+elle entendait dans les salons voisins, suspendant sa respiration, elle pr\'eatait l\rquote oreille avec esp\'e9rance. Pendant les premi\'e8res minutes qui suivirent l\rquote heure o\'f9 elle attendait Djalma, Mlle de Cardoville ne con\'e7
+ut aucune crainte s\'e9rieuse, et calma son impatience un peu inqui\'e8te par ce calcul, tr\'e8s pu\'e9ril, tr\'e8s niais, aux yeux des gens qui n\rquote ont jamais connu la fi\'e9vreuse agitation d\rquote
+une attente heureuse, en se disant que la pendule de la maison de la rue Blanche pouvait retarder de quelque peu sur la pendule de la rue d\rquote Anjou. Mais \'e0 mesure que cette diff\'e9rence suppos\'e9e, d\rquote ailleurs fort concevable,
+ se changea en un retard d\rquote un quart d\rquote heure\'85 de vingt minutes\'85 et plus, Adrienne ressentit une angoisse croissante\~; deux ou trois fois, la jeune fille, se levant le c\'9cur palpitant, alla sur la pointe du pied \'e9couter \'e0
+ la porte du salon\'85 Elle n\rquote entendit plus rien\'85 La demie de trois heures sonna. Ne pouvant surmonter sa frayeur naissante, et se rattachant \'e0 un dernier espoir, elle revint aupr\'e8s de la chemin\'e9e, puis sonna, apr\'e8
+s avoir, pour ainsi dire, compos\'e9 son visage, afin qu\rquote il ne trah\'eet aucune \'e9motion.
+\par
+\par Au bout de quelques secondes, un valet de chambre \'e0 cheveux gris, v\'eatu de noir, ouvrit la porte et attendit dans un respectueux silence les ordres de sa ma\'eetresse\~; celle-ci lui dit d\rquote une voix calme\~:
+\par
+\par \endash \~Andr\'e9, priez H\'e9b\'e9 de vous donner un flacon que j\rquote ai oubli\'e9 sur la chemin\'e9e de ma chambre, et apportez-le-moi.
+\par
+\par Andr\'e9 s\rquote inclina\~; au moment o\'f9 il allait sortir du salon pour ex\'e9cuter l\rquote ordre d\rquote Adrienne, ordre qu\rquote elle n\rquote avait donn\'e9 que pour pouvoir faire une autre question dont elle voulait dissimuler l\rquote impo
+rtance aux yeux de ses gens instruits de la prochaine venue du prince, Mlle de Cardoville ajouta d\rquote un air indiff\'e9rent en montrant la pendule\~:
+\par
+\par \endash \~Cette pendule\'85 va-t-elle bien\~? Andr\'e9 tira sa montre, y jeta les yeux et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle\~; je me suis r\'e9gl\'e9 sur les Tuileries\~; il est aussi trois heures et demie pass\'e9es \'e0 ma montre.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien\'85 je vous remercie\'85 dit Adrienne avec bont\'e9. Andr\'e9 s\rquote inclina, et, avant de sortir, il dit \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote oubliais de pr\'e9venir mademoiselle que M.\~le mar\'e9chal Simon est venu il y a une heure\~; comme la porte de mademoiselle \'e9tait ferm\'e9e pour tout le monde, except\'e9
+ pour monsieur le prince, on a dit que mademoiselle ne recevait pas.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien, dit Adrienne. Andr\'e9 s\rquote inclina de nouveau, quitta le salon, et tout retomba dans le silence. Par cela m\'eame que jusqu\rquote \'e0 la derni\'e8re minute de l\rquote heure de son entrevue avec Djalma, l\rquote esp\'e9
+rance d\rquote Adrienne n\rquote avait pas \'e9t\'e9 troubl\'e9e par le plus l\'e9ger doute, la d\'e9ception dont elle commen\'e7ait \'e0 souffrir \'e9tait d\rquote autant plus affreuse\~; jetant alors un regard navr\'e9 sur l\rquote un des portraits plac
+\'e9s au-dessus d\rquote elle et lat\'e9ralement \'e0 la chemin\'e9e, elle murmura avec un accent plaintif et d\'e9sol\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~\'d4 ma m\'e8re\~! \'c0 peine Mlle de Cardoville avait-elle prononc\'e9 ces mots, que le roulement sourd d\rquote une voiture qui entrait dans la cour de l\rquote h\'f4tel \'e9branla l\'e9g\'e8
+rement les vitres. La jeune fille tressaillit et ne put retenir un l\'e9ger cri de joie\~; son c\'9cur bondit au-devant de Djalma\~: car, cette fois, elle }{\i sentait, }{pour ainsi dire, que c\rquote \'e9tait lui. Elle en \'e9
+tait aussi certaine que si de ses yeux elle avait vu le prince. Elle se rassit en essuyant une larme suspendue \'e0 ses longs cils\~; sa main tremblait comme la feuille. Le bruit assez retentissant de plusieurs portes dont on ouvrait successivement
+les battants prouva bient\'f4t \'e0 la jeune fille la certitude de ses pr\'e9visions. Les deux vantaux dor\'e9s de la porte du salon roul\'e8rent sur leurs gonds, et le prince parut. Pendant qu\rquote un second valet de chambre refermait la porte, Andr
+\'e9, entrant quelques secondes apr\'e8s Djalma, pendant que celui-ci s\rquote approchait d\rquote Adrienne, alla d\'e9poser, sur une table dor\'e9e \'e0 port\'e9e de la jeune fille, un petit plateau de vermeil o\'f9 se trouvait un flacon de cristal\~
+; puis la porte se referma. Le prince et Mlle de Cardoville rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800300}{\*\bkmkstart _Toc97808036}XXIX. Adrienne et Djalma.
+{\*\bkmkend _Toc92800300}{\*\bkmkend _Toc97808036}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le prince s\rquote \'e9tait lentement approch\'e9 de Mlle de Cardoville.
+\par
+\par Malgr\'e9 l\rquote imp\'e9tuosit\'e9 des passions du jeune Indien, sa d\'e9marche mal assur\'e9e, timide, mais d\rquote une timidit\'e9 charmante, trahissait sa profonde \'e9motion. Il n\rquote avait pas encore os\'e9 lever les yeux sur Adrienne\~; il
+\'e9tait subitement devenu tr\'e8s p\'e2le, et ses belles mains, religieusement crois\'e9es sur sa poitrine selon les habitudes d\rquote adoration de son pays, tremblaient beaucoup\~; il restait \'e0 quelques pas d\rquote Adrienne, la t\'eate l\'e9g\'e8
+rement inclin\'e9e. Cet embarras, ridicule chez tout autre, \'e9tait touchant chez ce prince de vingt ans, d\rquote une intr\'e9pidit\'e9 presque fabuleuse, d\rquote un caract\'e8re si h\'e9ro\'efque, si g\'e9n\'e9reux, que les voyageur
+s ne parlaient du fils du roi Kadja-Sing qu\rquote avec admiration et respect. Doux \'e9moi, chaste r\'e9serve plus int\'e9ressante encore, si l\rquote on songe que les br\'fblantes passions de cet adolescent \'e9taient d\rquote
+autant plus inflammables qu\rquote elles avaient \'e9t\'e9 jusqu\rquote alors toujours contenues.
+\par
+\par Mlle de Cardoville, non moins embarrass\'e9e, non moins troubl\'e9e, \'e9tait rest\'e9e assise\~; ainsi que Djalma, elle tenait ses yeux baiss\'e9s, mais la br\'fblante rougeur de ses joues, les battements pr\'e9cipit\'e9s de son sein virginal, r\'e9v\'e9
+laient une \'e9motion qu\rquote elle ne pensait pas, d\rquote ailleurs, \'e0 cacher\'85 Adrienne malgr\'e9 la fermet\'e9 de son esprit tour \'e0 tour si fin et si gai, si gracieux et si incisif\~; malgr\'e9 la d\'e9cision de son caract\'e8re ind\'e9
+pendant et fier\~; malgr\'e9 sa grande habitude du monde, Adrienne montrant, ainsi que Djalma, une gaucherie na\'efve, un trouble enchanteur, partageait cette sorte d\rquote an\'e9antissement passager, ineffable, sous lequel semblaient fl\'e9
+chir ces deux beaux \'eatres, amoureux, ardents et purs, comme s\rquote ils eussent \'e9t\'e9 impuissants \'e0 supporter \'e0 la fois le bouillonnement de leurs sens palpitants et l\rquote enivrante exaltation de leur c\'9cur.
+\par
+\par Et pourtant leurs yeux ne s\rquote \'e9taient pas encore rencontr\'e9s. Tous deux redoutaient ce premier choc \'e9lectrique du regard, cette invisible attraction de deux \'eatres aimants et passionn\'e9s l\rquote un vers l\rquote autre, feu sacr\'e9
+ qui, plus rapide que la foudre, allume, embrase leur sang, et quelquefois, presque \'e0 leur insu, les enl\'e8ve \'e0 la terre et les ravit au ciel\~: car c\rquote est se rapprocher de Dieu que de se livrer avec une religieu
+se ivresse au plus noble, au plus irr\'e9sistible des penchants qu\rquote il a mis en nous, le seul penchant enfin que, dans son adorable sagesse, le dispensateur de toutes choses ait voulu sanctifier en le douant d\rquote une \'e9tincelle de sa divinit
+\'e9 cr\'e9atrice.
+\par
+\par Djalma leva les yeux\~; ils \'e9taient \'e0 la fois humides et \'e9tincelants\~; la fougue d\rquote un amour exalt\'e9, la br\'fblante ardeur de l\rquote \'e2ge, si longtemps comprim\'e9e, l\rquote admiration exalt\'e9e d\rquote une beaut\'e9 id\'e9
+ale, se lisaient dans ce regard, empreint cependant d\rquote une timidit\'e9 respectueuse, et donnaient aux traits de cet adolescent une expression ind\'e9finissable\'85 irr\'e9sistible\'85 Irr\'e9sistible\~!\'85 car Adrienne\'85
+ rencontrant le regard du prince, fr\'e9mit de tout son corps, se sentit comme attir\'e9e dans un tourbillon magn\'e9tique. D\'e9j\'e0 ses yeux s\rquote appesantissaient sous une lassitude enivrante, lorsque, par un supr\'ea
+me effort de vouloir et de dignit\'e9, elle surmonta ce trouble d\'e9licieux, se leva de son fauteuil, et, d\rquote une voix tremblante, elle dit \'e0 Djalma\~:
+\par
+\par \endash \~Prince, je suis heureuse de vous recevoir ici. Puis, d\rquote un geste, lui montrant un des portraits suspendus derri\'e8re elle, Adrienne ajouta, comme s\rquote il s\rquote \'e9tait agi d\rquote une pr\'e9sentation\~:
+\par
+\par \endash \~Prince, ma m\'e8re\'85 Par une pens\'e9e d\rquote une rare d\'e9licatesse, Adrienne faisait ainsi, pour ainsi dire, assister sa m\'e8re \'e0 son entretien avec Djalma. C\rquote \'e9tait se sauvegarder, elle et le prince, contre les s\'e9
+ductions d\rquote une premi\'e8re rencontre d\rquote autant plus entra\'eenante que tous deux se savaient \'e9perdument aim\'e9s\~; que tous deux \'e9taient libres\'85 et n\rquote avaient \'e0 r\'e9pondre qu\rquote \'e0 Dieu des tr\'e9
+sors de bonheur et de volupt\'e9 dont il les avait si magnifiquement dou\'e9s. Le prince comprit la pens\'e9e d\rquote Adrienne\~; aussi, lorsque la jeune fille lui eut indiqu\'e9 le portrait de sa m\'e8re, Djalma, par un mouvement spontan\'e9
+, rempli de charme et de simplicit\'e9, s\rquote inclina, en pliant un genou devant le portrait, et dit d\rquote une voix douce et m\'e2le, en s\rquote adressant \'e0 cette peinture\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous aimerai, je vous b\'e9nirai comme ma m\'e8re, et ma m\'e8re aussi, dans ma pens\'e9e, sera l\'e0, comme vous, \'e0 c\'f4t\'e9 de votre enfant.
+\par
+\par On ne pouvait mieux r\'e9pondre au sentiment qui avait engag\'e9 Mlle de Cardoville \'e0 se mettre pour ainsi dire sous la protection de sa m\'e8re\~; aussi, de ce moment, rassur\'e9e sur Djalma, rassur\'e9e sur elle-m\'ea
+me, la jeune fille se trouvant pour ainsi dire }{\i \'e0 son aise, }{le d\'e9licieux enjouement du bonheur vint remplacer peu \'e0 peu les \'e9motions et le trouble qui l\rquote avaient d\rquote abord agit\'e9e. Alors, se rasseyant, elle dit \'e0
+ Djalma, en lui montrant un si\'e8ge en face d\rquote elle\~:
+\par
+\par \endash \~Veuillez vous asseoir\'85 mon cher cousin\'85 et laissez-moi vous appeler ainsi, car je trouve un peu trop d\rquote \'e9tiquette dans le mot }{\i prince\~; }{et, quant \'e0 vous, appelez-moi votre cousine, car je trouve aussi }{\i mademoiselle }
+{trop grave. Ceci r\'e9gl\'e9, causons d\rquote abord en bons amis.
+\par
+\par \endash \~Oui, ma cousine, r\'e9pondit Djalma, qui avait rougi au mot }{\i d\rquote abord.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Comme la franchise est de mise entre amis, r\'e9pondit Adrienne, je vous ferai d\rquote abord un reproche\'85 ajouta-t-elle avec un demi-sourire en regardant le prince.
+\par
+\par Celui-ci, au lieu de s\rquote asseoir, restait debout, accoud\'e9 \'e0 la chemin\'e9e, dans une attitude remplie de gr\'e2ce et de respect.
+\par
+\par \endash \~Oui, mon cousin\'85 reprit Adrienne, un reproche que vous me pardonnerez peut-\'eatre\'85 en un mot, je vous attendais\'85 un peu plus t\'f4t\'85
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, ma cousine, me bl\'e2merez-vous de n\rquote \'eatre pas venu plus tard.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~?
+\par
+\par \endash \~Au moment o\'f9 je sortais\'85 de chez moi, un homme que je ne connaissais pas s\rquote est approch\'e9 de ma voiture, et m\rquote a dit avec tant de sinc\'e9rit\'e9 que je l\rquote ai cru\~: \'ab\~Vous pouvez sauver la vie d\rquote
+un homme qui a \'e9t\'e9 un p\'e8re pour vous\'85 le mar\'e9chal Simon est en grand p\'e9ril\~; mais, pour lui venir en aide, il faut me suivre \'e0 l\rquote instant\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait un pi\'e8ge, s\rquote \'e9cria vivement Adrienne, le mar\'e9chal Simon, il y a une heure \'e0 peine\'85 est venu ici\'85
+\par
+\par \endash \~Lui\~!\'85 s\rquote \'e9cria Djalma avec joie, et comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 soulag\'e9 d\rquote un p\'e9nible poids, ah\~! du moins, ce beau jour ne sera pas attrist\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon cousin, reprit Adrienne, comment ne vous \'eates-vous pas d\'e9fi\'e9 de cet \'e9missaire\~?
+\par
+\par \endash \~Quelques mots qui lui sont \'e9chapp\'e9s plus tard m\rquote ont alors inspir\'e9 des doutes, r\'e9pondit Djalma\~; mais je l\rquote ai d\rquote abord suivi, craignant que le mar\'e9chal ne f\'fbt en danger\'85 car je sais qu\rquote
+il a aussi des ennemis.
+\par
+\par \endash \~Maintenant que je r\'e9fl\'e9chis, vous avez eu raison, mon cousin, quelque nouvelle trame contre le mar\'e9chal \'e9tait vraisemblable\'85 Au moindre doute, vous deviez courir \'e0 lui.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai fait\'85 cependant vous m\rquote attendiez.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est l\'e0 un g\'e9n\'e9reux sacrifice, et mon estime pour vous s\rquote accro\'eetrait encore si elle pouvait augmenter\'85 dit Adrienne avec \'e9motion. Mais qu\rquote est-il advenu de cet homme\~?
+\par
+\par \endash \~Sur mon ordre, il est mont\'e9 dans la voiture. \'c0 la fois inquiet du mar\'e9chal et d\'e9sesp\'e9r\'e9 de voir ainsi s\rquote \'e9couler le temps que je devais passer aupr\'e8
+s de vous, ma cousine, je pressai cet homme de questions, et plusieurs fois il me r\'e9pondit avec embarras. L\rquote id\'e9e me vint alors qu\rquote on me tendait peut-\'eatre un pi\'e8ge. Me rappelant tout ce que l\rquote on avait d\'e9j\'e0 tent\'e9
+ pour me perdre aupr\'e8s de vous\'85 aussit\'f4t j\rquote ai chang\'e9 de chemin. Le d\'e9pit de l\rquote homme qui m\rquote accompagnait est alors devenu si visible qu\rquote il aurait d\'fb m\rquote \'e9clairer\~; cependant, pensant au mar\'e9
+chal Simon, j\rquote \'e9prouvais encore un vague remords, que vous venez enfin de calmer, ma cousine.
+\par
+\par \endash \~Ces gens sont implacables, dit Adrienne, mais notre bonheur sera plus fort que leur haine.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence, elle reprit, avec sa franchise habituelle\~:
+\par
+\par \endash \~Mon cher cousin, il m\rquote est impossible de taire et de cacher ce que j\rquote ai dans le c\'9cur\'85 Causons encore quelques instants (toujours en amis), causons d\rquote un pass\'e9 qu\rquote on nous a rendu si cruel, ensuite nous l\rquote
+oublierons \'e0 jamais, comme un mauvais r\'eave.
+\par
+\par \endash \~Je vous r\'e9pondrai avec sinc\'e9rit\'e9, au risque de me nuire \'e0 moi-m\'eame, dit le prince.
+\par
+\par \endash \~Comment avez-vous pu vous r\'e9soudre \'e0 vous montrer en public avec\'85
+\par
+\par \endash \~Avec cette jeune fille\~? dit Djalma en interrompant Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Oui, mon cousin, r\'e9pondit Mlle de Cardoville, attendant la r\'e9ponse de Djalma avec une curiosit\'e9 inqui\'e8te.
+\par
+\par \endash \~\'c9tranger aux habitudes de ce pays, r\'e9pondit Djalma sans embarras parce qu\rquote il disait vrai, l\rquote esprit affaibli par le d\'e9sespoir, \'e9gar\'e9 par les funestes conseils d\rquote un homme d\'e9vou\'e9 \'e0 nos ennemis, j\rquote
+ai cru, ainsi qu\rquote il me le disait, qu\rquote en affichant devant vous un autre amour, j\rquote excitais votre jalousie, et que\'85
+\par
+\par \endash \~Assez, mon cousin, je comprends tout, dit vivement Adrienne en interrompant \'e0 son tour Djalma pour lui \'e9pargner un aveu p\'e9nible\~; il a fallu que, moi aussi, je fusse bien aveugl\'e9e par le d\'e9sespoir pour n\rquote avoir pas devin
+\'e9 ce m\'e9chant complot, surtout apr\'e8s votre folle et intr\'e9pide action\~: risquer la mort\'85 pour ramasser mon bouquet, ajouta Adrienne en frissonnant encore \'e0 ce souvenir. Un dernier mot, reprit-elle, quoique je sois s\'fbre de votre r\'e9
+ponse\~: N\rquote avez-vous pas re\'e7u une lettre que je vous ai \'e9crite le matin m\'eame du jour o\'f9 je vous ai vu au th\'e9\'e2tre\~?
+\par
+\par Djalma ne r\'e9pondit rien\~; un sombre nuage passa rapidement sur ses beaux traits, et, pendant une demi-seconde, ils prirent une expression si mena\'e7ante, qu\rquote Adrienne en fut effray\'e9e. Mais bient\'f4t cette violente agitation s\rquote
+apaisa comme par r\'e9flexion\~: le front de Djalma redevint calme et serein.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai \'e9t\'e9 plus cl\'e9ment que je ne le pensais, dit le prince \'e0 Adrienne, qui le contemplait avec \'e9tonnement. J\rquote ai voulu venir pr\'e8s de vous digne de vous, ma cousine. J\rquote ai pardonn\'e9 \'e0
+ celui qui, pour servir mes ennemis, m\rquote avait donn\'e9, me donnait encore de funestes conseils\'85 Cet homme, j\rquote en suis certain, m\rquote a d\'e9rob\'e9 votre lettre\'85 Tout \'e0 l\rquote heure, en pensant \'e0 tous les maux qu\rquote il m
+\rquote a ainsi caus\'e9s, j\rquote ai un instant regrett\'e9 ma cl\'e9mence\'85 Mais j\rquote ai pens\'e9 \'e0 votre lettre d\rquote hier\'85 et ma col\'e8re s\rquote est \'e9vanouie.
+\par
+\par \endash \~C\rquote en est donc fait de ce pass\'e9 funeste, de ces craintes, de ces d\'e9fiances, de ces soup\'e7ons qui nous ont tourment\'e9s si longtemps, qui ont fait que j\rquote ai dout\'e9 de vous et que vous avez dout\'e9 de moi. Oh\~
+! oui, loin de nous ce pass\'e9 funeste\~! s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville avec une joie profonde. Et comme si elle e\'fbt d\'e9livr\'e9 son c\'9cur des derni\'e8res pens\'e9es qui auraient pu l\rquote attrister, elle reprit\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 nous l\rquote avenir maintenant, l\rquote avenir tout entier\'85 l\rquote avenir radieux, sans nuages\'85 sans obstacles, un horizon si beau\'85 si pur dans son immensit\'e9, que ses limites \'e9chappent \'e0 la vue\'85
+\par
+\par Il est impossible de rendre l\rquote exaltation ineffable, l\rquote accent d\rquote esp\'e9rance entra\'eenante qui accompagna ces paroles d\rquote Adrienne\~; tout \'e0 coup ses traits exprim\'e8rent une m\'e9lancolie touchante et elle ajouta d\rquote u
+ne voix profond\'e9ment \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Et dire\'85 qu\rquote \'e0 cette heure\'85 il y a pourtant des malheureux qui souffrent\~!
+\par
+\par Ce retour de commis\'e9ration na\'efve envers l\rquote infortune, au moment m\'eame o\'f9 cette noble jeune fille atteignait le comble d\rquote un bonheur id\'e9al, impressionna si vivement Djalma qu\rquote involontairement il tomba aux genoux d\rquote
+Adrienne, joignit les mains et tourna vers elle son visage enchanteur, o\'f9 se lisait une adoration presque divine\'85
+\par
+\par Puis, cachant sa figure entre ses mains, il baissa la t\'eate sans dire un seul mot.
+\par
+\par Il y eut un moment de silence profond. Adrienne l\rquote interrompit la premi\'e8re en voyant une larme rouler \'e0 travers les doigts effil\'e9s de Djalma.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, mon ami\~?\'85 s\rquote \'e9cria-t-elle. Et, par un mouvement plus rapide que la pens\'e9e, elle se pencha vers le prince et abaissa ses mains, qu\rquote il tenait toujours sur son visage. Son visage \'e9tait baign\'e9
+ de larmes.
+\par
+\par \endash \~Vous pleurez\~!\'85 s\rquote \'e9cria Mlle de Cardoville, si \'e9mue qu\rquote elle garda les mains de Djalma entre les siennes\~; aussi, ne pouvant essuyer ses larmes, le jeune Indien les laissa couler comme autant de gouttes de cristal sur l
+\rquote or p\'e2le de ses joues.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote est pas en ce moment un bonheur comme le mien, dit le prince de sa voix suave et vibrante, avec une sorte d\rquote accablement indicible\'85 et je ressens une grande tristesse\~; cela doit \'eatre\'85 vous me donnez le ciel\'85
+ moi je vous donnerais la terre\'85 que je serais encore ingrat envers vous\'85 H\'e9las\~! que peut l\rquote homme pour la Divinit\'e9\~? La b\'e9nir, l\rquote adorer\'85 mais jamais lui rendre les tr\'e9sors dont elle le comble\~; il n\rquote
+en souffre pas dans son orgueil, mais dans son c\'9cur\'85
+\par
+\par Djalma n\rquote exag\'e9rait pas\~; il disait ce qu\rquote il \'e9prouvait r\'e9ellement, et la forme un peu hyperbolique, famili\'e8re aux Orientaux, pouvait seule rendre sa pens\'e9e.
+\par
+\par L\rquote accent de son regret fut si sinc\'e8re, son humilit\'e9 si na\'efve, si douce, qu\rquote Adrienne, aussi touch\'e9e jusqu\rquote aux larmes, lui r\'e9pondit avec une expression de s\'e9rieuse tendresse\~:
+\par
+\par \endash \~Mon ami, nous sommes tous deux au comble du bonheur\'85 L\rquote avenir de notre f\'e9licit\'e9 n\rquote a pas de limites, et pourtant, quoique de sources diff\'e9rentes, des pens\'e9es tristes nous sont venues\'85 C\rquote
+est que, voyez-vous, il est des bonheurs dont l\rquote immensit\'e9 m\'eame \'e9tourdit\'85 Un moment, le c\'9cur\'85 l\rquote esprit\'85 l\rquote \'e2me\'85 ne suffisent pas \'e0 les contenir\'85 ils nous d\'e9bordent\'85 ils nous accablent\'85
+ Les fleurs aussi se courbent par instants, comme an\'e9anties sous les rayons trop ardents du soleil, qui est pourtant leur vie et leur amour\'85 Oh\~! mon ami, cette tristesse est grande, mais elle est douce\~!
+\par
+\par En disant ces mots, la voix d\rquote Adrienne baissa de plus en plus, et sa t\'eate s\rquote inclina doucement, comme si en effet elle se f\'fbt affaiss\'e9e sous le poids de son bonheur\'85
+\par
+\par Djalma \'e9tait rest\'e9 agenouill\'e9 devant elle, ses mains dans ses mains\'85 de sorte qu\rquote en s\rquote abaissant, le front d\rquote ivoire et les cheveux d\rquote or d\rquote Adrienne effleur\'e8rent le front couleur d\rquote
+ambre et les boucles d\rquote \'e9b\'e8ne de Djalma\'85
+\par
+\par Et les larmes douces, silencieuses, des deux amants tombaient lentement et se confondaient sur leurs belles mains entrelac\'e9es.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Pendant que cette sc\'e8ne se passait \'e0 l\rquote h\'f4tel de Cardoville, Agricol se rendait rue de Vaugirard, aupr\'e8s de M.\~Hardy, avec une lettre d\rquote Adrienne.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800301}{\*\bkmkstart _Toc97808037}XXX. L\rquote imitation.
+{\*\bkmkend _Toc92800301}{\*\bkmkend _Toc97808037}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {M.\~Hardy occupait, on l\rquote a dit, un pavillon dans la maison de retraite annex\'e9e \'e0 la demeure occup\'e9
+e rue de Vaugirard par bon nombre de r\'e9v\'e9rends p\'e8res de la compagnie de J\'e9sus. Rien de plus calme, de plus silencieux, que cette demeure\~; on y parlait toujours \'e0 voix basse, les serviteurs eux-m\'eames avaient quelqu
+e chose de mielleux dans leurs paroles, de b\'e9at dans leur d\'e9marche.
+\par
+\par Ainsi que dans tout ce qui, de pr\'e8s ou de loin, subit l\rquote action compressive et annihilante de ces hommes, l\rquote animation, la vie, manquaient dans cette maison d\rquote une tranquillit\'e9 morne. Ses pensionnaires y menaient une existence d
+\rquote une monotonie pesante, d\rquote une r\'e9gularit\'e9 glaciale, coup\'e9e \'e7\'e0 et l\'e0, pour quelques-uns, par des pratiques d\'e9votieuses\~; aussi, bient\'f4t, et selon les pr\'e9visions int\'e9ress\'e9es des r\'e9v\'e9rends p\'e8res, l
+\rquote esprit, sans aliment, sans commerce ext\'e9rieur, sans excitation, s\rquote alanguissait dans la solitude\~; les battements du c\'9cur semblaient se ralentir, l\rquote \'e2me s\rquote engourdissait, le moral s\rquote affaiblissait peu \'e0 peu\~
+; enfin, tout libre arbitre, toute volont\'e9 s\rquote \'e9teignait, et les pensionnaires, soumis aux m\'eames proc\'e9d\'e9s de complet an\'e9antissement que les novices de la compagnie, devenaient aussi des }{\i cadavres }{entre les mains des congr\'e9
+ganistes.
+\par
+\par De ces man\'9cuvres, le but \'e9tait clair et simple\~: elles assuraient le bon succ\'e8s des }{\i captations }{de toutes natures, termes incessants de la politique et de l\rquote impitoyable cupidit\'e9 de ces pr\'eatres\~; au moyen des sommes \'e9
+normes dont ils devenaient ainsi ma\'eetres ou d\'e9tenteurs, ils poursuivaient et assuraient la r\'e9ussite de leurs projets, dussent le meurtre, l\rquote incendie, la r\'e9volte, enfin toutes les horreurs de la guerre civile, excit\'e9e et soudoy\'e9
+e par eux, ensanglanter les pays dont ils convoitaient le t\'e9n\'e9breux gouvernement.
+\par
+\par Comme levier, l\rquote argent acquis par tous les moyens possibles, des plus honteux aux plus criminels\~; comme but, la domination despotique des intelligences et des consciences, afin de les exploiter fructueusement au profit de la compagnie de J\'e9
+sus, tels ont \'e9t\'e9, tels seront toujours les moyens et les fins de ces religieux. Ainsi, entre autres moyens de faire affluer l\rquote argent dans leurs caisses toujours b\'e9antes, les r\'e9v\'e9rends p\'e8res avaient fond\'e9
+ la maison de retraite o\'f9 se trouvait alors M.\~Hardy.
+\par
+\par Les personnes \'e0 esprit malade, au c\'9cur bris\'e9, \'e0 l\rquote intelligence affaiblie, \'e9gar\'e9es par une fausse d\'e9votion, et tromp\'e9es d\rquote ailleurs par les recommandations des membres les plus influents du parti pr\'eatre, \'e9
+taient attir\'e9es, choy\'e9es, puis insensiblement isol\'e9es, s\'e9questr\'e9es, puis finalement d\'e9pouill\'e9es dans ce religieux repaire, le tout le plus beno\'eetement du monde, et }{\i ad majorem Dei gloriam, }{selon la devise de l\rquote
+honorable soci\'e9t\'e9. En argot j\'e9suitique, ainsi qu\rquote on peut le voir dans d\rquote hypocrites prospectus destin\'e9s aux bonnes gens, dupes de ces piperies, ces pieux coupe-gorges s\rquote appellent g\'e9n\'e9ralement de }{\i saint
+s asiles ouverts aux \'e2mes fatigu\'e9es des vains bruissements du monde.}{
+\par
+\par Ou bien encore ils s\rquote intitulent de }{\i calmes retraites o\'f9 le fid\'e8le, heureusement d\'e9livr\'e9 des attachements p\'e9rissables d\rquote ici-bas et des liens terrestres de la famille, peut enfin, seul \'e0 se
+ul avec Dieu, travailler efficacement \'e0 son salut, etc.}{
+\par
+\par Ceci pos\'e9, et malheureusement prouv\'e9 par mille exemples de captations indignes, op\'e9r\'e9es dans un grand nombre de maisons religieuses, au pr\'e9judice de la famille de plusieurs pensionnaires\~: ceci, disons-nous, pos\'e9, admis, prouv\'e9\'85
+ qu\rquote un esprit droit vienne reprocher \'e0 l\rquote \'c9tat de ne pas surveiller suffisamment ces endroits hasardeux, il faut entendre les cris du parti pr\'eatre, les invocations \'e0 la libert\'e9 individuelle\'85 les d\'e9
+solations, les lamentations, \'e0 propos de la tyrannie qui veut opprimer les consciences.
+\par
+\par \'c0 ceci ne pourrait-on pas r\'e9pondre que, ces singuli\'e8res pr\'e9tentions accueillies comme l\'e9gitimes, les teneurs de biribi et de roulette auraient aussi le droit d\rquote invoquer la libert\'e9 individuelle, et d\rquote appeler des d\'e9
+cisions qui ont ferm\'e9 leurs tripots\~? Apr\'e8s tout, on a aussi attent\'e9 \'e0 la libert\'e9 des joueurs qui venaient librement, all\'e8grement, engloutir leur patrimoine dans ces repaires, on a tyrannis\'e9
+ leur conscience, qui leur permettait de perdre sur une carte les derni\'e8res ressources de leur famille. Oui, nous le demandons positivement, sinc\'e8rement, s\'e9rieusement, quelle diff\'e9rence y a-t-il entre un homme qui ruine ou qui d\'e9
+pouille les siens \'e0 force de jouer }{\i rouge }{ou }{\i noir, }{et l\rquote homme, qui ruine et d\'e9pouille les siens dans l\rquote espoir douteux d\rquote \'eatre heureux ponte \'e0 ce jeu d\rquote }{\i enfer }{ou de }{\i paradis }{que certains pr
+\'eatres ont eu la sacril\'e8ge audace d\rquote imaginer afin de s\rquote en faire les croupiers\~?
+\par
+\par Rien n\rquote est plus oppos\'e9 au v\'e9ritable et divin esprit du christianisme que ces spoliations effront\'e9es\~; c\rquote est le repentir des fautes, c\rquote est la pratique de toutes les vertus, c\rquote est le d\'e9vouement \'e0 qui souffre, c
+\rquote est l\rquote amour du prochain, qui m\'e9ritent le ciel, et non pas une somme d\rquote argent, plus ou moins forte, engag\'e9e comme enjeu dans l\rquote espoir de }{\i gagner }{le paradis, et subtilis\'e9e par de faux pr\'eatres qui font }{\i
+sauter la coupe }{et qui exploitent les faibles d\rquote esprit \'e0 l\rquote aide de prestidigitations infiniment lucratives.
+\par
+\par Tel \'e9tait donc l\rquote asile de }{\i paix }{et }{\i d\rquote innocence }{o\'f9 se trouvait M.\~Hardy. Il occupait le rez-de-chauss\'e9e d\rquote un pavillon donnant sur une partie du jardin de la maison\~; cet appartement avait \'e9t\'e9
+ judicieusement choisi, car l\rquote on sait la profonde et diabolique habilet\'e9 avec laquelle les r\'e9v\'e9rends p\'e8res emploient les moyens et les aspects mat\'e9riels pour impressionner vivement les esprits qu\rquote ils }{\i travaillent. }{Que l
+\rquote on se figure pour unique perspective un mur \'e9norme d\rquote un gris noir et \'e0 demi recouvert de lierre, cette plante des ruines\~; une sombre all\'e9e de vieux ifs, ces arbres des tombeaux \'e0 la verdure s\'e9pulcrale, aboutissant d\rquote
+un c\'f4t\'e9 \'e0 ce mur sinistre, et, de l\rquote autre, \'e0 un petit h\'e9micycle pratiqu\'e9 devant la chambre ordinairement habit\'e9e par M.\~Hardy\~; deux ou trois massifs de terre bord\'e9s de buis sym\'e9triquement taill\'e9 compl\'e9taient l
+\rquote agr\'e9ment de ce jardin, de tous points pareil \'e0 ceux qui entourent les c\'e9notaphes. Il \'e9tait environ deux heures apr\'e8s midi\~; quoiqu\rquote il fit un beau soleil d\rquote avril, ses rayons, arr\'eat\'e9
+s par la hauteur du grand mur dont on a parl\'e9, ne p\'e9n\'e9traient d\'e9j\'e0 plus dans cette partie du jardin, obscure, humide, froide comme une cave, et sur laquelle s\rquote ouvrait la chambre o\'f9 se tenait M.\~Hardy. Cette chambre \'e9tait meubl
+\'e9e avec une parfaite entente du confortable\~; un moelleux tapis couvrait le plancher\~; d\rquote \'e9pais rideaux de casimir vert sombre, de m\'eame nuance que la tenture, drapaient un excellent lit, ainsi que la porte-fen\'eatre donnant sur le jardin
+\'85 Quelques meubles d\rquote acajou, tr\'e8s simples, mais brillants de propret\'e9, garnissaient l\rquote appartement. Au-dessus du secr\'e9taire, plac\'e9 en face du lit, on voyait un grand christ d\rquote ivoire sur un fond de velours noir\~
+; la chemin\'e9e \'e9tait orn\'e9e d\rquote une pendule \'e0 cartel d\rquote \'e9b\'e8ne avec de sinistres embl\'e8mes incrust\'e9s, en ivoire, tels que sablier, faux du temps, t\'eate de mort, etc., etc.
+\par
+\par Maintenant, que l\rquote on voile ce tableau d\rquote un triste demi-jour, que l\rquote on songe que cette solitude \'e9tait incessamment plong\'e9e dans un morne silence, seulement interrompu \'e0 l\rquote
+heure des offices par le lugubre tintement des cloches de la chapelle des r\'e9v\'e9rends p\'e8res, et l\rquote on reconna\'eetra l\rquote infernale habilet\'e9 avec laquelle ces dangereux pr\'eatres savent tirer parti des objets ext\'e9rieurs, selon qu
+\rquote ils d\'e9sirent impressionner, d\rquote une fa\'e7on ou d\rquote une autre, l\rquote esprit de ceux qu\rquote ils veulent capter.
+\par
+\par Et ce n\rquote \'e9tait pas tout. Apr\'e8s s\rquote \'eatre adress\'e9 aux yeux, il fallait s\rquote adresser aussi \'e0 l\rquote intelligence. Voici de quelle mani\'e8re avaient proc\'e9d\'e9 les r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par Un seul livre\'85 un seul\'85 fut laiss\'e9 comme par hasard \'e0 la disposition de M.\~Hardy. Ce livre \'e9tait }{\i l\rquote Imitation.}{
+\par
+\par Mais comme il se pouvait que M.\~Hardy n\rquote e\'fbt pas le courage ou l\rquote envie de le lire, des pens\'e9es, des r\'e9flexions emprunt\'e9es \'e0 cette \'9cuvre d\rquote impitoyable d\'e9solation, et \'e9crites en tr\'e8s gros caract\'e8res, \'e9
+taient plac\'e9es dans les cadres noirs, accroch\'e9s soit dans l\rquote int\'e9rieur de l\rquote alc\'f4ve de M.\~Hardy, soit aux panneaux les plus \'e0 port\'e9e de sa vue, de sorte qu\rquote
+involontairement, et dans les tristes loisirs de son accablante oisivet\'e9, ses yeux devaient presque forc\'e9ment s\rquote y attacher.
+\par
+\par Quelques citations, parmi les maximes dont les r\'e9v\'e9rends p\'e8res entouraient ainsi leur victime, sont n\'e9cessaires\~; l\rquote on verra dans quel cercle fatal et d\'e9sesp\'e9rant ils enfermaient l\rquote esprit affaibli de cet infortun\'e9
+, depuis quelque temps bris\'e9 par des chagrins atroces.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On lit ce qui suit dans le }{\i Directorium }{\'e0 propos des moyens \'e0 employer afin d\rquote attirer dans la compagnie de J\'e9sus les personnes que l\rquote on veut y exploiter\~:
+\par }{\i Pour attirer quelqu\rquote un dans la soci\'e9t\'e9, il ne faut pas agir brusquement, il faut attendre quelque bonne occasion, par exemple que }{LA PERSONNE \'c9PROUVE UN VIOLENT CHAGRIN, }{\i ou encore qu\rquote elle fasse de mauvaises affaires\~
+; une excellente commodit\'e9 se trouve dans les vices m\'eames.}}}{
+\par
+\par Voici ce qu\rquote il lisait machinalement \'e0 chaque instant du jour ou de la nuit, lorsqu\rquote un sommeil bienfaisant fuyait ses paupi\'e8res rougies par les larmes\~:
+\par
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst { HYPERLINK "" \\l "LinkTarget_100743" }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b0200000008000000120000004c0069006e006b005400610072006700650074005f00310030003000370034003300000000000000}}}{\fldrslt {\'ab\~Celui-l
+\'e0 est bien vain qui met son esp\'e9rance dans les }}}{hommes ou dans quelque cr\'e9ature que ce soit.}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il est inutile de dire que ces passages sont textuellement extraits de l\rquote }{\i Imitation }{(traduction et pr\'e9face par le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Gonnelieu).}
+}}{
+\par
+\par \'ab\~Ce sera bient\'f4t fait de vous ici-bas\'85 voyez en quelle disposition vous \'eates.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote homme qui vit aujourd\rquote hui ne para\'eet plus demain\'85 et, quand il a disparu \'e0 nos yeux, il s\rquote efface bient\'f4t de notre pens\'e9e.
+\par
+\par \'ab\~Quand vous \'eates au matin, pensez que vous n\rquote irez peut-\'eatre pas jusqu\rquote au soir.
+\par
+\par \'ab\~Quand vous \'eates au soir, ne vous flattez pas de voir le matin.
+\par
+\par \'ab\~Qui se souviendra de vous apr\'e8s votre mort\~?
+\par
+\par \'ab\~Qui priera pour vous\~?
+\par
+\par \'ab\~Vous vous trompez si vous recherchez autre chose que des souffrances.
+\par
+\par \'ab\~Toute cette vie mortelle est pleine de mis\'e8res et environn\'e9e de croix\~; portez ces croix, ch\'e2tiez et asservissez votre corps, m\'e9prisez vous vous-m\'eame et souhaitez d\rquote \'eatre m\'e9pris\'e9 par les autres.
+\par
+\par \'ab\~Soyez persuad\'e9 que votre vie doit \'eatre une mort continuelle.
+\par
+\par \'ab\~Plus un homme meurt \'e0 lui-m\'eame, plus il commence \'e0 vivre \'e0 Dieu.\~\'bb
+\par
+\par Il ne suffisait pas de plonger ainsi l\rquote \'e2me de la victime dans un d\'e9sespoir incurable, \'e0 l\rquote aide de ces maximes d\'e9solantes, il fallait encore la fa\'e7onner \'e0 l\rquote ob\'e9issance }{\i cadav\'e9rique }{de la soci\'e9t\'e9 de J
+\'e9sus\~; aussi les r\'e9v\'e9rends p\'e8res avaient-ils judicieusement choisi quelques autres passages de }{\i l\rquote Imitation, }{car on trouve dans ce livre effrayant mille terreurs pour \'e9pouvanter les esprits faibles, mille maximes d\rquote
+esclavage pour encha\'eener et asservir l\rquote homme pusillanime.
+\par
+\par Ainsi on lisait encore\~:
+\par
+\par \'ab\~C\rquote est un grand avantage de vivre dans l\rquote ob\'e9issance, d\rquote avoir un sup\'e9rieur et de n\rquote \'eatre pas le ma\'eetre de ses actions.
+\par
+\par \'ab\~Il est beaucoup plus s\'fbr d\rquote ob\'e9ir que de commander.
+\par
+\par \'ab\~On est heureux de ne d\'e9pendre que de Dieu }{\i dans la personne des sup\'e9rieurs qui tiennent sa place.}{\~\'bb
+\par
+\par Et ce n\rquote \'e9tait pas assez\~: apr\'e8s avoir d\'e9sesp\'e9r\'e9, terrifi\'e9 la victime, apr\'e8s l\rquote avoir d\'e9shabitu\'e9 de toute libert\'e9, apr\'e8s l\rquote avoir rompue \'e0 une ob\'e9issance aveugle, abrutissante, apr\'e8s l\rquote
+avoir persuad\'e9e, avec un incroyable cynisme d\rquote orgueil cl\'e9rical, que se soumettre passivement au premier pr\'eatre venu }{\i c\rquote \'e9tait se soumettre \'e0 Dieu m\'eame, }{il fallait retenir la victime dans la maison o\'f9 l\rquote
+on voulait \'e0 tout jamais river sa cha\'eene.
+\par
+\par On lisait aussi parmi ces maximes\~:
+\par
+\par \'ab\~Courez d\rquote un c\'f4t\'e9 ou d\rquote un autre\~: vous ne trouverez de repos qu\rquote en vous soumettant humblement \'e0 la condition d\rquote un sup\'e9rieur.
+\par
+\par \'ab\~Plusieurs ont \'e9t\'e9 tromp\'e9s par l\rquote esp\'e9rance d\rquote \'eatre mieux ailleurs, et par le d\'e9sir de changer.\~\'bb
+\par
+\par Maintenant, que l\rquote on se figure M.\~Hardy transport\'e9 bless\'e9 dans cette maison, lui dont le c\'9cur meurtri, d\'e9chir\'e9 par d\rquote affreux chagrins, par une trahison horrible, saignait bien plus que les plaies de son corps.
+\par
+\par D\rquote abord entour\'e9 de soins empress\'e9s, pr\'e9venants, et gr\'e2ce \'e0 l\rquote habilet\'e9 connue du docteur Baleinier, M.\~Hardy fut bient\'f4t gu\'e9ri des blessures qu\rquote il avait re\'e7ues en se pr\'e9cipitant au milieu de l\rquote
+incendie auquel sa fabrique \'e9tait en proie.
+\par
+\par Cependant, afin de favoriser les projets des r\'e9v\'e9rends p\'e8res, une certaine m\'e9dication, assez innocente d\rquote ailleurs, mais destin\'e9e \'e0 agir sur le moral, souvent employ\'e9e, ainsi qu\rquote on l\rquote a dit, par le r\'e9v\'e9
+rend docteur dans d\rquote autres circonstances importantes, avait \'e9t\'e9 appliqu\'e9e \'e0 M.\~Hardy, et l\rquote avait maintenu assez longtemps dans une sorte d\rquote assoupissement de la pens\'e9e.
+\par
+\par Pour une \'e2me bris\'e9e par d\rquote atroces d\'e9ceptions, c\rquote est en apparence un bienfait inestimable que d\rquote \'eatre plong\'e9e dans cette torpeur, qui, du moins, vous emp\'eache de songer \'e0 un pass\'e9 d\'e9sesp\'e9rant\~; M.\~Hardy, s
+\rquote abandonnant \'e0 cette apathie profonde, arriva insensiblement \'e0 regarder l\rquote engourdissement de l\rquote esprit comme un bien supr\'eame\'85 Ainsi les malheureux que torturent de
+s maladies cruelles acceptent avec reconnaissance le breuvage opiac\'e9 qui les tue lentement, mais qui du moins endort leur souffrance.
+\par
+\par En esquissant pr\'e9c\'e9demment le portrait de M.\~Hardy, nous avons t\'e2ch\'e9 de faire comprendre la d\'e9licatesse exquise de cette \'e2me si tendre, sa susceptibilit\'e9 douloureuse \'e0 l\rquote endroit de ce qui \'e9tait bas ou m\'e9chant, sa bont
+\'e9 ineffable, sa droiture, sa g\'e9n\'e9rosit\'e9. Nous rappelons ces adorables qualit\'e9s, parce qu\rquote il nous faut constater que chez lui, comme chez presque tous ceux qui les poss\'e8dent, elles ne s\rquote alliaient pas, elles ne pouvaient s
+\rquote allier \'e0 un caract\'e8re \'e9nergique et r\'e9solu. D\rquote une admirable pers\'e9v\'e9rance dans le bien, l\rquote action de cet homme excellent \'e9tait p\'e9n\'e9trante, irr\'e9sistible, mais elle ne s\rquote imposait pas\~; ce n\rquote
+\'e9tait pas avec la rude \'e9nergie, la volont\'e9 un peu \'e2pre, particuli\'e8re \'e0 d\rquote autres hommes de grand et noble c\'9cur, que M.\~Hardy avait r\'e9alis\'e9 les prodiges de sa }{\i maison commune\~; }{c\rquote \'e9tait \'e0 force d\rquote
+affectueuse persuasion\~: chez lui, l\rquote onction rempla\'e7ait la force. \'c0 la vue d\rquote une bassesse, d\rquote une injustice, il ne se r\'e9voltait pas irrit\'e9, mena\'e7ant\~: il souffrait. Il n\rquote attaquait pas le m\'e9chant corps \'e0
+ corps, il d\'e9tournait la vue avec amertume et tristesse. Et puis surtout, ce c\'9cur, aimant d\rquote une d\'e9licatesse toute f\'e9minine, avait un irr\'e9sistible besoin du bienfaisant contact des plus ch\'e8res affections de l\rquote \'e2me\~
+; seules, elles le vivifiaient. Ainsi un fr\'eale et pauvre oiseau meurt glac\'e9 de froid lorsqu\rquote il ne peut plus se presser contre ses fr\'e8res et recevoir d\rquote eux, comme ils la recevaient de lui, cette douce chaleur qui les r\'e9
+chauffait tous dans le nid maternel.
+\par
+\par Et voil\'e0 que cette organisation toute sensitive, d\rquote une susceptibilit\'e9 si extr\'eame, est frapp\'e9e coup sur coup par des d\'e9ceptions, par des chagrins dont un seul suffirait, sinon \'e0 abattre tout \'e0 fait, du moins \'e0 profond\'e9
+ment \'e9branler le caract\'e8re le plus fermement tremp\'e9.
+\par
+\par Le plus fid\'e8le ami de M.\~Hardy le trahit d\rquote une mani\'e8re inf\'e2me\'85
+\par
+\par Une ma\'eetresse ador\'e9e l\rquote abandonne\'85
+\par
+\par La maison qu\rquote il avait fond\'e9e pour le bonheur de ses ouvriers, qu\rquote il aimait en fr\'e8re, n\rquote est plus que ruines et cendres\~!
+\par
+\par Alors qu\rquote arrive-t-il\~?
+\par
+\par Tous les ressorts de cette \'e2me se brisent. Trop faible pour se raidir contre tant d\rquote affreuses atteintes, trop cruellement d\'e9sabus\'e9 par la trahison pour chercher d\rquote autres affections\'85 trop d\'e9courag\'e9 pour songer \'e0
+ reposer la premi\'e8re pierre d\rquote une nouvelle maison commune, ce pauvre c\'9cur, isol\'e9 d\rquote ailleurs de tout contact salutaire, cherche l\rquote oubli de tout et de soi-m\'eame dans une torpeur accablante. Si pourtant quelques i
+nstincts de vie et d\rquote affection cherchent \'e0 se r\'e9veiller en lui \'e0 de longs intervalles, et qu\rquote ouvrant \'e0 demi les yeux de l\rquote esprit, qu\rquote il tient ferm\'e9s pour ne voir ni le pr\'e9sent, ni le pass\'e9, ni l\rquote
+avenir, M.\~Hardy regarde autour de lui\'85 que trouve-t-il\~? ces sentences, empreintes du plus farouche d\'e9sespoir\~:
+\par
+\par \'ab\~Tu n\rquote es que cendre et poussi\'e8re.
+\par
+\par \'ab\~Tu es n\'e9 pour la douleur et pour les larmes.
+\par
+\par \'ab\~Ne crois \'e0 rien sur la terre.
+\par
+\par \'ab\~Il n\rquote y a ni parents ni amis.
+\par
+\par \'ab\~Toutes les affections sont menteuses.
+\par
+\par \'ab\~Meurs ce matin\'85 on t\rquote oubliera ce soir.
+\par
+\par \'ab\~Humilie-toi, m\'e9prise-toi, sois m\'e9pris\'e9 des autres.
+\par
+\par \'ab\~Ne pense pas, ne raisonne pas, ne vis pas, remets tes tristes destin\'e9es aux mains d\rquote un sup\'e9rieur\~; il pensera, il raisonnera pour toi.
+\par
+\par \'ab\~Toi\'85 pleure, souffre, pense \'e0 la mort.
+\par
+\par \'ab\~Oui, la mort\'85 toujours la mort, voil\'e0 quel doit \'eatre le terme, le but de toutes tes pens\'e9es\'85 si tu penses\'85 Mieux est de ne pas penser.
+\par
+\par \'ab\~Aie seulement le sentiment d\rquote une douleur incessante, voil\'e0 tout ce qu\rquote il faut pour gagner le ciel.
+\par
+\par \'ab\~On n\rquote est bien venu du Dieu terrible, implacable, que nous adorons, qu\rquote \'e0 force de mis\'e8res et de tortures.\~\'bb
+\par
+\par Telles \'e9taient les consolations offertes \'e0 cet infortun\'e9\'85 Alors, \'e9pouvant\'e9, il refermait les yeux et retombait dans sa morne l\'e9thargie. Sortir de cette sombre maison de retraite, il ne le pouvait pas, ou plut\'f4t il ne le d\'e9
+sirait pas\'85 la volont\'e9 lui manquait\~; et puis, il faut le dire\'85 il avait fini par s\rquote accoutumer \'e0 cette demeure et m\'eame par s\rquote y trouver bien\~; on avait pour lui tant de soins discrets\~; on le laissait si seul avec sa douleur
+\~; il r\'e9gnait dans cette maison un silence de tombe si bien d\rquote accord avec le silence de son c\'9cur, qui n\rquote \'e9tait plus qu\rquote une tombe o\'f9 dormaient ensevelis son dernier amour, sa derni\'e8re amiti\'e9, ses derni\'e8res esp\'e9
+rances d\rquote avenir pour les travailleurs\~! Toute \'e9nergie \'e9tait morte en lui.
+\par
+\par Alors il commen\'e7a de subir une transformation lente, mais in\'e9vitable, et judicieusement pr\'e9vue par Rodin, qui dirigeait cette machination dans ses moindres d\'e9tails.
+\par
+\par M.\~Hardy, d\rquote abord \'e9pouvant\'e9 des sinistres maximes dont on l\rquote entourait, s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu habitu\'e9 \'e0 les lire presque machinalement, de m\'eame que le prisonnier compte durant sa triste oisivet\'e9
+ les clous de la porte de la prison, ou les carreaux de sa cellule\'85
+\par
+\par C\rquote \'e9tait d\'e9j\'e0 un grand r\'e9sultat obtenu par les r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par Bient\'f4t son esprit affaibli fut frapp\'e9 de l\rquote apparente justesse de quelques-uns de ces menteurs et d\'e9solants aphorismes. Ainsi il lisait\~:
+\par
+\par \'ab\~Il ne faut pas compter sur l\rquote affection d\rquote aucune cr\'e9ature sur la terre.\~\'bb
+\par
+\par Et il avait \'e9t\'e9, en effet, indignement trahi.
+\par
+\par \'ab\~L\rquote homme est n\'e9 pour vivre dans la d\'e9solation.\~\'bb
+\par
+\par Et il vivait dans la d\'e9solation.
+\par
+\par \'ab\~Il n\rquote y a de repos que dans l\rquote abn\'e9gation de la pens\'e9e.\~\'bb
+\par
+\par Et le sommeil de son esprit apportait seul quelque tr\'eave \'e0 ses douleurs.
+\par
+\par Deux couvertures, habilement m\'e9nag\'e9es sous les tentures et dans les boiseries des chambres de cette maison, permettaient \'e0 toute heure de voir ou d\rquote entendre les }{\i pensionnaires, }{et surtout d\rquote observer leur physionomie, leurs h
+abitudes, toutes choses si r\'e9v\'e9latrices lorsque l\rquote homme se croit seul.
+\par
+\par Quelques exclamations douloureuses \'e9chapp\'e9es \'e0 M.\~Hardy dans sa sombre solitude furent rapport\'e9es au p\'e8re d\rquote Aigrigny par un myst\'e9rieux surveillant. Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, suivant scrupuleusement les instructions de Rodin, n
+\rquote avait d\rquote abord visit\'e9 que tr\'e8s rarement son pensionnaire. On a dit que le p\'e8re d\rquote Aigrigny, lorsqu\rquote il le voulait, d\'e9ployait un charme de s\'e9duction presque irr\'e9sistible\~
+; mettant dans ses entrevues un tact, une r\'e9serve remplis d\rquote adresse, il se pr\'e9senta seulement de temps \'e0 autre pour s\rquote informer de la sant\'e9 de M.\~Hardy. Bient\'f4t le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, renseign\'e9 par son espion, et aid
+\'e9 de sa sagacit\'e9 naturelle, vit tout le parti qu\rquote on pouvait tirer de l\rquote affaissement physique et moral du pensionnaire\~; certain d\rquote avance que celui-ci ne se rendrait pas \'e0
+ ses insinuations, il lui parla plusieurs fois de la tristesse de la maison, l\rquote engageant affectueusement, soit \'e0 la quitter si la monotonie de l\rquote existence qu\rquote on y menait lui pesait, soit \'e0
+ rechercher du moins au dehors quelques distractions, quelques plaisirs.
+\par
+\par Dans l\rquote \'e9tat o\'f9 se trouvait cet infortun\'e9, lui parler de distractions, de plaisirs, c\rquote \'e9tait s\'fbrement provoquer un refus\~; ainsi en arriva-t-il. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny n\rquote essaya pas d\rquote abor
+d de surprendre la confiance de M.\~Hardy, il ne lui dit pas mot de ses chagrins\~; mais, chaque fois qu\rquote il le vit, il parut lui t\'e9moigner un tendre int\'e9r\'eat par quelques mots simples, profond\'e9ment sentis. Peu \'e0 peu ces entretiens, d
+\rquote abord assez rares, devinrent plus fr\'e9quents, plus longs\~: d\rquote une \'e9loquence mielleuse, insinuante, persuasive, le p\'e8re d\rquote Aigrigny prit naturellement pour th\'e8me les d\'e9
+solantes maximes sur lesquelles se fixait souvent la pens\'e9e de M.\~Hardy.
+\par
+\par Souple, prudent, habile, sachant que jusqu\rquote alors ce dernier avait profess\'e9 cette g\'e9n\'e9reuse religion naturelle qui pr\'eache une reconnaissante adoration pour Dieu, l\rquote amour de l\rquote humanit\'e9
+, le culte du juste et du bien, et qui, d\'e9daigneuse du dogme, professe la m\'eame v\'e9n\'e9ration pour Marc Aur\'e8le que pour Confucius, pour Platon, que pour le Christ, pour Mo\'efse que pour Lycurgue, le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny ne tenta pas tout d\rquote abord de }{\i convertir }{M.\~Hardy\~; il commen\'e7a par rappeler sans cesse \'e0 la pens\'e9e de ce malheureux, chez qui il voulait tuer toute esp\'e9rance, les abominables d\'e9ceptions dont il avait souffert\~
+; au lieu de montrer ces trahisons comme des exceptions dans la vie\~; au lieu de t\'e2cher de calmer, d\rquote encourager, de ranimer cette \'e2me abattue\~; au lieu d\rquote engager M.\~Hardy \'e0 chercher l\rquote oubli, la consolation de ses
+ chagrins dans l\rquote accomplissement de ses devoirs envers l\rquote humanit\'e9, envers ses fr\'e8res, qu\rquote il avait d\'e9j\'e0 tant aim\'e9s et secourus, le p\'e8re d\rquote Aigrigny aviva les plaies saignantes de cet infortun\'e9
+, lui peignit les hommes sous les plus atroces couleurs, les lui montra fourbes, ingrats, m\'e9chants, et parvint \'e0 rendre son d\'e9sespoir incurable.
+\par
+\par Ce but atteint, le j\'e9suite fit un pas de plus. Sachant l\rquote adorable bont\'e9 du c\'9cur de M.\~Hardy, profitant de l\rquote affaiblissement de son esprit, il lui parla de la consolation qu\rquote il y aurait pour un homme accabl\'e9 de chagrins d
+\'e9sesp\'e9r\'e9s \'e0 croire fermement que chacune de ses larmes, au lieu d\rquote \'eatre st\'e9rile, \'e9tait agr\'e9able \'e0 Dieu, et pouvait aider au salut des autres hommes\~; \'e0 croire enfin, ajoutait habilement le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, qu
+\rquote il \'e9tait donn\'e9 au }{\i fid\'e8le }{seul d\rquote }{\i utiliser sa douleur }{en faveur d\rquote aussi malheureux que lui et de la rendre }{\i douce }{au Seigneur.
+\par
+\par Tout ce qu\rquote il y a de d\'e9sesp\'e9rant et d\rquote impie, tout ce qui se cache d\rquote atroce machiav\'e9lisme politique dans ces maximes d\'e9testables qui font du Cr\'e9
+ateur, si magnifiquement bon et paternel, un Dieu impitoyable, incessamment alt\'e9r\'e9 des larmes de l\rquote humanit\'e9, se trouvait ainsi habilement sauv\'e9 aux yeux de M.\~Hardy, dont les g\'e9n\'e9reux instincts subsistaient toujours. Bient\'f4
+t cette \'e2me aimante et tendre, que ces pr\'eatres indignes poussaient \'e0 une sorte de suicide moral, trouva un charme amer \'e0 cette fiction\~: que, du moins, ses chagrins profiteraient \'e0 d\rquote autres hommes. Ce ne fut d\rquote
+abord, il est vrai, qu\rquote une fiction\~; mais un esprit affaibli qui se compla\'eet dans une pareille fiction l\rquote admet t\'f4t ou tard comme r\'e9alit\'e9, et en subit peu \'e0 peu toutes les cons\'e9quences.
+\par
+\par Tel \'e9tait donc l\rquote \'e9tat moral et physique de M.\~Hardy, lorsque, par l\rquote interm\'e9diaire d\rquote un domestique gagn\'e9, il avait re\'e7u d\rquote Agricol Baudoin une lettre qui lui demandait une entrevue.
+\par
+\par Le jour de cette entrevue \'e9tait arriv\'e9. Deux ou trois heures avant le moment fix\'e9 pour la visite d\rquote Agricol, le p\'e8re d\rquote Aigrigny entra dans la chambre de M.\~Hardy.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800302}{\*\bkmkstart _Toc97808038}XXXI. La visite.
+{\*\bkmkend _Toc92800302}{\*\bkmkend _Toc97808038}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Lorsque le p\'e8re d\rquote Aigrigny entra dans la chambre de M.\~Hardy, celui-ci \'e9
+tait assis dans un grand fauteuil\~; son attitude annon\'e7ait un accablement inexprimable\~; \'e0 c\'f4t\'e9 de lui, sur une petite table, se trouvait une potion ordonn\'e9e par le docteur Baleinier, car la fr\'eale constitution de M.\~Hardy avait \'e9t
+\'e9 rudement atteinte par de cruelles secousses\~; il semblait n\rquote \'eatre plus que l\rquote ombre de lui-m\'eame\~; son visage, tr\'e8s p\'e2le, tr\'e8s amaigri, exprimait \'e0 ce moment une sorte de tranquillit\'e9 morne. En peu
+de temps, ses cheveux \'e9taient devenus compl\'e8tement gris\~; son regard voil\'e9 errait \'e7\'e0 et l\'e0 languissant, presque \'e9teint\~; il appuyait sa t\'eate au dossier de son si\'e8ge, et ses mains effil\'e9
+es, sortant des larges manches de sa robe de chambre brune, reposaient sur les bras de son fauteuil.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait donn\'e9 \'e0 sa physionomie, en s\rquote approchant de son pensionnaire, l\rquote apparence la plus b\'e9nigne, la plus affectueuse\~; son regard \'e9tait rempli de douceur et d\rquote am\'e9nit\'e9, jamais l\rquote
+inflexion de sa voix n\rquote avait \'e9t\'e9 plus caressante.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! mon cher fils, dit-il \'e0 M.\~Hardy en l\rquote embrassant avec une hypocrite effusion (le j\'e9suite embrasse beaucoup), comment vous trouvez-vous aujourd\rquote hui\~?
+\par
+\par \endash \~Comme d\rquote habitude, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Continuez-vous \'e0 \'eatre satisfait du service des gens qui vous entourent, mon cher fils\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Ce silence que vous aimez tant, mon cher fils, n\rquote a pas \'e9t\'e9 troubl\'e9, je l\rquote esp\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Non\'85 je vous remercie.
+\par
+\par \endash \~Votre appartement vous pla\'eet toujours\~?
+\par
+\par \endash \~Toujours\'85
+\par
+\par \endash \~Il ne vous manque rien\~?
+\par
+\par \endash \~Rien, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Nous sommes si heureux de voir que vous vous plaisez dans notre pauvre maison, mon cher fils, que nous voudrions aller au-devant de vos d\'e9sirs.
+\par
+\par \endash \~Je ne d\'e9sire rien\'85 mon p\'e8re\'85 rien que le sommeil\'85 C\rquote est si bienfaisant, le sommeil, ajouta M.\~Hardy avec accablement.
+\par
+\par \endash \~Le sommeil\'85 c\rquote est l\rquote oubli\'85 et ici-bas, mieux vaut oublier que se souvenir, car les hommes sont si ingrats, si m\'e9chants, que presque tout souvenir est amer, n\rquote est-ce pas, mon cher fils\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! il n\rquote est que trop vrai, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~J\rquote admire toujours votre pieuse r\'e9signation, mon cher fils. Ah\~! combien cette constante douceur dans l\rquote affliction est agr\'e9able \'e0 Dieu\~! Croyez-moi, mon tendre fils, vos larmes et votre intarissable douceur sont une offr
+ande qui, aupr\'e8s du Seigneur, m\'e9ritera pour vous et pour vos fr\'e8res\'85 Oui, car, l\rquote homme n\rquote \'e9tant n\'e9 que pour souffrir en ce monde, souffrir avec reconnaissance envers Dieu qui nous envoie nos peines\'85, c\rquote est prier
+\'85 et qui prie ne prie pas pour soi seul\'85 mais pour l\rquote humanit\'e9 tout enti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Fasse du moins le ciel\'85 que mes douleurs ne soient pas st\'e9riles\~!\'85 Souffrir, c\rquote est prier, r\'e9p\'e9ta M.\~Hardy en s\rquote adressant \'e0 lui-m\'eame, comme pour r\'e9fl\'e9chir sur cette pens\'e9e. Souffrir, c\rquote
+est prier\'85 et prier pour l\rquote humanit\'e9 tout enti\'e8re\'85 Pourtant\'85 il me semblait autrefois\'85 ajouta-t-il en faisant un effort sur lui-m\'eame, que la destin\'e9e de l\rquote homme\'85
+\par
+\par \endash \~Continuez, mon cher fils\'85 dites votre pens\'e9e tout enti\'e8re, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny voyant que M.\~Hardy s\rquote interrompait.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation, celui-ci, qui, en parlant, s\rquote \'e9tait un peu avanc\'e9 et redress\'e9 sur son fauteuil, se rejeta en arri\'e8re avec d\'e9couragement, et, affaiss\'e9, repli\'e9 sur lui-m\'eame, murmura\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon penser\~?\'85 cela fatigue\'85 et je ne me sens plus la force\'85
+\par
+\par \endash \~Vous dites vrai, mon cher fils\~; \'e0 quoi bon penser\~?\'85 Il vaut mieux croire\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re, il vaut mieux croire, souffrir\~; il faut surtout oublier\'85 oublier\'85
+\par
+\par M.\~Hardy n\rquote acheva pas, renversa languissamment sa t\'eate sur le dossier de son si\'e8ge, et mit sa main sur ses yeux.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon cher fils, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec des larmes dans le regard, dans la voix, et cet excellent com\'e9dien se mit \'e0 genoux aupr\'e8s du fauteuil de M.\~Hardy\~; h\'e9las\~! comment l\rquote
+ami qui vous a si abominablement trahi a-t-il pu m\'e9conna\'eetre un c\'9cur comme le v\'f4tre\~?\'85 Mais il en est toujours ainsi, quand on recherche l\rquote affection des cr\'e9atures, au lieu de ne penser qu\rquote au Cr\'e9ateur\'85
+ et cet indigne ami\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! par piti\'e9, ne me parlez pas de cette trahison\'85 dit M.\~Hardy en interrompant le r\'e9v\'e9rend p\'e8re d\rquote une voix suppliante.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, non, je n\rquote en parlerai pas, mon tendre fils. Oubliez cet ami parjure\'85 oubliez cet inf\'e2me, que t\'f4t ou tard la vengeance de Dieu atteindra, car il s\rquote est jou\'e9 d\rquote une mani\'e8
+re odieuse de votre noble confiance\'85 Oubliez aussi cette malheureuse femme, dont le crime a \'e9t\'e9 bien grand, car, pour vous, elle a foul\'e9 aux pieds des devoirs sacr\'e9s, et le Seigneur lui r\'e9serve un ch\'e2timent terrible\'85 et un jour\'85
+
+\par
+\par M.\~Hardy, interrompant de nouveau le p\'e8re d\rquote Aigrigny, lui dit avec un accent contenu, mais qui trahissait une \'e9motion d\'e9chirante.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est trop\'85 vous ne savez pas, mon p\'e8re, le mal que vous me faites\'85 non\'85 vous ne le savez pas\'85
+\par
+\par \endash \~Pardon\~! oh\~! pardon, mon fils\'85 mais h\'e9las\~! vous le voyez\'85 le seul souvenir de ces attachements terrestres vous cause encore, \'e0 cette heure, un \'e9branlement douloureux\'85 Cela ne vous prouve-t-il pas que c\rquote
+est au-dessus de ce monde corrupteur et corrompu qu\rquote il faut chercher des consolations toujours assur\'e9es\~?
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~!\'85 les trouverai-je jamais\~? s\rquote \'e9cria le malheureux avec un abattement d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash \~Si vous les trouverez, mon bon et tendre fils\~! s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec une \'e9motion admirablement jou\'e9e\~; pouvez-vous en douter\~?\'85 Oh\~! quel beau jour pour moi que celui o\'f9
+, ayant fait de nouveaux pas dans cette religieuse voie du salut que vous creusez par vos larmes, tout ce qui, \'e0 cette heure, vous semble encore entour\'e9 de quelques t\'e9n\'e8bres s\rquote \'e9claircira d\rquote une lumi\'e8re ineffable et divine\~!
+\'85 Oh\~! le saint jour\~! l\rquote heureux jour\~! o\'f9 les derniers liens qui vous attachent \'e0 cette terre immonde et fangeuse \'e9tant d\'e9truits, vous deviendrez l\rquote un des n\'f4tres, et, comme nous, vous n\rquote aspirerez plus qu\rquote
+aux d\'e9lices \'e9ternelles\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 \'e0 la mort\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Dites donc \'e0 la vie immortelle\~! au paradis, mon tendre fils\'85 et vous y aurez une glorieuse place non loin du Tout-Puissant\'85 mon c\'9cur paternel le d\'e9sire autant qu\rquote il l\rquote esp\'e8re\'85
+ car votre nom se trouve chaque jour dans toutes mes pri\'e8res et celles de nos bons p\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Je fais du moins ce que je peux pour arriver \'e0 cette foi aveugle, \'e0 ce d\'e9tachement de toutes choses o\'f9 je dois, m\rquote assurez-vous, mon p\'e8re, trouver le repos.
+\par
+\par \endash \~Mon pauvre cher fils, si votre modestie chr\'e9tienne vous permettait de comparer ce que vous \'e9tiez lors des premiers jours de votre arriv\'e9e ici \'e0 ce que vous \'eates \'e0 cette heure\'85 et cela seulement gr\'e2ce \'e0 votre sinc\'e8
+re d\'e9sir d\rquote avoir la foi, vous seriez confondu\'85 Quelle diff\'e9rence, mon Dieu\~! \'c0 votre agitation, \'e0 vos g\'e9missements d\'e9sesp\'e9r\'e9s, a succ\'e9d\'e9 un calme religieux\'85 est-ce vrai\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 c\rquote est vrai\~; par moments, quand j\rquote ai bien souffert, mon c\'9cur ne bat plus\'85 je suis calme\'85 les morts aussi sont calmes\'85 dit M.\~Hardy en laissant tomber sa t\'eate sur sa poitrine.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon cher fils\'85 mon cher fils\'85 vous me brisez le c\'9cur lorsque quelquefois je vous entends parler ainsi. Je crains toujours que vous ne regrettiez cette vie mondaine\'85 si fertile en abominables d\'e9ceptions\'85 Du reste\'85
+ aujourd\rquote hui m\'eame\'85 vous subirez heureusement \'e0 ce sujet une \'e9preuve d\'e9cisive.
+\par
+\par \endash \~Comment cela, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Ce brave artisan, un des meilleurs ouvriers de votre fabrique, doit venir vous voir.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! oui, dit M.\~Hardy apr\'e8s une minute de r\'e9flexion, car sa m\'e9moire, ainsi que son esprit, s\rquote \'e9tait consid\'e9rablement affaiblie\~; en effet\'85 Agricol va venir\~; il me semble que je le verrai avec plaisir.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon cher fils, votre entrevue avec lui sera l\rquote \'e9preuve dont je parle\'85 la pr\'e9sence de ce digne gar\'e7on vous rappellera cette vie si active, si occup\'e9e, que vous meniez nagu\'e8re, peut-\'ea
+tre ces souvenirs vous feront prendre en grande piti\'e9 le pieux repos dont vous jouissez maintenant\~; peut-\'eatre voudrez-vous de nouveau vous lancer dans une carri\'e8re pleine d\rquote \'e9motions de toutes sortes, renouer d\rquote autres amiti\'e9s
+, chercher d\rquote autres affections, revivre enfin, comme par le pass\'e9, d\rquote une existence bruyante, agit\'e9e. Si ces d\'e9sirs s\rquote \'e9veillent en vous, c\rquote est que vous ne serez pas encore m\'fbr pour la retraite\'85 ob\'e9
+issez-leur, mon cher fils\~; recherchez de nouveau les plaisirs, les joies, les f\'eates\~; mes v\'9cux vous suivront toujours, m\'eame au milieu du tumulte mondain\~; mais soyez certain, mon fils, que si, un jour, votre \'e2me \'e9tait d\'e9chir\'e9
+e par de nouvelles trahisons, ce paisible asile vous sera encore ouvert, et que vous m\rquote y trouverez toujours pr\'eat \'e0 pleurer avec vous sur la douloureuse vanit\'e9 des choses terrestres\'85
+\par
+\par \'c0 mesure que le p\'e8re d\rquote Aigrigny avait parl\'e9, M.\~Hardy l\rquote avait \'e9cout\'e9 presque avec effroi. \'c0 la seule pens\'e9e de se rejeter encore au milieu des tourments d\rquote une vie si douloureusement exp\'e9riment\'e9
+e, cette pauvre \'e2me se repliait sur elle-m\'eame, tremblante et \'e9nerv\'e9e\~; aussi le malheureux s\rquote \'e9cria-t-il d\rquote un ton presque suppliant\~:
+\par
+\par \endash \~Moi, mon p\'e8re, retourner dans ce monde o\'f9 j\rquote ai tant souffert\'85 o\'f9 j\rquote ai laiss\'e9 mes derni\'e8res illusions\~!\'85 moi\'85 me m\'ealer \'e0 ses f\'eates, \'e0 ses plaisirs\~!\'85 ah\~!\'85 c\rquote
+est une raillerie cruelle\'85
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas une raillerie, mon cher fils\'85 il faut vous attendre \'e0 ce que la vue, les paroles de ce loyal artisan r\'e9veillent en vous des id\'e9es qu\rquote \'e0 cette heure m\'eame vous croyez \'e0 jamais an\'e9
+anties. Dans ce cas, mon cher fils, essayez encore une fois de la vie mondaine. Cette retraite ne vous sera-t-elle pas toujours ouverte apr\'e8s de nouveaux chagrins, de nouvelles d\'e9ceptions\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 quoi bon, grand Dieu\~!\'85 aller m\rquote exposer \'e0 de nouvelles souffrances\~! s\rquote \'e9cria M.\~Hardy avec une expression d\'e9chirante\~; c\rquote est \'e0 peine si je puis supporter celles que j\rquote endure. Oh\~
+! jamais, jamais\~! l\rquote oubli de tout, de moi-m\'eame, le n\'e9ant de la tombe, jusqu\rquote \'e0 la tombe\'85 voil\'e0 tout ce que je veux d\'e9sormais\'85
+\par
+\par \endash \~Cela vous para\'eet ainsi, mon cher fils, parce qu\rquote aucune voix du dehors n\rquote est jusqu\rquote ici venue troubler votre calme solitude, ou affaiblir vos saintes esp\'e9rances, qui vous disent qu\rquote au-del\'e0
+ de la tombe vous serez avec le Seigneur\~; mais cet ouvrier, pensant moins \'e0 votre salut qu\rquote \'e0 son int\'e9r\'eat et \'e0 celui des siens, va venir\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon p\'e8re, dit M.\~Hardy en interrompant le j\'e9suite, j\rquote ai \'e9t\'e9 assez heureux pour pouvoir faire pour mes ouvriers tout ce que, humainement, un homme de bien peut faire\~; la destin\'e9e ne m\rquote
+a pas permis de continuer plus longtemps. J\rquote ai pay\'e9 ma dette \'e0 l\rquote humanit\'e9, mes forces sont \'e0 bout\~; je ne demande maintenant que l\rquote oubli, que le repos. Est-ce donc trop exiger, mon Dieu\~? s\rquote \'e9
+cria le malheureux avec une indicible expression de lassitude et de d\'e9sespoir.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, mon cher et bon fils, votre g\'e9n\'e9rosit\'e9 a \'e9t\'e9 sans \'e9gale\'85 mais c\rquote est au nom m\'eame de cette g\'e9n\'e9rosit\'e9 que cet artisan va venir vous imposer de nouveaux sacrifices\~; oui\'85 car, pour des c\'9c
+urs comme le v\'f4tre, le pass\'e9 oblige, et il vous sera presque impossible de vous refuser aux instances de vos ouvriers\'85 Vous allez \'eatre forc\'e9 de retrouver une activit\'e9 incessante, afin de relever un \'e9
+difice de ses ruines, de recommencer \'e0 fonder aujourd\rquote hui ce qu\rquote il y a vingt ans vous avez fond\'e9 dans toute la force, dans toute l\rquote ardeur de votre jeunesse\~
+; de renouer ces relations commerciales dans lesquelles votre scrupuleuse loyaut\'e9 a \'e9t\'e9 si souvent bless\'e9e\~; de reprendre ces cha\'eenes de toutes sortes qui encha\'eenent le grand industriel \'e0 une vie d\rquote inqui\'e9tude et de travail
+\'85 Mais aussi, quelles compensations\~!\'85 dans quelques ann\'e9es vous arriverez, \'e0 force de labeurs, au m\'eame point o\'f9 vous \'e9tiez lors de cette horrible catastrophe\'85 Et puis enfin, ce qui doit vous encourager encore, c\rquote
+est que, du moins, pendant ces rudes travaux, vous ne serez plus, comme par le pass\'e9, dupe d\rquote un ami indigne, dont la feinte amiti\'e9 vous semblait si douce et charmait votre vie\'85 Vous n\rquote aurez plus \'e0 vous reprocher une liaison adult
+\'e8re, o\'f9 vous croyiez puiser chaque jour de nouvelles forces, de nouveaux encouragements pour faire le bien\'85 comme si, h\'e9las\~! ce qui est coupable pouvait jamais avoir une heureuse fin\'85 Non\~! non\~! arriver au d\'e9clin de votre carri\'e8
+re, d\'e9senchant\'e9 de l\rquote amiti\'e9, reconnaissant le n\'e9ant des passions coupables, seul, toujours seul, vous allez courageusement affronter encore les orages de la vie. Sans doute, en quittant ce calme et pieux asile, o\'f9
+ aucun bruit ne trouble votre recueillement, votre repos, le contraste sera grand d\rquote abord\'85 mais ce contraste m\'eame\'85
+\par
+\par \endash \~Assez\~!\'85 oh\~!\'85 de gr\'e2ce\~!\'85 assez\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy en interrompant d\rquote une voix faible le r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~; rien qu\rquote \'e0 vous entendre parler des agitations d\rquote une pareille vie, mon p\'e8
+re, j\rquote \'e9prouve de cruels vertiges\'85 ma t\'eate\'85 peut \'e0 peine y r\'e9sister\'85 Oh\~! non\'85 non\'85 le calme\'85 oh\~! avant tout\'85 le calme\'85 je vous le r\'e9p\'e8te, quand ce serait celui du tombeau\'85
+\par
+\par \endash \~Mais alors, comment r\'e9sisterez-vous aux instances de cet artisan\~?\'85 Les oblig\'e9s ont des droits sur leurs bienfaiteurs\'85 Vous ne saurez \'e9chapper \'e0 ses pri\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 mon p\'e8re\'85 s\rquote il le faut\'85 je ne le verrai pas\'85 Je me faisais une sorte de plaisir de cette entrevue\'85 maintenant, je le sens\'85 il est plus sage d\rquote y renoncer\'85
+\par
+\par \endash \~Mais il n\rquote y renoncera pas, lui\~; il insistera pour vous voir.
+\par
+\par \endash \~Vous aurez la bont\'e9, mon p\'e8re, de lui faire dire\'85 que je suis souffrant, qu\rquote il m\rquote est impossible de le recevoir.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez, mon cher fils, de nos jours il r\'e8gne de grands, de malheureux pr\'e9jug\'e9s sur les pauvres serviteurs du Christ. Par cela m\'eame que vous \'eates volontairement rest\'e9 au milieu de nous, apr\'e8s avoir \'e9t\'e9
+ par hasard apport\'e9 mourant dans cette maison\'85 en vous voyant refuser un entretien que vous avez d\rquote abord accord\'e9, on pourrait croire que vous subissez une influence \'e9trang\'e8re\~; quoique ce soup\'e7on soit absurde, il peut na\'ee
+tre, et nous ne voulons pas le laisser s\rquote accr\'e9diter\'85 Il vaut donc mieux recevoir ce jeune artisan\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, ce que vous me demandez est au-dessus de mes forces\'85 \'c0 cette heure, je me sens an\'e9anti\'85 cette conversation m\rquote a \'e9puis\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon cher fils, cet ouvrier va venir\~; je lui dirai que vous ne voulez pas le voir, soit\~; il ne me croira pas\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon p\'e8re\'85 ayez piti\'e9 de moi\~; je vous assure qu\rquote il m\rquote est impossible de voir personne\'85 je souffre trop.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 voyons\'85 cherchons un moyen\'85 Si vous lui \'e9criviez\'85 on lui remettrait votre lettre tout \'e0 l\rquote heure\'85 vous lui assigneriez un autre rendez-vous\'85 demain\'85 je suppose.
+\par
+\par \endash \~Ni demain, ni jamais, s\rquote \'e9cria le malheureux pouss\'e9 \'e0 bout\~; je ne veux voir qui que ce soit\'85 je veux \'eatre seul, toujours seul\'85 cela ne nuit \'e0 personne pourtant\'85 n\rquote aurai-je pas du moins cette libert\'e9\~?
+
+\par
+\par \endash \~Calmez-vous, mon fils\~; suivez mes conseils, ne voyez pas ce digne gar\'e7on aujourd\rquote hui, puisque vous redoutez cet entretien\~; mais n\rquote engagez pas pour cela l\rquote avenir\~: demain vous pouvez changer d\rquote avis\'85
+ que votre refus de le recevoir soit vague\'85
+\par
+\par \endash \~Comme vous le voudrez, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Mais, quoique l\rquote heure \'e0 laquelle doit venir cet ouvrier soit encore \'e9loign\'e9e, dit le r\'e9v\'e9rend, autant vaut lui \'e9crire tout de suite.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote en aurais pas la force, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Essayez.
+\par
+\par \endash \~Impossible\'85 je me sens trop faible\'85
+\par
+\par \endash \~Voyons\'85 un peu de courage, dit le r\'e9v\'e9rend p\'e8re. Et il alla prendre sur un bureau ce qu\rquote il fallait pour \'e9crire\~; puis, en revenant, il pla\'e7a un buvard et une feuille de papier sur les genoux de M.\~Hardy, tenant l
+\rquote encrier et la plume, qu\rquote il lui pr\'e9sentait.
+\par
+\par \endash \~Je vous assure, mon p\'e8re\'85 que je ne pourrai pas \'e9crire, dit M.\~Hardy d\rquote une voix \'e9puis\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Quelques mots seulement, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec une persistance impitoyable, et il mit la plume entre les doigts presque inertes de M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon p\'e8re\'85 ma vue est si troubl\'e9e que je n\rquote y vois plus.
+\par
+\par Et l\rquote infortun\'e9 disait vrai\~: il avait les yeux remplis de larmes, tant les \'e9motions que le j\'e9suite venait de r\'e9veiller en lui \'e9taient douloureuses.
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, mon fils, je guiderai votre ch\'e8re main\'85 dictez seulement\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, je vous en prie, \'e9crivez vous-m\'eame\'85 je signerai.
+\par
+\par \endash \~Non, mon cher fils\'85 pour mille raisons\'85 il faut que tout soit \'e9crit de votre main\~; quelques lignes suffiront.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Allons\'85 il le faut, ou sans cela je laisse entrer cet ouvrier, dit s\'e8chement le p\'e8re d\rquote Aigrigny, voyant, \'e0 l\rquote affaiblissement de plus en plus marqu\'e9 de l\rquote esprit de M.\~Hardy, qu\rquote
+il pouvait, dans cette grave circonstance, essayer de la fermet\'e9, quitte \'e0 revenir ensuite \'e0 des moyens plus doux.
+\par
+\par Et de ses larges prunelles grises, rondes et brillantes comme celles d\rquote un oiseau de proie, il fixa M.\~Hardy d\rquote un air s\'e9v\'e8re. L\rquote infortun\'e9 tressaillit sous ce regard presque fascinateur, et r\'e9pondit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9crirai\'85 mon p\'e8re\'85 j\rquote \'e9crirai\'85 mais, je vous en supplie\'85 dictez\'85 ma t\'eate est trop faible\'85 dit M.\~Hardy en essuyant des pleurs de sa main br\'fblante et fi\'e9vreuse.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny dicta les lignes suivantes\~: \'ab\~Mon cher Agricol, j\rquote ai r\'e9fl\'e9chi qu\rquote un entretien avec vous serait inutile\'85 il ne servirait qu\rquote \'e0 r\'e9veiller des chagrins cuisants, que je suis parvenu \'e0
+ oublier avec l\rquote aide de Dieu et des douces consolations que m\rquote offre la religion\'85\~\'bb Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re s\rquote interrompit un moment\~; M.\~Hardy p\'e2lissait davantage, et sa main d\'e9faillante pouvait \'e0
+ peine tenir la plume\~; son front \'e9tait baign\'e9 d\rquote une sueur froide. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny tira un mouchoir de sa poche et, essuyant le visage de sa victime, il lui dit avec un retour d\rquote affectueuse sollicitude\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, mon cher et tendre fils\'85 un peu de courage, ce n\rquote est pas moi qui vous ai engag\'e9 \'e0 refuser cet entretien\'85 n\rquote est-ce pas\~!\'85 au contraire\'85 mais puisque, pour votre repos, vous le voulez ajourner, t\'e2
+chez de terminer cette lettre\'85 car, enfin, qu\rquote est-ce que je d\'e9sire, moi\~! vous voir d\'e9sormais jouir d\rquote un calme ineffable et religieux apr\'e8s tant de p\'e9nibles agitations.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mon p\'e8re\'85 je le sais, vous \'eates bon\'85 r\'e9pondit M.\~Hardy d\rquote une voix reconnaissante, pardonnez-moi ma faiblesse\'85
+\par
+\par \endash \~Pouvez-vous continuer cette lettre\'85 mon cher fils\~!
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~\'c9crivez donc. Et le r\'e9v\'e9rend p\'e8re continua de dicter\~:
+\par
+\par \'ab\~Je jouis d\rquote une paix profonde, je suis entour\'e9 de soins, et, gr\'e2ce \'e0 la mis\'e9ricorde divine, j\rquote esp\'e8re faire une fin toute chr\'e9tienne loin d\rquote un monde dont je reconnais la vanit\'e9\'85
+ Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, mon cher Agricol\'85 car je tiens \'e0 vous dire \'e0 vous-m\'eame les v\'9cux que je fais et que je ferai toujours pour vous et pour vos dignes camarades. Soyez mon interpr\'e8te aupr\'e8s d\rquote eux\~; d\'e8
+s que je jugerai \'e0 propos de vous recevoir, je vous l\rquote \'e9crirai\~; jusque-l\'e0, croyez-moi toujours votre bien affectionn\'e9\'85\~\'bb
+\par
+\par Puis le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, s\rquote adressant \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~Trouvez-vous cette lettre convenable, mon cher fils\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Veuillez donc la signer.
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par Et le malheureux, apr\'e8s avoir sign\'e9, sentant ses forces \'e9puis\'e9es, se rejeta en arri\'e8re avec lassitude.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas tout, mon cher fils, ajouta le p\'e8re d\rquote Aigrigny en tirant un papier de sa poche, il faut que vous ayez la bont\'e9 de signer ce nouveau pouvoir accord\'e9 par vous \'e0 notre r\'e9v\'e9rend p\'e8
+re procureur pour terminer les affaires en question.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~! mon Dieu\~!\'85 encore\~!\~!\~! s\rquote \'e9cria M.\~Hardy avec une sorte d\rquote impatience fi\'e9vreuse et maladive. Mais, vous le voyez bien, mon p\'e8re, mes forces sont \'e0 bout\'85
+\par
+\par \endash \~Il s\rquote agit seulement de signer apr\'e8s avoir lu, mon cher fils.
+\par
+\par Et le p\'e8re d\rquote Aigrigny pr\'e9senta \'e0 M.\~Hardy un grand papier timbr\'e9 rempli d\rquote une \'e9criture presque ind\'e9chiffrable.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 je ne pourrai pas lire cela\'85 aujourd\rquote hui.
+\par
+\par \endash \~Il le faut pourtant, mon cher fils\~; pardonnez-moi cette indiscr\'e9tion\'85 mais nous sommes bien pauvres\'85 et\'85
+\par
+\par \endash \~Je vais signer\'85 mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Mais il faut lire ce que vous signez, mon fils.
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon\~!\'85 Donnez\'85 donnez, dit M.\~Hardy, pour ainsi dire harass\'e9 de l\rquote inflexible opini\'e2tret\'e9 du r\'e9v\'e9rend p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Puisque vous le voulez absolument, mon cher fils\'85 dit celui-ci en lui pr\'e9sentant le papier.
+\par
+\par M.\~Hardy signa et retomba dans son accablement.
+\par
+\par \'c0 cet instant, un domestique, apr\'e8s avoir frapp\'e9, entra et dit au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \endash \~M.\~Agricol Baudoin demande \'e0 parler \'e0 M.\~Hardy\~; il a, dit-il, un rendez-vous.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bon\'85 qu\rquote il attende, r\'e9pondit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec autant de d\'e9pit que de surprise, et d\rquote un geste il fit signe au domestique de sortir\~; puis, cachant la vive contrari\'e9t\'e9 qu\rquote
+il ressentait, il dit \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~Ce digne artisan a bien h\'e2te de vous voir, mon cher fils, car il devance de plus de deux heures le moment de l\rquote entrevue. Voyons, il en est temps encore, voulez-vous le recevoir\~?
+\par
+\par \endash \~Mais, mon p\'e8re, dit M.\~Hardy avec une sorte d\rquote irritation, vous voyez dans quel \'e9tat de faiblesse je suis\'85 ayez donc piti\'e9 de moi\'85 Je vous en supplie, du calme\'85 je vous le r\'e9p\'e8
+te, quand ce serait le calme de la tombe\~; mais, pour l\rquote amour du ciel\'85 du calme\'85
+\par
+\par \endash \~Vous jouirez un jour de la paix \'e9ternelle des \'e9lus, mon cher fils, dit affectueusement le p\'e8re d\rquote Aigrigny, car vos larmes et vos mis\'e8res sont agr\'e9ables au Seigneur. Ce disant, il sortit.
+\par
+\par M.\~Hardy, rest\'e9 seul, joignit les mains avec d\'e9sespoir, et, fondant en larmes, s\rquote \'e9cria en se laissant glisser de son fauteuil \'e0 genoux\~:
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon Dieu\~!\'85 mon Dieu\~! retirez-moi de ce monde\'85 je suis trop malheureux. Puis, courbant le front sur le si\'e8ge de son fauteuil, il cacha sa figure dans ses mains et continua de pleurer am\'e8rement.
+\par
+\par Soudain on entendit un bruit de voix qui allait toujours croissant, puis celui d\rquote une esp\'e8ce de lutte\~; bient\'f4t la porte de l\rquote appartement s\rquote ouvrit avec violence sous le choc du p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui fit quelques pas
+\'e0 reculons en tr\'e9buchant. Agricol venait de le pousser d\rquote un bras vigoureux.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 osez-vous bien employer la force et la violence\~? s\rquote \'e9cria le r\'e9v\'e9rend p\'e8re d\rquote Aigrigny, bl\'eame de col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~J\rquote oserai tout pour voir M.\~Hardy, dit le forgeron.
+\par
+\par Et il se pr\'e9cipita vers son ancien patron, qu\rquote il vit agenouill\'e9 au milieu de la chambre.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800303}{\*\bkmkstart _Toc97808039}XXXII. Agricol Baudoin.
+{\*\bkmkend _Toc92800303}{\*\bkmkend _Toc97808039}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, contenant \'e0 peine son d\'e9pit, sa col\'e8
+re, jetait non seulement des regards courrouc\'e9s et mena\'e7ants sur Agricol, mais, de temps \'e0 autre, il jetait aussi un \'9cil inquiet et irrit\'e9 du c\'f4t\'e9 de la porte, comme s\rquote il e\'fbt craint, \'e0 chaque instant, de voir ent
+rer un autre personnage dont il aurait aussi redout\'e9 la venue.
+\par
+\par Le forgeron, lorsqu\rquote il put envisager son ancien patron, recula frapp\'e9 d\rquote une douloureuse surprise \'e0 la vue des traits de M.\~Hardy ravag\'e9s par le chagrin. Pendant quelques secondes, les trois acteurs de cette sc\'e8ne gard\'e8
+rent le silence. Agricol ne se doutait pas encore de l\rquote affaiblissement moral de M.\~Hardy, habitu\'e9 qu\rquote \'e9tait l\rquote artisan \'e0 trouver autant d\rquote \'e9l\'e9vation d\rquote esprit que de bont\'e9 de c\'9c
+ur chez cet excellent homme.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny rompit le premier le silence, et dit \'e0 son pensionnaire en pesant chacune de ses paroles\~:
+\par
+\par \endash \~Je con\'e7ois, mon cher fils, qu\rquote apr\'e8s la volont\'e9 si positive, si spontan\'e9e, que vous m\rquote avez manifest\'e9e tout \'e0 l\rquote heure, de ne pas recevoir\'85 monsieur\'85 je con\'e7ois, dis-je, que sa pr\'e9
+sence vous soit maintenant p\'e9nible\'85 J\rquote esp\'e8re donc que, par d\'e9f\'e9rence, ou au moins par reconnaissance pour vous\'85 monsieur (il d\'e9signa le forgeron d\rquote un geste) mettra, en se retirant, un terme \'e0
+ cette situation inconvenante, d\'e9j\'e0 trop prolong\'e9e.
+\par
+\par Agricol ne r\'e9pondit pas au p\'e8re d\rquote Aigrigny, lui tourna le dos, et s\rquote adressant \'e0 M.\~Hardy, qu\rquote il contemplait depuis quelques moments avec une profonde \'e9motion, pendant que de grosses larmes roulaient dans ses yeux\~:
+
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur\'85 comme c\rquote est bon de vous voir, quoique vous ayez encore l\rquote air bien souffrant\~! Comme le c\'9cur se calme, se rassure, se r\'e9jouit. Mes camarades seraient si heureux d\rquote \'eatre \'e0 ma place\~!\'85
+ Si vous saviez tout ce qu\rquote ils m\rquote ont dit pour vous\'85 car, pour vous ch\'e9rir, vous v\'e9n\'e9rer, nous n\rquote avons \'e0 nous tous\'85 qu\rquote une seule \'e2me\'85
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny jeta sur M.\~Hardy un coup d\rquote \'9cil qui signifiait\~:
+\par
+\par \endash \~Que vous avais-je dit\~?
+\par
+\par Puis, s\rquote adressant \'e0 Agricol avec impatience, en se rapprochant de lui\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous ai d\'e9j\'e0 fait observer que votre pr\'e9sence ici \'e9tait d\'e9plac\'e9e.
+\par
+\par Mais Agricol, sans lui r\'e9pondre, et sans se tourner vers lui\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur Hardy, ayez donc la bont\'e9 de dire \'e0 cet homme de s\rquote en aller\'85 Mon p\'e8re et moi nous le connaissons\~; il le sait bien.
+\par
+\par Puis, se retournant seulement alors vers le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, le forgeron ajouta durement, en le toisant avec une indignation m\'eal\'e9e de d\'e9go\'fbt\~:
+\par
+\par \endash \~Si vous tenez \'e0 entendre ce que j\rquote ai \'e0 dire \'e0 M.\~Hardy, sur vous\'85 monsieur, revenez tout \'e0 l\rquote heure\~; mais \'e0 pr\'e9sent, j\rquote ai \'e0 parler \'e0 mon ancien patron de choses particuli\'e8res, et \'e0
+ lui remettre une lettre de Mlle de Cardoville, qui vous conna\'eet aussi\'85 malheureusement pour elle.
+\par
+\par Le j\'e9suite resta impassible et r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Je me permettrai, monsieur, de vous dire que vous intervertissez un peu les r\'f4les\'85 Je suis ici chez moi, o\'f9 j\rquote ai l\rquote honneur de recevoir M.\~Hardy. C\rquote
+est donc moi qui aurais le droit et le pouvoir de vous faire sortir \'e0 l\rquote instant d\rquote ici, et\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, de gr\'e2ce, dit M.\~Hardy avec d\'e9f\'e9rence, excusez Agricol. Son attachement pour moi l\rquote entra\'eene trop loin\~; mais puisque le voici et qu\rquote il a des choses particuli\'e8res \'e0 me confier, permettez-moi, mon p
+\'e8re, de m\rquote entretenir quelques instants avec lui.
+\par
+\par \endash \~Que je vous le permette\~! mon cher fils, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny en feignant la surprise, et pourquoi me demander cette permission\~? N\rquote \'eates-vous donc pas parfaitement libre de faire ce que bon vous semble\~? N\rquote
+est-ce pas vous qui, tout \'e0 l\rquote heure, et malgr\'e9 moi, qui vous engageais \'e0 recevoir monsieur, vous \'eates formellement refus\'e9 \'e0 cette entrevue\~?
+\par
+\par \endash \~Il est vrai, mon p\'e8re. Apr\'e8s ces mots, le p\'e8re d\rquote Aigrigny ne pouvait insister davantage sans maladresse\~; il se leva donc et alla serrer la main de M.\~Hardy en lui disant avec un geste expressif\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 bient\'f4t, mon cher fils\'85 Mais souvenez-vous\'85 de notre entretien de tout \'e0 l\rquote heure et de ce que je vous ai pr\'e9dit.
+\par
+\par \endash \~\'c0 bient\'f4t, mon p\'e8re\'85 Soyez tranquille, r\'e9pondit tristement M.\~Hardy.
+\par
+\par Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re sortit. Agricol, \'e9tourdi, confondu, se demandait si c\rquote \'e9tait bien son ancien patron qu\rquote il entendait appeler le p\'e8re d\rquote Aigrigny }{\i mon p\'e8re }{avec tant de d\'e9f\'e9rence et d\rquote humilit\'e9
+. Puis, \'e0 mesure que le forgeron examinait plus attentivement les traits de M.\~Hardy, il remarquait dans sa physionomie \'e9teinte une expression d\rquote affaissement, de lassitude, qui le navrait et l\rquote effrayait \'e0 la fois\~
+; aussi lui dit-il, en t\'e2chant de cacher son p\'e9nible \'e9tonnement\~:
+\par
+\par \endash \~Enfin, monsieur\'85 vous allez nous \'eatre rendu\'85 nous allons bient\'f4t vous voir au milieu de nous\'85 Ah\~! votre retour va faire bien des heureux\'85 apaisera bien des inqui\'e9tudes\~!\'85 car, si cela \'e9
+tait possible, nous vous aimerions davantage encore depuis que nous avons un instant craint de vous perdre.
+\par
+\par \endash \~Brave et digne gar\'e7on, dit M.\~Hardy avec un sourire de bont\'e9 m\'e9lancolique en tendant sa main \'e0 Agricol, je n\rquote ai jamais dout\'e9 un moment ni de vous ni vos camarades\~; leur reconnaissance m\rquote a toujours r\'e9compens\'e9
+ du bien que j\rquote ai pu leur faire.
+\par
+\par \endash \~Et que vous leur ferez encore, monsieur\'85 car vous\'85
+\par
+\par M.\~Hardy interrompit Agricol et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez-moi, mon ami\~; avant de continuer cet entretien, je dois vous parler franchement, afin de ne laisser ni \'e0 vous ni \'e0 vos camarades des esp\'e9rances qui ne peuvent plus se r\'e9aliser\'85 Je suis d\'e9cid\'e9 \'e0 vivre d\'e9
+sormais, sinon dans le clo\'eetre, du moins dans la plus profonde retraite\~; car je suis las, voyez-vous, mon ami\~!\'85 oh\~! bien las\'85
+\par
+\par \endash \~Mais nous ne sommes pas las de vous aimer, nous, monsieur, s\rquote \'e9cria le forgeron, de plus en plus effray\'e9 des paroles et de l\rquote accablement de M.\~Hardy. C\rquote est \'e0 notre tour maintenant de nous d\'e9v
+ouer pour vous, de venir \'e0 votre aide \'e0 force de travail, de z\'e8le, de d\'e9sint\'e9ressement, afin de relever la fabrique, votre noble et g\'e9n\'e9reux ouvrage.
+\par
+\par M.\~Hardy secoua tristement la t\'eate.
+\par
+\par \endash \~Je vous le r\'e9p\'e8te, mon ami, reprit-il, la vie active est finie pour moi\~; en peu de temps, voyez-vous, j\rquote ai vieilli de vingt ans\~; je n\rquote ai plus ni la force, ni la volont\'e9, ni le courage de recommencer \'e0
+ travailler comme par le pass\'e9\~; j\rquote ai fait, et je m\rquote en f\'e9licite, ce que j\rquote ai pu pour le bien de l\rquote humanit\'e9\'85 j\rquote ai pay\'e9 ma dette\'85 Mais \'e0 cette heure je n\rquote ai plus qu\rquote un d\'e9sir, le repos
+\'85 qu\rquote une esp\'e9rance\'85 les consolations et la paix que procure la religion.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! monsieur, dit Agricol, au comble de la stupeur, vous aimez mieux vivre ici dans ce lugubre isolement, que de vivre au milieu de nous qui vous aimons tant\~!\'85 Vous croyez que vous serez plus heureux ici, parmi ces pr\'ea
+tres, que dans votre fabrique relev\'e9e de ses ruines, et redevenue plus florissante que jamais.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote est pas de bonheur possible ici-bas, dit M.\~Hardy avec amertume.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation, Agricol reprit vivement d\rquote une voix tr\'e8s alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 on vous trompe, on vous abuse d\rquote une mani\'e8re inf\'e2me.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire, mon ami\~!
+\par
+\par \endash \~Je vous dis, monsieur Hardy, que ces pr\'eatres qui vous entourent ont de sinistres desseins\'85 Mais, mon Dieu\~! monsieur, vous ne savez donc pas o\'f9 vous \'eates, ici\~!
+\par
+\par \endash \~Chez de bons religieux de la compagnie de J\'e9sus.
+\par
+\par \endash \~Oui, vos plus mortels ennemis.
+\par
+\par \endash \~Des ennemis\~!\'85 Et M.\~Hardy sourit avec une douloureuse indiff\'e9rence. Je n\rquote ai pas \'e0 craindre d\rquote ennemis\'85 o\'f9 pourraient-ils me frapper, mon Dieu\~! il n\rquote y a plus de place\'85
+\par
+\par \endash \~Ils veulent vous d\'e9poss\'e9der de votre part \'e0 un immense h\'e9ritage, monsieur, s\rquote \'e9cria le forgeron\~; c\rquote est un plan con\'e7u avec une infernale habilet\'e9\~; les filles du mar\'e9
+chal Simon, Mlle de Cardoville, vous, Gabriel, mon fr\'e8re adoptif\'85 tout ce qui appartient \'e0 votre famille enfin a d\'e9j\'e0 failli \'eatre victime de leurs machinations\~: je vous dis que ces pr\'eatres n\rquote ont pas d\rquote autre but que d
+\rquote abuser de votre confiance\'85 C\rquote est pour cela que apr\'e8s l\rquote incendie de la fabrique, ils sont parvenus \'e0 vous faire transporter bless\'e9, presque mourant, dans cette maison, et \'e0 vous soustraire \'e0 tous les yeux\'85 C
+\rquote est pour cela que\'85
+\par
+\par M.\~Hardy interrompit Agricol.
+\par
+\par \endash \~Vous vous trompez sur le compte de ces religieux, mon ami\~; ils ont eu pour moi de grands soins\'85 et quant \'e0 ce pr\'e9tendu h\'e9ritage\'85 ajouta M.\~Hardy avec une morne insouciance, que me font \'e0
+ cette heure les biens de ce monde, mon ami\~!\'85 Les choses, les affections de cette vall\'e9e de mis\'e8res et de larmes\'85 ne sont plus rien pour moi\'85 J\rquote offre mes souffrances au Seigneur, et j\rquote attends qu\rquote il m\rquote appelle
+\'e0 lui dans sa mis\'e9ricorde\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 monsieur\'85 il est impossible que vous soyez chang\'e9 \'e0 ce point, dit Agricol qui ne pouvait se r\'e9soudre \'e0 croire ce qu\rquote il entendait. Vous, monsieur, vous\'85 croire \'e0 ces maximes d\'e9solantes\~
+! vous, qui nous faisiez toujours admirer, aimer l\rquote in\'e9puisable bont\'e9 d\rquote un Dieu paternel\'85 Et nous vous croyions, car il vous avait envoy\'e9 parmi nous\'85
+\par
+\par \endash \~Je dois me soumettre \'e0 sa volont\'e9, puisqu\rquote il m\rquote a retir\'e9 d\rquote au milieu de vous, mes amis, sans doute parce que, malgr\'e9 mes bonnes intentions, je ne le servais pas comme il voulait \'eatre servi\'85 j\rquote
+avais toujours en vue la cr\'e9ature plus que le Cr\'e9ateur.
+\par
+\par \endash \~Et comment pouviez-vous mieux servir, mieux honorer Dieu, monsieur, s\rquote \'e9cria le forgeron, de plus en plus d\'e9sol\'e9\~; encourager et r\'e9compenser le travail, la probit\'e9
+, rendre les hommes meilleurs en assurant leur bonheur, traiter vos ouvriers en fr\'e8res, d\'e9velopper leur intelligence, donner le go\'fbt du beau, du bien, augmenter leur bien-\'eatre, propager chez eux, par votre exemple, les sentiments d\rquote \'e9
+galit\'e9, de fraternit\'e9, de communaut\'e9 \'e9vang\'e9lique\'85 Ah\~! monsieur, pour vous rassurer, rappelez-vous donc seulement le bien que vous avez fait, les b\'e9n\'e9dictions quotidiennes de tout un petit peuple qui vous devait le bonheur inesp
+\'e9r\'e9 dont il jouissait.
+\par
+\par \endash \~Mon ami, \'e0 quoi bon rappeler le pass\'e9\~! reprit doucement M.\~Hardy. Si j\rquote ai bien agi aux yeux du Seigneur, peut-\'eatre il m\rquote en saura gr\'e9\'85 Loin de me glorifier\'85 je dois m\rquote humilier dans la poussi\'e8re, car j
+\rquote ai \'e9t\'e9, je le crains, dans une voie mauvaise et en dehors de son \'c9glise\'85 Peut-\'eatre l\rquote orgueil m\rquote a \'e9gar\'e9, moi infime, obscur, tandis que tant de grands g\'e9nies se sont soumis humblement \'e0 cette \'c9glise\'85 C
+\rquote est dans les larmes, dans l\rquote isolement, dans la mortification, que je dois expier mes fautes, oui\'85 dans l\rquote espoir que ce Dieu vengeur me les pardonnera un jour\'85
+ et que mes souffrances ne seront pas du moins perdues pour ceux qui sont encore plus coupables que moi.
+\par
+\par Agricol ne trouva pas un mot \'e0 r\'e9pondre\~; il contemplait M.\~Hardy avec une frayeur muette\~; \'e0 mesure qu\rquote il l\rquote entendait prononcer ces d\'e9solantes banalit\'e9s d\rquote une voix \'e9puis\'e9e, \'e0 mesure qu\rquote
+il examinait cette physionomie abattue, il se demandait avec un secret effroi par quelle fascination ces pr\'eatres, exploitant les chagrins et l\rquote affaiblissement moral de ce malheureux, \'e9taient parvenus \'e0 isoler de tout et de tous, \'e0 st
+\'e9riliser, annihiler ainsi une des plus g\'e9n\'e9reuses intelligences, un des esprits les plus bienfaisants, les plus \'e9clair\'e9s qui se fussent jamais vou\'e9s au bonheur de l\rquote esp\'e8ce humaine. La stupeur du forgeron \'e9tait si profonde qu
+\rquote il ne se sentait ni le courage ni la volont\'e9 de continuer une discussion d\rquote autant plus poignante pour lui qu\rquote \'e0 chaque mot son regard plongeait davantage dans l\rquote ab\'eeme de d\'e9solation incurable o\'f9 les r\'e9v\'e9
+rends p\'e8res avaient plong\'e9 M.\~Hardy.
+\par
+\par Celui-ci, de son c\'f4t\'e9, retombant sur sa morne apathie, gardait le silence, pendant que ses yeux erraient \'e7\'e0 et l\'e0 sur les sinistres maximes de l\rquote }{\i Imitation.}{
+\par
+\par Enfin Agricol rompit le silence, et tirant de sa poche la lettre de Mlle de Cardoville, lettre dans laquelle il mettait son dernier espoir, il la pr\'e9senta \'e0 M.\~Hardy en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 une de vos parentes, que vous ne connaissez que de nom sans doute, m\rquote a charg\'e9 de vous remettre cette lettre\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi bon\'85 cette lettre\'85 mon ami\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous en supplie, monsieur\'85 prenez-en connaissance. Mlle de Cardoville attend votre r\'e9ponse, monsieur\~; il s\rquote agit de graves int\'e9r\'eats.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a plus pour moi\'85 qu\rquote un grave int\'e9r\'eat\'85 mon ami\'85 dit M.\~Hardy en levant vers le ciel ses yeux rougis par les larmes.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Hardy\'85 reprit le forgeron, de plus en plus \'e9mu, lisez cette lettre, lisez-la au nom de votre reconnaissance \'e0 tous et dans laquelle nous \'e9l\'e8verons nos enfants\'85 qui n\rquote
+auront pas eu comme nous le bonheur de vous conna\'eetre\'85 oui\'85 lisez cette lettre\'85 et si, apr\'e8s, vous ne changez pas d\rquote avis\'85 monsieur Hardy\'85 eh bien\~! que voulez-vous\~? tout sera fini\'85 pour nous\'85 pauvres travailleurs\'85
+ nous aurons \'e0 tout jamais perdu notre bienfaiteur\'85 celui qui nous traitait en fr\'e8res\'85 celui qui nous aimait en amis\'85 celui qui pr\'eachait g\'e9n\'e9reusement un exemple que d\rquote autres bons c\'9curs auraient suivi t\'f4t ou tard\'85
+ de sorte que, peu \'e0 peu, de proche en proche, et gr\'e2ce \'e0 vous, l\rquote \'e9mancipation des prol\'e9taires aurait commenc\'e9\'85 Enfin, n\rquote importe, pour nous autres, enfants du peuple, votre m\'e9moire sera toujours sacr\'e9e\'85 oh\~
+! oui\'85 et nous ne prononcerons jamais votre nom qu\rquote avec respect, qu\rquote avec attendrissement\'85 car nous ne pourrons nous emp\'eacher de vous plaindre.
+\par
+\par Depuis quelques moments, Agricol parlait d\rquote une voix entrecoup\'e9e\~; il ne put achever\~; son \'e9motion atteignit \'e0 son comble\~; malgr\'e9 la m\'e2le \'e9nergie de son caract\'e8re, il ne put retenir ses larmes et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon, pardon, si je pleure\~; mais ce n\rquote est pas sur moi seul, allez\~; car, voyez-vous, j\rquote ai le c\'9cur bris\'e9 en pensant \'e0 toutes les larmes qui seront vers\'e9es par bien des braves gens qui se diront\~: \'ab\~Nous ne
+ verrons plus M.\~Hardy, plus jamais.\~\'bb
+\par
+\par L\rquote \'e9motion, l\rquote accent d\rquote Agricol, \'e9taient si sinc\'e8res, sa noble et franche figure, baign\'e9e de larmes, avait une expression de d\'e9vouement si touchante, que M.\~Hardy, pour la premi\'e8re fois depuis son s\'e9jour chez les r
+\'e9v\'e9rends p\'e8res, se sentit pour ainsi dire le c\'9cur un peu r\'e9chauff\'e9, ranim\'e9\~; il lui sembla qu\rquote un vivifiant rayon de soleil per\'e7ait enfin les t\'e9n\'e8bres glac\'e9es au milieu desquelles il v\'e9g\'e9
+tait depuis si longtemps.
+\par
+\par M.\~Hardy tendit la main \'e0 Agricol et lui dit d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Mon ami\'85 merci\~!\'85 Cette nouvelle preuve de votre d\'e9vouement\'85 ces regrets\'85 tout cela m\rquote \'e9meut\'85 mais d\rquote une \'e9motion douce\'85 et sans amertume\~; cela me fait du bien.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 monsieur\~! s\rquote \'e9cria le forgeron avec une lueur d\rquote espoir, ne vous contraignez pas\~; \'e9coutez la voix de votre c\'9cur\'85 elle vous dira de faire le bonheur de ceux qui vous ch\'e9rissent\~; et pour vous\'85
+ voir des gens heureux\'85 c\rquote est \'eatre heureux. Tenez\'85 lisez cette lettre de cette g\'e9n\'e9reuse demoiselle\'85 Elle ach\'e8vera peut-\'eatre ce que j\rquote ai commenc\'e9\'85 et si cela ne suffit pas\'85 nous verrons\'85
+\par
+\par Ce disant, Agricol s\rquote interrompit en jetant un regard d\rquote espoir vers la porte, puis il ajouta, en pr\'e9sentant de nouveau la lettre \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je vous en supplie, monsieur, lisez\'85 Mlle de Cardoville m\rquote a dit de vous confirmer tout ce qu\rquote il y a dans cette lettre\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 je ne dois pas\'85 je ne devrais pas lire, dit M.\~Hardy avec h\'e9sitation\~: \'c0 quoi bon\'85 me donner des regrets\~?\'85 Car, h\'e9las\~! c\rquote est vrai\'85 je vous aimais bien tous, j\rquote avais bien f
+ait des projets pour vous dans l\rquote avenir\'85 ajouta M.\~Hardy avec un attendrissement involontaire. Puis il reprit, luttant contre le mouvement de son c\'9cur\~: Mais \'e0 quoi bon songer \'e0 cela\~?\'85 le pass\'e9 ne peut revenir.
+\par
+\par \endash \~Qui sait, monsieur Hardy, qui sait\~? reprit Agricol, de plus en plus heureux de l\rquote h\'e9sitation de son ancien patron\~; lisez d\rquote abord la lettre de Mlle de Cardoville.
+\par
+\par M.\~Hardy, c\'e9dant aux instances d\rquote Agricol, prit cette lettre presque malgr\'e9 lui, la d\'e9cacheta et la lut\~; peu \'e0 peu sa physionomie exprima tour \'e0 tour l\rquote attendrissement, la reconnaissance et l\rquote
+admiration. Plusieurs fois il s\rquote interrompit pour dire \'e0 Agricol avec une expansion dont il semblait lui-m\'eame \'e9tonn\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est bien\~!\'85 c\rquote est beau\~!\'85
+\par
+\par Puis, la lecture termin\'e9e, M.\~Hardy, s\rquote adressant au forgeron avec un soupir m\'e9lancolique\~:
+\par
+\par \endash \~Quel c\'9cur que celui de Mlle de Cardoville\~! Que de bont\'e9\~! que d\rquote esprit\~!\'85 que d\rquote \'e9l\'e9vation dans la pens\'e9e\~!\'85 Je n\rquote oublierai jamais la noblesse de sentiments qui lui dicte ses offres si g\'e9n\'e9
+reuses\'85 envers moi\'85 Du moins, puisse-t-elle \'eatre heureuse\'85 dans ce triste monde\~!
+\par
+\par \endash \~Ah\~! croyez-moi, monsieur, reprit Agricol avec entra\'eenement, un monde qui renferme de telles cr\'e9atures, et tant d\rquote autres encore qui, sans avoir l\rquote inappr\'e9ciable valeur de cette excellente demoiselle, sont dignes de l
+\rquote attachement des honn\'eates gens, un pareil monde n\rquote est pas que fange, corruption et m\'e9chancet\'e9\'85 il prouve, au contraire, en faveur de l\rquote humanit\'e9\'85 C\rquote est ce monde qui vous attend, qui vous appelle.
+ Allons, monsieur Hardy, \'e9coutez les avis de Mlle de Cardoville, acceptez les offres qu\rquote elle vous fait, revenez \'e0 nous\'85 revenez \'e0 la vie\'85 car c\rquote est la mort que cette maison\~!
+\par
+\par \endash \~Rentrer dans un monde o\'f9 j\rquote ai tant souffert\'85 quitter le calme de cette retraite, r\'e9pondit M.\~Hardy en h\'e9sitant\~; non, non\'85 je ne pourrais\'85 je ne le dois pas\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je n\rquote ai pas compt\'e9 sur moi seul pour vous d\'e9cider\~! s\rquote \'e9cria le forgeron, avec une esp\'e9rance croissante\'85 j\rquote ai l\'e0 un puissant auxiliaire (il montra la porte) que j\rquote ai gard\'e9
+ pour frapper le grand coup\'85 et qui para\'eetra quand vous le voudrez.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire, mon ami\~? demanda M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est encore une bonne pens\'e9e de Mlle de Cardoville\~; elle n\rquote en a pas d\rquote autres. Sachant entre quelles dangereuses mains vous \'e9tiez tomb\'e9, connaissant aussi la ruse perfide des gens qui veulent s\rquote
+emparer de vous, elle m\rquote a dit\~: \'ab\~Monsieur Agricol, le caract\'e8re de M.\~Hardy est si loyal et si bon qu\rquote il se laissera peut-\'eatre facilement abuser\'85 car les c\'9curs droits r\'e9pugnent toujours \'e0 croire aux indignit\'e9s\'85
+ mais il est un homme dont le caract\'e8re sacr\'e9 devra, dans cette circonstance, inspirer toute confiance \'e0 M.\~Hardy\'85 car ce pr\'eatre admirable est notre parent, et il a failli \'eatre aussi victime des implacables ennemis de notre famille.\~
+\'bb
+\par
+\par \endash \~Et ce pr\'eatre\'85 quel est-il\~? demanda M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 Gabriel de Rennepont, mon fr\'e8re adoptif\~! s\rquote \'e9cria le forgeron avec orgueil. C\rquote est l\'e0 un noble pr\'eatre\'85 Ah\~! monsieur\'85 si vous l\rquote aviez connu plus t\'f4t, au lieu de d\'e9sesp\'e9rer\'85
+ vous auriez esp\'e9r\'e9. Votre chagrin n\rquote aurait pas r\'e9sist\'e9 \'e0 ses consolations.
+\par
+\par \endash \~Et ce pr\'eatre\'85 o\'f9 est-il\~? demanda M.\~Hardy avec autant de surprise que de curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash \~L\'e0, dans votre antichambre. Quand le p\'e8re d\rquote Aigrigny l\rquote a vu avec moi, il est devenu furieux, il nous a ordonn\'e9 de sortir\~; mais mon brave Gabriel lui a r\'e9pondu qu\rquote il pourrait avoir \'e0 s\rquote
+entretenir avec vous de graves int\'e9r\'eats, et qu\rquote ainsi il resterait\'85 Moi, moins patient, j\rquote ai donn\'e9 une bourrade \'e0 l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, qui voulait me barrer le passage, et je suis accouru, tant j\rquote avais h
+\'e2te de vous voir\'85 Maintenant\'85 monsieur\'85 vous allez recevoir Gabriel\'85 n\rquote est-ce pas\~? Il n\rquote aurait pas voulu entrer sans vos ordres\'85 Je vais aller le chercher\'85 Vous parlez de religion\'85 c\rquote
+est la sienne qui est la vraie, car elle fait du bien\~; elle encourage, elle console\'85 vous verrez\'85 Enfin, gr\'e2ce \'e0 Mlle de Cardoville et \'e0 lui, vous allez nous \'eatre rendu\~! s\rquote \'e9
+cria le forgeron, ne pouvant plus contenir son joyeux espoir.
+\par
+\par \endash \~Mon ami\'85 non\'85 je ne sais\'85 je crains\'85 dit M.\~Hardy avec une h\'e9sitation croissante, mais se sentant malgr\'e9 lui ranim\'e9, r\'e9chauff\'e9 par les paroles cordiales du forgeron.
+\par
+\par Celui-ci, profitant de l\rquote heureuse h\'e9sitation de son ancien patron, courut \'e0 la porte, l\rquote ouvrit et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Gabriel\'85 mon fr\'e8re\'85 mon bon fr\'e8re\'85 viens, viens\'85 M.\~Hardy d\'e9sire te voir\'85
+\par
+\par \endash \~Mon ami, reprit M.\~Hardy, encore h\'e9sitant, mais n\'e9anmoins semblant assez satisfait de voir son assentiment un peu forc\'e9, mon ami\'85 que faites-vous\~?\'85
+\par
+\par \endash \~J\rquote appelle votre sauveur et le n\'f4tre, r\'e9pondit Agricol, ivre de bonheur et certain du bon succ\'e8s de l\rquote intervention de Gabriel aupr\'e8s de M.\~Hardy.
+\par
+\par Se rendant \'e0 l\rquote appel du forgeron, Gabriel entra aussit\'f4t dans la chambre de M.\~Hardy.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800304}{\*\bkmkstart _Toc97808040}XXXIII. Le r\'e9duit.
+{\*\bkmkend _Toc92800304}{\*\bkmkend _Toc97808040}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Nous l\rquote avons dit\~: aux abords de plusieurs des chambres occup\'e9es par les pensionnaires des r\'e9v\'e9
+rends p\'e8res, certaines petites cachettes \'e9taient pratiqu\'e9es, dans le but de donner toute facilit\'e9 \'e0 l\rquote espionnage incessant dont on entourait ceux que la compagnie voulait surveiller. M.\~Hardy se trouvant parmi ceux-l\'e0, on avait m
+\'e9nag\'e9 aupr\'e8s de son appartement un r\'e9duit myst\'e9rieux o\'f9 pouvaient tenir deux personnes\~; une sorte de large tuyau de chemin\'e9e a\'e9rait et \'e9clairait ce cabinet, o\'f9 aboutissait l\rquote orifice d\rquote un conduit acoustiqu
+e dispos\'e9 avec tant d\rquote art, que les moindres paroles arrivaient de la pi\'e8ce voisine dans cette cachette aussi distinctes que possible\~; enfin, plusieurs trous ronds, adroitement m\'e9nag\'e9s et masqu\'e9s en diff\'e9
+rents endroits, permettaient de voir tout ce qui se passait dans la chambre.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny et Rodin occupaient alors le r\'e9duit. Aussit\'f4t apr\'e8s la brusque entr\'e9e d\rquote Agricol et la ferme r\'e9ponse de Gabriel, qui d\'e9clara vouloir parler \'e0 M.\~Hardy si celui-ci le faisait mander, le p\'e8re d
+\rquote Aigrigny, ne voulant faire aucun \'e9clat pour conjurer les suites de l\rquote entrevue de M.\~Hardy avec le forgeron et le jeune missionnaire, entrevue dont les suites pouvaient \'eatre si funestes aux projets de la compagnie, le p\'e8re d
+\rquote Aigrigny \'e9tait all\'e9 consulter Rodin.
+\par
+\par Celui-ci, pendant son heureuse et rapide convalescence, habitait la maison voisine, r\'e9serv\'e9e aux r\'e9v\'e9rends p\'e8res\~; il comprit l\rquote extr\'eame gravit\'e9 de la position\~; tout en reconnaissant que le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny avait habilement suivi ses instructions relatives au moyen d\rquote emp\'eacher l\rquote entrevue d\rquote Agricol et de M.\~Hardy, man\'9cuvre dont le succ\'e8s \'e9tait assur\'e9 sans l\rquote arriv\'e9e trop h\'e2t\'e9
+e du forgeron, Rodin, voulant voir, entendre, juger et aviser par lui-m\'eame, alla aussit\'f4t s\rquote embusquer dans la cachette en question avec le p\'e8re d\rquote Aigrigny, apr\'e8s avoir d\'e9p\'each\'e9 imm\'e9diatement un \'e9missaire \'e0 l
+\rquote archev\'each\'e9 de Paris\~; on verra plus tard dans quel but.
+\par
+\par Les deux r\'e9v\'e9rends p\'e8res y \'e9taient arriv\'e9s vers le milieu de l\rquote entretien d\rquote Agricol et de M.\~Hardy.
+\par
+\par D\rquote abord assez rassur\'e9s par la morne apathie dans laquelle il \'e9tait plong\'e9 et dont les g\'e9n\'e9reuses incitations du forgeron n\rquote avaient pu le tirer, les r\'e9v\'e9rends p\'e8res virent le danger s\rquote accro\'eetre peu \'e0
+ peu et devenir des plus mena\'e7ants, du moment o\'f9 M.\~Hardy, \'e9branl\'e9 par les instances de l\rquote artisan, consentit \'e0 prendre connaissance de la lettre de Mlle de Cardoville, jusqu\rquote au moment o\'f9
+ Agricol amena Gabriel, afin de porter le dernier coup aux h\'e9sitations de son ancien patron.
+\par
+\par Rodin, gr\'e2ce \'e0 l\rquote indomptable \'e9nergie de son caract\'e8re, qui lui avait donn\'e9 la force de supporter la terrible et douloureuse m\'e9dication du docteur Baleinier, ne courait plus aucun danger\~; sa convalescence touchait \'e0 son terme
+\~; n\'e9anmoins il \'e9tait encore d\rquote une maigreur effrayante. Le jour, venant d\rquote en haut et tombant d\rquote aplomb sur son cr\'e2
+ne jaune et luisant, sur ses pommettes osseuses et sur son nez anguleux, accusait ces saillies par des touches de vive lumi\'e8re, tandis que le reste du visage \'e9tait sillonn\'e9 d\rquote ombres dures et sans transparence. On e\'fbt dit le mod\'e8
+le vivant d\rquote un de ces moines asc\'e9tiques de l\rquote \'e9cole espagnole, sombres peintures o\'f9 l\rquote on aper\'e7oit, sous quelque capuchon brun \'e0 demi rabattu, un cr\'e2ne de couleur de vieil ivoire, une pommette livide, un \'9cil \'e9
+teint au fond de son orbite, tandis que le reste du visage dispara\'eet dans une p\'e9nombre obscure, \'e0 travers laquelle on distingue \'e0 peine une forme humaine, agenouill\'e9e et envelopp\'e9e d\rquote un froc \'e0
+ ceinture de corde. Cette ressemblance paraissait d\rquote autant plus frappante que Rodin, descendant de chez lui \'e0 la h\'e2te, n\rquote avait pas quitt\'e9 sa longue robe de chambre de laine noire\~; de plus, \'e9tant encore tr\'e8
+s sensible au froid, il avait jet\'e9 sur ses \'e9paules un camail de drap noir \'e0 capuchon, afin de se pr\'e9server de la bise du nord.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, ne se trouvant pas plac\'e9 verticalement sous la lumi\'e8re qui \'e9clairait la cachette, restait dans la demi-teinte.
+\par
+\par Au moment o\'f9 nous pr\'e9sentons les deux j\'e9suites au lecteur, Agricol venait de sortir de la chambre pour appeler Gabriel et l\rquote amener aupr\'e8s de son ancien patron.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, regardant Rodin avec une angoisse \'e0 la fois profonde et courrouc\'e9e, lui dit \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~Sans la lettre de Mlle de Cardoville, les instances du forgeron restaient vaines. Cette maudite jeune fille sera donc toujours et partout l\rquote obstacle contre lequel viendront \'e9chouer nos projets\~! Quoi qu\rquote
+on ait pu faire, la voici r\'e9unie \'e0 cet Indien\~; si maintenant l\rquote abb\'e9 Gabriel vient combler la mesure, et que, gr\'e2ce \'e0 lui, M.\~Hardy nous \'e9chappe, que faire\~!\'85 que faire\~!\'85 Ah\~! mon p\'e8re\'85 c\rquote est \'e0 d\'e9
+sesp\'e9rer de l\rquote avenir\~!
+\par
+\par \endash \~Non, dit s\'e8chement Rodin, si \'e0 l\rquote archev\'each\'e9 on ne met aucune lenteur \'e0 ex\'e9cuter mes ordres.
+\par
+\par \endash \~Et dans ce cas\~!
+\par
+\par \endash \~Je r\'e9ponds encore de tout\'85 mais il faut qu\rquote avant une demi-heure j\rquote aie les papiers en question.
+\par
+\par \endash \~Cela doit \'eatre pr\'eat et sign\'e9 depuis deux ou trois jours, car, d\rquote apr\'e8s vos ordres, j\rquote ai \'e9crit le jour m\'eame des moxas\'85 et\'85
+\par
+\par Rodin, au lieu de continuer cet entretien \'e0 voix basse, colla son \'9cil \'e0 l\rquote une des ouvertures qui permettaient de voir ce qui se passait dans la chambre voisine, puis de la main fit signe au p\'e8re d\rquote Aigrigny de garder le silence.
+
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800305}{\*\bkmkstart _Toc97808041}XXXIV. Un pr\'ea
+tre selon le Christ.{\*\bkmkend _Toc92800305}{\*\bkmkend _Toc97808041}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\'c0 cet instant Rodin voyait Agricol rentrer dans la chambre de M.\~Hardy tenant Gabriel par la main.
+\par
+\par La pr\'e9sence de ces deux jeunes gens, l\rquote un d\rquote une figure si m\'e2le, si ouverte, l\rquote autre d\rquote une beaut\'e9 si ang\'e9lique, offrait un contraste tellement frappant avec les physionomies hypocrites des gens dont M.\~Hardy \'e9
+tait habituellement entour\'e9, que, d\'e9j\'e0 \'e9mu par la chaleureuse parole de l\rquote artisan, il lui sembla que son c\'9cur, comprim\'e9 depuis si longtemps, se dilatait sous une salutaire influence.
+\par
+\par Gabriel, quoiqu\rquote il n\rquote e\'fbt jamais vu M.\~Hardy, fut frapp\'e9 de l\rquote alt\'e9ration de ses traits\~; il reconnaissait sur cette figure souffrante, abattue, le fatal cachet de soumission \'e9nervante, d\rquote an\'e9
+antissement moral dont restent toujours stigmatis\'e9es les victimes de la compagnie de J\'e9sus, lorsqu\rquote elles ne sont pas d\'e9livr\'e9es \'e0 temps de son influence homicide. Rodin, l\rquote \'9cil coll\'e9 \'e0 son trou, et le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, l\rquote oreille au guet, ne perdirent donc pas un mot de l\rquote entretien suivant, auquel ils assist\'e8rent invisibles.
+\par
+\par \endash \~Le voil\'e0\'85 mon brave fr\'e8re, monsieur, dit Agricol \'e0 M.\~Hardy en lui pr\'e9sentant Gabriel\~; le voil\'e0, le meilleur, le plus digne des pr\'eatres\'85 \'c9coutez-le, vous rena\'eetrez \'e0 l\rquote esp\'e9
+rance, au bonheur, et vous nous serez rendu. \'c9coutez-le, vous verrez comme il d\'e9masquera les fourbes qui vous abusent par de fausses apparences religieuses\~; oui, oui, il les d\'e9masquera, car il a \'e9t\'e9 aussi victime de ces mis\'e9rables, n
+\rquote est-ce pas, Gabriel\~?
+\par
+\par Le jeune missionnaire fit un mouvement de la main pour mod\'e9rer l\rquote exaltation du forgeron, et dit \'e0 M.\~Hardy, de sa voix douce et vibrante\~:
+\par
+\par \endash \~Si, dans les p\'e9nibles circonstances o\'f9 vous vous trouvez, monsieur, les conseils d\rquote un de vos fr\'e8res en J\'e9sus-Christ peuvent vous \'eatre utiles, disposez de moi\'85 D\rquote
+ailleurs, permettez-moi de vous le dire, je vous suis d\'e9j\'e0 bien respectueusement attach\'e9.
+\par
+\par \endash \~\'c0 moi, monsieur l\rquote abb\'e9\~? dit M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Je sais, monsieur, reprit Gabriel, vos bont\'e9s pour mon fr\'e8re adoptif\~; je sais votre admirable g\'e9n\'e9rosit\'e9 envers vos ouvriers\~; ils vous ch\'e9rissent, ils vous v\'e9n\'e8
+rent, monsieur, que la conscience de leur gratitude, que la conviction d\rquote avoir \'e9t\'e9 agr\'e9able \'e0 Dieu, dont l\rquote \'e9ternelle bont\'e9 se r\'e9jouit dans tout ce qui est bon, soient votre r\'e9
+compense pour le bien que vous avez fait, soient votre encouragement pour le bien que vous ferez encore\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous remercie, monsieur l\rquote abb\'e9, r\'e9pondit M.\~Hardy, touch\'e9 de ce langage, si diff\'e9rent de celui du p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; dans la tristesse o\'f9 je suis plong\'e9, il est doux au c\'9cur d\rquote entendre parler d
+\rquote une mani\'e8re si consolante, et, je l\rquote avoue, ajouta M.\~Hardy d\rquote un air pensif, l\rquote \'e9l\'e9vation, la gravit\'e9 de votre caract\'e8re donnent un grand poids \'e0 vos paroles.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 ce qu\rquote il y avait \'e0 craindre, dit tout bas le p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e0 Rodin, qui restait toujours \'e0 son trou, l\rquote \'9cil p\'e9n\'e9trant, l\rquote oreille au guet\~; ce Gabriel va tout faire pour arracher M.\~
+Hardy \'e0 son apathie et le rejeter dans la vie active.
+\par
+\par \endash \~Je ne crains pas cela, r\'e9pondit Rodin de sa voix br\'e8ve et tranchante. M.\~Hardy s\rquote oubliera peut-\'eatre un moment\~; mais, s\rquote il essaye de marcher, il verra bien qu\rquote il a les jambes cass\'e9es\'85
+\par
+\par \endash \~Que craint donc Votre R\'e9v\'e9rence\~?
+\par
+\par \endash \~La lenteur de notre r\'e9v\'e9rend p\'e8re de l\rquote archev\'each\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais qu\rquote esp\'e9rez-vous de\'85 Mais Rodin, dont l\rquote attention \'e9tait de nouveau excit\'e9e, interrompit d\rquote un signe le p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui resta muet. Un silence de quelques secondes avait succ\'e9d\'e9
+ au commencement de l\rquote entretien de Gabriel et de M.\~Hardy, celui-ci \'e9tant rest\'e9 un instant absorb\'e9 par les r\'e9flexions que faisait na\'eetre en lui le langage de Gabriel. Pendant ce moment de silence, Agricol avait machinalement jet\'e9
+ les yeux sur quelques-unes des lugubres sentences dont \'e9taient pour ainsi dire tapiss\'e9s les murs de la chambre de M.\~Hardy\~; tout \'e0 coup, prenant Gabriel par le bras, il s\rquote \'e9cria avec un geste expressif\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon fr\'e8re\'85 lis ces maximes\'85 tu comprendras tout\'85 Quel homme, mon Dieu, restant dans la solitude seul \'e0 seul avec d\rquote aussi d\'e9solantes pens\'e9es ne tomberait pas dans le plus affreux d\'e9sespoir\'85 n\rquote
+irait pas jusqu\rquote au suicide peut-\'eatre\~?\'85 Ah\~! c\rquote est horrible, c\rquote est inf\'e2me, ajouta l\rquote artisan avec indignation\~; mais c\rquote est un assassinat moral\~!\~!\~!
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates jeune, mon ami, reprit M.\~Hardy en secouant tristement la t\'eate, vous avez toujours \'e9t\'e9 heureux, vous n\rquote avez \'e9prouv\'e9 aucune d\'e9ception\'85 ces maximes peuvent vous para\'eetre trompeuses\~; mais, h\'e9las\~
+! pour moi\'85 et le plus grand nombre des hommes, elles ne sont que trop vraies\~; ici-bas, tout est n\'e9ant, mis\'e8re, douleur, car l\rquote homme est n\'e9 pour souffrir\~!\'85 N\rquote est-il pas vrai, monsieur l\rquote abb\'e9\~? ajouta-t-il en s
+\rquote adressant \'e0 Gabriel.
+\par
+\par Celui-ci avait aussi jet\'e9 les yeux sur diff\'e9rentes maximes que le forgeron venait de lui indiquer\~; le jeune pr\'eatre ne put s\rquote emp\'eacher de sourire avec amertume en songeant au calcul odieux qui avait dict\'e9 le choix de ces r\'e9
+flexions.
+\par
+\par Aussi r\'e9pondit-il \'e0 M.\~Hardy d\rquote une voix \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Non, non, monsieur, tout n\rquote est pas n\'e9ant, mensonge, mis\'e8res, d\'e9ceptions, vanit\'e9, ici-bas\'85 Non, l\rquote homme n\rquote est pas n\'e9 pour souffrir\~; non, Dieu, dont la supr\'eame essence est une bont\'e9
+ paternelle, ne se compla\'eet pas aux douleurs de ses cr\'e9atures, qu\rquote il a faites pour \'eatre aimantes et heureuses en ce monde\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! l\rquote entendez-vous, monsieur Hardy, l\rquote entendez-vous\~? s\rquote \'e9cria le forgeron\~; c\rquote est aussi un pr\'eatre, lui\'85 mais un vrai, un sublime pr\'eatre, et il ne parle pas comme les autres\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! pourtant, monsieur l\rquote abb\'e9, dit M.\~Hardy, ces maximes si tristes sont extraites d\rquote un livre que l\rquote on met presque \'e0 l\rquote \'e9gal d\rquote un livre divin.
+\par
+\par \endash \~De ce livre, monsieur, dit Gabriel, on peut abuser comme de toute \'9cuvre humaine\~! \'c9crit pour encha\'eener de pauvres moines dans le renoncement, dans l\rquote isolement, dans l\rquote ob\'e9issance aveugle d\rquote une vie oisive, st\'e9
+rile, ce livre, en pr\'eachant le d\'e9tachement de tout, le m\'e9pris de soi, la d\'e9fiance de ses fr\'e8res, un servilisme \'e9crasant, avait pour but de persuader ces malheureux moines que les tortures de cette vie qu\rquote
+on leur imposait, de cette vie en tout oppos\'e9e aux vues \'e9ternelles de Dieu sur l\rquote humanit\'e9\'85 seraient douces au Seigneur\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ce livre me para\'eet, ainsi expliqu\'e9, plus effrayant encore, dit M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Blasph\'e8me\~! impi\'e9t\'e9\~!\'85 poursuivit Gabriel, qui ne pouvait contenir son indignation\~; oser sanctifier l\rquote oisivet\'e9, l\rquote isolement, la d\'e9fiance de tous, lorsqu\rquote il n\rquote
+y a de divin au monde que le saint travail, que le saint amour de ses fr\'e8res, que la sainte communion avec eux\~! Sacril\'e8ge\~!\~!\~! oser dire qu\rquote un p\'e8re d\rquote une bont\'e9 immense, infinie, se r\'e9
+jouit dans les douleurs de ses enfants\'85 lui\~! lui\~! juste ciel\~! lui qui n\rquote a de souffrances que celles de ses enfants, lui qui les a magnifiquement dou\'e9s de tous les tr\'e9sors de la cr\'e9ation, lui enfin qui les a reli\'e9s \'e0
+ son immortalit\'e9 par l\rquote immortalit\'e9 de leur \'e2me\~!
+\par
+\par \endash \~Oh\~! vos paroles sont belles, sont consolantes, s\rquote \'e9cria M.\~Hardy, de plus en plus \'e9branl\'e9\~; mais, h\'e9las\~! pourquoi tant de malheureux sur la terre malgr\'e9 la bont\'e9 providentielle du Seigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oh\~! oui\'85 il y a dans ce monde de bien horribles mis\'e8res, reprit Gabriel avec attendrissement et tristesse. Oui, bien des pauvres, d\'e9sh\'e9rit\'e9s de toute joie, de toute esp\'e9rance, ont faim, ont froid, manquent de v\'ea
+tements et d\rquote abri, au milieu des richesses immenses que le Cr\'e9ateur a dispens\'e9es, non pour la f\'e9licit\'e9 de quelques hommes, mais pour la f\'e9licit\'e9 de tous\~; car il a voulu que le partage f\'fbt fait avec \'e9quit\'e9}{
+\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ La doctrine, non du }{\i partage, }{mais de }{
+\i la communaut\'e9, }{non de }{\i la division, }{mais de }{\i l\rquote association, }{est tout enti\'e8re en substance dans ce passage du }{\i Nouveau Testament\~: }{\'ab\~Tous ceux qui se convertissent \'e0
+ la foi mettent leurs biens, leurs travaux, leur vie en }{\i commun\~; }{ils n\rquote ont tous qu\rquote un c\'9cur, qu\rquote une \'e2me\~; ils ne forment tous ensemble qu\rquote un seul corps\~; nul ne poss\'e8de rien en particulier,
+mais toutes choses sont communes entre eux\~; C\rquote EST POURQUOI IL N\rquote Y A PAS DE PAUVRES PARMI EUX.\~\'bb }{\i (Actes des Ap\'f4tres, }{chap. IV, 32, 33.)
+\par Nous empruntons cette citation \'e0 un excellent article de M.\~F. VIDAL\~: }{\i De la justice distributive. (Revue ind\'e9pendante).}}}{ mais quelques-uns se sont empar\'e9s du commun h\'e9ritage par l\rquote astuce, par la force\'85 et c\rquote
+est de cela que Dieu s\rquote afflige. Oh\~! oui, s\rquote il souffre, c\rquote est de voir que, pour satisfaire au cruel \'e9go\'efsme de quelques-uns, des masses innombrables de cr\'e9atures sont vou\'e9es \'e0 un sort d\'e9
+plorable. Aussi les oppresseurs de tous les temps, de tous les pays, osant prendre Dieu pour complice, se sont unis pour proclamer en son nom cette \'e9pouvantable maxime\~: }{\i L\rquote homme est n\'e9 pour souffrir\'85
+ ses humiliations, ses souffrances, sont agr\'e9ables \'e0 Dieu\'85}{ Oui, ils ont proclam\'e9 cela\~; de sorte que plus le sort de la cr\'e9ature qu\rquote ils exploitaient \'e9tait rude, humiliant, douloureux, plus la cr\'e9
+ature versait de sueurs, de larmes, de sang, plus, selon ces homicides, le Seigneur \'e9tait satisfait et glorifi\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! je vous comprends\'85 je revis\'85 je me souviens, s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup M.\~Hardy comme s\rquote il sortait d\rquote un songe, comme si la lumi\'e8re e\'fbt tout \'e0 coup brill\'e9 \'e0 sa pens\'e9e obscurcie. Oh\~! oui\'85
+ voil\'e0 ce que j\rquote ai toujours cru\'85 ce que je croyais\'85 avant que d\rquote affreux chagrins eussent affaibli mon intelligence.
+\par
+\par \endash \~Oui, vous avez cru cela, noble et grand c\'9cur\~! s\rquote \'e9cria Gabriel, et alors vous ne pensiez pas que tout \'e9tait mis\'e8re ici-bas, puisque, gr\'e2ce \'e0 vous, vos ouvriers vivaient heureux\~; tout n\rquote \'e9tait donc pas d\'e9
+ception, vanit\'e9, puisque chaque jour votre c\'9cur jouissait de la reconnaissance de vos fr\'e8res, tout n\rquote \'e9tait donc pas larmes, d\'e9solation, puisque vous voyiez sans cesse autour de vous des visages souriants\'85 La cr\'e9ature n\rquote
+\'e9tait donc pas inexorablement vou\'e9e au malheur, puisque vous la combliez de f\'e9licit\'e9\'85 Ah\~! croyez-moi, lorsque l\rquote on entre plein de c\'9cur, d\rquote amour et de foi dans les v\'e9ritables vues de Dieu\'85 du Dieu sauveur qui a dit\~
+: }{\i Aimez-vous les uns les autres, }{on voit, on sent, on sait que la fin de l\rquote humanit\'e9 est le bonheur de tous, et que l\rquote homme est n\'e9 pour \'eatre heureux\'85 Ah\~! mon fr\'e8re, ajouta Gabriel, \'e9mu jusqu\rquote
+aux larmes en montrant les maximes dont la chambre \'e9tait entour\'e9e, ce livre terrible vous a fait bien du mal\'85 ce livre qu\rquote ils ont eu l\rquote audace d\rquote appeler }{\i l\rquote Imitation de J\'e9sus-Christ\'85 }{
+ajouta Gabriel avec indignation, ce livre\~!\~!\~!, l\rquote imitation de la parole du Christ\~!\~! ce livre d\'e9solant, qui ne contient que des pens\'e9es de vengeance, de m\'e9pris, de mort, de d\'e9sespoir, lorsque le Christ n\rquote
+a eu que des paroles de paix, de pardon, d\rquote esp\'e9rance et d\rquote amour\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je vous crois\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy dans un doux ravissement, je vous crois, j\rquote ai besoin de vous croire.
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon fr\'e8re\~! reprit Gabriel de plus en plus \'e9mu, mon fr\'e8re\~!\'85 croyez \'e0 un Dieu toujours bon, toujours mis\'e9ricordieux, toujours aimant\~; croyez \'e0 un Dieu qui b\'e9nit le travail, \'e0
+ un Dieu qui souffrirait cruellement pour ses enfants, si, au lieu d\rquote employer pour le bien tous les dons qu\rquote il vous a prodigu\'e9s, vous vous isoliez \'e0 jamais dans un d\'e9sespoir \'e9nervant et st\'e9rile\~!\'85
+ Non, non, Dieu ne le veut pas\~!\'85 Debout, mon fr\'e8re\'85 ajouta Gabriel en prenant cordialement la main de M.\~Hardy, qui se leva comme s\rquote il e\'fbt ob\'e9i \'e0 un g\'e9n\'e9reux magn\'e9tisme, debout\'85 mon fr\'e8re\~
+! tout un monde de travailleurs vous b\'e9nit et vous appelle\~; quittez cette tombe\'85 venez\'85 venez au grand air\'85 au grand soleil, au milieu de c\'9curs chaleureux, sympathiques\~; quittez cet air \'e9touffant pour l\rquote
+air salubre et vivifiant de la libert\'e9\~; quittez cette morne retraite pour l\rquote asile anim\'e9 par les chants des travailleurs\~; venez, venez retrouver ce peuple d\rquote artisans laborieux dont vous \'eates la providence\~; soulev\'e9
+ par leurs bras robustes, press\'e9 sur leurs c\'9curs g\'e9n\'e9reux, entour\'e9 de femmes, d\rquote enfants, de vieillards pleurant de joie \'e0 votre retour, vous serez r\'e9g\'e9n\'e9r\'e9\~; vous sentirez que la volont\'e9
+, que la puissance de Dieu est en vous\'85 puisque vous pouvez tant pour le bonheur de vos fr\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Gabriel\'85 tu dis vrai\'85 c\rquote est \'e0 toi\'85 c\rquote est \'e0 Dieu\'85 que notre pauvre petit peuple de travailleurs devra le retour de son bienfaiteur, s\rquote \'e9
+cria Agricol en se jetant dans les bras de Gabriel et le serrant avec attendrissement contre son c\'9cur. Ah\~! je ne crains plus rien maintenant\'85 M.\~Hardy nous sera rendu\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, vous avez raison, ce sera \'e0 lui\'85 \'e0 cet admirable pr\'eatre selon le Christ, que je devrai ma r\'e9surrection\'85 car ici j\rquote \'e9tais enseveli vivant dans un s\'e9pulcre, dit M.\~Hardy, qui s\rquote \'e9tait lev\'e9
+, droit, ferme, les joues l\'e9g\'e8rement color\'e9es, l\rquote \'9cil brillant, lui jusqu\rquote alors si p\'e2le, si abattu, si courb\'e9\~!
+\par
+\par \endash \~Enfin\'85 vous \'eates \'e0 nous, s\rquote \'e9cria le forgeron\~; je n\rquote en doute plus \'e0 cette heure.
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote esp\'e8re, mon ami, dit M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Vous acceptez les offres de Mlle de Cardoville\~?
+\par
+\par \endash \~Tant\'f4t je lui \'e9crirai \'e0 ce sujet\'85 mais avant\'85 ajouta-t-il d\rquote un air grave et s\'e9rieux, je d\'e9sire m\rquote entretenir seul avec mon fr\'e8re, et il offrit avec effusion sa main \'e0
+ Gabriel. Il me permettra de lui donner ce nom de fr\'e8re\'85 lui, le g\'e9n\'e9reux ap\'f4tre de la fraternit\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 je suis tranquille\'85 d\'e8s que je vous laisse avec lui, dit Agricol\~; moi, pendant ce temps-l\'e0, je cours chez Mlle de Cardoville lui annoncer cette bonne nouvelle\'85 Mais j\rquote y pense, si vous sortez aujourd\rquote
+hui de cette maison, monsieur Hardy, o\'f9 irez-vous\~?\'85 Voulez-vous que je m\rquote occupe\~?
+\par
+\par \endash \~Nous parlerons de tout cela avec votre digne et excellent fr\'e8re, r\'e9pondit M.\~Hardy\~; allez, je vous en prie, remercier Mlle de Cardoville, et lui dire que ce soir j\rquote aurai l\rquote honneur de lui r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur, il faut que je tienne mon c\'9cur et ma t\'eate \'e0 quatre pour ne pas devenir fou de joie\~! dit le bon Agricol en portant alternativement ses mains \'e0 sa t\'eate et \'e0 son c\'9cur dans son ivresse de bonheur\~
+; puis, revenant aupr\'e8s de Gabriel, il le serra encore une fois contre son c\'9cur, et il lui dit \'e0 l\rquote oreille\~:
+\par
+\par \endash \~Dans une heure\'85 je reviens\'85 mais pas seul\'85 une lev\'e9e en masse\'85 tu verras\'85 ne dis rien \'e0 M.\~Hardy\~; j\rquote ai mon id\'e9e. Et le forgeron sortit dans une ivresse indicible. Gabriel et M.\~Hardy rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Rodin et le p\'e8re d\rquote Aigrigny avaient, on le sait, invisiblement assist\'e9 \'e0 cette sc\'e8ne.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! que pense Votre R\'e9v\'e9rence\~? dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e0 Rodin avec stupeur.
+\par
+\par \endash \~Je pense que l\rquote on a trop tard\'e9 \'e0 revenir de l\rquote archev\'each\'e9, et que ce missionnaire h\'e9r\'e9tique va tout perdre, dit Rodin en se rongeant les ongles jusqu\rquote au sang.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800306}{\*\bkmkstart _Toc97808042}XXXV. La confession.
+{\*\bkmkend _Toc92800306}{\*\bkmkend _Toc97808042}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Lorsque Agricol eut quitt\'e9 la chambre, M.\~Hardy, s\rquote approchant de Gabriel, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur l\rquote abb\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 dites votre fr\'e8re\~; vous m\rquote avez donn\'e9 ce nom\'85 et j\rquote y tiens, reprit affectueusement le jeune missionnaire en tendant sa main \'e0 M.\~Hardy.
+\par
+\par Celui-ci la serra cordialement et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon fr\'e8re, vos paroles m\rquote ont ranim\'e9, m\rquote ont rappel\'e9 \'e0 des devoirs que, dans mon chagrin, j\rquote avais m\'e9connus\~; maintenant, puisse la force ne pas me manquer dans la nouvelle \'e9preuve que je vais tenter
+\'85 car, h\'e9las\~! vous ne savez pas tout.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~!\'85 reprit Gabriel avec int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai de p\'e9nibles aveux \'e0 vous faire, reprit M.\~Hardy apr\'e8s un moment de silence et de r\'e9flexion. Voulez-vous entendre ma confession\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous en prie\'85 dites votre confidence\'85 mon fr\'e8re, r\'e9pondit Gabriel.
+\par
+\par \endash \~Ne pouvez-vous donc pas m\rquote entendre comme confesseur\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Autant que je le peux, reprit Gabriel, j\rquote \'e9vite la confession\'85 officielle, si cela peut se dire\~; elle a, selon moi, de tristes inconv\'e9nients\~; mais je suis heureux, quand j\rquote inspire cette confiance gr\'e2ce \'e0
+ laquelle un ami vient ouvrir son c\'9cur \'e0 son ami\'85 et lui dire\~: \'ab\~Je souffre, consolez-moi\'85 je doute\'85 conseillez-moi\'85 je suis heureux\'85 partagez ma joie\'85\~\'bb Oh\~! voyez-vous, pour moi cette confession est la plus sainte\~; c
+\rquote est ainsi que le Christ la voulait en disant\~: \'ab\~Confessez-vous les uns aux autres\'85\~\'bb Bien malheureux celui qui, dans sa vie, n\rquote a pas trouv\'e9 un c\'9cur fid\'e8le et s\'fbr pour se confesser ainsi\'85 n\rquote
+est-ce pas, mon fr\'e8re\~! Pourtant, comme je suis soumis aux lois de l\rquote \'c9glise en vertu de v\'9cux volontairement prononc\'e9s, dit le jeune pr\'eatre, sans pouvoir retenir un soupir, j\rquote ob\'e9is aux lois de l\rquote \'c9glise\'85
+ et, si vous le d\'e9sirez\'85 mon fr\'e8re, ce sera le confesseur qui vous entendra.
+\par
+\par \endash \~Vous ob\'e9issez m\'eame aux lois\'85 que vous n\rquote approuvez pas\~? dit M.\~Hardy \'e9tonn\'e9 de cette soumission.
+\par
+\par \endash \~Mon fr\'e8re, quoi que l\rquote exp\'e9rience nous apprenne, quoi qu\rquote elle nous d\'e9voile\'85 reprit tristement Gabriel, un v\'9cu form\'e9 librement\'85 sciemment\'85 est pour le pr\'eatre un engagement sacr\'e9\'85 est, pour l\rquote
+homme d\rquote honneur, une parole jur\'e9e\'85 Tant que je resterai dans l\rquote \'c9glise\'85 j\rquote ob\'e9irai \'e0 sa discipline, si pesante que soit quelquefois pour nous cette discipline.
+\par
+\par \endash \~Pour vous, mon fr\'e8re\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, pour nous, pr\'eatres de campagne ou desservants des villes\~; pour nous tous, humbles prol\'e9taires du clerg\'e9, simples ouvriers de la vigne du Seigneur. Oui, l\rquote aristocratie qui s\rquote est peu \'e0 peu introduite dans l\rquote
+\'c9glise est souvent envers nous d\rquote une rigueur un peu f\'e9odale\~; mais telle est la divine essence du christianisme, qu\rquote il r\'e9siste aux abus qui tendent \'e0 le d\'e9naturer, et c\rquote est encore dans les rangs obscurs du bas clerg
+\'e9 que je puis servir mieux que partout ailleurs la sainte cause des d\'e9sh\'e9rit\'e9s, et pr\'eacher leur \'e9mancipation avec une certaine ind\'e9pendance\'85 C\rquote est pour cela, mon fr\'e8re, que je reste dans l\rquote \'c9
+glise, et, y restant, je me soumets \'e0 sa discipline. Je vous dis cela, mon fr\'e8re, ajouta Gabriel, avec expansion, parce que, vous et moi, nous pr\'eachons la m\'eame cause\~: les artisans que vous avez convi\'e9s \'e0
+ partager avec vous le fruit de vos travaux ne sont plus d\'e9sh\'e9rit\'e9s\'85 ainsi donc, plus efficacement que moi, par le bien que vous faites vous servez le Christ\'85
+\par
+\par \endash \~Et je continuerai de le servir, pourvu, je vous le r\'e9p\'e8te, que j\rquote en aie la force.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cette force vous manquerait-elle\~!
+\par
+\par \endash \~Si vous saviez combien je suis malheureux\~!\'85 si vous saviez tous les coups qui m\rquote ont frapp\'e9\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Sans doute, la ruine et l\rquote incendie qui a d\'e9truit votre fabrique sont d\'e9plorables\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon fr\'e8re, dit M.\~Hardy en interrompant Gabriel, qu\rquote est-ce que cela, grand Dieu\~!\'85 Mon courage ne faillirait pas en pr\'e9sence d\rquote un sinistre que l\rquote argent seul r\'e9pare. Mais, h\'e9las\~
+! il est des pertes que rien ne r\'e9pare\'85 il est des ruines dans le c\'9cur que rien ne rel\'e8ve\'85 Non, et pourtant, tout \'e0 l\rquote heure, c\'e9dant \'e0 l\rquote entra\'eenement de votre g\'e9n\'e9reuse parole, l\rquote avenir, si sombre jusqu
+\rquote alors pour moi, s\rquote \'e9tait \'e9clairci\~; vous m\rquote aviez encourag\'e9, ranim\'e9, en me rappelant la mission que j\rquote avais encore \'e0 remplir en ce monde\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon fr\'e8re\~!
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! de nouvelles craintes viennent m\rquote assaillir\'85 quand je songe \'e0 rentrer dans cette vie agit\'e9e, dans ce monde o\'f9 j\rquote ai tant souffert\'85
+\par
+\par \endash \~Mais ces craintes, qui les fait na\'eetre\~? dit Gabriel avec un int\'e9r\'eat croissant.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez-moi, mon fr\'e8re, reprit M.\~Hardy. J\rquote avais concentr\'e9 tout ce qui me restait de tendresse, de d\'e9vouement dans le c\'9cur, sur deux \'eatres\'85 sur un ami que je croyais sinc\'e8re, et sur une affection plus tendre\~: l
+\rquote ami m\rquote a tromp\'e9 d\rquote une mani\'e8re atroce\'85 la femme\'85 apr\'e8s m\rquote avoir sacrifi\'e9 ses devoirs, a eu le courage, et je ne puis que l\rquote en honorer davantage, a eu le courage de sacrifier notre amour au repos de sa m
+\'e8re, et elle a quitt\'e9 pour jamais la France\'85 H\'e9las\~! je crains que ces chagrins ne soient incurables et qu\rquote ils ne viennent m\rquote \'e9craser au milieu de la nouvelle voie que vous m\rquote engagez \'e0 parcourir. J\rquote
+avoue ma faiblesse\'85 elle est grande\'85 et elle m\rquote effraye d\rquote autant plus que je n\rquote ai pas le droit de rester oisif, isol\'e9, tant que je puis encore quelque chose pour l\rquote humanit\'e9\~; vous m\rquote avez \'e9clair\'e9
+ sur ce devoir, mon fr\'e8re\'85 seulement toute ma crainte, malgr\'e9 ma bonne r\'e9solution\'85 est, je vous le r\'e9p\'e8te, de sentir les forces m\rquote abandonner lorsque je vais me retrouver dans ce monde \'e0 tout jamais, pour moi froid et d\'e9
+sert.
+\par
+\par \endash \~Mais ces braves artisans qui vous attendent, qui vous b\'e9nissent, ne le peupleront-ils pas, ce monde\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 mon fr\'e8re, dit M.\~Hardy avec amertume\~; mais autrefois\'85 \'e0 ce doux sentiment de faire le bien se joignaient pour moi deux affections qui se partageaient ma vie\'85 elles ne sont plus, et laissent dans mon c\'9c
+ur un vide immense. J\rquote avais compt\'e9 sur la religion\'85 pour le remplir\~; mais h\'e9las\~!\'85 pour remplacer ce qui me cause de si amers regrets, on m\rquote a donn\'e9 pour p\'e2ture \'e0 mon \'e2me d\'e9sol\'e9e que mon seul d\'e9sespoir\'85
+ en me disant que plus je le creuserais, plus je trouverais de tortures\'85 plus je serais m\'e9ritant aux yeux du Seigneur\'85
+\par
+\par \endash \~Et l\rquote on vous a tromp\'e9, mon fr\'e8re, je vous l\rquote assure\~; c\rquote est le bonheur, et non la douleur, qui est, aux yeux de Dieu, la fin de l\rquote humanit\'e9\~; il veut l\rquote homme heureux, parce qu\rquote
+il le veut juste et bon.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! si j\rquote avais entendu plus t\'f4t ces paroles d\rquote esp\'e9rance\~! reprit M.\~Hardy, mes blessures se seraient gu\'e9ries, au lieu de devenir incurables\~; j\rquote aurais recommenc\'e9 plus t\'f4t l\rquote \'9c
+uvre de bien que vous m\rquote engagez \'e0 poursuivre, j\rquote y aurais trouv\'e9 la consolation, l\rquote oubli de mes maux peut-\'eatre\~; tandis qu\rquote \'e0 pr\'e9sent\'85 oh\~! tenez\'85 cela est horrible \'e0 avouer\'85 on m\rquote
+a rendu la douleur si famili\'e8re, qu\rquote il me semble qu\rquote elle doit \'e0 jamais paralyser ma vie.
+\par
+\par Puis, ayant honte de cette rechute d\rquote abattement, M.\~Hardy ajouta d\rquote une voix navrante, en cachant son visage dans ses mains\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! pardon\'85 pardon de ma faiblesse\'85 Mais si vous saviez ce que c\rquote est qu\rquote une pauvre cr\'e9ature qui ne vivait que par le c\'9cur, et \'e0 qui tout a manqu\'e9 \'e0 la fois\~! Que voulez-vous\~?\'85 elle cherche de tout c\'f4
+t\'e9 \'e0 se rattacher \'e0 quelque chose, et ses h\'e9sitations, ses craintes, ses impuissances m\'eames\'85 sont, croyez-moi, plus dignes de compassion que de d\'e9dain.
+\par
+\par Il y avait quelque chose de si d\'e9chirant dans l\rquote humilit\'e9 de cet aveu, que Gabriel en fut touch\'e9 jusqu\rquote aux larmes. \'c0 ces acc\'e8s d\rquote accablement presque maladifs, le jeune missionnaire reconnaissait av
+ec effroi les terribles effets des man\'9cuvres des r\'e9v\'e9rends p\'e8res, si habiles \'e0 envenimer, \'e0 rendre mortelles les blessures des \'e2mes tendres et d\'e9licates (qu\rquote ils veulent isoler et capter), en distillant longtemps, goutte \'e0
+ goutte, l\rquote \'e2cre poison des maximes les plus d\'e9solantes.
+\par
+\par Sachant encore que l\rquote ab\'eeme du d\'e9sespoir exerce une sorte d\rquote attraction vertigineuse, ces pr\'eatres creusent cet ab\'eeme autour de leur victime, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote \'e9perdue\'85 fascin\'e9e\'85
+ elle plonge incessamment son regard fixe et ardent au fond de ce pr\'e9cipice qui doit l\rquote engloutir\'85 sinistre naufrage dont leur cupidit\'e9 recueille les \'e9paves\'85 En vain l\rquote azur de l\rquote \'e9ther, les rayons d\rquote
+or du soleil brillent au firmament\~; en vain l\rquote infortun\'e9 sent qu\rquote il serait sauv\'e9 en levant les yeux vers le ciel\'85 en vain il y jette m\'eame quelquefois un coup d\rquote \'9cil furtif\~; bient\'f4t, c\'e9dant \'e0
+ la toute-puissance du charme infernal jet\'e9 sur lui par ces pr\'eatres malfaisants, il replonge ses regards au fond du gouffre b\'e9ant qui l\rquote attire\'85
+\par
+\par Il en \'e9tait ainsi de M.\~Hardy. Gabriel comprit tout le danger de la position de ce malheureux, et, r\'e9unissant toutes ses forces pour l\rquote arracher \'e0 cet accablement, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Que parlez-vous, mon fr\'e8re, de piti\'e9, de d\'e9dain\~? Qu\rquote y a-t-il donc de plus sacr\'e9, de plus saint au monde, aux yeux de Dieu et des hommes, qu\rquote une \'e2me qui cherche la foi pour s\rquote y fixer apr\'e8
+s la tourmente des passions\~? Rassurez-vous, mon fr\'e8re, vos blessures ne sont pas incurables\'85 une fois hors de cette maison\'85 croyez-moi, elles gu\'e9riront rapidement.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! comment l\rquote esp\'e9rer\~?
+\par
+\par \endash \~Croyez-moi, mon fr\'e8re\'85 elles gu\'e9riront du moment o\'f9 vos chagrins pass\'e9s, loin d\rquote \'e9veiller en vous des pens\'e9es de d\'e9sespoir\'85 \'e9veilleront des pens\'e9es consolantes, presque douces.
+\par
+\par \endash \~De pareilles pens\'e9es\'85 consolantes, presque douces\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy, ne pouvant croire ce qu\rquote il entendait.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Gabriel en souriant avec une bont\'e9 ang\'e9lique\~; car il est, voyez-vous, de grandes douceurs, de grandes consolations dans la piti\'e9\'85 dans le pardon. Dites\'85 dites, mon fr\'e8re, la vue de ceux qui l\rquote avaien
+t trahi a-t-elle jamais inspir\'e9 au Christ des pens\'e9es de haine, de d\'e9sespoir, de vengeance\~?\'85 Non, non\'85 il a trouv\'e9 dans son c\'9cur des paroles remplies de mansu\'e9tude et de pardon\'85
+ il a souri dans ses larmes avec une indulgence ineffable, puis il a pri\'e9 pour ses ennemis. Eh bien, au lieu de souffrir avec tant d\rquote amertume de la trahison d\rquote un ami\'85 plaignez-le, mon fr\'e8re\'85 priez tendrement pour lui\'85
+ car, de vous deux\'85 le plus malheureux\'85 n\rquote est pas vous\'85 Dites\~? dans votre g\'e9n\'e9reuse amiti\'e9\'85 quel tr\'e9sor n\rquote a pas perdu cet infid\'e8le ami\~?\'85 qui vous dit qu\rquote il ne se repent pas, qu\rquote
+il ne souffre pas\~? H\'e9las\~! il est vrai, si vous pensez toujours au mal que vous a fait cette trahison, votre c\'9cur se brisera dans une d\'e9solation incurable\'85 pensez, au contraire, au charme du pardon, \'e0 la douceur de la pri\'e8
+re, et votre c\'9cur s\rquote all\'e9gera, et votre \'e2me sera heureuse, car elle sera selon Dieu.
+\par
+\par Ouvrir soudain \'e0 cette nature si g\'e9n\'e9reuse, si d\'e9licate, si aimante, les voies adorables et infinies du pardon et de la pri\'e8re, c\rquote \'e9tait r\'e9pondre \'e0 ses instincts, c\rquote \'e9tait sauver ce malheureux\~; tandis que l\rquote
+encha\'eener \'e0 un sombre et st\'e9rile d\'e9sespoir, c\rquote \'e9tait le tuer, ainsi que l\rquote avaient esp\'e9r\'e9 les r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par M.\~Hardy resta un moment comme \'e9bloui \'e0 la vue du radieux horizon que pour la seconde fois, la parole \'e9vang\'e9lique de Gabriel \'e9voquait tout \'e0 coup \'e0 ses yeux.
+\par
+\par Alors, le c\'9cur palpitant d\rquote \'e9motions si contraires, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon fr\'e8re\~! de quelle sainte puissance sont donc vos paroles\~! Comment pouvez-vous changer ainsi presque subitement l\rquote amertume en douceur\~? Il me semble d\'e9j\'e0 que le calme rena\'eet dans mon \'e2
+me en songeant, ainsi que vous le dites, au pardon, \'e0 la pri\'e8re\'85 \'e0 la pri\'e8re remplie de mansu\'e9tude\'85 et d\rquote esp\'e9rance.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! vous verrez, reprit Gabriel avec entra\'eenement, quelles douces joies vous attendent\~! Prier pour ce qu\rquote on aime\'85 prier pour ce qu\rquote on a aim\'e9\~; mettre Dieu, par nos pri\'e8res, en communion avec ce que nous ch\'e9
+rissons\'85 Et cette femme dont l\rquote amour vous \'e9tait si pr\'e9cieux\'85 pourquoi vous rendre ainsi son souvenir douloureux\~? pourquoi le fuir\~? Ah\~! mon fr\'e8re, au contraire, songez-y, mais pour l\rquote \'e9
+purer, pour le sanctifier par la pri\'e8re\'85 Faites succ\'e9der \'e0 un amour terrestre un amour divin\'85 un amour chr\'e9tien, l\rquote amour c\'e9leste d\rquote un fr\'e8re pour sa s\'9cur en J\'e9sus-Christ\'85 Et puis, si cette femme a \'e9t\'e9
+ coupable aux yeux de Dieu, quelle douceur de prier pour elle\~!\'85 quelle joie ineffable de pouvoir chaque jour parler \'e0 Dieu, \'e0 Dieu qui, toujours cl\'e9ment et bon, touch\'e9 de vos pri\'e8res, lui pardonnera\~; car il lit au fond des c\'9curs
+\'85 et il sait que souvent, h\'e9las\~! bien des chutes sont fatales\'85 Le Christ n\rquote a-t-il pas interc\'e9d\'e9 aupr\'e8s de son p\'e8re, pour la Madeleine p\'e9cheresse et pour la femme adult\'e8re\~? Pauvres cr\'e9atures, il ne les a pas repouss
+\'e9es, il ne les a pas maudites, il a pri\'e9 pour elles\'85 }{\i parce qu\rquote elles avaient beaucoup aim\'e9\'85, }{a dit le Sauveur des hommes.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je vous comprends enfin\~! s\rquote \'e9cria M.\~Hardy\~; la pri\'e8re\'85 c\rquote est encore aimer\'85 la pri\'e8re, c\rquote est pardonner au lieu de maudire\'85 c\rquote est esp\'e9rer au lieu de d\'e9sesp\'e9rer\~; la pri\'e8re\'85
+ enfin, ce sont des larmes qui retombent sur le c\'9cur comme une ros\'e9e bienfaisante\'85 au lieu de ces pleurs qui le br\'fblent\'85 Oui\~! je vous comprends, vous\'85 car vous ne me dites pas\~:
+\par
+\par Souffrir\'85 c\rquote est prier\'85 Non, non, je le sens\'85 vous dites vrai en disant\~: Esp\'e9rer, pardonner, c\rquote est prier\'85 oui, et gr\'e2ce \'e0 vous maintenant\'85 je rentrerai dans la vie sans crainte\'85
+\par
+\par Puis, les yeux humides de larmes, M.\~Hardy tendit les bras \'e0 Gabriel, en s\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon fr\'e8re\'85 pour la seconde fois, vous me sauvez\~! Et ces deux bonnes et vaillantes cr\'e9atures se jet\'e8rent dans les bras l\rquote une de l\rquote autre.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Rodin et le p\'e8re d\rquote Aigrigny avaient, on le sait, assist\'e9, invisibles, \'e0 cette sc\'e8ne\~; Rodin, \'e9coutant avec une attention d\'e9vorante, n\rquote avait pas perdu une parole de cet entretien. Au moment o\'f9 Gabriel et M.\~Hardy se jet
+\'e8rent dans les bras l\rquote un de l\rquote autre, Rodin retira soudain son \'9cil de reptile du trou par lequel il regardait. La physionomie du j\'e9suite avait une expression de joie et de triomphe diabolique. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, que le d
+\'e9nouement de cette sc\'e8ne avait, au contraire, abattu, constern\'e9, ne comprenant rien \'e0 l\rquote air glorieux de son compagnon, le contemplait avec un \'e9tonnement indicible.
+\par
+\par \endash \~}{\i J\rquote ai le joint\~!}{ lui dit brusquement Rodin de sa voix br\'e8ve et tranchante.
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire\~? reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash \~Y a-t-il ici une voiture de voyage, reprit Rodin, sans r\'e9pondre \'e0 la question du r\'e9v\'e9rend p\'e8re.
+\par
+\par Celui-ci, abasourdi par cette demande, ouvrit des yeux effar\'e9s et r\'e9p\'e9ta machinalement\~:
+\par
+\par \endash \~Une voiture de voyage\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui, dit Rodin avec impatience, est-ce que je parle h\'e9breu\~? Y a-t-il ici une voiture de voyage\~? Est-ce clair\~?
+\par
+\par \endash \~Sans doute\'85 j\rquote ai ici la mienne, dit le r\'e9v\'e9rend p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Alors, envoyez chercher des chevaux de poste \'e0 l\rquote instant m\'eame.
+\par
+\par \endash \~Et pourquoi faire\~?
+\par
+\par \endash \~Pour emmener M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Emmener M.\~Hardy\~! reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, croyant que Rodin d\'e9lirait.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit celui-ci, vous l\rquote emm\'e8nerez ce soir \'e0 Saint-Herem.
+\par
+\par \endash \~Dans cette triste et profonde solitude\'85 lui\'85 M.\~Hardy\~! Et le p\'e8re d\rquote Aigrigny croyait r\'eaver.
+\par
+\par \endash \~Lui, M.\~Hardy, r\'e9pondit Rodin affirmativement en haussant les \'e9paules.
+\par
+\par \endash \~Emmener M.\~Hardy\'85 maintenant\'85 lorsque ce Gabriel vient de\'85
+\par
+\par \endash \~Avant une demi-heure, M.\~Hardy me suppliera \'e0 genoux de l\rquote emmener hors de Paris, au bout du monde, dans un d\'e9sert, si je puis.
+\par
+\par \endash \~Et Gabriel\~?
+\par
+\par \endash \~Et la lettre qu\rquote on vient de m\rquote apporter de l\rquote archev\'each\'e9, il n\rquote y a qu\rquote un instant\~?
+\par
+\par \endash \~Mais vous disiez tout \'e0 l\rquote heure qu\rquote il \'e9tait trop tard.
+\par
+\par \endash \~Tout \'e0 l\rquote heure je n\rquote avais pas le }{\i joint\'85 }{Maintenant je l\rquote ai, r\'e9pondit Rodin de sa voix br\'e8ve.
+\par
+\par Ce disant, les deux r\'e9v\'e9rends p\'e8res quitt\'e8rent pr\'e9cipitamment le myst\'e9rieux r\'e9duit.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800307}{\*\bkmkstart _Toc97808043}XXXVI. La visite.
+{\*\bkmkend _Toc92800307}{\*\bkmkend _Toc97808043}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Il est inutile de faire remarquer que, par une r\'e9serve remplie de dignit\'e9, Gabriel s\rquote \'e9tait content
+\'e9 de recourir aux moyens les plus g\'e9n\'e9reux pour arracher M.\~Hardy \'e0 l\rquote influence meurtri\'e8re des r\'e9v\'e9rends p\'e8res\~; il r\'e9pugnait \'e0 la grande et belle \'e2me du jeune missionnaire de descendre jusqu\rquote \'e0 la r\'e9v
+\'e9lation des odieuses machinations de ces pr\'eatres. Il n\rquote aurait eu recours \'e0 ce moyen extr\'eame que si sa parole p\'e9n\'e9trante et sympathique e\'fbt \'e9chou\'e9 contre l\rquote aveuglement de M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Travail, pri\'e8re et pardon\~! disait avec ravissement M.\~Hardy, apr\'e8s avoir serr\'e9 Gabriel entre ses bras. Avec ces trois mots, vous m\rquote avez rendu \'e0 la vie, \'e0 l\rquote esp\'e9rance\'85
+\par
+\par Il venait de prononcer ces paroles, lorsque la porte s\rquote ouvrit\~; un domestique entra et remit silencieusement au jeune pr\'eatre une large enveloppe, puis sortit. Assez \'e9tonn\'e9, Gabriel prit l\rquote enveloppe et la regarda d\rquote
+abord machinalement\~; puis, apercevant \'e0 l\rquote un des angles un timbre particulier, il la d\'e9cacheta pr\'e9cipitamment, en tira et lut un papier pli\'e9 en forme de d\'e9p\'eache minist\'e9rielle, \'e0 laquelle pendait un sceau de cire rouge.
+
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon Dieu\~!\'85 s\rquote \'e9cria involontairement Gabriel d\rquote une voix douloureusement \'e9mue. Puis, s\rquote adressant \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon\'85 monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote y a-t-il\~? apprenez-vous quelque f\'e2cheuse nouvelle\~?\'85 dit M.\~Hardy avec int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 bien triste\'85 reprit Gabriel avec accablement. Puis il ajouta en se parlant \'e0 lui m\'eame\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi\'85 c\rquote \'e9tait pour cela qu\rquote on m\rquote avait mand\'e9 \'e0 Paris\~; l\rquote on n\rquote a pas m\'eame daign\'e9 m\rquote entendre, l\rquote on me frappe sans me permettre de me justifier\'85
+\par
+\par Apr\'e8s un nouveau silence, il dit avec un soupir de r\'e9signation profonde\~:
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote importe\'85 je dois ob\'e9ir\'85 j\rquote ob\'e9irai\'85 mes v\'9cux m\rquote y obligent.
+\par
+\par M.\~Hardy, regardant le jeune pr\'eatre avec autant de surprise que d\rquote inqui\'e9tude, lui dit affectueusement\~:
+\par
+\par \endash \~Quoique mon amiti\'e9, ma reconnaissance, vous soient bien r\'e9cemment acquises\'85 ne puis-je vous \'eatre bon \'e0 quelque chose\~! Je vous dois tant\'85 que je serais heureux de pouvoir m\rquote acquitter un peu\'85
+\par
+\par \endash \~Vous aurez fait beaucoup pour moi, mon fr\'e8re, en me laissant un bon souvenir de ce jour\'85 vous me rendrez plus facile la r\'e9signation \'e0 un chagrin cruel.
+\par
+\par \endash \~Vous avez un chagrin\~!\'85 dit vivement M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Ou plut\'f4t, non\'85 une surprise p\'e9nible, dit Gabriel.
+\par
+\par Et, d\'e9tournant la t\'eate, il essuya une larme qui coulait sur sa joue, et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Mais, en m\rquote adressant au Dieu bon, au Dieu juste, les consolations ne me manqueront pas\'85 elles commencent d\'e9j\'e0, puisque je vous laisse dans une bonne et g\'e9n\'e9reuse voie\'85 Adieu donc, mon fr\'e8re\'85 \'e0 bient\'f4t\'85
+
+\par
+\par \endash \~Vous me quittez\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Il le faut. Je d\'e9sire d\rquote abord savoir comment cette lettre m\rquote est parvenue ici\'85 puis je dois ob\'e9ir \'e0 l\rquote instant \'e0 un ordre que je re\'e7ois\'85 Mon bon Agricol va venir prendre vos ordres\~; il me dira votre r
+\'e9solution, la demeure o\'f9 je pourrai vous rencontrer\'85 et, quand vous le voudrez, nous nous reverrons.
+\par
+\par Par discr\'e9tion, M.\~Hardy n\rquote osa pas insister pour conna\'eetre la cause du chagrin subit de Gabriel, et lui r\'e9pondit\~:
+\par
+\par \endash \~Vous me demandez quand nous nous reverrons\~! mais demain, car je quitte aujourd\rquote hui cette maison.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain donc, mon cher fr\'e8re, dit Gabriel en serrant la main de M.\~Hardy.
+\par
+\par Celui-ci, par un mouvement involontaire, peut-\'eatre instinctif, au moment o\'f9 Gabriel retirait sa main, la serra, et la garda entre les siennes comme si, craignant de le voir partir, il e\'fbt voulu le retenir aupr\'e8s de lui.
+\par
+\par Le jeune pr\'eatre, surpris, regarda M.\~Hardy\~; celui-ci dit en souriant doucement, et en abandonnant sa main qu\rquote il tenait\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon, mon fr\'e8re, mais, vous le voyez, gr\'e2ce \'e0 ce que j\rquote ai souffert ici\'85 je suis devenu comme les enfants, qui ont peur\'85 lorsqu\rquote on les laisse seuls.
+\par
+\par \endash \~Et moi, je suis rassur\'e9 sur vous\'85 Je vous laisse avec des pens\'e9es consolantes, avec des esp\'e9rances certaines. Elles suffiront \'e0 occuper votre solitude jusqu\rquote \'e0 l\rquote arriv\'e9e de mon bon Agricol\'85
+ qui ne peut tarder \'e0 revenir\'85 Encore adieu, et \'e0 demain, mon fr\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Adieu\'85 et \'e0 demain, mon cher sauveur. Oh\~! ne manquez pas de venir, car j\rquote aurai encore grand besoin de votre bienfaisant appui pour faire mes premiers pas au grand soleil\'85 moi qui suis rest\'e9 si longtemps immobile dans les t
+\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par \endash \~\'c0 demain donc, dit Gabriel, et jusque-l\'e0, courage, espoir et pri\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Courage, espoir et pri\'e8re, dit M.\~Hardy\~; avec ces mots l\'e0 on est bien fort. Et il resta seul.
+\par
+\par Chose \'e9trange, l\rquote esp\'e8ce de crainte involontaire qu\rquote il avait ressentie au moment o\'f9 Gabriel s\rquote \'e9tait dispos\'e9 \'e0 sortir se reproduisait \'e0 l\rquote esprit de M.\~Hardy sous une autre forme\~: aussit\'f4t apr\'e8s le d
+\'e9part du jeune pr\'eatre, le pensionnaire des r\'e9v\'e9rends p\'e8res crut voir une ombre sinistre et croissante succ\'e9der au pur et doux rayonnement de la pr\'e9sence de Gabriel\'85 cette sorte de r\'e9action \'e9tait d\rquote
+ailleurs concevable apr\'e8s une journ\'e9e d\rquote \'e9motions profondes et diverses, surtout si l\rquote on songe \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote affaiblissement physique et moral o\'f9 se trouvait M.\~Hardy depuis si longtemps.
+\par
+\par Un quart d\rquote heure environ s\rquote \'e9tait pass\'e9 depuis le d\'e9part de Gabriel, lorsque le domestique affect\'e9 au service du pensionnaire des r\'e9v\'e9rends p\'e8res entra et lui remit une lettre.
+\par
+\par \endash \~De qui cette lettre\~? demanda M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~D\rquote un pensionnaire de la maison, monsieur, r\'e9pondit le domestique en s\rquote inclinant.
+\par
+\par Cet homme avait une figure sournoise et b\'e9ate, des cheveux plats, parlait tout bas et tenait toujours les yeux baiss\'e9s\~; en attendant la r\'e9ponse de M.\~Hardy, il croisa ses mains et fit tourner beno\'eetement ses pouces.
+\par
+\par M.\~Hardy d\'e9cacheta la lettre qu\rquote on venait de lui remettre, et lut ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~Monsieur,
+\par
+\par \'ab\~J\rquote apprends seulement aujourd\rquote hui, \'e0 l\rquote instant et par hasard, que je me trouve avec vous dans cette respectable maison\~; une longue maladie que j\rquote
+ai faite, la profonde retraite dans laquelle je vis, vous expliqueront assez mon ignorance de notre voisinage. Bien que nous ne nous soyons rencontr\'e9s qu\rquote une fois, monsieur, la circonstance qui m\rquote a r\'e9cemment procur\'e9 l\rquote
+honneur de vous voir a \'e9t\'e9 pour vous tellement grave que je ne puis croire que vous l\rquote ayez oubli\'e9e\'85\~\'bb
+\par
+\par M.\~Hardy fit un mouvement de surprise, rassembla ses souvenirs, et, ne trouvant rien qui p\'fbt le mettre sur la voie, continua de lire\~:
+\par
+\par \'ab\~Cette circonstance a d\rquote ailleurs \'e9veill\'e9 en moi une si profonde et si respectueuse sympathie pour vous, monsieur, que je ne puis r\'e9sister \'e0 mon vif d\'e9sir de vous pr\'e9
+senter mes hommages, surtout en apprenant que vous quittez aujourd\rquote hui cette maison, ainsi que vient de me le dire \'e0 l\rquote instant m\'eame l\rquote excellent et digne abb\'e9 Gabriel, un des hommes que j\rquote aime, que j\rquote
+admire et que je v\'e9n\'e8re le plus au monde.
+\par
+\par \'ab\~Puis-je croire, monsieur, qu\rquote au moment de quitter notre paisible retraite pour rentrer dans le monde, vous daignerez accueillir favorablement cette pri\'e8re, peut-\'eatre indiscr\'e8te, d\rquote un pauvre vieillard vou\'e9 d\'e9sormais \'e0
+ une profonde solitude, et qui ne peut esp\'e9rer de vous rencontrer au milieu du tourbillon de la soci\'e9t\'e9, qu\rquote il a quitt\'e9e pour toujours\~?
+\par
+\par \'ab\~En attendant l\rquote honneur de votre r\'e9ponse, monsieur, veuillez recevoir l\rquote assurance des sentiments de profonde estime de celui qui a l\rquote honneur d\rquote \'eatre,
+\par \'ab\~Monsieur,
+\par \'ab\~Avec la plus haute consid\'e9ration, votre tr\'e8s humble et tr\'e8s ob\'e9issant serviteur,
+\par
+\par }\pard \qr \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\'ab\~RODIN.\~\'bb
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Apr\'e8s la lecture de cette lettre et le nom de celui qui la signait, M.\~Hardy rassembla de nouveau ses souvenirs, chercha longtemps, et ne put se rappeler ni le nom de Rodin, ni \'e0 quelle grave circonstance celui-ci faisait allusion.
+\par
+\par Apr\'e8s un assez long silence, il dit au domestique\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est M.\~Rodin qui vous a remis cette lettre\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Et\'85 qu\rquote est-ce que M.\~Rodin\~?
+\par
+\par \endash \~Un bon vieux monsieur qui rel\'e8ve d\rquote une longue maladie qui a failli l\rquote emporter. Depuis quelques jours \'e0 peine il est convalescent\~; mais il est toujours si triste et si faible qu\rquote il fait peine \'e0 voir\~
+; ce qui est grand dommage, car il n\rquote y a pas de plus digne, de plus brave homme dans la maison\'85 si ce n\rquote est monsieur, qui vaut bien M.\~Rodin, ajouta le domestique en s\rquote inclinant d\rquote un air respectueusement flatteur.
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin\~? dit M.\~Hardy pensif, cela est singulier, je ne me rappelle pas ce nom, ni aucun \'e9v\'e9nement qui s\rquote y rattache.
+\par
+\par \endash \~Si monsieur veut me donner sa r\'e9ponse, reprit le domestique, je la porterai \'e0 M.\~Rodin\~; il est chez le p\'e8re d\rquote Aigrigny, \'e0 qui il est all\'e9 faire ses adieux.
+\par
+\par \endash \~Ses adieux\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, les chevaux de poste viennent d\rquote arriver.
+\par
+\par \endash \~Pour qui\~? demanda M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Pour le p\'e8re d\rquote Aigrigny, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Il va donc en voyage\~? dit M.\~Hardy assez \'e9tonn\'e9.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! ce n\rquote est sans doute pas pour rester bien longtemps absent, dit le domestique d\rquote un air confidentiel, car le r\'e9v\'e9rend p\'e8re n\rquote emm\'e8ne personne et n\rquote emporte qu\rquote un l\'e9ger bagage. D\rquote
+ailleurs le r\'e9v\'e9rend p\'e8re viendra sans doute faire ses adieux \'e0 monsieur\'85 Mais que faut-il r\'e9pondre \'e0 M.\~Rodin\~?
+\par
+\par La lettre que M.\~Hardy venait de recevoir du r\'e9v\'e9rend p\'e8re \'e9tait con\'e7ue en termes si polis, on y parlait de Gabriel avec tant de consid\'e9ration, que M.\~Hardy, pouss\'e9 d\rquote ailleurs par une curiosit\'e9 naturelle,
+et ne voyant aucun motif de refuser cette entrevue, au moment de quitter la maison, r\'e9pondit au domestique\~:
+\par
+\par \endash \~Veuillez dire \'e0 M.\~Rodin que, s\rquote il veut se donner la peine de venir, je l\rquote attends ici.
+\par
+\par \endash \~Je vais \'e0 l\rquote instant le pr\'e9venir, monsieur, dit le domestique en s\rquote inclinant, et il sortit.
+\par
+\par Rest\'e9 seul, M.\~Hardy, tout en se demandant quel pouvait \'eatre M.\~Rodin, s\rquote occupa de quelques menus pr\'e9paratifs de d\'e9part\~; pour rien au monde il n\rquote e\'fbt voulu passer la nuit dans cette maison, et, afin d\rquote
+entretenir son courage, il se rappelait \'e0 chaque instant l\rquote \'e9vang\'e9lique et doux langage de Gabriel, ainsi que les croyants r\'e9citent quelques litanies pour ne pas succomber \'e0 la tentation.
+\par
+\par Bient\'f4t le domestique rentra et dit \'e0 M.\~Hardy\~:
+\par
+\par \endash \~M.\~Rodin est l\'e0, monsieur.
+\par
+\par \endash \~Priez-le d\rquote entrer.
+\par
+\par Rodin entra, v\'eatu de sa robe de chambre noire, et tenant \'e0 la main son vieux bonnet de soie.
+\par
+\par Le domestique disparut. Le jour commen\'e7ait \'e0 baisser.
+\par
+\par M.\~Hardy se leva pour aller \'e0 la rencontre de Rodin, dont il ne distinguait pas encore bien les traits\~; mais, lorsque le r\'e9v\'e9rend p\'e8re fut arriv\'e9 dans la zone plus lumineuse qui avoisinait la porte-fen\'eatre, M.\~
+Hardy, ayant un instant contempl\'e9 le j\'e9suite, ne put retenir un l\'e9ger cri arrach\'e9 par la surprise et par un souvenir cruel. Ce premier mouvement d\rquote \'e9tonnement et de douleur pass\'e9, M.\~Hardy, revenant \'e0 lui, dit \'e0 Rodin d
+\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Vous ici\'85 monsieur\~?\'85 Ah\~! vous avez raison\'85 la circonstance dans laquelle je vous ai vu pour la premi\'e8re fois \'e9tait bien grave\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon cher monsieur, dit Rodin d\rquote une voix paterne et satisfaite, j\rquote \'e9tais s\'fbr que vous ne m\rquote aviez pas oubli\'e9.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800308}{\*\bkmkstart _Toc97808044}XXXVII. La pri\'e8re.
+{\*\bkmkend _Toc92800308}{\*\bkmkend _Toc97808044}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {On se souvient sans doute que Rodin \'e9tait all\'e9, quoiqu\rquote il f\'fbt alors inconnu \'e0 M.\~Hardy, le tro
+uver \'e0 sa fabrique pour lui d\'e9voiler l\rquote indigne trahison de M.\~de\~Blessac, coup affreux qui n\rquote avait pr\'e9c\'e9d\'e9 que de quelques moments un second malheur non moins horrible, car c\rquote est en pr\'e9sence de Rodin que M.\~
+Hardy avait appris le d\'e9part inattendu de la femme qu\rquote il adorait. D\rquote apr\'e8s les sc\'e8nes pr\'e9c\'e9dentes, l\rquote on comprend combien devait lui \'eatre cruelle la pr\'e9sence inopin\'e9e de Rodin. Pourtant, gr\'e2ce \'e0
+ la salutaire influence des conseils de Gabriel, il se rass\'e9r\'e9na peu \'e0 peu. \'c0 la contraction de ses traits succ\'e9da un calme triste, et il dit \'e0 Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne m\rquote attendais pas, en effet, monsieur, \'e0 vous rencontrer dans cette maison.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon Dieu, monsieur, r\'e9pondit Rodin en soupirant, je ne croyais pas non plus devoir y venir probablement finir mes tristes jours, lorsque je suis all\'e9, sans vous conna\'eetre, mais seulement dans le but de rendre service \'e0
+ un honn\'eate homme\'85 vous d\'e9voiler une grande indignit\'e9.
+\par
+\par \endash \~En effet, monsieur, vous m\rquote avez alors rendu un v\'e9ritable service\'85 et peut-\'eatre, dans ce moment p\'e9nible, vous aurai-je mal exprim\'e9 ma gratitude\'85 car, \'e0 l\rquote instant m\'eame o\'f9 vous veniez me r\'e9v\'e9
+ler la trahison de M.\~de\~Blessac\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez \'e9t\'e9 accabl\'e9, par une nouvelle bien douloureuse pour vous, dit Rodin en interrompant M.\~Hardy\~; je n\rquote oublierai jamais la brusque arriv\'e9e de cette pauvre dame, p\'e2le, effar\'e9e, qui, sans s\rquote inqui\'e9
+ter de ma pr\'e9sence, est venue vous apprendre qu\rquote une personne dont l\rquote affection vous \'e9tait bien ch\'e8re venait tout \'e0 coup de quitter Paris.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, et, sans songer \'e0 vous remercier, je suis parti pr\'e9cipitamment, reprit M.\~Hardy avec m\'e9lancolie.
+\par
+\par \endash \~Savez-vous, monsieur, dit Rodin apr\'e8s un moment de silence, qu\rquote il y a quelquefois des rapprochements \'e9tranges\~?
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~Pendant que je venais vous avertir qu\rquote on vous trahissait d\rquote une mani\'e8re inf\'e2me\'85 moi-m\'eame\'85 je\'85
+\par
+\par Rodin s\rquote interrompit comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 vaincu par une vive \'e9motion, sa physionomie exprima une douleur si accablante que M.\~Hardy lui dit avec int\'e9r\'eat\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, monsieur\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Pardon, reprit Rodin en souriant avec amertume. Gr\'e2ce aux religieux conseils de l\rquote ang\'e9lique abb\'e9 Gabriel, je suis parvenu \'e0 comprendre la r\'e9signation\~; pourtant, parfois encore, \'e0 de certains souvenirs, j\rquote \'e9
+prouve une douleur aigu\'eb\'85 Je vous disais donc, reprit Rodin d\rquote une voix assur\'e9e, que le lendemain du jour o\'f9 j\rquote \'e9tais all\'e9 vous dire\~: \'ab\~On vous trompe\'85\~\'bb j\rquote \'e9tais moi-m\'eame victime d\rquote
+une horrible d\'e9ception\'85 Un fils adoptif, un malheureux enfant abandonn\'e9 que j\rquote avais recueilli\'85
+\par
+\par Puis, s\rquote interrompant encore, il passa sa main tremblante sur ses yeux et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon, monsieur\'85 de vous parler de peines qui vous sont indiff\'e9rentes\'85 Excusez l\rquote indiscr\'e8te douleur d\rquote un pauvre vieillard bien abattu\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur, j\rquote ai trop souffert pour qu\rquote aucun chagrin me soit indiff\'e9rent, r\'e9pondit M.\~Hardy. D\rquote ailleurs, vous n\rquote \'eates pas un \'e9tranger pour moi\'85 vous m\rquote avez rendu un v\'e9ritable service\'85
+ et nous ressentons tous deux une v\'e9n\'e9ration commune pour un jeune pr\'eatre\'85
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 Gabriel\~! s\rquote \'e9cria Rodin en interrompant M.\~Hardy\~; ah\~! monsieur, c\rquote est mon sauveur\'85 mon bienfaiteur\'85 Si vous saviez ses soins, son d\'e9vouement pour moi pendant ma longue maladie, qu\rquote
+une affreuse douleur avait caus\'e9e\'85 si vous saviez la douceur ineffable des conseils qu\rquote il me donnait\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Si je le sais\~!\'85 monsieur, s\rquote \'e9cria M.\~Hardy, oh\~! oui, je sais combien son influence est salutaire.
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas, monsieur, que, dans sa bouche, les pr\'e9ceptes de la religion sont remplis de mansu\'e9tude\~? reprit Rodin avec exaltation\~; n\rquote est-ce pas qu\rquote ils consolent\~? n\rquote est-ce pas qu\rquote ils font aimer, esp
+\'e9rer, au lieu de craindre et trembler\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! monsieur, dans cette maison m\'eame, dit M.\~Hardy, j\rquote ai pu faire cette comparaison\'85
+\par
+\par \endash \~Moi, dit Rodin, j\rquote ai \'e9t\'e9 assez heureux pour avoir tout de suite l\rquote ang\'e9lique abb\'e9 Gabriel pour mon confesseur\'85 ou plut\'f4t pour confident\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 reprit M.\~Hardy, car il pr\'e9f\'e8re la confiance\'85 \'e0 la confession\'85
+\par
+\par \endash \~Comme vous le connaissez bien\~! fit Rodin avec un accent de bonhomie et de na\'efvet\'e9 inexprimable\~; et il reprit\~: Ce n\rquote est pas un homme\'85 c\rquote est un ange\~; sa parole p\'e9n\'e9
+trante convertirait les plus endurcis. Tenez, moi, par exemple, je vous l\rquote avoue, sans \'eatre impie, j\rquote avais v\'e9cu dans des sentiments de religion pr\'e9tendue naturelle\~; mais l\rquote ang\'e9lique abb\'e9 Gabriel a peu \'e0 peu fix\'e9
+ mes vagues croyances, leur a donn\'e9 un corps, une \'e2me\'85 enfin\'85 il m\rquote a donn\'e9 la foi.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 c\rquote est que c\rquote est un pr\'eatre selon le Christ, lui, un pr\'eatre tout amour et pardon\~! s\rquote \'e9cria M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Ce que vous dites l\'e0 est si vrai, reprit Rodin, que j\rquote \'e9tais arriv\'e9 ici presque furieux de chagrin\~: tant\'f4t, pensant \'e0 ce malheureux qui avait pay\'e9 mes bont\'e9
+s paternelles par la plus monstrueuse ingratitude, je me livrais \'e0 tous les emportements du d\'e9sespoir\~; tant\'f4t je tombais dans un an\'e9antissement morne, glac\'e9 comme celui de la tombe\'85 mais tout \'e0 coup l\rquote abb\'e9 Gabriel para\'ee
+t\'85 les t\'e9n\'e8bres disparaissent, et le jour luit pour moi.
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, monsieur, il y a des rapprochements \'e9tranges, dit M.\~Hardy, c\'e9dant de plus en plus \'e0 la confiance et \'e0 la sympathie que faisaient na\'eetre n\'e9cessairement en lui tant de rapports entre sa position et la pr\'e9
+tendue position de Rodin. Et, tenez, franchement, ajouta-t-il, je me f\'e9licite maintenant de vous avoir vu avant de quitter cette maison. Si j\rquote avais \'e9t\'e9 capable encore de retomber dans des acc\'e8s de l\'e2
+che faiblesse, votre exemple seul m\rquote en emp\'eacherait\'85 Depuis que je vous entends, je me sens plus affermi dans la noble voie que m\rquote a ouverte l\rquote ang\'e9lique abb\'e9, comme vous le dites si bien\'85
+\par
+\par \endash \~Le pauvre vieillard n\rquote aura donc pas \'e0 regretter d\rquote avoir \'e9cout\'e9 le premier mouvement de son c\'9cur qui l\rquote attirait vers vous, dit Rodin avec une expression touchante. Vous me garderez donc un souvenir dans ce monde o
+\'f9 vous allez retourner\~?
+\par
+\par \endash \~Soyez-en certain, monsieur\~; mais permettez-moi une question\~: Vous restez, m\rquote a-t-on dit, dans cette maison\~?
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous\~? on y jouit d\rquote un calme si profond, on y est si peu distrait dans ses pri\'e8res\~! C\rquote est que, voyez-vous, ajouta Rodin d\rquote un ton rempli de mansu\'e9tude, on m\rquote a fait tant de mal\'85 on m\rquote
+a fait tant souffrir\'85 la conduite de l\rquote infortun\'e9 qui m\rquote a tromp\'e9 a \'e9t\'e9 si horrible, il s\rquote est jet\'e9 dans de si graves d\'e9sordres, que Dieu doit \'eatre bien irrit\'e9\'85 contre lui\~; je suis si vieux, que c\rquote
+est \'e0 peine si, en passant dans de ferventes pri\'e8res le peu de jours qui me restent, je puis esp\'e9rer de d\'e9sarmer le juste courroux du Seigneur. Oh\~! la premi\'e8re, la pri\'e8re\'85 c\rquote est l\rquote abb\'e9 Gabriel qui m\rquote en a r
+\'e9v\'e9l\'e9 toute la puissance, toute la douceur\'85 mais aussi les redoutables devoirs qu\rquote elle impose.
+\par
+\par \endash \~En effet\'85 ces devoirs sont grands et sacr\'e9s\'85 r\'e9pondit M.\~Hardy d\rquote un air pensif.
+\par
+\par \endash \~Connaissez-vous la vie de Ranc\'e9\~? dit tout \'e0 coup Rodin en jetant sur M.\~Hardy un regard d\rquote une expression \'e9trange.
+\par
+\par \endash \~Le fondateur de l\rquote abbaye de la Trappe\~?\'85 dit M.\~Hardy, surpris de la question de Rodin\~; j\rquote ai tr\'e8s vaguement, et il y a bien longtemps, entendu parler des motifs de sa conversion.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est qu\rquote il n\rquote y a pas, voyez-vous, d\rquote exemple plus saisissant de la toute-puissance de la pri\'e8re\'85 et de l\rquote \'e9tat d\rquote extase presque divin o\'f9 elle peut conduire les \'e2mes religieuses\'85
+ En quelques mots, voici cette instructive histoire\~: M.\~de\~Ranc\'e9\'85 Mais, pardon\'85 je crains d\rquote abuser de vos moments.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 reprit vivement M.\~Hardy\~; vous ne sauriez croire, au contraire, combien tout ce que vous me dites m\rquote int\'e9resse\'85 Mon entretien avec l\rquote abb\'e9 Gabriel a \'e9t\'e9 brusquement interrompu, et en vous \'e9
+coutant il me semble entendre continuer le d\'e9veloppement de ses pens\'e9es\'85 Parlez donc, je vous en conjure.
+\par
+\par \endash \~De tout mon c\'9cur\~; car je voudrais que l\rquote enseignement que j\rquote ai puis\'e9, gr\'e2ce \'e0 notre ang\'e9lique abb\'e9, dans la conversion de M.\~Ranc\'e9 vous f\'fbt aussi profitable qu\rquote il me l\rquote a \'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est aussi l\rquote abb\'e9 Gabriel\'85
+\par
+\par \endash \~Qui, \'e0 l\rquote appui de ses exhortations, m\rquote a cit\'e9 cette esp\'e8ce de parabole, r\'e9pondit Rodin. Eh\~! mon Dieu, monsieur, tout ce qui a retremp\'e9, raffermi, rassur\'e9 mon pauvre vieux c\'9cur \'e0 moiti\'e9 bris\'e9\'85 n
+\rquote est-ce pas \'e0 la consolante parole de ce jeune pr\'eatre que je le dois\~?
+\par
+\par \endash \~Alors je vous \'e9coute avec un double int\'e9r\'eat.
+\par
+\par \endash \~M.\~de\~Ranc\'e9 \'e9tait un homme du monde, reprit Rodin en observant attentivement M.\~Hardy, un homme d\rquote \'e9p\'e9e, jeune, ardent et beau\~; il aimait une jeune fille de haute condition. Quels emp\'eachements s\rquote opposaient \'e0
+ leur union, je l\rquote ignore\~; mais cet amour \'e9tait demeur\'e9 cach\'e9 et il \'e9tait heureux\~: chaque soir, par un escalier d\'e9rob\'e9, M.\~de\~Ranc\'e9 se rendait aupr\'e8s de sa ma\'eetresse. C\rquote \'e9
+tait, dit-on, un de ces amours passionn\'e9s que l\rquote on \'e9prouve une seule fois dans la vie. Le myst\'e8re, le sacrifice m\'eame que faisait la malheureuse jeune fille en oubliant tous ses devoirs, semblaient donner \'e0
+ cette passion coupable un charme de plus. Ainsi, tapis dans l\rquote ombre et le silence du secret, les deux amants pass\'e8rent deux ann\'e9es dans un d\'e9lire de c\'9cur, dans une ivresse de volupt\'e9 qui tenait de l\rquote extase.
+\par
+\par \'c0 ces mots, M.\~Hardy tressaillit\'85 pour la premi\'e8re fois depuis bien longtemps, son front se couvrit d\rquote une rougeur br\'fblante\~; son c\'9cur battit avec force malgr\'e9 lui\~; il se souvenait que nagu\'e8re encore il avait connu l\rquote
+ardente ivresse d\rquote un amour coupable et myst\'e9rieux.
+\par
+\par Quoique le jour baiss\'e2t de plus en plus, Rodin, jetant un coup d\rquote \'9cil oblique et p\'e9n\'e9trant sur M.\~Hardy, s\rquote aper\'e7ut de l\rquote impression qu\rquote il lui causait, et continua\~:
+\par
+\par \endash \~Quelquefois, pourtant, songeant aux dangers que courait sa ma\'eetresse, si leur liaison \'e9tait d\'e9couverte, M.\~de\~Ranc\'e9 voulait rompre ces liens si chers\~; mais la jeune fille, enivr\'e9e d\rquote
+amour, se jetait au cou de son amant, le mena\'e7ait, dans le langage le plus passionn\'e9, de tout r\'e9v\'e9ler, de tout braver, s\rquote il pensait encore la quitter\'85 Trop faible, trop amoureux pour r\'e9sister aux pri\'e8res de sa ma\'eetresse\'85
+ M.\~de\~Ranc\'e9 c\'e9dait encore, et tous deux, s\rquote abandonnant au torrent de d\'e9lice qui les entra\'eenait, enivr\'e9s d\rquote amour, oubliaient le monde et jusqu\rquote \'e0 Dieu m\'eame.
+\par
+\par M.\~Hardy \'e9coutait Rodin avec une avidit\'e9 fi\'e9vreuse, d\'e9vorante. L\rquote insistance du j\'e9suite \'e0 s\rquote appesantir \'e0 dessein sur la peinture presque sensuelle d\rquote un amour ardent et cach\'e9 ravivait de plus en plus dans l
+\rquote \'e2me de M.\~Hardy de br\'fblants souvenirs jusqu\rquote alors noy\'e9s dans les larmes\~; au calme bienfaisant o\'f9 les suaves paroles de Gabriel avaient laiss\'e9 M.\~Hardy succ\'e9
+dait une agitation sourde, profonde, qui, se combinant avec la r\'e9action des secousses de cette journ\'e9e, commen\'e7ait \'e0 jeter son esprit dans un trouble \'e9trange.
+\par
+\par Rodin, ayant atteint le but qu\rquote il poursuivit, continua de la sorte\~:
+\par
+\par \endash \~Un jour fatal arriva\~: M.\~de\~Ranc\'e9, oblig\'e9 d\rquote aller \'e0 la guerre, quitte cette jeune fille\~; mais apr\'e8s une courte campagne, il revient plus passionn\'e9 que jamais. Il avait \'e9crit secr\'e8tement qu\rquote
+il arriverait presque en m\'eame temps que sa lettre\~; il arrive en effet\~; c\rquote \'e9tait la nuit\~; il monte, selon l\rquote habitude, l\rquote escalier d\'e9rob\'e9 qui conduisait \'e0 la chambre de sa ma\'eetresse, entre, le c\'9c
+ur palpitant de d\'e9sir et d\rquote espoir\'85 Sa ma\'eetresse\'85 \'e9tait morte depuis le matin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy en cachant son visage dans ses mains avec terreur.
+\par
+\par \endash \~Elle \'e9tait morte, reprit Rodin. Deux cierges br\'fblaient aupr\'e8s de sa couche fun\'e8bre\~; M.\~de\~Ranc\'e9 ne croit pas, ne veut pas croire, lui, qu\rquote elle est morte\~; il se jette \'e0 genoux aupr\'e8s du lit\~; dans son d\'e9
+lire, il prend cette jeune t\'eate si belle, si ch\'e9rie, si ador\'e9e, pour la couvrir de baisers\'85 Cette t\'eate charmante se d\'e9tache du cou\'85 et lui reste entre les mains\'85 Oui, reprit Rodin en voyant M.\~Hardy reculer p\'e2
+le et muet de terreur\'85 oui, la jeune fille avait succomb\'e9 \'e0 un mal si rapide, si extraordinaire, qu\rquote elle n\rquote avait pu recevoir les derniers sacrements. Apr\'e8s sa mort, les m\'e9decins, pour t\'e2cher de d\'e9
+couvrir la cause de ce mal inconnu, avaient d\'e9pec\'e9 ce beau corps\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment du r\'e9cit de Rodin, le jour tirait \'e0 sa fin\~; il ne r\'e9gnait plus dans cette chambre silencieuse qu\rquote une faible clart\'e9 cr\'e9pusculaire au milieu de laquelle se d\'e9tachait vaguement la sinistre et p\'e2
+le figure de Rodin, v\'eatu de sa longue robe noire\~; ses yeux semblaient \'e9tinceler d\rquote un feu diabolique.
+\par
+\par M.\~Hardy, sous le coup des violentes \'e9motions dont le frappait ce r\'e9cit, si \'e9trangement m\'e9lang\'e9 de pens\'e9es de mort, de volupt\'e9, d\rquote amour et d\rquote horreur, restait atterr\'e9
+, immobile, attendant la parole de Rodin avec un inexprimable m\'e9lange de curiosit\'e9, d\rquote angoisse et d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash \~Et M.\~de\~Ranc\'e9\~? dit-il enfin d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e en essuyant son front inond\'e9 d\rquote une sueur froide.
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s deux jours d\rquote un d\'e9lire insens\'e9, reprit Rodin, il renon\'e7ait au monde, il s\rquote enfermait dans une solitude imp\'e9n\'e9trable\'85 Les premiers temps de sa retraite furent affreux\'85 dans son d\'e9
+sespoir il poussait des cris de douleur et de rage qu\rquote on entendait au loin\'85 deux fois il tenta de se tuer pour \'e9chapper \'e0 de terribles visions\'85
+\par
+\par \endash \~Il avait des visions\~? dit M.\~Hardy avec un redoublement de curiosit\'e9 pleine d\rquote angoisse.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Rodin d\rquote une voix solennelle, il avait des visions effrayantes\'85 Cette jeune fille, morte pour lui en \'e9tat de p\'e9ch\'e9 mortel, il la voyait plong\'e9e au milieu des flammes \'e9ternelles\~! Sur son beau visage, d\'e9
+figur\'e9 par les tortures infernales, \'e9clatait le rire d\'e9sesp\'e9r\'e9 des damn\'e9s\'85 Ses dents grin\'e7aient de rage\~; ses bras se tordaient de douleur. Elle pleurait du sang, et d\rquote une voix agonisante et vengeresse elle criait \'e0
+ son s\'e9ducteur\~: \'ab\~Toi qui m\rquote as perdue, sois maudit\'85 maudit\'85 maudit\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces trois derniers mots, Rodin s\rquote avan\'e7a trois pas vers M.\~Hardy, accompagnant chaque pas d\rquote un geste mena\'e7ant. Si l\rquote on songe \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote affaissement, de trouble, d\rquote \'e9pouvante, o\'f9
+ se trouvait M.\~Hardy\~; si l\rquote on songe que le j\'e9suite venait de remuer et d\rquote agiter au fond de l\rquote \'e2me de cet infortun\'e9 tous les ferments sensuels et spirituels d\rquote un amour refroidi par les larmes, mais non pas \'e9teint
+\~; si l\rquote on songe, enfin, que M.\~Hardy se reprochait aussi d\rquote avoir s\'e9duit une femme que l\rquote oubli de ses devoirs pouvait, selon la religion des catholiques, condamner aux flammes \'e9ternelles, on comprendra l\rquote
+effet terrifiant de cette fantasmagorie \'e9voqu\'e9e dans cette silencieuse solitude, \'e0 la tomb\'e9e du jour, par ce pr\'eatre \'e0 figure sinistre. Aussi cet effet fut-il pour M.\~Hardy saisissant, profond, et d\rquote autant plus dangereux que le j
+\'e9suite, avec une astuce diabolique, ne faisait que d\'e9velopper, pour ainsi dire, quoiqu\rquote \'e0 un autre point de vue, les id\'e9es de Gabriel.
+\par
+\par Le jeune pr\'eatre n\rquote avait-il pas convaincu M.\~Hardy que rien n\rquote \'e9tait plus doux, plus ineffable que de demander \'e0 Dieu le pardon de ceux qui nous ont fait du mal ou que nous avons \'e9gar\'e9s\~?\'85 Or, le pardon implique l\rquote id
+\'e9e du ch\'e2timent, et c\rquote est ce ch\'e2timent que Rodin s\rquote effor\'e7ait de peindre \'e0 sa victime sous de si terribles couleurs.
+\par
+\par M.\~Hardy, les mains jointes, la prunelle fixe et dilat\'e9e par l\rquote effroi, tressaillant de tous ses membres, semblait \'e9couter encore Rodin, quoique celui-ci e\'fbt cess\'e9 de parler\'85 et r\'e9p\'e9tait machinalement\~: }{\i Maudit\~!\'85
+ maudit\~!\'85 maudit\~!\'85}{
+\par
+\par Puis, tout \'e0 coup, il s\rquote \'e9cria dans une sorte d\rquote \'e9garement\~:
+\par
+\par \endash \~Et moi aussi\'85 je serai maudit\~! Cette femme \'e0 qui j\rquote ai fait oublier des devoirs sacr\'e9s aux yeux des hommes, que j\rquote ai rendue mortellement coupable aux yeux de Dieu\'85 cette femme, un jour aussi plong\'e9
+e dans les flammes \'e9ternelles, les bras tordus par le d\'e9sespoir\'85 pleurant du sang\'85 me criera du fond de l\rquote ab\'eeme\~: }{\i Maudit\~!\'85 maudit\~!\'85 maudit\~!\'85}{ Un jour, ajouta-t-il avec un redoublement de terreur, un jour\'85
+ et qui sait\~? \'e0 cette heure peut-\'eatre, elle me maudit\'85 car ce voyage \'e0 travers l\rquote Oc\'e9an\'85 s\rquote il lui avait \'e9t\'e9 fatal\~!\~!\~! si un naufrage\~!\~!\~! \'d4\~! mon Dieu\~!\'85 elle aussi\'85 morte en p\'e9ch\'e9 mortel
+\'85 \'e0 jamais damn\'e9e\~!\~!\~! Oh\~! piti\'e9\'85 pour elle\'85 mon Dieu\~!\'85 accablez-moi de votre courroux\~; mais piti\'e9 pour elle\'85 je suis le seul coupable\~!\'85
+\par
+\par Et le malheureux, presque en d\'e9lire, tomba \'e0 genoux les mains jointes.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, s\rquote \'e9cria Rodin d\rquote une voix affectueuse et p\'e9n\'e9tr\'e9e, en s\rquote empressant de le relever, mon cher monsieur, mon cher ami\'85 calmez-vous\'85 rassurez-vous\~; je serais d\'e9sol\'e9 de vous d\'e9sesp\'e9rer\'85
+ H\'e9las\~! mon intention est toute contraire\'85
+\par
+\par \endash \~Maudit\~! maudit\~!\'85 Elle me maudira aussi\'85 elle que j\rquote ai tant aim\'e9e\~!\'85 Livr\'e9e aux flammes de l\rquote enfer\'85 murmura M.\~Hardy en fr\'e9missant et ne paraissant pas entendre Rodin.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon cher monsieur, \'e9coutez-moi donc, je vous en supplie, reprit celui-ci\~; laissez-moi finir cette parabole, et alors vous la trouverez aussi consolante qu\rquote elle vous para\'eet effrayante\'85 Au nom du ciel, r
+appelez-vous donc les adorables paroles de notre ang\'e9lique abb\'e9 Gabriel sur la douceur de la pri\'e8re\'85
+\par
+\par Au doux nom de Gabriel, M.\~Hardy revint \'e0 lui, et s\rquote \'e9cria navr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ses paroles \'e9taient douces et bienfaisantes\~!\'85 o\'f9 sont-elles\~? Oh\~! par piti\'e9\'85 r\'e9p\'e9tez-les-moi, ces saintes paroles.
+\par
+\par \endash \~Notre ang\'e9lique abb\'e9 Gabriel, reprit Rodin, parlait de la douceur de la pri\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui\'85 la pri\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon bon monsieur, \'e9coutez-moi, et vous allez voir que c\rquote est la pri\'e8re qui a sauv\'e9 M.\~de\~Ranc\'e9\'85 qui en a fait un saint. Oui, ces tourments affreux que je viens de vous d\'e9peindre, ces visions mena\'e7antes\'85 c
+\rquote est la pri\'e8re qui les a conjur\'e9s, qui les a chang\'e9s en c\'e9lestes d\'e9lices.
+\par
+\par \endash \~Je vous en supplie, dit M.\~Hardy d\rquote une voix accabl\'e9e, parlez-moi de Gabriel\'85 parlez-moi du ciel\'85 oh\~! mais plus de ces flammes\'85 de cet enfer\'85 o\'f9 des femmes coupables pleurent du sang\'85
+\par
+\par \endash \~Non, non, ajouta Rodin\~; et autant, dans la peinture de l\rquote enfer, son accent avait \'e9t\'e9 dur et mena\'e7ant, autant il devint tendre et chaleureux en pronon\'e7ant les paroles suivantes\~: Non, plus de ces images du d\'e9sespoir\'85
+ car, je vous l\rquote ai dit, apr\'e8s avoir souffert des tortures infernales, gr\'e2ce \'e0 la pri\'e8re, comme vous disait l\rquote abb\'e9 Gabriel, M.\~de\~Ranc\'e9 a go\'fbt\'e9 les joies du paradis.
+\par
+\par \endash \~Les joies du paradis\~! r\'e9p\'e9ta M.\~Hardy en \'e9coutant avec avidit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Un jour, au plus fort de sa douleur, un pr\'eatre\'85 un bon pr\'eatre\'85 un abb\'e9 Gabriel, parvient jusqu\rquote \'e0 M.\~de\~Ranc\'e9. \'d4 bonheur\~!\'85 \'f4 Providence\~!\'85 en peu de jours, il initie cet infortun\'e9 aux saints myst
+\'e8res de la pri\'e8re\'85 de cette pieuse intercession de la cr\'e9ature vers le Cr\'e9ateur en faveur d\rquote une \'e2me expos\'e9e au courroux c\'e9leste. Alors M.\~de\~Ranc\'e9 semble transform\'e9\'85 ses douleurs s\rquote
+apaisent, il prie, et plus il prie, plus sa ferveur, plus son espoir augmentent\'85 il sent que Dieu l\rquote \'e9coute\'85 Au lieu d\rquote oublier cette femme si ch\'e9rie, il passe les heures \'e0 songer \'e0 elle, en priant pour son salut \'e0 elle
+\'85 Oui, renferm\'e9 avec bonheur au fond de sa cellule obscure, seul \'e0 seul avec ce souvenir ador\'e9, il passe les jours, les nuits, \'e0 prier pour elle\'85 dans une extase ineffable, br\'fblante, je dirais presque\'85 amoureuse.
+\par
+\par Il est impossible de rendre l\rquote accent d\rquote une \'e9nergie presque sensuelle avec lequel Rodin pronon\'e7a ce mot\~: }{\i amoureuse.}{
+\par
+\par M.\~Hardy tressaillit d\rquote un frisson \'e0 la fois ardent et glac\'e9\~; pour la premi\'e8re fois, son esprit, affaibli, fut frapp\'e9 de l\rquote id\'e9e des funestes volupt\'e9s de l\rquote asc\'e9tisme, de l\rquote extase, cette d\'e9
+plorable catalepsie, souvent \'e9rotique, de sainte Th\'e9r\'e8se, de sainte Aubierge, etc.
+\par
+\par Rodin, p\'e9n\'e9trant la pens\'e9e de M.\~Hardy, continua\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! ce n\rquote est pas M.\~de\~Ranc\'e9 qui se serait content\'e9, lui, d\rquote une pri\'e8re vague, distraite, faite \'e7\'e0 et l\'e0 au milieu des agitations mondaines qui l\rquote absorbent et l\rquote emp\'eachent d\rquote arriver \'e0
+ l\rquote oreille du Seigneur\'85 Non\'85 non\'85 au plus profond m\'eame de sa solitude, il cherche encore \'e0 rendre sa pri\'e8re plus efficace, tant il d\'e9sire ardemment le salut \'e9ternel de cette ma\'eetresse d\rquote au del\'e0 du tombeau\~!
+
+\par
+\par \endash \~Que fait-il encore\~?\'85 oh\~! que fait-il donc encore dans sa solitude\~? s\rquote \'e9crie M.\~Hardy, d\'e8s lors livr\'e9 sans d\'e9fense \'e0 l\rquote obsession du j\'e9suite.
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, dit Rodin en accentuant lentement ses paroles, il se fait\'85 religieux\'85
+\par
+\par \endash \~Religieux\~!\'85 r\'e9p\'e9ta M.\~Hardy d\rquote un air pensif.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Rodin, il se fait religieux, parce qu\rquote ainsi sa pri\'e8re est bien plus favorablement accueillie du ciel\'85 et puis\'85 comme, au milieu de la plus profonde solitude, sa pens\'e9e est encore quelquefois distraite par la mati
+\'e8re, il je\'fbne, il se mortifie, il dompte, il mac\'e8re tout ce qu\rquote il y a de charnel en lui, afin de devenir tout esprit, et que la pri\'e8
+re sorte de son sein brillante, pure comme une flamme, et monte vers le Seigneur ainsi que le parfum de l\rquote encens\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 quel r\'eave enivrant\~! s\rquote \'e9cria M.\~Hardy, de plus en plus sous le charme\~; afin de prier plus efficacement pour une femme ador\'e9e\'85 devenir esprit\'85 parfum\'85 lumi\'e8re\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, esprit, parfum, lumi\'e8re\'85 dit Rodin en appuyant sur ces mots\~; mais ce n\rquote est pas un r\'eave\'85 Que de religieux, que de moines reclus sont, comme M.\~de\~Ranc\'e9, arriv\'e9s \'e0 une divine extase \'e0 force de pri\'e8res, d
+\rquote aust\'e9rit\'e9s, de mac\'e9rations\~! Et si vous connaissiez les c\'e9lestes volupt\'e9s de ces extases\~!\'85 Ainsi aux visions enchanteresses\'85 Que de fois, apr\'e8s une journ\'e9e de je\'fbne et une nuit pass\'e9e en pri\'e8res et en mac\'e9
+rations, il tomba \'e9puis\'e9, \'e9vanoui, sur les dalles de sa cellule\~!\'85 Alors, \'e0 l\rquote an\'e9antissement de la mati\'e8re succ\'e9dait l\rquote essor des esprits\'85 Un bien-\'eatre inexprimable s\rquote emparait de ses sens\'85
+ de divins concerts arrivaient \'e0 son oreille ravie\'85 une lueur \'e0 la fois \'e9blouissante et douce, qui n\rquote est pas de ce monde, p\'e9n\'e9trait \'e0 travers ses paupi\'e8res ferm\'e9es\~; puis, aux vibrations harmonieuses des harpes d\rquote
+or des s\'e9raphins, au milieu d\rquote une aur\'e9ole de lumi\'e8re aupr\'e8s de laquelle le soleil est p\'e2le, le religieux voyait appara\'eetre cette femme si ador\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Cette femme que, par ses pri\'e8res, il avait enfin arrach\'e9e aux flammes \'e9ternelles, dit M.\~Hardy d\rquote une voix palpitante.
+\par
+\par \endash \~Oui, elle-m\'eame, reprit Rodin avec une v\'e9ritable et suave \'e9loquence\~; car ce monstre parlait tous les langages. Et alors, gr\'e2ce aux pri\'e8res de son amant, que le Seigneur avait exauc\'e9es, cette femme ne pleurait plus du sang\'85
+ elle ne tordait plus ses beaux bras dans des convulsions infernales. Non, non\'85 toujours belle\'85 oh\~! mille fois plus belle encore qu\rquote elle ne l\rquote \'e9tait sur la terre\'85 belle de l\rquote \'e9ternelle beaut\'e9 des anges\'85
+ elle souriait \'e0 son amant avec une ardeur ineffable\~; et, ses yeux rayonnant d\rquote une flamme humide, elle lui disait d\rquote une voix tendre et passionn\'e9e\~: \'ab\~Gloire au Seigneur, gloire \'e0 toi, \'f4 mon amant bien-aim\'e9\~!\'85
+ Tes pri\'e8res ineffables, tes aust\'e9rit\'e9s m\rquote ont sauv\'e9e\~; le Seigneur m\rquote a plac\'e9e parmi ses \'e9lus\'85 Gloire \'e0 toi, mon amant bien-aim\'e9\'85\~\'bb Alors, radieuse dans sa f\'e9licit\'e9
+, elle se baissait et effleurait de ses l\'e8vres parfum\'e9es d\rquote immortalit\'e9 les l\'e8vres du religieux en extase\'85 et bient\'f4t leur \'e2me s\rquote exhalait dans un baiser d\rquote une volupt\'e9 br\'fblante comme l\rquote
+amour, chaste comme la gr\'e2ce, immense comme l\rquote \'e9ternit\'e9}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {
+\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Il nous serait impossible, \'e0 l\rquote appui de ceci, de citer, m\'eame en les }{\i gazant, }{les \'e9lucubrations du d\'e9lire \'e9rotique de s\'9cur Th\'e9r\'e8se, \'e0 propos de }{\i son amour extatique pour le Christ. }{
+Ces maladies ne peuvent trouver place que dans le }{\i Dictionnaire des sciences m\'e9dicales }{ou dans }{\i le Compendium.}}}{.
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 s\rquote \'e9cria M.\~Hardy en proie \'e0 un complet \'e9garement\'85 oh\~! toute une vie de pri\'e8res\'85 de je\'fbnes, de tortures, pour un pareil moment avec celle que je pleure, avec celle que j\rquote ai damn\'e9e peut-\'eatre
+\'85
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous, un pareil moment\~! s\rquote \'e9cria Rodin, dont le cr\'e2ne jaune \'e9tait baign\'e9 de sueur comme celui d\rquote un magn\'e9tiseur.
+\par
+\par Et prenant M.\~Hardy par la main afin de lui parler de plus pr\'e8s encore, comme s\rquote il e\'fbt voulu lui insuffler le d\'e9lire br\'fblant o\'f9 il voulait le plonger\~:
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas une fois dans sa vie religieuse\'85 mais presque chaque jour, que M.\~de\~Ranc\'e9, plong\'e9 dans l\rquote extase d\rquote un divin asc\'e9tisme, go\'fbtait ces volupt\'e9s profondes, ineffables, inou\'ef
+es, surhumaines, qui sont aux volupt\'e9s terrestres\'85 ce que l\rquote \'e9ternit\'e9 est \'e0 la vie humaine.
+\par
+\par Voyant sans doute M.\~Hardy au }{\i point }{o\'f9 il le voulait, et la nuit \'e9tant d\rquote ailleurs presque enti\'e8rement venue, le r\'e9v\'e9rend p\'e8re toussa deux ou trois fois d\rquote une mani\'e8re significative en regardant du c\'f4t\'e9
+ de la porte. \'c0 ce moment, M.\~Hardy, au comble de l\rquote \'e9garement, s\rquote \'e9cria d\rquote une voix suppliante, insens\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Une cellule\'85 une tombe\'85 et l\rquote extase avec elle\~!\'85 La porte de la chambre s\rquote ouvrit, et le p\'e8re d\rquote Aigrigny entra portant un manteau sur son bras. Un domestique le suivait portant une lumi\'e8re \'e0 la main.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Environ dix minutes apr\'e8s cette sc\'e8ne, une douzaine d\rquote hommes robustes, \'e0 figure franche et ouverte, et conduits par Agricol, entraient dans la rue de Vaugirard et se dirigeaient d\rquote un pas joyeux vers la porte des r\'e9v\'e9rends p
+\'e8res. C\rquote \'e9tait une d\'e9putation des anciens ouvriers de M.\~Hardy\~; ils venaient le chercher et le remercier de son prochain retour parmi eux. Agricol marchait \'e0 leur t\'eate. Tout \'e0
+ coup il vit de loin une voiture de poste sortir de la maison de retraite\~; les chevaux, lanc\'e9s et vivement fouett\'e9s par le postillon, arrivaient au grand trot. Hasard ou instinct, plus cette voiture s\rquote appro
+chait du groupe dont il faisait partie, plus le c\'9cur d\rquote Agricol se serrait\'85 Cette impression devint si vive, qu\rquote elle se changea bient\'f4t en une pr\'e9vision terrible\~; et au moment o\'f9 ce coup\'e9, dont tous les stores \'e9
+taient baiss\'e9s, allait passer devant lui, le forgeron ob\'e9issant \'e0 un pressentiment insurmontable, s\rquote \'e9cria en s\rquote \'e9lan\'e7ant \'e0 la t\'eate des chevaux\~:
+\par
+\par \endash \~Amis\'85 \'e0 moi\~!
+\par
+\par \endash \~Postillon\~!\'85 dix louis\~!\'85 au galop\~!\'85 \'e9crase-le sous tes roues\~! cria, derri\'e8re le store, la voix militaire du p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par On \'e9tait en plein chol\'e9ra\~; le postillon avait entendu parler des massacres des empoisonneurs\~; d\'e9j\'e0 fort effray\'e9 de la brusque agression d\rquote Agricol, il lui ass\'e9na sur la t\'eate un vigoureux coup de manche de fouet, qui \'e9
+tourdit et renversa le forgeron\~; puis, piquant son porteur \'e0 l\rquote \'e9ventrer, le postillon mit ses trois chevaux au triple galop, et la voiture disparut rapidement, pendant que les compagnons d\rquote Agricol, qui n\rquote
+avaient compris ni son action ni le sens de ces paroles, s\rquote empressaient autour du forgeron et t\'e2chaient de le ranimer.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800309}{\*\bkmkstart _Toc97808045}XXXVIII. Les souvenirs.
+{\*\bkmkend _Toc92800309}{\*\bkmkend _Toc97808045}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {D\rquote autres \'e9v\'e9nements se pass\'e8rent quelques jours apr\'e8s la funeste soir\'e9e o\'f9 M.\~Hardy, \'e9
+gar\'e9 jusqu\rquote \'e0 la folie par la d\'e9plorable exaltation mystique que Rodin \'e9tait parvenu \'e0 lui inspirer, avait suppli\'e9 \'e0 mains jointes le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny de le conduire loin de Paris, dans une profonde solitude, afin de pouvoir s\rquote y livrer, loin du monde \'e0 une vie de pri\'e8res et d\rquote aust\'e9rit\'e9s asc\'e9tiques.
+\par
+\par Le mar\'e9chal Simon, depuis son arriv\'e9e \'e0 Paris, occupait avec ses deux filles une maison de la rue des Trois-Fr\'e8res.
+\par
+\par Avant d\rquote introduire le lecteur dans cette modeste demeure, nous sommes oblig\'e9 de rappeler sommairement quelques faits \'e0 la m\'e9moire du lecteur.
+\par
+\par Le jour de l\rquote incendie de la fabrique de M.\~Hardy, le mar\'e9chal Simon \'e9tait venu consulter son p\'e8re sur une question de la plus haute gravit\'e9, et lui confier les p\'e9nibles appr\'e9
+hensions que lui causait la tristesse croissante de ses deux filles, tristesse dont il ne pouvait p\'e9n\'e9trer les causes. On se souvient que le mar\'e9chal Simon professait pour la m\'e9moire de l\rquote empereur un culte religieux\~
+; sa reconnaissance envers son h\'e9ros avait \'e9t\'e9 sans bornes, son d\'e9vouement aveugle, son enthousiasme appuy\'e9 sur le raisonnement, son affection aussi profonde que l\rquote amiti\'e9 la plus sinc\'e8re, la plus passionn\'e9e. Ce n\rquote \'e9
+tait pas tout. Un jour l\rquote empereur, dans une effusion de joie et de tendresse paternelle, conduisant le mar\'e9chal aupr\'e8s du berceau du roi de Rome endormi, lui avait dit en lui faisant orgueilleusement admirer la suave beaut\'e9 de l\rquote
+enfant\~: \'ab\~Mon vieil ami, jure-moi de te d\'e9vouer au fils comme tu t\rquote es d\'e9vou\'e9 au p\'e8re.\~\'bb
+\par
+\par Le mar\'e9chal Simon avait fait et tenu ce serment. Pendant la Restauration, chef d\rquote une conspiration militaire tent\'e9e au nom de Napol\'e9on II, il avait essay\'e9, mais en vain, d\rquote enlever un r\'e9giment de cavalerie alors command\'e9
+ par le marquis d\rquote Aigrigny\~; trahi, d\'e9nonc\'e9, le mar\'e9chal, apr\'e8s un duel acharn\'e9 avec le futur j\'e9suite, \'e9tait parvenu \'e0 se r\'e9fugier en Pologne, et \'e0 \'e9chapper ainsi \'e0 une condamnation \'e0
+ mort. Il est inutile de rappeler les \'e9v\'e9nements qui, de la Pologne, conduisirent le mar\'e9chal dans l\rquote Inde et le ramen\'e8rent \'e0 Paris apr\'e8s la r\'e9volution de juillet, \'e9poque \'e0 laquelle plusieurs de ses anciens compagnons d
+\rquote armes sollicit\'e8rent et obtinrent \'e0 son insu la confirmation du titre et du grade que l\rquote empereur lui avait d\'e9cern\'e9s avant Waterloo.
+\par
+\par De retour \'e0 Paris apr\'e8s son long exil, le mar\'e9chal Simon, malgr\'e9 tout le bonheur qu\rquote il \'e9prouvait d\rquote embrasser enfin ses deux filles, avait \'e9t\'e9 profond\'e9ment frapp\'e9, en apprenant la mort de leur m\'e8re, qu\rquote
+il adorait\~; jusqu\rquote au dernier moment, il avait esp\'e9r\'e9 la retrouver \'e0 Paris\~; sa d\'e9ception fut affreuse, et il la ressentit cruellement, quoiqu\rquote il cherch\'e2t de douces consolations dans la tendresse de ses enfants.
+\par
+\par Bient\'f4t un ferment de trouble, d\rquote agitation, fut jet\'e9 dans sa vie par les machinations de Rodin. Gr\'e2ce aux secr\'e8tes men\'e9es du r\'e9v\'e9rend p\'e8re \'e0 la cour de Rome et \'e0 Vienne, un de ses \'e9missaires, capable d\rquote
+inspirer toute confiance par ses ant\'e9c\'e9dents, et appuyant d\rquote abord ses paroles et ses propositions de t\'e9moignages, de preuves, de faits irr\'e9cusables, alla trouver le mar\'e9chal Simon et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Le fils de l\rquote empereur se meurt victime de la crainte que le nom de Napol\'e9on inspire encore \'e0 l\rquote Europe. \'c0 cette lente agonie, vous, mar\'e9chal Simon, vous, un des plus fid\'e8les amis de l\rquote
+empereur, vous pouvez peut-\'eatre arracher ce malheureux prince. La correspondance que voici prouve que l\rquote on pourra s\'fbrement et secr\'e8tement nouer \'e0 Vienne des intelligences ave
+c une personne des plus influentes parmi celles qui entourent le roi de Rome, et cette personne serait dispos\'e9e \'e0 favoriser l\rquote \'e9vasion du prince. Il est donc possible, gr\'e2ce \'e0 une tentative impr\'e9vue, hardie, d\rquote enlever Napol
+\'e9on II \'e0 l\rquote Autriche, qui le laisse peu \'e0 peu s\rquote \'e9teindre dans une atmosph\'e8re mortelle pour lui. L\rquote entreprise est t\'e9m\'e9raire, mais elle a des chances de r\'e9ussite, que vous, plus que tout autre, mar\'e9
+chal Simon, pouvez assurer\~; car votre d\'e9vouement \'e0 l\rquote empereur est connu, et l\rquote on sait avec quelle aventureuse audace, en 1815, vous avez d\'e9j\'e0 conspir\'e9 au nom de Napol\'e9on II.
+\par
+\par L\rquote \'e9tat de langueur, de d\'e9p\'e9rissement du roi de Rome \'e9tait alors en France de notori\'e9t\'e9 publique\~; on allait m\'eame jusqu\rquote \'e0 affirmer que le fils du h\'e9ros \'e9tait soigneusement \'e9lev\'e9 par des pr\'ea
+tres dans la compl\'e8te ignorance de la gloire et du nom paternels\~; et que, par une ex\'e9crable machination, on tentait chaque jour de comprimer, d\rquote \'e9teindre les instincts vaillants et g\'e9n\'e9
+reux qui se manifestaient chez ce malheureux enfant\~; les \'e2mes les plus froides \'e9taient alors \'e9mues, attendries, au r\'e9cit de sa touchante et fatale destin\'e9e.
+\par
+\par En se rappelant le caract\'e8re h\'e9ro\'efque, la loyaut\'e9 chevaleresque du mar\'e9chal Simon, en acceptant son culte passionn\'e9 pour l\rquote empereur, on comprend que le p\'e8re de Rose et de Blanche devait plus que personne s\rquote int\'e9
+resser ardemment au sort du jeune prince, et que, si l\rquote occasion se pr\'e9sentait, le mar\'e9chal devait se regarder comme oblig\'e9 \'e0 ne pas se borner \'e0 de st\'e9riles regrets.
+\par
+\par Quant \'e0 la r\'e9alit\'e9 de la correspondance exhib\'e9e par l\rquote \'e9missaire de Rodin, cette correspondance avait \'e9t\'e9 indirectement soumise par le mar\'e9chal \'e0 une \'e9preuve contradictoire, gr\'e2ce aux relations d\rquote
+un de ses anciens compagnons d\rquote armes longtemps en mission \'e0 Vienne du temps de l\rquote empire\~; il r\'e9sulta de cette investigation, faite d\rquote ailleurs avec autant de prudence que d\rquote adresse, afin de ne rien \'e9bruiter, il r\'e9
+sulta que le mar\'e9chal pouvait \'e9couter s\'e9rieusement les ouvertures qu\rquote on lui faisait. D\'e8s lors, cette proposition jeta le p\'e8re de Rose et de Blanche dans une cruelle perplexit\'e9\~
+; car, pour tenter une entreprise aussi hardie, aussi dangereuse, il lui fallait encore abandonner ses filles\~; si, au contraire, effray\'e9 de cette s\'e9paration, il renon\'e7ait \'e0 tenter de sauver le roi de Rome, dont la douloureuse agonie \'e9
+tait r\'e9elle et connue de tous, le mar\'e9chal se regardait comme parjure \'e0 la promesse faite \'e0 l\rquote empereur.
+\par
+\par Pour mettre un terme \'e0 ces p\'e9nibles h\'e9sitations, plein de confiance dans l\rquote inflexible droiture du caract\'e8re de son p\'e8re, le mar\'e9chal alla lui demander conseil\~; malheureusement le vieil ouvrier r\'e9publicain, bless\'e9
+ mortellement pendant l\rquote attaque de la fabrique de M.\~Hardy, mais pr\'e9occup\'e9, m\'eame durant ses derniers instants, des graves confidences de son fils, expira en lui disant\~: \'ab\~Mon fils, tu as un grand devoir \'e0 remplir\~
+; sous peine de ne pas agir en homme d\rquote honneur, sous peine de m\'e9conna\'eetre ma derni\'e8re volont\'e9, tu dois\'85 sans h\'e9siter\'85\~\'bb
+\par
+\par Mais, par une d\'e9plorable fatalit\'e9, les derniers mots, qui devaient compl\'e9ter la pens\'e9e du vieil ouvrier, furent prononc\'e9s d\rquote une voix \'e9teinte, compl\'e8tement inintelligible\~; il mourut donc, laissant le mar\'e9
+chal Simon dans une anxi\'e9t\'e9 d\rquote autant plus funeste, que l\rquote un des deux seuls partis qu\rquote il e\'fbt \'e0 prendre \'e9tait formellement fl\'e9tri par son p\'e8re, dans le jugement duquel il avait la foi la plus absolue, la plus m\'e9
+rit\'e9e.
+\par
+\par En un mot, son esprit se torturait \'e0 deviner si son p\'e8re avait eu la pens\'e9e de lui conseiller, au nom de l\rquote honneur et du devoir, de ne pas quitter ses filles, et de renoncer \'e0 une entreprise trop hasardeuse\~; ou s\rquote
+il avait, au contraire, voulu lui conseiller de ne pas h\'e9siter \'e0 abandonner ses enfants pendant quelque temps, afin d\rquote accomplir le serment fait \'e0 l\rquote empereur, et d\rquote essayer au moins d\rquote arracher Napol\'e9on II \'e0
+ une captivit\'e9 mortelle. Cette perplexit\'e9, rendue plus cruelle par certaines circonstances que l\rquote on dira plus tard\~; la profonde douleur caus\'e9e au mar\'e9chal Simon par la fin tragique de son p\'e8re, mort entre ses bras\~
+; le souvenir incessant et douloureux de sa femme, morte sur une terre d\rquote exil\~; enfin le chagrin dont il \'e9tait chaque jour affect\'e9 en voyant la tristesse croissante de Rose et de Blanche, avaient port\'e9 des coups douloureux au mar\'e9
+chal Simon\~; disons enfin que, malgr\'e9 son intr\'e9pidit\'e9 naturelle, si vaillamment \'e9prouv\'e9e par vingt ans de guerre, les ravages du chol\'e9ra, de cette maladie terrible dont sa femme avait \'e9t\'e9 victime en Sib\'e9rie, causaient au mar
+\'e9chal une involontaire \'e9pouvante. Oui, cet homme de fer, qui dans tant de batailles avait froidement brav\'e9 la mort, sentait quelquefois faillir la fermet\'e9 habituelle de son caract\'e8re \'e0 la vue des sc\'e8nes de d\'e9
+solation et de deuil que Paris offrait \'e0 chaque pas.
+\par
+\par Cependant, lorsque Mlle de Cardoville avait r\'e9uni autour d\rquote elle les membres de sa famille, afin de les pr\'e9munir contre les trames de leurs ennemis, l\rquote affectueuse tendresse d\rquote
+Adrienne pour Rose et pour Blanche parut exercer sur leur myst\'e9rieux chagrin une si heureuse influence, que le mar\'e9chal, oubliant un instant de bien funestes pr\'e9occupations, ne songea qu\rquote \'e0 jouir de cet heureux changement, h\'e9
+las, de trop courte dur\'e9e\~!
+\par
+\par Ces faits expliqu\'e9s et rappel\'e9s au lecteur, nous continuerons ce r\'e9cit.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800310}{\*\bkmkstart _Toc97808046}XXXIX. Jocrisse.
+{\*\bkmkend _Toc92800310}{\*\bkmkend _Toc97808046}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le mar\'e9chal Simon occupait, nous l\rquote avons dit, une modeste maison dans la rue des Trois-Fr\'e8res\~
+; deux heures de relev\'e9e venaient de sonner \'e0 la pendule de la chambre \'e0 coucher du mar\'e9chal, chambre meubl\'e9e avec une simplicit\'e9 toute militaire\~: dans la ruelle du lit, on voyait une panoplie compos\'e9e des armes dont le mar\'e9chal
+s\rquote \'e9tait servi pendant ses campagnes\~; sur le secr\'e9taire, plac\'e9 en face du lit, \'e9tait un petit buste de l\rquote empereur en bronze, seul ornement de l\rquote appartement.
+\par
+\par Au dehors, la temp\'e9rature \'e9tait loin d\rquote \'eatre ti\'e8de\~; le mar\'e9chal, pendant son long s\'e9jour dans l\rquote Inde, \'e9tait devenu tr\'e8s sensible au froid\~; un assez grand feu br\'fblait dans la chemin\'e9e.
+\par
+\par Une porte dissimul\'e9e dans la tenture, et donnant sur le palier d\rquote un escalier de service, s\rquote ouvrit lentement\~; un homme parut\~; il portait un panier de bois \'e0 br\'fbler et s\rquote avan\'e7a lentement aupr\'e8s de la chemin\'e9
+e, devant laquelle il s\rquote agenouilla, commen\'e7ant de ranger sym\'e9triquement des b\'fbches dans une caisse plac\'e9e pr\'e8s du foyer\~; apr\'e8s quelques minutes occup\'e9es de la sorte, ce domestique, toujours agenouill\'e9, s\rquote
+approchant insensiblement d\rquote une autre porte, plac\'e9e \'e0 peu de distance de la chemin\'e9e, parut pr\'eater l\rquote oreille avec une profonde attention, comme s\rquote il e\'fbt voulu t\'e2cher d\rquote entendre si l\rquote
+on parlait dans la pi\'e8ce voisine. Cet homme, employ\'e9 comme domestique subalterne dans la maison, avait l\rquote air le plus ridiculement stupide que l\rquote on puisse imaginer\~; ses fonctions consistaient \'e0 porter le bois, \'e0
+ faire les commissions, etc., etc.\~; il servait, du reste, de jouet et de ris\'e9e aux autres domestiques. Dans un moment de bonne humeur, Dagobert, qui remplissait \'e0 peu pr\'e8s les fonctions de majordome, avait baptis\'e9 cet imb\'e9cile du nom de }
+{\i Jocrisse\~; }{ce surnom lui \'e9tait rest\'e9, surnom m\'e9rit\'e9, d\rquote ailleurs, de tous points, par la maladresse, par la sottise de ce personnage, et par sa plate figure au nez grotesquement \'e9pat\'e9, au menton fuyant, aux yeux b\'eates et
+\'e9carquill\'e9s\~; que l\rquote on joigne \'e0 ce signalement une veste de serge rouge sur laquelle se d\'e9coupait le triangle d\rquote un tablier blanc, et l\rquote on conviendra que ce niais \'e9tait parfaitement digne de son sobriquet.
+\par
+\par N\'e9anmoins, au moment o\'f9 Jocrisse pr\'eatait une si curieuse attention \'e0 ce qui pouvait se dire dans la pi\'e8ce voisine, une \'e9tincelle de vive intelligence vint animer ce regard ordinairement terne et stupide. Apr\'e8s avoir \'e9cout\'e9
+ un instant \'e0 la porte, Jocrisse revint aupr\'e8s de la chemin\'e9e, toujours en se tra\'eenant sur ses genoux\~; puis, se relevant, il prit son panier \'e0 demi rempli de bois, s\rquote approcha de nouveau de la porte \'e0 travers laquelle il venait d
+\rquote \'e9couter et frappa discr\'e8tement. Personne ne lui r\'e9pondit.
+\par
+\par Il frappa une seconde fois, et plus fort. M\'eame silence.
+\par
+\par Alors, il dit d\rquote une voix enrou\'e9e, aigre, glapissante et grotesque au possible\~:
+\par
+\par \endash \~Mesdemoiselles, avez-vous besoin de bois, s\rquote il vous pla\'eet, dans la chemin\'e9e\~?
+\par
+\par Ne recevant aucune r\'e9ponse, Jocrisse posa son panier \'e0 terre, ouvrit doucement la porte, entra dans la pi\'e8ce voisine, apr\'e8s y avoir jet\'e9 un coup d\rquote \'9cil rapide, et en ressortit au bout de quelques secondes, en regardant de c\'f4t
+\'e9 et d\rquote autres avec anxi\'e9t\'e9, comme un homme qui viendrait d\rquote accomplir quelque chose d\rquote important et de myst\'e9rieux. Reprenant alors son panier, il se disposait \'e0 sortir de la chambre du mar\'e9
+chal Simon, lorsque la porte de l\rquote escalier d\'e9rob\'e9 s\rquote ouvrit de nouveau lentement et avec pr\'e9caution. Dagobert parut.
+\par
+\par Le soldat, \'e9videmment surpris de la pr\'e9sence de Jocrisse, fron\'e7a les sourcils et s\rquote \'e9cria brusquement\~:
+\par
+\par \endash \~Que fais-tu l\'e0\~? \'c0 cette soudaine interpellation, accompagn\'e9e d\rquote un grognement hargneux d\'fb \'e0 la mauvaise humeur de Rabat-Joie, qui s\rquote avan\'e7ait sur les talons de son ma\'eetre, Jocrisse poussa un cri de frayeur r
+\'e9elle ou feinte\~; ce dernier cas \'e9ch\'e9ant, afin de donner sans doute plus de vraisemblance \'e0 son \'e9moi\~; le niais suppos\'e9 laissa tomber sur le plancher son panier \'e0 demi rempli de bois, comme si l\rquote \'e9
+tonnement et la peur le lui eussent arrach\'e9 des mains.
+\par
+\par \endash \~Que fais-tu l\'e0\'85 imb\'e9cile\~? reprit Dagobert, dont la physionomie \'e9tait alors profond\'e9ment triste, et qui paraissait peu dispos\'e9 \'e0 rire de la poltronnerie de Jocrisse.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur Dagobert\'85 quelle peur\~!\'85 Mon Dieu\~!\'85 quel dommage que je n\rquote aie pas eu entre les bras une pile d\rquote assiettes pour prouver que \'e7a n\rquote aurait pas \'e9t\'e9 de ma faute si je les avais cass\'e9es\~!\'85
+
+\par
+\par \endash \~Je te demande ce que tu fais l\'e0\'85 reprit Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Vous voyez bien, monsieur Dagobert, r\'e9pondit Jocrisse en montrant son panier, je venais d\rquote apporter du bois dans la chambre de M.\~le duc, pour le br\'fbler, s\rquote il avait froid\'85 parce qu\rquote il le fait.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bon, ramasse ton panier et file\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur Dagobert, j\rquote en ai encore les jambes toutes bistourn\'e9es\'85 Quelle peur\~!\'85 quelle peur\~!\'85 quelle peur\~!
+\par
+\par \endash \~T\rquote en iras-tu, brute que tu es\~! reprit le v\'e9t\'e9ran. Et prenant Jocrisse par le bras, il le poussa vers la porte, tandis que Rabat-Joie, couchant ses oreilles pointues et se h\'e9rissant comme un porc-\'e9pic, paraissait dispos\'e9
+\'e0 acc\'e9l\'e9rer la retraite de Jocrisse.
+\par
+\par \endash \~On y va, monsieur Dagobert, on y va, r\'e9pondit le niais en ramassant son panier \'e0 la h\'e2te, dites seulement \'e0 Rabat-Joie de\'85
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en donc au diable, imb\'e9cile bavard\~! s\rquote \'e9cria Dagobert en mettant Jocrisse dehors.
+\par
+\par Alors Dagobert poussa le verrou de la porte de l\rquote escalier d\'e9rob\'e9, alla vers celle qui communiquait \'e0 l\rquote appartement des deux s\'9curs, et donna un tour de clef \'e0 sa serrure. Ceci fait, le soldat, s\rquote approchant rapidement
+de l\rquote alc\'f4ve, passa dans la ruelle, d\'e9crocha de la panoplie une paire de pistolets de guerre, d\'e9sarm\'e9s, mais charg\'e9s, \'f4ta soigneusement les capsules des batteries, et, ne pouvant retenir un profond soupir, il remit ces armes \'e0
+ la place qu\rquote elles occupaient\~; il allait quitter la ruelle, lorsque, par r\'e9flexion sans doute, il prit encore dans la panoplie un kanjiar indien, \'e0 lame tr\'e8s aigu\'eb
+, le tira de son fourreau de vermeil et cassa la pointe de cette arme meurtri\'e8re en l\rquote introduisant sous une des roulettes qui supportaient le lit.
+\par
+\par Dagobert alla ensuite rouvrir les deux portes et revint lentement aupr\'e8s de la chemin\'e9e, sur le marbre de laquelle il s\rquote accouda d\rquote un air sombre, pensif\~; Rabat-Joie, accroupi devant le foyer, suivait d\rquote un \'9c
+il attentif les moindres mouvements de son ma\'eetre\~; le digne chien fit m\'eame preuve d\rquote une rare et pr\'e9venante intelligence\~: le soldat, ayant tir\'e9 son mouchoir de sa poche, avait laiss\'e9 tomber sans s\rquote
+en apercevoir un papier renfermant un petit rouleau de tabac \'e0 chiquer\~; Rabat-Joie, qui rapportait comme un }{\i retriver }{de la race Rutland, prit le papier entre ses dents et, se dressant sur ses pattes de derri\'e8re, le pr\'e9
+senta respectueusement \'e0 Dagobert. Mais celui-ci re\'e7ut machinalement le papier et parut indiff\'e9rent \'e0 la dext\'e9rit\'e9 de son chien. La physionomie de l\rquote ancien grenadier \'e0 cheval r\'e9v\'e9lait autant de tristesse que d\rquote anxi
+\'e9t\'e9. Apr\'e8s \'eatre rest\'e9 quelques instants debout devant la chemin\'e9e, le regard fixe, m\'e9ditatif, il commen\'e7a de se promener dans la chambre de long en large avec agitation, une de ses mains pass\'e9
+e entre les revers de sa longue redingote bleue boutonn\'e9e jusqu\rquote au col, l\rquote autre enfonc\'e9e dans une de ses poches de derri\'e8re. De temps \'e0 autre, Dagobert s\rquote arr\'eatait brusquement, et, r\'e9pondant tout haut \'e0 ses pens
+\'e9es int\'e9rieures, laissant \'e7\'e0 et l\'e0 \'e9chapper quelque exclamation de doute ou d\rquote inqui\'e9tude, puis, se tournant vers le troph\'e9e d\rquote armes, il secouait tristement la t\'eate en murmurant\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9gal\'85 cette crainte est folle\'85 mais }{\i il }{est si extraordinaire depuis deux jours\'85 Enfin\'85 c\rquote est plus prudent\'85
+\par
+\par Et se remettant \'e0 marcher, Dagobert disait, apr\'e8s un nouveau et long silence\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, il faudra qu\rquote il me dise\'85 il m\rquote inqui\'e8te trop\'85 Et ces pauvres petites\~!\'85 Ah\~! c\rquote est \'e0 fendre le c\'9cur.
+\par
+\par Et Dagobert passait vivement sa moustache entre son pouce et son index, mouvement presque convulsif, sympt\'f4me \'e9vident chez lui d\rquote une vive agitation.
+\par
+\par Quelques minutes apr\'e8s le soldat reprit, r\'e9pondant toujours \'e0 ses pens\'e9es int\'e9rieures\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que \'e7a peut \'eatre\~?\'85 Ce ne sont pas ces lettres\'85 c\rquote est trop inf\'e2me\'85 il les m\'e9prise\'85 et pourtant\'85 mais non, non\'85 il est au-dessus de cela.
+\par
+\par Et Dagobert recommen\'e7ait sa promenade d\rquote un pas pr\'e9cipit\'e9. Soudain Rabat-Joie dressa les oreilles, tourna la t\'eate du c\'f4t\'e9 de la porte de l\rquote escalier et grogna sourdement. Quelques instants apr\'e8s on frappait \'e0 la porte.
+
+\par
+\par \endash \~Qui est l\'e0\~? dit Dagobert. On ne r\'e9pondit pas, mais on frappa de nouveau.
+\par
+\par Impatient\'e9, le soldat alla rapidement ouvrir\~: il vit la figure stupide de Jocrisse.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi ne r\'e9ponds-tu pas, quand je demande qui frappe\~? fit le soldat irrit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Dagobert, comme vous m\rquote aviez renvoy\'e9 tout \'e0 l\rquote heure, je ne me nommais pas de peur de vous f\'e2cher en vous disant que c\rquote \'e9tait encore moi.
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu\~? parle donc. Mais avance donc\'85 animal\~! s\rquote \'e9cria Dagobert, exasp\'e9r\'e9 en attirant dans la chambre Jocrisse, qui restait sur le seuil.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Dagobert, voil\'e0\'85 m\rquote y voil\'e0 tout de suite\'85 ne vous f\'e2chez pas\~; je vas vous dire\'85 c\rquote est un jeune homme\'85
+\par
+\par \endash \~Apr\'e8s\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Il dit qu\rquote il veut vous parler tout de suite, monsieur Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Son nom\~?
+\par
+\par \endash \~Son nom\~? monsieur Dagobert\'85 reprit Jocrisse en se dandinant et en ricanant d\rquote un air niais.
+\par
+\par \endash \~Oui, son nom, imb\'e9cile\~; parle donc\~!
+\par
+\par \endash \~Ah\~! par exemple\'85 monsieur Dagobert, c\rquote est pour de rire, que vous me le demandez, son nom\~?
+\par
+\par \endash \~Mais, mis\'e9rable, tu as donc jur\'e9 de me mettre hors de moi, s\rquote \'e9cria le soldat en saisissant Jocrisse au collet\~; le nom de ce jeune homme\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur Dagobert, ne vous f\'e2chez pas, \'e9coutez-moi donc\~; ce n\rquote est pas la peine de vous dire le nom de ce jeune homme, puisque vous le savez.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! la triple brute\~! dit Dagobert en serrant les poings.
+\par
+\par \endash \~Mais, oui, vous le savez, monsieur Dagobert, puisque ce jeune homme, c\rquote est votre fils\'85 il est en bas qui veut vous parler tout de suite.
+\par
+\par La stupidit\'e9 de Jocrisse \'e9tait si parfaitement jou\'e9e, que Dagobert en fut dupe\~; plus apitoy\'e9 que courrouc\'e9 d\rquote une imb\'e9cillit\'e9 pareille, il regarda le domestique fixement\~; puis, haussant les \'e9paules, il se dirigea vers l
+\rquote escalier en lui disant\~:
+\par
+\par \endash \~Suis-moi\'85 Jocrisse ob\'e9it\~; mais avant de fermer la porte, il fouilla dans sa poche, en tira myst\'e9rieusement une lettre et la jeta derri\'e8re lui, sans d\'e9tourner la t\'eate, disant, au contraire, \'e0
+ Dagobert, sans doute pour occuper son attention\~:
+\par
+\par \endash \~Votre fils est dans la cour, monsieur Dagobert\'85 Il n\rquote a pas voulu monter\~; c\rquote est pour cela qu\rquote il est rest\'e9 en bas\'85 Ce disant, Jocrisse ferma la porte, croyant la lettre bien en \'e9
+vidence sur le plancher de la chambre du mar\'e9chal Simon. Mais Jocrisse comptait sans Rabat-Joie.
+\par
+\par Soit qu\rquote il regard\'e2t comme plus prudent de former l\rquote arri\'e8re-garde, soit respectueuse d\'e9f\'e9rence pour un bip\'e8de, le digne chien n\rquote \'e9
+tait sorti de la chambre que le dernier, et comme il rapportait merveilleusement bien (ainsi qu\rquote il venait de le prouver), voyant tomber la lettre jet\'e9e par Jocrisse, il la prit d\'e9
+licatement entre ses dents et sortit de la chambre sur les talons du domestique sans que celui-ci s\rquote aper\'e7\'fbt de cette nouvelle preuve de l\rquote intelligence du savoir-faire de Rabat-Joie.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800311}{\*\bkmkstart _Toc97808047}XL. Les anonymes.
+{\*\bkmkend _Toc92800311}{\*\bkmkend _Toc97808047}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Nous dirons tout \'e0 l\rquote heure ce qu\rquote
+il advint de la lettre que Rabat-Joie tenait entre ses dents, et pourquoi il quitta son ma\'eetre lorsque celui-ci courut au-devant d\rquote Agricol.
+\par
+\par Dagobert n\rquote avait pas vu son fils depuis plusieurs jours\~; l\rquote embrassant d\rquote abord cordialement, il le conduisit ensuite dans une des deux pi\'e8ces du rez-de-chauss\'e9e qui composaient son appartement.
+\par
+\par \endash \~Et ta femme, comment va-t-elle\~! dit le soldat \'e0 son fils.
+\par
+\par \endash \~Elle va bien, mon p\'e8re, je te remercie.
+\par
+\par S\rquote apercevant alors de l\rquote alt\'e9ration des traits d\rquote Agricol, Dagobert reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Tu as l\rquote air chagrin\~! T\rquote est-il arriv\'e9 quelque chose depuis que je ne t\rquote ai vu\~!
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 tout est fini\'85 il est perdu pour nous, dit le forgeron avec un accent d\'e9sesp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash \~De qui parles-tu\~!
+\par
+\par \endash \~De M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Lui\~!\'85 mais, il y a trois jours, tu devais, m\rquote as-tu dit, aller le voir\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re, je l\rquote ai vu\~; mon digne fr\'e8re Gabriel aussi l\rquote a vu\'85 et lui a parl\'e9, comme il parle\'85 avec la voix du c\'9cur\~; aussi l\rquote avait-il si bravement ranim\'e9, encourag\'e9, que M.\~Hardy s\rquote \'e9
+tait d\'e9cid\'e9 \'e0 revenir aupr\'e8s de nous\~; alors, moi, fou de bonheur, je cours apprendre cette bonne nouvelle \'e0 quelques camarades qui m\rquote attendaient pour savoir le r\'e9sultat de notre entrevue\~; j\rquote
+accours avec eux pour le remercier. Nous \'e9tions \'e0 cent pas de la porte de la maison des robes noires\'85
+\par
+\par \endash \~Les robes noires\~! dit Dagobert d\rquote un air sombre. Alors\'85 quelque malheur doit arriver\'85 je les connais\'85
+\par
+\par \endash \~Tu ne te trompes pas, mon p\'e8re, r\'e9pondit Agricol avec un soupir\~; j\rquote accourais donc avec mes camarades, lorsque je vois de loin arriver une voiture\~; je ne sais quel pressentiment me dit que c\rquote \'e9tait M.\~Hardy qu\rquote
+on emmenait.
+\par
+\par \endash \~De force\~! dit vivement Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Non, r\'e9pondit am\'e8rement Agricol, non\~; ces pr\'eatres sont trop adroits pour \'e7a\'85 ils savent toujours vous rendre complices du mal qu\rquote ils vous font\~; ne sais-je pas comment ils s\rquote y sont pris avec ma bonne m\'e8re\~!
+
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 digne femme\'85 encore une pauvre cr\'e9ature qu\rquote ils ont enlac\'e9e dans leur toile\'85 Mais cette voiture dont tu parles\~!
+\par
+\par \endash \~En la voyant sortir de la maison des robes noires, reprit Agricol, mon c\'9cur se serre et, par un mouvement plus fort que moi, je me jette \'e0 la t\'eate des chevaux, en appelant \'e0 l\rquote aide\~; mais le postillon me renverse d\rquote
+un coup de fouet qui m\rquote \'e9tourdit, je tombe\'85 Quand je revins \'e0 moi, la voiture \'e9tait loin.
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote as pas \'e9t\'e9 bless\'e9\~? s\rquote \'e9cria vivement Dagobert en examinant son fils.
+\par
+\par \endash \~Non, mon p\'e8re\'85 une \'e9gratignure.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote as-tu fait alors, mon gar\'e7on\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai couru chez le bon ange, chez Mlle de Cardoville\~; je lui ai tout cont\'e9. \'ab\~Il faut, m\rquote a-t-elle dit, suivre \'e0 l\rquote instant la trace de M.\~Hardy. Vous allez prendre une voiture \'e0 moi, des chevaux de poste\~; M.
+\~Dupont vous accompagnera, vous suivrez M.\~Hardy de relais en relais, et si vous parvenez \'e0 le revoir, peut-\'eatre votre pr\'e9sence, vos pri\'e8res vaincront la funeste influence que ces pr\'eatres ont su prendre sur lui.
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait ce qu\rquote il y avait de mieux \'e0 faire\~; cette digne demoiselle avait raison.
+\par
+\par \endash \~Une heure apr\'e8s, nous \'e9tions sur la voie de M.\~Hardy\~; car nous avions su par les postillons de retour qu\rquote il tenait la route d\rquote Orl\'e9ans\~; nous le suivons jusqu\rquote \'e0 \'c9tampes\~; l\'e0 on nous dit qu\rquote
+il avait pris la traverse pour gagner une maison isol\'e9e dans une vall\'e9e, \'e0 quatre lieues de toute grande route\~; que cette maison, appel\'e9e le Val-de-Saint-H\'e9rem, appartient \'e0 des pr\'eatres\~
+; mais que la nuit est si noire, les chemins si mauvais, que nous ferions mieux de coucher \'e0 l\rquote auberge et de repartir de grand matin\~; nous suivons ce conseil. Au point du jour, nous montons en voiture\~; un quart d\rquote heure apr\'e8
+s, nous quittons la grande route pour une traverse montueuse et d\'e9serte\~; ce n\rquote \'e9tait partout que des rocs de gr\'e8s avec quelques bouleaux. \'c0 mesure que nous avancions, le site devenait de plus en plus sauvage\~; on se serait cru \'e0
+ cent lieues de Paris. Enfin nous nous arr\'eatons devant une grande et vieille maison noir\'e2tre, \'e0 peine perc\'e9e de quelques petites fen\'eatres, et b\'e2tie au pied d\rquote une haute montagne toute couverte de ces roches de gr\'e8
+s. De ma vie je n\rquote ai rien vu de plus d\'e9sert, de plus triste. Nous descendons de voiture, je sonne \'e0 une porte\~; un homme vient m\rquote ouvrir. \'ab\~L\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny est arriv\'e9 ici, cette nuit, avec un monsieur, dis-je
+\'e0 cet homme avec un air d\rquote intelligence\~; pr\'e9venez tout de suite ce monsieur que je viens pour quelque chose de tr\'e8s important, et qu\rquote il faut que je le voie \'e0 l\rquote instant.\~\'bb Cet homme, me croyant d\rquote accord avec l
+\rquote abb\'e9, nous fait entrer\~; au bout d\rquote un instant, l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny ouvre la porte, me voit, recule et dispara\'eet\~; mais, cinq minutes apr\'e8s, j\rquote \'e9tais en pr\'e9sence de M.\~Hardy.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~? dit Dagobert avec int\'e9r\'eat. Agricol secoua tristement la t\'eate et reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Rien qu\rquote \'e0 la physionomie de M.\~Hardy, j\rquote ai vu que tout \'e9tait fini. M.\~Hardy, s\rquote adressant \'e0 moi d\rquote une voix douce, mais ferme, me dit\~: \'ab\~Je con\'e7ois, j\rquote excuse m\'eame le motif qui vous am\'e8
+ne ici\~; mais je suis d\'e9cid\'e9 \'e0 vivre d\'e9sormais dans la retraite et dans la pri\'e8re\~; je prends cette r\'e9solution librement, volontairement, parce que je songe au salut de mon \'e2me\~; du reste, dites \'e0
+ vos camarades que mes dispositions sont telles qu\rquote ils conserveront de moi un bon souvenir.\~\'bb Et comme j\rquote allais parler, M.\~Hardy m\rquote a interrompu en me disant\~: \'ab\~C\rquote est inutile, mon ami, ma d\'e9termination est in\'e9
+branlable\~; ne m\rquote \'e9crivez pas, vos lettres resteraient sans r\'e9ponse\'85 La pri\'e8re m\rquote absorbera d\'e9sormais tout entier\'85 Adieu\~; excusez-moi si je vous quitte, mais le voyage m\rquote a fatigu\'e9.\~\'bb Il disait vrai, car il
+\'e9tait p\'e2le comme un spectre, il avait m\'eame, ce me semble, quelque chose d\rquote \'e9gar\'e9 dans les yeux et, depuis la veille, il \'e9tait \'e0 peine reconnaissable, sa main, qu\rquote il m\rquote a donn\'e9e en nous quittant, \'e9tait s\'e8
+che et br\'fblante. L\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny est rentr\'e9. \'ab\~Mon p\'e8re, lui a dit M.\~Hardy, voulez-vous avoir la bont\'e9 de reconduire M.\~Agricol Baudoin\~?\~\'bb En disant ces mots, il m\rquote a fait de la main un signe d\rquote
+adieu, et il est rentr\'e9 dans la chambre voisine. Tout \'e9tait fini, il \'e9tait \'e0 jamais perdu pour nous.
+\par
+\par \endash \~Oui, dit Dagobert, ces robes noires l\rquote ont ensorcel\'e9 comme tant d\rquote autres.
+\par
+\par \endash \~Alors, reprit Agricol, d\'e9sesp\'e9r\'e9, je suis revenu ici avec M.\~Dupont. Voil\'e0 donc que les pr\'eatres sont parvenus \'e0 faire de M.\~Hardy\'85 de cet homme g\'e9n\'e9reux, qui faisait vivre pr\'e8
+s de trois cents ouvriers laborieux dans l\rquote ordre et dans le bonheur, d\'e9veloppant leur intelligence, am\'e9liorant leur c\'9cur, se faisant enfin b\'e9nir par ce petit peuple, dont il \'e9tait la providence\'85 Au lieu de cela, M.\~
+Hardy est maintenant \'e0 jamais vou\'e9 \'e0 une vie contemplative, sinistre et st\'e9rile.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! les robes noires\'85 dit Dagobert en frissonnant sans pouvoir cacher un effroi ind\'e9finissable, plus je vais\'85 plus j\rquote en ai peur\'85 Tu as vu ce que ces gens-l\'e0 ont fait de ta pauvre m\'e8re\'85 tu vois ce qu\rquote
+ils viennent de faire de M.\~Hardy\~; tu sais leurs complots contre mes deux pauvres orphelines, contre cette g\'e9n\'e9reuse demoiselle\'85 Oh\~! ces gens-l\'e0 sont bien puissants\'85 J\rquote aimerais mieux affronter un carr\'e9 de grenadiers russes qu
+\rquote une douzaine de ces soutanes. Mais ne parlons plus de \'e7a, j\rquote ai bien d\rquote autres sujets de chagrin et de crainte.
+\par
+\par Puis, voyant l\rquote air surpris d\rquote Agricol, le soldat, ne pouvant contenir son \'e9motion, se jeta dans les bras de son fils en s\rquote \'e9criant d\rquote une voix oppress\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote y tiens plus, mon c\'9cur d\'e9borde\~; il faut que je parle\'85 et \'e0 qui me confier, sinon \'e0 toi\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 vous m\rquote effrayez\~! dit Agricol, que se passe-t-il donc\~?
+\par
+\par \endash \~Tiens, vois-tu\'85 sans toi et ces deux pauvres petites, je me serais vingt fois br\'fbl\'e9 la cervelle\'85 plut\'f4t que de voir ce que je vois\'85 et surtout de craindre ce que je crains.
+\par
+\par \endash \~Que crains-tu donc\'85 mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Depuis quelques jours, je ne sais pas ce qu\rquote a le mar\'e9chal, mais il m\rquote \'e9pouvante.
+\par
+\par \endash \~Cependant, ses derniers entretiens avec Mlle de Cardoville\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 il y avait un peu de mieux\'85 Par ses bonnes paroles, cette g\'e9n\'e9reuse demoiselle avait r\'e9pandu comme un baume sur ses blessures\~; la pr\'e9sence du jeune Indien l\rquote avait aussi distrait\'85
+ il ne paraissait presque plus soucieux, et ses pauvres petites filles s\rquote en \'e9taient ressenties\'85 Mais depuis quelques jours\'85 je ne sais quel d\'e9mon s\rquote est de nouveau d\'e9cha\'een\'e9 contre la famille\'85 c\rquote est \'e0
+ en perdre la t\'eate. Je suis s\'fbr d\rquote abord que les lettres anonymes, qui avaient cess\'e9, ont recommenc\'e9}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ On sait combien les d\'e9nonciations, menaces, calomnies anonymes sont famili\'e8res aux r\'e9v\'e9rends p\'e8res et autres congr\'e9ganistes. Le v\'e9n\'e9
+rable cardinal de la Tour d\rquote Auvergne s\rquote est plaint derni\'e8rement, dans une lettre adress\'e9e aux journaux, des man\'9cuvres indignes et des nombreuses menaces anonymes qui l\rquote ont assailli, parce qu\rquote il refusait d\rquote adh\'e9
+rer sans examen au mandement de M.\~de\~Bonald contre le Manuel de M.\~Dupin, qui, malgr\'e9 le parti pr\'eatre, restera toujours un Manuel de raison, de droit et d\rquote ind\'e9pendance. Nous avons eu sous les yeux les pi\'e8ces d\rquote un proc\'e8
+s en captation, actuellement d\'e9f\'e9r\'e9 au conseil d\rquote \'c9tat, dans lesquelles se trouvaient un grand nombre de notes anonymes \'e9crites au vieillard que les pr\'eatres voulaient capter, et contenant soit des menaces contre lui s\rquote
+il ne d\'e9sh\'e9ritait pas ses neveux, soit d\rquote abominables d\'e9nonciations contre son honorable famille\~; il ressort des faits du proc\'e8s m\'eame que ces lettres sont de la main de deux religieux et d\rquote
+une religieuse qui ne quittaient pas le vieillard \'e0 ses derniers moments, et qui ont enfin spoli\'e9 la famille de plus de quatre cent mille francs.}}}{.
+\par
+\par \endash \~Quelles lettres, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Les lettres anonymes\'85
+\par
+\par \endash \~Et ces lettres\'85 \'e0 quel propos\~?
+\par
+\par \endash \~Tu sais la haine que le mar\'e9chal avait d\'e9j\'e0 contre ce ren\'e9gat d\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\~; quand il a su que ce tra\'eetre \'e9tait ici et qu\rquote il avait poursuivi les deux orphelines, comme il avait poursuivi leur m\'e8
+re\'85 jusqu\rquote \'e0 la mort\'85 mais qu\rquote il s\rquote \'e9tait fait pr\'eatre, j\rquote ai cru que le mar\'e9chal allait devenir fou d\rquote indignation et de fureur\'85 Il voulait aller trouver le ren\'e9gat\'85 d\rquote un mot je l\rquote
+ai calm\'e9. \'ab\~Il est pr\'eatre, lui ai-je dit\~; vous aurez beau faire, l\rquote injurier, le crosser, il ne se battra pas\~; il a commenc\'e9 par servir contre son pays, il finit par \'eatre un mauvais pr\'eatre\~; c\rquote est tout simple\~; \'e7
+a ne vaut pas la peine de cracher dessus. \endash Mais il faut bien pourtant que je le punisse du mal qu\rquote il a fait \'e0 mes enfants\~; et que je venge la mort de ma femme\~! s\rquote \'e9criait le mar\'e9chal exasp\'e9r\'e9. \endash
+ Vous savez bien qu\rquote on dit qu\rquote il n\rquote y a que les tribunaux qui peuvent vous venger, lui ai-je dit. Mlle de Cardoville a d\'e9pos\'e9 une plainte contre le ren\'e9gat pour avoir voulu s\'e9questrer vos enfants dans un couvent\'85
+ il faut ronger son frein\'85 attendre\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui, dit tristement Agricol\~; et malheureusement les preuves manquent contre l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny\'85 L\rquote autre jour, lorsque j\rquote ai \'e9t\'e9 interrog\'e9 par l\rquote avocat de Mlle de Cardoville
+sur notre escalade du couvent, il m\rquote a dit que l\rquote on rencontrait des obstacles \'e0 chaque instant, faute de preuves mat\'e9rielles, et que ces pr\'eatres avaient si bien pris leurs mesures, que la plainte n\rquote aboutirait peut-\'eatre pas.
+
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que croit aussi le mar\'e9chal\'85 mon enfant, et son irritation contre une telle injustice augmente encore.
+\par
+\par \endash \~Il devrait m\'e9priser ces mis\'e9rables.
+\par
+\par \endash \~Et les lettres anonymes\~?
+\par
+\par \endash \~Comment cela, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Apprends donc tout\~: brave et loyal comme l\rquote est le mar\'e9chal, son premier mouvement d\rquote indignation pass\'e9, il a reconnu qu\rquote insulter le ren\'e9gat depuis que ce l\'e2che s\rquote \'e9tait d\'e9guis\'e9 en pr\'ea
+tre, ce serait comme s\rquote il insultait une femme ou un vieillard\~; il a donc m\'e9pris\'e9, oubli\'e9 autant de fois qu\rquote il l\rquote a pu\~; mais alors, presque chaque jour, par la poste sont venues des lettres anonymes et dans ces lettres on t
+\'e2chait, par tous les moyens possibles, de r\'e9veiller, d\rquote exciter la col\'e8re du mar\'e9chal contre le ren\'e9gat, en rappelant tout le mal que l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny lui avait fait, \'e0 lui ou aux siens. Enfin on reprochait au mar
+\'e9chal d\rquote \'eatre assez l\'e2che pour ne pas tirer vengeance de ce pr\'eatre, le pers\'e9cuteur de sa femme et de ses enfants, qui chaque jour, se raillait insolemment de lui.
+\par
+\par \endash \~Et ces lettres\'85 de qui les soup\'e7onnes-tu, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote en sais rien\'85 c\rquote est \'e0 en devenir fou\'85 Elles viennent sans doute des ennemis du mar\'e9chal, et il n\rquote a d\rquote ennemis que les robes noires.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon p\'e8re, ces lettres excitant la col\'e8re du mar\'e9chal contre l\rquote abb\'e9 d\rquote Aigrigny, elles ne peuvent \'eatre \'e9crites par ces pr\'eatres.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce que je me suis dit\'85
+\par
+\par \endash \~Mais quel peut donc \'eatre le but de ces anonymes\~?
+\par
+\par \endash \~Le but\~! mais il n\rquote est que trop clair\~! s\rquote \'e9cria Dagobert. Le mar\'e9chal est vif, ardent, il a mille fois raison de vouloir se venger du ren\'e9gat\~; mais il ne veut pas se faire justice lui-m\'eame, et l\rquote
+autre justice lui manque\'85 alors il prend sur lui, il t\'e2che d\rquote oublier, il oublie. Mais voil\'e0 que, chaque jour, des lettres insolemment provocantes viennent ranimer, exasp\'e9rer cette haine si l\'e9gitime, par des moqueries, par des injures
+\'85 Mille tonnerres\~!\'85 je n\rquote ai pas la t\'eate plus faible qu\rquote un autre, mais \'e0 ce jeu-l\'e0 je deviendrais fou\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon p\'e8re, cette combinaison serait horrible et digne de l\rquote enfer\~!
+\par
+\par \endash \~Et ce n\rquote est pas tout.
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~?
+\par
+\par \endash \~Le mar\'e9chal a encore re\'e7u d\rquote autres lettres\~; mais celles-l\'e0\'85 il ne me les a pas montr\'e9es\~; seulement, lorsqu\rquote il a lu la premi\'e8re, il est rest\'e9 comme atterr\'e9 sous le coup, et il a dit \'e0 voix basse\~:
+\'ab\~Ils ne respectent m\'eame pas cela\'85 Oh\~!\'85 c\rquote est trop\'85 c\rquote est trop\~\'bb, et, cachant son visage entre ses mains\'85 il a pleur\'e9.
+\par
+\par \endash \~Lui\'85 le mar\'e9chal, pleurer\~! s\rquote \'e9cria le forgeron, ne pouvant croire ce qu\rquote il entendait.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Dagobert, lui\'85 il a pleur\'e9\'85 comme un enfant.
+\par
+\par \endash \~Et que pouvaient contenir ces lettres, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas os\'e9 le lui demander\'85 tant il a paru malheureux et accabl\'e9.
+\par
+\par \endash \~Mais, ainsi harcel\'e9, tourment\'e9 sans cesse, le mar\'e9chal doit mener une vie atroce\'85
+\par
+\par \endash \~Et ses pauvres petites filles donc\~! qu\rquote il voit de plus en plus tristes, abattues, sans qu\rquote il soit possible de deviner la cause de leurs chagrins\~! et la mort de son p\'e8re\~!\'85 qu\rquote il a vu expirer dans ses bras\~
+! Tu croirais que c\rquote est assez comme \'e7a, n\rquote est-ce pas\~? Eh bien, non\'85 j\rquote en suis s\'fbr\'85 le mar\'e9chal \'e9prouve quelque chose de plus p\'e9nible encore\~: depuis quelque temps il n\rquote est plus reconnaissable\~
+; maintenant, pour un rien, il s\rquote irrite, il s\rquote emporte, il entre dans des acc\'e8s de col\'e8re tels\'85 que\'85 Apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation, le soldat reprit\~: Apr\'e8s tout, je puis bien te dire ceci \'e0 toi\'85
+ mon pauvre enfant\~; eh bien, tout \'e0 l\rquote heure je suis mont\'e9 chez le mar\'e9chal\'85 et j\rquote ai \'f4t\'e9 les capsules de ses pistolets\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 mon p\'e8re\'85 s\rquote \'e9cria Agricol, tu craindrais\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Dans l\rquote \'e9tat d\rquote exasp\'e9ration o\'f9 je l\rquote ai vu hier, il faut tout craindre.
+\par
+\par \endash \~Que s\rquote est-il donc pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Depuis quelque temps, il a souvent de longs entretiens secrets avec un monsieur qui a l\rquote air d\rquote un ancien militaire, d\rquote un brave et digne homme\~; j\rquote ai remarqu\'e9 que l\rquote agitation, que la tristesse du mar\'e9chal,
+ redoublent toujours apr\'e8s ces visites\~; deux ou trois fois je lui ai parl\'e9 l\'e0-dessus\~; j\rquote ai vu \'e0 son air que cela lui d\'e9plaisait, je n\rquote ai pas insist\'e9. Hier, ce monsieur est revenu le soir\~; il est rest\'e9 ici jusqu
+\rquote \'e0 pr\'e8s de onze heures, et sa femme est venue le chercher et l\rquote attendre dans un fiacre\~; apr\'e8s son d\'e9part, je suis mont\'e9 pour voir si le mar\'e9chal avait besoin de quelque chose\~; il \'e9tait tr\'e8s p\'e2le, mais calme\~
+; il m\rquote a remerci\'e9\~; je suis redescendu. Tu sais que ma chambre, qui est \'e0 c\'f4t\'e9, se trouve juste au-dessous de la sienne\~; une fois chez moi, j\rquote entends d\rquote abord le mar\'e9chal aller et venir, comme s\rquote il avait march
+\'e9 avec agitation\~; mais bient\'f4t il me semble qu\rquote il pousse et renverse des meubles avec fracas. Effray\'e9, je monte\~; il me demande d\rquote un air irrit\'e9 ce que je veux, et m\rquote ordonne de sortir. Alors, le voyant dans cet \'e9
+tat, je reste\~; il s\rquote emporte, je reste toujours\~; mais, apercevant une chaise et une table renvers\'e9es, je les lui montre d\rquote un air si triste, qu\rquote il me comprend\~; et comme il est aussi bon que ce qu\rquote
+il y a de meilleur au monde, il me prend la main, et me dit\~: \'ab\~Pardon de t\rquote inqui\'e9ter ainsi, mon bon Dagobert\~; mais tout \'e0 l\rquote heure, j\rquote ai eu un moment d\rquote emportement absurde\~; je n\rquote avais pas la t\'eate \'e0
+ moi\~; je crois que je me serais jet\'e9 par la fen\'eatre, si elle e\'fbt \'e9t\'e9 ouverte. Pourvu que mes pauvres ch\'e8res petites ne m\rquote aient pas entendu\'85\~\'bb ajouta-t-il en allant sur la pointe du pied ouvrir la porte de la pi\'e8
+ce qui communique \'e0 la chambre \'e0 coucher de ses filles. Apr\'e8s avoir \'e9cout\'e9 un instant \'e0 cette porte avec angoisse, n\rquote entendant rien, il est revenu pr\'e8s de moi\~: \'ab\~Heureusement, elles dorment, \'bb m\rquote
+a-t-il dit. Alors je lui ai demand\'e9 ce qui causait son agitation, s\rquote il avait re\'e7u, malgr\'e9 mes pr\'e9cautions, quelque nouvelle lettre anonyme. \'ab\~Non\'85 m\rquote a-t-il r\'e9pondu d\rquote un air sombre\~
+; mais laisse-moi, mon ami, je me sens mieux\~; cela m\rquote a fait du bien de te voir\~; bonsoir, mon vieux camarade\~; descends chez toi, va te reposer.\~\'bb Moi, je me garde bien de m\rquote en aller\~; je fais semblant de descendre et je remonte m
+\rquote asseoir sur la derni\'e8re marche de l\rquote escalier, l\rquote oreille au guet\~; sans doute, pour se calmer tout \'e0 fait, le mar\'e9chal a \'e9t\'e9 embrasser ses filles, car j\rquote
+ai entendu ouvrir et refermer la porte qui conduit chez elles. Puis, il est revenu, s\rquote est encore promen\'e9 longtemps dans sa chambre, mais d\rquote un pas plus calme\~; enfin, je l\rquote
+ai entendu se jeter sur son lit, et je ne suis redescendu chez moi qu\rquote au jour\'85 Heureusement le reste de sa nuit m\rquote a paru tranquille.
+\par
+\par \endash \~Mais que peut-il avoir, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais\'85 Lorsque je suis mont\'e9, j\rquote ai \'e9t\'e9 frapp\'e9 de l\rquote alt\'e9ration de sa figure, de l\rquote \'e9clat de ses yeux\'85 il aurait eu le d\'e9lire ou une fi\'e8vre chaude, qu\rquote il n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9
+ autrement\'85 aussi, lui entendant dire que si la fen\'eatre avait \'e9t\'e9 ouverte, il s\rquote y serait jet\'e9, j\rquote ai cru prudent d\rquote \'f4ter les capsules de ses pistolets.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote en reviens pas\~! dit Agricol. Le mar\'e9chal\'85 un homme si ferme, si intr\'e9pide, si calme\'85 avoir de ces emportements\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Je te dis qu\rquote il se passe en lui quelque chose d\rquote extraordinaire\~: depuis deux jours il n\rquote a pas une seule fois vu ses enfants, ce qui pour lui est toujours mauvais signe, sans compter que les pauvres petites sont d\'e9sol\'e9
+es, car alors ces deux anges se figurent avoir donn\'e9 \'e0 leur p\'e8re quelque sujet de m\'e9contentement, et alors leur tristesse redouble\'85 Elles\'85 le m\'e9contenter\'85 si tu savais leur vie\'85 ch\'e8res enfants\'85 une promenade \'e0
+ pied ou en voiture avec moi et leur gouvernante, car je ne les laisse jamais aller seules, et puis elles rentrent et se mettent \'e0 \'e9tudier, \'e0 lire ou \'e0 broder\~; toujours ensemble\'85 et puis elles se couchent\~
+; leur gouvernante, qui est, je crois, une digne femme, m\rquote a dit que quelquefois la nuit elles les avait vues pleurer en dormant. Pauvres enfants\~! jusqu\rquote ici elles n\rquote ont gu\'e8re connu le bonheur, dit le soldat avec un soupir.
+\par
+\par \'c0 ce moment, entendant marcher pr\'e9cipitamment dans la cour, Dagobert leva les yeux et vit le mar\'e9chal Simon, la figure p\'e2le, l\rquote air \'e9gar\'e9, tenant de ses deux mains une lettre qu\rquote il semblait lire avec une anxi\'e9t\'e9 d\'e9
+vorante.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800312}{\*\bkmkstart _Toc97808048}XLI. La ville d\rquote
+or.{\*\bkmkend _Toc92800312}{\*\bkmkend _Toc97808048}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pendant que le mar\'e9chal Simon traversait le jardin d\rquote un air si agit\'e9 en lisant la lettre anonyme qu
+\rquote il avait re\'e7ue par l\rquote \'e9trange interm\'e9diaire de Rabat-Joie, Rose et Blanche se trouvaient seules dans le salon qu\rquote elles occupaient habituellement et dans lequel, pendant leur absence, Jocrisse \'e9tait entr\'e9
+ un instant. Les pauvres enfants semblaient vou\'e9es \'e0 des deuils successifs\~: au moment o\'f9 le deuil de leur m\'e8re touchait \'e0 sa fin, la mort tragique de leur grand-p\'e8re les avait de nouveau envelopp\'e9es de cr\'ea
+pes lugubres. Toutes deux \'e9taient compl\'e8tement v\'eatues de noir et assises sur un canap\'e9 aupr\'e8s de leur table \'e0 ouvrage.
+\par
+\par Le chagrin produit souvent l\rquote effet des ann\'e9es\~: il vieillit. Aussi en peu de mois Rose et Blanche \'e9taient devenues tout \'e0 fait jeunes filles. \'c0 la gr\'e2
+ce enfantine de leurs ravissants visages, autrefois si ronds et si roses, et alors p\'e2les et amaigris, avait succ\'e9d\'e9 une expression de tristesse grave et touchante\~; leurs grands yeux d\rquote un azur limpide et doux, mais toujours r\'eaveurs, n
+\rquote \'e9taient plus jamais baign\'e9s de ces joyeuses larmes qu\rquote un bon rire frais et ing\'e9nu suspendait \'e0 leurs cils soyeux, alors que le sang-froid comique de Dagobert ou quelque muette fac\'e9tie du vieux Rabat-Joie venait \'e9
+gayer leur p\'e9nible et long p\'e8lerinage. En un mot, ces charmantes figures, que la palette fleurie de Greuze aurait seule pu rendre dans toute leur fra\'eecheur velout\'e9e, \'e9taient dignes alors d\rquote inspirer le pinceau si m\'e9lan
+coliquement id\'e9al du peintre immortel de }{\i Mignon }{regrettant le ciel, et de }{\i Marguerite }{songeant \'e0 Faust}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Est-il besoin de nommer M.\~Ary Scheffer, un de nos plus grands peintres de l\rquote \'e9cole moderne, et le plus admirablement po\'e8te de tous nos grands peintres
+\~?}}}{.
+\par
+\par Rose, appuy\'e9e au dossier du canap\'e9, avait la t\'eate un peu inclin\'e9e sur sa poitrine o\'f9 se croisait un fichu de cr\'eape noir\~; la lumi\'e8re, venant d\rquote une fen\'ea
+tre qui lui faisait face, brillait doucement sur son front pur et blanc, couronn\'e9 de deux \'e9pais bandeaux de cheveux ch\'e2tains\~; son regard \'e9tait fixe, et l\rquote arc d\'e9li\'e9 de ses sourcils l\'e9g\'e8rement contract\'e9s annon\'e7
+ait une pr\'e9occupation p\'e9nible\~; ses deux petites mains blanches, aussi amaigries, \'e9taient retomb\'e9es sur ses genoux, tenant encore la tapisserie dont elle s\rquote occupait.
+\par
+\par Blanche, tourn\'e9e de profil, la t\'eate un peu pench\'e9e vers sa s\'9cur avec une expression de tendre et inqui\'e8te sollicitude, la regardait, ayant encore machinalement son aiguille pass\'e9e dans son canevas, comme si elle e\'fbt travaill\'e9.
+
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur, dit Blanche d\rquote une voix douce au bout de quelques instants pendant lesquels on aurait pu voir, pour ainsi dire, les larmes lui monter aux yeux, ma s\'9cur\'85 \'e0 quoi songes-tu donc\~? Tu as l\rquote air bien triste.
+\par
+\par \endash \~Je pense\'85 \'e0 la ville d\rquote or de nos r\'eaves, dit Rose d\rquote une voix lente, basse, apr\'e8s un moment de silence.
+\par
+\par Blanche comprit l\rquote amertume de ces paroles\~; sans dire un seul mot, elle se jeta au cou de sa s\'9cur en laissant couler ses larmes.
+\par
+\par Pauvres jeunes filles\'85 la ville d\rquote or de leurs r\'eaves\'85 c\rquote \'e9tait Paris\'85 et leur p\'e8re\'85 Paris, la merveilleuse cit\'e9 de joies et de f\'ea
+tes au-dessus desquelles, souriante, radieuse, apparaissait aux orphelines la figure paternelle.
+\par
+\par Mais, h\'e9las\~! la belle ville d\rquote or s\rquote est chang\'e9e pour elles en ville de larmes, de mort et de deuil\~; le terrible fl\'e9au qui a frapp\'e9 leur m\'e8re entre leurs bras au fond de la Sib\'e9
+rie semble les avoir suivies comme un nuage sinistre et sombre qui, planant toujours sur elles, leur a cach\'e9 sans cesse le doux bleu du ciel et le r\'e9jouissant \'e9clat du soleil.
+\par
+\par La ville d\rquote or de leurs r\'eaves\~! c\rquote \'e9tait encore la ville o\'f9 peut-\'eatre un jour leur p\'e8re leur aurait dit, en leur pr\'e9sentant deux pr\'e9tendants bons et charmants comme elles\~: \'ab\~Ils vous aiment\'85 leur \'e2
+me est digne de la v\'f4tre\~: faites que chacune de vous ait un fr\'e8re\'85 et moi deux fils.\~\'bb Alors quel trouble chaste et enchanteur pour les orphelines, dont le c\'9cur pur comme le cristal n\rquote avait jamais r\'e9fl\'e9chi que la c\'e9
+leste image de Gabriel, archange envoy\'e9 du ciel par leur m\'e8re pour les prot\'e9ger.
+\par
+\par L\rquote on comprendra donc l\rquote \'e9motion p\'e9nible de Blanche lorsqu\rquote elle entendit sa s\'9cur dire avec une tristesse am\'e8re ces mots, qui r\'e9sumaient leur position commune\~:
+\par
+\par \endash \~Je pense\'85 \'e0 la ville d\rquote or de nos r\'eaves\'85
+\par
+\par \endash \~Qui sait\~? reprit Blanche en essuyant les larmes de sa s\'9cur, peut-\'eatre le bonheur nous viendra-t-il plus tard.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! puisque, malgr\'e9 la pr\'e9sence de notre p\'e8re, nous ne sommes pas heureuses\'85 le serons-nous jamais\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 quand nous serons r\'e9unies \'e0 notre m\'e8re, dit Blanche en levant les yeux vers le ciel.
+\par
+\par \endash \~Alors, ma s\'9cur\'85 c\rquote est peut-\'eatre un avertissement que ce r\'eave\'85 ce r\'eave que nous avons eu comme autrefois\'85 en Allemagne.
+\par
+\par \endash \~La diff\'e9rence\'85 c\rquote est qu\rquote alors l\rquote ange Gabriel descendait du ciel pour venir vers nous, et que cette fois il nous emmenait de cette terre pour nous conduire l\'e0-haut\'85 \'e0 notre m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Ce r\'eave s\rquote accomplira peut-\'eatre comme l\rquote autre, ma s\'9cur\'85 Nous avions r\'eav\'e9 que l\rquote ange Gabriel nous prot\'e9gerait\'85 et il nous a sauv\'e9es pendant le naufrage\'85
+\par
+\par \endash \~Cette fois\'85 nous avons r\'eav\'e9 qu\rquote il nous conduirait au ciel\'85 pourquoi cela n\rquote arriverait-il pas aussi\~?
+\par
+\par \endash \~Mais pour cela\'85 ma s\'9cur\'85 il faudra donc qu\rquote il meure aussi, notre Gabriel qui nous a sauv\'e9es pendant la temp\'eate\~?\'85 Alors, non, non, cela n\rquote arrivera pas\~; prions que pour lui cela n\rquote arrive pas.
+\par
+\par \endash \~Non, cela n\rquote arrivera pas\~; vois-tu, c\rquote est seulement le bon ange de Gabriel qui lui ressemble, que nous avons vu en r\'eave.
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur, ce r\'eave\'85 comme il est singulier\~! Cette fois encore, ainsi qu\rquote en Allemagne, nous avons eu le m\'eame songe\'85 et trois fois le m\'eame songe.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai. L\rquote ange Gabriel s\rquote est pench\'e9 vers nous en nous regardant d\rquote un air doux et triste, en nous disant\~: \'ab\~Venez, mes enfants\'85 venez, mes s\'9curs, votre m\'e8re vous attend\'85
+ Pauvres enfants venues de si loin, a-t-il ajout\'e9 de sa voix pleine de tendresse, vous aurez travers\'e9 cette terre, innocentes et douces comme deux colombes, pour aller vous reposer \'e0 jamais dans le nid maternel\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 ce sont bien les paroles de l\rquote archange, dit l\rquote autre orpheline d\rquote un air pensif\~; nous n\rquote avons fait de mal \'e0 personne, nous avons aim\'e9 ceux qui nous ont aim\'e9es\'85 pourquoi craindre de mourir\~?
+\par
+\par \endash \~Aussi, ma s\'9cur, nous avons plut\'f4t souri que pleur\'e9, lorsque, nous prenant par la main, il a d\'e9ploy\'e9 ses belles ailes blanches et nous a emmen\'e9es avec lui dans le bleu du ciel\'85
+\par
+\par \endash \~Au ciel, o\'f9 notre bonne m\'e8re nous tendait les bras\'85 la figure toute baign\'e9e de larmes.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! vois-tu, ma s\'9cur, on n\rquote a pas des r\'eaves comme cela pour rien\'85 Et puis, ajouta-t-elle en regardant Rose avec un sourire navrant et d\rquote un air d\rquote intelligence, cela ferait peut-\'eatre ce
+sser un grand chagrin dont nous sommes cause\'85 tu sais\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! mon Dieu\~! ce n\rquote est pas notre faute\~: nous l\rquote aimions tant\'85 Mais nous sommes devant lui si craintives, si tristes, qu\rquote il croit peut-\'eatre que nous ne l\rquote aimons pas\'85
+\par
+\par En disant ces mots, Rose, voulant essuyer ses larmes, prit son mouchoir dans son panier \'e0 ouvrage\~; un papier pli\'e9 en forme de lettre en tomba.
+\par
+\par \'c0 cette vue, les deux s\'9curs tressaillirent, se serr\'e8rent l\rquote une contre l\rquote autre, et Rose dit \'e0 Blanche d\rquote une voix tremblante\~:
+\par
+\par \endash \~Encore une de ces lettres\~!\'85 Oh\~!\'85 j\rquote ai peur\'85 Elle est comme les autres\'85 bien s\'fbr\'85
+\par
+\par \endash \~Il faut vite la ramasser\'85 qu\rquote on ne la voie pas\~; tu sais bien, dit Blanche en se baissant et prenant le papier avec pr\'e9cipitation\~; sans cela ces personnes qui s\rquote int\'e9ressent tant \'e0 nous courraient peut-\'ea
+tre de grands dangers.
+\par
+\par \endash \~Mais comment cette lettre se trouve-t-elle l\'e0\~?
+\par
+\par \endash \~Comment les autres se sont-elles trouv\'e9es toujours sous notre main en l\rquote absence de notre gouvernante\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 \'e0 quoi bon chercher l\rquote explication de ce myst\'e8re\~? nous ne la trouverions pas\'85 Voyons la lettre, peut-\'eatre sera-t-elle pour nous meilleure que les autres.
+\par
+\par Et les s\'9curs lurent ce qui suit\~:
+\par
+\par \'ab\~Continuez \'e0 adorer votre p\'e8re, ch\'e8res enfants, car il est bien malheureux, et c\rquote est vous qui, involontairement, causez tous ses chagrins\~; vous ne saurez jamais les terribles sacrifices que votre pr\'e9sence lui impose\~; mais, h
+\'e9las\~! il est victime de son devoir paternel\~; ses peines sont plus cruelles que jamais\~; \'e9pargnez-lui surtout des d\'e9monstrations de tendresse qui lui causent encore plus de chagrin que de bonheur\~
+; chacune de vos caresses est un coup de poignard pour lui, car il voit en vous la cause innocente de ses douleurs.
+\par
+\par \'ab\~Ch\'e8res enfants, il ne faut cependant pas d\'e9sesp\'e9rer, si vous avez assez d\rquote empire sur vous pour ne pas le mettre \'e0 la douloureuse \'e9preuve d\rquote une tendresse trop expansive\~; soyez r\'e9serv\'e9
+es quoique affectueuses, et vous all\'e9gerez ainsi de beaucoup ses peines. Gardez toujours le secret, m\'eame pour le brave et bon Dagobert, qui vous aime tant\~; sans cela, lui, vous, votre p\'e8re et l\rquote ami inconnu qui vous \'e9
+crit, courriez de grands dangers, puisque vous avez des ennemis terribles.
+\par
+\par \'ab\~Courage et espoir, car on d\'e9sire rendre bient\'f4t pure de tout chagrin la tendresse de votre p\'e8re pour vous, et alors quel beau jour\~!\'85 Peut-\'eatre n\rquote est-il pas loin\'85
+\par
+\par \'ab\~Br\'fblez ce billet comme les autres.\~\'bb
+\par
+\par Cette lettre \'e9tait \'e9crite avec tant d\rquote adresse, qu\rquote en supposant m\'eame que les orphelines l\rquote eussent communiqu\'e9e \'e0 leur p\'e8re ou \'e0 Dagobert, ces lignes eussent \'e9t\'e9 tout au plus consid\'e9r\'e9es comme une indiscr
+\'e9tion \'e9trange, f\'e2cheuse, mais presque excusable, d\rquote apr\'e8s la mani\'e8re dont elle \'e9tait con\'e7ue\~; rien, en un mot, n\rquote \'e9tait plus perfidement combin\'e9, si l\rquote on songe \'e0 la perplexit\'e9 cruelle o\'f9
+ se trouvait plac\'e9 le mar\'e9chal Simon, luttant sans cesse entre le chagrin d\rquote abandonner de nouveau ses filles et la honte de manquer \'e0 ce qu\rquote il regardait comme un devoir sacr\'e9. La tendresse, la susceptibilit\'e9 de c\'9c
+ur des deux orphelines, \'e9tant mises en \'e9veil par ces avis diaboliques, les deux s\'9curs s\rquote aper\'e7urent bient\'f4t qu\rquote en effet leur pr\'e9sence \'e9tait \'e0 la fois douce et cruelle \'e0 leur p\'e8re\~; car, quelquefois, \'e0
+ leur aspect, il se sentait incapable de les abandonner, et alors, malgr\'e9 lui, la pens\'e9e d\rquote un devoir inaccompli attristait son visage. Aussi les pauvres enfants ne pouvaient manquer d\rquote interpr\'e9
+ter ces nuances dans le sens funeste des lettres anonymes qu\rquote elles recevaient. Elles s\rquote \'e9taient persuad\'e9es que, par un myst\'e9rieux motif qu\rquote elles ne pouvaient p\'e9n\'e9trer, leur pr\'e9sence \'e9tait souvent importune, p\'e9
+nible pour leur p\'e8re. De l\'e0 venait la tristesse croissante de Rose et de Blanche\~; de l\'e0, une sorte de crainte, de r\'e9serve, qui, malgr\'e9 elles, comprimait l\rquote expansion de leur tendresse filiale\~; embarras douloureux que le mar\'e9
+chal aussi abus\'e9 par ces apparences inexplicables pour lui, prenait \'e0 son tour pour de la ti\'e9deur\~; alors son c\'9cur se brisait, sa loyale figure trahissait une peine am\'e8
+re, et souvent, pour cacher ses larmes, il quittait brusquement ses enfants\'85 Et les orphelines, atterr\'e9es, se disaient\~:
+\par
+\par \endash \~Nous sommes cause des chagrins de notre p\'e8re\~; c\rquote est notre pr\'e9sence qui le rend si malheureux.
+\par
+\par Que l\rquote on juge maintenant du ravage qu\rquote une telle pens\'e9e, fixe, incessante, devait apporter dans ces deux jeunes c\'9curs aimants, timides et na\'effs. Comment les orphelines se seraient-elles d\'e9fi\'e9
+es de ces avertissements anonymes, qui parlaient avec v\'e9n\'e9ration de tout ce qu\rquote elles aimaient, et qui d\rquote ailleurs semblaient chaque jour justifi\'e9s par la conduite de leur p\'e8re envers elles\~? D\'e9j\'e0 vic
+times de trames nombreuses, ayant entendu dire qu\rquote elles \'e9taient environn\'e9es d\rquote ennemis, on con\'e7oit que, fid\'e8les aux recommandations de leur ami inconnu, elles n\rquote avaient jamais fait confidence \'e0 Dagobert de ces \'e9
+crits o\'f9 le soldat \'e9tait si justement appr\'e9ci\'e9.
+\par
+\par Quant au but de cette man\'9cuvre, il \'e9tait fort simple\~: en harcelant ainsi le mar\'e9chal de tous c\'f4t\'e9s, en le persuadant de la ti\'e9deur de ses enfants, on devait naturellement esp\'e9rer vaincre l\rquote h\'e9sitation qui l\rquote emp\'ea
+chait encore d\rquote abandonner de nouveau ses filles pour se jeter dans une aventureuse entreprise. Rendre au mar\'e9chal la vie m\'eame si am\'e8re, qu\rquote il regard\'e2t comme un bonheur de chercher l\rquote
+oubli de ses tourments dans les violentes \'e9motions d\rquote un projet t\'e9m\'e9raire, g\'e9n\'e9reux et chevaleresque, telle \'e9tait la fin que se proposait Rodin, et cette fin ne manquait ni de logique ni de possibilit\'e9.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir lu cette lettre les deux jeunes filles rest\'e8rent un instant silencieuses, accabl\'e9es\~; puis Rose, qui tenait le papier, se leva vivement, s\rquote approcha de la chemin\'e9e, et jeta la lettre au feu en disant d\rquote un air craintif
+\~:
+\par
+\par \endash \~Il faut bien vite br\'fbler cette lettre\'85 Sans cela il arriverait peut-\'eatre de grands malheurs.
+\par
+\par \endash \~Pas de plus grands que celui qui nous arrive\'85 dit Blanche avec abattement\~: causer de grands chagrins \'e0 notre p\'e8re, quelle peut en \'eatre la cause\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, vois-tu, Blanche, dit Rose, dont les larmes coul\'e8rent lentement, peut-\'eatre qu\rquote il ne nous trouve pas telles qu\rquote il nous aurait d\'e9sir\'e9es\~; il nous aime bien comme les filles de notre pauvre m\'e8re qu
+\rquote il adorait\'85 mais, pour lui, nous ne sommes pas les filles qu\rquote il avait r\'eav\'e9es. Me comprends-tu, ma s\'9cur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui\'85 c\rquote est peut-\'eatre cela qui le chagrine tant\'85 Nous sommes si peu instruites, si sauvages, si gauches, qu\rquote il a sans doute honte de nous, et comme il nous aime malgr\'e9 cela\'85 il souffre.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! ce n\rquote est pas notre faute\'85 Notre bonne m\'e8re nous a \'e9lev\'e9es dans ce d\'e9sert de Sib\'e9rie comme elle a pu.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! notre p\'e8re, en lui-m\'eame, ne nous le reproche pas, sans doute\~; mais, comme tu dis, il en souffre.
+\par
+\par \endash \~Surtout s\rquote il a des amis dont les filles soient bien belles, remplies de talent et d\rquote esprit\~; alors, il regrette am\'e8rement que nous ne soyons pas ainsi.
+\par
+\par \endash \~Te rappelles-tu, lorsqu\rquote il nous a men\'e9es chez notre cousine, Mlle Adrienne, qui a \'e9t\'e9 si tendre, si bonne pour nous, comme il nous disait avec admiration\~: \'ab\~Avez-vous vu, mes enfants\~? Qu\rquote
+elle est belle, Mlle Adrienne, quel esprit, quel noble c\'9cur, et avec cela quelle gr\'e2ce, quel charme\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est bien vrai\'85 Mlle de Cardoville \'e9tait si belle, sa voix \'e9tait si douce, qu\rquote en la regardant, qu\rquote en l\rquote \'e9coutant, il nous semblait que nous n\rquote avions plus de chagrin.
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est \'e0 cause de cela, vois-tu, Rose, que notre p\'e8re, en nous comparant \'e0 notre cousine et \'e0 tant d\rquote autres belles demoiselles, ne doit pas \'eatre fier de nous\'85 et lui, si aim\'e9, si honor\'e9, il aurait tant aim
+\'e9 \'eatre fier de ses filles\~?
+\par
+\par Tout \'e0 coup Rose, mettant sa main sur le bras de sa s\'9cur, lui dit avec anxi\'e9t\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~\'c9coute\'85 \'e9coute\'85 on parle bien haut dans la chambre de notre p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 dit Blanche en pr\'eatant l\rquote oreille \'e0 son tour\~; et puis on marche\'85 c\rquote est son pas\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\'85 comme il \'e9l\'e8ve la voix\~! il a l\rquote air bien en col\'e8re\'85 il va peut-\'eatre venir\'85
+\par
+\par Et \'e0 la pens\'e9e de l\rquote arriv\'e9e de leur p\'e8re\'85 de leur p\'e8re qui pourtant les adorait, les deux malheureuses enfants se regard\'e8rent avec crainte.
+\par
+\par Les \'e9clats de voix devenant de plus en plus distincts, plus courrouc\'e9s, Rose, toute tremblante, dit \'e0 sa s\'9cur\~:
+\par
+\par \endash \~Ne restons pas ici\'85 viens dans notre chambre\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~?
+\par
+\par \endash \~Nous entendrions malgr\'e9 nous, les paroles de notre p\'e8re, et il ignore sans doute que nous sommes l\'e0\'85
+\par
+\par \endash \~Tu as raison\'85 viens, viens, r\'e9pondit Blanche en se levant pr\'e9cipitamment.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! j\rquote ai peur\'85 je ne l\rquote ai jamais entendu parler d\rquote un ton si irrit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~!\'85 dit Blanche en p\'e2lissant et en s\rquote arr\'eatant involontairement, c\rquote est \'e0 Dagobert qu\rquote il parle ainsi\'85
+\par
+\par \endash \~Que se passe-t-il donc alors pour qu\rquote il lui parle de la sorte\'85\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! c\rquote est quelque malheur\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 ma s\'9cur\'85 ne restons pas ici\'85 cela fait trop de peine d\rquote entendre parler ainsi \'e0 Dagobert.
+\par
+\par Le bruit retentissant d\rquote un objet lanc\'e9 ou bris\'e9 avec fureur dans la pi\'e8ce voisine \'e9pouvanta tellement les orphelines, que, p\'e2les, tremblantes d\rquote \'e9motion, elles se pr\'e9cipit\'e8rent dans leur chambre, dont elles ferm\'e8
+rent la porte.
+\par
+\par Expliquons maintenant la cause du violent courroux du mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800313}{\*\bkmkstart _Toc97808049}XLII. Le lion bless\'e9.
+{\*\bkmkend _Toc92800313}{\*\bkmkend _Toc97808049}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Telle \'e9tait la sc\'e8ne dont le retentissement avait si fort effray\'e9 Rose et Blanche. D\rquote
+abord, seul chez lui, le mar\'e9chal Simon, alors dans un \'e9tat d\rquote exasp\'e9ration difficile \'e0 rendre, s\rquote \'e9tait mis \'e0 marcher pr\'e9cipitamment, sa belle et m\'e2le figure enflamm\'e9e de col\'e8re, ses yeux \'e9tincelant d\rquote
+indignation, tandis que sur son large front couronn\'e9 de cheveux grisonnants, coup\'e9s tr\'e8s court, quelques veines, dont on aurait pu compter les battements, semblaient gonfl\'e9es \'e0 se rompre\~; parfois son \'e9paisse moustache noire s\rquote
+agitait par un mouvement convulsif, assez semblable \'e0 celui qui tord la face du lion en fureur. Et de m\'eame aussi qu\rquote un lion bless\'e9, harcel\'e9, tortur\'e9 par mille piq\'fbres invisibles, va et vient avec un courroux sauvage dans la loge o
+\'f9 il est retenu, le mar\'e9chal Simon, haletant, courrouc\'e9, allait et venait dans sa chambre, pour ainsi dire par bonds\~; tant\'f4t il marchait un peu courb\'e9 comme s\rquote il e\'fbt fl\'e9chi sous le poids de sa col\'e8re\~; tant\'f4
+t, au contraire, s\rquote arr\'eatant brusquement, se redressant ferme sur ses reins, croisant ses bras sur sa robuste poitrine, le front haut, mena\'e7ant, le regard terrible, il semblait d\'e9
+fier un ennemi invisible en murmurant quelques exclamations confuses\~; c\rquote \'e9tait alors l\rquote homme de guerre et de bataille dans toute sa fougue intr\'e9pide. Bient\'f4t le mar\'e9chal s\rquote arr\'eata, frappa du pied avec col\'e8re, s
+\rquote approcha de la chemin\'e9e et sonna si violemment que le cordon lui resta dans la main. Un domestique accourut \'e0 ce tintement pr\'e9cipit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Vous n\rquote avez donc pas dit \'e0 Dagobert que je voulais lui parler\~? s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai ex\'e9cut\'e9 les ordres de monsieur le duc\~; mais M.\~Dagobert accompagnait son fils jusqu\rquote \'e0 la porte de la cour, et\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bon, dit le mar\'e9chal Simon en faisant de la main un geste imp\'e9rieux et brusque.
+\par
+\par Le domestique sortit, et son ma\'eetre continua de marcher \'e0 grands pas, en froissant avec rage une lettre qu\rquote il tenait dans sa main gauche. Cette lettre lui avait \'e9t\'e9 innocemment remise par Rabat-Joie qui, le voyant rentrer, \'e9
+tait accouru lui faire f\'eate.
+\par
+\par Enfin la porte s\rquote ouvrit, Dagobert parut.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 bien longtemps que je vous ai fait demander, monsieur, s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal d\rquote un ton irrit\'e9.
+\par
+\par Dagobert, plus pein\'e9 que surpris de ce nouvel acc\'e8s d\rquote emportement, qu\rquote il attribuait avec raison \'e0 l\rquote \'e9tat de surexcitation presque continuelle o\'f9 se trouvait le mar\'e9chal, r\'e9pondit doucement\~:
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral, excusez-moi, mais je reconduisais mon fils\'85 et\'85
+\par
+\par \endash \~Lisez cela, monsieur, dit brusquement le mar\'e9chal en l\rquote interrompant et lui tendant la lettre.
+\par
+\par Puis, pendant que Dagobert lisait, le mar\'e9chal reprit avec une col\'e8re croissante, en renversant du pied une chaise qui se trouvait sur son passage\~:
+\par
+\par \endash \~Ainsi, jusque chez moi, jusque dans ma maison, il est des mis\'e9rables sans doute gagn\'e9s par ceux qui me harc\'e8lent avec un incroyable acharnement\'85 Eh bien\~! avez-vous lu, monsieur\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une nouvelle infamie\'85 \'e0 ajouter aux autres, dit froidement Dagobert. Et il jeta la lettre dans la chemin\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Cette lettre est inf\'e2me\'85 mais elle dit vrai, reprit le mar\'e9chal.
+\par
+\par Dagobert le regarda sans le comprendre. Le mar\'e9chal continua\~:
+\par
+\par \endash \~Et cette lettre inf\'e2me, savez-vous qui l\rquote a remise entre mes mains\~? Car on dirait que le d\'e9mon s\rquote en m\'eale\~: c\rquote est votre chien\~!
+\par
+\par \endash \~Rabat-Joie\~?\'85 dit Dagobert au comble de la surprise.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit am\'e8rement le mar\'e9chal\~; c\rquote est sans doute une plaisanterie de votre invention\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai gu\'e8re le c\'9cur \'e0 la plaisanterie, mon g\'e9n\'e9ral, reprit Dagobert, de plus en plus attrist\'e9 de l\rquote \'e9tat d\rquote irritation o\'f9 il voyait le mar\'e9chal\~; je ne m\rquote explique pas comment cela est arriv
+\'e9\'85 Rabat-Joie rapporte tr\'e8s bien, il aura sans doute trouv\'e9 la lettre dans la maison, et alors\'85
+\par
+\par \endash \~Et cette lettre, qui l\rquote avait laiss\'e9e ici\~? Je suis donc entour\'e9 de tra\'eetres\~? vous ne surveillez donc rien, vous en qui j\rquote ai toute confiance\~!
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral\'85 \'e9coutez-moi\'85 Mais le mar\'e9chal reprit sans vouloir l\rquote entendre\~:
+\par
+\par \endash \~Comment, mordieu\~! j\rquote ai fait vingt-cinq ans de guerre, j\rquote ai tenu t\'eate \'e0 des arm\'e9es, j\rquote ai victorieusement lutt\'e9 contre les plus mauvais temps de l\rquote exil et de la proscription, j\rquote ai r\'e9sist\'e9 \'e0
+ des coups de massue\'85 et je serais tu\'e9 \'e0 coups d\rquote \'e9pingle\~! Comment\~! poursuivi jusque chez moi, je serai impun\'e9ment harcel\'e9, obs\'e9d\'e9, tortur\'e9 \'e0 chaque instant, par suite de je ne sais quelle mis\'e9rable haine\~
+! Quand je dis je ne sais\'85 je me trompe\'85 d\rquote Aigrigny, le ren\'e9gat, est au fond de tout cela, j\rquote en suis s\'fbr, je n\rquote ai au monde qu\rquote un ennemi\'85 et c\rquote est cet homme\~; il faut que j\rquote
+en finisse avec lui, je suis las\'85 c\rquote est trop.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon g\'e9n\'e9ral, songez donc que c\rquote est un pr\'eatre, et\'85
+\par
+\par \endash \~Et que m\rquote importe qu\rquote il soit pr\'eatre\~? Je l\rquote ai vu manier l\rquote \'e9p\'e9e\~; je saurai bien faire monter \'e0 la face de ce ren\'e9gat son sang de soldat\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, mon g\'e9n\'e9ral\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous dis, moi, qu\rquote il faut que je m\rquote en prenne \'e0 quelqu\rquote un, s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal en proie \'e0 une violente exasp\'e9ration\~; je vous dis qu\rquote il faut que je mette un nom et une figure \'e0 ces l\'e2
+chet\'e9s t\'e9n\'e9breuses, pour pouvoir en finir avec elles\~!\'85 Elles m\rquote enserrent de toutes parts, elles font de ma vie un enfer\'85 vous le savez bien\'85 et l\rquote on ne tente rien pour \'e9pargner ces col\'e8res qui me tuent \'e0
+ petit feu. Je ne puis compter sur personne\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral, je ne peux pas laisser passer cela, dit Dagobert d\rquote une voix calme, mais ferme et p\'e9n\'e9tr\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Que signifie\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral, je ne peux pas vous laisser dire que vous ne comptez sur personne\~; vous finiriez par le croire, et \'e7a serait encore plus dur pour vous que pour ceux qui savent \'e0 quoi s\rquote en tenir sur leur d\'e9
+vouement et qui se jetteraient dans le feu pour vous, et\'85 je suis de ceux-l\'e0\'85 moi\'85 vous le savez bien.
+\par
+\par Ces simples paroles, dites par Dagobert avec un accent profond\'e9ment \'e9mu, rappel\'e8rent le mar\'e9chal \'e0 lui-m\'eame\~; car ce caract\'e8re loyal et g\'e9n\'e9reux pouvait bien de temps \'e0 autre s\rquote aigrir par l\rquote
+irritation et le chagrin, mais il reprenait bient\'f4t sa droiture premi\'e8re\~; aussi, s\rquote adressant \'e0 Dagobert, il reprit d\rquote un ton moins brusque, mais qui d\'e9celait toujours une vive agitation\~:
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, je ne dois pas douter de toi\~; l\rquote irritation m\rquote emporte\~; cette lettre inf\'e2me m\rquote a mis hors de moi\'85 c\rquote est \'e0 devenir fou. Je suis injuste, bourru\'85 ingrat\'85 oui, ingrat\'85 et envers qui\~!
+\'85 envers toi\'85 encore\'85
+\par
+\par \endash \~Ne parlons plus de moi, mon g\'e9n\'e9ral\~; avec des mots pareils au bout de l\rquote an, vous pourriez me brutaliser toute l\rquote ann\'e9e\'85 Mais que vous est-il arriv\'e9\~?\'85
+\par
+\par La physionomie du mar\'e9chal redevint sombre, il dit d\rquote une voix br\'e8ve et rapide\~:
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote est arriv\'e9\'85 qu\rquote on me m\'e9prise, qu\rquote on me d\'e9daigne.
+\par
+\par \endash \~Vous\'85 vous\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, moi, et apr\'e8s tout, reprit le mar\'e9chal avec amertume, pourquoi te cacher cette nouvelle blessure\~? J\rquote ai dout\'e9 de toi, et je te dois un d\'e9dommagement\~; apprends donc tout\~: depuis quelque temps, je m\rquote en aper\'e7
+ois, lorsque je les rencontre, mes anciens compagnons d\rquote armes s\rquote \'e9loignent peu \'e0 peu de moi\'85
+\par
+\par \endash \~Comment\'85 cette lettre anonyme de tout \'e0 l\rquote heure\'85 c\rquote \'e9tait \'e0 cela\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote elle faisait allusion\'85 oui\'85 et elle disait vrai, reprit le mar\'e9chal avec un soupir de rage et d\rquote indignation.
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est impossible, mon g\'e9n\'e9ral, vous si aim\'e9, si respect\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Tout cela, ce sont des mots\~; je te parle de faits, moi. Quand je parais, souvent l\rquote entretien commenc\'e9 cesse tout \'e0 coup\~; au lieu de me traiter en camarade de guerre, on affecte envers moi une politesse rigoureusement froide\~
+; ce sont enfin mille nuances, mille riens qui blessent le c\'9cur, et dont on ne peut se formaliser\'85
+\par
+\par \endash \~Ce que vous me dites l\'e0\'85 mon g\'e9n\'e9ral, me confond, reprit Dagobert atterr\'e9. Vous me l\rquote assurez\'85 je dois vous croire\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est intol\'e9rable. J\rquote ai voulu en avoir le c\'9cur net\~; ce matin je vais chez le g\'e9n\'e9ral d\rquote Havrincourt\~; il \'e9tait avec moi colonel de la garde imp\'e9riale\~: c\rquote est l\rquote honneur et la loyaut\'e9 m
+\'eame. Je viens \'e0 lui le c\'9cur ouvert. \'ab\~Je m\rquote aper\'e7ois, lui dis-je, de la froideur qu\rquote on me t\'e9moigne\~; quelque calomnie doit circuler contre moi\~; dites-moi tout\~; connaissant les attaques, je me d\'e9
+fendrai hautement, loyalement.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mon g\'e9n\'e9ral\~?
+\par
+\par \endash \~D\rquote Havrincourt est rest\'e9 impassible, c\'e9r\'e9monieux\~; \'e0 mes questions, il m\rquote a r\'e9pondu froidement\~: \'ab\~Je ne sache pas, monsieur le mar\'e9chal, qu\rquote aucun bruit calomnieux ait \'e9t\'e9 r\'e9pandu sur vous.
+\endash Il ne s\rquote agit pas de m\rquote appeler monsieur le mar\'e9chal, mon cher d\rquote Havrincourt\~; nous sommes de vieux soldats, de vieux amis\~; j\rquote ai l\rquote honneur inquiet, je l\rquote
+avoue, car je trouve que vous et nos camarades ne m\rquote accueillez plus cordialement comme par le pass\'e9. Ce n\rquote est pas \'e0 nier\'85 je le vois, je le sais, je le sens\'85\~\'bb \'c0 cela, d\rquote Havrincourt me r\'e9pond avec la m\'ea
+me froideur\~: \'ab\~Jamais je n\rquote ai vu qu\rquote on ait manqu\'e9 d\rquote \'e9gards envers vous. \endash Je ne vous parle pas d\rquote \'e9gards, me suis-je \'e9cri\'e9 en serrant affectueusement sa main, qui a faiblement r\'e9pondu \'e0 mon \'e9
+treinte\~; je vous parle de la cordialit\'e9, de la confiance qu\rquote on me t\'e9moignait, tandis que maintenant l\rquote on me traite en \'e9tranger. Pourquoi cela\~? Pourquoi ce changement\~?\~\'bb Toujours froid et r\'e9serv\'e9, il me r\'e9pond\~:
+\'ab\~Ce sont l\'e0 des r\'e9serves si d\'e9licates, monsieur le mar\'e9chal, qu\rquote il m\rquote est impossible de vous donner un avis \'e0 ce sujet.\~\'bb Mon c\'9cur a bondi de col\'e8re, de douleur. Que faire\~? Provoquer d\rquote Havrincourt, c
+\rquote \'e9tait fou\~; par dignit\'e9, j\rquote ai rompu cet entretien, qui n\rquote a que trop confirm\'e9 mes craintes\'85 Ainsi, ajouta le mar\'e9chal en s\rquote animant de plus en plus, ainsi je suis sans doute d\'e9chu de l\rquote estime \'e0
+ laquelle j\rquote ai droit, m\'e9pris\'e9 peut-\'eatre, sans en savoir seulement la cause\~! Cela n\rquote est-il pas odieux\~? Si du moins on articulait un fait, un bruit quelconque, j\rquote aurais prise au moins pour me d\'e9
+fendre, pour me venger ou pour r\'e9pondre. Mais rien, rien, pas un mot\~; une froideur polie aussi blessante qu\rquote une insulte\'85 Oh\~! encore une fois, c\rquote est trop\'85 c\rquote est trop\'85 car tout ceci se joint encore \'e0 d\rquote
+autres soucis. Quelle vie est la mienne, depuis la mort de mon p\'e8re\~?\'85 Trouv\'e9-je du moins quelques repos, quelque bonheur dans sa maison\~? Non. J\rquote y rentre, c\rquote est pour y lire des lettres inf\'e2mes\'85 et de plus, ajouta le mar\'e9
+chal d\rquote un ton d\'e9chirant apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation, et de plus, je trouve mes enfants de plus en plus indiff\'e9rentes pour moi\'85 Oui, ajouta le mar\'e9
+chal en voyant la stupeur de Dagobert, et elles ne savent pourtant pas combien elles me sont ch\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Vos filles\'85 indiff\'e9rentes\~! reprit Dagobert avec stupeur, vous leur faites ce reproche\~?
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mon Dieu\~! je ne les bl\'e2me pas\~; \'e0 peine si elles ont eu le temps de me conna\'eetre.
+\par
+\par \endash \~Elles n\rquote ont pas eu le temps de vous conna\'eetre\~! reprit le soldat d\rquote un ton de reproche en s\rquote animant \'e0 son tour. Ah\~! et de quoi leur m\'e8re leur parlait-elle, si ce n\rquote est de vous\~? Et moi donc, est-ce qu
+\rquote \'e0 chaque instant vous n\rquote \'e9tiez pas en tiers avec nous\~? Et qu\rquote aurions-nous donc appris \'e0 vos enfants, sinon \'e0 vous conna\'eetre, \'e0 vous aimer\~?
+\par
+\par \endash \~Vous les d\'e9fendez\'85 c\rquote est justice\'85 elles vous aiment mieux que moi, dit le mar\'e9chal avec une amertume croissante.
+\par
+\par Dagobert se sentit si p\'e9niblement \'e9mu, qu\rquote il regarda le mar\'e9chal sans lui r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, oui, s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal avec une douloureuse expansion, oui, cela est l\'e2che et ingrat, soit\~; mais il n\rquote importe\~!\'85 Vingt fois j\rquote ai \'e9t\'e9 jaloux de l\rquote affe
+ctueuse confiance que mes enfants vous t\'e9moignaient, tandis qu\rquote aupr\'e8s de moi elles semblent toujours craintives. Si leurs figures m\'e9lancoliques s\rquote animent quelquefois d\rquote une expression un peu plus gaie que d\rquote habitude, c
+\rquote est en vous parlant, c\rquote est en vous voyant\~; tandis que pour moi il n\rquote y a que respect, contrainte, froideur\'85 et ce calme me tue. S\'fbr de l\rquote affection de mes enfants, j\rquote aurais tout brav\'e9\'85 tout surmont\'e9.
+
+\par
+\par Puis, voyant Dagobert s\rquote \'e9lancer vers la porte qui communiquait dans la chambre de Rose et de Blanche, le mar\'e9chal lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~O\'f9 vas-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Chercher vos filles, mon g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi faire\~?
+\par
+\par \endash \~Pour les mettre en face de vous, pour leur dire\~: \'ab\~Mes enfants, votre p\'e8re croit que vous ne l\rquote aimez pas\'85\~\'bb Je ne leur dirai que cela, et vous verrez\'85
+\par
+\par \endash \~Dagobert\~! je vous le d\'e9fends, s\rquote \'e9cria vivement le p\'e8re de Rose et de Blanche.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de Dagobert qui tienne\'85 Vous n\rquote avez pas le droit d\rquote \'eatre injuste envers ces pauvres petites. Et le soldat fit de nouveau un pas vers la porte.
+\par
+\par \endash \~Dagobert, je vous ordonne de rester ici, s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez, mon g\'e9n\'e9ral\~: je suis votre soldat, votre inf\'e9rieur, votre serviteur, si vous voulez, dit rudement l\rquote ex-grenadier \'e0 cheval, mais, il n\rquote y a ni rang, ni grade qui tienne quand il s\rquote agit de d\'e9fendr
+e vos filles\'85 Tout va s\rquote expliquer\'85 mettre les braves gens en face, je ne connais que \'e7a.
+\par
+\par Et si le mar\'e9chal ne l\rquote e\'fbt arr\'eat\'e9 par le bras, Dagobert entrait dans l\rquote appartement des orphelines.
+\par
+\par \endash \~Restez, dit si imp\'e9rieusement le mar\'e9chal, que le soldat, habitu\'e9 \'e0 l\rquote ob\'e9issance, baissa la t\'eate et ne bougea pas. Qu\rquote allez-vous faire\~? reprit le mar\'e9chal\~: dire \'e0 mes filles que je crois qu\rquote
+elles ne m\rquote aiment pas\~? provoquer ainsi des affectations de tendresse que ces pauvres enfants ne ressentent pas\'85 ce n\rquote est pas leur faute\'85 c\rquote est la mienne sans doute.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon g\'e9n\'e9ral, dit Dagobert avec un accent navr\'e9, ce n\rquote est pas de la col\'e8re que j\rquote \'e9prouve\'85 en vous entendant parler ainsi de vos enfants\'85 c\rquote est de la douleur\'85 Vous me brisez le c\'9cur\'85
+\par
+\par Le mar\'e9chal, touch\'e9 de l\rquote expression de la physionomie du soldat, reprit moins brusquement\~:
+\par
+\par \endash \~Allons, soit, j\rquote ai encore tort\~; et pourtant\'85 voyons, je vous le demande\'85 sans amertume\'85 sans jalousie\'85 mes enfants ne sont-elles pas plus confiantes, plus famili\'e8res avec vous qu\rquote avec moi\~?
+\par
+\par \endash \~Eh\~! mordieu\~! mon g\'e9n\'e9ral, s\rquote \'e9cria Dagobert, si vous le prenez par l\'e0\'85 elles sont encore plus famili\'e8res avec Rabat-Joie qu\rquote avec moi\~!\'85 Vous \'eates leur p\'e8re\'85 et si bon que soit un p\'e8
+re, il impose toujours\'85 Elles sont famili\'e8res avec moi\~! pardieu\~! la belle histoire\~! Que diable de respect voulez-vous qu\rquote elles aient pour moi, qui, sauf mes moustaches et ces six pieds, suis environ comme une vieille }{\i mie }{
+qui les aurait berc\'e9es\'85 Et puis, il faut aussi tout dire\~: d\'e8s avant la mort de votre brave p\'e8re, vous \'e9tiez triste\'85 pr\'e9occup\'e9\'85 ces enfants ont remarqu\'e9 cela\'85 et ce que vous prenez pour de la froideur\'85
+ de leur part, je suis s\'fbr que c\rquote est de l\rquote inqui\'e9tude pour vous\'85 Tenez, mon g\'e9n\'e9ral, vous n\rquote \'eates pas juste\'85 vous vous plaignez de ce qu\rquote elles vous aiment trop\'85
+\par
+\par \endash \~Je me plains\'85 de ce que je souffre, dit le mar\'e9chal avec un emportement douloureux\~; moi seul\'85 je connais mes souffrances.
+\par
+\par \endash \~Il faut qu\rquote elles soient vives\'85 mon g\'e9n\'e9ral, dit Dagobert, entra\'een\'e9 plus loin qu\rquote il ne le voulait peut-\'eatre par son attachement pour les orphelines\~
+; oui, il faut que vos souffrances soient vives, car ceux qui vous aiment s\rquote en ressentent cruellement.
+\par
+\par \endash \~Encore des reproches, monsieur\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! oui, mon g\'e9n\'e9ral, oui, des reproches, s\rquote \'e9cria Dagobert\~; ce sont vos enfants qui auraient plut\'f4t \'e0 se plaindre de vous, \'e0 vous accuser de froideur, puisque vous les m\'e9connaissez ainsi.
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 dit le mar\'e9chal en se contenant avec peine. Monsieur\'85 c\rquote est assez\'85 c\rquote est trop\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui, c\rquote est assez\'85 reprit Dagobert avec une \'e9motion croissante\~; au fait, \'e0 quoi bon d\'e9fendre de malheureuses enfants qui ne savent que se r\'e9signer et vous aimer\~? \'e0 quoi bon les d\'e9
+fendre contre votre malheureux aveuglement\~?
+\par
+\par Le mar\'e9chal fit un mouvement d\rquote impatience et de col\'e8re, puis il reprit avec un sang-froid forc\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai besoin de me rappeler tout ce que je vous dois\'85 et je ne l\rquote oublierai pas\'85 quoi que vous fassiez\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, mon g\'e9n\'e9ral, s\rquote \'e9cria Dagobert, pourquoi ne voulez-vous pas que j\rquote aille chercher vos enfants\~?
+\par
+\par \endash \~Mais vous ne voyez donc pas que cette sc\'e8ne me brise, me tue\~! s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal exasp\'e9r\'e9. Vous ne comprenez donc pas que je ne veux pas rendre mes enfants t\'e9moins de ce que j\rquote endure\~!\'85 Le chagrin d\rquote
+un p\'e8re a sa dignit\'e9, monsieur\~; vous devriez le sentir et le respecter.
+\par
+\par \endash \~Le respecter\~?\'85 non\'85 car c\rquote est une injustice qui le cause.
+\par
+\par \endash \~Assez\'85 monsieur\'85 assez.
+\par
+\par \endash \~Et non content de vous tourmenter ainsi, s\rquote \'e9cria Dagobert, ne se contraignant plus, savez-vous ce que vous ferez\~? vous ferez mourir vos filles de chagrin, entendez-vous\~?\'85 et ce n\rquote est pas pour cela que je vous les ai amen
+\'e9es du fond de la Sib\'e9rie\'85
+\par
+\par \endash \~Des reproches\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\~; car la v\'e9ritable ingratitude envers moi, c\rquote est de rendre vos filles malheureuses\'85
+\par
+\par \endash \~Sortez \'e0 l\rquote instant, sortez, monsieur\~! s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal, compl\'e8tement hors de lui, et si effrayant de col\'e8re et de douleur, que Dagobert, regrettant d\rquote avoir \'e9t\'e9 trop loin, reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral, j\rquote ai tort. Je vous ai peut-\'eatre manqu\'e9 de respect\'85 pardonnez-moi\'85 mais\'85
+\par
+\par \endash \~Soit, je vous pardonne, et je vous prie de me laisser seul, r\'e9pondit le mar\'e9chal en se contenant avec peine.
+\par
+\par \endash \~Mon g\'e9n\'e9ral\'85 un mot\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous demande en gr\'e2ce de me laisser seul\'85 je vous le demande comme un service\'85 Est-ce assez\~? dit le mar\'e9chal en redoublant d\rquote efforts pour se contraindre.
+\par
+\par Et une grande p\'e2leur succ\'e9dait \'e0 la vive rougeur qui, pendant cette sc\'e8ne p\'e9nible, avait enflamm\'e9 les traits du mar\'e9chal. Dagobert, effray\'e9 de ce sympt\'f4me, redoubla d\rquote instances.
+\par
+\par \endash \~Je vous en supplie, mon g\'e9n\'e9ral, dit-il d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, permettez-moi\'85 pour un moment, de\'85
+\par
+\par \endash \~Puisque vous l\rquote exigez, ce sera donc moi qui sortirai, monsieur, dit le mar\'e9chal en faisant un pas vers la porte.
+\par
+\par Ces mots furent dits de telle sorte que Dagobert n\rquote osa pas insister\~; il baissa la t\'eate, accabl\'e9, d\'e9sesp\'e9r\'e9, regarda encore un instant le mar\'e9chal en silence et d\rquote un air suppliant\~; mais \'e0 un nouveau mouvement d
+\rquote emportement que ne put retenir le p\'e8re de Rose et de Blanche, le soldat sortit \'e0 pas lents\'85
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Quelques minutes s\rquote \'e9taient \'e0 peine \'e9coul\'e9es depuis le d\'e9part de Dagobert lorsque le mar\'e9chal, qui, apr\'e8s un sombre silence, s\rquote \'e9tait plusieurs fois approch\'e9 de la porte de l\rquote
+appartement de ses filles avec une h\'e9sitation remplie d\rquote angoisse, fit un violent effort sur lui-m\'eame, essuya la sueur froide qui baignait son front, t\'e2cha de dissimuler son agitation, et entra dans la chambre o\'f9 s\rquote \'e9taient r
+\'e9fugi\'e9es Rose et Blanche.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800314}{\*\bkmkstart _Toc97808050}XLIII. L\rquote \'e9
+preuve.{\*\bkmkend _Toc92800314}{\*\bkmkend _Toc97808050}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Dagobert avait eu raison de d\'e9fendre }{\i ses enfants, }{ainsi qu\rquote il a
+ppelait paternellement Rose et Blanche\~; et cependant les appr\'e9hensions du mar\'e9chal au sujet de la ti\'e9deur d\rquote affection qu\rquote il reprochait \'e0 ses filles \'e9taient malheureusement justifi\'e9es par les apparences. Ainsi qu\rquote
+il l\rquote avait dit \'e0 son p\'e8re, ne pouvant s\rquote expliquer l\rquote embarras triste, presque craintif, que ses enfants \'e9prouvaient en sa pr\'e9sence, il cherchait en vain la cause de ce qu\rquote il appelait leur indiff\'e9rence. Tant\'f4
+t, se reprochant am\'e8rement de n\rquote avoir pu assez cacher la douleur que la mort de leur m\'e8re lui avait caus\'e9e, il craignait de leur avoir ainsi laiss\'e9 croire qu\rquote elles \'e9taient incapables de le consoler\~; tant\'f4
+t il craignait de ne pas s\rquote \'eatre montr\'e9 assez tendre, assez expansif envers elles, de les avoir glac\'e9es par sa rudesse militaire\~; tant\'f4t enfin il se disait, avec un regret navrant, qu\rquote ayant toujours v\'e9cu loin d\rquote
+elles, il devait leur \'eatre presque \'e9tranger. En un mot, les suppositions les moins fond\'e9es se pr\'e9sentaient en foule \'e0 son esprit, et d\'e8s que de pareils germes de doute, de d\'e9fiance ou de crainte sont jet\'e9s dans une affection, t\'f4
+t ou tard ils se d\'e9veloppent avec une t\'e9nacit\'e9 funeste. Pourtant, malgr\'e9 cette froideur dont il souffrait tant, l\rquote affection du mar\'e9chal pour ses filles \'e9tait si profonde, que le chagrin de les quitter encore causait seul les h\'e9
+sitations qui d\'e9solaient sa vie, lutte incessante entre son amour paternel et un devoir qu\rquote il regardait comme sacr\'e9.
+\par
+\par Quant au fatal effet des calomnies assez habilement r\'e9pandues sur le mar\'e9chal pour que des gens d\rquote honneur, ses anciens compagnons d\rquote armes, pussent y ajouter quelque cr\'e9ance, elles avaient \'e9t\'e9 propag\'e9
+es par des amis de la princesse de Saint-Dizier avec une effrayante adresse. On aura plus tard et le sens et le but de ces bruits odieux, qui, joints \'e0 d\rquote autres blessures vives faites \'e0 son c\'9cur, comblaient l\rquote exasp\'e9ration du mar
+\'e9chal.
+\par
+\par Emport\'e9 par la col\'e8re, par la surexcitation que lui causaient ces }{\i coups d\rquote \'e9pingle }{incessants, comme il disait, choqu\'e9 de quelques paroles de Dagobert, il l\rquote avait rudoy\'e9\~; mais apr\'e8s le d\'e9part du soldat, da
+ns le silence de la r\'e9flexion, le mar\'e9chal, se rappelant l\rquote expression convaincue, chaleureuse, du d\'e9fenseur de ses filles, avait senti s\rquote \'e9veiller dans son esprit quelque doute sur la froideur qu\rquote il lui reprochait\~
+; et, apr\'e8s avoir pris une r\'e9solution terrible, dans le cas o\'f9 cette \'e9preuve confirmerait ses doutes d\'e9solants, il entra, nous l\rquote avons dit, chez ses filles.
+\par
+\par Le bruit de sa discussion avec Dagobert avait \'e9t\'e9 tel, que l\rquote \'e9clat de sa voix, traversant le salon, \'e9tait confus\'e9ment arriv\'e9 jusqu\rquote aux oreilles des deux s\'9curs, r\'e9fugi\'e9es dans leur chambre \'e0 coucher. Aussi, \'e0
+ l\rquote arriv\'e9e de leur p\'e8re, leurs figures p\'e2les trahissaient l\rquote anxi\'e9t\'e9. \'c0 la vue du mar\'e9chal, dont les traits \'e9taient \'e9galement alt\'e9r\'e9s, les deux jeunes filles se lev\'e8rent respectueusement, mais rest\'e8
+rent serr\'e9es l\rquote une contre l\rquote autre et toutes tremblantes.
+\par
+\par Et pourtant ce n\rquote \'e9tait pas la col\'e8re, la duret\'e9, qui se lisaient sur la figure de leur p\'e8re\~; c\rquote \'e9tait une douleur profonde, presque suppliante, qui semblait dire\~:
+\par
+\par \endash \~Mes enfants\'85 je souffre\'85 je viens \'e0 vous, rassurez-moi\~!\'85 ou je meurs\'85
+\par
+\par L\rquote expression de la physionomie du mar\'e9chal fut \'e0 ce moment pour ainsi dire si }{\i parlante, }{que, le premier mouvement de crainte surmont\'e9, les orphelines furent sur le point de se jeter dans ses bras\~; mais se ra
+ppelant les recommandations de l\rquote \'e9crit anonyme qui leur disait combien l\rquote effusion de leur tendresse \'e9tait p\'e9nible \'e0 leur p\'e8re, elles \'e9chang\'e8rent un coup d\rquote \'9cil rapide et se continrent.
+\par
+\par Par une fatalit\'e9 cruelle, \'e0 ce moment aussi, le mar\'e9chal br\'fblait d\rquote envie d\rquote ouvrir ses bras \'e0 ses enfants. Il les contemplait avec idol\'e2trie\~; il fit un l\'e9ger mouvement comme pour les appeler \'e0 lui, n\rquote
+osant tenter davantage, de crainte de n\rquote \'eatre point compris. Mais les pauvres enfants, paralys\'e9es par de perfides avis, rest\'e8rent muettes, immobiles et tremblantes.
+\par
+\par \'c0 cette apparente insensibilit\'e9, le mar\'e9chal sentit son c\'9cur lui manquer\~; il ne pouvait plus en douter\~: ses filles ne comprenaient ni sa terrible douleur ni sa tendresse d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Toujours la m\'eame froideur, pensa-t-il, je ne m\rquote \'e9tais pas tromp\'e9. T\'e2chant pourtant de cacher ce qu\rquote il ressentait, s\rquote avan\'e7ant vers elles, il leur dit d\rquote une voix qu\rquote il essaya de rendre calme\~:
+
+\par
+\par \endash \~Bonjour, mes enfants\'85
+\par
+\par \endash \~Bonjour, mon p\'e8re, r\'e9pondit Rose, moins craintive que sa s\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pu vous voir\'85 hier, dit le mar\'e9chal d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~; j\rquote ai \'e9t\'e9 si occup\'e9\'85 voyez-vous\'85 il s\rquote agissait d\rquote affaires graves\'85 de choses\'85 relatives au service\'85
+ Enfin, vous ne m\rquote en voulez pas\'85 de vous avoir n\'e9glig\'e9es\~? Et il t\'e2cha de sourire, n\rquote osant pas leur dire que, pendant la nuit derni\'e8re, apr\'e8s un terrible emportement, il \'e9tait all\'e9
+, pour calmer ses angoisses, les contempler endormies. N\rquote est-ce pas, reprit-il, vous me pardonnez de vous avoir ainsi oubli\'e9es\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re\'85 dit Blanche en baissant les yeux.
+\par
+\par \endash \~Et si j\rquote \'e9tais forc\'e9 de partir pour quelque temps, reprit lentement le mar\'e9chal, vous me le pardonneriez aussi\'85 vous vous consoleriez de mon absence, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~Nous serions bien chagrines\'85 si vous vous contraigniez le moins du monde pour nous\'85 dit Rose en se souvenant de l\rquote \'e9crit anonyme qui parlait des sacrifices que leur pr\'e9sence causait \'e0 leur p\'e8re.
+\par
+\par \'c0 cette r\'e9ponse, faite avec autant d\rquote embarras que de timidit\'e9, et o\'f9 le mar\'e9chal crut voir une indiff\'e9rence na\'efve, il ne douta plus du peu d\rquote affection de ses filles pour lui.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est fini, pensa le malheureux p\'e8re en contemplant ses enfants. Rien ne vibre en elles\'85 Que je parte\'85 que je reste\'85 peu leur importe\~! Non\'85 non\'85 je ne suis rien pour elles, puisqu\rquote en ce moment supr\'eame, o\'f9
+ elles me voient peut-\'eatre pour la derni\'e8re fois\'85 l\rquote instinct filial ne leur dit pas que leur tendresse me sauverait\'85
+\par
+\par Pendant cette r\'e9flexion accablante, le mar\'e9chal n\rquote avait pas cess\'e9 de contempler ses filles avec attendrissement, et sa m\'e2le figure prit alors une expansion si touchante et si d\'e9
+chirante, son regard disait si douloureusement les tortures de son \'e2me au d\'e9sespoir, que Rose et Blanche, boulevers\'e9es, \'e9pouvant\'e9es, c\'e9dant \'e0 un mouvement spontan\'e9, irr\'e9fl\'e9chi se jet\'e8rent au cou de leur p\'e8re\~
+; et le couvrirent de larmes et de caresses. Le mar\'e9chal Simon n\rquote avait pas dit un mot, ses filles n\rquote avaient pas prononc\'e9 une parole, et tous trois s\rquote \'e9taient enfin compris\'85 Un choc sympathique avait tout \'e0 coup \'e9
+lectris\'e9 et confondu ces trois c\'9curs\'85
+\par
+\par Vaines craintes, faux doutes, avis mensongers, tout avait c\'e9d\'e9 devant cet \'e9lan irr\'e9sistible qui jetait les filles dans les bras du p\'e8re\~; une r\'e9v\'e9lation soudaine leur donnait la foi au moment fatal o\'f9 une d\'e9
+fiance incurable allait \'e0 jamais les s\'e9parer.
+\par
+\par En une seconde, le mar\'e9chal sentit tout cela, mais les expressions lui manqu\'e8rent\'85 Palpitant, \'e9gar\'e9, baisant le front, les cheveux, les mains de ses filles, pleurant, soupirant, souriant tour \'e0 tour, il \'e9tait fou, il d\'e9lirait, il
+\'e9tait ivre de bonheur\~; puis enfin il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Je les ai retrouv\'e9es\'85 ou plut\'f4t\'85 non, non, je ne les ai jamais perdues. Elles m\rquote aimaient\'85 Oh\~! je n\rquote en doute plus \'e0 cette heure\'85 Elles m\rquote aimaient\'85 elles n\rquote osaient pas\'85 me le dire\'85
+ je leur imposais\'85 Et moi qui croyais\'85 mais c\rquote est ma faute\'85 Ah\~! mon Dieu\~! que cela fait de bien, que cela donne de force, de c\'9cur et d\rquote espoir\~! Ha\~! ha\~! s\rquote \'e9cria-t-il, riant, pleurant \'e0
+ la fois, et couvrant ses filles de nouvelles caresses, qu\rquote ils viennent donc me d\'e9daigner, me harceler\~! je d\'e9fie tout maintenant. Voyons, mes beaux yeux bleus, regardez-moi bien, oh\~! bien en face\'85 que cela me fasse revivre tout \'e0
+ fait.
+\par
+\par \endash \~Oh mon p\'e8re\'85 vous nous aimez donc autant que nous vous aimons\~? s\rquote \'e9cria Rose avec une na\'efvet\'e9 enchanteresse.
+\par
+\par \endash \~Nous pourrons donc souvent, bien souvent, tous les jours, nous jeter \'e0 votre cou, vous embrasser, vous dire notre joie d\rquote \'eatre aupr\'e8s de vous\~?
+\par
+\par \endash \~Vous montrer, mon p\'e8re, les tr\'e9sors de tendresse et d\rquote amour que nous amassions pour vous au fond de notre c\'9cur, h\'e9las\~! bien tristes de ne pouvoir les d\'e9penser.
+\par
+\par \endash \~Nous pourrons vous dire tout haut ce que nous pensions tout bas\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 vous le pourrez\'85 vous le pourrez, dit le mar\'e9chal Simon en balbutiant de joie. Et qui vous en emp\'eachait\'85 mes enfants\~?\'85 Mais non, non, ne me r\'e9pondez pas\'85 assez du pass\'e9\'85 je sais tout, je comprends tout\~
+: mes pr\'e9occupations\'85 vous les avez interpr\'e9t\'e9es d\rquote une fa\'e7on\'85 cela vous a attrist\'e9es\'85 moi, de mon c\'f4t\'e9\'85 votre tristesse, vous concevez\'85 je l\rquote ai interpr\'e9t\'e9e\'85 parce que\'85
+ Mais tenez, je ne fais pas attention \'e0 un mot de ce que je vous dis. Je ne pense qu\rquote \'e0 vous regarder\~; cela m\rquote \'e9tourdit\'85 cela m\rquote \'e9blouit\'85 c\rquote est le vertige de la joie.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! regardez-nous, mon p\'e8re\'85 regardez bien au fond de nos yeux, bien au fond de notre c\'9cur, s\rquote \'e9cria Rose avec ravissement.
+\par
+\par \endash \~Et vous y lirez bonheur pour nous\'85 et amour pour vous, mon p\'e8re, ajouta Blanche.
+\par
+\par \endash \~Vous\'85 vous\'85 dit le mar\'e9chal d\rquote un ton d\rquote affectueux reproche, qu\rquote est-ce que cela signifie\~?\'85 Voulez-vous bien me dire }{\i toi\'85 }{Je dis }{\i vous, }{moi, parce que vous \'eates deux.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re\'85 ta main, dit Blanche en prenant la main de son p\'e8re, et le mettant sur son c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, ta main, dit Rose en prenant l\rquote autre main du mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~Crois-tu \'e0 notre amour, \'e0 notre bonheur, maintenant\~? reprit Rose.
+\par
+\par Il est impossible de rendre tout ce qu\rquote il y avait d\rquote orgueil charmant et filial dans la divine physionomie de ces deux jeunes filles pendant que leur p\'e8re, ses vaillantes mains l\'e9g\'e8rement appuy\'e9
+es sur leur sein virginal, en comptait avec ivresse les pulsations joyeuses et pr\'e9cipit\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! oui\'85 le bonheur et la tendresse peuvent seuls faire battre ainsi le c\'9cur, s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal.
+\par
+\par Une sorte de soupir rauque, oppress\'e9, qu\rquote on entendit \'e0 la porte de la chambre, rest\'e9e ouverte, fit retourner les deux t\'eates brunes et la t\'eate grise, qui aper\'e7urent alors la grande figure de Dagobert, accost\'e9
+ du museau noir de Rabat-Joie, pointant \'e0 la hauteur des genoux de son ma\'eetre.
+\par
+\par Le soldat, s\rquote essuyant les yeux et la moustache avec son petit mouchoir \'e0 carreaux bleus, restait immobile comme le dieu Terme\~; lorsqu\rquote il put parler, s\rquote adressant au mar\'e9chal, il secoua la t\'eate et articula d\rquote
+une voix enrou\'e9e, car le digne homme avalait ses larmes\~:
+\par
+\par \endash \~Je vous\'85 le disais\'85 bien, moi\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Silence\'85 lui dit le mar\'e9chal en lui faisant un signe d\rquote intelligence. Tu \'e9tais meilleur p\'e8re que moi, mon vieil ami\~; viens vite les embrasser. Je ne suis plus jaloux.
+\par
+\par Et le mar\'e9chal tendit sa main au soldat, qui la serra cordialement, pendant que les deux orphelines se jetaient \'e0 son cou, et que Rabat-Joie voulant, selon sa coutume, prendre part \'e0 la f\'eate, se dressant sur ses pattes de derri\'e8
+re, appuyait famili\'e8rement ses pattes de devant sur le dos de son ma\'eetre.
+\par
+\par Il y eut un instant de profond silence. La f\'e9licit\'e9 c\'e9leste dont le mar\'e9chal, ses filles et le soldat jouissaient dans ce moment d\rquote
+expansion ineffable fut interrompue par un jappement de Rabat-Joie, qui venait de quitter sa position de bip\'e8de. L\rquote heureux groupe se d\'e9sunit, regarda, et vit la stupide face de Jocrisse. Il avait l\rquote air encore plus b\'eate, plus b\'e9
+at que de coutume\~; il restait coi dans l\rquote embrasure de la porte ouverte, les yeux \'e9carquill\'e9s, tenant \'e0 la main son \'e9ternel panier de bois, et sous son bras un plumeau.
+\par
+\par Rien ne met plus en gaiet\'e9 que le bonheur\~; aussi, quoique son arriv\'e9e f\'fbt assez inopportune, un \'e9clat de rire frais et charmant, sortant des l\'e8
+vres fleuries de Rose et de Blanche, accueillit cette apparition grotesque. Jocrisse faisant rire les filles du mar\'e9chal, depuis si longtemps attrist\'e9es, Jocrisse eut droit \'e0 l\rquote instant \'e0 l\rquote indulgence du mar\'e9
+chal, qui lui dit avec bonne humeur\~:
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu, mon gar\'e7on\~?
+\par
+\par \endash \~Monsieur le duc, ce n\rquote est pas moi\~! r\'e9pondit Jocrisse en mettant la main sur sa poitrine, comme s\rquote il e\'fbt fait un serment. De sorte que son plumeau s\rquote \'e9chappa de dessous son bras.
+\par
+\par Les rires des deux jeunes filles redoubl\'e8rent.
+\par
+\par \endash \~Comment, ce n\rquote est pas toi\~? dit le mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~Ici, Rabat-Joie\~! cria Dagobert, car le digne chien semblait avoir un secret et mauvais pressentiment \'e0 l\rquote endroit du niais suppos\'e9, et s\rquote approchait de lui d\rquote un air f\'e2cheux.
+\par
+\par \endash \~Non, monsieur le duc, \'e7a n\rquote est pas moi, reprit Jocrisse, c\rquote est le valet de chambre qui m\rquote a dit de dire \'e0 M.\~Dagobert, en montant du bois, de dire \'e0 monsieur le duc, puisque j\rquote en montais dans un panier
+, que M.\~Robert le demandait.
+\par
+\par \'c0 cette nouvelle b\'eatise de Jocrisse, les \'e9clats de rire des deux jeunes filles redoubl\'e8rent.
+\par
+\par Au nom de M.\~Robert, le mar\'e9chal Simon tressaillit. M.\~Robert \'e9tait le secret \'e9missaire de Rodin au sujet de l\rquote entreprise possible, quoique aventureuse, qu\rquote il s\rquote agissait de tenter pour enlever Napol\'e9on II.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de silence, le mar\'e9chal, dont la figure rayonnait toujours de bonheur et de joie, dit \'e0 Jocrisse\~:
+\par
+\par \endash \~Prie M.\~Robert d\rquote attendre un moment en bas, dans mon cabinet.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur le duc, r\'e9pondit Jocrisse en s\rquote inclinant jusqu\rquote \'e0 terre.
+\par
+\par Le niais sorti, le mar\'e9chal dit \'e0 ses filles d\rquote une voix enjou\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Vous sentez bien qu\rquote en un jour, qu\rquote en un moment comme celui-ci, on ne quitte pas ses enfants\'85 m\'eame pour M.\~Robert.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! tant mieux, mon p\'e8re\~!\'85 s\rquote \'e9cria gaiement Blanche, car M.\~Robert me d\'e9plaisait d\'e9j\'e0 beaucoup.
+\par
+\par \endash \~Avez-vous l\'e0 de quoi \'e9crire\~? demanda le mar\'e9chal.
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re\'85 l\'e0\'85 sur la table, dit vivement Rose en indiquant au mar\'e9chal un petit bureau plac\'e9 \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote une des crois\'e9es de leur chambre, vers lequel le mar\'e9chal se dirigea rapidement.
+\par
+\par Par discr\'e9tion, les deux jeunes filles rest\'e8rent aupr\'e8s de la chemin\'e9e o\'f9 elles \'e9taient, et s\rquote embrass\'e8rent tendrement, comme pour se r\'e9jouir de s\'9cur \'e0 s\'9cur, seule \'e0 seule, de cette journ\'e9e inesp\'e9r\'e9e.
+
+\par
+\par Le mar\'e9chal s\rquote assit devant le bureau de ses filles et fit signe \'e0 Dagobert d\rquote approcher. Tout en \'e9crivant rapidement quelques mots d\rquote une main ferme, il dit au soldat en souriant, et assez bas pour qu\rquote il f\'fbt imp
+ossible \'e0 ses filles de l\rquote entendre\~:
+\par
+\par \endash \~Sais-tu \'e0 quoi j\rquote \'e9tais presque d\'e9cid\'e9 tout \'e0 l\rquote heure, avant d\rquote entrer ici\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 quoi \'e9tiez-vous d\'e9cid\'e9, mon g\'e9n\'e9ral\~?
+\par
+\par \endash \~\'c0 me br\'fbler la cervelle\'85 C\rquote est \'e0 mes enfants que je dois la vie\'85 Et le mar\'e9chal continua d\rquote \'e9crire.
+\par
+\par \'c0 cette confidence, Dagobert fit un mouvement, puis il reprit, toujours \'e0 voix basse\~:
+\par
+\par \endash \~\'c7a n\rquote aurait toujours pas \'e9t\'e9 avec vos pistolets\'85 J\rquote avais \'f4t\'e9 les capsules\'85 Le mar\'e9chal se retourna vivement vers lui en le regardant d\rquote un air surpris. Le soldat baissa la t\'ea
+te affirmativement et ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Dieu merci\~!\'85 c\rquote est fini de ces id\'e9es-l\'e0\'85 Pour toute r\'e9ponse, le mar\'e9chal lui montra ses filles d\rquote un regard humide de tendresse, \'e9tincelant de bonheur\~; puis, cachetant le billet de quelques lignes qu\rquote
+il venait d\rquote \'e9crire, il le donna au soldat et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Remets cela \'e0 M.\~Robert\'85 je le verrai demain. Dagobert prit la lettre et sortit. Le mar\'e9chal revenant aupr\'e8s de ses filles, leur dit joyeusement en leur tendant les bras\~:
+\par
+\par \endash \~Maintenant, mesdemoiselles, deux beaux baisers pour avoir sacrifi\'e9 le pauvre M.\~Robert\'85 Les ai-je bien gagn\'e9s\~?
+\par
+\par Rose et Blanche se jet\'e8rent au cou de leur p\'e8re.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par \'c0 peu pr\'e8s au moment o\'f9 ces choses se passaient \'e0 Paris, deux voyageurs \'e9trangers, quoique s\'e9par\'e9s l\rquote un de l\rquote autre, \'e9changeaient \'e0 travers l\rquote espace de myst\'e9rieuses pens\'e9es.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800315}{\*\bkmkstart _Toc97808051}XLIV. Les ruines de l
+\rquote abbaye de Saint-Jean le D\'e9capit\'e9.{\*\bkmkend _Toc92800315}{\*\bkmkend _Toc97808051}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le soleil est \'e0 son d\'e9clin. Au plus profond d\rquote une immense for\'eat de sapins, au milieu d\rquote
+une sombre solitude, s\rquote \'e9l\'e8vent les ruines d\rquote une abbaye autrefois vou\'e9e \'e0 }{\i saint Jean le D\'e9capit\'e9.}{
+\par
+\par Le lierre, les plantes parasites, la mousse, couvrent presque enti\'e8rement les pierres noires de v\'e9tust\'e9\~; quelques arceaux d\'e9mantel\'e9s, quelques murailles perc\'e9es de fen\'eatres ogivales restent encore debout et se d\'e9coupent sur l
+\rquote obscur rideau de ces grands bois. Dominant ces amas de d\'e9combres, dress\'e9e sur son pi\'e9destal \'e9corn\'e9, \'e0 demi cach\'e9 sous les lianes, une statue de pierre colossale, \'e7\'e0 et l\'e0 mutil\'e9e, est rest\'e9
+e debout. Cette statue est \'e9trange, sinistre. Elle repr\'e9sente un homme d\'e9capit\'e9. V\'eatu de la toge antique, entre ses mains il tient un plat\~; dans ce plat est une t\'eate\'85 Cette t\'eate est la sienne. C\rquote
+est la statue de saint Jean, martyr, mis \'e0 mort par ordre d\rquote H\'e9rodiade.
+\par
+\par Le silence est solennel. De temps \'e0 autre on entend seulement le sourd bruissement du branchage des pins \'e9normes que la brise agite.
+\par
+\par Des nuages cuivr\'e9s, rougis par le couchant, voguent lentement au-dessus de la for\'eat, et se refl\'e8tent dans le courant d\rquote un petit ruisseau d\rquote eau vive, qui, traversant les ruines de l\rquote
+abbaye, prend sa source plus loin, au milieu d\rquote une masse de roches. L\rquote onde coule, les nuages passent, les arbres s\'e9culaires fr\'e9missent, la brise murmure\'85
+\par
+\par Soudain, \'e0 travers la p\'e9nombre form\'e9e par la cime \'e9paisse de cette futaie, dont les innombrables troncs se perdent dans des profondeurs infinies appara\'eet une forme humaine\'85
+\par
+\par C\rquote est une femme.
+\par
+\par Elle s\rquote avance lentement vers les ruines\'85 elle les atteint\'85 elle foule ce sol autrefois b\'e9ni\'85 Cette femme est p\'e2le, son regard est triste, sa longue robe flottante, et ses pieds sont poudreux\~; sa d\'e9marche est p\'e9
+nible, chancelante.
+\par
+\par Un bloc de pierre est plac\'e9 au bord de la source, presque au-dessous de la statue de saint Jean le D\'e9capit\'e9. Sur cette pierre, cette femme tombe \'e9puis\'e9e, haletante de fatigue.
+\par
+\par Et pourtant, depuis bien des jours, bien des ans, bien des si\'e8cles, elle marche\'85 marche\'85 infatigable\'85
+\par
+\par Mais, pour la premi\'e8re fois\'85 elle ressent une lassitude invincible\'85
+\par
+\par Pour la premi\'e8re fois\'85 ses pieds sont endoloris\'85
+\par
+\par Pour la premi\'e8re fois, celle-l\'e0, qui traversait d\rquote un pas \'e9gal, indiff\'e9rent et s\'fbr, la lave mouvante des d\'e9serts torrides, tandis que des caravanes enti\'e8res s\rquote engloutissaient sous ces vagues de sable incandescent\'85
+
+\par
+\par Celle-l\'e0 qui, d\rquote un pas ferme et d\'e9daigneux, foulait la neige \'e9ternelle des contr\'e9es bor\'e9ales, solitude glac\'e9e o\'f9 nul \'eatre humain ne peut vivre\'85
+\par
+\par Celle-l\'e0 qu\rquote \'e9pargnaient les flammes d\'e9vorantes de l\rquote incendie ou les eaux imp\'e9tueuses du torrent\'85
+\par
+\par Celle-l\'e0 enfin qui, depuis tant de si\'e8cles, n\rquote avait plus rien de commun avec l\rquote humanit\'e9\'85 celle-l\'e0 en \'e9prouvait pour la premi\'e8re fois les douleurs\'85
+\par
+\par Ses pieds saignent, ses membres sont bris\'e9s par la fatigue, une soif br\'fblante la d\'e9vore\'85
+\par
+\par Elle ressent ces infirmit\'e9s\'85 elle souffre\'85 et elle ose \'e0 peine y croire\'85
+\par
+\par Sa joie serait trop immense\'85
+\par
+\par Mais son gosier, de plus en plus dess\'e9ch\'e9, se contracte\~; sa gorge est en feu\'85 Elle aper\'e7oit la source, et se pr\'e9cipite \'e0 genoux pour se d\'e9salt\'e9rer \'e0 ce courant cristallin et transparent comme un miroir.
+\par
+\par Que se passe-t-il donc\~? \'c0 peine ses l\'e8vres enflamm\'e9es ont-elles effleur\'e9 cette eau fra\'eeche et pure, que, toujours agenouill\'e9e au bord du ruisseau, et appuy\'e9
+e sur ses deux mains, cette femme cesse brusquement de boire et se regarde avidement dans la glace limpide\'85
+\par
+\par Tout \'e0 coup, oubliant la soif qui la d\'e9vore encore, elle pousse un grand cri\'85 un cri de joie profonde, immense, religieuse, comme une action de gr\'e2ces infinie envers le Seigneur.
+\par
+\par Dans ce miroir profond\'85 elle vient de s\rquote apercevoir qu\rquote elle a vieilli\'85 En quelques jours, en quelques heures, en quelques minutes, \'e0 l\rquote instant peut-\'eatre\'85 elle a atteint la maturit\'e9 de l\rquote \'e2ge\'85
+\par
+\par Elle qui, depuis plus de dix-huit si\'e8cles, avait vingt ans, et tra\'eenait \'e0 travers les mondes et les g\'e9n\'e9rations cette imp\'e9rissable jeunesse\'85
+\par
+\par Elle avait vieilli\'85 Elle pouvait enfin aspirer \'e0 la mort\'85
+\par
+\par Chaque minute de sa vie la rapprochait de la tombe\'85
+\par
+\par Transport\'e9e de cet espoir ineffable, elle se redresse, l\'e8ve la t\'eate vers le ciel et joint ses mains dans une attitude de pri\'e8re fervente\'85
+\par
+\par Alors ses yeux s\rquote arr\'eatent sur la grande statue de pierre qui repr\'e9sente saint Jean le D\'e9capit\'e9\'85
+\par
+\par La t\'eate que le martyr porte entre ses mains\'85 semble, \'e0 travers sa paupi\'e8re de granit \'e0 demi close par la mort, jeter sur la juive errante un regard de commis\'e9ration et de piti\'e9\'85
+\par
+\par Et c\rquote est elle, H\'e9rodiade, qui, dans la cruelle ivresse d\rquote une f\'eate pa\'efenne, a demand\'e9 le supplice de ce saint\~!\'85
+\par
+\par Et c\rquote est au pied de l\rquote image du martyr que, pour la premi\'e8re fois\'85 depuis tant de si\'e8cles\'85 l\rquote immortalit\'e9 qui pesait sur H\'e9rodiade semble s\rquote adoucir\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~\'d4 myst\'e8re imp\'e9n\'e9trable\~! \'f4 divine esp\'e9rance\~! s\rquote \'e9crie-t-elle, le courroux c\'e9leste s\rquote apaise enfin\'85 La main du Seigneur me ram\'e8ne aux pieds de ce saint martyr\'85 c\rquote est \'e0
+ ses pieds que je commence \'e0 \'eatre une cr\'e9ature humaine\'85 Et c\rquote est pour venger sa mort que le Seigneur m\rquote avait condamn\'e9e \'e0 une marche \'e9ternelle\'85
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon Dieu\~! faites que je ne sois pas la seule pardonn\'e9e\'85 Celui-l\'e0, l\rquote artisan qui, comme moi, la fille du roi\'85 marche aussi depuis des si\'e8cles\'85 celui-l\'e0\'85 comme moi, peut-il esp\'e9rer d\rquote
+atteindre le terme de sa course \'e9ternelle\~?
+\par
+\par \'ab\~O\'f9 est-il, Seigneur\'85 o\'f9 est-il\~?\'85 Cette puissance que vous m\rquote aviez donn\'e9e de le voir, de l\rquote entendre \'e0 travers les espaces, me l\rquote avez-vous retir\'e9e\~? Oh\~! dans ce moment supr\'eame, ce don
+ divin, rendez-le-moi\'85 Seigneur\'85 car, \'e0 mesure que je ressens ces infirmit\'e9s humaines, que je b\'e9nis comme la fin de mon \'e9ternit\'e9 de maux, ma vue perd le pouvoir de traverser l\rquote immensit\'e9, mon oreille le pouvoir d\rquote
+entendre l\rquote homme errant d\rquote un bout du monde \'e0 l\rquote autre\'85\~\'bb
+\par
+\par La nuit \'e9tait venue\'85 obscure\'85 orageuse\'85
+\par
+\par Le vent s\rquote \'e9tait \'e9lev\'e9 au milieu des grands sapins.
+\par
+\par Derri\'e8re leur cime noire, commen\'e7ait \'e0 monter lentement \'e0 travers de sombres nu\'e9es, le disque argent\'e9 de la lune\'85
+\par
+\par L\rquote invocation de la juive errante fut peut-\'eatre entendue\'85
+\par
+\par Tout \'e0 coup ses yeux se ferm\'e8rent, ses mains se joignirent, et elle resta agenouill\'e9e au milieu des ruines\'85 immobile comme une statue des tombeaux\'85 Et elle eut alors une vision \'e9trange\~!\~!\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800316}{\*\bkmkstart _Toc97808052}XLV. Le calvaire.
+{\*\bkmkend _Toc92800316}{\*\bkmkend _Toc97808052}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Telle \'e9tait la vision d\rquote H\'e9rodiade\~:
+\par
+\par Au sommet d\rquote une haute montagne, nue, rocailleuse, escarp\'e9e, s\rquote \'e9l\'e8ve un calvaire.
+\par
+\par Le soleil d\'e9cline ainsi qu\rquote il d\'e9clinait lorsque la juive s\rquote est tra\'een\'e9e, \'e9puis\'e9e de fatigue, au milieu des ruines de Saint-Jean le D\'e9capit\'e9.
+\par
+\par Le grand Christ en croix qui domine le calvaire, la montagne et la plaine aride, solitaire, infinie\~; le grand Christ en croix se d\'e9tache blanc et p\'e2le sur les nuages d\rquote un noir bleu qui couvrent partout le ciel et deviennent d\rquote
+un violet sombre en se d\'e9gradant \'e0 l\rquote horizon\'85
+\par
+\par \'c0 l\rquote horizon\'85 o\'f9 le soleil couchant a laiss\'e9 de longues tra\'een\'e9es d\rquote une lueur sinistre\'85 d\rquote un rouge de sang. Aussi loin que la vue peut s\rquote \'e9tendre, aucune v\'e9g\'e9tation n\rquote appara\'eet sur ce morne d
+\'e9sert, couvert de sable et de cailloux comme le lit s\'e9culaire de quelque oc\'e9an dess\'e9ch\'e9.
+\par
+\par Un silence de mort plane sur cette contr\'e9e d\'e9sol\'e9e. Quelquefois de gigantesques vautours noirs, au cou rouge et pel\'e9, \'e0 l\rquote \'9cil jaune et lumineux, abattent leur grand vol au milieu de ces solitudes, viennent faire la sanglante cur
+\'e9e de la proie qu\rquote ils ont enlev\'e9e dans un pays moins sauvage.
+\par
+\par Comment ce calvaire, ce lieu de pri\'e8re, a-t-il \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 si loin, si loin de la demeure des hommes\~?
+\par
+\par Ce calvaire a \'e9t\'e9 \'e9lev\'e9 \'e0 grand frais par un p\'e9cheur repentant\~; il avait fait beaucoup de mal aux autres hommes\'85
+\par
+\par et, pour m\'e9riter le pardon de ses crimes, il a gravi cette montagne \'e0 genoux et, devenu c\'e9nobite, il a v\'e9cu jusqu\rquote \'e0 sa mort au pied de cette croix, \'e0 peine abrit\'e9 sous un toit de chaume depuis longtemps balay\'e9 par les vents.
+
+\par
+\par Le soleil d\'e9cline toujours\'85
+\par
+\par Le ciel devient de plus en plus sombre\'85 les raies lumineuses de l\rquote horizon, nagu\'e8re empourpr\'e9es, commencent \'e0 s\rquote obscurcir lentement, ainsi que les barres de fer rougies au feu, dont l\rquote incandescence s\rquote \'e9teint peu
+\'e0 peu.
+\par
+\par Soudain l\rquote on entend, derri\'e8re l\rquote un des versants du calvaire oppos\'e9 au couchant, le bruit de quelques pierres qui se d\'e9tachent et tombent en bondissant jusqu\rquote au bas de la montagne.
+\par
+\par Le pied d\rquote un voyageur qui, apr\'e8s avoir travers\'e9 la plaine, gravit depuis une heure cette pente escarp\'e9e, a fait rouler ces cailloux au loin.
+\par
+\par Ce voyageur ne para\'eet pas encore, mais l\rquote on distingue son pas lent, \'e9gal et ferme. Enfin\'85 il atteint le sommet de la montagne, et sa haute taille se dessine sur le ciel orageux.
+\par
+\par Ce voyageur est aussi p\'e2le que le Christ en croix\~: sur son large front, de l\rquote une \'e0 l\rquote autre tempe, s\rquote \'e9tend une ligne noire.
+\par
+\par Celui-l\'e0 est l\rquote artisan de J\'e9rusalem\'85 L\rquote artisan rendu m\'e9chant par la mis\'e8re, par l\rquote injustice et par l\rquote oppression, celui qui, sans piti\'e9 pour les souffrances de l\rquote homme divin portant sa croix, l\rquote
+avait repouss\'e9 de sa demeure\'85 en lui criant durement\~:
+\par
+\par \endash \~MARCHE\'85 MARCHE\'85 MARCHE\'85
+\par
+\par Et depuis ce jour, un Dieu vengeur a dit \'e0 son tour \'e0 l\rquote artisan de J\'e9rusalem\~:
+\par
+\par \endash \~MARCHE\'85 MARCHE\'85 MARCHE\'85 Et il a march\'e9\'85 \'e9ternellement march\'e9\'85 Ne bornant pas l\'e0 sa vengeance, le Seigneur a voulu quelquefois attacher la mort aux pas de l\rquote
+homme errant, et que les tombes innombrables fussent les bornes militaires de sa marche homicide \'e0 travers les mondes.
+\par
+\par Et c\rquote \'e9tait pour l\rquote homme errant des jours de repos dans sa douleur infinie, lorsque la main invisible du Seigneur le poussait dans de profondes solitudes\'85 telles que le d\'e9sert o\'f9 il tra\'eenait alors ses pas\~; du m
+oins, en traversant cette plaine d\'e9sol\'e9e, en gravissant ce rude calvaire, il n\rquote entendait plus le glas fun\'e8bre des cloches des morts, qui toujours, toujours, tintaient derri\'e8re lui\'85 dans les contr\'e9es habit\'e9es.
+\par
+\par Tout le jour, et encore \'e0 cette heure, plong\'e9 dans le noir ab\'eeme de ses pens\'e9es, suivant sa route fatale\'85 allant o\'f9 le menait l\rquote invisible main, la t\'eate baiss\'e9e sur sa poitrine, les yeux fix\'e9s \'e0 terre, l\rquote
+homme errant avait travers\'e9 la plaine, mont\'e9 la montagne sans regarder le ciel\'85 sans apercevoir le calvaire, sans voir le Christ en croix.
+\par
+\par L\rquote homme errant pensait aux derniers descendants de sa race\~; il sentait, au d\'e9chirement de son c\'9cur, que de grands p\'e9rils les mena\'e7aient encore\'85
+\par
+\par Et dans un d\'e9sespoir amer, profond comme l\rquote Oc\'e9an, l\rquote artisan de J\'e9rusalem s\rquote assit au pied du calvaire.
+\par
+\par \'c0 ce moment un dernier rayon de soleil, per\'e7ant \'e0 l\rquote horizon le sombre amoncellement des nuages, jeta sur la cr\'eate de la montagne, sur le calvaire, une lueur ardente comme le reflet d\rquote un incendie.
+\par
+\par Le juif appuyait alors sur sa main son front pench\'e9\'85 Sa longue chevelure, agit\'e9e par la brise cr\'e9pusculaire, venait de voiler sa p\'e2le figure, lorsque, \'e9cartant ses cheveux de son visage, il tressaillit de surprise\'85
+ lui qui ne pouvait plus s\rquote \'e9tonner de rien\'85
+\par
+\par D\rquote un regard avide, il contemplait la longue m\'e8che de cheveux qu\rquote il tenait \'e0 la main\'85 Ses cheveux, nagu\'e8re noirs comme la nuit\'85 \'e9taient devenus gris.
+\par
+\par Lui aussi, comme H\'e9rodiade, il avait vieilli.
+\par
+\par Le cours de son \'e2ge, arr\'eat\'e9 depuis dix-huit si\'e8cles\'85 reprenait sa marche\'85
+\par
+\par Ainsi que la juive errante, lui aussi pouvait donc d\'e8s lors aspirer \'e0 la tombe\'85 Se jetant \'e0 genoux, il tendit les mains, le visage vers le ciel\'85 pour demander \'e0 Dieu l\rquote explication de ce myst\'e8re qui le ravissait d\rquote esp\'e9
+rance.
+\par
+\par Alors, pour la premi\'e8re fois, ses yeux s\rquote arr\'eat\'e8rent sur le Christ en croix qui dominait le calvaire, de m\'eame que la juive errante avait fix\'e9 son regard sur la paupi\'e8re de granit du saint martyr.
+\par
+\par Le Christ, la t\'eate inclin\'e9e sous le poids de sa couronne d\rquote \'e9pines, semblait du haut de sa croix contempler avec douceur et pardon l\rquote artisan qu\rquote il avait maudit depuis tant de si\'e8cles\'85 et qui, \'e0 genoux, renvers\'e9
+ en arri\'e8re, dans une attitude d\rquote \'e9pouvante et de pri\'e8re, tendait vers lui ses mains suppliantes.
+\par
+\par \endash \~\'d4 Christ\~!\'85 s\rquote \'e9cria le juif, le bras vengeur du Seigneur me ram\'e8ne au pied de cette croix si pesante que tu portais, bris\'e9 de fatigue\'85 \'f4 Christ\~! lorsque tu voulus t\rquote arr\'ea
+ter pour te reposer au seuil de ma pauvre demeure, et que, dans ma duret\'e9 impitoyable, je te repoussai en te disant\~: \'ab\~Marche\~!\'85 marche\~!\'85\~\'bb et voici qu\rquote apr\'e8s ma vie errante je me retrouve devant cette croix\'85 et voici qu
+\rquote enfin mes cheveux blanchissent\'85 \'d4 Christ\~! dans ta bont\'e9 divine, m\rquote as-tu donc pardonn\'e9\~? Suis-je donc arriv\'e9 au terme de ma course \'e9ternelle\~! Ta c\'e9leste cl\'e9mence m\rquote accordera-t-elle enfin ce repos du s\'e9
+pulcre qui, jusqu\rquote ici, h\'e9las\~! m\rquote a toujours fui\~!\'85 Oh\~! si ta cl\'e9mence descend sur moi\'85 qu\rquote elle descende aussi sur cette femme\'85 dont le supplice est \'e9gal au mien\~!\'85 Prot\'e8ge aussi les derniers descendants d
+e ma race\~! Quel sera leur sort\~? Seigneur, d\'e9j\'e0 l\rquote un d\rquote eux, le seul de tous que le malheur e\'fbt perverti, a disparu de cette terre. Est-ce pour cela que mes cheveux ont blanchi\~! Mon crime ne sera-t-il donc expi\'e9
+ que lorsque, dans ce monde, il ne restera plus un seul des rejetons de notre famille maudite\~! Ou bien cette preuve de votre toute-puissante bont\'e9, \'f4 Seigneur\~! qui me rend \'e0 l\rquote humanit\'e9, annonce-t-elle votre cl\'e9mence et la f\'e9
+licit\'e9 des miens\~! Sortiront-ils enfin triomphants des p\'e9rils qui les menacent\~! Pourront-ils, accomplissant tout le bien dont leur a\'efeul voulait combler l\rquote humanit\'e9, m\'e9riter ainsi leur gr\'e2ce et la mienne\~
+! ou bien, inexorablement condamn\'e9s par vous, Seigneur, comme les rejetons maudits de ma race maudite, doivent-ils expier leur tache originelle et mon crime\~! Oh\~! dites, Seigneur, serai-je pardonn\'e9 avec eux\~? seront-ils punis avec moi\~!
+\par
+\par En vain le cr\'e9puscule avait fait place \'e0 une nuit orageuse et noire\'85 le juif priait toujours, agenouill\'e9 au pied du calvaire.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800317}{\*\bkmkstart _Toc97808053}XLVI. Le conseil.
+{\*\bkmkend _Toc92800317}{\*\bkmkend _Toc97808053}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La sc\'e8ne suivante se passe \'e0 l\rquote h\'f4tel de Saint-Dizier, le surlendemain du jour o\'f9 a eu lieu la r
+\'e9conciliation du mar\'e9chal Simon et de ses filles.
+\par
+\par La princesse \'e9coute les paroles de Rodin avec la plus profonde attention. Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re est, selon son habitude, debout et adoss\'e9 \'e0 la chemin\'e9e, tenant ses mains plong\'e9es dans les poches de derri\'e8
+re de sa vieille redingote brune\~; ses gros souliers boueux ont laiss\'e9 leur empreinte sur le tapis d\rquote hermine qui garnit le devant de la chemin\'e9e du salon. Une satisfaction profonde se lit sur la face cadav\'e9reuse du j\'e9suite. Mme\~de\~
+Saint-Dizier, mise avec cette sorte de coquetterie discr\'e8te qui convenait \'e0 une m\'e8re d\rquote \'c9glise de sa sorte, ne quittait pas Rodin des yeux, car celui-ci avait compl\'e8tement supplant\'e9 le p\'e8re d\rquote Aigrigny dans l\rquote
+esprit de la d\'e9vote. Le flegme, l\rquote audace, la haute intelligence, le caract\'e8re rude et dominateur de }{\i l\rquote ex-socius, }{imposaient \'e0 cette femme alti\'e8re, la subjuguaient et lui inspiraient une admiration sinc\'e8re, presque de l
+\rquote attrait\~; il n\rquote \'e9tait pas m\'eame jusqu\rquote \'e0 la salet\'e9 cynique, jusqu\rquote \'e0 la repartie souvent brutale de ce pr\'eatre, qui ne lui agr\'e9\'e2t, et qui ne f\'fbt pour elle une sorte de rago\'fbt d\'e9prav\'e9, qu\rquote
+elle pr\'e9f\'e9rait alors de beaucoup aux formes exquises, \'e0 l\rquote \'e9l\'e9gance musqu\'e9e du beau r\'e9v\'e9rend p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Oui, madame, disait Rodin d\rquote un ton convaincu et p\'e9n\'e9tr\'e9, car ces gens-l\'e0 ne se d\'e9masquent pas, m\'eame entre complices, oui, madame, les nouvelles de notre maison de retraite de Saint-H\'e9rem sont excellentes. M.\~Hardy
+\'85 l\rquote esprit fort\'85 le libre penseur, est enfin entr\'e9 dans le giron de notre \'c9glise catholique, apostolique et romaine.
+\par
+\par Rodin ayant hypocritement nasill\'e9 ces derniers mots\'85 la d\'e9vote inclina la t\'eate avec respect.
+\par
+\par \endash \~La gr\'e2ce a touch\'e9 cet impie\'85 reprit Rodin, et l\rquote a touch\'e9 si fort, que, dans son enthousiasme asc\'e9tique, il a voulu d\'e9j\'e0 prononcer les v\'9cux qui l\rquote attachent \'e0 notre sainte compagnie.
+\par
+\par \endash \~Si t\'f4t, mon p\'e8re\~? dit la princesse \'e9tonn\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Nos instituts s\rquote opposent \'e0 cette pr\'e9cipitation, \'e0 moins cependant qu\rquote il ne s\rquote agisse d\rquote un p\'e9nitent qui, se voyant }{\i in articulo mortis }{(\'e0 l\rquote article de la mort), consid\'e8
+re comme souverainement efficace pour son salut de mourir dans notre habit, et de nous abandonner ses biens\'85 pour la plus grande gloire du Seigneur.
+\par
+\par \endash \~Est-ce que M.\~Hardy se trouve dans une position aussi d\'e9sesp\'e9r\'e9e, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~La fi\'e8vre le d\'e9vore\~; apr\'e8s tant de coups successifs qui l\rquote ont miraculeusement pouss\'e9 dans la voie du salut, reprit Rodin avec componction, cet homme, d\rquote une nature si fr\'eale et si d\'e9licate, est \'e0
+ cette heure presque enti\'e8rement an\'e9anti, moralement et physiquement. Aussi les aust\'e9rit\'e9s, les mac\'e9rations, les joies divines de l\rquote extase vont-elles lui frayer on ne peut plus promptement le chemin de la vie \'e9ternelle,
+et il est probable qu\rquote avant quelques jours\'85
+\par
+\par Et le pr\'eatre secoua la t\'eate d\rquote un air sinistre.
+\par
+\par \endash \~Si t\'f4t que cela, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est presque certain\~; j\rquote ai donc pu, usant de mes dispenses, faire recevoir ce cher p\'e9nitent, }{\i in articulo mortis, }{membre de notre sainte compagnie, \'e0 laquelle, selon la r\'e8gle, il a abandonn\'e9 tous ses biens, pr
+\'e9sents et futurs\'85 de sorte qu\rquote \'e0 cette heure il n\rquote a plus \'e0 songer qu\rquote au salut de son \'e2me\'85 Encore une victime du philosophisme arrach\'e9e aux griffes de Satan.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon p\'e8re, s\rquote \'e9cria la d\'e9vote avec admiration, c\rquote est une miraculeuse conversion\'85 Le p\'e8re d\rquote Aigrigny m\rquote a dit combien vous aviez eu \'e0 lutter contre l\rquote influence de l\rquote abb\'e9 Gabriel.
+
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 Gabriel, reprit Rodin, a \'e9t\'e9 puni de s\rquote \'eatre m\'eal\'e9 de ce qui ne le regardait point et d\rquote autres choses encore\'85 J\rquote ai exig\'e9 son interdiction\'85 et il a \'e9t\'e9 interdit par son \'e9v\'ea
+que et r\'e9voqu\'e9 de sa cure\'85 On dit qu\rquote afin de passer le temps, il court les ambulances de chol\'e9riques pour y distribuer des consolations chr\'e9tiennes\~; on ne peut s\rquote opposer \'e0 cela\'85 Mais ce consolateur ambulant sent son h
+\'e9r\'e9tique d\rquote une lieue\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est un esprit dangereux, reprit la princesse, car il a une assez grande action sur les hommes\~; aussi n\rquote a-t-il pas fallu moins que votre \'e9loquence admirable, irr\'e9sistible, pour ruiner les d\'e9testables conseils de cet abb
+\'e9 Gabriel, qui s\rquote \'e9tait imagin\'e9 de vouloir ramener M.\~Hardy \'e0 la vie mondaine\'85 En v\'e9rit\'e9, mon p\'e8re, vous \'eates un saint Chrysostome.
+\par
+\par \endash \~Bon, bon, madame, dit brusquement Rodin, tr\'e8s peu sensible aux flatteries, gardez cela pour d\rquote autres.
+\par
+\par \endash \~Je vous dis que vous \'eates un saint Chrysostome, mon p\'e8re, r\'e9p\'e9ta la princesse avec feu\~; car, comme lui vous m\'e9ritez le surnom de saint Jean Bouche d\rquote or.
+\par
+\par \endash \~Allons donc, madame\~! dit Rodin avec brutalit\'e9 en haussant les \'e9paules, moi }{\i une bouche d\rquote or\~!\'85}{ j\rquote ai les l\'e8vres trop livides et les dents trop noires\'85 Vous plaisantez, avec votre bouche d\rquote or.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, madame, on ne me prend pas \'e0 cette glu-l\'e0, moi, reprit durement Rodin\~; je hais les compliments, je n\rquote en fais point.
+\par
+\par \endash \~Que votre modestie me pardonne, mon p\'e8re, dit humblement la d\'e9vote, je n\rquote ai pu r\'e9sister au bonheur de vous t\'e9moigner mon admiration\~; car, ainsi que vous l\rquote aviez presque pr\'e9dit\'85 ou pr\'e9
+vu il y a peu de mois, voici d\'e9j\'e0 deux membres de la famille Rennepont }{\i d\'e9sint\'e9ress\'e9s dans la question de l\rquote h\'e9ritage\'85}{
+\par
+\par Rodin regarda Mme\~de\~Saint-Dizier d\rquote un air radouci et approbatif en l\rquote entendant formuler ainsi la position des deux d\'e9funts h\'e9ritiers. Car, selon Rodin, M.\~Hardy, par sa donation et son asc\'e9tisme homicide, n\rquote
+appartenait plus au monde.
+\par
+\par La d\'e9vote continua\~:
+\par
+\par \endash \~L\rquote un de ces hommes, mis\'e9rable artisan, a \'e9t\'e9 conduit \'e0 sa perte par l\rquote exaltation de ses vices\'85 vous avez conduit l\rquote autre dans la voie du salut en exaltant ses qualit\'e9s aimantes et tendre
+s. Soyez donc glorifi\'e9 dans vos pr\'e9visions, mon p\'e8re, car, vous l\rquote avez dit\~: \'ab\~C\rquote est aux passions que je m\rquote adresserai pour arriver \'e0 mon but.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Ne glorifiez pas si vite, je vous prie, dit impatiemment Rodin. Et votre ni\'e8ce\~? et les deux filles du mar\'e9chal Simon\~? Ces personnes-l\'e0 ont-elles fait aussi une fin chr\'e9tienne, ou sont-elles d\'e9sint\'e9ress\'e9
+es de la question de l\rquote h\'e9ritage, pour nous glorifier sit\'f4t\~?
+\par
+\par \endash \~Non, sans doute.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, donc\~! vous le voyez, madame ne perdons point de temps \'e0 nous congratuler du pass\'e9\~; songeons \'e0 l\rquote avenir\'85 Le grand jour approche, le 1}{\super er}{ juin n\rquote est pas loin\'85
+ fasse le ciel que nous ne voyons pas les quatre membres de la famille qui survivent continuer de vivre dans l\rquote imp\'e9nitence jusqu\rquote \'e0 cette \'e9poque et poss\'e9der cet \'e9norme h\'e9ritage\'85
+ objet de nouvelles perditions entre leurs mains, objet de gloire pour le Seigneur et pour son \'c9glise entre les mains de notre compagnie.
+\par
+\par \endash \~Il est vrai, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 propos de cela, vous devriez voir des gens d\rquote affaires au sujet de votre ni\'e8ce\~?
+\par
+\par \endash \~Je les ai vus, mon p\'e8re\~; et, si incertaine que soit la chance dont je vous ai parl\'e9, elle est \'e0 tenter\~; je saurai aujourd\rquote hui, je l\rquote esp\'e8re, si l\'e9galement cela est possible\'85
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre alors, dans le milieu o\'f9 cette nouvelle condition la placerait, trouverait-on\'85 moyen d\rquote arriver\'85 \'e0\'85 sa }{\i conversion\~! }{dit Rodin avec un \'e9trange et hideux sourire\~; car jusqu\rquote ici, depuis qu
+\rquote elle s\rquote est fatalement rapproch\'e9e de cet Indien, le bonheur de ces deux pa\'efens para\'eet inalt\'e9rable et \'e9tincelant comme le diamant\~; rien n\rquote y peut mordre\'85 pas m\'eame la dent de Faringhea\'85 Mais esp\'e9
+rons que le Seigneur fera justice de ces vaines et coupables f\'e9licit\'e9s.
+\par
+\par Cet entretien fut interrompu par le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; il entra dans le salon d\rquote un air triomphant et s\rquote \'e9cria de la porte\~:
+\par
+\par \endash \~Victoire\~!
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~? demanda la princesse.
+\par
+\par \endash \~Il est parti\'85 cette nuit, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Qui cela\~?\'85 fit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Le mar\'e9chal Simon, r\'e9pondit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Enfin\'85 dit Rodin, qui ne put cacher sa joie profonde.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est sans doute son entretien avec le g\'e9n\'e9ral d\rquote Havrincourt qui aura combl\'e9 la mesure, s\rquote \'e9cria la d\'e9vote\~; car, je le sais, il a eu une entrevue avec le g\'e9n\'e9ral, qui, comme tant d\rquote
+autres, a cru aux bruits plus ou moins fond\'e9s que j\rquote avais fait r\'e9pandre\'85 Tout moyen est bon pour atteindre l\rquote impie, ajouta la princesse en mani\'e8re de correctif.
+\par
+\par \endash \~Avez-vous quelques d\'e9tails\~? dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Je quitte Robert, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; son signalement, son \'e2ge, peuvent se rapporter \'e0 l\rquote \'e2ge et au signalement du mar\'e9chal\~; celui-ci est parti avec ses papiers. Seulement une chose a profond\'e9
+ment surpris votre \'e9missaire.
+\par
+\par \endash \~Laquelle\~? dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Jusqu\rquote alors, il avait eu sans cesse \'e0 combattre les h\'e9sitations du mar\'e9chal\~; il avait, en outre, remarqu\'e9 son air sombre, d\'e9sesp\'e9r\'e9\'85 Hier, au contraire, il lui a trouv\'e9 un air si heureux, si rayonnant, qu
+\rquote il n\rquote a pu s\rquote emp\'eacher de lui demander la cause de ce changement.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! dirent \'e0 la fois Rodin et la princesse, \'e9trangement surpris.
+\par
+\par \endash \~\'bb\~Je suis en effet l\rquote homme le plus heureux du monde, a r\'e9pondu le mar\'e9chal, car je vais avec joie et bonheur remplir un devoir sacr\'e9.\~\'bb
+\par
+\par Les trois acteurs de cette sc\'e8ne se regard\'e8rent en silence.
+\par
+\par \endash \~Et qui a pu amener ce brusque changement dans l\rquote esprit du mar\'e9chal\~? dit la princesse d\rquote un air pensif\~
+; on comptait au contraire sur des chagrins, sur des irritations de toute sorte pour le jeter dans cette aventureuse entreprise.
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote y perds, dit Rodin en r\'e9fl\'e9chissant\~; mais il m\rquote importe, il est parti\~: il ne faut pas perdre un moment pour agir sur ses filles\'85 A-t-il emmen\'e9 ce maudit soldat\~?
+\par
+\par \endash \~Non\'85 dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, malheureusement non\'85 mis en d\'e9fiance et instruit par le pass\'e9, il va redoubler de pr\'e9cautions, et un homme qui aurait pu, dans un cas d\'e9sesp\'e9r\'e9, nous servir contre lui\'85 vint d
+\rquote \'eatre frapp\'e9 par la contagion.
+\par
+\par \endash \~Qui donc cela\~? demanda la princesse.
+\par
+\par \endash \~Morok\'85 Je pouvais compter sur lui en tout, pour tout, partout\'85 et il est perdu, car, s\rquote il \'e9chappe \'e0 la contagion, il est \'e0 craindre qu\rquote il ne succombe \'e0 un mal horrible et incurable.
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Il y a peu de jours, il a \'e9t\'e9 mordu par un des molosses de sa m\'e9nagerie, et le lendemain la rage s\rquote est d\'e9clar\'e9e chez le chien.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est affreux\~! s\rquote \'e9cria la princesse. Et o\'f9 est ce malheureux\~?
+\par
+\par \endash \~On l\rquote a transport\'e9 dans une des ambulances provisoires \'e9tablies \'e0 Paris, car le chol\'e9ra seul s\rquote est d\'e9clar\'e9 chez lui jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent\'85 et, je le r\'e9p\'e8te, c\rquote est un double malheur, car c
+\rquote \'e9tait un homme d\'e9vou\'e9, d\'e9cid\'e9 et pr\'eat \'e0 tout\'85 Or, le soldat, gardien des orphelines, sera d\rquote un abord presque impossible, et par lui seul cependant on peut arriver aux filles du mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e9vident, dit Rodin d\rquote un air pensif.
+\par
+\par \endash \~Surtout depuis que les lettres anonymes ont de nouveau \'e9veill\'e9 ses soup\'e7ons, ajouta le p\'e8re d\rquote Aigrigny et\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 propos de lettres anonymes, dit tout \'e0 coup Rodin en interrompant le p\'e8re d\rquote Aigrigny, il est un fait qu\rquote il est bon que vous sachiez\~; je vous dirai pourquoi.
+\par
+\par \endash \~De quoi s\rquote agit-il\~?
+\par
+\par \endash \~Outre les lettres que vous savez, le mar\'e9chal Simon en a re\'e7u nombre d\rquote autres que vous ignorez, et dans lesquelles, par tous les moyens possibles, on t\'e2chait d\rquote exasp\'e9
+rer son irritation contre vous, en lui rappelant toutes les raisons qu\rquote il avait de vous ha\'efr, et en le raillant de ce que votre caract\'e8re sacr\'e9 vous mettait \'e0 l\rquote abri de sa vengeance.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny regarda Rodin avec stupeur, et s\rquote \'e9cria en rougissant malgr\'e9 lui\~:
+\par
+\par \endash \~Mais dans quel but\'85 Votre R\'e9v\'e9rence a-t-elle agi ainsi\~?
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, afin de d\'e9tourner de moi les soup\'e7ons qui pouvaient \'eatre \'e9veill\'e9s par ces lettres\~; puis, afin d\rquote exalter la rage du mar\'e9chal jusqu\rquote au d\'e9
+lire, en lui rappelant sans cesse et les justes motifs de sa haine contre vous, et l\rquote impossibilit\'e9 o\'f9 il \'e9tait de vous atteindre. Ceci, joint aux autres ferments de chagrins, de col\'e8re, d\rquote irritati
+on, que les brutales passions de cet homme de bataille faisaient bouillonner en lui, devait le pousser \'e0 cette folle entreprise, qui est la cons\'e9quence et la punition de son idol\'e2trie pour un mis\'e9rable usurpateur.
+\par
+\par \endash \~Soit, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny d\rquote un air contraint\~; mais je ferai observer \'e0 Votre R\'e9v\'e9rence qu\rquote il \'e9tait un peu dangereux d\rquote exciter ainsi le mar\'e9chal Simon contre moi.
+\par
+\par \endash \~Pourquoi\~? demanda Rodin en attachant un coup d\rquote \'9cil per\'e7ant sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Parce que le mar\'e9chal, pouss\'e9 hors des bornes, ne se souvenant que de notre haine mutuelle\'85 pouvait me chercher, me rencontrer\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! apr\'e8s\~? fit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Eh il pouvait oublier\'85 que je suis pr\'eatre\'85 et\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! vous avez peur\~?\'85 dit d\'e9daigneusement Rodin en interrompant le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \'c0 ces mots de Rodin\~: \'ab\~Vous avez peur\~\'bb le r\'e9v\'e9rend p\'e8re bondit sur sa chaise\~; puis, reprenant son sang-froid, il ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Votre R\'e9v\'e9rence ne se trompe pas\~; oui, j\rquote aurais peur\'85 oui\'85 Dans une circonstance pareille\'85 J\rquote aurais peur d\rquote oublier que je suis pr\'eatre\'85 et de trop me souvenir que j\rquote ai \'e9t\'e9 soldat.
+\par
+\par \endash \~Vraiment\~? dit Rodin avec un souverain m\'e9pris\'85 vous en \'eates encore l\'e0\'85 \'e0 ce niais et sauvage point d\rquote honneur\~? Votre soutane n\rquote a pas \'e9teint ce beau feu\~? Ainsi, ce sabreur, dont j\rquote \'e9tais bien s\'fb
+r de d\'e9traquer la pauvre cervelle, vide et sonore comme un tambour, en pronon\'e7ant quelques mots magiques pour ces batailleurs stupides\~: }{\i Honneur militaire\'85 serment\'85 Napol\'e9on II, }{ainsi, ce sabreur, s\rquote il se f\'fbt port\'e9
+ contre vous \'e0 quelque acte de violence, il vous e\'fbt fallu faire un grand effort pour rester calme\~?
+\par
+\par Et Rodin attacha de nouveau son regard p\'e9n\'e9trant sur le r\'e9v\'e9rend p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Il est inutile, je crois, \'e0 Votre R\'e9v\'e9rence, de faire des suppositions semblables, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny en contenant difficilement son agitation.
+\par
+\par \endash \~Comme votre sup\'e9rieur, reprit s\'e9v\'e8rement Rodin, j\rquote ai le droit de vous demander ce que vous eussiez fait si le mar\'e9chal Simon avait lev\'e9 la main sur vous\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur\~! s\rquote \'e9cria le r\'e9v\'e9rend p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de }{\i messieurs }{ici, il y a des pr\'eatres, dit durement Rodin. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny baissa la t\'eate, contenant difficilement sa col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Je vous demande, reprit obstin\'e9ment Rodin, quelle aurait \'e9t\'e9 votre conduite si le mar\'e9chal Simon vous e\'fbt frapp\'e9\~? Est-ce clair\~?
+\par
+\par \endash \~Assez\~! de gr\'e2ce, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, assez\~!
+\par
+\par \endash \~Ou, si vous l\rquote aimez mieux, s\rquote il vous e\'fbt soufflet\'e9 sur les deux joues\~? reprit Rodin avec un flegme opini\'e2tre.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, bl\'eame, les dents serr\'e9es, les poings crisp\'e9s, \'e9tait en proie \'e0 une sorte de vertige \'e0 la seule pens\'e9e d\rquote un outrage, tandis que Rodin, qui n\rquote
+avait pas sans doute fait en vain cette question, soulevant ses flasques paupi\'e8res, semblait profond\'e9ment attentif aux sympt\'f4mes significatifs qui se trahissaient sur la physionomie boulevers\'e9e de l\rquote ancien colonel.
+\par
+\par La d\'e9vote, de plus en plus sous le charme de }{\i l\rquote ex-socius, }{trouvant la position du p\'e8re d\rquote Aigrigny aussi p\'e9nible que fausse, sentait s\rquote augmenter son admiration pour Rodin.
+\par
+\par Enfin le p\'e8re d\rquote Aigrigny, reprenant peu \'e0 peu son sang-froid, r\'e9pondit \'e0 Rodin d\rquote un ton calme et contraint\~:
+\par
+\par \endash \~Si j\rquote avais \'e0 subir un pareil outrage, je prierais le Seigneur de me donner la r\'e9signation de l\rquote humilit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et certainement le Seigneur \'e9couterait vos v\'9cux, dit froidement Rodin, satisfait de l\rquote \'e9preuve qu\rquote il venait de tenter sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny. D\rquote ailleurs, vous voici pr\'e9
+venu, et il est peu probable, ajouta-t-il avec un sourire affreux, que le mar\'e9chal Simon revienne ici afin d\rquote \'e9prouver si rudement votre humilit\'e9\'85 Mais s\rquote il revenait, et Rodin attacha de nouveau un regard long et per\'e7
+ant sur le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, s\rquote il revenait\'85 vous sauriez, je n\rquote en doute pas, montrer \'e0 ce brutal tra\'eeneur de sabre, malgr\'e9 ses violences, tout ce qu\rquote il y a de r\'e9signation et d\rquote humilit\'e9 dans une \'e2
+me vraiment chr\'e9tienne.
+\par
+\par Deux coups, discr\'e8tement frapp\'e9s \'e0 la porte de l\rquote appartement interrompirent un moment la conversation. Un valet de chambre entra portant sur un plateau une large enveloppe cachet\'e9e, qu\rquote il remit \'e0 la princesse, apr\'e8
+s quoi il sortit.
+\par
+\par Mme\~de\~Saint-Dizier, ayant d\rquote un regard demand\'e9 \'e0 Rodin la permission de d\'e9cacheter cette lettre, la parcourut, et bient\'f4t une satisfaction cruelle \'e9clata sur son visage.
+\par
+\par \endash \~Il y a de l\rquote espoir, s\rquote \'e9cria-t-elle en s\rquote adressant \'e0 Rodin\~; la demande est rigoureusement l\'e9gale, elle se renforce de l\rquote instance en interdiction\~; les cons\'e9quences peuvent \'ea
+tre celles que nous souhaitons. En un mot, ma ni\'e8ce peut, du jour au lendemain, \'eatre menac\'e9e de la plus compl\'e8te mis\'e8re\'85 Elle si prodigue\'85 quel bouleversement dans toute sa vie\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Il y aurait sans doute alors quelque prise sur ce caract\'e8re indomptable\'85 dit Rodin d\rquote un air m\'e9ditatif\~; car jusqu\rquote ici tout a \'e9chou\'e9. On dirait que certains bonheurs rendent invuln\'e9rable, murmura le j\'e9
+suite en rongeant ses ongles plats et noirs.
+\par
+\par \endash \~Mais, pour obtenir le r\'e9sultat que je d\'e9sire, il faut exasp\'e9rer l\rquote orgueil de ma ni\'e8ce\~; il est donc absolument indispensable que je la voie et que je cause avec elle, dit Mme\~de\~Saint-Dizier en r\'e9fl\'e9chissant.
+\par
+\par \endash \~Mlle de Cardoville refusera cette entrevue, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, dit la princesse. Elle est si heureuse\~!\'85 que son audace doit \'eatre \'e0 son comble\~; oui\'85 oui\'85 je la connais. Je lui \'e9crirai de telle sorte\'85 qu\rquote elle viendra.
+\par
+\par \endash \~Vous croyez\~? demanda Rodin d\rquote un air dubitatif.
+\par
+\par \endash \~N\rquote en doutez pas, mon p\'e8re, reprit la princesse, elle viendra. Et, une fois sa fiert\'e9 en jeu\'85 on peut beaucoup esp\'e9rer.
+\par
+\par \endash \~Il faut donc agir, madame, reprit Rodin, agir promptement, le moment approche, les haines, les d\'e9fiances sont \'e9veill\'e9es\'85 il n\rquote y a pas un moment \'e0 perdre.
+\par
+\par \endash \~Quant aux haines, reprit la princesse, Mlle de Cardoville a pu voir o\'f9 aboutit le proc\'e8s qu\rquote elle a tent\'e9 de faire \'e0 propos de ce qu\rquote elle appelle sa d\'e9tention dans une maison de sant\'e9, et la s\'e9
+questration des demoiselles Simon dans le couvent de Sainte-Marie. Dieu merci, nous avons des amis partout\~; je sais de bonne part qu\rquote il sera pass\'e9 outre sur ces criailleries, faute de preuves suffisantes, malgr\'e9 l\rquote
+acharnement de certains magistrats parlementaires qui seront not\'e9s, et bien not\'e9s\'85
+\par
+\par \endash \~Dans ces circonstances, reprit Rodin, le d\'e9part du mar\'e9chal donne toute latitude\~; il faut agir imm\'e9diatement sur ses filles.
+\par
+\par \endash \~Mais comment\~? dit la princesse.
+\par
+\par \endash \~Il faut d\rquote abord les voir, reprit Rodin, causer avec elles, les \'e9tudier\'85 ensuite on agira en cons\'e9quence.
+\par
+\par \endash \~Mais le soldat ne les quittera pas d\rquote une seconde, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Alors, reprit Rodin, il faudra causer avec elles devant le soldat et le mettre des n\'f4tres.
+\par
+\par \endash \~Lui\~!\'85 Cet espoir est insens\'e9\~! s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; vous ne connaissez pas cet homme.
+\par
+\par \endash \~Je ne le connais pas\~! dit Rodin en haussant les \'e9paules. Mlle de Cardoville ne m\rquote a-t-elle pas pr\'e9sent\'e9 \'e0 lui comme son lib\'e9rateur, lorsque je vous ai eu d\'e9nonc\'e9 comme l\rquote \'e2me de cette machination\~? n
+\rquote est-ce pas moi qui lui ai rendu sa ridicule relique imp\'e9riale\'85 sa croix d\rquote honneur, chez le docteur Baleinier\~?\'85 n\rquote est-ce pas moi enfin qui lui ai ramen\'e9
+ les jeunes filles du couvent, et qui les ai mises aux bras de leur p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit la princesse\~; mais, depuis ce temps, ma ni\'e8ce maudite a tout devin\'e9, tout d\'e9couvert. Elle vous a dit, \'e0 vous-m\'eame, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote elle me consid\'e9rait comme son plus mortel ennemi, dit Rodin. Soit. Mais a-t-elle dit cela au mar\'e9chal\~? M\rquote a-t-elle nomm\'e9 \'e0 lui\~? et si elle l\rquote a fait, le mar\'e9chal a-t-il appris cette circonstance \'e0
+ son soldat\~? Cela se peut, mais cela n\rquote est pas certain\~; en tous cas, il faut s\rquote en assurer\~: si le soldat me traite en ennemi d\'e9voil\'e9\'85 nous verrons\'85 mais je tenterai d\rquote abord d\rquote \'eatre accueilli en ami.
+\par
+\par \endash \~Quand cela\~? dit la d\'e9vote.
+\par
+\par \endash \~Demain matin, r\'e9pondit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Grand Dieu\~! mon cher p\'e8re, s\rquote \'e9cria Mme\~de\~Saint-Dizier avec crainte, si ce soldat voit en vous un ennemi\~? Prenez garde\'85
+\par
+\par \endash \~Je prends toujours garde, madame\'85 J\rquote ai eu raison de compagnons plus terribles que lui\'85 du chol\'e9ra, par exemple. Et le j\'e9suite sourit en montrant ses dents noires\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, s\rquote il vous traite en ennemi\'85 il refusera de vous recevoir\~; de quelle mani\'e8re parviendrez-vous jusqu\rquote aux filles du mar\'e9chal Simon\~? dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote en sais rien du tout, dit Rodin\~; mais, comme je veux y parvenir\'85 j\rquote y parviendrai.
+\par
+\par \endash \~Mon p\'e8re, dit tout \'e0 coup la princesse en r\'e9fl\'e9chissant, ces jeunes filles ne m\rquote ont jamais vue\'85 si, sans me nommer\'85 je pouvais m\rquote introduire aupr\'e8s d\rquote elles\~?
+\par
+\par \endash \~Cela serait, madame, parfaitement inutile, car il faut d\rquote abord que je sache \'e0 quoi me r\'e9soudre \'e0 l\rquote \'e9gard de ces orphelines\'85 \'c0 tout prix, je veux donc les voir, les entretenir longtemps\'85
+ alors seulement, une fois mon plan bien arr\'eat\'e9, votre concours pourra m\rquote \'eatre utile\'85 En tous cas\'85 veuillez \'eatre pr\'eate demain matin, afin de m\rquote accompagner, madame.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 cela, mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Chez le mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par \endash \~Chez lui\~?
+\par
+\par \endash \~Pas pr\'e9cis\'e9ment chez lui\~; vous monterez dans votre voiture, moi je prendrai un fiacre\~: je tenterai de m\rquote introduire aupr\'e8s des jeunes filles\~; pendant ce temps-l\'e0, vous m\rquote attendrez \'e0
+ quelques pas de la maison du mar\'e9chal\~; si je r\'e9ussis, si j\rquote ai besoin de votre aide, j\rquote irai vous trouver dans votre voiture\~; vous recevrez mes instructions, et rien n\rquote aura paru concert\'e9 entre nous.
+\par
+\par \endash \~Soit, mon r\'e9v\'e9rend p\'e8re\~; mais, en v\'e9rit\'e9, je tremble en songeant \'e0 votre entrevue avec ce soldat brutal, dit la princesse.
+\par
+\par \endash \~Le seigneur veillera sur son serviteur, madame, r\'e9pondit Rodin. Quant \'e0 vous, mon p\'e8re, ajouta-t-il en s\rquote adressant au p\'e8re d\rquote Aigrigny, faites \'e0 l\rquote instant partir pour Vienne la note qui \'e9tait pr\'ea
+te, afin d\rquote annoncer \'e0 qui vous savez le d\'e9part et la prochaine arriv\'e9e du mar\'e9chal. Tout est pr\'e9vu. Ce soir, j\rquote \'e9crirai plus amplement.
+\par
+\par Le lendemain matin, sur les huit heures, Mme\~de\~Saint-Dizier, dans sa voiture, et Rodin dans son fiacre, se dirigeaient vers la maison du mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800318}{\*\bkmkstart _Toc97808054}XLVII. Le bonheur.
+{\*\bkmkend _Toc92800318}{\*\bkmkend _Toc97808054}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Depuis deux jours le mar\'e9chal Simon est parti. Il est huit heures du matin. Dagobert, marchant avec de grandes pr
+\'e9cautions sur la pointe du pied, afin de ne pas faire crier le parquet, traverse le salon qui conduit \'e0 la chambre \'e0 coucher de Rose et de Blanche, et va discr\'e8tement coller son oreille \'e0 la porte de l\rquote appartement des jeunes filles\~
+; Rabat-Joie suit exactement son ma\'eetre, et semble marcher avec autant de pr\'e9caution que lui.
+\par
+\par La figure du soldat est inqui\'e8te, pr\'e9occup\'e9e\~; tout en s\rquote approchant, il dit \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash \~Pourvu que ces ch\'e8res enfants n\rquote aient rien entendu\'85 cette nuit\~! Cela les effrayerait, il vaut mieux qu\rquote elles ne sachent cet \'e9v\'e9nement que le plus tard possible. Cela serait capable de les attrister cruellement\~
+; pauvres petites, elles sont si gaies, si heureuses, depuis qu\rquote elles savent l\rquote amour de leur p\'e8re pour elles\~!\'85 Elles ont si bravement support\'e9 son d\'e9part\'85 Aussi, pourvu qu\rquote elles ne soient pas instruites de l\rquote
+accident de cette nuit\~! elles en seraient trop afflig\'e9es\~!
+\par
+\par Puis, pr\'eatant encore l\rquote oreille, le soldat reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote entends rien\'85 rien\'85 Elles toujours \'e9veill\'e9es de si bonne heure\'85 c\rquote est peut-\'eatre le chagrin.
+\par
+\par Les r\'e9flexions de Dagobert furent interrompues par deux \'e9clats de rire d\rquote une fra\'eecheur charmante qui retentirent tout \'e0 coup dans l\rquote int\'e9rieur de la chambre \'e0 coucher des jeunes filles.
+\par
+\par \endash \~Allons\~! elles ne sont pas si tristes que je croyais, dit Dagobert en respirant plus \'e0 l\rquote aise\~; probablement elles ne savent rien.
+\par
+\par Bient\'f4t les \'e9clats de rires redoubl\'e8rent tellement, que le soldat, ravi de cet acc\'e8s de gaiet\'e9 si rare chez }{\i ses enfants, }{se sentit d\rquote abord tout attendri\~
+; un instant ses yeux devinrent humides en pensant que les orphelines avaient retrouv\'e9 l\rquote heureuse s\'e9r\'e9nit\'e9 de leur \'e2ge\~; puis, passant de l\rquote attendrissement \'e0 la joie, l\rquote oreille toujours coll\'e9
+e contre la porte, le corps \'e0 demi pench\'e9, les mains appuy\'e9es sur ses genoux, Dagobert, \'e9panoui, rayonnant, les l\'e8vres relev\'e9es par une expression de jovialit\'e9 muette, hochant un peu la t\'eate, accompagna de son rire muet les \'e9
+clats d\rquote hilarit\'e9 croissante des jeunes filles\'85 Enfin, comme rien n\rquote est plus contagieux que la gaiet\'e9, et que le digne soldat se p\'e2mait d\rquote
+aise, il finit par rire tout haut, et de toutes ses forces, sans savoir pourquoi, et seulement parce que Rose et Blanche riaient de tout leur c\'9cur. Rabat-Joie n\rquote avait jamais vu son ma\'eetre dans un tel acc\'e8s de jovialit\'e9\~; il regarda d
+\rquote abord avec un profond et silencieux \'e9tonnement, puis il se mit \'e0 japper d\rquote un air interrogatif.
+\par
+\par \'c0 cet }{\i accent }{bien connu, le rire des jeunes filles s\rquote arr\'eata tout \'e0 coup, et une voix fra\'eeche, encore un peu tremblante de joyeuse \'e9motion, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est donc toi, Rabat-Joie, qui viens nous \'e9veiller\~?
+\par
+\par Rabat-Joie comprit, remua la queue, coucha ses oreilles et, rasant pr\'e8s de la porte comme un chien couchant, r\'e9pondit par un l\'e9ger grognement \'e0 l\rquote appel de sa jeune ma\'eetresse.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Rabat-Joie, dit la voix de Rose, qui contenait \'e0 peine un nouvel acc\'e8s d\rquote hilarit\'e9, vous \'eates bien matinal\~!
+\par
+\par \endash \~Alors, pourrez-vous nous dire l\rquote heure, s\rquote il vous pla\'eet, monsieur Rabat-Joie\~? ajouta Blanche.
+\par
+\par \endash \~Oui, mesdemoiselles\~: il est huit heures pass\'e9es, dit tout \'e0 coup la grosse voix de Dagobert, qui accompagna cette fac\'e9tie d\rquote un immense \'e9clat de rire.
+\par
+\par Un l\'e9ger cri de gaie surprise se fit entendre, puis Rose reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Bonjour Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Bonjour, mes enfants\'85 Vous \'eates bien paresseuses aujourd\rquote hui, sans reproche.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas notre faute, notre ch\'e8re Augustine n\rquote est pas encore entr\'e9e chez nous, dit Rose\~; nous l\rquote attendons.
+\par
+\par \endash \~Nous y voil\'e0, se dit Dagobert, dont les traits redevinrent soucieux.
+\par
+\par Puis il reprit tout haut avec un accent assez embarrass\'e9, car le digne homme savait mal mentir\~:
+\par
+\par \endash \~Mes enfants, votre gouvernante est sortie ce matin\'85 de tr\'e8s bonne heure\'85 elle est all\'e9e \'e0 la campagne pour\'85 pour affaires\'85 elle ne reviendra que dans quelques jours\'85 ainsi, pour aujourd\rquote
+hui, vous ferez bien de vous lever toutes seules.
+\par
+\par \endash \~Cette bonne madame Augustine\'85 reprit la voix de Blanche avec int\'e9r\'eat. Ce n\rquote est pas quelque chose de f\'e2cheux pour elle qui l\rquote a fait s\rquote en aller si vite, n\rquote est-ce pas, Dagobert\~?
+\par
+\par \endash \~Non, non, pas du tout, c\rquote est pour affaires, r\'e9pondit le soldat\~; pour voir\'85 un de ses parents\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! tant mieux, dit Rose. Eh bien, Dagobert, quand nous t\rquote appellerons, tu pourras entrer.
+\par
+\par \endash \~Je reviens dans un quart d\rquote heure, dit le soldat en s\rquote \'e9loignant\~; puis il pensa\~:
+\par
+\par \endash \~Il faut que je chapitre cet animal de Jocrisse, car il est si b\'eate et si bavard, qu\rquote il peut tout \'e9venter.
+\par
+\par Le nom du niais suppos\'e9 servira de transition naturelle pour faire conna\'eetre la cause de la folle gaiet\'e9 des deux s\'9curs\~; elles riaient des nombreuses jeannoteries de ce lourdaud.
+\par
+\par Les deux jeunes filles s\rquote \'e9taient lev\'e9es et habill\'e9es, se servant mutuellement de femme de chambre\~; Rose avait coiff\'e9 et peign\'e9 Blanche\~; c\rquote \'e9tait au tour de Blanche de coiffer Rose\~; les deux jeunes filles, ainsi group
+\'e9es, offraient un tableau rempli de gr\'e2ce. Rose \'e9tait assise devant une toilette\~; sa s\'9cur, debout derri\'e8re elle, lissait ses beaux cheveux bruns. \'c2ge heureux et charmant, encore si voisin de l\rquote enfance, que la joie pr\'e9
+sente fait vite oublier les chagrins pass\'e9s. Et puis, les orphelines \'e9prouvaient plus que de la joie, c\rquote \'e9tait du bonheur, oui, un bonheur profond d\'e9sormais inalt\'e9rable\~; leur p\'e8re les adorait\~; leur pr\'e9sence, loin de lui \'ea
+tre p\'e9nible, le ravissait. Enfin rassur\'e9 lui-m\'eame sur la tendresse de ses enfants, il n\rquote avait non plus, gr\'e2ce \'e0 elles, aucun chagrin \'e0 redouter. Pour les trois \'ea
+tres, ainsi certains de leur mutuelle et ineffable affection, que pouvait \'eatre une s\'e9paration momentan\'e9e\~?
+\par
+\par Ceci dit et compris, on concevra l\rquote innocente gaiet\'e9 des deux s\'9curs, malgr\'e9 le d\'e9part de leur p\'e8re et l\rquote expression enjou\'e9e, heureuse, qui animait leurs ravissantes figures, sur lesquelles refleurissaient d\'e9j\'e0
+ leurs couleurs nagu\'e8re mourantes\~; leur foi dans l\rquote avenir donnait \'e0 leur physionomie quelque chose de r\'e9solu, de d\'e9cid\'e9 qui ajoutait un charme piquant \'e0 leurs traits enchanteurs.
+\par
+\par Blanche, en lissant les cheveux de sa s\'9cur, laissa tomber son peigne\~; comme elle se baissait pour le ramasser, Rose la pr\'e9vint et le lui rendit en disant\~:
+\par
+\par \endash \~S\rquote il s\rquote \'e9tait cass\'e9, tu l\rquote aurais mis dans le }{\i panier aux anses.}{
+\par
+\par Et les deux jeunes filles de rire comme des folles, \'e0 ces mots qui faisaient allusion \'e0 une admirable jeannoterie de Jocrisse.
+\par
+\par Le niais suppos\'e9 avait cass\'e9 l\rquote anse d\rquote une tasse et, la gouvernante des jeunes filles le r\'e9primandant, il avait r\'e9pondu\~: \'ab\~Soyez tranquille, madame, j\rquote ai mis l\rquote anse }{\i dans le panier aux anses.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Le panier aux anses\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, madame c\rquote est l\'e0 o\'f9 je serre toutes les anses que je casse et que je casserai.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, dit Rose en essuyant ses yeux humides de larmes de joie, que c\rquote est donc ridicule de rire de pareilles sottises\~!
+\par
+\par \endash \~C\rquote est que c\rquote est si dr\'f4le aussi\~! reprit Blanche\~; comment y r\'e9sister\~?
+\par
+\par \endash \~Tout ce que je regrette\'85 c\rquote est que notre p\'e8re ne nous entende pas rire ainsi.
+\par
+\par \endash \~Il \'e9tait si heureux de nous voir gaies\~!
+\par
+\par \endash \~Il faudra lui \'e9crire aujourd\rquote hui l\rquote histoire du panier aux anses.
+\par
+\par \endash \~Et celle du plumeau, afin de lui montrer que, selon notre promesse, nous n\rquote avons pas de chagrin pendant son absence.
+\par
+\par \endash \~Lui \'e9crire\'85 Ma s\'9cur\'85 mais non\'85 tu le sais bien, il nous \'e9crira, lui\'85 mais nous ne pouvons pas lui r\'e9pondre.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est vrai\'85 Alors\'85 une id\'e9e. \'c9crivons-lui toujours, \'e0 son adresse ici. Dagobert mettra les lettres \'e0 la poste et, \'e0 son retour, notre p\'e8re lira notre correspondance.
+\par
+\par \endash \~Tu as raison, c\rquote est charmant. Que de folies nous allons lui conter, puisqu\rquote ils les aime\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Et nous aussi\'85 Il faut l\rquote avouer, nous ne demandons pas mieux que d\rquote \'eatre gaies.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! certes\'85 les derni\'e8res paroles de notre p\'e8re nous ont donn\'e9 tant de courage, n\rquote est-ce pas, s\'9cur\~?
+\par
+\par \endash \~Moi, en l\rquote \'e9coutant, je me sentais intr\'e9pide au sujet de son d\'e9part.
+\par
+\par \endash \~Et quand il nous a dit\~: \'ab\~Mes enfants, je vais vous confier\'85 ce que je puis vous confier\'85 J\rquote avais \'e0 remplir un devoir sacr\'e9\'85 pour cela il me fallait vous quitter pendant quelque temps\~
+; et quoique je fusse assez aveugle pour douter de votre tendresse, je ne pouvais me r\'e9soudre \'e0 vous abandonner\'85 cependant ma conscience \'e9tait inqui\'e8te, agit\'e9e\~; le chagrin abat tellement que je n\rquote avais pas la force de prendre un
+e d\'e9cision, et les jours se passaient ainsi dans les h\'e9sitations remplies d\rquote angoisses\~; mais, une fois certain de votre tendresse, tout \'e0 coup ces irr\'e9solutions ont cess\'e9, j\rquote ai compris qu\rquote il ne s\rquote
+agissait pas de sacrifier un devoir \'e0 un autre et de me pr\'e9parer ainsi un remords, mais qu\rquote il fallait accomplir deux devoirs \'e0 la fois, devoirs sacr\'e9s tous deux, et c\rquote est ce que je fais avec joie, avec c\'9cur, avec bonheur.\~
+\'bb
+\par
+\par \endash \~Oh\~! dis, dis, ma s\'9cur, continue, s\rquote \'e9cria Blanche en se levant pour se rapprocher de Rose, il me semble entendre notre p\'e8re\~; rappelons-nous-les souvent, ces paroles\~; elles nous soutiendraient, si nous avions l\rquote
+envie de nous attrister de son absence.
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas, s\'9cur\~? Mais, comme notre p\'e8re nous le disait encore\~: \'ab\~Au lieu d\rquote \'eatre chagrines de mon d\'e9part, mes enfants, soyez-en joyeuses, soyez-en fi\'e8
+res. Je vous quitte pour accomplir quelque chose de bien, de g\'e9n\'e9reux. Tenez, figurez-vous qu\rquote il y ait quelque part un pauvre orphelin, souffrant, opprim\'e9, abandonn\'e9 de tous\~; que le p\'e8re de cet orphelin ait \'e9t\'e9
+ mon bienfaiteur, que je lui aie jur\'e9 de me d\'e9vouer \'e0 son fils\'85 et que les jours de son fils soient menac\'e9s\~!\'85 Dites, mes enfants, seriez-vous tristes de me voir vous quitter pour aller au secours de cet orphelin\~?
+\par
+\par \endash \~Oh\~! non, non, brave p\'e8re, avons-nous r\'e9pondu, nous ne serions pas tes filles, alors\~! reprit Rose avec exaltation. Va, sois s\'fbr de nous. Nous serions trop malheureuses de penser que notre tristesse pourrait affaiblir ton courage\~
+; va, pars, et chaque jour nous nous dirons avec orgueil\~: \'ab\~C\rquote est pour accomplir un noble et grand devoir que notre p\'e8re nous a quitt\'e9es\~; aussi il nous est doux de l\rquote attendre.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Comme c\rquote est beau, comme cela soutient, l\rquote id\'e9e du devoir\'85 du d\'e9vouement, ma s\'9cur\~! reprit Rose avec exaltation\~! vois donc, cela donne \'e0 notre p\'e8re le courage de nous quitter sans chagrin, et \'e0
+ nous le courage d\rquote attendre gaiement son retour.
+\par
+\par \endash \~Et puis, de quel calme nous jouissons \'e0 cette heure\~! Ces r\'eaves affligeants qui nous pr\'e9sageaient de si tristes \'e9v\'e9nements ne nous tourmentent plus.
+\par
+\par \endash \~Je te le dis, s\'9cur, cette fois nous sommes pour toujours en plein bonheur\'85
+\par
+\par \endash \~Et puis, es-tu comme moi\~? Il me semble maintenant que je me sens plus forte, plus courageuse, et que je braverais tous les malheurs possibles.
+\par
+\par \endash \~Je le crois bien\~; vois donc comme nous sommes fortes maintenant\~; notre p\'e8re au milieu de nous, toi d\rquote un c\'f4t\'e9, moi de l\rquote autre, et\'85
+\par
+\par \endash \~Dagobert \'e0 l\rquote avant-garde, Rabat-Joie \'e0 l\rquote arri\'e8re-garde\~: donc l\rquote arm\'e9e sera compl\'e8te. Aussi qu\rquote on vienne l\rquote attaquer, mille escadrons\~
+! ajouta une grosse et joyeuse voix en interrompant la jeune fille, et Dagobert parut \'e0 la porte du salon, qu\rquote il entreb\'e2illa. Heureux, radieux, il fallait voir\~; car le vieil indiscret avait quelque peu \'e9cout\'e9
+ les jeunes filles avant de se montrer.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! tu nous \'e9coutais, curieux\~! dit gaiement Rose en sortant de sa chambre avec sa s\'9cur, et entrant dans le salon, o\'f9 toutes deux embrass\'e8rent affectueusement le soldat.
+\par
+\par \endash \~Je crois bien, que je vous \'e9coutais, et je ne regrettais qu\rquote une chose, c\rquote \'e9tait de ne pas avoir les oreilles aussi grandes que celles de Rabat-Joie, pour entendre davantage. Braves, braves filles, voil\'e0 comme je vous aime
+\'85 un peu cr\'e2nes, mordieu\~! et disant au chagrin\~: Allons, demi-tour \'e0 gauche\'85 assez caus\'e9\'85 fichtre\~!
+\par
+\par \endash \~Bon\'85 tu vas voir qu\rquote il va nous dire de jurer maintenant, dit Rose \'e0 sa s\'9cur en riant.
+\par
+\par \endash \~Eh\~! eh\~! ma foi, de temps en temps\'85 je ne dis pas non, reprit le soldat\~; \'e7a soulage, \'e7a calme\~; car si, pour supporter des tremblements de mis\'e8re, on ne pouvait pas jurer les cinq cent mille noms de\'85
+\par
+\par \endash \~Mais veux-tu bien te taire, dit Rose en mettant sa jolie main sur la moustache grise de Dagobert pour lui couper la parole, si Mme\~Augustine t\rquote entendait\'85
+\par
+\par \endash \~Pauvre gouvernante, si douce, si timide\~!\'85 reprit Blanche.
+\par
+\par \endash \~Quelle peur tu lui ferais\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, dit Dagobert en t\'e2chant de cacher son embarras renaissant\~; mais elle ne nous entend pas, puisqu\rquote elle est\'85 partie pour la campagne.
+\par
+\par \endash \~Bonne et digne femme, reprit Blanche avec int\'e9r\'eat, elle nous a dit, \'e0 propos de toi, un mot bien touchant qui peint son excellent c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Certainement, reprit Rose\~; en nous parlant de toi, elle nous disait\~: \'ab\~Ah\~! mesdemoiselles, aupr\'e8s de l\rquote affection de M.\~Dagobert, je sais que mon attachement si r\'e9cent doit vous para\'eetre bien peu de chose, que vous n
+\rquote en avez pas besoin, et pourtant je me }{\i sens le droit }{de me d\'e9vouer aussi pour vous.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Sans doute, sans doute, c\rquote \'e9tait\'85 c\rquote est un c\'9cur d\rquote or, dit Dagobert puis il ajouta tout bas\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est comme un fait expr\'e8s, voil\'e0 qu\rquote elles mettent la conversation sur cette pauvre femme\'85
+\par
+\par \endash \~Du reste, mon p\'e8re l\rquote a bien choisie, reprit Rose, elle est veuve d\rquote un ancien militaire qui a fait la guerre avec lui\'85
+\par
+\par \endash \~Du temps que nous \'e9tions tristes, dit Blanche, il fallait voir ses inqui\'e9tudes\~; et son chagrin, tout ce qu\rquote elle tentait bien timidement pour nous consoler.
+\par
+\par \endash \~Vingt fois j\rquote ai vu rouler de grosses larmes dans ses yeux en nous regardant, reprit Rose\~; oh\~! elle nous aime tendrement, et nous le lui rendons bien\'85 et, \'e0 ce sujet, tu ne sais pas, Dagobert\~? nous avons un projet d\'e8
+s que notre p\'e8re sera de retour\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi donc, ma s\'9cur\'85 reprit Blanche en riant, Dagobert ne nous gardera pas le secret.
+\par
+\par \endash \~Lui\~?
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas tu nous le garderas, Dagobert\~?
+\par
+\par \endash \~Tenez, dit le soldat de plus en plus embarrass\'e9, vous ferez bien de ne rien dire\'85
+\par
+\par \endash \~Tu ne peux donc rien cacher \'e0 Mme\~Augustine\~?
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monsieur Dagobert, monsieur Dagobert, dit Blanche gaiement en mena\'e7ant le soldat du bout du doigt, je vous soup\'e7onne d\rquote avoir fait le coquet aupr\'e8s de notre bonne gouvernante.
+\par
+\par \endash \~Moi\'85 coquet\~? dit le soldat. Le ton, l\rquote expression de Dagobert en pronon\'e7ant ces mots furent si puissants, que les deux s\'9curs partirent d\rquote un grand \'e9clat de rire. Leur hilarit\'e9 \'e9tait au comble lorsque la porte s
+\rquote ouvrit.
+\par
+\par Jocrisse fit quelques pas dans le salon, en annon\'e7ant \'e0 haute voix\~:
+\par
+\par \endash \~Monsieur Rodin. En effet, le j\'e9suite se glissa pr\'e9cipitamment dans l\rquote appartement comme pour prendre possession du terrain\~; une fois entr\'e9, il crut la partie gagn\'e9e, et ses yeux de reptile \'e9tincel\'e8
+rent. Il serait difficile de peindre la surprise des deux s\'9curs et la col\'e8re du soldat \'e0 cette visite impr\'e9vue. Courant \'e0 Jocrisse, Dagobert le prit au collet, et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Qui t\rquote a permis d\rquote introduire quelqu\rquote un ici\'85 sans me pr\'e9venir\~?
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce, monsieur Dagobert\~! dit Jocrisse en se jetant \'e0 genoux, et joignant les mains d\rquote un air aussi niais que suppliant.
+\par
+\par \endash \~Va-t\rquote en\'85 sors d\rquote ici, et vous aussi\'85 et vous surtout\~! ajouta le soldat d\rquote un air mena\'e7ant en se retournant vers Rodin, qui d\'e9j\'e0 s\rquote approchait des jeunes filles en souriant d\rquote un air paterne.
+\par
+\par \endash \~Je suis \'e0 vos ordres, mon cher monsieur\'85 dit humblement le pr\'eatre en s\rquote inclinant, mais sans bouger de place.
+\par
+\par \endash \~T\rquote en iras-tu, criait le soldat \'e0 Jocrisse, toujours agenouill\'e9, car, gr\'e2ce \'e0 l\rquote avantage de cette position, cet homme savait pouvoir dire un certain nombre de paroles avant que Dagobert p\'fbt le mettre \'e0 la porte.
+
+\par
+\par \endash \~Monsieur Dagobert, disait Jocrisse d\rquote une voix dolente, pardon d\rquote avoir conduit ici monsieur sans vous pr\'e9venir\~; mais, h\'e9las\~! j\rquote ai la t\'eate perdue \'e0 cause du malheur qui est arriv\'e9 \'e0 Mme\~Augustine\'85
+
+\par
+\par \endash \~Quel malheur\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent aussit\'f4t Rose et Blanche, en s\rquote approchant vivement de Jocrisse avec inqui\'e9tude.
+\par
+\par \endash \~T\rquote en iras-tu\~! reprit Dagobert en secouant Jocrisse par le collet pour le forcer \'e0 se relever.
+\par
+\par \endash \~Parlez\'85 parlez\'85 reprit Blanche en s\rquote interposant entre le soldat et Jocrisse, qu\rquote est-il donc arriv\'e9 \'e0 Mme\~Augustine\~?
+\par
+\par \endash \~Mademoiselle, se h\'e2ta de dire Jocrisse, malgr\'e9 les bourrades du soldat, Mme\~Augustine a \'e9t\'e9 attaqu\'e9e cette nuit du chol\'e9ra, et on l\rquote a\'85
+\par
+\par Jocrisse ne put achever, Dagobert lui ass\'e9na dans la m\'e2choire le plus glorieux coup de poing qu\rquote il e\'fbt donn\'e9 depuis longtemps\~; et puis, usant de sa force encore redoutable pour son \'e2ge, l\rquote ancien grenadier \'e0 cheval, d
+\rquote un poignet vigoureux, redressa Jocrisse sur ses jambes et, d\rquote un violent coup de pied au bas des reins, l\rquote envoya rouler dans la pi\'e8ce voisine. Se retournant alors vers Rodin, les joues anim\'e9es, l\rquote \'9cil \'e9
+tincelant de col\'e8re, Dagobert lui montra la porte d\rquote un geste expressif en lui disant d\rquote une voix courrouc\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 votre tour\'85 si vous ne filez pas\'85 et rondement\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 vous rendre mes devoirs, mon cher monsieur, dit Rodin en se dirigeant \'e0 reculons vers la porte, tout en saluant les jeunes filles.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800319}{\*\bkmkstart _Toc97808055}XLVIII. Le devoir.
+{\*\bkmkend _Toc92800319}{\*\bkmkend _Toc97808055}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Rodin, op\'e9rant lentement sa retraite sous le feu des regards courrouc\'e9s de Dagobert, gagnait la porte \'e0
+ reculons en jetant des regards obliques et p\'e9n\'e9trants sur les orphelines visiblement \'e9mues par l\rquote indiscr\'e9tion calcul\'e9e de Jocrisse (Dagobert lui avait ordonn\'e9
+ de ne pas parler devant les jeunes filles de la maladie de leur gouvernante\~; le niais suppos\'e9 avait, \'e0 tout hasard, fait le contraire de l\rquote ordre qu\rquote on lui avait donn\'e9).
+\par
+\par Rose, se rapprochant vivement du soldat, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Est-il vrai, mon Dieu\~! que cette pauvre Mme\~Augustine soit attaqu\'e9e du chol\'e9ra\~?
+\par
+\par \endash \~Non\'85 je ne sais pas\'85 je ne crois pas\'85 r\'e9pondit le soldat avec h\'e9sitation\~; d\rquote ailleurs, que vous importe\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Dagobert\'85 tu veux nous cacher\'85 un malheur, dit Blanche\~: je me souviens maintenant de ton embarras lorsque, tout \'e0 l\rquote heure, tu nous parlais de notre gouvernante.
+\par
+\par \endash \~Si elle est malade\'85 nous ne devons pas l\rquote abandonner, elle a eu piti\'e9 de nos chagrins, nous devons avoir piti\'e9 de ses souffrances.
+\par
+\par \endash \~Viens, ma s\'9cur\'85 allons dans sa chambre, dit Blanche en faisant un pas vers la porte, o\'f9 Rodin s\rquote \'e9tait arr\'eat\'e9 pr\'eatant une attention croissante \'e0 cette sc\'e8ne impr\'e9vue, qui semblait le faire si profond\'e9ment r
+\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par \endash \~Vous ne sortirez pas d\rquote ici, dit s\'e9v\'e8rement le soldat s\rquote adressant aux deux s\'9curs.
+\par
+\par \endash \~Dagobert, dit Blanche avec fermet\'e9, il s\rquote agit d\rquote un devoir sacr\'e9, il y aurait l\'e2chet\'e9 \'e0 y manquer.
+\par
+\par \endash \~Je vous dis que vous ne sortirez pas\'85 dit le soldat en frappant du pied avec impatience.
+\par
+\par \endash \~Mon ami, reprit Blanche d\rquote un air non moins r\'e9solu que sa s\'9cur, et avec une sorte d\rquote exaltation qui colora son charmant visage d\rquote un vif incarnat, notre p\'e8re, en nous quittant, nous a donn\'e9 un admirable exemple de d
+\'e9vouement au devoir\'85 il ne nous pardonnerait pas d\rquote avoir oubli\'e9 sa le\'e7on.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! s\rquote \'e9cria Dagobert hors de lui en s\rquote avan\'e7ant vers les deux s\'9curs pour les emp\'eacher de sortir, vous croyez que si votre gouvernante avait le chol\'e9ra, je vous laisserais aller pr\'e8s d\rquote elle sous pr\'e9
+texte de devoir\~?\'85 Votre devoir est de vivre, et de vivre heureuses pour votre p\'e8re\'85 et pour moi, par-dessus le march\'e9\'85 Ainsi, plus un mot de cette folie.
+\par
+\par \endash \~Nous ne courons aucun danger \'e0 aller aupr\'e8s de notre gouvernante dans sa chambre, dit Rose.
+\par
+\par \endash \~Eh, y e\'fbt-il danger, ajouta Blanche, nous ne devrions pas non plus h\'e9siter. Ainsi, Dagobert, sois bon\'85 laisse-nous passer.
+\par
+\par Tout \'e0 coup Rodin, qui avait \'e9cout\'e9 ce qui pr\'e9c\'e8de avec une attention m\'e9ditative, tressaillit\~; son \'9cil brilla, et un \'e9clair de joie sinistre illumina son visage.
+\par
+\par \endash \~Dagobert, ne nous refuse pas, dit Blanche\~; tu ferais pour nous ce que tu nous reproches de faire pour une autre.
+\par
+\par Dagobert avait, jusque-l\'e0, pour ainsi dire barr\'e9 le passage au j\'e9suite et aux deux s\'9curs, en se mettant devant la porte\~; apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, il haussa les \'e9paules, s\rquote effa\'e7a et dit avec calme\~:
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9tais un vieux fou. Allez, mesdemoiselles\'85 allez\'85 si vous trouvez Mme\~Augustine dans la maison\'85 je vous permets de rester aupr\'e8s d\rquote elle\'85
+\par
+\par Interdites de l\rquote assurance et des paroles de Dagobert, les deux jeunes filles rest\'e8rent immobiles et ind\'e9cises.
+\par
+\par \endash \~Si notre gouvernante n\rquote est pas ici\'85 o\'f9 est-elle donc\~? dit Rose.
+\par
+\par \endash \~Vous croyez peut-\'eatre que je vais vous le dire, apr\'e8s l\rquote exaltation o\'f9 je vous vois\~!
+\par
+\par \endash \~Elle est morte\~!\'85 s\rquote \'e9cria Rose en p\'e2lissant.
+\par
+\par \endash \~Non, non, calmez-vous, dit vivement le soldat\~; non\'85 sur votre p\'e8re, je vous jure que non\'85 seulement, \'e0 la premi\'e8re atteinte de la maladie, elle a demand\'e9 \'e0 \'eatre transport\'e9e hors de la maison\'85
+ craignant la contagion pour ceux qui l\rquote habitent.
+\par
+\par \endash \~Bonne et courageuse femme\'85 dit Rose avec attendrissement, et tu ne veux pas\'85
+\par
+\par \endash \~Je ne veux pas que vous sortiez d\rquote ici, et vous n\rquote en sortirez pas, quand je devrais vous enfermer dans cette chambre, s\rquote \'e9cria le soldat en frappant du pied avec col\'e8re\~; puis se rappelant que la malheureuse indiscr\'e9
+tion de Jocrisse causait seule ce f\'e2cheux incident, il ajouta avec une fureur concentr\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! il faudra que je casse ma canne sur le dos de ce gredin-l\'e0\'85
+\par
+\par Ce disant, il se retourna vers la porte, o\'f9 Rodin se tenait silencieusement attentif, dissimulant sous son impassibilit\'e9 habituelle les funestes esp\'e9rances qu\rquote il venait de concevoir.
+\par
+\par Les deux jeunes filles, ne doutant plus du d\'e9part de leur gouvernante, et persuad\'e9es que Dagobert ne leur apprendrait pas o\'f9 on l\rquote avait transport\'e9e, rest\'e8rent pensives et attrist\'e9es.
+\par
+\par \'c0 la vue du pr\'eatre, qu\rquote il avait un moment oubli\'e9, le courroux du soldat augmenta, et il lui dit brutalement\~:
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates encore l\'e0\~?
+\par
+\par \endash \~Je vous ferai observer, mon cher monsieur, dit Rodin avec l\rquote air de bonhomie parfaite qu\rquote il savait prendre dans l\rquote occasion, que vous vous teniez devant la porte, ce qui m\rquote emp\'eachait naturellement de sortir.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! maintenant\'85 rien ne vous emp\'eache, filez\'85
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote empresserai donc de\'85 }{\i filer\'85 }{mon cher monsieur, quoique j\rquote aie, je crois, le droit de m\rquote \'e9tonner d\rquote une r\'e9ception pareille\'85
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit pas de r\'e9ception, mais de d\'e9part\'85 Allez-vous-en.
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9tais venu, mon cher monsieur, pour vous parler\'85
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas le temps de causer.
+\par
+\par \endash \~Il s\rquote agit d\rquote affaires graves\'85
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas d\rquote autre affaire grave que celle de rester avec ces enfants\'85
+\par
+\par \endash \~Soit, mon cher monsieur, dit Rodin en touchant au seuil de la porte, je ne vous importunerai pas plus longtemps\~; excusez mon indiscr\'e9tion\'85 porteur de nouvelles\'85 d\rquote excellentes nouvelles du mar\'e9chal Simon\'85 je venais\'85
+
+\par
+\par \endash \~Des nouvelles de notre p\'e8re\~! dit vivement Rose en s\rquote approchant de Rodin.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! parlez\'85 parlez, monsieur, ajouta Blanche.
+\par
+\par \endash \~Vous avez des nouvelles du mar\'e9chal, vous\~! dit Dagobert en jetant sur Rodin un regard soup\'e7onneux. Et quelles sont-elles, ces nouvelles\~?
+\par
+\par Mais Rodin, sans d\rquote abord r\'e9pondre \'e0 cette question, quitta le seuil de la porte, rentra dans le salon et, contemplant tour \'e0 tour Rose et Blanche avec admiration, il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Quel bonheur pour moi de venir encore apporter quelque joie \'e0 ces ch\'e8res demoiselles\~! Les voil\'e0 bien comme je les ai laiss\'e9es, toujours gracieuses et charmantes, quoique moins tristes que le jour o\'f9 j\rquote ai \'e9t\'e9
+ les chercher dans ce vilain couvent o\'f9 on les retenait prisonni\'e8res\'85 Avec quel bonheur\'85 je les ai vues se jeter dans les bras de leur glorieux p\'e8re\~!\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote \'e9tait l\'e0 leur place, et la v\'f4tre n\rquote est pas ici\'85 dit rudement Dagobert en tenant toujours le battant de la porte ouvert derri\'e8re Rodin.
+\par
+\par \endash \~Avouez au moins que ma place \'e9tait chez le docteur Baleinier\'85 dit le j\'e9suite en regardant le soldat d\rquote un air fin, vous savez, dans cette maison de sant\'e9\'85 ce jour o\'f9 je vous ai rendu cette noble croix imp\'e9
+riale que vous regrettiez si fort\'85 ce jour o\'f9 cette bonne Mlle de Cardoville, en vous disant que j\rquote \'e9tais son lib\'e9rateur, vous a emp\'each\'e9 de m\rquote \'e9trangler, un peu\'85 mon cher monsieur\'85 Ah\~! mais, c\rquote est que c
+\rquote est ainsi que j\rquote ai l\rquote honneur de vous le dire, mesdemoiselles, ajouta Rodin en souriant, ce brave soldat commen\'e7ait \'e0 m\rquote \'e9trangler\~; car, soit dit, sans le f\'e2cher, il a, malgr\'e9 son \'e2ge, un poignet de fer. Eh\~
+! eh\~! eh\~! les Prussiens et les Cosaques doivent le savoir encore mieux que moi\'85
+\par
+\par Ce peu de mots rappelaient \'e0 Dagobert et aux jeunes filles les services que Rodin leur avait v\'e9ritablement rendus.
+\par
+\par Quoique le mar\'e9chal e\'fbt entendu parler de Rodin par Mlle de Cardoville comme d\rquote un homme fort dangereux, dont elle avait \'e9t\'e9 dupe, le p\'e8re de Rose et de Blanche, sans cesse tourment\'e9, harcel\'e9, n\rquote
+avait pas fait part de cette circonstance \'e0 Dagobert\~; mais celui-ci, instruit par l\rquote exp\'e9rience, et malgr\'e9 tant d\rquote apparences favorables au j\'e9suite, \'e9prouvait \'e0 son endroit un \'e9loignement insurmontable\~
+; aussi reprit-il brusquement\~:
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit pas de savoir si j\rquote ai le poignet rude ou non, mais\'85
+\par
+\par \endash \~Si je fais allusion \'e0 cette innocente vivacit\'e9 de votre part, mon cher monsieur, dit Rodin d\rquote un ton doucereux en interrompant Dagobert et se rapprochant davantage des deux s\'9curs par une sorte de circonlocution de reptile qui lui
+\'e9tait particuli\'e8re, si j\rquote y fais allusion, c\rquote est en me souvenant involontairement des petits services que j\rquote ai \'e9t\'e9 trop heureux de vous rendre.
+\par
+\par Dagobert regarda fixement Rodin, qui aussit\'f4t abaissa sur sa prunelle fauve sa flasque paupi\'e8re.
+\par
+\par \endash \~D\rquote abord, dit le soldat apr\'e8s un moment de silence, un homme de c\'9cur ne parle jamais des services qu\rquote il a rendus\'85 et voil\'e0 trois fois que vous revenez l\'e0-dessus\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, Dagobert, lui dit tout bas Rose, s\rquote il s\rquote agit de nouvelles de notre p\'e8re\'85
+\par
+\par Le soldat fit un geste de la main comme pour prier la jeune fille de le laisser parler, et reprit en regardant toujours Rodin entre les deux yeux\~:
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates malin\'85 mais je ne suis pas un conscrit.
+\par
+\par \endash \~Je suis malin, moi\~? dit Rodin d\rquote un air b\'e9at.
+\par
+\par \endash \~Beaucoup\'85 Vous croyez m\rquote entortiller avec vos belles phrases, mais \'e7a ne prend pas\'85 \'c9coutez-moi bien\~: Quelqu\rquote un de votre bande de robes noires m\rquote avait vol\'e9 ma croix\'85 vous me l\rquote avez restitu\'e9e\'85
+ soit\'85 quelqu\rquote un de votre bande avait enlev\'e9 ces enfants\'85 vous les avez \'e9t\'e9 chercher\'85 soit\'85 Vous avez d\'e9nonc\'e9 le ren\'e9gat d\rquote Aigrigny\'85 c\rquote est encore vrai\'85 mais tout cela ne prouve que deux choses\~
+: la premi\'e8re, c\rquote est que vous avez \'e9t\'e9 assez mis\'e9rable pour \'eatre le complice de ces gueux-l\'e0\'85 la seconde, c\rquote est que vous avez \'e9t\'e9 assez mis\'e9rable pour les d\'e9noncer\~; or, ces deux choses-l\'e0 sont ignobles
+\'85 vous m\rquote \'eates suspect. Filez, et filez vite, votre vue n\rquote est pas sainte pour ces enfants.
+\par
+\par \endash \~Mais, mon cher monsieur\'85
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y a pas de mais, reprit Dagobert d\rquote une voix irrit\'e9e\~; quand un homme b\'e2ti comme vous fait le bien, \'e7a cache quelque chose de mauvais\'85 il faut se d\'e9fier\'85 et je me d\'e9fie.
+\par
+\par \endash \~Je con\'e7ois, dit froidement Rodin en cachant son d\'e9sappointement croissant, car il avait cru facilement amadouer le soldat\~; on n\rquote est pas ma\'eetre de cela\'85 pourtant\'85 si vous r\'e9fl\'e9chissez\'85 quel int\'e9r\'ea
+t puis-je avoir \'e0 vous tromper, et sur quoi vous tromperais-je\~?
+\par
+\par \endash \~Vous avez un int\'e9r\'eat quelconque \'e0 vous ent\'eater \'e0 rester l\'e0 malgr\'e9 moi\'85 quand je vous dis de vous en aller.
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai eu l\rquote honneur de vous dire le but de ma visite, mon cher monsieur.
+\par
+\par \endash \~Des nouvelles du mar\'e9chal Simon, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela m\'eame\~; je suis assez heureux pour avoir des nouvelles de M.\~le mar\'e9chal, r\'e9pondit Rodin en se rapprochant de nouveau des jeunes filles comme pour regagner le terrain qu\rquote il avait perdu, et il leur dit\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, mes ch\'e8res demoiselles, j\rquote ai des nouvelles de votre glorieux p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Alors, venez tout de suite chez moi, vous me les direz, reprit Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Comment\~!\'85 vous avez la cruaut\'e9 de priver ces ch\'e8res demoiselles\'85 d\rquote entendre\'85 les nouvelles que\'85
+\par
+\par \endash \~Mordieu\~! monsieur, s\rquote \'e9cria Dagobert d\rquote une voix tonnante, vous ne voyez donc pas qu\rquote il me r\'e9pugne de jeter un homme de votre \'e2ge \'e0 la porte\~! \'c7a finira-t-il\~!
+\par
+\par \endash \~Allons, allons, dit doucement Rodin, ne vous emportez pas contre un vieux bonhomme comme moi\'85 Est-ce que j\rquote en vaux la peine\~?\'85 Allons chez vous\'85 soit\'85 Je vous conterai ce que j\rquote ai \'e0 vous conter\'85
+ et vous vous repentirez de ne m\rquote avoir pas laiss\'e9 parler devant ces ch\'e8res demoiselles, ce sera votre punition, m\'e9chant homme\~!
+\par
+\par Ce disant, Rodin, apr\'e8s s\rquote \'eatre de nouveau inclin\'e9, cachant son d\'e9pit et sa col\'e8re, passa devant Dagobert, qui ferma la porte apr\'e8s avoir fait un signe d\rquote intelligence aux deux s\'9curs, qui rest\'e8rent seules.
+\par
+\par \endash \~Dagobert, quelles nouvelles de notre p\'e8re\~? dit vivement Rose au soldat en le voyant rentrer un quart d\rquote heure apr\'e8s \'eatre sorti en accompagnant Rodin.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 ce vieux sorcier sait, en effet, que le mar\'e9chal est parti et qu\rquote il est parti joyeux\~; il conna\'eet, m\rquote a-t-il dit, M.\~Robert. Comment est-il instruit de tout cela\~?\'85 je l\rquote ignore, ajouta le soldat d
+\rquote un air pensif\~; mais c\rquote est une raison de plus pour me d\'e9fier de lui.
+\par
+\par \endash \~Et les nouvelles de notre p\'e8re, quelles sont-elles\~? demanda Rose.
+\par
+\par \endash \~Un des amis de ce vieux mis\'e9rable (je ne m\rquote en d\'e9dis pas\~!) conna\'eet, m\rquote a-t-il dit, votre p\'e8re, et l\rquote a rencontr\'e9 \'e0 vingt-cinq lieues d\rquote ici\~; sachant que cet homme revenait \'e0 Paris, le mar\'e9
+chal l\rquote aurait charg\'e9 de vous dire ou de vous faire dire qu\rquote il \'e9tait en parfaite sant\'e9, et qu\rquote il esp\'e9rait bient\'f4t vous revoir\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! quel bonheur\~! s\rquote \'e9cria Rose.
+\par
+\par \endash \~Tu vois bien, tu avais tort de le soup\'e7onner\'85 ce pauvre vieillard, ajouta Blanche, tu l\rquote as trait\'e9 si durement\~!\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est possible\'85 mais je ne m\rquote en repens pas\'85
+\par
+\par \endash \~Pourquoi cela\~?
+\par
+\par \endash \~J\rquote ai mes raisons\'85 et une des meilleures, c\rquote est que lorsque je l\rquote ai vu entrer, tourner, virer autour de vous, je me suis senti froid jusque dans la moelle des os, sans savoir pourquoi\'85 j\rquote aurais vu un serpent s
+\rquote avancer vers vous en rampant, que je n\rquote aurais pas \'e9t\'e9 plus effray\'e9\'85 Je sais bien que, devant moi, il ne pouvait pas vous faire de mal\~; mais, que voulez-vous que je vous dise, mes enfants\~!\'85 malgr\'e9 les services qu
+\rquote apr\'e8s tout il nous a rendus, je me tenais \'e0 quatre pour ne pas le jeter par la fen\'eatre\'85 Or, cette mani\'e8re de lui prouver ma reconnaissance n\rquote est pas naturelle\'85 Il faut donc se d\'e9fier des gens qui vous inspirent ces id
+\'e9es-l\'e0.
+\par
+\par \endash \~Bon Dagobert, c\rquote est ton affection pour nous qui te rend si soup\'e7onneux, dit Rose d\rquote un ton caressant\~; cela prouve combien tu nous aimes.
+\par
+\par \endash \~Combien tu aimes tes enfants, ajouta Blanche en s\rquote approchant de Dagobert et en jetant un coup d\rquote \'9cil d\rquote intelligence \'e0 sa s\'9cur comme si toutes deux allaient r\'e9aliser quelque complot fait en l\rquote
+absence du soldat\'85
+\par
+\par Celui-ci, qui \'e9tait dans un de ces jours de d\'e9fiance, regarda tour \'e0 tour les orphelines, puis, secouant la t\'eate, il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Hum\~!\'85 vous me c\'e2linez bien\'85 vous avez quelque chose \'e0 me demander\'85
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 oui\'85 tu sais que nous ne mentons jamais\'85 dit Rose.
+\par
+\par \endash \~Voyons, Dagobert, sois juste\'85 voil\'e0 tout, ajouta Blanche.
+\par
+\par Et chacune d\rquote elles s\rquote approchant du soldat, qui \'e9tait rest\'e9 debout, joignit et appuya ses mains sur son \'e9paule en le regardant et lui souriant de l\rquote air le plus s\'e9ducteur.
+\par
+\par \endash \~Allons, parlez, voyons\'85 dit Dagobert en les regardant l\rquote une apr\'e8s l\rquote autre, je n\rquote ai qu\rquote \'e0 me bien tenir. Il s\rquote agit de quelque chose de difficile \'e0 arracher, j\rquote en suis s\'fbr\'85
+\par
+\par \endash \~\'c9coute, toi qui es si brave, si bon, si juste, toi qui nous as lou\'e9es quelquefois d\rquote \'eatre courageuses comme des filles de soldat\'85
+\par
+\par \endash \~Au fait\'85 au fait\'85 dit Dagobert, qui commen\'e7ait \'e0 s\rquote inqui\'e9ter de ces pr\'e9cautions oratoires.
+\par
+\par La jeune fille allait parler lorsqu\rquote on frappa discr\'e8tement \'e0 la porte (la le\'e7on que Dagobert avait donn\'e9e \'e0 Jocrisse avait \'e9t\'e9 d\rquote un exemple salutaire, il venait de le chasser \'e0 l\rquote instant m\'eame de la maison).
+
+\par
+\par \endash \~Qui est l\'e0\~! dit Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Moi, Justin, monsieur Dagobert, dit une voix.
+\par
+\par \endash \~Entrez.
+\par
+\par Un domestique de la maison, homme honn\'eate et fid\'e8le, parut \'e0 la porte.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce\~? lui dit le soldat.
+\par
+\par \endash \~Monsieur Dagobert, r\'e9pondit Justin, il y a en bas une dame en voiture. Elle a envoy\'e9 son valet de pied s\rquote informer si l\rquote on pouvait parler \'e0 M.\~le duc et \'e0 mesdemoiselles\'85 On lui a dit que M.\~le duc n\rquote y \'e9
+tait pas, mais que mesdemoiselles y \'e9taient\~; alors elle a demand\'e9 \'e0 les voir\'85 disant que c\rquote \'e9tait pour une qu\'eate.
+\par
+\par \endash \~Et cette dame\'85 l\rquote avez-vous vue\~?\'85 a-t-elle dit son nom\~?
+\par
+\par \endash \~Elle ne l\rquote a pas dit, monsieur Dagobert, mais \'e7a a l\rquote air d\rquote une grande dame\'85 une voiture superbe\'85 des domestiques en grande livr\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Cette dame vient pour une qu\'eate, dit Rose \'e0 Dagobert, sans doute pour des pauvres\~; on lui a dit que nous y \'e9tions\~: nous ne pouvons nous emp\'eacher de la recevoir\'85 il me semble\~!
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote en penses-tu, Dagobert\~? dit Blanche.
+\par
+\par \endash \~Une dame\'85 \'e0 la bonne heure\'85 ce n\rquote est pas comme ce vieux sorcier de tout \'e0 l\rquote heure, dit le soldat, et d\rquote ailleurs je ne vous quitte pas.
+\par
+\par Puis s\rquote adressant \'e0 Justin\~:
+\par
+\par \endash \~Fais monter cette dame. Le domestique sortit.
+\par
+\par \endash \~Comment, Dagobert\'85 tu te d\'e9fies aussi de cette dame que tu ne connais pas\~?
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez, mes enfants, je n\rquote avais aucune raison de me d\'e9fier de ma brave et digne femme, n\rquote est-ce pas\~? \'e7a n\rquote emp\'eache pas que c\rquote est elle qui vous a livr\'e9es entre les mains des robes noires\'85 et cela
+\'85 sans savoir faire mal\'85 et seulement pour ob\'e9ir \'e0 son gredin de confesseur.
+\par
+\par \endash \~Pauvre femme\~! c\rquote est vrai. Elle nous aimait bien pourtant, dit Rose pensive.
+\par
+\par \endash \~Quand as-tu eu de ses nouvelles\~? dit Blanche.
+\par
+\par \endash \~Avant-hier. Elle va de mieux en mieux\~; l\rquote air du petit pays o\'f9 est la cure de Gabriel lui est favorable, et elle garde le presbyt\'e8re en l\rquote attendant.
+\par
+\par \'c0 ce moment les deux battants de la porte du salon s\rquote ouvrirent, et la princesse de Saint-Dizier entra apr\'e8s une respectueuse r\'e9v\'e9rence. Elle tenait \'e0 la main une de ces bourses de velours rouge employ\'e9es dans les \'e9
+glises par les qu\'eateuses.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800320}{\*\bkmkstart _Toc97808056}XLIX. La qu\'eate.
+{\*\bkmkend _Toc92800320}{\*\bkmkend _Toc97808056}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Nous l\rquote avons dit, la princesse de Saint-Dizier savait prendre, lorsqu\rquote
+il le fallait, les dehors les plus attrayants, le masque le plus affectueux\~; ayant d\rquote ailleurs conserv\'e9 des habitudes galantes de sa jeunesse, une coquetterie c\'e2line singuli\'e8rement insinuante, elle l\rquote appliquait \'e0 la r\'e9
+ussite de ses intrigues d\'e9votes, comme elle l\rquote avait autrefois appliqu\'e9e au bon succ\'e8s de ses intrigues amoureuses. Un air de grande dame, temp\'e9r\'e9, nuanc\'e9 \'e7\'e0 et l\'e0 de retours de simplicit\'e9 cordiale, pendant lesquels Mme
+\~de\~Saint-Dizier jouait merveilleusement bien la }{\i bonne femme, }{se joignait \'e0 ces s\'e9duisantes apparences. Telle \'e9tait la princesse lorsqu\rquote elle se pr\'e9senta devant les filles du mar\'e9chal Simon et devant Dagobert. Bien cors\'e9
+e dans sa robe de moire grise, qui dissimulait autant que possible sa taille trop repl\'e8te, un chaperon de velours noir et de nombreuses boucles de cheveux blonds encadraient son visage \'e0 trois mentons grassouillets, encore fort agr\'e9
+able, et auquel un regard d\rquote une am\'e9nit\'e9 charmante, un gracieux sourire qui mettait en valeur des dents tr\'e8s blanches, donnaient l\rquote expression de la plus aimable bienveillance.
+\par
+\par Dagobert, malgr\'e9 sa mauvaise humeur, Rose et Blanche, malgr\'e9 leur timidit\'e9, se sentirent tout d\rquote abord pr\'e9venus en faveur de Mme\~de\~Saint-Dizier\~; celle-ci, s\rquote avan\'e7ant vers les jeunes filles, leur fit une demi-r\'e9v\'e9
+rence du meilleur air, et leur dit de sa voix onctueuse et p\'e9n\'e9trante\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est \'e0 mesdemoiselles de Ligny que j\rquote ai l\rquote honneur de parler\~?
+\par
+\par Rose et Blanche, peu habitu\'e9es \'e0 s\rquote entendre donner le nom honorifique de leur p\'e8re, rougirent et se regard\'e8rent avec embarras sans r\'e9pondre.
+\par
+\par Dagobert, voulant venir \'e0 leur secours, dit \'e0 la princesse\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, madame, ces demoiselles sont les filles du mar\'e9chal Simon\'85 Mais d\rquote habitude on les appelle tout bonnement mesdemoiselles Simon.
+\par
+\par \endash \~Je ne m\rquote \'e9tonne pas, monsieur, r\'e9pondit la princesse, de ce que la plus aimable modestie soit une des qualit\'e9s habituelles aux filles de M.\~le mar\'e9chal\~; elles voudront donc bien m\rquote excuser de les avoir nomm\'e9
+es du glorieux nom qui rappelle l\rquote immortel souvenir d\rquote une des plus brillantes victoires de leur p\'e8re.
+\par
+\par \'c0 ces mots flatteurs et bienveillants, Rose et Blanche jet\'e8rent un regard reconnaissant sur Mme\~de\~Saint-Dizier, tandis que Dagobert, heureux et fier de cette louange \'e0 la fois adress\'e9e au mar\'e9chal et \'e0
+ ses filles, se sentit comme elles de plus en plus en confiance avec la qu\'eateuse.
+\par
+\par Celle-ci reprit d\rquote un ton touchant et p\'e9n\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Je viens vers vous, mesdemoiselles, pleine de confiance dans les exemples de noble g\'e9n\'e9rosit\'e9 que vous a donn\'e9s M.\~le mar\'e9chal, implorer votre charit\'e9 en faveur des victimes du chol\'e9ra\~; je suis l\rquote
+une des dames patronnesses d\rquote une \'9cuvre de secours et, quelle que soit votre offrande, mesdemoiselles, elle sera accueillie avec une vive reconnaissance\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est nous, madame, qui vous remercions d\rquote avoir voulu songer \'e0 nous pour cette bonne \'9cuvre, dit Blanche avec gr\'e2ce.
+\par
+\par \endash \~Permettez-moi, madame, ajouta Rose, d\rquote aller chercher tout ce dont nous pouvons disposer pour vous l\rquote offrir.
+\par
+\par Et, ayant \'e9chang\'e9 un regard avec sa s\'9cur, la jeune fille sortit du salon et entra dans la chambre \'e0 coucher qui l\rquote avoisinait.
+\par
+\par \endash \~Madame, dit respectueusement Dagobert, de plus en plus s\'e9duit par les paroles et les mani\'e8res de la princesse, faites-nous donc l\rquote honneur de vous asseoir en attendant que Rose revienne avec son boursicaut\'85
+\par
+\par Puis le soldat reprit vivement, apr\'e8s avoir avanc\'e9 un si\'e8ge \'e0 la princesse, qui s\rquote assit\~:
+\par
+\par \endash \~Pardon, madame, si je dis Rose\'85 tout court, en parlant d\rquote une des filles du mar\'e9chal Simon\'85 mais j\rquote ai vu na\'eetre ces enfants\'85
+\par
+\par \endash \~Et, apr\'e8s mon p\'e8re, nous n\rquote avons pas d\rquote ami meilleur, plus tendre, plus d\'e9vou\'e9 que Dagobert, madame, ajouta Blanche en s\rquote adressant \'e0 la princesse.
+\par
+\par \endash \~Je le crois sans peine, mademoiselle, r\'e9pondit la d\'e9vote, car vous et votre charmante s\'9cur paraissez bien dignes d\rquote un pareil d\'e9vouement\'85 d\'e9
+vouement, ajouta la princesse en se tournant vers Dagobert, aussi honorable pour ceux qui l\rquote inspirent que pour celui qui le ressent\'85
+\par
+\par \endash \~Ma foi, oui, madame, dit Dagobert, je m\rquote en honore et je m\rquote en flatte, car il y a de quoi\'85 Mais, tenez, voil\'e0 Rose avec son magot.
+\par
+\par En effet, la jeune fille sortit de la chambre tenant \'e0 la main une bourse de soie verte assez remplie. Elle la remit \'e0 la princesse, qui avait d\'e9j\'e0 deux ou trois fois tourn\'e9 la t\'eate vers la porte avec une secr\'e8
+te impatience, comme si elle e\'fbt attendu la venue d\rquote une personne qui n\rquote arrivait pas. Ce mouvement ne fut pas remarqu\'e9 par Dagobert.
+\par
+\par \endash \~Nous voudrions, madame, dit Rose \'e0 Mme\~de\~Saint-Dizier, vous offrir davantage\~; mais c\rquote est l\'e0 tout ce que nous poss\'e9dons\'85
+\par
+\par \endash \~Comment\~!\'85 de l\rquote or\~? dit la d\'e9vote en voyant plusieurs louis briller \'e0 travers les maillons de la bourse. Mais votre }{\i modeste }{offrande, mesdemoiselles, est d\rquote une g\'e9n\'e9rosit\'e9 rare.
+\par
+\par Puis la princesse ajouta en regardant les jeunes filles avec attendrissement\~:
+\par
+\par \endash \~Cette somme \'e9tait sans doute destin\'e9e \'e0 vos plaisirs, \'e0 votre toilette. Ce don n\rquote en est que plus touchant\'85 Ah\~! je n\rquote avais pas trop pr\'e9sum\'e9 de votre c\'9cur\'85 Vous imposer de ces privations souvent si p\'e9
+nibles pour les jeunes filles\~!
+\par
+\par \endash \~Madame, dit Rose avec embarras, croyez que cette offrande n\rquote est nullement une privation pour nous\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je vous crois, reprit gracieusement la princesse, vous \'eates trop jolies pour avoir besoin des ressources superflues de la toilette, et votre \'e2me est trop belle pour ne pas pr\'e9f\'e9rer les jouissances de la charit\'e9 \'e0
+ tout autre plaisir\'85
+\par
+\par \endash \~Madame\'85
+\par
+\par \endash \~Allons, mesdemoiselles, dit Mme\~de\~Saint-Dizier en souriant et en prenant son air de }{\i bonne femme, }{ne soyez pas confuses de ces louanges. \'c0 mon \'e2ge on ne flatte gu\'e8re, et je vous parle en m\'e8re\'85 que dis-je\~! en grand
+\rquote m\'e8re, je suis bien assez vieille pour cela\'85
+\par
+\par \endash \~Nous serions bien heureuses si notre aum\'f4ne pouvait all\'e9ger quelques-uns des maux pour le soulagement desquels vous qu\'eatez, madame, dit Rose\~; car ces maux sont affreux sans doute.
+\par
+\par \endash \~Oui, bien affreux, reprit tristement la d\'e9vote\~; mais ce qui console un peu de tels malheurs, c\rquote est de voir l\rquote int\'e9r\'eat, la piti\'e9 qu\rquote ils inspirent dans toutes les classes de la soci\'e9t\'e9\'85 En ma qualit\'e9
+ de qu\'eateuse, je suis plus \'e0 m\'eame que personne d\rquote appr\'e9cier tant de nobles d\'e9vouements, qui ont aussi, pour ainsi dire, leur contagion\'85 car\'85
+\par
+\par \endash \~Entendez-vous, mesdemoiselles, s\rquote \'e9cria Dagobert triomphant, et en interrompant la princesse afin d\rquote interpr\'e9ter les paroles de celle-ci dans un sens favorable \'e0 l\rquote opposition qu\rquote il apportait au d\'e9
+sir des orphelines, qui voulaient aller visiter leur gouvernante malade\~; entendez-vous ce que dit si bien madame\~? Dans certains cas, le d\'e9vouement devient une esp\'e8ce de contagion\'85 or, il n\rquote y a rien de pire que la contagion\'85 et\'85
+
+\par
+\par Le soldat ne put continuer, un domestique entra et l\rquote avertit que quelqu\rquote un voulait \'e0 l\rquote instant lui parler. La princesse dissimula parfaitement le contentement que lui causait cet incident auquel elle n\rquote \'e9tait pas \'e9trang
+\'e8re, et qui \'e9loignait momentan\'e9ment Dagobert des deux jeunes filles.
+\par
+\par Dagobert, assez contrari\'e9 d\rquote \'eatre oblig\'e9 de sortir, se leva et dit \'e0 la princesse en la regardant d\rquote un air d\rquote intelligence\~:
+\par
+\par \endash \~Merci, madame, de vos bons avis sur la contagion du d\'e9vouement\~! aussi, avant de vous en aller, dites encore, je vous prie, quelques mots comme ceux-l\'e0 \'e0 ces jeunes filles\~; vous rendrez grand service \'e0 elles, \'e0 leur p\'e8re et
+\'e0 moi\'85 Je reviens \'e0 l\rquote instant, madame, car il faut que je vous remercie encore.
+\par
+\par Puis, passant aupr\'e8s des deux s\'9curs, Dagobert leur dit tout bas\~:
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez bien cette brave dame, mes enfants, vous ne pouvez mieux faire\~; et il sortit en saluant respectueusement la princesse.
+\par
+\par Le soldat sorti, la d\'e9vote dit aux jeunes filles d\rquote une voix calme et d\rquote un air parfaitement d\'e9gag\'e9, quoiqu\rquote elle br\'fbl\'e2t du d\'e9sir de profiter de l\rquote absence momentan\'e9e de Dagobert, afin d\rquote ex\'e9
+cuter les instructions qu\rquote elle venait de recevoir \'e0 l\rquote instant de Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas bien compris les derni\'e8res paroles de votre vieil ami\'85 ou plut\'f4t il a, je crois, mal interpr\'e9t\'e9 les miennes\'85 Quand je vous parlais tout \'e0 l\rquote heure de la g\'e9n\'e9reuse contagion du d\'e9vouement, j
+\rquote \'e9tais loin de jeter le bl\'e2me sur ce sentiment, pour lequel j\rquote \'e9prouve, au contraire, la plus profonde admiration\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! n\rquote est-ce pas, madame\~? dit vivement Rose, et c\rquote est ainsi que nous avions compris vos paroles.
+\par
+\par \endash \~Puis, si vous saviez, madame, combien ces paroles viennent \'e0 propos pour nous\~!\'85 ajouta Blanche en regardant sa s\'9cur d\rquote un air d\rquote intelligence.
+\par
+\par \endash \~J\rquote \'e9tais s\'fbre que des c\'9curs comme les v\'f4tres me comprendraient, reprit la d\'e9vote\~; sans doute le d\'e9vouement a sa contagion, mais c\rquote est une g\'e9n\'e9reuse, une h\'e9ro\'efque contagion\~!\'85
+ Si vous saviez de combien de traits touchants, adorables, je suis chaque jour t\'e9moin, combien d\rquote actes de courage m\rquote ont fait tressaillir d\rquote enthousiasme\~! Oui, oui, gloire et gr\'e2ces soient rendues au Seigneur\~! ajouta Mme\~de\~
+Saint-Dizier avec componction. Toutes les classes de la soci\'e9t\'e9, toutes les conditions rivalisent de z\'e8le, de charit\'e9 chr\'e9tienne.
+\par
+\par Ah\~! si vous voyiez dans ces ambulances \'e9tablies pour donner les premiers soins aux personnes atteintes de la contagion, quelle \'e9mulation de d\'e9vouement\~! Pauvres et riches, jeunes gens et vieillards, femmes de tout \'e2ge, s\rquote
+empressent autour des malheureux malades, et regardent comme une faveur d\rquote \'eatre admis au pieux honneur de soigner\'85 d\rquote encourager\'85 de consoler tant d\rquote infortunes\'85
+\par
+\par \endash \~Et c\rquote est \'e0 des \'e9trangers pour elles que tant de personnes courageuses t\'e9moignent un si vif int\'e9r\'eat, dit Rose en s\rquote adressant \'e0 sa s\'9cur d\rquote un ton p\'e9n\'e9tr\'e9 d\rquote admiration.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, reprit la d\'e9vote. Tenez, hier encore, j\rquote ai \'e9t\'e9 \'e9mue jusqu\rquote aux larmes\~: je visitais l\rquote ambulance provisoire \'e9tablie\'85 justement \'e0 quelques pas d\rquote ici\'85 tout pr\'e8
+s de votre maison. Une des salles \'e9tait presque enti\'e8rement remplie de pauvres cr\'e9atures du peuple apport\'e9es l\'e0 mourantes\~; tout \'e0 coup je vois entrer une femme de mes amies accompagn\'e9
+e de ses deux filles, jeunes, charmantes et charitables comme vous, et bient\'f4t toutes trois, la m\'e8re et ses deux filles, se mettent, ainsi que d\rquote humbles servantes du Seigneur, aux ordres des m\'e9decins pour soigner ces infortun\'e9es.
+\par
+\par Les deux s\'9curs \'e9chang\'e8rent un regard impossible \'e0 rendre en entendant ces paroles de la princesse, paroles perfidement calcul\'e9es pour exalter jusqu\rquote \'e0 l\rquote h\'e9ro\'efsme les penchants g\'e9n\'e9reux des jeunes filles\~
+; car Rodin n\rquote avait pas oubli\'e9 leur \'e9motion profonde en apprenant la maladie subite de leur gouvernante\~; la pens\'e9e rapide, p\'e9n\'e9trante du j\'e9suite, avait aussit\'f4t tir\'e9 parti de cet incident, et aussit\'f4t il avait enjoint
+\'e0 Mme\~de\~Saint-Dizier d\rquote agir en cons\'e9quence.
+\par
+\par La d\'e9vote continua donc en jetant sur les orphelines un regard attentif, afin de juger de l\rquote effet de ses paroles\~:
+\par
+\par \endash \~Vous pensez bien qu\rquote au premier rang de ceux qui accomplissent cette mission de charit\'e9, l\rquote on compte les ministres du Seigneur\'85 Ce matin m\'eame, dans cet \'e9tablissement de secours dont je vous parle\'85 et qui est situ\'e9
+ pr\'e8s d\rquote ici\'85 j\rquote ai \'e9t\'e9, comme bien d\rquote autres, frapp\'e9e d\rquote admiration \'e0 la vue d\rquote un jeune pr\'eatre\'85 que dis-je\~!\'85 d\rquote un ange\~! qui semblait descendu du ciel pour apporter \'e0
+ toutes ces pauvres femmes les ineffables consolations de la religion\'85 Oh\~! oui, ce jeune pr\'eatre est un \'eatre ang\'e9lique\'85 car si, comme moi, dans ces tristes circonstances, vous saviez ce que l\rquote abb\'e9 Gabriel\'85
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 Gabriel\~! s\rquote \'e9cri\'e8rent les jeunes filles en \'e9changeant un regard de surprise et de joie.
+\par
+\par \endash \~Vous le connaissez\~? demanda la d\'e9vote en feignant la surprise.
+\par
+\par \endash \~Si nous le connaissons, madame\'85 Il nous a sauv\'e9 la vie\'85
+\par
+\par \endash \~Lors du naufrage o\'f9 nous p\'e9rissions sans son secours.
+\par
+\par \endash \~L\rquote abb\'e9 Gabriel vous a sauv\'e9 la vie\~? dit Mme\~de\~Saint-Dizier en paraissant de plus en plus \'e9tonn\'e9e\~; mais ne vous trompez-vous pas\~?
+\par
+\par \endash \~Oh\~! non, non, madame\~; vous parlez de d\'e9vouement courageux, admirable\~: ce doit \'eatre lui\'85
+\par
+\par \endash \~D\rquote ailleurs, ajouta Rose ing\'e9nument, Gabriel est bien reconnaissable, il est beau comme un archange\'85
+\par
+\par \endash \~Il a de longs cheveux blonds, ajouta Blanche.
+\par
+\par \endash \~Et des yeux bleus si doux, si bons, qu\rquote on se sent tout attendrie en le regardant, ajouta Rose.
+\par
+\par \endash \~Plus de doute\'85 c\rquote est bien lui, reprit la d\'e9vote\~; alors vous comprendrez l\rquote adoration qu\rquote on lui t\'e9moigne et l\rquote incroyable ardeur de charit\'e9 que son exemple inspire \'e0 tous. Ah\~
+! si vous aviez entendu, ce matin encore, avec quelle tendre admiration il parlait de ces femmes g\'e9n\'e9reuses qui avaient le noble courage, disait-il, de venir soigner, consoler d\rquote autres femmes, leurs s\'9curs, dans cet asile de souffrances\~!
+\'85 H\'e9las\~! je l\rquote avoue, le Seigneur nous commande l\rquote humilit\'e9, la modestie\~; pourtant, je le confesse, en \'e9coutant ce matin l\rquote abb\'e9 Gabriel, je ne pouvais me d\'e9fendre d\rquote une sorte de pieuse fiert\'e9\~
+; oui, malgr\'e9 moi, je prenais ma faible part des louanges qu\rquote il adressait \'e0 ces femmes, qui, selon sa touchante expression, semblaient reconna\'eetre une s\'9cur bien-aim\'e9e dans chaque pauvre malade aupr\'e8s de laquelle elles s\rquote
+agenouillaient pour lui prodiguer leurs soins.
+\par
+\par \endash \~Entends-tu, ma s\'9cur\~? dit Blanche \'e0 Rose avec exaltation\~: comme l\rquote on doit \'eatre fi\'e8re de m\'e9riter de pareilles louanges\~!
+\par
+\par \endash \~Oui, oui\~! s\rquote \'e9cria la princesse avec un entra\'eenement calcul\'e9, on peut en \'eatre fi\'e8re, car c\rquote est au nom de l\rquote humanit\'e9, c\rquote est au nom du Seigneur qu\rquote il les accorde, ces louanges, et l\rquote
+on dirait que Dieu parle par sa bouche inspir\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Madame, dit vivement Rose, dont le c\'9cur battait d\rquote enthousiasme aux paroles de la d\'e9vote, nous n\rquote avons plus notre m\'e8re\~; notre p\'e8re est absent\'85 vous avez une si belle \'e2me, un si noble c\'9c
+ur, que nous ne pouvons mieux nous adresser qu\rquote \'e0 vous\'85 pour demander conseil\'85
+\par
+\par \endash \~Quel conseil, ma ch\'e8re enfant\~? dit Mme\~de\~Saint-Dizier d\rquote une voix insinuante\~; oui\'85 ma ch\'e8re enfant, laissez-moi vous donner ce nom, plus en rapport avec votre \'e2ge et le mien\'85
+\par
+\par \endash \~Il nous sera doux aussi de recevoir ce nom de vous, madame, reprit Blanche\~; puis elle ajouta\~: Nous avions une gouvernante\~: elle nous a toujours t\'e9moign\'e9 le plus vif attachement\~; cette nuit, elle a \'e9t\'e9 frapp\'e9e du chol\'e9
+ra.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! mon Dieu\~! dit la d\'e9vote, feignant le plus touchant int\'e9r\'eat\~; et comment va-t-elle\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las, madame, nous l\rquote ignorons.
+\par
+\par \endash \~Comment\~! vous ne l\rquote avez pas encore vue\~?
+\par
+\par \endash \~Ne nous accusez pas d\rquote indiff\'e9rence ou d\rquote ingratitude, madame, dit tristement Blanche\~; ce n\rquote est pas notre faute, si nous ne sommes pas d\'e9j\'e0 aupr\'e8s de notre gouvernante.
+\par
+\par \endash \~Et qui vous emp\'eache de vous y rendre\~?
+\par
+\par \endash \~Dagobert\'85 notre vieil ami, que vous avez vu ici tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par \endash \~Lui\~!\'85 pourquoi s\rquote oppose-t-il \'e0 ce que vous remplissiez un devoir de reconnaissance\~?
+\par
+\par \endash \~Il est donc vrai, madame, que notre devoir est de nous rendre aupr\'e8s d\rquote elle\~?
+\par
+\par Mme\~de\~Saint-Dizier regarda tour \'e0 tour les deux jeunes filles comme si elle e\'fbt \'e9t\'e9 au comble de l\rquote \'e9tonnement, et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Vous me demandez si c\rquote est votre devoir\~; c\rquote est vous\'85 vous dont l\rquote \'e2me est si g\'e9n\'e9reuse, qui me faites une pareille question\~!
+\par
+\par \endash \~Notre premi\'e8re pens\'e9e a \'e9t\'e9 de courir aupr\'e8s de notre gouvernante, madame, je vous l\rquote assure\~; mais Dagobert nous aime tant, qu\rquote il tremble toujours pour nous\'85
+\par
+\par \endash \~Et puis, ajouta Rose, mon p\'e8re nous a confi\'e9es \'e0 lui\~; aussi, dans sa tendre sollicitude pour nous, il s\rquote exag\'e8re le danger auquel nous nous exposerions peut-\'eatre en allant voir notre gouvernante.
+\par
+\par \endash \~Les scrupules de cet excellent homme sont excusables, dit la d\'e9vote\~; mais ses craintes sont, ainsi que vous dites, exag\'e9r\'e9es\~; depuis nombre de jours je vais visiter les ambulances, plusieurs de mes amies font comme moi, et jusqu
+\rquote \'e0 pr\'e9sent nous n\rquote avons pas ressenti la moindre atteinte de la maladie\'85 qui d\rquote ailleurs n\rquote est pas contagieuse\~; cela est maintenant prouv\'e9\'85 aussi, rassurez-vous\'85
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote il y ait ou non du danger, madame, dit Rose, notre devoir nous appelle aupr\'e8s de notre gouvernante.
+\par
+\par \endash \~Je le crois, mes enfants\~; sinon elle vous accuserait peut-\'eatre d\rquote ingratitude et de l\'e2chet\'e9\~; puis, ajouta Mme\~de\~Saint-Dizier avec componction, il ne s\rquote agit pas seulement de m\'e9riter l\rquote
+estime du monde, il faut songer \'e0 m\'e9riter la gr\'e2ce du Seigneur\'85 pour soi\'85 et pour les siens\'85 Ainsi, vous avez eu le malheur de perdre votre m\'e8re, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! oui, madame.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, mes enfants, quoiqu\rquote il n\rquote y ait pas \'e0 douter qu\rquote elle soit plac\'e9e\'85 au paradis, parmi les \'e9lus, car elle est morte en chr\'e9tienne, n\rquote est-ce pas\~? elle a re\'e7
+u les derniers sacrements de notre sainte m\'e8re l\rquote \'c9glise\~? ajouta la princesse en mani\'e8re de parenth\'e8se.
+\par
+\par \endash \~Nous vivions au fond de la Sib\'e9rie, dans un d\'e9sert\'85 madame, r\'e9pondit tristement Rose. Notre m\'e8re est morte du chol\'e9ra\'85 il n\rquote y avait pas de pr\'eatres aux environs\'85 pour l\rquote assister\'85
+\par
+\par \endash \~Serait-il possible\~? s\rquote \'e9cria la princesse d\rquote un air alarm\'e9. Votre pauvre m\'e8re est morte sans l\rquote assistance d\rquote un ministre du Seigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur et moi nous avons veill\'e9 aupr\'e8s d\rquote elle apr\'e8s l\rquote avoir ensevelie, en priant Dieu pour elle\'85 comme nous savions le prier\'85 dit Rose les yeux baign\'e9s de larmes\~; puis Dagobert a creus\'e9 la fosse o\'f9
+ elle repose.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mes ch\'e8res enfants, dit la d\'e9vote en feignant un accablement douloureux.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote avez-vous, madame\~? s\rquote \'e9cri\'e8rent les orphelines effray\'e9es.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~!\'85 votre digne m\'e8re, malgr\'e9 toutes ses vertus, n\rquote est pas encore mont\'e9e au paradis parmi les \'e9lus.
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous, madame\~?
+\par
+\par \endash \~Malheureusement, elle est morte sans avoir re\'e7u les sacrements\~; de sorte que son \'e2me reste errante parmi les \'e2mes du purgatoire, attendant ainsi l\rquote heure de la cl\'e9mence du Seigneur\'85 d\'e9livrance qui peut \'eatre h\'e2t
+\'e9e, gr\'e2ce \'e0 l\rquote intercession de pri\'e8res que l\rquote on prononce chaque jour dans les \'e9glises pour le rachat des \'e2mes en peine.
+\par
+\par Mme\~de\~Saint-Dizier prit un air si d\'e9sol\'e9, si convaincu, si p\'e9n\'e9tr\'e9, en pronon\'e7ant ces paroles\~; les jeunes filles avaient un sentiment filial si profond, que, dans leur ing\'e9nuit\'e9, elles crurent aux frayeurs de la princesse \'e0
+ l\rquote endroit de leur m\'e8re, se reprochant avec une tristesse na\'efve d\rquote avoir ignor\'e9 jusqu\rquote alors la particularit\'e9 du purgatoire. La d\'e9vote, voyant, \'e0 l\rquote expression de douloureuse tristesse qui se r\'e9pandit aussit
+\'f4t sur la physionomie des jeunes filles, que sa fourberie hypocrite avait produit l\rquote effet qu\rquote elle attendait, ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Il ne faut pas vous d\'e9sesp\'e9rer, mes enfants\~; t\'f4t ou tard le Seigneur appellera votre m\'e8re dans son saint paradis\~; d\rquote ailleurs, ne pouvez-vous pas h\'e2ter l\rquote heure de la d\'e9livrance de cette \'e2me ch\'e9rie\~?
+
+\par
+\par \endash \~Nous, madame\~!\'85 Oh\~! dites, dites, car vos paroles nous effrayent pour notre m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Pauvres enfants, comme elles sont int\'e9ressantes\~! dit la princesse avec attendrissement, en pressant les mains des orphelines dans les siennes. Rassurez-vous, vous dis-je, reprit-elle\~; vous pouvez beaucoup pour votre m\'e8re\~
+: oui, mieux que personne vous obtiendrez du Seigneur qu\rquote il retire cette pauvre \'e2me du purgatoire et qu\rquote il la fasse monter dans son saint paradis.
+\par
+\par \endash \~Nous, madame\~! Mon Dieu\~! et comment donc\~?
+\par
+\par \endash \~En m\'e9ritant les bont\'e9s du Seigneur par une conduite \'e9difiante. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez lui \'eatre plus agr\'e9ables qu\rquote en accomplissant cet acte de d\'e9vouement et de reconnaissance envers votre gouvernante\~: oui, j
+\rquote en suis certaine, cette preuve de z\'e8le tout chr\'e9tien, comme dit le saint abb\'e9 Gabriel, compterait efficacement aupr\'e8s du Seigneur pour la d\'e9livrance de votre m\'e8re\~; car dans sa bont\'e9
+, le Seigneur accueille surtout favorablement les pri\'e8res des filles qui prient pour leur m\'e8re et qui, pour obtenir sa gr\'e2ce, offrent au ciel de nobles et saintes actions.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ce n\rquote est plus seulement de notre gouvernante qu\rquote il s\rquote agit maintenant, s\rquote \'e9cria Blanche.
+\par
+\par \endash \~Voil\'e0 Dagobert, dit tout \'e0 coup Rose en pr\'eatant l\rquote oreille et en entendant \'e0 travers la cloison le pas du soldat, qui montait l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~Remettez-vous\'85 Calmez-vous\'85 Ne dites rien de tout ceci \'e0 cet excellent homme\'85 dit vivement la princesse\~; il s\rquote inqui\'e9terait \'e0 tort et mettrait peut-\'eatre des obstacles \'e0 votre g\'e9n\'e9reuse r\'e9solution.
+\par
+\par \endash \~Mais comment faire madame, pour d\'e9couvrir o\'f9 est notre gouvernante\~? dit Rose.
+\par
+\par \endash \~Nous saurons tout cela\'85 fiez-vous \'e0 moi, dit tout bas la d\'e9vote\~; je reviendrai vous voir\'85 et nous conspirerons ensemble\'85 oui, nous conspirerons pour le prochain rachat de l\rquote \'e2me de votre pauvre m\'e8re\'85
+\par
+\par \'c0 peine la d\'e9vote avait-elle prononc\'e9 ces derniers mots avec componction que le soldat rentra, l\rquote air \'e9panoui, rayonnant. Dans son contentement, il ne s\rquote aper\'e7ut pas de l\rquote \'e9motion que les deux s\'9c
+urs ne parvinrent pas \'e0 dissimuler tout d\rquote abord.
+\par
+\par Mme\~de\~Saint-Dizier, voulant distraire l\rquote attention du soldat, lui dit en se levant et allant vers lui\~:
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas voulu prendre cong\'e9 de ces demoiselles, monsieur, sans vous adresser sur leurs rares qualit\'e9s toutes les louanges qu\rquote elles m\'e9ritent.
+\par
+\par \endash \~Ce que vous me dites l\'e0, madame, ne m\rquote \'e9tonne pas\'85 mais je n\rquote en suis pas moins heureux. Ah \'e7\'e0, vous avez, je l\rquote esp\'e8re, chapitr\'e9 ces mauvaises petites t\'eates sur la contagion du d\'e9vouement\'85
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, monsieur, dit la d\'e9vote en \'e9changeant un regard d\rquote intelligence avec les deux jeunes filles, je leur ai dit tout ce qu\rquote il fallait leur dire\~; nous nous entendons maintenant.
+\par
+\par Ces mots satisfirent compl\'e8tement Dagobert\~; et Mme\~de\~Saint-Dizier, apr\'e8s avoir pris affectueusement cong\'e9 des orphelines, regagna sa voiture et alla retrouver Rodin, qui l\rquote attendait \'e0 quelques pas de l\'e0
+dans un fiacre, afin de savoir l\rquote issue de l\rquote entrevue.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800321}{\*\bkmkstart _Toc97808057}L. L\rquote ambulance.
+{\*\bkmkend _Toc92800321}{\*\bkmkend _Toc97808057}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Parmi un grand nombre d\rquote ambulances provisoires ouvertes \'e0 l\rquote \'e9poque du chol\'e9
+ra dans tous les quartiers de Paris, on en avait \'e9tabli une dans un vaste rez-de-chauss\'e9e d\rquote une maison de la rue du Mont-Blanc\~; et cet appartement, alors vacant, avait \'e9t\'e9 g\'e9n\'e9reusement mis, par son propri\'e9taire, \'e0
+ la disposition de l\rquote autorit\'e9. Dans cet endroit l\rquote on transportait les malades indigents qui, subitement atteints de la contagion, \'e9taient jug\'e9s dans un \'e9tat trop alarmant pour pouvoir \'eatre imm\'e9diatement conduits aux h\'f4
+pitaux.
+\par
+\par Il faut le dire, \'e0 la louange de la population parisienne, non seulement les dons volontaires de toute nature affluaient dans ces succursales, mais des personnes de toutes conditions, gens du monde, ouvriers, industriels, artistes, s\rquote
+y organisaient en service de jour et de nuit, afin de pouvoir \'e9tablir l\rquote ordre, exercer une active surveillance dans ces h\'f4pitaux improvis\'e9s, et venir en aide aux m\'e9decins pour ex\'e9cuter les prescriptions \'e0 l\rquote \'e9
+gard des chol\'e9riques. Des femmes de toutes conditions partageaient cet \'e9lan de g\'e9n\'e9reuse fraternit\'e9 pour le malheur, et si rien n\rquote \'e9tait plus respectable que les susceptibilit\'e9s de la modestie, nous pour
+rions citer, entre mille, deux jeunes et charmantes femmes dont l\rquote une appartenait \'e0 l\rquote aristocratie et l\rquote autre \'e0 la riche bourgeoisie, qui, pendant cinq ou six jours durant lesquels l\rquote \'e9pid\'e9mie s\'e9
+vit avec le plus de violence, vinrent chaque matin partager, avec d\rquote admirables s\'9curs de charit\'e9, les p\'e9rilleux et humbles soins que celles-ci donnaient aux malades indigentes que l\rquote on amenait dans l\rquote ambulance provisoire de l
+\rquote un des quartiers de Paris.
+\par
+\par Ces faits de charit\'e9 fraternelle, et tant d\rquote autres qui se passent de nos jours, montrent combien sont vaines et int\'e9ress\'e9es les pr\'e9tentions effront\'e9es de certains ultramontains. \'c0
+ les entendre, eux ou leurs moines, en vertu de leur d\'e9tachement de toutes les affections terrestres, sont seuls capables de donner au monde ces merveilleux exemples d\rquote abn\'e9gation, d\rquote ardente charit\'e9, qui font l\rquote orgueil de l
+\rquote humanit\'e9\~; \'e0 les entendre, il n\rquote est, par exemple, dans la soci\'e9t\'e9, rien de comparable au courage et au d\'e9vouement du pr\'eatre qui va administrer un mourant\~; rien n\rquote est plus adm
+irable que le trappiste qui, le croirait-on\~! pousse l\rquote abn\'e9gation \'e9vang\'e9lique jusqu\rquote \'e0 d\'e9fricher, jusqu\rquote \'e0 cultiver des terres appartenant \'e0 son ordre\~!\'85 N\rquote est-ce pas id\'e9al\~? n\rquote
+est-ce pas divin\~? Labourer, ensemencer }{\i la terre dont les produits sont }{\'e0 }{\i vous\~! }{En v\'e9rit\'e9, c\rquote est h\'e9ro\'efque\~; aussi nous admirons la chose de toutes nos forces.
+\par
+\par Seulement, tout en reconnaissant ce qu\rquote il y a de bon dans un bon pr\'eatre, nous demanderons humblement s\rquote ils sont moines, clercs ou pr\'eatres\~:
+\par
+\par Ces m\'e9decins des pauvres qui, \'e0 toute heure du jour ou de la nuit, accourent au mis\'e9rable chevet de l\rquote infortune\~?
+\par
+\par Ces m\'e9decins qui, pendant le chol\'e9ra, ont risqu\'e9 mille fois leur vie avec autant de d\'e9sint\'e9ressement que d\rquote intr\'e9pidit\'e9\~?
+\par
+\par Ces savants, ces jeunes praticiens qui, par amour de la science et de l\rquote humanit\'e9, ont sollicit\'e9 comme une gr\'e2ce, comme un honneur, d\rquote aller braver la mort en Espagne lorsque la fi\'e8vre jaune d\'e9cimait la population\~?
+\par
+\par \'c9tait-ce donc le c\'e9libat, le renoncement qui faisait la force de tant d\rquote hommes g\'e9n\'e9reux\~? H\'e9sitaient-ils \'e0 sacrifier leur vie, pr\'e9occup\'e9s qu\rquote ils \'e9taient de leurs plaisirs ou des doux devoirs de la famille\~
+? Non, aucun d\rquote eux ne renon\'e7ait pour cela aux joies du monde. La plupart d\rquote entre eux avaient des femmes, des enfants\~; et c\rquote est parce qu\rquote ils connaissaient les joies de la paternit\'e9, qu\rquote ils avaient le courage de s
+\rquote exposer \'e0 la mort pour sauver la femme, les enfants de leur fr\'e8res\~; s\rquote ils faisaient enfin si vaillamment le bien, c\rquote est qu\rquote ils vivaient selon les vues \'e9ternelles du Cr\'e9ateur, qui a fait l\rquote
+homme pour la famille et non pour le st\'e9rile isolement du clo\'eetre.
+\par
+\par Sont-ils trappistes, ces millions de cultivateurs, de prol\'e9taires des campagnes, qui d\'e9frichent et arrosent de leurs sueurs des terres qui }{\i ne sont pas les leurs, }{et cela pour un salaire insuffisant aux premiers besoins de leurs enfants\~?
+
+\par
+\par Enfin (ceci para\'eetra peut-\'eatre pu\'e9ril, mais nous le tenons pour incontestable), sont-ils moines, clercs ou pr\'eatres, ces hommes intr\'e9pides qui, \'e0 toute heure du jour ou de la nuit, s\rquote \'e9lancent avec une fabuleuse intr\'e9pidit\'e9
+ au milieu des flammes et de la fournaise, escaladant des poutres embras\'e9es, des d\'e9combres br\'fblants, pour pr\'e9server des biens qui ne sont pas \'e0 eux, pour sauver des gens qui leur sont inconnus, et cela simplement, sans fiert\'e9, sans priv
+il\'e8ge, sans morgue, sans autre r\'e9mun\'e9ration que le pain de munition qu\rquote ils mangent, sans autre signe honorifique que l\rquote habit de soldat qu\rquote ils portent, et cela surtout sans pr\'e9tendre le moins du monde \'e0
+ monopoliser le courage, le d\'e9vouement, et \'e0 \'eatre un jour quelque peu canonis\'e9s et ench\'e2ss\'e9s\~? Et pourtant, nous pensons que tant de hardis sapeurs qui ont risqu\'e9 leur vie dans vingt incendies, qui ont arrach\'e9
+ aux flammes des vieillards, des femmes, des enfants, qui ont pr\'e9serv\'e9 des villes enti\'e8res des ravages du feu, ont }{\i au moins }{autant m\'e9rit\'e9 de Dieu et de l\rquote humanit\'e9 que }{\i saint Polycarpe, saint Fructueux, saint Priv\'e9, }
+{et autres plus ou moins sanctifi\'e9s.
+\par
+\par Non, non, gr\'e2ce aux doctrines morales de tous les si\'e8cles\~; de tous les peuples, de toutes les philosophies, gr\'e2ce \'e0 l\rquote \'e9mancipation progressive de l\rquote humanit\'e9, les sentiments de charit\'e9, de d\'e9vouement, de fraternit
+\'e9, sont presque devenus des instincts naturels, et se d\'e9veloppent merveilleusement chez l\rquote homme lorsqu\rquote il se trouve dans la condition de bonheur relatif pour lequel Dieu l\rquote a dou\'e9 et cr\'e9\'e9.
+\par
+\par Non, non, certains ultramontains intrigants et tapageurs ne conservent pas seuls, comme ils le voudraient faire croire, la tradition du d\'e9vouement de l\rquote homme \'e0 l\rquote homme, de l\rquote abn\'e9gation de la cr\'e9ature\~: en th\'e9orie et e
+n pratique, MarcAur\'e8le vaut bien saint Jean\~; Platon, saint Augustin\~; Confucius, saint Chrysostome\~; depuis l\rquote antiquit\'e9 jusqu\rquote \'e0 nos jours, la }{\i maternit\'e9, l\rquote amiti\'e9, l\rquote amour, }{la }{\i science, }{la }{\i
+gloire, }{la }{\i libert\'e9, }{ont, en dehors de toute orthodoxie, une arm\'e9e de glorieux noms, d\rquote admirables martyrs \'e0 opposer aux saints et aux martyrs du calendrier\~; oui, nous le r\'e9p\'e9
+tons, jamais les ordres monastiques qui se sont le plus piqu\'e9s de d\'e9vouement \'e0 l\rquote humanit\'e9 n\rquote ont fait pour leurs fr\'e8res plus que n\rquote ont fait, pendant les terribles journ\'e9es du chol\'e9
+ra, tant de jeunes gens libertins, tant de femmes coquettes et charmantes, tant d\rquote artistes pa\'efens, tant de lettr\'e9s panth\'e9istes, tant de m\'e9decins mat\'e9rialistes.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Deux jours s\rquote \'e9taient pass\'e9s depuis la visite de Mme\~de\~Saint-Dizier aux orphelines\~; il \'e9tait environ dix heures du matin. Les personnes qui avaient volontairement fait le service de nuit aupr\'e8s des malades \'e0 l\rquote ambulance
+\'e9tablie rue du Mont-Blanc allaient \'eatre relev\'e9es par d\rquote autres servants volontaires.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~! messieurs, dit l\rquote un des nouveaux arrivants, o\'f9 en sommes-nous\~? y a-t-il eu d\'e9croissance cette nuit dans le nombre des malades\~?
+\par
+\par \endash \~Malheureusement non\'85, mais les m\'e9decins croient que la contagion a atteint son plus haut degr\'e9 d\rquote intensit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Il reste du moins l\rquote esp\'e9rance de la voir d\'e9cro\'eetre\'85
+\par
+\par \endash \~Et parmi ces messieurs que nous rempla\'e7ons, aucun n\rquote a-t-il \'e9t\'e9 atteint\~?
+\par
+\par \endash \~Nous sommes venus onze hier\~; ce matin nous ne sommes plus que neuf.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est triste\'85 Et ces deux personnes ont \'e9t\'e9 rapidement frapp\'e9es\~?
+\par
+\par \endash \~Une des victimes\'85 jeune homme de vingt-cinq ans, officier de cavalerie en cong\'e9\'85 a \'e9t\'e9 pour ainsi dire foudroy\'e9\'85 en moins d\rquote un quart d\rquote heure il est mort\~; quoique de pareils faits soient fr\'e9
+quents, nous sommes tous rest\'e9s dans la stupeur.
+\par
+\par \endash \~Pauvre jeune homme\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Il avait un mot d\rquote encouragement cordial et d\rquote espoir pour chacun\~; il \'e9tait parvenu \'e0 remonter tellement le moral de plusieurs malades, que plusieurs d\rquote entre eux, qui avaient moins le chol\'e9ra que la peur du chol\'e9
+ra, sont sortis \'e0 peu pr\'e8s gu\'e9ris de l\rquote ambulance\'85
+\par
+\par \endash \~Quel dommage\~!\'85 un si brave jeune homme\~!\'85 Enfin, il est mort glorieusement\~; il y a autant de courage \'e0 mourir ainsi qu\rquote \'e0 la bataille\'85
+\par
+\par \endash \~Il n\rquote y avait pour rivaliser de z\'e8le, de courage avec lui, qu\rquote un jeune pr\'eatre d\rquote une figure ang\'e9lique\~; on le nomme l\rquote abb\'e9 Gabriel\~; il est infatigable\~; \'e0
+ peine prend-il quelques heures de repos, courant de l\rquote un \'e0 l\rquote autre, se faisant tout \'e0 tous\~; il n\rquote oublie personne\~; ses consolations, qu\rquote il donne partout du plus profond de son c\'9cur, ne sont pas des banalit\'e9s qu
+\rquote il d\'e9bite par m\'e9tier\~; non, non, je l\rquote ai vu pleurer la mort d\rquote une pauvre femme \'e0 qui il avait ferm\'e9 les yeux apr\'e8s une d\'e9chirante agonie. Ah\~! si tous les pr\'eatres lui ressemblaient\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Sans doute, c\rquote est si v\'e9n\'e9rable, un bon pr\'eatre\~!\'85 Et quelle est l\rquote autre victime de cette nuit parmi vous\~?
+\par
+\par \endash \~Oh\~! cette mort-l\'e0 a \'e9t\'e9 affreuse\'85 N\rquote en parlons pas, j\rquote ai encore cet horrible tableau devant les yeux.
+\par
+\par \endash \~Une attaque de chol\'e9ra foudroyante\~?
+\par
+\par \endash \~Si ce malheureux n\rquote \'e9tait mort que de la contagion, vous ne me verriez pas si effray\'e9 \'e0 ce souvenir.
+\par
+\par \endash \~De quoi est-il donc mort\~?
+\par
+\par \endash \~C\rquote est toute une histoire sinistre\'85 Il y a trois jours, on a amen\'e9 ici un homme que l\rquote on croyait seulement atteint du chol\'e9ra\'85 vous avez sans doute entendu parler de ce personnage, c\rquote est un dompteur de b\'eates f
+\'e9roces qui a fait courir tout Paris \'e0 la Porte-Saint-Martin.
+\par
+\par \endash \~Je sais de qui vous voulez parler\'85 un nomm\'e9 Morok\~; il jouait une esp\'e8ce de sc\'e8ne avec une panth\'e8re noire apprivois\'e9e\~!
+\par
+\par \endash \~Pr\'e9cis\'e9ment, j\rquote \'e9tais m\'eame \'e0 une repr\'e9sentation singuli\'e8re, \'e0 la fin de laquelle un \'e9tranger, un Indien, par suite d\rquote un pari, dit-on, a saut\'e9 sur le th\'e9\'e2tre et a tu\'e9 la panth\'e8re\'85
+ Eh bien, figurez-vous que chez Morok, amen\'e9 d\rquote abord ici comme chol\'e9rique, et en effet il offrait les sympt\'f4mes de la contagion, une maladie affreuse s\rquote est tout \'e0 coup d\'e9clar\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et cette maladie\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote hydrophobie.
+\par
+\par \endash \~Il est devenu enrag\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\~!\'85 il a avou\'e9 avoir \'e9t\'e9 mordu, il y a peu de jours, par l\rquote un des molosses qui gardent sa m\'e9nagerie\~; malheureusement, il n\rquote a fait cet aveu qu\rquote apr\'e8s le terrible acc\'e8s qui a co\'fbt\'e9
+ la vie au malheureux que nous regrettons.
+\par
+\par \endash \~Comment cela s\rquote est-il donc pass\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Morok occupait une chambre avec trois autres malades. Tout \'e0 coup, saisi d\rquote une esp\'e8ce de d\'e9lire furieux, il se l\'e8ve en poussant des cris f\'e9roces\'85 et se pr\'e9cipite comme un fou dans le corridor\'85
+ Le malheureux que nous regrettons se pr\'e9sente \'e0 lui et veut l\rquote arr\'eater. Cette esp\'e8ce de lutte exalte la fr\'e9n\'e9sie de Morok, et il se jette sur celui qui s\rquote opposait \'e0 son passage, le mord, le d\'e9chire\'85
+ et tombe enfin dans d\rquote horribles convulsions.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! vous avez raison, c\rquote est affreux\'85 Et malgr\'e9 tous les secours, la victime de Morok\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Est morte cette nuit, au milieu de souffrances atroces\~; car l\rquote \'e9motion avait \'e9t\'e9 si violente, qu\rquote une fi\'e8vre c\'e9r\'e9brale s\rquote est aussit\'f4t d\'e9clar\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Et Morok, est-il mort\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pas\'85 On a d\'fb le transporter hier dans un h\'f4pital, apr\'e8s l\rquote avoir garrott\'e9 pendant l\rquote \'e9tat d\rquote affaissement qui succ\'e8de ordinairement \'e0 ces crises violentes\~; mais en attendant qu\rquote il p
+\'fbt \'eatre emmen\'e9 d\rquote ici, on l\rquote a enferm\'e9 dans une chambre haute de cette maison.
+\par
+\par \endash \~Mais il est perdu\~?
+\par
+\par \endash \~Il doit \'eatre mort\'85 Les m\'e9decins ne lui donnaient pas vingt-quatre heures \'e0 vivre.
+\par
+\par Les interlocuteurs de cet entretien se tenaient dans une antichambre situ\'e9e au rez-de-chauss\'e9e o\'f9 se r\'e9unissaient ordinairement les personnes qui venaient offrir volontairement leur aide et leurs concours. D\rquote un c\'f4t\'e9, cette pi\'e8
+ce communiquait avec les salles de l\rquote ambulance\~; de l\rquote autre, avec le vestibule, dont la fen\'eatre s\rquote ouvrait sur la cour.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! dit l\rquote un des interlocuteurs en regardant \'e0 travers la crois\'e9e, voyez donc quelles charmantes jeunes personnes viennent de descendre de cette belle voiture\~; comme elles se ressemblent\~! En v\'e9rit\'e9
+, une pareille ressemblance est extraordinaire.
+\par
+\par \endash \~Sans doute, ce sont deux jumelles\'85 Pauvres jeunes filles\~! elles sont v\'eatues de deuil\'85 Peut-\'eatre ont-elles \'e0 regretter un p\'e8re ou une m\'e8re.
+\par
+\par \endash \~L\rquote on dirait qu\rquote elles viennent de ce c\'f4t\'e9.
+\par
+\par \endash \~Oui, elles montent le perron\'85 Bient\'f4t, en effet, Rose et Blanche entr\'e8rent dans l\rquote antichambre, l\rquote air timide, inquiet, quoique une sorte d\rquote exaltation f\'e9brile et r\'e9solue brill\'e2t dans leurs regards.
+\par
+\par L\rquote un des deux hommes qui causaient ensemble, touch\'e9 de l\rquote embarras des jeunes filles, s\rquote avan\'e7a vers elle et leur dit d\rquote un ton de politesse pr\'e9venante\~:
+\par
+\par \endash \~D\'e9sirez-vous quelque chose, mesdemoiselles\~?
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas ici, monsieur, reprit Rose, l\rquote ambulance de la rue du Mont-Blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Une dame nomm\'e9e Mme\~Augustine du Tremblay a \'e9t\'e9, nous a-t-on dit, amen\'e9e ici il y a deux jours, monsieur. Pourrions-nous la voir\~?
+\par
+\par \endash \~Je dois vous faire observer, mademoiselle, qu\rquote il y a quelque danger\'85 \'e0 p\'e9n\'e9trer dans les salles des malades.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est une amie bien ch\'e8re que nous d\'e9sirons voir, r\'e9pondit Rose d\rquote un ton doux et ferme qui disait assez son m\'e9pris du danger.
+\par
+\par \endash \~Je ne puis d\rquote ailleurs, vous assurer, mademoiselle, reprit son interlocuteur, que la personne que vous cherchez soit ici\~; mais si vous voulez vous donner la peine d\rquote entrer dans cette pi\'e8ce, \'e0
+ main gauche, vous trouverez la bonne s\'9cur Marthe dans son cabinet\~: elle est charg\'e9e de la salle des femmes, et vous donnera tous les renseignements que vous pourrez d\'e9sirer.
+\par
+\par \endash \~Merci, monsieur, dit Blanche en s\rquote inclinant gracieusement, et elle entra avec sa s\'9cur dans l\rquote appartement que l\rquote on venait de lui indiquer.
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9, elles sont charmantes, dit l\rquote homme en suivant du regard les deux s\'9curs, qui disparurent bient\'f4t. Ce serait dommage si\'85
+\par
+\par Il ne put achever\'85 Tout \'e0 coup un tumulte effroyable m\'eal\'e9 de cris d\rquote horreur et d\rquote \'e9pouvante, retentit dans les pi\'e8ces voisines\~; presque aussit\'f4t deux portes qui communiquaient \'e0 l\rquote antichambre s\rquote
+ouvrirent violemment, et un grand nombre de malades, la plupart demi-nus, h\'e2ves, d\'e9charn\'e9s, les traits alt\'e9r\'e9s par la terreur, se pr\'e9cipit\'e8rent dans cette pi\'e8ce en criant\~: \'ab\~Au secours\~! au secours\~! l\rquote enrag\'e9\~!
+\'85\~\'bb
+\par
+\par Il est impossible de peindre la m\'eal\'e9e d\'e9sesp\'e9r\'e9e furieuse, qui suivit cette panique de gens effar\'e9s se ruant sur l\rquote unique porte de l\rquote antichambre afin d\rquote \'e9chapper au p\'e9ril qu\rquote ils redoutaient, et l\'e0
+, luttant, se battant, se foulant aux pieds, afin de fuir par cette \'e9troite issue. Au moment o\'f9 le dernier de ces malheureux parvenait \'e0 gagner la porte, se tra\'eenant \'e9puis\'e9 sur ses mains ensanglant\'e9es, car il avait \'e9t\'e9 renvers
+\'e9 et presque \'e9cras\'e9 durant la m\'eal\'e9e, Morok, l\rquote objet de tant d\rquote \'e9pouvante\'85 Morok apparut.
+\par
+\par Il \'e9tait horrible\'85 un lambeau de couverture ceignait ses reins\~; son torse blafard et meurtri \'e9tait nu ainsi que ses jambes, autour desquelles se voyaient encore les d\'e9bris des liens qu\rquote il venait de briser\~; son \'e9
+paisse chevelure jaun\'e2tre se roidissait sur son front\~; sa barbe semblait se h\'e9risser, par la m\'eame horripilation\~; ses yeux, roulant \'e9gar\'e9s, sanglants dans leurs orbites, brillaient illumin\'e9s d\rquote un \'e9clat vitreux\~; l\rquote
+\'e9cume inondait ses l\'e8vres\~: de temps \'e0 autre il poussait des cris rauques, gutturaux\~; les veines de ses membres de fer \'e9taient tendues \'e0 se rompre\~; il bondissait par saccades, comme une b\'eate fauve, en \'e9te
+ndant devant lui ses doigts osseux et crisp\'e9s.
+\par
+\par Au moment o\'f9 Morok allait atteindre l\rquote issue par laquelle ceux qu\rquote il poursuivait venaient de s\rquote \'e9chapper, des personnes valides, accourues au bruit, parvinrent \'e0 fermer au dehors et cette porte et celles qui co
+mmuniquaient aux salles de l\rquote ambulance. Morok se vit prisonnier. Il courut alors \'e0 la fen\'eatre pour la briser et se pr\'e9cipiter dans la cour\~; mais s\rquote arr\'eatant tout \'e0 coup, il recula devant l\rquote \'e9
+clat miroitant des carreaux, saisi de l\rquote horreur invincible que tous les hydrophobes \'e9prouvent \'e0 la vue des objets luisants, et surtout des glaces.
+\par
+\par Bient\'f4t les malades qu\rquote il avait poursuivis, ameut\'e9s dans la cour, le virent, \'e0 travers la fen\'eatre, s\rquote \'e9puiser en efforts furieux pour ouvrir les portes que l\rquote on venait de fermer sur lui. Puis, reconnaissant l\rquote
+inutilit\'e9 de ses tentatives\~; il poussa des cris sauvages et se mit \'e0 tourner rapidement autour de cette salle, comme un animal f\'e9roce qui cherche en vain l\rquote issue de sa cage. Mais ceux des spectateurs de cette sc\'e8ne qui co
+llaient leurs visages aux vitres de la fen\'eatre pouss\'e8rent une grande clameur d\rquote angoisse et d\rquote \'e9pouvante.
+\par
+\par Morok venait d\rquote apercevoir la petite porte qui communiquait au cabinet occup\'e9 par la s\'9cur Marthe, et dans lequel Rose et Blanche venaient d\rquote entrer quelques instants auparavant. Morok, esp\'e9rant sortir par cette issue, tira violemment
+\'e0 lui le bouton de cette porte, et parvint \'e0 l\rquote entr\rquote ouvrir, malgr\'e9 la r\'e9sistance qu\rquote il \'e9prouvait \'e0 l\rquote int\'e9rieur\'85
+\par
+\par Un instant, la foule, effray\'e9e vit, de la cour, les bras roidis de la s\'9cur Marthe et des orphelines cramponn\'e9s \'e0 la porte et la retenant de tout leur pouvoir.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800322}{\*\bkmkstart _Toc97808058}LI. L\rquote hydrophobie.
+{\*\bkmkend _Toc92800322}{\*\bkmkend _Toc97808058}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Lorsque les malades rassembl\'e9s dans la cour virent l\rquote acharnement des tentatives de Morok po
+ur forcer la porte de la chambre o\'f9 \'e9taient renferm\'e9es s\'9cur Marthe et les orphelines, la terreur redoubla.
+\par
+\par \endash \~La s\'9cur est perdue\~! s\rquote \'e9criait-on avec horreur.
+\par
+\par \endash \~Cette porte va c\'e9der\'85
+\par
+\par \endash \~Et ce cabinet n\rquote a pas d\rquote autre issue\~!
+\par
+\par \endash \~Il y a deux jeunes filles en deuil avec elle\'85
+\par
+\par \endash \~On ne peut pourtant laisser de pauvres femmes aux prises avec ce furieux\~!\'85 \'c0 moi, mes amis\~! dit g\'e9n\'e9reusement un spectateur valide en courant vers le perron pour rentrer dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par \endash \~Il est trop tard, c\rquote est vous exposer en vain, dirent plusieurs personnes en le retenant malgr\'e9 lui. \'c0 ce moment, on entendit des voix crier\~:
+\par
+\par \endash \~Voici l\rquote abb\'e9 Gabriel\~!
+\par
+\par \endash \~Il descend du premier\'85 il accourt au bruit.
+\par
+\par \endash \~Il demande ce que c\rquote est.
+\par
+\par \endash \~Que va-t-il faire\~?
+\par
+\par En effet, Gabriel, occup\'e9 pr\'e8s d\rquote un mourant dans une salle voisine, venait d\rquote apprendre que Morok, brisant ses liens, \'e9tait parvenu \'e0 s\rquote \'e9chapper par une \'e9troite lucarne de la chambre o\'f9 on l\rquote avait enferm\'e9
+ provisoirement. Pr\'e9voyant les terribles dangers qui pouvaient r\'e9sulter de l\rquote \'e9vasion du dompteur de b\'eates, le jeune missionnaire, ne consultant que son courage, accourut dans l\rquote espoir de conjurer de plus grands malheurs. D
+\rquote apr\'e8s ses ordres, un infirmier le suivait tenant \'e0 la main un r\'e9chaud portatif rempli d\rquote une braise ardente, au milieu de laquelle chauffaient \'e0 blanc plusieurs fers \'e0 caut\'e9riser, dont les m\'e9
+decins se servaient dans quelques cas de chol\'e9ra d\'e9sesp\'e9r\'e9s.
+\par
+\par L\rquote ang\'e9lique figure de Gabriel \'e9tait p\'e2le\~; mais une calme intr\'e9pidit\'e9 \'e9clatait sur son noble front. Traversant pr\'e9cipitamment le vestibule, \'e9cartant de droite et de gauche la foule press\'e9
+e sur son passage, il se dirigeait, en h\'e2te, vers l\rquote antichambre. Au moment o\'f9 il s\rquote en approchait, un des malades lui dit d\rquote une voix lamentable\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! monsieur l\rquote abb\'e9\'85 c\rquote est fini\~; ceux qui sont dans la cour et qui voient \'e0 travers les vitres, disent que la s\'9cur Marthe est perdue\'85
+\par
+\par Gabriel ne r\'e9pondit rien, mit vivement la main sur la clef de la porte\~; mais avant de p\'e9n\'e9trer dans cette pi\'e8ce o\'f9 \'e9tait renferm\'e9 Morok, il se retourna vers l\rquote infirmier et lui dit d\rquote une voix ferme.
+\par
+\par \endash \~Vos fers sont chauff\'e9s \'e0 blanc\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur l\rquote abb\'e9.
+\par
+\par \endash \~Attendez-moi l\'e0\'85 et tenez-vous pr\'eat. Quant \'e0 vous, mes amis, ajouta-t-il en s\rquote adressant \'e0 quelques malades frissonnant d\rquote effroi, d\'e8s que je serai entr\'e9\'85 fermez la porte sur moi\'85 Je r\'e9ponds de tout\~
+; et vous, infirmier, ne venez que lorsque j\rquote appellerai\'85
+\par
+\par Puis le jeune missionnaire fit jouer le p\'eane dans la serrure. \'c0 ce moment, un cri de terreur, de piti\'e9, d\rquote admiration, sortit de toute les poitrines, et les spectateurs de cette sc\'e8ne, rassembl\'e9s autour de la porte, s\rquote en \'e9
+loign\'e8rent en h\'e2te par un mouvement d\rquote \'e9pouvante involontaire.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir lev\'e9 les yeux au ciel comme pour invoquer Dieu \'e0 cet instant terrible, Gabriel poussa la porte et la referma aussit\'f4t sur lui. Il se trouva seul avec Morok.
+\par
+\par Le dompteur de b\'eates, par un dernier effort de fureur, \'e9tait parvenu \'e0 ouvrir presque enti\'e8rement la porte \'e0 laquelle la s\'9cur Marthe et les orphelines se cramponnaient agonisantes de frayeur, en poussant des cris d\'e9sesp\'e9r\'e9
+s. Au bruit des pas de Gabriel, Morok se retourna brusquement. Alors loin de persister \'e0 entrer dans le cabinet, d\rquote un bond il s\rquote \'e9lan\'e7a en rugissant sur le jeune missionnaire.
+\par
+\par Pendant ce temps, la s\'9cur Marthe et les orphelines, ignorant la cause de la retraite de leur agresseur, et profitant de ce moment de r\'e9pit, pouss\'e8rent un verrou et se mirent ainsi \'e0 l\rquote abri d\rquote une nouvelle attaque.
+\par
+\par Morok, l\rquote \'9cil hagard, les dents convulsivement serr\'e9es, s\rquote \'e9tait ru\'e9 sur Gabriel, les mains \'e9tendues en avant afin de le saisir \'e0 la gorge\~; le missionnaire re\'e7ut vaillamment le choc\~; ayant, d\rquote un coup d\rquote
+\'9cil rapide, devin\'e9 le mouvement de son adversaire, \'e0 l\rquote instant o\'f9 celui-ci s\rquote \'e9lan\'e7a sur lui, il le saisit par les deux poignets\'85 et, le contenant ainsi, les abaissa violemment d\rquote une main vigoureuse.
+\par
+\par Pendant une seconde, Morok et Gabriel rest\'e8rent muets, haletants, immobiles, se mesurant du regard\~; puis, le missionnaire, arc-bout\'e9 sur ses reins, le haut du corps renvers\'e9 en arri\'e8re, t\'e2cha de vaincre les efforts de l\rquote
+hydrophobe, qui, par de violents soubresauts, tentait de lui \'e9chapper et de se jeter sur lui, la t\'eate en avant, pour le d\'e9chirer.
+\par
+\par Tout \'e0 coup le dompteur de b\'eates sembla d\'e9faillir, ses genoux fl\'e9chirent\~; sa t\'eate, livide, violac\'e9e, se pencha sur ses \'e9paules\~; ses yeux se ferm\'e8rent\'85 Le missionnaire, pensant qu\rquote une faiblesse passag\'e8re succ\'e9
+dait \'e0 l\rquote acc\'e8s de rage de ce mis\'e9rable, et qu\rquote il allait tomber, cessa de le maintenir pour lui pr\'eater secours\'85 Se sentant libre, gr\'e2ce \'e0 sa ruse, Morok se releva tout \'e0
+ coup pour se jeter avec rage sur Gabriel. Surpris par cette brusque attaque, celui-ci chancela et se sentit saisir et enlacer dans les bras de fer de ce furieux.
+\par
+\par Redoublant pourtant d\rquote \'e9nergie et d\rquote efforts, luttant poitrine contre poitrine, pied contre pied, le missionnaire fit \'e0 son tour tr\'e9bucher son adversaire, d\rquote un \'e9lan vigoureux parvint \'e0 le renverser, \'e0
+ lui saisir de nouveau les mains, et \'e0 le tenir presque immobile sous son genou\'85 L\rquote ayant ainsi compl\'e8tement ma\'eetris\'e9, Gabriel tournait la t\'eate pour appeler \'e0 l\rquote aide, lorsque Morok, par un effort d\'e9sesp\'e9r\'e9
+, parvint \'e0 se redresser sur son s\'e9ant et \'e0 saisir entre ses dents le bras gauche du missionnaire. \'c0 cette morsure aigu\'eb, profonde, horrible, qui entama les chairs, le missionnaire ne put retenir un cri de douleur et d\rquote effroi\'85
+ il voulut en vain se d\'e9gager\~; son bras restait serr\'e9 comme dans un \'e9tau entre les m\'e2choires convulsives de Morok, qui ne l\'e2chait pas prise\'85
+\par
+\par Cette sc\'e8ne effrayante avait dur\'e9 moins de temps qu\rquote il n\rquote en faut pour l\rquote \'e9crire, lorsque tout \'e0 coup la porte donnant sur le vestibule s\rquote ouvrit violemment\~; plusieurs hommes de c\'9c
+ur, ayant appris par les malades terrifi\'e9s le danger que courait le jeune pr\'eatre, accouraient \'e0 son secours, malgr\'e9 la recommandation qu\rquote il avait faite de n\rquote entrer que lorsqu\rquote il appellerait.
+\par
+\par L\rquote infirmier portant son r\'e9chaud et ses fers rougis \'e0 blanc \'e9tait au nombre des nouveaux arrivants\~; Gabriel, l\rquote apercevant, lui cria d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Vite, vite, mon ami, vos fers\~; j\rquote y avais pens\'e9, gr\'e2ce \'e0 Dieu\'85
+\par
+\par L\rquote un des hommes qui venait d\rquote entrer s\rquote \'e9tait heureusement pr\'e9cautionn\'e9 d\rquote une couverture de laine\~; au moment o\'f9 le missionnaire parvenait \'e0 arracher son bras d\rquote entre les dents de Morok, qu\rquote
+il tenait toujours sous son genou, on jeta la couverture sur la t\'eate de l\rquote hydrophobe, qui fut aussit\'f4t envelopp\'e9 et garrott\'e9 sans danger, malgr\'e9 sa r\'e9sistance d\'e9sesp\'e9r\'e9e.
+\par
+\par Gabriel alors se releva, d\'e9chira la manche de sa soutane, et mettant \'e0 nu son bras gauche, o\'f9 l\rquote on voyait une profonde morsure, saignante et bleu\'e2tre, il fit signe \'e0 l\rquote infirmier d\rquote approcher, saisit un des fer rougis
+\'e0 blanc et, par deux fois, d\rquote une main ferme et s\'fbre, il appliqua l\rquote acier incandescent sur sa plaie avec un calme h\'e9ro\'efque qui frappa tous les assistants d\rquote admiration. Mais bient\'f4t tant d\rquote \'e9
+motions diverses, si intr\'e9pidement combattues, eurent une r\'e9action in\'e9vitable\~: le front de Gabriel se perla de grosses gouttes de sueur, ses longs cheveux blonds se coll\'e8rent \'e0 ses tempes, il p\'e2lit\'85 chancela\'85
+ perdit connaissance, et fut transport\'e9 dans une pi\'e8ce voisine pour y recevoir les premiers secours.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Un hasard, concevable d\rquote ailleurs, avait fait, \'e0 l\rquote insu de Mme\~de\~Saint-Dizier, une v\'e9rit\'e9 de l\rquote un de ses mensonges. Afin d\rquote engager encore davantage les orphelines \'e0 se rendre \'e0 l\rquote ambulance
+ provisoire, elle avait imagin\'e9 de leur dire que Gabriel s\rquote y trouvait ce qu\rquote elle \'e9tait loin de croire\~; car elle e\'fbt, au contraire, tent\'e9 d\rquote emp\'eacher cette rencontre, qui pouvait nuire \'e0 ses projets, l\rquote
+attachement du jeune missionnaire pour les jeunes filles lui \'e9tant connu.
+\par
+\par Peu de temps apr\'e8s la sc\'e8ne terrible que l\rquote on a racont\'e9e, Rose et Blanche entr\'e8rent, accompagn\'e9es de s\'9cur Marthe, dans une vaste salle d\rquote un aspect \'e9trange, sinistre, o\'f9 l\rquote on avait transport\'e9
+ un grand nombre de femmes subitement frapp\'e9es du chol\'e9ra. Cet immense appartement g\'e9n\'e9reusement pr\'eat\'e9 pour \'e9tablir une ambulance temporaire, \'e9tait d\'e9cor\'e9 avec un luxe excessif\~; la pi\'e8ce alors occup\'e9
+e par les femmes malades dont nous parlons avait servi de salon de r\'e9ception\~; les boiseries blanches \'e9tincelaient de somptueuses dorures\~: des glaces magnifiquement encadr\'e9es s\'e9paraient les trumeaux de fen\'eatres \'e0
+ travers lesquelles on apercevait les fra\'eeches pelouses d\rquote un riant jardin que les premi\'e8res pousses de mai verdissaient d\'e9j\'e0. Au milieu de ce luxe, de ces lambris dor\'e9s, sur un parquet de bois pr\'e9cieux, richement incrust\'e9, l
+\rquote on voyait sym\'e9triquement dispos\'e9es quatre files de lits de toute formes, provenant aussi de dons volontaires, depuis l\rquote humble lit de sangle jusqu\rquote \'e0 la riche couchette d\rquote acajou sculpt\'e9.
+\par
+\par Cette longue salle avait \'e9t\'e9 partag\'e9e en deux, dans toute sa longueur, par une cloison provisoire de quatre \'e0 cinq pieds de hauteur\~; l\rquote on s\rquote \'e9tait ainsi m\'e9nag\'e9 la facult\'e9 d\rquote \'e9tablir quatre rang\'e9es de lits
+\~; cette s\'e9paration s\rquote arr\'eatait \'e0 quelque distance des deux extr\'e9mit\'e9s de ce salon\~: \'e0 cet endroit, il conservait toute sa largeur\~; dans cet espace r\'e9serv\'e9 l\rquote on ne voyait point de lits\~; l\'e0
+ se tenaient les servants volontaires, lorsque les malades n\rquote avaient pas besoin de leurs soins\~; \'e0 l\rquote une de ces extr\'e9mit\'e9s \'e9tait une haute et magnifique chemin\'e9e de marbre, orn\'e9e de bronze dor\'e9\~; l\'e0 chauffaient diff
+\'e9rents breuvages\~; enfin, comme dernier trait \'e0 ce tableau d\rquote un si singulier aspect, des femmes, appartenant aux conditions les plus diverses, se chargeaient volontairement de soigner tout \'e0 tour ces malades, dont les sanglots, les g\'e9
+missements, \'e9taient toujours accueillis par elles avec de consolantes paroles de commis\'e9ration et d\rquote esp\'e9rance. Tel \'e9tait l\rquote endroit \'e0 la fois bizarre et lugubre dans lequel Rose et Blanche, se tenant par la main, entr\'e8
+rent quelque temps apr\'e8s que Gabriel eut d\'e9ploy\'e9 un courage si h\'e9ro\'efque dans sa lutte contre Morok.
+\par
+\par La s\'9cur Marthe accompagnait les filles du mar\'e9chal Simon\~; apr\'e8s leur avoir dit quelques mots tout bas, elle indiqua \'e0 chacune d\rquote elles un des c\'f4t\'e9s de la cloison o\'f9 \'e9taient rang\'e9s des lits, puis se dirigea vers l\rquote
+autre extr\'e9mit\'e9 de la salle afin de donner quelques ordres.
+\par
+\par Les orphelines, sous le coup de la terrible \'e9motion caus\'e9e par le p\'e9ril dont Gabriel les avait sauv\'e9es \'e0 leur insu, \'e9taient d\rquote une excessive p\'e2leur\~; n\'e9anmoins une ferme r\'e9solution se lisait dans leurs yeux. Il s\rquote
+agissait non seulement pour elles d\rquote accomplir un imp\'e9rieux devoir de reconnaissance, et de se montrer ainsi dignes de leur valeureux p\'e8re\~; il s\rquote agissait encore pour elles du salut de leur m\'e8re, dont la f\'e9licit\'e9 \'e9
+ternelle pouvait d\'e9pendre, leur avait-on dit, des preuves de d\'e9vouement chr\'e9tien qu\rquote elles donneraient au Seigneur. Est-il besoin d\rquote ajouter que la princesse
+ de Saint-Dizier, suivant les avis de Rodin, dans une seconde entrevue habilement m\'e9nag\'e9e entre elle et les deux s\'9curs, \'e0 l\rquote insu de Dagobert, avait tour \'e0 tour abus\'e9, exalt\'e9, fanatis\'e9 ces pauvres \'e2mes confiantes, na\'ef
+ves et g\'e9n\'e9reuses, en poussant jusqu\rquote \'e0 l\rquote exag\'e9ration la plus funeste tout ce qu\rquote il y avait en elles de sentiments \'e9lev\'e9s et courageux\~? Les orphelines ayant demand\'e9 \'e0 la s\'9cur Marthe si Mme\~
+Augustine du Tremblay avait \'e9t\'e9 amen\'e9e dans cet asile de secours depuis trois jours, la s\'9cur leur avait r\'e9pondu qu\rquote elle l\rquote ignorait\'85 mais qu\rquote en parcourant les salles des femmes il leur serait tr\'e8s facile de s
+\rquote assurer si la personne qu\rquote elles cherchaient s\rquote y trouvait. Car l\rquote abominable d\'e9vote qui, complice de Rodin, jetait ces deux enfants au milieu d\rquote un p\'e9ril mortel, avait menti effront\'e9ment en leur affirmant qu
+\rquote elle venait d\rquote apprendre que leur gouvernante avait \'e9t\'e9 transport\'e9e dans cette ambulance.
+\par
+\par Les filles du mar\'e9chal Simon avaient, et pendant l\rquote exil et durant leur p\'e9nible voyage avec Dagobert, \'e9t\'e9 expos\'e9es \'e0 de bien rudes \'e9preuves\~; mais jamais un spectacle aussi d\'e9solant que celui qui s\rquote offrait tout \'e0
+ coup \'e0 leurs yeux n\rquote avait frapp\'e9 leurs regards\'85 Cette longue file de lits, o\'f9 tant de cr\'e9atures \'e9taient gisantes, o\'f9 celles-ci se tordaient en poussant des g\'e9missements de douleur, o\'f9 celles-l\'e0
+ faisaient entendre les sourds r\'e2lements de l\rquote agonie, o\'f9 d\rquote autres, enfin, dans le d\'e9lire de la fi\'e8vre, \'e9clataient en sanglots ou appelaient \'e0 grands cris les \'eatres dont la mort allait les s\'e9parer\~
+; ce spectacle effrayant, m\'eame pour des hommes aguerris, devait presque in\'e9vitablement, selon l\rquote ex\'e9crable pr\'e9vision de Rodin et de ses complices, causer une impression fatale \'e0 ces deux jeunes filles, qu\rquote une exaltation de c
+\'9cur aussi g\'e9n\'e9reuse qu\rquote irr\'e9fl\'e9chie poussait \'e0 cette funeste visite. Puis, circonstance funeste, qui pour ainsi dire ne se r\'e9v\'e9la dans toute la poignante et profonde amertume de leur souvenir qu\rquote au chevet des premi\'e8
+res malades qu\rquote elles virent, c\rquote \'e9tait aussi du chol\'e9ra\'85 de cette mort affreuse, qu\rquote \'e9tait morte la m\'e8re des orphelines\'85
+\par
+\par Que l\rquote on se figure donc les deux s\'9curs arrivant dans ces vastes salles d\rquote un aspect si effrayant, d\'e9j\'e0 affreusement \'e9mues par la terreur que leur avait inspir\'e9e Morok, et commen\'e7ant leur triste recherche parmi ces infortun
+\'e9es dont les souffrances, dont l\rquote agonie, dont la mort, rappelaient \'e0 chaque instant aux orphelines la souffrance, l\rquote agonie, la mort de leur m\'e8re.
+\par
+\par Un moment, pourtant, \'e0 l\rquote aspect de cette salle fun\'e8bre, Rose et Blanche sentirent leur r\'e9solution faiblir\~: un noir pressentiment leur fit regretter leur h\'e9ro\'efque imprudence\~; enfin, depuis quelques minutes, elles commen\'e7aient
+\'e0 ressentir les sourds tressaillements d\rquote un frisson f\'e9brile, glac\'e9\~; puis, de douloureux \'e9lancements faisaient parfois battre leurs tempes\~; mais attribuant ces sympt\'f4mes, dont elles ignoraient le danger, aux suites de l\rquote
+effroi que venait de leur causer Morok, tout ce qu\rquote il y avait de bon, de valeureux en elles \'e9touffa bient\'f4t ces craintes\~; et toutes deux, Rose d\rquote un c\'f4t\'e9 de la cloison, Blanche de l\rquote autre, commenc\'e8rent s\'e9par\'e9
+ment leur p\'e9nible recherche.
+\par
+\par Gabriel, transport\'e9 dans la chambre des m\'e9decins de service, avait bient\'f4t repris ses sens. Gr\'e2ce \'e0 sa pr\'e9sence d\rquote esprit et \'e0 son courage, sa blessure, cicatris\'e9e \'e0 temps, ne pouvait plus avoir de suites dangereuses\~
+; sa plaie pans\'e9e, il voulut retourner dans la salle des femmes\~; car c\rquote \'e9tait l\'e0 qu\rquote il donnait de pieuses consolations \'e0 une mourante quand l\rquote on \'e9tait venu le pr\'e9venir des affreux dangers qui pouvaient r\'e9
+sulter de l\rquote \'e9vasion de Morok.
+\par
+\par Peu d\rquote instants avant que le missionnaire entr\'e2t dans cette salle, Rose et Blanche arrivaient presque ensemble au terme de leur triste recherche, l\rquote une ayant parcouru la ligne gauche des lits, l\rquote autre la ligne droite, s\'e9par\'e9
+es par la cloison qui traversait toute la salle\'85
+\par
+\par Les deux s\'9curs ne s\rquote \'e9taient pas encore rejointes. Leurs pas devenaient de plus en plus chancelants\~; \'e0 mesure qu\rquote elles s\rquote avan\'e7aient, elles \'e9taient oblig\'e9es de s\rquote appuyer de temps \'e0 autre sur les lits aupr
+\'e8s desquels elles passaient\~; les forces commen\'e7aient \'e0 leur manquer. En proie \'e0 une sorte de vertige, de douleur et d\rquote \'e9pouvante, elles ne paraissaient plus agir que machinalement. H\'e9las\~! les orphelines venaient d\rquote \'ea
+tre frapp\'e9es presque ensemble des terribles sympt\'f4mes du chol\'e9ra. Par suite de cette esp\'e8ce de ph\'e9nom\'e8ne physiologique dont nous avons d\'e9j\'e0 parl\'e9, ph\'e9nom\'e8ne fr\'e9quent chez les \'eatres jumeaux, et qui d\'e9j\'e0
+ plusieurs fois s\rquote \'e9tait r\'e9v\'e9l\'e9 lors de deux ou trois maladies dont les jeunes filles avaient \'e9t\'e9 pareillement atteintes\~; cette fois encore, une cause myst\'e9rieuse soumettant leur organisation \'e0 des sensations, \'e0
+ des accidents simultan\'e9s, semblaient les assimiler \'e0 deux fleurs d\rquote une m\'eame tige, qui tour \'e0 tour renaissent et se fl\'e9trissent ensemble. Puis, l\rquote aspect de toutes les souffrances, de toutes
+les agonies auxquelles les orphelines venaient d\rquote assister en traversant cette longue salle, avait encore acc\'e9l\'e9r\'e9 le d\'e9veloppement de cette effroyable maladie. Rose et Blanche portaient d\'e9j\'e0 sur leur visage boulevers\'e9, m\'e9
+connaissable, la mortelle empreinte de la contagion, lorsque chacune d\rquote elles sortit de son c\'f4t\'e9 des subdivisions de la salle qu\rquote elles venaient de parcourir sans trouver leur gouvernante.
+\par
+\par Rose et Blanche, s\'e9par\'e9es jusqu\rquote alors par la haute cloison qui r\'e9gnait dans toute la longueur du salon, n\rquote avaient pu s\rquote apercevoir\'85 mais lorsqu\rquote enfin elles jet\'e8rent les yeux l\rquote une sur l\rquote
+autre, il se passa une sc\'e8ne d\'e9chirante.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800323}{\*\bkmkstart _Toc97808059}LII. L\rquote
+ange gardien.{\*\bkmkend _Toc92800323}{\*\bkmkend _Toc97808059}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\'c0 la fra\'eecheur charmante de Rose et de Blanche avait succ\'e9d\'e9 une p\'e2leur livide\~
+; leurs grands yeux bleus devenus caves, commen\'e7ant \'e0 se retirer au fond de leurs orbites, paraissaient \'e9normes\~; leurs l\'e8vres, nagu\'e8re si vermeilles, se couvraient d\'e9j\'e0 d\rquote une teinte violette\'85 comme celle qui rempla\'e7
+ait peu \'e0 peu la transparence carmin\'e9e de leurs joues et de leurs doigts effil\'e9s. On e\'fbt dit que tout ce qu\rquote il y avait de rose et de pourpre dans leur ravissant visage se ternissait ainsi peu \'e0 peu sous le souffle bleu\'e2tre et glac
+\'e9 de la mort.
+\par
+\par Lorsque les orphelines se trouv\'e8rent face \'e0 face, d\'e9faillantes, se soutenant \'e0 peine\'85 un cri de mutuel effroi sortit de leur sein\~; chacune, \'e0 la vue de l\rquote \'e9pouvantable alt\'e9ration des traits de sa s\'9cur, s\rquote \'e9cria
+\~:
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\'85 toi aussi, tu souffres\~!\'85
+\par
+\par Et toutes deux se pr\'e9cipit\'e8rent dans les bras l\rquote une de l\rquote autre en fondant en larmes\~; puis, s\rquote interrogeant du regard\~:
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, Rose\'85 tu es bien p\'e2le\~!
+\par
+\par \endash \~Comme toi, ma s\'9cur\'85
+\par
+\par \endash \~Tu ressens aussi un frisson glac\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, je suis bris\'e9e\'85 ma vue se trouble\'85
+\par
+\par \endash \~Moi, j\rquote ai la poitrine en feu\'85
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur, nous allons peut-\'eatre mourir\'85
+\par
+\par \endash \~Pourvu que cela soit ensemble\'85
+\par
+\par \endash \~Et notre pauvre p\'e8re\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Et Dagobert\~?
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\'85 notre r\'eave\'85 \'e9tait vrai\~! s\rquote \'e9cria tout \'e0 coup Rose d\'e9lirante, en jetant ses bras autour du cou de sa s\'9cur. Regarde\'85 regarde\'85 l\rquote ange Gabriel vient nous chercher\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment, en effet, Gabriel entrait dans l\rquote esp\'e8ce d\rquote h\'e9micycle r\'e9serv\'e9 \'e0 chaque extr\'e9mit\'e9 du salon.
+\par
+\par \endash \~Ciel\~!\'85 que vois-je\~!\'85 les filles du mar\'e9chal Simon, s\rquote \'e9cria le jeune pr\'eatre.
+\par
+\par Et, s\rquote \'e9lan\'e7ant, il re\'e7ut les orphelines entre ses bras\~; elles n\rquote avaient plus la force de se soutenir\~; d\'e9j\'e0 leurs t\'eates alanguies, leurs yeux mourants, leur souffle p\'e9niblement oppress\'e9 annon\'e7
+aient les approches de la mort\'85
+\par
+\par La s\'9cur Marthe n\rquote \'e9tait qu\rquote \'e0 quelques pas, elle accourut \'e0 l\rquote appel de Gabriel\~; aid\'e9 de cette sainte femme, il put transporter les orphelines sur le lit r\'e9serv\'e9 au m\'e9
+decin de garde. De peur que le spectacle de cette d\'e9chirante agonie n\rquote impressionn\'e2t trop vivement les malades voisines, la s\'9cur Marthe tira un grand rideau, et les deux s\'9curs furent s\'e9par\'e9es, de la sorte, du reste de la salle.
+
+\par
+\par Leurs mains s\rquote \'e9taient si \'e9troitement entrelac\'e9es pendant un acc\'e8s de paroxysme nerveux, que l\rquote on ne put disjoindre leurs doigts crisp\'e9s\~; ce fut ainsi que les premiers secours leurs furent donn\'e9s\'85 secours impuissants
+\'e0 vaincre le mal, mais qui du moins calm\'e8rent pour quelques instants l\rquote atroce violence de leurs douleurs et jet\'e8rent une faible lueur au milieu de leur raison obscurcie et troubl\'e9e.
+\par
+\par \'c0 ce moment Gabriel, debout \'e0 leur chevet et pench\'e9 vers elles, les contemplait avec une douleur inexprimable\~; le c\'9cur bris\'e9, la figure baign\'e9e de larmes, il songeait avec \'e9pouvante au sort \'e9trange qui le rendait t\'e9
+moin de la mort de ces deux jeunes filles, ses parentes, que peu de mois auparavant il avait arrach\'e9es aux horreurs de la temp\'eate\'85 Malgr\'e9 la fermet\'e9 d\rquote \'e2me du missionnaire, il ne pouvait s\rquote emp\'eacher de fr\'e9mir en r\'e9fl
+\'e9chissant \'e0 la destin\'e9e des orphelines, \'e0 la mort de Jacques Rennepont, \'e0 l\rquote effrayante captation qui, apr\'e8s avoir jet\'e9 M.\~Hardy dans la solitude claustrale de Saint-H\'e9rem, en avait fait, presque \'e0 l\rquote
+agonie, un membre de la soci\'e9t\'e9 de J\'e9sus\~; le missionnaire se disait que d\'e9j\'e0 quatre membres de la famille Rennepont\'85 de sa famille \'e0 lui, Gabriel, venaient d\rquote \'eatre successivement frapp\'e9
+s par un concours de circonstances funestes\~; il se demandait enfin avec effroi comment les d\'e9testables int\'e9r\'eats de la soci\'e9t\'e9 d\rquote Ignace de Loyola \'e9taient servis par une fatalit\'e9 si providentielle\~!\'85 L\rquote \'e9
+tonnement du jeune missionnaire e\'fbt fait place \'e0 l\rquote horreur la plus profonde, s\rquote il e\'fbt connu la part que Rodin et ses complices avaient \'e0
+ la mort de Jacques Rennepont, en faisant surexciter par Morok les mauvais penchants de cet artisan, et \'e0 la fin prochaine de Rose et de Blanche, en faisant exalter par la princesse de Saint-Dizier les inspirations g\'e9n\'e9reuses des orphelines jusqu
+\rquote \'e0 un h\'e9ro\'efsme homicide.
+\par
+\par Rose et Blanche, sortant un moment du douloureux an\'e9antissement o\'f9 elles \'e9taient plong\'e9es, ouvrirent \'e0 demi leurs grands yeux d\'e9j\'e0 troubl\'e9s, \'e9teints\~; et puis toutes deux, de plus en plus d\'e9lirantes, attach\'e8
+rent un regard fixe, extatique, sur l\rquote ang\'e9lique figure de Gabriel\'85
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur, dit Rose d\rquote un voix affaiblie, vois-tu l\rquote archange\'85 comme dans notre r\'eave\'85 en Allemagne\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 il y a trois jours, il nous est encore apparu.
+\par
+\par \endash \~Il vient\'85 nous chercher.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! notre mort\'85 sauvera-t-elle notre pauvre m\'e8re\'85 du purgatoire \endash \~Archange\'85 saint archange\'85 priez Dieu pour notre m\'e8re\'85 et pour nous\'85
+\par
+\par Jusqu\rquote alors, Gabriel, stup\'e9fait d\rquote \'e9tonnement et de douleur, presque suffoquant par les sanglots, n\rquote avait pu trouver une parole\~; mais \'e0 ces mots des orphelines, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Ch\'e8res enfants, pourquoi douter du salut de votre m\'e8re\~?\'85 Ah\~!\'85 jamais \'e2me plus pure, plus sainte, n\rquote est remont\'e9e vers le Cr\'e9ateur\'85 Votre m\'e8re\~!\'85 mais je le sais par mon p\'e8
+re adoptif, ses vertus, son courage ont fait l\rquote admiration de ceux qui la connaissaient\'85 aussi, croyez-moi\'85 Dieu l\rquote a b\'e9nie\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! tu l\rquote entends\'85 ma s\'9cur, s\rquote \'e9cria Rose, et un \'e9clat c\'e9leste illumina un instant la figure livide des orphelines. Notre m\'e8re est b\'e9nie de Dieu\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, reprit Gabriel\~; \'e9cartez ces id\'e9es funestes\'85 pauvres enfants\'85 reprenez courage, vous ne mourrez pas\'85 Songez \'e0 votre p\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Notre p\'e8re\~! dit Blanche en tressaillant\~; et elle reprit avec un m\'e9lange de raison et d\rquote exaltation d\'e9lirante qui e\'fbt d\'e9chir\'e9 l\rquote \'e2me la plus indiff\'e9rente\~:
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! il ne nous retrouvera plus \'e0 son retour\'85 Pardonne-nous, mon p\'e8re\'85 nous n\rquote avons pas cru mal agir\'85 Nous avons, comme toi, voulu faire quelque chose de g\'e9n\'e9reux, en t\'e2chant d\rquote
+aller secourir notre gouvernante\'85
+\par
+\par \endash \~Et puis nous ne savions pas mourir si vite et si t\'f4t\'85 Hier encore nous \'e9tions gaies, heureuses\'85
+\par
+\par \endash \~\'d4 bon archange\~! vous appara\'eetrez en r\'eave \'e0 notre p\'e8re, comme vous nous \'eates apparu\~; vous lui direz qu\rquote en mourant, la derni\'e8re pens\'e9e\'85 de ses enfants\'85 a \'e9t\'e9 pour lui\'85
+\par
+\par \endash \~C\rquote est sans avertir Dagobert que nous sommes\'85 venues ici\'85 que notre p\'e8re ne le gronde pas.
+\par
+\par \endash \~Saint archange, reprit l\rquote autre orpheline d\rquote une voix de plus en plus affaiblie, \'e0 Dagobert aussi\'85 vous appara\'eetrez\'85 pour lui dire que nous lui demandons pardon du chagrin que notre mort lui aura caus\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Que notre vieil ami donne\'85 une bonne caresse pour nous au pauvre Rabat-Joie, notre gardien fid\'e8le, ajouta Blanche et t\'e2chant de sourire.
+\par
+\par \endash \~Et puis\'85 enfin\'85 reprit Rose d\rquote une voix plus faible, promettez-nous d\rquote appara\'eetre aussi \'e0 deux personnes\'85 qui ont \'e9t\'e9 si affectueuses pour nous\'85 portez-leur notre dernier souvenir\'85 \'e0 cette bonne Mayeux
+\'85 et \'e0 cette belle mademoiselle Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Nous n\rquote oublions\'85 personne de ceux qui nous ont aim\'e9es, dit Blanche avec un supr\'eame effort\~; maintenant\'85 que le bon Dieu\'85 fasse\'85 que nous allions rejoindre notre m\'e8re\'85 pour ne plus jamais la quitter.
+\par
+\par \endash \~Vous nous l\rquote avez promis\'85 vous savez\'85 bon archange, dans le r\'eave\'85 vous nous avez dit\~: \'ab\~Pauvres enfants, venues\'85 de si loin\'85 vous aurez\'85 travers\'e9 cette terre\'85 pour aller vous reposer \'e0
+ jamais dans le sein maternel\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est affreux\'85 affreux\~! si jeunes\'85 et aucun espoir de les sauver\'85 murmura Gabriel en cachant dans ses mains sa figure alt\'e9r\'e9e. Seigneur, Seigneur, tes vues sont imp\'e9n\'e9trables\'85 H\'e9las\~
+! pourquoi frapper ces enfants d\rquote une mort si cruelle\~?
+\par
+\par Rose poussa un grand soupir et dit d\rquote une voix expirante\~:
+\par
+\par \endash \~Que nous soyons\'85 ensevelies\'85 ensemble\'85 afin d\rquote \'eatre, apr\'e8s notre mort\'85 comme pendant notre vie\'85 ensemble.
+\par
+\par Et les deux s\'9curs tourn\'e8rent leurs regards expirants et tendirent leurs mains suppliantes vers Gabriel.
+\par
+\par \endash \~\'d4 saintes martyres du plus g\'e9n\'e9reux d\'e9vouement\~! s\rquote \'e9cria le missionnaire en levant au ciel ses yeux baign\'e9s de larmes, \'e2mes ang\'e9liques\'85 tr\'e9sors d\rquote innocence et de candeur, remontez, remontez au ciel\~!
+\'85 puisque, h\'e9las\~! Dieu vous rappelle \'e0 lui, comme si la terre n\rquote \'e9tait pas digne de vous poss\'e9der.
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\~!\'85 mon p\'e8re\~!\'85 Tels furent les mots supr\'eames que les orphelines prononc\'e8rent d\rquote une voix mourante\'85 Puis, les deux s\'9curs, par un dernier mouvement instinctif, sembl\'e8rent vouloir se serrer l\rquote
+une contre l\rquote autre, leurs paupi\'e8res appesanties se soulev\'e8rent \'e0 demi, comme pour \'e9changer encore un regard\~; alors elles frissonn\'e8rent deux ou trois fois, leurs membres s\rquote affaiss\'e8rent\'85 et un profond soupir s\rquote
+exhala de leurs l\'e8vres violettes faiblement entrouvertes\'85 Rose et Blanche \'e9taient mortes\~!\'85 Gabriel et la s\'9cur Marthe, apr\'e8s avoir ferm\'e9 la paupi\'e8re des orphelines, s\rquote agenouill\'e8rent pour prier aupr\'e8s de la couche fun
+\'e8bre. Tout \'e0 coup un grand tumulte se fit entendre dans la salle. Bient\'f4t des pas pr\'e9cipit\'e9s, m\'eal\'e9s d\rquote impr\'e9cations, retentirent\~; le rideau qui environnait cette sc\'e8ne lugubre s\rquote ouvrit et Dagobert entra pr\'e9
+cipitamment, p\'e2le, \'e9gar\'e9, les habits en d\'e9sordre\'85
+\par
+\par \'c0 la vue de Gabriel et de la s\'9cur de charit\'e9 agenouill\'e9s aupr\'e8s du corps de }{\i ses enfants, }{le soldat, p\'e9trifi\'e9, poussa un cri terrible, essaya de faire un pas\'85 mais en vain, car avant que Gabriel e\'fbt pu courir \'e0
+ lui, Dagobert tomba \'e0 la renverse, et sa t\'eate grise rebondit sur le parquet.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Il fait\'85 nuit\'85 une nuit sombre, orageuse.
+\par
+\par Une heure du matin vient de sonner \'e0 l\rquote \'e9glise de Montmartre. C\rquote est au cimeti\'e8re de Montmartre que, le m\'eame jour, on a transport\'e9 le cercueil qui, selon le v\'9cu de Rose et de Blanche, les contenait toutes deux\'85
+\par
+\par \'c0 travers l\rquote ombre \'e9paisse qui enveloppe le champ des morts, on voit errer une p\'e2le lumi\'e8re. C\rquote est le fossoyeur. Il marche avec pr\'e9caution, une lanterne sourde \'e0 la main. Un homme, envelopp\'e9 d\rquote un manteau, l\rquote
+accompagne\~; sa t\'eate est baiss\'e9e, il pleure. C\rquote est Samuel.
+\par
+\par Samuel\'85 vieux juif\'85 le gardien de la maison de la rue Saint-Fran\'e7ois.
+\par
+\par La nuit des fun\'e9railles de Jacques Rennepont, le premier mort des sept h\'e9ritiers, enterr\'e9 dans un autre cimeti\'e8re, Samuel est aussi venu s\rquote entretenir myst\'e9rieusement avec le fossoyeur\'85 pour en obtenir \'e0 prix d\rquote or\'85
+ une faveur\'85
+\par
+\par \'c9trange et effrayante faveur\~!\~!\~!
+\par
+\par Apr\'e8s avoir travers\'e9 bien des sentiers bord\'e9s de cypr\'e8s, c\'f4toy\'e9 bien des tombes, le juif et le fossoyeur arriv\'e8rent \'e0 une petite clairi\'e8re situ\'e9e pr\'e8s de la muraille occidentale du cimeti\'e8re.
+\par
+\par La nuit \'e9tait toujours si noire, que l\rquote on y voyait \'e0 peine.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir promen\'e9 \'e7\'e0 et l\'e0 sa lanterne \'e0 terre et autour de lui, le fossoyeur, montrant \'e0 Samuel, au pied d\rquote un grand if aux longs rameaux noirs, une \'e9minence de terre fra\'eechement remu\'e9e, il dit\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est l\'e0\'85
+\par
+\par \endash \~Vous en \'eates s\'fbr\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, oui\'85 deux corps dans une m\'eame bi\'e8re\'85 \'e7a ne se rencontre pas tous les jours.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! toutes deux dans le m\'eame cercueil\'85 dit le juif en g\'e9missant.
+\par
+\par \endash \~Maintenant que vous savez l\rquote endroit\'85 que voulez-vous de plus\~? demanda le fossoyeur.
+\par
+\par Samuel ne r\'e9pondit pas. Il tomba \'e0 genoux, baisa pieusement la terre qui recouvrait la fosse, puis se relevant, les yeux baign\'e9s de larmes, il s\rquote approcha du fossoyeur et lui parla quelques instants tout bas\'85 \'e0 l\rquote
+oreille, tout bas\'85 quoiqu\rquote ils fussent seuls, au fond de ce cimeti\'e8re d\'e9sert.
+\par
+\par Alors entre ces deux hommes commen\'e7a un myst\'e9rieux entretien que la nuit enveloppait de son ombre, de son silence.
+\par
+\par Le fossoyeur, \'e9pouvant\'e9 de ce que Samuel lui demandait, refusa d\rquote abord. Mais le juif, employant tour \'e0 tour la persuasion, les pri\'e8res, les larmes, et enfin la s\'e9duction de l\rquote or, que l\rquote
+on entendit tinter, le fossoyeur, apr\'e8s une longue r\'e9sistance, parut vaincu\'85 Quoique fr\'e9missant \'e0 la pens\'e9e de ce qu\rquote il promettait \'e0 Samuel, il lui dit d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Dans la nuit de demain\'85 \'e0 deux heures.
+\par
+\par \endash \~Je serai derri\'e8re ce mur, dit Samuel en montrant, \'e0 l\rquote aide de la lanterne, la cl\'f4ture peu \'e9lev\'e9e\~; pour signal\'85 je jetterai trois pierres dans le cimeti\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 pour signal, trois pierres, r\'e9pondit le fossoyeur en frissonnant et en essuyant la sueur froide qui coulait sur son front.
+\par
+\par Retrouvant un reste de vigueur, Samuel, malgr\'e9 son grand \'e2ge, s\rquote aidant des anfractuosit\'e9s des pierres, escalada le mur peu \'e9lev\'e9 \'e0 cet endroit et disparut.
+\par
+\par Le fossoyeur regagna sa maison \'e0 grands pas\'85 regardant de temps \'e0 autre avec effroi derri\'e8re lui, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 poursuivi par quelque sinistre vision.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le soir des fun\'e9railles de Rose et de Blanche, Rodin \'e9crivit deux billets. Le premier, adress\'e9 \'e0 son myst\'e9rieux correspondant de Rome, faisait allusion \'e0 la mort de Jacques Rennepont, \'e0 la mort de Rose et de Blanche Simon, \'e0
+ la captation de M.\~Hardy et \'e0 la donation de Gabriel, \'e9v\'e9nements qui r\'e9duisaient le nombre des h\'e9ritiers \'e0 deux\'85 \'e0 Mlle de Cardoville et \'e0 Djalma. Ce premier billet, \'e9crit par Rodin et adress\'e9 \'e0
+ Rome, contenait ces seuls mots\~: \'ab\~Qui de }{\i sept \'f4te cinq, }{reste DEUX. \endash Faites conna\'eetre ce r\'e9sultat au cardinal-prince, et qu\rquote il marche\'85 car moi j\rquote avance\'85 j\rquote avance\'85 j\rquote avance\'85\~\'bb
+ Le second billet, d\rquote une \'e9criture contrefaite, fut adress\'e9 et devait parvenir s\'fbrement au mar\'e9chal Simon. Il contenait ce peu de mots\~:
+\par
+\par \'ab\~S\rquote il en est temps encore, revenez en h\'e2te, vos filles sont mortes.
+\par
+\par \'ab\~On vous dira qui les a tu\'e9es.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800324}{\*\bkmkstart _Toc97808060}LIII. La ruine.
+{\*\bkmkend _Toc92800324}{\*\bkmkend _Toc97808060}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {C\rquote est le lendemain de la mort des filles du mar\'e9chal Simon.
+\par
+\par Mlle de Cardoville ignore encore la funeste fin de ses jeunes parentes\~; sa figure est rayonnante de bonheur. Jamais elle n\rquote a \'e9t\'e9 plus jolie\~; jamais ses yeux n\rquote ont \'e9t\'e9 plus brillants, son teint d\rquote une blancheur plus \'e9
+blouissante, ses l\'e8vres d\rquote un corail plus humide. Selon son habitude un peu excentrique de se v\'eatir chez elle d\rquote une mani\'e8re pittoresque, Adrienne porte, quoiqu\rquote il soit environ trois heures de l\rquote apr\'e8
+s-midi, une robe de moire d\rquote un vert p\'e2le, \'e0 jupe tr\'e8s ample, dont les manches et le corsage, largement taillad\'e9s de rose, sont rehauss\'e9s de passementeries de jais blanc d\rquote une exquise d\'e9licatesse\~; un l\'e9ger r\'e9
+seau de perles, aussi de jais blanc, cachant la natte \'e9paisse qui se tord derri\'e8re la t\'eate d\rquote Adrienne, forme une sorte de coiffure orientale d\rquote une originalit\'e9 charmante accompagnant \'e0
+ merveille les longues boucles de cheveux de la jeune fille qui encadrent son visage et tombent presque jusque sur son sein arrondi. \'c0 l\rquote expression de bonheur ineffable qui \'e9panouit les traits de Mlle de Cardoville se joint certain air r\'e9
+solu, railleur incisif, qui ne lui est pas habituel\~; sa ravissante t\'eate semble se redresser plus vaillante encore sur un cou gracieux et blanc comme celui d\rquote un cygne\~: on dirait qu\rquote une ardeur mal contenue dilate ses petites narines r
+oses et sensuelles, et qu\rquote elle attend avec une impatience hautaine le moment d\rquote une lutte agressive et ironique\'85
+\par
+\par Non loin d\rquote Adrienne est la Mayeux\~; elle a repris dans la maison la place qu\rquote elle y avait d\rquote abord occup\'e9e\~; la jeune ouvri\'e8re porte le deuil de sa s\'9cur\~
+; son visage exprime une tristesse douce et calme. Elle regarde Mlle de Cardoville avec surprise, car jamais jusqu\rquote alors elle n\rquote a vu la physionomie de la belle patricienne empreinte de cette expression d\rquote audace et d\rquote ironie.
+
+\par
+\par Mlle de Cardoville n\rquote avait pas la moindre coquetterie, dans le sens \'e9troit et vulgaire de ce mot\~; pourtant elle jetait un regard interrogatif sur la glace devant laquelle elle se tenait debout\~; puis, apr\'e8s avoir rendu sa souplesse \'e9
+lastique \'e0 une boucle de ses longs cheveux d\rquote or, en l\rquote enroulant un moment sur son doigt d\rquote ivoire, elle effa\'e7a du plat de sa main quelques plis imperceptibles form\'e9s par le froncement de l\rquote \'e9paisse \'e9
+toffe autour de son \'e9l\'e9gant corsage. Ce mouvement et celui qu\rquote elle fit en tournant \'e0 demi le dos \'e0 la glace pour voir si sa robe s\rquote ajustait parfaitement de tout point, r\'e9v\'e9l\'e8
+rent par une ondulation serpentine tout le charme voluptueux, tous les divins tr\'e9sors de cette taille souple, fine et cambr\'e9e\~; car malgr\'e9 la richesse sculpturale du contour de ses hanches et de ses \'e9paules blanches, fermes et lustr\'e9
+es comme un beau marbre pent\'e9lique, Adrienne \'e9tait aussi l\rquote une de ces heureuses privil\'e9gi\'e9es du Seigneur\'85 qui peuvent se faire une ceinture de leur jarreti\'e8re. Ces charmantes \'e9volutions de coquetterie f\'e9minin
+e accomplies avec une gr\'e2ce indicible, Adrienne se tournant vers la Mayeux, dont la surprise allait croissant, lui dit en souriant\~:
+\par
+\par \endash \~Ma douce Madeleine, ne vous moquez pas trop de ma question\~: Que diriez-vous d\rquote un tableau\'85 qui me repr\'e9senterait comme me voil\'e0\~?
+\par
+\par \endash \~Mais, mademoiselle\'85
+\par
+\par \endash \~Comment\~! encore mademoiselle\~! dit Adrienne d\rquote un ton de doux reproche \endash \~Mais\'85 Adrienne\'85 reprit la Mayeux, je dirais que je vois un charmant tableau\'85 et que, comme toujours, vous \'eates mise avec un go\'fbt parfait\'85
+
+\par
+\par \endash \~Vous ne me trouvez pas mieux aujourd\rquote hui\'85 que les autres jours\~? Cher po\'e8te\'85 je commence par vous d\'e9clarer que ce n\rquote est pas pour moi que je vous demande cela\'85 ajoute gaiement Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Je m\rquote en doute, r\'e9pondit la Mayeux en souriant un peu\~; eh bien, \'e0 vrai dire, il est impossible d\rquote imaginer une toilette plus \'e0 votre avantage. Cette robe d\rquote un vert tendre et d\rquote un rose p\'e2le, relev\'e9
+e par le doux \'e9clat de ces garnitures de jais blanc qui s\rquote harmonisent si merveilleusement avec l\rquote or de vos cheveux, tout cela fait que de ma vie, je vous le r\'e9p\'e8te, je n\rquote ai vu un aussi gracieux tableau\'85
+\par
+\par Ce que la Mayeux disait, elle le sentait, et elle se trouvait heureuse de pouvoir l\rquote exprimer, car nous avons dit la vive admiration de cette \'e2me po\'e9tique pour tout ce qui \'e9tait beau.
+\par
+\par \endash \~Eh bien, reprit gaiement Adrienne, je suis ravie de ce que vous me trouvez mieux aujourd\rquote hui qu\rquote un autre jour, mon amie.
+\par
+\par \endash \~Seulement\'85 reprit la Mayeux en h\'e9sitant.
+\par
+\par \endash \~Seulement\~? dit Adrienne en regardant la jeune ouvri\'e8re d\rquote un regard interrogatif.
+\par
+\par \endash \~Seulement, mon amie, reprit la Mayeux, si je ne vous ai jamais vue plus jolie\'85 jamais je n\rquote ai vu non plus sur vos traits l\rquote expression r\'e9solue, ironique que vous aviez tout \'e0 l\rquote heure\'85 C\rquote \'e9
+tait comme un air d\rquote impatient d\'e9fi.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est cela m\'eame, ma douce petite Madeleine, dit Adrienne en se jetant au cou de la Mayeux, avec une joyeuse tendresse\~; il faut que je vous embrasse pour m\rquote avoir si bien devin\'e9e\~; car si j\rquote
+ai, voyez-vous, cet air un peu agressif\'85 c\rquote est que j\rquote attends ma ch\'e8re tante.
+\par
+\par \endash \~Mme\~la princesse de Saint-Dizier\~! s\rquote \'e9cria la Mayeux avec crainte, cette grande dame si m\'e9chante qui vous a fait tant de mal\~?
+\par
+\par \endash \~Justement\~; elle m\rquote a demand\'e9 un moment d\rquote entretien, et je me fais une joie de la recevoir\'85
+\par
+\par \endash \~Une joie\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Une joie\'85 un peu moqueuse, un peu ironique\'85 un peu m\'e9chante, il est vrai, reprit gaiement Adrienne\'85 Jugez donc\'85 Elle regrette ses galanteries, sa beaut\'e9, sa jeunesse\~; enfin, son embonpoint m\'eame la d\'e9
+sole, cette sainte femme\~!\'85 et elle va me voir belle, aim\'e9e, amoureuse, et mince\'85 oui, surtout mince\'85 ajouta Mlle de Cardoville, en riant comme une folle\~; puis elle reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Or, vous ne pouvez vous imaginer, mon amie, l\rquote envie forcen\'e9e, le d\'e9sespoir atroce que cause aux ridicules pr\'e9tentions d\rquote une grosse femme m\'fbre\'85 la vue d\rquote une jeune femme\'85 mince\'85
+\par
+\par \endash \~Mon amie\'85 dit s\'e9rieusement la Mayeux, vous plaisantez\'85 et pourtant, je ne sais pourquoi la venue de la princesse m\rquote effraye\'85
+\par
+\par \endash \~Cher et tendre c\'9cur, rassurez-vous donc, reprit affectueusement Adrienne\~; cette femme, je ne la crains pas\'85 je ne la crains plus\'85 pour le lui bien prouver, et aussi pour la d\'e9soler beaucoup, je vais la traiter, elle, un monstre d
+\rquote hypocrisie, de noirceur\'85 elle, qui vient sans doute ici dans quelque dessein affreux\'85 je vais la traiter en femme inoffensive et ridicule\'85 pour tout dire, en grosse femme\'85
+\par
+\par Et Adrienne se prit \'e0 rire de nouveau.
+\par
+\par Un valet de chambre, entra, interrompit l\rquote acc\'e8s de folle gaiet\'e9 d\rquote Adrienne et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Mme\~la princesse de Saint-Dizier fait demander si mademoiselle peut la recevoir.
+\par
+\par \endash \~Certainement, dit Mlle de Cardoville. Le domestique sortit. La Mayeux allait, par discr\'e9tion, se lever et quitter la chambre, Adrienne la retint et lui dit avec un accent de s\'e9rieuse tendresse en lui prenant la main\~:
+\par
+\par \endash \~Mon amie\'85 restez\'85 je vous en prie\'85
+\par
+\par \endash \~Vous voulez\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 je veux\'85 toujours par vengeance, reprit Adrienne en souriant, montrer \'e0 Mme\~de\~Saint-Dizier\'85 que j\rquote ai une tendre amie\'85 qu\rquote enfin je jouis de tous les bonheurs \'e0 la fois\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, Adrienne, reprit timidement la Mayeux, pensez donc\'85 que\'85
+\par
+\par \endash \~Silence\~! Voici la princesse, restez\'85 Je vous le demande en gr\'e2ce et comme un service. Votre rare instinct de c\'9cur\'85 devinera peut-\'eatre le but cach\'e9 de sa visite\'85 les pressentiments de votre affection ne m\rquote
+ont-ils pas \'e9clair\'e9e sur les trames de cet odieux Rodin\~?
+\par
+\par Devant une telle pri\'e8re, la Mayeux ne pouvait h\'e9siter\~; elle resta, mais fit quelques pas pour se reculer de la chemin\'e9e.
+\par
+\par Adrienne la prit par la main, la fit se rasseoir dans le fauteuil qu\rquote elle occupait au coin du foyer, et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ma ch\'e8re Madeleine, gardez votre place\~; vous ne devez rien \'e0 Mme\~de\~Saint-Dizier\~; moi, c\rquote est diff\'e9rent\~: elle vient chez moi.
+\par
+\par \'c0 peine Adrienne avait-elle prononc\'e9 ces mots, que la princesse entra, la t\'eate haute, l\rquote air imposant (et elle avait, on l\rquote a dit, le plus grand air du monde), le pas ferme, la d\'e9marche alti\'e8re.
+\par
+\par Les caract\'e8res les plus entiers, les esprits les plus r\'e9fl\'e9chis, c\'e8dent presque toujours par quelque endroit \'e0 de pu\'e9riles faiblesses\~; une envie f\'e9roce, excit\'e9e par l\rquote \'e9l\'e9gance, par la beaut\'e9, par l\rquote esprit d
+\rquote Adrienne, avait toujours eu une large part dans la haine de la princesse contre sa ni\'e8ce\~; quoiqu\rquote il lui f\'fbt impossible de songer \'e0 rivaliser avec Adrienne, et qu\rquote elle n\rquote y songe\'e2t m\'eame pas s\'e9rieusement, Mme
+\~de\~Saint-Dizier n\rquote avait pu s\rquote emp\'eacher, pour se rendre \'e0 l\rquote entrevue qu\rquote elle lui avait demand\'e9e, de mettre plus de recherche dans sa toilette et de se faire corser, serrer, sangler \'e0
+ triple tour, dans sa robe de taffetas changeant\~; compression qui lui rendait le visage beaucoup plus color\'e9 qu\rquote elle ne l\rquote avait habituellement. En un mot, la foule de haineux sentiments qui l\rquote animaient contre Adrienne avait, \'e0
+ la seule pens\'e9e de cette rencontre, jet\'e9 une telle perturbation dans l\rquote esprit ordinairement calme et mesur\'e9 de la princesse, qu\rquote au lieu de ces toilettes simples et peu voyantes qu\rquote en femme de tact et de go\'fb
+t elle portait d\rquote ordinaire, elle avait commis la maladresse d\rquote une robe gorge de pigeon et d\rquote un chapeau grenat orn\'e9 d\rquote un magnifique oiseau de paradis.
+\par
+\par La haine, l\rquote envie, et l\rquote orgueil du triomphe (la d\'e9vote songeait \'e0 l\rquote habilet\'e9 perfide avec laquelle elle avait envoy\'e9 \'e0 une mort presque assur\'e9e les filles du mar\'e9chal Simon), l\rquote ex\'e9crable esp\'e9
+rance mal dissimul\'e9e de r\'e9ussir dans de nouvelles trames, se partageaient, pour ainsi dire, l\rquote expression de la physionomie de la princesse de Saint-Dizier lorsqu\rquote elle entra chez sa ni\'e8ce.
+\par
+\par Adrienne, sans faire un pas au-devant de sa tante, se leva n\'e9anmoins tr\'e8s poliment du sofa o\'f9 elle \'e9tait assise, fit une demi-r\'e9v\'e9rence remplie de gr\'e2ce et de dignit\'e9, puis elle se rassit\~; montrant alors du geste \'e0
+ la princesse un fauteuil plac\'e9 en face de la chemin\'e9e dont la Mayeux occupait un angle, et elle, Adrienne, un autre c\'f4t\'e9, elle dit\~:
+\par
+\par \endash \~Donnez-vous la peine de vous asseoir, madame. La princesse devint tr\'e8s rouge, resta debout, et jeta un regard de d\'e9daigneuse et insolente surprise sur la Mayeux, qui, fid\'e8le \'e0 la recommandation d\rquote Adrienne, s\rquote \'e9tait l
+\'e9g\'e8rement inclin\'e9e \'e0 l\rquote entr\'e9e de Mme\~de\~Saint-Dizier sans lui offrir sa place. La jeune ouvri\'e8re avait agi de la sorte et par r\'e9flexion de dignit\'e9, et en \'e9coutant aussi la voix de sa conscience qui lui disait que la v
+\'e9ritable sup\'e9riorit\'e9 de position n\rquote appartenait pas \'e0 cette princesse l\'e2che, hypocrite et m\'e9chante, mais \'e0 elle, la Mayeux, si admirablement bonne et d\'e9vou\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Ayez donc la bont\'e9 de vous asseoir, madame, reprit Adrienne de sa voix douce en d\'e9signant \'e0 sa tante le si\'e8ge vacant.
+\par
+\par \endash \~L\rquote entretien que je vous ai demand\'e9, mademoiselle, dit la princesse, doit \'eatre secret.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas de secret, madame, pour ma meilleure amie\~; vous pouvez donc parler devant mademoiselle.
+\par
+\par \endash \~Je sais depuis longtemps, reprit Mme\~de\~Saint-Dizier avec une ironie am\'e8re, qu\rquote en toutes choses vous vous souciez fort peu du secret et que vous \'eates facile sur le choix de ce que vous appelez vos amis\'85
+ mais vous me permettrez d\rquote agir autrement que vous. Si vous n\rquote avez pas de secrets, mademoiselle, j\rquote en ai\'85 moi\'85 et je n\rquote entends pas en faire confidence \'e0 la premi\'e8re venue\'85
+\par
+\par Et la d\'e9vote jeta un nouveau coup d\rquote \'9cil de m\'e9pris sur la Mayeux. Celle-ci, bless\'e9e du ton insolent de la princesse, r\'e9pondit doucement et simplement.
+\par
+\par \endash \~Je ne vois pas jusqu\rquote ici, madame, la diff\'e9rence si humiliante qui peut exister entre la premi\'e8re\'85 et la derni\'e8re venue chez Mlle de Cardoville.
+\par
+\par \endash \~Comment\~!\'85 }{\i \'e7a }{parle\~! s\rquote \'e9cria la princesse d\rquote un ton de piti\'e9 superbe et insolente.
+\par
+\par \endash \~Du moins, madame\'85 }{\i \'e7a }{r\'e9pond, reprit la Mayeux de sa voix calme.
+\par
+\par \endash \~Je veux vous entretenir seule\~; est-ce clair, mademoiselle\~? dit impatiemment la d\'e9vote \'e0 sa ni\'e8ce.
+\par
+\par \endash \~Pardon\'85 je ne vous comprends pas, madame, fit Adrienne d\rquote un air \'e9tonn\'e9\~; mademoiselle, qui m\rquote honore de son amiti\'e9, veut bien consentir \'e0 assister \'e0 l\rquote entretien que vous m\rquote avez demand\'e9. Je dis qu
+\rquote elle le veut bien\'85 parce qu\rquote il lui faut, en effet, une tr\'e8s affectueuse condescendance pour se r\'e9signer \'e0 entendre\'85 pour l\rquote amour de moi\'85 toutes les choses gracieuses, bienveillantes\'85 charmantes\'85
+ dont vous venez sans doute me faire part\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, mademoiselle\'85 dit vivement la princesse.
+\par
+\par \endash \~Permettez-moi de vous interrompre, madame, reprit Adrienne avec l\rquote accent d\rquote une am\'e9nit\'e9 parfaite, et comme si elle e\'fbt adress\'e9 \'e0 la d\'e9
+vote des compliments les plus flatteurs. Afin de vous mettre tout de suite en confiance avec mademoiselle, je m\rquote empresse de vous apprendre qu\rquote elle est instruite de toutes les pieuses noirceurs\'85 de toutes les d\'e9votes dignit\'e9s\'85
+ dont vous avez voulu, et failli me rendre victime\'85 elle sait enfin que vous \'eates une m\'e8re de l\rquote \'c9glise\'85 comme on en voit peu\'85 Puis-je esp\'e9rer maintenant, madame, voir cesser votre d\'e9licate et int\'e9ressante r\'e9serve\~?
+
+\par
+\par \endash \~En v\'e9rit\'e9, dit la princesse avec une sorte d\rquote \'e9bahissement courrouc\'e9, je ne sais si je veille ou si je r\'eave\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! mon Dieu\~! dit Adrienne d\rquote un air alarm\'e9, ce doute que vous manifestez sur l\rquote \'e9tat de vos facult\'e9s est inqui\'e9tant, madame. Le sang vous monte sans doute \'e0 la t\'eate\'85 car votre visage est tr\'e8s color\'e9
+\'85 vous semblez oppress\'e9e\'85 comprim\'e9e\'85 d\'e9prim\'e9e\'85 peut-\'eatre (l\rquote on peut se dire cela entre femmes)\'85 peut-\'eatre \'eates-vous un peu serr\'e9e\'85 madame\~?
+\par
+\par Ces mots, dits par Adrienne avec un adorable semblant d\rquote int\'e9r\'eat et de na\'efvet\'e9, manqu\'e8rent de faire suffoquer la princesse qui, malgr\'e9 elle, devint cramoisie et s\rquote \'e9cria en s\rquote asseyant brusquement\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien, soit, mademoiselle\'85 Je pr\'e9f\'e8re cet accueil \'e0 tout autre, il me met \'e0 l\rquote aise\'85 en confiance, comme vous dites\'85
+\par
+\par \endash \~N\rquote est-ce pas madame\~? dit Adrienne en souriant\~; au moins l\rquote on peut franchement dire tout ce que l\rquote on a sur le c\'9cur\'85 ce qui doit avoir pour vous le charme de la nouveaut\'e9\'85 Voyons, entre nous, avou
+ez que vous nous savez gr\'e9 de vous mettre ainsi \'e0 m\'eame de d\'e9poser un instant ce f\'e2cheux masque de d\'e9votion, de douceur et de bont\'e9 qui doit tant vous peser\'85
+\par
+\par En entendant les sarcasmes d\rquote Adrienne, innocente vengeance, bien excusable si l\rquote on songe \'e0 tout le mal que la princesse avait voulu faire \'e0 sa ni\'e8ce, la Mayeux sentait son c\'9cur se serrer, car plus qu\rquote
+Adrienne, et avec raison, elle redoutait la princesse, qui reprit avec plus de sang-froid\~:
+\par
+\par \endash \~Mille gr\'e2ces, mademoiselle, de vos excellentes intentions et de vos sentiments pour moi\~; je les appr\'e9cie tels qu\rquote ils sont, et comme je dois, j\rquote esp\'e8re, sans plus attendre, vous le prouver.
+\par
+\par \endash \~Voyons, voyons, madame, r\'e9pondit Adrienne avec enjouement. Contez-nous donc cela tout de suite\'85 Je suis d\rquote une impatience\'85 d\rquote une curiosit\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Et pourtant, dit la princesse en feignant \'e0 son tour un enjouement ironique et amer, vous \'eates \'e0 mille lieues de vous douter de ce que je vais vous annoncer\'85
+\par
+\par \endash \~Vraiment\~!\'85 Moi je crains, madame, que votre candeur, que votre modestie ne vous abusent, reprit Adrienne avec la m\'eame affabilit\'e9 railleuse\~
+; car il est bien peu de choses qui, de votre part, puissent me surprendre, madame, ne savez-vous pas\'85 que, de vous\'85 je m\rquote attends \'e0 tout\~?
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, mademoiselle\'85 dit la d\'e9vote en articulant lentement ses paroles\~; si, par exemple\'85 je vous disais\'85 qu\rquote en vingt-quatre heures, d\rquote ici \'e0 demain\'85 je suppose\'85 vous allez \'eatre r\'e9duite \'e0 la mis
+\'e8re\~?\'85
+\par
+\par Ceci \'e9tait si impr\'e9vu, que Mlle de Cardoville fit malgr\'e9 elle un vif mouvement de surprise, et que la Mayeux tressaillit.
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 mademoiselle, dit la princesse avec une joie triomphante et d\rquote un ton doucereusement cruel en voyant la surprise croissante de sa ni\'e8ce, avouez maintenant que je vous \'e9tonne\'85 quoique
+ peu de chose de ma part, disiez-vous, d\'fbt avoir le droit de vous surprendre. Combien vous avez eu raison de donner \'e0 notre entretien le tour qu\rquote il a pris\'85 Il m\rquote aurait fallu toutes sortes de p\'e9riphrases pour vous dire\~
+: Mademoiselle, demain vous serez aussi pauvre que vous \'eates riche aujourd\rquote hui\'85 tandis que je vous apprends cela tout simplement\'85 tout bonnement\'85 tout na\'efvement\'85
+\par
+\par Son premier \'e9tonnement pass\'e9, Adrienne reprit en souriant avec un calme qui stup\'e9fia la d\'e9vote\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien, je vous l\rquote avoue franchement, madame, oui, j\rquote ai \'e9t\'e9 surprise\'85 car je m\rquote attendais, de votre part, \'e0 quelqu\rquote une de ces noires m\'e9chancet\'e9s o\'f9 vous excellez, \'e0
+ quelque perfidie bien ourdie, bien cruelle\'85 mais pouvais-je croire que vous feriez un si grand \'e9clat d\rquote une pareille insignifiance\~?\'85
+\par
+\par \endash \~\'catre ruin\'e9e\'85 compl\'e8tement ruin\'e9e\'85 s\rquote \'e9cria la d\'e9vote, ruin\'e9e d\rquote ici \'e0 demain, vous si audacieusement prodigue\~; voir non seulement vos revenus, mais cet h\'f4
+tel, mais vos meubles, vos chevaux, vos bijoux, voir tout enfin, jusqu\rquote \'e0 ces ridicules parures dont vous \'eates si vaine\'85 mis sous le s\'e9questre, vous appelez cela une insignifiance\~? Vous d\'e9pensez indiff\'e9
+remment des milliers de louis, vous voir r\'e9duite \'e0 une pension alimentaire bien inf\'e9rieure aux gages que vous donnez \'e0 une de vos femmes, vous appelez cela une insignifiance\~?\'85
+\par
+\par Au plus cruel d\'e9sappointement de sa tante, Adrienne, qui paraissait de plus en plus rass\'e9r\'e9n\'e9e, allait r\'e9pondre \'e0 la princesse, lorsque la porte du salon s\rquote ouvrit et, sans qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 annonc\'e9
+, le prince Djalma entra.
+\par
+\par Une folle et orgueilleuse tendresse resplendit sur le front radieux d\rquote Adrienne \'e0 la vue du prince et il est impossible de rendre le regard de bonheur triomphant et d\'e9daigneux qu\rquote elle jeta sur Mme\~de\~Saint-Dizier.
+\par
+\par Jamais non plus Djalma n\rquote avait \'e9t\'e9 plus id\'e9alement beau, jamais bonheur plus ineffable n\rquote avait rayonn\'e9 sur un visage humain. L\rquote Indien portait une longue robe de cachemire blanc \'e0 mille raies de pourpre et d\rquote or\~
+; son turban \'e9tait de m\'eame couleur et de m\'eame \'e9toffe\~; un magnifique ch\'e2le \'e0 palmes lui servait de ceinture.
+\par
+\par \'c0 la vue de l\rquote Indien, qu\rquote elle n\rquote avait pas esp\'e9r\'e9 rencontrer chez Mlle de Cardoville, la princesse de Saint-Dizier ne put cacher d\rquote abord son profond \'e9tonnement.
+\par
+\par Ce fut donc entre Mme\~de\~Saint-Dizier, Adrienne, la Mayeux et Djalma que se passa la sc\'e8ne suivante.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800325}{\*\bkmkstart _Toc97808061}LIV. Souvenirs.
+{\*\bkmkend _Toc92800325}{\*\bkmkend _Toc97808061}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Djalma, n\rquote ayant jamais jusqu\rquote alors rencontr\'e9 chez Adrienne Mme\~de\~Saint-Dizier, avait d\rquote
+abord paru assez surpris de sa pr\'e9sence. La princesse, gardant un morne silence, contemplait tour \'e0 tour avec une haine sourde et une envie implacable ces deux \'eatres si beaux, si jeunes, si amoureux, si heureux\~; tout \'e0
+ coup elle tressaillit comme si un souvenir d\rquote une grande importance s\rquote offrait \'e0 son esprit, et, durant quelques secondes, elle resta profond\'e9ment absorb\'e9e.
+\par
+\par Adrienne et Djalma profit\'e8rent de ce moment pour se }{\i couver }{des yeux, avec une sorte d\rquote idol\'e2trie ardente qui remplissait leurs yeux d\rquote une flamme humide\~; puis, \'e0 un mouvement de Mme\~de\~Saint-Dizier qui parut sortir de sa pr
+\'e9occupation momentan\'e9e, Mlle de Cardoville dit en souriant au jeune Indien\~:
+\par
+\par \endash \~Mon cher cousin, je vais r\'e9parer un oubli, je vous l\rquote avoue, tr\'e8s volontaire (vous en saurez la cause) en vous parlant pour la premi\'e8re fois d\rquote une de mes parentes \'e0 laquelle j\rquote ai l\rquote honneur de vous pr\'e9
+senter\'85 Mme\~la princesse de Saint-Dizier.
+\par
+\par Djalma s\rquote inclina. Mlle de Cardoville reprit vivement, au moment o\'f9 sa tante allait r\'e9pondre\~:
+\par
+\par \endash \~Mme\~de\~Saint-Dizier venait me faire tr\'e8s gracieusement part d\rquote un \'e9v\'e9nement on ne peut plus heureux pour moi\'85 et dont je vous instruirai plus tard, mon cousin, \'e0
+ moins que cette bonne princesse ne veuille me priver du plaisir de vous faire cette confidence.
+\par
+\par L\rquote arriv\'e9e inattendue de Djalma, les souvenirs qui venaient subitement frapper l\rquote esprit de la princesse, modifi\'e8rent sans doute beaucoup ses premiers projets, car, au lieu de poursuivre l\rquote entretien au sujet de la ruine d\rquote
+Adrienne, Mme\~de\~Saint-Dizier r\'e9pondit en souriant d\rquote un air doucereux, qui cachait une odieuse arri\'e8re-pens\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Je serais d\'e9sol\'e9e, prince, de priver mon aimable et ch\'e8re ni\'e8ce du plaisir de vous annoncer bient\'f4t l\rquote heureuse nouvelle dont elle parle, et dont, en bonne parente\'85 je me suis h\'e2t\'e9e de venir l\rquote instruire\'85
+ Voici \'e0 ce sujet quelques notes, et la princesse remit un papier \'e0 Adrienne, qui, je l\rquote esp\'e8re, lui d\'e9montreront jusqu\rquote \'e0 la plus enti\'e8re \'e9vidence\'85 la r\'e9alit\'e9 de ce que je lui annonce.
+\par
+\par \endash \~Mille gr\'e2ces, ma ch\'e8re tante, dit Adrienne en prenant le papier avec une souveraine indiff\'e9rence\~; cette pr\'e9caution, cette preuve \'e9taient superflues\~; vous le savez, je vous crois toujours sur parole\'85 lorsqu\rquote il s
+\rquote agit de votre bienveillance envers moi.
+\par
+\par Malgr\'e9 son ignorance des perfidies raffin\'e9es, des cruaut\'e9s perl\'e9es de la civilisation, Djalma, dou\'e9 d\rquote un tact tr\'e8
+s fin comme toutes les natures un peu sauvages et violemment impressionnables, ressentait une sorte de malaise moral en entendant cet \'e9change de fausses am\'e9nit\'e9s\~; il n\rquote en devinait pas le sens d\'e9tourn\'e9\~
+; mais, pour ainsi dire, elles sonnaient faux \'e0 son oreille\~; puis, instinct ou pressentiment, il \'e9prouvait une vague r\'e9pulsion pour Mme\~de\~Saint-Dizier. En effet, la d\'e9vote, songeant \'e0 la gravit\'e9 de l\rquote incident qu\rquote elle s
+\rquote appr\'eatait \'e0 soulever, contenait \'e0 peine son agitation int\'e9rieure, que trahissaient la coloration croissante de son visage, son sourire amer et l\rquote \'e9clat m\'e9chant de son regard\~; aussi, \'e0
+ la vue de cette femme, Djalma, ne pouvant vaincre une antipathie croissante, resta silencieux, attentif, et ses traits charmants perdirent m\'eame de leur s\'e9r\'e9nit\'e9 premi\'e8re.
+\par
+\par La Mayeux se sentait aussi sous le coup d\rquote une impression de plus en plus p\'e9nible\~; elle jeta tour \'e0 tour des regards craintifs sur la princesse, implorant vers Adrienne, comme pour supplier celle-ci de cesser un entretien dont la jeune ouvri
+\'e8re pressentait les suites funestes.
+\par
+\par Mais, malheureusement, Mme\~de\~Saint-Dizier avait alors trop d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 prolonger cette entrevue, et Mlle de Cardoville, puisant un nouveau courage, une nouvelle et audacieuse confiance dans la pr\'e9sence de l\rquote homme qu\rquote
+elle adorait, ne voulait que trop jouir du cruel d\'e9pit que causait \'e0 la d\'e9vote la vue d\rquote un amour heureux, malgr\'e9 tant de complots inf\'e2mes tram\'e9s par elle et par ses complices.
+\par
+\par Apr\'e8s un instant de silence, Mme\~de\~Saint-Dizier prit la parole et dit d\rquote un ton doucereux et insinuant\~:
+\par
+\par \endash \~Mon Dieu, prince, vous ne sauriez croire combien j\rquote ai \'e9t\'e9 ravie d\rquote apprendre par le bruit public (car on ne parle pas d\rquote autre chose, et pour raison), d\rquote apprendre, dis-je, votre adorable affection pour ma ch\'e8
+re ni\'e8ce, car sans vous en douter, vous me tirez d\rquote un furieux embarras.
+\par
+\par Djalma ne r\'e9pondit pas\~; mais il regarda Mlle de Cardoville d\rquote un air surpris et presque attrist\'e9, comme pour lui demander ce que voulait dire sa tante.
+\par
+\par Celle-ci, s\rquote \'e9tant aper\'e7ue de cette muette interrogation, reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Je vais \'eatre plus claire, prince\~; en un mot, vous comprenez que, me trouvant la plus proche parente de cette ch\'e8re et mauvaise petite t\'eate\'85 elle d\'e9signa Adrienne du regard, j\rquote \'e9
+tais plus ou moins responsable de son avenir aux yeux de tous\'85 et voici, prince, que vous arrivez justement de l\rquote autre monde pour vous charger candidement de cet avenir qui m\rquote effrayait si fort\'85 C\rquote est charmant, c\rquote
+est excellent\~; aussi, en v\'e9rit\'e9, l\rquote on se demande ce qu\rquote il y a de plus \'e0 admirer en vous, de votre bonheur ou de votre courage.
+\par
+\par Et la princesse, jetant un regard d\rquote une m\'e9chancet\'e9 diabolique sur Adrienne, attendit sa r\'e9ponse d\rquote un air de d\'e9fi.
+\par
+\par \endash \~\'c9coutez bien ma bonne tante, mon cher cousin, se h\'e2ta de dire la jeune fille en souriant avec calme, depuis un instant que cette tendre parente nous voit, vous et moi, r\'e9unis et heureux, son \'e2me est tellement inond\'e9e de joie, qu
+\rquote elle a besoin de s\rquote \'e9pancher\~; et vous ne pouvez vous imaginer ce que sont les \'e9panchements d\rquote une si belle \'e2me\'85 Un peu de patience\'85 et vous en jugerez\'85
+\par
+\par Puis Adrienne ajouta le plus naturellement du monde\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne sais pourquoi, \'e0 propos de ces \'e9panchements de ma ch\'e8re tante, car cela y a peu de rapport, je me souviens de ce que vous me disiez, mon cousin, de certaines esp\'e8ces de vip\'e8res de votre pays\~
+: souvent dans une morsure impuissante elles se brisent les dents qui filtrent le venin, et l\rquote absorbent ainsi mortellement\~; de sorte qu\rquote elles sont elles-m\'eames victimes du poison qu\rquote elles distillent\'85 Voyons, ma ch\'e8
+re tante, vous qui avez un si bon, un si noble c\'9cur\'85 je suis s\'fbre que vous vous int\'e9ressez tendrement \'e0 ces pauvres vip\'e8res\'85
+\par
+\par La d\'e9vote jeta un regard implacable \'e0 sa ni\'e8ce et reprit d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne vois pas beaucoup le but de cette histoire naturelle\~; et vous prince\~?
+\par
+\par Djalma ne r\'e9pondit pas\~; accoud\'e9 \'e0 la chemin\'e9e, il jetait un regard de plus en plus sombre et p\'e9n\'e9trant sur la princesse\~; une haine involontaire pour cette femme lui montait au c\'9cur.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! ma ch\'e8re tante, reprit Adrienne d\rquote un ton de doux reproche, aurais-je donc trop pr\'e9sum\'e9 de votre c\'9cur\~?\'85 Vous n\rquote avez pas de sympathie, m\'eame\'85 pour les vip\'e8res\~!\'85
+ Pour qui en aurez-vous donc, mon Dieu\~? Apr\'e8s tout, cela se con\'e7oit, ajouta Adrienne comme se parlant \'e0 elle-m\'eame par r\'e9flexion, elles sont si }{\i minces\'85 }{Mai
+s laissons ces folies, reprit-elle gaiement en voyant la rage contenue de la d\'e9vote. Dites-nous donc vite, bonne tante, toutes les tendres choses que vous inspire la vue de notre bonheur.
+\par
+\par \endash \~Mais, je l\rquote esp\'e8re bien, mon aimable ni\'e8ce\~: d\rquote abord, je ne saurais trop f\'e9liciter ce cher prince d\rquote \'eatre venu du fond de l\rquote Inde pour se charger de vous\'85 en toute confiance\'85 les yeux ferm\'e9s\'85
+ le digne nabab\'85 de vous, pauvre ch\'e8re enfant, que l\rquote on a \'e9t\'e9 oblig\'e9 de renfermer comme folle (afin de donner un nom d\'e9cent \'e0 vos d\'e9bordements), vous savez bien\'85 \'e0 cause de ce beau gar\'e7on que l\rquote on a trouv\'e9
+ cach\'e9 chez vous\'85 mais aidez-moi donc\'85 est-ce que vous auriez d\'e9j\'e0 oubli\'e9 jusqu\rquote \'e0 son nom, vilaine petite infid\'e8le\~?\'85 un tr\'e8s beau gar\'e7on et po\'e8te, s\rquote il vous pla\'eet, un certain Agricol Baudoin, que l
+\rquote on a d\'e9couvert dans un r\'e9duit secret attenant \'e0 votre chambre \'e0 coucher\'85 ignoble scandale dont tout Paris s\rquote est occup\'e9\'85 car vous n\rquote \'e9pousez pas une femme inconnue, cher prince\'85 le nom de la v\'f4
+tre est dans toutes les bouches.
+\par
+\par Et comme, \'e0 ces paroles impr\'e9vues, effrayantes, Adrienne, Djalma et la Mayeux, quoique ob\'e9issant \'e0 des ressentiments divers, rest\'e8rent un moment muets de surprise, la princesse, ne jugeant pas n\'e9
+cessaire de contenir et sa joie infernale et sa haine triomphante, s\rquote \'e9cria en se levant, les joues enflamm\'e9es, les yeux \'e9tincelants, s\rquote adressant \'e0 Adrienne\~:
+\par
+\par \endash \~Oui, je vous d\'e9fie de me d\'e9mentir\~; a-t-on \'e9t\'e9 forc\'e9 de vous enfermer sous pr\'e9texte de folie\~? a-t-on, oui ou non, trouv\'e9 cet artisan\'85 votre amant d\rquote alors, cach\'e9 dans votre chambre \'e0 coucher\~?
+\par
+\par \'c0 cette horrible accusation, le teint de Djalma, transparent et dor\'e9 comme de l\rquote ambre, devint subitement mat et couleur de plomb\~; sa l\'e8vre sup\'e9rieure, rouge comme du sang, se relevant par une sorte de rictus sauvage, laissa voir ses
+petites dents blanches convulsivement serr\'e9es\~; enfin sa physionomie devint \'e0 ce moment si \'e9pouvantablement mena\'e7ante et f\'e9roce, que la Mayeux frissonna d\rquote effroi.
+\par
+\par Le jeune Indien, emport\'e9 par l\rquote ardeur, par la violence du sang, \'e9prouvait un vertige de rage irr\'e9fl\'e9chie, involontaire, une commotion fulgurante, pareille \'e0 celle qui de son c\'9cur fait jaillir le sang \'e0 ses yeux qu\rquote
+il trouble, \'e0 son cerveau qu\rquote il \'e9gare, lorsque l\rquote homme d\rquote honneur se sent frapp\'e9 au visage\'85 Si pendant ce moment terrible, rapide comme la clart\'e9 de la foudre qui sillonne la nue, l\rquote action avait remplac\'e9
+ la pens\'e9e de Djalma, la princesse, Adrienne, la Mayeux et lui-m\'eame eussent \'e9t\'e9 an\'e9antis par une explosion aussi effroyable, aussi soudaine que celle d\rquote une mine qui \'e9clate.
+\par
+\par Il e\'fbt tu\'e9 la princesse, parce qu\rquote elle accusait Adrienne d\rquote une trahison inf\'e2me\~; Adrienne, parce qu\rquote on pouvait la soup\'e7onner de cette infamie\~; la Mayeux, parce qu\rquote elle \'e9tait t\'e9moin de cette accusation\~
+; lui-m\'eame enfin se f\'fbt tu\'e9 pour ne pas survivre \'e0 une si horrible d\'e9ception.
+\par
+\par Mais, \'f4 prodige\~!\'85 son regard sanglant, insens\'e9, a rencontr\'e9 le regard d\rquote Adrienne, regard rempli de dignit\'e9 calme et de sereine assurance, et voil\'e0 que l\rquote expression de rage f\'e9roce qui transportait l\rquote Indien a pass
+\'e9\'85 fugitive comme l\rquote \'e9clair.
+\par
+\par Bien plus, \'e0 la profonde stupeur de la princesse et de la jeune ouvri\'e8re, \'e0 mesure que les regards que Djalma jetait sur Adrienne devenaient plus profonds, plus p\'e9n\'e9trants et, pour ainsi dire, plus intelligents de cette \'e2
+me si belle, si pure, non seulement l\rquote Indien s\rquote apaisa, mais se transfigurant, sa physionomie, d\rquote abord si violemment troubl\'e9e, se rass\'e9r\'e9na, et bient\'f4t refl\'e9ta comme un miroir la noble s\'e9curit\'e9
+ du visage de la jeune fille.
+\par
+\par Maintenant, traduisons pour ainsi dire physiquement cette r\'e9volution morale, si charmante pour la Mayeux, d\rquote abord si \'e9pouvant\'e9e, si d\'e9sesp\'e9rante pour la d\'e9vote.
+\par
+\par \'c0 peine la princesse venait-elle de distiller son atroce calomnie de sa l\'e8vre venimeuse, que Djalma, alors debout devant la chemin\'e9e, avait, dans le paroxysme de sa fureur, fait brusquement un pas vers la princesse\~; puis, comme s\rquote il e
+\'fbt voulu se mod\'e9rer dans sa rage, il s\rquote \'e9tait, pour ainsi dire, retenu au marbre de la chemin\'e9e, qu\rquote il semblait p\'e9trir de sa main d\rquote acier, un tressaillement convulsif agitait tout son corps\~; ses traits, contract\'e9
+s, m\'e9connaissables, \'e9taient devenus effrayants.
+\par
+\par De son c\'f4t\'e9, en entendant la princesse, Adrienne, c\'e9dant \'e0 un premier mouvement d\rquote indignation courrouc\'e9e, de m\'eame que Djalma avait c\'e9d\'e9 \'e0 un premier mouvement de fureur aveugle, Adrienne s\rquote \'e9tait brusquement lev
+\'e9e, le regard \'e9tincelant de fiert\'e9 r\'e9volt\'e9e\~; mais, presque aussit\'f4t apais\'e9e par la conscience de sa puret\'e9, son charmant visage \'e9tait redevenu d\rquote une adorable s\'e9r\'e9nit\'e9\'85
+\par
+\par Ce fut alors que ses yeux rencontr\'e8rent ceux de Djalma. Pendant une seconde la jeune fille fut encore plus afflig\'e9e qu\rquote effray\'e9e de l\rquote expression mena\'e7ante, formidable de la physionomie de l\rquote Indien\'85 \'ab\~
+Une stupide indignit\'e9 l\rquote exasp\'e8re \'e0 ce point\~! s\rquote \'e9tait dit Adrienne\~; il me soup\'e7onne donc\~?\'85\~\'bb Mais \'e0 cette r\'e9flexion, aussi rapide que cruelle succ\'e9da une joie folle lorsque, les yeux d\rquote Adrienne s
+\rquote \'e9tant longuement arr\'eat\'e9s sur ceux de l\rquote Indien, elle vit instantan\'e9ment ces traits si farouches s\rquote adoucir comme par magie, et redevenir radieux et enchanteurs comme ils l\rquote \'e9taient nagu\'e8re.
+\par
+\par Ainsi l\rquote abominable trame de Mme\~de\~Saint-Dizier tombait devant l\rquote expression digne, confiante et sinc\'e8re de la physionomie d\rquote Adrienne.
+\par
+\par Ce ne fut pas tout. Au moment o\'f9, t\'e9moin de cette sc\'e8ne muette si expressive qui prouvait la merveilleuse sympathie de ces deux \'eatres, qui, sans prononcer une parole et gr\'e2ce \'e0 quelques regards muets, s\rquote \'e9taient compris, expliqu
+\'e9s et mutuellement rassur\'e9s, la princesse suffoquait de d\'e9pit et de col\'e8re.
+\par
+\par Adrienne, avec un sourire adorable et un geste d\rquote une coquetterie charmante, tendit sa belle main \'e0 Djalma, qui, s\rquote agenouillant, y imprima un baiser de feu dont l\rquote ardeur fit monter un l\'e9ger nuage rose au front de la jeune fille.
+
+\par
+\par L\rquote Indien se pla\'e7ant alors sur le tapis d\rquote hermine aux pieds de Mlle de Cardoville, dans une attitude remplie de gr\'e2ce et de respect, appuya son menton sur la paume de l\rquote une de ses mains et, plong\'e9
+ dans une adoration muette, il se mit \'e0 contempler silencieusement Adrienne qui, pench\'e9e vers lui, souriante, heureuse, mirait, comme dit la chanson, }{\i dans ses yeux ses yeux }{avec autant d\rquote amoureuse complaisance que si la d\'e9vote, \'e9
+touffant de haine, n\rquote e\'fbt pas \'e9t\'e9 l\'e0.
+\par
+\par Mais bient\'f4t Adrienne, comme si quelque chose e\'fbt manqu\'e9 \'e0 son bonheur, appela d\rquote un signe la Mayeux et la fit asseoir aupr\'e8s d\rquote elle\~; alors, une main dans la main de cette excellente amie, Mlle de Cardoville, souriant \'e0
+ Djalma en adoration devant elle, jeta sur la princesse, de plus en plus stup\'e9faite, un regard \'e0 la fois si suave, si ferme, et qui peignait si noblement l\rquote invincible qui\'e9tude de sa f\'e9licit\'e9 et l\rquote inabordable hauteur de ses d
+\'e9dains pour la calomnie, que Mme\~de\~Saint-Dizier, boulevers\'e9e, h\'e9b\'e9t\'e9e, balbutia quelques paroles \'e0 peine intelligibles d\rquote une voix fr\'e9missant de col\'e8re, puis, perdant compl\'e8tement la t\'eate, se dirigea pr\'e9
+cipitamment vers la porte.
+\par
+\par Mais \'e0 ce moment, la Mayeux, qui redoutait quelque emb\'fbche, quelque complot ou quelque perfide espionnage, se r\'e9solut, apr\'e8s avoir \'e9chang\'e9 un coup d\rquote \'9cil avec Adrienne, de suivre la princesse jusqu\rquote \'e0 sa voiture.
+\par
+\par Le d\'e9sappointement de Mme\~de\~Saint-Dizier, lorsqu\rquote elle se vit ainsi accompagn\'e9e et surveill\'e9e par la Mayeux, parut si comique \'e0 Mlle de Cardoville, qu\rquote elle ne put s\rquote emp\'eacher de rire aux \'e9clats\~
+; ce fut donc au bruit de cette d\'e9daigneuse hilarit\'e9 que la d\'e9vote, \'e9perdue de rage et de d\'e9sespoir, quitta cette maison, o\'f9 elle avait esp\'e9r\'e9 apporter le trouble et le malheur.
+\par
+\par Adrienne et Djalma rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par Avant de poursuivre la sc\'e8ne qui se passe entre eux, quelques mots r\'e9trospectifs sont indispensables.
+\par
+\par L\rquote on croira sans peine que, du moment o\'f9 Mlle de Cardoville et l\rquote Indien furent rapproch\'e9s l\rquote un de l\rquote autre apr\'e8s tant de traverses, leurs jours s\rquote \'e9coul\'e8rent dans un bonheur indicible\~; Adrienne s\rquote
+appliqua surtout \'e0 faire na\'eetre l\rquote occasion de mettre en lumi\'e8re et pour ainsi dire une \'e0 une les g\'e9n\'e9reuses qualit\'e9s de Djalma, dont elle avait lu, dans les livres des voyageurs, de si brillants r\'e9cits.
+\par
+\par La jeune fille s\rquote \'e9tait impos\'e9 cette tendre et patiente \'e9tude du caract\'e8re de Djalma, non seulement pour justifier l\rquote amour exalt\'e9 qu\rquote elle \'e9prouvait, mais encore parce que cette esp\'e8ce de temps d\rquote \'e9
+preuve, auquel elle avait assign\'e9 un terme, l\rquote aidait \'e0 temp\'e9rer, \'e0 distraire les emportements de l\rquote amour de Djalma\'85 t\'e2che d\rquote autant plus m\'e9ritoire pour Adrienne, qu\rquote elle ressentait les m\'ea
+mes impatients enivrements, les m\'eames ardeurs passionn\'e9es\'85 Chez ces deux \'eatres, les br\'fblants d\'e9sirs des sens et les aspirations de l\rquote \'e2me les plus \'e9lev\'e9es s\rquote \'e9
+quilibraient, se soutenaient merveilleusement dans leur mutuel essor, Dieu ayant dou\'e9 ces deux amants de la plus rare beaut\'e9 du corps et de la plus adorable beaut\'e9 du c\'9cur, comme pour l\'e9gitimer l\rquote irr\'e9
+sistible attrait qui les attachait l\rquote un \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par Quel devait \'eatre le terme de cette \'e9preuve si p\'e9nible qu\rquote Adrienne imposait \'e0 Djalma et \'e0 elle-m\'eame\~! C\rquote est ce que Mlle de Cardoville projette d\rquote apprendre \'e0 Djalma dans l\rquote entretien qu\rquote
+elle va avoir avec lui, apr\'e8s le brusque d\'e9part de Mme\~de\~Saint-Dizier.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800326}{\*\bkmkstart _Toc97808062}LV. L\rquote \'e9preuve.
+{\*\bkmkend _Toc92800326}{\*\bkmkend _Toc97808062}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mlle de Cardoville et Djalma rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par Telle \'e9tait la noble confiance qui avait succ\'e9d\'e9 dans l\rquote esprit de l\rquote Indien \'e0 son premier mouvement de fureur irr\'e9fl\'e9chie, en entendant l\rquote inf\'e2me calomnie de Mme\~de\~Saint-Dizier, qu\rquote une fois seul avec Adri
+enne, il ne lui dit pas un mot de cette accusation indigne.
+\par
+\par De son c\'f4t\'e9, touchante et admirable entente de ces deux c\'9curs\~! la jeune fille \'e9tait trop fi\'e8re, elle avait trop la conscience de la puret\'e9 de son amour, pour descendre \'e0 une justification envers Djalma. Elle aurait cru l\rquote
+offenser et s\rquote offenser elle-m\'eame.
+\par
+\par Les deux amants commenc\'e8rent donc leur entretien, comme si l\rquote incident soulev\'e9 par la d\'e9vote n\rquote avait pas eu lieu.
+\par
+\par Le m\'eame d\'e9dain s\rquote \'e9tendit aux notes, qui, selon la princesse, devaient prouver l\rquote imminence de la ruine d\rquote Adrienne.
+\par
+\par La jeune fille avait pos\'e9, sans le lire, ce papier sur un gu\'e9ridon plac\'e9 \'e0 sa port\'e9e. D\rquote un geste rempli de gr\'e2ces, elle fit signe \'e0 Djalma de venir s\rquote asseoir aupr\'e8s d\rquote elle\~; celui-ci, ob\'e9issant \'e0 ce d
+\'e9sir, quitta, non sans regret, la place qu\rquote il occupait aux pieds de la jeune fille.
+\par
+\par \endash \~Mon ami, lui dit Adrienne d\rquote un ton grave et tendre, vous m\rquote avez souvent\'85 et impatiemment demand\'e9 quand arriverait le terme de l\rquote \'e9preuve que nous nous imposions\~: cette \'e9preuve touche \'e0 sa fin.
+\par
+\par Djalma tressaillit et ne put retenir un l\'e9ger cri de bonheur et de surprise\~; mais cette exclamation presque tremblante fut si suave, si douce, qu\rquote elle semblait plut\'f4t le premier cri d\rquote une ineffable reconnaissance, que l\rquote
+accent passionn\'e9 du bonheur.
+\par
+\par Adrienne continua \endash \~S\'e9par\'e9s\'85 environn\'e9s d\rquote emb\'fbches, de mensonges, mutuellement tromp\'e9s sur nos sentiments, pourtant nous nous aimions, mon ami\'85 En cela, nous suivions un irr\'e9sistible et s\'fb
+r attrait, plus fort que les \'e9v\'e9nements contraires, mais depuis, durant ces jours pass\'e9s dans une longue retraite o\'f9 nous venons de vivre isol\'e9s de tout et de tous, nous avons appris \'e0 nous estimer, \'e0 nous honorer davantage\'85 Livr
+\'e9s \'e0 nous-m\'eames, libres tous deux\'85 nous avons eu le courage de r\'e9sister \'e0 tous les br\'fblants enivrements de la passion, afin de nous acqu\'e9rir le droit de nous y livrer plus tard sans regrets. Pendant ces jours o\'f9 nos c\'9c
+urs sont demeur\'e9s ouverts l\rquote un \'e0 l\rquote autre, nous y avons lu\'85 tout lu\'85 Aussi, Djalma\'85 je crois en vous et vous croyez en moi\'85 Je trouve en vous ce que vous trouvez en moi, n\rquote est-ce pas\~?\'85
+ toutes les garanties possibles, d\'e9sirables, humaines, pour notre bonheur. Mais \'e0 cet amour il manque une cons\'e9cration\'85 et aux yeux du monde o\'f9 nous sommes appel\'e9s \'e0 vivre, il n\rquote en est qu\rquote une seule\'85 une seule\'85
+ le mariage, et il encha\'eene la vie enti\'e8re.
+\par
+\par Djalma regarda la jeune fille avec surprise.
+\par
+\par \endash \~Oui, la vie enti\'e8re\'85 et pourtant, quel est celui qui peut r\'e9pondre \'e0 jamais des sentiments de toute sa vie\~? reprit la jeune fille. Un Dieu\'85 qui saurait l\rquote avenir des c\'9curs pourrait seul lier irr\'e9vocablement certains
+\'eatres\'85 pour le bonheur\~; mais, h\'e9las\~! aux yeux des cr\'e9atures humaines, l\rquote avenir est imp\'e9n\'e9trable\~: aussi, lorsqu\rquote on ne peut r\'e9pondre s\'fbrement que de la sinc\'e9rit\'e9 d\rquote un sentiment pr\'e9
+sent, accepter des liens indissolubles, n\rquote est-ce pas commettre une action folle, \'e9go\'efste, impie\~?
+\par
+\par \endash \~Cela est triste \'e0 penser, dit Djalma apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, mais cela est juste\'85 Puis il regarda la jeune fille avec une expression de surprise croissante. Adrienne se h\'e2ta d\rquote ajouter tendrement d\rquote un ton p\'e9n
+\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Ne vous m\'e9prenez pas sur ma pens\'e9e, mon ami\~; l\rquote amour de deux \'eatres qui, comme nous, apr\'e8s mille patientes exp\'e9riences de c\'9cur, d\rquote \'e2me et d\rquote esprit, ont trouv\'e9 l\rquote un dans l\rquote
+autre toutes les assurances de bonheur d\'e9sirables\~; un amour comme le n\'f4tre enfin est si noble, si grand, si divin, qu\rquote il ne saurait se passer de cons\'e9cration divine\'85 Je n\rquote ai pas la religion de la messe, comme ma tante, mais j
+\rquote ai la religion de Dieu\~; de lui nous est venu notre br\'fblant amour, il doit en \'eatre pieusement glorifi\'e9\~: c\rquote est donc en l\rquote
+invoquant avec une profonde reconnaissance que nous devons, non pas jurer de nous aimer toujours, non pas d\rquote \'eatre \'e0 jamais l\rquote un \'e0 l\rquote autre\'85
+\par
+\par \endash \~Que dites-vous\~? s\rquote \'e9cria Djalma.
+\par
+\par \endash \~Non, reprit Adrienne, car personne ne peut prononcer un tel serment sans mensonge ou sans folie\'85 mais nous pouvons, dans la sinc\'e9rit\'e9 de notre \'e2me, jurer de faire l\rquote un et l\rquote
+autre loyalement tout ce qui est humainement possible pour que notre amour dure toujours et que nous soyons ainsi l\rquote un \'e0 l\rquote autre\~: nous ne devons pas accepter des liens indissolubles\~; car, si nous nous aimons toujours, \'e0
+ quoi bon ces liens\~? Si notre amour cesse, \'e0 quoi bon ces cha\'eenes, qui ne seront plus alors qu\rquote une horrible tyrannie\~?\'85 Je vous le demande, mon ami.
+\par
+\par Djalma ne r\'e9pondit pas, mais d\rquote un geste presque respectueux, il fit signe \'e0 la jeune fille de continuer.
+\par
+\par \endash \~Et puis, enfin, reprit-elle avec un m\'e9lange de tendresse et de fiert\'e9, par respect pour votre dignit\'e9 et pour la mienne, mon ami, jamais je ne ferai serment d\rquote observer une loi faite par l\rquote homme }{\i contre }{
+la femme avec un \'e9go\'efsme d\'e9daigneux et brutal, une loi qui semble nier l\rquote \'e2me, l\rquote esprit, le c\'9cur de la femme, une loi qu\rquote elle ne saurait accepter sans \'eatre esclave ou parjure, une loi qui, }{\i fille, }{
+lui retire son nom\~; }{\i \'e9pouse, }{la d\'e9clare \'e0 l\rquote \'e9tat d\rquote imb\'e9cillit\'e9 incurable, en lui imposant une d\'e9gradante tutelle\~; }{\i m\'e8re, }{lui refuse tout droit, tout pouvoir sur ses enfants, et }{\i cr\'e9
+ature humaine }{enfin, l\rquote asservit, l\rquote encha\'eene \'e0 jamais au bon plaisir d\rquote une autre cr\'e9ature humaine, sa pareille et son \'e9gale devant Dieu.
+\par
+\par \endash \~Vous savez, mon ami\'85 ajouta la jeune fille avec une exaltation passionn\'e9e, vous savez combien je vous honore, vous dont le p\'e8re a \'e9t\'e9 nomm\'e9 le p\'e8re du G\'e9n\'e9reux\~; je ne crains donc pas, noble et valeureux c\'9c
+ur, de vous voir user contre moi de ces droits tyranniques\'85 mais de ma vie je n\rquote ai menti, et notre amour est trop saint, trop c\'e9leste, pour \'eatre soumis \'e0 une cons\'e9cration achet\'e9e par un double parjure\'85 non, jamais je n
+e ferai serment d\rquote observer une loi que ma dignit\'e9, que ma raison repoussent\~; demain le divorce serait r\'e9tabli\'85 demain les droits de la femme seraient reconnus, j\rquote observerais ces usages, parce qu\rquote ils seraient d\rquote
+accord avec mon esprit, avec mon c\'9cur, avec ce qui est juste, avec ce qui est possible, avec ce qui est humain\'85
+\par
+\par Puis s\rquote interrompant, Adrienne ajouta, avec une \'e9motion si profonde, si douce, qu\rquote une larme d\rquote attendrissement voila ses beaux yeux\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! si vous saviez, mon ami\'85 ce que votre amour est pour moi\~; si vous saviez combien votre f\'e9licit\'e9 m\rquote est pr\'e9cieuse, sacr\'e9e, vous excuseriez, vous comprendriez ces superstitions g\'e9n\'e9reuses d\rquote un c\'9c
+ur aimant et loyal, qui verrait un pr\'e9sage funeste dans une cons\'e9cration mensong\'e8re et parjure\~; ce que je veux\'85 c\rquote est vous fixer par l\rquote attrait, vous encha\'eener par le bonheur, et vous laisser libre pour ne vous devoir qu
+\rquote \'e0 vous-m\'eame.
+\par
+\par Djalma avait \'e9cout\'e9 la jeune fille avec une attention passionn\'e9e. Fier et g\'e9n\'e9reux, il idol\'e2trait ce caract\'e8re fier et g\'e9n\'e9reux. Apr\'e8s un moment de silence m\'e9ditatif, il lui dit de sa voix suave et sonore, et d\rquote
+un ton presque solennel\~:
+\par
+\par \endash \~Comme vous, le mensonge, le parjure, l\rquote iniquit\'e9 me r\'e9voltent\'85 comme vous, je pense qu\rquote un homme s\rquote avilit en acceptant le droit d\rquote \'eatre tyrannique et l\'e2che. Quoique r\'e9solu de ne pas user de ce droit\'85
+ comme vous il me serait impossible de penser que ce n\rquote est pas \'e0 votre c\'9cur seulement, mais \'e0 l\rquote \'e9ternelle contrainte d\rquote un lien indissoluble que je dois tout ce que je ne veux tenir que de vous\~; comme vous, je pense qu
+\rquote il n\rquote y a de dignit\'e9 que dans la libert\'e9\'85 Mais, vous l\rquote avez dit, \'e0 cet amour si grand, si saint vous voulez une cons\'e9cration divine\'85
+ et si vous repoussez des serments que vous ne sauriez faire sans folie, sans parjure, il en est d\rquote autres que votre raison, que votre c\'9cur accepteraient. Cette cons\'e9cration divine\'85 qui nous la donnera\~
+? Ces serments, entre les mains de qui les prononcerons-nous\~?
+\par
+\par \endash \~Dans bien peu de jours, mon ami\'85 je pourrai, je crois, vous le dire\'85 Chaque soir\'85 apr\'e8s votre d\'e9part\'85 je n\rquote avais pas d\rquote autre pens\'e9e que celle-l\'e0\~
+: trouver le moyen de nous engager, vous et moi, aux yeux de Dieu, mais en dehors des lois, et dans les seules limites que la raison approuve\~; ceci sans heurter les exigences, les habitudes d\rquote un monde dans lequel
+il peut nous convenir de vivre plus tard\'85 et dont il ne faut pas blesser les susceptibilit\'e9s apparentes\~; oui, mon ami, lorsque vous saurez entre quelles nobles mains je vous offrirai de joindre les n\'f4
+tres, quel est celui qui remerciera et glorifiera Dieu de cette union\'85 union sacr\'e9e qui pourtant nous laissera libres pour nous laisser dignes\'85 vous direz comme moi, j\rquote en suis certaine, que jamais mains plus pures n\rquote
+auraient pu nous \'eatre impos\'e9es\'85 Pardonnez, mon ami\'85 tout ceci est grave\'85 grave comme le bonheur\'85 grave comme notre amour\'85 Si mes paroles vous semblent \'e9tranges, mes pens\'e9es d\'e9raisonnables\'85 dites\'85
+ dites, mon ami, nous chercherons, nous trouverons un meilleur moyen de concilier ce que nous devons \'e0 Dieu, ce que nous devons au monde, avec ce que nous nous devons \'e0 nous-m\'eames\'85 On pr\'e9
+tend que les amoureux sont fous, ajouta la jeune fille en souriant, je pr\'e9tends, moi, qu\rquote il n\rquote y a rien de plus sens\'e9 que les vrais amoureux.
+\par
+\par \endash \~Quand je vous entends parler ainsi de notre bonheur, dit Djalma profond\'e9ment \'e9mu, en parler avec cette s\'e9rieuse et calme tendresse, il me semble voir une m\'e8re sans cesse occup\'e9e de l\rquote avenir de son enfant ador\'e9\'85 t\'e2
+chant de l\rquote entourer de tout ce qui peut le rendre vaillant, robuste et g\'e9n\'e9reux, t\'e2chant d\rquote \'e9carter de sa route tout ce qui n\rquote est pas noble et digne\'85 Vous me demandez de vous contredire si vos pens\'e9es me semblent \'e9
+tranges, Adrienne. Mais vous oubliez donc que ce qui fait ma foi, ma confiance dans notre amour, c\rquote est que je l\rquote \'e9prouve avec les m\'eames nuances que vous\~? Ce qui vous blesse me blesse\~; ce qui vous r\'e9volte, me r\'e9volte\~; tout
+\'e0 l\rquote heure, quand vous me citiez les lois de ce pays, qui, dans la femme, ne respectent pas m\'eame la m\'e8re\'85 je pensais avec orgueil que dans nos contr\'e9es barbares o\'f9 la femme est esclave, du moins elle
+devient libre quand elle devient m\'e8re\'85 Non, non, ces lois ne sont faites ni pour vous ni pour moi. N\rquote est-ce pas prouver le saint respect que vous portez \'e0 notre amour que de vouloir l\rquote \'e9
+lever au-dessus de tous ces indignes servages qui l\rquote auraient souill\'e9\~? Et\'85 voyez-vous, Adrienne j\rquote entendais souvent dire aux pr\'eatres de mon pays qu\rquote il y avait des \'eatres inf\'e9rieurs aux divinit\'e9s, mais sup\'e9
+rieurs aux autres cr\'e9atures, je ne croyais pas ces \'eatres\~; ici, je les crois.
+\par
+\par Ces derniers mots furent prononc\'e9s, non pas avec l\rquote accent de la flatterie, mais avec l\rquote accent de la conviction la plus sinc\'e8re, avec cette sorte de v\'e9n\'e9ration passionn\'e9e, de ferveur presque intimid\'e9
+e qui distingue le croyant lorsqu\rquote il parle de la croyance\'85 Mais ce qu\rquote il est impossible de rendre, c\rquote est l\rquote ineffable harmonie de ces paroles presque religieuses et du timbre doux et grave de la voix du jeune Indien\~; ce qu
+\rquote il est impossible de peindre, c\rquote est l\rquote expression d\rquote amoureuse et br\'fblante m\'e9lancolie qui donnait un charme irr\'e9sistible \'e0 ses traits enchanteurs.
+\par
+\par Adrienne avait \'e9cout\'e9 Djalma avec un indicible m\'e9lange de joie, de reconnaissance et d\rquote orgueil. Bient\'f4t, posant sa main sur son sein, comme pour en comprimer les violentes pulsations, elle reprit en regardant le prince avec enivrement\~
+:
+\par
+\par \endash \~Le voil\'e0 bien\'85 toujours bon, toujours juste, toujours grand\~!\'85 Oh\~! mon c\'9cur\'85 mon c\'9cur, comme il bat\~!\'85 fier et radieux\'85 Soyez b\'e9ni, mon Dieu\~! de m\rquote avoir cr\'e9\'e9e pour cet amant ador\'e9
+. Vous voulez donc \'e9tonner le monde par les prodiges de tendresse et la charit\'e9 qu\rquote un pareil amour peut enfanter\~! L\rquote on ne sait pas encore la toute-puissance souveraine de l\rquote amour heureux, ardent et libre\~!\'85 Oh\~! gr\'e2ce
+\'e0 nous deux, n\rquote est-ce pas, Djalma, le jour o\'f9 nos mains seront jointes, que d\rquote hymnes de bonheur, de reconnaissance, monteront de toutes parts vers le ciel\~!\'85 Non, non, l\rquote
+on ne sait pas de quel immense, de quel insatiable besoin de joie et d\rquote all\'e9gresse deux amants comme nous sont poss\'e9d\'e9s\'85 L\rquote on ne sait pas tout ce qui rayonne d\rquote in\'e9puisable bont\'e9 de la c\'e9leste aur\'e9ole de leur c
+\'9cur embras\'e9\~!\'85 Oh\~! oui, oui, je le sens, bien des larmes seront s\'e9ch\'e9es\~! Bien des c\'9curs glac\'e9s par le chagrin seront raviv\'e9s par le feu divin de notre amour\~!\'85 Et c\rquote est aux b\'e9n\'e9
+dictions de ceux que nous aurons sauv\'e9s que l\rquote on conna\'eetra la sainte ivresse de nos volupt\'e9s\~!
+\par
+\par Aux regards \'e9blouis de Djalma, Adrienne devenait de plus en plus un \'eatre id\'e9al, participant de la Divinit\'e9 par les in\'e9puisables tr\'e9sors de sa bont\'e9\'85 de la cr\'e9ature sensuelle par l\rquote ardeur\'85 car Adrienne, c\'e9dant malgr
+\'e9 elle \'e0 l\rquote entra\'eenement de la passion, attachait sur Djalma des regards \'e9tincelants d\rquote amour.
+\par
+\par Alors \'e9perdu, insens\'e9, l\rquote Indien, se jetant aux pieds de la jeune fille, s\rquote \'e9cria d\rquote une voix suppliante\~:
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce\~!\'85 je n\rquote ai plus de courage\~!\'85 piti\'e9\~! ne parle plus ainsi\'85 Oh\~! ce jour\'85 que d\rquote ann\'e9es de ma vie\'85 je donnerais pour le h\'e2ter\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Tais-toi\'85 tais-toi\'85 pas de blasph\'e8me\'85 tes ann\'e9es\'85 m\rquote appartiennent\'85
+\par
+\par \endash \~Adrienne\~!\'85 tu m\rquote aimes\~? La jeune fille ne r\'e9pondit pas\'85 mais son regard profond, br\'fblant, \'e0 demi voil\'e9\'85 porta le dernier coup \'e0 la raison de Djalma.
+\par
+\par Saisissant les deux mains d\rquote Adrienne dans les siennes, il s\rquote \'e9cria d\rquote une voix palpitante\~:
+\par
+\par \endash \~Ce jour\'85 ce jour supr\'eame\'85 ce jour, o\'f9 nous toucherons au ciel\'85 ce jour qui nous fera dieux par le bonheur et par la bont\'e9\'85 ce jour, pourquoi l\rquote \'e9loigner encore\~?
+\par
+\par \endash \~Parce que notre amour, pour \'eatre sans r\'e9serve, doit \'eatre consacr\'e9 par la b\'e9n\'e9diction de Dieu.
+\par
+\par \endash \~Ne sommes-nous pas libres\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, mon amant, mon idole, nous sommes libres\~; mais soyons dignes de notre libert\'e9.
+\par
+\par \endash \~Adrienne\'85 gr\'e2ce\~!
+\par
+\par \endash \~Et toi aussi je demande gr\'e2ce et piti\'e9\'85 oui, piti\'e9 pour la saintet\'e9 de notre amour\'85 ne le profane pas dans sa fleur\'85 Crois mon c\'9cur, crois mes pressentiments\~; ce serait le fl\'e9trir\'85 ce serait le tuer que l\rquote
+avilir\'85 Courage, mon ami, amant dor\'e9, quelques jours encore\'85 et le ciel\'85 sans remords, sans regrets\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Mais, jusque-l\'e0, l\rquote enfer\'85 des tortures sans nom\~; car tu ne sais pas que ton souvenir me suit, qu\rquote il m\rquote entoure, qu\rquote il me br\'fble\~; il me semble que c\rquote est ton souffle qui m\rquote embrase\~;
+tu ne sais pas ce que sont mes insomnies\'85 Je ne te disais pas cela\'85 mais, vois-tu, dans mon \'e9garement, chaque nuit, je t\rquote appelle, je pleure, j\rquote \'e9clate en sanglots\'85 comme je t\rquote
+appelais, comme je pleurais, quand je croyais que tu ne m\rquote aimais pas\'85 et pourtant je sais que tu m\rquote aimes, et que tu es \'e0 moi\~! Mais aussi te voir\'85 te voir chaque jour plus belle, plus ador\'e9e\'85
+ et chaque jour te quitter plus enivr\'e9\'85 non, tu ne sais pas\'85
+\par
+\par Djalma ne put continuer.
+\par
+\par Ce qu\rquote il disait de ses tortures d\'e9vorantes, Adrienne l\rquote avait aussi ressenti, peut-\'eatre encore plus vivement que lui\~; aussi, troubl\'e9, enivr\'e9e par l\rquote accent \'e9lectrique de Djalma si beau, si passionn\'e9
+, elle sentit son courage faiblir\'85 D\'e9j\'e0 une langueur irr\'e9sistible paralysait ses forces, sa raison, lorsque tout \'e0 coup, par un supr\'eame effort de chaste volont\'e9, elle se leva brusquement, et se pr\'e9
+cipitant vers une porte qui communiquait \'e0 la chambre de la Mayeux, elle s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\~!\'85 ma s\'9cur\~!\'85 sauvez-moi\~!\'85 sauvez-nous\~!\'85 Une seconde \'e0 peine s\rquote \'e9tait \'e9coul\'e9e, et Mlle de Cardoville, le visage inond\'e9
+ de larmes, toujours belle, toujours pure, serrait entre ses bras la jeune ouvri\'e8re, tandis que Djalma \'e9tait respectueusement agenouill\'e9 au seuil de la porte, qu\rquote il n\rquote osait franchir.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800327}{\*\bkmkstart _Toc97808063}LVI. L\rquote ambition.
+{\*\bkmkend _Toc92800327}{\*\bkmkend _Toc97808063}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Tr\'e8s peu de jours apr\'e8s l\rquote entrevue de Djalma et d\rquote Adrienne que nous avons racont\'e9
+e, Rodin se promenait seul dans sa chambre \'e0 coucher de la maison de la rue de Vaugirard, o\'f9 il avait si vaillamment subi les moxas du docteur Baleinier.
+\par
+\par Les deux mains plong\'e9es dans les poches de derri\'e8re de sa redingote, la t\'eate baiss\'e9e sur sa poitrine, le j\'e9suite r\'e9fl\'e9chissait profond\'e9ment. Son pas, tant\'f4t lent, tant\'f4t pr\'e9cipit\'e9, trahissait son agitation.
+\par
+\par \endash \~Du c\'f4t\'e9 de Rome, se disait Rodin, je suis tranquille, tout marche\'85 l\rquote abdication est pour ainsi dire consentie\'85 et si je peux les payer\'85 le prix convenu\'85 le cardinal-prince m\rquote assure neuf voix de majorit\'e9
+ au prochain conclave\'85 Notre G\'c9N\'c9RAL est \'e0 moi\'85 les doutes que le cardinal Malipieri avait con\'e7us sont dissip\'e9s\'85 ou n\rquote ont pas d\rquote \'e9cho l\'e0-bas\~!\'85 N\'e9anmoins\'85 je ne suis pas sans inqui\'e9
+tude sur la correspondance que le p\'e8re d\rquote Aigrigny a, dit-on, avec le Malipieri\'85 il m\rquote a \'e9t\'e9 impossible de rien surprendre\'85 Il n\rquote importe\'85 cet ancien sabreur est un homme\'85 }{\i jug\'e9\~; }{
+son affaire est dans le sac\~; un peu de patience, il est }{\i ex\'e9cut\'e9\'85}{
+\par
+\par Et les l\'e8vres livides de Rodin se contract\'e8rent par un de ces sourires affreux qui donnaient \'e0 sa figure une expression diabolique.
+\par
+\par Apr\'e8s une pause, il reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Les fun\'e9railles du libre-penseur\'85 du philanthrope ami de l\rquote artisan, ont eu lieu avant-hier \'e0 Saint-H\'e9rem\'85 Fran\'e7ois Hardy s\rquote est \'e9teint dans un acc\'e8s de d\'e9lire extatique\'85 J\rquote avais sa donation\~
+; mais ceci est plus s\'fbr\'85 tout se plaide\'85 les morts ne plaident point\'85
+\par
+\par Rodin resta quelques minutes pensif\~; puis il dit avec un accent concentr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Restent cette rousse et son mul\'e2tre\'85 nous sommes au 27 mai\~; le 1}{\super er}{ juin approche\'85 et ces deux \'e9tourneaux amoureux semblent invuln\'e9rables\'85 La princesse avait cru trouver un bon point\~; je l\rquote
+aurais cru comme elle\'85 C\rquote \'e9tait excellent de rappeler la d\'e9couverte d\rquote Agricol Baudoin chez cette folle\'85 car le tigre indien a rugi de jalousie f\'e9roce\~; oui, mais \'e0 peine la colombe amoureuse a-t-elle eu roucoul\'e9
+ du bout de son bec rose\'85 que le tigre imb\'e9cile\'85 est venu se tortiller \'e0 ses pieds\'85 en rentrant les griffes\~; c\rquote est dommage\'85 il y avait quelque chose l\'e0\'85
+\par
+\par Et la marche de Rodin devint de plus en plus agit\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Rien n\rquote est plus \'e9trange, reprit-il, que la succession g\'e9n\'e9ratrice des id\'e9es. En comparant cette p\'e9ronnelle rousse \'e0 une colombe, pourquoi est-ce qu\rquote il me vient \'e0 l\rquote esprit le souvenir de cette inf\'e2
+me vieille appel\'e9e Sainte-Colombe, que ce gros dr\'f4le de Jacques Dumoulin courtise, et que l\rquote abb\'e9 Corbinet finira par exploiter \'e0 notre profit, je l\rquote esp\'e8re\~? oui, pourquoi le souvenir de cette m\'e9g\'e8re me revient-il \'e0 l
+\rquote esprit\~?\'85 J\rquote ai souvent remarqu\'e9 que, de m\'eame que les hasards les plus incroyables apportent d\rquote excellentes rimes aux rimeurs, le germe de meilleures id\'e9es se trouve quelquefois dans
+ un mot, dans un rapprochement absurde comme celui-ci\'85 la Sainte-Colombe, abominable sorci\'e8re\'85 et la belle Adrienne de Cardoville\'85 Cela, en effet\'85 va ensemble comme une bague \'e0 un chat, comme un collier \'e0 un poisson\'85 Allons\'85
+ il n\rquote y a rien l\'e0\'85
+\par
+\par \'c0 peine Rodin avait-il prononc\'e9 ces mots qu\rquote il tressaillit\~; sa figure rayonna d\rquote abord d\rquote une joie sinistre\~; puis elle prit bient\'f4t une expression d\rquote \'e9tonnement m\'e9
+ditatif ainsi que cela arrive lorsque le hasard apporte au savant, surpris et charm\'e9, quelque d\'e9couverte impr\'e9vue.
+\par
+\par Bient\'f4t, le front haut, l\rquote \'9cil d\'e9couvert, \'e9tincelant, ses joues flasques et creuses palpitantes sous une sorte de gonflement orgueilleux, Rodin se redressa, croisa ses bras avec une indicible expression de triomphe, et s\rquote \'e9cria
+\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! c\rquote est quelque chose de beau, d\rquote admirable, de merveilleux, que les myst\'e9rieuses \'e9volutions de l\rquote esprit\'85 que les incompr\'e9hensibles encha\'eenements de la pens\'e9e humaine\'85 qui partent souvent d\rquote
+un mot absurde pour aboutir \'e0 une id\'e9e splendide, lumineuse, immense\'85 Est-ce infirmit\'e9\~! est-ce grandeur\~! \'c9trange\'85 \'e9trange\'85 \'e9trange\'85 Voici que je compare cette rousse \'e0 une colombe\'85
+ cette comparaison me rappelle cette m\'e9g\'e8re qui a trafiqu\'e9 du corps et de l\rquote \'e2me de tant de cr\'e9atures\'85 De vulgaires dictons me viennent \'e0 l\rquote esprit, une bague \'e0 un chat\'85 un collier \'e0 un poisson\'85 Et tout \'e0
+ coup de ce mot COLLIER\'85 la lumi\'e8re jaillit \'e0 ma vue et \'e9claire les t\'e9n\'e8bres o\'f9 je m\rquote agitais en vain depuis longtemps en songeant \'e0 ces amoureux invuln\'e9rables\'85 Oui, ce seul mot, COLLIER, a \'e9t\'e9 la clef d\rquote
+or qui vient d\rquote ouvrir une case de mon cerveau, b\'eatement bouch\'e9e depuis je ne sais quand\'85
+\par
+\par Et, apr\'e8s avoir march\'e9 avec une nouvelle pr\'e9cipitation, Rodin reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 c\rquote est \'e0 tenter\'85 plus j\rquote y r\'e9fl\'e9chis, plus ce projet me semble possible\'85 Seulement cette m\'e9g\'e8re de Sainte-Colombe\'85 par quel interm\'e9diaire\~?\'85 Mais ce gros dr\'f4le\'85 ce Jacques Dumoulin\'85
+ bien\'85 l\rquote autre\~!\'85 l\rquote autre\'85 o\'f9 la trouver\~?\'85 puis comment la d\'e9cider\~?\'85 l\'e0 est la pierre d\rquote achoppement\'85 Allons, je m\rquote \'e9tais trop h\'e2t\'e9 de crier victoire.
+\par
+\par Et Rodin se mit \'e0 se promener \'e7\'e0 et l\'e0, en rongeant ses ongles d\rquote un air violemment pr\'e9occup\'e9\~; pendant quelques moments, la tension de son esprit fut telle que de grosses gouttes de sueur perl\'e8rent son front jaune et sordide\~
+; et le j\'e9suite allait, venait, s\rquote arr\'eatait, frappait du pied\'85 tant\'f4t levant les yeux au ciel pour y chercher une inspiration\~; tant\'f4t, pendant qu\rquote il rongeait les ongles de sa main droite grattant son cr\'e2
+ne de sa main gauche\~; enfin, de temps \'e0 autre il laissait \'e9chapper des exclamations de d\'e9pit, de col\'e8re, ou d\rquote espoir tour \'e0 tour naissant et d\'e9\'e7u.
+\par
+\par Si la cause de la pr\'e9occupation de ce monstre n\rquote avait pas \'e9t\'e9 horrible, c\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 un spectacle curieux, int\'e9ressant, que d\rquote assister invisible \'e0 l\rquote enfantement de ce puissant cerveau en travail\'85 que de
+ suivre pour ainsi dire une \'e0 une toutes le p\'e9rip\'e9ties bonnes ou mauvaises de l\rquote \'e9closion du projet sur lequel il concentrait toutes les ressources, toute la puissance de sa forte intelligence.
+\par
+\par Enfin, l\rquote \'9cuvre parut avancer et devoir bient\'f4t s\rquote accomplir, car Rodin reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 oui\'85 c\rquote est risqu\'e9, c\rquote est hardi, c\rquote est aventureux\~: mais c\rquote est prompt\'85 et les cons\'e9quences peuvent \'eatre incalculables\'85 Qui peut pr\'e9voir les suites de l\rquote explosion d\rquote une mine\~
+?
+\par
+\par Puis, c\'e9dant \'e0 un mouvement d\rquote enthousiasme qui lui \'e9tait peu naturel, le j\'e9suite s\rquote \'e9cria, le regard rayonnant\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! les passions\~!\'85 les passions\~!\'85 quel magnifique clavier\'85 pour qui sait promener sur ses touches une main l\'e9g\'e8re, habile et vigoureuse\~! Mais que c\rquote est beau, le pouvoir de la pens\'e9e\~!\'85 mon Dieu\~! que c
+\rquote est donc beau\~!\'85 Que l\rquote on vienne, apr\'e8s cela, parler des merveilles du gland qui devient ch\'eane, du grain de bl\'e9 qui devient \'e9pi\~; mais, au grain de bl\'e9, il faut des mois pour se d\'e9velopper\~
+; mais au gland il faut des si\'e8cles pour acqu\'e9rir sa splendeur\~; tandis que ce seul mot, compos\'e9 de sept lettres, COLLIER\'85 oui, ce seul mot, ce seul germe, est tomb\'e9
+ il y a quelques minutes dans mon cerveau, et grandissant, grandissant tout \'e0 coup, il est devenu, \'e0 cette heure, quelque chose d\rquote aussi immense qu\rquote un ch\'eane\~; oui, ce seul mot a \'e9t\'e9 le germe d\rquote une id\'e9
+e qui, comme le ch\'eane, a mille rameaux souterrains\'85 qui, comme le ch\'eane, s\rquote \'e9lance vers le ciel\'85 car c\rquote est pour la plus grande gloire du Seigneur que j\rquote agis\'85 oui, du Seigneur\'85 tels qu\rquote ils le font, tel qu
+\rquote ils le donnent, tel que je le maintiendrai\'85 si j\rquote arrive\'85 et j\rquote arriverai\'85 car ces mis\'e9rables Rennepont auront pass\'e9 comme des ombres. Et que fait, apr\'e8s tout, \'e0 l\rquote
+ordre moral, dont je serai le messie, que ces gens-l\'e0 vivent ou meurent\~? qu\rquote est-ce qu\rquote auraient pes\'e9 de pareilles vies dans les balances des grandes destin\'e9es du monde\~?\'85 tandis que cet h\'e9
+ritage que je vais y jeter, moi, dans la balance, d\rquote une main audacieuse, me fera monter jusqu\rquote \'e0 une sph\'e8re, d\rquote o\'f9 l\rquote on domine encore bien des rois, bien des peuples, quoi qu\rquote on fasse, quoi qu\rquote on crie\'85
+ Les niais\'85 les doubles cr\'e9tins\~!\'85 non, non, au contraire, les bons, les saints, les adorables cr\'e9tins\~!\'85 ils croient nous \'e9craser, nous autres gens d\rquote \'c9glise, en nous disant\'85 d\rquote une grosse voix\~: \'ab\~
+Vous aurez le }{\i spirituel\'85 }{mais nous, morbleu\~! nous gardons le }{\i temporel\~!\'85\~\'bb}{ Oh\~! que leur conscience et leur modestie les inspirent bien en leur disant de ne rien revendiquer du }{\i spirituel\'85 }{d\rquote abandonner le }{\i
+spirituel, }{de m\'e9priser le }{\i spirituel\~! }{\'e7a se voit, du reste, qu\rquote ils ne doivent avoir rien de commun avec le spirituel\'85 \'d4 les v\'e9n\'e9rables \'e2nes\~! ils ne voient pas que, de m\'eame qu\rquote
+ils vont, eux, tout droit au moulin, c\rquote est par le spirituel\'85 qu\rquote on va tout droit au temporel\~; comme si ce n\rquote \'e9tait pas par l\rquote esprit qu\rquote on domine le corps\'85 Ils nous laissent le }{\i spirituel\'85 }{ils d\'e9
+daignent le }{\i spirituel\'85 }{c\rquote est-\'e0-dire la domination des consciences, des \'e2mes, des esprits, des c\'9curs, des jugements\~; le }{\i spirituel\'85 }{c\rquote est-\'e0-dire le pouvoir de dispenser au nom du ciel le ch\'e2
+timent, le pardon, la r\'e9compense et la r\'e9mission\'85 et cela sans contr\'f4le, et cela dans l\rquote ombre et le secret du confessionnal, et cela sans que ce lourdaud de }{\i Temporel }{ait rien \'e0 y voir\'85 \'c0 lui tout ce qui est corps et mati
+\'e8re\~; et, de joie, le bonhomme s\rquote en frotte la panse. Seulement, de temps \'e0 autre, il s\rquote aper\'e7oit, un peu tard, que, s\rquote il pr\'e9tend avoir les corps, nous avons les \'e2mes, et que, les \'e2
+mes dirigeant les corps, les corps finissent par venir avec nous\~; le tout, au naturel h\'e9b\'e9tement du bonhomme }{\i Temporel. }{qui reste b\'e9ant, les mains sur sa panse, ses gros yeux \'e9parpill\'e9s, en disant\~: \'ab\~Ah bah\~!\'85 c\rquote
+est-y Dieu possible\~!\'85\~\'bb
+\par
+\par Puis, poussant un \'e9clat de rire de d\'e9dain sauvage, Rodin reprit en marchant \'e0 grands pas\~:
+\par
+\par \endash \~Oh\~! que j\rquote arrive\'85 que j\rquote arrive\'85 \'e0 la fortune de Sixte-Quint\'85 et le monde verra\'85 un jour \'e0 son r\'e9veil\'85 ce que c\rquote est que le pouvoir spirituel entre des mains comme les miennes, entre les mains d
+\rquote un pr\'eatre qui, jusqu\rquote \'e0 cinquante ans, est rest\'e9 crasseux, frugal et vierge, et qui, m\'eame s\rquote il devient pape, mourra crasseux, frugal et vierge\~!
+\par
+\par Rodin devenait effrayant en parlant ainsi.
+\par
+\par Tout ce qu\rquote il y a eu d\rquote ambition sanguinaire, sacril\'e8ge, ex\'e9crable, dans quelques papes trop c\'e9l\'e8bres, semblait \'e9clater en traits sanglants sur le front de ce fils d\rquote Ignace\~; un \'e9r\'e9thisme de domination d\'e9
+vorante brassait le sang impur du j\'e9suite, une sueur br\'fblante l\rquote inondait, et une sorte de vapeur naus\'e9abonde s\rquote \'e9pandait autour de lui.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, le bruit d\rquote une voiture de poste qui entrait dans la cour de la maison de Vaugirard attira l\rquote attention de Rodin\~; regrettant de s\rquote \'eatre laiss\'e9 emporter \'e0 tant d\rquote
+exaltation, il tira de sa poche son sale mouchoir \'e0 carreaux blancs et rouges, le trempa dans un verre et s\rquote en imbiba le front, les joues et les tempes, tout en s\rquote approchant de sa fen\'eatre pour regarder \'e0
+ travers la persienne entrouverte quel voyageur venait d\rquote arriver. La projection d\rquote un auvent dominant la porte pr\'e8s de laquelle la voiture \'e9tait arr\'eat\'e9e intercepta le regard de Rodin.
+\par
+\par \endash \~Peu importe\'85 dit-il en reprenant son sang-froid peu \'e0 peu, tout \'e0 l\rquote heure, je saurai qui vient d\rquote arriver\'85 \'c9crivons d\rquote abord \'e0 ce dr\'f4le de Jacques Dumoulin de se rendre ici imm\'e9diatement\~; il m\rquote
+a d\'e9j\'e0 bien et fid\'e8lement servi \'e0 propos de cette mis\'e9rable petite fille, qui, rue Clovis, me faisait horripiler avec ses refrains de cet infernal B\'e9ranger\'85 Cette fois Dumoulin peut me servir encore. Je le tiens dans ma main\'85 il ob
+\'e9ira.
+\par
+\par Rodin se mit \'e0 son bureau et \'e9crivit. Au bout de quelques secondes, on frappa \'e0 la porte, ferm\'e9e \'e0 double tour, contre la r\'e8gle\~; mais, de temps \'e0 autre, s\'fbr de son influence et de son importance, Rodin, qui avait obtenu de son }{
+\i g\'e9n\'e9ral }{d\rquote \'eatre d\'e9barrass\'e9, pendant un certain temps, de l\rquote incommode compagnie d\rquote un }{\i socius, }{sous pr\'e9texte des int\'e9r\'eats de la soci\'e9t\'e9, Rodin s\rquote \'e9chappait souvent jusqu\rquote \'e0 d
+\rquote assez nombreuses infractions aux ordonnances de l\rquote ordre.
+\par
+\par Un servant entra et remit une lettre \'e0 Rodin. Celui-ci la prit et, avant de l\rquote ouvrir, dit \'e0 cet homme\~:
+\par
+\par \endash \~Quelle est cette voiture qui vient d\rquote arriver\~?
+\par
+\par \endash \~Cette voiture vient de Rome, mon p\'e8re, r\'e9pondit le servant en s\rquote inclinant.
+\par
+\par \endash \~De Rome\~!\'85 dit vivement Rodin et, malgr\'e9 lui, une vague inqui\'e9tude se peignit sur ses traits\~; puis, plus calme, il ajouta, en tenant toujours, sans l\rquote ouvrir, la lettre qu\rquote il avait entre les mains\~:
+\par
+\par \endash \~Et qui est dans cette voiture\~?
+\par
+\par \endash \~Un r\'e9v\'e9rend p\'e8re de notre sainte compagnie, mon p\'e8re\'85
+\par
+\par Malgr\'e9 son ardente curiosit\'e9, il savait qu\rquote un r\'e9v\'e9rend p\'e8re voyageant en poste est toujours charg\'e9 d\rquote une mission importante et h\'e2t\'e9e, Rodin ne fit pas une question de plus \'e0
+ ce sujet, et dit en montrant la lettre qu\rquote il tenait\~:
+\par
+\par \endash \~D\rquote o\'f9 vient cette lettre\~?
+\par
+\par \endash \~De notre maison de Saint-H\'e9rem, mon p\'e8re. Rodin regarda plus attentivement l\rquote \'e9criture et reconnut celle du p\'e8re d\rquote Aigrigny, qui avait \'e9t\'e9 charg\'e9 d\rquote assister M.\~Hardy \'e0
+ ses derniers moments. Cette lettre contenait ces mots\~:
+\par
+\par \'ab\~Je d\'e9p\'eache un expr\'e8s \'e0 Votre R\'e9v\'e9rence pour lui apprendre un fait peut-\'eatre plus \'e9trange qu\rquote important. Apr\'e8s les fun\'e9railles de M.\~Fran\'e7ois Hardy, le cercueil contenant ses restes avait \'e9t\'e9 provis
+oirement d\'e9pos\'e9 dans un caveau de notre chapelle, en attendant qu\rquote il f\'fbt possible de conduire le corps au cimeti\'e8re de la ville voisine\~; ce matin, au moment o\'f9 nos gens sont descendus dans le caveau pour faire les appr\'eats n\'e9
+cessaires \'e0 la translation du corps\'85 le cercueil avait disparu\'85\~\'bb
+\par
+\par Rodin fit un mouvement de surprise, et dit\~:
+\par
+\par \endash \~En effet, cela est \'e9trange\'85 Puis il continua. \'ab\~Toutes recherches ont \'e9t\'e9 vaines pour d\'e9couvrir les auteurs ou les traces de cet enl\'e8vement sacril\'e8ge\~; la chapelle \'e9tant isol\'e9
+e de notre maison, ainsi que vous le savez, et n\rquote \'e9tant pas gard\'e9e, on a pu s\rquote y introduire sans donner l\rquote \'e9veil\~; nous avons seulement remarqu\'e9, sur un terrain d\'e9tremp\'e9 par la pluie, les traces r\'e9centes d\rquote
+une voiture \'e0 quatre roues\~; mais \'e0 quelque distance de la chapelle, ces traces se sont perdues dans les sables, et il a \'e9t\'e9 impossible de rien d\'e9couvrir.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Qui a pu enlever ce corps, dit Rodin d\rquote un air pensif, et qui peut avoir int\'e9r\'eat \'e0 l\rquote enl\'e8vement de ce corps\~? Il continua\~:
+\par
+\par \'ab\~Heureusement l\rquote acte de d\'e9c\'e8s est en r\'e8gle et parfaitement l\'e9galis\'e9\~; un m\'e9decin d\rquote \'c9tampes est venu, \'e0 ma demande, constater le d\'e9c\'e8s\~; la mort est donc parfaitement et r\'e9guli\'e8rement \'e9
+tablie, et cons\'e9quemment la substitution des droits \'e0 nous accord\'e9s par la donation et l\rquote abandon des biens, valable et irr\'e9cusable de tous points. En tout \'e9tat de cause, j\rquote ai cru devoir vous envoyer un expr\'e8
+s pour instruire Votre R\'e9v\'e9rence de cet \'e9v\'e9nement, afin qu\rquote elle avise, etc.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s un moment de r\'e9flexion, Rodin se dit\~:
+\par
+\par \endash \~D\rquote Aigrigny a raison, c\rquote est plus \'e9trange qu\rquote important\~; n\'e9anmoins, cela me donne \'e0 penser\'85 Nous songerons \'e0 cela.
+\par
+\par Se retournant vers le servant qui lui avait apport\'e9 cette lettre, Rodin lui dit en lui remettant le mot qu\rquote il venait d\rquote \'e9crire \'e0 Nini-Moulin\~:
+\par
+\par \endash \~Faites porter \'e0 l\rquote instant cette lettre \'e0 son adresse, on attendra la r\'e9ponse.
+\par
+\par \endash \~Oui, mon p\'e8re.
+\par
+\par \'c0 l\rquote instant o\'f9 le servant quittait la chambre de Rodin, un r\'e9v\'e9rend p\'e8re y entra et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini, de Rome, arrive \'e0 l\rquote instant, charg\'e9 d\rquote une mission pour Votre R\'e9v\'e9rence de la part de notre r\'e9v\'e9rendissime g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \'c0 ces mots, le sang de Rodin ne fit qu\rquote un tour, mais il garda un calme imperturbable, et il dit simplement\~:
+\par
+\par \endash \~O\'f9 est le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini\~?
+\par
+\par \endash \~Dans la pi\'e8ce voisine, mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Priez-le d\rquote entrer, et laissez-nous, dit Rodin.
+\par
+\par Une seconde apr\'e8s, le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini, de Rome, entrait et restait seul avec Rodin.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800328}{\*\bkmkstart _Toc97808064}LVII. \'c0
+ socius, socius et demi.{\*\bkmkend _Toc92800328}{\*\bkmkend _Toc97808064}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini, j\'e9suite romain, qui entra chez Rodin, \'e9
+tait un petit homme de trente ans au plus, grassouillet, rondelet, et dont l\rquote abdomen gonflait la noire soutanelle.
+\par
+\par Ce bon petit p\'e8re \'e9tait borgne\~; mais l\rquote \'9cil qui lui restait brillait de vivacit\'e9\~; sa figure fleurie souriait, avenante, joyeuse, splendidement couronn\'e9e d\rquote une \'e9paisse chevelure ch\'e2taine, fris\'e9e comme celle d
+\rquote un enfant J\'e9sus de cire\~; un geste cordial jusqu\rquote \'e0 la familiarit\'e9, des mani\'e8res expansives et p\'e9tulantes s\rquote harmonisaient \'e0 merveille avec la physionomie de ce personnage.
+\par
+\par En une seconde, Rodin eut }{\i d\'e9visag\'e9 }{l\rquote \'e9missaire italien\~; et comme il connaissait sa compagnie et les habitudes de Rome sur le bout du doigt, il \'e9prouva tout d\rquote abord une sorte de pressentiment sinistre \'e0 la vue de
+ ce bon petit p\'e8re aux fa\'e7ons si accortes\~; il e\'fbt moins redout\'e9 quelque r\'e9v\'e9rend p\'e8re long et osseux, \'e0 la face aust\'e8re et s\'e9pulcrale, car il savait que la compagnie t\'e2chait autant que possible de d\'e9
+router les curieux par la physionomie et les dehors de ses agents.
+\par
+\par Or, si Rodin pressentait juste, \'e0 en juger par les cordiales apparences de cet \'e9missaire, celui-ci devait \'eatre charg\'e9 de la plus funeste mission. D\'e9fiant, attentif, l\rquote \'9cil et l\rquote esprit au guet, comme un vieux loup qui \'e9
+vente et flaire une attaque ou une surprise, Rodin, selon son habitude, s\rquote \'e9tait lentement et tortueusement avanc\'e9 vers le petit borgne, afin d\rquote avoir le temps de bien examiner et de p\'e9n\'e9trer s\'fbrement sous cette joviale \'e9
+corce\~; mais le Romain ne lui en laissa pas le temps\~; dans l\rquote \'e9lan de son imp\'e9tueuse affectuosit\'e9, il s\rquote \'e9lan\'e7a presque de la porte au cou de Rodin, en le serrant entre ses bras avec effusion, l\rquote embrassant, le r\'e9
+embrassant encore, et toujours sur les deux joues, et si plantureusement, et si bruyamment, que ses baisers monstres retentissaient d\rquote un bout de la chambre \'e0 l\rquote autre.
+\par
+\par De sa vie Rodin ne s\rquote \'e9tait trouv\'e9 \'e0 pareille f\'eate\~; de plus en plus inquiet de la fourbe que devaient cacher de si chaudes embrassades, sourdement irrit\'e9 d\rquote ailleurs par ses mauvais pressentiments, le j\'e9suite fran\'e7
+ais faisait tous ses efforts pour se soustraire aux marques de la tendresse assez exag\'e9r\'e9e du j\'e9suite romain\~; mais ce dernier tenait bon et ferme\~; ses bras, quoique courts, \'e9taient vigoureux, et Rodin fut bais\'e9 et rebais\'e9
+ par le gros petit borgne jusqu\rquote \'e0 ce que celui-ci manqu\'e2t d\rquote haleine.
+\par
+\par Il est inutile de dire que ces accolades enrag\'e9es \'e9taient accompagn\'e9es des exclamations les plus amicales, les plus affectueuses, les plus fraternelles\~; le tout en assez bon fran\'e7ais, mais avec un accent italien des plus prononc\'e9
+s, dont nous ferons gr\'e2ce au lecteur en le priant de suppl\'e9er par la pens\'e9e cette esp\'e8ce de patois assez comique, apr\'e8s que nous en aurons donn\'e9 une phrase comme sp\'e9cimen.
+\par
+\par On se souvient peut-\'eatre que, comprenant les dangers que pouvaient attirer ses machinations ambitieuses, et sachant par l\rquote histoire que l\rquote usage du poison avait \'e9t\'e9 souvent consid\'e9r\'e9 \'e0 Rome comme n\'e9cessit\'e9 d\rquote \'c9
+tat et de politique, Rodin, mis en d\'e9fiance par l\rquote arriv\'e9e du cardinal Malipieri, et brusquement attaqu\'e9 du chol\'e9ra, mais ignorant que les douleurs atroces qu\rquote il ressentait \'e9taient les sympt\'f4mes de la contagion, s\rquote
+\'e9tait \'e9cri\'e9 en lan\'e7ant un regard furieux sur le pr\'e9lat romain\~:
+\par
+\par \endash \~}{\i Je suis empoisonn\'e9\~!\'85 }{Les m\'eames appr\'e9hensions vinrent involontairement au j\'e9suite pendant qu\rquote il t\'e2chait, par d\rquote inutiles efforts, d\rquote \'e9chapper aux embrassades de l\rquote \'e9missaire de son g\'e9n
+\'e9ral, et il se disait \'e0 part soi\~:
+\par
+\par \endash \~}{\i Ce borgne me para\'eet bien tendre\'85 Pourvu qu\rquote il n\rquote y ait pas de poison sous ces baisers de Judas\~!}{
+\par
+\par Enfin, le bon petit p\'e8re Caboccini, soufflant d\rquote ahan, fut oblig\'e9 de s\rquote arracher du cou de Rodin, qui, rajustant son collet graisseux, sa cravate et son vieux gilet, de plus en plus incommod\'e9 par cet ouragan de caresses, dit d\rquote
+un ton bourru\~:
+\par
+\par \endash \~Serviteur, mon p\'e8re, serviteur\'85 il n\rquote est point besoin de me baiser si fort\'85
+\par
+\par Mais, sans r\'e9pondre \'e0 ce reproche, le bon petit p\'e8re, attachant sur Rodin son \'9cil unique avec une expression d\rquote enthousiasme et accompagnant ces mots de gestes p\'e9tulants, s\rquote \'e9cria dans son patois\~:
+\par
+\par \endash \~}{\i Enfin ze la vois, cette soup\'e2rbe loumi\'e8re de noutre sinte compagnie\~; ze pouis la sarrer contre mon c\'fbr\'85 Si\'85 enco\'fbre\'85 enco\'fbre\'85}{
+\par
+\par Et, comme le bon petit p\'e8re avait suffisamment repris haleine, il s\rquote appr\'eatait \'e0 s\rquote \'e9lancer, afin d\rquote accoler de nouveau Rodin\~; celui-ci recula vivement en \'e9tendant les bras en avant comme pour se garantir, et dit \'e0
+ cet impitoyable embrasseur, en faisant allusion \'e0 la comparaison illogiquement employ\'e9e par le p\'e8re Caboccini\~:
+\par
+\par \endash \~Bon, bon, mon p\'e8re\~; d\rquote abord, on ne serre pas une lumi\'e8re contre son c\'9cur\~; puis je ne suis pas une lumi\'e8re\'85 je suis un humble et obscur travailleur de la vigne du Seigneur.
+\par
+\par Le Romain reprit avec exaltation (nous traduirons d\'e9sormais le patois, dont nous ferons gr\'e2ce au lecteur apr\'e8s l\rquote \'e9chantillon ci-dessus), le Romain reprit donc avec emphase\~:
+\par
+\par \endash \~Vous avez raison, mon p\'e8re, on ne serre pas une lumi\'e8re contre son c\'9cur, mais on se prosterne devant elle pour admirer son \'e9clat resplendissant, \'e9blouissant.
+\par
+\par Et le p\'e8re Caboccini allait joindre l\rquote action \'e0 la parole, et s\rquote agenouiller devant Rodin, si celui-ci n\rquote e\'fbt pr\'e9venu ce mouvement d\rquote adulation, en retenant le Romain par le bras, et lui disant avec impatience\~:
+\par
+\par \endash \~Voici qui devient de l\rquote idol\'e2trie, mon p\'e8re\~; passons, passons sur mes qualit\'e9s, et arrivons au but de votre voyage\~: quel est-il\~?
+\par
+\par \endash \~Ce but, mon cher p\'e8re, me remplit de joie, de bonheur, de tendresse\~; j\rquote ai t\'e2ch\'e9 de vous t\'e9moigner cette tendresse par mes caresses et mes embrassades, car mon c\'9cur d\'e9borde\~; c\rquote est tout ce que j\rquote
+ai pu faire que de le retenir pendant toute la route, car il s\rquote \'e9lan\'e7ait toujours ici vers vous, mon cher p\'e8re\~; ce but, il me transporte, il me ravit\~; ce but\'85 il\'85
+\par
+\par \endash \~Mais ce but qui vous ravit, s\rquote \'e9cria Rodin exasp\'e9r\'e9 par ces exag\'e9rations m\'e9ridionales, interrompant le Romain, ce but, quel est-il\~?
+\par
+\par \endash \~Ce rescrit de notre r\'e9v\'e9rendissime et excellentissime g\'e9n\'e9ral vous en instruira, mon tr\'e8s cher p\'e8re\'85
+\par
+\par Et le p\'e8re Caboccini tira de son portefeuille un pli cachet\'e9 de trois sceaux, qu\rquote il baisa respectueusement avant de le remettre \'e0 Rodin, qui le prit et, apr\'e8s l\rquote avoir bais\'e9 de m\'eame, le d\'e9cacheta avec une vive anxi\'e9t
+\'e9.
+\par
+\par Pendant qu\rquote il lut, les traits du j\'e9suite demeur\'e8rent impassibles\~; le seul battement pr\'e9cipit\'e9 des art\'e8res de ses tempes annon\'e7ait son agitation int\'e9rieure.
+\par
+\par N\'e9anmoins, mettant froidement la lettre dans sa poche, Rodin regarda le Romain et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Il en sera fait ainsi que l\rquote ordonne notre excellentissime g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, mon p\'e8re, s\rquote \'e9cria le p\'e8re Caboccini avec une recrudescence d\rquote effusion et d\rquote admiration de toute sorte, c\rquote est moi qui vais \'eatre l\rquote ombre de votre lumi\'e8re, votre second vous-m\'eame\~; j
+\rquote aurai le bonheur de ne vous quitter ni le jour ni la nuit, d\rquote \'eatre votre }{\i socius, }{en un mot, puisque, apr\'e8s vous avoir accord\'e9 la facult\'e9 de n\rquote en point avoir pendant quelque temps, selon votre d\'e9
+sir, et dans le meilleur int\'e9r\'eat des affaires de notre sainte compagnie, notre excellentissime g\'e9n\'e9ral juge \'e0 propos de m\rquote envoyer de Rome aupr\'e8s de vous pour remplir cette fonction\~; faveur inesp\'e9r\'e9
+e, immense, qui me remplit de reconnaissance pour notre g\'e9n\'e9ral et de tendresse pour vous, mon cher et digne p\'e8re.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien jou\'e9, pensa Rodin, mais, moi, on ne me prend sans }{\i vert, }{et ce n\rquote est que dans le royaume des aveugles que les borgnes sont rois.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le soir du jour m\'eame o\'f9 cette sc\'e8ne s\rquote \'e9tait pass\'e9e entre le j\'e9suite et son nouveau }{\i socius, }{Nini-Moulin, apr\'e8s avoir re\'e7u en pr\'e9sence de Caboccini les instructions de Rodin, s\rquote \'e9tait rendu chez Mme\~de\~
+la Sainte-Colombe.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800329}{\*\bkmkstart _Toc97808065}
+LVIII. Madame de la Sainte-Colombe.{\*\bkmkend _Toc92800329}{\*\bkmkend _Toc97808065}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Mme\~de\~la Sainte-Colombe qui, au commencement de ce r\'e9cit, \'e9tait venue visiter la terre et le ch\'e2
+teau de Cardoville dans l\rquote intention d\rquote acheter cette propri\'e9t\'e9, avait fond\'e9 sa fortune en tenant un magasin de modes sous les galeries de bois du Palais-Royal, lors de l\rquote entr\'e9e des alli\'e9s \'e0
+ Paris. Singulier magasin, dans lequel les ouvri\'e8res \'e9taient toujours plus jolies et beaucoup plus fra\'eeches que les chapeaux qu\rquote elles accommodaient.
+\par
+\par Il serait assez difficile de dire par quels moyens cette cr\'e9ature \'e9tait parvenue \'e0 se cr\'e9er une fortune consid\'e9rable, sur laquelle les r\'e9v\'e9rends p\'e8res, parfaitement insoucieux de l\rquote origine de ces biens, pourvu qu\rquote
+ils les puissent empocher }{\i (ad majorem Dei gloriam), }{avaient de s\'e9rieuses vis\'e9es. Ils avaient proc\'e9d\'e9 selon l\rquote ABC de leur m\'e9tier. Cette femme \'e9tait d\rquote un esprit faible, vulgaire, grossier.
+\par
+\par Les r\'e9v\'e9rends p\'e8res, parvenant \'e0 s\rquote introduire aupr\'e8s d\rquote elle, ne l\rquote avaient pas trop bl\'e2m\'e9e de ses abominables ant\'e9c\'e9dents. Ils avaient m\'eame trouv\'e9 moyen d\rquote att\'e9nuer ses }{\i peccadilles, }{
+car leur morale est facile et complaisante\~; mais ils lui avaient d\'e9clar\'e9 que, de m\'eame qu\rquote un veau devient taureau avec l\rquote \'e2ge, les peccadilles grandissaient dans l\rquote imp\'e9
+nitence et que, croissant avec la vieillesse, elles finissaient par atteindre les proportions de p\'e9ch\'e9s \'e9normes\~; et alors, comme punition redoutable de ces p\'e9ch\'e9s \'e9normes, \'e9tait venue la fantasmagorie oblig\'e9
+e du diable et de ses cornes, de ses flammes et de ses fourches\~; dans le cas, au contraire, o\'f9 la r\'e9pression de ces peccadilles arriverait en temps utile et se formulerait par quelque belle et bonne donation \'e0 leur compagnie, les r\'e9v\'e9
+rends p\'e8res se faisaient fort de renvoyer Lucifer \'e0 ses fourneaux, et de garantir \'e0 la Sainte-Colombe, toujours moyennant valeur mobili\'e8re ou immobili\'e8re, une bonne place parmi les \'e9lus. Malgr\'e9 l\rquote efficacit\'e9
+ ordinaire de ces moyens, cette conversion avait pr\'e9sent\'e9 de nombreuses difficult\'e9s. La Sainte-Colombe, sujette, de temps \'e0 autre, \'e0 de terrible retours de jeunesse, avait us\'e9 deux ou trois directeurs.
+\par
+\par Enfin, brodant sur le tout, Nini-Moulin, qui convoitait s\'e9rieusement la fortune et forc\'e9ment la main de cette cr\'e9ature, avait quelque peu nui aux projets des r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par Au moment o\'f9 l\rquote \'e9crivain religieux se rendait aupr\'e8s de la Sainte-Colombe comme mandataire de Rodin, elle occupait un appartement au premier, rue Richelieu, car, malgr\'e9 ses vell\'e9it\'e9
+s de retraite, cette femme trouvait un plaisir infini au tapage assourdissant, \'e0 l\rquote aspect tumultueux d\rquote une rue passante et populeuse.
+\par
+\par Ce logis \'e9tait richement meubl\'e9, mais presque toujours en d\'e9sordre, malgr\'e9 les soins, ou \'e0 cause des soins de deux ou trois domestiques, avec qui la Sainte-Colombe fraternisait tour \'e0 tour de la fa\'e7
+on la plus touchante ou se querellait avec furie.
+\par
+\par Nous introduirons le lecteur dans le sanctuaire o\'f9 cette cr\'e9ature \'e9tait depuis quelque temps en conf\'e9rence secr\'e8te avec Nini-Moulin.
+\par
+\par La n\'e9ophyte ambitionn\'e9e des r\'e9v\'e9rends p\'e8res tr\'f4nait sur un canap\'e9 d\rquote acajou recouvert de soie cramoisie. Elle avait deux chats sur ses genoux et un chien caniche \'e0 ses pieds, tandis qu\rquote
+un gros vieux perroquet gris allait et venait, perch\'e9 sur le dos du canap\'e9\~; une perruche verte, moins priv\'e9e ou moins favoris\'e9e, glapissait de temps \'e0 autre, encha\'een\'e9e \'e0 un b\'e2ton, pr\'e8s de l\rquote embrasure d\rquote une fen
+\'eatre\~; le perroquet ne criait pas, mais parfois il intervenait brusquement dans la conversation en faisant entendre d\rquote
+une voix retentissante les jurements les plus effroyables, ou en grasseyant le plus distinctement du monde un vocabulaire digne des halles ou des lieux d\'e9shonn\'eates o\'f9 s\rquote \'e9tait pass\'e9e son enfance\~
+; pour tout dire, cet ancien commensal de la Sainte-Colombe, avant sa conversion, avait re\'e7u de sa ma\'eetresse cette \'e9ducation peu \'e9difiante, et avait m\'eame \'e9t\'e9 baptis\'e9 par elle d\rquote un nom des plus malsonnants, auquel
+ la Sainte-Colombe, abjurant ses premi\'e8res erreurs, avait depuis substitu\'e9 le nom modeste de }{\i Barnab\'e9.}{
+\par
+\par Quant au portrait de la Sainte-Colombe, c\rquote \'e9tait une robuste femme de cinquante ans environ, au visage large, color\'e9, quelque peu barbu, et \'e0 la voix virile\~; elle portait ce soir-l\'e0 une mani\'e8
+re de turban orange et une robe de velours viol\'e2tre, quoiqu\rquote on f\'fbt \'e0 la fin de mai\~; elle avait en outre des bagues \'e0 tous les doigts et sur le front une ferronni\'e8re de diamants.
+\par
+\par Nini-Moulin avait abandonn\'e9 le paletot-sac quelque peu sans fa\'e7on qu\rquote il portait habituellement pour un habillement noir complet et un large gilet blanc \'e0 la Robespierre\~; ses cheveux \'e9taient aplatis autour de son cr\'e2ne bourgeonn\'e9
+, et il avait pris une physionomie des plus b\'e9ates, dehors qui lui semblaient devoir mieux servir ses projets matrimoniaux et contrebalancer l\rquote influence de l\rquote abb\'e9 Corbinet que les allures de }{\i Roger-Bontemps }{qu\rquote il avait d
+\rquote abord affect\'e9es. Dans ce moment, l\rquote \'e9crivain religieux, laissant de c\'f4t\'e9 ses int\'e9r\'eats, ne s\rquote occupait que de r\'e9ussir dans la d\'e9licate mission dont il avait \'e9t\'e9 charg\'e9 par Rodin, mission qui, d\rquote
+ailleurs, lui avait \'e9t\'e9 adroitement pr\'e9sent\'e9e par le j\'e9suite sous des apparences parfaitement acceptables, et dont le but, \'e0 tout prendre honorable, faisait excuser les moyens quelque peu hasardeux.
+\par
+\par \endash \~Ainsi, disait Nini-Moulin en continuant un entretien commenc\'e9 depuis quelque temps, elle a vingt ans\~?
+\par
+\par \endash \~Tout au plus, r\'e9pondit la Sainte-Colombe qui paraissait en proie \'e0 une vive curiosit\'e9\~; mais c\rquote est tout de m\'eame bien farce ce que vous me dites l\'e0\'85 mon gros bibi (la Sainte-Colombe \'e9tait, on le sait, d\'e9j\'e0
+ sur un pied de douce familiarit\'e9 avec l\rquote \'e9crivain religieux).
+\par
+\par \endash \~Farce\'85 n\rquote est peut-\'eatre pas le mot tout \'e0 fait propre, ma digne amie, fit Nini-Moulin d\rquote un air confit\~; c\rquote est touchant\'85 int\'e9ressant, que vous voulez dire\'85 car si vous pouvez retrouver d\rquote ici \'e0
+ demain la personne en question\'85
+\par
+\par \endash \~Diable\~!\'85 d\rquote ici \'e0 demain, mon fiston, s\rquote \'e9cria cavali\'e8rement la Sainte-Colombe, comme vous y allez\~! voil\'e0 plus d\rquote un an que je n\rquote ai entendu parler d\rquote elle\'85 Ah\~! si\'85 pourtant\~
+; Antonia, que j\rquote ai rencontr\'e9e il y a un mois, m\rquote a dit o\'f9 elle \'e9tait.
+\par
+\par \endash \~Alors\'85 par le moyen auquel vous aviez d\rquote abord pens\'e9, ne pourrait-on pas la d\'e9couvrir\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 gros bibi\~! mais c\rquote est joliment sciant, ces d\'e9marches-l\'e0, quand on n\rquote en a pas l\rquote habitude\'85
+\par
+\par \endash \~Comment\~! ma belle amie, vous si bonne, vous qui travaillez si fort \'e0 votre salut\'85 vous h\'e9sitez devant quelques d\'e9marches\'85 d\'e9sagr\'e9ables\'85 surtout lorsqu\rquote il s\rquote agit d\rquote une action exemplaire, lorsqu
+\rquote il s\rquote agit d\rquote arracher une jeune fille \'e0 Satan et \'e0 ses pompes\~?\'85
+\par
+\par Ici le perroquet Barnab\'e9 fit entendre deux effroyables jurons, admirablement bien articul\'e9s.
+\par
+\par Dans son premier mouvement d\rquote indignation, la Sainte-Colombe s\rquote \'e9cria en se retournant vers Barnab\'e9 d\rquote un air courrouc\'e9 et r\'e9volt\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Ce\'85 (un mot aussi gros que celui prononc\'e9 par Barnab\'e9) ne se corrigera jamais\'85 Veux-tu te taire\~?\'85 (Ici une kyrielle d\rquote autres mots du vocabulaire de Barnab\'e9.) C\rquote est comme un fait-expr\'e8s\'85
+ Hier encore il a fait rougir l\rquote abb\'e9 Corbinet jusqu\rquote aux oreilles\'85 Te tairas-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Si vous reprenez toujours Barnab\'e9 de ses \'e9carts avec cette s\'e9v\'e9rit\'e9-l\'e0, dit Nini-Moulin conservant un imperturbable s\'e9rieux, vous finirez par le corriger. Mais, pour en revenir \'e0 notre affaire, voyons, soyez ce que vous
+\'eates naturellement, ma respectable amie, obligeante au possible\~; concourez \'e0 une double bonne action\~: d\rquote abord \'e0 arracher, je vous le disais, une jeune fille \'e0 Satan et \'e0 ses pompes, en lui assurant un sort honn\'eate, c\rquote
+est-\'e0-dire le moyen de revenir \'e0 la vertu\~; et ensuite, chose non moins capitale, le moyen de rendre ainsi peut-\'eatre \'e0 la raison une pauvre m\'e8re devenue folle de chagrin\'85 Pour cela, que faut-il faire\~?\'85 quelques d\'e9marches\'85
+ voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash \~Mais pourquoi cette fille-l\'e0 plut\'f4t qu\rquote une autre, mon gros bibi\~? C\rquote est donc parce qu\rquote elle est comme une esp\'e8ce de raret\'e9\~?
+\par
+\par \endash \~Certainement, ma respectable amie\'85 sans cela, cette pauvre m\'e8re folle\'85 que l\rquote on veut ramener \'e0 la raison, ne serait pas, \'e0 sa vue, frapp\'e9e comme il faut qu\rquote elle le soit.
+\par
+\par \endash \~\'c7a c\rquote est juste.
+\par
+\par \endash \~Allons, voyons, un petit effort, ma digne amie.
+\par
+\par \endash \~Farceur\'85 allez\~! dit Sainte-Colombe avec un mol abandon\~; il faut faire tout ce que vous voulez\'85
+\par
+\par \endash \~Ainsi, dit vivement Nini-Moulin, vous promettez\'85
+\par
+\par \endash \~Je promets\'85 et je fais mieux que \'e7a\'85 je vais tout de suite\'85 aller o\'f9 il faut\~; \'e7a sera plus t\'f4t fait. Ce soir\'85 je saurai de quoi il retourne, et si \'e7a se peut ou non.
+\par
+\par Ce disant, la Sainte-Colombe se leva avec effort, d\'e9posa ses deux chats sur le canap\'e9, repoussa son chien du bout du pied et sonna vigoureusement.
+\par
+\par \endash \~Vous \'eates admirable\'85 dit Nini-Moulin avec dignit\'e9. Je n\rquote oublierai de ma vie\'85
+\par
+\par \endash \~Faut pas vous g\'eaner\'85 mon gros, dit la Sainte-Colombe en interrompant l\rquote \'e9crivain religieux, c\rquote est pas \'e0 cause de vous que je me d\'e9cide.
+\par
+\par \endash \~Et \'e0 cause de qui\~! ou de quoi\~!\'85 demanda Nini-Moulin.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! c\rquote est mon secret, dit la Sainte-Colombe.
+\par
+\par Puis, s\rquote adressant \'e0 sa femme de chambre, qui venait d\rquote entrer, elle ajouta\~:
+\par
+\par \endash \~Ma biche, dis \'e0 Ratisbonne d\rquote aller me chercher un fiacre, et donne-moi mon chapeau de velours coquelicot \'e0 plumes.
+\par
+\par Pendant que la suivante allait ex\'e9cuter les ordres de sa ma\'eetresse, Nini-Moulin s\rquote approcha de la Sainte-Colombe et lui dit \'e0 mi-voix d\rquote un ton modeste et p\'e9n\'e9tr\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Vous remarquerez du moins, ma belle amie, que je ne vous ai pas dit ce soir un seul mot de mon amour\'85 me tiendrez-vous compte de ma discr\'e9tion\~!
+\par
+\par \'c0 ce moment, la Sainte-Colombe venait d\rquote enlever son turban\~; elle se retourna brusquement et planta cette coiffure sur le cr\'e2ne chauve de Nini-Moulin, en riant d\rquote un gros rire.
+\par
+\par L\rquote \'e9crivain religieux parut ravi de cette preuve de confiance et, au moment o\'f9 la suivante rentrait avec le ch\'e2le et le chapeau de sa ma\'eetresse, il baisa passionn\'e9ment le turban, en regardant la Sainte-Colombe \'e0 la d\'e9rob\'e9e.
+
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le lendemain de cette sc\'e8ne, Rodin dont la physionomie paraissait triomphante, mettait lui-m\'eame une lettre \'e0 la poste. Cette lettre portait pour adresse\~:
+\par
+\par }{\i \'c0 monsieur Agricol Baudoin,
+\par Rue Brise-Miche, n\'b0 }{2.
+\par PARIS.
+\par
+\par }{\i (Tr\'e8s press\'e9e.)}{
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800330}{\*\bkmkstart _Toc97808066}
+LIX. Les amours de Faringhea.{\*\bkmkend _Toc92800330}{\*\bkmkend _Toc97808066}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Djalma, on s\rquote en souvient peut-\'eatre, lorsqu\rquote il eut appris pour la premi\'e8re fois qu\rquote il \'e9
+tait aim\'e9 d\rquote Adrienne, avait, dans l\rquote enivrement de son bonheur, dit \'e0 Faringhea, dont il p\'e9n\'e9trait la trahison\~:
+\par
+\par \endash \~Tu t\rquote es ligu\'e9 avec mes ennemis, et je ne t\rquote avais fait aucun mal\'85 Tu es m\'e9chant parce que tu es sans doute malheureux\'85 je veux te rendre heureux pour que tu sois bon\~; veux-tu de l\rquote or\~! tu auras de l\rquote or
+\'85 veux-tu un ami\~! tu es esclave, je suis fils de roi, je t\rquote offre mon amiti\'e9.
+\par
+\par Faringhea avait refus\'e9 l\rquote or et paru accepter l\rquote amiti\'e9 du fils de Kadja-Sing.
+\par
+\par Dou\'e9 d\rquote une intelligence remarquable, d\rquote une dissimulation profonde, le m\'e9tis avait facilement persuad\'e9 de la sinc\'e9rit\'e9 de son repentir, de sa reconnaissance et de son attachement un homme d\rquote un caract\'e8
+re aussi confiant, aussi g\'e9n\'e9reux que Djalma\~; d\rquote ailleurs, quels motifs celui-ci aurait-il eus de se d\'e9fier d\'e9sormais de son esclave devenu son ami\~!
+\par
+\par Certain de l\rquote amour de Mlle de Cardoville aupr\'e8s de laquelle il passait chaque jour, il e\'fbt \'e9t\'e9 d\'e9fendu par la salutaire influence de la jeune fille contre les perfides conseils ou contre les calomnies du m\'e9tis, fid\'e8
+le et secret instrument de Rodin qui l\rquote avait affili\'e9 \'e0 sa compagnie\~; mais Faringhea, dont le tact \'e9tait parfait, n\rquote agissait pas l\'e9g\'e8rement\~; ne parlait jamais au prince de Mlle de Cardoville, et attendait discr\'e8
+tement les confidences qu\rquote amenait parfois la joie expansive de Djalma.
+\par
+\par Tr\'e8s peu de jours apr\'e8s qu\rquote Adrienne, par un tout-puissant effort de chaste volont\'e9, e\'fbt \'e9chapp\'e9 au contagieux enivrement de la passion de Djalma, le lendemain du jour o\'f9 Rodin, certain du bon succ\'e8
+s de la mission de Nini-Moulin aupr\'e8s de la Sainte-Colombe, avait mis lui-m\'eame une lettre \'e0 la poste \'e0 l\rquote adresse d\rquote Agricol Baudoin, le m\'e9tis, assez sombre depuis quelque temps, avait sembl\'e9
+ ressentir un violent chagrin qui alla bient\'f4t tellement empirant, que le prince, frapp\'e9 de l\rquote air d\'e9sesp\'e9r\'e9 de cet homme, qu\rquote il voulait ramener au bien par l\rquote affection et
+par le bonheur, lui demanda plusieurs fois la cause de cette accablante tristesse\~; mais le m\'e9tis, tout en remerciant le prince de son int\'e9r\'eat avec une reconnaissante effusion, s\rquote \'e9tait tenu dans une r\'e9serve absolue.
+\par
+\par Ceci pos\'e9, on concevra la sc\'e8ne suivante.
+\par
+\par Elle avait lieu, vers le milieu du jour, dans la petite maison de la rue de Clichy, occup\'e9e par l\rquote Indien.
+\par
+\par Djalma, contre son habitude, n\rquote avait pas pass\'e9 cette journ\'e9e avec Adrienne. Depuis la veille, il avait \'e9t\'e9 pr\'e9venu par la jeune fille qu\rquote elle lui demanderait le sacrifice de ce jour entier, afin de l\rquote employer \'e0
+ prendre les mesures n\'e9cessaires pour que leur mariage f\'fbt b\'e9ni et acceptable aux yeux du monde, et que pourtant il demeur\'e2t entour\'e9 des restrictions qu\rquote elle et Djalma d\'e9siraient. Quant aux m
+oyens que devait employer Mlle de Cardoville pour arriver \'e0 ce r\'e9sultat, quant \'e0 la personne si pure, si honorable, qui devait consacrer cette union, c\rquote \'e9tait un secret qui, n\rquote appartenant pas seulement \'e0
+ la jeune fille, ne pouvait \'eatre encore confi\'e9 \'e0 Djalma.
+\par
+\par Pour l\rquote Indien, depuis si longtemps habitu\'e9 \'e0 consacrer tous ses instants \'e0 Adrienne, ce jour entier pass\'e9 loin d\rquote elle \'e9tait interminable. Enfin, depuis la sc\'e8ne passionn\'e9
+e pendant laquelle Mlle de Cardoville avait failli succomber, elle avait, se d\'e9fiant de son courage, pri\'e9 la Mayeux de ne plus la quitter d\'e9sormais\~: aussi l\rquote amoureuse et d\'e9vorante impatience de Djalma \'e9tait \'e0 son comble.
+\par
+\par Tour \'e0 tour en proie \'e0 une agitation br\'fblante ou \'e0 une sorte d\rquote engourdissement dans lequel il t\'e2chait de se plonger pour \'e9chapper aux pens\'e9es qui lui causaient de si enivrantes tortures, Djalma \'e9tait \'e9
+tendu sur un divan, son visage cach\'e9 dans ses mains, comme s\rquote il e\'fbt voulu \'e9chapper \'e0 une trop s\'e9duisante vision.
+\par
+\par Tout \'e0 coup, Faringhea entra chez le prince sans avoir frapp\'e9 \'e0 la porte, selon son habitude.
+\par
+\par Au bruit que fit le m\'e9tis en entrant, Djalma tressaillit, releva la t\'eate et regarda autour de lui avec surprise\~; mais, \'e0 la vue de cette physionomie p\'e2le, boulevers\'e9e de l\rquote
+esclave, il se leva vivement et, faisant quelques pas vers lui, s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote as-tu Faringhea\~? Apr\'e8s un moment de silence, et comme s\rquote il e\'fbt c\'e9d\'e9 \'e0 une h\'e9sitation p\'e9nible, Faringhea, se jetant aux pieds de Djalma, murmura d\rquote une voix faible, avec un accablement d\'e9sesp\'e9r
+\'e9, presque suppliant\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis bien malheureux\'85 ayez piti\'e9 de moi, monseigneur\~!
+\par
+\par L\rquote accent du m\'e9tis fut si touchant, la grande douleur qu\rquote il semblait \'e9prouver donnait \'e0 ses traits, ordinairement impassibles et durs comme ceux d\rquote un masque
+ de bronze, une expression tellement navrante, que Djalma se sentit attendri et, se courbant pour relever le m\'e9tis, lui dit avec affection\~:
+\par
+\par \endash \~Parle, parle\'85 la conscience apaise les tourments du c\'9cur\'85 Aie confiance, ami\'85 et compte sur moi\'85 l\rquote ange me le disait il y a peu de jours encore\~: \'ab\~L\rquote amour heureux ne souffre pas de larmes autour de lui.\~\'bb
+
+\par
+\par \endash \~Mais l\rquote amour infortun\'e9, l\rquote amour mis\'e9rable, l\rquote amour trahi\'85 verse des larmes de sang, reprit Faringhea avec un abattement douloureux.
+\par
+\par \endash \~De quel amour trahi parles-tu\~? dit Djalma surpris.
+\par
+\par \endash \~Je parle de mon amour\'85 r\'e9pondit le m\'e9tis d\rquote un air sombre.
+\par
+\par \endash \~De ton amour\~?\'85 dit Djalma de plus en plus surpris\~; non que le m\'e9tis, jeune encore et d\rquote une figure d\rquote une sombre beaut\'e9, lui par\'fbt incapable d\rquote inspirer ou d\rquote \'e9prouver un sentiment tendre, mais parce qu
+\rquote il n\rquote avait pas cru jusqu\rquote alors cet homme capable de ressentir un chagrin aussi poignant.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, reprit le m\'e9tis\~: vous m\rquote aviez dit\~: \'ab\~Le malheur t\rquote a rendu m\'e9chant\'85 sois heureux, et tu seras bon\'85\~\'bb Dans ces paroles\'85 j\rquote avais vu un pr\'e9sage\~
+; on aurait dit que pour entrer dans mon c\'9cur un noble amour attendait que la haine, que la trahison fussent sorties de ce c\'9cur\'85 Alors, moi, \'e0 demi sauvage, j\rquote ai trouv\'e9 une femme belle et jeune qui r\'e9pondait \'e0 ma passion\~
+; du moins je l\rquote ai cru\'85 mais j\rquote avais \'e9t\'e9 tra\'eetre envers vous, monseigneur, et, pour les tra\'eetres, m\'eame repentants, il n\rquote est jamais de bonheur\'85 \'c0 mon tour, j\rquote ai \'e9t\'e9 trahi\'85 indignement trahi.
+
+\par
+\par Puis, voyant le mouvement de surprise du prince, le m\'e9tis ajouta, comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9cras\'e9 de confusion\~:
+\par
+\par \endash \~Gr\'e2ce, ne me raillez pas\'85 monseigneur\~; les tortures les plus affreuses ne m\rquote auraient pas arrach\'e9 cet aveu mis\'e9rable\'85 mais vous, fils de roi, vous avez daign\'e9 dire \'e0 votre esclave\~: \'ab\~Sois mon ami\'85\~\'bb
+
+\par
+\par \endash \~Et cet ami\'85 te sait gr\'e9 de ta confiance, dit vivement Djalma\~; loin de te railler, il te consolera\'85 Rassure-toi\~; mais\'85 te railler\'85 moi\~!
+\par
+\par \endash \~L\rquote amour trahi\'85 m\'e9rite tant de m\'e9pris, tant de hu\'e9es insultantes\~!\'85 dit Faringhea avec amertume. Les l\'e2ches m\'eames ont le droit de vous montrer au doigt avec d\'e9dain\'85 car dans ce pays la vue de l\rquote
+homme tromp\'e9 dans ce qui est l\rquote \'e2me de son \'e2me, le sang de son sang\'85 la vie de sa vie\'85 fait hausser les \'e9paules et \'e9clater de rire\'85
+\par
+\par \endash \~Mais es-tu certain de cette trahison\~? r\'e9pondit doucement Djalma.
+\par
+\par Puis il ajouta avec une h\'e9sitation qui prouvait la bont\'e9 de son c\'9cur\~:
+\par
+\par \endash \~\'c9coute\'85 et pardonne-moi de te parler du pass\'e9\'85 Ce sera, d\rquote ailleurs, de ma part, te prouver encore que je n\rquote en garde contre toi aucun mauvais souvenir\'85 et que je crois au repentir, \'e0 l\rquote affection que tu me t
+\'e9moignes chaque jour\'85 Rappelle-toi que moi aussi j\rquote ai cru que l\rquote ange qui est maintenant ma vie ne m\rquote aimait pas\'85 et pourtant cela est faux\'85 Qui te dit que tu n\rquote es pas, comme je l\rquote \'e9tais, abus\'e9 par de fau
+sses apparences\~?\'85
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! monseigneur\'85 je le voudrais croire\'85 mais je n\rquote ose l\rquote esp\'e9rer\'85 Dans ces incertitudes, ma t\'eate s\rquote est perdue, je suis incapable de prendre une r\'e9solution et je viens \'e0 vous, monseigneur.
+\par
+\par \endash \~Mais qui a fait na\'eetre tes soup\'e7ons\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Sa froideur, qui parfois succ\'e8de \'e0 une apparente tendresse\~; les refus qu\rquote elle me fait au nom de ses devoirs\'85 et puis\'85
+\par
+\par Mais le m\'e9tis ne continua pas, parut c\'e9der \'e0 une r\'e9ticence et ajouta, apr\'e8s quelques minutes de silence\~:
+\par
+\par \endash \~Enfin, monseigneur\'85 elle raisonne mon amour\'85 preuve qu\rquote elle ne m\rquote aime pas ou qu\rquote elle ne m\rquote aime plus.
+\par
+\par \endash \~Elle t\rquote aime peut-\'eatre davantage, si elle raisonne l\rquote int\'e9r\'eat, la dignit\'e9 de son amour.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est ce qu\rquote elles disent toutes, reprit le m\'e9tis avec une ironie sanglante, en attachant un regard profond sur Djalma\~; du moins ainsi parlent celles qui aiment faiblement\~
+; mais celles qui aiment vaillamment ne montrent jamais cette outrageante m\'e9fiance\'85 pour elles, un mot de l\rquote homme qu\rquote elles adorent est un ordre\'85 elles ne se marchandent pas, pour se donner le cruel plaisir d\rquote
+exalter la passion de leur amant jusqu\rquote au d\'e9lire, et de le dominer ainsi plus s\'fbrement\'85 Non, non, ce que leur amant leur demande, d\'fbt-il leur co\'fbter la vie, l\rquote honneur\'85 elles l\rquote accordent, parce que, pour elles, le d
+\'e9sir, la volont\'e9 de leur amant est au-dessus de toute consid\'e9ration divine et humaine\'85 Mais ces femmes\'85 et celle qui me fait souffrir est de ce nombre\'85 ces femmes rus\'e9es qui mettent leur m\'e9chant orgueil \'e0 dompter l\rquote
+homme, \'e0 l\rquote asservir, plus il est fier et impatient du joug\~; ces femmes qui se plaisent \'e0 irriter en vain sa passion, en semblant parfois sur le point d\rquote y c\'e9der\'85 ces femmes sont des d\'e9mons\'85 elles se r\'e9
+jouissent dans les larmes, dans les tourments de l\rquote homme fort qui les aime avec la malheureuse faiblesse d\rquote un enfant. Tandis que l\rquote on meurt d\rquote amour \'e0 leurs pieds, ces perfides cr\'e9atures, dans leurs blessantes m\'e9
+fiances, calculent habilement la port\'e9e de leur refus, car il ne faut pas tout \'e0 fait d\'e9sesp\'e9rer sa victime\'85 Oh\~! qu\rquote elles sont froides et l\'e2ches aupr\'e8s de ces femmes passionn\'e9es, valeureuses, qui, \'e9perdues, folles d
+\rquote amour, disent \'e0 l\rquote homme qu\rquote elles adorent\~: \'ab\~\'catre \'e0 toi aujourd\rquote hui\'85 selon ton d\'e9sir\'85 \'e0 toi\'85 tout \'e0 toi\'85 et demain viennent pour moi l\rquote abandon, la honte, la mort, que m\rquote importe
+\~! sois heureux\'85 ma vie ne vaut pas une de tes larmes\'85\~\'bb
+\par
+\par Le front de Djalma s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu assombri en \'e9coutant le m\'e9tis. Ayant gard\'e9 envers cet homme le secret le plus absolu sur les divers incidents de sa passion pour Mlle de Cardoville, le prince ne pouvait voir dans ces paroles qu
+\rquote une allusion involontaire et amen\'e9e par le hasard aux enivrants refus d\rquote Adrienne\~; et pourtant Djalma souffrit un moment dans son orgueil en songeant qu\rquote en effet, ainsi que le disait Faringhea, il \'e9tait des consid\'e9
+rations, des devoirs qu\rquote une femme mettait au-dessus de son amour\~; mais cette am\'e8re et p\'e9nible pens\'e9e s\rquote effa\'e7a bient\'f4t de l\rquote esprit de Djalma, gr\'e2ce \'e0 la douce et bienfaisante influence du souvenir d\rquote
+Adrienne\~; son front se rass\'e9r\'e9na peu \'e0 peu et il r\'e9pondit au m\'e9tis qui, d\rquote un regard oblique, l\rquote observait attentivement\~:
+\par
+\par \endash \~Le chagrin t\rquote \'e9gare\~; si tu n\rquote as pas d\rquote autre raison pour douter de celle que tu aimes\'85 que ces refus, que ces vagues soup\'e7ons dont ton esprit ombrageux s\rquote effarouche rassure-toi\'85 tu es aim\'e9\'85
+ plus peut-\'eatre que tu ne le penses.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! puissiez-vous dire vrai, monseigneur\~! r\'e9pondit le m\'e9tis avec accablement apr\'e8s un moment de silence et comme touch\'e9 des paroles de Djalma\~; et pourtant je me dis\~: \'ab\~
+Il est donc pour cette femme quelque chose au-dessus de son amour pour moi\~; d\'e9licatesse, scrupule, dignit\'e9, honneur\'85 soit\'85, mais elle ne m\rquote aime pas assez pour me sacrifier ses d\'e9licatesses, ses scrupules, sa dignit\'e9, son honneur
+\'85 Il n\rquote importe\'85 je me dirai\'85 apr\'e8s tout cela\'85 vient peut-\'eatre le tour de mon amour.
+\par
+\par \endash \~Ami, tu te trompes, reprit doucement Djalma, quoiqu\rquote il e\'fbt encore ressenti une impression p\'e9nible aux paroles du m\'e9tis\~; oui, tu te trompes\~: plus l\rquote amour d\rquote une femme est grand, plus il est digne et chaste\'85 c
+\rquote est l\rquote amour seul qui \'e9veille ces scrupules, ces d\'e9licatesses. Il domine tout\'85 au lieu d\rquote \'eatre domin\'e9 par tout.
+\par
+\par \endash \~Cela est juste, monseigneur\'85 reprit le m\'e9tis avec une ironie am\'e8re. Cette femme m\rquote impose sa fa\'e7on d\rquote aimer, de me prouver son amour\~: c\rquote est \'e0 moi de me soumettre\'85
+\par
+\par Puis, s\rquote interrompant tout \'e0 coup, le m\'e9tis cacha son visage dans ses mains et poussa un long g\'e9missement\~; ses traits exprimaient un m\'e9lange de haine, de rage et de d\'e9sespoir, \'e0
+ la fois si effrayant et si douloureux, que Djalma, de plus en plus \'e9mu, s\rquote \'e9cria en saisissant la main du m\'e9tis\~:
+\par
+\par \endash \~Calme ces emportements, \'e9coute la voix de l\rquote amiti\'e9\~; elle conjurera cette influence mauvaise\'85 Parle\'85 parle\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non, c\rquote est trop affreux\'85
+\par
+\par \endash \~Parle, te dis-je\'85
+\par
+\par \endash \~Abandonnez un malheureux \'e0 son d\'e9sespoir incurable\'85
+\par
+\par \endash \~M\rquote en crois-tu capable\~? dit Djalma avec un m\'e9lange de douceur et de dignit\'e9 qui parut faire impression sur le m\'e9tis.
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! reprit-il en h\'e9sitant encore, vous le voulez, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Je le veux.
+\par
+\par \endash \~Eh bien\'85 je ne vous ai pas tout dit\'85 car, au moment de cet aveu\'85 la honte\'85 la peur de la raillerie m\rquote ont retenu\'85 vous m\rquote avez demand\'e9 quelles raisons j\rquote avais de croire \'e0 une trahison\'85 je vous ai parl
+\'e9 de vagues soup\'e7ons\'85 de refus\'85 de froideur\'85 ce n\rquote \'e9tait pas tout\~; ce soir\'85 cette femme\'85
+\par
+\par \endash \~Ach\'e8ve\'85 ach\'e8ve\'85
+\par
+\par \endash \~Cette femme\'85 a donn\'e9 un rendez-vous\'85 \'e0 l\rquote homme qu\rquote elle me pr\'e9f\'e8re\'85
+\par
+\par \endash \~Qui t\rquote a dit cela\~?
+\par
+\par \endash \~Un \'e9tranger \'e0 qui mon aveuglement a fait piti\'e9.
+\par
+\par \endash \~Et si cet homme te trompait\'85 se trompait\~?
+\par
+\par \endash \~Il m\rquote a offert des preuves de ce qu\rquote il avan\'e7ait.
+\par
+\par \endash \~Quelles preuves\~?\'85
+\par
+\par \endash \~De me rendre ce soir t\'e9moin de ce rendez-vous. \'ab\~Il se peut, m\rquote a-t-il dit, que cette entrevue ne soit pas coupable, malgr\'e9 les apparences contraires. Jugez-en par vous-m\'eame, a ajout\'e9
+ cet homme, ayez ce courage, et vos cruelles ind\'e9cisions cesseront.\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote as-tu r\'e9pondu\~?
+\par
+\par \endash \~Rien, monseigneur, j\rquote avais la t\'eate perdue, comme maintenant\~; c\rquote est alors que j\rquote ai song\'e9 \'e0 vous demander conseil\'85
+\par
+\par Puis, faisant un geste de d\'e9sespoir, le m\'e9tis reprit d\rquote un air \'e9gar\'e9 avec un \'e9clat de rire sauvage\~:
+\par
+\par \endash \~Un conseil\'85 un conseil\'85 c\rquote est \'e0 la lame de mon kanjiar que je devais le demander\'85 Elle m\rquote aurait dit\~: \'ab\~Du sang\'85 du sang.\~\'bb
+\par
+\par Et le m\'e9tis porta convulsivement la main \'e0 un long poignard attach\'e9 \'e0 sa ceinture.
+\par
+\par Il est une sorte de contagion funeste, fatale, dans certains emportements. \'c0 la vue des traits de Faringhea boulevers\'e9s par la jalousie et par la fureur, Djalma tressaillit\~; il se souvenait de l\rquote acc\'e8s de rage insens\'e9e dont il s
+\rquote \'e9tait senti poss\'e9d\'e9 lorsque la princesse de Saint-Dizier avait d\'e9fi\'e9 Adrienne de nier qu\rquote on e\'fbt trouv\'e9 cach\'e9 dans sa chambre Agricol Baudoin, son amant pr\'e9tendu.
+\par
+\par Mais \'e0 l\rquote instant rassur\'e9 par le maintien fier et digne de la jeune fille, Djalma n\rquote avait bient\'f4t \'e9prouv\'e9 qu\rquote un souverain m\'e9pris pour cette horrible calomnie, \'e0 laquelle Adrienne n\rquote avait pas m\'eame daign
+\'e9 r\'e9pondre. Deux ou trois fois cependant, ainsi qu\rquote un \'e9clair sillonne par hasard le ciel le plus pur et le plus radieux, le souvenir de cette indigne accusation avait travers\'e9 l\rquote esprit de l\rquote
+Indien comme un trait de feu, mais s\rquote \'e9tait presque aussit\'f4t \'e9vanoui au milieu de la s\'e9r\'e9nit\'e9 de son bonheur et de son ineffable confiance dans le c\'9cur d\rquote Adrienne.
+\par
+\par Ces souvenirs et ceux des refus passionn\'e9s de la jeune fille, en attristant quelques instants Djalma, le rendirent cependant encore plus pitoyable envers Faringhea qu\rquote il ne l\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 sans ce rapprochement secret et \'e9
+trange entre la position du m\'e9tis et la sienne.
+\par
+\par Sachant par lui-m\'eame \'e0 quel d\'e9lire peut vous pousser une fureur aveugle, voulant continuer \'e0 dompter le m\'e9tis \'e0 force d\rquote affection et de bont\'e9, Djalma lui dit d\rquote une voix grave et douce\~:
+\par
+\par \endash \~Je t\rquote ai offert mon amiti\'e9\'85 je veux agir avec toi selon cette amiti\'e9.
+\par
+\par Mais le m\'e9tis, semblant en proie \'e0 une sourde et muette fureur, les yeux fixes, hagards, ne parut pas entendre Djalma. Celui-ci, posant sa main sur l\rquote \'e9paule du m\'e9tis, reprit\~:
+\par
+\par \endash \~Faringhea\'85 \'e9coute-moi\'85
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, dit le m\'e9tis en tressaillant brusquement comme s\rquote il se f\'fbt \'e9veill\'e9 en sursaut, pardon\'85 mais\'85
+\par
+\par \endash \~Dans les angoisses o\'f9 de cruels soup\'e7ons te jettent\'85 ce n\rquote est pas \'e0 ton kanjiar que tu dois demander conseil\'85 c\rquote est \'e0 ton ami\'85 et je te l\rquote ai dit, je suis ton ami.
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85
+\par
+\par \endash \~\'c0 ce rendez-vous\'85 qui te prouvera, dit-on, l\rquote innocence\'85 ou la trahison de celle que tu aimes\'85 \'e0 ce rendez-vous\'85 il faut aller\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui, dit le m\'e9tis d\rquote une voix sourde et avec un sourire sinistre, oui\'85 j\rquote irai\'85
+\par
+\par \endash \~Mais tu n\rquote iras pas seul\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Que voulez-vous dire, monseigneur\~? s\rquote \'e9cria le m\'e9tis\~; qui m\rquote accompagnera\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\'85
+\par
+\par \endash \~Vous, monseigneur\~?
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 pour t\rquote \'e9pargner un crime peut-\'eatre\'85 car je sais\'85 combien le premier mouvement de col\'e8re est souvent aveugle et injuste\'85
+\par
+\par \endash \~Mais aussi\'85 le premier mouvement nous venge\~! reprit le m\'e9tis avec un sourire cruel.
+\par
+\par \endash \~Faringhea\'85 cette journ\'e9e est \'e0 moi tout enti\'e8re\~: je ne te quitte pas\'85 dit r\'e9solument le prince. Ou tu n\rquote iras pas \'e0 ce rendez-vous\'85 ou je t\rquote y accompagnerai.
+\par
+\par Le m\'e9tis, paraissant vaincu par cette g\'e9n\'e9reuse insistance, tomba aux pieds de Djalma, prit sa main, qu\rquote il porta respectueusement d\rquote abord \'e0 son front, puis \'e0 ses l\'e8vres, et dit\~:
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85 il faut \'eatre g\'e9n\'e9reux jusqu\rquote au bout et me pardonner.
+\par
+\par \endash \~Que veux-tu que je te pardonne\~?
+\par
+\par \endash \~Avant de venir aupr\'e8s de vous\'85 ce que vous m\rquote offrez\'85 j\rquote avais eu l\rquote audace de songer \'e0 vous le demander\'85 Oui, ne sachant pas o\'f9 pourrait m\rquote emporter ma fureur\'85 j\rquote avais song\'e9 \'e0
+ vous demander cette preuve de bont\'e9 que vous n\rquote accorderiez pas peut-\'eatre \'e0 vos \'e9gaux\'85 mais, ensuite, je n\rquote ai plus os\'e9\'85 J\rquote ai aussi recul\'e9 devant l\rquote
+aveu de la trahison que je redoute, et je suis seulement venu vous dire que j\rquote \'e9tais bien malheureux\'85 parce qu\rquote \'e0 vous seul\'85 au monde\'85 je pouvais le dire.
+\par
+\par On ne peut rendre la simplicit\'e9 presque candide avec laquelle le m\'e9tis pronon\'e7a ces mots, l\rquote accent p\'e9n\'e9trant, attendri, m\'eal\'e9 de larmes, qui succ\'e9da \'e0 son emportement sauvage.
+\par
+\par Djalma, vivement \'e9mu, lui tendit la main, le fit relever, et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Tu avais le droit de me demander une preuve d\rquote affection. Je suis heureux de t\rquote avoir pr\'e9venu\'85 Allons\'85 courage\~!\'85 esp\'e8re\'85 \'c0 ce rendez-vous je t\rquote accompagnerai, et si j\rquote en crois mes v\'9cux\'85
+ de fausses apparences t\rquote auront tromp\'e9.
+\par
+\par Lorsque la nuit fut venue, le m\'e9tis et Djalma, envelopp\'e9s de manteaux, mont\'e8rent dans un fiacre. Faringhea donna au cocher l\rquote adresse de la maison de la Sainte-Colombe.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800331}{\*\bkmkstart _Toc97808067}LX. Une soir\'e9e chez l
+a Sainte-Colombe.{\*\bkmkend _Toc92800331}{\*\bkmkend _Toc97808067}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Djalma et Faringhea \'e9taient mont\'e9s en voiture et se dirigeaient vers la demeure de la Sainte-Colombe.
+\par
+\par Avant de poursuivre le r\'e9cit de cette sc\'e8ne, quelques mots r\'e9trospectifs sont indispensables.
+\par
+\par Nini-Moulin, continuant d\rquote ignorer le but r\'e9el des d\'e9marches qu\rquote il faisait \'e0 l\rquote instigation de Rodin, avait la veille, selon les ordres de ce dernier, offert \'e0 la Sainte-Colombe une somme assez consid\'e9rable, afin d
+\rquote obtenir de cette cr\'e9ature, toujours singuli\'e8rement cupide et rapace, la libre disposition de son appartement pendant toute la journ\'e9e.
+\par
+\par La Sainte-Colombe ayant accept\'e9 cette proposition, trop avantageuse pour \'eatre refus\'e9e, \'e9tait partie d\'e8s le matin avec ses domestiques, auxquels elle voulait, disait-elle, en retour de leurs bons services, offrir une partie de campagne.
+
+\par
+\par Ma\'eetre du logis, Rodin, le cr\'e2ne couvert d\rquote une perruque noire, portant des lunettes bleues, envelopp\'e9 d\rquote un manteau, et ayant le bas du visage enfoui dans une haute cravate de laine, en un mot, parfaitement d\'e9guis\'e9, \'e9
+tait venu le matin m\'eame, accompagn\'e9 de Faringhea, jeter un coup d\rquote \'9cil sur cet appartement et donner ses instructions au m\'e9tis.
+\par
+\par Celui-ci, apr\'e8s le d\'e9part du j\'e9suite, avait, en deux heures, gr\'e2ce \'e0 son adresse et \'e0 son intelligence, fait certains pr\'e9paratifs des plus importants, et \'e9tait retourn\'e9 en h\'e2te aupr\'e8s de Djalma jouer avec une d\'e9
+testable hypocrisie la sc\'e8ne \'e0 laquelle on a assist\'e9.
+\par
+\par Pendant le trajet de la rue de Clichy \'e0 la rue de Richelieu, o\'f9 demeurait la Sainte-Colombe, Faringhea parut plong\'e9 dans un accablement douloureux\~; tout \'e0 coup il dit \'e0 Djalma d\rquote une voix sourde et br\'e8ve\~:
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85 si je suis trahi\'85 il me faut une vengeance pourtant.
+\par
+\par \endash \~Le m\'e9pris est une terrible vengeance, r\'e9pondit Djalma.
+\par
+\par \endash \~Non, non, reprit le m\'e9tis avec un accent de rage contenu\~; non, ce n\rquote est pas assez\'85 plus le moment approche, plus je vois qu\rquote il faut du sang.
+\par
+\par \endash \~\'c9coute-moi\'85
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, ayez piti\'e9 de moi\'85 j\rquote \'e9tais l\'e2che, j\rquote avais peur\'85 je reculais devant ma vengeance, maintenant\'85 je donnerais pour elle\'85 torture pour torture. Monseigneur\'85 laissez-moi vous quitter\'85 j\rquote
+irai seul \'e0 ce rendez-vous\'85
+\par
+\par Ce disant, Faringhea fit un mouvement comme s\rquote il e\'fbt voulu se pr\'e9cipiter hors de la voiture. Djalma le retint vivement par le bras et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Reste\'85 je ne te quitte pas\'85 Si tu es trahi, tu ne r\'e9pandras pas le sang\~; le m\'e9pris te vengera\'85 l\rquote amiti\'e9 te consolera.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 Monseigneur\'85 j\rquote y suis d\'e9cid\'e9\'85 quand j\rquote aurai tu\'e9\'85 je me tuerai\'85 s\rquote \'e9cria le m\'e9tis avec une exaltation farouche. Aux tra\'eetres ce kanjiar\'85
+ et il mit la main sur un long poignard qu\rquote il avait \'e0 la ceinture. \'c0 moi le poison\'85 que ce poignard renferme dans sa garde\'85
+\par
+\par \endash \~Faringhea\~!
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, si je vous r\'e9siste\'85 Pardonnez-moi, il faut que ma destin\'e9e s\rquote accomplisse\'85
+\par
+\par Le temps pressait\~; Djalma, d\'e9sesp\'e9rant de calmer la rage f\'e9roce du m\'e9tis, r\'e9solut d\rquote agir par ruse. Apr\'e8s quelques minutes de silence, il dit \'e0 Faringhea\~:
+\par
+\par \endash \~Je ne te quitterai pas\'85 je ferai tout pour t\rquote \'e9pargner un crime\'85 Si je n\rquote y parviens pas\'85 si tu m\'e9connais ma voix\'85 que le sang que tu auras r\'e9pandu retombe sur toi\'85 De ma vie ma main ne touchera la tienne\'85
+
+\par
+\par Ces mots parurent produire une profonde impression sur Faringhea\~; il poussa un long g\'e9missement et, courbant sa t\'eate sur sa poitrine, il resta silencieux et sembla r\'e9fl\'e9chir.
+\par
+\par Djalma s\rquote appr\'eatait, \'e0 la faible clart\'e9 que projetaient les lanternes dans l\rquote int\'e9rieur de la voiture, \'e0 user de surprise ou de force pour d\'e9sarmer le m\'e9tis, lorsque celui-ci, qui d\rquote un regard oblique avait devin\'e9
+ l\rquote intention du prince, porta brusquement la main \'e0 son kanjiar, le retira de sa ceinture, lame et fourreau\~; puis le tenant \'e0 la main, il dit au prince d\rquote un ton \'e0 la fois solennel et farouche\~:
+\par
+\par \endash \~Ce poignard, mani\'e9 par une main ferme, est terrible\'85 dans ce flacon est renferm\'e9 un poison subtil comme tous ceux de notre pays.
+\par
+\par Et le m\'e9tis ayant fait jouer un ressort cach\'e9 dans la monture du kanjiar, le pommeau se leva comme un couvercle, et laissa voir le col d\rquote un petit flacon de cristal cach\'e9 dans l\rquote \'e9paisseur du manche de cette arme meurtri\'e8re.
+
+\par
+\par \endash \~Deux ou trois gouttes de ce poison sur les l\'e8vres, reprit le m\'e9tis, et la mort vient lente\'85 paisible et douce\'85 sans agonie\'85 Au bout de quelques heures\'85 pour premier sympt\'f4me, les ongles bleuissent\'85
+ Mais qui viderait ce flacon d\rquote un trait\'85 tomberait mort\'85 tout \'e0 coup, sans souffrance, et comme foudroy\'e9\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, r\'e9pondit Djalma, je sais qu\rquote il est dans notre pays de myst\'e9rieux poisons qui glacent peu \'e0 peu la vie ou qui frappent comme la foudre\'85 mais\'85 pourquoi s\rquote appesantir ainsi sur les sinistres propri\'e9t\'e9
+s de cette arme\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Pour vous montrer, Monseigneur, que ce kanjiar est la s\'fbret\'e9 et l\rquote impunit\'e9 de ma vengeance\'85 avec ce poignard, je tue\~; avec ce poison, j\rquote \'e9chappe \'e0 la justice des hommes par une mort rapide\'85 Et pourtant\'85
+ ce kanjiar\'85 je vous l\rquote abandonne, prenez-le\'85 Monseigneur\'85 Plut\'f4t renoncer \'e0 ma vengeance que de me rendre indigne de jamais toucher votre main.
+\par
+\par Et le m\'e9tis tendit le poignard au prince. Djalma, aussi heureux que surpris de cette d\'e9termination inattendue, passa vivement l\rquote arme terrible \'e0 sa ceinture pendant que le m\'e9tis reprit d\rquote une voix \'e9mue\~:
+\par
+\par \endash \~Gardez ce kanjiar, Monseigneur, et lorsque vous aurez vu\'85 et entendu ce que nous allons voir et entendre, ou vous me donnerez le poignard, et je frapperai une inf\'e2me\'85 ou vous me donnerez le poison\'85 et je mourrai sans frapper\'85 \'c0
+ vous d\rquote ordonner\'85 \'e0 moi d\rquote ob\'e9ir\'85
+\par
+\par Au moment o\'f9 Djalma allait r\'e9pondre, la voiture s\rquote arr\'eata devant la maison de la Sainte-Colombe.
+\par
+\par Le prince et le m\'e9tis, bien encap\'e9s, entr\'e8rent sous un porche obscur. La porte coch\'e8re se referma sur eux. Faringhea \'e9changea quelques mots avec le portier\~; celui-ci lui remit une clef.
+\par
+\par Les deux Indiens arriv\'e8rent bient\'f4t devant une des portes de l\rquote \'e9tablissement de la Sainte-Colombe. Ce logis avait deux entr\'e9es sur ce palier et une entr\'e9e donnant sur la cour.
+\par
+\par Faringhea, au moment de mettre la clef dans la serrure, dit \'e0 Djalma d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85 ayez piti\'e9 de ma faiblesse\'85 mais, \'e0 ce moment terrible\'85 je tremble\'85 j\rquote h\'e9site\~; peut-\'eatre vaut-il mieux rester en proie \'e0 mes doutes\'85 ou bien oublier\'85
+\par
+\par Puis, \'e0 l\rquote instant o\'f9 le prince allait r\'e9pondre, le m\'e9tis s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Non\'85 non\'85 pas de l\'e2chet\'e9\'85 Et, ouvrant pr\'e9cipitamment, il passa le premier. Djalma le suivit.
+\par
+\par La porte referm\'e9e, le m\'e9tis et le prince se trouv\'e8rent dans un \'e9troit corridor au milieu d\rquote une profonde obscurit\'e9.
+\par
+\par \endash \~Votre main, Monseigneur\'85 laissez-vous guider, et marchez doucement, dit le m\'e9tis \'e0 voix basse. Et il tendit sa main au prince, qui la prit. Tous deux s\rquote avanc\'e8rent silencieusement dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir fait faire \'e0 Djalma un assez long circuit, en ouvrant et fermant plusieurs portes, le m\'e9tis, s\rquote arr\'eatant tout \'e0 coup, dit tout bas au prince en abandonnant sa main, qu\rquote il avait jusqu\rquote alors tenue\~:
+\par
+\par \endash \~Monseigneur, le moment d\'e9cisif approche\'85 attendons ici quelques instants.
+\par
+\par Un profond silence suivit ces mots du m\'e9tis. L\rquote obscurit\'e9 \'e9tait si compl\'e8te, que Djalma ne distinguait rien\~; au bout d\rquote une minute, il entendit Faringhea s\rquote \'e9loigner de lui, puis tout \'e0 coup le bruit d\rquote une po
+rte brusquement ouverte et ferm\'e9e \'e0 double tour.
+\par
+\par Cette disparition subite commen\'e7a par inqui\'e9ter Djalma. Par un mouvement machinal, il porta la main \'e0 son poignard, et fit vivement quelques pas \'e0 t\'e2tons du c\'f4t\'e9 o\'f9 il supposait une issue.
+\par
+\par Tout \'e0 coup la voix du m\'e9tis frappa l\rquote oreille du prince, et, sans qu\rquote il lui f\'fbt possible de savoir o\'f9 se trouvait alors celui qui lui parlait, ces mots arriv\'e8rent jusqu\rquote \'e0 lui\~:
+\par
+\par \endash \~Monseigneur\'85 vous m\rquote avez dit\~: \'ab\~Sois mon ami\~;\~\'bb j\rquote agis en ami\'85 J\rquote ai employ\'e9 la ruse pour vous conduire ici\'85 L\rquote aveuglement de votre funeste passion vous e\'fbt emp\'each\'e9 de m\rquote
+entendre et de me suivre\'85 La princesse de Saint-Dizier vous a nomm\'e9 Agricol Baudoin\'85 l\rquote amant d\rquote Adrienne de Cardoville\'85 \'c9coutez\'85 voyez\'85 jugez\'85
+\par
+\par Et la voix se tut. Elle avait paru sortir de l\rquote un des angles de cette chambre. Djalma, toujours dans les t\'e9n\'e8bres, reconnaissant trop tard dans quel pi\'e8ge il \'e9tait tomb\'e9, tressaillit de rage et presque d\rquote effroi.
+\par
+\par \endash \~Faringhea\'85 s\rquote \'e9cria-t-il, o\'f9 suis-je\~?\'85 o\'f9 es-tu\~? Sur ta vie, ouvre-moi, je veux sortir \'e0 l\rquote instant\'85
+\par
+\par Et Djalma, \'e9tendant les mains en avant, fit pr\'e9cipitamment quelques pas, atteignit un mur tapiss\'e9 d\rquote \'e9toffe et le suivit \'e0 t\'e2tons, esp\'e9rant trouver une porte\~; il en trouva une en effet\~: elle \'e9tait ferm\'e9e\'85
+ en vain il \'e9branla la serrure\~; elle r\'e9sista \'e0 tous ses efforts. Continuant ses recherches, il rencontra une chemin\'e9e dont le foyer \'e9tait \'e9teint, puis une seconde porte, \'e9galement ferm\'e9e\~; en peu d\rquote
+instants, il eut fait ainsi le tour de la chambre, et se retrouva pr\'e8s de la chemin\'e9e qu\rquote il avait rencontr\'e9e.
+\par
+\par L\rquote anxi\'e9t\'e9 du prince augmentait de plus en plus\~; d\rquote une voix tremblante de col\'e8re, il appela Faringhea.
+\par
+\par Rien ne lui r\'e9pondit.
+\par
+\par Au dehors r\'e9gnait le plus profond silence\~; au dedans, les t\'e9n\'e8bres les plus compl\'e8tes.
+\par
+\par Bient\'f4t une sorte de vapeur parfum\'e9e d\rquote une indicible suavit\'e9, mais tr\'e8s subtile, tr\'e8s p\'e9n\'e9trante, se r\'e9pandit insensiblement dans la petite chambre o\'f9 se trouvait Djalma\~; on e\'fbt dit que l\rquote orifice d\rquote
+un tube, passant \'e0 travers une des portes de cette pi\'e8ce, y introduisait ce courant embaum\'e9.
+\par
+\par Djalma, au milieu de pr\'e9occupations terribles, fr\'e9missant de col\'e8re, ne fit aucune attention \'e0 cette senteur\'85 mais bient\'f4t les art\'e8res de ses tempes battirent avec plus de force, une chaleur profonde, br\'fblante, circula rapidement
+ dans ses veines\~; il \'e9prouva une sensation de bien-\'eatre ind\'e9finissable\~; les violents ressentiments qui l\rquote agitaient sembl\'e8rent s\rquote \'e9teindre peu \'e0 peu malgr\'e9 lui, et s\rquote
+engourdir dans une douce et ineffable torpeur, sans qu\rquote il e\'fbt presque la conscience de l\rquote esp\'e8ce de transformation morale qu\rquote il subissait malgr\'e9 lui.
+\par
+\par Cependant, par un dernier effort de sa volont\'e9 vacillante, Djalma s\rquote avan\'e7a au hasard pour essayer encore d\rquote ouvrir une des portes, qu\rquote il trouva, en effet\~; mais, \'e0 cet endroit, la vapeur embaum\'e9e \'e9tait si p\'e9n\'e9
+trante, que son action redoubla, et bient\'f4t Djalma, n\rquote ayant plus la force de faire un mouvement, s\rquote appuya contre la boiserie}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain
+\s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ Voir les effets \'e9tranges du wambay, gomme r\'e9sineuse provenant d\rquote un arbuste de l
+\rquote Himalaya, dont la vapeur a des propri\'e9t\'e9s exhilarantes d\rquote une \'e9nergie extraordinaire et beaucoup plus puissantes que celle de l\rquote opium, du hachisch, etc. On attribue \'e0 l\rquote effet de cette gomme l\rquote esp\'e8ce d
+\rquote hallucination qui frappait les malheureux dont le }{\i prince des Assassins }{(le Vieux de la Montagne) faisait les instruments de ses vengeances.}}}{.
+\par
+\par Alors il advint une chose \'e9trange\~: une faible lueur se r\'e9pandant graduellement dans une pi\'e8ce voisine.
+\par
+\par Djalma, plong\'e9 dans une hallucination compl\'e8te, s\rquote aper\'e7ut de l\rquote existence d\rquote une sorte d\rquote \'9cil-de-b\'9cuf qui prenait ou donnait du jour dans la chambre o\'f9 il se trouvait.
+\par
+\par Du c\'f4t\'e9 du prince, cette ouverture \'e9tait d\'e9fendue par un treillis de fer aussi l\'e9ger que solide, et qui \'e0 peine interceptait la vue\~; de l\rquote autre c\'f4t\'e9, une \'e9paisse vitre de glace, plac\'e9e dans l\rquote \'e9
+paisseur de la cloison, \'e9tait \'e9loign\'e9e du treillis de deux \'e0 trois pouces.
+\par
+\par La chambre, qu\rquote \'e0 travers cette ouverture Djalma vit ainsi \'e9clair\'e9e faiblement d\rquote une lueur douce, incertaine et voil\'e9e, \'e9tait assez richement meubl\'e9e.
+\par
+\par Entre deux fen\'eatres drap\'e9es de rideaux de soie cramoisie, il y avait une grande armoire \'e0 glace servant de psych\'e9\~; en face de la chemin\'e9e, seulement garnie de braise ardente, d\rquote un rouge de sang, \'e9
+tait un large et long divan garni de ses carreaux.
+\par
+\par Au bout d\rquote une seconde \'e0 peine, une femme entra dans cet appartement\~; on ne pouvait distinguer ni sa figure ni sa taille, soigneusement envelopp\'e9e qu\rquote elle \'e9tait d\rquote une longue mante \'e0 capuchon d\rquote une forme particuli
+\'e8re et de couleur fonc\'e9e.
+\par
+\par La vue de cette mante fit tressaillir Djalma\~: au bien-\'eatre qu\rquote il avait d\rquote abord ressenti succ\'e9dait une agitation fi\'e9vreuse, pareille \'e0 celle des fum\'e9es croissantes de l\rquote ivresse\~; \'e0
+ ses oreilles bruissait ce bourdonnement \'e9trange que l\rquote on entend lorsque l\rquote on plonge au fond des grandes eaux.
+\par
+\par Djalma regardait toujours avec une sorte de stupeur ce qui se passait dans la chambre voisine.
+\par
+\par La femme qui venait d\rquote y appara\'eetre \'e9tait entr\'e9e avec pr\'e9caution, presque avec crainte\~; d\rquote abord elle alla \'e9carter un des rideaux ferm\'e9s, et jeta au travers des persiennes un regard dans la rue\~
+; puis elle revint lentement vers la chemin\'e9e, o\'f9 elle s\rquote accouda un moment, pensive, et toujours soigneusement envelopp\'e9e de sa mante.
+\par
+\par Djalma, compl\'e8tement livr\'e9 \'e0 l\rquote influence croissante de l\rquote exhilarant qui troublait sa raison, ayant compl\'e8tement oubli\'e9 Faringhea et les circonstances qui l\rquote
+avaient conduit dans cette maison, concentrait toute la puissance de son attention sur le spectacle qui s\rquote offrait \'e0 sa vue, et auquel il assistait comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 spectateur de l\rquote un de ses r\'eaves\'85 le
+s yeux toujours ardemment fix\'e9s sur cette femme.
+\par
+\par Tout \'e0 coup Djalma la vit quitter la chemin\'e9e, s\rquote avancer vers la psych\'e9\~; puis, faisant face \'e0 cette glace, cette femme laissa glisser jusqu\rquote \'e0 ses pieds la mante qui l\rquote enveloppait enti\'e8rement. Djalma resta foudroy
+\'e9. Il avait devant les yeux Adrienne de Cardoville.
+\par
+\par Oui, il croyait voir Adrienne de Cardoville telle qu\rquote il l\rquote avait encore vue la veille, et v\'eatue ainsi qu\rquote elle l\rquote \'e9tait lors de son entrevue avec la princesse de Saint-Dizier\'85 d\rquote une robe vert tendre, taillad\'e9
+e de rose et rehauss\'e9e d\rquote une garniture de jais blanc.
+\par
+\par Une r\'e9sille, aussi de jais blanc, cachait la natte qui se tordait derri\'e8re sa t\'eate, et qui s\rquote harmonisait si admirablement avec l\rquote or bruni de ses cheveux\'85 C\rquote \'e9tait enfin, autant que l\rquote Indien pouvait en juger \'e0
+ travers une lueur presque cr\'e9pusculaire et le treillis du vitrage, c\rquote \'e9tait la taille de nymphe d\rquote Adrienne, ses \'e9paules de marbre, son cou de cygne, si fier et si gracieux.
+\par
+\par En un mot, c\rquote \'e9tait Mlle de Cardoville\'85 il ne pouvait en douter, il n\rquote en doutait pas.
+\par
+\par Une sueur br\'fblante inondait le visage de Djalma\~; son exaltation vertigineuse allait toujours croissant\~; l\rquote \'9cil enflamm\'e9, la poitrine haletante, immobile, il regardait sans r\'e9fl\'e9chir, sans penser.
+\par
+\par La jeune fille, tournant toujours le dos \'e0 Djalma, apr\'e8s avoir rajust\'e9 ses cheveux avec une coquetterie pleine de gr\'e2ce, \'f4ta la r\'e9sille qui lui servait de coiffure, la d\'e9posa sur la chemin\'e9e, puis fit un mouvement pour d\'e9
+grafer sa robe\~; mais quittant alors la glace devant laquelle elle s\rquote \'e9tait d\rquote abord tenue, elle disparut aux yeux de Djalma pendant un instant.
+\par
+\par }{\i Elle attend Agricol Baudoin, son amant\'85 }{dit alors dans l\rquote ombre une voix qui semblait sortir de la muraille de la pi\'e8ce o\'f9 se trouvait le prince.
+\par
+\par Malgr\'e9 l\rquote \'e9garement de son esprit, ces paroles terribles\~: }{\i Elle attend Agricol Baudoin son amant\'85 }{travers\'e8rent le cerveau et le c\'9cur de Djalma, aigu\'ebs, br\'fblantes comme un trait de feu\'85
+\par
+\par Un nuage de sang passa devant sa vue\~; il poussa un rugissement sourd, que l\rquote \'e9paisseur de la glace emp\'eacha de parvenir jusqu\rquote \'e0 la pi\'e8ce voisine, et le malheureux se brisa les ongles en voulant arracher le treillis de fer de l
+\rquote \'9cil-de-b\'9cuf\'85
+\par
+\par Arriv\'e9 \'e0 ce paroxysme de rage d\'e9lirante, Djalma vit la lumi\'e8re, d\'e9j\'e0 si ind\'e9cise, qui \'e9clairait l\rquote autre chambre, s\rquote affaiblir encore, comme si on l\rquote e\'fbt discr\'e8tement m\'e9nag\'e9e\~; puis, \'e0
+ travers ce vaporeux clair-obscur, il vit revenir la jeune fille, v\'eatue d\rquote un long peignoir blanc, qui laissait voir ses bras et ses \'e9paules nus\~; sur celles-ci flottaient les longues boucles de ses cheveux d\rquote or.
+\par
+\par Elle s\rquote avan\'e7ait avec pr\'e9caution, se dirigeant vers une porte que Djalma ne pouvait apercevoir\'85
+\par
+\par \'c0 ce moment, une des issues de l\rquote appartement o\'f9 se trouvait le prince, pratiqu\'e9e dans la m\'eame cloison que l\rquote \'9cil-de-b\'9cuf, fut doucement ouverte par une main invisible. Djalma s\rquote en aper\'e7
+ut au bruit de la serrure et au courant d\rquote air plus frais qui le frappa au visage, car aucune clart\'e9 n\rquote arriva jusqu\rquote \'e0 lui.
+\par
+\par Cette issue, que l\rquote on venait de laisser \'e0 Djalma, donnait, ainsi qu\rquote une des portes de la pi\'e8ce voisine, o\'f9 se trouvait la jeune fille, sur une antichambre communiquant \'e0 l\rquote escalier, o\'f9 l\rquote on entendit bient\'f4
+t monter quelqu\rquote un qui, s\rquote arr\'eatant au dehors, frappa deux fois \'e0 la porte ext\'e9rieure.
+\par
+\par \endash \~}{\i C\rquote est Agricol Baudoin\'85 \'c9coute et regarde\'85 }{dit dans l\rquote obscurit\'e9 la voix que le prince avait d\'e9j\'e0 entendue.
+\par
+\par Ivre, insens\'e9, mais ayant la r\'e9solution et l\rquote id\'e9e fixe de l\rquote homme ivre et de l\rquote insens\'e9, Djalma tira le poignard que lui avait laiss\'e9 Faringhea\'85 puis immobile, il attendit.
+\par
+\par \'c0 peine les deux coups avaient-ils \'e9t\'e9 frapp\'e9s au dehors, que la jeune fille, sortant de sa chambre, d\rquote o\'f9 s\rquote \'e9chappa une faible lumi\'e8re, courut \'e0 la porte de l\rquote escalier, de sorte que quelque clart\'e9
+ arriva jusqu\rquote au r\'e9duit entr\rquote ouvert o\'f9 Djalma se tenait blotti, son poignard \'e0 la main.
+\par
+\par Ce fut de l\'e0 qu\rquote il vit la jeune fille traverser l\rquote antichambre et s\rquote approcher de la porte de l\rquote escalier en disant tout bas\~:
+\par
+\par \endash \~Qui est l\'e0\~?
+\par
+\par \endash \~Moi\~! Agricol Baudoin, r\'e9pondit du dehors une voix m\'e2le et forte.
+\par
+\par Ce qui se passa ensuite fut si rapide, si foudroyant, que la pens\'e9e pourrait seule le rendre. \'c0 peine le jeune fille eut-elle tir\'e9 le verrou de la porte, \'e0
+ peine Agricol Baudoin eut-il franchi le seuil, que Djalma, bondissant comme un tigre, frappa pour ainsi dire \'e0 la fois, tant ses coups furent pr\'e9cipit\'e9s, et la jeune fille, qui tomba morte, et Agricol, qui, sans \'eatre mortellement bless\'e9
+, chancela et roula aupr\'e8s du corps inanim\'e9 de cette malheureuse.
+\par
+\par Cette sc\'e8ne de meurtre, rapide comme l\rquote \'e9clair, avait eu lieu au milieu d\rquote une demi-obscurit\'e9\~; tout \'e0 coup la faible lumi\'e8re qui \'e9clairait la chambre d\rquote o\'f9 \'e9tait sortie la jeune fille s\rquote \'e9
+teignit brusquement, et une seconde apr\'e8s, Djalma sentit dans les t\'e9n\'e8bres un poignet de fer saisir son bras, et il entendit la voix de Faringhea lui dire\~:
+\par
+\par \endash \~Tu es veng\'e9\~! viens\'85 la retraite est s\'fbre. Djalma, ivre, inerte, h\'e9b\'e9t\'e9 par le meurtre, ne fit aucune r\'e9sistance, et se laissa entra\'eener par le m\'e9tis dans l\rquote int\'e9rieur de l\rquote
+appartement qui avait deux issues.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Lorsque Rodin s\rquote \'e9tait \'e9cri\'e9, en admirant la succession g\'e9n\'e9rale des pens\'e9es que le mot COLLIER avait \'e9t\'e9 le germe du projet infernal qu\rquote alors il entrevoyait vaguement, le hasard venait de rappeler \'e0
+ son souvenir la trop fameuse affaire du }{\i collier, }{dans lequel une femme, gr\'e2ce \'e0 sa vague ressemblance avec la reine Marie-Antoinette, et s\rquote \'e9tant d\rquote ailleurs habill\'e9e comme cette princesse, avait, \'e0 la faveur d\rquote
+une demi-obscurit\'e9, jou\'e9 si habilement le r\'f4le de cette malheureuse reine\'85 que le cardinal prince de Rohan, familier de la cour, fut dupe de cette illusion.
+\par
+\par Une fois son ex\'e9crable dessein bien arr\'eat\'e9, Rodin avait d\'e9p\'each\'e9 Jacques Dumoulin \'e0 la Sainte-Colombe, sans lui dire le v\'e9ritable but de sa mission, qui se bornait \'e0 demander \'e0 cette femme exp\'e9riment\'e9e si elle ne conna
+\'eetrait pas une jeune fille, belle, grande et rousse\~; cette fille trouv\'e9e, un costume en tout pareil \'e0 celui que portait Adrienne, et dont la princesse de Saint-Dizier avait fait le r\'e9cit devant Rodin (il faut le dire, la princesse ignorait c
+ette trame), devait compl\'e9ter l\rquote illusion.
+\par
+\par On sait ou l\rquote on devine le reste\~: la malheureuse fille, }{\i Sosie }{d\rquote Adrienne, avait jou\'e9 le r\'f4le qu\rquote on lui avait trac\'e9, croyant qu\rquote il s\rquote agissait d\rquote une plaisanterie.
+\par
+\par Quant \'e0 Agricol, il avait re\'e7u une lettre dans laquelle on l\rquote engageait \'e0 se rendre \'e0 une entrevue qui pouvait \'eatre d\rquote une grande importance pour Mlle de Cardoville.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800332}{\*\bkmkstart _Toc97808068}LXI. Le lit nuptial.
+{\*\bkmkend _Toc92800332}{\*\bkmkend _Toc97808068}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Une douce lumi\'e8re s\rquote \'e9pandant d\rquote une lampe sph\'e9rique d\rquote alb\'e2tre oriental, su
+spendue au plafond par trois cha\'eenes d\rquote argent, \'e9claire faiblement la chambre \'e0 coucher d\rquote Adrienne de Cardoville.
+\par
+\par Le large lit d\rquote ivoire, incrust\'e9 de nacre, n\rquote est pas occup\'e9 et dispara\'eet \'e0 demi sous des flots de mousseline blanche et de valenciennes, l\'e9gers rideaux diaphanes et vaporeux comme des nuages.
+\par
+\par Sur la chemin\'e9e de marbre blanc, dont le brasier jette des reflets vermeils sur le tapis d\rquote hermine, une grande corbeille est, comme d\rquote habitude, remplie d\rquote un v\'e9ritable buisson de frais cam\'e9lias roses \'e0 feuilles d\rquote
+un vert lustr\'e9. Une suave odeur aromatique, s\rquote \'e9chappant d\rquote une baignoire de cristal remplie d\rquote eau ti\'e8de et parfum\'e9e, p\'e9n\'e8tre dans cette chambre, voisine de la salle de bains d\rquote Adrienne.
+\par
+\par Tout est calme, silencieux au dehors.
+\par
+\par Il est \'e0 peine onze heures du soir.
+\par
+\par La porte d\rquote ivoire oppos\'e9e \'e0 celle qui conduit \'e0 la salle de bains s\rquote ouvre lentement.
+\par
+\par Djalma para\'eet.
+\par
+\par Deux heures se sont \'e9coul\'e9es depuis qu\rquote il a commis un double meurtre et qu\rquote il croit avoir tu\'e9 Adrienne dans un acc\'e8s de jalouse fureur.
+\par
+\par Les gens de Mlle de Cardoville, habitu\'e9s \'e0 voir venir Djalma chaque jour, et qui ne l\rquote annon\'e7aient plus, n\rquote ayant pas re\'e7u d\rquote ordre contraire de leur ma\'eetresse, alors occup\'e9e dans l\rquote un des salons du rez-de-chauss
+\'e9e, n\rquote ont pas \'e9t\'e9 surpris de la visite de l\rquote Indien.
+\par
+\par Jamais celui-ci n\rquote \'e9tait entr\'e9 dans la chambre \'e0 coucher de la jeune fille\~; mais sachant que l\rquote appartement particulier qu\rquote elle occupait se trouvait au premier \'e9tage de la maison, il y \'e9tait facilement arriv\'e9
+. Au moment o\'f9 il entra dans ce sanctuaire virginal, la physionomie de Djalma \'e9tait assez calme, tant il se contraignait puissamment\~; \'e0 peine une l\'e9g\'e8re p\'e2leur ternissait-elle la brillante couleur ambr\'e9e de son teint\'85
+ Il portait ce jour-l\'e0 une robe de cachemire pourpre ray\'e9e d\rquote argent, de sorte que l\rquote on n\rquote apercevait pas plusieurs taches de sang qui avaient jailli sur l\rquote \'e9toffe lorsqu\rquote il avait frapp\'e9
+ la jeune fille aux cheveux d\rquote or et Agricol Baudoin.
+\par
+\par Djalma ferma la porte sur lui, et jeta au loin son turban blanc car il lui semblait qu\rquote un cercle de fer br\'fblant \'e9treignait son front\~; ses cheveux d\rquote un noir bleu encadraient son p\'e2le et beau visage\~
+; croisant ses bras sur sa poitrine, il regarda autour de lui.
+\par
+\par Lorsque ses yeux s\rquote arr\'eat\'e8rent sur le lit d\rquote Adrienne, il fit un pas, tressaillit brusquement, et son visage s\rquote empourpra\~; mais passant sa main sur son front, il baissa la t\'eate, et demeura quelques instants r\'ea
+veur et immobile comme une statue\'85
+\par
+\par Apr\'e8s quelques instants d\rquote une morne et sombre m\'e9ditation, Djalma tomba \'e0 genoux en levant sa t\'eate vers le ciel.
+\par
+\par Le visage de l\rquote Indien, ruisselant alors de larmes, ne r\'e9v\'e9lait aucune passion violente\~; on ne lisait sur ses traits ni la haine, ni le d\'e9sespoir, ni la joie f\'e9roce de la vengeance assouvie\~; mais si cela peut se dire, l\rquote
+expression d\rquote une douleur \'e0 la fois na\'efve et immense\'85
+\par
+\par Pendant quelques minutes les sanglots \'e9touff\'e8rent Djalma\~; les pleurs inond\'e8rent ses joues.
+\par
+\par \endash \~Morte\~!\'85 morte\~!\'85 murmura-t-il d\rquote une voix \'e9touff\'e9e, morte\~!\'85 elle qui, ce matin encore, reposait si heureuse dans cette chambre, je l\rquote ai tu\'e9e. Maintenant qu\rquote elle est morte, que me fait sa trahison\~
+? Je ne devais pas la tuer pour cela\'85 Elle m\rquote avait trahi\'85 elle aimait cet homme que j\rquote ai aussi frapp\'e9\'85 elle l\rquote aimait\'85 C\rquote est que, h\'e9las\~! je n\rquote avais pas su me faire pr\'e9f\'e9rer, ajouta-t-
+il avec une r\'e9signation pleine d\rquote attendrissement et de remords. Moi, pauvre enfant, \'e0 demi barbare\'85 en quoi pouvais-je m\'e9riter son c\'9cur\~?\'85 quels droits\~?\'85 quel charme\~? Elle ne m\rquote aimait pas\~! c\rquote \'e9
+tait ma faute\'85 et elle, toujours g\'e9n\'e9reuse, me cachait son indiff\'e9rence sous des dehors d\rquote affection\'85 pour ne pas me rendre trop malheureux\'85 et pour cela je l\rquote ai tu\'e9e\'85 Son crime, o\'f9 est-il\~? n\rquote \'e9
+tait-elle pas venue librement \'e0 moi\~?\'85 ne m\rquote avait-elle pas ouvert sa demeure\~? ne m\rquote avait-elle pas permis de passer des jours pr\'e8s d\rquote elle\'85 seul avec elle\~?\'85 Sans doute\'85 elle voulait m\rquote aimer, et elle n
+\rquote a pas pu\'85 Moi, je l\rquote aimais de toutes les forces de mon \'e2me\~; mais mon amour n\rquote \'e9tait pas celui qu\rquote il fallait\'85 \'e0 son c\'9cur\'85 et pour cela, je ne devais pas la tuer. Mais un fatal vertige m\rquote a saisi\'85
+ et, apr\'e8s le crime\'85 je me suis \'e9veill\'e9 comme d\rquote un songe\'85 et ce n\rquote est pas un songe, h\'e9las\~!\'85 je l\rquote ai tu\'e9e\'85 Et pourtant, jusqu\rquote \'e0 ce soir, que de bonheur je lui ai d\'fb\~!\'85 que d\rquote esp\'e9
+rances ineffables\'85 que de longs enivrements\~!\'85 Et comme elle avait\'85 rendu\'85 mon c\'9cur meilleur, plus noble, plus g\'e9n\'e9reux\~!\'85 Cela venait d\rquote elle\'85 cela me restait, au moins, ajouta l\rquote
+Indien en redoublant de sanglots. Ce tr\'e9sor du pass\'e9\'85 personne ne pouvait me le reprendre, cela devait me consoler\~!\'85 Mais pourquoi penser \'e0 cela\~?\'85 elle et cet homme\'85 je les ai frapp\'e9s tous deux\'85 meurtre l\'e2
+che et sans lutte\'85 f\'e9rocit\'e9 de tigre, qui rugit et d\'e9chire une proie innocente\'85
+\par
+\par Et Djalma cacha son visage dans ses mains avec douceur\~; puis il reprit en essuyant ses larmes\~:
+\par
+\par \endash \~Je sais bien que je vais me tuer aussi\'85 mais ma mort ne lui rendra pas la vie, \'e0 elle\'85
+\par
+\par Et, se relevant avec peine, Djalma tira de sa ceinture le poignard sanglant de Faringhea, prit dans la monture de cette arme le flacon de cristal contenant le poison, et jeta la lame sanglante sur le tapis d\rquote Adrienne, dont la blancheur immacul\'e9
+e fut l\'e9g\'e8rement rougie.
+\par
+\par \endash \~Oui, reprit Djalma en serrant le flacon dans sa main convulsive, oui, je le sais bien, je vais me tuer\~; je le dois\'85 sang pour sang\~; ma mort la vengera\'85 Comment se fait-il que le fer ne se soit pas retourn\'e9 contre moi\'85 quand je l
+\rquote ai frapp\'e9e\~?\'85 Je ne sais\'85 mais enfin, elle est morte\'85 de ma main\'85 Heureusement, j\rquote ai le c\'9cur rempli de remords, de douleur et d\rquote une inexprimable tendresse pour elle\~; aussi j\rquote ai voulu venir mourir ici\'85
+ ici, dans cette chambre, reprit-il d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e, dans ce ciel de mes br\'fblantes visions\'85
+\par
+\par Puis il s\rquote \'e9cria avec un accent d\'e9chirant, en cachant sa figure dans ses mains\~:
+\par
+\par \endash \~Et morte\~!\'85 morte\~!\'85
+\par
+\par Apr\'e8s quelques sanglots, il reprit d\rquote une voix ferme\~:
+\par
+\par \endash \~Allons\~! moi aussi je vais \'eatre bient\'f4t mort\'85 non, je veux mourir lentement, pas bient\'f4t\'85 \endash et d\rquote un regard assur\'e9 il regarda le flacon. \endash Ce poison peut \'eatre foudroyant, et peut \'eatre aussi d\rquote
+un effet moins rapide, mais toujours s\'fbr, m\rquote a dit Faringhea. Pour cela, quelques gouttes suffisent\'85 il me semble que lorsque je serai certain de mourir\'85 mes remords seront moins affreux\'85 Hier, lorsqu\rquote en me quittant, elle m
+\rquote a serr\'e9 la main\'85 qui m\rquote aurait dit cela pourtant\~?
+\par
+\par Et l\rquote Indien porta r\'e9solument le flacon \'e0 ses l\'e8vres. Apr\'e8s avoir bu quelques gouttes de la liqueur qu\rquote il contenait, il le repla\'e7a sur une petite table d\rquote ivoire plac\'e9e aupr\'e8s du lit d\rquote Adrienne.
+\par
+\par \endash \~Cette liqueur est \'e2cre et br\'fblante, dit-il\~; maintenant, je suis certain de mourir\'85 Oh\~! que j\rquote aie du moins le temps de m\rquote enivrer encore de la vue et du parfum de cette chambre\'85 que je puisse reposer ma t\'ea
+te mourante sur ce lit o\'f9 a repos\'e9 la sienne\'85
+\par
+\par Et Djalma tomba agenouill\'e9 devant le lit, o\'f9 il appuya son front br\'fblant.
+\par
+\par \'c0 ce moment la porte d\rquote ivoire qui communiquait \'e0 la salle de bains roula doucement sur ses gonds, et Adrienne entra\'85
+\par
+\par La jeune fille venait de renvoyer ses femmes qui avaient assist\'e9 \'e0 sa toilette de nuit.
+\par
+\par Elle portait un long peignoir de mousseline d\rquote une \'e9blouissante blancheur\~; ses cheveux d\rquote or, coquettement tress\'e9s pour la nuit en petites nattes, formaient ainsi deux larges bandeaux qui donnaient \'e0 sa ravissante figure un caract
+\'e8re d\rquote une juv\'e9nilit\'e9 charmante\~; son teint de neige \'e9tait l\'e9g\'e8rement anim\'e9 par la ti\'e8de moiteur du bain parfum\'e9 o\'f9 elle se plongeait quelques instants chaque soir.
+\par
+\par Lorsqu\rquote elle ouvrit la porte d\rquote ivoire et qu\rquote elle posa son petit pied rose et nu, chauss\'e9 d\rquote une mule de satin blanc, sur le tapis d\rquote hermine, Adrienne \'e9tait d\rquote une resplendissante beaut\'e9\~; le bonheur \'e9
+clatait dans ses yeux, sur son front, dans son maintien\'85 toutes les difficult\'e9s relatives \'e0 la forme de l\rquote union qu\rquote elle voulait contracter \'e9taient r\'e9solues, dans deux jours elle serait \'e0 Djalma\'85
+ Et la vue de la chambre nuptiale la jetait dans une vague et ineffable langueur.
+\par
+\par La porte d\rquote ivoire avait roul\'e9 si doucement sur ses gonds, les premiers pas de la jeune fille s\rquote \'e9taient tellement amortis sur la fourrure du tapis, que Djalma, le front appuy\'e9 sur le lit, n\rquote avait rien entendu.
+\par
+\par Mais soudain un cri de surprise et d\rquote effroi frappa son oreille\'85 Il se retourna brusquement.
+\par
+\par Adrienne apparaissait \'e0 ses yeux.
+\par
+\par Par un mouvement de pudeur, Adrienne croisa son peignoir sur son sein nu et se recula vivement, encore plus afflig\'e9e que courrouc\'e9e, croyant que Djalma, emport\'e9 par un fol acc\'e8s de passion, s\rquote \'e9
+tait introduit dans sa chambre avec une esp\'e9rance coupable.
+\par
+\par La jeune fille, cruellement bless\'e9e de cette tentative d\'e9loyale, allait la reprocher \'e0 Djalma, lorsqu\rquote elle aper\'e7ut le poignard qu\rquote il avait jet\'e9 sur le tapis d\rquote hermine.
+\par
+\par \'c0 la vue de cette arme, \'e0 l\rquote expression d\rquote \'e9pouvante, de stupeur, qui p\'e9trifiait les traits de Djalma, toujours agenouill\'e9, immobile, le corps renvers\'e9 en arri\'e8re, les mains \'e9tendues en avant, les yeux fixes, d\'e9mesur
+\'e9ment ouverts, cercl\'e9s de blanc\'85
+\par
+\par Adrienne, ne redoutant plus une amoureuse surprise, mais ressentant un indicible effroi, au lieu de fuir le prince, fit quelques pas vers lui et s\rquote \'e9cria d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e en lui montrant du geste le kanjiar\~:
+\par
+\par \endash \~Mon ami, comment \'eates-vous ici\~? Qu\rquote avez-vous\~?\'85 Pourquoi ce poignard\~? Djalma ne r\'e9pondait pas\'85
+\par
+\par Tout d\rquote abord, la pr\'e9sence d\rquote Adrienne lui avait sembl\'e9 \'eatre une vision qu\rquote il attribuait \'e0 l\rquote \'e9garement de son cerveau, d\'e9j\'e0 troubl\'e9, pensait-il, par l\rquote effet du poison.
+\par
+\par Mais lorsque la douce voix de la jeune fille eut frapp\'e9 son oreille\'85 mais lorsque son c\'9cur eut tressailli \'e0 l\rquote esp\'e8ce de choc \'e9lectrique qu\rquote il ressentait toujours d\'e8
+s que son regard rencontrait le regard de cette femme si ardemment aim\'e9e\'85 mais lorsqu\rquote il eut contempl\'e9 cet adorable visage, si rose, si frais, si repos\'e9, malgr\'e9 son expression de vive inqui\'e9tude\'85 Djalma comprit qu\rquote il n
+\rquote \'e9tait le jouet d\rquote aucun r\'eave, et que Mlle de Cardoville \'e9tait devant ses yeux\'85 Alors, et \'e0 mesure qu\rquote il se p\'e9n\'e9trait pour ainsi dire de cette pens\'e9e qu\rquote Adrienne n\rquote \'e9tait pas morte, et quoiqu
+\rquote il ne p\'fbt s\rquote expliquer le prodige de cette r\'e9surrection, la physionomie de l\rquote Indien se transfigura, l\rquote or p\'e2li de son teint redevint chaud et vermeil\~; ses yeux, ternis par les larmes du remords, s\rquote illumin\'e8
+rent d\rquote un vif rayonnement\~; ses traits enfin, nagu\'e8re contract\'e9s par une terreur d\'e9sesp\'e9r\'e9e, exprim\'e8rent toutes les phases croissantes d\rquote une joie folle, d\'e9lirante, extatique\'85
+\par
+\par S\rquote avan\'e7ant, toujours \'e0 genoux, vers Adrienne, en \'e9levant vers elle ses mains tremblantes\'85 trop \'e9mu pour pouvoir prononcer un mot, il la contemplait avec tant de stupeur, tant d\rquote amour, tant d\rquote
+adoration, tant de reconnaissance\'85 oui, de reconnaissance de ce qu\rquote elle vivait\'85 que la jeune fille, fascin\'e9e par ce regard inexplicable, muette aussi, immobile aussi, sentait aux battements pr\'e9cipit\'e9s de son sein, \'e0 un sourd fr
+\'e9missement de terreur, qu\rquote il s\rquote agissait de quelque effrayant myst\'e8re.
+\par
+\par Enfin\'85 Djalma, joignant les mains, s\rquote \'e9cria avec un accent impossible \'e0 rendre\~:
+\par
+\par \endash \~Tu n\rquote es pas morte\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Morte\~!\'85 r\'e9p\'e9ta la jeune fille stup\'e9faite.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote \'e9tait pas toi\'85 Ce n\rquote est pas toi\'85 que j\rquote ai tu\'e9e\'85 Dieu est bon et juste\'85
+\par
+\par En pronon\'e7ant ces mots avec une joie insens\'e9e, le malheureux oubliait la victime qu\rquote il avait frapp\'e9e dans son erreur.
+\par
+\par De plus en plus \'e9pouvant\'e9e, jetant de nouveau les yeux sur le poignard laiss\'e9 sur le tapis, et s\rquote apercevant alors qu\rquote il \'e9tait ensanglant\'e9\'85 terrible d\'e9couverte qui confirmait les paroles de Djalma, Mlle de Cardoville s
+\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Vous avez tu\'e9\'85 vous\'85 Djalma\~! \'d4 mon Dieu\~! qu\rquote est-ce qu\rquote il dit\~! C\rquote est \'e0 devenir folle\~!
+\par
+\par \endash \~Tu vis\'85 je te vois\'85 tu es l\'e0\'85 disait Djalma d\rquote une voix palpitante, enivr\'e9e\~; te voil\'e0, toujours belle, toujours pure\'85 car ce n\rquote \'e9tait pas toi\'85 Oh\~! non\'85 si \'e7\rquote avait \'e9t\'e9 toi\'85
+ je le disais bien\'85 plut\'f4t que de te tuer, le fer se serait retourn\'e9 contre moi\'85
+\par
+\par \endash \~Vous avez tu\'e9\~! s\rquote \'e9cria la jeune fine, presque \'e9gar\'e9e par cette r\'e9v\'e9lation impr\'e9vue, en joignant les mains avec horreur. Mais pourquoi\~? mais qui avez-vous tu\'e9\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Que sais-je, moi\~!\'85 une femme\'85 qui te ressemblait, et puis un homme que j\rquote ai cru ton amant\'85 c\rquote \'e9tait une illusion\'85 un r\'eave affreux\'85 tu vis, car te voil\'e0\'85
+\par
+\par Et l\rquote Indien sanglotait de joie.
+\par
+\par \endash \~Un r\'eave\~!\'85 mais ce n\rquote est pas un r\'eave\'85 \'c0 ce poignard il y a du sang\~!\'85 s\rquote \'e9cria la jeune fille en montrant le kanjiar d\rquote un geste effar\'e9. Je vous dis qu\rquote il y a du sang \'e0 ce poignard\'85
+
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 tout \'e0 l\rquote heure, j\rquote ai jet\'e9 l\'e0 ce kanjiar\'85 pour prendre le poison\'85 quand je croyais t\rquote avoir tu\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Le poison\~!\'85 s\rquote \'e9cria Adrienne, et ses dents se heurt\'e8rent convulsivement. Quel poison\~?
+\par
+\par \endash \~Je croyais t\rquote avoir tu\'e9e\~; j\rquote ai voulu venir mourir ici\'85
+\par
+\par \endash \~Mourir\~!\'85 comment mourir\~?\'85 \'d4 mon Dieu\~! pourquoi cela, mourir\~?\'85 mais qui, mourir\~?\'85 s\rquote \'e9cria la jeune fille presque en d\'e9lire.
+\par
+\par \endash \~Mais moi\'85 je te dis, reprit Djalma avec une douceur inexprimable\~; je croyais t\rquote avoir tu\'e9e\'85 alors j\rquote ai pris du poison\'85
+\par
+\par \endash \~Toi\~!\'85 dit Adrienne en devenant p\'e2le comme une morte, toi\~!\~!\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas vrai\~!\'85 dit la jeune fille avec un geste de d\'e9n\'e9gation sublime.
+\par
+\par \endash \~Regarde, dit l\rquote Indien. Et machinalement il tourna la t\'eate du c\'f4t\'e9 du lit, vers la petite table d\rquote ivoire, o\'f9 \'e9tincelait le flacon de cristal.
+\par
+\par Par un mouvement irr\'e9fl\'e9chi, plus rapide que la pens\'e9e, peut-\'eatre m\'eame que sa volont\'e9, Adrienne s\rquote \'e9lan\'e7a vers la table, saisit le flacon et le porta \'e0 ses l\'e8vres avides.
+\par
+\par Djalma \'e9tait jusqu\rquote alors rest\'e9 \'e0 genoux\~: il poussa un cri terrible, fut d\rquote un bond aupr\'e8s de la jeune fille, et il lui arracha le flacon qu\rquote elle tenait coll\'e9 \'e0 ses l\'e8vres.
+\par
+\par \endash \~N\rquote importe\'85 j\rquote en ai bu autant que toi\'85 dit Adrienne avec une satisfaction triomphante et sinistre. Pendant un instant, il se fit un silence effrayant.
+\par
+\par Adrienne et Djalma se contempl\'e8rent muets, immobiles, \'e9pouvant\'e9s. Ce lugubre silence, la jeune fille le rompit la premi\'e8re et dit d\rquote une voix entrecoup\'e9e qu\rquote elle t\'e2chait de rendre ferme\~:
+\par
+\par \endash \~Eh bien\~!\'85 qu\rquote y a-t-il l\'e0 d\rquote extraordinaire\~? tu as tu\'e9\'85 tu as voulu que la mort expi\'e2t ton crime\'85 c\rquote \'e9tait juste\'85 Je ne veux pas te survivre\'85 c\rquote est tout simple\'85
+ Pourquoi me regardes-tu ainsi\~? Ce poison est bien \'e2cre\'85 aux l\'e8vres\~; son effet est-il prompt\~? dis, mon Djalma.
+\par
+\par Le prince ne r\'e9pondit pas\~; tremblant de tous ses membres, il jeta un coup d\rquote \'9cil sur ses mains\'85
+\par
+\par Faringhea avait dit vrai\'85 une l\'e9g\'e8re teinte violette colorait d\'e9j\'e0 les ongles polis du jeune Indien\'85
+\par
+\par La mort approchait\'85 lente\'85 sourde\'85 encore presque insensible\'85 mais s\'fbre\'85
+\par
+\par Djalma, \'e9cras\'e9 par le d\'e9sespoir en songeant qu\rquote Adrienne aussi allait mourir, sentit son courage l\rquote abandonner\~; il poussa un long g\'e9missement, cacha sa figure dans ses mains, ses genoux se d\'e9rob\'e8
+rent sous lui, et il tomba assis sur le lit, aupr\'e8s duquel il se trouvait alors\'85
+\par
+\par \endash \~D\'e9j\'e0\~!\'85 s\rquote \'e9cria la jeune fille avec horreur, en se pr\'e9cipitant \'e0 genoux aux pieds de Djalma, d\'e9j\'e0 la mort\'85 tu me caches ta figure\'85
+\par
+\par Et, dans son effroi, elle abaissa vivement les mains de l\rquote Indien pour le contempler\'85 il avait le visage inond\'e9 de larmes.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 pas encore\'85 la mort, murmura-t-il \'e0 travers ses sanglots\~: Ce poison\'85 est lent\'85
+\par
+\par \endash \~Vrai\~? s\rquote \'e9cria Adrienne avec une joie indicible\~; puis elle ajouta en baisant les mains de Djalma avec une ineffable tendresse\~: Puisque ce poison est lent\'85 pourquoi pleures-tu, alors\~?
+\par
+\par \endash \~Mais toi\'85 mais toi\~!\~!\~!\'85 disait l\rquote Indien d\rquote une voix d\'e9chirante.
+\par
+\par \endash \~Il ne s\rquote agit pas de moi\'85 reprit r\'e9solument Adrienne\~; tu as tu\'e9\'85 nous expierons ton crime\'85 J\rquote ignore ce qui s\rquote est pass\'e9\'85 mais, sur notre amour\'85 je le jure\'85 tu n\rquote
+as pas fait le mal pour le mal\'85 il y a l\'e0 quelque horrible myst\'e8re\~!
+\par
+\par \endash \~Sous un pr\'e9texte auquel j\rquote ai d\'fb croire, reprit Djalma d\rquote une voix haletante et pr\'e9cipit\'e9e, Faringhea m\rquote a emmen\'e9 dans une maison\~; l\'e0, il m\rquote a dit que tu me trompais\'85 je ne l\rquote ai pas cru d
+\rquote abord, mais je ne sais quel vertige s\rquote est empar\'e9 de moi\'85 et bient\'f4t, \'e0 travers une demi-obscurit\'e9, je t\rquote ai vue\'85
+\par
+\par \endash \~Moi\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 pas toi\'85 mais une femme v\'eatue comme toi\~; elle te ressemblait tant\'85 que\'85 dans le trouble de ma raison, j\rquote ai cru \'e0 cette illusion\'85 Enfin\'85 un homme est venu\'85 tu as couru \'e0 lui\'85
+ Alors, moi, fou de rage, j\rquote ai frapp\'e9 la femme\'85 et puis l\rquote homme\'85 je les ai vus tomber\~; ensuite je suis revenu mourir ici\'85 et\'85 je te retrouve\'85 et c\rquote est pour causer ta mort\'85 Oh\~! malheur\~! malheur\~!\'85
+ tu devais mourir par moi\~!\~!\~!
+\par
+\par Et Djalma, cet homme d\rquote une si redoutable \'e9nergie, se prit de nouveau \'e0 \'e9clater en sanglots avec la faiblesse d\rquote un enfant.
+\par
+\par \'c0 la vue de ce d\'e9sespoir si profond, si touchant, si passionn\'e9\'85 Adrienne, avec cet admirable courage que les femmes seules poss\'e8dent dans l\rquote amour, ne songea plus qu\rquote \'e0 consoler Djalma\'85
+ Par un effort de passion surhumaine, \'e0 cette r\'e9v\'e9lation du prince qui d\'e9voilait un complot infernal, la figure de la jeune fille devint si resplendissante d\rquote amour, de bonheur et de passion, que l\rquote
+Indien, la regardant avec stupeur, craignit un instant qu\rquote elle n\rquote e\'fbt perdu la raison.
+\par
+\par \endash \~Plus de larmes, mon amant ador\'e9, s\rquote \'e9cria la jeune fille radieuse, plus de larmes, mais des sourires de joie et d\rquote amour\'85 rassure-toi\~; non\'85 non\'85 nos ennemis acharn\'e9s ne triompheront pas.
+\par
+\par \endash \~Que dis-tu\~?
+\par
+\par \endash \~Ils nous voulaient malheureux\'85 plaignons-les\'85 notre f\'e9licit\'e9 ferait envie au monde.
+\par
+\par \endash \~Adrienne\'85 reviens \'e0 toi\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! j\rquote ai ma raison\'85 toute ma raison\'85 \'c9coute-moi, mon ange\'85 maintenant, je comprends tout. Tombant dans le pi\'e8ge que ces mis\'e9rables t\rquote ont rendu, tu as tu\'e9\'85 Dans ce pays\'85 vois-tu\'85 un meurtre\'85 c
+\rquote est l\rquote infamie\'85 ou l\rquote \'e9chafaud\'85 Et demain\'85 cette nuit peut-\'eatre, tu aurais \'e9t\'e9 jet\'e9 en prison. Aussi nos ennemis se sont dit\~: \'ab\~Un homme comme le prince Djalma n\rquote attend pas l\rquote infamie ou l
+\rquote \'e9chafaud, il se tue\'85 Une femme comme Adrienne de Cardoville ne survit pas \'e0 l\rquote infamie ou \'e0 la mort de son amant\'85 elle se tue\'85 ou elle meurt de d\'e9sespoir\'85 Ainsi\'85 mort affreuse pour lui\'85 mort affreuse pour elle
+\'85 et, pour nous\'85 ont dit ces hommes noirs\'85 l\rquote h\'e9ritage que nous convoitons\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~Mais pour toi\~!\'85 si jeune, si belle, si pure\'85 la mort est affreuse\'85 et ces monstres triomphent\~! s\rquote \'e9cria Djalma. Ils auront dit vrai\'85
+\par
+\par \endash \~Ils auront menti\'85 s\rquote \'e9cria Adrienne\~; notre mort sera c\'e9leste\'85 enivrante\'85 car ce poison est lent\'85 et je t\rquote adore\'85 mon Djalma\~!\'85
+\par
+\par En disant ces mots d\rquote une voix basse et palpitante de passion, Adrienne, s\rquote accoudant sur les genoux de Djalma, s\rquote \'e9tait approch\'e9e si pr\'e8s\'85 de lui, qu\rquote il sentit sur ses joues le souffle embras\'e9 de la jeune fille\'85
+ \'c0 cette impression enivrante, aux jets de flamme humide que lui dardaient les grands yeux nageants d\rquote Adrienne, dont les l\'e8vres entr\rquote ouvertes devenaient d\rquote un pourpre de plus en plus \'e9clatant, l\rquote Indien tressaillit\'85
+ une ardeur br\'fblante le d\'e9vora\~; son sang vierge, brass\'e9 par la jeunesse et par l\rquote amour, bouillonna dans ses veines\~; il oublia tout, et son d\'e9sespoir et une mort prochaine
+qui ne se manifestait encore chez lui, ainsi que chez Adrienne, que par une ardeur fi\'e9vreuse. Sa figure, comme celle de la jeune fille, \'e9tait redevenue d\rquote une beaut\'e9 resplendissante\'85 id\'e9ale\~!
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon amant\'85 mon \'e9poux ador\'e9\'85 comme tu es beau\~! disait Adrienne avec idol\'e2trie. Oh\~! tes yeux\'85 ton front\'85 ton cou\'85 tes l\'e8vres\'85 comme je les aime\~!\'85 Que de fois le souvenir de ta ravissante figure, de ta gr
+\'e2ce\'85 de ton br\'fblant amour\'85 a \'e9gar\'e9 ma raison\~!\'85 que de fois j\rquote ai senti faiblir mon courage\'85 en attendant ce moment divin o\'f9 je vais \'eatre \'e0 toi\'85 oui, \'e0 toi\'85 toute \'e0 toi\~!\'85
+ Tu le vois, le ciel veut que nous soyons l\rquote un \'e0 l\rquote autre, et rien ne manquera aux ravissements de nos volupt\'e9s\'85, car, ce matin m\'eame, l\rquote homme \'e9vang\'e9lique qui devait dans deux jours b\'e9nir notre union a re\'e7
+u de moi, en ton nom et au mien, un don royal qui mettra pour jamais la joie au c\'9cur et au front de bien des infortun\'e9s\'85 Ainsi, que regretter, mon ange\~? Nos \'e2mes immortelles vont s\rquote exhaler dans nos baisers, pour remonter, encore enivr
+\'e9es d\rquote amour\'85 vers ce Dieu adorable qui est tout amour.
+\par
+\par \endash \~Adrienne\~!
+\par
+\par \endash \~Djalma\~!\'85
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Et, retombant, les rideaux diaphanes et l\'e9gers voil\'e8rent comme un nuage cette couche nuptiale et fun\'e8bre. Fun\'e8bre\~: car, deux heures apr\'e8s, Adrienne et Djalma rendaient le dernier soupir dans une voluptueuse agonie.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800333}{\*\bkmkstart _Toc97808069}LXII. Une rencontre.
+{\*\bkmkend _Toc92800333}{\*\bkmkend _Toc97808069}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Adrienne et Djalma \'e9taient morts le 30 mai. La sc\'e8ne suivante se passait le 31 du m\'ea
+me mois, veille du jour fix\'e9 pour la derni\'e8re convocation des h\'e9ritiers de Marius Rennepont.
+\par
+\par On se souvient sans doute de la disposition de l\rquote appartement que M.\~Hardy avait occup\'e9 dans la maison de retraite des r\'e9v\'e9rends p\'e8res de la rue Vaugirard, appartement sombre, isol\'e9, et dont la derni\'e8re pi\'e8ce don
+nait sur un triste petit jardin plant\'e9 d\rquote ifs et entour\'e9 de hautes murailles.
+\par
+\par Pour arriver dans cette pi\'e8ce recul\'e9e, il fallait traverser deux vastes chambres, dont les portes, une fois ferm\'e9es, interceptaient tout bruit, toute communication du dehors.
+\par
+\par Ceci rappel\'e9, poursuivons.
+\par
+\par Depuis trois ou quatre jours, le p\'e8re d\rquote Aigrigny occupait cet appartement\~; il ne l\rquote avait pas choisi\~; mais il avait \'e9t\'e9 amen\'e9 \'e0 l\rquote accepter sous des pr\'e9textes d\rquote
+ailleurs parfaitement plausibles que lui avait donn\'e9s le r\'e9v\'e9rend p\'e8re \'e9conome, \'e0 l\rquote instigation de Rodin.
+\par
+\par Il \'e9tait environ midi.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, assis dans un fauteuil aupr\'e8s de la porte-fen\'eatre qui donnait sur le triste jardin, tenait \'e0 la main un journal du matin, et lisait ce qui suit aux nouvelles de Paris\~:
+\par
+\par \'ab\~}{\i Onze heures du soir.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Un \'e9v\'e9nement aussi horrible que tragique vient de jeter l\rquote \'e9pouvante dans le quartier Richelieu\~: un double assassinat a \'e9t\'e9 commis sur une jeune fille et sur un jeune artisan. La jeune fille a \'e9t\'e9 tu\'e9e d
+\rquote un coup de poignard\~; on esp\'e8re sauver les jours de l\rquote artisan. On attribue ce crime \'e0 la jalousie. La justice informe. \'c0 demain les d\'e9tails.\~\'bb
+\par
+\par Apr\'e8s avoir lu ces lignes, le p\'e8re d\rquote Aigrigny jeta le journal sur la table et devint pensif.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est incroyable, dit-il avec une envie am\'e8re, songeant \'e0 Rodin. Le voici arriv\'e9 au but qu\rquote il s\rquote \'e9tait propos\'e9\'85 presque aucune de ses pr\'e9visions n\rquote a \'e9t\'e9 tromp\'e9e\'85 Cette famille a \'e9t
+\'e9 an\'e9antie par le seul jeu des passions, bonnes ou mauvaises, qu\rquote il a su faire mouvoir\'85 Il l\rquote avait dit\~!\~!\~! Oh\~! je le confesse, ajouta le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec un sourire jaloux et haineux, le p\'e8
+re Rodin est un homme dissimul\'e9, habile, patient, \'e9nergique, opini\'e2tre, et d\rquote une rare intelligence\'85 Qui m\rquote e\'fbt dit, il y a quelques mois, lorsqu\rquote il \'e9crivait sous mes ordres, humble et discret }{\i socius\'85 }{
+que cet homme \'e9tait d\'e9j\'e0 depuis longtemps poss\'e9d\'e9 de la plus audacieuse, de la plus \'e9norme ambition, qu\rquote il osait jeter les yeux jusque sur le saint-si\'e8ge\'85 et que, gr\'e2ce \'e0 des intrigues merveilleusement ourdies, \'e0
+ une corruption poursuivie avec une incroyable habilet\'e9, au sein du sacr\'e9 coll\'e8ge, cette vis\'e9e\'85 n\rquote \'e9tait pas d\'e9raisonnable\'85 et que bient\'f4t peut-\'eatre cette ambition infernale e\'fbt \'e9t\'e9 r\'e9alis\'e9
+e, si, depuis longtemps, les sourdes men\'e9es de cet homme \'e9tonnamment dangereux n\rquote eussent pas \'e9t\'e9 surveill\'e9es \'e0 son insu, ainsi que je viens de l\rquote apprendre\'85 Ah\~!\'85 reprit le p\'e8re d\rquote Aigrigny avec un sourire d
+\rquote ironie et de triomphe, ah\~! vous crasseux personnage, vous voulez jouer au Sixte-Quint\~! et, non content de cette audacieuse imagination, vous voulez, si vous r\'e9ussissez, annuler, absorber notre compagnie dans votre papaut\'e9
+, comme le sultan a absorb\'e9 les janissaires\~! Ah\~! nous ne sommes pour vous qu\rquote un marchepied\~!\'85 Ah\~! vous m\rquote avez bris\'e9, humili\'e9, \'e9cras\'e9 sous votre insolent d\'e9dain\~?\'85 Patience, ajouta le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny avec une joie concentr\'e9e, patience\~! le jour des repr\'e9sailles approche\'85 moi seul suis d\'e9positaire de la volont\'e9 de notre g\'e9n\'e9ral\~; le p\'e8re Caboccini, envoy\'e9 ici comme }{\i socius, }{l\rquote ignore lui-m\'eame\'85
+ Le sort du p\'e8re Rodin est donc entre mes mains. Oh\~! il ne sait pas ce qui l\rquote attend. Dans cette affaire Rennepont, qu\rquote il a admirablement conduite, je le reconnais, il croit nous \'e9vincer et n\rquote avoir r\'e9ussi que pour lui seul\~
+; mais demain\'85
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny fut soudain distrait de ses agr\'e9ables r\'e9flexions\~; il entendit ouvrir les portes des pi\'e8ces qui pr\'e9c\'e9daient la chambre o\'f9 il se trouvait.
+\par
+\par Au moment o\'f9 il d\'e9tournait la t\'eate pour voir qui entrait chez lui, la porte roula sur ses gonds. Le p\'e8re d\rquote Aigrigny fit un brusque mouvement et devint pourpre.
+\par
+\par Le mar\'e9chal Simon \'e9tait devant lui\'85
+\par
+\par Et derri\'e8re le mar\'e9chal\'85 dans l\rquote ombre\'85 le p\'e8re d\rquote Aigrigny aper\'e7ut la figure cadav\'e9reuse de Rodin.
+\par
+\par Celui-ci, apr\'e8s avoir jet\'e9 sur le p\'e8re d\rquote Aigrigny un regard empreint d\rquote une joie diabolique, disparut rapidement\~; la porte se referma, le p\'e8re d\rquote Aigrigny et le mar\'e9chal Simon rest\'e8rent seuls.
+\par
+\par Le p\'e8re de Rose et de Blanche \'e9tait m\'e9connaissable\~: ses cheveux gris avaient compl\'e8tement blanchi\~; sur ses joues p\'e2les, marbr\'e9es, d\'e9charn\'e9es, pointait une barbe drue, non ras\'e9e depuis quelques jours\~
+; ses yeux caves, rougis, ardents et extr\'eamement mobiles, avaient quelque chose de farouche, de hagard\~; un ample manteau l\rquote enveloppait, et c\rquote est \'e0 peine si sa cravate noire \'e9tait nou\'e9e autour de son cou.
+\par
+\par Rodin, en sortant, avait, comme par inadvertance, ferm\'e9 au dehors la porte \'e0 double tour.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il fut seul avec le j\'e9suite, le mar\'e9chal fit, d\rquote un geste brusque, tomber son manteau de dessus ses \'e9paules, et le p\'e8re d\rquote Aigrigny put voir, pass\'e9es \'e0 un mouchoir de soie qui servait de ceinture au p\'e8
+re de Rose, deux \'e9p\'e9es de combat nues et affil\'e9es.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny comprit tout. Il se rappela que, plusieurs jours auparavant, Rodin lui avait opini\'e2trement demand\'e9 ce qu\rquote il ferait si le mar\'e9chal le frappait \'e0 la joue\'85 Plus de doute, le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, qui avait cru tenir le sort de Rodin entre ses mains, \'e9tait jou\'e9 et accul\'e9 par lui dans une effrayante impasse\~; car il le savait, les deux pi\'e8ces pr\'e9c\'e9dentes \'e9tant ferm\'e9es il n\rquote y avait aucune possibilit\'e9
+ de se faire entendre du dehors en appelant au secours, et les hautes murailles du jardin donnaient sur des terrains inhabit\'e9s.
+\par
+\par La premi\'e8re id\'e9e qui lui vint, et elle ne manquait pas de vraisemblance, fut que Rodin, soit par ses intelligences avec Rome, soit par une incroyable p\'e9n\'e9tration, ayant appris que son sort allait d\'e9pendre enti\'e8rement du p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, esp\'e9rait se d\'e9faire de lui en le livrant ainsi \'e0 la vengeance inexorable du p\'e8re de Rose et de Blanche.
+\par
+\par Le mar\'e9chal, gardant toujours le silence, d\'e9tacha le mouchoir qui lui servait de ceinture, d\'e9posa les deux \'e9p\'e9es sur une table, et croisant ses bras sur sa poitrine, s\rquote avan\'e7a lentement vers le p\'e8re d\rquote Aigrigny.
+\par
+\par Ainsi se trouv\'e8rent face \'e0 face ces deux hommes qui, pendant toute leur vie de soldat, s\rquote \'e9taient poursuivis d\rquote une haine implacable, et qui, apr\'e8s s\rquote \'eatre battus dans deux camps ennemis, s\rquote \'e9taient d\'e9j\'e0
+ rencontr\'e9s dans un duel \'e0 outrance\~; ces deux hommes, dont l\rquote un, le mar\'e9chal Simon, venait demander compte \'e0 l\rquote autre de la mort de ses enfants.
+\par
+\par \'c0 l\rquote approche du mar\'e9chal, le p\'e8re d\rquote Aigrigny se leva\~; il portait ce jour-l\'e0 une soutane noire, qui fit para\'eetre plus grande encore la p\'e2leur qui avait succ\'e9d\'e9 \'e0 une rougeur subite.
+\par
+\par Depuis quelques secondes, ces deux hommes se trouvaient debout, face \'e0 face, et aucun n\rquote avait encore dit un mot.
+\par
+\par Le mar\'e9chal \'e9tait effrayant de d\'e9sespoir paternel\~; son calme, inexorable comme la fatalit\'e9, \'e9tait plus terrible que les fougueux emportements de la col\'e8re.
+\par
+\par \endash \~Mes enfants sont morts, dit-il enfin au j\'e9suite d\rquote une voix lente et creuse, en rompant le premier le silence\~; il faut que je vous tue\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur, s\rquote \'e9cria le p\'e8re d\rquote Aigrigny, \'e9coutez-moi\'85 ne croyez pas\'85
+\par
+\par \endash \~Il faut que je vous tue\'85 reprit le mar\'e9chal en interrompant le j\'e9suite\~: votre haine a poursuivi ma femme jusque dans l\rquote exil, o\'f9 elle a p\'e9ri\~; vous et vos complices avez envoy\'e9 mes enfants \'e0 une mort certaine\'85
+ Depuis longtemps vous \'eates mon mauvais d\'e9mon\'85 C\rquote est assez, il me faut votre vie\'85 je l\rquote aurai\'85
+\par
+\par \endash \~Ma vie appartient d\rquote abord \'e0 Dieu, r\'e9pondit pieusement le p\'e8re d\rquote Aigrigny, ensuite \'e0 qui veut la prendre.
+\par
+\par \endash \~Nous allons nous battre \'e0 mort dans cette chambre, dit le mar\'e9chal, et comme j\rquote ai \'e0 venger ma femme et mes enfants\'85 je suis tranquille.
+\par
+\par \endash \~Monsieur, r\'e9pondit froidement le p\'e8re d\rquote Aigrigny, vous oubliez que mon caract\'e8re me d\'e9fend de me battre\'85 Autrefois, j\rquote ai pu accepter le duel que vous m\rquote avez propos\'e9\'85 aujourd\rquote
+hui ma position a chang\'e9.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! fit le mar\'e9chal avec un sourire amer, vous refusez de vous battre maintenant parce que vous \'eates pr\'eatre\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 monsieur, parce que je suis pr\'eatre.
+\par
+\par \endash \~De sorte que, parce qu\rquote il est pr\'eatre, un inf\'e2me comme vous est certain de l\rquote impunit\'e9, et qu\rquote il peut mettre sa l\'e2chet\'e9 et ses crimes \'e0 l\rquote abri de sa robe noire\~?
+\par
+\par \endash \~Je ne comprends pas un mot \'e0 vos accusations, monsieur\~; en tout cas, il y a des lois, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny en mordant ses l\'e8vres bl\'eames de col\'e8re, car il ressentait profond\'e9ment l\rquote
+injure que venait de lui adresser le mar\'e9chal\~; si vous avez \'e0 vous plaindre\'85 adressez-vous \'e0 la justice\'85 elle est \'e9gale pour tous.
+\par
+\par Le mar\'e9chal Simon haussa les \'e9paules avec un d\'e9dain farouche.
+\par
+\par \endash \~Vos crimes \'e9chappent \'e0 la justice\'85 elle les punirait, que je ne lui laisserais pas encore le soin de me venger\'85 apr\'e8s tout le mal que vous m\rquote avez fait, apr\'e8s tout ce que vous m\rquote avez ravi\'85 Et, au souve
+nir de ses enfants, la voix du mar\'e9chal s\rquote alt\'e9ra l\'e9g\'e8rement\~: mais il reprit bient\'f4t son calme terrible. Vous sentez bien que je ne vis plus que pour la vengeance\'85 moi\'85 mais il me faut une vengeance que je puisse savourer\'85
+ en sentant votre l\'e2che c\'9cur palpiter au bout de mon \'e9p\'e9e\'85 Notre dernier duel\'85 n\rquote a \'e9t\'e9 qu\rquote un jeu\~; mais celui-ci\'85 oh\~! vous allez voir celui-ci\'85
+\par
+\par Et le mar\'e9chal marcha vers la table o\'f9 il avait pos\'e9 les \'e9p\'e9es.
+\par
+\par Il fallait au p\'e8re d\rquote Aigrigny un grand empire sur lui-m\'eame pour se contraindre\~; la haine implacable qu\rquote il avait toujours \'e9prouv\'e9e contre le mar\'e9chal Simon, ses provocations insultantes, r\'e9
+veillaient en lui mille ardeurs farouches\~; pourtant il r\'e9pondit d\rquote un ton assez calme\~:
+\par
+\par \endash \~Une derni\'e8re fois, monsieur, je vous le r\'e9p\'e8te, le caract\'e8re dont je suis rev\'eatu m\rquote emp\'eache de me battre.
+\par
+\par \endash \~Ainsi\'85 vous refusez\~? dit le mar\'e9chal en se retournant vers lui et s\rquote approchant.
+\par
+\par \endash \~Je refuse.
+\par
+\par \endash \~Positivement\~?
+\par
+\par \endash \~Positivement\~; rien ne saurait m\rquote y forcer.
+\par
+\par \endash \~Rien\~?
+\par
+\par \endash \~Non, monsieur, rien.
+\par
+\par \endash \~Nous allons voir, dit le mar\'e9chal. Et sa main tomba d\rquote aplomb sur la joue du p\'e8re d\rquote Aigrigny. Le j\'e9suite poussa un cri de fureur\~; tout son sang reflua sur sa face si rudement soufflet\'e9e\~
+; la bravoure de cet homme, car il \'e9tait brave, se r\'e9volta\~; son ancienne valeur guerri\'e8re l\rquote emporta malgr\'e9 lui\~; ses yeux \'e9tincel\'e8rent, et, les dents serr\'e9es, les poings crisp\'e9s, il fit un pas vers le mar\'e9chal en s
+\rquote \'e9criant\~:
+\par
+\par \endash \~Les \'e9p\'e9es\'85 les \'e9p\'e9es\~!
+\par
+\par Mais soudain se rappelant l\rquote apparition de Rodin et l\rquote int\'e9r\'eat que celui-ci avait eu \'e0 amener cette rencontre, il puisa dans la volont\'e9 d\rquote \'e9chapper au pi\'e8ge diabolique que lui tendait son ancien }{\i socius }{
+le courage de contenir un ressentiment terrible. \'c0 la fougue passag\'e8re du p\'e8re d\rquote Aigrigny succ\'e9da donc subitement un calme rempli de contrition\~; voulant jouer son r\'f4le jusqu\rquote au bout, il s\rquote agenouilla, et, baissant la t
+\'eate, il se frappa la poitrine avec componction en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Pardonnez-moi, Seigneur, de m\rquote \'eatre abandonn\'e9 \'e0 un mouvement de col\'e8re\'85 et surtout pardonnez \'e0 celui qui m\rquote outrage.
+\par
+\par Malgr\'e9 sa r\'e9signation apparente, la voix du j\'e9suite \'e9tait profond\'e9ment alt\'e9r\'e9e\~; il lui semblait sentir un fer br\'fblant sur sa joue\~; car, pour la premi\'e8re fois de sa vie de soldat ou de pr\'ea
+tre, il subissait une pareille insulte\~; il s\rquote \'e9tait jet\'e9 \'e0 genoux autant par m\'f4merie que pour ne pas rencontrer le regard du mar\'e9chal, craignant, s\rquote il le rencontrait, de ne pouvoir plus r\'e9
+pondre de soi, et de se laisser entra\'eener \'e0 ses imp\'e9tueux ressentiments.
+\par
+\par En voyant le j\'e9suite tomber \'e0 genoux, en entendant son hypocrite invocation, le mar\'e9chal, qui avait d\'e9j\'e0 mis l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main, fr\'e9mit d\rquote indignation et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Debout\'85 fourbe\'85 inf\'e2me, debout \'e0 l\rquote instant\~! Et de sa botte le mar\'e9chal crossa rudement le j\'e9suite. \'c0 cette nouvelle insulte, le p\'e8re d\rquote Aigrigny se redressa et bondit comme s\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 m
+\'fb par un ressort d\rquote acier. C\rquote \'e9tait trop\~; il n\rquote en pouvait supporter davantage. Emport\'e9, aveugl\'e9 par la rage, il se pr\'e9cipita vers la table o\'f9 \'e9tait l\rquote autre \'e9p\'e9e, la saisit, et s\rquote \'e9cria en gri
+n\'e7ant des dents\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 il vous faut du sang\~!\'85 eh bien\~!\'85 du sang\'85 le v\'f4tre\'85 si je peux\'85
+\par
+\par Et le j\'e9suite, dans toute la vigueur de l\rquote \'e2ge, la face empourpr\'e9e, ses grands yeux gris \'e9tincelants de haine, tomba en garde avec l\rquote aisance et l\rquote aplomb d\rquote un gladiateur consomm\'e9.
+\par
+\par \endash \~Enfin\~!\'85 s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal en s\rquote appr\'eatant \'e0 croiser le fer.
+\par
+\par Mais la r\'e9flexion vint encore une fois \'e9teindre la fougue du p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; il songea de nouveau que ce duel hasardeux comblerait les v\'9cux de Rodin, dont il tenait le sort entre les mains, qu\rquote il allait \'e9craser \'e0
+ son tour et qu\rquote il ex\'e9crait plus encore peut-\'eatre que le mar\'e9chal\~; aussi, malgr\'e9 la furie qui le poss\'e9dait, malgr\'e9 son secret espoir de sortir vainqueur de ce combat, car il se sentait plein de force, de sant\'e9, tandis que d
+\rquote affreux chagrins avaient min\'e9 le mar\'e9chal Simon, le j\'e9suite parvint \'e0 se calmer, et, \'e0 la profonde stupeur du mar\'e9chal, il baissa la pointe de son \'e9p\'e9e en disant\~:
+\par
+\par \endash \~Je suis ministre du Seigneur, je ne dois pas verser de sang. Cette fois encore, pardonnez-moi mon emportement, Seigneur, et pardonnez aussi \'e0 celui de mes fr\'e8res qui a excit\'e9 mon courroux.
+\par
+\par Puis, mettant aussit\'f4t la lame de l\rquote \'e9p\'e9e sous son talon, il ramena vivement la garde \'e0 lui, de sorte que l\rquote arme se brisa en deux morceaux. Il n\rquote y avait plus ainsi de duel possible. Le p\'e8re d\rquote
+Aigrigny se mettait lui-m\'eame dans l\rquote impuissance de c\'e9der \'e0 une nouvelle violence, dont il ressentait l\rquote imminence et le danger. Le mar\'e9chal Simon resta un moment muet et immobile de surprise et d\rquote indignation, car
+lui aussi voyait alors le duel impossible\~; mais tout \'e0 coup, imitant le j\'e9suite, le mar\'e9chal mit comme lui la lame de son \'e9p\'e9e sous son talon et la brisa \'e0 peu pr\'e8s \'e0 sa moiti\'e9, ainsi qu\rquote avait \'e9t\'e9 bris\'e9e l
+\rquote \'e9p\'e9e du p\'e8re d\rquote Aigrigny\~; puis, ramassant le tron\'e7on pointu, long de dix-huit pouces environ, il d\'e9tacha sa cravate de soie noire, l\rquote enroula autour de ce fragment du c\'f4t\'e9 de la cassure, improvisa ainsi une poign
+\'e9e, et dit au p\'e8re d\rquote Aigrigny\~:
+\par
+\par \endash \~Va pour le poignard\'85
+\par
+\par \'c9pouvant\'e9 de tant de sang-froid, de tant d\rquote acharnement, le p\'e8re d\rquote Aigrigny s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est donc l\rquote enfer\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Non\'85 c\rquote est un p\'e8re dont on a tu\'e9 les enfants, dit le mar\'e9chal d\rquote une voix sourde en assurant son poignard dans sa main\~; et une larme fugitive mouilla ses yeux, qui redevinrent aussit\'f4t ardents et farouches.
+\par
+\par Le j\'e9suite surprit cette larme\'85 Il y avait dans ce m\'e9lange de haine vindicative et de douleur paternelle quelque chose de si terrible, de si sacr\'e9, de si mena\'e7ant, que, pour la premi\'e8re fois de sa vie, le p\'e8re d\rquote Aigrigny \'e9p
+rouva un sentiment de peur\'85 de peur l\'e2che\'85 ignoble\'85 de peur pour sa peau\'85 Tant qu\rquote il s\rquote \'e9tait agi d\rquote un combat \'e0 l\rquote \'e9p\'e9e, dans lequel la ruse, l\rquote adresse et l\rquote exp\'e9
+rience sont de si puissants auxiliaires du courage, il n\rquote avait eu qu\rquote \'e0 r\'e9primer les \'e9lans de sa fureur et de sa haine, mais devant ce combat corps \'e0 corps, face \'e0 face, c\'9cur contre c\'9cur, il trembla, p\'e2lit, et s
+\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Une boucherie \'e0 coups de couteau\'85 jamais\~!
+\par
+\par L\rquote accent, la physionomie du j\'e9suite, trahissait tellement son effroi, que le mar\'e9chal en fut frapp\'e9 et s\rquote \'e9cria avec angoisse, car il redoutait de voir sa vengeance lui \'e9chapper\~:
+\par
+\par \endash \~Mais il est donc vraiment l\'e2che\~!\'85 Ce mis\'e9rable n\rquote avait donc que le courage de l\rquote escrime ou de l\rquote orgueil\'85 ce mis\'e9rable ren\'e9gat, tra\'eetre \'e0 son pays\'85 que j\rquote ai soufflet\'e9\'85 cross\'e9\'85
+ car je vous ai soufflet\'e9\'85 marquis de vieille roche\~! je vous ai cross\'e9\'85 marquis de vieille souche\~!\'85 vous, la honte de votre maison, la honte de tous les braves gentilshommes anciens ou nouveaux\'85 Ah\~! ce n\rquote
+est pas par hypocrisie ou par calcul\'85 comme je le croyais, que vous refusez de vous battre\'85 c\rquote est par peur\'85 Ah\~! il vous faut le bruit de la guerre ou les regards des t\'e9moins d\rquote un duel pour vous donner du c\'9cur\'85
+\par
+\par \endash \~Monsieur\'85 prenez garde, dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny les dents serr\'e9es, et en balbutiant, car, \'e0 ces \'e9crasantes paroles, la rage et la haine lui firent oublier sa peur.
+\par
+\par \endash \~Mais il faut donc que je te crache \'e0 la face, pour y faire monter le peu de sang qui te reste dans les veines\~!\'85 s\rquote \'e9cria le mar\'e9chal exasp\'e9r\'e9.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! C\rquote est trop\~! dit le j\'e9suite.
+\par
+\par Et il se pr\'e9cipita sur le morceau de lame ac\'e9r\'e9e qui \'e9tait \'e0 ses pieds en r\'e9p\'e9tant\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est trop\~!
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas assez, dit le mar\'e9chal d\rquote une voix haletante, tiens, Judas\~!\'85 Et il lui cracha \'e0 la face.
+\par
+\par \endash \~Et si tu ne te bats pas maintenant, ajouta le mar\'e9chal, je t\rquote assomme \'e0 coups de chaise, inf\'e2me tueur d\rquote enfants\'85
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny, en recevant le dernier outrage qu\rquote un homme d\'e9j\'e0 outrag\'e9 puisse recevoir, perdit la t\'eate, oublia ses int\'e9r\'eats, ses r\'e9solutions, sa peur, oublia jusqu\rquote \'e0 Rodin\~
+; une ardeur de vengeance effr\'e9n\'e9e, voil\'e0 tout ce qu\rquote il ressentit, puis, une fois son courage revenu, au lieu de redouter cette lutte, il s\rquote en f\'e9licita en comparant sa vigoureuse carrure \'e0 la maigreur du mar\'e9chal presque
+\'e9puis\'e9 par le chagrin\~; car, dans un pareil combat, combat brutal, sauvage, corps \'e0 corps, la force physique est d\rquote un avantage immense. En un instant le p\'e8re d\rquote Aigrigny eut roul\'e9 son mouchoir autour de la lame d\rquote \'e9p
+\'e9e qu\rquote il avait ramass\'e9e, et il se pr\'e9cipita sur le mar\'e9chal Simon, qui re\'e7ut intr\'e9pidement le choc.
+\par
+\par Pendant le peu de temps que dura cette lutte in\'e9gale, car le mar\'e9chal \'e9tait depuis quelques jours en proie \'e0 une fi\'e8vre d\'e9vorante qui avait min\'e9 ses forces, les deux combattants, muets, acharn\'e9s, ne dirent pas un mot, ne pouss\'e8
+rent pas un cri.
+\par
+\par Si quelqu\rquote un e\'fbt assist\'e9 \'e0 cette sc\'e8ne horrible, il lui e\'fbt \'e9t\'e9 impossible de dire o\'f9 et comment se portaient les coups\~: il aurait vu deux t\'eates effrayantes, livides, convulsives, s\rquote
+abaisser, se redresser, ou se renverser en arri\'e8re, selon les incidents du combat, les bras se roidir comme des barres de fer ou se tordre comme des serpents, et puis, \'e0 travers les brusques ondulations de la redingote bleue du mar\'e9
+chal et de la soutane noire du j\'e9suite, parfois luire et reluire comme un vif \'e9clair d\rquote acier\'85 il e\'fbt enfin entendu un pi\'e9tinement sourd, saccad\'e9, ou de temps \'e0 autre quelque aspiration bruyante.
+\par
+\par Au bout de deux minutes au plus, les deux adversaires tomb\'e8rent l\rquote un sur l\rquote autre.
+\par
+\par L\rquote un d\rquote eux, c\rquote \'e9tait le p\'e8re d\rquote Aigrigny, faisant un violent effort, parvint \'e0 se d\'e9gager des bras qui l\rquote \'e9treignaient et \'e0 se mettre \'e0 genoux\'85 Ses bras retomb\'e8rent \'e9
+tourdis, puis la voix expirante du mar\'e9chal murmura ses mots\~:
+\par
+\par \endash \~Mes enfants\~!\'85 Dagobert\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Je l\rquote ai tu\'e9\'85 dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny d\rquote une voix affaiblie, mais\'85 je le sens\'85 je suis bless\'e9 \'e0 mort\'85 Et, s\rquote appuyant d\rquote une main sur le sol, le j\'e9suite porta son autre main \'e0
+ sa poitrine.
+\par
+\par Sa soutane \'e9tait labour\'e9e de coups\'85 mais les lames, dites de carrelet, qui avaient servi au combat, \'e9tant triangulaires et tr\'e8s ac\'e9r\'e9es, le sang, au lieu de s\rquote \'e9pancher au dehors, se r\'e9sorbait au dedans.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! je meurs\'85 j\rquote \'e9touffe\'85 dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny, dont les traits d\'e9compos\'e9s annon\'e7aient d\'e9j\'e0 les approches de la mort.
+\par
+\par \'c0 ce moment, la clef de la serrure tourna deux fois avec un bruit sec\~; Rodin parut sur le seuil de la porte, et avan\'e7a la t\'eate en disant d\rquote une voix humble et d\rquote un air discret\~:
+\par
+\par \endash \~Peut-on entrer\~? \'c0 cette \'e9pouvantable ironie, le p\'e8re d\rquote Aigrigny fit un mouvement pour se pr\'e9cipiter sur Rodin, mais il retomba sur une de ses mains en poussant un sourd g\'e9missement\~: le sang l\rquote \'e9touffait.
+\par
+\par \endash \~Ah\~! monstre d\rquote enfer\~!\'85 murmura-t-il en jetant sur Rodin un regard effrayant de rage et d\rquote agonie\~; c\rquote est toi qui causes ma mort\'85
+\par
+\par \endash \~Je vous avais toujours dit, mon tr\'e8s cher p\'e8re, que votre vieux levain de batailleur vous serait f\'e2cheux, r\'e9pondit Rodin avec un affreux sourire. Il y a peu de jours encore\'85 je vous ai averti\'85
+ en vous recommandant de vous laisser patiemment souffleter par ce sabreur\'85 qui ne sabrera plus rien du tout\'85 et c\rquote est bien fait\~; parce que, d\rquote abord, \'ab\~qui tire le glaive\'85 p\'e9rit par le glaive\~\'bb, dit l\rquote \'c9
+criture. Et puis, ensuite, le mar\'e9chal Simon\'85 h\'e9ritait de ses filles\'85 Voyons, l\'e0\'85 entre nous, comment vouliez-vous que je fisse, mon tr\'e8s cher p\'e8re\~?\'85 Il fallait bien vous sacrifier \'e0 l\rquote int\'e9r\'eat commun, d\rquote
+autant plus que je savais ce que vous me m\'e9nagiez pour demain. Or, moi, on ne }{\i me prend pas sans vert.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Avant d\rquote expirer\'85 dit le p\'e8re d\rquote Aigrigny d\rquote une voix affaiblie, je vous d\'e9masquerai\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~! que non point, dit Rodin en hochant la t\'eate d\rquote un air fut\'e9, que non point\~!\'85 Moi seul je vous confesserai, s\rquote il vous pla\'eet\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 cela m\rquote \'e9pouvante, murmura le p\'e8re d\rquote Aigrigny, dont les paupi\'e8res s\rquote appesantissaient. Que Dieu ait piti\'e9 de moi\'85 s\rquote il n\rquote est pas trop tard\'85 H\'e9las\~! je suis \'e0 ce moment supr\'ea
+me\'85 je\'85 suis un grand coupable\'85
+\par
+\par \endash \~Et surtout un grand niais, dit Rodin en haussant les \'e9paules et en contemplant l\rquote agonie de son complice avec un froid m\'e9pris.
+\par
+\par Le p\'e8re d\rquote Aigrigny n\rquote avait plus que quelques minutes \'e0 vivre\~; Rodin s\rquote en aper\'e7ut et se dit\~:
+\par
+\par \endash \~Il est temps d\rquote appeler du secours. \'c0 ses cris, on arriva. Ainsi qu\rquote il l\rquote avait dit, Rodin ne quitta pas le p\'e8re d\rquote Aigrigny jusqu\rquote \'e0 ce que celui-ci e\'fbt rendu le dernier soupir.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Le soir, seul au fond de sa chambre, \'e0 la lueur d\rquote une petite lampe, Rodin \'e9tait plong\'e9 dans une sorte de contemplation extatique devant la gravure repr\'e9sentant le portrait de SIXTE QUINT.
+\par
+\par Minuit sonna lentement \'e0 la grande horloge de la maison.
+\par
+\par Lorsque le dernier coup eut vibr\'e9, Rodin se redressa dans toute la sauvage majest\'e9 de son triomphe infernal, et s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Nous sommes au 1}{\super er}{ juin\'85 Il n\rquote y a plus de Rennepont\~!\~!\~!\'85 Il me semble entendre sonner l\rquote heure \'e0 Saint-Pierre de Rome\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800334}{\*\bkmkstart _Toc97808070}LXIII. Un message.
+{\*\bkmkend _Toc92800334}{\*\bkmkend _Toc97808070}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Pendant que Rodin restait plong\'e9
+ dans une ambitieuse extase en contemplant le portrait de Sixte-Quint, le bon petit p\'e8re Caboccini, dont les chaudes et p\'e9tulantes embrassades avaient si fort impatient\'e9 Rodin, \'e9tait all\'e9 trouver myst\'e9
+rieusement Faringhea, et, lui remettant un fragment du crucifix d\rquote ivoire, lui avait dit ces deux mots, avec son air de bonhomie et de joyeuset\'e9 habituel\~:
+\par
+\par \endash \~Son Excellence le cardinal Malipieri, \'e0 mon d\'e9part de Rome, m\rquote a charg\'e9 de vous remettre ceci, seulement aujourd\rquote hui\'85 31 mai.
+\par
+\par Le m\'e9tis, qui ne s\rquote \'e9mouvait gu\'e8re, tressaillit brusquement, presque avec douleur\~; sa figure s\rquote assombrit encore, et, attachant sur le petit p\'e8re un regard per\'e7ant, il r\'e9pondit.
+\par
+\par \endash \~Vous devez encore me dire quelques paroles\~?
+\par
+\par \endash \~Il est vrai, reprit le p\'e8re Caboccini. Ces paroles les voici\~: }{\i Souvent de la coupe aux l\'e8vres\'85 il y a loin.}{
+\par
+\par }{\i \endash \~}{C\rquote est bien, dit le m\'e9tis. Et poussant un profond soupir, il rapprocha le fragment du crucifix d\rquote ivoire du fragment qu\rquote il poss\'e9dait d\'e9j\'e0\~; le tout s\rquote ajustait \'e0 merveille. Le p\'e8
+re Caboccini le regardait faire avec curiosit\'e9, car le cardinal ne lui avait rien dit autre chose, sinon de remettre ce morceau d\rquote ivoire \'e0 Faringhea, et de lui r\'e9p\'e9ter les mots pr\'e9c\'e9dents, afin de bien \'e9tablir l\rquote
+authenticit\'e9 de sa mission\~; le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, assez intrigu\'e9, dit au m\'e9tis\~:
+\par
+\par \endash \~Et qu\rquote allez-vous faire de ce crucifix maintenant complet\~?
+\par
+\par \endash \~Rien\'85 dit Faringhea, toujours absorb\'e9 dans une m\'e9ditation p\'e9nible.
+\par
+\par \endash \~Rien\~! reprit le r\'e9v\'e9rend p\'e8re \'e9tonn\'e9. Mais \'e0 quoi bon vous l\rquote apporter de si loin\~? Sans satisfaire \'e0 cette curieuse demande, le m\'e9tis lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 quelle heure le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Rodin se rend-il demain rue Saint-Fran\'e7ois\~?
+\par
+\par \endash \~De tr\'e8s bon matin.
+\par
+\par \endash \~Avant de sortir, il ira \'e0 la chapelle faire sa pri\'e8re\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, selon l\rquote habitude de tous nos r\'e9v\'e9rends p\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Vous couchez pr\'e8s de lui\~?
+\par
+\par \endash \~Comme son }{\i socius, }{j\rquote occupe une chambre contigu\'eb \'e0 la sienne.
+\par
+\par \endash \~Il se pourrait, dit Faringhea apr\'e8s un moment de silence, que le r\'e9v\'e9rend p\'e8re, absorb\'e9 par les grands int\'e9r\'eats qui l\rquote occupent\'85 oubli\'e2t de se rendre \'e0 la chapelle\'85 Rappelez-lui ce devoir pieux.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote y manquerai pas.
+\par
+\par \endash \~Non\'85 n\rquote y manquez pas, ajouta Faringhea avec insistance.
+\par
+\par \endash \~Soyez tranquille, dit le bon petit p\'e8re, je vois que vous vous int\'e9ressez \'e0 son salut\'85
+\par
+\par \endash \~Beaucoup\'85
+\par
+\par \endash \~Cette pr\'e9occupation est louable\'85 continuez ainsi, et vous pourrez appartenir un jour tout \'e0 fait \'e0 notre compagnie, dit affectueusement le p\'e8re Caboccini.
+\par
+\par \endash \~Je ne suis encore qu\rquote un pauvre membre auxiliaire et affili\'e9, dit humblement Faringhea\~; mais nul plus que moi n\rquote est d\'e9vou\'e9, \'e2me, corps, esprit, \'e0 la soci\'e9t\'e9, dit le m\'e9
+tis avec une sourde exclamation. Bohwanie n\rquote est rien aupr\'e8s d\rquote elle\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Bohwanie\~!\'85 qu\rquote est-ce que cela, mon bon ami\~?
+\par
+\par \endash \~Bohwanie fait des cadavres qui pourrissent\'85 et la sainte soci\'e9t\'e9 fait des cadavres qui marchent\'85
+\par
+\par \endash \~Ah\~! oui\'85 }{\i Perinde ac cadaver\'85 }{c\rquote est le dernier mot de notre grand saint Ignace de Loyola\~; mais qu\rquote est-ce que c\rquote est que Bohwanie\~?
+\par
+\par \endash \~Bohwanie est \'e0 la sainte soci\'e9t\'e9 ce que l\rquote enfant est \'e0 l\rquote homme\'85 r\'e9pondit le m\'e9tis de plus en plus exalt\'e9. Gloire \'e0 la Compagnie\~! gloire\~!\~! Mon p\'e8re serait son ennemi\'85 que je frapperais mon p
+\'e8re\'85 L\rquote homme dont le g\'e9nie m\rquote inspirerait le plus d\rquote admiration, de respect et de terreur, serait son ennemi\'85 que je frapperais cet homme malgr\'e9 l\rquote admiration, le respect et la terreur qu\rquote il m\rquote
+inspirerait, dit le m\'e9tis avec effort\~; puis, apr\'e8s un instant de silence, il ajouta en regardant en face le p\'e8re Caboccini\~:
+\par
+\par \endash \~Je parle ainsi, pour que vous reportiez mes paroles au cardinal Malipieri, en le priant de les rapporter\'85 au\'85 Faringhea s\rquote arr\'eata court.
+\par
+\par \endash \~\'c0 qui le cardinal rapportera-t-il vos paroles\~?
+\par
+\par \endash \~Il le sait, dit brusquement le m\'e9tis. Bonsoir.
+\par
+\par \endash \~Bonsoir, mon bon ami\~; je ne puis que vous louer de vos sentiments \'e0 l\rquote endroit de notre compagnie. H\'e9las\~! elle a besoin de d\'e9fenseurs \'e9nergiques\'85 car il se glisse, dit-on, des tra\'eetres jusque dans son sein\'85
+\par
+\par \endash \~Pour ceux-l\'e0, dit Faringhea, il faut surtout \'eatre sans piti\'e9.
+\par
+\par \endash \~Sans piti\'e9, dit le bon p\'e8re\'85 nous nous entendons.
+\par
+\par \endash \~Peut-\'eatre, dit le m\'e9tis\~; n\rquote oubliez pas surtout de faire songer au r\'e9v\'e9rend p\'e8re Rodin \'e0 aller \'e0 la chapelle avant de sortir.
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote y manquerai pas, dit le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini. Et les deux hommes se s\'e9par\'e8rent. En rentrant, le p\'e8re Caboccini apprit qu\rquote un courrier, arriv\'e9 de Rome la nuit m\'eame, venait d\rquote apporter des d\'e9p
+\'eaches \'e0 Rodin.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800335}{\*\bkmkstart _Toc97808071}LXIV. Le premier juin.
+{\*\bkmkend _Toc92800335}{\*\bkmkend _Toc97808071}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {La chapelle de la maison des r\'e9v\'e9rends p\'e8res de la rue de Vaugirard \'e9tait coquette et charmante\~
+; de grandes verri\'e8res color\'e9es y jetaient un myst\'e9rieux demi-jour\~; l\rquote autel \'e9blouissait de dorures et de vermeil\~; \'e0 la porte de cette petite \'e9glise, sous les assises du buffet d\rquote orgues, dans un obscur renfoncement, \'e9
+tait un large b\'e9nitier de marbre richement sculpt\'e9.
+\par
+\par Ce fut aupr\'e8s de ce b\'e9nitier, dans un recoin t\'e9n\'e9breux o\'f9 on le distinguait \'e0 peine, que Faringhea vint s\rquote agenouiller le 1}{\super er }{juin, de grand matin, d\'e8s que les portes de la chapelle furent ouvertes. Le m\'e9tis \'e9
+tait profond\'e9ment triste\~; de temps \'e0 autre il tressaillait et soupirait comme s\rquote il e\'fbt contenu les agitations d\rquote une violente lutte int\'e9rieure\~; cette \'e2me sauvage, indomptable, ce monomane poss\'e9d\'e9 du g\'e9
+nie du mal et de la destruction, \'e9prouvait, ainsi qu\rquote on l\rquote a peut-\'eatre devin\'e9, une profonde admiration pour Rodin, qui exer\'e7ait sur lui une sorte de fascination magn\'e9tique\~; le m\'e9tis, b\'eate f\'e9roce \'e0 intelligence et
+\'e0 face humaine, voyait dans le g\'e9nie infernal de Rodin, quelque chose de surhumain. Et Rodin, trop p\'e9n\'e9trant pour ne pas \'eatre certain du d\'e9vouement farouche de ce mis\'e9rable, s\rquote en \'e9tait, on l\rquote
+a vu, fructueusement servi pour amener le d\'e9nouement tragique des amours d\rquote Adrienne et de Djalma.
+\par
+\par Ce qui excitait \'e0 un point incroyable l\rquote admiration de Faringhea, c\rquote \'e9tait ce qu\rquote il connaissait ou ce qu\rquote il comprenait de la soci\'e9t\'e9 de J\'e9
+sus. Ce pouvoir immense, occulte, qui minait le monde par ses ramifications souterraines, et arrivait \'e0 son but par des moyens diaboliques, avait frapp\'e9 le m\'e9tis d\rquote un sauvage enthousiasme. Et si q
+uelque chose au monde primait son admiration fanatique pour Rodin, c\rquote \'e9tait son d\'e9vouement aveugle \'e0 la compagnie d\rquote Ignace de Loyola, qui faisait des }{\i cadavres qui marchaient, }{ainsi que le disait le m\'e9tis.
+\par
+\par Faringhea, cach\'e9 dans l\rquote ombre de la chapelle, r\'e9fl\'e9chissait donc profond\'e9ment, lorsque des pas se firent entendre\~; bient\'f4t Rodin parut, accompagn\'e9 de son }{\i socius, }{le bon petit p\'e8re borgne.
+\par
+\par Soit pr\'e9occupation, soit que les t\'e9n\'e8bres projet\'e9es par le buffet d\rquote orgues ne lui eussent pas permis de voir le m\'e9tis, Rodin trempa ses doigts dans le b\'e9nitier aupr\'e8
+s duquel se tenait Faringhea, sans apercevoir ce dernier, qui resta immobile comme une statue, sentant une sueur glac\'e9e couler de son front, tant son \'e9motion \'e9tait vive.
+\par
+\par La pri\'e8re de Rodin fut courte, on le con\'e7oit\~; il avait h\'e2te de se rendre rue Saint-Fran\'e7ois.
+\par
+\par Apr\'e8s s\rquote \'eatre, ainsi que Caboccini, agenouill\'e9 pendant quelques instants, il se leva, salua respectueusement le ch\'9cur, et se dirigea vers la porte de sortie, suivi \'e0 quelques pas de son }{\i socius.}{
+\par
+\par Au moment o\'f9 Rodin approchait du b\'e9nitier, il aper\'e7ut le m\'e9tis, dont la haute taille se dessinait dans la p\'e9nombre au milieu de laquelle il s\rquote \'e9tait jusqu\rquote alors tenu\~; s\rquote avan\'e7ant un peu, le m\'e9tis s\rquote
+inclina respectueusement devant Rodin, qui lui dit tout bas et d\rquote un air pr\'e9occup\'e9\~:
+\par
+\par \endash \~Tant\'f4t, \'e0 deux heures\'85 chez moi.
+\par
+\par Ce disant, Rodin allongea le bras afin de plonger sa main dans le b\'e9nitier\~; mais Faringhea lui \'e9pargna cette peine en lui pr\'e9sentant vivement le goupillon qui restait d\rquote ordinaire dans l\rquote eau sainte.
+\par
+\par Pressant entre ses doigts crasseux les brins humect\'e9s du goupillon que le m\'e9tis tenait par le manche, Rodin imbiba suffisamment son index et son pouce, les porta \'e0 son front, o\'f9, selon l\rquote usage, il tra\'e7a le signe d\rquote une croix\~
+; puis, ouvrant la porte de la chapelle, il sortit, apr\'e8s s\rquote \'eatre retourn\'e9 pour dire de nouveau \'e0 Faringhea\~:
+\par
+\par \endash \~\'c0 deux heures, chez moi. Croyant pouvoir user de l\rquote occasion du goupillon que Faringhea, immobile, atterr\'e9, tenait toujours, mais d\rquote une main tremblante, agit\'e9e, le p\'e8re Caboccini avan\'e7ait les doigts, lorsque le m\'e9
+tis, voulant peut-\'eatre borner sa gracieuset\'e9 \'e0 Rodin, retira vivement l\rquote instrument\~; le p\'e8re Caboccini, tromp\'e9 dans son attente, suivit pr\'e9cipitamment Rodin, qu\rquote il ne devait pas, ce jour-l\'e0
+ surtout, perdre de vue un seul instant, et monta avec lui dans un fiacre qui les conduisit rue Saint-Fran\'e7ois. Il est impossible de peindre le regard que le m\'e9tis avait jet\'e9 sur Rodin au moment o\'f9 celui-ci sortait de la chapelle. Rest\'e9
+ seul dans le saint lieu, Faringhea s\rquote affaissa sur lui-m\'eame et tomba sur les dalles, moiti\'e9 agenouill\'e9, moiti\'e9 accroupi, cachant son visage dans ses mains. \'c0 mesure que la voiture approchait du quartier du Marais, o\'f9 \'e9tait situ
+\'e9e la maison de Marius Rennepont, la fi\'e9vreuse agitation, la d\'e9vorante impatience du triomphe se lisait sur la physionomie de Rodin\~; deux ou trois fois, ouvrant son portefeuille, il relut et classa les diff\'e9rents actes ou notifications de d
+\'e9c\'e8s des membres de la famille Rennepont, et de temps en temps il avan\'e7ait la t\'eate \'e0 la porti\'e8re avec anxi\'e9t\'e9, comme s\rquote il e\'fbt voulu h\'e2ter la marche lente de la voiture.
+\par
+\par Le bon petit p\'e8re son }{\i socius }{ne le quittait pas du regard\~; ce regard avait une expression aussi sournoise qu\rquote \'e9trange.
+\par
+\par Enfin la voiture, entrant dans la rue Saint-Fran\'e7ois, s\rquote arr\'eata devant la porte ferr\'e9e de la vieille maison, nagu\'e8re ferm\'e9e depuis un si\'e8cle et demi. Rodin sauta du fiacre, agile comme un jeune homme, et heurta violemment \'e0
+ la porte pendant que le p\'e8re Caboccini, moins leste, prenait terre plus prudemment.
+\par
+\par Rien ne r\'e9pondit aux coups de marteau retentissants que Rodin venait de frapper.
+\par
+\par Fr\'e9missant d\rquote anxi\'e9t\'e9, il frappa de nouveau\~: cette fois, pr\'eatant l\rquote oreille attentivement, il entendit s\rquote approcher des pas lents et tra\'eenants, mais ils s\rquote arr\'eat\'e8rent \'e0 quelques pas de la porte, qui ne s
+\rquote ouvrait pas.
+\par
+\par \endash \~C\rquote est griller sur des charbons ardents, dit Rodin, car il lui semblait que sa poitrine en feu se dess\'e9chait d\rquote angoisse. Apr\'e8s avoir violemment heurt\'e9 de nouveau \'e0 la porte, il se mit \'e0 ronge
+r ses ongles, selon son habitude. Soudain la porte coch\'e8re roula sur ses gonds\~; Samuel, le gardien juif, parut sous le porche\'85
+\par
+\par Les traits du vieillard exprimaient une douleur am\'e8re\~; sur ses joues v\'e9n\'e9rables on voyait encore les traces de larmes r\'e9centes, que ses mains s\'e9niles et tremblantes achevaient d\rquote essuyer lorsqu\rquote il ouvrit \'e0 Rodin.
+\par
+\par \endash \~Qui \'eates-vous, messieurs\~? dit Samuel \'e0 Rodin.
+\par
+\par \endash \~Je suis le mandataire charg\'e9 des pouvoirs et procurations de l\rquote abb\'e9 Gabriel, seul h\'e9ritier vivant de la famille Rennepont, r\'e9pondit Rodin d\rquote une voix h\'e2t\'e9e.
+\par
+\par \endash \~Monsieur est mon secr\'e9taire, ajouta-t-il en d\'e9signant d\rquote un geste le p\'e8re Caboccini, qui salua. Apr\'e8s avoir attentivement regard\'e9 Rodin, Samuel reprit\~:
+\par
+\par \endash \~En effet\'85 je vous reconnais. Veuillez me suivre, monsieur.
+\par
+\par Et le vieux gardien se dirigea vers le b\'e2timent du jardin, en faisant signe aux deux r\'e9v\'e9rends p\'e8res de le suivre.
+\par
+\par \endash \~Ce maudit vieillard m\rquote a tellement irrit\'e9 en me faisant attendre \'e0 la porte, dit tout bas Rodin \'e0 son }{\i socius, }{que j\rquote en ai, je crois, la fi\'e8vre\'85 Mes l\'e8vres et mon gosier sont secs et br\'fb
+lants comme du parchemin racorni au feu\'85
+\par
+\par \endash \~Vous ne voulez rien prendre, mon bon p\'e8re, mon cher p\'e8re\~!\'85 Si vous demandiez un verre d\rquote eau \'e0 cet homme\~? s\rquote \'e9cria le petit borgne avec la plus tendre sollicitude.
+\par
+\par \endash \~Non, non, r\'e9pondit Rodin, cela n\rquote est rien\'85 L\rquote impatience me d\'e9vore. C\rquote est tout simple.
+\par
+\par P\'e2le et d\'e9sol\'e9e, Bethsab\'e9e, la femme de Samuel, \'e9tait debout \'e0 la porte du logement qu\rquote elle occupait avec son mari, et qui donnait sous la vo\'fbte de la porte coch\'e8re\~; lorsque l\rquote isra\'e9
+lite passa devant sa compagne, il lui dit en h\'e9breu\~:
+\par
+\par \endash \~Et les rideaux de la chambre de deuil\~?
+\par
+\par \endash \~Ils sont ferm\'e9s\'85
+\par
+\par \endash \~Et la cassette de fer\~?
+\par
+\par \endash \~Elle est pr\'e9par\'e9e, r\'e9pondit Bethsab\'e9e aussi en h\'e9breu.
+\par
+\par Apr\'e8s avoir prononc\'e9 ces paroles, compl\'e8tement inintelligibles pour Rodin et pour le p\'e8re Caboccini, Samuel et Bethsab\'e9e, malgr\'e9 la d\'e9solation qui se lisait sur leurs traits, \'e9chang\'e8
+rent une sorte de sourire singulier et sinistre.
+\par
+\par Bient\'f4t Samuel, pr\'e9c\'e9dant les deux r\'e9v\'e9rends p\'e8res, monta le perron et entra dans le vestibule, o\'f9 br\'fblait une lampe\~; Rodin, dou\'e9 d\rquote une excellente m\'e9moire locale, se dirigeait vers le salon rouge o\'f9
+ avait eu lieu la premi\'e8re convocation des h\'e9ritiers, lorsque Samuel l\rquote arr\'eata et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas l\'e0 qu\rquote il faut aller\'85 Puis, prenant la lampe, il se dirigea vers un sombre escalier, car les fen\'eatres de la maison n\rquote avaient pas \'e9t\'e9 d\'e9mur\'e9es.
+\par
+\par \endash \~Mais, dit Rodin, la derni\'e8re fois\'85 on s\rquote \'e9tait rassembl\'e9 dans ce salon du rez-de-chauss\'e9e\'85
+\par
+\par \endash \~Aujourd\rquote hui\'85 on se rassemble en haut, r\'e9pondit Samuel. Et il commen\'e7ait de gravir lentement l\rquote escalier.
+\par
+\par \endash \~O\'f9 \'e7\'e0\'85 en haut\~?\'85 dit Rodin en le suivant.
+\par
+\par \endash \~Dans la chambre de deuil\'85 dit l\rquote isra\'e9lite. Et il montait toujours.
+\par
+\par \endash \~Qu\rquote est-ce que la chambre de deuil\~?\'85 reprit Rodin assez surpris.
+\par
+\par \endash \~Un lieu de larmes et de mort, dit l\rquote isra\'e9lite. Et il montait toujours \'e0 travers les t\'e9n\'e8bres, qui s\rquote \'e9paississaient davantage, car la petite lampe les dissipait \'e0 peine.
+\par
+\par \endash \~Mais\'85 dit Rodin, de plus en plus surpris et en s\rquote arr\'eatant court, pourquoi aller dans ce lieu\~?
+\par
+\par \endash \~L\rquote argent y est, r\'e9pondit Samuel.
+\par
+\par Et il montait toujours.
+\par
+\par \endash \~L\rquote argent y est, c\rquote est diff\'e9rent, reprit Rodin. Et il se h\'e2ta de gagner les quelques marches qu\rquote il avait perdues pendant son temps d\rquote arr\'eat.
+\par
+\par Samuel montait\'85 montait toujours.
+\par
+\par Arriv\'e9 \'e0 une certaine hauteur, l\rquote escalier faisant brusquement un coude, les deux j\'e9suites purent apercevoir, \'e0 la p\'e2le clart\'e9 de la petite lampe et dans le vide laiss\'e9 entre la balustrade de fer et la vo\'fbte, le profil du vie
+il isra\'e9lite qui, les dominant, gravissait l\rquote escalier en s\rquote aidant p\'e9niblement de la rampe de fer.
+\par
+\par Rodin fut frapp\'e9 de l\rquote expression de la physionomie de Samuel, ses yeux noirs, ordinairement doux et voil\'e9s par l\rquote \'e2ge, brillaient d\rquote un vif \'e9clat. Ses traits, toujours empreints de tristesse, d\rquote intelligence et de bont
+\'e9, semblaient se contracter, se durcir, et de ses l\'e8vres minces il souriait d\rquote une fa\'e7on \'e9trange.
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est pas excessivement haut, dit tout bas Rodin au p\'e8re Caboccini, et pourtant j\rquote ai les jambes bris\'e9es, je suis tout essouffl\'e9\'85 et les tempes me bourdonnent.
+\par
+\par En effet, Rodin haletait p\'e9niblement, sa respiration \'e9tait embarrass\'e9e. \'c0 cette confidence, le bon petit p\'e8re Caboccini, toujours si rempli de tendres soins pour son compagnon, ne r\'e9pondit pas\~; il paraissait fort pr\'e9occup\'e9.
+
+\par
+\par \endash \~Arrivons-nous bient\'f4t\~?\'85 dit Rodin \'e0 Samuel d\rquote une voix impatiente.
+\par
+\par \endash \~Nous y voici\'85 r\'e9pondit Samuel.
+\par
+\par \endash \~Enfin\~! c\rquote est bien heureux, dit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Tr\'e8s heureux, r\'e9pondit l\rquote isra\'e9lite.
+\par
+\par Et se rangeant le long d\rquote un corridor o\'f9 il avait pr\'e9c\'e9d\'e9 Rodin, il indiqua de la main dont il tenait sa lampe une grande porte d\rquote o\'f9 sortait une faible clart\'e9. Rodin, malgr\'e9 sa surprise croissante, entra r\'e9
+solument, suivi du p\'e8re Caboccini et de Samuel.
+\par
+\par La chambre o\'f9 se trouvaient alors ces trois personnages \'e9tait tr\'e8s vaste\~; elle ne pouvait recevoir de lumi\'e8re que par un belv\'e9d\'e8re carr\'e9
+, mais les vitres des quatre faces de cette lanterne disparaissaient sous des plaques de plomb perc\'e9es chacune de sept trous formant la croix.
+\par
+\par Aussi, le jour n\rquote arrivant dans cette pi\'e8ce que par ces croix ponctu\'e9es, l\rquote obscurit\'e9 e\'fbt \'e9t\'e9 compl\'e8te sans une lampe qui br\'fblait sur une grande et massive console de marbre noir appuy\'e9e \'e0 l\rquote
+un des murs. On e\'fbt dit un appartement fun\'e9raire\~; ce n\rquote \'e9taient partout que draperies ou rideaux noirs frang\'e9s de blanc. On ne voyait d\rquote autre meuble que la console de marbre dont on a parl\'e9.
+\par
+\par Sur cette console \'e9tait une cassette de fer forg\'e9 du dix-septi\'e8me si\'e8cle, admirablement travaill\'e9e \'e0 jour, une v\'e9ritable dentelle d\rquote acier.
+\par
+\par Samuel, s\rquote adressant \'e0 Rodin, qui s\rquote essuyant le front avec son sale mouchoir, regardait autour de lui tr\'e8s surpris, mais nullement effray\'e9, lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~Les volont\'e9s du testateur, si bizarres qu\rquote elles puissent vous para\'eetre, sont sacr\'e9es\'85 pour moi\'85 je les accomplirai donc toutes\'85 si vous le voulez bien.
+\par
+\par \endash \~Rien de plus juste, reprit Rodin\~; mais que venons-nous faire ici\~?\'85
+\par
+\par \endash \~Vous le saurez tout \'e0 l\rquote heure, monsieur\'85 Vous \'eates le mandataire de l\rquote unique h\'e9ritier restant de la famille Rennepont, M.\~l\rquote abb\'e9 Gabriel de Rennepont\~?
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, et voici mes titres, r\'e9pondit Rodin.
+\par
+\par \endash \~Afin d\rquote \'e9pargner le temps, reprit Samuel, je vais, en attendant l\rquote arriv\'e9e du magistrat, faire devant vous l\rquote inventaire des valeurs montant de la succession Rennepont, renferm\'e9
+es dans cette cassette de fer, et que hier j\rquote ai \'e9t\'e9 retirer de la Banque de France.
+\par
+\par \endash \~Les valeurs\'85 sont l\'e0\~?\'85 s\rquote \'e9cria Rodin d\rquote une voix ardente en se pr\'e9cipitant vers la cassette.
+\par
+\par \endash \~Oui, monsieur, r\'e9pondit Samuel, voici mon bordereau. Monsieur votre secr\'e9taire fera l\rquote appel des valeurs\~; je vous en pr\'e9senterai \'e0 mesure les titres, vous les examinerez, et ils seront ensuite replac\'e9
+s dans cette cassette, que je vous remettrai en pr\'e9sence du magistrat.
+\par
+\par \endash \~Ceci est parfait de tous points, dit Rodin. Samuel remit un carnet au p\'e8re Caboccini, s\rquote approcha de la cassette, fit jouer un ressort, que Rodin ne put apercevoir\~; le lourd couvercle se leva, et, \'e0 mesure que le p\'e8
+re Caboccini, lisant le bordereau, \'e9non\'e7ait une valeur, Samuel en mettait le titre sous les yeux de Rodin, qui le remettait au vieux juif apr\'e8s un m\'fbr examen. Cette v\'e9
+rification fut rapide, car ces valeurs immenses ne se composaient, comme on sait, que de huit titres}{\cs30\b\fs36\super \chftn {\footnote \pard\plain \s31\qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0
+\f41\fs30\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {\cs30\b\fs36\super \chftn }{ \'c0 savoir\~: 2 millions de rente fran\'e7aise en 5 pour 100 fran\'e7ais, }{\i au porteur\~; }{900 000 francs de rente fran\'e7aise 3 pour 100 aussi }{\i au porteur
+\~; }{5000 actions de la Banque de France, }{\i au porteur, }{3000 actions des Quatre Canaux, }{\i au porteur\~; }{125 000 ducats de rente de Naples, }{\i au porteur\~; }{3900 m\'e9talliques d\rquote Autriche, }{\i au porteur\~; }{
+76 000 livres sterling de rente 3 pour 100 anglais, }{\i au porteur\~; }{1 200 000 florins hollandais, }{\i au porteur\~;}{ 28 800 000 florins des Pays-Bas, }{\i au porteur.}}}{ et d\rquote
+un appoint de cinq cent mille francs en billets de banque, de trente-cinq mille en or, et de deux cent cinquante francs en argent\~; total\~: }{\i deux cent douze millions cent soixante-quinze mille francs.}{
+\par
+\par Lorsque Rodin, apr\'e8s avoir compt\'e9 le dernier des cinq cents billets de banque de mille francs, dit, en les remettant \'e0 Samuel\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est bien cela\'85 total\~: DEUX CENT DOUZE MILLIONS CENT SOIXANTE-QUINZE MILLE FRANCS, il eut sans doute une esp\'e8ce d\rquote \'e9touffement de joie, d\rquote \'e9blouissement de bonheur, car un instant sa respiration s\rquote arr\'ea
+ta, ses yeux se ferm\'e8rent, et il fut forc\'e9 de s\rquote appuyer sur le bras du bon petit p\'e8re Caboccini, en lui disant d\rquote une voix alt\'e9r\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~C\rquote est singulier\'85 je me croyais\'85 plus fort contre les \'e9motions\'85 Ce que je ressens est extraordinaire.
+\par
+\par Et la lividit\'e9 naturelle du j\'e9suite augmenta tellement, il fut agit\'e9 de fr\'e9missements convulsifs si saccad\'e9s, que le p\'e8re Caboccini s\rquote \'e9cria tout en le soutenant\~:
+\par
+\par \endash \~Mon cher p\'e8re\'85 revenez \'e0 vous\'85 revenez \'e0 vous\'85 il ne faut pas que l\rquote ivresse du succ\'e8s vous trouble \'e0 ce point\'85
+\par
+\par Pendant que le petit borgne donnait \'e0 Rodin cette preuve de sa tendre sollicitude, Samuel s\rquote occupait de replacer les titres et les valeurs dans la cassette de fer\'85
+\par
+\par Rodin, gr\'e2ce \'e0 son indomptable \'e9nergie et \'e0 l\rquote indicible joie qu\rquote il ressentait en se voyant sur le point de toucher \'e0 un but si ardemment poursuivi, Rodin surmonta cet exc\'e8
+s de faiblesse, et, se redressant, calme, fier, il dit au p\'e8re Caboccini\~:
+\par
+\par }{\i \endash \~}{Ce n\rquote est rien\'85 je n\rquote ai pas voulu mourir du chol\'e9ra, ce n\rquote est pas pour mourir de joie le 1}{\super er}{ juin. Et, en effet, quoique d\rquote une lividit\'e9 effrayante, la face du j\'e9suite rayonnait d\rquote
+orgueil et d\rquote audace.
+\par
+\par Lorsqu\rquote il eut vu Rodin compl\'e8tement remis, le p\'e8re Caboccini sembla se transformer\~: quoique petit, ob\'e8se et borgne, ses traits, nagu\'e8re si riants, prirent tout \'e0 coup une expression si ferme, si dure, si dominatrice, que Rodin
+ recula d\rquote un pas en le regardant.
+\par
+\par Alors le p\'e8re Caboccini, tirant de sa poche un papier, qu\rquote il baisa respectueusement, jeta un regard d\rquote une s\'e9v\'e9rit\'e9 extr\'eame sur Rodin, et lut ce qui suit d\rquote une voix sonore et mena\'e7ante\~:
+\par
+\par \'ab\~Au re\'e7u du pr\'e9sent rescrit, le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Rodin remettra tous ses pouvoirs au r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini, qui demeurera seul charg\'e9, ainsi que le r\'e9v\'e9rend p\'e8re d\rquote
+Aigrigny, de recueillir la succession de Rennepont, si, dans sa justice \'e9ternelle, le Seigneur veut que ces biens, qui ont \'e9t\'e9 autrefois d\'e9rob\'e9s \'e0 notre compagnie, nous soient rendus.
+\par
+\par \'ab\~De plus, au re\'e7u du pr\'e9sent rescrit, le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Rodin, surveill\'e9 par un de nos p\'e8res, que d\'e9signera le r\'e9v\'e9rend p\'e8re Caboccini, sera conduit dans notre maison de la ville de Laval, o\'f9
+, mis en cellule, il restera en retraite et claustration absolue jusqu\rquote \'e0 nouvel ordre.\~\'bb
+\par
+\par Et le p\'e8re Caboccini tendit le rescrit \'e0 Rodin pour que celui-ci p\'fbt y lire la signature du g\'e9n\'e9ral de la compagnie. Samuel, vivement int\'e9ress\'e9 par cette sc\'e8ne, laissant la cassette entrouverte, se rapprocha de quelques pas. Tout
+\'e0 coup Rodin \'e9clata de rire\'85 mais d\rquote un rire de joie, de m\'e9pris et de triomphe, impossible \'e0 rendre.
+\par
+\par Le p\'e8re Caboccini le regardait avec un \'e9tonnement irrit\'e9, lorsque Rodin se grandissant encore, et redevenant plus imp\'e9rieux, plus hautain, plus souverainement d\'e9daigneux que jamais, \'e9
+carta du revers de sa main crasseuse le papier que lui tendait le p\'e8re Caboccini, et lui dit\~:
+\par
+\par \endash \~De quelle date est ce rescrit\~!
+\par
+\par \endash \~Du 11 mai\'85 dit le p\'e8re Caboccini stup\'e9fait.
+\par
+\par \endash \~Voici un bref que j\rquote ai re\'e7u cette nuit de Rome, il est dat\'e9 du 18\'85 et m\rquote apprend que je suis nomm\'e9 g\'e9n\'e9ral de l\rquote ordre\'85 Lisez\'85
+\par
+\par Le p\'e8re Caboccini prit la c\'e9dule, lut, et resta d\rquote abord atterr\'e9. Puis il rendit humblement le rescrit \'e0 Rodin en ployant respectueusement le genou devant lui.
+\par
+\par Ainsi se trouvait accomplie la premi\'e8re vis\'e9e ambitieuse de Rodin\'85 Malgr\'e9 tous les soup\'e7ons, toutes les d\'e9fiances, toutes les haines qu\rquote il avait soulev\'e9es dans le parti dont le cardinal Malipieri \'e9tait le repr\'e9
+sentant et le chef, Rodin, \'e0 force d\rquote adresse, de ruse, d\rquote audace, de persuasion, et surtout \'e0 raison de la haute id\'e9e que ses partisans de Rome avaient de sa rare capacit\'e9, \'e9tait parvenu, gr\'e2ce \'e0 l\rquote activit\'e9
+, aux intrigues de ses s\'e9ides, \'e0 faire d\'e9poser son g\'e9n\'e9ral et \'e0 se faire \'e9lever \'e0 ce poste \'e9minent\'85
+\par
+\par Or, selon les combinaisons de Rodin, garanties par les millions qu\rquote il allait poss\'e9der, de ce poste au tr\'f4ne pontifical\'85 il ne lui restait plus qu\rquote un pas \'e0 faire\'85
+\par
+\par Muet t\'e9moin de cette sc\'e8ne, Samuel sourit aussi, lui, d\rquote un air de triomphe, lorsqu\rquote il eut ferm\'e9 la cassette au moyen du secret que lui seul connaissait.
+\par
+\par Ce bruit m\'e9tallique rappela Rodin des hauteurs d\rquote une ambition effr\'e9n\'e9e aux r\'e9alit\'e9s de la vie, et il dit \'e0 Samuel d\rquote une voix br\'e8ve\~:
+\par
+\par \endash \~Vous avez entendu\~!\'85 \'c0 moi\'85 \'e0 moi seul\'85 ces millions\'85
+\par
+\par Et il \'e9tendit ses mains impatientes et avides vers la caisse de fer, comme pour en prendre possession avant l\rquote arriv\'e9e du magistrat.
+\par
+\par Mais alors Samuel, \'e0 son tour se transfigura\~; croisant les bras sur sa poitrine, redressant sa taille courb\'e9e par le grand \'e2ge, il apparut imposant, mena\'e7ant\~; ses yeux, de plus en plus brillants, lan\'e7aient des \'e9clairs d\rquote
+indignation\~; il s\rquote \'e9cria d\rquote une voix solennelle\~:
+\par
+\par \endash \~Cette fortune, d\rquote abord humble d\'e9bris de l\rquote h\'e9ritage du plus noble des hommes, que les trames des fils de Loyola ont forc\'e9 au suicide\'85 cette fortune, devenue royale, gr\'e2ce \'e0 la sainte probit\'e9 de trois g\'e9n\'e9
+rations de serviteurs fid\'e8les\'85 ne sera pas le prix du mensonge, de l\rquote hypocrisie\'85 et du meurtre\'85 Non, non\'85 dans son \'e9ternelle justice\'85 Dieu ne le veut pas\'85
+\par
+\par \endash \~Que parlez-vous de meurtre, monsieur\~! demanda t\'e9m\'e9rairement Rodin. Samuel ne r\'e9pondit pas\'85 il frappa du pied\'85 et \'e9tendit lentement le bras vers le fond de la salle. Alors Rodin et le p\'e8re Cabocc
+ini virent un spectacle effrayant.
+\par
+\par Les draperies qui cachaient les murailles s\rquote \'e9cart\'e8rent comme si elles eussent c\'e9d\'e9 \'e0 une main invisible\'85 Rang\'e9s autour d\rquote une sorte de crypte \'e9clair\'e9e par la lueur fun\'e8bre et bleu\'e2tre d\rquote une lampe d
+\rquote argent, six corps \'e9taient couch\'e9s sur des draperies noires et v\'eatus de longues robes noires\'85
+\par
+\par C\rquote \'e9taient\~: Jacques Rennepont, Fran\'e7ois Hardy, Rose et Blanche Simon, Adrienne et Djalma.
+\par
+\par Ils paraissaient endormis\'85 leurs paupi\'e8res \'e9taient closes\'85 leurs mains crois\'e9es sur leur poitrine\'85
+\par
+\par Le p\'e8re Caboccini, tremblant de tous ses membres, se signa et recula jusqu\rquote \'e0 la muraille oppos\'e9e, o\'f9 il s\rquote appuya en cachant sa figure dans ses mains.
+\par
+\par Rodin, au contraire, les traits boulevers\'e9s, les yeux fixes, les cheveux h\'e9riss\'e9s, c\'e9dant \'e0 une invincible attraction, s\rquote avan\'e7a vers ces corps inanim\'e9s.
+\par
+\par On e\'fbt dit que ces derniers des Rennepont venaient d\rquote expirer \'e0 l\rquote instant m\'eame, car ils semblaient \'eatre dans la premi\'e8re heure du sommeil \'e9ternel.
+\par
+\par \endash \~Les voil\'e0\'85 ceux que vous avez tu\'e9s\'85 reprit Samuel d\rquote une voix entrecoup\'e9e de sanglots. Oui, vos horribles trames ont d\'fb causer leur mort\'85 car vous aviez besoin de leur mort\'85 Chaque fois que tombait, frapp\'e9
+ par vos mal\'e9fices\'85 un des membres de cette famille infortun\'e9e\'85 je parvenais \'e0 m\rquote emparer de ses restes avec un soin pieux\'85 car, h\'e9las\~! ils doivent tous reposer dans le m\'eame s\'e9pulcre. Oh\~! soyez maudit\'85 maudit\'85
+ maudit, vous qui les avez tu\'e9s\~!\'85 Mais leurs d\'e9pouilles \'e9chapperont \'e0 vos mains homicides.
+\par
+\par Rodin, toujours attir\'e9 malgr\'e9 lui, s\rquote \'e9tait peu \'e0 peu approch\'e9 de la couche fun\'e8bre de Djalma\~: surmontant sa premi\'e8re \'e9pouvante, le j\'e9suite, pour s\rquote assurer qu\rquote il n\rquote \'e9tait pas le jouet d\rquote
+une effrayante illusion\'85 osa toucher les mains de l\rquote Indien qu\rquote il avait crois\'e9es sur sa poitrine\'85 Ces mains \'e9taient glac\'e9es mais leur peau \'e9tait souple et humide. Rodin recula d\rquote horreur\'85
+ Pendant quelques secondes, il fr\'e9mit convulsivement\~; mais sa premi\'e8re stupeur pass\'e9e, la r\'e9flexion lui vint, et, avec la r\'e9flexion, cette invincible \'e9nergie, cette infernale opini\'e2tret\'e9 de caract\'e8r
+e qui lui donnait tant de puissance\~; alors, se raffermissant sur ses jambes chancelantes, passant sa main sur son front, redressant la t\'eate, mouillant deux ou trois fois ses l\'e8
+vres avant de parler, car il se sentait de plus en plus la poitrine, la gorge et la bouche en feu sans pouvoir s\rquote expliquer la cause de cette chaleur d\'e9vorante, il parvint \'e0 donner \'e0 ses traits alt\'e9r\'e9s une expression imp\'e9
+rieuse et ironique, se retourna vers Samuel, qui pleurait silencieusement et lui dit d\rquote une voix rauque et gutturale\~:
+\par
+\par \endash \~Je n\rquote ai pas besoin de vous montrer les actes de d\'e9c\'e8s\'85 les voici\'85 en personne.
+\par
+\par Et de sa main d\'e9charn\'e9e, il d\'e9signa les six cadavres.
+\par
+\par \'c0 ces mots de son g\'e9n\'e9ral, le p\'e8re Caboccini se signa de nouveau avec effroi, comme s\rquote il e\'fbt vu le d\'e9mon.
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon Dieu\~! dit Samuel, vous vous \'eates donc tout \'e0 fait retir\'e9 de lui\~?\'85 De quel regard il contemple ses victimes\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Allons donc, monsieur\~! dit Rodin avec un affreux sourire, c\rquote est une exposition de }{\i Curtius }{au naturel\'85 rien de plus\'85 Mon calme vous prouve mon innocence. Allons, au fait\'85 car j\rquote ai un rendez-vous chez moi \'e0
+ deux heures. Descendons cette cassette\'85
+\par
+\par Et il fit un pas vers la console.
+\par
+\par Samuel, saisi d\rquote indignation, de courroux et d\rquote horreur, devan\'e7a Rodin, et pesant avec force sur un bouton plac\'e9 au milieu du couvercle de la cassette, bouton qui c\'e9da sous cette pression, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Puisque votre \'e2me infernale ne conna\'eet pas le remords\'85 peut-\'eatre la rage de la cupidit\'e9 tromp\'e9e l\rquote \'e9branlera-t-elle\'85
+\par
+\par \endash \~Que dit-il\~!\'85 s\rquote \'e9cria Rodin. Que fait-il\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Regardez, dit \'e0 son tour Samuel avec un farouche triomphe\~; je vous l\rquote ai dit, les d\'e9pouilles de vos victimes \'e9chapperont \'e0 vos mains homicides.
+\par
+\par \'c0 peine Samuel eut-il prononc\'e9 ces mots, qu\rquote \'e0 travers les d\'e9coupures de la cassette de fer travaill\'e9e \'e0 jours s\rquote \'e9chapp\'e8rent quelques jets de fum\'e9e, et une l\'e9g\'e8re odeur de papier br\'fbl\'e9 se r\'e9
+pandit dans la salle\'85
+\par
+\par Rodin comprit.
+\par
+\par \endash \~Le feu\~!\'85 s\rquote \'e9cria-t-il en se pr\'e9cipitant sur la cassette pour l\rquote enlever. Elle \'e9tait riv\'e9e \'e0 la pesante console de marbre.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 le feu\~!\'85 dit Samuel\~; dans quelques minutes\'85 de ce tr\'e9sor immense il ne restera plus que des cendres\'85 et mieux vaut qu\rquote il soit r\'e9duit en cendres que d\rquote \'eatre \'e0 vous et aux v\'f4tres\'85 Ce tr\'e9
+sor ne m\rquote appartient pas\'85 il ne me reste plus qu\rquote \'e0 l\rquote an\'e9antir, car Gabriel de Rennepont sera fid\'e8le au serment qu\rquote il a fait\~!
+\par
+\par \endash \~Au secours\~!\'85 de l\rquote eau\~!\'85 de l\rquote eau\~!\'85 criait Rodin en se pr\'e9cipitant sur la cassette qu\rquote il couvrait de son corps, t\'e2chant en vain d\rquote \'e9touffer la flamme, qui, activ\'e9e par le courant d\rquote a
+ir, sortait par les mille d\'e9coupures du fer\~; puis bient\'f4t son intensit\'e9 diminua peu \'e0 peu, quelques filets de fum\'e9e bleu\'e2tre s\rquote \'e9chapp\'e8rent alors de la cassette\'85 et tout s\rquote \'e9teignit\~!\'85
+\par
+\par C\rquote en \'e9tait fait\'85 Alors Rodin, \'e9perdu, haletant, se retourna\~; il s\rquote appuyait d\rquote une main sur la console\'85 pour la premi\'e8re fois de sa vie\'85 il pleurait\'85 de grosses larmes\'85
+ larmes de rage, ruisselaient sur ses joues cadav\'e9reuses.
+\par
+\par Mais soudain d\rquote atroces douleurs, d\rquote abord sourdes, mais qui avaient peu \'e0 peu augment\'e9 d\rquote intensit\'e9, quoiqu\rquote il us\'e2t de toute son \'e9nergie pour les combattre, \'e9clat\'e8rent en lui avec tant de furie, qu\rquote
+il tomba sur ses genoux en portant ses deux mains \'e0 sa poitrine, et il murmura, t\'e2chant encore de sourire\~:
+\par
+\par \endash \~Ce n\rquote est rien\'85 ne vous r\'e9jouissez pas\'85 quelques spasmes, voil\'e0 tout. Le tr\'e9sor est d\'e9truit\'85 mais je\'85 reste toujours\'85 g\'e9n\'e9ral\'85 de l\rquote ordre\'85 et je\'85 Oh\~!\'85 je souffre\'85 Quelle fournaise\~
+! ajouta-t-il en se tordant dans d\rquote horribles \'e9treintes. Depuis\'85 que je suis entr\'e9 dans cette maison maudite\'85 reprit-il, je ne sais\'85 ce que j\rquote ai\'85 Si\'85 je ne vivais\'85 depuis longtemps\'85 que de racines\'85 d\rquote
+eau et de pain\'85 que je vais\'85 acheter moi-m\'eame\'85 je croirais\'85 au poison\'85 car\'85 je triomphe\'85 et le\'85 cardinal Malipieri\'85 a les bras longs\'85 Oui\'85 je triomphe\'85 aussi\'85 je ne mourrai pas\'85 non\'85
+pas plus cette fois que les autres\'85 Je ne veux pas\'85 mourir, moi.
+\par
+\par Puis, faisant un bond convulsif et raidissant les bras\~:
+\par
+\par \endash \~Mais c\rquote est du\'85 feu\'85 qui me d\'e9vore les entrailles\'85 Plus de doute\'85 on\'85 a voulu m\rquote empoisonner\'85 aujourd\rquote hui\'85 mais\'85 o\'f9\~? mais qui\~?\'85
+\par
+\par Et s\rquote interrompant encore, Rodin cria de nouveau d\rquote une voix \'e9touff\'e9e\~:
+\par
+\par \endash \~Au secours\~!\'85 mais secourez-moi donc\~; vous me regardez l\'e0\'85 tous deux\'85 comme des spectres\'85 Au secours\~!
+\par
+\par Samuel et le p\'e8re Caboccini, \'e9pouvant\'e9s de cette horrible agonie, ne pouvaient faire un mouvement.
+\par
+\par \endash \~Au secours\~!\'85 criait Rodin d\rquote une voix strangul\'e9e\'85 car ce poison est horrible\'85 Mais comment\'85 me l\rquote a-t-on\'85
+\par
+\par Puis, poussant un terrible cri de rage, comme si une id\'e9e subite se f\'fbt offerte \'e0 sa pens\'e9e, il s\rquote \'e9cria\~:
+\par
+\par \endash \~Ah\~!\'85 Faringhea\'85 ce matin\'85 ce matin\'85 l\rquote eau b\'e9nite\'85 qu\rquote il m\rquote a donn\'e9e\'85 il conna\'eet des poisons si subtils\'85 Oui\'85 c\rquote est lui\'85 il avait\'85 eu une entrevue\'85 avec Malipieri\'85 Oh\~! d
+\'e9mon\'85 C\rquote est bien jou\'e9\'85 je l\rquote avoue\'85 les Borgia\'85 chassent de race\'85 Oh\~!\'85 c\rquote est fini\'85 je meurs\'85 ils me regretteront\'85 les niais\'85 Oh\~!\'85 enfer\~!\'85 enfer\~!\'85 Oui\'85 l\rquote \'c9
+glise ne sait pas\'85 ce qu\rquote elle perd\~!\'85 Mais je br\'fble\~! Au secours\~!
+\par
+\par On vint au secours de Rodin. Des pas pr\'e9cipit\'e9s se firent entendre dans l\rquote escalier\~; bient\'f4t le docteur Baleinier, suivi de la princesse de Saint-Dizier, parut \'e0 la porte de la chambre de deuil\'85
+ La princesse, ayant appris vaguement le matin m\'eame la mort du p\'e8re d\rquote Aigrigny, accourait interroger Rodin \'e0 ce sujet. Lorsque cette femme, entrant brusquement, eut jet\'e9 un regard sur l\rquote effrayant spectacle qui s\rquote offrait
+\'e0 ses yeux\'85 lorsqu\rquote elle eut vu Rodin se tordant au milieu d\rquote une affreuse agonie, puis, plus loin, \'e9clair\'e9s par la lampe s\'e9pulcrale, les six cadavres\'85 et parmi eux le corps de sa ni\'e8ce et ceux des deux orphelines qu
+\rquote elle avait envoy\'e9es \'e0 la mort\'85 la princesse resta p\'e9trifi\'e9e\'85 sa raison ne put r\'e9sister \'e0 ce formidable choc\'85 Apr\'e8s avoir lentement regard\'e9 autour d\rquote elle, elle leva les bras au ciel et \'e9clata d\rquote
+un rire insens\'e9\'85
+\par
+\par Elle \'e9tait folle\'85
+\par
+\par Pendant que le docteur Baleinier, \'e9perdu, soutenait la t\'eate de Rodin, qui expirait entre ses bras, Faringhea parut \'e0 la porte, resta dans l\rquote ombre, et dit en jetant un regard farouche sur le cadavre de Rodin\~:
+\par
+\par \endash \~Il voulait se faire chef de la compagnie de J\'e9sus pour la d\'e9truire\'85 pour moi, la compagnie de J\'e9sus remplace Bohwanie\'85 j\rquote ai ob\'e9i au cardinal.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc \li0\ri0\sb2640\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel0\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs48\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800336}{\*\bkmkstart _Toc97808072}\'c9pilogue
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+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800337}{\*\bkmkstart _Toc97808073}I. Quatre ans apr\'e8s.
+{\*\bkmkend _Toc92800337}{\*\bkmkend _Toc97808073}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Quatre ann\'e9es s\rquote \'e9taient \'e9coul\'e9es depuis les \'e9v\'e9nements pr\'e9c\'e9dents.
+\par
+\par Gabriel de Rennepont \'e9crivait la lettre suivante \'e0 M.\~l\rquote abb\'e9 }{\i Joseph Charpentier, }{cur\'e9 desservant de la paroisse de Saint-Aubin, pauvre village de Sologne.
+\par
+\par \'ab\~M\'e9tairie des }{\i Vives-Eaux, }{2 juin 1836. \'ab\~Voulant hier vous \'e9crire, mon bon Joseph, je m\rquote \'e9tais assis devant cette vieille petite table noire que vous connaissez\~; la fen\'ea
+tre de ma chambre donne, vous le savez, sur la cour de notre m\'e9tairie\~: je puis, de ma table, en \'e9crivant, voir tout ce qui se passe dans cette cour. \'ab\~Voici de bien graves pr\'e9liminaires, mon ami\~; vous souriez\~: j\rquote arrive au fait.
+\'ab\~Je venais donc de m\rquote asseoir devant ma table, lorsque, regardant au hasard par la fen\'eatre ouverte, voil\'e0 ce que je vis\~; vous qui dessinez si bien, mon bon Joseph, vous eussiez, j\rquote en suis s\'fbr, reproduit cette sc\'e8
+ne avec un charme touchant. \'ab\~Le soleil \'e9tait \'e0 son d\'e9clin, le ciel d\rquote une grande s\'e9r\'e9nit\'e9, l\rquote air printanier, ti\'e8de et tout embaum\'e9 par la haie d\rquote aub\'e9pine fleurie qui, du c\'f4t\'e9
+ du petit ruisseau, sert de cl\'f4ture \'e0 notre cour\~; au-dessous du gros poirier qui touche au mur de la grange \'e9tait assis sur le banc de pierre mon p\'e8re adoptif, Dagobert, ce brave et loyal soldat que vous aimez tant\~; il paraissait pensif\~
+; son front blanchi \'e9tait baiss\'e9 sur sa poitrine, et d\rquote une main distraite il caressait le vieux Rabat-Joie, qui appuyait sa t\'eate intelligente sur les genoux de son ma\'eetre\~; \'e0 c\'f4t\'e9 de Dagobert \'e9tait sa femme, ma bonne m\'e8
+re adoptive, occup\'e9e d\rquote un travail de couture, et aupr\'e8s d\rquote eux, sur un escabeau, Ang\'e8le, la femme d\rquote Agricol, allaitant son dernier-n\'e9, tandis que la douce Mayeux, tenant l\rquote a\'een\'e9
+ assis sur ses genoux, lui apprenait \'e0 \'e9peler ses lettres dans un alphabet.
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+\par \'ab\~Agricol venait de rentrer des champs\~; il commen\'e7ait de d\'e9teler ses b\'9cufs du joug, lorsque, frapp\'e9 sans doute de ce tableau, il resta un instant immobile \'e0 le regarder, la main toujours appuy\'e9
+e au joug sous lequel pliait, puissant et soumis, le large front de ses deux grands b\'9cufs noirs.
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+\par \'ab\~Je ne puis vous exprimer, mon ami, le calme enchanteur de ce tableau \'e9clair\'e9 par les derniers rayons du soleil, bris\'e9s \'e7\'e0 et l\'e0 dans le feuillage. Que de types divers et touchants\~! la figure v\'e9n\'e9rable du soldat\'85
+ la physionomie si bonne et si tendre de ma m\'e8re adoptive, le frais et charmant visage d\rquote Ang\'e8le souriant \'e0 son petit enfant, la douce m\'e9lancolie de la Mayeux appuyant de temps \'e0 autre ses l\'e8vres sur la t\'ea
+te blonde et rieuse du fils a\'een\'e9 d\rquote Agricol, et enfin Agricol lui-m\'eame, d\rquote une beaut\'e9 si m\'e2le, o\'f9 semble se refl\'e9ter cette \'e2me loyale et valeureuse\~!\'85
+\par
+\par \'ab\~\'d4 mon ami\~! en contemplant cette r\'e9union d\rquote \'eatres si bons, si d\'e9vou\'e9s, si nobles, si aimants et si chers les uns aux autres, retir\'e9s dans l\rquote isolement d\rquote une petite m\'e9tairie de notre Sologne, mon c\'9cur s
+\rquote est \'e9lev\'e9 vers Dieu avec un sentiment de reconnaissance ineffable. Cette paix de la famille, cette soir\'e9e si pure, ce parfum de fleurs sauvages et que la brise apportait, ce profond silence seulement troubl\'e9
+ par le bruissement de la petite chute d\rquote eau qui avoisine la m\'e9tairie, tout cela me faisait monter au c\'9cur de ces }{\i bouff\'e9es }{de vague et suave attendrissement que l\rquote on ressent et que l\rquote on n\rquote
+exprime pas, vous le savez, mon ami\'85 vous qui, dans vos promenades solitaires au milieu de vos immenses plaines de bruy\'e8res roses entour\'e9es de grands bois de sapins, sentez si souvent vos yeux devenir humbles sans pouvoir vous expliquer cette
+\'e9motion que j\rquote \'e9prouvai aussi tant de fois, durant d\rquote admirables nuits pass\'e9es dans les profondes solitudes de l\rquote Am\'e9rique.
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+\par \'ab\~Mais, h\'e9las\~! un incident p\'e9nible vint troubler la s\'e9r\'e9nit\'e9 de ce tableau.
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+\par \'ab\~J\rquote entends tout \'e0 coup la femme de Dagobert s\rquote \'e9crier\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Mon ami, tu pleures\~!
+\par
+\par \'ab\~\'c0 ces mots, Agricol, Ang\'e8le, la Mayeux, se lev\'e8rent et entour\'e8rent spontan\'e9ment le soldat\~; l\rquote inqui\'e9tude \'e9tait peinte sur tous les visages\'85 alors lui, ayant brusquement relev\'e9 la t\'eate, on pu
+t voir, en effet, deux larmes qui coulaient de ses joues sur sa moustache blanche\'85
+\par
+\par \'ab\~\endash \~Ce n\rquote est rien\'85 mes enfants, dit-il d\rquote une voix \'e9mue, ce n\rquote est rien\'85 mais c\rquote est aujourd\rquote hui le 1}{\super er }{juin\'85 et il y a quatre ans\'85
+\par
+\par \'ab\~Il ne put achever\~; et, comme il portait les mains \'e0 ses yeux pour essuyer ses larmes, on s\rquote aper\'e7ut qu\rquote il tenait une petite cha\'eene de bronze \'e0 laquelle une m\'e9daille \'e9tait suspendue. C\rquote \'e9
+tait sa relique la plus ch\'e8re\~; car, il y a quatre ans, presque mourant du chagrin d\'e9sesp\'e9r\'e9 que lui causait la perte de ces deux anges, dont je vous ai tant de fois parl\'e9, mon ami, il avait trouv\'e9 au cou du mar\'e9chal Simon, ramen\'e9
+ mort apr\'e8s un combat \'e0 outrance, cette m\'e9daille que ses enfants avaient si longtemps port\'e9e. Je descendis \'e0 l\rquote instant, comme bien vous pensez, mon ami, afin de t\'e2
+cher aussi de calmer les douloureux ressouvenirs de cet excellent homme\~; peu \'e0 peu, en effet, ses regrets s\rquote adoucirent, et la soir\'e9e se passa dans une tristesse pieuse et calme. Vous ne sauriez croire, mon ami, lorsque je fus mont\'e9
+ dans ma chambre, toutes les cruelles pens\'e9es qui me revinrent en songeant \'e0 ce pass\'e9 dont je d\'e9tourne toujours mon esprit avec crainte et horreur.
+\par
+\par \'ab\~Alors m\rquote apparurent les touchantes victimes de ces terribles et myst\'e9rieux \'e9v\'e9nements dont on n\rquote a jamais pu sonder et \'e9clairer l\rquote effrayante profondeur, gr\'e2ce \'e0 la mort du p\'e8re d\rquote A\'85 et du p\'e8re R
+\'85 ainsi qu\rquote \'e0 la folie incurable de Mme\~de\~Saint-D\'85, tous trois auteurs ou complices de tant d\rquote affreux malheurs. Malheurs \'e0 jamais irr\'e9parables\~; car ceux-l\'e0 qui ont \'e9t\'e9 sacrifi\'e9s \'e0 une \'e9
+pouvantable ambition auraient \'e9t\'e9 l\rquote orgueil de l\rquote humanit\'e9 par le bien qu\rquote ils auraient fait.
+\par
+\par \'ab\~Ah\~! mon ami, si vous saviez quels \'e9taient ces c\'9curs d\rquote \'e9lite\~! Si vous saviez les projets de charit\'e9 splendide de cette jeune fille, dont le c\'9cur \'e9tait si g\'e9n\'e9reux, l\rquote esprit si \'e9lev\'e9, l\rquote \'e2
+me si grande\'85 La veille de sa mort, et comme pour pr\'e9luder \'e0 ses magnifiques desseins, ensuite d\rquote un entretien dont je dois, m\'eame \'e0 vous, mon ami, taire le secret\'85 elle m\rquote avait confi\'e9 une somme consid\'e9rable, en m
+e disant avec sa gr\'e2ce et sa bont\'e9 habituelle\~:
+\par
+\par \'ab\~\endash \~On pr\'e9tend me ruiner, on le pourra peut-\'eatre. Ce que je vous remets sera du moins \'e0 l\rquote abri\'85 pour ceux qui souffrent\'85 Donnez\'85 donnez beaucoup\'85 Faites le plus d\rquote heureux possible\'85
+ Je veux royalement inaugurer mon bonheur\~!
+\par
+\par \'ab\~Je ne sais si je vous ai dit, mon ami, que, par suite de ces sinistres \'e9v\'e9nements, voyant Dagobert et sa femme, ma m\'e8re adoptive, r\'e9duits \'e0 la mis\'e8re, la douce Mayeux pouvant vivre \'e0 peine d\rquote
+un salaire insuffisant, Agricol bient\'f4t p\'e8re, et moi-m\'eame r\'e9voqu\'e9 de mon humble cure et interdit par mon \'e9v\'eaque pour avoir donn\'e9 les secours de notre religion \'e0 un protestant et pour avoir pri\'e9 sur la tombe d\rquote
+un malheureux pouss\'e9 au suicide par le d\'e9sespoir, me voyant moi-m\'eame, \'e0 cause de cette interdiction, bient\'f4t sans ressources, car le caract\'e8re dont je suis rev\'eatu ne me permet pas d\rquote accepter indiff\'e9remment tous les moyens d
+\rquote existence, je ne sais si je vous ai dit qu\rquote apr\'e8s la mort de Mlle de Cardoville, j\rquote ai cru pouvoir distraire, de ce qu\rquote elle m\rquote avait confi\'e9 pour \'eatre employ\'e9 en bonnes \'9cuvres, une somme bien minime dont j
+\rquote ai acquis cette m\'e9tairie au nom de Dagobert.
+\par
+\par \'ab\~Oui, mon ami, telle est l\rquote origine de ma}{\i fortune. }{Le fermier qui faisait valoir ces quelques arpents de terre a commenc\'e9 notre \'e9ducation agronomique\~; notre intelligence, l\rquote \'e9tude de quelques bons livres pratiques, l
+\rquote ont achev\'e9e\~; d\rquote excellent artisan, Agricol est devenu excellent cultivateur. Je l\rquote ai imit\'e9\~; j\rquote ai mis avec z\'e8le la main \'e0 la charrue sans }{\i d\'e9roger, }{car ce labeur nourricier c\rquote est trois fois saint
+\~; et c\rquote est encore servir, glorifier Dieu, que de f\'e9conder la terre qu\rquote il a cr\'e9\'e9e. Dagobert, lorsque ses chagrins se sont apais\'e9s, a retremp\'e9 sa vigueur \'e0 cette vie agreste et salubre\~: dans son exil en Sib\'e9rie, il
+\'e9tait d\'e9j\'e0 devenu presque laboureur. Enfin, ma bonne m\'e8re adoptive, l\rquote excellente femme d\rquote Agricol, la Mayeux, se sont partag\'e9 les travaux int\'e9rieurs, et Dieu a b\'e9ni cette pauvre petite colonie de gens, h\'e9las\~! bien
+\'e9prouv\'e9s par le malheur, qui ont demand\'e9 \'e0 la solitude et aux rudes travaux des champs une vie paisible, laborieuse, innocente, et l\rquote oubli de grands chagrins.
+\par
+\par \'ab\~Quelquefois vous avez pu, dans nos veill\'e9es d\rquote hiver, appr\'e9cier l\rquote esprit si d\'e9licat, si charmant, de la douce Mayeux, la rare intelligence po\'e9tique d\rquote Agricol, l\rquote admirable sentiment maternel de sa m\'e8
+re, le sens parfait de son p\'e8re, le naturel gracieux et exquis d\rquote Ang\'e8le\~; aussi dites, mon ami, si jamais l\rquote on a pu r\'e9unir tant d\rquote \'e9l\'e9ments d\rquote adorable intimit\'e9. Que de longues soir\'e9es d\rquote
+hiver nous avons ainsi pass\'e9es autour d\rquote un foyer de sarments p\'e9tillants, lisant tour \'e0 tour ou commentant ces quelques livres toujours nouveaux, imp\'e9rissables, divins, qui r\'e9chauffent toujours le c\'9cur, agrandissent toujours l
+\rquote \'e2me\~!\'85 Que de causeries attachantes prolong\'e9es ainsi bien avant dans la nuit\~!\'85 et les po\'e9sies pastorales d\rquote Agricol\~! Et les timides confidences litt\'e9raires de la Mayeux\~! Et la voix si pure, si fra\'eeche d\rquote Ang
+\'e8le, se joignant \'e0 la voix m\'e2le et vibrante d\rquote Agricol dans des chants d\rquote une m\'e9lodie simple et na\'efve\~!\'85 Et les r\'e9cits de Dagobert, si \'e9nergiques, si pittoresques dans leur na\'efvet\'e9 guerri\'e8re\~! Et l\rquote
+adorable gaiet\'e9 des enfants, et leurs \'e9bats avec le bon vieux Rabat-Joie, qui se pr\'eate \'e0 leurs jeux plus qu\rquote il n\rquote y prend part\~!\'85 Bonne et intelligente cr\'e9ature qui }{\i semble toujours chercher quelqu\rquote un, }{
+dit Dagobert qui le conna\'eet\~; et il a raison\'85 Oui\'85 ces deux anges dont il \'e9tait le gardien fid\'e8le, lui aussi les regrette\'85
+\par
+\par \'ab\~Ne croyez pas, mon ami, que notre bonheur nous rende oublieux\~; non, il ne se passe pas de jour que des noms bien chers \'e0 tous nos c\'9curs ne soient prononc\'e9s avec un pieux et tendre respect\'85 Aussi les souvenirs douloureux qu\rquote
+ils rappellent, planant sans cesse autour de nous, donnent \'e0 notre existence calme et heureuse cette nuance de douce gravit\'e9 qui vous a frapp\'e9\'85
+\par
+\par \'ab\~Sans doute, mon ami, cette vie restreinte dans le cercle intime de la famille et ne rayonnant pas au dehors pour le bien-\'eatre et l\rquote am\'e9lioration de nos fr\'e8res, est peut-\'eatre d\rquote une f\'e9licit\'e9 un peu \'e9go\'efste\~
+; mais, h\'e9las\~! les moyens nous manquent, et, quoique le pauvre trouve toujours une place \'e0 notre table frugale et un abri sous notre toit, il nous faut renoncer \'e0 toute grande pens\'e9e d\rquote action fraternelle\~
+; le modique revenu de notre m\'e9tairie suffit rigoureusement \'e0 nos besoins.
+\par
+\par \'ab\~H\'e9las\~! lorsque ces pens\'e9es me viennent, malgr\'e9 les regrets qu\rquote elles me causent, je ne puis bl\'e2mer la r\'e9solution que j\rquote ai prise de tenir fid\'e8lement mon serment d\rquote honneur, sacr\'e9, irr\'e9vocable, de renoncer
+\'e0 cette succession devenue immense, h\'e9las\~! par la mort des miens. Oui, je crois avoir rempli un grand devoir en engageant le d\'e9positaire de ce tr\'e9sor \'e0 le r\'e9duire en cendres, plut\'f4
+t que de le voir tomber entre les mains de gens qui en eussent fait un ex\'e9crable usage, ou de me parjurer en attaquant une donation faite par moi librement, volontairement, sinc\'e8rement. Et pourtant, en songeant \'e0 la r\'e9
+alisation des magnifiques volont\'e9s de mon a\'efeul, admirable utopie, seulement possible avec ces ressources immenses, et que Mlle de Cardoville, avant tant de sinistres \'e9v\'e9nements, pensait \'e0 r\'e9aliser avec le concours de M.\~Fran\'e7
+ois Hardy, du prince Djalma, du mar\'e9chal Simon, de ses filles et de moi-m\'eame\~; en songeant \'e0 l\rquote \'e9blouissant foyer de forces vives de toutes sortes qu\rquote une telle association e\'fbt fait resplendir\~; en songeant \'e0 l\rquote
+immense influence que ses rayonnements auraient pu avoir pour le bonheur de l\rquote humanit\'e9 tout enti\'e8re, mon indignation, mon horreur, ma haine d\rquote honn\'eate homme et de chr\'e9
+tien, augmentent encore contre cette compagnie abominable, dont les noirs complots ont tu\'e9 dans son germe un avenir si beau, si grand, si f\'e9cond\'85
+\par
+\par \'ab\~De tant de splendides projets, que reste-t-il\~? sept tombes\'85 car la mienne est aussi creus\'e9e dans ce mausol\'e9e que Samuel a fait \'e9lever sur l\rquote emplacement de la rue Neuve-Saint-Fran\'e7ois, et dont il s\rquote est constitu\'e9
+ le gardien\'85 fid\'e8le jusqu\rquote \'e0 la fin\'85
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par \'ab\~J\rquote en \'e9tais l\'e0 de ma lettre, mon ami, lorsque je re\'e7ois la v\'f4tre.
+\par
+\par \'ab\~Ainsi, apr\'e8s vous avoir d\'e9fendu de me voir, votre \'e9v\'eaque vous d\'e9fend de correspondre d\'e9sormais avec moi.
+\par
+\par \'ab\~Vos regrets si touchants, si douloureux, m\rquote ont profond\'e9ment \'e9mu\~; mon ami\'85 bien des fois nous avons caus\'e9 de la discipline eccl\'e9siastique et du pouvoir absolu des \'e9v\'eaques sur nous autres, pauvres prol\'e9taires du clerg
+\'e9, abandonn\'e9s \'e0 leur merci, sans soutien et sans secours\'85 Cela est douloureux, mais cela est la loi de l\rquote \'e9glise, mon ami\~; vous avez jur\'e9 d\rquote observer cette loi\'85 il faut vous soumettre comme je me suis soumis\~
+; tout serment est sacr\'e9 pour l\rquote homme d\rquote honneur.
+\par
+\par \'ab\~Pauvre et bon Joseph, je voudrais que vous eussiez les compensations qui me restent apr\'e8s la rupture de relations si douces pour moi\'85 Mais, tenez, je suis trop \'e9mu\'85 je souffre, oui, beaucoup\'85 car je sais ce que vous devez ressentir
+\'85
+\par
+\par \'ab\~Il m\rquote est impossible de continuer cette lettre\'85 je serais peut-\'eatre amer contre ceux dont nous devons respecter les ordres\'85
+\par
+\par \'ab\~Puisqu\rquote il le faut, cette lettre sera la derni\'e8re\~; adieu, tendrement, mon ami\~; adieu encore et pour toujours, adieu\'85 J\rquote ai le c\'9cur bris\'e9\'85
+\par
+\par }\pard \qr \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {GABRIEL DE RENNEPONT.\~\'bb
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800338}{\*\bkmkstart _Toc97808074}II. La r\'e9demption.
+{\*\bkmkend _Toc92800338}{\*\bkmkend _Toc97808074}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Le jour allait bient\'f4t para\'eetre\'85
+\par
+\par Une lueur rose, presque imperceptible, commen\'e7ait de poindre \'e0 l\rquote orient, mais les \'e9toiles brillaient encore, \'e9tincelantes de lumi\'e8re, au milieu de l\rquote azur du z\'e9nith.
+\par
+\par Les oiseaux, s\rquote \'e9veillant sous la fra\'eeche feuill\'e9e des grands bois de la vall\'e9e, pr\'e9ludaient par quelques gazouillements isol\'e9s \'e0 leur concert matinal.
+\par
+\par Une l\'e9g\'e8re vapeur blanch\'e2tre s\rquote \'e9levait des hautes herbes baign\'e9es de la ros\'e9e nocturne, tandis que les eaux calmes et limpides d\rquote un grand lac r\'e9fl\'e9chissaient l\rquote
+aube blanchissante dans leur miroir profond et bleu.
+\par
+\par Tout annon\'e7ait une de ces joyeuses et chaudes journ\'e9es du commencement de l\rquote \'e9t\'e9\'85
+\par
+\par \'c0 mi-c\'f4t\'e9 du versant du vallon, et faisant face \'e0 l\rquote orient, une touffe de vieux saules moussus, creus\'e9s par le temps, et dont la rugueuse \'e9corce disparaissait presque sous les rameaux grimpants de ch\'e8
+vrefeuilles sauvages et de liserons aux clochettes de toutes couleurs, une touffe de vieux saules formait une sorte d\rquote abri naturel, et sur leurs racines noueuses, \'e9normes, recouvertes d\rquote une mousse \'e9paisse, un homme et une femme \'e9
+taient assis\~; leurs cheveux enti\'e8rement blanchis, leurs rides s\'e9niles, leur taille vo\'fbt\'e9e, annon\'e7aient une grande vieillesse\'85
+\par
+\par Et pourtant cette femme \'e9tait nagu\'e8re encore jeune, belle, et de longs cheveux noirs couvraient son front p\'e2le.
+\par
+\par Et pourtant cet homme \'e9tait nagu\'e8re encore dans toute la vigueur de l\rquote \'e2ge.
+\par
+\par De l\rquote endroit o\'f9 se reposaient cet homme et cette femme, on d\'e9couvrait la vall\'e9e, le lac, les bois, et au-dessus des bois la cime \'e2prement d\'e9coup\'e9e d\rquote une haute montagne bleu\'e2tre, derri\'e8
+re laquelle le soleil allait se lever.
+\par
+\par Ce tableau, \'e0 demi voil\'e9 par la p\'e2le transparence de l\rquote heure cr\'e9pusculaire, \'e9tait \'e0 la fois riant, m\'e9lancolique et solennel\'85
+\par
+\par \endash \~\'d4 ma s\'9cur\~! disait le vieillard \'e0 la femme qui, comme lui, se reposait dans le r\'e9duit agreste form\'e9 par le bouquet de saules, \'f4 ma s\'9cur, que de fois\'85 depuis tant de si\'e8cles que la main du Seigneur nous a lanc\'e9
+s dans l\rquote espace, et que s\'e9par\'e9s, nous parcourions le monde d\rquote un p\'f4le \'e0 l\rquote autre\~; que de fois nous avons assist\'e9 au r\'e9veil de la nature avec un sentiment de douleur incurable\~! H\'e9las\~! c\rquote \'e9
+tait encore un jour \'e0 traverser\'85 de l\rquote aube au couchant\'85 un jour inutilement ajout\'e9 \'e0 nos jours, dont il augmentait en vain le nombre, puisque la mort nous fuyait toujours.
+\par
+\par \endash \~Mais, \'f4 bonheur\~! depuis quelques temps, mon fr\'e8re, le Seigneur, dans sa piti\'e9, a voulu qu\rquote ainsi que pour les autres cr\'e9atures, chaque jour \'e9coul\'e9 f\'fbt pour nous un pas de plus fait vers la tombe. Gloire \'e0 lui\~!
+\'85 gloire \'e0 lui\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Gloire \'e0 lui, ma s\'9cur\'85 car depuis hier que sa volont\'e9 nous a rapproch\'e9s\'85 je ressens cette langueur ineffable que doivent causer les approches de la mort\'85
+\par
+\par \endash \~Comme vous, mon fr\'e8re, j\rquote ai aussi peu \'e0 peu senti mes forces, d\'e9j\'e0 bien affaiblies, s\rquote affaiblir encore dans un doux \'e9puisement\~; sans doute le terme de notre vie approche\'85 La col\'e8re du Seigneur est satisfaite.
+
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~! ma s\'9cur, sans doute aussi\'85 le dernier rejeton de ma race maudite\'85 va, par sa mort prochaine, achever ma r\'e9demption\'85 car la volont\'e9 de Dieu s\rquote est enfin manifest\'e9e\~; je serai pardonn\'e9
+ lorsque le dernier de mes rejetons aura disparu de la terre\'85 \'c0 celui-l\'e0\'85 saint parmi les plus saints\'85 \'e9tait r\'e9serv\'e9e la gr\'e2ce d\rquote accomplir mon rachat\'85 lui qui a tant fait pour le salut de ses fr\'e8res.
+\par
+\par \endash \~Oh\~! oui, mon fr\'e8re, lui qui a tant souffert, lui qui, sans se plaindre, a vid\'e9 de si amers calices, a port\'e9 de si lourdes croix\~; lui qui, ministre du Seigneur, a \'e9t\'e9 l\rquote image du Christ sur la terre, il devait \'ea
+tre le dernier instrument de cette r\'e9demption\'85
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 car je le sens \'e0 cette heure, ma s\'9cur, le dernier des miens, touchante victime d\rquote une lente pers\'e9cution, est sur le point de rendre \'e0 Dieu son \'e2me ang\'e9lique\'85 Ainsi\'85 jusqu\rquote \'e0 la fin\'85 j\rquote
+aurai \'e9t\'e9 fatal \'e0 ma race maudite\'85 Seigneur, Seigneur, si votre cl\'e9mence est grande, votre col\'e8re aussi a \'e9t\'e9 grande.
+\par
+\par \endash \~Courage et espoir, mon fr\'e8re\'85 songez qu\rquote apr\'e8s l\rquote expiation vient le pardon, apr\'e8s le pardon la r\'e9compense\'85 Le Seigneur a frapp\'e9 en nous et dans votre post\'e9rit\'e9 l\rquote artisan rendu m\'e9
+chant par le malheur et par l\rquote injustice\~; il vous a dit\~: \'ab\~Marche\~!\'85 Marche\~!\'85 sans tr\'eave ni repos, et ta marche sera vaine, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus pr\'e8s du but que tu ne l\rquote
+\'e9tais le matin en recommen\'e7ant ta course \'e9ternelle\'85\~\'bb. Ainsi, depuis les si\'e8cles, des hommes impitoyables ont dit \'e0 l\rquote artisan\'85 \'ab\~Travaille\'85 travaille\'85 travaille\'85 sans tr\'eave ni repos, et ton travail, f\'e9
+cond pour tous, pour toi seul sera st\'e9rile, et chaque soir, en te jetant sur la terre dure, tu ne seras pas plus pr\'e8s d\rquote atteindre le bonheur et le repos que tu n\rquote en \'e9tais pr\'e8s la veille, en revenant de ton labeur quotidien\'85
+ Ton salaire t\rquote aura suffi \'e0 entretenir cette vie de douleurs, de privations et de mis\'e8re\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash \~H\'e9las\~!\'85 h\'e9las\~!\'85 en sera-t-il donc toujours ainsi\~!\'85
+\par
+\par \endash \~Non, non, mon fr\'e8re, au lieu de pleurer sur ceux de votre race, r\'e9jouissez-vous en eux\~; s\rquote il a fallu au Seigneur leur mort pour votre r\'e9demption, le Seigneur, en r\'e9dimant en vous l\rquote artisan maudit du ciel\'85 r\'e9
+dimera aussi l\rquote artisan maudit et craint de ceux qui le soumettent \'e0 un joug de fer\'85 les temps approchent\'85 les temps approchent\'85 la commis\'e9ration du Seigneur ne s\rquote arr\'eatera pas \'e0 nous seuls\'85
+ Oui, je vous le dis, en nous seront rachet\'e9s et la femme et l\rquote esclave moderne. L\rquote \'e9preuve a \'e9t\'e9 cruelle, mon fr\'e8re\'85 depuis tant\'f4t dix-huit si\'e8cles\'85 elle dure\~; mais elle a assez dur\'e9\'85 Voyez, mon fr\'e8
+re, voyez \'e0 l\rquote orient cette lueur vermeille, qui peu \'e0 peu gagne\'85 gagne le firmament\'85 Ainsi s\rquote \'e9l\'e8vera bient\'f4t le soleil de l\rquote \'e9mancipation nouvelle, qui r\'e9pandra sur le monde sa clart\'e9
+, sa chaleur vivifiante, comme celle de l\rquote astre qui va bient\'f4t resplendir au ciel\'85
+\par
+\par \endash \~Oui, oui, ma s\'9cur, je le sens, vos paroles sont proph\'e9tiques\'85 oui\'85 nous fermerons nos yeux appesantis en voyant du moins l\rquote aurore de ce jour de d\'e9livrance\'85 jour beau, splendide comme celui qui va na\'eetre\'85 Oh\~! non
+\'85 non\'85 je n\rquote ai plus que des larmes d\rquote orgueil et de glorification pour ceux de ma race qui sont morts peut-\'eatre pour assurer cette r\'e9demption\~! saints martyrs de l\rquote humanit\'e9, sacrifi\'e9s par les \'e9ternels ennemis de l
+\rquote humanit\'e9\~; car les anc\'eatres de ces sacril\'e8ges qui blasph\'e8ment le saint nom de J\'e9sus, en le donnant \'e0 leur compagnie, sont les pharisiens, les faux et indignes pr\'eatres, que le Christ a maudits. Oui, gloire aux descenda
+nts de ma race d\rquote avoir \'e9t\'e9 les derniers martyrs immol\'e9s par ces complices de tout esclavage, de tout despotisme, par ces impitoyables ennemis de l\rquote affranchissement de ceux qui veulent jouir, comme fils de Dieu, des dons que le Cr
+\'e9ateur a d\'e9partis sur la grande famille humaine\'85 Oui, oui, elle approche, la fin du r\'e8gne de ces modernes pharisiens, de ces faux pr\'eatres, qui pr\'eatent un appui sacril\'e8ge \'e0 l\rquote \'e9go\'ef
+sme impitoyable du fort contre le faible, en osant soutenir, \'e0 la face des in\'e9puisables tr\'e9sors de la cr\'e9ation, que Dieu \'e0 fait l\rquote homme pour les larmes, pour le malheur et pour la mis\'e8re\'85 ces faux pr\'eatres qui, s\'e9
+ides de toutes les oppressions, veulent toujours courber vers la terre, humili\'e9, abruti, d\'e9sol\'e9, le front de la cr\'e9ature. Non, non, qu\rquote elle rel\'e8ve fi\'e8rement son front\~; Dieu l\rquote a faite pour \'ea
+tre digne, intelligente, libre et heureuse.
+\par
+\par \endash \~\'d4 mon fr\'e8re\~!\'85 vos paroles sont aussi proph\'e9tiques\'85 Oui, oui, l\rquote aurore de ce beau jour\'85 approche\'85 elle approche\'85 comme approche le lever de ce jour qui, par la mis\'e9ricorde de Dieu, sera le dernier de notre vie
+\'85 terrestre\'85
+\par
+\par \endash \~Le dernier\'85 ma s\'9cur\'85 car je ne sais quel an\'e9antissement me gagne\'85 il me semble que tout ce qui est en moi mati\'e8re se dissout\~; je sens les profondes aspirations de mon \'e2me qui semble vouloir s\rquote \'e9lance
+r vers le ciel.
+\par
+\par \endash \~Mon fr\'e8re\'85 mes yeux se voilent\~; c\rquote est \'e0 peine si, \'e0 travers mes paupi\'e8res closes, j\rquote aper\'e7ois \'e0 l\rquote orient cette clart\'e9 tout \'e0 l\rquote heure si vermeille\'85
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\'85 c\rquote est \'e0 travers une vapeur confuse que je vois la vall\'e9e\'85 le lac\'85 les bois\'85 mes forces m\rquote abandonnent\'85
+\par
+\par \endash \~Mon fr\'e8re\'85 Dieu soit b\'e9ni\'85 il approche, le moment de l\rquote \'e9ternel repos.
+\par
+\par \endash \~Oui\'85 il vient, ma s\'9cur\'85 le bien-\'eatre du sommeil \'e9ternel\'85 s\rquote empare de tous mes sens\'85
+\par
+\par \endash \~\'d4 bonheur\~!\'85 mon fr\'e8re\'85 j\rquote expire\'85
+\par
+\par \endash \~Ma s\'9cur\'85 mes yeux se ferment\'85 Pardonn\'e9s\'85 pardonn\'e9s\'85
+\par
+\par \endash \~Oh\~!\'85 mon fr\'e8re\'85 que cette divine r\'e9demption s\rquote \'e9tende sur tous\'85 ceux qui souffrent\'85 sur la terre.
+\par
+\par \endash \~Mourez\'85 en paix\'85 ma s\'9cur\'85 L\rquote aurore de ce\'85 grand jour\'85 a lui\'85 le soleil se l\'e8ve\'85 voyez.
+\par
+\par \endash \~\'d4 Dieu\~!\'85 soyez b\'e9ni\'85
+\par
+\par \endash \~\'d4 Dieu\~!\'85 soyez b\'e9ni\'85
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {* * * * *
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {
+\par Et au moment o\'f9 ces deux voix se turent pour jamais, le soleil parut radieux, \'e9blouissant, et inonda la vall\'e9e de ses rayons.
+\par
+\par }\pard\plain \s2\qc \li0\ri0\sb240\sa720\keepn\pagebb\widctlpar\faauto\outlinelevel1\adjustright\rin0\lin0\itap0 \b\f41\fs34\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {{\*\bkmkstart _Toc92800339}{\*\bkmkstart _Toc97808075}Conclusion
+{\*\bkmkend _Toc92800339}{\*\bkmkend _Toc97808075}
+\par }\pard\plain \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 \f41\fs32\lang1036\langfe1033\cgrid\langnp1036\langfenp1033 {Notre t\'e2che est accomplie, notre \'9cuvre achev\'e9e.
+\par
+\par Nous savons combien cette \'9cuvre est incompl\'e8te, imparfaite\~; nous savons tout ce qui lui manque, et sous le rapport du style, et de la conception et de la fable. Mais nous croyons avoir le droit de dire cette \'9cuvre honn\'ea
+te, consciencieuse et sinc\'e8re. Pendant le cours de sa publication, bien des attaques haineuses, injustes, implacables, l\rquote ont poursuivie\~; bien des critiques s\'e9v\'e8res, pures, quelquefois passionn\'e9es, mais loyales, l\rquote
+ont accueillie. Les attaques violentes, haineuses, injustes, implacables nous ont diverti par cela m\'eame, nous l\rquote avouons, en toute humilit\'e9, par cela m\'eame qu\rquote elles tombaient formul\'e9
+es en mandements contre nous, du haut de certaines chaires \'e9piscopales. Ces plaisantes fureurs, ces bouffons anath\'e8mes qui nous foudroient depuis plus d\rquote une ann\'e9e, sont trop divertissants pour \'eatre odieux\~; c\rquote
+est simplement de la haute et belle et bonne com\'e9die de m\'9curs cl\'e9ricales.
+\par
+\par Nous avons joui, beaucoup joui de cette com\'e9die\~; nous l\rquote avons go\'fbt\'e9e, savour\'e9e\~; il nous reste \'e0 exprimer notre bien sinc\'e8re gratitude \'e0 ceux qui en sont \'e0 la fois, comme le divin Moli\'e8re, les auteurs et les acteurs.
+
+\par
+\par Quant aux critiques, si am\'e8res, si violentes qu\rquote elles aient \'e9t\'e9, nous les acceptons d\rquote autant mieux, en tout ce qui touche la partie litt\'e9raire de notre livre, que nous avons souvent t\'e2ch\'e9 de profiter des conseils qu\rquote
+on nous donnait peut-\'eatre un peu \'e2prement.
+\par
+\par Notre modeste d\'e9f\'e9rence \'e0 l\rquote opinion d\rquote esprits plus judicieux, plus m\'fbrs, plus corrects que sympathiques et bienveillants, a, nous le craignons, quelque peu d\'e9concert\'e9, d\'e9pit\'e9, contrari\'e9 ces m\'ea
+mes esprits. Nous en sommes doublement aux regrets, car nous avons profit\'e9 de leurs critiques, et c\rquote est toujours involontairement que nous d\'e9plaisons \'e0 ceux qui nous obligent\'85 m\'eame en esp\'e9rant nous d\'e9sobliger.
+\par
+\par Quelques mots encore sur des attaques d\rquote un autre genre, mais plus graves.
+\par
+\par Ceux-ci nous ont accus\'e9 d\rquote avoir fait un appel aux passions, en signalant \'e0 l\rquote animadversion publique tous les membres de la soci\'e9t\'e9 de J\'e9sus.
+\par
+\par Voici ma r\'e9ponse\~:
+\par
+\par Il est maintenant hors de doute, il est d\'e9montr\'e9 par des textes soumis aux \'e9preuves les plus contradictoires, depuis Pascal jusqu\rquote \'e0 nos jours\~; il est d\'e9montr\'e9, disons-nous, par ces textes, que les \'9cuvres th\'e9
+ologiques des membres les plus accr\'e9dit\'e9s de la compagnie de J\'e9sus contiennent l\rquote excuse ou la justification\~:
+\par
+\par DU VOL, \endash DE L\rquote ADULT\'c8RE, \endash DU VIOL, \endash DU MEURTRE.
+\par
+\par Il est \'e9galement prouv\'e9 que des \'9cuvres immondes, r\'e9voltantes, sign\'e9es par les r\'e9v\'e9rends p\'e8res de la compagnie de J\'e9sus, ont \'e9t\'e9 plus d\rquote une fois mises entre les mains de jeunes s\'e9minaristes.
+\par
+\par Ce dernier fait \'e9tabli, d\'e9montr\'e9 par le scrupuleux examen des textes, ayant \'e9t\'e9 d\rquote ailleurs solennellement consacr\'e9 nagu\'e8re encore, gr\'e2ce au discours rempli d\rquote \'e9l\'e9vation, de haute raison, de grave et g\'e9n\'e9
+reuse \'e9loquence, prononc\'e9 par M.\~l\rquote avocat g\'e9n\'e9ral Dupaty, lors du proc\'e8s du savant et honorable M.\~de\~Strasbourg, comment avons-nous proc\'e9d\'e9\~?
+\par
+\par Nous avons suppos\'e9 des membres de la compagnie de J\'e9sus inspir\'e9s par les d\'e9testables principes de }{\i leurs th\'e9ologiens classiques, }{et agissant selon l\rquote esprit et la lettre de ces abominables livres, leur cat\'e9
+chisme, leur rudiment\~; nous avons enfin mis en action, en mouvement, en relief, en chair et en os, ces d\'e9testables doctrines\~; rien de plus, rien de moins.
+\par
+\par Avons-nous pr\'e9tendu que tous les membres de la soci\'e9t\'e9 de J\'e9sus avaient le noir talent ou la sc\'e9l\'e9ratesse d\rquote employer ces armes dangereuses que contient le t\'e9n\'e9breux arsenal de leur ordre\~
+? Pas le moins du monde. Ce que nous avons attaqu\'e9, c\rquote est l\rquote abominable esprit des }{\i Constitutions }{de la compagnie de J\'e9sus, ce sont les livres de ses th\'e9ologiens classiques.
+\par
+\par Avons-nous enfin besoin d\rquote ajouter que, puisque des papes, des rois, des nations, et derni\'e8rement encore la France, ont fl\'e9tri les horribles doctrines de cette compagnie, en expulsant ses membres ou en dissolvant leur congr\'e9gation, nous n
+\rquote avons, \'e0 bien dire, que pr\'e9sent\'e9 sous une forme nouvelle des id\'e9es, des convictions, des faits depuis longtemps consacr\'e9s par la notori\'e9t\'e9 publique\~?
+\par
+\par Ceci dit, passons. L\rquote on nous a reproch\'e9 d\rquote exciter les rancunes des pauvres contre les riches. \'c0 ceci nous r\'e9pondrons que nous avons, au contraire, tent\'e9, dans la cr\'e9ation d\rquote
+Adrienne de Cardoville, de personnifier cette partie de l\rquote aristocratie de nom et de fortune qui, autant par une noble et g\'e9n\'e9reuse impulsion que par l\rquote intelligence du pass\'e9 et par la pr\'e9vision de l\rquote
+avenir, tend ou devrait tendre une main bienfaisante et fraternelle \'e0 tout ce qui souffre, \'e0 tout ce qui conserve la probit\'e9 dans la mis\'e8re, \'e0 tout ce qui est dignifi\'e9 par le travail.
+\par
+\par Est-ce, en un mot, semer des germes de division entre le riche et le pauvre, que de montrer Adrienne de Cardoville, la belle et riche patricienne appelant la Mayeux sa s\'9cur, et la traitant en s\'9cur, elle, pauvre ouvri\'e8re, mis\'e9rable et infirme\~
+?
+\par
+\par Est-ce irriter l\rquote ouvrier contre celui qui l\rquote emploie que de montrer M.\~Fran\'e7ois Hardy jetant les premiers fondements d\rquote une maison commune\~?
+\par
+\par Non, nous avons au contraire tent\'e9 une \'9cuvre de rapprochement, de conciliation, entre les deux classes plac\'e9es aux deux extr\'e9mit\'e9s de l\rquote \'e9chelle sociale\~; car, depuis tant\'f4t trois ans, nous avons \'e9crit ces mots\~:
+\par
+\par \endash \~SI LES RICHES SAVAIENT\~!\~!\~!
+\par
+\par Nous avons dit et nous r\'e9p\'e9tons qu\rquote il y a d\rquote affreuses et innombrables mis\'e8res\~; que les masses, de plus en plus \'e9clair\'e9es sur leurs droits, mais encore calmes, patientes, r\'e9sign\'e9es, demandent que ceux qui gouvernent s
+\rquote occupent enfin de l\rquote am\'e9lioration de leur d\'e9plorable position, chaque jour aggrav\'e9e par l\rquote anarchie et l\rquote industrie. Oui, nous avons dit et nous r\'e9p\'e9tons que l\rquote homme laborieux et probe }{\i a droit }{\'e0
+ un travail qui lui donne un salaire suffisant.
+\par
+\par Que l\rquote on nous permette enfin de r\'e9sumer en quelques lignes les questions soulev\'e9es par nous dans cette \'9cuvre.
+\par
+\par Nous avons essay\'e9 de prouver la cruelle insuffisance du salaire des femmes, et les horribles cons\'e9quences de cette insuffisance.
+\par
+\par Nous avons demand\'e9 de nouvelles garanties contre la facilit\'e9 avec laquelle quiconque peut \'eatre renferm\'e9 dans une maison d\rquote ali\'e9n\'e9s. Nous avons demand\'e9 que l\rquote artisan p\'fbt jouir du b\'e9n\'e9fice de la loi \'e0 l\rquote
+endroit de la }{\i libert\'e9 sous caution, }{caution port\'e9e \'e0 un chiffre tel (cinq cents francs) qu\rquote il lui est impossible de l\rquote atteindre\~; libert\'e9 dont pourtant il a plus besoin que personne, puisque souvent
+sa famille vit de son industrie, qu\rquote il ne peut exercer en prison. Nous avons donc propos\'e9 le chiffre de }{\i soixante \'e0 quatre-vingts francs, }{comme repr\'e9sentant la moyenne d\rquote un mois de travail.
+\par
+\par Nous avons enfin, en t\'e2chant de rendre pratique l\rquote organisation d\rquote une maison commune d\rquote ouvriers, d\'e9montr\'e9, nous l\rquote esp\'e9rons, quels avantages immenses, m\'eame avec le taux actuel des salaires, si insuffisant qu
+\rquote il soit, les classes ouvri\'e8res trouveraient dans le principe de l\rquote association et de la vie commune, si on leur facilitait les moyens de les pratiquer.
+\par
+\par Et afin que ceci ne f\'fbt pas trait\'e9 d\rquote utopie, nous avons \'e9tabli par des chiffres que des }{\i sp\'e9culateurs }{pourraient \'e0 la fois faire une action humaine, g\'e9n\'e9reuse, profitable \'e0
+ tous, et retirer cinq pour cent de leur argent, en concourant \'e0 la fondation de maisons communes.
+\par
+\par Maintenant, un dernier mot pour remercier du plus profond de notre c\'9cur les amis connus et inconnus dont la bienveillance, les encouragements, la sympathie, nous ont constamment suivi et nous ont \'e9t\'e9 d\rquote un
+si puissant secours dans cette longue t\'e2che\'85
+\par
+\par Un mot encore de respectueuse et inalt\'e9rable reconnaissance pour nos amis de Belgique et de Suisse qui ont daign\'e9 nous donner des preuves publiques de leur sympathie, dont nous nous glorifierons toujours, et qui auront \'e9t\'e9
+ une de nos plus douces r\'e9compenses.
+\par
+\par }\pard \qc \li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {FIN
+\par }\pard \qj \fi567\li0\ri0\widctlpar\faauto\adjustright\rin0\lin0\itap0 {\page }{\f2\fs20\lang1033\langfe1033\cgrid0\langnp1033 End of the Project Gutenberg EBook of Le juif errant - Tome II, by Eug\'e8ne S\'fce
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE JUIF ERRANT - TOME II ***
+\par
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+\par Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+\par including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+\par because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+\par people in all walks of life.
+\par
+\par Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+\par assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+\par goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+\par remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+\par Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+\par and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+\par To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+\par and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+\par and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+\par
+\par
+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
+\par
+\par The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+\par 501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+\par state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+\par Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+\par number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+\par https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+\par permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+\par
+\par The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+\par Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+\par throughout numerous locations. Its business office is located at
+\par 809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+\par business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+\par information can be found at the Foundation's web site and official
+\par page at https://pglaf.org
+\par
+\par For additional contact information:
+\par Dr. Gregory B. Newby
+\par Chief Executive and Director
+\par gbnewby@pglaf.org
+\par
+\par
+\par Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+\par Literary Archive Foundation
+\par
+\par Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+\par spread public support and donations to carry out its mission of
+\par increasing the number of public domain and licensed works that can be
+\par freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+\par array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+\par ($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+\par status with the IRS.
+\par
+\par The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+\par charities and charitable donations in all 50 states of the United
+\par States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+\par considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+\par with these requirements. We do not solicit donations in locations
+\par where we have not received written confirmation of compliance. To
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+\par particular state visit https://pglaf.org
+\par
+\par While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+\par have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+\par against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+\par approach us with offers to donate.
+\par
+\par International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+\par any statements concerning tax treatment of donations received from
+\par outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+\par
+\par Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+\par methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+\par ways including including checks, online payments and credit card
+\par donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+\par
+\par
+\par Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+\par works.
+\par
+\par Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+\par concept of a library of electronic works that could be freely shared
+\par with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+\par Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+\par
+\par
+\par Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+\par editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+\par unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+\par keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+\par
+\par
+\par Most people start at our Web site which has the main PG search faci}{\f2\fs20\lang1033\langfe1033\cgrid0\langnp1033 l}{\f2\fs20\lang1033\langfe1033\cgrid0\langnp1033 ity:
+\par
+\par https://www.gutenberg.org
+\par
+\par This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+\par including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+\par Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+\par subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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