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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:46:27 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Le voleur, by Georges Darien
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le voleur
+
+Author: Georges Darien
+
+Release Date: March 9, 2005 [EBook #15297]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLEUR ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
+format, eReader format and Acrobat Reader format.
+
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+
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+
+
+Georges Darien
+
+
+
+LE VOLEUR
+
+
+
+(1898)
+
+
+
+Table des matières
+
+AVANT-PROPOS
+I -- AURORE
+II -- LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND
+III -- LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS
+IV -- OÙ L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE
+V -- OÙ COURT-IL?
+VI -- PLEIN CIEL
+VII -- DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT
+LES ANCIENS NOTAIRES
+VIII -- L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS ÉLEVER DE
+LAPINS
+IX -- DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES
+X -- LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE
+XI -- CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES
+XII -- L'IDÉE MARCHE
+XIII -- RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES
+XIV -- AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D'UN CADAVRE ET D'UNE JOLIE FEMME
+XV -- DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PRÈS D'ÊTRE RÉCOMPENSÉ
+XVI -- ORPHELINE DE PAR LA LOI
+XVII -- ENFIN SEULS!...
+XVIII -- COMBINAISONS MACHIAVÉLIQUES ET LEURS RÉSULTATS
+XIX -- ÉVÉNEMENTS COMPLÈTEMENT INATTENDUS
+XX -- OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
+XXI -- ON N'ÉCHAPPE PAS À SON DESTIN
+XXII -- «BONJOUR, MON NEVEU»
+XXIII -- BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR
+XXIV -- ON DIRA POURQUOI...
+XXV -- LE CHRIST A DIT: «PITIÉ POUR. QUI SUCCOMBE!...»
+XXVI -- GENEVIÈVE DE BRABANT
+XXVII -- LE REPENTIR FAIT OUBLIER L'ERREUR
+XXXVIII -- DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR
+XXIX -- SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE.
+XXX -- CONCLUSION PROVISOIRE -- COMME TOUTES LES CONCLUSIONS
+
+
+_Les voleurs ne sont pas,_
+_Gens honteux ni fort délicats._
+
+La Fontaine
+
+
+AVANT-PROPOS
+
+Le livre qu'on va lire, et que je signe, n'est pas de moi.
+
+Cette déclaration faite, on pourra supposer à première vue, à la
+lecture du titre, que le manuscrit m'en a été remis en dépôt par
+un ministre déchu, confié à son lit de mort par un notaire
+infidèle, ou légué par un caissier prévaricateur. Mais ces
+hypothèses bien que vraisemblables, je me hâte de le dire,
+seraient absolument fausses. Ce livre ne m'a point été remis par
+un ministre, ni confié par un notaire, ni légué par un caissier.
+
+Je l'ai volé.
+
+J'avoue mon crime. Je ne cherche pas à éluder les responsabilités
+de ma mauvaise action; et je suis prêt à comparaître, s'il le
+faut, devant le Procureur du Roi. (Ça se passe en Belgique.)
+
+Ça se passe en Belgique. J'avais été faire un petit voyage, il y a
+quelque temps, dans cette contrée si peu connue (je parle
+sérieusement). Ma raison pour passer ainsi la frontière? Mon Dieu!
+j'avais voulu voir le roi Léopold, avant de mourir. Un dada. Je
+n'avais jamais vu de roi. Quel est le Républicain qui ne me
+comprendra pas?
+
+J'étais entré, en arrivant à Bruxelles, dans le Premier hôtel
+venu, l'hôtel du Roi Salomon. Je ne me fie guère aux maisons
+recommandées par les guides, et je n'avais pas le temps de
+chercher; il pleuvait. D'ailleurs, qu'aurais-je trouvé? Je ne
+connais rien de rien, à l'étranger, n'ayant étudié la géographie
+que sur les atlas universitaires et n'étant jamais sorti de mon
+trou.
+
+-- Monsieur est sans doute un ami de M. Randal, me dit l'hôtelière
+comme je signe mon nom sur le registre.
+
+-- Non, Madame; je n'ai pas cet honneur.
+
+-- Tiens, c'est drôle. Je vous aurais cru son parent. Vous vous
+ressemblez étonnamment; on vous prendrait l'un pour l'autre. Mais
+vous le connaissez sans aucun doute; dans votre métier ...
+
+Quel métier? Mais à quoi bon détromper cette brave femme?
+
+-- Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous
+avez le même prénom; il s'appelle Georges comme vous savez --
+Georges Randal -- Eh bien, puisque vous le connaissez, je vais
+vous donner sa chambre; il est parti hier et je ne pense pas qu'il
+revienne avant plusieurs jours. C'est la plus belle chambre de la
+maison; au premier; voulez-vous me suivre? ... Là! Une jolie
+chambre, n'est-ce pas? J'ai vu des dames me la retenir quelquefois
+deux mois à l'avance. Mais à présent, savez-vous, il n'y a plus
+grand monde ici. Ces messieurs sont à Spa, à Dinan, à Ostende, ou
+bien dans les villes d'eaux de France ou d'Allemagne; partout où
+il y a du travail, quoi! C'est la saison. Et puis, ils ne peuvent
+pas laisser leurs dames toutes seules; les dames savez-vous, ça
+fait des bêtises si facilement ...
+
+Quels messieurs? Quelle saison? Quelles dames? L'hôtesse continue:
+
+-- On va vous apporter votre malle de la gare. Vous pouvez être
+tranquille, savez-vous; on ne l'ouvrira pas. C'est mon mari qui a
+été la chercher lui-même; et avec lui, savez-vous, jamais de
+visite; il s'est arrangé avec les douaniers pour ça. Ça nous coûte
+ce que ça nous coûte; mais au moins, les bagages de nos clients
+c'est sacré. Sans ça, avec les droits d'entrée sur les toilettes,
+ces dames auraient quelque chose à payer, savez-vous. Et puis, vos
+instruments à vous, ils auraient du mal à échapper à l'oeil, hein?
+Je sais bien qu'il vous en faut des solides et que vous ne pouvez
+pas toujours les mettre dans vos poches; mais enfin, on voit bien
+que ce n'est pas fait pour arracher les dents. Vaut mieux que tout
+ça passe franco.
+
+-- C'est bien certain. Mais,...
+
+-- Ah! j'oubliais. La valise qui est dans le coin, là, c'est la
+valise de M. Randal; il n'a pas voulu l'emporter, hier. Si elle ne
+vous gêne pas, je la laisserai dans la chambre; elle est plus en
+sûreté qu'ailleurs; car je sais bien qu'entre vous ... À moins
+qu'elle ne vous embarrasse?
+
+-- Pas le moins du monde.
+
+-- J'espère que Monsieur sera satisfait, dit l'hôtesse en se
+retirant. Et pour le tarif, c'est toujours comme ces messieurs ont
+dû le dire à Monsieur.
+
+J'esquisse un sourire.
+
+J'ai été très satisfait. Et le soir, retiré dans ma chambre, fort
+ennuyé -- car j'avais appris que le roi Léopold était enrhumé et
+qu'il ne sortirait pas de quelque temps -- il m'est venu à l'idée,
+pour tromper mon chagrin, de regarder ce que contenait la valise
+de M. Randal. Curiosité malsaine, je l'accorde. Mais, pourquoi
+avait-on laissé ce portemanteau dans ma chambre? Pourquoi étais-je
+morose et désoeuvré? Pourquoi le roi Léopold était-il enrhumé?
+Autant de questions auxquelles il faudrait répondre avant de me
+juger trop sévèrement.
+
+Bref, j'ouvris la valise; elle n'était point fermée à clé.; les
+courroies seules la bouclaient. Je n'aurai pas, Dieu merci, une
+effraction sur la conscience. Dedans, pas grand'chose
+d'intéressant: des ferrailles, des instruments d'acier de
+différentes formes et de différentes grandeurs, dont, j'ignore
+l'usage. À quoi ça peut-il servir? Mystère. Une petite bouteille
+étiquetée: Chloroforme. Ne l'ouvrons pas! Une boîte en fer avec
+des boulettes dedans. Qu'est-ce que c'est que ça? N'y touchons
+pas, c'est plus prudent. Un gros rouleau de papiers. Je dénoue la
+ficelle qui l'attache. Qu'est-ce que cela peut être? Je me mets à
+lire...
+
+J'ai lu toute la nuit. Avec intérêt? Vous en jugerez; ce que j'ai
+lu cette nuit-là, vous allez le lire tout à l'heure. Et le matin,
+quand il m'a fallu sortir, je n'ai pas voulu laisser traîner sur
+une table le manuscrit dont je n'avais pas achevé la lecture, ni
+même le remettre dans la valise. On aurait pu l'enlever, pendant
+mon absence. Je l'ai enfermé dans ma malle.
+
+Dans la journée, j'ai appris une chose très ennuyante, l'hôtel où
+j'habite est un hôtel interlope -- des plus interlopes. -Il n'est
+fréquenté que par des voleurs; pas toujours célibataires. Quel
+malheur d'être tombé, du premier coup, dans une maison pareille --
+une maison où l'on était si bien, pourtant ... -- Enfin! Je n'ai
+fait ni une ni deux. J'ai envoyé un commissionnaire chercher mes
+bagages et régler ma note, et je me suis installé ailleurs.
+
+Et maintenant, maintenant que j'ai terminé la lecture des mémoires
+de M. Randal -- l'appellerai-je Monsieur? -- maintenant que j'ai
+en ma possession ce manuscrit que je n'aurais jamais dû lire,
+jamais dû toucher, qu'en dois-je faire, de ce manuscrit?
+
+-- Le restituer! me crie une voix intérieure, mais impérieuse.
+
+Naturellement. Mais comment faire? Le renvoyer par la poste?
+Impossible, mon départ précipité a dû déjà sembler louche. On
+saura d'où il vient, ce rouleau de papiers que rapportera le
+facteur; je passerai pour un mouchard narquois qui n'a pas le
+courage de sa fonction, et un de ces soirs «ces messieurs» me
+casseront le nez dans un coin. Bien grand merci.
+
+Le rapporter moi-même, avec quelques plaisanteries en guise
+d'excuses? Ce serait le mieux, à tous les points de vue.
+Malheureusement, c'est impraticable. Je suis entré une fois dans
+cet hôtel interlope et, j'aime au moins à l'espérer, personne ne
+m'a vu. Mais si j'y retourne et qu'on m'observe, si l'on vient à
+remarquer ma présence dans ce repaire de bandits cosmopolites, si
+l'on s'aperçoit que je fréquente des endroits suspects -- que
+n'ira-t-on pas supposer? Quels jugements téméraires ne portera-t-
+on pas sur ma vie privée? Que diront mes ennemis?
+
+La situation est embarrassante. Comment en sortir? Eh! bien, le
+manuscrit lui-même m'en donne le moyen. Lequel? Vous le verrez.
+Mais je viens de relire les dernières pages -- et je me suis
+décidé. -- Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plutôt? je
+le vole -- comme je l'ai écrit plus haut et comme l'avait écrit,
+d'avance, le sieur Randal. -- Tant pis pour lui; tant pis pour
+moi. Je sais ce que ma conscience me reproche; mais il n'est pas
+mauvais qu'on rende la pareille aux filous, de temps en temps. En
+fait de respect de la propriété, que Messieurs les voleurs
+commencent -- pour qu'on sache où ça finira.
+
+Finir! C'est ce livre, que je voudrais bien avoir fini; ce livre
+que je n'ai pas écrit, et que je tente vainement de récrire.
+J'aurais été si heureux d'étendre, cette prose, comme le corps
+d'un malandrin, sur le chevalet de torture! de la tailler, de la
+rogner, de la fouetter de commentaires implacables -- de placer
+des phrases sévères en enluminures et des conclusions vengeresses
+en culs-de-lampe! -- J'aurais voulu moraliser -- moraliser à tour
+de bras. -- C'aurait été si beau, n'est-ce pas? un bon jugement,
+rendu par un bon magistrat, qui eût envoyé le voleur dans une
+bonne prison, pour une bonne paire d'années! J'aurais voulu mettre
+le repentir à côté du forfait, le remords en face du crime -- et
+aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je
+l'ignore.) -- J'ai essayé; pas pu. Je ne sais point comment il
+écrit, ce Voleur-là; mes phrases n'entrent pas dans les siennes.
+
+Il m'aurait fallu démolir le manuscrit d'un bout à l'autre, et le
+reconstruire entièrement; mais je manque d'expérience pour ces
+choses-là. Qu'on ne m'en garde pas rancune.
+
+Une chose qu'on me reprochera, pourtant -- et avec raison, je le
+sais, -- c'est de n'avoir point introduit un personnage, un ancien
+élève de l'École Polytechnique, par exemple, qui, tout le long du
+volume, aurait dit son fait au Voleur. Il aurait suffi de le faire
+apparaître deux ou trois fois par chapitre et, en vérité, -- à
+condition de ne changer son costume que de temps à autre -- rien
+ne m'eût été plus facile.
+
+Mais, réflexion faite, je n'ai pas voulu créer ce personnage
+sympathique. Après avoir échoué dans ma première tentative, j'ai
+refusé d'en risquer une seconde. Et puis, si vous voulez que je
+vous le dise, je me suis aperçu qu'il y avait là-dedans une
+question de conscience.
+
+Moi qui ai volé le Voleur, je ne puis guère le flétrir. Que
+d'autres, qui n'ont rien à se reprocher -- au moins à son égard --
+le stigmatisent à leur gré; je n'y vois point d'inconvénient.
+Mais, moi, je n'en ai pas le droit. Peut-être.
+
+Georges Darien.
+
+Londres, 1896.
+
+
+I -- AURORE
+
+Mes parents ne peuvent plus faire autrement.
+
+Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les côtés.
+Mme Dubourg a laissé entendre à ma mère qu'il était grand temps;
+et ma tante Augustine, en termes voilés, a mis mon père au pied du
+mur.
+
+-- Comment! des gens à leur aise, dans une situation commerciale
+superbe, avec une santé florissante, vivre seuls? Ne pas avoir
+d'enfant? De gueux, de gens qui vivent comme l'oiseau sur la
+branche, sans lendemains assurés, on comprend ça. Mais,
+sapristi!... Et la fortune amassée, où ira-t-elle? Et les bons
+exemples à léguer, le fruit de l'expérience à déposer en mains
+sûres?... Voyons, voyons, il vous, faut un enfant -- au moins un.
+-- Réfléchissez-y.
+
+Le médecin s'en mêle:
+
+-- Mais, oui; vous êtes encore assez jeune; pourtant, il serait
+peut-être imprudent d'attendre davantage.
+
+Le curé aussi:
+
+-- Un des premiers préceptes donnés à l'homme...
+
+Que voulez-vous répondre à ça?
+
+-- Oui, oui, il vous faut un enfant.
+
+Eh! bien, puisque tout le monde le veut, c'est bon: ils en auront
+un.
+
+Ils l'ont.
+
+Je me présente -- très bien (j'en ai conservé l'habitude) -- un
+matin d'avril, sur le coup de dix heures un quart.
+
+-- Je m'en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Aglaé, la
+cuisinière; il faisait un temps magnifique et le baromètre
+marquait: variable.
+
+Quel présage!
+
+Et là-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs
+années.
+
+Qu'est-ce que vous diriez, à présent, si j'apparaissais à vous en
+costume de collégien? Vous diriez que ma tunique est trop longue,
+que mon pantalon est trop court, que mon képi me va mal, que mes
+doigts sont tachés d'encre et que j'ai l'air d'un serin.
+
+Peut-être bien. Mais ce que vous ne diriez pas, parce que c'est
+difficile à deviner, même pour les grandes personnes, c'est que je
+suis un élève modèle: je fais l'honneur de ma classe et la joie de
+ma famille. On vient de loin, tous les ans, pour me voir couronner
+de papier vert, et même de papier doré; le ban et l'arrière-ban
+des parents sont convoqués pour la circonstance. Solennité
+majestueuse! Cérémonie imposante! La robe d'un professeur enfante
+un discours latin et les broderies d'un fonctionnaire étincellent
+sur un discours français. Les pères applaudissent majestueusement.
+
+-- C'est à moi, cet enfant-là. Vous le voyez, hein? Eh! bien,
+c'est à moi!
+
+Les mères ont la larme à l'oeil.
+
+-- Cher petit! Comme il a dû travailler! Ah! c'est bien beau,
+l'instruction...
+
+Les parents de province s'agitent. Des chapeaux barbares, échappés
+pour un jour de leur prison d'acajou, font des grâces avec leurs
+plumes. Des redingotes 1830 s'empèsent de gloire. Des parapluies
+centenaires allongent fièrement leurs grands becs. On voit
+tressaillir des châles-tapis.
+
+Et je sors de là acclamé, triomphant, avec le fil de fer des
+couronnes qui me déchire le front et m'égratigne les oreilles,
+avec des livres plein les bras -- des livres verts, jaunes,
+rouges, bleus et dorés sur tranche, à faire hurler un Peau-Rouge
+et à me donner des excitations terribles à la sauvagerie, si
+j'étais moins raisonnable.
+
+Mais je suis raisonnable. Et c'est justement pourquoi ça m'est
+bien égal, d'avoir une tunique trop longue et l'air bête. Si je
+suis un serin, c'est un de ces serins auxquels on crève les yeux
+pour leur apprendre à mieux chanter. Si mes vêtements sont
+ridicules, est-ce ma faute si l'on me harnache aujourd'hui en
+garde-national, comme on m'habillera en lézard à cornes quand je
+serai académicien?
+
+Car j'irai loin. On me le prédit tous les jours. _Sic itur ad
+astra._
+
+J'ai le temps, d'ailleurs. Je n'ai encore que quinze ans.
+
+-- Un bel âge! dit mon oncle. On est déjà presque un jeune homme
+et l'on a encore toute la candeur de l'enfance.
+
+Candeur!... Mon enfance? Je ne me rappelle déjà plus. Mes
+souvenirs voguent confusément, fouettés de la brise des claques et
+mouillés de la moiteur des embrassades, sur des lacs d'huile de
+foie de morue.
+
+Comment me rappellerais-je quelque chose? J'ai été un petit
+prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher.
+J'ai appris par coeur beaucoup de livres; j'ai noirci des fourgons
+de papier blanc; j'ai écouté parler les grandes personnes. J'ai
+été bien élevé...
+
+Des souvenirs? En vérité, même aujourd'hui, c'est avec peine que
+j'arrive à faire évoluer des personnages devant le tableau noir
+qui a servi de fond à la tristesse de mes premières années. Oui,
+même en faisant voyager ma mémoire dans tous les coins de notre
+maison de Paris.; dans les allées ratissées de notre jardin de la
+campagne -- un jardin où je ne peux me promener qu'avec
+précaution, où des allées me sont défendues parce que
+j'effleurerais des branches et que j'arracherais des fleurs, où
+les rosiers ont des étiquettes, les géraniums des scapulaires et
+les giroflées un état-civil à la planchette; -- dans l'herbe et
+sous les arbres de la propriété de mon grand'père qui pourtant ne
+demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les hêtres
+et décapiter les boutons d'or...
+
+Des souvenirs? Si vous voulez.
+
+Mon père? j'ai deux souvenirs de lui.
+
+Un dimanche, il m'a emmené à une fête de banlieue. Comme j'avais
+fait manoeuvrer sans succès les différents tourniquets chargés de
+pavés de Reims, de porcelaines utiles et de lapins mélancoliques,
+il s'est mis en colère.
+
+-- Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.
+
+Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait
+mettre en mouvement d'un coup de patte autoritaire. Phanor a gagné
+le gros lot, un grand morceau de pain d'épice.
+
+-- Puisqu'il l'a gagné, a prononcé mon père, qu'il le mange!
+
+Il a déposé le pain d'épice sur l'herbe et le chien s'est mis à
+l'entamer, avec plaisir certainement, mais sans enthousiasme. Des
+hommes vêtus en ouvriers, derrière nous, ont murmuré.
+
+-- C'est honteux, ont-ils dit, de jeter ce pain d'épice à un chien
+lorsque tant d'enfants seraient si heureux de l'avoir.
+
+Mon père n'a pas bronché. Mais, quand nous avons été partis, je
+l'ai entendu qui disait à ma mère:
+
+-- Ce sont des souteneurs, tu sais.
+
+J'ai demandé ce que c'était que les souteneurs. On ne m'a pas
+répondu. Alors, j'ai pensé que les souteneurs étaient des gens qui
+aimaient beaucoup les enfants.
+
+Plus tard, mon père m'a procuré une joie plus grave. Il m'a fait
+voir Gambetta. C'était au Palais de Versailles, où se tenait alors
+l'Assemblée Nationale. La séance était ouverte quand nous sommes
+entrés. Un monsieur chauve, fortifié d'un gilet blanc, était à la
+tribune. Il disait que le maïs est très mauvais pour les chevaux.
+J'ai cru que c'était Gambetta.
+
+Mon père s'est mis en colère. Comment! je ne reconnais pas
+Gambetta! Il est assez facile à distinguer des autres, pourtant.
+Ne m'a-t-on pas dit mille fois qu'il s'était crevé un oeil parce
+que ses parents ne voulaient pas le retirer d'un collège de
+Jésuites?
+
+Si, on me l'a dit mille fois. Je sais ainsi qu'un fils a le droit
+de désobéir à ses parents quand ils le mettent chez les Jésuites,
+mais qu'il doit leur obéir aveuglement lorsqu'ils l'enferment
+ailleurs!
+
+-- Ah! tu es vraiment bien nigaud, mon pauvre enfant! À quoi ça
+sert-il, alors, d'avoir mis dans ta chambre le portrait du grand
+patriote? Je parie que tu ne le regardes seulement pas, avant de
+te coucher... En tous cas, tu n'es guère physionomiste; combien a-
+t-il d'yeux, le député qui parle à la tribune? Un, ou deux?
+
+Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois bien qu'il en a trois. Il
+a des yeux partout. Il en est plein. Je le vois bien, à présent;
+mais, tout à l'heure, je ne pouvais rien voir; j'étais ébloui. Ah!
+j'ai été tellement ému, en pénétrant dans l'auguste enceinte, dans
+le sanctuaire des lois! J'en suis encore tout agité. Et puis, je
+croyais que Gambetta ne quittait pas la tribune, que c'était lui
+qui parlait tout le temps -- que les autres n'étaient là que pour
+l'écouter.
+
+Mon père donne des explications aux voisins qui ébauchent des
+gestes indulgents, après avoir souri de pitié.
+
+-- Je ne comprends vraiment pas comment il a pu confondre ainsi...
+Il a toujours le premier prix d'Histoire et il reconnaîtrait
+M. Thiers à une demi-lieue...
+
+Puis, il se tourne vers moi.
+
+-- Le voilà, Gambetta! Tiens, là, là!
+
+Oui, c'est lui, c'est bien lui. Je reconnais son oeil -- la placé
+de son oeil. -- Il est là, au premier banc -- le banc de la
+commission, dit un voisin qui s'y connaît -- étendu de tout son
+long, ou presque, les mains dans les poches et la cravate de
+travers. Et, de toute l'après-midi, il ne desserre point les
+dents, pas une seule fois. Il se contente de renifler. Une séance
+fort intéressante, cependant, où l'on discute la qualité des
+fourrages -- paille, foin, luzerne, avoine, son et recoupette.
+
+-- C'est bien dommage que Gambetta n'ait pas parlé, dis-je à mon
+père, comme nous sortons.
+
+-- La parole est d'argent et le silence est d'or, me répond-il
+d'une voix qui me fait comprendre qu'il m'en veut de ma bévue de
+tout à l'heure. Mais je ne t'avais pas promis de te faire entendre
+Gambetta; ça ne dépend point de moi. Je t'avais promis de te le
+faire voir. Tu l'as vu. Tu n'espérais pas quelque chose
+d'extraordinaire, je pense?
+
+Moi? Pas du tout. Je ne m'attendais pas, bien sûr, à voir le
+tribun rincer son oeil de plomb dans le verre d'eau sucrée, ou le
+lancer au plafond pour le rattraper dans la cuiller. Je sais qu'il
+est trop bien élevé pour ça.
+
+-- Que son exemple te serve de leçon, reprend mon père. Avec de
+l'économie et en faisant son droit, on peut aujourd'hui arriver à
+tout. Il dépend de toi de monter aussi haut que lui.
+
+Je crois que j'aurais peur, en ballon. Du reste, bien que je ne
+l'avoue qu'à moi-même, j'ai été très désillusionné. Le Gambetta
+que j'ai vu n'est point celui que j'espérais voir, Non, pas du
+tout. Je ne me rappelle déjà plus sa figure: et si sa face -- de
+profil -- ne protégeait pas mon sommeil, pendant les vacances,
+j'ignorerais demain comment il a le nez fait. Est-ce que je ne
+suis pas physionomiste, comme l'assure mon père?
+
+Si, je le suis; au moins quelquefois. Et le monsieur chauve, en
+gilet blanc, qui parlait quand nous sommes entrés, je vous jure
+que je ne l'ai point oublié. Ses traits se sont gravés en moi sans
+que le temps ait jamais pu les effacer. Quand je veux, dans les
+circonstances graves, me représenter un homme d'État, c'est son
+visage que j'évoque, c'est son linge et son attitude que vient
+m'offrir ma mémoire. Oui, malgré mon père, dont les admirations
+étaient certainement justifiées, ce n'est pas Gambetta, ni même
+M. Thiers, qui symbolisent pour moi le gouvernement nécessaire
+d'un peuple libre, mais policé. C'est ce monsieur, dont j'ignore
+le nom, dont les cheveux avaient quitté la France dans le fiacre à
+Louis-Philippe, dont la blanchisseuse avait un si joli coup de
+fer, et qui condamnait le maïs, formellement et sans appel, au nom
+de la cavalerie tout entière.
+
+J'ai trois souvenirs de ma mère.
+
+Un jour, comme j'étais tout petit, elle me tenait sur ses genoux
+quand on est venu lui annoncer qu'une traite souscrite par un
+client était demeurée impayée. Elle m'a posé à terre si rudement
+que je suis tombé et que j'ai eu le poignet foulé.
+
+Une fois, elle m'a récompensé parce que j'avais répondu à un vieux
+mendiant qui venait demander aumône à la grille: «Allez donc
+travailler, fainéant; vous ferez mieux.»
+
+-- C'est très bien, mon enfant, m'a-t-elle dit. Le travail est le
+seul remède à la misère et empêche bien des mauvaises actions;
+quand on travaille, on ne pense pas à faire du mal à autrui.
+
+Et elle m'a donné une petite carabine avec laquelle on peut
+aisément tuer des oiseaux.
+
+Une autre fois, elle m'a puni parce que «je demande toujours où
+mènent les chemins qu'on traverse, quand on va se promener.» Ma
+mère avait raison, je l'ai vu depuis. C'est tout à fait ridicule,
+de demander où mènent les chemins. Ils vous conduisent toujours où
+vous devez aller.
+
+Mon grand-père... C'est un ancien avoué, à la bouche sans lèvres,
+aux yeux narquois, qui dit toujours que le Code est formel.
+
+-- Le Code est formel.
+
+Le geste est facétieux; l'intonation est cruelle. La main s'ouvre,
+les doigts écartés, la paume dilatée comme celle d'un charlatan
+qui vient d'escamoter la muscade. La voix siffle, tranche,
+dissèque la phrase, désarticule les mots, incise les voyelles,
+fait des ligatures aux consonnes.
+
+-- Le Code est formel!
+
+J'écoute ça, plein d'une sombre admiration pour l'autorité
+souveraine et mystérieuse du Code, un peu terrifié aussi -- et en
+mangeant mes ongles. -- C'est une habitude que rien n'a pu me faire
+perdre, ni les choses amères dont on me barbouille les doigts,
+quand je dors, et qui me font faire des grimaces au réveil, ni les
+exhortations, ni les réprimandes; mais mon, grand-père, en un clin
+d'oeil, m'en a radicalement corrigé.
+
+-- Il ne faut pas manger tes ongles, m'a-t-il dit. Il ne faut pas
+manger tes ongles parce qu'ils sont à toi. Si tu aimes les ongles,
+mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux; mais les tiens
+sont ta propriété, et ton devoir est de conserver ta propriété.
+
+J'ai écouté mon grand-père et j'ai perdu ma mauvaise habitude.
+Peut-être que le Code est formel, pour les ongles.
+
+J'ai voulu m'en assurer, un, jour, quand j'ai été plus grand; voir
+aussi ce que c'est que ce livre qui résume la sagesse des âges et
+condense l'expérience de l'humanité, qui décide du _fas_ et du
+_nefas_, qui promulgue des interdictions et suggère des conseils,
+qui fait la tranquillité des bons et la terreur des méchants.
+
+On m'avait envoyé, pendant les vacances, passer quelques jours
+chez mon grand-père. Une après-midi, j'ai pu m'introduire sans
+bruit dans la bibliothèque, saisir un Code, le cacher sous ma
+blouse et me réfugier, sans être vu, derrière le feuillage d'une
+tonnelle, tout au fond du jardin.
+
+Avec quel battement de coeur j'ai posé le volume sur la table
+rustique du berceau! Avec quelles transes d'être surpris avant
+d'avoir pu boire à ma soif à la source de justice et de vérité,
+avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments
+indicibles! Le voile qui me cache la vie va se déchirer tout d'un
+coup, je le sens; je vais savoir le pourquoi et le comment de
+l'existence de tous les êtres, connaître les liens qui les
+attachent les uns aux autres, les causes profondes de l'harmonie
+qui préside aux rapports des hommes, pénétrer les bienfaisants
+effets de ce progrès que rien n'arrête, de cette civilisation dont
+j'apprends à m'enorgueillir. Non, Ali-Baba n'a point éprouvé, en
+pénétrant dans la caverne des quarante voleurs, des
+tressaillements plus profonds que ceux qui m'agitent en ouvrant le
+livre sacré! Non, Ève n'a pas cueilli le fruit défendu, au jardin
+d'Eden, avec une émotion plus grande; le Tentateur ne lui avait
+parlé qu'une seule fois de la saveur de la pomme -- et il y a si
+longtemps, moi, que j'entends chanter la gloire du Code, du Code
+qui est formel!
+
+Je lis. Je lis avec acharnement, avec fièvre. Je lis le Contrat de
+louage, le Régime dotal, beaucoup d'autres choses comme ça. Et je
+ne sens pas monter en moi le feu de l'enthousiasme, et je ne suis
+point envahi par cette exaltation frénétique que j'attendais aux
+premières lignes. Mais ça va venir, je le sais, pourvu que je ne
+me décourage pas, que je persévère, que j'aille jusqu'au bout. Du
+courage!»Le mur mitoyen...»
+
+-- Qu'est-ce que tu fais là?
+
+Mon grand-père est devant moi. Il est entré sans que j'aie pu m'en
+apercevoir, tellement j'étais absorbé.
+
+--Il y a deux heures que je te cherche. Qu'est-ce que tu fais? Tu
+lis? Qu'est-ce que tu lis?
+
+-- Je lis le Code!
+
+À quoi bon nier? Le livre est là, grand ouvert sur la table,
+témoin muet, mais irrécusable, de ma curiosité perverse. Mon
+grand-père sourit.
+
+-- Tu lis le Code! Ça t'amuse, de lire le Code? Ça t'intéresse?
+
+Je fais un geste vague. Ça ne m'amuse pas, certainement: mais ça
+m'intéresserait sans aucun doute, si l'on me laissait continuer.
+Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand-
+père me le démontre immédiatement.
+
+-- Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire; il
+faut savoir lire le Code. Ce qu il faut lire, dans ce livre-là, ce
+n'est pas le noir, l'imprimé; c'est le blanc, c'est ça...
+
+Et il pose son doigt sur la marge.
+
+Très vexé, je ferme brusquement le volume. Mon grand-père sourit
+encore.
+
+-- il faut avoir des égards pour ce livre, mon enfant. Il est
+respectable. Dans cinquante ans, c'est tout ce qui restera de la
+Société.
+
+Bon, bon. Nous verrons ça.
+
+J'ai un autre souvenir, encore.
+
+M. Dubourg est un ami de la famille. C'est un homme de cinquante
+ans, au moins, employé supérieur d'un ministère où sa réputation
+de droiture lui assure une situation unique. Réputation méritée;
+mon grand-père, souvent un peu sarcastique, en convient sans
+difficulté: Dubourg, c'est l'honnêteté en personne. Il est notre
+voisin, l'été; sa femme est une grande amie de ma mère et c'est
+avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J'ai
+l'habitude d'aller le chercher l'après-midi; et je suis fort
+étonné que, depuis plusieurs jours, on me défende de sortir. Que
+se passe-t-il?
+
+J'ai surpris des bouts de conversation, j'ai fait parler les
+domestiques. Il parait que M. Dubourg s'est mal conduit... des
+détournements considérables... une cocotte... la ruine et le
+déshonneur -- sinon plus...
+
+Mon père se doute que je suis au courant des choses, car il prend
+le parti de ne plus se gêner devant moi.
+
+-- Dubourg peut se flatter d'avoir de la chance, dit-il à ma mère,
+à déjeuner; Il ne sera pas poursuivi; il a remboursé, et on se
+contente de ça. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-là; c'est
+tout à fait démoralisant; le crime ne doit jamais, sous aucun
+prétexte, échapper au châtiment.
+
+-- Jamais, dit ma mère. Mais on aura eu égard à son âge.
+
+-- Belle excuse! Raison de plus pour n'avoir pas de pitié. Une
+cocotte! Une danseuse!... Une liaison qui durait depuis des mois -
+- depuis des années, peut-être... Connais-tu rien de plus immoral?
+Et monsieur fouille à pleines mains dans les caisses publiques
+pour entretenir ça!... Comme sous l'Empire! Comme sous Louis
+XV!... Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous
+prétexte qu'il a cinquante-cinq ans de vie irréprochable et que
+ses cheveux sont blancs!
+
+-- Ce n'est guère encourageant pour les honnêtes gens, dit ma mère.
+On éprouve un tel soulagement à lire, dans les journaux, les
+condamnations des fripons... Enfin, jugement ou non, on est
+toujours libre de fermer sa porte à des gens pareils,
+heureusement...
+
+-- C'est ce qu'on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J'ai
+donné des ordres, ici. Et quant à toi, Georges, si par hasard tu
+rencontres Albert, je te défends de lui parler. Je te le défends;
+tu m'entends?
+
+Je n'ai pas rencontré Albert. Mais le surlendemain matin, comme je
+suis assis, au fond du jardin, à côté de mon père qui lit son
+journal, je vois arriver M. Dubourg. La domestique, par bêtise ou
+par pitié, lui aura permis d'entrer.
+
+-- La sotte fille! dit mon père. Elle aura ses huit jours avant
+midi.
+
+Mais M. Dubourg est à dix pas. Je sens que je vais être bien
+gênant pour lui, qu il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce
+qu'il a à dire, et je me lève pour m'en aller. Mon père me retient
+par le bras.
+
+-- Reste là!
+
+M. Dubourg parle depuis cinq minutes; des phrases embarrassées,
+coupées, heurtées, honteuses d'elles-mêmes. Et, chaque fois qu'il
+s'arrête, mon père esquisse la moitié d'un geste, mais il ne
+répond rien. Rien; pas un mot.
+
+M. Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si
+précieuses... des sympathies même cachées... qu'on désavouerait
+devant le monde...
+
+Silence.
+
+Il dit qu'il a eu un moment d'égarement... mais que le chiffre
+qu'on a cité était exagéré, qu'il n'avait jamais été aussi loin...
+qu'il ne s'explique pas... qu'il a refait tous ses comptes depuis
+vingt ans...
+
+Silence.
+
+Il dit qu'il a été un grand misérable de céder à des tentations...
+qu'il comprend très bien qu'on ne l'excuse pas à présent... mais
+qu'il avait espéré qu'on consentirait avant de le condamner
+définitivement... que, s'il ne se sentait pas complètement
+abandonné, le repentir lui donnerait des forces...
+
+Silence.
+
+Il dit qu'il va partir très loin avec sa famille... que, s'il
+était seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-être
+le mieux...
+
+Silence.
+
+-- Eh! bien, a-t-il murmuré, je ne veux point vous importuner plus
+longtemps, M. Randal; je vais vous quitter... Au revoir...
+
+Et il a tendu une main qui tremblait. Mon père a hésité; puis, il
+a mis l'aumône de deux doigts dans cette main-là.
+
+-- Adieu, Monsieur.
+
+Alors, M. Dubourg est parti. Il s'en est allé à grandes enjambées,
+le dos voûté comme pour cacher sa figure, sa figure ridée, tirée,
+aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l'a suivi, le
+museau au ras du sol, lui flairant les talons d'un air bien
+dégoûté, serrant funèbrement sa queue entre ses pattes -- comme les
+soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements
+officiels.
+
+Je n'ai jamais oublié ça.
+
+Mais à quoi bon se souvenir, quand on est heureux? Car je suis
+heureux. Je ne dis pas que je suis très heureux, car j'ignore quel
+est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand
+il sera temps. Tout vient à point à qui sait attendre.
+
+J'aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup -- je
+manque de point de comparaison. -- Je les considère, surtout, comme
+mes juges naturels (l'oeil dans le triangle, vous savez); c'est
+pourquoi je ne les juge point. Je pense qu'ils ont, père, mère et
+grand-père, exactement les mêmes idées -- qu'ils expriment ou
+défendent, les uns avec un acharnement légèrement maladif, l'autre
+avec une ironie un peu nerveuse. Je suis porté à croire que ce
+qu'ils préfèrent en moi, c'est eux-mêmes; mais tous les enfants en
+savent autant que moi là-dessus.
+
+Je respecte mes professeurs. Même, je les aime aussi. Je les
+trouve beaux.
+
+On m'a tellement dit que je serai riche, que j'ai fini par le
+savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que
+j'aurai plus tard; c'est toujours plus prudent, dit mon grand-
+père. Mais, en somme, si je me conduis bien, c'est que ça me fait
+plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient
+pas me déshériter complètement. Le Code est formel.
+
+
+II -- LE COEUR D'UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND
+
+C'est entendu. Je ne suis plus un prodige et j'ai laissé à
+d'autres la gloire de représenter le lycée au concours général. Je
+ne suis pas un cancre -- non, c'est trop difficile d'être un
+cancre. Je suis un élève médiocre. J'erre mélancoliquement, au
+début des mois d'août, dans le purgatoire des _accessits_.
+
+-- _Sic transit gloria mundi_, soupire mon oncle, qui ne sait pas
+le latin, mais qui a lu la phrase au bas d'une vieille estampe qui
+représente Bélisaire tendant son casque aux passants.
+
+C'est mon oncle, à présent, qui veille sur mes jeunes années. Mes
+parents sont morts, et il m'a été donné comme tuteur.
+
+-- Une tutelle pareille, ai-je entendu dire à l'enterrement de ma
+mère, ça vaut de l'or en barre; le petit s'en apercevra plus tard.
+
+Depuis, j'ai appris bien d'autres choses. Les employés et les
+domestiques ont parlé; les amis et connaissances m'ont plaint
+beaucoup. On s'intéresse tant aux orphelins!... Et, ce qu'on ne
+m'a pas dit, je l'ai deviné. «Les yeux du boeuf, disent les
+paysans, lui montrent l'homme dix fois plus grand qu'il n'est;
+sans quoi le boeuf n'obéirait point.» Eh! bien, l'enfant, l'enfant
+qui souffre, a ces yeux-là. Des yeux qui grossissent les gens
+qu'il déteste; qui, en outrant ce qu'il connaît d'exécrable en
+eux, lui font apercevoir confusément, mais sûrement, les
+ignominies qu'il en ignore; des yeux qui ne distinguent pas les
+détails, sans doute, mais qui lui représentent l'être abhorré dans
+toute la truculence de son infamie et l'amplitude de sa méchanceté
+-- qui le lui rendent physiquement répulsif. -- Les premières
+aversions d'enfant seraient moins fortes, sans cela, ces aversions
+douloureuses qui font courir dans l'être des frémissements
+barbares; et des souvenirs qu'elles laissent lorsqu'elles se sont
+éloignées et transformées en rancunes, ne germeraient point des
+haines d'homme.
+
+Je sais que je suis volé. Je vois que je suis volé. L'argent que
+mes parents ont amassé, et qu'ils m'ont légué, je ne l'aurai pas.
+Je ne serai pas riche; je serai peut-être un pauvre.
+
+J'ai peur d'être un pauvre -- et j'aime l'argent, Oui, j'aime
+l'argent; je n'aime que ça. C'est l'argent seul, je l'ai assez
+entendu dire, qui peut épargner toutes les souffrances et donner
+tous les bonheurs; c'est l'argent seul qui ouvre la porte de la
+vie, cette porte au seuil de laquelle les déshérités végètent;
+c'est l'argent seul qui donne la liberté. J'aime l'argent. J'ai vu
+la joie orgueilleuse de ceux qui en ont et l'envie torturante de
+ceux qui n'en ont pas; j'ai entendu ce qu'on dit aux riches et le
+langage qu'on tient aux malheureux. On m'avait appris à être fier
+de la fortune que je devais avoir, et je sens qu'on ne me regarde
+plus de la même façon depuis que mes parents sont morts. Il me
+semble qu'une condamnation pèse sur moi. Je suis volé, et je ne
+puis pas me défendre, rien dire, rien faire... Cette idée me
+supplicie, je hais mon oncle; je le hais d'une haine terrible. Sa
+bienveillance m'exaspère; son indulgence m'irrite; je meurs
+d'envie de lui crier qu'il est un voleur, quand il me parle; de
+lui crier que sa bonté n'est que mensonge et sa complaisance
+qu'hypocrisie; de lui dire qu'il s'intéresse autant à moi que le
+bandit à la victime qu'il détrousse... Les robes de sa fille, ma
+cousine Charlotte, qui commence à porter des jupes longues, c'est
+moi qui les paye; et l'argent qu'il me donne, toutes les semaines,
+c'est la monnaie de mes billets de banque, qu'il a changés. J'en
+suis arrivé à ne plus pouvoir manger, chez lui, le dimanche; les
+morceaux m'étranglent, j'étouffe de colère et de rage.
+
+Plus tard, j'ai pensé souvent à ce que j'ai éprouvé, à ce moment-
+là. Je me suis rendu un compte exact de mes sentiments et de mes
+souffrances; et j'ai compris que c'était quelque chose d'affreux
+et d'indicible, ces sentiments d'homme indigné par l'injustice
+s'emparant d'une âme d'enfant et provoquant ces angoisses infinies
+auxquelles l'expérience n'a point donné, par ses comparaisons
+cruelles, le contrepoids des douleurs passées et des revanches
+possibles. Je me suis expliqué que tout mon être moral, délivré
+subitement des influences extérieures, et replié sur lui-même pour
+l'attaque, ait pu se détendre par fatigue, une fois la lutte jugée
+sans espoir, et s'allonger dans le mépris.
+
+Mais ce n'est pas mon oncle que je méprise; je continue à le haïr.
+Je le hais même davantage -- parce que je commence à pénétrer les
+choses -- parce que je sens qu'un homme qui cherche à conquérir sa
+vie, si exécrables que soient ses moyens, ne peut pas être
+méprisable. Ce que je méprise, c'est l'existence que je mène, moi;
+que je suis condamné à mener pendant des années encore.
+Instruction; éducation. On _m'élève_. Oh! l'ironie de ce mot-
+là!...
+
+Éducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes défauts; on
+me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas être comme je
+suis, mais _comme il faut_. Pourquoi faut-il?... On m'incite à
+suivre les bons exemples; parce qu'il n'y a que les mauvais qui
+vous décident à agir. On m'apprend à ne pas tromper les autres;
+mais point à ne pas me laisser tromper. On m'inocule la raison --
+ils appellent ça comme ça -- juste à la place du coeur. Mes
+sentiments violents sont criminels, ou au moins déplacés; on
+m'enseigne à les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque
+chose qui mérite d'avoir un nom: la servilité; de mon orgueil,
+quelque chose qui ne devrait pas en avoir: le respect humain. Le
+crâne déprimé par le casque d'airain de la saine philosophie, les
+pieds alourdis par les brodequins à semelles de plomb dont me
+chaussent les moralistes, je pourrai décemment, vers mon quatrième
+lustre, me présenter à mes semblables. J'aurai du savoir-vivre. Je
+regarderai passer ma vie derrière le carreau brouillé des
+conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu,
+mais défense de la vivre. J'aurai peur. Car il n y a qu'une chose
+qu'on m'apprenne ici, je le sais! On m'apprend à avoir peur.
+
+Pour que j'aie bien peur des autres et bien peur de moi, pour que
+je sois un lieu-commun articulé par la résignation et un automate
+de la souffrance imbécile, il faut que mon être moral primitif, le
+_moi_ que je suis né, disparaisse. Il faut que mon caractère soit
+brisé, meurtri, enseveli. Si j'en ai besoin plus tard, de mon
+caractère -- pour me défendre, si je suis riche et pour attaquer,
+si je suis pauvre -- il faudra que je l'exhume. Il revivra tout à
+coup, le vieil homme qui sera mort en moi -- et tant pis pour moi
+si c'est un épouvantail qui gisait sous la dalle; et tant pis pour
+les autres si c'est un revenant dont le suaire ligotait les poings
+crispés, et qui a pleuré dans la tombe!
+
+Et souvent, il n'y a plus rien derrière la pierre du sépulcre. La
+bière est vide, la bière qu'on ouvre avec angoisse. Et
+quelquefois, c'est plus lugubre encore.
+
+Les rivières claires qui traversent les villes naissantes... On
+jette un pont dessus, d'abord; puis deux, puis trois; puis, on les
+couvre entièrement. On n'en voit plus les flots limpides; on n'en
+entend plus le murmure; on en oublie même l'existence, Dans la
+nuit que lui font les voûtes, entre les murs de pierre qui
+l'étreignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure,
+c'est de la fange; ses flots qui chantaient au soleil grondent
+dans l'ombre; il n'emporte plus les fleurs des plantes, il charrie
+les ordures des hommes. Ce n'est plus une rivière; c'est un égout.
+
+Je ne suis pas le seul, sans doute, à avoir deviné la tendance
+malfaisante d'un système qui poursuit, avec le knout du respect,
+l'unité dans la platitude. L'enfant a l'orgueil de sa personnalité
+et le fier entêtement de ce qu'on appelle ses mauvais instincts.
+L'ironie n'est pas rare chez lui; et il se venge par sa moquerie,
+toujours juste, du personnage ou de la doctrine qui cherche à
+peser sur lui. Mais la raillerie n'est pas assez forte pour la
+lutte. De là ce mélange de douceur et d'amertume, de patience et
+de méchanceté, de confiance large et de doute pénible que je
+remarque chez plusieurs de mes camarades -- toujours enfants très
+heureux ou très malheureux dans leurs familles -- et qui se résout
+dans une tristesse noire et une inquiétude nostalgique. Non, le
+sarcasme ne suffit point. Ce n'est pas en secouant ses branches
+que le jeune arbre peut se débarrasser de la liane qui l'étouffe;
+il faut une hache pour couper la plante meurtrière, et cette
+hache, c'est la Nécessité qui la tient. C'est elle qui m'a
+délivré. Il y a une chose que je sais et qu'aucun de mes camarades
+ne sait encore: je sais qu'il faut vivre.
+
+Je sais qu'il faut avoir une volonté, pour vivre, une volonté qui
+soit à soi -- qui ne demande ni conseil avant, ni pardon après. --
+Je sais que les années que je dois encore passer au collège seront
+des années perdues pour moi. Je sais que les avis qu'on me donnera
+seront mauvais, parce qu'on ne me connaît point et que je ne suis
+pas un être abstrait. Je sais que ce qu'on m'enseignera ne me
+servira pas à grand'chose; qu'en tous cas j'aurais pu l'apprendre
+tout seul, en quelques mois, si j'en avais eu besoin; et qu'il n'y
+a, en résumé, qu'une seule chose qu'il faille savoir, «Nul n'est
+censé ignorer la loi.» Est-ce que c'est classique, ça, ou
+simplement péremptoire?
+
+Non pas que je pense du mal de l'enseignement classique. Loin de
+là. J'ai pris le parti de ne penser du mal de rien ou, du moins,
+de ne point médire. Je m'abstiens donc de vilipender ces auteurs
+défunts qui m'engagent à vivre.
+
+_Integer vitae, scelerisque purus_.
+
+Je leur ai même dû, depuis, une certaine reconnaissance. Il y a
+beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait
+comprendre, indiquées par les classiques. Combien de fois, par
+exemple, enfermé dans un meuble que transportaient dans un
+appartement abandonné la veille des camarades camouflés en
+ébénistes, ne me suis-je pas surpris à mâchonner du grec! Ô cheval
+de Troie... Mais n'anticipons pas.
+
+J'exécute le programme, très consciencieusement. D'abord, parce
+que je ne veux pas être puni. Les pensums sont ridicules,
+désagréables; et je cherche avant tout à ne pas me laisser
+exaspérer par les injustices maladives d'un cuistre auquel j'aurai
+fourni un jour l'occasion de m'infliger un châtiment, mérité peut-
+être, et qui s'acharnera contre moi. Je tiens à n'avoir point de
+haine pour mes professeurs; car je ne suis pas comme beaucoup
+d'autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n'ont de
+respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-là, je ne
+pourrais jamais les vénérer, jamais -- et je préfère garder à leur
+égard, sans aller plus loin, des sentiments inexprimés.
+
+Ensuite, ce n'est pas désagréable d'exécuter un programme,
+lorsqu'on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on
+éprouve quelque puissance à travailler; sans aucun enthousiasme,
+bien entendu, mais avec pas mal d'ironie. J'apprends donc cette
+Histoire des Morts -- tout ça, c'est les procès verbaux des
+vieilles Morgues --cette Histoire des Morts qu'on nous enseigne en
+dédain des Actes des Vivants -- comme on nous condamne à la
+gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui
+fortifie. -- J'interprète en un français pédantesque les oeuvres
+d'auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se
+vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre
+à des cours où l'on me récite avec conviction le contenu des
+livres que j'ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier,
+et je gâche beaucoup d'encre pour faire, du contenu de volumes
+généralement consciencieux et qu'on trouve partout, des manuscrits
+ridicules.
+
+Je me le demande souvent: à quoi sert, dans une pareille méthode
+d'enseignement, la découverte de l'imprimerie?
+
+Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce
+qu'il est indispensable de savoir aujourd'hui: les langues
+vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-mêmes en lisant
+les livres qui nous plairaient, et comme il nous
+plairait...Qu'est-ce que je saurai, quand je sortirai du collège,
+moi qui ne serai pas riche, moi qu'on vole pendant que je traduis
+le _De officiis_, moi qui dépense ici, inutilement, de l'argent
+dont j'aurai tant besoin, bientôt? Qu'est-ce que je connaîtrai de
+l'existence, de cette existence qu'il me faudra conquérir, seul,
+jour par jour et pied à pied? Ah! si j'étais encore riche,
+seulement! Je suis épouvanté de mon isolement et de mon
+impuissance...
+
+On élève mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le
+lourd spondée à bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant.
+Je m'imprègne des grandes leçons morales que nous légua la sagesse
+antique. Le livre de la science, qu'on m'entr'ouvre très peu, afin
+de ne point m'éblouir, m'émerveille. Et la haute signification des
+faits historiques ne m'échappe pas le moins du monde. J'assiste
+avec une satisfaction visible à la ruine de Carthage; je comprends
+que la fin de l'autonomie grecque, bien que déplorable, fut
+méritée. J'applaudis, comme il convient, à la victoire de Cicéron
+sur Catilina; et aussi au triomphe de César, L'empire Romain
+s'établit, à ma grandie joie; c'était nécessaire; «et Jésus-Christ
+vient au monde.» Pourtant, il faut être juste: les invasions des
+Barbares ont eu du bon; pourquoi pas? Quant aux Anglais, je sais
+que trois voix crieront éternellement contre eux, et que c'est
+fort heureux que Jeanne d'Arc les ait chassés de France. Je vois
+clairement que la destinée des Empires tient à un grain de sable;
+que la Révolution française fut un grand mouvement libérateur,
+mais qu'il faut néanmoins en blâmer les excès... Poésie de
+faussaires; science d'apprentis teinturiers; géographie de
+collecteurs de taxes; histoire de sergents recruteurs; chronologie
+de fabricants d'almanachs...
+
+On forme mon goût, aussi. Je vénère Horace, «qu'on aime à lire
+dans un bois»; et Homère, «jeune encor de gloire.» J'estime fort
+Raphaël pour les Loges du Vatican, que j'ignore; Michel-Ange, pour
+le Jugement Dernier, que je n'ai jamais vu. Boileau a mon
+admiration; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Molière est
+supérieur à Shakespeare et que si les Français n'ont pas de poème
+épique, c'est la faute à Voltaire. Je distingue soigneusement
+entre Bossuet, qui était un aigle, et Fénelon, qui fut un cygne.
+Plumages!... J'honore Franklin.
+
+Je vis en vieillard...
+
+C'est bon. Mais, puisqu'il faut que jeunesse se passe -- elle se
+passera, ma jeunesse! -- Dans l'avenir; n'importe quand. Même si
+mes pieds se sont écorchés aux cailloux de la route, même si mes
+mains saignent du sang des autres, même si mes cheveux sont
+blancs. Je l'aurai, ma jeunesse qu'on m'a mise en cage; et si je
+n'ai pas assez d'argent pour payer sa rançon, il faudra qu'on la
+paye à ma place et qu'on paye double. Ce n'est pas pour moi,
+l'Espérance qui est restée au fond de la boîte. Je n'espère pas.
+Je veux.
+
+«Qu'un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson,
+et le monde entier viendra à lui.» Je n'en ai pas retrouvé assez,
+des instincts qu'on m'a arrachés, pour en former un caractère;
+mais j'en ai pu faire une volonté. Une volonté que mes chagrins
+furieux ont rendue âpre, et mes rages mornes, implacable. Et puis,
+elle m'a donné violemment ce qu'elle donne à tous plus ou moins,
+cette instruction que je reçois; un sentiment qui, je crois, ne me
+quittera pas facilement: le mépris des vaincus.
+
+Des vaincus... J'en vois partout. Ces universitaires méchants et
+serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n'ont jamais quitté le
+collège; mangent, dorment, font leurs cours; connaissent toutes
+les pierres des chemins par lesquels ils passent; végètent sans se
+douter qu'on peut vivre; _requiescunt in pace_. Des citrouilles
+rutilantes d'orgueil; ou bien de grandes araignées tristes -- des
+araignées de banlieue.
+
+Et tout ça peine, pourtant, pour gagner sa vie; roule la pilule
+amère dans la pâte sucrée des marottes, dans la poudre rosée des
+dadas.
+
+-- Serrez le texte! s'écrie l'un. La langue française, qui est la
+plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l'intensité
+du texte.
+
+Je serre le texte; je l'étripe; je l'étrangle.
+
+-- Traduisez largement, dit l'autre; n'ayez pas peur de moderniser.
+La vie antique se rapprochait de la nôtre beaucoup plus qu'on ne
+le pense généralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens
+n'avaient d'autre coiffure que le casque? Et le pétase, Messieurs!
+Inutile d'aller plus loin...
+
+Oui, inutile;
+
+_Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt._
+N'en jetez plus, la cour est pleine.
+
+-- Mon ami, me dit mon oncle quand j'ai quitté le lycée, _pede
+libero_; avec un diplôme flatteur et fort utile sous le bras, mon
+ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l'activité
+humaine s'offrent à toi; tu peux choisir. Commerce, industrie,
+littérature, science, politique, magistrature... Que
+t'indiquerais-je? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carrière est
+ouverte aux talents...
+
+Mon oncle s'amuse un peu, en me disant ça; la bouche ne rit pas,
+mais l'ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur
+d'acier. Sa figure? Un tableau de ponctuation et d'accentuation,
+sur parchemin. La paupière inférieure en accent grave, la paupière
+supérieure en accent circonflexe; le nez, un point d'interrogation
+renversé, surmonté d'un grand accent aigu qui barre le front; la
+bouche, un tiret; des guillemets à la commissure des lèvres; et la
+face tout entière, que couronnent des points exclamatifs
+saupoudrés de cendre, prise entre les parenthèses des oreilles.
+
+-- Enfin, réfléchis. Tu as fini tes études; tu connais la vie;
+choisis.
+
+Non, je ne connais pas la vie; mais je la devine. Et j'ai fait mon
+choix.
+
+Pour le moment, pourtant, je déclare à mon oncle que je désire,
+avant tout, faire mon temps de service militaire. M'engager, afin
+d'être libre, après.
+
+-- Excellente idée, dit mon oncle. Peut-être as-tu raison de ne
+point te décider pour une de ces professions libérales qui
+confèrent des dispenses; qui peut savoir? En tous cas, la caserne
+est une bonne école. Le service militaire obligatoire a beaucoup
+fait pour accroître les rapports des hommes entre eux; il a donné
+à l'humanité un nouveau sujet de conversation.
+
+Peut-être autre chose, aussi. J'ai eu le temps de m'en apercevoir,
+durant les années que j'ai passées sous les drapeaux. Mais ce ne
+sont pas là mes affaires. Et, d'ailleurs, je n'ai pas le droit de
+parler, car je ne serai libéré que demain.
+
+Libéré! Ce mot me fait réfléchir longuement, pendant cette nuit où
+je me suis allongé, pour la dernière fois, dans un lit militaire.
+Je compte. Collège, caserne. Voilà quatorze ans que je suis
+enfermé. Quatorze ans! Oui, la caserne continue le collège... Et
+les deux, où l'initiative de l'être est brisée sous la barre de
+fer des règlements, où la vengeance brutale s'exerce et devient
+juste dès qu'on l'appelle punition -- les deux sont la prison. --
+Quatorze années d'internement, d'affliction, de servitude -- pour
+rien...
+
+Mais qu'est-ce qu'il faudra que je fasse, à présent que je suis
+libéré, pour qu'on m'incarcère pendant aussi longtemps? Quelle
+multitude de délits, quelle foule de crimes me faudra-t-il
+commettre?...
+
+Quatorze ans! Mais ça paye un assassinat bien fait! Et combien
+d'incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et
+quelle masse d'escroqueries!... La prison? J'y suis habitué. Ça me
+serait bien égal, maintenant, d'en risquer un peu, pour quelque
+chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas être plus agaçante
+que la confection des thèmes grecs; et j'aurais mieux aimé tresser
+des chaussons de lisières que de monter la garde... On ne me
+mettrait point en prison sans motifs, d'abord. Ensuite, j'aurais
+au moins, cette fois-là, quelqu'un pour me défendre; un avocat,
+qui dirait que je ne suis pas coupable, ou très peu; que j'ai cédé
+à des entraînements; _et caetera_; qui apitoierait les juges et
+m'obtiendrait le minimum, à défaut d'un acquittement. -- Et qui
+sait si je serais pris?
+
+
+III -- LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS
+
+J'ai suivi le conseil d'Issacar, et je suis ingénieur. Où, comment
+j'ai connu M. Issacar, c'est assez, difficile à dire. Un jour, un
+soir, une fois... On ne fait jamais la connaissance d'un
+Israélite, d'abord; c'est toujours lui qui fait la vôtre.
+
+M. Issacar compte beaucoup sur moi; il m'intéresse pas mal; et
+nous sommes grands amis. C'est très bon, une amitié intelligente
+librement choisie, lorsqu'on n'a connu pendant longtemps que les
+camaraderies banales imposées par le hasard des promiscuités.
+M. Issacar est un homme habile; il a des projets grandioses et il
+m'a exposé des plans dont la conception dénote une vaste
+expérience. Il n'est guère mon aîné, pourtant, que de deux ou
+trois ans; sa hardiesse de vues m'étonne et je suis surpris de la
+netteté et de la sûreté de son jugement. D'où vient, chez le juif,
+cette précocité de pénétration? Je ne lui vois qu'une seule cause:
+l'observation, par l'Israélite, d'une règle religieuse en même
+temps qu'hygiénique, qui lui permet de contempler le monde sans
+aucun trouble, de conclure et d'apprendre à raisonner avec bon
+sens; tandis que le jeune chrétien, sans cesse dans les transes,
+passe son temps à faire des confidences aux médecins et à
+consterner les apothicaires. Quoi qu'il en soit, mes relations
+avec Issacar m'auront été fort utiles, m'auront fait gagner
+beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me
+serais aperçu, sans doute, qu'après de nombreuses tentatives et de
+fâcheux déboires. D'abord, il m'a donné une raison d'être dans
+l'existence.
+
+-- C'est de première nécessité, m'a-t-il dit. Que vous ayez fait
+vos études et votre service militaire, c'est certainement très
+bien; mais cela n'intéresse personne et ne vous assure aucun titre
+à la considération de vos contemporains. Quand on ne veut pas
+devenir quelqu'un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur
+la poitrine un écriteau qui donnera une indication quelconque, qui
+ne vous gênera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin.
+Faites-vous ingénieur. Un ingénieur peut s'occuper de n'importe
+quoi; et un de plus, un de moins, ça ne tire pas à conséquence.
+D'ailleurs, la qualification est libre; le premier venu peut se
+l'appliquer, même en dehors du théâtre. Dès demain, faites-vous
+faire des cartes de visite. Créez-vous ingénieur. Vous savez que
+ça ne nous sera pas inutile si, comme je l'espère, nous nous
+entendons.
+
+Je le sais. Issacar a une grande idée. Il veut créer sur la côte
+belge, à peu de distance de la frontière française, un immense
+port de commerce qui rivalisera en peu de temps avec Anvers et
+finira par tuer Hambourg. Il m'a détaillé son projet avec pièces à
+l'appui, rapports de toute espèce et plans à n'en plus finir. Il a
+même été plus loin; il m'a emmené à L., où j'ai pu me rendre un
+compte exact des choses; il est certain qu'Issacar n'exagère pas,
+et que son idée est excellente. Ce n'est point une raison, il est
+vrai, pour qu'elle ait du succès.
+
+Néanmoins, j'ai été très heureux de voyager un peu. Je ne
+connaissais rien d'exact, n'ayant passé que neuf ans au collège,
+sur les pays étrangers. Le peu que j'en savais, je l'avais appris
+par les collections de timbres-poste. Issacar a su se faire
+beaucoup d'amis, non seulement à L., mais à Bruxelles, et nous ne
+nous sommes pas ennuyés une minute. Même, j'ai eu la grande joie
+de soutenir triomphalement, devant plusieurs collègues, ingénieurs
+belges distingués, une discussion sur les différents systèmes
+d'écluses.
+
+-- Vous voyez, m'a dit Issacar, que ça marche comme sur des
+roulettes. Laissez-moi faire. Dans six mois j'aurai l'option et
+avant un an nous donnerons le premier coup de pioche.
+Financièrement, l'affaire sera lancée à Paris et l'émission faite
+dans des conditions superbes; je ne voudrais à aucun prix négliger
+d'employer, dans une large mesure, les capitaux français pour une
+telle entreprise. Si, comme je le pense, vous pouvez mettre dans
+quelques mois une cinquantaine de mille francs à notre
+disposition, pour les frais indispensables, je réponds de la
+réussite.
+
+Malgré tout, je ne sais pas si nous nous entendrons. Non pas que
+j'aie des doutes sur les sentiments moraux d'Issacar; je n'ai pas
+le moindre doute à ce, sujet-là; Issacar lui-même ne m'en a pas
+laissé l'ombre.
+
+-- La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et même
+nécessaire. Mais il faut qu'elle reste en rapports étroits avec
+les réalités présentes; qu'elle en soit, plutôt, la directe
+émanation. Jusqu'à une certaine époque, le XVIe siècle si vous
+voulez, toute théologie, et par conséquent toute morale, était
+basée sur sa cosmogonie. Le vieux système de Ptolémée s'est
+écroulé; mais le monde moral à trois étages qui s'appuyait sur
+lui: enfer, terre et ciel, lui a survécu; c'est un monument qui
+n'a plus de base. La morale doit évoluer, comme tout le reste;
+elle doit toujours être la conséquence des dernières certitudes de
+l'homme ou, au moins, de ses dernières croyances. La
+transformation d'un univers, divisé en trois parties et
+formellement limité, en un autre univers infini et unique devait
+entraîner la métamorphose d'un système de morale qui n'était plus
+en concordance avec le monde nouveau; il est regrettable que cette
+nécessité n'ait été comprise que de quelques esprits d'élite que
+les bûchers ont fait disparaître. Il en résulte que notre vie
+morale actuelle, si elle est incorrecte devant le critérium
+conservé, prend les allures d'une protestation contre quelque
+chose qui n'existe point; et qu'elle manque de signification, si
+elle est correcte. C'est très malheureux... Le vieux précepte: «Tu
+ne voleras pas» est excellent; mais il exige aujourd'hui un
+corollaire: «Tu ne te laisseras pas voler.» Et dans quelle mesure
+faut-il ne pas voler, afin de ne point se laisser voler? Croyez-
+vous que ce soient les Codes qui indiquent la dose? Certes, il y a
+de nombreuses fissures dans les Tables de la Loi; et la
+jurisprudence est bien obligée de les élargir tous les jours; je
+pense pourtant que ce n'est point suffisant, je ne vous parlerai
+pas de la façon dont les foules, en général, interprètent les
+principes surannés qui ont la prétention ridicule de diriger la
+conscience humaine; mais avez-vous remarqué comme les magistrats,
+les juges, lorsqu'ils y sont forcés, exposent pauvrement la
+morale? J'ai voulu m'en donner une idée, et j'ai visité les
+prétoires. Monsieur, c'est absolument piteux. Mais comment voulez-
+vous qu'il en soit autrement?... Les conséquences d'un pareil état
+de choses sont pénibles; il produit forcément la division de
+l'Humanité en deux fractions à peu près égales: les bourreaux et
+les victimes. Il faut dire qu'il y a des gradations. Si vous êtes
+bourreau, vous pouvez être usurier comme vous pouvez être
+philanthrope; si vous êtes victime, vous pouvez être le
+sentimentaliste qui soupire ou la dupe qu'on fait crever... Il me
+semble que les grands prophètes hébreux, qui furent les plus
+humains des philosophes, ont donné, il y a bien longtemps -- à
+l'époque où ils lançaient les glorieuses invectives de leur
+véhémente colère contre un Molochisme dont celui d'aujourd'hui
+n'est que la continuation mal déguisée -- ont donné, dis-je,
+quelque idée de la morale qu'ils prévoyaient inévitable. «Ne
+méprise pas ton corps», a dit Isaïe. Monsieur, je ne connais point
+de parole plus haute. -- Riche! ne méprise pas ton corps; car les
+excès dont tu seras coupable se retourneront contre toi, et la
+maladie hideuse ou la folie plus hideuse encore feront leur proie
+de tes enfants; tu ne peux pas faire du mal à ton prochain sans
+mépriser ton corps. Pauvre! ne méprise pas ton corps; car ton
+corps est une chose qui t'appartient tu ne sais pas pourquoi, une
+chose dont tu ignores la valeur, qui peut être grande pour tes
+semblables, et que tu dois défendre; tu ne peux pas laisser ton
+prochain te faire du mal sans mépriser ton corps. -- Ça, voyez-
+vous, c'est une base, il est vrai qu'elle est individualiste,
+comme on dit. Et l'individualisme n'est pas à la mode... Parbleu!
+Comment voudriez-vous, si l'individu n'était pas écrasé comme il
+l'est, si les droits n'étaient pas créés comme ils le sont par la
+multiplication de l'unité, comment voudriez-vous forcer les masses
+à incliner leurs fronts, si peu que ce soit, devant cette morale
+qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la
+puissance de la bêtise? C'est pourquoi il faut enrégimenter,
+niveler, former une société -- quel mot dérisoire! -- à grands coups
+de goupillon ou à grands coups de crosse. Le goupillon peut être
+laïque; ça m'est égal, du moment qu'il est obligatoire.
+Obligatoire! tout l'est à présent: instruction, service militaire,
+et demain, mariage. Et mieux que ça: la vaccination. La rage de
+l'uniformité, de l'égalité devant l'absurde, poussée jusqu'à
+l'empoisonnement physique! Du pus qu'on vous inocule de force -- et
+dont l'homme n'aurait nul besoin si la morale ne lui ordonnait pas
+de mépriser son corps; -- de la sanie infecte qu'on vous infuse
+dans le sang au risque de vous tuer (comptez-les, les cadavres
+d'enfants qu'assassine le coup de lancette!) du venin qu'on
+introduit dans vos veines afin de tuer vos instincts,
+d'empoisonner votre être; afin de faire de vous, autant que
+possible, une des particules passives qui constituent la platitude
+collective et morale...
+
+Un homme qui raisonne comme ça peut être dangereux, je l'accorde,
+pour ceux qui veulent lui barrer le chemin ou qui, même, se
+trouvent par hasard dans son sentier; mais il est bien certain
+qu'il ne donnera pas de crocs-en-jambe à ceux qui marcheront avec
+lui. Non, je ne crains pas un mauvais tour de la part d'Issacar;
+je ne redoute pas qu'il veuille faire de moi sa dupe. Je redoute
+plutôt qu'il ne soit sa propre victime. Il lui manque quelque
+chose, pour réussir; je ne pourrais dire quoi, mais je sens que je
+ne me trompe pas. C'est un incomplet, un homme qui a des trous en
+lui, comme on dit. Apte à formuler exactement une idée, mais
+impuissant à la mettre en pratique; ou bien, capable d'exécuter un
+projet, à condition qu'il eût été mal préparé et que le hasard,
+seul en eût assuré la réussite. Le hasard, oui, c'est la meilleure
+chance de succès qu'Issacar ait dans son jeu. Ses aptitudes sont
+trop variées pour lui permettre d'aller directement au but qu'il
+s'est désigné; ses facultés trop contradictoires pour ne pas
+élever, entre la conception de l'acte et son accomplissement
+normal, des obstacles insurmontables. Les contrastes qui se
+heurtent en lui, et font défaillir sa volonté au moment critique,
+le condamneront, je le crains, aux avortements à perpétuité.
+
+Il suffit de regarder sa figure pour s'en convaincre. Le lorgnon
+annonce la prudence; mais le col cassé, le manque de suite dans
+les procédés. La moustache courte et la barbe rampante, qui
+cherche à usurper sa place, symbolisent les excès de la Propriété,
+dévoratrice d'elle-même, dit Proudhon; mais les cheveux ne
+désirent pas le bien du prochain; individualistes à outrance,
+largement espacés, ils semblent s'être soumis avec résignation à
+l'arbitrage intéressé de la calvitie. La lèvre inférieure fait des
+tentatives pour annexer sa voisine, mais la saillie des dents s'y
+oppose. Les yeux, légèrement bigles, proclament des sentiments
+égoïstes; mais leur convergence indique des tendances à
+l'altruisme. Le nez défend avec énergie les empiétements du
+monopole: et le menton s'avance résolument pour le combattre. Les
+oreilles... Mais descendons, Issacar boîte un peu; chez lui,
+pourtant, cette légère claudication est moins une infirmité qu'un
+symbole.
+
+Oui, décidément, je crois que l'appui qu'Issacar obtiendra de moi
+aura plutôt un caractère chimérique. Une cinquante de mille
+francs!... Les aurai-je, seulement? Je le pense et je crois même,
+si audacieux qu'aient pu être les détournements avunculaires,
+qu'il me reviendra beaucoup plus. Mais je ne suis sûr de rien. Mon
+oncle, qui me fait une pension depuis que je suis revenu du
+régiment, a évité jusqu'ici toute allusion à un règlement de
+comptes. Il est fort occupé d'ailleurs; et chaque fois que je vais
+le voir -- car j'ai préféré ne pas habiter chez lui -- il trouve à
+peine le temps de placer, à déjeuner, une dizaine de phrases
+sarcastiques entre les bouchées qu'il avale à la hâte. Il faut
+qu'il mette ses affaires en ordre, dit-il, car il va marier sa
+fille très prochainement, et il ne veut pas que son gendre, parmi
+les reproches qu'il lui fera certainement le lendemain de la
+cérémonie, trouve moyen d'en glisser un au sujet des irrégularités
+de l'apport dotal.
+
+C'est avec un de mes camarades de collège, Édouard Montareuil, que
+ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable; au
+contraire; mais un peu naïf, un peu gnan-gnan -- un fils à maman. --
+Ça me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se
+marier avec lui; quelque chose que j'aurais du mal à définir. Une
+jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux
+noirs...
+
+Est-ce que je serais amoureux, par hasard? Faudrait voir. Qu'est-
+ce que c'est que l'amour, d'abord?
+
+_C'est sous un balcon avoir le délire,_
+_C'est rentrer pensif lorsque l'aube naît..._
+
+Je n'ai jamais eu le délire, sous un balcon. J'y ai reçu de l'eau,
+quand il avait plu, et de la poussière quand les larbins
+secouaient les tapis. Je suis rentré souvent «lorsque l'aube
+naît.» Mais jamais pensif. Plutôt un peu éméché... Peut-être que
+la définition n'est pas bonne, après tout.
+
+-- C'est la meilleure! dit un psychologue.
+
+Alors je ne suis pas amoureux.
+
+Mais je suis étonné, très étonné, même, lorsque mon oncle me prend
+à part, un soir, et me dit à demi-voix:
+
+-- Viens après-demain matin, à dix heures. Je veux te rendre mes
+comptes de tutelle. Sois exact.
+
+Diable! Il paraît que c'est pressé. Mon oncle tient sans doute à
+savoir, avant de conclure définitivement le mariage de sa fille,
+si j'accepterai ou non un règlement dérisoire. Ça doit être ça.
+C'est moi qui dois payer la dot; et si je me rebiffe, rien de
+fait... Mais comment n'accepterais-je pas? À qui me plaindre? J'ai
+bien un subrogé-tuteur, quelque part; un naïf, choisi exprès, qui
+aura tout approuvé sans rien voir... À quoi bon? Tout doit être en
+règle, correct, légal...
+
+Mon oncle, c'est un homme d'ordre; une brute trafiquante à
+l'égoïsme civilisé. En proie à des instincts terribles, qu'aucune
+règle morale ne pourrait réfréner, mais qu'il parvient à
+réglementer par une soumission absolue à la Loi écrite. Ses
+dominantes: l'Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est
+l'Avarice. À force d'énergie, il arrive à maintenir fermement, au
+point de vue social, ou plutôt légal, les écarts d'un cerveau très
+mal équilibré naturellement. Comme il n'a point assez de confiance
+en lui pour se juger et se diriger lui-même, il est partisan
+acharné du principe d'autorité qui lui assure la garantie des
+hiérarchies, même usurpées, et la distribution de la justice dans
+un sens toujours identique; -- qui, en un mot, lui donne un moi
+social qui recouvre à peu près son moi naturel. -- Mais malgré
+tout, au fond, ses instincts en font un implacable; son ironie
+n'est point l'ironie chevrotante du faux-bonhomme; elle sonne
+comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompté, qui a
+besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien
+qu'il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que
+c'est un maniaque déterminé de la civilisation, son état criminel
+latent (qui lui laisse dans l'âme un sentiment de peur très vague,
+mais perpétuel) l'entraînerait du côté de la religion, si elle lui
+semblait, plus dogmatique et moins facilement miséricordieuse. Il
+se contente d'être philanthrope.
+
+Et avare? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.
+
+Ce n'est pas un de ces ridicules fesse-mathieu -- possibles
+autrefois après tout -- qui se refusaient le nécessaire pour ne pas
+diminuer leurs trésors, et qui laissaient crever de faim leurs
+chevaux plutôt que de leur donner une musette d'avoine. Ce n'est
+pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotisés par le
+bénéfice immédiat, qui «méprisent de grands avantages à venir pour
+de petits intérêts présents.» Sa passion ne s'éloigne jamais de
+son but. Il sait bien que ce n'est pas sa cassette qui a de beaux
+yeux; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les
+pièces d'or, et il sait où les trouver quand il en a soif. Et si,
+par impossible, on lui enlevait son trésor, il ne se prendrait
+point le bras en criant: «Au voleur!» car il aurait peur qu'on
+l'entende et l'orgueil lui fermerait la bouche. C'est l'avare
+moderne. L'avare aux combinaisons savantes, et à longue portée;
+qui aime l'argent, certes; qui ne l'aime pas, pourtant, comme une
+chose inerte qu'on entasse et qu'on possède, mais comme un être
+vivant et intelligent, comme la représentation réelle de toutes
+les forces du monde, comme l'essence de quelque chose de
+formidable qui peut créer et qui peut tuer, comme la réincarnation
+existante et brutale de tous les simulacres illusoires devant
+lesquels l'humanité se courbe. L'avare qui comprend que la
+contemplation n'est pas la jouissance; que l'argent ne se
+reproduit que très difficilement d'une façon directe; que l'or,
+étant l'émanation tangible des efforts universels, doit être aussi
+un stimulant vers de nouvelles manifestations d'énergie, et que
+l'homme qui le détient, au lieu de l'accumuler stupidement, doit
+le considérer comme un serviteur adroit et un messager fidèle, et
+le diriger habilement. Cet avare-là n'est pas un ladre; c'est une
+bête de proie. Il reste un monstre; mais il cesse d'être grotesque
+pour devenir terrible.
+
+Il y a quelque chose d'effrayant chez mon oncle; c'est l'absence
+complète de tout autre besoin que l'appétit d'autorité. Tous les
+autres sentiments n'ont pas été, en lui, relégués à l'arrière-
+plan; ils ont été extirpés, radicalement; et ce sont leurs
+parodies, jugées utiles, qui sont venues reprendre la place qu'ils
+occupaient. Cet âpre désir de domination, qui est l'effet bien
+plus que la cause de son avarice, le libère même des griffes des
+deux passions qui ont donné naissance à sa cupidité: l'orgueil,
+qui le conduirait au mépris ou à l'évaluation inexacte des forces
+des autres; et la luxure, qui l'écarterait sans cesse de son but
+par la fascination de la chair. J'ai rarement entendu, dans ma
+vie, un homme juger avec autant de bon sens et d'impartialité les
+êtres et les choses; et quant au libertinage... Un exemple: sa
+femme, morte il y a plusieurs années, était coquette, exigeante,
+dépensière; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du
+mariage, prit une maîtresse qu'il payait tant par mois -- afin de
+pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux
+sollicitations pécuniaires qui se murmurent sur l'oreiller. --
+Donner beaucoup d'argent eût été dur pour lui; mais peut-être
+l'aurait-il fait; se laisser maîtriser par l'amour, même physique,
+il ne le voulut jamais.
+
+C'est ce prurit d'autorité, sans doute, qui met sur le visage de
+mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de
+découragement profond. Il devine que, son appétit de domination,
+il ne pourra jamais l'assouvir: que le moment n'est pas encore
+propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que
+le monde est encore attaché aux fantômes des vieilles formules qui
+ne s'évanouiront pas avant un temps, qui ne disparaîtront que dans
+les fumées d'un grand bouleversement, vers la fin du siècle. -- Car
+il prédit, pour l'avenir, un nouveau système social basé sur
+l'esclavage volontaire des grandes masses de l'humanité,
+lesquelles mettront en oeuvre le sol et ses produits et se
+libéreront de tout souci en plaçant la régie de l'Argent,
+considéré comme unique Providence, entre les mains d'une petite
+minorité d'hommes d'affaires ennemis des chimères, dont la mission
+se bornera à appliquer, sans aucun soupçon d'idéologie, les
+décrets rendus mathématiquement par cette Providence tangible; par
+le fait, le culte de l'Or célébré avec franchise par un travail
+scientifiquement réglé, au lieu des prosternations inutiles et
+honteuses devant des symboles décrépits qui masquent mal la seule
+Puissance. -- Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde
+encore trop jeune. Et peut-être prévoit-il que, ses rêves
+d'ambition autoritaire rendus irréalisables par l'âge, il
+deviendra la proie sans défense de l'orgueil et de la luxure, que
+la sénilité exagère en horreur.
+
+Mais ce n'est pas de la tristesse seulement qu'inspire à mon oncle
+cette vision décourageante de l'avenir; c'est une sorte de rage
+spéciale, de fureur nerveuse dont il réprime mal les accès, de
+plus en plus fréquents. Les sentiments factices dont il a
+recouvert, par habileté, son impassibilité barbare, commencent à
+lui peser autant que s'ils étaient réels. Plus, peut-être. Un
+jour, prochain sans doute, il arrachera le masque et apparaîtra
+tel qu'il est. Il continuera à respecter à peu près les toiles
+d'araignée du Code, mais renversera d'un seul coup les barrières
+de la morale sans sanction. L'amour de l'argent qui seul, à notre
+époque de lâcheté, peut donner de l'audace, s'exaspérera en lui à
+mesure qu'il constatera davantage son impuissance à le satisfaire
+complètement; et, plein de mépris pour toutes choses et de haine
+pour tous les êtres, il se mettra à s'aimer lui seul, pleinement
+et furieusement, en raison exacte de la fortune qu'il possédera.
+Il voudra jouir, et sacrifier tout à ses jouissances. Il ne sera
+pas la victime de ses passions, mais leur maître; un maître
+exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l'égoïsme jusqu'à
+la prodigalité stupide, et qui voudra, en dépit de tout, _en avoir
+pour son argent_... Mon oncle me fait souvent songer aux barons
+solitaires et tristes du Moyen-Âge. Combien y eut-il, derrière la
+pierre des donjons, d'âmes basses, mais vigoureuses, qui rêvèrent
+de dominations épiques et que le sort condamna à noyer leurs
+visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et
+vils, maudits à jamais ou toujours ignorés! Combien d'hommes
+ardents, irritables, superstitieux et passionnés, ont psalmodié
+les litanies du crime, à l'ombre de la tour féodale, parce que les
+champs de bataille n'étaient point prêts encore où devait se
+chanter la chanson de l'Épée! Quelle cohue d'oppresseurs et
+d'ambitieux qui furent des bandits parce qu'ils ne purent être
+empereurs, Charles-Quints avortés en Gilles de Rais...
+
+Se voir réduit à spéculer d'une façon mesquine sur les événements
+-- ces événements qui sont les explosions de la douleur humaine --
+quand on a rêvé de provoquer des faits et de diriger des actes!
+Quelle pitié! Surtout lorsqu'on croit, comme mon oncle, que l'âge
+est proche où l'autorité des manieurs d'or va balayer toutes les
+autres, surtout lorsqu'on voit qu'elle s'affirme déjà, cette
+autorité, dans un autre hémisphère, sur le sol nouveau des États-
+unis.
+
+-- Ah! ces Américains, dit mon oncle avec colère, quelles leçons
+ils donnent au Vieux Monde!
+
+Et il explique le système si habile, et si humanitaire, dit-il,
+des Crésus d'Outre-mer. Ce système, même, il l'applique autant
+qu'il peut. Son avarice s'élargit; c'est un mélange d'économie et
+de libéralité qui doit porter intérêts. -- Il donne aux
+établissements de bienfaisance et soutient des oeuvres
+philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impunément faire du
+mal. Et, là encore, ses instincts autoritaires se laissent voir;
+il fait le bien sans présomption, mais le mal avec insolence; on
+dirait qu'il ne croit pas que c'est faire le bien que d'étayer la
+Société actuelle et que c'est faire le mal que de la miner
+sourdement C'est un philanthrope cynique. Il prête aux gens afin
+d'en exiger des services, mais il ne le leur cache pas -- pas plus
+qu'il ne cherche à dissimuler sa richesse. -- On sait à quoi s'en
+tenir, avec lui; et lorsqu'il a dit à l'abbé Lamargelle qui,
+depuis quelque temps déjà, l'intéresse à ses entreprises
+charitables: «Dites-moi, l'abbé, ne pourriez-vous pas négliger un
+peu vos pauvres ces jours-ci, et m'aider à trouver un bon parti
+pour ma fille?» l'abbé Lamargelle a immédiatement compris que
+l'interrogation couvrait un ultimatum; il s'est mis en campagne,
+et a trouvé; il sait qu'il ne faut pas plaisanter avec M. Urbain
+Randal.
+
+Mais ça, c'est une règle qui n'est pas faite pour moi, je crois;
+et il se pourrait bien que je dise autre chose que des
+plaisanteries à mon oncle, tout à l'heure.
+
+Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je
+l'écoute établir, en des phrases saupoudrées de chiffres, la
+situation de fortune de mes parents, à l'époque où je les ai
+perdus. Sa voix est ferme, sèche; elle énumère les mécomptes,
+dénombre les erreurs, nargue les illusions, dissèque les
+tentatives, analyse les actes. C'est le jugement des morts.
+
+Les mains dures font craquer les feuillets des documents, à mesure
+qu'il parle et les pose devant moi pour que je puisse vérifier à
+mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je
+ne veux pas les lire, ces mémoires -- ces mémoires _in memoriam_. --
+Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des
+centimes; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et
+les déceptions, et les luttes et toute l'existence de deux êtres
+qui ont vécu, qui se sont aimés sans doute et peut-être m'ont aimé
+aussi; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent
+pas bien exprimer, mais que je comprends tout de même; ils disent
+que ce serait mieux si l'histoire des parents, qu'on fait lire aux
+fils quand ils ont vingt ans, n'était pas écrite avec des
+chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, brochés de ficelle rouge,
+cornés aux coins, jaunis par le temps, pleins d'une odeur de
+chancis-sure... Amour paternel, amour maternel, amour filial,
+famille -- vous aboutissez à ça!
+
+-- Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons à
+ma gestion.
+
+Elle a été toute naturelle, cette gestion. Les immeubles
+rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur
+croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds
+d'État les imitant de leur mieux, mon oncle a été conduit à
+rechercher pour mon bien des placements plus rémunérateurs. Où les
+trouver, sinon dans des entreprises financières ou industrielles?
+Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les
+belles promesses de leurs débuts; à qui la faute: aux hommes qui
+les dirigent, ou à la force des circonstances? Question grave.
+Telle affaire, qu'on jugeait partout excellente, devient
+désastreuse en fort peu de temps; telle autre, que la voix
+publique recommandait aux pères de famille, échoue misérablement.
+Mon oncle (ou plutôt mon argent) en a fait la dure expérience. Et
+que faire, lorsqu'on s'aperçoit que les choses tournent mal?
+
+Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne
+s'opèrent jamais, espérer contre tout espoir, avec cette ténacité
+particulière à l'homme qui s'est trompé, et qui est peut-être,
+après tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu'il faut
+définitivement renoncer à toute illusion, chercher à regagner le
+terrain perdu, vaincre la malchance à force d audace, sans
+pourtant oublier la prudence toujours nécessaire, et lancer à
+nouveau ses fonds dans la mêlée des capitaux. Hélas! combien de
+fois les résultas répondent-ils aux efforts? Combien de fois,
+plutôt, la gueule toujours béante de la spéculation...
+
+J'écoute. Je suis venu pour écouter -- sachant que j'entendrais ce
+que j'entends -- mais aussi pour répondre. Je n'ai point oublié ce
+que je me suis promis à moi-même autrefois; je me rappelle les
+rages muettes et les fureurs désespérées de ma jeunesse. J'aime
+l'argent, encore; je l'aime bien plus, même, que je ne l'aimais
+alors; je l'aime plus que ne l'aime mon oncle! Chaque parole qu'il
+prononce, c'est un coup de lancette dans mes veines. C'est mon
+sang qui coule, avec ses phrases! Oh! je voudrais qu'il eût fini --
+car je me souviens du temps où je souhaitais l'aube du jour où je
+pourrais le prendre à la gorge et lui crier: «Menteur! Voleur!»
+C'est aujourd'hui, ce jour-là. Et je pourrais, et je peux
+maintenant, si je veux...
+
+Eh! bien, je ne veux pas!
+
+-- À quoi penses-tu, Georges? crie mon oncle d'une voix furieuse.
+Tu ne m'écoutes pas. Fais au moins signe que tu m'entends.
+
+Et il continue à décrire les opérations dans lesquelles il a
+engagé ma fortune, à en expliquer les fluctuations. Mais sa voix
+n'est plus la même; elle tremble. Pas de peur, non, mais
+d'énervement. Il s'était attendu à des récriminations, à des
+injures, à plus peut-être, et il était prêt à leur faire tête;
+mais il n'avait pas prévu mon silence, et mon calme l'exaspère.
+Son système d'interprétation des faits n'est plus le même que tout
+à l'heure, non plus; il ne se donne plus la peine de déguiser ses
+intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit
+plus: «Mets-toi à ma place, je t'en prie; aurais-tu agi
+autrement?... Ç'a été un coup terrible pour moi que ce désastre de
+la Banque Européenne... J'ai pensé que lorsque tu aurais l'âge de
+comprendre les choses, tu te rendrais compte...» Il dit: «Tel a
+été mon avis; je n'avais pas à te demander le tien... J'ai fait ça
+dans ton intérêt; crois-le si tu veux...» Tout d'un coup, il
+s'arrête, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.
+
+-- Il ressort de ce que je viens de t'exposer, dit-il, que les
+pertes qu'ont fait éprouver à ton avoir mes spéculations
+malheureuses montent à deux cent mille francs environ. Ma
+situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette
+différence bien que, jusqu'à un certain point, je t'en sois
+redevable. Tu as le droit de m'intenter un procès; en dépensant
+beaucoup de temps, et beaucoup d'argent, tu pourras même arriver à
+le gagner, et tu n'auras plus alors qu'à continuer tes poursuites,
+personne ne peut te dire jusqu'à quand. En acceptant ta tutelle
+j'avais pris l'engagement de faire fructifier ton bien, ou au
+moins de te le conserver; les circonstances se sont jouées de mes
+intentions. Que veux-tu? Un contrat est toujours léonin; l'homme
+n'a pas de prescience.
+
+Je ne réponds pas. Mon oncle reprend:
+
+-- j'ai donc, aujourd'hui, six cent mille francs à te remettre. Ces
+six cent mille francs sont représentés par des valeurs dont voici
+la liste.
+
+Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup
+d'oeil.
+
+-- Je pense, dis-je, qu'au cours actuel il n'y a pas là deux cent
+mille francs.
+
+-- C'est possible, répond mon oncle. Lis un journal. Ou plutôt,
+adresse-toi à un agent de change, car, plusieurs de ces valeurs ne
+sont pas cotées en Bourse, ni même en Banque. Lorsque je m'en suis
+rendu acquéreur, en ton nom, je les ai payées le prix fort. J'ai
+les bordereaux d'achat. Les voici.
+
+Naturellement.
+
+-- Tu n'as aucune réclamation à élever contre moi à ce sujet-là.
+
+Je m'en garderai bien.
+
+-- Et, tu sais, rien ne te force à accepter le règlement que je te
+propose.
+
+Il s'est levé pour lancer cette phrase; et, les dents serrées, les
+lèvres encore frémissantes, il se tient debout devant moi. Son
+masque jaune a pâli, s'est crispé d'une colère blême. Il veut
+autre chose que ma taciturnité et mon flegme; il ne sait point ce
+qu'il y a derrière l'apparence de mon calme, et il veut provoquer
+un éclat. Mon silence, c'est l'inconnu; et sa nature nerveuse ne
+peut pas supporter l'anxiété. Il veut savoir ce que je pense de
+lui pour le passé -- et pour l'avenir. -- Il veut la bataille.
+
+Il ne l'aura pas.
+
+-- Mon oncle, dis-je en prenant une plume, j'accepte ce règlement.
+
+Mais il me saisit la main.
+
+-- Attends! Rappelle-toi qu'en acceptant aujourd'hui tu t'enlèves
+tout droit à une réclamation ultérieure. Réfléchis! Je ne t'oblige
+à rien. Tu as l'air de me faire une grâce en me disant que tu
+acceptes; et je ne veux pas qu'on me fasse grâce, moi!
+
+-- Mon oncle, ne faites aucune attention à mon air; il pourrait
+vous tromper.
+
+Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace
+quelques lignes que je signe. Mon oncle s'est rassis pendant que
+j'écris; et, quand je relève la tête, je rencontre sa figure
+sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos
+cherchant à percer mon front et à scruter ma pensée.
+
+-- J'ignore ce que tu as l'intention d'entreprendre, me dit mon
+oncle lorsqu'il m'a remis les titres qui m'appartiennent.
+N'importe; je te souhaite le plus grand succès. Le meilleur moyen
+de réussir aujourd'hui est encore de s'attacher à quelque chose ou
+à quelqu'un. L'indépendance coûte cher. Essayes-en tout de même,
+si le coeur t'en dit. Méfie-toi des entraînements; ils sont
+dangereux. Pour nous aider à résister aux tentations de toute
+nature, il n'y a rien de tel que le Respect. J'en ai fait
+l'expérience. Le respect pour toutes les choses établies, toutes
+les règles affirmées extérieurement, si absurdes qu'elles
+paraissent à première vue. Montesquieu a écrit l'Esprit des Lois;
+il est inutile, n'est-ce pas? d'espérer faire mieux; il ne reste
+donc qu'à s'attacher à leur lettre, qui ménage bien des alinéas...
+Ah! à propos d'entraînements, reste en garde contre ceux de la
+sentimentalité; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut
+avoir bon coeur qu'à bon escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet
+a retrouvé son chemin tant qu'il a semé des cailloux, mais qu'il
+n'a pu le reconnaître lorsqu'il l'a marqué avec du pain.
+
+Oui, je me souviendrai de ça. Et je saurai, aussi, que le Respect
+est un chat malfaisant et sans vigueur, chaussé de bottes de
+gendarme, qui terrorise la canaille au profit de très vil et très
+puissant seigneur Prudhomme de Carabas.
+
+-- Viendras-tu ce soir chez les Montareuil? me demande mon oncle.
+
+-- Non; je ne crois pas.
+
+-- Tu le devrais; Mme Montareuil est charmante pour toi et Édouard
+est enchanté de te voir; Il est tellement timide qu'il se trouve
+gêné lorsqu'il est seul en face de Charlotte.
+
+Ça, je m'en moque absolument. Mais je pense à Marguerite, la femme
+de chambre de Mme Montareuil, une jolie fille pas trop farouche
+dont j'ai déjà pincé la taille, dans les coins.
+
+-- Soit, dis-je, j'irai; mais pas avant dix heures.
+
+Mme Montareuil est une personne grave, avec une figure en violon,
+une voix de crécelle et des gestes qui rappellent ceux des joueurs
+d'accordéon. Je n'aime pas beaucoup les gens graves. Quant à
+Édouard, c'est un jeune homme sérieux. Qu'en dire de plus?
+Transcrire sa conversation avec Charlotte ne me serait pas
+difficile.
+
+-- Quel beau temps nous avons eu aujourd'hui, Mademoiselle!
+
+-- Oh! oui, Monsieur.
+
+-- On se serait cru en plein mois d'août.
+
+-- Oui, Monsieur.
+
+-- Vous ne craignez pas les grandes chaleurs, Mademoiselle?
+
+-- Non, Monsieur.
+
+-- Beaucoup de gens s'en trouvent incommodés.
+
+-- Oui, Monsieur...
+
+Mon oncle parle de l'intention qu'il a de faire remonter pour
+Charlotte plusieurs des bijoux que lui a laissés sa mère.
+
+-- Quelle chose incompréhensible, dit Mme Montareuil, que ces
+perpétuels changements de mode dans la joaillerie! Et ce qu'on
+fait aujourd'hui est si peu gracieux! Il faut que je vous montre
+une broche qui me fut donnée lors de mon mariage, et vous me direz
+si l'on fait des choses pareilles à présent.
+
+Elle se lève pour aller chercher la broche dans son appartement.
+Mon oncle est radieux, plein d'attentions pour moi; le mariage de
+Charlotte, me dit-il, n'est plus qu'une question de jours; et
+comme il m'assure, sans rire, qu'il découvre à chaque instant dans
+Édouard de nouvelles qualités, Mme Montareuil rentre dans le
+salon.
+
+-- J'ai été un peu longue. Les petits arrangements de mon
+secrétaire ont été bouleversés depuis ce matin; il fallait bien
+trouver de la place pour les valeurs que j'ai retirées de la
+Banque afin de faire opérer les transferts, et je suis légèrement
+maniaque, vous savez. Voici la broche. Qu'en dites-vous?
+
+Beaucoup de bien, naturellement. Pourquoi en dire du mal?
+Mme Montareuil referme l'écrin avec la joie de la vanité
+satisfaite.
+
+-- Je ne l'ai pas portée depuis dix ans, dit-elle. Je la mettrai
+demain, pour les courses. Vous viendrez aussi à Maisons-Laffitte,
+j'espère, monsieur Georges?
+
+-- Non, Madame; je le regrette; mais j'ai déjà expliqué à mon oncle
+les raisons qui ne me permettent pas d'accepter son invitation. Je
+dois partir en Belgique demain soir.
+
+En effet, j'ai reçu une lettre d'Issacar qui m'appelle à
+Bruxelles. Mais, surtout je ne tiens pas à aller m'ennuyer,
+pendant deux ou trois jours, dans cette belle propriété que mon
+oncle a achetée, je crois, par habileté, et où il aime à recevoir
+des gens fort influents, mais qui me mettent la mort dans l'âme.
+J'ai même, peut-être, d'autres raisons.
+
+-- Vous nous manquerez. Nous avons l'intention d'abuser de
+l'hospitalité de votre oncle. Nous laissons Marguerite pour garder
+la maison, et nous partons demain matin, presque sans esprit de
+retour. C'est si joli, Maisons-Laffitte! Et les courses! Quelque
+chose me dit que je gagnerai demain. On m'a donné un tuyau, mais
+un tuyau...
+
+-- Moi aussi je viens vous parler de tuyaux, dit une grosse voix;
+seulement, mes tuyaux à moi, ce sont des tuyaux d'orgue!
+
+C'est l'abbé Lamargelle qui fait son entrée; et j'en profite pour
+me retirer; car, si la conversation de l'abbé m'intéresse, je
+n'aime pas beaucoup ses habitudes de frère quêteur. Ses églises en
+construction au Thibet ne me disent rien de bon; et je préfère,
+pendant qu'on l'écoute, aller regarder l'heure du berger dans les
+yeux de Margot.
+
+-- Alors, Monsieur ne va pas à Maisons-Laffitte demain, me dit-elle
+dans l'antichambre.
+
+-- Mais, vous écoutez donc aux portes, petite soubrette?
+
+-- Comme au théâtre, répond-elle en baissant les yeux.
+
+-- Eh! bien, non, je n'y vais pas; et je ne suis pas le seul; car
+il paraît qu'on vous confie la garde de la maison.
+
+-- Hélas! dit Marguerite avec un soupir. J'aurai le temps de
+m'ennuyer, toute seule...
+
+La solitude, comme on l'a écrit, est une chose charmante; mais il
+faut quelqu'un pour vous le dire. J'essaye de convaincre Margot de
+cette grande vérité. Elle finit par se laisser persuader; Je ne
+partirai pour Bruxelles qu'après-demain matin, et la nuit
+prochaine nous monterons la garde ensemble.
+
+
+IV -- OÙ L'ON VOIT BIEN QUE TOUT N'EST PAS GAI DANS L'EXISTENCE
+
+Quand je suis revenu de Belgique, où je n'avais guère passé qu'une
+semaine, j'ai trouvé mon oncle dans une colère bleue.
+Mme°Montareuil, que j'avais rencontrée au bas de l'escalier, avec
+son fils, comme j'entrais, tenait son mouchoir sur ses yeux et
+Édouard, d'une voix lugubre, m'avait affirmé que le temps était
+bien mauvais. Les domestiques aussi avaient l'air fort affligé.
+
+-- Mademoiselle Charlotte ne se mariera pas, m'a dit l'un d'eux.
+
+Ah! bah! Pourquoi? Qu'est-il donc arrivé?
+
+Une chose très malheureuse. C'est mon oncle qui me l'apprend,
+d'une voix secouée par la fureur. Il paraît qu'il y a huit jours --
+juste la nuit qui a suivi mon départ pour Bruxelles, par le fait --
+les voleurs sont venus chez les Montareuil; ils ont tout enlevé,
+tout, titres, valeurs, bijoux. Le secrétaire de Mme Montareuil a
+été forcé et mis à sac. C'est épouvantable.
+
+-- Horrible! dis-je. Et l'on n'a pas arrêté les malfaiteurs? On n'a
+pas une indication qui puisse mettre sur leurs traces?
+
+-- Pas la moindre. On a vu pourtant, assure-t-on, deux hommes
+passer en courant dans la rue, vers les cinq heures du matin, avec
+des paquets sous le bras. Des balayeurs ont donné le signalement
+de l'un d'eux; c'était un homme brun, avec un pardessus vert et
+une casquette noire.
+
+-- Et l'on n'a pas retrouvé cet homme brun?
+
+-- Pas encore; la police le recherche.
+
+-- Mais il n'y avait donc personne, cette nuit-là, chez
+Mme Montareuil?
+
+-- Si; Marguerite, la femme de chambre. Mais elle couche à l'étage
+supérieur et assure s'être endormie de bonne heure; comme elle a
+le sommeil lourd, elle n'a rien entendu. On l'a mise à la porte
+sans certificat, tu penses bien.
+
+-- Quel est le montant du vol, à peu près?
+
+-- Quatre cent mille francs, à en croire Mme Montareuil; mettons-
+en, si tu veux, trois cent mille; le quart de ce qu'elle
+possédait, à mon avis. Si le vieux Montareuil avait encore été de
+ce monde, ce coup l'aurait tué, j'en suis sûr. Il tenait tant à
+son argent!...
+
+-- Un homme d'affaires, naturellement; et encore, je crois, plutôt
+usurier qu'homme d'affaires, si la différence existe...
+
+-- Usurier! Le mot est bien gros. Il n'a jamais eu maille à partir
+avec la justice, que je sache; alors... et puis, c'était un
+philanthrope, un des fondateurs de la Digestion Économique;
+Mme Montareuil aussi a toujours été très charitable, ajoute mon
+oncle qui ne se souvient plus de ce que je lui ai entendu dire
+bien des fois, dans ses moments de cynisme: que la charité est la
+conséquence de l'usure et son arc-boutant naturel.
+
+-- Cette pauvre dame semblait bien désolée; je l'ai rencontrée en
+arrivant...
+
+-- Oui, nous venions d'avoir un entretien qui n'avait guère dû lui
+mettre du baume dans le coeur. Que veux-tu? J'ai bien été obligé
+de lui faire comprendre qu'une union entre son fils et Charlotte
+était désormais impossible; entre la fortune que possédait Édouard
+il y a huit jours et celle qui lui reste aujourd'hui, l'écart est
+trop considérable...
+
+-- Je pense, mon oncle, que vous avez été un peu vite en besogne.
+D'abord, Charlotte avait, je crois, beaucoup d'affection pour
+Édouard...
+
+-- Elle! Charlotte! Elle n'aime personne. Une idéologue qui trouve
+que la terre lui salit les pieds et qui rêve d'avoir des ailes!
+Ils sont dans la lune, les gens qu'elle aimerait.
+
+-- Peut-être. En tous cas, on peut retrouver, d'un moment à
+l'autre, une bonne partie des valeurs dérobées, sinon leur
+totalité; que la police mette la main sur les coupables...
+
+Mon oncle ricane.
+
+-- Les coupables! dit-il. Ne mets pas le mot au pluriel. Il n'y a
+qu'un coupable.
+
+Il se lève et marche nerveusement. Un seul coupable! Que veut-il
+dire? Subitement, il s'arrête et me frappe sur l'épaule.
+
+-- Écoute, je ne veux pas ruser avec toi, ni faire des
+cachotteries. Garde seulement pour toi ce que tu vas entendre...
+Si je n'avais pas été certain de ce que je viens de te dire et de
+bien d'autres choses, je n'aurais pas agi aussi brusquement avec
+Mme Montareuil. J'ai pris des renseignements. J'ai été à la
+Préfecture, où je connais quelqu'un; c'est toujours utile, d'avoir
+des relations dans cette maison-là; tu pourras t'en apercevoir. On
+m'a mis des évidences irréfutables devant les yeux et l'on m'a
+donné des preuves. Le vol a été commis par une seule personne;
+cette personne ne possède plus le produit de son larcin; et elle
+ne sera pas arrêtée. Je te parlais tout à l'heure des deux
+individus qu'on prétend avoir vus... Fausse piste; renseignement
+mauvais dont la police n'est pas dupe, ni d'autres, ni moi.
+
+-- Alors, dis-je, ému malgré moi, car les allures un peu
+mystérieuses de mon oncle m'intéressent, alors, quel est le
+voleur?
+
+-- Je n'ai pas besoin de te dire son nom, répond mon oncle; il ne
+t'apprendrait rien. C'est un jeune homme de ton âge, à peu près,
+et de ta taille -- j'ai vu son portrait. -- Il était l'amant de
+Mme Montareuil.
+
+-- Mme Montareuil! Un amant!
+
+-- Pourquoi pas? Elle n'est pas la seule, je pense, dit mon oncle
+en haussant les épaules... Ça durait depuis deux ans. C'est là
+qu'est la bêtise. Qu'une femme, à n'importe quel âge, se passe un
+caprice, rien de mieux. Mais la liaison!... Car elle allait le
+voir souvent, l'entretenait -- maigrement, c'est vrai; j'ai vu des
+lettres -- et le laissait venir chez elle, parfois, sous des
+prétextes... Il devait être au courant de tout et ne guettait
+évidemment qu'une occasion... On l'a vu descendre de voiture au
+coin de la rue, vers onze heures, le soir du vol...
+
+-- Qu'est-ce qu'il faisait? qu'est-ce qu'il était?
+
+-- Un pas grand'chose. Un de ces faux artistes de Montmartre dont
+le ciseau de sculpteur se recourbe en pince et qui ont dans la
+main le poil de leurs pinceaux. Des habitudes de taverne et de
+bouges sans nom; des fréquentations abjectes. Du reste...
+
+-- Mais pourquoi ne l'a-t-on pas arrêté? Il n'a pas reparu chez
+lui? On ne l'a pas retrouvé?
+
+-- Il n'a pas reparu chez lui, non. Mais on l'a retrouvé -- avant-
+hier, dans la Seine. -- Crime ou suicide? Crime, certainement. Il
+n'avait pas un sou sur lui quand on l'a repêché, et l'on n'a rien
+trouvé dans son logement; rien, bien entendu, à part les documents
+qui ont révélé son intimité avec Mme Montareuil.
+
+-- Ce n'est donc pas elle qui a donné les renseignements?
+
+-- Elle? Pas du tout. A-t-elle seulement songé à soupçonner son
+amant? Je ne le crois pas. Elle ignore sa mort. Elle n'ose pas
+aller chez lui parce que, depuis l'affaire, Édouard ne la quitte
+pas, mais elle lui a encore écrit hier; je le sais. C'est la
+police qui a tout découvert, en donnant là une grande preuve
+d'habileté; je regrette même, pour les agents chargés des
+recherches, qu'on ait décidé de ne pas donner connaissance des
+faits réels à la presse.
+
+J'éclate de rire.
+
+-- Oh! oui, c'est regrettable! Les journaux perdent là un bien joli
+roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez-
+vous une pareille histoire?
+
+-- Une histoire! crie mon oncle. Une histoire! Aussi vrai que nous
+ne sommes que deux dans cette chambre, c'est la vérité pure. La
+vérité, je te dis! Me prends-tu pour un enfant? Est-ce que j'ai
+l'habitude d'inventer des contes? Tu ris!... Mais c'est affreux,
+c'est à faire trembler, ces choses là! Penser que des
+capitalistes, des possédants -- hommes ou femmes, peu importe; le
+sexe disparaît devant le capital font aussi bon marché du bien de
+la caste, sacrifient ses intérêts supérieurs à leurs passions
+basses, oublient toute prudence, négligent toute précaution devant
+leurs appétits déréglés -- et livrent leurs munitions, en bloc, à
+l'ennemi! -- Où sont-ils, ces trois cent mille francs? Qui sait?
+Peut-être entre les mains de perturbateurs prêts à engager la
+lutte contre les gens riches, contre nous, en dépit du code qui
+fait tout ce qu'il peut, pourtant, pour favoriser l'accumulation
+et le maintien de l'argent dans les mêmes mains... Se laisser
+voler! Ne pas veiller sur sa fortune! C'est mille fois plus atroce
+que la prodigalité qui, au moins, éparpille l'or... C'est
+abandonner le drapeau de la civilisation; c'est permettre à la
+vieille barbarie de prévaloir contre elle. La fortune a ses
+obligations, je crois! L'Église même nous l'enseigne... Quand je
+la voyais là tout à l'heure, cette femme, geignante et
+pleurnicharde, je songeais à cette vieille princesse qui, pendant
+le pillage de sa ville prise d'assaut, courait par les rues en
+criant: «Où est-ce qu'on viole?» Parole d'honneur, j'avais
+envie... Ah! bon Dieu! se souvenir qu'on a un sexe et oublier
+qu'on possède un million... C'est à vous rendre révolutionnaire!
+
+-- Calmez-vous, mon oncle. D'abord, ces titres, ceux qui les
+détiennent n'en ont pas encore le montant; on a les numéros, sans
+doute; on fera opposition...
+
+-- Que tu es naïf! C'est vraiment bien difficile, de vendre une
+valeur frappée d'opposition! À quoi penses-tu donc qu'on s'occupe,
+dans les ambassades? Figaro prétendait qu'on s'y enfermait pour
+tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd'hui... Je ne dis
+pas que les ministres plénipotentiaires opèrent eux-mêmes...
+
+-- Est-ce que Mme Montareuil est au courant des choses?
+
+Mon oncle tire sa montre.
+
+-- À l'heure actuelle, oui. Elle a trouvé, en rentrant chez elle,
+une lettre qui la mandait, seule, à la Sûreté; elle est, depuis
+une demi-heure, en tête-à-tête avec un fonctionnaire qui lui
+révèle tout ce qu'elle sait et tout ce qu'elle ne sait pas. Elle
+écoute, en pleurant ses péchés. On doit lui apprendre que si, par
+hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra;
+mais que, le principal coupable étant mort, on ne poussera pas les
+recherches plus loin, afin d'éviter un scandale. Affaire classée.
+
+-- Édouard ne saura rien?
+
+-- Rien. Il n'aura qu'à se consoler de la perte de ses trois cent
+mille francs.
+
+Petite affaire. «Plaie d'argent n'est pas mortelle», disent les
+bons bourgeois.
+
+-- Et Charlotte?
+
+-- Je ne crois pas que j'aurai besoin de lui dire ce que je viens
+de t'apprendre.
+
+-- Mais que pense-t-elle?
+
+Mon oncle me regarde avec étonnement.
+
+-- Est-ce que je sais? Elle n'a rien à penser. Je suis son père; je
+pense pour elle... Après ça, peut-être réfléchit-elle pour son
+compte. Si tu veux savoir à quoi, va le lui demander.
+
+Tout de suite.
+
+Charlotte ne m'a pas dit ce qu'elle pense -- ce qu'elle pense de ce
+mariage manqué et des circonstances qui en ont amené la rupture. --
+Mais je sais à quoi elle pense; je le sais depuis longtemps.
+Depuis le jour, au moins, où j'ai commencé à regarder autour de
+moi, à voir clair. J'ai senti que je n'étais pas seul à essayer de
+comprendre ce qu'il y avait derrière le voile qui doit cacher la
+vie à la jeunesse; rideau bien vieux, d'ailleurs, que la vanité
+imprudente écarte et que le cynisme déchire -- car la franchise
+renaît aujourd'hui par l'effronterie du persiflage et l'on
+n'essaye plus guère, même devant des auditeurs en bas âge, de
+galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux-
+communs. -- Et, avec la famille dont la règle s'énerve de plus en
+plus devant la multiplicité des obligations mondaines et dont le
+rôle s'efface devant les exigences d'une instruction stupide, les
+jeunes êtres n'ont plus sous les yeux, lorsqu'il leur est permis
+de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les
+emplit de terreur, et de tristesse, et de dégoût. Les paroles, les
+demi-mots mêmes qu'on laisse tomber, exprès parfois, retentissent
+dans le vide de l'existence enfantine; et le vide est sonore.
+Avez-vous entendu, après les saillies d'un sceptique, ces rires
+d'enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d'hommes?
+Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des lèvres de
+petites filles? Ces rires-là sont presque des cris de détresse, et
+ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqués
+résonnent dans les cerveaux qu'elles tourmentent, et elles tuent
+quelque chose ailleurs. L'âme, où rien ne trouve d'écho, perd sa
+spontanéité; le coeur sait rester muet et ne veut plus partager
+ses peines; l'enthousiasme et la confiance sont en prison dans la
+caverne des voleurs. Chez les êtres faibles, l'égoïsme s'enracine,
+l'égoïsme vil qui peut se résoudre un jour, il est vrai, en une
+sympathie béate et pleurnicharde; et chez les êtres forts, c'est
+un repliement amer sur soi-même, un refus dédaigneux de se laisser
+entamer, qui peut donner au jeune homme l'exaspération et à la
+jeune fille une froideur de glace.
+
+La pauvreté rend précoce, celle d'affections autant que celle
+d'argent. Il y a longtemps déjà, sans doute, que Charlotte a pu
+satisfaire sa curiosité de la vie; sa mère, morte de bonne heure,
+n'a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses puériles et
+déprimantes, la foi dans la nécessité des compassions et des
+indulgences; les franchises brutales et les sarcasmes de son père
+l'ont forcée à acquérir son indépendance morale, à se placer en
+face du monde et à le juger. Et le jugement qu'elle a porté,
+nerveux et partial, a été la négation, instinctive plutôt que
+raisonnée, de tout ce qui était contraire à sa nature; et le rejet
+absolu de ce qu'elle ne pouvait comprendre. Verdict d'enfant
+roidie par le dédain, qui devient la règle immuable de la jeune
+fille, mais qui n'est pas rendu sans luttes et sans souffrances.
+Pendant que moi, isolé, enfermé dans la cage où l'on vous apprend
+à avoir peur et dans la cage où l'on vous enseigne à faire peur
+aux autres, je mordais mes poings dans l'ombre, combien n'a-t-elle
+pas versé de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui
+ne pouvait pas ne point voir et qu'on obligeait à entendre? Elle a
+souffert autant que moi; plus que moi, sans doute, car sa
+souffrance était plus aiguë, n'ayant point de cause précise mais
+des raisons générales; et cette douleur était ravivée sans trêve
+par le spectacle incessant de la vie basse, de l'hypocrisie
+meurtrière de la barbarie civilisée avec son indifférence
+horrifiante pour toutes les pensées hautes.
+
+Charlotte a peut-être souffert, aussi, du manque de coeur et de la
+brutalité de son père; je le crois, bien que je ne l'aie point
+entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les états
+d'indignation silencieuse par lesquels elle a passé -- et que les
+nerfs de la femme n'oublient jamais, même quand son cerveau ne se
+souvient plus des causes qui les ont provoqués -- lui ont ouvert
+l'âme à moitié en la froissant beaucoup. Car l'indignation est un
+projet d'acte; et un projet d'acte, même irréalisé, ne pouvant
+rester infécond, il y a toujours, intérieurement, résolution dans
+un sens quelconque, si inattendu qu'il soit. Le plus souvent, chez
+la femme, l'indignation réprimée produit la pitié. La pitié
+mesquine, espèce de compromis entre l'égoïsme forcené et le manque
+d'énergie mâtiné de tendresse ironique, impliquant le désaveu de
+toute espèce d'enthousiasme vrai; la pitié larmoyante et bavarde,
+qui procède de rancunes sourdes peureusement dissimulées, du désir
+d'actes vengeurs accomplis par d'autres que, d'avance, on renie
+lâchement; la pitié qui cherche dans l'exaltation du malheur,
+l'auréole de sa propre apathie; sentiment anti-naturel, chrétien,
+qui ne peut exister que par la somme de dépravation qu'il enferme.
+Mais l'indignation, parfois, produit aussi la fierté taciturne, la
+compréhension large et muette de l'universelle sottise et de
+l'universelle douleur; seulement, alors, elle se retire tout
+entière dans les solitudes silencieuses du coeur; elle se conserve
+et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires;
+et, de la compression de ses élans, les âmes fortes peuvent faire
+jaillir des idées libératrices -- ou même la bonté sans phrases,
+lorsqu'elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont
+assez vu souffrir.
+
+C'est encore de la pitié, cela; mais une pitié haute et brave. Et
+c'est cette pitié-là, inquiète et nerveuse encore, que je sens
+vibrer dans Charlotte; je la lis sur son visage, son beau visage
+d'un ovale pur comme ceux qu'on rêve d'entrevoir sous les arceaux
+gris des vieux cloîtres; je la devine dans ses yeux réfléchis,
+attentifs et sévères, ses yeux noirs qui ne parlent pas; dans sa
+voix, d'un timbre aussi pur que lorsqu'elle était enfant, sa voix
+qui est l'essence d'elle toute et m'enivre comme un fort parfum.
+
+Je l'entends souvent, cette voix-là, à présent. Elle parle pour
+moi, et pour moi seul. Il me semble que je n'entends qu'elle,
+depuis ces trois mois que nous nous aimons... An! je ne le sais
+pas, si nous nous aimons...
+
+Comment avons-nous été poussés l'un vers l'autre, ce soir-là? ce
+soir lourd d'un jour d'orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte,
+où sa robe blanche frémissait comme une aile pâle sous la nef des
+grands arbres noirs, où sa voix claire faisait sonner les rimes du
+poème de la nuit d'été... où je suis tombé à deux genoux devant
+elle, avec des mains glacées et mon coeur qui sautait dans ma
+poitrine, où elle m'a relevé de toute la force de ses deux bras et
+m'a porté à ses lèvres... Je n'ai point eu besoin de mentir, de
+lui dire que je l'avais toujours aimée; je lui ai dit que je
+l'aimais, ce soir-là, éperdument, à en mourir, et elle m'a serré
+sur son coeur en me disant: «Tais-toi, tais-toi!» Oh! cela qui fut
+si doux -- cette bonté de vierge, plus forte qu'un amour de femme --
+oh! je donnerais tout au monde aujourd'hui pour que ce n'eût
+jamais été...
+
+Pourquoi l'ai-je voulue, moi? Pourquoi est-elle venue ici, elle?
+Pourquoi revient-elle -- puisqu'elle ne m'aime pas, je le sens;
+puisque, moi, je ne peux pas l'aimer? -- Oh! c'est torturant, et je
+ne puis pas dire ce que c'est que notre amour; c'est comme l'amour
+de deux ennemis. On dirait qu'il y a toujours un fantôme entre
+nous... Ah! les mystérieuses et confuses sensations éveillées par
+le printemps passionnel! Les rêves d'idéal et les sentiments
+lascifs, les fougues du coeur et les ardentes convoitises! -- Rien,
+rien... Seulement la meurtrissure des sens enivrés d'ennui et
+altérés par l'inquiétude; la volonté de se laisser aller à la
+dérive, quand on résiste malgré soi; l'esprit qui s'effraye quand
+la chair lance son cri; la défiance et la révolte des désirs; les
+abandons et les reprises, les effusions et les froideurs; et
+enfin, non pas la nausée, mais la rancune contre l'ennemi qui a
+failli vaincre -- en redoutant de triompher. -- Mais l'impression
+vive, acre, pénétrante du plaisir est tellement profonde en moi,
+pourtant, qu'elle s'exprime longtemps après par les spasmes du
+coeur et les frissons nerveux. Je ne l'aime pas; et il y a des
+moments où je l'adore, des moments très courts; et d'autres où je
+la déteste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui
+s'appuie au mien, si alourdi déjà et que je ne puis plus dégager.
+On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes
+ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille,
+-- vieille, vieille...
+
+J'ai conscience qu'elle n'est pas pour moi; et elle sent qu'elle
+n'est point faite de ma chair. C'est comme si je lui glaçais le
+coeur, comme si je pétrifiais sa sympathie; comme si quelque chose
+nous forçait tous deux à refouler toujours plus profondément dans
+l'âme une passion intense que la sentimentalité n'ose pas
+défigurer et qui ne vit, même dans le présent, que de souvenirs de
+rêves. Ce sont les sourdes fermentations de la mémoire qui
+m'imprègnent d'elle, du sentiment obscur de sa supériorité qui
+domine toutes mes pensées, qui est comme une barrière devant ma
+volonté; ses regards d'un instant qui ont rayonné pour jamais, ses
+gestes fugitifs mais impérissables, toute sa grâce mille fois
+révélée à moi et qui me reste si mystérieuse, toute la réalité de
+ses charmes, ne m'ont donné que des visions... Cela dure depuis
+des mois. Chaque fois, quand elle est venue, ç'a été un élan vers
+elle; et, quand elle est partie, une délivrance. Je puis la revoir
+au moins, lorsqu'elle est absente! Je la revois dans le fauteuil
+où elle était assise, devant la table où elle s'appuyait; ce n'est
+pas son image qui est là; c'est elle-même, elle tout entière. Et,
+quand elle vient, c'est une étrangère qui lui ressemble un peu;
+mais je ne puis jamais la voir telle que je l'ai revue en
+pensée... Une fois, une seule, sa présence m'a été douce, douce à
+ne pouvoir l'exprimer. Elle s'était endormie un moment; et j'ai eu
+à moi, réellement, immobiles, silencieux et clos, son front où la
+pensée inquiète a tendu la transparence de son voile, sa bouche si
+souvent entr'ouverte pour des questions qu'elle ne pose pas, ses
+yeux qui interrogent -- quand j'y voudrais voir briller des
+étoiles. -- J'aurais voulu qu'elle ne se réveillât jamais et
+m'endormir avec elle, moi, pour toujours...
+
+Mais c'est fini, à présent. Nous ne serons plus séparés, Charlotte
+et moi; par un adversaire invisible qu'elle a deviné dans l'ombre,
+sans doute, et que je ne veux pas avoir terrassé pour lutter avec
+son fantôme. Qu'elle parle, si elle a quelque chose à dire, et si
+elle ose parler. Ou bien, je parlerai; et si ce que je dirai doit
+tuer notre amour, qu'il meure. Je ne veux plus subir le despotisme
+des angoisses qui l'étreignent; et je ne veux pas plus de secret
+entre nos âmes qu'il n'y en a entre notre chair, notre chair que
+rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier,
+elle m'a décidé à aller demander sa main à son père, et à lui tout
+avouer; je dois lui faire part, aujourd'hui, du résultat de
+l'entrevue; je l'attends.
+
+La voici. Pour la première fois, en face d'elle, je me sens maître
+de moi, je n'éprouve pas les frémissements d'humilité du dévot
+devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.
+
+-- Tu as vu mon père?
+
+-- Oui.
+
+C'est vrai. J'ai vu mon oncle hier matin. Il m'a écouté sans
+émotion et m'a laissé parler sans m'interrompre.» Tu n'auras pas
+ma fille, m'a-t-il dit quand j'ai eu fini. -- Voulez-vous me donner
+les raisons de votre refus? ai-je demandé.-- Certainement. Il n'y
+en a qu'une. Je ne veux plus marier Charlotte. -- Vous ne voulez
+plus... -- Non. Il est convenu qu'un père de famille doit faire son
+possible pour établir sa fille; mais si les circonstances
+s'opposent à la réalisation de ses désirs, le monde ne peut pas
+lui en vouloir de ne point persister en dépit de tout. Les faits
+qui ont empêché le mariage de Charlotte, en raison même de la
+rareté de leur caractère, m'autorisent à abandonner, au moins
+pendant quelques années, toutes tentatives matrimoniales à son
+égard. Édouard est censé avoir le coeur brisé, et il est inutile
+de le lui arracher tout à fait; Charlotte est supposée regretter
+profondément Édouard; et on m'imagine généralement versant des
+pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C'est une
+situation. -- Situation conciliable avec vos intérêts? -- Peut-être.
+Je ne tenais pas à avoir d'enfant, moi; une fille, surtout. Les
+filles, il leur faut une dot; et la dot, c'est une somme d'autant
+plus grosse que le père s'est enrichi davantage. Il faut payer. Je
+payerai, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement; mais le
+plus tard possible. -- Savez-vous si Charlotte sera de votre avis
+et si elle voudra attendre?» Mon oncle s'est mis à ricaner. «Oh!
+qu'elle le veuille ou non!... Elle ne sera majeure que dans deux
+ans, environ; et après, les sommations respectueuses, les
+formalités, le temps qu'elles exigent... Une femme peut arracher
+ses premiers cheveux blancs, en France, avant d'avoir une volonté.
+-- Elle peut disposer d'elle-même, en tous cas... -- Illégalement. --
+Soit. C'est ce qu'a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma
+maîtresse. -- Ta...? a crié mon oncle en sursautant, car il a senti
+que je ne mentais pas. -- Oui; depuis trois mois; et je viens vous
+demander, puisque c'est nécessaire, de nous permettre de
+régulariser notre situation.» Mon oncle était blême, encore, et sa
+main, posée à plat sur le bureau, frémissait un peu; mais sa voix
+n'a pas tremblé. «Votre situation, a-t-il dit, je puis la
+régulariser facilement; en faisant enfermer ma fille jusqu'à sa
+majorité, d'abord; et-en te faisant poursuivre, toi, pour
+détournement de mineure. La loi m'autorise... -- Oui! À tout! À
+voler la dot de votre fille, comme vous m'avez volé mon héritage,
+à moi!» Mon oncle ne s'est pas indigné; il a souri et hoché la
+tête. «Je comprends. Je comprends. Une vengeance? Ou un chantage?
+-- Ni l'un ni l'autre! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que
+je ne veux pas vous dire. Il n'y a qu'une chose que je veuille
+vous dire, c'est que Charlotte est enceinte et qu'il nous faut
+votre consentement à notre mariage! Vous entendez? Il me le faut!
+Je ne veux pas que mon enfant...-- Ne t'avance pas trop! La loi
+n'interdit pas sans raisons la recherche de la paternité...» J'ai
+bondi vers mon oncle et je l'ai empoigné par les épaules. «Si vous
+dites un mot de plus, si vous vous permettez la moindre allusion
+injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous écrase sous mes
+pieds et je vous jette par la fenêtre. Il y a longtemps que j'ai
+envie de le faire, sale voleur que vous êtes! Entendez-vous, que
+j'en ai envie? Hein? (et je sentais ses os, que j'aurais dû
+broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc
+de ses yeux). Si je n'étais pas un lâche, comme tous ceux qui se
+laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps
+que j'aurais pris votre tête par les deux oreilles et que je
+l'aurais écrasée contre vos tables de la Loi! Je peux vous la
+faire, à présent, la loi, si je veux, hein!... Tenez, vous n'en
+valez pas la peine!» Et je l'ai jeté, d'un revers de main, au fond
+de son fauteuil où il s'est écroulé comme une ordure molle.
+«Écoutez, ai-je repris, près de la porte, avant de sortir, tandis
+qu'il cherchait à récupérer son sang-froid et qu'il arrangeait sa
+cravate. Écoutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte; je
+ne vous demande pas de dot; je ne vous en ai point demandée. Je ne
+veux pas que vous me donniez un sou, même de l'argent que vous
+m'avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille,
+je vous dirais qu'elle sera heureuse avec moi; mais vous ne vous
+souciez de personne. Une dernière fois, voulez-vous? Si vous ne
+voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera; mais je prévois des
+choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi -- et
+pour vous aussi. «Je me suis arrêté, la voix coupée par la
+colère.» Je n'ai qu'un mot à te répondre. C'est: Non. Je n'ai pas
+plus d'aversion pour toi que pour un autre, malgré ce que tu viens
+de dire et de faire. Tu m'es indifférent -- comme tous les gens qui
+ne peuvent me servir à rien. -- Seulement, en admettant que ma
+fille ne me donne pas lieu de la renier purement et simplement, je
+ne puis pas la marier sans dot; cela ruinerait mon crédit; et, la
+mariant avec une dot, je ne puis la donner qu'à un homme possédant
+une fortune en rapport. Tel n'est point ton cas, malheureusement
+pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne
+m'obligera à transgresser; elles sont la base de l'Ordre
+universel, quoi que tu en puisses dire... Tu viens de te comporter
+en sauvage; moi, je te parle en civilisé, a-t-il continué en
+glissant sa main dans un tiroir qu'il avait ouvert sournoisement
+et où je sais qu'il cache un revolver. La loi m'autorise à agir
+contre ma fille et toi. Je n'userai pas du droit qu'elle me
+confère. Tu as séduit Charlotte; tu peux la garder. Vivez en
+concubinage, si vous voulez; vous serez à plaindre avant peu, sans
+aucun doute. Mais c'est moi qu'on plaindra.» Je suis sorti
+brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.
+
+C'était avant-hier, cela; et il me semble que c'est la même fureur
+qui me secouait alors qui vient de m'envahir tout d'un coup,
+lorsque Charlotte est entrée.
+
+-- Eh! bien, que t'a dit mon père? me demanda-t-elle, anxieuse.
+
+-- Il a dû te l'apprendre lui-même, je pense.
+
+-- Non. Voilà trois jours que je ne l'ai vu; il sort de bonne heure
+et rentre tard; on dirait qu'il m'évite. Tu lui as dit?...
+
+-- Tout. Et il refuse. Je n'ai pas besoin de te donner ses raisons,
+n'est-ce pas?
+
+Charlotte secoue la tête tristement. Elle vient s'asseoir près de
+moi et me prend la main.
+
+-- Et toi, que veux-tu faire?
+
+-- Moi? dis-je... Je ne sais pas. En vérité, je ne sais pas.
+
+Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour éviter son
+regard que je sens peser sur moi. Mais l'étreinte de sa main se
+resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister
+par elle-même.
+
+-- Dis-moi ce que tu penses, Georges! Je t'en prie, dis-le moi, si
+cruel que ce doive être.
+
+Je dégage ma main et je me lève.
+
+-- Est-ce que je sais ce que tu penses, toi? Je ne l'ai jamais su!
+Dis-le moi, si tu veux que je te réponde. Dis-moi si tu m'aimes,
+d'abord!
+
+Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.
+
+-- Je t'aime, oui... Oh! Je ne sais pas... Je ne peux pas dire! Je
+ne te connais pas. Je ne te vois pas. J'ai peur... Je devine des
+choses, à travers toi; des choses atroces...
+
+Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et
+m'irritent.
+
+-- Écoute, dis-je; écoute des choses plus atroces encore. Il faut
+que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je
+ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu
+fréquentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me
+dégoûte; et, dégoût pour dégoût, je veux autre chose. J'ai déjà
+cessé de vivre de, leur vie. J'ai... Tu sais, le vol commis chez
+Mme Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de
+valeurs enlevés la nuit. Eh! bien...
+
+Charlotte s'élance vers moi et me pose sa main sur la bouche.
+
+-- Tais-toi! Je le sais. Je l'ai deviné! Ne parle pas; je ne veux
+pas... Viens.
+
+Elle m'entraîne, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras
+autour du cou.
+
+-- Tu ne te doutais pas que je savais? que j'avais compris toute ta
+haine pour mon père et pour ceux qui lui ressemblent, et que
+j'avais pu lire en toi comme dans un livre le jour où tu es venu
+me parler, te rappelles-tu? en revenant de Bruxelles... Non, non,
+ne t'en va pas. Reste. Ne te mets pas en colère si je pleure;
+c'est plus fort que moi. Écoute. Je ne t'aimais pas, mais je
+sentais combien tu étais tourmenté... Et le soir où tu m'as parlé,
+dans le jardin, je ne t'aimais pas non plus, mais je savais que tu
+avais soif d'une amitié compatissante, comme tous les coeurs
+malheureux...
+
+D'un geste brusque, je me délivre de son étreinte.
+
+-- Il fallait te défendre, alors, puisque tu n'avais que de la
+pitié pour moi! Ce n'est pas de la sympathie que je te demandais!
+
+-- Enfant! dit-elle en me reprenant dans ses bras; est-ce que tu le
+savais, ce que tu me demandais? tu voulais trouver l'oubli, en
+moi, le sommeil de toutes les pensées qui te hantent, la fin du
+cauchemar qui t'oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu'avec
+moi-même. Ce soir-là, tu avais vu en moi une fée qui peut chasser
+les mauvais rêves; mais je n'étais qu'une femme, et mon seul
+charme c'était mon amour. Je te l'ai donné autant que j'ai pu; pas
+assez complètement, sans doute... et, surtout, je ne t'ai jamais
+dit ce que j'aurais dû te dire, je ne t'ai jamais parlé comme
+j'étais résolue à le faire chaque fois que je venais te voir.
+Pardonne-moi; je sentais que ta souffrance était tumultueuse et
+irritable, et je n'ai jamais osé... J'avais peur...
+
+-- Tu avais peur! dis-je en me levant et en marchant par la
+chambre. Peur de quoi? De me dire que j'étais un voleur? Je m'en
+moque pas mal! Ou bien d'entreprendre ma conversion? Tu aurais
+sans doute perdu ton temps. C'était bien inutile, va, tes airs
+mystérieux et tes façons d'enterrement... Tu m'as demandé ce que
+je voulais faire, tout à l'heure. Si ton père m'avait accordé ta
+main, j'aurais vu; mais puisqu'il refuse... je veux continuer, ni
+plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m'en empêcherait pas.
+J'espère que tu ne me quitteras pas; tu t'ennuieras un peu moins
+que tu ne l'as fait jusqu'ici...
+
+-- Non, non! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi! Ce n'est pas fait
+pour toi, cela! je ne veux pas...
+
+-- Pourquoi donc n'est-ce pas fait pour moi? Parce que les lois,
+qui ont permis qu'on me dépouillât depuis, ne m'ont pas fait
+naître pauvre? Parce que j'ai été enfermé au collège au lieu
+d'être interné dans la maison de correction? Parce que j'ai appris
+des ignominies dans des livres, derrière des murs, au lieu de
+faire l'apprentissage du vice en vagabondant par les rues? Je ne
+comprends pas ces raisons-là. Parce qu'on m'a fait donner assez
+d'instruction et qu'on m'a laissé assez d'argent pour me permettre
+d'agir en larron légal, comme ton père? Je ne veux pas être un
+larron légal; je n'ai de goût pour aucun genre d'esclavage. Je
+veux être un voleur, sans épithète. Je vivrai sans travailler et
+je prendrai aux autres ce qu'ils gagnent ou ce qu'ils dérobent,
+exactement comme le font les gouvernants, les propriétaires et les
+manieurs de capitaux. Comment! j'aurai été dévalisé avec la
+complicité de la loi, et même à son instigation, et je n'oserai
+pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu'elle m'a
+arraché? Comment! toi qui es une femme et qui seras mère demain,
+tu peux être empoignée ce soir par des gendarmes que ton père aura
+lancés contre toi et enfermée jusqu'à vingt-et-un ans comme une
+criminelle, avec l'interdiction, après, de te marier avant
+l'expiration des interminables délais légaux! et tu hésiteras à
+fouler aux pieds toutes les infamies du Code?
+
+-- Non, dit Charlotte, je n'hésiterai pas. Je suis ta femme et je
+suis prête à te suivre. Mais... Non, je t'en prie, ne fais pas
+cela. Je t'en prie; pour moi, pour... l'enfant... et surtout pour
+toi. Oh! j'aurais tant donné pour que tu ne l'eusses jamais fait!
+et je te supplie de ne plus le faire. N'est-ce pas, tu voudras
+bien?
+
+Elle se lève et vient près de moi.
+
+-- Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c'est
+ignoble, toutes ces choses; toute cette société immonde basée sur
+la spoliation et la misère; je sais que les gens qui soutiennent
+ce système affreux sont des êtres vils; mais il ne faut pas agir
+comme eux...
+
+-- C'est le seul moyen de les jeter à bas, dis-je. Lorsque les
+voleurs se seront multipliés à tel point que la gueule de la
+prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni
+législateurs ni criminels finiront bien par s'apercevoir qu'on
+pourchasse et qu'on incarcère ceux qui volent avec une fausse clef
+parce qu'ils font les choses mêmes pour lesquelles on craint, on
+obéit et on respecte ceux qui volent avec un décret. Ils
+comprendront que ces deux espèces de voleurs n'existent que l'une
+par l'autre; et, quand ils se seront débarrassés des bandits qui
+légifèrent, les bandits qui coupent les bourses auront aussi
+disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant; tu sais ce que j'ai
+fait et ce que je veux faire -- tu entends? ce que je veux faire!
+
+-- Oh! c'est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas
+si tu as tort... mais je ne peux pas, je ne peux pas... Écoute-
+moi, je t'en supplie... au moins pendant quelque temps... Tu te
+calmeras. Tu es tellement énervé! Tu verras que c'est trop
+horrible... Je n'ai pas même le courage d'y penser; et je n'aurais
+pas la force... Oh! si tu savais ce que je souffre! Je t'aime, je
+t'aime de toute mon âme à présent; et je t'aimerai... oh! je ne
+peux pas dire comme je j'aimerai...
+
+Je la prends dans mes bras.
+
+-- Eh! bien, si tu m'aimes, Charlotte, ne me demande point des
+choses impossibles. Il faut que j'agisse comme je te l'ai dit, je
+suis poussé par une force que rien au monde ne pourra vaincre,
+même ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure...
+
+-- Non, murmure-t-elle en détournant la tête; je voudrais pouvoir
+te dire: oui; je le voudrais de tout mon coeur; mais c'est plus
+fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur
+et de honte... et je ne veux pas que toi... Oh! mon ami, mon ami!
+ne me repousse pas ainsi...
+
+-- Si! dis-je, je te repousserai -- et j'écarte sa main glacée
+qu'elle a posée sur mon front brûlant, car sa douleur me pénètre
+et m'exaspère et je sens fondre, devant ce désespoir de femme,
+l'âpre résolution qui, depuis si longtemps, s'ancra en moi. -- Si!
+je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que
+tu penses, car tu sais bien que j'ai raison. Je serai ce que je
+veux être! Et je resterai seul si tu n'es pas assez forte pour me
+suivre.
+
+Charlotte devient pâle, pâle comme une morte; et ses yeux seuls,
+éclatants de fièvre, paraissent vivants dans sa figure.
+
+-- Je ne peux pas, dit-elle tout bas; et d'autres paroles, qu'elle
+voudrait prononcer, expirent sur ses lèvres blêmes.
+
+-- Eh! bien, va-t-en, alors! crié-je d'une voix qui ne me semble
+pas être la mienne. Va retrouver ton père, fille de voleur! il m'a
+volé mon argent et toi tu veux me voler ma volonté! Va t-en! Va-t-
+en!...
+
+Alors, Charlotte s'en va, toute droite. Et pendant longtemps,
+cloué à la même place et comme pétrifié, je crois entendre le
+bruit de ses pas qui s'est éteint dans l'escalier.
+
+Ce que je ressens, c'est pour moi. Je voudrais bien qu'il y eût là
+quelqu'un pour me tuer, tout de même; mais on ne meurt pas comme
+ça. Il faut vivre. Eh! bien, en avant......
+
+Le lendemain matin, à la gare du Nord, au moment où je vais
+prendre le train pour Bruxelles, quelqu'un me frappe sur l'épaule.
+Je me retourne. C'est l'abbé Lamargelle.
+
+-- Vous partez en voyage, cher monsieur?
+
+-- Oui; pour affaires; un voyage qui durera quelque temps, je
+pense.
+
+-- Vous ne m'étonnez pas; votre oncle est un homme aimable et
+Melle Charlotte est absolument charmante; mais les événements de
+ces temps derniers, ces malheureux événements, ont influé quelque
+peu sur l'aménité de leur caractère; et quand on ne trouve plus
+dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a
+habitué... Ah! ç'a été bien déplorable, ce qui est arrivé. Pour ma
+part, je n'ai aucune honte à l'avouer, j'y ai perdu une petite
+commission qui devait m'être versée au moment du mariage. Enfin...
+Les voies de la Providence sont insondables. M. Édouard Montareuil
+est bien affecté.
+
+-- J'espère qu'il se consolera, avec le temps.
+
+-- Je l'espère aussi. Le temps... les distractions... Je crois
+savoir qu'il se fait inoculer; je l'ai rencontré l'autre jour sur
+la route de l'Institut Pasteur. La science est une grande
+consolatrice. Quant à vous, vous préférez les voyages.
+
+-- Oh! voyages d'affaires...
+
+-- Oui; des affaires au loin; l'isolement. Vous avez sans doute
+raison. Beaucoup de gens éprouvent le besoin de la solitude, de
+temps à autre:
+
+_Quiconque est loup, agisse en loup;_
+_C'est le plus certain de beaucoup;_
+
+comme le dit le fabuliste, continue l'abbé en me plongeant
+subitement ses regards dans les yeux. Allons! je crains de manquer
+mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons,
+j'espère; je fais même mieux que de l'espérer, il n'y a que les
+montagnes, hé! hé! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un
+excellent voyage. -- Prenez garde au marchepied.
+
+Par la portière du wagon, j'aperçois sa haute silhouette noire qui
+disparaît au coin d'une porte. Était-il venu pour prendre un train
+-- ou pour me voir? Et alors, pourquoi?
+
+Ah! pas de suppositions! Ça ne sert à rien -- surtout quand les
+prêtres sont dans l'affaire. -- Des malins, ceux-là! et qui ne sont
+peut-être pas les plus mauvais soutiens de la Société, bien que la
+bourgeoisie déclare, en clignant de l'oeil, que le cléricalisme
+c'est l'ennemi.
+
+J'y réfléchis pendant que le train, qui s'est mis en marche,
+traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des
+êtres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces
+lugubres casernes de la misère, et qui sont provoqués, tous les
+jours, par ces deux défis: la ceinture de chasteté et le coffre-
+fort; quand on songe qu'on ne met en prison tous les ans, en
+moyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques
+malheureux millions en Europe; on est bien forcé d'admettre, en
+vérité, devant cette dérisoire mansuétude de la répression
+impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la
+pente du crime, c'est encore la peur du diable.
+
+
+V -- OÙ COURT-IL?
+
+-- Naturellement, si vous essayez d'expliquer ça à un gendarme, il
+y a fort à parier qu'il vous prendra pour un aliéné dangereux.
+Mais il n'en est pas moins vrai que le voleur, c'est l'Atlas qui
+porte le monde moderne sur ses épaules. Appelez-le comme vous
+voudrez: banquier véreux, chevalier d'industrie, accapareur,
+concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c'est lui qui
+maintient le globe en équilibre; c'est lui qui s'oppose à ce que
+la terre devienne définitivement un grand bagne dont les forçats
+seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient
+les usuriers. Le voleur seul sait vivre; les autres végètent. Il
+marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres
+fonctionnent.
+
+-- Et leurs fonctions consistent à voler, dis-je.
+
+-- Si l'on veut pousser les choses à l'extrême, certainement,
+répond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi
+hyperboliser? Il est bien évident que l'homme, en général, est
+avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n'ont
+pas assez d'audace pour agir en pirates, avec les lettres de
+marque octroyées par le Code, rêvent de se conduire en forbans. Le
+genre humain est admirablement symbolisé, à ce point de vue, par
+le trio qui fit semblant d'agoniser, voici dix-huit siècles, au
+sommet du Golgotha: le larron légal à droite, le larron hors la
+loi à gauche, et Jésus la bonté même, représentant la soumission
+craintive aux pouvoirs constitués, au milieu. Seulement, quand on
+a dit cela, on n'a pas dit grand'chose. On a établi les éléments
+inaltérables de l'âme actuelle, mais on a ignoré les diversités
+extérieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que,
+primordialement, toutes les parties de la fleur soient des
+feuilles; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds,
+tous les hommes soient des fripons.
+
+-- N'allez-vous pas trop loin, à votre tour?
+
+-- Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit
+mauvaise en elle-même, ou, au moins, incurablement mauvaise; pas
+plus que je ne crois au criminel-né. Ce sont là des mensonges
+conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu'il ne faudrait
+point ériger en axiomes. Je crois à l'influence détestable,
+irrésistible, du déplorable milieu dans lequel nous vivons, Que la
+corruption engendrée par ce milieu soit profonde et générale, il
+n'y a pas lieu d'en douter; les êtres qui échappent à son action
+sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant; car c'est
+soutenir un paradoxe abominable que d'affirmer qu'il n'y a point
+d'honnêtes gens. Les personnes les plus versées en la matière
+n'ont point de doutes à ce sujet. M. Alphonse Bertillon assure
+même qu'on pourrait trouver à Paris, parmi les êtres placés dès
+leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels
+que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d'hommes devenus
+et restés parfaitement honnêtes. «On les trouverait tout de même,
+dit-il, mais ce seraient cent imbéciles.» Imbéciles ou non, peu
+importe. Il suffit qu'ils existent.
+
+-- C'est suffisant, en effet.
+
+-- Partant donc de ce point que l'honnête homme n'est pas un mythe,
+mais une simple exception, nous nous trouvons en face d'une masse
+énorme dont les éléments, absolument analogues au point de vue
+physiologique ou psychologique, ne se différencient qu'en raison
+de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux
+parties les unités malfaisantes qui composent cette masse, on est
+obligé de prendre le Code pénal pour base d'appréciation.
+
+-- Bien entendu; le Code, c'est la conscience moderne.
+
+-- Oui. Anonyme et à risques limités... La première partie est
+composée, d'abord, de criminels actifs, dont la loi ignore,
+conseille ou protège les agissements, et qui peuvent se dire
+honnêtes par définition légale; puis, de criminels d'intention
+auxquels l'audace ou les moyens font défaut pour se comporter
+habituellement en malfaiteurs patentés, et dont les tentatives
+équivoques sont plutôt des incidents isolés qu'une règle
+d'existence; ceux-là aussi peuvent se dire honnêtes. Cette
+catégorie tout entière a pour caractéristique le respect de la
+légalité. Les uns sont toujours prêts à commettre tous les actes
+contraires à la morale, soit idéale, soit généralement admise,
+pourvu qu'ils ne tombent point sous l'application directe d'un des
+articles de ce Code qu'ils perfectionnent sans trêve. Les autres,
+tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la
+mesure de leurs faibles facultés, ne sont en somme que des dupes
+grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant,
+à se laisser dépouiller que par des personnages revêtus à cet
+effet d'une autorité indiscutable et qualifiés de par la loi.
+Classes dirigeantes et masses dirigées. De par la loi, Monsieur,
+de par la loi! Vous savez quelle est la conséquence d'un pareil
+ordre de choses. Égoïsme meurtrier en haut, misère morale et
+physique en bas; partout, la servitude, l'aplatissement désespéré
+devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d'Or.
+
+-- Certes, l'esclavage est général; et le joug est plus lourd à
+porter, peut-être, pour les dirigeants que pour les dirigés. Il
+est vrai qu'ils ont l'espoir, sans doute, d'arriver à accaparer
+toute la terre, à monopoliser toutes les valeurs, à asservir
+scientifiquement le reste du monde et à le parquer dans les
+pâturages désolés de la charité philanthropique. Je suis convaincu
+que pas une voix ne s'élèverait pour protester s'ils parvenaient à
+établir un pareil régime.
+
+-- C'est fort probable. L'éducation de l'humanité est dirigée
+depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du
+Socialisme la parachèvent. Mais la tentative, si l'on osait la
+risquer, ne réussirait pas, et voici pourquoi: il y a toute une
+catégorie d'individus qui n'ont cure des lois, qui s'emparent du
+bien d'autrui sans se servir d'huissiers et qui lèvent des
+contributions sur leurs contemporains sans faire l'inventaire de
+leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce
+nom, qui n'appartient qu'à eux seuls, de par la loi, et même
+étymologiquement. _Vola_, ça ne veut pas dire: une sébile.
+Examinez la paume des mains des législateurs, dans un Parlement
+quelconque, lorsqu'on vote à mains levées, et vous conviendrez
+que, le titre de voleurs ne saurait s'appliquer aux coquins qui
+mendient les uns des autres, pour commettre leurs méfaits,
+l'aumône de la légalité. Je ne dis pas qu'il ne se trouve point de
+voleurs véritables, parmi ces filous en carte; il y en a, et il y
+en aura de plus en plus; mais c'est encore l'exception. Quant au
+vrai voleur, ce n'est pas du tout, quoi qu'on en dise, un
+commerçant pressé, négligent des formalités ordinaires, une sorte
+de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C'est un être à part,
+complètement à part, qui existe par lui-même et pour lui-même,
+indépendamment de toute règle et de tous statuts. Son seul rôle
+dans la civilisation moderne est de l'empêcher absolument de
+dépasser le degré d'infamie auquel elle est parvenue; de lui
+interdire toute transformation qui n'aura point pour base la
+liberté absolue de l'Individu; de la bloquer dans sa Cité du
+Lucre, jusqu'à ce qu'elle se rende sans conditions, ou qu'elle se
+détruise elle-même, comme Numance. Ce rôle, il ne le remplit pas
+consciemment, je l'accorde; mais enfin, il le remplit. Je n'admets
+pas que le voleur soit la victime révoltée de la Société, un paria
+qui cherche à se venger de l'ostracisme qui le poursuit; je le
+conçois plutôt comme une créature symbolique, à allures
+mystérieuses, à tendances dont on ignore généralement la
+signification, comme on ignore la raison d'être de certains
+animaux qui, cependant, ont leur utilité et qu'on ne détruit que
+par habitude aveugle et par méchanceté bête. Le voleur va à son
+but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits
+soient énormes, mais parce qu'il ne peut faire autrement. Il sent
+peser sur lui l'obligation morale de faire ce qu'il fait. Je dis
+bien: obligation _morale_. «Le renard, en volant les poules, a sa
+moralité, assure Carlyle; sans quoi il ne pourrait pas les voler.»
+Quoi de plus juste?
+
+-- Rien au monde. C'est faire du crime ce qu'il est: une matière
+purement sociologique. Et c'est faire du criminel ce qu'il est
+aussi: une conséquence immédiate de la mise en train des mauvaises
+machines gouvernementales, un germe morbide qui apparaît, dès leur
+origine, dans l'organisme des sociétés qui prennent pour base
+l'accouplement monstrueux de la propriété particulière et de la
+morale publique, qui se développe avec elles et ne peut mourir
+qu'avec elles. C'est faire du voleur un individu possédant une
+moralité spéciale qui lui enlève la notion de l'harmonique
+enchaînement de l'organisation capitaliste, et qu'il refuse de
+sacrifier au bien général défini par les légistes. C'est faire de
+lui le dernier représentant, abâtardi si l'on y tient, de la
+conscience individuelle.
+
+-- Certainement, dit Issacar. Mais ce n'est pas seulement son
+dernier représentant; c'est son représentant éternel. Toutes les
+civilisations qui ne se sont pas fondées sur les lois naturelles
+ont vu se dresser devant elles cet épouvantail vivant: le voleur;
+elles n'ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu'elles
+existeront; il est là pour démontrer, _per absurdum_, la stupidité
+de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de
+cette réalité; et, avec une audace plus ingénue peut-être
+qu'ironique, ils déclarent que leur principale mission est de
+maintenir l'ordre, c'est-à-dire la servilité générale, et de faire
+une guerre sans merci au criminel, c'est-à-dire à l'individu que
+leurs statuts classent comme tel.
+
+-- C'est absolument comme si un conquérant affirmait, que sa seule
+raison d'être est de subjuguer des provinces. Sa présence n'a pas
+besoin d'être expliquée. Mais il est probable que les masses
+exploitées finiront par s'apercevoir que leur pire ennemi n'est
+pas le criminel traqué par la police et exclusivement sacrifié
+comme un bouc émissaire pour assurer à la loi une sanction
+indispensable. La faim fait sortir le loup du bois...
+
+-- Les loups sont des loups, répond Issacar; et les hommes... Il y
+a annuellement cinquante mille suicides en Europe; et, en France
+seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de
+privations, tandis que soixante-dix mille autres sont internées
+dans les asiles d'aliénés par suite de chagrins et de misère.
+Croyez-vous que cette foule de misérables ait des principes moraux
+plus solides que ceux de leurs contemporains? Pas du tout. Il n'y
+a plus que dans certains milieux révolutionnaires qu'on croie
+encore à l'honnêteté. Mais la distance est si grande, de la pensée
+à l'acte! Plutôt que de la franchir, ils préfèrent la mort.
+
+-- Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chrétiens; et leur
+religion leur enseigne la nécessité de l'audace. Le ciel même, dit
+l'évangile, appartient aux violents qui le ravissent. _Violenti
+rapiunt illud_. Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite
+aux criminels?
+
+-- Elle m'amuse. Pourtant, elle est d'une grande profondeur, et les
+casuistes ne l'ont pas ignoré. Par le fait, les criminels
+commencent à jouir sur cette terre de privilèges que ne partagent
+point les honnêtes gens. On disait autrefois que le voleur avait
+une maladie de plus que les autres hommes: la potence; on peut
+dire aujourd'hui qu'il a une maladie de moins: la maladie du
+respect. Et, ce qu'il y a de plus curieux, c'est que ce respect
+qu'il ressent de moins en moins, il l'inspire de plus en plus.
+Allez voir juger, par exemple, une affaire d'adultère; le voleur,
+devant le public et même le tribunal, fait bien meilleure figure
+que le volé. Et qui voudrait, croire, à présent, que la faillite
+n'a pas été instituée pour le bien du débiteur, pour lui refaire
+une virginité?
+
+-- Personne, assurément. On pourrait même aller beaucoup plus loin
+que vous ne le faites; et je serais porté à admettre que cette
+considération pour le larron augmente en raison exacte du mépris
+croissant pour la misère. Penser qu'après dix-huit siècles de
+civilisation chrétienne les pauvres sont condamnés en naissant! Et
+ils sont condamnés comme voleurs. Tu as volé de la vie, de la
+force, de la lumière! Tu es condamné à payer avec ta chair, avec
+ton sang, avec ton geste de bête, avec ta sueur, avec tes larmes!
+Et l'ignoble comédie que la charité infinie les oblige à jouer!
+Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez être
+sûr qu'il n'a pas de pain.
+
+-- Que voulez-vous? ricane Issacar. Ils ont contre eux l'opinion
+publique -- la même qui fera semblant de vous honnir si vous vous
+laissez pincer au cours d'un cambriolage. -- Seulement le pauvre
+est réprouvé à perpétuité, et sans merci; car la dignité de
+l'infortune est morte. Vous, vous ne serez déshonoré que pour un
+temps, et jusqu'à un certain point; car vous aurez été assez
+habile pour mettre en lieu sûr le produit de vos précédents
+larcins. Il n'y a qu'une opinion publique, voyez-vous: c'est celle
+de la Bourse; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en
+faisant votre compte, même si vous revenez du bagne. Vous saurez
+ce qu'on pense de vous.
+
+-- J'ai déjà eu l'occasion de la consulter une fois, cette opinion
+publique; lorsque j'ai voulu m'assurer de la valeur des titres
+avec lesquels mon oncle avait réglé ses comptes de tutelle.
+
+-- Oui, je sais; elle vous a répondu: cent mille francs, à peu
+près. C'était comme si elle vous avait dit: Tu risqueras cette
+somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras; car ton
+capital est mince et les gros capitaux n'existent que pour dévorer
+les petits. Ou bien, tu chercheras à joindre à tes maigres revenus
+ceux d'un de ces emplois honnêtes qui, pour être peu lucratifs,
+n'en sont pas moins pénibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas
+tout à fait à leur faim, sont vêtus presque suffisamment,
+compensent l'absence des joies qu'ils rêvent par l'accomplissement
+de devoirs sociaux que l'habitude leur rend nécessaires; et, à
+part ça, vivent libres comme l'air -- l'air qu'on paye aux
+contributions directes.
+
+-- La perspective était engageante. Néanmoins, elle ne m'attirait
+pas. J'étais assez bien doué, il est vrai, et si j'avais eu de
+l'ambition... Mais je n'ai pas d'ambition. Arriver! À quoi?
+Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son coeur dans
+l'ombre ou le jeter aux chiens. D'ailleurs, je n'avais pas la
+notion déprimante de l'avenir. Je voulais vivre pour vivre.
+
+-- Ne faites pas de la résolution que vous avez prise une question
+de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes.
+Vous êtes, ainsi que tous les autres criminels, poussé par une
+force que vous ne connaissez pas, qui n'est point héréditaire, et
+à laquelle les milieux que vous avez traversés ont simplement
+permis un libre développement. Le voleur est un prédestiné.
+
+-- C'est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez
+riche pour vivre à ma guise, et que je veux vivre à ma guise. Je
+n'accepte aucun joug, même celui de la fatalité.
+
+-- Prenez garde. Si vous vous dérobez à toute domination, vous vous
+condamnez à subir toutes les influences passagères.
+
+-- Ça m'est égal Et puis, j'aime voler.
+
+-- Voilà une raison. On peut s'éprendre de tout, même du plaisir et
+du crime, avec sincérité et, j'oserai le dire, avec élévation.
+
+-- Vous n'avez peut-être pas tort, après tout, de parler du voleur
+comme d'un prédestiné. Il me semble que, même si j'étais resté
+riche, je n'aurais été attiré vers rien, ou seulement vers des
+choses impossibles.
+
+-- Vous auriez été un isolé ou un libertin, car vous êtes un
+individu; étant pauvre, vous êtes un malfaiteur par définition
+légale. Dans une société où tous les désirs d'actes et les
+appétits sont réglés d'avance, le crime sous toutes ses formes, de
+la débauche à la révolte, est la seule échappatoire prévue, et
+implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent
+trouver leur emploi dans le mécanisme réglementé de la machine
+sociale, et auxquelles la pauvreté défend l'isolement. Vous auriez
+pu tenter n'importe quoi; on vous aurait reconnu tout de suite
+comme un caractère, et vous auriez été perdu. La lanterne avec
+laquelle Diogène cherchait un homme, et qu'avait déjà tenue
+Jérémie, l'Individu la porte sur la poitrine, aujourd'hui -- afin
+qu'on puisse le viser au coeur et le fusiller dans les ténèbres.
+
+-- Puisque je dois être un voleur, et rien qu'un voleur...
+
+-- Pourquoi: rien qu'un voleur? Ne pouvez-vous être quelque autre
+chose en même temps? Vous êtes déjà ingénieur; continuez. Le
+loisir ne vous manquera pas. Vous auriez tort de vous cantonner
+dans une occupation unique. Il faut être de votre temps, mais pas
+trop. La grande préoccupation de notre époque est la division du
+travail, car on affirme aujourd'hui que les parties ne doivent
+plus avoir de rapports avec le tout. Il n'y a que le vol qui ne
+soit pas une spécialité. N'en faites pas une.
+
+-- Soit. Je voulais dire qu'il y a deux sortes de filous; l'escroc
+et le voleur proprement dit. L'un nargue les lois, l'autre ne leur
+fait même pas l'honneur de s'occuper d'elles; je veux agir comme
+ce dernier.
+
+-- Affaire de tempérament. Moi, je préfère l'escroquerie, pour la
+même cause; mais je n'ai pas la maladie du prosélytisme. Soyez un
+larron primitif, un larron barbare si vous voulez. Permettez-moi
+seulement de vous donner un bon conseil: faites aux lois l'honneur
+de vous inquiéter d'elles. Comparez les statuts criminels des
+différents peuples, et leurs codes; comparez aussi leurs régimes
+pénitentiaires et l'échelle de ces régimes; et, avant de tenter un
+coup, examinez dans quel pays et dans quelles conditions il est
+préférable de le risquer; laissez le moins possible au hasard;
+sachez d'avance quel sera votre châtiment, et comment vous le
+subirez, si vous êtes pris. Je souhaite que vous ne le soyez
+jamais; mais mes voeux ne sont point une sauvegarde. Jusqu'ici,
+vous n'avez commis qu'un vol, fort imprudent et d'une audace
+presque enfantine; grâce à un concours de circonstances
+extraordinaires, vous n'avez même pas été soupçonné. On a bien
+raison de dire qu'il n'y a que l'invraisemblable qui arrive!
+Cependant, ne vous y fiez pas.
+
+-- Je ne m'y fie pas.
+
+-- Et surtout, souvenez-vous bien qu'il faut éviter à tout prix les
+violences contre les personnes. L'assassinat, soit pour l'attaque
+de la propriété à conquérir, soit pour la défense de la propriété
+qu'on vient d'annexer, est un procédé grossier et anachronique
+qu'un véritable voleur doit répudier absolument. Tout ce qu'on
+veut, mais pas la butte.
+
+-- C'est mon avis,
+
+-- Le genre de vie que vous choisissez, à part ses risques (mais
+quelle profession n'a pas ses dangers?) me semble pleine de
+charmes pour un esprit indépendant. Carrière accidentée! Vous
+verrez du pays, et peut-être des hommes. On passe partout avec de
+l'argent, et l'on ne vous demande guère d'où il vient; excusez
+cette banalité.
+
+-- De bon coeur. Ma vie ne sera peut-être pas très gaie, et ne sera
+point, sûrement, ce que j'aurais désiré qu'elle fût. Mais elle ne
+sera pas ce qu'on aurait voulu qu'elle eût été! La loi, qui a
+permis qu'on me fît pauvre, m'a condamné à une existence
+besogneuse et sans joie. Je m'insurge contre cette condamnation,
+quitte à en encourir d'autres.
+
+-- Ne vous révoltez pas trop, dit Issacar; ça n'a jamais rien valu.
+Contentez-vous de donner l'exemple en vivant à votre fantaisie.
+Pourtant, si vous pouvez retirer un plaisir d'une comparaison
+entre l'état qui sera le vôtre et la situation que vous assignait
+la bienveillance de la Société, ne vous refusez pas cette
+satisfaction.
+
+-- C'est un parallèle que j'établirai souvent, et à un point de vue
+surtout.
+
+-- Celui des femmes, je parie?
+
+-- Tout juste! Ah! les bourgeois sont bien vils; mais ce qu'elles
+sont lâches, leurs filles! Elles peuvent se vanter de le traîner,
+le boulet de leur origine!
+
+-- Comme vous vous emportez! Ne pouvez-vous dire tranquillement que
+les honnêtes filles du Tiers-État ont la prétention ridicule de
+vouloir faire payer leur honnêteté beaucoup puisqu'elle ne
+vaut?... Auriez-vous eu quelque petite histoire avec une de ces
+demoiselles, ces temps derniers? Votre brusque arrivée à
+Bruxelles, quand j'y réfléchis, me laisserait croire à un drame.
+
+-- Ni drame ni comédie; quelque chose de pitoyable et qui n'a pas
+même de nom. N'en parlons pas; c'est fini. Seulement, j'en ai
+assez, des femmes qui portent un traité de morale à la place du
+coeur et qui savent étouffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah!
+des femmes qui n'aient pas d'âme, et même pas de moeurs, qui
+soient de glorieuses femelles et des poupées convaincues, des
+femmes auréolées d'inconscience, enrubannées de jeunesse et
+fleuries de jupons clairs!...
+
+-- Vous en aurez, dit Issacar. Je ne vous promets point que leur
+immoralité ne vous ennuiera pas autant, au fond, que la moralité
+des autres; mais elle est moins monotone et vous distraira
+quelquefois. Ce sont de bonnes filles, pas si bonnes que ça tout
+de même, qui ont assez de défauts pour faire faire risette à leurs
+qualités, et auxquelles l'instruction obligatoire a même appris
+l'orthographe. En vérité, je me demande ce que les honnêtes femmes
+peuvent encore avoir à leur reprocher. Elles reniflent, parce
+qu'elles n'osent pas se moucher de peur d'enlever leur maquillage,
+mais elles ont des pièces d'or dans leurs bas. Oui, je sais bien,
+vous vous moquez de ça... Enfin, on n'a pas à s'occuper des
+toilettes; c'est quelque chose par le temps qui court... Ah!
+sapristi, quelle heure est-il donc?
+
+-- Cinq heures et quart.
+
+-- Bon. Nous avons encore dix minutes à nous; il nous en faux cinq
+tout au plus pour aller à notre rendez-vous. Je mets ces dix
+minutes à profit. Voulez-vous me prêter vingt mille francs?
+
+-- Très volontiers.
+
+-- J'ai l'intention, voyez-vous, de tenter quelque chose du côté du
+Congo. J'ai une idée...
+
+-- Vous ne croyez donc plus aux ports de mer?
+
+-- Si; mais la question n'est pas mûre; les Belges y viendront,
+n'en doutez pas, et je crois même qu'après avoir creusé des
+bassins dans toutes leurs villes ils feront la conquête de la
+Suisse, pour créer un port à La-Chaux-de-Fonds; seulement, il faut
+attendre. Ah! si vous vouliez marcher avec moi, nous serions des
+précurseurs...
+
+-- Je regrette de ne le pouvoir, dis-je; mais je ne veux pas me
+mêler d'affaires. Pourtant, je suis très heureux de vous être
+utile, car vous m'avez rendu service.
+
+-- En m'occupant de la négociation des titres et des bijoux dont
+vous avez soulagé cette bonne vieille dame? C'était si naturel! Je
+regrette seulement de n'en avoir pu tirer que cent trente mille
+francs. Mais vous verrez vous-même, avant peu, combien nous sommes
+exploités.
+
+-- Je n'en serai pas surpris. Voulez-vous que je vous donne un
+chèque ce soir?
+
+-- Non, répond Issacar; vous m'enverrez ces vingt mille francs de
+Londres, après-demain matin, en bank-notes anglaises.
+
+-- Après-demain matin! Mais je ne serai pas à Londres...
+
+-- Si. Vous y serez demain soir à six heures. C'est moi qui vous le
+dis. À présent, en route, chantonne Issacar en prenant son
+chapeau. Le café où nous devons voir mon homme est à deux pas
+d'ici.
+
+Tout à côté, en effet; en face de la Bourse. C'est l'heure de
+l'apéritif et l'établissement regorge de clients attablés devant
+des boissons rouges, et jaunes, et vertes. Des hommes aux figures
+désabusées de contrefacteurs impénitents, qui trichent aux cartes
+ou se racontent des mensonges; des femmes d'une grande fadeur,
+joufflues et comme gonflées de fluxions malsaines, avec des
+bouches quémandeuses et des paupières lourdes s'ouvrant
+péniblement sur des yeux de celluloïd qui meurent d'envie de
+loucher.
+
+Après un moment d'hésitation, nous nous dirigeons vers une table
+qu'encombre un jeune homme blond; c'est la seule qui soit aussi
+faiblement occupée. Le jeune homme blond, plongé dans la lecture
+d'un journal, nous autorise à l'investir; aussitôt, je me poste
+sur son flanc gauche et Issacar lui fait face avec intrépidité.
+
+-- Pour qui la chaise qui reste libre? Pour qui? dis-je à Issacar
+dès que le garçon nous a munis de pernicieux breuvages.
+
+-- Pour un fort honnête homme, gros industriel, fabricant de
+produits chimiques, qui brûle du désir de faire votre connaissance
+et de vous voir placer deux cent mille francs pour le moins dans
+ses mains sans tache,
+
+-- Quelle singulière idée vous avez de me mettre en rapports avec
+des gens...
+
+-- Chut! Chut!
+
+Issacar se retourne pour faire signe à l'honnête industriel qui
+vient d'entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace.
+L'honnête industriel a aperçu le signal. Il s'avance en souriant;
+le ventre trop gros, les membres trop courts, une tête d'Espagnol
+de contrebande avec des moustaches à la Velasquez, le front
+déprimé, ridé comme par l'habitude du casque, les doigts épais,
+courts, cruels, écartés comme pour l'égouttement de l'eau bénite.
+Issacar fait les présentations comme s'il n'avait fait autre chose
+de sa vie; et la chaise libre perd sa liberté.
+
+-- Monsieur, me dit l'honnête industriel, j'ai appris par
+M. Issacar combien vous êtes désireux de trouver, en même temps
+qu'un moyen d'utiliser vos merveilleuses facultés d'ingénieur et
+d'inventeur, un placement rémunérateur pour vos capitaux. Je pense
+que je puis vous offrir, pour une fois, cette double possibilité,
+savez-vous. C'est aussi l'avis de notre honorable ami M. Issacar,
+et je suis heureux qu'il ait ménagé cette entrevue, pour une fois,
+afin que je puisse vous exposer l'état de mes affaires, savez-
+vous. Si vous le permettez, je vais, sans autre préambule, vous
+donner une idée de mon entreprise.
+
+Je permets tout ce qu'on veut; et l'honnête industriel commence
+ses explications. Il parle le plus vite qu'il peut et j'écoute le
+moins possible. Mon Dieu! Mon Dieu! pourvu que ça ne dure pas trop
+longtemps!... À l'expiration du premier quart d'heure, le jeune
+homme blond, à côté de moi, commence à donner des signes
+d'impatience; il s'agite nerveusement sur la banquette et déplie
+son journal avec rage. Tant pis pour lui! Il n'a qu'à s'en aller,
+s'il n'est pas content. Ah! que je voudrais pouvoir en faire
+autant!... Au bout d'une demi-heure, je prends le parti
+d'interrompre l'honnête industriel.
+
+-- Monsieur, lui dis-je, le tableau que vous venez de m'exposer est
+tracé de main de maître, et je dois avouer que vous m'avez presque
+convaincu. Le moindre des produits chimiques prend dans votre
+bouche une valeur toute particulière, et je crois que les
+résultats que vous avez atteints jusqu'ici ne sont rien en
+comparaison de ceux que vous pouvez espérer. Je me permettrai
+cependant de faire mes réserves sur la potasse. Il me semble que
+vous ne rendez pas suffisamment justice à la potasse.
+
+-- Moi? fait l'honnête industriel interloqué; mais je n'en ai pas
+encore parlé!
+
+-- Justement. Votre silence est plein de sous-entendus hostiles.
+N'oubliez pas, Monsieur, que je suis ingénieur; rien n'échappe à
+un ingénieur.
+
+-- Je le vois bien, murmure l'honnête industriel, très confus.
+
+-- Quoi qu'il en soit, dit Issacar qui s'aperçoit sans doute que je
+m'engage sur un mauvais terrain, quoi qu'il en soit, je puis vous
+assurer, Monsieur, que vos paroles ont fait la plus grande
+impression sur M. Randal. Je connais M. Randal. Il est peu
+expansif, comme tous les hommes modestes bien que pénétrés du
+sentiment de leur valeur; mais j'ai remarqué l'intérêt soutenu
+avec lequel il vous a écouté. C'est un grand point, croyez-le; et
+je ne serais pas étonné si, après une ou deux visites à votre
+usine, il mettait à votre disposition, non pas deux cent mille
+francs, mais trois cent mille.
+
+-- Oh! oh! dis-je, un peu au hasard -- car je ne comprends pas du
+tout la signification des coups de pied qu'Issacar me lance sous
+la table -- oh! oh! c'est aller bien vite...
+
+-- Mon Dieu! dit l'industriel dont les yeux s'allument, quand un
+placement est bon... Il ne s'agit pas ici des Bitumes du Maroc ou
+du percement du Caucase, savez-vous. C'est une affaire sérieuse,
+que vous pouvez étudier vous-même...
+
+-- Certainement. Mais...
+
+-- Auriez-vous quelques objections à présenter, pour une fois?
+
+Moi? Pas du tout. Mais Issacar en a pour moi.
+
+-- Oui, dit-il, M. Randal a certaines raisons qui le font hésiter,
+jusqu'à un certain point, à placer ses capitaux dans une
+entreprise comme la vôtre. Il me les a exposées et je vais vous
+les traduire brièvement. D'abord, il redoute l'accroissement des
+frais généraux. Les ouvriers réclament constamment des
+augmentations de salaires...
+
+-- Ils les réclament! ricane l'industriel. Oui, ils les réclament;
+mais ils ne les ont jamais. Et quand même ils les obtiendraient,
+croyez-vous qu'ils en seraient plus heureux et nous plus pauvres?
+Quelle plaisanterie! Ce que nous leur donnerions de la main
+droite, nous le leur reprendrions de la main gauche. Il est
+impossible qu'il en soit autrement. La science nous l'apprend. La
+science, Monsieur! La main-d'oeuvre est pour rien ici; savez-vous
+pourquoi? Parce que la Belgique est un pays riche, pour une fois.
+Plus un pays est riche, plus le travailleur est pauvre. La France,
+au XVe siècle, était bien loin d'avoir la fortune qu'elle possède
+aujourd'hui, n'est-ce pas? Eh! bien, à cette époque, l'ouvrier et
+le paysan français gagnaient beaucoup plus qu'ils ne gagnent à
+présent. Loi économique, Monsieur, loi économique!
+
+-- La science est une admirable chose, dit Issacar. Mais M. Randal,
+qui a pour elle tout le respect nécessaire, n'ignore pas combien
+elle exige de ménagements dans ses diverses applications. Et il a
+entendu dire que deux accidents terribles s'étaient produits chez
+vous l'année dernière...
+
+L'honnête industriel sourit.
+
+-- Des accidents! Oui, il y a des accidents. Nous traitons des
+matières dangereuses, pour une fois. Il y a eu quinze hommes tués
+à la première explosion; dix seulement à la deuxième. Mais ces
+catastrophes donnent à une maison une publicité gratuite si
+merveilleuse! D'ailleurs, il n'y a rien à payer aux familles des
+victimes, car toutes les précautions sont prises. Je ne dis pas
+qu'elles le soient constamment, savez-vous; on se ruinerait. Mais
+elles le sont quand se présentent les inspecteurs, qui nous
+préviennent toujours de leur visite; question de courtoisie; c'est
+nous, industriels, qui les faisons vivre... Ah! oui, cela fait une
+belle réclame! Et l'enterrement en masse! Tous les coeurs
+réconciliés dans la douleur commune! Plus de castes! L'union de
+tous, patrons et ouvriers, pleurant à l'unisson aux accents du _De
+profundis_! Tu sais, les bâtiments sont assurés.
+
+-- C'est une grande consolation, dit Issacar. Malheureusement,
+cette union que produisent si à propos de pareils événements n'est
+peut-être pas de longue durée; et alors arrivent les grèves, dont
+l'idée seule effraye M. Randal.
+
+-- Oui, dis-je, obéissant à une pression du pied d'Issacar, je
+crains énormément les grèves.
+
+-- Crainte chimérique, affirme l'honnête industriel; les grèves
+n'ont jamais fait de tort aux capitalistes; au contraire. Voulez-
+vous que je vous dise le fin mot? Les trois quarts et demi des
+grèves, c'est nous qui les provoquons. En Angleterre, en France,
+en Amérique, partout. Le, capitaliste, le manufacturier encombré
+par la surproduction se refait par la grève. Il est curieux que
+vous ne vous en soyez pas douté. Tout le monde le sait, et
+personne n'y trouve à redire. Savez-vous pourquoi? C est parce
+qu'on se rend bien compte, malgré les criailleries des détracteurs
+du système actuel, que le monde n'est pas si mal fait, pour une
+fois: si les uns jouissent de toutes les faveurs de la fortune,
+les autres conservent, par le fait même de leur indigence, le
+pouvoir de les apprécier.
+
+-- C'est une compensation, en effet, accorde Issacar; mais elle est
+peut-être un peu narquoise. Et il se pourrait bien qu'un jour une
+révolution sociale...
+
+Coup de pied d'Issacar. Silence. Second coup de pied d'Issacar. Je
+parle.
+
+-- Certainement, une révolution sociale qui... que...
+
+-- Je devine ce que vous voulez me dire, assure l'honnête
+industriel. Une révolution qui prendrait d'assaut les Banques et
+dilapiderait les épargnes des gens laborieux et économes, qui
+s'approprierait les capitaux des honnêtes gens. Cela n'est guère
+probable en Belgique; nous avons la garde civique, ici, Monsieur,
+pour une fois. Mais enfin, c'est possible. Eh! bien, il n'y a
+qu'une chose à faire: C'est de ne pas confier son argent aux
+Banques et de le garder chez soi. C'est ce que je fais, savez-
+vous.
+
+Et l'honnête industriel me regarde triomphalement dans les yeux,
+tandis que le jeune homme blond, après avoir soigneusement plié
+son journal, se met à examiner les points noirs dans le marbre
+blanc de la table. Quel imbécile! Pourquoi ne s'en va-t-il pas?
+
+-- Oui, continue l'industriel, je garde tout mon argent chez moi
+et, en cas de besoin, je saurais le défendre. Mon coffre-fort se
+trouve dans mon cabinet particulier, au troisième étage de ma
+maison, et mon appartement est au premier; j'ai en ce moment pour
+plus de cinq cent mille francs de bonnes valeurs, sans compter les
+espèces; pour aller les prendre, il faudrait passer sur mon
+cadavre. Quant aux voleurs, je m'en moque. Ma porte est solide et
+je ne me couche jamais sans en avoir poussé moi-même les trois
+gros verrous.
+
+-- Un avertisseur électrique serait peut-être prudent, suggère
+Issacar.
+
+-- Je ne dis pas. Mais je puis m'en passer; j'ai l'oreille fine et
+je ne dors que d'un oeil, en gendarme.
+
+-- Excellente habitude, dit Issacar; nous n'aurons pas de mal à
+vous réveiller, un de ces matins, pour vous demander à déjeuner,
+M. Randal et moi.
+
+-- Le plus tôt possible me fera plaisir, affirme l'industriel; on
+ne traite bien les affaires que devant une bonne table; c'est
+pourquoi, je pense, les pauvres ne réussissent jamais; ils mangent
+si mal! Ne tardez pas trop, et venez de bonne heure; nous irons
+faire un tour à l'usine avant déjeuner.
+
+Il nous donne son adresse: 67, rue de Darbroëk; et se retire après
+force compliments, absolument enchanté de lui.
+
+--Pourquoi m'avez-vous imposé une pareille corvée? demandai-je à
+Issacar.
+
+-- Vous le verrez bientôt, me répond-il en souriant. Mais que
+pensez-vous du personnage? C'est un symbole. À une époque où tout,
+même les plus vils sentiments, perd de sa force et se décolore,
+l'égoïsme pur, sans mélange et naïf ne se rencontre plus guère que
+dans les classes moyennes; mais il s'y cramponne. Et quelle
+inconscience! Cet homme que vous venez de voir était candidat aux
+dernières élections municipales, candidat libéral et démocratique;
+il représentait la démocratie, la seule, la vraie!
+
+-- Il la représente encore, dis-je. La vraie démocratie est celle
+qui permet à chaque individu de donner, en pure perte, son maximum
+d'efforts et de souffrance; Prudhomme seul ne l'ignore pas. Ah!
+quelle lame de sabre ne vaudrait mille fois son parapluie?... Et
+comme tout ce que pensent ces gens-là est exprimé bassement! Ce
+qui me répugne surtout dans la bourgeoisie, c'est son manque de
+dignité; elle a eu beau tremper son gilet de flanelle dans le sang
+des misérables, elle n'en a pu faire un manteau de pourpre.
+
+-- Et quand les déshérités la prendront aux épaules pour la jeter
+dans l'égout où elle doit crever, on ira leur demander leurs
+raisons, on s'étonnera de leur manque de ménagements, on leur
+reprochera leurs façons brutales... Ah! l'ironie anglaise: «Le
+chien, pour arriver à ses fins, se rendit enragé, et mordit
+l'homme»...
+
+-- Ma foi, dis-je, c'est presque un soulagement, quand on vient de
+quitter un de ces honnêtes gens, que de penser qu'on doit avoir
+pour amis des canailles, qu'on fréquentera des êtres destinés à
+l'échafaud ou au bagne.
+
+J'ai prononcé la phrase un peu haut, et j'ai vu sourire le jeune
+homme blond. De quoi se mêle-t-il? Il commence à m'agacer. Et je
+me penche sur la table pour murmurer à Issacar:
+
+-- Allons-nous en d'ici; et conduisez-moi auprès de ce voleur si
+adroit dont vous m'avez parlé tantôt et que vous devez me faire
+connaître ce soir.
+
+-- Volontiers, répond Issacar; mais il est inutile de sortir.
+
+Il se lève et pose la main sur l'épaule du jeune homme blond.
+
+-- J'ai l'honneur, me dit-il, de vous présenter mon ami Roger
+Voisin, dont vous désirez si vivement faire la connaissance.
+
+J'esquisse un geste d'étonnement; mais le jeune homme blond me
+tend la main.
+
+-- Je suis vraiment enchanté, Monsieur... Permettez-moi seulement
+une petite rectification; mon nom est bien Roger Voisin mais,
+d'ordinaire, on m'appelle Roger-la-Honte.
+
+
+VI -- PLEIN CIEL
+
+Minuit sonne au beffroi de la cathédrale comme nous pénétrons,
+Roger-la-Honte et moi, dans la rue, de Darbroëk; nous venons de
+faire nos adieux à Issacar avec lequel nous avons dîné à l'hôtel
+du Roi Salomon, où il habite. On est très bien, à cet hôtel-là.
+
+-- Oui, dit Roger-la-Honte; aucun voleur chic ne descend ailleurs,
+à Bruxelles; excepté quand les affaires l'exigent, bien entendu.
+Dans ce cas-là, on est quelquefois obligé de se contenter de peu,
+et même de trop peu. Tu vas voir mon logement.
+
+Roger-la-Honte me tutoie, et je le lui rends. Familiarités
+d'associés. Ne serait-ce pas ridicule, puisque nous devons
+travailler ensemble, de nous parler à la seconde personne du
+pluriel, et de nous donner du Monsieur? Donc, Roger-la-Honte me
+tutoie et je l'appelle: Roger-la-Honte tout court, comme on dit:
+Monsieur Thiers.
+
+-- Nous voici arrivés, dit-il en s'arrêtant devant le numéro 65 et
+en cherchant sa clef dans sa poche.
+
+-- Il ne faudra pas faire de bruit? dis-je, pendant qu'il ouvre la
+porte.
+
+-- Fais tout le bruit que tu pourras, au contraire; j'ai ramené des
+demoiselles plus de quatre fois et les habitants de la maison,
+s'ils ne dorment pas, se figureront que je continue. Les femmes,
+ici, ont le pas léger comme des femelles d'éléphants en couches.
+
+Nous montons l'escalier à la lueur d'allumettes nombreuses dont la
+dernière, quand Roger a ouvert une porte au quatrième étage, sert
+à enflammer une bougie placée sur un guéridon. Ce guéridon, un lit
+de fer, une commode-toilette et deux chaises constituent tout
+l'ameublement de la chambre où mon nouvel ami a élu domicile.
+
+-- Tu penses bien, dit-il, que ce n'est pas pour mon plaisir; à
+quoi servirait de se faire voleur s'il fallait se contenter d'un
+logement digne tout au plus d'un sergent de ville! Mais les
+affaires sont les affaires. Je devais nécessairement me placer à
+proximité de ma future victime, de façon à étudier ses habitudes;
+j'ai trouvé cette chambre à louer dans la maison voisine de la
+sienne, et tu penses si j'ai laissé échapper l'occasion... Ah! le
+dégoûtant personnage que cet honnête industriel, comme dit
+Issacar... Nous a-t-il assez assommés et énervés ce soir!
+
+-- J'ai vu le moment, dis-je, où j'allais lui lancer une carafe à
+la tête.
+
+-- Bah! À quoi bon? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en
+tuer mille, cela n'avancerait à rien et ne mettrait un sou dans la
+poche de personne; ce n'est pas sur eux qu'il faut se livrer à des
+voies de fait, c'est sur leur bourse.
+
+-- Le fait est que ce sera plus dur encore, pour lui, de trouver
+demain matin son coffre-fort éventré et vide que de se voir coller
+au mur de son usine par les parents et les amis des ouvriers qu'il
+a sacrifiés à sa rapacité.
+
+-- Je crois aussi que le châtiment sera plus dur; en tous cas, il
+sera certainement plus long. Ah! quelle douche! Laisse-moi rire un
+peu... As-tu vu avec quelle naïveté vaniteuse il nous a donnée
+tous les renseignements sur l'agencement intérieur de sa maison?
+
+-- Et s'il n'avait pas parlé?
+
+-- Vous en auriez été quittes, Issacar et toi, pour aller déjeuner
+chez lui demain matin et passer l'inspection vous-mêmes; il aurait
+été riche un jour de plus, voilà tout. Tu comprends, j'étais
+convaincu que le coffre-fort se trouvait au second étage, et
+Issacar soutenait qu'il était au troisième. Il avait deviné juste!
+Il a le flair, celui-là. C'est dommage qu'il ne veuille rien faire
+à la dure... Assieds-toi donc; nous ne pouvons pas commencer avant
+une heure au moins... Tiens, pour tuer le temps, je vais te faire
+le portrait de l'industriel à l'instant précis où nous nous
+occupons de lui; il se couche à minuit un quart, tous les soirs.
+
+Et Roger-la-Honte dessine, sur une feuille de papier arrachée d'un
+carnet, une caricature très drôle du _pon Pelche_, en chemise de
+nuit et bonnet de coton.
+
+-- Tu vois, dit-il, voilà la victime couronnée pour le sacrifice:
+couronnée d'un casque à mèche. Les fleurs, c'était bon pour la
+Grèce, mais c'est trop beau pour la Belgique, savez-vous, pour une
+fois. Ça t'étonne, que je sache ça?
+
+-- Pas du tout. Mais comment as-tu appris à dessiner?
+
+-- Tout seul; en allant et venant; j'ai toujours eu beaucoup de
+goût pour ça, et rien que pour ça. Mes parents ont dépensé pas mal
+d'argent pour me faire instruire, mais ç'a été de l'argent perdu,
+ou à peu près. Mes parents? C'étaient de très braves gens; très,
+très honnêtes; mon père était employé chez un grand architecte, à
+Paris; un emploi de confiance, pénible et mal rétribué. Ma mère
+était la meilleure des mères de famille, laborieuse, droite,
+économe; elle a eu du mal, car nous sommes trois enfants, deux
+filles et un garçon, mais c'est moi qui lui ai donné le plus de
+soucis.
+
+-- Alors tes parents sont morts?
+
+-- Non, non; ils n'ont même pas envie de mourir.
+
+-- Ah! c'est que, en parlant d'eux, tu dis: c'étaient de braves
+gens, ils étaient...
+
+-- Certainement: mais tu vas voir pourquoi tout à l'heure. On
+voulait faire de moi un architecte, mais les épures et les lavis
+m'inspiraient une aversion profonde. À seize ans, lassé de
+discussions sans fin avec ma famille, je me suis engagé dans les
+équipages de la flotte.
+
+-- Et quand tu es revenu, tu t'es trouvé dans la même position que
+lorsque tu étais parti?
+
+-- Exactement. Mes parents ne me rudoyaient pas, mais ils me
+faisaient entendre qu'il n'était guère convenable, ni même
+honnête, de rester inactif; ils me citaient l'exemple de mes
+soeurs; l'aînée, Eulalie, avait étudié la déclamation, commençait
+à paraître avec succès sur quelques scènes et faisait parler
+d'elle comme d'une actrice d'avenir; mes parents, sans
+l'encourager (car ils savaient bien que l'honnêteté, au théâtre,
+est une exception, quoiqu'elle existe), n'avaient point voulu
+mettre obstacle à sa vocation et commençaient à en être fiers, _in
+petto_, quand son nom figurait sur le journal; quant à ma plus
+jeune soeur qui n'avait que seize ans, elle était encore au
+couvent et les religieuses ne tarissaient pas d'éloges sur son
+compte; application, dévotion, bonne conduite et bonne santé, elle
+avait tous les premiers prix. Moi, je ne savais que faire. Je me
+sentais attiré fortement vers la peinture: mais elle exige des
+études longues et coûteuses. Comment trouver le moyen de les
+entreprendre? Je savais mes parents peu disposés à m'aider... Et
+j'échafaudais projet sur projet, plan sur plan, principalement
+dans les galeries des musées où j'aimais déjà à promener mes
+pensées, comme je l'aime encore aujourd'hui.
+
+Quoi d'étrange, là-dedans? Pourquoi Roger-la-Honte n'aurait-il
+point des pensées et ne prendrait-il point plaisir à les agiter,
+avec l'espoir de trouver un jour la manière de s'en servir? On
+admet bien que les honnêtes gens méditent; pourquoi les voleurs ne
+réfléchiraient-ils pas?
+
+-- Je ne sais pas si tu t'en es aperçu, continue Roger; mais les
+toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les
+poèmes de pierre où de marbre qui resplendissent sous leurs
+voûtes, sont des appels à l'indépendance. Ce sont des cris
+vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et
+de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités
+meurtrières.
+
+-- Non, dis-je, je ne m'en étais pas aperçu complètement; mais j'en
+avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c'est vrai. Rien
+de plus anti-social -- dans le sens actuel -- qu'une belle oeuvre.
+Et le chef-d'oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il
+existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait
+n'exister que pour un; ce qu'il a à dire, il le dit dans la langue
+de celui qui l'écoute, de celui qui sait l'écouter. Il est une
+protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté
+contre la Laideur et la Servitude; et l'homme, quelles que soient
+la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sur lui, peut
+entendre, s'il le veut, comme il faut qu'il l'entende, cette voix
+qui chante la grandeur de l'Individu et la haute majesté de la
+Nature; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des
+bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards
+qui leur obéissent. Voilà pourquoi, sans doute, les gouvernements
+nés du capital et du monopole font tout ce qu'ils peuvent pour
+écraser l'Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef-
+d'oeuvre.
+
+-- Peut-être; moi, je te dis ce que j'ai éprouvé; mais je n'ai pas
+été seul à le ressentir. Je le sais. J'ai vu les figures des serfs
+de l'argent, les soirs des dimanches pluvieux, lorsqu'ils sortent
+des musées qu'ils ont été visiter; j'ai vu leurs fronts fouettés
+par l'aile du rêve, leurs yeux captivés encore, par un mirage qui
+s'évanouit. Leur esprit n'est point écrasé sous la puissance des
+oeuvres qu'ils ne peuvent analyser et qu'ils ne comprennent même
+pas; mais ils ont eu la vision fugitive de choses belles qui ont
+existé et qui existent; ils ont eu la sensation éphémère de la
+possibilité d'une vie libre et splendide qui pourrait être la leur
+et qu'ils n'auront jamais, jamais, qu'ils savent qu'ils ne peuvent
+pas avoir, et qu'il leur est interdit de rêver. Car ils sont les
+damnés qui doivent croire, dans les tourments de leur géhenne, à
+l'impossibilité des paradis; qui doivent prendre -- sous peine
+d'affranchissement immédiat -- la vérité pour l'erreur et les
+réalités pour les chimères... Ah! la tristesse de leurs figures,
+au bas de l'escalier du Louvre!
+
+-- Un philosophe allemand l'a dit: «Le besoin de servitude est
+beaucoup plus grand chez l'homme que le besoin de liberté: les
+forçats élisent des chefs.»
+
+-- Il y a des exceptions. Moi, j'en suis une. J'ai l'horreur de
+l'esclavage et la passion de l'indépendance; les années que
+j'avais passées à bord des navires de l'État ne m'avaient pas
+donné, comme à tant d'autres, l'habitude et le goût du collier; au
+contraire. Je sentais qu'il me fallait prendre une résolution
+énergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes
+qui mènent du bagne capitaliste à l'hôpital, m'engager résolument
+dans les chemins de traverse, au mépris des écriteaux qui
+déclarent que là chasse est réservée, et sans crainte des pièges à
+loups... Un jour, au Louvre, j'ai volé un tableau. Cela s'est fait
+le plus simplement du monde. L'après-midi était chaude; les
+visiteurs étaient rares; les gardiens prenaient l'air auprès des
+fenêtres ouvertes. J'ai décroché une toile de Lorenzo di Credi,
+une Vierge qui me plaisait beaucoup; je l'ai cachée sous un
+pardessus que j'avais jeté sur mon bras et je suis sorti sans
+éveiller l'attention. Tu t'étonneras peut-être...
+
+--Mais non; je sais avec quelle rapidité les oeuvres d'art
+disparaissent mystérieusement des musées français; je suis porté à
+croire qu'avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux
+Rubens qui le déshonorent et les Guido Reni qui l'encombrent; et
+que l'administration des Beaux-Arts prendra alors le parti
+raisonnable de placer la Source d'Ingres où elle devrait être, au
+milieu du Sahara. Mais continue; qu'as-tu fait de ta Vierge?
+
+-- Je l'ai emportée à Londres et je l'y ai vendue. Je l'ai vendue
+cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix
+mille, ou plus? Je l'ignore; d'ailleurs j'étais pressé. J'ai
+déposé douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les
+cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu à Paris. Je n'ai
+rien caché de la vérité à mon père et à ma mère, fort étonnés de
+mon absence qui avait duré trois jours. Je leur ai dit que j'avais
+volé, et je leur ai dit pourquoi; je leur ai dit que je voulais
+être un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m'ont écouté,
+absolument atterrés; j'ai profité de leur stupéfaction pour les
+quitter, après les avoir remerciés de ce qu'ils avaient fait pour
+moi, en les assurant que j'étais certain de leur discrétion et en
+leur promettant de leur envoyer bientôt mon adresse; ce que je
+fis, en effet, dès mon arrivée à Londres. Huit jours après, je
+reçus une lettre de mon père.
+
+--Il t'expédiait sa malédiction?
+
+-- Pas le moins du monde. Il me disait qu'il avait beaucoup
+réfléchi à ce que je lui avais dit et à ce que j'avais fait, et
+qu'il était persuadé que je n'avais pas tort. «Mon cher enfant,
+m'écrivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la
+douleur et de la tristesse qui enténèbrent la vie des malheureux
+êtres qui sont nés sans fortune et qui, pourtant, veulent se
+conduire honnêtement; tu l'as deviné, mais tu ne le sais pas. Si
+je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs
+peines sans salaire et leurs fatigues sans récompense, tu ne
+voudrais pas me croire. J'aurai bientôt quarante-huit ans, mon
+enfant; et s'il fallait chercher le nombre des jours heureux; de
+mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d'une
+main. Et ta mère, ta pauvre mère dont les prodiges d'abnégation et
+de sacrifice vous ont élevés tous les trois, ta pauvre mère dont
+la vie a été un long renoncement et à qui je n'ai jamais pu,
+malgré tous mes efforts, procurer l'ombre d'une joie... Ah! oui,
+je suis obligé de le penser, ce monde est mal fait qui met tous
+les plaisirs ici et là toutes les souffrances, qui ne sait point
+faire la part plus égale entre les hommes et qui crée le rire des
+uns des larmes que versent les autres...» Mon père terminait en me
+recommandant de ne plus lui écrire, sous aucun prétexte, jusqu'à
+ce qu'il m'en eût donné avis.
+
+-- Et tu n'as plus eu de ses nouvelles?
+
+-- Si, un mois après, par les journaux. J'ai appris que mon père
+avait été arrêté sous l'inculpation de détournement de fonds. Il
+avait été chargé par son patron, l'architecte, d'aller régler les
+comptes d'un entrepreneur et on lui avait remis, à cet effet,
+soixante mille francs; ces soixante mille francs, il les avait
+perdus en route, sans pouvoir s'expliquer comment; et, pendant
+l'enquête, on l'avait mis en prison préventive; suivant la bonne
+habitude française. Trois semaines plus tard, les journaux
+m'apprirent encore qu'on avait remis mon père en liberté; on
+n'avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilité et quarante-
+huit ans de vie sans tache avaient plaidé en sa faveur. Tu vois
+que l'honnêteté sert tout de même à quelque chose.
+
+-- Alors, il n'était pas coupable?
+
+-- Quelle plaisanterie! C'est moi qui ai été chercher les billets
+de banque français où ils étaient en sûreté et qui les ai changés
+contre des bank-notes anglaises... Aujourd'hui, mes parents sont
+très heureux; ils ont quitté Paris; ils tiennent à Vichy un hôtel
+qu'ils ont acheté et qui leur rapporte pas mal.
+
+-- Et cette brusque prospérité n'a pas éveillé les soupçons?
+
+-- Pas du tout. Ma soeur Eulalie, l'actrice, venait de quitter le
+théâtre. Elle avait fait un héritage; un vieux chanoine lui avait
+laissé en mourant tout ce qu'il possédait.
+
+--Un chanoine qui fréquentait les coulisses?
+
+-- Que tu aimes les complications! Le chanoine était âgé de
+soixante-douze ans quand Eulalie en avait dix à peine. Il lui a
+légué sa fortune parce qu'il avait beaucoup d'affection pour elle,
+voilà tout; une lubie de vieillard sans famille. Eulalie avait
+donc renoncé à la scène et à ses pompes; elle était censée avoir
+avancé à mes parents l'argent nécessaire à leur établissement.
+Censée, tu comprends. La vérité, c'est qu'elle eût été incapable
+de le faire, car elle est aussi avare que dévote.
+
+-- Dévote?
+
+-- Dans la dévotion jusqu'au cou, depuis que mon père a été arrêté.
+Elle parle de se faire religieuse. Elle demeure aux Batignolles, à
+côté de l'église. La dernière fois que je l'ai vue, je l'ai
+trouvée au milieu de crucifix, de livres de piété et de chapelets;
+elle m'a donné un scapulaire qui doit me porter bonheur -- nous
+allons voir ça ce soir; -- elle m'a dit qu'elle prierait le Bon
+Dieu pour moi deux fois par jour.
+
+-- C'est charmant. Et ton autre soeur, elle est encore au couvent?
+
+-- Non; elle en est sortie une fois mes parents installés à Vichy.
+Mais, un beau jour, Broussaille -- elle ne s'appelle pas
+Broussaille, mais on l'appelle Broussaille -- est arrivée à
+apprendre, je ne sais comment, ce qui s'était passé, et pour mon
+père, et pour moi.
+
+-- Quel coup, pour une jeune fille élevée au couvent, à l'ombre de
+la blanche cornette des nonnes!
+
+-- Ne m'en parle pas. Broussaille, qui n'est pas bête, a tout de
+suite compris la leçon que lui donnait l'exemple. Elle est partie
+pour Londres, et elle y est restée depuis.
+
+-- Ah! bah! Broussaille est à Londres... Et qu'est-ce qu'elle fait,
+à Londres?
+
+Roger-la-Honte tire sa montre.
+
+-- Qu'est-ce qu'elle fait?... À l'heure qu'il est, elle doit faire
+quelqu'un... Ah! il va être une heure du matin; c'est le moment de
+nous y mettre...
+
+Roger-la-Honte va prendre une valise, à la tête du lit, l'apporte
+sur le guéridon et la déboucle. Il en sort différents instruments,
+des pinces, des vrilles, de petites scies très fines, d'autres
+choses encore.
+
+-- Où est ma lanterne sourde? Ah! la voici; elle est toute prête...
+Tu comprends, il vaut mieux être deux, pour des coups comme celui
+que nous allons faire; si l'on est tout seul, on court trop de
+risques; on n'a personne pour vous avertir, si les gens viennent à
+se réveiller.
+
+Il met une partie des outils dans ses poches et me passe le reste,
+ainsi qu'une paire de chaussons de lisières.
+
+-- Retirons vite nos bottines et mettons ça. C'est des bons. C'est
+des Poissy.
+
+-- Comme cela, dis-je en glissant mes pieds dans les chaussons,
+nous ne ferons pas de bruit pour descendre.
+
+-- Descendre! dit Roger-la-Honte. Est-ce que tu rêves? Nous ne
+descendons pas; nous montons.
+
+Il souffle la bougie, ouvre la petite fenêtre de la chambre,
+enjambe la barre d'appui et disparaît à gauche, sur le toit.
+
+Je le suis. Nous nous hissons sur la corniche qui sépare la maison
+de la maison voisine, nous la franchissons et nous nous trouvons à
+côté de la fenêtre d'une mansarde; la fenêtre est éclairée.
+
+-- Halte! murmure Roger. Il faut attendre; nous nous y sommes pris
+trop tôt. Ces garces de servantes n'en finissent pas de se
+déshabiller; il est vrai qu'elles ne sont pas longues à
+s'endormir. Asseyons-nous un peu.
+
+Nous nous asseyons sur le toit, les pieds sur l'entablement.
+
+-- Quelle nuit! dit tout bas Roger-la-Honte. Regarde donc là-haut.
+Crois-tu que le ciel est assez beau, ce soir!... La lune, avec ce
+rideau de nuages mobiles et transparents qui mettent comme un
+grand voile de deuil sur une face pâle... Et toutes ces étoiles,
+plus brillantes que des diamants, et qui remplissent
+l'immensité... Et dire qu'il y a des pays où c'est encore plus
+beau que ça, la nuit! Connais-tu Venise, toi?
+
+-- Non. Et toi?
+
+-- Moi non plus, malheureusement. Je voudrais tant voir Venise! Il
+parait que c'est merveilleux... J'ai lu tous les livres qui en
+parlent et je reste en admiration devant les tableaux qui la
+peignent. Ah! voir Venise! Et après, qu'il arrive n'importe quoi.
+Je m'en moque... Tiens, la lumière vient de s'éteindre. Attendons
+encore dix minutes.
+
+-- Mais, dis-je, si tu désires tant voir Venise, pourquoi n'as-tu
+pas fait le voyage? Ce n'est pas la mer à boire.
+
+-- Est-ce qu'on a le temps? Toujours une chose ou une autre... Les
+voleurs non plus ne font pas toujours ce qu'ils rêvent... Si tu
+veux, quand nous aurons fait deux ou trois bons coups, nous irons
+ensemble. Nous nous promènerons sur les canaux et les lagunes à
+gondole que veux-tu? aux sons des instruments à cordes. Il
+faudrait avoir de quoi vivre largement pendant deux ou trois ans,
+pour bien faire. J'étudierais la peinture à fond, et peut-être que
+je deviendrais un grand peintre. J'ai tellement envie d'être un
+peintre! Mais il faut que j'aille à Venise d'abord; c'est là
+seulement que je saurai si je ne me trompe pas sur ma vocation...
+Ah! ces étoiles!
+
+-- Oui, c'est bien beau! Et que sait-on, de ces pléiades de
+sphères; de ces astres qui s'échelonnent dans l'espace comme les
+cordes d'une lyre, depuis Saturne jusqu'à Mercure; de l'analogie
+entre les distances des planètes au soleil et les divisions de la
+gamme en musique; de toutes ces notes splendides et indéchiffrées
+de l'harmonie des mondes...
+
+-- Ah! certes, dit Roger-la-Honte, les yeux fixés au ciel; c'est
+superbe!... Crois-tu que c'est habité, toi, tous ces astres? Moi,
+j'espère que non. Quand on pense que dans chacun deux il y aurait
+peut-être de sales bourgeois comme l'industriel et de sales
+voleurs comme nous... Ce serait à vous dégoûter de tout!... Ah!
+Allons, il est temps. En route! Tu n'as pas peur? Tu n'as pas le
+vertige? À la bonne heure. Ne regarde pas en bas et suis-moi; mais
+ne me pousse pas. Il faut atteindre la troisième fenêtre.
+
+La troisième fenêtre n'est pas là; elle me semble même diablement
+loin. Ce n'est pas commode, de marcher sur les toits: le terrain
+n'est pas accidenté, c'est vrai, mais il est glissant; et si l'on
+glisse -- quel saut! -- Nous nous cramponnons de notre mieux à
+toutes les saillies, nous dépassons la seconde fenêtre et nous
+touchons à la troisième. Nous y voilà. Nous empoignons
+nerveusement la barre d'appui. Roger-la-Honte, qui a sorti de sa
+poche une boule de poix, l'applique sur un carreau, fait grincer
+un diamant tout autour et, par le trou circulaire pratiqué dans la
+vitre, passe sa main à l'intérieur et fait jouer l'espagnolette.
+Deux secondes après, nous sommes dans une chambre que les rayons
+de la lune nous font voir encombrée de malles, de caisses et de
+cartons.
+
+-- Une chambre de débarras, dit Roger en allumant sa lanterne
+sourde; je le pensais bien. Pourvu que la porte ne soit pas fermée
+du dehors! Non, la clef est à l'intérieur. Ça va bien; nous
+n'aurons pas à faire de bruit.
+
+Il s'assied sur une caisse et me fait signe de l'imiter.
+
+-- Écoute-moi bien, me murmure-t-il à l'oreille. Nous allons
+descendre; moi, je m'arrêterai au troisième étage; toi, tu
+continueras jusqu'au rez-de-chaussée avec la lanterne; tu tireras
+tout doucement les trois gros verrous que l'industriel pousse tous
+les soirs avant de se coucher et tu t'assureras que la porte
+d'entrée peut s'ouvrir facilement. En cas d'alerte, nous n'aurons
+qu'à nous précipiter dans l'escalier, à nous jeter dans la rue et
+à nous diriger vers ton hôtel, rue des Augustins. Quand tu auras
+fait ce que je te dis, tu viendras me retrouver. Allons.
+
+J'ai tiré les trois gros verrous, je suis sûr qu'il suffit de
+tourner un bouton pour ouvrir la porte, et je remonte au troisième
+étage.
+
+-- C'est bien, dit Roger. Nous allons commencer. Une porte à deux
+battants à un cabinet! Faut-il être bête! Rien de plus facile à
+forcer... Et pas même de serrure de sûreté...
+
+Du bec d'une pince qu'il a introduite entre les vantaux, il
+cherche l'endroit favorable à la pesée. Il le trouve, il enfonce
+sa pince, la tire à lui de toute sa force... et un craquement
+formidable me semble faire trembler la maison.
+
+-- Ça y est, murmure Roger, qui pose un doigt sur ses lèvres.
+
+Et nous restons là, immobiles, aux aguets, l'oreille tendue pour
+épier le moindre bruit. Mais rien ne bouge dans la maison. Roger
+pousse la porte dont la serrure pend à une vis, et nous entrons
+dans le cabinet.
+
+-- Quel fracas tu as fait! dis-je à Roger-la-Honte, qui sourit.
+
+-- Mais non; ça t'a produit cet effet-là parce que tu manques
+d'habitude et, que tu es énervé; en réalité, je n'ai pas fait plus
+de bruit qu'on n'en fait lorsqu'on brise un bout de planche ou une
+règle. Ils ne se sont pas réveillés, sois tranquille. Pourtant,
+écoutons encore.
+
+Nous prêtons l'oreille; mais le silence le plus profond règne dans
+la maison. J'ai posé la lanterne sourde sur le bureau de
+l'industriel et je me suis assis dans son fauteuil; les rayons
+lumineux se projettent sur une feuille de papier où grimacent
+quelques lignes d'écriture, une lettre commencée sans doute, que
+je me mets à lire pour calmer mes nerfs.
+
+_À M. Delpich, banquier, 84, rue d'Arlon._
+
+«Mon cher ami,
+
+«Ne vous donnez plus la peine de me chercher un commanditaire
+parmi vos clients. J'ai déniché l'oiseau rare. C'est un jeune
+serin nommé Georges Randal, ingénieur de son état, qui est tout
+disposé à remettre entre mes mains deux cent mille francs, ou même
+trois cent mille, dans le plus bref délai. J'ai rarement vu un
+pareil imbécile; il se prend au sérieux, ce qui est le plus
+comique, et m'a reproché amèrement de faire preuve de partialité à
+l'égard de la potasse. Vous savez, Delpich, si je me moque de la
+potasse, ainsi que des autres produits chimiques! Pourvu que nous,
+réussissions d'ici quelques mois la petite affaire que nous
+projetons, et qu'une bonne faillite bien en règle vienne couronner
+mes efforts, tout ira comme sur des roulettes. Je montrerai à ce
+Parisien, qui vient faire ici le malin, et qui peut dès
+aujourd'hui dire adieu à ses deux ou trois cent mille francs, de
+quel bois nous nous chauffons en Belgique...»
+
+La lettre ne va pas plus loin. Ça ne fait rien; c'est toujours
+instructif, et quelquefois agréable, de savoir ce que les autres
+pensent de vous. Je plie la feuille de papier sans rien dire et je
+la mets dans ma poche. On ne sait pas ce qui peut arriver.
+
+-- Apporte la lanterne, dit Roger-la-Honte qui ausculte le coffre-
+fort, au fond de la pièce, et qui hoche la tête comme s'il avait
+un diagnostic fatal à porter. Voyons... à gauche... à droite...
+Une pure saleté, ce coffre-fort-là; ça ne vaut pas une bonne
+tirelire. C'est attristant, de, s'attaquer à une boîte belge aussi
+ridicule quand on a travaillé dans les Fichet... Enfin, on a moins
+de mal. Je vais l'ouvrir par le côté; j'appelle ça l'opération
+césarienne... Je n'en aurai pas pour longtemps et je peux faire ça
+tout seul. Tu ne sais pas, pose la lanterne là, sur cette petite
+table, et descends au premier étage, devant la porte de la chambre
+à coucher de l'industriel; si tu entends qu'il se réveille, tu
+siffleras...
+
+Je descends et je me poste sur le palier du premier étage.
+L'industriel ne se réveille pas; il n'en a pas même envie. Il dort
+à poings fermés, il ronfle comme une toupie d'Allemagne. Ah! le
+gredin! Je me le figure, endormi au coin de sa femme, et rêvant
+que je lui apporte trois cent mille francs avec mon plus gracieux
+sourire.
+
+Tout d'un coup, j'entends le grincement, très doux mais incessant,
+de la scie de Roger: il a déjà pu percer le coffre-fort à l'aide
+d'une vrille et il commence à couper le métal; on dirait le
+grignotement d'une souris, au loin. Mais le bruit de la scie est
+couvert, bientôt, par celui des ronflements de l'industriel; on
+dirait qu'il tient, non seulement à ne pas entendre, mais à
+empêcher les autres d'entendre. Ah! il peut se vanter d'avoir
+l'oreille fine et de dormir en gendarme!... Je prends le parti de
+remonter auprès de Roger.
+
+-- Te voilà? demande-t-il, le visage couvert de sueur; donne-toi
+donc la peine d'entrer. Veux-tu accepter la moindre des choses? Je
+n'ai qu'à tirer la sonnette...
+
+-- Non, j'aime mieux t'aider.
+
+-- Si tu veux; il y a encore un côté à couper.
+
+Dix minutes après, c'est chose faite, et nous avons étalé sur le
+bureau le contenu du coffre-fort. Des tas de papiers d'affaires
+que nous repoussons avec le plus grand dédain, avec ce mépris
+qu'avaient pour les transactions commerciales les philosophes de
+l'antiquité; des valeurs, actions et obligations, dont nous
+faisons un gros paquet; une jolie pile de billets de banque et
+quelques rouleaux de louis, que nous mettons dans nos poches.
+
+-- Nous en allons-nous par la rue, à présent?
+
+-- Non, répond Roger; il faut partir par où nous sommes venus.
+C'est plus correct -- et plus prudent, -- Je vais aller pousser les
+verrous en bas et donner un tour de clef à la serrure. L'ordre
+avant tout.
+
+Il descend et revient au bout d'un instant. Je sors du cabinet
+avec le paquet de valeurs, quelques outils qui sont restés sur le
+bureau de l'industriel et la lanterne dont Roger n'a pas eu besoin
+au rez-de-chaussée; une allumette lui a suffi.
+
+-- Maintenant, dit-il après avoir tiré à lui les vantaux de la
+porte et les avoir maintenus solidement fermés avec une cale de
+bois, presque invisible, maintenant, les servantes en se levant
+demain de bonne heure ne s'apercevront de rien. C'est Monsieur
+lui-même, lorsqu'il montera à son cabinet avec son trousseau de
+clefs, qui découvrira le pot aux roses. À présent, allons donc
+faire un tour dans cette chambre de débarras qui nous a si bien
+accueillis.
+
+Nous y sommes, et nous avons fermé la porte derrière nous. Roger
+fait le tour des malles et des caisses en reniflant d'une façon
+singulière.
+
+-- Voici, dit-il, une boîte bien close d'où s'exhale une forte
+odeur de camphre. Ne seraient-ce point quelques fourrures de
+Madame? Voyons ça, ajoute-t-il en faisant sauter le couvercle.
+Tout juste! Un boa. Deux boas. J'en prends un, et toi aussi. C'est
+un cadeau tout trouvé pour Broussaille; et quant à toi, si tu te
+fais une connaissance... Maintenant, allons-nous-en; donne-moi le
+paquet de valeurs; il pourrait te faire perdre l'équilibre, et ce
+n'est guère le moment de piquer une tête sur le pavé.
+
+Certainement non; ce ne serait pas la peine d'avoir opéré un vol
+avec effraction; d'avoir violé les droits d'un possédant, non
+seulement en m'appropriant son bien, mais en m'introduisant dans
+son domicile; d'attenter à sa propriété, comme je le fais en ce
+moment, en me promenant à quatre pattes sur son toit; et comme je
+le ferais encore, même, si je planais, à des hauteurs
+invraisemblables, au-dessus de ses cheminées: _cujus est, solum
+ejus est usque ad coelum_...
+
+-- La mer est unie comme un lac, me dit Roger-la-Honte dans le
+salon du bateau que nous avons pris à Ostende, car nous avons
+quitté Bruxelles par le premier train du matin; nous allons avoir
+une traversée superbe et nous arriverons à Cannon Street à cinq
+heures. Nous pourrons laver nos papiers ce soir. Ce qu'il y a de
+meilleur dans cette affaire-là, vois-tu, c'est encore les
+cinquante-deux mille francs en or et en billets. J'ai bien peur
+que nous ne tirions pas des titres ce que nous espérons. Enfin,
+nous verrons.
+
+-- Moi, pour mille francs, j'aurais fait le coup; pour cent sous,
+pour rien; pour le plaisir de ruiner cette canaille d'exploiteur,
+ce coquin qu'on devrait pendre.
+
+-- Bah! dit Roger, à quoi bon déshonorer une corde? Moi, je ne suis
+pas farouche et j'aime la rigolade; à Prudhomme décapité je
+préfère Prudhomme dévalisé. C'est égal, je voudrais bien voir sa
+gueule!
+
+-- Moi aussi; je suis sûr que son nez dépasse la frontière belge et
+s'allonge déjà vers Venise.
+
+-- Ah! Venise, Venise! soupire Roger-la-Honte en s'étendant sur une
+couchette.
+
+Il s'endort du sommeil du juste; et ses rêves voguent en gondole
+sur les flots du Canalazzo.
+
+
+VII -- DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE
+DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES
+
+-- Mon avis, me dit Roger-la-Honte dans le cab que nous venons de
+prendre à Cannon Street, c'est que si Paternoster nous donne cent
+mille francs des valeurs que nous lui apportons, ce sera beau.
+
+-- Paternoster? Qui est-ce?
+
+-- Ah! oui, tu ne sais pas. C'est l'homme chez lequel nous, allons
+laver nos papiers.
+
+-- Le nom est irlandais, je crois...
+
+-- Oui, mais celui qui le porte est Français. C'est vrai, ça; tu
+n'es au courant de rien; mais dans quelques jours... Eh! bien,
+Paternoster, c'est un ancien officier ministériel; il était
+notaire, je ne sais plus où, du côté de Bourges ou de
+Châteauroux...
+
+-- Et il a levé le pied, comme tant d'autres de ses confrères, avec
+les fonds de ses clients, et il s'est sauvé ici...
+
+-- Pas tout à fait. On l'aurait fait extrader et il serait au bagne
+à l'heure qu'il est. Voici comment les choses se sont passées:
+Paternoster était marié avec une femme très jolie, qu'il n'aimait
+guère -- car il n'a d'autre passion que celle de l'argent -- et qui
+ne l'aimait pas du tout. Elle était la maîtresse d'un député qui
+venait d'être fait ministre, et qui l'a encore été depuis.
+Paternoster -- j'ai oublié le nom qu'il portait en France -- le
+savait, mais fermait les yeux. Cela ne faisait le compte ni du
+ministre ni de la femme qui auraient été fort aises qu'un divorce
+leur procurât la liberté complète qu'ils désiraient. Comment
+parvinrent-ils à faire entendre raison, sur ce chapitre, à
+Paternoster? C'est assez facile à expliquer par le simple énoncé
+des événements qui se succédèrent avec rapidité. D'abord, sur la
+plainte fortement motivée de la femme, un divorce fut prononcé
+contre Paternoster; le soir même, cet excellent notaire mettait la
+clef sous la porte de son étude et disparaissait avec les épargnes
+confiées à ses soins vigilants; quinze jours après, il était
+arrêté; et, deux mois plus tard, condamné à dix ans de travaux
+forcés; il est inutile de te dire que les fonds qu'il s'était
+appropriés, avaient été dilapidés dans des opérations de Bourse,
+et qu'on n'en retrouva pas un centime.
+
+-- Je le crois facilement. Mais je ne vois point, jusqu'ici, quel
+bénéfice Paternoster avait retiré de sa complaisance.
+
+-- Attends un peu. Trois jours après sa condamnation, il fut
+relâché clandestinement.
+
+-- Quoi! Mis en liberté?
+
+-- Absolument. Le ministre n'avait eu qu'un mot à dire... Mais ne
+fais donc pas semblant d'ignorer comment les choses se passent en
+France... Paternoster vint donc retrouver à Londres les écus dont
+il avait dépouillé ses clients, et qui, au lieu de cascader à la
+Bourse, étaient empilés soigneusement dans les coffres d'une
+banque anglaise. Je me rappelle l'avoir vu arriver ici; J'étais un
+soir à Victoria Station, par hasard, et j'ai vu descendre du train
+continental le bonhomme à figure de renard que tu vas voir tout à
+l'heure et que j'ai bien reconnu, depuis, dans le Paternoster qui
+s'est mis à trafiquer avec nous; ce soir-là, il était accompagné
+d'un curé et d'une toute jeune fille vraiment charmante. Je ne les
+ai jamais revus, ni l'un ni l'autre. Je ne sais pas ce que c'était
+que le curé; j'ai entendu dire que la petite était la fille de
+Paternoster, une fille qu'il a eue d'un premier mariage. Ah! nous
+voici arrivés...
+
+Le cab s'arrête, en effet, dans une de ces rues étroites qui
+sillonnent la Cité de Londres, devant une haute maison noire dont,
+bientôt, nous montons l'escalier. Au deuxième étage, Roger-la-
+Honte tourne le bouton d'une porte et nous nous trouvons dans une
+grande pièce garnie de cartonniers et de longues tables, où
+travaillent deux ou trois clercs. Sur une interrogation de Roger,
+l'un d'eux se lève, se dirige vers une porte, au fond de la salle,
+derrière laquelle il disparaît. Il revient une minute après, nous
+invite à le suivre et nous introduit dans une petite pièce un peu
+mieux meublée que la première; un homme assis devant un grand
+bureau couvert de papiers se lève à notre entrée, tend la main à
+Roger-la-Honte et m'accueille d'un profond salut.
+
+-- Vous voilà enfin! dit-il à Roger. Il y a un grand mois que je
+n'ai eu le plaisir de vous voir. Monsieur est de vos amis, je
+présume?
+
+Roger-la-Honte me présente; Paternoster se déclare enchanté et
+continue:
+
+-- J'espère que votre santé est bonne. Et les affaires? Difficiles,
+hein? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez
+trouvé moyen de faire quelque chose?
+
+Je l'examine, pendant qu'il parle. Une face glabre, sans couleur,
+un grand nez, des yeux verdâtres de chat malfaisant diminués,
+semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent
+et barrent le front, une bouche qui paraît avoir été fendue d'un
+coup de canif, des cheveux gris, légèrement bouclés, qui
+rappellent les perruques des tabellions d'opéra-comique. Mais la
+plume d'oie traditionnelle serait mal venue à se ficher dans ces
+cheveux-là, et les lunettes d'or n'iraient pas du tout sur ce
+grand nez; ce n'est pas là une tête à faire rire, une figure de
+cabotin; c'est la volonté, tenace et muette, maîtresse d'elle-
+même, qui a mis sa marque sur ce visage et cette tête, si laide
+qu'elle soit, est une tête d'homme. L'ossature est puissante; et
+les lèvres, qui se crispent pour laisser filtrer l'ironie,
+pourraient s'ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer
+d'effrayants coups de gueule.
+
+-- Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en
+ouvrant son sac de voyage et en déposant sur le bureau le paquet
+de titres que nous apportons de Bruxelles; vous allez nous donner
+votre avis là-dessus; et si vous ne nous offrez pas deux cent
+mille francs séance tenante, j'irai dire partout que vous ne vous
+y connaissez pas.
+
+-- On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la
+peine de vous asseoir... Oh! Oh! mais vous n'exagérez pas trop;
+c'est une belle affaire. À vue de nez et au cours moyen, il y a là
+plus de quatre cent mille francs. Malheureusement...
+
+-- Ah! dit Roger-la-Honte avec un geste désespéré, voilà que ça
+commence!...
+
+-- Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt
+Paternoster qui continue à feuilleter les valeurs, de ses longs
+doigts maigres. Vous êtes toujours pressé... Malheureusement, vous
+avez été faire ce coup-là en Belgique.
+
+-- Qui vous l'a dit? demande Roger-la-Honte.
+
+-- Ce sont ces papiers eux-mêmes qui me l'apprennent. Ce sont là
+des placements de Belge. Jamais un Français, à l'heure actuelle,
+ne garnirait son portefeuille de cette façon-là. Des tas de
+valeurs industrielles!
+
+-- Elles sont souvent excellentes, dis-je.
+
+-- Je ne le nie pas. Je les choisirais de préférence, pour mon
+compte, si j'avais de l'argent à placer. Mais mes clients ne
+raisonnent pas comme moi. Il leur faut des fonds d'États, ou des
+valeurs garanties par les États; le reste ne représente rien à
+leurs yeux; ils n'ont pas confiance; et le genre d'affaires que je
+traite ne peut être basé que sur la confiance. Voilà pourquoi je
+me tue à vous dire de faire, autant que possible, vos coups en
+France. Voilà un bon pays! Vous n'y trouvez pas, on presque pas,
+de valeurs industrielles aux mains des particuliers; l'instabilité
+des institutions politiques leur interdit ce genre d'achats. Ils
+ne possèdent guère que de la Rente ou des Chemins de fer.
+Excellent pays pour les voleurs! La peur y a discipliné les
+capitaux.
+
+-- Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on vous apporte du Crédit
+foncier ou des emprunts de Villes, vous n'en voulez pas.
+
+-- Naturellement! Ce n'est pas garanti, au moins officiellement,
+par l'État; par conséquent, ça ne vaut rien pour mes clients. Ils
+changeront peut-être d'avis un jour, mais pas avant longtemps, je
+crois; c'est aussi l'opinion du ministre de Perse, et le premier
+secrétaire de l'ambassade Ottomane en tombait d'accord avec moi,
+pas plus tard qu'hier soir.
+
+-- Je vois, dis-je, que vous placez votre papier en Orient.
+
+-- Pour la plus grande partie, répond Paternoster, et même en
+Extrême-Orient; le Japon y a pris goût depuis quelques années et
+la Chine donne de belles espérances. Voyez, Monsieur, comme le
+Progrès choisit, pour sa marche en avant, les voies les plus
+inattendues! L'Asiatique qui se rend acquéreur d'un de ces titres
+qui rapportent à peine 3 pour cent à l'Européen, touche, lui, 10
+ou 12 pour cent, étant donné le prix auquel il achète. Il découvre
+instantanément toute la grandeur de la civilisation occidentale et
+les rapports des Blancs et des Jaunes deviennent tous les jours
+plus fraternels. Ce n'est pas tout. L'Asiatique, enrichi grâce à
+vous, comprend qu'il n'a aucun intérêt à rêver la ruine des
+puissances européennes; et, au lieu de se préparer à nous faire
+courir ce fameux Péril jaune si joliment portraituré par
+l'Empereur d'Allemagne, il nous souhaite, après ses prières du
+soir, toutes les prospérités imaginables. Ah! vous faites le
+bonheur de bien du monde, sans vous en douter. Et tant de gens
+éprouvent le besoin de crier haro sur les voleurs! C'est drôle
+qu'on se sente obligé, à la fin du XIXe siècle, de prêcher la
+tolérance...
+
+-- Et les personnes qui achètent ces titres n'ont aucune difficulté
+à en toucher les intérêts?
+
+-- Aucune; on se garde bien de leur causer le moindre ennui. Cela
+amènerait des complications qu'il est nécessaire d'éviter dans
+l'intérêt de l'harmonie universelle, répond Paternoster avec un
+sourire patriarcal. Pour les valeurs au porteur, cela passe comme
+une lettre à la poste; pour les valeurs nominatives, nous opérons,
+avant livraison, un petit travail de lavage ou de grattage,
+quelque peu superficiel, mais qui suffit très bien. J'ai deux de
+mes clercs qui sont très habiles, pour ça; il est vrai qu'ils ont
+conquis leurs grades à Oxford; l'un d'eux, celui qui vous a reçus,
+est le troisième fils d'un lord; si ses deux frères, dont la santé
+est très mauvaise, viennent à mourir, comme c'est probable, il
+sera Pair d'Angleterre avant peu... Ah! oui, continue Paternoster
+en poursuivant son examen des papiers, bien des gens dont les
+actions ou les obligations ont été dérobées seraient fort étonnés
+d'apprendre que les coupons continuent à en être touchés
+régulièrement par un général persan, un grand seigneur japonais,
+un kaïmakan d'Asie Mineure ou un mandarin à bouton de cristal.
+C'est pourtant la vérité... C'est deux cent mille francs, je
+crois, que vous demandiez pour ça?
+
+Nous faisons, Roger-la-Honte et moi, un signe affirmatif.
+
+-- C'est une grosse somme, assure Paternoster en hochant la tête.
+Quand on pense, ajoute-t-il en posant la main sur la pile de
+valeurs, que ces papiers représentent autant d'argent, autant de
+travail, autant de misère!... Mais vous ne vous souciez guère de
+cela. Vous n'êtes pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et
+allez donc! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant
+de l'argent bien répugnant, même à voler... Eh! bien, mes amis,
+ces papiers représentent autre chose encore; ils représentent
+notre univers civilisé. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au
+grand, c'est une Société anonyme. Des actionnaires ignorants et
+dupés; des conseils d'administration qui se croisent les bras et
+émargent; des hommes de paille qui évoluent on ne sait pourquoi;
+et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des
+mains occultes...
+
+-- Voilà un beau discours, dit Roger-la-Honte. Monsieur
+Paternoster, il faut poser votre candidature aux prochaines
+élections générales. Mais que nous offrez-vous?
+
+-- Diable! votre ton est sec, ricane Paternoster. Mais vous avez
+sans doute le droit de parler haut. Vous devez être riches?
+
+-- Nous? Non. Nous volons, hélas! simplement pour nous mettre en
+mesure de voler.
+
+-- Je vois ça. Comme les fonctionnaires recueillent des taxes avec
+le produit desquelles on les paye pour qu'ils récoltent de
+nouveaux impôts... La chaîne sans fin de l'exploitation roulant
+sur la poulie folle de la sottise humaine... Eh! bien, Messieurs,
+voici ce que je vous propose: je garde la Rente, les Chemins de
+fer et le Suez, je vous rends toutes les valeurs industrielles, et
+je vous donne cinquante mille francs.
+
+-- Vous plaisantez, dit Roger-la-Honte; cinquante mille francs,
+c'est ridicule. Et, quant aux valeurs industrielles, que voulez-
+vous que nous en fassions?
+
+-- Renvoyez-les à leur propriétaire, répond Paternoster. Figurez-
+vous que vous êtes des potentats et que vous faites remise d'une
+partie de ses taxes à l'un de vos fidèles sujets; la clémence
+convient à la grandeur et le vol est un impôt direct, perçu
+indirectement par les gouvernements. Il y aurait beaucoup à dire
+là-dessus. En tous cas, de tous les impôts, le vol est celui que
+les civilisés payent le plus douloureusement, mais le plus
+consciemment... Oui, renvoyez-les à leur propriétaire. Ce ne sera
+pas la première fois que les larrons auront rendu service aux
+honnêtes gens. On a dit que la propriété, c'est le vol; quelle
+confusion! La propriété n'est pas le vol; c'est bien pis; c'est
+l'immobilisation des forces. Le peu d'élasticité dont elle jouit,
+elle le doit aux fripons. Le voleur a articulé la propriété, et
+l'honnête homme est son bâtard.
+
+-- Avez-vous réfléchi en parlant? demande Roger. Vous me semblez
+bien autoritaire, à votre tour.
+
+-- Que voulez-vous? Les hommes d'argent le sont tous, aujourd'hui.
+Les agioteurs et courtiers-marrons s'appellent les Napoléon de la
+finance; et un coulissier anglais se fait de quotidiennes réclames
+illustrées qui le représentent vêtu de la redingote grise et
+coiffé du petit chapeau... Cependant, si vous vouliez être
+raisonnables...
+
+-- Nous ne demandons pas mieux.
+
+-- Nous allons voir. Eh! bien, je consens à garder les valeurs
+industrielles, quoiqu'elles ne puissent pas me servir à
+grand'chose. Et, pour le tout, je vous offre... Attention! je vais
+citer un chiffre, et il faudra me répondre oui ou non. Vous me
+connaissez, monsieur Roger-la-Honte, bien que j'aie le plaisir de
+voir monsieur votre ami pour la première fois; vous savez que je
+ne reviens jamais sur un chiffre donné définitivement... Pour le
+tout, je vous offre trois mille livres sterling.
+
+-- Qu'en penses-tu? me demande Roger.
+
+-- Fais comme tu voudras.
+
+-- C'est bon, dit Roger; nous acceptons. Mais nous nous vengerons.
+Prenez garde à votre caisse.
+
+-- La voilà, ma caisse, dit Paternoster en nous montrant un sac
+noir, la _bag_ anglaise, longue et peu profonde, qui se balance
+sans trêve aux mains des trafiquants de la cité; elle ne me quitte
+pas; je l'emporte et je la remporte avec moi; vous serez malins si
+vous venez la prendre... Après tout, vous auriez tort de m'en
+vouloir. Je ne peux réellement pas vous offrir un sou de plus, et
+je hais toutes les discussions d'argent. Si c'était possible, pour
+la vente des titres volés, je préconiserais l'arbitration; pas
+obligatoire, pourtant... Voyons, je vais vous donner cinq cents
+livres en billets et un chèque pour le reste.
+
+Nous acquiesçons d'un sourire et Paternoster, après nous avoir
+compté les banknotes, se met en devoir de remplir le chèque.
+
+-- Voilà, dit-il en nous le tendant. Avez-vous l'air content, mon
+Dieu! Moi, si j'étais voleur, voulez-vous que je vous dise ce qui
+me ferait surtout plaisir? Ce serait de penser que chacun de mes
+larcins démolit les calculs des statisticiens, fausse leurs
+évaluations soi-disant rigoureuses de la richesse des nations...
+
+Il nous reconduit jusqu'à la porte et se déclare pénétré de
+l'espoir qu'il nous reverra avant peu.
+
+-- Ah! sapristi, j'oubliais! s'écrie-t-il comme nous le quittons.
+Un de mes ex-confrères, un notaire du centre de la France, m'a
+signalé l'autre jour un joli coup qu'il y aura à faire dans sa
+ville d'ici un mois ou deux. Je vous ferai signe, dès le moment
+venu. C'est une bonne affaire et je veux vous la réserver. Je ne
+vous demanderai que dix pour cent pour le tuyau; il faut que j'en
+rende au moins cinq au confrère, ainsi... Gentil, hein?... Au
+revoir...
+
+Nous descendons l'escalier en silence. Notre cab nous attend
+devant la maison; nous y montons et Roger donne au cab l'adresse
+d'un hôtel du West-End.
+
+-- Malgré tout, dis-je quand nous nous levons de table, vers neuf
+heures, je ne sais pas si nous aurions trouvé mieux que ce que
+nous a donné Paternoster.
+
+-- Non, dit Roger; il ne manque pas, à Londres, de gens exerçant le
+même métier que lui; mais c'est crapule et compagnie. Paternoster
+est encore le plus honnête... À présent, si tu veux, nous allons
+faire une visite à Broussaille.
+
+-- C'est une excellente idée.
+
+Nous voilà partis. Le cab file tout le long de Piccadilly, descend
+Brompton Road et s'arrête à Kensington, devant une des petites
+maisons qui bordent un square quadrangulaire. Nous descendons et
+Roger fait, à plusieurs reprises, résonner le marteau de cuivre
+qui pend à la porte. Mais cette porte, personne ne vient l'ouvrir;
+la maison semble inhabitée. Les stores sont tirés à toutes les
+fenêtres, que n'éclaire aucune lumière.
+
+-- Bizarre! dit Roger. Broussaille a dû sortir et la bonne a
+profité de son absence pour aller se promener de son côté. Voilà
+une maison bien tenue! Je parie que Broussaille est à l'»Empire.»
+Allons-y.
+
+Nous y allons. Nous y sommes; et il y a même dix minutes que nous
+parcourons le promenoir sans que Roger-la-Honte ait pu apercevoir
+sa soeur.
+
+-- Vous n'avez pas vu Broussaille? demande-t-il à toutes les
+femmes.
+
+-- Non, répondent-elles; nous ne l'avons pas vue.
+
+Une grande rousse qui vient d'entrer se dirige vers nous en
+souriant.
+
+-- Je suis sûre que tu cherches ta soeur, dit-elle à Roger.
+
+-- Oui. Sais-tu où elle est?
+
+-- Je ne sais pas où elle est, mais je sais avec qui elle est. Je
+l'ai rencontrée tout à l'heure avec une dame de Paris.
+
+-- Comment est-elle, cette dame?
+
+-- C'est une brune, assez jolie, pas toute jeune, très bien mise.
+
+-- Grande?
+
+-- Moins que moi, mais assez forte.
+
+-- Bon! Je sais qui c'est. Merci.
+
+-- Écoute un peu, dit la grande rousse en le retenant par le bras.
+Tu vas apprendre du nouveau; je ne te dis que ça!
+
+-- Quel nouveau? Quoi?
+
+-- Ah! je ne veux rien te raconter; tu verras; il n'y aurait plus
+de surprise, murmure la grande rousse en s'éloignant.
+
+-- Je me demande ce qu'elle veut dire, s'écrie Roger en descendant
+l'escalier. Mais nous le saurons bientôt, Broussaille est à deux
+pas d'ici, à l'hôtel Pathis; j'en suis certain; Ida ne descend
+jamais autre part.
+
+-- Ida, c'est la dame de Paris?
+
+-- Oui; une sage-femme très chic; elle vient assez souvent ici;
+elle a toute une clientèle de ladies; tu comprends, c'est ici
+comme en France...
+
+-- Oui, on ne parvient pas toujours à interner Cupidon dans un cul-
+de-sac, et alors...
+
+-- Alors, on envoie un télégramme à Ida qui a toujours son
+aiguille, landerirette, au bout du doigt, comme Mimi Pinson. Du
+reste, elle peut rester fille, toujours comme Mimi Pinson, car
+c'est une bonne fille.
+
+Nous attendons une minute à peine au bureau de l'hôtel: une
+servante, qui a été nous annoncer, revient nous chercher en
+courant. Nous montons au second étage et nous sommes introduits
+dans un petit salon où, devant une table couverte encore des
+reliefs du dîner, deux femmes sont assises qui se lèvent à notre
+approche. La plus jeune saute au cou de Roger-la-Honte qui
+l'embrasse avec effusion. Dès qu'il parvient à se dégager, il va
+serrer la main que lui tend la dame brune, à laquelle il me
+présente. Elle m'accueille fort aimablement, se déclare ravie et
+sonne pour demander du Champagne.
+
+-- Quelle mauvaise idée vous avez eue de ne pas venir vous faire
+inviter à dîner, dit-elle; nous nous sommes ennuyées à mourir,
+toutes seules.
+
+-- Il aurait fallu deviner ta présence à Londres, répond Roger; et
+d'ailleurs, mon ami Randal n'aurait pas osé.
+
+-- Vraiment! s'écrie Ida; êtes-vous timide à ce point-là, Monsieur?
+
+-- Beaucoup plus encore, dis-je; ainsi, je n'aurai jamais l'audace
+de vous dire combien vous êtes charmante.
+
+-- À la bonne heure, dit Broussaille; je vois que vous avez des
+défauts qu'il est plus prudent de ne pas corriger.
+
+-- Tu n'es pas honteuse de parler de prudence à ton âge? demande
+Ida en rougissant un peu.
+
+Le fait est qu'elle n'est pas mal du tout; pas de la première
+jeunesse, bien entendu; vingt-neuf ans qui en valent trente-trois,
+sans aucun doute; mais il n'a pas trop plu sur sa marchandise. Je
+la regarde, pendant qu'on dessert la table et qu'on apporte le
+champagne. Oui, une belle brune, coiffée en femme fatale, avec de
+longs cils qui voilent mal les sensualités impétueuses que
+recèlent les yeux, très noirs et cernés d'une ombre bleuâtre; le
+front un peu blanc et les pommettes un peu rouges; la peau d'un
+éclat très vif avec comme un léger nuage cendré, par-dessous;
+beaucoup du ton des photographies peintes, peut-être. Cette femme-
+là est une viveuse, mais une laborieuse aussi; elle se couche
+tard, mais se lève tôt; elle s'amuse, mais elle travaille; elle
+mène cette existence en partie double, si fréquente chez les
+Parisiennes, qui leur donne l'attrait spécial des fleurs
+artificielles, moins fraîches que les autres sans doute, mais qui
+ne savent pas se faner. Une belle gorge; des dents de loup; une
+mignonne fossette au menton.
+
+-- Je vous préviens que Broussaille va être jalouse, me dit-elle;
+vous ne regardez que moi.
+
+-- Ah! dis-je, je me livrais à l'éternelle comparaison entre la
+grâce des blondes et la majesté des brunes. Mais mademoiselle
+Broussaille n'y perdra rien pour avoir attendu.
+
+-- Mademoiselle est restée au couvent, dit Broussaille, et il faut
+l'y laisser; appelez-moi Broussaille tout court, ou je ne vous
+pardonne pas d'avoir commencé vos comparaisons par les brunes.
+
+Je tiens à me faire pardonner; je l'appelle Broussaille et je la
+tutoierai même, si cela lui fait plaisir. Elle est très jolie,
+cette petite cocotte; elle a tout le charme d'un jeune faon, d'un
+gracieux petit animal, la souplesse et la rondeur chaude d'une
+caille; de grands yeux bleus, très naïfs, et quelque chose
+d'anglais dans la physionomie: comme la lèvre supérieure
+légèrement aspirée par les narines; ce n'est pas vilain du tout.
+Une peau fraîche et satinée sur laquelle glissent les ombres; et
+ses cheveux, surtout, ses magnifiques cheveux chaudron dont la
+masse, relevée très haut sur la nuque nacrée, met au visage
+d'enfant une auréole soyeuse et bouclée qui laisse seulement
+apercevoir, comme une fraise un peu pâle piquée d'une goutte de
+rosée, le lobe endiamanté des oreilles.
+
+C'est une créature de plaisir, une nature fruste sur laquelle la
+ridicule éducation du couvent a glissé comme glisse la pluie sur
+une coupole; un tempérament d'instinctive pour laquelle la joie de
+vivre existe mais qui possède, si rudimentairement que ce soit, le
+sentiment des souffrances et des besoins des autres, la divination
+de l'humanité. C'est une simple et une jolie.
+
+C'est une petite bête, aussi. Du moins, son frère le déclare sans
+hésitation. À la troisième bouteille de Champagne, Roger-la-Honte
+a voulu savoir quelle était la nouvelle qu'il devait apprendre,
+suivant la prédiction faite par la grande rousse, à l'Empire; et
+il a demandé aussi des renseignements sur l'aspect mystérieux de
+la maison de Kensington. Là-dessus, Broussaille s'est troublée
+visiblement, a semblé chercher un encouragement dans les regards
+d'Ida, et a fini par raconter une pitoyable histoire. Il y a trois
+mois environ, elle a acheté à un Juif pour trois cents livres de
+bijoux qu'elle a payés avec des billets à quatre-vingt-dix jours,
+portant intérêt; de plus, elle a donné au Juif, qui avait promis
+de renouveler les billets pendant un an au moins, une garantie sur
+ses meubles. L'échéance des trois premiers mois tombait avant-
+hier; le Juif a refusé de renouveler les effets et, comme
+Broussaille, prise au dépourvu, ne se trouvait point en mesure de
+le payer sur-le-champ, il a enlevé le mobilier.
+
+-- Tu vois si j'ai du malheur, murmure-t-elle avec des larmes dans
+les yeux; il n'y a même plus une chaise chez moi... Ah! c'est
+horrible...
+
+-- Ne la gronde pas, Roger, implore Ida. Elle est un peu étourdie,
+tu sais; mais elle m'a juré ses grands dieux qu'elle ne ferait
+plus des sottises pareilles.
+
+-- Non, sanglote Broussaille; non, je ne le ferai plus jamais. Ne
+me gronde pas...
+
+Mais Roger n'en a pas la moindre envie. Il rit à gorge déployée.
+
+-- Ah! ah! C'est vraiment drôle! Je ne me serais jamais douté de
+ça, par exemple! Dis donc, Randal, te rappelles-tu comme je me
+démanchais le poignet, tout à l'heure, à frapper à la porte? Ce
+qu'elle aurait ri si elle avait pu nous voir! Heureusement que
+nous ne revenons pas les mains vides, hein? Allons, Broussaille,
+viens m'embrasser et ne pleure plus. Demain, nous irons te
+commander un mobilier...
+
+-- Ah! dit Broussaille dont les larmes se sèchent comme par
+enchantement, je t'en coûte, de l'argent! Et tu as tant de mal à
+le gagner! Ça ne fait rien, va; je te rendrai tout en bloc un de
+ces jours, et tu pourras aller à Venise... Quand je pense qu'avec
+ce que tu vas dépenser demain pour les meubles tu aurais pu y
+aller, je suis furieuse contre moi.
+
+-- Est-elle gentille! murmure Ida. On la mangerait...
+
+-- C'est bon, dit Roger. Ne parlons plus de ça. J'irai à Venise une
+autre fois... Passe-moi cette bouteille, là-bas... Mais quant à
+ton Juif, continue-t-il en faisant sauter le bouchon, je lui
+raccourcirai le nez et je lui allongerai les oreilles, pas plus
+tard que la nuit prochaine. Je suis sûr que ses bijoux ne valaient
+pas trois mille francs. C'est le père Binocar, au moins? Oui. Eh!
+bien, il payera la différence. S'il ose se montrer dans les rues
+d'ici un mois, il aura du toupet...
+
+-- Ah! s'écrie Ida, fais attention. Ne va pas trop loin; un mauvais
+coup est si vite donné! Et ça coûte plus cher que ça ne vaut. Il
+faut tellement se surveiller dans l'existence!
+
+-- Tu as raison, répond Roger; mais si tu mettais tes préceptes en
+pratique, tu n'aurais pas de l'eau à boire.
+
+-- Peut-être; il faut prêcher la prudence et jouer d'audace.
+
+-- De l'audace, dis-je, il vous en faut pas mal, à vous; le jeu que
+vous jouez n'est pas sans dangers...
+
+-- Oh! vous savez, quand on est adroite... Il n'y a guère à
+craindre que les dénonciations des médecins.
+
+-- Ils vous dénoncent? demande Broussaille.
+
+-- Je te crois, ma petite! Chaque fois qu'ils peuvent, Nous leur
+faisons concurrence, tu comprends; ils voudraient se réserver le
+monopole des avortements... Et pour ce qu'ils font! C'est du
+propre. En voilà, des charcutiers sans conscience! C'est honteux,
+la façon dont ils estropient les femmes.
+
+-- Et la Justice, dis-je, ne tient guère la balance égale entre eux
+et vous.
+
+-- Dites que c'est dérisoire. Qu'une malheureuse sage-femme ait
+délivré, par pitié souvent et hors de toute raison d'intérêt, une
+jeune fille pauvre d'un enfant qui l'aurait toute sa vie empêchée
+de gagner son pain, et on l'arrête sur des ouï-dire, et on la
+condamne sans preuves; qu'un médecin ait envoyé au cimetière, par
+sa maladresse de bête brute, des vingtaines de femmes, qu'il ait
+cinquante plaintes déposées contre lui, et l'on refuse de le
+poursuivre, et le gouvernement lui donne une situation officielle.
+Ne me dites pas que j'exagère; je citerais des noms si je voulais.
+
+-- On pourrait les accuser d'autre chose encore, ces soi-disant
+savants de la Faculté. C'est le prestige abrutissant de leur
+science charlatanesque qui est arrivé à donner aux êtres la peur
+de l'existence, ce souci du lendemain qui avilit, cette
+résignation égoïste et dégradante; c'est la cruauté de leur
+science impitoyable et sanglante qui incite les êtres à tuer leurs
+petits. C'est la science, la science des économistes et des
+vivisecteurs, des imbéciles et des assassins, qui est en train de
+dépeupler la France. -- On cherche des remèdes, dit Roger; on parle
+d'un impôt sur les célibataires.
+
+-- Pourquoi pas, dis-je, une loi décrétant que l'âge de la nubilité
+est abaissé de deux ans? Ce serait moins ridicule.
+
+-- Ah! oui, dit Ida, quel troupeau d'ânes, ces législateurs qui ne
+savent même plus nous montrer comment on meurt pour vingt-cinq
+francs! Dire qu'ils ne se rendent même pas compte que le seul
+moyen d'arrêter ce mouvement de dépopulation, c'est de donner à la
+femme la liberté pleine et entière depuis l'âge de seize ans,
+comme ici, et d'autoriser la recherche de la paternité.
+
+-- Lorsque la femme sera libre en France, dit Roger, la France
+cessera d'être la France -- la France qu'elle est. -- Les
+législateurs qui nous font voir comment on vit pour vingt-cinq
+francs n'en doutent point, sois-en certaine. Conclusion...
+
+-- Conclusion: il faut continuer. Eh bien, on continuera; jusqu'à
+ce que ça finisse. Ce qui est consolant, c'est qu'à mesure que le
+nombre des naissances diminue, celui des médecins augmente. Ils
+sont tant, qu'ils ne savent plus où donner du scalpel. On m'a
+assuré qu'ils encombrent les ports de la Manche. On les embarque
+sur les navires qui vont à Terre-Neuve, à condition qu'ils
+aideront à saler et à découper le poisson.
+
+-- Au moins, là, leurs bistouris servent à quelque chose.
+
+-- À empoisonner la morue. Je fais gras le Vendredi Saint, depuis
+que j'ai appris ça.
+
+-- Rien que ça de luxe! dit Broussaille. Madame ne se refuse plus
+rien. On voit bien que les affaires marchent. Eh! bien, moi, je
+pense que les riches qui tuent leurs gosses mériteraient qu'on
+leur coupât le cou; et quant aux pauvres qui en font autant, je
+pense qu'il faut qu'ils soient rudement lâches pour aimer mieux
+assassiner leurs petits que de faire rendre gorge aux gredins qui
+leur enlèvent les moyens de les élever.
+
+-- Tu as raison; pourtant, il faut dire la vérité: les filles
+pauvres, si grande que soit leur misère, se résolvent
+difficilement à l'acte qui coûte si peu aux dames des classes
+dirigeantes. Si elles n'étaient point traquées comme elles le
+sont, les malheureuses, mises en surveillance, dès qu'on
+s'aperçoit de leur grossesse, par les mouchards payés ou amateurs
+qui pullulent en France et qui veillent à ce qu'elles payent
+l'impôt sur l'amour; si elles n'étaient point affolées par les
+formalités légales, que nécessite la conscription, et qui doivent
+stigmatiser leur vie à elles et l'existence de leurs enfants,
+elles auraient bien rarement recours aux manoeuvres abortives.
+Quant à la bourgeoisie -- c'est la bourgeoisie avorteuse.
+
+-- À tous les points de vue, dis-je; elle ne mérite pas d'autre
+nom. C'est la bourgeoisie avorteuse.
+
+-- Bravo! crie Roger-la-Honte. Vilipendons la bourgeoisie! Nous en
+avons bien le droit, je crois, nous qui sommes obligés d'en vivre.
+
+-- Ah! dit Ida, on n'en dira jamais ce qu'il en faudrait dire...
+Oh! à propos, Roger, j'ai revu ma cliente... Tu sais bien, la
+petite femme du monde que j'avais mise en rapports avec Canonnier
+et qui lui a donné de si bons tuyaux. Elle est venue me voir le
+jour où je suis partie pour Londres, et m'a dit de faire mon
+possible pour lui ramener quelqu'un. Si tu venais, hein? Nous
+partirions ensemble demain soir.
+
+-- Attends un peu, répond Roger; il faut que je réfléchisse... Et
+toujours pas de nouvelles de Canonnier?
+
+-- Non; depuis plus de deux ans. Tout ce qu'on, a su c'est qu'il
+s'était échappé de Cayenne, il y a six mois... On dit qu'il est en
+Amérique... C'est sa fille qui a eu de la chance! Adoptée par
+cette famille de magistrats... Je l'ai vue au Bois et au théâtre,
+plusieurs fois, à côté de sa mère adoptive. Mon cher, on dirait
+une princesse.
+
+-- C'est tout naturel, dit Roger; son père est le roi des
+voleurs... Ma foi, ma petite Ida, j'en suis désolé, mais je ne
+peux pas aller à Paris. J'ai promis à un camarade de lui donner un
+coup de main pour une affaire, en Suisse, et ça va venir ces
+jours-ci. Tout à fait désolé... Mais, tiens! pourquoi n'irais-tu
+pas, toi Randal?
+
+-- Oui, pourquoi? demande Ida en se tournant vers moi.
+
+Je n'ai pas de raison à donner, et il est décidé que j'irai. Je
+manque d'expérience? Ça ne fait rien. C'est en forgeant qu'on
+devient forgeron. Je viendrai chercher Ida demain soir et nous
+prendrons le train ensemble, pour la Ville-Lumière. Nous nous
+levons, Roger et moi.
+
+-- Comment! s'écrie Ida; vous partez déjà? Et il n'est que deux
+heures du matin! Pour qui va t'on nous prendre?
+
+Mais ses objurgations n'ont aucun succès; et nous nous retirons
+après lui avoir souhaité une bonne nuit, ainsi qu'à Broussaille,
+dont le lit fut emporté par l'inexorable Juif et à qui elle a
+offert l'hospitalité.
+
+S'il avait pensé, cet Hébreu malfaisant, qu'il mettait
+définitivement sur la paille la soeur de Roger-la-Honte, il pourra
+bientôt s'apercevoir de son erreur. Broussaille et Ida sont venues
+nous voir aujourd'hui, vers une heure; nos souhaits n'avaient
+point été vains et elles avaient parfaitement dormi. Nous avons
+déjeuné ensemble; après quoi, nous avons couru les magasins,
+pendant toute l'après-midi, afin de procurer à la jolie blonde le
+mobilier indispensable. Ça demande beaucoup plus de temps qu'on ne
+croirait, ces choses-là. Nous avions employé la matinée, Roger et
+moi, à déposer la plus grande partie de notre argent dans une
+banque sérieuse; et comme je me suis souvenu, heureusement, des
+vingt mille francs promis avant-hier à Issacar, je les lui ai
+envoyés. Qu'ils lui servent, à cet excellent Issacar! Je lui
+souhaite bonne chance -- et à moi aussi.
+
+Car je ne sais pas ce qui m'attend après tout; et je trouverai
+peut-être autre chose que des roses, dans le chemin que j'ai
+choisi.
+
+Voilà Ces tristes réflexions auxquelles je me livre, tout à fait
+malgré moi, dans le train qui m'éloigne de Londres. Ida est assise
+en face de moi; mais son babil ne parvient guère à me distraire;
+je lui trouve une expression de gaîté un peu forcée, quelque chose
+de trop enfantin dans les gestes...
+
+-- Comme vous avez l'air songeur! me dit-elle, sur le bateau;
+auriez-vous déjà gagné le spleen, en Angleterre?
+
+-- J'espère que non; mais je me laissais aller à des méditations
+philosophiques; je me demandais comment la Société actuelle ferait
+pour se maintenir, sans voleurs et sans putains.
+
+-- Oh! dit Ida, voilà une grande question! Voulez-vous que je vous
+donne mon avis? C'est qu'elle ne se maintiendrait pas cinq
+minutes.
+
+La traversée est belle et courte. À Calais, nous nous trouvons
+seuls dans notre compartiment.
+
+-- Avez-vous un domicile à Paris? me demande Ida.
+
+-- Non, je n'en ai plus; mais ne vous inquiétez pas de moi; je
+descendrai au premier hôtel venu.
+
+-- Quel enfantillage! Vous y serez horriblement mal. Venez donc
+chez moi; la place ne manque pas et je vous invite en camarade.
+
+Je me défends, pour la forme.
+
+-- Laissez-vous donc faire, dit Ida; vous ne serez pas dérangé; je
+n'ai pas de pensionnaire en ce moment. Et c'est si gentil, chez
+moi! J'ai un salon... on se croirait chez un dentiste américain,
+Si saint Vincent de Paul vivait encore, je suis sûre qu'il
+viendrait me faire une visite.
+
+Je ne veux pas être plus difficile que saint Vincent de Paul, et
+je promets de me laisser faire.
+
+-- À la bonne heure, dit-elle; je savais bien que vous finiriez par
+entendre raison. Ah! que je serais contente d'être arrivée! On a
+si froid, à voyager la nuit... les nuits sont glaciales... J'ai
+pourtant mon grand manteau...
+
+-- Ah! moi qui oubliais... J'ai justement un boa dans ma valise.
+
+-- Un boa?
+
+-- Oui... Le voilà.
+
+-- Vraiment, il est beau. Mais comment?... Oh! que je suis
+sotte!... Vous m'en faites cadeau?... Un boa volé, je n'oserai
+jamais le mettre... Tant pis, je le mets tout de même. Quelle
+horreur! Mais nécessité n'a pas de loi; j'ai tellement froid!
+Touchez le bout de mon nez, pour voir; il est glacé... Mettez-vous
+à côté de moi, pour me réchauffer un peu. Je suis si frileuse!...
+Plus près. Tout près...
+
+Peut-on être frileuse à ce point-là!...
+
+
+VIII -- L'ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS
+ÉLEVER DE LAPINS
+
+Souvent, la femme est la perte du voleur. Voilà une profonde
+vérité que me rappelle Ida, quelques instants avant l'arrivée de
+la femme du monde.
+
+-- Pas toutes les femmes, bien entendu. Le vol n'est pas un
+sacerdoce, comme le journalisme, et un homme ne peut pas, sous
+prétexte qu'il a les doigts crochus, se condamner à vivre en
+chartreux. De femmes comme Broussaille, par exemple, ou comme moi,
+vous n'avez rien à redouter, ou bien peu; nous sommes des soeurs
+plutôt qu'autre chose. Mais de ces dames de la haute, vous avez
+tout à craindre; ce sont des détraquées, énervées par le milieu
+factice dans lequel elles vivent, qui, se jettent à votre tête dès
+que vous leur avez laissé deviner votre secret et qui vous font
+payer cher, après, des faiblesses qui ne leur coûtent rien.
+
+-- Est-ce que tu crois vraiment, Ida, qu'elles s'enflamment aussi
+facilement pour les criminels?
+
+-- Si je le crois! Ah! Seigneur! Mais j'en suis sûre, mon ami; j'ai
+vu tant de choses, à ce sujet-là, et j'ai reçu tant de
+confessions! Écoute, si tu pouvais écrire sur ton chapeau: «Je
+suis un voleur» en lettres visibles seulement pour l'éternel
+féminin, et si tu allais ensuite faire un tour au Bois et sur le
+boulevard, les facteurs gémiraient le lendemain matin sous le
+poids des déclarations d'amour qu'ils auraient à t'apporter!
+
+-- Et les ténors pourraient plier bagage.
+
+-- tes ténors sont bien démodés. Plus l'atmosphère qu'on respire
+est artificielle, plus on est attiré vers les réalités brutales;
+il y a quinze ans, on rêvait de Capoul; aujourd'hui, on a soif de
+Cartouche. Un voleur, Madame! Un vrai voleur! Un criminel qui
+puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est
+lasse jusqu'à la nausée des simulacres fades de la dépravation --
+et dont il soit facile de se débarrasser, dés que le coeur vous en
+dit.
+
+-- Qu'est-ce que le coeur vient faire là?
+
+-- Ce qu'il fait partout ailleurs, à présent, pas grand'chose... Si
+je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n'est point par
+jalousie. Nous sommes deux camarades et, s'il nous arrive de nous
+souvenir que nous sommes de sexes différents, nous n'en restons
+pas moins camarades. J'aime ma liberté plus que tout au monde, et
+j'ai assez d'amitié pour toi pour désirer vivement que tu
+conserves la tienne. C'est pourquoi je veux te mettre en garde
+contre les dangers auxquels tu peux te trouver exposé. Ne reste
+pas à Paris; viens-y lorsqu'il te plaira ou quand tes affaires t'y
+appelleront, mais n'y demeure pas. Tu as de l'argent plein tes
+poches; tu es, comme tous les voleurs, toujours prêt à le dépenser
+à pleines mains; tu es bien élevé, attrayant; il t'arriverait
+avant peu quelque vilaine histoire... Je te dis la mauvaise
+aventure, mais c'est la bonne.
+
+-- Je n'en doute pas; Mais, sois tranquille: si jamais je suis
+pris, on pourra chercher la femme.
+
+-- Hélas! dit Ida, elle ne sera peut-être pas difficile à trouver,
+J'ai connu des hommes rudement forts, et qui se disaient sûrs
+d'eux-mêmes, à qui elle a coûté bien cher. Si j'avais le temps, je
+te raconterais l'histoire de Canonnier; ce sera pour une autre
+fois. À propos, je t'ai dit qu'il avait travaillé avec la petite
+femme que tu vas voir tout à l'heure. Tu sais ce qu'il lui donnait
+pour sa part? 33 pour cent sur le produit net. Pas un sou de plus.
+D'ailleurs, c'est le prix. Elle essayera sûrement de te demander
+davantage, mais refuse carrément. Méfie-toi d'elle, car c'est une
+enjôleuse bien qu'elle n'ait pas plus de cervelle qu'un oiseau, et
+si tu la laisses faire, tes bénéfices avec elle ne seront pas
+grands. Elle n'est ni méchante ni perfide, mais c'est un bourreau
+d'argent.
+-- Quelle est sa position sociale?
+
+-- Ah! ça, mon petit, permets-moi de ne pas te l'apprendre. J'ai
+confiance en toi, mais je ne dis jamais ce que j'ai promis de
+garder secret. C'est une femme dont le mari occupe une haute
+situation, et qui évolue dans le monde chic; voilà tout...
+
+Une servante entre, dit quelques mots à Ida et se retire.
+
+-- Elle est là, me dit Ida. Viens avec moi; je vais te présenter à
+elle et vous laisser ensemble tramer vos noirs complots.
+
+Et, trois minutes après, nous sommes seuls dans le salon, la femme
+du monde et moi.
+
+-- Monsieur, me dit-elle, on a bien raison de dire qu'on est au
+bord du précipice dès qu'on a un pied au fond... Non, c'est le
+contraire! Mais je suis sûre que vous m'avez comprise. Ah! l'on a
+bien raison, Monsieur!
+
+Je hoche la tête d'un air attristé, mais convaincu.
+
+-- Pourtant, continue-t-elle, si l'on connaissait les causes qui
+attirent les gens auprès de ce précipice; si l'on savait les
+tentations, les entraînements... et quelquefois, les raisons
+grandes et généreuses, ah! l'on serait moins prompt à porter des
+jugements...
+
+-- Certainement, Madame, dis-je d'un ton péremptoire, on serait
+beaucoup moins prompt!
+
+-- Ah! Monsieur, si vous saviez quel plaisir j'éprouve à vous
+entendre parler ainsi! Mon père, qui avait été magistrat, tenait
+le même langage que vous; je ne puis pas me souvenir de lui sans
+pleurer, quand je suis toute seule. Mais le monde est si méchant,
+aujourd'hui... Vous savez, Monsieur, pourquoi j'ai demandé à faire
+votre connaissance. Ne me le dites pas! C'est tellement affreux...
+Comme c'est vrai, ce que vous me disiez tout à l'heure à propos du
+précipice! On s'approche sans défiance, on avance le pied, et
+crac!... Il ne faudrait pas s'aventurer sur le bord, me direz-
+vous? Ah! Monsieur, que je voudrais ne l'avoir jamais fait!... Il
+faut que je vous dise comment j'ai été amenée à mal faire; après
+ça, vous n'aurez jamais le courage de me condamner. Voici
+exactement comment cela s'est passé. Mon oncle, un frère de mon
+père, s'était trouvé subitement dans une situation très
+embarrassée. Il vint me voir et me dit: «Renée»... -- je m'appelle
+Renée, Monsieur; désignez-moi par ce nom quand vous aurez à parler
+de moi à Ida, vous me ferez plaisir; même, appelez-moi Renée
+maintenant, si vous voulez. Mon nom est assez difficile à
+prononcer bien; mon mari n'a jamais pu y réussir. Dites-le, pour
+voir?
+
+-- Renée.
+
+-- Oui, très bien, c'est tout à fait cela. Bref, mon oncle me dit:
+«Renée, il faut me tirer de là.» Monsieur, j'ai mes défauts, je ne
+le cache pas. Mais la famille, pour moi, c'est sacré. J'ai
+toujours admiré cette jeune fille qui suivait son vieux père
+aveugle... Voyons, il y avait un si beau tableau là-dessus, au
+Salon! Cette jeune fille... Ah! c'est une Grecque; vous voyez que
+je commence à me souvenir; attendez, je vais me rappeler tout...
+Non, je ne peux pas... Ça ne fait rien... Ah! c'était si joli; ce
+tableau! J'ai rêvé devant pendant une demi-heure. On voyait
+l'Acropole, dans le fond. C'est admirable, l'Acropole; tout le
+monde le dit. C'est dommage que les Anglais aient tout abîmé.
+Quels sauvages, ces Anglais! J'en ai connu un, l'année dernière,
+qui m'a griffée tout le milieu du dos... Est-ce que vous aimez la
+peinture de Bouguereau?
+
+-- Madame, dis-je en réprimant une grimace, je l'aime énormément.
+
+-- Moi, j'en raffole. Bouguereau, c'est le peintre de l'âme; voilà
+mon avis. Lui seul peut nous consoler de la mort de Cabanel. Je
+suis bien contente que nous ayons les mêmes goûts... Bref, quand
+ma tante, la soeur de ma mère, m'eut avoué dans quelle situation
+elle se trouvait, la pauvre femme; quand elle m'eut dit: «Renée,
+il faut me tirer de là», je n'hésitai point à lui déclarer que
+j'allais tenter l'impossible. Mais, que faire? Demander de
+l'argent à mon mari, il n'y fallait pas songer; d'abord, il
+s'agissait d'une grosse somme; puis, il n'est pas en très bons
+termes avec ma famille. Je crois devoir vous dire, Monsieur,
+quelles idées me vinrent successivement...
+
+Elle parle, elle parle! Une voix mal soutenue, fébrile, qui passe
+sans transition du ton aigu aux inflexions doucereuses, incisive,
+et insinuante, impatiente et cajoleuse, où l'émotion sursaute
+tandis que grince l'indifférence agacée, et où semble implorer une
+angoisse qui se raillerait elle-même. Quelque chose qui sautille
+sans cesse sur les yeux et sur les lèvres; un rire trop fréquent
+et trop sec, qui ponctue la parole rapide. Des gestes hâtivement
+ébauchés, heurtés, gracieux quand même, qui disent toute la
+nervosité et toute la lassitude ennuyée des filles de ce monde
+artificiel, machiné, truqué, où l'argent est tout, où la vie n'est
+qu'une mascarade opulente et stupide. Cette femme, une jolie
+petite brune aux traits fins et aux beaux grands yeux, n'est qu'un
+pantin articulé par l'énervement que cause l'éternel besoin
+d'argent, mis en mouvement par le perpétuel désir de la toilette,
+et agité par l'incessante inquiétude. Et je l'écoute me raconter
+ses inutiles et audacieux mensonges, cette marionnette dont un
+costume du matin très simple, trop simple, d'une fausse
+simplicité, moule les formes, et qui s'est fait coiffer par Virot
+d'une capote minuscule, naïve comme une fleur et ouvragée comme un
+bijou.
+
+-- Oui, Monsieur, oui, j'ai pensé à cela; à aller voler dans les
+magasins! Croiriez-vous des choses pareilles?
+
+-- Sans difficulté; la kleptomanie est à la mode. Vous auriez été,
+Madame, en fort bonne compagnie à côté de ces grandes dames,
+voleuses titrées, dont les noms figurent journellement sur les
+rapports de police. Mais je pense que vous auriez eu du mal à
+réaliser, par ce procédé, la grosse somme dont vous aviez besoin
+pour...
+
+-- Ah! dit-elle en faisant la moue, je crois que vous vous moquez
+de moi. Ce n'est pas gentil. Vous voyez, je vous dis tout, comme à
+un confesseur... Mais vous ne comprenez pas dans quel état
+d'affolement nous nous trouvons quand le manque d'argent nous
+harcèle.
+
+-- Je vous demande pardon, Madame. J'admets très bien qu'une femme,
+même mariée, puisse se trouver dans des passes...
+
+-- À en faire? Oh! certainement. Mais, voyez-vous, ça ne vaut pas
+le mal qu'on se donne. Il y a de bonnes occasions quelquefois, je
+ne dis pas; mais elles sont rares. Quant aux liaisons sérieuses,
+il n'y faut plus compter; les hommes sont devenus tellement
+inconstants! Autrefois, il y avait des attachements vrais,
+profonds, qui duraient toute une existence; une femme mariée
+pouvait vivre, à cette époque-là. Mais aujourd'hui...
+
+-- Aujourd'hui, la morale est en actions; l'amour aussi. Il faut
+s'y faire...
+
+-- On s'y fait trop. Et la concurrence est énorme. On n'a même plus
+le mérite de l'audace, ou de l'originalité, à ne pas reculer
+devant ces outrages qu'on dit les derniers, pour faire croire que
+ça s'arrête là. Et il faut vivre, et s'habiller, et briller; et
+rester au zénith tout le temps. Pas moyen de s'éclipser un
+instant; car, quelle raison donner au monde? Son mari? Ça ne
+compte plus... Ah! si l'on avait des enfants, encore! Mais on n'en
+a plus. Que voulez-vous, Monsieur? On ne peut pas. Une jeune
+fille, tenue dans sa famille comme elle l'est en France, veut
+avoir à juste titre, lorsqu'elle se marie, quelques années de
+liberté. Donc, pas la servitude des enfants. On s'arrange pour ça.
+Et après, quand on voudrait en avoir, il est trop tard... Ah! vous
+pouvez le demander à Ida: elle m'a vue pleurer bien des fois,
+allez, quand elle me disait qu'il n'y avait pas de remède... J'ai
+eu bien du chagrin, dans ce salon où nous sommes... Il est vrai
+que j'y ai eu une grande joie. Vous savez sans doute comment Ida
+m'a mise en rapports avec M. Canonnier. Elle a dû vous le dire?
+Oui. C'était justement au moment où j'étais si tourmentée; mon
+couturier, ma modiste et ma lingère s'étaient ligués contre moi,
+m'obsédaient de leurs réclamations et faisaient de mon existence
+un enfer, ainsi que je vous le disais tout à l'heure... Non,
+non... Je voulais dire que mon oncle... ou plutôt ma tante...
+Enfin, vous savez que les fournisseurs choisissent toujours ces
+moments-là. Ils n'en font pas d'autres. Ils menaçaient d'aller
+porter leurs notes à mon mari. Je, ne savais à quel saint me
+vouer. Un Russe, qui m'avait promis monts et merveilles, m'avait
+manqué de parole. Un Russe, Monsieur!... Après ça, il fallait
+tirer l'échelle... Ida, à qui j'avais fait part de mes ennuis,
+m'avait déjà presque décidée à... utiliser mes relations. Je
+connais tant de monde, Monsieur! Des gens qui ont des fortunes
+chez eux, soit à Paris, soit à la campagne, et des moindres
+mouvements desquels je suis toujours instruite. Oui, Ida m'avait
+presque décidée, et M. Canonnier m'a convaincue; écoutez,
+Monsieur: on peut dire de lui ce qu'on veut, mais c'est un homme
+supérieur. Une intelligence, un tact, une façon si originale de
+voir les choses... et ce pouvoir extraordinaire de vous amener à
+les envisager comme lui! Je n'aurais jamais cru, je l'avoue, qu'un
+voleur pût être un aussi parfait gentleman. Il m'a fait revenir de
+bien des préjugés. N'attribuez qu'à l'honneur de sa connaissance
+le peu d'étonnement que j'ai eu à me trouver, en votre présence,
+devant un homme aussi distingué. Je m'incline profondément.
+
+-- Comme on voit bien, continue-t-elle, que nous vivons à une
+époque de progrès! Je suis persuadée, Monsieur, que vous avez reçu
+une excellente éducation. Je suis discrète et n'aime pas à poser
+de questions, mais quelque chose me dit que vous sortez de
+Polytechnique; il me semble vous voir avec un chapeau à cornes et
+l'épée au côté. Et dire que vous avez peut-être une pince-
+monseigneur dans votre poche! C'est à faire trembler... Mais votre
+profession est tellement romanesque! Comme elle me plairait, si
+j'étais homme! Vous devez avoir eu des tas d'aventures? Racontez-
+m'en une, je vous en prie. J'adore ça.
+
+-- J'en suis désolé, Madame, mais je ne saurais trouver dans
+l'histoire de mon existence aucun épisode d'un intérêt captivant.
+Les événements dont j'ai été le témoin ou l'acteur sont plutôt
+sombres que pittoresques. Si je vous en misais le récit, vous
+auriez certainement des cauchemars; et je ne voudrais pour rien au
+monde vous faire passer une mauvaise nuit.
+
+-- Je prends note de vos intentions, répond Renée en souriant. Mais
+vous ne me surprenez pas; les voleurs sont la modestie même.
+M. Canonnier était comme vous; il n'a jamais rien voulu me
+raconter. À part ça, il était charmant. Il se montrait plein de
+reconnaissance pour les renseignements que je lui fournissais; il
+est vrai que mes tuyaux sont toujours excellents. Il me donnait 50
+pour cent sur le produit des opérations. Ce n'est peut-être pas
+énorme; mais il paraît que c'est le prix.
+
+-- Non, Madame, dis-je froidement, car je me souviens des
+avertissements que m'a donnés Ida. Non, Madame, ce n'est pas le
+prix. Le prix est 33 pour cent. Aucun voleur sérieux ne vous
+proposera davantage. Je m'étonne même que Canonnier ait pu vous
+offrir ce que vous dites, car je sais qu'il se faisait un point
+d'honneur de ne jamais dépasser le chiffre que je vous cite. Vos
+souvenirs, sans doute, doivent mal vous servir.
+
+-- C'est bien possible, murmure-t-elle avec une petite grimace.
+C'est déjà si lointain et j'ai si peu de tête! je croyais bien,
+pourtant... Vous dites 33. C'est si peu!... Moi, je disais 50. Eh!
+bien, coupons la poire en deux, ou à peu près. Donnez-moi 45 pour
+cent.
+
+-- Je regrette infiniment de ne pouvoir le faire. Madame. Mais je
+ne puis vous donner ni 40, ni même 35 pour cent. Le tiers du
+produit, mais pas plus.
+
+-- Hélas! dit Renée, vous êtes impitoyable. Si vous saviez combien
+j'ai besoin d'argent! La vie est si chère! La toilette nous ruine,
+et les hommes sont tellement difficiles... Ils ne se rendent pas
+compte... Je serais honteuse de vous dire ce que mon mari me donne
+tous les mois; c'est misérable... Et les autres!... Et ils veulent
+avoir des femmes soignées, bien habillées, avec des dessous
+savants, fleurs et bonbons... Je me suis à peine vêtue pour venir
+ici, Monsieur; un costume de trottin, qui ne vaut pas vingt-cinq
+louis; mais les dessous, c'est obligatoire. Et, tenez...
+
+À deux mains, d'un geste habile et charmant, elle a relevé sa
+jupe; et des vagues de soie, frangées d'une mousse de dentelles,
+viennent déferler sur ses jambes fines. Ah! la délicieuse
+poupée!...
+
+Attention! Pas de bêtises -- ou les 33 pour cent vont augmenter.
+
+-- Vous avez vu? Élégant, n'est-ce pas? Mais si je vous disais ce
+que ça coûte...
+
+Elle s'est levée, tapote sa robe à petits coups, baissant ses yeux
+noirs que, brusquement, elle darde audacieusement dans les miens.
+
+-- Alors, toujours 33? Toujours? Oui?... Et on dit, dans les
+romans, que les voleurs sont généreux!... Mais, soit; commençons
+sur ce pied-là; nous verrons après. Nous serons bons amis, j'en
+suis sûre. Nous ferons passer toutes nos communications par Ida,
+n'est-ce pas? J'ai toute confiance en vous et je suis convaincue
+que vous ne me compromettrez jamais. D'ailleurs, Ida m'en a
+assurée. C'est tellement affreux, voyez-vous, d'être compromise!
+Je risquerais tout pour éviter ça... Il y a un coup à faire à
+Paris, actuellement, et deux villas à dévaliser aux environs, vers
+la fin du mois; je reviendrai après-demain pour vous donner les
+indications. Ah! l'argent; l'argent! Il me faut cinquante mille
+francs avant trois mois... Il me les faut absolument... Penser que
+je paye mes dettes avec l'argent des autres!
+
+-- C'est la vie. Et penser que les autres en font sans doute autant
+de leur côté...
+
+-- C'est la vie. Mais vous allez me prendre pour une abominable
+égoïste; ce que je dis est horrible...
+
+-- C'est très humain. L'exploitation est universelle et réciproque;
+et croyez-bien, chère Madame, que si je pouvais vous offrir
+décemment moins de 33 pour cent...
+
+-- C'est très inhumain!
+
+Elle me tend la main, et sort avec un petit salut charmant, un
+grand frou-frou, laissant comme un sillage de grâce derrière elle
+-- très jolie, très crâne. Ah! les femmes.! Les hardies, les fières
+voleuses! Voleuses de tout ce qu'on veut, et de tout ce qu'on ne
+voudrait pas. Elles en ont un fameux mépris des règles, et des
+morales, et des lois, et des conventions, quand leur chair les
+brûle, quand l'amour de leur beauté les tenaille, quand leurs
+passions sont en jeu...
+
+-- Eh! bien, me demande Ida qui est venue me rejoindre, qu'en
+penses-tu, de la petite femme? Gentille, hein? Mais quelle
+inconscience!... Ah! mon cher, elle n'est pas la seule. Et le luxe
+de leurs toilettes, qui leur fait perdre la tête, la tourne aussi
+à bien d'autres. Il n'y a plus que l'argent aujourd'hui, et il
+donne la fièvre à tout le monde; si les femmes sont folles, les
+hommes ont besoin d'une douche. C'est à se demander où nous
+allons.
+
+-- Au tonnerre de Dieu, dis-je, si ça peut signifier quelque chose;
+et pas ailleurs. Je ne vois point pourquoi nous n'aurions pas la
+fin que nous méritons, nous, les Barbares de la Décadence.
+
+-- C'était l'avis de Canonnier; il disait aussi que la couturière,
+la lingère et la modiste sont d'excellents agents de révolution,
+et que les masses se démoralisent plus facilement par les chiffons
+et la parfumerie que par les écrits incendiaires et les explosions
+de dynamite.
+
+-- C'est une opinion. En attendant, car il faut bien vivre,
+j'espère que la petite femme n'oubliera pas de venir nous voir
+après-demain.
+
+-- Elle! dit Ida en riant, elle viendrait plutôt sur la tête... Tu
+ne sais pas ce que c'est qu'une femme qui a besoin d'argent et qui
+a découvert le moyen d'en avoir. Tu peux être assuré qu'elle
+prendra toutes les mesures nécessaires pour te rendre la besogne
+facile, car elle a plus d'intérêt que toi-même à ce que tu ne sois
+pas pincé; que deviendrait-elle, la malheureuse, si elle n'avait
+plus personne sous la main pour forcer les tiroirs de ses amis et
+connaissances? Sois tranquille, les indications qu'elle te donnera
+seront excellentes.
+
+Elles l'ont été, en effet. Le coup à faire à Paris était d'une
+simplicité enfantine; ce n'a été qu'un jeu pour moi; le métier
+commence à m'entrer dans les doigts, comme on dit. Quant aux deux
+villas, Roger-la-Honte ayant amené à mon aide trois camarades de
+forte encolure, nous avons eu le plaisir d'opérer leur
+déménagement complet en moins de temps qu'il n'en aurait fallu à
+Bailly. «Je suis capitonné.» Et je suis très content, aussi, que
+ces trois expéditions m'aient permis de placer entre les petites
+mains de Renée les cinquante mille francs qu'elle désirait, et
+même un peu davantage.
+
+-- Vous voyez, lui ai-je dit en lui remettant la somme, que ce
+n'est pas seulement la vertu, à présent, qui est récompensée.
+
+-- Naturellement, m'a-t-elle répondu; les temps sont changés,
+heureusement. Autrefois, les mauvais offices que je rends à mes
+amis ne m'auraient rapporté que trente deniers. Cela tient sans
+doute à ce que le cas était beaucoup moins fréquent alors
+qu'aujourd'hui. J'entendais dire à mon mari, l'autre jour, que les
+prix, comme les liquides, tendent vers leur niveau, il est très
+fort en économie politique.
+
+Ah! la petite poupée... Je donnerais bien quelque chose pour
+pouvoir assister à ses triomphes mondains, pour la voir faire la
+belle, parée et pomponnée comme une princesse de féerie,
+gracieuse, légère et narquoise comme un jeune oiseau et lissant
+ses plumes volées au milieu de ses pareilles, peut-être, ou de ses
+victimes...
+
+Souhaits ridicules, désirs dangereux, ils passent rapidement, par
+bonheur, car des idées semblables sont malsaines pour un voleur,
+ainsi que le disait très justement Ida; ce n'est pas la peine de
+commencer par être fripon pour devenir dupe. Quand on travaille,
+ma mère me l'a appris jadis, on ne songe point à mal faire; et le
+travail ne me manque pas. Si j'ai de bons renseignements, Roger-
+la-Honte en a aussi de son côté; et le hasard ne nous sert pas
+mal. J'inclinerais à croire que la Providence néglige souvent les
+ivrognes pour s'occuper des voleurs. Il est vrai qu'il ne faut pas
+se ménager; mais, en se donnant le mal nécessaire, on arrive à des
+résultats. Aide-toi, le ciel t'aidera. Il faut s'aider en diverses
+langues et sous des cieux différents; passer de Belgique en
+Suisse, d'Allemagne en Hollande et d'Angleterre en France. Le vol
+doit être international, ou ne pas être. Il y a longtemps que
+Henri Heine l'a dit: Il n'y a plus en Europe des nations, mais
+seulement des partis. Nous faisons tous nos efforts pour donner
+raison à Henri Heine; et nous avons pris le parti de vivre sur le
+commun. Je suis -- pour employer, en la modifiant un peu, une
+expression de Talleyrand -- je suis un déloyal Européen.
+
+«Pourtant, me dis-je quelquefois à moi-même, pourtant, mon
+gaillard, si tu n'avais pas eu un petit capital pour commencer tes
+opérations, pour t'insinuer dans la société des gens qui t'ont
+aidé de leurs conseils et de leur exemple, où en serais-tu à
+l'heure qu'il est?» Question grave dont la réponse, si je voulais
+la donner, serait fort probablement une glorification du capital --
+qui pourrait se transformer rapidement, par un simple artifice de
+rhétorique, en une condamnation formelle. -- Mais je ne me donne
+guère de réponse. Je me réjouis seulement de n'avoir pas été
+réduit, pour vivre, à me livrer à des soustractions infimes, à
+donner un pendant à la lamentable histoire de Claude Gueux. Je
+n'ai jamais volé mon pain -- dans le sens strict du mot -- et me
+voici propriétaire, ou peu s'en faut.
+
+J'ai acquis en effet, par un long bail, la possession d'une
+gentille petite maison, dans un quartier tranquille de Londres. La
+vie que j'avais menée jusque-là ne me convenait pas beaucoup;
+hôtels, boarding-houses, clubs, etc., ne me plaisaient qu'à
+moitié. Et la société de mes confrères, bien que fort agréable
+quand l'ouvrage donne, m'inspirait un certain ennui, par les temps
+de chômage. Je suis certainement bien loin d'en penser du mal;
+mais, au risque de détruire maintes illusions, je dois le dire
+avec franchise, quoique avec peine: les vices des canailles ne
+valent pas mieux que ceux des honnêtes gens.
+
+C'est une circonstance assez singulière qui m'a conduit à louer
+cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue
+déserte, lorsque j'aperçus une forme noire accroupie sur les
+marches d'un bâtiment; quelque pauvre vieille femme, sans argent
+et sans gîte, qui s'était résignée à passer là sa nuit. Le
+spectacle n'est pas rare, à Londres. Mais, ce soir-là, il pleuvait
+à verse, le temps était affreux; et la forme noire était
+lamentable, avec le piteux lambeau de châle qui tremblotait sur
+les épaules maigres, avec le grand chapeau détrempé par la pluie
+et dont les plumes ébarbées et pendantes donnaient l'idée des
+queues d'une famille de rats plongée dans l'affliction. J'offris
+quelque argent à la pauvresse; elle grelottait et sa figure hâve
+faisait mal à voir. Je l'emmenai jusqu'à l'un de ces palais du
+gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides
+de naufrageurs au milieu de la noirceur de la misère; je lui fis
+servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n'avait
+guère plus de quarante-cinq ans, bien qu'elle en parût soixante au
+moins. Elle avait été bien élevée, savait le français et
+l'allemand, et avait été plusieurs années institutrice dans une
+famille noble, qu'elle avait quittée pour se marier. Son mari
+l'avait abandonnée après dix ans d'une existence qui avait été
+pour elle un martyre; et elle avait été obligée de se placer comme
+housekeeper, et même comme servante, afin d'élever l'enfant qu'il
+lui avait laissé. Cet enfant, qu'une maison de commerce avait
+employé dès sa sortie de l'école, avait mal tourné, vers l'âge de
+dix-huit ans, au moment où l'augmentation de son salaire lui
+aurait permis d'adoucir le sort de sa mère; il avait commis un
+faux et avait quitté l'Angleterre avec le produit de son
+escroquerie. Annie -- c'est le nom de la pauvresse -- était à cette
+époque en service chez un clergyman réputé pour son ardeur
+philanthropique. Ce vénérable ecclésiastique, en apprenant par les
+journaux ce qui s'était passé, mit Annie à la porte de chez lui.
+Il fit plus. Dieu poursuivant l'iniquité des pères sur les enfants
+jusqu'à la troisième et quatrième génération, il pensa que
+l'homme, créé à son image, ne pouvait pas faire moins que de
+poursuivre le crime du fils sur la mère jusqu'à ce qu'elle eût
+rendu l'âme dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa
+donc un certificat et, avec cette ténacité courageuse particulière
+aux gens vertueux, se mit à épier les démarches de la malheureuse
+à la recherche d'une situation, et l'empêcha d'en obtenir une.
+Elle avait donc été obligée de vivre comme elle avait pu --
+misérablement, à tous les points de vue.
+
+-- Et votre fils, demandai-je, vous n'en avez plus eu de nouvelles?
+
+-- Si, répondit-elle en baissant la tête; ce malheureux garçon a
+continué à se mal conduire en France, où il était parti. Il a été
+condamné, il y a dix-huit mois, à plusieurs années de prison...
+Ah! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui
+envoyer!... Je voudrais être morte...
+
+-- Tenez, dis-je, voici encore un peu d'argent. Soyez ici après-
+demain, à. dix heures, et peut-être trouverai-je moyen de vous
+donner une occupation, bien que vous n'ayez pas de certificat. Ne
+vous désolez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me
+mettre en garde contre votre manque de respectabilité, comme il en
+a l'habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le
+mettre à son aise.
+
+C'est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure
+avec elle m'a donné l'idée de louer. Elle ne boit pas plus qu'un
+dixième d'Anglaise; elle fait de la pâtisserie comme une
+Allemande; elle est économe comme une Française; et dévouée comme
+un terre-neuve. Je l'ai stylée admirablement et je ne crains
+nullement qu'elle commette une maladresse. Elle s'est pas mal
+requinquée, depuis qu'elle est à mon service; ah! dame, les rides
+et les stigmates que la souffrance a gravés dans la chair sont
+indélébiles; mais la charpente s'est redressée, l'ossature a
+repris de l'aplomb. Telle qu'elle est, débarrassée de la viande,
+elle ferait un beau squelette.
+
+Mon service n'est pas bien dur, car je suis souvent absent et je
+vis en garçon -- pas en vieux garçon. -- Annie a donc du temps de
+reste. Elle l'emploie, d'abord, pour envoyer au fils prisonnier,
+là-bas, tout ce que permettent les règlements; puis, afin de
+mettre de côté pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus
+d'argent possible. Elle découpe, sur des photographies, portraits
+de grandes dames, de beautés professionnelles, les têtes admirées
+du public, et les accommode adroitement à des corps de Lédas
+s'abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Danaés sous la pluie
+d'or. Elle est devenue fort habile à ces petits ouvrages, très
+demandés par certaines maisons de Saint-John's Wood. Elle m'a
+montré l'autre jour une princesse du sang, un peu plate
+d'ordinaire, très excitante, vraiment, en Vénus Callipyge.
+
+Si Annie a des loisirs, je n'en manque pas, moi non plus. Bien des
+gens se figurent que les voleurs sont toujours occupés à voler. Il
+n'y a pas d'erreur plus grossière; mais c'est toujours la vieille
+histoire. «Il faut que je vous dise, écrit Bussy-Rabutin à sa
+cousine, ce que M. de Turenne m'a conté avoir ouï dire au feu
+prince d'Orange: que les jeunes filles croyaient que les hommes
+étaient toujours en état; et que les moines croyaient que les gens
+de guerre avaient toujours, à l'armée, l'épée à la main.» -- «Le
+conte du prince d'Orange m'a réjouie, répond la marquise. Je
+crois, ma foi, qu'il disait vrai, et que la plupart des filles se
+flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout à fait comme
+eux; mais il ne s'en fallait guère. Vous m'avez fait plaisir de me
+désabuser.» J'espère, moi aussi, faire plaisir aux honnêtes gens
+en leur apprenant que les voleurs n'ont pas sans cesse à la main
+la fausse clef ou la lanterne sourde.
+
+Et à quoi s'occupent-ils donc? À différentes choses, quelquefois
+fort inattendues. Moi, par exemple, je m'instruis. Je m'instruis,
+de la même façon que le premier bourgeois venu, en oubliant des
+choses que je sais et en apprenant des choses que j'ignore. On
+peut continuer comme ça longtemps. Je m'amuse, aussi, autant que
+je peux. Très souvent, des demoiselles viennent me voir. Jolies?
+Ailleurs, je ne sais pas; mais chez moi, elles le sont
+suffisamment. Elles ont tout ce qu'elles désirent; et la femme est
+toujours belle quand elle est heureuse... Et puis, Issacar avait
+raison; on n'a pas à s'occuper des toilettes.
+
+N'ai-je jamais éprouvé le dégoût de cette existence? la lassitude
+de cette vie? N'ai-je jamais eu d'aspirations plus élevées? Si,
+quelquefois...
+
+Ce soir, même, je pense fort tristement à ce que des hommes d'une
+moralité plus haute que la mienne pourraient appeler leur avenir,
+quand Annie vient m'apporter un télégramme, «Tenez-vous prêt pour
+demain.» Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Cette dépêche vient de l'étranger; elle vient de France... Et je
+me rappelle, tout d'un coup, un fait survenu il y a un mois
+environ, que j'avais totalement oublié et dont j'aurais dû me
+souvenir, pourtant.
+
+Un soir, j'étais seul chez moi après le départ d'une petite amie
+très gentille, mais dont l'accent badois commençait à me fatiguer,
+une de ces blondes fades qui ont toujours l'air d'être en train de
+sécher. Je lisais un roman, l'un de ces bons romans anglais,
+tellement assommants, mais où le sentiment de la famille, éteint
+partout ailleurs, se conserve d'une façon si curieuse; lorsque
+j'entendis résonner le marteau de la porte d'entrée. Un instant
+après, la voix d'Annie protestant contre l'invasion de mon
+domicile parvint jusqu'à moi et un pas lourd fit craquer les
+marches de l'escalier. Je me levais du divan sur lequel j'étais
+étendu lorsque la porte du salon s'ouvrit à moitié; et, par
+l'entrebâillement, je vis passer une tête bronzée et une main qui
+faisait des gestes.
+
+Quelle était cette main? Quelle était cette tête?
+
+
+IX -- DE QUELQUES QUADRUPÈDES ET DE CERTAINS BIPÈDES
+
+Cette tête et cette main étaient l'inaliénable propriété de l'abbé
+Lamargelle. Je n'avais pas eu le temps de revenir de ma
+stupéfaction qu'il était devant moi, saluant, avec l'expression
+énigmatique de sa puissante figure osseuse et olivâtre, encadrée
+de cheveux noirs, ornée d'un grand nez aquilin, coupée d'une large
+bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plutôt
+qu'éclairée par l'éclat sombre des yeux couleur d'ébène. Oui,
+c'était bien l'abbé Lamargelle.
+
+-- Hé! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde.
+Comment vous portez-vous? Vous avez l'air bien étonné. Voyons,
+parlez donc un peu; demandez-moi: «Homme noir, d'où sortez-vous?»
+
+-- Ma foi, monsieur l'abbé, répondis-je, j'en ai fortement envie.
+J'avoue que je ne m'attendais guère au plaisir de vous voir ce
+soir...
+
+-- Je m'en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps
+votre surprise toute naturelle, je n'ai tenu aucun compte des
+protestations de votre servante qui s'obstinait à vouloir
+m'annoncer à vous, et je suis monté directement ici; j'ai même
+pris la précaution, afin de vous épargner une émotion trop vive,
+de vous faire un petit signe amical en entr'ouvrant la porte.
+
+-- Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur
+l'abbé. Asseyez-vous donc, je vous prie; et apprenez-moi à quel
+heureux hasard je dois honneur de votre visite.
+
+-- Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, répondit l'abbé qui se
+mit à secouer la tête, pendant que je me demandais pourquoi il
+était venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver à
+découvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite était
+préméditée depuis longtemps et j'attendais une occasion propice...
+
+-- Que vous a fourni le mariage ou l'enterrement d'un de vos
+paroissiens?
+
+-- Je n'ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis prêtre libre, vous
+le savez. C'est peut-être en cette qualité que j'ai pris, cher
+Monsieur, la liberté de m'intéresser à vous...
+
+-- Vraiment? Je vous sais gré de m'en avertir. Et serait-il
+indiscret de vous demander de quelle sorte est l'intérêt que vous
+voulez bien me porter?
+
+-- Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir,
+par exemple, que de vous voir installé ici aussi confortablement,
+vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas; un
+piano, instrument qui ne mérite pas toujours le ridicule dont on
+l'abreuve; et peut-être, même, fumez-vous?
+
+-- Quelquefois. J'ai là d'excellents cigares... Permettez...
+
+-- Merci, dit l'abbé en allumant un londrès. Ils sont excellents,
+en effet... Et vous avez bien, j'imagine, quelque occupation
+sérieuse?
+
+-- Une occupation sérieuse, comme vous dites... des plus sérieuses;
+mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel
+tandis que l'abbé fixait sur moi ses yeux perçants.
+
+-- Ah! ah! s'écria-t-il en anglais. -- car il parle couramment
+plusieurs langues, et même le portugais -- ah! ah! j'en suis
+enchanté, en vérité. Le temps ne vous a pas manqué, par
+conséquent, pour vous rappeler notre entrevue à la gare du Nord, à
+Paris, le jour où vous êtes parti pour la Belgique?
+
+-- Ce n'est pas le temps qui m'a fait défaut, certainement; mais,
+jusqu ici, je l'avoue, je n'avais gardé aucun souvenir de cet
+incident.
+
+-- C'est dommage; la rencontre n'avait pas été absolument fortuite.
+Malgré tout, vous n'avez point oublié, j'espère, que je vous ai
+parlé, ce matin-là, de cette malheureuse famille Montareuil...
+
+Je ne répondis pas; sa visite, dès le début, m'avait semblée des
+plus louches et je voyais clairement, maintenant, où il voulait en
+venir. Si je me laissais intimider, j'étais perdu. Il fallait
+l'arrêter au premier mot agressif et, au deuxième, lui montrer
+l'escalier -- ou le jeter par la fenêtre.
+
+-- Cette malheureuse famille, continua-t-il, si durement éprouvée!
+Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l'importance du vol dont
+Mme Montareuil a été la victime? Et dire que rien n'a pu mettre
+sur la trace du coupable... À Paris, à l'heure qu'il est, on n'a
+encore aucune indication... Il est vrai que si l'on poussait
+jusqu'à Londres...
+
+-- Monsieur l'abbé, dis-je, j'ai peine à comprendre pourquoi vous
+vous obstinez à me parler de choses et de gens qui ne
+m'intéressent en aucune façon. Je ne pense pas que vous veniez me
+réciter les faits-divers de l'année dernière par simple amour de
+l'art; et j'ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi
+de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la
+conclusion du mariage que l'événement regrettable auquel vous
+faites allusion a empêché, une commission que vous n'avez pas
+touchée, naturellement. Le dépit vous a conduit à échafauder des
+histoires à dormir debout, que vous avez sans doute fini par
+prendre au sérieux; et vous avez espéré me faire partager votre
+crédulité. Je dois vous déclarer que je n'ai aucun goût pour les
+fables. Et puis, écoutez: j'ai un piano, comme vous le remarquiez
+il n'y a qu'un instant -- mais je ne chante pas. -- Vous comprenez?
+
+-- Très facilement. Je suis au courant des moindres sous-entendus
+de notre belle langue, et aucune de ses finesses ne m'est
+étrangère. Mais vous vous méprenez sur mes sentiments. Soyez
+tranquille; je ne viens pas vous assassiner avec un fer sacré.
+J'avais l'intention, pour vous exposer ce que j'ai à vous dire,
+d'observer une gradation conforme aux usages; j'irai plus
+brutalement au fait, puisque vous semblez le désirer. Vous êtes un
+voleur. -- Ne protestez pas; c'est un métier pas comme un autre. --
+Je disais: vous êtes un voleur... Moi aussi.
+
+-- Vous...?
+
+-- Pourquoi pas? Croyez-vous avoir le monopole du cambriolage? À la
+vérité, je ne vous fais pas, sur ce terrain pour lequel vous avez
+une préférence exclusive, une concurrence fort redoutable; bien
+que j'aie mis la main à la pâte, plus d'une fois. J'emploie aussi
+d'autres procédés; je suis un éclectique, voyez-vous. Mais il me
+faut beaucoup d'argent...
+
+-- Pourrais-je vous demander pourquoi?
+
+-- Tant que vous voudrez; mais je vous préviens que je ne vous
+répondrai pas; j'aime mieux ça que de vous raconter des histoires,
+et je tiens à garder secrets les motifs de mes actes... Voyons, ne
+faites donc pas cette figure-là. Je suis un confrère, je vous dis.
+Et, d'ailleurs, qu'avez-vous à craindre de moi, ici? En admettant
+que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car
+votre existence m'est connue depuis a jusqu'à z, comment me
+serait-il possible de m'en servir contre vous? Si j'avais voulu
+vous dénoncer, vous admettrez que j'aurais pu le faire sans me
+mettre en peine de vous rendre une visite. Mais finissons-en;
+votre méfiance à mon égard est enfantine, et je veux l'ignorer...
+Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d'argent? Pour
+arriver à un but que je désire atteindre, ou simplement pour
+devenir riche.
+
+-- Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche: et que
+votre passion de l'argent vous empêche d'hésiter à compromettre le
+caractère sacré dont vous êtes revêtu.
+
+-- Oh! répondit l'abbé en riant, ma passion ne me ferme pas les
+yeux à ce point-là. Je fais fort attention à ne pas le
+compromettre, ce caractère, sacré pour tant d'imbéciles; c'est le
+meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je
+vous fais mes confidences devrait être pour vous le meilleur
+garant de ma bonne foi.
+
+-- Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais
+pas, après tout. L'Église n'a jamais beaucoup pratiqué le mépris
+qu'elle affecte pour les richesses...
+
+-- Et elle ne s'est jamais fait d'illusions sur leur source. Sans
+aller trop loin, n'est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu'en remontant
+aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses à
+faire trembler? Relativement, Bourdaloue est bien près de nous;
+mais quelle distance, pourtant, de son époque à la nôtre! Quelle
+descente dans l'infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme! Je vais
+vous citer un simple fait dont le caractère symbolique ne vous
+échappera pas: la maison dans laquelle Fénelon écrivit
+_Télémaque_, sur la Petite Place, à Versailles, est aujourd'hui un
+lupanar.
+
+-- J'espère, dis-je, qu'on aura placé une plaque commémorative sur
+le bâtiment.
+
+-- Je l'ignore; mais si l'on a scellé la plaque dont vous parlez,
+soyez sûr qu'on l'a mise au-dessous du gros numéro. Nous sommes à
+l'époque des chiffres, qui ont leur éloquence, paraît-il. Et je
+crois qu'ils l'ont, en effet.
+
+-- Ils ont l'éloquence de Guizot: Enrichissez-vous!
+
+Ce qui m'étonne, moi, c'est qu'avec un pareil mot d'ordre, nos
+contemporains croient encore avoir besoin d'une religion et d'une
+morale.
+
+-- Les sentiments religieux, dit l'abbé, ne sont pas incompatibles
+avec les tendances actuelles; loin de là. Je me suis même demandé
+plus d'une fois, en disant ma messe, si la fièvre du vol, la rage
+de l'exploitation, ne finiraient pas par créer une folie
+religieuse spéciale. Le repentir, une des colonnes du
+christianisme, qui semble faire des mamours à l'homme et lui dire:
+«Tu peux mal agir, à condition que tu fasses semblant de regretter
+tes méfaits», est une excellente invention, merveille de lâcheté
+et d'hypocrisie, admirablement adaptée aux besoins modernes. Je ne
+vous tracerai point, n'est-ce pas? un parallèle entre cet
+engageant repentir chrétien et l'effroyable Remords de
+l'antiquité. Ce serait déshonorer le Remords... Quant à la morale,
+il n'y en a jamais eu qu'une. Ce n'est pas celle qui dit à
+l'homme: «Sois bon», ou «sois pur», ou «sois ceci, ou cela»; c'est
+celle qui lui dit simplement: «Sois!» Voilà la morale. Elle n'a
+rien à voir avec, la Société actuelle. La morale ne saurait être
+publique, quoi qu'en dise le Code... Vous voulez peut-être parler
+de la _moralité_? C'est un succédané pitoyable. Telle qu'elle est,
+pourtant, elle a plané assez haut, jadis. Mais on l'a fait
+descendre si bas! La moralité, c'est comme l'écho; elle devient
+muette quand on s'en rapproche. Ce n'est pas une chose sérieuse...
+En somme, de toute espèce de foi, on ne garde plus que ce qui peut
+s'accommoder aux vils besoins du jour, des débris sans nom qui
+servent à étayer le piédestal du Veau d'or. Certainement, il eut
+été plus propre de se défaire franchement de ces vieilles
+croyances divines ou humaines, qui n'ont point été sans grandeur,
+au bout du compte. Au lieu d'être découpées en quartiers sur
+l'étal des simoniaques, au lieu d'agoniser dans la fétide
+atmosphère des prétoires, elles auraient fini dans l'embrasement
+majestueux d'une gloire dernière -- comme ces vieux rois du Nord
+qui se plaçaient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes
+qu'on lançait sur la mer, et où s'allumait l'incendie.
+
+-- Vous ne parlez pas mal, pour un voleur; le jour où l'on créera
+une chaire d'éloquence sacrée à Mazas...
+
+-- Un voleur! murmura l'abbé, les yeux perdus dans le vague et
+comme se parlant à lui-même... Oui, aujourd'hui, le caractère est
+un poids qui vous entraîne, au lieu d'être un flotteur. Je ne suis
+pas le seul... Les types sont à présent presque tous puissants,
+mais incomplets... Disproportion de l'homme avec lui-même beaucoup
+plus qu'avec le milieu ambiant... Il faudrait pourtant trouver
+quelque chose... Avez-vous songé, continua-t-il d'une voix forte,
+comme s'il revenait à lui tout d'un coup, mais avec encore la
+brume du rêve devant les yeux, avez-vous songé que tout acte
+criminel est une fenêtre ouverte sur la Société? Que connaîtrait-
+on du monde, sans les malfaiteurs? Je crois qu'un acte, quelqu'il
+soit, ne peut être mauvais. L'acte! Oui, agir ce qu'on rêve. Le
+secret du bonheur, c'est le courage.
+
+-- Je pense, en effet, que le rôle du criminel est généralement mal
+apprécié...
+
+-- Je vous crois! s'écria l'abbé en ricanant. Les économistes
+assurent tous que la misère actuelle vient de la surproduction;
+que le manque de travail, qui enlève à tant de gens la possibilité
+de vivre, est causé par la surabondance des produits. Et l'on se
+plaint du voleur! Mais chaque fois qu'il vole ou qu'il détruit
+quelque chose, un bijou, un chapeau, un objet d'art ou une
+culotte, c'est du travail qu'il donne à ses semblables. Il
+rétablit l'équilibre des choses, faussé par le capitaliste, dans
+la mesure de ses moyens. Production excédant la consommation!
+Surproduction! Mais le voleur ne se contente point de consommer;
+il gaspille. Et on lui jette la pierre!... Quelle inconséquence!
+
+-- Et quant aux billets de banque qu'il retire des secrétaires où
+ils moisissent, quant à l'argent enfoui qu'il déterre, je me
+demande comment on peut lui reprocher de remettre ces espèces dans
+la circulation, pour le bénéfice général.
+
+-- On le fait pourtant, dit l'abbé; et d'ici peu de temps, si vous
+voulez m'en croire, il n'y aura pas d'homme plus, accablé que vous
+de malédictions par certaines gens que je connais. J'ai été mis au
+courant de votre habileté à enfreindre le deuxième commandement,
+et je vous ai préparé une petite expédition...
+
+-- Pourquoi ne pas vous la réserver à vous-même?
+
+-- Je ne peux pas. Si c'était possible, croyez bien... Mais il faut
+opérer dans une ville de province où je suis connu comme le loup
+blanc; je serais sûrement reconnu, soit en arrivant, soit en
+route; et l'on ne manquerait pas de s'étonner de mon apparition
+subite et de mon départ intempestif. C'est un coup facile, certain
+et lucratif.
+
+-- En France?
+
+-- Oui. La France a déjà trente milliards à l'étranger; quelques
+centaines de mille francs de plus qui passeront la frontière ne
+feront pas grande différence.
+
+-- En effet. Un vol de titres?
+
+-- Pour la plus grande part. Vous ne connaissez donc pas mieux
+votre pays? La France n'est ni religieuse, ni athée, ni
+révolutionnaire, ni militaire, ni même bourgeoise. Elle est en
+actions.
+
+-- Et pour quand?
+
+-- Ah! ça, je ne sais pas encore. Il faut attendre; peut-être
+quinze jours, peut-être un mois, peut-être plus. Dès que je serai
+fixé, je vous enverrai un télégramme pour vous dire de vous tenir
+prêt; et le lendemain, vous recevrez une seconde dépêche qui vous
+apprendra quel train il faudra prendre et vous indiquera l'endroit
+où vous me rencontrerez. Puis-je compter sur vous?
+
+-- Oui. Vous ne voulez pas que je vous donne ma parole d'honneur?
+
+-- Non. Je préfère que vous me donniez un renseignement. Combien
+remettez-vous aux gens qui vous fournissent des tuyaux?
+
+-- Trente-trois pour cent; jamais un sou de plus.
+
+-- Bon. Vous ferez une exception en ma faveur: vous me donnerez
+cinquante pour cent... N'ayez pas peur, vous n'y perdrez rien; au
+contraire. C'est moi qui vendrai les titres, et j'en retirerai le
+double de ce qu'ils vous rapporteraient à vous. Même, à
+l'occasion, si vous avez des négociations difficiles à conduire...
+À propos, vous ne faites jamais aucun mauvais coup ici, en
+Angleterre?
+
+-- Jamais. D'abord, parce que l'hospitalité anglaise est la moins
+tracassière des hospitalités; et ensuite, parce qu'on paye trop
+cher...
+
+-- Oui; je connais leurs atroces statuts criminels, les meilleurs
+du monde, disent les _middle classes_ anglaises, parce qu'ils
+écrasent l'individu et le convainquent de son _rien_ en face de la
+loi et de la société. Peut-être la bourgeoisie britannique payera-
+t-elle cher, un jour, sa férocité à l'égard des malfaiteurs.
+
+-- C'est probable; les septembriseurs n'étaient qu'une poignée; et
+quels moutons, à côté des milliers de terribles et magnifiques
+bêtes fauves qui composent la _mob_ anglaise! Pour moi, j'ai
+toujours pensé que si l'affreux système pénitentiaire anglais
+avait été appliqué sur le Continent, la révolution sociale y
+aurait éclaté depuis vingt ans... Tenez, il y a à Londres un musée
+que je n'ai pas visité; c'est Bethnal-Green Museum. Le sol en est
+recouvert d'une mosaïque exécutée, vous apprend une pancarte, par
+les femmes condamnées au _hard labour_; il m'a semblé voir les
+traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des
+fragments de pierre, et j'ai pensé que c'était avec leurs larmes
+qu'elles les avaient joints ensemble. Je n'ai pas osé marcher là-
+dessus.
+
+-- Hélas! dit l'abbé en se levant; honte et douleur en haut et en
+bas, sottise partout... Quel monde, mon Dieu!
+
+Au moment où il allait me quitter, je me décidai à lui poser une
+question que j'avais eu souvent envie de faire à d'autres, à
+Paris, depuis de longs mois, mais que je n'avais jamais eu le
+courage de poser à personne.
+
+-- Dites-moi, demandai-je, n'avez-vous pas eu de nouvelles de mon
+oncle?
+
+-- Oui et non, répondit-il d'un air un peu embarrassé. J'ai appris
+que votre oncle avait éprouvé, ces temps derniers, des pertes
+d'argent, peu considérables étant donnée sa fortune, mais qui
+l'avaient néanmoins décidé à liquider ses affaires. Je ne puis
+vous dire exactement ce qu'il fait en ce moment. Je crois, pour
+employer une expression vulgaire, qu'il fait la noce, la bête et
+sale noce. C'est triste; mais que voulez-vous? Certains hommes
+s'efforcent d'être pires qu'ils ne peuvent.
+
+-- J'avais eu plusieurs fois l'intention de prendre des
+renseignements à son sujet, dis-je; je vois que j'ai aussi bien
+fait de m'en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je... ma cousine
+Charlotte?...
+
+L'embarras de l'abbé parut augmenter.
+
+-- Je ne sais rien, finit-il par répondre sans me regarder; mais
+tout est sans doute pour le mieux; oui, tout doit être pour le
+mieux. Ne prenez point de renseignements, c'est préférable; n'en
+prenez pas...
+
+C'est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens
+aujourd'hui, en relisant la dépêche qu'Annie m'a apportée. Certes,
+il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne
+cherche pas à connaître la vérité.
+
+Je l'ai devinée, cette vérité que l'abbé n'a pas osé m'avouer, car
+il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine.
+Charlotte est mariée. Elle est mariée, et tout est fini entre
+nous, pour jamais... Je ne puis pas dire ce que j'avais pensé, je
+ne puis pas dire ce que j'avais espéré. Je ne sais pas. Ce sont
+des songes que j'ai faits, toujours des songes et toujours les
+mêmes songes. Il me semble que j'ai vécu dans un rêve; que j'ai
+traversé comme un halluciné toute l'horreur des réalités brutales,
+et que je suis condamné maintenant à exister au hasard, seul, sans
+espoir et sans but, jusqu'à ce que vienne le réveil...
+
+Le réveil, il n'est peut-être pas loin. N'est-ce pas un piège que
+me tend l'abbé en m'appelant à Paris? Qui me dit qu'il ne va pas
+me trahir?... Hé! qu'il me vende, si ça lui plaît! Que m'importe?
+Un peu plus tôt, un peu plus tard... et je ne veux pas flancher.
+
+Je jette le télégramme sur une table. J'en recevrai un autre
+demain matin, sans doute.
+
+Non, ce n'a pas été pour ce matin. Alors, il faut que j'attende
+toute la journée...
+
+Je vais passer mon après-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le
+temps. Ce sont surtout les bêtes fauves qui m'intéressent. Ah! les
+belles et malheureuses créatures! La tristesse de leurs regards
+qui poursuivent, à travers les barreaux des cages, insouciants de
+la curiosité ridicule des foules, des visions d'action et de
+liberté, de longues paresses et de chasses terribles, d'affûts
+patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts
+assouvis... visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses
+dont le souvenir éveille des colères farouches qui ne s'achèvent
+même pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu'il leur
+faudra mourir là, dans cette prison où ils sentent s'énerver de
+jour en jour l'énorme force qu'il leur est interdit de dépenser.
+
+Douloureux spectacle que celui de ces êtres énergiques et cruels
+condamnés à mâcher des rêves d'indépendance sous l'oeil liquéfié
+des castrats. Leurs yeux, à eux... Les yeux des lions, dédaigneux
+et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les
+paupières mi-closes; les yeux d'ambre pâle des tigres, qui savent
+regarder intérieurement; les yeux rouges et glacés des ours, qui
+semblent faits d'un jeu de neige et de beaucoup de sang; les yeux
+qui ont toujours vécu des loups, d'une intensité poignante; les
+yeux imprécis des panthères, des yeux de courtisanes, allongés,
+cernés et mobiles, pleins de trahisons et de caresses; les yeux
+philanthropiques des hyènes, aux prunelles religieuses... Ah!
+quelle terrible angoisse, et que de mépris dans ces yeux aux
+reflets métalliques!
+
+Des voleurs et des brigands, tous ces galériens; c'est pour cela
+qu'ils sont au bagne. Parce qu'ils mangeaient les autres bêtes,
+les bêtes qui ne sont point cruelles et n'aiment pas les orgies
+sanglantes, les bonnes bêtes que l'homme a voulu délivrer de leurs
+oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes bêtes, depuis
+qu'il s'est mis à tuer les fauves et à les enfermer dans des
+cages. Elles sont très heureuses. Le collier fait ployer leur cou
+et les harnais labourent leurs épaules meurtries; et leur chair
+vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des
+saltimbanques de la science, dans l'ombre des laboratoires
+immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le
+crois.
+
+À mesure que l'homme s'éloigne de la vie naturelle, la distance
+s'étend entre lui et les animaux. Non pas qu'il les dédaigne
+davantage, qu'il les sente plus inférieurs à lui. Ils lui
+paraissent supérieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont
+une injure vivante à son progrès factice, un sarcasme de sa
+civilisation d'assassin. Et sa férocité contre eux s'accroît,
+férocité vile qu'il couvre du prétexte actuel à toutes les
+bassesses -- la nécessité scientifique...
+
+Je trouve, en rentrant chez moi, la dépêche que j'attendais. Il
+faut que je sois demain, à deux heures, sur le terre-plein de la
+Bourse, à droite. C'est bien; j'y serai.
+
+Il n'est même que deux heures moins cinq lorsque je fais mon
+apparition à l'endroit indiqué. À quoi employer ces cinq minutes?
+À comparer la Banque d'Angleterre, gardée par un polichinelle à
+manteau rouge, à chapeau pointu, à la Banque de France défendue
+par des sentinelles aux fusils chargés. Et aussi à placer
+mentalement la Bourse de Paris, bastionnée de cafés et flanquée de
+lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine à
+cheval, devant et, derrière, l'effigie de Peabody assise, les
+jambes en l'air, sur la chaise percée de la philanthropie.
+Parallèles qui ne sont pas sans profondeur... Mais je n'aperçois
+pas l'abbé...
+
+Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un
+coup d'oeil sur les citoyens qui s'agitent sous le péristyle de la
+Bourse et sur les marches; et les réflexions que j'ai faites hier
+au sujet des bêtes me reviennent en mémoire. Les gouvernements, en
+débarrassant les peuples qu'ils dirigent des bandits qui les
+détroussaient, n'ont-ils point agi un peu comme l'homme qui a
+délivré les bonnes bêtes de la tyrannie des carnassiers? Ma foi,
+si l'on cherchait à découvrir les causes par la simple étude des
+effets qu'elles produisent, on serait forcé d'admettre qu'en
+supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n'ont eu
+d'autre souci que de permettre aux gens d'accumuler leurs épargnes
+pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises
+frauduleuses; et qu'en abolissant la piraterie, ils n'ont voulu
+que laisser la mer libre pour les évolutions des flottes qui vont
+appuyer les déprédations des aigrefins et les tentatives
+malhonnêtes des financiers... Mais il est deux heures cinq. L'abbé
+est en retard... Attendons encore...
+
+Le fait est, malgré la réputation qu'on s'efforce de leur faire,
+qu'ils n'ont pas l'air de voleurs, ces agioteurs qui pérorent
+bruyamment et gesticulent. Ils n'ont rien du fauve, certainement.
+Ils me font plutôt l'effet de valets repus ou de bardaches
+maigres. Mais peut-être ne sais-je pas découvrir, sur leurs
+figures, des caractères spéciaux qu'un criminaliste de profession
+distinguerait à première vue. Ah! je voudrais bien connaître un
+criminaliste...
+
+-- Ça viendra! dit la Voix.
+
+
+X -- LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE
+
+Tout d'un coup, j'aperçois l'abbé. Il arrive à petits pas, sous
+les arbres, son bréviaire à la main.
+
+-- Je vous y prends, dit-il en m'abordant avec un solennel salut
+ecclésiastique; vous profitez de ce que je suis en retard de cinq
+minutes pour vous livrer à des observations pleines d'amertume sur
+les honnêtes cens qui fourmillent en ces lieux. Je vous voyais de
+loin et, réellement, votre figure me faisait plaisir; on vous
+aurait pris pour un psychologue.
+
+-- Ne m'insultez pas, lui dis-je en lui serrant la main, ou je mets
+immédiatement à l'épreuve votre talent de moraliste et je vous
+demande votre opinion sur ce monument et sur ceux qui le
+fréquentent.
+
+-- La Bourse est une institution, comme l'Église, comme la Caserne;
+on ne saurait donc la décrier sans se poser en perturbateur. Les
+charlatans qui y règnent sont d'abominables gredins; mais il est
+impossible d'en dire du mal, tellement leurs dupes les dépassent
+en infamie. Le jeu est une tentative à laquelle on se livre afin
+d'avoir quelque chose pour rien; mais il vaut mieux ne pas le
+juger, car sa base est justement celle sur laquelle repose le
+principe des gouvernements. Je ne suis point un moraliste et je
+n'accuserai pas les intègres trafiquants qui nous entourent de
+manquer de morale; d'ailleurs, ils en ont une... Problème: étant
+donné un monde de malfaiteurs, retirer la formule de l'honnêteté
+de leur action combinée. Le Code a l'audace de fournir la
+solution. Cette solution, que nul n'est censé ignorer, est cachée
+dans les plis du drapeau, là-haut, au-dessus de l'horloge; et ces
+estimables personnes, comme vous voyez, combattent sous ce
+labarum.
+
+-- Voilà un langage que vous n'avez pas dû tenir souvent aux
+agioteurs que vous avez pu connaître.
+
+-- Pas une seule fois; ils m'auraient répondu que j'avais raison,
+et auraient haussé les épaules dès que j'aurais eu le dos tourné.
+Je me garde bien de dire toujours ce que je pense; rien n'est plus
+ridicule que d'avoir raison maladroitement ou de mauvaise grâce.
+Il faut hurler avec les loups et, surtout lorsqu'on est voleur ou
+escroc, porter habit de deux paroisses. Cela ne vous interdit
+point l'ironie, et vous pouvez l'employer d'autant plus facilement
+que, généralement, elle n'est pas entendue. À l'heure actuelle,
+c'est à peine si l'on commence à comprendre celle de Sénèque, par
+exemple, ou celle de l'Ecclésiaste... Voyons, il fait beau, allons
+faire un tour au Bois; je vous expliquerai la petite affaire
+chemin faisant; et nous ne dînerons pas trop tard, car il faut que
+vous partiez à huit heures... Tenez, voici un cocher qui a l'air
+de nous attendre...
+
+Il s'en faut de peu que je ne parte pas, le soir.
+
+Quand j'arrive à la gare, deux trains sont sur la voie, attelés à
+des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier; mais
+la vue d'un grand fourgon, couvert d'une bâche noire étiquetée:
+«Panorama», me fait craindre de m'être trompé; et je me replie sur
+le second convoi.
+
+-- Votre billet? me demande un employé; vous allez à N.? C'est le
+train là-bas, en tête. Vite! Dépêchez-vous; il va partir.
+
+-- C'est que je n'avais jamais vu des wagons de marchandises
+attachés aux express...
+
+-- Il y a des cas, répond l'employé en ouvrant la portière d'un
+compartiment dans lequel il me pousse.
+
+J'ai à peine eu le temps de m'asseoir que le train se met en
+mouvement. J'aurais préféré être seul, mais j'ai des compagnons de
+route. Deux voyageurs sont assis, en face l'un de l'autre, à côté
+de la portière du fond. Le premier est un gros monsieur d'aspect
+jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, à
+l'abdomen fleuri d'une belle chaîne à breloques; un de ces bons
+bourgeois, obèses et sages, qu'on aime à voir se promener, humant
+l'air qui leur appartient, une main tenant la canne derrière le
+dos, l'autre cramponnée au revers de la jaquette dont un ruban
+rouge enjolive la boutonnière, la tête en arrière, le ventre en
+avant. Le ruban rouge ne manque pas à celui-là; il s'étale, large
+de deux doigts, en une rosette négligée mais savante qui montre
+juste le rien d'impertinence qui convient à la bonhomie; et son
+propriétaire, l'air fort satisfait de soi-même et convaincu de sa
+haute supériorité, fredonne, le chapeau rond sur l'oreille, tandis
+que la main gauche, plongée dans le gousset, fait tinter les
+pièces de monnaie.
+
+Le second voyageur est un Monsieur d'aspect morose, au teint
+jaunâtre, aux yeux inquiets, aux lèvres blêmes, avec une barbe de
+parent pauvre. Il est tout de noir habillé, pantalon noir,
+redingote noire, pardessus noir, et coiffé d'un chapeau haut de
+forme. Il évoque l'idée d'un de ces fonctionnaires de troisième
+ordre, résignés et tristes, destinés à croupir dans ces emplois
+subalternes dont les titulaires sont qualifiés par les puissances,
+dans les discours du Jour de l'An, de «modestes et utiles
+serviteurs de l'État.» Non, il n'a point l'air gai, le pauvre
+homme. Qui sait? Peut-être se rend-il à un enterrement, en
+province; à l'un de ces enterrements pénibles qui ne laissent pas
+derrière eux la consolation d'un héritage. Affligeante
+perspective! En tout cas, le voilà tout prêt à prendre part au
+service funèbre; et si les chapeliers de la ville où il se rend
+comptent sur le prix du crêpe qu'ils lui vendront pour éviter la
+faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore déjà le grand
+deuil.
+
+Je m'installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes
+deux compagnons n'auront point l'idée saugrenue de chercher à
+entrer en conversation avec moi.
+
+Vaine espérance! Le Monsieur jovial m'en convainc très rapidement.
+
+-- Joli temps pour voyager! me dit-il avec un sourire: il ne fait
+pas trop chaud, il ne fait pas trop froid; on ferait le tour du
+monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur?
+
+-- Oui, beau temps... très beau, dis-je avec un accent britannique
+très prononcé; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.
+
+-- Monsieur est étranger? Ah! ah! vraiment... Anglais, sans doute?
+J'ai vu beaucoup d'Anglais, dans ma vie. J'ai été à Boulogne, une
+fois, pendant un mois; il y a tant d'Anglais, à Boulogne!
+
+-- Je suis pas du tout un Anglais, dis-je, car je vois poindre un
+récit des nombreuses aventures du Monsieur jovial avec les fils de
+la perfide Albion; je n'aime pas les Anglais; je suis un
+Américain.
+
+-- Ah! diable! j'aurais dû m'en douter; vous avez tout à fait le
+type américain; je me rappelle avoir vu un portrait de
+Washington... Vous lui ressemblez étonnamment. La France aime
+beaucoup les États-Unis. Du reste, sans Lafayette... Et vous
+détestez les Anglais? Comme je vous comprends! Ah! si nous avions
+encore le Canada!
+
+-- Oui, dis-je, Canada... Québec, Toronto, Montréal...
+
+-- Parfaitement, approuve le Monsieur jovial qui voit qu'il n'y a
+décidément pas grand'chose à tirer de moi et prend le parti de
+m'abandonner à mon malheureux sort.
+
+-- Ne trouvez-vous pas, Monsieur, demande-t-il en se tournant vers
+le Monsieur triste, qu'il y a quelque chose de très flatteur pour
+nous dans cet empressement des étrangers à visiter la France?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
+
+-- C'est que, voyez-vous, notre pays est toujours à l'avant-garde
+du progrès; la France est la reine de la civilisation. On peut
+dire ce qu'on veut, mais c'est un fait; la civilisation a une
+reine, et cette reine, c'est la France. N'êtes-vous pas de mon
+avis?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
+
+-- Le monde, Monsieur, est émerveillé de la façon dont nous avons
+su nous relever de nos désastres de 1870. Quelle page dans nos
+annales, que l'histoire de la troisième République! Et qui sait ce
+que l'avenir nous réserve! Ah! M. Thiers avait bien raison de dire
+que la victoire serait au plus sage... Ne pensez-vous pas comme
+moi?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
+
+-- Vous me direz peut-être qu'il y a de temps à autre quelques
+tiraillements intérieurs. Mais ces petites zizanies prouvent notre
+grande vitalité. Il faut faire la part de l'exubérance nationale.
+Cette opinion n'est-elle pas la vôtre?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
+
+-- Je suis fort heureux que nos idées concordent, continue le
+Monsieur jovial. Votre approbation m'est d'un bon présage. Car je
+dois vous apprendre que je suis sur le point de poser ma
+candidature à un siège législatif rendu vacant par la mort d'un
+député. Mon programme est des plus simples. Je me présente aux
+suffrages des électeurs comme socialiste-conservateur.
+
+-- Oh! oh! fait le Monsieur triste.
+
+-- Ni plus ni moins, continue le Monsieur jovial. Je suis
+socialiste en ce sens que j'ai tout un système de théories à
+mettre en application, et je suis conservateur en ce sens que je
+m'oppose à toute transformation brutale des institutions
+actuelles. Voyez-vous, où je veux en venir?
+
+-- Pas très bien, avoue le Monsieur triste.
+
+-- C'est que je n'ai point l'honneur d'être connu de vous. Je suis
+philanthrope, Monsieur. Un philanthrope, n'est-ce pas? c'est celui
+qui aime les hommes. Moi, j'aime les hommes; je les adore. Je n'ai
+aucun mérite à cela, je le sais, et je ne souffrirais pas qu'on
+m'en loue. Cet amour de l'humanité est naturel chez moi; sans lui,
+je ne pourrais pas vivre. J'aime tous les hommes, quels qu'ils
+soient et d'où qu'ils viennent. Tenez, cet étranger qui dort dans
+son coin, continue-t-il plus bas, cet Américain dont le pays fait
+preuve d'une si noire ingratitude envers nous; car enfin, sans
+Lafayette... Eh! bien, vous me croirez si vous voulez, je l'aime!
+Ne trouvez-vous pas cela merveilleux?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre,
+tandis que je songe à cette philanthropie qui, en passant ses
+béquilles sous les bras des malheureux, les rend incurablement
+infirmes.
+
+-- Croyez-moi, Monsieur, la philanthropie doit devenir la pierre
+angulaire de notre civilisation. Certes, le progrès est grand et
+incessant; il faudrait être aveugle pour le nier. Le peuple
+devient de plus en plus raisonnable. Vous savez avec quelle
+admirable facilité il a accepté la substitution de la machine au
+travail manuel, sans demander à retirer aucun bénéfice de ce
+changement dans les conditions de la production. Il y avait, dans
+cette complaisance de sa part, une indication dont on n'a pas su
+tirer parti. On devait profiter de cette excellente disposition
+des masses, qui continue à se manifester, pour faire quelque chose
+en leur faveur.
+
+-- Oui, dit le Monsieur triste; on devrait bien faire quelque
+chose; il y a tant de misère!
+
+-- On exagère beaucoup, répond le Monsieur jovial. La plus grande,
+partie des pauvres ne doit son indigence qu'à elle-même. Si ses
+gens-là vivaient frugalement; se nourrissaient de légumes et de
+pain bis; s'abreuvaient d'eau; suivaient, en un mot, les règles
+d'une saine tempérance, leur misère n'existerait pas ou serait, du
+moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards,
+manger de la viande, boire du vin, et même de l'alcool. L'alcool,
+Monsieur! Ils en boivent tant que les distillateurs sont obligés
+de le sophistiquer outrageusement pour suffire à la consommation,
+et que les classes dirigeantes éprouvent la plus grande difficulté
+à s'en procurer de pur, même à des prix très élevés... Malgré
+tout, je suis d'avis qu'il faudrait faire quelque chose pour le
+peuple. Ce qui manque au Parlement français, Monsieur, ce n'est
+pas la bonne volonté; ce sont les hommes spéciaux. Savez-vous
+qu'il n'y a pas à la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai
+philanthrope? N'est-ce point effrayant?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
+
+-- Ce qui fait défaut à la Chambre, Monsieur, c'est un philanthrope
+qui indiquerait le moyen de donner à chacun...
+
+-- Du pain? demande le Monsieur triste. Ah! ce serait si beau!
+
+-- Non, Monsieur; pas du pain. L'homme ne vit pas seulement de
+pain; on l'oublie trop... Un philanthrope qui indiquerait le moyen
+de donner à chacun le salaire dû à ses mérites et qui établirait
+ainsi, d'un bout à l'autre de l'échelle sociale, l'harmonie la
+plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens
+français en deux catégories: dans l'une, ceux qui payent les
+impôts directs; dans l'autre, ceux qui ne payent que les impôts
+indirects. Les premiers sont des gens respectables, propriétaires,
+possédants, qu'il convient de laisser jouir en paix de tous les
+privilèges dont ils sont dignes. Les seconds, par le fait même de
+leur indigence, sont suspects et sujets à caution. Ceux-là, il
+faudrait les soumettre d'abord, sans distinction d'âge ni de sexe,
+aux mensurations anthropométriques; les mesurer, les toiser, les
+photographier; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience
+nette ne redoutent point ces choses-là. Après quoi, l'on ferait un
+triage; d'un côté, les bons; de l'autre, les mauvais, Ces
+derniers, écume de la population, racaille indigne de toute pitié,
+ouvriers sans ouvrage, employés sans travail, gibier de potence
+toujours porté à mal faire, danger permanent pour le bon
+fonctionnement de la Société, seraient retirés une fois pour
+toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands
+Ateliers de Bienfaisance établis, soit en France, soit aux
+colonies; la question est à étudier, mais je pencherais vers le
+dernier parti; il y a assez longtemps que les étrangers nous
+demandent quand nous nous déciderons à envoyer une demi-douzaine
+de colons défricher les solitudes que nous ne nous lassons point
+de conquérir. Quoi qu'il en soit, le grand point serait d'exiger,
+des individus qu'on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle
+administrative, un travail des plus sérieux. Rien d'analogue, bien
+entendu, à ce labeur dérisoire avec lequel on charme les loisirs
+des détenus des maisons de force; ces gaillards-là ne font rien,
+Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la
+journée. J'en sais quelque chose. J'ai eu autrefois l'entreprise
+d'une Maison centrale; mon argent ne me rapportait pas 20 pour
+cent. Ah! s'il avait été permis de garder les prisonniers à
+l'atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait être, les
+bénéfices auraient été plus avouables. Mais c'est défendu.
+Sentimentalité bête qui déshonore la philanthropie. Car, comment
+voulez-vous que des condamnés qui ne travaillent pas assidûment se
+repentent de leurs crimes et reviennent au bien? Et que désire un
+philanthrope, sinon le relèvement du niveau de la moralité?... Un
+philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette
+considération avant toutes les autres?
+
+-- Si, certainement, répond le Monsieur triste d'une voix lugubre.
+
+-- Il est bien clair qu'il se trouverait des mauvaises têtes qui
+refuseraient de se soumettre au régime salutaire que je vous
+expose. Ces têtes, Monsieur, il faudrait les faire tomber! Sans
+pitié. Il est nécessaire d'arracher l'ivraie, car elle étoufferait
+le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause
+de cette démoralisation dont on se plaint un peu trop, peut-être,
+mais qui pourtant nous menace? C'est qu'on applique trop rarement
+la peine de mort. Un chef d'État conscient de ses devoirs ne
+devrait jamais faire grâce, Monsieur! Il y va du salut de la
+Société. Ne pensez-vous point qu'on ne guillotine pas assez?
+
+Le Monsieur triste ne répond pas.
+
+-- Autant l'on aurait fait preuve de sévérité envers les méchants,
+continue le Monsieur jovial au bout d'un instant, autant il
+faudrait se montrer paternel pour les autres. La bonté est
+obligatoire aujourd'hui. Sa nécessité nous est démontrée
+mathématiquement. Mathématiquement, Monsieur! Il conviendrait
+d'assurer d'agréables délassements aux gens pauvres mais honnêtes,
+et de leur faciliter l'accès à la propriété.
+
+-- Ah! oui, dit le Monsieur triste. Justement! Que chacun d'eux
+puisse avoir une petite maison, un jardin; un jardin où les
+enfants pourraient jouer. C'est si joli, les arbres, les
+fleurs!...
+
+-- Pas du tout! s'écrie le Monsieur jovial. Une maison! Un jardin!
+Jamais de la vie! Qu'ils mettent de l'argent de côté, oui; mais
+qu'ils achètent des valeurs, avec leurs épargnes; de petites
+valeurs, des coupures de vingt-cinq francs, par exemple, qu'il
+faudrait créer à leur usage; ils en toucheraient les intérêts,
+s'il y avait lieu. Mais que le capital qu'ils économisent ne soit
+jamais représenté par une propriété réelle dont ils auraient la
+jouissance exclusive. Du papier, rien que du papier; autrement,
+ils deviendraient trop exigeants.
+
+-- Je ne comprends pas bien, déclare le Monsieur triste.
+
+-- Permettez-moi de vous donner un exemple. Les mineurs du bassin
+de la Loire possèdent presque tous la petite maison et le jardin
+dont vous parlez; ils y vivent bien, ne se refusent pas
+grand'chose. Monsieur, il n'y a pas d'êtres plus insatiables et
+plus tyranniques envers leurs patrons. Ils ne sont jamais
+contents, bien qu'ils soient parvenus à arracher des salaires
+exorbitants, et vont mettre sur la paille, un de ces jours, les
+capitalistes qui les emploient. Les mineurs des départements du
+Nord, au contraire, habitent des tanières infectes, vivent de
+pommes de terre avariées, croupissent dans la plus abjecte
+destitution; eh! bien, ils ne se plaignent pas, ou d'une façon si
+timide que c'en est ridicule; savez-vous pourquoi? Parce que
+l'habitude de la misère les oblige à la résignation. Et il est
+inutile de vous dire si les actions des mines qu'ils exploitent
+valent de l'or en barre! Donnez-leur le bien-être de leurs
+confrères du Centre, et ils deviendront aussi intraitables. Ces
+gens-là sont ainsi faits: plus ils sont heureux, plus ils veulent
+l'être. Dans des conditions pareilles, ce serait jouer un jeu de
+dupes, et même agir contre leurs intérêts, que de leur accorder
+l'aisance réelle que vous rêvez pour eux. Non; qu'ils possèdent du
+papier, s'ils en ont les moyens, du papier dont les capitalistes
+puissent hausser ou baisser la valeur à leur gré. Et puis, nous
+sommes à l'époque du papier. On fait tout, à présent, avec du
+papier.
+
+-- On fait même de bien mauvais livres, dit le Monsieur triste en
+hochant la tête.
+
+-- Il n'y a point de mauvais livres, répond le Monsieur jovial. Il
+y a des livres; et il n'y en a pas assez. Je vous disais qu'il
+faudrait assurer des délassements aux classes inférieures. Eh!
+bien, il n'y a qu'un délassement qu'on puisse raisonnablement leur
+permettre. C'est la lecture. La République a créé l'instruction
+obligatoire. Croyez-vous que ce soit sans intention?
+
+-- Je serais porté à croire, hasarde le Monsieur triste, que
+l'instruction obligatoire a uniquement servi à former une race de
+malfaiteurs extrêmement dangereux.
+
+-- Quelques malfaiteurs, je ne dis pas. Et encore! Mais, à côté de
+ça, quel bien n'a-t-elle pas produit! L'instruction donne la
+patience, mon cher Monsieur. Elle donne une patience d'ange aux
+déshérités. Croyez-vous que si les Français d'aujourd'hui ne
+savaient pas lire, ils supporteraient ce qu'ils endurent? Quelle
+plaisanterie! Ce qu'il faut, maintenant, c'est répandre
+habilement, encore davantage, le goût de la lecture. Qu'ils
+lisent; qu'ils lisent n'importe quoi! Pendant qu'ils liront, ils
+ne songeront point à agir, à mal faire. La lecture vaut encore
+mieux que les courses, Monsieur, pour tenir en bride les mauvais
+instincts. Quand on a perdu sa chemise au jeu, il faut s'arrêter;
+on n'a pas besoin de chemise, pour lire. Il faudrait créer des
+bibliothèques partout, dans les moindres hameaux; les bourgeois,
+s'ils avaient le sens commun, se cotiseraient pour ça; et l'on
+rendrait la lecture obligatoire, comme l'instruction, comme le
+service militaire. L'école, la caserne, la bibliothèque; voilà la
+trilogie... Du papier, Monsieur, du papier!...
+
+Le Monsieur triste ferme les yeux et semble vouloir s'endormir. Le
+Monsieur jovial en fait autant. Moi, je songe aux dernières
+phrases de ce Mauvais Samaritain. Au fond, il n'a pas tort, ce
+gredin. Au Moyen-Âge, la cathédrale; aujourd'hui, la bibliothèque.
+«Ceci a tué cela» -- toujours pour tuer l'initiative individuelle.
+-- Du papier pour dévorer les épargnes des pauvres; du papier pour
+boire leur énergie...
+
+Le train file rapidement, s'arrête à des stations quelconques où
+clignotent des becs de gaz, où veillent des lanternes rouges, où
+sifflent des locomotives, et repart à toute vitesse dans la
+nuit... je finis par m'endormir, moi aussi.
+
+Une exclamation du Monsieur jovial me réveille.
+
+-- Ah! sacredié! s'écrie-t-il, ma montre s'est arrêtée... Si je ne
+craignais de vous déranger, Monsieur, continue-t-il en se tournant
+vers moi, je vous demanderais de me dire l'heure.
+
+Je tire majestueusement de mon gousset un chronomètre superbe que
+j'ai volé en Suisse, il y a trois mois.
+
+-- Il est dix minutes passé onze heures, dis-je.
+
+-- Je vous remercie infiniment. Nous disons: onze heures dix...
+Nous serons à N. dans un quart d'heure... Vous avez là une bien
+belle montre, Monsieur.
+
+Oui. J'en ai beaucoup comme ça. Elles me reviennent à six sous le
+kilo, à peu près... Je me le demande: quelle idée peut bien se
+faire du voleur le bourgeois trivial? À ces gens qui vont par
+bandes, tout ce qui sort du troupeau doit paraître horrible, comme
+tout semble jaune à ceux qui ont la jaunisse. S'ils pouvaient
+savoir ce que je suis, cet homme triste sauterait par la portière
+du wagon pour se sauver plus vite et cet homme jovial aurait une
+attaque d'apoplexie.
+
+Le train ralentit sa vitesse, entre en gare, s'arrête. Je saute
+rapidement sur le quai.
+
+Me voilà dans la ville; une ville de province, mal éclairée, aux
+maisons closes, et où je n'ai jamais mis les pieds. Il s'agit de
+me souvenir des indications que m'a données l'abbé. Voyons un peu.
+
+Vous suivrez, en sortant de la gare, une grande avenue plantée
+d'arbres; je suis la grande avenue, plantée d'arbres. Vous
+prendrez la quatrième rue à gauche; je prends la quatrième rue à
+gauche. Vous prendrez ensuite la troisième rue à droite, une rue
+en pente; je descends cette troisième rue. Vous vous trouverez
+ensuite sur une grande place, la place des Tribunaux, que vous
+reconnaîtrez facilement à deux grands bâtiments contigus, le
+Palais de Justice et la Prison. M'y voici, tout justement. Vous
+traverserez cette place en laissant le Palais de Justice derrière
+vous, et vous vous engagerez dans une large rue dont l'entrée est
+ornée de deux grandes bornes cerclées de fer. Je traverse la
+place, j'aperçois les deux bornes, et je pénètre dans la rue en la
+fouillant rapidement du regard. Personne; personne en arrière, non
+plus; pas une lumière aux fenêtres. Le numéro 7? Le voici. Je
+monte les marches du perron, la clef à la main. Comment l'abbé
+Lamargelle s'est-il procuré cette clef? Je l'ignore; mais je suis
+très content qu'il me l'ait remise hier soir; il me suffit ainsi,
+au lieu de me livrer à une effraction, de l'enfoncer doucement
+dans la serrure, de la tourner plus doucement encore, et...
+
+Et j'entre tranquillement, comme chez moi, en légitime
+propriétaire. Avant de refermer complètement la porte, cependant,
+j'attends quelques instants, l'oreille au guet, dans l'immobilité
+la plus absolue. Deux sûretés valent mieux qu'une; bien que ce
+soit là une précaution inutile. Il n'y a personne dans cette
+maison, j'en suis sûr.
+
+Un bâtiment occupé n'a pas du tout la même odeur qu'une maison que
+ses habitants ont quittée, serait-ce seulement depuis deux heures.
+La différence est énorme, bien que les honnêtes gens ne s'en
+aperçoivent pas; leur sensibilité olfactive est tellement
+émoussée! Mais, sous la pression de la nécessité, le sens de
+l'odorat se développe chez le malfaiteur, acquiert une finesse
+remarquable et lui assure la notion des odeurs, des particules
+impalpables des corps, dont le commun des mortels ne soupçonne
+même pas l'existence. Le voleur, enfant de la nature, sait flairer
+la présence de ses contemporains civilisés. Mille indices,
+imperceptibles à la Vertu planant sur les plus hauts sommets, sont
+facilement déchiffrables pour le crime habitué à ramper
+bestialement dans la poussière d'ici-bas. Le vice a ses petites
+compensations.
+
+Non, il n'y a personne ici, et je n'ai pas besoin de me gêner. Je
+tire ma lanterne de mon sac et je l'allume. Je suis dans un
+vestibule spacieux, au plafond élevé, digne antichambre d'une
+maison sans doute meublée dans le style sobre et sévère, mais
+riche, cher encore à la bourgeoisie provinciale. Plusieurs portes
+font de grandes taches sombres sur le revêtement de marbre blanc.
+J'en tourne les boutons; elles sont toutes fermées. Fort bien. Ce
+n'est pas là que j'ai à faire.
+
+Je monte l'escalier, un escalier large, à la rampe de fer ouvragé,
+et je m'arrête sur le palier du premier étage, dallé noir et
+blanc, comme le vestibule. C'est là que se trouve le cabinet de
+Monsieur. En face, à droite ou à gauche? L'abbé a négligé de m'en
+instruire. À droite, probablement. Essayons. D'un coup de pince,
+j'ouvre la porte; et un regard à l'intérieur me fait voir que j'ai
+deviné juste. J'entre.
+
+C'est une grande pièce, d'aspect rigide, au beau plancher de vieux
+chêne, aux hautes fenêtres. Deux bibliothèques dont l'une, très
+grande, occupe tout un pan de mur; des sièges de cuir vert sombre,
+hostiles aux conversations frivoles; des tableaux, portraits de
+famille, je crois, qui semblent reculer d'horreur au fond de leurs
+cadres d'or; et, au milieu du cabinet, un énorme et superbe
+secrétaire Louis XVI, fleuri d'une garniture merveilleusement
+ciselée.
+
+-- C'est ce secrétaire-là qui contient le magot, m'a dit l'abbé. Si
+vous y trouvez, comme c'est probable, les bijoux de Madame et de
+Mademoiselle, il sera inutile de rien chercher ailleurs. Faites
+attention, car il y a des tiroirs à double-fond; ne manquez pas de
+touiller partout.
+
+C'est fait. J'ai fouillé partout et ma récolte est terminée; si
+l'on veut perdre son temps, on peut venir glaner derrière moi. Le
+beau secrétaire est dans un piteux état, par exemple; son bois
+précieux est déshonoré de larges plaies et de profondes entailles,
+flétri des meurtrissures du ciseau et des éraflures de la pince;
+les tiroirs gisent à terre, avec leurs serrures arrachées, leurs
+secrets découverts au grand détriment des bijoux de ces dames et
+de certaines actions du canal de Suez, qui iront dire bonjour à
+celles du Khédive, bientôt, dans le pays de Beaconsfield. Elles
+vont dormir dans mon sac, en attendant; à côté de quelques titres
+de rente française dont le chiffre ferait loucher Paternoster; en
+face d'un lot assez considérable d'autres valeurs; et
+immédiatement au-dessous d'un joli paquet de billets de banque
+dont l'abbé Lamargelle n'entendra jamais parler. Il avait raison,
+pourtant; c'est une bonne affaire. Je n'ai pas mal employé ma
+soirée; vraiment, cela vaut bien mieux que d'aller au café. Ce qui
+m'ennuie, c'est d'avoir tracassé ainsi un meuble aussi magnifique;
+je suis assez disposé à me traiter de Vandale. Allons, un peu de
+philosophie! Forcer une serrure, c'est briser une idole.
+
+Quelle heure est-il? À peine deux heures. Et je ne puis sortir
+d'ici que pour prendre le premier train pour Paris, qui part à six
+heures cinq. Que faire, en attendant? Rester dans cette pièce est
+imprudent. Je sais bien que je n'ai pas à craindre le retour du
+maître de céans. Il est allé en pèlerinage à Notre-Dame de je ne
+sais quoi, avec sa famille et ses serviteurs, à la façon des
+patriarches; il ne reviendra qu'après-demain soir... Pourtant...
+
+Je prends le parti de descendre au rez-de-chaussée; si quelqu'un
+entrait, j'aurais beaucoup plus de facilité à prendre la clef des
+champs. J'ouvre la première porte à gauche, dans le vestibule; Une
+salle à manger. Pourvu qu'il y ait quelque chose dans le buffet!
+Je meurs de faim. Je découvre des biscuits et une bouteille de
+vin.; Ce n'est pas beaucoup, mais à la guerre comme à la guerre.
+Après tout, ce vin et ces biscuits conviennent parfaitement à mon
+estomac -- et ces couverts de vermeil iront très bien dans mon sac.
+-- Je mange, je bois; et je laisse l'assiette sur le buffet et la
+bouteille sur la table. Il y a des voleurs qui remettent tout en
+ordre, dans les maisons qu'ils visitent. Moi, jamais. Je fais un
+sale métier, c'est vrai; mais j'ai une excuse: je le fais
+salement. Lorsque les personnes dévotes, mais imprudentes, qui
+habitent cette maison rentreront chez elles, l'aspect seul de
+cette bouteille leur révélera ce qui s'est passé et les plongera
+d'emblée dans une affliction profonde. Ah! j'ai déjà fait pleurer
+bien des gens! À ce propos, comment se fait-il que la science
+n'ait pas encore trouvé le moyen d'utiliser les larmes?...
+
+Là-dessus, j'éteins ma lanterne et je m'endors -- pas trop
+profondément.
+
+Un bruit de pas et de voix, dans la rue, me tire brusquement de
+mon sommeil. Attention! Que se passe-t-il?... Tout d'un coup,
+l'idée que l'abbé m'a trahi, m'a tendu un piège pour me faire
+arrêter, me traverse le cerveau. Je me lève, je m'avance à tâtons
+vers le vestibule, prêt à m'échapper, tête baissée, dès qu'on
+ouvrira la porte... Mais les voix s'éloignent, le bruit des pas
+s'éteint. Qu'est-ce que j'ai été penser?
+
+Je regagne ma chaise, dans les ténèbres, et je cherche à me
+rendormir. J'y parviens; j'y parviens trop... Je dors à poings
+fermés, et je fais un songe affreux. Je rêve qu'on cloue un
+cercueil, à côté de moi, et que des masses de gens sont là, aux
+figures blafardes et farouches, qui piétinent et dansent une danse
+macabre. Par un brusque effort de la volonté qui veille encore en
+moi, je m'arrache au sommeil et je me mets sur mes pieds.
+
+Est-ce que je rêve encore? On dirait que c'est mon rêve qui
+continue. J'entends des coups sourds, monotones qu'on frappe dans
+le lointain; je les entends; je ne me trompe pas, je pense; et le
+bruit que font les gens qui passent continuellement dans la rue
+n'est pas une illusion, pourtant!... L'aube du jour commence à
+filtrer à travers les lames des persiennes. Je puis voir l'heure à
+ma montre: cinq heures un quart. Pourquoi ce brouhaha qui parvient
+jusqu'à mes oreilles? Si j'osais regarder par la fenêtre... Ah!
+que je suis sot! C'est jour de marché, probablement; les croquants
+se lèvent de bonne heure. Quel bête de rêve j'ai fait!... Cinq
+heures et demie. Il me faut à peine vingt minutes pour gagner la
+gare, et je ferais mieux d'attendre encore... Si je sortais, tout
+de même?
+
+Je sors. Je ferme la porte doucement derrière moi; je descends
+vivement le perron par l'escalier de gauche; je me retourne et je
+me dirige vers la grande place. Elle est noire de monde cette
+place!
+
+Elle est noire de monde et quelque chose s'élève au milieu,
+quelque chose que je n'ai pas vu cette nuit. On dirait deux
+grandes poutres... deux grandes poutres au sommet desquelles se
+silhouette un triangle -- un triangle aux reflets d'acier...
+
+Je suis mêlé à la foule, à présent, -- la foule anxieuse qui
+halète, là, devant la guillotine. -- Les gendarmes à cheval mettent
+sabre au clair et tous les regards se dirigent vers la porte de la
+prison, là-bas, qui vient de s'ouvrir à deux battants. Un homme
+paraît sur le seuil, les mains liées derrière le dos, les pieds
+entravés, les yeux dilatés par l'horreur, la bouche ouverte pour
+un cri -- plus pâle que la chemise au col échancré que le vent
+plaque sur son thorax. -- Il avance, porté, plutôt que soutenu, par
+les deux aides de l'exécuteur; les regards invinciblement tendus
+vers la machine affreuse, par-dessus le crucifix que tient un
+prêtre. Et, à côté, à petits pas, très blême, marche un homme vêtu
+de noir, au chapeau haut de forme -- le bourreau -- le Monsieur
+triste de la nuit dernière.
+
+Les aides ont couché le patient sur la planche qui bascule; le
+bourreau presse un bouton; le couteau tombe; un jet de sang... Ha!
+l'horrible et dégoûtante abomination...
+
+Devant moi, une femme se trouve mal, bat l'air de ses bras, va
+tomber à la renverse. Je la soutiens; j'aide à la transporter, de
+l'autre côté de la place, chez un pharmacien dont la boutique
+s'est ouverte de bonne heure, aujourd'hui. Puis, je reprends le
+chemin que j'ai suivi hier soir; le train entre en gare comme
+j'arrive à la station et, cinq minutes plus tard, je suis en route
+pour Paris.
+
+Un journal que j'ai acheté m'apprend le nom et l'histoire du
+malheureux dont l'exécution, dit-il, a été fixée à ce matin. Un
+pauvre hère, chassé, pour avoir pris part à une grève, d'une
+verrerie où il travaillait, et qui n'avait pu, depuis, trouver
+d'ouvrage nulle part. Exaspéré par la misère et affolé par la
+faim, il s'était introduit, un soir, dans la maison d'une vieille
+femme. La vieille femme, à son entrée, avait eu une crise de
+nerfs, était tombée de son lit, s'était fendue le crâne sur le
+carreau de la chambre; et l'homme s'était enfui, atterré,
+emportant une pièce de deux francs qui traînait sur une table. On
+l'avait arrêté le lendemain, jugé, condamné. Il n'avait point tué
+la vieille femme, ne l'avait même pas touchée; les débats
+l'avaient démontré. Mais le réquisitoire de l'avocat général avait
+affirmé l'assassinat, l'assassinat prémédité, et avait demandé, au
+nom de la Société outragée, un châtiment exemplaire. Douze jurés
+bourgeois avaient rendu un verdict implacable, et la Cour avait
+prononcé la sentence de mort...
+
+Et c'est pour exécuter cette sentence qu'on avait envoyé de Paris,
+hier soir, les bois de justice honteusement cachés sous la grande
+bâche noire aux étiquettes menteuses -- menteuses comme le
+réquisitoire de l'avocat général. -- C'est pour exécuter cette
+sentence qu'on avait fait prendre le train express au bourreau, à
+ce misérable monsieur triste qui désire que tous les hommes aient
+du pain, que les enfants puissent jouer dans des jardins, et qui
+trouve beaux les arbres et jolies les fleurs... c'est pour
+exécuter la sentence qui condamne à mort cet affamé à qui l'on
+avait arraché son gagne-pain, à qui l'on refusait du travail, et
+qui a volé quarante sous.
+
+Cependant, à bien prendre, si l'on était obligé de donner de
+l'ouvrage à tous ceux qui n'en ont pas, qu'adviendrait-il? La
+production, qui dépasse déjà de beaucoup la consommation,
+s'accroîtrait d'une façon déplorable; et que ferait-on de tous ces
+produits? Qu'en ferait-on, en vérité?... D'autre part, si l'on
+permettait à chaque meurt-de-faim de s'approprier une pièce de
+quarante sous, où irait-on? Calculez un peu et vous serez effrayé.
+Car, relativement, les pièces de deux francs sont en bien petit
+nombre, et il y a tant d'affamés!... Le mieux, en face d'une
+pareille situation, est encore de s'en tenir à la Loi, qui ne dit
+pas du tout que l'homme a droit au pain et au travail, et qui
+défend de prendre les pièces de quarante sous. Et cette loi, il
+faut l'appliquer avec vigueur, sans pitié, et même sans bonne foi.
+Il y va du salut de la Société.
+
+Oui, plus j'y réfléchis, plus je trouve que le monsieur jovial
+avait raison. On ne guillotine pas assez... -- on ne guillotine pas
+assez les gens comme lui.
+
+
+XI -- CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES
+
+Je trouve l'abbé Lamargelle chez lui, rue du Bac, au deuxième
+étage d'une grande vieille maison grise, d'aspect méprisant. J'ai
+été introduit par la servante dans un vaste cabinet de travail
+dont les fenêtres donnent sur un jardin, et l'abbé a fait son
+apparition un instant après.
+
+-- Alors, tout s'est bien passé? Tant mieux... Voyons, je vais
+faire un peu de place ici, dit-il en débarrassant à la hâte une
+table encombrée de livres et de papiers, tandis que j'ouvre mon
+sac. Là! Mettons tous nos trésors là-dessus... Les valeurs... les
+bijoux... Pas de billets de banque, naturellement; je pensais bien
+que vous n'en trouveriez point... Et qu'est-ce que c'est que ça?
+Des couverts?
+
+-- Ah! oui; un petit cadeau que j'ai à faire, dis-je, car je pense
+subitement à présenter à Ida ces dépouilles opimes de la
+bourgeoisie.
+
+-- Vous avez bien raison; les petits cadeaux entretiennent
+l'amitié. Maintenant, faisons notre compte approximativement.
+
+Le compte est terminé, et l'abbé se frotte les mains.
+
+-- Bonne opération, hein? Ah! rendez-moi la clef de la maison, sac
+à papier! Il faut que je la renvoie ce soir... Merci. Je vais
+m'occuper de réaliser le montant de ces titres et de ces bijoux et
+dans quatre jours, c'est-à-dire samedi, vous reviendrez me voir et
+nous partagerons en frères. Nous aurons même le plaisir de lire
+dans les gazettes, ce jour-là, le récit de votre voyage en
+province, ou tout au moins de ses conséquences.
+
+-- Récit qui donnera à plus d'un jeune homme pauvre l'idée de
+commencer son roman en marchant sur les traces du voleur inconnu.
+
+-- Quoi! s'écrie l'abbé. Vous en êtes là! Vous prenez au sérieux
+les jérémiades des personnes bien pensantes qui déplorent que les
+journaux publient les comptes-rendus des crimes? Mais ces
+personnes-là sont enchantées que les feuilles publiques racontent
+en détail les forfaits de toute nature et impriment au jour le
+jour des romans-feuilletons sanguinaires. Les journaux, amis du
+pouvoir, savent bien ce qu'ils font, allez! Leurs comptes-rendus
+ne donnent guère d'idées dangereuses, mais ils satisfont des
+instincts qui continuent à dormir, nourrissent de rêves des
+imaginations affamées d'actes. Il ne faut pas oublier que les
+crimes de droit commun, accomplis par des malfaiteurs isolés, sont
+des soupapes de sûreté au mécontentement général; et que le récit
+émouvant d'un beau crime apaise maintes colères et tue dans l'oeuf
+bien des actions que la Société redoute.
+
+-- Votre façon d'envisager les choses est très subtile, dis-je; je
+vais donc vous apprendre ce que j'ai vu ce matin, au point du
+jour, et vous demander conseil.
+
+Et je raconte à l'abbé mon voyage avec le bourreau, l'exécution à
+laquelle j'ai assisté, et je lui fais part des réflexions que
+m'ont suggérées ces événements.
+
+-- Oui, dis-je en terminant, je souhaite le renversement d'un état
+social qui permet de pareilles horreurs, qui ne s'appuie que sur
+la prison et l'échafaud, et dans lequel sont possibles le vol et
+l'assassinat. Je sais qu'il y a des gens qui pensent comme moi,
+des révolutionnaires qui rêvent de balayer cet univers putréfié et
+de faire luire à l'horizon l'aube d'une ère nouvelle. Je veux me
+joindre à eux. Peut-être pourrai-je...
+
+L'abbé m'interrompt.
+
+-- Écoutez-moi, dit-il. Autrefois, quand on était las et dégoûté du
+monde, on entrait au couvent; et, lorsqu'on avait du bon sens, on
+y restait. Aujourd'hui, quand on est las et dégoûté du monde, on
+entre dans la révolution; et, lorsqu'on est intelligent, on en
+sort. Faites ce que vous voudrez. Je n'empêcherai jamais personne
+d'agir à sa guise. Mais vous vous souviendrez sans doute de ce que
+je viens de vous dire.
+
+Voilà trois semaines, déjà, que je fréquente les «milieux
+socialistes» -- 30 centimes le bock -- et je commence à me demander
+si l'abbé n'avait pas raison. Je n'avais point attaché grande
+importance à son avis, cependant; j'avais laissé de côté toutes
+les idées préconçues; j'avais écarté tous les préjugés qui dorment
+au fond du bourgeois le plus dévoyé, et j'étais prêt à recevoir la
+bonne nouvelle. Hélas! cette bonne nouvelle n'est pas bonne, et
+elle n'est pas nouvelle non plus.
+
+Je me suis initié aux mystères du socialisme, le seul, le vrai --
+le socialisme scientifique -- et j'ai contemplé ses prophètes. J'ai
+vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et
+tous les autres avec leur salive.
+
+J'ai assisté à des réunions où ils ont démontré au bon peuple que
+la Société collectiviste existe en germe au sein de la Société
+capitaliste; qu'il suffit donc de conquérir les pouvoirs publics
+pour que tout marche comme sur des roulettes; et que le Quatrième
+État, représenté par eux, prophètes, tiendra bientôt la queue de
+la poêle... Et j'ai pensé que ce serait encore mieux s'il n'y
+avait point de poêle, et si personne ne consentait à se laisser
+frire dedans... Je leur ai entendu proclamer l'existence des lois
+d'airain, et aussi la nécessité d'égaliser les salaires, à travail
+égal, entre l'homme et la femme... Et j'ai pensé que le Code
+bourgeois, au moins, avait la pudeur d'ignorer le travail de la
+femme... Je leur ai entendu recommander le calme et le sang-froid,
+le silence devant les provocations gouvernementales, le respect de
+la légalité... Et le bon peuple, la «matière électorale», a
+applaudi. Alors, ils ont déclaré que l'idée de grève générale
+était une idée réactionnaire. Et le bon peuple a applaudi encore
+plus fort.
+
+J'ai parlé avec quelques-uns d'entre eux, aussi; des députés, des
+journalistes, des rien du tout. Un professeur qui a quitté la
+chaire pour la tribune, au grand bénéfice de la chaire; pédant
+plein d'enflure, boursouflé de vanité, les bajoues gonflées du
+jujube de la rhétorique. Un autre, croque-mort expansif, grand-
+prêtre de l'église de Karl Marx, orateur nasillard et publiciste à
+filandres. Un autre, laissé pour compte du suffrage universel,
+bête comme une oie avec une figure intelligente -- chose terrible!
+-- et qui ne songe qu'à dénoncer les gens qui ne sont pas de son
+avis. Un autre... et combien d'autres?... Tous les autres.
+
+J'ai lu leur _littérature_ -- l'art d'accommoder les restes du
+_Capital_. -- On y tranche, règle, décide et dogmatise à plaisir...
+L'égoïsme naïf, l'ambition basse, la stupidité incurable et la
+jalousie la plus vile soulignent les phrases, semblent poisser les
+pages. Lit-on ça? Presque plus, paraît-il. De tout ce qu'ont
+griffonné ces théoriciens de l'enrégimentation, il ne restera pas
+assez de papier, quand le moment sera venu, pour bourrer un fusil.
+
+Ah! c'est à se demander comment l'idée de cette caserne
+collectiviste a jamais pu germer dans le cerveau d'un homme.
+
+-- Un homme! s'écrie un être maigre et blafard qui m'entend
+prononcer ce dernier mot en pénétrant dans le café, au moment où
+j'en sors. Savez-vous seulement ce que c'est qu'un homme? Mais
+permettez-moi de vous offrir...
+
+Oui, oui, je sais... la permission de payer. Eh bien, qu'est-ce
+qu'un homme?
+
+-- Un homme, c'est une machine qui, au rebours des autres,
+renouvelle sans cesse toutes ses parties. Le socialisme
+scientifique...
+
+Je n'écoute pas l'être blafard; je le regarde. Une figure
+chafouine, rageuse, l'air d'un furet envieux du moyen de défense
+accordé au putois. Transfuge de la bourgeoisie qui pensait trouver
+la pâtée, comme d'autres, dans l'auge socialiste, et s'est aperçu,
+comme d'autres, qu'elle est souvent vide. Raté fielleux qui laisse
+apercevoir, entre ses dents jaunes, une âme à la Fouquier-
+Tinville, et qui bat sa femme pour se venger de ses insuccès. Il
+est vrai qu'elle peine pour le nourrir. À travail égal... Mais
+l'être blafard s'aperçoit de mon inattention.
+
+-- Écoutez-moi attentivement, dit-il; c'est très important si vous
+voulez savoir pourquoi le socialisme scientifique ne peut
+considérer l'homme que comme une machine... La nourriture d'un
+adulte, ainsi que je vous le disais, est environ égale en
+puissance à un demi-kilogramme de charbon de terre; lequel demi-
+kilo est à son tour égal à un cinquième de cheval-vapeur pendant
+vingt-quatre heures. Comme un cheval-vapeur est équivalent à la
+force de vingt-quatre hommes, la journée moyenne de travail d'un
+homme ordinaire monte à un cinquième de l'énergie potentielle
+emmagasinée dans la nourriture que consomme cet homme et qui est
+équivalente, vous venez de le voir, à un demi-kilo de charbon. Que
+deviennent les quatre autres cinquièmes?...
+
+Je ne sais pas, je ne sais pas! Je ne veux pas le savoir. Qu'ils
+deviennent tout ce qu'ils pourront -- pourvu que je sorte d'ici et
+que je n'y remette jamais les pieds!
+
+Un soir, j'ai rencontré un socialiste.
+
+C'est un ouvrier laborieux, sobre, calme, qui se donne beaucoup de
+mal pour subvenir aux besoins de sa famille et élever ses enfants.
+Il serait fort heureux que la vie fût moins pénible pour tous,
+surtout pour ceux qui travaillent aussi durement que lui, et que
+la misère cessât d'exister. Je crois qu'il ferait tout pour cela,
+ce brave homme; mais je pense aussi qu'il n'a qu'une confiance
+médiocre dans les procédés recommandés par les pontifes de la
+révolution légale.
+
+-- En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse
+être utile la propagande socialiste? Profite-t-elle aux
+malheureux?
+
+-- Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les
+théories socialistes, je ne vois pas que la condition des
+déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.
+
+-- Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de
+vos frères-ennemis les anarchistes, croyez-vous que cette
+propagande profite au gouvernement?
+
+-- Non, sûrement. Le gouvernement, si mauvais qu'il soit, se
+déciderait sans doute à faire quelques concessions aux misérables,
+par simple politique, s'il n'était pas harassé par les colporteurs
+des doctrines collectivistes; et il serait plus solide encore
+qu'il ne l'est.
+
+-- À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande?
+
+Il a réfléchi un instant et m'a répondu.
+
+-- Au mouchard.
+
+
+XII -- L'IDÉE MARCHE
+
+Une lettre de Roger-la-Honte m'a appelé à Rouen; il s'agissait
+d'une taxe extraordinaire à prélever sur un capital déterminé.
+Nous avons opéré la saisie pendant la nuit, afin de ne déranger
+personne, et nous sommes partis ensemble pour l'Angleterre. Je
+suis très content d'être revenu à Londres. L'Anarchie est un peu
+persécutée en ce moment et ses grands hommes se sont réfugiés sur
+le sol britannique. Ces théoriciens, ces faiseurs de systèmes qui
+ont si souvent déjà, dans leurs diverses publications, tracé la
+voie de l'humanité, ont sûrement une vision nette des choses, la
+prescience de l'avenir; ils connaissent le secret du Futur, et
+peut-être...
+
+Mais pourquoi pas? Pourquoi me refuseraient-ils le secours de leur
+expérience? Pourquoi ne voudraient-ils pas m'indiquer la route
+qu'il faut suivre? Car ils ne doivent pas se payer de mots, ceux-
+là; et s'ils parlent, ce doit être pour dire quelque chose. Si
+j'allais les voir?... Oui, mais ils sont tant... Ils sont tant
+qu'il faut choisir.
+
+J'ai fait mon choix: Balon, le psychologue anarchiste, que sa
+_Célébralité soldatesque_ a rendu si célèbre; et Talmasco, dont le
+dernier livre a fait tant de bruit. Chez Balon, pour commencer.
+
+Il me reçoit fort aimablement. Son abord n'est pas des plus
+sympathiques, pourtant; il donne plutôt l'impression d'un pince-
+maille agité, d'un fesse-mathieu perplexe, d'un de ces parents
+pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui
+bourrent leur paillasse, d'un vilain tondeur d'oeufs. Mais ses
+manières sont tellement accueillantes! Il me met tout de suite à
+mon aise; de telle façon, même, que je suis obligé de me déclarer
+un peu confus.
+
+-- La confusion! dit Balon en souriant. Je ne connais que ça; c'est
+quand on prend une chose pour une autre. Ça arrive tous les jours.
+Ainsi, pour ne vous citer qu'un fait, on me confond à chaque
+instant, moi, Balon le psychologue, avec M. Talon le sociologue.
+Qu'y voulez-vous faire?... Que les gens continuent, si cela les
+amuse. Je ne suis, moi -- et je tiens à le dire bien haut, car je
+prise avant tout la modestie -- qu'un homme de science. Je m'occupe
+exclusivement des causalités, des modalités, des cérébralités, des
+mentalités, des...
+
+Oui, oui, je ne l'ignore pas. C'est même étonnant qu'un écrivain
+puisse s'intéresser à tant d'aussi belles choses. Quelle cervelle
+il doit avoir, ce Balon! Et je ne crois pas trouver une meilleure
+occasion de lui présenter mes félicitations au sujet de sa
+_Cérébralité soldatesque_.
+
+-- Ne m'étouffez pas sous les compliments, répond-il. Contentez-
+vous de dire que c'est une oeuvre. Un chef-d'oeuvre, si vous
+voulez; et n'en parlons plus. Ah! messieurs les militaires ont
+passé de mauvais quarts d'heure à l'époque où a paru mon livre.
+Les militaires! Des pillards sanguinaires, tous!... Des bouchers!
+D'horribles bouchers!...
+
+Des bouchers! Brrr!!!... Il faut l'entendre prononcer ce mot-là.
+Comme on voit bien qu'il a l'horreur de la viande! Comme on le
+devine, comme on le sent -- et comme on n'a pas tort! -- Car Balon
+n'est pas seulement un psychologue et un homme de science; c'est
+encore un végétarien. Les légumes et les oeufs constituent ses
+aliments: le lait est sa boisson. Bénédictin de la Cause,
+anachorète de la Sociale, moine du Progrès, confesseur de la Foi
+vivifiante, il n'a nul besoin de fouetter ses convictions avec des
+excitants vulgaires et de piquer sa pensée libre de l'aiguillon
+des stimulants équivoques. L'ébullition d'un potage aux herbes lui
+donne la note exacte de l'effervescence des désirs libertaires;
+des oeufs brouillés symbolisent pour lui l'état présent de la
+Société, dédaigneuse de l'harmonie nécessaire; des salsifis,
+blancs au-dedans et noirs dehors, lui représentent le caractère de
+l'homme dont la bonté native ne fait point de doute pour lui; il
+retrouve, dans le va-et-vient d'une queue de panais agitée par le
+vent, tous les frémissements de l'âme moderne; et c'est dans du
+lait écrémé, image de la science, imparfaite, hélas! qu'il cherche
+à étancher sa soif de progrès et de liberté.
+
+Vie frugale, méthode de travail simplifiée, voilà le système de
+Balon. Simplifiée! Que dis-je? Réduite à sa plus simple
+expression. Car Balon a un procédé à lui. Je le connais, mais
+n'attendez point que je vous en fasse part. Le libraire qui lui
+fournit à forfait les vieux journaux qu'il découpe, et l'épicier
+qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.
+
+Aussi, ça tient, ce que fait Balon. C'est épais et solide. Il n'a
+rien inventé, je l'accorde. Mais il vous présente les choses d'une
+façon tellement inattendue! C'est presque l'histoire de l'oeuf de
+Colomb. _Omne ex ovo_. Quel oeuf!
+
+Balon est un pondeur. Il a déjà fait, des parasites de la Société,
+plusieurs vigoureuses peintures -- à la colle. -- De plus, c'est un
+couveur; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit,
+dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que
+l'Idée marche. Certains écumeurs ne seront pas contents, peut-
+être. Qu'ils tremblent des aujourd'hui, comme ils l'ont fait si
+souvent déjà -- car c'est l'effroi des exploiteurs et la terreur
+des soudards, cet homme de science refusé au conseil de révision,
+ce psychologue qui dissèque les âmes aussi froidement qu'il
+découpe son papier, qu'un verre de vin fait pâlir et qui cane
+devant un bifteck!
+
+Balon est convaincu de l'excellence des théories anarchistes. Il
+me le déclare hautement. Certaines de ses phrases respirent la
+bataille, semblent saupoudrées de salpêtre. Balon, lui, à force de
+s'abreuver de laitage, a pris, plutôt, une odeur d'érable; il
+fleure la crèche, il sent la nourrice sur lieux...
+
+Pas de blague! Cette nourrice-là, si sèche qu'elle paraisse,
+allaitera les générations futures; et c'est à ses mamelles
+bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah! Balon,
+biberon de vérité, homme de science, _alma mater_!...
+
+Je voudrais vous le faire connaître, au physique, comme je vous
+l'ai présenté au moral. Mais, voila, c'est bien difficile; et je
+ne sais pas trop comment dire: Petit, noueux, des genoux qui font
+des avances et des épaules qui demandent l'aumône, un nez en
+patère et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire
+en guise de bras, des pieds à rebords et plats comme des
+égouttoirs à pépins -- il me donne l'idée d'un porte-manteau
+rabougri, d'un porte-manteau pour culs-de-jatte.
+
+Comme j'ai eu raison de me raccrocher à lui, d'avoir foi en son
+expérience! Il m'a fait voir des choses que je ne soupçonnais pas;
+non, je n'aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi
+compliquées...
+
+-- Ne doutez pas du succès définitif, me dit-il en m'accompagnant
+jusqu'à la porte. L'étude des causalités des mentalités actuelles,
+basée sur la comparaison raisonnée des modalités des cérébralités,
+m'a profondément persuadé de la fatalité du triomphe de l'Idée.
+Quant à prévoir certaines éventualités, dans un délai plus ou
+moins bref, ce m'est impossible; il faudrait me livrer à des
+travaux considérables, et le temps me manque. Je ne suis qu'un
+homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec
+certitude où nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la
+même précision la meilleure route à suivre.
+
+C'est malheureux. C'est justement ce que je voulais savoir...
+Enfin, malgré tout, c'est très beau, ce que m'a dit Balon. Et
+puis, il parle si bien! Presque aussi bien qu'il écrit. La
+modalité, la causalité, la céré...céri... Oh! c'est très beau.
+
+Je ne serais pas fâché, cependant, si Talmasco se montrait plus
+explicite. Il faudra que je lui pose des questions catégoriques,
+dès que j'arriverai chez lui.
+
+Tiens! j'y suis.
+
+Sa femme vient m'ouvrir et m'introduit. Et, une minute après,
+Talmasco apparaît en personne. Je lui pose des questions
+catégoriques.
+
+-- Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas
+vous cacher que l'Anarchie traverse une crise en ce moment; mais
+cette crise, croyez-le, ne sera que passagère...
+
+Talmasco, qui pourtant est un libertaire déterminé, a plutôt
+l'allure d'un bourgeois bien élevé; son existence, paraît-il, est
+aussi des plus bourgeoises. Son geste hésitant, sans ampleur, lui
+donne l'aspect, quand il parle, d'un nageur inexpérimenté. Il a la
+voix de ces chantres d'une chapelle romaine qui n'entonnent leur
+premier cantique qu'après avoir fait trancher certaines
+difficultés d'organe par la main de praticiens spéciaux.
+
+-- L'Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu'ici, continue-t-
+il, le grand principe de la fraternité. Avec la solidarité pour
+base, voyez-vous, l'Idée eût été invincible et nous n'aurions
+point assisté, ainsi que cela est arrivé trop souvent, à des
+spectacles plutôt regrettables. Je parle de la solidarité la plus
+large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous
+et certains groupements socialistes que nos théories ont déjà
+séduits. Ah! si nous avions pu nous entendre, tout ce que nous
+aurions pu faire dans les syndicats ouvriers!... C'est si beau, si
+grand, si puissant, la fraternité! Ce sentiment-là... Mais on
+sonne; permettez-moi d'aller ouvrir.
+
+Talmasco descend. Tout à coup, j'entends un cri; des cris: un
+bruit de lutte dans le corridor. Qu'y a-t-il?... Mme Talmasco et
+moi nous nous précipitons... Mais Talmasco remonte déjà
+l'escalier, le col arraché, la cravate pendante et le nez en sang.
+Il explique ce qui s'est passé. Des compagnons, qui lui en veulent
+sans qu'il sache trop pourquoi, sont venus le demander sous un
+prétexte et, brusquement sans éclaircissements préalables, lui ont
+sauté à la gorge. Il a pu s'en débarrasser et les mettre à la
+porte sans leur faire de mal.
+
+-- Des compagnons trop pressés et qui ne raisonnent pas, déclare
+Talmasco en épongeant son nez meurtri. Ils ont tort, mais que
+voulez-vous? On ne peut pas leur garder rancune de leur
+impatience. S'ils ne souffraient pas autant, ils réfléchiraient un
+peu plus. D'ailleurs, ceci vient à point nommé à l'appui de ma
+thèse. Si ces compagnons avaient une notion suffisante de l'idée
+de fraternité, ils comprendraient qu'au lieu de perdre notre temps
+à nous quereller entre nous, nous aurions tout intérêt à nous unir
+et à chercher à grossir nos forces contre l'ennemi commun. La
+fraternité, malheureusement, est un sentiment assez complexe,
+malgré sa simplicité apparente...
+
+On sonne encore. Cette fois, c'est Mme°Talmasco qui va ouvrir.
+
+-- Peut-être aussi, continue Talmasco, n'avons-nous point mis, nous
+autres théoriciens, toute la patience désirable...
+
+Mais, sitôt la porte ouverte, en bas, un vacarme terrible éclate.
+Une bordée d'injures atroces fracasse l'escalier. Ce sont les
+compagnes des compagnons qui viennent insulter Mme°Talmasco, lui
+reprocher ceci, cela, et un tas d'_et caetera_. Le propriétaire
+n'a que le temps d'accourir et de pousser la porte sur le nez des
+furies, qui continuent à hurler dans la rue. Mme°Talmasco remonte,
+tout en larmes.
+
+-- Bah! ce n'est rien, dit Talmasco; un simple malentendu. Les
+compagnons se figurent, parce que nous savons tenir à peu près une
+plume, que nous ne cherchons qu'à prendre de l'autorité sur eux.
+Ils ont raison de se montrer jaloux de leur indépendance, c'est
+certain. Cependant, ils devraient se rendre compte que nous sommes
+en pleine période de lutte, que le mouvement révolutionnaire ne
+demande qu'à prendre une extension énorme, et que l'union est
+éminemment nécessaire. Ah! la fraternité! c'est si beau! C'est
+tellement sublime!... Ce doit être l'auréole des temps nouveaux...
+
+La voix monotone, féminine, continue à chantonner, sans clef de
+_la_, scandée par les sanglots et les soupirs de Mme Talmasco, qui
+persiste à pleurer dans un coin. C'est assez pénible. Je me lève
+et Talmasco me dit, au moment où je le quitte.
+
+-- Le mot d'ordre de l'Anarchie doit être: Bonne volonté et
+Fraternité.
+
+Oui, oui... certainement... évidemment... Mais, mais, mais...
+
+Un soir, j'ai rencontré un anarchiste.
+
+C'est un trimardeur, qui ne fait pas grand'chose, boit un peu,
+crie pas mal, ne s'inquiète guère de sa famille et n'a nul souci
+de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie fût moins
+pénible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui
+ne l'aiment pas, et que la misère cessât d'exister. Je crois qu'il
+ferait tout pour cela, ce vagabond; mais je pense aussi qu'il n'a
+aucune confiance dans les moyens d'action préconisés par les
+apôtres de la révolution illégale.
+
+-- En conscience, lui ai-je demandé, à qui croyez-vous que puisse
+être utile la propagande anarchiste? Profite-t-elle aux
+malheureux?
+
+-- Non, sûrement. Car, depuis qu'il est de mode d'exposer les
+théories anarchistes, je ne vois pas que la condition des
+déshérités se soit améliorée; elle a empiré, plutôt.
+
+-- Eh! bien, pour prendre un instant au sérieux les arguments de
+vos frères-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette
+propagande profite au gouvernement?
+
+-- Non, sûrement. L'idée d'autorité a été battue en brèche sans
+aucun résultat. Un petit nombre d'individus ont cessé de croire à
+la divinité de l'État, mais les masses terrorisées se sont
+rapprochées de l'idole; de sorte que, tout compte fait, la
+puissance gouvernementale n'a été ni accrue ni diminuée.
+
+-- À qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande? '
+
+Il a réfléchi un instant et m'a répondu:
+
+-- Au mouchard.
+
+
+XIII -- RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES
+
+Alors c'est cela, le spectre rouge; c'est cela, le monstre qui
+doit dévorer la Société capitaliste!
+
+Ce socialisme, qui change le travailleur, étroitement mais
+profondément conscient de son rôle et de ses intérêts, en un
+idéaliste politique follement glorieux de sa science de pacotille;
+qui lui inculque la vanité et la patience; qui l'aveugle des
+splendeurs futures du Quart-État, existant par lui-même et
+transportable, d'un seul coup, au pouvoir.
+
+Cette anarchie, qui codifie des truismes agonisant dans les rues,
+qui passionne des lieux-communs plus usés que les vieilles lunes,
+qui spécule sur l'avenir comme si l'immédiat ne suffisait pas,
+comme si la notion du futur était nécessaire à l'acte -- comme si
+Hercule, qui combattit Cacus dans les ténèbres, avait eu besoin
+d'y voir clair pour terrasser le brigand.
+
+Pépinières d'exploiteurs, séminaires de dupes, magasins
+d'accessoires de la maison Vidocq...
+
+Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme
+l'autre, despotismes tempérés par le chantage; des gouvernements
+auxquels le gouverné reproche sans trêve, comme à l'autre, leur
+immoralité; mais jamais sa propre misère morale. La Révolution
+prend l'aspect d'une Némésis assagie et bavarde, établie et
+vaguement patentée, qui ne songe plus à régler des comptes, mais
+qui fait des calculs et qui a troqué le flambeau de la liberté
+contre une lanterne à réclame. En haut, des papes, trônant devant
+le fantôme de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui
+pontifient, jugent et radotent! des conclaves de théoriciens, de
+doctrinaires! d'échafaudeurs de systèmes, pisse-froids de la
+casuistique révolutionnaire, qui préconisent l'enrégimentation --
+car tous les groupements humains sont à base d'avilissement et de
+servitude; -- en bas, les foules, imbues d'idées de l'autre monde,
+toujours disposées à prêter leurs épaules aux ambitieux les plus
+grotesques pour les aider à se hisser dans ce char de l'État qui
+n'est plus qu'une roulotte de saltimbanques funèbres; les foules,
+bêtes, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, lâches, cruelles
+-- et vertueuses, éternellement vertueuses!
+
+Ah! comme on comprend le beau rire de la toute-puissante armée
+bureaucratique devant l'Individualité, comme on comprend la
+victoire définitive de la formule administrative, et le triomphe
+du rond-de-cuir! Et l'on songe, aussi, aux enseignements des
+philosophes du XVIIIe siècle, à ce respect de la Loi qu'ils
+prêchèrent, à leur culte du pouvoir absolu de l'État, à leur
+glorification du citoyen... Le citoyen -- cette chose publique -- a
+remplacé l'homme. La souveraineté illimitée de l'État peut passer
+des mains de la royauté aux mains de la bourgeoisie, de celles de
+la bourgeoisie à celles du socialisme; elle continuera à exister.
+Elle deviendra plus atroce, même; car elle augmente en se
+dégradant. Quel dogme!... Mais quelle chose terrible que de
+concevoir, un instant, la possibilité de son abolition, et de
+s'imaginer obligé de penser, d'agir et de vivre par soi-même!
+
+Par le fait de la soumission à l'autorité infinie de l'État,
+l'activité morale ayant cessé avec l'existence de l'Individu, tous
+les progrès accomplis par le cerveau humain se retournent contre
+l'homme et deviennent des fléaux; tous les pas de l'humanité vers
+le bonheur sont des pas vers l'esclavage et le suicide. Les outils
+forcés autrefois deviennent des buts, de moyens qu'ils étaient. Ce
+ne sont plus des instruments de libération, mais des primes à
+toutes les spoliations, à toutes les corruptions. Et il arrive que
+la machine administrative, qui a tué l'Individu, devienne plus
+intelligente, moins égoïste et plus libérale que les troupeaux de
+serfs énervés qu'elle régit!
+
+On a tellement écrasé le sentiment de la personnalité qu'on est
+parvenu à forcer l'être même qui se révolte contre une injustice à
+s'en prendre à la Société, chose vague, intangible, invulnérable,
+inexistante par elle-même, au lieu de s'attaquer au coquin qui a
+causé ses griefs. On a réussi à faire de la haine virile la haine
+déclamatoire... Ah! si les détroussés des entreprises financières,
+les victimes de l'arbitraire gouvernemental avaient pris le parti
+d'agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs misères, il
+n'y aurait pas eu, après ce désastre cette iniquité, et cette
+infamie après cette ruine. La vendetta n'est pas toujours une
+mauvaise chose, après tout, ni même une chose immorale; et devant
+l'approbation universelle qui aurait salué, par exemple,
+l'exécution d'un forban de l'agio, le maquis serait devenu
+inutile... Mais ce sont les institutions, aujourd'hui, qui sont
+coupables de tout; on a oublié qu'elles n'existent que par les
+hommes. Et plus personne n'est responsable, nulle part, ni en
+politique ni ailleurs... Ah! elle est tentante, certes, la
+conquête des pouvoirs publics!
+
+Ces socialistes, ces anarchistes!... Aucun qui agisse en
+socialiste; pas un qui vive en anarchiste... Tout ça finira dans
+le purin bourgeois. Que Prudhomme montre les dents, et ces sans-
+patrie feront des saluts au drapeau; ces sans-respect prendront
+leur conscience à pleines mains pour jurer leur innocence; ces
+sans-Dieu décrocheront et raccrocheront, avec des gestes de
+revendeurs louches, tous les jésus-christs de Bonnat.
+
+Allons, la Bourgeoisie peut dormir tranquille; elle aura encore de
+beaux jours...
+
+Je n'irai pas faire part de mes désillusions à l'abbé, pour sûr;
+il se moquerait de moi, sans aucun doute. De quoi ai-je été me
+mêler là? Est-ce que cela me regarde, moi, ce que peuvent dire et
+penser les futurs rénovateurs de la Société? «Toutes les affaires
+qui ne sont pas nos affaires personnelles sont les affaires de
+l'État.» C'est Royer-Collard qui a dit ça; et il avait bien
+raison.
+
+Mais j'irai à Paris tout de même, pour me distraire; il me semble
+que j'ai des lois d'airain qui me compriment le cerveau, et l'air
+de Londres est malsain pour ces maladies-là. C'est entendu; je
+prends le train ce soir. «L'idée marche», disent les anarchistes.
+Moi aussi.
+
+-- Comment! c'est toi! s'écrie Ida que j'ai été voir, presque en
+arrivant. En voilà, une surprise! Figure-toi que j'avais
+l'intention d'aller te faire une visite à Londres, dans deux ou
+trois jours.
+
+-- Vraiment? Et en quel honneur?
+
+-- Es-tu modeste! Fais au moins semblant de croire que j'avais rêvé
+de toi, et embrasse-moi.
+
+Je m'exécute, et Ida continue:
+
+-- La vérité, c'est que j'avais quelque chose à te dire, quelque
+chose de très important.
+
+-- Ah! je devine: tu as revu la petite femme du monde...
+
+-- Renée? Non. Je l'ai bien vue deux ou trois fois, en passant;
+mais il n'y a rien à faire avec elle pour le moment. Comme elle a
+payé toutes ses dettes, elle peut avoir du crédit pendant un bon
+bout de temps; et puis son mari a fait un héritage, je crois...
+Non, ce n'est pas d'elle que je voulais te parler. J'avais
+l'intention de te demander un conseil.
+
+-- Ida, ne fais pas cela; tu t'en repentirais.
+
+-- Naturellement; et ça ne m'empêcherait pas de continuer. Es-tu
+sérieux? Oui? Eh! bien, écoute, j'ai reçu hier une lettre de
+Canonnier. Il est aux États-Unis...
+
+-- Après s'être échappé de Cayenne; je sais ça. Mais en dehors de
+ce détail, j'ignore tout sur Canonnier. Pourquoi a-il été condamné
+aux travaux forcés, d'abord?
+
+-- Condamné! s'écrie Ida; il n'a jamais été condamné aux travaux
+forcés.
+
+-- Et il était au bagne?
+
+-- Oui. Mais pas comme condamné; en qualité de relégué. Tu ne
+connais donc pas la loi de relégation?
+
+-- Si, dis-je. C'est un des chefs-d'oeuvre de la République; si
+elle n'avait pas créé le Pari Mutuel, ce serait le seul.
+
+-- Alors, tu sais que, lorsqu'un homme a encouru deux
+condamnations, le tribunal a le droit de prononcer la relégation,
+sans autre forme de procès, et de l'envoyer finir ses jours à
+Cayenne ou à la Nouvelle-Calédonie.
+
+-- Certainement. La chose est charmante. Une pareille mesure, en si
+parfait désaccord avec les règles les plus élémentaires de
+l'équité, ne pouvait être votée qu'à une époque de haute moralité,
+et par des hommes dont l'intégrité est au-dessus de tout soupçon.
+Vois-tu Ida, la Société bourgeoise me fait l'effet de traiter le
+voleur, clair de lune de l'honnête homme actuel, comme le
+précepteur du Dauphin traitait autrefois le compagnon d'études de
+son royal élève; elle lui donne la fessée quand l'autre n'est pas
+sage.
+
+-- Il n'y a rien de tel que l'exemple... À dire vrai, cette loi est
+immonde. Je ne cherche pas à disculper Canonnier; c'est un voleur
+de premier ordre; Dieu seul, s'il existe, connaît le nombre de ses
+larcins. Pourtant, il n'avait subi qu'une condamnation pas
+sérieuse et il y avait déjà fort longtemps, lorsqu'il fut
+soupçonné d'avoir commis un vol perpétré au Havre, dans une villa
+appartenant à un des gros seigneurs de la République, Ce n'était
+pas de l'argent qui avait été enlevé, ni des valeurs, mais des
+papiers politiques de la plus haute importance, paraît-il.
+Canonnier était bien l'auteur du vol; il avait dérobé les
+documents et les avait expédiés à un de ses amis, attorney à New-
+York. Mais on n'avait aucune preuve de sa culpabilité et l'on
+n'osa point l'arrêter. On se contenta de le filer sérieusement.
+
+-- Il n'avait qu'à quitter la France.
+
+-- C'est ce qu'il voulut faire. Il partit pour Bordeaux et s'y
+logea dans un hôtel quelconque, en attendant le départ du bateau
+qu'il voulait prendre. Le soir même de son arrivée, comme il
+rentrait après avoir passé la soirée au théâtre, il fut mis en
+état d'arrestation; on l'accusa d'avoir dérobé l'argenterie de
+l'hôtel; on fouilla ses bagages; et l'on y trouva, en effet,
+quelques douzaines de couverts...
+
+-- Que les argousins y avaient déposés pendant son absence.
+L'invention n'est pas neuve.
+
+-- Ce qui ne l'est pas non plus, ce sont les propositions
+insidieuses et les menaces qui lui furent faites. Il ferma
+l'oreille aux propositions, et les menaces furent exécutées. Il
+fut condamné, pour le vol, à je ne sais plus combien de mois de
+prison, et la relégation s'ensuivit. Voici bientôt quatre ans de
+cela...
+
+-- Et tu dis que tu as reçu hier une lettre de lui?
+
+-- Oui; il m'apprend qu'il sera en France d'ici deux mois environ,
+et me charge d'une commission bien délicate et bien ennuyeuse. Tu
+sais qu'il a une fille?
+
+--Je l'ai entendu dire, à toi ou à Roger-la-Honte.
+
+-- Elle a dix-neuf ans, à peu près; elle s'appelle Hélène...
+
+-- N'a-t-elle pas été adoptée par la femme d'un magistrat?
+
+-- Pas tout à fait. Voici les choses: il y a une vingtaine
+d'années, Canonnier, qui n'en avait guère que vingt-cinq,
+rencontra par hasard, dans un jardin public, une jeune fille qui
+venait d'entrer, comme gouvernante, an service de M. de Bois-
+Créault, le fameux procureur-général du commencement de la
+République. C'était une petite provinciale, bébête mais très
+jolie. Canonnier s'amusa à lui faire la cour, en obtint des
+rendez-vous dont il ne pût gâter l'innocence, et finit par en
+devenir sérieusement amoureux. La petite, qui se sentait vivement
+désirée, parlait mariage et restait sourde à toute autre chose.
+Canonnier, qui faisait alors ses premières armes dans l'armée du
+crime, bien qu'il se fût qualifié voyageur de commerce, trouvait
+sans doute dans cette intrigue banale une dérivation à
+l'énervement qui accompagne les débuts dans votre profession. Et
+puis, vraiment, il était amoureux. Au fond, il ne nourrissait
+aucun parti pris contre les unions légitimes; il en aurait conclu
+trois aussi facilement qu'une seule, le même jour. Le mariage se
+fit donc, avec l'assentiment de la famille de Bois-Créault, qui
+garda la jeune femme à son service, même après qu'elle eut mis au
+monde une petite fille.
+
+-- Et Canonnier, que faisait-il pendant ce temps-là?
+
+-- Il était censé voyager beaucoup, surtout à l'étranger. Il voyait
+sa femme de temps à autre, assez souvent durant les premières
+années, assez rarement depuis. Quant à l'enfant, qui avait été
+mise en nourrice d'abord, puis en pension, il a toujours subvenu
+largement à tous les frais.
+
+-- Mais, depuis son arrestation?
+
+-- Deux jours avant qu'on le mît en prison, sa femme mourut
+subitement de la rupture d'un anévrisme. Hélène, que Mme de Bois-
+Créault avait invitée à passer ses vacances chez elle, se trouvait
+auprès de sa mère quand ce malheur survint et put assister à ses
+derniers moments. Mme de Bois-Créault, émue de compassion, se
+résolut à garder la jeune fille auprès d'elle. Ah! l'on dira ce qu
+on voudra, continue Ida avec un grand geste, mais il y a encore de
+braves gens! C'est magnifique, ce qu'ils ont fait-là, les Bois-
+Créault. Grâce à leur intervention, aucune publicité ne fut donnée
+au procès de Canonnier; il fut jugé, condamné et relégué à huis
+clos, pour ainsi dire. Hélène ignora donc le sort de son père, le
+croit mort ou disparu. Elle ne sait rien de lui, l'a vu seulement
+de loin en loin. L'aime-t-elle? Canonnier l'affirme et prétend, de
+son côté, que sa fille est son adoration et qu'il veut, un jour,
+en faire une reine; moi, je ne sais pas...
+
+-- J'ai entendu dire que Canonnier était riche.
+
+-- Très riche. Sa fortune est en Amérique. Mais il ne possède pas
+que de l'argent; il a aussi beaucoup de papiers politiques, dans
+le genre de ceux qu'il a dérobés au Havre; il n'a pas volé autre
+chose pendant toute une année. Il m'a dit que ces documents
+vaudraient avant peu, en France, beaucoup plus que leur pesant de
+billets de banque.
+
+-- Il n'avait pas tort; et il voyait loin... Mais tu disais
+qu'Hélène vit avec la famille de Bois-Créault...
+
+-- Certainement. Mme de Bois-Créault la traite comme sa propre
+fille; une mère ne serait pas plus dévouée, plus pleine
+d'attentions pour son enfant. Je les ai vues maintes fois
+ensemble, à la messe de Saint Philippe du Roule ou aux premières.
+Mon cher, moi qui connais les choses, j'étais émue plus que je ne
+saurais dire; les larmes m'en venaient aux yeux. Hélène est si
+jolie, et Mme de Bois-Créault a l'air d'une femme si supérieure!
+Une figure qui respire la franchise, la dignité et la bonté. Ah!
+oui, c'est une vraie femme! Je suis sûre qu'elle aurait adopté
+Hélène si la chose était possible, si Canonnier était mort.
+
+-- Elle n'a pas d'enfants, probablement?
+
+-- Si. Un fils, M. Armand de Bois-Créault. Un jeune homme de vingt-
+cinq ans, environ.
+
+-- Que fait-il?
+
+-- Rien. Il est officier de réserve. Je crois qu'il ne songe guère
+qu'à s'amuser; on voit souvent son nom dans les journaux mondains.
+
+-- Ils sont riches, ces Bois-Créault?
+
+--Oh! oui; surtout depuis trois ans. Ils ont fait un gros héritage,
+je crois. On prétend que le fils jette l'argent à pleines mains...
+
+-- Et le père ne met pas le holà? J'aurais pensé qu'un ancien
+magistrat...
+
+-- Tu ne connais pas ces gens-là, répond Ida en souriant.
+M. de Bois-Créault est un homme d'étude qui passe son temps dans
+la retraite la plus austère. Il ne sait que ce qu'on veut bien lui
+apprendre, et ce n'est pas la mère qui irait l'instruire des
+fredaines de son fils. On le voit rarement dans le monde et, même
+chez lui, il n'apparaît aux réceptions données par sa femme que
+pour de courts instants. Il ne se plaît que dans son cabinet.
+
+-- Cherche-t-il la pierre philosophale?
+
+-- Non; il n'en a pas besoin. Il achève un gros ouvrage de
+jurisprudence, ou quelque chose dans ce genre-là; une oeuvre qui
+fera sensation, paraît-il. Ça s'appelle: «Du réquisitoire à
+travers les âges.» Les journaux ont déjà dit plusieurs fois qu'on
+en attendait la publication avec impatience. Mais, des travaux
+pareils, ça ne s'improvise pas, tu comprends.
+
+-- Heureusement... Et quelle est la commission dont te charge
+Canonnier?
+
+-- Tu ne l'imaginerais jamais. Il me demande de faire parvenir à sa
+fille une lettre dans laquelle il lui annonce son prochain retour
+et la prie de se tenir prête à quitter ses bienfaiteurs et à venir
+le rejoindre, dès qu'il lui en donnera avis.
+
+-- Et tu ne sais pas comment faire tenir la lettre à Hélène?
+
+-- Ah! ma foi, si; ce n'est pas là ce qui m'embarrasse; un
+domestique, une ouvreuse au théâtre, un bedeau à l'église, pourvu
+que je leur graisse la patte, lui remettront tout ce que je
+voudrai. Mais tu ne vois pas ce qu'il y a d'abominable dans ce que
+fait Canonnier? Engager sa fille à payer de la plus noire
+ingratitude les bienfaits d'une famille qui l'a accueillie d'une
+façon si cordiale! Lui conseiller de quitter cette maison qu'on
+lui a ouverte si généreusement comme on s'échapperait d'une geôle!
+L'inviter à briser son propre avenir et aussi, sans doute, le
+coeur de sa mère adoptive!... Et pourquoi? Pour la lancer dans une
+carrière d'aventures, pour lui préparer une existence faite de
+tous les hasards... Ah! c'est indigne!... Je sais bien que, pour
+Canonnier, tous les sentiments ordinaires, sont nuls et non
+avenus; mais, c'est égal, s'il était ici je lui dirais ce que je
+pense... Voyons; tu as du bon sens, tu sais juger les choses; que
+me conseilles-tu de faire?
+
+-- Il faut faire, dis-je, ce que te demande Canonnier.
+
+-- Mais...
+
+-- Il faut le faire sans hésitation. J'ignore les motifs qui le
+font agir; mais il a des raisons sérieuses, sois-en sûre. Du
+reste, Hélène prendra le parti qui lui conviendra; rien ne la
+force à obéir à son père.
+
+-- C'est bon, dit Ida. Elle aura la lettre avant demain soir. Mais
+si cela tourne mal, je saurai à qui m'en prendre... Allons
+déjeuner; je t'en veux à mort, car tu n'as pas de coeur, et si
+quelques douzaines d'huîtres ne nous séparent pas l'un de l'autre,
+je ne réponds pas de moi...
+
+-- Qu'est-ce que tu vas faire à présent? me demande Ida après
+déjeuner.
+
+-- Un petit tour sur le boulevard; et si tu n'as rien de mieux à
+faire...
+
+-- Si. J'attends quelqu'un tantôt. L'obstétrique avant tout. Je te
+souhaite beaucoup d'amusement. D'ailleurs, je vais te dire...
+
+Elle va chercher des cartes, les bat et me les fait couper
+plusieurs fois.
+
+-- Eh! bien, non, mon petit, tu ne t'amuseras pas beaucoup cette
+après-midi. Tu rencontreras un jeune homme triste et un homme de
+robe, et tu causeras d'affaires avec eux... ils te proposeront un
+travail d'écriture...
+
+-- Ah! les misérables! Ne m'en dis pas plus long!... Je me sauve.
+Je viendrai t'enlever ce soir à sept heures.
+
+Allez donc vous moquer des prédictions et rire des
+cartomanciennes! Il n'y a pas cinq minutes que je me promène sur
+le boulevard, quand j'aperçois-le jeune homme triste. En croirai-
+je mes yeux? Il est accompagné de l'homme de robe. Philosophe,
+juge ou professeur, je ne sais pas; mais homme de robe, c'est
+certain, bien que la robe s'écourte en redingote noire, en
+redingote à la papa. Ah! homme de robe, tu as une bien vilaine
+figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d'eau de
+Seine et ta grande barbe noire!
+
+Quant au jeune homme triste, il n'y a pas à s'y tromper, c'est
+Édouard Montareuil en personne. Il vient à moi la main tendue, se
+dit très heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et,
+après que je lui ai rendu la pareille, me présente l'homme de
+robe.
+
+-- Monsieur le professeur Machin, criminaliste.
+
+Saluts, poignées de mains, petite conversation météorologique;
+après quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans
+les profondeurs d'un café.
+
+Et comment se porte Mme Montareuil? Pas trop mal, bien qu'elle
+soit toujours en proie, depuis ce malheureux événement -- vous
+savez -- à une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette
+mélancolie? Mon Dieu! oui; il ne s'en défend pas. Le coup l'a
+profondément touché; il ne s'est pas marié; il porte sa virilité
+en écharpe. N'a-t-il point essayé de réagir? Si; il a fait des
+tentatives héroïques, mais sans grand succès. Cependant, comme le
+chagrin, même le mieux fondé, ne doit pas condamner l'homme à
+l'inertie; comme il faut payer à ses semblables le tribut de son
+activité, Édouard Montareuil s'est décidé à agir vigoureusement, à
+se lancer à corps perdu dans le tourbillon des entreprises
+modernes. Il a fondé une Revue.
+
+-- La «Revue Pénitentiaire.» N'en avez-vous pas vu le premier
+numéro, qui a paru le mois dernier? Il a été fort bien accueilli.
+
+Je suis obligé d'avouer que j'étais à l'étranger, vivant en
+barbare, très en dehors, hélas! du mouvement intellectuel
+français.
+
+-- Ah! Monsieur, déclare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu.
+L'apparition de la «Revue Pénitentiaire» a été l'événement du
+mois. C'est un gros succès.
+
+J'en doute un peu, car enfin... Mais Montareuil me démontre que
+j'ai le plus grand tort. Même au point de vue pécuniaire, sa Revue
+est un succès; grâce à certaines influences qu'il a su mettre en
+jeu, tous les employés et gardiens des prisons de France et de
+Navarre ont été obligés de s'y abonner et, le mois prochain, tous
+les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter.
+N'est-ce pas une excellente manière de fournir à ces dévoués
+serviteurs de l'État le passe-temps intellectuel qu'ils méritent?
+
+J'en frémis. Et quel moyen de répression, aussi, contre les
+pauvres diables qui gémissent sous leur trique! Si les prisonniers
+ou les forçats font mine de se mal conduire, on ne les menacera
+plus de les fourrer au cachot. On leur dira: «Si vous n'êtes pas
+sages, nous vous condamnerons à lire la Revue que lisent vos
+gardiens.» Ah! les malheureux! Leur sort n'est déjà pas gai,
+mais... Le criminaliste interrompt mes réflexions.
+
+-- Nous nous sommes aussi préoccupés, dit-il, de la condition des
+détenus. Nous sommes convaincus qu'une lecture saine et agréable
+aiderait beaucoup à leur relèvement. C'est pourquoi nous demandons
+qu'on les autorise à prélever sur leur masse, pendant leur
+incarcération, la somme nécessaire à un abonnement annuel à la
+Revue.
+
+-- C'est presque une affaire faite, dit Montareuil; de hauts
+fonctionnaires du ministère nous ont promis leur concours, en
+principe; ce n'est plus qu'une question de commission à débattre.
+
+-- N'allez pas croire, surtout, dit le criminaliste, que la Revue
+n'est point lue à l'air libre. Au contraire. On la discute
+partout, et elle est fort goûtée dans les milieux les plus divers.
+On admire surtout notre façon paternelle, bien que sévère,
+d'envisager le malfaiteur. Que voulez-vous, Monsieur? Un criminel
+est un invalide moral; c'est un pauvre hère à l'intellect chétif,
+assez aveugle pour ne point voir la sublime beauté de la
+civilisation moderne. Il fait partie, pour ainsi dire, d'une race
+spéciale et tout à fait inférieure. Eh! bien, je suis certain qu'à
+l'aide d'un mélange savamment combiné de bienveillance et de
+rigueur, on arriverait en très peu de temps à transformer cette
+race.
+
+Alors, quoi? Je serais obligé de m'établir banquier -- de fabriquer
+des serrures à secret, de vendre des chaînes de sûreté?
+
+-- Je viens de vous dire, continue le criminaliste, que le
+malfaiteur est un invalide moral; c'est aussi un invalide
+physique. N'en doutez pas, Monsieur; tout criminel présente des
+caractères anatomiques particuliers. Il y a un «type criminel.»
+Certaines gens ont dit que chacun porte en soi tous les éléments
+du crime; autant vaudrait répéter la fameuse phrase sur «le
+pourceau qui sommeille.» Rien de plus insultant pour le haut degré
+de culture auquel est parvenue l'humanité. C'est affirmer que les
+actes répréhensibles sont commandés par le milieu extérieur, ce
+qui ne soutient pas l'examen. Car enfin, Monsieur, où sont, dans
+l'admirable société actuelle, les causes qui pourraient provoquer
+des agissements délictueux? Où sont-elles, s'il vous plaît? vous
+ne répondez pas, et vous avez raison. Ces causes n'existent point;
+je ne dis pas que tout soit pour le mieux, mais, tout est aussi
+bien que possible; et la marche du progrès est incessante... Non,
+les actes sont dus à la conformation anatomique...
+
+-- Je vois, dis-je, que vous êtes un disciple de Lombroso, et je
+vous en fais mon compliment. Mais ce grand homme n'a-t-il pas dit
+qu'une certaine partie des malfaiteurs, celle qui peut se dire
+l'aristocratie du crime, offre une large capacité cérébrale, et
+souvent même ces lignes harmoniques et fines qui sont
+particulières aux hommes distingués?
+
+-- Certes, il l'a dit; mais je ne sais point s'il n'a pas été un
+peu loin. Quoiqu'il en soit, restez persuadé que, malgré tout, il
+y a des signes qui ne trompent pas et qu'un oeil exercé peut
+toujours facilement reconnaître. Ainsi, vous. Monsieur --
+permettez-moi de faire une supposition invraisemblable -- vous
+voudriez commettre des actes répréhensibles que vous ne le
+pourriez point. Savez-vous pourquoi? demande le criminaliste en
+reculant sa chaise et en regardant sous la table. Parce que vous
+n'avez pas le pied préhensile... Non, ne vous déchaussez pas; je
+suis sûr de ce que j'avance. Pas de criminel sans pied préhensile.
+Et si vous aviez le pied préhensile, vous ne pourriez point porter
+des bottines aussi pointues. Voilà, Monsieur. Ah! la science est
+une belle chose et notre époque est une fière époque! Le XIXe
+siècle a donné la solution de tous les problèmes...
+
+C'est presque juste. La seule question qui reste à résoudre,
+aujourd'hui, c'est celle du Voleur; il est vrai qu'elle les
+contient toutes, les questions.
+
+-- Nous vous parlons là, me dit Montareuil, de choses qui ne
+doivent pas vous être très familières. En votre qualité
+d'ingénieur -- car j'ai appris avec plaisir que vous êtes
+ingénieur...
+
+-- Oui, dis-je, je suis ingénieur. Ingénieur civil. Mais ne croyez
+pas que mes occupations professionnelles me ferment les yeux à ce
+qui se passe dans d'autres sphères. Et, d'ailleurs, puisque M. le
+professeur Machin parlait tout à l'heure de la grandeur de la
+science, ne pensez-vous pas que toutes ses branches, si
+différentes que paraissent leurs directions, convergent en somme
+vers un même but? J'en suis profondément convaincu, quant à moi.
+Combien de fois ne m'est-il pas arrivé, en surveillant
+l'établissement des écluses qui règlent le cours des rivières, de
+comparer les flots impétueux et désordonnés du fleuve à l'esprit
+humain sans guide et sans frein, et l'écluse elle-même aux lois
+sages, aux bienfaisantes mesures qui en renferment l'activité dans
+de justes bornes et en réfrènent les emportements. Oui, j'ai
+souvent songé aux rapports étroits...
+
+-- Vraiment! s'écrie le criminaliste. Ah! c'est merveilleux! La
+façon dont vous concevez et dont vous exprimez les choses est
+aussi grandiose que neuve. Cette comparaison entre les flots
+tumultueux et les dérèglements de l'esprit humain... Ah! c'est
+superbe... Permettez-moi Monsieur, de vous féliciter... Mais, j'y
+pense, continue-t-il en se tournant vers Montareuil, ne pourriez-
+vous pas engager monsieur votre ami à nous donner un article, si
+court soit-il, pour le prochain numéro de la Revue? Un article
+dans lequel il développerait les belles idées dont il vient de
+nous offrir un aperçu si captivant?
+
+-- En effet, répond Montareuil. Pourquoi, mon cher Randal,
+n'écririez-vous pas un article pour nous? Vous y resteriez
+ingénieur tout en devenant moraliste; et ce serait si intéressant!
+
+Je manque d'éclater de rire -- ou de tomber à la renverse. -- Moi,
+rédacteur à la «Revue Pénitentiaire»! Non, c'est trop drôle! Il ne
+manquerait plus que Roger-la-Honte pour faire le Courrier de
+Londres et Canonnier pour envoyer des Correspondances
+d'Amérique... Mais le criminaliste et Montareuil ont les yeux
+fixés sur moi; ils attendent ma décision avec anxiété. Si
+j'acceptais? Oui, je vais accepter. Il y aura dans ma
+collaboration à la Revue une belle dose d'ironie, qui ne me
+déplaît pas du tout; et si je suis jamais poissé sur le tas -- ce
+qu'on rigolera!
+
+-- Eh! bien, dis-je, puisque vous semblez le désirer...
+
+-- Ah! merci! merci! s'écrient en choeur Montareuil et le
+criminaliste.
+
+Ils me serrent chacun une main, avec effusion; et le criminaliste
+me demande en souriant:
+
+-- N'aurais-je pas tort de supposer que vous prendrez pour texte de
+votre article la belle similitude dont vous vous êtes servi tout à
+l'heure? «L'écluse et la morale», quel titre! Ou bien encore: «De
+l'écluse, envisagée comme oeuvre d'art, comme symbole, et comme
+obstacle opposé par la science...» Je crois que ce serait un peu
+long...
+
+-- Peut-être. Du reste, je ne demanderai pas l'inspiration de mon
+travail aux voix fluviales; je préfère la trouver dans les voies
+ferrées.
+
+-- Ah! dit le criminaliste, les chemins de fer!... Voilà quelque
+chose d'inattendu! Je suis sûr, Monsieur, que vous ferez un chef-
+d'oeuvre. Le prochain numéro de la Revue sera d'un intérêt
+supérieur. J'y publie, pour mon compte, une étude qui attirera
+l'attention; c'est l'Esquisse d'un Code rationnel et obligatoire
+de Moralité pour développer l'Idéal public. Je n ai plus qu'à en
+tracer les dernières lignes.
+
+Alors, pourquoi ne va-t-il pas les écrire tout de suite?
+
+Il y va. Il se retire après de nombreux compliments et de grandes
+protestations d'amitié. Montareuil m'apprend qu'il voudrait avoir
+ma copie dans cinq ou six jours. Il l'aura. Sur cette assurance,
+nous sortons tous deux du café et, trois minutes après, il me
+quitte. Il sait que Paris est menacé d'une épidémie de coqueluche,
+et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de
+seringue.
+
+La «Revue Pénitentiaire» a paru; et mon article a fait sensation.
+Je l'avais intitulé: «De l'influence des tunnels sur la moralité
+publique.» J'y étudiais l'action heureuse exercée sur l'esprit de
+l'homme par le passage soudain de la lumière aux ténèbres; j'y
+montrais comme cette brusque transition force l'être à rentrer en
+soi, à se replier sur lui-même, à réfléchir; et quels bienfaisants
+résultats peuvent souvent être provoqués par ces méditations aussi
+subites que forcées. J'y citais quelques anecdotes; l'une, entre
+autres, d'un criminel invétéré qui, à ma connaissance, avait pris
+le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du Père-
+Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et
+je présentais un exposé comparatif de la moralité des différents
+peuples, que je plaçais en regard d'un tableau indiquant la
+fréquence ou la rareté des oeuvres d'art souterraines sur leurs
+réseaux ferrés. J'attribuais la criminalité relativement
+restreinte de Londres à l'usage constant fait par les Anglais du
+Metropolitan Railway. Je démontrais que le manque de conscience
+qu'on peut si souvent, hélas! reprocher aux Belges, ne saurait,
+être imputé qu'à la disposition plate du pays qu'ils habitent et
+qui ne permet guère les tunnels. Je prouvais que la haute moralité
+de la Suisse, contrée accidentée, provient simplement de ce que
+les trains, à des intervalles rapprochés, s'y enfoncent sous
+terre, reparaissent au jour et s'engouffrent de nouveau dans les
+excavations béantes à la base des majestueuses montagnes.
+J'exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, même
+dans ses applications les moins idéales, arrive à améliorer la
+moralité des nations. Je préconisais la création immédiate d'un
+métropolitain souterrain à Paris. Je disais beaucoup de mal des
+passages à niveau, qui n'inspirent aux voyageurs que des pensées
+frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que
+lorsqu'il me plaît, je finissais par un éloge pompeux du maître
+Lombroso, où je mettais en pleine lumière son plus grand titre de
+gloire: sa tranquille audace à donner doctoralement l'explication
+du crime sans prendre la peine de le définir. «Imitons-le, disais-
+je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu'en puissent dire
+des sophistes peut-être intéressés; et, comme Lombroso, il faut en
+laisser la définition à la mûre expérience des gendarmes, ces
+anges-gardiens de la civilisation.»
+
+En vérité, cette étude, qui est mon début littéraire, a fait
+beaucoup de bruit. Elle m'a valu de nombreuses lettres, toutes
+flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre
+d'auteur. Elle est d'une petite dame qui m'apprend qu'elle éprouve
+généralement des sensations plus agréables que morales sous les
+tunnels, lorsqu'elle voyage sans son mari et qu'un Monsieur
+sympathique s'est installé dans son wagon. Quelque hystérique...
+
+Mon article m'a procuré aussi le plaisir d'une visite; celle de
+Jules Mouratet, un de mes camarades de collège, que j'avais perdu
+de vue depuis longtemps déjà, et que je croyais employé au
+ministère des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis; il me
+l'apprend lui-même. Il n'est plus employé, mais fonctionnaire --
+haut fonctionnaire. -- Il est à la tête de la Direction des
+Douzièmes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement
+s'est récemment décidé à créer au ministère des Finances, en
+raison de l'habitude prise par les Chambres de ne voter les
+budgets annuels qu'avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah! il a
+de la chance, Mouratet! Le voilà, à son âge, Directeur des
+Douzièmes Provisoires; et, même, il sera bientôt député, car toute
+l'administration française, me dit-il à l'oreille, n'est qu'une
+immense agence électorale, et l'expérience qu'il a acquise dans
+ses fonctions rend sa présence indispensable au Parlement, lors de
+la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude,
+chaque année, s'il convient d'en reculer le vote jusqu'à la
+Trinité, ou simplement jusqu'à Pâques. Heureux gaillard!
+
+Nous dînons ensemble au cabaret, en garçons, bien qu'il soit
+marié.
+
+-- Oui, mon cher, depuis plus de trois ans. Avec une petite femme
+charmante, jolie, instruite, spirituelle, et dévouée, dévouée! Un
+caniche, mon cher! Et adroite, avec ça... on dirait une fée...
+Elle sait tirer parti de tout; elle ferait rendre vingt francs à
+une pièce de cent sous... On me le dit quelquefois: «Votre
+intérieur est ravissant, et Mme Mouratet est une des femmes les
+mieux habillées de Paris.» C'est vrai, mais je ne sais pas comment
+elle peut s'y prendre... Cela tient du prodige, absolument.
+
+-- Vois-tu, dis-je -- car nous avons repris tout de suite le bon
+tutoiement du collège -- vois-tu, les femmes ont des secrets à
+elles. Il y a des grâces d'état, et de sexe.
+
+-- Tout ce que je sais, répond Mouratet, c'est que le mariage m'a
+porté bonheur; tout me réussit, depuis que j'ai convolé en justes
+noces. Certes, il y a trois ans, je n'aurais jamais espéré avoir à
+l'heure qu'il est la situation que j'occupe.
+
+-- Le fait est que tu es déjà, et que tu vas devenir sous peu
+encore davantage, un des piliers de la République.
+
+-- Ah! dit Mouratet, on lui reproche bien des choses, à cette
+pauvre République! Mais n'est-ce pas encore le meilleur régime?
+N'est-ce pas le gouvernement par tous et pour tous? On va même
+jusqu'à l'accuser d'austérité. Calomnie pure! Il n'y a pas d'homme
+occupant une position dans le gouvernement qui ne fasse tous ses
+efforts pour grouper autour de lui l'élite intellectuelle de la
+nation. La République française est la République athénienne...
+Mais, à propos, ne m'a-t-on pas dit que tu vivais beaucoup à
+l'étranger?
+
+-- On a eu raison. De grands travaux dont j'ai fourni les plans ou
+auxquels je m'intéresse... Je ne viens en France que de loin en
+loin.
+
+-- C'est cela. Ma foi, sans ton article dans cette Revue de
+Montareuil, je n'aurais pas su où aller te chercher. C'est très
+beau, ton idée d'allier la littérature à la science; tu dis bien
+justement dans ton étude qu'il n'y a pas d'incompatibilité entre
+elles. C'est une de ces pensées qui redeviennent neuves, tellement
+on les a oubliées. Car, vois les grands artistes de la
+Renaissance. Léonard de Vinci, par exemple... Ah! la peinture! Ma
+femme en est folle. Elle passe des après-midi entières dans les
+galeries, chez Durand-Ruel et ailleurs. Quand elle revient, elle
+est moulue, brisée, comme si elle avait éprouvé les plus grandes
+fatigues physiques. Les nerfs, tu comprends... Ah! ces natures
+sensitives...
+
+-- La névrose est la maladie de l'époque. Mais j'espère que la
+santé de ta femme ne t'inquiète pas?
+
+-- Pas du tout. Elle se porte à merveille. D'ailleurs, il faut que
+tu en juges, car je ne veux point te laisser vivre en ermite
+pendant les quelques semaines que tu consens à passer à Paris. Ma
+femme reçoit quelques amis tous les mercredis soir; elle sera
+enchantée de faire ta connaissance. Viens donc après-demain.
+
+J'ai bien envie de refuser, sous des prétextes quelconques; j'aime
+mieux aller au Cirque qu'en soirée. Mais Mouratet insiste; il
+revient même à la charge quand il me quitte.
+
+-- Alors, c est entendu; à après-demain?
+
+-- Oui, à après-demain.
+
+Je tiens parole. Et me voilà montant, vers les dix heures du soir,
+l'escalier d'une somptueuse maison du boulevard Malesherbes.
+
+Je ne suis pas plutôt annoncé que Mouratet vient m'accueillir et
+me présente à sa femme. Je m'incline devant la maîtresse de la
+maison en prononçant la phrase de circonstance, et j'ai à peine eu
+le temps de relever le front qu'un éclat de rire me répond.
+
+-- Mon Dieu, Monsieur, que votre étude dans la «Revue
+Pénitentiaire» m'a donc amusée! C'est bien vilain de ma part, car,
+le sujet était grave, mais vos idées sont tellement originales! Je
+suis ravie de vous connaître, Monsieur, et mon mari ne pouvait me
+faire un plus grand plaisir que de vous engager à nous venir
+voir... Les amitiés de collège sont les meilleures... Je serai si
+heureuse de pouvoir discuter avec vous certains sujets... Vous ne
+m'en voudrez pas de n'avoir pu prendre votre article tout à fait
+au sérieux? Mon mari m'en a déjà grondée, mais... Nous en
+parlerons tout à l'heure, si vous voulez bien...
+
+Je m'incline, sans pouvoir trouver une parole, tandis que Renée --
+car c'est elle -- va recevoir une dame, parée comme une châsse, qui
+vient de faire son entrée.
+
+Eh! bien, elle peut se vanter d'avoir de l'aplomb, la petite
+poupée! Ce n'est ni le sang-froid ni la présence d'esprit qui lui
+manque, et j'aurais laissé percer mon embarras plus visiblement
+qu'elle, à sa place. Son rire, peut-être nerveux et involontaire
+après tout, a sauvé là situation; me permet d'expliquer mon
+trouble et mon mutisme, si l'on s'en est aperçu. Mais Mouratet n'a
+rien remarqué.
+
+-- Comment trouves-tu ma femme? me demande-t-il en me conduisant
+dans son cabinet transformé en fumoir. Un peu enfant, hein?
+
+-- Absolument charmante; très spirituelle et très gaie. Je n'aime
+rien tant que la gaîté.
+
+-- Alors, vous vous entendrez facilement. C'est un vrai pinson.
+Parfois légèrement capricieuse et bizarre, mais très franche, et
+le coeur sur la main...
+
+Et la main dans la poche de tout le monde. Ah! mon pauvre
+Mouratet, je comprends que tout t'ait réussi depuis ton mariage,
+et que tu occupes aujourd'hui une aussi belle situation. «La
+faveur l'a pu faire autant que le mérite.» Et puis, de quoi te
+plaindrais-tu, au bout du compte, prébendé de la démocratie
+imbécile, acolyte de la bande qui taille dans la galette populaire
+avec le couteau du père Coupe-toujours? Tu ne mérites même pas
+qu'on s'occupe de toi. C'est elle qui est intéressante, cette
+petite Renée qui tire si joliment sa révérence aux conventions
+dont elle se moque, qui fait la nique à la morale derrière le dos
+vert des moralistes, et qui passe à travers le parchemin jauni des
+lois les plus sacrées avec la grâce et la légèreté d'une écuyère
+lancée au galop, quittant la selle d'un élan facile, et retombant
+avec souplesse sur la croupe de sa monture, après avoir crevé le
+cerceau de papier.
+
+Est-ce amusant, une soirée chez Mouratet? Comme ci, comme ça.
+C'est assez panaché. Les personnalités les plus diverses se
+coudoient dans les deux salons. Leur énumération serait
+fastidieuse; cependant, je regretterais de ne pas citer un vieux
+général et son jeune aide de camp, des diplomates exotiques, une
+femme de lettres, un pianiste croate, un quart d'agent de change,
+la moitié d'un couple titré en Portugal et une princesse russe
+tout entière, un journaliste méridional et un poète belge, des
+députés et des fonctionnaires flanqués de leurs épouses légitimes,
+un agitateur irlandais, une veuve et trois divorcées, un partisan
+du bimétallisme, et un nombre respectable d'Israélites. Un peu le
+genre de société qu'on sera forcé de fréquenter, le jour de
+Jugement dernier, dans la vallée de Josaphat... Elle n'est pas
+mal, décidément, l'élite intellectuelle de la nation; elle est
+fort grecque, la République athénienne.
+
+Ah! cette République, qui n'est même pas une monarchie! Ah! cette
+Athènes, qui n'est même pas une Corinthe!... Quelle dèche, mon
+Empereur!
+
+Je voudrais bien parler à Renée. Justement, elle vient de se
+débarrasser de la troisième divorcée, et je l'aperçois qui me fait
+signe.
+
+-- Mettez-vous là, dit-elle en me laissant une place à côté d'elle;
+le pianiste croate va faire un peu de musique, et nous ferons
+semblant de l'écouter tout en causant. On croira que nous
+discutons son génie; il faudra lever les yeux au plafond, de temps
+en temps. Comme ça, tenez... N'est-ce pas qu'elle est bien, ma
+pose d'extase?... Oh! je me demande comment je ne suis pas morte
+de rire, tout à l'heure. Si j'avais connu votre nom, au moins!...
+Mais, prise à l'improviste, comme ça... C'est tellement drôle!...
+On payerait cher pour avoir tous les jours une surprise pareille;
+ça vous remue de fond en comble... Et si vous aviez pu voir la
+tête que vous faisiez!... C'est impayable. Si vous saviez ce que
+ça m'amuse, de connaître votre genre réel d'occupations et de vous
+voir ici!... Et mon mari qui vous croit ingénieur! Quelle farce!
+Non, l'on ne voit pas ça au Palais-Royal...
+
+-- Moi non plus, dis-je, je ne pensais guère avoir le plaisir de
+vous retrouver ce soir en madame Mouratet. Je m'y attendais si peu
+que je m'étais préparé pour une occasion possible et que j'avais
+glissé un rossignol dans la poche de mon habit.
+
+-- Vrai? demande Renée en éclatant de rire. On n'imagine pas des
+choses pareilles. À qui se fier, je vous le demande?... Ah! le
+pianiste croate a fini; attendez-moi un instant; il faut que
+j'aille le remercier et lui demander un autre morceau; la «Marche
+des Monts Carpates.»
+
+Elle revient une minute après, légère et jolie dans la ravissante
+toilette mauve qui fait valoir son charme de Parisienne.
+
+-- Ça y est. Je lui ai dit qu'il était le Strauss de demain.
+Pourquoi pas l'Offenbach d'hier?... Écoutez, j'ai beaucoup de
+choses à vous dire, mais ce n'est guère possible à présent. Il
+faudra revenir me voir. Mais venez à mes _five o'clock_; je suis
+beaucoup plus libre et nous pourrons causer à notre aise. Tenez,
+venez après-demain, et arrivez à quatre heures; nous aurons une
+heure entière à nous. Et si vous voulez me faire un grand plaisir,
+ajoute-t-elle plus bas, apportez une pince-monseigneur. J'en
+entends parler depuis si longtemps, et je n'en ai jamais vu. Je
+voudrais tant en voir une!... Pour la peine, je vous ferai une
+surprise. J'inviterai les trois personnes que vous avez dévalisées
+sur mes indications, et je vous présenterai à elles. Croyez-vous
+qu'il y aura de quoi rire!... Non, vraiment, il n'y a plus moyen
+de s'embêter une minute, à présent... Ah! si: voici le poète belge
+qui se prépare, à déclamer l'»Ode au Béguinage.» Regardez-le là-
+bas, devant la cheminée.
+
+Ah! ces poètes pare-étincelles!... Je me demande pourquoi on ne le
+décore pas tout de suite, celui-là. Peut-être qu'il nous
+laisserait tranquilles, après. Bon, voici la femme de lettres qui
+veut me parler. Abandonnez-moi au bourreau... Et à après-demain;
+surtout, n'oubliez pas la pince...
+
+Pourquoi l'oublierais-je? A-t-elle fait plus de mal, à tout
+prendre, que le cachet du Directeur des Douzièmes Provisoires?
+C'est peu probable. Mais les larrons à décrets se réservent le
+monopole de l'extorsion; ils le tiennent des mains souveraines du
+Peuple. Le Peuple, citoyens! Et nous oserions, nous, les voleurs à
+fausses clefs, sans investiture et sans mandat, exister à côté
+d'eux, leur faire concurrence... manger _l'herbe d'autrui!_...
+quelle audace! -- et quel tollé, si tous les honnêtes gens qui
+m'entourent pouvaient, tout d'un coup, apprendre ce que je suis! --
+Je me figure surtout la vertueuse indignation de Mouratet, ce
+Mouratet qui vit au milieu du luxe payé par sa femme, avec de
+l'argent auquel Vespasien aurait trouvé une odeur. Mais Mouratet
+ignore tout! Ce n'est pas une raison, car la bêtise seule est sans
+excuse; pourtant...
+
+Pourtant, Mouratet se donne du mal, lui aussi, pour subvenir aux
+dépenses du ménage; il fraye avec les coquins mis en carte par le
+suffrage universel, coquette avec les agioteurs véreux qui font
+les affaires de la France. Le bénéfice qu'il a retiré, jusqu'ici,
+de ces tristes pantalonnades, n'est pas énorme, je le veux bien.
+Mais l'en blâmerai-je? Dieu m'en garde. Il ne faut point juger de
+la valeur d'un procédé sur la mesquinerie de ses résultats. Il
+arrive à tout le monde d'obtenir moins qu'on n'espérait. J'ai volé
+cent sous.
+
+J'ai apporté la pince; et Renée m'a présenté aux trois personnes
+auxquelles son amitié a été si funeste. Nous avons bien ri, tous
+les deux. Elle m'a présenté, aussi, à d'autres personnes, femmes
+de représentants du peuple et de fonctionnaires, généralement,
+avec lesquelles j'ai bien ri, tout seul -- sans jamais pouvoir
+parvenir à causer, après. -- Ces dames ne sont point farouches; il
+n'est pas fort difficile de leur passer la main sous le menton.
+Mais on aurait tort d'attribuer la fragilité de leurs moeurs à la
+légèreté de leur nature, à leur vénalité foncière, au désir de
+vengeance qu'excite en elles l'inconstance de leurs conjoints.
+C'est plutôt le poids de l'existence qui pèse sur elles qui les
+entraîne à des actes qui, à vrai dire, répugnent de moins en moins
+à la majorité des consciences féminines. C'est assez difficile à
+expliquer; mais on dirait qu'elles sont lasses, physiquement, des
+infamies continuelles auxquelles elles doivent leur bien-être, et
+leurs maris leur fortune; qu'elles ont besoin de se révolter,
+sexuellement, contre la servitude de l'ignominie morale que leur
+impose leur condition sociale. On dirait que leurs hanches se
+gonflent d'indignation sous les robes que leur offrirent des époux
+dont elles ont sondé l'âme; que leurs seins crèvent de honte
+l'étoffe des corsages payés par l'argent des misérables; que leurs
+flancs tressaillent de dégoût au contact des êtres qui les
+vendraient elles-mêmes, s'ils l'osaient, comme ils vendent tout le
+reste; et qu'elles ont soif d'oublier, fût-ce pour une heure, dans
+les bras de gens qui n'appartiennent point à leur sinistre monde,
+les caresses de ces prostitués.
+
+-- Vous pourriez bien avoir raison, me dit Renée à qui j'expose un
+jour mes idées à ce sujet. Il est certain, par exemple, que
+Mme Courbassol qui, je crois, vous a laissé voir la couleur de son
+corset, pourrait se servir de vos explications pour donner la clef
+de ses défaillances... Mais croyez-vous que ce soit charitable, de
+venir me parler de choses pareilles? Si vous alliez me faire rêver
+à quelqu'un... à quelqu'un de très opposé, par son caractère et
+ses actes, aux gens auxquels je sois liée...
+
+Halte-là! Renée est charmante; c'est une bonne petite camarade,
+mais je crois qu'il serait dangereux, avec elle, de dépasser la
+camaraderie. Il ne faut pas me laisser tenter par des pensées qui
+commencent à m'assaillir; et le seul remède est la fuite, comme le
+dit l'axiome si vrai de Bussy-Rabutin, volé par Napoléon. Il ne
+faut pas oublier trop longtemps, non plus, que je suis un voleur.
+
+Voici bientôt deux mois que je me suis endormi dans les délices de
+Capoue -- délices peu enviables, au fond, et qui m'ont coûté assez
+cher -- et j'ai fort négligé mes affaires. On ne peut pas être en
+même temps à la foire -- la foire d'empoigne -- et au moulin. Et,
+maintenant, si j'allais avoir à lutter contre des sentiments plus
+sérieux que ceux qui conviennent à des amourettes de hasard...
+
+Non, pas d'idéal; d'aucune sorte. Je ne veux pas avoir ma vie
+obscurcie par mon ombre.
+
+Cela m'épouvante un peu, pourtant, de retourner à Londres. C'est
+si laid et si noir, à côté de Paris! On pourrait le chercher à
+Hyde Park, l'équivalent de cette allée des Acacias où je me
+promène en ce moment, l'idée m'étant venue, après déjeuner,
+d'aller prendre l'air au bois. Les femmes aussi, on pourrait les y
+chercher, ces femmes qui passent en des parures de courtisanes et
+des poses d'impératrices, au petit trot de chevaux très fiers,
+femmes du monde qui ont la désinvolture des cocottes, horizontales
+qui ont le port altier des grandes dames.
+
+En voici une, là-bas, qui semble une reine, et qui a laissé
+échapper un geste d'étonnement en jetant les yeux sur moi. Un
+truc. Il y a tant de façons de faire son persil!... Tiens! elle me
+salue. Je rends le salut... Qui est-ce?
+
+Obéissant à un ordre, le cocher fait tourner la voiture dans une
+allée transversale. Je m'engage dans cette allée; nous verrons
+bien. La voiture s'arrête, la femme saute lestement à terre; et,
+tout à coup, je la reconnais. C'est Margot, Marguerite, l'ancienne
+femme de chambre de Mme Montareuil.
+
+-- Enfin, te voilà! s'écrie-t-elle en se précipitant au-devant de
+moi. Mais d'où sors-tu? où étais-tu? J'ai si souvent pensé à toi!
+Je suis bien contente de te voir...
+
+Moi aussi, je suis fort heureux de voir Margot, Je lui explique
+que mes occupations d'ingénieur me retiennent beaucoup à
+l'étranger.
+
+-- Ah! oui, tu es ingénieur. C'est un beau métier. Est-ce que c'est
+vrai qu'on a fait une nouvelle invention pour onduler les cheveux
+en cinq minutes? Une machine, une mécanique...? J'en achèterais
+bien une; on perd tant de temps avec les coiffeurs!... Enfin, tu
+me diras ça une autre fois. Mais il faut que je te raconte ce qui
+m'est arrivé.
+
+Nous marchons côte à côte dans l'allée et Marguerite me fait le
+récit de ses aventures. Comme elle avait été renvoyée sans
+certificat par Mme Montareuil, à la suite de ce vol dont on n'a
+jamais pu découvrir les auteurs, elle n'a pu arriver à trouver une
+nouvelle place. Elle a eu beaucoup de mal, la pauvre Margot. Elle
+a été obligée de poser chez les sculpteurs pour «poitrines de
+femmes du monde.» En fin de compte, un artiste en a fait sa
+maîtresse, et elle s'est trouvée, graduellement, lancée dans le
+monde de la galanterie. Depuis elle n'a pas eu à se plaindre; ah!
+mon Dieu, non. Elle a une chance infernale.
+
+-- Mais tu as certainement entendu parler de moi? Tu lis les
+journaux, je pense? Il ne se passe point de jour que tu ne puisses
+voir dans leurs Échos le nom de Marguerite de Vaucouleurs. Eh!
+bien, mon cher, Marguerite de Vaucouleurs, c'est moi.
+
+C'est elle!... _Et nunc erudimini, puella_...
+
+-- Pour le moment, continue-t-elle, je suis entretenue
+principalement par Courbassol, le député de Malenvers. Tu connais?
+C'est lui qui m'a payé ce matin cette paire de solitaires. Jolis,
+hein? Tu sais, Courbassol sera ministre lundi ou mardi. On va
+fiche le ministère par terre après-demain; il y a assez longtemps
+qu'il nous rase... Demain, Courbassol va à Malenvers, avec sa
+bande, pour prononcer un grand discours; il m'en a déclamé des
+morceaux; c'est épatant. Après ça, tu comprends, il sera sûr de
+son portefeuille. Je vais à Malenvers avec lui, naturellement...
+Tu ne sais pas? Tu devrais y venir aussi. Oui, c'est ça, viens;
+ils doivent repartir par le train de onze heures du soir; je
+m'arrangerai pour avoir une migraine atroce qui me forcera à
+rester à Malenvers, et tu y demeureras, toi aussi. J'irai envahir
+ta chambre... Ah! au fait, c'est à l'hôtel du Sabot d'Or que nous
+allons tous; c'est le patron qui est l'agent électoral de
+Courbassol. Alors, c'est convenu? Tu prendras le train demain
+matin à huit heures? Bon. Excuse-moi de te quitter, mais ici je
+suis sous les armes; je ne peux pas abandonner mon poste...
+
+Margot remonte dans sa voiture qui part au grand trot prendre son
+rang dans la file des équipages qui descendent l'allée des
+Acacias; et elle se retourne pour m'envoyer un dernier salut, très
+gentil, qui fait scintiller ses brillants.
+
+Ah! Marguerite de Vaucouleurs!... Tu prends ta revanche; et
+Mme Montareuil aurait sans doute mieux fait, dans l'intérêt de son
+ignoble classe, de ne point te refuser un certificat. Tes
+pareilles, à qui on ne reproche encore que de ruiner des
+imbéciles, finiront peut-être, à force de démoraliser la Société,
+par l'amener au bord de l'abîme; et alors...
+
+Elles étincelaient aussi du feu des pierres précieuses, ces
+perforatrices à couronnes de diamants qui tuèrent tant d'hommes
+lors des travaux du Saint-Gothard, mais grâce auxquelles on
+parvint à percer la montagne!
+
+
+XIV -- AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D'UN CADAVRE ET D'UNE JOLIE FEMME
+
+Si j'étais bavard, je sais bien ce que je dirais. Je roule depuis
+quatre heures dans un wagon occupé par des journalistes, et j'en
+ai entendu de vertes. Mais il ne faut jamais répéter ce que disent
+les journalistes; ça porte malheur.
+
+Il y a plusieurs wagons devant la voiture dans laquelle je me
+trouve, et il y en a d'autres après; tous bourrés de personnages
+plus ou moins politiques, appartenant aux assemblées parlantes ou
+aspirant à y entrer. Courbassol est dans le train, et son collègue
+Un Tel, et son ami Chose, et son confrère Machinard; et beaucoup
+d'hommes de langue et de plume; et encore d'autres cocus; et plus,
+d'une cocotte; et surtout Margot. Une partie de l'âme de la
+France, quoi!
+
+-- Malenvers! Malenvers!...
+
+On descend. La ville est pavoisée...
+
+Comment est-elle, cette ville-là?
+
+Si vous voulez le savoir, faites comme moi; allez-y. Ou bien,
+lisez un roman naturaliste; vous êtes sûrs d'y trouver quinze
+pages à la file qui peuvent s'appliquer à Malenvers. Moi, je ne
+fais pas de descriptions; je ne sais pas. Si j'avais su faire les
+descriptions, je ne me serais pas mis voleur.
+
+La ville est pavoisée (Quelle ville curieuse!) Des voitures (ah!
+ces voitures!) attendent devant la gare (je n'ai jamais vu une
+gare pareille).
+
+Les voitures ne sont pas seules à attendre devant la gare. Il y a
+aussi M. le maire flanqué de ses adjoints et du conseil municipal,
+et toute une collection de notables, mâles et femelles. Les
+pompiers, casqués d'importance, font la haie à gauche et à droite,
+et présentent les armes avec enthousiasme, mais sans précision.
+Derrière eux se presse une foule en délire où semblent dominer les
+fonctionnaires de bas étage, cantonniers et bureaucrates, rats-de-
+cave et gabelous, pauvres gens qui n'ignorent point que Courbassol
+au pouvoir, cela signifie: épuration du personnel! La fanfare de
+la ville, à l'ombre d'une bannière qui ruisselle d'or et très
+médaillée, exécute la Marseillaise; et au dernier soupir du
+trombone, M. le maire, rouge jusqu'aux oreilles et fort gêné par
+son faux-col, prononce un discours que Courbassol écoute, le
+sourire sur les lèvres. M. le maire rend hommage aux grandes
+qualités de Courbassol, à ses talents supérieurs qui l'ont
+recommandé depuis longtemps aux suffrages de ses concitoyens et le
+mettent hors de pair, à sa haute intelligence qui lui fait si bien
+comprendre que la liberté ne saurait exister sans l'ordre sous
+peine de dégénérer en licence; et souhaite de le voir un jour -- et
+ce jour n'est peut-être pas loin, Messieurs! -- à la tête du
+gouvernement.
+
+Courbassol déclare, en réponse, qu'il est heureux et fier de se
+voir ainsi apprécié par le premier magistrat d'une ville qui lui
+est chère, et qu'il ne faut attendre le progrès, en effet, que du
+libre jeu de nos institutions. Il affirme qu'il se trouvera prêt à
+tous les sacrifices si le pays fait appel à son dévouement; et
+qu'il a toujours considéré la propriété, ce fruit légitime du
+labeur de l'homme, comme une chose sacrée -- sacrée ainsi que la
+liberté, ainsi que la famille!
+
+Là dessus, une petite fille vêtue de blanc et coiffée d'un bonnet
+phrygien présente un gros bouquet tricolore qu'elle vient offrir,
+dit-elle en un gentil compliment, «à Mme Courbassol, la vertueuse
+et dévouée compagne de notre cher député.» Margot prend le bouquet
+sans sourciller, remercie au nom de la République, embrasse la
+petite fille, et se dirige avec Courbassol vers un landau
+centenaire. La fanfare reprend la Marseillaise et la foule hurle:
+
+-- Vive la République! Vive Courbassol!...
+
+Les voitures, étant mises gratuitement au service du futur
+ministre et de sa suite, sont prises d'assaut en un clin d'oeil.
+Une cinquantaine de personnes, au moins, restent en panne sur le
+trottoir. Mais l'omnibus de l'hôtel du _Sabot d'Or_ fait son
+entrée dans la cour de la gare, suivi lui-même de l'omnibus de
+l'hôtel des _Deux-Mondes_, d'un char-à-bancs, d'une tapissière,
+d'un mystérieux véhicule en forme de panier à salade, d'une
+calèche préhistorique et d un tape-cul.
+
+Allons, il y a de la place pour tout le monde. On se case, on
+s'installe; fracs du maire et des adjoints en face des redingotes
+officielles des députés et des costumes de voyage des
+journalistes, toilettes élégantes des horizontales vis-à-vis des
+robes surannées des dames de Malenvers. Les représentants du
+peuple se débraillent et manquent de tenue, les municipaux ont
+l'air de garçons de salle et leurs femmes de caricatures, les gens
+de la presse font l'effet de jockeys endimanchés et expansifs;
+mais les cocottes sont très dignes.
+
+Le cortège se met en marche dans l'ordre suivant: landaus, premier
+omnibus, char-à-bancs, tapissière, second omnibus, panier à
+salade, tape-cul et calèche antédiluvienne.
+
+C'est dans cette calèche que j'ai pris place, ainsi que trois
+personnes que je n'ai pas l'honneur de connaître. Deux
+journalistes, si j'en juge à leur langage peu châtié, et un
+monsieur taciturne, au, teint basané, aux cheveux d'un noir pas
+naturel, aux moustaches fortement cirées. Je lis sa profession sur
+sa figure. C'est un mouchard. Et moi, pour qui me prennent-ils,
+mes compagnons? Je le devine à quelques mots que prononce tout bas
+l'un des journalistes, mais que je puis surprendre, comme nous
+passons devant la Halle aux Plumes -- un vieux bâtiment
+rectangulaire, lézardé, couvert en tuiles, qu'on a enguirlandé de
+feuillage et orné de drapeaux, et où doit avoir lieu, ce soir, le
+banquet qui préludera au fameux discours.
+
+Ils me prennent pour le correspondant d'une gazette étrangère qui
+cherche toutes les occasions de dire du mal de la France et
+d'empêcher qu'on lui rende l'Égypte.
+
+Ça m'est égal. Moi, je pense avec orgueil que, seul dans cette
+procession de personnes publiques, je représente le Vol sans
+Phrases.
+
+Il est une heure, ou peu s'en faut, quand la calèche antique
+s'arrête devant le _Sabot d'Or_, tendu de tricolore d'un bout à
+l'autre et plastronné d'écussons. Le propriétaire, qui a reçu
+Courbassol et ses amis, à titre d'agent électoral, avec tout
+l'enthousiasme de circonstance, s'apprête maintenant à leur faire,
+en qualité d'hôte, un accueil qu'ils ne pourront pas oublier. Un
+festin est préparé qui sera servi dans un moment, à droite du long
+corridor qui sépare en deux parties le rez-de-chaussée de l'hôtel,
+en une grande salle occupée par une énorme table. En attendant,
+ces messieurs et ces dames ont envahi les pièces des étages
+supérieurs, afin de secouer à leur aise la poussière du voyage, et
+de remettre leur toilette en ordre. De sorte qu'il ne reste pas un
+coin disponible, m'assure l'hôtelière à qui je viens de demander
+une chambre.
+
+-- Non, Monsieur, pas un coin. Ah! à onze heures du soir, quand nos
+voyageurs seront partis, ce sera différent; mais jusque-là, étant
+donnée la position politique de mon mari, nous sommes tenus de les
+laisser faire leur maison de la nôtre... Pourtant, ajoute-t-elle,
+si Monsieur voulait repasser vers les cinq heures, je crois bien
+que j'aurais une chambre...
+
+-- Non, dit l'hôtelier qui a entendu, en passant, la fin de la
+phrase de sa femme; non, pas avant six heures ou six heures et
+demie. Ce ne sera pas fini auparavant, certainement...
+
+Quoi? Qu'est-ce qui ne sera pas fini?
+
+--Mettons sept heures. Monsieur. À sept heures, je vous promets de
+vous donner une chambre. Monsieur a l'intention de déjeuner?
+
+Oui, j'en ai l'intention. Mais je ne pourrai point prendre mon
+repas dans la grande salle, qui est réservée... Cela m'est
+indifférent. Mon couvert est mis dans une petite pièce, à gauche,
+à côté du bureau de l'hôtel. Fort bien. Et, comme je me débarrasse
+de mon chapeau et de mon pardessus, je vois Margot descendre
+l'escalier, son bouquet tricolore à la main, avec l'air d'étudier
+le langage des fleurs. Courbassol est fort empressé auprès d'elle;
+il en a bien le droit. Je ne veux pas la lui disputer, pour le
+moment. Est-ce qu'il m'a disputé sa femme? Non; eh! bien,
+alors?... _Suum cuique_.
+
+Plusieurs personnes sont déjà à table dans la petite salle à
+manger. Entre autres, le mouchard. Ce doit être un fameux lapin,
+ce mouchard-là. Un homme de quarante ans passés, car le noir des
+cheveux est dû à là teinture, nerveux, au masque volontaire, aux
+yeux froids et aigus, presque terribles. On dirait qu'il me
+regarde avec insistance... Non. D'ailleurs, je n'en ai cure. Je ne
+suis pas venu ici professionnellement -- bien que j'aie dans ma
+poche une petite pince, un bijou américain qui se démonte en trois
+parties et qui s'enferme dans un étui pas plus gros qu'un porte-
+cartes. Je déjeune rapidement. Le bruit qu'on fait dans la grande
+salle commence à m'ennuyer; j'ai envie d'aller faire un tour dans
+la campagne, pour passer l'après-midi.
+
+C'est une bonne idée. J'y vais.
+
+J'ai dépassé les dernières maisons de la ville -- cette ville qui
+s'est enrubannée, enguirlandée, qui a mis des drapeaux à ses
+portes et des lampions à ses fenêtres, qui tirera un feu
+d'artifice ce soir, parce qu'un gredin qui n'a ni coeur, ni âme,
+ni éloquence, ni esprit, un gredin qui est un esclave et un filou,
+un adultère et un cocu, tiendra demain dans ses sales pattes les
+destinées d'un grand pays. -- Je suis dans les champs, à présent.
+Ah! que c'est beau! que ça sent bon!...
+
+J'ai gagné le bord d'une rivière qui coule sous des arbres, et je
+me suis assis dans l'herbe. De fins rayons de soleil, qui percent
+le feuillage épais, semblent semer des pièces d'or sur le tapis
+vert du gazon. Les oiseaux, qui ont vu ça, chantent narquoisement
+dans les branches et les bourdonnants élytres des insectes font
+entendre comme un ricanement. Elles peuvent se moquer de l'homme,
+ces jolies créatures qui vivent libres, de l'homme qui ne comprend
+plus la nature et ne sait même plus la voir, de l'homme qui se
+martyrise et se tue à ramasser, dans la fange, des richesses plus
+fugitives et plus illusoires peut-être que celles que crée cette
+lumière qui joue sur l'ombre au gré du vent... À travers le rideau
+des saules, là-bas, on aperçoit de belles prairies, des champs
+dorés par les blés, toute une harmonie de couleurs qui vibrent
+sous la gloire du soleil et qui vont se mourir doucement, ainsi
+que dans une brume chaude, au pied des collines boisées qui
+bleuissent à l'horizon. Ah! c'est un beau pays, la France! C'est
+un beau pays...
+
+Je pense à beaucoup de choses, là, au bord de cette rivière qui
+roule ses flots paresseux et clairs entre la splendeur de ses
+berges. Cette rivière... Si l'on pouvait y vider le Palais-
+Bourbon, tout de même, une fois pour toutes!
+
+J'ai été dîner à l'hôtel des _Deux-Mondes_. C'est le _Sabot d'Or_,
+je le sais, qui fournit les victuailles et le personnel
+nécessaires au banquet qui a lieu ce soir, à sept heures et demie,
+à la Halle aux Plumes, et ses affaires, par conséquent, sont
+virtuellement interrompues. J'y aurais fait maigre chère si, même,
+l'on avait consenti à me servir. Mais il est bientôt sept heures
+et je veux voir si je puis, oui ou non, compter sur la chambre
+qu'on m'a promise.
+
+Je ne trouve personne à qui m'adresser, quand j'arrive au _Sabot
+d'Or_. Tous tes employés et les domestiques sont déjà à la Halle
+aux Plumes, sans doute, avec l'argenterie et la vaisselle de la
+maison. Si je sonnais?... Mais une idée me vient.
+
+Puisqu'il n'y a personne ici, puisque l'établissement est
+désert... Et puis, tant pis! La pensée m'en est venue; je veux le
+faire.
+
+Je suis le long corridor sur lequel est ouverte la porte d'entrée,
+dans lequel donne l'escalier, et qui aboutit, au fond, à un
+jardin. Tout au bout, je trouve une porte; et, tout doucement,
+j'en tourne le bouton. Une chambre de débarras; un vieux lit de
+fer, dans un coin, garni d'un mauvais matelas; des caisses, des
+malles, des balais, et, derrière un grand rideau qui les préserve
+de la poussière, des hardes pendues au mur... Après tout, c'est de
+la folie, de tenter ça. Pour rien, probablement. Et Margot, ce
+soir... Tant pis; j'y suis, j'y reste.
+
+Si l'on venait pourtant? Car il y a encore des gens là-haut... Le
+mieux est de me cacher quelque part. Où? Sous le lit... Ah! non,
+derrière le rideau. Je m'y place et je cherche à me rappeler
+exactement la disposition du bureau. Tout à l'heure, peut-être...
+Mais un grand bruit dans l'escalier me fait dresser l'oreille. Que
+se passe-t-il?
+
+Le bruit augmente. Les pas lourds de plusieurs personnes
+retentissent dans le corridor et semblent se rapprocher. Oui, on
+dirait qu'on vient par ici... Je m'aplatis le long du mur, à tout
+hasard; et je n'ai pas tort car, par un trou du rideau, je vois la
+porte s'ouvrir. L'hôtelier entre, portant avec un garçon d'écurie
+un grand paquet blanc qu'ils vont déposer sur le lit.
+
+-- Dieu! que c'est lourd! dit l'hôtelier en s'essuyant le front. On
+ne croirait jamais que ça pèse autant. Maintenant, Jérôme...
+
+L'hôtelière, en grande toilette, apparaît à la porte, accompagnée
+d'une servante.
+
+-- Ah! te Voilà. Tu es prête, j'espère? demande son mari.
+
+-- Oui, mon ami, répond la femme d'une voix mouillée de larmes.
+
+-- Bon. Moi aussi; je n'ai qu'à passer mon habit. Allons, ne pleure
+pas. Ce serait joli, si l'on te voyait les yeux rouges, au
+banquet. Tu savais bien que ça devait arriver, n'est-ce pas? Je
+t'avais même dit que ce serait fini avant sept heures. Nous ne la
+déclarerons que demain matin.
+
+Ah! bien, vrai!... Ce paquet blanc, c'est un cadavre...
+
+-- Ma pauvre maman! gémit l'hôtelière en s'avançant vers le lit.
+
+Mais son mari la retient.
+
+-- Voyons, pas de bêtises. Nous n'avons pas de temps à perdre. Elle
+est aussi bien là qu'autre part; elle aimait beaucoup à coucher au
+rez-de-chaussée, autrefois... Vous, Jérôme, vous allez rester ici
+à veiller le corps; voici une bougie; vous l'allumerez dès qu'il
+fera sombre... C'est étonnant, dit-il à sa femme, que tu n'aies
+pas songé à te procurer de l'eau bénite d'avance. Enfin, on s'en
+passera pour cette nuit... Vous, Annette, continue-t-il en
+s'adressant à la servante, vous allez remonter dans la chambre,
+refaire le lit et remettre tout en ordre en deux coups de temps.
+
+-- Oui, Monsieur.
+
+-- Quand ce Monsieur qui a demandé une chambre reviendra, vous lui
+donnerez celle-là...
+
+-- La chambre de maman! sanglote l'hôtelière.
+
+-- Ah! je t'en prie, as-tu fini? demande le mari. Puisque nous
+n'avons que cette chambre-là jusqu'à onze heures... Et puis, les
+affaires avant tout; cent sous, ça fait cinq francs... Bien
+entendu, Annette, ajoute-t-il, vous laisserez la fenêtre grande
+ouverte. Si le voyageur se plaint de l'odeur des médicaments, vous
+lui direz que la chambre était occupée par une personne qui avait
+mal aux dents et qui se mettait des drogues sur les gencives...
+C'est tout. Faites bien attention. Jérôme et vous; n'oubliez pas
+que vous avez la garde de la maison. Maintenant, mon habit, et
+partons.;
+
+Il sort, suivi par sa femme et la servante; et Jérôme s'assied sur
+une chaise dépaillée, le plus loin possible du lit.
+
+En voilà, une situation! Que faire?... J'entends l'hôtelier et sa
+femme qui s'en vont; et je vois, par le trou du rideau, le garçon
+d'écurie, très pâle, qui commence à trembler de frayeur. Après
+tout, ce ne sera pas bien difficile, de sortir d'ici. Jérôme est
+assis juste devant moi; je n'ai qu'à étendre les bras pour le
+pousser aux épaules et le jeter à terre sans qu'il puisse savoir
+d'où lui vient le coup; et je serai dans la rue avant qu'il ait eu
+le temps de me voir, avant qu'il ait pu revenir de son
+épouvante... Attendons encore un peu.
+
+J'entends un pas de femme dans le corridor. La porte s'ouvre;
+c'est Annette.
+
+-- Eh! bien, dit-elle à Jérôme en faisant un signe de croix, ce
+n'est pas gai, de rester ici en tête-à-tête avec un mort?
+
+-- Ah! non, pour sûr, répond le garçon d'écurie qui claque des
+dents. Pour sûr! Tu devrais bien venir me tenir compagnie...
+
+-- Plus souvent! Tu n'es pas gêné, vraiment! Moi, je vais monter
+tout en haut de la maison, au quatrième, pour regarder le feu
+d'artifice; de là, on peut voir ce qui se passe sur la grande
+place comme si l'on y était, et je ne perdrai pas une chandelle
+romaine.
+
+-- J'ai bien envie d'aller avec toi, dit Jérôme; les singes ne
+reviendront pas avant onze heures, et les autres domestiques non
+plus...
+
+-- Jamais de la vie! s'écrie Annette. Je te connais; tu me ferais
+voir les fusées à l'envers...
+
+Mais Jérôme se lève et va la prendre par la taille.
+
+-- Veux-tu bien te tenir tranquille! Devant un mort! si c'est
+permis... Allons, viens tout de même, continue-t-elle en
+l'embrassant... Pourtant, si ce Monsieur qui a demandé une chambre
+revient?
+
+-- Il sonnera, dit Jérôme, et nous l'entendrons bien.
+
+Ils sortent tous deux, ferment la porte, et je les entends qui
+montent les escaliers quatre à quatre. Allons! les choses tournent
+mieux que je ne l'avais espéré; et, dans deux ou trois minutes...
+
+-- Eh! bien, comment la trouves-tu, celle-là?
+
+Horreur! C'est le cadavre qui a parlé!... j'en suis sûr... Oh!
+j'en suis sûr!... La voix part de là-bas, du coin où la morte gît
+sur le lit, et il n'y a que moi de vivant dans cette chambre... Il
+me semble qu'elle vient de s'agiter sur sa couche, cette morte;
+oui, on dirait qu'elle remue... J'écarte le rideau, pour mieux
+voir, car je me demande si je rêve.
+
+Ha! je ne rêve qu'à moitié... La phrase que j'ai cru entendre a
+bien été prononcée, je n'ai point été victime d'une illusion quand
+j'ai remarqué les mouvements imprimés au matelas sur lequel le
+cadavre est étendu. Je ne rêve même pas du tout -- car j'aperçois,
+à ma grande stupéfaction, une tête d'homme sous le lit. -- Une tête
+que je reconnais; une tête basanée, aux cheveux noirs, aux
+moustaches cirées... la tête du mouchard...
+
+Le mouchard! Je vois ses épaules, à présent, et ses bras, et son
+torse; et le voici sur ses pieds. Il s'avance lentement vers moi.
+
+-- Bonsoir, cher Monsieur. Comment vous portez-vous? Dites-moi donc
+deux mots aimables. Il y a une grande demi-heure que j'attends
+patiemment, sous ce lit, le plaisir de faire votre connaissance...
+
+Je me ramasse sur moi-même pour me jeter sur lui de toute ma
+force, car il faut que je lui passe sur le ventre, coûte que
+coûte, afin de m'échapper d'ici.: Mais il a vu mon mouvement, et
+étend la main.
+
+-- N'aie pas peur! Je n'ai pas besoin de te demander ce que tu fais
+ici, n'est-ce pas? Et quant à moi, bien que tu ne me connaisses
+pas, je vais te dire mon nom et tu verras que tu n'as rien à
+craindre. Je m'appelle Canonnier.
+
+-- Canonnier! C'est vous, Canonnier?... C'est vous?...
+
+-- Oui, moi-même en personne. Ça t'étonne?
+
+-- Un peu. J'ai souvent entendu parler de vous...
+
+-- Ah!... Comment t'appelles-tu?
+
+-- Randal.
+
+-- Alors, moi aussi j'ai entendu parler de toi. J'avais même
+l'intention de te voir et de te proposer, quelque chose. Par
+exemple, je ne m'attendais pas à te rencontrer à Malenvers. Le
+hasard est un grand maître. Ah! j'ai bien ri, en moi-même, quand
+je t'ai vu entrer ici et te cacher derrière le rideau; il n'y
+avait pas trois minutes que j'étais sous le lit. Il faut dire que
+j'ai fait une sale grimace quand on m'a apporté ce paquet-là sur
+le dos. On a beau être obligé de s'attendre à tout, dans notre
+métier...
+
+-- À propos de métier, dis-je, puisque nous devons faire le coup à
+nous deux, maintenant, il ne faut pas perdre de temps.
+
+-- Au contraire, dit Canonnier. Ne nous pressons pas. Attendons le
+commencement du feu d'artifice pour nous y mettre. C'est plus
+prudent. Nous serons sûrs de n'être pas dérangés. C'est pour huit
+heures; nous avons encore dix minutes.
+
+Il s'assied, très tranquillement, sur la chaise que vient de
+quitter Jérôme, et se met à hausser les épaules.
+
+-- Regarde-moi ce cadavre, là, ce corps de vieille femme que ses
+enfants auraient mise dans la soue aux cochons si un voyageur
+avait voulu leur louer ce cabinet de débarras. Ce qu'elle a dû
+trimer, la malheureuse, et faire de saletés, et dire de mensonges,
+et voler de monde, pour en arriver là! Voilà des gens qui
+défendent la propriété et l'héritage! Pendant leur vie, ils se
+supplicient eux-mêmes et torturent les autres de toutes les façons
+imaginables et, après leur mort, leurs héritiers jettent leurs
+cadavres, pour cent sous, dans la boîte aux ordures. Et l'on
+reproche amèrement au malfaiteur de manquer de sentimentalisme!...
+Ah! assez d'oraison funèbre. Dis donc, je ne pense pas que ce soit
+spécialement pour voler les honnêtes propriétaires de cette boîte
+que tu es venu à Malenvers?
+
+-- Non, c'est une idée que j'ai eue tout d'un coup, je ne sais
+comment. La vérité, c'est que j'ai suivi ici une jeune personne
+qui n'est pas complètement libre, et avec laquelle j'ai rendez-
+vous ce soir.
+
+-- Mes félicitations. Moi, je suis venu à Malenvers afin de pouvoir
+en partir. Tu vas me comprendre. J'ai quitté les États-Unis, il y
+a trois semaines, à bord d'un navire de commerce qui m'a amené à
+Saint-Nazaire. De là, je me suis rendu à R., une petite ville à
+dix lieues environ au-dessus de Malenvers, et j'y attendais depuis
+deux jours une occasion de rentrer à Paris...
+
+-- Comment, une occasion?
+
+-- Naturellement. Mon départ d'Amérique a été signalé à la police,
+qui ne sait ni où j'ai débarqué ni où je me trouve, mais qui se
+doute bien des raisons qui m'appellent à Paris. Tu sais comme les
+gares de la capitale sont surveillées; ce sont de véritables
+souricières. Du reste, l'absurde réseau français, qui force un
+homme qui veut aller de Lyon à Bordeaux, ou de Nancy à Cette, à
+passer par Paris, n'a point d'autre raison d'être que la facilité
+de l'espionnage. Or, étant donné que je suis connu comme le loup
+blanc par le dernier loustic de la police, j'étais sûr, si j'avais
+pris un train ordinaire, d'être filé en arrivant et arrêté deux
+heures après. J'ai donc envoyé mes bagages à Paris chez quelqu'un
+que je connais et, ainsi que je te le disais, j'ai attendu
+tranquillement à R. l'occasion de les suivre. Cette occasion, le
+voyage de Courbassol me l'a fournie. J'ai pris à R., ce matin, le
+train qui vous amenait ici et je partirai ce soir avec les
+représentants du peuple et leur suite. C'est bien le diable si les
+roussins songent à m'aller découvrir parmi ces honorables
+personnes. D'ailleurs, je me suis fait une tête de mouchard de
+première classe et ils me prendront, s'ils me remarquent, pour un
+collègue de la Sûreté Générale; mais, en temps ordinaire, je ne me
+serais pas fié à ce déguisement; ils ont trop d'intérêt à me
+mettre la main au collet...
+
+-- Ma foi, dis-je, je dois t'avouer que je t'avais pris, moi aussi,
+pour un mouchard. Et l'idée t'est venue subitement de faire un
+coup ici?
+
+-- Oui, subitement, comme à toi. C'est assez curieux, mais c'est
+comme ça. Au fond, je ne pense pas que ça nous rapportera des
+millions; mais je me trouve depuis ce matin dans une telle
+atmosphère d'honnêteté politique et privée...
+
+Le sifflement d'une fusée lui coupe la parole; et, tout aussitôt,
+on entend crépiter une pièce d'artifice. C'est la préface; les
+trois coups des pyrotechniciens.
+
+-- Allons, dit Canonnier en se levant; c'est le moment. La nuit
+commence à tomber, mais nous verrons encore assez clair.
+
+Nous sortons, jetant tous les deux un regard de pitié vers la
+forme blanche allongée sur le lit de fer; nous fermons doucement
+la porte; nous nous glissons dans le corridor; et nous voici
+devant le bureau de l'hôtel. La porte n'en est pas fermée à clef.
+C'est charmant! Nous entrons.
+
+-- Le bureau; bon, fait Canonier. Et qu'est-ce que c'est que cette
+seconde pièce? La chambre à coucher de Monsieur et de Madame, sans
+doute... Tout juste. Nous allons nous partager la besogne; la
+division du travail, il n'y a que ça... Tiens, tu as un outil
+américain, continue-t-il pendant que je visse les unes aux autres
+les trois parties de ma pince; j'ai le même exactement; mais on
+fait mieux que ça, à présent. Et puis, Edison a inventé une petite
+batterie électrique qui travaille pour vous tout en vous
+éclairant, pour percer et scier les parois des coffres-forts; ça
+se place dans un étui à jumelle qu'on porte en bandoulière; très
+pratique. J'en ai une dans ma malle; je te ferai voir... Voyons,
+toi, va dans la chambre et mets le secrétaire à la question; moi,
+je vais rester ici pour tâter le pouls à la caisse. Nous n'en
+aurons pas pour longtemps.
+
+En effet, cinq minutes après, juste comme j'ai vérifié le contenu
+du meuble auquel je me suis attaqué. Canonnier entre dans la
+chambre avec des billets de banque dans la main gauche et, dans la
+main droite, son chapeau où sonnent des pièces d'or.
+
+-- Voici ma récolte, dit-il; six mille francs de billets, pour
+commencer. Tiens, en voici trois mille; ne les change ni ici ni à
+Paris, à cause des numéros. Quant à l'or, nous n'avons pas le
+temps de compter.
+
+Il vide son chapeau sur le lit et fait deux tas de louis, à peu
+près égaux.
+
+-- Prends celui que tu voudras. Celui de gauche? Parfait. Je mets
+celui de droite dans ma poche. Douze cents francs chacun, à peu
+près... Et toi, qu'as-tu trouvé?
+
+-- Des valeurs. Les voici.
+
+-- Bien. Je vais les emporter, puisque tu restes à Malenvers. Elles
+partiront pour Londres demain matin à l'adresse de Paternoster. Ce
+brave Paternoster! Il m'a écrit plusieurs fois à ton sujet... Je
+t'expliquerai pourquoi. Pour le moment, je me demande où je vais
+mettre ces titres. Un paquet, ce n'est pas possible. En
+cataplasme, sur mon ventre? Oui; mais il faudrait quelque chose
+pour les faire tenir... Ah! ça...
+
+Des drapeaux, qu'on a jugés superflus pour la décoration de
+l'hôtel, sont appuyés contre le mur. Canonnier en prend un,
+arrache l'étoffe de la hampe, et s'en confectionne une sorte de
+ceinture tricolore que je lui attache fortement derrière le dos,
+et dans laquelle nous insérons les papiers.
+
+-- À merveille, dit Canonnier en boutonnant son gilet. Je fais
+concurrence à M. le maire, intérieurement; et il se met à renifler
+d'une façon singulière. Tu te demandes si je suis enrhumé? ajoute-
+t-il. Non, pas du tout. Je flaire l'argent. Je pense que nous n'en
+avons pas trouvé beaucoup, et qu'il doit y en avoir d'autre.
+Laisse-moi flairer encore un peu; je te dis que je sens
+l'argent... Tiens, là.
+
+Il se dirige vers la cheminée, passe sa main entre la glace qui la
+décore et le mur; et retire un vieux portefeuille.
+
+-- Ah! ah! dit-il en s'approchant de la fenêtre. Je te le disais
+bien!... Des billets de mille; mazette!... Quatre, cinq... Neuf,
+dix. Dix mille francs, mon bon ami. Voilà ce que c'est que d'avoir
+du nez. Quand tu auras mon expérience, tu en auras autant que
+moi... Voici cinq billets. Mets-les dans ta poche, et allons-nous-
+en.
+
+Nous rentrons dans le bureau.
+
+-- Je leur ai laissé toute la monnaie blanche, fait Canonnier en
+passant devant la caisse fracturée.; ils ont de la chance que je
+ne sois pas bimétalliste... Plus un mot, à présent et sortons par
+les jardins. Il y a une petite porte, au fond, qui donne dans une
+rue déserte.
+
+Nous sommes dans la rue déserte. Les fusées du feu d'artifice
+s'épanouissant en gerbes multicolores, rayent le ciel qui s'est
+obscurci. Nous nous dirigeons vers la grande place et nous avons
+la joie d'assister aux transports de la foule devant les soleils
+tournants, les chandelles romaines, et surtout les pluies d'or.
+Divertissements innocents, plaisirs purs...
+
+Un temps d'arrêt. C'est le bouquet qu'on va lancer, et il faut
+laisser à l'enthousiasme la pause nécessaire aux préparations d'un
+élan suprême. Oui, c'est le bouquet! Il éclate, éblouissant, au
+milieu d'acclamations frénétiques. Et, parmi les jets de feu et
+les rayons dorés, s'élève la forme, plus lumineuse encore, d'une
+femme coiffée d'un casque qui semble une mitre; armée d'un glaive
+pareil à un grand couteau à papier: et piétinant une devise
+latine: _Pax et Labor_.
+
+-- À quoi pensais-tu pendant ce feu d'artifice? demandé-je à
+Canonnier comme nous quittons la grande place.
+
+-- Je pensais qu'il est fort heureux pour la Société que les
+malfaiteurs soient des gens simplement préoccupés de leurs besoins
+matériels, des utilitaires, si l'on peut dire, et n'aient pas de
+goûts artistiques. Autrement, les crimes pour la sensation, les
+forfaits pour le plaisir... Mais ça viendra. Les honnêtes gens
+possèdent déjà ces sentiments-là; les criminels les auront
+bientôt. Le maire de Chicago, pendant la terrible conflagration de
+la ville, réfugié au bord du lac avec les habitants impuissants
+devant les flammes, s'écriait en un accès de voluptueux orgueil:
+«Qu'on vienne dire, à présent, que Chicago n'est pas la première
+ville du monde!» Faudra-t-il s'étonner, après cela, si les
+_tramp_s d'Amérique, qui se contentent jusqu'ici de faire
+dérailler les trains pour piller les morts et les blessés qu'ils
+achèvent, se forment une conception plus haute de leur raison
+d'être; et s'ils se mettent à faire sauter des bourgades ou à
+incendier des villes, simplement pour l'attrait du spectacle, _for
+the fun of the thing_?
+
+-- En Europe, on n'en est pas là.
+
+-- Pas encore. Mais qu'importent les procédés, après tout? Dans
+tous les pays, la société actuelle mourra de la même maladie: de
+la disproportion entre ses aptitudes et ses actes; du manque
+d'équilibre entre sa morale et ses besoins... La Société! C'est la
+coalition des impuissances lépreuses. Quel est donc l'imbécile qui
+a dit le premier qu'elle, avait été constituée par des Forts pour
+l'oppression des Faibles? Elle a été établie par des Faibles, et
+par la ruse, pour l'asservissement des Forts, C'est le Faible qui
+règne, partout; le faible, l'imbécile, l'infirme; c'est sa main
+d'estropié, sa main débile, qui tient le couteau qui châtre...
+
+Nous arrivons devant la Halle aux Plumes.
+
+-- Quel tas de lugubres bavards, là-dedans! murmure Canonnier, ils
+vont être gavés, bientôt, et se mettront à débiter leurs
+mensonges... Il y aurait tout de même quelque chose à faire en
+politique, vois-tu, ajoute-t-il d'une voix plus, basse; quelque
+chose de grand, sans doute. Pas un des sacripans gouvernementaux
+attablés là qui n'ait, comme l'enfant de Sparte, un renard qui lui
+ronge le ventre... Et quelqu'un qui aurait des documents... Tu
+comprends, hein? Tu comprends?... Quelqu'un à qui on fournirait
+toutes les preuves... et qui aurait le courage et la force de
+prendre çà à la gorge... Enfin, nous nous reverrons et nous aurons
+le temps de causer; je t'ai déjà dit, n'est-ce pas? que j'avais
+l'intention de te voir... Tu reviens à Paris demain matin?
+
+-- Oui.
+
+-- Eh! bien, tu me trouveras demain soir à dix heures, sur la place
+du Carrousel, devant le monument de Gambetta. Convenu? Bien. Je te
+quitte; je vais aller manger dans un café, près de la gare et, à
+onze heures, je pars avec ces messieurs. Au revoir.
+
+Neuf heures sonnent au clocher d'une église. Pendant une heure, au
+moins, je me promène par la ville, songeant à ce que m'a dit
+Canonnier, à ce qu'il m'a laisse entendre. C'est extraordinaire,
+que j'aie rencontré cet homme ici; et plus extraordinaire encore
+qu'il ait déjà songé à moi pour... Et pourquoi ne serait-ce pas le
+malfaiteur, au bout du compte, qui délivrerait le monde du joug
+infâme des honnêtes gens? Si ç'avait été Barabbas qui avait chassé
+les vendeurs du Temple -- peut-être qu'ils n'y seraient pas
+revenus...
+
+Ma marche sans but m'a ramené près de la Halle aux Plumes. J'y
+entre; car on en a ouvert les portes afin de permettre aux bonnes
+gens de Malenvers qui n'ont point pris part au banquet de se
+repaître, au moins, de la délicieuse éloquence de leur cher
+député.
+
+La Halle, éclairée par de grands lustres qui pendent du toit au
+bout de câbles entourés de haillons rouges, a un aspect sinistre.
+On dirait un bâtiment d'abattoir transformé à la hâte en salle de
+festin; ou bien, plutôt, un grand magasin de receleur dont toutes
+les marchandises volées auraient été enlevées sous la crainte
+d'une descente de police, et où se seraient attablés, dans le vain
+espoir de tromper les argousins sur la destination de l'immeuble,
+des individus suspects endimanchés à la six-quatre-deux. Des
+trophées de drapeaux sont accrochés aux murs qui suintent; et,
+tout au fond, éclatant en sa blancheur froide de fromage mou, on
+distingue le buste d'une bacchante de la Courtille étiquetée R.
+F., un buste couronné de lauriers -- coupés au bois où nous n'irons
+plus.
+
+Autour de l'énorme table, les hommes publics, très rouges,
+semblent cuver un vin très lourd; les citoyens de Malenvers
+tendent leurs oreilles en feuilles de chou; leurs dames écoutent,
+très attentivement, aussi, pleines de componction, ainsi qu'à
+l'église; les cocottes prennent de petits airs détachés (mais
+elles sont émues tout de même, les gaillardes; je vois bien çà);
+les sténographes des agences noircissent du papier avec une
+rapidité terrifiante; les journalistes prennent des notes; la
+foule, _vulgum pecus_ qui se presse le long des murs, bave
+d'admiration; et, vers le milieu de la table, debout, avec des
+gestes de calicot qui mesure du madapolam, Courbassol parle,
+parle, parle...
+
+Sa figure? Ah! je ne sais pas! Je n'en vois rien; on n'en peut
+rien voir. Il n'y a que sa bouche qui soit visible; sa bouche, sa
+gueule, sa sale gueule. Et même pas sa bouche: sa lèvre inférieure
+seulement. Oui, on ne voit que ça, dans la face de Courbassol. On
+ne peut pas y voir autre chose que sa lèvre intérieure!
+
+Cette lèvre est une infamie. Un bourrelet épais, violacé, qui fait
+saillie en bec de pichet ébréché; une chose molle, humide, sur
+laquelle les paroles paraissent glisser comme un liquide visqueux
+et dont les contractions spasmodiques semblent sucer la salive;
+qui fait songer, malgré soi, à un débris sexuel de Hottentote.
+Cette lèvre-là, c'est une gargouille: la gargouille
+parlementaire... Et des mensonges en tombent sans trêve, et des
+âneries, et des turpitudes...
+
+Le saltimbanque attaque sa péroraison. Il la déclame, non pas en
+Robert-Macaire, ni même en Bertrand, mais en Courbassol. La voix
+est lourde, monotone, fausse, peureuse; une voix de lâche: la voix
+parlementaire.
+
+-- Oui, citoyens, le jour va luire enfin où c'en sera fait des
+compromissions indignes; où le grand parti républicain va
+reprendre conscience de lui-même et voguer de ses propres ailes.
+La France est lasse de se voir gouvernée par des hommes qui, sous
+de vains prétextes de sagesse et de prudence, s'efforcent de la
+retenir dans l'ornière de la routine en attendant qu'ils la
+plongent dans l'abîme de la réaction. Il ne leur a que trop été
+permis, déjà, d'accomplir leur oeuvre néfaste; leurs satellites,
+qu'ils ont pourvus de toutes les places en dépit des droits acquis
+et des services rendus par de plus dignes, ont submergé le pays
+sous leurs détestables doctrines. Mais cette inondation
+réactionnaire, citoyens, a mis le feu aux poudres! Et demain, j'en
+ai la conviction profonde, la Chambre va montrer par son vote
+qu'elle n'entend pas être victime et qu'elle se refuse à être
+dupe. La France veut être libre, citoyens! Berceau du progrès, son
+bras n'abdiquera jamais le droit de tenir haut et ferme cette
+torche de la liberté que nos aïeux jetaient, enflammée et sublime,
+à la face de l'Europe!
+
+Alors, c'est du délire. Des applaudissements frénétiques font
+trembler la Halle aux Plumes sur sa base. On veut porter
+Courbassol en triomphe. Et c'est entourés d'une foule hurlante que
+lui et ses amis arrivent au Sabot d'Or où les propriétaires, par
+une marche forcée, les ont précédés d'une demi-minute.
+
+-- Vive la République! Vive Courbassol! hurle la foule tandis que
+nous pénétrons dans l'hôtel et que Margot profite de la confusion
+pour me serrer la main, en signe d'intelligence.
+
+Mais, dans la maison, des cris désespérés s'élèvent:
+
+-- Au voleur! Au voleur!... À moi! Au secours!...
+
+-- Qu'y a-t-il? Qu'y a-t-il? demandent Courbassol, Machinard et
+plusieurs autres en se précipitant dans le bureau où l'hôtelier et
+sa femme font un affreux vacarme.
+
+-- Tenez, Messieurs, tenez! Regardez la caisse! Voyez le
+secrétaire! Les voleurs sont venus... Ils nous ont tout pris,
+tout! Ah! les coquins!... Mon Dieu! quel malheur!...
+
+Courbassol, Machinard et plusieurs autres font pleuvoir les
+consolations, accueillies par les jurons de l'hôtelier et les
+sanglots de l'hôtelière. Cependant, il est onze heures moins vingt
+et les véhicules qui nous ont amenés ce matin arrivent devant la
+maison. Les voyageurs ont juste le temps de monter chercher leurs
+manteaux, et leurs parapluies, et leurs cannes. Margot ne les suit
+pas; elle vient de déclarer à Courbassol que l'émotion lui a brisé
+les nerfs et qu'elle ne serait pas en état de supporter le voyage.
+Courbassol a affirmé qu'il comprenait ça; les nerfs des femmes...
+Margot passera la nuit au Sabot d'Or et prendra le train demain
+matin.
+
+Les voyageurs descendent. Quelques-uns règlent leurs notes, tous
+font leurs compliments de condoléance aux victimes gémissantes de
+la perversité humaine, et ils montent dans les véhicules qui
+s'ébranlent au bruit des acclamations populaires. Je les regarde
+partir. Dans un quart d'heure, Ils rouleront vers Paris, en
+compagnie d'un homme qui les attend là-bas, dans un café près de
+la gare, et qui porte autour du ventre un drapeau tricolore.
+
+J'entre dans le bureau de l'hôtel. Margot, assise à côté de
+l'hôtelière qui sanglote, cherche à la réconforter et partage sa
+douleur, car de grosses larmes coulent sur ses joues.
+
+-- Ma pauvre dame, dit-elle, comme je vous plains!... Mais je vous
+jure que je ferai tout ce que je pourrai pour vous. Courbassol
+m'accordera ce que je lui demanderai. Qu'est-ce que vous voulez?
+Un bureau de tabac? Un kiosque à journaux? Enfin, dites... Je suis
+sa maîtresse, sa maîtresse en titre, je vous dis. C'est plus que
+sa femme, n'est-ce pas? Ainsi...
+
+L'hôtelier, dans un coin, s'arrache les cheveux, de la main
+gauche; de la main droite, il tient le vieux portefeuille que
+Canonnier a découvert derrière la glace.
+
+-- Ah! Monsieur, que nous avons du malheur! me dit-il comme je lui
+demande une chambre. C'est affreux! C'est épouvantable!... Et ces
+coquins de gendarmes qui sont restés toute la soirée à la porte de
+la Halle aux Plumes au lieu de patrouiller les rues! Je vais
+demander leur cassation... Donnez le numéro 8 à Monsieur, ordonne-
+t-il à Annette qui vient d'arriver avec une bougie. Et préparez-
+vous à comparaître demain matin devant le juge d'instruction,
+petite scélérate; s'il ne vous met pas pour six mois en prison
+préventive, vous et Jérôme, je lui ferai donner de mes nouvelles
+par M. Courbassol...
+
+Annette, tout en larmes, me conduit à ma chambre; ce n'est pas
+celle où est morte la vieille femme; tant mieux; quoique je pense
+l'habiter très peu, cette chambre. J'ai vu la clef du numéro 10,
+dont la porte fait face à la mienne, se balancer aux doigts de
+Margot...
+
+-- Tu ne trouves pas que c'est curieux? me demande Margot dans le
+train qui nous ramène à Paris. Nous n'avons passé que deux nuits
+ensemble et, chaque fois, on a découvert un vol dans la maison.
+
+-- Oui, dis-je, il y a des coïncidences bizarres.
+
+--Pour sûr. Ah! maintenant, nous pouvons causer; car nous n'avons
+pas eu le temps de nous dire deux mots, depuis hier soir. Qu'est-
+ce que tu fais, toi?... Ah! oui, tu es ingénieur. Tu es toujours,
+dans les écluses?
+
+--Toujours.
+
+-- Il en faut donc beaucoup?
+
+-- Il en faut partout.
+
+-- Ça doit bien gêner les poissons... Ah! à propos, tu ne sais pas
+la vérité sur le vol d'hier? C'est la femme de chambre qui m'a
+raconté ça ce matin... Figure-toi que les aubergistes avaient chez
+eux la mère de la femme, une vieille qui était morte dans l'après-
+midi. -- Le cadavre était dans la maison. Quelle horreur! -- Toutes
+les valeurs de la vieille étaient dans le secrétaire; et, comme il
+y a beaucoup de parents, les hôteliers ont simulé un vol pour
+n'avoir pas à partager l'héritage. Il est bien facile de voir que
+c'est là la vérité; toute la ville la connaît à l'heure qu'il est,
+et tu penses si l'on doit rire à Malenvers. Le coup était mal
+monté, à mon avis; car enfin, le mari et la femme qui s'absentent
+ensemble, l'hôtel complètement abandonné, est-ce que ça peut
+sembler naturel?
+
+-- Pas un instant.
+
+-- Quelles canailles! La famille va leur faire un procès. Et dire
+que la politique vous force à frayer avec des gens pareils!...
+
+Et Margot pousse un gros soupir.
+
+
+XV -- DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PRÈS D'ÊTRE RÉCOMPENSÉ
+
+Je viens d'aller regarder l'heure, à la lueur d'un des becs de gaz
+de la place du Carrousel. Dix heures un quart. J'attends Canonnier
+depuis vingt minutes, et je ne le vois pas paraître. Il n'est
+guère exact... J'allume un cigare et je m'amuse à dévisager les
+passants, pour tuer le temps; ils sont rares, ces passants, et ils
+marchent vite en traversant cette grande place à laquelle la
+disparition des Tuileries a donné l'aspect d'un désert.
+
+Dix heures et demie. Ah! ça, Canonnier aurait-il oublié le rendez-
+vous qu'il m'a donné? Non, ce n'est pas possible. Alors?... Alors,
+je ne sais vraiment que penser. Attendons encore. Je me mets à
+examiner, sous la lumière crue de la grande lampe électrique qui
+s'érige au milieu de la place, le monument de Gambetta. Quelle
+chose abjecte, cette colonne Vendôme de la Déroute! Cette pierre à
+aiguiser les surins, vomie par les carrières d'Amérique, ce pilori
+de N'a-qu'un-OEil sur lequel Marianne, coiffée d'un bas de laine,
+enfourche à cru une chauve-souris déclouée de la porte du Grenier
+d'Abondance -- qui n'a plus besoin de porte, à présent!
+
+Il va être onze heures, et toujours pas de Canonnier, C'est
+embêtant; j'aurais bien voulu le revoir, et je ne puis pas
+revenir, comme cela, l'attendre tous les soirs pendant un mois sur
+la place du Carrousel. J'ai reçu, en rentrant chez moi, une lettre
+de Roger-la-Honte qui me demande de me trouver à Bruxelles dans
+trois ou quatre jours... Non, j'ai beau regarder du côté des
+guichets qui donnent sur le quai et du côté de ceux de la rue de
+Rivoli, je n'aperçois pas mon homme. Je ne vois que le
+factionnaire qui monte la garde, là-bas, devant le ministère des
+finances, et la statue de pierre du Grand Tribun dont le bras
+vengeur désigne la trouée des Vosges -- à l'ouest.
+
+Allons-nous-en. Demain, j'irai voir chez Ida si elle a des
+nouvelles, sans lui faire part de ma déconvenue de ce soir, au cas
+où elle ne saurait rien. Il ne faut point mettre les gens au
+courant de nos déceptions. Pensons-y toujours, n'en parlons
+jamais.
+
+J'arrive chez Ida, rue Saint-Honoré, vers une heure de l'après-
+midi.
+
+-- Ah! s'écrie-t-elle dès qu'elle pénètre dans le salon où je
+l'attends, il y en a, du nouveau! Canonnier est ici, et sa fille
+aussi...
+
+-- Vraiment! sa fille! Et depuis quand?
+
+-- Depuis hier soir, répond Canonnier qui a reconnu ma voix et qui
+fait son entrée. Dis donc, je t'ai laissé poser, hier soir;
+excuse-moi, car je n'ai pu faire autrement.
+
+Il m'explique ce qui est arrivé. Il est entré sans encombre à
+Paris, l'avant-dernière nuit. Hier matin, il a chargé Ida de faire
+remettre une lettre à sa fille; et, toute la journée, il a attendu
+vainement une réponse. Mais cette réponse, c'est Hélène elle-même
+qui l'a apportée, vers sept heures du soir.
+
+-- Et elle déclare qu'elle suivrait son père au bout du monde,
+s'écrie Ida, et que son devoir est de tout lui sacrifier. Ah!
+qu'elle est charmante! Aussi innocente que l'enfant qui vient de
+naître... Elle est restée ici depuis hier soir. Elle est désolée
+de causer du chagrin, par son départ, à ces Bois-Créault qui ont
+toujours été si parfaits pour elle; mais son père, dit-elle, doit
+passer avant tout. Elle le croit menacé...
+
+-- Oui, dit Canonnier. Je lui avais appris dans ma lettre, afin de
+la décider, que j'étais poursuivi pour mes opinions politiques; et
+-- vois si elle est intelligente -- elle a fait une remarque qui m'a
+empêché sans doute de me faire pincer en allant te retrouver hier
+soir.
+
+-- Ah! bah! dis-je; et comment cela?
+
+-- On savait, continue Canonnier, que c'était pour venir chercher
+ma fille en France que j'avais quitté l'Amérique. On le savait;
+j'ai été trahi par quelqu'un... Mais je te raconterai ça plus
+tard. Et, comme on ignorait ou j'étais passé depuis mon départ des
+États-Unis, on faisait surveiller l'hôtel de M. de Bois-Créault,
+où demeurait Hélène. Ma fille, hier, en quittant cet hôtel, a
+remarqué qu'un individu qu'elle voyait depuis plusieurs jours
+devant la maison s'était mis à la suivre. Elle a essayé de le
+dépister, mais vainement; c'est un malin. Elle m'a prévenu de la
+chose; j'ai vu le personnage en faction sur le trottoir d'en face,
+et tu comprends que je ne suis pas sorti.
+
+-- Et la surveillance continue-t-elle?
+
+-- Je te crois, répond Canonnier. Si tu veux voir l'individu, viens
+ici...
+
+Il va, tout doucement, lever le coin du rideau d'une fenêtre et me
+désigne, dans la rue, un Monsieur qui porte un lorgnon.
+
+-- Attends un peu, dis-je, laisse-le moi regarder attentivement...
+Bon. Ça suffit. Cet homme-là n'est pas un mouchard.
+
+-- Comment! s'écrie Canonnier; ce n'est pas...
+
+-- Non, mille fois non. Si c'est lui qui t'effraye, tu as tort
+d'avoir peur. D'ailleurs, je vais t'en donner bientôt la meilleure
+des preuves... Mais, d'abord, qu'as-tu l'intention de faire?
+Quitter le plus vite possible Paris et la France avec ta fille, je
+présume? Oui. Et aller à Londres, car il est bien improbable que
+l'Angleterre accorde ton extradition, si le gouvernement français
+la demande, car tu n'es pas condamné, mais simplement relégué.
+
+-- J'irai peut-être à Londres; mais ça dépend. Où va-tu, toi?
+
+-- Moi, je vais à Bruxelles.
+
+-- Eh! bien, moi aussi j'irai à Bruxelles.
+
+-- C'est de la folie! La Belgique t'arrêtera et t'extradera sans la
+moindre hésitation.
+
+-- Peut-être, si l'on sait que je suis à Bruxelles; mais si on
+l'ignore? Car, si tu ne te trompes pas, si cet homme qui croise
+devant la maison depuis ce matin n'est pas un roussin...
+
+-- C'est si peu un roussin, dis-je, que je vais t'en débarrasser
+pour toute la journée. Je vais descendre et l'emmener avec moi.
+Regarde par la fenêtre. Une fois que tu m'auras vu partir en sa
+compagnie, tu seras libre de tes mouvements.
+
+-- Bon. Je prendrai avec Hélène le train de Belgique cette après-
+midi même. Quand seras-tu, à Bruxelles, toi?
+
+-- Je partirai demain matin. Maintenant, ne quitte pas là fenêtre,
+surveille bien mes mouvements et tu verras que tu n'as rien à
+craindre.
+
+Je descends. Du coin de l'escalier, je guette le moment où l'homme
+que Canonnier prend pour un mouchard aura le dos tourné. Voilà. Je
+sors, je remonte un bout de la rue, à gauche, je la traverse, et
+je me trouve nez à nez avec l'individu, qui vient de se retourner.
+
+-- Eh! bien, lui dis-je en lui donnant Un grand coup sur l'épaule,
+comment vous portez-vous, Issacar?
+
+-- Comment! c'est vous! s'écrie Issacar absolument abasourdi; ah!
+vraiment, je ne m'attendais guère...
+
+-- Moi non plus; et je suis bien heureux de vous rencontrer; j'ai
+beaucoup de choses à vous dire. Laissez-moi vous emmener déjeuner
+et nous pourrons nous donner de nos nouvelles réciproques tout à
+notre aise.
+
+-- Je regrette beaucoup d'être obligé de refuser votre invitation,
+répond Issacar; mais en ce moment je suis fort occupé...
+
+-- Occupé! dis-je très haut, car je commence à croire qu'il y a du
+louche dans la conduite d'Issacar. Occupé! Vous osez me raconter
+de pareils contes, à moi qui vous trouve dans la rue Saint-Honoré,
+le nez en l'air, rimant un sonnet à votre belle, alors que je vous
+crois aux prises avec les cannibales du Congo.
+
+Je fais signe à un cocher dont la voiture vient s'arrêter devant
+nous.
+
+-- Allons, Issacar, dis-je en le prenant par le bras et en le
+poussant dans la voiture, vous me semblez avoir complètement
+oublié les usages européens dans ce Congo où vous avez sans doute
+fait fortune.
+
+-- Hélas! non, répond-il tandis que je donne au cocher l'adresse
+d'un restaurant de la rue Lafayette.
+
+-- Non, me dit Issacar au dessert, non, je n'ai point fait fortune
+au Congo; tant s'en faut. J'y ai perdu tout l'argent que j'ai
+voulu, et j'ai été obligé de revenir en France il y a un mois.
+
+-- Je croyais pourtant que vous aviez une belle idée...
+
+-- Oh! superbe! Seulement, je n'ai pas pu la réaliser. Je m'y étais
+pris trop tôt. Celui qui pourra, dans deux ans, tenter ce que j'ai
+essayé, fera certainement une fortune.
+
+-- Vous n'avez pas de chance.
+
+-- Non. J'ai des idées excellentes, mais je ne puis jamais
+reconnaître le moment propice à leur exécution. Je m'y prends trop
+tôt ou trop tard. Je sais combiner, mais pas entreprendre. Je suis
+un incomplet...
+
+-- Oui, je le crois; et vous n'êtes pas le seul aujourd'hui.
+
+-- Non, certes. Le nombre des gens auxquels il manque quelque
+chose, une toute petite chose, un rien, pour réussir, est
+considérable. Tout le monde a du talent, à présent; mais c'est du
+génie qu'il faut. Et le génie ne s'acquiert pas. C'est un don, un
+pouvoir qu'on apporte en naissant de concevoir lucidement
+certaines choses et de rester complètement fermé à d'autres,
+presque une faculté animale. Et puis... vous parlez des
+incomplets. C'est chez les Juifs surtout qu'ils se rencontrent. Je
+suis Israélite et j'en sais quelque chose. La race juive, malgré
+la barbarie sanglante de ses origines, et peut-être en raison de
+ces origines mêmes, n'est pas une race abjecte, quoi qu'on en
+dise. Les Juifs -- cela peut vous paraître étrange, mais c'est vrai
+-- les Juifs sont absolument dépaysés dans la civilisation
+actuelle. Ce sont des gens qui vivent dans un monde qu'ils n'ont
+point fait et qu'ils détestent, dont quelques-uns d'entre eux -- et
+vous connaissez leurs noms aussi bien que moi -- ont démontré, avec
+une éloquence qu'on n'égala pas, la misère et la bêtise; dont le
+plus grand nombre met en pleine lumière, par ses actes,
+l'absurdité et l'infamie.
+
+-- En en profitant de son mieux.
+
+-- Naturellement. Je vous parle du plus grand nombre. Vous n'irez
+pas chercher la compréhension et la moralité hautes, même chez une
+race qui a connu la persécution, dans la majorité... Ce plus grand
+nombre, auquel les circonstances -- ou la volonté bien arrêtée des
+chrétiens, car il y aurait de singulières choses à dire là-dessus
+-- ont donné, il y a cent ans, la direction des affaires des
+peuples, ce plus grand nombre peut se diviser en deux parties.
+D'abord, une minorité douée de génie, d'un génie pratique pour le
+maniement et l'utilisation de l'argent, mais qui ne se rattache au
+judaïsme que par les liens extérieurs des pratiques religieuses.
+Il y a autant de différence entre les préoccupations morales de
+ces gens-là et celles d'Israélites qui ont la notion du caractère
+et des tendances de leur race, qu'on peut en trouver entre
+l'existence d'un prince de la finance et celle de Spinoza vivant à
+La Haye, sur le Spui, dans l'humble maison où il gagnait sa vie --
+un peu de pain et de lait -- à polir des verres,
+
+-- Et ces Israélites qui ont, d'après vous, la notion du caractère
+et des tendances de leur race...?
+
+-- Ils sont nombreux. Pas un parmi eux, qui ne se rende
+parfaitement compte, au fond, du fonctionnement imbécile de la
+machine sociale, et qui n'en connaisse la cause. Pas un qui ne
+soit disposé à la mettre en pièces, cette machine. Mais
+l'entreprise n'est pas facile; et, s'il se rencontre dans leurs
+rangs des hommes comme Lassalle, Il s'y trouve encore plus souvent
+des gens comme moi. Que voulez-vous? Lorsqu'on juge une situation
+désespérée, et qu'on ne peut l'améliorer, le mieux est d'essayer
+d'en tirer tout le parti possible, sans s'occuper du choix des
+moyens. Aujourd'hui coupeur de bourses, demain gendarme. Notre
+logique est dans nos idées -- nos idées à nous -- mais pas dans nos
+actes. La connaissance nette des choses est déjà pour nous une
+entrave assez gênante, la condition du monde actuel, en opposition
+constante avec nos aspirations et nos rêves, paralyse à tel point
+notre énergie, que nous serions bien sots de nous embarrasser,
+encore, du poids écrasant des scrupules. Oui, nous sommes des
+incomplets; propres à rien, peut-être parce qu'il n'y a rien de
+propre, et bons à tout, peut-être parce que votre société, où il
+est défendu d'agir individuellement, ne peut se passer
+d'intermédiaires. Pourquoi voudriez-vous, s'il vous plaît, que
+nous prissions parti, consciencieusement, pour telle coterie ou
+pour telle clique? Pourquoi voudriez-vous que nous eussions des
+convictions? Nous sommes indifférents à vos conflits dérisoires.
+Ce n'est pas notre faute, si l'homme se glorifie de panteler sur
+une croix d'or, le flanc percé, la tête couronnée d'épines...
+_Ecce homo_!... Hé! qu'il reste à son gibet, si cela lui fait
+plaisir! Comme au supplicié du Golgotha, nous lui disons: «Sauve-
+toi toi-même.» Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur
+une éponge, s'il a soif, au bout du glaive de la Loi!
+
+-- Et, dites-moi, Issacar, n'avez-vous pas les doigts, en ce
+moment, sur la poignée de ce glaive-là?
+
+-- Toute la main, répond Issacar. Je ne veux pas vous le cacher...
+Vous savez que le ministère a démissionné hier?
+
+-- Certes. Les camelots se sont chargés de me l'apprendre; mes
+oreilles en souffrent encore.
+
+-- C'est Courbassol qui va être nommé président du Conseil, demain
+ou après-demain au plus tard; l'Élysée essaye aujourd'hui une ou
+deux combinaisons, mais ce n'est pas sérieux... Vous me direz que
+Courbassol ne l'est guère non plus; mais ça n'a pas la moindre
+importance. Les hommes mêmes remarquables dans la conduite de
+leurs affaires privées ont leurs acuités submergées, dès qu'ils
+arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique,
+d'indifférence au bien général, d'incompréhension absolue, qui a
+quelque chose d'effrayant. Mais du moment qu'ils ont de la poigne,
+comme on dit, la France est satisfaite; en fait de liberté, elle
+n'a jamais connu que la liberté des moeurs, et elle demande à
+continuer... Que vous disais-je? Ah! oui... Dès que Courbassol
+sera installé, on procède à l'épuration générale du personnel.
+C'est décidé. On nettoie les écuries d'Augias...
+
+-- Ah! et vous aurait-on laissé entrevoir une place au râtelier,
+après le nettoyage?
+
+-- Oui; on m'a promis de me nommer préfet.
+
+-- Vraiment! Mes compliments. Mais qu'avez-vous fait pour mériter
+de pareilles faveurs?
+
+-- J'ai rendu des services, dit Issacar... des services... depuis
+que je suis revenu. Oui; on m'a chargé de deux missions
+importantes qu'on ne pouvait pas confier à tout le monde, et je
+les ai menées à bonne fin. À vrai dire, quand vous m'avez
+rencontré, je m'occupais d'une troisième affaire... Ah! si je la
+réussissais, celle-là!...
+
+-- C'est donc bien important?
+
+-- Très important. Il s'agit de s'assurer de la personne d'un
+individu qui s'est approprié des documents compromettants pour de
+hauts personnages; on l'avait déjà mis hors d'état de nuire,
+mais...
+
+-- Comment m'écrié-je, avec un grand geste d'indignation. Comment!
+Issacar, vous en êtes là!... Vous faites ça!...
+
+-- Pourquoi pas? répond Issacar. Vous êtes admirable, vraiment!
+Parce que j'ai commis des actes contraires aux prescriptions du
+Code, je serais condamné à n'en jamais commettre d'autres? Il me
+serait interdit d'étayer l'autorité établie sous prétexte que je
+l'ai autrefois battue en brèche? Ah! non; je n'engage ma liberté
+ni à droite ni à gauche; je méprise assez les lois pour les
+narguer le matin et pour leur prêter le soir le concours de mon
+expérience, si j'y trouve mon intérêt... Voyez-vous, ajoute-t-il,
+il n'existe plus, au fond, que deux types aujourd'hui: le voleur
+et le policier; quant à l'homme d'État, c'est un composé des deux
+autres. Il y a aussi l'Artiste; mais, dans la Société actuelle,
+c'est un monstre.
+
+Peut-être, après tout. Ah! Et puis...
+
+-- Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif; et par
+conséquent, tout à fait indifférent à bien des choses qui vous
+passionnent. Ce détachement absolu n'est cas une manière d'être:
+c'est une raison d'être. Le Juif... Figurez-vous une caravane qui
+passe à travers un univers malade, apportant des remèdes dont on
+ne veut pas, et des poisons qu'on lui demande... Le Juif, à mon
+avis, n'a pas encore joué son rôle -- le rôle qu'il jouera. -- Il
+traversera l'épreuve de la tolérance comme il a traversé l'épreuve
+de la persécution. Toutes les races ont leur fonction dans la
+physiologie de l'humanité.
+
+J'ai fait durer le déjeuner aussi longtemps que possible; il n'y a
+certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N'importe;
+Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps à profit et sont
+déjà, sans doute, à la gare du Nord, il faudra que je prenne le
+train de Bruxelles Ce soir, et que je les décide à partir demain
+pour Londres; je n'ai pas confiance en l'hospitalité belge.
+
+Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus,
+fiacres, fardiers, camions, nous arrête au bord du trottoir au
+moment où nous allons traverser la rue; les cochers jurent, les
+voyageurs tempêtent; et l'un d'eux, là-bas, met la tête à la
+portière d'un fiacre à galerie chargé de malles, pour se rendre
+compte de ce qui se passe... Dieu de Dieu! C'est Canonnier! Pourvu
+qu'Issacar...
+
+Mais Issacar n'est plus là. Il a sauté dans une voiture qui
+passait à vide, et qui suit au grand trot, à présent, le fiacre à
+galerie qui s'est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour
+m'envoyer un salut accompagné d'un geste vague...
+
+Que faire? Que faire?... Courir à la gare?... C'est inutile. Le
+train sera parti avant que j'y puisse arriver, un train précédé
+d'une dépêche envoyée par Issacar aux mouchards de la frontière...
+Que faire?... Rien. J'ai beau me creuser la, tête, je ne vois rien
+à tenter. Ah! pourquoi n'ai-je pas expliqué les choses à Issacar,
+tout à l'heure?... Il n'a pas oublié qu'il me doit vingt mille
+francs et je suis convaincu qu'il aurait aidé Canonnier à
+échapper, si je lui avais demandé de le faire. Oui, pourquoi n'ai-
+je pas parlé?... Ce qui doit arriver arrive, malgré toutes les
+mesures qu'on peut prendre, malgré toutes les combinaisons -- et
+tous les stratagèmes... Ah! il est bien inutile que je prenne le
+train ce soir, pour me croiser en route, avec celui qui ramènera
+Canonnier...
+
+Je suis navré et énervé au point de ne pouvoir tenir en place. Il
+m'est impossible de rester chez moi, où je suis rentré tout à
+l'heure; la solitude redouble mon ennui. Sept heures. Je sors. Je
+vais aller inviter Margot à dîner; son bavardage me distraira...
+
+Mais Margot refuse ma proposition, telle ce Grec incorruptible qui
+repoussa les présents d'Artaxercès. C'est elle qui tient à
+m'offrir à dîner.
+
+-- Je sais bien que ça te semble le monde renversé...
+
+À moi? Oh! pas du tout. Je ne demande qu'à me laisser faire.
+
+Je dîne donc chez Margot; et même, j'aurai largement le temps d'y
+digérer à mon gré, car Margot est veuve jusqu'à demain. Courbassol
+a fait annoncer qu'il ne viendra pas ce soir; il jette le mouchoir
+à une indigne rivale.
+
+-- Oui, mon cher. Il me trompe avec une actrice; je le sais. Un
+homme marié! C'est dégoûtant... Enfin, il va être ministre, et
+j'aurai un cocher à cocarde tricolore à ma porte quand je voudrai.
+Ah! ce que Liane va rager!...
+
+Mais si, par hasard -- car tout arrive, même ce qui devrait arriver
+-- si Courbassol n'était pas nommé ministre?
+
+-- C'est impossible! s'écrie Margot. Le président est forcé de
+rappeler. Mais qui veux-tu qu'on prenne, mon ami? Réfléchis un
+peu. Qui? Ils ne sont pas nombreux, en France, les gens à qui l'on
+peut confier un portefeuille. Tiens, tu ne connais rien à ces
+choses-là. Quand je t'entends parler politique, j'ai envie de
+t'envoyer coucher.
+
+-- Ne te gène pas; et si tu me montres le chemin, je serai capable
+de ne pas me réveiller avant demain.
+
+C'est, ma foi, ce que j'ai fait. Nous dormons encore tous deux
+lorsqu'un carillon épouvantable retentit dans la maison. Un
+instant après, le bruit d'une grande discussion parvient jusqu'à
+nous.
+
+-- Qu'y a-t-il donc? demande Margot.
+
+Moi, je ne sais pas... Mais les voix se rapprochent; et l'on
+commence à distinguer les paroles prononcées par plusieurs hommes
+dans le petit salon qui précède à chambre à coucher.
+
+-- Si, si, nous savons qu'il est ici!
+
+-- Mais non, Monsieur, je vous jure, répond la voix de la femme de
+chambre. Madame est toute seule.
+
+-- Voyons, voyons, ma petite, c'est inutile de nous faire des
+contes. Du moment qu'il n'est pas chez lui, il est ici; c'est
+forcé.
+
+Et, une seconde après, on frappe à la porte de la chambre.
+
+-- Mon cher ami, vous êtes là?... Répondez-moi, sacredié! C'est
+moi, Machinard.
+
+-- Réponds, murmure Margot; sans ça, ils ne s'en iront pas. Et elle
+mord les draps pour ne pas éclater de rire, pendant que je pousse
+un rugissement.
+
+-- Humrrr!...
+
+-- Bien, bien, répond Machinard. C'est tout ce que je voulais
+savoir. Ne vous dérangez pas... Il faut vous rendre à l'Élysée
+pour midi. Le président vous fait appeler pour vous offrir la
+présidence du Conseil et le portefeuille de la Justice. Je compte
+sur votre exactitude, n'est-ce pas?
+
+-- Humrrr!...
+
+-- Et mes félicitations. Rappelez-vous que c'est l'Intérieur qu'il
+me faut.
+
+-- Humrrr!...
+
+-- Et mes compliments, vient dire Chose à travers la porte.
+Souvenez-vous bien de me réserver la Marine.
+
+-- Humrrr!...
+
+-- Et mes congratulations, reprend Un Tel par le trou de la
+serrure. N'oubliez pas de me désigner pour l'Agriculture.
+
+-- Humrrr!...
+
+Puis, on entend leurs pas qui s'éloignent. Margot se tord de rire;
+et moi je saute à bas du lit. Vite, vite, il faut partir, quitter
+Paris...
+
+-- Qu'est-ce que tu fais? demande Margot. Tu t'habilles? Tu pars?
+
+-- Tu le demandes! Un pays où l'on veut faire de moi un ministre de
+la Justice!
+
+-- Et puis, après? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi
+aussi bien qu'un autre?
+
+Ah! la malheureuse! C'est vrai, elle ne sait rien... Laissons-la
+dans son ignorance.
+
+Quand je la quitte, elle me demande mon adresse à Londres; elle
+viendra peut-être me faire une visite dans quelque temps... J'en
+serai enchanté. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de
+chambre pour lui ordonner d'aller porter à Courbassol, chez
+l'indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l'attend.
+
+Ah! oui, il va être heureux, Courbassol. Ministre de la Justice!
+Quel honneur! -- Quel honneur même pour la Justice, car enfin
+Courbassol n'est peut-être encore que l'avant-dernier des
+Courbassols...
+
+Je me hâte de rentrer chez moi, de déjeuner et de me préparer à
+partir. Je veux être à Bruxelles ce soir car une pensée, tout d'un
+coup, m'a traversé le cerveau. Canonnier a été arrêté, c'est
+certain; mais qu'est devenue sa fille?
+
+
+XVI -- ORPHELINE DE PAR LA LOI
+
+Nous ne sommes plus qu'à une demi-heure de Bruxelles et le
+voyageur qui me fait face, dans le compartiment où nous sommes
+seuls, vient de céder au sommeil. C'est un homme de soixante ans,
+environ, au front haut, aux traits impérieux, aux cheveux très
+blancs, à la face complètement rasée. Grand, maigre; des mains
+fines; et ses, yeux, qu'il vient de fermer, éclairaient sa
+physionomie de la lueur de l'intelligence. À présent, c'est
+seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin
+intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans
+doute, car cet homme-là doit être riche; je me permets, tout au
+moins, de le supposer. Son costume de voyage, très simple, son
+manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun
+renseignement sur sa position sociale; et une jolie petite valise
+à fermoirs d'argent, aux initiales J.-J.B., qu'il a déposée dans
+le filet au-dessus de sa tête, ne m'en donne pas davantage. Qu'y
+a-t-il, dans cette valise?
+
+Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j'aie l'intention de
+m'en servir -- je risquerais de réveiller cet honorable vieillard --
+mais pour l'imbiber de quelques gouttes d'un liquide contenu dans
+une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide,
+c'est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que
+le mouchoir en est suffisamment imprégné, je me lève tout
+doucement et je l'applique sous les narines du vieux monsieur. La
+tête du vieux monsieur se rejette en arrière, la bouche
+s'entr'ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupières
+battent, et c'est tout. Le vieux monsieur se réveillera deux ou
+trois minutes après l'arrivée du train à Bruxelles. J'ai une
+grande expérience de ces choses-là.
+
+Je lance par la portière le mouchoir et la fiole de chloroforme,
+par mesure de précaution; je reprends ma place et je déplie un
+journal où l'on parle -- quelle coïncidence! -- d'un nouveau système
+de sonnette d'alarme qu'on doit bientôt mettre en usage sur la
+ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop tôt; le besoin s'en
+fait sentir, comme on dit dans la presse...
+
+Le train ralentit son allure, pénètre sous la voûte de verre de la
+station; il va s'arrêter. Je jette un regard sur le vieux
+monsieur; ses mains se crispent et il semble faire des efforts
+désespérés pour ouvrir les yeux. Il est temps. Je tourne la
+poignée de la portière, je saisis mes deux valises -- la mienne et
+l'autre -- et je descends avec la légèreté qui me caractérise. Une
+minute après je suis dans un fiacre; et un quart d'heure ne s'est
+pas écoulé que je fais mon apparition, à l'hôtel du Roi Salomon.
+
+-- Ah! monsieur Randal! s'écrie l'hôtelière dès qu'elle m'aperçoit.
+On ne parle que de vous, depuis ce matin.
+
+-- Qui cela?
+
+-- Mais, une charmante jeune fille...
+
+-- Et puis, et puis!... M. Canonnier, l'avez-vous vu?
+
+-- M. Canonnier? Je crois bien, que je l'ai vu! Il est là-haut, au
+premier étage; il vous attendait ce matin pour déjeuner...
+
+Je ne l'écoute plus; je grimpe l'escalier au plus vite. Canonnier
+est ici!... Alors, qu'est-ce que c'était que cette comédie jouée
+hier par Issacar? Avait-il deviné le but de la manoeuvre que
+j'avais exécutée, et avait-il voulu, pour se venger à moitié, me
+faire une fausse peur sans nuire à l'homme que je voulais sauver?
+C'est bien possible... Je frappe à la porte qu'on m'a indiquée.
+
+-- Enfin! c'est toi, dit Canonnier qui vient m'ouvrir. Je
+commençais à désespérer. Qu'est-ce qui t'a retenu à Paris?
+
+Autant ne point le lui avouer. À présent que le danger est passé,
+il vaut mieux ne pas parler de mes craintes.
+
+-- J'ai manqué le train du matin, dis-je; on m'avait réveillé, trop
+tard. Et il ne faudra pas m'imiter demain, car il est nécessaire
+de partir pour Londres à la première heure. J'ai à faire ici dans
+deux ou trois jours, mais je t'accompagnerai, quitte à revenir le
+lendemain, afin de vous, installer chez moi, toi et ta fille.
+
+-- Tu es bien aimable; je pense aussi que l'Angleterre vaut mieux
+pour moi que la Belgique, et j'étais décidé à ne pas rester ici
+bien longtemps. J'ai déjà fait porter mes bagages à la consigne de
+la gare du Nord et j'ai télégraphié à Paternoster de garder la
+valeur des titres que je lui ai expédiés jusqu'à ce que toi ou moi
+allions chercher cet argent. Tu sais ce qu'il donne? Mille livres
+sterling. Il n'y a pas à se plaindre; je n'espérais pas davantage.
+D'ailleurs, Paternoster n'aurait aucun intérêt à me rouler...
+
+On frappe. C'est une servante qui vient demander où nous désirons
+dîner.
+
+-- Ici, répond Canonnier; dans ce salon. Nous serons mieux à notre
+aise pour causer... Hélène est là, continue-t-il en indiquant une
+porte qui donne dans la pièce où nous nous trouvons. Moi, j'ai une
+chambre au second. Et toi?
+
+-- Moi, je ne sais pas encore, mais peu importe. Je suis monté ici
+directement et j'ai même apporté ma valise...
+
+-- Tes valises, tu veux dire.
+
+-- Si tu y tiens; quoique la petite ne soit en ma possession que
+depuis très peu de temps.
+
+--Ah! tu l'as fabriquée dans le train. On fait ça de temps en
+temps, pour s'amuser; car autrement... Généralement, on y trouve
+un rasoir et un tire-bottes. Qu'est-ce qu'il y a dans celle-là? Tu
+ne sais pas? Ce n'est pas la peine de regarder à présent; nous
+verrons plus tard.
+
+Et il va déposer la petite valise à initiales sur la mienne, dans
+un coin, près d'une fenêtre, tandis qu'une servante met le couvert
+sur la table du salon.
+
+-- Je vais te présenter à Hélène dès que cette fille sera partie,
+me dit-il en revenant vers moi. Elle est très, très gentille, mais
+un peu enfant; tu comprends, élevée comme elle l'a été! Elle me
+semble un peu réservée aussi, un peu circonspecte, si tu veux.
+
+-- C'est assez naturel; elle ne sait rien de toi ni de tes projets.
+Et quelles sont ses dispositions envers toi?
+
+-- Oh! elle m'est toute dévouée; elle me l'a répété dix fois depuis
+hier -- peut-être pour me décider à lui faire part de mes
+intentions à son égard...
+
+-- Et quelles sont tes intentions?
+
+--Cela, mon cher, c'est compliqué. Mais je ne veux pas t'en faire
+un mystère; d'autant moins que je désire t'intéresser largement à
+mes combinaisons. J'ai besoin d'un homme instruit, audacieux, qui
+serait assez bien élevé pour pouvoir se conduire en sauvage, et
+qui aurait assez étouffé de scrupules pour oser se permettre
+d'agir en honnête homme. On m'a donné des renseignements sur toi;
+je t'ai vu suffisamment pour m'être fait, à ton endroit, quelques
+opinions qui, je pense, ne sont pas fausses; et je crois que tu es
+l'homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que
+nous avons exécuté ensemble à Malenvers aura été le dernier auquel
+tu auras participé. Il ne s'agira plus de forcer les secrétaires
+des bourgeois mais...
+
+Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, achève la
+phrase.
+
+-- D'autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie,
+intelligente, adroite. Cette femme, ce sera Hélène. J'ignore quels
+sont ses sentiments actuels, et jusqu'à quel point le milieu
+imbécile dans lequel elle a vécu a influé sur elle; mais je sais
+quelles seront bientôt ses convictions. Qu'elle soit l'élève de
+qui on voudra, peu m'importe; c'est ma fille; elle a du sang
+d'instinctif et d'indépendant dans les veines. Elle est assez
+jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d'un coup, dès que
+je lui aurai dessillé les yeux... Ah! je vais l'amener, continue-
+t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage.
+Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que
+nous sommes l'un, et l'autre. Elle me prend pour un agitateur
+traqué à cause de ses opinions, et je lui ai parlé de toi comme
+d'un ingénieur qui écrit, de temps en temps, dans les revues. Il
+ne faut point l'effaroucher du premier coup, mais la conduire
+graduellement à entendre ce qu il est nécessaire qu'elle
+comprenne. Je reviens...
+
+Canonnier disparaît derrière la porte qu'il m'a désignée tout à
+l'heure. Qu'y a-t-il donc, dans cet homme-là? Que rêve-t-il, et
+quels sont, au juste, ses projets? J'entrevois une combinaison
+grandiose et basse, chimérique et pratique, inspirée par la haine
+de l'iniquité et par la soif du butin, par le désir de la justice
+et la passion de la vengeance; toutes les idées révolutionnaires
+placées sur un nouveau terrain; la désagrégation de la Société
+sous le vent du scandale, sous la tempête des colères personnelles
+et des rancunes individuelles; et l'hallali sans pitié sonné, non
+plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon
+des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de
+leurs méfaits et rendus, enfin, responsables... Un rêve de
+barbare, peut-être. Et pourtant... Je songe au sort d'un ami de
+Roger-la-Honte, qui s'était introduit, il y a trois mois, dans la
+maison d'un bourgeois. Le bourgeois, qui l'a surpris la pince à la
+main, lui a brûlé la cervelle. On ne l'a point poursuivi. Il était
+dans son droit. Il était chez lui.
+
+Où donc sont-ils chez eux, les pauvres?...
+
+Hélène est devant moi.
+
+Une grande jeune fille, belle. Malgré la masse de ses cheveux,
+d'un superbe blond aux reflets verdâtres, elle semble plutôt un
+éphèbe qu'une femme. Rien d'accusé en elle; tout est à deviner,
+mais tout est rythmique. Chose rare chez la Française,
+l'expression de la tête ne contredit point celle du corps; elle
+n'a pas une tête apathique de chérubin de sacristie équivoque, aux
+lèvres lourdes, au petit nez épaté, aux yeux d'animal stupéfait,
+sur un corps d'automate en fièvre. Elle a l'harmonique beauté des
+statues. Je regarde ses yeux, pendant qu'elle me parle; ils me
+font penser, d'abord, à ces oiseaux dont le vol se suspend sur la
+mer, qui prennent en frôlant les flots la teinte sombre de
+l'océan, et qui se colorent d'azur lorsqu'ils s'approchent de la
+nue. Mais, non; la nuance de ces yeux-là n'est point variable, et
+leur silence ne se dément pas. Ils ont la couleur du ciel bleu
+reflété par une lame d'acier. Ni lumière ni ombre -- ni lumière de
+joie ni ombre de tristesse -- n'en viennent troubler la surface
+calme. Mais on a conscience, derrière cet inflexible dédain
+d'expression, de quelque chose d'infiniment doux, intelligent et
+féminin. J'ignore son nom, à ce quelque chose; mais il est là, si
+loin que ce soit, masqué par la fixité fière et froide de ces
+grands beaux yeux taciturnes.
+
+Hélène m'a adressé quelques phrases aimables que je lui ai
+rendues, Canonnier a déclaré qu'il était très heureux de mon
+arrivée, et nous nous sommes mis à table.
+
+-- Non, Monsieur, répond Hélène à une question que je lui pose, je
+n'ai pas beaucoup voyagé J'ai été deux fois à Dieppe, trois fois à
+Dinard, une fois à Nice et au Mont-Dore. Voilà tout. Mais,
+maintenant, j'espère bien faire le tour du monde.
+
+-- Tu as raison de l'espérer, dit Canonnier; nous partirons demain
+matin pour l'Angleterre; c'est un commencement.
+
+-- Vraiment? Que je suis contente! La Belgique n'est pas bien
+intéressante, n'est-ce pas?
+
+-- On ne sait pas; on n'a pas le temps de s'en apercevoir, en
+marchant vite.
+
+-- Est-ce votre avis, monsieur Randal?
+
+-- Oh! si tu demandes à Randal... Il va te parler viaducs, rampes
+et canaux. Ces ingénieurs! Ils ne songent qu'au nivellement de la
+Suisse.
+
+-- Et ces utopistes politiques! dis-je; ils ne rêvent que de
+chimères. Figurez-vous, Mademoiselle, que votre père avait trouvé
+récemment la solution de la question d'Alsace-Lorraine. Il
+proposait qu'on y reconstituât le royaume de Pologne. Les
+Alsaciens seraient rentrés en France et les Prussiens en
+Allemagne. Le tout, bien entendu, soumis à l'approbation du czar.
+Que pensez-vous de cette idée-là?
+
+-- Elle en vaut bien une autre. Mais n'avez-vous pas soutenu aussi,
+comme écrivain, des thèses un peu paradoxales? J'ai lu
+dernièrement, dans la «Revue Pénitentiaire», un article de vous
+intitulé: «La Kleptomanie devant la machine à coudre» où vous me
+semblez avoir soutenu des opinions bien hardies.
+
+-- Elles peuvent paraître telles en France, Mademoiselle, dis-je
+effrontément; mais en Angleterre, je vous assure...
+
+-- Soit; je verrai, puisque je serai à Londres demain.
+
+-- Tu sais donc l'anglais? demande Canonnier.
+
+-- Assez bien, père. Je lis couramment les auteurs britanniques; je
+crois même que s'ils ne faisaient jamais de citations françaises,
+je les comprendrais encore plus facilement.
+
+-- Ta mère ne m'avait jamais dit, je crois, que l'on t'enseignait
+les langues vivantes au couvent.
+
+-- Oh! j'ai appris toute seule. Au couvent, c'était très gentil.
+Les soeurs venaient nous réveiller le matin en criant: Vive Jésus!
+Nous répondions: Vive Jésus! les yeux encore mi-clos, et ça
+continuait toute la journée à peu près sur le même ton.
+
+Canonnier fait la grimace.
+
+-- L'instruction est une belle chose, dit-il.
+
+-- Oui, répond Hélène. L'instruction qu'on donne aux jeunes
+personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre
+toutes les tentations du monde. Cependant, il n'y a pas de système
+infaillible... Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s'était
+mariée à dix-huit ans, vient de faire parler d'elle d'une façon
+désagréable; son mari demande le divorce. Il faut qu'elle ait cédé
+à des entraînements... Certains hommes manquent tellement de sens
+moral, parait-il!... Et, même dans la nature, on voit
+malheureusement ces choses-là; car le coucou annexe le nid du
+voisin. C'est un bien vilain oiseau. Mais il a l'air de se vanter
+si joyeusement à vous de son infamie, quand on se promène dans les
+bois...
+
+-- Pendant que le loup n'y est pas.
+
+-- Le loup n'y est jamais, dit Canonnier; il est dans la bergerie,
+en train de se faire tondre par les moutons.
+
+-- Tu sembles bien misanthrope, père; mais tu as certainement vu le
+monde autrement que moi. Moi, je n'ai jamais connu que de beaux
+caractères.
+
+-- Oh! il n'en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu
+merci! il y a encore des gens d'honneur.
+
+L'honneur! Un noyé qui revient sur l'eau... Hélène continue, de sa
+voix riche, captivante, où vibre pourtant une émotion étrange,
+comme la nervosité amère de l'ironie qu'on dompte, comme le
+frémissement lointain de colères qu'on ne veut pas évoquer.
+
+-- Je dois dire que je n'ai guère vu que des gens riches; et les
+personnes qui possèdent la fortune sont toujours si aimables!
+Quant aux autres, je ne sais pas... On dit qu'il y a beaucoup de
+malheureux, mais on exagère peut-être... Il doit exister une
+certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se
+sont révoltés à plusieurs reprises... Mais, chaque fois, ils se
+sont si bien conduits! Ils n'ont jamais déshonoré leur victoire...
+Père, est-ce que tu n'as pas aussi de la sympathie pour les
+faibles, pour les malheureux?
+
+-- Si j'allais avec les déshérités, s'écrie Canonnier qui oublie
+son rôle, ce ne serait pas parce qu'ils sont les plus faibles,
+mais parce qu'ils sont les plus forts! On se conduit bien
+lorsqu'on se conduit intelligemment. Il n'y a qu'un moyen de ne
+pas déshonorer la victoire: c'est d'en profiter.
+
+Un éclair brille dans les yeux d'Hélène.
+
+-- Père, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu
+crois à la force?
+
+-- Mon Dieu! mon enfant, répond Canonnier, je... je...
+
+-- C'est le droit seul, dis-je en venant à son secours, qui
+légitime l'usage de la force; par conséquent, les lois étant
+l'expression du droit...
+
+-- Ah! s'écrie Hélène en riant, il me semble être encore dans le
+salon de Mme de Bois-Créault; on y parlait comme vous le faites...
+C'était charmant... Certes, je suis très heureuse de suivre mon
+père, et c'est mon devoir strict; je ne regrette rien. Mais mon
+existence était tellement délicieuse, chez Mme de Bois-Créault! Je
+ne manquais pas une première; toujours en soirée, au bal, comme si
+j'avais été sa propre fille!
+
+Je me hâte de prendre la parole, car je m'aperçois que les
+émotions du souvenir vont gagner Hélène, au déplaisir certain de
+son père.
+
+-- Je vois, Mademoiselle, que vous étiez fort occupée; il vous
+restait sans doute bien peu de temps... pour lire, par exemple?
+
+-- Oh! si, Monsieur, je lisais beaucoup. Même des romans. Des
+romans convenables, surtout; mais aussi quelquefois des histoires
+d'aventures dans lesquelles évoluent de belles dames, des jeunes
+filles persécutées, des traîtres abominables, de grands seigneurs
+très braves, et aussi des voleurs généreux qui donnent aux pauvres
+ce qu'ils prennent aux riches.
+
+-- Ce sont des hommes d'ordre, dit Canonnier; ils veulent mettre
+les pauvres en mesure de payer leurs impôts.
+
+-- Mais je n'ai pas lu d'autres romans, reprend Hélène en souriant.
+On dit qu'il y a des auteurs si intéressants, aujourd'hui! qui
+vous font voir la vie telle qu'elle est et qui sont arrivés à
+démonter le mécanisme des âmes avec une précision d'horlogers.
+
+-- Oui; ils sont de deux sortes: ceux qui aident à tourner la meule
+qui broie les hommes et leur volonté; et ceux qui chantent la
+complainte des écrasés. En somme, ils écrivent l'histoire de la
+civilisation.
+
+-- Qu'est-ce que c'est que la civilisation?
+
+-- C'est l'argent mis à la portée de ceux qui en possèdent, dit
+Canonnier.
+
+-- Et qu'est-ce que c'est que l'argent, père?
+
+-- Demande à Randal.
+
+-- Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas
+vous répondre; et d'autres ne le pourraient pas non plus. On ne
+sait point ce que c'est que l'argent.
+
+Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.
+
+-- Eh! bien, dit Canonnier dès qu'elles sont sorties, puisque nous
+sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c'est le
+moment généralement choisi pour parler à coeur ouvert, je veux
+vous exposer à tous deux, et surtout à toi, Hélène, mes idées sur
+la civilisation et sur l'argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il
+pendant que le visage de sa fille s'éclaire de joie, non seulement
+ce que je pense, mais ce que j'ai l'intention...
+
+Trois coups secs frappés à la porte lui coupent la parole.
+
+-- Entrez, dit-il.
+
+Et quatre hommes, le chapeau sur la tête, font irruption dans le
+salon. Nous nous levons tous les trois. L'un des hommes, qui tient
+un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche
+du pardessus, serre la crosse d'un pistolet, s'approche de
+Canonnier.
+
+-- Vous êtes le nommé Canonnier, Jean-François?... J'ai un mandat
+d'arrêt décerné contre vous. Empoignez cet homme! dit-il à deux de
+ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du père d'Hélène.
+
+Et Canonnier sort d'un pas ferme, entre les argousins, sans un
+regard, sans un mot.
+
+Ah! oui, il doit croire à la force, cet homme qui voit ainsi
+toutes ses espérances brisées devant lui à l'heure même où il peut
+les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans
+tourner la tête, l'oeil sec, la bouche close. Et c'est à la mort
+qu'il va; car c'est la mort, la mort lente, hideuse et bête, que
+cette relégation pour jamais dans les marécages de Cayenne. Mais
+il sait qu'il est inutile de s'indigner contre le sort et qu'il
+est lâche de gémir sur les débris des rêves. Le destin, qui est
+dur pour lui, pourra se montrer clément envers sa fille. Mais lui,
+qui ne peut plus rien pour elle, lui a donné en partant, par son
+silence même, la réponse à la question qu'elle lui posait tout à
+l'heure. Oui, il croit à la force. -- Et elle y croira peut-être,
+elle aussi...
+
+On frappe à la porte. Hélène se lève de la chaise sur laquelle
+elle s'est laissée tomber, pâle comme une morte.
+
+-- Entrez, dit-elle.
+
+C'est le mouchard, celui qui vient d'arrêter Canonnier. Cette
+fois-ci, il salue obséquieusement.
+
+-- Mademoiselle, je suis chargé d'une mission par votre famille...
+c'est-à-dire des personnes qui s'intéressent à vous et qui...
+
+-- Avez-vous aussi un mandat contre moi? demande Hélène dont la
+voix tremble de colère.
+
+-- Non, certainement, Mademoiselle, mais...
+
+-- Eh! bien, je vous prie de ne m'adresser la parole que lorsque
+vous aurez ce mandat.
+
+
+XVII -- ENFIN SEULS!...
+
+Après le départ du policier, Hélène a regagné sa chaise; et elle
+reste là, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, muette,
+en une attitude de douleur intense et de désespoir profond.
+Certes, sa situation est atroce. Que va-t-elle devenir, à
+présent?... Son père lui aura préparé, malgré lui c'est vrai, mais
+inévitablement, l'avenir qu'Ida avait prophétisé: une vie
+d'aventures, une existence faite de tous les hasards... Ses
+protecteurs la recevraient-ils chez eux, à présent? Peut-être, car
+la proposition ébauchée par le policier était certainement faite
+en leur nom; mais comment l'accueilleraient-ils? Et oserait-elle,
+même, retourner chez les Bois-Créault? Non, sans doute; autrement,
+elle n'aurait point répondu comme elle vient de le faire.
+Alors?... En tous cas, il faut qu'elle prenne une décision dans un
+sens ou dans un autre. Je me résous à rompre le silence.
+
+-- Mademoiselle, dis-je pendant qu'elle semble revenir à elle,
+sortir d'un rêve, permettez-moi de troubler votre chagrin...
+
+Elle m'interrompt.
+
+-- D'abord, Monsieur, je vous en prie, veuillez me dire s'il est
+possible de faire quelque chose pour mon père.
+
+Hélas! elle ignore la vérité, cette vérité terrible que je ne puis
+lui apprendre; mais je ne veux pas, non plus, lui forger un conte,
+lui donner des espoirs dont l'irréalisation forcée ne pourrait que
+la faire souffrir.
+
+-- Non, Mademoiselle, il n'y a rien à tenter en faveur de votre
+père, au moins pour le moment. Rien, absolument rien. Plus tard,
+très probablement...
+
+-- Merci, Monsieur, répond-elle d'une voix ferme. Plus tard,
+bien... Soyez sûr que je ferai l'impossible, le moment venu. Mais,
+plus tard, c'est l'avenir... Voulez-vous que nous nous occupions
+du présent?
+
+-- Certainement, Mademoiselle; je n'ai point l'honneur d'être connu
+de vous depuis bien longtemps, mais j'étais très lié avec votre
+père, et je vous assure de tout mon dévouement. Si vous voulez me
+faire part de vos intentions, quelles qu'elles soient, et si vous
+croyez que je puisse vous être utile...
+
+-- Je vous remercie de tout coeur; mais je ne puis vous confier mes
+projets, car je n'en ai point. Non, réellement, je ne sais
+absolument que faire.
+
+-- D'après ce que je vous ai entendu répondre à cet homme, il n'y a
+qu'un instant, vous appréhendez de retourner chez Mme de Bois-
+Créault; vous pensez sans doute qu'elle vous pardonnerait
+difficilement votre départ...
+
+Hélène sourit.
+
+-- Monsieur, me demande-t-elle, connaissez-vous la famille de Bois-
+Créault?
+
+-- Pas personnellement. Mai j'en ai entendu souvent parler. Ce sont
+des gens très honorables et très riches. M. de Bois-Créault est un
+ancien magistrat, un ex-procureur général fort connu. Il vit très
+retiré et on le voit rarement dans le monde. Il travaille à un
+grand ouvrage qui paraîtra sous ce titre: «Du réquisitoire à
+travers les âges.» Vous voyez que je suis bien renseigné. Son
+fils, M. Armand de Bois-Créault, n'a point d'occupation définie et
+se contente, je crois, de mener la vie à grandes guides. Quant à
+Mme de Bois-Créault, c'est une femme dont le caractère est
+hautement apprécié. Je me la figure un peu comme l'Égérie vieillie
+de Numas en simarres, et il me semble apercevoir des spectres de
+Rhadamantes modernes autour de sa table à thé.
+
+-- Je ne sais pas si c'est une Égérie, dit froidement Hélène, Je
+sais que c'est une maquerelle.
+
+Je sursaute sur ma chaise.
+
+-- Une...?
+
+-- Oui; vous avez bien entendu... Excusez-moi d'avoir employé un
+pareil terme, mais c'est le seul qui convienne, en bonne justice,
+à cette dame dont le caractère est si hautement apprécié... Je
+vous prie encore, Monsieur, de ne point vous formaliser si je vous
+fais des révélations dont l'ignominie vous surprendra. Ni votre
+éducation ni votre situation sociale ne vous ont habitué à
+entendre des choses comme celles que j'ai à vous dire. Pourtant,
+ces choses, il faut que je vous les apprenne. Vous m'avez offert
+votre appui pour l'avenir et il est juste, puisque je l'ai
+accepté, que vous n'ignoriez rien de mon existence passée.
+
+Je m'incline et Hélène poursuit:
+
+-- Mon père vous a appris, j'en suis sûre, que ma mère est morte il
+y a quatre ans environ; vous savez aussi qu'elle était au service
+de Mme de Bois-Créault et que je me trouvais chez cette dame au
+moment où ce malheur survint. Mme de Bois-Créault résolut de ne
+plus me renvoyer au couvent et de me garder chez elle. On l'a fort
+louée de sa bonne action; on admirait qu'elle me traitât comme sa
+fille et qu'elle m'eût, par le fait, adoptée; et, à l'heure
+actuelle, on me reproche amèrement ma coupable ingratitude...
+J'avais à peu près quinze ans quand je vins habiter chez
+Mme de Bois-Créault; j'étais jolie, amusante; elle avait remarqué
+qu'un de ses amis, fidèle habitué de la maison, tournait beaucoup
+autour de moi, semblait porter à ma jeunesse et à ma beauté
+fraîche un intérêt tout spécial... Vous avez entendu parler de
+Barzot?
+
+-- Le premier président à la Cour des Complications?
+
+-- Lui-même. Depuis trois ans, il est mon amant. Mme de Bois-
+Créault, cette femme si honorable, m'a vendue à lui, Monsieur.
+Comment le marché fut conclu, je l'ignore. Comment il fut exécuté
+la première fois, je ne le sais pas davantage. J'ai entendu dire
+que les voleurs, pour dépouiller leurs victimes sans qu'elles
+puissent se défendre ou crier à l'aide, leur font respirer du
+chloroforme. Mme de Bois-Créault connaissait apparemment les
+procédés des voleurs... Depuis... Depuis, j'ai tout subi sans rien
+dire... Quand je m'étais réveillée pour la première fois, souillée
+et meurtrie, entre les bras de ce vieillard lubrique, j'avais
+compris, tout d'un coup, l'infamie du monde; mais j'avais eu
+conscience, en même temps, de mon néant et de mon impuissance...
+Que pouvais-je faire? Ah! j'ai songé à m'enfuir, à m'échapper de
+cette maison comme on s'évade d'une geôle de honte. Mais j'étais
+sans amis, sans famille, sans personne au monde pour prendre pitié
+de moi; mon père -- je le croyais alors -- m'avait abandonnée; et je
+n'aurais pu échanger le déshonneur doré que contre le déshonneur
+fangeux. Ah! j'ai pensé à dire la vérité, aussi; à la crier dans
+les rues; à la hurler à l'église où il fallait faire ses
+dévotions, au théâtre où je voyais représenter des drames qui me
+paraissaient si puérils! Mais on m'aurait prise pour une aliénée.
+On m'aurait enfermée comme folle, peut-être, et fait mourir sous
+la douche!
+
+Hélène s'arrête, la gorge serrée par l'étreinte de la colère.
+
+-- J'ai donc résolu d'attendre, continue-t-elle au bout d'un
+instant. Attendre je ne savais quoi. Le moment où je pourrais me
+venger, oui! J'ai espéré que je le pourrais, jusqu'à ce soir...
+Barzot a fini par croire que je m'étais donnée à lui
+volontairement et que j'éprouvais, pour sa passion de satyre,
+autre chose que de la haine et du dégoût; Mme de Bois-Créault
+aussi, à la longue, s'était persuadée que j'avais de l'affection
+pour elle, l'ignoble gueuse; et j'étais seule à connaître les
+pensées que je roulais dans mon coeur, amères comme du fiel et
+rouges comme du sang...
+
+-- Tout cela est affreux, dis-je; c'est absolument abject. Cette
+femme... ha!... Mais quels étaient donc les motifs qui la
+poussaient à commettre ces turpitudes? Ils sont riches, ces Bois-
+Créault.
+
+-- Oui, répond Hélène; mais pas assez. Ils ne le seront jamais
+assez. Le fils dépense tellement, voyez-vous! Il lui faut tant
+d'argent! Il mettrait à sec les caves de la Banque. Et sa mère en
+est folle; elle l'adore; il est son dieu. Elle ferait tout pour
+satisfaire ses fantaisies, pour subvenir à ses caprices. Elle
+assassinerait... Ah! j'ai dû coûter cher à Barzot.
+
+-- Mais, dis-je, M. de Bois-Créault, le père, ne s'est jamais
+aperçu de rien? C'est inconcevable...
+
+-- Lui! s'écrie Hélène en se levant et en marchant nerveusement: à
+travers la pièce. Lui! Mais il est mort, il est fini, anéanti,
+éteint, vidé; il n'y a plus qu'à l'enterrer. C'est une ombre,
+c'est un fantôme -- c'est moins que ça. -- C'est un prisonnier,
+c'est un emmuré. Il est séquestré. Son cabinet de travail, c'est
+une mansarde où sa femme vient lui apporter à manger quand elle y
+pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage
+auquel il travaille et dont s'inquiètent les journaux, il n'en a
+jamais écrit une ligne. Il a un métier à broder et il fait de la
+broderie, du matin au soir, pour les bonnes oeuvres de sa femme.
+Quand elle donne une soirée, on permet au brodeur de s'habiller,
+de sortir de son réduit et de venir faire le tour des salons; il
+est très surveillé pendant ce temps-là, car une fois il a volé des
+allumettes et a essayé de mettre le feu à l'hôtel, le lendemain.
+Il s'ennuie tant, dans son ermitage! Il y couche; on lui a dressé
+un petit lit de sangles, dans un coin. Quant à sa chambre, elle
+était pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de
+Troplong en face du lit...
+
+-- C'est à ne pas croire! dis-je pendant qu'Hélène s'arrête pour
+jeter un coup d'oeil sur mes bagages que son père a déposés dans
+un coin, près d'une fenêtre; c'est extraordinaire! Les souffrances
+des orphelines persécutées dans les romans-feuilletons pâlissent à
+côté des vôtres; et quelle âme de traître de mélodrame a jamais
+été aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui
+vous a achetée et de cette femme qui vous a vendue?... Quelles
+crapules!... Et elle a l'audace de vous proposer de retourner chez
+elle! Et demain, peut-être, elle va envoyer Barzot faire appel à
+vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s'efforce de
+ramener au bercail la brebis égarée...
+
+-- Elle n'attendra pas à demain, dît Hélène. Barzot est déjà à
+Bruxelles.
+
+-- Il est ici? Vous le savez?
+
+-- Oui, je le sais... C'est cette valise qui me l'apprend,
+continue-t-elle en désignant le petit sac dont les ornements
+d'argent scintillent sous la lumière du gaz; cette valise, là, qui
+porte ses initiales et que je sais lui appartenir -- cette valise
+que vous lui avez volée.
+
+Ah! bah!... Ah! bah!... Mais elle est pleine d'expérience, cette
+ingénue; elle est très forte, cette innocente... Et c'est un
+premier président que j'ai volé?... Comme c'est flatteur pour mon
+amour-propre!
+
+-- Vous ne m'en voulez pas d'avoir mis les points sur les i?
+demande Hélène. Il vaut mieux parler franchement, n'est-ce pas? Et
+il est inutile de vous laisser m'apprendre ce que je n'ignore
+point... Non, mon père ne m'a rien dit à votre sujet, ni au sien,
+et je n'ai pas eu l'occasion, non plus, de le mettre au courant
+des faits que je vous ai révélés. Il se défiait de la profonde
+ignorance du monde qu'il supposait en moi, et je pouvais
+difficilement faire le premier pas... Du reste, je croyais avoir
+le temps de lui tout avouer... Mais je savais, depuis longtemps,
+qu'il était un voleur. Pensez-vous que Mme de Bois-Créault me
+l'avait laissé ignorer? «Vous êtes la fille d'un voleur, me
+disait-elle lorsque, écoeurée des vagues de boue qu'il me fallait
+engloutir, je me déclarais révoltée et prête à fuir la maison
+infâme. Vous êtes la fille d'un voleur. En voici la preuve. Votre
+père est relégué au bagne pour ses crimes. Si vous partez,
+espérez-vous pouvoir rencontrer quelqu'un disposé à s'intéresser à
+l'enfant d'un pareil scélérat? Tel père, telle fille; voilà ce
+qu'on vous répondra partout. Et vous ne trouveriez pas même un
+refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arrêter au
+premier faux-pas, et même sans raison. La police n'y regarde pas à
+deux fois, en France; vous le savez; j'ai soin de vous faire lire
+toutes les semaines, dans les journaux, les récits d'arrestations
+d'honnêtes femmes, et vous ne seriez pas la première jeune fille
+qu'aurait déflorée le spéculum des médecins, si c'était encore à
+faire. Vous pourriez essayer de vous défendre, allez! avec les
+antécédents de votre père, qui sont les vôtres, et le témoignage
+que portera de vos moeurs l'état de votre virginité. Avant huit
+jours, vous seriez une prostituée en carte, ma chère, une chose
+appartenant à l'administration qui la fourre à Saint-Lazare à son
+gré -- et je vous y ferais crever, à Saint-Lazare!»
+
+-- Quelle honte! Ah! toutes ces atrocités n'auront-elles pas une
+fin?...
+
+-- Je voulais seulement vous faire voir, reprend Hélène d'une voix
+plus calme, que je savais à quoi m'en tenir sur mon père. De là à
+supposer que vous...
+
+-- Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un
+discours pouf réhabiliter le vol, car vous avez assez fréquenté
+les honnêtes gens pour vous douter de ce que j'aurais à vous dire.
+Soyez convaincue, seulement, que la morale n'est qu'un mot,
+partout; et que le civilisé, hormis sa lâcheté, n'a rien qui le
+distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme de Bois-Créault avait
+oublié les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez
+personne prêt à s'intéresser à vous. Pour moi, je me mets
+entièrement à votre disposition, et cela sans arrière-pensée
+d'aucune sorte, d'homme à femme... Voyons, répondez-moi. Vous
+n'avez pas d'argent?
+
+-- Pas un sou, pas une robe. Je n'avais rien emporté en quittant
+l'hôtel de Bois-Créault. Mme Ida m'a donné un peu de linge lorsque
+je l'ai quittée, et c'est tout ce que je possède au monde.
+
+-- Non, vous possédez davantage. Votre père est riche.
+Malheureusement, sa fortune est en Amérique et vous ne pouvez, au
+moins quant à présent, en distraire un centime. Mais, d'une
+opération que nous avons faite récemment ensemble, il nous est
+revenu mille livres sterling, qui sont déposées à Londres à ma
+disposition, et dont la moitié lui appartient. Vous avez donc, dès
+maintenant, douze mille cinq cents francs. Je vous remettrai cette
+somme le plus tôt possible; elle ne vous suffira pas,
+certainement, quoi que vous vouliez entreprendre, mais, je vous
+l'ai dit, vous pouvez compter sur moi. En attendant, faites-moi le
+plaisir d'accepter ceci.
+
+Et je lui tends trois billets de mille francs.
+
+-- Merci, dit-elle en souriant. Et, dites-moi, êtes-vous riche,
+vous?
+
+-- Moi? Non. Ai-je cinq cent mille francs, seulement? Je ne crois
+pas.
+
+-- Avec les cinq cent mille qui sont dans la valise de Barzot, cela
+fera un million. Pourquoi n'avez-vous pas ouvert cette valise?
+
+-- Je ne sais pas. Je n'ai pas eu le temps. Mais si vous êtes
+curieuse de voir ce qu'elle contient...
+
+-- Oui, très curieuse... Et avez-vous exploré les poches de Barzot,
+par la même occasion?
+
+-- Non, dis-je en faisant sauter les serrures de la valise que j'ai
+placée sur une chaise. Non, j'ai travaillé en amateur ce soir...
+Voilà qui est fait. Videz le sac vous-même, pour être sûre que je
+ne ferai rien glisser dans mes manches.
+
+-- Si vous voulez, répond Hélène en riant; ce sera plus prudent.
+Ah! je crois bien que nous ne trouverons pas grand'chose.
+
+Pas grand'chose, en effet. Des objets de toilette, des journaux,
+un numéro de la «Revue Pénitentiaire», et un grand portefeuille
+qu'Hélène se hâte d'ouvrir.
+
+-- C'est ici, dit-elle, que nous allons trouver les cinq cent mille
+francs.
+
+Non, pas encore; le portefeuille ne contient que des lettres, des
+tas de lettres. Mais elles paraissent intéresser prodigieusement
+Hélène, ces épîtres; elle a tressailli en en reconnaissant
+l'écriture, et elle se met à les lire avec un intérêt des plus
+visibles, les lèvres serrées, les doigts nerveux faisant craquer
+le papier.
+
+-- C'est suffisant, dit-elle en s'interrompant; je n'ai pas besoin
+d'en lire davantage pour le moment. Écoutez -- et elle frappe sur
+les papiers répandus sur la table -- il y a là les preuves de
+toutes les infamies dont je viens de vous parler et, de plus,
+toutes les évidences d'un honteux chantage. Ces lettres ont été
+écrites à Barzot par Mme de Bois-Créault, depuis trois ans. Il n'y
+a pas eu un marché, ainsi que je vous l'ai dit; il y en a eu des
+centaines; il y a eu un marché chaque fois. Ah! oui, je lui ai
+coûté cher, à Barzot; et il ne m'a pas eue comme il a voulu...
+
+-- Mais pourquoi diable transportait-il ces lettres avec lui?
+
+-- Je ne sais pas. Probablement pour me décider à revenir. Ils
+étaient arrivés à croire que j'avais de l'affection pour
+Mme de Bois-Créault, je vous dis... Et puis, est-ce qu'on sait?
+Barzot ne doit pas avoir la tête à lui, maintenant. Il était fou
+de moi... Croyez-vous qu'on pourrait tirer parti de ces lettres?
+
+-- Si je le crois!
+
+-- Alors, que faut-il faire?
+
+-- Il faut commencer par quitter cet hôtel, vous et les lettres.
+
+-- Je suis prête, dit Hélène en se levant; je n'ai qu'à mettre mon
+chapeau.
+
+-- Attendez! Il est nécessaire de savoir où vous irez, d'abord, et
+ensuite comment nous sortirons d'ici. La maison est surveillée,
+certainement. Si nous n'avions pas fait la découverte que nous
+venons de faire, tout se passait très simplement; nous partions
+demain matin pour l'Angleterre, au nez des policiers qui n'avaient
+aucun droit de nous empêcher de prendre le train pour Ostende et
+le bateau pour Douvres; j'aurais prié l'hôtelier de brûler la
+valise, comme je vais le faire dans un instant, et l'on n'avait
+pas un mot à nous dire; rien dans les mains; rien dans les poches.
+Mais à présent, avec ces lettres que nous ne pouvons pas détruire
+et qu'il ne faut point qu'on trouve en notre possession... Ah!
+bon, je sais où vous irez. Je connais une dame, à Ixelles, qui
+tient un pensionnat de jeunes filles. C'est une Anglaise dont le
+mari, estampeur de premier ordre, s'est fait pincer l'an dernier
+pour une escroquerie colossale et a été mis en prison pour
+plusieurs années; cette pauvre femme s'est trouvée subitement sans
+grandes ressources; mais, quelques camarades et moi, nous sommes
+venus à son aide. Elle désirait monter un pensionnat à Bruxelles
+pour les jeunes misses anglaises; nous lui avons facilité la chose
+et l'un de nous, faussaire émérite, lui a confectionné des
+documents qui la transforment en veuve d'un colonel tué au Tonkin
+et tous les papiers nécessaires à la formation d'une belle
+clientèle. Ses affaires prospèrent; elle a un cheval et deux
+voitures... Justement, c'est dans une de ces voitures qu'il faut
+partir d'ici, car si nous partons à pied ou dans une roulotte de
+louage, nous serons filés sans miséricorde... Mais qui ira
+chercher la voiture? L'hôtelier; je vais l'envoyer à Ixelles; on
+ne le suivra sans doute pas... Tenez, Hélène, entrez dans votre
+chambre, serrez soigneusement toutes ces lettres et préparez-vous
+à partir.
+
+Je sonne tandis qu'Hélène, après avoir ramassé les papiers,
+disparaît dans sa chambre.
+
+-- Prévenez le patron que j'ai besoin de lui parler, dis-je à la
+servante qui se présente.
+
+L'hôtelier entre, la tête basse, l'air déconfit.
+
+-- Ah! monsieur Randal, dit-il, quel malheur! Une arrestation chez
+moi!... Qu'est-ce que ces Messieurs vont penser de nous? L'hôtel
+du Roi Salomon est déshonoré, pour une fois... Ma femme est dans
+un état!... On peut le dire, depuis vingt ans que nous tenons la
+maison, jamais chose pareille n'était arrivée. La police nous
+prévient toujours... Il faut qu'il y ait eu quelque chose de
+spécial contre M. Canonnier, savez-vous...
+
+-- Ne vous faites pas de bile, dis-je. Il n'y a pas de votre faute,
+nous le savons. Écoutez, vous allez faire une course pour moi...
+
+-- Bien, monsieur Randal; tout de suite. Ah! j'oubliais: M. Roger
+vient d'arriver...
+
+-- Roger-la-Honte?
+
+-- Oui, monsieur Randal.
+
+-- Dites-lui qu'il monte immédiatement. C'est lui qui fera ma
+course.
+
+-- Ah! gémit l'hôtelier, la larme à l'oeil, je vois bien que vous
+ne vous fiez plus à moi.
+
+-- Mais si, mais si. Tenez, pour vous le prouver, je vous fais
+présent de cette valise et de ce qu'elle contient; mettez tout ça
+en pièces et vite, dans votre fourneau; qu'il n'en reste plus
+trace dans cinq minutes.
+
+-- Bien, monsieur Randal; comptez sur moi, pour une fois, et pour
+la vie.
+
+L'hôtelier descend; et tout aussitôt j'entends Roger-la-Honte
+monter l'escalier. Il entre, la bouche pleine, la serviette autour
+du cou.
+
+-- Te voilà tout de même! me dit-il; on te croyait perdu, depuis le
+temps... Qu'est-ce que tu faisais donc à Paris? Broussaille disait
+qu'on t'avait nommé juge de paix... Et, dis donc, il en est
+arrivé, des histoires!... Canonnier arrêté... Ah! vrai!... Sa
+fille est ici? Je n'avais pas osé vous déranger en arrivant... Tu
+sais, il y a un fameux coup à risquer. C'est pour ça que je
+t'avais écrit de venir à Bruxelles...
+
+-- Roger, dis-je, il faut que tu fasses quelque chose tout de
+suite. La fille de Canonnier est en danger ici et je veux
+l'emmener sans qu'on puisse nous suivre. Il y a un roussin devant
+l'hôtel?
+
+-- Deux, répond Roger-la-Honte; je les ai vus; ils montent la
+faction de chaque côté de la porte.
+
+-- Bon. Tu vas aller à Ixelles, rue Clémentine; tu sais?
+
+-- Parbleu!
+
+-- Les roussins ne te fileront pas; prends un fiacre, mais quitte-
+le avant d'arriver à la maison.
+
+-- Bien sûr.
+
+-- Tu diras à l'Anglaise de faire atteler son petit panier, et tu
+le conduiras ici. Dès que tu seras arrivé, je prendrai ta place
+avec la petite et nous partirons. Quelle heure est-il? Neuf
+heures. Préviens l'Anglaise que je serai chez elle vers onze
+heures et demie. Dépêche-toi. Tâche d'être revenu dans trois
+quarts d'heure au plus tard.
+
+-- Sois tranquille, dit Roger; tu me coupes mon dîner en deux, mais
+ça ne fait rien.
+
+Il descend l'escalier en courant.
+
+-- Eh! bien, dis-je à Hélène qui vient de sortir de sa chambre,
+j'ai trouvé le moyen de sortir d'ici sans nous faire suivre...
+
+-- Et moi, répond-elle, j'ai trouvé le moyen d'utiliser les
+lettres. Voici mon plan: je vais exiger de Mme de Bois-Créault,
+sous la menace d'un scandale meurtrier, qu'elle envoie son fils me
+demander ma main.
+
+-- Son fils! Vous marier avec son fils?...
+
+-- Oui, dit Hélène dont toute la physionomie exprime une force de
+volonté extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine
+d'une épée. Écoutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis
+ambitieuse et je veux me venger du mal qu'on m'a fait. Je suis
+jeune, je suis belle, je crois à la force. C'est très bien, mais
+ça ne suffit pas. Je n'ai pas de nom. Je puis m'en faire un? Un
+sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas être une
+cocotte; je veux être pire; et, pour cela, j'ai besoin d'un nom,
+d'un vrai nom. Je suis Mlle Canonnier. Il faut que je sois
+Mme de Bois-Créault. -- Ne me dites pas que ces gens-là refuseront.
+Ils n'oseront pas refuser. Un refus les mènerait trop loin. Vous
+savez combien on est avide de scandale, en France, et combien les
+journaux seraient heureux de traîner dans la boue toute une
+famille appartenant à la noblesse de robe, et surtout Barzot!...
+Barzot! Il faut qu'il soit mis au courant de mes volontés le plus
+tôt possible, et que ce soit lui qui aille porter mes conditions
+aux Bois-Créault... Le mariage et le silence, ou bien le
+déshonneur le plus complet, le plus irrémédiable... Oh! soyez
+tranquille, continue Hélène, ce n'est que le mariage considéré
+comme acte d'état civil qu'il me faut. M. Armand de Bois-Créault
+ne sera mon mari que de nom, ainsi que dans certains romans. Non
+pas que j'aie le culte de ma vertu, oh! pas du tout. Une femme qui
+s'est laissée toucher une fois, une seule fois, par un homme
+qu'elle n'aime pas, sait assez dédoubler son être pour n'attacher
+aucune importance à des actes auxquels son âme reste étrangère et
+auxquels son corps, même, ne participe que par procuration. Mais
+il ne faut pas que je sois enceinte de cet être-là. Cela
+dérangerait mes projets... Remarquez bien que tout peut se faire
+le plus simplement du monde. Les Bois-Créault, qui ont l'espoir de
+me voir revenir, -- et ils ne se trompent plus maintenant -- n'ont
+guère ébruité mon départ. Si l'on s'en est aperçu, on l'expliquera
+par les tentatives audacieuses du fils contre mon innocence, et
+par la révolte un peu sauvage de ma pudeur alarmée. Mais le fils
+aura reconnu ses torts à mon égard, j'aurai pardonné, un mariage
+formera le dénouement indispensable, et tout le monde sera
+content.
+
+-- Même Barzot, dis-je; car il sera certain, après cela, que
+Mme de Bois-Créault ne le fera plus chanter.
+
+-- En effet, murmure Hélène; dorénavant, c'est moi qui me chargerai
+de ce soin.
+
+-- Ah!... Ah!
+
+-- Naturellement, puisque j'ai les lettres. Ces lettres, il faudra
+que vous les mettiez en lieu sûr, pendant le mois que je passerai
+à l'hôtel de Bois-Créault.
+
+--Vous n'y resterez qu'un mois?
+
+-- Pas plus. Après quoi, nous romprons toutes relations, mon mari
+et moi. Incompatibilité d'humeur, vous comprenez? Du reste, sevré
+comme il le sera, il faudra bien qu'il prenne sa revanche
+ailleurs; et je profiterai du premier prétexte. Je serai une
+épouse déçue, outragée, séparée d'un mari indigne. Mais je ne
+demanderai point le divorce, car mes principes religieux me
+l'interdisent. Je resterai Mme de Bois-Créault, honnête et
+malheureuse femme -- et femme intéressante, j'espère. -- J'écrirai à
+Barzot demain matin.
+
+-- Non, Hélène, il ne faut pas lui écrire. Il y a des choses qu'on
+n'écrit pas. Savez-vous s'ils ne pourraient point tirer parti de
+votre lettre, à leur tour? Et d'abord, comment la rédigeriez-vous,
+cette lettre? Réfléchissez.
+
+-- C'est vrai: Alors, comment faire!
+
+-- Il faut aller voir Barzot et lui parler.
+
+-- Moi?
+
+-- Non, pas vous. Vous devez rester où je vais vous conduire ce
+soir et ne vous faire voir nulle part jusqu'à ce que l'affaire
+soit terminée.
+
+-- Mais qui peut aller parler à Barzot?
+
+-- Moi, si vous voulez.
+
+-- C'est impossible! s'écrie Hélène. Vous qui l'avez volé dans le
+train qui l'a amené ici! Mais il vous reconnaîtrait...
+
+-- Et puis? Que pourrait-il faire? Où sont les preuves?... Oui,
+j'irai demain matin. Cela ne me déplaira pas... Mais laissez-moi
+vous faire tous mes compliments. Vous êtes très forte,
+
+-- Non! s'écrie-t-elle en me jetant ses bras autour du cou et en
+fondant en larmes; non, je ne suis pas forte! Je suis une
+malheureuse... une malheureuse! Je suis énervée, exaspérée, mais
+je ne suis pas forte... je donnerais tout, tout, pour n'avoir pas
+l'existence que j'aurai, pour avoir une vie comme les autres... Je
+me raidis parce que j'ai peur. Il me semble que je suis une
+damnée... N'est-ce pas, vous serez toujours mon ami?
+
+-- Oui, dis-je en l'embrassant; je vous promets d'être toujours
+votre ami... Maintenant, descendons, Hélène; il est neuf heures et
+demie et la voiture que j'ai envoyée chercher va arriver.
+
+Nous attendons depuis cinq minutes à peine dans un salon du rez-
+de-chaussée quand j'entends le bruit du petit panier de
+l'Anglaise.
+
+-- Les roussins viennent de faire signe à un fiacre, entre me dire
+l'hôtelier.
+
+-- Bien. Allons.
+
+Hélène prend le petit sac qui contient son linge et les lettres,
+et nous sortons de la maison juste comme Roger-la-Honte descend du
+panier.
+
+--Je n'ai pas été long, hein?
+
+-- Non. Attends-moi vers minuit.
+
+Je saute dans la voiture où Hélène a déjà pris place, je touche le
+cheval de la mèche du fouet et nous partons. Pas trop vite. Il
+faut laisser aux mouchards, dont le fiacre s'est mis en route, la
+possibilité de nous escorter. Ixelles est à gauche. Je prends à
+droite.
+
+-- Nous sommes suivis, dis-je à Hélène, mais pas pour longtemps.
+Quand nous arriverons aux dernières maisons de la ville, je
+couperai le fil.
+
+Nous y sommes. Je me retourne; le fiacre est à cent pas en
+arrière, et j'aperçois un des policiers qui excite le cocher à
+pousser sa bête. Imbécile! La campagne est devant nous, très
+sombre. Tout d'un coup, j'enlève le cheval d'un coup de fouet et
+le panier roule à fond de train, file comme une flèche. Les
+lanternes du fiacre paraissent s'éteindre lentement dans la nuit;
+on finit par ne plus les voir. Je prends une route à gauche, je
+ralentis l'allure du cheval; et, pendant vingt minutes environ,
+nous roulons dans les ténèbres. Mais voici des lumières, là-bas;
+c'est Ixelles.
+
+-- Dans un quart d'heure, dis-je à Hélène qui a gardé le silence
+depuis notre départ de l'hôtel, nous serons arrivés. À moins que
+le cheval ne sache parler, celui qui pourra dire où vous passerez
+la nuit sera malin.
+
+-- Vous irez voir Barzot demain matin? me demande t-elle.
+
+-- Oui; et le soir je viendrai vous rendre compte du résultat de
+l'entrevue.
+
+-- Écoutez, dit-elle en se serrant contre moi; écoutez et répondez-
+moi: Croyez-vous que je fasse bien d'agir comme je veux le faire?
+Pour moi-même, j'entends. Croyez-vous que je fasse bien? Il m'a
+semblé voir tout mon avenir, tout à l'heure, quand nous passions à
+toute vitesse dans ces chemins sombres que rougissaient devant
+nous les rayons des lanternes. Ce sera ma vie, cela. Une course
+effrénée dans l'inconnu, avec les reflets sanglants de la colère
+et de la haine pour montrer la route, à mesure que j'avancerai. Ne
+pensez-vous pas que ce sera horrible? Ne pensez-vous pas que
+j'aurais une existence plus heureuse si je brûlais ce soir les
+lettres qui sont là, et si...
+
+Sa main glacée se pose sur la mienne.
+
+-- Oh! si vous saviez comme je voudrais être aimée! Je le
+voudrais... C'est à en mourir! Je m'étourdis avec des mots... Oui,
+c'est ça que je veux: qu'on m'aime!... Voulez-vous m'aimer, vous?
+Voulez-vous me prendre? Dites, voulez-vous me prendre? Me garder
+avec vous, toute à vous, toujours à vous? je serais votre
+maîtresse et votre amie... et une bonne et honnête femme, je vous
+jure. Je serais à vous de toute mon âme... vous n'êtes pas fait
+pour être un voleur; vous avez assez d'argent pour que nous
+puissions vivre heureux, et peut-être que je serai riche plus
+tard... Je suis intelligente et belle... Embrassez-moi fort...
+encore plus fort... et dites-moi que vous voulez bien...
+
+Elle est affolée, nerveuse, surexcitée jusqu'au paroxysme par les
+émotions de la soirée. Certes, elle est intelligente et belle, et
+je me sens attiré vers elle, et je crois que je l'aimerais si je
+ne m'en défendais pas; mais je ne veux pas profiter de l'état dans
+lequel elle se trouve et la pousser à sacrifier son existence
+entière à la surexcitation d'un instant. Et puis, des souvenirs
+semblent se dresser devant moi, comme elle parle. Sa voix... elle
+va éveiller dans ma mémoire l'écho lointain d'une autre voix
+désespérée, que je n'ai point cessé d'entendre, et qui s'est tue
+pour jamais...
+
+-- Je ferai ce que vous voudrez, Hélène; mais calmez-vous. Nous
+parlerons de tout cela demain soir, voulez-vous?
+
+Et j'accélère le trot du cheval, car nous entrons dans Ixelles, et
+je désire qu'on nous remarque le moins possible.
+
+-- Demain, il sera trop tard, répond-elle.
+
+Je garde le silence; et bientôt nous pénétrons dans la cour du
+pensionnat dont l'Anglaise a ouvert la grille.
+
+-- N'ayez pas d'inquiétude, monsieur Randal, me dit cette veuve de
+colonel quand je la quitte après avoir souhaité une bonne nuit à
+Hélène et, après avoir, aussi, mis le cheval à l'écurie -- car il
+valait mieux ne point réveiller le cocher-jardinier de
+l'établissement -- n'ayez pas d'inquiétude, cette dame ne manquera
+de rien; et chaque fois que je pourrai vous être utile... Je
+n'oublierai pas que vous m'avez rendu service.
+
+En rentrant à l'hôtel du Roi Salomon, j'aperçois les deux
+policiers qui se font face sur le trottoir; je vois, à la lueur
+des becs de gaz, leurs yeux s'agrandir démesurément à mon aspect.
+Ils ont sans doute envie de me demander pourquoi je reviens tout
+seul...
+
+-- Me voici de retour, dis-je à Roger-la-Honte qui m'attend en
+accumulant des croquis sur un album qu'il a acheté, en passant,
+dans les Galeries Saint-Hubert. Tout a été pour le mieux.
+
+-- Chouette! dit Roger. Tu me raconteras tout ça en détail. Mais,
+d'abord, je veux te parler du travail. Le coup est à faire, non
+pas à Bruxelles, mais à Louvain. C'est Stéphanus qui me l'a
+indiqué... Tu sais bien, ce Stéphanus dont je t'ai parlé souvent,
+et qui est employé ici chez un banquier, un homme d'affaires...
+
+-- Ah! oui; je me souviens. Dis donc, y a-t-il moyen de retarder la
+chose pendant cinq ou six jours?
+
+-- Certainement. Huit, dix, si l'on veut. Tu es occupé? Pour la
+petite, au moins?
+
+-- Oui, il faut que je fasse quelques démarches ces jours-ci. Et
+même, comme j'ai quelqu'un à voir demain matin de bonne heure, je
+vais aller me coucher, avec ta permission.
+
+-- Va, dit Roger. Nous aurons le temps de causer à notre aise si
+nous restons ici une semaine à nous tourner les pouces. Mais la
+fille d'un camarade, c'est sacré... Bonsoir.
+
+C'est surtout pour réfléchir que je veux me retirer dans ma
+chambre. Mais le sommeil a bien vite raison de mes intentions...
+
+Il est huit heures, quand je me réveille. J'ai juste le temps de
+m'habiller pour courir surprendre Barzot au saut du lit, Tiens, à
+propos... Mais où perche-t-il, Barzot?... Diable! il va falloir
+faire le tour des hôtels... Je vais commencer par l'hôtel
+Mengelle.
+
+J'ai la main heureuse. C'est justement à l'hôtel Mengelle qu'est
+descendu le premier président Barzot.
+
+Je lui fais passer ma carte:
+
+Georges Randal
+Ingénieur
+Collaborateur à la Revue Pénitentiaire
+
+XVIII -- COMBINAISONS MACHIAVÉLIQUES ET LEURS RÉSULTATS
+
+En m'apercevant, Barzot ne peut réprimer un mouvement de surprise.
+
+-- Êtes-vous bien sûr, Monsieur, me demande-t-il d'une voix
+tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte?
+
+-- Parfaitement sûr, dis-je sans m'émouvoir car je savais bien
+qu'il me reconnaîtrait du premier coup et je m'amuse énormément,
+en mon for intérieur, de la situation ridicule dans laquelle va se
+trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement
+sûr.
+
+-- Je connais beaucoup un M. Randal...
+
+-- M. Urbain Randal? C'est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur,
+qu'il a l'honneur d'être de vos amis. Si j'avais eu plus de goût
+pour la campagne, j'aurais profité plus souvent de l'hospitalité
+qu'il m'offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j'aurais eu
+certainement l'occasion d'y faire votre connaissance plus tôt.
+
+-- Veuillez m'excuser, dit Barzot en m'engageant à prendre un siège
+et en s'asseyant dans un fauteuil, je... vous offrez une
+ressemblance frappante avec une personne...
+
+-- Une personne que vous avez remarquée, hier, dans le train qui
+vous amenait de Paris? C'est encore moi. Vous ne vous trompez pas.
+
+-- Alors!... dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un
+timbre...
+
+Je le laisse faire. Je sais très bien qu'il ne sonnera pas. Et il
+ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l'air furieux, mais
+anxieux surtout.
+
+-- Voulez-vous m'exposer l'objet de votre visite?
+
+-- Certainement. Je suis envoyé vers vous par Mme Hélène Canonnier.
+
+Barzot ne répond point. Son regard, seul, s'assombrit un peu plus.
+Je continue, très lentement:
+
+-- Mlle Canonnier se trouvait à Bruxelles depuis avant-hier avec
+son père. Je dois vous dire que j'ai l'honneur, le grand honneur,
+d'être très lié avec M. Canonnier; nous nous sommes rendu des
+services mutuels; je ne sais point si vous l'avez remarqué,
+Monsieur, mais la solidarité est utile, j'oserai même dire
+indispensable, dans certaines professions. Si l'on ne s'entraidait
+pas... Il y a tant de coquins au monde!...
+
+-- Hâtez-vous, dit Barzot dont l'attitude n'a pas changé mais dont
+je commence à ouïr distinctement, à présent, la respiration
+saccadée.
+
+-- Je connaissais donc M. Canonnier. Mais je n'avais jamais eu le
+plaisir de voir sa fille. Elle avait vécu, jusqu'à ces jours
+derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui
+sont infâmes, et qui reçoivent d'ignobles drôles, généralement
+très respectés.
+
+Les poings de Barzot se crispent. Comme c'est amusant!
+
+-- Du moins, dis-je avec un geste presque épiscopal, telle est
+l'impression que ces personnes ont laissée à Mlle Canonnier. La
+haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse
+ignorer bien peu des opérations exécutées au nom de la Justice,
+vous a certainement permis d'apprendre comment M. Canonnier fut
+ravi, hier soir, à l'affection de son enfant. Je fus témoin de cet
+événement pénible. Mlle Hélène Canonnier, restée seule, avec moi,
+m'avoua qu'elle redoutait beaucoup les entremises de certains
+individus en la loyauté desquels elle n'avait aucune confiance.
+Elle me fit part de son désir de mettre en lieu sûr, non seulement
+sa personne, mais encore une certaine quantité de lettres fort
+intéressantes...
+
+-- Que vous m'avez volées! hurle Barzot. Ah! misérable!
+
+Je hausse les épaules.
+
+-- Réellement, Monsieur? Misérable?... Dites-moi donc, s'il vous
+plaît, quel est le plus misérable, de l'homme qui emploie le
+chloroforme pour détrousser son prochain ou de celui qui s'en sert
+pour violer une jeune fille?
+
+Barzot reste muet. Il vient s'asseoir sur une chaise devant une
+table, et prend son front dans ses mains.
+
+-- Combien exigez-vous de ces lettres? demande-t-il. Combien?
+Quelle somme?
+
+-- Je vous ai dit que je me présentais à vous au nom de
+Mlle Canonnier, et pas au mien. Ce n'est pas moi qui possède ces
+lettres; c'est elle. Elle n'a pas l'intention de vous les vendre.
+
+Barzot lève la tête et me regarde avec étonnement. J'ajoute:
+
+-- Elle n'a pas l'intention de vous les vendre pour de l'argent.
+
+-- Ah! dit-il. Ah!...
+
+Et il attend, visiblement inquiet -- car sa belle impassibilité du
+début l'a complètement abandonné -- que je veuille bien lui
+apprendre ce qu'Hélène réclame de lui.
+
+-- Mlle Canonnier, dis-je, n'a point de position sociale; elle
+désire s'en faire une. Elle veut se marier.
+
+-- Elle veut se marier? demande Barzot dont les yeux s'éclairent et
+dont les joues s'empourprent. Elle veut se marier?... Eh! bien...
+Tenez, Monsieur, continue-t-il étendant la main, j'oublie ce que
+vous êtes, ce que vous avouez être, et je me souviens seulement
+que j'ai devant moi le neveu d'un homme que j'estime...
+
+-- Vous avez tort, dis-je; mon oncle est un voleur. S'il ne m'avait
+point dépouillé du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais
+peut-être pas un malfaiteur.
+
+-- Alors, reprend Barzot d'une voix plus grave, je vous parlerai
+d'homme à homme. J'ai beaucoup réfléchi depuis trois jours, depuis
+le moment où j'ai appris que Mlle Canonnier avait quitté Paris,
+les pensées que j'ai agitées n'étaient pas nouvelles en moi, car
+il y a longtemps, très longtemps, que je sais à quoi m'en tenir
+sur la signification et la valeur de notre système social; mais je
+n'en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons
+dans un monde criminellement bête, notre société est anti-humaine
+et notre civilisation n'est qu'un mensonge. Je le savais. J'étais
+convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu'on
+ne prend pas, n'était qu'une illusion sociale. Cependant... Ah!
+j'ai compris combien il faut avoir l'honnêteté modeste!... J'ai vu
+défiler bien des scélérats devant moi, Monsieur; j'ai entendu le
+récit de bien des crimes. Mais que d'autres bandits qui jouissent
+de la considération publique! Combien de forfaits qui restent
+ignorés, éternellement inconnus, parce que les lois sont
+impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire
+entendre. Hélas! la Justice est ouverte à tous. Le restaurant
+Paillard aussi... Et puis, la Justice, les lois... Des mots, des
+mots!... Je me demande, aujourd'hui, comment il ose exister,
+l'Homme qui Juge! Il faudrait que ce fût un saint, cet homme-là.
+Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu'il n'eût rien à
+faire avec les rancunes de caste et les préjugés d'époque, que son
+caractère ne sût pas se plier aux bassesses et son âme aux
+hypocrisies; il faudrait qu'il comprît tout et qu'il eût les mains
+pures -- et peut être, alors, qu'il ne voudrait pas condamner...
+
+J'écoute, sans aucune émotion. Des blagues, tout ça! Verbiage
+pitoyable de vieux renard pris au piège. S'il n'avait pas peur de
+moi, il me ferait arrêter, en ce moment, au lieu de m'honorer de
+ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d'abord, et qu'on n'est
+pas un pleutre, on quitte son siège et l'on rend sa simarre, en
+disant pourquoi.
+
+-- En venant ici, continue Barzot, j'avais pris une grande
+résolution. Je crois que tout peut se réparer; l'expiation rachète
+la faute et fait obtenir le pardon. J'étais décidé à donner ma
+démission le plus tôt possible; et à offrir à Mlle Canonnier telle
+somme qu'elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas -- que
+j'avais prévu -- où elle aurait refusé toute compensation
+pécuniaire... Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle Canonnier
+désire se créer une position sociale, et qu'elle veut se marier.
+Eh! bien, moi aussi j'avais pensé qu'un mariage était la seule
+réparation possible, et j'y suis prêt...
+
+J'éclate de rire.
+
+--Vous y êtes prêt! Et vous espérez -- non, mais, là, vraiment? --
+vous croyez qu'elle voudrait de vous?... Mais, sans parler
+d'autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont
+quarante de magistrature, qui plus est; et elle en a dix-neuf. Et
+vous pensez qu'elle irait river sa jeunesse à votre sénilité, et
+enterrer sa beauté, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de
+province où vous rêvez de la cloîtrer?... C'est ça, votre
+sacrifice expiatoire? Diable! il n'est pas dur. À moins que vous
+n'ayez l'intention d'instituer légataire universelle votre
+nouvelle épouse, et de vous brûler la cervelle le soir même du
+mariage?
+
+-- Si je le pouvais, dit Barzot, très pâle, je le ferais, Monsieur,
+Mais j'ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois
+préparer l'avenir...
+
+-- Et vous n'hésiteriez pas, m'écrié-je, à donner à votre enfant
+une belle-mère de son âge! Et vous prépareriez son avenir, comme
+vous dites, en vous alliant à la fille d'un malfaiteur! Mais c'est
+insensé!
+
+Barzot baisse la tête. Le monde doit lui sembler bien mal fait,
+réellement.
+
+-- Qu'il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles
+qu'elles sont! Il faut toujours, même quand vous êtes sincères,
+que vos intérêts s'interposent entre elles et vous. Vous avez beau
+vouloir agir avec bonté, vous restez des égoïstes; vous avez beau
+vouloir faire preuve de pitié, vous demeurez des implacables. Et
+vous espérez trouver chez les autres ce qu'ils ne peuvent trouver
+chez vous. L'expiation!... Vous êtes-vous seulement demandé ce que
+cette jeune fille, que vous avez achetée, a souffert? Savez-vous
+ce qu elle a éprouvé, hier soir, lorsqu'on est venu arrêter son
+père, sur vos ordres sans doute, -- son père relégué au bagne en
+dépit de toute équité, et pour satisfaire les rancunes de
+malandrins politiques? -- Vous doutez-vous de ce que devrait être
+votre expiation, pour n'être pas une pénitence dérisoire?... Et
+avez-vous pensé, aussi, que votre victime vous laisserait là, vous
+et votre complice, sans plus s'inquiéter de vous que si vous
+n'aviez jamais existé, si elle trouvait une sympathie assez grande
+pour lui emplir le coeur?... Non, ce sont là des choses que vous
+ne pouvez imaginer; elles sont trop simples... Rien ne se répare,
+Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur
+d'une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice
+reste. On peut oublier, par fatigue ou par dégoût, mais on ne
+pardonne pas. On ne pardonne jamais... Voyons, Monsieur. Mlle
+Canonnier désire se marier et elle vous demande, en échange du
+silence qu'elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans
+le plus bref délai; cela vous sera facile, car vous aurez à vous
+adresser à des gens qui ont autant d'intérêt que vous à éviter un
+scandale. C'est avec M. Armand de Bois-Créault que mad...
+
+-- Jamais! s'écrie Barzot qui se lève en frappant la table du
+poing. Jamais!... Qu'il arrive n'importe quoi, mais cela ne sera
+pas!... Vous entendez? Jamais!...
+
+-- Comme vous voudrez, dis-je très tranquillement -- car je ne peux
+voir, dans l'emportement de ce premier président grotesque, autre
+chose que la fureur de la vanité blessée. -- Comme vous voudrez.
+Mlle Canonnier fera son chemin tout de même. Elle est jeune, jolie
+et intelligente; l'argent ne lui manquera pas; et, ma foi... elle
+aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces
+scandales... Il me semble déjà lire les journaux. Le viol, le
+détournement de mineure, le proxénétisme, etc., etc., sont prévus
+par le Code, je crois? Quelle figure ferez-vous au procès,
+Monsieur?
+
+Barzot ne répond pas. Appuyé au mur, la face décolorée par
+l'angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards,
+des yeux d'homme que la démence a saisi. S'il devenait fou, par
+hasard? Il faut voir.
+
+-- Voudriez-vous au moins, Monsieur, m'apprendre pour quelle raison
+vous vous refusez, contre tous vos intérêts, à tenter la démarche
+au succès certain que réclame de vous Mlle Canonnier?
+
+-- Je l'aime! crie Barzot. Je l'aime! Je l'aime de tout mon, coeur,
+de toute ma force, comprenez-vous?... Ah! c'est de la folie et
+c'est infâme, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le néant, le
+rien, qu'a été toute mon existence! Non, vous ne pouvez pas
+savoir... Un forçat, courbé sur la rame qui laboure le flot
+stérile et enchaîné à son banc, loin des hublots, dans l'entrepont
+de la galère... On finit par douter du ciel... Je n'avais jamais
+aimé, jamais, quand j'ai connu cette enfant. Et, tout d'un coup,
+ç'a été comme si quelque chose ressuscitait en moi; quelque chose
+qui avait si peu existé, si peu et il y avait si longtemps! Tous
+les sentiments étouffés, toutes les effusions étranglées, toutes
+les affections meurtries et tous les élans brisés -- toutes les
+passions, toutes les grandes, les fortes passions... Ah! tout cela
+n'était pas mort! Mon coeur desséché, racorni, s'était remis à
+battre; il me semblait que je commençais à vivre, à soixante
+ans... Oui, je l'ai aimée, bien que ç'ait été atroce et ignoble,
+malgré le mépris et le dégoût que j'avais pour moi-même, malgré
+les ignominies qu'il fallait subir pour la voir, malgré tous les
+chantages... Oui, je l'ai aimée, bien que je n'aie pu la délivrer
+de la servitude indigne qui pesait sur elle... Combien de fois ai-
+je voulu l'arracher de là!... Mais j'avais peur du déshonneur dont
+on me menaçait alors comme elle m'en menace aujourd'hui... cette
+crainte du déshonneur qui fait faire tant de choses honteuses!...
+Oui, Je l'aime, et je ne peux pas... Oh! c'est terrible!... Et je
+l'aime à lui sacrifier tout, tout! Je l'aime à en mourir, à en
+crever, là, comme une bête...
+
+Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa tête dans ses mains,
+et des sanglots douloureux font frissonner ses épaules... Ah!
+c'est lamentable, certes; mais ce n'est plus ridicule. Non, pas
+ridicule du tout, en vérité. Il a presque cessé d'être abject, ce
+vieillard, ce maniaque de la justice à formules dont le coeur fut
+écrasé sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui
+s'aperçoit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont
+blancs et que la mort le guette, qu'il y a autre chose dans la vie
+que les répugnantes sottises de la procédure, -- ce pauvre être qui
+a vécu, soixante années, sans se douter qu'il était un homme...
+
+Brusquement, il relève la tête.
+
+-- Monsieur, dit-il d'une voix qu'il s'efforce d'affermir, mais qui
+tremble, vous pourrez dire à Mlle Canonnier que je ferai selon son
+désir et que j'irai voir, dès ce soir, Mme de Bois-Créault. Vous
+ne voulez pas, sans doute, me donner l'adresse de Mlle Canonnier?
+Non. Bien. C'est donc sous votre couvert que je lui ferai part du
+résultat de ma démarche. J'ai votre carte... Les lettres me
+seront-elles rendues si je réussis? ajoute-t-il anxieusement.
+-- Mon Dieu! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez à ce
+sujet avec Mlle Canonnier quand elle sera Mme de Bois-Créault.
+Vous ne manquerez pas, j'imagine, d'aller lui présenter vos
+hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas
+ces lettres -- au moins une par une.
+
+-- La vie est une comédie sinistre, dit Barzot.
+
+C'est mon avis. Mais je me demande, en descendant l'escalier, si
+Barzot n'était pas très heureux, ces jours derniers encore, d'y
+jouer son rôle, dans cette comédie que ses grimaces n'égayaient
+guère. Allons, j'ai probablement baissé le rideau sur sa dernière
+culbute.
+
+Et c'est Hélène qui va paraître sur la scène, à présent, en pleine
+lumière, saluée par les flons-flons de, l'orchestre, aux
+applaudissements du parterre et des galeries.
+
+Je l'ai mise au courant de ce qui s'était passé entre Barzot et
+moi. Elle m'a écouté avec le plus grand calme, sans manifester
+aucune émotion.
+
+-- Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m'a-t-elle
+demandé quand j'ai eu fini mon récit? Hier soir, dans la voiture
+qui m'a amenée ici? Vous m'avez dit que nous causerions de tout
+cela aujourd'hui, et je vous ai répondu qu'il serait trop tard.
+
+-- Eh! bien, s'il est trop tard, Hélène, n'en parlons pas.
+
+-- Non... Mais vous vous souviendrez peut-être, et moi aussi, de ce
+que je vous ai proposé.
+
+-- Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne
+jamais vous en souvenir. Et j'espère que vous ne m'en voudrez pas
+d'avoir manqué de confiance en moi-même.
+
+-- Pourquoi n'avez-vous pas confiance en vous? Je crois le deviner.
+Lorsque vous avez résolu d'adopter votre genre actuel d'existence,
+vous vous étiez aperçu que, dans tous les conflits avec le monde,
+la sensibilité de la nature et la délicatesse du caractère
+entravent le malheureux qui en est béni ou affligé bien plus que
+ne pourrait faire l'accumulation en lui de tous les vices; et vous
+vous êtes décidé à faire table rase de toute espèce de sentiments.
+Peut-être est-il nécessaire d'agir ainsi. Je ne sais pas, mais
+j'en ai peur. Oui, c'est ce qui me fait redouter cette existence
+d'aventurière que je vais commencer. S'il ne fallait que rester à
+l'affût des occasions ou les faire naître, demeurer
+perpétuellement sur la défensive devant les entreprises des
+autres, cela irait encore. Mais se méfier sans trêve de soi-même,
+se tenir en garde contre tous les entraînements de l'esprit et les
+élans du coeur... Quelle vie! C'est agir comme les Barzot qui
+déplorent, quand ils sont vieux, la sécheresse de leur âme. Oui,
+dans un sens contraire, c'est agir comme eux... Enfin, ce qui est
+fait est fait. Amis tout de même, n'est-ce pas?
+
+Oh! certainement. D'autant plus qu'elle n'a pas tort. Mais...
+mais...
+
+Je l'ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses
+cheveux d'or très ancien relevés sur la blancheur satinée de la
+nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier
+gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions
+longues de sa chair qui s'attend frémir, toute sa grâce de fleur
+printanière, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse...
+Ah! si elle avait dit un mot, encore! Mais ses lèvres s'étaient
+scellées et ses beaux yeux sont restés muets.
+
+-- Qu'importe! me disais-je quand je l'avais quittée. Elle est
+assez belle et assez adroite pour se créer rapidement une autre
+existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi... Rien
+de plus ridicule que d'être le second amant d'une femme, d'abord;
+quand on n'a pas été le premier, on ne peut succéder qu'au
+sixième...
+
+Et des tas de bêtises pareilles. Quelle joie on éprouve à se
+martyriser...
+
+Barzot a écrit. Les Bois-Créault se sont décidés au mariage.
+Parbleu! Canonnier, de Mazas où il se trouve, a donné son
+consentement, et les bans sont publiés.
+
+-- Mon pauvre père! a dit Hélène en pleurant; croyez-vous que nous
+pourrons le faire évader?
+
+-- Sans aucun doute; mais pas maintenant, malheureusement; il faut
+attendre qu'il ait quitté la France. Je serai renseigné et vous
+préviendrai, le moment venu.
+
+Qu'a pu penser Canonnier du mariage de sa fille? Je donnerais gros
+pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s'en douter,
+constitué une dot. Roger-la-Honte, que j'avais envoyé Londres
+afin de déposer les lettres à _Chancery Lane_, est revenu avec les
+cinq cents livres que j'ai prié Paternoster de lui remettre.
+Hélène n'a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.
+
+Et même aujourd'hui, au moment où je lui fais mes adieux chez
+l'Anglaise, elle me remercie de mes offres.
+
+-- Non, dit-elle, j'ai, assez d'argent. Je m'arrangerai pour vous
+faire donner de mes nouvelles par Mme Ida; et si par hasard
+j'avais à me plaindre de quelque chose, elle serait informée; et
+je compte sur vous. Mais je suis sûre qu'ils se conduiront bien.
+Ils sont si lâches!
+
+Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l'attend et qui
+part au grand trot. Elle va retrouver Mme de Bois-Créault qui est
+venue ce matin la chercher à Bruxelles, et qui l'a priée, par un
+billet que j'ai reçu il y a une heure, de venir la rejoindre à
+l'hôtel Mengelle. Elle sera ce soir à Paris... Quel avenir lui
+prépare la vie, et quelles surprises?...
+
+Et que me réserve-t-elle, à moi? Il me semble qu'Hélène m'a
+apporté quelque chose, et m'a, pris quelque chose aussi; qu'elle a
+évoqué en moi des sentiments et des souvenirs que j'avais bannis
+de toute ma force; et qu'elle a réduit à néant mon parti pris
+d'indifférence. Où vais-je?... Je me rappelle que j'avais fait un
+rêve autrefois. J'avais rêvé de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse
+qu'on m'avait mise en cage. Et elle vient de se présenter à moi,
+cette jeunesse, en celle de cette femme qui s'offrait et que je
+n'ai pas voulu prendre. Le sable coule grain à grain dans le
+sablier... Où vais-je?
+
+Ce soir, ce sera le cambriolage à Louvain, avec Roger-la-Honte,
+sur les indications du nommé Stéphanus, employé de banque. Et
+demain... Et après?... Et ensuite?...
+
+Quand on descend dans une mine, après le soudain passage de la
+lumière aux ténèbres, après l'émotion que cause la chute dans le
+puits, la certitude vous empoigne -- la certitude absolue -- que
+vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s'attache à
+vous, s'y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et
+vous ne pouvez vous en défaire avant que la cage vous dépose au
+fond. Alors...
+
+J'y suis, au fond.
+
+
+XIX -- ÉVÉNEMENTS COMPLÈTEMENT INATTENDUS
+
+«... Décidément, mon cher, on ne connaît sa puissance que
+lorsqu'on l'a essayée; et vous aviez raison, à Bruxelles; je suis
+très forte. Si vous aviez pu me voir aujourd'hui, vous auriez été
+fier de la justice de vos appréciations. Vous ne vous seriez pas
+ennuyé, non plus. Oh! la cérémonie n'a rien eu de grandiose; on
+avait profité de la mort d'un cousin éloigné pour faire les choses
+très simplement, sous couleur de deuil de famille. Un vicaire et
+un adjoint ont suffi à confectionner le noeud nuptial, et c'est un
+noeud très bien fait, car ils sont gens d'expérience. Mais auriez-
+vous ri, vous qui êtes au courant de tout, de m'entendre prononcer
+le oui solennel, devant Dieu et devant les hommes, d'une voix qui
+trahissait toute l'émotion nécessaire, tandis que mes yeux
+baissés, indices de ma modestie, contrastaient avec la rougeur de
+mes joues, signe certain d'une félicité intense! Auriez-vous ri de
+la contenance de mon heureux époux, de l'expression de joie outrée
+épanouie sur le visage de ma belle-mère, de l'air ahuri de mon
+beau-père le brodeur qui semblait vraiment s'être échappé, effaré
+et surchargé de citations latines, du «Réquisitoire à travers les
+Ages!» Auriez-vous ri des félicitations, et des voeux, et des
+compliments, et des demandes, et des réponses, et des mensonges --
+et des mensonges! -- Il en pleuvait. Pensez si je contribuais à
+l'averse!... Enfin, c'est fait. Je suis Madame de Bois-Créault.
+L'église le proclame et l'état civil le constate. L'anneau
+conjugal brille à mon doigt. Ah! elle a été dure à conquérir,
+cette bague! Que de luttes, pendant ces quinze jours! Que de
+comédies et de drames, dont vous ne vous douter pas! Heureusement,
+je ne suis plus la petite femme apeurée qui se pressait contre
+vous -- vous souvenez-vous? -- et qui tremblait devant les gros yeux
+que lui faisait l'avenir. Je suis une vraie femme -- la femme forte
+de l'Évangile, mon cher. -- Et, tenez, pour vous le prouver, il
+faut que je vous fasse le récit de tout ce qui s'est passé, à
+présent que je suis retirée dans cette chambre nuptiale que
+j'habite seule, naturellement, et dont je viens de fermer la porte
+à clef. Il est minuit et je n'aurai pas fini avant trois heures,
+car c'est un roman que j'ai à vous écrire, un roman des plus
+curieux, des plus bizarres et des plus mouvementés, un roman
+romanesque. Je commence... Mais laissez-moi d'abord aller arracher
+à mon immaculée robe blanche une de ces fleurs d'oranger, symbole
+de pureté et d'innocence, image de mon coeur, que je veux mettre
+dans l'enveloppe, une fois mon roman terminé...»
+
+Je relis la lettre par laquelle Hélène, il y a trois semaines,
+m'annonçait son mariage. J'en ai reçu une autre, d'elle aussi,
+tout à l'heure; elle m'y apprend qu'elle vient de quitter
+irrévocablement l'hôtel de Bois-Créault et qu'elle va partir pour
+la Suisse. D'ailleurs, elle ne me donne aucun détail sur les
+circonstances qui ont servi de prétexte à son départ, ni sur ses
+intentions. «Ne soyez point inquiet de moi, me dit-elle; je suis
+prête à engager la grande lutte de l'existence et les munitions ne
+me manquent pas, au moins pour commencer.»
+
+Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur
+d'oranger qui vient de tomber à terre et sur laquelle j'ai mis le
+pied... Ah! si l'on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs
+du passé! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons
+poissés de colle -- saleté -- on met ça sous globe, en France, sur
+un coussin de velours rouge orné d'une torsade d'or, comme si les
+caroncules myrtiformes ne suffisaient pas... Souvenirs!
+Souvenirs!... Et tous les autres, les souvenirs, conservés dans la
+mémoire comme en un reliquaire, ces vestiges du passé pendus aux
+parois du cerveau ainsi que les défroques des noyés aux murailles
+de la Morgue, ces débris de choses vécues qui secouent leur
+odieuse poussière sur les choses qui naissent pour les ternir et
+les empêcher d'être, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales,
+épithalames et épitaphes -- Regrets éternels... Oui, éternels, les
+regrets et les aspirations. Et quant au Présent... Je lance la
+fleur dans le feu qu'Annie vient d'allumer car l'automne est
+arrivé, l'automne pluvieux et noirâtre de Londres.
+
+Une lueur blafarde et lugubre tombe d'un ciel bas comme une voûte
+de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue
+hostile et spongieuse. S'il faisait nuit, tout à fait nuit!...
+Voilà la tonalité de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous
+sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, après avoir
+fourni la matière d'un beau fait-divers aux journalistes de
+Louvain. Triste! Triste!... Non, Hélène n'est plus la petite femme
+qui se pressait contre moi; elle ne sera plus jamais cette femme-
+là. Qu'elle triomphe ou qu'elle échoue, que la vie lui soit
+marâtre ou bonne mère, elle ne sera plus jamais cette femme-là --
+la femme que j'aurais voulu -- qu'elle fût toujours. -- C'est drôle:
+on dirait que je lui garde rancune d'avoir agi comme je l'ai
+fait... d'avoir refusé l'existence qu'elle me proposait, existence
+possible après tout, avec la liberté assurée, et non sans douceur
+certainement. On rêve de la femme par laquelle l'univers se révèle
+-- effigie qu'on traîne derrière soi, image qui s'estompe dans les
+lointains de l'avenir --; et, toujours hantée par le spectre du
+souvenir et la préoccupation du futur, la pensée se prend de
+vertige devant Celle qui a la bravoure de s'offrir; elle semble,
+Celle-là, la mystérieuse prêtresse d'une puissance redoutée. Le
+Présent effraye.
+
+Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre
+droit devant moi, en dehors de toute règle et de toute formule,
+moi qui n'ai pas voulu végéter, comme d'autres, d'espoir toujours
+nouveau en désillusion toujours nouvelle, d'entreprise avortée en
+tentative irréalisable, jusqu'à ce que la pierre du tombeau se
+refermât, Avec un grincement d'ironie, sur un dernier et ridicule
+effort... Vouloir! la volonté: une lame qu'on n'emploie pas de
+peur de l'ébrécher, et qu'on laisse ronger par la rouille... Ah!
+il y a d'autres liens que la corde du gibet, pour rattacher
+l'homme qui se révolte à la Société qu'il répudie; des liens aussi
+cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant
+qu'il désirera l'être, si hardie que soit l'indépendance de ses
+actes, il restera l'esclave de l'image taillée dans le cauchemar
+héréditaire, de l'Idéal à la tête invisible, aux pieds putréfiés;
+il ne pourra guérir son esprit de la démence du passé et du délire
+du futur; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pensée
+dans le présent. Il faudra toujours qu'il se crée des fruits
+défendus, sur l'arbre qui tend vers lui ses branches, et qu'il
+croie voir flamboyer l'épée menteuse du séraphin à l'entrée des
+paradis qui s'ouvrent devant lui. Et son âme, fourbue d'inaction,
+ira se noyer lentement dans des marécages de dégoût... Des
+sanglots me roulent dans la gorge et éclatent en ricanements...
+Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face à la
+destinée imbécile jusqu'à la catastrophe inévitable -- dont je
+retirerai une moralité quelconque, inutile et bête, pour tuer le
+temps, et si j'ai le temps.
+
+Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C'est pourquoi
+j'écarte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait; m'emmener
+à Venise. Qu'y ferais-je, à Venise? Je m'y ennuierais autant
+qu'ici, d'un ennui incurable. Je me désespère dans l'attente de
+quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir,
+quelque chose qu'il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que
+tout mon être réclame; tel l'écrivain, sans doute, qui formule des
+paradoxes et qui se sent crispé par l'envie, chaque fois qu'il
+prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon; un sermon où il
+ne pourrait pas railler, où il faudrait qu'il dise ce qu'il pense,
+ce qu'il a besoin de dire -- et qu'il ne pourrait pas dire, peut-
+être.
+
+Non, je n'irai pas à Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte; il
+attendra. Je n'irais pas à Venise même si j'étais sûr d'y trouver
+encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les
+flots de l'Adriatique. J'aime mieux passer mon anneau à moi, sans
+bouger de place, au doigt de la première belle fille venue. Qui
+est là? Broussaille. Très bien. Affaire conclue.
+
+Nous sommes mariés, collés. C'est fini, ça y est; en voilà pour
+toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu'où ça va, vous n'avez
+qu'à tourner la page.
+
+Après elle, une autre; et celle-ci après celle-là. Toutes très
+gentilles. Pourquoi pas? Je ne les aime que modérément; «l'amour
+est privé de son plus grand charme quand l'honnêteté l'abandonne»,
+a dit Jean-Jacques, et c'est assez juste, de temps en temps.
+Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Français, des noms
+d'animaux et de légumes, dans mes moments d'expansion: Ma poule,
+mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m'arrête même pas
+au chou rose, et je vais jusqu'au lapin vert -- à la française. --
+De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire; et j'ai, comme
+autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh!
+ce n'est pas que j'en aie besoin, mais je n'aime pas déranger les
+habitudes des gens; et, aussi, il vaut mieux «intéresser le jeu»,
+ainsi que disent les vieux habitués du café de la Mairie, en
+province -- rentiers à cervelas qui jouent une prise de tabac en
+cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.
+
+Ces dames ont elles-mêmes, d'ailleurs, leurs habitudes et leurs
+manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je fréquente des
+cénacles de malfaiteurs, des clubs d'immoraux, dont elles aiment à
+respirer l'air vicié. Des maisons où la lumière du jour ne pénètre
+jamais, aux triples portes, aux fenêtres aveuglées par des
+planches clouées à l'intérieur; de mystérieuses boutiques
+éternellement à louer, aux volets toujours clos, où l'on se glisse
+en donnant un mot de passe; des caves aux voûtes enfumées dont les
+piliers n'oseraient dire, s'ils pouvaient parler, tout ce qu'ils
+ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les réprouvés de
+toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime
+cosmopolite; tous les vices s'y rencontrent, et tous les forfaits
+s'y font face; on y complote dans tous les argots, on y blasphème
+dans toutes les langues; la prostitution dorée y tutoie la
+débauche en guenilles; le cynisme aux doigts crochus y heurte
+l'inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de
+l'immoralité tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.
+
+Intéressant? Certainement. _Homo sum et_... et ce sont des hommes,
+après tout, ces gens-là. Pas plus vils que les voleurs légaux, ces
+outlaws. Je ne crois pas qu'on ait dit moins d'infamies dans les
+couloirs du Palais-Bourbon, cette après-midi, que je n'en ai
+entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir; et
+peut-être y a-t-on conclu des marchés aussi honteux. Pas plus
+ignobles, ces filles de joie, que les épouses légitimes de bien
+des défenseurs de la morale, bêtes comme Dandin et cocus comme
+Marc-Aurèle. Ignominie d'un côté; infamie de l'autre. Tout se
+tient et tout arrive à se confondre. Est-ce la cocotte qui a
+perverti l'honnête femme, ou l'honnête femme la cocotte? Est-ce le
+voleur qui a dépravé l'honnête homme ou l'honnête homme qui a
+produit le voleur?... Vie abjecte, qu'elle soit avouée ou
+clandestine; plaisirs bas, qu'ils soient cachés ou manifestes...
+Quelle différence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille
+d'escarpes? Mais les bourgeois s'amusent avec leur argent! Eh!
+bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent -- leur argent
+à eux, à ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main
+des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de
+Prudhomme... Hélas! on devient fou, mais on naît résigné...
+
+De moins en moins, pourtant. Mais c'est comme si le cri de la
+révolte, douloureux et rare, faisait place à un ricanement facile
+et général, à un simple haussement d'épaules.
+
+Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu! ce ne sont pas du tout
+les énergumènes du vice, les fanatiques de la dépravation qu'on en
+a voulu faire. Ce sont des êtres placides, à peine narquois, qui
+paraissent se rendre compte qu'ils ont une fonction, et non sans
+importance, dans l'organisme social. Ils échangent, avec des
+hochements de tête mélancoliques, des histoires bien pitoyables;
+histoires racontées à leurs femmes, histoires qu'aime à débiter le
+monsieur qui paye à la marchande d'amour. Il parie à coeur ouvert,
+ce monsieur-là. Secrets de famille et d'alcôve, habitudes et
+préférences de l'épouse trahie, et ses sentiments et ses
+sensations, et ses charmes particuliers et ses défauts physiques,
+il livre tout à la prostituée. Le marlou, confident naturel de ces
+confidences, semble penser que les rapports du monsieur qui paye
+avec la courtisane sont surtout anti-esthétiques; et il caresse sa
+maîtresse pour lui faire oublier les révélations odieuses faites
+par les clients, révélations qui dégoûteraient de la vie, à la
+longue; il la caresse même très gentiment. Ce n'est pas une
+raison, parce qu'on a le dos vert, pour qu'on n'ait pas l'âme
+bleue. Non, les souteneurs n'ont pas l'air dépaysé dans la société
+actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur
+dot après, et par à-comptes; voilà tout.
+
+_Ah! ne mangez jamais, jamais de ce pain-là!..._
+
+Ils ne répondent pas; Ils ont la bouche pleine. Heureusement! Ils
+auraient trop à dire.
+
+Je les regarde, ces voleurs; et je cherche parmi eux l'être au
+front bas, aux yeux sanglants, au visage asymétrique. Lombroso a
+dû le mettre dans son armoire, car je ne peux le découvrir. Ces
+Voleurs sont des hommes comme les autres; moins vilains, tout de
+même; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec
+la morale qui balafrent tant de figures, aujourd'hui. De beaux
+types; ou bien des visages qui semblent truqués, des physionomies
+habituelles sur la scène du Français, lorsqu'on joue le répertoire
+classique. Autrefois, paraît-il, les voleurs se distinguaient,
+dans les milieux qu'ils fréquentaient, par leur exubérance, leur
+surexcitation, leur âpreté de jouissance nerveuse. On sentait
+qu'ils volaient leur liberté. Ils se disaient d'»anciens honnêtes
+gens», ce qui laissait supposer qu'ils se souvenaient confusément,
+mais douloureusement, de leur honnêteté -- à peu près comme des
+damnés se rappelleraient les choses de la terre. -- À présent, rien
+ne les sépare plus, à l'oeil nu, du commun des mortels. Ce sont
+des gens d'allures indifférentes, qui ignorent la fièvre et
+l'enthousiasme. On sent qu'ils prennent leur liberté. La vie
+qu'ils mènent est pour eux toute simple; et, loin de la déplorer,
+ils ne songent même point à s'en faire gloire. Les condamnations?
+Un danger à courir, une blessure à risquer -- mais même pas une
+blessure d'amour-propre, ni un sujet de vanité. -- Les sentences
+qu'on peut prononcer contre eux n'entraînent avec elles aucun
+effet moral. En dehors de leur caractère afflictif, elles n'ont
+pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n'ont
+qu'à lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au
+pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais
+entendons-nous bien...
+
+Et, puis, à quoi ça sert-il, qu'on s'entende?
+
+J'aime beaucoup mieux rentrer chez moi -- tout seul, cette fois-ci.
+-- Je viens de rompre avec une Allemande qui m'annexait depuis
+quinze jours, et je refuse de la remplacer par une Danoise. Je
+veux avoir le temps de pleurer mes veuves.
+
+Pleurs de commande! larmes de crocodile! -- Pas du tout! --
+Affliction candide; deuil sincère... Hé! quoi! vous prenez bien la
+Vie de Bohème au sérieux, et vous mouillez vos mouchoirs quand
+Musette quitte Rodolphe, à tous les coins de page, pour aller
+cueillir la fraise chez des banquiers, lorsque Mimi lâche Marcel
+sous des prétextes qui n'en sont pas. Et vous refuseriez de croire
+à ma douleur profonde parce que mes petites amies ne me donnaient
+pas les raisons de leurs sorties, parce que je ne vous ai pas dit
+qu'elles étaient phtisiques, parce que je n'essaye point de faire
+croire que mes barbouillages sont des tableaux et mes rébus de
+mirlitons, des vers? C'est bien curieux!
+
+D'ailleurs, ça m'est égal. J'ai la larme à l'oeil, et c'est un
+fait. Mais oui, il y a toujours eu de la vie, dans ces liaisons
+peu dangereuses, mais passagères; c'est mort vite, mais ça a vécu.
+Et de la poésie aussi, si vous voulez le savoir; car ils n'étaient
+pas plus vulgaires, ces mariages à la colle, que bien des mariages
+à l'eau bénite. Et j'ai des corbillards de souvenirs...
+
+Ah! voilà le chiendent, les souvenirs! L'un ne chasse pas l'autre,
+au contraire... Ils s'attachent à votre peau comme la tunique du
+Centaure.
+
+-- C'est bien fait, me dit Paternoster à qui je vais confier mes
+chagrins, avec le vague espoir qu'il me payera très cher, pour me
+consoler, un paquet de titres que je lui apporte. C'est bien fait.
+Ça vous apprendra à jouer à l'homme sensible, à aller chercher des
+fleurs bleues dans le ruisseau au lieu d'arracher des pommes d'or
+dans les jardins qui ont des grilles.
+
+Paternoster commence à m'embêter. Je n'aime pas beaucoup ses
+sermons et les questions qu'il me pose, depuis quelque temps, me
+déplaisent infiniment. Il a lu mes articles dans la «Revue
+Pénitentiaire» et prétend que j'ai un beau talent d'écrivain. Ne
+serais-je pas heureux de l'utiliser? Ne saurais-je point parler en
+public? La politique ne m'attirerait-elle pas, si les moyens
+m'étaient donnés de jouer un rôle à sensation sur la scène
+parlementaire? Ai-je oublié, par exemple, que Danton était un
+voleur? Et un tas d'autres interrogations qui me rappellent, je ne
+sais pourquoi, les propositions voilées que m'a faites ce
+malheureux Canonnier. Mais je ne me fie pas à Paternoster. Je sais
+qu'il a pris des renseignements sur moi et je lui en veux, s'il a
+des intentions à mon endroit, de manquer de franchise. Du reste,
+il devient d'un pingre!... C'est un Turc. Bientôt, on ne pourra
+plus rien faire avec lui. L'autre jour, il a refusé quarante
+livres à un camarade qui en avait besoin pour faire un coup. Il
+finit peut-être par se croire honnête; et il se mettrait au
+service de la police que je ne m'en étonnerais pas.
+
+-- Si vous aviez deux sous de bon sens, me dit-il, vous feriez
+comme moi et les femmes ne vous tourmenteraient guère. Savez-vous
+comment je m'y prends, moi? J'ai fait la connaissance d'une
+Anglaise, une de ces malheureuses petites filles, esclaves de la
+machine à écrire, qui se flétrissent avant l'âge dans les bureaux
+de la Cité et se nourrissent de thé et de pâtisseries équivoques.
+Je l'ai installée dans un logement que je lui ai meublé près de
+Waterloo Road, où elle vit fort satisfaite. Je passe pour un bon
+papa, veuf et pas très riche, point exigeant non plus; je vais la
+voir tous les soirs, à six heures, en sortant de l'office; je dîne
+avec elle, je la quitte vers les onze heures et je rentre chez moi
+à pied. La promenade me fait du bien, et je vous garantis...
+
+-- Oui, dis-je; et vous passez sur Waterloo Bridge, un pont qui ne
+s'appelle pas pour rien le Pont des Soupirs, avec votre éternel
+sac qui contient souvent une fortune. Un de ces soirs vous serez
+attaqué par quelque bandit qui vous enverra dans la Tamise, par-
+dessus le parapet, et le lendemain matin votre cadavre fera la
+planche à Gravesend.
+
+Paternoster hausse les épaules.
+
+Il a raison, en fin de compte. Ta destinée cherche après toi, dit
+le calife Omar; c'est pourquoi ne la cherche pas. Tournez à
+gauche, tournez à droite, vous êtes toujours sûr, à l'heure
+marquée, de trouver la mort au bout du fossé -- ou au bout d'une
+corde.
+
+Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l'a déclaré au cours
+d'un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que
+nous ne regrettons pas d'avoir entrepris. Il a pris ce matin le
+bateau pour l'Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins;
+et moi je suis venu à Anvers où, si j'en crois la rumeur publique,
+une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d'une certaine
+église.
+
+Est-ce un conte? Je vais m'en assurer. Car j'entends justement
+sonner minuit, l'heure des crimes, et je franchis lestement le
+petit mur qui protège le jardin sur lequel s'ouvre la porte de la
+susdite sacristie. À dire vrai, cette porte s'ouvre difficilement;
+mais ma pince parvient à la décider à tourner sur ses gonds.
+
+Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais...
+Ah! diable! Il me semble que j'entends remuer. Oui... Non.
+Pourtant... Si, quelqu'un est caché ici; j'en mettrais ma main au
+feu. Curé, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme
+de Dieu en embuscade dans cette pièce... Après tout, je me fais
+peut-être des idées... Il faut Voir; je vais allumer ma lanterne.
+Homme de Dieu, y es-tu?
+
+Boum!...
+
+C'est un coup de pistolet qui me répond, comme j'enflamme une
+allumette.
+
+Je ne suis pas touché; c'est le principal. D'un saut, je suis dans
+le jardin; d'un bond, je passe par-dessus le mur; et je cours dans
+la rue, de toute ma force.
+
+Mais l'homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.
+
+-- Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!...
+
+Des fenêtres s'ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent
+à l'homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute
+est à cinquante pas derrière moi, pas plus. Ah! que cette rue est
+longue! Et pas un chemin transversal; un quai seulement, tout au
+bout... Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le
+bataclan...
+
+Je cours, je cours! J'approche du quai. Il n'y a personne devant
+moi, heureusement... Si! un homme, un homme couvert d'un pardessus
+couleur muraille, vient d'apparaître au bout de la rue, s'est
+arrêté aux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le
+passage. J'ai ma pince à la main; je peux lui casser la figure
+avec... Ah! non! Pas jouer ce jeu-là; ça coûte trop cher! Un coup
+de poing ou un coup de tête, mais rien de plus. Je jette la
+pince... L'homme est à cinq pas de moi; il s'arc-boute sur ses
+jambes, les yeux fixés sur ma figure qu'éclairent en plein les
+rayons d'un réverbère. Tant pis pour lui, s'il me touche... Mais,
+brusquement, il s'écarte.
+
+Je suis sauvé! Le quai, un lacis de petites ruelles, à droite, et
+une place où je pourrai trouver une voiture. Je suis sauvé...
+
+Non! L'homme au pardessus couleur muraille s'est mis à courir
+derrière moi. Je suis éreinté, à bout de souffle. Il m'atteint, il
+est sur moi. J'ai juste le temps de me retourner...
+
+-- N'ayez pas peur! dit-il. Et venez vite, vite!
+
+Il me prend par le bras, m'entraîne. Nous descendons la rue à
+toute vitesse.
+
+-- Ici!
+
+Il a ouvert la porte d'une maison, me pousse dans le corridor
+obscur, referme la porte sans bruit.
+
+-- Au voleur! Au voleur! Arrêtez-le!... Par ici!... Par là!... Au
+voleur!...
+
+La meute continue la poursuite, vient de s'engager dans la rue,
+passe devant la maison en hurlant; les grosses bottes de la
+police, à présent, sonnent sur le pavé. Puis, le bruit diminue,
+s'éteint. Nous restons muets, sans bouger, dans les ténèbres,
+l'homme au pardessus couleur muraille et moi.
+
+-- Suivez-moi, dit-il en frottant une allumette; tenez, voici
+l'escalier.
+
+Nous montons. Un étage. Deux étages.
+
+-- Attendez-moi ici, me dit-il tout bas, sur le palier. Il ouvre
+une porte et, tout aussitôt, j'entends la voix d'une femme.
+
+-- C'est toi! Bonsoir. Qu'y avait-il donc, dans la rue?
+
+Puis, une conversation entre elle et lui, dont je ne parviens pas
+à saisir un mot. Ça ne fait rien'; cette voix de femme m'a donné
+confiance, je ne sais pourquoi; je suis sûr, à présent, que je ne
+serai pas trahi. L'homme revient vers la porte qu'il a laissée
+entrebâillée.
+
+-- Entrez, dit-il.
+
+J'entre. Une salle à manger très propre, mais pauvre. L'homme est
+debout, tête nue, sous la lumière crue de la lampe suspendue qu'il
+vient de remonter. Et, tout d'un coup, je le reconnais.
+
+C'est Albert Dubourg, mon ami d'enfance, mon camarade de jeunesse,
+celui dont le père avait commis des détournements, autrefois, et
+qu'on m'avait défendu de fréquenter.
+
+--Albert! m'écrié-je. Albert!
+
+-- Oui, dit-il en souriant d'un sourire triste. C'est moi. Tu ne
+t'attendais pas à me rencontrer ce soir, n'est-ce pas? Moi, non
+plus. Enfin, je suis heureux d'avoir été là...
+
+-- Figure-toi, dis-je en m'efforçant d'inventer une histoire,
+figure-toi...
+
+-- Ne me dis rien. J'aime mieux que tu ne me dises rien. À cause de
+ma femme, d'abord; elle pourrait nous entendre, et c'est inutile.
+Je lui ai dit que tu étais traqué à cause de tes opinions, et tu
+peux compter sur elle comme sur moi. Qu'as-tu l'intention de
+faire? Quitter Anvers le plus tôt possible, je pense?
+
+-- Oui; pour l'Angleterre.
+
+-- Alors tu prendras le bateau demain soir. D'ici là, reste chez
+moi; c'est plus prudent. Nous ne sommes pas riches, mais nous
+pouvons toujours t'offrir un lit... Je vais chercher ma femme.
+
+Il sort et reparaît avec elle une minute après. Une petite blonde,
+plutôt maigre, gentillette, l'air timide. Très aimable aussi, bien
+qu'elle paraisse un peu troublée devant un étranger; -- un étranger
+qu'on lui a présenté comme un conspirateur. -- Il est entendu que
+je coucherai dans la chambre de sa soeur, une jeune personne qui
+demeure avec eux mais qui est absente pour le moment.
+
+Albert m'y a conduit, dans cette chambre où je vais dormir, moi
+qui viens d'échapper au grabat de la cellule, dans un lit de jeune
+fille. Et nous avons causé longtemps. Il m'a raconté la triste
+histoire que je pressentais: le père, privé de ses droits à la
+retraite et presque ruiné par le remboursement des sommes
+détournées, se décidant à quitter la France et mourant bientôt de
+chagrin, en Belgique, sans avoir pu trouver d'emploi nulle part.
+La mère parvenant, par un travail de mercenaire, à élever son
+fils, à lui faire terminer ses études, tant bien que mal, et
+succombant à la tâche avant qu'il lui fût possible, à lui, de
+l'aider. Et personne pour tendre la main à ces malheureux, pour
+leur faire même bonne figure; personne. Et Albert, après avoir
+accompli son temps de service militaire en France, car il a tenu à
+rester Français, revenant en Belgique et finissant, avec bien du
+mal, par trouver une place dans les bureaux d'une Compagnie de
+Navigation, qui lui permet de vivre, tout juste. Il n'a pas voulu
+me laisser m'expliquer sur ma situation, qu'il devine; il n'a fait
+preuve d'aucune curiosité et ne s'est pas permis un mot de blâme.
+Non, elle n'a point été gaie, cette conversation entre l'honnête
+homme, fils du voleur, et le voleur, fils de l'honnête homme,
+
+-- J'ai éprouvé ma première joie, me dit-il en se retirant, lorsque
+j'ai connu la jeune fille qui est devenue ma femme. Elle était
+pauvre, mais bonne et courageuse; et, de nos deux pauvretés et de
+notre amour, nous essayons de faire du bonheur.
+
+Ils y réussissent, je crois. J'ai passé la journée du lendemain
+avec eux, car Albert avait demandé à la maison qui l'emploie de
+lui donner congé pour un jour. Ils ont été charmants envers moi,
+mettant les petits plats dans les grands -- de grands plats qui ne
+doivent pas servir souvent, hélas! -- Ils s'aiment, malgré tout,
+sont pleins d'attentions et de prévenances l'un pour l'autre; et
+je me trouve très attendri devant le spectacle de cette existence
+humble et terne, mais qu'illumine pourtant, comme un rayon de
+soleil, le charme d'une affection sincère. C'est vrai, ça m'émeut
+tout plein...
+
+_...Hé! qui peut dire_
+_Que pour le métier de mouton_
+_Jamais aucun loup ne soupire?_
+
+Et le soir, quand je les ai eu quittés devant le bateau où ils
+m'avaient conduit, pendant que le navire descendait l'Escaut, je
+me suis pris à me prôner à moi-même et à envier, presque, leur
+bonheur...
+
+Leur bonheur! Est-il réel, ce bonheur-là? Est-il possible,
+seulement, avec une vie besogneuse, faite du souci du lendemain,
+des humiliations du jour et des privations de la veille? N'est-ce
+pas une illusion, plutôt? Leur amour n'est-il pas lui-même une
+chimère, le voile d'un rêve d'or devant les hideurs de la réalité,
+un mirage vers lequel ils tendent fiévreusement leurs yeux,
+effrayés de regarder autre part?... Fantôme de bonheur! Simulacre
+d'amour!
+
+Vie modeste, mais heureuse... Des blagues! Elle a aussi, cette
+existence-là, ses ennuis qui la harassent, ses chagrins qui
+l'assaillent. Ennuis vulgaires, chagrins prosaïques, mais cruels,
+tout aussi douloureux que les plus grandes souffrances. -- Amour...
+Pas vrai! Vision décevante, dont ils ne sont qu'à moitié dupes, au
+fond. Leurs baisers dévorent sur leurs lèvres des paroles qu'ils
+ont peur de prononcer et leurs mains, étendues pour les caresses,
+ne peuvent obéir aux frissons de colère qui voudraient les
+crisper. Galériens par conviction, tous les deux, l'homme et la
+femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui
+traînent, les yeux fixes sur le spectre de la passion menteuse, le
+boulet de la bonne entente, la chaîne de la cordialité... Pas de
+bonheur, dans la misère; et pas d'amour, jamais. Jamais.
+
+Pauvre Albert!... Voilà que je le plains, à présent... Allons. De
+Londres, j'enverrai un cadeau à sa femme, et j'oublierai tout ça.
+
+D'autres choses, que je voudrais oublier. J'y parviendrai peut-
+être, avec le temps. Enfin, mon coeur va aussi bien qu'on peut
+l'espérer; et je ne publierai plus de bulletins.
+
+-- Tant mieux! me dit Annie. Vous commenciez à maigrir.
+
+Quel dommage! Après tout, je ne ferais pas mal, peut-être,
+d'écouter Roger-la-Honte et de l'accompagner à Venise. Je
+l'attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici
+trois jours, pour une expédition que j'avais préparée ces temps
+derniers Dix heures et demie. On dirait qu'on entend rouler un
+cab, dans la rue. Oui; il s'arrête devant la maison -- et l'on
+frappe à la porte. -- Annie a été se coucher de bonne heure et le
+gaz est éteint dans l'escalier. Je prends une lampe et je descends
+ouvrir. Ce n'est pas Roger...
+
+Une femme est sur le seuil, une femme vêtue de noir, qui tient un
+paquet dans ses bras. D'une main, elle relève un peu sa voilette.
+
+-- Tu ne me reconnais pas, Georges? dit-elle.
+
+J'approche la lampe. Ciel!... C'est Charlotte.
+
+
+XX -- OU L'ON VOIT QU'IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
+
+Je suis assis auprès du feu, devant la chaise que vient de quitter
+Charlotte, confondu d'étonnement, accablé d'horreur. Ah! le
+mensonge des conjectures, la fausseté des suppositions! Toutes mes
+hypothèses sont renversées, toutes mes prévisions en déroute. La
+vie est donc plus atroce encore qu'on ne peut le présager, plus
+abjecte et plus cruelle!... Et je reste éperdu de stupeur devant
+l'inattendu -- devant la réalité toujours implacable et toujours
+imprévue...
+
+Non, Charlotte ne s'est pas mariée. Non, rien de ce que j'avais
+imaginé ne s'est accompli. Et ce qui est arrivé... oui, cela
+devait être, cela, et cela seulement. Pas autre chose n'était
+possible. Oh! je n'y puis croire encore, pourtant... Charlotte
+chassée par son père, le jour même où eut lieu la scène affreuse
+qui nous a séparés; son courage devant l'affliction, sa fermeté de
+coeur devant l'épreuve, sa foi en elle-même; et la résolution
+fière qu'elle sut prendre de maîtriser sa douleur et de refouler
+ses angoisses, et d'affronter le malheur avec la dignité du
+silence... Ha! le dégoût de moi qui me saisit, d'avoir déserté
+cette vaillante! Toutes les choses qui auraient pu être semblent
+passer devant mes yeux ainsi qu'en une brume de rêve... C'a dû
+être horrible, le déchirement de cette âme, ce navrement de femme
+abandonnée par tous... Et la détresse, la noirceur de cette
+existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois,
+qu'elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le
+pain qu'il lui fallait, à elle et à son enfant -- à notre enfant...
+
+Notre enfant!... Elle est la, à côté, reposant sur un lit que sa
+mère, aidée par Annie, lui a préparé dans ma chambre. Une jolie
+petite fille, blonde, avec des yeux comme des pervenches, -- et que
+j'ai à peine osé regarder, à peine, car j'ai été pris d'une honte
+indicible quand j'ai vu quel était le fardeau que Charlotte
+portait dans ses bras...
+
+Elle s'est déjà levée trois fois depuis que l'enfant repose, pour
+aller surveiller son sommeil, interrompant le récit qu'elle me
+fait, d'une voix grave, mais où ne vibre pas la colère où ne
+grince pas la rancune. A-t-elle dû souffrir, cependant! La
+pauvreté et les chagrins n'ont pas encore mis leur marque sur son
+beau visage, mais ses yeux brillent de l'éclat étrange des yeux
+désespérés, l'éclat vif et glacial du givre. Et ses vêtements, le
+manteau de confection qu'elle a quitté, sa triste robe noire
+d'ouvrière... Ah! Dieu de Dieu!...
+
+La voici. Elle rentre, tout doucement, reprendre sa place sur la
+chaise, au coin du feu.
+
+-- Elle dort; elle dort d'un sommeil de plomb. Mais elle ne se
+plaint, pas en dormant et elle ne porte plus les mains à sa tête,
+comme elle faisait à Paris. J'ai eu si peur avant-hier, hier et ce
+matin encore!... J'étais affolée. Il faut que je te raconte...
+Quand j'ai vu qu'elle souffrait de maux de tète, que son front
+était brûlant, qu'elle avait perdu l'appétit... et surtout ces
+somnolences continuelles, tu sais... je me suis décidée à aller
+chercher un docteur. Un bon médecin, habitué à soigner les
+enfants. Il est venu avant-hier chez moi, a examiné attentivement
+la petite, n'a sien voulu prescrire, n'étant encore sûr de rien,
+mais m'a dit de le rappeler si des symptômes nouveaux se
+produisaient. «Je pense que ce ne sera pas sérieux, m'a-t-il dit;
+mais si je craignais quelque chose, ce serait une méningite.» Tu
+penses si j'ai été effrayée! Une méningite! C'est tellement
+terrible, surtout à cet âge-là!... J'ai passé la nuit dans les
+transes. Hier, elle n'allait pas mieux; elle tournait et
+retournait sa tête sur l'oreiller, y posait désespérément ses
+petites mains. Je suis sortie, j'ai couru chez le docteur qui m'a
+promis de venir le soir. Je rentrais chez moi bien anxieuse
+lorsque, avenue de l'Opéra, j'ai rencontré Marguerite --
+Marguerite, tu te souviens? l'ancienne femme de chambre de
+Mme Montareuil. -- Elle ne savait rien de ce qui m'était arrivé,
+s'étonnait de me voir si modestement vêtue et la mine tellement
+désolée. Pendant qu'elle me parlait, une crainte affreuse m'a
+saisie, une crainte que je n'avais jamais éprouvée jusque-là, la
+crainte de la pauvreté. J'ai eu peur, tout d'un coup, une peur
+terrible, de n'avoir pas assez d'argent pour soigner mon enfant;
+je l'ai vue arrachée de mes bras, emportée à l'hôpital... Oh! je
+ne peux pas te dire! Il m'a semblé que j'allais me trouver mal...
+Je ne pouvais plus écouter Marguerite; et je ne suis revenue à
+moi, pour ainsi dire, que lorsque je lui ai entendu prononcer ton
+nom. Elle disait qu'elle t'avait vu il y avait peu de temps, que
+tu étais riche... que sais-je? Alors, j'ai pensé que tu voudrais
+bien m'aider à sauver l'enfant. J'ai demandé à Marguerite si elle
+avait ton adresse. Elle me l'a donnée... J'ai voulu, t'écrire, en
+rentrant; puis, j'ai hésité. La petite paraissait ne plus
+souffrir. Le docteur, lorsqu'il est venu l'a trouvée plus calme et
+m'a dit de me tranquilliser. Mais, ce matin, elle a eu une crise:
+une crise qui n'a pas duré bien longtemps, c'est vrai; mais j'ai
+perdu la tête... je ne raisonnais plus. J'ai pris le train pour
+Londres...
+
+-- Il y a longtemps, dis-je sans peser mes paroles qui suivent le
+cours des idées qui roulent en mon cerveau, il y a longtemps que
+tu aurais dû venir.
+
+Charlotte me regarde avec étonnement.
+
+-- j'aurais dû!... Mais ne savais-tu pas, toi?...
+
+-- Je savais, oui... mais comment aurais-je pu deviner tout ce qui
+s'est passé depuis? Il m'aurait été facile de me renseigner? Je
+n'ai pas osé... On m'en a dissuadé. J'ai pensé...
+
+-- Quoi? demande Charlotte d'une voix nerveuse. Quoi? continue-t-
+elle, car je ne réponds pas. Qu'as-tu pensé de moi?
+
+-- Je ne veux pas te le dire, et je ne veux pas mentir. Je suis un
+malheureux, voilà tout.
+
+-- J'espère, répond-elle au bout d'un instant et en changeant de
+ton, que je me suis alarmée à tort et que la petite va aller
+mieux; mais si, par malheur... tu feras tout pour la sauver,
+n'est-ce pas?
+
+-- Tout ce que je possède est à elle, dis-je, et à toi aussi.
+
+Et je me mets à tisonner les charbons parce que je crois sentir
+mes yeux se mouiller un peu.
+
+-- Écoute, dit Charlotte; ce n'est pas ta maîtresse qui est revenue
+à toi, mais la mère de ton enfant. Je ne te demande rien pour moi
+et je voudrais ne rien demander pour ma fille non plus; mais...
+Voyons, Georges, regarde-moi. Pourquoi pleures-tu?... Dis?...
+
+Elle se penche vers moi, m'attire à elle.
+
+-- Ah! fou, fou! Tu n'es pas méchant et tu es si dur pour ceux qui
+t'aiment... et que tu aimes aussi, peut-être... Embrasse-moi...
+N'est-ce pas, elle est jolie, ta fille? As-tu vu comme elle te
+ressemble? Dis-moi si tu l'aimeras.
+
+-- Non; tu serais jalouse... Mais tu ne m'as pas seulement appris
+son nom...
+
+-- J'avais d'abord songé à lui donner le tien, répond Charlotte en
+rougissant, à l'appeler Georgette; et puis, je n'ai plus voulu, je
+ne sais pourquoi... Elle se nomme Hélène.
+
+Brusquement, je retire ma main que Charlotte tient dans les
+siennes; et un grand frisson me secoue.
+
+-- Qu'as-tu? demande-t-elle, attristée; et se méprenant,
+naturellement, sur la cause de mon émotion, Qu'as-tu? Oui,
+j'aurais mieux fait de suivre ma première idée, et de l'appeler
+Georgette. Mais, Hélène, c'est un joli nom aussi. Tu ne trouves
+pas? Tu m'en veux?
+
+-- Non; pas du tout... Mais tu dois être très fatiguée, Charlotte.
+Il va être une heure du matin; tu ferais bien d'aller te coucher
+et d'essayer de dormir. Moi, je reste ici; si j'entends l'enfant
+se plaindre, j'irai te prévenir. Va, sois raisonnable, je vais
+rouler un fauteuil devant le feu... il faut l'entretenir, car la
+nuit est froide.
+
+-- Demain matin, tu enverras chercher un médecin?
+
+-- Oui, certainement. Demain matin ou plutôt ce matin, car nous
+sommes à dimanche depuis cinquante minutes.
+
+-- Et c'est lundi Noël, dit Charlotte en soupirant. Mon Dieu!
+pourvu que mes craintes aient été folles! Bonsoir...
+
+Elle se retire, ferme doucement la porte; et je reste seul,
+regardant mes pensées, à mesure qu'elles passent, se réfléchir en
+formes fugitives dans les charbons ardents du foyer... Ma fille
+s'appelle Hélène... Ah! qu'elle est amère, cette perpétuelle
+ironie des choses!...
+
+Je descends à la salle à manger, au rez-de-chaussée. Je remonte
+avec une bouteille d'alcool et je me fais des grogs très forts,
+toute la nuit. Vers six heures, je m'endors...
+
+C'est Charlotte qui m'a réveillé, à neuf heures. Et, tout
+aussitôt, j'ai envoyé Annie chercher un médecin qui lui a promis
+de venir sans tarder. Onze heures sonnent, et il n'est pas encore
+arrivé. Mais on frappe; ce doit être lui. Non, c'est un
+télégraphiste qui apporte une dépêche. Un télégramme envoyé par
+Roger-la-Honte qui m'apprend qu'il ne sera de retour que vers le
+milieu de la semaine... Mais quand viendra-t-il donc, ce médecin?
+
+Charlotte m'appelle auprès de la petite malade qui vient de sortir
+d'un de ces lourds sommeils si inquiétants pour sa mère. Comme
+elle est pâle! Ses yeux me semblent avoir perdu l'éclat qu'ils
+avaient hier soir; ils sont ternis, éteints sous les larmes,
+lassés de douleur, s'ouvrant largement, pourtant, ainsi que pour
+une supplication pleine d'angoisses. La jolie petite bouche laisse
+passer des plaintes monotones et navrantes.
+
+-- Maman, bobo... Maman... bobo...
+
+Charlotte la prend dans ses bras, essaye de la consoler, la
+caresse.
+
+-- Le plus terrible, me dit-elle, c'est qu'elle refuse toute
+nourriture, je ne peux presque rien lui faire prendre. Et si tu
+l'avais vue il y a quatre ou cinq jours seulement! Elle était si
+gaie, si amusante!...
+
+Mais l'enfant dégage ses mains d'un geste désespéré, appuie ses
+doigts crispés à son front et ses membres se convulsent et sa face
+blêmit affreusement; elle gémit d'une façon lamentable...
+
+-- Monsieur, vient dire Annie, le docteur est en bas.
+
+-- Qu'il monte, vite!
+
+Il est monté, a assisté aux convulsions qui ont saisi l'enfant et
+l'a examinée avec soin dès que la prostration a succédé à la
+crise.
+
+Il est dans le salon, maintenant, seul avec moi, rédigeant son
+ordonnance.
+
+-- Il faut couper les cheveux, appliquer un vésicatoire sur la
+nuque, poser de la glace sur le front...
+
+--Est-ce la méningite?
+
+-- Oui, certainement, c'est la méningite.
+
+-- Y a-t-il de l'espoir?
+
+-- Très peu, répond le docteur en hochant la tête. Je ne veux pas
+vous donner de fausses espérances. À l'âge qu'a votre enfant,
+cette maladie est presque toujours fatale; la mort survient
+rapidement au milieu d'une convulsion. Oui, à moins d'un
+miracle...
+
+-- Dites-moi franchement, docteur: votre science est-elle capable
+d'effectuer ce miracle?
+
+-- Non, en vérité. Au moins, personnellement, je dois vous
+répondre: non... Mais j'ai des confrères, de grands confrères,
+dont l'expérience, ou la réputation si vous voulez, dépasse la
+mienne de cent coudées; peut-être vous tiendraient-ils un langage
+autre que le mien. Essayez-en... Le docteur Scoundrel par exemple.
+C'est la plus haute autorité...
+
+-- Et, dis-je en hésitant -- car une pensée fâcheuse se présente à
+moi comme je pose sur la table le prix de la visite -- savez-vous
+quelle somme le docteur Scoundrel exigerait pour venir...
+-- Oh! répond le médecin en souriant, il ne se dérange jamais à
+moins de cinquante livres payées comptant. C'est une célébrité,
+voyez-vous...
+
+-- Cinquante livres sterling?
+
+-- Oui; et aujourd'hui, dimanche, veille de Noël, il en demanderait
+peut-être soixante... quatre-vingts... cent.
+
+Le docteur sort et Charlotte, immédiatement, entre dans le salon.
+
+-- Eh! bien? demande-t-elle d'une voix qui trahit son anxiété.
+Qu'a-t-il dit? Est-ce la méningite?
+
+-- Il ne sait pas; n'est pas sûr... C'est très difficile de se
+faire une certitude. Il m'a conseillé de consulter un de ses
+confrères, un spécialiste renommé...
+
+-- Il faut l'envoyer chercher tout de suite, dit Charlotte.
+
+-- Oui, mais...
+
+-- Mais quoi? Dis! Quoi?
+
+-- Ce spécialiste veut être payé d'avance... une grosse somme; et
+je n'ai pas d'argent.
+
+-- Tu n'as pas d'argent! s'écrie Charlotte.
+
+-- Non, je n'en ai pas ici. Tout ce que je possède est à la banque
+et je n'ai pas vingt livres à la maison. Les banques sont fermées
+aujourd'hui, demain et après-demain. Il faut trouver un moyen...
+Tenez, dis-je à Annie qui entre, allez chercher ces médicaments et
+de la glace; et, en même temps, tâchez de me faire escompter ces
+chèques par les commerçants dont les boutiques sont restées
+ouvertes.
+
+Et je lui remets quatre chèques de vingt-cinq livres que j'ai
+signés à la hâte.
+
+-- C'est singulier, dit Charlotte, que tu n'aies pas d'argent chez
+toi.
+
+-- Je fais comme tout le monde; c'est l'habitude, ici. On a très
+peur des voleurs, à Londres.
+
+Charlotte sourit d'un sourire triste.
+
+-- Crois-tu qu'Annie réussira à avoir de l'argent?
+
+-- Je l'espère.
+
+J'ai tort. Elle rentre, une demi-heure après, sans avoir pu
+trouver personne disposé à escompter mes papiers. Les commerçants
+disent qu'ils ne peuvent pas, pour le moment; ah! si c'était après
+les fêtes, ils ne demanderaient pas mieux. Annie a les larmes aux
+yeux; quant à Charlotte, elle se laisse tomber sur une chaise et
+éclate en sanglots.
+
+-- Mon Dieu! dit-elle, c'est affreux! Tout est contre moi... Ce
+médecin l'aurait peut-être sauvée!...
+
+-- Ne te désole pas, lui dis-je en prenant mon manteau et mon
+chapeau. Je vais sortir; je sais où trouver l'argent nécessaire...
+Occupe-toi de faire ce qu'a ordonné le docteur. Peut-être ce
+vésicatoire suffira-t-il... Mais ne te tourmente pas, surtout. Il
+est une heure et demie; je reviendrai le plus tôt possible et pas
+sans l'argent, je te promets. Ce ne sera pas difficile.
+
+Ah! si, c'est difficile. Très difficile. Les gens que je vais voir
+sont absents; ou bien, pleins de bonne volonté, ils se trouvent
+dans le même cas que moi et ne peuvent m'offrir que des sommes
+dérisoires. Et voilà trois heures que je suis en route!... Qui
+pourra m'avancer la somme dont j'ai besoin?... Broussaille. Je me
+fais conduire à Kensington. Pourvu qu'elle soit chez elle!
+
+Elle y est. Rapidement, je la mets au courant des choses.
+
+-- Si ton frère était revenu hier soir ou ce matin comme je
+l'espérais, dis-je, je ne serais pas aussi embarrassé. Mais je ne
+sais où donner de la tête.
+
+-- Ah! quel malheur! s'écrie Broussaille. Si j'avais pu savoir!...
+Hier matin, j'ai porté soixante livres à la banque... Et tu as une
+entant! Je voudrais bien la voir. Elle doit être belle comme tout;
+et dire qu'elle est si malade!... Tiens, voilà tout ce que j'ai
+ici: quatorze livres; quatorze livres et cinq shillings. Prends
+les quatorze livres...
+
+-- Merci, dis-je; mais cela ne peut me servir à rien.
+
+-- Eh! bien, veux-tu m'attendre? demande-t-elle. Je vais aller voir
+quelqu'un de qui j'aurai certainement cinquante livres, même cent.
+Cinq minutes pour m'habiller, je pars, et je reviendrai dans trois
+quarts d'heure. Je vais te faire donner à manger pendant ce temps-
+là, puisque tu n'as pas déjeuné.
+
+Elle sort, et je l'attends, sans pouvoir presque toucher,
+tellement je suis énervé, aux plats que la servante m'apporte. Je
+l'attends pendant une heure...
+
+Mais la voici. Elle entre, les yeux rouges d'avoir pleuré, son
+mouchoir à la main.
+
+-- Oh! je suis désolée, désolée! Mon ami venait de partir de chez
+lui quand j'y suis arrivée. Quelle déveine!... Mais si tu pouvais
+patienter jusqu'à ce soir? Il va tous les jours à son club, à dix
+heures précises; je l'y ferais demander et il me donnerait cent
+livres, sûrement. Veux-tu?
+
+-- Non, je ne peux pas attendre; et puis, il me vient une idée.
+Seulement, il faut que je me dépêche. Je te remercie tout de même,
+Broussaille. Au revoir.
+
+Sitôt dans la rue, je prends un cab et je donne au cocher
+l'adresse du bureau de Paternoster. Je me suis souvenu,
+subitement, que cet honnête homme a l'habitude d'être présent à
+son office, tous les dimanches et jours de fête, de cinq heures à
+six; ses clients, en effet, observent peu les chômages indiqués
+par les almanachs et il peut espérer conclure un bon marché aussi
+bien le jour de Pâques que celui de la Trinité. Il est six heures
+moins un quart et j'espère arriver à temps dans la Cité. Le cab
+roule rapidement... Six heures moins deux à Saint-Paul's... Mais,
+au coin de Queen Victoria Street et de la petite rue où trafique
+l'ancien notaire, le cheval glisse sur le pavé, s'abat. Pas une
+minute à perdre. Je descends du cab, je paye le cocher et je
+m'engage dans la petite rue. Trop tard! Tout au bout, là-bas,
+j'aperçois Paternoster qui s'en va et je le vois disparaître au
+tournant de Cheapside. Je marche sur ses traces à grandes
+enjambées.
+
+Plus si vite, à présent. Un dirait que j'ai peur de l'aborder.
+Oui, j'en ai peur.
+
+S'il me refusait ce que je veux lui demander, par hasard? S'il ne
+voulait rien entendre?... Il a bien refusé une poignée de pièces
+d'or, dernièrement, à un camarade qui lui en avait fait gagner des
+sacs... Il n'a pas de coeur, d'abord, ce vieux-là. N'a-t-il pas
+une fille, lui aussi? qu'il a abandonnée, à ce qu'on m'a dit, pour
+conclure ce second mariage qui a abouti à un divorce... Il n'aime
+que l'argent. C'est une sale crapule... Et s'il ne voulait pas
+m'avancer la somme dont j'ai besoin... Ah! bon Dieu!... Mais,
+pourtant, si je ne l'obtiens pas de lui, cet argent, d'où
+l'obtiendrai-je? Et il me le faut, il me le faut! J'ai promis de
+le rapporter; et la petite mourra, sans ça... Peut-être que le
+charlatan qui se fait payer si cher ne pourra rien contre le mal;
+mais peut-être qu'il la sauvera, ma fille... Je ne veux pas
+qu'elle meure, cette enfant! Pour Charlotte et pour moi, il faut
+qu'elle vive. Je sens que ce sera encore plus terrible, si elle
+meurt... Ah! je ne pense pas à revenir au bien, comme ils disent.
+Le bien, le mal -- qu'est-ce que c'est? -- Mais, mais... Voyons,
+Paternoster n'osera pas me refuser; il sait que j'ai de l'argent à
+la banque; il sait...
+
+Il se retourne et, un instant, je crois qu'il me reconnaît. Non,
+il ne m'a pas vu. Mais moi, j'ai aperçu sa figure, sa face dure et
+rusée d'impitoyable.
+
+Sans savoir pourquoi, je ralentis le pas, je laisse augmenter la
+distance qui nous sépare... C'est curieux, ce n'est plus la même
+idée qui me meut, maintenant. Je ne pourrais dire ni ce que
+j'espère ni ce que je veux faire; mais sûrement, je ne veux pas
+aborder Paternoster pour lui demander un service. Non, je ne le
+pourrais pas. C'est une force que je ne connais point, à présent,
+qui me pousse sur ses pas. Je le suis de loin, le guette comme le
+fauve doit épier sa proie, sans avoir l'air d'attacher
+d'importance à mon acte. Je m'intéresse à ce qui se passe autour
+de moi; aux rues, pleines de foules joyeuses, se hâtant, car il
+fait froid, et se bombardant de «Merry Christmas»; aux voitures de
+gui et de houx, aux vendeurs des numéros spéciaux de journaux
+illustrés; aux enluminures des cartes symboliques; aux festons de
+dindes, aux guirlandes d'oies, aux pyramides de puddings, aux
+montagnes d'oranges... Ludgate Hill, Fleet Street, Strand, «Merry
+Christmas»...
+
+Je viens de traverser la Tamise et, sur les traces de Paternoster
+qui tient à la main son éternel sac, je descends Waterloo Road.
+Brusquement, il tourne à droite et disparaît derrière la porte
+d'une maison. J'ai à peine eu le temps de l'y voir entrer... Que
+faire, maintenant? Oh! c'est bien simple. Je vais me présenter
+dans cette maison tout à l'heure, demander à parler au vieux
+gentleman; et, devant la jeune femme qui est sa maîtresse et qui
+le prend pour un brave homme, il n'osera pas refuser; non, il ne
+pourra point faire autrement...
+
+Il est onze heures; et je suis toujours à la même place, au coin
+de la rue et de Waterloo Road, à l'endroit d'où j'ai vu
+Paternoster entrer dans la maison dont il sort justement à
+présent. Je m'en suis approché dix fois de cette maison, pendant
+ces longues heures d'attente fiévreuse et presque inconsciente, et
+je n'ai pu me résoudre à frapper à la porte. C'a été plus fort que
+moi; je n'ai pas pu...
+
+Je fais quelques pas en descendant, afin de n'être pas remarqué;
+et, dès que Paternoster s'est engagé sur la route, dans la
+direction du pont, je me retourne et je le suis.
+
+Il marche rapidement; les passants sont rares; le froid a augmenté
+tout d'un coup, un vent épouvantable s'est élevé, précurseur d'une
+tempête de neige... Que vais-je faire? Oh! je le sais, en ce
+moment; mais je le sais seulement maintenant. L'idée nette de
+l'acte à accomplir se découvre à moi, se précise à l'instant même
+où le souvenir de résolutions prises autrefois se présente à mon
+esprit: ne pas tuer, ne jamais me livrer à des violences contre
+les personnes... Tuer! Je ne veux pas tuer; je n'ai pas d'arme,
+d'abord. Violence... oui. Il me le faut, le sac que porte
+Paternoster.
+
+Les trois policemen préposés à la garde de Waterloo Bridge se sont
+repliés à l'entrée de la route, derrière le petit mur, jugeant
+sans doute impossible de rester à leur poste. Le pont, noir,
+sinistre, chemin tragique qui semble se perdre dans les ténèbres
+compactes, est balayé par des rafales hurlantes qui font cligner
+et paraissent vouloir éteindre les lueurs pâles des becs de gaz.
+Je passe devant les policemen...
+
+Je n'aperçois plus, à présent, que la silhouette de Paternoster,
+là-bas. Il se hâte, une main assurant son chapeau, l'autre serrant
+contre lui le petit sac. Le vent, qui me frappe la face, le bruit
+assourdissant des flots sous nos pieds, ne lui permettront pas de
+m'entendre... Je cours. Je l'atteins. D'un coup terrible, je
+l'envoie rouler sous l'un des bancs de pierre encastrés dans le
+parapet. Le sac lui échappe, tombe sur le trottoir. Je le ramasse
+et je m'élance en avant. Dieu! qu'il est large, ce fleuve!
+
+Attention! Il ne faut plus courir... Quelqu'un qui vient... Un
+vagabond, écumeur du Pont des Soupirs, qui a vu mon sac et arrive
+sur moi, tête baissée. D'un coup de pied, je lui relève la figure.
+Tant pis pour lui! Si les loups se mettent à se manger entre
+eux... Devant Somerset House, je saute dans un cab.
+
+-- Enfin! te voilà, s'écrie Charlotte. J'ai cru que tu ne
+reviendrais jamais. C'est affreux! La petite a eu deux crises
+horribles... As-tu l'argent, au moins?
+
+-- Je l'espère, dis-je.
+
+Je pose le sac sur une table et je saisis le tisonnier. Je n'ai
+pas besoin de me gêner devant Annie, qui m'a suivi au premier
+étage; et quant à Charlotte... Je fais sauter la serrure. Des
+rouleaux d'or, une liasse de bank-notes. Cinq cents livres, six
+cents peut-être.
+
+-- _Good job_! s'écrie Annie chez qui triomphent les magnifiques
+instincts de piraterie qui caractérisent sa race. Bonne affaire!
+
+-- Tenez, vieille femme, voici cinquante livres; prenez un cab,
+allez chez le docteur Scoundrel, dans Harley Street, donnez-lui ça
+d'avance et ramenez-le coûte que coûte. Dites, lui qu'il aura cent
+livres, deux cents, cinq cents, tout ce qu'il voudra...
+
+Annie a descendu l'escalier quatre à quatre, et j'entends déjà
+s'éloigner la voiture qui l'emmène. Je mets les billets de banque
+dans ma poche et je vais déposer les rouleaux d'or au fond d'un
+tiroir. En me retournant, je vois Charlotte, très pâle, appuyée à
+un meuble, qui fixe sur moi des yeux égarés.
+
+-- Qu'as-tu fait, Georges? me demande-t-elle d'une voix qui semble
+avoir peur d'elle-même.
+
+Je hausse les épaules.
+
+-- Il fallait de l'argent, n'est-ce pas?
+
+Je m'assieds devant la cheminée et je jette au feu, un à un,
+quelques papiers et des carnets qui sont restés au fond du sac;
+rien d'intéressant; et autant ne point garder des objets qui
+pourraient me compromettre... quoique... Ah! il est bien certain
+que Paternoster est sur ses jambes depuis longtemps... chez lui,
+sans doute, en train de se faire frictionner les côtes. Il aura eu
+plus de peur que de mal, le vieux scélérat... Je regarde les
+flammes mordre les papiers et les consumer lentement.
+
+Mais Charlotte vient me jeter ses bras autour du cou.
+
+-- Pardonne-moi, me dit-elle pendant que de grosses larmes roulent
+sur ses joues. Comment puis-je te faire des reproches, à toi qui
+viens de risquer ta liberté, peut-être plus, pour sauver ton
+enfant... Mais je suis tellement tourmentée, tellement énervée,
+vois-tu!... Je n'ai plus la tête à moi. J'ai des pressentiments si
+noirs!...
+
+-- Tu as tort, dis-je en l'embrassant. J'espère que le médecin qui
+va venir pourra te rassurer.
+
+-- Elle est si mal, si mal! Elle est assoupie, pour le moment; mais
+si tu avais vu ces crises... Viens la voir.
+
+Ah! c'est effrayant... Mais ce n'est plus là l'enfant que j'ai vue
+hier soir, que j'ai vue ce matin encore! On dirait qu'on a mis un
+masque, un masque de vieillard, sur cette petite figure; il y a
+des rides, sur cette face de bébé dont on a coupé les boucles
+blondes, fines comme des flocons de soie; et un cercle noir cave
+les yeux.
+
+-- Est-elle changée! murmure Charlotte en sanglotant. Crois-tu?...
+Et elle ne pouvait presque plus parler... Comme elle a grandi!
+Regarde. On croirait qu'elle a trois ans...
+
+Annie entre dans la chambre.
+
+-- Monsieur, dit-elle, le docteur vient tout de suite; il veut
+avoir cent livres.
+
+Il les aura. Puisse-t-il faire quelque chose, mon Dieu!... Minuit.
+Les cloches, de tous les côtés, se mettent à sonner joyeusement.
+
+-- Noël! dit Charlotte en se laissant tomber sur une chaise.
+Seigneur! Seigneur! que je souffre! Oh! c'est affreux...
+
+Oui, Noël, sainte journée. Jour de paix et de bonne volonté...
+
+Le docteur monte l'escalier. Je vais lui ouvrir la porte du salon.
+Une face blafarde, chauve, glabre; une tête de veau au blanc
+d'Espagne.
+
+-- Monsieur, me dit-il, j'ai prévenu votre servante, qui est venue
+me chercher, que je demandais cent livres. Aujourd'hui, Noël, vous
+comprenez... Elle m'a remis cinquante livres; et, avant toute
+autre chose...
+
+-- En voici cinquante autres.
+
+-- Merci, Monsieur, dit le docteur Scoundrel avec un sourire
+livide, et en plaçant les billets dans un portefeuille qu'il
+glisse dans une poche de sa redingote. Par ici, n'est-ce pas?
+
+La petite fille se réveille, comme il entre. Et j'ai une vision de
+cellule de condamné à mort, au moment où y pénètre le
+fonctionnaire qui vient annoncer le rejet du recours en grâce...
+
+Je viens de suivre le docteur dans le salon.
+
+-- Il n'y a plus d'espoir, me dit-il. Cette enfant est épuisée, à
+bout de forces. Il y a déjà paralysie de la langue et d'un oeil. À
+la première convulsion, elle vous quittera. Je vous souhaite de
+pouvoir trouver, en ce saint jour qui commence, au souvenir de ce
+que Dieu...
+
+Je l'interromps.
+
+-- Si je vous avais fait appeler hier, avant-hier, auriez-vous pu
+sauver ma fille?
+
+-- Pas plus qu'aujourd'hui. À un âge aussi tendre... Au moment de
+la conception, les parents devaient avoir de vives contrariétés,
+de grands chagrins... Non, dès le début, tout était vain.
+
+-- Vraiment?
+
+-- Sur l'honneur, Monsieur! dit-il en frappant de la main la poche
+qui contient le portefeuille où il a serré mes bank-notes.
+
+Je le reconduis jusqu'à la porte. Et quand je rentre dans la
+chambre, je vois qu'il est inutile de parler.
+
+Des convulsions terribles ont saisi la petite martyre; les membres
+se crispent, veulent se retourner, on dirait, par des efforts
+désespérés; et la peau bleuit comme si les extrémités, déjà,
+commençaient à se glacer. Elle essaye de se lever, de se frapper
+la tête contre quelque chose, sa tête blême dont un oeil seul,
+vitreux, est grand ouvert, et dont la bouche devenue muette ne
+laisse plus échapper que des plaintes inarticulées, des râles
+qu'arrache une douleur sans nom... Ha! Horrible, cette agonie
+d'enfant...
+
+Mais les plaintes s'affaiblissent, s'éteignent. Le petit corps gît
+lourdement, semble peser de plus en plus sur le lit -- et c'est
+comme si quelque chose s'en allait peu à peu, voguait, toujours
+plus loin, vers des océans cruels, sur de grandes vagues de
+solitude...
+
+Charlotte, agenouillée devant le lit, se relève tout à coup, les
+yeux hagards, et recule jusqu'au mur.
+
+-- Elle est morte! crie-t-elle.
+
+Et debout, après ce grand cri, elle contemple sans un mot, sans
+une larme, cette entant que son étreinte ne réchauffera plus...
+Elle reprend:
+
+-- Tu vois! Tu vois!... Elle est morte!
+
+Puis, elle se précipite vers le petit cadavre, essaye de lui
+rendre, dans un embrassement suprême, le souffle envolé pour
+jamais.
+
+Et un grand silence, troublé seulement par les sanglote d'Annie
+agenouillée dans un coin, règne dans cette chambre où vient de
+s'accomplir l'irréparable.
+
+
+XXI -- ON N'ÉCHAPPE PAS À SON DESTIN
+
+-- Oui, je suis à Londres depuis une douzaine de jours. J'ai quitté
+Paris au reçu de la dépêche qui m'annonçait le malheureux
+événement et vous comprenez que je n'aie pu trouver, depuis, une
+minute pour vous venir voir. Il a été enterré hier.
+
+C'est l'abbé Lamargelle qui parle; et je l'écoute en m'efforçant
+de dissimuler, derrière l'expression mimée de ma stupéfaction, les
+sentiments qui m'agitent.
+
+-- Il a été enterré hier!
+
+-- Hier; les formalités à, remplir, l'enquête du _coroner_... Mais
+vous ne lisez donc pas les journaux?
+
+-- Très rarement.
+
+-- C'est dommage. Vous y auriez vu comment on l'a trouvé sur
+Waterloo Bridge, la nuit de Noël, ce pauvre Har... Mais vous ne le
+connaissiez que sous le nom de Paternoster?
+
+-- Seulement.
+
+-- Moi, j'étais lié avec lui depuis des années... Oui, la police
+l'a découvert sur le pont, un peu après onze heures, Il avait été
+attaqué par un bandit qui n'avait pas eu le temps, sans doute, de
+le jeter dans cette Tamise qui charrie tant de cadavres. Il était
+évanoui, avec une large blessure an front; l'assassin avait dû lui
+frapper la tête sur la pierre du parapet. On l'a transporté chez
+lui, où il a repris connaissance et m'a fait envoyer un
+télégramme. Je l'ai trouvé bien bas lorsque je suis, arrivé, le
+lendemain; il a eu la force, pourtant, de faire son testament et
+de me communiquer ses dernières volontés; il a aussi refusé de
+reconnaître comme son agresseur un voyou que la police lui a
+présenté et qu'on avait arrêté sur le pont, la figure en sang.
+C'était le coupable, certainement; mais je suis heureux que la
+corde lui ait été épargnée... Puis, le délire a saisi Paternoster
+et son agonie a duré prés de trois jours. L'enquête n'a rien
+révélé, naturellement, et le jury a rendu un verdict ouvert...
+
+-- Avait-il de l'argent sur lui? demandé-je pour dire quelque
+chose; a-t-il été volé?
+
+-- Bien entendu, dit l'abbé, il a été volé; de cinq cents livres,
+environ. Cette somme vaut-elle la vie d'un homme? Je ne sais pas.
+Il faudrait demander ça aux pasteurs des peuples, qui s'y
+connaissent... Ah! quelles canailles que les canailles! Mais qui
+les fait? Et puis, canailles... Est-ce que la bourgeoisie, pour
+arriver au pouvoir et s'y maintenir, a mis en oeuvre d'autres
+procédés que ceux qu'emploient les malfaiteurs? Et Église?
+Assassinat et vol, vol et assassinat. L'homme qui a tué
+Paternoster...
+
+--Il ne cherchait peut-être pas à le tuer dis-je.
+
+-- C'est bien possible, répond l'abbé; en tous cas, il ne prêchait
+certainement point ce respect de la vie humaine que les
+exploiteurs d'existences prennent pour texte de leurs sermons. Un
+peu plus de brutalité, un peu moins d'hypocrisie, il vaut ses
+contemporains, et ils le valent. Nous sommes tous bons à mettre
+dans le même panier, aujourd'hui, -- le panier qu'on capitonne avec
+de la sciure de bois. -- Quel monde! Ah! les enfants qui meurent au
+berceau sont bien heureux...
+
+--Non! dis-je, ils ne sont pas heureux. Ils sont nés pour vivre; et
+pourquoi meurent-ils! Parce que la misère a tari le lait dans les
+mamelles de leurs mères, parce que les tourments moraux de leurs
+pères ont pénétré leur chair d'un germe meurtrier. Heureux! Mais
+ils souffrent autant, pour quitter la vie, que les hommes dont ils
+n'ont point la force, que les gens qui succombent à la veille du
+succès, au moment où leurs rêves vont se réaliser. Ce sont les
+seuls êtres à plaindre, les enfants qui meurent au berceau, car ce
+sont les seules victimes humaines qui ne puissent pas se défendre,
+lutter contre le bourreau qui les torture. Heureux? De ne pas
+connaître les affreuses conditions d'existence que nous sommes
+assez vils pour accepter? Est-ce cela? Il faut croire, alors, que
+nous en sommes bien honteux, de la vie que nous menons; et que
+nous sommes bien lâches, pour ne pas nous en faire une autre! Mais
+quel est, l'animal, quelle est la bête farouche qui se réjouira de
+la mort de son petit, sous prétexte que les proies sont rares et
+que la chasse est pénible? Et elle ne serait ni difficile ni
+longue, pourtant, la battue à opérer dans cette forêt de Bondy où
+font ripaille les hyènes du capital! Et il y aurait du pain et du
+bonheur pour tous, si l'on voulait!...
+
+-- Oui, dit l'abbé; vous avez raison. Si l'on voulait! Mais... Ah!
+quelle servilité! Qui donc écrira l'»Histoire de l'esclavage
+depuis sa suppression»?... Je crois qu'on a dit quelque part que
+l'homme avait été tiré du limon; il n'a point oublié son
+origine...
+
+-- Si, il l'a oubliée, pour son malheur, du jour où il s'est cru
+une âme et a désappris qu'il avait des instincts.
+
+-- _Consensus omnium_, ricane l'abbé. Cet acquiescement général ne
+devait-il point être le prélude de la concorde universelle?...
+«Paix sur la terre, bonne volonté parmi les hommes.» Je pensais à
+cela, aussi, ce matin de Noël où je me suis mis en route à l'appel
+de Paternoster.
+
+-- Le sort de Paternoster ne m'émeut pas énormément, dis-je -- car
+cette conversation m'énerve et j'enverrais volontiers l'abbé à
+tous les diables. -- S'il mérite d'être mis au rang des saints et
+des martyrs, demandez sa canonisation.
+
+-- Je m'en garderai bien, dit l'abbé; il aurait ses fidèles avant
+huit jours, car vous savez qu'on demande à croire, aujourd'hui, et
+que c'est d'un grand besoin de foi que souffre notre époque...
+Mais si ce n'était pas un saint, c'était un homme, ce qui est
+encore plus rare. Vous vous en seriez aperçu avant peu, car il
+avait des desseins sur vous; vous lui inspiriez une grande
+sympathie...
+
+-- Cela m'est complètement indifférent.
+
+-- Ce qui n'empêche pas le fait d'avoir existé... Il avait des
+projets qui n'étaient pas sans grandeur, et son assassin...
+
+-- Son assassin a bien fait! Oui, même s'il a tué de parti-pris,
+même s'il a prémédité son crime. Pourquoi aurait-il pris souci de
+l'existence de ses semblables, qui n'ont jamais mis d'autre trait
+d'union entre eux et lui que le sabre du gendarme? Dans un monde
+de serfs et de brutes hypocrites, il a agi en franc sauvage. Le
+coup de couteau du meurtrier répond aux déclamations des Tartufes
+de la fraternité qui mènent l'humanité à l'abattoir à coups de
+discipline.
+
+-- Il vaudrait mieux que la réplique fût plus générale et moins
+sanguinaire, dit l'abbé. Mais puisque l'argent est le seul lien
+qui attache les hommes les uns aux autres; puisque c'est chacun
+pour soi et Dieu pour tous... Naturellement, Dieu pour tous! Sans
+Dieu, ce ne serait pas chacun pour soi... La bassesse est
+obligatoire, et le malheur aussi. En haut et en bas, partout.
+Certes, comme je le disais tout à l'heure, nous nous valons tous;
+et notre misère est égale. Et nous, même, nous qui faisons état de
+mépriser toute règle et de cracher au nez de l'imbécile Société
+qui nous refuse le bonheur, nous sommes aussi malheureux, au fond,
+que les forçats courbés sous son joug...
+
+Oui, autant. C'est à se demander si nous n'avons pas, tous, perdu
+le sentiment du temps où nous vivons! On agit en dehors de soi,
+sans la compréhension des actes qu'on accomplit, sans la
+conception de leurs résultats; le fait n'a plus aucun lien avec
+l'idée; on gesticule machinalement sous l'impulsion de la névrose.
+On semble exister hors de la vie réelle, hors du rêve même -- dans
+le cauchemar. -- Je songe à cet homme que j'ai assailli, sur le
+pont; à cette entant qui est morte, avec une telle douleur, dans
+la chambre, là, à côté; je songe à la longue semaine que je viens
+de passer avec cette femme désespérée, qui ne veut pas qu'on la
+console, qui m'aime, et que je ne peux pas aimer. Oh! je voudrais
+l'aimer, pourtant! L'aimer assez pour ne plus voir qu'elle, ne
+plus rêver qu'elle, pour oublier toutes les choses dont je ne veux
+pas me souvenir, toutes les images qui me harcèlent -- l'aimer
+assez pour que je puisse être heureux de son bonheur et qu'elle
+puisse être heureuse du mien...
+
+Et, longtemps après que l'abbé m'a quitté, je reste seul avec les
+pensées désolées et confuses qui tremblotent devant mes yeux
+lassés.
+
+Mais Charlotte, qui est entrée sans que j'aie pu l'entendre, vient
+poser sa main sur mon épaule.
+
+-- Qu'as-tu? demande-t-elle. Que t'a dit ce prêtre?
+
+-- Rien.
+
+-- Comme tu me réponds!... Il y a si longtemps que tu es seul ici,
+tu as l'air tellement absorbé!...
+
+-- Non, il ne m'a rien dit d'intéressant. D'ailleurs, tu le connais
+et tu sais qu'à part ses anecdotes et ses plaisanteries de pince-
+sans-rire...
+
+-- Il m'a toujours semblé extraordinaire. C'est un être étrange; il
+n'est pas antipathique, mais il fait peur; et il y a en lui,
+sûrement, autre chose que ce qu'il laisse paraître. Que fais-tu
+avec lui?
+
+-- Pas grand'chose. Des cambriolages, de temps en temps.
+
+-- Mon Dieu! s'écrie Charlotte. Est-ce possible!
+
+-- Tout est possible. Il est singulier que tu ne t'en sois pas
+encore aperçue. Les épreuves par lesquelles tu as passé auraient
+dû t'ouvrir les yeux; mais tu raisonnes toujours, hélas! ainsi que
+tu le faisais, autrefois.
+
+Je lève la tête pour regarder Charlotte, en terminant ma phrase,
+et je rencontre ses yeux fixés sur moi, ses yeux brillant d'un feu
+intense, éclatant d'une expression d'énergie ardente que je ne
+leur connais pas. Elle est très pâle et ses lèvres frémissent,
+comme épouvantées des paroles qu'elles ont à laisser passer?
+
+-- Tu te trompes, Georges, je raisonne autrement aujourd'hui. Ou,
+plutôt, je n'ai jamais eu les pensées que tu m'as supposées. Tu ne
+m'as pas comprise. Certes, j'ai été et je suis encore effrayée et
+révoltée du genre d'existence que tu t'es décidé à choisir; mais
+la vie qu'on mène ailleurs ne me répugne pas moins et, au fond,
+m'épouvante autant. Je n'ai jamais fait de différence entre les
+infamies que la loi autorise et celles qu'elle interdit; le crime,
+pour être légal ne cesse point d'être le crime, et je savais que
+si l'on n'est pas un criminel, aujourd'hui, on est un esclave. Et,
+depuis que je vis seule, pendant ces mois où j'ai subsisté à la
+sueur de mon front, j'ai vu à quelle guerre intestine, sournoise
+et sans quartier, se livrent ces esclaves; j'ai vu dans quelle
+horrible confusion, intellectuelle et morale, ils dévorent le
+morceau de pain qu'ils s'arrachent. Non, la vie ne vaut pas la
+peine d'être vécue, ni en bas ni en haut, s'il n'existe rien qui
+puisse en dissimuler les horreurs, en adoucir l'amertume. Voilà ce
+que je pensais, l'autre jour, après l'enterrement de notre enfant,
+lorsque j'ai voulu partir et que tu m'as retenue; voilà ce que je
+pensais lorsque mon père m'a chassée de chez lui; ce que je
+pensais aussi, le même jour, une heure avant, lorsque tu me
+demandais de te suivre...
+
+Elle s'arrête, vaincue par l'émotion. Mais comme j'ouvre la bouche
+pour parler, elle me fait signe de me taire et reprend d'une voix
+véhémente:
+
+-- Sais-tu pourquoi j'ai refusé de partir avec toi, ce jour-là? Te
+l'es-tu jamais demandé, seulement? J'avais peur, c'est vrai; mais
+je ne suis pas une lâche, et je t'aurais suivi -- je t'aurais suivi
+si tu m'avais aimée... Non, ne dis rien! Je savais que tu ne
+m'aimais pas, que tu ne m'aimais pas comme je l'aurais voulu,
+toujours! Tu ne croyais même pas à mon amour... Tu m'as dit... --
+Oh! tu m'as dit et je m'en souviens comme si tes paroles vibraient
+encore dans l'air, et c'est navrant, navrant... -- tu m'as dit que
+je m'étais donnée à toi par pitié! Mais dans quels romans as-tu
+donc appris la vie, toi qui prétends la connaître? Comment as-tu
+pu croire qu'une femme saine, intelligente, et qui n'est pas
+vénale, puisse se livrer à un homme qu'elle n'aime pas?... Vous
+lui faites jouer un bien grand rôle, à la pitié, vous qui n'en
+avez pour personne!... Je m'étais donnée à toi parce que je
+t'aimais, voilà tout... Ah! je ne le sais, pas, pourquoi je
+t'aimais... et je t'aurais suivi parce que je t'aimais, sans
+songer à discuter tes projets et sans rien exiger de toi, si
+j'avais senti chez toi, pour moi, la moitié de l'amour dont mon
+coeur était plein. Tu aurais deviné ce que j'éprouvais, ce jour-
+là, si tu m'avais aimée; ce que je n'osais pas te dire... Mais
+j'ose, à présent. Oui, je veux être aimée; charnellement,
+bestialement, si ton amour n'est que l'amour d'une bête, mais
+complètement; oui, j'ai besoin d'être aimée; oui, j'en ai soif,
+j'en meurs d'envie. Et je préfère mourir tout à fait et tout de
+suite, tu m'entends? que de mener une existence dont la seule
+joie, la seule, ne m'est pas accordée. Oui, je préfère ça...
+
+Elle s'interrompt un instant et continue.
+
+-- Pourquoi m'as-tu dit de rester, la semaine dernière, quand je
+voulais m'en aller? Pourquoi, puisque tu ne m'aimes pas? Penses-tu
+que je n'aie point eu assez de souffrances, déjà, et veux-tu m'en
+infliger d'autres? Ne sais-tu pas que c'est intolérable, ce que
+j'endure? que c'est affreux et insultant, cette affection
+dérisoire que tu te fais violence pour me témoigner?... Et
+pourquoi ne m'aimes-tu pas, d'abord? s'écrie-t-elle. Ne suis-je
+pas belle? Mais tu connais toutes les femmes qu'on appelle des
+beautés, à Paris; et je les ai vues aussi; je n'ai rien à leur
+envier. Est-ce parce que je suis pauvre? Mais pour qui le suis-je
+devenue? Et tu n'aspires pas, je pense, à la main d'une héritière.
+Est-ce parce que je suis honnête? Mais je cesserai de l'être, si
+tu veux; il n'y a pas de crainte que je ne sois prête à vaincre,
+je surmonterai tous les dégoûts. Oui, s'il faut être une
+prostituée pour être aimée d'un voleur...
+
+-- Tais-toi, tais-toi! lui dis-je en lui fermant la bouche. Non, je
+ne t'ai pas aimée comme je l'aurais dû, Charlotte, mais je n'ai
+jamais aimé que toi; et je t'aimerai tant, maintenant, que tu me
+pardonneras tout le mal que je t'ai fait.
+
+-- Ah! dit-elle, si tu m'aimes, est-ce que je me rappellerai que
+j'ai souffert?
+
+Nous sommes partis, le soir même, pour le midi de la France. Nous
+y avons passé trois mois; trois mois de bonheur que je ne décrirai
+pas, certes, en ce récit où frémit la douleur d'être, où fredonne
+la bêtise de l'existence. Ils furent comme une oasis dans un
+désert labouré par le simoun; et je souhaite, lorsque je serai
+couché pour mourir, que ce soit leur souvenir seul qui passe
+devant mes yeux avant que l'ange des ténèbres abaisse leurs
+paupières d'un coup d'aile.
+
+Nous avons vécu isolés, l'un à l'autre, sans nous mêler aux fêtes
+bruyantes, sans jamais entrer dans ces temples de la joie où
+l'anxiété humaine cherche à tromper sa misère. Un jour, pourtant,
+j'ai voulu conduire Charlotte à Monte-Carlo, qu'elle n'avait
+jamais vu. Moi, je le connais, le Casino célèbre. Je lui ai rendu
+visite plusieurs fois, au hasard de mes courses; et, malgré le
+proverbe qui affirme que ce qui vient de la flûte retourne au
+tambour, je dois dire que mon argent n'a jamais beaucoup vu ses
+caisses. L'or qui roule sur ces tables, et que je volerais avec
+plaisir, je serais presque honteux de le gagner, de le devoir au
+caprice de la chance.
+
+Je n'éprouve pas du tout, en entrant dans ce château-fort du Jeu,
+l'impression que ressentit Aladin en pénétrant dans le souterrain
+fameux. Oh! non; ils me font plutôt l'effet, ces salons,
+d'appartements d'une habitation royale transformés en tripot,
+pendant l'absence du souverain, par des ministres prévaricateurs.
+Sous les riches plafonds, entre la splendeur des décorations et
+des tentures, on dirait des transactions hâtives et inavouables,
+des affaires louches brassées à la hâte, dans la crainte du retour
+inopiné du maître. C'est risible et pitoyable. Et c'est toujours
+le même aspect général, l'inquiétude planant sur les toilettes
+fraîches, les défroques, les chairs nues et les pierreries, les
+crânes chauves et les oripeaux -- la perplexité maladive
+tourmentant ces honnêtes gens et ces filous, ces grandes dames et
+ces putains, ces oiseaux de proie et ces oiseaux de paradis. --
+Toujours les mêmes physionomies, aussi. Faces pâles, défaites, de
+jeunes femmes aux yeux dilatés, aux lèvres amincies par
+l'angoisse; visages de vieilles aux petits yeux vrillonnants, aux
+hachures de couperose; attitudes sévères de personnages
+convaincus, amis des martingales, dévots de systèmes aussi
+compliqués que les théories socialistes et qui regardent, d'un
+oeil où continue à briller l'éclair de la foi, leur argent
+s'écouler suivant la loi d'airain des moyennes. Et puis, chose
+très comique, les rages violentes et les désespoirs mornes, les
+figures congestionnées ou couleur de cendre, les cheveux dressés
+sur les fronts et les bouches entr'ouvertes pour des jurons
+grotesques, les cravates de travers, les plastrons de chemises
+cassés par les doigts nerveux. Ah! les imbéciles!... Allez, allez,
+vous pouvez jouer. Vous finirez par gagner tous soit avec le noir,
+soit avec le rouge. Beaucoup de noir et beaucoup de rouge, c'est
+moi qui vous le dis. Et vos têtes iront rouler -- ainsi que la
+bille qui s'élance maintenant, saute, bondit avec un énervant
+clic-clac -- sur le zéro fatidique, le zéro que vous laissez de si
+bon coeur aux autres, ailleurs qu'ici, et qui vous réserve de
+vilaines surprises, ailleurs qu'ici...
+
+-- Je vais risquer quelques sous pour m'amuser, dis-je à Charlotte.
+Ne veux-tu pas jouer un peu, toi aussi?
+
+-- Non, non, répond-elle avec une petite moue de mépris.
+
+Je m'approche d'une table et je place quatre ou cinq louis au
+hasard... Mon numéro gagne. Je ramasse mon or; mais j'ai à peine
+eu le temps de prendre la dernière pièce que Charlotte me saisit
+le bras.
+
+-- Viens, viens, me dit-elle d'une voix sourde; allons-nous-en...
+
+Je la regarde et je reste stupéfait. Elle est affreusement blême
+et ses yeux, agrandis par l'effroi, se fixent désespérément sur
+les miens, comme pour s'interdire de se porter vers quelque chose
+qu'ils viennent de voir.
+
+-- Qu'est-ce que tu as? Te trouves-tu mal?
+
+-- Un peu... Viens, je t'en prie...
+
+Elle s'appuie à mon bras pour sortir; et je la sens frissonner,
+lutter encore contre l'émotion subite qui l'a envahie et dont je
+ne m'explique pas la cause.
+
+-- J'espère que tu te sens mieux à présent, dis-je en traversant
+les jardins. Veux-tu te reposer ici un instant?
+
+-- Non, merci; je suis tout à fait remise, répond-elle en
+s'efforçant de sourire. Je ne sais ce que j'ai éprouvé, tout d'un
+coup... J'ai eu comme un éblouissement.
+
+-- La chaleur, peut-être...
+
+-- Oui, sans doute... et puis, voici déjà trois mois que nous
+sommes à Nice. J'ai entendu dire que lorsque l'hiver finissait...
+Si tu voulais, nous partirions... Nous partirions demain.
+
+-- Demain? Et où irions-nous? À Londres?
+
+-- Oui, à Londres; où il te plaira... Je voudrais aller loin d'ici,
+très loin...
+
+-- Quelle drôle d'idée! Enfin, si tu y tiens...
+
+-- Tu ne m'en veux pas? demande-t-elle en se serrant contre moi. Tu
+aurais peut-être désiré rester encore ici quelque temps, et je
+suis bien égoïste et bien capricieuse...
+
+-- Mais non, petite femme, je ne t'en veux pas; je n'étais content
+d'être ici que parce que tu y semblais heureuse; et puisque tu as
+cessé de t'y plaire, il faut nous en aller; voilà tout.
+
+C'est égal, je serais bien aise de savoir ce qui a pu se passer...
+Oh! rien du tout, probablement. Charlotte est la franchise même et
+du moment qu'elle ne parle pas... Fantaisie de femme, tout
+simplement... lubie...
+
+Il y a presque trois mois que nous sommes revenus à Londres, et je
+n'ai guère passé plus de six semaines avec Charlotte J'ai été
+obligé de la quitter à plusieurs reprises. Les affaires!... Elles
+ne vont pas mal, en ce moment. Nous avons fait trois ou quatre
+petits coups, Roger-la-Honte et moi, qui n'étaient vraiment pas à
+dédaigner, et nous en avons encore deux autres, assez jolis, sur
+la planche. Le premier est pour après-demain, à Orléans, et il
+faut nous mettre en route ce soir. Eh! bien, j'ai peur de
+partir...
+
+J'ai peur parce que je sens les craintes terribles de Charlotte me
+gagner et s'emparer de moi irrésistiblement. Son effroi devant
+l'inconnu finit par me glacer et son épouvante m'énerve. Chaque
+fois, lorsque j'ai été sur le point d'entreprendre une expédition,
+une frayeur intense, qu'elle a fait de vains efforts pour
+maîtriser, l'a saisie et comme affolée. Des convulsions de terreur
+la bouleversent et les tentatives auxquelles je me livre pour la
+calmer et la rassurer me fatiguent les nerfs et m'irritent. Et,
+quand je reviens, ce sont des transports de joie, des emportements
+de bonheur, dont la violence me révèle toutes les angoisses par
+lesquelles a passé, pendant mon absence, cette femme qui m'aime et
+qui tremble de me perdre. Oui, son effarement se communique à moi,
+me trouble; et aujourd'hui, je sens m'éteindre invinciblement les
+appréhensions qu'elle éprouve, je sens la peur qui la secoue
+palpiter en moi et pétrifier ma volonté, peser sur mon esprit d'un
+poids insupportable. Ah! si elle parlait, au moins! Si elle me
+disait de rester là, de ne pas partir; si elle prononçait une
+parole... Mais elle est muette et ses larmes seules, qu'elle
+essaye vainement de me cacher, m'apprennent quelles inquiétudes la
+tenaillent. Tout à l'heure, au moment où je partais, elle a été
+sur le point de s'évanouir et je n ai pu réprimer un mouvement de
+dépit.
+
+-- Tu veux donc me faire prendre! me suis-je écrié. Tu le voudrais,
+en vérité, que tu n'agirais pas autrement. Elles sont
+contagieuses, tes terreurs folles, et je finis par avoir aussi, ma
+parole, le pressentiment d'une catastrophe! À force de prévoir le
+malheur on le fait venir, tu sais. Et si je suis pris tu pourras
+te dire... Tiens, tu me mettrais en colère, tellement tes frayeurs
+me crispent et me découragent, tes frayeurs sans raisons et qui me
+font honte, si tu veux que je te le dise...
+
+Et je suis sorti de la maison, furieux, sans vouloir permettre à
+Charlotte de m'accompagner à la gare, sans même l'embrasser.
+
+C'est très bête, tout ça. C'est stupide. Je me le répète sur le
+pont du bateau que j'ai pris à Saint-Malo, tout seul, Roger-la-
+Honte étant parti pour Bordeaux une fois le coup fait à Orléans.
+Oui, c'est insensé. Charlotte doit être dévorée d'angoisses depuis
+ces trois jours que je l'ai quittée en lui reprochant, ainsi
+qu'une brute, des pressentiments qu'elle n'aurait point si elle ne
+m'aimait pas; C'est tout naturel que le hors-la-loi, l'homme
+habitué à voler son existence, ainsi que le cheval dressé à sauter
+les obstacles, ne ressente aucun émoi devant les actes les plus
+dangereux; c'est un mithridaté, un halluciné qui ne songe même
+plus à la possibilité d'un accident funeste. Mais la femme, la
+femme qui aime, confidente alarmée de projets qui lui semblent
+monstrueux, a l'intuition du malheur probable, plus empoignante et
+plus cruelle que la certitude même; elle est torturée de
+prévisions terribles. Elle souffre atrocement, tous les sens
+douloureusement exaspérés, halète devant le spectre des
+dénouements tragiques.
+
+-- Madame se meurt de peur quand vous n'êtes pas là, m'a dit Annie.
+
+Ah! je me demande pourquoi je lui inflige un supplice pareil,
+puisqu'elle m'aime, puisque je l'aime aussi, maintenant. L'amour
+ne court pas les rues, pourtant, et je sacrifierais tout avec joie
+pour que rien ne puisse me séparer de Charlotte. Et qu'aurais-je à
+sacrifier, d'abord? Qu'est-ce donc qui me pousse à fouler
+continuellement aux pieds toutes les affections, tous les
+sentiments humains? On dirait vraiment que je rêve d'assurer le
+triomphe d'une idée fixe! Et je n'en ai pas, d'idée. Je n'ai pas
+même un but. L'argent? J'en possède assez pour vivre; et que je
+l'aie grinchi avec la pince du voleur au lieu de le gagner avec le
+faux poids du commerce, je suis seul à le savoir. Alors?... J'ai
+peut-être vu quelque chose, autrefois; mais aujourd'hui...
+Aujourd'hui, je m'aperçois que j'ai à employer d'autres moyens que
+ceux dont je me sers pour affirmer mon idéal, si j'arrive à
+l'arracher de la gueule des chimères. D'autres moyens; et je
+n'aurai besoin ni de Canonnier ni de Paternoster pour m'aider,
+quand cela me plaira. J'ai vendu mon droit d'aînesse pour un plat
+de lentilles; mais je le reprendrai, à présent que j'ai vidé le
+plat. Il existe, le droit d'aînesse. Et je me laisse voler, voleur
+que je suis, et voler par une idée creuse...
+
+Dans deux heures je serai à Southampton, et ce soir à Londres.
+C'est bon. Je parlerai à Charlotte; elle ne pleurera pas en
+m'écoutant, pour sûr. Et nous partirons, et nous irons vivre
+heureux dans un coin, quelque part, où elle voudra; et je pourrai
+peut-être faire quelque chose de beau -- oui, oui, de beau -- une
+fois dans ma vie. Pourquoi pas? Il y a bien des bourgeois qui
+finissent par le suicide.
+
+Je descends du cab que j'ai pris à Waterloo Station, et je fais
+résonner de toute ma force le marteau qui pend à ma porte, Annie
+vient m'ouvrir.
+
+-- Bonsoir, Annie. Madame est là-haut?
+
+-- Monsieur... je... Monsieur...
+
+Sa figure s'effare; elle bégaye.
+
+-- Qu'y a-t-il? crié-je en montant rapidement l'escalier.
+Charlotte! Charlotte!
+
+Personne ne répond. J'arrive au premier, j'ouvre violemment les
+portes. Les pièces sont vides... Annie, qui m'a suivi, me regarde
+toute tremblante.
+
+-- Qu'y a-t-il, vieille folle? Allez-vous parler, à la fin, nom de
+Dieu? Où est Madame?
+
+-- Elle est partie hier, répond Annie en sanglotant... Je lui
+disais... Je lui disais... Elle a laissé une lettre... cette
+lettre...
+
+Je déchire l'enveloppe.
+
+«......... Notre vie à tous deux serait un martyre, si je restais.
+Tu me l'as dit et je le crois, je te deviendrais funeste. Il ne
+faut pas m'en vouloir, vois-tu; je ne suis pas assez forte; je ne
+puis arriver à dompter mes nerfs, et ma détresse est tellement
+grande, lorsque je te sens en péril, que je ne puis pas la cacher.
+Oh! c'est navrant! Il est écrit que quelque chose doit toujours
+nous séparer... J'ai le coeur serré dans la griffe d'une destinée
+implacable, et c'est un tel déchirement de te quitter pour
+jamais!... Mais il vaut mieux que je parte. Je te porterais
+malheur... Tu m'oublieras... Ah! pourquoi ai-je voulu revenir à
+Londres? Pourquoi ont-ils passé si vite, ces trois mois où nous
+avons connu le bonheur d'être, où tu m'as aimée, ces mois qui
+furent une grande journée de joie dont le souvenir me supplicie en
+écrivant ces lignes, dans les affres de mon agonie....»
+
+
+XXII -- «BONJOUR, MON NEVEU»
+
+-- Qu'est-ce que tu me donneras si je t'apporte une nouvelle? me
+demande Broussaille qu'Annie vient d'introduire dans la salle à
+manger, au moment où je vais me mettre à table.
+
+-- Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne; je n'y
+suis plus habitué, aux bonnes nouvelles... Mais d'abord assieds-
+toi là; tu me raconteras ce que tu as à me dire en déjeunant.
+J'aime beaucoup t'entendre parler la bouche pleine.
+
+-- Une passion? Tu sais, rien ne me surprend plus... Donne-moi à
+boire; je meurs de soif. Merci... Eh! bien, mon petit, j'ai vu ton
+père!
+
+-- Mon père! Mais il est mort depuis bientôt quinze ans!
+
+--Ah! dit Broussaille très tranquillement. C'est que je me suis
+trompée, vois-tu. Ça arrive à tout le monde. Enfin, laisse-moi te
+raconter... Je viens de passer huit jours à Vichy. J'y serais même
+restée plus longtemps si ma soeur Eulalie n'avait pas été là; mais
+avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle
+dit... j'ai mieux aimé m'en aller. Je suis revenue hier soir... Tu
+sais que mes parents tiennent un hôtel à Vichy?
+
+-- Oui, ton frère me l'a appris il y a longtemps.
+
+-- Ils n'avaient qu'une maison de second ordre, d'abord; mais leurs
+affaires ont prospéré, Roger et moi nous les avons aidés un peu,
+et cette année ils ont pris un établissement superbe, un des plus
+beaux de Vichy, l'hôtel _Jeanne d'Arc_.
+
+-- Ah! oui, je vois ça; sur le parc, n'est-ce pas?
+
+-- Justement. Parmi les personnes qui séjournaient chez eux se
+trouvait un vieux monsieur, d'une soixantaine d'années, environ;
+il était arrivé avec une grande cocotte de Paris, Melle...
+Melle... je ne me souviens plus du nom -- qui lui faisait dépenser
+l'argent à pleines mains. -- Comme il s'appelle M. Randal, j'avais
+pensé...
+
+-- Urbain Randal?
+
+--Oui, c'est ça; Urbain Randal.
+
+-- C'est mon oncle, dis-je; ah! il est à Vichy...
+
+-- Oui, avec la cocotte en question; je te prie de croire qu'elle
+le mène tambour battant et qu'elle s'entend à faire danser ses
+écus. C'est dommage que je ne me rappelle pas... Mais qu'est-ce
+que tu as? Tu fais une mine! On dirait qu'aux nouvelles que
+j'apporte tes beaux yeux vont pleurer... Ah! je sais! Tu penses à
+l'héritage. Dame! mon vieux, tu peux te préparer à le trouver
+écorné; elle a de belles dents, la cocotte...
+
+Non, ce n'est pas à l'héritage que je pense. C'est une autre idée
+qui m'est venue, et qui se cramponne à moi, de plus en plus
+fortement, depuis que Broussaille m'a quitté. Voilà trois heures
+qu'elle a commencé à m'assaillir, cette idée, et elle a fini par
+triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour
+Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou...
+Et il y a longtemps, à vrai dire, que cette pensée de vengeance,
+qui se formule seulement à présent d'une façon précise, a germé en
+moi, erre dans mon cerveau, s'éloigne pour reparaître et ne
+s'obscurcit que pour rayonner d'un éclat plus vif, ainsi qu'un
+phare couleur de sang.
+
+Depuis trois semaines, au moins, je songe à des représailles, sans
+oser me l'avouer; depuis le jour où j'ai trouvé ma maison vide en
+y rentrant... Ah! je ne pourrai pas dire quels ont été mon
+désespoir et ma rage quand j'ai eu la certitude du départ de
+Charlotte; et ensuite, après toutes les démarches vaines, toutes
+les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans résultat
+que j'ai faites pour retrouver sa trace, maintenant qu'il faut
+perdre toute espérance de la revoir jamais et qu'il faut me
+résoudre à ignorer son sort, si affreux qu'il ait été -- je ne puis
+pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles rancoeurs que je
+croyais mortes ont ressuscité en moi, m'ont envahi et me hantent.
+-- Toutes les angoisses et toutes les colères de ma jeunesse se
+sont mises à gronder ensemble, comme en révolte contre mon
+indécision et ma lâcheté. Pourquoi n'ai-je pas levé la main, le
+jour où j'aurais dû frapper, où je m'étais promis de frapper?
+Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle
+s'offrait à moi, là? Si j'avais traité le voleur qui me
+dépouillait comme je m'étais juré de le faire, si je lui avais
+donné à choisir, séance tenante, entre sa vie et mon argent, rien
+de ce qui est arrivé n'aurait existé -- et, peut-être serait-il
+plus heureux lui-même, l'odieux coquin, car il aurait restitué,
+ayant peur, et n'aurait point à traîner sa vieillesse solitaire
+dans la fange où disparaît son or.
+
+Oui, si j'avais agi, ce jour-là, que de misère eût été évitée, et
+d'horreurs et d'abjections!... Trop tard! -- le mot des
+révolutions, faites à moitié, toujours. -- Oh! je m'en souviens, je
+m'en souviens... je me croyais très fort, de résister à ma fureur,
+d'écouter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement
+ma signature au bas d'un sale papier au lieu d'appliquer ma main
+sur le visage du misérable... Je regardais s'en aller mon énergie,
+joyeusement, ainsi qu'on regarde l'eau couler... Il me semble que
+je me réveille d'une hallucination. Mon coeur se gonfle à éclater,
+comme autrefois, et les larmes de plomb que j'ai versées, je les
+verse encore. Projets, rêves, plans ébauchés, abandonnés, repris
+et rejetés... J'ai fait autre chose que ce que je voulais faire;
+j'ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi? Mélange de
+violence et d'irrésolution, de mélancolie et de brutalité... un
+homme.
+
+N'importe. Si je n'ai pas eu le courage d'agir autrefois, je
+l'aurai aujourd'hui; et bien qu'on dise qu'il y a une destinée qui
+pèse sur nous et contrôle nos actes, je ne m'inquiète guère de
+savoir si c'est écrit, ce qui va arriver. Ah! le vieux gredin! la
+brute hypocrite et lâche! Je vais lui faire voir qu'il existe
+d'autres lois que celles qui sont inscrites dans son code; je
+vais... Non, je n'ai rien à lui faire voir, ni à montrer à
+d'autres. Les représailles n'ont pas besoin d'explications et il
+est puéril de rouler ma colère, encore une fois, dans le coton des
+arguties sociologiques. Aux simagrées des Tartufes de la
+civilisation, aux contorsions béates des garde-chiourmes du bagne
+qui s'appelle la Société, un geste d'animal peut seul répondre. Un
+geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil à
+l'essor d'un oiseau tragique, qui semble planer en s'allongeant et
+s'abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d'un coup
+dans la vie saignante, le rugissement s'enfonçant avec les crocs
+en la chair qui pantèle -- et qui seule entend le cri de triomphe
+qui la pénètre et vient ricaner dans son râle. -- À crime d'eunuque
+bavard, vengeance de mâle taciturne. Plus rien à dire, à
+présent... Je partirai ce soir.
+
+Il est onze heures du matin, environ, quand j'arrive à Vichy. Un
+train quitte la gare au moment où celui qui m'amène y entre. Je
+descends rapidement du wagon et je traverse le quai.
+
+-- Bonjour, mon neveu!
+
+C'est une femme... -- Margot! c'est Margot! -- qui m'accueille avec
+une grande révérence et un gracieux sourire.
+
+-- Dis-moi donc bonjour! Comme tu as l'air étonné de me voir!...
+Pourtant, mon cher, il n'y a pas deux minutes que tu aurais pu
+m'appeler «ma tante.»
+
+-- Ah! c'est toi, dis-je comme dans un rêve, c'est toi... Et où
+est-il, lui?
+
+-- Ton oncle? Il vient de partir, de me quitter, de m'abandonner;
+et je suis comme Calypso. Tu vois que j'ai fait des progrès,
+hein?... Oui, il est dans ce train qui s'en va là-bas, l'infidèle.
+C'est une rupture complète, un divorce. Entre nous, tu sais, je
+n'en suis pas fâchée. Quel rasoir!... Mais tu as l'air tout
+désappointé... Ah! je devine: tu venais lui emprunter de l'argent.
+N'est-ce pas, que c'est ça? Embêtant! Si tu étais arrivé hier,
+seulement... Enfin, si c'est pressant, et que tu veuilles de moi
+pour banquier... Entendu, pas? Tu me diras ce qu'il te faut. Où
+vas-tu, maintenant?
+
+-- Je ne sais pas, dis-je, encore tout déconcerté de ce départ qui
+met en désarroi mes projets; je ne sais pas... Et il est parti
+subitement?
+
+-- Tout d'un coup; l'idée lui en est venue hier soir. Du reste, je
+ne suis pas la première avec qui il ait agi de cette façon;
+généralement, au bout d'un mois, quinze jours quelquefois, il a
+assez d'une femme et la laisse en plan sans rime ni raison. Moi,
+il m'a gardée depuis février; cinq mois! Toutes mes amies en
+étaient étonnées...
+
+-- Et tu ne sais pas où il est allé?
+
+-- Pas du tout. Il m'a dit qu'il partait pour la Suisse, mais ce
+n'est certainement pas vrai; il a trop peur que je coure après
+lui; en quoi il a grand tort. Beaucoup d'argent, oui, mais ce
+qu'il est cramponnant!... Non, vois-tu, il est bien difficile de
+savoir vers quels rivages il a porté ses plumes, ce pigeon
+voyageur. Toujours par voies et, par chemins. Nous l'appelons le
+Juif-Errant. Il ne se plaît nulle part. Il y a des jours où je me
+demandais s'il n'était pas fou... Mais toi aussi, mon pauvre ami,
+tu as l'air toqué, ajoute-t-elle en me regardant. Si tu pouvais
+voir quelle figure tu fais! Ça tient peut-être de famille? Il
+faudra que je te soigne. Voyons, fais risette... Puisque je t'ai
+dit de ne pas te tourmenter... Et puis, ne restons pas à nous
+promener devant la gare; on nous prendrait pour deux
+conspirateurs. J'ai ma voiture là. Viens. Je t'enlève.
+
+Je me laisse faire et nous roulons vers la ville.
+
+-- Écoute, dit Margot en frappant des mains. Je devine la vérité.
+Ton oncle est parti parce que tu l'avais averti de ta visite.
+
+-- Ah! non, par exemple, dis-je en riant; je ne l'avais pas
+prévenu.
+
+-- C'est qu'il te déteste tant! reprend Margot. Il faut dire,
+aussi, que tu lui as joué de vilains tours. Séduire sa fille...
+
+-- Comment sais-tu?... Il t'a dit?...
+
+-- Oh! rien du tout; mais ce n'était pas nécessaire. J'ai de bons
+yeux.
+
+-- Je ne te comprends pas.
+
+-- C'est vrai, tu ne t'es aperçu de rien, ce soir-là; mais je
+pensais que Mlle Charlotte t'avait mis au courant... En tous cas,
+tu te souviens d'être venu avec elle à Monte-Carlo, vers la fin de
+l'hiver dernier?
+
+-- Oui. Eh! bien?
+
+-- Eh! bien, j'y étais aussi, moi, avec ton oncle; et si tu ne l'as
+pas vu, toi, je t'assure que Mlle Charlotte a bien reconnu son
+père. Elle est devenue pâle comme une morte et n'a pas mis
+longtemps à t'emmener... Tu ne t'étais jamais douté de la
+rencontre? C'est curieux. Moi, je soupçonnais bien quelque chose
+entre vous car quelque temps auparavant, à Paris, j'avais
+rencontré...
+
+Je n'écoute plus. Je me rappelle cet épisode de notre existence; à
+Charlotte et à moi, cet incident auquel j'attachai si peu
+d'importance alors, et qui a eu une telle influence sur notre vie
+à tous deux. Je me rappelle mon étonnement lorsque je la trouvai,
+en me retournant, toute blême et frissonnante, son émotion
+profonde, son insistance à quitter les salons du Casino. C'était
+son père qu'elle avait vu!... Son père, qui l'avait chassée bien
+moins par colère que pour garder l'argent mis en réserve pour sa
+dot, et qu'elle retrouvait la, honte et dégoût indicibles! jetant
+l'or à pleines mains sur le tapis vert, au bras de cette femme de
+chambre devenue horizontale... Ah! l'être horrible! Il faut que je
+le retrouve, quand le diable y serait!
+
+-- Tu sais, continue Margot, il ne s'est livré à aucun commentaire
+malveillant. Il est resté très calme. Il a joué toute la soirée et
+a gagné beaucoup. Quand nous sommes partis, seulement, il m'a dit:
+«Ils m'ont porté chance tous les deux; c'est la première fois.»
+
+Chance! Il appelle ça la chance, le misérable! Et c'est pour ça
+qu'il m'a volé et qu'il a renié son enfant. Pour ça! Pour courir
+les villes d'eaux avec des cocottes, pour placer des billets de
+banque sous les râteaux des croupiers, sur les tables de nuit des
+putains! Pour ça! Quelle chance! Quelles joies! Quels bonheurs!
+Cette bourgeoisie... L'exploitation sans merci de toutes les
+douleurs, de toutes les faiblesses, de toutes les confiances et de
+toutes les bontés -- pour ça... Des fils qui jettent l'argent à
+l'égout, des filles qui le portent à des gredins titrés et ruinés,
+des vieillards qui ont menti, triché, pillé toute leur vie pour
+devenir, à soixante ans, les peltastes du vice...
+
+-- Je t'ai fait de la peine en te racontant ça? demande Margot.
+Pardonne-moi; je ne me doutais pas... Tu sais que je ne suis pas
+méchante...
+
+-- Non, dis-je en lui prenant la main, tu n'es pas méchante,
+Marguerite; malheureusement, beaucoup de gens ne te ressemblent
+pas.
+
+-- Eh! bien, ceux-là, il faut les laisser de côté, voilà tout. Moi,
+je n'agis jamais autrement. Ce ne serait pas la peine d'être au
+monde s'il fallait toujours se casser la tête à méditer sur les
+dires de Pierre ou les actions de Paul... Tâche de te remettre au
+beau fixe d'ici ce soir, n'est-ce pas? Sans ça, je me fâcherai. Je
+voudrais bien rester à déjeuner avec toi, mais je ne peux pas. Je
+suis attendue à Cusset; je suis très demandée en ce moment... Je
+reviendrai vers dix ou onze heures, Tiens, voici l'hôtel _Jeanne
+d'Arc_, où j'habite; prends-y une chambre; les propriétaires sont
+charmants...
+
+-- Je le crois. J'ai justement une commission à leur faire. Leurs
+enfants demeurent à Londres.
+
+-- C'est vrai, dit Margot, la fille était ici avant-hier encore, ou
+il y a trois jours; une petite blonde très jolie. Elle est
+modiste, paraît-il. Moi, je crois qu'elle est modiste comme moi;
+enfin, c'est son affaire. Et tu la connais, scélérat?
+
+-- Un peu. Son frère est mon associé.
+
+-- C'est bien drôle, tout ça! dit Margot comme la voiture s'arrête
+devant l'hôtel. Il faudra que j'aille faire un tour à Londres,
+pour voir. Je crois que tu me trompes indignement, et j'exige que
+tu me donnes des explications ce soir.
+
+-- C'est entendu, dis-je en descendant, tandis qu'un garçon de
+l'hôtel se précipite vers ma valise. À dix heures moins un quart,
+je commencerai à préparer un roman à ton intention.
+
+Margot me fait un signe menaçant avec son ombrelle, et la voiture
+repart au grand trot.
+
+Ils sont réellement charmants, ces propriétaires de l'hôtel
+_Jeanne d'Arc_. Ils ont été enchantés d'apprendre que je leur
+apportais des nouvelles de leurs enfants, surtout de Roger qu'ils
+n'ont pas vu depuis plusieurs mois. Ils m'ont prié d'accepter à
+déjeuner avec eux, en regrettant vivement que leur fille aînée,
+Eulalie, eût été invitée chez M. le curé.
+
+-- Si elle avait pu prévoir votre arrivée, elle se serait excusée,
+certainement, dit Mme Voisin; elle aurait été si heureuse de vous
+entendre parler de son frère et de sa soeur! Elle les aime tant!
+
+Peut-être bien. Mais, moi, je ne suis pas fâché de n'avoir point à
+affronter tes sermons de la demoiselle. Après tout, elle aurait pu
+me convertir; qui sait? Pour ce que le Diable me paye ma peau, je
+ferais aussi bien de la vendre à Dieu.
+
+Pas avant déjeuner, pourtant! L'abstinence serait peut-être de
+rigueur, et je meurs de faim. Heureusement, Mme Voisin vient nous
+arracher, son mari et moi, à un certain vermouth qui creuse
+énormément l'estomac. À table! Nous voici à table! Je dévore; et
+les parents de Roger-la-Honte ont le bon esprit de ne point
+engager sérieusement la conversation avant que mon appétit
+commence à se calmer; il semble s'apaiser à l'arrivée de la
+volaille et la salade le pacifie tout à fait. Quels braves gens,
+ces époux Voisin! Et quelle bonne cuisine ils font!
+
+Le père, avec sa face réjouie, encadrée de favoris poivre et sel,
+à l'air d'un bien digne homme, sans un brin de méchanceté ni
+d'hypocrisie; très paternel, surtout. La mère, qui a dû être fort
+jolie, grasse et ronde, les cheveux tout blancs et le teint rosé,
+a l'air d'une bien digne femme, affable et franche; très
+maternelle, surtout. Je voudrais bien qu'ils fussent mes parents,
+tous les deux. Oui, je voudrais bien... Ils s'inquiètent de
+l'existence que nous menons à Londres. Ils s'en inquiètent avec
+intelligence.
+
+-- Mangez-vous bien? Buvez-vous bien? Dormez-vous bien? demande
+Mme Voisin.
+
+-- Oui, Madame; très bien.
+
+-- Avez-vous des distractions suffisantes? Les divertissements sont
+tellement nécessaires! Vous amusez-vous? demande M. Voisin.
+
+-- Oui, Monsieur, beaucoup.
+
+-- Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de
+ce vin-là!
+
+Voilà de bons parents!
+
+-- Et les affaires marchent-elles à peu près? demande M. Voisin.
+
+-- Oui, Monsieur, pas mal.
+
+-- Et vous prenez toujours bien vos précautions? demande
+Mme Voisin.
+
+-- Oui, Madame, toujours.
+
+-- Allons, tant mieux! répondent-ils ensemble. Encore un verre de
+ce vin-là!
+
+Voilà de bons parents! Ils veulent qu'on mange, qu'on boive, qu'on
+dorme, qu'on s'amuse et qu'on suive librement sa vocation. Si tous
+les parents leur ressemblaient, la famille ne serait pas ce
+qu'elle est, pour sûr.
+
+-- Voyez-vous, Monsieur, me dit Mme Voisin comme un garçon vient
+chercher son mari, un instant après qu'on a servi le café, voyez-
+vous, nous sommes plus heureux que nous ne pourrions dire,
+depuis... depuis que nous nous sommes résolus à ne plus nous
+laisser guider par des préceptes qui nous condamnaient à la misère
+perpétuelle. Tout nous a réussi. Nous ne nous permettons pas, bien
+entendu, de rire au nez des personnes qui pensent autrement que
+nous, mais nous continuons notre petit bonhomme de chemin sans
+attacher aucune importance à ce qui se passe autour de nous. Je ne
+veux point dire que nous sommes des égoïstes; non: mais nous ne
+prenons pas parti. L'un nous dit blanc; c'est blanc. L'autre nous
+dit noir; c'est noir. Que voulez-vous que ça nous fasse? Et,
+tenez, sans aller si loin: Broussaille me raconte comment elle a
+plumé un pigeon; je ris avec elle. Eulalie vient me parler des
+peines et des récompenses d'une vie à venir; je m'émeus avec elle.
+Roger m'apprend ce que lui a rapporté sa dernière expédition; je
+me réjouis avec lui... Ces chers enfants! Ils nous donnent tant de
+satisfactions! Même Eulalie; elle prie pour nous. Ça peut servir;
+on ne sait jamais... Quant à Broussaille et à Roger, je ne vous
+cache pas que j'étais dans les transes, les premiers temps. Je
+lisais le journal, tous les matins, avec une anxiété! Mais, peu à
+peu, je m'y suis faite. Chaque métier a ses périls; et la seule
+chose importante est de choisir celui qui vous convient le mieux.
+L'esprit d'aventure existe encore, quoi qu'on en dise; et tous les
+hommes ne peuvent pas être chartreux ni toutes les femmes
+religieuses. Du reste, voyez la nature; certains animaux se
+nourrissent de chair, d'autres mangent de l'herbe, et d'autres...
+autre chose. Mon avis est qu'il faut laisser aux aptitudes toute
+liberté de se développer. Je sais bien qu'il y a des lois. Mais,
+Monsieur, pourquoi n'y en aurait-il pas? Le tonnerre existe bien,
+et les inondations, et les maladies, et toutes sortes de fléaux.
+Ce sont des maux peut-être nécessaires; propres, en tous cas, à
+mettre en relief l'industrie et la variété des ressources de
+chaque individu. Il faut se faire une raison, et prendre le monde
+tel qu'il est -- pas trop au sérieux. -- La seule chose qui
+m'inquiète, à propos de Broussaille et de Roger, c'est leur santé.
+Ce qui me fait peur, chez Broussaille, c'est la vivacité de son
+tempérament. Elle était si impétueuse, si animée, si primesautière
+étant enfant! Et je sais par expérience que les natures de femmes
+existent en germe dans les dispositions de petites filles. Ça use
+si vite, l'exaltation, dans ces choses-là!... De la verve, du
+brio, je ne dis pas non; mais la frénésie... Après tout, je me
+fais peut-être des idées... Dites-moi la vérité. Je suis sûre que
+vous savez... Non? Vous voulez être discret? Enfin... c'est que
+ces Anglais sont si brutes, et c'est tellement délicat, une femme!
+Mais Broussaille est une petite risque-tout. Jolie, hein? Dans
+cinq ou six ans, nous la marierons; mais pas avant. Ça ne vaut
+jamais rien, de se marier trop tôt... Quant à Roger, je ne me
+lasse pas de lui recommander de mettre des gants fourrés en hiver;
+il est très sujet aux engelures. Et puis, dans votre profession,
+on est exposé à se voir poursuivi, à être obligé de courir; dites-
+lui, de ma part, de porter toujours de la flanelle; une fluxion de
+poitrine est si vite attrapée... À propos, c'est votre parent, ce
+M. Randal qui est si riche et qui est parti ce matin? Il m'a
+semblé vous entendre dire à mon mari que c'est votre oncle?
+
+-- Oui, dis-je. Et c'est un voleur.
+
+-- Ah! répond Mme Voisin fort tranquillement; je n'aurais pas cru.
+Il a plutôt l'allure inquiète des honnêtes gens. Un voleur à
+l'américaine, peut-être? Il y a tant de genres de vol!... Dites
+donc, c'est cette dame qu'il a amenée ici, Mlle de Vaucouleurs,
+qui va regretter son départ! Si vous saviez l'argent qu'elle lui
+faisait dépenser! Elle doit être désolée...
+
+-- Je la consolerai ce soir.
+
+-- Vous faites bien de m'avertir, dit Mme Voisin sans s'émouvoir;
+je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont
+la porte ouvre dans le salon de Mlle de Vaucouleurs; ce sera plus
+commode pour vous deux. Je l'aime beaucoup, cette petite dame;
+elle est charmante; et puis, je serais bien contente qu'on fût
+complaisant pour Broussaille, quand elle voyage... Un petit verre
+de chartreuse? De la verte, n'est-ce pas?... Je crois, Monsieur,
+que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un hôtel.
+On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive à ne plus
+faire aucune distinction entre les choses les plus opposées, et
+l'on devient indifférent au bien comme au mal, au mensonge comme à
+la vérité, à la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait
+parler! Combien de gens honnêtes qui s'y sont conduits en forbans,
+combien de filous qui ont été des modèles de droiture! Que de
+cocottes qui s'y sont comportées en femmes d'honneur, et que de
+femmes mariées qui ont mis leur vénalité aux enchères! Et que de
+filous qui ont été des coquins, que d'honnêtes gens qui sont
+restés intègres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que
+d'épouses qui restèrent pures! C'est encore plus étonnant...
+Décidément, le monde est semblable aux braises du foyer: on y voit
+tout ce qu'on rêve. Et le mieux est de rêver le moins possible,
+car on finit par croire à ses rêves, et ils n'en valent jamais la
+peine. La vie, voyez-vous, c'est comme une baraque de la foire,
+devant laquelle se trémoussent des parades burlesques, tandis
+qu'on joue des drames sanglants à l'intérieur. À quoi bon entrer,
+pour assister aux souffrances de l'orpheline et souhaiter la mort
+du traître, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles
+de la porte? La tragédie, c'est pour les cerveaux faibles...
+Bon... voilà que je fais des phrases... Un petit verre de
+chartreuse?
+
+Non. Mme Voisin s'échauffe un peu, et je préfère lui laisser le
+temps de se calmer. Je déclare que je désire faire un tour au
+parc; et M. Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me
+souhaite beaucoup de plaisir.
+
+Du plaisir!... Dame! Pourquoi pas?... C'est plein de bon sens, ce
+que vient de me dire cette brave femme. C'est plein de bon sens...
+Les braises du foyer et la sottise des rêves, la parade de la
+foire et la tragédie pour les cerveaux mal trempés... Très vrai!
+Très vrai!... Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette
+allée où je me promène, je ne lui donnerais guère que deux ou
+trois coups de pied quelque part. Non, je n'irais pas plus loin...
+
+Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses allées au
+gravier déplaisant, ses arbres sans majesté. Le Casino là-bas,
+tout au bout; le Kiosque à musique, à côté, où grince un
+discordant orchestre cerclé de plusieurs rangées d'honnêtes femmes
+qui semblent empalées sur leurs chaises, tandis que des bataillons
+de cocottes multicolores tournent derrière leur dos, dans le
+sentier circulaire, talonnées par les hommes, avec des airs de
+génisses qui regardent passer des trains...
+
+C'est pas tout ça. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des
+descriptions vives -- des hypotyposes, s'il vous plaît -- mais pour
+réfléchir. Réfléchissons... Je réfléchis; et je ne sais pas
+jusqu'où iraient mes réflexions si je ne me trouvais, tout d'un
+coup, devant l'abbé Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue,
+presque providentielle! Sera-ce la dernière? Peut-être que non.
+Mais n'anticipons pas...
+
+L'étonnement et la joie que nous éprouvons l'un et l'autre étant
+exprimés d'une façon suffisante, nous nous installons paisiblement
+à l'ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous
+bien, tous les deux? Nous sommes là, à gauche de l'allée centrale,
+assis sur des chaises de fer, au pied d'un gros arbre. C'est moi
+qui porte ce costume de voyage dont l'élégance et la coupe
+anglaise indiquent une honnête aisance et des goûts cosmopolites,
+et qui suis coiffé de ce léger chapeau de feutre, signe
+incontestable de tendances artistiques et d'exquise insouciance.
+Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus; je suis rose, blond,
+vigoureux, gentil à croquer... Oui, je sais: j'ai l'air de me
+nommer Gaston; mais c'est moi tout de même. Tenez, je suis
+justement occupé à chasser les cailloux avec ma canne, dans des
+directions diverses, tout en parlant à l'abbé. Quant à l'abbé,
+vous l'apercevez aussi, j'espère; et maintenant que vous l'avez
+vu, vous n'oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien
+inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez été frappés,
+j'en suis sûre, par l'expression d'énergie froide empreinte sur
+son masque bronzé, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs
+doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles
+s'enfoncent dans le bréviaire qu'il tient à la main. Remarquez
+comme ses narines palpitent, pendant qu'il m'écoute; on dirait
+qu'il aspire mes paroles avec son grand nez... Et maintenant,
+franchement, dites-moi si l'on nous prendrait pour des voleurs.
+Non, n'est-ce pas? Je donne l'impression d'un bon jeune homme, un
+peu trop gâté par sa famille et coupable de fredaines assez
+vénielles, qui vient de demander à son ancien précepteur de l'ouïr
+en confession; l'abbé, lui, fait l'effet d'un prêtre autoritaire à
+la surface, mais libéral au fond, d'un bourru bienfaisant. Et
+pourtant!... Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles
+pouvaient parler!
+
+Mais elles auraient tort d'essayer. Leurs voix se perdraient dans
+le fracas occasionné par l'infernal orchestre, là-bas, qui termine
+avec rage une effroyable symphonie à la gloire de la Discorde. Il
+m'avait semblé tout d'abord que le tambour, gravement insulté par
+un couac de la clarinette, appelait à son aide le cornet à piston;
+mais je m'aperçois maintenant que c'est le tambour lui-même qui
+avait tort et que la flûte, le violon, le trombone, la contrebasse
+et le cor anglais, après de vains efforts pour rétablir
+l'harmonie, prennent le parti d'étouffer, sous l'explosion
+combinée de leurs colères individuelles, les protestations des
+antagonistes.
+
+-- Un peuple qui admet qu'on lui joue de pareille musique est tombé
+bien bas, dit l'abbé du ton peu convaincu d'une personne qui parle
+pour parler, tout en songeant à autre chose qu'à ses paroles...
+Quant à ce que vous venez de m'apprendre, ajoute-t-il, je ne puis
+vous dire qu'une chose: c'est qu'il est fort heureux que les
+circonstances vous aient servi comme elles l'ont fait. Comprenez-
+moi bien: vous auriez trouvé, votre oncle ce matin, et vous
+l'auriez tué comme un chien, que j'aurais approuvé votre acte,
+tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu
+qu'il quittât Vichy juste au moment où vous y arriviez, je pense
+que ce serait de la folie pure que de vous mettre à sa recherche.
+Oh! je conçois la vengeance, certes! Elle est à la base de tous
+les grands sentiments, sans excepter l'amour. Mais je n'admets son
+exercice que sous l'impulsion d'une colère qui frappe de cécité
+morale; ou bien, de sang-froid, lorsqu'on est assuré de
+l'impunité. Ce n'est pas un raisonnement de lâche que je vous
+tiens là; c'est un raisonnement d'homme. Du moment que vous avez
+cessé d'être aveuglé par la passion, l'idée abstraite du meurtre
+pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu
+d'une entité vague, un être dont vous êtes obligé de juger la
+vilenie, dont vous savez, la bassesse; et vous êtes forcé de vous
+rendre compte que la vie de cet être-là ne vaut point la vôtre. Si
+vous vous obstinez dans votre dessein de représailles à tout prix,
+c'est une espèce de fausse honte vis-à-vis de vous-même, un
+entêtement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous êtes
+juré à vous-même de commettre une certaine action, et vous voulez
+vous tenir parole. Eh! bien, je crois qu'il ne faut se laisser
+lier par rien, surtout par les serments qu'on se fait à soi-même.
+Ils coûtent toujours trop cher... Vous me direz qu'il y a une
+grande faiblesse à reculer devant les conséquences d'un acte qu'on
+désire accomplir. C'est vrai. Mais, au moins lorsque ces
+conséquences doivent causer plus de peine que l'acte ne doit
+produire de joie, je trouve cette faiblesse-là très humaine, très
+intelligente et même très courageuse. Elle procède de la
+conscience nette des choses et de la répudiation de l'idéal
+menteur. Les stoïciens prétendaient que la souffrance n'est point
+un mal. Les stoïciens étaient de grotesques imbéciles. La
+souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur,
+soit -- et encore! -- Mais la rechercher, c'est être fou, si elle ne
+vous donne pas, pour le moins, son équivalent de plaisir. Ne
+disaient-ils pas aussi, ces stoïciens, que la force ne peut rien
+contre le droit? La force ne peut rien contre le droit, sinon
+l'écraser, -- sans trêve. -- Le droit! Qu'est-il, sans la force? Et
+qu'est-il, sinon la force -- la vraie force? -- Vieilleries, tout
+ça; bêtises... Voyez-vous, l'âge est passé où l'on croyait des
+témoins «qui se font égorger.» Des témoins qui veulent vivre, ça
+vaut mieux. Ils finiront peut-être par apprendre aux autres à
+vouloir vivre, aussi. Et ça suffira... Vengez-vous pendant que la
+fureur vous barre le cerveau; ou bien, cherchez l'ombre; ou bien --
+attendez. -- Votre oncle est un scélérat, oui. Il y a longtemps que
+je lui ai donné mon opinion sur lui; mais... Je l'ai aperçu ces
+jours-ci, continue l'abbé en portant un doigt à son front.
+Paralysie générale ou suicide, avant peu. Attendez... Pour le
+moment, ne pensez plus à tout cela, et n'en parlons plus... Avez-
+vous l'intention de rester ici quelque temps?
+
+-- Je ne sais pas; c'est possible.
+
+-- Moi, je suis arrivé il y a une quinzaine de jours, dit l'abbé en
+saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux ecclésiastiques
+qui se promènent dans le parc. Je n'ai pas perdu mon temps. Mais
+il n'y a plus grand chose à faire et je commence à m'ennuyer. Où
+êtes-vous descendu?
+
+-- À l'hôtel _Jeanne d'Arc_.
+
+-- Excellente idée que vous avez eue là. Vous me fournissez un
+prétexte plausible pour y transporter mes pénates. Jusqu'ici je
+logeais à _Saint-Vincent de Paul_, avec la majorité de ces hommes
+noirs. Question d'affaires, vous comprenez.
+
+-- Quelles affaires?
+
+-- Le jeu. Depuis quinze jours, je tiens les cartes quinze heures
+sur vingt-quatre, en moyenne. Et je vous assure que ce n'est pas
+une petite occupation, et qu'il fout ouvrir l'oeil, avec ces
+messieurs.
+
+-- Ils trichent?
+
+-- Comme le roi de Grèce. Je suis d'une adresse à rendre des points
+à Robert-Houdin et mon doigté est simplement merveilleux; eh!
+bien, mon cher, c'est avec la plus grande difficulté que j'arrive
+à gagner. J'y parviens, cependant; et j'ai fait une assez belle
+récolte. Au bout de la première semaine on envoyait déjà des
+télégrammes suppliants aux bonnes dévotes et aux chères pénitentes
+qui ne se faisaient point prier pour mettre leurs offrandes à la
+poste. Mais, à présent, elles n'expédient plus que des pots de
+confitures;
+
+-- Vous me donnez là, dis-je, une singulière idée des moeurs du
+clergé.
+
+-- Je vous en donnerais bien d'autres!... Il est difficile, en
+général, d'imaginer des drôles plus fangeux que ces hommes
+d'église. Ils sont les dignes pasteurs des âmes contemporaines.
+Leurs moeurs! Comment voulez-vous qu'ils en aient? La morale
+pétrifiée dont ils sont les gardiens et les docteurs ne saurait
+faire d'eux que des saints ou des fripons. La moralité peut
+seulement exister avec la liberté; elle doit sortir de cette
+liberté, et s'y greffer, non pas immuable, mais variable, en
+concordance avec l'état général de culture de l'humanité. Il y a
+des saints, dans le clergé; très peu, mais il y en a. Ce sont des
+monstres, à mon avis. Quant au reste...
+
+-- Je serais bien aise de savoir quels sont les sentiments de vos
+confrères à votre égard?
+
+-- Ils me haïssent; ils ne me connaissent pas, mais ils me
+devinent; ils me sentent, pour mieux dire. Pas un de ceux dont
+j'ai vidé l'escarcelle, ces jours derniers, qui n'ait rêvé de
+représailles atroces. Mais ils n'osent pas agir; ils dévorent leur
+jalousie et leur rage. Se plaindre! À qui? À l'archevêque?
+L'archevêque me doit son siège; et c'est moi qui lui ai rédigé, il
+y a trois mois, ce fameux mandement qui va lui valoir le chapeau
+de cardinal. Ah! ils savent que j'ai l'oreille de monseigneur! Du
+reste, ils peuvent aller à Rome, si le coeur leur en dit.
+
+-- Vous êtes bien mystérieux, l'abbé.
+
+-- Je le serais moins si mes révélations pouvaient vous être
+utiles; mais à quoi vous serviraient-elles? Si pourtant vous êtes
+curieux de détails biographiques, venez déjeuner, avec moi demain
+matin à l'hôtel _Saint-Vincent de Paul_. Je vous présenterai, de
+vous à moi, quelques types assez intéressants. C'est entendu? Le
+menu ne vous effrayera pas: consommé au rosaire, soles à
+l'immaculée, tournedos à la vierge, timbale de nouilles saint
+Joseph, crème terre-sainte et Château-Céleste... Je déménagerai
+après le café. Réflexion faite, je passerai encore une semaine à
+Vichy. Après quoi, mon retour à Paris s'impose.
+
+-- Une bonne oeuvre?
+
+-- Justement. Je m'occupe de la fondation d'un asile pour les
+filles-mères aux abois. Entreprise patriotique autant que
+charitable, car vous savez que la France se dépeuple
+effroyablement et que la seule population qui augmente sans cesse
+en ce beau pays, c'est celle des prisons. Mes circulaires et mes
+démarches ont produit le meilleur effet, et l'établissement
+ouvrira ses portes avant peu, j'espère. La directrice sera
+Mme°Boileau. Vous connaissez, je crois?
+
+-- Mme Boileau? Non; pas du tout.
+
+-- Mme Ida Boileau, rue Saint-Honoré?
+
+-- Quoi! Comment!...
+
+-- Mon Dieu! ricane l'abbé, ne faites donc pas l'enfant. Les choses
+les plus simples vous plongent dans la stupéfaction.
+
+-- Vous exagérez. J'ai appris à ne plus guère m'étonner. Ma
+surprise vient plutôt de vous voir en relations avec...
+
+-- Votre entourage?... C'est le hasard qui le veut, apparemment.
+Tenez, regardez là-bas, dans cette allée, ces deux messieurs et
+cette dame... Vous les connaissez certainement.
+
+-- En effet, dis-je après avoir tourné la tête dans la direction
+que m'indique l'abbé. Le personnage qui se trouve à droite se
+nomme Mouratet; c'est un de mes amis, et la dame est sa femme;
+quant au troisième promeneur, je ne me rappelle pas...
+
+-- C'est M. Armand de Bois-Créault, dit l'abbé; il est l'amant de
+Mme Mouratet et le mari d'une femme charmante qui fut obligée de
+se séparer de lui.
+
+-- La connaissez-vous? demandé-je anxieusement, car j'ai cessé de
+correspondre avec Hélène depuis plusieurs mois et je ne sais rien
+d'elle.
+
+-- Pas personnellement, répond l'abbé. Elle habite la Belgique et
+je n'ai jamais eu l'honneur de la voir, bien que j'aille souvent à
+Bruxelles. Mais j'en ai entendu parler par un banquier belge, un
+trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel
+elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et très
+ambitieuse, paraît-il... Au fait, autant vous l'avouer; je connais
+toute son histoire et je n'ignore pas, non plus, celle de la
+famille de Bois-Créault.
+
+-- Elle est édifiante.
+
+-- Mme de Bois-Créault aimait son fils, dit l'abbé en secouant la
+tête; il est en train de la ruiner et elle l'aime encore. Elle
+l'aime à mourir pour lui ou à tuer pour lui... Écoutez: nous
+sommes tous malades, aujourd'hui; et quelles que soient les formes
+qu'affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous
+sommes condamnés par une morale surannée à passer de l'état
+naturel, directement, à l'état d'imbécillité passive,
+fonctionnante, et d'humiliation abjecte. Les sentiments
+instinctifs, naïfs, larges et braves, sont enchaînés par les
+interdictions légales et les anathèmes religieux. Et ces
+instincts, refoulés, impuissants à se faire jour normalement, mais
+qui ne veulent pas mourir dans l'_in-pace_ où les claquemure la
+bêtise, reparaissent, défigurés jusqu'au crime ou déformés jusqu'à
+l'enfantillage. On parle de l'infamie actuelle; elle est forcée,
+cette infamie; forcée, douloureuse, immense -- immense comme la
+sottise dont elle émane. -- D'ailleurs, la folie augmente partout
+dans des proportions énormes... Vous me direz que le cas de
+Mme de Bois-Créault est un cas exceptionnel. Je vous répondrai que
+beaucoup de mères font plus encore, pour leurs fils, que
+Mme de Bois-Créault. Combien de femmes, surtout dans les
+campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter
+leurs fils du service militaire! Que de crimes ignorés a produits
+ce militarisme à outrance! La confession nous apprend... Mais vous
+me comprenez, vous; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je
+parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire
+ceci: quand un accident déplorable met en deuil toute une ville,
+si un prêtre se permet de déclarer en chaire que la catastrophe
+est un châtiment du ciel, on ne trouve pas d'invectives assez
+amères pour l'en accabler. On ne se demande même pas s'il
+connaissait la vie réelle des victimes, si la confession ne lui
+avait point révélé ce qu'ignore la foule, et s'il n'avait pas le
+droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez
+que je n'emploie les mots: châtiment du ciel et vengeance divine
+que comme une figure...
+
+L'abbé s'interrompt. À vingt pas, sous les arbres, s'avance une
+jeune femme blonde, très jolie, vêtue de noir. Je ne sais
+pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de
+dignité. Elle va passer devant nous. L'abbé se lève et salue d'un
+grand coup de chapeau, fort éloquent. La jeune femme répond d'une
+inclinaison gracieuse.
+
+-- Cette dame est réellement très bien, dis-je.
+
+-- Oui, certainement. C'est Mlle Eulalie Voisin, la fille...
+
+-- Oh! je sais; mais je n'avais pas l'honneur de la connaître.
+
+-- Elle va à la Grande Grille, dit l'abbé comme la soeur de Roger-
+la-Honte disparaît, au bout du parc, entre le kiosque à musique et
+le Casino, j'ai fort envie d'y aller aussi; j'ai deux mots...
+
+-- Vous lui faites la cour, je parie?
+
+-- Je ne vous le dirai pas, répond l'abbé en se levant. D'abord,
+j'ose à peine me l'avouer à moi-même; puis, les sentiments de
+l'amour, comme ceux de la religion, perdent leur sincérité dès
+qu'ils sont exprimés. Au revoir; à demain matin.
+
+Il s'éloigne -- juste au moment où s'approchent Mouratet et les
+deux adultères qui l'accompagnent. -- L'adultère femelle pousse un
+grand cri en m'apercevant, se précipite au-devant de moi,
+m'accable d'exclamations et d'interrogations; et ce n'est qu'au
+bout de trois minutes au moins que Mouratet parvient à me serrer
+la main et à me présenter à l'adultère mâle. Un bellâtre,
+insignifiant, prétentieux et insipide; un homme dont les
+moustaches sont partout et le reste nulle part.
+
+Nous avons été dîner à la _Restauration_. Dîner médiocre, mais
+fort gai. Mouratet est la belle humeur en personne; il est
+satisfait de tout, trouve l'univers admirable et ses habitants
+délicieux. La vie n'a que des sourires pour lui. Il n'est pas
+encore député, c'est vrai; mais simplement en raison de la
+difficulté qu'éprouve le gouvernement à dénicher l'oiseau rare
+capable de prendre sa place à là Direction des Douzièmes
+Provisoires, les Douzièmes Provisoires demandent à être habilement
+dirigés; c'est incontestable. Donc, Mouratet a consenti, par pur
+patriotisme, à conserver sa situation, quelque temps encore;
+jusqu'au printemps prochain. À cette époque, il posera sa
+candidature dans la Bièvre. Candidature progressiste qui sera
+soutenue comme il convient par les pouvoirs établis.
+
+-- Mon élection est assurée d'avance, dit-il. Et après... Il ne
+faudra pas t'étonner de voir, d'ici un an ou deux, le portefeuille
+des Finances sous mon bras.
+
+Je ne m'en étonnerai pas. Oh! pas du tout. Armand de Bois-Créault
+aussi affirme que le fait ne le surprendra point; Mouratet, dit-
+il, est capable de tout.
+
+C'est fort possible. Il est même capable, je crois, d'être
+parfaitement au courant de la conduite de sa femme et d'avoir jugé
+plus intelligent de ne rien dire. J'en mettrais ma main au feu,
+qu'il sait tout, et qu'il a pris le parti de fermer les yeux.
+Comment serait-il admissible, sans cela, qu'il fût seul à ne pas
+voir ce qui est évident pour tout le monde? Il est vrai qu'il y a
+des grâces d'état; mais... Je demanderai des explications à Renée,
+si l'occasion s'en présente.
+
+Elle se présente immédiatement. Armand de Bois-Créault nous
+propose, à Mouratet et à moi, une partie de billard. Mouratet
+accepte, mais je refuse. Je ne joue jamais au billard; c'est un
+jeu trop 1830 pour moi. Renée m'approuve et me prie de la mener
+faire un tour de parc; ces messieurs viendront nous retrouver
+quand la chance se sera déclarée définitivement en faveur de l'un
+d'eux.
+
+-- Eh! bien, dis-je à Renée une fois que nous avons traversé la
+sextuple rangée de cocottes attablées devant l'établissement et
+qui se sont mises à chuchoter à notre passage, eh! bien, je suis
+heureux de pouvoir vous féliciter de votre aplomb.
+
+-- Les compliments sont toujours bons à prendre, répond-elle; mais
+mon aplomb n'a rien de particulier. Ne pas se cacher, c'est le
+meilleur moyen de ne pas éveiller les soupçons de son mari. Toutes
+les femmes qui ont un peu d'expérience en savent autant que moi
+là-dessus.
+
+-- Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien?
+
+-- Lui? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous
+vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s'en aperçoit, et
+lui seul continue à ne rien voir.
+
+-- Mais s'il ne continuait pas?
+
+-- C'est impossible, répond Renée avec la plus grande assurance.
+Lorsqu'un homme a confiance dans une femme, ça va loin. Et il a
+une confiance en moi! Tenez, le mois dernier, à Paris, il a reçu
+deux ou trois lettres anonymes; il me les a montrées en riant et
+les a déchirées en haussant les épaules... Qui avait écrit ces
+lettres, je l'ignore.
+
+-- Un soupirant évincé.
+
+-- Évincé! Vous voulez rire.
+
+-- Mécontent, alors.
+
+-- Vous voulez me faire pleurer.
+
+-- Une femme jalouse.
+
+-- Oh! s'écrie Renée, comment aurait-elle pu savoir? D'ailleurs, je
+n'ai pas connu plus de trois hommes mariés depuis le commencement
+de l'année. Voyons, ajoute-t-elle en comptant sur ses doigts; un,
+deux, trois... quatre... cinq. Non, pas plus de cinq. Ainsi...
+Armand non compris, bien entendu.
+
+-- Il est marié, pourtant.
+
+-- Si peu! Séparé de sa femme au bout d'un mois de mariage. Elle
+est encore demoiselle, vous savez. D'une pudibonderie à décourager
+un satyre. Elle a mieux aimé abandonner son mari que de lui
+accorder la clef des générations, comme disait... Molière.
+Comprenez-vous des choses pareilles? Une vestale fin de siècle!
+J'ai bien ri quand Armand m'a raconté ça.
+
+-- Il y a. de quoi. Il vous fait rire beaucoup, Armand?
+
+-- Très peu. À dire vrai, il me met la mort dans l'âme. Il est si
+bête! Encore plus que mon mari. Seulement, qu'est-ce que vous
+voulez? -- elle allonge son pouce sur son index -- ça, ça, toujours
+ça. Ah! l'argent!... Il faudra que je vous fasse faire des
+affaires, cet hiver, pour me remonter une bonne fois. Figurez-vous
+que je n'ai plus un sou. Armand va recevoir une forte somme de sa
+mère, dans trois jours; elle vend deux ou trois fermes qu'ils ont
+en Normandie; mais, d'ici là, je suis à sec. Et il faut toujours
+une chose ou une autre. J'ai le même chapeau sur la tête depuis le
+commencement de la semaine; les horizontales se moquent de moi.
+C'est tout naturel; vous ne pouvez pas inspirer le respect si vous
+portez huit jours le même chapeau... Avez-vous deux ou trois cents
+francs sur vous?
+
+-- Cinq cents seulement, dis-je en consultant mon portefeuille.
+Voici.
+
+-- Bon, dit-elle en glissant le billet de banque dans son corsage;
+je vous rendrai ça mardi. Ou, plutôt... donnez-moi votre adresse.
+J'irai vous dire merci demain matin.
+
+-- Je ne peux pas vous donner mon adresse, dis-je en riant. Je
+demeure chez une personne qui m'a offert l'hospitalité...
+
+-- Écossaise. Oui; j'aperçois la jupe. Que vous êtes méchant! On
+dirait que vous vous plaisez à me faire jouer le rôle de
+Mme Putiphar... Tant pis pour vous! Je ne vous rendrai pas votre
+billet, et vous serez le premier qui n'en aura pas eu pour son
+argent.
+
+-- Il faut un commencement à tout. Dites-moi, petite Renée, elle
+vous amuse, l'existence que vous menez?
+
+-- Énormément! je suis faite pour ça, voyez-vous. C'est tellement
+drôle, de raconter des blagues d'un bout de l'année à l'autre, de
+n'être jamais ce qu'on parait, et de se moquer de tout le monde
+sans avoir l'air de rien! C'est comme si l'on ne sortait pas du
+théâtre. On se regarde jouer sa comédie, vous savez, et c'est
+délicieusement énervant. Des tas de sensations, mon cher! Je vous
+expliquerai ça quand vous voudrez; mais je vous préviens que je ne
+suis éloquente qu'en chemise. C'est ma robe de professeur. Il
+faudra vous décider, si vous voulez vous instruire. Vous
+déciderez-vous?
+
+-- Sans aucun doute.
+
+-- Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j'éprouve
+une joie intense à les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand
+avec d'autres -- j'ai deux rendez-vous pour demain; comment faire?
+-- et à leur tirer des carottes -- passez-moi le mot -- des carottes
+à la Vichy.
+
+Mais elle aperçoit son mari et Armand de Bois-Créault qui se
+dirigent de notre côté, et change subitement de sujet de
+conversation. Ils nous rejoignent. C'est Mouratet qui a gagné la
+partie de billard; le proverbe a encore une fois raison.
+
+-- Je reprochais vivement à M. Randal de n'être, pas venu à Paris
+l'hiver dernier, dit Renée. Il m'a promis d'y faire un long séjour
+au commencement de l'année prochaine. Maintenant, il faut qu'il
+répète sa promesse devant témoins.
+
+Je promets; et, comme il est dix heures et demie, je déclare que
+je suis obligé de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole à
+Marguerite de Vaucouleurs.
+
+
+XXIII -- BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR
+
+L'hiver venu, j'ai tenu la solennelle promesse que j'avais faite
+aux époux Mouratet, à Vichy. J'ai quitté Londres pour Paris avec
+l'intention de passer quelque temps dans cette capitale du monde
+civilisé. Ce n'est pas que je sois fou de Paris; non; j'y suis né
+et j'aimerais autant mourir ailleurs. Je n'ai aucun engouement de
+provincial pour cette ville si vantée et dont le seul monument
+vraiment beau se trouve à Versailles. Mais le séjour de Londres
+m'était devenu insupportable, vers la fin de décembre. La saison
+d'automne avait été morne et, à part deux ou trois expéditions peu
+fructueuses, je l'avais passée les bras croisés. L'inaction n'est
+pas mon fait. Elle me pèse. Elle me semblait plus lourde encore
+avec la hantise de souvenirs qui venaient croasser comme des
+corbeaux sinistres, à cet anniversaire d'événements dont je
+voudrais avoir perdu la mémoire.
+
+En vérité, je commence à boire pour oublier, moi qui, jusqu'à
+présent, n'ai jamais bu que pour boire. Je glisse insensiblement
+sur la pente de l'inconduite. J'en suis tout étonné moi-même, car
+je n'aurais certainement pas cru... Mais sait-on ce que l'avenir
+nous réserve?
+
+Qui aurait pu prévoir, par exemple, que Mouratet deviendrait
+jaloux? Personne. Eh! bien, Mouratet est jaloux, férocement, comme
+un tigre. Renée, que j'ai été voir à plusieurs reprises, m'avait
+déjà averti du fait, mais j'avais refusé d'ajouter foi à ses
+assertions, tellement elles me paraissaient invraisemblables. Elle
+avait eu beau me dire que son mari la faisait surveiller, rentrait
+à des heures auxquelles on ne l'attendait pas, venait troubler de
+son apparition intempestive ses plus innocents _five o'clock_, et
+exigeait qu'elle lui rendit compte de son moindre mouvement,
+j'étais resté sceptique. Mouratet jaloux, c'est trop drôle.
+
+Pourtant, rien n'est plus vrai. Mouratet lui-même me l'a avoué la
+semaine dernière, un matin où je l'avais rencontré par hasard et
+l'avais emmené déjeuner avec moi. «Tu ne sais pas ce que c'est que
+la jalousie, m'a-t-il dit d'une voix à fendre l'âme. C'est un
+tourment indicible et je l'endure depuis deux mois. -- Deux mois!
+me suis-je écrié. Veux-tu me dire qu'il y a deux mois que tu
+doutes de la vertu de ta femme? -- Hélas! oui. Je n'ai pas de
+preuves, il est vrai... -- Eh! bien, mon ami, si tu n'as pas de
+preuves à l'heure qu'il est, tu as complètement tort de te mettre
+martel en tête. Une femme coupable ne demande pas trois semaines
+pour se trahir; l'impunité accroît son audace et... -- C'est ce que
+je me dis tous les jours; mais... -- Ta, ta, ta; tu as toujours été
+défiant. Au collège même, je me rappelle... -- Tu crois? a demandé
+Mouratet avec un éclair de joie dans les yeux. -- Comment, si je
+crois! Tu es la défiance même! Tu ne t'en aperçois pas, et je ne
+te l'aurais jamais dit si les circonstances ne m'avaient pas forcé
+à ouvrir la bouche; mais vraiment... -- Tu pourrais bien avoir
+raison. Quand j'y réfléchis, en effet... Pourtant, j'ai reçu tant
+de lettres flétrissant la conduite de Renée... -- Des lettres
+écrites par des femmes jalouses de sa beauté. -- Peut-être. Malgré
+tout, il y a une chose que je ne m'explique pas. Ses dépenses de
+toilette sont exagérées, certainement; et je me demande d'où vient
+l'argent... -- Ah! c'est l'éternelle question! D'où vient l'argent!
+Mais, des économies que sait faire ta femme, mon cher. Elle
+économise, ta femme. Elle met de côté cent sous par ici et vingt
+francs par là. Les petits ruisseaux font les grandes rivières; et
+lorsqu'elle a besoin d'une certaine somme pour sa modiste ou sa
+couturière, elle n'a pas à te la demander. Voilà. Moi, je trouve
+beaucoup de tact et de délicatesse dans cette façon d'agir; elle
+épargne ces discussions d'intérêt toujours si malvenues dans un
+ménage; elle épargne... Enfin, veux-tu mon avis? Ta femme est une
+femme supérieure à tous les points de vue et tu as le plus grand
+tort de douter d'elle... -- Ah! a soupiré Mouratet, je suis dans
+une position si délicate, vois-tu! Je serai député avant deux
+mois, songes-y. Cela impose des devoirs, de grands devoirs. Un
+représentant du peuple est là pour donner l'exemple. Il faut que
+sa maison soit de verre, la femme de César ne doit pas être
+soupçonnée. -- Naturellement, ai-je repris en faisant des efforts
+désespérés pour étouffer mon rire. Mais encore faut-il que les
+soupçons soient basés sur quelque chose. N'as-tu pas que des
+présomptions? Te méfies-tu de quelqu'un? -- Oui et non. J'avais
+pensé tout d'abord qu'Armand... Il était sans cesse à la maison;
+on l'avait vu avec Renée... Mais je lui ai fait comprendre que ses
+assiduités étaient poussées trop loin et il est devenu la
+correction en personne. Depuis deux mois, il n'a vu Renée que
+devant moi, j'en suis sûr; quant à elle, elle ne sort presque
+plus... -- Eh! bien, eh! bien, tu vois!... Des apparences! Avais-je
+raison de te parler de ton caractère ombrageux? Hein? Tu n'es pas
+brouillé avec Armand de Bois-Créault, au moins? -- Pas du tout.
+Nous sommes les meilleurs amis du monde. Il est même entendu que
+nous irons ensemble, la semaine prochaine, au bal de l'Opéra. Tu y
+viendras aussi, j'espère? Tu sais, nous nous travestissons tous de
+pied en cap. Que veux-tu? Ce sont des choses que je n'aime pas
+beaucoup, mais elles me seront bientôt interdites; car, lorsqu'on
+porte l'écharpe de député... Oui. Armand sera en seigneur Louis
+XIII, Renée en pierrette... elle a refusé de se faire faire un
+costume plus dispendieux... -- Ah! me suis-je écrié, tu devrais
+être honteux! C'est un reproche muet qu'elle t'adresse là, mais il
+est éloquent. -- C'est vrai, a répondu Mouratet, la larme à l'oeil;
+et j'ai commis une autre sottise... Figure-toi... Non, c'est trop
+bête! Figure-toi que, moi, je serai déguisé en Barbe-Bleue.» Cette
+fois, j'ai ri sans me gêner, et de bon coeur. Mouratet en Barbe-
+Bleue? Oh! c'est à se rouler... «Je vois bien que c'est ridicule,
+a-t-il continué d'une voix piteuse; mais le costume est commandé,
+en cours d'exécution... Alors, c'est entendu. Nous comptons sur
+toi; viens nous prendre mardi soir.» Et il m'a quitté, l'air
+joyeux et penaud en même temps, joyeux des excellentes
+consolations que je lui ai données, penaud de m'avoir fait la
+confidence de sa jalousie sans motifs. Ah! triste et stupide
+idiot...
+
+-- Monsieur et Madame ne sont pas encore prêts, me dit le
+domestique qui m'introduit, le mardi, vers onze heures du soir,
+dans le salon du boulevard Malesherbes.
+
+C'est bon. Je prends un journal sur une table; mais j'ai à peine
+eu le temps de le déplier qu'une porte s'entr'ouvre, s'ouvre tout
+à fait, et que Renée, en costume de pierrette moins le chapeau
+blanc, s'élance vers moi.
+
+-- Vite! Vite! dit-elle, écoutez-moi. Voulez-vous me rendre deux
+grands services?
+
+-- Cent, mille, tant que vous voudrez.
+
+-- Merci. Eh! bien, d'abord, il faut vous arranger, ce soir, à
+éloigner de moi mon mari pendant une demi-heure. Vous voyez ça?
+Qu'il n'ait pas envie d'aller regarder où je suis. Je vais vous le
+dire où je serai. Je serai dans une loge -- vous savez? au fond --
+avec Armand. Oui, depuis deux mois, c'est à peine s'il a pu me
+dire qu'il m'aime plus de cinq ou six fois; et ce soir, c'est
+sérieux, il a un joli cadeau à me faire. Il a été fort gêné, ces
+temps-ci, mais sa mère vient d'hypothéquer son hôtel... Je vous
+raconte tout ça afin de vous faire voir comme c'est grave. Voilà.
+Il faut que vous écartiez mon mari pendant une demi-heure.
+Pourrez-vous?
+
+-- Certainement. Comptez sur moi. Mais ça, c'est le premier
+service. Et le second?
+
+-- Le second... Il faut que vous m'enleviez demain.
+
+-- Hein?
+
+-- Oui. L'existence que je mène n'est pas tenable. Si vous croyez
+que je n'en ai pas assez, d'une vie pareille! Questionnée,
+tourmentée, espionnée, pas une minute de liberté! Et tout ça, je
+vous demande pourquoi! Parce que Monsieur a reçu des lettres
+anonymes. On n'en envoie qu'aux imbéciles, des lettres anonymes!
+Je le lui dirai ce soir, pour sûr... Alors, vous voulez bien?
+
+-- Mais, dis-je en me laissant tomber sur une chaise, je ne sais
+vraiment pas. En principe, l'enlèvement me sourit assez; mais je
+dois avouer qu'en pratique...
+
+En pratique, non, il ne me sourit pas du tout. Ce ne sont pas les
+scrupules qui me gênent, bien entendu. Les scrupules et moi, ça
+fait deux. Mais, si légère qu'elle soit, cette petite femme, elle
+pèsera d'un rude poids sur mes épaules. Qu'en ferai-je, mon Dieu!
+D'autant plus qu'avec une écervelée pareille, on est à la merci
+d'une étourderie; et il faut le jouer serré, le jeu que je joue...
+Renée me regarde d'un air consterné.
+
+-- Vous ne voulez pas? Ce n'est pourtant pas bien difficile, ce que
+je vous demande. Arracher une femme au foyer conjugal, en voilà
+une belle affaire! Ça se fait tous les jours et cent fois par
+jour, rien qu'à Paris. Vrai, je n'aurais pas cru...
+
+Elle saute sur mes genoux, me passe un bras autour du cou.
+
+-- Voyons, gros bête! Puisque je vous dis que ça ne peut pas durer
+comme ça et qu'il faut que je m'en aille demain car j'aurai de
+l'argent ce soir. Si je pouvais partir toute seule... Mais je ne
+connais rien aux trains, aux bateaux, à tout ça... Je me perdrais.
+Et puis... Ah! mais, j'y suis, à présent! Ce n'est pas du tout un
+collage que je vous propose, vous savez. C'est ça que vous
+craigniez, pas? N'ayez pas peur. J'en ai assez, des liens sacrés,
+et profanes, et de tous les liens. Non. Vous ferez de moi tout ce
+que vous voudrez; vous me garderez un jour, ou un mois, ou pas du
+tout, comme il vous plaira. Une fois que vous m'aurez sortie
+d'ici, je saurai bien me tirer d'affaires.
+
+Pas très sûr. Ce n'est point un métier commode, le métier
+d'aventurière. Mais on verra. En tous cas, la situation change.
+
+-- Je croyais, dis-je, que vous ne parliez pas sérieusement; mais
+puisqu'il en est autrement, disposez de moi. Deux mots seulement.
+Vous voulez emporter vos toilettes?
+
+-- Pas toutes. Sept ou huit malles, tout au plus.
+
+-- Faites-les envoyer demain à Londres, à mon adresse. Et quant à
+vous, soyez chez moi vers quatre heures, et ne vous inquiétez de
+rien.
+
+-- À la bonne heure, dit Renée. Vous êtes gentil comme tout. Tiens!
+embrasse-moi; il y a longtemps que j'en ai envie...
+
+Mais elle se redresse, tend l'oreille; une porte vient de
+s'ouvrir, au fond de l'appartement.
+
+-- Voilà Barbe-Bleue, dit-elle. Anne, ma soeur Anne...
+
+Elle saute sur ses pieds, pirouette, fait un geste de voyou, et
+s'en va à grandes enjambées, les bras en l'air.
+
+Mouratet, une seconde après, entre dans le salon; et je ne puis
+retenir un cri à son aspect. Il est ignoble. Ah! cette défroque de
+criminel -- et de quel criminel -- portée par ce bourgeois! Ce n'est
+pas ridicule, non; mais c'est tellement horrible que c'est
+inexprimable. Aucune description d'artiste, aucune enluminure
+d'Épinal, si grandiose que l'ait faite la plume, si atroce que
+l'ait plaquée la machine, ne pourraient donner l'idée du Barbe-
+Bleue que j'ai devant moi. C'est quelque chose d'inouï. C'est la
+bassesse entière de toute une espèce vile sous la dépouille
+terrible de toute une race cruelle. On a un peu l'impression d'une
+peau de tigre, comme peinte et fardée pour l'orgie sauvage, jetée
+sur la croupe fuyante d'une hyène s'évadant d'un charnier; mais on
+a surtout la sensation d'instincts affreux, impénétrables
+d'ordinaire et transparaissant tout à coup, par dépit, sous ce
+déguisement qu'ils dédaignent et dont ils crèvent la cruauté
+incomplète de l'absolu de leur barbarie. C'est Barbe-Bleue; mais
+ce n'est Barbe-Bleue que parce que c'est Mouratet.
+
+-- Eh! eh! s'écrie le directeur des Douzièmes Provisoires, ravi de
+l'effet que produit sur moi son travestissement, on dirait que tu
+me trouves réussi.
+
+-- Tout à fait, dis-je. Réellement, tu es effroyable.
+
+-- Le fait est que ce n'est pas mal, dit-il en se regardant dans
+une glace. Pas mal du tout... Je t'ai fait attendre...
+
+-- J'en ai profité pour lire un article qui traite du projet de loi
+sur les retraites ouvrières, que la Chambre va discuter.
+
+-- Elle ne le votera, pas, dit Mouratet. Des retraites aux
+ouvriers! Qu'on en accorde aux militaires, aux fonctionnaires,
+c'est tout naturel; ils font la grandeur de la France. Mais aux
+ouvriers!... Où irait-on?
+
+C'est vrai. Où irait-on?... Ah! animal! Je ne regretterai pas le
+tour que j'aiderai demain ta femme...
+
+Elle entre justement, coiffée de son chapeau pointu, vive et jolie
+au possible.
+
+-- Comment me trouves-tu? demande Mouratet.
+
+-- De face, ça va bien; voyons de dos.
+
+Mouratet se tourne et Renée lui fait un grand pied de nez.
+
+-- C'est encore mieux.
+
+Armand de Bois-Créault arrive. D'un Louis XIII irréprochable. Nous
+partons.
+
+Canaille, ce bal. Triste aussi, malgré toutes les exubérances, la
+musique, les serpentins et les confetti. Des femmes en dominos --
+blanc partout en toutes les nuances --; des hommes en habit, comme
+moi; s'embêtant, comme moi; et venus là sans savoir pourquoi,
+comme moi. Les travestis; glacés du satin, clinquant des
+paillettes, mensonges des dentelles, Malines, pierreries et
+cailloux du Rhin, bijoux de prix et costumes somptueux; on ne sait
+pas bien. Pourquoi ces gens-là se déguisent-ils? Par nécessité?
+Pas tous. Le besoin de prendre une attitude vis-à-vis des autres
+et surtout vis-à-vis de soi, de se paraître naturel à soi-même.
+Ils n'ont point de personnalité et cherchent à s'en faire une,
+pour un soir. Et celle qu'ils arrivent à se créer, c'est la leur
+propre qu'ils retrouvent, si l'on sait voir. Pour mon compte, je
+n'ai jamais éprouvé de surprise à voir un être se démasquer. C'est
+toujours le visage que je m'attendais à trouver sous le masque qui
+m'est apparu. Du reste, tel masque, posé sur telle figure, n'a pas
+du tout le même aspect que s'il en recouvre une autre. Le masque
+ne dissimule pas, il trahit. Une chose étonnante, c'est la
+tendance aristocratique des travestissements; princes, princesses,
+seigneurs et marquises. On ne se croirait guère en pays
+démocratique; ou plutôt... Cette dernière remarque était bonne à
+faire -- d'autant que ce n'est que l'avant-dernière. -- Voici la
+constatation finale: dans cette foule de courtisans, pages,
+écuyers, barons et chambellans, pas un roi, pas un personnage
+portant le diadème, tenant le sceptre à la main. Personne ne veut
+régner. Tout le monde veut être de la cour. On voit ça ailleurs
+qu'ici.
+
+Mouratet fait sensation. Dans un couloir, une bande sympathique
+l'entoure, lui demandé des nouvelles de ses femmes. Il répond
+malaisément. Renée, qui s'est éloignée insensiblement, me fait un
+signe et disparaît. Je donne à la bande sympathique les réponses
+que ne trouve pas Mouratet et je m'arrange de telle façon qu'elle
+nous barre le passage pendant cinq minutes.
+
+-- Viens par ici, dis-je à Mouratet quand nous parvenons à nous
+dégager. Il faut que je te fasse faire la connaissance d'une
+petite femme extraordinaire. Tu ne regretteras pas ton temps; tu
+vas voir.
+
+Et nous nous mettons à la recherche de la femme extraordinaire,
+qui n'existe que dans mon imagination, naturellement.
+
+-- C'est curieux, dis-je; elle était là il n'y a qu'un instant;
+elle a dû tourner à gauche... Non; alors, c'est à droite... Ah! la
+voici.
+
+C'est une femme. Mais est-ce une femme extraordinaire? J'engage la
+conversation, pour voir. Non, c'est une dinde...
+
+-- Si vous voulez faire une bonne affaire, lui dis-je à l'oreille,
+dites à mon ami qu'il vous a fait peur. Répétez-le lui sans trêve.
+
+-- Ah! monsieur Barbe Bleue, s'écrie la Dinde, que vous m'avez fait
+peur!
+
+Mouratet est enchanté. Ils sont tout de suite très camarades, la
+Dinde et lui. J'ai eu la main heureuse. Si j'étais tombé sur une
+femme extraordinaire... Il y a près d'un quart d'heure que Renée
+s'est éclipsée; allons, ça va bien. La Dinde se déclare altérée.
+Admirable! Nous la conduisons au buffet et je la désaltère de mon
+mieux. Le Champagne lui délie la langue; Mouratet s'intéresse
+beaucoup à sa conversation.
+
+-- Ah! monsieur Barbe-Bleue, s'écrie-t-elle, que vous m'avez fait
+peur! Quand je vous ai vu...
+
+La Dinde laisse tomber son éventail. Je me baisse pour le
+ramasser. Lorsque je relève la tête, je m'aperçois qu'une femme en
+domino noir s'est approchée de Mouratet, lui parle à l'oreille. Le
+domino noir s'en va. Mouratet, l'air ahuri, la bouche ouverte,
+s'est renversé sur le dossier de sa chaise, les bras ballants.
+
+-- Es-tu malade? demandé-je. Que t'a dit cette femme?
+
+-- Rien, rien, répond-il en se levant. Attends-moi une minute; je
+reviens.
+
+Il s'éloigne, suivant le chemin que vient de prendre le domino
+noir.
+
+-- Ah! dit la Dinde, ce n'est pas grand'chose, allez; une farce,
+sans doute; un bateau qu'on lui monte. On raconte tant de blagues,
+ici!...
+
+C'est certain; mais... je voudrais bien savoir ce que fait
+Mouratet, tout de même, je prends le parti d'abandonner la Dinde à
+ses réflexions et de sortir. J'ai à peine fait trois pas dans le
+couloir que le bruit étouffé d'une double détonation parvient à
+mes oreilles. Je me précipite.
+
+Mais des gardes municipaux, plus prompts que moi, se sont élancés,
+ont ouvert la porte d'une loge, ont empoigné Mouratet. Par la
+porte entrouverte, j'ai le temps d'apercevoir deux corps étendus,
+un corps d'homme, un corps de femme vêtue de blanc, avec une tache
+rouge sur la poitrine. Deux gardes entraînent Mouratet qui
+chancelle, l'enlèvent en toute hâte, à bout de bras. Un autre se
+met en faction devant la porte de la loge qu'il vient de refermer.
+
+-- Circulez, Messieurs, nous dit-il à moi et à quelques autres
+curieux; n'attirez pas la foule.
+
+Deux messieurs arrivent, le commissaire et le médecin de service.
+Ils pénètrent dans la loge, et en sortent trois minutes après.
+
+-- Ce n'est absolument rien, dit le commissaire aux badauds; un
+imbécile s'est amusé à faire partir des pétards et deux dames se
+sont trouvées mal.
+
+Je m'approche du docteur et l'interroge en lui donnant les raisons
+de ma curiosité.
+
+-- Ils sont morts tous les deux, dit-il tout bas; l'homme vient de
+rendre le dernier soupir et la femme a été tuée sur le coup;
+atteinte en plein coeur. Vengeance de mari trompé, n'est-ce pas?
+Ah! les cocus assassins, Monsieur!... Tenez, on enlève les
+cadavres, ajoute-t-il en me montrant des employés du théâtre qui
+emportent prestement les corps, enveloppés de toiles, par un
+escalier dérobé. Voyez, c'est fait. Le public ne s'est pour ainsi
+dire aperçu de rien. Regardez ces gens qui rient et qui
+plaisantent, là, à côté de nous. C'est la vie. La comédie laisse à
+peine au drame le temps de se dénouer. Voulez-vous venir avec moi?
+Vous pourrez voir les cadavres et parler au prisonnier.
+
+-- Je vous remercie, docteur; j'irai dans un instant.
+
+Réflexion faite, je n'irai pas du tout. À quoi bon, maintenant que
+le crime est accompli? maintenant qu'elle gît sur la table des
+policiers en attendant la dalle de l'amphithéâtre, cette petite
+Renée, folle et dépravée comme son époque, mais d'une si vivante
+inconscience. Oh! pauvre petit oiseau!... Et cet âne, cet imbécile
+qui l'a tuée, qui s'est arrogé le droit d'infliger la peine de
+mort pour un délit que le code lui-même ne punit, au maximum, que
+de six mois de prison! Ce misérable qui devait tout à cette femme,
+sa situation et son bien-être, et les satisfactions de sa vanité
+grotesque, et même la considération dont il jouissait. Et il ne
+voulait pas payer, pour tout cela; il ne voulait pas être cocu.
+Oh! oh! oh! Il ne voulait pas être cocu! Et les jurés qui
+l'acquitteront ne veulent pas, non plus, être cocus; ni les
+répugnants spectateurs de la Cour d'assises qui applaudiront au
+verdict et attendront l'assassin pour le porter en triomphe. Ils
+tiennent à avoir la propriété de leurs femmes, ces gens-là, avec
+droit de vie et de mort sur elles; et ils déclarent, à la barbe
+des législateurs, qu'il n'y a encore que les coups de pistolet
+pour maintenir l'institution du mariage... Ils ont raison, les
+chourineurs!
+
+Je me dirige vers le grand escalier; mais, comme je passe auprès
+d'un groupe d'habits noirs, quelques paroles attirent mon
+attention. J'écoute, sans en avoir l'air.
+
+-- Oui, dit un jeune homme, c'est Armand de Bois-Créault qui vient
+d'être tué.
+
+-- C'est ce qui pouvait lui arriver de mieux, répond un autre. Il
+avait fait des faux... Mais, certainement: des faux; il y a deux
+mois environ, au moment où sa famille ne lui fournissait pas les
+fonds qu'il lui fallait. Vous ne saviez pas? Alors, il n'y a que
+vous... Il aurait été poursuivi, malgré le remboursement qu'il
+offrait, et déshonoré avant la fin de la semaine.
+
+Je descends l'escalier. Déshonoré! Il aurait été déshonoré... Tout
+d'un coup, la confusion de faits inexplicables se débrouille, je
+trouve la clef de choses que je ne pénétrais pas. Ce domino noir --
+ce domino noir qui est venu chercher Mouratet et lui a mis le
+revolver à la main -- ce domino noir, c'est Hélène... Oui, j'en
+suis sûr! C'est Hélène!... Hélène qui redoutait la flétrissure
+dont un scandale fangeux allait marquer ce nom de Bois-Créault
+qu'elle a conquis, et veut garder sans friche visible, Hélène qui
+a pu du même coup satisfaire sa vengeance et saisir sa liberté
+entière -- et qui défend l'Honneur du Nom...
+
+Ah! misère!... Stupidité tragique!...
+
+Je suis sorti du théâtre et je vais en descendre les marches. La
+nuit est froide. Le ciel, pur et très haut, semble une voûte
+d'acier sombre, où sont enchâssées des pierreries... Je me
+souviens de la conversation que nous avons eue, Roger-la-Honte et
+moi, au sujet des étoiles, la nuit où nous avons volé
+l'industriel, en Belgique. Oui, si d'autres astres sont habités,
+les êtres qui y vivent voient rayonner notre planète, notre
+planète si infâme, si hideuse et si noire -- ils la voient rayonner
+de l'éclat des diamants purs.
+
+
+XXIV -- ON DIRA POURQUOI...
+
+J'aime autant l'avouer: je n'ai pas été à l'enterrement de Renée
+et je n'ai point visité Mouratet dans sa prison. Je n'ai pas été à
+l'enterrement de Renée parce que cela n'aurait servi à rien, et je
+n'ai pas visité Mouratet parce que Mouratet me dégoûte et que son
+infortune actuelle ne me touche en aucune façon. Je ne suis pas
+sentimental. C'est un défaut; mais qui n'en a pas?
+
+Cependant, je ne me dissimule point que de grands ennuis
+m'attendent. On sait que je fréquentais les époux Mouratet, que je
+les ai accompagnés au bal de l'Opéra, que je me trouvais avec le
+mari tandis que la femme s'oubliait, dans une loge, en une
+conversation criminelle. Je vais être appelé incessamment, en
+qualité de témoin, devant le juge d'instruction. Perspective
+désagréable. Je n'ai pas de préjugés contre les juges
+d'instruction, ou presque pas, mais je ne tiens nullement à entrer
+en relations avec eux. Ce sont des gens curieux par métier et
+soupçonneux par habitude, qui posent des questions parfois
+embarrassantes et ne se contentent pas toujours des réponses qu'on
+veut leur faire. Je préférerais, si c'était possible, ne point
+donner à la Justice l'occasion de contempler mon visage et, peut-
+être, de mettre le nez dans mes affaires. Quitter Paris sans rien
+dire? C'est dangereux, car ça paraîtrait peu naturel. Alors?...
+
+Je trouve un moyen. Je m'en vais d'un pas léger chez Marguerite de
+Vaucouleurs, car je sais que Margot a repris pied dans la
+politique et que Courbassol, rappelé la semaine dernière au
+ministère, n'a de nouveau rien à lui refuser. J'explique les
+choses à Margot; je lui fais sentir quel noir chagrin
+j'éprouverais à me voir obligé de parler, en Cour d'assises, soit
+contre une femme que j'ai respectée jusqu'au dernier moment, soit
+contre un homme que je continue à estimer. Mon langage est
+pathétique, car, si je ne suis pas sentimental, je sais faire du
+sentiment quand il le faut, et même très bien. Margot m'écoute en
+pleurant; et, lorsque je lui ai expliqué ce que j'attends d'elle,
+elle me promet de s'occuper de mon affaire dès la nuit prochaine.
+Là-dessus, je rentre chez moi tout guilleret.
+
+Le lendemain, je reçois un billet de Margot qui m'annonce que les
+choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde à cheval
+m'apporte une lettre qui me demande au ministère. Je pénètre dans
+ce monument à l'heure indiquée, j'ai une conversation de vingt
+minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles
+à la «Revue» de Montareuil, et m'annonce que je suis chargé d'une
+mission par le gouvernement. On a passé, en ma faveur, sur
+certaines formalités. Je dois aller inspecter et étudier les
+établissements pénitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport; et
+je reçois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n'est
+pas énorme; mais ça vaut mieux que rien.
+
+Le gouvernement m'ayant confié une mission aussi importante, je
+suis obligé de partir immédiatement. J'envoie donc au juge
+d'instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation à
+son cabinet, ma déposition écrite; cette déposition se borne à
+affirmer que je ne sais rien et que je n'ai rien vu. Après quoi,
+je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.
+
+Beaucoup de gens, à ma place, resteraient à Paris et
+fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps
+immémorial, à la Bibliothèque. Mais, moi, je suis consciencieux;
+je me trouve dans une position spéciale; tout le monde l'ignore,
+mais je ne me le dissimule pas. C'est pourquoi je me mets en route
+pour la capitale du Brabant.
+
+À Bruxelles, je parcours les établissements que hantent les
+criminels honteux, les déserteurs; voleurs occasionnels, escrocs
+de hasard, caissiers déloyaux, pauvres gens qui vivent dans des
+transes perpétuelles, qui souffrent tellement que c'est un
+soulagement pour eux que d'être arrêtés, et qui sont parfaitement
+convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont déjà expié
+leurs crimes. Peut-être n'ont-ils pas tort... Je finis par
+trouver, parmi eux, l'homme qu'il me faut. C'est un insoumis. Il a
+quitté la France pour échapper au service militaire, effrayé par
+cette discipline terrible qui est la force principale de l'armée,
+dont il n'ignore point les excès, et qu'il n'aurait pu supporter,
+à son avis. Car il se croit une très mauvaise tête. En réalité,
+c'est un mouton. Il m'avoue qu'il est bachelier et qu'il vit assez
+misérablement.
+
+-- Vous auriez mieux fait d'aller au régiment, lui dis-je. La vie
+de caserne devient de jour en jour plus attrayante; et quant à la
+guerre future... Avez-vous entendu parler des fours crématoires
+roulants, qu'on allumera pendant que les armées se rangeront en
+bataille et qui seront prêts à fonctionner aux premiers coups de
+canon? Quel progrès!... Enfin, chacun son idée. Si vous ne voulez
+pas être soldat, je n'y puis rien... Maintenant, voici ce que j'ai
+à vous proposer...
+
+L'insoumis m'a écouté attentivement, et accepte mes offres avec
+joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un
+beau rapport dont il copiera les différentes parties à droite et à
+gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il écrira
+cinq cents grandes pages, c'est entendu, quitte à répéter dix ou
+douze fois les mêmes choses. Ça ne fait rien du tout. Je
+reviendrai chercher le rapport dans quatre mois, si je suis encore
+de ce monde, et j'enverrai mensuellement trois cents francs à
+l'insoumis. Je fais encore un joli bénéfice. Mais l'argent des
+contribuables français, c'est bon à garder.
+
+Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. -- Déjà?
+Certainement. Il m'est venu une idée, idée extraordinaire, bizarre
+si vous voulez, mais que je veux mettre à exécution tout de suite.
+Je me suis mis en tête d'écrire mes mémoires.
+
+Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce,
+dans ses grandes lignes, tend à reprendre sa forme première:
+l'échange. Tous les économistes sont d'accord là-dessus. Donc, si
+après avoir fait pleurer mes contemporains je parviens à les
+amuser, j'aurai agi en commerçant opérant sur de grandes ligues,
+et je ne leur devrai plus rien. D'autre part, je ne serai pas
+fâché de montrer, une bonne fois, ce que c'est qu'un voleur. On se
+fait généralement une fausse idée du criminel. Les écrivains l'ont
+idéalisé afin, je crois, de décourager les honnêtes gens. Mais le
+temps des légendes est passé. Ce qu'il faut aujourd'hui, c'est la
+vérité sans voiles.
+
+Je n'éprouve aucune honte, ni aucune fierté, à raconter ce que
+j'ai fait. Je suis un voleur, c'est vrai. Mais j'ai assez de
+philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et
+pour ne leur attribuer que l'importance qu'ils méritent. Dans
+l'état naturel, le voleur, c'est celui qui a du superflu, le
+riche, «Dans l'état social actuel, le voleur c'est celui qui
+rançonne le riche. Quel bouleversement d'idées!» ainsi qu'on l'a
+dit avant moi. Mais qu'importe? L'erreur n'a qu'un temps...
+
+Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de
+bourgeois, par des actes franchement caractérisés, des aptitudes
+que j'ai reçues de mes parents et qu'ils développaient
+sournoisement, dans leur genre d'existence timide, par des actes
+fort rapprochés des miens. Quelles étaient ces aptitudes, innées,
+chez eux et chez moi, avant qu'elles eussent été modifiées,
+transformées, faussées, sous l'influence du milieu présent?
+Mystère. Mais c'étaient peut-être de belles aptitudes. Quels
+actes, si le monde n'était pas ce qu il est de par la puissance de
+la routine lâche, auraient produits ces aptitudes? Mystère. Mais
+peut-être des actes très nobles. J'ai répété, avec quelques
+variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de
+milieu dans lesquelles nous avons eu à vivre, eux et moi, ont été
+à peu près les mêmes. Hypocrites ou brutales, légales ou
+illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines,
+permises par les aptitudes, sont déterminées par les milieux. Le
+ruisseau qui s'échappe, limpide, de la source, et se teinte sur
+son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son
+lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en tapissent les
+bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il
+roule ses flots... Il existe, je le sais, un certain pédantisme de
+classe qui aime à protester contre cette manière de voir. Qu'il
+proteste.
+
+Une chose certaine, c'est que les matériaux ne me manqueront
+point. Ai-je déjà vu de choses, mon Dieu! -- même de choses que je
+ne dirai pas!... J'ai passé partout, ou à peu près: je connais
+toutes les misères des gens, tous leurs dessous, toutes leurs
+saletés, leurs secrets infâmes et leurs combinaisons viles, les
+correspondances adultères de leurs femmes, leurs plans de
+banqueroutiers et leurs projets d'assassins. Je pourrais en faire,
+des romans, si je voulais!... Mais les seuls documents que je
+veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande
+si je parviendrai à les mettre en oeuvre.
+
+Sûrement, j'y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si
+difficile que ça, d'écrire un livre; et je crois que n'importe qui
+réussirait à en faire un bon -- n'importe quel gendarme, n'importe
+quel voleur, -- Certaines qualités me feront défaut? C'est fort
+possible. La sentimentalité, par exemple. Non, je ne suis pas
+sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.
+
+Et tant mieux pour tout le monde, peut-être. Une petite larme de
+temps en temps ne fait pas de mal, c'est évident. Mais l'émotion
+littéraire est tout de même trop pleurnicharde. Infirmes
+incurables, poitrinaires plaintifs, mères sans coeur, pères sans
+conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires,
+couches mortuaires désertées, enfants martyrs, prostituées par
+force, proxénètes par persuasion, voleurs malgré eux, pécheresses
+repentantes et forçats innocents. Ouf!... Vraiment, il y a assez
+longtemps qu'on s'écarte des énergies pour se tourner vers les
+émotions. Il est temps que ça finisse. S'il faut une loi, qu'on la
+fasse!... En attendant, je vais écrire l'histoire d'un homme qui a
+les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop -- peut-être parce
+qu'il n'a pas à se plaindre, après tout. -- Cette histoire-là, le
+lecteur superficiel croira que c'est simplement une autobiographie
+factice, un passe-temps de littérateur cynique. Mais ceux qui
+savent voir, qui savent sentir, ne s'y tromperont pas; ils
+comprendront que c'est vrai, que c'est vécu, comme on dit; que la
+main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une
+pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.
+
+J'écris, j'écris. J'empile page sur page, j'use des plumes, je
+vide mon encrier. On dirait que je suis à la tâche. Depuis un
+mois, je ne me suis arrêté que deux fois.
+
+La première, pour lire un journal. Cette feuille publique m'a
+appris, d'abord, que Mme de Bois-Créault mère s'est donné la mort
+quelques jours après l'enterrement de son fils; puis, que
+Mme veuve Hélène de Bois-Créault s'est portée partie civile au
+procès et demande au meurtrier de son mari d'énormes dommages-
+intérêts. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce
+suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux être, cette
+exploitation de son cadavre... Ah! la vie!... Quelle farce! --
+jouée dans quel abattoir!...
+
+La seconde fois que j'ai interrompu mon travail, ç'a été pour
+faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis
+ingénieur et ma découverte, lorsque j'en publierai prochainement
+les détails dans une revue spéciale, me fera certainement beaucoup
+d'honneur. J'ai inventé l'_Écluse à renversement_. Ce n'est, à
+vrai dire, qu'un perfectionnement; fort ingénieux, toutefois. Rien
+n'était plus simple, je l'accorde, que d'en concevoir l'idée; mais
+encore fallait-il l'avoir. Mon intention n'est pas de faire ici le
+compte rendu technique de ma découverte; je tiens cependant à en
+donner un léger aperçu. Voici la chose en deux mots: Supposons
+l'écluse fermée...
+
+-- Supposons-la fermée et ne la rouvrons pas! s'écrie Roger-la-
+Honte qui entre sans s'être fait annoncer, au moment même où
+j'écris la phrase en la prononçant tout haut. Ah! ça, qu'est-ce
+que tu fais là? Tu écris encore tes mémoires?
+
+-- Tout juste.
+
+-- Eh! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras
+sans doute utiliser; elle est assez cocasse. Figure-toi que le
+nommé Stéphanus -- tu sais bien? cet employé d'une banque belge qui
+nous donne des tuyaux -- est venu me voir hier. Son patron, qui
+s'appelle Delpich, veut se faire dévaliser. Un vol simulé, tu
+comprends, pour couvrir les détournements qu'il a l'intention
+d'opérer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois
+jours, éventrer un coffre-fort où il n'y aura plus rien et forcer
+des tiroirs mis à sec.
+
+-- Je vois ça, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans
+trois jours, doit être bien garni aujourd'hui...
+
+-- Oh! je te devine. Mais c'est impossible, mon vieux. Jusqu'à
+avant-hier soir, Stéphanus couchait dans les bureaux. Depuis qu'il
+a quitté Bruxelles -- on l'a mis à la porte ostensiblement, tu
+comprends, pour mieux dissimuler la manigance -- c'est le patron
+qui a pris sa place. Il sera absent, naturellement, dans trois
+jours; mais d'ici là, il monte la garde. Comment lui faire
+abandonner son poste? Je ne connais même pas son adresse...
+Stéphanus ne me la donnera qu'après-demain...
+
+-- C'est regrettable. Quand les honnêtes gens font des affaires
+avec les canailles, ce qui leur arrive souvent, ils comptent
+toujours sur l'honnêteté des canailles. Et leur désappointement
+est tellement comique, lorsqu'ils s'aperçoivent qu'ils ont eu tort
+d'avoir confiance!... Oui, ç'aurait été amusant, de désillusionner
+ce banquier belge...
+
+-- Que veux-tu? Ce qui est impossible est impossible. Il faudra que
+je me contente de mes cinq mille francs... Tu ne sors pas un peu?
+
+-- Non, dis-je; j'ai quelques lettres à écrire.
+
+-- À ton aise, répond Roger. Alors, à quand tu voudras.
+
+Et il descend l'escalier en chantant:
+
+_Belle enfant de Venise_
+_Au sourire moqueur,_
+_Il faut que je te dise..._
+
+Delpich!... Où diable ai-je entendu prononcer ce nom-là?... Ah! à
+Vichy, par l'abbé Lamargelle. Oui; mais avant ça, il me semble...
+il me semble... Oh! je me souviens!
+
+Je vais prendre une liasse de papiers dans un tiroir et je me mets
+à les feuilleter avec attention. Voici la lettre que je cherche --
+la lettre commencée par l'industriel, dans laquelle j'étais si
+joliment traité d'imbécile, que j'ai prise sur son bureau la nuit
+où nous l'avons volé, et qui porte l'adresse de Delpich. -- C'est
+parfait...
+
+Quelle heure est-il? Sept heures. Bon. Je m'assieds devant ma
+table, j'écris quelques mots et je sonne Annie.
+
+-- Annie, lui dis-je, servez-moi à dîner tout de suite; après quoi
+vous préparerez ma valise. Je pars ce soir à neuf heures. Pendant
+mon absence, pas un mot à qui que ce soit, bien entendu.
+Maintenant, écoutez: voici un télégramme que vous irez porter au
+Post-office de Charing-Cross, demain, à sept heures du soir. Sept
+heures précises, n'est-ce pas?
+
+Et je lui tends une feuille de papier sur laquelle j'ai tracé les
+mots suivants:
+
+«Delpich, 84, rue d'Arlon, Bruxelles. -- Venez Londres
+immédiatement. Absolument urgent. (Signé) Stéphanus.»
+
+
+XXV -- LE CHRIST A DIT: «PITIÉ POUR. QUI SUCCOMBE!...»
+
+Tout le monde sait qu'en face du n° 84 de la rue d'Arlon, à
+Bruxelles, se trouve un café fréquenté par des rentiers paisibles
+et des commerçants contents d'eux-mêmes. C'est dans ce café que je
+me suis assis, tout à l'heure, à une table séparée de la rue par
+une simple glace; à travers cette glace, je guette, tout en
+faisant semblant de lire un journal, l'arrivée du messager qui va
+apporter au sieur Delpich la dépêche dont j'ai remis hier le texte
+à Annie et qu'elle a dû envoyer aujourd'hui à sept heures.
+J'attends, tranquille comme un rentier, satisfait de moi comme un
+commerçant. Huit heures... Ah! j'aperçois le télégraphiste; il
+pénètre dans la maison. Un grand bâtiment à quatre étages; au rez-
+de-chaussée, de belles boutiques vivement éclairées; au premier
+les bureaux de Delpich -- les bureaux, seulement, car j'ai appris
+que l'appartement du personnage se trouve dans un autre quartier
+de la ville; -- au second étage, c'est un tailleur, honoré de la
+confiance de la cour de Belgique, qui a élu domicile.
+
+Mais voici le télégraphiste qui s'en va... Je quitte le café et je
+vais examiner les étalages des magasins, en face. Et j'examine
+aussi, par la même occasion, un monsieur qui sort bientôt de la
+maison en toute hâte et fait signe à un fiacre. C'est Delpich,
+assurément. Teint blafard, taille rentassée, traits irréguliers,
+physionomie qui s'évade, il a I'air d'un témoin à décharge dans
+une affaire d'attentat aux moeurs.
+
+Je le laisse s'éloigner dans son véhicule de louage et je m'en
+vais, en flânant, à la gare du Nord. Il s'agit de voir,
+maintenant, s'il prendra le train qui part pour Ostende à 8 heures
+40. '
+
+J'arrive à la gare à 8 heures 35 et, deux minutes après, je suis
+témoin de la précipitation avec laquelle Delpich s'introduit dans
+la salle d'attente et se rue vers le guichet. En deux bonds, il
+est sur le quai; d'un saut, il s'élance dans un wagon. Le train
+part. Bon voyage!...
+
+Je reviens au n° 84 de la rue d'Arlon dans le fiacre même que
+vient de quitter Delpich. La porte est encore ouverte; tant mieux.
+Je monte l'escalier en m'arrêtant deux fois, bien que je ne sois
+pas asthmatique.! D'abord, sur le palier du premier étage, afin de
+prendre l'empreinte des deux serrures d'une porte sur laquelle
+brille une plaque de cuivre portant ces mots: _Cabinet du
+Directeur_. La seconde fois, deux ou trois marches plus haut, pour
+enfoncer dans la semelle d'une de mes bottines un clou de
+tapissier qui se trouve dans ma poche, pas du tout par hasard. En
+six enjambées j'arrive au deuxième étage et je fais résonner
+vigoureusement la sonnette du tailleur.
+
+Ce commerçant vient m'ouvrir en personne, ses employés étant déjà
+partis. Je m'excuse de venir le déranger à une heure indue, mais
+il me répond que j'exagère et qu'il est toujours à la disposition
+de ses clients, savez-vous. Je déclare que j'ai besoin d'un
+costume de voyage et d'un pardessus. On me fait choisir des
+étoffes, on me prend mesure. Je tiens à déposer des arrhes malgré
+les protestations du tailleur.
+
+-- Si, si, dis-je; c'est la moindre des choses, puisque vous ne me
+connaissez pas. Maintenant, il faut que je vous demande un
+service, j'ai une pointe dans la semelle d'une de mes
+chaussures... Tenez, regardez...
+
+-- Ah! s'écrie le tailleur, cela doit bien vous gêner, pour une
+fois! Des imbéciles s'amusent à semer des clous dans les rues...
+Si vous permettez, je vais vous l'arracher...
+
+-- Non, non, dis-je; je ne souffrirai jamais... Donnez-moi
+seulement quelque chose...
+
+-- Des ciseaux?
+
+-- Non, je craindrais de me couper. Une clef, plutôt, une bonne
+clef.
+
+-- Voici le passe-partout de la maison; j'espère qu'il vous
+suffira.
+
+-- Très bien; c'est mon affaire.
+
+Je m'assieds, je croise les jambes et je m'évertue...
+
+Enfin, le clou est arraché -- et j'ai pris une empreinte
+satisfaisante du passe-partout sur un morceau de cire que je
+tenais dans la main gauche. -- Je remercie beaucoup le tailleur qui
+me reconduit jusqu'au bas de l'escalier; et dix minutes plus tard
+je suis de retour à l'hôtel du _Roi Salomon_.
+
+Je descends, avec l'hôtelier, dans une pièce du sous-sol qui a
+beaucoup l'aspect d'un atelier de serrurerie; un établi, des
+étaux, une petite forge, des outils de toutes sortes accrochés aux
+murs, démontrent péremptoirement que la maison est une maison bien
+tenue, confortable, désireuse de placer à la disposition des
+voyageurs spéciaux qui forment sa clientèle toutes les commodités
+qu'ils chercheraient en vain ailleurs.
+
+-- Voyons vos empreintes, dit l'hôtelier. Ça, c'est le passe-
+partout; je ne l'ai pas. Il faudra le faire. Mais pour ces deux
+serrures-là, je crois bien que j'ai les clefs. Attendez un peu.
+
+Il fouille dans des tas de ferrailles, finit par trouver ce qu'il
+cherche.
+
+J'en étais sûr. Ce sont des serrures à secret, savez-vous; et les
+serrures à secret, c'est toujours la même balançoire. Ça ne vaut
+rien du tout. Il n'y a pas de danger que j'en mette à mes
+portes... Quoique je sache bien qu'avec ces messieurs je n'ai rien
+à craindre, pour une fois... Du moment qu'on a la dimension de la
+serrure, on a la clef. Regardez comme ces deux-là s'adaptent à vos
+empreintes! Mettez-les dans votre poche; voua m'en direz des
+nouvelles. Quant au passe-partout, voici quelque chose qui pourra
+faire l'affaire, avec des rectifications. Voulez-vous que je vous
+donne un coup de main?
+
+-- Merci. J'en ai pour cinq minutes.
+
+-- Ah! monsieur Randal, s'écrie l'hôtelier, je sais bien que vous
+m'en remontreriez! Il n'y a qu'à vous voir pour deviner que vous
+êtes un fameux lapin, sauf votre respect. Vous maniez la lime que
+c'est un plaisir de vous regarder. On dirait que vous n'avez
+jamais fait autre chose. Vous me faites penser à Louis XVI. Ça ne
+lui a pas porté bonheur, à ce pauvre roi, son amour de la
+serrurerie; car, enfin, sans cette armoire de fer, savez-vous...
+Ma foi, je crois que vous avez fini votre clef. Voyons un peu;
+essayons sur la cire. Mais, oui, ça y est... Allons, vous êtes sûr
+de pouvoir entrer dans la maison en propriétaire; et quant au
+reste... Il me semble que je vous vois déjà revenir avec votre
+butin. Ma petite fille fait sa première communion dimanche, pour
+une fois; ça va vous porter bonheur, vous verrez.
+
+-- Je n'en doute pas, dis-je en sortant de l'atelier. Eh! bien,
+pendant que je vais me laver les mains, faites donc monter une ou
+deux bouteilles de champagne pour célébrer à l'avance cet heureux
+événement.
+
+-- Ah! s'écrie l'hôtelier, comme vous avez raison d'avoir des
+sentiments religieux, monsieur Randal. C'est tellement nécessaire,
+dans l'existence!... Nous disons trois bouteilles, n'est-ce pas?
+
+Nous aurions aussi bien pu dire une douzaine. C'est à peu près le
+nombre de bouchons que nous avons fait sauter lorsque je sors,
+vers minuit et demie, mon sac à la main, pour me rendre rue
+d'Arlon. Il est vrai que tous les locataires de l'hôtel étaient
+venus nous tenir compagnie, à l'hôtelier et à moi: trois Allemands
+qui ont un coup à faire la nuit prochaine, avenue Louise; un
+Hollandais dont j'ignore les intentions; deux Françaises aux
+projets indécis et une Anglaise qui m'a expliqué en détail comment
+elle va, d'ici trois jours, frapper la ville de Malines d'une
+contribution de cent mille francs, payable en dentelles. J'ai
+quitté ces honnêtes gens au moment où un baccarat international
+allait resserrer les liens professionnels qui les unissent les uns
+aux autres, et avant d'avoir la tête lourde, heureusement.
+
+Aussi, c'est sans trembler le moins du monde que j'introduis mon
+passe-partout dans la serrure du numéro 84. Il est vraiment très
+bien fait, ce passe-partout. La porte s'ouvre, j'entre, je la
+referme derrière moi, et j'allume ma lanterne dans le corridor. Je
+monte rapidement l'escalier.
+
+Mais, sur le palier du premier étage, une idée se présente
+brusquement à moi et j'hésite un instant. S'il y avait quelqu'un
+dans ce bureau? Si Delpich avait eu le temps, avant de partir, de
+placer une sentinelle devant son coffre-fort?... J'aurais dû mieux
+prendre mes mesures, surveiller la maison... Ah! sacredié!... Mais
+comment aurais-je pu m'assurer de son départ, si je n'avais pas
+été à la gare du Nord?...Non, le vrai, c'est que j'ai eu tort de
+ne point faire part de mon projet à Roger-la-Honte, de ne point
+l'emmener avec moi... D'un autre côté, si je l'avais fait,
+Stéphanus se serait douté de quelque chose, aurait prévenu son
+patron... Pas moyen d'en sortir. Quel dilemme! Et quelles cornes
+il a!... Après tout, pas besoin de me tourmenter. Delpich, méfiant
+comme il doit l'être et pris à l'improviste, n'aura pu trouver
+personne à qui confier la garde de ses trésors, aura préféré
+courir le risque de les abandonner à eux-mêmes. Et puis, le
+télégramme a dû le surprendre, l'étonner, lui faire redouter des
+tas de choses, le troubler profondément; d'abord, s'il avait pris
+le temps de réfléchir, il ne serait pas parti...
+
+J'essaye les deux clefs que m'a données l'hôtelier. On jurerait
+qu'elles ont été faites pour les serrures. J'ouvre la porte, je
+passe, je la referme soigneusement, je pousse une double porte
+capitonnée de cuir vert et je me trouve dans une grande pièce...
+Eh! bien... j'avais deviné juste avant d'entrer. Quelqu'un est
+caché ici...
+
+Où?... En un instant, j'ai fouillé des yeux la salle entière.
+Derrière les cartonniers ou le grand coffre-fort? Je fais un pas à
+gauche, deux pas à droite, ma lanterne au bout du bras. Non, pas
+là. Derrière les rideaux de la fenêtre, complètement tirés? Je
+m'avance vivement, je les écarte. Rien. Derrière le secrétaire? Je
+me penche. Personne. Si je m'étais trompé?... Mais l'idée me vient
+de toucher le brûloir d'un des becs de gaz. Il est encore chaud.
+
+Ah! diable! Non. je ne me suis pas trompé. Non, je ne suis pas
+seul ici -- bien que je sois seul dans ce cabinet. C'est dans une
+autre pièce dont j'aperçois la petite porte, là bas, à côté de la
+cheminée, la porte au bouton de cristal, que s'est réfugié le
+gardien que Delpich a préposé à la défense de son bien mal acquis.
+Oui; sûrement, il s'est tapi là quand il m'a entendu venir, et il
+doit trembler de peur dans sa cachette... Ça n'empêche pas que si
+je m'aventure à le relancer dans sa retraite, il va m'accueillir
+d'un coup de revolver qui me manquera probablement, mais qui
+réveillera la maison. Une nouvelle édition de mon histoire
+d'Anvers! C'est assez ennuyeux -- d'autant plus que je voudrais
+bien ne point sortir d'ici les mains vides si... Tiens! Qu'est-ce
+que c'est que ça?...Les rayons de ma lanterne viennent de faire
+briller un objet singulier déposé sur le bureau... un ciseau de
+menuisier, un ciseau tout neuf, ma foi. Que fait-il là, ce ciseau?
+
+J'examine le secrétaire. Ah! par exemple!... Un tiroir est forcé,
+les autres portent des traces de maladroites tentatives
+d'effraction, le bois du meuble est éraflé en dix endroits. Alors,
+c'est un confrère, qui est ici? Elle est bonne, celle-là! Au lieu
+de mon aventure d'Anvers, c'est celle de la ville de province ou
+j'ai rencontré ce malheureux Canonnier qui va recommencer.
+Seulement, ce n'est pas un Canonnier que je vais trouver; non, ces
+marques hésitantes qui baladent le secrétaire ne témoignent pas de
+l'habileté de l'ouvrier: un débutant, sans doute, quelque conscrit
+du cambriolage qui n'a pas encore la main faite. Il faut voir sa
+figure, au camarade.
+
+À pas de loup, je me dirige vers la petite porte, je mets tout
+doucement la main sur son bouton, et je l'ouvre toute grande,
+vivement. Je m'attends à du bruit, à un cri... Rien, j'avance un
+peu, ma lanterne à la main... Une petite pièce meublée d'un lit,
+d'une table, de deux chaises: le repaire nocturne du Stéphanus,
+évidemment, lorsqu'il était de service ici; mais... Ah! oui, il y
+a quelqu'un dans cette chambre. Là-bas! derrière l'étroit rideau
+de la fenêtre. Je distingue une forme et... oui, oui, je ne me
+trompe pas -- des cheveux de femme, un chignon blond qui dépasse
+l'étoffe. Une femme!...
+
+Et, tout d'un coup, je comprends. Je me rappelle ce que m'a dit
+l'abbé Lamargelle, à Vichy, au sujet des relations d'affaires de
+Mme Hélène de Bois-Créault avec le trafiqueur Delpich. En un clin
+d'oeil, toute une série de possibilités, de certitudes, se déroule
+en mon cerveau. J'en suis sûr! c'est la fille de Canonnier qui est
+là; je sais comment elle y est venue, pourquoi elle y est... je
+devine tout, je sais tout.
+
+-- C'est vous, Hélène? dis-je à voix basse. N'ayez pas peur; c'est
+moi, Randal... Randal, je vous dis... Hélène? C'est vous?...
+
+Silence. -- Il n'est pas possible que j'aie fait erreur, cependant!
+Je fais deux pas en ayant... Alors, une femme écarte le rideau,
+s'élance, se jette à mes genoux en criant:
+
+-- Grâce! Grâce! Par pitié, ne me tuez pas!...
+
+Du drame!... Mais je ne la connais pas, cette femme-là, autant que
+j'en puis juger dans la demi-obscurité; je ne l'ai jamais vue. Qui
+est-ce? Une faucheuse?... Elle reste prosternée à mes pieds,
+gémissant à fendre l'âme. Dangereux, le bruit de ces sanglots; il
+faut prendre une décision.
+
+-- Madame, dis-je d'une voix rude, votre vie est entre vos mains.
+Cessez de pleurer, s'il vous plaît, si vous voulez que je vous
+épargne. Relevez-vous et donnez-vous la peine de vous asseoir,
+pour changer. Tenez, voici une chaise... Maintenant, veuillez me
+dire qui vous êtes et ce que vous faites ici à pareille heure.
+
+-- Je suis madame Delpich, murmure cette femme en émoi, tout en
+s'essuyant les yeux; et mon mari m'a chargée de garder son bureau
+pendant son absence.
+
+Bizarre! Et cette tentative d'effraction, à côté?
+
+-- Madame, dis-je sévèrement, je crois que vous ne m'avouez pas
+tout; je vous préviens que vous courez de grands risques en me
+cachant quelque chose. Comment expliquez-vous, si vous êtes
+réellement madame Delpich, que le secrétaire se trouve dans un
+état...
+
+-- Ah! interrompt-elle en cachant sa figure dans ses mains, c'est
+moi qui ai essayé de le forcer. Mais si vous saviez... si je vous
+disais...
+
+-- Dites-moi. Mais, d'abord, laissez-moi allumer le gaz; on ne voit
+presque rien avec cette lanterne... Voilà qui est fait. Allez,
+Madame. Racontez-moi pourquoi vous vouliez, forcer les meubles de
+votre mari.
+
+-- Pour y prendre des lettres, monsieur, dit-elle, des lettres de
+ma mère. Ma mère... c'est un secret de famille que je vous révèle,
+mais je vois bien qu'il faut vous dire toute la vérité... ma mère
+a eu un amant. Oui, Monsieur, un amant. Ah! la pauvre femme! Elle
+a assez regretté un instant de folie... Elle m'écrivait tous les
+jours combien elle déplorait sa faute, combien elle était désolée
+d'avoir contracté une liaison qu'elle ne pouvait réussir à rompre.
+Mon mari, qui est un misérable, je dois le dire, a pu s'emparer de
+ces lettres et, en me menaçant de tout révéler à mon père, cherche
+à obtenir de moi la complète disposition de ma fortune. Je veux
+vous apprendre en détail...
+
+Oh! ces détails! C'est à faire dresser les cheveux sur la tête.
+Quel affreux drôle, ce Delpich! Non, il n'est pas possible que
+l'infamie aille aussi loin. A-t'elle dû souffrir, la malheureuse
+femme! Elle est de ces natures, heureusement pour elle, sur
+lesquelles les peines et les chagrins de la vie laissent
+difficilement leur empreinte. Vingt-cinq ans, environ, grasse,
+blonde, ronde. Un Rubens, presque. Torse en fleur, hanches de
+bacchante, carnation glorieuse, blanche avec la transparence du
+sang, lèvres rouges, charnues et gloutonnes, et des yeux bleus
+sans grande profondeur, mais où l'on croit voir étinceler quelque
+chose, de temps en temps -- comme le reflet d'une arme courte, la
+pointe aiguë d'un stylet. -- Une belle femme, un peu massive, un
+peu moutonne, qui pourrait faire des affaires avec Shylock; une
+livre de chair en moins ne la gênerait pas. En vérité, on ne
+dirait jamais qu'elle a enduré un pareil martyre. Pourtant, le
+fait est réel. Elle l'affirme.
+
+-- Oui, Monsieur, je suis au supplice depuis un an. Ah! si j'avais
+eu ces lettres, seulement... Ce soir, je m'étais résolue à les
+enlever. Mon mari m'avait confié la garde de son cabinet et
+j'avais été acheter un outil, avant de venir. Mais je sais si mal
+m'y prendre!... Oh! j'ai eu tellement peur, quand vous êtes entré!
+Mais, à présent, je vois bien que c'est la Providence qui vous
+envoyait ici. Oui, la Providence qui veut, malgré tous les péchés
+que vous avez pu commettre, vous faire faire une bonne action en
+m'aidant...
+
+Elle fond en larmes. Je suis touché, très touché. Je la console de
+mon mieux.
+
+-- Voyons, Madame, calmez-vous. Vous avez raison, c'est la
+Providence qui m'envoie. Je vais vous donner ces lettres si elles
+sont ici. Venez avec moi.
+
+Nous entrons dans le cabinet. J'allume le gaz, j'ouvre mon sac et
+j'en sors une pince.
+
+-- Je vais forcer tous les tiroirs du secrétaire, puisque vous
+dites que les lettres que vous désirez s'y trouvent. Vous les
+chercherez à loisir. Pendant quoi, vous me laisserez travailler
+pour mon compte, n'est-ce pas?
+
+-- Ah! dit-elle, prenez tout ce que vous voudrez. Mon mari ne se
+sert de son argent que pour me rendre malheureuse. Et que
+m'importe le reste, pourvu que j'aie ces preuves de la faiblesse
+de ma pauvre mère!
+
+Les tiroirs sont ouverts, Mme Delpich fouille dans les papiers, et
+moi je m'occupe du coffre-fort. Je suis en train de l'éventrer.
+Oh! pas avec une scie et une tarière. Non; ce sont là des procédés
+surannés, bons pour les criminels conservateurs. J'ai inventé
+quelque chose de mieux. Une sorte de moule à base de glycérine, en
+forme d'assiette à soupe, qui s'applique sur la paroi; par un trou
+pratiqué à la partie supérieure, j'introduis dans la cavité un
+certain mélange corrosif qui, rapidement, ronge le métal. En très
+peu de temps une ouverture est faite, et l'on a ainsi raison du
+coffre-fort le plus solide, sans fatigue et sans ennui. Le
+progrès! L'homme est l'animal qui a su se faire des outils, a dit
+Franklin.
+
+Je suis à peine au travail depuis dix minutes que l'ouverture est
+pratiquée; je plonge mon bras à l'intérieur de l'_incrochetable_,
+et j'explore. Des liasses de billets de banque, très peu de
+valeurs -- Delpich, sa fuite étant préméditée, a dû réaliser -- et
+des papiers, sans doute des papiers d'affaires, ficelés et
+cachetés. Je les emporterai aussi, car les banknotes tiennent peu
+de place. Allez! dans mon sac. C'est une affaire faite.
+
+Mme Delpich, qui a fini de remuer les paperasses et a dû trouver
+ce qu'elle cherchait, s'est approchée de moi et me regarde avec
+admiration.
+
+-- C'est un bien vilain métier que vous faites là, Monsieur, me
+dit-elle. Mais comme c'est intéressant!
+
+-- Quelquefois, dis-je d'un petit air détaché, et en faisant un pas
+vers la porte, mon sac à la main.
+
+-- Comment! s'écrie Mme Delpich, vous partez déjà! Déjà! Et vous
+m'abandonnez? Vous me quittez sans même me dire ce que je dois
+faire à présent... à présent que vous m'avez compromise...
+
+-- Compromise! dis-je, légèrement interloqué et en commençant à me
+demander s'il me sera aussi facile de sortir de la place qu'il m'a
+été aisé d'y entrer. Compromise!
+
+-- J'exagère peut-être un peu, reprend-elle en minaudant. Mais,
+vraiment, je ne sais que faire. Quand mon mari reviendra, il me
+tuera, c'est certain. Avez-vous pensé à cela, Monsieur?:
+
+-- Pas du tout, je l'avoue. D'autant moins, Madame, que vous
+n'aviez point attendu mon arrivée pour...
+
+-- Ah! soupire-t-elle, vous me reprochez cruellement ma conduite,
+sans tenir compte du motif de mes actes. C'est ainsi que juge le
+monde; il est impitoyable. Que diront les autres, si vous me jetez
+la pierre, vous, d'une pareille façon? Quelle sera mon existence,
+mon Dieu!... Je le vois bien, il va falloir quitter Bruxelles,
+m'exiler, partir au loin, sans parents, sans amis, sans argent...
+sans argent...
+
+Je comprends. Je commence même à douter un peu de l'existence des
+lettres de la mère coupable, et je me demande si Mme Delpich,
+pressentant les projets de son mari, n'avait pas entrepris
+d'exécuter l'opération que je viens de mener à bonne fin. C'est
+peut-être aller un peu loin. Pourtant... En tous cas, il est clair
+que je suis mis à contribution. Le plus sage est de m'incliner.
+
+-- Madame, dis-je en ouvrant mon sac, peut-être serez-vous en effet
+obligée de vous expatrier. Voici un paquet de billets de banque
+qui ne vous seront peut-être pas inutiles...
+
+-- Ah! s'écrie-t-elle, comment pourrai-je vous remercier? Vous êtes
+si généreux! Vous m'avez rendu tant de services, ce soir! Et vous
+venez de m'indiquer si clairement ce que je dois faire! Oui, m'en
+aller, n'est-ce pas? Quitter ce mari qui me torture, chercher le
+bonheur ailleurs... ailleurs, avec un homme qui saura me
+comprendre. Nous sommes si rarement comprises, nous, pauvres
+femmes! Oh! je vous ai bien deviné, allez! Je vais sortir d'ici
+cinq minutes après vous, n'est-ce pas? Et si l'on m'interroge
+demain, je dirai que j'ai eu peur toute seule, que je suis partie
+vers minuit et que, si les voleurs sont venus, ç'a été après mon
+départ. Quelle bonne, quelle excellente idée vous m'avez donnée!
+Vous êtes mon sauveur! mon sauveur!
+
+Elle se rapproche de moi, me frôle de la pointe de ses seins.
+Qu'est-ce qu'elle a? On dirait qu'elle fait ses yeux en lune de
+miel...
+
+-- Oui, vous êtes mon sauveur! Ça m'est égal, que vous soyez un
+voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l'âme d'une
+femme et deviner son coeur. Mais dites-le moi franchement, auriez-
+vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi?
+Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir! Supposez
+qu'une autre femme... Une brune, tenez, car je sens que vous avez
+un faible pour les blondes... Une brune? Eh! bien... peut-être
+l'auriez-vous tuée? Dites, l'auriez-vous tuée? Comme vous avez
+l'air terrible, quand vous voulez! Mon mari a toujours l'air si
+bête!... Vous rappelez-vous, quand je me suis jetée à vos genoux,
+tout à l'heure?... Ici, là, continue-t-elle en m'entraînant dans
+la petite chambre. Vous m'aviez fait si peur! Vous le regrettez?
+Dites que vous le regrettez. Faites-moi plaisir. Oui? Je vois que
+vous rougissez...
+
+C'est vrai. L'émotion, je crois. Et puis, la chaleur du travail...
+Mais Michelet assure que la femme rafraîchit. Faut voir...
+
+-- Écoute, me dit Geneviève, une demi-heure après -- elle se nomme
+Geneviève; j'ai appris ça en me rafraîchissant -- écoute, tu
+devrais me donner encore dix mille francs. J'ai peur de ne pas
+avoir assez... Bon; merci. Ton adresse, aussi; je veux te revoir,
+tu sais.
+
+Je lui donne une adresse -- une fausse adresse: Durand, Oxford
+Street, Londres.
+
+-- Durand? demande-t'elle en souriant.
+
+-- Oui, dis-je avec le plus grand sérieux. Durand. Ça t'étonne?
+
+-- Oh! non, dit-elle; seulement, c'était mon nom de demoiselle...
+Embrasse-moi et va-t-en. Je sortirai dans cinq minutes.
+
+... Je suis dans la rue, portant mon sac -- allégé d'une
+quarantaine de mille francs, cinquante peut-être. -- Elle n'y va
+pas de main morte, Mme Delpich; et moi, pour la première fois
+qu'il m'arrive de laisser à une femme un souvenir négociable chez
+les changeurs... Mais il faut un commencement à tout...
+
+Il est six heures du matin à peine et je dors du sommeil du juste,
+à l'hôtel du _Roi Salomon_, lorsque des coups violents frappés à
+ma porte me réveillent en sursaut.
+
+-- Qui est là?
+
+C'est Roger-la-Honte, qui arrive de Londres qu'il a quitté hier
+soir, à peu près à l'heure où Delpich partait de Bruxelles. Je
+suis très content de le voir, ce brave Roger. Je le mets
+rapidement au courant des choses et Dieu sait s'il s'amuse; je
+crains, un instant, de le voir mourir de rire. Il est entendu
+qu'il va repartir pour Londres immédiatement, en emportant mon
+sac. Réglementairement, je ne devrais lui donner que 33 pour cent
+sur ma prise; mais je tiens à ce que nous partagions en frères.
+Nous établissons le compte exact; et le total nous fait loucher.
+Une belle affaire, décidément. Mais cette bonne fortune inespérée,
+après avoir réjoui le coeur de Roger-la-Honte, semble lui
+assombrir l'esprit. Il parle des dangers du métier, du plaisir que
+nous éprouverions à vivre enfin honnêtement, à aller à Venise, par
+exemple, etc. Une phrase qu'il prononce d'un ton convaincu,
+surtout, me démontre qu'il est en proie à cette mélancolie
+sentimentale qui suit souvent les grandes joies.
+
+-- Mon vieux complice, me dit-il, ne trouves-tu pas qu'il serait
+temps de changer de vie?
+
+Non, je ne le trouve pas du tout. Je remonte le moral de Roger. Et
+il prend le train de Calais à 8 heures 52. Il doit démontrer à
+Stéphanus la nécessité de marcher contre son patron, en cas de
+besoin; il n'a plus rien à en attendre, en effet; et il est
+convenu que nous lui graisserons la patte.
+
+Quant à moi, je reste à Bruxelles pour quelques jours. D'abord, je
+veux voir comment tourneront les choses. Puis, je tiens à avoir
+les vêtements que j'ai commandés. J'ai donné, des arrhes au
+tailleur et il ne faut pas que je me laisse voler. Ce serait
+ridicule.
+
+Le soir même, j'apprends que Delpich a été arrêté à la gare du
+Nord, en revenant d'Angleterre. Trois jours après, les journaux
+m'apprennent que sa culpabilité ne fait pas de doute: tout
+l'accuse; les histoires qu'il raconte pour sa défense ne sauraient
+être prises aux sérieux. Naturellement. Il passera devant le
+tribunal à bref délai et sera condamné sûrement à plusieurs années
+de prison. C'est bien fait. J'en veux à Delpich. Sa femme m'a
+mordu la langue.
+
+Vers la fin de la semaine, l'_Indépendance_ annonce que
+Mme Delpich, désolée du scandale qui lui rend la vie impossible à
+Bruxelles, vient de quitter cette ville pour une destination
+inconnue. Tant mieux poux elle. Je lui envoie mes meilleurs
+souhaits, et j'espère bien ne la revoir jamais. Elle est
+charmante, ce Rubens, mais je ne m'y fierais pas.
+
+Le lendemain, je pars pour Londres.
+
+
+XXVI -- GENEVIÈVE DE BRABANT
+
+Cela ne m'a pas servi à grand'chose, de m'appeler Durand pendant
+trois minutes, à Bruxelles. Le surlendemain de mon retour à
+Londres, Geneviève a fait irruption chez moi. Elle m'a accablé de
+reproches -- et d'amabilités.
+
+-- Enfin! te voilà! En ai-je eu du mal, à te trouver! M'en a-t-il
+fallu employer, des ruses d'Apache! Heureusement que tu m'avais
+appris ton nom... Oh! pas quand tu m'as quittée. Avant. Te
+rappelles-tu, lorsque j'étais cachée derrière le rideau? Hein? Te
+rappelles-tu? «N'ayez pas peur. C'est moi, Randal.» Et dire que tu
+as eu l'audace de m'assurer, ensuite, que tu te nommais Durand!
+Comme c'est gentil! Après m'avoir entraînée, moi qui n'avais
+jamais failli... C'était presque un viol, tu sais. Tiens, tu es un
+monstre! Si j'étais raisonnable, je ne t'embrasserais même pas.
+Mais je préfère ne pas être raisonnable... Tu ne l'aimes donc pas,
+ta petite femme? ta petite femme qui t'aime tant? Tu as donc
+oublié ce que tu me disais pour triompher de mes dernières
+résistances? Pourquoi me le disais-tu, alors, méchant? Et pas plus
+tôt sur tes pieds, tu me donnes une fausse adresse... Que c'est
+vilain de mentir!...
+
+C'est ce que je me dis tous les jours, depuis ces trois semaines
+que Geneviève est venue me surprendre. C'est très vilain, de
+mentir -- et elle ne fait autre chose du matin au soir. -- Le
+mensonge est chez elle un besoin, une habitude puissante dont elle
+ne peut triompher qu'à certains moments, psychologiques si l'on y
+tient. L'histoire des lettres de sa mère? Simple invention. Les
+mauvais traitements que lui faisait endurer son mari? fausseté.
+Elle était orpheline à douze ans, et Delpich n'a jamais maltraité
+sa femme... Tiens, à propos de Delpich, nous avons appris hier
+qu'il vient d'être condamné à trois ans de prison. J'en ai reçu la
+nouvelle sans aucune joie et Geneviève sans la moindre tristesse.
+Son mari ne compte plus pour elle.
+
+Et pourquoi compterait-il, au bout du compte, si elle ne l'aime
+plus? On dira, que Geneviève n'a pas de coeur. Je répondrai qu'on
+ne peut pas vendre ce qu'on ne possède pas, coeur ou autre chose;
+et que Geneviève a l'intention de mettre le sien aux enchères. Que
+l'idée lui en soit venue tout d'un coup, je ne le garantis pas.
+L'idée de réaliser ses rêves, bien entendu. Quant aux rêves eux-
+mêmes ils sont nés avec elle, ont grandi avec elle, tantôt perdus
+dans la brume des désirs vagues, tantôt s'affirmant dans les
+crispations de la révolte ou dans les spasmes de la passion.
+Tendances perverses ou sentiments naturels? Comme on voudra.
+Qu'importe, pourvu que les psychologues analysent des effets dont
+ils ignorent les causes et qu'ils distinguent à peine, en leur
+style de sous-officiers d'académie?
+
+Moi je n'analyse pas, je constate. Je constate qu'il me va falloir
+faire les frais d'une installation à Paris. C'est là que Geneviève
+tient à se lancer dans la circulation... Je ne veux pas la
+contrarier; qu'elle se lance et qu'elle circule. Il est entendu
+que nous partagerons nos bénéfices réciproques; je ne crois pas
+nécessaire de dissimuler un pareil arrangement, en ce temps de
+sociétés coopératives. Geneviève se dit sûre du succès. C'est un
+grand point. En attendant, comme elle a déposé ce qu'elle possède
+dans une banque sérieuse, et qu'elle ne veut point déplacer, c'est
+moi qui dois faire les avances nécessaires. Je ne recule pas.
+
+Nous voilà donc à Paris, Geneviève dans un petit hôtel de la rue
+Berlioz, et moi autre part. Très contents tous les deux. J'avais
+cru, je ne le cache pas, que les affaires seraient assez calmes,
+au moins pour commencer; que l'argent que j'ai soustrait à Delpich
+reviendrait peu à peu dans la poche de sa femme. J'avais eu tort.
+C'est ma poche à moi qui s'emplit. Geneviève a pris tout de suite.
+Geneviève de Brabant. C'est comme ça qu'on l'appelle, à présent.
+Je dois dire, en conscience, qu'elle y a mis du sien. Ce qui
+distingue d'ordinaire, dans tous les genres, les efforts des
+femmes, c'est le caractère fantaisiste, capricieux, qu'elles leur
+impriment. Il est bien rare qu'elles aient foi en leurs
+entreprises, qu'elles agissent, d'emblée, comme si elles n'avaient
+fait autre chose, ne devaient faire autre chose que ce qu'elles
+essayent de faire. Elles ont des façons d'amateur, sont portées à
+tout traiter, comme on dit, par-dessous la jambe. Je n'assure pas
+que Geneviève est incapable d'un écart; non. Mais, généralement,
+elle est sérieuse, posée. Elle jouit d'un esprit pondéré de
+locataire consciencieuse.
+
+Elle n'a qu'un défaut: elle ne sait pas marcher. Elle marche très
+mal. Aussi lui ai-je conseillé, avec raison, de ne jamais sortir
+qu'en voiture. Place aux honnêtes femmes qui vont à pied! Je l'ai
+aperçue deux ou trois fois, au Bois. Elle est très bien, vraiment.
+Beaucoup de chic. Un grand confrère, un spécialiste, qui se
+trouvait avec moi un jour, m'en a fait des compliments.
+
+-- Une assurance remarquable! Un aplomb merveilleux! Elle a été
+mariée, n'est-ce pas?... Oui; je m'en doutais. Le mariage est une
+bonne école; c'est encore la meilleure préparation à la vie
+irrégulière. Une femme qui n'a pas connu l'existence du ménage ne
+vaudra jamais grand'chose, comme cocotte...
+
+Je crois qu'il y a beaucoup de vrai là-dedans.
+
+Mais voici l'été venu. Belle saison; plages et villes d'eaux. Nous
+avons été à droite et à gauche, Geneviève et moi. Tantôt ensemble,
+tantôt séparés. Je puis l'abandonner à elle-même sans aucune
+crainte; je sais que ce ne sera pas en pure perte.
+
+Pour le moment, par exemple, elle est à Aix-les-Bains. Moi, je
+suis à Royan. Je ne pourrais dire exactement ce que fait
+Geneviève; mais moi, je flâne sur la Grand'Conge. J'observe
+quelques familles bourgeoises qui regardent la marée descendre.
+C'est assez amusant. Ces bons personnages examinent avec une joie
+béate le continuel mouvement des flots. On dirait qu'ils le
+surveillent. Ce qui les intéresse, dans la mer, c'est son activité
+perpétuelle, son incessante agitation. Ce qu'ils aiment en elle,
+c'est son éternel travail. Ils la contemplent, bouche
+entr'ouverte, yeux mi-clos, avec de petits hochements de tête qui
+semblent dire:
+
+-- Bien, bien, Océan! Très bien. Travaille! Donne-toi du mal.
+Continue! Nous te regardons...
+
+Oui ils se plaisent au spectacle de l'effort, de la peine, ces
+braves gens; à la vue du labeur sans trêve. L'habitude. Ils
+préfèrent la mer aux montagnes. C'est pour ça.
+
+Un domestique de l'hôtel m'arrache à mes méditations en
+m'apportant un télégramme. C'est Geneviève qui me prie de venir la
+rejoindre à Aix sans retard. Que se passe-t-il? Je prendrai le
+premier train...
+
+Que se passe-t-il? J'ai le temps de me le demander pendant le
+voyage, qui n'en finit pas. J'arrive enfin à Aix, dans l'après-
+midi du lendemain, très inquiet, me figurant ceci, cela, que
+Geneviève est malade, par exemple. J'aime donc Geneviève?
+Certainement. Qu'est-ce que c'est que l'amour, alors? C'est le
+désir; ou quelque chose dans ce genre-là. D'ailleurs, nous nous
+entendons parfaitement, elle et moi. On a eu bien raison de dire
+que c'est la similitude des goûts, plus que la conformité des
+tempéraments, qui fait la félicité des unions. Nous avons le même
+goût, tous les deux, pour l'argent d'autrui. Voila un lien.
+
+Je suis à vingt pas de la villa qu'habite Geneviève lorsque je
+vois un monsieur en franchir la grille, s'éloigner. Un homme de
+quarante ans, environ, grand, maigre, aux longues moustaches
+blondes. Une minute après, je suis dans la maison et, tout de
+suite, en présence de ma petite femme. J'ai eu bien tort de
+m'inquiéter. Elle ne s'est jamais mieux portée. Elle m'a fait
+venir, simplement, pour me demander conseil. Il paraît qu'un
+Autrichien très riche, à qui elle tient la dragée haute, lui
+promet des ponts d'or si elle consent à l'accompagner à Vienne.
+
+-- Tu l'as peut-être vu sortir de la maison? Il me quittait comme
+tu es entré. Un grand, maigre...
+
+-- Oui, je l'ai aperçu, en effet; eh! bien?
+
+-- Eh! bien, voici: j'accepterais certainement, sous bénéfice
+d'inventaire, si une proposition analogue ne m'était pas faite
+d'un autre côté. Un vieillard, très riche aussi, me propose de le
+suivre à Paris, où il rentre demain. Il est fort généreux, je le
+sais. Et, ce qu'il y a de plus drôle, c'est qu'il porte le même
+nom que toi. Il s'appelle Urbain Randal. Ne serait-il pas ton
+parent?
+
+-- Si; dis-je; c'est mon oncle.
+
+-- Ah! dit Geneviève un peu troublée... Ça ne te fait rien?
+
+-- Ça me fait plaisir. C'est une canaille. Saigne-le à blanc, ma
+fille. C'est lui qu'il faut suivre.
+
+-- C'était mon avis. Je retrouverai toujours l'Autrichien. Mais,
+quant à ton oncle, comme il est usé au dernier des points... Tu
+sais, il ne va pas bien au tout... La paralysie... Il a déjà eu
+des attaques...
+
+-- Tant pis.
+
+-- Et je crois qu'il n'en a pas pour longtemps.
+
+-- Tant mieux.
+
+-- Tu as l'air de lui en vouloir. Tu me raconteras pourquoi, pas?
+En attendant, je vais lui écrire de venir me prendre demain matin;
+et je vais aussi envoyer un mot à l'Autrichien pour l'avertir de
+mon départ.
+
+-- Écris-lui avec des larmes dans la voix.
+
+-- Tu penses bien, dit Geneviève en trempant sa plume dans
+l'encrier. Après quoi, je fais fermer ma porte jusqu'à demain; et
+à, nous deux, mon petit voleur chéri...:
+
+Est-elle gentille, hein?
+
+Le lendemain, d'un coin de la gare où je me dissimule habilement,
+je vois arriver la voiture qui conduit au train de Paris Geneviève
+et mon oncle. Ah! cette figure de vieux viveur fourbu, ce front où
+s'amoncellent des ombres lugubres, ce regard qui jette à la vie
+des interrogations désolées et ardentes! La voiture s'arrête. Il
+en descend, non sans aide, passe à côté de moi, soutenu, porté
+presque dans un wagon où Geneviève monte derrière lui. Il ne m'a
+pas vu, le malheureux; mais j'ai pu le dévisager; menton
+tremblant; joues labourées de sillons profonds, moins encore par
+le temps que par la noce imbécile, échine voûtée, face anxieuse
+invinciblement penchée vers la terre, comme dans l'horreur d'y
+voir la fosse creusée. Ruine d'humanité; pas belle, à peine
+mélancolique, bête et sale -- comme toutes les ruines...
+
+Je vais m'éloigner lorsqu'un monsieur, escorté de deux laquais,
+entre dans la gare, se dirige vers le train qui va partir. C'est
+l'Autrichien. Il suit, pareil au requin qui file le navire,
+attendant qu'on jette le cadavre à la mer -- ou la chair fraîche
+qui cache l'hameçon.
+
+
+XXVII -- LE REPENTIR FAIT OUBLIER L'ERREUR
+
+Je n'ai passé que vingt-quatre heures à Aix-les-Bains, et je suis
+parti pour Londres. Cette rencontre inopinée de mon oncle, si
+vieilli, si cassé, si près de la tombe, a remué quelque chose en
+moi. Je ne pourrais analyser ces sentiments; mais je me suis
+rappelé avec une certaine émotion l'époque où nos rapports étaient
+moins tendus, où nous échangions une correspondance amicale, et
+j'ai voulu revoir ces lettres que j'ai pieusement conservées. Je
+les ai lues et relues à Londres, pendant les trois jours que j'y
+suis resté, et je me suis même livré à un petit travail d'écriture
+qui m'a rappelé le temps heureux où j'apprenais à écrire et
+m'évertuais à imiter, mal d'abord, puis un peu mieux, puis bien,
+les pleins et les déliés du modèle. Après quoi, je me suis mis en
+route pour Paris.
+
+Geneviève, que j'ai prévenue de mon arrivée, est venue me voir
+sans retard. Elle m'a appris que mon oncle est au plus bas, qu'un
+dénouement fatal est probable à bref délai, et qu'il l'a suppliée
+de ne pas l'abandonner. Elle ne le quitte donc pas une minute,
+pour ainsi dire; et c'est sous les yeux de cette courtisane que ce
+malheureux, qui est millionnaire, qui a une famille, doit mourir
+s'il ne veut pas crever seul, comme un chien.
+
+-- A-t-il peur de la mort? demandé-je.
+
+-- Une peur terrible. C'en est effrayant et presque dégoûtant.
+Heureusement, il a eu une crise hier soir et, depuis, il ne peut
+plus parler; il comprend encore ce qu'on lui dit. Hier matin, il a
+pu écrire une lettre à son homme d'affaires.
+
+Je prends note de la date. Hier, c'était le 12. C'est ce chiffre
+qu'il faudra placer au bas du document que j'ai confectionné à
+Londres avec un si grand soin. Je recommande à Geneviève de me
+faire avertir dès que la fin sera proche, et elle part reprendre
+son rôle de soeur de charité.
+
+-- Ce n'est pas amusant, tu sais; mais je comprends bien que ma
+présence ne sera pas inutile à tes intérêts -- à nos intérêts car,
+à présent, nous ne faisons plus qu'un. C'est beau, de s'entendre,
+tout de même; c'est comme si on était mariés... Compte sur moi et
+tiens-toi prêt.
+
+Je suis toujours prêt. Et lorsque le domestique de mon oncle, ce
+matin, vient me chercher «de la part de son maître», c'est avec
+une rapidité foudroyante que je me précipite dans la rue, que je
+saute dans un fiacre, et que je me fais conduire rue du Bac, chez
+l'abbé Lamargelle. Une demi-heure après, nous montons, cet
+ecclésiastique et moi, l'escalier de la maison du boulevard
+Haussmann qu'habite mon oncle. Geneviève nous accueille dans le
+salon qui précède la chambre à coucher dont la porte, restée
+entr'ouverte, laisse passer les râles du moribond; elle nous
+quitte après que je lui ai recommandé de ne nous laisser déranger
+sous aucun prétexte. Je prends place dans un fauteuil et l'abbé en
+fait autant.
+
+-- Quelle est cette dame? me demande-t-il.
+
+-- C'est ma maîtresse, dis-je; de plus, mon oncle a dû s'efforcer
+d'en faire la sienne; et enfin, c'est la femme d'un certain
+Delpich...
+
+-- Ah! diable! s'écrie l'abbé. C'est Mme Delpich! Tiens! tiens!...
+Mais je devine: ce cambriolage qui fit tant de bruit à
+Bruxelles... Racontez-moi donc l'histoire.
+
+Je raconte; et mon récit, coupé par les exclamations joyeuses de
+l'abbé, est scandé, aussi, par les râles de plus en plus faibles
+du misérable qui agonise derrière le mur.
+
+-- C'est vraiment bien curieux, dit l'abbé quand j'ai fini. Ce
+pauvre Delpich! Enfin... _Fortuna vitrea_... Sa mésaventure ne m'a
+causé aucun préjudice mais a dérangé certains de mes plans. Il
+faudra même que j'aille en Belgique d'ici quatre ou cinq jours...
+Vous avez dû faire une bonne affaire, ce soir-là; je ne parle pas
+de la femme, qui est charmante, mais... À propos d'argent, vous
+doutez-vous de ce que sera le testament de votre oncle?
+
+-- Tout à fait. C'est moi qui l'ai rédigé, de sa plus belle
+écriture.
+
+-- J'en étais sûr, dit l'abbé. Je le voyais dans votre poche, à
+travers l'étoffe de votre redingote. Avez-vous pensé à tout? La
+part à réserver à Mlle Charlotte, par exemple, si l'on vient à
+retrouver ses traces?
+
+-- Hélas! dis-je, on ne les retrouvera jamais, ses traces. J'ai
+fait faire toutes les recherches possibles, et sans résultat. Ma
+conviction est qu'elle est morte, voyez-vous. Mais si, par
+bonheur, je me trompais...
+
+-- Ne m'en dites pas davantage. Je sais bien que vous lui rendriez
+toute la fortune de son père; et je crois aussi que vous la
+garderiez, elle, n'est-ce pas? C'était une femme.
+
+-- Oui. Une vraie femme. Ah! si vous saviez ce que j'ai souffert,
+quand j'ai vu que je l'avais perdue! Et dire que la vieille
+canaille qui crève là...
+
+-- Bah! dit l'abbé, le diable est en train de lui tirer les pieds,
+à votre oncle. Laissez-le faire sa besogne... En somme, le papier
+que vous avez préparé n'a d'autre raison d'être que de supprimer
+tout testament antérieur et d'aplanir toute difficulté. En
+attendant, vous aurez à payer les frais des obsèques...
+
+-- Ils ne seront pas fort élevés. Mon oncle demande à être conduit
+au champ de repos dans le corbillard des pauvres.
+
+-- Bel exemple d'humilité! dit l'abbé en riant. Sa résolution sera
+fort commentée, n'en doutez pas, et vous épargnera quelques
+billets de banque. Et pour amuser la paroisse, le service sera de
+dernière classe, n'est-ce pas?
+
+-- La paroisse? Vous plaisantez. Un enterrement civil, s'il vous
+plaît.
+
+-- Ah! ah! ah! s'écrie l'abbé en se tordant de rire. Un enterrement
+civil! C'est délicieux! J'avoue que je n'aurais pas pensé à cela.
+Quelle trouvaille! Mais, continue-t-il en étendant le bras vers
+la porte de la chambre, on n'entend plus rien, là-bas. Non, plus
+rien. Si vous alliez voir?
+
+J'y vais. Dans le grand lit placé en travers de la pièce une forme
+rigide est étendue; la tête; qui creuse profondément l'oreiller,
+est émaciée, couleur de cire; et les narines sont pincées; et la
+bouche sans souffle entr'ouverte et les yeux retournés dans leurs
+orbites. Je relève le drap; rien ne bat plus à la place du coeur;
+la main est froide comme celle d'un... J'appelle l'abbé.
+
+-- Eh! bien? demande-t-il en entrant. C'est fini? Je m'en doutais,
+continue-t-il en se dirigeant vers le cadavre dont il abaisse les
+paupières d'un coup de pouce. Y a-t-il un être suprême, oui ou
+non? Grave question que votre oncle peut maintenant débattre avec
+Robespierre. Bizarre jusqu'à la fin, votre oncle. Quand on vient
+le voir mourir, on le trouve trépassé.
+
+-- Oui, dis-je, pas de mélodrame possible. Comme ç'aurait été beau
+et presque neuf, pourtant, l'apparition, à l'heure dernière, du
+spolié devant le spoliateur!
+
+-- Ne rions pas trop fort, dit l'abbé; c'est inconvenant; et, ainsi
+qu'on l'a dit, la mort n'est pas une excuse. Au fond, cette mort-
+là, voyez-vous bien, qu'elle eût déplu à certains Grecs, est
+presque un symbole. J'ai dans l'idée que la Société crèvera de la
+même façon. Cette bourgeoisie, qui est venue de bien bas, ne
+tombera pas de bien haut, allez! Que de choses qui font semblant
+d'être, qu'on croit encore exister, et, qui sont mortes!... Mais
+songez-vous à votre manuscrit?
+
+Oui, j'y songe. Je vais le placer dans le tiroir d'un petit meuble
+que je ferme soigneusement et dont je mets la clé dans ma poche.
+Puis, je sonne les domestiques. Nous sommes à genoux devant le
+lit, l'abbé et moi, quand ils entrent. Ils éclatent en sanglots.
+Un si bon maître! Mais l'abbé, qui se relève un instant après moi,
+essuie leurs larmes d'une seule phrase.
+
+-- Il ne faut pleurer que sur la cendre des méchants, dit-il, car
+ils ont fait le mal et ne peuvent plus le réparer!... Comment
+trouvez-vous la sentence? me demande-t-il tout bas. Elle n'est pas
+de moi, mais elle est si bête! Rien de tel comme consolation...
+
+Maintenant, il faut s'occuper des formalités. Les scellés, les
+déclarations, les lettres de faire part; un mort n'est pas
+complètement décédé sans toutes ces choses-là.
+
+Le notaire de mon oncle, Me Tabel-Lion, arrive le lendemain dans
+l'après-midi. Le testament semble l'étonner un peu, mais lui faire
+plaisir.
+
+-- Je suis heureux de voir, Monsieur, me dit-il, que votre oncle
+est revenu avant de mourir à de meilleurs sentiments. J'avais en
+mon étude un testament par lequel il vous déshéritait complètement
+et léguait toute sa fortune à l'Institut Pasteur; il se trouve
+annulé de plein droit par ce document olographe. Une seule chose
+me chagrine dans les dernières volontés de votre oncle: cet
+enterrement civil. Mais enfin, il faut respecter toutes les
+convictions.
+
+J'apprends que la fortune de mon oncle est encore considérable.
+Me Tabel-Lion parle à demi-voix. Sa bouche s'ouvre du nord-nord-
+ouest au sud-sud-est. Beaucoup d'officiers ministériels ont de ces
+bouches en diagonale. J'ignore pourquoi.
+
+L'enterrement. Le corbillard des pauvres se dirige
+mélancoliquement vers le Père Lachaise. Quelques voitures
+seulement, derrière. Je suis dans la première avec l'abbé
+Lamargelle qui a endossé des habits civils pour la circonstance;
+ils ne lui vont pas mal du tout. Les autres voitures contiennent
+une dizaine de vieux amis de mon oncle, vieux voleurs
+probablement, et deux ou trois dames parmi lesquelles Geneviève,
+en grand deuil. Je n'ai pu la dissuader de venir. Même, ce matin,
+elle m'a fait une scène.
+
+-- C'est honteux! m'a-t-elle dit. Tu hérites de plus d'un million
+et tu fais faire à ton oncle des funérailles civiles! Oui, je sais
+bien que c'est toi qui as fabriqué le testament. Tout ça, c'est
+pour faire des économies. Ah! si ce prêtre qui est ton ami, l'abbé
+Lamargelle, savait ce que tu es! S'il savait!...
+
+Je l'ai laissée dire. Il y a encore de bons sentiments, chez cette
+femme-là.
+
+-- L'immortalité de l'âme! me dit l'abbé. Les pauvres, même, qui
+voudraient que l'agonie de l'existence ne finît pas au tombeau!
+qui portent dignement leur misère -- dignement! ça se porte
+dignement, la misère! -- dans l'espoir d'une vie à venir!
+L'exploitation leur brocante le royaume des cieux et ils se
+laissent faire... Mais du moment qu'ils ne peuvent pas
+comprendre... vous savez que les imbéciles n'admettent que les
+choses très compliquées... Savez-vous quelle est la base de la
+propriété, la vraie base? C'est la croyance à l'immortalité de
+l'âme. Méditez ça, quand vous aurez le temps.
+
+Nous arrivons au cimetière. Le caveau de famille est ouvert,
+laissant apercevoir ses cases, les unes pleines, les autres vides.
+J'ai mon tiroir là. Il faudra que je le mette en vente. C'est d'un
+bon débit, paraît-il.
+
+Les vieux amis me serrent la main à la porte du cimetière et
+s'éloignent. Je reviens boulevard Haussmann avec l'abbé et
+Geneviève, qui continue à bouder. Le déjeuner nous attend, Nous
+nous mettons à table; mais je suis dérangé deux ou trois fois par
+des fournisseurs qui m'obligent à quitter la salle à manger. Sitôt
+le café pris, Geneviève, qui se prétend très lasse et très émue,
+déclare qu'elle veut se retirer, rentrer chez elle. Elle me prie
+de ne pas l'accompagner, promet de venir déjeuner avec moi demain.
+
+-- Elle a un drôle d'air, dis-je dès qu'elle est partie.
+
+-- Oui, répond l'abbé. Et si vous voulez connaître sa chanson,
+venez donc chez moi demain matin, à neuf heures et demie. Pendant
+une de vos absences, tout à l'heure, elle m'a appris qu'elle avait
+des révélations à me faire et je lui ai dit que te l'attendrais
+demain à dix heures. Vous écouterez. Ne vous mettez pas martel en
+tête d'avance, sapristi!... Voyons, que joue-t-on aux Variétés, ce
+soir?
+
+Il va être dix heures et, depuis cinq minutes, j'attends, posté
+dans le cabinet de l'abbé, derrière la porte laissée entr'ouverte
+qui donne dans le salon où il va recevoir Geneviève, l'arrivée de
+ma petite femme. Je voudrais bien, histoire de tuer le temps,
+jeter un coup d'oeil sur les nombreux papiers qui couvrent le
+bureau; malheureusement, c'est impossible; je ne saurai pas encore
+cette fois-ci quelles sont les occupations exactes de cet
+excellent abbé Lamargelle. Mais j'entends résonner le timbre.
+Voici Geneviève; elle entre dans le salon. Je ne puis rien voir,
+naturellement, mais je perçois distinctement les paroles. Quelques
+phrases de politesse s'échangent d'abord; puis, l'abbé demande
+d'une voix blanche:
+
+-- N'êtes-vous pas mariée, Madame?
+
+-- Si, répond Geneviève; je suis mariée; et si vous le voulez bien,
+monsieur l'abbé, je vais vous exposer d'un seul mot ma situation
+actuelle: que celui qui est sans péché me jette la première
+pierre!
+
+L'abbé tousse légèrement.
+
+-- Si j'ai failli après tant d'années d'une vie sans tache, reprend
+Geneviève, c'est que les circonstances ont été inexorables.
+L'auteur de ma perte est M. Georges Randal. Il se dit votre ami,
+monsieur l'abbé, et vous le croyez un honnête homme. Eh! bien,
+c'est un voleur.
+
+-- Ciel! s'écrie l'abbé. Que m'apprenez-vous là, Madame! Un voleur!
+
+-- Oui, Un voleur. Un voleur de la pire espèce. Un vrai brigand! Je
+vais vous apprendre comment j'ai eu le malheur de tomber entre ses
+mains...
+
+Et elle raconte notre aventure de Bruxelles, à sa façon, bien
+entendu. C'est à mourir de rire.
+
+-- Je ne pouvais ni me défendre ni crier à l'aide, dit-elle en
+terminant. Il me tenait au bout de son pistolet et m'aurait tuée
+au moindre signe. Ah! certes, j'aurais bravé la mort si j'avais
+été en état de grâce; mais je ne m'étais pas confessée depuis deux
+mois...: Il a forcé le coffre-fort, le secrétaire; il a pris tout
+l'argent et, hélas! les lettres de ma mère... Ici, monsieur
+l'abbé, il faut que je vous révèle un secret de famille. Ma mère a
+eu un amant. Elle m'écrivait souvent, la malheureuse femme, pour
+me dire combien elle regrettait sa faute; et mon mari, qui était
+dans la douloureuse confidence, gardait les lettres dans un tiroir
+de son bureau. M. Randal les a découvertes, et, aussitôt, il a vu
+tout le parti qu'il en pouvait tirer. Sous la menace de tout
+apprendre à mon père, il a exigé que je me livrasse à lui, que je
+prisse l'engagement de ne rien dire et de venir le retrouver à
+Londres dans les huit jours. Que vous dire de plus? La piété
+filiale, toujours si forte dans le coeur d'une femme; l'a emporté
+en moi sur toute autre considération. Mon mari, que j'adorais, a
+été condamné malgré son innocence et je n'ose pas vous dire quelle
+existence M. Randal m'a fait mener depuis. C'est la honte des
+hontes, murmure-t-elle à travers des sanglots.
+
+-- C'est effrayant! s'écrie l'abbé. C'est absolument effrayant!
+M. Randal est un misérable et s'est joué de moi d'une manière
+indigne. Mais l'heure du châtiment a sonné. Je vais le faire
+arrêter tout de suite.
+
+Il se lève, fait deux pas et, tout d'un coup, pousse un cri.
+
+-- Impossible! C'est impossible! Nous ne pouvons pas le faire
+arrêter. Ces lettres de votre mère, qu'il possède, il ne les a pas
+avec lui, sûrement. Un scélérat aussi endurci prend des
+précautions minutieuses. Ces lettres, il les a mises en lieu sûr,
+les a confiées à un de ses associés; et, sitôt son arrestation
+opérée, votre père sera mis au courant de ce que vous tenez tant à
+lui cacher; un scandale terrible éclatera...
+
+-- C'est vrai, dit Geneviève de la voix rêche d'une femme prise au
+piège. C'est vrai...
+
+-- Que faire? demande anxieusement l'abbé. Que faire? Mon Dieu,
+éclairez-nous... Voici ce qu'il faut faire, reprend-il au bout
+d'un instant. Je vais m'employer à livrer M. Randal à la justice
+après lui avoir enlevé les moyens de vous nuire, à vous et aux
+vôtres. Mais cela demandera du temps. Dans l'intervalle, Que
+ferez-vous, Madame? Voulez-vous me permettre de vous donner un
+conseil? Vous le suivrez si, comme je le crois, vous avez conservé
+au milieu de vos erreurs passagères ces sentiments religieux...
+
+-- Oh! certainement, interrompt Geneviève avec feu; je suis une
+croyante, monsieur l'abbé.
+
+-- Eh! bien, vous n'ignorez point qu'il ne suffit pas au pécheur de
+détester ses péchés, mais qu'un peu de pénitence est nécessaire.
+Que penseriez-vous d'aller passer quelques jours dans une maison
+de retraite où je vous conduirais, où vous seriez très bien, où
+vous pourriez reprendre possession de vous-même et vous préparer à
+une nouvelle existence?
+
+-- Oh! s'écrie Geneviève, quelle joie ce serait pour moi!... Venez
+me prendre demain à onze heures, je vous en prie, et menez-moi
+dans cette maison. Voici mon adresse. Vous êtes mon sauveur,
+monsieur l'abbé, vous êtes mon sauveur!...
+
+Elle se confond en remerciements et l'abbé se lève pour la
+reconduire.
+
+-- J'ai promis à M. Randal d'aller le voir aujourd'hui, dit-elle;
+devrai-je le faire?
+
+-- Certainement, répond l'abbé. Un manque de parole de votre part
+lui donnerait l'éveil. Mettez-le au courant de vos bonnes
+intentions; cela excitera peut-être en lui un repentir tardif. Et
+puis, arrêtez-vous sur votre chemin à Saint-Thomas d'Aquin, et
+entendez la messe. Ce sera une bonne préparation...
+
+Je n'entends plus rien. Ah! Geneviève de Brabant! Moi qui étais le
+petit voleur chéri, l'autre jour, me voilà transformé en infâme
+Golo... L'abbé revient.
+
+-- J'ai tout entendu, dis-je. C'est extraordinaire, vraiment.
+
+-- Oui, répond l'abbé, mais c'est naturel, dans l'état actuel des
+choses. Tous les instincts ont été tellement refoulés qu'ils ne
+peuvent revenir à leur plan normal que par des écarts insensés.
+Cette femme, qui a l'âme d'une prostituée, est aussi de l'étoffe
+dont on fait les saintes. Elle est, présentement, vierge et
+martyre comme les canonisées; elle est hallucinée comme elles;
+elle a leur méchanceté aveugle, leur fureur de remords et
+d'expiation, pour elles-mêmes et pour leurs semblables, leur amour
+des larmes... Que voulez-vous? C'est, aujourd'hui, en général, la
+guerre sournoise, lâche et bête de tous contre tous, de troupes de
+fuyards contre des armées de déserteurs. Et, quand on sort de là,
+tout est en excès et en contrastes; la folie sous toutes ses
+formes... Enfin, je la conduirai demain dans une maison où on la
+gardera quinze jours, un mois, le temps qu'il faudra pour que vous
+terminiez vos affaires ici, ou pour qu'elle change d'idées. Qui
+sait? Peut-être l'y gardera-t-on toujours. Les couvents de femmes
+voient quotidiennement leur population s'accroître et la majorité
+des malheureuses qui s'y enferment n'a pas, pour s'y cloîtrer, de
+meilleures raisons que votre maîtresse... Je l'ai envoyée à la
+messe afin de vous laisser le temps d'arriver chez vous avant
+elle. Partez. Hâtez-vous. J'irai vous donner des nouvelles
+demain...
+
+Je suis chez moi depuis un quart d'heure lorsque Geneviève arrive,
+Elle ne boude plus; au contraire, elle est absolument charmante.
+
+-- Mon chéri, me dit-elle après déjeuner, il faut que je te fasse
+un aveu. Tu ne me gronderas pas; ce serait inutile. Ma résolution
+est bien prise. La mort de ton oncle m'a profondément troublée,
+m'a convaincue de l'indignité de la vie que je mène et m'a fait
+mesurer l'étendue des fautes que je commets chaque jour. Je me
+suis résolue à abandonner le monde; Sais-tu comment j'ai passé la
+matinée? En prières, à l'église Saint-Étienne du Mont, où repose
+ma bienheureuse patronne. C'est là que Dieu m'a parlé. Il m'a dit:
+«Ma fille, abaisse-toi et tu seras relevée.» Tu vois que je suis
+franche avec toi. Tu m'as entraînée au mal, c'est vrai; mais je te
+pardonne. Jamais un mot contre toi ne s'échappera de mes lèvres.
+Je prierai pour toi, pour ta conversion. Oui, je renonce à Satan,
+à ses pompes...
+
+Je m'y oppose formellement, au moins pour le quart d'heure.
+Geneviève est très alléchante dans ses vêtements de veuve et... et
+je pense que Samson ne devait pas s'embêter avec Dalila, chaque
+fois qu'elle avait tenté sans succès de le trahir.
+
+Geneviève ne m'a quitté que vers minuit; et je me suis endormi peu
+après en pensant à cette mort inattendue de mon oncle -- cet homme
+que je haïssais tant -- qui ne m'a causé aucune émotion, ni de
+tristesse ni de joie, qui ne m'affecte pas plus que l'événement le
+plus banal de mon existence; à cette trahison ridicule de
+Geneviève, qui pouvait m'être si funeste et qui me laisse
+absolument froid. Je crois que l'homme est comme insensibilisé, à
+certains moments, et sans aucune raison. Et je songe aussi, tout
+en cédant au sommeil, à l'abbé qui doit venir m'apprendre comment
+les choses se sont passées, demain, vers deux heures.
+
+Mais il est à peine midi lorsqu'il arrive.
+
+-- Eh! bien, dit-il, l'oiseau était envolé. Je n'ai trouvé que deux
+lettres; l'une d'excuses, pour moi; et l'autre qu'on me charge de
+vous remettre.
+
+Je déchire l'enveloppe, Geneviève m'apprend qu'elle quitte Paris
+avec l'Autrichien: C'est un homme qui a des sentiments religieux
+très prononcés et elle est certaine de faire son salut avec lui.
+Si jamais nous nous revoyons, nous serons bons amis, Du moins,
+elle l'espère.
+
+-- Ma foi, dit l'abbé après avoir lu la lettre que je lui ai
+passée, ce qui arrive ne me surprend qu'à moitié. Je m'attendais à
+quelque chose d'illogique. Cette pauvre femme, voyez-vous, n'a pas
+beaucoup la tête à elle. Elle vous enverrait à l'échafaud ou se
+jetterait dans le feu pour vous avec la même facilité. La liberté
+dont elle jouit maintenant, et qui l'affole, lutte en elle avec
+les vieilles habitudes du servilisme. Son cas n'est pas rare.
+Toutes ses faussetés, ce sont des désirs d'actes, des prurits
+d'action, qui se résolvent en impostures. L'impuissance ou
+l'hésitation à agir créent le mensonge; voilà pourquoi il est
+aussi commun aujourd'hui. Au fond, que désirait-elle, votre amie,
+sans même en avoir conscience? Se débarrasser de vous, simplement,
+afin d'avoir son entière indépendance. Et voyez quels détours elle
+a été prendre, lorsqu'il lui était si facile -- et elle le savait --
+de s'entendre avec vous; voyez quelles combinaisons baroques son
+esprit a été chercher! Il y a là-dessous quelque chose de
+terrible: la crainte, la honte de l'action directe.
+
+-- Terrible, certes, mais si fréquent! Le joug vermoulu de la
+morale imbécile est encore tellement lourd!
+
+-- Oui, dit l'abbé, l'esprit des hommes est peuplé de terreurs. La
+loi divine, pour faire obéir à la loi humaine, et la loi humaine,
+pour faire obéir à la loi divine, sèment l'épouvante dans notre
+coeur. La voix de ce qu'on appelle la conscience, qui ne trouve
+pas d'écho dans les cerveaux pleins, résonne si fort dans les
+cerveaux vides! Et la conscience -- interprétée, ainsi qu'elle
+l'est d'ordinaire, comme un privilège strictement humain-- la
+conscience, c'est la Peur... Enfin, vous voici veuf. Profitez du
+temps qui vous est laissé, car votre amie pourrait avoir des
+remords. Elle en aura même certainement. Tâchez d'être loin quand
+la crise se produira et qu'elle viendra implorer votre pardon.
+_Nolite confidere hominibus_, ni aux femmes repentantes... Combien
+de temps pensez-vous rester à Paris?
+
+-- Quinze jours, environ. Après quoi, j'irai régler mes affaires à
+Londres et partirai je ne sais où.
+
+-- Excellente idée. En vous mettant en route pour ce pays-là,
+passez donc par Bruxelles. Vous m'y trouverez, j'y vais après-
+demain et j'y resterai un mois.
+
+-- Bon. Il faudra que je vous charge d'une commission auprès d'un
+insoumis qui doit avoir fini un petit travail pour moi; vous lui
+direz de me l'envoyer. Et puis, moi, en quittant Londres, je vous
+apporterai des papiers que j'ai volés à droite et à gauche, que
+j'ai conservés sans même en prendre connaissance, le plus souvent,
+et qui pourront vous être utiles.
+
+-- C'est fort possible, dit l'abbé. Merci. Et merci encore,
+d'avance, pour le déjeuner que vous allez m'offrir quelque part;
+un déjeuner d'héritier, hein?
+
+
+XXXVIII -- DANS LEQUEL ON APPREND QUE L'ARGENT NE FAIT PAS LE
+BONHEUR
+
+C'est très long à régler, ces affaires d'héritage. Les formalités,
+le fisc, l'enregistrement, les officiers ministériels; ça n'en
+finit pas. Enfin, Me Tabel-Lion vient de m'annoncer qu'il peut
+maintenant se passer de ma présence. Il conserve, d'après les
+termes du testament, la part qui revient à Charlotte, au cas où
+l'on retrouverait ses traces dans les délais légaux; et j'ai
+laissé des fonds suffisants pour défrayer toutes les recherches
+possibles; sans grand espoir, malheureusement. D'après les comptes
+approximatifs du notaire, qui a encore des immeubles à mettre en
+vente, entre autres la villa de Maisons-Laffitte, la fortune de
+mon oncle monte à un joli total. En chiffres ronds, je possède à
+l'heure qu'il est deux bons petits millions; dont les deux tiers,
+ou peu s'en faut, dus aux filouteries avunculaires et le reste à
+mes propres larcins. «Bien mal acquis ne profite jamais.» On verra
+ça. Que vais-je faire de mon argent? Je suis en train de me le
+demander.
+
+L'abbé m'a fait envoyer par l'insoumis mon rapport sur les
+établissements pénitentiaires de Dalmatie, C'était un gros cahier
+de 500 pages couvertes d'une écriture presque illisible; pourtant,
+par-ci par-là, j'ai cru reconnaître des phrases de _Télémaque_.
+Saine littérature. J'ai expédié le rapport à qui de droit et, en
+signe de satisfaction complète, 499 francs 75 centimes à
+l'insoumis. J'ai retenu le timbre, en ma qualité de capitaliste.
+Le rapport m'a fait songer à Montareuil, que j'ai été voir. Il m'a
+reproché de ne lui plus rien donner pour sa «Revue», qui se vend
+très bien, mais marcherait encore mieux avec ma collaboration. Ses
+reproches n'ont pas été longs, par bonheur, car il était obligé
+d'aller se faire inoculer contre quelque chose. Je ne sais pas
+quoi. Le farcin.
+
+J'ai été aussi faire deux ou trois visites à Margot, qui est
+toujours au mieux avec son ministre auquel, m'a-t-elle assuré,
+elle a souvent parlé de moi comme d'un homme d'avenir. On n'est
+pas plus charmante. Je n'ai pas oublié Ida, dont les affaires
+prospèrent. Sa clientèle s'accroît tous les jours. Voilà ce que
+c'est que d'avoir abandonné le vieux système des opérations à
+terme. Cependant, je suis las de m'entendre féliciter sur ma bonne
+fortune et j'aurais déjà quitté Paris si je n'avais reçu, avant-
+hier, une lettre de Courbassol qui m'invite à venir lui parler au
+ministère.
+
+Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J'attends en effet,
+dans l'antichambre du cabinet ministériel, en compagnie de
+solliciteurs de différents âges et de différents sexes. Ces
+quémandeurs, aux figures, basses, ont l'air très content d'avoir
+été admis ici, d'avoir été autorisés à venir tendre leur sébile,
+mendier une faveur ou une aumône; oui, ils paraissent satisfaits
+et glorieux. Vauvenargues avait raison: la servitude abaisse les
+hommes jusqu'à s'en faire aimer. Une jeune femme assise en face de
+moi, une grande jeune fille plutôt, paraît seule ne point partager
+les sentiments de ses voisins. Son beau visage, très sérieux, très
+fier, porte une tristesse qui veut rester muette; on dirait...
+
+Mais la porte s'ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard
+cassé, chancelant, à la face hâve et hagarde; un spectre, un
+fantôme. Il ne me voit pas; il ne voit rien; ses yeux, comme lavés
+par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je
+le reconnais. C'est Barzot... Un journal m'a appris, hier soir,
+qu'il allait donner sa démission. La grande jeune fille s'est
+levée, s'approche de lui, le soutient, l'aide à traverser
+l'antichambre. Sa fille, sans doute; celle à laquelle il rêvait de
+donner Hélène pour belle-mère. Ah! pitié...
+
+C'est mon tour. L'huissier m'introduit en s'inclinant à 90 degrés,
+et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j'ai vu à
+Malenvers; le même regard fuyant, la même physionomie vulgaire, la
+même lèvre immonde. La même voix, aussi, pendant qu'il me dit
+combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon
+rapport sur les prisons de Dalmatie était remarquable.
+
+-- Un travail de tout premier ordre, Monsieur! Vous avez rendu, en
+l'écrivant, un véritable service à l'administration. Je sais
+beaucoup de gré à Mlle de Vaucouleurs, dont la famille était,
+paraît-il, fort liée avec la vôtre, de vous avoir désigné à
+l'attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention
+n'a fait que précipiter les choses, car votre mérite est de ceux
+qui ne peuvent passer inaperçus. Gouverner, c'est choisir. Et
+nous, qui sommes placés au pouvoir par la démocratie triomphante,
+ne saurions l'oublier. Vos articles dans la «Revue Pénitentiaire»
+ont été fort remarqués en haut lieu; et nous n'ignorons point que
+c'est à votre beau talent d'ingénieur que le monde doit la
+construction, à l'étranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage
+d'art... cet aqueduc... ce viaduc... à... à... Mlle de Vaucouleurs
+me citait hier encore le nom de la localité...
+
+-- _A Nothingabout,_ dis-je avec aplomb. C'est un viaduc; mais,
+comme il supporte une conduite d'eau, c'est par le fait un
+aqueduc.
+
+-- Voilà ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh! bien,
+Monsieur, j'ai pensé qu'il ne vous déplairait peut-être pas de
+consacrer au bien public votre intelligence et votre énergie.
+Plusieurs sièges sont actuellement vacants à la Chambre: et si
+vous vous décidiez à poser votre candidature dans tel ou tel
+arrondissement, candidature vraiment démocratique, c'est-à-dire
+progressiste autant que modérée, l'appui du gouvernement ne vous
+ferait pas défaut. Vous réfléchirez, si vous voulez bien; et vous
+vous convaincrez que votre place est parmi nous.
+
+Il y a beaucoup de vrai là-dedans. Pourtant, je déclare que je ne
+me sens pas mûr pour la vie politique. Quelque chose me manque
+encore. Je ne saurais dire quoi.
+
+-- Vous vous réservez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous
+forcerons la main. Je m'arrangerai de façon à ce que vous
+puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose à votre
+boutonnière.
+
+Je me récrie; mais le ministre me ferme la bouche.
+
+-- J'y tiens, dit-il; après les douloureux incidents de ces temps
+derniers, le ruban rouge a besoin d'être réhabilité. Mais, au
+fait: peut-être auriez-vous préféré les palmes académiques? L'un
+n'empêche pas l'autre. Un mot de moi à mon collègue de
+l'Instruction Publique...
+
+Non, non; Mazas, si l'on y tient, mais pas ça. Le ministre,
+heureusement, n'insiste pas. Il me fait promettre de ne point
+oublier ses réceptions. Mme Courbassol, assure-t-il, sera charmée
+de faire ma connaissance...
+
+Je ne puis m'empêcher de penser, en quittant le ministère, que je
+rencontrais tous les jours, parmi les criminels, des hommes dont
+l'intelligence, le savoir et la pénétration auraient fait honte à
+ces législateurs, à ces prébendés du suffrage universel. Et quant
+à la probité, à la dignité personnelle... Cependant, ce sont ces
+gens-là qui garantissent la sécurité... Alors, pourquoi existe-t-
+il des Compagnies d'assurance contre le vol? Qui distribuent la
+justice... Alors, pourquoi ne suis-je pas en prison, et d'autres
+avec moi?... Qui maintiennent l'ordre, cet ordre si beau, si
+généreux, si grand, établi pour l'éternité... Et ta soeur?
+
+-- Ma soeur, elle est heureuse, me dit Roger-la-Honte que j'ai été
+voir en arrivant à Londres. Oui, Broussaille est très heureuse.
+Dans un voyage à Paris, elle a rencontré un vieux qui s'ennuyait,
+un ancien magistrat; il s'appelle... ah! M. de Bois-Créault. Tu
+sais bien? Il y a eu un procès, un tas d'histoires; son fils a été
+tué, sa femme s'est donné la mort. Enfin, il s'embêtait, ce vieux;
+il était presque ruiné, mais il avait encore quelques sous et une
+propriété en Normandie. C'est dans l'une que Broussaille est en
+train de s'approprier les autres; d'ici un mois la propriété sera
+vendue et ma soeur rentrera ici avec le produit de la vente. Quant
+à moi, je suis revenu au bien, pendant ton absence.
+
+-- Pas possible! Retourne donc tes poches, pour voir.
+
+-- Si tu veux. Tiens, des prospectus, des imprimés de tous les
+formats. Tu vois les en-têtes? _Agence internationale de
+renseignements commerciaux_. C'est à moi, cette agence-là. Les
+bureaux sont dans la Cité; mon employé de confiance, c'est
+Stéphanus. Quelque chose de sérieux, tu sais. D'ailleurs, regarde:
+_Maison fondée en 1837_. Nous renseignons les commerçants
+continentaux sur la solvabilité des gens qui, d'ici, leur
+proposent des affaires...
+
+-- Et vous renseignez les gens qui proposent les dites affaires sur
+le degré d'ingénuité desdits commerçants. Oserai-je croire que
+vous faites quelquefois, en-dessous, des propositions vous-mêmes?
+
+-- Tu peux tout oser, répond Roger-la-Honte. Le principal, c'est
+que l'affaire marche déjà; et elle marchera mieux encore avant
+peu. Aussi, je vais pouvoir bientôt partir pour Venise. Mon
+associé s'occupera de la maison durant mon absence, À propos,
+sais-tu qui c'est, mon associé? Devine... Tu ne pourrais jamais;
+j'aime mieux te le dire. C'est Issacar.
+
+-- Issacar! Comment? Cette crapule d'Issacar?
+
+Mais le voici justement qui entre, qui s'avance vers moi, la main
+tendue.
+
+-- Si vous ne voulez pas que je crache dedans, lui dis-je, vous
+allez m'apprendre tout de suite quel rôle vous avez joué, à
+l'époque où vous étiez mouchard à Paris, dans l'arrestation de
+Canonnier.
+
+-- Un rôle très avouable, répond Issacar d'une voix ferme. J'ai
+fait tout mon possible, une fois que j'ai vu qu'il était votre
+ami, pour lui permettre d'échapper. Croyez-vous que j'aie été
+votre dupe, lorsque vous m'avez rencontré rue Saint-honoré et avez
+tant insisté pour m'emmener déjeuner? Pas un instant. Si je vous
+ai quitté si lestement rue Lafayette, c'est parce que j'avais
+reconnu votre ami dans sa voiture et que j'avais reconnu aussi un
+de mes collègues, à ses trousses. Un collègue qui me surveillait
+moi-même, entre parenthèses. Je l'ai empêché d'opérer
+l'arrestation de Canonnier à la gare du Nord et je l'ai encore
+empêché de télégraphier à la frontière. Pourquoi êtes-vous restés
+à Bruxelles?... Si vous aviez eu confiance en moi, cher monsieur
+Randal, rien de ce qui s'est produit ne serait arrivé. Cette
+affaire ne m'a pas porté chance, à moi non plus. On m'avait promis
+de me nommer préfet et je n'ai pu obtenir qu'une place de sous-
+préfet.
+
+-- Où vous vous êtes fort bien conduit, du reste. Vous êtes
+certainement l'auteur principal de cet épouvantable crime qui a
+indigné le monde entier, et qui a dû vous paraître tellement
+odieux à vous-même que vous avez abandonné l'administration.
+
+-- Je ne veux rien discuter, répond Issacar nerveusement. Vous
+ignorez les causes, permettez-moi de vous le dire, et vous êtes
+mal placé pour juger les effets. Mais, pour revenir à Canonnier,
+avez-vous de ses nouvelles?
+
+-- Oui, j'en ai eu à Paris.
+
+-- Alors, vous savez qu'il est encore au dépôt de l'île de Ré; on
+retarde autant que possible son départ pour Cayenne, car on craint
+une évasion. Il n'y a rien à tenter en sa faveur, quant à présent.
+Une fois qu'il sera là-bas, ce sera autre chose, Je serai informé
+et vous tiendrai au courant. Je vous serai même utile, si vous le
+désirez... Pensez de moi ce que vous voudrez, mais soyez convaincu
+de ceci: lorsque j'ai dit à un homme qu'il peut avoir confiance en
+moi, je ne le trahis pas.
+
+C'est bien possible, après tout. Qu'est-ce qui n'est pas possible,
+aujourd'hui?... Ainsi, cette vieille toquée d'Annie pleure comme
+une Madeleine parce que je viens de lui annoncer mon départ
+définitif. Je lui laisse la maison et tout ce qu'elle contient,
+cependant; et de l'argent. Et son fils, qui sera libéré bientôt,
+va revenir auprès d'elle. Malgré tout, elle pleure à chaudes
+larmes. Ça n'a pas le sens commun.
+
+-- Tu devrais venir avec moi à Venise, me dit Roger-la-Honte qui
+m'accompagne à la gare le matin où je quitte Londres.
+
+Je devrais peut-être, mais je ne peux pas. Il faut que j'aille à
+Bruxelles; pour porter à l'abbé Lamargelle les papiers que je lui
+ai promis. Mais aussi pour autre chose.
+
+Il me serait difficile d'exprimer ce que j'éprouve, depuis
+quelques jours. Une sensation de lassitude énorme, d'ennui sans
+fin. La fatigue qui fond sur vous et vous brise; tout d'un coup,
+quand vous arrivez à l'étape après une marche forcée. Il me semble
+que de l'ombre s'épaissit, autour de moi; et, dans cette brume,
+les lueurs moribondes des souvenirs se ravivent étrangement.
+Hélène!... Je pense à elle, malgré moi, sans trêve. Il faut que je
+lui parle, il le faut; pour lui dire... ah! je ne sais pas pour
+quoi lui dire. Je sens seulement qu'elle doit éprouver un peu ce
+que j'éprouve; qu'elle a les travers de mon esprit et les maladies
+de mon coeur; qu'elle fut, comme moi, sans enfance et sans
+jeunesse; et que peut-être... Toujours peut-être!...
+
+
+XXIX -- SI LES FEMMES SAVAIENT S'Y PRENDRE.
+
+J'aurais mieux fait, certainement, de ne pas aller voir Hélène.
+J'y ai été, poussé par une force qu'une autre force semblait
+désavouer en moi, machinalement, lourdement incertain du résultat
+d'une tentative que je risquais presque malgré moi, avec une sorte
+de conviction désespérée de l'inutilité de l'effort. Je ne me
+rappelle plus ce que j'ai dit, ni comment j'ai parlé. J'ai raconté
+des choses vagues sur ma nouvelle situation, mon désir de mener
+une existence calme... et je sentais le regard narquois d'Hélène
+peser sur moi, je voyais le pli de l'ironie se creuser à ses
+lèvres, et j'avais soif que son rire éclatât, que ses sarcasmes
+vinssent m'arracher à moi-même, me délivrassent de la torpeur
+morale qui engourdissait ma volonté.
+
+Mais elle a laissé tomber une à une mes paroles sans couleur et,
+quand j'ai eu fini, m'a répondu sur le même ton. Elle m'a parlé de
+ses affaires qui n'allaient pas trop mal, sans aller tout à fait
+bien; de ses projets sur lesquels il était inutile de s'étendre,
+car il faudrait sans doute les modifier plusieurs fois; de ses
+espoirs qu'elle considérait comme chimériques, par prudence. Elle
+m'a parlé de son père, en faveur duquel elle savait qu'il n'y a
+rien encore à tenter; elle m'a rappelé notre aventure, le jour où
+je l'ai vue pour la première fois; notre course folle, la nuit,
+dans la petite voiture.
+
+-- Vous souvenez-vous? Avais-je peur! Peur de cette existence qui
+n'a rien de terrible, sinon sa platitude. J'avais bien tort, je
+l'avoue, et comme vous avez eu raison de traiter ainsi qu'elles le
+méritaient mes appréhensions de petite fille! J'étais faite pour
+la lutte, cette belle lutte qui vous ennoblirait si elle ne vous
+ravalait pas autant. Elle est intéressante, je ne dis pas. Dès le
+premier jour, on s'aperçoit que les positions extra-légales qu'on
+rêve de conquérir sont occupées par les honnêtes gens. Peu après,
+on découvre qu'il n'y a pas plus d'élégance dans le vice que
+d'originalité dans le crime. On conclut enfin que tout est bien
+vulgaire, à droite ou à gauche, en haut ou en bas. Pas de types.
+Pas de victimes naïves, de scélérats parfaits. Des réductions de
+filous et des diminutifs de dupes, des demi-fripons et des quarts
+d'honnêtes gens. Hypnotisés de la spéculation, convulsionnaires de
+l'agiotage, possédés du Jeu, qui ne seraient pas trop méchants, au
+fond, s'il n'y avait pas l'argent. Mais le Maître est là. Tout ça
+va, vient, se presse, se bouscule, s'assomme pour lui plaire. Il
+faut bien assommer aussi un peu, n'est-ce pas?... On dirait que
+vous frissonnez? Quoique nous ayons fait, mon cher, nous aurions
+tort de nous en vouloir à nous-mêmes. J'espère que vous n'avez pas
+de remords, hein?
+
+Et je pensais, en écoutant cette jeune femme belle, intelligente
+et gracieuse, dont la voix riche et captivante sonnait comme
+l'harmonieuse essence du luxe dans lequel elle vit, je pensais à
+ce vieux Paternoster, que j'ai tué, à cette petite Renée, qu'elle
+a tuée... Pourquoi?...
+
+-- Vous avez l'air tout drôle, a t-elle repris. Votre nouvelle
+fortune, sans doute! Que voulez-vous? Nous, les aventuriers, nous
+sortons de la Société pour arriver à y rentrer. C'est un peu
+dérisoire, mais qu'y faire?... Oui, vous semblez bien préoccupé.
+Ne seriez-vous pas amoureux, par hasard?... Une idée! Vous m'aimez
+peut-être?
+
+-- Je n'en sais rien, ai-je répondu, prononçant les mots comme en
+rêve.
+
+-- Vous n'en savez rien! C'est gentil. Vous me laissez de
+l'espoir, au moins!... Voyons, voulez-vous que je vous aide à
+parler? Voulez-vous que je vous apprenne ce que vous vous êtes dit
+ce matin, ou hier... mettons avant-hier? Vous vous êtes dit: «Je
+vais aller voir Hélène, lui raconter... n'importe quoi... Elle
+comprendra; elle voudra bien: Nous partirons ensemble; nous,
+ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux
+tourtereaux...» Et vous en êtes resté là; Moi, je vais vous dire
+la suite. Les tourtereaux ont eu trop d'aventures pour pouvoir
+s'aimer d'amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection
+qu'il devrait être, mais une halte dans une oasis trop verdoyante
+et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effrénées dans le
+désert où les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des
+vautours. Bientôt, ils se regarderont avec colère; ils se
+donneront des coups de bec et s'arracheront les plumes; ils
+renverseront le nid et s'envoleront à tire d'aile, chacun de son
+côté, blessés et meurtris pour jamais, avec le coeur ulcéré par la
+haine. Oui, voilà ce qui arrivera... Allons, a-t-elle repris en se
+rapprochant de moi, soyez raisonnable et regardez les réalités en
+face. La solitude vous pèse; soit. Mais la femme qu'il vous faut
+n'est pas une femme dont l'esprit soit alourdi et obscurci par
+l'amertume des souvenirs, dont le visage, ombré par les soucis et
+les angoisses du passé, évoquerait en vous le spectre des jours
+troublés. C'est une femme qui n'aurait connu que les naïvetés du
+bonheur; dans les yeux de laquelle l'espoir seul rayonnerait, et
+non pas la lueur ardente des souvenances que vous voulez chasser.
+
+-- Des mots! Des mots! me suis-je écrié, profondément ému par ces
+paroles qui traduisaient, nettement; les sentiments confus qui
+m'avaient fait hésiter à parler, qui, en ce moment encore,
+entravaient ma volonté.
+
+-- Non, a repris Hélène, pas des mots. Des faits. La femme qu'il
+vous faut, vous la trouverez puisque vous êtes riche; mais elle ne
+saurait être moi. Oh! je comprends votre état d'esprit; j'ai passé
+par-là, moi aussi. Tenez, je vais vous le dire: j'ai fait ce que
+vous faites aujourd'hui. Un jour, il y a longtemps déjà, j'étais à
+Londres, dans une grande détresse morale. J'ai pensé à vous. J'ai
+pensé... ce que vous pensez à présent. J'ai voulu aller vous voir,
+vous dire les choses mêmes que vous désiriez me dire ce matin.
+Mais vous étiez absent; pour plusieurs mois, m'a-t-on assuré.
+D'abord, j'ai été désespérée. Puis, peu à peu, je suis arrivée à
+comprendre qu'il était mieux, pour vous et pour moi, que je
+n'eusse pas pu vous parler. Oui, cela valait mieux...
+
+Sa voix s'est altérée, brisée par une émotion dont elle n'était
+plus maîtresse. Elle s'est levée.
+
+-- Quittez-moi, m'a-t-elle dit; je vous en prie. Tout est gâté,
+souillé, il y a de l'amertume sur tout. Il faut nous taire,
+puisque nous le savons. Pourtant, ne croyez pas... Écoutez; si
+vous avez jamais besoin de moi, appelez-moi. Je vous jure que je
+viendrai...
+
+Oui, j'aurais mieux fait de ne point aller voir Hélène.
+
+Tout semble s'être subitement desséché et endurci en moi.
+J'éprouve un resserrement intérieur de plus en plus étroit,
+torturant; Je l'aime, cette femme, et plus que je ne le croyais,
+sans doute... Et j'aurais pu la prendre, après tout, la voler -- et
+le bonheur avec elle. -- Il en eût valu la peine, ce dernier vol!
+J'aurais pu... si j'avais pu...
+
+_Si les femmes savaient_
+_Si les femmes savaient s'y prendre..._
+
+comme dit la chanson. Et les hommes, donc! -- Même ceux qui sont
+des hommes...
+
+Et si tout le monde savait s'y prendre!...
+
+
+XXX -- CONCLUSION PROVISOIRE -- COMME TOUTES LES CONCLUSIONS
+
+-- Ma foi, dit l'abbé Lamargelle comme nous achevons de déjeuner à
+l'hôtel du _Roi Salomon_, on ne mange pas mal, ici; pas mal du
+tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J'avoue que je suis
+gourmand et qu'un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parlé
+des «mâles voluptés de l'abstinence.» Mâles voluptés! Comme c'est
+mâle et voluptueux, de se priver de quelque chose! Vous ne trouvez
+pas?... Ce café est excellent... Voyons, ne faites donc pas cette
+mine-là. Prenez un air réjoui, que diable! Puisque vous êtes
+millionnaire, laissez-le voir. Ce n'est qu'à-moitié déshonorant.
+Lorsque j'aurai trouvé dans ces paperasses les éléments d'une
+fortune égale à la vôtre, continue-t-il en désignant un gros
+paquet de papiers déposé sur une petite table, vous verrez quelle
+allure je saurai me donner...
+
+-- Ce sera différent, dis-je; vous avez sans doute un but dans
+l'existence, une idée... Moi rien.
+
+-- Je voudrais bien être à votre place, Vous n'avez pas de but dans
+l'existence? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La
+maladie, assurent les hygiénistes, est une tentative du système
+pour s'accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel
+il se trouve. Le vol n'aura été pour vous qu'un essai
+d'acclimatation à la Société.
+
+-- Votre gaîté est plutôt grave.
+
+-- Je l'admets. Eh! bien, si vous tenez absolument à vous charger
+d'un idéal, vous en avez un tout trouvé: continuez encore. Volez,
+volez. Idéal, pour idéal, du moment que nous le cherchons en-
+dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumière il
+projette sur le présent, et même sur l'avenir, et même sur le
+passé! Tenez, j'ai appris hier qu'un de mes anciens élèves, un
+marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d'être
+arrêté à Paris en flagrant délit de cambriolage. Comprenez-vous la
+signification du fait? Découvrez-vous, autrement que les gazetiers
+à la solde de Prudhomme, le sens de cet incident? Il me semble
+voir, moi, dans l'acte courageux de ce descendant des croisés, la
+seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu'ait jamais
+fait entendre la noblesse dévalisée contre les spoliations des
+pillards de 89. Acte énorme, oui, quelles que soient les
+proportions auxquelles on le réduise pour le moment, qui porte un
+verdict sur le passé de la bourgeoisie et manifeste son futur.
+D'ailleurs, il est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde où
+l'Abdication n'est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la
+marche de l'humanité, en avant ou en arrière, n'a pu et ne peut
+être déterminée que par des actes que les lois qualifient de
+crimes ou de délits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit
+pas d'être un criminel, même un grand criminel, pour être un
+caractère. L'individu, à présent, est non seulement hors la loi;
+il est presque hors du possible. L'humanité possède l'unité et le
+moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n'a plus qu'une face.
+Et sur cette face, pâle d'épouvante, s'est collé le masque menteur
+du scepticisme, La raison d'être contemporaine? «J'ai peur de moi;
+donc, j'existe.» Époque de cannibalisme silencieux et craintif.
+L'homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois; il se mange
+pour vivre. Je ne crois pas qu'en aucun siècle le genre humain ait
+autant souffert qu'aujourd'hui...
+
+-- C'est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on prétend que notre
+époque est une époque de transition.
+
+-- Mensonge! s'écrie l'abbé. Notre époque est une époque
+d'accomplissement. L'humanité le comprend vaguement; et c'est pour
+cela qu'elle a si peur, qu'elle est si lâche... Notre système
+social mourra bientôt, dans l'état exact où il se trouve
+actuellement, et il périra tout entier. Aucun changement ne
+s'accomplira qui puisse établir un lien moral entre ce qui est
+encore pour un temps et ce qui sera bientôt. Notre civilisation?
+On peut la définir d'un mot; c'est la civilisation chrétienne.
+L'influence du christianisme? Elle n'existe point par elle-même.
+Sa mission a été de diviniser les anciens crimes sociaux; Son
+action n'a été que celle de la corruption des sociétés antiques,
+de plus en plus atroce et galvanisée par des signés de croix.
+L'idée chrétienne? Une nouvelle serrure à l'ergastule; cent
+marches de plus aux Gémonies. Le génie du christianisme? Une
+camisole de force. «Jésus, dit saint Augustin, a perfectionné
+l'esclave.» Oh! cette religion dont les dogmes pompent la force et
+l'intelligence de l'homme comme des suçoirs de vampire! qui ne
+veut de lui que son cadavre! qui chante la béatitude des serfs, la
+joie des torturés, la grandeur des vaincus, la gloire des
+assommés! Cette sanctification de l'imbécillité, de l'ignorance et
+de la peur!... Et cette figure du Christ, si veule, si cauteleuse,
+si balbutiante -- et si féroce! -- Ce thaumaturge ridicule! Je dis
+ridicule, remarquez-le, parce que je crois à ses miracles. Ils
+sont si puérils, à côté de ceux qu'on a faits depuis, en son nom!
+Nourrir quatre mille hommes avec sept pains, quelle plaisanterie!
+Le capitalisme chrétien n'en est plus là. Avez-vous vu, par
+exemple, ces budgets d'ouvrières, établis par des personnes
+compétentes, et qui accordent à ces favorisés du ciel 65 centimes
+par jour pour vivre? Et l'on suppose, ne l'oubliez, pas, quelles
+trouvent de l'ouvrage comme elles veulent. Et il paraît qu'elles
+sont rassasiées. Voilà un miracle!... Avez-vous pensé quelquefois,
+aussi, à ce Simon le Cyrénéen, qui revenait des champs, et auquel
+on fit porter la croix du personnage? Il revenait des champs! Vous
+entendez? Eh! bien, ils en ont encore l'épaule meurtrie, de cette
+croix, ceux qui travaillent!... Notre monde occidental les traîne
+comme un boulet, les traditions chrétiennes. Mais des races,
+s'éveillent là-bas, à l'Orient, libres de ces entraves et
+destinées, sans doute, à nous délivrer de nos liens, de nos
+rêveries de ligotés au pied d'un gibet, de notre spiritualisme
+abject et peut-être de nos turpitudes morales. L'avenir, ça...
+Pour le présent, nous sommes condamnés au désolant spectacle de
+l'harmonie du désordre et de la symétrie de l'incohérence.
+Rappelez-vous les événements auxquels vous avez été mêlé, les
+êtres dont l'existence a coudoyé la vôtre. Des hallucinés ou des
+imbéciles. Tous! Tous ceux que vous avez pu voir! Et partout,
+démence, insanité, aberration, folie!... «La maladie est l'état
+naturel du chrétien», a dit Pascal. Hélas!...
+
+-- Si vous pensez ce que vous dites, m'écrié-je malgré moi,
+pourquoi portez-vous votre robe?
+
+-- Pour m en servir! répond l'abbé en se levant avec un grand
+geste. Afin de m'en servir pour moi-même, pour mes intérêts, pour
+mes idées -- des idées que j'ai et que je crois grandes,
+quelquefois! -- Dites donc! pourquoi portent-ils des couronnes, vos
+rois? des armes, vos soldats? des toges, vos professeurs? des
+simarres, vos juges? Moi qui suis une force, qui veux être un
+homme et faire des hommes, il me serait impossible d'exister si je
+ne portais pas cette défroque. J'aurais l'air d'exister par moi-
+même! Comprenez vous?...
+
+Il reprend -- et sa face s'illumine d'un éclat étrange, et son
+geste s'élargit et sa voix tonne.
+
+-- Mes idées! La seule idée: l'idée de liberté. Ah! je n'ignore pas
+les efforts tentés par des Hommes, au milieu de l'indifférence
+terrifiée des foules, pour faire jaillir la grandeur de l'avenir
+de l'atrocité bête du présent. Tentatives généreuses qui furent et
+resteront sans résultats, parce qu'on ne peut évoquer les réalités
+du milieu des impostures -- parce qu'il faut écraser définitivement
+le mensonge pour qu'apparaisse la vérité. -- Âmes labourées par la
+douleur, cerveaux déchirés par l'angoisse, vous demeurerez
+infertiles; rien ne germera dans le sillon qu'a creusé en vous le
+soc du désespoir et qui sera comme l'ornière veuve de grain où
+roule la meule de torture. Il y a si longtemps que la Parole a
+cessé d'être un Fait! que le Verbe n'est plus qu'une arme faussée
+dans la main gauche des charlatans!... Pourtant, j'espère. Notre
+époque est tellement abjecte, elle a pris si lâchement le deuil de
+sa volonté, notre vie est tellement lamentable, cette vie sans
+ardeur, sans générosité, sans haine, sans amour et sans idées, que
+peut-être écouterait-on un apôtre -- un apôtre qui aurait la
+volonté, la volonté tenace de se faire entendre. -- Un apôtre
+serait un Individu, d'abord -- l'Individu qui a disparu. -- Le jour
+où il renaîtra, quel qu'il puisse être et d'où qu'il vienne, qu'il
+soit l'Amour ou qu'il soit la Haine, qu'il étende les bras ou que
+sa main tienne un sabre, l'univers actuel sera balayé comme une
+aire au souffle de sa voix et un monde nouveau s'épanouira sous
+ses pas. C'en sera fini, de cet immense couvent de la Sottise
+meurtrière dont les murs, étayés par la peur, étouffent mal les
+sanglots de la vanité qui s'égorge et les hurlements de la misère
+qui se dévore; de ce monastère de la Renonciation Perpétuelle où
+l'humanité, le bandeau de l'orgueil sur les yeux, s'est laissée
+pousser par la main crochue du mauvais prêtre et verrouiller par
+les doigts rouges du soldat; de ce cloître où les Foules, le
+carcan de leur souveraineté au cou et les poignets saignant sous
+les menottes de leur puissance absolue, pantèlent, prosternées
+devant leur idole -- leur Idole qui est leur Image -- en attendant
+que leur Providence, qui est l'État, entrebâille le guichet par
+lequel, de temps en temps, elle laisse apercevoir la manne, à
+moins qu'elle ne préfère ouvrir à deux battants la grande porte --
+celle qui conduit à l'abattoir. -- Oui, le jour où l'Individu
+reparaîtra, reniant les pactes et déchirant les contrats qui lient
+les masses sur la dalle où sont gravés leurs Droits; le jour où
+l'Individu, laissant les rois dire: «Nous voulons», osera dire:
+«Je veux»; où, méconnaissant l'honneur d'être potentat en
+participation, il voudra simplement être lui-même, et entièrement;
+le jour où il ne réclamera pas de droits, mais proclamera sa
+Force; ce jour-là sera ton dernier jour, ergastule des Foules
+Souveraines où l'on prêche que l'Homme n'est rien et l'Humanité,
+tout; où la Personnalité meurt, car il lui est interdit d'avoir
+des espoirs en dehors d'elle-même; ton dernier jour, bagne des
+Peuples-Rois où les hommes ne sont même plus des êtres, mais
+presque des choses -- des esprits désespérés et malsains d'enfants
+captifs, ravagés de songes de désert, de rêves dépeuplés et mornes
+--; ton dernier jour, civilisation du despotisme anonyme,
+irresponsable, inconscient et implacable -- émanation d'une
+puissance néfaste et anti-humaine, et que tu ne soupçonnes même
+pas!...
+
+L'abbé s'arrête. Sa figure, qui rayonnait de l'enthousiasme du
+visionnaire, s'assombrit tout à coup. Il ricane.
+
+-- La folie partout, n'est-ce pas? Chez moi aussi. Les idées! Je
+combats leur hallucination, mais elles m'aveuglent. Que vous dire?
+Quel conseil vous donner?... Que faire? C'est terrible, ce dégoût
+des autres, de tout, et de soi-même! Vous l'éprouvez et je
+l'éprouve, et combien d'autres avec nous!... Le monde actuel est
+l'abjection même. Je m'offrirais en holocauste de bon coeur pour
+le transformer -- et des milliers d'êtres feraient comme moi -- si
+je ne connaissais pas l'inanité du sacrifice. Malgré tout, l'idéal
+est en nous. C'est nous. Vous êtes un hypnotisé et un voleur; cela
+ne fait pas un homme. Tachez d'être un homme... Pour moi... Pour
+moi, j'emporte ces papiers, que vous avez volés et qui me
+permettront sans doute de commettre de nouveaux vols... Misère...
+
+L'abbé m'a quitté. Je suis seul dans ma chambre et, pour échapper
+à l'obsession des pensées qui me harcèlent, j'écris, en attendant
+l'heure du départ. Je trace les lignes qui termineront ce
+manuscrit où je raconte, à l'exemple de tant de grands hommes, les
+aventures de ma vie. J'avoue que je voudrais bien placer une
+phrase à effet, un mot, un rien, quelque chose de gentil, en avant
+du point final. Mais cette phrase typique qui donnerait, par le
+saisissant symbole d'une figure de rhétorique, la conclusion de ce
+récit, je ne puis pas la trouver. Ce sera pour une autre fois. Mon
+oeuvre demeurera donc sans conclusion. Ainsi que tout le reste,
+après tout. Péroraisons de tribune, dénouements de théâtre,
+épilogues de fictions, on aime ça, je le sais bien. On veut savoir
+_comment ça finit_. C'est même une demande qui termine la vie; et
+les yeux, quand la bouche du moribond ne peut plus parler, ont
+encore la force de s'entr'ouvrir pour une dernière interrogation.
+On veut savoir comment ça finit. Hélas! ça ne finit jamais; ça
+continue...
+
+Conclusion? Je ne serai plus un voleur, c'est certain. Et encore!
+Pour répondre de l'avenir, il faudrait qu'il ne me fût pas
+possible d'interroger le passé... J'ai, voulu vivre à ma guise, et
+je n'y ai pas réussi souvent, j'ai fait beaucoup de mal à mes
+semblables, comme les autres; et même un peu de bien, comme les
+autres; le tout sans grande raison et parfois malgré moi, comme
+les autres. L'existence est aussi bête voyez-vous, aussi vide et
+aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la
+gagnent. Que faire de son coeur? que faire de son énergie? que
+faire de sa force? -- et que faire de ce manuscrit?
+
+En vérité, je n'en sais rien. Je ne veux pas l'emporter et je n'ai
+point le courage de le détruire. Je vais le laisser ici, dans ce
+sac où sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me
+serviront plus. Oui, je vais le mettre là. On l'utilisera pour
+allumer le feu. Ou bien -- qui sait? -- peut-être qu'un honnête
+homme d'écrivain, fourvoyé ici par mégarde, le trouvera,
+l'emportera, le publiera et se fera une réputation avec. Dire
+qu'on est toujours volé par quelqu'un... Ah! chienne de vie!...
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le voleur, by Georges Darien
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLEUR ***
+
+***** This file should be named 15297-8.txt or 15297-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/2/9/15297/
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
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+
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
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+electronic works
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+and accept all the terms of this license and intellectual property
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Le voleur, by Georges Darien
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+\par This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+\par almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+\par re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+\par with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+\par Title: Le voleur
+\par
+\par Author: Georges Darien
+\par
+\par Release Date: March 9, 2005 [EBook #15297]
+\par
+\par Language: French
+\par
+\par Character set encoding: ISO-8859-1
+\par
+\par *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLEUR ***
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+\par Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also available
+\par at http://www.ebooksgratuits.com in Word format, Mobipocket Reader
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+ DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074044 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300034003400000000}}}{\fldrslt {119}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074045"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000340035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 VIII \endash
+ L\rquote ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS \'c9LEVER DE LAPINS}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074045 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300034003500000000}}}{\fldrslt {141}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074046"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000340036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 IX \endash
+ DE QUELQUES QUADRUP\'c8DES ET DE CERTAINS BIP\'c8DES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074046 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300034003600000000}}}{\fldrslt {
+158}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074047"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000340037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 X \endash
+ LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074047 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300034003700000000}}}{\fldrslt {172}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074048"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000340038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XI \endash
+ CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074048 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300034003800000000}}}{\fldrslt {191}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074049"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000340039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XII \endash L
+\rquote ID\'c9E MARCHE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074049 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300034003900000000}}}{\fldrslt {197}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074050"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XIII \endash
+ RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074050 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003000000000}}}{\fldrslt {205}}}}}{
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074051"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XIV \endash
+ AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D\rquote UN CADAVRE ET D\rquote UNE JOLIE FEMME}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074051 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003100000000}}}{\fldrslt {234}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074052"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XV \endash
+ DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PR\'c8S D\rquote \'caTRE R\'c9COMPENS\'c9}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074052 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003200000000}}}{\fldrslt {258}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074053"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XVI \endash
+ ORPHELINE DE PAR LA LOI}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074053 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003300000000}}}{\fldrslt {272}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074054"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XVII \endash
+ ENFIN SEULS\~!\'85}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074054 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003400000000}}}{\fldrslt {285}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074055"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XVIII \endash
+ COMBINAISONS MACHIAV\'c9LIQUES ET LEURS R\'c9SULTATS}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074055 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003500000000}}}{\fldrslt {
+305}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074056"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XIX \endash
+\'c9V\'c9NEMENTS COMPL\'c8TEMENT INATTENDUS}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074056 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003600000000}}}{\fldrslt {317}}}}}{
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074057"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XX \endash
+ OU L\rquote ON VOIT QU\rquote IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074057 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003700000000}}}{\fldrslt {334}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074058"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350038000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXI \endash
+ ON N\rquote \'c9CHAPPE PAS \'c0 SON DESTIN}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074058 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003800000000}}}{\fldrslt {352}}}}}{
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+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074059"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000350039000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXII \endash
+\'ab\~BONJOUR, MON NEVEU\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074059 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300035003900000000}}}{\fldrslt {367}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074060"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360030000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXIII \endash
+ BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074060 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003000000000}}}{\fldrslt {393}}}}}{\f0\fs24\cf0
+
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074061"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360031000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXIV \endash
+ ON DIRA POURQUOI\'85}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074061 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003100000000}}}{\fldrslt {406}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074062"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360032000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXV \endash
+ LE CHRIST A DIT\~: \'ab\~PITI\'c9 POUR. QUI SUCCOMBE\~!\'85\~\'bb}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074062 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003200000000}
+}}{\fldrslt {415}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074063"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360033000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXVI \endash
+ GENEVI\'c8VE DE BRABANT}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074063 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003300000000}}}{\fldrslt {430}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074064"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360034000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXVII \endash
+ LE REPENTIR FAIT OUBLIER L\rquote ERREUR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074064 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003400000000}}}{\fldrslt {436}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074065"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360035000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXXVIII
+\endash DANS LEQUEL ON APPREND QUE L\rquote ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074065 \\h }{\fs20 {\*\datafield
+08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003500000000}}}{\fldrslt {450}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074066"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360036000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXIX \endash
+ SI LES FEMMES SAVAIENT S\rquote Y PRENDRE.}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074066 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003600000000}}}{\fldrslt {457}}}}}{
+\f0\fs24\cf0
+\par }{\field\fldedit{\*\fldinst {\cs15\ul }{HYPERLINK \\l "_Toc98074067"}{\cs15\ul }{\ul {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f006300390038003000370034003000360037000000}}}{\fldrslt {\cs15\ul\cgrid0 XXX \endash
+ CONCLUSION PROVISOIRE \endash COMME TOUTES LES CONCLUSIONS}{\tab }{\field{\*\fldinst { PAGEREF _Toc98074067 \\h }{\fs20 {\*\datafield 08d0c9ea79f9bace118c8200aa004ba90b02000000080000000d0000005f0054006f00630039003800300037003400300036003700000000}}
+}{\fldrslt {461}}}}}{\f0\fs24\cf0
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid }}\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par }\pard \qj\fi567\sb3720\sa40\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\fs36 Les voleurs ne sont pas,
+\par Gens honteux ni fort d\'e9licats.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\fs36
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\fs36 La Fontaine
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89144445}{\*\bkmkstart _Toc98074037}AVANT-PROPOS{\*\bkmkend _Toc89144445}{\*\bkmkend _Toc98074037}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Le livre qu\rquote on va lire, et que je signe, n\rquote est pas de moi.
+\par
+\par Cette d\'e9claration faite, on pourra supposer \'e0 premi\'e8re vue, \'e0 la lecture du titre, que le manuscrit m\rquote en a \'e9t\'e9 remis en d\'e9p\'f4t par un ministre d\'e9chu, confi\'e9 \'e0 son lit de mort par un notaire infid\'e8le, ou l\'e9gu
+\'e9 par un caissier pr\'e9varicateur. Mais ces hypoth\'e8ses bien que vraisemblables, je me h\'e2te de le dire, seraient absolument fausses. Ce livre ne m\rquote a point \'e9t\'e9 remis par un ministre, ni confi\'e9 par un notaire, ni l\'e9gu\'e9
+ par un caissier.
+\par
+\par Je l\rquote ai vol\'e9.
+\par
+\par J\rquote avoue mon crime. Je ne cherche pas \'e0 \'e9luder les responsabilit\'e9s de ma mauvaise action\~; et je suis pr\'eat \'e0 compara\'eetre, s\rquote il le faut, devant le Procureur du Roi. (\'c7a se passe en Belgique.)
+\par
+\par \'c7a se passe en Belgique. J\rquote avais \'e9t\'e9 faire un petit voyage, il y a quelque temps, dans cette contr\'e9e si peu connue (je parle s\'e9rieusement). Ma raison pour passer ainsi la fronti\'e8re\~? Mon Dieu\~! j\rquote avais voulu voir le roi L
+\'e9opold, avant de mourir. Un dada. Je n\rquote avais jamais vu de roi. Quel est le R\'e9publicain qui ne me comprendra pas\~?
+\par
+\par J\rquote \'e9tais entr\'e9, en arrivant \'e0 Bruxelles, dans le Premier h\'f4tel venu, l\rquote h\'f4tel du Roi Salomon. Je ne me fie gu\'e8re aux maisons recommand\'e9es par les guides, et je n\rquote avais pas le temps de chercher\~; il pleuvait. D
+\rquote ailleurs, qu\rquote aurais-je trouv\'e9\~? Je ne connais rien de rien, \'e0 l\rquote \'e9tranger, n\rquote ayant \'e9tudi\'e9 la g\'e9ographie que sur les atlas universitaires et n\rquote \'e9tant jamais sorti de mon trou.
+\par
+\par \endash Monsieur est sans doute un ami de M.\~Randal, me dit l\rquote h\'f4teli\'e8re comme je signe mon nom sur le registre.
+\par
+\par \endash Non, Madame\~; je n\rquote ai pas cet honneur.
+\par
+\par \endash Tiens, c\rquote est dr\'f4le. Je vous aurais cru son parent. Vous vous ressemblez \'e9tonnamment\~; on vous prendrait l\rquote un pour l\rquote autre. Mais vous le connaissez sans aucun doute\~; dans votre m\'e9tier \'85
+\par
+\par Quel m\'e9tier\~? Mais \'e0 quoi bon d\'e9tromper cette brave femme\~?
+\par
+\par \endash Du reste, ajoute-t-elle en posant le doigt sur le livre, vous avez le m\'eame pr\'e9nom\~; il s\rquote appelle Georges comme vous savez \endash Georges Randal \endash Eh bien, puisque vous le connaissez, je vais vous donner sa chambre\~
+; il est parti hier et je ne pense pas qu\rquote il revienne avant plusieurs jours. C\rquote est la plus belle chambre de la maison\~; au premier\~; voulez-vous me suivre\~? \'85 L\'e0\~! Une jolie chambre, n\rquote est-ce pas\~? J\rquote
+ai vu des dames me la retenir quelquefois deux mois \'e0 l\rquote avance. Mais \'e0 pr\'e9sent, savez-vous, il n\rquote y a plus grand monde ici. Ces messieurs sont \'e0 Spa, \'e0 Dinan, \'e0 Ostende, ou bien dans les villes d\rquote eaux de France ou d
+\rquote Allemagne\~; partout o\'f9 il y a du travail, quoi\~! C\rquote est la saison. Et puis, ils ne peuvent pas laisser leurs dames toutes seules\~; les dames savez-vous, \'e7a fait des b\'eatises si facilement \'85
+\par
+\par Quels messieurs\~? Quelle saison\~? Quelles dames\~? L\rquote h\'f4tesse continue\~:
+\par
+\par \endash On va vous apporter votre malle de la gare. Vous pouvez \'eatre tranquille, savez-vous\~; on ne l\rquote ouvrira pas. C\rquote est mon mari qui a \'e9t\'e9 la chercher lui-m\'eame\~; et avec lui, savez-vous, jamais de visite\~; il s\rquote
+est arrang\'e9 avec les douaniers pour \'e7a. \'c7a nous co\'fbte ce que \'e7a nous co\'fbte\~; mais au moins, les bagages de nos clients c\rquote est sacr\'e9. Sans \'e7a, avec les droits d\rquote entr\'e9e sur les toilettes, ces dames auraient qu
+elque chose \'e0 payer, savez-vous. Et puis, vos instruments \'e0 vous, ils auraient du mal \'e0 \'e9chapper \'e0 l\rquote \'9cil, hein\~? Je sais bien qu\rquote il vous en faut des solides et que vous ne pouvez pas toujours les mettre dans vos poches\~
+; mais enfin, on voit bien que ce n\rquote est pas fait pour arracher les dents. Vaut mieux que tout \'e7a passe franco.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien certain. Mais,\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! j\rquote oubliais. La valise qui est dans le coin, l\'e0, c\rquote est la valise de M.\~Randal\~; il n\rquote a pas voulu l\rquote emporter, hier. Si elle ne vous g\'eane pas, je la laisserai dans la chambre\~; elle est plus en s\'fbret\'e9
+ qu\rquote ailleurs\~; car je sais bien qu\rquote entre vous \'85 \'c0 moins qu\rquote elle ne vous embarrasse\~?
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que Monsieur sera satisfait, dit l\rquote h\'f4tesse en se retirant. Et pour le tarif, c\rquote est toujours comme ces messieurs ont d\'fb le dire \'e0 Monsieur.
+\par
+\par J\rquote esquisse un sourire.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 tr\'e8s satisfait. Et le soir, retir\'e9 dans ma chambre, fort ennuy\'e9 \endash car j\rquote avais appris que le roi L\'e9opold \'e9tait enrhum\'e9 et qu\rquote il ne sortirait pas de quelque temps \endash il m\rquote est venu
+\'e0 l\rquote id\'e9e, pour tromper mon chagrin, de regarder ce que contenait la valise de M.\~Randal. Curiosit\'e9 malsaine, je l\rquote accorde. Mais, pourquoi avait-on laiss\'e9 ce portemanteau dans ma chambre\~? Pourquoi \'e9tais-je morose et d\'e9s
+\'9cuvr\'e9\~? Pourquoi le roi L\'e9opold \'e9tait-il enrhum\'e9\~? Autant de questions auxquelles il faudrait r\'e9pondre avant de me juger trop s\'e9v\'e8rement.
+\par
+\par Bref, j\rquote ouvris la valise\~; elle n\rquote \'e9tait point ferm\'e9e \'e0 cl\'e9.\~; les courroies seules la bouclaient. Je n\rquote aurai pas, Dieu merci, une effraction sur la conscience. Dedans, pas grand\rquote chose d\rquote int\'e9ressant\~
+: des ferrailles, des instruments d\rquote acier de diff\'e9rentes formes et de diff\'e9rentes grandeurs, dont, j\rquote ignore l\rquote usage. \'c0 quoi \'e7a peut-il servir\~? Myst\'e8re. Une petite bouteille \'e9tiquet\'e9e\~: Chloroforme. Ne l\rquote
+ouvrons pas\~! Une bo\'eete en fer avec des boulettes dedans. Qu\rquote est-ce que c\rquote est que \'e7a\~? N\rquote y touchons pas, c\rquote est plus prudent. Un gros rouleau de papiers. Je d\'e9noue la ficelle qui l\rquote attache. Qu\rquote
+est-ce que cela peut \'eatre\~? Je me mets \'e0 lire\'85
+\par
+\par J\rquote ai lu toute la nuit. Avec int\'e9r\'eat\~? Vous en jugerez\~; ce que j\rquote ai lu cette nuit-l\'e0, vous allez le lire tout \'e0 l\rquote heure. Et le matin, quand il m\rquote a fallu sortir, je n\rquote ai pas voulu laisser tra\'ee
+ner sur une table le manuscrit dont je n\rquote avais pas achev\'e9 la lecture, ni m\'eame le remettre dans la valise. On aurait pu l\rquote enlever, pendant mon absence. Je l\rquote ai enferm\'e9 dans ma malle.
+\par
+\par Dans la journ\'e9e, j\rquote ai appris une chose tr\'e8s ennuyante, l\rquote h\'f4tel o\'f9 j\rquote habite est un h\'f4tel interlope \endash des plus interlopes. -Il n\rquote est fr\'e9quent\'e9 que par des voleurs\~; pas toujours c\'e9
+libataires. Quel malheur d\rquote \'eatre tomb\'e9, du premier coup, dans une maison pareille \endash une maison o\'f9 l\rquote on \'e9tait si bien, pourtant \'85 \endash Enfin\~! Je n\rquote ai fait ni une ni deux. J\rquote ai envoy\'e9
+ un commissionnaire chercher mes bagages et r\'e9gler ma note, et je me suis install\'e9 ailleurs.
+\par
+\par Et maintenant, maintenant que j\rquote ai termin\'e9 la lecture des m\'e9moires de M.\~Randal \endash l\rquote appellerai-je Monsieur\~? \endash maintenant que j\rquote ai en ma possession ce manuscrit que je n\rquote aurais jamais d\'fb lire, jamais d
+\'fb toucher, qu\rquote en dois-je faire, de ce manuscrit\~?
+\par
+\par \endash Le restituer\~! me crie une voix int\'e9rieure, mais imp\'e9rieuse.
+\par
+\par Naturellement. Mais comment faire\~? Le renvoyer par la poste\~? Impossible, mon d\'e9part pr\'e9cipit\'e9 a d\'fb d\'e9j\'e0 sembler louche. On saura d\rquote o\'f9 il vient, ce rouleau de papiers que rapportera le facteur\~
+; je passerai pour un mouchard narquois qui n\rquote a pas le courage de sa fonction, et un de ces soirs \'ab\~ces messieurs\~\'bb me casseront le nez dans un coin. Bien grand merci.
+\par
+\par Le rapporter moi-m\'eame, avec quelques plaisanteries en guise d\rquote excuses\~? Ce serait le mieux, \'e0 tous les points de vue. Malheureusement, c\rquote est impraticable. Je suis entr\'e9 une fois dans cet h\'f4tel interlope et, j\rquote
+aime au moins \'e0 l\rquote esp\'e9rer, personne ne m\rquote a vu. Mais si j\rquote y retourne et qu\rquote on m\rquote observe, si l\rquote on vient \'e0 remarquer ma pr\'e9sence dans ce repaire de bandits cosmopolites, si l\rquote on s\rquote aper\'e7
+oit que je fr\'e9quente des endroits suspects \endash que n\rquote ira-t-on pas supposer\~? Quels jugements t\'e9m\'e9raires ne portera-t-on pas sur ma vie priv\'e9e\~? Que diront mes ennemis\~?
+\par
+\par La situation est embarrassante. Comment en sortir\~? Eh\~! bien, le manuscrit lui-m\'eame m\rquote en donne le moyen. Lequel\~? Vous le verrez. Mais je viens de relire les derni\'e8res pages \endash et je me suis d\'e9cid\'e9. \endash
+ Je le garde, le manuscrit. Je le garde ou, plut\'f4t\~? je le vole \endash comme je l\rquote ai \'e9crit plus haut et comme l\rquote avait \'e9crit, d\rquote avance, le sieur Randal. \endash Tant pis pour lui\~
+; tant pis pour moi. Je sais ce que ma conscience me reproche\~; mais il n\rquote est pas mauvais qu\rquote on rende la pareille aux filous, de temps en temps. En fait de respect de la propri\'e9t\'e9, que Messieurs les voleurs commencent \endash pour qu
+\rquote on sache o\'f9 \'e7a finira.
+\par
+\par Finir\~! C\rquote est ce livre, que je voudrais bien avoir fini\~; ce livre que je n\rquote ai pas \'e9crit, et que je tente vainement de r\'e9crire. J\rquote aurais \'e9t\'e9 si heureux d\rquote \'e9tendre, cette prose, comme le corps d\rquote
+un malandrin, sur le chevalet de torture\~! de la tailler, de la rogner, de la fouetter de commentaires implacables \endash de placer des phrases s\'e9v\'e8res en enluminures et des conclusions vengeresses en culs-de-lampe\~! \endash J\rquote
+aurais voulu moraliser \endash moraliser \'e0 tour de bras. \endash C\rquote aurait \'e9t\'e9 si beau, n\rquote est-ce pas\~? un bon jugement, rendu par un bon magistrat, qui e\'fbt envoy\'e9 le voleur dans une bonne prison, pour une bonne paire d
+\rquote ann\'e9es\~! J\rquote aurais voulu mettre le repentir \'e0 c\'f4t\'e9 du forfait, le remords en face du crime \endash et aussi parler des prisons, pour en dire du bien ou du mal (je l\rquote ignore.) \endash J\rquote ai essay\'e9\~
+; pas pu. Je ne sais point comment il \'e9crit, ce Voleur-l\'e0\~; mes phrases n\rquote entrent pas dans les siennes.
+\par
+\par Il m\rquote aurait fallu d\'e9molir le manuscrit d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre, et le reconstruire enti\'e8rement\~; mais je manque d\rquote exp\'e9rience pour ces choses-l\'e0. Qu\rquote on ne m\rquote en garde pas rancune.
+\par
+\par Une chose qu\rquote on me reprochera, pourtant \endash et avec raison, je le sais, \endash c\rquote est de n\rquote avoir point introduit un personnage, un ancien \'e9l\'e8ve de l\rquote \'c9
+cole Polytechnique, par exemple, qui, tout le long du volume, aurait dit son fait au Voleur. Il aurait suffi de le faire appara\'eetre deux ou trois fois par chapitre et, en v\'e9rit\'e9, \endash \'e0 condition de ne changer son costume que de temps \'e0
+ autre \endash rien ne m\rquote e\'fbt \'e9t\'e9 plus facile.
+\par
+\par Mais, r\'e9flexion faite, je n\rquote ai pas voulu cr\'e9er ce personnage sympathique. Apr\'e8s avoir \'e9chou\'e9 dans ma premi\'e8re tentative, j\rquote ai refus\'e9 d\rquote en risquer une seconde. Et puis, si vous voule
+z que je vous le dise, je me suis aper\'e7u qu\rquote il y avait l\'e0-dedans une question de conscience.
+\par
+\par Moi qui ai vol\'e9 le Voleur, je ne puis gu\'e8re le fl\'e9trir. Que d\rquote autres, qui n\rquote ont rien \'e0 se reprocher \endash au moins \'e0 son \'e9gard \endash le stigmatisent \'e0 leur gr\'e9\~; je n\rquote y vois point d\rquote inconv\'e9
+nient. Mais, moi, je n\rquote en ai pas le droit. Peut-\'eatre.
+\par
+\par }\pard \qr\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {Georges Darien.
+\par
+\par Londres, 1896.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89144446}{\*\bkmkstart _Toc98074038}I \endash AURORE{\*\bkmkend _Toc89144446}{\*\bkmkend _Toc98074038}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Mes parents ne peuvent plus faire autrement.
+\par
+\par Tout le monde le leur dit. On les y pousse de tous les c\'f4t\'e9s. Mme\~Dubourg a laiss\'e9 entendre \'e0 ma m\'e8re qu\rquote il \'e9tait grand temps\~; et ma tante Augustine, en termes voil\'e9s, a mis mon p\'e8re au pied du mur.
+\par
+\par \endash Comment\~! des gens \'e0 leur aise, dans une situation commerciale superbe, avec une sant\'e9 florissante, vivre seuls\~? Ne pas avoir d\rquote enfant\~? De gueux, de gens qui vivent comme l\rquote oiseau sur la branche, sans lendemains assur\'e9
+s, on comprend \'e7a. Mais, sapristi\~!\'85 Et la fortune amass\'e9e, o\'f9 ira-t-elle\~? Et les bons exemples \'e0 l\'e9guer, le fruit de l\rquote exp\'e9rience \'e0 d\'e9poser en mains s\'fbres\~?\'85 Voyons, voyons, il vous, faut un enfant \endash
+ au moins un. \endash R\'e9fl\'e9chissez-y.
+\par
+\par Le m\'e9decin s\rquote en m\'eale\~:
+\par
+\par \endash Mais, oui\~; vous \'eates encore assez jeune\~; pourtant, il serait peut-\'eatre imprudent d\rquote attendre davantage.
+\par
+\par Le cur\'e9 aussi\~:
+\par
+\par \endash Un des premiers pr\'e9ceptes donn\'e9s \'e0 l\rquote homme\'85
+\par
+\par Que voulez-vous r\'e9pondre \'e0 \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Oui, oui, il vous faut un enfant.
+\par
+\par Eh\~! bien, puisque tout le monde le veut, c\rquote est bon\~: ils en auront un.
+\par
+\par Ils l\rquote ont.
+\par
+\par Je me pr\'e9sente \endash tr\'e8s bien (j\rquote en ai conserv\'e9 l\rquote habitude) \endash un matin d\rquote avril, sur le coup de dix heures un quart.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en souviendrai toute ma vie, disait plus tard Agla\'e9, la cuisini\'e8re\~; il faisait un temps magnifique et le barom\'e8tre marquait\~: variable.
+\par
+\par Quel pr\'e9sage\~!
+\par
+\par Et l\'e0-dessus, si vous voulez bien, nous allons passer plusieurs ann\'e9es.
+\par
+\par Qu\rquote est-ce que vous diriez, \'e0 pr\'e9sent, si j\rquote apparaissais \'e0 vous en costume de coll\'e9gien\~? Vous diriez que ma tunique est trop longue, que mon pantalon est trop court, que mon k\'e9pi me va mal, que mes doigts sont tach\'e9s d
+\rquote encre et que j\rquote ai l\rquote air d\rquote un serin.
+\par
+\par Peut-\'eatre bien. Mais ce que vous ne diriez pas, parce que c\rquote est difficile \'e0 deviner, m\'eame pour les grandes personnes, c\rquote est que je suis un \'e9l\'e8ve mod\'e8le\~: je fais l\rquote
+honneur de ma classe et la joie de ma famille. On vient de loin, tous les ans, pour me voir couronner de papier vert, et m\'eame de papier dor\'e9\~; le ban et l\rquote arri\'e8re-ban des parents sont convoqu\'e9s pour la circonstance. Solennit\'e9
+ majestueuse\~! C\'e9r\'e9monie imposante\~! La robe d\rquote un professeur enfante un discours latin et les broderies d\rquote un fonctionnaire \'e9tincellent sur un discours fran\'e7ais. Les p\'e8res applaudissent majestueusement.
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 moi, cet enfant-l\'e0. Vous le voyez, hein\~? Eh\~! bien, c\rquote est \'e0 moi\~!
+\par
+\par Les m\'e8res ont la larme \'e0 l\rquote \'9cil.
+\par
+\par \endash Cher petit\~! Comme il a d\'fb travailler\~! Ah\~! c\rquote est bien beau, l\rquote instruction\'85
+\par
+\par Les parents de province s\rquote agitent. Des chapeaux barbares, \'e9chapp\'e9s pour un jour de leur prison d\rquote acajou, font des gr\'e2ces avec leurs plumes. Des redingotes 1830 s\rquote emp\'e8sent de gloire. Des parapluies centenaires allongent fi
+\'e8rement leurs grands becs. On voit tressaillir des ch\'e2les-tapis.
+\par
+\par Et je sors de l\'e0 acclam\'e9, triomphant, avec le fil de fer des couronnes qui me d\'e9chire le front et m\rquote \'e9gratigne les oreilles, avec des livres plein les bras \endash des livres verts, jaunes, rouges, bleus et dor\'e9s sur tranche, \'e0
+ faire hurler un Peau-Rouge et \'e0 me donner des excitations terribles \'e0 la sauvagerie, si j\rquote \'e9tais moins raisonnable.
+\par
+\par Mais je suis raisonnable. Et c\rquote est justement pourquoi \'e7a m\rquote est bien \'e9gal, d\rquote avoir une tunique trop longue et l\rquote air b\'eate. Si je suis un serin, c\rquote est un de ces serins auxquels on cr\'e8
+ve les yeux pour leur apprendre \'e0 mieux chanter. Si mes v\'eatements sont ridicules, est-ce ma faute si l\rquote on me harnache aujourd\rquote hui en garde-national, comme on m\rquote habillera en l\'e9zard \'e0 cornes quand je serai acad\'e9micien\~?
+
+\par
+\par Car j\rquote irai loin. On me le pr\'e9dit tous les jours. }{\i Sic itur ad astra.}{
+\par
+\par J\rquote ai le temps, d\rquote ailleurs. Je n\rquote ai encore que quinze ans.
+\par
+\par \endash Un bel \'e2ge\~! dit mon oncle. On est d\'e9j\'e0 presque un jeune homme et l\rquote on a encore toute la candeur de l\rquote enfance.
+\par
+\par Candeur\~!\'85 Mon enfance\~? Je ne me rappelle d\'e9j\'e0 plus. Mes souvenirs voguent confus\'e9ment, fouett\'e9s de la brise des claques et mouill\'e9s de la moiteur des embrassades, sur des lacs d\rquote huile de foie de morue.
+\par
+\par Comment me rappellerais-je quelque chose\~? J\rquote ai \'e9t\'e9 un petit prodige. Je crois que je savais lire avant de pouvoir marcher. J\rquote ai appris par c\'9cur beaucoup de livres\~; j\rquote ai noirci des fourgons de papier blanc\~; j\rquote ai
+\'e9cout\'e9 parler les grandes personnes. J\rquote ai \'e9t\'e9 bien \'e9lev\'e9\'85
+\par
+\par Des souvenirs\~? En v\'e9rit\'e9, m\'eame aujourd\rquote hui, c\rquote est avec peine que j\rquote arrive \'e0 faire \'e9voluer des personnages devant le tableau noir qui a servi de fond \'e0 la tristesse de mes premi\'e8res ann\'e9es. Oui, m\'ea
+me en faisant voyager ma m\'e9moire dans tous les coins de notre maison de Paris.\~; dans les all\'e9es ratiss\'e9es de notre jardin de la campagne \endash un jardin o\'f9 je ne peux me promener qu\rquote avec pr\'e9caution, o\'f9 des all\'e9es me sont d
+\'e9fendues parce que j\rquote effleurerais des branches et que j\rquote arracherais des fleurs, o\'f9 les rosiers ont des \'e9tiquettes, les g\'e9raniums des scapulaires et les girofl\'e9es un \'e9tat-civil \'e0 la planchette\~; \endash dans l\rquote
+herbe et sous les arbres de la propri\'e9t\'e9 de mon grand\rquote p\'e8re qui pourtant ne demanderait pas mieux, lui, que de me laisser vacciner les h\'eatres et d\'e9capiter les boutons d\rquote or\'85
+\par
+\par Des souvenirs\~? Si vous voulez.
+\par
+\par Mon p\'e8re\~? j\rquote ai deux souvenirs de lui.
+\par
+\par Un dimanche, il m\rquote a emmen\'e9 \'e0 une f\'eate de banlieue. Comme j\rquote avais fait man\'9cuvrer sans succ\'e8s les diff\'e9rents tourniquets charg\'e9s de pav\'e9s de Reims, de porcelaines utiles et de lapins m\'e9lancoliques, il s\rquote
+est mis en col\'e8re.
+\par
+\par \endash Tu vas voir, a-t-il dit, que Phanor est plus adroit que toi.
+\par
+\par Il a fait dresser le chien contre la machine et la lui a fait mettre en mouvement d\rquote un coup de patte autoritaire. Phanor a gagn\'e9 le gros lot, un grand morceau de pain d\rquote \'e9pice.
+\par
+\par \endash Puisqu\rquote il l\rquote a gagn\'e9, a prononc\'e9 mon p\'e8re, qu\rquote il le mange\~!
+\par
+\par Il a d\'e9pos\'e9 le pain d\rquote \'e9pice sur l\rquote herbe et le chien s\rquote est mis \'e0 l\rquote entamer, avec plaisir certainement, mais sans enthousiasme. Des hommes v\'eatus en ouvriers, derri\'e8re nous, ont murmur\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est honteux, ont-ils dit, de jeter ce pain d\rquote \'e9pice \'e0 un chien lorsque tant d\rquote enfants seraient si heureux de l\rquote avoir.
+\par
+\par Mon p\'e8re n\rquote a pas bronch\'e9. Mais, quand nous avons \'e9t\'e9 partis, je l\rquote ai entendu qui disait \'e0 ma m\'e8re\~:
+\par
+\par \endash Ce sont des souteneurs, tu sais.
+\par
+\par J\rquote ai demand\'e9 ce que c\rquote \'e9tait que les souteneurs. On ne m\rquote a pas r\'e9pondu. Alors, j\rquote ai pens\'e9 que les souteneurs \'e9taient des gens qui aimaient beaucoup les enfants.
+\par
+\par Plus tard, mon p\'e8re m\rquote a procur\'e9 une joie plus grave. Il m\rquote a fait voir Gambetta. C\rquote \'e9tait au Palais de Versailles, o\'f9 se tenait alors l\rquote Assembl\'e9e Nationale. La s\'e9ance \'e9tait ouverte quand nous sommes entr\'e9
+s. Un monsieur chauve, fortifi\'e9 d\rquote un gilet blanc, \'e9tait \'e0 la tribune. Il disait que le ma\'efs est tr\'e8s mauvais pour les chevaux. J\rquote ai cru que c\rquote \'e9tait Gambetta.
+\par
+\par Mon p\'e8re s\rquote est mis en col\'e8re. Comment\~! je ne reconnais pas Gambetta\~! Il est assez facile \'e0 distinguer des autres, pourtant. Ne m\rquote a-t-on pas dit mille fois qu\rquote il s\rquote \'e9tait crev\'e9 un \'9cil parce que ses pare
+nts ne voulaient pas le retirer d\rquote un coll\'e8ge de J\'e9suites\~?
+\par
+\par Si, on me l\rquote a dit mille fois. Je sais ainsi qu\rquote un fils a le droit de d\'e9sob\'e9ir \'e0 ses parents quand ils le mettent chez les J\'e9suites, mais qu\rquote il doit leur ob\'e9ir aveuglement lorsqu\rquote ils l\rquote enferment ailleurs\~!
+
+\par
+\par \endash Ah\~! tu es vraiment bien nigaud, mon pauvre enfant\~! \'c0 quoi \'e7a sert-il, alors, d\rquote avoir mis dans ta chambre le portrait du grand patriote\~? Je parie que tu ne le regardes seulement pas, avant de te coucher\'85 En tous cas, tu n
+\rquote es gu\'e8re physionomiste\~; combien a-t-il d\rquote yeux, le d\'e9put\'e9 qui parle \'e0 la tribune\~? Un, ou deux\~?
+\par
+\par Je ne sais pas, je ne sais pas. Je crois bien qu\rquote il en a trois. Il a des yeux partout. Il en est plein. Je le vois bien, \'e0 pr\'e9sent\~; mais, tout \'e0 l\rquote heure, je ne pouvais rien voir\~; j\rquote \'e9tais \'e9bloui. Ah\~! j\rquote ai
+\'e9t\'e9 tellement \'e9mu, en p\'e9n\'e9trant dans l\rquote auguste enceinte, dans le sanctuaire des lois\~! J\rquote en suis encore tout agit\'e9. Et puis, je croyais que Gambetta ne quittait pas la tribune, que c\rquote \'e9
+tait lui qui parlait tout le temps \endash que les autres n\rquote \'e9taient l\'e0 que pour l\rquote \'e9couter.
+\par
+\par Mon p\'e8re donne des explications aux voisins qui \'e9bauchent des gestes indulgents, apr\'e8s avoir souri de piti\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne comprends vraiment pas comment il a pu confondre ainsi\'85 Il a toujours le premier prix d\rquote Histoire et il reconna\'eetrait M.\~Thiers \'e0 une demi-lieue\'85
+\par
+\par Puis, il se tourne vers moi.
+\par
+\par \endash Le voil\'e0, Gambetta\~! Tiens, l\'e0, l\'e0\~!
+\par
+\par Oui, c\rquote est lui, c\rquote est bien lui. Je reconnais son \'9cil \endash la plac\'e9 de son \'9cil. \endash Il est l\'e0, au premier banc \endash le banc de la commission, dit un voisin qui s\rquote y conna\'eet \endash \'e9
+tendu de tout son long, ou presque, les mains dans les poches et la cravate de travers. Et, de toute l\rquote apr\'e8s-midi, il ne desserre point les dents, pas une seule fois. Il se contente de renifler. Une s\'e9ance fort int\'e9ressante, cependant, o
+\'f9 l\rquote on discute la qualit\'e9 des fourrages \endash paille, foin, luzerne, avoine, son et recoupette.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien dommage que Gambetta n\rquote ait pas parl\'e9, dis-je \'e0 mon p\'e8re, comme nous sortons.
+\par
+\par \endash La parole est d\rquote argent et le silence est d\rquote or, me r\'e9pond-il d\rquote une voix qui me fait comprendre qu\rquote il m\rquote en veut de ma b\'e9vue de tout \'e0 l\rquote heure. Mais je ne t\rquote
+avais pas promis de te faire entendre Gambetta\~; \'e7a ne d\'e9pend point de moi. Je t\rquote avais promis de te le faire voir. Tu l\rquote as vu. Tu n\rquote esp\'e9rais pas quelque chose d\rquote extraordinaire, je pense\~?
+\par
+\par Moi\~? Pas du tout. Je ne m\rquote attendais pas, bien s\'fbr, \'e0 voir le tribun rincer son \'9cil de plomb dans le verre d\rquote eau sucr\'e9e, ou le lancer au plafond pour le rattraper dans la cuiller. Je sais qu\rquote il est trop bien \'e9lev\'e9
+ pour \'e7a.
+\par
+\par \endash Que son exemple te serve de le\'e7on, reprend mon p\'e8re. Avec de l\rquote \'e9conomie et en faisant son droit, on peut aujourd\rquote hui arriver \'e0 tout. Il d\'e9pend de toi de monter aussi haut que lui.
+\par
+\par Je crois que j\rquote aurais peur, en ballon. Du reste, bien que je ne l\rquote avoue qu\rquote \'e0 moi-m\'eame, j\rquote ai \'e9t\'e9 tr\'e8s d\'e9sillusionn\'e9. Le Gambetta que j\rquote ai vu n\rquote est point celui que j\rquote esp\'e9
+rais voir, Non, pas du tout. Je ne me rappelle d\'e9j\'e0 plus sa figure\~: et si sa face \endash de profil \endash ne prot\'e9geait pas mon sommeil, pendant les vacances, j\rquote igno
+rerais demain comment il a le nez fait. Est-ce que je ne suis pas physionomiste, comme l\rquote assure mon p\'e8re\~?
+\par
+\par Si, je le suis\~; au moins quelquefois. Et le monsieur chauve, en gilet blanc, qui parlait quand nous sommes entr\'e9s, je vous jure que je ne l\rquote ai point oubli\'e9. Ses traits se sont grav\'e9
+s en moi sans que le temps ait jamais pu les effacer. Quand je veux, dans les circonstances graves, me repr\'e9senter un homme d\rquote \'c9tat, c\rquote est son visage que j\rquote \'e9voque, c\rquote est son linge et son attitude que vient m\rquote
+offrir ma m\'e9moire. Oui, malgr\'e9 mon p\'e8re, dont les admirations \'e9taient certainement justifi\'e9es, ce n\rquote est pas Gambetta, ni m\'eame M.\~Thiers, qui symbolisent pour moi le gouvernement n\'e9cessaire d\rquote un peuple libre, mais polic
+\'e9. C\rquote est ce monsieur, dont j\rquote ignore le nom, dont les cheveux avaient quitt\'e9 la France dans le fiacre \'e0 Louis-Philippe, dont la blanchisseuse avait un si joli coup de fer, et qui condamnait le ma\'ef
+s, formellement et sans appel, au nom de la cavalerie tout enti\'e8re.
+\par
+\par J\rquote ai trois souvenirs de ma m\'e8re.
+\par
+\par Un jour, comme j\rquote \'e9tais tout petit, elle me tenait sur ses genoux quand on est venu lui annoncer qu\rquote une traite souscrite par un client \'e9tait demeur\'e9e impay\'e9e. Elle m\rquote a pos\'e9 \'e0 terre si rudement que je suis tomb\'e9
+ et que j\rquote ai eu le poignet foul\'e9.
+\par
+\par Une fois, elle m\rquote a r\'e9compens\'e9 parce que j\rquote avais r\'e9pondu \'e0 un vieux mendiant qui venait demander aum\'f4ne \'e0 la grille\~: \'ab\~Allez donc travailler, fain\'e9ant\~; vous ferez mieux.\~\'bb
+\par
+\par \endash C\rquote est tr\'e8s bien, mon enfant, m\rquote a-t-elle dit. Le travail est le seul rem\'e8de \'e0 la mis\'e8re et emp\'eache bien des mauvaises actions\~; quand on travaille, on ne pense pas \'e0 faire du mal \'e0 autrui.
+\par
+\par Et elle m\rquote a donn\'e9 une petite carabine avec laquelle on peut ais\'e9ment tuer des oiseaux.
+\par
+\par Une autre fois, elle m\rquote a puni parce que \'ab\~je demande toujours o\'f9 m\'e8nent les chemins qu\rquote on traverse, quand on va se promener.\~\'bb Ma m\'e8re avait raison, je l\rquote ai vu depuis. C\rquote est tout \'e0
+ fait ridicule, de demander o\'f9 m\'e8nent les chemins. Ils vous conduisent toujours o\'f9 vous devez aller.
+\par
+\par Mon grand-p\'e8re\'85 C\rquote est un ancien avou\'e9, \'e0 la bouche sans l\'e8vres, aux yeux narquois, qui dit toujours que le Code est formel.
+\par
+\par \endash Le Code est formel.
+\par
+\par Le geste est fac\'e9tieux\~; l\rquote intonation est cruelle. La main s\rquote ouvre, les doigts \'e9cart\'e9s, la paume dilat\'e9e comme celle d\rquote un charlatan qui vient d\rquote escamoter la muscade. La voix siffle, tranche, diss\'e8
+que la phrase, d\'e9sarticule les mots, incise les voyelles, fait des ligatures aux consonnes.
+\par
+\par \endash Le Code est formel\~!
+\par
+\par J\rquote \'e9coute \'e7a, plein d\rquote une sombre admiration pour l\rquote autorit\'e9 souveraine et myst\'e9rieuse du Code, un peu terrifi\'e9 aussi \endash et en mangeant mes ongles. \endash C\rquote est une habitude que rien n\rquote
+a pu me faire perdre, ni les choses am\'e8res dont on me barbouille les doigts, quand je dors, et qui me font faire des grimaces au r\'e9veil, ni les exhortations, ni les r\'e9primandes\~; mais mon, grand-p\'e8re, en un clin d\rquote \'9cil, m\rquote
+en a radicalement corrig\'e9.
+\par
+\par \endash Il ne faut pas manger tes ongles, m\rquote a-t-il dit. Il ne faut pas manger tes ongles parce qu\rquote ils sont \'e0 toi. Si tu aimes les ongles, mange ceux des autres, si tu veux et si tu peux\~; mais les tiens sont ta propri\'e9t\'e9
+, et ton devoir est de conserver ta propri\'e9t\'e9.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9cout\'e9 mon grand-p\'e8re et j\rquote ai perdu ma mauvaise habitude. Peut-\'eatre que le Code est formel, pour les ongles.
+\par
+\par J\rquote ai voulu m\rquote en assurer, un, jour, quand j\rquote ai \'e9t\'e9 plus grand\~; voir aussi ce que c\rquote est que ce livre qui r\'e9sume la sagesse des \'e2ges et condense l\rquote exp\'e9rience de l\rquote humanit\'e9, qui d\'e9cide du }{\i
+fas}{ et du }{\i nefas}{, qui promulgue des interdictions et sugg\'e8re des conseils, qui fait la tranquillit\'e9 des bons et la terreur des m\'e9chants.
+\par
+\par On m\rquote avait envoy\'e9, pendant les vacances, passer quelques jours chez mon grand-p\'e8re. Une apr\'e8s-midi, j\rquote ai pu m\rquote introduire sans bruit dans la biblioth\'e8que, saisir un Code, le cacher sous ma blouse et me r\'e9fugier, sans
+\'eatre vu, derri\'e8re le feuillage d\rquote une tonnelle, tout au fond du jardin.
+\par
+\par Avec quel battement de c\'9cur j\rquote ai pos\'e9 le volume sur la table rustique du berceau\~! Avec quelles transes d\rquote \'eatre surpris avant d\rquote avoir pu boire \'e0 ma soif \'e0 la source de justice et de v\'e9rit\'e9
+, avec quels espoirs inexprimables et quels pressentiments indicibles\~! Le voile qui me cache la vie va se d\'e9chirer tout d\rquote un coup, je le sens\~; je vais savoir le pourquoi et le comment de l\rquote existence de tous les \'eatres, conna\'ee
+tre les liens qui les attachent les uns aux autres, les causes profondes de l\rquote harmonie qui pr\'e9side aux rapports des hommes, p\'e9n\'e9trer les bienfaisants effets de ce progr\'e8s que rien n\rquote arr\'eate, de cette civilisation dont j\rquote
+apprends \'e0 m\rquote enorgueillir. Non, Ali-Baba n\rquote a point \'e9prouv\'e9, en p\'e9n\'e9trant dans la caverne des quarante voleurs, des tressaillements plus profonds que ceux qui m\rquote agitent en ouvrant le livre sacr\'e9\~! Non, \'c8ve n
+\rquote a pas cueilli le fruit d\'e9fendu, au jardin d\rquote Eden, avec une \'e9motion plus grande\~; le Tentateur ne lui avait parl\'e9 qu\rquote une seule fois de la saveur de la pomme \endash et il y a si longtemps, moi, que j\rquote
+entends chanter la gloire du Code, du Code qui est formel\~!
+\par
+\par Je lis. Je lis avec acharnement, avec fi\'e8vre. Je lis le Contrat de louage, le R\'e9gime dotal, beaucoup d\rquote autres choses comme \'e7a. Et je ne sens pas monter en moi le feu de l\rquote
+enthousiasme, et je ne suis point envahi par cette exaltation fr\'e9n\'e9tique que j\rquote attendais aux premi\'e8res lignes. Mais \'e7a va venir, je le sais, pourvu que je ne me d\'e9courage pas, que je pers\'e9v\'e8re, que j\rquote aille jusqu\rquote
+au bout. Du courage\~!\~\'ab\~Le mur mitoyen\'85\~\'bb
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que tu fais l\'e0\~?
+\par
+\par Mon grand-p\'e8re est devant moi. Il est entr\'e9 sans que j\rquote aie pu m\rquote en apercevoir, tellement j\rquote \'e9tais absorb\'e9.
+\par
+\par \endash Il y a deux heures que je te cherche. Qu\rquote est-ce que tu fais\~? Tu lis\~? Qu\rquote est-ce que tu lis\~?
+\par
+\par \endash Je lis le Code\~!
+\par
+\par \'c0 quoi bon nier\~? Le livre est l\'e0, grand ouvert sur la table, t\'e9moin muet, mais irr\'e9cusable, de ma curiosit\'e9 perverse. Mon grand-p\'e8re sourit.
+\par
+\par \endash Tu lis le Code\~! \'c7a t\rquote amuse, de lire le Code\~? \'c7a t\rquote int\'e9resse\~?
+\par
+\par Je fais un geste vague. \'c7a ne m\rquote amuse pas, certainement\~: mais \'e7a m\rquote int\'e9resserait sans aucun doute, si l\rquote on me laissait continuer. Telle est, du moins, mon opinion. Opinion sans valeur, mon grand-p\'e8re me le d\'e9
+montre imm\'e9diatement.
+\par
+\par \endash Pour lire le Code, mon ami, il ne suffit pas de savoir lire\~; il faut savoir lire le Code. Ce qu il faut lire, dans ce livre-l\'e0, ce n\rquote est pas le noir, l\rquote imprim\'e9\~; c\rquote est le blanc, c\rquote est \'e7a\'85
+\par
+\par Et il pose son doigt sur la marge.
+\par
+\par Tr\'e8s vex\'e9, je ferme brusquement le volume. Mon grand-p\'e8re sourit encore.
+\par
+\par \endash il faut avoir des \'e9gards pour ce livre, mon enfant. Il est respectable. Dans cinquante ans, c\rquote est tout ce qui restera de la Soci\'e9t\'e9.
+\par
+\par Bon, bon. Nous verrons \'e7a.
+\par
+\par J\rquote ai un autre souvenir, encore.
+\par
+\par M.\~Dubourg est un ami de la famille. C\rquote est un homme de cinquante ans, au moins, employ\'e9 sup\'e9rieur d\rquote un minist\'e8re o\'f9 sa r\'e9putation de droiture lui assure une situation unique. R\'e9putation m\'e9rit\'e9e\~; mon grand-p\'e8
+re, souvent un peu sarcastique, en convient sans difficult\'e9\~: Dubourg, c\rquote est l\rquote honn\'eatet\'e9 en personne. Il est notre voisin, l\rquote \'e9t\'e9\~; sa femme est une grande amie de ma m\'e8re et c\rquote
+est avec son fils, Albert, que je joue le plus volontiers. J\rquote ai l\rquote habitude d\rquote aller le chercher l\rquote apr\'e8s-midi\~; et je suis fort \'e9tonn\'e9 que, depuis plusieurs jours, on me d\'e9fende de sortir. Que se passe-t-il\~?
+\par
+\par J\rquote ai surpris des bouts de conversation, j\rquote ai fait parler les domestiques. Il parait que M.\~Dubourg s\rquote est mal conduit\'85 des d\'e9tournements consid\'e9rables\'85 une cocotte\'85 la ruine et le d\'e9shonneur \endash sinon plus\'85
+
+\par
+\par Mon p\'e8re se doute que je suis au courant des choses, car il prend le parti de ne plus se g\'eaner devant moi.
+\par
+\par \endash Dubourg peut se flatter d\rquote avoir de la chance, dit-il \'e0 ma m\'e8re, \'e0 d\'e9jeuner\~; Il ne sera pas poursuivi\~; il a rembours\'e9, et on se contente de \'e7a. Moi, je ne comprends pas ces indulgences-l\'e0\~; c\rquote est tout \'e0
+ fait d\'e9moralisant\~; le crime ne doit jamais, sous aucun pr\'e9texte, \'e9chapper au ch\'e2timent.
+\par
+\par \endash Jamais, dit ma m\'e8re. Mais on aura eu \'e9gard \'e0 son \'e2ge.
+\par
+\par \endash Belle excuse\~! Raison de plus pour n\rquote avoir pas de piti\'e9. Une cocotte\~! Une danseuse\~!\'85 Une liaison qui durait depuis des mois \endash depuis des ann\'e9es, peut-\'eatre\'85 Connais-tu rien de plus immoral\~? Et monsieur fouille
+\'e0 pleines mains dans les caisses publiques pour entretenir \'e7a\~!\'85 Comme sous l\rquote Empire\~! Comme sous Louis XV\~!\'85 Et, quand on le prend sur le fait, on lui pardonne, sous pr\'e9texte qu\rquote il a cinquante-cinq ans de vie irr\'e9
+prochable et que ses cheveux sont blancs\~!
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est gu\'e8re encourageant pour les honn\'eates gens, dit ma m\'e8re. On \'e9prouve un tel soulagement \'e0 lire, dans les journaux, les condamnations des fripons\'85 Enfin, jugement ou non, on est toujours libre de fermer sa porte
+\'e0 des gens pareils, heureusement\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est ce qu\rquote on fait partout pour Dubourg, sois tranquille. J\rquote ai donn\'e9 des ordres, ici. Et quant \'e0 toi, Georges, si par hasard tu rencontres Albert, je te d\'e9fends de lui parler. Je te le d\'e9fends\~; tu m\rquote
+entends\~?
+\par
+\par Je n\rquote ai pas rencontr\'e9 Albert. Mais le surlendemain matin, comme je suis assis, au fond du jardin, \'e0 c\'f4t\'e9 de mon p\'e8re qui lit son journal, je vois arriver M.\~Dubourg. La domestique, par b\'eatise ou par piti\'e9, lui aura permis d
+\rquote entrer.
+\par
+\par \endash La sotte fille\~! dit mon p\'e8re. Elle aura ses huit jours avant midi.
+\par
+\par Mais M.\~Dubourg est \'e0 dix pas. Je sens que je vais \'eatre bien g\'eanant pour lui, qu il ne pourra pas dire, devant moi, tout ce qu\rquote il a \'e0 dire, et je me l\'e8ve pour m\rquote en aller. Mon p\'e8re me retient par le bras.
+\par
+\par \endash Reste l\'e0\~!
+\par
+\par M.\~Dubourg parle depuis cinq minutes\~; des phrases embarrass\'e9es, coup\'e9es, heurt\'e9es, honteuses d\rquote elles-m\'eames. Et, chaque fois qu\rquote il s\rquote arr\'eate, mon p\'e8re esquisse la moiti\'e9 d\rquote un geste, mais il ne r\'e9
+pond rien. Rien\~; pas un mot.
+\par
+\par M.\~Dubourg continue. Il dit que des sympathies lui seraient si pr\'e9cieuses\'85 des sympathies m\'eame cach\'e9es\'85 qu\rquote on d\'e9savouerait devant le monde\'85
+\par
+\par Silence.
+\par
+\par Il dit qu\rquote il a eu un moment d\rquote \'e9garement\'85 mais que le chiffre qu\rquote on a cit\'e9 \'e9tait exag\'e9r\'e9, qu\rquote il n\rquote avait jamais \'e9t\'e9 aussi loin\'85 qu\rquote il ne s\rquote explique pas\'85 qu\rquote
+il a refait tous ses comptes depuis vingt ans\'85
+\par
+\par Silence.
+\par
+\par Il dit qu\rquote il a \'e9t\'e9 un grand mis\'e9rable de c\'e9der \'e0 des tentations\'85 qu\rquote il comprend tr\'e8s bien qu\rquote on ne l\rquote excuse pas \'e0 pr\'e9sent\'85 mais qu\rquote il avait esp\'e9r\'e9 qu\rquote
+on consentirait avant de le condamner d\'e9finitivement\'85 que, s\rquote il ne se sentait pas compl\'e8tement abandonn\'e9, le repentir lui donnerait des forces\'85
+\par
+\par Silence.
+\par
+\par Il dit qu\rquote il va partir tr\'e8s loin avec sa famille\'85 que, s\rquote il \'e9tait seul, il saurait bien quoi faire, et que ce serait peut-\'eatre le mieux\'85
+\par
+\par Silence.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, a-t-il murmur\'e9, je ne veux point vous importuner plus longtemps, M.\~Randal\~; je vais vous quitter\'85 Au revoir\'85
+\par
+\par Et il a tendu une main qui tremblait. Mon p\'e8re a h\'e9sit\'e9\~; puis, il a mis l\rquote aum\'f4ne de deux doigts dans cette main-l\'e0.
+\par
+\par \endash Adieu, Monsieur.
+\par
+\par Alors, M.\~Dubourg est parti. Il s\rquote en est all\'e9 \'e0 grandes enjamb\'e9es, le dos vo\'fbt\'e9 comme pour cacher sa figure, sa figure rid\'e9e, tir\'e9e, aux yeux rouges, qui a vieilli de dix ans. Le chien l\rquote
+a suivi, le museau au ras du sol, lui flairant les talons d\rquote un air bien d\'e9go\'fbt\'e9, serrant fun\'e8brement sa queue entre ses pattes \endash comme les soldats portent leur fusil le canon en bas, aux enterrements officiels.
+\par
+\par Je n\rquote ai jamais oubli\'e9 \'e7a.
+\par
+\par Mais \'e0 quoi bon se souvenir, quand on est heureux\~? Car je suis heureux. Je ne dis pas que je suis tr\'e8s heureux, car j\rquote ignore quel est le superlatif du bonheur. Je ne le saurai que plus tard, quand il sera temps. Tout vient \'e0 point \'e0
+ qui sait attendre.
+\par
+\par J\rquote aime mes parents. Je ne dis pas que je les aime beaucoup \endash je manque de point de comparaison. \endash Je les consid\'e8re, surtout, comme mes juges naturels (l\rquote \'9cil dans le triangle, vous savez)\~; c\rquote est pourq
+uoi je ne les juge point. Je pense qu\rquote ils ont, p\'e8re, m\'e8re et grand-p\'e8re, exactement les m\'eames id\'e9es \endash qu\rquote ils expriment ou d\'e9fendent, les uns avec un acharnement l\'e9g\'e8rement maladif, l\rquote
+autre avec une ironie un peu nerveuse. Je suis port\'e9 \'e0 croire que ce qu\rquote ils pr\'e9f\'e8rent en moi, c\rquote est eux-m\'eames\~; mais tous les enfants en savent autant que moi l\'e0-dessus.
+\par
+\par Je respecte mes professeurs. M\'eame, je les aime aussi. Je les trouve beaux.
+\par
+\par On m\rquote a tellement dit que je serai riche, que j\rquote ai fini par le savoir. Je travaille pour me rendre digne de la fortune que j\rquote aurai plus tard\~; c\rquote est toujours plus prudent, dit mon grand-p\'e8
+re. Mais, en somme, si je me conduis bien, c\rquote est que \'e7a me fait plaisir. Car, si je me conduisais mal, mes parents ne pourraient pas me d\'e9sh\'e9riter compl\'e8tement. Le Code est formel.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89144447}{\*\bkmkstart _Toc98074039}II \endash LE C\'8cUR D\rquote UN HOMME VIERGE EST UN VASE PROFOND
+{\*\bkmkend _Toc89144447}{\*\bkmkend _Toc98074039}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par C\rquote est entendu. Je ne suis plus un prodige et j\rquote ai laiss\'e9 \'e0 d\rquote autres la gloire de repr\'e9senter le lyc\'e9e au concours g\'e9n\'e9ral. Je ne suis pas un cancre \endash non, c\rquote est trop difficile d\rquote \'ea
+tre un cancre. Je suis un \'e9l\'e8ve m\'e9diocre. J\rquote erre m\'e9lancoliquement, au d\'e9but des mois d\rquote ao\'fbt, dans le purgatoire des }{\i accessits}{.
+\par
+\par \endash }{\i Sic transit gloria mundi}{, soupire mon oncle, qui ne sait pas le latin, mais qui a lu la phrase au bas d\rquote une vieille estampe qui repr\'e9sente B\'e9lisaire tendant son casque aux passants.
+\par
+\par C\rquote est mon oncle, \'e0 pr\'e9sent, qui veille sur mes jeunes ann\'e9es. Mes parents sont morts, et il m\rquote a \'e9t\'e9 donn\'e9 comme tuteur.
+\par
+\par \endash Une tutelle pareille, ai-je entendu dire \'e0 l\rquote enterrement de ma m\'e8re, \'e7a vaut de l\rquote or en barre\~; le petit s\rquote en apercevra plus tard.
+\par
+\par Depuis, j\rquote ai appris bien d\rquote autres choses. Les employ\'e9s et les domestiques ont parl\'e9\~; les amis et connaissances m\rquote ont plaint beaucoup. On s\rquote int\'e9resse tant aux orphelins\~!\'85 Et, ce qu\rquote on ne m\rquote
+a pas dit, je l\rquote ai devin\'e9. \'ab\~Les yeux du b\'9cuf, disent les paysans, lui montrent l\rquote homme dix fois plus grand qu\rquote il n\rquote est\~; sans quoi le b\'9cuf n\rquote ob\'e9irait point.\~\'bb Eh\~! bien, l\rquote enfant, l\rquote
+enfant qui souffre, a ces yeux-l\'e0. Des yeux qui grossissent les gens qu\rquote il d\'e9teste\~; qui, en outrant ce qu\rquote il conna\'eet d\rquote ex\'e9crable en eux, lui font apercevoir confus\'e9ment, mais s\'fbrement, les ignominies qu\rquote
+il en ignore\~; des yeux qui ne distinguent pas les d\'e9tails, sans doute, mais qui lui repr\'e9sentent l\rquote \'eatre abhorr\'e9 dans toute la truculence de son infamie et l\rquote amplitude de sa m\'e9chancet\'e9 \endash
+ qui le lui rendent physiquement r\'e9pulsif. \endash Les premi\'e8res aversions d\rquote enfant seraient moins fortes, sans cela, ces aversions douloureuses qui font courir dans l\rquote \'eatre des fr\'e9missements barbares\~; et des souvenirs qu
+\rquote elles laissent lorsqu\rquote elles se sont \'e9loign\'e9es et transform\'e9es en rancunes, ne germeraient point des haines d\rquote homme.
+\par
+\par Je sais que je suis vol\'e9. Je vois que je suis vol\'e9. L\rquote argent que mes parents ont amass\'e9, et qu\rquote ils m\rquote ont l\'e9gu\'e9, je ne l\rquote aurai pas. Je ne serai pas riche\~; je serai peut-\'eatre un pauvre.
+\par
+\par J\rquote ai peur d\rquote \'eatre un pauvre \endash et j\rquote aime l\rquote argent, Oui, j\rquote aime l\rquote argent\~; je n\rquote aime que \'e7a. C\rquote est l\rquote argent seul, je l\rquote ai assez entendu dire, qui peut \'e9
+pargner toutes les souffrances et donner tous les bonheurs\~; c\rquote est l\rquote argent seul qui ouvre la porte de la vie, cette porte au seuil de laquelle les d\'e9sh\'e9rit\'e9s v\'e9g\'e8tent\~; c\rquote est l\rquote argent seul qui donne la libert
+\'e9. J\rquote aime l\rquote argent. J\rquote ai vu la joie orgueilleuse de ceux qui en ont et l\rquote envie torturante de ceux qui n\rquote en ont pas\~; j\rquote ai entendu ce qu\rquote on dit aux riches et le langage qu\rquote
+on tient aux malheureux. On m\rquote avait appris \'e0 \'eatre fier de la fortune que je devais avoir, et je sens qu\rquote on ne me regarde plus de la m\'eame fa\'e7on depuis que mes parents sont morts. Il me semble qu\rquote une condamnation p\'e8
+se sur moi. Je suis vol\'e9, et je ne puis pas me d\'e9fendre, rien dire, rien faire\'85 Cette id\'e9e me supplicie, je hais mon oncle\~; je le hais d\rquote une haine terrible. Sa bienveillance m\rquote exasp\'e8re\~; son indulgence m\rquote irrite\~
+; je meurs d\rquote envie de lui crier qu\rquote il est un voleur, quand il me parle\~; de lui crier que sa bont\'e9 n\rquote est que mensonge et sa complaisance qu\rquote hypocrisie\~; de lui dire qu\rquote il s\rquote int\'e9resse autant \'e0
+ moi que le bandit \'e0 la victime qu\rquote il d\'e9trousse\'85 Les robes de sa fille, ma cousine Charlotte, qui commence \'e0 porter des jupes longues, c\rquote est moi qui les paye\~; et l\rquote argent qu\rquote il me donne, toutes les semaines, c
+\rquote est la monnaie de mes billets de banque, qu\rquote il a chang\'e9s. J\rquote en suis arriv\'e9 \'e0 ne plus pouvoir manger, chez lui, le dimanche\~; les morceaux m\rquote \'e9tranglent, j\rquote \'e9touffe de col\'e8re et de rage.
+\par
+\par Plus tard, j\rquote ai pens\'e9 souvent \'e0 ce que j\rquote ai \'e9prouv\'e9, \'e0 ce moment-l\'e0. Je me suis rendu un compte exact de mes sentiments et de mes souffrances\~; et j\rquote ai compris que c\rquote \'e9tait quelque chose d\rquote
+affreux et d\rquote indicible, ces sentiments d\rquote homme indign\'e9 par l\rquote injustice s\rquote emparant d\rquote une \'e2me d\rquote enfant et provoquant ces angoisses infinies auxquelles l\rquote exp\'e9rience n\rquote a point donn\'e9, par s
+es comparaisons cruelles, le contrepoids des douleurs pass\'e9es et des revanches possibles. Je me suis expliqu\'e9 que tout mon \'eatre moral, d\'e9livr\'e9 subitement des influences ext\'e9rieures, et repli\'e9 sur lui-m\'eame pour l\rquote
+attaque, ait pu se d\'e9tendre par fatigue, une fois la lutte jug\'e9e sans espoir, et s\rquote allonger dans le m\'e9pris.
+\par
+\par Mais ce n\rquote est pas mon oncle que je m\'e9prise\~; je continue \'e0 le ha\'efr. Je le hais m\'eame davantage \endash parce que je commence \'e0 p\'e9n\'e9trer les choses \endash parce que je sens qu\rquote un homme qui cherche \'e0 conqu\'e9
+rir sa vie, si ex\'e9crables que soient ses moyens, ne peut pas \'eatre m\'e9prisable. Ce que je m\'e9prise, c\rquote est l\rquote existence que je m\'e8ne, moi\~; que je suis condamn\'e9 \'e0 mener pendant des ann\'e9es encore. Instruction\~; \'e9
+ducation. On }{\i m\rquote \'e9l\'e8ve}{. Oh\~! l\rquote ironie de ce mot-l\'e0\~!\'85
+\par
+\par \'c9ducation. La chasse aux instincts. On me reproche mes d\'e9fauts\~; on me fait honte de mes imperfections. Je ne dois pas \'eatre comme je suis, mais }{\i comme il faut}{. Pourquoi faut-il\~?\'85 On m\rquote incite \'e0 suivre les bons exemples\~
+; parce qu\rquote il n\rquote y a que les mauvais qui vous d\'e9cident \'e0 agir. On m\rquote apprend \'e0 ne pas tromper les autres\~; mais point \'e0 ne pas me laisser tromper. On m\rquote inocule la raison \endash ils appellent \'e7a comme \'e7a
+\endash juste \'e0 la place du c\'9cur. Mes sentiments violents sont criminels, ou au moins d\'e9plac\'e9s\~; on m\rquote enseigne \'e0 les dissimuler. De ma confiance, on fait quelque chose qui m\'e9rite d\rquote avoir un nom\~: la servilit\'e9\~
+; de mon orgueil, quelque chose qui ne devrait pas en avoir\~: le respect humain. Le cr\'e2ne d\'e9prim\'e9 par le casque d\rquote airain de la saine philosophie, les pieds alourdis par les brodequins \'e0
+ semelles de plomb dont me chaussent les moralistes, je pourrai d\'e9cemment, vers mon quatri\'e8me lustre, me pr\'e9senter \'e0 mes semblables. J\rquote aurai du savoir-vivre. Je regarderai passer ma vie derri\'e8re le carreau brouill\'e9 des
+conventions hypocrites, avec permission de la romantiser un peu, mais d\'e9fense de la vivre. J\rquote aurai peur. Car il n y a qu\rquote une chose qu\rquote on m\rquote apprenne ici, je le sais\~! On m\rquote apprend \'e0 avoir peur.
+\par
+\par Pour que j\rquote aie bien peur des autres et bien peur de moi, pour que je sois un lieu-commun articul\'e9 par la r\'e9signation et un automate de la souffrance imb\'e9cile, il faut que mon \'eatre moral primitif, le }{\i moi}{ que je suis n\'e9
+, disparaisse. Il faut que mon caract\'e8re soit bris\'e9, meurtri, enseveli. Si j\rquote en ai besoin plus tard, de mon caract\'e8re \endash pour me d\'e9fendre, si je suis riche et pour attaquer, si je suis pauvre \endash il faudra que je l\rquote
+exhume. Il revivra tout \'e0 coup, le vieil homme qui sera mort en moi \endash et tant pis pour moi si c\rquote est un \'e9pouvantail qui gisait sous la dalle\~; et tant pis pour les autres si c\rquote
+est un revenant dont le suaire ligotait les poings crisp\'e9s, et qui a pleur\'e9 dans la tombe\~!
+\par
+\par Et souvent, il n\rquote y a plus rien derri\'e8re la pierre du s\'e9pulcre. La bi\'e8re est vide, la bi\'e8re qu\rquote on ouvre avec angoisse. Et quelquefois, c\rquote est plus lugubre encore.
+\par
+\par Les rivi\'e8res claires qui traversent les villes naissantes\'85 On jette un pont dessus, d\rquote abord\~; puis deux, puis trois\~; puis, on les couvre enti\'e8rement. On n\rquote en voit plus les flots limpides\~; on n\rquote en entend plus le murmure\~
+; on en oublie m\'eame l\rquote existence, Dans la nuit que lui font les vo\'fbtes, entre les murs de pierre qui l\rquote \'e9treignent, le ruisseau coule toujours, pourtant. Son eau pure, c\rquote est de la fange\~
+; ses flots qui chantaient au soleil grondent dans l\rquote ombre\~; il n\rquote emporte plus les fleurs des plantes, il charrie les ordures des hommes. Ce n\rquote est plus une rivi\'e8re\~; c\rquote est un \'e9gout.
+\par
+\par Je ne suis pas le seul, sans doute, \'e0 avoir devin\'e9 la tendance malfaisante d\rquote un syst\'e8me qui poursuit, avec le knout du respect, l\rquote unit\'e9 dans la platitude. L\rquote enfant a l\rquote orgueil de sa personnalit\'e9 et le fier ent
+\'eatement de ce qu\rquote on appelle ses mauvais instincts. L\rquote ironie n\rquote est pas rare chez lui\~; et il se venge par sa moquerie, toujours juste, du personnage ou de la doctrine qui cherche \'e0 peser sur lui. Mais la raillerie n\rquote
+est pas assez forte pour la lutte. De l\'e0 ce m\'e9lange de douceur et d\rquote amertume, de patience et de m\'e9chancet\'e9, de confiance large et de doute p\'e9nible que je remarque chez plusieurs de mes camarades \endash toujours enfants tr\'e8
+s heureux ou tr\'e8s malheureux dans leurs familles \endash et qui se r\'e9sout dans une tristesse noire et une inqui\'e9tude nostalgique. Non, le sarcasme ne suffit point. Ce n\rquote est pas en secouant ses branches que le jeune arbre peut se d\'e9
+barrasser de la liane qui l\rquote \'e9touffe\~; il faut une hache pour couper la plante meurtri\'e8re, et cette hache, c\rquote est la N\'e9cessit\'e9 qui la tient. C\rquote est elle qui m\rquote a d\'e9livr\'e9. Il y a une chose que je sais et qu
+\rquote aucun de mes camarades ne sait encore\~: je sais qu\rquote il faut vivre.
+\par
+\par Je sais qu\rquote il faut avoir une volont\'e9, pour vivre, une volont\'e9 qui soit \'e0 soi \endash qui ne demande ni conseil avant, ni pardon apr\'e8s. \endash Je sais que les ann\'e9es que je dois encore passer au coll\'e8ge seront des ann\'e9
+es perdues pour moi. Je sais que les avis qu\rquote on me donnera seront mauvais, parce qu\rquote on ne me conna\'eet point et que je ne suis pas un \'eatre abstrait. Je sais que ce qu\rquote on m\rquote enseignera ne me servira pas \'e0 grand\rquote
+chose\~; qu\rquote en tous cas j\rquote aurais pu l\rquote apprendre tout seul, en quelques mois, si j\rquote en avais eu besoin\~; et qu\rquote il n\rquote y a, en r\'e9sum\'e9, qu\rquote une seule chose qu\rquote il faille savoir, \'ab\~Nul n\rquote
+est cens\'e9 ignorer la loi.\~\'bb Est-ce que c\rquote est classique, \'e7a, ou simplement p\'e9remptoire\~?
+\par
+\par Non pas que je pense du mal de l\rquote enseignement classique. Loin de l\'e0. J\rquote ai pris le parti de ne penser du mal de rien ou, du moins, de ne point m\'e9dire. Je m\rquote abstiens donc de vilipender ces auteurs d\'e9funts qui m\rquote engagent
+\'e0 vivre.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Integer vitae, scelerisque purus}{.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Je leur ai m\'eame d\'fb, depuis, une certaine reconnaissance. Il y a beaucoup de bonnes ruses, en effet, et fort utiles pour qui sait comprendre, indiqu\'e9es par les classiques. Combien de fois, par exemple, enferm\'e9
+ dans un meuble que transportaient dans un appartement abandonn\'e9 la veille des camarades camoufl\'e9s en \'e9b\'e9nistes, ne me suis-je pas surpris \'e0 m\'e2chonner du grec\~! \'d4 cheval de Troie\'85 Mais n\rquote anticipons pas.
+\par
+\par J\rquote ex\'e9cute le programme, tr\'e8s consciencieusement. D\rquote abord, parce que je ne veux pas \'eatre puni. Les pensums sont ridicules, d\'e9sagr\'e9ables\~; et je cherche avant tout \'e0 ne pas me laisser exasp\'e9
+rer par les injustices maladives d\rquote un cuistre auquel j\rquote aurai fourni un jour l\rquote occasion de m\rquote infliger un ch\'e2timent, m\'e9rit\'e9 peut-\'eatre, et qui s\rquote acharnera contre moi. Je tiens \'e0 n\rquote avoir poi
+nt de haine pour mes professeurs\~; car je ne suis pas comme beaucoup d\rquote autres enfants qui, abrutis par la discipline scolaire, n\rquote ont de respect que pour les gens qui leur font du mal. Ces gens-l\'e0, je ne pourrais jamais les v\'e9n\'e9
+rer, jamais \endash et je pr\'e9f\'e8re garder \'e0 leur \'e9gard, sans aller plus loin, des sentiments inexprim\'e9s.
+\par
+\par Ensuite, ce n\rquote est pas d\'e9sagr\'e9able d\rquote ex\'e9cuter un programme, lorsqu\rquote on le sait grotesque. Quand on a cette certitude, on \'e9prouve quelque puissance \'e0 travailler\~; sans aucun enthousiasme, bien entendu, mais avec pas mal d
+\rquote ironie. J\rquote apprends donc cette Histoire des Morts \endash tout \'e7a, c\rquote est les proc\'e8s verbaux des vieilles Morgues \endash cette Histoire des Morts qu\rquote on nous enseigne en d\'e9dain des Actes des Vivants \endash
+ comme on nous condamne \'e0 la gymnastique affaiblissante en haine du travail manuel qui fortifie. \endash J\rquote interpr\'e8te en un fran\'e7ais p\'e9dantesque les \'9cuvres d\rquote
+auteurs grecs et latins dont les traductions excellentes se vendent pour rien, sur les quais. Je prends des notes sans nombre \'e0 des cours o\'f9 l\rquote on me r\'e9cite avec conviction le contenu des livres que j\rquote
+ai dans mon pupitre. Et je salis beaucoup de papier, et je g\'e2che beaucoup d\rquote encre pour faire, du contenu de volumes g\'e9n\'e9ralement consciencieux et qu\rquote on trouve partout, des manuscrits ridicules.
+\par
+\par Je me le demande souvent\~: \'e0 quoi sert, dans une pareille m\'e9thode d\rquote enseignement, la d\'e9couverte de l\rquote imprimerie\~?
+\par
+\par Ce serait trop simple, sans doute, de nous apprendre uniquement ce qu\rquote il est indispensable de savoir aujourd\rquote hui\~: les langues vivantes, et de nous laisser nous instruire nous-m\'ea
+mes en lisant les livres qui nous plairaient, et comme il nous plairait\'85Qu\rquote est-ce que je saurai, quand je sortirai du coll\'e8ge, moi qui ne serai pas riche, moi qu\rquote on vole pendant que je traduis le }{\i De officiis}{, moi qui d\'e9pen
+se ici, inutilement, de l\rquote argent dont j\rquote aurai tant besoin, bient\'f4t\~? Qu\rquote est-ce que je conna\'eetrai de l\rquote existence, de cette existence qu\rquote il me faudra conqu\'e9rir, seul, jour par jour et pied \'e0 pied\~? Ah\~! si j
+\rquote \'e9tais encore riche, seulement\~! Je suis \'e9pouvant\'e9 de mon isolement et de mon impuissance\'85
+\par
+\par On \'e9l\'e8ve mon esprit, cependant. Je me laisse faire. Je porte le lourd spond\'e9e \'e0 bras tendu et je fais cascader le dactyle dansant. Je m\rquote impr\'e8gne des grandes le\'e7ons morales que nous l\'e9gua la sagesse antique. Le livre
+ de la science, qu\rquote on m\rquote entr\rquote ouvre tr\'e8s peu, afin de ne point m\rquote \'e9blouir, m\rquote \'e9merveille. Et la haute signification des faits historiques ne m\rquote \'e9chappe pas le moins du monde. J\rquote
+assiste avec une satisfaction visible \'e0 la ruine de Carthage\~; je comprends que la fin de l\rquote autonomie grecque, bien que d\'e9plorable, fut m\'e9rit\'e9e. J\rquote applaudis, comme il convient, \'e0 la victoire de Cic\'e9ron sur Catilina\~
+; et aussi au triomphe de C\'e9sar, L\rquote empire Romain s\rquote \'e9tablit, \'e0 ma grandie joie\~; c\rquote \'e9tait n\'e9cessaire\~; \'ab\~et J\'e9sus-Christ vient au monde.\~\'bb Pourtant, il faut \'eatre juste\~
+: les invasions des Barbares ont eu du bon\~; pourquoi pas\~? Quant aux Anglais, je sais que trois voix crieront \'e9ternellement contre eux, et que c\rquote est fort heureux que Jeanne d\rquote Arc les ait chass\'e9s de France. Je vois
+ clairement que la destin\'e9e des Empires tient \'e0 un grain de sable\~; que la R\'e9volution fran\'e7aise fut un grand mouvement lib\'e9rateur, mais qu\rquote il faut n\'e9anmoins en bl\'e2mer les exc\'e8s\'85 Po\'e9sie de faussaires\~; science d
+\rquote apprentis teinturiers\~; g\'e9ographie de collecteurs de taxes\~; histoire de sergents recruteurs\~; chronologie de fabricants d\rquote almanachs\'85
+\par
+\par On forme mon go\'fbt, aussi. Je v\'e9n\'e8re Horace, \'ab\~qu\rquote on aime \'e0 lire dans un bois\~\'bb\~; et Hom\'e8re, \'ab\~jeune encor de gloire.\~\'bb J\rquote estime fort Rapha\'ebl pour les Loges du Vatican, que j\rquote ignore\~
+; Michel-Ange, pour le Jugement Dernier, que je n\rquote ai jamais vu. Boileau a mon admiration\~; et Malherbe, qui vint enfin. Je sais que Moli\'e8re est sup\'e9rieur \'e0 Shakespeare et que si les Fran\'e7ais n\rquote ont pas de po\'e8me \'e9pique, c
+\rquote est la faute \'e0 Voltaire. Je distingue soigneusement entre Bossuet, qui \'e9tait un aigle, et F\'e9nelon, qui fut un cygne. Plumages\~!\'85 J\rquote honore Franklin.
+\par
+\par Je vis en vieillard\'85
+\par
+\par C\rquote est bon. Mais, puisqu\rquote il faut que jeunesse se passe \endash elle se passera, ma jeunesse\~! \endash Dans l\rquote avenir\~; n\rquote importe quand. M\'eame si mes pieds se sont \'e9corch\'e9s aux cailloux de la route, m\'ea
+me si mes mains saignent du sang des autres, m\'eame si mes cheveux sont blancs. Je l\rquote aurai, ma jeunesse qu\rquote on m\rquote a mise en cage\~; et si je n\rquote ai pas assez d\rquote argent pour payer sa ran\'e7on, il faudra qu\rquote on la paye
+\'e0 ma place et qu\rquote on paye double. Ce n\rquote est pas pour moi, l\rquote Esp\'e9rance qui est rest\'e9e au fond de la bo\'eete. Je n\rquote esp\'e8re pas. Je veux.
+\par
+\par \'ab\~Qu\rquote un homme se fixe fermement sur ses instincts, a dit Emerson, et le monde entier viendra \'e0 lui.\~\'bb Je n\rquote en ai pas retrouv\'e9 assez, des instincts qu\rquote on m\rquote a arrach\'e9s, pour en former un caract\'e8re\~; mais j
+\rquote en ai pu faire une volont\'e9. Une volont\'e9 que mes chagrins furieux ont rendue \'e2pre, et mes rages mornes, implacable. Et puis, elle m\rquote a donn\'e9 violemment ce qu\rquote elle donne \'e0 tous plus ou moins, cette instruction que je re
+\'e7ois\~; un sentiment qui, je crois, ne me quittera pas facilement\~: le m\'e9pris des vaincus.
+\par
+\par Des vaincus\'85 J\rquote en vois partout. Ces universitaires m\'e9chants et serviles, vaniteux et moroses. Des gens qui n\rquote ont jamais quitt\'e9 le coll\'e8ge\~; mangent, dorment, font leurs cours\~
+; connaissent toutes les pierres des chemins par lesquels ils passent\~; v\'e9g\'e8tent sans se douter qu\rquote on peut vivre\~; }{\i requiescunt in pace}{. Des citrouilles rutilantes d\rquote orgueil\~; ou bien de grandes araign\'e9es tristes \endash
+ des araign\'e9es de banlieue.
+\par
+\par Et tout \'e7a peine, pourtant, pour gagner sa vie\~; roule la pilule am\'e8re dans la p\'e2te sucr\'e9e des marottes, dans la poudre ros\'e9e des dadas.
+\par
+\par \endash Serrez le texte\~! s\rquote \'e9crie l\rquote un. La langue fran\'e7aise, qui est la plus belle du monde, nous permet de rendre exactement l\rquote intensit\'e9 du texte.
+\par
+\par Je serre le texte\~; je l\rquote \'e9tripe\~; je l\rquote \'e9trangle.
+\par
+\par \endash Traduisez largement, dit l\rquote autre\~; n\rquote ayez pas peur de moderniser. La vie antique se rapprochait de la n\'f4tre beaucoup plus qu\rquote on ne le pense g\'e9n\'e9ralement. Croyez-vous, par exemple, que les Anciens n\rquote avaient d
+\rquote autre coiffure que le casque\~? Et le p\'e9tase, Messieurs\~! Inutile d\rquote aller plus loin\'85
+\par
+\par Oui, inutile\~;
+\par
+\par }\pard \qc\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i Claudite jam rivos, pueri, sat prata biberunt.
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {N\rquote en jetez plus, la cour est pleine.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par \endash Mon ami, me dit mon oncle quand j\rquote ai quitt\'e9 le lyc\'e9e, }{\i pede libero}{\~; avec un dipl\'f4me flatteur et fort utile sous le bras, mon ami, le moment est solennel. Toutes les branches de l\rquote activit\'e9 humaine s\rquote
+offrent \'e0 toi\~; tu peux choisir. Commerce, industrie, litt\'e9rature, science, politique, magistrature\'85 Que t\rquote indiquerais-je\~? Tu sais que, depuis Bonaparte, la carri\'e8re est ouverte aux talents\'85
+\par
+\par Mon oncle s\rquote amuse un peu, en me disant \'e7a\~; la bouche ne rit pas, mais l\rquote ironie lui met des virgules au coin des yeux couleur d\rquote acier. Sa figure\~? Un tableau de ponctuation et d\rquote accentuation, sur parchemin. La paupi\'e8
+re inf\'e9rieure en accent grave, la paupi\'e8re sup\'e9rieure en accent circonflexe\~; le nez, un point d\rquote interrogation renvers\'e9, surmont\'e9 d\rquote un grand accent aigu qui barre le front\~; la bouche, un tiret\~; des guillemets \'e0
+ la commissure des l\'e8vres\~; et la face tout enti\'e8re, que couronnent des points exclamatifs saupoudr\'e9s de cendre, prise entre les parenth\'e8ses des oreilles.
+\par
+\par \endash Enfin, r\'e9fl\'e9chis. Tu as fini tes \'e9tudes\~; tu connais la vie\~; choisis.
+\par
+\par Non, je ne connais pas la vie\~; mais je la devine. Et j\rquote ai fait mon choix.
+\par
+\par Pour le moment, pourtant, je d\'e9clare \'e0 mon oncle que je d\'e9sire, avant tout, faire mon temps de service militaire. M\rquote engager, afin d\rquote \'eatre libre, apr\'e8s.
+\par
+\par \endash Excellente id\'e9e, dit mon oncle. Peut-\'eatre as-tu raison de ne point te d\'e9cider pour une de ces professions lib\'e9rales qui conf\'e8rent des dispenses\~; qui peut savoir\~? En tous cas, la caserne est une bonne \'e9cole. Le service m
+ilitaire obligatoire a beaucoup fait pour accro\'eetre les rapports des hommes entre eux\~; il a donn\'e9 \'e0 l\rquote humanit\'e9 un nouveau sujet de conversation.
+\par
+\par Peut-\'eatre autre chose, aussi. J\rquote ai eu le temps de m\rquote en apercevoir, durant les ann\'e9es que j\rquote ai pass\'e9es sous les drapeaux. Mais ce ne sont pas l\'e0 mes affaires. Et, d\rquote ailleurs, je n\rquote
+ai pas le droit de parler, car je ne serai lib\'e9r\'e9 que demain.
+\par
+\par Lib\'e9r\'e9\~! Ce mot me fait r\'e9fl\'e9chir longuement, pendant cette nuit o\'f9 je me suis allong\'e9, pour la derni\'e8re fois, dans un lit militaire. Je compte. Coll\'e8ge, caserne. Voil\'e0 quatorze ans que je suis enferm\'e9. Quatorze ans\~
+! Oui, la caserne continue le coll\'e8ge\'85 Et les deux, o\'f9 l\rquote initiative de l\rquote \'eatre est bris\'e9e sous la barre de fer des r\'e8glements, o\'f9 la vengeance brutale s\rquote exerce et devient juste d\'e8s qu\rquote on l\rquote
+appelle punition \endash les deux sont la prison. \endash Quatorze ann\'e9es d\rquote internement, d\rquote affliction, de servitude \endash pour rien\'85
+\par
+\par Mais qu\rquote est-ce qu\rquote il faudra que je fasse, \'e0 pr\'e9sent que je suis lib\'e9r\'e9, pour qu\rquote on m\rquote incarc\'e8re pendant aussi longtemps\~? Quelle multitude de d\'e9lits, quelle foule de crimes me faudra-t-il commettre\~?\'85
+
+\par
+\par Quatorze ans\~! Mais \'e7a paye un assassinat bien fait\~! Et combien d\rquote incendies, et quel nombre de meurtres, et quel tas de vols, et quelle masse d\rquote escroqueries\~!\'85 La prison\~? J\rquote y suis habitu\'e9. \'c7a me serait bien \'e9
+gal, maintenant, d\rquote en risquer un peu, pour quelque chose. La fabrication des abat-jour ne doit pas \'eatre plus aga\'e7ante que la confection des th\'e8mes grecs\~; et j\rquote aurais mieux aim\'e9 tresser des chaussons de lisi\'e8res qu
+e de monter la garde\'85 On ne me mettrait point en prison sans motifs, d\rquote abord. Ensuite, j\rquote aurais au moins, cette fois-l\'e0, quelqu\rquote un pour me d\'e9fendre\~; un avocat, qui dirait que je ne suis pas coupable, ou tr\'e8s peu\~; que j
+\rquote ai c\'e9d\'e9 \'e0 des entra\'eenements\~; }{\i et caetera}{\~; qui apitoierait les juges et m\rquote obtiendrait le minimum, \'e0 d\'e9faut d\rquote un acquittement. \endash Et qui sait si je serais pris\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89144448}{\*\bkmkstart _Toc98074040}III \endash LES BONS COMPTES FONT LES BONS AMIS{\*\bkmkend _Toc89144448}
+{\*\bkmkend _Toc98074040}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par J\rquote ai suivi le conseil d\rquote Issacar, et je suis ing\'e9nieur. O\'f9, comment j\rquote ai connu M.\~Issacar, c\rquote est assez, difficile \'e0 dire. Un jour, un soir, une fois\'85 On ne fait jamais la connaissance d\rquote un Isra\'e9lite, d
+\rquote abord\~; c\rquote est toujours lui qui fait la v\'f4tre.
+\par
+\par M.\~Issacar compte beaucoup sur moi\~; il m\rquote int\'e9resse pas mal\~; et nous sommes grands amis. C\rquote est tr\'e8s bon, une amiti\'e9 intelligente librement choisie, lorsqu\rquote on n\rquote
+a connu pendant longtemps que les camaraderies banales impos\'e9es par le hasard des promiscuit\'e9s. M.\~Issacar est un homme habile\~; il a des projets grandioses et il m\rquote a expos\'e9 des plans dont la conception d\'e9note une vaste exp\'e9
+rience. Il n\rquote est gu\'e8re mon a\'een\'e9, pourtant, que de deux ou trois ans\~; sa hardiesse de vues m\rquote \'e9tonne et je suis surpris de la nettet\'e9 et de la s\'fbret\'e9 de son jugement. D\rquote o\'f9 vient, chez le juif, cette pr\'e9cocit
+\'e9 de p\'e9n\'e9tration\~? Je ne lui vois qu\rquote une seule cause\~: l\rquote observation, par l\rquote Isra\'e9lite, d\rquote une r\'e8gle religieuse en m\'eame temps qu\rquote hygi\'e9
+nique, qui lui permet de contempler le monde sans aucun trouble, de conclure et d\rquote apprendre \'e0 raisonner avec bon sens\~; tandis que le jeune chr\'e9tien, sans cesse dans les transes, passe son temps \'e0 faire des confidences aux m\'e9decins et
+\'e0 consterner les apothicaires. Quoi qu\rquote il en soit, mes relations avec Issacar m\rquote auront \'e9t\'e9 fort utiles, m\rquote auront fait gagner beaucoup de temps. Sans lui, il est bien des choses dont je ne me serais aper\'e7u, sans doute, qu
+\rquote apr\'e8s de nombreuses tentatives et de f\'e2cheux d\'e9boires. D\rquote abord, il m\rquote a donn\'e9 une raison d\rquote \'eatre dans l\rquote existence.
+\par
+\par \endash C\rquote est de premi\'e8re n\'e9cessit\'e9, m\rquote a-t-il dit. Que vous ayez fait vos \'e9tudes et votre service militaire, c\rquote est certainement tr\'e8s bien\~; mais cela n\rquote int\'e9resse personne et ne vous assure aucun titre \'e0
+ la consid\'e9ration de vos contemporains. Quand on ne veut pas devenir quelqu\rquote un, il faut se faire quelque chose. Collez-vous sur la poitrine un \'e9criteau qui donnera une indication quelconque, qui ne vous g\'ea
+nera pas et pourra vous servir de cuirasse, au besoin. Faites-vous ing\'e9nieur. Un ing\'e9nieur peut s\rquote occuper de n\rquote importe quoi\~; et un de plus, un de moins, \'e7a ne tire pas \'e0 cons\'e9quence. D\rquote
+ailleurs, la qualification est libre\~; le premier venu peut se l\rquote appliquer, m\'eame en dehors du th\'e9\'e2tre. D\'e8s demain, faites-vous faire des cartes de visite. Cr\'e9ez-vous ing\'e9nieur. Vous savez que \'e7a ne no
+us sera pas inutile si, comme je l\rquote esp\'e8re, nous nous entendons.
+\par
+\par Je le sais. Issacar a une grande id\'e9e. Il veut cr\'e9er sur la c\'f4te belge, \'e0 peu de distance de la fronti\'e8re fran\'e7aise, un immense port de commerce qui rivalisera en peu de temps avec Anvers et finira par tuer Hambourg. Il m\rquote a d\'e9
+taill\'e9 son projet avec pi\'e8ces \'e0 l\rquote appui, rapports de toute esp\'e8ce et plans \'e0 n\rquote en plus finir. Il a m\'eame \'e9t\'e9 plus loin\~; il m\rquote a emmen\'e9 \'e0 L., o\'f9 j\rquote ai pu me rendre un compte exact des choses\~
+; il est certain qu\rquote Issacar n\rquote exag\'e8re pas, et que son id\'e9e est excellente. Ce n\rquote est point une raison, il est vrai, pour qu\rquote elle ait du succ\'e8s.
+\par
+\par N\'e9anmoins, j\rquote ai \'e9t\'e9 tr\'e8s heureux de voyager un peu. Je ne connaissais rien d\rquote exact, n\rquote ayant pass\'e9 que neuf ans au coll\'e8ge, sur les pays \'e9trangers. Le peu que j\rquote en savais, je l\rquote
+avais appris par les collections de timbres-poste. Issacar a su se faire beaucoup d\rquote amis, non seulement \'e0 L., mais \'e0 Bruxelles, et nous ne nous sommes pas ennuy\'e9s une minute. M\'eame, j\rquote ai eu la grande joie de soutenir triomphal
+ement, devant plusieurs coll\'e8gues, ing\'e9nieurs belges distingu\'e9s, une discussion sur les diff\'e9rents syst\'e8mes d\rquote \'e9cluses.
+\par
+\par \endash Vous voyez, m\rquote a dit Issacar, que \'e7a marche comme sur des roulettes. Laissez-moi faire. Dans six mois j\rquote aurai l\rquote option et avant un an nous donnerons le premier coup de pioche. Financi\'e8rement, l\rquote affaire sera lanc
+\'e9e \'e0 Paris et l\rquote \'e9mission faite dans des conditions superbes\~; je ne voudrais \'e0 aucun prix n\'e9gliger d\rquote employer, dans une large mesure, les capitaux fran\'e7ais pour une telle entrepris
+e. Si, comme je le pense, vous pouvez mettre dans quelques mois une cinquantaine de mille francs \'e0 notre disposition, pour les frais indispensables, je r\'e9ponds de la r\'e9ussite.
+\par
+\par Malgr\'e9 tout, je ne sais pas si nous nous entendrons. Non pas que j\rquote aie des doutes sur les sentiments moraux d\rquote Issacar\~; je n\rquote ai pas le moindre doute \'e0 ce, sujet-l\'e0\~; Issacar lui-m\'eame ne m\rquote en a pas laiss\'e9 l
+\rquote ombre.
+\par
+\par \endash La morale, dit-il, est une chose excellente en soi, et m\'eame n\'e9cessaire. Mais il faut qu\rquote elle reste en rapports \'e9troits avec les r\'e9alit\'e9s pr\'e9sentes\~; qu\rquote elle en soit, plut\'f4t, la directe \'e9manation. Jusqu
+\rquote \'e0 une certaine \'e9poque, le XVIe si\'e8cle si vous voulez, toute th\'e9ologie, et par cons\'e9quent toute morale, \'e9tait bas\'e9e sur sa cosmogonie. Le vieux syst\'e8me de Ptol\'e9m\'e9e s\rquote est \'e9croul\'e9\~; mais le monde moral \'e0
+ trois \'e9tages qui s\rquote appuyait sur lui\~: enfer, terre et ciel, lui a surv\'e9cu\~; c\rquote est un monument qui n\rquote a plus de base. La morale doit \'e9voluer, comme tout le reste\~; elle doit toujours \'eatre la cons\'e9quence des derni\'e8
+res certitudes de l\rquote homme ou, au moins, de ses derni\'e8res croyances. La transformation d\rquote un univers, divis\'e9 en trois parties et formellement limit\'e9, en un autre univers infini et unique devait entra\'eener la m\'e9tamorphose d
+\rquote un syst\'e8me de morale qui n\rquote \'e9tait plus en concordance avec le monde nouveau\~; il est regrettable que cette n\'e9cessit\'e9 n\rquote ait \'e9t\'e9 comprise que de quelques esprits d\rquote \'e9lite que les b\'fbchers ont fait dispara
+\'eetre. Il en r\'e9sulte que notre vie morale actuelle, si elle est incorrecte devant le crit\'e9rium conserv\'e9, prend les allures d\rquote une protestation contre quelque chose qui n\rquote existe point\~; et qu\rquote
+elle manque de signification, si elle est correcte. C\rquote est tr\'e8s malheureux\'85 Le vieux pr\'e9cepte\~: \'ab\~Tu ne voleras pas\~\'bb est excellent\~; mais il exige aujourd\rquote hui un corollaire\~: \'ab\~Tu ne te laisseras pas voler.\~\'bb
+ Et dans quelle mesure faut-il ne pas voler, afin de ne point se laisser voler\~? Croyez-vous que ce soient les Codes qui indiquent la dose\~? Certes, il y a de nombreuses fissures dans les Tables de la Loi\~; et la jurisprudence est bien oblig\'e9
+e de les \'e9largir tous les jours\~; je pense pourtant que ce n\rquote est point suffisant, je ne vous parlerai pas de la fa\'e7on dont les foules, en g\'e9n\'e9ral, interpr\'e8tent les principes surann\'e9s qui ont la pr\'e9
+tention ridicule de diriger la conscience humaine\~; mais avez-vous remarqu\'e9 comme les magistrats, les juges, lorsqu\rquote ils y sont forc\'e9s, exposent pauvrement la morale\~? J\rquote ai voulu m\rquote en donner une id\'e9e, et j\rquote ai visit
+\'e9 les pr\'e9toires. Monsieur, c\rquote est absolument piteux. Mais comment voulez-vous qu\rquote il en soit autrement\~?\'85 Les cons\'e9quences d\rquote un pareil \'e9tat de choses sont p\'e9nibles\~; il produit forc\'e9ment la division de l\rquote
+Humanit\'e9 en deux fractions \'e0 peu pr\'e8s \'e9gales\~: les bourreaux et les victimes. Il faut dire qu\rquote il y a des gradations. Si vous \'eates bourreau, vous pouvez \'eatre usurier comme vous pouvez \'eatre philanthrope\~; si vous \'ea
+tes victime, vous pouvez \'eatre le sentimentaliste qui soupire ou la dupe qu\rquote on fait crever\'85 Il me semble que les grands proph\'e8tes h\'e9breux, qui furent les plus humains des philosophes, ont donn\'e9, il y a bien longtemps \endash \'e0 l
+\rquote \'e9poque o\'f9 ils lan\'e7aient les glorieuses invectives de leur v\'e9h\'e9mente col\'e8re contre un Molochisme dont celui d\rquote aujourd\rquote hui n\rquote est que la continuation mal d\'e9guis\'e9e \endash ont donn\'e9, dis-je, quelque id
+\'e9e de la morale qu\rquote ils pr\'e9voyaient in\'e9vitable. \'ab\~Ne m\'e9prise pas ton corps\~\'bb, a dit Isa\'efe. Monsieur, je ne connais point de parole plus haute. \endash Riche\~! ne m\'e9prise pas ton corps\~; car les exc\'e8
+s dont tu seras coupable se retourneront contre toi, et la maladie hideuse ou la folie plus hideuse encore feront leur proie de tes enfants\~; tu ne peux pas faire du mal \'e0 ton prochain sans m\'e9priser ton corps. Pauvre\~! ne m\'e9prise pas ton corps
+\~; car ton corps est une chose qui t\rquote appartient tu ne sais pas pourquoi, une chose dont tu ignores la valeur, qui peut \'eatre grande pour tes semblables, et que tu dois d\'e9fendre\~; tu ne peux pas laisser ton prochain te faire du mal sans m\'e9
+priser ton corps. \endash \'c7a, voyez-vous, c\rquote est une base, il est vrai qu\rquote elle est individualiste, comme on dit. Et l\rquote individualisme n\rquote est pas \'e0 la mode\'85 Parbleu\~! Comment voudriez-vous, si l\rquote individu n\rquote
+\'e9tait pas \'e9cras\'e9 comme il l\rquote est, si les droits n\rquote \'e9taient pas cr\'e9\'e9s comme ils le sont par la multiplication de l\rquote unit\'e9, comment voudriez-vous forcer les masses \'e0 incliner leurs fronts,
+ si peu que ce soit, devant cette morale qui ne repose sur rien, chose abstraite, existant en soi et par la puissance de la b\'eatise\~? C\rquote est pourquoi il faut enr\'e9gimenter, niveler, former une soci\'e9t\'e9 \endash quel mot d\'e9risoire\~!
+\endash \'e0 grands coups de goupillon ou \'e0 grands coups de crosse. Le goupillon peut \'eatre la\'efque\~; \'e7a m\rquote est \'e9gal, du moment qu\rquote il est obligatoire. Obligatoire\~! tout l\rquote est \'e0 pr\'e9sent\~
+: instruction, service militaire, et demain, mariage. Et mieux que \'e7a\~: la vaccination. La rage de l\rquote uniformit\'e9, de l\rquote \'e9galit\'e9 devant l\rquote absurde, pouss\'e9e jusqu\rquote \'e0 l\rquote empoisonnement physique\~! Du pus qu
+\rquote on vous inocule de force \endash et dont l\rquote homme n\rquote aurait nul besoin si la morale ne lui ordonnait pas de m\'e9priser son corps\~; \endash de la sanie infecte qu\rquote on vous infuse dans le sang a
+u risque de vous tuer (comptez-les, les cadavres d\rquote enfants qu\rquote assassine le coup de lancette\~!) du venin qu\rquote on introduit dans vos veines afin de tuer vos instincts, d\rquote empoisonner votre \'eatre\~
+; afin de faire de vous, autant que possible, une des particules passives qui constituent la platitude collective et morale\'85
+\par
+\par Un homme qui raisonne comme \'e7a peut \'eatre dangereux, je l\rquote accorde, pour ceux qui veulent lui barrer le chemin ou qui, m\'eame, se trouvent par hasard dans son sentier\~; mais il est bien certain qu\rquote il ne donnera pas de crocs-en-jambe
+\'e0 ceux qui marcheront avec lui. Non, je ne crains pas un mauvais tour de la part d\rquote Issacar\~; je ne redoute pas qu\rquote il veuille faire de moi sa dupe. Je redoute plut\'f4t qu\rquote il ne soit sa propre victime. Il lui manque quelque chos
+e, pour r\'e9ussir\~; je ne pourrais dire quoi, mais je sens que je ne me trompe pas. C\rquote est un incomplet, un homme qui a des trous en lui, comme on dit. Apte \'e0 formuler exactement une id\'e9e, mais impuissant \'e0 la mettre en pratique\~
+; ou bien, capable d\rquote ex\'e9cuter un projet, \'e0 condition qu\rquote il e\'fbt \'e9t\'e9 mal pr\'e9par\'e9 et que le hasard, seul en e\'fbt assur\'e9 la r\'e9ussite. Le hasard, oui, c\rquote est la meilleure chance de succ\'e8s qu\rquote
+Issacar ait dans son jeu. Ses aptitudes sont trop vari\'e9es pour lui permettre d\rquote aller directement au but qu\rquote il s\rquote est d\'e9sign\'e9\~; ses facult\'e9s trop contradictoires pour ne pas \'e9lever, entre la conception de l\rquote
+acte et son accomplissement normal, des obstacles insurmontables. Les contrastes qui se heurtent en lui, et font d\'e9faillir sa volont\'e9 au moment critique, le condamneront, je le crains, aux avortements \'e0 perp\'e9tuit\'e9.
+\par
+\par Il suffit de regarder sa figure pour s\rquote en convaincre. Le lorgnon annonce la prudence\~; mais le col cass\'e9, le manque de suite dans les proc\'e9d\'e9s. La moustache courte et la barbe rampante, qui cherche \'e0
+ usurper sa place, symbolisent les exc\'e8s de la Propri\'e9t\'e9, d\'e9voratrice d\rquote elle-m\'eame, dit Proudhon\~; mais les cheveux ne d\'e9sirent pas le bien du prochain\~; individualistes \'e0 outrance, largement espac\'e9s, ils semblent s\rquote
+\'eatre soumis avec r\'e9signation \'e0 l\rquote arbitrage int\'e9ress\'e9 de la calvitie. La l\'e8vre inf\'e9rieure fait des tentatives pour annexer sa voisine, mais la saillie des dents s\rquote y oppose. Les yeux, l\'e9g\'e8
+rement bigles, proclament des sentiments \'e9go\'efstes\~; mais leur convergence indique des tendances \'e0 l\rquote altruisme. Le nez d\'e9fend avec \'e9nergie les empi\'e9tements du monopole\~: et le menton s\rquote avance r\'e9
+solument pour le combattre. Les oreilles\'85 Mais descendons, Issacar bo\'eete un peu\~; chez lui, pourtant, cette l\'e9g\'e8re claudication est moins une infirmit\'e9 qu\rquote un symbole.
+\par
+\par Oui, d\'e9cid\'e9ment, je crois que l\rquote appui qu\rquote Issacar obtiendra de moi aura plut\'f4t un caract\'e8re chim\'e9rique. Une cinquante de mille francs\~!\'85 Les aurai-je, seulement\~? Je le pense et je crois m\'eame, si audacieux qu\rquote
+aient pu \'eatre les d\'e9tournements avunculaires, qu\rquote il me reviendra beaucoup plus. Mais je ne suis s\'fbr de rien. Mon oncle, qui me fait une pension depuis que je suis revenu du r\'e9giment, a \'e9vit\'e9 jusqu\rquote ici toute allusion \'e0
+ un r\'e8glement de comptes. Il est fort occup\'e9 d\rquote ailleurs\~; et chaque fois que je vais le voir \endash car j\rquote ai pr\'e9f\'e9r\'e9 ne pas habiter chez lui \endash il trouve \'e0 peine le temps de placer, \'e0 d\'e9
+jeuner, une dizaine de phrases sarcastiques entre les bouch\'e9es qu\rquote il avale \'e0 la h\'e2te. Il faut qu\rquote il mette ses affaires en ordre, dit-il, car il va marier sa fille tr\'e8
+s prochainement, et il ne veut pas que son gendre, parmi les reproches qu\rquote il lui fera certainement le lendemain de la c\'e9r\'e9monie, trouve moyen d\rquote en glisser un au sujet des irr\'e9gularit\'e9s de l\rquote apport dotal.
+\par
+\par C\rquote est avec un de mes camarades de coll\'e8ge, \'c9douard Montareuil, que ma cousine Charlotte va se marier. Pas un mauvais diable\~; au contraire\~; mais un peu na\'eff, un peu gnan-gnan \endash un fils \'e0 maman. \endash \'c7
+a me fait quelque chose, on dirait, de savoir que Charlotte va se marier avec lui\~; quelque chose que j\rquote aurais du mal \'e0 d\'e9finir. Une jolie brune, Charlotte, avec la peau mate et de grands yeux noirs\'85
+\par
+\par Est-ce que je serais amoureux, par hasard\~? Faudrait voir. Qu\rquote est-ce que c\rquote est que l\rquote amour, d\rquote abord\~?
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i C\rquote est sous un balcon avoir le d\'e9lire,
+\par C\rquote est rentrer pensif lorsque l\rquote aube na\'eet\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {
+\par Je n\rquote ai jamais eu le d\'e9lire, sous un balcon. J\rquote y ai re\'e7u de l\rquote eau, quand il avait plu, et de la poussi\'e8re quand les larbins secouaient les tapis. Je suis rentr\'e9 souvent \'ab\~lorsque l\rquote aube na\'eet.\~\'bb
+ Mais jamais pensif. Plut\'f4t un peu \'e9m\'e9ch\'e9\'85 Peut-\'eatre que la d\'e9finition n\rquote est pas bonne, apr\'e8s tout.
+\par
+\par \endash C\rquote est la meilleure\~! dit un psychologue.
+\par
+\par Alors je ne suis pas amoureux.
+\par
+\par Mais je suis \'e9tonn\'e9, tr\'e8s \'e9tonn\'e9, m\'eame, lorsque mon oncle me prend \'e0 part, un soir, et me dit \'e0 demi-voix\~:
+\par
+\par \endash Viens apr\'e8s-demain matin, \'e0 dix heures. Je veux te rendre mes comptes de tutelle. Sois exact.
+\par
+\par Diable\~! Il para\'eet que c\rquote est press\'e9. Mon oncle tient sans doute \'e0 savoir, avant de conclure d\'e9finitivement le mariage de sa fille, si j\rquote accepterai ou non un r\'e8glement d\'e9risoire. \'c7a doit \'eatre \'e7a. C\rquote
+est moi qui dois payer la dot\~; et si je me rebiffe, rien de fait\'85 Mais comment n\rquote accepterais-je pas\~? \'c0 qui me plaindre\~? J\rquote ai bien un subrog\'e9-tuteur, quelque part\~; un na\'eff, choisi expr\'e8s, qui aura tout approuv\'e9
+ sans rien voir\'85 \'c0 quoi bon\~? Tout doit \'eatre en r\'e8gle, correct, l\'e9gal\'85
+\par
+\par Mon oncle, c\rquote est un homme d\rquote ordre\~; une brute trafiquante \'e0 l\rquote \'e9go\'efsme civilis\'e9. En proie \'e0 des instincts terribles, qu\rquote aucune r\'e8gle morale ne pourrait r\'e9fr\'e9ner, mais qu\rquote il parvient \'e0 r\'e9
+glementer par une soumission absolue \'e0 la Loi \'e9crite. Ses dominantes\~: l\rquote Orgueil et la Luxure, dont la somme, toujours, est l\rquote Avarice. \'c0 force d\rquote \'e9nergie, il arrive \'e0 maintenir fermement, au point de vue social, ou plut
+\'f4t l\'e9gal, les \'e9carts d\rquote un cerveau tr\'e8s mal \'e9quilibr\'e9 naturellement. Comme il n\rquote a point assez de confiance en lui pour se juger et se diriger lui-m\'eame, il est partisan acharn\'e9 du principe d\rquote autorit\'e9
+ qui lui assure la garantie des hi\'e9rarchies, m\'eame usurp\'e9es, et la distribution de la justice dans un sens toujours identique\~; \endash qui, en un mot, lui donne un moi social qui recouvre \'e0 peu pr\'e8s son moi naturel. \endash Mais malgr
+\'e9 tout, au fond, ses instincts en font un implacable\~; son ironie n\rquote est point l\rquote ironie chevrotante du faux-bonhomme\~; elle sonne comme le ricanement du carnassier en cage, mais pas dompt\'e9
+, qui a besoin de donner de la voix, de temps en temps, mais qui sait bien qu\rquote il est inutile de rugir. Au dehors, et justement parce que c\rquote est un maniaque d\'e9termin\'e9 de la civilisation, son \'e9tat criminel latent (qui lui laisse dans l
+\rquote \'e2me un sentiment de peur tr\'e8s vague, mais perp\'e9tuel) l\rquote entra\'eenerait du c\'f4t\'e9 de la religion, si elle lui semblait, plus dogmatique et moins facilement mis\'e9ricordieuse. Il se contente d\rquote \'eatre philanthrope.
+\par
+\par Et avare\~? Certainement. Mon oncle est un avare tragique.
+\par
+\par Ce n\rquote est pas un de ces ridicules fesse-mathieu \endash possibles autrefois apr\'e8s tout \endash qui se refusaient le n\'e9cessaire pour ne pas diminuer leurs tr\'e9sors, et qui laissaient crever de faim leurs chevaux plut\'f4t que de l
+eur donner une musette d\rquote avoine. Ce n\rquote est pas un de ces pince-maille, usuriers liardeurs hypnotis\'e9s par le b\'e9n\'e9fice imm\'e9diat, qui \'ab\~m\'e9prisent de grands avantages \'e0 venir pour de petits int\'e9r\'eats pr\'e9sents.\~\'bb
+ Sa passion ne s\rquote \'e9loigne jamais de son but. Il sait bien que ce n\rquote est pas sa cassette qui a de beaux yeux\~; car il sait que les beaux yeux ont une valeur, comme les pi\'e8ces d\rquote or, et il sait o\'f9
+ les trouver quand il en a soif. Et si, par impossible, on lui enlevait son tr\'e9sor, il ne se prendrait point le bras en criant\~: \'ab\~Au voleur\~!\~\'bb car il aurait peur qu\rquote on l\rquote entende et l\rquote orgueil lui fermerait la bouche. C
+\rquote est l\rquote avare moderne. L\rquote avare aux combinaisons savantes, et \'e0 longue port\'e9e\~; qui aime l\rquote argent, certes\~; qui ne l\rquote aime pas, pourtant, comme une chose inerte qu\rquote on entasse et qu\rquote on poss\'e8
+de, mais comme un \'eatre vivant et intelligent, comme la repr\'e9sentation r\'e9elle de toutes les forces du monde, comme l\rquote essence de quelque chose de formidable qui peut cr\'e9er et qui peut tuer, comme la r\'e9incarnation existante et
+ brutale de tous les simulacres illusoires devant lesquels l\rquote humanit\'e9 se courbe. L\rquote avare qui comprend que la contemplation n\rquote est pas la jouissance\~; que l\rquote argent ne se reproduit que tr\'e8s difficilement d\rquote une fa\'e7
+on directe\~; que l\rquote or, \'e9tant l\rquote \'e9manation tangible des efforts universels, doit \'eatre aussi un stimulant vers de nouvelles manifestations d\rquote \'e9nergie, et que l\rquote homme qui le d\'e9tient, au lieu de l\rquote
+accumuler stupidement, doit le consid\'e9rer comme un serviteur adroit et un messager fid\'e8le, et le diriger habilement. Cet avare-l\'e0 n\rquote est pas un ladre\~; c\rquote est une b\'eate de proie. Il reste un monstre\~; mais il cesse d\rquote \'ea
+tre grotesque pour devenir terrible.
+\par
+\par Il y a quelque chose d\rquote effrayant chez mon oncle\~; c\rquote est l\rquote absence compl\'e8te de tout autre besoin que l\rquote app\'e9tit d\rquote autorit\'e9. Tous les autres sentiments n'ont pas \'e9t\'e9, en lui, rel\'e9gu\'e9s \'e0 l\rquote
+arri\'e8re-plan\~; ils ont \'e9t\'e9 extirp\'e9s, radicalement\~; et ce sont leurs parodies, jug\'e9es utiles, qui sont venues reprendre la place qu\rquote ils occupaient. Cet \'e2pre d\'e9sir de domination, qui est l\rquote
+effet bien plus que la cause de son avarice, le lib\'e8re m\'eame des griffes des deux passions qui ont donn\'e9 naissance \'e0 sa cupidit\'e9\~: l\rquote orgueil, qui le conduirait au m\'e9pris ou \'e0 l\rquote \'e9
+valuation inexacte des forces des autres\~; et la luxure, qui l\rquote \'e9carterait sans cesse de son but par la fascination de la chair. J\rquote ai rarement entendu, dans ma vie, un homme juger avec autant de bon sens et d\rquote impartialit\'e9 les
+\'eatres et les choses\~; et quant au libertinage\'85 Un exemple\~: sa femme, morte il y a plusieurs ann\'e9es, \'e9tait coquette, exigeante, d\'e9pensi\'e8re\~; fort jolie surtout. Mon oncle, le lendemain du mariage, prit une ma\'eetresse qu\rquote
+il payait tant par mois \endash afin de pouvoir toujours, aux moments psychologiques, rester sourd aux sollicitations p\'e9cuniaires qui se murmurent sur l\rquote oreiller. \endash Donner beaucoup d\rquote argent e\'fbt \'e9t\'e9 dur pour lui\~
+; mais peut-\'eatre l\rquote aurait-il fait\~; se laisser ma\'eetriser par l\rquote amour, m\'eame physique, il ne le voulut jamais.
+\par
+\par C\rquote est ce prurit d\rquote autorit\'e9, sans doute, qui met sur le visage de mon oncle, parfois, un voile de tristesse infinie et de d\'e9couragement profond. Il devine que, son app\'e9tit de domination, il ne pourra jamais l\rquote assouvir\~
+: que le moment n\rquote est pas encore propice aux grandes entreprises des hommes de calcul. Il sent que le monde est encore attach\'e9 aux fant\'f4mes des vieilles formules qui ne s\rquote \'e9vanouiront pas avant un temps, qui ne dispara\'ee
+tront que dans les fum\'e9es d\rquote un grand bouleversement, vers la fin du si\'e8cle. \endash Car il pr\'e9dit, pour l\rquote avenir, un nouveau syst\'e8me social bas\'e9 sur l\rquote esclavage volontaire des grandes masses de l\rquote humanit\'e9
+, lesquelles mettront en \'9cuvre le sol et ses produits et se lib\'e9reront de tout souci en pla\'e7ant la r\'e9gie de l\rquote Argent, consid\'e9r\'e9 comme unique Providence, entre les mains d\rquote une petite minorit\'e9 d\rquote hommes d\rquote
+affaires ennemis des chim\'e8res, dont la mission se bornera \'e0 appliquer, sans aucun soup\'e7on d\rquote id\'e9ologie, les d\'e9crets rendus math\'e9matiquement par cette Providence tangible\~; par le fait, le culte de l\rquote Or c\'e9l\'e9br\'e9
+ avec franchise par un travail scientifiquement r\'e9gl\'e9, au lieu des prosternations inutiles et honteuses devant des symboles d\'e9cr\'e9pits qui masquent mal la seule Puissance. \endash
+ Mais mon oncle est venu trop tard dans un monde encore trop jeune. Et peut-\'eatre pr\'e9voit-il que, ses r\'eaves d\rquote ambition autoritaire rendus irr\'e9alisables par l\rquote \'e2ge, il deviendra la proie sans d\'e9fense de l\rquote
+orgueil et de la luxure, que la s\'e9nilit\'e9 exag\'e8re en horreur.
+\par
+\par Mais ce n\rquote est pas de la tristesse seulement qu\rquote inspire \'e0 mon oncle cette vision d\'e9courageante de l\rquote avenir\~; c\rquote est une sorte de rage sp\'e9ciale, de fureur nerveuse dont il r\'e9prime mal les acc\'e8s, de plus en plus fr
+\'e9quents. Les sentiments factices dont il a recouvert, par habilet\'e9, son impassibilit\'e9 barbare, commencent \'e0 lui peser autant que s\rquote ils \'e9taient r\'e9els. Plus, peut-\'eatre. Un jour, prochain sans
+ doute, il arrachera le masque et appara\'eetra tel qu\rquote il est. Il continuera \'e0 respecter \'e0 peu pr\'e8s les toiles d\rquote araign\'e9e du Code, mais renversera d\rquote un seul coup les barri\'e8res de la morale sans sanction. L\rquote
+amour de l\rquote argent qui seul, \'e0 notre \'e9poque de l\'e2chet\'e9, peut donner de l\rquote audace, s\rquote exasp\'e9rera en lui \'e0 mesure qu\rquote il constatera davantage son impuissance \'e0 le satisfaire compl\'e8tement\~; et, plein de m\'e9
+pris pour toutes choses et de haine pour tous les \'eatres, il se mettra \'e0 s\rquote aimer lui seul, pleinement et furieusement, en raison exacte de la fortune qu\rquote il poss\'e9dera. Il voudra jouir, et sacrifier tout \'e0
+ ses jouissances. Il ne sera pas la victime de ses passions, mais leur ma\'eetre\~; un ma\'eetre exigeant et brutal, qui poussera le cynisme de l\rquote \'e9go\'efsme jusqu\rquote \'e0 la prodigalit\'e9 stupide, et qui voudra, en d\'e9pit de tout, }{\i
+en avoir pour son argent}{\'85 Mon oncle me fait souvent songer aux barons solitaires et tristes du Moyen-\'c2ge. Combien y eut-il, derri\'e8re la pierre des donjons, d\rquote \'e2mes basses, mais vigoureuses, qui r\'eav\'e8rent de dominations \'e9
+piques et que le sort condamna \'e0 noyer leurs visions hautes et tragiques dans le sang des drames intimes et vils, maudits \'e0 jamais ou toujours ignor\'e9s\~! Combien d\rquote hommes ardents, irritables, superstitieux et passionn\'e9s, ont psalmodi
+\'e9 les litanies du crime, \'e0 l\rquote ombre de la tour f\'e9odale, parce que les champs de bataille n\rquote \'e9taient point pr\'eats encore o\'f9 devait se chanter la chanson de l\rquote \'c9p\'e9e\~! Quelle cohue d\rquote oppresseurs et d\rquote
+ambitieux qui furent des bandits parce qu\rquote ils ne purent \'eatre empereurs, Charles-Quints avort\'e9s en Gilles de Rais\'85
+\par
+\par Se voir r\'e9duit \'e0 sp\'e9culer d\rquote une fa\'e7on mesquine sur les \'e9v\'e9nements \endash ces \'e9v\'e9nements qui sont les explosions de la douleur humaine \endash quand on a r\'eav\'e9 de provoquer des faits et de diriger des actes\~
+! Quelle piti\'e9\~! Surtout lorsqu\rquote on croit, comme mon oncle, que l\rquote \'e2ge est proche o\'f9 l\rquote autorit\'e9 des manieurs d\rquote or va balayer toutes les autres, surtout lorsqu\rquote on voit qu\rquote elle s\rquote affirme d\'e9j\'e0
+, cette autorit\'e9, dans un autre h\'e9misph\'e8re, sur le sol nouveau des \'c9tats-unis.
+\par
+\par \endash Ah\~! ces Am\'e9ricains, dit mon oncle avec col\'e8re, quelles le\'e7ons ils donnent au Vieux Monde\~!
+\par
+\par Et il explique le syst\'e8me si habile, et si humanitaire, dit-il, des Cr\'e9sus d\rquote Outre-mer. Ce syst\'e8me, m\'eame, il l\rquote applique autant qu\rquote il peut. Son avarice s\rquote \'e9largit\~; c\rquote est un m\'e9lange d\rquote \'e9
+conomie et de lib\'e9ralit\'e9 qui doit porter int\'e9r\'eats. \endash Il donne aux \'e9tablissements de bienfaisance et soutient des \'9cuvres philanthropiques. Il fait du bien pour pouvoir impun\'e9ment faire du mal. Et, l\'e0
+ encore, ses instincts autoritaires se laissent voir\~; il fait le bien sans pr\'e9somption, mais le mal avec insolence\~; on dirait qu\rquote il ne croit pas que c\rquote est faire le bien que d\rquote \'e9tayer la Soci\'e9t\'e9 actuelle et que c\rquote
+est faire le mal que de la miner sourdement C\rquote est un philanthrope cynique. Il pr\'eate aux gens afin d\rquote en exiger des services, mais il ne le leur cache pas \endash pas plus qu\rquote il ne cherche \'e0 dissimuler sa richesse. \endash
+ On sait \'e0 quoi s\rquote en tenir, avec lui\~; et lorsqu\rquote il a dit \'e0 l\rquote abb\'e9 Lamargelle qui, depuis quelque temps d\'e9j\'e0, l\rquote int\'e9resse \'e0 ses entreprises charitables\~: \'ab\~Dites-moi, l\rquote abb\'e9
+, ne pourriez-vous pas n\'e9gliger un peu vos pauvres ces jours-ci, et m\rquote aider \'e0 trouver un bon parti pour ma fille\~?\~\'bb l\rquote abb\'e9 Lamargelle a imm\'e9diatement compris que l\rquote interrogation couvrait un ultimatum\~; il s\rquote
+est mis en campagne, et a trouv\'e9\~; il sait qu\rquote il ne faut pas plaisanter avec M.\~Urbain Randal.
+\par
+\par Mais \'e7a, c\rquote est une r\'e8gle qui n\rquote est pas faite pour moi, je crois\~; et il se pourrait bien que je dise autre chose que des plaisanteries \'e0 mon oncle, tout \'e0 l\rquote heure.
+\par
+\par Car je suis assis, depuis dix minutes, dans son cabinet et je l\rquote \'e9coute \'e9tablir, en des phrases saupoudr\'e9es de chiffres, la situation de fortune de mes parents, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 je les ai perdus. Sa voix est ferme, s\'e8che\~
+; elle \'e9num\'e8re les m\'e9comptes, d\'e9nombre les erreurs, nargue les illusions, diss\'e8que les tentatives, analyse les actes. C\rquote est le jugement des morts.
+\par
+\par Les mains dures font craquer les feuillets des documents, \'e0 mesure qu\rquote il parle et les pose devant moi pour que je puisse v\'e9rifier \'e0 mon aise et ratifier la sentence en connaissance de cause. Mais je ne veux pas les lire, ces m\'e9moires
+\endash ces m\'e9moires }{\i in memoriam}{. \endash Leurs chiffres signifient autre chose que des francs et des centimes\~; ils disent les joies et les souffrances, les espoirs et les d\'e9ceptions, et les luttes et toute l\rquote existence de deux \'ea
+tres qui ont v\'e9cu, qui se sont aim\'e9s sans doute et peut-\'eatre m\rquote ont aim\'e9 aussi\~; ils disent des choses, encore, que les chiffres ne savent pas bien exprimer, mais que je comprends tout de m\'eame\~; ils disent que ce serait mieux si l
+\rquote histoire des parents, qu\rquote on fait lire aux fils quand ils ont vingt ans, n\rquote \'e9tait pas \'e9crite avec des chiffres. Papiers blancs, papiers bleus, broch\'e9s de ficelle rouge, corn\'e9s aux coins, jaunis par le temps, pleins d
+\rquote une odeur de chancis-sure\'85 Amour paternel, amour maternel, amour filial, famille \endash vous aboutissez \'e0 \'e7a\~!
+\par
+\par \endash Nous disons, net, huit cent mille francs. Maintenant, passons \'e0 ma gestion.
+\par
+\par Elle a \'e9t\'e9 toute naturelle, cette gestion. Les immeubles rapportant de moins en moins et, en raison de la noirceur croissante des horizons politiques et internationaux, les fonds d\rquote \'c9tat les imitant de leur mieux, mon oncle a \'e9t\'e9
+ conduit \'e0 rechercher pour mon bien des placements plus r\'e9mun\'e9rateurs. O\'f9 les trouver, sinon dans des entreprises financi\'e8res ou industrielles\~? Malheureusement, ces entreprises ne tiennent pas toujours les belles promesses de leurs d\'e9
+buts\~; \'e0 qui la faute\~: aux hommes qui les dirigent, ou \'e0 la force des circonstances\~? Question grave. Telle affaire, qu\rquote on jugeait partout excellente, devient d\'e9sastreuse en fort peu de temps\~
+; telle autre, que la voix publique recommandait aux p\'e8res de famille, \'e9choue mis\'e9rablement. Mon oncle (ou plut\'f4t mon argent) en a fait la dure exp\'e9rience. Et que faire, lorsqu\rquote on s\rquote aper\'e7oit que les choses tournent mal\~?
+
+\par
+\par Attendre, attendre des hausses improbables, des reprises qui ne s\rquote op\'e8rent jamais, esp\'e9rer contre tout espoir, avec cette t\'e9nacit\'e9 particuli\'e8re \'e0 l\rquote homme qui s\rquote est tromp\'e9, et qui est peut-\'eatre, apr\'e8
+s tout, une de ses plus belles gloires. Puis, lorsqu\rquote il faut d\'e9finitivement renoncer \'e0 toute illusion, chercher \'e0 regagner le terrain perdu, vaincre la malchance \'e0 force d audace, sans pourtant oublier la prudence toujours n\'e9
+cessaire, et lancer \'e0 nouveau ses fonds dans la m\'eal\'e9e des capitaux. H\'e9las\~! combien de fois les r\'e9sultas r\'e9pondent-ils aux efforts\~? Combien de fois, plut\'f4t, la gueule toujours b\'e9ante de la sp\'e9culation\'85
+\par
+\par J\rquote \'e9coute. Je suis venu pour \'e9couter \endash sachant que j\rquote entendrais ce que j\rquote entends \endash mais aussi pour r\'e9pondre. Je n\rquote ai point oubli\'e9 ce que je me suis promis \'e0 moi-m\'eame autrefois\~
+; je me rappelle les rages muettes et les fureurs d\'e9sesp\'e9r\'e9es de ma jeunesse. J\rquote aime l\rquote argent, encore\~; je l\rquote aime bien plus, m\'eame, que je ne l\rquote aimais alors\~; je l\rquote aime plus que ne l\rquote aime mon oncle\~
+! Chaque parole qu\rquote il prononce, c\rquote est un coup de lancette dans mes veines. C\rquote est mon sang qui coule, avec ses phrases\~! Oh\~! je voudrais qu\rquote il e\'fbt fini \endash car je me souviens du temps o\'f9 je souhaitais l\rquote
+aube du jour o\'f9 je pourrais le prendre \'e0 la gorge et lui crier\~: \'ab\~Menteur\~! Voleur\~!\~\'bb C\rquote est aujourd\rquote hui, ce jour-l\'e0. Et je pourrais, et je peux maintenant, si je veux\'85
+\par
+\par Eh\~! bien, je ne veux pas\~!
+\par
+\par \endash \'c0 quoi penses-tu, Georges\~? crie mon oncle d\rquote une voix furieuse. Tu ne m\rquote \'e9coutes pas. Fais au moins signe que tu m\rquote entends.
+\par
+\par Et il continue \'e0 d\'e9crire les op\'e9rations dans lesquelles il a engag\'e9 ma fortune, \'e0 en expliquer les fluctuations. Mais sa voix n\rquote est plus la m\'eame\~; elle tremble. Pas de peur, non, mais d\rquote \'e9nervement. Il s\rquote \'e9
+tait attendu \'e0 des r\'e9criminations, \'e0 des injures, \'e0 plus peut-\'eatre, et il \'e9tait pr\'eat \'e0 leur faire t\'eate\~; mais il n\rquote avait pas pr\'e9vu mon silence, et mon calme l\rquote exasp\'e8re. Son syst\'e8me d\rquote interpr\'e9
+tation des faits n\rquote est plus le m\'eame que tout \'e0 l\rquote heure, non plus\~; il ne se donne plus la peine de d\'e9guiser ses intentions, ne prend plus souci de farder ses actes. Il ne dit plus\~: \'ab\~Mets-toi \'e0 ma place, je t\rquote
+en prie\~; aurais-tu agi autrement\~?\'85 \'c7\rquote a \'e9t\'e9 un coup terrible pour moi que ce d\'e9sastre de la Banque Europ\'e9enne\'85 J\rquote ai pens\'e9 que lorsque tu aurais l\rquote \'e2ge de comprendre les choses, tu te rendrais compte\'85\~
+\'bb Il dit\~: \'ab\~Tel a \'e9t\'e9 mon avis\~; je n\rquote avais pas \'e0 te demander le tien\'85 J\rquote ai fait \'e7a dans ton int\'e9r\'eat\~; crois-le si tu veux\'85\~\'bb Tout d\rquote un coup, il s\rquote arr\'ea
+te, fait pivoter son fauteuil et me regarde en face.
+\par
+\par \endash Il ressort de ce que je viens de t\rquote exposer, dit-il, que les pertes qu\rquote ont fait \'e9prouver \'e0 ton avoir mes sp\'e9culations malheureuses montent \'e0
+ deux cent mille francs environ. Ma situation actuelle ne me permet pas de te couvrir de cette diff\'e9rence bien que, jusqu\rquote \'e0 un certain point, je t\rquote en sois redevable. Tu as le droit de m\rquote intenter un proc\'e8s\~; en d\'e9
+pensant beaucoup de temps, et beaucoup d\rquote argent, tu pourras m\'eame arriver \'e0 le gagner, et tu n\rquote auras plus alors qu\rquote \'e0 continuer tes poursuites, personne ne peut te dire jusqu\rquote \'e0 quand. En acceptant ta tutelle j\rquote
+avais pris l\rquote engagement de faire fructifier ton bien, ou au moins de te le conserver\~; les circonstances se sont jou\'e9es de mes intentions. Que veux-tu\~? Un contrat est toujours l\'e9onin\~; l\rquote homme n\rquote a pas de prescience.
+\par
+\par Je ne r\'e9ponds pas. Mon oncle reprend\~:
+\par
+\par \endash j\rquote ai donc, aujourd\rquote hui, six cent mille francs \'e0 te remettre. Ces six cent mille francs sont repr\'e9sent\'e9s par des valeurs dont voici la liste.
+\par
+\par Il me tend une feuille de papier sur laquelle je jette un coup d\rquote \'9cil.
+\par
+\par \endash Je pense, dis-je, qu\rquote au cours actuel il n\rquote y a pas l\'e0 deux cent mille francs.
+\par
+\par \endash C\rquote est possible, r\'e9pond mon oncle. Lis un journal. Ou plut\'f4t, adresse-toi \'e0 un agent de change, car, plusieurs de ces valeurs ne sont pas cot\'e9es en Bourse, ni m\'eame en Banque. Lorsque je m\rquote en suis rendu acqu\'e9
+reur, en ton nom, je les ai pay\'e9es le prix fort. J\rquote ai les bordereaux d\rquote achat. Les voici.
+\par
+\par Naturellement.
+\par
+\par \endash Tu n\rquote as aucune r\'e9clamation \'e0 \'e9lever contre moi \'e0 ce sujet-l\'e0.
+\par
+\par Je m\rquote en garderai bien.
+\par
+\par \endash Et, tu sais, rien ne te force \'e0 accepter le r\'e8glement que je te propose.
+\par
+\par Il s\rquote est lev\'e9 pour lancer cette phrase\~; et, les dents serr\'e9es, les l\'e8vres encore fr\'e9missantes, il se tient debout devant moi. Son masque jaune a p\'e2li, s\rquote est crisp\'e9 d\rquote une col\'e8re bl\'ea
+me. Il veut autre chose que ma taciturnit\'e9 et mon flegme\~; il ne sait point ce qu\rquote il y a derri\'e8re l\rquote apparence de mon calme, et il veut provoquer un \'e9clat. Mon silence, c\rquote est l\rquote inconnu\~
+; et sa nature nerveuse ne peut pas supporter l\rquote anxi\'e9t\'e9. Il veut savoir ce que je pense de lui pour le pass\'e9 \endash et pour l\rquote avenir. \endash Il veut la bataille.
+\par
+\par Il ne l\rquote aura pas.
+\par
+\par \endash Mon oncle, dis-je en prenant une plume, j\rquote accepte ce r\'e8glement.
+\par
+\par Mais il me saisit la main.
+\par
+\par \endash Attends\~! Rappelle-toi qu\rquote en acceptant aujourd\rquote hui tu t\rquote enl\'e8ves tout droit \'e0 une r\'e9clamation ult\'e9rieure. R\'e9fl\'e9chis\~! Je ne t\rquote oblige \'e0 rien. Tu as l\rquote air de me faire une gr\'e2
+ce en me disant que tu acceptes\~; et je ne veux pas qu\rquote on me fasse gr\'e2ce, moi\~!
+\par
+\par \endash Mon oncle, ne faites aucune attention \'e0 mon air\~; il pourrait vous tromper.
+\par
+\par Et je me penche sur une feuille de papier sur laquelle je trace quelques lignes que je signe. Mon oncle s\rquote est rassis pendant que j\rquote \'e9cris\~; et, quand je rel\'e8ve la t\'ea
+te, je rencontre sa figure sarcastique tendue attentivement vers moi, les yeux mi-clos cherchant \'e0 percer mon front et \'e0 scruter ma pens\'e9e.
+\par
+\par \endash J\rquote ignore ce que tu as l\rquote intention d\rquote entreprendre, me dit mon oncle lorsqu\rquote il m\rquote a remis les titres qui m\rquote appartiennent. N\rquote importe\~; je te souhaite le plus grand succ\'e8s. Le meilleur moyen de r
+\'e9ussir aujourd\rquote hui est encore de s\rquote attacher \'e0 quelque chose ou \'e0 quelqu\rquote un. L\rquote ind\'e9pendance co\'fbte cher. Essayes-en tout de m\'eame, si le c\'9cur t\rquote en dit. M\'e9fie-toi des entra\'eenements\~
+; ils sont dangereux. Pour nous aider \'e0 r\'e9sister aux tentations de toute nature, il n\rquote y a rien de tel que le Respect. J\rquote en ai fait l\rquote exp\'e9rience. Le respect pour toutes les choses \'e9tablies, toutes les r\'e8gles affirm\'e9
+es ext\'e9rieurement, si absurdes qu\rquote elles paraissent \'e0 premi\'e8re vue. Montesquieu a \'e9crit l\rquote Esprit des Lois\~; il est inutile, n\rquote est-ce pas\~? d\rquote esp\'e9rer faire mieux\~; il ne reste donc qu\rquote \'e0 s\rquote
+attacher \'e0 leur lettre, qui m\'e9nage bien des alin\'e9as\'85 Ah\~! \'e0 propos d\rquote entra\'eenements, reste en garde contre ceux de la sentimentalit\'e9\~; le monde ne vous les pardonne jamais. Il ne faut avoir bon c\'9cur qu\rquote \'e0 bon
+ escient. Rappelle-toi que le Petit Poucet a retrouv\'e9 son chemin tant qu\rquote il a sem\'e9 des cailloux, mais qu\rquote il n\rquote a pu le reconna\'eetre lorsqu\rquote il l\rquote a marqu\'e9 avec du pain.
+\par
+\par Oui, je me souviendrai de \'e7a. Et je saurai, aussi, que le Respect est un chat malfaisant et sans vigueur, chauss\'e9 de bottes de gendarme, qui terrorise la canaille au profit de tr\'e8s vil et tr\'e8s puissant seigneur Prudhomme de Carabas.
+\par
+\par \endash Viendras-tu ce soir chez les Montareuil\~? me demande mon oncle.
+\par
+\par \endash Non\~; je ne crois pas.
+\par
+\par \endash Tu le devrais\~; Mme\~Montareuil est charmante pour toi et \'c9douard est enchant\'e9 de te voir\~; Il est tellement timide qu\rquote il se trouve g\'ean\'e9 lorsqu\rquote il est seul en face de Charlotte.
+\par
+\par \'c7a, je m\rquote en moque absolument. Mais je pense \'e0 Marguerite, la femme de chambre de Mme\~Montareuil, une jolie fille pas trop farouche dont j\rquote ai d\'e9j\'e0 pinc\'e9 la taille, dans les coins.
+\par
+\par \endash Soit, dis-je, j\rquote irai\~; mais pas avant dix heures.
+\par
+\par Mme\~Montareuil est une personne grave, avec une figure en violon, une voix de cr\'e9celle et des gestes qui rappellent ceux des joueurs d\rquote accord\'e9on. Je n'aime pas beaucoup les gens graves. Quant \'e0 \'c9douard, c\rquote est un jeune homme s
+\'e9rieux. Qu\rquote en dire de plus\~? Transcrire sa conversation avec Charlotte ne me serait pas difficile.
+\par
+\par \endash Quel beau temps nous avons eu aujourd\rquote hui, Mademoiselle\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, Monsieur.
+\par
+\par \endash On se serait cru en plein mois d\rquote ao\'fbt.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur.
+\par
+\par \endash Vous ne craignez pas les grandes chaleurs, Mademoiselle\~?
+\par
+\par \endash Non, Monsieur.
+\par
+\par \endash Beaucoup de gens s\rquote en trouvent incommod\'e9s.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur\'85
+\par
+\par Mon oncle parle de l\rquote intention qu\rquote il a de faire remonter pour Charlotte plusieurs des bijoux que lui a laiss\'e9s sa m\'e8re.
+\par
+\par \endash Quelle chose incompr\'e9hensible, dit Mme\~Montareuil, que ces perp\'e9tuels changements de mode dans la joaillerie\~! Et ce qu\rquote on fait aujourd\rquote hui est si peu gracieux\~! Il faut que je vous montre une broche qui me fut donn\'e9
+e lors de mon mariage, et vous me direz si l\rquote on fait des choses pareilles \'e0 pr\'e9sent.
+\par
+\par Elle se l\'e8ve pour aller chercher la broche dans son appartement. Mon oncle est radieux, plein d\rquote attentions pour moi\~; le mariage de Charlotte, me dit-il, n\rquote est plus qu\rquote une question de jours\~; et comme il m\rquote
+assure, sans rire, qu\rquote il d\'e9couvre \'e0 chaque instant dans \'c9douard de nouvelles qualit\'e9s, Mme\~Montareuil rentre dans le salon.
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e9t\'e9 un peu longue. Les petits arrangements de mon secr\'e9taire ont \'e9t\'e9 boulevers\'e9s depuis ce matin\~; il fallait bien trouver de la place pour les valeurs que j\rquote ai retir\'e9es de la Banque afin de faire op\'e9
+rer les transferts, et je suis l\'e9g\'e8rement maniaque, vous savez. Voici la broche. Qu\rquote en dites-vous\~?
+\par
+\par Beaucoup de bien, naturellement. Pourquoi en dire du mal\~? Mme\~Montareuil referme l\rquote \'e9crin avec la joie de la vanit\'e9 satisfaite.
+\par
+\par \endash Je ne l\rquote ai pas port\'e9e depuis dix ans, dit-elle. Je la mettrai demain, pour les courses. Vous viendrez aussi \'e0 Maisons-Laffitte, j\rquote esp\'e8re, monsieur Georges\~?
+\par
+\par \endash Non, Madame\~; je le regrette\~; mais j\rquote ai d\'e9j\'e0 expliqu\'e9 \'e0 mon oncle les raisons qui ne me permettent pas d\rquote accepter son invitation. Je dois partir en Belgique demain soir.
+\par
+\par En effet, j\rquote ai re\'e7u une lettre d\rquote Issacar qui m\rquote appelle \'e0 Bruxelles. Mais, surtout je ne tiens pas \'e0 aller m\rquote ennuyer, pendant deux ou trois jours, dans cette belle propri\'e9t\'e9 que mon oncle a achet\'e9
+e, je crois, par habilet\'e9, et o\'f9 il aime \'e0 recevoir des gens fort influents, mais qui me mettent la mort dans l\rquote \'e2me. J\rquote ai m\'eame, peut-\'eatre, d\rquote autres raisons.
+\par
+\par \endash Vous nous manquerez. Nous avons l\rquote intention d\rquote abuser de l\rquote hospitalit\'e9 de votre oncle. Nous laissons Marguerite pour garder la maison, et nous partons demain matin, presque sans esprit de retour. C\rquote
+est si joli, Maisons-Laffitte\~! Et les courses\~! Quelque chose me dit que je gagnerai demain. On m\rquote a donn\'e9 un tuyau, mais un tuyau\'85
+\par
+\par \endash Moi aussi je viens vous parler de tuyaux, dit une grosse voix\~; seulement, mes tuyaux \'e0 moi, ce sont des tuyaux d\rquote orgue\~!
+\par
+\par C\rquote est l\rquote abb\'e9 Lamargelle qui fait son entr\'e9e\~; et j\rquote en profite pour me retirer\~; car, si la conversation de l\rquote abb\'e9 m\rquote int\'e9resse, je n\rquote aime pas beaucoup ses habitudes de fr\'e8re qu\'eateur. Ses \'e9
+glises en construction au Thibet ne me disent rien de bon\~; et je pr\'e9f\'e8re, pendant qu\rquote on l\rquote \'e9coute, aller regarder l\rquote heure du berger dans les yeux de Margot.
+\par
+\par \endash Alors, Monsieur ne va pas \'e0 Maisons-Laffitte demain, me dit-elle dans l\rquote antichambre.
+\par
+\par \endash Mais, vous \'e9coutez donc aux portes, petite soubrette\~?
+\par
+\par \endash Comme au th\'e9\'e2tre, r\'e9pond-elle en baissant les yeux.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, non, je n\rquote y vais pas\~; et je ne suis pas le seul\~; car il para\'eet qu\rquote on vous confie la garde de la maison.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dit Marguerite avec un soupir. J\rquote aurai le temps de m\rquote ennuyer, toute seule\'85
+\par
+\par La solitude, comme on l\rquote a \'e9crit, est une chose charmante\~; mais il faut quelqu\rquote un pour vous le dire. J\rquote essaye de convaincre Margot de cette grande v\'e9rit\'e9. Elle finit par se laisser persuader\~
+; Je ne partirai pour Bruxelles qu\rquote apr\'e8s-demain matin, et la nuit prochaine nous monterons la garde ensemble.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {{\*\bkmkstart _Toc89144449}{\*\bkmkstart _Toc98074041}IV \endash O\'d9 L\rquote ON VOIT BIEN QUE TOUT N\rquote EST PAS GAI DANS L
+\rquote EXISTENCE{\*\bkmkend _Toc89144449}{\*\bkmkend _Toc98074041}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {
+\par Quand je suis revenu de Belgique, o\'f9 je n\rquote avais gu\'e8re pass\'e9 qu\rquote une semaine, j\rquote ai trouv\'e9 mon oncle dans une col\'e8re bleue. Mme\'b0Montareuil, que j\rquote avais rencontr\'e9e au bas de l\rquote
+escalier, avec son fils, comme j\rquote entrais, tenait son mouchoir sur ses yeux et \'c9douard, d\rquote une voix lugubre, m\rquote avait affirm\'e9 que le temps \'e9tait bien mauvais. Les domestiques aussi avaient l\rquote air fort afflig\'e9.
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+\par \endash Mademoiselle Charlotte ne se mariera pas, m\rquote a dit l\rquote un d'eux.
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+\par Ah\~! bah\~! Pourquoi\~? Qu\rquote est-il donc arriv\'e9\~?
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+\par Une chose tr\'e8s malheureuse. C\rquote est mon oncle qui me l\rquote apprend, d\rquote une voix secou\'e9e par la fureur. Il para\'eet qu\rquote il y a huit jours \endash juste la nuit qui a suivi mon d\'e9part pour Bruxelles, par le fait \endash
+ les voleurs sont venus chez les Montareuil\~; ils ont tout enlev\'e9, tout, titres, valeurs, bijoux. Le secr\'e9taire de Mme\~Montareuil a \'e9t\'e9 forc\'e9 et mis \'e0 sac. C\rquote est \'e9pouvantable.
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+\par \endash Horrible\~! dis-je. Et l\rquote on n\rquote a pas arr\'eat\'e9 les malfaiteurs\~? On n\rquote a pas une indication qui puisse mettre sur leurs traces\~?
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+\par \endash Pas la moindre. On a vu pourtant, assure-t-on, deux hommes passer en courant dans la rue, vers les cinq heures du matin, avec des paquets sous le bras. Des balayeurs ont donn\'e9 le signalement de l\rquote un d\rquote eux\~; c\rquote \'e9
+tait un homme brun, avec un pardessus vert et une casquette noire.
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+\par \endash Et l\rquote on n\rquote a pas retrouv\'e9 cet homme brun\~?
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+\par \endash Pas encore\~; la police le recherche.
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+\par \endash Mais il n\rquote y avait donc personne, cette nuit-l\'e0, chez Mme\~Montareuil\~?
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+\par \endash Si\~; Marguerite, la femme de chambre. Mais elle couche \'e0 l\rquote \'e9tage sup\'e9rieur et assure s\rquote \'eatre endormie de bonne heure\~; comme elle a le sommeil lourd, elle n\rquote a rien entendu. On l\rquote a mise \'e0
+ la porte sans certificat, tu penses bien.
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+\par \endash Quel est le montant du vol, \'e0 peu pr\'e8s\~?
+\par
+\par \endash Quatre cent mille francs, \'e0 en croire Mme\~Montareuil\~; mettons-en, si tu veux, trois cent mille\~; le quart de ce qu\rquote elle poss\'e9dait, \'e0 mon avis. Si le vieux Montareuil avait encore \'e9t\'e9 de ce monde, ce coup l\rquote
+aurait tu\'e9, j\rquote en suis s\'fbr. Il tenait tant \'e0 son argent\~!\'85
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+\par \endash Un homme d\rquote affaires, naturellement\~; et encore, je crois, plut\'f4t usurier qu\rquote homme d\rquote affaires, si la diff\'e9rence existe\'85
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+\par \endash Usurier\~! Le mot est bien gros. Il n\rquote a jamais eu maille \'e0 partir avec la justice, que je sache\~; alors\'85 et puis, c\rquote \'e9tait un philanthrope, un des fondateurs de la Digestion \'c9conomique\~; Mme\~
+Montareuil aussi a toujours \'e9t\'e9 tr\'e8s charitable, ajoute mon oncle qui ne se souvient plus de ce que je lui ai entendu dire bien des fois, dans ses moments de cynisme\~: que la charit\'e9 est la cons\'e9quence de l\rquote
+usure et son arc-boutant naturel.
+\par
+\par \endash Cette pauvre dame semblait bien d\'e9sol\'e9e\~; je l\rquote ai rencontr\'e9e en arrivant\'85
+\par
+\par \endash Oui, nous venions d\rquote avoir un entretien qui n\rquote avait gu\'e8re d\'fb lui mettre du baume dans le c\'9cur. Que veux-tu\~? J\rquote ai bien \'e9t\'e9 oblig\'e9 de lui faire comprendre qu\rquote une union entre son fils et Charlotte \'e9
+tait d\'e9sormais impossible\~; entre la fortune que poss\'e9dait \'c9douard il y a huit jours et celle qui lui reste aujourd\rquote hui, l\rquote \'e9cart est trop consid\'e9rable\'85
+\par
+\par \endash Je pense, mon oncle, que vous avez \'e9t\'e9 un peu vite en besogne. D\rquote abord, Charlotte avait, je crois, beaucoup d\rquote affection pour \'c9douard\'85
+\par
+\par \endash Elle\~! Charlotte\~! Elle n\rquote aime personne. Une id\'e9ologue qui trouve que la terre lui salit les pieds et qui r\'eave d\rquote avoir des ailes\~! Ils sont dans la lune, les gens qu\rquote elle aimerait.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre. En tous cas, on peut retrouver, d\rquote un moment \'e0 l\rquote autre, une bonne partie des valeurs d\'e9rob\'e9es, sinon leur totalit\'e9\~; que la police mette la main sur les coupables\'85
+\par
+\par Mon oncle ricane.
+\par
+\par \endash Les coupables\~! dit-il. Ne mets pas le mot au pluriel. Il n\rquote y a qu\rquote un coupable.
+\par
+\par Il se l\'e8ve et marche nerveusement. Un seul coupable\~! Que veut-il dire\~? Subitement, il s\rquote arr\'eate et me frappe sur l\rquote \'e9paule.
+\par
+\par \endash \'c9coute, je ne veux pas ruser avec toi, ni faire des cachotteries. Garde seulement pour toi ce que tu vas entendre\'85 Si je n\rquote avais pas \'e9t\'e9 certain de ce que je viens de te dire et de bien d\rquote autres choses, je
+n'aurais pas agi aussi brusquement avec Mme\~Montareuil. J\rquote ai pris des renseignements. J\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 la Pr\'e9fecture, o\'f9 je connais quelqu\rquote un\~; c\rquote est toujours utile, d\rquote avoir des relations dans cette maison-l
+\'e0\~; tu pourras t\rquote en apercevoir. On m\rquote a mis des \'e9vidences irr\'e9futables devant les yeux et l\rquote on m\rquote a donn\'e9 des preuves. Le vol a \'e9t\'e9 commis par une seule personne\~; cette personne ne poss\'e8
+de plus le produit de son larcin\~; et elle ne sera pas arr\'eat\'e9e. Je te parlais tout \'e0 l\rquote heure des deux individus qu\rquote on pr\'e9tend avoir vus\'85 Fausse piste\~; renseignement mauvais dont la police n\rquote est pas dupe, ni d\rquote
+autres, ni moi.
+\par
+\par \endash Alors, dis-je, \'e9mu malgr\'e9 moi, car les allures un peu myst\'e9rieuses de mon oncle m\rquote int\'e9ressent, alors, quel est le voleur\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas besoin de te dire son nom, r\'e9pond mon oncle\~; il ne t\rquote apprendrait rien. C\rquote est un jeune homme de ton \'e2ge, \'e0 peu pr\'e8s, et de ta taille \endash j\rquote ai vu son portrait. \endash Il \'e9tait l
+\rquote amant de Mme\~Montareuil.
+\par
+\par \endash Mme\~Montareuil\~! Un amant\~!
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? Elle n\rquote est pas la seule, je pense, dit mon oncle en haussant les \'e9paules\'85 \'c7a durait depuis deux ans. C\rquote est l\'e0 qu\rquote est la b\'eatise. Qu\rquote une femme, \'e0 n\rquote importe quel \'e2
+ge, se passe un caprice, rien de mieux. Mais la liaison\~!\'85 Car elle allait le voir souvent, l\rquote entretenait \endash maigrement, c\rquote est vrai\~; j\rquote ai vu des lettres \endash et le laissait venir chez elle, parfois, sous des pr\'e9
+textes\'85 Il devait \'eatre au courant de tout et ne guettait \'e9videmment qu\rquote une occasion\'85 On l\rquote a vu descendre de voiture au coin de la rue, vers onze heures, le soir du vol\'85
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+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote il faisait\~? qu\rquote est-ce qu\rquote il \'e9tait\~?
+\par
+\par \endash Un pas grand\rquote chose. Un de ces faux artistes de Montmartre dont le ciseau de sculpteur se recourbe en pince et qui ont dans la main le poil de leurs pinceaux. Des habitudes de taverne et de bouges sans nom\~; des fr\'e9
+quentations abjectes. Du reste\'85
+\par
+\par \endash Mais pourquoi ne l\rquote a-t-on pas arr\'eat\'e9\~? Il n\rquote a pas reparu chez lui\~? On ne l\rquote a pas retrouv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Il n\rquote a pas reparu chez lui, non. Mais on l\rquote a retrouv\'e9 \endash avant-hier, dans la Seine. \endash Crime ou suicide\~? Crime, certainement. Il n\rquote avait pas un sou sur lui quand on l\rquote a rep\'each\'e9, et l\rquote on n
+\rquote a rien trouv\'e9 dans son logement\~; rien, bien entendu, \'e0 part les documents qui ont r\'e9v\'e9l\'e9 son intimit\'e9 avec Mme\~Montareuil.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est donc pas elle qui a donn\'e9 les renseignements\~?
+\par
+\par \endash Elle\~? Pas du tout. A-t-elle seulement song\'e9 \'e0 soup\'e7onner son amant\~? Je ne le crois pas. Elle ignore sa mort. Elle n\rquote ose pas aller chez lui parce que, depuis l\rquote affaire, \'c9
+douard ne la quitte pas, mais elle lui a encore \'e9crit hier\~; je le sais. C\rquote est la police qui a tout d\'e9couvert, en donnant l\'e0 une grande preuve d\rquote habilet\'e9\~; je regrette m\'eame, pour les agents charg\'e9s des recherches, qu
+\rquote on ait d\'e9cid\'e9 de ne pas donner connaissance des faits r\'e9els \'e0 la presse.
+\par
+\par J\rquote \'e9clate de rire.
+\par
+\par \endash Oh\~! oui, c\rquote est regrettable\~! Les journaux perdent l\'e0 un bien joli roman-feuilleton. Mais pourquoi diable, mon oncle, me racontez-vous une pareille histoire\~?
+\par
+\par \endash Une histoire\~! crie mon oncle. Une histoire\~! Aussi vrai que nous ne sommes que deux dans cette chambre, c\rquote est la v\'e9rit\'e9 pure. La v\'e9rit\'e9, je te dis\~! Me prends-tu pour un enfant\~? Est-ce que j\rquote ai l\rquote habitude d
+\rquote inventer des contes\~? Tu ris\~!\'85 Mais c\rquote est affreux, c\rquote est \'e0 faire trembler, ces choses l\'e0\~! Penser que des capitalistes, des poss\'e9dants \endash hommes ou femmes, peu importe\~; le sexe dispara\'ee
+t devant le capital font aussi bon march\'e9 du bien de la caste, sacrifient ses int\'e9r\'eats sup\'e9rieurs \'e0 leurs passions basses, oublient toute prudence, n\'e9gligent toute pr\'e9caution devant leurs app\'e9tits d\'e9r\'e9gl\'e9s \endash et liv
+rent leurs munitions, en bloc, \'e0 l\rquote ennemi\~! \endash O\'f9 sont-ils, ces trois cent mille francs\~? Qui sait\~? Peut-\'eatre entre les mains de perturbateurs pr\'eats \'e0 engager la lutte contre les gens riches, contre nous, en d\'e9
+pit du code qui fait tout ce qu\rquote il peut, pourtant, pour favoriser l\rquote accumulation et le maintien de l\rquote argent dans les m\'eames mains\'85 Se laisser voler\~! Ne pas veiller sur sa fortune\~! C\rquote
+est mille fois plus atroce que la prodigalit\'e9 qui, au moins, \'e9parpille l\rquote or\'85 C\rquote est abandonner le drapeau de la civilisation\~; c\rquote est permettre \'e0 la vieille barbarie de pr\'e9
+valoir contre elle. La fortune a ses obligations, je crois\~! L\rquote \'c9glise m\'eame nous l\rquote enseigne\'85 Quand je la voyais l\'e0 tout \'e0 l\rquote heure, cette femme, geignante et pleurnicharde, je songeais \'e0 cette vieille prince
+sse qui, pendant le pillage de sa ville prise d\rquote assaut, courait par les rues en criant\~: \'ab\~O\'f9 est-ce qu\rquote on viole\~?\~\'bb Parole d\rquote honneur, j\rquote avais envie\'85 Ah\~! bon Dieu\~! se souvenir qu\rquote
+on a un sexe et oublier qu\rquote on poss\'e8de un million\'85 C\rquote est \'e0 vous rendre r\'e9volutionnaire\~!
+\par
+\par \endash Calmez-vous, mon oncle. D\rquote abord, ces titres, ceux qui les d\'e9tiennent n\rquote en ont pas encore le montant\~; on a les num\'e9ros, sans doute\~; on fera opposition\'85
+\par
+\par \endash Que tu es na\'eff\~! C\rquote est vraiment bien difficile, de vendre une valeur frapp\'e9e d\rquote opposition\~! \'c0 quoi penses-tu donc qu\rquote on s\rquote occupe, dans les ambassades\~? Figaro pr\'e9tendait qu\rquote on s\rquote
+y enfermait pour tailler des plumes. On est plus pratique, aujourd\rquote hui\'85 Je ne dis pas que les ministres pl\'e9nipotentiaires op\'e8rent eux-m\'eames\'85
+\par
+\par \endash Est-ce que Mme\~Montareuil est au courant des choses\~?
+\par
+\par Mon oncle tire sa montre.
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote heure actuelle, oui. Elle a trouv\'e9, en rentrant chez elle, une lettre qui la mandait, seule, \'e0 la S\'fbret\'e9\~; elle est, depuis une demi-heure, en t\'eate-\'e0-t\'eate avec un fonctionnaire qui lui r\'e9v\'e8le tout ce qu
+\rquote elle sait et tout ce qu\rquote elle ne sait pas. Elle \'e9coute, en pleurant ses p\'e9ch\'e9s. On doit lui apprendre que si, par hasard, on retrouve ses titres ou ses bijoux, on les lui remettra\~; mais que, le principal coupable \'e9
+tant mort, on ne poussera pas les recherches plus loin, afin d\rquote \'e9viter un scandale. Affaire class\'e9e.
+\par
+\par \endash \'c9douard ne saura rien\~?
+\par
+\par \endash Rien. Il n\rquote aura qu\rquote \'e0 se consoler de la perte de ses trois cent mille francs.
+\par
+\par Petite affaire. \'ab\~Plaie d\rquote argent n\rquote est pas mortelle\~\'bb, disent les bons bourgeois.
+\par
+\par \endash Et Charlotte\~?
+\par
+\par \endash Je ne crois pas que j\rquote aurai besoin de lui dire ce que je viens de t\rquote apprendre.
+\par
+\par \endash Mais que pense-t-elle\~?
+\par
+\par Mon oncle me regarde avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash Est-ce que je sais\~? Elle n\rquote a rien \'e0 penser. Je suis son p\'e8re\~; je pense pour elle\'85 Apr\'e8s \'e7a, peut-\'eatre r\'e9fl\'e9chit-elle pour son compte. Si tu veux savoir \'e0 quoi, va le lui demander.
+\par
+\par Tout de suite.
+\par
+\par Charlotte ne m\rquote a pas dit ce qu\rquote elle pense \endash ce qu\rquote elle pense de ce mariage manqu\'e9 et des circonstances qui en ont amen\'e9 la rupture. \endash Mais je sais \'e0 quoi elle pense\~
+; je le sais depuis longtemps. Depuis le jour, au moins, o\'f9 j\rquote ai commenc\'e9 \'e0 regarder autour de moi, \'e0 voir clair. J\rquote ai senti que je n\rquote \'e9tais pas seul \'e0 essayer de comprendre ce qu\rquote il y avait derri\'e8
+re le voile qui doit cacher la vie \'e0 la jeunesse\~; rideau bien vieux, d\rquote ailleurs, que la vanit\'e9 imprudente \'e9carte et que le cynisme d\'e9chire \endash car la franchise rena\'eet aujourd\rquote hui par l\rquote
+effronterie du persiflage et l\rquote on n\rquote essaye plus gu\'e8re, m\'eame devant des auditeurs en bas \'e2ge, de galvaniser des truismes moribonds et de passionner des lieux-communs. \endash Et, avec la famille dont la r\'e8gle s\rquote \'e9
+nerve de plus en plus devant la multiplicit\'e9 des obligations mondaines et dont le r\'f4le s\rquote efface devant les exigences d\rquote une instruction stupide, les jeunes \'eatres n\rquote ont plus sous les yeux, lorsqu\rquote
+il leur est permis de les lever de leurs livres, que le spectre de la Vie, qui les emplit de terreur, et de tristesse, et de d\'e9go\'fbt. Les paroles, les demi-mots m\'eames qu\rquote on laisse tomber, expr\'e8s parfois, retentissent dans le vide de l
+\rquote existence enfantine\~; et le vide est sonore. Avez-vous entendu, apr\'e8s les saillies d\rquote un sceptique, ces rires d\rquote enfants qui sont affreux, car ils sont des ricanements d\rquote hommes\~
+? Avez-vous vu ces sourires de femmes narquoises sur des l\'e8vres de petites filles\~? Ces rires-l\'e0 sont presque des cris de d\'e9tresse, et ces sourires pleins de douleurs. Les paroles qui les ont provoqu\'e9s r\'e9sonnent dans les cerveaux qu
+\rquote elles tourmentent, et elles tuent quelque chose ailleurs. L\rquote \'e2me, o\'f9 rien ne trouve d\rquote \'e9cho, perd sa spontan\'e9it\'e9\~; le c\'9cur sait rester muet et ne veut plus partager ses peines\~; l\rquote
+enthousiasme et la confiance sont en prison dans la caverne des voleurs. Chez les \'eatres faibles, l\rquote \'e9go\'efsme s\rquote enracine, l\rquote \'e9go\'efsme vil qui peut se r\'e9soudre un jour, il est vrai, en une sympathie b\'e9
+ate et pleurnicharde\~; et chez les \'eatres forts, c\rquote est un repliement amer sur soi-m\'eame, un refus d\'e9daigneux de se laisser entamer, qui peut donner au jeune homme l\rquote exasp\'e9ration et \'e0 la jeune fille une froideur de glace.
+\par
+\par La pauvret\'e9 rend pr\'e9coce, celle d\rquote affections autant que celle d\rquote argent. Il y a longtemps d\'e9j\'e0, sans doute, que Charlotte a pu satisfaire sa curiosit\'e9 de la vie\~; sa m\'e8re, morte de bonne heure, n\rquote
+a pu lui inculquer, par la contagion des tendresses pu\'e9riles et d\'e9primantes, la foi dans la n\'e9cessit\'e9 des compassions et des indulgences\~; les franchises brutales et les sarcasmes de son p\'e8re l\rquote ont forc\'e9e \'e0 acqu\'e9rir son ind
+\'e9pendance morale, \'e0 se placer en face du monde et \'e0 le juger. Et le jugement qu\rquote elle a port\'e9, nerveux et partial, a \'e9t\'e9 la n\'e9gation, instinctive plut\'f4t que raisonn\'e9e, de tout ce qui \'e9tait contraire \'e0 sa nature\~
+; et le rejet absolu de ce qu\rquote elle ne pouvait comprendre. Verdict d\rquote enfant roidie par le d\'e9dain, qui devient la r\'e8gle immuable de la jeune fille, mais qui n\rquote est pas rendu sans luttes et sans souffrances. Pendant que moi, isol
+\'e9, enferm\'e9 dans la cage o\'f9 l\rquote on vous apprend \'e0 avoir peur et dans la cage o\'f9 l\rquote on vous enseigne \'e0 faire peur aux autres, je mordais mes poings dans l\rquote ombre, combien n\rquote a-t-elle pas vers\'e9
+ de larmes, cette jeune fille calme et contemplative qui ne pouvait pas ne point voir et qu\rquote on obligeait \'e0 entendre\~? Elle a souffert autant que moi\~; plus que moi, sans doute, car sa souffrance \'e9tait plus aigu\'eb, n\rquote
+ayant point de cause pr\'e9cise mais des raisons g\'e9n\'e9rales\~; et cette douleur \'e9tait raviv\'e9e sans tr\'eave par le spectacle incessant de la vie basse, de l\rquote hypocrisie meurtri\'e8re de la barbarie civilis\'e9e avec son indiff\'e9
+rence horrifiante pour toutes les pens\'e9es hautes.
+\par
+\par Charlotte a peut-\'eatre souffert, aussi, du manque de c\'9cur et de la brutalit\'e9 de son p\'e8re\~; je le crois, bien que je ne l\rquote aie point entendue se plaindre. Elle ne se plaint jamais. Les \'e9tats d\rquote
+indignation silencieuse par lesquels elle a pass\'e9 \endash et que les nerfs de la femme n\rquote oublient jamais, m\'eame quand son cerveau ne se souvient plus des causes qui les ont provoqu\'e9s \endash lui ont ouvert l\rquote \'e2me \'e0 moiti\'e9
+ en la froissant beaucoup. Car l\rquote indignation est un projet d\rquote acte\~; et un projet d\rquote acte, m\'eame irr\'e9alis\'e9, ne pouvant rester inf\'e9cond, il y a toujours, int\'e9rieurement, r\'e9
+solution dans un sens quelconque, si inattendu qu\rquote il soit. Le plus souvent, chez la femme, l\rquote indignation r\'e9prim\'e9e produit la piti\'e9. La piti\'e9 mesquine, esp\'e8ce de compromis entre l\rquote \'e9go\'efsme forcen\'e9 et le manque d
+\rquote \'e9nergie m\'e2tin\'e9 de tendresse ironique, impliquant le d\'e9saveu de toute esp\'e8ce d\rquote enthousiasme vrai\~; la piti\'e9 larmoyante et bavarde, qui proc\'e8de de rancunes sourdes peureusement dissimul\'e9es, du d\'e9sir d\rquote
+actes vengeurs accomplis par d\rquote autres que, d\rquote avance, on renie l\'e2chement\~; la piti\'e9 qui cherche dans l\rquote exaltation du malheur, l\rquote aur\'e9ole de sa propre apathie\~; sentiment anti-naturel, chr\'e9
+tien, qui ne peut exister que par la somme de d\'e9pravation qu\rquote il enferme. Mais l\rquote indignation, parfois, produit aussi la fiert\'e9 taciturne, la compr\'e9hension large et muette de l\rquote universelle sottise et de l\rquote
+universelle douleur\~; seulement, alors, elle se retire tout enti\'e8re dans les solitudes silencieuses du c\'9cur\~; elle se conserve et se concentre comme le feu sous la neige des volcans polaires\~; et, de la compression de ses \'e9lans, les \'e2
+mes fortes peuvent faire jaillir des id\'e9es lib\'e9ratrices \endash ou m\'eame la bont\'e9 sans phrases, lorsqu\rquote elles ont assez souffert et lorsque, surtout, elles ont assez vu souffrir.
+\par
+\par C\rquote est encore de la piti\'e9, cela\~; mais une piti\'e9 haute et brave. Et c\rquote est cette piti\'e9-l\'e0, inqui\'e8te et nerveuse encore, que je sens vibrer dans Charlotte\~; je la lis sur son visage, son beau visage d\rquote
+un ovale pur comme ceux qu\rquote on r\'eave d\rquote entrevoir sous les arceaux gris des vieux clo\'eetres\~; je la devine dans ses yeux r\'e9fl\'e9chis, attentifs et s\'e9v\'e8res, ses yeux noirs qui ne parlent pas\~; dans sa voix, d\rquote
+un timbre aussi pur que lorsqu\rquote elle \'e9tait enfant, sa voix qui est l\rquote essence d\rquote elle toute et m\rquote enivre comme un fort parfum.
+\par
+\par Je l\rquote entends souvent, cette voix-l\'e0, \'e0 pr\'e9sent. Elle parle pour moi, et pour moi seul. Il me semble que je n\rquote entends qu\rquote elle, depuis ces trois mois que nous nous aimons\'85 An\~! je ne le sais pas, si nous nous aimons\'85
+
+\par
+\par Comment avons-nous \'e9t\'e9 pouss\'e9s l\rquote un vers l\rquote autre, ce soir-l\'e0\~? ce soir lourd d\rquote un jour d\rquote orage, dans le jardin de Maisons-Laffitte, o\'f9 sa robe blanche fr\'e9missait comme une aile p\'e2
+le sous la nef des grands arbres noirs, o\'f9 sa voix claire faisait sonner les rimes du po\'e8me de la nuit d\rquote \'e9t\'e9\'85 o\'f9 je suis tomb\'e9 \'e0 deux genoux devant elle, avec des mains glac\'e9es et mon c\'9c
+ur qui sautait dans ma poitrine, o\'f9 elle m\rquote a relev\'e9 de toute la force de ses deux bras et m\rquote a port\'e9 \'e0 ses l\'e8vres\'85 Je n\rquote ai point eu besoin de mentir, de lui dire que je l\rquote avais toujours aim\'e9e\~
+; je lui ai dit que je l\rquote aimais, ce soir-l\'e0, \'e9perdument, \'e0 en mourir, et elle m\rquote a serr\'e9 sur son c\'9cur en me disant\~: \'ab\~Tais-toi, tais-toi\~!\~\'bb Oh\~! cela qui fut si doux \endash cette bont\'e9 de vierge, plus forte qu
+\rquote un amour de femme \endash oh\~! je donnerais tout au monde aujourd\rquote hui pour que ce n\rquote e\'fbt jamais \'e9t\'e9\'85
+\par
+\par Pourquoi l\rquote ai-je voulue, moi\~? Pourquoi est-elle venue ici, elle\~? Pourquoi revient-elle \endash puisqu\rquote elle ne m\rquote aime pas, je le sens\~; puisque, moi, je ne peux pas l\rquote aimer\~? \endash Oh\~! c\rquote
+est torturant, et je ne puis pas dire ce que c\rquote est que notre amour\~; c\rquote est comme l\rquote amour de deux ennemis. On dirait qu\rquote il y a toujours un fant\'f4me entre nous\'85 Ah\~! les myst\'e9rieuses et confuses sensations \'e9veill\'e9
+es par le printemps passionnel\~! Les r\'eaves d\rquote id\'e9al et les sentiments lascifs, les fougues du c\'9cur et les ardentes convoitises\~! \endash Rien, rien\'85 Seulement la meurtrissure des sens enivr\'e9s d\rquote ennui et alt\'e9r\'e9s par l
+\rquote inqui\'e9tude\~; la volont\'e9 de se laisser aller \'e0 la d\'e9rive, quand on r\'e9siste malgr\'e9 soi\~; l\rquote esprit qui s\rquote effraye quand la chair lance son cri\~; la d\'e9fiance et la r\'e9volte des d\'e9sirs\~
+; les abandons et les reprises, les effusions et les froideurs\~; et enfin, non pas la naus\'e9e, mais la rancune contre l\rquote ennemi qui a failli vaincre \endash en redoutant de triompher. \endash Mais l\rquote impression vive, acre, p\'e9n\'e9
+trante du plaisir est tellement profonde en moi, pourtant, qu\rquote elle s\rquote exprime longtemps apr\'e8s par les spasmes du c\'9cur et les frissons nerveux. Je ne l\rquote aime pas\~; et il y a des moments o\'f9 je l\rquote adore, des moments tr\'e8
+s courts\~; et d\rquote autres o\'f9 je la d\'e9teste, il me semble, de tout le poids de son esprit qui s\rquote appuie au mien, si alourdi d\'e9j\'e0 et que je ne puis plus d\'e9
+gager. On dirait que nous ne voyons que la vie, quand nous sommes ensemble, la vie dont nous ne parlons jamais, hideuse et vieille, \endash vieille, vieille\'85
+\par
+\par J\rquote ai conscience qu\rquote elle n\rquote est pas pour moi\~; et elle sent qu\rquote elle n\rquote est point faite de ma chair. C\rquote est comme si je lui gla\'e7ais le c\'9cur, comme si je p\'e9trifiais sa sympathie\~
+; comme si quelque chose nous for\'e7ait tous deux \'e0 refouler toujours plus profond\'e9ment dans l\rquote \'e2me une passion intense que la sentimentalit\'e9 n\rquote ose pas d\'e9figurer et qui ne vit, m\'eame dans le pr\'e9sent, que de souvenirs de r
+\'eaves. Ce sont les sourdes fermentations de la m\'e9moire qui m\rquote impr\'e8gnent d\rquote elle, du sentiment obscur de sa sup\'e9riorit\'e9 qui domine toutes mes pens\'e9es, qui est comme une barri\'e8re devant ma volont\'e9\~; ses regards d\rquote
+un instant qui ont rayonn\'e9 pour jamais, ses gestes fugitifs mais imp\'e9rissables, toute sa gr\'e2ce mille fois r\'e9v\'e9l\'e9e \'e0 moi et qui me reste si myst\'e9rieuse, toute la r\'e9alit\'e9 de ses charmes, ne m\rquote ont donn\'e9 que des visions
+\'85 Cela dure depuis des mois. Chaque fois, quand elle est venue, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 un \'e9lan vers elle\~; et, quand elle est partie, une d\'e9livrance. Je puis la revoir au moins, lorsqu\rquote elle est absente\~! Je la revois dans le fauteuil o
+\'f9 elle \'e9tait assise, devant la table o\'f9 elle s\rquote appuyait\~; ce n\rquote est pas son image qui est l\'e0\~; c\rquote est elle-m\'eame, elle tout enti\'e8re. Et, quand elle vient, c\rquote est une \'e9trang\'e8re qui lui ressemble un peu\~
+; mais je ne puis jamais la voir telle que je l\rquote ai revue en pens\'e9e\'85 Une fois, une seule, sa pr\'e9sence m\rquote a \'e9t\'e9 douce, douce \'e0 ne pouvoir l\rquote exprimer. Elle s\rquote \'e9tait endormie un moment\~; et j\rquote ai eu \'e0
+ moi, r\'e9ellement, immobiles, silencieux et clos, son front o\'f9 la pens\'e9e inqui\'e8te a tendu la transparence de son voile, sa bouche si souvent entr\rquote ouverte pour des questions qu\rquote elle ne pose pas, ses yeux qui interrogent \endash
+ quand j\rquote y voudrais voir briller des \'e9toiles. \endash J\rquote aurais voulu qu\rquote elle ne se r\'e9veill\'e2t jamais et m\rquote endormir avec elle, moi, pour toujours\'85
+\par
+\par Mais c\rquote est fini, \'e0 pr\'e9sent. Nous ne serons plus s\'e9par\'e9s, Charlotte et moi\~; par un adversaire invisible qu\rquote elle a devin\'e9 dans l\rquote ombre, sans doute, et que je ne veux pas avoir terrass\'e9 pour lutter avec son fant\'f4
+me. Qu\rquote elle parle, si elle a quelque chose \'e0 dire, et si elle ose parler. Ou bien, je parlerai\~; et si ce que je dirai doit tuer notre amour, qu\rquote il meure. Je ne veux plus subir le despotisme des angoisses qui l\rquote \'e9treignent\~
+; et je ne veux pas plus de secret entre nos \'e2mes qu\rquote il n\rquote y en a entre notre chair, notre chair que rapproche un nouveau lien, car Charlotte est enceinte. Avant-hier, elle m\rquote a d\'e9cid\'e9 \'e0 aller demander sa main \'e0 son p\'e8
+re, et \'e0 lui tout avouer\~; je dois lui faire part, aujourd\rquote hui, du r\'e9sultat de l\rquote entrevue\~; je l\rquote attends.
+\par
+\par La voici. Pour la premi\'e8re fois, en face d\rquote elle, je me sens ma\'eetre de moi, je n\rquote \'e9prouve pas les fr\'e9missements d\rquote humilit\'e9 du d\'e9vot devant son idole muette, du coupable devant sa conscience.
+\par
+\par \endash Tu as vu mon p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par C\rquote est vrai. J\rquote ai vu mon oncle hier matin. Il m\rquote a \'e9cout\'e9 sans \'e9motion et m\rquote a laiss\'e9 parler sans m\rquote interrompre.\~\'bb Tu n\rquote auras pas ma fille, m\rquote a-t-il dit quand j\rquote ai eu fini. \endash
+ Voulez-vous me donner les raisons de votre refus\~? ai-je demand\'e9.\endash Certainement. Il n\rquote y en a qu\rquote une. Je ne veux plus marier Charlotte. \endash Vous ne voulez plus\'85 \endash Non. Il est convenu qu\rquote un p\'e8
+re de famille doit faire son possible pour \'e9tablir sa fille\~; mais si les circonstances s\rquote opposent \'e0 la r\'e9alisation de ses d\'e9sirs, le monde ne peut pas lui en vouloir de ne point persister en d\'e9pit de tout. Les faits qui ont emp\'ea
+ch\'e9 le mariage de Charlotte, en raison m\'eame de la raret\'e9 de leur caract\'e8re, m\rquote autorisent \'e0 abandonner, au moins pendant quelques ann\'e9es, toutes tentatives matrimoniales \'e0 son \'e9gard. \'c9douard est cens\'e9 avoir le c\'9c
+ur bris\'e9, et il est inutile de le lui arracher tout \'e0 fait\~; Charlotte est suppos\'e9e regretter profond\'e9ment \'c9douard\~; et on m\rquote imagine g\'e9n\'e9ralement versant des pleurs sur leur infortune, dans le silence du cabinet. C\rquote
+est une situation. \endash Situation conciliable avec vos int\'e9r\'eats\~? \endash Peut-\'eatre. Je ne tenais pas \'e0 avoir d\rquote enfant, moi\~; une fille, surtout. Les filles, il leur faut une dot\~; et la dot, c\rquote est une somme d\rquote
+autant plus grosse que le p\'e8re s\rquote est enrichi davantage. Il faut payer. Je payerai, puisqu\rquote il n\rquote y a pas moyen de faire autrement\~; mais le plus tard possible. \endash
+ Savez-vous si Charlotte sera de votre avis et si elle voudra attendre\~?\~\'bb Mon oncle s\rquote est mis \'e0 ricaner. \'ab\~Oh\~! qu\rquote elle le veuille ou non\~!\'85 Elle ne sera majeure que dans deux ans, environ\~; et apr\'e8
+s, les sommations respectueuses, les formalit\'e9s, le temps qu\rquote elles exigent\'85 Une femme peut arracher ses premiers cheveux blancs, en France, avant d\rquote avoir une volont\'e9. \endash Elle peut disposer d\rquote elle-m\'eame, en tous cas
+\'85 \endash Ill\'e9galement. \endash Soit. C\rquote est ce qu\rquote a fait Charlotte. Depuis trois mois elle est ma ma\'eetresse. \endash Ta\'85\~? a cri\'e9 mon oncle en sursautant, car il a senti que je ne mentais pas. \endash Oui\~
+; depuis trois mois\~; et je viens vous demander, puisque c\rquote est n\'e9cessaire, de nous permettre de r\'e9gulariser notre situation.\~\'bb Mon oncle \'e9tait bl\'eame, encore, et sa main, pos\'e9e \'e0 plat sur le bureau, fr\'e9missait un peu\~
+; mais sa voix n\rquote a pas trembl\'e9. \'ab\~Votre situation, a-t-il dit, je puis la r\'e9gulariser facilement\~; en faisant enfermer ma fille jusqu\rquote \'e0 sa majorit\'e9, d\rquote abord\~; et-en te faisant poursuivre, toi, pour d\'e9
+tournement de mineure. La loi m\rquote autorise\'85 \endash Oui\~! \'c0 tout\~! \'c0 voler la dot de votre fille, comme vous m\rquote avez vol\'e9 mon h\'e9ritage, \'e0 moi\~!\~\'bb Mon oncle ne s\rquote est pas indign\'e9\~; il a souri et hoch\'e9 la t
+\'eate. \'ab\~Je comprends. Je comprends. Une vengeance\~? Ou un chantage\~? \endash Ni l\rquote un ni l\rquote autre\~! Quelque chose qui ne vous regarde pas, que je ne veux pas vous dire. Il n\rquote y a qu\rquote une chose que je veuille vous dire, c
+\rquote est que Charlotte est enceinte et qu\rquote il nous faut votre consentement \'e0 notre mariage\~! Vous entendez\~? Il me le faut\~! Je ne veux pas que mon enfant\'85\endash Ne t\rquote avance pas trop\~! La loi n\rquote
+interdit pas sans raisons la recherche de la paternit\'e9\'85\~\'bb J\rquote ai bondi vers mon oncle et je l\rquote ai empoign\'e9 par les \'e9paules. \'ab\~Si vous dites un mot de plus, si vous vous permettez la
+ moindre allusion injurieuse envers Charlotte, vieux coquin, je vous \'e9crase sous mes pieds et je vous jette par la fen\'eatre. Il y a longtemps que j\rquote ai envie de le faire, sale voleur que vous \'eates\~! Entendez-vous, que j\rquote en ai envie\~
+? Hein\~? (et je sentais ses os, que j\rquote aurais d\'fb broyer, craquer dans mes mains, et je ne voyais plus que le blanc de ses yeux). Si je n\rquote \'e9tais pas un l\'e2
+che, comme tous ceux qui se laissent piller par des pleutres de votre trempe, il y a longtemps que j\rquote aurais pris votre t\'eate par les deux oreilles et que je l\rquote aurais \'e9cras\'e9e contre vos tables de la Loi\~! Je peux vous la faire, \'e0
+ pr\'e9sent, la loi, si je veux, hein\~!\'85 Tenez, vous n\rquote en valez pas la peine\~!\~\'bb Et je l\rquote ai jet\'e9, d\rquote un revers de main, au fond de son fauteuil o\'f9 il s\rquote est \'e9croul\'e9 comme une ordure molle. \'ab\~\'c9
+coutez, ai-je repris, pr\'e8s de la porte, avant de sortir, tandis qu\rquote il cherchait \'e0 r\'e9cup\'e9rer son sang-froid et qu\rquote il arrangeait sa cravate. \'c9coutez-moi bien. Accordez-moi la main de Charlotte\~; je ne vous demande pas de dot\~
+; je ne vous en ai point demand\'e9e. Je ne veux pas que vous me donniez un sou, m\'eame de l\rquote argent que vous m\rquote avez pris. Si vous aviez la moindre affection pour votre fille, je vous dirais qu\rquote elle sera heureuse avec moi\~
+; mais vous ne vous souciez de personne. Une derni\'e8re fois, voulez-vous\~? Si vous ne voulez pas, je ne sais pas ce qui arrivera\~; mais je pr\'e9vois des choses terribles, des malheurs sans nom pour elle, pour moi \endash et pour vous aussi. \'ab\~
+Je me suis arr\'eat\'e9, la voix coup\'e9e par la col\'e8re.\~\'bb Je n\rquote ai qu\rquote un mot \'e0 te r\'e9pondre. C\rquote est\~: Non. Je n\rquote ai pas plus d\rquote aversion pour toi que pour un autre, malgr\'e9
+ ce que tu viens de dire et de faire. Tu m\rquote es indiff\'e9rent \endash comme tous les gens qui ne peuvent me servir \'e0 rien. \endash Seulement, en admettant que ma fille ne me donne p
+as lieu de la renier purement et simplement, je ne puis pas la marier sans dot\~; cela ruinerait mon cr\'e9dit\~; et, la mariant avec une dot, je ne puis la donner qu\rquote \'e0 un homme poss\'e9dant une fortune en rapport. Tel n\rquote
+est point ton cas, malheureusement pour toi. Il y a des conventions sociales que rien au monde ne m\rquote obligera \'e0 transgresser\~; elles sont la base de l\rquote Ordre universel, quoi que tu en puisses dire\'85 Tu viens de te comporter en sauvage\~
+; moi, je te parle en civilis\'e9, a-t-il continu\'e9 en glissant sa main dans un tiroir qu\rquote il avait ouvert sournoisement et o\'f9 je sais qu\rquote il cache un revolver. La loi m\rquote autorise \'e0 agir contre ma fille et toi. Je n\rquote
+userai pas du droit qu\rquote elle me conf\'e8re. Tu as s\'e9duit Charlotte\~; tu peux la garder. Vivez en concubinage, si vous voulez\~; vous serez \'e0 plaindre avant peu, sans aucun doute. Mais c\rquote est moi qu\rquote on plaindra.\~\'bb
+ Je suis sorti brusquement, sans dire un mot, car je voyais rouge.
+\par
+\par C\rquote \'e9tait avant-hier, cela\~; et il me semble que c\rquote est la m\'eame fureur qui me secouait alors qui vient de m\rquote envahir tout d\rquote un coup, lorsque Charlotte est entr\'e9e.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, que t\rquote a dit mon p\'e8re\~? me demanda-t-elle, anxieuse.
+\par
+\par \endash Il a d\'fb te l\rquote apprendre lui-m\'eame, je pense.
+\par
+\par \endash Non. Voil\'e0 trois jours que je ne l\rquote ai vu\~; il sort de bonne heure et rentre tard\~; on dirait qu\rquote il m\rquote \'e9vite. Tu lui as dit\~?\'85
+\par
+\par \endash Tout. Et il refuse. Je n\rquote ai pas besoin de te donner ses raisons, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Charlotte secoue la t\'eate tristement. Elle vient s\rquote asseoir pr\'e8s de moi et me prend la main.
+\par
+\par \endash Et toi, que veux-tu faire\~?
+\par
+\par \endash Moi\~? dis-je\'85 Je ne sais pas. En v\'e9rit\'e9, je ne sais pas.
+\par
+\par Et je fixe mes yeux sur quelque chose, au loin, pour \'e9viter son regard que je sens peser sur moi. Mais l\rquote \'e9treinte de sa main se resserre, sa petite main si fine et si jolie, qui semble exister par elle-m\'eame.
+\par
+\par \endash Dis-moi ce que tu penses, Georges\~! Je t\rquote en prie, dis-le moi, si cruel que ce doive \'eatre.
+\par
+\par Je d\'e9gage ma main et je me l\'e8ve.
+\par
+\par \endash Est-ce que je sais ce que tu penses, toi\~? Je ne l\rquote ai jamais su\~! Dis-le moi, si tu veux que je te r\'e9ponde. Dis-moi si tu m\rquote aimes, d\rquote abord\~!
+\par
+\par Des larmes roulent dans les yeux de Charlotte.
+\par
+\par \endash Je t\rquote aime, oui\'85 Oh\~! Je ne sais pas\'85 Je ne peux pas dire\~! Je ne te connais pas. Je ne te vois pas. J\rquote ai peur\'85 Je devine des choses, \'e0 travers toi\~; des choses atroces\'85
+\par
+\par Je frappe du pied, car ses larmes me crispent les nerfs et m\rquote irritent.
+\par
+\par \endash \'c9coute, dis-je\~; \'e9coute des choses plus atroces encore. Il faut que tu les apprennes, puisque tu veux savoir ce que je pense. Je ne veux point vivre de la vie des gens que tu connais, que tu fr\'e9
+quentes, que tu coudoies tous les jours. Leur existence me d\'e9go\'fbte\~; et, d\'e9go\'fbt pour d\'e9go\'fbt, je veux autre chose. J\rquote ai d\'e9j\'e0 cess\'e9 de vivre de, leur vie. J\rquote ai\'85 Tu sais, le vol commis chez Mme\~
+Montareuil, ces quatre cent mille francs de bijoux et de valeurs enlev\'e9s la nuit. Eh\~! bien\'85
+\par
+\par Charlotte s\rquote \'e9lance vers moi et me pose sa main sur la bouche.
+\par
+\par \endash Tais-toi\~! Je le sais. Je l\rquote ai devin\'e9\~! Ne parle pas\~; je ne veux pas\'85 Viens.
+\par
+\par Elle m\rquote entra\'eene, me fait asseoir sur le divan et me jette ses bras autour du cou.
+\par
+\par \endash Tu ne te doutais pas que je savais\~? que j\rquote avais compris toute ta haine pour mon p\'e8re et pour ceux qui lui ressemblent, et que j\rquote avais pu lire en toi comme dans un livre le jour o\'f9 tu es venu me parler, te rappelles-tu\~
+? en revenant de Bruxelles\'85 Non, non, ne t\rquote en va pas. Reste. Ne te mets pas en col\'e8re si je pleure\~; c\rquote est plus fort que moi. \'c9coute. Je ne t\rquote aimais pas, mais je sentais combien tu \'e9tais tourment\'e9\'85 Et le soir o\'f9
+ tu m\rquote as parl\'e9, dans le jardin, je ne t\rquote aimais pas non plus, mais je savais que tu avais soif d\rquote une amiti\'e9 compatissante, comme tous les c\'9curs malheureux\'85
+\par
+\par D\rquote un geste brusque, je me d\'e9livre de son \'e9treinte.
+\par
+\par \endash Il fallait te d\'e9fendre, alors, puisque tu n\rquote avais que de la piti\'e9 pour moi\~! Ce n\rquote est pas de la sympathie que je te demandais\~!
+\par
+\par \endash Enfant\~! dit-elle en me reprenant dans ses bras\~; est-ce que tu le savais, ce que tu me demandais\~? tu voulais trouver l\rquote oubli, en moi, le sommeil de toutes les pens\'e9es qui te hantent, la fin du cauchemar qui t\rquote
+oppresse. Cela, je ne pouvais te le donner qu\rquote avec moi-m\'eame. Ce soir-l\'e0, tu avais vu en moi une f\'e9e qui peut chasser les mauvais r\'eaves\~; mais je n\rquote \'e9tais qu\rquote une femme, et mon seul charme c\rquote \'e9
+tait mon amour. Je te l\rquote ai donn\'e9 autant que j\rquote ai pu\~; pas assez compl\'e8tement, sans doute\'85 et, surtout, je ne t\rquote ai jamais dit ce que j\rquote aurais d\'fb te dire, je ne t\rquote ai jamais parl\'e9 comme j\rquote \'e9tais r
+\'e9solue \'e0 le faire chaque fois que je venais te voir. Pardonne-moi\~; je sentais que ta souffrance \'e9tait tumultueuse et irritable, et je n\rquote ai jamais os\'e9\'85 J\rquote avais peur\'85
+\par
+\par \endash Tu avais peur\~! dis-je en me levant et en marchant par la chambre. Peur de quoi\~? De me dire que j\rquote \'e9tais un voleur\~? Je m\rquote en moque pas mal\~! Ou bien d\rquote entreprendre ma conversion\~
+? Tu aurais sans doute perdu ton temps. C\rquote \'e9tait bien inutile, va, tes airs myst\'e9rieux et tes fa\'e7ons d\rquote enterrement\'85 Tu m\rquote as demand\'e9 ce que je voulais faire, tout \'e0 l\rquote heure. Si ton p\'e8re m\rquote avait accord
+\'e9 ta main, j\rquote aurais vu\~; mais puisqu\rquote il refuse\'85 je veux continuer, ni plus ni moins, et le tonnerre de Dieu ne m\rquote en emp\'eacherait pas. J\rquote esp\'e8re que tu ne me quitteras pas\~; tu t\rquote
+ennuieras un peu moins que tu ne l\rquote as fait jusqu\rquote ici\'85
+\par
+\par \endash Non, non\~! crie Charlotte. Ne parle pas ainsi\~! Ce n\rquote est pas fait pour toi, cela\~! je ne veux pas\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi donc n\rquote est-ce pas fait pour moi\~? Parce que les lois, qui ont permis qu\rquote on me d\'e9pouill\'e2t depuis, ne m\rquote ont pas fait na\'eetre pauvre\~? Parce que j\rquote ai \'e9t\'e9 enferm\'e9 au coll\'e8ge au lieu d\rquote
+\'eatre intern\'e9 dans la maison de correction\~? Parce que j\rquote ai appris des ignominies dans des livres, derri\'e8re des murs, au lieu de faire l\rquote apprentissage du vice en vagabondant par les rues\~? Je ne comprends pas ces raisons-l\'e0
+. Parce qu\rquote on m\rquote a fait donner assez d\rquote instruction et qu\rquote on m\rquote a laiss\'e9 assez d\rquote argent pour me permettre d\rquote agir en larron l\'e9gal, comme ton p\'e8re\~? Je ne veux pas \'eatre un larron l\'e9gal\~; je n
+\rquote ai de go\'fbt pour aucun genre d\rquote esclavage. Je veux \'eatre un voleur, sans \'e9pith\'e8te. Je vivrai sans travailler et je prendrai aux autres ce qu\rquote ils gagnent ou ce qu\rquote ils d\'e9
+robent, exactement comme le font les gouvernants, les propri\'e9taires et les manieurs de capitaux. Comment\~! j\rquote aurai \'e9t\'e9 d\'e9valis\'e9 avec la complicit\'e9 de la loi, et m\'eame \'e0 son instigation, et je n\rquote
+oserai pas renier cette loi et reprendre par la force ce qu\rquote elle m\rquote a arrach\'e9\~? Comment\~! toi qui es une femme et qui seras m\'e8re demain, tu peux \'eatre empoign\'e9e ce soir par des gendarmes que ton p\'e8re aura lanc\'e9
+s contre toi et enferm\'e9e jusqu\rquote \'e0 vingt-et-un ans comme une criminelle, avec l\rquote interdiction, apr\'e8s, de te marier avant l\rquote expiration des interminables d\'e9lais l\'e9gaux\~! et tu h\'e9siteras \'e0
+ fouler aux pieds toutes les infamies du Code\~?
+\par
+\par \endash Non, dit Charlotte, je n\rquote h\'e9siterai pas. Je suis ta femme et je suis pr\'eate \'e0 te suivre. Mais\'85 Non, je t\rquote en prie, ne fais pas cela. Je t\rquote en prie\~; pour moi, pour\'85 l\rquote enfant\'85 et surtout pour toi. Oh\~! j
+\rquote aurais tant donn\'e9 pour que tu ne l\rquote eusses jamais fait\~! et je te supplie de ne plus le faire. N\rquote est-ce pas, tu voudras bien\~?
+\par
+\par Elle se l\'e8ve et vient pr\'e8s de moi.
+\par }{\cgrid0
+\par \endash Dis-moi que tu voudras bien. Je sais aussi, moi, que c\rquote est ignoble, toutes ces choses\~; toute cette soci\'e9t\'e9 immonde bas\'e9e sur la spoliation et la mis\'e8re\~; je sais que les gens qui soutiennent ce syst\'e8me affreux sont des
+\'eatres vils\~; mais il ne faut pas agir comme eux\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est le seul moyen de les jeter \'e0 bas, dis-je. Lorsque les voleurs se seront multipli\'e9s \'e0 tel point que la gueule de la prison ne pourra plus se fermer, les gens qui ne sont ni l\'e9gislateurs ni criminels finiront bien par s
+\rquote apercevoir qu\rquote on pourchasse et qu\rquote on incarc\'e8re ceux qui volent avec une fausse clef parce qu\rquote ils font les choses m\'eames pour lesquelles on craint, on ob\'e9it et on respecte ceux qui volent avec un d\'e9
+cret. Ils comprendront que ces deux esp\'e8ces de voleurs n\rquote existent que l\rquote une par l\rquote autre\~; et, quand ils se seront d\'e9barrass\'e9s des bandits qui l\'e9gif\'e8rent, les b
+andits qui coupent les bourses auront aussi disparu. Tu sais ce que je pense, maintenant\~; tu sais ce que j\rquote ai fait et ce que je veux faire \endash tu entends\~? ce que je veux faire\~!
+\par
+\par \endash Oh\~! c\rquote est affreux, dit Charlotte en sanglotant. Je ne sais pas si tu as tort\'85 mais je ne peux pas, je ne peux pas\'85 \'c9coute-moi, je t\rquote en supplie\'85 au moins pendant quelque temps\'85 Tu te calmeras. Tu es tellement \'e9
+nerv\'e9\~! Tu verras que c\rquote est trop horrible\'85 Je n\rquote ai pas m\'eame le courage d\rquote y penser\~; et je n\rquote aurais pas la force\'85 Oh\~! si tu savais ce que je souffre\~! Je t\rquote aime, je t\rquote aime de toute mon \'e2me \'e0
+ pr\'e9sent\~; et je t\rquote aimerai\'85 oh\~! je ne peux pas dire comme je j\rquote aimerai\'85
+\par
+\par Je la prends dans mes bras.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, si tu m\rquote aimes, Charlotte, ne me demande point des choses impossibles. Il faut que j\rquote agisse comme je te l\rquote ai dit, je suis pouss\'e9 par une force que rien au monde ne pourra vaincre, m\'ea
+me ton amour. Mais tu seras heureuse, je te jure\'85
+\par
+\par \endash Non, murmure-t-elle en d\'e9tournant la t\'eate\~; je voudrais pouvoir te dire\~: oui\~; je le voudrais de tout mon c\'9cur\~; mais c\rquote est plus fort que moi, je ne peux pas. Il me semble que je mourrais de peur et de honte\'85
+ et je ne veux pas que toi\'85 Oh\~! mon ami, mon ami\~! ne me repousse pas ainsi\'85
+\par
+\par \endash Si\~! dis-je, je te repousserai \endash et j\rquote \'e9carte sa main glac\'e9e qu\rquote elle a pos\'e9e sur mon front br\'fblant, car sa douleur me p\'e9n\'e8tre et m\rquote exasp\'e8re et je sens fondre, devant ce d\'e9sespoir de femme, l
+\rquote \'e2pre r\'e9solution qui, depuis si longtemps, s\rquote ancra en moi. \endash Si\~! je te repousserai si tu es assez faible pour ne point agir ce que tu penses, car tu sais bien que j\rquote ai raison. Je serai ce que je veux \'eatre\~
+! Et je resterai seul si tu n\rquote es pas assez forte pour me suivre.
+\par
+\par Charlotte devient p\'e2le, p\'e2le comme une morte\~; et ses yeux seuls, \'e9clatants de fi\'e8vre, paraissent vivants dans sa figure.
+\par
+\par \endash Je ne peux pas, dit-elle tout bas\~; et d\rquote autres paroles, qu\rquote elle voudrait prononcer, expirent sur ses l\'e8vres bl\'eames.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, va-t-en, alors\~! cri\'e9-je d\rquote une voix qui ne me semble pas \'eatre la mienne. Va retrouver ton p\'e8re, fille de voleur\~! il m\rquote a vol\'e9 mon argent et toi tu veux me voler ma volont\'e9\~! Va t-en\~! Va-t-en\~!\'85
+
+\par
+\par Alors, Charlotte s\rquote en va, toute droite. Et pendant longtemps, clou\'e9 \'e0 la m\'eame place et comme p\'e9trifi\'e9, je crois entendre le bruit de ses pas qui s\rquote est \'e9teint dans l\rquote escalier.
+\par
+\par Ce que je ressens, c\rquote est pour moi. Je voudrais bien qu\rquote il y e\'fbt l\'e0 quelqu\rquote un pour me tuer, tout de m\'eame\~; mais on ne meurt pas comme \'e7a. Il faut vivre. Eh\~! bien, en avant\'85\'85
+\par
+\par Le lendemain matin, \'e0 la gare du Nord, au moment o\'f9 je vais prendre le train pour Bruxelles, quelqu\rquote un me frappe sur l\rquote \'e9paule. Je me retourne. C\rquote est l\rquote abb\'e9 Lamargelle.
+\par
+\par \endash Vous partez en voyage, cher monsieur\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; pour affaires\~; un voyage qui durera quelque temps, je pense.
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote \'e9tonnez pas\~; votre oncle est un homme aimable et Melle\~Charlotte est absolument charmante\~; mais les \'e9v\'e9nements de ces temps derniers, ces malheureux \'e9v\'e9nements, ont influ\'e9 quelque peu sur l\rquote am\'e9nit
+\'e9 de leur caract\'e8re\~; et quand on ne trouve plus dans la famille les joies profondes auxquelles elle vous a habitu\'e9\'85 Ah\~! \'e7\rquote a \'e9t\'e9 bien d\'e9plorable, ce qui est arriv\'e9. Pour ma part, je n\rquote ai aucune honte \'e0 l
+\rquote avouer, j\rquote y ai perdu une petite commission qui devait m\rquote \'eatre vers\'e9e au moment du mariage. Enfin\'85 Les voies de la Providence sont insondables. M.\~\'c9douard Montareuil est bien affect\'e9.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re qu\rquote il se consolera, avec le temps.
+\par
+\par \endash Je l\rquote esp\'e8re aussi. Le temps\'85 les distractions\'85 Je crois savoir qu\rquote il se fait inoculer\~; je l\rquote ai rencontr\'e9 l\rquote autre jour sur la route de l\rquote Institut Pasteur. La science est
+ une grande consolatrice. Quant \'e0 vous, vous pr\'e9f\'e9rez les voyages.
+\par
+\par \endash Oh\~! voyages d\rquote affaires\'85
+\par
+\par \endash Oui\~; des affaires au loin\~; l\rquote isolement. Vous avez sans doute raison. Beaucoup de gens \'e9prouvent le besoin de la solitude, de temps \'e0 autre\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Quiconque est loup, agisse en loup\~;
+\par C\rquote est le plus certain de beaucoup\~;
+\par }\pard \qj\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par comme le dit le fabuliste, continue l\rquote abb\'e9 en me plongeant subitement ses regards dans les yeux. Allons\~! je crains de manquer mon train. Au revoir, cher monsieur. Nous nous retrouverons, j\rquote esp\'e8re\~; je fais m\'eame mieux que de l
+\rquote esp\'e9rer, il n\rquote y a que les montagnes, h\'e9\~! h\'e9\~! qui ne se rencontrent pas. Je vous souhaite un excellent voyage. \endash Prenez garde au marchepied.
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Par la porti\'e8re du wagon, j\rquote aper\'e7ois sa haute silhouette noire qui dispara\'eet au coin d\rquote une porte. \'c9tait-il venu pour prendre un train \endash ou pour me voir\~? Et alors, pourquoi\~?
+\par
+\par Ah\~! pas de suppositions\~! \'c7a ne sert \'e0 rien \endash surtout quand les pr\'eatres sont dans l\rquote affaire. \endash Des malins, ceux-l\'e0\~! et qui ne sont peut-\'eatre pas les plus mauvais soutiens de la Soci\'e9t\'e9
+, bien que la bourgeoisie d\'e9clare, en clignant de l\rquote \'9cil, que le cl\'e9ricalisme c\rquote est l\rquote ennemi.
+\par
+\par J\rquote y r\'e9fl\'e9chis pendant que le train, qui s\rquote est mis en marche, traverse la tristesse des faubourgs. Quand on pense au nombre des \'eatres qui vivent dans ces hautes maisons blafardes, dans ces lugubres casernes de la mis\'e8
+re, et qui sont provoqu\'e9s, tous les jours, par ces deux d\'e9fis\~: la ceinture de chastet\'e9 et le coffre-fort\~; quand on songe qu\rquote on ne met en prison tous les ans, en m
+oyenne, que cent cinquante mille individus en France et quelques malheureux millions en Europe\~; on est bien forc\'e9 d\rquote admettre, en v\'e9rit\'e9, devant cette d\'e9risoire mansu\'e9tude de la r\'e9
+pression impuissante, que la seule chose qui puisse retenir les gens sur la pente du crime, c\rquote est encore la peur du diable.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074042}V }{\endash }{\cgrid0 O\'d9 COURT-IL\~?{\*\bkmkend _Toc98074042}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \endash Naturellement, si vous essayez d\rquote expliquer \'e7a \'e0 un gendarme, il y a fort \'e0 parier qu\rquote il vous prendra pour un ali\'e9n\'e9 dangereux. Mais il n\rquote en est pas moins vrai que le voleur, c\rquote est l\rquote
+Atlas qui porte le monde moderne sur ses \'e9paules. Appelez-le comme vous voudrez\~: banquier v\'e9reux, chevalier d\rquote industrie, accapareur, concussionnaire, cambrioleur, faussaire ou escroc, c\rquote est lui qui maintient le globe en \'e9quilibre
+\~; c\rquote est lui qui s\rquote oppose \'e0 ce que la terre devienne d\'e9finitivement un grand bagne dont les for\'e7ats seraient les serfs du travail et dont les garde-chiourmes seraient les usuriers. Le voleur seul sait vivre\~; les autres v\'e9g\'e8
+tent. Il marche, les autres prennent des positions. Il agit, les autres fonctionnent.
+\par
+\par \endash Et leurs fonctions consistent \'e0 voler, dis-je.
+\par
+\par \endash Si l\rquote on veut pousser les choses \'e0 l\rquote extr\'eame, certainement, r\'e9pond Issacar en allumant une cigarette. Mais pourquoi hyperboliser\~? Il est bien \'e9vident que l\rquote homme, en g\'e9n\'e9
+ral, est avide de gains illicites et que le petit nombre de ceux qui n\rquote ont pas assez d\rquote audace pour agir en pirates, avec les lettres de marque octroy\'e9es par le Code, r\'ea
+vent de se conduire en forbans. Le genre humain est admirablement symbolis\'e9, \'e0 ce point de vue, par le trio qui fit semblant d\rquote agoniser, voici dix-huit si\'e8cles, au sommet du Golgotha\~: le larron l\'e9gal \'e0
+ droite, le larron hors la loi \'e0 gauche, et J\'e9sus la bont\'e9 m\'eame, repr\'e9sentant la soumission craintive aux pouvoirs constitu\'e9s, au milieu. Seulement, quand on a dit cela, on n\rquote a pas dit grand\rquote chose. On a \'e9tabli les \'e9l
+\'e9ments inalt\'e9rables de l\rquote \'e2me actuelle, mais on a ignor\'e9 les diversit\'e9s ext\'e9rieures de son agencement. Il y a fleurs et fleurs, bien que, primordialement, toutes les parties de la fleur soient des feuilles\~
+; et il y a filous et filous bien que, par leur fonds, tous les hommes soient des fripons.
+\par
+\par \endash N\rquote allez-vous pas trop loin, \'e0 votre tour\~?
+\par
+\par \endash Je ne pense pas. Je ne crois point que la nature humaine soit mauvaise en elle-m\'eame, ou, au moins, incurablement mauvaise\~; pas plus que je ne crois au criminel-n\'e9. Ce sont l\'e0
+ des mensonges conventionnels, fort commodes sans doute, mais qu\rquote il ne faudrait point \'e9riger en axiomes. Je crois \'e0 l\rquote influence d\'e9testable, irr\'e9sistible, du d\'e9plorable milieu dans lequel nous vivons, Que la corruption engendr
+\'e9e par ce milieu soit profonde et g\'e9n\'e9rale, il n\rquote y a pas lieu d\rquote en douter\~; les \'eatres qui \'e9chappent \'e0 son action sont en bien petit nombre. Ils existent, cependant\~; car c\rquote est soutenir un paradoxe abominable que d
+\rquote affirmer qu\rquote il n\rquote y a point d\rquote honn\'eates gens. Les personnes les plus vers\'e9es en la mati\'e8re n\rquote ont point de doutes \'e0 ce sujet. M.\~Alphonse Bertillon assure m\'eame qu\rquote on pourrait trouver \'e0
+ Paris, parmi les \'eatres plac\'e9s d\'e8s leur jeunesse dans ces conditions qui sont le lot des criminels que nous sommes tous plus ou moins, une centaine d\rquote hommes devenus et rest\'e9s parfaitement honn\'eates. \'ab\~On les trouverait tout de m
+\'eame, dit-il, mais ce seraient cent imb\'e9ciles.\~\'bb Imb\'e9ciles ou non, peu importe. Il suffit qu\rquote ils existent.
+\par
+\par \endash C\rquote est suffisant, en effet.
+\par
+\par \endash Partant donc de ce point que l\rquote honn\'eate homme n\rquote est pas un mythe, mais une simple exception, nous nous trouvons en face d\rquote une masse \'e9norme dont les \'e9l\'e9ments, absolument analogues au point de vue phy
+siologique ou psychologique, ne se diff\'e9rencient qu\rquote en raison de leur agencement au point de vue social. Pour diviser en deux parties les unit\'e9s malfaisantes qui composent cette masse, on est oblig\'e9 de prendre le Code p\'e9nal pour base d
+\rquote appr\'e9ciation.
+\par
+\par \endash Bien entendu\~; le Code, c\rquote est la conscience moderne.
+\par
+\par \endash Oui. Anonyme et \'e0 risques limit\'e9s\'85 La premi\'e8re partie est compos\'e9e, d\rquote abord, de criminels actifs, dont la loi ignore, conseille ou prot\'e8ge les agissements, et qui peuvent se dire honn\'eates par d\'e9finition l\'e9gale\~
+; puis, de criminels d\rquote intention auxquels l\rquote audace ou les moyens font d\'e9faut pour se comporter habituellement en malfaiteurs patent\'e9s, et dont les tentatives \'e9quivoques sont plut\'f4t des incidents isol\'e9s qu\rquote une r\'e8gle d
+\rquote existence\~; ceux-l\'e0 aussi peuvent se dire honn\'eates. Cette cat\'e9gorie tout enti\'e8re a pour caract\'e9ristique le respect de la l\'e9galit\'e9. Les uns sont toujours pr\'eats \'e0 commettre tous les actes contraires \'e0
+ la morale, soit id\'e9ale, soit g\'e9n\'e9ralement admise, pourvu qu\rquote ils ne tombent point sous l\rquote application directe d\rquote un des articles de ce Code qu\rquote ils perfectionnent sans tr\'ea
+ve. Les autres, tout en les imitant de leur mieux, de loin en loin et dans la mesure de leurs faibles facult\'e9s, ne sont en somme que des dupes grotesques et de lamentables victimes qui ne consentent, pourtant, \'e0 se laisser d\'e9
+pouiller que par des personnages rev\'eatus \'e0 cet effet d\rquote une autorit\'e9 indiscutable et qualifi\'e9s de par la loi. Classes dirigeantes et masses dirig\'e9es. De par la loi, Monsieur, de par la loi\~! Vous savez quelle est la cons\'e9quence d
+\rquote un pareil ordre de choses. \'c9go\'efsme meurtrier en haut, mis\'e8re morale et physique en bas\~; partout, la servitude, l\rquote aplatissement d\'e9sesp\'e9r\'e9 devant les Tables de la Loi qui servent de socle au Veau d\rquote Or.
+\par
+\par \endash Certes, l\rquote esclavage est g\'e9n\'e9ral\~; et le joug est plus lourd \'e0 porter, peut-\'eatre, pour les dirigeants que pour les dirig\'e9s. Il est vrai qu\rquote ils ont l\rquote espoir, sans doute, d\rquote arriver \'e0
+ accaparer toute la terre, \'e0 monopoliser toutes les valeurs, \'e0 asservir scientifiquement le reste du monde et \'e0 le parquer dans les p\'e2turages d\'e9sol\'e9s de la charit\'e9 philanthropique. Je suis convaincu que pas une voix ne s\rquote \'e9l
+\'e8verait pour protester s\rquote ils parvenaient \'e0 \'e9tablir un pareil r\'e9gime.
+\par
+\par \endash C\rquote est fort probable. L\rquote \'e9ducation de l\rquote humanit\'e9 est dirig\'e9e depuis longtemps vers un but semblable, et les utopistes du Socialisme la parach\'e8vent. Mais la tentative, si l\rquote on osait la risquer, ne r\'e9
+ussirait pas, et voici pourquoi\~: il y a toute une cat\'e9gorie d\rquote individus qui n\rquote ont cure des lois, qui s\rquote emparent du bien d\rquote autrui sans se servir d\rquote huissiers et qui l\'e8
+vent des contributions sur leurs contemporains sans faire l\rquote inventaire de leurs ressources. Ce sont les voleurs. Il faut leur laisser ce nom, qui n\rquote appartient qu\rquote \'e0 eux seuls, de par la loi, et m\'eame \'e9tymologiquement. }{
+\i\cgrid0 Vola}{\cgrid0 , \'e7a ne veut pas dire\~: une s\'e9bile. Examinez la paume des mains des l\'e9gislateurs, dans un Parlement quelconque, lorsqu\rquote on vote \'e0 mains lev\'e9es, et vous conviendrez que, le titre de voleurs ne saurait s\rquote
+appliquer aux coquins qui mendient les uns des autres, pour commettre leurs m\'e9faits, l\rquote aum\'f4ne de la l\'e9galit\'e9. Je ne dis pas qu\rquote il ne se trouve point de voleurs v\'e9ritables, parmi ces filous en carte\~
+; il y en a, et il y en aura de plus en plus\~; mais c\rquote est encore l\rquote exception. Quant au vrai voleur, ce n\rquote est pas du tout, quoi qu\rquote on en dise, un commer\'e7ant press\'e9, n\'e9gligent des formalit\'e9
+s ordinaires, une sorte de Bachi-Bouzouk du capitalisme. C\rquote est un \'eatre \'e0 part, compl\'e8tement \'e0 part, qui existe par lui-m\'eame et pour lui-m\'eame, ind\'e9pendamment de toute r\'e8gle et de tous statuts. Son seul r\'f4
+le dans la civilisation moderne est de l\rquote emp\'eacher absolument de d\'e9passer le degr\'e9 d\rquote infamie auquel elle est parvenue\~; de lui interdire toute transformation qui n\rquote aura point pour base la libert\'e9 absolue de l\rquote
+Individu\~; de la bloquer dans sa Cit\'e9 du Lucre, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle se rende sans conditions, ou qu\rquote elle se d\'e9truise elle-m\'eame, comme Numance. Ce r\'f4le, il ne le remplit pas consciemment, je l\rquote accorde\~
+; mais enfin, il le remplit. Je n\rquote admets pas que le voleur soit la victime r\'e9volt\'e9e de la Soci\'e9t\'e9, un paria qui cherche \'e0 se venger de l\rquote ostracisme qui le poursuit\~; je le con\'e7ois plut\'f4t comme une cr\'e9
+ature symbolique, \'e0 allures myst\'e9rieuses, \'e0 tendances dont on ignore g\'e9n\'e9ralement la signification, comme on ignore la raison d\rquote \'eatre de certains animaux qui, cependant, ont leur utilit\'e9 et qu\rquote on ne d\'e9
+truit que par habitude aveugle et par m\'e9chancet\'e9 b\'eate. Le voleur va \'e0 son but, non pas que le crime soit bien attrayant et que ses profits soient \'e9normes, mais parce qu\rquote il ne peut faire autrement. Il sent peser sur lui l\rquote
+obligation morale de faire ce qu\rquote il fait. Je dis bien\~: obligation }{\i\cgrid0 morale}{\cgrid0 . \'ab\~Le renard, en volant les poules, a sa moralit\'e9, assure Carlyle\~; sans quoi il ne pourrait pas les voler.\~\'bb Quoi de plus juste\~?
+\par
+\par \endash Rien au monde. C\rquote est faire du crime ce qu\rquote il est\~: une mati\'e8re purement sociologique. Et c\rquote est faire du criminel ce qu\rquote il est aussi\~: une cons\'e9quence imm\'e9
+diate de la mise en train des mauvaises machines gouvernementales, un germe morbide qui appara\'eet, d\'e8s leur origine, dans l\rquote organisme des soci\'e9t\'e9s qui prennent pour base l\rquote accouplement monstrueux de la propri\'e9t\'e9 particuli
+\'e8re et de la morale publique, qui se d\'e9veloppe avec elles et ne peut mourir qu\rquote avec elles. C\rquote est faire du voleur un individu poss\'e9dant une moralit\'e9 sp\'e9ciale qui lui enl\'e8ve la notion de l\rquote harmonique encha\'ee
+nement de l\rquote organisation capitaliste, et qu\rquote il refuse de sacrifier au bien g\'e9n\'e9ral d\'e9fini par les l\'e9gistes. C\rquote est faire de lui le dernier repr\'e9sentant, ab\'e2tardi si l\rquote on y tient, de la conscience individuelle.
+
+\par
+\par \endash Certainement, dit Issacar. Mais ce n\rquote est pas seulement son dernier repr\'e9sentant\~; c\rquote est son repr\'e9sentant \'e9ternel. Toutes les civilisations qui ne se sont pas fond\'e9
+es sur les lois naturelles ont vu se dresser devant elles cet \'e9pouvantail vivant\~: le voleur\~; elles n\rquote ont jamais pu le supprimer, et il subsistera tant qu\rquote elles existeront\~; il est l\'e0 pour d\'e9montrer, }{\i\cgrid0 per absurdum}{
+\cgrid0 , la stupidit\'e9 de leur constitution. Les gouvernements ont un sentiment confus de cette r\'e9alit\'e9\~; et, avec une audace plus ing\'e9nue peut-\'eatre qu\rquote ironique, ils d\'e9clarent que leur principale mission est de maintenir l
+\rquote ordre, c\rquote est-\'e0-dire la servilit\'e9 g\'e9n\'e9rale, et de faire une guerre sans merci au criminel, c\rquote est-\'e0-dire \'e0 l\rquote individu que leurs statuts classent comme tel.
+\par
+\par \endash C\rquote est absolument comme si un conqu\'e9rant affirmait, que sa seule raison d\rquote \'eatre est de subjuguer des provinces. Sa pr\'e9sence n\rquote a pas besoin d\rquote \'eatre expliqu\'e9e. Mais il est probable que les masses exploit\'e9
+es finiront par s\rquote apercevoir que leur pire ennemi n\rquote est pas le criminel traqu\'e9 par la police et exclusivement sacrifi\'e9 comme un bouc \'e9missaire pour assurer \'e0 la loi une sanction indispensable. La faim fait sortir le loup du bois
+\'85
+\par
+\par \endash Les loups sont des loups, r\'e9pond Issacar\~; et les hommes\'85 Il y a annuellement cinquante mille suicides en Europe\~
+; et, en France seulement, quatre-vingt-dix mille personnes meurent de faim et de privations, tandis que soixante-dix mille autres sont intern\'e9es dans les asiles d\rquote ali\'e9n\'e9s par suite de chagrins et de mis\'e8re. Croyez-vous que cette foule
+ de mis\'e9rables ait des principes moraux plus solides que ceux de leurs contemporains\~? Pas du tout. Il n\rquote y a plus que dans certains milieux r\'e9volutionnaires qu\rquote on croie encore \'e0 l\rquote honn\'eatet\'e9
+. Mais la distance est si grande, de la pens\'e9e \'e0 l\rquote acte\~! Plut\'f4t que de la franchir, ils pr\'e9f\'e8rent la mort.
+\par
+\par \endash Pourtant, dis-je, ils sont presque tous chr\'e9tiens\~; et leur religion leur enseigne la n\'e9cessit\'e9 de l\rquote audace. Le ciel m\'eame, dit l\rquote \'e9vangile, appartient aux violents qui le ravissent. }{\i\cgrid0 Violenti rapiunt illud}
+{\cgrid0 . Que pensez-vous de cette promesse du paradis faite aux criminels\~?
+\par
+\par \endash Elle m\rquote amuse. Pourtant, elle est d\rquote une grande profondeur, et les casuistes ne l\rquote ont pas ignor\'e9. Par le fait, les criminels commencent \'e0 jouir sur cette terre de privil\'e8ges que ne partagent point les honn\'ea
+tes gens. On disait autrefois que le voleur avait une maladie de plus que les autres hommes\~: la potence\~; on peut dire aujourd\rquote hui qu\rquote il a une maladie de moins\~: la maladie du respect. Et, ce qu\rquote il y a de plus curieux, c\rquote
+est que ce respect qu\rquote il ressent de moins en moins, il l\rquote inspire de plus en plus. Allez voir juger, par exemple, une affaire d\rquote adult\'e8re\~; le voleur, devant le public et m\'eame le tribunal, fait bien meilleure figure que le vol
+\'e9. Et qui voudrait, croire, \'e0 pr\'e9sent, que la faillite n\rquote a pas \'e9t\'e9 institu\'e9e pour le bien du d\'e9biteur, pour lui refaire une virginit\'e9\~?
+\par
+\par \endash Personne, assur\'e9ment. On pourrait m\'eame aller beaucoup plus loin que vous ne le faites\~; et je serais port\'e9 \'e0 admettre que cette consid\'e9ration pour le larron augmente en raison exacte du m\'e9pris croissant pour la mis\'e8
+re. Penser qu\rquote apr\'e8s dix-huit si\'e8cles de civilisation chr\'e9tienne les pauvres sont condamn\'e9s en naissant\~! Et ils sont condamn\'e9s comme voleurs. Tu as vol\'e9 de la vie, de la force, de la lumi\'e8re\~! Tu es condamn\'e9 \'e0 pay
+er avec ta chair, avec ton sang, avec ton geste de b\'eate, avec ta sueur, avec tes larmes\~! Et l\rquote ignoble com\'e9die que la charit\'e9 infinie les oblige \'e0 jouer\~! Quand vous entendez un homme chanter dans la rue, vous pouvez \'eatre s\'fbr qu
+\rquote il n\rquote a pas de pain.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous\~? ricane Issacar. Ils ont contre eux l\rquote opinion publique \endash la m\'eame qui fera semblant de vous honnir si vous vous laissez pincer au cours d\rquote un cambriolage. \endash Seulement le pauvre est r\'e9prouv\'e9
+\'e0 perp\'e9tuit\'e9, et sans merci\~; car la dignit\'e9 de l\rquote infortune est morte. Vous, vous ne serez d\'e9shonor\'e9 que pour un temps, et jusqu\rquote \'e0 un certain point\~; car vous aurez \'e9t\'e9 assez habile pour mettre en lieu s\'fb
+r le produit de vos pr\'e9c\'e9dents larcins. Il n\rquote y a qu\rquote une opinion publique, voyez-vous\~: c\rquote est celle de la Bourse\~; elle donne sa cote tous les jours. Lisez-la en faisant votre compte, m\'ea
+me si vous revenez du bagne. Vous saurez ce qu\rquote on pense de vous.
+\par
+\par \endash J\rquote ai d\'e9j\'e0 eu l\rquote occasion de la consulter une fois, cette opinion publique\~; lorsque j\rquote ai voulu m\rquote assurer de la valeur des titres avec lesquels mon oncle avait r\'e9gl\'e9 ses comptes de tutelle.
+\par
+\par \endash Oui, je sais\~; elle vous a r\'e9pondu\~: cent mille francs, \'e0 peu pr\'e8s. C\rquote \'e9tait comme si elle vous avait dit\~: Tu risqueras cette somme dans une entreprise quelconque, et tu la perdras\~
+; car ton capital est mince et les gros capitaux n\rquote existent que pour d\'e9vorer les petits. Ou bien, tu chercheras \'e0 joindre \'e0 tes maigres revenus ceux d\rquote un de ces emplois honn\'eates qui, pour \'eatre peu lucratifs, n\rquote
+en sont pas moins p\'e9nibles. Ceux qui les exercent ne mangent pas tout \'e0 fait \'e0 leur faim, sont v\'eatus presque suffisamment, compensent l\rquote absence des joies qu\rquote ils r\'eavent par l\rquote accomplissement de devoirs sociaux que l
+\rquote habitude leur rend n\'e9cessaires\~; et, \'e0 part \'e7a, vivent libres comme l\rquote air \endash l\rquote air qu\rquote on paye aux contributions directes.
+\par
+\par \endash La perspective \'e9tait engageante. N\'e9anmoins, elle ne m\rquote attirait pas. J\rquote \'e9tais assez bien dou\'e9, il est vrai, et si j\rquote avais eu de l\rquote ambition\'85 Mais je n\rquote ai pas d\rquote ambition. Arriver\~! \'c0 quoi\~
+? Chagrin solitaire ou douleur publique. Manger son c\'9cur dans l\rquote ombre ou le jeter aux chiens. D\rquote ailleurs, je n\rquote avais pas la notion d\'e9primante de l\rquote avenir. Je voulais vivre pour vivre.
+\par
+\par \endash Ne faites pas de la r\'e9solution que vous avez prise une question de principes, dit Issacar. Rien de mauvais comme les principes. Vous \'eates, ainsi que tous les autres criminels, pouss\'e9 par une force que vous ne connaissez pas, qui n
+\rquote est point h\'e9r\'e9ditaire, et \'e0 laquelle les milieux que vous avez travers\'e9s ont simplement permis un libre d\'e9veloppement. Le voleur est un pr\'e9destin\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est possible. Moi, je vole parce que je ne suis pas assez riche pour vivre \'e0 ma guise, et que je veux vivre \'e0 ma guise. Je n\rquote accepte aucun joug, m\'eame celui de la fatalit\'e9.
+\par
+\par \endash Prenez garde. Si vous vous d\'e9robez \'e0 toute domination, vous vous condamnez \'e0 subir toutes les influences passag\'e8res.
+\par
+\par \endash \'c7a m\rquote est \'e9gal Et puis, j\rquote aime voler.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 une raison. On peut s\rquote \'e9prendre de tout, m\'eame du plaisir et du crime, avec sinc\'e9rit\'e9 et, j\rquote oserai le dire, avec \'e9l\'e9vation.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez peut-\'eatre pas tort, apr\'e8s tout, de parler du voleur comme d\rquote un pr\'e9destin\'e9. Il me semble que, m\'eame si j\rquote \'e9tais rest\'e9 riche, je n\rquote aurais \'e9t\'e9 attir\'e9
+ vers rien, ou seulement vers des choses impossibles.
+\par
+\par \endash Vous auriez \'e9t\'e9 un isol\'e9 ou un libertin, car vous \'eates un individu\~; \'e9tant pauvre, vous \'eates un malfaiteur par d\'e9finition l\'e9gale. Dans une soci\'e9t\'e9 o\'f9 tous les d\'e9sirs d\rquote actes et les app\'e9tits sont r
+\'e9gl\'e9s d\rquote avance, le crime sous toutes ses formes, de la d\'e9bauche \'e0 la r\'e9volte, est la seule \'e9chappatoire pr\'e9vue, et implicitement permise par la loi aux forces vives qui ne peuvent trouver leur emploi dans le m\'e9canisme r\'e9
+glement\'e9 de la machine sociale, et auxquelles la pauvret\'e9 d\'e9fend l\rquote isolement. Vous auriez pu tenter n\rquote importe quoi\~; on vous aurait reconnu tout de suite comme un caract\'e8re, et vous auriez \'e9t\'e9
+ perdu. La lanterne avec laquelle Diog\'e8ne cherchait un homme, et qu\rquote avait d\'e9j\'e0 tenue J\'e9r\'e9mie, l\rquote Individu la porte sur la poitrine, aujourd\rquote hui \endash afin qu\rquote on puisse le viser au c\'9c
+ur et le fusiller dans les t\'e9n\'e8bres.
+\par
+\par \endash Puisque je dois \'eatre un voleur, et rien qu\rquote un voleur\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi\~: rien qu\rquote un voleur\~? Ne pouvez-vous \'eatre quelque autre chose en m\'eame temps\~? Vous \'eates d\'e9j\'e0 ing\'e9nieur\~; continuez.
+Le loisir ne vous manquera pas. Vous auriez tort de vous cantonner dans une occupation unique. Il faut \'eatre de votre temps, mais pas trop. La grande pr\'e9occupation de notre \'e9poque est la division du travail, car on affirme aujourd\rquote
+hui que les parties ne doivent plus avoir de rapports avec le tout. Il n\rquote y a que le vol qui ne soit pas une sp\'e9cialit\'e9. N\rquote en faites pas une.
+\par
+\par \endash Soit. Je voulais dire qu\rquote il y a deux sortes de filous\~; l\rquote escroc et le voleur proprement dit. L\rquote un nargue les lois, l\rquote autre ne leur fait m\'eame pas l\rquote honneur de s\rquote occuper d\rquote elles\~
+; je veux agir comme ce dernier.
+\par
+\par \endash Affaire de temp\'e9rament. Moi, je pr\'e9f\'e8re l\rquote escroquerie, pour la m\'eame cause\~; mais je n\rquote ai pas la maladie du pros\'e9lytisme. Soyez un larron primitif, un larron barbare si vous voulez.
+Permettez-moi seulement de vous donner un bon conseil\~: faites aux lois l\rquote honneur de vous inqui\'e9ter d\rquote elles. Comparez les statuts criminels des diff\'e9rents peuples, et leurs codes\~; comparez aussi leurs r\'e9gimes p\'e9
+nitentiaires et l\rquote \'e9chelle de ces r\'e9gimes\~; et, avant de tenter un coup, examinez dans quel pays et dans quelles conditions il est pr\'e9f\'e9rable de le risquer\~; laissez le moins possible au hasard\~; sachez d\rquote
+avance quel sera votre ch\'e2timent, et comment vous le subirez, si vous \'eates pris. Je souhaite que vous ne le soyez jamais\~; mais mes v\'9cux ne sont point une sauvegarde. Jusqu\rquote ici, vous n\rquote avez commis qu\rquote
+un vol, fort imprudent et d\rquote une audace presque enfantine\~; gr\'e2ce \'e0 un concours de circonstances extraordinaires, vous n\rquote avez m\'eame pas \'e9t\'e9 soup\'e7onn\'e9. On a bien raison de dire qu\rquote il n\rquote y a que l\rquote
+invraisemblable qui arrive\~! Cependant, ne vous y fiez pas.
+\par
+\par \endash Je ne m\rquote y fie pas.
+\par
+\par \endash Et surtout, souvenez-vous bien qu\rquote il faut \'e9viter \'e0 tout prix les violences contre les personnes. L\rquote assassinat, soit pour l\rquote attaque de la propri\'e9t\'e9 \'e0 conqu\'e9rir, soit pour la d\'e9fense de la propri\'e9t\'e9
+ qu\rquote on vient d\rquote annexer, est un proc\'e9d\'e9 grossier et anachronique qu\rquote un v\'e9ritable voleur doit r\'e9pudier absolument. Tout ce qu\rquote on veut, mais pas la butte.
+\par
+\par \endash C\rquote est mon avis,
+\par
+\par \endash Le genre de vie que vous choisissez, \'e0 part ses risques (mais quelle profession n\rquote a pas ses dangers\~?) me semble pleine de charmes pour un esprit ind\'e9pendant. Carri\'e8re accident\'e9e\~! Vous verrez du pays, et peut-\'ea
+tre des hommes. On passe partout avec de l\rquote argent, et l\rquote on ne vous demande gu\'e8re d\rquote o\'f9 il vient\~; excusez cette banalit\'e9.
+\par
+\par \endash De bon c\'9cur. Ma vie ne sera peut-\'eatre pas tr\'e8s gaie, et ne sera point, s\'fbrement, ce que j\rquote aurais d\'e9sir\'e9 qu\rquote elle f\'fbt. Mais elle ne sera pas ce qu\rquote on aurait voulu qu\rquote elle e\'fbt \'e9t\'e9\~
+! La loi, qui a permis qu\rquote on me f\'eet pauvre, m\rquote a condamn\'e9 \'e0 une existence besogneuse et sans joie. Je m\rquote insurge contre cette condamnation, quitte \'e0 en encourir d\rquote autres.
+\par
+\par \endash Ne vous r\'e9voltez pas trop, dit Issacar\~; \'e7a n\rquote a jamais rien valu. Contentez-vous de donner l\rquote exemple en vivant \'e0 votre fantaisie. Pourtant, si vous pouvez retirer un plaisir d\rquote une comparaison entre l\rquote \'e9
+tat qui sera le v\'f4tre et la situation que vous assignait la bienveillance de la Soci\'e9t\'e9, ne vous refusez pas cette satisfaction.
+\par
+\par \endash C\rquote est un parall\'e8le que j\rquote \'e9tablirai souvent, et \'e0 un point de vue surtout.
+\par
+\par \endash Celui des femmes, je parie\~?
+\par
+\par \endash Tout juste\~! Ah\~! les bourgeois sont bien vils\~; mais ce qu\rquote elles sont l\'e2ches, leurs filles\~! Elles peuvent se vanter de le tra\'eener, le boulet de leur origine\~!
+\par
+\par \endash Comme vous vous emportez\~! Ne pouvez-vous dire tranquillement que les honn\'eates filles du Tiers-\'c9tat ont la pr\'e9tention ridicule de vouloir faire payer leur honn\'eatet\'e9 beaucoup puisqu\rquote elle ne vaut\~?\'85
+ Auriez-vous eu quelque petite histoire avec une de ces demoiselles, ces temps derniers\~? Votre brusque arriv\'e9e \'e0 Bruxelles, quand j\rquote y r\'e9fl\'e9chis, me laisserait croire \'e0 un drame.
+\par
+\par \endash Ni drame ni com\'e9die\~; quelque chose de pitoyable et qui n\rquote a pas m\'eame de nom. N\rquote en parlons pas\~; c\rquote est fini. Seulement, j\rquote en ai assez, des femmes qui portent un trait\'e9 de morale \'e0 la place du c\'9c
+ur et qui savent \'e9touffer leurs sens sous leurs scrupules. Ah\~! des femmes qui n\rquote aient pas d\rquote \'e2me, et m\'eame pas de m\'9curs, qui soient de glorieuses femelles et des poup\'e9es convaincues, des femmes aur\'e9ol\'e9es d\rquote
+inconscience, enrubann\'e9es de jeunesse et fleuries de jupons clairs\~!\'85
+\par
+\par \endash Vous en aurez, dit Issacar. Je ne vous promets point que leur immoralit\'e9 ne vous ennuiera pas autant, au fond, que la moralit\'e9 des autres\~; mais elle est moins monot
+one et vous distraira quelquefois. Ce sont de bonnes filles, pas si bonnes que \'e7a tout de m\'eame, qui ont assez de d\'e9fauts pour faire faire risette \'e0 leurs qualit\'e9s, et auxquelles l\rquote instruction obligatoire a m\'eame appris l\rquote
+orthographe. En v\'e9rit\'e9, je me demande ce que les honn\'eates femmes peuvent encore avoir \'e0 leur reprocher. Elles reniflent, parce qu\rquote elles n\rquote osent pas se moucher de peur d\rquote enlever leur maquillage, mais elles ont des pi\'e8
+ces d\rquote or dans leurs bas. Oui, je sais bien, vous vous moquez de \'e7a\'85 Enfin, on n\rquote a pas \'e0 s\rquote occuper des toilettes\~; c\rquote est quelque chose par le temps qui court\'85 Ah\~! sapristi, quelle heure est-il donc\~?
+\par
+\par \endash Cinq heures et quart.
+\par
+\par \endash Bon. Nous avons encore dix minutes \'e0 nous\~; il nous en faux cinq tout au plus pour aller \'e0 notre rendez-vous. Je mets ces dix minutes \'e0 profit. Voulez-vous me pr\'eater vingt mille francs\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s volontiers.
+\par
+\par \endash J\rquote ai l\rquote intention, voyez-vous, de tenter quelque chose du c\'f4t\'e9 du Congo. J\rquote ai une id\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Vous ne croyez donc plus aux ports de mer\~?
+\par
+\par \endash Si\~; mais la question n\rquote est pas m\'fbre\~; les Belges y viendront, n\rquote en doutez pas, et je crois m\'eame qu\rquote apr\'e8s avoir creus\'e9 des bassins dans toutes leurs villes ils feront la conqu\'eate de la Suisse, pour cr\'e9
+er un port \'e0 La-Chaux-de-Fonds\~; seulement, il faut attendre. Ah\~! si vous vouliez marcher avec moi, nous serions des pr\'e9curseurs\'85
+\par
+\par \endash Je regrette de ne le pouvoir, dis-je\~; mais je ne veux pas me m\'ealer d\rquote affaires. Pourtant, je suis tr\'e8s heureux de vous \'eatre utile, car vous m\rquote avez rendu service.
+\par
+\par \endash En m\rquote occupant de la n\'e9gociation des titres et des bijoux dont vous avez soulag\'e9 cette bonne vieille dame\~? C\rquote \'e9tait si naturel\~! Je regrette seulement de n\rquote
+en avoir pu tirer que cent trente mille francs. Mais vous verrez vous-m\'eame, avant peu, combien nous sommes exploit\'e9s.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en serai pas surpris. Voulez-vous que je vous donne un ch\'e8que ce soir\~?
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pond Issacar\~; vous m\rquote enverrez ces vingt mille francs de Londres, apr\'e8s-demain matin, en bank-notes anglaises.
+\par
+\par \endash Apr\'e8s-demain matin\~! Mais je ne serai pas \'e0 Londres\'85
+\par
+\par \endash Si. Vous y serez demain soir \'e0 six heures. C\rquote est moi qui vous le dis. \'c0 pr\'e9sent, en route, chantonne Issacar en prenant son chapeau. Le caf\'e9 o\'f9 nous devons voir mon homme est \'e0 deux pas d\rquote ici.
+\par
+\par Tout \'e0 c\'f4t\'e9, en effet\~; en face de la Bourse. C\rquote est l\rquote heure de l\rquote ap\'e9ritif et l\rquote \'e9tablissement regorge de clients attabl\'e9s devant des boissons rouges, et jaunes, et vertes. Des hommes aux figures d\'e9sabus\'e9
+es de contrefacteurs imp\'e9nitents, qui trichent aux cartes ou se racontent des mensonges\~; des femmes d\rquote une grande fadeur, joufflues et comme gonfl\'e9es de fluxions malsaines, avec des bouches qu\'e9mandeuses et des paupi\'e8res lourdes s
+\rquote ouvrant p\'e9niblement sur des yeux de cellulo\'efd qui meurent d\rquote envie de loucher.
+\par
+\par Apr\'e8s un moment d\rquote h\'e9sitation, nous nous dirigeons vers une table qu\rquote encombre un jeune homme blond\~; c\rquote est la seule qui soit aussi faiblement occup\'e9e. Le jeune homme blond, plong\'e9 dans la lecture d\rquote
+un journal, nous autorise \'e0 l\rquote investir\~; aussit\'f4t, je me poste sur son flanc gauche et Issacar lui fait face avec intr\'e9pidit\'e9.
+\par
+\par \endash Pour qui la chaise qui reste libre\~? Pour qui\~? dis-je \'e0 Issacar d\'e8s que le gar\'e7on nous a munis de pernicieux breuvages.
+\par
+\par \endash Pour un fort honn\'eate homme, gros industriel, fabricant de produits chimiques, qui br\'fble du d\'e9sir de faire votre connaissance et de vous voir placer deux cent mille francs pour le moins dans ses mains sans tache,
+\par
+\par \endash Quelle singuli\'e8re id\'e9e vous avez de me mettre en rapports avec des gens\'85
+\par
+\par \endash Chut\~! Chut\~!
+\par
+\par Issacar se retourne pour faire signe \'e0 l\rquote honn\'eate industriel qui vient d\rquote entrer et dont il a reconnu la silhouette dans une glace. L\rquote honn\'eate industriel a aper\'e7u le signal. Il s\rquote avance en souriant\~
+; le ventre trop gros, les membres trop courts, une t\'eate d\rquote Espagnol de contrebande avec des moustaches \'e0 la Velasquez, le front d\'e9prim\'e9, rid\'e9 comme par l\rquote habitude du casque, les doigts \'e9pais, courts, cruels, \'e9cart\'e9
+s comme pour l\rquote \'e9gouttement de l\rquote eau b\'e9nite. Issacar fait les pr\'e9sentations comme s\rquote il n\rquote avait fait autre chose de sa vie\~; et la chaise libre perd sa libert\'e9.
+\par
+\par \endash Monsieur, me dit l\rquote honn\'eate industriel, j\rquote ai appris par M.\~Issacar combien vous \'eates d\'e9sireux de trouver, en m\'eame temps qu\rquote un moyen d\rquote utiliser vos merveilleuses facult\'e9s d\rquote ing\'e9nieur et d
+\rquote inventeur, un placement r\'e9mun\'e9rateur pour vos capitaux. Je pense que je puis vous offrir, pour une fois, cette double possibilit\'e9, savez-vous. C\rquote est aussi l\rquote avis de notre honorable ami M.\~Issacar, et je suis heureux qu
+\rquote il ait m\'e9nag\'e9 cette entrevue, pour une fois, afin que je puisse vous exposer l\rquote \'e9tat de mes affaires, savez-vous. Si vous le permettez, je vais, sans autre pr\'e9ambule, vous donner une id\'e9e de mon entreprise.
+\par
+\par Je permets tout ce qu\rquote on veut\~; et l\rquote honn\'eate industriel commence ses explications. Il parle le plus vite qu\rquote il peut et j\rquote \'e9coute le moins possible. Mon Dieu\~! Mon Dieu\~! pourvu que \'e7a ne dure pas trop longtemps\~!
+\'85 \'c0 l\rquote expiration du premier quart d\rquote heure, le jeune homme blond, \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, commence \'e0 donner des signes d\rquote impatience\~; il s\rquote agite nerveusement sur la banquette et d\'e9
+plie son journal avec rage. Tant pis pour lui\~! Il n\rquote a qu\rquote \'e0 s\rquote en aller, s\rquote il n\rquote est pas content. Ah\~! que je voudrais pouvoir en faire autant\~!\'85 Au bout d\rquote une demi-heure, je prends le parti d\rquote
+interrompre l\rquote honn\'eate industriel.
+\par
+\par \endash Monsieur, lui dis-je, le tableau que vous venez de m\rquote exposer est trac\'e9 de main de ma\'eetre, et je dois avouer que vous m\rquote
+avez presque convaincu. Le moindre des produits chimiques prend dans votre bouche une valeur toute particuli\'e8re, et je crois que les r\'e9sultats que vous avez atteints jusqu\rquote ici ne sont rien en comparaison de ceux que vous pouvez esp\'e9
+rer. Je me permettrai cependant de faire mes r\'e9serves sur la potasse. Il me semble que vous ne rendez pas suffisamment justice \'e0 la potasse.
+\par
+\par \endash Moi\~? fait l\rquote honn\'eate industriel interloqu\'e9\~; mais je n\rquote en ai pas encore parl\'e9\~!
+\par
+\par \endash Justement. Votre silence est plein de sous-entendus hostiles. N\rquote oubliez pas, Monsieur, que je suis ing\'e9nieur\~; rien n\rquote \'e9chappe \'e0 un ing\'e9nieur.
+\par
+\par \endash Je le vois bien, murmure l\rquote honn\'eate industriel, tr\'e8s confus.
+\par
+\par \endash Quoi qu\rquote il en soit, dit Issacar qui s\rquote aper\'e7oit sans doute que je m\rquote engage sur un mauvais terrain, quoi qu\rquote il en soit, je puis vous assurer, Monsieur, que vos paroles ont fait la plus grande impression sur M.\~
+Randal. Je connais M.\~Randal. Il est peu expansif, comme tous les hommes modestes bien que p\'e9n\'e9tr\'e9s du sentiment de leur valeur\~; mais j\rquote ai remarqu\'e9 l\rquote int\'e9r\'eat soutenu avec lequel il vous a \'e9cout\'e9. C\rquote
+est un grand point, croyez-le\~; et je ne serais pas \'e9tonn\'e9 si, apr\'e8s une ou deux visites \'e0 votre usine, il mettait \'e0 votre disposition, non pas deux cent mille francs, mais trois cent mille.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! dis-je, un peu au hasard \endash car je ne comprends pas du tout la signification des coups de pied qu\rquote Issacar me lance sous la table \endash oh\~! oh\~! c\rquote est aller bien vite\'85
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! dit l\rquote industriel dont les yeux s\rquote allument, quand un placement est bon\'85 Il ne s\rquote agit pas ici des Bitumes du Maroc ou du percement du Caucase, savez-vous. C\rquote est une affaire s\'e9rieuse, que vous pouvez
+\'e9tudier vous-m\'eame\'85
+\par
+\par \endash Certainement. Mais\'85
+\par
+\par \endash Auriez-vous quelques objections \'e0 pr\'e9senter, pour une fois\~?
+\par
+\par Moi\~? Pas du tout. Mais Issacar en a pour moi.
+\par
+\par \endash Oui, dit-il, M.\~Randal a certaines raisons qui le font h\'e9siter, jusqu\rquote \'e0 un certain point, \'e0 placer ses capitaux dans une entreprise comme la v\'f4tre. Il me les a expos\'e9es et je vais vous les traduire bri\'e8vement. D\rquote
+abord, il redoute l\rquote accroissement des frais g\'e9n\'e9raux. Les ouvriers r\'e9clament constamment des augmentations de salaires\'85
+\par
+\par \endash Ils les r\'e9clament\~! ricane l\rquote industriel. Oui, ils les r\'e9clament\~; mais ils ne les ont jamais. Et quand m\'eame ils les obtiendraient, croyez-vous qu\rquote ils en seraient plus heureux et nous plus pauvres\~? Quelle plaisanterie\~
+! Ce que nous leur donnerions de la main droite, nous le leur reprendrions de la main gauche. Il est impossible qu\rquote il en soit autrement. La science nous l\rquote apprend. La science, Monsieur\~! La main-d\rquote \'9cuvre est pour rien ici\~
+; savez-vous pourquoi\~? Parce que la Belgique est un pays riche, pour une fois. Plus un pays est riche, plus le travailleur est pauvre. La France, au XVe si\'e8cle, \'e9tait bien loin d\rquote avoir la fortune qu\rquote elle poss\'e8de aujourd\rquote
+hui, n\rquote est-ce pas\~? Eh\~! bien, \'e0 cette \'e9poque, l\rquote ouvrier et le paysan fran\'e7ais gagnaient beaucoup plus qu\rquote ils ne gagnent \'e0 pr\'e9sent. Loi \'e9conomique, Monsieur, loi \'e9conomique\~!
+\par
+\par \endash La science est une admirable chose, dit Issacar. Mais M.\~Randal, qui a pour elle tout le respect n\'e9cessaire, n\rquote ignore pas combien elle exige de m\'e9
+nagements dans ses diverses applications. Et il a entendu dire que deux accidents terribles s\rquote \'e9taient produits chez vous l\rquote ann\'e9e derni\'e8re\'85
+\par
+\par L\rquote honn\'eate industriel sourit.
+\par
+\par \endash Des accidents\~! Oui, il y a des accidents. Nous traitons des mati\'e8res dangereuses, pour une fois. Il y a eu quinze hommes tu\'e9s \'e0 la premi\'e8re explosion\~; dix seulement \'e0 la deuxi\'e8me. Mais ces catastrophes donnent \'e0
+ une maison une publicit\'e9 gratuite si merveilleuse\~! D\rquote ailleurs, il n\rquote y a rien \'e0 payer aux familles des victimes, car toutes les pr\'e9cautions sont prises. Je ne dis pas qu\rquote elles le soient constamment, savez-vous\~
+; on se ruinerait. Mais elles le sont quand se pr\'e9sentent les inspecteurs, qui nous pr\'e9viennent toujours de leur visite\~; question de courtoisie\~; c\rquote est nous, industriels, qui les faisons vivre\'85 Ah\~! oui, cela fait une belle r\'e9clame
+\~! Et l\rquote enterrement en masse\~! Tous les c\'9curs r\'e9concili\'e9s dans la douleur commune\~! Plus de castes\~! L\rquote union de tous, patrons et ouvriers, pleurant \'e0 l\rquote unisson aux accents du }{\i\cgrid0 De profundis}{\cgrid0 \~
+! Tu sais, les b\'e2timents sont assur\'e9s.
+\par
+\par \endash C\rquote est une grande consolation, dit Issacar. Malheureusement, cette union que produisent si \'e0 propos de pareils \'e9v\'e9nements n\rquote est peut-\'eatre pas de longue dur\'e9e\~; et alors arrivent les gr\'e8ves, dont l\rquote id\'e9
+e seule effraye M.\~Randal.
+\par
+\par \endash Oui, dis-je, ob\'e9issant \'e0 une pression du pied d\rquote Issacar, je crains \'e9norm\'e9ment les gr\'e8ves.
+\par
+\par \endash Crainte chim\'e9rique, affirme l\rquote honn\'eate industriel\~; les gr\'e8ves n\rquote ont jamais fait de tort aux capitalistes\~; au contraire. Voulez-vous que je vous dise le fin mot\~? Les trois quarts et demi des gr\'e8ves, c\rquote
+est nous qui les provoquons. En Angleterre, en France, en Am\'e9rique, partout. Le, capitaliste, le manufacturier encombr\'e9 par la surproduction se refait par la gr\'e8ve. Il est curieux que vous ne vous en soyez pas dout\'e9
+. Tout le monde le sait, et personne n\rquote y trouve \'e0 redire. Savez-vous pourquoi\~? C est parce qu\rquote on se rend bien compte, malgr\'e9 les criailleries des d\'e9tracteurs du syst\'e8me actuel, que le monde n\rquote
+est pas si mal fait, pour une fois\~: si les uns jouissent de toutes les faveurs de la fortune, les autres conservent, par le fait m\'eame de leur indigence, le pouvoir de les appr\'e9cier.
+\par
+\par \endash C\rquote est une compensation, en effet, accorde Issacar\~; mais elle est peut-\'eatre un peu narquoise. Et il se pourrait bien qu\rquote un jour une r\'e9volution sociale\'85
+\par
+\par Coup de pied d\rquote Issacar. Silence. Second coup de pied d\rquote Issacar. Je parle.
+\par
+\par \endash Certainement, une r\'e9volution sociale qui\'85 que\'85
+\par
+\par \endash Je devine ce que vous voulez me dire, assure l\rquote honn\'eate industriel. Une r\'e9volution qui prendrait d\rquote assaut les Banques et dilapiderait les \'e9pargnes des gens laborieux et \'e9conomes, qui s\rquote
+approprierait les capitaux des honn\'eates gens. Cela n\rquote est gu\'e8re probable en Belgique\~; nous avons la garde civique, ici, Monsieur, pour une fois. Mais enfin, c\rquote est possible. Eh\~! bien, il n\rquote y a qu\rquote une chose \'e0 faire\~
+: C\rquote est de ne pas confier son argent aux Banques et de le garder chez soi. C\rquote est ce que je fais, savez-vous.
+\par
+\par Et l\rquote honn\'eate industriel me regarde triomphalement dans les yeux, tandis que le jeune homme blond, apr\'e8s avoir soigneusement pli\'e9 son journal, se met \'e0 examiner les points noirs dans le marbre blanc de la table. Quel imb\'e9cile\~
+! Pourquoi ne s\rquote en va-t-il pas\~?
+\par
+\par \endash Oui, continue l\rquote industriel, je garde tout mon argent chez moi et, en cas de besoin, je saurais le d\'e9fendre. Mon coffre-fort se trouve dans mon cabinet particulier, au troisi\'e8me \'e9tage de ma maison, et mon appartement est au premier
+\~; j\rquote ai en ce moment pour plus de cinq cent mille francs de bonnes valeurs, sans compter les esp\'e8ces\~; pour aller les prendre, il faudrait passer sur mon cadavre. Quant aux voleurs, je m\rquote
+en moque. Ma porte est solide et je ne me couche jamais sans en avoir pouss\'e9 moi-m\'eame les trois gros verrous.
+\par
+\par \endash Un avertisseur \'e9lectrique serait peut-\'eatre prudent, sugg\'e8re Issacar.
+\par
+\par \endash Je ne dis pas. Mais je puis m\rquote en passer\~; j\rquote ai l\rquote oreille fine et je ne dors que d\rquote un \'9cil, en gendarme.
+\par
+\par \endash Excellente habitude, dit Issacar\~; nous n\rquote aurons pas de mal \'e0 vous r\'e9veiller, un de ces matins, pour vous demander \'e0 d\'e9jeuner, M.\~Randal et moi.
+\par
+\par \endash Le plus t\'f4t possible me fera plaisir, affirme l\rquote industriel\~; on ne traite bien les affaires que devant une bonne table\~; c\rquote est pourquoi, je pense, les pauvres ne r\'e9ussissent jamais\~; ils mangent si mal\~
+! Ne tardez pas trop, et venez de bonne heure\~; nous irons faire un tour \'e0 l\rquote usine avant d\'e9jeuner.
+\par
+\par Il nous donne son adresse\~: 67, rue de Darbro\'ebk\~; et se retire apr\'e8s force compliments, absolument enchant\'e9 de lui.
+\par
+\par \endash Pourquoi m\rquote avez-vous impos\'e9 une pareille corv\'e9e\~? demandai-je \'e0 Issacar.
+\par
+\par \endash Vous le verrez bient\'f4t, me r\'e9pond-il en souriant. Mais que pensez-vous du personnage\~? C\rquote est un symbole. \'c0 une \'e9poque o\'f9 tout, m\'eame les plus vils sentiments, perd de sa force et se d\'e9colore, l\rquote \'e9go\'ef
+sme pur, sans m\'e9lange et na\'eff ne se rencontre plus gu\'e8re que dans les classes moyennes\~; mais il s\rquote y cramponne. Et quelle inconscience\~! Cet homme que vous venez de voir \'e9tait candidat aux derni\'e8res \'e9
+lections municipales, candidat lib\'e9ral et d\'e9mocratique\~; il repr\'e9sentait la d\'e9mocratie, la seule, la vraie\~!
+\par
+\par \endash Il la repr\'e9sente encore, dis-je. La vraie d\'e9mocratie est celle qui permet \'e0 chaque individu de donner, en pure perte, son maximum d\rquote efforts et de souffrance\~; Prudhomme seul ne l\rquote ignore pas. Ah\~
+! quelle lame de sabre ne vaudrait mille fois son parapluie\~?\'85 Et comme tout ce que pensent ces gens-l\'e0 est exprim\'e9 bassement\~! Ce qui me r\'e9pugne surtout dans la bourgeoisie, c\rquote est son manque de dignit\'e9\~
+; elle a eu beau tremper son gilet de flanelle dans le sang des mis\'e9rables, elle n\rquote en a pu faire un manteau de pourpre.
+\par
+\par \endash Et quand les d\'e9sh\'e9rit\'e9s la prendront aux \'e9paules pour la jeter dans l\rquote \'e9gout o\'f9 elle doit crever, on ira leur demander leurs raisons, on s\rquote \'e9tonnera de leur manque de m\'e9nagements, on leur reprochera leurs fa
+\'e7ons brutales\'85 Ah\~! l\rquote ironie anglaise\~: \'ab\~Le chien, pour arriver \'e0 ses fins, se rendit enrag\'e9, et mordit l\rquote homme\~\'bb\'85
+\par
+\par \endash Ma foi, dis-je, c\rquote est presque un soulagement, quand on vient de quitter un de ces honn\'eates gens, que de penser qu\rquote on doit avoir pour amis des canailles, qu\rquote on fr\'e9quentera des \'eatres destin\'e9s \'e0 l\rquote \'e9
+chafaud ou au bagne.
+\par
+\par J\rquote ai prononc\'e9 la phrase un peu haut, et j\rquote ai vu sourire le jeune homme blond. De quoi se m\'eale-t-il\~? Il commence \'e0 m\rquote agacer. Et je me penche sur la table pour murmurer \'e0 Issacar\~:
+\par
+\par \endash Allons-nous en d\rquote ici\~; et conduisez-moi aupr\'e8s de ce voleur si adroit dont vous m\rquote avez parl\'e9 tant\'f4t et que vous devez me faire conna\'eetre ce soir.
+\par
+\par \endash Volontiers, r\'e9pond Issacar\~; mais il est inutile de sortir.
+\par
+\par Il se l\'e8ve et pose la main sur l\rquote \'e9paule du jeune homme blond.
+\par
+\par \endash J\rquote ai l\rquote honneur, me dit-il, de vous pr\'e9senter mon ami Roger Voisin, dont vous d\'e9sirez si vivement faire la connaissance.
+\par
+\par J\rquote esquisse un geste d\rquote \'e9tonnement\~; mais le jeune homme blond me tend la main.
+\par
+\par \endash Je suis vraiment enchant\'e9, Monsieur\'85 Permettez-moi seulement une petite rectification\~; mon nom est bien Roger Voisin mais, d\rquote ordinaire, on m\rquote appelle Roger-la-Honte.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074043}VI \endash PLEIN CIEL{\*\bkmkend _Toc98074043}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Minuit sonne au beffroi de la cath\'e9drale comme nous p\'e9n\'e9trons, Roger-la-Honte et moi, dans la rue, de Darbro\'ebk\~; nous venons de faire nos adieux \'e0 Issacar avec lequel nous avons d\'een\'e9 \'e0 l\rquote h\'f4tel du Roi Salomon, o\'f9
+ il habite. On est tr\'e8s bien, \'e0 cet h\'f4tel-l\'e0.
+\par
+\par \endash Oui, dit Roger-la-Honte\~; aucun voleur chic ne descend ailleurs, \'e0 Bruxelles\~; except\'e9 quand les affaires l\rquote exigent, bien entendu. Dans ce cas-l\'e0, on est quelquefois oblig\'e9 de se contenter de peu, et m\'ea
+me de trop peu. Tu vas voir mon logement.
+\par
+\par Roger-la-Honte me tutoie, et je le lui rends. Familiarit\'e9s d\rquote associ\'e9s. Ne serait-ce pas ridicule, puisque nous devons travailler ensemble, de nous parler \'e0 la seconde personne du pluriel, et de nous donner du Monsieur\~
+? Donc, Roger-la-Honte me tutoie et je l\rquote appelle\~: Roger-la-Honte tout court, comme on dit\~: Monsieur Thiers.
+\par
+\par \endash Nous voici arriv\'e9s, dit-il en s\rquote arr\'eatant devant le num\'e9ro 65 et en cherchant sa clef dans sa poche.
+\par
+\par \endash Il ne faudra pas faire de bruit\~? dis-je, pendant qu\rquote il ouvre la porte.
+\par
+\par \endash Fais tout le bruit que tu pourras, au contraire\~; j\rquote ai ramen\'e9 des demoiselles plus de quatre fois et les habitants de la maison, s\rquote ils ne dorment pas, se figureront que je continue. Les femmes, ici, ont le pas l\'e9
+ger comme des femelles d\rquote \'e9l\'e9phants en couches.
+\par
+\par Nous montons l\rquote escalier \'e0 la lueur d\rquote allumettes nombreuses dont la derni\'e8re, quand Roger a ouvert une porte au quatri\'e8me \'e9tage, sert \'e0 enflammer une bougie plac\'e9e sur un gu\'e9ridon. Ce gu\'e9
+ridon, un lit de fer, une commode-toilette et deux chaises constituent tout l\rquote ameublement de la chambre o\'f9 mon nouvel ami a \'e9lu domicile.
+\par
+\par \endash Tu penses bien, dit-il, que ce n\rquote est pas pour mon plaisir\~; \'e0 quoi servirait de se faire voleur s\rquote il fallait se contenter d\rquote un logement digne tout au plus d\rquote un sergent de ville\~! Mais
+les affaires sont les affaires. Je devais n\'e9cessairement me placer \'e0 proximit\'e9 de ma future victime, de fa\'e7on \'e0 \'e9tudier ses habitudes\~; j\rquote ai trouv\'e9 cette chambre \'e0
+ louer dans la maison voisine de la sienne, et tu penses si j\rquote ai laiss\'e9 \'e9chapper l\rquote occasion\'85 Ah\~! le d\'e9go\'fbtant personnage que cet honn\'eate industriel, comme dit Issacar\'85 Nous a-t-il assez assomm\'e9s et \'e9nerv\'e9
+s ce soir\~!
+\par
+\par \endash J\rquote ai vu le moment, dis-je, o\'f9 j\rquote allais lui lancer une carafe \'e0 la t\'eate.
+\par
+\par \endash Bah\~! \'c0 quoi bon\~? Ils sont trop. En tuer un, en tuer cent, en tuer mille, cela n\rquote avancerait \'e0 rien et ne mettrait un sou dans la poche de personne\~; ce n\rquote est pas sur eux qu\rquote il faut se livrer \'e0
+ des voies de fait, c\rquote est sur leur bourse.
+\par
+\par \endash Le fait est que ce sera plus dur encore, pour lui, de trouver demain matin son coffre-fort \'e9ventr\'e9 et vide que de se voir coller au mur de son usine par les parents et les amis des ouvriers qu\rquote il a sacrifi\'e9s \'e0 sa rapacit\'e9.
+
+\par
+\par \endash Je crois aussi que le ch\'e2timent sera plus dur\~; en tous cas, il sera certainement plus long. Ah\~! quelle douche\~! Laisse-moi rire un peu\'85 As-tu vu avec quelle na\'efvet\'e9 vaniteuse il nous a donn\'e9e tous les renseignements sur l
+\rquote agencement int\'e9rieur de sa maison\~?
+\par
+\par \endash Et s\rquote il n\rquote avait pas parl\'e9\~?
+\par
+\par \endash Vous en auriez \'e9t\'e9 quittes, Issacar et toi, pour aller d\'e9jeuner chez lui demain matin et passer l\rquote inspection vous-m\'eames\~; il aurait \'e9t\'e9 riche un jour de plus, voil\'e0 tout. Tu comprends, j\rquote \'e9
+tais convaincu que le coffre-fort se trouvait au second \'e9tage, et Issacar soutenait qu\rquote il \'e9tait au troisi\'e8me. Il avait devin\'e9 juste\~! Il a le flair, celui-l\'e0. C\rquote est dommage qu\rquote il ne veuille rien faire \'e0 la dure\'85
+ Assieds-toi donc\~; nous ne pouvons pas commencer avant une heure au moins\'85 Tiens, pour tuer le temps, je vais te faire le portrait de l\rquote industriel \'e0 l\rquote instant pr\'e9cis o\'f9 nous nous occupons de lui\~; il se couche \'e0
+ minuit un quart, tous les soirs.
+\par
+\par Et Roger-la-Honte dessine, sur une feuille de papier arrach\'e9e d\rquote un carnet, une caricature tr\'e8s dr\'f4le du }{\i\cgrid0 pon Pelche}{\cgrid0 , en chemise de nuit et bonnet de coton.
+\par
+\par \endash Tu vois, dit-il, voil\'e0 la victime couronn\'e9e pour le sacrifice\~: couronn\'e9e d\rquote un casque \'e0 m\'e8che. Les fleurs, c\rquote \'e9tait bon pour la Gr\'e8ce, mais c\rquote est trop beau pour la Belgique, savez-vous, pour une fois.
+\'c7a t\rquote \'e9tonne, que je sache \'e7a\~?
+\par
+\par \endash Pas du tout. Mais comment as-tu appris \'e0 dessiner\~?
+\par
+\par \endash Tout seul\~; en allant et venant\~; j\rquote ai toujours eu beaucoup de go\'fbt pour \'e7a, et rien que pour \'e7a. Mes parents ont d\'e9pens\'e9 pas mal d\rquote argent pour me faire instruire, mais \'e7\rquote a \'e9t\'e9 de l\rquote
+argent perdu, ou \'e0 peu pr\'e8s. Mes parents\~? C\rquote \'e9taient de tr\'e8s braves gens\~; tr\'e8s, tr\'e8s honn\'eates\~; mon p\'e8re \'e9tait employ\'e9 chez un grand architecte, \'e0 Paris\~; un emploi de confiance, p\'e9nible et mal r\'e9tribu
+\'e9. Ma m\'e8re \'e9tait la meilleure des m\'e8res de famille, laborieuse, droite, \'e9conome\~; elle a eu du mal, car nous sommes trois enfants, deux filles et un gar\'e7on, mais c\rquote est moi qui lui ai donn\'e9 le plus de soucis.
+\par
+\par \endash Alors tes parents sont morts\~?
+\par
+\par \endash Non, non\~; ils n\rquote ont m\'eame pas envie de mourir.
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est que, en parlant d\rquote eux, tu dis\~: c\rquote \'e9taient de braves gens, ils \'e9taient\'85
+\par
+\par \endash Certainement\~: mais tu vas voir pourquoi tout \'e0 l\rquote heure. On voulait faire de moi un architecte, mais les \'e9pures et les lavis m\rquote inspiraient une aversion profonde. \'c0 seize ans, lass\'e9
+ de discussions sans fin avec ma famille, je me suis engag\'e9 dans les \'e9quipages de la flotte.
+\par
+\par \endash Et quand tu es revenu, tu t\rquote es trouv\'e9 dans la m\'eame position que lorsque tu \'e9tais parti\~?
+\par
+\par \endash Exactement. Mes parents ne me rudoyaient pas, mais ils me faisaient entendre qu\rquote il n\rquote \'e9tait gu\'e8re convenable, ni m\'eame honn\'eate, de rester inactif\~; ils me citaient l\rquote exemple de mes s\'9curs\~; l\rquote a\'een\'e9
+e, Eulalie, avait \'e9tudi\'e9 la d\'e9clamation, commen\'e7ait \'e0 para\'eetre avec succ\'e8s sur quelques sc\'e8nes et faisait parler d\rquote elle comme d\rquote une actrice d\rquote avenir\~; mes parents, sans l\rquote
+encourager (car ils savaient bien que l\rquote honn\'eatet\'e9, au th\'e9\'e2tre, est une exception, quoiqu\rquote elle existe), n\rquote avaient point voulu mettre obstacle \'e0 sa vocation et commen\'e7aient \'e0 en \'eatre fiers, }{\i\cgrid0 in petto}{
+\cgrid0 , quand son nom figurait sur le journal\~; quant \'e0 ma plus jeune s\'9cur qui n\rquote avait que seize ans, elle \'e9tait encore au couvent et les religieuses ne tarissaient pas d\rquote \'e9loges sur son compte\~; application, d\'e9
+votion, bonne conduite et bonne sant\'e9, elle avait tous les premiers prix. Moi, je ne savais que faire. Je me sentais attir\'e9 fortement vers la peinture\~: mais elle exige des \'e9tudes longues et co\'fb
+teuses. Comment trouver le moyen de les entreprendre\~? Je savais mes parents peu dispos\'e9s \'e0 m\rquote aider\'85 Et j\rquote \'e9chafaudais projet sur projet, plan sur plan, principalement dans les galeries des mus\'e9es o\'f9 j\rquote aimais d\'e9j
+\'e0 \'e0 promener mes pens\'e9es, comme je l\rquote aime encore aujourd\rquote hui.
+\par
+\par Quoi d\rquote \'e9trange, l\'e0-dedans\~? Pourquoi Roger-la-Honte n\rquote aurait-il point des pens\'e9es et ne prendrait-il point plaisir \'e0 les agiter, avec l\rquote espoir de trouver un jour la mani\'e8re de s\rquote en servir\~?
+On admet bien que les honn\'eates gens m\'e9ditent\~; pourquoi les voleurs ne r\'e9fl\'e9chiraient-ils pas\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas si tu t\rquote en es aper\'e7u, continue Roger\~; mais les toiles des grands ma\'eetres qui illuminent les murs des mus\'e9es, les po\'e8mes de pierre o\'f9 de marbre qui resplendissent sous leurs vo\'fbtes, sont des appels \'e0 l
+\rquote ind\'e9pendance. Ce sont des cris vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et de d\'e9go\'fbt pour les moralit\'e9s esclavagistes et les l\'e9galit\'e9s meurtri\'e8res.
+\par
+\par \endash Non, dis-je, je ne m\rquote en \'e9tais pas aper\'e7u compl\'e8tement\~; mais j\rquote en avais le sentiment vague. Je le vois maintenant\~: c\rquote est vrai. Rien de plus anti-social \endash dans le sens actuel \endash qu\rquote une belle
+\'9cuvre. Et le chef-d\rquote \'9cuvre est individuel, aussi, dans son expression\~; il existe par lui-m\'eame et, tout en existant pour tous, il sait n\rquote exister que pour un\~; ce qu\rquote il a \'e0 dire, il le dit dans la langue de celui qui l
+\rquote \'e9coute, de celui qui sait l\rquote \'e9couter. Il est une protestation v\'e9h\'e9mente et superbe de la Libert\'e9 et de la Beaut\'e9 contre la Laideur et la Servitude\~; et l\rquote homme, quelles que soient la hideur qui le d\'e9
+figure et la servitude qui p\'e8se sur lui, peut entendre, s\rquote il le veut, comme il faut qu\rquote il l\rquote entende, cette voix qui chante la grandeur de l\rquote Individu et la haute majest\'e9 de la Nature\~; cette voix fi\'e8re qui \'e9
+touffe les b\'e9gaiements honteux des bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur ob\'e9issent. Voil\'e0 pourquoi, sans doute, les gouvernements n\'e9s du capital et du monopole font tout ce qu\rquote ils peuvent pour \'e9
+craser l\rquote Art qui les terrorise, et ont une telle haine du chef-d\rquote \'9cuvre.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre\~; moi, je te dis ce que j\rquote ai \'e9prouv\'e9\~; mais je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 seul \'e0 le ressentir. Je le sais. J\rquote ai vu les figures des serfs de l\rquote argent, les soirs des dimanches pluvieux, lorsqu\rquote i
+ls sortent des mus\'e9es qu\rquote ils ont \'e9t\'e9 visiter\~; j\rquote ai vu leurs fronts fouett\'e9s par l\rquote aile du r\'eave, leurs yeux captiv\'e9s encore, par un mirage qui s\rquote \'e9vanouit. Leur esprit n\rquote est point \'e9cras\'e9
+ sous la puissance des \'9cuvres qu\rquote ils ne peuvent analyser et qu\rquote ils ne comprennent m\'eame pas\~; mais ils ont eu la vision fugitive de choses belles qui ont exist\'e9 et qui existent\~; ils ont eu la sensation \'e9ph\'e9m\'e8
+re de la possibilit\'e9 d\rquote une vie libre et splendide qui pourrait \'eatre la leur et qu\rquote ils n\rquote auront jamais, jamais, qu\rquote ils savent qu\rquote ils ne peuvent pas avoir, et qu\rquote il leur est interdit de r\'ea
+ver. Car ils sont les damn\'e9s qui doivent croire, dans les tourments de leur g\'e9henne, \'e0 l\rquote impossibilit\'e9 des paradis\~; qui doivent prendre \endash sous peine d\rquote affranchissement imm\'e9diat \endash la v\'e9rit\'e9 pour l\rquote
+erreur et les r\'e9alit\'e9s pour les chim\'e8res\'85 Ah\~! la tristesse de leurs figures, au bas de l\rquote escalier du Louvre\~!
+\par
+\par \endash Un philosophe allemand l\rquote a dit\~: \'ab\~Le besoin de servitude est beaucoup plus grand chez l\rquote homme que le besoin de libert\'e9\~: les for\'e7ats \'e9lisent des chefs.\~\'bb
+\par
+\par \endash Il y a des exceptions. Moi, j\rquote en suis une. J\rquote ai l\rquote horreur de l\rquote esclavage et la passion de l\rquote ind\'e9pendance\~; les ann\'e9es que j\rquote avais pass\'e9es \'e0 bord des navires de l\rquote \'c9tat ne m\rquote
+avaient pas donn\'e9, comme \'e0 tant d\rquote autres, l\rquote habitude et le go\'fbt du collier\~; au contraire. Je sentais qu\rquote il me fallait prendre une r\'e9solution \'e9nergique et, puisque je ne voulais suivre aucune de ces routes qui m\'e8
+nent du bagne capitaliste \'e0 l\rquote h\'f4pital, m\rquote engager r\'e9solument dans les chemins de traverse, au m\'e9pris des \'e9criteaux qui d\'e9clarent que l\'e0 chasse est r\'e9serv\'e9e, et sans crainte des pi\'e8ges \'e0 loups\'85
+ Un jour, au Louvre, j\rquote ai vol\'e9 un tableau. Cela s\rquote est fait le plus simplement du monde. L\rquote apr\'e8s-midi \'e9tait chaude\~; les visiteurs \'e9taient rares\~; les gardiens prenaient l\rquote air aupr\'e8s des fen\'eatres ouvertes. J
+\rquote ai d\'e9croch\'e9 une toile de Lorenzo di Credi, une Vierge qui me plaisait beaucoup\~; je l\rquote ai cach\'e9e sous un pardessus que j\rquote avais jet\'e9 sur mon bras et je suis sorti sans \'e9veiller l\rquote attention. Tu t\rquote \'e9
+tonneras peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash Mais non\~; je sais avec quelle rapidit\'e9 les \'9cuvres d\rquote art disparaissent myst\'e9rieusement des mus\'e9es fran\'e7ais\~; je suis port\'e9 \'e0 croire qu\rquote avant peu il ne restera plus au Louvre que les faux Rubens qui le d\'e9
+shonorent et les Guido Reni qui l\rquote encombrent\~; et que l\rquote administration des Beaux-Arts prendra alors le parti raisonnable de placer la Source d\rquote Ingres o\'f9 elle devrait \'eatre, au milieu du Sahara. Mais continue\~; qu\rquote
+as-tu fait de ta Vierge\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai emport\'e9e \'e0 Londres et je l\rquote y ai vendue. Je l\rquote ai vendue cinq cents livres sterling. En valait-elle cinq mille, ou dix mille, ou plus\~? Je l\rquote ignore\~; d\rquote ailleurs j\rquote \'e9tais press\'e9. J
+\rquote ai d\'e9pos\'e9 douze mille francs dans une banque anglaise et, avec les cinq cent francs qui me restaient, je suis revenu \'e0 Paris. Je n\rquote ai rien cach\'e9 de la v\'e9rit\'e9 \'e0 mon p\'e8re et \'e0 ma m\'e8re, fort \'e9tonn\'e9
+s de mon absence qui avait dur\'e9 trois jours. Je leur ai dit que j\rquote avais vol\'e9, et je leur ai dit pourquoi\~; je leur ai dit que je voulais \'eatre un voleur, et je leur ai dit pourquoi. Ils m\rquote ont \'e9cout\'e9, absolument atterr\'e9s\~
+; j\rquote ai profit\'e9 de leur stup\'e9faction pour les quitter, apr\'e8s les avoir remerci\'e9s de ce qu\rquote ils avaient fait pour moi, en les assurant que j\rquote \'e9tais certain de leur discr\'e9tion et en leur promettant de leur envoyer bient
+\'f4t mon adresse\~; ce que je fis, en effet, d\'e8s mon arriv\'e9e \'e0 Londres. Huit jours apr\'e8s, je re\'e7us une lettre de mon p\'e8re.
+\par
+\par \endash Il t\rquote exp\'e9diait sa mal\'e9diction\~?
+\par
+\par \endash Pas le moins du monde. Il me disait qu\rquote il avait beaucoup r\'e9fl\'e9chi \'e0 ce que je lui avais dit et \'e0 ce que j\rquote avais fait, et qu\rquote il \'e9tait persuad\'e9 que je n\rquote avais pas tort. \'ab\~Mon cher enfant, m\rquote
+\'e9crivait-il, tu es encore trop jeune pour te douter de la douleur et de la tristesse qui ent\'e9n\'e8brent la vie des malheureux \'eatres qui sont n\'e9s sans fortune et qui, pourtant, veulent se conduire honn\'eatement\~; tu l\rquote as devin\'e9
+, mais tu ne le sais pas. Si je te disais quels sont leurs tourments et leurs soucis, leurs peines sans salaire et leurs fatigues sans r\'e9compense, tu ne voudrais pas me croire. J\rquote aurai bient\'f4t quarante-huit ans, mon enfant\~; et s\rquote
+il fallait chercher le nombre des jours heureux\~; de mon existence, je pourrais faire le compte sur les doigts d\rquote une main. Et ta m\'e8re, ta pauvre m\'e8re dont les prodiges d\rquote abn\'e9gation et de sacrifice vous ont \'e9lev\'e9
+s tous les trois, ta pauvre m\'e8re dont la vie a \'e9t\'e9 un long renoncement et \'e0 qui je n\rquote ai jamais pu, malgr\'e9 tous mes efforts, procurer l\rquote ombre d\rquote une joie\'85 Ah\~! oui, je suis oblig\'e9
+ de le penser, ce monde est mal fait qui met tous les plaisirs ici et l\'e0 toutes les souffrances, qui ne sait point faire la part plus \'e9gale entre les hommes et qui cr\'e9e le rire des uns des larmes que versent les autres\'85\~\'bb Mon p\'e8
+re terminait en me recommandant de ne plus lui \'e9crire, sous aucun pr\'e9texte, jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote il m\rquote en e\'fbt donn\'e9 avis.
+\par
+\par \endash Et tu n\rquote as plus eu de ses nouvelles\~?
+\par
+\par \endash Si, un mois apr\'e8s, par les journaux. J\rquote ai appris que mon p\'e8re avait \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 sous l\rquote inculpation de d\'e9tournement de fonds. Il avait \'e9t\'e9 charg\'e9 par son patron, l\rquote architecte, d\rquote aller r\'e9
+gler les comptes d\rquote un entrepreneur et on lui avait remis, \'e0 cet effet, soixante mille francs\~; ces soixante mille francs, il les avait perdus en route, sans pouvoir s\rquote expliquer comment\~; et, pendant l\rquote enqu\'eate, on l\rquote
+avait mis en prison pr\'e9ventive\~; suivant la bonne habitude fran\'e7aise. Trois semaines plus tard, les journaux m\rquote apprirent encore qu\rquote on avait remis mon p\'e8re en libert\'e9\~; on n\rquote avait pu trouver aucune preuve de sa culpabilit
+\'e9 et quarante-huit ans de vie sans tache avaient plaid\'e9 en sa faveur. Tu vois que l\rquote honn\'eatet\'e9 sert tout de m\'eame \'e0 quelque chose.
+\par
+\par \endash Alors, il n\rquote \'e9tait pas coupable\~?
+\par
+\par \endash Quelle plaisanterie\~! C\rquote est moi qui ai \'e9t\'e9 chercher les billets de banque fran\'e7ais o\'f9 ils \'e9taient en s\'fbret\'e9 et qui les ai chang\'e9s contre des bank-notes anglaises\'85 Aujourd\rquote hui, mes parents sont tr\'e8
+s heureux\~; ils ont quitt\'e9 Paris\~; ils tiennent \'e0 Vichy un h\'f4tel qu\rquote ils ont achet\'e9 et qui leur rapporte pas mal.
+\par
+\par \endash Et cette brusque prosp\'e9rit\'e9 n\rquote a pas \'e9veill\'e9 les soup\'e7ons\~?
+\par
+\par \endash Pas du tout. Ma s\'9cur Eulalie, l\rquote actrice, venait de quitter le th\'e9\'e2tre. Elle avait fait un h\'e9ritage\~; un vieux chanoine lui avait laiss\'e9 en mourant tout ce qu\rquote il poss\'e9dait.
+\par
+\par \endash Un chanoine qui fr\'e9quentait les coulisses\~?
+\par
+\par \endash Que tu aimes les complications\~! Le chanoine \'e9tait \'e2g\'e9 de soixante-douze ans quand Eulalie en avait dix \'e0 peine. Il lui a l\'e9gu\'e9 sa fortune parce qu\rquote il avait beaucoup d\rquote affection pour elle, voil\'e0 tout\~
+; une lubie de vieillard sans famille. Eulalie avait donc renonc\'e9 \'e0 la sc\'e8ne et \'e0 ses pompes\~; elle \'e9tait cens\'e9e avoir avanc\'e9 \'e0 mes parents l\rquote argent n\'e9cessaire \'e0 leur \'e9tablissement. Cens\'e9e, tu comprends. La v
+\'e9rit\'e9, c\rquote est qu\rquote elle e\'fbt \'e9t\'e9 incapable de le faire, car elle est aussi avare que d\'e9vote.
+\par
+\par \endash D\'e9vote\~?
+\par
+\par \endash Dans la d\'e9votion jusqu\rquote au cou, depuis que mon p\'e8re a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9. Elle parle de se faire religieuse. Elle demeure aux Batignolles, \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote \'e9glise. La derni\'e8re fois que je l\rquote ai vue, je l
+\rquote ai trouv\'e9e au milieu de crucifix, de livres de pi\'e9t\'e9 et de chapelets\~; elle m\rquote a donn\'e9 un scapulaire qui doit me porter bonheur \endash nous allons voir \'e7a ce soir\~; \endash elle m\rquote a dit qu\rquote
+elle prierait le Bon Dieu pour moi deux fois par jour.
+\par
+\par \endash C\rquote est charmant. Et ton autre s\'9cur, elle est encore au couvent\~?
+\par
+\par \endash Non\~; elle en est sortie une fois mes parents install\'e9s \'e0 Vichy. Mais, un beau jour, Broussaille \endash elle ne s\rquote appelle pas Broussaille, mais on l\rquote appelle Broussaille \endash est arriv\'e9e \'e0
+ apprendre, je ne sais comment, ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9, et pour mon p\'e8re, et pour moi.
+\par
+\par \endash Quel coup, pour une jeune fille \'e9lev\'e9e au couvent, \'e0 l\rquote ombre de la blanche cornette des nonnes\~!
+\par
+\par \endash Ne m\rquote en parle pas. Broussaille, qui n\rquote est pas b\'eate, a tout de suite compris la le\'e7on que lui donnait l\rquote exemple. Elle est partie pour Londres, et elle y est rest\'e9e depuis.
+\par
+\par \endash Ah ! bah\~! Broussaille est \'e0 Londres\'85 Et qu\rquote est-ce qu\rquote elle fait, \'e0 Londres\~?
+\par
+\par Roger-la-Honte tire sa montre.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce qu\rquote elle fait\~?\'85 \'c0 l\rquote heure qu\rquote il est, elle doit faire quelqu\rquote un\'85 Ah\~! il va \'eatre une heure du matin\~; c\rquote est le moment de nous y mettre\'85
+\par
+\par Roger-la-Honte va prendre une valise, \'e0 la t\'eate du lit, l\rquote apporte sur le gu\'e9ridon et la d\'e9boucle. Il en sort diff\'e9rents instruments, des pinces, des vrilles, de petites scies tr\'e8s fines, d\rquote autres choses encore.
+\par
+\par \endash O\'f9 est ma lanterne sourde\~? Ah\~! la voici\~; elle est toute pr\'eate\'85 Tu comprends, il vaut mieux \'eatre deux, pour des coups comme celui que nous allons faire\~; si l\rquote on est tout seul, on court trop de risques\~; on n\rquote
+a personne pour vous avertir, si les gens viennent \'e0 se r\'e9veiller.
+\par
+\par Il met une partie des outils dans ses poches et me passe le reste, ainsi qu\rquote une paire de chaussons de lisi\'e8res.
+\par
+\par \endash Retirons vite nos bottines et mettons \'e7a. C\rquote est des bons. C\rquote est des Poissy.
+\par
+\par \endash Comme cela, dis-je en glissant mes pieds dans les chaussons, nous ne ferons pas de bruit pour descendre.
+\par
+\par \endash Descendre\~! dit Roger-la-Honte. Est-ce que tu r\'eaves\~? Nous ne descendons pas\~; nous montons.
+\par
+\par Il souffle la bougie, ouvre la petite fen\'eatre de la chambre, enjambe la barre d\rquote appui et dispara\'eet \'e0 gauche, sur le toit.
+\par
+\par Je le suis. Nous nous hissons sur la corniche qui s\'e9pare la maison de la maison voisine, nous la franchissons et nous nous trouvons \'e0 c\'f4t\'e9 de la fen\'eatre d\rquote une mansarde\~; la fen\'eatre est \'e9clair\'e9e.
+\par
+\par \endash Halte\~! murmure Roger. Il faut attendre\~; nous nous y sommes pris trop t\'f4t. Ces garces de servantes n\rquote en finissent pas de se d\'e9shabiller\~; il est vrai qu\rquote elles ne sont pas longues \'e0 s\rquote
+endormir. Asseyons-nous un peu.
+\par
+\par Nous nous asseyons sur le toit, les pieds sur l\rquote entablement.
+\par
+\par \endash Quelle nuit\~! dit tout bas Roger-la-Honte. Regarde donc l\'e0-haut. Crois-tu que le ciel est assez beau, ce soir\~!\'85 La lune, avec ce rideau de nuages mobiles et transparents qui mettent comme un grand voile de deuil sur une face p\'e2le\'85
+ Et toutes ces \'e9toiles, plus brillantes que des diamants, et qui remplissent l\rquote immensit\'e9\'85 Et dire qu\rquote il y a des pays o\'f9 c\rquote est encore plus beau que \'e7a, la nuit\~! Connais-tu Venise, toi\~?
+\par
+\par \endash Non. Et toi\~?
+\par
+\par \endash Moi non plus, malheureusement. Je voudrais tant voir Venise\~! Il parait que c\rquote est merveilleux\'85 J\rquote ai lu tous les livres qui en parlent et je reste en admiration devant les tableaux qui la peignent. Ah\~! voir Venise\~! Et apr\'e8
+s, qu\rquote il arrive n\rquote importe quoi. Je m\rquote en moque\'85 Tiens, la lumi\'e8re vient de s\rquote \'e9teindre. Attendons encore dix minutes.
+\par
+\par \endash Mais, dis-je, si tu d\'e9sires tant voir Venise, pourquoi n\rquote as-tu pas fait le voyage\~? Ce n\rquote est pas la mer \'e0 boire.
+\par
+\par \endash Est-ce qu\rquote on a le temps\~? Toujours une chose ou une autre\'85 Les voleurs non plus ne font pas toujours ce qu\rquote ils r\'eavent\'85 Si tu veux, quand nous aurons fait deux ou trois bons coups, nous irons ensemble. Nous nous prom\'e8
+nerons sur les canaux et les lagunes \'e0 gondole que veux-tu\~? aux sons des instruments \'e0 cordes. Il faudrait avoir de quoi vivre largement pendant deux ou trois ans, pour bien faire. J\rquote \'e9tudierais la peinture \'e0 fond, et peut-\'ea
+tre que je deviendrais un grand peintre. J\rquote ai tellement envie d\rquote \'eatre un peintre\~! Mais il faut que j\rquote aille \'e0 Venise d\rquote abord\~; c\rquote est l\'e0 seulement que je saurai si je ne me trompe pas sur ma vocation\'85 Ah\~
+! ces \'e9toiles\~!
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est bien beau\~! Et que sait-on, de ces pl\'e9iades de sph\'e8res\~; de ces astres qui s\rquote \'e9chelonnent dans l\rquote espace comme les cordes d\rquote une lyre, depuis Saturne jusqu\rquote \'e0 Mercure\~; de l\rquote
+analogie entre les distances des plan\'e8tes au soleil et les divisions de la gamme en musique\~; de toutes ces notes splendides et ind\'e9chiffr\'e9es de l\rquote harmonie des mondes\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! certes, dit Roger-la-Honte, les yeux fix\'e9s au ciel\~; c\rquote est superbe\~!\'85 Crois-tu que c\rquote est habit\'e9, toi, tous ces astres\~? Moi, j\rquote esp\'e8re que non. Quand on pense que dans chacun deux il y aurait peut-\'ea
+tre de sales bourgeois comme l\rquote industriel et de sales voleurs comme nous\'85 Ce serait \'e0 vous d\'e9go\'fbter de tout\~!\'85 Ah\~! Allons, il est temps. En route\~! Tu n\rquote as pas peur\~? Tu n\rquote as pas le vertige\~? \'c0
+ la bonne heure. Ne regarde pas en bas et suis-moi\~; mais ne me pousse pas. Il faut atteindre la troisi\'e8me fen\'eatre.
+\par
+\par La troisi\'e8me fen\'eatre n\rquote est pas l\'e0\~; elle me semble m\'eame diablement loin. Ce n\rquote est pas commode, de marcher sur les toits\~: le terrain n\rquote est pas accident\'e9, c\rquote est vrai, mais il est glissant\~; et si l\rquote
+on glisse \endash quel saut\~! \endash Nous nous cramponnons de notre mieux \'e0 toutes les saillies, nous d\'e9passons la seconde fen\'eatre et nous touchons \'e0 la troisi\'e8me. Nous y voil\'e0. Nous empoignons nerveusement la barre d\rquote
+appui. Roger-la-Honte, qui a sorti de sa poche une boule de poix, l\rquote applique sur un carreau, fait grincer un diamant tout autour et, par le trou circulaire pratiqu\'e9 dans la vitre, passe sa main \'e0 l\rquote int\'e9rieur et fait jouer l\rquote
+espagnolette. Deux secondes apr\'e8s, nous sommes dans une chambre que les rayons de la lune nous font voir encombr\'e9e de malles, de caisses et de cartons.
+\par
+\par \endash Une chambre de d\'e9barras, dit Roger en allumant sa lanterne sourde\~; je le pensais bien. Pourvu que la porte ne soit pas ferm\'e9e du dehors\~! Non, la clef est \'e0 l\rquote int\'e9rieur. \'c7a va bien\~; nous n\rquote aurons pas \'e0
+ faire de bruit.
+\par
+\par Il s\rquote assied sur une caisse et me fait signe de l\rquote imiter.
+\par
+\par \endash \'c9coute-moi bien, me murmure-t-il \'e0 l\rquote oreille. Nous allons descendre\~; moi, je m\rquote arr\'eaterai au troisi\'e8me \'e9tage\~; toi, tu continueras jusqu\rquote au rez-de-chauss\'e9e avec la lanterne\~
+; tu tireras tout doucement les trois gros verrous que l\rquote industriel pousse tous les soirs avant de se coucher et tu t\rquote assureras que la porte d\rquote entr\'e9e peut s\rquote ouvrir facilement. En cas d\rquote alerte, nous n\rquote aurons qu
+\rquote \'e0 nous pr\'e9cipiter dans l\rquote escalier, \'e0 nous jeter dans la rue et \'e0 nous diriger vers ton h\'f4tel, rue des Augustins. Quand tu auras fait ce que je te dis, tu viendras me retrouver. Allons.
+\par
+\par J\rquote ai tir\'e9 les trois gros verrous, je suis s\'fbr qu\rquote il suffit de tourner un bouton pour ouvrir la porte, et je remonte au troisi\'e8me \'e9tage.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien, dit Roger. Nous allons commencer. Une porte \'e0 deux battants \'e0 un cabinet\~! Faut-il \'eatre b\'eate\~! Rien de plus facile \'e0 forcer\'85 Et pas m\'eame de serrure de s\'fbret\'e9\'85
+\par
+\par Du bec d\rquote une pince qu\rquote il a introduite entre les vantaux, il cherche l\rquote endroit favorable \'e0 la pes\'e9e. Il le trouve, il enfonce sa pince, la tire \'e0 lui de toute sa force\'85
+ et un craquement formidable me semble faire trembler la maison.
+\par
+\par \endash \'c7a y est, murmure Roger, qui pose un doigt sur ses l\'e8vres.
+\par
+\par Et nous restons l\'e0, immobiles, aux aguets, l\rquote oreille tendue pour \'e9pier le moindre bruit. Mais rien ne bouge dans la maison. Roger pousse la porte dont la serrure pend \'e0 une vis, et nous entrons dans le cabinet.
+\par
+\par \endash Quel fracas tu as fait\~! dis-je \'e0 Roger-la-Honte, qui sourit.
+\par
+\par \endash Mais non\~; \'e7a t\rquote a produit cet effet-l\'e0 parce que tu manques d\rquote habitude et, que tu es \'e9nerv\'e9\~; en r\'e9alit\'e9, je n\rquote ai pas fait plus de bruit qu\rquote on n\rquote en fait lorsqu\rquote
+on brise un bout de planche ou une r\'e8gle. Ils ne se sont pas r\'e9veill\'e9s, sois tranquille. Pourtant, \'e9coutons encore.
+\par
+\par Nous pr\'eatons l\rquote oreille\~; mais le silence le plus profond r\'e8gne dans la maison. J\rquote ai pos\'e9 la lanterne sourde sur le bureau de l\rquote industriel et je me suis assis dans son fauteuil\~
+; les rayons lumineux se projettent sur une feuille de papier o\'f9 grimacent quelques lignes d\rquote \'e9criture, une lettre commenc\'e9e sans doute, que je me mets \'e0 lire pour calmer mes nerfs.
+\par
+\par }{\i\cgrid0 \'c0 M.\~Delpich, banquier, 84, rue d\rquote Arlon.
+\par }{\cgrid0
+\par \'ab\~Mon cher ami,
+\par
+\par \'ab\~Ne vous donnez plus la peine de me chercher un commanditaire parmi vos clients. J\rquote ai d\'e9nich\'e9 l\rquote oiseau rare. C\rquote est un jeune serin nomm\'e9 Georges Randal, ing\'e9nieur de son \'e9tat, qui est tout dispos\'e9 \'e0
+ remettre entre mes mains deux cent mille francs, ou m\'eame trois cent mille, dans le plus bref d\'e9lai. J\rquote ai rarement vu un pareil imb\'e9cile\~; il se prend au s\'e9rieux, ce qui est le plus comique, et m\rquote a reproch\'e9 am\'e8reme
+nt de faire preuve de partialit\'e9 \'e0 l\rquote \'e9gard de la potasse. Vous savez, Delpich, si je me moque de la potasse, ainsi que des autres produits chimiques\~! Pourvu que nous, r\'e9ussissions d\rquote
+ici quelques mois la petite affaire que nous projetons, et qu\rquote une bonne faillite bien en r\'e8gle vienne couronner mes efforts, tout ira comme sur des roulettes. Je montrerai \'e0 ce Parisien, qui vient faire ici le malin, et qui peut d\'e8
+s aujourd\rquote hui dire adieu \'e0 ses deux ou trois cent mille francs, de quel bois nous nous chauffons en Belgique\'85\~\'bb
+\par
+\par La lettre ne va pas plus loin. \'c7a ne fait rien\~; c\rquote est toujours instructif, et quelquefois agr\'e9able, de savoir ce que les autres pensent de vous. Je plie la feuille de papier sans rien dire et je la mets dans ma poche. On ne sait pas ce qui
+peut arriver.
+\par
+\par \endash Apporte la lanterne, dit Roger-la-Honte qui ausculte le coffre-fort, au fond de la pi\'e8ce, et qui hoche la t\'eate comme s\rquote il avait un diagnostic fatal \'e0 porter. Voyons\'85 \'e0 gauche\'85 \'e0 droite\'85 Une pure salet\'e9
+, ce coffre-fort-l\'e0\~; \'e7a ne vaut pas une bonne tirelire. C\rquote est attristant, de, s\rquote attaquer \'e0 une bo\'eete belge aussi ridicule quand on a travaill\'e9 dans les Fichet\'85 Enfin, on a moins de mal. Je vais l\rquote ouvrir par le c
+\'f4t\'e9\~; j\rquote appelle \'e7a l\rquote op\'e9ration c\'e9sarienne\'85 Je n\rquote en aurai pas pour longtemps et je peux faire \'e7a tout seul. Tu ne sais pas, pose la lanterne l\'e0, sur cette petite table, et descends au premier \'e9
+tage, devant la porte de la chambre \'e0 coucher de l\rquote industriel\~; si tu entends qu\rquote il se r\'e9veille, tu siffleras\'85
+\par
+\par Je descends et je me poste sur le palier du premier \'e9tage. L\rquote industriel ne se r\'e9veille pas\~; il n\rquote en a pas m\'eame envie. Il dort \'e0 poings ferm\'e9s, il ronfle comme une toupie d\rquote Allemagne. Ah\~! le gredin\~
+! Je me le figure, endormi au coin de sa femme, et r\'eavant que je lui apporte trois cent mille francs avec mon plus gracieux sourire.
+\par
+\par Tout d\rquote un coup, j\rquote entends le grincement, tr\'e8s doux mais incessant, de la scie de Roger\~: il a d\'e9j\'e0 pu percer le coffre-fort \'e0 l\rquote aide d\rquote une vrille et il commence \'e0 couper le m\'e9tal\~
+; on dirait le grignotement d\rquote une souris, au loin. Mais le bruit de la scie est couvert, bient\'f4t, par celui des ronflements de l\rquote industriel\~; on dirait qu\rquote il tient, non seulement \'e0 ne pas entendre, mais \'e0 emp\'ea
+cher les autres d\rquote entendre. Ah\~! il peut se vanter d\rquote avoir l\rquote oreille fine et de dormir en gendarme\~!\'85 Je prends le parti de remonter aupr\'e8s de Roger.
+\par
+\par \endash Te voil\'e0\~? demande-t-il, le visage couvert de sueur\~; donne-toi donc la peine d\rquote entrer. Veux-tu accepter la moindre des choses\~? Je n\rquote ai qu\rquote \'e0 tirer la sonnette\'85
+\par
+\par \endash Non, j\rquote aime mieux t\rquote aider.
+\par
+\par \endash Si tu veux\~; il y a encore un c\'f4t\'e9 \'e0 couper.
+\par
+\par Dix minutes apr\'e8s, c\rquote est chose faite, et nous avons \'e9tal\'e9 sur le bureau le contenu du coffre-fort. Des tas de papiers d\rquote affaires que nous repoussons avec le plus grand d\'e9dain, avec ce m\'e9pris qu\rquote avaien
+t pour les transactions commerciales les philosophes de l\rquote antiquit\'e9\~; des valeurs, actions et obligations, dont nous faisons un gros paquet\~; une jolie pile de billets de banque et quelques rouleaux de louis, que nous mettons dans nos poches.
+
+\par
+\par \endash Nous en allons-nous par la rue, \'e0 pr\'e9sent\~?
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pond Roger\~; il faut partir par o\'f9 nous sommes venus. C\rquote est plus correct \endash et plus prudent, \endash Je vais aller pousser les verrous en bas et donner un tour de clef \'e0 la serrure. L\rquote ordre avant tout.
+\par
+\par Il descend et revient au bout d\rquote un instant. Je sors du cabinet avec le paquet de valeurs, quelques outils qui sont rest\'e9s sur le bureau de l\rquote industriel et la lanterne dont Roger n\rquote a pas eu besoin au rez-de-chauss\'e9e\~
+; une allumette lui a suffi.
+\par
+\par \endash Maintenant, dit-il apr\'e8s avoir tir\'e9 \'e0 lui les vantaux de la porte et les avoir maintenus solidement ferm\'e9s avec une cale de bois, presque invisible, maintenant, les servantes en se levant demain de bonne heure ne s\rquote
+apercevront de rien. C\rquote est Monsieur lui-m\'eame, lorsqu\rquote il montera \'e0 son cabinet avec son trousseau de clefs, qui d\'e9couvrira le pot aux roses. \'c0 pr\'e9sent, allons donc faire un tour dans cette chambre de d\'e9
+barras qui nous a si bien accueillis.
+\par
+\par Nous y sommes, et nous avons ferm\'e9 la porte derri\'e8re nous. Roger fait le tour des malles et des caisses en reniflant d\rquote une fa\'e7on singuli\'e8re.
+\par
+\par \endash Voici, dit-il, une bo\'eete bien close d\rquote o\'f9 s\rquote exhale une forte odeur de camphre. Ne seraient-ce point quelques fourrures de Madame\~? Voyons \'e7a, ajoute-t-il en faisant sauter le couvercle. Tout juste\~! Un boa. Deux boas. J
+\rquote en prends un, et toi aussi. C\rquote est un cadeau tout trouv\'e9 pour Broussaille\~; et quant \'e0 toi, si tu te fais une connaissance\'85 Maintenant, allons-nous-en\~; donne-moi le paquet de valeurs\~; il pourrait te faire perdre l\rquote \'e9
+quilibre, et ce n\rquote est gu\'e8re le moment de piquer une t\'eate sur le pav\'e9.
+\par
+\par Certainement non\~; ce ne serait pas la peine d\rquote avoir op\'e9r\'e9 un vol avec effraction\~; d\rquote avoir viol\'e9 les droits d\rquote un poss\'e9dant, non seulement en m\rquote appropriant son bien, mais en m\rquote introduisant dans son domicile
+\~; d\rquote attenter \'e0 sa propri\'e9t\'e9, comme je le fais en ce moment, en me promenant \'e0 quatre pattes sur son toit\~; et comme je le ferais encore, m\'eame, si je planais, \'e0 des hauteurs invraisemblables, au-dessus de ses chemin\'e9es\~: }{
+\i\cgrid0 cujus est, solum ejus est usque ad c\'9clum}{\cgrid0 \'85
+\par
+\par \endash La mer est unie comme un lac, me dit Roger-la-Honte dans le salon du bateau que nous avons pris \'e0 Ostende, car nous avons quitt\'e9 Bruxelles par le premier train du matin\~; nous allons avoir une travers\'e9e superbe et nous arriverons \'e0
+ Cannon Street \'e0 cinq heures. Nous pourrons laver nos papiers ce soir. Ce qu\rquote il y a de meilleur dans cette affaire-l\'e0, vois-tu, c\rquote est encore les cinquante-deux mille francs en or et en billets. J\rquote
+ai bien peur que nous ne tirions pas des titres ce que nous esp\'e9rons. Enfin, nous verrons.
+\par
+\par \endash Moi, pour mille francs, j\rquote aurais fait le coup\~; pour cent sous, pour rien\~; pour le plaisir de ruiner cette canaille d\rquote exploiteur, ce coquin qu\rquote on devrait pendre.
+\par
+\par \endash Bah\~! dit Roger, \'e0 quoi bon d\'e9shonorer une corde\~? Moi, je ne suis pas farouche et j\rquote aime la rigolade\~; \'e0 Prudhomme d\'e9capit\'e9 je pr\'e9f\'e8re Prudhomme d\'e9valis\'e9. C\rquote est \'e9gal, je voudrais bien voir sa gueule
+\~!
+\par
+\par \endash Moi aussi\~; je suis s\'fbr que son nez d\'e9passe la fronti\'e8re belge et s\rquote allonge d\'e9j\'e0 vers Venise.
+\par
+\par \endash Ah\~! Venise, Venise\~! soupire Roger-la-Honte en s\rquote \'e9tendant sur une couchette.
+\par
+\par Il s\rquote endort du sommeil du juste\~; et ses r\'eaves voguent en gondole sur les flots du Canalazzo.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074044}VII \endash DANS LEQUEL ON APPREND, ENTRE AUTRES CHOSES, CE QUE DEVIENNENT LES ANCIENS NOTAIRES
+{\*\bkmkend _Toc98074044}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \endash Mon avis, me dit Roger-la-Honte dans le cab que nous venons de prendre \'e0 Cannon Street, c\rquote est que si Paternoster nous donne cent mille francs des valeurs que nous lui apportons, ce sera beau.
+\par
+\par \endash Paternoster\~? Qui est-ce\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, tu ne sais pas. C\rquote est l\rquote homme chez lequel nous, allons laver nos papiers.
+\par
+\par \endash Le nom est irlandais, je crois\'85
+\par
+\par \endash Oui, mais celui qui le porte est Fran\'e7ais. C\rquote est vrai, \'e7a\~; tu n\rquote es au courant de rien\~; mais dans quelques jours\'85 Eh\~! bien, Paternoster, c\rquote est un ancien officier minist\'e9riel\~; il \'e9
+tait notaire, je ne sais plus o\'f9, du c\'f4t\'e9 de Bourges ou de Ch\'e2teauroux\'85
+\par
+\par \endash Et il a lev\'e9 le pied, comme tant d\rquote autres de ses confr\'e8res, avec les fonds de ses clients, et il s\rquote est sauv\'e9 ici\'85
+\par
+\par \endash Pas tout \'e0 fait. On l\rquote aurait fait extrader et il serait au bagne \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est. Voici comment les choses se sont pass\'e9es\~: Paternoster \'e9tait mari\'e9 avec une femme tr\'e8s jolie, qu\rquote il n\rquote
+aimait gu\'e8re \endash car il n\rquote a d\rquote autre passion que celle de l\rquote argent \endash et qui ne l\rquote aimait pas du tout. Elle \'e9tait la ma\'eetresse d\rquote un d\'e9put\'e9 qui venait d\rquote \'eatre fait ministre, et qui l
+\rquote a encore \'e9t\'e9 depuis. Paternoster \endash j\rquote ai oubli\'e9 le nom qu\rquote il portait en France \endash le savait, mais fermait les yeux. Cela ne faisait le compte ni du ministre ni de la femme qui auraient \'e9t\'e9 fort aises qu
+\rquote un divorce leur procur\'e2t la libert\'e9 compl\'e8te qu\rquote ils d\'e9siraient. Comment parvinrent-ils \'e0 faire entendre raison, sur ce chapitre, \'e0 Paternoster\~? C\rquote est assez facile \'e0 expliquer par le simple \'e9nonc\'e9 des \'e9
+v\'e9nements qui se succ\'e9d\'e8rent avec rapidit\'e9. D\rquote abord, sur la plainte fortement motiv\'e9e de la femme, un divorce fut prononc\'e9 contre Paternoster\~; le soir m\'eame, cet excellent notaire mettait la clef sous la porte de son \'e9
+tude et disparaissait avec les \'e9pargnes confi\'e9es \'e0 ses soins vigilants\~; quinze jours apr\'e8s, il \'e9tait arr\'eat\'e9\~; et, deux mois plus tard, condamn\'e9 \'e0 dix ans de travaux forc\'e9s\~; il est inutile de te dire que les fonds qu
+\rquote il s\rquote \'e9tait appropri\'e9s, avaient \'e9t\'e9 dilapid\'e9s dans des op\'e9rations de Bourse, et qu\rquote on n\rquote en retrouva pas un centime.
+\par
+\par \endash Je le crois facilement. Mais je ne vois point, jusqu\rquote ici, quel b\'e9n\'e9fice Paternoster avait retir\'e9 de sa complaisance.
+\par
+\par \endash Attends un peu. Trois jours apr\'e8s sa condamnation, il fut rel\'e2ch\'e9 clandestinement.
+\par
+\par \endash Quoi\~! Mis en libert\'e9\~?
+\par
+\par \endash Absolument. Le ministre n\rquote avait eu qu\rquote un mot \'e0 dire\'85 Mais ne fais donc pas semblant d\rquote ignorer comment les choses se passent en France\'85 Paternoster vint donc retrouver \'e0 Londres les \'e9cus dont il avait d\'e9
+pouill\'e9 ses clients, et qui, au lieu de cascader \'e0 la Bourse, \'e9taient empil\'e9s soigneusement dans les coffres d\rquote une banque anglaise. Je me rappelle l\rquote avoir vu arriver ici\~; J\rquote \'e9tais un soir \'e0
+ Victoria Station, par hasard, et j\rquote ai vu descendre du train continental le bonhomme \'e0 figure de renard que tu vas voir tout \'e0 l\rquote heure et que j\rquote ai bien reconnu, depuis, dans le Paternoster qui s\rquote est mis \'e0
+ trafiquer avec nous\~; ce soir-l\'e0, il \'e9tait accompagn\'e9 d\rquote un cur\'e9 et d\rquote une toute jeune fille vraiment charmante. Je ne les ai jamais revus, ni l\rquote un ni l\rquote autre. Je ne sais pas ce que c\rquote \'e9tait que le cur\'e9
+\~; j\rquote ai entendu dire que la petite \'e9tait la fille de Paternoster, une fille qu\rquote il a eue d\rquote un premier mariage. Ah\~! nous voici arriv\'e9s\'85
+\par
+\par Le cab s\rquote arr\'eate, en effet, dans une de ces rues \'e9troites qui sillonnent la Cit\'e9 de Londres, devant une haute maison noire dont, bient\'f4t, nous montons l\rquote escalier. Au deuxi\'e8me \'e9tage, Roger-la-Honte tourne le bouton d\rquote
+une porte et nous nous trouvons dans une grande pi\'e8ce garnie de cartonniers et de longues tables, o\'f9 travaillent deux ou trois clercs. Sur une interrogation de Roger, l\rquote un d\rquote eux se l\'e8
+ve, se dirige vers une porte, au fond de la salle, derri\'e8re laquelle il dispara\'eet. Il revient une minute apr\'e8s, nous invite \'e0 le suivre et nous introduit dans une petite pi\'e8ce un peu mieux meubl\'e9e que la premi\'e8re\~; un ho
+mme assis devant un grand bureau couvert de papiers se l\'e8ve \'e0 notre entr\'e9e, tend la main \'e0 Roger-la-Honte et m\rquote accueille d\rquote un profond salut.
+\par
+\par \endash Vous voil\'e0 enfin\~! dit-il \'e0 Roger. Il y a un grand mois que je n\rquote ai eu le plaisir de vous voir. Monsieur est de vos amis, je pr\'e9sume\~?
+\par
+\par Roger-la-Honte me pr\'e9sente\~; Paternoster se d\'e9clare enchant\'e9 et continue\~:
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que votre sant\'e9 est bonne. Et les affaires\~? Difficiles, hein\~? Tout le monde se plaint un peu. Mais je parie que vous avez trouv\'e9 moyen de faire quelque chose\~?
+\par
+\par Je l\rquote examine, pendant qu\rquote il parle. Une face glabre, sans couleur, un grand nez, des yeux verd\'e2tres de chat malfaisant diminu\'e9s, semble-t-il, par de gros sourcils poivre et sel qui se rejoignent et barrent le front, une bouche qui para
+\'eet avoir \'e9t\'e9 fendue d\rquote un coup de canif, des cheveux gris, l\'e9g\'e8rement boucl\'e9s, qui rappellent les perruques des tabellions d\rquote op\'e9ra-comique. Mais la plume d\rquote oie traditionnelle serait mal venue \'e0
+ se ficher dans ces cheveux-l\'e0, et les lunettes d\rquote or n\rquote iraient pas du tout sur ce grand nez\~; ce n\rquote est pas l\'e0 une t\'eate \'e0 faire rire, une figure de cabotin\~; c\rquote est la volont\'e9, tenace et muette, ma\'eetresse d
+\rquote elle-m\'eame, qui a mis sa marque sur ce visage et cette t\'eate, si laide qu\rquote elle soit, est une t\'eate d\rquote homme. L\rquote ossature est puissante\~; et les l\'e8vres, qui se crispent pour laisser filtrer l\rquote ironie, pourraient s
+\rquote ouvrir, si elles le voulaient, pour lancer d\rquote effrayants coups de gueule.
+\par
+\par \endash Nous avons fait quelque chose, en effet, dit Roger-la-Honte en ouvrant son sac de voyage et en d\'e9posant sur le bureau le paquet de titres que nous apportons de Bruxelles\~; vous allez nous donner votre avis l\'e0-dessus\~
+; et si vous ne nous offrez pas deux cent mille francs s\'e9ance tenante, j\rquote irai dire partout que vous ne vous y connaissez pas.
+\par
+\par \endash On ne vous croirait pas, ricane Paternoster. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir\'85 Oh\~! Oh\~! mais vous n\rquote exag\'e9rez pas trop\~; c\rquote est une belle affaire. \'c0 vue de nez et au cours moyen, il y a l\'e0 plus de quatre
+cent mille francs. Malheureusement\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Roger-la-Honte avec un geste d\'e9sesp\'e9r\'e9, voil\'e0 que \'e7a commence\~!\'85
+\par
+\par \endash Attendez donc que ce soit fini pour vous plaindre, interrompt Paternoster qui continue \'e0 feuilleter les valeurs, de ses longs doigts maigres. Vous \'eates toujours press\'e9\'85 Malheureusement, vous avez \'e9t\'e9 faire ce coup-l\'e0
+ en Belgique.
+\par
+\par \endash Qui vous l\rquote a dit\~? demande Roger-la-Honte.
+\par
+\par \endash Ce sont ces papiers eux-m\'eames qui me l\rquote apprennent. Ce sont l\'e0 des placements de Belge. Jamais un Fran\'e7ais, \'e0 l\rquote heure actuelle, ne garnirait son portefeuille de cette fa\'e7on-l\'e0. Des tas de valeurs industrielles\~!
+
+\par
+\par \endash Elles sont souvent excellentes, dis-je.
+\par
+\par \endash Je ne le nie pas. Je les choisirais de pr\'e9f\'e9rence, pour mon compte, si j\rquote avais de l\rquote argent \'e0 placer. Mais mes clients ne raisonnent pas comme moi. Il leur faut des fonds d\rquote \'c9tats, ou des valeurs garanties par les
+\'c9tats\~; le reste ne repr\'e9sente rien \'e0 leurs yeux\~; ils n\rquote ont pas confiance\~; et le genre d\rquote affaires que je traite ne peut \'eatre bas\'e9 que sur la confiance. Voil\'e0 pourquoi je me tue \'e0
+ vous dire de faire, autant que possible, vos coups en France. Voil\'e0 un bon pays\~! Vous n\rquote y trouvez pas, on presque pas, de valeurs industrielles aux mains des particuliers\~; l\rquote instabilit\'e9
+ des institutions politiques leur interdit ce genre d\rquote achats. Ils ne poss\'e8dent gu\'e8re que de la Rente ou des Chemins de fer. Excellent pays pour les voleurs\~! La peur y a disciplin\'e9 les capitaux.
+\par
+\par \endash Oui, dit Roger-la-Honte. Mais quand on vous apporte du Cr\'e9dit foncier ou des emprunts de Villes, vous n\rquote en voulez pas.
+\par
+\par \endash Naturellement\~! Ce n\rquote est pas garanti, au moins officiellement, par l\rquote \'c9tat\~; par cons\'e9quent, \'e7a ne vaut rien pour mes clients. Ils changeront peut-\'eatre d\rquote avis un jour, mais pas avant longtemps, je crois\~; c
+\rquote est aussi l\rquote opinion du ministre de Perse, et le premier secr\'e9taire de l\rquote ambassade Ottomane en tombait d\rquote accord avec moi, pas plus tard qu\rquote hier soir.
+\par
+\par \endash Je vois, dis-je, que vous placez votre papier en Orient.
+\par
+\par \endash Pour la plus grande partie, r\'e9pond Paternoster, et m\'eame en Extr\'eame-Orient\~; le Japon y a pris go\'fbt depuis quelques ann\'e9es et la Chine donne de belles esp\'e9rances. Voyez, Monsieur, comme le Progr\'e8
+s choisit, pour sa marche en avant, les voies les plus inattendues\~! L\rquote Asiatique qui se rend acqu\'e9reur d\rquote un de ces titres qui rapportent \'e0 peine 3 pour cent \'e0 l\rquote Europ\'e9en, touche, lui, 10 ou 12 pour cent, \'e9tant donn\'e9
+ le prix auquel il ach\'e8te. Il d\'e9couvre instantan\'e9ment toute la grandeur de la civilisation occidentale et les rapports des Blancs et des Jaunes deviennent tous les jours plus fraternels. Ce n\rquote est pas tout. L\rquote Asiatique, enrichi gr
+\'e2ce \'e0 vous, comprend qu\rquote il n\rquote a aucun int\'e9r\'eat \'e0 r\'eaver la ruine des puissances europ\'e9ennes\~; et, au lieu de se pr\'e9parer \'e0 nous faire courir ce fameux P\'e9ril jaune si joliment portraitur\'e9 par l\rquote Empereur d
+\rquote Allemagne, il nous souhaite, apr\'e8s ses pri\'e8res du soir, toutes les prosp\'e9rit\'e9s imaginables. Ah\~! vous faites le bonheur de bien du monde, sans vous en douter. Et tant de gens \'e9prouvent le besoin de crier haro sur les voleurs\~! C
+\rquote est dr\'f4le qu\rquote on se sente oblig\'e9, \'e0 la fin du XIXe si\'e8cle, de pr\'eacher la tol\'e9rance\'85
+\par
+\par \endash Et les personnes qui ach\'e8tent ces titres n\rquote ont aucune difficult\'e9 \'e0 en toucher les int\'e9r\'eats\~?
+\par
+\par \endash Aucune\~; on se garde bien de leur causer le moindre ennui. Cela am\'e8nerait des complications qu\rquote il est n\'e9cessaire d\rquote \'e9viter dans l\rquote int\'e9r\'eat de l\rquote harmonie universelle, r\'e9
+pond Paternoster avec un sourire patriarcal. Pour les valeurs au porteur, cela passe comme une lettre \'e0 la poste\~; pour les valeurs nominatives, nous op\'e9rons, avant livraison, un petit travail d
+e lavage ou de grattage, quelque peu superficiel, mais qui suffit tr\'e8s bien. J\rquote ai deux de mes clercs qui sont tr\'e8s habiles, pour \'e7a\~; il est vrai qu\rquote ils ont conquis leurs grades \'e0 Oxford\~; l\rquote un d\rquote
+eux, celui qui vous a re\'e7us, est le troisi\'e8me fils d\rquote un lord\~; si ses deux fr\'e8res, dont la sant\'e9 est tr\'e8s mauvaise, viennent \'e0 mourir, comme c\rquote est probable, il sera Pair d\rquote Angleterre avant peu\'85 Ah\~
+! oui, continue Paternoster en poursuivant son examen des papiers, bien des gens dont les actions ou les obligations ont \'e9t\'e9 d\'e9rob\'e9es seraient fort \'e9tonn\'e9s d\rquote apprendre que les coupons continuent \'e0 en \'eatre touch\'e9s r\'e9
+guli\'e8rement par un g\'e9n\'e9ral persan, un grand seigneur japonais, un ka\'efmakan d\rquote Asie Mineure ou un mandarin \'e0 bouton de cristal. C\rquote est pourtant la v\'e9rit\'e9\'85 C\rquote est de
+ux cent mille francs, je crois, que vous demandiez pour \'e7a\~?
+\par
+\par Nous faisons, Roger-la-Honte et moi, un signe affirmatif.
+\par
+\par \endash C\rquote est une grosse somme, assure Paternoster en hochant la t\'eate. Quand on pense, ajoute-t-il en posant la main sur la pile de valeurs, que ces papiers repr\'e9sentent autant d\rquote argent, autant de travail, autant de mis\'e8re\~!\'85
+ Mais vous ne vous souciez gu\'e8re de cela. Vous n\rquote \'eates pas sentimentaux. Vous volez tout le monde, et allez donc\~! au hasard de la fourchette. Il doit y avoir cependant de l\rquote argent bien r\'e9pugnant, m\'eame \'e0 voler\'85 Eh\~
+! bien, mes amis, ces papiers repr\'e9sentent autre chose encore\~; ils repr\'e9sentent notre univers civilis\'e9. Le monde actuel, voyez-vous, du petit au grand, c\rquote est une Soci\'e9t\'e9 anonyme. Des actionnaires ignorants et dup\'e9s\~
+; des conseils d\rquote administration qui se croisent les bras et \'e9margent\~; des hommes de paille qui \'e9voluent on ne sait pourquoi\~; et toutes les ficelles qui font mouvoir les pantins tenues par des mains occultes\'85
+\par
+\par \endash Voil\'e0 un beau discours, dit Roger-la-Honte. Monsieur Paternoster, il faut poser votre candidature aux prochaines \'e9lections g\'e9n\'e9rales. Mais que nous offrez-vous\~?
+\par
+\par \endash Diable\~! votre ton est sec, ricane Paternoster. Mais vous avez sans doute le droit de parler haut. Vous devez \'eatre riches\~?
+\par
+\par \endash Nous\~? Non. Nous volons, h\'e9las\~! simplement pour nous mettre en mesure de voler.
+\par
+\par \endash Je vois \'e7a. Comme les fonctionnaires recueillent des taxes avec le produit desquelles on les paye pour qu\rquote ils r\'e9coltent de nouveaux imp\'f4ts\'85 La cha\'eene sans fin de l\rquote exploitation r
+oulant sur la poulie folle de la sottise humaine\'85 Eh\~! bien, Messieurs, voici ce que je vous propose\~: je garde la Rente, les Chemins de fer et le Suez, je vous rends toutes les valeurs industrielles, et je vous donne cinquante mille francs.
+\par
+\par \endash Vous plaisantez, dit Roger-la-Honte\~; cinquante mille francs, c\rquote est ridicule. Et, quant aux valeurs industrielles, que voulez-vous que nous en fassions\~?
+\par
+\par \endash Renvoyez-les \'e0 leur propri\'e9taire, r\'e9pond Paternoster. Figurez-vous que vous \'eates des potentats et que vous faites remise d\rquote une partie de ses taxes \'e0 l\rquote un de vos fid\'e8les sujets\~; la cl\'e9mence convient \'e0
+ la grandeur et le vol est un imp\'f4t direct, per\'e7u indirectement par les gouvernements. Il y aurait beaucoup \'e0 dire l\'e0-dessus. En tous cas, de tous les imp\'f4ts, le vol est celui que les civilis\'e9
+s payent le plus douloureusement, mais le plus consciemment\'85 Oui, renvoyez-les \'e0 leur propri\'e9taire. Ce ne sera pas la premi\'e8re fois que les larrons auront rendu service aux honn\'eates gens. On a dit que la propri\'e9t\'e9, c\rquote est le vol
+\~; quelle confusion\~! La propri\'e9t\'e9 n\rquote est pas le vol\~; c\rquote est bien pis\~; c\rquote est l\rquote immobilisation des forces. Le peu d\rquote \'e9lasticit\'e9 dont elle jouit, elle le doit aux fripons. Le voleur a articul\'e9 la propri
+\'e9t\'e9, et l\rquote honn\'eate homme est son b\'e2tard.
+\par
+\par \endash Avez-vous r\'e9fl\'e9chi en parlant\~? demande Roger. Vous me semblez bien autoritaire, \'e0 votre tour.
+\par
+\par \endash Que voulez-vous\~? Les hommes d\rquote argent le sont tous, aujourd\rquote hui. Les agioteurs et courtiers-marrons s\rquote appellent les Napol\'e9on de la finance\~; et un coulissier anglais se fait de quotidiennes r\'e9clames illustr\'e9
+es qui le repr\'e9sentent v\'eatu de la redingote grise et coiff\'e9 du petit chapeau\'85 Cependant, si vous vouliez \'eatre raisonnables\'85
+\par
+\par \endash Nous ne demandons pas mieux.
+\par
+\par \endash Nous allons voir. Eh\~! bien, je consens \'e0 garder les valeurs industrielles, quoiqu\rquote elles ne puissent pas me servir \'e0 grand\rquote chose. Et, pour le tout, je vous offre\'85 Attention\~! je vais citer un chiffre, et il faudra me r
+\'e9pondre oui ou non. Vous me connaissez, monsieur Roger-la-Honte, bien que j\rquote aie le plaisir de voir monsieur votre ami pour la premi\'e8re fois\~; vous savez que je ne reviens jamais sur un chiffre donn\'e9 d\'e9finitivement\'85
+ Pour le tout, je vous offre trois mille livres sterling.
+\par
+\par \endash Qu\rquote en penses-tu\~? me demande Roger.
+\par
+\par \endash Fais comme tu voudras.
+\par
+\par \endash C\rquote est bon, dit Roger\~; nous acceptons. Mais nous nous vengerons. Prenez garde \'e0 votre caisse.
+\par
+\par \endash La voil\'e0, ma caisse, dit Paternoster en nous montrant un sac noir, la }{\i\cgrid0 bag}{\cgrid0 anglaise, longue et peu profonde, qui se balance sans tr\'eave aux mains des trafiquants de la cit\'e9\~; elle ne me quitte pas\~; je l\rquote
+emporte et je la remporte avec moi\~; vous serez malins si vous venez la prendre\'85 Apr\'e8s tout, vous auriez tort de m\rquote en vouloir. Je ne peux r\'e9ellement pas vous offrir un sou de plus, et je hais toutes les discussions d\rquote argent. Si c
+\rquote \'e9tait possible, pour la vente des titres vol\'e9s, je pr\'e9coniserais l\rquote arbitration\~; pas obligatoire, pourtant\'85 Voyons, je vais vous donner cinq cents livres en billets et un ch\'e8que pour le reste.
+\par
+\par Nous acquies\'e7ons d\rquote un sourire et Paternoster, apr\'e8s nous avoir compt\'e9 les banknotes, se met en devoir de remplir le ch\'e8que.
+\par
+\par \endash Voil\'e0, dit-il en nous le tendant. Avez-vous l\rquote air content, mon Dieu\~! Moi, si j\rquote \'e9tais voleur, voulez-vous que je vous dise ce qui me ferait surtout plaisir\~? Ce serait de penser que chacun de mes larcins d\'e9
+molit les calculs des statisticiens, fausse leurs \'e9valuations soi-disant rigoureuses de la richesse des nations\'85
+\par
+\par Il nous reconduit jusqu\rquote \'e0 la porte et se d\'e9clare p\'e9n\'e9tr\'e9 de l\rquote espoir qu\rquote il nous reverra avant peu.
+\par
+\par \endash Ah\~! sapristi, j\rquote oubliais\~! s\rquote \'e9crie-t-il comme nous le quittons. Un de mes ex-confr\'e8res, un notaire du centre de la France, m\rquote a signal\'e9 l\rquote autre jour un joli coup qu\rquote il y aura \'e0
+ faire dans sa ville d\rquote ici un mois ou deux. Je vous ferai signe, d\'e8s le moment venu. C\rquote est une bonne affaire et je veux vous la r\'e9server. Je ne vous demanderai que dix pour cent pour le tuyau\~; il faut que j\rquote
+en rende au moins cinq au confr\'e8re, ainsi\'85 Gentil, hein\~?\'85 Au revoir\'85
+\par
+\par Nous descendons l\rquote escalier en silence. Notre cab nous attend devant la maison\~; nous y montons et Roger donne au cab l\rquote adresse d\rquote un h\'f4tel du West-End.
+\par
+\par \endash Malgr\'e9 tout, dis-je quand nous nous levons de table, vers neuf heures, je ne sais pas si nous aurions trouv\'e9 mieux que ce que nous a donn\'e9 Paternoster.
+\par
+\par \endash Non, dit Roger\~; il ne manque pas, \'e0 Londres, de gens exer\'e7ant le m\'eame m\'e9tier que lui\~; mais c\rquote est crapule et compagnie. Paternoster est encore le plus honn\'eate\'85 \'c0 pr\'e9sent, si tu veux, nous allons faire une visite
+\'e0 Broussaille.
+\par
+\par \endash C\rquote est une excellente id\'e9e.
+\par
+\par Nous voil\'e0 partis. Le cab file tout le long de Piccadilly, descend Brompton Road et s\rquote arr\'eate \'e0 Kensington, devant une des petites maisons qui bordent un square quadrangulaire. Nous descendons et Roger fait, \'e0 plusieurs reprises, r\'e9
+sonner le marteau de cuivre qui pend \'e0 la porte. Mais cette porte, personne ne vient l\rquote ouvrir\~; la maison semble inhabit\'e9e. Les stores sont tir\'e9s \'e0 toutes les fen\'eatres, que n\rquote \'e9claire aucune lumi\'e8re.
+\par
+\par \endash Bizarre ! dit Roger. Broussaille a d\'fb sortir et la bonne a profit\'e9 de son absence pour aller se promener de son c\'f4t\'e9. Voil\'e0 une maison bien tenue\~! Je parie que Broussaille est \'e0 l\rquote \'ab\~Empire.\~\'bb Allons-y.
+\par
+\par Nous y allons. Nous y sommes\~; et il y a m\'eame dix minutes que nous parcourons le promenoir sans que Roger-la-Honte ait pu apercevoir sa s\'9cur.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas vu Broussaille\~? demande-t-il \'e0 toutes les femmes.
+\par
+\par \endash Non, r\'e9pondent-elles\~; nous ne l\rquote avons pas vue.
+\par
+\par Une grande rousse qui vient d\rquote entrer se dirige vers nous en souriant.
+\par
+\par \endash Je suis s\'fbre que tu cherches ta s\'9cur, dit-elle \'e0 Roger.
+\par
+\par \endash Oui. Sais-tu o\'f9 elle est\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas o\'f9 elle est, mais je sais avec qui elle est. Je l\rquote ai rencontr\'e9e tout \'e0 l\rquote heure avec une dame de Paris.
+\par
+\par \endash Comment est-elle, cette dame\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est une brune, assez jolie, pas toute jeune, tr\'e8s bien mise.
+\par
+\par \endash Grande\~?
+\par
+\par \endash Moins que moi, mais assez forte.
+\par
+\par \endash Bon\~! Je sais qui c\rquote est. Merci.
+\par
+\par \endash \'c9coute un peu, dit la grande rousse en le retenant par le bras. Tu vas apprendre du nouveau\~; je ne te dis que \'e7a\~!
+\par
+\par \endash Quel nouveau\~? Quoi\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! je ne veux rien te raconter\~; tu verras\~; il n\rquote y aurait plus de surprise, murmure la grande rousse en s\rquote \'e9loignant.
+\par
+\par \endash Je me demande ce qu\rquote elle veut dire, s\rquote \'e9crie Roger en descendant l\rquote escalier. Mais nous le saurons bient\'f4t, Broussaille est \'e0 deux pas d\rquote ici, \'e0 l\rquote h\'f4tel Pathis\~; j\rquote en suis certain\~
+; Ida ne descend jamais autre part.
+\par
+\par \endash Ida, c\rquote est la dame de Paris\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; une sage-femme tr\'e8s chic\~; elle vient assez souvent ici\~; elle a toute une client\'e8le de ladies\~; tu comprends, c\rquote est ici comme en France\'85
+\par
+\par \endash Oui, on ne parvient pas toujours \'e0 interner Cupidon dans un cul-de-sac, et alors\'85
+\par
+\par \endash Alors, on envoie un t\'e9l\'e9gramme \'e0 Ida qui a toujours son aiguille, landerirette, au bout du doigt, comme Mimi Pinson. Du reste, elle peut rester fille, toujours comme Mimi Pinson, car c\rquote est une bonne fille.
+\par
+\par Nous attendons une minute \'e0 peine au bureau de l\rquote h\'f4tel\~: une servante, qui a \'e9t\'e9 nous annoncer, revient nous chercher en courant. Nous montons au second \'e9tage et nous sommes introduits dans un petit salon o\'f9
+, devant une table couverte encore des reliefs du d\'eener, deux femmes sont assises qui se l\'e8vent \'e0 notre approche. La plus jeune saute au cou de Roger-la-Honte qui l\rquote embrasse avec effusion. D\'e8s qu\rquote il parvient \'e0 se d\'e9
+gager, il va serrer la main que lui tend la dame brune, \'e0 laquelle il me pr\'e9sente. Elle m\rquote accueille fort aimablement, se d\'e9clare ravie et sonne pour demander du Champagne.
+\par
+\par \endash Quelle mauvaise id\'e9e vous avez eue de ne pas venir vous faire inviter \'e0 d\'eener, dit-elle\~; nous nous sommes ennuy\'e9es \'e0 mourir, toutes seules.
+\par
+\par \endash Il aurait fallu deviner ta pr\'e9sence \'e0 Londres, r\'e9pond Roger\~; et d\rquote ailleurs, mon ami Randal n\rquote aurait pas os\'e9.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! s\rquote \'e9crie Ida\~; \'eates-vous timide \'e0 ce point-l\'e0, Monsieur\~?
+\par
+\par \endash Beaucoup plus encore, dis-je\~; ainsi, je n\rquote aurai jamais l\rquote audace de vous dire combien vous \'eates charmante.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure, dit Broussaille\~; je vois que vous avez des d\'e9fauts qu\rquote il est plus prudent de ne pas corriger.
+\par
+\par \endash Tu n\rquote es pas honteuse de parler de prudence \'e0 ton \'e2ge\~? demande Ida en rougissant un peu.
+\par
+\par Le fait est qu\rquote elle n\rquote est pas mal du tout\~; pas de la premi\'e8re jeunesse, bien entendu\~; vingt-neuf ans qui en valent trente-trois, sans aucun doute\~; mais il n\rquote a pas trop plu sur sa marchandise. Je la regarde, pendant qu\rquote
+on dessert la table et qu\rquote on apporte le champagne. Oui, une belle brune, coiff\'e9e en femme fatale, avec de longs cils qui voilent mal les sensualit\'e9s imp\'e9tueuses que rec\'e8lent les yeux, tr\'e8s noirs et cern\'e9s d\rquote une ombre bleu
+\'e2tre\~; le front un peu blanc et les pommettes un peu rouges\~; la peau d\rquote un \'e9clat tr\'e8s vif avec comme un l\'e9ger nuage cendr\'e9, par-dessous\~; beaucoup du ton des photographies peintes, peut-\'eatre. Cette femme-l\'e0
+ est une viveuse, mais une laborieuse aussi\~; elle se couche tard, mais se l\'e8ve t\'f4t\~; elle s\rquote amuse, mais elle travaille\~; elle m\'e8ne cette existence en partie double, si fr\'e9quente chez les Parisiennes, qui leur donne l\rquote
+attrait sp\'e9cial des fleurs artificielles, moins fra\'eeches que les autres sans doute, mais qui ne savent pas se faner. Une belle gorge\~; des dents de loup\~; une mignonne fossette au menton.
+\par
+\par \endash Je vous pr\'e9viens que Broussaille va \'eatre jalouse, me dit-elle\~; vous ne regardez que moi.
+\par
+\par \endash Ah\~! dis-je, je me livrais \'e0 l\rquote \'e9ternelle comparaison entre la gr\'e2ce des blondes et la majest\'e9 des brunes. Mais mademoiselle Broussaille n\rquote y perdra rien pour avoir attendu.
+\par
+\par \endash Mademoiselle est rest\'e9e au couvent, dit Broussaille, et il faut l\rquote y laisser\~; appelez-moi Broussaille tout court, ou je ne vous pardonne pas d\rquote avoir commenc\'e9 vos comparaisons par les brunes.
+\par
+\par Je tiens \'e0 me faire pardonner\~; je l\rquote appelle Broussaille et je la tutoierai m\'eame, si cela lui fait plaisir. Elle est tr\'e8s jolie, cette petite cocotte\~; elle a tout le charme d\rquote un jeune faon, d\rquote
+un gracieux petit animal, la souplesse et la rondeur chaude d\rquote une caille\~; de grands yeux bleus, tr\'e8s na\'effs, et quelque chose d\rquote anglais dans la physionomie\~: comme la l\'e8vre sup\'e9rieure l\'e9g\'e8rement aspir\'e9e par les narines
+\~; ce n\rquote est pas vilain du tout. Une peau fra\'eeche et satin\'e9e sur laquelle glissent les ombres\~; et ses cheveux, surtout, ses magnifiques cheveux chaudron dont la masse, relev\'e9e tr\'e8s haut sur la nuque nacr\'e9e, met au visage d\rquote
+enfant une aur\'e9ole soyeuse et boucl\'e9e qui laisse seulement apercevoir, comme une fraise un peu p\'e2le piqu\'e9e d\rquote une goutte de ros\'e9e, le lobe endiamant\'e9 des oreilles.
+\par
+\par C\rquote est une cr\'e9ature de plaisir, une nature fruste sur laquelle la ridicule \'e9ducation du couvent a gliss\'e9 comme glisse la pluie sur une coupole\~; un temp\'e9rament d\rquote instinctive pour laquelle la joie de vivre existe mais qui poss\'e8
+de, si rudimentairement que ce soit, le sentiment des souffrances et des besoins des autres, la divination de l\rquote humanit\'e9. C\rquote est une simple et une jolie.
+\par
+\par C\rquote est une petite b\'eate, aussi. Du moins, son fr\'e8re le d\'e9clare sans h\'e9sitation. \'c0 la troisi\'e8me bouteille de Champagne, Roger-la-Honte a voulu savoir quelle \'e9tait la nouvelle qu\rquote il devait apprendre, suivant la pr\'e9
+diction faite par la grande rousse, \'e0 l\rquote Empire\~; et il a demand\'e9 aussi des renseignements sur l\rquote aspect myst\'e9rieux de la maison de Kensington. L\'e0-dessus, Broussaille s\rquote est troubl\'e9e visiblement, a sembl\'e9
+ chercher un encouragement dans les regards d\rquote Ida, et a fini par raconter une pitoyable histoire. Il y a trois mois environ, elle a achet\'e9 \'e0 un Juif pour trois cents livres de bijoux qu\rquote elle a pay\'e9s avec des billets \'e0
+ quatre-vingt-dix jours, portant int\'e9r\'eat\~; de plus, elle a donn\'e9 au Juif, qui avait promis de renouveler les billets pendant un an au moins, une garantie sur ses meubles. L\rquote \'e9ch\'e9ance des trois premiers mois tombait avant-hier\~
+; le Juif a refus\'e9 de renouveler les effets et, comme Broussaille, prise au d\'e9pourvu, ne se trouvait point en mesure de le payer sur-le-champ, il a enlev\'e9 le mobilier.
+\par
+\par \endash Tu vois si j\rquote ai du malheur, murmure-t-elle avec des larmes dans les yeux\~; il n\rquote y a m\'eame plus une chaise chez moi\'85 Ah\~! c\rquote est horrible\'85
+\par
+\par \endash Ne la gronde pas, Roger, implore Ida. Elle est un peu \'e9tourdie, tu sais\~; mais elle m\rquote a jur\'e9 ses grands dieux qu\rquote elle ne ferait plus des sottises pareilles.
+\par
+\par \endash Non, sanglote Broussaille\~; non, je ne le ferai plus jamais. Ne me gronde pas\'85
+\par
+\par Mais Roger n\rquote en a pas la moindre envie. Il rit \'e0 gorge d\'e9ploy\'e9e.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! C\rquote est vraiment dr\'f4le\~! Je ne me serais jamais dout\'e9 de \'e7a, par exemple\~! Dis donc, Randal, te rappelles-tu comme je me d\'e9manchais le poignet, tout \'e0 l\rquote heure, \'e0 frapper \'e0 la porte\~? Ce qu\rquote
+elle aurait ri si elle avait pu nous voir\~! Heureusement que nous ne revenons pas les mains vides, hein\~? Allons, Broussaille, viens m\rquote embrasser et ne pleure plus. Demain, nous irons te commander un mobilier\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Broussaille dont les larmes se s\'e8chent comme par enchantement, je t\rquote en co\'fbte, de l\rquote argent\~! Et tu as tant de mal \'e0 le gagner\~! \'c7a ne fait rien, va\~
+; je te rendrai tout en bloc un de ces jours, et tu pourras aller \'e0 Venise\'85 Quand je pense qu\rquote avec ce que tu vas d\'e9penser demain pour les meubles tu aurais pu y aller, je suis furieuse contre moi.
+\par
+\par \endash Est-elle gentille\~! murmure Ida. On la mangerait\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est bon, dit Roger. Ne parlons plus de \'e7a. J\rquote irai \'e0 Venise une autre fois\'85 Passe-moi cette bouteille, l\'e0-bas\'85 Mais quant \'e0 ton Juif, continue-t
+-il en faisant sauter le bouchon, je lui raccourcirai le nez et je lui allongerai les oreilles, pas plus tard que la nuit prochaine. Je suis s\'fbr que ses bijoux ne valaient pas trois mille francs. C\rquote est le p\'e8re Binocar, au moins\~? Oui. Eh\~
+! bien, il payera la diff\'e9rence. S\rquote il ose se montrer dans les rues d\rquote ici un mois, il aura du toupet\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9crie Ida, fais attention. Ne va pas trop loin\~; un mauvais coup est si vite donn\'e9\~! Et \'e7a co\'fbte plus cher que \'e7a ne vaut. Il faut tellement se surveiller dans l\rquote existence\~!
+\par
+\par \endash Tu as raison, r\'e9pond Roger\~; mais si tu mettais tes pr\'e9ceptes en pratique, tu n\rquote aurais pas de l\rquote eau \'e0 boire.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre\~; il faut pr\'eacher la prudence et jouer d\rquote audace.
+\par
+\par \endash De l\rquote audace, dis-je, il vous en faut pas mal, \'e0 vous\~; le jeu que vous jouez n\rquote est pas sans dangers\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! vous savez, quand on est adroite\'85 Il n\rquote y a gu\'e8re \'e0 craindre que les d\'e9nonciations des m\'e9decins.
+\par
+\par \endash Ils vous d\'e9noncent\~? demande Broussaille.
+\par
+\par \endash Je te crois, ma petite\~! Chaque fois qu\rquote ils peuvent, Nous leur faisons concurrence, tu comprends\~; ils voudraient se r\'e9server le monopole des avortements\'85 Et pour ce qu\rquote ils font\~! C\rquote est du propre. En voil\'e0
+, des charcutiers sans conscience\~! C\rquote est honteux, la fa\'e7on dont ils estropient les femmes.
+\par
+\par \endash Et la Justice, dis-je, ne tient gu\'e8re la balance \'e9gale entre eux et vous.
+\par
+\par \endash Dites que c\rquote est d\'e9risoire. Qu\rquote une malheureuse sage-femme ait d\'e9livr\'e9, par piti\'e9 souvent et hors de toute raison d\rquote int\'e9r\'eat, une jeune fille pauvre d\rquote un enfant qui l\rquote aurait toute sa vie emp\'each
+\'e9e de gagner son pain, et on l\rquote arr\'eate sur des ou\'ef-dire, et on la condamne sans preuves\~; qu\rquote un m\'e9decin ait envoy\'e9 au cimeti\'e8re, par sa maladresse de b\'eate brute, des vingtaines de femmes, qu\rquote
+il ait cinquante plaintes d\'e9pos\'e9es contre lui, et l\rquote on refuse de le poursuivre, et le gouvernement lui donne une situation officielle. Ne me dites pas que j\rquote exag\'e8re\~; je citerais des noms si je voulais.
+\par
+\par \endash On pourrait les accuser d\rquote autre chose encore, ces soi-disant savants de la Facult\'e9. C\rquote est le prestige abrutissant de leur science charlatanesque qui est arriv\'e9 \'e0 donner aux \'eatres la peur de l\rquote
+existence, ce souci du lendemain qui avilit, cette r\'e9signation \'e9go\'efste et d\'e9gradante\~; c\rquote est la cruaut\'e9 de leur science impitoyable et sanglante qui incite les \'eatres \'e0 tuer leurs petits. C\rquote
+est la science, la science des \'e9conomistes et des vivisecteurs, des imb\'e9ciles et des assassins, qui est en train de d\'e9peupler la France. \endash On cherche des rem\'e8des, dit Roger\~; on parle d\rquote un imp\'f4t sur les c\'e9libataires.
+
+\par
+\par \endash Pourquoi pas, dis-je, une loi d\'e9cr\'e9tant que l\rquote \'e2ge de la nubilit\'e9 est abaiss\'e9 de deux ans\~? Ce serait moins ridicule.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, dit Ida, quel troupeau d\rquote \'e2nes, ces l\'e9gislateurs qui ne savent m\'eame plus nous montrer comment on meurt pour vingt-cinq francs\~! Dire qu\rquote ils ne se rendent m\'eame pas compte que le seul moyen d\rquote arr\'ea
+ter ce mouvement de d\'e9population, c\rquote est de donner \'e0 la femme la libert\'e9 pleine et enti\'e8re depuis l\rquote \'e2ge de seize ans, comme ici, et d\rquote autoriser la recherche de la paternit\'e9.
+\par
+\par \endash Lorsque la femme sera libre en France, dit Roger, la France cessera d\rquote \'eatre la France \endash la France qu\rquote elle est. \endash Les l\'e9gislateurs qui nous font voir comment on vit pour vingt-cinq francs n\rquote
+en doutent point, sois-en certaine. Conclusion\'85
+\par
+\par \endash Conclusion\~: il faut continuer. Eh bien, on continuera\~; jusqu\rquote \'e0 ce que \'e7a finisse. Ce qui est consolant, c\rquote est qu\rquote \'e0 mesure que le nombre des naissances diminue, celui des m\'e9decins augmente. Ils sont tant, qu
+\rquote ils ne savent plus o\'f9 donner du scalpel. On m\rquote a assur\'e9 qu\rquote ils encombrent les ports de la Manche. On les embarque sur les navires qui vont \'e0 Terre-Neuve, \'e0 condition qu\rquote ils aideront \'e0 saler et \'e0 d\'e9
+couper le poisson.
+\par
+\par \endash Au moins, l\'e0, leurs bistouris servent \'e0 quelque chose.
+\par
+\par \endash \'c0 empoisonner la morue. Je fais gras le Vendredi Saint, depuis que j\rquote ai appris \'e7a.
+\par
+\par \endash Rien que \'e7a de luxe\~! dit Broussaille. Madame ne se refuse plus rien. On voit bien que les affaires marchent. Eh\~! bien, moi, je pense que les riches qui tuent leurs gosses m\'e9riteraient qu\rquote on leur coup\'e2t le cou\~
+; et quant aux pauvres qui en font autant, je pense qu\rquote il faut qu\rquote ils soient rudement l\'e2ches pour aimer mieux assassiner leurs petits que de faire rendre gorge aux gredins qui leur enl\'e8vent les moyens de les \'e9lever.
+\par
+\par \endash Tu as raison\~; pourtant, il faut dire la v\'e9rit\'e9\~: les filles pauvres, si grande que soit leur mis\'e8re, se r\'e9solvent difficilement \'e0 l\rquote acte qui co\'fbte si peu aux dames des classes dirigeantes. Si elles n\rquote \'e9
+taient point traqu\'e9es comme elles le sont, les malheureuses, mises en surveillance, d\'e8s qu\rquote on s\rquote aper\'e7oit de leur grossesse, par les mouchards pay\'e9s ou amateurs qui pullulent en France et qui veillent \'e0 ce qu\rquote
+elles payent l\rquote imp\'f4t sur l\rquote amour\~; si elles n\rquote \'e9taient point affol\'e9es par les formalit\'e9s l\'e9gales, que n\'e9cessite la conscription, et qui doivent stigmatiser leur vie \'e0 elles et l\rquote existe
+nce de leurs enfants, elles auraient bien rarement recours aux man\'9cuvres abortives. Quant \'e0 la bourgeoisie \endash c\rquote est la bourgeoisie avorteuse.
+\par
+\par \endash \'c0 tous les points de vue, dis-je\~; elle ne m\'e9rite pas d\rquote autre nom. C\rquote est la bourgeoisie avorteuse.
+\par
+\par \endash Bravo\~! crie Roger-la-Honte. Vilipendons la bourgeoisie\~! Nous en avons bien le droit, je crois, nous qui sommes oblig\'e9s d\rquote en vivre.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Ida, on n\rquote en dira jamais ce qu\rquote il en faudrait dire\'85 Oh\~! \'e0 propos, Roger, j\rquote ai revu ma cliente\'85 Tu sais bien, la petite femme du monde que j\rquote avais mise en rapports avec Canonnier et qui lui a donn
+\'e9 de si bons tuyaux. Elle est venue me voir le jour o\'f9 je suis partie pour Londres, et m\rquote a dit de faire mon possible pour lui ramener quelqu\rquote un. Si tu venais, hein\~? Nous partirions ensemble demain soir.
+\par
+\par \endash Attends un peu, r\'e9pond Roger\~; il faut que je r\'e9fl\'e9chisse\'85 Et toujours pas de nouvelles de Canonnier\~?
+\par
+\par \endash Non\~; depuis plus de deux ans. Tout ce qu\rquote on, a su c\rquote est qu\rquote il s\rquote \'e9tait \'e9chapp\'e9 de Cayenne, il y a six mois\'85 On dit qu\rquote il est en Am\'e9rique\'85 C\rquote est sa fille qui a eu de la chance\~! Adopt
+\'e9e par cette famille de magistrats\'85 Je l\rquote ai vue au Bois et au th\'e9\'e2tre, plusieurs fois, \'e0 c\'f4t\'e9 de sa m\'e8re adoptive. Mon cher, on dirait une princesse.
+\par
+\par \endash C\rquote est tout naturel, dit Roger\~; son p\'e8re est le roi des voleurs\'85 Ma foi, ma petite Ida, j\rquote en suis d\'e9sol\'e9, mais je ne peux pas aller \'e0 Paris. J\rquote ai promis \'e0
+ un camarade de lui donner un coup de main pour une affaire, en Suisse, et \'e7a va venir ces jours-ci. Tout \'e0 fait d\'e9sol\'e9\'85 Mais, tiens\~! pourquoi n\rquote irais-tu pas, toi Randal\~?
+\par
+\par \endash Oui, pourquoi\~? demande Ida en se tournant vers moi.
+\par
+\par Je n\rquote ai pas de raison \'e0 donner, et il est d\'e9cid\'e9 que j\rquote irai. Je manque d\rquote exp\'e9rience\~? \'c7a ne fait rien. C\rquote est en forgeant qu\rquote on devient forgeron. Je viendrai chercher Ida dem
+ain soir et nous prendrons le train ensemble, pour la Ville-Lumi\'e8re. Nous nous levons, Roger et moi.
+\par
+\par \endash Comment\~! s\rquote \'e9crie Ida\~; vous partez d\'e9j\'e0\~? Et il n\rquote est que deux heures du matin\~! Pour qui va t\rquote on nous prendre\~?
+\par
+\par Mais ses objurgations n\rquote ont aucun succ\'e8s\~; et nous nous retirons apr\'e8s lui avoir souhait\'e9 une bonne nuit, ainsi qu\rquote \'e0 Broussaille, dont le lit fut emport\'e9 par l\rquote inexorable Juif et \'e0 qui elle a offert l\rquote
+hospitalit\'e9.
+\par
+\par S\rquote il avait pens\'e9, cet H\'e9breu malfaisant, qu\rquote il mettait d\'e9finitivement sur la paille la s\'9cur de Roger-la-Honte, il pourra bient\'f4t s\rquote apercevoir de son erreur. Broussaille et Ida sont venues nous voir aujourd\rquote
+hui, vers une heure\~; nos souhaits n\rquote avaient point \'e9t\'e9 vains et elles avaient parfaitement dormi. Nous avons d\'e9jeun\'e9 ensemble\~; apr\'e8s quoi, nous avons couru les magasins, pendant toute l\rquote apr\'e8s-midi, afin de procurer \'e0
+ la jolie blonde le mobilier indispensable. \'c7a demande beaucoup plus de temps qu\rquote on ne croirait, ces choses-l\'e0. Nous avions employ\'e9 la matin\'e9e, Roger et moi, \'e0 d\'e9poser la plus grande partie de notre argent dans une banque s\'e9
+rieuse\~; et comme je me suis souvenu, heureusement, des vingt mille francs promis avant-hier \'e0 Issacar, je les lui ai envoy\'e9s. Qu\rquote ils lui servent, \'e0 cet excellent Issacar\~! Je lui souhaite bonne chance \endash et \'e0 moi aussi.
+\par
+\par Car je ne sais pas ce qui m\rquote attend apr\'e8s tout\~; et je trouverai peut-\'eatre autre chose que des roses, dans le chemin que j\rquote ai choisi.
+\par
+\par Voil\'e0 Ces tristes r\'e9flexions auxquelles je me livre, tout \'e0 fait malgr\'e9 moi, dans le train qui m\rquote \'e9loigne de Londres. Ida est assise en face de moi\~; mais son babil ne parvient gu\'e8re \'e0 me distraire\~
+; je lui trouve une expression de ga\'eet\'e9 un peu forc\'e9e, quelque chose de trop enfantin dans les gestes\'85
+\par
+\par \endash Comme vous avez l\rquote air songeur\~! me dit-elle, sur le bateau\~; auriez-vous d\'e9j\'e0 gagn\'e9 le spleen, en Angleterre\~?
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que non\~; mais je me laissais aller \'e0 des m\'e9ditations philosophiques\~; je me demandais comment la Soci\'e9t\'e9 actuelle ferait pour se maintenir, sans voleurs et sans putains.
+\par
+\par \endash Oh\~! dit Ida, voil\'e0 une grande question\~! Voulez-vous que je vous donne mon avis\~? C\rquote est qu\rquote elle ne se maintiendrait pas cinq minutes.
+\par
+\par La travers\'e9e est belle et courte. \'c0 Calais, nous nous trouvons seuls dans notre compartiment.
+\par
+\par \endash Avez-vous un domicile \'e0 Paris\~? me demande Ida.
+\par
+\par \endash Non, je n\rquote en ai plus\~; mais ne vous inqui\'e9tez pas de moi\~; je descendrai au premier h\'f4tel venu.
+\par
+\par \endash Quel enfantillage\~! Vous y serez horriblement mal. Venez donc chez moi\~; la place ne manque pas et je vous invite en camarade.
+\par
+\par Je me d\'e9fends, pour la forme.
+\par
+\par \endash Laissez-vous donc faire, dit Ida\~; vous ne serez pas d\'e9rang\'e9\~; je n\rquote ai pas de pensionnaire en ce moment. Et c\rquote est si gentil, chez moi\~! J\rquote ai un salon\'85 on se croirait chez un dentiste am\'e9
+ricain, Si saint Vincent de Paul vivait encore, je suis s\'fbre qu\rquote il viendrait me faire une visite.
+\par
+\par Je ne veux pas \'eatre plus difficile que saint Vincent de Paul, et je promets de me laisser faire.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure, dit-elle\~; je savais bien que vous finiriez par entendre raison. Ah\~! que je serais contente d\rquote \'eatre arriv\'e9e\~! On a si froid, \'e0 voyager la nuit\'85 les nuits sont glaciales\'85 J\rquote
+ai pourtant mon grand manteau\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! moi qui oubliais\'85 J\rquote ai justement un boa dans ma valise.
+\par
+\par \endash Un boa\~?
+\par
+\par \endash Oui\'85 Le voil\'e0.
+\par
+\par \endash Vraiment, il est beau. Mais comment\~?\'85 Oh\~! que je suis sotte\~!\'85 Vous m\rquote en faites cadeau\~?\'85 Un boa vol\'e9, je n\rquote oserai jamais le mettre\'85 Tant pis, je le mets tout de m\'eame. Quelle horreur\~! Mais n\'e9cessit\'e9 n
+\rquote a pas de loi\~; j\rquote ai tellement froid\~! Touchez le bout de mon nez, pour voir\~; il est glac\'e9\'85 Mettez-vous \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, pour me r\'e9chauffer un peu. Je suis si frileuse\~!\'85 Plus pr\'e8s. Tout pr\'e8s\'85
+\par
+\par Peut-on \'eatre frileuse \'e0 ce point-l\'e0\~!\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074045}VIII \endash L\rquote ART DE SE FAIRE CINQUANTE MILLE FRANCS DE RENTE SANS \'c9LEVER DE LAPINS
+{\*\bkmkend _Toc98074045}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Souvent, la femme est la perte du voleur. Voil\'e0 une profonde v\'e9rit\'e9 que me rappelle Ida, quelques instants avant l\rquote arriv\'e9e de la femme du monde.
+\par
+\par \endash Pas toutes les femmes, bien entendu. Le vol n\rquote est pas un sacerdoce, comme le journalisme, et un homme ne peut pas, sous pr\'e9texte qu\rquote il a les doigts crochus, se condamner \'e0
+ vivre en chartreux. De femmes comme Broussaille, par exemple, ou comme moi, vous n\rquote avez rien \'e0 redouter, ou bien peu\~; nous sommes des s\'9curs plut\'f4t qu\rquote autre chose. Mais de ces dames de la haute, vous avez tout \'e0 craindre\~
+; ce sont des d\'e9traqu\'e9es, \'e9nerv\'e9es par le milieu factice dans lequel elles vivent, qui, se jettent \'e0 votre t\'eate d\'e8s que vous leur avez laiss\'e9 deviner votre secret et qui vous font payer cher, apr\'e8s, des faiblesses qui ne leur co
+\'fbtent rien.
+\par
+\par \endash Est-ce que tu crois vraiment, Ida, qu\rquote elles s\rquote enflamment aussi facilement pour les criminels\~?
+\par
+\par \endash Si je le crois\~! Ah\~! Seigneur\~! Mais j\rquote en suis s\'fbre, mon ami\~; j\rquote ai vu tant de choses, \'e0 ce sujet-l\'e0, et j\rquote ai re\'e7u tant de confessions\~! \'c9coute, si tu pouvais \'e9crire sur ton chapeau\~: \'ab\~
+Je suis un voleur\~\'bb en lettres visibles seulement pour l\rquote \'e9ternel f\'e9minin, et si tu allais ensuite faire un tour au Bois et sur le boulevard, les facteurs g\'e9miraient le lendemain matin sous le poids des d\'e9clarations d\rquote amour qu
+\rquote ils auraient \'e0 t\rquote apporter\~!
+\par
+\par \endash Et les t\'e9nors pourraient plier bagage.
+\par
+\par \endash tes t\'e9nors sont bien d\'e9mod\'e9s. Plus l\rquote atmosph\'e8re qu\rquote on respire est artificielle, plus on est attir\'e9 vers les r\'e9alit\'e9s brutales\~; il y a quinze ans, on r\'eavait de Capoul\~; aujourd\rquote hui,
+on a soif de Cartouche. Un voleur, Madame\~! Un vrai voleur\~! Un criminel qui puisse vous rassasier du piment du vice authentique, quand on est lasse jusqu\rquote \'e0 la naus\'e9e des simulacres fades de la d\'e9pravation \endash
+ et dont il soit facile de se d\'e9barrasser, d\'e9s que le c\'9cur vous en dit.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que le c\'9cur vient faire l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Ce qu\rquote il fait partout ailleurs, \'e0 pr\'e9sent, pas grand\rquote chose\'85 Si je te parle ainsi, continue Ida, crois bien que ce n\rquote est point par jalousie. Nous sommes deux camarades et, s\rquote il nous arrive
+de nous souvenir que nous sommes de sexes diff\'e9rents, nous n\rquote en restons pas moins camarades. J\rquote aime ma libert\'e9 plus que tout au monde, et j\rquote ai assez d\rquote amiti\'e9 pour toi pour d\'e9
+sirer vivement que tu conserves la tienne. C\rquote est pourquoi je veux te mettre en garde contre les dangers auxquels tu peux te trouver expos\'e9. Ne reste pas \'e0 Paris\~; viens-y lorsqu\rquote il te plaira ou quand tes affaires t\rquote
+y appelleront, mais n\rquote y demeure pas. Tu as de l\rquote argent plein tes poches\~; tu es, comme tous les voleurs, toujours pr\'eat \'e0 le d\'e9penser \'e0 pleines mains\~; tu es bien \'e9lev\'e9, attrayant\~; il t\rquote
+arriverait avant peu quelque vilaine histoire\'85 Je te dis la mauvaise aventure, mais c\rquote est la bonne.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en doute pas\~; Mais, sois tranquille\~: si jamais je suis pris, on pourra chercher la femme.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dit Ida, elle ne sera peut-\'eatre pas difficile \'e0 trouver, J\rquote ai connu des hommes rudement forts, et qui se disaient s\'fbrs d\rquote eux-m\'eames, \'e0 qui elle a co\'fbt\'e9 bien cher. Si j\rquote
+avais le temps, je te raconterais l\rquote histoire de Canonnier\~; ce sera pour une autre fois. \'c0 propos, je t\rquote ai dit qu\rquote il avait travaill\'e9 avec la petite femme que tu vas voir tout \'e0 l\rquote heure. Tu sais ce qu\rquote
+il lui donnait pour sa part\~? 33 pour cent sur le produit net. Pas un sou de plus. D\rquote ailleurs, c\rquote est le prix. Elle essayera s\'fbrement de te demander davantage, mais refuse carr\'e9ment. M\'e9fie-toi d\rquote elle, car c\rquote est une enj
+\'f4leuse bien qu\rquote elle n\rquote ait pas plus de cervelle qu\rquote un oiseau, et si tu la laisses faire, tes b\'e9n\'e9fices avec elle ne seront pas grands. Elle n\rquote est ni m\'e9chante ni perfide, mais c\rquote est un bourreau d\rquote argent.
+
+\par \endash Quelle est sa position sociale\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! \'e7a, mon petit, permets-moi de ne pas te l\rquote apprendre. J\rquote ai confiance en toi, mais je ne dis jamais ce que j\rquote ai promis de garder secret. C\rquote est une femme dont le mari occupe une haute situation, et qui \'e9
+volue dans le monde chic\~; voil\'e0 tout\'85
+\par
+\par Une servante entre, dit quelques mots \'e0 Ida et se retire.
+\par
+\par \endash Elle est l\'e0, me dit Ida. Viens avec moi\~; je vais te pr\'e9senter \'e0 elle et vous laisser ensemble tramer vos noirs complots.
+\par
+\par Et, trois minutes apr\'e8s, nous sommes seuls dans le salon, la femme du monde et moi.
+\par
+\par \endash Monsieur, me dit-elle, on a bien raison de dire qu\rquote on est au bord du pr\'e9cipice d\'e8s qu\rquote on a un pied au fond\'85 Non, c\rquote est le contraire\~! Mais je suis s\'fbre que vous m\rquote avez comprise. Ah\~! l\rquote
+on a bien raison, Monsieur\~!
+\par
+\par Je hoche la t\'eate d\rquote un air attrist\'e9, mais convaincu.
+\par
+\par \endash Pourtant, continue-t-elle, si l\rquote on connaissait les causes qui attirent les gens aupr\'e8s de ce pr\'e9cipice\~; si l\rquote on savait les tentations, les entra\'eenements\'85 et quelquefois, les raisons grandes et g\'e9n\'e9reuses, ah\~! l
+\rquote on serait moins prompt \'e0 porter des jugements\'85
+\par
+\par \endash Certainement, Madame, dis-je d\rquote un ton p\'e9remptoire, on serait beaucoup moins prompt\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! Monsieur, si vous saviez quel plaisir j\rquote \'e9prouve \'e0 vous entendre parler ainsi\~! Mon p\'e8re, qui avait \'e9t\'e9 magistrat, tenait le m\'eame langage que vous\~
+; je ne puis pas me souvenir de lui sans pleurer, quand je suis toute seule. Mais le monde est si m\'e9chant, aujourd\rquote hui\'85 Vous savez, Monsieur, pourquoi j\rquote ai demand\'e9 \'e0 faire votre connaissance. Ne me le dites pas\~! C\rquote
+est tellement affreux\'85 Comme c\rquote est vrai, ce que vous me disiez tout \'e0 l\rquote heure \'e0 propos du pr\'e9cipice\~! On s\rquote approche sans d\'e9fiance, on avance le pied, et crac\~!\'85 Il ne faudrait pas s\rquote aventurer sur le bord, m
+e direz-vous\~? Ah\~! Monsieur, que je voudrais ne l\rquote avoir jamais fait\~!\'85 Il faut que je vous dise comment j\rquote ai \'e9t\'e9 amen\'e9e \'e0 mal faire\~; apr\'e8s \'e7a, vous n\rquote
+aurez jamais le courage de me condamner. Voici exactement comment cela s\rquote est pass\'e9. Mon oncle, un fr\'e8re de mon p\'e8re, s\rquote \'e9tait trouv\'e9 subitement dans une situation tr\'e8s embarrass\'e9e. Il vint me voir et me dit\~: \'ab\~Ren
+\'e9e\~\'bb\'85 \endash je m\rquote appelle Ren\'e9e, Monsieur\~; d\'e9signez-moi par ce nom quand vous aurez \'e0 parler de moi \'e0 Ida, vous me ferez plaisir\~; m\'eame, appelez-moi Ren\'e9e maintenant, si vous voulez. Mon nom est assez difficile \'e0
+ prononcer bien\~; mon mari n\rquote a jamais pu y r\'e9ussir. Dites-le, pour voir\~?
+\par
+\par \endash Ren\'e9e.
+\par
+\par \endash Oui, tr\'e8s bien, c\rquote est tout \'e0 fait cela. Bref, mon oncle me dit\~: \'ab\~Ren\'e9e, il faut me tirer de l\'e0.\~\'bb Monsieur, j\rquote ai mes d\'e9fauts, je ne le cache pas. Mais la famille, pour moi, c\rquote est sacr\'e9. J\rquote
+ai toujours admir\'e9 cette jeune fille qui suivait son vieux p\'e8re aveugle\'85 Voyons, il y avait un si beau tableau l\'e0-dessus, au Salon\~! Cette jeune fille\'85 Ah\~! c\rquote est une Grecque\~; vous voyez que je commence \'e0 me souvenir\~
+; attendez, je vais me rappeler tout\'85 Non, je ne peux pas\'85 \'c7a ne fait rien\'85 Ah\~! c\rquote \'e9tait si joli\~; ce tableau\~! J\rquote ai r\'eav\'e9 devant pendant une demi-heure. On voyait l\rquote Acropole, dans le fond. C\rquote
+est admirable, l\rquote Acropole\~; tout le monde le dit. C\rquote est dommage que les Anglais aient tout ab\'eem\'e9. Quels sauvages, ces Anglais\~! J\rquote en ai connu un, l\rquote ann\'e9e derni\'e8re, qui m\rquote a griff\'e9e tout le milieu du dos
+\'85 Est-ce que vous aimez la peinture de Bouguereau\~?
+\par
+\par \endash Madame, dis-je en r\'e9primant une grimace, je l\rquote aime \'e9norm\'e9ment.
+\par
+\par \endash Moi, j\rquote en raffole. Bouguereau, c\rquote est le peintre de l\rquote \'e2me\~; voil\'e0 mon avis. Lui seul peut nous consoler de la mort de Cabanel. Je suis bien contente que nous ayons les m\'eames go\'fbts\'85 Bref, quand ma tante, la s
+\'9cur de ma m\'e8re, m\rquote eut avou\'e9 dans quelle situation elle se trouvait, la pauvre femme\~; quand elle m\rquote eut dit\~: \'ab\~Ren\'e9e, il faut me tirer de l\'e0\~\'bb, je n\rquote h\'e9sitai point \'e0 lui d\'e9clarer que j\rquote
+allais tenter l\rquote impossible. Mais, que faire\~? Demander de l\rquote argent \'e0 mon mari, il n\rquote y fallait pas songer\~; d\rquote abord, il s\rquote agissait d\rquote une grosse somme\~; puis, il n\rquote est pas en tr\'e8
+s bons termes avec ma famille. Je crois devoir vous dire, Monsieur, quelles id\'e9es me vinrent successivement\'85
+\par
+\par Elle parle, elle parle\~! Une voix mal soutenue, f\'e9brile, qui passe sans transition du ton aigu aux inflexions doucereuses, incisive, et insinuante, impatiente et cajoleuse, o\'f9 l\rquote \'e9motion sursaute tandis que grince l\rquote indiff\'e9
+rence agac\'e9e, et o\'f9 semble implorer une angoisse qui se raillerait elle-m\'eame. Quelque chose qui sautille sans cesse sur les yeux et sur les l\'e8vres\~; un rire trop fr\'e9quent et trop sec, qui ponctue la parole rapide. Des gestes h\'e2tivement
+\'e9bauch\'e9s, heurt\'e9s, gracieux quand m\'eame, qui disent toute la nervosit\'e9 et toute la lassitude ennuy\'e9e des filles de ce monde artificiel, machin\'e9, truqu\'e9, o\'f9 l\rquote argent est tout, o\'f9 la vie n\rquote est qu\rquote
+une mascarade opulente et stupide. Cette femme, une jolie petite brune aux traits fins et aux beaux grands yeux, n\rquote est qu\rquote un pantin articul\'e9 par l\rquote \'e9nervement que cause l\rquote \'e9ternel besoin d\rquote
+argent, mis en mouvement par le perp\'e9tuel d\'e9sir de la toilette, et agit\'e9 par l\rquote incessante inqui\'e9tude. Et je l\rquote \'e9coute me raconter ses inutiles et audacieux mensonges, cette marionnette dont un costume du matin tr\'e8
+s simple, trop simple, d\rquote une fausse simplicit\'e9, moule les formes, et qui s\rquote est fait coiffer par Virot d\rquote une capote minuscule, na\'efve comme une fleur et ouvrag\'e9e comme un bijou.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur, oui, j\rquote ai pens\'e9 \'e0 cela\~; \'e0 aller voler dans les magasins\~! Croiriez-vous des choses pareilles\~?
+\par
+\par \endash Sans difficult\'e9\~; la kleptomanie est \'e0 la mode. Vous auriez \'e9t\'e9, Madame, en fort bonne compagnie \'e0 c\'f4t\'e9 de ces grandes dames, voleuses titr\'e9es,
+ dont les noms figurent journellement sur les rapports de police. Mais je pense que vous auriez eu du mal \'e0 r\'e9aliser, par ce proc\'e9d\'e9, la grosse somme dont vous aviez besoin pour\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle en faisant la moue, je crois que vous vous moquez de moi. Ce n\rquote est pas gentil. Vous voyez, je vous dis tout, comme \'e0 un confesseur\'85 Mais vous ne comprenez pas dans quel \'e9tat d\rquote
+affolement nous nous trouvons quand le manque d\rquote argent nous harc\'e8le.
+\par
+\par \endash Je vous demande pardon, Madame. J\rquote admets tr\'e8s bien qu\rquote une femme, m\'eame mari\'e9e, puisse se trouver dans des passes\'85
+\par
+\par \endash \'c0 en faire\~? Oh\~! certainement. Mais, voyez-vous, \'e7a ne vaut pas le mal qu\rquote on se donne. Il y a de bonnes occasions quelquefois, je ne dis pas\~; mais elles sont rares. Quant aux liaisons s\'e9rieuses, il n\rquote y faut
+ plus compter\~; les hommes sont devenus tellement inconstants\~! Autrefois, il y avait des attachements vrais, profonds, qui duraient toute une existence\~; une femme mari\'e9e pouvait vivre, \'e0 cette \'e9poque-l\'e0. Mais aujourd\rquote hui\'85
+\par
+\par \endash Aujourd\rquote hui, la morale est en actions\~; l\rquote amour aussi. Il faut s\rquote y faire\'85
+\par
+\par \endash On s\rquote y fait trop. Et la concurrence est \'e9norme. On n\rquote a m\'eame plus le m\'e9rite de l\rquote audace, ou de l\rquote originalit\'e9, \'e0 ne pas reculer devant ces outrages qu\rquote on dit les derniers, pour faire croire que \'e7
+a s\rquote arr\'eate l\'e0. Et il faut vivre, et s\rquote habiller, et briller\~; et rester au z\'e9nith tout le temps. Pas moyen de s\rquote \'e9clipser un instant\~; car, quelle raison donner au monde\~? Son mari\~? \'c7a ne compte plus\'85 Ah\~! si l
+\rquote on avait des enfants, encore\~! Mais on n\rquote en a plus. Que voulez-vous, Monsieur\~? On ne peut pas. Une jeune fille, tenue dans sa famille comme elle l\rquote est en France, veut avoir \'e0 juste titre, lorsqu\rquote
+elle se marie, quelques ann\'e9es de libert\'e9. Donc, pas la servitude des enfants. On s\rquote arrange pour \'e7a. Et apr\'e8s, quand on voudrait en avoir, il est trop tard\'85 Ah\~! vous pouvez le demander \'e0 Ida\~: elle m\rquote
+a vue pleurer bien des fois, allez, quand elle me disait qu\rquote il n\rquote y avait pas de rem\'e8de\'85 J\rquote ai eu bien du chagrin, dans ce salon o\'f9 nous sommes\'85 Il est vrai que j\rquote y ai eu une gra
+nde joie. Vous savez sans doute comment Ida m\rquote a mise en rapports avec M.\~Canonnier. Elle a d\'fb vous le dire\~? Oui. C\rquote \'e9tait justement au moment o\'f9 j\rquote \'e9tais si tourment\'e9e\~; mon couturier, ma modiste et ma ling\'e8re s
+\rquote \'e9taient ligu\'e9s contre moi, m\rquote obs\'e9daient de leurs r\'e9clamations et faisaient de mon existence un enfer, ainsi que je vous le disais tout \'e0 l\rquote heure\'85 Non, non\'85 Je voulais dire que mon oncle\'85 ou plut\'f4t ma tante
+\'85 Enfin, vous savez que les fournisseurs choisissent toujours ces moments-l\'e0. Ils n\rquote en font pas d\rquote autres. Ils mena\'e7aient d\rquote aller porter leurs notes \'e0 mon mari. Je, ne savais \'e0 quel saint me vouer. Un Russe, qui m
+\rquote avait promis monts et merveilles, m\rquote avait manqu\'e9 de parole. Un Russe, Monsieur\~!\'85 Apr\'e8s \'e7a, il fallait tirer l\rquote \'e9chelle\'85 Ida, \'e0 qui j\rquote avais fait part de mes ennuis, m\rquote avait d\'e9j\'e0 presque d\'e9
+cid\'e9e \'e0\'85 utiliser mes relations. Je connais tant de monde, Monsieur\~! Des gens qui ont des fortunes chez eux, soit \'e0 Paris, soit \'e0 la campagne, et des moindres mouvements desquels je suis toujours instruite. Oui, Ida m\rquote
+avait presque d\'e9cid\'e9e, et M.\~Canonnier m\rquote a convaincue\~; \'e9coutez, Monsieur\~: on peut dire de lui ce qu\rquote on veut, mais c\rquote est un homme sup\'e9rieur. Une intelligence, un tact, une fa\'e7on si originale de voir les choses\'85
+ et ce pouvoir extraordinaire de vous amener \'e0 les envisager comme lui\~! Je n\rquote aurais jamais cru, je l\rquote avoue, qu\rquote un voleur p\'fbt \'eatre un aussi parfait gentleman. Il m\rquote a fait revenir de bien des pr\'e9jug\'e9s. N\rquote
+attribuez qu\rquote \'e0 l\rquote honneur de sa connaissance le peu d\rquote \'e9tonnement que j\rquote ai eu \'e0 me trouver, en votre pr\'e9sence, devant un homme aussi distingu\'e9. Je m\rquote incline profond\'e9ment.
+\par
+\par \endash Comme on voit bien, continue-t-elle, que nous vivons \'e0 une \'e9poque de progr\'e8s\~! Je suis persuad\'e9e, Monsieur, que vous avez re\'e7u une excellente \'e9ducation. Je suis discr\'e8te et n\rquote aime pas \'e0
+ poser de questions, mais quelque chose me dit que vous sortez de Polytechnique\~; il me semble vous voir avec un chapeau \'e0 cornes et l\rquote \'e9p\'e9e au c\'f4t\'e9. Et dire que vous avez peut-\'eatre une pince-monseigneur dans votre poche\~! C
+\rquote est \'e0 faire trembler\'85 Mais votre profession est tellement romanesque\~! Comme elle me plairait, si j\rquote \'e9tais homme\~! Vous devez avoir eu des tas d\rquote aventures\~? Racontez-m\rquote en une, je vous en prie. J\rquote adore \'e7a.
+
+\par
+\par \endash J\rquote en suis d\'e9sol\'e9, Madame, mais je ne saurais trouver dans l\rquote histoire de mon existence aucun \'e9pisode d\rquote un int\'e9r\'eat captivant. Les \'e9v\'e9nements dont j\rquote ai \'e9t\'e9 le t\'e9moin ou l\rquote
+acteur sont plut\'f4t sombres que pittoresques. Si je vous en misais le r\'e9cit, vous auriez certainement des cauchemars\~; et je ne voudrais pour rien au monde vous faire passer une mauvaise nuit.
+\par
+\par \endash Je prends note de vos intentions, r\'e9pond Ren\'e9e en souriant. Mais vous ne me surprenez pas\~; les voleurs sont la modestie m\'eame. M.\~Canonnier \'e9tait comme vous\~; il n\rquote a jamais rien voulu me raconter. \'c0 part \'e7a, il \'e9tai
+t charmant. Il se montrait plein de reconnaissance pour les renseignements que je lui fournissais\~; il est vrai que mes tuyaux sont toujours excellents. Il me donnait 50 pour cent sur le produit des op\'e9rations. Ce n\rquote est peut-\'eatre pas \'e9
+norme\~; mais il para\'eet que c\rquote est le prix.
+\par
+\par \endash Non, Madame, dis-je froidement, car je me souviens des avertissements que m\rquote a donn\'e9s Ida. Non, Madame, ce n\rquote est pas le prix. Le prix est 33 pour cent. Aucun voleur s\'e9rieux ne vous proposera davantage. Je m\rquote \'e9tonne m
+\'eame que Canonnier ait pu vous offrir ce que vous dites, car je sais qu\rquote il se faisait un point d\rquote honneur de ne jamais d\'e9passer le chiffre que je vous cite. Vos souvenirs, sans doute, doivent mal vous servir.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien possible, murmure-t-elle avec une petite grimace. C\rquote est d\'e9j\'e0 si lointain et j\rquote ai si peu de t\'eate\~! je croyais bien, pourtant\'85 Vous dites 33. C\rquote est si peu\~!\'85 Moi, je disais 50. Eh\~
+! bien, coupons la poire en deux, ou \'e0 peu pr\'e8s. Donnez-moi 45 pour cent.
+\par
+\par \endash Je regrette infiniment de ne pouvoir le faire. Madame. Mais je ne puis vous donner ni 40, ni m\'eame 35 pour cent. Le tiers du produit, mais pas plus.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dit Ren\'e9e, vous \'eates impitoyable. Si vous saviez combien j\rquote ai besoin d\rquote argent\~! La vie est si ch\'e8re\~! La toilette nous ruine, et les hommes sont tellement difficiles\'85 Ils ne se rendent pas compte\'85
+ Je serais honteuse de vous dire ce que mon mari me donne tous les mois\~; c\rquote est mis\'e9rable\'85 Et les autres\~!\'85 Et ils veulent avoir des femmes soign\'e9es, bien habill\'e9es, avec des dessous savants, fleurs et bonbons\'85 Je me suis \'e0
+ peine v\'eatue pour venir ici, Monsieur\~; un costume de trottin, qui ne vaut pas vingt-cinq louis\~; mais les dessous, c\rquote est obligatoire. Et, tenez\'85
+\par
+\par \'c0 deux mains, d\rquote un geste habile et charmant, elle a relev\'e9 sa jupe\~; et des vagues de soie, frang\'e9es d\rquote une mousse de dentelles, viennent d\'e9ferler sur ses jambes fines. Ah\~! la d\'e9licieuse poup\'e9e\~!\'85
+\par
+\par Attention\~! Pas de b\'eatises \endash ou les 33 pour cent vont augmenter.
+\par
+\par \endash Vous avez vu\~? \'c9l\'e9gant, n\rquote est-ce pas\~? Mais si je vous disais ce que \'e7a co\'fbte\'85
+\par
+\par Elle s\rquote est lev\'e9e, tapote sa robe \'e0 petits coups, baissant ses yeux noirs que, brusquement, elle darde audacieusement dans les miens.
+\par
+\par \endash Alors, toujours 33\~? Toujours\~? Oui\~?\'85 Et on dit, dans les romans, que les voleurs sont g\'e9n\'e9reux\~!\'85 Mais, soit\~; commen\'e7ons sur ce pied-l\'e0\~; nous verrons apr\'e8s. Nous serons bons amis, j\rquote en suis s\'fb
+re. Nous ferons passer toutes nos communications par Ida, n\rquote est-ce pas\~? J\rquote ai toute confiance en vous et je suis convaincue que vous ne me compromettrez jamais. D\rquote ailleurs, Ida m\rquote en a assur\'e9e. C\rquote
+est tellement affreux, voyez-vous, d\rquote \'eatre compromise\~! Je risquerais tout pour \'e9viter \'e7a\'85 Il y a un coup \'e0 faire \'e0 Paris, actuellement, et deux villas \'e0 d\'e9valiser aux environs, vers la fin du mois\~; je reviendrai apr\'e8
+s-demain pour vous donner les indications. Ah\~! l\rquote argent\~; l\rquote argent\~! Il me faut cinquante mille francs avant trois mois\'85 Il me les faut absolument\'85 Penser que je paye mes dettes avec l\rquote argent des autres\~!
+\par
+\par \endash C\rquote est la vie. Et penser que les autres en font sans doute autant de leur c\'f4t\'e9\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est la vie. Mais vous allez me prendre pour une abominable \'e9go\'efste\~; ce que je dis est horrible\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est tr\'e8s humain. L\rquote exploitation est universelle et r\'e9ciproque\~; et croyez-bien, ch\'e8re Madame, que si je pouvais vous offrir d\'e9cemment moins de 33 pour cent\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est tr\'e8s inhumain\~!
+\par
+\par Elle me tend la main, et sort avec un petit salut charmant, un grand frou-frou, laissant comme un sillage de gr\'e2ce derri\'e8re elle \endash tr\'e8s jolie, tr\'e8s cr\'e2ne. Ah\~! les femmes.\~! Les hardies, les fi\'e8res voleuses\~! Voleuses de
+tout ce qu\rquote on veut, et de tout ce qu\rquote on ne voudrait pas. Elles en ont un fameux m\'e9pris des r\'e8gles, et des morales, et des lois, et des conventions, quand leur chair les br\'fble, quand l\rquote amour de leur beaut\'e9
+ les tenaille, quand leurs passions sont en jeu\'85
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, me demande Ida qui est venue me rejoindre, qu\rquote en penses-tu, de la petite femme\~? Gentille, hein\~? Mais quelle inconscience\~!\'85 Ah\~! mon cher, elle n\rquote
+est pas la seule. Et le luxe de leurs toilettes, qui leur fait perdre la t\'eate, la tourne aussi \'e0 bien d\rquote autres. Il n\rquote y a plus que l\rquote argent aujourd\rquote hui, et il donne la fi\'e8vre \'e0 tout le monde\~
+; si les femmes sont folles, les hommes ont besoin d\rquote une douche. C\rquote est \'e0 se demander o\'f9 nous allons.
+\par
+\par \endash Au tonnerre de Dieu, dis-je, si \'e7a peut signifier quelque chose\~; et pas ailleurs. Je ne vois point pourquoi nous n\rquote aurions pas la fin que nous m\'e9ritons, nous, les Barbares de la D\'e9cadence.
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait l\rquote avis de Canonnier\~; il disait aussi que la couturi\'e8re, la ling\'e8re et la modiste sont d\rquote excellents agents de r\'e9volution, et que les masses se d\'e9
+moralisent plus facilement par les chiffons et la parfumerie que par les \'e9crits incendiaires et les explosions de dynamite.
+\par
+\par \endash C\rquote est une opinion. En attendant, car il faut bien vivre, j\rquote esp\'e8re que la petite femme n\rquote oubliera pas de venir nous voir apr\'e8s-demain.
+\par
+\par \endash Elle\~! dit Ida en riant, elle viendrait plut\'f4t sur la t\'eate\'85 Tu ne sais pas ce que c\rquote est qu\rquote une femme qui a besoin d\rquote argent et qui a d\'e9couvert le moyen d\lquote en avoir. Tu peux \'eatre assur\'e9 qu\rquote
+elle prendra toutes les mesures n\'e9cessaires pour te rendre la besogne facile, car elle a plus d\rquote int\'e9r\'eat que toi-m\'eame \'e0 ce que tu ne sois pas pinc\'e9\~; que deviendrait-elle, la malheureuse, si elle n\rquote
+avait plus personne sous la main pour forcer les tiroirs de ses amis et connaissances\~? Sois tranquille, les indications qu\rquote elle te donnera seront excellentes.
+\par
+\par Elles l\rquote ont \'e9t\'e9, en effet. Le coup \'e0 faire \'e0 Paris \'e9tait d\rquote une simplicit\'e9 enfantine\~; ce n\rquote a \'e9t\'e9 qu\rquote un jeu pour moi\~; le m\'e9tier commence \'e0 m\rquote entrer dans les doigts, comme on dit. Quant
+aux deux villas, Roger-la-Honte ayant amen\'e9 \'e0 mon aide trois camarades de forte encolure, nous avons eu le plaisir d\rquote op\'e9rer leur d\'e9m\'e9nagement complet en moins de temps qu\rquote il n\rquote en aurait fallu \'e0 Bailly. \'ab\~
+Je suis capitonn\'e9.\~\'bb Et je suis tr\'e8s content, aussi, que ces trois exp\'e9ditions m\rquote aient permis de placer entre les petites mains de Ren\'e9e les cinquante mille francs qu\rquote elle d\'e9sirait, et m\'eame un peu davantage.
+\par
+\par \endash Vous voyez, lui ai-je dit en lui remettant la somme, que ce n\rquote est pas seulement la vertu, \'e0 pr\'e9sent, qui est r\'e9compens\'e9e.
+\par
+\par \endash Naturellement, m\rquote a-t-elle r\'e9pondu\~; les temps sont chang\'e9s, heureusement. Autrefois, les mauvais offices que je rends \'e0 mes amis ne m\rquote auraient rapport\'e9 que trente deniers. Cela tient sans doute \'e0 ce que le cas \'e9
+tait beaucoup moins fr\'e9quent alors qu\rquote aujourd\rquote hui. J\rquote entendais dire \'e0 mon mari, l\rquote autre jour, que les prix, comme les liquides, tendent vers leur niveau, il est tr\'e8s fort en \'e9conomie politique.
+\par
+\par Ah\~! la petite poup\'e9e\'85 Je donnerais bien quelque chose pour pouvoir assister \'e0 ses triomphes mondains, pour la voir faire la belle, par\'e9e et pomponn\'e9e comme une princesse de f\'e9erie, gracieuse, l\'e9g\'e8
+re et narquoise comme un jeune oiseau et lissant ses plumes vol\'e9es au milieu de ses pareilles, peut-\'eatre, ou de ses victimes\'85
+\par
+\par Souhaits ridicules, d\'e9sirs dangereux, ils passent rapidement, par bonheur, car des id\'e9es semblables sont malsaines pour un voleur, ainsi que le disait tr\'e8s justement Ida\~; ce n\rquote est pas la peine de commencer par \'ea
+tre fripon pour devenir dupe. Quand on travaille, ma m\'e8re me l\rquote a appris jadis, on ne songe point \'e0 mal faire\~; et le travail ne me manque pas. Si j\rquote ai de bons renseignements, Roger-la-Honte en a aussi de son c\'f4t\'e9\~
+; et le hasard ne nous sert pas mal. J\rquote inclinerais \'e0 croire que la Providence n\'e9glige souvent les ivrognes pour s\rquote occuper des voleurs. Il est vrai qu\rquote il ne faut pas se m\'e9nager\~; mais, en se donnant le mal n\'e9
+cessaire, on arrive \'e0 des r\'e9sultats. Aide-toi, le ciel t\rquote aidera. Il faut s\rquote aider en diverses langues et sous des cieux diff\'e9rents\~; passer de Belgique en Suisse, d\rquote Allemagne en Hollande et d\rquote
+Angleterre en France. Le vol doit \'eatre international, ou ne pas \'eatre. Il y a longtemps que Henri Heine l\rquote a dit\~: Il n\rquote y a plus en Europe des nations, mais seulement des partis. Nous faisons tous nos efforts pour donner raison \'e0
+ Henri Heine\~; et nous avons pris le parti de vivre sur le commun. Je suis \endash pour employer, en la modifiant un peu, une expression de Talleyrand \endash je suis un d\'e9loyal Europ\'e9en.
+\par
+\par \'ab\~Pourtant, me dis-je quelquefois \'e0 moi-m\'eame, pourtant, mon gaillard, si tu n\rquote avais pas eu un petit capital pour commencer tes op\'e9rations, pour t\rquote insinuer dans la soci\'e9t\'e9 des gens qui t\rquote ont aid\'e9
+ de leurs conseils et de leur exemple, o\'f9 en serais-tu \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est\~?\~\'bb Question grave dont la r\'e9ponse, si je voulais la donner, serait fort probablement une glorification du capital \endash
+ qui pourrait se transformer rapidement, par un simple artifice de rh\'e9torique, en une condamnation formelle. \endash Mais je ne me donne gu\'e8re de r\'e9ponse. Je me r\'e9jouis seulement de n\rquote avoir pas \'e9t\'e9 r\'e9duit, pour vivre, \'e0
+ me livrer \'e0 des soustractions infimes, \'e0 donner un pendant \'e0 la lamentable histoire de Claude Gueux. Je n\rquote ai jamais vol\'e9 mon pain \endash dans le sens strict du mot \endash et me voici propri\'e9taire, ou peu s\rquote en faut.
+\par
+\par J\rquote ai acquis en effet, par un long bail, la possession d\rquote une gentille petite maison, dans un quartier tranquille de Londres. La vie que j\rquote avais men\'e9e jusque-l\'e0 ne me convenait pas beaucoup\~; h\'f4
+tels, boarding-houses, clubs, etc., ne me plaisaient qu\rquote \'e0 moiti\'e9. Et la soci\'e9t\'e9 de mes confr\'e8res, bien que fort agr\'e9able quand l\rquote ouvrage donne, m\rquote inspirait un certain ennui, par les temps de ch\'f4
+mage. Je suis certainement bien loin d\rquote en penser du mal\~; mais, au risque de d\'e9truire maintes illusions, je dois le dire avec franchise, quoique avec peine\~: les vices des canailles ne valent pas mieux que ceux des honn\'eates gens.
+\par
+\par C\rquote est une circonstance assez singuli\'e8re qui m\rquote a conduit \'e0 louer cette petite maison. Je passais un soir, vers minuit, dans une rue d\'e9serte, lorsque j\rquote aper\'e7us une forme noire accroupie sur les marches d\rquote un b\'e2
+timent\~; quelque pauvre vieille femme, sans argent et sans g\'eete, qui s\rquote \'e9tait r\'e9sign\'e9e \'e0 passer l\'e0 sa nuit. Le spectacle n\rquote est pas rare, \'e0 Londres. Mais, ce soir-l\'e0, il pleuvait \'e0 verse, le temps \'e9tait affreux\~
+; et la forme noire \'e9tait lamentable, avec le piteux lambeau de ch\'e2le qui tremblotait sur les \'e9paules maigres, avec le grand chapeau d\'e9tremp\'e9 par la pluie et dont les plumes \'e9barb\'e9es et pendantes donnaient l\rquote id\'e9
+e des queues d\rquote une famille de rats plong\'e9e dans l\rquote affliction. J\rquote offris quelque argent \'e0 la pauvresse\~; elle grelottait et sa figure h\'e2ve faisait mal \'e0 voir. Je l\rquote emmenai jusqu\rquote \'e0 l\rquote
+un de ces palais du gin, au bout de la rue, qui flamboient comme des phares perfides de naufrageurs au milieu de la noirceur de la mis\'e8re\~; je lui fis servir une boisson chaude. Elle me raconta sa vie. Elle n\rquote avait gu\'e8
+re plus de quarante-cinq ans, bien qu\rquote elle en par\'fbt soixante au moins. Elle avait \'e9t\'e9 bien \'e9lev\'e9e, savait le fran\'e7ais et l\rquote allemand, et avait \'e9t\'e9 plusieurs ann\'e9es institutrice dans une famille noble, qu\rquote
+elle avait quitt\'e9e pour se marier. Son mari l\rquote avait abandonn\'e9e apr\'e8s dix ans d\rquote une existence qui avait \'e9t\'e9 pour elle un martyre\~; et elle avait \'e9t\'e9 oblig\'e9e de se placer comme housekeeper, et m\'ea
+me comme servante, afin d\rquote \'e9lever l\rquote enfant qu\rquote il lui avait laiss\'e9. Cet enfant, qu\rquote une maison de commerce avait employ\'e9 d\'e8s sa sortie de l\rquote \'e9cole, avait mal tourn\'e9, vers l\rquote \'e2
+ge de dix-huit ans, au moment o\'f9 l\rquote augmentation de son salaire lui aurait permis d\rquote adoucir le sort de sa m\'e8re\~; il avait commis un faux et avait quitt\'e9 l\rquote Angleterre avec le produit de son escroquerie. Annie \endash c
+\rquote est le nom de la pauvresse \endash \'e9tait \'e0 cette \'e9poque en service chez un clergyman r\'e9put\'e9 pour son ardeur philanthropique. Ce v\'e9n\'e9rable eccl\'e9siastique, en apprenant par les journaux ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9
+, mit Annie \'e0 la porte de chez lui. Il fit plus. Dieu poursuivant l\rquote iniquit\'e9 des p\'e8res sur les enfants jusqu\rquote \'e0 la troisi\'e8me et quatri\'e8me g\'e9n\'e9ration, il pensa que l\rquote homme, cr\'e9\'e9 \'e0
+ son image, ne pouvait pas faire moins que de poursuivre le crime du fils sur la m\'e8re jusqu\rquote \'e0 ce qu\rquote elle e\'fbt rendu l\rquote \'e2me dont elle faisait un aussi triste usage. Il lui refusa donc un certificat et, avec cette t\'e9nacit
+\'e9 courageuse particuli\'e8re aux gens vertueux, se mit \'e0 \'e9pier les d\'e9marches de la malheureuse \'e0 la recherche d\rquote une situation, et l\rquote emp\'eacha d\rquote en obtenir une. Elle avait donc \'e9t\'e9 oblig\'e9
+e de vivre comme elle avait pu \endash mis\'e9rablement, \'e0 tous les points de vue.
+\par
+\par \endash Et votre fils, demandai-je, vous n\rquote en avez plus eu de nouvelles\~?
+\par
+\par \endash Si, r\'e9pondit-elle en baissant la t\'eate\~; ce malheureux gar\'e7on a continu\'e9 \'e0 se mal conduire en France, o\'f9 il \'e9tait parti. Il a \'e9t\'e9 condamn\'e9, il y a dix-huit mois, \'e0 plusieurs ann\'e9es de prison\'85 Ah\~
+! Monsieur, je suis si malheureuse de ne pouvoir rien lui envoyer\~!\'85 Je voudrais \'eatre morte\'85
+\par
+\par \endash Tenez, dis-je, voici encore un peu d\rquote argent. Soyez ici apr\'e8s-demain, \'e0. dix heures, et peut-\'eatre trouverai-je moyen de vous donner une occupation, bien que vous n\rquote ayez pas de certificat. Ne vous d\'e9
+solez pas, ma brave femme. Et si votre clergyman vient me mettre en garde contre votre manque de respectabilit\'e9, comme il en a l\rquote habitude, je lui offrirai un lavement de vitriol, pour le mettre \'e0 son aise.
+\par
+\par C\rquote est donc Annie qui a la charge de la maison que mon aventure avec elle m\rquote a donn\'e9 l\rquote id\'e9e de louer. Elle ne boit pas plus qu\rquote un dixi\'e8me d\rquote Anglaise\~; elle fait de la p\'e2tisserie comme une Allemande\~
+; elle est \'e9conome comme une Fran\'e7aise\~; et d\'e9vou\'e9e comme un terre-neuve. Je l\rquote ai styl\'e9e admirablement et je ne crains nullement qu\rquote elle commette une maladresse. Elle s\rquote est pas mal requinqu\'e9e, depuis qu\rquote
+elle est \'e0 mon service\~; ah\~! dame, les rides et les stigmates que la souffrance a grav\'e9s dans la chair sont ind\'e9l\'e9biles\~; mais la charpente s\rquote est redress\'e9e, l\rquote ossature a repris de l\rquote aplomb. Telle qu\rquote e
+lle est, d\'e9barrass\'e9e de la viande, elle ferait un beau squelette.
+\par
+\par Mon service n\rquote est pas bien dur, car je suis souvent absent et je vis en gar\'e7on \endash pas en vieux gar\'e7on. \endash Annie a donc du temps de reste. Elle l\rquote emploie, d\rquote abord, pour envoyer au fils prisonnier, l\'e0
+-bas, tout ce que permettent les r\'e8glements\~; puis, afin de mettre de c\'f4t\'e9 pour lui, quand il sortira de Centrale, le plus d\rquote argent possible. Elle d\'e9coupe, sur des photographies, portraits de grandes dames, de beaut\'e9
+s professionnelles, les t\'eates admir\'e9es du public, et les accommode adroitement \'e0 des corps de L\'e9das s\rquote abandonnant au cygne, de Dianes au bain, de Dana\'e9s sous la pluie d\rquote or. Elle est devenue fort habile \'e0
+ ces petits ouvrages, tr\'e8s demand\'e9s par certaines maisons de Saint-John\rquote s Wood. Elle m\rquote a montr\'e9 l\rquote autre jour une princesse du sang, un peu plate d\rquote ordinaire, tr\'e8s excitante, vraiment, en V\'e9nus Callipyge.
+\par
+\par Si Annie a des loisirs, je n\rquote en manque pas, moi non plus. Bien des gens se figurent que les voleurs sont toujours occup\'e9s \'e0 voler. Il n\rquote y a pas d\rquote erreur plus grossi\'e8re\~; mais c\rquote est toujours la vieille histoire. \'ab\~
+Il faut que je vous dise, \'e9crit Bussy-Rabutin \'e0 sa cousine, ce que M.\~de\~Turenne m\rquote a cont\'e9 avoir ou\'ef dire au feu prince d\rquote Orange\~: que les jeunes filles croyaient que les hommes \'e9taient toujours en \'e9tat\~
+; et que les moines croyaient que les gens de guerre avaient toujours, \'e0 l\rquote arm\'e9e, l\rquote \'e9p\'e9e \'e0 la main.\~\'bb \endash \'ab\~Le conte du prince d\rquote Orange m\rquote a r\'e9jouie, r\'e9pond la marquise. Je crois, ma foi, qu
+\rquote il disait vrai, et que la plupart des filles se flattent. Pour les moines, je ne pensais pas tout \'e0 fait comme eux\~; mais il ne s\rquote en fallait gu\'e8re. Vous m\rquote avez fait plaisir de me d\'e9sabuser.\~\'bb J\rquote esp\'e8
+re, moi aussi, faire plaisir aux honn\'eates gens en leur apprenant que les voleurs n\rquote ont pas sans cesse \'e0 la main la fausse clef ou la lanterne sourde.
+\par
+\par Et \'e0 quoi s\rquote occupent-ils donc\~? \'c0 diff\'e9rentes choses, quelquefois fort inattendues. Moi, par exemple, je m\rquote instruis. Je m\rquote instruis, de la m\'eame fa\'e7on que le premier bourgeois venu, en oubliant des choses que j
+e sais et en apprenant des choses que j\rquote ignore. On peut continuer comme \'e7a longtemps. Je m\rquote amuse, aussi, autant que je peux. Tr\'e8s souvent, des demoiselles viennent me voir. Jolies\~? Ailleurs, je ne sais pas\~
+; mais chez moi, elles le sont suffisamment. Elles ont tout ce qu\rquote elles d\'e9sirent\~; et la femme est toujours belle quand elle est heureuse\'85 Et puis, Issacar avait raison\~; on n\rquote a pas \'e0 s\rquote occuper des toilettes.
+\par
+\par N\rquote ai-je jamais \'e9prouv\'e9 le d\'e9go\'fbt de cette existence\~? la lassitude de cette vie\~? N\rquote ai-je jamais eu d\rquote aspirations plus \'e9lev\'e9es\~? Si, quelquefois\'85
+\par
+\par Ce soir, m\'eame, je pense fort tristement \'e0 ce que des hommes d\rquote une moralit\'e9 plus haute que la mienne pourraient appeler leur avenir, quand Annie vient m\rquote apporter un t\'e9l\'e9gramme, \'ab\~Tenez-vous pr\'eat pour demain.\~\'bb Qu
+\rquote est-ce que cela veut dire\~?
+\par
+\par Cette d\'e9p\'eache vient de l\rquote \'e9tranger\~; elle vient de France\'85 Et je me rappelle, tout d\rquote un coup, un fait survenu il y a un mois environ, que j\rquote avais totalement oubli\'e9 et dont j\rquote aurais d\'fb me souvenir, pourtant.
+
+\par
+\par Un soir, j\rquote \'e9tais seul chez moi apr\'e8s le d\'e9part d\rquote une petite amie tr\'e8s gentille, mais dont l\rquote accent badois commen\'e7ait \'e0 me fatiguer, une de ces blondes fades qui ont toujours l\rquote air d\rquote \'ea
+tre en train de s\'e9cher. Je lisais un roman, l\rquote un de ces bons romans anglais, tellement assommants, mais o\'f9 le sentiment de la famille, \'e9teint partout ailleurs, se conserve d\rquote une fa\'e7on si curieuse\~; lorsque j\rquote entendis r
+\'e9sonner le marteau de la porte d\rquote entr\'e9e. Un instant apr\'e8s, la voix d\rquote Annie protestant contre l\rquote invasion de mon domicile parvint jusqu\rquote \'e0 moi et un pas lourd fit craquer les marches de l\rquote
+escalier. Je me levais du divan sur lequel j\rquote \'e9tais \'e9tendu lorsque la porte du salon s\rquote ouvrit \'e0 moiti\'e9\~; et, par l\rquote entreb\'e2illement, je vis passer une t\'eate bronz\'e9e et une main qui faisait des gestes.
+\par
+\par Quelle \'e9tait cette main\~? Quelle \'e9tait cette t\'eate\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074046}IX \endash DE QUELQUES QUADRUP\'c8DES ET DE CERTAINS BIP\'c8DES{\*\bkmkend _Toc98074046}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Cette t\'eate et cette main \'e9taient l\rquote inali\'e9nable propri\'e9t\'e9 de l\rquote abb\'e9 Lamargelle. Je n\rquote avais pas eu le temps de revenir de ma stup\'e9faction qu\rquote il \'e9tait devant moi, saluant, avec l\rquote expression \'e9
+nigmatique de sa puissante figure osseuse et oliv\'e2tre, encadr\'e9e de cheveux noirs, orn\'e9e d\rquote un grand nez aquilin, coup\'e9e d\rquote une large bouche fortement tendue sur les dents, et obscurcie plut\'f4t qu\rquote \'e9clair\'e9e par l
+\rquote \'e9clat sombre des yeux couleur d\rquote \'e9b\'e8ne. Oui, c\rquote \'e9tait bien l\rquote abb\'e9 Lamargelle.
+\par
+\par \endash H\'e9\~! bonjour, cher Monsieur, me dit-il de sa voix profonde. Comment vous portez-vous\~? Vous avez l\rquote air bien \'e9tonn\'e9. Voyons, parlez donc un peu\~; demandez-moi\~: \'ab\~Homme noir, d\rquote o\'f9 sortez-vous\~?\~\'bb
+\par
+\par \endash Ma foi, monsieur l\rquote abb\'e9, r\'e9pondis-je, j\rquote en ai fortement envie. J\rquote avoue que je ne m\rquote attendais gu\'e8re au plaisir de vous voir ce soir\'85
+\par
+\par \endash Je m\rquote en doutais bien. Aussi, pour faire durer moins longtemps votre surprise toute naturelle, je n\rquote ai tenu aucun compte des protestations de votre servante qui s\rquote obstinait \'e0 vouloir m\rquote annoncer \'e0
+ vous, et je suis mont\'e9 directement ici\~; j\rquote ai m\'eame pris la pr\'e9caution, afin de vous \'e9pargner une \'e9motion trop vive, de vous faire un petit signe amical en entr\rquote ouvrant la porte.
+\par
+\par \endash Je ne saurais trop vous remercier de vos attentions, monsieur l\rquote abb\'e9. Asseyez-vous donc, je vous prie\~; et apprenez-moi \'e0 quel heureux hasard je dois honneur de votre visite.
+\par
+\par \endash Le hasard n\rquote est pour rien dans l\rquote affaire, r\'e9pondit l\rquote abb\'e9 qui se mit \'e0 secouer la t\'eate, pendant que je me demandais pourquoi il \'e9tait venu me voir et, surtout, comment il avait pu arriver \'e0 d\'e9
+couvrir mon adresse. Non, pour rien, absolument. Ma visite \'e9tait pr\'e9m\'e9dit\'e9e depuis longtemps et j\rquote attendais une occasion propice\'85
+\par
+\par \endash Que vous a fourni le mariage ou l\rquote enterrement d\rquote un de vos paroissiens\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai ni paroissiens ni paroisse. Je suis pr\'eatre libre, vous le savez. C\rquote est peut-\'eatre en cette qualit\'e9 que j\rquote ai pris, cher Monsieur, la libert\'e9 de m\rquote int\'e9resser \'e0 vous\'85
+\par
+\par \endash Vraiment\~? Je vous sais gr\'e9 de m\rquote en avertir. Et serait-il indiscret de vous demander de quelle sorte est l\rquote int\'e9r\'eat que vous voulez bien me porter\~?
+\par
+\par \endash Il est des plus vastes. Rien ne me fait un plus grand plaisir, par exemple, que de vous voir install\'e9 ici aussi confortablement, vous avez des livres, ces compagnons qui ne trompent pas\~; un piano, instrument qui ne m\'e9
+rite pas toujours le ridicule dont on l\rquote abreuve\~; et peut-\'eatre, m\'eame, fumez-vous\~?
+\par
+\par \endash Quelquefois. J\rquote ai l\'e0 d\rquote excellents cigares\'85 Permettez\'85
+\par
+\par \endash Merci, dit l\rquote abb\'e9 en allumant un londr\'e8s. Ils sont excellents, en effet\'85 Et vous avez bien, j\rquote imagine, quelque occupation s\'e9rieuse\~?
+\par
+\par \endash Une occupation s\'e9rieuse, comme vous dites\'85 des plus s\'e9rieuses\~; mais qui me laisse des loisirs, ajoutai-je du ton le plus naturel tandis que l\rquote abb\'e9 fixait sur moi ses yeux per\'e7ants.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! s\rquote \'e9cria-t-il en anglais. \endash car il parle couramment plusieurs langues, et m\'eame le portugais \endash ah\~! ah\~! j\rquote en suis enchant\'e9, en v\'e9rit\'e9. Le temps ne vous a pas manqu\'e9, par cons\'e9
+quent, pour vous rappeler notre entrevue \'e0 la gare du Nord, \'e0 Paris, le jour o\'f9 vous \'eates parti pour la Belgique\~?
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas le temps qui m\rquote a fait d\'e9faut, certainement\~; mais, jusqu ici, je l\rquote avoue, je n\rquote avais gard\'e9 aucun souvenir de cet incident.
+\par
+\par \endash C\rquote est dommage\~; la rencontre n\rquote avait pas \'e9t\'e9 absolument fortuite. Malgr\'e9 tout, vous n\rquote avez point oubli\'e9, j\rquote esp\'e8re, que je vous ai parl\'e9, ce matin-l\'e0, de cette malheureuse famille Montareuil\'85
+
+\par
+\par Je ne r\'e9pondis pas\~; sa visite, d\'e8s le d\'e9but, m\rquote avait sembl\'e9e des plus louches et je voyais clairement, maintenant, o\'f9 il voulait en venir. Si je me laissais intimider, j\rquote \'e9tais perdu. Il fallait l\rquote arr\'ea
+ter au premier mot agressif et, au deuxi\'e8me, lui montrer l\rquote escalier \endash ou le jeter par la fen\'eatre.
+\par
+\par \endash Cette malheureuse famille, continua-t-il, si durement \'e9prouv\'e9e\~! Vous rappelez-vous, cher Monsieur, l\rquote importance du vol dont Mme\~Montareuil a \'e9t\'e9 la victime\~? Et dire que rien n\rquote a pu mettre sur la trace du coupable
+\'85 \'c0 Paris, \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, on n\rquote a encore aucune indication\'85 Il est vrai que si l\rquote on poussait jusqu\rquote \'e0 Londres\'85
+\par
+\par \endash Monsieur l\rquote abb\'e9, dis-je, j\rquote ai peine \'e0 comprendre pourquoi vous vous obstinez \'e0 me parler de choses et de gens qui ne m\rquote int\'e9ressent en aucune fa\'e7on. Je ne pense pas que vous veniez me r\'e9
+citer les faits-divers de l\rquote ann\'e9e derni\'e8re par simple amour de l\rquote art\~; et j\rquote ose croire que votre visite a un motif. Permettez-moi de le deviner. On vous avait promis de vous verser, lors de la conclusion du mariage que l
+\rquote \'e9v\'e9nement regrettable auquel vous faites allusion a emp\'each\'e9, une commission que vous n\rquote avez pas touch\'e9e, naturellement. Le d\'e9pit vous a conduit \'e0 \'e9chafauder des histoires \'e0
+ dormir debout, que vous avez sans doute fini par prendre au s\'e9rieux\~; et vous avez esp\'e9r\'e9 me faire partager votre cr\'e9dulit\'e9. Je dois vous d\'e9clarer que je n\rquote ai aucun go\'fbt pour les fables. Et puis, \'e9coutez\~: j\rquote
+ai un piano, comme vous le remarquiez il n\rquote y a qu\rquote un instant \endash mais je ne chante pas. \endash Vous comprenez\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s facilement. Je suis au courant des moindres sous-entendus de notre belle langue, et aucune de ses finesses ne m\rquote est \'e9trang\'e8re. Mais vous vous m\'e9prenez sur mes sentiments. Soyez tranquille\~
+; je ne viens pas vous assassiner avec un fer sacr\'e9. J\rquote avais l\rquote intention, pour vous exposer ce que j\rquote ai \'e0 vous dire, d\rquote observer une gradation conforme aux usages\~; j\rquote
+irai plus brutalement au fait, puisque vous semblez le d\'e9sirer. Vous \'eates un voleur. \endash Ne protestez pas\~; c\rquote est un m\'e9tier pas comme un autre. \endash Je disais\~: vous \'eates un voleur\'85 Moi aussi.
+\par
+\par \endash Vous\'85\~?
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? Croyez-vous avoir le monopole du cambriolage\~? \'c0 la v\'e9rit\'e9, je ne vous fais pas, sur ce terrain pour lequel vous avez une pr\'e9f\'e9rence exclusive, une concurrence fort redoutable\~; bien que j\rquote aie mis la main
+\'e0 la p\'e2te, plus d\rquote une fois. J\rquote emploie aussi d\rquote autres proc\'e9d\'e9s\~; je suis un \'e9clectique, voyez-vous. Mais il me faut beaucoup d\rquote argent\'85
+\par
+\par \endash Pourrais-je vous demander pourquoi\~?
+\par
+\par \endash Tant que vous voudrez\~; mais je vous pr\'e9viens que je ne vous r\'e9pondrai pas\~; j\rquote aime mieux \'e7a que de vous raconter des histoires, et je tiens \'e0 garder secrets les motifs de mes actes\'85
+ Voyons, ne faites donc pas cette figure-l\'e0. Je suis un confr\'e8re, je vous dis. Et, d\rquote ailleurs, qu\rquote avez-vous \'e0 craindre de moi, ici\~? En admettant que vous me fassiez des aveux que je ne vous demande pas, car votre existence m
+\rquote est connue depuis a jusqu\rquote \'e0 z, comment me serait-il possible de m\rquote en servir contre vous\~? Si j\rquote avais voulu vous d\'e9noncer, vous admettrez que j\rquote aurais pu le faire sans me mettre en peine de vous rendre
+ une visite. Mais finissons-en\~; votre m\'e9fiance \'e0 mon \'e9gard est enfantine, et je veux l\rquote ignorer\'85 Vous me demandez pourquoi il me faut beaucoup d\rquote argent\~? Pour arriver \'e0 un but que je d\'e9
+sire atteindre, ou simplement pour devenir riche.
+\par
+\par \endash Bon, dis-je, je supposerai que vous voulez devenir riche\~: et que votre passion de l\rquote argent vous emp\'eache d\rquote h\'e9siter \'e0 compromettre le caract\'e8re sacr\'e9 dont vous \'eates rev\'eatu.
+\par
+\par \endash Oh\~! r\'e9pondit l\rquote abb\'e9 en riant, ma passion ne me ferme pas les yeux \'e0 ce point-l\'e0. Je fais fort attention \'e0 ne pas le compromettre, ce caract\'e8re, sacr\'e9 pour tant d\rquote imb\'e9ciles\~; c\rquote
+est le meilleur atout, dans mon jeu. Et la franchise avec laquelle je vous fais mes confidences devrait \'eatre pour vous le meilleur garant de ma bonne foi.
+\par
+\par \endash Mon Dieu, dis-je, je ne vois point pourquoi je ne vous croirais pas, apr\'e8s tout. L\rquote \'c9glise n\rquote a jamais beaucoup pratiqu\'e9 le m\'e9pris qu\rquote elle affecte pour les richesses\'85
+\par
+\par \endash Et elle ne s\rquote est jamais fait d\rquote illusions sur leur source. Sans aller trop loin, n\rquote est-ce pas Bourdaloue qui a dit qu\rquote en remontant aux origines des grandes fortunes, on trouverait des choses \'e0 faire trembler\~
+? Relativement, Bourdaloue est bien pr\'e8s de nous\~; mais quelle distance, pourtant, de son \'e9poque \'e0 la n\'f4tre\~! Quelle descente dans l\rquote infamie, du Roi-Soleil au Roi Prudhomme\~! Je vais vous citer un simple fait dont le caract\'e8
+re symbolique ne vous \'e9chappera pas\~: la maison dans laquelle F\'e9nelon \'e9crivit }{\i\cgrid0 T\'e9l\'e9maque}{\cgrid0 , sur la Petite Place, \'e0 Versailles, est aujourd\rquote hui un lupanar.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re, dis-je, qu\rquote on aura plac\'e9 une plaque comm\'e9morative sur le b\'e2timent.
+\par
+\par \endash Je l\rquote ignore\~; mais si l\rquote on a scell\'e9 la plaque dont vous parlez, soyez s\'fbr qu\rquote on l\rquote a mise au-dessous du gros num\'e9ro. Nous sommes \'e0 l\rquote \'e9poque des chiffres, qui ont leur \'e9loquence, para\'ee
+t-il. Et je crois qu\rquote ils l\rquote ont, en effet.
+\par
+\par \endash Ils ont l\rquote \'e9loquence de Guizot\~: Enrichissez-vous\~!
+\par
+\par Ce qui m\rquote \'e9tonne, moi, c\rquote est qu\rquote avec un pareil mot d\rquote ordre, nos contemporains croient encore avoir besoin d\rquote une religion et d\rquote une morale.
+\par
+\par \endash Les sentiments religieux, dit l\rquote abb\'e9, ne sont pas incompatibles avec les tendances actuelles\~; loin de l\'e0. Je me suis m\'eame demand\'e9 plus d\rquote une fois, en disant ma messe, si la fi\'e8vre du vol, la rage de l\rquote
+exploitation, ne finiraient pas par cr\'e9er une folie religieuse sp\'e9ciale. Le repentir, une des colonnes du christianisme, qui semble faire des mamours \'e0 l\rquote homme et lui dire\~: \'ab\~Tu peux mal agir, \'e0
+ condition que tu fasses semblant de regretter tes m\'e9faits\~\'bb, est une excellente invention, merveille de l\'e2chet\'e9 et d\rquote hypocrisie, admirablement adapt\'e9e aux besoins modernes. Je ne vous tracerai point, n\rquote est-ce pas\~
+? un parall\'e8le entre cet engageant repentir chr\'e9tien et l\rquote effroyable Remords de l\rquote antiquit\'e9. Ce serait d\'e9shonorer le Remords\'85 Quant \'e0 la morale, il n\rquote y en a jamais eu qu\rquote une. Ce n\rquote est pas celle qui dit
+\'e0 l\rquote homme\~: \'ab\~Sois bon\~\'bb, ou \'ab\~sois pur\~\'bb, ou \'ab\~sois ceci, ou cela\~\'bb\~; c\rquote est celle qui lui dit simplement\~: \'ab\~Sois\~!\~\'bb Voil\'e0 la morale. Elle n\rquote a rien \'e0 voir avec, la Soci\'e9t\'e9
+ actuelle. La morale ne saurait \'eatre publique, quoi qu\rquote en dise le Code\'85 Vous voulez peut-\'eatre parler de la }{\i\cgrid0 moralit\'e9}{\cgrid0 \~? C\rquote est un succ\'e9dan\'e9 pitoyable. Telle qu\rquote elle est, pourtant, elle a plan\'e9
+ assez haut, jadis. Mais on l\rquote a fait descendre si bas\~! La moralit\'e9, c\rquote est comme l\rquote \'e9cho\~; elle devient muette quand on s\rquote en rapproche. Ce n\rquote est pas une chose s\'e9rieuse\'85 En somme, de toute esp\'e8
+ce de foi, on ne garde plus que ce qui peut s\rquote accommoder aux vils besoins du jour, des d\'e9bris sans nom qui servent \'e0 \'e9tayer le pi\'e9destal du Veau d\rquote or. Certainement, il eut \'e9t\'e9 plus propre de se d\'e9fa
+ire franchement de ces vieilles croyances divines ou humaines, qui n\rquote ont point \'e9t\'e9 sans grandeur, au bout du compte. Au lieu d\rquote \'eatre d\'e9coup\'e9es en quartiers sur l\rquote \'e9tal des simoniaques, au lieu d\rquote
+agoniser dans la f\'e9tide atmosph\'e8re des pr\'e9toires, elles auraient fini dans l\rquote embrasement majestueux d\rquote une gloire derni\'e8re \endash comme ces vieux rois du Nord qui se pla\'e7aient, mourants, dans un navire aux voiles ouvertes qu
+\rquote on lan\'e7ait sur la mer, et o\'f9 s\rquote allumait l\rquote incendie.
+\par
+\par \endash Vous ne parlez pas mal, pour un voleur\~; le jour o\'f9 l\rquote on cr\'e9era une chaire d\rquote \'e9loquence sacr\'e9e \'e0 Mazas\'85
+\par
+\par \endash Un voleur\~! murmura l\rquote abb\'e9, les yeux perdus dans le vague et comme se parlant \'e0 lui-m\'eame\'85 Oui, aujourd\rquote hui, le caract\'e8re est un poids qui vous entra\'eene, au lieu d\rquote \'eatre un flotteur. Je ne suis pas le seul
+\'85 Les types sont \'e0 pr\'e9sent presque tous puissants, mais incomplets\'85 Disproportion de l\rquote homme avec lui-m\'eame beaucoup plus qu\rquote avec le milieu ambiant\'85 Il faudrait pourtant trouver quelque chose\'85 Avez-vous song\'e9
+, continua-t-il d\rquote une voix forte, comme s\rquote il revenait \'e0 lui tout d\rquote un coup, mais avec encore la brume du r\'eave devant les yeux, avez-vous song\'e9 que tout acte criminel est une fen\'eatre ouverte sur la Soci\'e9t\'e9\~
+? Que conna\'eetrait-on du monde, sans les malfaiteurs\~? Je crois qu\rquote un acte, quelqu\rquote il soit, ne peut \'eatre mauvais. L\rquote acte\~! Oui, agir ce qu\rquote on r\'eave. Le secret du bonheur, c\rquote est le courage.
+\par
+\par \endash Je pense, en effet, que le r\'f4le du criminel est g\'e9n\'e9ralement mal appr\'e9ci\'e9\'85
+\par
+\par \endash Je vous crois\~! s\rquote \'e9cria l\rquote abb\'e9 en ricanant. Les \'e9conomistes assurent tous que la mis\'e8re actuelle vient de la surproduction\~; que le manque de travail, qui enl\'e8ve \'e0 tant de gens la possibilit\'e9
+ de vivre, est caus\'e9 par la surabondance des produits. Et l\rquote on se plaint du voleur\~! Mais chaque fois qu\rquote il vole ou qu\rquote il d\'e9truit quelque chose, un bijou, un chapeau, un objet d\rquote art ou une culotte, c\rquote
+est du travail qu\rquote il donne \'e0 ses semblables. Il r\'e9tablit l\rquote \'e9quilibre des choses, fauss\'e9 par le capitaliste, dans la mesure de ses moyens. Production exc\'e9dant la consommation\~! Surproduction\~! Mais le v
+oleur ne se contente point de consommer\~; il gaspille. Et on lui jette la pierre\~!\'85 Quelle incons\'e9quence\~!
+\par
+\par \endash Et quant aux billets de banque qu\rquote il retire des secr\'e9taires o\'f9 ils moisissent, quant \'e0 l\rquote argent enfoui qu\rquote il d\'e9terre, je me demande comment on peut lui reprocher de remettre ces esp\'e8
+ces dans la circulation, pour le b\'e9n\'e9fice g\'e9n\'e9ral.
+\par
+\par \endash On le fait pourtant, dit l\rquote abb\'e9\~; et d\rquote ici peu de temps, si vous voulez m\rquote en croire, il n\rquote y aura pas d\rquote homme plus, accabl\'e9 que vous de mal\'e9dictions par certaines gens que je connais. J\rquote ai \'e9t
+\'e9 mis au courant de votre habilet\'e9 \'e0 enfreindre le deuxi\'e8me commandement, et je vous ai pr\'e9par\'e9 une petite exp\'e9dition\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi ne pas vous la r\'e9server \'e0 vous-m\'eame\~?
+\par
+\par \endash Je ne peux pas. Si c\rquote \'e9tait possible, croyez bien\'85 Mais il faut op\'e9rer dans une ville de province o\'f9 je suis connu comme le loup blanc\~; je serais s\'fbrement reconnu, soit en arrivant, soit en route\~; et l\rquote
+on ne manquerait pas de s\rquote \'e9tonner de mon apparition subite et de mon d\'e9part intempestif. C\rquote est un coup facile, certain et lucratif.
+\par
+\par \endash En France\~?
+\par
+\par \endash Oui. La France a d\'e9j\'e0 trente milliards \'e0 l\rquote \'e9tranger\~; quelques centaines de mille francs de plus qui passeront la fronti\'e8re ne feront pas grande diff\'e9rence.
+\par
+\par \endash En effet. Un vol de titres\~?
+\par
+\par \endash Pour la plus grande part. Vous ne connaissez donc pas mieux votre pays\~? La France n\rquote est ni religieuse, ni ath\'e9e, ni r\'e9volutionnaire, ni militaire, ni m\'eame bourgeoise. Elle est en actions.
+\par
+\par \endash Et pour quand\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! \'e7a, je ne sais pas encore. Il faut attendre\~; peut-\'eatre quinze jours, peut-\'eatre un mois, peut-\'eatre plus. D\'e8s que je serai fix\'e9, je vous enverrai un t\'e9l\'e9gramme pour vous dire de vous tenir pr\'eat\~
+; et le lendemain, vous recevrez une seconde d\'e9p\'eache qui vous apprendra quel train il faudra prendre et vous indiquera l\rquote endroit o\'f9 vous me rencontrerez. Puis-je compter sur vous\~?
+\par
+\par \endash Oui. Vous ne voulez pas que je vous donne ma parole d\rquote honneur\~?
+\par
+\par \endash Non. Je pr\'e9f\'e8re que vous me donniez un renseignement. Combien remettez-vous aux gens qui vous fournissent des tuyaux\~?
+\par
+\par \endash Trente-trois pour cent\~; jamais un sou de plus.
+\par
+\par \endash Bon. Vous ferez une exception en ma faveur\~: vous me donnerez cinquante pour cent\'85 N\rquote ayez pas peur, vous n\rquote y perdrez rien\~; au contraire. C\rquote est moi qui vendrai les titres, et j\rquote en retirerai le double de ce qu
+\rquote ils vous rapporteraient \'e0 vous. M\'eame, \'e0 l\rquote occasion, si vous avez des n\'e9gociations difficiles \'e0 conduire\'85 \'c0 propos, vous ne faites jamais aucun mauvais coup ici, en Angleterre\~?
+\par
+\par \endash Jamais. D\rquote abord, parce que l\rquote hospitalit\'e9 anglaise est la moins tracassi\'e8re des hospitalit\'e9s\~; et ensuite, parce qu\rquote on paye trop cher\'85
+\par
+\par \endash Oui\~; je connais leurs atroces statuts criminels, les meilleurs du monde, disent les }{\i\cgrid0 middle classes}{\cgrid0 anglaises, parce qu\rquote ils \'e9crasent l\rquote individu et le convainquent de son }{\i\cgrid0 rien}{\cgrid0 en
+ face de la loi et de la soci\'e9t\'e9. Peut-\'eatre la bourgeoisie britannique payera-t-elle cher, un jour, sa f\'e9rocit\'e9 \'e0 l\rquote \'e9gard des malfaiteurs.
+\par
+\par \endash C\rquote est probable\~; les septembriseurs n\rquote \'e9taient qu\rquote une poign\'e9e\~; et quels moutons, \'e0 c\'f4t\'e9 des milliers de terribles et magnifiques b\'eates fauves qui composent la }{\i\cgrid0 mob}{\cgrid0 anglaise\~
+! Pour moi, j\rquote ai toujours pens\'e9 que si l\rquote affreux syst\'e8me p\'e9nitentiaire anglais avait \'e9t\'e9 appliqu\'e9 sur le Continent, la r\'e9volution sociale y aurait \'e9clat\'e9 depuis vingt ans\'85 Tenez, il y a \'e0 Londres un mus\'e9
+e que je n\rquote ai pas visit\'e9\~; c\rquote est Bethnal-Green Museum. Le sol en est recouvert d\rquote une mosa\'efque ex\'e9cut\'e9e, vous apprend une pancarte, par les femmes condamn\'e9es au }{\i\cgrid0 hard labour}{\cgrid0 \~; il m\rquote a sembl
+\'e9 voir les traces des doigts sanglants de ces malheureuses sur chacun des fragments de pierre, et j\rquote ai pens\'e9 que c\rquote \'e9tait avec leurs larmes qu\rquote elles les avaient joints ensemble. Je n\rquote ai pas os\'e9 marcher l\'e0-dessus.
+
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dit l\rquote abb\'e9 en se levant\~; honte et douleur en haut et en bas, sottise partout\'85 Quel monde, mon Dieu\~!
+\par
+\par Au moment o\'f9 il allait me quitter, je me d\'e9cidai \'e0 lui poser une question que j\rquote avais eu souvent envie de faire \'e0 d\rquote autres, \'e0 Paris, depuis de longs mois, mais que je n\rquote avais jamais eu le courage de poser \'e0 personne.
+
+\par
+\par \endash Dites-moi, demandai-je, n\rquote avez-vous pas eu de nouvelles de mon oncle\~?
+\par
+\par \endash Oui et non, r\'e9pondit-il d\rquote un air un peu embarrass\'e9. J\rquote ai appris que votre oncle avait \'e9prouv\'e9, ces temps derniers, des pertes d\rquote argent, peu consid\'e9rables \'e9tant donn\'e9e sa fortune, mais qui l\rquote
+avaient n\'e9anmoins d\'e9cid\'e9 \'e0 liquider ses affaires. Je ne puis vous dire exactement ce qu\rquote il fait en ce moment. Je crois, pour employer une expression vulgaire, qu\rquote il fait la noce, la b\'eate et sale noce. C\rquote est triste\~
+; mais que voulez-vous\~? Certains hommes s\rquote efforcent d\rquote \'eatre pires qu\rquote ils ne peuvent.
+\par
+\par \endash J\rquote avais eu plusieurs fois l\rquote intention de prendre des renseignements \'e0 son sujet, dis-je\~; je vois que j\rquote ai aussi bien fait de m\rquote en dispenser. Et ma cousine, ajoutai-je\'85 ma cousine Charlotte\~?\'85
+\par
+\par L\rquote embarras de l\rquote abb\'e9 parut augmenter.
+\par
+\par \endash Je ne sais rien, finit-il par r\'e9pondre sans me regarder\~; mais tout est sans doute pour le mieux\~; oui, tout doit \'eatre pour le mieux. Ne prenez point de renseignements, c\rquote est pr\'e9f\'e9rable\~; n\rquote en prenez pas\'85
+\par
+\par C\rquote est de cette fin de conversation, surtout, que je me souviens aujourd\rquote hui, en relisant la d\'e9p\'eache qu\rquote Annie m\rquote a apport\'e9e. Certes, il vaut mieux que je ne prenne point de renseignements, que je ne cherche pas \'e0
+ conna\'eetre la v\'e9rit\'e9.
+\par
+\par Je l\rquote ai devin\'e9e, cette v\'e9rit\'e9 que l\rquote abb\'e9 n\rquote a pas os\'e9 m\rquote avouer, car il est au courant, certainement, de mes relations avec ma cousine. Charlotte est mari\'e9e. Elle est mari\'e9
+e, et tout est fini entre nous, pour jamais\'85 Je ne puis pas dire ce que j\rquote avais pens\'e9, je ne puis pas dire ce que j\rquote avais esp\'e9r\'e9. Je ne sais pas. Ce sont des songes que j\rquote ai faits, toujours des songes et toujours les m\'ea
+mes songes. Il me semble que j\rquote ai v\'e9cu dans un r\'eave\~; que j\rquote ai travers\'e9 comme un hallucin\'e9 toute l\rquote horreur des r\'e9alit\'e9s brutales, et que je suis condamn\'e9 maintenant \'e0
+exister au hasard, seul, sans espoir et sans but, jusqu\rquote \'e0 ce que vienne le r\'e9veil\'85
+\par
+\par Le r\'e9veil, il n\rquote est peut-\'eatre pas loin. N\rquote est-ce pas un pi\'e8ge que me tend l\rquote abb\'e9 en m\rquote appelant \'e0 Paris\~? Qui me dit qu\rquote il ne va pas me trahir\~?\'85 H\'e9\~! qu\rquote il me vende, si \'e7a lui pla\'eet\~
+! Que m\rquote importe\~? Un peu plus t\'f4t, un peu plus tard\'85 et je ne veux pas flancher.
+\par
+\par Je jette le t\'e9l\'e9gramme sur une table. J\rquote en recevrai un autre demain matin, sans doute.
+\par
+\par Non, ce n\rquote a pas \'e9t\'e9 pour ce matin. Alors, il faut que j\rquote attende toute la journ\'e9e\'85
+\par
+\par Je vais passer mon apr\'e8s-midi au Jardin Zoologique, pour tuer le temps. Ce sont surtout les b\'eates fauves qui m\rquote int\'e9ressent. Ah\~! les belles et malheureuses cr\'e9atures\~! La tristesse de leurs regards qui poursuivent, \'e0
+ travers les barreaux des cages, insouciants de la curiosit\'e9 ridicule des foules, des visions d\rquote action et de libert\'e9, de longues paresses et de chasses terribles, d\rquote aff\'fb
+ts patients et de sanglants festins, de luttes amoureuses et de ruts assouvis\'85 visions de choses qui ne seront jamais plus, de choses dont le souvenir \'e9veille des col\'e8res farouches qui ne s\rquote ach\'e8vent m\'ea
+me pas, tellement ils savent, ces animaux martyrs, qu\rquote il leur faudra mourir l\'e0, dans cette prison o\'f9 ils sentent s\rquote \'e9nerver de jour en jour l\rquote \'e9norme force qu\rquote il leur est interdit de d\'e9penser.
+\par
+\par Douloureux spectacle que celui de ces \'eatres \'e9nergiques et cruels condamn\'e9s \'e0 m\'e2cher des r\'eaves d\rquote ind\'e9pendance sous l\rquote \'9cil liqu\'e9fi\'e9 des castrats. Leurs yeux, \'e0 eux\'85 Les yeux des lions, d\'e9
+daigneux et couleur des sables, projetant des lueurs obliques entre les paupi\'e8res mi-closes\~; les yeux d\rquote ambre p\'e2le des tigres, qui savent regarder int\'e9rieurement\~; les yeux rouges et glac\'e9s des ours, qui semblent faits d\rquote
+un jeu de neige et de beaucoup de sang\~; les yeux qui ont toujours v\'e9cu des loups, d\rquote une intensit\'e9 poignante\~; les yeux impr\'e9cis des panth\'e8res, des yeux de courtisanes, allong\'e9s, cern\'e9
+s et mobiles, pleins de trahisons et de caresses\~; les yeux philanthropiques des hy\'e8nes, aux prunelles religieuses\'85 Ah\~! quelle terrible angoisse, et que de m\'e9pris dans ces yeux aux reflets m\'e9talliques\~!
+\par
+\par Des voleurs et des brigands, tous ces gal\'e9riens\~; c\rquote est pour cela qu\rquote ils sont au bagne. Parce qu\rquote ils mangeaient les autres b\'eates, les b\'eates qui ne sont point cruelles et n\rquote
+aiment pas les orgies sanglantes, les bonnes b\'eates que l\rquote homme a voulu d\'e9livrer de leurs oppresseurs. Et elles sont heureuses, les bonnes b\'eates, depuis qu\rquote il s\rquote est mis \'e0 tuer les fauves et \'e0
+ les enfermer dans des cages. Elles sont tr\'e8s heureuses. Le collier fait ployer leur cou et les harnais labourent leurs \'e9paules meurtries\~
+; et leur chair vivante, pantelante et rendue muette saigne sous le surin des saltimbanques de la science, dans l\rquote ombre des laboratoires immondes. Demain, elles seront plus heureuses, encore. Je le crois.
+\par
+\par \'c0 mesure que l\rquote homme s\rquote \'e9loigne de la vie naturelle, la distance s\rquote \'e9tend entre lui et les animaux. Non pas qu\rquote il les d\'e9daigne davantage, qu\rquote il les sente plus inf\'e9rieurs \'e0 lui. Ils lui paraissent sup\'e9
+rieurs, au contraire. Ils lui font honte. Ils sont une injure vivante \'e0 son progr\'e8s factice, un sarcasme de sa civilisation d\rquote assassin. Et sa f\'e9rocit\'e9 contre eux s\rquote accro\'eet, f\'e9rocit\'e9 vile qu\rquote il couvre du pr\'e9
+texte actuel \'e0 toutes les bassesses \endash la n\'e9cessit\'e9 scientifique\'85
+\par
+\par Je trouve, en rentrant chez moi, la d\'e9p\'eache que j\rquote attendais. Il faut que je sois demain, \'e0 deux heures, sur le terre-plein de la Bourse, \'e0 droite. C'est bien\~; j\rquote y serai.
+\par
+\par Il n\rquote est m\'eame que deux heures moins cinq lorsque je fais mon apparition \'e0 l\rquote endroit indiqu\'e9. \'c0 quoi employer ces cinq minutes\~? \'c0 comparer la Banque d\rquote Angleterre, gard\'e9e par un polichinelle \'e0 manteau rouge, \'e0
+ chapeau pointu, \'e0 la Banque de France d\'e9fendue par des sentinelles aux fusils charg\'e9s. Et aussi \'e0 placer mentalement la Bourse de Paris, bastionn\'e9e de caf\'e9s et flanqu\'e9
+e de lupanars, en face du Royal Exchange avec la statue de la reine \'e0 cheval, devant et, derri\'e8re, l\rquote effigie de Peabody assise, les jambes en l\rquote air, sur la chaise perc\'e9e de la philanthropie. Parall\'e8les qui ne sont pas sans pr
+ofondeur\'85 Mais je n\rquote aper\'e7ois pas l\rquote abb\'e9\'85
+\par
+\par Deux heures viennent seulement de sonner, il est vrai. Je jette un coup d\rquote \'9cil sur les citoyens qui s\rquote agitent sous le p\'e9ristyle de la Bourse et sur les marches\~; et les r\'e9flexions que j\rquote ai faites hier au sujet des b\'ea
+tes me reviennent en m\'e9moire. Les gouvernements, en d\'e9barrassant les peuples qu\rquote ils dirigent des bandits qui les d\'e9troussaient, n\rquote ont-ils point agi un peu comme l\rquote homme qui a d\'e9livr\'e9 les bonnes b\'ea
+tes de la tyrannie des carnassiers\~? Ma foi, si l\rquote on cherchait \'e0 d\'e9couvrir les causes par la simple \'e9tude des effets qu\rquote elles produisent, on serait forc\'e9 d\rquote admettre qu\rquote
+en supprimant le voleur de grands chemins, les gouvernements n\rquote ont eu d\rquote autre souci que de permettre aux gens d\rquote accumuler leurs \'e9pargnes pour les porter aux banques spoliatrices et aux entreprises frauduleuses\~; et qu\rquote
+en abolissant la piraterie, ils n\rquote ont voulu que laisser la mer libre pour les \'e9volutions des flottes qui vont appuyer les d\'e9pr\'e9dations des aigrefins et les tentatives malhonn\'eates des financiers\'85 Mais il est deux heures cinq. L
+\rquote abb\'e9 est en retard\'85 Attendons encore\'85
+\par
+\par Le fait est, malgr\'e9 la r\'e9putation qu\rquote on s\rquote efforce de leur faire, qu\rquote ils n\rquote ont pas l\rquote air de voleurs, ces agioteurs qui p\'e9rorent bruyamment et gesticulent. Ils n\rquote ont rien du fau
+ve, certainement. Ils me font plut\'f4t l\rquote effet de valets repus ou de bardaches maigres. Mais peut-\'eatre ne sais-je pas d\'e9couvrir, sur leurs figures, des caract\'e8res sp\'e9ciaux qu\rquote un criminaliste de profession distinguerait \'e0
+ premi\'e8re vue. Ah\~! je voudrais bien conna\'eetre un criminaliste\'85
+\par
+\par \endash \'c7a viendra\~! dit la Voix.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074047}X \endash LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE{\*\bkmkend _Toc98074047}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Tout d\rquote un coup, j\rquote aper\'e7ois l\rquote abb\'e9. Il arrive \'e0 petits pas, sous les arbres, son br\'e9viaire \'e0 la main.
+\par
+\par \endash Je vous y prends, dit-il en m\rquote abordant avec un solennel salut eccl\'e9siastique\~; vous profitez de ce que je suis en retard de cinq minutes pour vous livrer \'e0 des observations pleines d\rquote amertume sur les honn\'ea
+tes cens qui fourmillent en ces lieux. Je vous voyais de loin et, r\'e9ellement, votre figure me faisait plaisir\~; on vous aurait pris pour un psychologue.
+\par
+\par \endash Ne m\rquote insultez pas, lui dis-je en lui serrant la main, ou je mets imm\'e9diatement \'e0 l\rquote \'e9preuve votre talent de moraliste et je vous demande votre opinion sur ce monument et sur ceux qui le fr\'e9quentent.
+\par
+\par \endash La Bourse est une institution, comme l\rquote \'c9glise, comme la Caserne\~; on ne saurait donc la d\'e9crier sans se poser en perturbateur. Les charlatans qui y r\'e8gnent sont d\rquote abominables gredins\~; mais il est impossible d\rquote
+en dire du mal, tellement leurs dupes les d\'e9passent en infamie. Le jeu est une tentative \'e0 laquelle on se livre afin d\rquote avoir quelque chose pour rien\~
+; mais il vaut mieux ne pas le juger, car sa base est justement celle sur laquelle repose le principe des gouvernements. Je ne suis point un moraliste et je n\rquote accuserai pas les int\'e8gres trafiquants qui nous entourent de manquer de morale\~; d
+\rquote ailleurs, ils en ont une\'85 Probl\'e8me\~: \'e9tant donn\'e9 un monde de malfaiteurs, retirer la formule de l\rquote honn\'eatet\'e9 de leur action combin\'e9e. Le Code a l\rquote audace de fournir la solution. Cette solution, que nul n\rquote
+est cens\'e9 ignorer, est cach\'e9e dans les plis du drapeau, l\'e0-haut, au-dessus de l\rquote horloge\~; et ces estimables personnes, comme vous voyez, combattent sous ce labarum.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 un langage que vous n\rquote avez pas d\'fb tenir souvent aux agioteurs que vous avez pu conna\'eetre.
+\par
+\par \endash Pas une seule fois\~; ils m\rquote auraient r\'e9pondu que j\rquote avais raison, et auraient hauss\'e9 les \'e9paules d\'e8s que j\rquote aurais eu le dos tourn\'e9. Je me garde bien de dire toujours ce que je pense\~; rien n\rquote est pl
+us ridicule que d\rquote avoir raison maladroitement ou de mauvaise gr\'e2ce. Il faut hurler avec les loups et, surtout lorsqu\rquote on est voleur ou escroc, porter habit de deux paroisses. Cela ne vous interdit point l\rquote ironie, et vous pouvez l
+\rquote employer d\rquote autant plus facilement que, g\'e9n\'e9ralement, elle n\rquote est pas entendue. \'c0 l\rquote heure actuelle, c\rquote est \'e0 peine si l\rquote on commence \'e0 comprendre celle de S\'e9n\'e8que, par exemple, ou celle de l
+\rquote Eccl\'e9siaste\'85 Voyons, il fait beau, allons faire un tour au Bois\~; je vous expliquerai la petite affaire chemin faisant\~; et nous ne d\'eenerons pas trop tard, car il faut que vous partiez \'e0 huit heures\'85 Tenez, voici un cocher qui a l
+\rquote air de nous attendre\'85
+\par
+\par Il s\rquote en faut de peu que je ne parte pas, le soir.
+\par
+\par Quand j\rquote arrive \'e0 la gare, deux trains sont sur la voie, attel\'e9s \'e0 des locomotives sous pression. Je me dirige vers le premier\~; mais la vue d\rquote un grand fourgon, couvert d\rquote une b\'e2che noire \'e9tiquet\'e9e\~: \'ab\~Panorama\~
+\'bb, me fait craindre de m\rquote \'eatre tromp\'e9\~; et je me replie sur le second convoi.
+\par
+\par \endash Votre billet\~? me demande un employ\'e9\~; vous allez \'e0 N.\~? C\rquote est le train l\'e0-bas, en t\'eate. Vite\~! D\'e9p\'eachez-vous\~; il va partir.
+\par
+\par \endash C\rquote est que je n\rquote avais jamais vu des wagons de marchandises attach\'e9s aux express\'85
+\par
+\par \endash Il y a des cas, r\'e9pond l\rquote employ\'e9 en ouvrant la porti\'e8re d\rquote un compartiment dans lequel il me pousse.
+\par
+\par J\rquote ai \'e0 peine eu le temps de m\rquote asseoir que le train se met en mouvement. J\rquote aurais pr\'e9f\'e9r\'e9 \'eatre seul, mais j\rquote ai des compagnons de route. Deux voyageurs sont assis, en face l\rquote un de l\rquote autre, \'e0 c\'f4t
+\'e9 de la porti\'e8re du fond. Le premier est un gros monsieur d\rquote aspect jovial, aux petits yeux fureteurs, aux favoris opulents, \'e0 l\rquote abdomen fleuri d\rquote une belle cha\'eene \'e0 breloques\~; un de ces bons bourgeois, ob\'e8
+ses et sages, qu\rquote on aime \'e0 voir se promener, humant l\rquote air qui leur appartient, une main tenant la canne derri\'e8re le dos, l\rquote autre cramponn\'e9e au revers de la jaquette dont un ruban rouge enjolive la boutonni\'e8re, la t\'ea
+te en arri\'e8re, le ventre en avant. Le ruban rouge ne manque pas \'e0 celui-l\'e0\~; il s\rquote \'e9tale, large de deux doigts, en une rosette n\'e9glig\'e9e mais savante qui montre juste le rien d\rquote impertinence qui convient \'e0 la bonhomie\~
+; et son propri\'e9taire, l\rquote air fort satisfait de soi-m\'eame et convaincu de sa haute sup\'e9riorit\'e9, fredonne, le chapeau rond sur l\rquote oreille, tandis que la main gauche, plong\'e9e dans le gousset, fait tinter les pi\'e8ces de monnaie.
+
+\par
+\par Le second voyageur est un Monsieur d\rquote aspect morose, au teint jaun\'e2tre, aux yeux inquiets, aux l\'e8vres bl\'eames, avec une barbe de parent pauvre. Il est tout de noir habill\'e9, pantalon noir, redingote noire, pardessus noir, et coiff\'e9 d
+\rquote un chapeau haut de forme. Il \'e9voque l\rquote id\'e9e d\rquote un de ces fonctionnaires de troisi\'e8me ordre, r\'e9sign\'e9s et tristes, destin\'e9s \'e0 croupir dans ces emplois subalternes dont les titulaires sont qualifi\'e9
+s par les puissances, dans les discours du Jour de l\rquote An, de \'ab\~modestes et utiles serviteurs de l\rquote \'c9tat.\~\'bb Non, il n\rquote a point l\rquote air gai, le pauvre homme. Qui sait\~? Peut-\'eatre se rend-il \'e0
+ un enterrement, en province\~; \'e0 l\rquote un de ces enterrements p\'e9nibles qui ne laissent pas derri\'e8re eux la consolation d\rquote un h\'e9ritage. Affligeante perspective\~! En tout cas, le voil\'e0 tout pr\'eat \'e0 prendre part au service fun
+\'e8bre\~; et si les chapeliers de la ville o\'f9 il se rend comptent sur le prix du cr\'eape qu\rquote ils lui vendront pour \'e9viter la faillite, ils ont tort, car son chapeau arbore d\'e9j\'e0 le grand deuil.
+\par
+\par Je m\rquote installe dans mon coin, me flattant du doux espoir que mes deux compagnons n\rquote auront point l\rquote id\'e9e saugrenue de chercher \'e0 entrer en conversation avec moi.
+\par
+\par Vaine esp\'e9rance\~! Le Monsieur jovial m\rquote en convainc tr\'e8s rapidement.
+\par
+\par \endash Joli temps pour voyager\~! me dit-il avec un sourire\~: il ne fait pas trop chaud, il ne fait pas trop froid\~; on ferait le tour du monde, par un temps pareil. Ne trouvez-vous pas, Monsieur\~?
+\par
+\par \endash Oui, beau temps\'85 tr\'e8s beau, dis-je avec un accent britannique tr\'e8s prononc\'e9\~; le temps du voyage autour le monde, juste ainsi.
+\par
+\par \endash Monsieur est \'e9tranger\~? Ah\~! ah\~! vraiment\'85 Anglais, sans doute\~? J\rquote ai vu beaucoup d\rquote Anglais, dans ma vie. J\rquote ai \'e9t\'e9 \'e0 Boulogne, une fois, pendant un mois\~; il y a tant d\rquote Anglais, \'e0 Boulogne\~!
+
+\par
+\par \endash Je suis pas du tout un Anglais, dis-je, car je vois poindre un r\'e9cit des nombreuses aventures du Monsieur jovial avec les fils de la perfide Albion\~; je n\rquote aime pas les Anglais\~; je suis un Am\'e9ricain.
+\par
+\par \endash Ah\~! diable\~! j\rquote aurais d\'fb m\rquote en douter\~; vous avez tout \'e0 fait le type am\'e9ricain\~; je me rappelle avoir vu un portrait de Washington\'85 Vous lui ressemblez \'e9tonnamment. La France aime beaucoup les \'c9
+tats-Unis. Du reste, sans Lafayette\'85 Et vous d\'e9testez les Anglais\~? Comme je vous comprends\~! Ah\~! si nous avions encore le Canada\~!
+\par
+\par \endash Oui, dis-je, Canada\'85 Qu\'e9bec, Toronto, Montr\'e9al\'85
+\par
+\par \endash Parfaitement, approuve le Monsieur jovial qui voit qu\rquote il n\rquote y a d\'e9cid\'e9ment pas grand\rquote chose \'e0 tirer de moi et prend le parti de m\rquote abandonner \'e0 mon malheureux sort.
+\par
+\par \endash Ne trouvez-vous pas, Monsieur, demande-t-il en se tournant vers le Monsieur triste, qu\rquote il y a quelque chose de tr\'e8s flatteur pour nous dans cet empressement des \'e9trangers \'e0 visiter la France\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre.
+\par
+\par \endash C\rquote est que, voyez-vous, notre pays est toujours \'e0 l\rquote avant-garde du progr\'e8s\~; la France est la reine de la civilisation. On peut dire ce qu\rquote on veut, mais c\rquote est un fait\~; la civi
+lisation a une reine, et cette reine, c\rquote est la France. N\rquote \'eates-vous pas de mon avis\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre.
+\par
+\par \endash Le monde, Monsieur, est \'e9merveill\'e9 de la fa\'e7on dont nous avons su nous relever de nos d\'e9sastres de 1870. Quelle page dans nos annales, que l\rquote histoire de la troisi\'e8me R\'e9publique\~! Et qui sait ce que l\rquote avenir nous r
+\'e9serve\~! Ah\~! M.\~Thiers avait bien raison de dire que la victoire serait au plus sage\'85 Ne pensez-vous pas comme moi\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre.
+\par
+\par \endash Vous me direz peut-\'eatre qu\rquote il y a de temps \'e0 autre quelques tiraillements int\'e9rieurs. Mais ces petites zizanies prouvent notre grande vitalit\'e9. Il faut faire la part de l\rquote exub\'e9rance nationale. Cette opinion n\rquote
+est-elle pas la v\'f4tre\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre.
+\par
+\par \endash Je suis fort heureux que nos id\'e9es concordent, continue le Monsieur jovial. Votre approbation m\rquote est d\rquote un bon pr\'e9sage. Car je dois vous apprendre que je suis sur le point de poser ma candidature \'e0 un si\'e8ge l\'e9
+gislatif rendu vacant par la mort d\rquote un d\'e9put\'e9. Mon programme est des plus simples. Je me pr\'e9sente aux suffrages des \'e9lecteurs comme socialiste-conservateur.
+\par
+\par \endash Oh\~! oh\~! fait le Monsieur triste.
+\par
+\par \endash Ni plus ni moins, continue le Monsieur jovial. Je suis socialiste en ce sens que j\rquote ai tout un syst\'e8me de th\'e9ories \'e0 mettre en application, et je suis conservateur en ce sens que je m\rquote oppose \'e0
+ toute transformation brutale des institutions actuelles. Voyez-vous, o\'f9 je veux en venir\~?
+\par
+\par \endash Pas tr\'e8s bien, avoue le Monsieur triste.
+\par
+\par \endash C\rquote est que je n\rquote ai point l\rquote honneur d\rquote \'eatre connu de vous. Je suis philanthrope, Monsieur. Un philanthrope, n\rquote est-ce pas\~? c\rquote est celui qui aime les hommes. Moi, j\rquote aime les hommes\~
+; je les adore. Je n\rquote ai aucun m\'e9rite \'e0 cela, je le sais, et je ne souffrirais pas qu\rquote on m\rquote en loue. Cet amour de l\rquote humanit\'e9 est naturel chez moi\~; sans lui, je ne pourrais pas vivre. J\rquote
+aime tous les hommes, quels qu\rquote ils soient et d\rquote o\'f9 qu\rquote ils viennent. Tenez, cet \'e9tranger qui dort dans son coin, continue-t-il plus bas, cet Am\'e9ricain dont le pays fait preuve d\rquote une si noire ingratitude envers nous\~
+; car enfin, sans Lafayette\'85 Eh\~! bien, vous me croirez si vous voulez, je l\rquote aime\~! Ne trouvez-vous pas cela merveilleux\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre, tandis que je songe \'e0 cette philanthropie qui, en passant ses b\'e9quilles sous les bras des malheureux, les rend incurablement infirmes.
+\par
+\par \endash Croyez-moi, Monsieur, la philanthropie doit devenir la pierre angulaire de notre civilisation. Certes, le progr\'e8s est grand et incessant\~; il faudrait \'ea
+tre aveugle pour le nier. Le peuple devient de plus en plus raisonnable. Vous savez avec quelle admirable facilit\'e9 il a accept\'e9 la substitution de la machine au travail manuel, sans demander \'e0 retirer aucun b\'e9n\'e9
+fice de ce changement dans les conditions de la production. Il y avait, dans cette complaisance de sa part, une indication dont on n\rquote a pas su tirer parti. On devait profiter de cette excellente disposition des masses, qui continue \'e0
+ se manifester, pour faire quelque chose en leur faveur.
+\par
+\par \endash Oui, dit le Monsieur triste\~; on devrait bien faire quelque chose\~; il y a tant de mis\'e8re\~!
+\par
+\par \endash On exag\'e8re beaucoup, r\'e9pond le Monsieur jovial. La plus grande, partie des pauvres ne doit son indigence qu\rquote \'e0 elle-m\'eame. Si ses gens-l\'e0 vivaient frugalement\~; se nourrissaient de l\'e9gumes et de pain bis\~; s\rquote
+abreuvaient d\rquote eau\~; suivaient, en un mot, les r\'e8gles d\rquote une saine temp\'e9rance, leur mis\'e8re n\rquote existerait pas ou serait, du moins, fort supportable. Mais ils veulent vivre en richards, manger de la viande, boire du vin, et m\'ea
+me de l\rquote alcool. L\rquote alcool, Monsieur\~! Ils en boivent tant que les distillateurs sont oblig\'e9s de le sophistiquer outrageusement pour suffire \'e0 la consommation, et que les classes dirigeantes \'e9prouvent la plus grande difficult\'e9
+\'e0 s\rquote en procurer de pur, m\'eame \'e0 des prix tr\'e8s \'e9lev\'e9s\'85 Malgr\'e9 tout, je suis d\rquote avis qu\rquote il faudrait faire quelque chose pour le peuple. Ce qui manque au Parlement fran\'e7ais, Monsieur, ce n\rquote est
+ pas la bonne volont\'e9\~; ce sont les hommes sp\'e9ciaux. Savez-vous qu\rquote il n\rquote y a pas \'e0 la Chambre un seul philanthrope, un seul vrai philanthrope\~? N\rquote est-ce point effrayant\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre.
+\par
+\par \endash Ce qui fait d\'e9faut \'e0 la Chambre, Monsieur, c\rquote est un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner \'e0 chacun\'85
+\par
+\par \endash Du pain\~? demande le Monsieur triste. Ah\~! ce serait si beau\~!
+\par
+\par \endash Non, Monsieur\~; pas du pain. L\rquote homme ne vit pas seulement de pain\~; on l\rquote oublie trop\'85 Un philanthrope qui indiquerait le moyen de donner \'e0 chacun le salaire d\'fb \'e0 ses m\'e9rites et qui \'e9tablirait ainsi, d\rquote
+un bout \'e0 l\rquote autre de l\rquote \'e9chelle sociale, l\rquote harmonie la plus fraternelle. Il faudrait commencer par diviser les citoyens fran\'e7ais en deux cat\'e9gories\~: dans l\rquote une, ceux qui payent les imp\'f4ts directs\~; dans l
+\rquote autre, ceux qui ne payent que les imp\'f4ts indirects. Les premiers sont des gens respectables, propri\'e9taires, poss\'e9dants, qu\rquote il convient de laisser jouir en paix de tous les privil\'e8ges dont ils sont di
+gnes. Les seconds, par le fait m\'eame de leur indigence, sont suspects et sujets \'e0 caution. Ceux-l\'e0, il faudrait les soumettre d\rquote abord, sans distinction d\rquote \'e2ge ni de sexe, aux mensurations anthropom\'e9triques\~
+; les mesurer, les toiser, les photographier\~; soyez tranquille, les gens qui ont la conscience nette ne redoutent point ces choses-l\'e0. Apr\'e8s quoi, l\rquote on ferait un triage\~; d\rquote un c\'f4t\'e9, les bons\~; de l\rquote
+autre, les mauvais, Ces derniers, \'e9cume de la population, racaille indigne de toute piti\'e9, ouvriers sans ouvrage, employ\'e9s sans travail, gibier de potence toujours port\'e9 \'e0 mal faire, danger permanent pour le bon fonctionnement de la Soci
+\'e9t\'e9, seraient retir\'e9s une fois pour toutes de la circulation. On les enfermerait dans de grands Ateliers de Bienfaisance \'e9tablis, soit en France, soit aux colonies\~; la question est \'e0 \'e9tudier, mais je pencherais vers le dernier parti\~
+; il y a assez longtemps que les \'e9trangers nous demandent quand nous nous d\'e9ciderons \'e0 envoyer une demi-douzaine de colons d\'e9fricher les solitudes que nous ne nous lassons point de conqu\'e9rir. Quoi qu\rquote
+il en soit, le grand point serait d\rquote exiger, des individus qu\rquote on placerait ainsi sous la bienfaisante tutelle administrative, un travail des plus s\'e9rieux. Rien d\rquote analogue, bien entendu, \'e0 ce labeur d\'e9risoire
+ avec lequel on charme les loisirs des d\'e9tenus des maisons de force\~; ces gaillards-l\'e0 ne font rien, Monsieur, ou presque rien. Ils se tournent les pouces toute la journ\'e9e. J\rquote en sais quelque chose. J\rquote ai eu autrefois l\rquote
+entreprise d\rquote une Maison centrale\~; mon argent ne me rapportait pas 20 pour cent. Ah\~! s\rquote il avait \'e9t\'e9 permis de garder les prisonniers \'e0 l\rquote atelier dix-huit heures par jour, comme cela devrait \'eatre, les b\'e9n\'e9
+fices auraient \'e9t\'e9 plus avouables. Mais c\rquote est d\'e9fendu. Sentimentalit\'e9 b\'eate qui d\'e9shonore la philanthropie. Car, comment voulez-vous que des condamn\'e9s qui ne travaillent pas assid\'fb
+ment se repentent de leurs crimes et reviennent au bien\~? Et que d\'e9sire un philanthrope, sinon le rel\'e8vement du niveau de la moralit\'e9\~?\'85 Un philanthrope, je vous le demande, ne fait-il point passer cette consid\'e9
+ration avant toutes les autres\~?
+\par
+\par \endash Si, certainement, r\'e9pond le Monsieur triste d\rquote une voix lugubre.
+\par
+\par \endash Il est bien clair qu\rquote il se trouverait des mauvaises t\'eates qui refuseraient de se soumettre au r\'e9gime salutaire que je vous expose. Ces t\'eates, Monsieur, il faudrait les faire tomber\~! Sans piti\'e9. Il est n\'e9cessaire d\rquote
+arracher l\rquote ivraie, car elle \'e9toufferait le bon grain. Savez-vous, Monsieur, quelle est la principale cause de cette d\'e9moralisation dont on se plaint un peu trop, peut-\'eatre, mais qui pourtant nous menace\~? C\rquote est qu\rquote
+on applique trop rarement la peine de mort. Un chef d\rquote \'c9tat conscient de ses devoirs ne devrait jamais faire gr\'e2ce, Monsieur\~! Il y va du salut de la Soci\'e9t\'e9. Ne pensez-vous point qu\rquote on ne guillotine pas assez\~?
+\par
+\par Le Monsieur triste ne r\'e9pond pas.
+\par
+\par \endash Autant l\rquote on aurait fait preuve de s\'e9v\'e9rit\'e9 envers les m\'e9chants, continue le Monsieur jovial au bout d\rquote un instant, autant il faudrait se montrer paternel pour les autres. La bont\'e9 est obligatoire aujourd\rquote
+hui. Sa n\'e9cessit\'e9 nous est d\'e9montr\'e9e math\'e9matiquement. Math\'e9matiquement, Monsieur\~! Il conviendrait d\rquote assurer d\rquote agr\'e9ables d\'e9lassements aux gens pauvres mais honn\'eates, et de leur faciliter l\rquote acc\'e8s \'e0
+ la propri\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, dit le Monsieur triste. Justement\~! Que chacun d\rquote eux puisse avoir une petite maison, un jardin\~; un jardin o\'f9 les enfants pourraient jouer. C\rquote est si joli, les arbres, les fleurs\~!\'85
+\par
+\par \endash Pas du tout\~! s\rquote \'e9crie le Monsieur jovial. Une maison\~! Un jardin\~! Jamais de la vie\~! Qu\rquote ils mettent de l\rquote argent de c\'f4t\'e9, oui\~; mais qu\rquote ils ach\'e8tent des valeurs, avec leurs \'e9pargnes\~
+; de petites valeurs, des coupures de vingt-cinq francs, par exemple, qu\rquote il faudrait cr\'e9er \'e0 leur usage\~; ils en toucheraient les int\'e9r\'eats, s\rquote il y avait lieu. Mais que le capital qu\rquote ils \'e9conomisent ne soit jamais repr
+\'e9sent\'e9 par une propri\'e9t\'e9 r\'e9elle dont ils auraient la jouissance exclusive. Du papier, rien que du papier\~; autrement, ils deviendraient trop exigeants.
+\par
+\par \endash Je ne comprends pas bien, d\'e9clare le Monsieur triste.
+\par
+\par \endash Permettez-moi de vous donner un exemple. Les mineurs du bassin de la Loire poss\'e8dent presque tous la petite maison et le jardin dont vous parlez\~; ils y vivent bien, ne se refusent pas grand\rquote chose. Monsieur, il n\rquote y a pas d
+\rquote \'eatres plus insatiables et plus tyranniques envers leurs patrons. Ils ne sont jamais contents, bien qu\rquote ils soient parvenus \'e0
+ arracher des salaires exorbitants, et vont mettre sur la paille, un de ces jours, les capitalistes qui les emploient. Les mineurs des d\'e9partements du Nord, au contraire, habitent des tani\'e8res infectes, vivent de pommes de terre avari\'e9
+es, croupissent dans la plus abjecte destitution\~; eh\~! bien, ils ne se plaignent pas, ou d\rquote une fa\'e7on si timide que c\rquote en est ridicule\~; savez-vous pourquoi\~? Parce que l\rquote habitude de la mis\'e8re les oblige \'e0 la r\'e9
+signation. Et il est inutile de vous dire si les actions des mines qu\rquote ils exploitent valent de l\rquote or en barre\~! Donnez-leur le bien-\'eatre de leurs confr\'e8res du Centre, et ils deviendront aussi intraitables. Ces gens-l\'e0 sont ainsi fai
+ts\~: plus ils sont heureux, plus ils veulent l\rquote \'eatre. Dans des conditions pareilles, ce serait jouer un jeu de dupes, et m\'eame agir contre leurs int\'e9r\'eats, que de leur accorder l\rquote aisance r\'e9elle que vous r\'eavez pour eux. Non\~
+; qu\rquote ils poss\'e8dent du papier, s\rquote ils en ont les moyens, du papier dont les capitalistes puissent hausser ou baisser la valeur \'e0 leur gr\'e9. Et puis, nous sommes \'e0 l\rquote \'e9poque du papier. On fait tout, \'e0 pr\'e9
+sent, avec du papier.
+\par
+\par \endash On fait m\'eame de bien mauvais livres, dit le Monsieur triste en hochant la t\'eate.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a point de mauvais livres, r\'e9pond le Monsieur jovial. Il y a des livres\~; et il n\rquote y en a pas assez. Je vous disais qu\rquote il faudrait assurer des d\'e9lassements aux classes inf\'e9rieures. Eh\~! bien, il n\rquote
+y a qu\rquote un d\'e9lassement qu\rquote on puisse raisonnablement leur permettre. C\rquote est la lecture. La R\'e9publique a cr\'e9\'e9 l\rquote instruction obligatoire. Croyez-vous que ce soit sans intention\~?
+\par
+\par \endash Je serais port\'e9 \'e0 croire, hasarde le Monsieur triste, que l\rquote instruction obligatoire a uniquement servi \'e0 former une race de malfaiteurs extr\'eamement dangereux.
+\par
+\par \endash Quelques malfaiteurs, je ne dis pas. Et encore\~! Mais, \'e0 c\'f4t\'e9 de \'e7a, quel bien n\rquote a-t-elle pas produit\~! L\rquote instruction donne la patience, mon cher Monsieur. Elle donne une patience d\rquote ange aux d\'e9sh\'e9rit\'e9
+s. Croyez-vous que si les Fran\'e7ais d\rquote aujourd\rquote hui ne savaient pas lire, ils supporteraient ce qu\rquote ils endurent\~? Quelle plaisanterie\~! Ce qu\rquote il faut, maintenant, c\rquote est r\'e9pandre habilement, encore davantage, le go
+\'fbt de la lecture. Qu\rquote ils lisent\~; qu\rquote ils lisent n\rquote importe quoi\~! Pendant qu\rquote ils liront, ils ne songeront point \'e0 agir, \'e0
+ mal faire. La lecture vaut encore mieux que les courses, Monsieur, pour tenir en bride les mauvais instincts. Quand on a perdu sa chemise au jeu, il faut s\rquote arr\'eater\~; on n\rquote a pas besoin de chemise, pour lire. Il faudrait cr\'e9
+er des biblioth\'e8ques partout, dans les moindres hameaux\~; les bourgeois, s\rquote ils avaient le sens commun, se cotiseraient pour \'e7a\~; et l\rquote on rendrait la lecture obligatoire, comme l\rquote instruction, comme le service militaire. L
+\rquote \'e9cole, la caserne, la biblioth\'e8que\~; voil\'e0 la trilogie\'85 Du papier, Monsieur, du papier\~!\'85
+\par
+\par Le Monsieur triste ferme les yeux et semble vouloir s\rquote endormir. Le Monsieur jovial en fait autant. Moi, je songe aux derni\'e8res phrases de ce Mauvais Samaritain. Au fond, il n\rquote a pas tort, ce gredin. Au Moyen-\'c2ge, la cath\'e9drale\~
+; aujourd\rquote hui, la biblioth\'e8que. \'ab\~Ceci a tu\'e9 cela\~\'bb \endash toujours pour tuer l\rquote initiative individuelle. \endash Du papier pour d\'e9vorer les \'e9pargnes des pauvres\~; du papier pour boire leur \'e9nergie\'85
+\par
+\par Le train file rapidement, s\rquote arr\'eate \'e0 des stations quelconques o\'f9 clignotent des becs de gaz, o\'f9 veillent des lanternes rouges, o\'f9 sifflent des locomotives, et repart \'e0 toute vitesse dans la nuit\'85 je finis par m\rquote
+endormir, moi aussi.
+\par
+\par Une exclamation du Monsieur jovial me r\'e9veille.
+\par
+\par \endash Ah\~! sacredi\'e9\~! s\rquote \'e9crie-t-il, ma montre s\rquote est arr\'eat\'e9e\'85 Si je ne craignais de vous d\'e9ranger, Monsieur, continue-t-il en se tournant vers moi, je vous demanderais de me dire l\rquote heure.
+\par
+\par Je tire majestueusement de mon gousset un chronom\'e8tre superbe que j\rquote ai vol\'e9 en Suisse, il y a trois mois.
+\par
+\par \endash Il est dix minutes pass\'e9 onze heures, dis-je.
+\par
+\par \endash Je vous remercie infiniment. Nous disons\~: onze heures dix\'85 Nous serons \'e0 N. dans un quart d\rquote heure\'85 Vous avez l\'e0 une bien belle montre, Monsieur.
+\par
+\par Oui. J\rquote en ai beaucoup comme \'e7a. Elles me reviennent \'e0 six sous le kilo, \'e0 peu pr\'e8s\'85 Je me le demande\~: quelle id\'e9e peut bien se faire du voleur le bourgeois trivial\~? \'c0
+ ces gens qui vont par bandes, tout ce qui sort du troupeau doit para\'eetre horrible, comme tout semble jaune \'e0 ceux qui ont la jaunisse. S\rquote ils pouvaient savoir ce que je suis, cet homme triste sauterait par la porti\'e8
+re du wagon pour se sauver plus vite et cet homme jovial aurait une attaque d\rquote apoplexie.
+\par
+\par Le train ralentit sa vitesse, entre en gare, s\rquote arr\'eate. Je saute rapidement sur le quai.
+\par
+\par Me voil\'e0 dans la ville\~; une ville de province, mal \'e9clair\'e9e, aux maisons closes, et o\'f9 je n\rquote ai jamais mis les pieds. Il s\rquote agit de me souvenir des indications que m\rquote a donn\'e9es l\rquote abb\'e9. Voyons un peu.
+\par
+\par Vous suivrez, en sortant de la gare, une grande avenue plant\'e9e d\rquote arbres\~; je suis la grande avenue, plant\'e9e d\rquote arbres. Vous prendrez la quatri\'e8me rue \'e0 gauche\~; je prends la quatri\'e8me rue \'e0
+ gauche. Vous prendrez ensuite la troisi\'e8me rue \'e0 droite, une rue en pente\~; je descends cette troisi\'e8me rue. Vous vous trouverez ensuite sur une grande place, la place des Tribunaux, que vous reconna\'eetrez facilement \'e0 deux grands b\'e2
+timents contigus, le Palais de Justice et la Prison. M\rquote y voici, tout justement. Vous traverserez cette place en laissant le Palais de Justice derri\'e8re vous, et vous vous engagerez dans une large rue dont l\rquote entr\'e9e est orn\'e9
+e de deux grandes bornes cercl\'e9es de fer. Je traverse la place, j\rquote aper\'e7ois les deux bornes, et je p\'e9n\'e8tre dans la rue en la fouillant rapidement du regard. Personne\~; personne en arri\'e8re, non plus\~; pas une lumi\'e8re aux fen\'ea
+tres. Le num\'e9ro 7\~? Le voici. Je monte les marches du perron, la clef \'e0 la main. Comment l\rquote abb\'e9 Lamargelle s\rquote est-il procur\'e9 cette clef\~? Je l\rquote ignore\~; mais je suis tr\'e8s content qu\rquote il me l\rquote
+ait remise hier soir\~; il me suffit ainsi, au lieu de me livrer \'e0 une effraction, de l\rquote enfoncer doucement dans la serrure, de la tourner plus doucement encore, et\'85
+\par
+\par Et j\rquote entre tranquillement, comme chez moi, en l\'e9gitime propri\'e9taire. Avant de refermer compl\'e8tement la porte, cependant, j\rquote attends quelques instants, l\rquote oreille au guet, dans l\rquote immobilit\'e9 la plus absolue. Deux s\'fb
+ret\'e9s valent mieux qu\rquote une\~; bien que ce soit l\'e0 une pr\'e9caution inutile. Il n\rquote y a personne dans cette maison, j\rquote en suis s\'fbr.
+\par
+\par Un b\'e2timent occup\'e9 n\rquote a pas du tout la m\'eame odeur qu\rquote une maison que ses habitants ont quitt\'e9e, serait-ce seulement depuis deux heures. La diff\'e9rence est \'e9norme, bien que les honn\'eates gens ne s\rquote en aper\'e7oivent pas
+\~; leur sensibilit\'e9 olfactive est tellement \'e9mouss\'e9e\~! Mais, sous la pression de la n\'e9cessit\'e9, le sens de l\rquote odorat se d\'e9
+veloppe chez le malfaiteur, acquiert une finesse remarquable et lui assure la notion des odeurs, des particules impalpables des corps, dont le commun des mortels ne soup\'e7onne m\'eame pas l\rquote
+existence. Le voleur, enfant de la nature, sait flairer la pr\'e9sence de ses contemporains civilis\'e9s. Mille indices, imperceptibles \'e0 la Vertu planant sur les plus hauts sommets, sont facilement d\'e9chiffrables pour le crime habitu\'e9 \'e0 ram
+per bestialement dans la poussi\'e8re d\rquote ici-bas. Le vice a ses petites compensations.
+\par
+\par Non, il n\rquote y a personne ici, et je n\rquote ai pas besoin de me g\'eaner. Je tire ma lanterne de mon sac et je l\rquote allume. Je suis dans un vestibule spacieux, au plafond \'e9lev\'e9, digne antichambre d\rquote une maison sans doute meubl\'e9
+e dans le style sobre et s\'e9v\'e8re, mais riche, cher encore \'e0 la bourgeoisie provinciale. Plusieurs portes font de grandes taches sombres sur le rev\'eatement de marbre blanc. J\rquote en tourne les boutons\~; elles sont toutes ferm\'e9
+es. Fort bien. Ce n\rquote est pas l\'e0 que j\rquote ai \'e0 faire.
+\par
+\par Je monte l\rquote escalier, un escalier large, \'e0 la rampe de fer ouvrag\'e9, et je m\rquote arr\'eate sur le palier du premier \'e9tage, dall\'e9 noir et blanc, comme le vestibule. C\rquote est l\'e0 que se trouve le cabinet de Monsieur. En face, \'e0
+ droite ou \'e0 gauche\~? L\rquote abb\'e9 a n\'e9glig\'e9 de m\rquote en instruire. \'c0 droite, probablement. Essayons. D\rquote un coup de pince, j\rquote ouvre la porte\~; et un regard \'e0 l\rquote int\'e9rieur me fait voir que j\rquote ai devin\'e9
+ juste. J\rquote entre.
+\par
+\par C\rquote est une grande pi\'e8ce, d\rquote aspect rigide, au beau plancher de vieux ch\'eane, aux hautes fen\'eatres. Deux biblioth\'e8ques dont l\rquote une, tr\'e8s grande, occupe tout un pan de mur\~; des si\'e8
+ges de cuir vert sombre, hostiles aux conversations frivoles\~; des tableaux, portraits de famille, je crois, qui semblent reculer d\rquote horreur au fond de leurs cadres d\rquote or\~; et, au milieu du cabinet, un \'e9norme et superbe secr\'e9
+taire Louis XVI, fleuri d\rquote une garniture merveilleusement cisel\'e9e.
+\par
+\par \endash C\rquote est ce secr\'e9taire-l\'e0 qui contient le magot, m\rquote a dit l\rquote abb\'e9. Si vous y trouvez, comme c\rquote
+est probable, les bijoux de Madame et de Mademoiselle, il sera inutile de rien chercher ailleurs. Faites attention, car il y a des tiroirs \'e0 double-fond\~; ne manquez pas de touiller partout.
+\par
+\par C\rquote est fait. J\rquote ai fouill\'e9 partout et ma r\'e9colte est termin\'e9e\~; si l\rquote on veut perdre son temps, on peut venir glaner derri\'e8re moi. Le beau secr\'e9taire est dans un piteux \'e9tat, par exemple\~; son bois pr\'e9cieux est d
+\'e9shonor\'e9 de larges plaies et de profondes entailles, fl\'e9tri des meurtrissures du ciseau et des \'e9raflures de la pince\~; les tiroirs gisent \'e0 terre, avec leurs serrures arrach\'e9es, leurs secrets d\'e9couverts au grand d\'e9
+triment des bijoux de ces dames et de certaines actions du canal de Suez, qui iront dire bonjour \'e0 celles du Kh\'e9dive, bient\'f4t, dans le pays de Beaconsfield. Elles vont dormir dans mon sac, en attendant\~; \'e0 c\'f4t\'e9
+ de quelques titres de rente fran\'e7aise dont le chiffre ferait loucher Paternoster\~; en face d\rquote un lot assez consid\'e9rable d\rquote autres valeurs\~; et imm\'e9diatement au-dessous d\rquote un joli paquet de billets de banque dont l\rquote abb
+\'e9 Lamargelle n\rquote entendra jamais parler. Il avait raison, pourtant\~; c\rquote est une bonne affaire. Je n\rquote ai pas mal employ\'e9 ma soir\'e9e\~; vraiment, cela vaut bien mieux que d\rquote aller au caf\'e9. Ce qui m\rquote ennuie, c\rquote
+est d\rquote avoir tracass\'e9 ainsi un meuble aussi magnifique\~; je suis assez dispos\'e9 \'e0 me traiter de Vandale. Allons, un peu de philosophie\~! Forcer une serrure, c\rquote est briser une idole.
+\par
+\par Quelle heure est-il\~? \'c0 peine deux heures. Et je ne puis sortir d\rquote ici que pour prendre le premier train pour Paris, qui part \'e0 six heures cinq. Que faire, en attendant\~? Rester dans cette pi\'e8ce est imprudent. Je sais bien que je n
+\rquote ai pas \'e0 craindre le retour du ma\'eetre de c\'e9ans. Il est all\'e9 en p\'e8lerinage \'e0 Notre-Dame de je ne sais quoi, avec sa famille et ses serviteurs, \'e0 la fa\'e7on des patriarches\~; il ne reviendra qu\rquote apr\'e8s-demain soir\'85
+ Pourtant\'85
+\par
+\par Je prends le parti de descendre au rez-de-chauss\'e9e\~; si quelqu\rquote un entrait, j\rquote aurais beaucoup plus de facilit\'e9 \'e0 prendre la clef des champs. J\rquote ouvre la premi\'e8re porte \'e0 gauche, dans le vestibule\~; Une salle \'e0
+ manger. Pourvu qu\rquote il y ait quelque chose dans le buffet\~! Je meurs de faim. Je d\'e9couvre des biscuits et une bouteille de vin.\~; Ce n\rquote est pas beaucoup, mais \'e0 la guerre comme \'e0 la guerre. Apr\'e8s tout, ce vin et ces biscuits conv
+iennent parfaitement \'e0 mon estomac \endash et ces couverts de vermeil iront tr\'e8s bien dans mon sac. \endash Je mange, je bois\~; et je laisse l\rquote
+assiette sur le buffet et la bouteille sur la table. Il y a des voleurs qui remettent tout en ordre, dans les maisons qu\rquote ils visitent. Moi, jamais. Je fais un sale m\'e9tier, c\rquote est vrai\~; mais j\rquote ai une excuse\~
+: je le fais salement. Lorsque les personnes d\'e9votes, mais imprudentes, qui habitent cette maison rentreront chez elles, l\rquote aspect seul de cette bouteille leur r\'e9v\'e9lera ce qui s\rquote est pass\'e9 et les plongera d\rquote embl\'e9
+e dans une affliction profonde. Ah\~! j\rquote ai d\'e9j\'e0 fait pleurer bien des gens\~! \'c0 ce propos, comment se fait-il que la science n\rquote ait pas encore trouv\'e9 le moyen d\rquote utiliser les larmes\~?\'85
+\par
+\par L\'e0-dessus, j\rquote \'e9teins ma lanterne et je m\rquote endors \endash pas trop profond\'e9ment.
+\par
+\par Un bruit de pas et de voix, dans la rue, me tire brusquement de mon sommeil. Attention\~! Que se passe-t-il\~?\'85 Tout d\rquote un coup, l\rquote id\'e9e que l\rquote abb\'e9 m\rquote a trahi, m\rquote a tendu un pi\'e8ge pour me faire arr\'ea
+ter, me traverse le cerveau. Je me l\'e8ve, je m\rquote avance \'e0 t\'e2tons vers le vestibule, pr\'eat \'e0 m\rquote \'e9chapper, t\'eate baiss\'e9e, d\'e8s qu\rquote on ouvrira la porte\'85 Mais les voix s\rquote \'e9loignent, le bruit des pas s
+\rquote \'e9teint. Qu\rquote est-ce que j\rquote ai \'e9t\'e9 penser ?
+\par
+\par Je regagne ma chaise, dans les t\'e9n\'e8bres, et je cherche \'e0 me rendormir. J\rquote y parviens\~; j\rquote y parviens trop\'85 Je dors \'e0 poings ferm\'e9s, et je fais un songe affreux. Je r\'eave qu\rquote on cloue un cercueil, \'e0 c\'f4t\'e9
+ de moi, et que des masses de gens sont l\'e0, aux figures blafardes et farouches, qui pi\'e9tinent et dansent une danse macabre. Par un brusque effort de la volont\'e9 qui veille encore en moi, je m\rquote arrache au sommeil et je me mets sur mes pieds.
+
+\par
+\par Est-ce que je r\'eave encore\~? On dirait que c\rquote est mon r\'eave qui continue. J\rquote entends des coups sourds, monotones qu\rquote on frappe dans le lointain\~; je les entends\~; je ne me trompe pas, je pense\~
+; et le bruit que font les gens qui passent continuellement dans la rue n\rquote est pas une illusion, pourtant\~!\'85 L\rquote aube du jour commence \'e0 filtrer \'e0 travers les lames des persiennes. Je puis voir l\rquote heure \'e0 ma montre\~
+: cinq heures un quart. Pourquoi ce brouhaha qui parvient jusqu\rquote \'e0 mes oreilles\~? Si j\rquote osais regarder par la fen\'eatre\'85 Ah\~! que je suis sot\~! C\rquote est jour de march\'e9, probablement\~; les croquants se l\'e8
+vent de bonne heure. Quel b\'eate de r\'eave j\rquote ai fait\~!\'85 Cinq heures et demie. Il me faut \'e0 peine vingt minutes pour gagner la gare, et je ferais mieux d\rquote attendre encore\'85 Si je sortais, tout de m\'eame\~?
+\par
+\par Je sors. Je ferme la porte doucement derri\'e8re moi\~; je descends vivement le perron par l\rquote escalier de gauche\~; je me retourne et je me dirige vers la grande place. Elle est noire de monde cette place\~!
+\par
+\par Elle est noire de monde et quelque chose s\rquote \'e9l\'e8ve au milieu, quelque chose que je n\rquote ai pas vu cette nuit. On dirait deux grandes poutres\'85 deux grandes poutres au sommet desquelles se silhouette un triangle \endash
+ un triangle aux reflets d\rquote acier\'85
+\par
+\par Je suis m\'eal\'e9 \'e0 la foule, \'e0 pr\'e9sent, \endash la foule anxieuse qui hal\'e8te, l\'e0, devant la guillotine. \endash Les gendarmes \'e0 cheval mettent sabre au clair et tous les regards se dirigent vers la porte de la prison, l\'e0
+-bas, qui vient de s\rquote ouvrir \'e0 deux battants. Un homme para\'eet sur le seuil, les mains li\'e9es derri\'e8re le dos, les pieds entrav\'e9s, les yeux dilat\'e9s par l\rquote horreur, la bouche ouverte pour un cri \endash plus p\'e2le que la
+chemise au col \'e9chancr\'e9 que le vent plaque sur son thorax. \endash Il avance, port\'e9, plut\'f4t que soutenu, par les deux aides de l\rquote ex\'e9cuteur\~
+; les regards invinciblement tendus vers la machine affreuse, par-dessus le crucifix que tient un pr\'eatre. Et, \'e0 c\'f4t\'e9, \'e0 petits pas, tr\'e8s bl\'eame, marche un homme v\'eatu de noir, au chapeau haut de forme \endash le bourreau \endash
+ le Monsieur triste de la nuit derni\'e8re.
+\par
+\par Les aides ont couch\'e9 le patient sur la planche qui bascule\~; le bourreau presse un bouton\~; le couteau tombe\~; un jet de sang\'85 Ha\~! l\rquote horrible et d\'e9go\'fbtante abomination\'85
+\par
+\par Devant moi, une femme se trouve mal, bat l\rquote air de ses bras, va tomber \'e0 la renverse. Je la soutiens\~; j\rquote aide \'e0 la transporter, de l\rquote autre c\'f4t\'e9 de la place, chez un pharmacien dont la boutique s\rquote est ouverte de
+ bonne heure, aujourd\rquote hui. Puis, je reprends le chemin que j\rquote ai suivi hier soir\~; le train entre en gare comme j\rquote arrive \'e0 la station et, cinq minutes plus tard, je suis en route pour Paris.
+\par
+\par Un journal que j\rquote ai achet\'e9 m\rquote apprend le nom et l\rquote histoire du malheureux dont l\rquote ex\'e9cution, dit-il, a \'e9t\'e9 fix\'e9e \'e0 ce matin. Un pauvre h\'e8re, chass\'e9, pour avoir pris part \'e0 une gr\'e8ve, d\rquote
+une verrerie o\'f9 il travaillait, et qui n\rquote avait pu, depuis, trouver d\rquote ouvrage nulle part. Exasp\'e9r\'e9 par la mis\'e8re et affol\'e9 par la faim, il s\rquote \'e9tait introduit, un soir, dans la maison d\rquote
+une vieille femme. La vieille femme, \'e0 son entr\'e9e, avait eu une crise de nerfs, \'e9tait tomb\'e9e de son lit, s\rquote \'e9tait fendue le cr\'e2ne sur le carreau de la chambre\~; et l\rquote homme s\rquote \'e9tait enfui, atterr\'e9
+, emportant une pi\'e8ce de deux francs qui tra\'eenait sur une table. On l\rquote avait arr\'eat\'e9 le lendemain, jug\'e9, condamn\'e9. Il n\rquote avait point tu\'e9 la vieille femme, ne l\rquote avait m\'eame pas touch\'e9e\~; les d\'e9bats l\rquote
+avaient d\'e9montr\'e9. Mais le r\'e9quisitoire de l\rquote avocat g\'e9n\'e9ral avait affirm\'e9 l\rquote assassinat, l\rquote assassinat pr\'e9m\'e9dit\'e9, et avait demand\'e9, au nom de la Soci\'e9t\'e9 outrag\'e9e, un ch\'e2
+timent exemplaire. Douze jur\'e9s bourgeois avaient rendu un verdict implacable, et la Cour avait prononc\'e9 la sentence de mort\'85
+\par
+\par Et c\rquote est pour ex\'e9cuter cette sentence qu\rquote on avait envoy\'e9 de Paris, hier soir, les bois de justice honteusement cach\'e9s sous la grande b\'e2che noire aux \'e9tiquettes menteuses \endash menteuses comme le r\'e9quisitoire de l\rquote
+avocat g\'e9n\'e9ral. \endash C\rquote est pour ex\'e9cuter cette sentence qu\rquote on avait fait prendre le train express au bourreau, \'e0 ce mis\'e9rable monsieur triste qui d\'e9
+sire que tous les hommes aient du pain, que les enfants puissent jouer dans des jardins, et qui trouve beaux les arbres et jolies les fleurs\'85 c\rquote est pour ex\'e9cuter la sentence qui condamne \'e0 mort cet affam\'e9 \'e0 qui l\rquote
+on avait arrach\'e9 son gagne-pain, \'e0 qui l\rquote on refusait du travail, et qui a vol\'e9 quarante sous.
+\par
+\par Cependant, \'e0 bien prendre, si l\rquote on \'e9tait oblig\'e9 de donner de l\rquote ouvrage \'e0 tous ceux qui n\rquote en ont pas, qu\rquote adviendrait-il\~? La production, qui d\'e9passe d\'e9j\'e0 de beaucoup la consommation, s\rquote accro\'ee
+trait d\rquote une fa\'e7on d\'e9plorable\~; et que ferait-on de tous ces produits\~? Qu\rquote en ferait-on, en v\'e9rit\'e9\~?\'85 D\rquote autre part, si l\rquote on permettait \'e0 chaque meurt-de-faim de s\rquote approprier une pi\'e8
+ce de quarante sous, o\'f9 irait-on\~? Calculez un peu et vous serez effray\'e9. Car, relativement, les pi\'e8ces de deux francs sont en bien petit nombre, et il y a tant d\rquote affam\'e9s\~!\'85 Le mieux, en face d\rquote
+une pareille situation, est encore de s\rquote en tenir \'e0 la Loi, qui ne dit pas du tout que l\rquote homme a droit au pain et au travail, et qui d\'e9fend de prendre les pi\'e8ces de quarante sous. Et cette loi, il faut l\rquote
+appliquer avec vigueur, sans piti\'e9, et m\'eame sans bonne foi. Il y va du salut de la Soci\'e9t\'e9.
+\par
+\par Oui, plus j\rquote y r\'e9fl\'e9chis, plus je trouve que le monsieur jovial avait raison. On ne guillotine pas assez\'85 \endash on ne guillotine pas assez les gens comme lui.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074048}XI \endash CHEVEUX, BARBES ET POSTICHES{\*\bkmkend _Toc98074048}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Je trouve l\rquote abb\'e9 Lamargelle chez lui, rue du Bac, au deuxi\'e8me \'e9tage d\rquote une grande vieille maison grise, d\rquote aspect m\'e9prisant. J\rquote ai \'e9t\'e9 introduit par la servante dans un vaste cabinet de travail dont les fen\'ea
+tres donnent sur un jardin, et l\rquote abb\'e9 a fait son apparition un instant apr\'e8s.
+\par
+\par \endash Alors, tout s\rquote est bien pass\'e9\~? Tant mieux\'85 Voyons, je vais faire un peu de place ici, dit-il en d\'e9barrassant \'e0 la h\'e2te une table encombr\'e9e de livres et de papiers, tandis que j\rquote ouvre mon sac. L\'e0\~
+! Mettons tous nos tr\'e9sors l\'e0-dessus\'85 Les valeurs\'85 les bijoux\'85 Pas de billets de banque, naturellement\~; je pensais bien que vous n\rquote en trouveriez point\'85 Et qu\rquote est-ce que c\rquote est que \'e7a\~? Des couverts\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! oui\~; un petit cadeau que j\rquote ai \'e0 faire, dis-je, car je pense subitement \'e0 pr\'e9senter \'e0 Ida ces d\'e9pouilles opimes de la bourgeoisie.
+\par
+\par \endash Vous avez bien raison\~; les petits cadeaux entretiennent l\rquote amiti\'e9. Maintenant, faisons notre compte approximativement.
+\par
+\par Le compte est termin\'e9, et l\rquote abb\'e9 se frotte les mains.
+\par
+\par \endash Bonne op\'e9ration, hein\~? Ah\~! rendez-moi la clef de la maison, sac \'e0 papier\~! Il faut que je la renvoie ce soir\'85 Merci. Je vais m\rquote occuper de r\'e9aliser le montant de ces titres et de ces bijoux et dans quatre jours, c\rquote
+est-\'e0-dire samedi, vous reviendrez me voir et nous partagerons en fr\'e8res. Nous aurons m\'eame le plaisir de lire dans les gazettes, ce jour-l\'e0, le r\'e9cit de votre voyage en province, ou tout au moins de ses cons\'e9quences.
+\par
+\par \endash R\'e9cit qui donnera \'e0 plus d\rquote un jeune homme pauvre l\rquote id\'e9e de commencer son roman en marchant sur les traces du voleur inconnu.
+\par
+\par \endash Quoi\~! s\rquote \'e9crie l\rquote abb\'e9. Vous en \'eates l\'e0\~! Vous prenez au s\'e9rieux les j\'e9r\'e9miades des personnes bien pensantes qui d\'e9plorent que les journaux publient les comptes-rendus des crimes\~? Mais ces personnes-l\'e0
+ sont enchant\'e9es que les feuilles publiques racontent en d\'e9tail les forfaits de toute nature et impriment au jour le jour des romans-feuilletons sanguinaires. Les journaux, amis du pouvoir, savent bien ce qu\rquote ils font, allez\~
+! Leurs comptes-rendus ne donnent gu\'e8re d\rquote id\'e9es dangereuses, mais ils satisfont des instincts qui continuent \'e0 dormir, nourrissent de r\'eaves des imaginations affam\'e9es d\rquote
+actes. Il ne faut pas oublier que les crimes de droit commun, accomplis par des malfaiteurs isol\'e9s, sont des soupapes de s\'fbret\'e9 au m\'e9contentement g\'e9n\'e9ral\~; et que le r\'e9cit \'e9mouvant d\rquote un beau crime apaise maintes col\'e8
+res et tue dans l\rquote \'9cuf bien des actions que la Soci\'e9t\'e9 redoute.
+\par
+\par \endash Votre fa\'e7on d\rquote envisager les choses est tr\'e8s subtile, dis-je\~; je vais donc vous apprendre ce que j\rquote ai vu ce matin, au point du jour, et vous demander conseil.
+\par
+\par Et je raconte \'e0 l\rquote abb\'e9 mon voyage avec le bourreau, l\rquote ex\'e9cution \'e0 laquelle j\rquote ai assist\'e9, et je lui fais part des r\'e9flexions que m\rquote ont sugg\'e9r\'e9es ces \'e9v\'e9nements.
+\par
+\par \endash Oui, dis-je en terminant, je souhaite le renversement d\rquote un \'e9tat social qui permet de pareilles horreurs, qui ne s\rquote appuie que sur la prison et l\rquote \'e9chafaud, et dans lequel sont possibles le vol et l\rquote
+assassinat. Je sais qu\rquote il y a des gens qui pensent comme moi, des r\'e9volutionnaires qui r\'eavent de balayer cet univers putr\'e9fi\'e9 et de faire luire \'e0 l\rquote horizon l\rquote aube d\rquote une \'e8re nouvelle. Je veux me joindre \'e0
+ eux. Peut-\'eatre pourrai-je\'85
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 m\rquote interrompt.
+\par
+\par \endash \'c9coutez-moi, dit-il. Autrefois, quand on \'e9tait las et d\'e9go\'fbt\'e9 du monde, on entrait au couvent\~; et, lorsqu\rquote on avait du bon sens, on y restait. Aujourd\rquote hui, quand on est las et d\'e9go\'fbt\'e9 du monde, on entre
+ dans la r\'e9volution\~; et, lorsqu\rquote on est intelligent, on en sort. Faites ce que vous voudrez. Je n\rquote emp\'eacherai jamais personne d\rquote agir \'e0 sa guise. Mais vous vous souviendrez sans doute de ce que je viens de vous dire.
+\par
+\par Voil\'e0 trois semaines, d\'e9j\'e0, que je fr\'e9quente les \'ab\~milieux socialistes\~\'bb \endash 30 centimes le bock \endash et je commence \'e0 me demander si l\rquote abb\'e9 n\rquote avait pas raison. Je n\rquote avais point attach\'e9
+ grande importance \'e0 son avis, cependant\~; j\rquote avais laiss\'e9 de c\'f4t\'e9 toutes les id\'e9es pr\'e9con\'e7ues\~; j\rquote avais \'e9cart\'e9 tous les pr\'e9jug\'e9s qui dorment au fond du bourgeois le plus d\'e9voy\'e9, et j\rquote \'e9
+tais pr\'eat \'e0 recevoir la bonne nouvelle. H\'e9las\~! cette bonne nouvelle n\rquote est pas bonne, et elle n\rquote est pas nouvelle non plus.
+\par
+\par Je me suis initi\'e9 aux myst\'e8res du socialisme, le seul, le vrai \endash le socialisme scientifique \endash et j\rquote ai contempl\'e9 ses proph\'e8tes. J\rquote
+ai vu ceux de 48 avec leurs barbes, ceux de 71 avec leurs cheveux, et tous les autres avec leur salive.
+\par
+\par J\rquote ai assist\'e9 \'e0 des r\'e9unions o\'f9 ils ont d\'e9montr\'e9 au bon peuple que la Soci\'e9t\'e9 collectiviste existe en germe au sein de la Soci\'e9t\'e9 capitaliste\~; qu\rquote il suffit donc de conqu\'e9
+rir les pouvoirs publics pour que tout marche comme sur des roulettes\~; et que le Quatri\'e8me \'c9tat, repr\'e9sent\'e9 par eux, proph\'e8tes, tiendra bient\'f4t la queue de la po\'eale\'85 Et j'ai pens\'e9 que ce serait encore mieux s\rquote il n
+\rquote y avait point de po\'eale, et si personne ne consentait \'e0 se laisser frire dedans\'85 Je leur ai entendu proclamer l\rquote existence des lois d\rquote airain, et aussi la n\'e9cessit\'e9 d\rquote \'e9galiser les salaires, \'e0 travail \'e9
+gal, entre l\rquote homme et la femme\'85 Et j\rquote ai pens\'e9 que le Code bourgeois, au moins, avait la pudeur d\rquote ignorer le travail de la femme\'85
+ Je leur ai entendu recommander le calme et le sang-froid, le silence devant les provocations gouvernementales, le respect de la l\'e9galit\'e9\'85 Et le bon peuple, la \'ab\~mati\'e8re \'e9lectorale\~\'bb, a applaudi. Alors, ils ont d\'e9clar\'e9 que l
+\rquote id\'e9e de gr\'e8ve g\'e9n\'e9rale \'e9tait une id\'e9e r\'e9actionnaire. Et le bon peuple a applaudi encore plus fort.
+\par
+\par J\rquote ai parl\'e9 avec quelques-uns d\rquote entre eux, aussi\~; des d\'e9put\'e9s, des journalistes, des rien du tout. Un professeur qui a quitt\'e9 la chaire pour la tribune, au grand b\'e9n\'e9fice de la chaire\~; p\'e9dant plein d\rquote
+enflure, boursoufl\'e9 de vanit\'e9, les bajoues gonfl\'e9es du jujube de la rh\'e9torique. Un autre, croque-mort expansif, grand-pr\'eatre de l\rquote \'e9glise de Karl Marx, orateur nasillard et publiciste \'e0 filandres. Un autre, laiss\'e9
+ pour compte du suffrage universel, b\'eate comme une oie avec une figure intelligente \endash chose terrible\~! \endash et qui ne songe qu\rquote \'e0 d\'e9noncer les gens qui ne sont pas de son avis. Un autre\'85 et combien d\rquote autres\~?\'85
+ Tous les autres.
+\par
+\par J\rquote ai lu leur }{\i\cgrid0 litt\'e9rature}{\cgrid0 \endash l\rquote art d\rquote accommoder les restes du }{\i\cgrid0 Capital}{\cgrid0 . \endash On y tranche, r\'e8gle, d\'e9cide et dogmatise \'e0 plaisir\'85 L\rquote \'e9go\'efsme na\'eff, l
+\rquote ambition basse, la stupidit\'e9 incurable et la jalousie la plus vile soulignent les phrases, semblent poisser les pages. Lit-on \'e7a\~? Presque plus, para\'eet-il. De tout ce qu\rquote ont griffonn\'e9 ces th\'e9oriciens de l\rquote enr\'e9
+gimentation, il ne restera pas assez de papier, quand le moment sera venu, pour bourrer un fusil.
+\par
+\par Ah\~! c\rquote est \'e0 se demander comment l\rquote id\'e9e de cette caserne collectiviste a jamais pu germer dans le cerveau d\rquote un homme.
+\par
+\par \endash Un homme\~! s\rquote \'e9crie un \'eatre maigre et blafard qui m\rquote entend prononcer ce dernier mot en p\'e9n\'e9trant dans le caf\'e9, au moment o\'f9 j\rquote en sors. Savez-vous seulement ce que c\rquote est qu\rquote un homme\~
+? Mais permettez-moi de vous offrir\'85
+\par
+\par Oui, oui, je sais\'85 la permission de payer. Eh bien, qu\rquote est-ce qu\rquote un homme\~?
+\par
+\par \endash Un homme, c\rquote est une machine qui, au rebours des autres, renouvelle sans cesse toutes ses parties. Le socialisme scientifique\'85
+\par
+\par Je n\rquote \'e9coute pas l\rquote \'eatre blafard\~; je le regarde. Une figure chafouine, rageuse, l\rquote air d\rquote un furet envieux du moyen de d\'e9fense accord\'e9 au putois. Transfuge de la bourgeoisie qui pensait trouver la p\'e2t\'e9e, comme d
+\rquote autres, dans l\rquote auge socialiste, et s\rquote est aper\'e7u, comme d\rquote autres, qu\rquote elle est souvent vide. Rat\'e9 fielleux qui laisse apercevoir, entre ses dents jaunes, une \'e2me \'e0
+ la Fouquier-Tinville, et qui bat sa femme pour se venger de ses insucc\'e8s. Il est vrai qu\rquote elle peine pour le nourrir. \'c0 travail \'e9gal\'85 Mais l\rquote \'eatre blafard s\rquote aper\'e7oit de mon inattention.
+\par
+\par \endash \'c9coutez-moi attentivement, dit-il\~; c\rquote est tr\'e8s important si vous voulez savoir pourquoi le socialisme scientifique ne peut consid\'e9rer l\rquote homme que comme une machine\'85 La nourriture d\rquote
+un adulte, ainsi que je vous le disais, est environ \'e9gale en puissance \'e0 un demi-kilogramme de charbon de terre\~; lequel demi-kilo est \'e0 son tour \'e9gal \'e0 un cinqui\'e8
+me de cheval-vapeur pendant vingt-quatre heures. Comme un cheval-vapeur est \'e9quivalent \'e0 la force de vingt-quatre hommes, la journ\'e9e moyenne de travail d\rquote un homme ordinaire monte \'e0 un cinqui\'e8me de l\rquote \'e9
+nergie potentielle emmagasin\'e9e dans la nourriture que consomme cet homme et qui est \'e9quivalente, vous venez de le voir, \'e0 un demi-kilo de charbon. Que deviennent les quatre autres cinqui\'e8mes\~?\'85
+\par
+\par Je ne sais pas, je ne sais pas\~! Je ne veux pas le savoir. Qu\rquote ils deviennent tout ce qu\rquote ils pourront \endash pourvu que je sorte d\rquote ici et que je n\rquote y remette jamais les pieds\~!
+\par
+\par Un soir, j\rquote ai rencontr\'e9 un socialiste.
+\par
+\par C\rquote est un ouvrier laborieux, sobre, calme, qui se donne beaucoup de mal pour subvenir aux besoins de sa famille et \'e9lever ses enfants. Il serait fort heureux que la vie f\'fbt moins p\'e9
+nible pour tous, surtout pour ceux qui travaillent aussi durement que lui, et que la mis\'e8re cess\'e2t d\rquote exister. Je crois qu\rquote il ferait tout pour cela, ce brave homme\~; mais je pense aussi qu\rquote il n\rquote a qu\rquote une confiance m
+\'e9diocre dans les proc\'e9d\'e9s recommand\'e9s par les pontifes de la r\'e9volution l\'e9gale.
+\par
+\par \endash En conscience, lui ai-je demand\'e9, \'e0 qui croyez-vous que puisse \'eatre utile la propagande socialiste\~? Profite-t-elle aux malheureux\~?
+\par
+\par \endash Non, s\'fbrement. Car, depuis qu\rquote il est de mode d\rquote exposer les th\'e9ories socialistes, je ne vois pas que la condition des d\'e9sh\'e9rit\'e9s se soit am\'e9lior\'e9e\~; elle a empir\'e9, plut\'f4t.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, pour prendre un instant au s\'e9rieux les arguments de vos fr\'e8res-ennemis les anarchistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement\~?
+\par
+\par \endash Non, s\'fbrement. Le gouvernement, si mauvais qu\rquote il soit, se d\'e9ciderait sans doute \'e0 faire quelques concessions aux mis\'e9rables, par simple politique, s\rquote il n\rquote \'e9tait pas harass\'e9
+ par les colporteurs des doctrines collectivistes\~; et il serait plus solide encore qu\rquote il ne l\rquote est.
+\par
+\par \endash \'c0 qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande\~?
+\par
+\par Il a r\'e9fl\'e9chi un instant et m\rquote a r\'e9pondu.
+\par
+\par \endash Au mouchard.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074049}XII \endash L\rquote ID\'c9E MARCHE{\*\bkmkend _Toc98074049}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Une lettre de Roger-la-Honte m\rquote a appel\'e9 \'e0 Rouen\~; il s\rquote agissait d\rquote une taxe extraordinaire \'e0 pr\'e9lever sur un capital d\'e9termin\'e9. Nous avons op\'e9r\'e9 la saisie pendant la nuit, afin de ne d\'e9
+ranger personne, et nous sommes partis ensemble pour l\rquote Angleterre. Je suis tr\'e8s content d\rquote \'eatre revenu \'e0 Londres. L\rquote Anarchie est un peu pers\'e9cut\'e9e en ce moment et ses grands hommes se sont r\'e9fugi\'e9
+s sur le sol britannique. Ces th\'e9oriciens, ces faiseurs de syst\'e8mes qui ont si souvent d\'e9j\'e0, dans leurs diverses publications, trac\'e9 la voie de l\rquote humanit\'e9, ont s\'fbrement une vision nette des choses, la prescience de l\rquote
+avenir\~; ils connaissent le secret du Futur, et peut-\'eatre\'85
+\par
+\par Mais pourquoi pas\~? Pourquoi me refuseraient-ils le secours de leur exp\'e9rience\~? Pourquoi ne voudraient-ils pas m\rquote indiquer la route qu\rquote il faut suivre\~? Car ils ne doivent pas se payer de mots, ceux-l\'e0\~; et s\rquote
+ils parlent, ce doit \'eatre pour dire quelque chose. Si j\rquote allais les voir\~?\'85 Oui, mais ils sont tant\'85 Ils sont tant qu\rquote il faut choisir.
+\par
+\par J\rquote ai fait mon choix\~: Balon, le psychologue anarchiste, que sa }{\i\cgrid0 C\'e9l\'e9bralit\'e9 soldatesque}{\cgrid0 a rendu si c\'e9l\'e8bre\~; et Talmasco, dont le dernier livre a fait tant de bruit. Chez Balon, pour commencer.
+\par
+\par Il me re\'e7oit fort aimablement. Son abord n\rquote est pas des plus sympathiques, pourtant\~; il donne plut\'f4t l\rquote impression d\rquote un pince-maille agit\'e9, d\rquote un fesse-mathieu perplexe, d\rquote
+un de ces parents pauvres qui meurent de privations sur les cent mille francs qui bourrent leur paillasse, d\rquote un vilain tondeur d\rquote \'9cufs. Mais ses mani\'e8res sont tellement accueillantes\~! Il me met tout de suite \'e0 mon aise\~
+; de telle fa\'e7on, m\'eame, que je suis oblig\'e9 de me d\'e9clarer un peu confus.
+\par
+\par \endash La confusion\~! dit Balon en souriant. Je ne connais que \'e7a\~; c\rquote est quand on prend une chose pour une autre. \'c7a arrive tous les jours. Ainsi, pour ne vous citer qu\rquote un fait, on me confond \'e0
+ chaque instant, moi, Balon le psychologue, avec M.\~Talon le sociologue. Qu\rquote y voulez-vous faire\~?\'85 Que les gens continuent, si cela les amuse. Je ne suis, moi \endash et je tiens \'e0 le dire bien haut, car je prise avant tout la modestie
+\endash qu\rquote un homme de science. Je m\rquote occupe exclusivement des causalit\'e9s, des modalit\'e9s, des c\'e9r\'e9bralit\'e9s, des mentalit\'e9s, des\'85
+\par
+\par Oui, oui, je ne l\rquote ignore pas. C\rquote est m\'eame \'e9tonnant qu\rquote un \'e9crivain puisse s\rquote int\'e9resser \'e0 tant d\rquote aussi belles choses. Quelle cervelle il doit avoir, ce Balon\~
+! Et je ne crois pas trouver une meilleure occasion de lui pr\'e9senter mes f\'e9licitations au sujet de sa }{\i\cgrid0 C\'e9r\'e9bralit\'e9 soldatesque}{\cgrid0 .
+\par
+\par \endash Ne m\rquote \'e9touffez pas sous les compliments, r\'e9pond-il. Contentez-vous de dire que c\rquote est une \'9cuvre. Un chef-d\rquote \'9cuvre, si vous voulez\~; et n\rquote en parlons plus. Ah\~! messieurs les militaires ont pass\'e9
+ de mauvais quarts d\rquote heure \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 a paru mon livre. Les militaires\~! Des pillards sanguinaires, tous\~!\'85 Des bouchers\~! D\rquote horribles bouchers\~!\'85
+\par
+\par Des bouchers\~! Brrr\~!!!\'85 Il faut l\rquote entendre prononcer ce mot-l\'e0. Comme on voit bien qu\rquote il a l\rquote horreur de la viande\~! Comme on le devine, comme on le sent \endash et comme on n\rquote a pas tort\~! \endash Car Balon n
+\rquote est pas seulement un psychologue et un homme de science\~; c\rquote est encore un v\'e9g\'e9tarien. Les l\'e9gumes et les \'9cufs constituent ses aliments\~: le lait est sa boisson. B\'e9n\'e9dictin de la Cause, anachor\'e8t
+e de la Sociale, moine du Progr\'e8s, confesseur de la Foi vivifiante, il n\rquote a nul besoin de fouetter ses convictions avec des excitants vulgaires et de piquer sa pens\'e9e libre de l\rquote aiguillon des stimulants \'e9quivoques. L\rquote \'e9
+bullition d\rquote un potage aux herbes lui donne la note exacte de l\rquote effervescence des d\'e9sirs libertaires\~; des \'9cufs brouill\'e9s symbolisent pour lui l\rquote \'e9tat pr\'e9sent de la Soci\'e9t\'e9, d\'e9daigneuse de l\rquote harmonie n
+\'e9cessaire\~; des salsifis, blancs au-dedans et noirs dehors, lui repr\'e9sentent le caract\'e8re de l\rquote homme dont la bont\'e9 native ne fait point de doute pour lui\~; il retrouve, dans le va-et-vient d\rquote une queue de panais agit\'e9
+e par le vent, tous les fr\'e9missements de l\rquote \'e2me moderne\~; et c\rquote est dans du lait \'e9cr\'e9m\'e9, image de la science, imparfaite, h\'e9las\~! qu\rquote il cherche \'e0 \'e9tancher sa soif de progr\'e8s et de libert\'e9.
+\par
+\par Vie frugale, m\'e9thode de travail simplifi\'e9e, voil\'e0 le syst\'e8me de Balon. Simplifi\'e9e\~! Que dis-je\~? R\'e9duite \'e0 sa plus simple expression. Car Balon a un proc\'e9d\'e9 \'e0 lui. Je le connais, mais n\rquote attendez point que
+ je vous en fasse part. Le libraire qui lui fournit \'e0 forfait les vieux journaux qu\rquote il d\'e9coupe, et l\rquote \'e9picier qui lui vend sa gomme arabique ne vous en diraient pas davantage.
+\par
+\par Aussi, \'e7a tient, ce que fait Balon. C\rquote est \'e9pais et solide. Il n\rquote a rien invent\'e9, je l\rquote accorde. Mais il vous pr\'e9sente les choses d\rquote une fa\'e7on tellement inattendue\~! C\rquote est presque l\rquote histoire de l
+\rquote \'9cuf de Colomb. }{\i\cgrid0 Omne ex ovo}{\cgrid0 . Quel \'9cuf\~!
+\par
+\par Balon est un pondeur. Il a d\'e9j\'e0 fait, des parasites de la Soci\'e9t\'e9, plusieurs vigoureuses peintures \endash \'e0 la colle. \endash De plus, c\rquote est un couveur\~
+; il mijote quelque chose qui ne sera pas, comme on dit, dans un sac. Il prouvera victorieusement, une fois de plus, que l\rquote Id\'e9e marche. Certains \'e9cumeurs ne seront pas contents, peut-\'eatre. Qu\rquote ils tremblent des aujourd\rquote h
+ui, comme ils l\rquote ont fait si souvent d\'e9j\'e0 \endash car c\rquote est l\rquote effroi des exploiteurs et la terreur des soudards, cet homme de science refus\'e9 au conseil de r\'e9vision, ce psychologue qui diss\'e8que les \'e2
+mes aussi froidement qu\rquote il d\'e9coupe son papier, qu\rquote un verre de vin fait p\'e2lir et qui cane devant un bifteck\~!
+\par
+\par Balon est convaincu de l\rquote excellence des th\'e9ories anarchistes. Il me le d\'e9clare hautement. Certaines de ses phrases respirent la bataille, semblent saupoudr\'e9es de salp\'eatre. Balon, lui, \'e0 force de s\rquote abreuver de la
+itage, a pris, plut\'f4t, une odeur d\rquote \'e9rable\~; il fleure la cr\'e8che, il sent la nourrice sur lieux\'85
+\par
+\par Pas de blague\~! Cette nourrice-l\'e0, si s\'e8che qu\rquote elle paraisse, allaitera les g\'e9n\'e9rations futures\~; et c\rquote est \'e0 ses mamelles bienfaisantes que viendront boire les hommes de demain. Ah\~! Balon, biberon de v\'e9rit\'e9
+, homme de science, }{\i\cgrid0 alma mater}{\cgrid0 \~!\'85
+\par
+\par Je voudrais vous le faire conna\'eetre, au physique, comme je vous l\rquote ai pr\'e9sent\'e9 au moral. Mais, voila, c\rquote est bien difficile\~; et je ne sais pas trop comment dire\~: Petit, noueux, des genoux qui font des avances et des \'e9
+paules qui demandent l\rquote aum\'f4ne, un nez en pat\'e8re et des oreilles en champignons, des cerceaux de vestiaire en guise de bras, des pieds \'e0 rebords et plats comme des \'e9gouttoirs \'e0 p\'e9pins \endash il me donne l\rquote id\'e9e d\rquote
+un porte-manteau rabougri, d\rquote un porte-manteau pour culs-de-jatte.
+\par
+\par Comme j\rquote ai eu raison de me raccrocher \'e0 lui, d\rquote avoir foi en son exp\'e9rience\~! Il m\rquote a fait voir des choses que je ne soup\'e7onnais pas\~; non, je n\rquote aurais jamais cru les doctrines anarchistes aussi compliqu\'e9es\'85
+
+\par
+\par \endash Ne doutez pas du succ\'e8s d\'e9finitif, me dit-il en m\rquote accompagnant jusqu\rquote \'e0 la porte. L\rquote \'e9tude des causalit\'e9s des mentalit\'e9s actuelles, bas\'e9e sur la comparaison raisonn\'e9e des modalit\'e9s des c\'e9r\'e9
+bralit\'e9s, m\rquote a profond\'e9ment persuad\'e9 de la fatalit\'e9 du triomphe de l\rquote Id\'e9e. Quant \'e0 pr\'e9voir certaines \'e9ventualit\'e9s, dans un d\'e9lai plus ou moins bref, ce m\rquote est impossible\~; il faudrait me livrer \'e0
+ des travaux consid\'e9rables, et le temps me manque. Je ne suis qu\rquote un homme de science, souvenez-vous-en. Je puis donc vous dire avec certitude o\'f9 nous irons, mais je ne puis vous indiquer avec la m\'eame pr\'e9cision la meilleure route \'e0
+ suivre.
+\par
+\par C\rquote est malheureux. C\rquote est justement ce que je voulais savoir\'85 Enfin, malgr\'e9 tout, c\rquote est tr\'e8s beau, ce que m\rquote a dit Balon. Et puis, il parle si bien\~! Presque aussi bien qu\rquote il \'e9crit. La modalit\'e9, la causalit
+\'e9, la c\'e9r\'e9\'85c\'e9ri\'85 Oh\~! c\rquote est tr\'e8s beau.
+\par
+\par Je ne serais pas f\'e2ch\'e9, cependant, si Talmasco se montrait plus explicite. Il faudra que je lui pose des questions cat\'e9goriques, d\'e8s que j\rquote arriverai chez lui.
+\par
+\par Tiens\~! j\rquote y suis.
+\par
+\par Sa femme vient m\rquote ouvrir et m\rquote introduit. Et, une minute apr\'e8s, Talmasco appara\'eet en personne. Je lui pose des questions cat\'e9goriques.
+\par
+\par \endash Vous faites bien, me dit-il, de venir me trouver. Je ne dois pas vous cacher que l\rquote Anarchie traverse une crise en ce moment\~; mais cette crise, croyez-le, ne sera que passag\'e8re\'85
+\par
+\par Talmasco, qui pourtant est un libertaire d\'e9termin\'e9, a plut\'f4t l\rquote allure d\rquote un bourgeois bien \'e9lev\'e9\~; son existence, para\'eet-il, est aussi des plus bourgeoises. Son geste h\'e9sitant, sans ampleur, lui donne l\rquote
+aspect, quand il parle, d\rquote un nageur inexp\'e9riment\'e9. Il a la voix de ces chantres d\rquote une chapelle romaine qui n\rquote entonnent leur premier cantique qu\rquote apr\'e8s avoir fait trancher certaines difficult\'e9s d\rquote
+organe par la main de praticiens sp\'e9ciaux.
+\par
+\par \endash L\rquote Anarchie a eu le tort de mal comprendre jusqu\rquote ici, continue-t-il, le grand principe de la fraternit\'e9. Avec la solidarit\'e9 pour base, voyez-vous, l\rquote Id\'e9e e\'fbt \'e9t\'e9 invincible et nous n\rquote
+aurions point assist\'e9, ainsi que cela est arriv\'e9 trop souvent, \'e0 des spectacles plut\'f4t regrettables. Je parle de la solidarit\'e9
+ la plus large, non pas seulement entre nous, libertaires, mais entre nous et certains groupements socialistes que nos th\'e9ories ont d\'e9j\'e0 s\'e9duits. Ah\~! si
+ nous avions pu nous entendre, tout ce que nous aurions pu faire dans les syndicats ouvriers\~!\'85 C\rquote est si beau, si grand, si puissant, la fraternit\'e9\~! Ce sentiment-l\'e0\'85 Mais on sonne\~; permettez-moi d\rquote aller ouvrir.
+\par
+\par Talmasco descend. Tout \'e0 coup, j\rquote entends un cri\~; des cris\~: un bruit de lutte dans le corridor. Qu\rquote y a-t-il\~?\'85 }{Mme\~Talmasco}{\cgrid0 et moi nous nous pr\'e9cipitons\'85 Mais Talmasco remonte d\'e9j\'e0 l\rquote
+escalier, le col arrach\'e9, la cravate pendante et le nez en sang. Il explique ce qui s\rquote est pass\'e9. Des compagnons, qui lui en veulent sans qu\rquote il sache trop pourquoi, sont venus le demander sous un pr\'e9texte et, brusquement sans \'e9
+claircissements pr\'e9alables, lui ont saut\'e9 \'e0 la gorge. Il a pu s\rquote en d\'e9barrasser et les mettre \'e0 la porte sans leur faire de mal.
+\par
+\par \endash Des compagnons trop press\'e9s et qui ne raisonnent pas, d\'e9clare Talmasco en \'e9pongeant son nez meurtri. Ils ont tort, mais que voulez-vous\~? On ne peut pas leur garder rancune de leur impatience. S\rquote
+ils ne souffraient pas autant, ils r\'e9fl\'e9chiraient un peu plus. D\rquote ailleurs, ceci vient \'e0 point nomm\'e9 \'e0 l\rquote appui de ma th\'e8se. Si ces compagnons avaient une notion suffisante de l\rquote id\'e9e de fraternit\'e9
+, ils comprendraient qu\rquote au lieu de perdre notre temps \'e0 nous quereller entre nous, nous aurions tout int\'e9r\'eat \'e0 nous unir et \'e0 chercher \'e0 grossir nos forces contre l\rquote ennemi commun. La fraternit\'e9
+, malheureusement, est un sentiment assez complexe, malgr\'e9 sa simplicit\'e9 apparente\'85
+\par
+\par On sonne encore. Cette fois, c\rquote est Mme\'b0Talmasco qui va ouvrir.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre aussi, continue Talmasco, n\rquote avons-nous point mis, nous autres th\'e9oriciens, toute la patience d\'e9sirable\'85
+\par
+\par Mais, sit\'f4t la porte ouverte, en bas, un vacarme terrible \'e9clate. Une bord\'e9e d\rquote injures atroces fracasse l\rquote escalier. Ce sont les compagnes des compagnons qui viennent insulter Mme\'b0Talmasco, lui reprocher ceci, cela, et un tas d
+\rquote }{\i\cgrid0 et caetera}{\cgrid0 . Le propri\'e9taire n\rquote a que le temps d\rquote accourir et de pousser la porte sur le nez des furies, qui continuent \'e0 hurler dans la rue. Mme\'b0Talmasco remonte, tout en larmes.
+\par
+\par \endash Bah\~! ce n\rquote est rien, dit Talmasco\~; un simple malentendu. Les compagnons se figurent, parce que nous savons tenir \'e0 peu pr\'e8s une plume, que nous ne cherchons qu\rquote \'e0 prendre de l\rquote autorit\'e9
+ sur eux. Ils ont raison de se montrer jaloux de leur ind\'e9pendance, c\rquote est certain. Cependant, ils devraient se rendre compte que nous sommes en pleine p\'e9riode de lutte, que le mouvement r\'e9volutionnaire ne demande qu\rquote \'e0
+ prendre une extension \'e9norme, et que l\rquote union est \'e9minemment n\'e9cessaire. Ah\~! la fraternit\'e9\~! c\rquote est si beau\~! C\rquote est tellement sublime\~!\'85 Ce doit \'eatre l\rquote aur\'e9ole des temps nouveaux\'85
+\par
+\par La voix monotone, f\'e9minine, continue \'e0 chantonner, sans clef de }{\i\cgrid0 la}{\cgrid0 , scand\'e9e par les sanglots et les soupirs de Mme\~Talmasco, qui persiste \'e0 pleurer dans un coin. C\rquote est assez p\'e9nible. Je me l\'e8
+ve et Talmasco me dit, au moment o\'f9 je le quitte.
+\par
+\par \endash Le mot d\rquote ordre de l\rquote Anarchie doit \'eatre\~: Bonne volont\'e9 et Fraternit\'e9.
+\par
+\par Oui, oui\'85 certainement\'85 \'e9videmment\'85 Mais, mais, mais\'85
+\par
+\par Un soir, j\rquote ai rencontr\'e9 un anarchiste.
+\par
+\par C\rquote est un trimardeur, qui ne fait pas grand\rquote chose, boit un peu, crie pas mal, ne s\rquote inqui\'e8te gu\'e8re de sa famille et n\rquote a nul souci de ses enfants. Il serait fort heureux que la vie f\'fbt moins p\'e9
+nible pour ceux qui aiment le travail, moins vide pour ceux qui ne l\rquote aiment pas, et que la mis\'e8re cess\'e2t d\rquote exister. Je crois qu\rquote il ferait tout pour cela, ce vagabond\~; mais je pense aussi qu\rquote il n\rquote
+a aucune confiance dans les moyens d\rquote action pr\'e9conis\'e9s par les ap\'f4tres de la r\'e9volution ill\'e9gale.
+\par
+\par \endash En conscience, lui ai-je demand\'e9, \'e0 qui croyez-vous que puisse \'eatre utile la propagande anarchiste\~? Profite-t-elle aux malheureux\~?
+\par
+\par \endash Non, s\'fbrement. Car, depuis qu\rquote il est de mode d\rquote exposer les th\'e9ories anarchistes, je ne vois pas que la condition des d\'e9sh\'e9rit\'e9s se soit am\'e9lior\'e9e\~; elle a empir\'e9, plut\'f4t.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, pour prendre un instant au s\'e9rieux les arguments de vos fr\'e8res-ennemis les socialistes, croyez-vous que cette propagande profite au gouvernement\~?
+\par
+\par \endash Non, s\'fbrement. L\rquote id\'e9e d\rquote autorit\'e9 a \'e9t\'e9 battue en br\'e8che sans aucun r\'e9sultat. Un petit nombre d\rquote individus ont cess\'e9 de croire \'e0 la divinit\'e9 de l\rquote \'c9tat, mais les masses terroris\'e9
+es se sont rapproch\'e9es de l\rquote idole\~; de sorte que, tout compte fait, la puissance gouvernementale n\rquote a \'e9t\'e9 ni accrue ni diminu\'e9e.
+\par
+\par \endash \'c0 qui profite-t-elle donc, alors, cette propagande\~? \lquote
+\par
+\par Il a r\'e9fl\'e9chi un instant et m\rquote a r\'e9pondu\~:
+\par
+\par \endash Au mouchard.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074050}XIII \endash RENCONTRES HEUREUSES ET MALHEUREUSES{\*\bkmkend _Toc98074050}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Alors c\rquote est cela, le spectre rouge\~; c\rquote est cela, le monstre qui doit d\'e9vorer la Soci\'e9t\'e9 capitaliste\~!
+\par
+\par Ce socialisme, qui change le travailleur, \'e9troitement mais profond\'e9ment conscient de son r\'f4le et de ses int\'e9r\'eats, en un id\'e9aliste politique follement glorieux de sa science de pacotille\~; qui lui inculque la vanit\'e9 et la patience\~
+; qui l\rquote aveugle des splendeurs futures du Quart-\'c9tat, existant par lui-m\'eame et transportable, d\rquote un seul coup, au pouvoir.
+\par
+\par Cette anarchie, qui codifie des truismes agonisant dans les rues, qui passionne des lieux-communs plus us\'e9s que les vieilles lunes, qui sp\'e9cule sur l\rquote avenir comme si l\rquote imm\'e9diat ne suffisait pas, comme si la notion du futur \'e9
+tait n\'e9cessaire \'e0 l\rquote acte \endash comme si Hercule, qui combattit Cacus dans les t\'e9n\'e8bres, avait eu besoin d\rquote y voir clair pour terrasser le brigand.
+\par
+\par P\'e9pini\'e8res d\rquote exploiteurs, s\'e9minaires de dupes, magasins d\rquote accessoires de la maison Vidocq\'85
+\par
+\par Des gouvernements aussi, entreprises anonymes de captation, comme l\rquote autre, despotismes temp\'e9r\'e9s par le chantage\~; des gouvernements auxquels le gouvern\'e9 reproche sans tr\'eave, comme \'e0 l\rquote autre, leur immoralit\'e9\~
+; mais jamais sa propre mis\'e8re morale. La R\'e9volution prend l\rquote aspect d\rquote une N\'e9m\'e9sis assagie et bavarde, \'e9tablie et vaguement patent\'e9e, qui ne songe plus \'e0 r\'e9gler des comptes, mais qui fait des calculs et qui a troqu\'e9
+ le flambeau de la libert\'e9 contre une lanterne \'e0 r\'e9clame. En haut, des papes, tr\'f4nant devant le fant\'f4me de Karl Marx ou le spectre de Bakounine, qui pontifient, jugent et radotent\~! des conclaves de th\'e9oriciens, de doctrinaires\~! d
+\rquote \'e9chafaudeurs de syst\'e8mes, pisse-froids de la casuistique r\'e9volutionnaire, qui pr\'e9conisent l\rquote enr\'e9gimentation \endash car tous les groupements humains sont \'e0 base d\rquote avilissement et de servitude\~; \endash
+ en bas, les foules, imbues d\rquote id\'e9es de l\rquote autre monde, toujours dispos\'e9es \'e0 pr\'eater leurs \'e9paules aux ambitieux les plus grotesques pour les aider \'e0 se hisser dans ce char de l\rquote \'c9tat qui n\rquote est plus qu\rquote
+une roulotte de saltimbanques fun\'e8bres\~; les foules, b\'eates, serviles, pudibondes, cyniques, envieuses, l\'e2ches, cruelles \endash et vertueuses, \'e9ternellement vertueuses\~!
+\par
+\par Ah\~! comme on comprend le beau rire de la toute-puissante arm\'e9e bureaucratique devant l\rquote Individualit\'e9, comme on comprend la victoire d\'e9finitive de la formule administrative, et le triomphe du rond-de-cuir\~! Et l\rquote
+on songe, aussi, aux enseignements des philosophes du XVIIIe si\'e8cle, \'e0 ce respect de la Loi qu\rquote ils pr\'each\'e8rent, \'e0 leur culte du pouvoir absolu de l\rquote \'c9tat, \'e0 leur glorification du citoyen\'85 Le citoyen \endash
+ cette chose publique \endash a remplac\'e9 l\rquote homme. La souverainet\'e9 illimit\'e9e de l\rquote \'c9tat peut passer des mains de la royaut\'e9 aux mains de la bourgeoisie, de celles de la bourgeoisie \'e0 celles du socialisme\~; elle continuera
+\'e0 exister. Elle deviendra plus atroce, m\'eame\~; car elle augmente en se d\'e9gradant. Quel dogme\~!\'85 Mais quelle chose terrible que de concevoir, un instant, la possibilit\'e9 de son abolition, et de s\rquote imaginer oblig\'e9 de penser, d
+\rquote agir et de vivre par soi-m\'eame\~!
+\par
+\par Par le fait de la soumission \'e0 l\rquote autorit\'e9 infinie de l\rquote \'c9tat, l\rquote activit\'e9 morale ayant cess\'e9 avec l\rquote existence de l\rquote Individu, tous les progr\'e8s accomplis par le cerveau humain se retournent contre l\rquote
+homme et deviennent des fl\'e9aux\~; tous les pas de l\rquote humanit\'e9 vers le bonheur sont des pas vers l\rquote esclavage et le suicide. Les outils forc\'e9s autrefois deviennent des buts, de moyens qu\rquote ils \'e9
+taient. Ce ne sont plus des instruments de lib\'e9ration, mais des primes \'e0 toutes les spoliations, \'e0 toutes les corruptions. Et il arrive que la machine administrative, qui a tu\'e9 l\rquote Individu, devienne plus intelligente, moins \'e9go\'ef
+ste et plus lib\'e9rale que les troupeaux de serfs \'e9nerv\'e9s qu\rquote elle r\'e9git\~!
+\par
+\par On a tellement \'e9cras\'e9 le sentiment de la personnalit\'e9 qu\rquote on est parvenu \'e0 forcer l\rquote \'eatre m\'eame qui se r\'e9volte contre une injustice \'e0 s\rquote en prendre \'e0 la Soci\'e9t\'e9, chose vague, intangible, invuln\'e9
+rable, inexistante par elle-m\'eame, au lieu de s\rquote attaquer au coquin qui a caus\'e9 ses griefs. On a r\'e9ussi \'e0 faire de la haine virile la haine d\'e9clamatoire\'85 Ah\~! si les d\'e9trouss\'e9s des entreprises financi\'e8
+res, les victimes de l\rquote arbitraire gouvernemental avaient pris le parti d\rquote agir contre les auteurs, en chair et en os, de leurs mis\'e8res, il n\rquote y aurait pas eu, apr\'e8s ce d\'e9sastre cette iniquit\'e9, et cette infamie apr\'e8
+s cette ruine. La vendetta n\rquote est pas toujours une mauvaise chose, apr\'e8s tout, ni m\'eame une chose immorale\~; et devant l\rquote approbation universelle qui aurait salu\'e9, par exemple, l\rquote ex\'e9cution d\rquote un forban de l\rquote
+agio, le maquis serait devenu inutile\'85 Mais ce sont les institutions, aujourd\rquote hui, qui sont coupables de tout\~; on a oubli\'e9 qu\rquote elles n\rquote existent que par les hommes. Et plus personne n\rquote
+est responsable, nulle part, ni en politique ni ailleurs\'85 Ah\~! elle est tentante, certes, la conqu\'eate des pouvoirs publics\~!
+\par
+\par Ces socialistes, ces anarchistes\~!\'85 Aucun qui agisse en socialiste\~; pas un qui vive en anarchiste\'85 Tout \'e7a finira dans le purin bourgeois. Que Prudhomme montre les dents, et ces sans-patrie feront des saluts au drapeau\~
+; ces sans-respect prendront leur conscience \'e0 pleines mains pour jurer leur innocence\~; ces sans-Dieu d\'e9crocheront et raccrocheront, avec des gestes de revendeurs louches, tous les j\'e9sus-christs de Bonnat.
+\par
+\par Allons, la Bourgeoisie peut dormir tranquille\~; elle aura encore de beaux jours\'85
+\par
+\par Je n\rquote irai pas faire part de mes d\'e9sillusions \'e0 l\rquote abb\'e9, pour s\'fbr\~; il se moquerait de moi, sans aucun doute. De quoi ai-je \'e9t\'e9 me m\'ealer l\'e0\~? Est-ce que cela me regarde, moi, ce que peuvent dire et penser les futurs r
+\'e9novateurs de la Soci\'e9t\'e9\~? \'ab\~Toutes les affaires qui ne sont pas nos affaires personnelles sont les affaires de l\rquote \'c9tat.\~\'bb C\rquote est Royer-Collard qui a dit \'e7a\~; et il avait bien raison.
+\par
+\par Mais j\rquote irai \'e0 Paris tout de m\'eame, pour me distraire\~; il me semble que j\rquote ai des lois d\rquote airain qui me compriment le cerveau, et l\rquote air de Londres est malsain pour ces maladies-l\'e0. C\rquote est entendu\~
+; je prends le train ce soir. \'ab\~L\rquote id\'e9e marche\~\'bb, disent les anarchistes. Moi aussi.
+\par
+\par \endash Comment\~! c\rquote est toi\~! s\rquote \'e9crie Ida que j\rquote ai \'e9t\'e9 voir, presque en arrivant. En voil\'e0, une surprise\~! Figure-toi que j\rquote avais l\rquote intention d\rquote aller te faire une visite \'e0
+ Londres, dans deux ou trois jours.
+\par
+\par \endash Vraiment\~? Et en quel honneur\~?
+\par
+\par \endash Es-tu modeste\~! Fais au moins semblant de croire que j\rquote avais r\'eav\'e9 de toi, et embrasse-moi.
+\par
+\par Je m\rquote ex\'e9cute, et Ida continue\~:
+\par
+\par \endash La v\'e9rit\'e9, c\rquote est que j\rquote avais quelque chose \'e0 te dire, quelque chose de tr\'e8s important.
+\par
+\par \endash Ah\~! je devine\~: tu as revu la petite femme du monde\'85
+\par
+\par \endash Ren\'e9e\~? Non. Je l\rquote ai bien vue deux ou trois fois, en passant\~; mais il n\rquote y a rien \'e0 faire avec elle pour le moment. Comme elle a pay\'e9 toutes ses dettes, elle peut avoir du cr\'e9dit pendant un bon bout de temps\~
+; et puis son mari a fait un h\'e9ritage, je crois\'85 Non, ce n\rquote est pas d\rquote elle que je voulais te parler. J\rquote avais l\rquote intention de te demander un conseil.
+\par
+\par \endash Ida, ne fais pas cela\~; tu t\rquote en repentirais.
+\par
+\par \endash Naturellement\~; et \'e7a ne m\rquote emp\'eacherait pas de continuer. Es-tu s\'e9rieux\~? Oui\~? Eh\~! bien, \'e9coute, j\rquote ai re\'e7u hier une lettre de Canonnier. Il est aux \'c9tats-Unis\'85
+\par
+\par \endash Apr\'e8s s\rquote \'eatre \'e9chapp\'e9 de Cayenne\~; je sais \'e7a. Mais en dehors de ce d\'e9tail, j\rquote ignore tout sur Canonnier. Pourquoi a-il \'e9t\'e9 condamn\'e9 aux travaux forc\'e9s, d\rquote abord\~?
+\par
+\par \endash Condamn\'e9\~! s\rquote \'e9crie Ida\~; il n\rquote a jamais \'e9t\'e9 condamn\'e9 aux travaux forc\'e9s.
+\par
+\par \endash Et il \'e9tait au bagne\~?
+\par
+\par \endash Oui. Mais pas comme condamn\'e9\~; en qualit\'e9 de rel\'e9gu\'e9. Tu ne connais donc pas la loi de rel\'e9gation\~?
+\par
+\par \endash Si, dis-je. C\rquote est un des chefs-d\rquote \'9cuvre de la R\'e9publique\~; si elle n\rquote avait pas cr\'e9\'e9 le Pari Mutuel, ce serait le seul.
+\par
+\par \endash Alors, tu sais que, lorsqu\rquote un homme a encouru deux condamnations, le tribunal a le droit de prononcer la rel\'e9gation, sans autre forme de proc\'e8s, et de l\rquote envoyer finir ses jours \'e0 Cayenne ou \'e0 la Nouvelle-Cal\'e9donie.
+
+\par
+\par \endash Certainement. La chose est charmante. Une pareille mesure, en si parfait d\'e9saccord avec les r\'e8gles les plus \'e9l\'e9mentaires de l\rquote \'e9quit\'e9, ne pouvait \'eatre vot\'e9e qu\rquote \'e0 une \'e9poque de haute moralit\'e9
+, et par des hommes dont l\rquote int\'e9grit\'e9 est au-dessus de tout soup\'e7on. Vois-tu Ida, la Soci\'e9t\'e9 bourgeoise me fait l\rquote effet de traiter le voleur, clair de lune de l\rquote honn\'eate homme actuel, comme le pr\'e9
+cepteur du Dauphin traitait autrefois le compagnon d\rquote \'e9tudes de son royal \'e9l\'e8ve\~; elle lui donne la fess\'e9e quand l\rquote autre n\rquote est pas sage.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a rien de tel que l\rquote exemple\'85 \'c0 dire vrai, cette loi est immonde. Je ne cherche pas \'e0 disculper Canonnier\~; c\rquote est un voleur de premier ordre\~; Dieu seul, s\rquote il existe, conna\'ee
+t le nombre de ses larcins. Pourtant, il n\rquote avait subi qu\rquote une condamnation pas s\'e9rieuse et il y avait d\'e9j\'e0 fort longtemps, lorsqu\rquote il fut soup\'e7onn\'e9 d\rquote avoir commis un vol perp\'e9tr\'e9
+ au Havre, dans une villa appartenant \'e0 un des gros seigneurs de la R\'e9publique, Ce n\rquote \'e9tait pas de l\rquote argent qui avait \'e9t\'e9 enlev\'e9, ni des valeurs, mais des papiers politiques de la plus haute importance, para\'ee
+t-il. Canonnier \'e9tait bien l\rquote auteur du vol\~; il avait d\'e9rob\'e9 les documents et les avait exp\'e9di\'e9s \'e0 un de ses amis, attorney \'e0 New-York. Mais on n\rquote avait aucune preuve de sa culpabilit\'e9 et l\rquote on n\rquote
+osa point l\rquote arr\'eater. On se contenta de le filer s\'e9rieusement.
+\par
+\par \endash Il n\rquote avait qu\rquote \'e0 quitter la France.
+\par
+\par \endash C\rquote est ce qu\rquote il voulut faire. Il partit pour Bordeaux et s\rquote y logea dans un h\'f4tel quelconque, en attendant le d\'e9part du bateau qu\rquote il voulait prendre. Le soir m\'eame de son arriv\'e9e, comme il rentrait apr\'e8s a
+voir pass\'e9 la soir\'e9e au th\'e9\'e2tre, il fut mis en \'e9tat d\rquote arrestation\~; on l\rquote accusa d\rquote avoir d\'e9rob\'e9 l\rquote argenterie de l\rquote h\'f4tel\~; on fouilla ses bagages\~; et l\rquote
+on y trouva, en effet, quelques douzaines de couverts\'85
+\par
+\par \endash Que les argousins y avaient d\'e9pos\'e9s pendant son absence. L\rquote invention n\rquote est pas neuve.
+\par
+\par \endash Ce qui ne l\rquote est pas non plus, ce sont les propositions insidieuses et les menaces qui lui furent faites. Il ferma l\rquote oreille aux propositions, et les menaces furent ex\'e9cut\'e9es. Il fut condamn\'e9, pour le vol, \'e0 je ne s
+ais plus combien de mois de prison, et la rel\'e9gation s\rquote ensuivit. Voici bient\'f4t quatre ans de cela\'85
+\par
+\par \endash Et tu dis que tu as re\'e7u hier une lettre de lui\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; il m\rquote apprend qu\rquote il sera en France d\rquote ici deux mois environ, et me charge d\rquote une commission bien d\'e9licate et bien ennuyeuse. Tu sais qu\rquote il a une fille\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote ai entendu dire, \'e0 toi ou \'e0 Roger-la-Honte.
+\par
+\par \endash Elle a dix-neuf ans, \'e0 peu pr\'e8s\~; elle s\rquote appelle H\'e9l\'e8ne\'85
+\par
+\par \endash N\rquote a-t-elle pas \'e9t\'e9 adopt\'e9e par la femme d\rquote un magistrat\~?
+\par
+\par \endash Pas tout \'e0 fait. Voici les choses\~: il y a une vingtaine d\rquote ann\'e9es, Canonnier, qui n\rquote en avait gu\'e8re que vingt-cinq, rencontra par hasard, dans un jardin public, une jeune fille qui venait d\rquote
+entrer, comme gouvernante, an service de M.\~de\~Bois-Cr\'e9ault, le fameux procureur-g\'e9n\'e9ral du commencement de la R\'e9publique. C\rquote \'e9tait une petite provinciale, b\'e9b\'eate mais tr\'e8s jolie. Canonnier s\rquote amusa \'e0
+ lui faire la cour, en obtint des rendez-vous dont il ne p\'fbt g\'e2ter l\rquote innocence, et finit par en devenir s\'e9rieusement amoureux. La petite, qui se sentait vivement d\'e9sir\'e9e, parlait mariage et restait sourde \'e0
+ toute autre chose. Canonnier, qui faisait alors ses premi\'e8res armes dans l\rquote arm\'e9e du crime, bien qu\rquote il se f\'fbt qualifi\'e9 voyageur de commerce, trouvait sans doute dans cette intrigue banale une d\'e9rivation \'e0 l\rquote \'e9
+nervement qui accompagne les d\'e9buts dans votre profession. Et puis, vraiment, il \'e9tait amoureux. Au fond, il ne nourrissait aucun parti pris contre les unions l\'e9gitimes\~; il en aurait conclu trois aussi facilement qu\rquote une seule, le m\'ea
+me jour. Le mariage se fit donc, avec l\rquote assentiment de la famille de Bois-Cr\'e9ault, qui garda la jeune femme \'e0 son service, m\'eame apr\'e8s qu\rquote elle eut mis au monde une petite fille.
+\par
+\par \endash Et Canonnier, que faisait-il pendant ce temps-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Il \'e9tait cens\'e9 voyager beaucoup, surtout \'e0 l\rquote \'e9tranger. Il voyait sa femme de temps \'e0 autre, assez souvent durant les premi\'e8res ann\'e9es, assez rarement depuis. Quant \'e0 l\rquote enfant, qui avait \'e9t\'e9
+ mise en nourrice d\rquote abord, puis en pension, il a toujours subvenu largement \'e0 tous les frais.
+\par
+\par \endash Mais, depuis son arrestation\~?
+\par
+\par \endash Deux jours avant qu\rquote on le m\'eet en prison, sa femme mourut subitement de la rupture d\rquote un an\'e9vrisme. H\'e9l\'e8ne, que Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault avait invit\'e9e \'e0 passer ses vacances chez elle, se trouvait aupr\'e8s de sa m
+\'e8re quand ce malheur survint et put assister \'e0 ses derniers moments. Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault, \'e9mue de compassion, se r\'e9solut \'e0 garder la jeune fille aupr\'e8s d\rquote elle. Ah\~! l\rquote
+on dira ce qu on voudra, continue Ida avec un grand geste, mais il y a encore de braves gens\~! C\rquote est magnifique, ce qu\rquote ils ont fait-l\'e0, les Bois-Cr\'e9ault. Gr\'e2ce \'e0 leur intervention, aucune publicit\'e9 ne fut donn\'e9e au proc
+\'e8s de Canonnier\~; il fut jug\'e9, condamn\'e9 et rel\'e9gu\'e9 \'e0 huis clos, pour ainsi dire. H\'e9l\'e8ne ignora donc le sort de son p\'e8re, le croit mort ou disparu. Elle ne sait rien de lui, l\rquote a vu seulement de loin en loin. L\rquote
+aime-t-elle\~? Canonnier l\rquote affirme et pr\'e9tend, de son c\'f4t\'e9, que sa fille est son adoration et qu\rquote il veut, un jour, en faire une reine\~; moi, je ne sais pas\'85
+\par
+\par \endash J\rquote ai entendu dire que Canonnier \'e9tait riche.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s riche. Sa fortune est en Am\'e9rique. Mais il ne poss\'e8de pas que de l\rquote argent\~; il a aussi beaucoup de papiers politiques, dans le genre de ceux qu\rquote il a d\'e9rob\'e9s au Havre\~; il n\rquote a pas vol\'e9
+ autre chose pendant toute une ann\'e9e. Il m\rquote a dit que ces documents vaudraient avant peu, en France, beaucoup plus que leur pesant de billets de banque.
+\par
+\par \endash Il n\rquote avait pas tort\~; et il voyait loin\'85 Mais tu disais qu\rquote H\'e9l\'e8ne vit avec la famille de Bois-Cr\'e9ault\'85
+\par
+\par \endash Certainement. Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault la traite comme sa propre fille\~; une m\'e8re ne serait pas plus d\'e9vou\'e9e, plus pleine d\rquote attentions pour son enfant. Je les ai vues maintes fois ensemble, \'e0
+ la messe de Saint Philippe du Roule ou aux premi\'e8res. Mon cher, moi qui connais les choses, j\rquote \'e9tais \'e9mue plus que je ne saurais dire\~; les larmes m\rquote en venaient aux yeux. H\'e9l\'e8ne est si jolie, et Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault a l
+\rquote air d\rquote une femme si sup\'e9rieure\~! Une figure qui respire la franchise, la dignit\'e9 et la bont\'e9. Ah\~! oui, c\rquote est une vraie femme\~! Je suis s\'fbre qu\rquote elle aurait adopt\'e9 H\'e9l\'e8ne si la chose \'e9
+tait possible, si Canonnier \'e9tait mort.
+\par
+\par \endash Elle n\rquote a pas d\rquote enfants, probablement\~?
+\par
+\par \endash Si. Un fils, M.\~Armand de\~Bois-Cr\'e9ault. Un jeune homme de vingt-cinq ans, environ.
+\par
+\par \endash Que fait-il\~?
+\par
+\par \endash Rien. Il est officier de r\'e9serve. Je crois qu\rquote il ne songe gu\'e8re qu\rquote \'e0 s\rquote amuser\~; on voit souvent son nom dans les journaux mondains.
+\par
+\par \endash Ils sont riches, ces Bois-Cr\'e9ault\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! oui\~; surtout depuis trois ans. Ils ont fait un gros h\'e9ritage, je crois. On pr\'e9tend que le fils jette l\rquote argent \'e0 pleines mains\'85
+\par
+\par \endash Et le p\'e8re ne met pas le hol\'e0\~? J\rquote aurais pens\'e9 qu\rquote un ancien magistrat\'85
+\par
+\par \endash Tu ne connais pas ces gens-l\'e0, r\'e9pond Ida en souriant. M.\~de\~Bois-Cr\'e9ault est un homme d\rquote \'e9tude qui passe son temps dans la retraite la plus aust\'e8re. Il ne sait que ce qu\rquote on veut bien lui apprendre, et ce n\rquote
+est pas la m\'e8re qui irait l\rquote instruire des fredaines de son fils. On le voit rarement dans le monde et, m\'eame chez lui, il n\rquote appara\'eet aux r\'e9ceptions donn\'e9es par sa femme que pour de courts instants. Il ne se pla\'eet que dans
+ son cabinet.
+\par
+\par \endash Cherche-t-il la pierre philosophale\~?
+\par
+\par \endash Non\~; il n\rquote en a pas besoin. Il ach\'e8ve un gros ouvrage de jurisprudence, ou quelque chose dans ce genre-l\'e0\~; une \'9cuvre qui fera sensation, para\'eet-il. \'c7a s\rquote appelle\~: \'ab\~Du r\'e9quisitoire \'e0 travers les \'e2ges.
+\~\'bb Les journaux ont d\'e9j\'e0 dit plusieurs fois qu\rquote on en attendait la publication avec impatience. Mais, des travaux pareils, \'e7a ne s\rquote improvise pas, tu comprends.
+\par
+\par \endash Heureusement\'85 Et quelle est la commission dont te charge Canonnier\~?
+\par
+\par \endash Tu ne l\rquote imaginerais jamais. Il me demande de faire parvenir \'e0 sa fille une lettre dans laquelle il lui annonce son prochain retour et la prie de se tenir pr\'eate \'e0 quitter ses bienfaiteurs et \'e0 venir le rejoindre, d\'e8s qu
+\rquote il lui en donnera avis.
+\par
+\par \endash Et tu ne sais pas comment faire tenir la lettre \'e0 H\'e9l\'e8ne\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! ma foi, si\~; ce n\rquote est pas l\'e0 ce qui m\rquote embarrasse\~; un domestique, une ouvreuse au th\'e9\'e2tre, un bedeau \'e0 l\rquote \'e9
+glise, pourvu que je leur graisse la patte, lui remettront tout ce que je voudrai. Mais tu ne vois pas ce qu\rquote il y a d\rquote abominable dans ce que fait Canonnier\~? Engager sa fille \'e0 payer de la plus noire ingratitude les bienfaits d\rquote
+une famille qui l\rquote a accueillie d\rquote une fa\'e7on si cordiale\~! Lui conseiller de quitter cette maison qu\rquote on lui a ouverte si g\'e9n\'e9reusement comme on s\rquote \'e9chapperait d\rquote une ge\'f4le\~! L\rquote inviter \'e0
+ briser son propre avenir et aussi, sans doute, le c\'9cur de sa m\'e8re adoptive\~!\'85 Et pourquoi\~? Pour la lancer dans une carri\'e8re d\rquote aventures, pour lui pr\'e9parer une existence faite de tous les hasards\'85 Ah\~! c\rquote est indigne\~!
+\'85 Je sais bien que, pour Canonnier, tous les sentiments ordinaires, sont nuls et non avenus\~; mais, c\rquote est \'e9gal, s\rquote il \'e9tait ici je lui dirais ce que je pense\'85 Voyons\~; tu as du bon sens, tu sais juger les choses\~
+; que me conseilles-tu de faire\~?
+\par
+\par \endash Il faut faire, dis-je, ce que te demande Canonnier.
+\par
+\par \endash Mais\'85
+\par
+\par \endash Il faut le faire sans h\'e9sitation. J\rquote ignore les motifs qui le font agir\~; mais il a des raisons s\'e9rieuses, sois-en s\'fbre. Du reste, H\'e9l\'e8ne prendra le parti qui lui conviendra\~; rien ne la force \'e0 ob\'e9ir \'e0 son p\'e8
+re.
+\par
+\par \endash C\rquote est bon, dit Ida. Elle aura la lettre avant demain soir. Mais si cela tourne mal, je saurai \'e0 qui m\rquote en prendre\'85 Allons d\'e9jeuner\~; je t\rquote en veux \'e0 mort, car tu n\rquote as pas de c\'9c
+ur, et si quelques douzaines d\rquote hu\'eetres ne nous s\'e9parent pas l\rquote un de l\rquote autre, je ne r\'e9ponds pas de moi\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que tu vas faire \'e0 pr\'e9sent\~? me demande Ida apr\'e8s d\'e9jeuner.
+\par
+\par \endash Un petit tour sur le boulevard\~; et si tu n\rquote as rien de mieux \'e0 faire\'85
+\par
+\par \endash Si. J\rquote attends quelqu\rquote un tant\'f4t. L\rquote obst\'e9trique avant tout. Je te souhaite beaucoup d\rquote amusement. D\rquote ailleurs, je vais te dire\'85
+\par
+\par Elle va chercher des cartes, les bat et me les fait couper plusieurs fois.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, non, mon petit, tu ne t\rquote amuseras pas beaucoup cette apr\'e8s-midi. Tu rencontreras un jeune homme triste et un homme de robe, et tu causeras d\rquote affaires avec eux\'85 ils te proposeront un travail d\rquote \'e9criture\'85
+
+\par
+\par \endash Ah\~! les mis\'e9rables\~! Ne m\rquote en dis pas plus long\~!\'85 Je me sauve. Je viendrai t\rquote enlever ce soir \'e0 sept heures.
+\par
+\par Allez donc vous moquer des pr\'e9dictions et rire des cartomanciennes\~! Il n\rquote y a pas cinq minutes que je me prom\'e8ne sur le boulevard, quand j\rquote aper\'e7ois-le jeune homme triste. En croirai-je mes yeux\~? Il est accompagn\'e9 de l\rquote
+homme de robe. Philosophe, juge ou professeur, je ne sais pas\~; mais homme de robe, c\rquote est certain, bien que la robe s\rquote \'e9courte en redingote noire, en redingote \'e0 la papa. Ah\~
+! homme de robe, tu as une bien vilaine figure, mon ami, avec ton nez camus, tes yeux couleur d\rquote eau de Seine et ta grande barbe noire\~!
+\par
+\par Quant au jeune homme triste, il n\rquote y a pas \'e0 s\rquote y tromper, c\rquote est \'c9douard Montareuil en personne. Il vient \'e0 moi la main tendue, se dit tr\'e8s heureux de me rencontrer, me demande de mes nouvelles et, apr\'e8
+s que je lui ai rendu la pareille, me pr\'e9sente l\rquote homme de robe.
+\par
+\par \endash Monsieur le professeur Machin, criminaliste.
+\par
+\par Saluts, poign\'e9es de mains, petite conversation m\'e9t\'e9orologique\~; apr\'e8s quoi nous disparaissons tous les trois, fort dignement, dans les profondeurs d\rquote un caf\'e9.
+\par
+\par Et comment se porte Mme\~Montareuil\~? Pas trop mal, bien qu\rquote elle soit toujours en proie, depuis ce malheureux \'e9v\'e9nement \endash vous savez \endash \'e0 une profonde tristesse. Son fils la partage-t-il cette m\'e9lancolie\~? Mon Dieu\~! oui
+\~; il ne s\rquote en d\'e9fend pas. Le coup l\rquote a profond\'e9ment touch\'e9\~; il ne s\rquote est pas mari\'e9\~; il porte sa virilit\'e9 en \'e9charpe. N\rquote a-t-il point essay\'e9 de r\'e9agir\~? Si\~; il a fait des tentatives h\'e9ro\'ef
+ques, mais sans grand succ\'e8s. Cependant, comme le chagrin, m\'eame le mieux fond\'e9, ne doit pas condamner l\rquote homme \'e0 l\rquote inertie\~; comme il faut payer \'e0 ses semblables le tribut de son activit\'e9, \'c9douard Montareuil s\rquote
+est d\'e9cid\'e9 \'e0 agir vigoureusement, \'e0 se lancer \'e0 corps perdu dans le tourbillon des entreprises modernes. Il a fond\'e9 une Revue.
+\par
+\par \endash La \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire.\~\'bb N\rquote en avez-vous pas vu le premier num\'e9ro, qui a paru le mois dernier\~? Il a \'e9t\'e9 fort bien accueilli.
+\par
+\par Je suis oblig\'e9 d\rquote avouer que j\rquote \'e9tais \'e0 l\rquote \'e9tranger, vivant en barbare, tr\'e8s en dehors, h\'e9las\~! du mouvement intellectuel fran\'e7ais.
+\par
+\par \endash Ah\~! Monsieur, d\'e9clare le criminaliste, vous avez beaucoup perdu. L\rquote apparition de la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb a \'e9t\'e9 l\rquote \'e9v\'e9nement du mois. C\rquote est un gros succ\'e8s.
+\par
+\par J\rquote en doute un peu, car enfin\'85 Mais Montareuil me d\'e9montre que j\rquote ai le plus grand tort. M\'eame au point de vue p\'e9cuniaire, sa Revue est un succ\'e8s\~; gr\'e2ce \'e0 certaines influences qu\rquote
+il a su mettre en jeu, tous les employ\'e9s et gardiens des prisons de France et de Navarre ont \'e9t\'e9 oblig\'e9s de s\rquote y abonner et, le mois prochain, tous les gardes-chiourmes des bagnes seront contraints de les imiter. N\rquote
+est-ce pas une excellente mani\'e8re de fournir \'e0 ces d\'e9vou\'e9s serviteurs de l\rquote \'c9tat le passe-temps intellectuel qu\rquote ils m\'e9ritent\~?
+\par
+\par J\rquote en fr\'e9mis. Et quel moyen de r\'e9pression, aussi, contre les pauvres diables qui g\'e9missent sous leur trique\~! Si les prisonniers ou les for\'e7ats font mine de se mal conduire, on ne les menacera plus de les fourrer au cachot. On leur dira
+\~: \'ab\~Si vous n\rquote \'eates pas sages, nous vous condamnerons \'e0 lire la Revue que lisent vos gardiens.\~\'bb Ah\~! les malheureux\~! Leur sort n\rquote est d\'e9j\'e0 pas gai, mais\'85 Le criminaliste interrompt mes r\'e9flexions.
+\par
+\par \endash Nous nous sommes aussi pr\'e9occup\'e9s, dit-il, de la condition des d\'e9tenus. Nous sommes convaincus qu\rquote une lecture saine et agr\'e9able aiderait beaucoup \'e0 leur rel\'e8vement. C\rquote est pourquoi nous demandons qu\rquote
+on les autorise \'e0 pr\'e9lever sur leur masse, pendant leur incarc\'e9ration, la somme n\'e9cessaire \'e0 un abonnement annuel \'e0 la Revue.
+\par
+\par \endash C\rquote est presque une affaire faite, dit Montareuil\~; de hauts fonctionnaires du minist\'e8re nous ont promis leur concours, en principe\~; ce n\rquote est plus qu\rquote une question de commission \'e0 d\'e9battre.
+\par
+\par \endash N\rquote allez pas croire, surtout, dit le criminaliste, que la Revue n\rquote est point lue \'e0 l\rquote air libre. Au contraire. On la discute partout, et elle est fort go\'fbt\'e9e dans les milieux les plus divers. On admire surtout notre fa
+\'e7on paternelle, bien que s\'e9v\'e8re, d\rquote envisager le malfaiteur. Que voulez-vous, Monsieur\~? Un criminel est un invalide moral\~; c\rquote est un pauvre h\'e8re \'e0 l\rquote intellect ch\'e9
+tif, assez aveugle pour ne point voir la sublime beaut\'e9 de la civilisation moderne. Il fait partie, pour ainsi dire, d\rquote une race sp\'e9ciale et tout \'e0 fait inf\'e9rieure. Eh\~! bien, je suis certain qu\rquote \'e0 l\rquote aide d\rquote un m
+\'e9lange savamment combin\'e9 de bienveillance et de rigueur, on arriverait en tr\'e8s peu de temps \'e0 transformer cette race.
+\par
+\par Alors, quoi\~? Je serais oblig\'e9 de m\rquote \'e9tablir banquier \endash de fabriquer des serrures \'e0 secret, de vendre des cha\'eenes de s\'fbret\'e9\~?
+\par
+\par \endash Je viens de vous dire, continue le criminaliste, que le malfaiteur est un invalide moral\~; c\rquote est aussi un invalide physique. N\rquote en doutez pas, Monsieur\~; tout criminel pr\'e9sente des caract\'e8
+res anatomiques particuliers. Il y a un \'ab\~type criminel.\~\'bb Certaines gens ont dit que chacun porte en soi tous les \'e9l\'e9ments du crime\~; autant vaudrait r\'e9p\'e9ter la fameuse phrase sur \'ab\~le pourceau qui sommeille.\~\'bb Rien de plus
+insultant pour le haut degr\'e9 de culture auquel est parvenue l\rquote humanit\'e9. C\rquote est affirmer que les actes r\'e9pr\'e9hensibles sont command\'e9s par le milieu ext\'e9rieur, ce qui ne soutient pas l\rquote examen. Car enfin, Monsieur, o\'f9
+ sont, dans l\rquote admirable soci\'e9t\'e9 actuelle, les causes qui pourraient provoquer des agissements d\'e9lictueux\~? O\'f9 sont-elles, s\rquote il vous pla\'eet\~? vous ne r\'e9pondez pas, et vous avez raison. Ces causes n\rquote existent point\~
+; je ne dis pas que tout soit pour le mieux, mais, tout est aussi bien que possible\~; et la marche du progr\'e8s est incessante\'85 Non, les actes sont dus \'e0 la conformation anatomique\'85
+\par
+\par \endash Je vois, dis-je, que vous \'eates un disciple de Lombroso, et je vous en fais mon compliment. Mais ce grand homme n\rquote a-t-il pas dit qu\rquote une certaine partie des malfaiteurs, celle qui peut se dire l\rquote
+aristocratie du crime, offre une large capacit\'e9 c\'e9r\'e9brale, et souvent m\'eame ces lignes harmoniques et fines qui sont particuli\'e8res aux hommes distingu\'e9s\~?
+\par
+\par \endash Certes, il l\rquote a dit\~; mais je ne sais point s\rquote il n\rquote a pas \'e9t\'e9 un peu loin. Quoiqu\rquote il en soit, restez persuad\'e9 que, malgr\'e9 tout, il y a des signes qui ne trompent pas et qu\rquote un \'9cil exerc\'e9
+ peut toujours facilement reconna\'eetre. Ainsi, vous. Monsieur \endash permettez-moi de faire une supposition invraisemblable \endash vous voudriez commettre des actes r\'e9pr\'e9hensibles que vous ne le pourriez point. Savez-vous pourquoi\~
+? demande le criminaliste en reculant sa chaise et en regardant sous la table. Parce que vous n\rquote avez pas le pied pr\'e9hensile\'85 Non, ne vous d\'e9chaussez pas\~; je suis s\'fbr de ce que j\rquote avance. Pas de criminel sans pied pr\'e9
+hensile. Et si vous aviez le pied pr\'e9hensile, vous ne pourriez point porter des bottines aussi pointues. Voil\'e0, Monsieur. Ah\~! la science est une belle chose et notre \'e9poque est une fi\'e8re \'e9poque\~! Le XIXe si\'e8cle a donn\'e9
+ la solution de tous les probl\'e8mes\'85
+\par
+\par C\rquote est presque juste. La seule question qui reste \'e0 r\'e9soudre, aujourd\rquote hui, c\rquote est celle du Voleur\~; il est vrai qu\rquote elle les contient toutes, les questions.
+\par
+\par \endash Nous vous parlons l\'e0, me dit Montareuil, de choses qui ne doivent pas vous \'eatre tr\'e8s famili\'e8res. En votre qualit\'e9 d\rquote ing\'e9nieur \endash car j\rquote ai appris avec plaisir que vous \'eates ing\'e9nieur\'85
+\par
+\par \endash Oui, dis-je, je suis ing\'e9nieur. Ing\'e9nieur civil. Mais ne croyez pas que mes occupations professionnelles me ferment les yeux \'e0 ce qui se passe dans d\rquote autres sph\'e8res. Et, d\rquote ailleurs, puisque M.\~
+le professeur Machin parlait tout \'e0 l\rquote heure de la grandeur de la science, ne pensez-vous pas que toutes ses branches, si diff\'e9rentes que paraissent leurs directions, convergent en somme vers un m\'eame but\~? J\rquote en suis profond\'e9
+ment convaincu, quant \'e0 moi. Combien de fois ne m\rquote est-il pas arriv\'e9, en surveillant l\rquote \'e9tablissement des \'e9cluses qui r\'e8glent le cours des rivi\'e8res, de comparer les flots imp\'e9tueux et d\'e9sordonn\'e9s du fleuve \'e0 l
+\rquote esprit humain sans guide et sans frein, et l\rquote \'e9cluse elle-m\'eame aux lois sages, aux bienfaisantes mesures qui en renferment l\rquote activit\'e9 dans de justes bornes et en r\'e9fr\'e8nent les emportements. Oui, j\rquote ai souvent song
+\'e9 aux rapports \'e9troits\'85
+\par
+\par \endash Vraiment\~! s\rquote \'e9crie le criminaliste. Ah\~! c\rquote est merveilleux\~! La fa\'e7on dont vous concevez et dont vous exprimez les choses est aussi grandiose que neuve. Cette comparaison entre les flots tumultueux et les d\'e9r\'e8
+glements de l\rquote esprit humain\'85 Ah ! c\rquote est superbe\'85 Permettez-moi Monsieur, de vous f\'e9liciter\'85 Mais, j\rquote y pense, continue-t-il en se tournant vers Montareuil, ne pourriez-vous pas engager monsieur votre ami \'e0
+ nous donner un article, si court soit-il, pour le prochain num\'e9ro de la Revue\~? Un article dans lequel il d\'e9velopperait les belles id\'e9es dont il vient de nous offrir un aper\'e7u si captivant\~?
+\par
+\par \endash En effet, r\'e9pond Montareuil. Pourquoi, mon cher Randal, n\rquote \'e9cririez-vous pas un article pour nous\~? Vous y resteriez ing\'e9nieur tout en devenant moraliste\~; et ce serait si int\'e9ressant\~!
+\par
+\par Je manque d\rquote \'e9clater de rire \endash ou de tomber \'e0 la renverse. \endash Moi, r\'e9dacteur \'e0 la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb\~! Non, c\rquote est trop dr\'f4le\~
+! Il ne manquerait plus que Roger-la-Honte pour faire le Courrier de Londres et Canonnier pour envoyer des Correspondances d\rquote Am\'e9rique\'85 Mais le criminaliste et Montareuil ont les yeux fix\'e9s sur moi\~; ils attendent ma d\'e9cision avec anxi
+\'e9t\'e9. Si j\rquote acceptais\~? Oui, je vais accepter. Il y aura dans ma collaboration \'e0 la Revue une belle dose d\rquote ironie, qui ne me d\'e9pla\'eet pas du tout\~; et si je suis jamais poiss\'e9 sur le tas \endash ce qu\rquote on rigolera\~!
+
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, dis-je, puisque vous semblez le d\'e9sirer\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! merci\~! merci\~! s\rquote \'e9crient en ch\'9cur Montareuil et le criminaliste.
+\par
+\par Ils me serrent chacun une main, avec effusion\~; et le criminaliste me demande en souriant\~:
+\par
+\par \endash N\rquote aurais-je pas tort de supposer que vous prendrez pour texte de votre article la belle similitude dont vous vous \'eates servi tout \'e0 l\rquote heure\~? \'ab\~L\rquote \'e9cluse et la morale\~\'bb, quel titre\~! Ou bien encore\~: \'ab\~
+De l\rquote \'e9cluse, envisag\'e9e comme \'9cuvre d\rquote art, comme symbole, et comme obstacle oppos\'e9 par la science\'85\~\'bb Je crois que ce serait un peu long\'85
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre. Du reste, je ne demanderai pas l\rquote inspiration de mon travail aux voix fluviales\~; je pr\'e9f\'e8re la trouver dans les voies ferr\'e9es.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit le criminaliste, les chemins de fer\~!\'85 Voil\'e0 quelque chose d\rquote inattendu\~! Je suis s\'fbr, Monsieur, que vous ferez un chef-d\rquote \'9cuvre. Le prochain num\'e9ro de la Revue sera d\rquote un int\'e9r\'eat sup\'e9rieur. J
+\rquote y publie, pour mon compte, une \'e9tude qui attirera l\rquote attention\~; c\rquote est l\rquote Esquisse d\rquote un Code rationnel et obligatoire de Moralit\'e9 pour d\'e9velopper l\rquote Id\'e9al public. Je n ai plus qu\rquote \'e0
+ en tracer les derni\'e8res lignes.
+\par
+\par Alors, pourquoi ne va-t-il pas les \'e9crire tout de suite\~?
+\par
+\par Il y va. Il se retire apr\'e8s de nombreux compliments et de grandes protestations d\rquote amiti\'e9. Montareuil m\rquote apprend qu\rquote il voudrait avoir ma copie dans cinq ou six jours. Il l\rquote
+aura. Sur cette assurance, nous sortons tous deux du caf\'e9 et, trois minutes apr\'e8s, il me quitte. Il sait que Paris est menac\'e9 d\rquote une \'e9pid\'e9mie de coqueluche, et il va se faire inoculer. Je lui souhaite un bon coup de seringue.
+\par
+\par La \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb a paru\~; et mon article a fait sensation. Je l\rquote avais intitul\'e9\~: \'ab\~De l\rquote influence des tunnels sur la moralit\'e9 publique.\~\'bb J\rquote y \'e9tudiais l\rquote action heureuse exerc\'e9e sur l
+\rquote esprit de l\rquote homme par le passage soudain de la lumi\'e8re aux t\'e9n\'e8bres\~; j\rquote y montrais comme cette brusque transition force l\rquote \'eatre \'e0 rentrer en soi, \'e0 se replier sur lui-m\'eame, \'e0 r\'e9fl\'e9chir\~
+; et quels bienfaisants r\'e9sultats peuvent souvent \'eatre provoqu\'e9s par ces m\'e9ditations aussi subites que forc\'e9es. J\rquote y citais quelques anecdotes\~; l\rquote une, entre autres, d\rquote un criminel inv\'e9t\'e9r\'e9 qui, \'e0
+ ma connaissance, avait pris le parti de revenir au bien en passant sous le tunnel du P\'e8re-Lachaise. Je sautais sans embarras du plus petit au plus grand, et je pr\'e9sentais un expos\'e9 comparatif de la moralit\'e9 des diff\'e9
+rents peuples, que je pla\'e7ais en regard d\rquote un tableau indiquant la fr\'e9quence ou la raret\'e9 des \'9cuvres d\rquote art souterraines sur leurs r\'e9seaux ferr\'e9s. J\rquote attribuais la criminalit\'e9 relativement restreinte de Londres \'e0
+ l\rquote usage constant fait par les Anglais du Metropolitan Railway. Je d\'e9montrais que le manque de conscience qu\rquote on peut si souvent, h\'e9las\~! reprocher aux Belges, ne saurait, \'eatre imput\'e9 qu\rquote \'e0
+ la disposition plate du pays qu\rquote ils habitent et qui ne permet gu\'e8re les tunnels. Je prouvais que la haute moralit\'e9 de la Suisse, contr\'e9e accident\'e9e, provient simplement de ce que les trains, \'e0 des intervalles rapproch\'e9s, s
+\rquote y enfoncent sous terre, reparaissent au jour et s\rquote engouffrent de nouveau dans les excavations b\'e9antes \'e0 la base des majestueuses montagnes. J\rquote exposais ainsi un des mille moyens par lesquels la science, m\'ea
+me dans ses applications les moins id\'e9ales, arrive \'e0 am\'e9liorer la moralit\'e9 des nations. Je pr\'e9conisais la cr\'e9ation imm\'e9diate d\rquote un m\'e9tropolitain souterrain \'e0 Paris. Je disais beaucoup de mal des passages \'e0 niveau, qui n
+\rquote inspirent aux voyageurs que des pens\'e9es frivoles. Et, pour faire voir que je ne manque de logique que lorsqu\rquote il me pla\'eet, je finissais par un \'e9loge pompeux du ma\'eetre Lombroso, o\'f9 je mettais en pleine lumi\'e8
+re son plus grand titre de gloire\~: sa tranquille audace \'e0 donner doctoralement l\rquote explication du crime sans prendre la peine de le d\'e9finir. \'ab\~Imitons-le, disais-je en terminant. Le crime est le crime, quoi qu\rquote
+en puissent dire des sophistes peut-\'eatre int\'e9ress\'e9s\~; et, comme Lombroso, il faut en laisser la d\'e9finition \'e0 la m\'fbre exp\'e9rience des gendarmes, ces anges-gardiens de la civilisation. \'bb
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9, cette \'e9tude, qui est mon d\'e9but litt\'e9raire, a fait beaucoup de bruit. Elle m\rquote a valu de nombreuses lettres, toutes flatteuses. Une seule est blessante pour mon amour-propre d\rquote auteur. Elle est d\rquote
+une petite dame qui m\rquote apprend qu\rquote elle \'e9prouve g\'e9n\'e9ralement des sensations plus agr\'e9ables que morales sous les tunnels, lorsqu\rquote elle voyage sans son mari et qu\rquote un Monsieur sympathique s\rquote est install\'e9
+ dans son wagon. Quelque hyst\'e9rique\'85
+\par
+\par Mon article m\rquote a procur\'e9 aussi le plaisir d\rquote une visite\~; celle de Jules Mouratet, un de mes camarades de coll\'e8ge, que j\rquote avais perdu de vue depuis longtemps d\'e9j\'e0, et que je croyais employ\'e9 au minist\'e8
+re des Finances. Mais il a fait du chemin, depuis\~; il me l\rquote apprend lui-m\'eame. Il n\rquote est plus employ\'e9, mais fonctionnaire \endash haut fonctionnaire. \endash Il est \'e0 la t\'eate de la Direction des Douzi\'e8
+mes Provisoires, une nouvelle Direction que le gouvernement s\rquote est r\'e9cemment d\'e9cid\'e9 \'e0 cr\'e9er au minist\'e8re des Finances, en raison de l\rquote habitude prise par les Chambres de ne voter les budgets annuels qu\rquote
+avec un retard de quatre ou cinq mois. Ah\~! il a de la chance, Mouratet\~! Le voil\'e0, \'e0 son \'e2ge, Directeur des Douzi\'e8mes Provisoires\~; et, m\'eame, il sera bient\'f4t d\'e9put\'e9, car toute l\rquote administration fran\'e7aise, me dit-il
+\'e0 l\rquote oreille, n\rquote est qu\rquote une immense agence \'e9lectorale, et l\rquote exp\'e9rience qu\rquote il a acquise dans ses fonctions rend sa pr\'e9
+sence indispensable au Parlement, lors de la discussion du budget. Lui seul pourra dire avec certitude, chaque ann\'e9e, s\rquote il convient d\rquote en reculer le vote jusqu\rquote \'e0 la Trinit\'e9, ou simplement jusqu\rquote \'e0 P\'e2ques
+. Heureux gaillard\~!
+\par
+\par Nous d\'eenons ensemble au cabaret, en gar\'e7ons, bien qu\rquote il soit mari\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, mon cher, depuis plus de trois ans. Avec une petite femme charmante, jolie, instruite, spirituelle, et d\'e9vou\'e9e, d\'e9vou\'e9e\~! Un caniche, mon cher\~! Et adroite, avec \'e7a\'85 on dirait une f\'e9e\'85 Elle sait tirer parti de tout
+\~; elle ferait rendre vingt francs \'e0 une pi\'e8ce de cent sous\'85 On me le dit quelquefois\~: \'ab\~Votre int\'e9rieur est ravissant, et Mme\~Mouratet est une des femmes les mieux habill\'e9es de Paris. \'bb C\rquote est vrai,
+mais je ne sais pas comment elle peut s\rquote y prendre\'85 Cela tient du prodige, absolument.
+\par
+\par \endash Vois-tu, dis-je \endash car nous avons repris tout de suite le bon tutoiement du coll\'e8ge \endash vois-tu, les femmes ont des secrets \'e0 elles. Il y a des gr\'e2ces d\rquote \'e9tat, et de sexe.
+\par
+\par \endash Tout ce que je sais, r\'e9pond Mouratet, c\rquote est que le mariage m\rquote a port\'e9 bonheur\~; tout me r\'e9ussit, depuis que j\rquote ai convol\'e9 en justes noces. Certes, il y a trois ans, je n\rquote aurais jamais esp\'e9r\'e9 avoir \'e0
+ l\rquote heure qu\rquote il est la situation que j\rquote occupe.
+\par
+\par \endash Le fait est que tu es d\'e9j\'e0, et que tu vas devenir sous peu encore davantage, un des piliers de la R\'e9publique.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Mouratet, on lui reproche bien des choses, \'e0 cette pauvre R\'e9publique\~! Mais n\rquote est-ce pas encore le meilleur r\'e9gime\~? N\rquote est-ce pas le gouvernement par tous et pour tous\~? On va m\'eame jusqu\rquote \'e0 l
+\rquote accuser d\rquote aust\'e9rit\'e9. Calomnie pure\~! Il n\rquote y a pas d\rquote homme occupant une position dans le gouvernement qui ne fasse tous ses efforts pour grouper autour de lui l\rquote \'e9lite intellectuelle de la nation. La R\'e9publiq
+ue fran\'e7aise est la R\'e9publique ath\'e9nienne\'85 Mais, \'e0 propos, ne m\rquote a-t-on pas dit que tu vivais beaucoup \'e0 l\rquote \'e9tranger\~?
+\par
+\par \endash On a eu raison. De grands travaux dont j\rquote ai fourni les plans ou auxquels je m\rquote int\'e9resse\'85 Je ne viens en France que de loin en loin.
+\par
+\par \endash C\rquote est cela. Ma foi, sans ton article dans cette Revue de Montareuil, je n\rquote aurais pas su o\'f9 aller te chercher. C\rquote est tr\'e8s beau, ton id\'e9e d\rquote allier la litt\'e9rature \'e0 la science\~
+; tu dis bien justement dans ton \'e9tude qu\rquote il n\rquote y a pas d\rquote incompatibilit\'e9 entre elles. C\rquote est une de ces pens\'e9es qui redeviennent neuves, tellement on les a oubli\'e9es. Car, vois les grands artistes de la Renaissance. L
+\'e9onard de Vinci, par exemple\'85 Ah\~! la peinture\~! Ma femme en est folle. Elle passe des apr\'e8s-midi enti\'e8res dans les galeries, chez Durand-Ruel et ailleurs. Quand elle revient, elle est moulue, bris\'e9e, comme si elle avait \'e9prouv\'e9
+ les plus grandes fatigues physiques. Les nerfs, tu comprends\'85 Ah\~! ces natures sensitives\'85
+\par
+\par \endash La n\'e9vrose est la maladie de l\rquote \'e9poque. Mais j\rquote esp\'e8re que la sant\'e9 de ta femme ne t\rquote inqui\'e8te pas\~?
+\par
+\par \endash Pas du tout. Elle se porte \'e0 merveille. D\rquote ailleurs, il faut que tu en juges, car je ne veux point te laisser vivre en ermite pendant les quelques semaines que tu consens \'e0 passer \'e0 Paris. Ma femme re\'e7oit quelques
+amis tous les mercredis soir\~; elle sera enchant\'e9e de faire ta connaissance. Viens donc apr\'e8s-demain.
+\par
+\par J\rquote ai bien envie de refuser, sous des pr\'e9textes quelconques\~; j\rquote aime mieux aller au Cirque qu\rquote en soir\'e9e. Mais Mouratet insiste\~; il revient m\'eame \'e0 la charge quand il me quitte.
+\par
+\par \endash Alors, c est entendu\~; \'e0 apr\'e8s-demain\~?
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 apr\'e8s-demain.
+\par
+\par Je tiens parole. Et me voil\'e0 montant, vers les dix heures du soir, l\rquote escalier d\rquote une somptueuse maison du boulevard Malesherbes.
+\par
+\par Je ne suis pas plut\'f4t annonc\'e9 que Mouratet vient m\rquote accueillir et me pr\'e9sente \'e0 sa femme. Je m\rquote incline devant la ma\'eetresse de la maison en pronon\'e7ant la phrase de circonstance, et j\rquote ai \'e0
+ peine eu le temps de relever le front qu\rquote un \'e9clat de rire me r\'e9pond.
+\par
+\par \endash Mon Dieu, Monsieur, que votre \'e9tude dans la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb m\rquote a donc amus\'e9e\~! C\rquote est bien vilain de ma part, car, le sujet \'e9tait grave, mais vos id\'e9es sont tellement originales\~
+! Je suis ravie de vous conna\'eetre, Monsieur, et mon mari ne pouvait me faire un plus grand plaisir que de vous engager \'e0 nous venir voir\'85 Les amiti\'e9s de coll\'e8ge sont les meilleures\'85
+ Je serai si heureuse de pouvoir discuter avec vous certains sujets\'85 Vous ne m\rquote en voudrez pas de n\rquote avoir pu prendre votre article tout \'e0 fait au s\'e9rieux\~? Mon mari m\rquote en a d\'e9j\'e0 grond\'e9e, mais\'85
+ Nous en parlerons tout \'e0 l\rquote heure, si vous voulez bien\'85
+\par
+\par Je m\rquote incline, sans pouvoir trouver une parole, tandis que Ren\'e9e \endash car c\rquote est elle \endash va recevoir une dame, par\'e9e comme une ch\'e2sse, qui vient de faire son entr\'e9e.
+\par
+\par Eh\~! bien, elle peut se vanter d\rquote avoir de l\rquote aplomb, la petite poup\'e9e\~! Ce n\rquote est ni le sang-froid ni la pr\'e9sence d\rquote esprit qui lui manque, et j\rquote aurais laiss\'e9 percer mon embarras plus visiblement qu\rquote elle,
+\'e0 sa place. Son rire, peut-\'eatre nerveux et involontaire apr\'e8s tout, a sauv\'e9 l\'e0 situation\~; me permet d\rquote expliquer mon trouble et mon mutisme, si l\rquote on s\rquote en est aper\'e7u. Mais Mouratet n\rquote a rien remarqu\'e9.
+\par
+\par \endash Comment trouves-tu ma femme\~? me demande-t-il en me conduisant dans son cabinet transform\'e9 en fumoir. Un peu enfant, hein\~?
+\par
+\par \endash Absolument charmante\~; tr\'e8s spirituelle et tr\'e8s gaie. Je n\rquote aime rien tant que la ga\'eet\'e9.
+\par
+\par \endash Alors, vous vous entendrez facilement. C\rquote est un vrai pinson. Parfois l\'e9g\'e8rement capricieuse et bizarre, mais tr\'e8s franche, et le c\'9cur sur la main\'85
+\par
+\par Et la main dans la poche de tout le monde. Ah\~! mon pauvre Mouratet, je comprends que tout t\rquote ait r\'e9ussi depuis ton mariage, et que tu occupes aujourd\rquote hui une aussi belle situation. \'ab\~La faveur l\rquote a pu faire autant que le m\'e9
+rite.\~\'bb Et puis, de quoi te plaindrais-tu, au bout du compte, pr\'e9bend\'e9 de la d\'e9mocratie imb\'e9cile, acolyte de la bande qui taille dans la galette populaire avec le couteau du p\'e8re Coupe-toujours\~? Tu ne m\'e9rites m\'eame pas qu\rquote
+on s\rquote occupe de toi. C\rquote est elle qui est int\'e9ressante, cette petite Ren\'e9e qui tire si joliment sa r\'e9v\'e9rence aux conventions dont elle se moque, qui fait la nique \'e0 la morale derri\'e8re le dos vert des moralistes, et qui passe
+\'e0 travers le parchemin jauni des lois les plus sacr\'e9es avec la gr\'e2ce et la l\'e9g\'e8ret\'e9 d\rquote une \'e9cuy\'e8re lanc\'e9e au galop, quittant la selle d\rquote un \'e9lan facile, et retombant avec souplesse sur la croupe de sa monture, apr
+\'e8s avoir crev\'e9 le cerceau de papier.
+\par
+\par Est-ce amusant, une soir\'e9e chez Mouratet\~? Comme ci, comme \'e7a. C\rquote est assez panach\'e9. Les personnalit\'e9s les plus diverses se coudoient dans les deux salons. Leur \'e9num\'e9ration serait fastidieuse\~
+; cependant, je regretterais de ne pas citer un vieux g\'e9n\'e9ral et son jeune aide de camp, des diplomates exotiques, une femme de lettres, un pianiste croate, un quart d\rquote agent de change, la moiti\'e9 d\rquote un couple titr\'e9
+ en Portugal et une princesse russe tout enti\'e8re, un journaliste m\'e9ridional et un po\'e8te belge, des d\'e9put\'e9s et des fonctionnaires flanqu\'e9s de leurs \'e9pouses l\'e9gitimes, un agitateur irlandais, une veuve et trois divorc\'e9
+es, un partisan du bim\'e9tallisme, et un nombre respectable d\rquote Isra\'e9lites. Un peu le genre de soci\'e9t\'e9 qu\rquote on sera forc\'e9 de fr\'e9quenter, le jour de Jugement dernier, dans la vall\'e9e de Josaphat\'85 Elle n\rquote est pas mal, d
+\'e9cid\'e9ment, l\rquote \'e9lite intellectuelle de la nation\~; elle est fort grecque, la R\'e9publique ath\'e9nienne.
+\par
+\par Ah\~! cette R\'e9publique, qui n\rquote est m\'eame pas une monarchie\~! Ah\~! cette Ath\'e8nes, qui n\rquote est m\'eame pas une Corinthe\~!\'85 Quelle d\'e8che, mon Empereur\~!
+\par
+\par Je voudrais bien parler \'e0 Ren\'e9e. Justement, elle vient de se d\'e9barrasser de la troisi\'e8me divorc\'e9e, et je l\rquote aper\'e7ois qui me fait signe.
+\par
+\par \endash Mettez-vous l\'e0, dit-elle en me laissant une place \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote elle\~; le pianiste croate va faire un peu de musique, et nous ferons semblant de l\rquote \'e9couter tout en causant. On croira que nous discutons son g\'e9nie\~
+; il faudra lever les yeux au plafond, de temps en temps. Comme \'e7a, tenez\'85 N\rquote est-ce pas qu\rquote elle est bien, ma pose d\rquote extase\~?\'85 Oh\~! je me demande comment je ne suis pas morte de rire, tout \'e0 l\rquote heure. Si j\rquote
+avais connu votre nom, au moins\~!\'85 Mais, prise \'e0 l\rquote improviste, comme \'e7a\'85 C\rquote est tellement dr\'f4le\~!\'85 On payerait cher pour avoir tous les jours une surprise pareille\~; \'e7a vous remue de fond en comble\'85
+ Et si vous aviez pu voir la t\'eate que vous faisiez\~!\'85 C\rquote est impayable. Si vous saviez ce que \'e7a m\rquote amuse, de conna\'eetre votre genre r\'e9el d\rquote occupations et de vous voir ici\~!\'85 Et mon mari qui vous croit ing\'e9nieur\~
+! Quelle farce\~! Non, l\rquote on ne voit pas \'e7a au Palais-Royal\'85
+\par
+\par \endash Moi non plus, dis-je, je ne pensais gu\'e8re avoir le plaisir de vous retrouver ce soir en madame Mouratet. Je m\rquote y attendais si peu que je m\rquote \'e9tais pr\'e9par\'e9 pour une occasion possible et que j\rquote avais gliss\'e9
+ un rossignol dans la poche de mon habit.
+\par
+\par \endash Vrai\~? demande Ren\'e9e en \'e9clatant de rire. On n\rquote imagine pas des choses pareilles. \'c0 qui se fier, je vous le demande\~?\'85 Ah\~! le pianiste croate a fini\~; attendez-moi un instant\~; il faut que j\rquote
+aille le remercier et lui demander un autre morceau\~; la \'ab\~Marche des Monts Carpates.\~\'bb
+\par
+\par Elle revient une minute apr\'e8s, l\'e9g\'e8re et jolie dans la ravissante toilette mauve qui fait valoir son charme de Parisienne.
+\par
+\par \endash \'c7a y est. Je lui ai dit qu\rquote il \'e9tait le Strauss de demain. Pourquoi pas l\rquote Offenbach d\rquote hier\~?\'85 \'c9coutez, j\rquote ai beaucoup de choses \'e0 vous dire, mais ce n\rquote est gu\'e8re possible \'e0 pr\'e9
+sent. Il faudra revenir me voir. Mais venez \'e0 mes }{\i\cgrid0 five o\rquote clock}{\cgrid0 \~; je suis beaucoup plus libre et nous pourrons causer \'e0 notre aise. Tenez, venez apr\'e8s-demain, et arrivez \'e0 quatre heures\~
+; nous aurons une heure enti\'e8re \'e0 nous. Et si vous voulez me faire un grand plaisir, ajoute-t-elle plus bas, apportez une pince-monseigneur. J\rquote en entends parler depuis si longtemps, et je n\rquote en ai jamais vu. Je voudrais tant en voir une
+\~!\'85 Pour la peine, je vous ferai une surprise. J\rquote inviterai les trois personnes que vous avez d\'e9valis\'e9es sur mes indications, et je vous pr\'e9senterai \'e0 elles. Croyez-vous qu\rquote il y aura de quoi rire\~!\'85 Non, vraiment, il n
+\rquote y a plus moyen de s\rquote emb\'eater une minute, \'e0 pr\'e9sent\'85 Ah\~! si\~: voici le po\'e8te belge qui se pr\'e9pare, \'e0 d\'e9clamer l\rquote \'ab\~Ode au B\'e9guinage.\~\'bb Regardez-le l\'e0-bas, devant la chemin\'e9e.
+\par
+\par Ah\~! ces po\'e8tes pare-\'e9tincelles\~!\'85 Je me demande pourquoi on ne le d\'e9core pas tout de suite, celui-l\'e0. Peut-\'eatre qu\rquote il nous laisserait tranquilles, apr\'e8s. Bon, voici la femme de lettres qui
+ veut me parler. Abandonnez-moi au bourreau\'85 Et \'e0 apr\'e8s-demain\~; surtout, n\rquote oubliez pas la pince\'85
+\par
+\par Pourquoi l\rquote oublierais-je\~? A-t-elle fait plus de mal, \'e0 tout prendre, que le cachet du Directeur des Douzi\'e8mes Provisoires\~? C\rquote est peu probable. Mais les larrons \'e0 d\'e9crets se r\'e9servent le monopole de l\rquote extorsion\~
+; ils le tiennent des mains souveraines du Peuple. Le Peuple, citoyens\~! Et nous oserions, nous, les voleurs \'e0 fausses clefs, sans investiture et sans mandat, exister \'e0 c\'f4t\'e9 d\rquote eux, leur faire concurrence\'85 manger }{\i\cgrid0 l
+\rquote herbe d\rquote autrui\~!}{\cgrid0 \'85 quelle audace\~! \endash et quel toll\'e9, si tous les honn\'eates gens qui m\rquote entourent pouvaient, tout d\rquote un coup, apprendre ce que je suis\~! \endash
+ Je me figure surtout la vertueuse indignation de Mouratet, ce Mouratet qui vit au milieu du luxe pay\'e9 par sa femme, avec de l\rquote argent auquel Vespasien aurait trouv\'e9 une odeur. Mais Mouratet ignore tout\~! Ce n\rquote
+est pas une raison, car la b\'eatise seule est sans excuse\~; pourtant\'85
+\par
+\par Pourtant, Mouratet se donne du mal, lui aussi, pour subvenir aux d\'e9penses du m\'e9nage\~; il fraye avec les coquins mis en carte par le suffrage universel, coquette avec les agioteurs v\'e9reux qui font les affaires de la France. Le b\'e9n\'e9fice qu
+\rquote il a retir\'e9, jusqu\rquote ici, de ces tristes pantalonnades, n\rquote est pas \'e9norme, je le veux bien. Mais l\rquote en bl\'e2merai-je\~? Dieu m\rquote en garde. Il ne faut point juger de la valeur d\rquote un proc\'e9d\'e9
+ sur la mesquinerie de ses r\'e9sultats. Il arrive \'e0 tout le monde d\rquote obtenir moins qu\rquote on n\rquote esp\'e9rait. J\rquote ai vol\'e9 cent sous.
+\par
+\par J\rquote ai apport\'e9 la pince\~; et Ren\'e9e m\rquote a pr\'e9sent\'e9 aux trois personnes auxquelles son amiti\'e9 a \'e9t\'e9 si funeste. Nous avons bien ri, tous les deux. Elle m\rquote a pr\'e9sent\'e9, aussi, \'e0 d\rquote
+autres personnes, femmes de repr\'e9sentants du peuple et de fonctionnaires, g\'e9n\'e9ralement, avec lesquelles j\rquote ai bien ri, tout seul \endash sans jamais pouvoir parvenir \'e0 causer, apr\'e8s. \endash Ces dames ne sont point farouches\~; il n
+\rquote est pas fort difficile de leur passer la main sous le menton. Mais on aurait tort d\rquote attribuer la fragilit\'e9 de leurs m\'9curs \'e0 la l\'e9g\'e8ret\'e9 de leur nature, \'e0 leur v\'e9nalit\'e9 fonci\'e8re, au d\'e9sir de vengeance qu
+\rquote excite en elles l\rquote inconstance de leurs conjoints. C\rquote est plut\'f4t le poids de l\rquote existence qui p\'e8se sur elles qui les entra\'eene \'e0 des actes qui, \'e0 vrai dire, r\'e9pugnent de moins en moins \'e0 la majorit\'e9
+ des consciences f\'e9minines. C\rquote est assez difficile \'e0 expliquer\~; mais on dirait qu\rquote elles sont lasses, physiquement, des infamies continuelles auxquelles elles doivent leur bien-\'eatre, et leurs maris leur fortune\~; qu\rquote
+elles ont besoin de se r\'e9volter, sexuellement, contre la servitude de l\rquote ignominie morale que leur impose leur condition sociale. On dirait que leurs hanches se gonflent d\rquote indignation sous les robes que leur offrirent des \'e9
+poux dont elles ont sond\'e9 l\rquote \'e2me\~; que leurs seins cr\'e8vent de honte l\rquote \'e9toffe des corsages pay\'e9s par l\rquote argent des mis\'e9rables\~; que leurs flancs tressaillent de d\'e9go\'fbt au contact des \'ea
+tres qui les vendraient elles-m\'eames, s\rquote ils l\rquote osaient, comme ils vendent tout le reste\~; et qu\rquote elles ont soif d\rquote oublier, f\'fbt-ce pour une heure, dans les bras de gens qui n\rquote appartiennent point \'e0
+ leur sinistre monde, les caresses de ces prostitu\'e9s.
+\par
+\par \endash Vous pourriez bien avoir raison, me dit Ren\'e9e \'e0 qui j\rquote expose un jour mes id\'e9es \'e0 ce sujet. Il est certain, par exemple, que Mme\~Courbassol qui, je crois, vous a laiss\'e9 voir la couleur de
+son corset, pourrait se servir de vos explications pour donner la clef de ses d\'e9faillances\'85 Mais croyez-vous que ce soit charitable, de venir me parler de choses pareilles\~? Si vous alliez me faire r\'eaver \'e0 quelqu\rquote un\'85 \'e0 quelqu
+\rquote un de tr\'e8s oppos\'e9, par son caract\'e8re et ses actes, aux gens auxquels je sois li\'e9e\'85
+\par
+\par Halte-l\'e0\~! Ren\'e9e est charmante\~; c\rquote est une bonne petite camarade, mais je crois qu\rquote il serait dangereux, avec elle, de d\'e9passer la camaraderie. Il ne faut pas me laisser tenter par des pens\'e9es qui commencent \'e0 m\rquote
+assaillir\~; et le seul rem\'e8de est la fuite, comme le dit l\rquote axiome si vrai de Bussy-Rabutin, vol\'e9 par Napol\'e9on. Il ne faut pas oublier trop longtemps, non plus, que je suis un voleur.
+\par
+\par Voici bient\'f4t deux mois que je me suis endormi dans les d\'e9lices de Capoue \endash d\'e9lices peu enviables, au fond, et qui m\rquote ont co\'fbt\'e9 assez cher \endash et j\rquote ai fort n\'e9glig\'e9 mes affaires. On ne peut pas \'eatre en m\'ea
+me temps \'e0 la foire \endash la foire d\rquote empoigne \endash et au moulin. Et, maintenant, si j\rquote allais avoir \'e0 lutter contre des sentiments plus s\'e9rieux que ceux qui conviennent \'e0 des amourettes de hasard\'85
+\par
+\par Non, pas d\rquote id\'e9al\~; d\rquote aucune sorte. Je ne veux pas avoir ma vie obscurcie par mon ombre.
+\par
+\par Cela m\rquote \'e9pouvante un peu, pourtant, de retourner \'e0 Londres. C\rquote est si laid et si noir, \'e0 c\'f4t\'e9 de Paris\~! On pourrait le chercher \'e0 Hyde Park, l\rquote \'e9quivalent de cette all\'e9e des Acacias o\'f9 je me prom\'e8
+ne en ce moment, l\rquote id\'e9e m\rquote \'e9tant venue, apr\'e8s d\'e9jeuner, d\rquote aller prendre l\rquote air au bois. Les femmes aussi, on pourrait les y chercher, ces femmes qui passent en des parures de courtisanes et des poses d\rquote imp\'e9
+ratrices, au petit trot de chevaux tr\'e8s fiers, femmes du monde qui ont la d\'e9sinvolture des cocottes, horizontales qui ont le port altier des grandes dames.
+\par
+\par En voici une, l\'e0-bas, qui semble une reine, et qui a laiss\'e9 \'e9chapper un geste d\rquote \'e9tonnement en jetant les yeux sur moi. Un truc. Il y a tant de fa\'e7ons de faire son persil\~!\'85 Tiens\~! elle me salue. Je rends le salut\'85 Qui est-ce
+\~?
+\par
+\par Ob\'e9issant \'e0 un ordre, le cocher fait tourner la voiture dans une all\'e9e transversale. Je m\rquote engage dans cette all\'e9e\~; nous verrons bien. La voiture s\rquote arr\'eate, la femme saute lestement \'e0 terre\~; et, tout \'e0
+ coup, je la reconnais. C\rquote est Margot, Marguerite, l\rquote ancienne femme de chambre de Mme\~Montareuil.
+\par
+\par \endash Enfin, te voil\'e0\~! s\rquote \'e9crie-t-elle en se pr\'e9cipitant au-devant de moi. Mais d\rquote o\'f9 sors-tu\~? o\'f9 \'e9tais-tu\~? J\rquote ai si souvent pens\'e9 \'e0 toi\~! Je suis bien contente de te voir\'85
+\par
+\par Moi aussi, je suis fort heureux de voir Margot, Je lui explique que mes occupations d\rquote ing\'e9nieur me retiennent beaucoup \'e0 l\rquote \'e9tranger.
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, tu es ing\'e9nieur. C\rquote est un beau m\'e9tier. Est-ce que c\rquote est vrai qu\rquote on a fait une nouvelle invention pour onduler les cheveux en cinq minutes\~? Une machine, une m\'e9canique\'85\~? J\rquote en ach\'e8
+terais bien une\~; on perd tant de temps avec les coiffeurs\~!\'85 Enfin, tu me diras \'e7a une autre fois. Mais il faut que je te raconte ce qui m\rquote est arriv\'e9.
+\par
+\par Nous marchons c\'f4te \'e0 c\'f4te dans l\rquote all\'e9e et Marguerite me fait le r\'e9cit de ses aventures. Comme elle avait \'e9t\'e9 renvoy\'e9e sans certificat par Mme\~Montareuil, \'e0 la suite de ce vol dont on n\rquote a jamais pu d\'e9
+couvrir les auteurs, elle n\rquote a pu arriver \'e0 trouver une nouvelle place. Elle a eu beaucoup de mal, la pauvre Margot. Elle a \'e9t\'e9 oblig\'e9e de poser chez les sculpteurs pour \'ab\~poitrines de femmes du monde.\~\'bb
+ En fin de compte, un artiste en a fait sa ma\'eetresse, et elle s\rquote est trouv\'e9e, graduellement, lanc\'e9e dans le monde de la galanterie. Depuis elle n\rquote a pas eu \'e0 se plaindre\~; ah\~! mon Dieu, non. Elle a une chance infernale.
+\par
+\par \endash Mais tu as certainement entendu parler de moi\~? Tu lis les journaux, je pense\~? Il ne se passe point de jour que tu ne puisses voir dans leurs \'c9chos le nom de Marguerite de Vaucouleurs. Eh\~! bien, mon cher, Marguerite de Vaucouleurs, c
+\rquote est moi.
+\par
+\par C'est elle\~!\'85 }{\i\cgrid0 Et nunc erudimini, puella}{\cgrid0 \'85
+\par
+\par \endash Pour le moment, continue-t-elle, je suis entretenue principalement par Courbassol, le d\'e9put\'e9 de Malenvers. Tu connais\~? C\rquote est lui qui m\rquote a pay\'e9 ce matin cette paire de solitaires. Jolis, hein\~
+? Tu sais, Courbassol sera ministre lundi ou mardi. On va fiche le minist\'e8re par terre apr\'e8s-demain\~; il y a assez longtemps qu\rquote il nous rase\'85 Demain, Courbassol va \'e0 Malenvers, avec sa bande, pour prononcer un grand discours\~; il m
+\rquote en a d\'e9clam\'e9 des morceaux\~; c\rquote est \'e9patant. Apr\'e8s \'e7a, tu comprends, il sera s\'fbr de son portefeuille. Je vais \'e0 Malenvers avec lui, naturellement\'85 Tu ne sais pas\~? Tu devrais y venir aussi. Oui, c\rquote est \'e7
+a, viens\~; ils doivent repartir par le train de onze heures du soir\~; je m\rquote arrangerai pour avoir une migraine atroce qui me forcera \'e0 rester \'e0 Malenvers, et tu y demeureras, toi aussi. J\rquote irai envahir ta chambre\'85 Ah\~! au fait, c
+\rquote est \'e0 l\rquote h\'f4tel du Sabot d\rquote Or que nous allons tous\~; c\rquote est le patron qui est l\rquote agent \'e9lectoral de Courbassol. Alors, c\rquote est convenu\~? Tu prendras le train demain matin \'e0 huit heures\~
+? Bon. Excuse-moi de te quitter, mais ici je suis sous les armes\~; je ne peux pas abandonner mon poste\'85
+\par
+\par Margot remonte dans sa voiture qui part au grand trot prendre son rang dans la file des \'e9quipages qui descendent l\rquote all\'e9e des Acacias\~; et elle se retourne pour m\rquote envoyer un dernier salut, tr\'e8
+s gentil, qui fait scintiller ses brillants.
+\par
+\par Ah\~! Marguerite de Vaucouleurs\~!\'85 Tu prends ta revanche\~; et Mme\~Montareuil aurait sans doute mieux fait, dans l\rquote int\'e9r\'eat de son ignoble classe, de ne point te refuser un certificat. Tes pareilles, \'e0
+ qui on ne reproche encore que de ruiner des imb\'e9ciles, finiront peut-\'eatre, \'e0 force de d\'e9moraliser la Soci\'e9t\'e9, par l\rquote amener au bord de l\rquote ab\'eeme\~; et alors\'85
+\par
+\par Elles \'e9tincelaient aussi du feu des pierres pr\'e9cieuses, ces perforatrices \'e0 couronnes de diamants qui tu\'e8rent tant d\rquote hommes lors des travaux du Saint-Gothard, mais gr\'e2ce auxquelles on parvint \'e0 percer la montagne\~!
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074051}XIV \endash AVENTURES DE DEUX VOLEURS, D\rquote UN CADAVRE ET D\rquote UNE JOLIE FEMME
+{\*\bkmkend _Toc98074051}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Si j\rquote \'e9tais bavard, je sais bien ce que je dirais. Je roule depuis quatre heures dans un wagon occup\'e9 par des journalistes, et j\rquote en ai entendu de vertes. Mais il ne faut jamais r\'e9p\'e9ter ce que disent les journalistes\~; \'e7
+a porte malheur.
+\par
+\par Il y a plusieurs wagons devant la voiture dans laquelle je me trouve, et il y en a d\rquote autres apr\'e8s\~; tous bourr\'e9s de personnages plus ou moins politiques, appartenant aux assembl\'e9es parlantes ou aspirant \'e0
+ y entrer. Courbassol est dans le train, et son coll\'e8gue Un Tel, et son ami Chose, et son confr\'e8re Machinard\~; et beaucoup d\rquote hommes de langue et de plume\~; et encore d\rquote autres cocus\~; et plus, d\rquote une cocotte\~
+; et surtout Margot. Une partie de l\rquote \'e2me de la France, quoi\~!
+\par
+\par \endash Malenvers\~! Malenvers\~!\'85
+\par
+\par On descend. La ville est pavois\'e9e\'85
+\par
+\par Comment est-elle, cette ville-l\'e0\~?
+\par
+\par Si vous voulez le savoir, faites comme moi\~; allez-y. Ou bien, lisez un roman naturaliste\~; vous \'eates s\'fbrs d\rquote y trouver quinze pages \'e0 la file qui peuvent s\rquote appliquer \'e0 Malenvers. Moi, je ne fais pas de descriptions\~
+; je ne sais pas. Si j\rquote avais su faire les descriptions, je ne me serais pas mis voleur.
+\par
+\par La ville est pavois\'e9e (Quelle ville curieuse\~!) Des voitures (ah\~! ces voitures\~!) attendent devant la gare (je n\rquote ai jamais vu une gare pareille).
+\par
+\par Les voitures ne sont pas seules \'e0 attendre devant la gare. Il y a aussi M.\~le maire flanqu\'e9 de ses adjoints et du conseil municipal, et toute une collection de notables, m\'e2les et femelles. Les pompiers, casqu\'e9s d\rquote
+importance, font la haie \'e0 gauche et \'e0 droite, et pr\'e9sentent les armes avec enthousiasme, mais sans pr\'e9cision. Derri\'e8re eux se presse une foule en d\'e9lire o\'f9 semblent dominer les fonctionnaires de bas \'e9
+tage, cantonniers et bureaucrates, rats-de-cave et gabelous, pauvres gens qui n\rquote ignorent point que Courbassol au pouvoir, cela signifie\~: \'e9puration du personnel\~! La fanfare de la ville, \'e0 l\rquote ombre d\rquote une banni\'e8
+re qui ruisselle d\rquote or et tr\'e8s m\'e9daill\'e9e, ex\'e9cute la Marseillaise\~; et au dernier soupir du trombone, M.\~le maire, rouge jusqu\rquote aux oreilles et fort g\'ean\'e9 par son faux-col, prononce un discours que Courbassol \'e9
+coute, le sourire sur les l\'e8vres. M.\~le maire rend hommage aux grandes qualit\'e9s de Courbassol, \'e0 ses talents sup\'e9rieurs qui l\rquote ont recommand\'e9 depuis longtemps aux suffrages de ses concitoyens et le mettent hors de pair, \'e0
+ sa haute intelligence qui lui fait si bien comprendre que la libert\'e9 ne saurait exister sans l\rquote ordre sous peine de d\'e9g\'e9n\'e9rer en licence\~; et souhaite de le voir un jour \endash et ce jour n\rquote est peut-\'eatre pas loin, Messieurs
+\~! \endash \'e0 la t\'eate du gouvernement.
+\par
+\par Courbassol d\'e9clare, en r\'e9ponse, qu\rquote il est heureux et fier de se voir ainsi appr\'e9ci\'e9 par le premier magistrat d\rquote une ville qui lui est ch\'e8re, et qu\rquote il ne faut attendre le progr\'e8
+s, en effet, que du libre jeu de nos institutions. Il affirme qu\rquote il se trouvera pr\'eat \'e0 tous les sacrifices si le pays fait appel \'e0 son d\'e9vouement\~; et qu\rquote il a toujours consid\'e9r\'e9 la propri\'e9t\'e9, ce fruit l\'e9
+gitime du labeur de l\rquote homme, comme une chose sacr\'e9e \endash sacr\'e9e ainsi que la libert\'e9, ainsi que la famille\~!
+\par
+\par L\'e0 dessus, une petite fille v\'eatue de blanc et coiff\'e9e d\rquote un bonnet phrygien pr\'e9sente un gros bouquet tricolore qu\rquote elle vient offrir, dit-elle en un gentil compliment, \'ab\~\'e0 Mme\~Courbassol, la vertueuse et d\'e9vou\'e9
+e compagne de notre cher d\'e9put\'e9. \'bb Margot prend le bouquet sans sourciller, remercie au nom de la R\'e9
+publique, embrasse la petite fille, et se dirige avec Courbassol vers un landau centenaire. La fanfare reprend la Marseillaise et la foule hurle\~:
+\par
+\par \endash Vive la R\'e9publique\~! Vive Courbassol\~!\'85
+\par
+\par Les voitures, \'e9tant mises gratuitement au service du futur ministre et de sa suite, sont prises d\rquote assaut en un clin d\rquote \'9cil. Une cinquantaine de personnes, au moins, restent en panne sur le trottoir. Mais l\rquote omnibus de l\rquote h
+\'f4tel du }{\i\cgrid0 Sabot d\rquote Or}{\cgrid0 fait son entr\'e9e dans la cour de la gare, suivi lui-m\'eame de l\rquote omnibus de l\rquote h\'f4tel des }{\i\cgrid0 Deux-Mondes}{\cgrid0 , d\rquote un char-\'e0-bancs, d\rquote une tapissi\'e8re, d
+\rquote un myst\'e9rieux v\'e9hicule en forme de panier \'e0 salade, d\rquote une cal\'e8che pr\'e9historique et d un tape-cul.
+\par
+\par Allons, il y a de la place pour tout le monde. On se case, on s\rquote installe\~; fracs du maire et des adjoints en face des redingotes officielles des d\'e9put\'e9s et des costumes de voyage des journalistes, toilettes \'e9l\'e9
+gantes des horizontales vis-\'e0-vis des robes surann\'e9es des dames de Malenvers. Les repr\'e9sentants du peuple se d\'e9braillent et manquent de tenue, les municipaux ont l\rquote air de gar\'e7
+ons de salle et leurs femmes de caricatures, les gens de la presse font l\rquote effet de jockeys endimanch\'e9s et expansifs\~; mais les cocottes sont tr\'e8s dignes.
+\par
+\par Le cort\'e8ge se met en marche dans l\rquote ordre suivant\~: landaus, premier omnibus, char-\'e0-bancs, tapissi\'e8re, second omnibus, panier \'e0 salade, tape-cul et cal\'e8che ant\'e9diluvienne.
+\par
+\par C\rquote est dans cette cal\'e8che que j\rquote ai pris place, ainsi que trois personnes que je n\rquote ai pas l\rquote honneur de conna\'eetre. Deux journalistes, si j\rquote en juge \'e0 leur langage peu ch\'e2ti\'e9
+, et un monsieur taciturne, au, teint basan\'e9, aux cheveux d\rquote un noir pas naturel, aux moustaches fortement cir\'e9es. Je lis sa profession sur sa figure. C\rquote est un mouchard. Et moi, pour qui me prennent-ils, mes compagnons\~? Je le devine
+\'e0 quelques mots que prononce tout bas l\rquote un des journalistes, mais que je puis surprendre, comme nous passons devant la Halle aux Plumes \endash un vieux b\'e2timent rectangulaire, l\'e9zard\'e9, couvert en tuiles, qu\rquote on a enguirland\'e9
+ de feuillage et orn\'e9 de drapeaux, et o\'f9 doit avoir lieu, ce soir, le banquet qui pr\'e9ludera au fameux discours.
+\par
+\par Ils me prennent pour le correspondant d\rquote une gazette \'e9trang\'e8re qui cherche toutes les occasions de dire du mal de la France et d\rquote emp\'eacher qu\rquote on lui rende l\rquote \'c9gypte.
+\par
+\par \'c7a m\rquote est \'e9gal. Moi, je pense avec orgueil que, seul dans cette procession de personnes publiques, je repr\'e9sente le Vol sans Phrases.
+\par
+\par Il est une heure, ou peu s\rquote en faut, quand la cal\'e8che antique s\rquote arr\'eate devant le }{\i\cgrid0 Sabot d\rquote Or}{\cgrid0 , tendu de tricolore d\rquote un bout \'e0 l\rquote autre et plastronn\'e9 d\rquote \'e9cussons. Le propri\'e9
+taire, qui a re\'e7u Courbassol et ses amis, \'e0 titre d\rquote agent \'e9lectoral, avec tout l\rquote enthousiasme de circonstance, s\rquote appr\'eate maintenant \'e0 leur faire, en qualit\'e9 d\rquote h\'f4te, un accueil qu\rquote
+ils ne pourront pas oublier. Un festin est pr\'e9par\'e9 qui sera servi dans un moment, \'e0 droite du long corridor qui s\'e9pare en deux parties le rez-de-chauss\'e9e de l\rquote h\'f4tel, en une grande salle occup\'e9e par une \'e9
+norme table. En attendant, ces messieurs et ces dames ont envahi les pi\'e8ces des \'e9tages sup\'e9rieurs, afin de secouer \'e0 leur aise la poussi\'e8re du voyage, et de remettre leur toilette en ordre. De sorte qu\rquote
+il ne reste pas un coin disponible, m\rquote assure l\rquote h\'f4teli\'e8re \'e0 qui je viens de demander une chambre.
+\par
+\par \endash Non, Monsieur, pas un coin. Ah\~! \'e0 onze heures du soir, quand nos voyageurs seront partis, ce sera diff\'e9rent\~; mais jusque-l\'e0, \'e9tant donn\'e9
+e la position politique de mon mari, nous sommes tenus de les laisser faire leur maison de la n\'f4tre\'85 Pourtant, ajoute-t-elle, si Monsieur voulait repasser vers les cinq heures, je crois bien que j\rquote aurais une chambre\'85
+\par
+\par \endash Non, dit l\rquote h\'f4telier qui a entendu, en passant, la fin de la phrase de sa femme\~; non, pas avant six heures ou six heures et demie. Ce ne sera pas fini auparavant, certainement\'85
+\par
+\par Quoi\~? Qu\rquote est-ce qui ne sera pas fini\~?
+\par
+\par \endash Mettons sept heures. Monsieur. \'c0 sept heures, je vous promets de vous donner une chambre. Monsieur a l\rquote intention de d\'e9jeuner\~?
+\par
+\par Oui, j\rquote en ai l\rquote intention. Mais je ne pourrai point prendre mon repas dans la grande salle, qui est r\'e9serv\'e9e\'85 Cela m\rquote est indiff\'e9rent. Mon couvert est mis dans une petite pi\'e8ce, \'e0 gauche, \'e0 c\'f4t\'e9 du bureau de l
+\rquote h\'f4tel. Fort bien. Et, comme je me d\'e9barrasse de mon chapeau et de mon pardessus, je vois Margot descendre l\rquote escalier, son bouquet tricolore \'e0 la main, avec l\rquote air d\rquote \'e9
+tudier le langage des fleurs. Courbassol est fort empress\'e9 aupr\'e8s d\rquote elle\~; il en a bien le droit. Je ne veux pas la lui disputer, pour le moment. Est-ce qu\rquote il m\rquote a disput\'e9 sa femme\~? Non\~; eh\~! bien, alors\~?\'85 }{
+\i\cgrid0 Suum cuique}{\cgrid0 .
+\par
+\par Plusieurs personnes sont d\'e9j\'e0 \'e0 table dans la petite salle \'e0 manger. Entre autres, le mouchard. Ce doit \'eatre un fameux lapin, ce mouchard-l\'e0. Un homme de quarante ans pass\'e9s, car le noir des cheveux est d\'fb \'e0 l\'e0
+ teinture, nerveux, au masque volontaire, aux yeux froids et aigus, presque terribles. On dirait qu\rquote il me regarde avec insistance\'85 Non. D\rquote ailleurs, je n\rquote en ai cure. Je ne suis pas venu ici professionnellement \endash bien que j
+\rquote aie dans ma poche une petite pince, un bijou am\'e9ricain qui se d\'e9monte en trois parties et qui s\rquote enferme dans un \'e9tui pas plus gros qu\rquote un porte-cartes. Je d\'e9jeune rapidement. Le bruit qu\rquote
+on fait dans la grande salle commence \'e0 m\rquote ennuyer\~; j\rquote ai envie d\rquote aller faire un tour dans la campagne, pour passer l\rquote apr\'e8s-midi.
+\par
+\par C\rquote est une bonne id\'e9e. J\rquote y vais.
+\par
+\par J\rquote ai d\'e9pass\'e9 les derni\'e8res maisons de la ville \endash cette ville qui s\rquote est enrubann\'e9e, enguirland\'e9e, qui a mis des drapeaux \'e0 ses portes et des lampions \'e0 ses fen\'eatres, qui tirera un feu d\rquote
+artifice ce soir, parce qu\rquote un gredin qui n\rquote a ni c\'9cur, ni \'e2me, ni \'e9loquence, ni esprit, un gredin qui est un esclave et un filou, un adult\'e8re et un cocu, tiendra demain dans ses sales pattes les destin\'e9es d\rquote
+un grand pays. \endash Je suis dans les champs, \'e0 pr\'e9sent. Ah\~! que c\rquote est beau\~! que \'e7a sent bon\~!\'85
+\par
+\par J\rquote ai gagn\'e9 le bord d\rquote une rivi\'e8re qui coule sous des arbres, et je me suis assis dans l\rquote herbe. De fins rayons de soleil, qui percent le feuillage \'e9pais, semblent semer des pi\'e8ces d\rquote
+or sur le tapis vert du gazon. Les oiseaux, qui ont vu \'e7a, chantent narquoisement dans les branches et les bourdonnants \'e9lytres des insectes font entendre comme un ricanement. Elles peuvent se moquer de l\rquote homme, ces jolies cr\'e9
+atures qui vivent libres, de l\rquote homme qui ne comprend plus la nature et ne sait m\'eame plus la voir, de l\rquote homme qui se martyrise et se tue \'e0 ramasser, dans la fange, des richesses plus fugitives et plus illusoires peut-\'ea
+tre que celles que cr\'e9e cette lumi\'e8re qui joue sur l\rquote ombre au gr\'e9 du vent\'85 \'c0 travers le rideau des saules, l\'e0-bas, on aper\'e7oit de belles prairies, des champs dor\'e9s par les bl\'e9
+s, toute une harmonie de couleurs qui vibrent sous la gloire du soleil et qui vont se mourir doucement, ainsi que dans une brume chaude, au pied des collines bois\'e9es qui bleuissent \'e0 l\rquote horizon. Ah\~! c\rquote est un beau pays, la France\~! C
+\rquote est un beau pays\'85
+\par
+\par Je pense \'e0 beaucoup de choses, l\'e0, au bord de cette rivi\'e8re qui roule ses flots paresseux et clairs entre la splendeur de ses berges. Cette rivi\'e8re\'85 Si l\rquote on pouvait y vider le Palais-Bourbon, tout de m\'eame, une fois pour toutes\~!
+
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 d\'eener \'e0 l\rquote h\'f4tel des }{\i\cgrid0 Deux-Mondes}{\cgrid0 . C\rquote est le }{\i\cgrid0 Sabot d\rquote Or}{\cgrid0 , je le sais, qui fournit les victuailles et le personnel n\'e9cessaires au banquet qui a lieu ce soir,
+\'e0 sept heures et demie, \'e0 la Halle aux Plumes, et ses affaires, par cons\'e9quent, sont virtuellement interrompues. J\rquote y aurais fait maigre ch\'e8re si, m\'eame, l\rquote on avait consenti \'e0 me servir. Mais il est bient\'f4
+t sept heures et je veux voir si je puis, oui ou non, compter sur la chambre qu\rquote on m\rquote a promise.
+\par
+\par Je ne trouve personne \'e0 qui m\rquote adresser, quand j\rquote arrive au }{\i\cgrid0 Sabot d\rquote Or}{\cgrid0 . Tous tes employ\'e9s et les domestiques sont d\'e9j\'e0 \'e0 la Halle aux Plumes, sans doute, avec l\rquote
+argenterie et la vaisselle de la maison. Si je sonnais\~?\'85 Mais une id\'e9e me vient.
+\par
+\par Puisqu\rquote il n\rquote y a personne ici, puisque l\rquote \'e9tablissement est d\'e9sert\'85 Et puis, tant pis\~! La pens\'e9e m\rquote en est venue\~; je veux le faire.
+\par
+\par Je suis le long corridor sur lequel est ouverte la porte d\rquote entr\'e9e, dans lequel donne l\rquote escalier, et qui aboutit, au fond, \'e0 un jardin. Tout au bout, je trouve une porte\~; et, tout doucement, j\rquote
+en tourne le bouton. Une chambre de d\'e9barras\~; un vieux lit de fer, dans un coin, garni d\rquote un mauvais matelas\~; des caisses, des malles, des balais, et, derri\'e8re un grand rideau qui les pr\'e9serve de la poussi\'e8
+re, des hardes pendues au mur\'85 Apr\'e8s tout, c\rquote est de la folie, de tenter \'e7a. Pour rien, probablement. Et Margot, ce soir\'85 Tant pis\~; j\rquote y suis, j\rquote y reste.
+\par
+\par Si l\rquote on venait pourtant\~? Car il y a encore des gens l\'e0-haut\'85 Le mieux est de me cacher quelque part. O\'f9\~? Sous le lit\'85 Ah\~! non, derri\'e8re le rideau. Je m\rquote y place et je cherche \'e0
+ me rappeler exactement la disposition du bureau. Tout \'e0 l\rquote heure, peut-\'eatre\'85 Mais un grand bruit dans l\rquote escalier me fait dresser l\rquote oreille. Que se passe-t-il\~?
+\par
+\par Le bruit augmente. Les pas lourds de plusieurs personnes retentissent dans le corridor et semblent se rapprocher. Oui, on dirait qu\rquote on vient par ici\'85 Je m\rquote aplatis le long du mur, \'e0 tout hasard\~; et je n\rquote
+ai pas tort car, par un trou du rideau, je vois la porte s\rquote ouvrir. L\rquote h\'f4telier entre, portant avec un gar\'e7on d\rquote \'e9curie un grand paquet blanc qu\rquote ils vont d\'e9poser sur le lit.
+\par
+\par \endash Dieu\~! que c\rquote est lourd\~! dit l\rquote h\'f4telier en s\rquote essuyant le front. On ne croirait jamais que \'e7a p\'e8se autant. Maintenant, J\'e9r\'f4me\'85
+\par
+\par L\rquote h\'f4teli\'e8re, en grande toilette, appara\'eet \'e0 la porte, accompagn\'e9e d\rquote une servante.
+\par
+\par \endash Ah\~! te Voil\'e0. Tu es pr\'eate, j\rquote esp\'e8re\~? demande son mari.
+\par
+\par \endash Oui, mon ami, r\'e9pond la femme d\rquote une voix mouill\'e9e de larmes.
+\par
+\par \endash Bon. Moi aussi\~; je n\rquote ai qu\rquote \'e0 passer mon habit. Allons, ne pleure pas. Ce serait joli, si l\rquote on te voyait les yeux rouges, au banquet. Tu savais bien que \'e7a devait arriver, n\rquote est-ce pas\~? Je t\rquote avais m\'ea
+me dit que ce serait fini avant sept heures. Nous ne la d\'e9clarerons que demain matin.
+\par
+\par Ah\~! bien, vrai\~!\'85 Ce paquet blanc, c\rquote est un cadavre\'85
+\par
+\par \endash Ma pauvre maman\~! g\'e9mit l\rquote h\'f4teli\'e8re en s\rquote avan\'e7ant vers le lit.
+\par
+\par Mais son mari la retient.
+\par
+\par \endash Voyons, pas de b\'eatises. Nous n\rquote avons pas de temps \'e0 perdre. Elle est aussi bien l\'e0 qu\rquote autre part\~; elle aimait beaucoup \'e0 coucher au rez-de-chauss\'e9e, autrefois\'85 Vous, J\'e9r\'f4me, vous allez rester ici \'e0
+ veiller le corps\~; voici une bougie\~; vous l\rquote allumerez d\'e8s qu\rquote il fera sombre\'85 C\rquote est \'e9tonnant, dit-il \'e0 sa femme, que tu n\rquote aies pas song\'e9 \'e0 te procurer de l\rquote eau b\'e9nite d\rquote avance. Enfin, on s
+\rquote en passera pour cette nuit\'85 Vous, Annette, continue-t-il en s\rquote adressant \'e0 la servante, vous allez remonter dans la chambre, refaire le lit et remettre tout en ordre en deux coups de temps.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur.
+\par
+\par \endash Quand ce Monsieur qui a demand\'e9 une chambre reviendra, vous lui donnerez celle-l\'e0\'85
+\par
+\par \endash La chambre de maman\~! sanglote l\rquote h\'f4teli\'e8re.
+\par
+\par \endash Ah\~! je t\rquote en prie, as-tu fini\~? demande le mari. Puisque nous n\rquote avons que cette chambre-l\'e0 jusqu\rquote \'e0 onze heures\'85 Et puis, les affaires avant tout\~; cent sous, \'e7a fait cinq francs\'85
+ Bien entendu, Annette, ajoute-t-il, vous laisserez la fen\'eatre grande ouverte. Si le voyageur se plaint de l\rquote odeur des m\'e9dicaments, vous lui direz que la chambre \'e9tait occup\'e9
+e par une personne qui avait mal aux dents et qui se mettait des drogues sur les gencives\'85 C\rquote est tout. Faites bien attention. J\'e9r\'f4me et vous\~; n\rquote oubliez pas que vous avez la garde de la maison. Maintenant, mon habit, et partons.\~;
+
+\par
+\par Il sort, suivi par sa femme et la servante\~; et J\'e9r\'f4me s\rquote assied sur une chaise d\'e9paill\'e9e, le plus loin possible du lit.
+\par
+\par En voil\'e0, une situation\~! Que faire\~?\'85 J\rquote entends l\rquote h\'f4telier et sa femme qui s\rquote en vont\~; et je vois, par le trou du rideau, le gar\'e7on d\rquote \'e9curie, tr\'e8s p\'e2le, qui commence \'e0 trembler de frayeur. Apr\'e8
+s tout, ce ne sera pas bien difficile, de sortir d\rquote ici. J\'e9r\'f4me est assis juste devant moi\~; je n\rquote ai qu\rquote \'e0 \'e9tendre les bras pour le pousser aux \'e9paules et le jeter \'e0 terre sans qu\rquote il puisse savoir d\rquote o
+\'f9 lui vient le coup\~; et je serai dans la rue avant qu\rquote il ait eu le temps de me voir, avant qu\rquote il ait pu revenir de son \'e9pouvante\'85 Attendons encore un peu.
+\par
+\par J\rquote entends un pas de femme dans le corridor. La porte s\rquote ouvre\~; c\rquote est Annette.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, dit-elle \'e0 J\'e9r\'f4me en faisant un signe de croix, ce n\rquote est pas gai, de rester ici en t\'eate-\'e0-t\'eate avec un mort\~?
+\par
+\par \endash Ah\~! non, pour s\'fbr, r\'e9pond le gar\'e7on d\rquote \'e9curie qui claque des dents. Pour s\'fbr\~! Tu devrais bien venir me tenir compagnie\'85
+\par
+\par \endash Plus souvent\~! Tu n\rquote es pas g\'ean\'e9, vraiment\~! Moi, je vais monter tout en haut de la maison, au quatri\'e8me, pour regarder le feu d\rquote artifice\~; de l\'e0, on peut voir ce qui se passe sur la grande place comme si l\rquote
+on y \'e9tait, et je ne perdrai pas une chandelle romaine.
+\par
+\par \endash J\rquote ai bien envie d\rquote aller avec toi, dit J\'e9r\'f4me\~; les singes ne reviendront pas avant onze heures, et les autres domestiques non plus\'85
+\par
+\par \endash Jamais de la vie\~! s\rquote \'e9crie Annette. Je te connais\~; tu me ferais voir les fus\'e9es \'e0 l\rquote envers\'85
+\par
+\par Mais J\'e9r\'f4me se l\'e8ve et va la prendre par la taille.
+\par
+\par \endash Veux-tu bien te tenir tranquille\~! Devant un mort\~! si c\rquote est permis\'85 Allons, viens tout de m\'eame, continue-t-elle en l\rquote embrassant\'85 Pourtant, si ce Monsieur qui a demand\'e9 une chambre revient\~?
+\par
+\par \endash Il sonnera, dit J\'e9r\'f4me, et nous l\rquote entendrons bien.
+\par
+\par Ils sortent tous deux, ferment la porte, et je les entends qui montent les escaliers quatre \'e0 quatre. Allons\~! les choses tournent mieux que je ne l\rquote avais esp\'e9r\'e9\~; et, dans deux ou trois minutes\'85
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, comment la trouves-tu, celle-l\'e0\~?
+\par
+\par Horreur\~! C\rquote est le cadavre qui a parl\'e9\~!\'85 j\rquote en suis s\'fbr\'85 Oh\~! j\rquote en suis s\'fbr\~!\'85 La voix part de l\'e0-bas, du coin o\'f9 la morte g\'eet sur le lit, et il n\rquote y a que moi de vivant dans cette chambre\'85
+ Il me semble qu\rquote elle vient de s\rquote agiter sur sa couche, cette morte\~; oui, on dirait qu\rquote elle remue\'85 J\rquote \'e9carte le rideau, pour mieux voir, car je me demande si je r\'eave.
+\par
+\par Ha\~! je ne r\'eave qu\rquote \'e0 moiti\'e9\'85 La phrase que j\rquote ai cru entendre a bien \'e9t\'e9 prononc\'e9e, je n\rquote ai point \'e9t\'e9 victime d\rquote une illusion quand j\rquote ai remarqu\'e9 les mouvements imprim\'e9
+s au matelas sur lequel le cadavre est \'e9tendu. Je ne r\'eave m\'eame pas du tout \endash car j\rquote aper\'e7ois, \'e0 ma grande stup\'e9faction, une t\'eate d\rquote homme sous le lit. \endash Une t\'eate que je reconnais\~; une t\'eate basan\'e9
+e, aux cheveux noirs, aux moustaches cir\'e9es\'85 la t\'eate du mouchard\'85
+\par
+\par Le mouchard\~! Je vois ses \'e9paules, \'e0 pr\'e9sent, et ses bras, et son torse\~; et le voici sur ses pieds. Il s\rquote avance lentement vers moi.
+\par
+\par \endash Bonsoir, cher Monsieur. Comment vous portez-vous\~? Dites-moi donc deux mots aimables. Il y a une grande demi-heure que j\rquote attends patiemment, sous ce lit, le plaisir de faire votre connaissance\'85
+\par
+\par Je me ramasse sur moi-m\'eame pour me jeter sur lui de toute ma force, car il faut que je lui passe sur le ventre, co\'fbte que co\'fbte, afin de m\rquote \'e9chapper d\rquote ici.\~: Mais il a vu mon mouvement, et \'e9tend la main.
+\par
+\par \endash N\rquote aie pas peur\~! Je n\rquote ai pas besoin de te demander ce que tu fais ici, n\rquote est-ce pas\~? Et quant \'e0 moi, bien que tu ne me connaisses pas, je vais te dire mon nom et tu verras que tu n\rquote as rien \'e0 craindre. Je m
+\rquote appelle Canonnier.
+\par
+\par \endash Canonnier\~! C\rquote est vous, Canonnier\~?\'85 C\rquote est vous\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, moi-m\'eame en personne. \'c7a t\rquote \'e9tonne\~?
+\par
+\par \endash Un peu. J\rquote ai souvent entendu parler de vous\'85
+\par
+\par \endash Ah\~!\'85 Comment t\rquote appelles-tu\~?
+\par
+\par \endash Randal.
+\par
+\par \endash Alors, moi aussi j\rquote ai entendu parler de toi. J\rquote avais m\'eame l\rquote intention de te voir et de te proposer, quelque chose. Par exemple, je ne m\rquote attendais pas \'e0 te rencontrer \'e0 Malenvers. Le hasard est un grand ma\'ee
+tre. Ah\~! j\rquote ai bien ri, en moi-m\'eame, quand je t\rquote ai vu entrer ici et te cacher derri\'e8re le rideau\~; il n\rquote y avait pas trois minutes que j\rquote \'e9tais sous le lit. Il faut dire que j\rquote ai fait une sale grimace quand on m
+\rquote a apport\'e9 ce paquet-l\'e0 sur le dos. On a beau \'eatre oblig\'e9 de s\rquote attendre \'e0 tout, dans notre m\'e9tier\'85
+\par
+\par \endash \'c0 propos de m\'e9tier, dis-je, puisque nous devons faire le coup \'e0 nous deux, maintenant, il ne faut pas perdre de temps.
+\par
+\par \endash Au contraire, dit Canonnier. Ne nous pressons pas. Attendons le commencement du feu d\rquote artifice pour nous y mettre. C\rquote est plus prudent. Nous serons s\'fbrs de n\rquote \'eatre pas d\'e9rang\'e9s. C\rquote est pour huit heures\~
+; nous avons encore dix minutes.
+\par
+\par Il s\rquote assied, tr\'e8s tranquillement, sur la chaise que vient de quitter J\'e9r\'f4me, et se met \'e0 hausser les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Regarde-moi ce cadavre, l\'e0, ce corps de vieille femme que ses enfants auraient mise dans la soue aux cochons si un voyageur avait voulu leur louer ce cabinet de d\'e9barras. Ce qu\rquote elle a d\'fb trimer, la malheureuse, et faire de salet
+\'e9s, et dire de mensonges, et voler de monde, pour en arriver l\'e0\~! Voil\'e0 des gens qui d\'e9fendent la propri\'e9t\'e9 et l\rquote h\'e9ritage\~! Pendant leur vie, ils se supplicient eux-m\'eames et torturent les autres de toutes les fa\'e7
+ons imaginables et, apr\'e8s leur mort, leurs h\'e9ritiers jettent leurs cadavres, pour cent sous, dans la bo\'eete aux ordures. Et l\rquote on reproche am\'e8rement au malfaiteur de manquer de sentimentalisme\~!\'85 Ah\~! assez d\rquote oraison fun\'e8
+bre. Dis donc, je ne pense pas que ce soit sp\'e9cialement pour voler les honn\'eates propri\'e9taires de cette bo\'eete que tu es venu \'e0 Malenvers\~?
+\par
+\par \endash Non, c\rquote est une id\'e9e que j\rquote ai eue tout d\rquote un coup, je ne sais comment. La v\'e9rit\'e9, c\rquote est que j\rquote ai suivi ici une jeune personne qui n\rquote est pas compl\'e8tement libre, et avec laquelle j\rquote ai rend
+ez-vous ce soir.
+\par
+\par \endash Mes f\'e9licitations. Moi, je suis venu \'e0 Malenvers afin de pouvoir en partir. Tu vas me comprendre. J\rquote ai quitt\'e9 les \'c9tats-Unis, il y a trois semaines, \'e0 bord d\rquote un navire de commerce qui m\rquote a amen\'e9 \'e0
+ Saint-Nazaire. De l\'e0, je me suis rendu \'e0 R., une petite ville \'e0 dix lieues environ au-dessus de Malenvers, et j\rquote y attendais depuis deux jours une occasion de rentrer \'e0 Paris\'85
+\par
+\par \endash Comment, une occasion\~?
+\par
+\par \endash Naturellement. Mon d\'e9part d\rquote Am\'e9rique a \'e9t\'e9 signal\'e9 \'e0 la police, qui ne sait ni o\'f9 j\rquote ai d\'e9barqu\'e9 ni o\'f9 je me trouve, mais qui se doute bien des raisons qui m\rquote appellent \'e0
+ Paris. Tu sais comme les gares de la capitale sont surveill\'e9es\~; ce sont de v\'e9ritables sourici\'e8res. Du reste, l\rquote absurde r\'e9seau fran\'e7ais, qui force un homme qui veut aller de Lyon \'e0 Bordeaux, ou de Nancy \'e0 Cette, \'e0
+ passer par Paris, n\rquote a point d\rquote autre raison d\rquote \'eatre que la facilit\'e9 de l\rquote espionnage. Or, \'e9tant donn\'e9 que je suis connu comme le loup blanc par le dernier loustic de la police, j\rquote \'e9tais s\'fbr, si j\rquote
+avais pris un train ordinaire, d\rquote \'eatre fil\'e9 en arrivant et arr\'eat\'e9 deux heures apr\'e8s. J\rquote ai donc envoy\'e9 mes bagages \'e0 Paris chez quelqu\rquote un que je connais et, ainsi que je te le disais, j\rquote
+ai attendu tranquillement \'e0 R. l\rquote occasion de les suivre. Cette occasion, le voyage de Courbassol me l\rquote a fournie. J\rquote ai pris \'e0 R., ce matin, le train qui vous amenait ici et je partirai ce soir avec les repr\'e9
+sentants du peuple et leur suite. C\rquote est bien le diable si les roussins songent \'e0 m\rquote aller d\'e9couvrir parmi ces honorables personnes. D\rquote ailleurs, je me suis fait une t\'eate de mouchard de premi\'e8re classe et ils me prendront, s
+\rquote ils me remarquent, pour un coll\'e8gue de la S\'fbret\'e9 G\'e9n\'e9rale\~; mais, en temps ordinaire, je ne me serais pas fi\'e9 \'e0 ce d\'e9guisement\~; ils ont trop d\rquote int\'e9r\'eat \'e0 me mettre la main au collet\'85
+\par
+\par \endash Ma foi, dis-je, je dois t\rquote avouer que je t\rquote avais pris, moi aussi, pour un mouchard. Et l\rquote id\'e9e t\rquote est venue subitement de faire un coup ici\~?
+\par
+\par \endash Oui, subitement, comme \'e0 toi. C\rquote est assez curieux, mais c\rquote est comme \'e7a. Au fond, je ne pense pas que \'e7a nous rapportera des millions\~; mais je me trouve depuis ce matin dans une telle atmosph\'e8re d\rquote honn\'eatet\'e9
+ politique et priv\'e9e\'85
+\par
+\par Le sifflement d\rquote une fus\'e9e lui coupe la parole\~; et, tout aussit\'f4t, on entend cr\'e9piter une pi\'e8ce d\rquote artifice. C\rquote est la pr\'e9face\~; les trois coups des pyrotechniciens.
+\par
+\par \endash Allons, dit Canonnier en se levant\~; c\rquote est le moment. La nuit commence \'e0 tomber, mais nous verrons encore assez clair.
+\par
+\par Nous sortons, jetant tous les deux un regard de piti\'e9 vers la forme blanche allong\'e9e sur le lit de fer\~; nous fermons doucement la porte\~; nous nous glissons dans le corridor\~; et nous voici devant le bureau de l\rquote h\'f4tel. La porte n
+\rquote en est pas ferm\'e9e \'e0 clef. C\rquote est charmant\~! Nous entrons.
+\par
+\par \endash Le bureau\~; bon, fait Canonier. Et qu\rquote est-ce que c\rquote est que cette seconde pi\'e8ce\~? La chambre \'e0 coucher de Monsieur et de Madame, sans doute\'85 Tout juste. Nous allons nous partager la besogne\~; la division du travail, il n
+\rquote y a que \'e7a\'85 Tiens, tu as un outil am\'e9ricain, continue-t-il pendant que je visse les unes aux autres les trois parties de ma pince\~; j\rquote ai le m\'eame exactement\~; mais on fait mieux que \'e7a, \'e0 pr\'e9
+sent. Et puis, Edison a invent\'e9 une petite batterie \'e9lectrique qui travaille pour vous tout en vous \'e9clairant, pour percer et scier les parois des coffres-forts\~; \'e7a se place dans un \'e9tui \'e0 jumelle qu\rquote on porte en bandouli\'e8re\~
+; tr\'e8s pratique. J\rquote en ai une dans ma malle\~; je te ferai voir\'85 Voyons, toi, va dans la chambre et mets le secr\'e9taire \'e0 la question\~; moi, je vais rester ici pour t\'e2ter le pouls \'e0 la caisse. Nous n\rquote en aurons
+ pas pour longtemps.
+\par
+\par En effet, cinq minutes apr\'e8s, juste comme j\rquote ai v\'e9rifi\'e9 le contenu du meuble auquel je me suis attaqu\'e9. Canonnier entre dans la chambre avec des billets de banque dans la main gauche et, dans la main droite, son chapeau o\'f9
+ sonnent des pi\'e8ces d\rquote or.
+\par
+\par \endash Voici ma r\'e9colte, dit-il\~; six mille francs de billets, pour commencer. Tiens, en voici trois mille\~; ne les change ni ici ni \'e0 Paris, \'e0 cause des num\'e9ros. Quant \'e0 l\rquote or, nous n\rquote avons pas le temps de compter.
+\par
+\par Il vide son chapeau sur le lit et fait deux tas de louis, \'e0 peu pr\'e8s \'e9gaux.
+\par
+\par \endash Prends celui que tu voudras. Celui de gauche\~? Parfait. Je mets celui de droite dans ma poche. Douze cents francs chacun, \'e0 peu pr\'e8s\'85 Et toi, qu\rquote as-tu trouv\'e9\~?
+\par
+\par \endash Des valeurs. Les voici.
+\par
+\par \endash Bien. Je vais les emporter, puisque tu restes \'e0 Malenvers. Elles partiront pour Londres demain matin \'e0 l\rquote adresse de Paternoster. Ce brave Paternoster\~! Il m\rquote a \'e9crit plusieurs fois \'e0 ton sujet\'85 Je t\rquote
+expliquerai pourquoi. Pour le moment, je me demande o\'f9 je vais mettre ces titres. Un paquet, ce n\rquote est pas possible. En cataplasme, sur mon ventre\~? Oui\~; mais il faudrait quelque chose pour les faire tenir\'85 Ah ! \'e7a\'85
+\par
+\par Des drapeaux, qu\rquote on a jug\'e9s superflus pour la d\'e9coration de l\rquote h\'f4tel, sont appuy\'e9s contre le mur. Canonnier en prend un, arrache l\rquote \'e9toffe de la hampe, et s\rquote
+en confectionne une sorte de ceinture tricolore que je lui attache fortement derri\'e8re le dos, et dans laquelle nous ins\'e9rons les papiers.
+\par
+\par \endash \'c0 merveille, dit Canonnier en boutonnant son gilet. Je fais concurrence \'e0 M.\~le maire, int\'e9rieurement\~; et il se met \'e0 renifler d\rquote une fa\'e7on singuli\'e8re. Tu te demandes si je suis enrhum\'e9\~
+? ajoute-t-il. Non, pas du tout. Je flaire l\rquote argent. Je pense que nous n\rquote en avons pas trouv\'e9 beaucoup, et qu\rquote il doit y en avoir d\rquote autre. Laisse-moi flairer encore un peu\~; je te dis que je sens l\rquote argent\'85 Tiens, l
+\'e0.
+\par
+\par Il se dirige vers la chemin\'e9e, passe sa main entre la glace qui la d\'e9core et le mur\~; et retire un vieux portefeuille.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! dit-il en s\rquote approchant de la fen\'eatre. Je te le disais bien\~!\'85 Des billets de mille\~; mazette\~!\'85 Quatre, cinq\'85 Neuf, dix. Dix mille francs, mon bon ami. Voil\'e0 ce que c\rquote est que d\rquote
+avoir du nez. Quand tu auras mon exp\'e9rience, tu en auras autant que moi\'85 Voici cinq billets. Mets-les dans ta poche, et allons-nous-en.
+\par
+\par Nous rentrons dans le bureau.
+\par
+\par \endash Je leur ai laiss\'e9 toute la monnaie blanche, fait Canonnier en passant devant la caisse fractur\'e9e.\~; ils ont de la chance que je ne sois pas bim\'e9talliste\'85 Plus un mot, \'e0 pr\'e9sent et sortons par les jar
+dins. Il y a une petite porte, au fond, qui donne dans une rue d\'e9serte.
+\par
+\par Nous sommes dans la rue d\'e9serte. Les fus\'e9es du feu d\rquote artifice s\rquote \'e9panouissant en gerbes multicolores, rayent le ciel qui s\rquote est obscurci. Nous nous dirigeons vers la grande place et nous avons la joie d\rquote
+assister aux transports de la foule devant les soleils tournants, les chandelles romaines, et surtout les pluies d\rquote or. Divertissements innocents, plaisirs purs\'85
+\par
+\par Un temps d\rquote arr\'eat. C\rquote est le bouquet qu\rquote on va lancer, et il faut laisser \'e0 l\rquote enthousiasme la pause n\'e9cessaire aux pr\'e9parations d\rquote un \'e9lan supr\'eame. Oui, c\rquote est le bouquet\~! Il \'e9clate, \'e9
+blouissant, au milieu d\rquote acclamations fr\'e9n\'e9tiques. Et, parmi les jets de feu et les rayons dor\'e9s, s\rquote \'e9l\'e8ve la forme, plus lumineuse encore, d\rquote une femme coiff\'e9e d\rquote un casque qui semble une mitre\~; arm\'e9e d
+\rquote un glaive pareil \'e0 un grand couteau \'e0 papier\~: et pi\'e9tinant une devise latine\~: }{\i\cgrid0 Pax et Labor}{\cgrid0 .
+\par
+\par \endash \'c0 quoi pensais-tu pendant ce feu d\rquote artifice\~? demand\'e9-je \'e0 Canonnier comme nous quittons la grande place.
+\par
+\par \endash Je pensais qu\rquote il est fort heureux pour la Soci\'e9t\'e9 que les malfaiteurs soient des gens simplement pr\'e9occup\'e9s de leurs besoins mat\'e9riels, des utilitaires, si l\rquote on peut dire, et n\rquote aient pas de go\'fb
+ts artistiques. Autrement, les crimes pour la sensation, les forfaits pour le plaisir\'85 Mais \'e7a viendra. Les honn\'eates gens poss\'e8dent d\'e9j\'e0 ces sentiments-l\'e0\~; les criminels les auront bient\'f4
+t. Le maire de Chicago, pendant la terrible conflagration de la ville, r\'e9fugi\'e9 au bord du lac avec les habitants impuissants devant les flammes, s\rquote \'e9criait en un acc\'e8s de voluptueux orgueil\~: \'ab\~Qu\rquote on vienne dire, \'e0 pr\'e9
+sent, que Chicago n\rquote est pas la premi\'e8re ville du monde\~!\~\'bb Faudra-t-il s\rquote \'e9tonner, apr\'e8s cela, si les }{\i\cgrid0 tramp}{\cgrid0 s d\rquote Am\'e9rique, qui se contentent jusqu\rquote ici de faire d\'e9railler les
+trains pour piller les morts et les bless\'e9s qu\rquote ils ach\'e8vent, se forment une conception plus haute de leur raison d\rquote \'eatre\~; et s\rquote ils se mettent \'e0 faire sauter des bourgades ou \'e0 incendier des villes, simplement pour l
+\rquote attrait du spectacle, }{\i\cgrid0 for the fun of the thing}{\cgrid0 \~?
+\par
+\par \endash En Europe, on n\rquote en est pas l\'e0.
+\par
+\par \endash Pas encore. Mais qu\rquote importent les proc\'e9d\'e9s, apr\'e8s tout\~? Dans tous les pays, la soci\'e9t\'e9 actuelle mourra de la m\'eame maladie\~: de la disproportion entre ses aptitudes et ses actes\~; du manque d\rquote \'e9
+quilibre entre sa morale et ses besoins\'85 La Soci\'e9t\'e9\~! C\rquote est la coalition des impuissances l\'e9preuses. Quel est donc l\rquote imb\'e9cile qui a dit le premier qu\rquote elle, avait \'e9t\'e9 constitu\'e9e par des Forts pour l\rquote
+oppression des Faibles\~? Elle a \'e9t\'e9 \'e9tablie par des Faibles, et par la ruse, pour l\rquote asservissement des Forts, C\rquote est le Faible qui r\'e8gne, partout\~; le faible, l\rquote imb\'e9cile, l\rquote infirme\~; c\rquote est sa main d
+\rquote estropi\'e9, sa main d\'e9bile, qui tient le couteau qui ch\'e2tre\'85
+\par
+\par Nous arrivons devant la Halle aux Plumes.
+\par
+\par \endash Quel tas de lugubres bavards, l\'e0-dedans\~! murmure Canonnier, ils vont \'eatre gav\'e9s, bient\'f4t, et se mettront \'e0 d\'e9biter leurs mensonges\'85 Il y aurait tout de m\'eame quelque chose \'e0 faire en politique, vois-tu, ajoute-t-il d
+\rquote une voix plus, basse\~; quelque chose de grand, sans doute. Pas un des sacripans gouvernementaux attabl\'e9s l\'e0 qui n\rquote ait, comme l\rquote enfant de Sparte, un renard qui lui ronge le ventre\'85 Et quelqu\rquote
+un qui aurait des documents\'85 Tu comprends, hein\~? Tu comprends\~?\'85 Quelqu\rquote un \'e0 qui on fournirait toutes les preuves\'85 et qui aurait le courage et la force de prendre \'e7\'e0 \'e0 la gorge\'85
+ Enfin, nous nous reverrons et nous aurons le temps de causer\~; je t\rquote ai d\'e9j\'e0 dit, n\rquote est-ce pas\~? que j\rquote avais l\rquote intention de te voir\'85 Tu reviens \'e0 Paris demain matin\~?
+\par
+\par \endash Oui.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, tu me trouveras demain soir \'e0 dix heures, sur la place du Carrousel, devant le monument de Gambetta. Convenu\~? Bien. Je te quitte\~; je vais aller manger dans un caf\'e9, pr\'e8s de la gare et, \'e0
+ onze heures, je pars avec ces messieurs. Au revoir.
+\par
+\par Neuf heures sonnent au clocher d\rquote une \'e9glise. Pendant une heure, au moins, je me prom\'e8ne par la ville, songeant \'e0 ce que m\rquote a dit Canonnier, \'e0 ce qu\rquote il m\rquote a laisse entendre. C\rquote est extraordinaire, que j\rquote
+aie rencontr\'e9 cet homme ici\~; et plus extraordinaire encore qu\rquote il ait d\'e9j\'e0 song\'e9 \'e0 moi pour\'85 Et pourquoi ne serait-ce pas le malfaiteur, au bout du compte, qui d\'e9livrerait le monde du joug inf\'e2me des honn\'eates gens\~? Si
+\'e7\rquote avait \'e9t\'e9 Barabbas qui avait chass\'e9 les vendeurs du Temple \endash peut-\'eatre qu\rquote ils n\rquote y seraient pas revenus\'85
+\par
+\par Ma marche sans but m\rquote a ramen\'e9 pr\'e8s de la Halle aux Plumes. J\rquote y entre\~; car on en a ouvert les portes afin de permettre aux bonnes gens de Malenvers qui n\rquote ont point pris part au banquet de se repa\'eetre, au moins, de la d\'e9
+licieuse \'e9loquence de leur cher d\'e9put\'e9.
+\par
+\par La Halle, \'e9clair\'e9e par de grands lustres qui pendent du toit au bout de c\'e2bles entour\'e9s de haillons rouges, a un aspect sinistre. On dirait un b\'e2timent d\rquote abattoir transform\'e9 \'e0 la h\'e2te en salle de festin\~; ou bien, plut\'f4
+t, un grand magasin de receleur dont toutes les marchandises vol\'e9es auraient \'e9t\'e9 enlev\'e9es sous la crainte d\rquote une descente de police, et o\'f9 se seraient attabl\'e9s, dans le vain espoir de tromper les argousins sur la destination de l
+\rquote immeuble, des individus suspects endimanch\'e9s \'e0 la six-quatre-deux. Des troph\'e9es de drapeaux sont accroch\'e9s aux murs qui suintent\~; et, tout au fond, \'e9clatant en sa blancheur froide de fromage mou, on distingue le buste d\rquote
+une bacchante de la Courtille \'e9tiquet\'e9e R. F., un buste couronn\'e9 de lauriers \endash coup\'e9s au bois o\'f9 nous n\rquote irons plus.
+\par
+\par Autour de l\rquote \'e9norme table, les hommes publics, tr\'e8s rouges, semblent cuver un vin tr\'e8s lourd\~; les citoyens de Malenvers tendent leurs oreilles en feuilles de chou\~; leurs dames \'e9coutent, tr\'e8
+s attentivement, aussi, pleines de componction, ainsi qu\rquote \'e0 l\rquote \'e9glise\~; les cocottes prennent de petits airs d\'e9tach\'e9s (mais elles sont \'e9mues tout de m\'eame, les gaillardes\~; je vois bien \'e7\'e0)\~; les st\'e9
+nographes des agences noircissent du papier avec une rapidit\'e9 terrifiante\~; les journalistes prennent des notes\~; la foule, }{\i\cgrid0 vulgum pecus}{\cgrid0 qui se presse le long des murs, bave d\rquote admiration\~
+; et, vers le milieu de la table, debout, avec des gestes de calicot qui mesure du madapolam, Courbassol parle, parle, parle\'85
+\par
+\par Sa figure\~? Ah\~! je ne sais pas\~! Je n\rquote en vois rien\~; on n\rquote en peut rien voir. Il n\rquote y a que sa bouche qui soit visible\~; sa bouche, sa gueule, sa sale gueule. Et m\'eame pas sa bouche\~: sa l\'e8vre inf\'e9
+rieure seulement. Oui, on ne voit que \'e7a, dans la face de Courbassol. On ne peut pas y voir autre chose que sa l\'e8vre int\'e9rieure\~!
+\par
+\par Cette l\'e8vre est une infamie. Un bourrelet \'e9pais, violac\'e9, qui fait saillie en bec de pichet \'e9br\'e9ch\'e9\~
+; une chose molle, humide, sur laquelle les paroles paraissent glisser comme un liquide visqueux et dont les contractions spasmodiques semblent sucer la salive\~; qui fait songer, malgr\'e9 soi, \'e0 un d\'e9bris sexuel de Hottentote. Cette l\'e8vre-l\'e0
+, c\rquote est une gargouille\~: la gargouille parlementaire\'85 Et des mensonges en tombent sans tr\'eave, et des \'e2neries, et des turpitudes\'85
+\par
+\par Le saltimbanque attaque sa p\'e9roraison. Il la d\'e9clame, non pas en Robert-Macaire, ni m\'eame en Bertrand, mais en Courbassol. La voix est lourde, monotone, fausse, peureuse\~; une voix de l\'e2che\~: la voix parlementaire.
+\par
+\par \endash Oui, citoyens, le jour va luire enfin o\'f9 c\rquote en sera fait des compromissions indignes\~; o\'f9 le grand parti r\'e9publicain va reprendre conscience de lui-m\'eame et voguer de ses propres ailes. La France est lasse de se voir gouvern\'e9
+e par des hommes qui, sous de vains pr\'e9textes de sagesse et de prudence, s\rquote efforcent de la retenir dans l\rquote orni\'e8re de la routine en attendant qu\rquote ils la plongent dans l\rquote ab\'eeme de la r\'e9action. Il ne leur a que trop \'e9
+t\'e9 permis, d\'e9j\'e0, d\rquote accomplir leur \'9cuvre n\'e9faste\~; leurs satellites, qu\rquote ils ont pourvus de toutes les places en d\'e9pit des droits acquis et des services rendus par de plus dignes, ont submerg\'e9 le pays sous leurs d\'e9
+testables doctrines. Mais cette inondation r\'e9actionnaire, citoyens, a mis le feu aux poudres\~! Et demain, j\rquote en ai la conviction profonde, la Chambre va montrer par son vote qu\rquote elle n\rquote entend pas \'eatre victime et qu\rquote
+elle se refuse \'e0 \'eatre dupe. La France veut \'eatre libre, citoyens\~! Berceau du progr\'e8s, son bras n\rquote abdiquera jamais le droit de tenir haut et ferme cette torche de la libert\'e9 que nos a\'efeux jetaient, enflamm\'e9e et sublime, \'e0
+ la face de l\rquote Europe\~!
+\par
+\par Alors, c\rquote est du d\'e9lire. Des applaudissements fr\'e9n\'e9tiques font trembler la Halle aux Plumes sur sa base. On veut porter Courbassol en triomphe. Et c\rquote est entour\'e9s d\rquote une foule hurlante que lui et ses amis arrivent au Sabot d
+\rquote Or o\'f9 les propri\'e9taires, par une marche forc\'e9e, les ont pr\'e9c\'e9d\'e9s d\rquote une demi-minute.
+\par
+\par \endash Vive la R\'e9publique\~! Vive Courbassol\~! hurle la foule tandis que nous p\'e9n\'e9trons dans l\rquote h\'f4tel et que Margot profite de la confusion pour me serrer la main, en signe d\rquote intelligence.
+\par
+\par Mais, dans la maison, des cris d\'e9sesp\'e9r\'e9s s\rquote \'e9l\'e8vent\~:
+\par
+\par \endash Au voleur\~! Au voleur\~!\'85 \'c0 moi\~! Au secours\~!\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il\~? Qu\rquote y a-t-il\~? demandent Courbassol, Machinard et plusieurs autres en se pr\'e9cipitant dans le bureau o\'f9 l\rquote h\'f4telier et sa femme font un affreux vacarme.
+\par
+\par \endash Tenez, Messieurs, tenez\~! Regardez la caisse\~! Voyez le secr\'e9taire\~! Les voleurs sont venus\'85 Ils nous ont tout pris, tout\~! Ah\~! les coquins\~!\'85 Mon Dieu\~! quel malheur\~!\'85
+\par
+\par Courbassol, Machinard et plusieurs autres font pleuvoir les consolations, accueillies par les jurons de l\rquote h\'f4telier et les sanglots de l\rquote h\'f4teli\'e8re. Cependant, il est onze heures moins vingt et les v\'e9hicules qui nous ont amen\'e9
+s ce matin arrivent devant la maison. Les voyageurs ont juste le temps de monter chercher leurs manteaux, et leurs parapluies, et leurs cannes. Margot ne les suit pas\~; elle vient de d\'e9clarer \'e0 Courbassol que l\rquote \'e9motion lui a bris\'e9
+ les nerfs et qu\rquote elle ne serait pas en \'e9tat de supporter le voyage. Courbassol a affirm\'e9 qu\rquote il comprenait \'e7a\~; les nerfs des femmes\'85 Margot passera la nuit au Sabot d\rquote Or et prendra le train demain matin.
+\par
+\par Les voyageurs descendent. Quelques-uns r\'e8glent leurs notes, tous font leurs compliments de condol\'e9ance aux victimes g\'e9missantes de la perversit\'e9 humaine, et ils montent dans les v\'e9hicules qui s\rquote \'e9
+branlent au bruit des acclamations populaires. Je les regarde partir. Dans un quart d\rquote heure, Ils rouleront vers Paris, en compagnie d\rquote un homme qui les attend l\'e0-bas, dans un caf\'e9 pr\'e8
+s de la gare, et qui porte autour du ventre un drapeau tricolore.
+\par
+\par J\rquote entre dans le bureau de l\rquote h\'f4tel. Margot, assise \'e0 c\'f4t\'e9 de l\rquote h\'f4teli\'e8re qui sanglote, cherche \'e0 la r\'e9conforter et partage sa douleur, car de grosses larmes coulent sur ses joues.
+\par
+\par \endash Ma pauvre dame, dit-elle, comme je vous plains\~!\'85 Mais je vous jure que je ferai tout ce que je pourrai pour vous. Courbassol m\rquote accordera ce que je lui demanderai. Qu\rquote est-ce que vous voulez\~? Un bureau de tabac\~? Un kiosque
+\'e0 journaux\~? Enfin, dites\'85 Je suis sa ma\'eetresse, sa ma\'eetresse en titre, je vous dis. C\rquote est plus que sa femme, n\rquote est-ce pas\~? Ainsi\'85
+\par
+\par L\rquote h\'f4telier, dans un coin, s\rquote arrache les cheveux, de la main gauche\~; de la main droite, il tient le vieux portefeuille que Canonnier a d\'e9couvert derri\'e8re la glace.
+\par
+\par \endash Ah\~! Monsieur, que nous avons du malheur\~! me dit-il comme je lui demande une chambre. C\rquote est affreux\~! C\rquote est \'e9pouvantable\~!\'85 Et ces coquins de gendarmes qui sont rest\'e9s toute la soir\'e9e \'e0
+ la porte de la Halle aux Plumes au lieu de patrouiller les rues\~! Je vais demander leur cassation\'85 Donnez le num\'e9ro 8 \'e0 Monsieur, ordonne-t-il \'e0 Annette qui vient d\rquote arriver avec une bougie. Et pr\'e9parez-vous \'e0 compara\'ee
+tre demain matin devant le juge d\rquote instruction, petite sc\'e9l\'e9rate\~; s\rquote il ne vous met pas pour six mois en prison pr\'e9ventive, vous et J\'e9r\'f4me, je lui ferai donner de mes nouvelles par M.\~Courbassol\'85
+\par
+\par Annette, tout en larmes, me conduit \'e0 ma chambre\~; ce n\rquote est pas celle o\'f9 est morte la vieille femme\~; tant mieux\~; quoique je pense l\rquote habiter tr\'e8s peu, cette chambre. J\rquote ai vu la clef du num\'e9ro 10, dont la porte fait f
+ace \'e0 la mienne, se balancer aux doigts de Margot\'85
+\par
+\par \endash Tu ne trouves pas que c\rquote est curieux\~? me demande Margot dans le train qui nous ram\'e8ne \'e0 Paris. Nous n\rquote avons pass\'e9 que deux nuits ensemble et, chaque fois, on a d\'e9couvert un vol dans la maison.
+\par
+\par \endash Oui, dis-je, il y a des co\'efncidences bizarres.
+\par
+\par \endash Pour s\'fbr. Ah\~! maintenant, nous pouvons causer\~; car nous n\rquote avons pas eu le temps de nous dire deux mots, depuis hier soir. Qu\rquote est-ce que tu fais, toi\~?\'85 Ah\~! oui, tu es ing\'e9nieur. Tu es toujours, dans les \'e9cluses\~?
+
+\par
+\par \endash Toujours.
+\par
+\par \endash Il en faut donc beaucoup\~?
+\par
+\par \endash Il en faut partout.
+\par
+\par \endash \'c7a doit bien g\'eaner les poissons\'85 Ah\~! \'e0 propos, tu ne sais pas la v\'e9rit\'e9 sur le vol d\rquote hier\~? C\rquote est la femme de chambre qui m\rquote a racont\'e9 \'e7a ce matin\'85 Figu
+re-toi que les aubergistes avaient chez eux la m\'e8re de la femme, une vieille qui \'e9tait morte dans l\rquote apr\'e8s-midi. \endash Le cadavre \'e9tait dans la maison. Quelle horreur\~! \endash Toutes les valeurs de la vieille \'e9
+taient dans le secr\'e9taire\~; et, comme il y a beaucoup de parents, les h\'f4teliers ont simul\'e9 un vol pour n\rquote avoir pas \'e0 partager l\rquote h\'e9ritage. Il est bien facile de voir que c\rquote est l\'e0 la v\'e9rit\'e9\~
+; toute la ville la conna\'eet \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, et tu penses si l\rquote on doit rire \'e0 Malenvers. Le coup \'e9tait mal mont\'e9, \'e0 mon avis\~; car enfin, le mari et la femme qui s\rquote absentent ensemble, l\rquote h\'f4
+tel compl\'e8tement abandonn\'e9, est-ce que \'e7a peut sembler naturel\~?
+\par
+\par \endash Pas un instant.
+\par
+\par \endash Quelles canailles\~! La famille va leur faire un proc\'e8s. Et dire que la politique vous force \'e0 frayer avec des gens pareils\~!\'85
+\par
+\par Et Margot pousse un gros soupir.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074052}XV \endash DANS LEQUEL LE VICE EST BIEN PR\'c8S D\rquote \'caTRE R\'c9COMPENS\'c9
+{\*\bkmkend _Toc98074052}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Je viens d\rquote aller regarder l\rquote heure, \'e0 la lueur d\rquote un des becs de gaz de la place du Carrousel. Dix heures un quart. J\rquote attends Canonnier depuis vingt minutes, et je ne le vois pas para\'eetre. Il n\rquote est gu\'e8re exact\'85
+ J\rquote allume un cigare et je m\rquote amuse \'e0 d\'e9visager les passants, pour tuer le temps\~; ils sont rares, ces passants, et ils marchent vite en traversant cette grande place \'e0 laquelle la disparition des Tuileries a donn\'e9 l\rquote
+aspect d\rquote un d\'e9sert.
+\par
+\par Dix heures et demie. Ah\~! \'e7a, Canonnier aurait-il oubli\'e9 le rendez-vous qu\rquote il m\rquote a donn\'e9\~? Non, ce n\rquote est pas possible. Alors\~?\'85 Alors, je ne sais vraiment que penser. Attendons encore. Je me mets \'e0
+ examiner, sous la lumi\'e8re crue de la grande lampe \'e9lectrique qui s\rquote \'e9rige au milieu de la place, le monument de Gambetta. Quelle chose abjecte, cette colonne Vend\'f4me de la D\'e9route\~! Cette pierre \'e0
+ aiguiser les surins, vomie par les carri\'e8res d\rquote Am\'e9rique, ce pilori de N\rquote a-qu\rquote un-\'8cil sur lequel Marianne, coiff\'e9e d\rquote un bas de laine, enfourche \'e0 cru une chauve-souris d\'e9clou\'e9e de la porte du Grenier d
+\rquote Abondance \endash qui n\rquote a plus besoin de porte, \'e0 pr\'e9sent\~!
+\par
+\par Il va \'eatre onze heures, et toujours pas de Canonnier, C\rquote est emb\'eatant\~; j\rquote aurais bien voulu le revoir, et je ne puis pas revenir, comme cela, l\rquote attendre tous les soirs pendant un mois sur la place du Carrousel. J\rquote ai re
+\'e7u, en rentrant chez moi, une lettre de Roger-la-Honte qui me demande de me trouver \'e0 Bruxelles dans trois ou quatre jours\'85 Non, j\rquote ai beau regarder du c\'f4t\'e9 des guichets qui donnent sur le quai et du c\'f4t\'e9
+ de ceux de la rue de Rivoli, je n\rquote aper\'e7ois pas mon homme. Je ne vois que le factionnaire qui monte la garde, l\'e0-bas, devant le minist\'e8re des finances, et la statue de pierre du Grand Tribun dont le bras vengeur d\'e9signe la trou\'e9
+e des Vosges \endash \'e0 l\rquote ouest.
+\par
+\par Allons-nous-en. Demain, j\rquote irai voir chez Ida si elle a des nouvelles, sans lui faire part de ma d\'e9convenue de ce soir, au cas o\'f9 elle ne saurait rien. Il ne faut point mettre les gens au courant de nos d\'e9ceptions. Pensons-y toujours, n
+\rquote en parlons jamais.
+\par
+\par J\rquote arrive chez Ida, rue Saint-Honor\'e9, vers une heure de l\rquote apr\'e8s-midi.
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9crie-t-elle d\'e8s qu\rquote elle p\'e9n\'e8tre dans le salon o\'f9 je l\rquote attends, il y en a, du nouveau\~! Canonnier est ici, et sa fille aussi\'85
+\par
+\par \endash Vraiment\~! sa fille\~! Et depuis quand\~?
+\par
+\par \endash Depuis hier soir, r\'e9pond Canonnier qui a reconnu ma voix et qui fait son entr\'e9e. Dis donc, je t\rquote ai laiss\'e9 poser, hier soir\~; excuse-moi, car je n\rquote ai pu faire autrement.
+\par
+\par Il m\rquote explique ce qui est arriv\'e9. Il est entr\'e9 sans encombre \'e0 Paris, l\rquote avant-derni\'e8re nuit. Hier matin, il a charg\'e9 Ida de faire remettre une lettre \'e0 sa fille\~; et, toute la journ\'e9e, il a attendu vainement une r\'e9
+ponse. Mais cette r\'e9ponse, c\rquote est H\'e9l\'e8ne elle-m\'eame qui l\rquote a apport\'e9e, vers sept heures du soir.
+\par
+\par \endash Et elle d\'e9clare qu\rquote elle suivrait son p\'e8re au bout du monde, s\rquote \'e9crie Ida, et que son devoir est de tout lui sacrifier. Ah\~! qu\rquote elle est charmante\~! Aussi innocente que l\rquote enfant qui vient de na\'eetre\'85
+ Elle est rest\'e9e ici depuis hier soir. Elle est d\'e9sol\'e9e de causer du chagrin, par son d\'e9part, \'e0 ces Bois-Cr\'e9ault qui ont toujours \'e9t\'e9 si parfaits pour elle\~; mais son p\'e8re, dit-elle, doit passer avant tout. Elle le croit menac
+\'e9\'85
+\par
+\par \endash Oui, dit Canonnier. Je lui avais appris dans ma lettre, afin de la d\'e9cider, que j\rquote \'e9tais poursuivi pour mes opinions politiques\~; et \endash vois si elle est intelligente \endash elle a fait une remarque qui m\rquote a emp\'each
+\'e9 sans doute de me faire pincer en allant te retrouver hier soir.
+\par
+\par \endash Ah\~! bah\~! dis-je\~; et comment cela\~?
+\par
+\par \endash On savait, continue Canonnier, que c\rquote \'e9tait pour venir chercher ma fille en France que j\rquote avais quitt\'e9 l\rquote Am\'e9rique. On le savait\~; j\rquote ai \'e9t\'e9 trahi par quelqu\rquote un\'85 Mais je te raconterai \'e7
+a plus tard. Et, comme on ignorait ou j\rquote \'e9tais pass\'e9 depuis mon d\'e9part des \'c9tats-Unis, on faisait surveiller l\rquote h\'f4tel de M.\~de\~Bois-Cr\'e9ault, o\'f9 demeurait H\'e9l\'e8ne. Ma fille, hier, en quittant cet h\'f4tel, a remarqu
+\'e9 qu\rquote un individu qu\rquote elle voyait depuis plusieurs jours devant la maison s\rquote \'e9tait mis \'e0 la suivre. Elle a essay\'e9 de le d\'e9pister, mais vainement\~; c\rquote est un malin. Elle m\rquote a pr\'e9venu de la chose\~; j\rquote
+ai vu le personnage en faction sur le trottoir d\rquote en face, et tu comprends que je ne suis pas sorti.
+\par
+\par \endash Et la surveillance continue-t-elle\~?
+\par
+\par \endash Je te crois, r\'e9pond Canonnier. Si tu veux voir l\rquote individu, viens ici\'85
+\par
+\par Il va, tout doucement, lever le coin du rideau d\rquote une fen\'eatre et me d\'e9signe, dans la rue, un Monsieur qui porte un lorgnon.
+\par
+\par \endash Attends un peu, dis-je, laisse-le moi regarder attentivement\'85 Bon. \'c7a suffit. Cet homme-l\'e0 n\rquote est pas un mouchard.
+\par
+\par \endash Comment\~! s\rquote \'e9crie Canonnier\~; ce n\rquote est pas\'85
+\par
+\par \endash Non, mille fois non. Si c\rquote est lui qui t\rquote effraye, tu as tort d\rquote avoir peur. D\rquote ailleurs, je vais t\rquote en donner bient\'f4t la meilleure des preuves\'85 Mais, d\rquote abord, qu\rquote as-tu l\rquote intention de faire
+\~? Quitter le plus vite possible Paris et la France avec ta fille, je pr\'e9sume\~? Oui. Et aller \'e0 Londres, car il est bien improbable que l\rquote Angleterre accorde ton extradition, si le gouvernement fran\'e7ais la demande, car tu n\rquote
+es pas condamn\'e9, mais simplement rel\'e9gu\'e9.
+\par
+\par \endash J\rquote irai peut-\'eatre \'e0 Londres\~; mais \'e7a d\'e9pend. O\'f9 va-tu, toi\~?
+\par
+\par \endash Moi, je vais \'e0 Bruxelles.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, moi aussi j\rquote irai \'e0 Bruxelles.
+\par
+\par \endash C\rquote est de la folie\~! La Belgique t\rquote arr\'eatera et t\rquote extradera sans la moindre h\'e9sitation.
+\par
+\par \endash Peut-\'eatre, si l\rquote on sait que je suis \'e0 Bruxelles\~; mais si on l\rquote ignore\~? Car, si tu ne te trompes pas, si cet homme qui croise devant la maison depuis ce matin n\rquote est pas un roussin\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est si peu un roussin, dis-je, que je vais t\rquote en d\'e9barrasser pour toute la journ\'e9e. Je vais descendre et l\rquote emmener avec moi. Regarde par la fen\'eatre. Une fois que tu m\rquote
+auras vu partir en sa compagnie, tu seras libre de tes mouvements.
+\par
+\par \endash Bon. Je prendrai avec H\'e9l\'e8ne le train de Belgique cette apr\'e8s-midi m\'eame. Quand seras-tu, \'e0 Bruxelles, toi\~?
+\par
+\par \endash Je partirai demain matin. Maintenant, ne quitte pas l\'e0 fen\'eatre, surveille bien mes mouvements et tu verras que tu n\rquote as rien \'e0 craindre.
+\par
+\par Je descends. Du coin de l\rquote escalier, je guette le moment o\'f9 l\rquote homme que Canonnier prend pour un mouchard aura le dos tourn\'e9. Voil\'e0. Je sors, je remonte un bout de la rue, \'e0 gauche, je la traverse, et je me trouve nez \'e0
+ nez avec l\rquote individu, qui vient de se retourner.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, lui dis-je en lui donnant Un grand coup sur l\rquote \'e9paule, comment vous portez-vous, Issacar\~?
+\par
+\par \endash Comment\~! c\rquote est vous\~! s\rquote \'e9crie Issacar absolument abasourdi\~; ah\~! vraiment, je ne m\rquote attendais gu\'e8re\'85
+\par
+\par \endash Moi non plus\~; et je suis bien heureux de vous rencontrer\~; j\rquote ai beaucoup de choses \'e0 vous dire. Laissez-moi vous emmener d\'e9jeuner et nous pourrons nous donner de nos nouvelles r\'e9ciproques tout \'e0 notre aise.
+\par
+\par \endash Je regrette beaucoup d\rquote \'eatre oblig\'e9 de refuser votre invitation, r\'e9pond Issacar\~; mais en ce moment je suis fort occup\'e9\'85
+\par
+\par \endash Occup\'e9\~! dis-je tr\'e8s haut, car je commence \'e0 croire qu\rquote il y a du louche dans la conduite d\rquote Issacar. Occup\'e9\~! Vous osez me raconter de pareils contes, \'e0 moi qui vous trouve dans la rue Saint-Honor\'e9, le nez en l
+\rquote air, rimant un sonnet \'e0 votre belle, alors que je vous crois aux prises avec les cannibales du Congo.
+\par
+\par Je fais signe \'e0 un cocher dont la voiture vient s\rquote arr\'eater devant nous.
+\par
+\par \endash Allons, Issacar, dis-je en le prenant par le bras et en le poussant dans la voiture, vous me semblez avoir compl\'e8tement oubli\'e9 les usages europ\'e9ens dans ce Congo o\'f9 vous avez sans doute fait fortune.
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! non, r\'e9pond-il tandis que je donne au cocher l\rquote adresse d\rquote un restaurant de la rue Lafayette.
+\par
+\par \endash Non, me dit Issacar au dessert, non, je n\rquote ai point fait fortune au Congo\~; tant s\rquote en faut. J\rquote y ai perdu tout l\rquote argent que j\rquote ai voulu, et j\rquote ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 de revenir en France il y a un mois.
+
+\par
+\par \endash Je croyais pourtant que vous aviez une belle id\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! superbe\~! Seulement, je n\rquote ai pas pu la r\'e9aliser. Je m\rquote y \'e9tais pris trop t\'f4t. Celui qui pourra, dans deux ans, tenter ce que j\rquote ai essay\'e9, fera certainement une fortune.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote avez pas de chance.
+\par
+\par \endash Non. J\rquote ai des id\'e9es excellentes, mais je ne puis jamais reconna\'eetre le moment propice \'e0 leur ex\'e9cution. Je m\rquote y prends trop t\'f4t ou trop tard. Je sais combiner, mais pas entreprendre. Je suis un incomplet\'85
+\par
+\par \endash Oui, je le crois\~; et vous n\rquote \'eates pas le seul aujourd\rquote hui.
+\par
+\par \endash Non, certes. Le nombre des gens auxquels il manque quelque chose, une toute petite chose, un rien, pour r\'e9ussir, est consid\'e9rable. Tout le monde a du talent, \'e0 pr\'e9sent\~; mais c\rquote est du g\'e9nie qu\rquote il faut. Et le g\'e9
+nie ne s\rquote acquiert pas. C\rquote est un don, un pouvoir qu\rquote on apporte en naissant de concevoir lucidement certaines choses et de rester compl\'e8tement ferm\'e9 \'e0 d\rquote autres, presque une facult\'e9 animale. Et puis\'85
+ vous parlez des incomplets. C\rquote est chez les Juifs surtout qu\rquote ils se rencontrent. Je suis Isra\'e9lite et j\rquote en sais quelque chose. La race juive, malgr\'e9 la barbarie sanglante de ses origines, et peut-\'eatre en raison de ces origine
+s m\'eames, n\rquote est pas une race abjecte, quoi qu\rquote on en dise. Les Juifs \endash cela peut vous para\'eetre \'e9trange, mais c\rquote est vrai \endash les Juifs sont absolument d\'e9pays\'e9
+s dans la civilisation actuelle. Ce sont des gens qui vivent dans un monde qu\rquote ils n\rquote ont point fait et qu\rquote ils d\'e9testent, dont quelques-uns d\rquote entre eux \endash et vous connaissez leurs noms aussi bien que moi \endash ont d
+\'e9montr\'e9, avec une \'e9loquence qu\rquote on n\rquote \'e9gala pas, la mis\'e8re et la b\'eatise\~; dont le plus grand nombre met en pleine lumi\'e8re, par ses actes, l\rquote absurdit\'e9 et l\rquote infamie.
+\par
+\par \endash En en profitant de son mieux.
+\par
+\par \endash Naturellement. Je vous parle du plus grand nombre. Vous n\rquote irez pas chercher la compr\'e9hension et la moralit\'e9 hautes, m\'eame chez une race qui a connu la pers\'e9cution, dans la majorit\'e9\'85 Ce plus grand nombre, auquel
+ les circonstances \endash ou la volont\'e9 bien arr\'eat\'e9e des chr\'e9tiens, car il y aurait de singuli\'e8res choses \'e0 dire l\'e0-dessus \endash ont donn\'e9
+, il y a cent ans, la direction des affaires des peuples, ce plus grand nombre peut se diviser en deux parties. D\rquote abord, une minorit\'e9 dou\'e9e de g\'e9nie, d\rquote un g\'e9nie pratique pour le maniement et l\rquote utilisation de l\rquote
+argent, mais qui ne se rattache au juda\'efsme que par les liens ext\'e9rieurs des pratiques religieuses. Il y a autant de diff\'e9rence entre les pr\'e9occupations morales de ces gens-l\'e0 et celles d\rquote Isra\'e9lites qui ont la notion du caract\'e8
+re et des tendances de leur race, qu\rquote on peut en trouver entre l\rquote existence d\rquote un prince de la finance et celle de Spinoza vivant \'e0 La Haye, sur le Spui, dans l\rquote humble maison o\'f9 il gagnait sa vie \endash un peu
+de pain et de lait \endash \'e0 polir des verres,
+\par
+\par \endash Et ces Isra\'e9lites qui ont, d\rquote apr\'e8s vous, la notion du caract\'e8re et des tendances de leur race\'85\~?
+\par
+\par \endash Ils sont nombreux. Pas un parmi eux, qui ne se rende parfaitement compte, au fond, du fonctionnement imb\'e9cile de la machine sociale, et qui n\rquote en connaisse la cause. Pas un qui ne soit dispos\'e9 \'e0 la mettre en pi\'e8
+ces, cette machine. Mais l\rquote entreprise n\rquote est pas facile\~; et, s\rquote il se rencontre dans leurs rangs des hommes comme Lassalle, Il s\rquote y trouve encore plus souvent des gens comme moi. Que voulez-vous\~? Lorsqu\rquote
+on juge une situation d\'e9sesp\'e9r\'e9e, et qu\rquote on ne peut l\rquote am\'e9liorer, le mieux est d\rquote essayer d\rquote en tirer tout le parti possible, sans s\rquote occuper du choix des moyens. Aujourd\rquote
+hui coupeur de bourses, demain gendarme. Notre logique est dans nos id\'e9es \endash nos id\'e9es \'e0 nous \endash mais pas dans nos actes. La connaissance nette des choses est d\'e9j\'e0 pour nous une entrave assez g\'ea
+nante, la condition du monde actuel, en opposition constante avec nos aspirations et nos r\'eaves, paralyse \'e0 tel point notre \'e9nergie, que nous serions bien sots de nous embarrasser, encore, du poids \'e9
+crasant des scrupules. Oui, nous sommes des incomplets\~; propres \'e0 rien, peut-\'eatre parce qu\rquote il n\rquote y a rien de propre, et bons \'e0 tout, peut-\'eatre parce que votre soci\'e9t\'e9, o\'f9 il est d\'e9fendu d\rquote
+agir individuellement, ne peut se passer d\rquote interm\'e9diaires. Pourquoi voudriez-vous, s\rquote il vous pla\'eet, que nous prissions parti, consciencieusement, pour telle coterie ou pour telle clique\~
+? Pourquoi voudriez-vous que nous eussions des convictions\~? Nous sommes indiff\'e9rents \'e0 vos conflits d\'e9risoires. Ce n\rquote est pas notre faute, si l\rquote homme se glorifie de panteler sur une croix d\rquote or, le flanc perc\'e9, la t\'ea
+te couronn\'e9e d\rquote \'e9pines\'85 }{\i\cgrid0 Ecce homo}{\cgrid0 \~!\'85 H\'e9\~! qu\rquote il reste \'e0 son gibet, si cela lui fait plaisir\~! Comme au supplici\'e9 du Golgotha, nous lui disons\~: \'ab\~Sauve-toi toi-m\'eame.\~\'bb
+ Et nous lui apportons du fiel et du vinaigre sur une \'e9ponge, s\rquote il a soif, au bout du glaive de la Loi\~!
+\par
+\par \endash Et, dites-moi, Issacar, n\rquote avez-vous pas les doigts, en ce moment, sur la poign\'e9e de ce glaive-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Toute la main, r\'e9pond Issacar. Je ne veux pas vous le cacher\'85 Vous savez que le minist\'e8re a d\'e9missionn\'e9 hier\~?
+\par
+\par \endash Certes. Les camelots se sont charg\'e9s de me l\rquote apprendre\~; mes oreilles en souffrent encore.
+\par
+\par \endash C\rquote est Courbassol qui va \'eatre nomm\'e9 pr\'e9sident du Conseil, demain ou apr\'e8s-demain au plus tard\~; l\rquote \'c9lys\'e9e essaye aujourd\rquote hui une ou deux combinaisons, mais ce n\rquote est pas s\'e9rieux\'85
+ Vous me direz que Courbassol ne l\rquote est gu\'e8re non plus\~; mais \'e7a n\rquote a pas la moindre importance. Les hommes m\'eames remarquables dans la conduite de leurs affaires priv\'e9es ont leurs acuit\'e9s submerg\'e9es, d\'e8s qu\rquote
+ils arrivent, au pouvoir, sous un flot de cynisme politique, d\rquote indiff\'e9rence au bien g\'e9n\'e9ral, d\rquote incompr\'e9hension absolue, qui a quelque chose d\rquote effrayant. Mais du moment qu\rquote
+ils ont de la poigne, comme on dit, la France est satisfaite\~; en fait de libert\'e9, elle n\rquote a jamais connu que la libert\'e9 des m\'9curs, et elle demande \'e0 continuer\'85 Que vous disais-je\~? Ah\~! oui\'85 D\'e8s que Courbassol sera install
+\'e9, on proc\'e8de \'e0 l\rquote \'e9puration g\'e9n\'e9rale du personnel. C\rquote est d\'e9cid\'e9. On nettoie les \'e9curies d\rquote Augias\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! et vous aurait-on laiss\'e9 entrevoir une place au r\'e2telier, apr\'e8s le nettoyage\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; on m\rquote a promis de me nommer pr\'e9fet.
+\par
+\par \endash Vraiment\~! Mes compliments. Mais qu\rquote avez-vous fait pour m\'e9riter de pareilles faveurs\~?
+\par
+\par \endash J\rquote ai rendu des services, dit Issacar\'85 des services\'85 depuis que je suis revenu. Oui\~; on m\rquote a charg\'e9 de deux missions importantes qu\rquote on ne pouvait pas confier \'e0 tout le monde, et je les ai men\'e9es \'e0
+ bonne fin. \'c0 vrai dire, quand vous m\rquote avez rencontr\'e9, je m\rquote occupais d\rquote une troisi\'e8me affaire\'85 Ah\~! si je la r\'e9ussissais, celle-l\'e0\~!\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est donc bien important\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s important. Il s\rquote agit de s\rquote assurer de la personne d\rquote un individu qui s\rquote est appropri\'e9 des documents compromettants pour de hauts personnages\~; on l\rquote avait d\'e9j\'e0 mis hors d\rquote \'e9
+tat de nuire, mais\'85
+\par
+\par \endash Comment m\rquote \'e9cri\'e9-je, avec un grand geste d\rquote indignation. Comment\~! Issacar, vous en \'eates l\'e0\~!\'85 Vous faites \'e7a\~!\'85
+\par
+\par \endash Pourquoi pas\~? r\'e9pond Issacar. Vous \'eates admirable, vraiment\~! Parce que j\rquote ai commis des actes contraires aux prescriptions du Code, je serais condamn\'e9 \'e0 n\rquote en jamais commettre d\rquote autres\~? Il me serait interdit d
+\rquote \'e9tayer l\rquote autorit\'e9 \'e9tablie sous pr\'e9texte que je l\rquote ai autrefois battue en br\'e8che\~? Ah\~! non\~; je n\rquote engage ma libert\'e9 ni \'e0 droite ni \'e0 gauche\~; je m\'e9
+prise assez les lois pour les narguer le matin et pour leur pr\'eater le soir le concours de mon exp\'e9rience, si j\rquote y trouve mon int\'e9r\'eat\'85 Voyez-vous, ajoute-t-il, il n\rquote existe plus, au fond, que deux types aujourd\rquote hui\~
+: le voleur et le policier\~; quant \'e0 l\rquote homme d\rquote \'c9tat, c\rquote est un compos\'e9 des deux autres. Il y a aussi l\rquote Artiste\~; mais, dans la Soci\'e9t\'e9 actuelle, c\rquote est un monstre.
+\par
+\par Peut-\'eatre, apr\'e8s tout. Ah\~! Et puis\'85
+\par
+\par \endash Vous le savez, continue Issacar, je suis Juif\~; et par cons\'e9quent, tout \'e0 fait indiff\'e9rent \'e0 bien des choses qui vous passionnent. Ce d\'e9tachement absolu n\rquote est cas une mani\'e8re d\rquote \'eatre\~: c\rquote est une raison d
+\rquote \'eatre. Le Juif\'85 Figurez-vous une caravane qui passe \'e0 travers un univers malade, apportant des rem\'e8des dont on ne veut pas, et des poisons qu\rquote on lui demande\'85 Le Juif, \'e0 mon avis, n\rquote a pas encore jou\'e9 son r\'f4le
+\endash le r\'f4le qu\rquote il jouera. \endash Il traversera l\rquote \'e9preuve de la tol\'e9rance comme il a travers\'e9 l\rquote \'e9preuve de la pers\'e9cution. Toutes les races ont leur fonction dans la physiologie de l\rquote humanit\'e9.
+\par
+\par J\rquote ai fait durer le d\'e9jeuner aussi longtemps que possible\~; il n\rquote y a certainement pas moyen de retenir Issacar davantage. N\rquote importe\~; Canonnier et sa fille ont pu mettre le temps \'e0 profit et sont d\'e9j\'e0, sans doute, \'e0
+ la gare du Nord, il faudra que je prenne le train de Bruxelles Ce soir, et que je les d\'e9cide \'e0 partir demain pour Londres\~; je n\rquote ai pas confiance en l\rquote hospitalit\'e9 belge.
+\par
+\par Nous sortons du restaurant. Un embarras de voitures, omnibus, fiacres, fardiers, camions, nous arr\'eate au bord du trottoir au moment o\'f9 nous allons traverser la rue\~; les cochers jurent, les voyageurs temp\'eatent\~; et l\rquote un d\rquote eux, l
+\'e0-bas, met la t\'eate \'e0 la porti\'e8re d\rquote un fiacre \'e0 galerie charg\'e9 de malles, pour se rendre compte de ce qui se passe\'85 Dieu de Dieu\~! C\rquote est Canonnier\~! Pourvu qu\rquote Issacar\'85
+\par
+\par Mais Issacar n\rquote est plus l\'e0. Il a saut\'e9 dans une voiture qui passait \'e0 vide, et qui suit au grand trot, \'e0 pr\'e9sent, le fiacre \'e0 galerie qui s\rquote est remis en marche. Il se retourne, de loin, pour m\rquote
+envoyer un salut accompagn\'e9 d\rquote un geste vague\'85
+\par
+\par Que faire\~? Que faire\~?\'85 Courir \'e0 la gare\~?\'85 C\rquote est inutile. Le train sera parti avant que j\rquote y puisse arriver, un train pr\'e9c\'e9d\'e9 d\rquote une d\'e9p\'eache envoy\'e9e par Issacar aux mouchards de la fronti\'e8re\'85 Que fa
+ire\~?\'85 Rien. J\rquote ai beau me creuser la, t\'eate, je ne vois rien \'e0 tenter. Ah\~! pourquoi n\rquote ai-je pas expliqu\'e9 les choses \'e0 Issacar, tout \'e0 l\rquote heure\~?\'85 Il n\rquote a pas oubli\'e9 qu\rquote
+il me doit vingt mille francs et je suis convaincu qu\rquote il aurait aid\'e9 Canonnier \'e0 \'e9chapper, si je lui avais demand\'e9 de le faire. Oui, pourquoi n\rquote ai-je pas parl\'e9\~?\'85 Ce qui doit arriver arrive, malgr\'e9 toutes les mesures qu
+\rquote on peut prendre, malgr\'e9 toutes les combinaisons \endash et tous les stratag\'e8mes\'85 Ah\~! il est bien inutile que je prenne le train ce soir, pour me croiser en route, avec celui qui ram\'e8nera Canonnier\'85
+\par
+\par Je suis navr\'e9 et \'e9nerv\'e9 au point de ne pouvoir tenir en place. Il m\rquote est impossible de rester chez moi, o\'f9 je suis rentr\'e9 tout \'e0 l\rquote heure\~; la solitude redouble mon ennui. Sept heures. Je sors. Je vais aller inviter Margot
+\'e0 d\'eener\~; son bavardage me distraira\'85
+\par
+\par Mais Margot refuse ma proposition, telle ce Grec incorruptible qui repoussa les pr\'e9sents d\rquote Artaxerc\'e8s. C\rquote est elle qui tient \'e0 m\rquote offrir \'e0 d\'eener.
+\par
+\par \endash Je sais bien que \'e7a te semble le monde renvers\'e9\'85
+\par
+\par \'c0 moi\~? Oh\~! pas du tout. Je ne demande qu\rquote \'e0 me laisser faire.
+\par
+\par Je d\'eene donc chez Margot\~; et m\'eame, j\rquote aurai largement le temps d\rquote y dig\'e9rer \'e0 mon gr\'e9, car Margot est veuve jusqu\rquote \'e0 demain. Courbassol a fait annoncer qu\rquote il ne viendra pas ce soir\~; il jette le mouchoir \'e0
+ une indigne rivale.
+\par
+\par \endash Oui, mon cher. Il me trompe avec une actrice\~; je le sais. Un homme mari\'e9\~! C\rquote est d\'e9go\'fbtant\'85 Enfin, il va \'eatre ministre, et j\rquote aurai un cocher \'e0 cocarde tricolore \'e0 ma porte quand je voudrai. Ah\~
+! ce que Liane va rager\~!\'85
+\par
+\par Mais si, par hasard \endash car tout arrive, m\'eame ce qui devrait arriver \endash si Courbassol n\rquote \'e9tait pas nomm\'e9 ministre\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est impossible\~! s\rquote \'e9crie Margot. Le pr\'e9sident est forc\'e9 de rappeler. Mais qui veux-tu qu\rquote on prenne, mon ami\~? R\'e9fl\'e9chis un peu. Qui\~? Ils ne sont pas nombreux, en France, les gens \'e0 qui l\rquote
+on peut confier un portefeuille. Tiens, tu ne connais rien \'e0 ces choses-l\'e0. Quand je t\rquote entends parler politique, j\rquote ai envie de t\rquote envoyer coucher.
+\par
+\par \endash Ne te g\'e8ne pas\~; et si tu me montres le chemin, je serai capable de ne pas me r\'e9veiller avant demain.
+\par
+\par C\rquote est, ma foi, ce que j\rquote ai fait. Nous dormons encore tous deux lorsqu\rquote un carillon \'e9pouvantable retentit dans la maison. Un instant apr\'e8s, le bruit d\rquote une grande discussion parvient jusqu\rquote \'e0 nous.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il donc\~? demande Margot.
+\par
+\par Moi, je ne sais pas\'85 Mais les voix se rapprochent\~; et l\rquote on commence \'e0 distinguer les paroles prononc\'e9es par plusieurs hommes dans le petit salon qui pr\'e9c\'e8de \'e0 chambre \'e0 coucher.
+\par
+\par \endash Si, si, nous savons qu\rquote il est ici\~!
+\par
+\par \endash Mais non, Monsieur, je vous jure, r\'e9pond la voix de la femme de chambre. Madame est toute seule.
+\par
+\par \endash Voyons, voyons, ma petite, c\rquote est inutile de nous faire des contes. Du moment qu\rquote il n\rquote est pas chez lui, il est ici\~; c\rquote est forc\'e9.
+\par
+\par Et, une seconde apr\'e8s, on frappe \'e0 la porte de la chambre.
+\par
+\par \endash Mon cher ami, vous \'eates l\'e0\~?\'85 R\'e9pondez-moi, sacredi\'e9\~! C\rquote est moi, Machinard.
+\par
+\par \endash R\'e9ponds, murmure Margot\~; sans \'e7a, ils ne s\rquote en iront pas. Et elle mord les draps pour ne pas \'e9clater de rire, pendant que je pousse un rugissement.
+\par
+\par \endash Humrrr\~!\'85
+\par
+\par \endash Bien, bien, r\'e9pond Machinard. C\rquote est tout ce que je voulais savoir. Ne vous d\'e9rangez pas\'85 Il faut vous rendre \'e0 l\rquote \'c9lys\'e9e pour midi. Le pr\'e9sident vous fait appeler pour vous offrir la pr\'e9
+sidence du Conseil et le portefeuille de la Justice. Je compte sur votre exactitude, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Humrrr\~!\'85
+\par
+\par \endash Et mes f\'e9licitations. Rappelez-vous que c\rquote est l\rquote Int\'e9rieur qu\rquote il me faut.
+\par
+\par \endash Humrrr\~!\'85
+\par
+\par \endash Et mes compliments, vient dire Chose \'e0 travers la porte. Souvenez-vous bien de me r\'e9server la Marine.
+\par
+\par \endash Humrrr\~!\'85
+\par
+\par \endash Et mes congratulations, reprend Un Tel par le trou de la serrure. N\rquote oubliez pas de me d\'e9signer pour l\rquote Agriculture.
+\par
+\par \endash Humrrr\~!\'85
+\par
+\par Puis, on entend leurs pas qui s\rquote \'e9loignent. Margot se tord de rire\~; et moi je saute \'e0 bas du lit. Vite, vite, il faut partir, quitter Paris\'85
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que tu fais\~? demande Margot. Tu t\rquote habilles\~? Tu pars\~?
+\par
+\par \endash Tu le demandes\~! Un pays o\'f9 l\rquote on veut faire de moi un ministre de la Justice\~!
+\par
+\par \endash Et puis, apr\'e8s\~? dit Margot qui rit encore. Pourquoi pas toi aussi bien qu\rquote un autre\~?
+\par
+\par Ah\~! la malheureuse\~! C\rquote est vrai, elle ne sait rien\'85 Laissons-la dans son ignorance.
+\par
+\par Quand je la quitte, elle me demande mon adresse \'e0 Londres\~; elle viendra peut-\'eatre me faire une visite dans quelque temps\'85 J\rquote en serai enchant\'e9. Je lui donne une carte. Et elle sonne sa femme de chambre pour lui ordonner d\rquote
+aller porter \'e0 Courbassol, chez l\rquote indigne rivale, la nouvelle du bonheur qui l\rquote attend.
+\par
+\par Ah\~! oui, il va \'eatre heureux, Courbassol. Ministre de la Justice\~! Quel honneur\~! \endash Quel honneur m\'eame pour la Justice, car enfin Courbassol n\rquote est peut-\'eatre encore que l\rquote avant-dernier des Courbassols\'85
+\par
+\par Je me h\'e2te de rentrer chez moi, de d\'e9jeuner et de me pr\'e9parer \'e0 partir. Je veux \'eatre \'e0 Bruxelles ce soir car une pens\'e9e, tout d\rquote un coup, m\rquote a travers\'e9 le cerveau. Canonnier a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9, c\rquote
+est certain\~; mais qu\rquote est devenue sa fille\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074053}XVI \endash ORPHELINE DE PAR LA LOI{\*\bkmkend _Toc98074053}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Nous ne sommes plus qu\rquote \'e0 une demi-heure de Bruxelles et le voyageur qui me fait face, dans le compartiment o\'f9 nous sommes seuls, vient de c\'e9der au sommeil. C\rquote est un homme de soixante ans, environ, au front haut, aux traits imp\'e9
+rieux, aux cheveux tr\'e8s blancs, \'e0 la face compl\'e8tement ras\'e9e. Grand, maigre\~; des mains fines\~; et ses, yeux, qu\rquote il vient de fermer, \'e9clairaient sa physionomie de la lueur de l\rquote intelligence. \'c0 pr\'e9sent, c\rquote
+est seulement de la lassitude, une expression de fatigue et de chagrin intense qui se lit sur sa figure. Souffrance toute morale, sans doute, car cet homme-l\'e0 doit \'eatre riche\~; je me permets, tout au moins, de le supposer. Son costume de voyage, tr
+\'e8s simple, son manteau sombre, son chapeau de feutre, ne me livrent aucun renseignement sur sa position sociale\~; et une jolie petite valise \'e0 fermoirs d\rquote argent, aux initiales J.-J.B., qu\rquote il a d\'e9pos\'e9
+e dans le filet au-dessus de sa t\'eate, ne m\rquote en donne pas davantage. Qu\rquote y a-t-il, dans cette valise\~?
+\par
+\par Je tire mon mouchoir de ma poche, non pas que j\rquote aie l\rquote intention de m\rquote en servir \endash je risquerais de r\'e9veiller cet honorable vieillard \endash mais pour l\rquote imbiber de quelques gouttes d\rquote
+un liquide contenu dans une petite fiole que je portais dans mon gousset. Ce liquide, c\rquote est du chloroforme, toujours utile en voyage. Et, maintenant que le mouchoir en est suffisamment impr\'e9gn\'e9, je me l\'e8ve tout doucement et je l\rquote
+applique sous les narines du vieux monsieur. La t\'eate du vieux monsieur se rejette en arri\'e8re, la bouche s\rquote entr\rquote ouvre pour laisser passer une plainte sourde, les paupi\'e8res battent, et c\rquote est tout. Le vieux monsieur se r\'e9
+veillera deux ou trois minutes apr\'e8s l\rquote arriv\'e9e du train \'e0 Bruxelles. J\rquote ai une grande exp\'e9rience de ces choses-l\'e0.
+\par
+\par Je lance par la porti\'e8re le mouchoir et la fiole de chloroforme, par mesure de pr\'e9caution\~; je reprends ma place et je d\'e9plie un journal o\'f9 l\rquote on parle \endash quelle co\'efncidence\~! \endash d\rquote un nouveau syst\'e8
+me de sonnette d\rquote alarme qu\rquote on doit bient\'f4t mettre en usage sur la ligne du Nord. Allons, il ne sera pas trop t\'f4t\~; le besoin s\rquote en fait sentir, comme on dit dans la presse\'85
+\par
+\par Le train ralentit son allure, p\'e9n\'e8tre sous la vo\'fbte de verre de la station\~; il va s\rquote arr\'eater. Je jette un regard sur le vieux monsieur\~; ses mains se crispent et il semble faire des efforts d\'e9sesp\'e9r\'e9
+s pour ouvrir les yeux. Il est temps. Je tourne la poign\'e9e de la porti\'e8re, je saisis mes deux valises \endash la mienne et l\rquote autre \endash et je descends avec la l\'e9g\'e8ret\'e9 qui me caract\'e9rise. Une minute apr\'e8
+s je suis dans un fiacre\~; et un quart d\rquote heure ne s\rquote est pas \'e9coul\'e9 que je fais mon apparition, \'e0 l\rquote h\'f4tel du Roi Salomon.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur Randal\~! s\rquote \'e9crie l\rquote h\'f4teli\'e8re d\'e8s qu\rquote elle m\rquote aper\'e7oit. On ne parle que de vous, depuis ce matin.
+\par
+\par \endash Qui cela\~?
+\par
+\par \endash Mais, une charmante jeune fille\'85
+\par
+\par \endash Et puis, et puis\~!\'85 M.\~Canonnier, l\rquote avez-vous vu\~?
+\par
+\par \endash M.\~Canonnier\~? Je crois bien, que je l\rquote ai vu\~! Il est l\'e0-haut, au premier \'e9tage\~; il vous attendait ce matin pour d\'e9jeuner\'85
+\par
+\par Je ne l\rquote \'e9coute plus\~; je grimpe l\rquote escalier au plus vite. Canonnier est ici\~!\'85 Alors, qu\rquote est-ce que c\rquote \'e9tait que cette com\'e9die jou\'e9e hier par Issacar\~? Avait-il devin\'e9 le but de la man\'9cuvre que j\rquote
+avais ex\'e9cut\'e9e, et avait-il voulu, pour se venger \'e0 moiti\'e9, me faire une fausse peur sans nuire \'e0 l\rquote homme que je voulais sauver\~? C\rquote est bien possible\'85 Je frappe \'e0 la porte qu\rquote on m\rquote a indiqu\'e9e.
+\par
+\par \endash Enfin\~! c\rquote est toi, dit Canonnier qui vient m\rquote ouvrir. Je commen\'e7ais \'e0 d\'e9sesp\'e9rer. Qu\rquote est-ce qui t\rquote a retenu \'e0 Paris\~?
+\par
+\par Autant ne point le lui avouer. \'c0 pr\'e9sent que le danger est pass\'e9, il vaut mieux ne pas parler de mes craintes.
+\par
+\par \endash J\rquote ai manqu\'e9 le train du matin, dis-je\~; on m\rquote avait r\'e9veill\'e9, trop tard. Et il ne faudra pas m\rquote imiter demain, car il est n\'e9cessaire de partir pour Londres \'e0 la premi\'e8re heure. J\rquote ai \'e0
+ faire ici dans deux ou trois jours, mais je t\rquote accompagnerai, quitte \'e0 revenir le lendemain, afin de vous, installer chez moi, toi et ta fille.
+\par
+\par \endash Tu es bien aimable\~; je pense aussi que l\rquote Angleterre vaut mieux pour moi que la Belgique, et j\rquote \'e9tais d\'e9cid\'e9 \'e0 ne pas rester ici bien longtemps. J\rquote ai d\'e9j\'e0 fait porter mes bagages \'e0
+ la consigne de la gare du Nord et j\rquote ai t\'e9l\'e9graphi\'e9 \'e0 Paternoster de garder la valeur des titres que je lui ai exp\'e9di\'e9s jusqu\rquote \'e0 ce que toi ou moi allions chercher cet argent. Tu sais ce qu\rquote il donne\~
+? Mille livres sterling. Il n\rquote y a pas \'e0 se plaindre\~; je n\rquote esp\'e9rais pas davantage. D\rquote ailleurs, Paternoster n\rquote aurait aucun int\'e9r\'eat \'e0 me rouler\'85
+\par
+\par On frappe. C\rquote est une servante qui vient demander o\'f9 nous d\'e9sirons d\'eener.
+\par
+\par \endash Ici, r\'e9pond Canonnier\~; dans ce salon. Nous serons mieux \'e0 notre aise pour causer\'85 H\'e9l\'e8ne est l\'e0, continue-t-il en indiquant une porte qui donne dans la pi\'e8ce o\'f9 nous nous trouvons. Moi, j\rquote
+ai une chambre au second. Et toi\~?
+\par
+\par \endash Moi, je ne sais pas encore, mais peu importe. Je suis mont\'e9 ici directement et j\rquote ai m\'eame apport\'e9 ma valise\'85
+\par
+\par \endash Tes valises, tu veux dire.
+\par
+\par \endash Si tu y tiens\~; quoique la petite ne soit en ma possession que depuis tr\'e8s peu de temps.
+\par
+\par \endash Ah\~! tu l\rquote as fabriqu\'e9e dans le train. On fait \'e7a de temps en temps, pour s\rquote amuser\~; car autrement\'85 G\'e9n\'e9ralement, on y trouve un rasoir et un tire-bottes. Qu\rquote est-ce qu\rquote il y a dans celle-l\'e0\~
+? Tu ne sais pas\~? Ce n\rquote est pas la peine de regarder \'e0 pr\'e9sent\~; nous verrons plus tard.
+\par
+\par Et il va d\'e9poser la petite valise \'e0 initiales sur la mienne, dans un coin, pr\'e8s d\rquote une fen\'eatre, tandis qu\rquote une servante met le couvert sur la table du salon.
+\par
+\par \endash Je vais te pr\'e9senter \'e0 H\'e9l\'e8ne d\'e8s que cette fille sera partie, me dit-il en revenant vers moi. Elle est tr\'e8s, tr\'e8s gentille, mais un peu enfant\~; tu comprends, \'e9lev\'e9e comme elle l\rquote a \'e9t\'e9\~
+! Elle me semble un peu r\'e9serv\'e9e aussi, un peu circonspecte, si tu veux.
+\par
+\par \endash C\rquote est assez naturel\~; elle ne sait rien de toi ni de tes projets. Et quelles sont ses dispositions envers toi\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! elle m\rquote est toute d\'e9vou\'e9e\~; elle me l\rquote a r\'e9p\'e9t\'e9 dix fois depuis hier \endash peut-\'eatre pour me d\'e9cider \'e0 lui faire part de mes intentions \'e0 son \'e9gard\'85
+\par
+\par \endash Et quelles sont tes intentions\~?
+\par
+\par \endash Cela, mon cher, c\rquote est compliqu\'e9. Mais je ne veux pas t\rquote en faire un myst\'e8re\~; d\rquote autant moins que je d\'e9sire t\rquote int\'e9resser largement \'e0 mes combinaisons. J\rquote ai besoin d\rquote
+un homme instruit, audacieux, qui serait assez bien \'e9lev\'e9 pour pouvoir se conduire en sauvage, et qui aurait assez \'e9touff\'e9 de scrupules pour oser se permettre d\rquote agir en honn\'eate homme. On m\rquote a donn\'e9 des renseignements sur toi
+\~; je t\rquote ai vu suffisamment pour m\rquote \'eatre fait, \'e0 ton endroit, quelques opinions qui, je pense, ne sont pas fausses\~; et je crois que tu es l\rquote homme que je cherche. Si nous nous entendons, le cambriolage que nous avons ex\'e9cut
+\'e9 ensemble \'e0 Malenvers aura \'e9t\'e9 le dernier auquel tu auras particip\'e9. Il ne s\rquote agira plus de forcer les secr\'e9taires des bourgeois mais\'85
+\par
+\par Un grand geste, qui semble vouloir balayer un monde, ach\'e8ve la phrase.
+\par
+\par \endash D\rquote autre part, reprend Canonnier, il faut une femme jeune, jolie, intelligente, adroite. Cette femme, ce sera H\'e9l\'e8ne. J\rquote ignore quels sont ses sentiments actuels, et jusqu\rquote \'e0 quel point le milieu imb\'e9
+cile dans lequel elle a v\'e9cu a influ\'e9 sur elle\~; mais je sais quelles seront bient\'f4t ses convictions. Qu\rquote elle soit l\rquote \'e9l\'e8ve de qui on voudra, peu m\rquote importe\~; c\rquote est ma fille\~; elle a du sang d\rquote
+instinctif et d\rquote ind\'e9pendant dans les veines. Elle est assez jeune pour le sentir et pour voir clair, tout d\rquote un coup, d\'e8s que je lui aurai dessill\'e9 les yeux\'85 Ah\~! je vais l\rquote
+amener, continue-t-il comme la servante se retire pour aller chercher le potage. Bien entendu, pas un mot qui puisse lui laisser deviner ce que nous sommes l\rquote un, et l\rquote autre. Elle me prend pour un agitateur traqu\'e9 \'e0
+ cause de ses opinions, et je lui ai parl\'e9 de toi comme d\rquote un ing\'e9nieur qui \'e9crit, de temps en temps, dans les revues. Il ne faut point l\rquote effaroucher du premier coup, mais la conduire graduellement \'e0 entendre ce qu il est n\'e9
+cessaire qu\rquote elle comprenne. Je reviens\'85
+\par
+\par Canonnier dispara\'eet derri\'e8re la porte qu\rquote il m\rquote a d\'e9sign\'e9e tout \'e0 l\rquote heure. Qu\rquote y a-t-il donc, dans cet homme-l\'e0\~? Que r\'eave-t-il, et quels sont, au juste, ses projets\~? J\rquote e
+ntrevois une combinaison grandiose et basse, chim\'e9rique et pratique, inspir\'e9e par la haine de l\rquote iniquit\'e9 et par la soif du butin, par le d\'e9sir de la justice et la passion de la vengeance\~; toutes les id\'e9es r\'e9volutionnaires plac
+\'e9es sur un nouveau terrain\~; la d\'e9sagr\'e9gation de la Soci\'e9t\'e9 sous le vent du scandale, sous la temp\'eate des col\'e8res personnelles et des rancunes individuelles\~; et l\rquote hallali sans piti\'e9 sonn\'e9
+, non plus par la trompe de carnaval des principes, mais par le clairon des instincts, contre les exploiteurs mis un par un en face de leurs m\'e9faits et rendus, enfin, responsables\'85 Un r\'eave de barbare, peut-\'eatre. Et pourtant\'85
+ Je songe au sort d\rquote un ami de Roger-la-Honte, qui s\rquote \'e9tait introduit, il y a trois mois, dans la maison d\rquote un bourgeois. Le bourgeois, qui l\rquote a surpris la pince \'e0 la main, lui a br\'fbl\'e9 la cervelle. On ne l\rquote
+a point poursuivi. Il \'e9tait dans son droit. Il \'e9tait chez lui.
+\par
+\par O\'f9 donc sont-ils chez eux, les pauvres\~?\'85
+\par
+\par H\'e9l\'e8ne est devant moi.
+\par
+\par Une grande jeune fille, belle. Malgr\'e9 la masse de ses cheveux, d\rquote un superbe blond aux reflets verd\'e2tres, elle semble plut\'f4t un \'e9ph\'e8be qu\rquote une femme. Rien d\rquote accus\'e9 en elle\~; tout est \'e0
+ deviner, mais tout est rythmique. Chose rare chez la Fran\'e7aise, l\rquote expression de la t\'eate ne contredit point celle du corps\~; elle n\rquote a pas une t\'eate apathique de ch\'e9rubin de sacristie \'e9quivoque, aux l\'e8
+vres lourdes, au petit nez \'e9pat\'e9, aux yeux d\rquote animal stup\'e9fait, sur un corps d\rquote automate en fi\'e8vre. Elle a l\rquote harmonique beaut\'e9 des statues. Je regarde ses yeux, pendant qu\rquote elle me parle\~; ils me font penser, d
+\rquote abord, \'e0 ces oiseaux dont le vol se suspend sur la mer, qui prennent en fr\'f4lant les flots la teinte sombre de l\rquote oc\'e9an, et qui se colorent d\rquote azur lorsqu\rquote ils s\rquote approchent de la nue. Mais, non\~
+; la nuance de ces yeux-l\'e0 n\rquote est point variable, et leur silence ne se d\'e9ment pas. Ils ont la couleur du ciel bleu refl\'e9t\'e9 par une lame d\rquote acier. Ni lumi\'e8re ni ombre \endash ni lumi\'e8re de joie ni ombre de tristesse \endash
+ n\rquote en viennent troubler la surface calme. Mais on a conscience, derri\'e8re cet inflexible d\'e9dain d\rquote expression, de quelque chose d\rquote infiniment doux, intelligent et f\'e9minin. J\rquote ignore son nom, \'e0 ce quelque chose\~
+; mais il est l\'e0, si loin que ce soit, masqu\'e9 par la fixit\'e9 fi\'e8re et froide de ces grands beaux yeux taciturnes.
+\par
+\par H\'e9l\'e8ne m\rquote a adress\'e9 quelques phrases aimables que je lui ai rendues, Canonnier a d\'e9clar\'e9 qu\rquote il \'e9tait tr\'e8s heureux de mon arriv\'e9e, et nous nous sommes mis \'e0 table.
+\par
+\par \endash Non, Monsieur, r\'e9pond H\'e9l\'e8ne \'e0 une question que je lui pose, je n\rquote ai pas beaucoup voyag\'e9 J\rquote ai \'e9t\'e9 deux fois \'e0 Dieppe, trois fois \'e0 Dinard, une fois \'e0 Nice et au Mont-Dore. Voil\'e0
+ tout. Mais, maintenant, j\rquote esp\'e8re bien faire le tour du monde.
+\par
+\par \endash Tu as raison de l\rquote esp\'e9rer, dit Canonnier\~; nous partirons demain matin pour l\rquote Angleterre\~; c\rquote est un commencement.
+\par
+\par \endash Vraiment\~? Que je suis contente\~! La Belgique n\rquote est pas bien int\'e9ressante, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash On ne sait pas\~; on n\rquote a pas le temps de s\rquote en apercevoir, en marchant vite.
+\par
+\par \endash Est-ce votre avis, monsieur Randal\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! si tu demandes \'e0 Randal\'85 Il va te parler viaducs, rampes et canaux. Ces ing\'e9nieurs\~! Ils ne songent qu\rquote au nivellement de la Suisse.
+\par
+\par \endash Et ces utopistes politiques\~! dis-je\~; ils ne r\'eavent que de chim\'e8res. Figurez-vous, Mademoiselle, que votre p\'e8re avait trouv\'e9 r\'e9cemment la solution de la question d\rquote Alsace-Lorraine. Il proposait qu\rquote on y reconstitu
+\'e2t le royaume de Pologne. Les Alsaciens seraient rentr\'e9s en France et les Prussiens en Allemagne. Le tout, bien entendu, soumis \'e0 l\rquote approbation du czar. Que pensez-vous de cette id\'e9e-l\'e0\~?
+\par
+\par \endash Elle en vaut bien une autre. Mais n\rquote avez-vous pas soutenu aussi, comme \'e9crivain, des th\'e8ses un peu paradoxales\~? J\rquote ai lu derni\'e8rement, dans la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb, un article de vous intitul\'e9\~: \'ab\~
+La Kleptomanie devant la machine \'e0 coudre\~\'bb o\'f9 vous me semblez avoir soutenu des opinions bien hardies.
+\par
+\par \endash Elles peuvent para\'eetre telles en France, Mademoiselle, dis-je effront\'e9ment\~; mais en Angleterre, je vous assure\'85
+\par
+\par \endash Soit\~; je verrai, puisque je serai \'e0 Londres demain.
+\par
+\par \endash Tu sais donc l\rquote anglais\~? demande Canonnier.
+\par
+\par \endash Assez bien, p\'e8re. Je lis couramment les auteurs britanniques\~; je crois m\'eame que s\rquote ils ne faisaient jamais de citations fran\'e7aises, je les comprendrais encore plus facilement.
+\par
+\par \endash Ta m\'e8re ne m\rquote avait jamais dit, je crois, que l\rquote on t\rquote enseignait les langues vivantes au couvent.
+\par
+\par \endash Oh\~! j\rquote ai appris toute seule. Au couvent, c\rquote \'e9tait tr\'e8s gentil. Les s\'9curs venaient nous r\'e9veiller le matin en criant\~: Vive J\'e9sus\~! Nous r\'e9pondions\~: Vive J\'e9sus\~! les yeux encore mi-clos, et \'e7
+a continuait toute la journ\'e9e \'e0 peu pr\'e8s sur le m\'eame ton.
+\par
+\par Canonnier fait la grimace.
+\par
+\par \endash L\rquote instruction est une belle chose, dit-il.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pond H\'e9l\'e8ne. L\rquote instruction qu\rquote on donne aux jeunes personnes, surtout. Elle les met merveilleusement en garde contre toutes les tentations du monde. Cependant, il n\rquote y a pas de syst\'e8me infaillible\'85
+ Ainsi, une de mes amies de couvent, qui s\rquote \'e9tait mari\'e9e \'e0 dix-huit ans, vient de faire parler d\rquote elle d\rquote une fa\'e7on d\'e9sagr\'e9able\~; son mari demande le divorce. Il faut qu\rquote elle ait c\'e9d\'e9 \'e0 des entra\'ee
+nements\'85 Certains hommes manquent tellement de sens moral, parait-il\~!\'85 Et, m\'eame dans la nature, on voit malheureusement ces choses-l\'e0\~; car le coucou annexe le nid du voisin. C\rquote est un bien vilain oiseau. Mais il a l\rquote
+air de se vanter si joyeusement \'e0 vous de son infamie, quand on se prom\'e8ne dans les bois\'85
+\par
+\par \endash Pendant que le loup n\rquote y est pas.
+\par
+\par \endash Le loup n\rquote y est jamais, dit Canonnier\~; il est dans la bergerie, en train de se faire tondre par les moutons.
+\par
+\par \endash Tu sembles bien misanthrope, p\'e8re\~; mais tu as certainement vu le monde autrement que moi. Moi, je n\rquote ai jamais connu que de beaux caract\'e8res.
+\par
+\par \endash Oh\~! il n\rquote en manque pas, assure audacieusement Canonnier. Dieu merci\~! il y a encore des gens d\rquote honneur.
+\par
+\par L\rquote honneur\~! Un noy\'e9 qui revient sur l\rquote eau\'85 H\'e9l\'e8ne continue, de sa voix riche, captivante, o\'f9 vibre pourtant une \'e9motion \'e9trange, comme la nervosit\'e9 am\'e8re de l\rquote ironie qu\rquote on dompte, comme le fr\'e9
+missement lointain de col\'e8res qu\rquote on ne veut pas \'e9voquer.
+\par
+\par \endash Je dois dire que je n\rquote ai gu\'e8re vu que des gens riches\~; et les personnes qui poss\'e8dent la fortune sont toujours si aimables\~! Quant aux autres, je ne sais pas\'85 On dit qu\rquote il y a beaucoup de malheureux, mais on exag\'e8
+re peut-\'eatre\'85 Il doit exister une certaine somme de souffrance, pourtant, puisque les pauvres se sont r\'e9volt\'e9s \'e0 plusieurs reprises\'85 Mais, chaque fois, ils se sont si bien conduits\~! Ils n\rquote ont jamais d\'e9shonor\'e9 leur victoire
+\'85 P\'e8re, est-ce que tu n\rquote as pas aussi de la sympathie pour les faibles, pour les malheureux\~?
+\par
+\par \endash Si j\rquote allais avec les d\'e9sh\'e9rit\'e9s, s\rquote \'e9crie Canonnier qui oublie son r\'f4le, ce ne serait pas parce qu\rquote ils sont les plus faibles, mais parce qu\rquote ils sont les plus forts\~! On se conduit bien lorsqu\rquote
+on se conduit intelligemment. Il n\rquote y a qu\rquote un moyen de ne pas d\'e9shonorer la victoire\~: c\rquote est d\rquote en profiter.
+\par
+\par Un \'e9clair brille dans les yeux d\rquote H\'e9l\'e8ne.
+\par
+\par \endash P\'e8re, demande-t-elle en se penchant anxieusement vers lui, tu crois \'e0 la force\~?
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! mon enfant, r\'e9pond Canonnier, je\'85 je\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est le droit seul, dis-je en venant \'e0 son secours, qui l\'e9gitime l\rquote usage de la force\~; par cons\'e9quent, les lois \'e9tant l\rquote expression du droit\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9crie H\'e9l\'e8ne en riant, il me semble \'eatre encore dans le salon de Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault\~; on y parlait comme vous le faites\'85 C\rquote \'e9tait charmant\'85 Certes, je suis tr\'e8s heureuse de suivre mon p\'e8
+re, et c\rquote est mon devoir strict\~; je ne regrette rien. Mais mon existence \'e9tait tellement d\'e9licieuse, chez Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault\~! Je ne manquais pas une premi\'e8re\~; toujours en soir\'e9e, au bal, comme si j\rquote avais \'e9t\'e9
+ sa propre fille\~!
+\par
+\par Je me h\'e2te de prendre la parole, car je m\rquote aper\'e7ois que les \'e9motions du souvenir vont gagner H\'e9l\'e8ne, au d\'e9plaisir certain de son p\'e8re.
+\par
+\par \endash Je vois, Mademoiselle, que vous \'e9tiez fort occup\'e9e\~; il vous restait sans doute bien peu de temps\'85 pour lire, par exemple\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! si, Monsieur, je lisais beaucoup. M\'eame des romans. Des romans convenables, surtout\~; mais aussi quelquefois des histoires d\rquote aventures dans lesquelles \'e9voluent de belles dames, des jeunes filles pers\'e9cut\'e9es, des tra\'ee
+tres abominables, de grands seigneurs tr\'e8s braves, et aussi des voleurs g\'e9n\'e9reux qui donnent aux pauvres ce qu\rquote ils prennent aux riches.
+\par
+\par \endash Ce sont des hommes d\rquote ordre, dit Canonnier\~; ils veulent mettre les pauvres en mesure de payer leurs imp\'f4ts.
+\par
+\par \endash Mais je n\rquote ai pas lu d\rquote autres romans, reprend H\'e9l\'e8ne en souriant. On dit qu\rquote il y a des auteurs si int\'e9ressants, aujourd\rquote hui\~! qui vous font voir la vie telle qu\rquote elle est et qui sont arriv\'e9s \'e0 d
+\'e9monter le m\'e9canisme des \'e2mes avec une pr\'e9cision d\rquote horlogers.
+\par
+\par \endash Oui\~; ils sont de deux sortes\~: ceux qui aident \'e0 tourner la meule qui broie les hommes et leur volont\'e9\~; et ceux qui chantent la complainte des \'e9cras\'e9s. En somme, ils \'e9crivent l\rquote histoire de la civilisation.
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que c\rquote est que la civilisation\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est l\rquote argent mis \'e0 la port\'e9e de ceux qui en poss\'e8dent, dit Canonnier.
+\par
+\par \endash Et qu\rquote est-ce que c\rquote est que l\rquote argent, p\'e8re\~?
+\par
+\par \endash Demande \'e0 Randal.
+\par
+\par \endash Non, Mademoiselle, ne me le demandez pas. Je ne pourrais pas vous r\'e9pondre\~; et d\rquote autres ne le pourraient pas non plus. On ne sait point ce que c\rquote est que l\rquote argent.
+\par
+\par Deux servantes, qui apportent le dessert, entrent dans le salon.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, dit Canonnier d\'e8s qu\rquote elles sont sorties, puisque nous sommes entre la poire et le fromage, comme on dit, et que c\rquote est le moment g\'e9n\'e9ralement choisi pour parler \'e0 c\'9cur ouvert, je veux vous exposer \'e0
+ tous deux, et surtout \'e0 toi, H\'e9l\'e8ne, mes id\'e9es sur la civilisation et sur l\rquote argent. Je veux vous dire, ajoute-t-il pendant que le visage de sa fille s\rquote \'e9claire de joie, non seulement ce que je pense, mais ce que j\rquote ai l
+\rquote intention\'85
+\par
+\par Trois coups secs frapp\'e9s \'e0 la porte lui coupent la parole.
+\par
+\par \endash Entrez, dit-il.
+\par
+\par Et quatre hommes, le chapeau sur la t\'eate, font irruption dans le salon. Nous nous levons tous les trois. L\rquote un des hommes, qui tient un papier de la main gauche et dont la main droite, dans la poche du pardessus, serre la crosse d\rquote
+un pistolet, s\rquote approche de Canonnier.
+\par
+\par \endash Vous \'eates le nomm\'e9 Canonnier, Jean-Fran\'e7ois\~?\'85 J\rquote ai un mandat d\rquote arr\'eat d\'e9cern\'e9 contre vous. Empoignez cet homme\~! dit-il \'e0 deux de ses acolytes qui saisissent chacun un des bras du p\'e8re d\rquote H\'e9l
+\'e8ne.
+\par
+\par Et Canonnier sort d\rquote un pas ferme, entre les argousins, sans un regard, sans un mot.
+\par
+\par Ah\~! oui, il doit croire \'e0 la force, cet homme qui voit ainsi toutes ses esp\'e9rances bris\'e9es devant lui \'e0 l\rquote heure m\'eame o\'f9 il peut les transformer en actes, et qui a le courage de partir sans tourner la t\'eate, l\rquote \'9c
+il sec, la bouche close. Et c\rquote est \'e0 la mort qu\rquote il va\~; car c\rquote est la mort, la mort lente, hideuse et b\'eate, que cette rel\'e9gation pour jamais dans les mar\'e9cages de Cayenne. Mais il sait qu\rquote il est inutile de s\rquote
+indigner contre le sort et qu\rquote il est l\'e2che de g\'e9mir sur les d\'e9bris des r\'eaves. Le destin, qui est dur pour lui, pourra se montrer cl\'e9ment envers sa fille. Mais lui, qui ne peut plus rien pour elle, lui a donn\'e9 en part
+ant, par son silence m\'eame, la r\'e9ponse \'e0 la question qu\rquote elle lui posait tout \'e0 l\rquote heure. Oui, il croit \'e0 la force. \endash Et elle y croira peut-\'eatre, elle aussi\'85
+\par
+\par On frappe \'e0 la porte. H\'e9l\'e8ne se l\'e8ve de la chaise sur laquelle elle s\rquote est laiss\'e9e tomber, p\'e2le comme une morte.
+\par
+\par \endash Entrez, dit-elle.
+\par
+\par C\rquote est le mouchard, celui qui vient d\rquote arr\'eater Canonnier. Cette fois-ci, il salue obs\'e9quieusement.
+\par
+\par \endash Mademoiselle, je suis charg\'e9 d\rquote une mission par votre famille\'85 c\rquote est-\'e0-dire des personnes qui s\rquote int\'e9ressent \'e0 vous et qui\'85
+\par
+\par \endash Avez-vous aussi un mandat contre moi\~? demande H\'e9l\'e8ne dont la voix tremble de col\'e8re.
+\par
+\par \endash Non, certainement, Mademoiselle, mais\'85
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, je vous prie de ne m\rquote adresser la parole que lorsque vous aurez ce mandat.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074054}XVII \endash ENFIN SEULS\~!\'85{\*\bkmkend _Toc98074054}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Apr\'e8s le d\'e9part du policier, H\'e9l\'e8ne a regagn\'e9 sa chaise\~; et elle reste l\'e0, les bras ballants, les yeux perdus dans le vide, muette, en une attitude de douleur intense et de d\'e9
+sespoir profond. Certes, sa situation est atroce. Que va-t-elle devenir, \'e0 pr\'e9sent\~?\'85 Son p\'e8re lui aura pr\'e9par\'e9, malgr\'e9 lui c\rquote est vrai, mais in\'e9vitablement, l\rquote avenir qu\rquote Ida avait proph\'e9tis\'e9\~: une vie d
+\rquote aventures, une existence faite de tous les hasards\'85 Ses protecteurs la recevraient-ils chez eux, \'e0 pr\'e9sent\~? Peut-\'eatre, car la proposition \'e9bauch\'e9e par le policier \'e9tait certainement faite en leur nom\~; mais comment l
+\rquote accueilleraient-ils\~? Et oserait-elle, m\'eame, retourner chez les Bois-Cr\'e9ault\~? Non, sans doute\~; autrement, elle n\rquote aurait point r\'e9pondu comme elle vient de le faire. Alors\~?\'85 En tous cas, il faut qu\rquote elle prenne une d
+\'e9cision dans un sens ou dans un autre. Je me r\'e9sous \'e0 rompre le silence.
+\par
+\par \endash Mademoiselle, dis-je pendant qu\rquote elle semble revenir \'e0 elle, sortir d\rquote un r\'eave, permettez-moi de troubler votre chagrin\'85
+\par
+\par Elle m\rquote interrompt.
+\par
+\par \endash D\rquote abord, Monsieur, je vous en prie, veuillez me dire s\rquote il est possible de faire quelque chose pour mon p\'e8re.
+\par
+\par H\'e9las\~! elle ignore la v\'e9rit\'e9, cette v\'e9rit\'e9 terrible que je ne puis lui apprendre\~; mais je ne veux pas, non plus, lui forger un conte, lui donner des espoirs dont l\rquote irr\'e9alisation forc\'e9e ne pourrait que la faire souffrir.
+
+\par
+\par \endash Non, Mademoiselle, il n\rquote y a rien \'e0 tenter en faveur de votre p\'e8re, au moins pour le moment. Rien, absolument rien. Plus tard, tr\'e8s probablement\'85
+\par
+\par \endash Merci, Monsieur, r\'e9pond-elle d\rquote une voix ferme. Plus tard, bien\'85 Soyez s\'fbr que je ferai l\rquote impossible, le moment venu. Mais, plus tard, c\rquote est l\rquote avenir\'85 Voulez-vous que nous nous occupions du pr\'e9sent\~?
+
+\par
+\par \endash Certainement, Mademoiselle\~; je n\rquote ai point l\rquote honneur d\rquote \'eatre connu de vous depuis bien longtemps, mais j\rquote \'e9tais tr\'e8s li\'e9 avec votre p\'e8re, et je vous assure de tout mon d\'e9
+vouement. Si vous voulez me faire part de vos intentions, quelles qu\rquote elles soient, et si vous croyez que je puisse vous \'eatre utile\'85
+\par
+\par \endash Je vous remercie de tout c\'9cur\~; mais je ne puis vous confier mes projets, car je n\rquote en ai point. Non, r\'e9ellement, je ne sais absolument que faire.
+\par
+\par \endash D\rquote apr\'e8s ce que je vous ai entendu r\'e9pondre \'e0 cet homme, il n\rquote y a qu\rquote un instant, vous appr\'e9hendez de retourner chez Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault\~; vous pensez sans doute qu\rquote
+elle vous pardonnerait difficilement votre d\'e9part\'85
+\par
+\par H\'e9l\'e8ne sourit.
+\par
+\par \endash Monsieur, me demande-t-elle, connaissez-vous la famille de Bois-Cr\'e9ault\~?
+\par
+\par \endash Pas personnellement. Mai j\rquote en ai entendu souvent parler. Ce sont des gens tr\'e8s honorables et tr\'e8s riches. M.\~de\~Bois-Cr\'e9ault est un ancien magistrat, un ex-procureur g\'e9n\'e9ral fort connu. Il vit tr\'e8s retir\'e9
+ et on le voit rarement dans le monde. Il travaille \'e0 un grand ouvrage qui para\'eetra sous ce titre\~: \'ab\~Du r\'e9quisitoire \'e0 travers les \'e2ges.\~\'bb Vous voyez que je suis bien renseign\'e9. Son fils, M.\~Armand de\~Bois-Cr\'e9ault, n
+\rquote a point d\rquote occupation d\'e9finie et se contente, je crois, de mener la vie \'e0 grandes guides. Quant \'e0 Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault, c\rquote est une femme dont le caract\'e8re est hautement appr\'e9ci\'e9. Je me la figure un peu comme l
+\rquote \'c9g\'e9rie vieillie de Numas en simarres, et il me semble apercevoir des spectres de Rhadamantes modernes autour de sa table \'e0 th\'e9.
+\par
+\par \endash Je ne sais pas si c\rquote est une \'c9g\'e9rie, dit froidement H\'e9l\'e8ne, Je sais que c\rquote est une maquerelle.
+\par
+\par Je sursaute sur ma chaise.
+\par
+\par \endash Une\'85\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; vous avez bien entendu\'85 Excusez-moi d\rquote avoir employ\'e9 un pareil terme, mais c\rquote est le seul qui convienne, en bonne justice, \'e0 cette dame dont le caract\'e8re est si hautement appr\'e9ci\'e9\'85 Je vous
+prie encore, Monsieur, de ne point vous formaliser si je vous fais des r\'e9v\'e9lations dont l\rquote ignominie vous surprendra. Ni votre \'e9ducation ni votre situation sociale ne vous ont habitu\'e9 \'e0 entendre des choses comme celles que j\rquote
+ai \'e0 vous dire. Pourtant, ces choses, il faut que je vous les apprenne. Vous m\rquote avez offert votre appui pour l\rquote avenir et il est juste, puisque je l\rquote ai accept\'e9, que vous n\rquote ignoriez rien de mon existence pass\'e9e.
+\par
+\par Je m\rquote incline et H\'e9l\'e8ne poursuit\~:
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re vous a appris, j\rquote en suis s\'fbre, que ma m\'e8re est morte il y a quatre ans environ\~; vous savez aussi qu\rquote elle \'e9tait au service de Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault et que je me trouvais chez cette dame au moment o\'f9
+ ce malheur survint. Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault r\'e9solut de ne plus me renvoyer au couvent et de me garder chez elle. On l\rquote a fort lou\'e9e de sa bonne action\~; on admirait qu\rquote elle me trait\'e2t comme sa fille et qu\rquote elle m\rquote e
+\'fbt, par le fait, adopt\'e9e\~; et, \'e0 l\rquote heure actuelle, on me reproche am\'e8rement ma coupable ingratitude\'85 J\rquote avais \'e0 peu pr\'e8s quinze ans quand je vins habiter chez Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault\~; j\rquote \'e9tais jolie, amusante
+\~; elle avait remarqu\'e9 qu\rquote un de ses amis, fid\'e8le habitu\'e9 de la maison, tournait beaucoup autour de moi, semblait porter \'e0 ma jeunesse et \'e0 ma beaut\'e9 fra\'eeche un int\'e9r\'eat tout sp\'e9cial\'85 Vous avez
+entendu parler de Barzot\~?
+\par
+\par \endash Le premier pr\'e9sident \'e0 la Cour des Complications\~?
+\par
+\par \endash Lui-m\'eame. Depuis trois ans, il est mon amant. Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault, cette femme si honorable, m\rquote a vendue \'e0 lui, Monsieur. Comment le march\'e9 fut conclu, je l\rquote ignore. Comment il fut ex\'e9cut\'e9 la premi\'e8
+re fois, je ne le sais pas davantage. J\rquote ai entendu dire que les voleurs, pour d\'e9pouiller leurs victimes sans qu\rquote elles puissent se d\'e9fendre ou crier \'e0 l\rquote aide, leur font respirer du chloroforme. Mme\~de\~Bois-Cr\'e9
+ault connaissait apparemment les proc\'e9d\'e9s des voleurs\'85 Depuis\'85 Depuis, j\rquote ai tout subi sans rien dire\'85 Quand je m\rquote \'e9tais r\'e9veill\'e9e pour la premi\'e8re fois, souill\'e9
+e et meurtrie, entre les bras de ce vieillard lubrique, j\rquote avais compris, tout d\rquote un coup, l\rquote infamie du monde\~; mais j\rquote avais eu conscience, en m\'eame temps, de mon n\'e9ant et de mon impuissance\'85 Que pouvais-je faire\~? Ah\~
+! j\rquote ai song\'e9 \'e0 m\rquote enfuir, \'e0 m\rquote \'e9chapper de cette maison comme on s\rquote \'e9vade d\rquote une ge\'f4le de honte. Mais j\rquote \'e9tais sans amis, sans famille, sans personne au monde pour prendre piti\'e9 de moi\~; mon p
+\'e8re \endash je le croyais alors \endash m\rquote avait abandonn\'e9e\~; et je n\rquote aurais pu \'e9changer le d\'e9shonneur dor\'e9 que contre le d\'e9shonneur fangeux. Ah\~! j\rquote ai pens\'e9 \'e0 dire la v\'e9rit\'e9, aussi\~; \'e0
+ la crier dans les rues\~; \'e0 la hurler \'e0 l\rquote \'e9glise o\'f9 il fallait faire ses d\'e9votions, au th\'e9\'e2tre o\'f9 je voyais repr\'e9senter des drames qui me paraissaient si pu\'e9rils\~! Mais on m\rquote aurait prise pour une ali\'e9n\'e9
+e. On m\rquote aurait enferm\'e9e comme folle, peut-\'eatre, et fait mourir sous la douche\~!
+\par
+\par H\'e9l\'e8ne s\rquote arr\'eate, la gorge serr\'e9e par l\rquote \'e9treinte de la col\'e8re.
+\par
+\par \endash J\rquote ai donc r\'e9solu d\rquote attendre, continue-t-elle au bout d\rquote un instant. Attendre je ne savais quoi. Le moment o\'f9 je pourrais me venger, oui\~! J\rquote ai esp\'e9r\'e9 que je le pourrais, jusqu\rquote \'e0 ce soir\'85
+ Barzot a fini par croire que je m\rquote \'e9tais donn\'e9e \'e0 lui volontairement et que j\rquote \'e9prouvais, pour sa passion de satyre, autre chose que de la haine et du d\'e9go\'fbt\~; Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault aussi, \'e0 la longue, s\rquote \'e9
+tait persuad\'e9e que j\rquote avais de l\rquote affection pour elle, l\rquote ignoble gueuse\~; et j\rquote \'e9tais seule \'e0 conna\'eetre les pens\'e9es que je roulais dans mon c\'9cur, am\'e8res comme du fiel et rouges comme du sang\'85
+\par
+\par \endash Tout cela est affreux, dis-je\~; c\rquote est absolument abject. Cette femme\'85 ha\~!\'85 Mais quels \'e9taient donc les motifs qui la poussaient \'e0 commettre ces turpitudes\~? Ils sont riches, ces Bois-Cr\'e9ault.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pond H\'e9l\'e8ne\~; mais pas assez. Ils ne le seront jamais assez. Le fils d\'e9pense tellement, voyez-vous\~! Il lui faut tant d\rquote argent\~! Il mettrait \'e0 sec les caves de la Banque. Et sa m\'e8re en est folle\~; elle l
+\rquote adore\~; il est son dieu. Elle ferait tout pour satisfaire ses fantaisies, pour subvenir \'e0 ses caprices. Elle assassinerait\'85 Ah\~! j\rquote ai d\'fb co\'fbter cher \'e0 Barzot.
+\par
+\par \endash Mais, dis-je, M.\~de\~Bois-Cr\'e9ault, le p\'e8re, ne s\rquote est jamais aper\'e7u de rien\~? C\rquote est inconcevable\'85
+\par
+\par \endash Lui\~! s\rquote \'e9crie H\'e9l\'e8ne en se levant et en marchant nerveusement\~: \'e0 travers la pi\'e8ce. Lui\~! Mais il est mort, il est fini, an\'e9anti, \'e9teint, vid\'e9\~; il n\rquote y a plus qu\rquote \'e0 l\rquote enterrer. C\rquote
+est une ombre, c\rquote est un fant\'f4me \endash c\rquote est moins que \'e7a. \endash C\rquote est un prisonnier, c\rquote est un emmur\'e9. Il est s\'e9questr\'e9. Son cabinet de travail, c\rquote est une mansarde o\'f9 sa femme vient lui apporter
+\'e0 manger quand elle y pense et le battre de temps en temps. Son livre, le grand ouvrage auquel il travaille et dont s\rquote inqui\'e8tent les journaux, il n\rquote en a jamais \'e9crit une ligne. Il a un m\'e9tier \'e0
+ broder et il fait de la broderie, du matin au soir, pour les bonnes \'9cuvres de sa femme. Quand elle donne une soir\'e9e, on permet au brodeur de s\rquote habiller, de sortir de son r\'e9duit et de venir faire le tour des salons\~; il est tr\'e8
+s surveill\'e9 pendant ce temps-l\'e0, car une fois il a vol\'e9 des allumettes et a essay\'e9 de mettre le feu \'e0 l\rquote h\'f4tel, le lendemain. Il s\rquote ennuie tant, dans son ermitage\~! Il y couche\~; on lui a dress\'e9
+ un petit lit de sangles, dans un coin. Quant \'e0 sa chambre, elle \'e9tait pour moi, lorsque Barzot venait. Il y avait un portrait de Troplong en face du lit\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est \'e0 ne pas croire\~! dis-je pendant qu\rquote H\'e9l\'e8ne s\rquote arr\'eate pour jeter un coup d\rquote \'9cil sur mes bagages que son p\'e8re a d\'e9pos\'e9s dans un coin, pr\'e8s d\rquote une fen\'eatre\~; c\rquote
+est extraordinaire\~! Les souffrances des orphelines pers\'e9cut\'e9es dans les romans-feuilletons p\'e2lissent \'e0 c\'f4t\'e9 des v\'f4tres\~; et quelle \'e2me de tra\'eetre de m\'e9lodrame a jamais \'e9t\'e9
+ aussi visqueuse et aussi noire que celles de cet homme qui vous a achet\'e9e et de cette femme qui vous a vendue\~?\'85 Quelles crapules\~!\'85 Et elle a l\rquote audace de vous proposer de retourner chez elle\~! Et demain, peut-\'ea
+tre, elle va envoyer Barzot faire appel \'e0 vos sentiments reconnaissants, en bon pasteur qui s\rquote efforce de ramener au bercail la brebis \'e9gar\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Elle n\rquote attendra pas \'e0 demain, d\'eet H\'e9l\'e8ne. Barzot est d\'e9j\'e0 \'e0 Bruxelles.
+\par
+\par \endash Il est ici\~? Vous le savez\~?
+\par
+\par \endash Oui, je le sais\'85 C\rquote est cette valise qui me l\rquote apprend, continue-t-elle en d\'e9signant le petit sac dont les ornements d\rquote argent scintillent sous la lumi\'e8re du gaz\~; cette valise, l\'e0
+, qui porte ses initiales et que je sais lui appartenir \endash cette valise que vous lui avez vol\'e9e.
+\par
+\par Ah\~! bah\~!\'85 Ah\~! bah\~!\'85 Mais elle est pleine d\rquote exp\'e9rience, cette ing\'e9nue\~; elle est tr\'e8s forte, cette innocente\'85 Et c\rquote est un premier pr\'e9sident que j\rquote ai vol\'e9\~?\'85 Comme c\rquote
+est flatteur pour mon amour-propre\~!
+\par
+\par \endash Vous ne m\rquote en voulez pas d\rquote avoir mis les points sur les i\~? demande H\'e9l\'e8ne. Il vaut mieux parler franchement, n\rquote est-ce pas\~? Et il est inutile de vous laisser m\rquote apprendre ce que je n\rquote ignore point\'85
+ Non, mon p\'e8re ne m\rquote a rien dit \'e0 votre sujet, ni au sien, et je n\rquote ai pas eu l\rquote occasion, non plus, de le mettre au courant des faits que je vous ai r\'e9v\'e9l\'e9s. Il se d\'e9fiait de la profonde ignorance du monde qu\rquote
+il supposait en moi, et je pouvais difficilement faire le premier pas\'85 Du reste, je croyais avoir le temps de lui tout avouer\'85 Mais je savais, depuis longtemps, qu\rquote il \'e9tait un voleur. Pensez-vous que Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault me l\rquote
+avait laiss\'e9 ignorer\~?\~ \'ab\~Vous \'eates la fille d\rquote un voleur, me disait-elle lorsque, \'e9c\'9cur\'e9e des vagues de boue qu\rquote il me fallait engloutir, je me d\'e9clarais r\'e9volt\'e9e et pr\'eate \'e0 fuir la maison inf\'e2me. Vous
+\'eates la fille d\rquote un voleur. En voici la preuve. Votre p\'e8re est rel\'e9gu\'e9 au bagne pour ses crimes. Si vous partez, esp\'e9rez-vous pouvoir rencontrer quelqu\rquote un dispos\'e9 \'e0 s\rquote int\'e9resser \'e0 l\rquote enfant d\rquote
+un pareil sc\'e9l\'e9rat\~? Tel p\'e8re, telle fille\~; voil\'e0 ce qu\rquote on vous r\'e9pondra partout. Et vous ne trouveriez pas m\'eame un refuge dans la rue. Je vous y ferais pourchasser et arr\'eater au premier faux-pas, et m\'ea
+me sans raison. La police n\rquote y regarde pas \'e0 deux fois, en France\~; vous le savez\~; j\rquote ai soin de vous faire lire toutes les semaines, dans les journaux, les r\'e9cits d\rquote arrestations d\rquote honn\'eates femmes, et vous
+ ne seriez pas la premi\'e8re jeune fille qu\rquote aurait d\'e9flor\'e9e le sp\'e9culum des m\'e9decins, si c\rquote \'e9tait encore \'e0 faire. Vous pourriez essayer de vous d\'e9fendre, allez\~! avec les ant\'e9c\'e9dents de votre p\'e8
+re, qui sont les v\'f4tres, et le t\'e9moignage que portera de vos m\'9curs l\rquote \'e9tat de votre virginit\'e9. Avant huit jours, vous seriez une prostitu\'e9e en carte, ma ch\'e8re, une chose appartenant \'e0 l\rquote administration qui la fourre
+\'e0 Saint-Lazare \'e0 son gr\'e9 \endash et je vous y ferais crever, \'e0 Saint-Lazare\~!\~\'bb
+\par
+\par \endash Quelle honte\~! Ah\~! toutes ces atrocit\'e9s n\rquote auront-elles pas une fin\~?\'85
+\par
+\par \endash Je voulais seulement vous faire voir, reprend H\'e9l\'e8ne d\rquote une voix plus calme, que je savais \'e0 quoi m\rquote en tenir sur mon p\'e8re. De l\'e0 \'e0 supposer que vous\'85
+\par
+\par \endash Oui, dis-je, je suis un voleur. Je ne veux pas vous faire un discours pouf r\'e9habiliter le vol, car vous avez assez fr\'e9quent\'e9 les honn\'eates gens pour vous douter de ce que j\rquote aurais \'e0
+ vous dire. Soyez convaincue, seulement, que la morale n\rquote est qu\rquote un mot, partout\~; et que le civilis\'e9, hormis sa l\'e2chet\'e9, n\rquote a rien qui le distingue du sauvage. Je suis un voleur. Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault avait oubli\'e9
+ les voleurs quand elle vous a dit que vous ne trouveriez personne pr\'eat \'e0 s\rquote int\'e9resser \'e0 vous. Pour moi, je me mets enti\'e8rement \'e0 votre disposition, et cela sans arri\'e8re-pens\'e9e d\rquote aucune sorte, d\rquote homme \'e0
+ femme\'85 Voyons, r\'e9pondez-moi. Vous n\rquote avez pas d\rquote argent\~?
+\par
+\par \endash Pas un sou, pas une robe. Je n\rquote avais rien emport\'e9 en quittant l\rquote h\'f4tel de Bois-Cr\'e9ault. Mme\~Ida m\rquote a donn\'e9 un peu de linge lorsque je l\rquote ai quitt\'e9e, et c\rquote est tout ce que je poss\'e8de au monde.
+
+\par
+\par \endash Non, vous poss\'e9dez davantage. Votre p\'e8re est riche. Malheureusement, sa fortune est en Am\'e9rique et vous ne pouvez, au moins quant \'e0 pr\'e9sent, en distraire un centime. Mais, d\rquote une op\'e9ration que nous avons faite r\'e9
+cemment ensemble, il nous est revenu mille livres sterling, qui sont d\'e9pos\'e9es \'e0 Londres \'e0 ma disposition, et dont la moiti\'e9 lui appartient. Vous avez donc, d\'e8s maintenant, douze mille cinq cents francs. Je vous remettrai cett
+e somme le plus t\'f4t possible\~; elle ne vous suffira pas, certainement, quoi que vous vouliez entreprendre, mais, je vous l\rquote ai dit, vous pouvez compter sur moi. En attendant, faites-moi le plaisir d\rquote accepter ceci.
+\par
+\par Et je lui tends trois billets de mille francs.
+\par
+\par \endash Merci, dit-elle en souriant. Et, dites-moi, \'eates-vous riche, vous\~?
+\par
+\par \endash Moi\~? Non. Ai-je cinq cent mille francs, seulement\~? Je ne crois pas.
+\par
+\par \endash Avec les cinq cent mille qui sont dans la valise de Barzot, cela fera un million. Pourquoi n\rquote avez-vous pas ouvert cette valise\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas. Je n\rquote ai pas eu le temps. Mais si vous \'eates curieuse de voir ce qu\rquote elle contient\'85
+\par
+\par \endash Oui, tr\'e8s curieuse\'85 Et avez-vous explor\'e9 les poches de Barzot, par la m\'eame occasion\~?
+\par
+\par \endash Non, dis-je en faisant sauter les serrures de la valise que j\rquote ai plac\'e9e sur une chaise. Non, j\rquote ai travaill\'e9 en amateur ce soir\'85 Voil\'e0 qui est fait. Videz le sac vous-m\'eame, pour \'eatre s\'fb
+re que je ne ferai rien glisser dans mes manches.
+\par
+\par \endash Si vous voulez, r\'e9pond H\'e9l\'e8ne en riant\~; ce sera plus prudent. Ah\~! je crois bien que nous ne trouverons pas grand\rquote chose.
+\par
+\par Pas grand\rquote chose, en effet. Des objets de toilette, des journaux, un num\'e9ro de la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb, et un grand portefeuille qu\rquote H\'e9l\'e8ne se h\'e2te d\rquote ouvrir.
+\par
+\par \endash C\rquote est ici, dit-elle, que nous allons trouver les cinq cent mille francs.
+\par
+\par Non, pas encore\~; le portefeuille ne contient que des lettres, des tas de lettres. Mais elles paraissent int\'e9resser prodigieusement H\'e9l\'e8ne, ces \'e9p\'eetres\~; elle a tressailli en en reconnaissant l\rquote \'e9criture, et elle se met \'e0
+ les lire avec un int\'e9r\'eat des plus visibles, les l\'e8vres serr\'e9es, les doigts nerveux faisant craquer le papier.
+\par
+\par \endash C\rquote est suffisant, dit-elle en s\rquote interrompant\~; je n\rquote ai pas besoin d\rquote en lire davantage pour le moment. \'c9coutez \endash et elle frappe sur les papiers r\'e9pandus sur la table \endash il y a l\'e0
+ les preuves de toutes les infamies dont je viens de vous parler et, de plus, toutes les \'e9vidences d\rquote un honteux chantage. Ces lettres ont \'e9t\'e9 \'e9crites \'e0 Barzot par Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault, depuis trois ans. Il n\rquote
+y a pas eu un march\'e9, ainsi que je vous l\rquote ai dit\~; il y en a eu des centaines\~; il y a eu un march\'e9 chaque fois. Ah\~! oui, je lui ai co\'fbt\'e9 cher, \'e0 Barzot\~; et il ne m\rquote a pas eue comme il a voulu\'85
+\par
+\par \endash Mais pourquoi diable transportait-il ces lettres avec lui\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas. Probablement pour me d\'e9cider \'e0 revenir. Ils \'e9taient arriv\'e9s \'e0 croire que j\rquote avais de l\rquote affection pour Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault, je vous dis\'85 Et puis, est-ce qu\rquote on sait\~
+? Barzot ne doit pas avoir la t\'eate \'e0 lui, maintenant. Il \'e9tait fou de moi\'85 Croyez-vous qu\rquote on pourrait tirer parti de ces lettres\~?
+\par
+\par \endash Si je le crois\~!
+\par
+\par \endash Alors, que faut-il faire\~?
+\par
+\par \endash Il faut commencer par quitter cet h\'f4tel, vous et les lettres.
+\par
+\par \endash Je suis pr\'eate, dit H\'e9l\'e8ne en se levant\~; je n\rquote ai qu\rquote \'e0 mettre mon chapeau.
+\par
+\par \endash Attendez\~! Il est n\'e9cessaire de savoir o\'f9 vous irez, d\rquote abord, et ensuite comment nous sortirons d\rquote ici. La maison est surveill\'e9e, certainement. Si nous n\rquote avions pas fait la d\'e9
+couverte que nous venons de faire, tout se passait tr\'e8s simplement\~; nous partions demain matin pour l\rquote Angleterre, au nez des policiers qui n\rquote avaient aucun droit de nous emp\'ea
+cher de prendre le train pour Ostende et le bateau pour Douvres\~; j\rquote aurais pri\'e9 l\rquote h\'f4telier de br\'fbler la valise, comme je vais le faire dans un instant, et l\rquote on n\rquote avait pas un mot \'e0 nous dire\~; rien dans les mains
+\~; rien dans les poches. Mais \'e0 pr\'e9sent, avec ces lettres que nous ne pouvons pas d\'e9truire et qu\rquote il ne faut point qu\rquote on trouve en notre possession\'85 Ah\~! bon, je sais o\'f9 vous irez. Je connais une dame, \'e0
+ Ixelles, qui tient un pensionnat de jeunes filles. C\rquote est une Anglaise dont le mari, estampeur de premier ordre, s\rquote est fait pincer l\rquote an dernier pour une escroquerie colossale et a \'e9t\'e9 mis en prison pour plusieurs ann\'e9es\~
+; cette pauvre femme s\rquote est trouv\'e9e subitement sans grandes ressources\~; mais, quelques camarades et moi, nous sommes venus \'e0 son aide. Elle d\'e9sirait monter un pensionnat \'e0 Bruxelles pour les jeunes misses anglaises\~
+; nous lui avons facilit\'e9 la chose et l\rquote un de nous, faussaire \'e9m\'e9rite, lui a confectionn\'e9 des documents qui la transforment en veuve d\rquote un colonel tu\'e9 au Tonkin et tous les papiers n\'e9cessaires \'e0 la formation d\rquote
+une belle client\'e8le. Ses affaires prosp\'e8rent\~; elle a un cheval et deux voitures\'85 Justement, c\rquote est dans une de ces voitures qu\rquote il faut partir d\rquote ici, car si nous partons \'e0
+ pied ou dans une roulotte de louage, nous serons fil\'e9s sans mis\'e9ricorde\'85 Mais qui ira chercher la voiture\~? L\rquote h\'f4telier\~; je vais l\rquote envoyer \'e0 Ixelles\~; on ne le suivra sans doute pas\'85 Tenez, H\'e9l\'e8ne, entr
+ez dans votre chambre, serrez soigneusement toutes ces lettres et pr\'e9parez-vous \'e0 partir.
+\par
+\par Je sonne tandis qu\rquote H\'e9l\'e8ne, apr\'e8s avoir ramass\'e9 les papiers, dispara\'eet dans sa chambre.
+\par
+\par \endash Pr\'e9venez le patron que j\rquote ai besoin de lui parler, dis-je \'e0 la servante qui se pr\'e9sente.
+\par
+\par L\rquote h\'f4telier entre, la t\'eate basse, l\rquote air d\'e9confit.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur Randal, dit-il, quel malheur\~! Une arrestation chez moi\~!\'85 Qu\rquote est-ce que ces Messieurs vont penser de nous\~? L\rquote h\'f4tel du Roi Salomon est d\'e9shonor\'e9, pour une fois\'85 Ma femme est dans un \'e9tat\~!\'85
+ On peut le dire, depuis vingt ans que nous tenons la maison, jamais chose pareille n\rquote \'e9tait arriv\'e9e. La police nous pr\'e9vient toujours\'85 Il faut qu\rquote il y ait eu quelque chose de sp\'e9cial contre M.\~Canonnier, savez-vous\'85
+\par
+\par \endash Ne vous faites pas de bile, dis-je. Il n\rquote y a pas de votre faute, nous le savons. \'c9coutez, vous allez faire une course pour moi\'85
+\par
+\par \endash Bien, monsieur Randal\~; tout de suite. Ah\~! j\rquote oubliais\~: M.\~Roger vient d\rquote arriver\'85
+\par
+\par \endash Roger-la-Honte\~?
+\par
+\par \endash Oui, monsieur Randal.
+\par
+\par \endash Dites-lui qu\rquote il monte imm\'e9diatement. C\rquote est lui qui fera ma course.
+\par
+\par \endash Ah\~! g\'e9mit l\rquote h\'f4telier, la larme \'e0 l\rquote \'9cil, je vois bien que vous ne vous fiez plus \'e0 moi.
+\par
+\par \endash Mais si, mais si. Tenez, pour vous le prouver, je vous fais pr\'e9sent de cette valise et de ce qu\rquote elle contient\~; mettez tout \'e7a en pi\'e8ces et vite, dans votre fourneau\~; qu\rquote il n\rquote en reste plus trace dans cinq minutes.
+
+\par
+\par \endash Bien, monsieur Randal\~; comptez sur moi, pour une fois, et pour la vie.
+\par
+\par L\rquote h\'f4telier descend\~; et tout aussit\'f4t j\rquote entends Roger-la-Honte monter l\rquote escalier. Il entre, la bouche pleine, la serviette autour du cou.
+\par
+\par \endash Te voil\'e0 tout de m\'eame\~! me dit-il\~; on te croyait perdu, depuis le temps\'85 Qu\rquote est-ce que tu faisais donc \'e0 Paris\~? Broussaille disait qu\rquote on t\rquote avait nomm\'e9 juge de paix\'85 Et, dis donc, il en est arriv\'e9
+, des histoires\~!\'85 Canonnier arr\'eat\'e9\'85 Ah\~! vrai\~!\'85 Sa fille est ici\~? Je n\rquote avais pas os\'e9 vous d\'e9ranger en arrivant\'85 Tu sais, il y a un fameux coup \'e0 risquer. C\rquote est pour \'e7a que je t\rquote avais \'e9
+crit de venir \'e0 Bruxelles\'85
+\par
+\par \endash Roger, dis-je, il faut que tu fasses quelque chose tout de suite. La fille de Canonnier est en danger ici et je veux l\rquote emmener sans qu\rquote on puisse nous suivre. Il y a un roussin devant l\rquote h\'f4tel\~?
+\par
+\par \endash Deux, r\'e9pond Roger-la-Honte\~; je les ai vus\~; ils montent la faction de chaque c\'f4t\'e9 de la porte.
+\par
+\par \endash Bon. Tu vas aller \'e0 Ixelles, rue Cl\'e9mentine\~; tu sais\~?
+\par
+\par \endash Parbleu\~!
+\par
+\par \endash Les roussins ne te fileront pas\~; prends un fiacre, mais quitte-le avant d\rquote arriver \'e0 la maison.
+\par
+\par \endash Bien s\'fbr.
+\par
+\par \endash Tu diras \'e0 l\rquote Anglaise de faire atteler son petit panier, et tu le conduiras ici. D\'e8s que tu seras arriv\'e9, je prendrai ta place avec la petite et nous partirons. Quelle heure est-il\~? Neuf heures. Pr\'e9viens l\rquote
+Anglaise que je serai chez elle vers onze heures et demie. D\'e9p\'eache-toi. T\'e2che d\rquote \'eatre revenu dans trois quarts d\rquote heure au plus tard.
+\par
+\par \endash Sois tranquille, dit Roger\~; tu me coupes mon d\'eener en deux, mais \'e7a ne fait rien.
+\par
+\par Il descend l\rquote escalier en courant.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, dis-je \'e0 H\'e9l\'e8ne qui vient de sortir de sa chambre, j\rquote ai trouv\'e9 le moyen de sortir d\rquote ici sans nous faire suivre\'85
+\par
+\par \endash Et moi, r\'e9pond-elle, j\rquote ai trouv\'e9 le moyen d\rquote utiliser les lettres. Voici mon plan\~: je vais exiger de Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault, sous la menace d\rquote un scandale meurtrier, qu\rquote elle envoie son fils me demander ma main.
+
+\par
+\par \endash Son fils\~! Vous marier avec son fils\~?\'85
+\par
+\par \endash Oui, dit H\'e9l\'e8ne dont toute la physionomie exprime une force de volont\'e9 extraordinaire et dont la voix vibre comme la lame fine d\rquote une \'e9p\'e9e. \'c9
+coutez-moi bien et vous me comprendrez. Je suis ambitieuse et je veux me venger du mal qu\rquote on m\rquote a fait. Je suis jeune, je suis belle, je crois \'e0 la force. C\rquote est tr\'e8s bien, mais \'e7a ne suffit pas. Je n\rquote
+ai pas de nom. Je puis m\rquote en faire un\~? Un sobriquet, comme les cocottes, oui. Mais je ne veux pas \'eatre une cocotte\~; je veux \'eatre pire\~; et, pour cela, j\rquote ai besoin d\rquote un nom, d\rquote un vrai nom. Je suis Mlle\~
+Canonnier. Il faut que je sois Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault. \endash Ne me dites pas que ces gens-l\'e0 refuseront. Ils n\rquote oseront pas refuser. Un refus les m\'e8nerait trop loin. Vous savez combien on est avide de scanda
+le, en France, et combien les journaux seraient heureux de tra\'eener dans la boue toute une famille appartenant \'e0 la noblesse de robe, et surtout Barzot\~!\'85 Barzot\~! Il faut qu\rquote il soit mis au courant de mes volont\'e9s le plus t\'f4
+t possible, et que ce soit lui qui aille porter mes conditions aux Bois-Cr\'e9ault\'85 Le mariage et le silence, ou bien le d\'e9shonneur le plus complet, le plus irr\'e9m\'e9diable\'85 Oh\~! soyez tranquille, continue H\'e9l\'e8ne, ce n\rquote
+est que le mariage consid\'e9r\'e9 comme acte d\rquote \'e9tat civil qu\rquote il me faut. M.\~Armand de\~Bois-Cr\'e9ault ne sera mon mari que de nom, ainsi que dans certains romans. Non pas que j\rquote aie le culte de ma vertu, oh\~
+! pas du tout. Une femme qui s\rquote est laiss\'e9e toucher une fois, une seule fois, par un homme qu\rquote elle n\rquote aime pas, sait assez d\'e9doubler son \'eatre pour n\rquote attacher aucune importance \'e0 des actes auxquels son \'e2me reste
+\'e9trang\'e8re et auxquels son corps, m\'eame, ne participe que par procuration. Mais il ne faut pas que je sois enceinte de cet \'eatre-l\'e0. Cela d\'e9rangerait mes projets\'85 Remarquez bien que to
+ut peut se faire le plus simplement du monde. Les Bois-Cr\'e9ault, qui ont l\rquote espoir de me voir revenir, \endash et ils ne se trompent plus maintenant \endash n\rquote ont gu\'e8re \'e9bruit\'e9 mon d\'e9part. Si l\rquote on s\rquote en est aper
+\'e7u, on l\rquote expliquera par les tentatives audacieuses du fils contre mon innocence, et par la r\'e9volte un peu sauvage de ma pudeur alarm\'e9e. Mais le fils aura reconnu ses torts \'e0 mon \'e9gard, j\rquote aurai pardonn\'e9
+, un mariage formera le d\'e9nouement indispensable, et tout le monde sera content.
+\par
+\par \endash M\'eame Barzot, dis-je\~; car il sera certain, apr\'e8s cela, que Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault ne le fera plus chanter.
+\par
+\par \endash En effet, murmure H\'e9l\'e8ne\~; dor\'e9navant, c\rquote est moi qui me chargerai de ce soin.
+\par
+\par \endash Ah\~!\'85 Ah\~!
+\par
+\par \endash Naturellement, puisque j\rquote ai les lettres. Ces lettres, il faudra que vous les mettiez en lieu s\'fbr, pendant le mois que je passerai \'e0 l\rquote h\'f4tel de Bois-Cr\'e9ault.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote y resterez qu\rquote un mois\~?
+\par
+\par \endash Pas plus. Apr\'e8s quoi, nous romprons toutes relations, mon mari et moi. Incompatibilit\'e9 d\rquote humeur, vous comprenez\~? Du reste, sevr\'e9 comme il le sera, il faudra bien qu\rquote il prenne sa revanche ailleurs\~
+; et je profiterai du premier pr\'e9texte. Je serai une \'e9pouse d\'e9\'e7ue, outrag\'e9e, s\'e9par\'e9e d\rquote un mari indigne. Mais je ne demanderai point le divorce, car mes principes religieux me l\rquote interdisent. Je resterai Mme\~de\~Bois-Cr
+\'e9ault, honn\'eate et malheureuse femme \endash et femme int\'e9ressante, j\rquote esp\'e8re. \endash J\rquote \'e9crirai \'e0 Barzot demain matin.
+\par
+\par \endash Non, H\'e9l\'e8ne, il ne faut pas lui \'e9crire. Il y a des choses qu\rquote on n\rquote \'e9crit pas. Savez-vous s\rquote ils ne pourraient point tirer parti de votre lettre, \'e0 leur tour\~? Et d\rquote abord, comment la r\'e9
+digeriez-vous, cette lettre\~? R\'e9fl\'e9chissez.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai\~: Alors, comment faire\~!
+\par
+\par \endash Il faut aller voir Barzot et lui parler.
+\par
+\par \endash Moi\~?
+\par
+\par \endash Non, pas vous. Vous devez rester o\'f9 je vais vous conduire ce soir et ne vous faire voir nulle part jusqu\rquote \'e0 ce que l\rquote affaire soit termin\'e9e.
+\par
+\par \endash Mais qui peut aller parler \'e0 Barzot\~?
+\par
+\par \endash Moi, si vous voulez.
+\par
+\par \endash C\rquote est impossible\~! s\rquote \'e9crie H\'e9l\'e8ne. Vous qui l\rquote avez vol\'e9 dans le train qui l\rquote a amen\'e9 ici\~! Mais il vous reconna\'eetrait\'85
+\par
+\par \endash Et puis\~? Que pourrait-il faire\~? O\'f9 sont les preuves\~?\'85 Oui, j\rquote irai demain matin. Cela ne me d\'e9plaira pas\'85 Mais laissez-moi vous faire tous mes compliments. Vous \'eates tr\'e8s forte,
+\par
+\par \endash Non\~! s\rquote \'e9crie-t-elle en me jetant ses bras autour du cou et en fondant en larmes\~; non, je ne suis pas forte\~! Je suis une malheureuse\'85 une malheureuse\~! Je suis \'e9nerv\'e9e, exasp\'e9r\'e9e, mais je ne suis pas forte\'85
+ je donnerais tout, tout, pour n\rquote avoir pas l\rquote existence que j\rquote aurai, pour avoir une vie comme les autres\'85 Je me raidis parce que j\rquote ai peur. Il me semble que je suis une damn\'e9e\'85 N\rquote
+est-ce pas, vous serez toujours mon ami\~?
+\par
+\par \endash Oui, dis-je en l\rquote embrassant\~; je vous promets d\rquote \'eatre toujours votre ami\'85 Maintenant, descendons, H\'e9l\'e8ne\~; il est neuf heures et demie et la voiture que j\rquote ai envoy\'e9e chercher va arriver.
+\par
+\par Nous attendons depuis cinq minutes \'e0 peine dans un salon du rez-de-chauss\'e9e quand j\rquote entends le bruit du petit panier de l\rquote Anglaise.
+\par
+\par \endash Les roussins viennent de faire signe \'e0 un fiacre, entre me dire l\rquote h\'f4telier.
+\par
+\par \endash Bien. Allons.
+\par
+\par H\'e9l\'e8ne prend le petit sac qui contient son linge et les lettres, et nous sortons de la maison juste comme Roger-la-Honte descend du panier.
+\par
+\par \endash Je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 long, hein\~?
+\par
+\par \endash Non. Attends-moi vers minuit.
+\par
+\par Je saute dans la voiture o\'f9 H\'e9l\'e8ne a d\'e9j\'e0 pris place, je touche le cheval de la m\'e8che du fouet et nous partons. Pas trop vite. Il faut laisser aux mouchards, dont le fiacre s\rquote est mis en route, la possibilit\'e9
+ de nous escorter. Ixelles est \'e0 gauche. Je prends \'e0 droite.
+\par
+\par \endash Nous sommes suivis, dis-je \'e0 H\'e9l\'e8ne, mais pas pour longtemps. Quand nous arriverons aux derni\'e8res maisons de la ville, je couperai le fil.
+\par
+\par Nous y sommes. Je me retourne\~; le fiacre est \'e0 cent pas en arri\'e8re, et j\rquote aper\'e7ois un des policiers qui excite le cocher \'e0 pousser sa b\'eate. Imb\'e9cile\~! La campagne est devant nous, tr\'e8s sombre. Tout d\rquote un coup, j\rquote
+enl\'e8ve le cheval d\rquote un coup de fouet et le panier roule \'e0 fond de train, file comme une fl\'e8che. Les lanternes du fiacre paraissent s\rquote \'e9teindre lentement dans la nuit\~; on finit par ne plus les voir. Je prends une route \'e0
+ gauche, je ralentis l\rquote allure du cheval\~; et, pendant vingt minutes environ, nous roulons dans les t\'e9n\'e8bres. Mais voici des lumi\'e8res, l\'e0-bas\~; c\rquote est Ixelles.
+\par
+\par \endash Dans un quart d\rquote heure, dis-je \'e0 H\'e9l\'e8ne qui a gard\'e9 le silence depuis notre d\'e9part de l\rquote h\'f4tel, nous serons arriv\'e9s. \'c0 moins que le cheval ne sache parler, celui qui pourra dire o\'f9
+ vous passerez la nuit sera malin.
+\par
+\par \endash Vous irez voir Barzot demain matin\~? me demande t-elle.
+\par
+\par \endash Oui\~; et le soir je viendrai vous rendre compte du r\'e9sultat de l\rquote entrevue.
+\par
+\par \endash \'c9coutez, dit-elle en se serrant contre moi\~; \'e9coutez et r\'e9pondez-moi\~: Croyez-vous que je fasse bien d\rquote agir comme je veux le faire\~? Pour moi-m\'eame, j\rquote entends. Croyez-vous que je fasse bien\~? Il m\rquote a sembl\'e9
+ voir tout mon avenir, tout \'e0 l\rquote heure, quand nous passions \'e0 toute vitesse dans ces chemins sombres que rougissaient devant nous les rayons des lanternes. Ce sera ma vie, cela. Une course effr\'e9n\'e9e dans l\rquote
+inconnu, avec les reflets sanglants de la col\'e8re et de la haine pour montrer la route, \'e0 mesure que j\rquote avancerai. Ne pensez-vous pas que ce sera horrible\~? Ne pensez-vous pas que j\rquote aurais une existence plus heureuse si je br\'fb
+lais ce soir les lettres qui sont l\'e0, et si\'85
+\par
+\par Sa main glac\'e9e se pose sur la mienne.
+\par
+\par \endash Oh\~! si vous saviez comme je voudrais \'eatre aim\'e9e\~! Je le voudrais\'85 C\rquote est \'e0 en mourir\~! Je m\rquote \'e9tourdis avec des mots\'85 Oui, c\rquote est \'e7a que je veux\~: qu\rquote on m\rquote aime\~!\'85 Voulez-vous m\rquote
+aimer, vous\~? Voulez-vous me prendre\~? Dites, voulez-vous me prendre\~? Me garder avec vous, toute \'e0 vous, toujours \'e0 vous\~? je serais votre ma\'eetresse et votre amie\'85 et une bonne et honn\'eate femme, je vous jure. Je serais \'e0
+ vous de toute mon \'e2me\'85 vous n\rquote \'eates pas fait pour \'eatre un voleur\~; vous avez assez d\rquote argent pour que nous puissions vivre heureux, et peut-\'eatre que je serai riche plus tard\'85 Je suis intelligente et belle\'85
+ Embrassez-moi fort\'85 encore plus fort\'85 et dites-moi que vous voulez bien\'85
+\par
+\par Elle est affol\'e9e, nerveuse, surexcit\'e9e jusqu\rquote au paroxysme par les \'e9motions de la soir\'e9e. Certes, elle est intelligente et belle, et je me sens attir\'e9 vers elle, et je crois que je l\rquote aimerais si je ne m\rquote en d\'e9
+fendais pas\~; mais je ne veux pas profiter de l\rquote \'e9tat dans lequel elle se trouve et la pousser \'e0 sacrifier son existence enti\'e8re \'e0 la surexcitation d\rquote
+un instant. Et puis, des souvenirs semblent se dresser devant moi, comme elle parle. Sa voix\'85 elle va \'e9veiller dans ma m\'e9moire l\rquote \'e9cho lointain d\rquote une autre voix d\'e9sesp\'e9r\'e9e, que je n\rquote ai point cess\'e9 d\rquote
+entendre, et qui s\rquote est tue pour jamais\'85
+\par
+\par \endash Je ferai ce que vous voudrez, H\'e9l\'e8ne\~; mais calmez-vous. Nous parlerons de tout cela demain soir, voulez-vous\~?
+\par
+\par Et j\rquote acc\'e9l\'e8re le trot du cheval, car nous entrons dans Ixelles, et je d\'e9sire qu\rquote on nous remarque le moins possible.
+\par
+\par \endash Demain, il sera trop tard, r\'e9pond-elle.
+\par
+\par Je garde le silence\~; et bient\'f4t nous p\'e9n\'e9trons dans la cour du pensionnat dont l\rquote Anglaise a ouvert la grille.
+\par
+\par \endash N\rquote ayez pas d\rquote inqui\'e9tude, monsieur Randal, me dit cette veuve de colonel quand je la quitte apr\'e8s avoir souhait\'e9 une bonne nuit \'e0 H\'e9l\'e8ne et, apr\'e8s avoir, aussi, mis le cheval \'e0 l\rquote \'e9curie \endash
+ car il valait mieux ne point r\'e9veiller le cocher-jardinier de l\rquote \'e9tablissement \endash n\rquote ayez pas d\rquote inqui\'e9tude, cette dame ne manquera de rien\~; et chaque fois que je pourrai vous \'eatre utile\'85 Je n\rquote
+oublierai pas que vous m\rquote avez rendu service.
+\par
+\par En rentrant \'e0 l\rquote h\'f4tel du Roi Salomon, j\rquote aper\'e7ois les deux policiers qui se font face sur le trottoir\~; je vois, \'e0 la lueur des becs de gaz, leurs yeux s\rquote agrandir d\'e9mesur\'e9ment \'e0 mon asp
+ect. Ils ont sans doute envie de me demander pourquoi je reviens tout seul\'85
+\par
+\par \endash Me voici de retour, dis-je \'e0 Roger-la-Honte qui m\rquote attend en accumulant des croquis sur un album qu\rquote il a achet\'e9, en passant, dans les Galeries Saint-Hubert. Tout a \'e9t\'e9 pour le mieux.
+\par
+\par \endash Chouette\~! dit Roger. Tu me raconteras tout \'e7a en d\'e9tail. Mais, d\rquote abord, je veux te parler du travail. Le coup est \'e0 faire, non pas \'e0 Bruxelles, mais \'e0 Louvain. C\rquote est St\'e9phanus qui me l\rquote a indiqu\'e9\'85
+ Tu sais bien, ce St\'e9phanus dont je t\rquote ai parl\'e9 souvent, et qui est employ\'e9 ici chez un banquier, un homme d\rquote affaires\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! oui\~; je me souviens. Dis donc, y a-t-il moyen de retarder la chose pendant cinq ou six jours\~?
+\par
+\par \endash Certainement. Huit, dix, si l\rquote on veut. Tu es occup\'e9\~? Pour la petite, au moins\~?
+\par
+\par \endash Oui, il faut que je fasse quelques d\'e9marches ces jours-ci. Et m\'eame, comme j\rquote ai quelqu\rquote un \'e0 voir demain matin de bonne heure, je vais aller me coucher, avec ta permission.
+\par
+\par \endash Va, dit Roger. Nous aurons le temps de causer \'e0 notre aise si nous restons ici une semaine \'e0 nous tourner les pouces. Mais la fille d\rquote un camarade, c\rquote est sacr\'e9\'85 Bonsoir.
+\par
+\par C\rquote est surtout pour r\'e9fl\'e9chir que je veux me retirer dans ma chambre. Mais le sommeil a bien vite raison de mes intentions\'85
+\par
+\par Il est huit heures, quand je me r\'e9veille. J\rquote ai juste le temps de m\rquote habiller pour courir surprendre Barzot au saut du lit, Tiens, \'e0 propos\'85 Mais o\'f9 perche-t-il, Barzot\~?\'85 Diable\~! il va falloir faire le tour des h\'f4tels\'85
+ Je vais commencer par l\rquote h\'f4tel Mengelle.
+\par
+\par J\rquote ai la main heureuse. C\rquote est justement \'e0 l\rquote h\'f4tel Mengelle qu\rquote est descendu le premier pr\'e9sident Barzot.
+\par
+\par Je lui fais passer ma carte\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 Georges Randal
+\par Ing\'e9nieur
+\par Collaborateur \'e0 la Revue P\'e9nitentiaire
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074055}XVIII \endash COMBINAISONS MACHIAV\'c9LIQUES ET LEURS R\'c9SULTATS{\*\bkmkend _Toc98074055}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par En m\rquote apercevant, Barzot ne peut r\'e9primer un mouvement de surprise.
+\par
+\par \endash \'cates-vous bien s\'fbr, Monsieur, me demande-t-il d\rquote une voix tranchante, de porter le nom qui est inscrit sur cette carte\~?
+\par
+\par \endash Parfaitement s\'fbr, dis-je sans m\rquote \'e9mouvoir car je savais bien qu\rquote il me reconna\'eetrait du premier coup et je m\rquote amuse \'e9norm\'e9ment, en mon for int\'e9
+rieur, de la situation ridicule dans laquelle va se trouver ce magistrat impuissant devant un voleur. Parfaitement s\'fbr.
+\par
+\par \endash Je connais beaucoup un M.\~Randal\'85
+\par
+\par \endash M.\~Urbain Randal\~? C\rquote est mon oncle. Je sais en effet, Monsieur, qu\rquote il a l\rquote honneur d\rquote \'eatre de vos amis. Si j\rquote avais eu plus de go\'fbt pour la campagne, j\rquote aurais profit\'e9 plus souvent de l\rquote
+hospitalit\'e9 qu\rquote il m\rquote offrait dans sa villa de Maisons-Laffitte et j\rquote aurais eu certainement l\rquote occasion d\rquote y faire votre connaissance plus t\'f4t.
+\par
+\par \endash Veuillez m\rquote excuser, dit Barzot en m\rquote engageant \'e0 prendre un si\'e8ge et en s\rquote asseyant dans un fauteuil, je\'85 vous offrez une ressemblance frappante avec une personne\'85
+\par
+\par \endash Une personne que vous avez remarqu\'e9e, hier, dans le train qui vous amenait de Paris\~? C\rquote est encore moi. Vous ne vous trompez pas.
+\par
+\par \endash Alors\~!\'85 dit Barzot en se levant et en faisant un pas vers un timbre\'85
+\par
+\par Je le laisse faire. Je sais tr\'e8s bien qu\rquote il ne sonnera pas. Et il ne sonne pas, en effet. Il se tourne vers moi, l\rquote air furieux, mais anxieux surtout.
+\par
+\par \endash Voulez-vous m\rquote exposer l\rquote objet de votre visite\~?
+\par
+\par \endash Certainement. Je suis envoy\'e9 vers vous par Mme\~H\'e9l\'e8ne Canonnier.
+\par
+\par Barzot ne r\'e9pond point. Son regard, seul, s\rquote assombrit un peu plus. Je continue, tr\'e8s lentement\~:
+\par
+\par \endash Mlle\~Canonnier se trouvait \'e0 Bruxelles depuis avant-hier avec son p\'e8re. Je dois vous dire que j\rquote ai l\rquote honneur, le grand honneur, d\rquote \'eatre tr\'e8s li\'e9 avec M.\~Canonnier\~; nous nous sommes rendu des services mutuels
+\~; je ne sais point si vous l\rquote avez remarqu\'e9, Monsieur, mais la solidarit\'e9 est utile, j\rquote oserai m\'eame dire indispensable, dans certaines professions. Si l\rquote on ne s\rquote entraidait pas\'85 Il y a tant de coquins au monde\~!\'85
+
+\par
+\par \endash H\'e2tez-vous, dit Barzot dont l\rquote attitude n\rquote a pas chang\'e9 mais dont je commence \'e0 ou\'efr distinctement, \'e0 pr\'e9sent, la respiration saccad\'e9e.
+\par
+\par \endash Je connaissais donc M.\~Canonnier. Mais je n\rquote avais jamais eu le plaisir de voir sa fille. Elle avait v\'e9cu, jusqu\rquote \'e0 ces jours derniers, chez des gens qui passent pour fort honorables, mais qui sont inf\'e2mes, et qui re\'e7
+oivent d\rquote ignobles dr\'f4les, g\'e9n\'e9ralement tr\'e8s respect\'e9s.
+\par
+\par Les poings de Barzot se crispent. Comme c\rquote est amusant\~!
+\par
+\par \endash Du moins, dis-je avec un geste presque \'e9piscopal, telle est l\rquote impression que ces personnes ont laiss\'e9e \'e0 Mlle\~Canonnier. La haute situation que vous occupez, Monsieur, et qui vous laisse ignorer bien peu des op\'e9rations ex\'e9
+cut\'e9es au nom de la Justice, vous a certainement permis d\rquote apprendre comment M.\~Canonnier fut ravi, hier soir, \'e0 l\rquote affection de son enfant. Je fus t\'e9moin de cet \'e9v\'e9nement p\'e9nible. Mlle\~H\'e9l\'e8ne Canonnier, rest\'e9
+e seule, avec moi, m\rquote avoua qu\rquote elle redoutait beaucoup les entremises de certains individus en la loyaut\'e9 desquels elle n\rquote avait aucune confiance. Elle me fit part de son d\'e9sir de mettre en lieu s\'fb
+r, non seulement sa personne, mais encore une certaine quantit\'e9 de lettres fort int\'e9ressantes\'85
+\par
+\par \endash Que vous m\rquote avez vol\'e9es\~! hurle Barzot. Ah\~! mis\'e9rable\~!
+\par
+\par Je hausse les \'e9paules.
+\par
+\par \endash R\'e9ellement, Monsieur\~? Mis\'e9rable\~?\'85 Dites-moi donc, s\rquote il vous pla\'eet, quel est le plus mis\'e9rable, de l\rquote homme qui emploie le chloroforme pour d\'e9trousser son prochain ou de celui qui s\rquote
+en sert pour violer une jeune fille\~?
+\par
+\par Barzot reste muet. Il vient s\rquote asseoir sur une chaise devant une table, et prend son front dans ses mains.
+\par
+\par \endash Combien exigez-vous de ces lettres\~? demande-t-il. Combien\~? Quelle somme\~?
+\par
+\par \endash Je vous ai dit que je me pr\'e9sentais \'e0 vous au nom de Mlle\~Canonnier, et pas au mien. Ce n\rquote est pas moi qui poss\'e8de ces lettres\~; c\rquote est elle. Elle n\rquote a pas l\rquote intention de vous les vendre.
+\par
+\par Barzot l\'e8ve la t\'eate et me regarde avec \'e9tonnement. J\rquote ajoute\~:
+\par
+\par \endash Elle n\rquote a pas l\rquote intention de vous les vendre pour de l\rquote argent.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-il. Ah\~!\'85
+\par
+\par Et il attend, visiblement inquiet \endash car sa belle impassibilit\'e9 du d\'e9but l\rquote a compl\'e8tement abandonn\'e9 \endash que je veuille bien lui apprendre ce qu\rquote H\'e9l\'e8ne r\'e9clame de lui.
+\par
+\par \endash Mlle\~Canonnier, dis-je, n\rquote a point de position sociale\~; elle d\'e9sire s\rquote en faire une. Elle veut se marier.
+\par
+\par \endash Elle veut se marier\~? demande Barzot dont les yeux s\rquote \'e9clairent et dont les joues s\rquote empourprent. Elle veut se marier\~?\'85 Eh\~! bien\'85 Tenez, Monsieur, continue-t-il \'e9tendant la main, j\rquote oublie ce que vous \'ea
+tes, ce que vous avouez \'eatre, et je me souviens seulement que j\rquote ai devant moi le neveu d\rquote un homme que j\rquote estime\'85
+\par
+\par \endash Vous avez tort, dis-je\~; mon oncle est un voleur. S\rquote il ne m\rquote avait point d\'e9pouill\'e9 du patrimoine dont il avait la garde, je ne serais peut-\'eatre pas un malfaiteur.
+\par
+\par \endash Alors, reprend Barzot d\rquote une voix plus grave, je vous parlerai d\rquote homme \'e0 homme. J\rquote ai beaucoup r\'e9fl\'e9chi depuis trois jours, depuis le moment o\'f9 j\rquote ai appris que Mlle\~Canonnier avait quitt\'e9 Paris, les pens
+\'e9es que j\rquote ai agit\'e9es n\rquote \'e9taient pas nouvelles en moi, car il y a longtemps, tr\'e8s longtemps, que je sais \'e0 quoi m\rquote en tenir sur la signification et la valeur de notre syst\'e8me social\~; mais je n\rquote
+en avais jamais aussi vivement senti la turpitude. Nous vivons dans un monde criminellement b\'eate, notre soci\'e9t\'e9 est anti-humaine et notre civilisation n\rquote est qu\rquote un mensonge. Je le savais. J\rquote \'e9
+tais convaincu que le code, cette cuirasse de papier des voleurs qu\rquote on ne prend pas, n\rquote \'e9tait qu\rquote une illusion sociale. Cependant\'85 Ah\~! j\rquote ai compris combien il faut avoir l\rquote honn\'eatet\'e9 modeste\~!\'85 J\rquote
+ai vu d\'e9filer bien des sc\'e9l\'e9rats devant moi, Monsieur\~; j\rquote ai entendu le r\'e9cit de bien des crimes. Mais que d\rquote autres bandits qui jouissent de la consid\'e9ration publique\~! Combien de forfaits qui restent ignor\'e9s, \'e9
+ternellement inconnus, parce que les lois sont impuissantes, parce que les victimes ne peuvent pas se faire entendre. H\'e9las\~! la Justice est ouverte \'e0 tous. Le restaurant Paillard aussi\'85 Et puis, la Justice, les lois\'85 Des mots, des mots\~!
+\'85 Je me demande, aujourd\rquote hui, comment il ose exister, l\rquote Homme qui Juge\~! Il faudrait que ce f\'fbt un saint, cet homme-l\'e0. Un grand saint et un grand savant. Il faudrait qu\rquote il n\rquote e\'fbt rien \'e0
+ faire avec les rancunes de caste et les pr\'e9jug\'e9s d\rquote \'e9poque, que son caract\'e8re ne s\'fbt pas se plier aux bassesses et son \'e2me aux hypocrisies\~; il faudrait qu\rquote il compr\'eet tout et qu\rquote il e\'fbt les mains pures \endash
+ et peut \'eatre, alors, qu\rquote il ne voudrait pas condamner\'85
+\par
+\par J\rquote \'e9coute, sans aucune \'e9motion. Des blagues, tout \'e7a\~! Verbiage pitoyable de vieux renard pris au pi\'e8ge. S\rquote il n\rquote avait pas peur de moi, il me ferait arr\'eater, en ce moment, au lieu de m\rquote honor
+er de ses confidences. Quand on raisonne ainsi, d\rquote abord, et qu\rquote on n\rquote est pas un pleutre, on quitte son si\'e8ge et l\rquote on rend sa simarre, en disant pourquoi.
+\par
+\par \endash En venant ici, continue Barzot, j\rquote avais pris une grande r\'e9solution. Je crois que tout peut se r\'e9parer\~; l\rquote expiation rach\'e8te la faute et fait obtenir le pardon. J\rquote \'e9tais d\'e9cid\'e9 \'e0 donner ma d\'e9
+mission le plus t\'f4t possible\~; et \'e0 offrir \'e0 Mlle\~Canonnier telle somme qu\rquote elle aurait pu souhaiter, ou bien, dans le cas \endash que j\rquote avais pr\'e9vu \endash o\'f9 elle aurait refus\'e9 toute compensation p\'e9cuniaire\'85
+ Vous venez de me dire, Monsieur, que Mlle\~Canonnier d\'e9sire se cr\'e9er une position sociale, et qu\rquote elle veut se marier. Eh\~! bien, moi aussi j\rquote avais pens\'e9 qu\rquote un mariage \'e9tait la seule r\'e9paration possible, et j\rquote
+y suis pr\'eat\'85
+\par
+\par J\rquote \'e9clate de rire.
+\par
+\par \endash Vous y \'eates pr\'eat\~! Et vous esp\'e9rez \endash non, mais, l\'e0, vraiment\~? \endash vous croyez qu\rquote elle voudrait de vous\~?\'85 Mais, sans parler d\rquote
+autres choses, vous avez soixante ans, mon cher Monsieur, dont quarante de magistrature, qui plus est\~; et elle en a dix-neuf. Et vous pensez qu\rquote elle irait river sa jeunesse \'e0 votre s\'e9nilit\'e9, et enterrer sa beaut\'e9
+, dont vous auriez honte, dans le coin perdu de province o\'f9 vous r\'eavez de la clo\'eetrer\~?\'85 C\rquote est \'e7a, votre sacrifice expiatoire\~? Diable\~! il n\rquote est pas dur. \'c0 moins que vous n\rquote ayez l\rquote intention d\rquote
+instituer l\'e9gataire universelle votre nouvelle \'e9pouse, et de vous br\'fbler la cervelle le soir m\'eame du mariage\~?
+\par
+\par \endash Si je le pouvais, dit Barzot, tr\'e8s p\'e2le, je le ferais, Monsieur, Mais j\rquote ai une fille, une fille qui a dix-huit ans, et dont je dois pr\'e9parer l\rquote avenir\'85
+\par
+\par \endash Et vous n\rquote h\'e9siteriez pas, m\rquote \'e9cri\'e9-je, \'e0 donner \'e0 votre enfant une belle-m\'e8re de son \'e2ge\~! Et vous pr\'e9pareriez son avenir, comme vous dites, en vous alliant \'e0 la fille d\rquote un malfaiteur\~! Mais c
+\rquote est insens\'e9\~!
+\par
+\par Barzot baisse la t\'eate. Le monde doit lui sembler bien mal fait, r\'e9ellement.
+\par
+\par \endash Qu\rquote il vous est donc difficile, dis-je, de voir les choses telles qu\rquote elles sont\~! Il faut toujours, m\'eame quand vous \'eates sinc\'e8res, que vos int\'e9r\'eats s\rquote interposent entre elles et vous
+. Vous avez beau vouloir agir avec bont\'e9, vous restez des \'e9go\'efstes\~; vous avez beau vouloir faire preuve de piti\'e9, vous demeurez des implacables. Et vous esp\'e9rez trouver chez les autres ce qu\rquote ils ne peuvent trouver chez vous. L
+\rquote expiation\~!\'85 Vous \'eates-vous seulement demand\'e9 ce que cette jeune fille, que vous avez achet\'e9e, a souffert\~? Savez-vous ce qu elle a \'e9prouv\'e9, hier soir, lorsqu\rquote on est venu arr\'eater son p\'e8
+re, sur vos ordres sans doute, \endash son p\'e8re rel\'e9gu\'e9 au bagne en d\'e9pit de toute \'e9quit\'e9, et pour satisfaire les rancunes de malandrins politiques\~? \endash Vous doutez-vous de ce que devrait \'eatre votre expiation, pour n\rquote
+\'eatre pas une p\'e9nitence d\'e9risoire\~?\'85 Et avez-vous pens\'e9, aussi, que votre victime vous laisserait l\'e0, vous et votre complice, sans plus s\rquote inqui\'e9ter de vous que si vous n\rquote aviez jamais exist\'e9
+, si elle trouvait une sympathie assez grande pour lui emplir le c\'9cur\~?\'85 Non, ce sont l\'e0 des choses que vous ne pouvez imaginer\~; elles sont trop simples\'85 Rien ne se r\'e9pare, Monsieur, et rien ne se pardonne. On peut endormir la douleur d
+\rquote une blessure, mais la plaie se rouvrira demain, et la cicatrice reste. On peut oublier, par fatigue ou par d\'e9go\'fbt, mais on ne pardonne pas. On ne pardonne jamais\'85 Voyons, Monsieur. Mlle Canonnier d\'e9sire se marier et elle vous deman
+de, en \'e9change du silence qu\rquote elle gardera, de vouloir bien assurer ce mariage dans le plus bref d\'e9lai\~; cela vous sera facile, car vous aurez \'e0 vous adresser \'e0 des gens qui ont autant d\rquote int\'e9r\'eat que vous \'e0 \'e9
+viter un scandale. C\rquote est avec M.\~Armand de\~Bois-Cr\'e9ault que mad\'85
+\par
+\par \endash Jamais\~! s\rquote \'e9crie Barzot qui se l\'e8ve en frappant la table du poing. Jamais\~!\'85 Qu\rquote il arrive n\rquote importe quoi, mais cela ne sera pas\~!\'85 Vous entendez\~? Jamais\~!\'85
+\par
+\par \endash Comme vous voudrez, dis-je tr\'e8s tranquillement \endash car je ne peux voir, dans l\rquote emportement de ce premier pr\'e9sident grotesque, autre chose que la fureur de la vanit\'e9 bless\'e9e. \endash Comme vous voudrez. Mlle\~
+Canonnier fera son chemin tout de m\'eame. Elle est jeune, jolie et intelligente\~; l\rquote argent ne lui manquera pas\~; et, ma foi\'85 elle aura le plaisir, pour commencer, de se payer un de ces scandales\'85 Il me semble d\'e9j\'e0
+ lire les journaux. Le viol, le d\'e9tournement de mineure, le prox\'e9n\'e9tisme, etc., etc., sont pr\'e9vus par le Code, je crois\~? Quelle figure ferez-vous au proc\'e8s, Monsieur\~?
+\par
+\par Barzot ne r\'e9pond pas. Appuy\'e9 au mur, la face d\'e9color\'e9e par l\rquote angoisse, la sueur au front, il fixe sur moi ses yeux hagards, des yeux d\rquote homme que la d\'e9mence a saisi. S\rquote il devenait fou, par hasard\~? Il faut voir.
+\par
+\par \endash Voudriez-vous au moins, Monsieur, m\rquote apprendre pour quelle raison vous vous refusez, contre tous vos int\'e9r\'eats, \'e0 tenter la d\'e9marche au succ\'e8s certain que r\'e9clame de vous Mlle\~Canonnier\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote aime\~! crie Barzot. Je l\rquote aime\~! Je l\rquote aime de tout mon, c\'9cur, de toute ma force, comprenez-vous\~?\'85 Ah\~! c\rquote est de la folie et c\rquote est inf\'e2me, mais vous ne pouvez pas savoir le vide, le n\'e9
+ant, le rien, qu\rquote a \'e9t\'e9 toute mon existence\~! Non, vous ne pouvez pas savoir\'85 Un for\'e7at, courb\'e9 sur la rame qui laboure le flot st\'e9rile et encha\'een\'e9 \'e0 son banc, loin des hublots, dans l\rquote entrepont de la gal\'e8re\'85
+ On finit par douter du ciel\'85 Je n\rquote avais jamais aim\'e9, jamais, quand j\rquote ai connu cette enfant. Et, tout d\rquote un coup, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 comme si quelque chose ressuscitait en moi\~; quelque chose qui avait si peu exist\'e9
+, si peu et il y avait si longtemps\~! Tous les sentiments \'e9touff\'e9s, toutes les effusions \'e9trangl\'e9es, toutes les affections meurtries et tous les \'e9lans bris\'e9s \endash toutes les passions, toutes les grandes, les fortes passions\'85 Ah\~
+! tout cela n\rquote \'e9tait pas mort\~! Mon c\'9cur dess\'e9ch\'e9, racorni, s\rquote \'e9tait remis \'e0 battre\~; il me semblait que je commen\'e7ais \'e0 vivre, \'e0 soixante ans\'85 Oui, je l\rquote ai aim\'e9e, bien que \'e7\rquote ait \'e9t\'e9
+ atroce et ignoble, malgr\'e9 le m\'e9pris et le d\'e9go\'fbt que j\rquote avais pour moi-m\'eame, malgr\'e9 les ignominies qu\rquote il fallait subir pour la voir, malgr\'e9 tous les chantages\'85 Oui, je l\rquote ai aim\'e9e, bien que je n\rquote
+aie pu la d\'e9livrer de la servitude indigne qui pesait sur elle\'85 Combien de fois ai-je voulu l\rquote arracher de l\'e0\~!\'85 Mais j\rquote avais peur du d\'e9shonneur dont on me mena\'e7ait alors comme elle m\rquote en menace aujourd\rquote hui\'85
+ cette crainte du d\'e9shonneur qui fait faire tant de choses honteuses\~!\'85 Oui, Je l\rquote aime, et je ne peux pas\'85 Oh\~! c\rquote est terrible\~!\'85 Et je l\rquote aime \'e0 lui sacrifier tout, tout\~! Je l\rquote aime \'e0 en mourir, \'e0
+ en crever, l\'e0, comme une b\'eate\'85
+\par
+\par Il se laisse tomber sur la chaise, cache sa t\'eate dans ses mains, et des sanglots douloureux font frissonner ses \'e9paules\'85 Ah\~! c\rquote est lamentable, certes\~; mais ce n\rquote est plus ridicule. Non, pas ridicule du tout, en v\'e9rit\'e9
+. Il a presque cess\'e9 d\rquote \'eatre abject, ce vieillard, ce maniaque de la justice \'e0 formules dont le c\'9cur fut \'e9cras\'e9 sous les squalides grimoires de la jurisprudence, qui s\rquote aper\'e7
+oit, lorsque ses mains tremblent, que ses cheveux sont blancs et que la mort le guette, qu\rquote il y a autre chose dans la vie que les r\'e9pugnantes sottises de la proc\'e9dure, \endash ce pauvre \'eatre qui a v\'e9cu, soixante ann\'e9
+es, sans se douter qu\rquote il \'e9tait un homme\'85
+\par
+\par Brusquement, il rel\'e8ve la t\'eate.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-il d\rquote une voix qu\rquote il s\rquote efforce d\rquote affermir, mais qui tremble, vous pourrez dire \'e0 Mlle\~Canonnier que je ferai selon son d\'e9sir et que j\rquote irai voir, d\'e8s ce soir, Mme\~de\~Bois-Cr\'e9
+ault. Vous ne voulez pas, sans doute, me donner l\rquote adresse de Mlle\~Canonnier\~? Non. Bien. C\rquote est donc sous votre couvert que je lui ferai part du r\'e9sultat de ma d\'e9marche. J\rquote ai votre carte\'85
+ Les lettres me seront-elles rendues si je r\'e9ussis\~? ajoute-t-il anxieusement.
+\par \endash Mon Dieu\~! Monsieur, dis-je en souriant, vous vous entendrez \'e0 ce sujet avec Mlle\~Canonnier quand elle sera Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault. Vous ne manquerez pas, j\rquote imagine, d\rquote aller lui pr\'e9
+senter vos hommages. Et je ne vois point pourquoi elle ne vous remettrait pas ces lettres \endash au moins une par une.
+\par
+\par \endash La vie est une com\'e9die sinistre, dit Barzot.
+\par
+\par C\rquote est mon avis. Mais je me demande, en descendant l\rquote escalier, si Barzot n\rquote \'e9tait pas tr\'e8s heureux, ces jours derniers encore, d\rquote y jouer son r\'f4le, dans cette com\'e9die que ses grimaces n\rquote \'e9gayaient gu\'e8
+re. Allons, j'ai probablement baiss\'e9 le rideau sur sa derni\'e8re culbute.
+\par
+\par Et c\rquote est H\'e9l\'e8ne qui va para\'eetre sur la sc\'e8ne, \'e0 pr\'e9sent, en pleine lumi\'e8re, salu\'e9e par les flons-flons de, l\rquote orchestre, aux applaudissements du parterre et des galeries.
+\par
+\par Je l\rquote ai mise au courant de ce qui s\rquote \'e9tait pass\'e9 entre Barzot et moi. Elle m\rquote a \'e9cout\'e9 avec le plus grand calme, sans manifester aucune \'e9motion.
+\par
+\par \endash Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit hier soir, m\rquote a-t-elle demand\'e9 quand j\rquote ai eu fini mon r\'e9cit\~? Hier soir, dans la voiture qui m\rquote a amen\'e9e ici\~? Vous m\rquote avez dit que nous causerions de tout cela aujourd
+\rquote hui, et je vous ai r\'e9pondu qu\rquote il serait trop tard.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, s\rquote il est trop tard, H\'e9l\'e8ne, n\rquote en parlons pas.
+\par
+\par \endash Non\'85 Mais vous vous souviendrez peut-\'eatre, et moi aussi, de ce que je vous ai propos\'e9.
+\par
+\par \endash Je souhaite que vous soyez toujours assez heureuse pour ne jamais vous en souvenir. Et j\rquote esp\'e8re que vous ne m\rquote en voudrez pas d\rquote avoir manqu\'e9 de confiance en moi-m\'eame.
+\par
+\par \endash Pourquoi n\rquote avez-vous pas confiance en vous\~? Je crois le deviner. Lorsque vous avez r\'e9solu d\rquote adopter votre genre actuel d\rquote existence, vous vous \'e9tiez aper\'e7u que, dans tous les conflits avec le monde, la sensibilit
+\'e9 de la nature et la d\'e9licatesse du caract\'e8re entravent le malheureux qui en est b\'e9ni ou afflig\'e9 bien plus que ne pourrait faire l\rquote accumulation en lui de tous les vices\~; et vous vous \'eates d\'e9cid\'e9 \'e0
+ faire table rase de toute esp\'e8ce de sentiments. Peut-\'eatre est-il n\'e9cessaire d\rquote agir ainsi. Je ne sais pas, mais j\rquote en ai peur. Oui, c\rquote est ce qui me fait redouter cette existence d\rquote aventuri\'e8re que je vais commencer. S
+\rquote il ne fallait que rester \'e0 l\rquote aff\'fbt des occasions ou les faire na\'eetre, demeurer perp\'e9tuellement sur la d\'e9fensive devant les entreprises des autres, cela irait encore. Mais se m\'e9fier sans tr\'eave de soi-m\'ea
+me, se tenir en garde contre tous les entra\'eenements de l\rquote esprit et les \'e9lans du c\'9cur\'85 Quelle vie\~! C\rquote est agir comme les Barzot qui d\'e9plorent, quand ils sont vieux, la s\'e9cheresse de leur \'e2
+me. Oui, dans un sens contraire, c\rquote est agir comme eux\'85 Enfin, ce qui est fait est fait. Amis tout de m\'eame, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Oh\~! certainement. D\rquote autant plus qu\rquote elle n\rquote a pas tort. Mais\'85 mais\'85
+\par
+\par Je l\rquote ai revue tous les jours pendant cette semaine, la blonde. Ses cheveux d\rquote or tr\'e8s ancien relev\'e9s sur la blancheur satin\'e9
+e de la nuque, sa carnation glorieuse qui crie la force du sang fier gonflant les veines, les molles ondulations et les inflexions longues de sa chair qui s\rquote attend fr\'e9mir, toute sa gr\'e2ce de fleur printani\'e8
+re, la splendeur triomphante de sa jeunesse radieuse\'85 Ah\~! si elle avait dit un mot, encore\~! Mais ses l\'e8vres s\rquote \'e9taient scell\'e9es et ses beaux yeux sont rest\'e9s muets.
+\par
+\par \endash Qu\rquote importe\~! me disais-je quand je l\rquote avais quitt\'e9e. Elle est assez belle et assez adroite pour se cr\'e9er rapidement une autre existence que celle que je pourrais lui faire. Et pour moi\'85 Rien de plus ridicule que d\rquote
+\'eatre le second amant d\rquote une femme, d\rquote abord\~; quand on n\rquote a pas \'e9t\'e9 le premier, on ne peut succ\'e9der qu\rquote au sixi\'e8me\'85
+\par
+\par Et des tas de b\'eatises pareilles. Quelle joie on \'e9prouve \'e0 se martyriser\'85
+\par
+\par Barzot a \'e9crit. Les Bois-Cr\'e9ault se sont d\'e9cid\'e9s au mariage. Parbleu\~! Canonnier, de Mazas o\'f9 il se trouve, a donn\'e9 son consentement, et les bans sont publi\'e9s.
+\par
+\par \endash Mon pauvre p\'e8re\~! a dit H\'e9l\'e8ne en pleurant\~; croyez-vous que nous pourrons le faire \'e9vader\~?
+\par
+\par \endash Sans aucun doute\~; mais pas maintenant, malheureusement\~; il faut attendre qu\rquote il ait quitt\'e9 la France. Je serai renseign\'e9 et vous pr\'e9viendrai, le moment venu.
+\par
+\par Qu\rquote a pu penser Canonnier du mariage de sa fille\~? Je donnerais gros pour le savoir. En tous cas, il lui aura, sans s\rquote en douter, constitu\'e9 une dot. Roger-la-Honte, que j\rquote avais envoy\'e9 Londres afin de d\'e9poser les lettres \'e0
+}{\i\cgrid0 Chancery Lane}{\cgrid0 , est revenu avec les cinq cents livres que j\rquote ai pri\'e9 Paternoster de lui remettre. H\'e9l\'e8ne n\rquote a rien voulu accepter, en dehors de cette somme.
+\par
+\par Et m\'eame aujourd\rquote hui, au moment o\'f9 je lui fais mes adieux chez l\rquote Anglaise, elle me remercie de mes offres.
+\par
+\par \endash Non, dit-elle, j\rquote ai, assez d\rquote argent. Je m\rquote arrangerai pour vous faire donner de mes nouvelles par Mme\~Ida\~; et si par hasard j\rquote avais \'e0 me plaindre de quelque chose, elle serait inform\'e9e\~
+; et je compte sur vous. Mais je suis s\'fbre qu\rquote ils se conduiront bien. Ils sont si l\'e2ches\~!
+\par
+\par Elle me tend la main, monte dans la voiture qui l\rquote attend et qui part au grand trot. Elle va retrouver Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault qui est venue ce matin la chercher \'e0 Bruxelles, et qui l\rquote a pri\'e9e, par un billet que j\rquote ai re\'e7
+u il y a une heure, de venir la rejoindre \'e0 l\rquote h\'f4tel Mengelle. Elle sera ce soir \'e0 Paris\'85 Quel avenir lui pr\'e9pare la vie, et quelles surprises\~?\'85
+\par
+\par Et que me r\'e9serve-t-elle, \'e0 moi\~? Il me semble qu\rquote H\'e9l\'e8ne m\rquote a apport\'e9 quelque chose, et m\rquote a, pris quelque chose aussi\~; qu\rquote elle a \'e9voqu\'e9 en moi des sentiments et des souvenirs que j\rquote
+avais bannis de toute ma force\~; et qu\rquote elle a r\'e9duit \'e0 n\'e9ant mon parti pris d\rquote indiff\'e9rence. O\'f9 vais-je\~?\'85 Je me rappelle que j\rquote avais fait un r\'eave autrefois. J\rquote avais r\'eav\'e9
+ de reprendre ma jeunesse, ma jeunesse qu\rquote on m\rquote avait mise en cage. Et elle vient de se pr\'e9senter \'e0 moi, cette jeunesse, en celle de cette femme qui s\rquote offrait et que je n\rquote ai pas voulu prendre. Le sable coule grain \'e0
+ grain dans le sablier\'85 O\'f9 vais-je\~?
+\par
+\par Ce soir, ce sera le cambriolage \'e0 Louvain, avec Roger-la-Honte, sur les indications du nomm\'e9 St\'e9phanus, employ\'e9 de banque. Et demain\'85 Et apr\'e8s\~?\'85 Et ensuite\~?\'85
+\par
+\par Quand on descend dans une mine, apr\'e8s le soudain passage de la lumi\'e8re aux t\'e9n\'e8bres, apr\'e8s l\rquote \'e9motion que cause la chute dans le puits, la certitude vous empoigne \endash la certitude absolue \endash
+ que vous montez au lieu de descendre. Cette conviction s\rquote attache \'e0 vous, s\rquote y cramponne, bien que vous sachiez que vous descendez, et vous ne pouvez vous en d\'e9faire avant que la cage vous d\'e9pose au fond. Alors\'85
+\par
+\par J\rquote y suis, au fond.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074056}XIX \endash \'c9V\'c9NEMENTS COMPL\'c8TEMENT INATTENDUS{\*\bkmkend _Toc98074056}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \'ab\~\'85 D\'e9cid\'e9ment, mon cher, on ne conna\'eet sa puissance que lorsqu\rquote on l\rquote a essay\'e9e\~; et vous aviez raison, \'e0 Bruxelles\~; je suis tr\'e8s forte. Si vous aviez pu me voir aujourd\rquote hui, vous auriez \'e9t\'e9
+ fier de la justice de vos appr\'e9ciations. Vous ne vous seriez pas ennuy\'e9, non plus. Oh\~! la c\'e9r\'e9monie n\rquote a rien eu de grandiose\~; on avait profit\'e9 de la mort d\rquote un cousin \'e9loign\'e9 pour faire les choses tr\'e8
+s simplement, sous couleur de deuil de famille. Un vicaire et un adjoint ont suffi \'e0 confectionner le n\'9cud nuptial, et c\rquote est un n\'9cud tr\'e8s bien fait, car ils sont gens d\rquote exp\'e9rience. Mais auriez-vous ri, vous qui \'ea
+tes au courant de tout, de m\rquote entendre prononcer le oui solennel, devant Dieu et devant les hommes, d\rquote une voix qui trahissait toute l\rquote \'e9motion n\'e9cessaire, tandis que mes yeux baiss\'e9
+s, indices de ma modestie, contrastaient avec la rougeur de mes joues, signe certain d\rquote une f\'e9licit\'e9 intense\~! Auriez-vous ri de la contenance de mon heureux \'e9poux, de l\rquote expression de joie outr\'e9e \'e9
+panouie sur le visage de ma belle-m\'e8re, de l\rquote air ahuri de mon beau-p\'e8re le brodeur qui semblait vraiment s\rquote \'eatre \'e9chapp\'e9, effar\'e9 et surcharg\'e9 de citations latines, du \'ab\~R\'e9quisitoire \'e0 travers les Ages\~!\~\'bb
+ Auriez-vous ri des f\'e9licitations, et des v\'9cux, et des compliments, et des demandes, et des r\'e9ponses, et des mensonges \endash et des mensonges\~! \endash Il en pleuvait. Pensez si je contribuais \'e0 l\rquote averse\~!\'85 Enfin, c\rquote
+est fait. Je suis Madame de\~Bois-Cr\'e9ault. L\rquote \'e9glise le proclame et l\rquote \'e9tat civil le constate. L\rquote anneau conjugal brille \'e0 mon doigt. Ah\~! elle a \'e9t\'e9 dure \'e0 conqu\'e9rir, cette bague\~
+! Que de luttes, pendant ces quinze jours\~! Que de com\'e9dies et de drames, dont vous ne vous douter pas\~! Heureusement, je ne suis plus la petite femme apeur\'e9e qui se pressait contre vous \endash vous souvenez-vous\~? \endash
+ et qui tremblait devant les gros yeux que lui faisait l\rquote avenir. Je suis une vraie femme \endash la femme forte de l\rquote \'c9vangile, mon cher. \endash Et, tenez, pour vous le prouver, il faut que je vous fasse le r\'e9cit de tout ce qui s
+\rquote est pass\'e9, \'e0 pr\'e9sent que je suis retir\'e9e dans cette chambre nuptiale que j\rquote habite seule, naturellement, et dont je viens de fermer la porte \'e0 clef. Il est minuit et je n\rquote aurai pas fini avant trois heures, car c\rquote
+est un roman que j\rquote ai \'e0 vous \'e9crire, un roman des plus curieux, des plus bizarres et des plus mouvement\'e9s, un roman romanesque. Je commence\'85 Mais laissez-moi d\rquote abord aller arracher \'e0 mon immacul\'e9
+e robe blanche une de ces fleurs d\rquote oranger, symbole de puret\'e9 et d\rquote innocence, image de mon c\'9cur, que je veux mettre dans l\rquote enveloppe, une fois mon roman termin\'e9\'85\~\'bb
+\par
+\par Je relis la lettre par laquelle H\'e9l\'e8ne, il y a trois semaines, m\rquote annon\'e7ait son mariage. J\rquote en ai re\'e7u une autre, d\rquote elle aussi, tout \'e0 l\rquote heure\~; elle m\rquote y apprend qu\rquote elle vient de quitter irr\'e9
+vocablement l\rquote h\'f4tel de Bois-Cr\'e9ault et qu\rquote elle va partir pour la Suisse. D\rquote ailleurs, elle ne me donne aucun d\'e9tail sur les circonstances qui ont servi de pr\'e9texte \'e0 son d\'e9part, ni sur ses intentions. \'ab\~
+Ne soyez point inquiet de moi, me dit-elle\~; je suis pr\'eate \'e0 engager la grande lutte de l\rquote existence et les munitions ne me manquent pas, au moins pour commencer.\~\'bb
+\par
+\par Je jette les lettres dans un tiroir, et je ramasse la fleur d\rquote oranger qui vient de tomber \'e0 terre et sur laquelle j\rquote ai mis le pied\'85 Ah\~! si l\rquote on pouvait les araser ainsi, tous les souvenirs du pass\'e9\~
+! Papier peint, carton, fil de fer, bouts de chiffons poiss\'e9s de colle \endash salet\'e9 \endash on met \'e7a sous globe, en France, sur un coussin de velours rouge orn\'e9 d\rquote une torsade d\rquote
+or, comme si les caroncules myrtiformes ne suffisaient pas\'85 Souvenirs\~! Souvenirs\~!\'85 Et tous les autres, les souvenirs, conserv\'e9s dans la m\'e9moire comme en un reliquaire, ces vestiges du pass\'e9 pendus aux parois du cerveau ainsi que les d
+\'e9froques des noy\'e9s aux murailles de la Morgue, ces d\'e9bris de choses v\'e9cues qui secouent leur odieuse poussi\'e8re sur les choses qui naissent pour les ternir et les emp\'eacher d\rquote \'eatre, couronnes mortuaires, couronnes nuptiales, \'e9
+pithalames et \'e9pitaphes \endash Regrets \'e9ternels\'85 Oui, \'e9ternels, les regrets et les aspirations. Et quant au Pr\'e9sent\'85 Je lance la fleur dans le feu qu\rquote Annie vient d\rquote allumer car l\rquote automne est arriv\'e9, l\rquote
+automne pluvieux et noir\'e2tre de Londres.
+\par
+\par Une lueur blafarde et lugubre tombe d\rquote un ciel bas comme une vo\'fbte de cave, lueur de soupirail agonisant sans reflets dans la boue hostile et spongieuse. S\rquote il faisait nuit, tout \'e0 fait nuit\~!\'85 Voil\'e0 la tonalit\'e9
+ de mon esprit, depuis un mois, depuis que nous sommes revenus de Belgique, Roger-la-Honte et moi, apr\'e8s avoir fourni la mati\'e8re d\rquote un beau fait-divers aux journalistes de Louvain. Triste\~! Triste\~!\'85 Non, H\'e9l\'e8ne n\rquote
+est plus la petite femme qui se pressait contre moi\~; elle ne sera plus jamais cette femme-l\'e0. Qu\rquote elle triomphe ou qu\rquote elle \'e9choue, que la vie lui soit mar\'e2tre ou bonne m\'e8re, elle ne sera plus jamais cette femme-l\'e0 \endash
+ la femme que j\rquote aurais voulu \endash qu\rquote elle f\'fbt toujours. \endash C\rquote est dr\'f4le\~: on dirait que je lui garde rancune d\rquote avoir agi comme je l\rquote ai fait\'85 d\rquote avoir refus\'e9 l\rquote existence qu\rquote elle m
+e proposait, existence possible apr\'e8s tout, avec la libert\'e9 assur\'e9e, et non sans douceur certainement. On r\'eave de la femme par laquelle l\rquote univers se r\'e9v\'e8le \endash effigie qu\rquote on tra\'eene derri\'e8re soi, image qui s
+\rquote estompe dans les lointains de l\rquote avenir \endash \~; et, toujours hant\'e9e par le spectre du souvenir et la pr\'e9occupation du futur, la pens\'e9e se prend de vertige devant Celle qui a la bravoure de s\rquote offrir\~; elle semble, Celle-l
+\'e0, la myst\'e9rieuse pr\'eatresse d\rquote une puissance redout\'e9e. Le Pr\'e9sent effraye.
+\par
+\par Je ne devrais pas en avoir peur, pourtant, moi qui ai voulu vivre droit devant moi, en dehors de toute r\'e8gle et de toute formule, moi qui n\rquote ai pas voulu v\'e9g\'e9ter, comme d\rquote autres, d\rquote espoir toujours nouveau en d\'e9
+sillusion toujours nouvelle, d\rquote entreprise avort\'e9e en tentative irr\'e9alisable, jusqu\rquote \'e0 ce que la pierre du tombeau se referm\'e2t, Avec un grincement d\rquote ironie, sur un dernier et ridicule effort\'85 Vouloir\~! la volont\'e9\~
+: une lame qu\rquote on n\rquote emploie pas de peur de l\rquote \'e9br\'e9cher, et qu\rquote on laisse ronger par la rouille\'85 Ah\~! il y a d\rquote autres liens que la corde du gibet, pour rattacher l\rquote homme qui se r\'e9volte \'e0 la Soci\'e9t
+\'e9 qu\rquote il r\'e9pudie\~; des liens aussi cruels, aussi ignoble, aussi inexorables que la hart. Libre autant qu\rquote il d\'e9sirera l\rquote \'eatre, si hardie que soit l\rquote ind\'e9pendance de ses actes, il restera l\rquote esclave de l
+\rquote image taill\'e9e dans le cauchemar h\'e9r\'e9ditaire, de l\rquote Id\'e9al \'e0 la t\'eate invisible, aux pieds putr\'e9fi\'e9s\~; il ne pourra gu\'e9rir son esprit de la d\'e9mence du pass\'e9 et du d\'e9lire du futur\~
+; il ne pourra faire vivre, comme ses actions, sa pens\'e9e dans le pr\'e9sent. Il faudra toujours qu\rquote il se cr\'e9e des fruits d\'e9fendus, sur l\rquote arbre qui tend vers lui ses branches, et qu\rquote il croie voir flamboyer l\rquote \'e9p\'e9
+e menteuse du s\'e9raphin \'e0 l\rquote entr\'e9e des paradis qui s\rquote ouvrent devant lui. Et son \'e2me, fourbue d\rquote inaction, ira se noyer lentement dans des mar\'e9cages de d\'e9go\'fbt\'85 Des sanglots me roulent dans la gorge et \'e9
+clatent en ricanements\'85 Allons, il faut continuer, sans repos et sans but, faire face \'e0 la destin\'e9e imb\'e9cile jusqu\rquote \'e0 la catastrophe in\'e9vitable \endash dont je retirerai une moralit\'e9 quelconque, inutile et b\'ea
+te, pour tuer le temps, et si j\rquote ai le temps.
+\par
+\par Cependant, il ne faut rien prendre au tragique. C\rquote est pourquoi j\rquote \'e9carte les suggestions de Roger-la-Honte qui voudrait\~; m\rquote emmener \'e0 Venise. Qu\rquote y ferais-je, \'e0 Venise\~? Je m\rquote y ennuierais autant qu\rquote ici, d
+\rquote un ennui incurable. Je me d\'e9sesp\'e8re dans l\rquote attente de quelque chose qui ne vient pas, que je sais ne pas pouvoir venir, quelque chose qu\rquote il me faut, dont je ne sais pas le nom, et que tout mon \'eatre r\'e9clame\~; tel l
+\rquote \'e9crivain, sans doute, qui formule des paradoxes et qui se sent crisp\'e9 par l\rquote envie, chaque fois qu\rquote il prend sa plume de sarcasme, de composer un sermon\~; un sermon o\'f9 il ne pourrait pas railler, o\'f9 il faudrait qu\rquote
+il dise ce qu\rquote il pense, ce qu\rquote il a besoin de dire \endash et qu\rquote il ne pourrait pas dire, peut-\'eatre.
+\par
+\par Non, je n\rquote irai pas \'e0 Venise. Tant pis pour Roger-la-Honte\~; il attendra. Je n\rquote irais pas \'e0 Venise m\'eame si j\rquote \'e9tais s\'fbr d\rquote y trouver encore un doge et de pouvoir le regarder jeter son anneau dans les flots de l
+\rquote Adriatique. J\rquote aime mieux passer mon anneau \'e0 moi, sans bouger de place, au doigt de la premi\'e8re belle fille venue. Qui est l\'e0\~? Broussaille. Tr\'e8s bien. Affaire conclue.
+\par
+\par Nous sommes mari\'e9s, coll\'e9s. C\rquote est fini, \'e7a y est\~; en voil\'e0 pour toute la vie. Si vous voulez savoir jusqu\rquote o\'f9 \'e7a va, vous n\rquote avez qu\rquote \'e0 tourner la page.
+\par
+\par Apr\'e8s elle, une autre\~; et celle-ci apr\'e8s celle-l\'e0. Toutes tr\'e8s gentilles. Pourquoi pas\~? Je ne les aime que mod\'e9r\'e9ment\~; \'ab\~l\rquote amour est priv\'e9 de son plus grand charme quand l\rquote honn\'eatet\'e9 l\rquote abandonne\~
+\'bb, a dit Jean-Jacques, et c\rquote est assez juste, de temps en temps. Pourtant, je leur donne, tout comme un autre Fran\'e7ais, des noms d\rquote animaux et de l\'e9gumes, dans mes moments d\rquote expansion\~
+: Ma poule, mon chat, mon chien, mon coco, mon chou. Je ne m\rquote arr\'eate m\'eame pas au chou rose, et je vais jusqu\rquote au lapin vert \endash \'e0 la fran\'e7aise. \endash De plus, je fais tous mes efforts pour leur plaire\~; et j\rquote
+ai, comme autrefois Hercule, des compagnons de mes travaux. Ma foi, oui. Oh\~! ce n\rquote est pas que j\rquote en aie besoin, mais je n\rquote aime pas d\'e9ranger les habitudes des gens\~; et, aussi, il vaut mieux \'ab\~int\'e9resser le jeu\~\'bb
+, ainsi que disent les vieux habitu\'e9s du caf\'e9 de la Mairie, en province \endash rentiers \'e0 cervelas qui jouent une prise de tabac en cent-cinquante, au piquet, et qui savent vivre.
+\par
+\par Ces dames ont elles-m\'eames, d\rquote ailleurs, leurs habitudes et leurs manies. Je tiens compte des unes et des autres. Je fr\'e9quente des c\'e9nacles de malfaiteurs, des clubs d\rquote immoraux, dont elles aiment \'e0 respirer l\rquote air vici\'e9
+. Des maisons o\'f9 la lumi\'e8re du jour ne p\'e9n\'e8tre jamais, aux triples portes, aux fen\'eatres aveugl\'e9es par des planches clou\'e9es \'e0 l\rquote int\'e9rieur\~; de myst\'e9rieuses boutiques \'e9ternellement \'e0
+ louer, aux volets toujours clos, o\'f9 l\rquote on se glisse en donnant un mot de passe\~; des caves aux vo\'fbtes enfum\'e9es dont les piliers n\rquote oseraient dire, s\rquote ils pouvaient parler, tout ce qu\rquote
+ils ont entendu. Les hors-la-loi de tous les pays, les r\'e9prouv\'e9s de toutes les morales, grouillent dans ces repaires du Crime cosmopolite\~; tous les vices s\rquote y rencontrent, et tous les forfaits s\rquote y font face\~
+; on y complote dans tous les argots, on y blasph\'e8me dans toutes les langues\~; la prostitution dor\'e9e y tutoie la d\'e9bauche en guenilles\~; le cynisme aux doigts crochus y heurte l\rquote
+inconscience aux mains rouges. Ce sont les Grandes Assises de l\rquote immoralit\'e9 tenues dans les sous-sols de la tour de Babel.
+\par
+\par Int\'e9ressant\~? Certainement. }{\i\cgrid0 Homo sum et}{\cgrid0 \'85 et ce sont des hommes, apr\'e8s tout, ces gens-l\'e0. Pas plus vils que les voleurs l\'e9gaux, ces outlaws. Je ne crois pas qu\rquote on ait dit moins d\rquote infamies dans les
+ couloirs du Palais-Bourbon, cette apr\'e8s-midi, que je n\rquote en ai entendues cette nuit dans le souterrain dont je vais sortir\~; et peut-\'eatre y a-t-on conclu des march\'e9s aussi honteux. Pas plus ignobles, ces filles de joie, que les \'e9
+pouses l\'e9gitimes de bien des d\'e9fenseurs de la morale, b\'eates comme Dandin et cocus comme Marc-Aur\'e8le. Ignominie d\rquote un c\'f4t\'e9\~; infamie de l\rquote autre. Tout se tient et tout arrive \'e0
+ se confondre. Est-ce la cocotte qui a perverti l\rquote honn\'eate femme, ou l\rquote honn\'eate femme la cocotte\~? Est-ce le voleur qui a d\'e9prav\'e9 l\rquote honn\'eate homme ou l\rquote honn\'eate homme qui a produit le voleur\~?\'85
+ Vie abjecte, qu\rquote elle soit avou\'e9e ou clandestine\~; plaisirs bas, qu\rquote ils soient cach\'e9s ou manifestes\'85 Quelle diff\'e9rence, entre une orgie bourgeoise et une ripaille d\rquote escarpes\~? Mais les bourgeois s\rquote
+amusent avec leur argent\~! Eh\~! bien, nous aussi, nous nous amusons avec leur argent \endash leur argent \'e0 eux, \'e0 ceux qui se laissent arracher de la bouche, par la main des moralistes, le pain que nous allons reprendre dans la poche de Prudhomme
+\'85 H\'e9las\~! on devient fou, mais on na\'eet r\'e9sign\'e9\'85
+\par
+\par De moins en moins, pourtant. Mais c\rquote est comme si le cri de la r\'e9volte, douloureux et rare, faisait place \'e0 un ricanement facile et g\'e9n\'e9ral, \'e0 un simple haussement d\rquote \'e9paules.
+\par
+\par Je les regarde, ces souteneurs. Mon Dieu\~! ce ne sont pas du tout les \'e9nergum\'e8nes du vice, les fanatiques de la d\'e9pravation qu\rquote on en a voulu faire. Ce sont des \'eatres placides, \'e0 peine narquois, qui paraissent se rendre compte qu
+\rquote ils ont une fonction, et non sans importance, dans l\rquote organisme social. Ils \'e9changent, avec des hochements de t\'eate m\'e9lancoliques, des histoires bien pitoyables\~; histoires racont\'e9es \'e0 leurs femmes, histoires qu\rquote aime
+\'e0 d\'e9biter le monsieur qui paye \'e0 la marchande d\rquote amour. Il parie \'e0 c\'9cur ouvert, ce monsieur-l\'e0. Secrets de famille et d\rquote alc\'f4ve, habitudes et pr\'e9f\'e9rences de l\rquote \'e9
+pouse trahie, et ses sentiments et ses sensations, et ses charmes particuliers et ses d\'e9fauts physiques, il livre tout \'e0 la prostitu\'e9e. Le marlou, confident naturel de ces confidences, semble pen
+ser que les rapports du monsieur qui paye avec la courtisane sont surtout anti-esth\'e9tiques\~; et il caresse sa ma\'eetresse pour lui faire oublier les r\'e9v\'e9lations odieuses faites par les clients, r\'e9v\'e9lations qui d\'e9go\'fb
+teraient de la vie, \'e0 la longue\~; il la caresse m\'eame tr\'e8s gentiment. Ce n\rquote est pas une raison, parce qu\rquote on a le dos vert, pour qu\rquote on n\rquote ait pas l\rquote \'e2me bleue. Non, les souteneurs n\rquote ont pas l\rquote air d
+\'e9pays\'e9 dans la soci\'e9t\'e9 actuelle. Ils se sont mis au diapason. Leurs femmes payent leur dot apr\'e8s, et par \'e0-comptes\~; voil\'e0 tout.
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Ah\~! ne mangez jamais, jamais de ce pain-l\'e0\~!\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Ils ne r\'e9pondent pas\~; Ils ont la bouche pleine. Heureusement\~! Ils auraient trop \'e0 dire.
+\par
+\par Je les regarde, ces voleurs\~; et je cherche parmi eux l\rquote \'eatre au front bas, aux yeux sanglants, au visage asym\'e9trique. Lombroso a d\'fb le mettre dans son armoire, car je ne peux le d\'e9couvrir. Ces Voleurs sont des hommes comme les autres\~
+; moins vilains, tout de m\'eame\~; on ne voit pas, sur leurs faces, les traces de la lutte avec la morale qui balafrent tant de figures, aujourd\rquote hui. De beaux types\~; ou bien des visages qui semblent truqu\'e9
+s, des physionomies habituelles sur la sc\'e8ne du Fran\'e7ais, lorsqu\rquote on joue le r\'e9pertoire classique. Autrefois, para\'eet-il, les voleurs se distinguaient, dans les milieux qu\rquote ils fr\'e9quentaient, par leur exub\'e9
+rance, leur surexcitation, leur \'e2pret\'e9 de jouissance nerveuse. On sentait qu\rquote ils volaient leur libert\'e9. Ils se disaient d\rquote \'ab\~anciens honn\'eates gens\~\'bb, ce qui laissait supposer qu\rquote ils se souvenaient confus\'e9
+ment, mais douloureusement, de leur honn\'eatet\'e9 \endash \'e0 peu pr\'e8s comme des damn\'e9s se rappelleraient les choses de la terre. \endash \'c0 pr\'e9sent, rien ne les s\'e9pare plus, \'e0 l\rquote \'9c
+il nu, du commun des mortels. Ce sont des gens d\rquote allures indiff\'e9rentes, qui ignorent la fi\'e8vre et l\rquote enthousiasme. On sent qu\rquote ils prennent leur libert\'e9. La vie qu\rquote ils m\'e8nent est pour eux toute simple\~
+; et, loin de la d\'e9plorer, ils ne songent m\'eame point \'e0 s\rquote en faire gloire. Les condamnations\~? Un danger \'e0 courir, une blessure \'e0 risquer \endash mais m\'eame pas une blessure d\rquote amour-propre, ni un sujet de vanit\'e9.
+\endash Les sentences qu\rquote on peut prononcer contre eux n\rquote entra\'eenent avec elles aucun effet moral. En dehors de leur caract\'e8re afflictif, elles n\rquote ont pas de signification pour eux. On me dira que les voleurs n\rquote ont qu
+\rquote \'e0 lire les journaux relatant les faits et gestes des hommes au pouvoir pour se sentir fiers de leur conscience. Soit. Mais entendons-nous bien\'85
+\par
+\par Et, puis, \'e0 quoi \'e7a sert-il, qu\rquote on s\rquote entende\~?
+\par
+\par J\rquote aime beaucoup mieux rentrer chez moi \endash tout seul, cette fois-ci. \endash Je viens de rompre avec une Allemande qui m\rquote
+annexait depuis quinze jours, et je refuse de la remplacer par une Danoise. Je veux avoir le temps de pleurer mes veuves.
+\par
+\par Pleurs de commande\~! larmes de crocodile\~! \endash Pas du tout\~! \endash Affliction candide\~; deuil sinc\'e8re\'85 H\'e9\~! quoi\~! vous prenez bien la Vie de Boh\'e8me au s\'e9rieux, et vous mouillez vos mouchoirs quand Musette quitte Rodolphe,
+\'e0 tous les coins de page, pour aller cueillir la fraise chez des banquiers, lorsque Mimi l\'e2che Marcel sous des pr\'e9textes qui n\rquote en sont pas. Et vous refuseriez de croire \'e0
+ ma douleur profonde parce que mes petites amies ne me donnaient pas les raisons de leurs sorties, parce que je ne vous ai pas dit qu\rquote elles \'e9taient phtisiques, parce que je n\rquote essaye po
+int de faire croire que mes barbouillages sont des tableaux et mes r\'e9bus de mirlitons, des vers\~? C\rquote est bien curieux\~!
+\par
+\par D\rquote ailleurs, \'e7a m\rquote est \'e9gal. J\rquote ai la larme \'e0 l\rquote \'9cil, et c\rquote est un fait. Mais oui, il y a toujours eu de la vie, dans ces liaisons peu dangereuses, mais passag\'e8res\~; c\rquote est mort vite, mais \'e7a a v\'e9
+cu. Et de la po\'e9sie aussi, si vous voulez le savoir\~; car ils n\rquote \'e9taient pas plus vulgaires, ces mariages \'e0 la colle, que bien des mariages \'e0 l\rquote eau b\'e9nite. Et j\rquote ai des corbillards de souvenirs\'85
+\par
+\par Ah\~! voil\'e0 le chiendent, les souvenirs\~! L\rquote un ne chasse pas l\rquote autre, au contraire\'85 Ils s\rquote attachent \'e0 votre peau comme la tunique du Centaure.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien fait, me dit Paternoster \'e0 qui je vais confier mes chagrins, avec le vague espoir qu\rquote il me payera tr\'e8s cher, pour me consoler, un paquet de titres que je lui apporte. C\rquote est bien fait. \'c7a vous apprendra
+\'e0 jouer \'e0 l\rquote homme sensible, \'e0 aller chercher des fleurs bleues dans le ruisseau au lieu d\rquote arracher des pommes d\rquote or dans les jardins qui ont des grilles.
+\par
+\par Paternoster commence \'e0 m\rquote emb\'eater. Je n\rquote aime pas beaucoup ses sermons et les questions qu\rquote il me pose, depuis quelque temps, me d\'e9plaisent infiniment. Il a lu mes articles dans la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb et pr\'e9
+tend que j\rquote ai un beau talent d\rquote \'e9crivain. Ne serais-je pas heureux de l\rquote utiliser\~? Ne saurais-je point parler en public\~? La politique ne m\rquote attirerait-elle pas, si les moyens m\rquote \'e9taient donn\'e9s de jouer un r\'f4
+le \'e0 sensation sur la sc\'e8ne parlementaire\~? Ai-je oubli\'e9, par exemple, que Danton \'e9tait un voleur\~? Et un tas d\rquote autres interrogations qui me rappellent, je ne sais pourquoi, les propositions voil\'e9es que m\rquote
+a faites ce malheureux Canonnier. Mais je ne me fie pas \'e0 Paternoster. Je sais qu\rquote il a pris des renseignements sur moi et je lui en veux, s\rquote il a des intentions \'e0 mon endroit, de manquer de franchise. Du reste, il devient d\rquote
+un pingre\~!\'85 C\rquote est un Turc. Bient\'f4t, on ne pourra plus rien faire avec lui. L\rquote autre jour, il a refus\'e9 quarante livres \'e0 un camarade qui en avait besoin pour faire un coup. Il finit peut-\'eatre par se croire honn\'eate\~
+; et il se mettrait au service de la police que je ne m\rquote en \'e9tonnerais pas.
+\par
+\par \endash Si vous aviez deux sous de bon sens, me dit-il, vous feriez comme moi et les femmes ne vous tourmenteraient gu\'e8re. Savez-vous comment je m\rquote y prends, moi\~? J\rquote ai fait la connaissance d\rquote
+une Anglaise, une de ces malheureuses petites filles, esclaves de la machine \'e0 \'e9crire, qui se fl\'e9trissent avant l\rquote \'e2ge dans les bureaux de la Cit\'e9 et se nourrissent de th\'e9 et de p\'e2tisseries \'e9quivoques. Je l\rquote ai install
+\'e9e dans un logement que je lui ai meubl\'e9 pr\'e8s de Waterloo Road, o\'f9 elle vit fort satisfaite. Je passe pour un bon papa, veuf et pas tr\'e8s riche, point exigeant non plus\~; je vais la voir tous les soirs, \'e0 six heures, en sortant de l
+\rquote office\~; je d\'eene avec elle, je la quitte vers les onze heures et je rentre chez moi \'e0 pied. La promenade me fait du bien, et je vous garantis\'85
+\par
+\par \endash Oui, dis-je\~; et vous passez sur Waterloo Bridge, un pont qui ne s\rquote appelle pas pour rien le Pont des Soupirs, avec votre \'e9ternel sac qui contient souvent une fortune. Un de ces soirs vous serez attaqu\'e9
+ par quelque bandit qui vous enverra dans la Tamise, par-dessus le parapet, et le lendemain matin votre cadavre fera la planche \'e0 Gravesend.
+\par
+\par Paternoster hausse les \'e9paules.
+\par
+\par Il a raison, en fin de compte. Ta destin\'e9e cherche apr\'e8s toi, dit le calife Omar\~; c\rquote est pourquoi ne la cherche pas. Tournez \'e0 gauche, tournez \'e0 droite, vous \'eates toujours s\'fbr, \'e0 l\rquote heure marqu\'e9
+e, de trouver la mort au bout du foss\'e9 \endash ou au bout d\rquote une corde.
+\par
+\par Roger-la-Honte ne pense pas autrement. Il me l\rquote a d\'e9clar\'e9 au cours d\rquote un petit voyage que nous venons de faire en Hollande, et que nous ne regrettons pas d\rquote avoir entrepris. Il a pris ce matin le bateau pour l\rquote
+Angleterre, avec le produit de nos honteux larcins\~; et moi je suis venu \'e0 Anvers o\'f9, si j\rquote en crois la rumeur publique, une jolie somme dort paisiblement dans la sacristie d\rquote une certaine \'e9glise.
+\par
+\par Est-ce un conte\~? Je vais m\rquote en assurer. Car j\rquote entends justement sonner minuit, l\rquote heure des crimes, et je franchis lestement le petit mur qui prot\'e8ge le jardin sur lequel s\rquote ouvre la porte de la susdite sacristie. \'c0
+ dire vrai, cette porte s\rquote ouvre difficilement\~; mais ma pince parvient \'e0 la d\'e9cider \'e0 tourner sur ses gonds.
+\par
+\par Me voici dans la place. Il y fait noir comme dans un four, mais\'85 Ah\~! diable\~! Il me semble que j\rquote entends remuer. Oui\'85 Non. Pourtant\'85 Si, quelqu\rquote un est cach\'e9 ici\~; j\rquote en mettrais ma main au feu. Cur\'e9
+, vicaire, suisse, bedeau ou sacristain, il y a un homme de Dieu en embuscade dans cette pi\'e8ce\'85 Apr\'e8s tout, je me fais peut-\'eatre des id\'e9es\'85 Il faut Voir\~; je vais allumer ma lanterne. Homme de Dieu, y es-tu\~?
+\par
+\par Boum\~!\'85
+\par
+\par C\rquote est un coup de pistolet qui me r\'e9pond, comme j\rquote enflamme une allumette.
+\par
+\par Je ne suis pas touch\'e9\~; c\rquote est le principal. D\rquote un saut, je suis dans le jardin\~; d\rquote un bond, je passe par-dessus le mur\~; et je cours dans la rue, de toute ma force.
+\par
+\par Mais l\rquote homme de Dieu est sur mes talons, criant, hurlant.
+\par
+\par \endash Au voleur\~! Au voleur\~! Arr\'eatez-le\~!\'85
+\par
+\par Des fen\'eatres s\rquote ouvrent, des portes claquent. Des gens se joignent \'e0 l\rquote homme de Dieu, galopent avec lui, crient avec lui. La meute est \'e0 cinquante pas derri\'e8re moi, pas plus. Ah\~! que cette rue est longue\~
+! Et pas un chemin transversal\~; un quai seulement, tout au bout\'85 Il me semble apercevoir la prison, la cagoule, tout le bataclan\'85
+\par
+\par Je cours, je cours\~! J\rquote approche du quai. Il n\rquote y a personne devant moi, heureusement\'85 Si\~! un homme, un homme couvert d\rquote un pardessus couleur muraille, vient d\rquote appara\'eetre au bout de la rue, s\rquote est arr\'eat\'e9 a
+ux cris des gens qui me pourchassent, et va me barrer le passage. J\rquote ai ma pince \'e0 la main\~; je peux lui casser la figure avec\'85 Ah\~! non\~! Pas jouer ce jeu-l\'e0\~; \'e7a co\'fbte trop cher\~! Un coup de poing ou un coup de t\'ea
+te, mais rien de plus. Je jette la pince\'85 L\rquote homme est \'e0 cinq pas de moi\~; il s\rquote arc-boute sur ses jambes, les yeux fix\'e9s sur ma figure qu\rquote \'e9clairent en plein les rayons d\rquote un r\'e9verb\'e8re. Tant pis pour lui, s
+\rquote il me touche\'85 Mais, brusquement, il s\rquote \'e9carte.
+\par
+\par Je suis sauv\'e9\~! Le quai, un lacis de petites ruelles, \'e0 droite, et une place o\'f9 je pourrai trouver une voiture. Je suis sauv\'e9\'85
+\par
+\par Non\~! L\rquote homme au pardessus couleur muraille s\rquote est mis \'e0 courir derri\'e8re moi. Je suis \'e9reint\'e9, \'e0 bout de souffle. Il m\rquote atteint, il est sur moi. J\rquote ai juste le temps de me retourner\'85
+\par
+\par \endash N\rquote ayez pas peur\~! dit-il. Et venez vite, vite\~!
+\par
+\par Il me prend par le bras, m\rquote entra\'eene. Nous descendons la rue \'e0 toute vitesse.
+\par
+\par \endash Ici\~!
+\par
+\par Il a ouvert la porte d\rquote une maison, me pousse dans le corridor obscur, referme la porte sans bruit.
+\par
+\par \endash Au voleur\~! Au voleur\~! Arr\'eatez-le\~!\'85 Par ici\~!\'85 Par l\'e0\~!\'85 Au voleur\~!\'85
+\par
+\par La meute continue la poursuite, vient de s\rquote engager dans la rue, passe devant la maison en hurlant\~; les grosses bottes de la police, \'e0 pr\'e9sent, sonnent sur le pav\'e9. Puis, le bruit diminue, s\rquote \'e9t
+eint. Nous restons muets, sans bouger, dans les t\'e9n\'e8bres, l\rquote homme au pardessus couleur muraille et moi.
+\par
+\par \endash Suivez-moi, dit-il en frottant une allumette\~; tenez, voici l\rquote escalier.
+\par
+\par Nous montons. Un \'e9tage. Deux \'e9tages.
+\par
+\par \endash Attendez-moi ici, me dit-il tout bas, sur le palier. Il ouvre une porte et, tout aussit\'f4t, j\rquote entends la voix d\rquote une femme.
+\par
+\par \endash C\rquote est toi\~! Bonsoir. Qu\rquote y avait-il donc, dans la rue\~?
+\par
+\par Puis, une conversation entre elle et lui, dont je ne parviens pas \'e0 saisir un mot. \'c7a ne fait rien\rquote \~; cette voix de femme m\rquote a donn\'e9 confiance, je ne sais pourquoi\~; je suis s\'fbr, \'e0 pr\'e9sent, que je ne serai pas trahi. L
+\rquote homme revient vers la porte qu\rquote il a laiss\'e9e entreb\'e2ill\'e9e.
+\par
+\par \endash Entrez, dit-il.
+\par
+\par J\rquote entre. Une salle \'e0 manger tr\'e8s propre, mais pauvre. L\rquote homme est debout, t\'eate nue, sous la lumi\'e8re crue de la lampe suspendue qu\rquote il vient de remonter. Et, tout d\rquote un coup, je le reconnais.
+\par
+\par C\rquote est Albert Dubourg, mon ami d\rquote enfance, mon camarade de jeunesse, celui dont le p\'e8re avait commis des d\'e9tournements, autrefois, et qu\rquote on m\rquote avait d\'e9fendu de fr\'e9quenter.
+\par
+\par \endash Albert\~! m\rquote \'e9cri\'e9-je. Albert\~!
+\par
+\par \endash Oui, dit-il en souriant d\rquote un sourire triste. C\rquote est moi. Tu ne t\rquote attendais pas \'e0 me rencontrer ce soir, n\rquote est-ce pas\~? Moi, non plus. Enfin, je suis heureux d\rquote avoir \'e9t\'e9 l\'e0\'85
+\par
+\par \endash Figure-toi, dis-je en m\rquote effor\'e7ant d\rquote inventer une histoire, figure-toi\'85
+\par
+\par \endash Ne me dis rien. J\rquote aime mieux que tu ne me dises rien. \'c0 cause de ma femme, d\rquote abord\~; elle pourrait nous entendre, et c\rquote est inutile. Je lui ai dit que tu \'e9tais traqu\'e9 \'e0 cause de tes opinions, et tu
+ peux compter sur elle comme sur moi. Qu\rquote as-tu l\rquote intention de faire\~? Quitter Anvers le plus t\'f4t possible, je pense\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; pour l\rquote Angleterre.
+\par
+\par \endash Alors tu prendras le bateau demain soir. D\rquote ici l\'e0, reste chez moi\~; c\rquote est plus prudent. Nous ne sommes pas riches, mais nous pouvons toujours t\rquote offrir un lit\'85 Je vais chercher ma femme.
+\par
+\par Il sort et repara\'eet avec elle une minute apr\'e8s. Une petite blonde, plut\'f4t maigre, gentillette, l\rquote air timide. Tr\'e8s aimable aussi, bien qu\rquote elle paraisse un peu troubl\'e9e devant un \'e9tranger\~; \endash un \'e9tranger qu\rquote
+on lui a pr\'e9sent\'e9 comme un conspirateur. \endash Il est entendu que je coucherai dans la chambre de sa s\'9cur, une jeune personne qui demeure avec eux mais qui est absente pour le moment.
+\par
+\par Albert m\rquote y a conduit, dans cette chambre o\'f9 je vais dormir, moi qui viens d\rquote \'e9chapper au grabat de la cellule, dans un lit de jeune fille. Et nous avons caus\'e9 longtemps. Il m\rquote a racont\'e9 la triste histoire que je pressentais
+\~: le p\'e8re, priv\'e9 de ses droits \'e0 la retraite et presque ruin\'e9 par le remboursement des sommes d\'e9tourn\'e9es, se d\'e9cidant \'e0 quitter la France et mourant bient\'f4t de chagrin, en Belgique, sans avoir pu trouver d\rquote
+emploi nulle part. La m\'e8re parvenant, par un travail de mercenaire, \'e0 \'e9lever son fils, \'e0 lui faire terminer ses \'e9tudes, tant bien que mal, et succombant \'e0 la t\'e2che avant qu\rquote il lui f\'fbt possible, \'e0 lui, de l\rquote
+aider. Et personne pour tendre la main \'e0 ces malheureux, pour leur faire m\'eame bonne figure\~; personne. Et Albert, apr\'e8s avoir accompli son temps de service militaire en France, car il a tenu \'e0 rester Fran\'e7
+ais, revenant en Belgique et finissant, avec bien du mal, par trouver une place dans les bureaux d\rquote une Compagnie de Navigation, qui lui permet de vivre, tout juste. Il n\rquote a pas voulu me laisser m\rquote expliquer sur ma situation, qu\rquote
+il devine\~; il n\rquote a fait preuve d\rquote aucune curiosit\'e9 et ne s\rquote est pas permis un mot de bl\'e2me. Non, elle n\rquote a point \'e9t\'e9 gaie, cette conversation entre l\rquote honn\'eate homme, fils du voleur, et le voleur, fils de l
+\rquote honn\'eate homme,
+\par
+\par \endash J\rquote ai \'e9prouv\'e9 ma premi\'e8re joie, me dit-il en se retirant, lorsque j\rquote ai connu la jeune fille qui est devenue ma femme. Elle \'e9tait pauvre, mais bonne et courageuse\~; et, de nos deux pauvret\'e9
+s et de notre amour, nous essayons de faire du bonheur.
+\par
+\par Ils y r\'e9ussissent, je crois. J\rquote ai pass\'e9 la journ\'e9e du lendemain avec eux, car Albert avait demand\'e9 \'e0 la maison qui l\rquote emploie de lui donner cong\'e9 pour un jour. Ils ont \'e9t\'e9
+ charmants envers moi, mettant les petits plats dans les grands \endash de grands plats qui ne doivent pas servir souvent, h\'e9las\~! \endash Ils s\rquote aiment, malgr\'e9 tout, sont pleins d\rquote attentions et de pr\'e9venances l\rquote un pour l
+\rquote autre\~; et je me trouve tr\'e8s attendri devant le spectacle de cette existence humble et terne, mais qu\rquote illumine pourtant, comme un rayon de soleil, le charme d\rquote une affection sinc\'e8re. C\rquote est vrai, \'e7a m\rquote \'e9
+meut tout plein\'85
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 \'85H\'e9\~! qui peut dire
+\par Que pour le m\'e9tier de mouton
+\par Jamais aucun loup ne soupire\~?
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Et le soir, quand je les ai eu quitt\'e9s devant le bateau o\'f9 ils m\rquote avaient conduit, pendant que le navire descendait l\rquote Escaut, je me suis pris \'e0 me pr\'f4ner \'e0 moi-m\'eame et \'e0 envier, presque, leur bonheur\'85
+\par
+\par Leur bonheur\~! Est-il r\'e9el, ce bonheur-l\'e0\~? Est-il possible, seulement, avec une vie besogneuse, faite du souci du lendemain, des humiliations du jour et des privations de la veille\~? N\rquote est-ce pas une illusion, plut\'f4t\~? Leur amour n
+\rquote est-il pas lui-m\'eame une chim\'e8re, le voile d\rquote un r\'eave d\rquote or devant les hideurs de la r\'e9alit\'e9, un mirage vers lequel ils tendent fi\'e9vreusement leurs yeux, effray\'e9s de regarder autre part\~?\'85 Fant\'f4me de bonheur
+\~! Simulacre d\rquote amour\~!
+\par
+\par Vie modeste, mais heureuse\'85 Des blagues\~! Elle a aussi, cette existence-l\'e0, ses ennuis qui la harassent, ses chagrins qui l\rquote assaillent. Ennuis vulgaires, chagrins prosa\'efques, mais cruels, tout aussi douloureux qu
+e les plus grandes souffrances. \endash Amour\'85 Pas vrai\~! Vision d\'e9cevante, dont ils ne sont qu\rquote \'e0 moiti\'e9 dupes, au fond. Leurs baisers d\'e9vorent sur leurs l\'e8vres des paroles qu\rquote ils ont peur de prononcer et leurs mains,
+\'e9tendues pour les caresses, ne peuvent ob\'e9ir aux frissons de col\'e8re qui voudraient les crisper. Gal\'e9riens par conviction, tous les deux, l\rquote homme et la femme, qui ne veulent pas voir les murailles du bagne et qui tra\'ee
+nent, les yeux fixes sur le spectre de la passion menteuse, le boulet de la bonne entente, la cha\'eene de la cordialit\'e9\'85 Pas de bonheur, dans la mis\'e8re\~; et pas d\rquote amour, jamais. Jamais.
+\par
+\par Pauvre Albert\~!\'85 Voil\'e0 que je le plains, \'e0 pr\'e9sent\'85 Allons. De Londres, j\rquote enverrai un cadeau \'e0 sa femme, et j\rquote oublierai tout \'e7a.
+\par
+\par D\rquote autres choses, que je voudrais oublier. J\rquote y parviendrai peut-\'eatre, avec le temps. Enfin, mon c\'9cur va aussi bien qu\rquote on peut l\rquote esp\'e9rer\~; et je ne publierai plus de bulletins.
+\par
+\par \endash Tant mieux\~! me dit Annie. Vous commenciez \'e0 maigrir.
+\par
+\par Quel dommage\~! Apr\'e8s tout, je ne ferais pas mal, peut-\'eatre, d\rquote \'e9couter Roger-la-Honte et de l\rquote accompagner \'e0 Venise. Je l\rquote attends justement ce soir, Roger. Il est parti en France, voici trois jours, pour une exp\'e9
+dition que j\rquote avais pr\'e9par\'e9e ces temps derniers Dix heures et demie. On dirait qu\rquote on entend rouler un cab, dans la rue. Oui\~; il s\rquote arr\'eate devant la maison \endash et l\rquote on frappe \'e0 la porte. \endash Annie a \'e9t
+\'e9 se coucher de bonne heure et le gaz est \'e9teint dans l\rquote escalier. Je prends une lampe et je descends ouvrir. Ce n\rquote est pas Roger\'85
+\par
+\par Une femme est sur le seuil, une femme v\'eatue de noir, qui tient un paquet dans ses bras. D\rquote une main, elle rel\'e8ve un peu sa voilette.
+\par
+\par \endash Tu ne me reconnais pas, Georges\~? dit-elle.
+\par
+\par J\rquote approche la lampe. Ciel\~!\'85 C\rquote est Charlotte.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074057}XX \endash OU L\rquote ON VOIT QU\rquote IL EST SOUVENT DIFFICILE DE TENIR SA PAROLE
+{\*\bkmkend _Toc98074057}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Je suis assis aupr\'e8s du feu, devant la chaise que vient de quitter Charlotte, confondu d\rquote \'e9tonnement, accabl\'e9 d\rquote horreur. Ah\~! le mensonge des conjectures, la fausset\'e9 des suppositions\~! Toutes mes hypoth\'e8ses sont renvers\'e9
+es, toutes mes pr\'e9visions en d\'e9route. La vie est donc plus atroce encore qu\rquote on ne peut le pr\'e9sager, plus abjecte et plus cruelle\~!\'85 Et je reste \'e9perdu de stupeur devant l\rquote inattendu \endash devant la r\'e9alit\'e9
+ toujours implacable et toujours impr\'e9vue\'85
+\par
+\par Non, Charlotte ne s\rquote est pas mari\'e9e. Non, rien de ce que j\rquote avais imagin\'e9 ne s\rquote est accompli. Et ce qui est arriv\'e9\'85 oui, cela devait \'eatre, cela, et cela seulement. Pas autre chose n\rquote \'e9tait possible. Oh\~! je n
+\rquote y puis croire encore, pourtant\'85 Charlotte chass\'e9e par son p\'e8re, le jour m\'eame o\'f9 eut lieu la sc\'e8ne affreuse qui nous a s\'e9par\'e9s\~; son courage devant l\rquote affliction, sa fermet\'e9 de c\'9cur devant l\rquote \'e9
+preuve, sa foi en elle-m\'eame\~; et la r\'e9solution fi\'e8re qu\rquote elle sut prendre de ma\'eetriser sa douleur et de refouler ses angoisses, et d\rquote affronter le malheur avec la dignit\'e9 du silence\'85 Ha\~! le d\'e9go\'fb
+t de moi qui me saisit, d\rquote avoir d\'e9sert\'e9 cette vaillante\~! Toutes les choses qui auraient pu \'eatre semblent passer devant mes yeux ainsi qu\rquote en une brume de r\'eave\'85 C\rquote a d\'fb \'eatre horrible, le d\'e9chirement de cette
+\'e2me, ce navrement de femme abandonn\'e9e par tous\'85 Et la d\'e9tresse, la noirceur de cette existence de mercenaire qui est la sienne depuis vingt mois, qu\rquote elle accepta, cette fille riche la veille, et qui lui mesura le pain qu\rquote
+il lui fallait, \'e0 elle et \'e0 son enfant \endash \'e0 notre enfant\'85
+\par
+\par Notre enfant\~!\'85 Elle est la, \'e0 c\'f4t\'e9, reposant sur un lit que sa m\'e8re, aid\'e9e par Annie, lui a pr\'e9par\'e9 dans ma chambre. Une jolie petite fille, blonde, avec des yeux comme des pervenches, \endash et que j\rquote ai \'e0 peine os
+\'e9 regarder, \'e0 peine, car j\rquote ai \'e9t\'e9 pris d\rquote une honte indicible quand j\rquote ai vu quel \'e9tait le fardeau que Charlotte portait dans ses bras\'85
+\par
+\par Elle s\rquote est d\'e9j\'e0 lev\'e9e trois fois depuis que l\rquote enfant repose, pour aller surveiller son sommeil, interrompant le r\'e9cit qu\rquote elle me fait, d\rquote une voix grave, mais o\'f9 ne vibre pas la col\'e8re o\'f9
+ ne grince pas la rancune. A-t-elle d\'fb souffrir, cependant\~! La pauvret\'e9 et les chagrins n\rquote ont pas encore mis leur marque sur son beau visage, mais ses yeux brillent de l\rquote \'e9clat \'e9trange des yeux d\'e9sesp\'e9r\'e9s, l\rquote \'e9
+clat vif et glacial du givre. Et ses v\'eatements, le manteau de confection qu\rquote elle a quitt\'e9, sa triste robe noire d\rquote ouvri\'e8re\'85 Ah\~! Dieu de Dieu\~!\'85
+\par
+\par La voici. Elle rentre, tout doucement, reprendre sa place sur la chaise, au coin du feu.
+\par
+\par \endash Elle dort\~; elle dort d\rquote un sommeil de plomb. Mais elle ne se plaint, pas en dormant et elle ne porte plus les mains \'e0 sa t\'eate, comme elle faisait \'e0 Paris. J\rquote ai eu si peur avant-hier, hier et ce matin encore\~!\'85 J
+\rquote \'e9tais affol\'e9e. Il faut que je te raconte\'85 Quand j\rquote ai vu qu\rquote elle souffrait de maux de t\'e8te, que son front \'e9tait br\'fblant, qu\rquote elle avait perdu l\rquote app\'e9tit\'85
+ et surtout ces somnolences continuelles, tu sais\'85 je me suis d\'e9cid\'e9e \'e0 aller chercher un docteur. Un bon m\'e9decin, habitu\'e9 \'e0 soigner les enfants. Il est venu avant-hier chez moi, a examin\'e9 attentivement la petite, n\rquote
+a sien voulu prescrire, n\rquote \'e9tant encore s\'fbr de rien, mais m\rquote a dit de le rappeler si des sympt\'f4mes nouveaux se produisaient. \'ab\~Je pense que ce ne sera pas s\'e9rieux, m\rquote a-t-il dit\~
+; mais si je craignais quelque chose, ce serait une m\'e9ningite.\~\'bb Tu penses si j\rquote ai \'e9t\'e9 effray\'e9e\~! Une m\'e9ningite\~! C\rquote est tellement terrible, surtout \'e0 cet \'e2ge-l\'e0\~!\'85 J\rquote ai pass\'e9
+ la nuit dans les transes. Hier, elle n\rquote allait pas mieux\~; elle tournait et retournait sa t\'eate sur l\rquote oreiller, y posait d\'e9sesp\'e9r\'e9ment ses petites mains. Je suis sortie, j\rquote ai couru chez le docteur qui m\rquote
+a promis de venir le soir. Je rentrais chez moi bien anxieuse lorsque, avenue de l\rquote Op\'e9ra, j\rquote ai rencontr\'e9 Marguerite \endash Marguerite, tu te souviens\~? l\rquote ancienne femme de chambre de Mme\~Montareuil. \endash
+ Elle ne savait rien de ce qui m\rquote \'e9tait arriv\'e9, s\rquote \'e9tonnait de me voir si modestement v\'eatue et la mine tellement d\'e9sol\'e9e. Pendant qu\rquote elle me parlait, une crainte affreuse m\rquote a saisie, une crainte que je n\rquote
+avais jamais \'e9prouv\'e9e jusque-l\'e0, la crainte de la pauvret\'e9. J\rquote ai eu peur, tout d\rquote un coup, une peur terrible, de n\rquote avoir pas assez d\rquote argent pour soigner mon enfant\~; je l\rquote ai vue arrach\'e9
+e de mes bras, emport\'e9e \'e0 l\rquote h\'f4pital\'85 Oh\~! je ne peux pas te dire\~! Il m\rquote a sembl\'e9 que j\rquote allais me trouver mal\'85 Je ne pouvais plus \'e9couter Marguerite\~; et je ne suis revenue \'e0
+ moi, pour ainsi dire, que lorsque je lui ai entendu prononcer ton nom. Elle disait qu\rquote elle t\rquote avait vu il y avait peu de temps, que tu \'e9tais riche\'85 que sais-je\~? Alors, j\rquote ai pens\'e9 que tu voudrais bien m\rquote aider \'e0
+ sauver l\rquote enfant. J\rquote ai demand\'e9 \'e0 Marguerite si elle avait ton adresse. Elle me l\rquote a donn\'e9e\'85 J\rquote ai voulu, t\rquote \'e9crire, en rentrant\~; puis, j\rquote ai h\'e9sit\'e9. La petite paraissait ne plus souffrir. Le do
+cteur, lorsqu\rquote il est venu l\rquote a trouv\'e9e plus calme et m\rquote a dit de me tranquilliser. Mais, ce matin, elle a eu une crise\~: une crise qui n\rquote a pas dur\'e9 bien longtemps, c\rquote est vrai\~; mais j\rquote ai perdu la t\'eate\'85
+ je ne raisonnais plus. J\rquote ai pris le train pour Londres\'85
+\par
+\par \endash Il y a longtemps, dis-je sans peser mes paroles qui suivent le cours des id\'e9es qui roulent en mon cerveau, il y a longtemps que tu aurais d\'fb venir.
+\par
+\par Charlotte me regarde avec \'e9tonnement.
+\par
+\par \endash j\rquote aurais d\'fb\~!\'85 Mais ne savais-tu pas, toi\~?\'85
+\par
+\par \endash Je savais, oui\'85 mais comment aurais-je pu deviner tout ce qui s\rquote est pass\'e9 depuis\~? Il m\rquote aurait \'e9t\'e9 facile de me renseigner\~? Je n\rquote ai pas os\'e9\'85 On m\rquote en a dissuad\'e9. J\rquote ai pens\'e9\'85
+\par
+\par \endash Quoi\~? demande Charlotte d\rquote une voix nerveuse. Quoi\~? continue-t-elle, car je ne r\'e9ponds pas. Qu\rquote as-tu pens\'e9 de moi\~?
+\par
+\par \endash Je ne veux pas te le dire, et je ne veux pas mentir. Je suis un malheureux, voil\'e0 tout.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re, r\'e9pond-elle au bout d\rquote un instant et en changeant de ton, que je me suis alarm\'e9e \'e0 tort et que la petite va aller mieux\~; mais si, par malheur\'85 tu feras tout pour la sauver, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Tout ce que je poss\'e8de est \'e0 elle, dis-je, et \'e0 toi aussi.
+\par
+\par Et je me mets \'e0 tisonner les charbons parce que je crois sentir mes yeux se mouiller un peu.
+\par
+\par \endash \'c9coute, dit Charlotte\~; ce n\rquote est pas ta ma\'eetresse qui est revenue \'e0 toi, mais la m\'e8re de ton enfant. Je ne te demande rien pour moi et je voudrais ne rien demander pour ma fille non plus\~; mais\'85
+ Voyons, Georges, regarde-moi. Pourquoi pleures-tu\~?\'85 Dis\~?\'85
+\par
+\par Elle se penche vers moi, m\rquote attire \'e0 elle.
+\par
+\par \endash Ah\~! fou, fou\~! Tu n\rquote es pas m\'e9chant et tu es si dur pour ceux qui t\rquote aiment\'85 et que tu aimes aussi, peut-\'eatre\'85 Embrasse-moi\'85 N\rquote est-ce pas, elle est jolie, ta fille\~? As-tu vu comme elle te ressemble\~
+? Dis-moi si tu l\rquote aimeras.
+\par
+\par \endash Non\~; tu serais jalouse\'85 Mais tu ne m\rquote as pas seulement appris son nom\'85
+\par
+\par \endash J\rquote avais d\rquote abord song\'e9 \'e0 lui donner le tien, r\'e9pond Charlotte en rougissant, \'e0 l\rquote appeler Georgette\~; et puis, je n\rquote ai plus voulu, je ne sais pourquoi\'85 Elle se nomme H\'e9l\'e8ne.
+\par
+\par Brusquement, je retire ma main que Charlotte tient dans les siennes\~; et un grand frisson me secoue.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu\~? demande-t-elle, attrist\'e9e\~; et se m\'e9prenant, naturellement, sur la cause de mon \'e9motion, Qu\rquote as-tu\~? Oui, j\rquote aurais mieux fait de suivre ma premi\'e8re id\'e9e, et de l\rquote appeler Georgette. Mais, H
+\'e9l\'e8ne, c\rquote est un joli nom aussi. Tu ne trouves pas\~? Tu m\rquote en veux\~?
+\par
+\par \endash Non\~; pas du tout\'85 Mais tu dois \'eatre tr\'e8s fatigu\'e9e, Charlotte. Il va \'eatre une heure du matin\~; tu ferais bien d\rquote aller te coucher et d\rquote essayer de dormir. Moi, je reste ici\~; si j\rquote entends l\rquote
+enfant se plaindre, j\rquote irai te pr\'e9venir. Va, sois raisonnable, je vais rouler un fauteuil devant le feu\'85 il faut l\rquote entretenir, car la nuit est froide.
+\par
+\par \endash Demain matin, tu enverras chercher un m\'e9decin\~?
+\par
+\par \endash Oui, certainement. Demain matin ou plut\'f4t ce matin, car nous sommes \'e0 dimanche depuis cinquante minutes.
+\par
+\par \endash Et c\rquote est lundi No\'ebl, dit Charlotte en soupirant. Mon Dieu\~! pourvu que mes craintes aient \'e9t\'e9 folles\~! Bonsoir\'85
+\par
+\par Elle se retire, ferme doucement la porte\~; et je reste seul, regardant mes pens\'e9es, \'e0 mesure qu\rquote elles passent, se r\'e9fl\'e9chir en formes fugitives dans les charbons ardents du foyer\'85 Ma fille s\rquote appelle H\'e9l\'e8ne\'85 Ah\~! qu
+\rquote elle est am\'e8re, cette perp\'e9tuelle ironie des choses\~!\'85
+\par
+\par Je descends \'e0 la salle \'e0 manger, au rez-de-chauss\'e9e. Je remonte avec une bouteille d\rquote alcool et je me fais des grogs tr\'e8s forts, toute la nuit. Vers six heures, je m\rquote endors\'85
+\par
+\par C\rquote est Charlotte qui m\rquote a r\'e9veill\'e9, \'e0 neuf heures. Et, tout aussit\'f4t, j\rquote ai envoy\'e9 Annie chercher un m\'e9decin qui lui a promis de venir sans tarder. Onze heures sonnent, et il n\rquote est pas encore arriv\'e9
+. Mais on frappe\~; ce doit \'eatre lui. Non, c\rquote est un t\'e9l\'e9graphiste qui apporte une d\'e9p\'eache. Un t\'e9l\'e9gramme envoy\'e9 par Roger-la-Honte qui m\rquote apprend qu\rquote il ne sera de retour que vers le milieu de la semaine\'85
+ Mais quand viendra-t-il donc, ce m\'e9decin\~?
+\par
+\par Charlotte m\rquote appelle aupr\'e8s de la petite malade qui vient de sortir d\rquote un de ces lourds sommeils si inqui\'e9tants pour sa m\'e8re. Comme elle est p\'e2le\~! Ses yeux me semblent avoir perdu l\rquote \'e9clat qu\rquote ils avaient hier soir
+\~; ils sont ternis, \'e9teints sous les larmes, lass\'e9s de douleur, s\rquote ouvrant largement, pourtant, ainsi que pour une supplication pleine d\rquote angoisses. La jolie petite bouche laisse passer des plaintes monotones et navrantes.
+\par
+\par \endash Maman, bobo\'85 Maman\'85 bobo\'85
+\par
+\par Charlotte la prend dans ses bras, essaye de la consoler, la caresse.
+\par
+\par \endash Le plus terrible, me dit-elle, c\rquote est qu\rquote elle refuse toute nourriture, je ne peux presque rien lui faire prendre. Et si tu l\rquote avais vue il y a quatre ou cinq jours seulement\~! Elle \'e9tait si gaie, si amusante\~!\'85
+\par
+\par Mais l\rquote enfant d\'e9gage ses mains d\rquote un geste d\'e9sesp\'e9r\'e9, appuie ses doigts crisp\'e9s \'e0 son front et ses membres se convulsent et sa face bl\'eamit affreusement\~; elle g\'e9mit d\rquote une fa\'e7on lamentable\'85
+\par
+\par \endash Monsieur, vient dire Annie, le docteur est en bas.
+\par
+\par \endash Qu\rquote il monte, vite\~!
+\par
+\par Il est mont\'e9, a assist\'e9 aux convulsions qui ont saisi l\rquote enfant et l\rquote a examin\'e9e avec soin d\'e8s que la prostration a succ\'e9d\'e9 \'e0 la crise.
+\par
+\par Il est dans le salon, maintenant, seul avec moi, r\'e9digeant son ordonnance.
+\par
+\par \endash Il faut couper les cheveux, appliquer un v\'e9sicatoire sur la nuque, poser de la glace sur le front\'85
+\par
+\par \endash Est-ce la m\'e9ningite\~?
+\par
+\par \endash Oui, certainement, c\rquote est la m\'e9ningite.
+\par
+\par \endash Y a-t-il de l\rquote espoir\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s peu, r\'e9pond le docteur en hochant la t\'eate. Je ne veux pas vous donner de fausses esp\'e9rances. \'c0 l\rquote \'e2ge qu\rquote a votre enfant, cette maladie est presque toujours fatale\~; la mort survient rapidement au milieu d
+\rquote une convulsion. Oui, \'e0 moins d\rquote un miracle\'85
+\par
+\par \endash Dites-moi franchement, docteur\~: votre science est-elle capable d\rquote effectuer ce miracle\~?
+\par
+\par \endash Non, en v\'e9rit\'e9. Au moins, personnellement, je dois vous r\'e9pondre\~: non\'85 Mais j\rquote ai des confr\'e8res, de grands confr\'e8res, dont l\rquote exp\'e9rience, ou la r\'e9putation si vous voulez, d\'e9passe la mienne de cent coud\'e9
+es\~; peut-\'eatre vous tiendraient-ils un langage autre que le mien. Essayez-en\'85 Le docteur Scoundrel par exemple. C\rquote est la plus haute autorit\'e9\'85
+\par
+\par \endash Et, dis-je en h\'e9sitant \endash car une pens\'e9e f\'e2cheuse se pr\'e9sente \'e0 moi comme je pose sur la table le prix de la visite \endash savez-vous quelle somme le docteur Scoundrel exigerait pour venir\'85
+\par \endash Oh\~! r\'e9pond le m\'e9decin en souriant, il ne se d\'e9range jamais \'e0 moins de cinquante livres pay\'e9es comptant. C\rquote est une c\'e9l\'e9brit\'e9, voyez-vous\'85
+\par
+\par \endash Cinquante livres sterling\~?
+\par
+\par \endash Oui\~; et aujourd\rquote hui, dimanche, veille de No\'ebl, il en demanderait peut-\'eatre soixante\'85 quatre-vingts\'85 cent.
+\par
+\par Le docteur sort et Charlotte, imm\'e9diatement, entre dans le salon.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien\~? demande-t-elle d\rquote une voix qui trahit son anxi\'e9t\'e9. Qu\rquote a-t-il dit\~? Est-ce la m\'e9ningite\~?
+\par
+\par \endash Il ne sait pas\~; n\rquote est pas s\'fbr\'85 C\rquote est tr\'e8s difficile de se faire une certitude. Il m\rquote a conseill\'e9 de consulter un de ses confr\'e8res, un sp\'e9cialiste renomm\'e9\'85
+\par
+\par \endash Il faut l\rquote envoyer chercher tout de suite, dit Charlotte.
+\par
+\par \endash Oui, mais\'85
+\par
+\par \endash Mais quoi\~? Dis\~! Quoi\~?
+\par
+\par \endash Ce sp\'e9cialiste veut \'eatre pay\'e9 d\rquote avance\'85 une grosse somme\~; et je n\rquote ai pas d\rquote argent.
+\par
+\par \endash Tu n\rquote as pas d\rquote argent\~! s\rquote \'e9crie Charlotte.
+\par
+\par \endash Non, je n\rquote en ai pas ici. Tout ce que je poss\'e8de est \'e0 la banque et je n\rquote ai pas vingt livres \'e0 la maison. Les banques sont ferm\'e9es aujourd\rquote hui, demain et apr\'e8s-demain. Il faut trouver un moyen\'85 Tenez, dis-je
+\'e0 Annie qui entre, allez chercher ces m\'e9dicaments et de la glace\~; et, en m\'eame temps, t\'e2chez de me faire escompter ces ch\'e8ques par les commer\'e7ants dont les boutiques sont rest\'e9es ouvertes.
+\par
+\par Et je lui remets quatre ch\'e8ques de vingt-cinq livres que j\rquote ai sign\'e9s \'e0 la h\'e2te.
+\par
+\par \endash C\rquote est singulier, dit Charlotte, que tu n\rquote aies pas d\rquote argent chez toi.
+\par
+\par \endash Je fais comme tout le monde\~; c\rquote est l\rquote habitude, ici. On a tr\'e8s peur des voleurs, \'e0 Londres.
+\par
+\par Charlotte sourit d\rquote un sourire triste.
+\par
+\par \endash Crois-tu qu\rquote Annie r\'e9ussira \'e0 avoir de l\rquote argent\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par J\rquote ai tort. Elle rentre, une demi-heure apr\'e8s, sans avoir pu trouver personne dispos\'e9 \'e0 escompter mes papiers. Les commer\'e7ants disent qu\rquote ils ne peuvent pas, pour le moment\~; ah\~! si c\rquote \'e9tait apr\'e8s les f\'ea
+tes, ils ne demanderaient pas mieux. Annie a les larmes aux yeux\~; quant \'e0 Charlotte, elle se laisse tomber sur une chaise et \'e9clate en sanglots.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! dit-elle, c\rquote est affreux\~! Tout est contre moi\'85 Ce m\'e9decin l\rquote aurait peut-\'eatre sauv\'e9e\~!\'85
+\par
+\par \endash Ne te d\'e9sole pas, lui dis-je en prenant mon manteau et mon chapeau. Je vais sortir\~; je sais o\'f9 trouver l\rquote argent n\'e9cessaire\'85 Occupe-toi de faire ce qu\rquote a ordonn\'e9 le docteur. Peut-\'eatre ce v\'e9sicatoire suffira-t-il
+\'85 Mais ne te tourmente pas, surtout. Il est une heure et demie\~; je reviendrai le plus t\'f4t possible et pas sans l\rquote argent, je te promets. Ce ne sera pas difficile.
+\par
+\par Ah\~! si, c\rquote est difficile. Tr\'e8s difficile. Les gens que je vais voir sont absents\~; ou bien, pleins de bonne volont\'e9, ils se trouvent dans le m\'eame cas que moi et ne peuvent m\rquote offrir que des sommes d\'e9risoires. Et voil\'e0
+ trois heures que je suis en route\~!\'85 Qui pourra m\rquote avancer la somme dont j\rquote ai besoin\~?\'85 Broussaille. Je me fais conduire \'e0 Kensington. Pourvu qu\rquote elle soit chez elle\~!
+\par
+\par Elle y est. Rapidement, je la mets au courant des choses.
+\par
+\par \endash Si ton fr\'e8re \'e9tait revenu hier soir ou ce matin comme je l\rquote esp\'e9rais, dis-je, je ne serais pas aussi embarrass\'e9. Mais je ne sais o\'f9 donner de la t\'eate.
+\par
+\par \endash Ah\~! quel malheur\~! s\rquote \'e9crie Broussaille. Si j\rquote avais pu savoir\~!\'85 Hier matin, j\rquote ai port\'e9 soixante livres \'e0 la banque\'85 Et tu as une entant\~! Je voudrais bien la voir. Elle doit \'eatre belle comme tout\~
+; et dire qu\rquote elle est si malade\~!\'85 Tiens, voil\'e0 tout ce que j\rquote ai ici\~: quatorze livres\~; quatorze livres et cinq shillings. Prends les quatorze livres\'85
+\par
+\par \endash Merci, dis-je\~; mais cela ne peut me servir \'e0 rien.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, veux-tu m\rquote attendre\~? demande-t-elle. Je vais aller voir quelqu\rquote un de qui j\rquote aurai certainement cinquante livres, m\'eame cent. Cinq minutes pour m\rquote habiller, je pars, et je reviendrai dans trois quarts d
+\rquote heure. Je vais te faire donner \'e0 manger pendant ce temps-l\'e0, puisque tu n\rquote as pas d\'e9jeun\'e9.
+\par
+\par Elle sort, et je l\rquote attends, sans pouvoir presque toucher, tellement je suis \'e9nerv\'e9, aux plats que la servante m\rquote apporte. Je l\rquote attends pendant une heure\'85
+\par
+\par Mais la voici. Elle entre, les yeux rouges d\rquote avoir pleur\'e9, son mouchoir \'e0 la main.
+\par
+\par \endash Oh\~! je suis d\'e9sol\'e9e, d\'e9sol\'e9e\~! Mon ami venait de partir de chez lui quand j\rquote y suis arriv\'e9e. Quelle d\'e9veine\~!\'85 Mais si tu pouvais patienter jusqu\rquote \'e0 ce soir\~? Il va tous les jours \'e0 son club, \'e0
+ dix heures pr\'e9cises\~; je l\rquote y ferais demander et il me donnerait cent livres, s\'fbrement. Veux-tu\~?
+\par
+\par \endash Non, je ne peux pas attendre\~; et puis, il me vient une id\'e9e. Seulement, il faut que je me d\'e9p\'eache. Je te remercie tout de m\'eame, Broussaille. Au revoir.
+\par
+\par Sit\'f4t dans la rue, je prends un cab et je donne au cocher l\rquote adresse du bureau de Paternoster. Je me suis souvenu, subitement, que cet honn\'eate homme a l\rquote habitude d\rquote \'eatre pr\'e9sent \'e0
+ son office, tous les dimanches et jours de f\'eate, de cinq heures \'e0 six\~; ses clients, en effet, observent peu les ch\'f4mages indiqu\'e9s par les almanachs et il peut esp\'e9rer conclure un bon march\'e9 aussi bien le jour de P\'e2
+ques que celui de la Trinit\'e9. Il est six heures moins un quart et j\rquote esp\'e8re arriver \'e0 temps dans la Cit\'e9. Le cab roule rapidement\'85 Six heures moins deux \'e0 Saint-Paul\rquote s\'85 Ma
+is, au coin de Queen Victoria Street et de la petite rue o\'f9 trafique l\rquote ancien notaire, le cheval glisse sur le pav\'e9, s\rquote abat. Pas une minute \'e0 perdre. Je descends du cab, je paye le cocher et je m\rquote
+engage dans la petite rue. Trop tard\~! Tout au bout, l\'e0-bas, j\rquote aper\'e7ois Paternoster qui s\rquote en va et je le vois dispara\'eetre au tournant de Cheapside. Je marche sur ses traces \'e0 grandes enjamb\'e9es.
+\par
+\par Plus si vite, \'e0 pr\'e9sent. Un dirait que j\rquote ai peur de l\rquote aborder. Oui, j\rquote en ai peur.
+\par
+\par S\rquote il me refusait ce que je veux lui demander, par hasard\~? S\rquote il ne voulait rien entendre\~?\'85 Il a bien refus\'e9 une poign\'e9e de pi\'e8ces d\rquote or, derni\'e8rement, \'e0 un camarade qui lui en avait fait gagner des sacs\'85 Il n
+\rquote a pas de c\'9cur, d\rquote abord, ce vieux-l\'e0. N\rquote a-t-il pas une fille, lui aussi\~? qu\rquote il a abandonn\'e9e, \'e0 ce qu\rquote on m\rquote a dit, pour conclure ce second mariage qui a abouti \'e0 un divorce\'85 Il n\rquote
+aime que l\rquote argent. C\rquote est une sale crapule\'85 Et s\rquote il ne voulait pas m\rquote avancer la somme dont j\rquote ai besoin\'85 Ah\~! bon Dieu\~!\'85 Mais, pourtant, si je ne l\rquote obtiens pas de lui, cet argent, d\rquote o\'f9 l
+\rquote obtiendrai-je\~? Et il me le faut, il me le faut\~! J\rquote ai promis de le rapporter\~; et la petite mourra, sans \'e7a\'85 Peut-\'eatre que le charlatan qui se fait payer si cher ne pourra rien contre le mal\~; mais peut-\'eatre qu\rquote
+il la sauvera, ma fille\'85 Je ne veux pas qu\rquote elle meure, cette enfant\~! Pour Charlotte et pour moi, il faut qu\rquote elle vive. Je sens que ce sera encore plus terrible, si elle meurt\'85 Ah\~! je ne pense pas \'e0
+ revenir au bien, comme ils disent. Le bien, le mal \endash qu\rquote est-ce que c\rquote est\~? \endash Mais, mais\'85 Voyons, Paternoster n\rquote osera pas me refuser\~; il sait que j\rquote ai de l\rquote argent \'e0 la banque\~; il sait\'85
+\par
+\par Il se retourne et, un instant, je crois qu\rquote il me reconna\'eet. Non, il ne m\rquote a pas vu. Mais moi, j\rquote ai aper\'e7u sa figure, sa face dure et rus\'e9e d\rquote impitoyable.
+\par
+\par Sans savoir pourquoi, je ralentis le pas, je laisse augmenter la distance qui nous s\'e9pare\'85 C\rquote est curieux, ce n\rquote est plus la m\'eame id\'e9e qui me meut, maintenant. Je ne pourrais dire ni ce que j\rquote esp\'e8
+re ni ce que je veux faire\~; mais s\'fbrement, je ne veux pas aborder Paternoster pour lui demander un service. Non, je ne le pourrais pas. C\rquote est une force que je ne connais point, \'e0 pr\'e9
+sent, qui me pousse sur ses pas. Je le suis de loin, le guette comme le fauve doit \'e9pier sa proie, sans avoir l\rquote air d\rquote attacher d\rquote importance \'e0 mon acte. Je m\rquote int\'e9resse \'e0 ce qui se passe autour de moi\~
+; aux rues, pleines de foules joyeuses, se h\'e2tant, car il fait froid, et se bombardant de \'ab\~Merry Christmas\~\'bb\~; aux voitures de gui et de houx, aux vendeurs des num\'e9ros sp\'e9ciaux de journaux illustr\'e9s\~
+; aux enluminures des cartes symboliques\~; aux festons de dindes, aux guirlandes d\rquote oies, aux pyramides de puddings, aux montagnes d\rquote oranges\'85 Ludgate Hill, Fleet Street, Strand, \'ab\~Merry Christmas\~\'bb\'85
+\par
+\par Je viens de traverser la Tamise et, sur les traces de Paternoster qui tient \'e0 la main son \'e9ternel sac, je descends Waterloo Road. Brusquement, il tourne \'e0 droite et dispara\'eet derri\'e8re la porte d\rquote une maison. J\rquote ai \'e0
+ peine eu le temps de l\rquote y voir entrer\'85 Que faire, maintenant\~? Oh\~! c\rquote est bien simple. Je vais me pr\'e9senter dans cette maison tout \'e0 l\rquote heure, demander \'e0 parler au vieux gentleman\~
+; et, devant la jeune femme qui est sa ma\'eetresse et qui le prend pour un brave homme, il n\rquote osera pas refuser\~; non, il ne pourra point faire autrement\'85
+\par
+\par Il est onze heures\~; et je suis toujours \'e0 la m\'eame place, au coin de la rue et de Waterloo Road, \'e0 l\rquote endroit d\rquote o\'f9 j\rquote ai vu Paternoster entrer dans la maison dont il sort justement \'e0 pr\'e9sent. Je m\rquote
+en suis approch\'e9 dix fois de cette maison, pendant ces longues heures d\rquote attente fi\'e9vreuse et presque inconsciente, et je n\rquote ai pu me r\'e9soudre \'e0 frapper \'e0 la porte. C\rquote a \'e9t\'e9 plus fort que moi\~; je n\rquote ai pas pu
+\'85
+\par
+\par Je fais quelques pas en descendant, afin de n\rquote \'eatre pas remarqu\'e9\~; et, d\'e8s que Paternoster s\rquote est engag\'e9 sur la route, dans la direction du pont, je me retourne et je le suis.
+\par
+\par Il marche rapidement\~; les passants sont rares\~; le froid a augment\'e9 tout d\rquote un coup, un vent \'e9pouvantable s\rquote est \'e9lev\'e9, pr\'e9curseur d\rquote une temp\'eate de neige\'85 Que vais-je faire\~? Oh\~! je le sais, en ce moment\~
+; mais je le sais seulement maintenant. L\rquote id\'e9e nette de l\rquote acte \'e0 accomplir se d\'e9couvre \'e0 moi, se pr\'e9cise \'e0 l\rquote instant m\'eame o\'f9 le souvenir de r\'e9solutions prises autrefois se pr\'e9sente \'e0 mon esprit\~
+: ne pas tuer, ne jamais me livrer \'e0 des violences contre les personnes\'85 Tuer\~! Je ne veux pas tuer\~; je n\rquote ai pas d\rquote arme, d\rquote abord. Violence\'85 oui. Il me le faut, le sac que porte Paternoster.
+\par
+\par Les trois policemen pr\'e9pos\'e9s \'e0 la garde de Waterloo Bridge se sont repli\'e9s \'e0 l\rquote entr\'e9e de la route, derri\'e8re le petit mur, jugeant sans doute impossible de rester \'e0
+ leur poste. Le pont, noir, sinistre, chemin tragique qui semble se perdre dans les t\'e9n\'e8bres compactes, est balay\'e9 par des rafales hurlantes qui font cligner et paraissent vouloir \'e9teindre les lueurs p\'e2
+les des becs de gaz. Je passe devant les policemen\'85
+\par
+\par Je n\rquote aper\'e7ois plus, \'e0 pr\'e9sent, que la silhouette de Paternoster, l\'e0-bas. Il se h\'e2te, une main assurant son chapeau, l\rquote autre serrant contre lui le petit sac. Le vent, qui me
+frappe la face, le bruit assourdissant des flots sous nos pieds, ne lui permettront pas de m\rquote entendre\'85 Je cours. Je l\rquote atteins. D\rquote un coup terrible, je l\rquote envoie rouler sous l\rquote un des bancs de pierre encastr\'e9
+s dans le parapet. Le sac lui \'e9chappe, tombe sur le trottoir. Je le ramasse et je m\rquote \'e9lance en avant. Dieu\~! qu\rquote il est large, ce fleuve\~!
+\par
+\par Attention\~! Il ne faut plus courir\'85 Quelqu\rquote un qui vient\'85 Un vagabond, \'e9cumeur du Pont des Soupirs, qui a vu mon sac et arrive sur moi, t\'eate baiss\'e9e. D\rquote un coup de pied, je lui rel\'e8ve la figure. Tant pis pour lui\~
+! Si les loups se mettent \'e0 se manger entre eux\'85 Devant Somerset House, je saute dans un cab.
+\par
+\par \endash Enfin\~! te voil\'e0, s\rquote \'e9crie Charlotte. J\rquote ai cru que tu ne reviendrais jamais. C\rquote est affreux\~! La petite a eu deux crises horribles\'85 As-tu l\rquote argent, au moins\~?
+\par
+\par \endash Je l\rquote esp\'e8re, dis-je.
+\par
+\par Je pose le sac sur une table et je saisis le tisonnier. Je n\rquote ai pas besoin de me g\'eaner devant Annie, qui m\rquote a suivi au premier \'e9tage\~; et quant \'e0 Charlotte\'85 Je fais sauter la serrure. Des rouleaux d\rquote
+or, une liasse de bank-notes. Cinq cents livres, six cents peut-\'eatre.
+\par
+\par \endash }{\i\cgrid0 Good job}{\cgrid0 \~! s\rquote \'e9crie Annie chez qui triomphent les magnifiques instincts de piraterie qui caract\'e9risent sa race. Bonne affaire\~!
+\par
+\par \endash Tenez, vieille femme, voici cinquante livres\~; prenez un cab, allez chez le docteur Scoundrel, dans Harley Street, donnez-lui \'e7a d\rquote avance et ramenez-le co\'fbte que co\'fbte. Dites, lui qu\rquote
+il aura cent livres, deux cents, cinq cents, tout ce qu\rquote il voudra\'85
+\par
+\par Annie a descendu l\rquote escalier quatre \'e0 quatre, et j\rquote entends d\'e9j\'e0 s\rquote \'e9loigner la voiture qui l\rquote emm\'e8ne. Je mets les billets de banque dans ma poche et je vais d\'e9poser les rouleaux d\rquote or au fond d\rquote
+un tiroir. En me retournant, je vois Charlotte, tr\'e8s p\'e2le, appuy\'e9e \'e0 un meuble, qui fixe sur moi des yeux \'e9gar\'e9s.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu fait, Georges\~? me demande-t-elle d\rquote une voix qui semble avoir peur d\rquote elle-m\'eame.
+\par
+\par Je hausse les \'e9paules.
+\par
+\par \endash Il fallait de l\rquote argent, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Je m\rquote assieds devant la chemin\'e9e et je jette au feu, un \'e0 un, quelques papiers et des carnets qui sont rest\'e9s au fond du sac\~; rien d\rquote int\'e9ressant\~; et autant ne point garder des objets qui pourraient me compromettre\'85 quoique
+\'85 Ah\~! il est bien certain que Paternoster est sur ses jambes depuis longtemps\'85 chez lui, sans doute, en train de se faire frictionner les c\'f4tes. Il aura eu plus de peur que de mal, le vieux sc\'e9l\'e9rat\'85
+ Je regarde les flammes mordre les papiers et les consumer lentement.
+\par
+\par Mais Charlotte vient me jeter ses bras autour du cou.
+\par
+\par \endash Pardonne-moi, me dit-elle pendant que de grosses larmes roulent sur ses joues. Comment puis-je te faire des reproches, \'e0 toi qui viens de risquer ta libert\'e9, peut-\'eatre plus, pour sauver ton enfant\'85 Mais je suis tellement tourment\'e9
+e, tellement \'e9nerv\'e9e, vois-tu\~!\'85 Je n\rquote ai plus la t\'eate \'e0 moi. J\rquote ai des pressentiments si noirs\~!\'85
+\par
+\par \endash Tu as tort, dis-je en l\rquote embrassant. J\rquote esp\'e8re que le m\'e9decin qui va venir pourra te rassurer.
+\par
+\par \endash Elle est si mal, si mal\~! Elle est assoupie, pour le moment\~; mais si tu avais vu ces crises\'85 Viens la voir.
+\par
+\par Ah\~! c\rquote est effrayant\'85 Mais ce n\rquote est plus l\'e0 l\rquote enfant que j\rquote ai vue hier soir, que j\rquote ai vue ce matin encore\~! On dirait qu\rquote on a mis un masque, un masque de vieillard, sur cette petite figure\~
+; il y a des rides, sur cette face de b\'e9b\'e9 dont on a coup\'e9 les boucles blondes, fines comme des flocons de soie\~; et un cercle noir cave les yeux.
+\par
+\par \endash Est-elle chang\'e9e\~! murmure Charlotte en sanglotant. Crois-tu\~?\'85 Et elle ne pouvait presque plus parler\'85 Comme elle a grandi\~! Regarde. On croirait qu\rquote elle a trois ans\'85
+\par
+\par Annie entre dans la chambre.
+\par
+\par \endash Monsieur, dit-elle, le docteur vient tout de suite\~; il veut avoir cent livres.
+\par
+\par Il les aura. Puisse-t-il faire quelque chose, mon Dieu\~!\'85 Minuit. Les cloches, de tous les c\'f4t\'e9s, se mettent \'e0 sonner joyeusement.
+\par
+\par \endash No\'ebl\~! dit Charlotte en se laissant tomber sur une chaise. Seigneur\~! Seigneur\~! que je souffre\~! Oh\~! c\rquote est affreux\'85
+\par
+\par Oui, No\'ebl, sainte journ\'e9e. Jour de paix et de bonne volont\'e9\'85
+\par
+\par Le docteur monte l\rquote escalier. Je vais lui ouvrir la porte du salon. Une face blafarde, chauve, glabre\~; une t\'eate de veau au blanc d\rquote Espagne.
+\par
+\par \endash Monsieur, me dit-il, j\rquote ai pr\'e9venu votre servante, qui est venue me chercher, que je demandais cent livres. Aujourd\rquote hui, No\'ebl, vous comprenez\'85 Elle m\rquote a remis cinquante livres\~; et, avant toute autre chose\'85
+\par
+\par \endash En voici cinquante autres.
+\par
+\par \endash Merci, Monsieur, dit le docteur Scoundrel avec un sourire livide, et en pla\'e7ant les billets dans un portefeuille qu\rquote il glisse dans une poche de sa redingote. Par ici, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par La petite fille se r\'e9veille, comme il entre. Et j\rquote ai une vision de cellule de condamn\'e9 \'e0 mort, au moment o\'f9 y p\'e9n\'e8tre le fonctionnaire qui vient annoncer le rejet du recours en gr\'e2ce\'85
+\par
+\par Je viens de suivre le docteur dans le salon.
+\par
+\par \endash Il n\rquote y a plus d\rquote espoir, me dit-il. Cette enfant est \'e9puis\'e9e, \'e0 bout de forces. Il y a d\'e9j\'e0 paralysie de la langue et d\rquote un \'9cil. \'c0 la premi\'e8
+re convulsion, elle vous quittera. Je vous souhaite de pouvoir trouver, en ce saint jour qui commence, au souvenir de ce que Dieu\'85
+\par
+\par Je l\rquote interromps.
+\par
+\par \endash Si je vous avais fait appeler hier, avant-hier, auriez-vous pu sauver ma fille\~?
+\par
+\par \endash Pas plus qu\rquote aujourd\rquote hui. \'c0 un \'e2ge aussi tendre\'85 Au moment de la conception, les parents devaient avoir de vives contrari\'e9t\'e9s, de grands chagrins\'85 Non, d\'e8s le d\'e9but, tout \'e9tait vain.
+\par
+\par \endash Vraiment\~?
+\par
+\par \endash Sur l\rquote honneur, Monsieur\~! dit-il en frappant de la main la poche qui contient le portefeuille o\'f9 il a serr\'e9 mes bank-notes.
+\par
+\par Je le reconduis jusqu\rquote \'e0 la porte. Et quand je rentre dans la chambre, je vois qu\rquote il est inutile de parler.
+\par
+\par Des convulsions terribles ont saisi la petite martyre\~; les membres se crispent, veulent se retourner, on dirait, par des efforts d\'e9sesp\'e9r\'e9s\~; et la peau bleuit comme si les extr\'e9mit\'e9s, d\'e9j\'e0, commen\'e7aient \'e0
+ se glacer. Elle essaye de se lever, de se frapper la t\'eate contre quelque chose, sa t\'eate bl\'eame dont un \'9cil seul, vitreux, est grand ouvert, et dont la bouche devenue muette ne laisse plus \'e9chapper que des plaintes inarticul\'e9es, des r\'e2
+les qu\rquote arrache une douleur sans nom\'85 Ha\~! Horrible, cette agonie d\rquote enfant\'85
+\par
+\par Mais les plaintes s\rquote affaiblissent, s\rquote \'e9teignent. Le petit corps g\'eet lourdement, semble peser de plus en plus sur le lit \endash et c\rquote est comme si quelque chose s\rquote en allait peu \'e0
+ peu, voguait, toujours plus loin, vers des oc\'e9ans cruels, sur de grandes vagues de solitude\'85
+\par
+\par Charlotte, agenouill\'e9e devant le lit, se rel\'e8ve tout \'e0 coup, les yeux hagards, et recule jusqu\rquote au mur.
+\par
+\par \endash Elle est morte\~! crie-t-elle.
+\par
+\par Et debout, apr\'e8s ce grand cri, elle contemple sans un mot, sans une larme, cette entant que son \'e9treinte ne r\'e9chauffera plus\'85 Elle reprend\~:
+\par
+\par \endash Tu vois\~! Tu vois\~!\'85 Elle est morte\~!
+\par
+\par Puis, elle se pr\'e9cipite vers le petit cadavre, essaye de lui rendre, dans un embrassement supr\'eame, le souffle envol\'e9 pour jamais.
+\par
+\par Et un grand silence, troubl\'e9 seulement par les sanglote d\rquote Annie agenouill\'e9e dans un coin, r\'e8gne dans cette chambre o\'f9 vient de s\rquote accomplir l\rquote irr\'e9parable.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074058}XXI \endash ON N\rquote \'c9CHAPPE PAS \'c0 SON DESTIN{\*\bkmkend _Toc98074058}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \endash Oui, je suis \'e0 Londres depuis une douzaine de jours. J\rquote ai quitt\'e9 Paris au re\'e7u de la d\'e9p\'eache qui m\rquote annon\'e7ait le malheureux \'e9v\'e9nement et vous comprenez que je n\rquote
+aie pu trouver, depuis, une minute pour vous venir voir. Il a \'e9t\'e9 enterr\'e9 hier.
+\par
+\par C\rquote est l\rquote abb\'e9 Lamargelle qui parle\~; et je l\rquote \'e9coute en m\rquote effor\'e7ant de dissimuler, derri\'e8re l\rquote expression mim\'e9e de ma stup\'e9faction, les sentiments qui m\rquote agitent.
+\par
+\par \endash Il a \'e9t\'e9 enterr\'e9 hier\~!
+\par
+\par \endash Hier\~; les formalit\'e9s \'e0, remplir, l\rquote enqu\'eate du }{\i\cgrid0 coroner}{\cgrid0 \'85 Mais vous ne lisez donc pas les journaux\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s rarement.
+\par
+\par \endash C\rquote est dommage. Vous y auriez vu comment on l\rquote a trouv\'e9 sur Waterloo Bridge, la nuit de No\'ebl, ce pauvre Har\'85 Mais vous ne le connaissiez que sous le nom de Paternoster\~?
+\par
+\par \endash Seulement.
+\par
+\par \endash Moi, j\rquote \'e9tais li\'e9 avec lui depuis des ann\'e9es\'85 Oui, la police l\rquote a d\'e9couvert sur le pont, un peu apr\'e8s onze heures, Il avait \'e9t\'e9 attaqu\'e9 par un bandit qui n\rquote
+avait pas eu le temps, sans doute, de le jeter dans cette Tamise qui charrie tant de cadavres. Il \'e9tait \'e9vanoui, avec une large blessure an front\~; l\rquote assassin avait d\'fb lui frapper la t\'eate sur la pierre du parapet. On l\rquote
+a transport\'e9 chez lui, o\'f9 il a repris connaissance et m\rquote a fait envoyer un t\'e9l\'e9gramme. Je l\rquote ai trouv\'e9 bien bas lorsque je suis, arriv\'e9, le lendemain\~
+; il a eu la force, pourtant, de faire son testament et de me communiquer ses derni\'e8res volont\'e9s\~; il a aussi refus\'e9 de reconna\'eetre comme son agresseur un voyou que la police lui a pr\'e9sent\'e9 et qu\rquote on avait arr\'eat\'e9
+ sur le pont, la figure en sang. C\rquote \'e9tait le coupable, certainement\~; mais je suis heureux que la corde lui ait \'e9t\'e9 \'e9pargn\'e9e\'85 Puis, le d\'e9lire a saisi Paternoster et son agonie a dur\'e9 pr\'e9s de trois jours. L\rquote enqu\'ea
+te n\rquote a rien r\'e9v\'e9l\'e9, naturellement, et le jury a rendu un verdict ouvert\'85
+\par
+\par \endash Avait-il de l\rquote argent sur lui\~? demand\'e9-je pour dire quelque chose\~; a-t-il \'e9t\'e9 vol\'e9\~?
+\par
+\par \endash Bien entendu, dit l\rquote abb\'e9, il a \'e9t\'e9 vol\'e9\~; de cinq cents livres, environ. Cette somme vaut-elle la vie d\rquote un homme\~? Je ne sais pas. Il faudrait demander \'e7a aux pasteurs des peuples, qui s\rquote y connaissent\'85 Ah
+\~! quelles canailles que les canailles\~! Mais qui les fait\~? Et puis, canailles\'85 Est-ce que la bourgeoisie, pour arriver au pouvoir et s\rquote y maintenir, a mis en \'9cuvre d\rquote autres proc\'e9d\'e9s que ceux qu\rquote
+emploient les malfaiteurs\~? Et \'c9glise\~? Assassinat et vol, vol et assassinat. L\rquote homme qui a tu\'e9 Paternoster\'85
+\par
+\par \endash Il ne cherchait peut-\'eatre pas \'e0 le tuer dis-je.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien possible, r\'e9pond l\rquote abb\'e9\~; en tous cas, il ne pr\'eachait certainement point ce respect de la vie humaine que les exploiteurs d\rquote existences prennent pour texte de leurs sermons. Un peu plus de brutalit\'e9
+, un peu moins d\rquote hypocrisie, il vaut ses contemporains, et ils le valent. Nous sommes tous bons \'e0 mettre dans le m\'eame panier, aujourd\rquote hui, \endash le panier qu\rquote on capitonne avec de la sciure de bois. \endash Quel monde\~! Ah\~
+! les enfants qui meurent au berceau sont bien heureux\'85
+\par
+\par \endash Non\~! dis-je, ils ne sont pas heureux. Ils sont n\'e9s pour vivre\~; et pourquoi meurent-ils\~! Parce que la mis\'e8re a tari le lait dans les mamelles de leurs m\'e8res, parce que les tourments moraux de leurs p\'e8res ont p\'e9n\'e9tr\'e9
+ leur chair d\rquote un germe meurtrier. Heureux\~! Mais ils souffrent autant, pour quitter la vie, que les hommes dont ils n\rquote ont point la force, que les gens qui succombent \'e0 la veille du succ\'e8s, au moment o\'f9 leurs r\'eaves vont se r\'e9
+aliser. Ce sont les seuls \'eatres \'e0 plaindre, les enfants qui meurent au berceau, car ce sont les seules victimes humaines qui ne puissent pas se d\'e9fendre, lutter contre le bourreau qui les torture. Heureux\~? De ne pas conna\'ee
+tre les affreuses conditions d\rquote existence que nous sommes assez vils pour accepter\~? Est-ce cela\~? Il faut croire, alors, que nous en sommes bien honteux, de la vie que nous menons\~; et que nous sommes bien l\'e2
+ches, pour ne pas nous en faire une autre\~! Mais quel est, l\rquote animal, quelle est la b\'eate farouche qui se r\'e9jouira de la mort de son petit, sous pr\'e9texte que les proies sont rares et que la chasse est p\'e9nible\~
+? Et elle ne serait ni difficile ni longue, pourtant, la battue \'e0 op\'e9rer dans cette for\'eat de Bondy o\'f9 font ripaille les hy\'e8nes du capital\~! Et il y aurait du pain et du bonheur pour tous, si l\rquote on voulait\~!\'85
+\par
+\par \endash Oui, dit l\rquote abb\'e9\~; vous avez raison. Si l\rquote on voulait\~! Mais\'85 Ah\~! quelle servilit\'e9\~! Qui donc \'e9crira l\rquote \'ab\~Histoire de l\rquote esclavage depuis sa suppression\~\'bb\~?\'85 Je crois qu\rquote
+on a dit quelque part que l\rquote homme avait \'e9t\'e9 tir\'e9 du limon\~; il n\rquote a point oubli\'e9 son origine\'85
+\par
+\par \endash Si, il l\rquote a oubli\'e9e, pour son malheur, du jour o\'f9 il s\rquote est cru une \'e2me et a d\'e9sappris qu\rquote il avait des instincts.
+\par
+\par \endash }{\i\cgrid0 Consensus omnium}{\cgrid0 , ricane l\rquote abb\'e9. Cet acquiescement g\'e9n\'e9ral ne devait-il point \'eatre le pr\'e9lude de la concorde universelle\~?\'85 \'ab\~Paix sur la terre, bonne volont\'e9 parmi les hommes.\~\'bb
+ Je pensais \'e0 cela, aussi, ce matin de No\'ebl o\'f9 je me suis mis en route \'e0 l\rquote appel de Paternoster.
+\par
+\par \endash Le sort de Paternoster ne m\rquote \'e9meut pas \'e9norm\'e9ment, dis-je \endash car cette conversation m\rquote \'e9nerve et j\rquote enverrais volontiers l\rquote abb\'e9 \'e0 tous les diables. \endash S\rquote il m\'e9rite d\rquote \'ea
+tre mis au rang des saints et des martyrs, demandez sa canonisation.
+\par
+\par \endash Je m\rquote en garderai bien, dit l\rquote abb\'e9\~; il aurait ses fid\'e8les avant huit jours, car vous savez qu\rquote on demande \'e0 croire, aujourd\rquote hui, et que c\rquote est d\rquote un grand besoin de foi que souffre notre \'e9poque
+\'85 Mais si ce n\rquote \'e9tait pas un saint, c\rquote \'e9tait un homme, ce qui est encore plus rare. Vous vous en seriez aper\'e7u avant peu, car il avait des desseins sur vous\~; vous lui inspiriez une grande sympathie\'85
+\par
+\par \endash Cela m\rquote est compl\'e8tement indiff\'e9rent.
+\par
+\par \endash Ce qui n\rquote emp\'eache pas le fait d\rquote avoir exist\'e9\'85 Il avait des projets qui n\rquote \'e9taient pas sans grandeur, et son assassin\'85
+\par
+\par \endash Son assassin a bien fait\~! Oui, m\'eame s\rquote il a tu\'e9 de parti-pris, m\'eame s\rquote il a pr\'e9m\'e9dit\'e9 son crime. Pourquoi aurait-il pris souci de l\rquote existence de ses semblables, qui n\rquote ont jamais mis d\rquote
+autre trait d\rquote union entre eux et lui que le sabre du gendarme\~? Dans un monde de serfs et de brutes hypocrites, il a agi en franc sauvage. Le coup de couteau du meurtrier r\'e9pond aux d\'e9clamations des Tartufes de la fraternit\'e9 qui m\'e8
+nent l\rquote humanit\'e9 \'e0 l\rquote abattoir \'e0 coups de discipline.
+\par
+\par \endash Il vaudrait mieux que la r\'e9plique f\'fbt plus g\'e9n\'e9rale et moins sanguinaire, dit l\rquote abb\'e9. Mais puisque l\rquote argent est le seul lien qui attache les hommes les uns aux autres\~; puisque c\rquote
+est chacun pour soi et Dieu pour tous\'85 Naturellement, Dieu pour tous\~! Sans Dieu, ce ne serait pas chacun pour soi\'85 La bassesse est obligatoire, et le malheur aussi. En haut et en bas, partout. Certes, comme je le disais tout \'e0 l\rquote
+heure, nous nous valons tous\~; et notre mis\'e8re est \'e9gale. Et nous, m\'eame, nous qui faisons \'e9tat de m\'e9priser toute r\'e8gle et de cracher au nez de l\rquote imb\'e9cile Soci\'e9t\'e9
+ qui nous refuse le bonheur, nous sommes aussi malheureux, au fond, que les for\'e7ats courb\'e9s sous son joug\'85
+\par
+\par Oui, autant. C\rquote est \'e0 se demander si nous n\rquote avons pas, tous, perdu le sentiment du temps o\'f9 nous vivons\~! On agit en dehors de soi, sans la compr\'e9hension des actes qu\rquote on accomplit, sans la conception de leurs r\'e9sultats\~
+; le fait n\rquote a plus aucun lien avec l\rquote id\'e9e\~; on gesticule machinalement sous l\rquote impulsion de la n\'e9vrose. On semble exister hors de la vie r\'e9elle, hors du r\'eave m\'eame \endash dans le cauchemar. \endash Je songe \'e0
+ cet homme que j\rquote ai assailli, sur le pont\~; \'e0 cette entant qui est morte, avec une telle douleur, dans la chambre, l\'e0, \'e0 c\'f4t\'e9\~; je songe \'e0 la longue semaine que je viens de passer avec cette femme d\'e9sesp\'e9r\'e9
+e, qui ne veut pas qu\rquote on la console, qui m\rquote aime, et que je ne peux pas aimer. Oh\~! je voudrais l\rquote aimer, pourtant\~! L\rquote aimer assez pour ne plus voir qu\rquote elle, ne plus r\'eaver qu\rquote
+elle, pour oublier toutes les choses dont je ne veux pas me souvenir, toutes les images qui me harc\'e8lent \endash l\rquote aimer assez pour que je puisse \'eatre heureux de son bonheur et qu\rquote elle puisse \'eatre heureuse du mien\'85
+\par
+\par Et, longtemps apr\'e8s que l\rquote abb\'e9 m\rquote a quitt\'e9, je reste seul avec les pens\'e9es d\'e9sol\'e9es et confuses qui tremblotent devant mes yeux lass\'e9s.
+\par
+\par Mais Charlotte, qui est entr\'e9e sans que j\rquote aie pu l\rquote entendre, vient poser sa main sur mon \'e9paule.
+\par
+\par \endash Qu\rquote as-tu\~? demande-t-elle. Que t\rquote a dit ce pr\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Rien.
+\par
+\par \endash Comme tu me r\'e9ponds\~!\'85 Il y a si longtemps que tu es seul ici, tu as l\rquote air tellement absorb\'e9\~!\'85
+\par
+\par \endash Non, il ne m\rquote a rien dit d\rquote int\'e9ressant. D\rquote ailleurs, tu le connais et tu sais qu\rquote \'e0 part ses anecdotes et ses plaisanteries de pince-sans-rire\'85
+\par
+\par \endash Il m\rquote a toujours sembl\'e9 extraordinaire. C\rquote est un \'eatre \'e9trange\~; il n\rquote est pas antipathique, mais il fait peur\~; et il y a en lui, s\'fbrement, autre chose que ce qu\rquote il laisse para\'eetre. Que fais-tu avec lui
+\~?
+\par
+\par \endash Pas grand\rquote chose. Des cambriolages, de temps en temps.
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! s\rquote \'e9crie Charlotte. Est-ce possible\~!
+\par
+\par \endash Tout est possible. Il est singulier que tu ne t\rquote en sois pas encore aper\'e7ue. Les \'e9preuves par lesquelles tu as pass\'e9 auraient d\'fb t\rquote ouvrir les yeux\~; mais tu raisonnes toujours, h\'e9las\~
+! ainsi que tu le faisais, autrefois.
+\par
+\par Je l\'e8ve la t\'eate pour regarder Charlotte, en terminant ma phrase, et je rencontre ses yeux fix\'e9s sur moi, ses yeux brillant d\rquote un feu intense, \'e9clatant d\rquote une expression d\rquote \'e9nergie ardente que je
+ne leur connais pas. Elle est tr\'e8s p\'e2le et ses l\'e8vres fr\'e9missent, comme \'e9pouvant\'e9es des paroles qu\rquote elles ont \'e0 laisser passer\~?
+\par
+\par \endash Tu te trompes, Georges, je raisonne autrement aujourd\rquote hui. Ou, plut\'f4t, je n\rquote ai jamais eu les pens\'e9es que tu m\rquote as suppos\'e9es. Tu ne m\rquote as pas comprise. Certes, j\rquote ai \'e9t\'e9 et je suis encore effray\'e9
+e et r\'e9volt\'e9e du genre d\rquote existence que tu t\rquote es d\'e9cid\'e9 \'e0 choisir\~; mais la vie qu\rquote on m\'e8ne ailleurs ne me r\'e9pugne pas moins et, au fond, m\rquote \'e9pouvante autant. Je n\rquote ai jamais fait de diff\'e9rence e
+ntre les infamies que la loi autorise et celles qu\rquote elle interdit\~; le crime, pour \'eatre l\'e9gal ne cesse point d\rquote \'eatre le crime, et je savais que si l\rquote on n\rquote est pas un criminel, aujourd\rquote
+hui, on est un esclave. Et, depuis que je vis seule, pendant ces mois o\'f9 j\rquote ai subsist\'e9 \'e0 la sueur de mon front, j\rquote ai vu \'e0 quelle guerre intestine, sournoise et sans quartier, se livrent ces esclaves\~; j\rquote
+ai vu dans quelle horrible confusion, intellectuelle et morale, ils d\'e9vorent le morceau de pain qu\rquote ils s\rquote arrachent. Non, la vie ne vaut pas la peine d\rquote \'eatre v\'e9cue, ni en bas ni en haut, s\rquote il n\rquote
+existe rien qui puisse en dissimuler les horreurs, en adoucir l\rquote amertume. Voil\'e0 ce que je pensais, l\rquote autre jour, apr\'e8s l\rquote enterrement de notre enfant, lorsque j\rquote ai voulu partir et que tu m\rquote as retenue\~; voil\'e0
+ ce que je pensais lorsque mon p\'e8re m\rquote a chass\'e9e de chez lui\~; ce que je pensais aussi, le m\'eame jour, une heure avant, lorsque tu me demandais de te suivre\'85
+\par
+\par Elle s\rquote arr\'eate, vaincue par l\rquote \'e9motion. Mais comme j\rquote ouvre la bouche pour parler, elle me fait signe de me taire et reprend d\rquote une voix v\'e9h\'e9mente\~:
+\par
+\par \endash Sais-tu pourquoi j\rquote ai refus\'e9 de partir avec toi, ce jour-l\'e0\~? Te l\rquote es-tu jamais demand\'e9, seulement\~? J\rquote avais peur, c\rquote est vrai\~; mais je ne suis pas une l\'e2che, et je t\rquote aurais suivi \endash je t
+\rquote aurais suivi si tu m\rquote avais aim\'e9e\'85 Non, ne dis rien\~! Je savais que tu ne m\rquote aimais pas, que tu ne m\rquote aimais pas comme je l\rquote aurais voulu, toujours\~! Tu ne croyais m\'eame pas \'e0 mon amour\'85 Tu m\rquote as dit
+\'85 \endash Oh\~! tu m\rquote as dit et je m\rquote en souviens comme si tes paroles vibraient encore dans l\rquote air, et c\rquote est navrant, navrant\'85 \endash tu m\rquote as dit que je m\rquote \'e9tais donn\'e9e \'e0 toi par piti\'e9\~
+! Mais dans quels romans as-tu donc appris la vie, toi qui pr\'e9tends la conna\'eetre\~? Comment as-tu pu croire qu\rquote une femme saine, intelligente, et qui n\rquote est pas v\'e9nale, puisse se livrer \'e0 un homme qu\rquote elle n\rquote aime pas\~
+?\'85 Vous lui faites jouer un bien grand r\'f4le, \'e0 la piti\'e9, vous qui n\rquote en avez pour personne\~!\'85 Je m\rquote \'e9tais donn\'e9e \'e0 toi parce que je t\rquote aimais, voil\'e0 tout\'85 Ah\~! je ne le sais, pas, pourquoi je t\rquote
+aimais\'85 et je t\rquote aurais suivi parce que je t\rquote aimais, sans songer \'e0 discuter tes projets et sans rien exiger de toi, si j\rquote avais senti chez toi, pour moi, la moiti\'e9 de l\rquote amour dont mon c\'9cur \'e9
+tait plein. Tu aurais devin\'e9 ce que j\rquote \'e9prouvais, ce jour-l\'e0, si tu m\rquote avais aim\'e9e\~; ce que je n\rquote osais pas te dire\'85 Mais j\rquote ose, \'e0 pr\'e9sent. Oui, je veux \'eatre aim\'e9e\~
+; charnellement, bestialement, si ton amour n\rquote est que l\rquote amour d\rquote une b\'eate, mais compl\'e8tement\~; oui, j\rquote ai besoin d\rquote \'eatre aim\'e9e\~; oui, j\rquote en ai soif, j\rquote en meurs d\rquote envie. Et je pr\'e9f\'e8
+re mourir tout \'e0 fait et tout de suite, tu m\rquote entends\~? que de mener une existence dont la seule joie, la seule, ne m\rquote est pas accord\'e9e. Oui, je pr\'e9f\'e8re \'e7a\'85
+\par
+\par Elle s\rquote interrompt un instant et continue.
+\par
+\par \endash Pourquoi m\rquote as-tu dit de rester, la semaine derni\'e8re, quand je voulais m\rquote en aller\~? Pourquoi, puisque tu ne m\rquote aimes pas\~? Penses-tu que je n\rquote aie point eu assez de souffrances, d\'e9j\'e0, et veux-tu m\rquote
+en infliger d\rquote autres\~? Ne sais-tu pas que c\rquote est intol\'e9rable, ce que j\rquote endure\~? que c\rquote est affreux et insultant, cette affection d\'e9risoire que tu te fais violence pour me t\'e9moigner\~?\'85 Et pourquoi ne m\rquote
+aimes-tu pas, d\rquote abord\~? s\rquote \'e9crie-t-elle. Ne suis-je pas belle\~? Mais tu connais toutes les femmes qu\rquote on appelle des beaut\'e9s, \'e0 Paris\~; et je les ai vues aussi\~; je n\rquote ai rien \'e0
+ leur envier. Est-ce parce que je suis pauvre\~? Mais pour qui le suis-je devenue\~? Et tu n\rquote aspires pas, je pense, \'e0 la main d\rquote une h\'e9riti\'e8re. Est-ce parce que je suis honn\'eate\~? Mais je cesserai de l\rquote \'eatre, si tu veux\~
+; il n\rquote y a pas de crainte que je ne sois pr\'eate \'e0 vaincre, je surmonterai tous les d\'e9go\'fbts. Oui, s\rquote il faut \'eatre une prostitu\'e9e pour \'eatre aim\'e9e d\rquote un voleur\'85
+\par
+\par \endash Tais-toi, tais-toi\~! lui dis-je en lui fermant la bouche. Non, je ne t\rquote ai pas aim\'e9e comme je l\rquote aurais d\'fb, Charlotte, mais je n\rquote ai jamais aim\'e9 que toi\~; et je t\rquote
+aimerai tant, maintenant, que tu me pardonneras tout le mal que je t\rquote ai fait.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle, si tu m\rquote aimes, est-ce que je me rappellerai que j\rquote ai souffert\~?
+\par
+\par Nous sommes partis, le soir m\'eame, pour le midi de la France. Nous y avons pass\'e9 trois mois\~; trois mois de bonheur que je ne d\'e9crirai pas, certes, en ce r\'e9cit o\'f9 fr\'e9mit la douleur d\rquote \'eatre, o\'f9 fredonne la b\'eatise de l
+\rquote existence. Ils furent comme une oasis dans un d\'e9sert labour\'e9 par le simoun\~; et je souhaite, lorsque je serai couch\'e9 pour mourir, que ce soit leur souvenir seul qui passe devant mes yeux avant que l\rquote ange des t\'e9n\'e8
+bres abaisse leurs paupi\'e8res d\rquote un coup d\rquote aile.
+\par
+\par Nous avons v\'e9cu isol\'e9s, l\rquote un \'e0 l\rquote autre, sans nous m\'ealer aux f\'eates bruyantes, sans jamais entrer dans ces temples de la joie o\'f9 l\rquote anxi\'e9t\'e9 humaine cherche \'e0 tromper sa mis\'e8re. Un jour, pourtant, j\rquote
+ai voulu conduire Charlotte \'e0 Monte-Carlo, qu\rquote elle n\rquote avait jamais vu. Moi, je le connais, le Casino c\'e9l\'e8bre. Je lui ai rendu visite plusieurs fois, au hasard de mes courses\~; et, malgr\'e9
+ le proverbe qui affirme que ce qui vient de la fl\'fbte retourne au tambour, je dois dire que mon argent n\rquote a jamais beaucoup vu ses caisses. L\rquote or qui roule sur ces tables, et que je volerais avec plaisir, je serais presque honteux de le ga
+gner, de le devoir au caprice de la chance.
+\par
+\par Je n\rquote \'e9prouve pas du tout, en entrant dans ce ch\'e2teau-fort du Jeu, l\rquote impression que ressentit Aladin en p\'e9n\'e9trant dans le souterrain fameux. Oh\~! non\~; ils me font plut\'f4t l\rquote effet, ces salons, d\rquote appartements d
+\rquote une habitation royale transform\'e9s en tripot, pendant l\rquote absence du souverain, par des ministres pr\'e9varicateurs. Sous les riches plafonds, entre la splendeur des d\'e9corations et des tentures, on dirait des transactions h\'e2
+tives et inavouables, des affaires louches brass\'e9es \'e0 la h\'e2te, dans la crainte du retour inopin\'e9 du ma\'eetre. C\rquote est risible et pitoyable. Et c\rquote est toujours le m\'eame aspect g\'e9n\'e9ral, l\rquote inqui\'e9
+tude planant sur les toilettes fra\'eeches, les d\'e9froques, les chairs nues et les pierreries, les cr\'e2nes chauves et les oripeaux \endash la perplexit\'e9 maladive tourmentant ces honn\'ea
+tes gens et ces filous, ces grandes dames et ces putains, ces oiseaux de proie et ces oiseaux de paradis. \endash Toujours les m\'eames physionomies, aussi. Faces p\'e2les, d\'e9faites, de jeunes femmes aux yeux dilat\'e9s, aux l\'e8vres amincies par l
+\rquote angoisse\~; visages de vieilles aux petits yeux vrillonnants, aux hachures de couperose\~; attitudes s\'e9v\'e8res de personnages convaincus, amis des martingales, d\'e9vots de syst\'e8mes aussi compliqu\'e9s que les th\'e9ories socialiste
+s et qui regardent, d\rquote un \'9cil o\'f9 continue \'e0 briller l\rquote \'e9clair de la foi, leur argent s\rquote \'e9couler suivant la loi d\rquote airain des moyennes. Et puis, chose tr\'e8s comique, les rages violentes et les d\'e9
+sespoirs mornes, les figures congestionn\'e9es ou couleur de cendre, les cheveux dress\'e9s sur les fronts et les bouches entr\rquote ouvertes pour des jurons grotesques, les cravates de travers, les plastrons de chemises cass\'e9
+s par les doigts nerveux. Ah\~! les imb\'e9ciles\~!\'85 Allez, allez, vous pouvez jouer. Vous finirez par gagner tous soit avec le noir, soit avec le rouge. Beaucoup de noir et beaucoup de rouge, c\rquote est moi qui vous le dis. Et vos t\'ea
+tes iront rouler \endash ainsi que la bille qui s\rquote \'e9lance maintenant, saute, bondit avec un \'e9nervant clic-clac \endash sur le z\'e9ro fatidique, le z\'e9ro que vous laissez de si bon c\'9cur aux autres, ailleurs qu\rquote ici, et qui vous r
+\'e9serve de vilaines surprises, ailleurs qu\rquote ici\'85
+\par
+\par \endash Je vais risquer quelques sous pour m\rquote amuser, dis-je \'e0 Charlotte. Ne veux-tu pas jouer un peu, toi aussi\~?
+\par
+\par \endash Non, non, r\'e9pond-elle avec une petite moue de m\'e9pris.
+\par
+\par Je m\rquote approche d\rquote une table et je place quatre ou cinq louis au hasard\'85 Mon num\'e9ro gagne. Je ramasse mon or\~; mais j\rquote ai \'e0 peine eu le temps de prendre la derni\'e8re pi\'e8ce que Charlotte me saisit le bras.
+\par
+\par \endash Viens, viens, me dit-elle d\rquote une voix sourde\~; allons-nous-en\'85
+\par
+\par Je la regarde et je reste stup\'e9fait. Elle est affreusement bl\'eame et ses yeux, agrandis par l\rquote effroi, se fixent d\'e9sesp\'e9r\'e9ment sur les miens, comme pour s\rquote interdire de se porter vers quelque chose qu\rquote ils viennent de voir.
+
+\par
+\par \endash Qu\rquote est-ce que tu as\~? Te trouves-tu mal\~?
+\par
+\par \endash Un peu\'85 Viens, je t\rquote en prie\'85
+\par
+\par Elle s\rquote appuie \'e0 mon bras pour sortir\~; et je la sens frissonner, lutter encore contre l\rquote \'e9motion subite qui l\rquote a envahie et dont je ne m\rquote explique pas la cause.
+\par
+\par \endash J\rquote esp\'e8re que tu te sens mieux \'e0 pr\'e9sent, dis-je en traversant les jardins. Veux-tu te reposer ici un instant\~?
+\par
+\par \endash Non, merci\~; je suis tout \'e0 fait remise, r\'e9pond-elle en s\rquote effor\'e7ant de sourire. Je ne sais ce que j\rquote ai \'e9prouv\'e9, tout d\rquote un coup\'85 J\rquote ai eu comme un \'e9blouissement.
+\par
+\par \endash La chaleur, peut-\'eatre\'85
+\par
+\par \endash Oui, sans doute\'85 et puis, voici d\'e9j\'e0 trois mois que nous sommes \'e0 Nice. J\rquote ai entendu dire que lorsque l\rquote hiver finissait\'85 Si tu voulais, nous partirions\'85 Nous partirions demain.
+\par
+\par \endash Demain\~? Et o\'f9 irions-nous\~? \'c0 Londres\~?
+\par
+\par \endash Oui, \'e0 Londres\~; o\'f9 il te plaira\'85 Je voudrais aller loin d\rquote ici, tr\'e8s loin\'85
+\par
+\par \endash Quelle dr\'f4le d\rquote id\'e9e\~! Enfin, si tu y tiens\'85
+\par
+\par \endash Tu ne m\rquote en veux pas\~? demande-t-elle en se serrant contre moi. Tu aurais peut-\'eatre d\'e9sir\'e9 rester encore ici quelque temps, et je suis bien \'e9go\'efste et bien capricieuse\'85
+\par
+\par \endash Mais non, petite femme, je ne t\rquote en veux pas\~; je n\rquote \'e9tais content d\rquote \'eatre ici que parce que tu y semblais heureuse\~; et puisque tu as cess\'e9 de t\rquote y plaire, il faut nous en aller\~; voil\'e0 tout.
+\par
+\par C\rquote est \'e9gal, je serais bien aise de savoir ce qui a pu se passer\'85 Oh\~! rien du tout, probablement. Charlotte est la franchise m\'eame et du moment qu\rquote elle ne parle pas\'85 Fantaisie de femme, tout simplement\'85 lubie\'85
+\par
+\par Il y a presque trois mois que nous sommes revenus \'e0 Londres, et je n\rquote ai gu\'e8re pass\'e9 plus de six semaines avec Charlotte J\rquote ai \'e9t\'e9 oblig\'e9 de la quitter \'e0 plusieurs reprises. Les affaires\~!\'85
+ Elles ne vont pas mal, en ce moment. Nous avons fait trois ou quatre petits coups, Roger-la-Honte et moi, qui n\rquote \'e9taient vraiment pas \'e0 d\'e9daigner, et nous en avons encore deux autres, assez jolis, sur la planche. Le premier est pour apr
+\'e8s-demain, \'e0 Orl\'e9ans, et il faut nous mettre en route ce soir. Eh\~! bien, j\rquote ai peur de partir\'85
+\par
+\par J\rquote ai peur parce que je sens les craintes terribles de Charlotte me gagner et s\rquote emparer de moi irr\'e9sistiblement. Son effroi devant l\rquote inconnu finit par me glacer et son \'e9pouvante m\rquote \'e9nerve. Chaque fois, lorsque j\rquote
+ai \'e9t\'e9 sur le point d\rquote entreprendre une exp\'e9dition, une frayeur intense, qu\rquote elle a fait de vains efforts pour ma\'eetriser, l\rquote a saisie et comme affol\'e9
+e. Des convulsions de terreur la bouleversent et les tentatives auxquelles je me livre pour la calmer et la rassurer me fatiguent les nerfs et m\rquote irritent. Et, quand je reviens, ce sont des transports de joie, des
+ emportements de bonheur, dont la violence me r\'e9v\'e8le toutes les angoisses par lesquelles a pass\'e9, pendant mon absence, cette femme qui m\rquote aime et qui tremble de me perdre. Oui, son effarement se communique \'e0 moi, me trouble\~; et aujourd
+\rquote hui, je sens m\rquote \'e9teindre invinciblement les appr\'e9hensions qu\rquote elle \'e9prouve, je sens la peur qui la secoue palpiter en moi et p\'e9trifier ma volont\'e9, peser sur mon esprit d\rquote un poids insupportable. Ah\~
+! si elle parlait, au moins\~! Si elle me disait de rester l\'e0, de ne pas partir\~; si elle pronon\'e7ait une parole\'85 Mais elle est muette et ses larmes seules, qu\rquote elle essaye vainement de me cacher, m\rquote apprennent quelles inqui\'e9
+tudes la tenaillent. Tout \'e0 l\rquote heure, au moment o\'f9 je partais, elle a \'e9t\'e9 sur le point de s\rquote \'e9vanouir et je n ai pu r\'e9primer un mouvement de d\'e9pit.
+\par
+\par \endash Tu veux donc me faire prendre\~! me suis-je \'e9cri\'e9. Tu le voudrais, en v\'e9rit\'e9, que tu n\rquote agirais pas autrement. Elles sont contagieuses, tes terreurs folles, et je finis par avoir aussi, ma parole, le pressentiment d\rquote
+une catastrophe\~! \'c0 force de pr\'e9voir le malheur on le fait venir, tu sais. Et si je suis pris tu pourras te dire\'85 Tiens, tu me mettrais en col\'e8re, tellement tes frayeurs me crispent et me d\'e9
+couragent, tes frayeurs sans raisons et qui me font honte, si tu veux que je te le dise\'85
+\par
+\par Et je suis sorti de la maison, furieux, sans vouloir permettre \'e0 Charlotte de m\rquote accompagner \'e0 la gare, sans m\'eame l\rquote embrasser.
+\par
+\par C\rquote est tr\'e8s b\'eate, tout \'e7a. C\rquote est stupide. Je me le r\'e9p\'e8te sur le pont du bateau que j\rquote ai pris \'e0 Saint-Malo, tout seul, Roger-la-Honte \'e9tant parti pour Bordeaux une fois le coup fait \'e0 Orl\'e9ans. Oui, c\rquote
+est insens\'e9. Charlotte doit \'eatre d\'e9vor\'e9e d\rquote angoisses depuis ces trois jours que je l\rquote ai quitt\'e9e en lui reprochant, ainsi qu\rquote une brute, des pressentiments qu\rquote elle n\rquote aurait point si elle ne m\rquote
+aimait pas\~; C\rquote est tout naturel que le hors-la-loi, l\rquote homme habitu\'e9 \'e0 voler son existence, ainsi que le cheval dress\'e9 \'e0 sauter les obstacles, ne ressente aucun \'e9moi devant les actes les plus dangereux\~; c\rquote est un mithr
+idat\'e9, un hallucin\'e9 qui ne songe m\'eame plus \'e0 la possibilit\'e9 d\rquote un accident funeste. Mais la femme, la femme qui aime, confidente alarm\'e9e de projets qui lui semblent monstrueux, a l\rquote
+intuition du malheur probable, plus empoignante et plus cruelle que la certitude m\'eame\~; elle est tortur\'e9e de pr\'e9visions terribles. Elle souffre atrocement, tous les sens douloureusement exasp\'e9r\'e9s, hal\'e8te devant le spectre des d\'e9
+nouements tragiques.
+\par
+\par \endash Madame se meurt de peur quand vous n\rquote \'eates pas l\'e0, m\rquote a dit Annie.
+\par
+\par Ah\~! je me demande pourquoi je lui inflige un supplice pareil, puisqu\rquote elle m\rquote aime, puisque je l\rquote aime aussi, maintenant. L\rquote amour ne court pas les rues, pourtant, et je sacrifierais tout avec joie pour que rien ne puisse me s
+\'e9parer de Charlotte. Et qu\rquote aurais-je \'e0 sacrifier, d\rquote abord\~? Qu\rquote est-ce donc qui me pousse \'e0 fouler continuellement aux pieds toutes les affections, tous les sentiments humains\~? On dirait vraiment que je r\'eave d\rquote
+assurer le triomphe d\rquote une id\'e9e fixe\~! Et je n\rquote en ai pas, d\rquote id\'e9e. Je n\rquote ai pas m\'eame un but. L\rquote argent\~? J\rquote en poss\'e8de assez pour vivre\~; et que je l\rquote
+aie grinchi avec la pince du voleur au lieu de le gagner avec le faux poids du commerce, je suis seul \'e0 le savoir. Alors\~?\'85 J\rquote ai peut-\'eatre vu quelque chose, autrefois\~; mais aujourd\rquote hui\'85 Aujourd\rquote hui, je m\rquote aper\'e7
+ois que j\rquote ai \'e0 employer d\rquote autres moyens que ceux dont je me sers pour affirmer mon id\'e9al, si j\rquote arrive \'e0 l\rquote arracher de la gueule des chim\'e8res. D\rquote autres moyens\~; et je n\rquote
+aurai besoin ni de Canonnier ni de Paternoster pour m\rquote aider, quand cela me plaira. J\rquote ai vendu mon droit d\rquote a\'eenesse pour un plat de lentilles\~; mais je le reprendrai, \'e0 pr\'e9sent que j\rquote ai vid\'e9
+ le plat. Il existe, le droit d\rquote a\'eenesse. Et je me laisse voler, voleur que je suis, et voler par une id\'e9e creuse\'85
+\par
+\par Dans deux heures je serai \'e0 Southampton, et ce soir \'e0 Londres. C\rquote est bon. Je parlerai \'e0 Charlotte\~; elle ne pleurera pas en m\rquote \'e9coutant, pour s\'fbr. Et nous partirons, et nous irons vivre heureux dans un coin, quelque part, o
+\'f9 elle voudra\~; et je pourrai peut-\'eatre faire quelque chose de beau \endash oui, oui, de beau \endash une fois dans ma vie. Pourquoi pas\~? Il y a bien des bourgeois qui finissent par le suicide.
+\par
+\par Je descends du cab que j\rquote ai pris \'e0 Waterloo Station, et je fais r\'e9sonner de toute ma force le marteau qui pend \'e0 ma porte, Annie vient m\rquote ouvrir.
+\par
+\par \endash Bonsoir, Annie. Madame est l\'e0-haut\~?
+\par
+\par \endash Monsieur\'85 je\'85 Monsieur\'85
+\par
+\par Sa figure s\rquote effare\~; elle b\'e9gaye.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il\~? cri\'e9-je en montant rapidement l\rquote escalier. Charlotte ! Charlotte\~!
+\par
+\par Personne ne r\'e9pond. J\rquote arrive au premier, j\rquote ouvre violemment les portes. Les pi\'e8ces sont vides\'85 Annie, qui m\rquote a suivi, me regarde toute tremblante.
+\par
+\par \endash Qu\rquote y a-t-il, vieille folle\~? Allez-vous parler, \'e0 la fin, nom de Dieu\~? O\'f9 est Madame\~?
+\par
+\par \endash Elle est partie hier, r\'e9pond Annie en sanglotant\'85 Je lui disais\'85 Je lui disais\'85 Elle a laiss\'e9 une lettre\'85 cette lettre\'85
+\par
+\par Je d\'e9chire l\rquote enveloppe.
+\par
+\par \'ab\~\'85\'85\'85 Notre vie \'e0 tous deux serait un martyre, si je restais. Tu me l\rquote as dit et je le crois, je te deviendrais funeste. Il ne faut pas m\rquote en vouloir, vois-tu\~; je ne suis pas assez forte\~; je ne puis arriver \'e0
+ dompter mes nerfs, et ma d\'e9tresse est tellement grande, lorsque je te sens en p\'e9ril, que je ne puis pas la cacher. Oh\~! c\rquote est navrant\~! Il est \'e9crit que quelque chose doit toujours nous s\'e9parer\'85 J\rquote ai le c\'9cur serr\'e9
+ dans la griffe d\rquote une destin\'e9e implacable, et c\rquote est un tel d\'e9chirement de te quitter pour jamais\~!\'85 Mais il vaut mieux que je parte. Je te porterais malheur\'85 Tu m\rquote oublieras\'85 Ah\~! pourquoi ai-je voulu revenir \'e0
+ Londres\~? Pourquoi ont-ils pass\'e9 si vite, ces trois mois o\'f9 nous avons connu le bonheur d\rquote \'eatre, o\'f9 tu m\rquote as aim\'e9e, ces mois qui furent une grande journ\'e9e de joie dont le souvenir me supplicie en \'e9
+crivant ces lignes, dans les affres de mon agonie\'85.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074059}XXII \endash \'ab\~BONJOUR, MON NEVEU\~\'bb{\*\bkmkend _Toc98074059}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \endash Qu\rquote est-ce que tu me donneras si je t\rquote apporte une nouvelle\~? me demande Broussaille qu\rquote Annie vient d\rquote introduire dans la salle \'e0 manger, au moment o\'f9 je vais me mettre \'e0 table.
+\par
+\par \endash Tout ce que tu voudras, surtout si ta nouvelle est bonne\~; je n\rquote y suis plus habitu\'e9, aux bonnes nouvelles\'85 Mais d\rquote abord assieds-toi l\'e0\~; tu me raconteras ce que tu as \'e0 me dire en d\'e9jeunant. J\rquote aime beaucoup t
+\rquote entendre parler la bouche pleine.
+\par
+\par \endash Une passion\~? Tu sais, rien ne me surprend plus\'85 Donne-moi \'e0 boire\~; je meurs de soif. Merci\'85 Eh\~! bien, mon petit, j\rquote ai vu ton p\'e8re\~!
+\par
+\par \endash Mon p\'e8re\~! Mais il est mort depuis bient\'f4t quinze ans\~!
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Broussaille tr\'e8s tranquillement. C\rquote est que je me suis tromp\'e9e, vois-tu. \'c7a arrive \'e0 tout le monde. Enfin, laisse-moi te raconter\'85 Je viens de passer huit jours \'e0 Vichy. J\rquote y serais m\'eame rest\'e9
+e plus longtemps si ma s\'9cur Eulalie n\rquote avait pas \'e9t\'e9 l\'e0\~; mais avec ses sermons, ses efforts pour me ramener au bien, comme elle dit\'85 j\rquote ai mieux aim\'e9 m\rquote en aller. Je suis revenue hier soir\'85 Tu sais que mes pare
+nts tiennent un h\'f4tel \'e0 Vichy\~?
+\par
+\par \endash Oui, ton fr\'e8re me l\rquote a appris il y a longtemps.
+\par
+\par \endash Ils n\rquote avaient qu\rquote une maison de second ordre, d\rquote abord\~; mais leurs affaires ont prosp\'e9r\'e9, Roger et moi nous les avons aid\'e9s un peu, et cette ann\'e9e ils ont pris un \'e9tablisse
+ment superbe, un des plus beaux de Vichy, l\rquote h\'f4tel }{\i\cgrid0 Jeanne d\rquote Arc}{\cgrid0 .
+\par
+\par \endash Ah\~! oui, je vois \'e7a\~; sur le parc, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash Justement. Parmi les personnes qui s\'e9journaient chez eux se trouvait un vieux monsieur, d\rquote une soixantaine d\rquote ann\'e9es, environ\~; il \'e9tait arriv\'e9 avec une grande cocotte de Paris, Melle\'85 Melle\'85
+ je ne me souviens plus du nom \endash qui lui faisait d\'e9penser l\rquote argent \'e0 pleines mains. \endash Comme il s\rquote appelle M.\~Randal, j\rquote avais pens\'e9\'85
+\par
+\par \endash Urbain Randal\~?
+\par
+\par \endash Oui, c\rquote est \'e7a\~; Urbain Randal.
+\par
+\par \endash C\rquote est mon oncle, dis-je\~; ah\~! il est \'e0 Vichy\'85
+\par
+\par \endash Oui, avec la cocotte en question\~; je te prie de croire qu\rquote elle le m\'e8ne tambour battant et qu\rquote elle s\rquote entend \'e0 faire danser ses \'e9cus. C\rquote est dommage que je ne me rappelle pas\'85 Mais qu\rquote est-ce que tu as
+\~? Tu fais une mine\~! On dirait qu\rquote aux nouvelles que j\rquote apporte tes beaux yeux vont pleurer\'85 Ah\~! je sais\~! Tu penses \'e0 l\rquote h\'e9ritage. Dame\~! mon vieux, tu peux te pr\'e9parer \'e0 le trouver \'e9corn\'e9\~
+; elle a de belles dents, la cocotte\'85
+\par
+\par Non, ce n\rquote est pas \'e0 l\rquote h\'e9ritage que je pense. C\rquote est une autre id\'e9e qui m\rquote est venue, et qui se cramponne \'e0 moi, de plus en plus fortement, depuis que Broussaille m\rquote a quitt\'e9. Voil\'e0 trois heures qu\rquote
+elle a commenc\'e9 \'e0 m\rquote assaillir, cette id\'e9e, et elle a fini par triompher. Mon parti est pris. Je vais me mettre en route pour Vichy ce soir, empoigner mon oncle demain, et lui tordre le cou\'85 Et il y a longtemps, \'e0
+ vrai dire, que cette pens\'e9e de vengeance, qui se formule seulement \'e0 pr\'e9sent d\rquote une fa\'e7on pr\'e9cise, a germ\'e9 en moi, erre dans mon cerveau, s\rquote \'e9loigne pour repara\'eetre et ne s\rquote obscurcit que pour rayonner d\rquote
+un \'e9clat plus vif, ainsi qu\rquote un phare couleur de sang.
+\par
+\par Depuis trois semaines, au moins, je songe \'e0 des repr\'e9sailles, sans oser me l\rquote avouer\~; depuis le jour o\'f9 j\rquote ai trouv\'e9 ma maison vide en y rentrant\'85 Ah\~! je ne pourrai pas dire quels ont \'e9t\'e9 mon d\'e9
+sespoir et ma rage quand j\rquote ai eu la certitude du d\'e9part de Charlotte\~; et ensuite, apr\'e8s toutes les d\'e9marches vaines, toutes les recherches infructueuses, toutes les tentatives sans r\'e9sultat que j\rquote ai faites pour
+ retrouver sa trace, maintenant qu\rquote il faut perdre toute esp\'e9rance de la revoir jamais et qu\rquote il faut me r\'e9soudre \'e0 ignorer son sort, si affreux qu\rquote il ait \'e9t\'e9 \endash
+ je ne puis pas dire, non plus, quelles amertumes et quelles ranc\'9curs que je croyais mortes ont ressuscit\'e9 en moi, m\rquote ont envahi et me hantent. \endash Toutes les angoisses et toutes les col\'e8res de ma jeunesse se sont mises \'e0
+ gronder ensemble, comme en r\'e9volte contre mon ind\'e9cision et ma l\'e2chet\'e9. Pourquoi n\rquote ai-je pas lev\'e9 la main, le jour o\'f9 j\rquote aurais d\'fb frapper, o\'f9 je m\rquote \'e9tais promis de frapper\~
+? Pourquoi ai-je voulu prendre ma revanche ailleurs, quand elle s\rquote offrait \'e0 moi, l\'e0\~? Si j\rquote avais trait\'e9 le voleur qui me d\'e9pouillait comme je m\rquote \'e9tais jur\'e9 de le faire, si je lui avais donn\'e9 \'e0 choisir, s\'e9
+ance tenante, entre sa vie et mon argent, rien de ce qui est arriv\'e9 n\rquote aurait exist\'e9 \endash et, peut-\'eatre serait-il plus heureux lui-m\'eame, l\rquote odieux coquin, car il aurait restitu\'e9, ayant peur, et n\rquote aurait point \'e0 tra
+\'eener sa vieillesse solitaire dans la fange o\'f9 dispara\'eet son or.
+\par
+\par Oui, si j\rquote avais agi, ce jour-l\'e0, que de mis\'e8re e\'fbt \'e9t\'e9 \'e9vit\'e9e, et d\rquote horreurs et d\rquote abjections\~!\'85 Trop tard\~! \endash le mot des r\'e9volutions, faites \'e0 moiti\'e9, toujours. \endash Oh\~! je m\rquote
+en souviens, je m\rquote en souviens\'85 je me croyais tr\'e8s fort, de r\'e9sister \'e0 ma fureur, d\rquote \'e9couter les mensonges sans rien dire et de mettre tranquillement ma signature au bas d\rquote un sale papier au lieu d\rquote
+appliquer ma main sur le visage du mis\'e9rable\'85 Je regardais s\rquote en aller mon \'e9nergie, joyeusement, ainsi qu\rquote on regarde l\rquote eau couler\'85 Il me semble que je me r\'e9veille d\rquote une hallucination. Mon c\'9cur se gonfle \'e0
+\'e9clater, comme autrefois, et les larmes de plomb que j\rquote ai vers\'e9es, je les verse encore. Projets, r\'eaves, plans \'e9bauch\'e9s, abandonn\'e9s, repris et rejet\'e9s\'85 J\rquote ai fait autre chose que ce que je voulais faire\~; j\rquote
+ai fait beaucoup plus et beaucoup moins. Pourquoi\~? M\'e9lange de violence et d\rquote irr\'e9solution, de m\'e9lancolie et de brutalit\'e9\'85 un homme.
+\par
+\par N\rquote importe. Si je n\rquote ai pas eu le courage d\rquote agir autrefois, je l\rquote aurai aujourd\rquote hui\~; et bien qu\rquote on dise qu\rquote il y a une destin\'e9e qui p\'e8se sur nous et contr\'f4le nos actes, je ne m\rquote inqui\'e8te gu
+\'e8re de savoir si c\rquote est \'e9crit, ce qui va arriver. Ah\~! le vieux gredin\~! la brute hypocrite et l\'e2che\~! Je vais lui faire voir qu\rquote il existe d\rquote autres lois que celles qui sont inscrites dans son code\~; je vais\'85 Non, je n
+\rquote ai rien \'e0 lui faire voir, ni \'e0 montrer \'e0 d\rquote autres. Les repr\'e9sailles n\rquote ont pas besoin d\rquote explications et il est pu\'e9ril de rouler ma col\'e8re, encore une fois, dans le coton des arguties sociologiques. Aux simagr
+\'e9es des Tartufes de la civilisation, aux contorsions b\'e9ates des garde-chiourmes du bagne qui s\rquote appelle la Soci\'e9t\'e9, un geste d\rquote animal peut seul r\'e9pondre. Un geste de fauve, terrible et muet, le bond du tigre, pareil \'e0 l
+\rquote essor d\rquote un oiseau tragique, qui semble planer en s\rquote allongeant et s\rquote abat silencieusement sur la proie, les griffes entrant d\rquote un coup dans la vie saignante, le rugissement s\rquote enfon\'e7
+ant avec les crocs en la chair qui pant\'e8le \endash et qui seule entend le cri de triomphe qui la p\'e9n\'e8tre et vient ricaner dans son r\'e2le. \endash \'c0 crime d\rquote eunuque bavard, vengeance de m\'e2le taciturne. Plus rien \'e0 dire, \'e0 pr
+\'e9sent\'85 Je partirai ce soir.
+\par
+\par Il est onze heures du matin, environ, quand j\rquote arrive \'e0 Vichy. Un train quitte la gare au moment o\'f9 celui qui m\rquote am\'e8ne y entre. Je descends rapidement du wagon et je traverse le quai.
+\par
+\par \endash Bonjour, mon neveu\~!
+\par
+\par C\rquote est une femme\'85 \endash Margot\~! c\rquote est Margot\~! \endash qui m\rquote accueille avec une grande r\'e9v\'e9rence et un gracieux sourire.
+\par
+\par \endash Dis-moi donc bonjour\~! Comme tu as l\rquote air \'e9tonn\'e9 de me voir\~!\'85 Pourtant, mon cher, il n\rquote y a pas deux minutes que tu aurais pu m\rquote appeler \'ab\~ma tante.\~\'bb
+\par
+\par \endash Ah\~! c\rquote est toi, dis-je comme dans un r\'eave, c\rquote est toi\'85 Et o\'f9 est-il, lui\~?
+\par
+\par \endash Ton oncle\~? Il vient de partir, de me quitter, de m\rquote abandonner\~; et je suis comme Calypso. Tu vois que j\rquote ai fait des progr\'e8s, hein\~?\'85 Oui, il est dans ce train qui s\rquote en va l\'e0-bas, l\rquote infid\'e8le. C\rquote
+est une rupture compl\'e8te, un divorce. Entre nous, tu sais, je n\rquote en suis pas f\'e2ch\'e9e. Quel rasoir\~!\'85 Mais tu as l\rquote air tout d\'e9sappoint\'e9\'85 Ah\~! je devine\~: tu venais lui emprunter de l\rquote argent. N\rquote
+est-ce pas, que c\rquote est \'e7a\~? Emb\'eatant\~! Si tu \'e9tais arriv\'e9 hier, seulement\'85 Enfin, si c\rquote est pressant, et que tu veuilles de moi pour banquier\'85 Entendu, pas\~? Tu me diras ce qu\rquote il te faut. O\'f9 vas-tu, maintenant\~?
+
+\par
+\par \endash Je ne sais pas, dis-je, encore tout d\'e9concert\'e9 de ce d\'e9part qui met en d\'e9sarroi mes projets\~; je ne sais pas\'85 Et il est parti subitement\~?
+\par
+\par \endash Tout d\rquote un coup\~; l\rquote id\'e9e lui en est venue hier soir. Du reste, je ne suis pas la premi\'e8re avec qui il ait agi de cette fa\'e7on\~; g\'e9n\'e9ralement, au bout d\rquote un mois, quinze jours quelquefois, il a assez d\rquote
+une femme et la laisse en plan sans rime ni raison. Moi, il m\rquote a gard\'e9e depuis f\'e9vrier\~; cinq mois\~! Toutes mes amies en \'e9taient \'e9tonn\'e9es\'85
+\par
+\par \endash Et tu ne sais pas o\'f9 il est all\'e9\~?
+\par
+\par \endash Pas du tout. Il m\rquote a dit qu\rquote il partait pour la Suisse, mais ce n\rquote est certainement pas vrai\~; il a trop peur que je coure apr\'e8s lui\~; en quoi il a grand tort. Beaucoup d\rquote argent, oui, mais ce qu\rquote
+il est cramponnant\~!\'85 Non, vois-tu, il est bien difficile de savoir vers quels rivages il a port\'e9 ses plumes, ce pigeon voyageur. Toujours par voies et, par chemins. Nous l\rquote appelons le Juif-Errant. Il ne se pla\'ee
+t nulle part. Il y a des jours o\'f9 je me demandais s\rquote il n\rquote \'e9tait pas fou\'85 Mais toi aussi, mon pauvre ami, tu as l\rquote air toqu\'e9, ajoute-t-elle en me regardant. Si tu pouvais voir quelle figure tu fais\~! \'c7a tient peut-\'ea
+tre de famille\~? Il faudra que je te soigne. Voyons, fais risette\'85 Puisque je t\rquote ai dit de ne pas te tourmenter\'85 Et puis, ne restons pas \'e0 nous promener devant la gare\~; on nous prendrait pour deux conspirateurs. J\rquote ai ma voiture l
+\'e0. Viens. Je t\rquote enl\'e8ve.
+\par
+\par Je me laisse faire et nous roulons vers la ville.
+\par
+\par \endash \'c9coute, dit Margot en frappant des mains. Je devine la v\'e9rit\'e9. Ton oncle est parti parce que tu l\rquote avais averti de ta visite.
+\par
+\par \endash Ah\~! non, par exemple, dis-je en riant\~; je ne l\rquote avais pas pr\'e9venu.
+\par
+\par \endash C\rquote est qu\rquote il te d\'e9teste tant\~! reprend Margot. Il faut dire, aussi, que tu lui as jou\'e9 de vilains tours. S\'e9duire sa fille\'85
+\par
+\par \endash Comment sais-tu\~?\'85 Il t\rquote a dit\~?\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! rien du tout\~; mais ce n\rquote \'e9tait pas n\'e9cessaire. J\rquote ai de bons yeux.
+\par
+\par \endash Je ne te comprends pas.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, tu ne t\rquote es aper\'e7u de rien, ce soir-l\'e0\~; mais je pensais que Mlle\~Charlotte t\rquote avait mis au courant\'85 En tous cas, tu te souviens d\rquote \'eatre venu avec elle \'e0 Monte-Carlo, vers la fin de l\rquote
+hiver dernier\~?
+\par
+\par \endash Oui. Eh\~! bien\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, j\rquote y \'e9tais aussi, moi, avec ton oncle\~; et si tu ne l\rquote as pas vu, toi, je t\rquote assure que Mlle\~Charlotte a bien reconnu son p\'e8re. Elle est devenue p\'e2le comme une morte et n\rquote a pas mis longtemps \'e0 t
+\rquote emmener\'85 Tu ne t\rquote \'e9tais jamais dout\'e9 de la rencontre\~? C\rquote est curieux. Moi, je soup\'e7onnais bien quelque chose entre vous car quelque temps auparavant, \'e0 Paris, j\rquote avais rencontr\'e9\'85
+\par
+\par Je n\rquote \'e9coute plus. Je me rappelle cet \'e9pisode de notre existence\~; \'e0 Charlotte et \'e0 moi, cet incident auquel j\rquote attachai si peu d\rquote importance alors, et qui a eu une telle influence sur notre vie \'e0
+ tous deux. Je me rappelle mon \'e9tonnement lorsque je la trouvai, en me retournant, toute bl\'eame et frissonnante, son \'e9motion profonde, son insistance \'e0 quitter les salons du Casino. C\rquote \'e9tait son p\'e8re qu\rquote elle avait vu\~!\'85
+ Son p\'e8re, qui l\rquote avait chass\'e9e bien moins par col\'e8re que pour garder l\rquote argent mis en r\'e9serve pour sa dot, et qu\rquote elle retrouvait la, honte et d\'e9go\'fbt indicibles\~! jetant l\rquote or \'e0
+ pleines mains sur le tapis vert, au bras de cette femme de chambre devenue horizontale\'85 Ah\~! l\rquote \'eatre horrible\~! Il faut que je le retrouve, quand le diable y serait\~!
+\par
+\par \endash Tu sais, continue Margot, il ne s\rquote est livr\'e9 \'e0 aucun commentaire malveillant. Il est rest\'e9 tr\'e8s calme. Il a jou\'e9 toute la soir\'e9e et a gagn\'e9 beaucoup. Quand nous sommes partis, seulement, il m\rquote a dit\~: \'ab\~Ils m
+\rquote ont port\'e9 chance tous les deux\~; c\rquote est la premi\'e8re fois.\~\'bb
+\par
+\par Chance\~! Il appelle \'e7a la chance, le mis\'e9rable\~! Et c\rquote est pour \'e7a qu\rquote il m\rquote a vol\'e9 et qu\rquote il a reni\'e9 son enfant. Pour \'e7a\~! Pour courir les villes d\rquote
+eaux avec des cocottes, pour placer des billets de banque sous les r\'e2teaux des croupiers, sur les tables de nuit des putains\~! Pour \'e7a\~! Quelle chance\~! Quelles joies\~! Quels bonheurs\~! Cette bourgeoisie\'85 L\rquote
+exploitation sans merci de toutes les douleurs, de toutes les faiblesses, de toutes les confiances et de toutes les bont\'e9s \endash pour \'e7a\'85 Des fils qui jettent l\rquote argent \'e0 l\rquote \'e9gout, des filles qui le portent \'e0
+ des gredins titr\'e9s et ruin\'e9s, des vieillards qui ont menti, trich\'e9, pill\'e9 toute leur vie pour devenir, \'e0 soixante ans, les peltastes du vice\'85
+\par
+\par \endash Je t\rquote ai fait de la peine en te racontant \'e7a\~? demande Margot. Pardonne-moi\~; je ne me doutais pas\'85 Tu sais que je ne suis pas m\'e9chante\'85
+\par
+\par \endash Non, dis-je en lui prenant la main, tu n\rquote es pas m\'e9chante, Marguerite\~; malheureusement, beaucoup de gens ne te ressemblent pas.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, ceux-l\'e0, il faut les laisser de c\'f4t\'e9, voil\'e0 tout. Moi, je n\rquote agis jamais autrement. Ce ne serait pas la peine d\rquote \'eatre au monde s\rquote il fallait toujours se casser la t\'eate \'e0 m\'e9
+diter sur les dires de Pierre ou les actions de Paul\'85 T\'e2che de te remettre au beau fixe d\rquote ici ce soir, n\rquote est-ce pas\~? Sans \'e7a, je me f\'e2cherai. Je voudrais bien rester \'e0 d\'e9jeuner avec toi, mais je ne peux
+pas. Je suis attendue \'e0 Cusset\~; je suis tr\'e8s demand\'e9e en ce moment\'85 Je reviendrai vers dix ou onze heures, Tiens, voici l\rquote h\'f4tel }{\i\cgrid0 Jeanne d\rquote Arc}{\cgrid0 , o\'f9 j\rquote habite\~; prends-y une chambre\~; les propri
+\'e9taires sont charmants\'85
+\par
+\par \endash Je le crois. J\rquote ai justement une commission \'e0 leur faire. Leurs enfants demeurent \'e0 Londres.
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit Margot, la fille \'e9tait ici avant-hier encore, ou il y a trois jours\~; une petite blonde tr\'e8s jolie. Elle est modiste, para\'eet-il. Moi, je crois qu\rquote elle est modiste comme moi\~; enfin, c\rquote
+est son affaire. Et tu la connais, sc\'e9l\'e9rat\~?
+\par
+\par \endash Un peu. Son fr\'e8re est mon associ\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est bien dr\'f4le, tout \'e7a\~! dit Margot comme la voiture s\rquote arr\'eate devant l\rquote h\'f4tel. Il faudra que j\rquote aille faire un tour \'e0 Londres, pour voir. Je crois que tu me trompes indignement, et j\rquote
+exige que tu me donnes des explications ce soir.
+\par
+\par \endash C\rquote est entendu, dis-je en descendant, tandis qu\rquote un gar\'e7on de l\rquote h\'f4tel se pr\'e9cipite vers ma valise. \'c0 dix heures moins un quart, je commencerai \'e0 pr\'e9parer un roman \'e0 ton intention.
+\par
+\par Margot me fait un signe mena\'e7ant avec son ombrelle, et la voiture repart au grand trot.
+\par
+\par Ils sont r\'e9ellement charmants, ces propri\'e9taires de l\rquote h\'f4tel }{\i\cgrid0 Jeanne d\rquote Arc}{\cgrid0 . Ils ont \'e9t\'e9 enchant\'e9s d\rquote apprendre que je leur apportais des nouvelles de leurs enfants, surtout de Roger qu\rquote ils n
+\rquote ont pas vu depuis plusieurs mois. Ils m\rquote ont pri\'e9 d\rquote accepter \'e0 d\'e9jeuner avec eux, en regrettant vivement que leur fille a\'een\'e9e, Eulalie, e\'fbt \'e9t\'e9 invit\'e9e chez M.\~le cur\'e9.
+\par
+\par \endash Si elle avait pu pr\'e9voir votre arriv\'e9e, elle se serait excus\'e9e, certainement, dit Mme\~Voisin\~; elle aurait \'e9t\'e9 si heureuse de vous entendre parler de son fr\'e8re et de sa s\'9cur\~! Elle les aime tant\~!
+\par
+\par Peut-\'eatre bien. Mais, moi, je ne suis pas f\'e2ch\'e9 de n\rquote avoir point \'e0 affronter tes sermons de la demoiselle. Apr\'e8s tout, elle aurait pu me convertir\~; qui sait\~
+? Pour ce que le Diable me paye ma peau, je ferais aussi bien de la vendre \'e0 Dieu.
+\par
+\par Pas avant d\'e9jeuner, pourtant\~! L\rquote abstinence serait peut-\'eatre de rigueur, et je meurs de faim. Heureusement, Mme\~Voisin vient nous arracher, son mari et moi, \'e0 un certain vermouth qui creuse \'e9norm\'e9ment l\rquote estomac. \'c0 table\~
+! Nous voici \'e0 table\~! Je d\'e9vore\~; et les parents de Roger-la-Honte ont le bon esprit de ne point engager s\'e9rieusement la conversation avant que mon app\'e9tit commence \'e0 se calmer\~; il semble s\rquote apaiser \'e0 l\rquote arriv\'e9
+e de la volaille et la salade le pacifie tout \'e0 fait. Quels braves gens, ces \'e9poux Voisin\~! Et quelle bonne cuisine ils font\~!
+\par
+\par Le p\'e8re, avec sa face r\'e9jouie, encadr\'e9e de favoris poivre et sel, \'e0 l\rquote air d\rquote un bien digne homme, sans un brin de m\'e9chancet\'e9 ni d\rquote hypocrisie\~; tr\'e8s paternel, surtout. La m\'e8re, qui a d\'fb \'ea
+tre fort jolie, grasse et ronde, les cheveux tout blancs et le teint ros\'e9, a l\rquote air d\rquote une bien digne femme, affable et franche\~; tr\'e8s maternelle, surtout. Je voudrais bien qu\rquote
+ils fussent mes parents, tous les deux. Oui, je voudrais bien\'85 Ils s\rquote inqui\'e8tent de l\rquote existence que nous menons \'e0 Londres. Ils s\rquote en inqui\'e8tent avec intelligence.
+\par
+\par \endash Mangez-vous bien\~? Buvez-vous bien\~? Dormez-vous bien\~? demande Mme\~Voisin.
+\par
+\par \endash Oui, Madame\~; tr\'e8s bien.
+\par
+\par \endash Avez-vous des distractions suffisantes\~? Les divertissements sont tellement n\'e9cessaires\~! Vous amusez-vous\~? demande M.\~Voisin.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur, beaucoup.
+\par
+\par \endash Allons, tant mieux\~! r\'e9pondent-ils ensemble. Encore un verre de ce vin-l\'e0\~!
+\par
+\par Voil\'e0 de bons parents\~!
+\par
+\par \endash Et les affaires marchent-elles \'e0 peu pr\'e8s\~? demande M.\~Voisin.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur, pas mal.
+\par
+\par \endash Et vous prenez toujours bien vos pr\'e9cautions\~? demande Mme\~Voisin.
+\par
+\par \endash Oui, Madame, toujours.
+\par
+\par \endash Allons, tant mieux\~! r\'e9pondent-ils ensemble. Encore un verre de ce vin-l\'e0\~!
+\par
+\par Voil\'e0 de bons parents\~! Ils veulent qu\rquote on mange, qu\rquote on boive, qu\rquote on dorme, qu\rquote on s\rquote amuse et qu\rquote on suive librement sa vocation. Si tous les parents leur ressemblaient, la famille ne serait pas ce qu\rquote
+elle est, pour s\'fbr.
+\par
+\par \endash Voyez-vous, Monsieur, me dit Mme\~Voisin comme un gar\'e7on vient chercher son mari, un instant apr\'e8s qu\rquote on a servi le caf\'e9, voyez-vous, nous sommes plus heureux que nous ne pourrions dire, depuis\'85 depuis que nous nous sommes r
+\'e9solus \'e0 ne plus nous laisser guider par des pr\'e9ceptes qui nous condamnaient \'e0 la mis\'e8re perp\'e9tuelle. Tout nous a r\'e9ussi. Nous ne nous permettons pas, bien entendu, de rire au nez des personnes qui pensent autrement que nous, mais no
+us continuons notre petit bonhomme de chemin sans attacher aucune importance \'e0 ce qui se passe autour de nous. Je ne veux point dire que nous sommes des \'e9go\'efstes\~; non\~: mais nous ne prenons pas parti. L\rquote un nous dit blanc\~; c\rquote
+est blanc. L\rquote autre nous dit noir\~; c\rquote est noir. Que voulez-vous que \'e7a nous fasse\~? Et, tenez, sans aller si loin\~: Broussaille me raconte comment elle a plum\'e9 un pigeon\~
+; je ris avec elle. Eulalie vient me parler des peines et des r\'e9compenses d\rquote une vie \'e0 venir\~; je m\rquote \'e9meus avec elle. Roger m\rquote apprend ce que lui a rapport\'e9 sa derni\'e8re exp\'e9dition\~; je me r\'e9jouis avec lui\'85
+ Ces chers enfants\~! Ils nous donnent tant de satisfactions\~! M\'eame Eulalie\~; elle prie pour nous. \'c7a peut servir\~; on ne sait jamais\'85 Quant \'e0 Broussaille et \'e0 Roger, je ne vous cache pas que j\rquote \'e9
+tais dans les transes, les premiers temps. Je lisais le journal, tous les matins, avec une anxi\'e9t\'e9\~! Mais, peu \'e0 peu, je m\rquote y suis faite. Chaque m\'e9tier a ses p\'e9rils\~
+; et la seule chose importante est de choisir celui qui vous convient le mieux. L\rquote esprit d\rquote aventure existe encore, quoi qu\rquote on en dise\~; et tous les hommes ne peuvent pas \'ea
+tre chartreux ni toutes les femmes religieuses. Du reste, voyez la nature\~; certains animaux se nourrissent de chair, d\rquote autres mangent de l\rquote herbe, et d\rquote autres\'85 autre chose. Mon avis est qu\rquote
+il faut laisser aux aptitudes toute libert\'e9 de se d\'e9velopper. Je sais bien qu\rquote il y a des lois. Mais, Monsieur, pourquoi n\rquote y en aurait-il pas\~? Le tonnerre existe bien, et les inondations, et les maladies, et toutes sortes de fl\'e9
+aux. Ce sont des maux peut-\'eatre n\'e9cessaires\~; propres, en tous cas, \'e0 mettre en relief l\rquote industrie et la vari\'e9t\'e9 des ressources de chaque individu. Il faut se faire une raison, et prendre le monde tel qu\rquote il est \endash
+ pas trop au s\'e9rieux. \endash La seule chose qui m\rquote inqui\'e8te, \'e0 propos de Broussaille et de Roger, c\rquote est leur sant\'e9. Ce qui me fait peur, chez Broussaille, c\rquote est la vivacit\'e9 de son temp\'e9rament. Elle \'e9tait si imp
+\'e9tueuse, si anim\'e9e, si primesauti\'e8re \'e9tant enfant\~! Et je sais par exp\'e9rience que les natures de femmes existent en germe dans les dispositions de petites filles. \'c7a use si vite, l\rquote exaltation, dans ces choses-l\'e0\~!\'85
+ De la verve, du brio, je ne dis pas non\~; mais la fr\'e9n\'e9sie\'85 Apr\'e8s tout, je me fais peut-\'eatre des id\'e9es\'85 Dites-moi la v\'e9rit\'e9. Je suis s\'fbre que vous savez\'85 Non\~? Vous voulez \'eatre discret\~? Enfin\'85 c\rquote
+est que ces Anglais sont si brutes, et c\rquote est tellement d\'e9licat, une femme\~! Mais Broussaille est une petite risque-tout. Jolie, hein\~? Dans cinq ou six ans, nous la marierons\~; mais pas avant. \'c7a ne vaut jamais rien, de se marier trop t
+\'f4t\'85 Quant \'e0 Roger, je ne me lasse pas de lui recommander de mettre des gants fourr\'e9s en hiver\~; il est tr\'e8s sujet aux engelures. Et puis, dans votre profession, on est expos\'e9 \'e0 se voir poursuivi, \'e0 \'eatre oblig\'e9 de courir\~
+; dites-lui, de ma part, de porter toujours de la flanelle\~; une fluxion de poitrine est si vite attrap\'e9e\'85 \'c0 propos, c\rquote est votre parent, ce M.\~Randal qui est si riche et qui est parti ce matin\~? Il m\rquote a sembl\'e9
+ vous entendre dire \'e0 mon mari que c\rquote est votre oncle\~?
+\par
+\par \endash Oui, dis-je. Et c\rquote est un voleur.
+\par
+\par \endash Ah\~! r\'e9pond Mme\~Voisin fort tranquillement\~; je n\rquote aurais pas cru. Il a plut\'f4t l\rquote allure inqui\'e8te des honn\'eates gens. Un voleur \'e0 l\rquote am\'e9ricaine, peut-\'eatre\~? Il y a tant de genres de vol\~!\'85
+ Dites donc, c\rquote est cette dame qu\rquote il a amen\'e9e ici, Mlle\~de\~Vaucouleurs, qui va regretter son d\'e9part\~! Si vous saviez l\rquote argent qu\rquote elle lui faisait d\'e9penser\~! Elle doit \'eatre d\'e9sol\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Je la consolerai ce soir.
+\par
+\par \endash Vous faites bien de m\rquote avertir, dit Mme\~Voisin sans s\rquote \'e9mouvoir\~; je vais vous faire changer de chambre et vous en donner une dont la porte ouvre dans le salon de Mlle\~de\~Vaucouleurs\~; ce sera plus commode pour vous deux. Je l
+\rquote aime beaucoup, cette petite dame\~; elle est charmante\~; et puis, je serais bien contente qu\rquote on f\'fbt complaisant pour Broussaille, quand elle voyage\'85 Un petit verre de chartreuse\~? De la verte, n\rquote est-ce pas\~?\'85
+ Je crois, Monsieur, que rien ne peut vous rendre philosophe comme de tenir un h\'f4tel. On entend tout, on voit tout, on apprend tout. On arrive \'e0 ne plus faire aucune distinction entre les choses les plus oppos\'e9es, et l\rquote on devient indiff
+\'e9rent au bien comme au mal, au mensonge comme \'e0 la v\'e9rit\'e9, \'e0 la vertu comme au vice. Si cette maison pouvait parler\~! Combien de gens honn\'eates qui s\rquote y sont conduits en forbans, combien de filous qui ont \'e9t\'e9 des mod\'e8
+les de droiture\~! Que de cocottes qui s\rquote y sont comport\'e9es en femmes d\rquote honneur, et que de femmes mari\'e9es qui ont mis leur v\'e9nalit\'e9 aux ench\'e8res\~! Et que de filous qui ont \'e9t\'e9 des coquins, que d\rquote honn\'eates
+ gens qui sont rest\'e9s int\'e8gres, que de cocottes qui furent des courtisanes et que d\rquote \'e9pouses qui rest\'e8rent pures\~! C\rquote est encore plus \'e9tonnant\'85 D\'e9cid\'e9ment, le monde est semblable aux braises du foyer\~
+: on y voit tout ce qu\rquote on r\'eave. Et le mieux est de r\'eaver le moins possible, car on finit par croire \'e0 ses r\'eaves, et ils n\rquote en valent jamais la peine. La vie, voyez-vous, c\rquote
+est comme une baraque de la foire, devant laquelle se tr\'e9moussent des parades burlesques, tandis qu\rquote on joue des drames sanglants \'e0 l\rquote int\'e9rieur. \'c0 quoi bon entrer, pour assister aux souffrances de l\rquote
+orpheline et souhaiter la mort du tra\'eetre, quand vous pouvez vous distraire gratis aux bagatelles de la porte\~? La trag\'e9die, c\rquote est pour les cerveaux faibles\'85 Bon\'85 voil\'e0 que je fais des phrases\'85 Un petit verre de chartreuse\~?
+
+\par
+\par Non. Mme\~Voisin s\rquote \'e9chauffe un peu, et je pr\'e9f\'e8re lui laisser le temps de se calmer. Je d\'e9clare que je d\'e9sire faire un tour au parc\~; et M.\~Voisin, que je rencontre dans le vestibule, me souhaite beaucoup de plaisir.
+\par
+\par Du plaisir\~!\'85 Dame\~! Pourquoi pas\~?\'85 C\rquote est plein de bon sens, ce que vient de me dire cette brave femme. C\rquote est plein de bon sens\'85 Les braises du foyer et la sottise des r\'eaves, la parade de la foire et la trag\'e9
+die pour les cerveaux mal tremp\'e9s\'85 Tr\'e8s vrai\~! Tr\'e8s vrai\~!\'85 Je crois que si je rencontrais mon oncle, dans cette all\'e9e o\'f9 je me prom\'e8ne, je ne lui donnerais gu\'e8re que deux ou trois coups de pied quelque part. Non, je n\rquote
+irais pas plus loin\'85
+\par
+\par Bien mesquin, ce parc, avec ses pelouses galeuses, ses all\'e9es au gravier d\'e9plaisant, ses arbres sans majest\'e9. Le Casino l\'e0-bas, tout au bout\~; le Kiosque \'e0 musique, \'e0 c\'f4t\'e9, o\'f9 grince un discordant orchestre cercl\'e9
+ de plusieurs rang\'e9es d\rquote honn\'eates femmes qui semblent empal\'e9es sur leurs chaises, tandis que des bataillons de cocottes multicolores tournent derri\'e8re leur dos, dans le sentier circulaire, talonn\'e9es par les hommes, avec des airs de g
+\'e9nisses qui regardent passer des trains\'85
+\par
+\par C\rquote est pas tout \'e7a. Je ne suis pas venu dans ce parc pour faire des descriptions vives \endash des hypotyposes, s\rquote il vous pla\'eet \endash mais pour r\'e9fl\'e9chir. R\'e9fl\'e9chissons\'85 Je r\'e9fl\'e9chis\~; et je ne sais pas jusqu
+\rquote o\'f9 iraient mes r\'e9flexions si je ne me trouvais, tout d\rquote un coup, devant l\rquote abb\'e9 Lamargelle. Rencontre bizarre, inattendue, presque providentielle\~! Sera-ce la derni\'e8re\~? Peut-\'eatre que non. Mais n\rquote anticipons pas
+\'85
+\par
+\par L\rquote \'e9tonnement et la joie que nous \'e9prouvons l\rquote un et l\rquote autre \'e9tant exprim\'e9s d\rquote une fa\'e7on suffisante, nous nous installons paisiblement \'e0 l\rquote
+ombre, pour causer de nos petites affaires. Nous voyez-vous bien, tous les deux\~? Nous sommes l\'e0, \'e0 gauche de l\rquote all\'e9e centrale, assis sur des chaises de fer, au pied d\rquote un gros arbre. C\rquote
+est moi qui porte ce costume de voyage dont l\rquote \'e9l\'e9gance et la coupe anglaise indiquent une honn\'eate aisance et des go\'fbts cosmopolites, et qui suis coiff\'e9 de ce l\'e9
+ger chapeau de feutre, signe incontestable de tendances artistiques et d\rquote exquise insouciance. Je parais avoir vingt-cinq ans, pas plus\~; je suis rose, blond, vigoureux, gentil \'e0 croquer\'85 Oui, je sais\~: j\rquote ai l\rquote
+air de me nommer Gaston\~; mais c\rquote est moi tout de m\'eame. Tenez, je suis justement occup\'e9 \'e0 chasser les cailloux avec ma canne, dans des directions diverses, tout en parlant \'e0 l\rquote abb\'e9. Quant \'e0 l\rquote abb\'e9, vous l\rquote
+apercevez aussi, j\rquote esp\'e8re\~; et maintenant que vous l\rquote avez vu, vous n\rquote oublierez jamais sa physionomie. Il est donc bien inutile que je vous fasse son portrait. Tous avez \'e9t\'e9 frapp\'e9s, j\rquote en suis s\'fbre, par l\rquote
+expression d\rquote \'e9nergie froide empreinte sur son masque bronz\'e9, dans ses profonds yeux noirs, dans ses longs doigts nerveux, sans cesse en mouvement, dont les ongles s\rquote enfoncent dans le br\'e9viaire qu\rquote il tient \'e0
+ la main. Remarquez comme ses narines palpitent, pendant qu\rquote il m\rquote \'e9coute\~; on dirait qu\rquote il aspire mes paroles avec son grand nez\'85 Et maintenant, franchement, dites-moi si l\rquote on nous prendrait pour des voleurs. Non, n
+\rquote est-ce pas\~? Je donne l\rquote impression d\rquote un bon jeune homme, un peu trop g\'e2t\'e9 par sa famille et coupable de fredaines assez v\'e9nielles, qui vient de demander \'e0 son ancien pr\'e9cepteur de l\rquote ou\'efr en confession\~; l
+\rquote abb\'e9, lui, fait l\rquote effet d\rquote un pr\'eatre autoritaire \'e0 la surface, mais lib\'e9ral au fond, d\rquote un bourru bienfaisant. Et pourtant\~!\'85 Dieu sait ce que diraient nos consciences, si elles pouvaient parler\~!
+\par
+\par Mais elles auraient tort d\rquote essayer. Leurs voix se perdraient dans le fracas occasionn\'e9 par l\rquote infernal orchestre, l\'e0-bas, qui termine avec rage une effroyable symphonie \'e0 la gloire de la Discorde. Il m\rquote avait sembl\'e9 tout d
+\rquote abord que le tambour, gravement insult\'e9 par un couac de la clarinette, appelait \'e0 son aide le cornet \'e0 piston\~; mais je m\rquote aper\'e7ois maintenant que c\rquote est le tambour lui-m\'eame qui avait tort et que la fl\'fb
+te, le violon, le trombone, la contrebasse et le cor anglais, apr\'e8s de vains efforts pour r\'e9tablir l\rquote harmonie, prennent le parti d\rquote \'e9touffer, sous l\rquote explosion combin\'e9e de leurs col\'e8
+res individuelles, les protestations des antagonistes.
+\par
+\par \endash Un peuple qui admet qu\rquote on lui joue de pareille musique est tomb\'e9 bien bas, dit l\rquote abb\'e9 du ton peu convaincu d\rquote une personne qui parle pour parler, tout en songeant \'e0 autre chose qu\rquote \'e0 ses paroles\'85 Quant
+\'e0 ce que vous venez de m\rquote apprendre, ajoute-t-il, je ne puis vous dire qu\rquote une chose\~: c\rquote est qu\rquote il est fort heureux que les circonstances vous aient servi comme elles l\rquote ont fait. Comprenez-moi bien\~: vous auriez trouv
+\'e9, votre oncle ce matin, et vous l\rquote auriez tu\'e9 comme un chien, que j\rquote aurais approuv\'e9 votre acte, tout en le regrettant, pour vous. Mais puisque le sort a voulu qu\rquote il quitt\'e2t Vichy juste au moment o\'f9
+ vous y arriviez, je pense que ce serait de la folie pure que de vous mettre \'e0 sa recherche. Oh\~! je con\'e7ois la vengeance, certes\~! Elle est \'e0 la base de tous les grands sentiments, sans excepter l\rquote amour. Mais je n\rquote
+admets son exercice que sous l\rquote impulsion d\rquote une col\'e8re qui frappe de c\'e9cit\'e9 morale\~; ou bien, de sang-froid, lorsqu\rquote on est assur\'e9 de l\rquote impunit\'e9. Ce n\rquote est pas un raisonnement de l\'e2che que je vous tiens l
+\'e0\~; c\rquote est un raisonnement d\rquote homme. Du moment que vous avez cess\'e9 d\rquote \'eatre aveugl\'e9 par la passion, l\rquote id\'e9e abstraite du meurtre pour le meurtre vous abandonne et vous avez devant vous, au lieu d\rquote une entit\'e9
+ vague, un \'eatre dont vous \'eates oblig\'e9 de juger la vilenie, dont vous savez, la bassesse\~; et vous \'eates forc\'e9 de vous rendre compte que la vie de cet \'eatre-l\'e0 ne vaut point la v\'f4tre. Si vous vous obstinez dans votre dessein de repr
+\'e9sailles \'e0 tout prix, c\rquote est une esp\'e8ce de fausse honte vis-\'e0-vis de vous-m\'eame, un ent\'eatement fanatique, seuls, qui vous poussent. Vous vous \'eates jur\'e9 \'e0 vous-m\'ea
+me de commettre une certaine action, et vous voulez vous tenir parole. Eh\~! bien, je crois qu\rquote il ne faut se laisser lier par rien, surtout par les serments qu\rquote on se fait \'e0 soi-m\'eame. Ils co\'fbtent toujours trop cher\'85
+ Vous me direz qu\rquote il y a une grande faiblesse \'e0 reculer devant les cons\'e9quences d\rquote un acte qu\rquote on d\'e9sire accomplir. C\rquote est vrai. Mais, au moins lorsque ces cons\'e9quences doivent causer plus de peine que l\rquote
+acte ne doit produire de joie, je trouve cette faiblesse-l\'e0 tr\'e8s humaine, tr\'e8s intelligente et m\'eame tr\'e8s courageuse. Elle proc\'e8de de la conscience nette des choses et de la r\'e9pudiation de l\rquote id\'e9al menteur. Les sto\'efciens pr
+\'e9tendaient que la souffrance n\rquote est point un mal. Les sto\'efciens \'e9taient de grotesques imb\'e9ciles. La souffrance est toujours un mal. Ne pas reculer devant la douleur, soit \endash et encore\~! \endash Mais la rechercher, c\rquote est
+\'eatre fou, si elle ne vous donne pas, pour le moins, son \'e9quivalent de plaisir. Ne disaient-ils pas aussi, ces sto\'efciens, que la force ne peut rien contre le droit\~? La force ne peut rien contre le droit, sinon l\rquote \'e9craser, \endash
+ sans tr\'eave. \endash Le droit\~! Qu\rquote est-il, sans la force\~? Et qu\rquote est-il, sinon la force \endash la vraie force\~? \endash Vieilleries, tout \'e7a\~; b\'eatises\'85 Voyez-vous, l\rquote \'e2ge est pass\'e9 o\'f9 l\rquote
+on croyait des t\'e9moins \'ab\~qui se font \'e9gorger.\~\'bb Des t\'e9moins qui veulent vivre, \'e7a vaut mieux. Ils finiront peut-\'eatre par apprendre aux autres \'e0 vouloir vivre, aussi. Et \'e7a suffira\'85
+ Vengez-vous pendant que la fureur vous barre le cerveau\~; ou bien, cherchez l\rquote ombre\~; ou bien \endash attendez. \endash Votre oncle est un sc\'e9l\'e9rat, oui. Il y a longtemps que je lui ai donn\'e9 mon opinion sur lui\~; mais\'85 Je l
+\rquote ai aper\'e7u ces jours-ci, continue l\rquote abb\'e9 en portant un doigt \'e0 son front. Paralysie g\'e9n\'e9rale ou suicide, avant peu. Attendez\'85 Pour le moment, ne pensez plus \'e0 tout cela, et n\rquote en parlons plus\'85 Avez-vous l
+\rquote intention de rester ici quelque temps\~?
+\par
+\par \endash Je ne sais pas\~; c\rquote est possible.
+\par
+\par \endash Moi, je suis arriv\'e9 il y a une quinzaine de jours, dit l\rquote abb\'e9 en saluant coup sur coup trois ou quatre des nombreux eccl\'e9siastiques qui se prom\'e8nent dans le parc. Je n\rquote ai pas perdu mon temps. Mais il n\rquote
+y a plus grand chose \'e0 faire et je commence \'e0 m\rquote ennuyer. O\'f9 \'eates-vous descendu\~?
+\par
+\par \endash \'c0 l\rquote h\'f4tel }{\i\cgrid0 Jeanne d\rquote Arc}{\cgrid0 .
+\par
+\par \endash Excellente id\'e9e que vous avez eue l\'e0. Vous me fournissez un pr\'e9texte plausible pour y transporter mes p\'e9nates. Jusqu\rquote ici je logeais \'e0 }{\i\cgrid0 Saint-Vincent de Paul}{\cgrid0 , avec la majorit\'e9 de ces h
+ommes noirs. Question d\rquote affaires, vous comprenez.
+\par
+\par \endash Quelles affaires\~?
+\par
+\par \endash Le jeu. Depuis quinze jours, je tiens les cartes quinze heures sur vingt-quatre, en moyenne. Et je vous assure que ce n\rquote est pas une petite occupation, et qu\rquote il fout ouvrir l\rquote \'9cil, avec ces messieurs.
+\par
+\par \endash Ils trichent\~?
+\par
+\par \endash Comme le roi de Gr\'e8ce. Je suis d\rquote une adresse \'e0 rendre des points \'e0 Robert-Houdin et mon doigt\'e9 est simplement merveilleux\~; eh\~! bien, mon cher, c\rquote est avec la plus grande difficult\'e9 que j\rquote arrive \'e0
+ gagner. J\rquote y parviens, cependant\~; et j\rquote ai fait une assez belle r\'e9colte. Au bout de la premi\'e8re semaine on envoyait d\'e9j\'e0 des t\'e9l\'e9grammes suppliants aux bonnes d\'e9votes et aux ch\'e8res p\'e9
+nitentes qui ne se faisaient point prier pour mettre leurs offrandes \'e0 la poste. Mais, \'e0 pr\'e9sent, elles n\rquote exp\'e9dient plus que des pots de confitures\~;
+\par
+\par \endash Vous me donnez l\'e0, dis-je, une singuli\'e8re id\'e9e des m\'9curs du clerg\'e9.
+\par
+\par \endash Je vous en donnerais bien d\rquote autres\~!\'85 Il est difficile, en g\'e9n\'e9ral, d\rquote imaginer des dr\'f4les plus fangeux que ces hommes d\rquote \'e9glise. Ils sont les dignes pasteurs des \'e2mes contemporaines. Leurs m\'9curs\~
+! Comment voulez-vous qu\rquote ils en aient\~? La morale p\'e9trifi\'e9e dont ils sont les gardiens et les docteurs ne saurait faire d\rquote eux que des saints ou des fripons. La moralit\'e9 peut seulement exister avec la libert\'e9\~
+; elle doit sortir de cette libert\'e9, et s\rquote y greffer, non pas immuable, mais variable, en concordance avec l\rquote \'e9tat g\'e9n\'e9ral de culture de l\rquote humanit\'e9. Il y a des saints, dans le clerg\'e9\~; tr\'e8
+s peu, mais il y en a. Ce sont des monstres, \'e0 mon avis. Quant au reste\'85
+\par
+\par \endash Je serais bien aise de savoir quels sont les sentiments de vos confr\'e8res \'e0 votre \'e9gard\~?
+\par
+\par \endash Ils me ha\'efssent\~; ils ne me connaissent pas, mais ils me devinent\~; ils me sentent, pour mieux dire. Pas un de ceux dont j\rquote ai vid\'e9 l\rquote escarcelle, ces jours derniers, qui n\rquote ait r\'eav\'e9 de repr\'e9
+sailles atroces. Mais ils n\rquote osent pas agir\~; ils d\'e9vorent leur jalousie et leur rage. Se plaindre\~! \'c0 qui\~? \'c0 l\rquote archev\'eaque\~? L\rquote archev\'eaque me doit son si\'e8ge\~; et c\rquote est moi qui lui ai r\'e9dig\'e9
+, il y a trois mois, ce fameux mandement qui va lui valoir le chapeau de cardinal. Ah\~! ils savent que j\rquote ai l\rquote oreille de monseigneur\~! Du reste, ils peuvent aller \'e0 Rome, si le c\'9cur leur en dit.
+\par
+\par \endash Vous \'eates bien myst\'e9rieux, l\rquote abb\'e9.
+\par
+\par \endash Je le serais moins si mes r\'e9v\'e9lations pouvaient vous \'eatre utiles\~; mais \'e0 quoi vous serviraient-elles\~? Si pourtant vous \'eates curieux de d\'e9tails biographiques, venez d\'e9jeuner, avec moi demain matin \'e0 l\rquote h\'f4tel }{
+\i\cgrid0 Saint-Vincent de Paul}{\cgrid0 . Je vous pr\'e9senterai, de vous \'e0 moi, quelques types assez int\'e9ressants. C\rquote est entendu\~? Le menu ne vous effrayera pas\~: consomm\'e9 au rosaire, soles \'e0 l\rquote immacul\'e9e, tournedos \'e0
+ la vierge, timbale de nouilles saint Joseph, cr\'e8me terre-sainte et Ch\'e2teau-C\'e9leste\'85 Je d\'e9m\'e9nagerai apr\'e8s le caf\'e9. R\'e9flexion faite, je passerai encore une semaine \'e0 Vichy. Apr\'e8s quoi, mon retour \'e0 Paris s\rquote impose.
+
+\par
+\par \endash Une bonne \'9cuvre\~?
+\par
+\par \endash Justement. Je m\rquote occupe de la fondation d\rquote un asile pour les filles-m\'e8res aux abois. Entreprise patriotique autant que charitable, car vous savez que la France se d\'e9
+peuple effroyablement et que la seule population qui augmente sans cesse en ce beau pays, c\rquote est celle des prisons. Mes circulaires et mes d\'e9marches ont produit le meilleur effet, et l\rquote \'e9tablissement ouvrira ses portes avant peu, j
+\rquote esp\'e8re. La directrice sera Mme\'b0Boileau. Vous connaissez, je crois\~?
+\par
+\par \endash Mme\~Boileau\~? Non\~; pas du tout.
+\par
+\par \endash Mme\~Ida Boileau, rue Saint-Honor\'e9\~?
+\par
+\par \endash Quoi\~! Comment\~!\'85
+\par
+\par \endash Mon Dieu\~! ricane l\rquote abb\'e9, ne faites donc pas l\rquote enfant. Les choses les plus simples vous plongent dans la stup\'e9faction.
+\par
+\par \endash Vous exag\'e9rez. J\rquote ai appris \'e0 ne plus gu\'e8re m\rquote \'e9tonner. Ma surprise vient plut\'f4t de vous voir en relations avec\'85
+\par
+\par \endash Votre entourage\~?\'85 C\rquote est le hasard qui le veut, apparemment. Tenez, regardez l\'e0-bas, dans cette all\'e9e, ces deux messieurs et cette dame\'85 Vous les connaissez certainement.
+\par
+\par \endash En effet, dis-je apr\'e8s avoir tourn\'e9 la t\'eate dans la direction que m\rquote indique l\rquote abb\'e9. Le personnage qui se trouve \'e0 droite se nomme Mouratet\~; c\rquote est un de mes amis, et la dame est sa femme\~; quant au troisi\'e8
+me promeneur, je ne me rappelle pas\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est M.\~Armand de\~Bois-Cr\'e9ault, dit l\rquote abb\'e9\~; il est l\rquote amant de Mme\~Mouratet et le mari d\rquote une femme charmante qui fut oblig\'e9e de se s\'e9parer de lui.
+\par
+\par \endash La connaissez-vous\~? demand\'e9-je anxieusement, car j\rquote ai cess\'e9 de correspondre avec H\'e9l\'e8ne depuis plusieurs mois et je ne sais rien d\rquote elle.
+\par
+\par \endash Pas personnellement, r\'e9pond l\rquote abb\'e9. Elle habite la Belgique et je n\rquote ai jamais eu l\rquote honneur de la voir, bien que j\rquote aille souvent \'e0 Bruxelles. Mais j\rquote en ai entendu parler par un
+ banquier belge, un trafiqueur, si vous voulez, qui se nomme Delpich et avec lequel elle fait des affaires. Elle est fort intelligente et tr\'e8s ambitieuse, para\'eet-il\'85 Au fait, autant vous l\rquote avouer\~; je connais toute son histoire et je n
+\rquote ignore pas, non plus, celle de la famille de Bois-Cr\'e9ault.
+\par
+\par \endash Elle est \'e9difiante.
+\par
+\par \endash Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault aimait son fils, dit l\rquote abb\'e9 en secouant la t\'eate\~; il est en train de la ruiner et elle l\rquote aime encore. Elle l\rquote aime \'e0 mourir pour lui ou \'e0 tuer pour lui\'85 \'c9coutez\~: nous somm
+es tous malades, aujourd\rquote hui\~; et quelles que soient les formes qu\rquote affecte cette maladie, la cause en est toujours identique. Nous sommes condamn\'e9s par une morale surann\'e9e \'e0 passer de l\rquote \'e9tat naturel, directement, \'e0 l
+\rquote \'e9tat d\rquote imb\'e9cillit\'e9 passive, fonctionnante, et d\rquote humiliation abjecte. Les sentiments instinctifs, na\'effs, larges et braves, sont encha\'een\'e9s par les interdictions l\'e9gales et les anath\'e8
+mes religieux. Et ces instincts, refoul\'e9s, impuissants \'e0 se faire jour normalement, mais qui ne veulent pas mourir dans l\rquote }{\i\cgrid0 in-pace}{\cgrid0 o\'f9 les claquemure la b\'eatise, reparaissent, d\'e9figur\'e9s jusqu\rquote
+au crime ou d\'e9form\'e9s jusqu\rquote \'e0 l\rquote enfantillage. On parle de l\rquote infamie actuelle\~; elle est forc\'e9e, cette infamie\~; forc\'e9e, douloureuse, immense \endash immense comme la sottise dont elle \'e9mane. \endash D\rquote
+ailleurs, la folie augmente partout dans des proportions \'e9normes\'85 Vous me direz que le cas de Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault est un cas exceptionnel. Je vous r\'e9pondrai que beaucoup de m\'e8res font plus encore, pour leurs fils, que Mme\~de\~Bois-Cr\'e9
+ault. Combien de femmes, surtout dans les campagnes, qui tuent lentement leurs maris afin de faire exempter leurs fils du service militaire\~! Que de crimes ignor\'e9s a produits ce militarisme \'e0 outrance\~! La confession nous apprend\'85
+ Mais vous me comprenez, vous\~; et pour ceux qui ne me comprendraient pas, je parlerai, un jour, plus clairement. Je voudrais pourtant dire ceci\~: quand un accident d\'e9plorable met en deuil toute une ville, si un pr\'eatre se permet de d\'e9
+clarer en chaire que la catastrophe est un ch\'e2timent du ciel, on ne trouve pas d\rquote invectives assez am\'e8res pour l\rquote en accabler. On ne se demande m\'eame pas s\rquote il connaissait la vie r\'e9
+elle des victimes, si la confession ne lui avait point r\'e9v\'e9l\'e9 ce qu\rquote ignore la foule, et s\rquote il n\rquote avait pas le droit, le droit absolu, de parler de vengeance divine. Remarquez que je n\rquote emploie les mots\~: ch\'e2
+timent du ciel et vengeance divine que comme une figure\'85
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 s\rquote interrompt. \'c0 vingt pas, sous les arbres, s\rquote avance une jeune femme blonde, tr\'e8s jolie, v\'eatue de noir. Je ne sais pourquoi, elle me rappelle Broussaille, une Broussaille pleine de dignit\'e9
+. Elle va passer devant nous. L\rquote abb\'e9 se l\'e8ve et salue d\rquote un grand coup de chapeau, fort \'e9loquent. La jeune femme r\'e9pond d\rquote une inclinaison gracieuse.
+\par
+\par \endash Cette dame est r\'e9ellement tr\'e8s bien, dis-je.
+\par
+\par \endash Oui, certainement. C\rquote est Mlle\~Eulalie Voisin, la fille\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! je sais\~; mais je n\rquote avais pas l\rquote honneur de la conna\'eetre.
+\par
+\par \endash Elle va \'e0 la Grande Grille, dit l\rquote abb\'e9 comme la s\'9cur de Roger-la-Honte dispara\'eet, au bout du parc, entre le kiosque \'e0 musique et le Casino, j\rquote ai fort envie d\rquote y aller aussi\~; j\rquote ai deux mots\'85
+\par
+\par \endash Vous lui faites la cour, je parie\~?
+\par
+\par \endash Je ne vous le dirai pas, r\'e9pond l\rquote abb\'e9 en se levant. D\rquote abord, j\rquote ose \'e0 peine me l\rquote avouer \'e0 moi-m\'eame\~; puis, les sentiments de l\rquote amour, comme ceux de la religion, perdent leur sinc\'e9rit\'e9 d\'e8
+s qu\rquote ils sont exprim\'e9s. Au revoir\~; \'e0 demain matin.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigne \endash juste au moment o\'f9 s\rquote approchent Mouratet et les deux adult\'e8res qui l\rquote accompagnent. \endash L\rquote adult\'e8re femelle pousse un grand cri en m\rquote apercevant, se pr\'e9cipite au-devant de moi, m
+\rquote accable d\rquote exclamations et d\rquote interrogations\~; et ce n\rquote est qu\rquote au bout de trois minutes au moins que Mouratet parvient \'e0 me serrer la main et \'e0 me pr\'e9senter \'e0 l\rquote adult\'e8re m\'e2le. Un bell\'e2
+tre, insignifiant, pr\'e9tentieux et insipide\~; un homme dont les moustaches sont partout et le reste nulle part.
+\par
+\par Nous avons \'e9t\'e9 d\'eener \'e0 la }{\i\cgrid0 Restauration}{\cgrid0 . D\'eener m\'e9diocre, mais fort gai. Mouratet est la belle humeur en personne\~; il est satisfait de tout, trouve l\rquote univers admirable et ses habitants d\'e9licieux. La vie n
+\rquote a que des sourires pour lui. Il n\rquote est pas encore d\'e9put\'e9, c\rquote est vrai\~; mais simplement en raison de la difficult\'e9 qu\rquote \'e9prouve le gouvernement \'e0 d\'e9nicher l\rquote oiseau rare capable de prendre sa place \'e0 l
+\'e0 Direction des Douzi\'e8mes Provisoires, les Douzi\'e8mes Provisoires demandent \'e0 \'eatre habilement dirig\'e9s\~; c\rquote est incontestable. Donc, Mouratet a consenti, par pur patriotisme, \'e0 conserver sa situation, quelque temps encore\~
+; jusqu\rquote au printemps prochain. \'c0 cette \'e9poque, il posera sa candidature dans la Bi\'e8vre. Candidature progressiste qui sera soutenue comme il convient par les pouvoirs \'e9tablis.
+\par
+\par \endash Mon \'e9lection est assur\'e9e d\rquote avance, dit-il. Et apr\'e8s\'85 Il ne faudra pas t\rquote \'e9tonner de voir, d\rquote ici un an ou deux, le portefeuille des Finances sous mon bras.
+\par
+\par Je ne m\rquote en \'e9tonnerai pas. Oh\~! pas du tout. Armand de\~Bois-Cr\'e9ault aussi affirme que le fait ne le surprendra point\~; Mouratet, dit-il, est capable de tout.
+\par
+\par C\rquote est fort possible. Il est m\'eame capable, je crois, d\rquote \'eatre parfaitement au courant de la conduite de sa femme et d\rquote avoir jug\'e9 plus intelligent de ne rien dire. J\rquote en mettrais ma main au feu, qu\rquote
+il sait tout, et qu\rquote il a pris le parti de fermer les yeux. Comment serait-il admissible, sans cela, qu\rquote il f\'fbt seul \'e0 ne pas voir ce qui est \'e9vident pour tout le monde\~? Il est vrai qu\rquote il y a des gr\'e2ces d\rquote \'e9tat\~
+; mais\'85 Je demanderai des explications \'e0 Ren\'e9e, si l\rquote occasion s\rquote en pr\'e9sente.
+\par
+\par Elle se pr\'e9sente imm\'e9diatement. Armand de\~Bois-Cr\'e9ault nous propose, \'e0 Mouratet et \'e0 moi, une partie de billard. Mouratet accepte, mais je refuse. Je ne joue jamais au billard\~; c\rquote est un jeu trop 1830 pour moi. Ren\'e9e m\rquote
+approuve et me prie de la mener faire un tour de parc\~; ces messieurs viendront nous retrouver quand la chance se sera d\'e9clar\'e9e d\'e9finitivement en faveur de l\rquote un d\rquote eux.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, dis-je \'e0 Ren\'e9e une fois que nous avons travers\'e9 la sextuple rang\'e9e de cocottes attabl\'e9es devant l\rquote \'e9tablissement et qui se sont mises \'e0 chuchoter \'e0 notre passage, eh\~
+! bien, je suis heureux de pouvoir vous f\'e9liciter de votre aplomb.
+\par
+\par \endash Les compliments sont toujours bons \'e0 prendre, r\'e9pond-elle\~; mais mon aplomb n\rquote a rien de particulier. Ne pas se cacher, c\rquote est le meilleur moyen de ne pas \'e9veiller les soup\'e7
+ons de son mari. Toutes les femmes qui ont un peu d\rquote exp\'e9rience en savent autant que moi l\'e0-dessus.
+\par
+\par \endash Voulez-vous me faire croire que Mouratet ne se doute de rien\~?
+\par
+\par \endash Lui\~? De rien du tout. Absolument de rien, je vous assure. Vous vous apercevez de ce qui se passe, tout le monde s\rquote en aper\'e7oit, et lui seul continue \'e0 ne rien voir.
+\par
+\par \endash Mais s\rquote il ne continuait pas\~?
+\par
+\par \endash C\rquote est impossible, r\'e9pond Ren\'e9e avec la plus grande assurance. Lorsqu\rquote un homme a confiance dans une femme, \'e7a va loin. Et il a une confiance en moi\~! Tenez, le mois dernier, \'e0 Paris, il a re\'e7
+u deux ou trois lettres anonymes\~; il me les a montr\'e9es en riant et les a d\'e9chir\'e9es en haussant les \'e9paules\'85 Qui avait \'e9crit ces lettres, je l\rquote ignore.
+\par
+\par \endash Un soupirant \'e9vinc\'e9.
+\par
+\par \endash \'c9vinc\'e9\~! Vous voulez rire.
+\par
+\par \endash M\'e9content, alors.
+\par
+\par \endash Vous voulez me faire pleurer.
+\par
+\par \endash Une femme jalouse.
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9crie Ren\'e9e, comment aurait-elle pu savoir\~? D\rquote ailleurs, je n\rquote ai pas connu plus de trois hommes mari\'e9s depuis le commencement de l\rquote ann\'e9e. Voyons, ajoute-t-elle en comptant sur ses doigts\~
+; un, deux, trois\'85 quatre\'85 cinq. Non, pas plus de cinq. Ainsi\'85 Armand non compris, bien entendu.
+\par
+\par \endash Il est mari\'e9, pourtant.
+\par
+\par \endash Si peu\~! S\'e9par\'e9 de sa femme au bout d\rquote un mois de mariage. Elle est encore demoiselle, vous savez. D\rquote une pudibonderie \'e0 d\'e9courager un satyre. Elle a mieux aim\'e9 abandonner son mari que de lui accorder la clef des g\'e9
+n\'e9rations, comme disait\'85 Moli\'e8re. Comprenez-vous des choses pareilles\~? Une vestale fin de si\'e8cle\~! J\rquote ai bien ri quand Armand m\rquote a racont\'e9 \'e7a.
+\par
+\par \endash Il y a. de quoi. Il vous fait rire beaucoup, Armand\~?
+\par
+\par \endash Tr\'e8s peu. \'c0 dire vrai, il me met la mort dans l\rquote \'e2me. Il est si b\'eate\~! Encore plus que mon mari. Seulement, qu\rquote est-ce que vous voulez\~? \endash elle allonge son pouce sur son index \endash \'e7a, \'e7a, toujours \'e7
+a. Ah\~! l\rquote argent\~!\'85 Il faudra que je vous fasse faire des affaires, cet hiver, pour me remonter une bonne fois. Figurez-vous que je n\rquote ai plus un sou. Armand va recevoir une forte somme de sa m\'e8re, dans trois jours\~
+; elle vend deux ou trois fermes qu\rquote ils ont en Normandie\~; mais, d\rquote ici l\'e0, je suis \'e0 sec. Et il faut toujours une chose ou une autre. J\rquote ai le m\'eame chapeau sur la t\'eate depuis le commencement de la semaine\~
+; les horizontales se moquent de moi. C\rquote est tout naturel\~; vous ne pouvez pas inspirer le respect si vous portez huit jours le m\'eame chapeau\'85 Avez-vous deux ou trois cents francs sur vous\~?
+\par
+\par \endash Cinq cents seulement, dis-je en consultant mon portefeuille. Voici.
+\par
+\par \endash Bon, dit-elle en glissant le billet de banque dans son corsage\~; je vous rendrai \'e7a mardi. Ou, plut\'f4t\'85 donnez-moi votre adresse. J\rquote irai vous dire merci demain matin.
+\par
+\par \endash Je ne peux pas vous donner mon adresse, dis-je en riant. Je demeure chez une personne qui m\rquote a offert l\rquote hospitalit\'e9\'85
+\par
+\par \endash \'c9cossaise. Oui\~; j\rquote aper\'e7ois la jupe. Que vous \'eates m\'e9chant\~! On dirait que vous vous plaisez \'e0 me faire jouer le r\'f4le de Mme\~Putiphar\'85 Tant pis pour vous\~! Je ne vous
+ rendrai pas votre billet, et vous serez le premier qui n\rquote en aura pas eu pour son argent.
+\par
+\par \endash Il faut un commencement \'e0 tout. Dites-moi, petite Ren\'e9e, elle vous amuse, l\rquote existence que vous menez\~?
+\par
+\par \endash \'c9norm\'e9ment\~! je suis faite pour \'e7a, voyez-vous. C\rquote est tellement dr\'f4le, de raconter des blagues d\rquote un bout de l\rquote ann\'e9e \'e0 l\rquote autre, de n\rquote \'eatre jamais ce qu\rquote
+on parait, et de se moquer de tout le monde sans avoir l\rquote air de rien\~! C\rquote est comme si l\rquote on ne sortait pas du th\'e9\'e2tre. On se regarde jouer sa com\'e9die, vous savez, et c\rquote est d\'e9licieusement \'e9
+nervant. Des tas de sensations, mon cher\~! Je vous expliquerai \'e7a quand vous voudrez\~; mais je vous pr\'e9viens que je ne suis \'e9loquente qu\rquote en chemise. C\rquote est ma robe de professeur. Il faudra vous d\'e9
+cider, si vous voulez vous instruire. Vous d\'e9ciderez-vous\~?
+\par
+\par \endash Sans aucun doute.
+\par
+\par \endash Vous aurez raison. En attendant, soyez convaincu que j\rquote \'e9prouve une joie intense \'e0 les tromper tous, mon mari avec Armand, Armand avec d\rquote autres \endash j\rquote ai deux rendez-vous pour demain\~; comment faire\~? \endash et
+\'e0 leur tirer des carottes \endash passez-moi le mot \endash des carottes \'e0 la Vichy.
+\par
+\par Mais elle aper\'e7oit son mari et Armand de\~Bois-Cr\'e9ault qui se dirigent de notre c\'f4t\'e9, et change subitement de sujet de conversation. Ils nous rejoignent. C\rquote est Mouratet qui a gagn\'e9 la partie de billard\~
+; le proverbe a encore une fois raison.
+\par
+\par \endash Je reprochais vivement \'e0 M.\~Randal de n\rquote \'eatre, pas venu \'e0 Paris l\rquote hiver dernier, dit Ren\'e9e. Il m\rquote a promis d\rquote y faire un long s\'e9jour au commencement de l\rquote ann\'e9e prochaine. Maintenant, il faut qu
+\rquote il r\'e9p\'e8te sa promesse devant t\'e9moins.
+\par
+\par Je promets\~; et, comme il est dix heures et demie, je d\'e9clare que je suis oblig\'e9 de me retirer. Je ne veux pas manquer de parole \'e0 Marguerite de Vaucouleurs.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074060}XXIII \endash BARBE-BLEUE ET LE DOMINO NOIR{\*\bkmkend _Toc98074060}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par L\rquote hiver venu, j\rquote ai tenu la solennelle promesse que j\rquote avais faite aux \'e9poux Mouratet, \'e0 Vichy. J\rquote ai quitt\'e9 Londres pour Paris avec l\rquote intention de passer quelque temps dans cette capitale du monde civilis\'e9
+. Ce n\rquote est pas que je sois fou de Paris\~; non\~; j\rquote y suis n\'e9 et j\rquote aimerais autant mourir ailleurs. Je n\rquote ai aucun engouement de provincial pour cette ville si vant\'e9e et dont le seul monument vraiment beau se trouve \'e0
+ Versailles. Mais le s\'e9jour de Londres m\rquote \'e9tait devenu insupportable, vers la fin de d\'e9cembre. La saison d\rquote automne avait \'e9t\'e9 morne et, \'e0 part deux ou trois exp\'e9ditions peu fructueuses, je l\rquote avais pass\'e9
+e les bras crois\'e9s. L\rquote inaction n\rquote est pas mon fait. Elle me p\'e8se. Elle me semblait plus lourde encore avec la hantise de souvenirs qui venaient croasser comme des corbeaux sinistres, \'e0 cet anniversaire d\rquote \'e9v\'e9
+nements dont je voudrais avoir perdu la m\'e9moire.
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9, je commence \'e0 boire pour oublier, moi qui, jusqu\rquote \'e0 pr\'e9sent, n\rquote ai jamais bu que pour boire. Je glisse insensiblement sur la pente de l\rquote inconduite. J\rquote en suis tout \'e9tonn\'e9 moi-m\'eame, car je n
+\rquote aurais certainement pas cru\'85 Mais sait-on ce que l\rquote avenir nous r\'e9serve\~?
+\par
+\par Qui aurait pu pr\'e9voir, par exemple, que Mouratet deviendrait jaloux\~? Personne. Eh\~! bien, Mouratet est jaloux, f\'e9rocement, comme un tigre. Ren\'e9e, que j\rquote ai \'e9t\'e9 voir \'e0 plusieurs reprises, m\rquote avait d\'e9j\'e0
+ averti du fait, mais j\rquote avais refus\'e9 d\rquote ajouter foi \'e0 ses assertions, tellement elles me paraissaient invraisemblables. Elle avait eu beau me dire que son mari la faisait surveiller, rentrait \'e0 des heures auxquelles on ne l\rquote
+attendait pas, venait troubler de son apparition intempestive ses plus innocents }{\i\cgrid0 five o\rquote clock}{\cgrid0 , et exigeait qu\rquote elle lui rendit compte de son moindre mouvement, j\rquote \'e9tais rest\'e9 sceptique. Mouratet jaloux, c
+\rquote est trop dr\'f4le.
+\par
+\par Pourtant, rien n\rquote est plus vrai. Mouratet lui-m\'eame me l\rquote a avou\'e9 la semaine derni\'e8re, un matin o\'f9 je l\rquote avais rencontr\'e9 par hasard et l\rquote avais emmen\'e9 d\'e9jeuner avec moi. \'ab\~Tu ne sais pas ce que c\rquote
+est que la jalousie, m\rquote a-t-il dit d\rquote une voix \'e0 fendre l\rquote \'e2me. C\rquote est un tourment indicible et je l\rquote endure depuis deux mois. \endash Deux mois\~! me suis-je \'e9cri\'e9. Veux-tu me dire qu\rquote
+il y a deux mois que tu doutes de la vertu de ta femme\~? \endash H\'e9las\~! oui. Je n\rquote ai pas de preuves, il est vrai\'85 \endash Eh\~! bien, mon ami, si tu n\rquote as pas de preuves \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est, tu as compl\'e8
+tement tort de te mettre martel en t\'eate. Une femme coupable ne demande pas trois semaines pour se trahir\~; l\rquote impunit\'e9 accro\'eet son audace et\'85 \endash C\rquote est ce que je me dis tous les jours\~; mais\'85 \endash Ta, ta, ta\~
+; tu as toujours \'e9t\'e9 d\'e9fiant. Au coll\'e8ge m\'eame, je me rappelle\'85 \endash Tu crois\~? a demand\'e9 Mouratet avec un \'e9clair de joie dans les yeux. \endash Comment, si je crois\~! Tu es la d\'e9fiance m\'eame\~! Tu ne t\rquote en aper
+\'e7ois pas, et je ne te l\rquote aurais jamais dit si les circonstances ne m\rquote avaient pas forc\'e9 \'e0 ouvrir la bouche\~; mais vraiment\'85 \endash Tu pourrais bien avoir raison. Quand j\rquote y r\'e9fl\'e9chis, en effet\'85 Pourtant, j\rquote
+ai re\'e7u tant de lettres fl\'e9trissant la conduite de Ren\'e9e\'85 \endash Des lettres \'e9crites par des femmes jalouses de sa beaut\'e9. \endash Peut-\'eatre. Malgr\'e9 tout, il y a une chose que je ne m\rquote explique pas. Ses d\'e9
+penses de toilette sont exag\'e9r\'e9es, certainement\~; et je me demande d\rquote o\'f9 vient l\rquote argent\'85 \endash Ah\~! c\rquote est l\rquote \'e9ternelle question\~! D\rquote o\'f9 vient l\rquote argent\~! Mais, des \'e9
+conomies que sait faire ta femme, mon cher. Elle \'e9conomise, ta femme. Elle met de c\'f4t\'e9 cent sous par ici et vingt francs par l\'e0. Les petits ruisseaux font les grandes rivi\'e8res\~; et lorsqu\rquote elle a besoin d\rquote
+une certaine somme pour sa modiste ou sa couturi\'e8re, elle n\rquote a pas \'e0 te la demander. Voil\'e0. Moi, je trouve beaucoup de tact et de d\'e9licatesse dans cette fa\'e7on d\rquote agir\~; elle \'e9pargne ces discussions d\rquote int\'e9r\'ea
+t toujours si malvenues dans un m\'e9nage\~; elle \'e9pargne\'85 Enfin, veux-tu mon avis\~? Ta femme est une femme sup\'e9rieure \'e0 tous les points de vue et tu as le plus grand tort de douter d\rquote elle\'85 \endash Ah\~! a soupir\'e9
+ Mouratet, je suis dans une position si d\'e9licate, vois-tu\~! Je serai d\'e9put\'e9 avant deux mois, songes-y. Cela impose des devoirs, de grands devoirs. Un repr\'e9sentant du peuple est l\'e0 pour donner l\rquote exemp
+le. Il faut que sa maison soit de verre, la femme de C\'e9sar ne doit pas \'eatre soup\'e7onn\'e9e. \endash Naturellement, ai-je repris en faisant des efforts d\'e9sesp\'e9r\'e9s pour \'e9touffer mon rire. Mais encore faut-il que les soup\'e7
+ons soient bas\'e9s sur quelque chose. N\rquote as-tu pas que des pr\'e9somptions\~? Te m\'e9fies-tu de quelqu\rquote un\~? \endash Oui et non. J\rquote avais pens\'e9 tout d\rquote abord qu\rquote Armand\'85 Il \'e9tait sans cesse \'e0 la maison\~; on l
+\rquote avait vu avec Ren\'e9e\'85 Mais je lui ai fait comprendre que ses assiduit\'e9s \'e9taient pouss\'e9es trop loin et il est devenu la correction en personne. Depuis deux mois, il n\rquote a vu Ren\'e9e que devant moi, j\rquote en suis s\'fbr\~
+; quant \'e0 elle, elle ne sort presque plus\'85 \endash Eh\~! bien, eh\~! bien, tu vois\~!\'85 Des apparences\~! Avais-je raison de te parler de ton caract\'e8re ombrageux\~? Hein\~? Tu n\rquote es pas brouill\'e9 avec Armand de\~Bois-Cr\'e9
+ault, au moins\~? \endash Pas du tout. Nous sommes les meilleurs amis du monde. Il est m\'eame entendu que nous irons ensemble, la semaine prochaine, au bal de l\rquote Op\'e9ra. Tu y viendras aussi, j\rquote esp\'e8re\~? Tu sais, nous nous trave
+stissons tous de pied en cap. Que veux-tu\~? Ce sont des choses que je n\rquote aime pas beaucoup, mais elles me seront bient\'f4t interdites\~; car, lorsqu\rquote on porte l\rquote \'e9charpe de d\'e9put\'e9\'85
+ Oui. Armand sera en seigneur Louis XIII, Ren\'e9e en pierrette\'85 elle a refus\'e9 de se faire faire un costume plus dispendieux\'85 \endash Ah\~! me suis-je \'e9cri\'e9, tu devrais \'eatre honteux\~! C\rquote est un reproche muet qu\rquote elle t
+\rquote adresse l\'e0, mais il est \'e9loquent. \endash C\rquote est vrai, a r\'e9pondu Mouratet, la larme \'e0 l\rquote \'9cil\~; et j\rquote ai commis une autre sottise\'85 Figure-toi\'85 Non, c\rquote est trop b\'eate\~
+! Figure-toi que, moi, je serai d\'e9guis\'e9 en Barbe-Bleue.\~\'bb Cette fois, j\rquote ai ri sans me g\'eaner, et de bon c\'9cur. Mouratet en Barbe-Bleue\~? Oh\~! c\rquote est \'e0 se rouler\'85 \'ab\~Je vois bien que c\rquote
+est ridicule, a-t-il continu\'e9 d\rquote une voix piteuse\~; mais le costume est command\'e9, en cours d\rquote ex\'e9cution\'85 Alors, c\rquote est entendu. Nous comptons sur toi\~; viens nous prendre mardi soir.\~\'bb Et il m\rquote a quitt\'e9, l
+\rquote air joyeux et penaud en m\'eame temps, joyeux des excellentes consolations que je lui ai donn\'e9es, penaud de m\rquote avoir fait la confidence de sa jalousie sans motifs. Ah\~! triste et stupide idiot\'85
+\par
+\par \endash Monsieur et Madame ne sont pas encore pr\'eats, me dit le domestique qui m\rquote introduit, le mardi, vers onze heures du soir, dans le salon du boulevard Malesherbes.
+\par
+\par C\rquote est bon. Je prends un journal sur une table\~; mais j\rquote ai \'e0 peine eu le temps de le d\'e9plier qu\rquote une porte s\rquote entr\rquote ouvre, s\rquote ouvre tout \'e0 fait, et que Ren\'e9
+e, en costume de pierrette moins le chapeau blanc, s\rquote \'e9lance vers moi.
+\par
+\par \endash Vite\~! Vite\~! dit-elle, \'e9coutez-moi. Voulez-vous me rendre deux grands services\~?
+\par
+\par \endash Cent, mille, tant que vous voudrez.
+\par
+\par \endash Merci. Eh\~! bien, d\rquote abord, il faut vous arranger, ce soir, \'e0 \'e9loigner de moi mon mari pendant une demi-heure. Vous voyez \'e7a\~? Qu\rquote il n\rquote ait pas envie d\rquote aller regarder o\'f9 je suis. Je vais vous le dire o\'f9
+ je serai. Je serai dans une loge \endash vous savez\~? au fond \endash avec Armand. Oui, depuis deux mois, c\rquote est \'e0 peine s\rquote il a pu me dire qu\rquote il m\rquote aime plus de cinq ou six fois\~; et ce soir, c\rquote est s\'e9
+rieux, il a un joli cadeau \'e0 me faire. Il a \'e9t\'e9 fort g\'ean\'e9, ces temps-ci, mais sa m\'e8re vient d\rquote hypoth\'e9quer son h\'f4tel\'85 Je vous raconte tout \'e7a afin de vous faire voir comme c\rquote est grave. Voil\'e0. Il faut que vous
+\'e9cartiez mon mari pendant une demi-heure. Pourrez-vous\~?
+\par
+\par \endash Certainement. Comptez sur moi. Mais \'e7a, c\rquote est le premier service. Et le second\~?
+\par
+\par \endash Le second\'85 Il faut que vous m\rquote enleviez demain.
+\par
+\par \endash Hein\~?
+\par
+\par \endash Oui. L\rquote existence que je m\'e8ne n\rquote est pas tenable. Si vous croyez que je n\rquote en ai pas assez, d\rquote une vie pareille\~! Questionn\'e9e, tourment\'e9e, espionn\'e9e, pas une minute de libert\'e9\~! Et tout \'e7
+a, je vous demande pourquoi\~! Parce que Monsieur a re\'e7u des lettres anonymes. On n\rquote en envoie qu\rquote aux imb\'e9ciles, des lettres anonymes\~! Je le lui dirai ce soir, pour s\'fbr\'85 Alors, vous voulez bien\~?
+\par
+\par \endash Mais, dis-je en me laissant tomber sur une chaise, je ne sais vraiment pas. En principe, l\rquote enl\'e8vement me sourit assez\~; mais je dois avouer qu\rquote en pratique\'85
+\par
+\par En pratique, non, il ne me sourit pas du tout. Ce ne sont pas les scrupules qui me g\'eanent, bien entendu. Les scrupules et moi, \'e7a fait deux. Mais, si l\'e9g\'e8re qu\rquote elle soit, cette petite femme, elle p\'e8sera d\rquote
+un rude poids sur mes \'e9paules. Qu\rquote en ferai-je, mon Dieu\~! D\rquote autant plus qu\rquote avec une \'e9cervel\'e9e pareille, on est \'e0 la merci d\rquote une \'e9tourderie\~; et il faut le jouer serr\'e9, le jeu que je joue\'85 Ren\'e9
+e me regarde d\rquote un air constern\'e9.
+\par
+\par \endash Vous ne voulez pas\~? Ce n\rquote est pourtant pas bien difficile, ce que je vous demande. Arracher une femme au foyer conjugal, en voil\'e0 une belle affaire\~! \'c7a se fait tous les jours et cent fois par jour, rien qu\rquote \'e0
+ Paris. Vrai, je n\rquote aurais pas cru\'85
+\par
+\par Elle saute sur mes genoux, me passe un bras autour du cou.
+\par
+\par \endash Voyons, gros b\'eate\~! Puisque je vous dis que \'e7a ne peut pas durer comme \'e7a et qu\rquote il faut que je m\rquote en aille demain car j\rquote aurai de l\rquote argent ce soir. Si je pouvais partir toute seule\'85
+ Mais je ne connais rien aux trains, aux bateaux, \'e0 tout \'e7a\'85 Je me perdrais. Et puis\'85 Ah\~! mais, j\rquote y suis, \'e0 pr\'e9sent\~! Ce n\rquote est pas du tout un collage que je vous propose, vous savez. C\rquote est \'e7
+a que vous craigniez, pas\~? N\rquote ayez pas peur. J\rquote en ai assez, des liens sacr\'e9s, et profanes, et de tous les liens. Non. Vous ferez de moi tout ce que vous voudrez\~
+; vous me garderez un jour, ou un mois, ou pas du tout, comme il vous plaira. Une fois que vous m\rquote aurez sortie d\rquote ici, je saurai bien me tirer d\rquote affaires.
+\par
+\par Pas tr\'e8s s\'fbr. Ce n\rquote est point un m\'e9tier commode, le m\'e9tier d\rquote aventuri\'e8re. Mais on verra. En tous cas, la situation change.
+\par
+\par \endash Je croyais, dis-je, que vous ne parliez pas s\'e9rieusement\~; mais puisqu\rquote il en est autrement, disposez de moi. Deux mots seulement. Vous voulez emporter vos toilettes\~?
+\par
+\par \endash Pas toutes. Sept ou huit malles, tout au plus.
+\par
+\par \endash Faites-les envoyer demain \'e0 Londres, \'e0 mon adresse. Et quant \'e0 vous, soyez chez moi vers quatre heures, et ne vous inqui\'e9tez de rien.
+\par
+\par \endash \'c0 la bonne heure, dit Ren\'e9e. Vous \'eates gentil comme tout. Tiens\~! embrasse-moi\~; il y a longtemps que j\rquote en ai envie\'85
+\par
+\par Mais elle se redresse, tend l\rquote oreille\~; une porte vient de s\rquote ouvrir, au fond de l\rquote appartement.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 Barbe-Bleue, dit-elle. Anne, ma s\'9cur Anne\'85
+\par
+\par Elle saute sur ses pieds, pirouette, fait un geste de voyou, et s\rquote en va \'e0 grandes enjamb\'e9es, les bras en l\rquote air.
+\par
+\par Mouratet, une seconde apr\'e8s, entre dans le salon\~; et je ne puis retenir un cri \'e0 son aspect. Il est ignoble. Ah\~! cette d\'e9froque de criminel \endash et de quel criminel \endash port\'e9e par ce bourgeois\~! Ce n\rquote est pas ridicule, non
+\~; mais c\rquote est tellement horrible que c\rquote est inexprimable. Aucune description d\rquote artiste, aucune enluminure d\rquote \'c9pinal, si grandiose que l\rquote ait faite la plume, si atroce que l\rquote ait plaqu\'e9
+e la machine, ne pourraient donner l\rquote id\'e9e du Barbe-Bleue que j\rquote ai devant moi. C\rquote est quelque chose d\rquote inou\'ef. C\rquote est la bassesse enti\'e8re de toute une esp\'e8ce vile sous la d\'e9
+pouille terrible de toute une race cruelle. On a un peu l\rquote impression d\rquote une peau de tigre, comme peinte et fard\'e9e pour l\rquote orgie sauvage, jet\'e9e sur la croupe fuyante d\rquote une hy\'e8ne s\rquote \'e9vadant d\rquote un charnier\~
+; mais on a surtout la sensation d\rquote instincts affreux, imp\'e9n\'e9trables d\rquote ordinaire et transparaissant tout \'e0 coup, par d\'e9pit, sous ce d\'e9guisement qu\rquote ils d\'e9daignent et dont ils cr\'e8vent la cruaut\'e9 incompl\'e8te de l
+\rquote absolu de leur barbarie. C\rquote est Barbe-Bleue\~; mais ce n\rquote est Barbe-Bleue que parce que c\rquote est Mouratet.
+\par
+\par \endash Eh\~! eh\~! s\rquote \'e9crie le directeur des Douzi\'e8mes Provisoires, ravi de l\rquote effet que produit sur moi son travestissement, on dirait que tu me trouves r\'e9ussi.
+\par
+\par \endash Tout \'e0 fait, dis-je. R\'e9ellement, tu es effroyable.
+\par
+\par \endash Le fait est que ce n\rquote est pas mal, dit-il en se regardant dans une glace. Pas mal du tout\'85 Je t\rquote ai fait attendre\'85
+\par
+\par \endash J\rquote en ai profit\'e9 pour lire un article qui traite du projet de loi sur les retraites ouvri\'e8res, que la Chambre va discuter.
+\par
+\par \endash Elle ne le votera, pas, dit Mouratet. Des retraites aux ouvriers\~! Qu\rquote on en accorde aux militaires, aux fonctionnaires, c\rquote est tout naturel\~; ils font la grandeur de la France. Mais aux ouvriers\~!\'85 O\'f9 irait-on\~?
+\par
+\par C\rquote est vrai. O\'f9 irait-on\~?\'85 Ah\~! animal\~! Je ne regretterai pas le tour que j\rquote aiderai demain ta femme\'85
+\par
+\par Elle entre justement, coiff\'e9e de son chapeau pointu, vive et jolie au possible.
+\par
+\par \endash Comment me trouves-tu\~? demande Mouratet.
+\par
+\par \endash De face, \'e7a va bien\~; voyons de dos.
+\par
+\par Mouratet se tourne et Ren\'e9e lui fait un grand pied de nez.
+\par
+\par \endash C\rquote est encore mieux.
+\par
+\par Armand de\~Bois-Cr\'e9ault arrive. D\rquote un Louis XIII irr\'e9prochable. Nous partons.
+\par
+\par Canaille, ce bal. Triste aussi, malgr\'e9 toutes les exub\'e9rances, la musique, les serpentins et les confetti. Des femmes en dominos \endash blanc partout en toutes les nuances \endash \~; des hommes en habit, comme moi\~; s\rquote emb\'ea
+tant, comme moi\~; et venus l\'e0 sans savoir pourquoi, comme moi. Les travestis\~; glac\'e9s du satin, clinquant des paillettes, mensonges des dentelles, Malines, pierreries et cailloux du Rhin, bijoux de prix et costumes somptueux\~
+; on ne sait pas bien. Pourquoi ces gens-l\'e0 se d\'e9guisent-ils\~? Par n\'e9cessit\'e9\~? Pas tous. Le besoin de prendre une attitude vis-\'e0-vis des autres et surtout vis-\'e0-vis de soi, de se para\'eetre naturel \'e0 soi-m\'eame. Ils n\rquote
+ont point de personnalit\'e9 et cherchent \'e0 s\rquote en faire une, pour un soir. Et celle qu\rquote ils arrivent \'e0 se cr\'e9er, c\rquote est la leur propre qu\rquote ils retrouvent, si l\rquote on sait voir. Pour mon compte, je n\rquote ai jamais
+\'e9prouv\'e9 de surprise \'e0 voir un \'eatre se d\'e9masquer. C\rquote est toujours le visage que je m\rquote attendais \'e0 trouver sous le masque qui m\rquote est apparu. Du reste, tel masque, pos\'e9 sur telle figure, n\rquote a pas du tout le m\'ea
+me aspect que s\rquote il en recouvre une autre. Le masque ne dissimule pas, il trahit. Une chose \'e9tonnante, c\rquote est la tendance aristocratique des travestissements\~; princes, princesses, seigneurs et marquises. On ne se croirait gu\'e8re en pa
+ys d\'e9mocratique\~; ou plut\'f4t\'85 Cette derni\'e8re remarque \'e9tait bonne \'e0 faire \endash d\rquote autant que ce n\rquote est que l\rquote avant-derni\'e8re. \endash Voici la constatation finale\~: dans cette foule de courtisans, pages, \'e9
+cuyers, barons et chambellans, pas un roi, pas un personnage portant le diad\'e8me, tenant le sceptre \'e0 la main. Personne ne veut r\'e9gner. Tout le monde veut \'eatre de la cour. On voit \'e7a ailleurs qu\rquote ici.
+\par
+\par Mouratet fait sensation. Dans un couloir, une bande sympathique l\rquote entoure, lui demand\'e9 des nouvelles de ses femmes. Il r\'e9pond malais\'e9ment. Ren\'e9e, qui s\rquote est \'e9loign\'e9e insensiblement, me fait un signe et dispara\'ee
+t. Je donne \'e0 la bande sympathique les r\'e9ponses que ne trouve pas Mouratet et je m\rquote arrange de telle fa\'e7on qu\rquote elle nous barre le passage pendant cinq minutes.
+\par
+\par \endash Viens par ici, dis-je \'e0 Mouratet quand nous parvenons \'e0 nous d\'e9gager. Il faut que je te fasse faire la connaissance d\rquote une petite femme extraordinaire. Tu ne regretteras pas ton temps\~; tu vas voir.
+\par
+\par Et nous nous mettons \'e0 la recherche de la femme extraordinaire, qui n\rquote existe que dans mon imagination, naturellement.
+\par
+\par \endash C\rquote est curieux, dis-je\~; elle \'e9tait l\'e0 il n\rquote y a qu\rquote un instant\~; elle a d\'fb tourner \'e0 gauche\'85 Non\~; alors, c\rquote est \'e0 droite\'85 Ah\~! la voici.
+\par
+\par C\rquote est une femme. Mais est-ce une femme extraordinaire\~? J\rquote engage la conversation, pour voir. Non, c\rquote est une dinde\'85
+\par
+\par \endash Si vous voulez faire une bonne affaire, lui dis-je \'e0 l\rquote oreille, dites \'e0 mon ami qu\rquote il vous a fait peur. R\'e9p\'e9tez-le lui sans tr\'eave.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur Barbe Bleue, s\rquote \'e9crie la Dinde, que vous m\rquote avez fait peur\~!
+\par
+\par Mouratet est enchant\'e9. Ils sont tout de suite tr\'e8s camarades, la Dinde et lui. J\rquote ai eu la main heureuse. Si j\rquote \'e9tais tomb\'e9 sur une femme extraordinaire\'85 Il y a pr\'e8s d\rquote un quart d\rquote heure que Ren\'e9e s\rquote est
+\'e9clips\'e9e\~; allons, \'e7a va bien. La Dinde se d\'e9clare alt\'e9r\'e9e. Admirable\~! Nous la conduisons au buffet et je la d\'e9salt\'e8re de mon mieux. Le Champagne lui d\'e9lie la langue\~; Mouratet s\rquote int\'e9resse beaucoup \'e0
+ sa conversation.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur Barbe-Bleue, s\rquote \'e9crie-t-elle, que vous m\rquote avez fait peur\~! Quand je vous ai vu\'85
+\par
+\par La Dinde laisse tomber son \'e9ventail. Je me baisse pour le ramasser. Lorsque je rel\'e8ve la t\'eate, je m\rquote aper\'e7ois qu\rquote une femme en domino noir s\rquote est approch\'e9e de Mouratet, lui parle \'e0 l\rquote oreille. Le domino noir s
+\rquote en va. Mouratet, l\rquote air ahuri, la bouche ouverte, s\rquote est renvers\'e9 sur le dossier de sa chaise, les bras ballants.
+\par
+\par \endash Es-tu malade\~? demand\'e9-je. Que t\rquote a dit cette femme\~?
+\par
+\par \endash Rien, rien, r\'e9pond-il en se levant. Attends-moi une minute\~; je reviens.
+\par
+\par Il s\rquote \'e9loigne, suivant le chemin que vient de prendre le domino noir.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit la Dinde, ce n\rquote est pas grand\rquote chose, allez\~; une farce, sans doute\~; un bateau qu\rquote on lui monte. On raconte tant de blagues, ici\~!\'85
+\par
+\par C\rquote est certain\~; mais\'85 je voudrais bien savoir ce que fait Mouratet, tout de m\'eame, je prends le parti d\rquote abandonner la Dinde \'e0 ses r\'e9flexions et de sortir. J\rquote ai \'e0 peine fait trois pas dans le couloir que le bruit \'e9
+touff\'e9 d\rquote une double d\'e9tonation parvient \'e0 mes oreilles. Je me pr\'e9cipite.
+\par
+\par Mais des gardes municipaux, plus prompts que moi, se sont \'e9lanc\'e9s, ont ouvert la porte d\rquote une loge, ont empoign\'e9 Mouratet. Par la porte entrouverte, j\rquote ai le temps d\rquote apercevoir deux corps \'e9tendus, un corps d\rquote
+homme, un corps de femme v\'eatue de blanc, avec une tache rouge sur la poitrine. Deux gardes entra\'eenent Mouratet qui chancelle, l\rquote enl\'e8vent en toute h\'e2te, \'e0 bout de bras. Un autre se met en faction devant la porte de la loge qu\rquote
+il vient de refermer.
+\par
+\par \endash Circulez, Messieurs, nous dit-il \'e0 moi et \'e0 quelques autres curieux\~; n\rquote attirez pas la foule.
+\par
+\par Deux messieurs arrivent, le commissaire et le m\'e9decin de service. Ils p\'e9n\'e8trent dans la loge, et en sortent trois minutes apr\'e8s.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est absolument rien, dit le commissaire aux badauds\~; un imb\'e9cile s\rquote est amus\'e9 \'e0 faire partir des p\'e9tards et deux dames se sont trouv\'e9es mal.
+\par
+\par Je m\rquote approche du docteur et l\rquote interroge en lui donnant les raisons de ma curiosit\'e9.
+\par
+\par \endash Ils sont morts tous les deux, dit-il tout bas\~; l\rquote homme vient de rendre le dernier soupir et la femme a \'e9t\'e9 tu\'e9e sur le coup\~; atteinte en plein c\'9cur. Vengeance de mari tromp\'e9, n\rquote est-ce pas\~? Ah\~
+! les cocus assassins, Monsieur\~!\'85 Tenez, on enl\'e8ve les cadavres, ajoute-t-il en me montrant des employ\'e9s du th\'e9\'e2tre qui emportent prestement les corps, envelopp\'e9s de toiles, par un escalier d\'e9rob\'e9. Voyez, c\rquote
+est fait. Le public ne s\rquote est pour ainsi dire aper\'e7u de rien. Regardez ces gens qui rient et qui plaisantent, l\'e0, \'e0 c\'f4t\'e9 de nous. C\rquote est la vie. La com\'e9die laisse \'e0 peine au drame le temps de se d\'e9
+nouer. Voulez-vous venir avec moi\~? Vous pourrez voir les cadavres et parler au prisonnier.
+\par
+\par \endash Je vous remercie, docteur\~; j\rquote irai dans un instant.
+\par
+\par R\'e9flexion faite, je n\rquote irai pas du tout. \'c0 quoi bon, maintenant que le crime est accompli\~? maintenant qu\rquote elle g\'eet sur la table des policiers en attendant la dalle de l\rquote amphith\'e9\'e2tre, cette petite Ren\'e9e, folle et d
+\'e9prav\'e9e comme son \'e9poque, mais d\rquote une si vivante inconscience. Oh\~! pauvre petit oiseau\~!\'85 Et cet \'e2ne, cet imb\'e9cile qui l\rquote a tu\'e9e, qui s\rquote est arrog\'e9 le droit d\rquote infliger la peine de mort pour un d\'e9
+lit que le code lui-m\'eame ne punit, au maximum, que de six mois de prison\~! Ce mis\'e9rable qui devait tout \'e0 cette femme, sa situation et son bien-\'eatre, et les satisfactions de sa vanit\'e9 grotesque, et m\'eame la consid\'e9
+ration dont il jouissait. Et il ne voulait pas payer, pour tout cela\~; il ne voulait pas \'eatre cocu. Oh\~! oh\~! oh\~! Il ne voulait pas \'eatre cocu\~! Et les jur\'e9s qui l\rquote acquitteront ne veulent pas, non plus, \'eatre cocus\~; ni les r\'e9
+pugnants spectateurs de la Cour d\rquote assises qui applaudiront au verdict et attendront l\rquote assassin pour le porter en triomphe. Ils tiennent \'e0 avoir la propri\'e9t\'e9 de leurs femmes, ces gens-l\'e0, avec droit de vie et de mort sur elles\~
+; et ils d\'e9clarent, \'e0 la barbe des l\'e9gislateurs, qu\rquote il n\rquote y a encore que les coups de pistolet pour maintenir l\rquote institution du mariage\'85 Ils ont raison, les chourineurs\~!
+\par
+\par Je me dirige vers le grand escalier\~; mais, comme je passe aupr\'e8s d\rquote un groupe d\rquote habits noirs, quelques paroles attirent mon attention. J\rquote \'e9coute, sans en avoir l\rquote air.
+\par
+\par \endash Oui, dit un jeune homme, c\rquote est Armand de\~Bois-Cr\'e9ault qui vient d\rquote \'eatre tu\'e9.
+\par
+\par \endash C\rquote est ce qui pouvait lui arriver de mieux, r\'e9pond un autre. Il avait fait des faux\'85 Mais, certainement\~: des faux\~; il y a deux mois environ, au moment o\'f9 sa famille ne lui fournissait pas les fonds qu\rquote il lui fallait.
+ Vous ne saviez pas\~? Alors, il n\rquote y a que vous\'85 Il aurait \'e9t\'e9 poursuivi, malgr\'e9 le remboursement qu\rquote il offrait, et d\'e9shonor\'e9 avant la fin de la semaine.
+\par
+\par Je descends l\rquote escalier. D\'e9shonor\'e9\~! Il aurait \'e9t\'e9 d\'e9shonor\'e9\'85 Tout d\rquote un coup, la confusion de faits inexplicables se d\'e9brouille, je trouve la clef de choses que je ne p\'e9n\'e9trais pas. Ce domino noir \endash
+ ce domino noir qui est venu chercher Mouratet et lui a mis le revolver \'e0 la main \endash ce domino noir, c\rquote est H\'e9l\'e8ne\'85 Oui, j\rquote en suis s\'fbr\~! C\rquote est H\'e9l\'e8ne\~!\'85 H\'e9l\'e8ne qui redoutait la fl\'e9
+trissure dont un scandale fangeux allait marquer ce nom de Bois-Cr\'e9ault qu\rquote elle a conquis, et veut garder sans friche visible, H\'e9l\'e8ne qui a pu du m\'eame coup satisfaire sa vengeance et saisir sa libert\'e9 enti\'e8re \endash et qui d\'e9
+fend l\rquote Honneur du Nom\'85
+\par
+\par Ah\~! mis\'e8re\~!\'85 Stupidit\'e9 tragique\~!\'85
+\par
+\par Je suis sorti du th\'e9\'e2tre et je vais en descendre les marches. La nuit est froide. Le ciel, pur et tr\'e8s haut, semble une vo\'fbte d\rquote acier sombre, o\'f9 sont ench\'e2ss\'e9es des pierreries\'85 Je me souviens de la conversation qu
+e nous avons eue, Roger-la-Honte et moi, au sujet des \'e9toiles, la nuit o\'f9 nous avons vol\'e9 l\rquote industriel, en Belgique. Oui, si d\rquote autres astres sont habit\'e9s, les \'eatres qui y vivent voient rayonner notre plan\'e8te, notre plan\'e8
+te si inf\'e2me, si hideuse et si noire \endash ils la voient rayonner de l\rquote \'e9clat des diamants purs.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074061}XXIV \endash ON DIRA POURQUOI\'85{\*\bkmkend _Toc98074061}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par J\rquote aime autant l\rquote avouer\~: je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote enterrement de Ren\'e9e et je n\rquote ai point visit\'e9 Mouratet dans sa prison. Je n\rquote ai pas \'e9t\'e9 \'e0 l\rquote enterrement de Ren\'e9e parce que cela n
+\rquote aurait servi \'e0 rien, et je n\rquote ai pas visit\'e9 Mouratet parce que Mouratet me d\'e9go\'fbte et que son infortune actuelle ne me touche en aucune fa\'e7on. Je ne suis pas sentimental. C\rquote est un d\'e9faut\~; mais qui n\rquote en a pas
+\~?
+\par
+\par Cependant, je ne me dissimule point que de grands ennuis m\rquote attendent. On sait que je fr\'e9quentais les \'e9poux Mouratet, que je les ai accompagn\'e9s au bal de l\rquote Op\'e9ra, que je me trouvais avec le mari tandis que la femme s\rquote
+oubliait, dans une loge, en une conversation criminelle. Je vais \'eatre appel\'e9 incessamment, en qualit\'e9 de t\'e9moin, devant le juge d\rquote instruction. Perspective d\'e9sagr\'e9able. Je n\rquote ai pas de pr\'e9jug\'e9s contre les juges d
+\rquote instruction, ou presque pas, mais je ne tiens nullement \'e0 entrer en relations avec eux. Ce sont des gens curieux par m\'e9tier et soup\'e7
+onneux par habitude, qui posent des questions parfois embarrassantes et ne se contentent pas toujours des r\'e9ponses qu\rquote on veut leur faire. Je pr\'e9f\'e9rerais, si c\rquote \'e9tait possible, ne point donner \'e0 la Justice l\rquote occasion d
+e contempler mon visage et, peut-\'eatre, de mettre le nez dans mes affaires. Quitter Paris sans rien dire\~? C\rquote est dangereux, car \'e7a para\'eetrait peu naturel. Alors\~?\'85
+\par
+\par Je trouve un moyen. Je m\rquote en vais d\rquote un pas l\'e9ger chez Marguerite de Vaucouleurs, car je sais que Margot a repris pied dans la politique et que Courbassol, rappel\'e9 la semaine derni\'e8re au minist\'e8re, n\rquote a de nouveau rien \'e0
+ lui refuser. J\rquote explique les choses \'e0 Margot\~; je lui fais sentir quel noir chagrin j\rquote \'e9prouverais \'e0 me voir oblig\'e9 de parler, en Cour d\rquote assises, soit contre une femme que j\rquote ai respect\'e9e jusqu\rquote
+au dernier moment, soit contre un homme que je continue \'e0 estimer. Mon langage est path\'e9tique, car, si je ne suis pas sentimental, je sais faire du sentiment quand il le faut, et m\'eame tr\'e8s bien. Margot m\rquote \'e9coute en pleurant\~
+; et, lorsque je lui ai expliqu\'e9 ce que j\rquote attends d\rquote elle, elle me promet de s\rquote occuper de mon affaire d\'e8s la nuit prochaine. L\'e0-dessus, je rentre chez moi tout guilleret.
+\par
+\par Le lendemain, je re\'e7ois un billet de Margot qui m\rquote annonce que les choses vont pour le mieux. Le surlendemain, un garde \'e0 cheval m\rquote apporte une lettre qui me demande au minist\'e8re. Je p\'e9n\'e8tre dans ce monument \'e0 l\rquote
+heure indiqu\'e9e, j\rquote ai une conversation de vingt minutes avec un monsieur qui me complimente fort sur mes articles \'e0 la \'ab\~Revue\~\'bb de Montareuil, et m\rquote annonce que je suis charg\'e9 d\rquote
+une mission par le gouvernement. On a pass\'e9, en ma faveur, sur certaines formalit\'e9s. Je dois aller inspecter et \'e9tudier les \'e9tablissements p\'e9nitentiaires de la Dalmatie, faire un rapport\~; et je re\'e7
+ois pour ma peine une somme de dix mille francs. Ce n\rquote est pas \'e9norme\~; mais \'e7a vaut mieux que rien.
+\par
+\par Le gouvernement m\rquote ayant confi\'e9 une mission aussi importante, je suis oblig\'e9 de partir imm\'e9diatement. J\rquote envoie donc au juge d\rquote instruction, dont je trouve chez moi une lettre de convocation \'e0 son cabinet, ma d\'e9position
+\'e9crite\~; cette d\'e9position se borne \'e0 affirmer que je ne sais rien et que je n\rquote ai rien vu. Apr\'e8s quoi, je prends le train, non pas pour la Dalmatie, mais pour Bruxelles.
+\par
+\par Beaucoup de gens, \'e0 ma place, resteraient \'e0 Paris et fabriqueraient leur rapport, ainsi que cela se fait de temps imm\'e9morial, \'e0 la Biblioth\'e8que. Mais, moi, je suis consciencieux\~; je me trouve dans une position sp\'e9ciale\~
+; tout le monde l\rquote ignore, mais je ne me le dissimule pas. C\rquote est pourquoi je me mets en route pour la capitale du Brabant.
+\par
+\par \'c0 Bruxelles, je parcours les \'e9tablissements que hantent les criminels honteux, les d\'e9serteurs\~; voleurs occasionnels, escrocs de hasard, caissiers d\'e9loyaux, pauvres gens qui vivent dans des transes perp\'e9
+tuelles, qui souffrent tellement que c\rquote est un soulagement pour eux que d\rquote \'eatre arr\'eat\'e9s, et qui sont parfaitement convaincus, une fois pris, que leurs angoisses ont d\'e9j\'e0 expi\'e9 leurs crimes. Peut-\'eatre n\rquote
+ont-ils pas tort\'85 Je finis par trouver, parmi eux, l\rquote homme qu\rquote il me faut. C\rquote est un insoumis. Il a quitt\'e9 la France pour \'e9chapper au service militaire, effray\'e9 par cette discipline terrible qui est la force principale de l
+\rquote arm\'e9e, dont il n\rquote ignore point les exc\'e8s, et qu\rquote il n\rquote aurait pu supporter, \'e0 son avis. Car il se croit une tr\'e8s mauvaise t\'eate. En r\'e9alit\'e9, c\rquote est un mouton. Il m\rquote avoue qu\rquote
+il est bachelier et qu\rquote il vit assez mis\'e9rablement.
+\par
+\par \endash Vous auriez mieux fait d\rquote aller au r\'e9giment, lui dis-je. La vie de caserne devient de jour en jour plus attrayante\~; et quant \'e0 la guerre future\'85 Avez-vous entendu parler des fours cr\'e9matoires roulants, qu\rquote
+on allumera pendant que les arm\'e9es se rangeront en bataille et qui seront pr\'eats \'e0 fonctionner aux premiers coups de canon\~? Quel progr\'e8s\~!\'85 Enfin, chacun son id\'e9e. Si vous ne voulez pas \'eatre soldat, je n\rquote y puis rien\'85
+ Maintenant, voici ce que j\rquote ai \'e0 vous proposer\'85
+\par
+\par L\rquote insoumis m\rquote a \'e9cout\'e9 attentivement, et accepte mes offres avec joie. Il me fera un beau rapport sur les prisons de Dalmatie, un beau rapport dont il copiera les diff\'e9rentes parties \'e0 droite et \'e0
+ gauche, dans des livres. Les livres ne manquent pas. Il \'e9crira cinq cents grandes pages, c\rquote est entendu, quitte \'e0 r\'e9p\'e9ter dix ou douze fois les m\'eames choses. \'c7a ne fait rien du tout. Je reviendrai cher
+cher le rapport dans quatre mois, si je suis encore de ce monde, et j\rquote enverrai mensuellement trois cents francs \'e0 l\rquote insoumis. Je fais encore un joli b\'e9n\'e9fice. Mais l\rquote argent des contribuables fran\'e7ais, c\rquote est bon \'e0
+ garder.
+\par
+\par Me voici donc tranquille et je puis partir pour Londres. \endash D\'e9j\'e0\~? Certainement. Il m\rquote est venu une id\'e9e, id\'e9e extraordinaire, bizarre si vous voulez, mais que je veux mettre \'e0 ex\'e9cution tout de suite. Je me suis mis en t
+\'eate d\rquote \'e9crire mes m\'e9moires.
+\par
+\par Les raisons qui me poussent sont pures. Je sais que le commerce, dans ses grandes lignes, tend \'e0 reprendre sa forme premi\'e8re\~: l\rquote \'e9change. Tous les \'e9conomistes sont d\rquote accord l\'e0-dessus. Donc, si apr\'e8
+s avoir fait pleurer mes contemporains je parviens \'e0 les amuser, j\rquote aurai agi en commer\'e7ant op\'e9rant sur de grandes ligues, et je ne leur devrai plus rien. D\rquote autre part, je ne serai pas f\'e2ch\'e9 de montrer, une bonne fois, ce que c
+\rquote est qu\rquote un voleur. On se fait g\'e9n\'e9ralement une fausse id\'e9e du criminel. Les \'e9crivains l\rquote ont id\'e9alis\'e9 afin, je crois, de d\'e9courager les honn\'eates gens. Mais le temps des l\'e9gendes est pass\'e9. Ce qu\rquote
+il faut aujourd\rquote hui, c\rquote est la v\'e9rit\'e9 sans voiles.
+\par
+\par Je n\rquote \'e9prouve aucune honte, ni aucune fiert\'e9, \'e0 raconter ce que j\rquote ai fait. Je suis un voleur, c\rquote est vrai. Mais j\rquote ai assez de philosophie pour me rendre compte de la signification des mots et pour ne leur attribuer que l
+\rquote importance qu\rquote ils m\'e9ritent. Dans l\rquote \'e9tat naturel, le voleur, c\rquote est celui qui a du superflu, le riche, \'ab\~Dans l\rquote \'e9tat social actuel, le voleur c\rquote est celui qui ran\'e7onne le riche. Quel bouleversement d
+\rquote id\'e9es\~!\~\'bb ainsi qu\rquote on l\rquote a dit avant moi. Mais qu\rquote importe\~? L\rquote erreur n\rquote a qu\rquote un temps\'85
+\par
+\par Au fond, je mets simplement en jeu, moi, fils et neveu de bourgeois, par des actes franchement caract\'e9ris\'e9s, des aptitudes que j\rquote ai re\'e7ues de mes parents et qu\rquote ils d\'e9veloppaient sournoisement, dans leur genre d\rquote
+existence timide, par des actes fort rapproch\'e9s des miens. Quelles \'e9taient ces aptitudes, inn\'e9es, chez eux et chez moi, avant qu\rquote elles eussent \'e9t\'e9 modifi\'e9es, transform\'e9es, fauss\'e9es, sous l\rquote influence du milieu pr\'e9
+sent\~? Myst\'e8re. Mais c\rquote \'e9taient peut-\'eatre de belles aptitudes. Quels actes, si le monde n\rquote \'e9tait pas ce qu il est de par la puissance de la routine l\'e2che, auraient produits ces aptitudes\~? Myst\'e8re. Mais peut-\'ea
+tre des actes tr\'e8s nobles. J\rquote ai r\'e9p\'e9t\'e9, avec quelques variantes, les actes de mes parents parce que les conditions de milieu dans lesquelles nous avons eu \'e0 vivre, eux et moi, ont \'e9t\'e9 \'e0 peu pr\'e8s les m\'ea
+mes. Hypocrites ou brutales, l\'e9gales ou illicites, bienfaisantes ou nuisibles, les actions humaines, permises par les aptitudes, sont d\'e9termin\'e9es par les milieux. Le ruisseau qui s\rquote \'e9
+chappe, limpide, de la source, et se teinte sur son chemin de la couleur des terres dans lesquelles se creuse son lit, de la nuance des plantes et des herbes qui en
+ tapissent les bords, de celle du sable fin ou de la vase immonde sur lesquels il roule ses flots\'85 Il existe, je le sais, un certain p\'e9dantisme de classe qui aime \'e0 protester contre cette mani\'e8re de voir. Qu\rquote il proteste.
+\par
+\par Une chose certaine, c\rquote est que les mat\'e9riaux ne me manqueront point. Ai-je d\'e9j\'e0 vu de choses, mon Dieu\~! \endash m\'eame de choses que je ne dirai pas\~!\'85 J\rquote ai pass\'e9 partout, ou \'e0 peu pr\'e8s\~: je connais toutes les mis
+\'e8res des gens, tous leurs dessous, toutes leurs salet\'e9s, leurs secrets inf\'e2mes et leurs combinaisons viles, les correspondances adult\'e8res de leurs femmes, leurs plans de banqueroutiers et leurs projets d\rquote
+assassins. Je pourrais en faire, des romans, si je voulais\~!\'85 Mais les seuls documents que je veuille employer ici sont ceux qui me concernent. Et je me demande si je parviendrai \'e0 les mettre en \'9cuvre.
+\par
+\par S\'fbrement, j\rquote y parviendrai, je ne pense pas que ce soit si difficile que \'e7a, d\rquote \'e9crire un livre\~; et je crois que n\rquote importe qui r\'e9ussirait \'e0 en faire un bon \endash n\rquote importe quel gendarme, n\rquote import
+e quel voleur, \endash Certaines qualit\'e9s me feront d\'e9faut\~? C\rquote est fort possible. La sentimentalit\'e9, par exemple. Non, je ne suis pas sentimental. (Voir plus haut). Tant pis pour elles.
+\par
+\par Et tant mieux pour tout le monde, peut-\'eatre. Une petite larme de temps en temps ne fait pas de mal, c\rquote est \'e9vident. Mais l\rquote \'e9motion litt\'e9raire est tout de m\'eame trop pleurnicharde. Infirmes incurables, poitrinaires plaintifs, m
+\'e8res sans c\'9cur, p\'e8res sans conscience, jeunes filles chlorotiques, lits conjugaux solitaires, couches mortuaires d\'e9sert\'e9es, enfants martyrs, prostitu\'e9es par force, prox\'e9n\'e8tes par persuasion, voleurs malgr\'e9 eux, p\'e9
+cheresses repentantes et for\'e7ats innocents. Ouf\~!\'85 Vraiment, il y a assez longtemps qu\rquote on s\rquote \'e9carte des \'e9nergies pour se tourner vers les \'e9motions. Il est temps que \'e7a finisse. S\rquote il faut une loi, qu\rquote
+on la fasse\~!\'85 En attendant, je vais \'e9crire l\rquote histoire d\rquote un homme qui a les doigts crochus et qui ne se lamente pas trop \endash peut-\'eatre parce qu\rquote il n\rquote a pas \'e0 se plaindre, apr\'e8s tout. \endash
+ Cette histoire-l\'e0, le lecteur superficiel croira que c\rquote est simplement une autobiographie factice, un passe-temps de litt\'e9rateur cynique. Mais ceux qui savent voir, qui savent sentir, ne s\rquote y tromperont pas\~; ils comprendront que c
+\rquote est vrai, que c\rquote est v\'e9cu, comme on dit\~; que la main qui fait crier la plume sur le papier a fait craquer sous une pince le chambranle des portes et les serrures des coffres-forts.
+\par
+\par J\rquote \'e9cris, j\rquote \'e9cris. J\rquote empile page sur page, j\rquote use des plumes, je vide mon encrier. On dirait que je suis \'e0 la t\'e2che. Depuis un mois, je ne me suis arr\'eat\'e9 que deux fois.
+\par
+\par La premi\'e8re, pour lire un journal. Cette feuille publique m\rquote a appris, d\rquote abord, que Mme\~de\~Bois-Cr\'e9ault m\'e8re s\rquote est donn\'e9 la mort quelques jours apr\'e8s l\rquote enterrement de son fils\~; puis, que Mme\~veuve H\'e9l\'e8
+ne de\~Bois-Cr\'e9ault s\rquote est port\'e9e partie civile au proc\'e8s et demande au meurtrier de son mari d\rquote \'e9normes dommages-int\'e9r\'eats. Elle en aura une bonne partie, dit la gazette. Ce suicide pitoyable sur le corps de ce malheureux
+\'eatre, cette exploitation de son cadavre\'85 Ah\~! la vie\~!\'85 Quelle farce\~! \endash jou\'e9e dans quel abattoir\~!\'85
+\par
+\par La seconde fois que j\rquote ai interrompu mon travail, \'e7\rquote a \'e9t\'e9 pour faire une invention. Il ne faut pas laisser oublier que je suis ing\'e9nieur et ma d\'e9couverte, lorsque j\rquote en publierai prochainement les d\'e9
+tails dans une revue sp\'e9ciale, me fera certainement beaucoup d\rquote honneur. J\rquote ai invent\'e9 l\rquote }{\i\cgrid0 \'c9cluse \'e0 renversement}{\cgrid0 . Ce n\rquote est, \'e0 vrai dire, qu\rquote un perfectionnement\~; fort ing\'e9
+nieux, toutefois. Rien n\rquote \'e9tait plus simple, je l\rquote accorde, que d\rquote en concevoir l\rquote id\'e9e\~; mais encore fallait-il l\rquote avoir. Mon intention n\rquote est pas de faire ici le compte rendu technique de ma d\'e9couverte\~
+; je tiens cependant \'e0 en donner un l\'e9ger aper\'e7u. Voici la chose en deux mots\~: Supposons l\rquote \'e9cluse ferm\'e9e\'85
+\par
+\par \endash Supposons-la ferm\'e9e et ne la rouvrons pas\~! s\rquote \'e9crie Roger-la-Honte qui entre sans s\rquote \'eatre fait annoncer, au moment m\'eame o\'f9 j\rquote \'e9cris la phrase en la pronon\'e7ant tout haut. Ah\~! \'e7a, qu\rquote
+est-ce que tu fais l\'e0\~? Tu \'e9cris encore tes m\'e9moires\~?
+\par
+\par \endash Tout juste.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, je vais te raconter une petite histoire que tu pourras sans doute utiliser\~; elle est assez cocasse. Figure-toi que le nomm\'e9 St\'e9phanus \endash tu sais bien\~? cet employ\'e9 d\rquote une banque belge qui nous donne des tuyaux
+\endash est venu me voir hier. Son patron, qui s\rquote appelle Delpich, veut se faire d\'e9valiser. Un vol simul\'e9, tu comprends, pour couvrir les d\'e9tournements qu\rquote il a l\rquote intention d\rquote op\'e9
+rer. On me propose cinq mille francs pour aller, dans trois jours, \'e9ventrer un coffre-fort o\'f9 il n\rquote y aura plus rien et forcer des tiroirs mis \'e0 sec.
+\par
+\par \endash Je vois \'e7a, dis-je. Mais ce coffre-fort, qui sera vide dans trois jours, doit \'eatre bien garni aujourd\rquote hui\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! je te devine. Mais c\rquote est impossible, mon vieux. Jusqu\rquote \'e0 avant-hier soir, St\'e9phanus couchait dans les bureaux. Depuis qu\rquote il a quitt\'e9 Bruxelles \endash on l\rquote a mis \'e0
+ la porte ostensiblement, tu comprends, pour mieux dissimuler la manigance \endash c\rquote est le patron qui a pris sa place. Il sera absent, naturellement, dans trois jours\~; mais d\rquote ici l\'e0, il monte la garde. Comment lui faire abandon
+ner son poste\~? Je ne connais m\'eame pas son adresse\'85 St\'e9phanus ne me la donnera qu\rquote apr\'e8s-demain\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est regrettable. Quand les honn\'eates gens font des affaires avec les canailles, ce qui leur arrive souvent, ils comptent toujours sur l\rquote honn\'eatet\'e9 des canailles. Et leur d\'e9sappointement est tellement comique, lorsqu
+\rquote ils s\rquote aper\'e7oivent qu\rquote ils ont eu tort d\rquote avoir confiance\~!\'85 Oui, \'e7\rquote aurait \'e9t\'e9 amusant, de d\'e9sillusionner ce banquier belge\'85
+\par
+\par \endash Que veux-tu\~? Ce qui est impossible est impossible. Il faudra que je me contente de mes cinq mille francs\'85 Tu ne sors pas un peu\~?
+\par
+\par \endash Non, dis-je\~; j\rquote ai quelques lettres \'e0 \'e9crire.
+\par
+\par \endash \'c0 ton aise, r\'e9pond Roger. Alors, \'e0 quand tu voudras.
+\par
+\par Et il descend l\rquote escalier en chantant\~:
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Belle enfant de Venise
+\par Au sourire moqueur,
+\par Il faut que je te dise\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par Delpich\~!\'85 O\'f9 diable ai-je entendu prononcer ce nom-l\'e0\~?\'85 Ah\~! \'e0 Vichy, par l\rquote abb\'e9 Lamargelle. Oui\~; mais avant \'e7a, il me semble\'85 il me semble\'85 Oh\~! je me souviens\~!
+\par
+\par Je vais prendre une liasse de papiers dans un tiroir et je me mets \'e0 les feuilleter avec attention. Voici la lettre que je cherche \endash la lettre commenc\'e9e par l\rquote industriel, dans laquelle j\rquote \'e9tais si joliment trait\'e9 d\rquote
+imb\'e9cile, que j\rquote ai prise sur son bureau la nuit o\'f9 nous l\rquote avons vol\'e9, et qui porte l\rquote adresse de Delpich. \endash C\rquote est parfait\'85
+\par
+\par Quelle heure est-il\~? Sept heures. Bon. Je m\rquote assieds devant ma table, j\rquote \'e9cris quelques mots et je sonne Annie.
+\par
+\par \endash Annie, lui dis-je, servez-moi \'e0 d\'eener tout de suite\~; apr\'e8s quoi vous pr\'e9parerez ma valise. Je pars ce soir \'e0 neuf heures. Pendant mon absence, pas un mot \'e0 qui que ce soit, bien entendu. Maintenant, \'e9coutez\~: voici un t
+\'e9l\'e9gramme que vous irez porter au Post-office de Charing-Cross, demain, \'e0 sept heures du soir. Sept heures pr\'e9cises, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par Et je lui tends une feuille de papier sur laquelle j\rquote ai trac\'e9 les mots suivants\~:
+\par
+\par \'ab\~Delpich, 84, rue d\rquote Arlon, Bruxelles. \endash Venez Londres imm\'e9diatement. Absolument urgent. (Sign\'e9) St\'e9phanus.\~\'bb
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074062}XXV \endash LE CHRIST A DIT\~: \'ab\~PITI\'c9 POUR. QUI SUCCOMBE\~!\'85\~\'bb
+{\*\bkmkend _Toc98074062}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Tout le monde sait qu\rquote en face du n\'b0 84 de la rue d\rquote Arlon, \'e0 Bruxelles, se trouve un caf\'e9 fr\'e9quent\'e9 par des rentiers paisibles et des commer\'e7ants contents d\rquote eux-m\'eames. C\rquote est dans ce caf\'e9
+ que je me suis assis, tout \'e0 l\rquote heure, \'e0 une table s\'e9par\'e9e de la rue par une simple glace\~; \'e0 travers cette glace, je guette, tout en faisant semblant de lire un journal, l\rquote arriv\'e9
+e du messager qui va apporter au sieur Delpich la d\'e9p\'eache dont j\rquote ai remis hier le texte \'e0 Annie et qu\rquote elle a d\'fb envoyer aujourd\rquote hui \'e0 sept heures. J\rquote attends,
+ tranquille comme un rentier, satisfait de moi comme un commer\'e7ant. Huit heures\'85 Ah\~! j\rquote aper\'e7ois le t\'e9l\'e9graphiste\~; il p\'e9n\'e8tre dans la maison. Un grand b\'e2timent \'e0 quatre \'e9tages\~; au rez-de-chauss\'e9
+e, de belles boutiques vivement \'e9clair\'e9es\~; au premier les bureaux de Delpich \endash les bureaux, seulement, car j\rquote ai appris que l\rquote appartement du personnage se trouve dans un autre quartier de la ville\~; \endash au second \'e9
+tage, c\rquote est un tailleur, honor\'e9 de la confiance de la cour de Belgique, qui a \'e9lu domicile.
+\par
+\par Mais voici le t\'e9l\'e9graphiste qui s\rquote en va\'85 Je quitte le caf\'e9 et je vais examiner les \'e9talages des magasins, en face. Et j\rquote examine aussi, par la m\'eame occasion, un monsieur qui sort bient\'f4t de la maison en toute h\'e2
+te et fait signe \'e0 un fiacre. C\rquote est Delpich, assur\'e9ment. Teint blafard, taille rentass\'e9e, traits irr\'e9guliers, physionomie qui s\rquote \'e9vade, il a I\rquote air d\rquote un t\'e9moin \'e0 d\'e9charge dans une affaire d\rquote
+attentat aux m\'9curs.
+\par
+\par Je le laisse s\rquote \'e9loigner dans son v\'e9hicule de louage et je m\rquote en vais, en fl\'e2nant, \'e0 la gare du Nord. Il s\rquote agit de voir, maintenant, s\rquote il prendra le train qui part pour Ostende \'e0 8 heures 40. \lquote
+\par
+\par J\rquote arrive \'e0 la gare \'e0 8 heures 35 et, deux minutes apr\'e8s, je suis t\'e9moin de la pr\'e9cipitation avec laquelle Delpich s\rquote introduit dans la salle d\rquote attente et se rue vers le guichet. En deux bonds, il est sur le quai\~; d
+\rquote un saut, il s\rquote \'e9lance dans un wagon. Le train part. Bon voyage\~!\'85
+\par
+\par Je reviens au n\'b0 84 de la rue d\rquote Arlon dans le fiacre m\'eame que vient de quitter Delpich. La porte est encore ouverte\~; tant mieux. Je monte l\rquote escalier en m\rquote arr\'eatant deux fois, bien que je ne sois pas asthmatique.\~! D\rquote
+abord, sur le palier du premier \'e9tage, afin de prendre l\rquote empreinte des deux serrures d\rquote une porte sur laquelle brille une plaque de cuivre portant ces mots\~: }{\i\cgrid0 Cabinet du Directeur}{\cgrid0 . La
+seconde fois, deux ou trois marches plus haut, pour enfoncer dans la semelle d\rquote une de mes bottines un clou de tapissier qui se trouve dans ma poche, pas du tout par hasard. En six enjamb\'e9es j\rquote arrive au deuxi\'e8me \'e9tage et je fais r
+\'e9sonner vigoureusement la sonnette du tailleur.
+\par
+\par Ce commer\'e7ant vient m\rquote ouvrir en personne, ses employ\'e9s \'e9tant d\'e9j\'e0 partis. Je m\rquote excuse de venir le d\'e9ranger \'e0 une heure indue, mais il me r\'e9pond que j\rquote exag\'e8re et qu\rquote il est toujours \'e0
+ la disposition de ses clients, savez-vous. Je d\'e9clare que j\rquote ai besoin d\rquote un costume de voyage et d\rquote un pardessus. On me fait choisir des \'e9toffes, on me prend mesure. Je tiens \'e0 d\'e9poser des arrhes malgr\'e9
+ les protestations du tailleur.
+\par
+\par \endash Si, si, dis-je\~; c\rquote est la moindre des choses, puisque vous ne me connaissez pas. Maintenant, il faut que je vous demande un service, j\rquote ai une pointe dans la semelle d\rquote une de mes chaussures\'85 Tenez, regardez\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9crie le tailleur, cela doit bien vous g\'eaner, pour une fois\~! Des imb\'e9ciles s\rquote amusent \'e0 semer des clous dans les rues\'85 Si vous permettez, je vais vous l\rquote arracher\'85
+\par
+\par \endash Non, non, dis-je\~; je ne souffrirai jamais\'85 Donnez-moi seulement quelque chose\'85
+\par
+\par \endash Des ciseaux\~?
+\par
+\par \endash Non, je craindrais de me couper. Une clef, plut\'f4t, une bonne clef.
+\par
+\par \endash Voici le passe-partout de la maison\~; j\rquote esp\'e8re qu\rquote il vous suffira.
+\par
+\par \endash Tr\'e8s bien\~; c\rquote est mon affaire.
+\par
+\par Je m\rquote assieds, je croise les jambes et je m\rquote \'e9vertue\'85
+\par
+\par Enfin, le clou est arrach\'e9 \endash et j\rquote ai pris une empreinte satisfaisante du passe-partout sur un morceau de cire que je tenais dans la main gauche. \endash Je remercie beaucoup le tailleur qui me reconduit jusqu\rquote au bas de l\rquote
+escalier\~; et dix minutes plus tard je suis de retour \'e0 l\rquote h\'f4tel du }{\i\cgrid0 Roi Salomon}{\cgrid0 .
+\par
+\par Je descends, avec l\rquote h\'f4telier, dans une pi\'e8ce du sous-sol qui a beaucoup l\rquote aspect d\rquote un atelier de serrurerie\~; un \'e9tabli, des \'e9taux, une petite forge, des outils de toutes sortes accroch\'e9s aux murs, d\'e9montrent p\'e9
+remptoirement que la maison est une maison bien tenue, confortable, d\'e9sireuse de placer \'e0 la disposition des voyageurs sp\'e9ciaux qui forment sa client\'e8le toutes les commodit\'e9s qu\rquote ils chercheraient en vain ailleurs.
+\par
+\par \endash Voyons vos empreintes, dit l\rquote h\'f4telier. \'c7a, c\rquote est le passe-partout\~; je ne l\rquote ai pas. Il faudra le faire. Mais pour ces deux serrures-l\'e0, je crois bien que j\rquote ai les clefs. Attendez un peu.
+\par
+\par Il fouille dans des tas de ferrailles, finit par trouver ce qu\rquote il cherche.
+\par
+\par J\rquote en \'e9tais s\'fbr. Ce sont des serrures \'e0 secret, savez-vous\~; et les serrures \'e0 secret, c\rquote est toujours la m\'eame balan\'e7oire. \'c7a ne vaut rien du tout. Il n\rquote y a pas de danger que j\rquote en mette \'e0 mes portes\'85
+ Quoique je sache bien qu\rquote avec ces messieurs je n\rquote ai rien \'e0 craindre, pour une fois\'85 Du moment qu\rquote on a la dimension de la serrure, on a la clef. Regardez comme ces deux-l\'e0 s\rquote adaptent \'e0 vos empreintes\~
+! Mettez-les dans votre poche\~; voua m\rquote en direz des nouvelles. Quant au passe-partout, voici quelque chose qui pourra faire l\rquote affaire, avec des rectifications. Voulez-vous que je vous donne un coup de main\~?
+\par
+\par \endash Merci. J\rquote en ai pour cinq minutes.
+\par
+\par \endash Ah\~! monsieur Randal, s\rquote \'e9crie l\rquote h\'f4telier, je sais bien que vous m\rquote en remontreriez\~! Il n\rquote y a qu\rquote \'e0 vous voir pour deviner que vous \'eates un fameux lapin, sauf votre respect. Vous maniez la lime que c
+\rquote est un plaisir de vous regarder. On dirait que vous n\rquote avez jamais fait autre chose. Vous me faites penser \'e0 Louis XVI. \'c7a ne lui a pas port\'e9 bonheur, \'e0 ce pauvre roi, son amour de la serrurerie\~
+; car, enfin, sans cette armoire de fer, savez-vous\'85 Ma foi, je crois que vous avez fini votre clef. Voyons un peu\~; essayons sur la cire. Mais, oui, \'e7a y est\'85 Allons, vous \'eates s\'fbr de pouvoir entrer dans la maison en propri\'e9taire\~
+; et quant au reste\'85 Il me semble que je vous vois d\'e9j\'e0 revenir avec votre butin. Ma petite fille fait sa premi\'e8re communion dimanche, pour une fois\~; \'e7a va vous porter bonheur, vous verrez.
+\par
+\par \endash Je n\rquote en doute pas, dis-je en sortant de l\rquote atelier. Eh\~! bien, pendant que je vais me laver les mains, faites donc monter une ou deux bouteilles de champagne pour c\'e9l\'e9brer \'e0 l\rquote avance cet heureux \'e9v\'e9nement.
+
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9crie l\rquote h\'f4telier, comme vous avez raison d\rquote avoir des sentiments religieux, monsieur Randal. C\rquote est tellement n\'e9cessaire, dans l\rquote existence\~!\'85 Nous disons trois bouteilles, n\rquote est-ce pas
+\~?
+\par
+\par Nous aurions aussi bien pu dire une douzaine. C\rquote est \'e0 peu pr\'e8s le nombre de bouchons que nous avons fait sauter lorsque je sors, vers minuit et demie, mon sac \'e0 la main, pour me rendre rue d\rquote
+Arlon. Il est vrai que tous les locataires de l\rquote h\'f4tel \'e9taient venus nous tenir compagnie, \'e0 l\rquote h\'f4telier et \'e0 moi\~: trois Allemands qui ont un coup \'e0 faire la nuit prochaine, avenue Louise\~; un Hollandais dont j\rquote
+ignore les intentions\~; deux Fran\'e7aises aux projets ind\'e9cis et une Anglaise qui m\rquote a expliqu\'e9 en d\'e9tail comment elle va, d\rquote ici trois jours, frapper la ville de Malines d\rquote une contribution de cent mille franc
+s, payable en dentelles. J\rquote ai quitt\'e9 ces honn\'eates gens au moment o\'f9 un baccarat international allait resserrer les liens professionnels qui les unissent les uns aux autres, et avant d\rquote avoir la t\'eate lourde, heureusement.
+\par
+\par Aussi, c\rquote est sans trembler le moins du monde que j\rquote introduis mon passe-partout dans la serrure du num\'e9ro 84. Il est vraiment tr\'e8s bien fait, ce passe-partout. La porte s\rquote ouvre, j\rquote entre, je la referme derri\'e8re moi, et j
+\rquote allume ma lanterne dans le corridor. Je monte rapidement l\rquote escalier.
+\par
+\par Mais, sur le palier du premier \'e9tage, une id\'e9e se pr\'e9sente brusquement \'e0 moi et j\rquote h\'e9site un instant. S\rquote il y avait quelqu\rquote un dans ce bureau\~
+? Si Delpich avait eu le temps, avant de partir, de placer une sentinelle devant son coffre-fort\~?\'85 J\rquote aurais d\'fb mieux prendre mes mesures, surveiller la maison\'85 Ah\~! sacredi\'e9\~!\'85 Mais comment aurais-je pu m\rquote assurer de son d
+\'e9part, si je n\rquote avais pas \'e9t\'e9 \'e0 la gare du Nord\~?\'85Non, le vrai, c\rquote est que j\rquote ai eu tort de ne point faire part de mon projet \'e0 Roger-la-Honte, de ne point l\rquote emmener avec moi\'85 D\rquote un autre c\'f4t\'e9
+, si je l\rquote avais fait, St\'e9phanus se serait dout\'e9 de quelque chose, aurait pr\'e9venu son patron\'85 Pas moyen d\rquote en sortir. Quel dilemme\~! Et quelles cornes il a\~!\'85 Apr\'e8s tout, pas besoin de me tourmenter. Delpich, m\'e9
+fiant comme il doit l\rquote \'eatre et pris \'e0 l\rquote improviste, n\rquote aura pu trouver personne \'e0 qui confier la garde de ses tr\'e9sors, aura pr\'e9f\'e9r\'e9 courir le risque de les abandonner \'e0 eux-m\'eames. Et puis, le t\'e9l\'e9
+gramme a d\'fb le surprendre, l\rquote \'e9tonner, lui faire redouter des tas de choses, le troubler profond\'e9ment\~; d\rquote abord, s\rquote il avait pris le temps de r\'e9fl\'e9chir, il ne serait pas parti\'85
+\par
+\par J\rquote essaye les deux clefs que m\rquote a donn\'e9es l\rquote h\'f4telier. On jurerait qu\rquote elles ont \'e9t\'e9 faites pour les serrures. J\rquote ouvre la porte, je passe, je la referme soigneusement, je pousse une double porte capitonn\'e9
+e de cuir vert et je me trouve dans une grande pi\'e8ce\'85 Eh\~! bien\'85 j\rquote avais devin\'e9 juste avant d\rquote entrer. Quelqu\rquote un est cach\'e9 ici\'85
+\par
+\par O\'f9\~?\'85 En un instant, j\rquote ai fouill\'e9 des yeux la salle enti\'e8re. Derri\'e8re les cartonniers ou le grand coffre-fort\~? Je fais un pas \'e0 gauche, deux pas \'e0 droite, ma lanterne au bout du bras. Non, pas l\'e0. Derri\'e8
+re les rideaux de la fen\'eatre, compl\'e8tement tir\'e9s\~? Je m\rquote avance vivement, je les \'e9carte. Rien. Derri\'e8re le secr\'e9taire\~? Je me penche. Personne. Si je m\rquote \'e9tais tromp\'e9\~?\'85 Mais l\rquote id\'e9
+e me vient de toucher le br\'fbloir d\rquote un des becs de gaz. Il est encore chaud.
+\par
+\par Ah\~! diable\~! Non. je ne me suis pas tromp\'e9. Non, je ne suis pas seul ici \endash bien que je sois seul dans ce cabinet. C\rquote est dans une autre pi\'e8ce dont j\rquote aper\'e7ois la petite porte, l\'e0 bas, \'e0 c\'f4t\'e9 de la chemin\'e9
+e, la porte au bouton de cristal, que s\rquote est r\'e9fugi\'e9 le gardien que Delpich a pr\'e9pos\'e9 \'e0 la d\'e9fense de son bien mal acquis. Oui\~; s\'fbrement, il s\rquote est tapi l\'e0 quand il m\rquote a entendu venir, et il
+doit trembler de peur dans sa cachette\'85 \'c7a n\rquote emp\'eache pas que si je m\rquote aventure \'e0 le relancer dans sa retraite, il va m\rquote accueillir d\rquote un coup de revolver qui me manquera probablement, mais qui r\'e9
+veillera la maison. Une nouvelle \'e9dition de mon histoire d\rquote Anvers\~! C\rquote est assez ennuyeux \endash d\rquote autant plus que je voudrais bien ne point sortir d\rquote ici les mains vides si\'85 Tiens\~! Qu\rquote est-ce que c\rquote
+est que \'e7a\~?\'85Les rayons de ma lanterne viennent de faire briller un objet singulier d\'e9pos\'e9 sur le bureau\'85 un ciseau de menuisier, un ciseau tout neuf, ma foi. Que fait-il l\'e0, ce ciseau\~?
+\par
+\par J\rquote examine le secr\'e9taire. Ah\~! par exemple\~!\'85 Un tiroir est forc\'e9, les autres portent des traces de maladroites tentatives d\rquote effraction, le bois du meuble est \'e9rafl\'e9 en dix endroits. Alors, c\rquote est un confr\'e8
+re, qui est ici\~? Elle est bonne, celle-l\'e0\~! Au lieu de mon aventure d\rquote Anvers, c\rquote est celle de la ville de province ou j\rquote ai rencontr\'e9 ce malheureux Canonnier qui va recommencer. Seulement, ce n\rquote
+est pas un Canonnier que je vais trouver\~; non, ces marques h\'e9sitantes qui baladent le secr\'e9taire ne t\'e9moignent pas de l\rquote habilet\'e9 de l\rquote ouvrier\~: un d\'e9
+butant, sans doute, quelque conscrit du cambriolage qui n'a pas encore la main faite. Il faut voir sa figure, au camarade.
+\par
+\par \'c0 pas de loup, je me dirige vers la petite porte, je mets tout doucement la main sur son bouton, et je l\rquote ouvre toute grande, vivement. Je m\rquote attends \'e0 du bruit, \'e0 un cri\'85 Rien, j\rquote avance un peu, ma lanterne \'e0 la main\'85
+ Une petite pi\'e8ce meubl\'e9e d\rquote un lit, d\rquote une table, de deux chaises\~: le repaire nocturne du St\'e9phanus, \'e9videmment, lorsqu\rquote il \'e9tait de service ici\~; mais\'85 Ah\~! oui, il y a quelqu\rquote un dans cette chambre. L\'e0
+-bas\~! derri\'e8re l\rquote \'e9troit rideau de la fen\'eatre. Je distingue une forme et\'85 oui, oui, je ne me trompe pas \endash des cheveux de femme, un chignon blond qui d\'e9passe l\rquote \'e9toffe. Une femme\~!\'85
+\par
+\par Et, tout d\rquote un coup, je comprends. Je me rappelle ce que m\rquote a dit l\rquote abb\'e9 Lamargelle, \'e0 Vichy, au sujet des relations d\rquote affaires de Mme\~H\'e9l\'e8ne de\~Bois-Cr\'e9ault avec le trafiqueur Delpich. En un clin d\rquote \'9c
+il, toute une s\'e9rie de possibilit\'e9s, de certitudes, se d\'e9roule en mon cerveau. J\rquote en suis s\'fbr\~! c\rquote est la fille de Canonnier qui est l\'e0\~; je sais comment elle y est venue, pourquoi elle y est\'85 je devine tout, je sais tout.
+
+\par
+\par \endash C\rquote est vous, H\'e9l\'e8ne\~? dis-je \'e0 voix basse. N\rquote ayez pas peur\~; c\rquote est moi, Randal\'85 Randal, je vous dis\'85 H\'e9l\'e8ne\~? C\rquote est vous\~?\'85
+\par
+\par Silence. \endash Il n\rquote est pas possible que j\rquote aie fait erreur, cependant\~! Je fais deux pas en ayant\'85 Alors, une femme \'e9carte le rideau, s\rquote \'e9lance, se jette \'e0 mes genoux en criant\~:
+\par
+\par \endash Gr\'e2ce\~! Gr\'e2ce\~! Par piti\'e9, ne me tuez pas\~!\'85
+\par
+\par Du drame\~!\'85 Mais je ne la connais pas, cette femme-l\'e0, autant que j\rquote en puis juger dans la demi-obscurit\'e9\~; je ne l\rquote ai jamais vue. Qui est-ce\~? Une faucheuse\~?\'85 Elle reste prostern\'e9e \'e0 mes pieds, g\'e9missant \'e0
+ fendre l\rquote \'e2me. Dangereux, le bruit de ces sanglots\~; il faut prendre une d\'e9cision.
+\par
+\par \endash Madame, dis-je d\rquote une voix rude, votre vie est entre vos mains. Cessez de pleurer, s\rquote il vous pla\'eet, si vous voulez que je vous \'e9pargne. Relevez-vous et donnez-vous la peine de vous asseoir, pour changer. Tenez, voici une chaise
+\'85 Maintenant, veuillez me dire qui vous \'eates et ce que vous faites ici \'e0 pareille heure.
+\par
+\par \endash Je suis madame Delpich, murmure cette femme en \'e9moi, tout en s\rquote essuyant les yeux\~; et mon mari m\rquote a charg\'e9e de garder son bureau pendant son absence.
+\par
+\par Bizarre\~! Et cette tentative d\rquote effraction, \'e0 c\'f4t\'e9\~?
+\par
+\par \endash Madame, dis-je s\'e9v\'e8rement, je crois que vous ne m\rquote avouez pas tout\~; je vous pr\'e9viens que vous courez de grands risques en me cachant quelque chose. Comment expliquez-vous, si vous \'eates r\'e9ellement madame Delpich, que le secr
+\'e9taire se trouve dans un \'e9tat\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! interrompt-elle en cachant sa figure dans ses mains, c\rquote est moi qui ai essay\'e9 de le forcer. Mais si vous saviez\'85 si je vous disais\'85
+\par
+\par \endash Dites-moi. Mais, d\rquote abord, laissez-moi allumer le gaz\~; on ne voit presque rien avec cette lanterne\'85 Voil\'e0 qui est fait. Allez, Madame. Racontez-moi pourquoi vous vouliez, forcer les meubles de votre mari.
+\par
+\par \endash Pour y prendre des lettres, monsieur, dit-elle, des lettres de ma m\'e8re. Ma m\'e8re\'85 c\rquote est un secret de famille que je vous r\'e9v\'e8le, mais je vois bien qu\rquote il faut vous dire toute la v\'e9rit\'e9\'85 ma m\'e8
+re a eu un amant. Oui, Monsieur, un amant. Ah\~! la pauvre femme\~! Elle a assez regrett\'e9 un instant de folie\'85 Elle m\rquote \'e9crivait tous les jours combien elle d\'e9plorait sa faute, combien elle \'e9tait d\'e9sol\'e9e d\rquote avoir contract
+\'e9 une liaison qu\rquote elle ne pouvait r\'e9ussir \'e0 rompre. Mon mari, qui est un mis\'e9rable, je dois le dire, a pu s\rquote emparer de ces lettres et, en me mena\'e7ant de tout r\'e9v\'e9ler \'e0 mon p\'e8re, cherche \'e0 obtenir de moi la compl
+\'e8te disposition de ma fortune. Je veux vous apprendre en d\'e9tail\'85
+\par
+\par Oh\~! ces d\'e9tails\~! C\rquote est \'e0 faire dresser les cheveux sur la t\'eate. Quel affreux dr\'f4le, ce Delpich\~! Non, il n\rquote est pas possible que l\rquote infamie aille aussi loin. A-t\rquote elle d\'fb souffrir, la malheureuse femme\~
+! Elle est de ces natures, heureusement pour elle, sur lesquelles les peines et les chagrins de la vie laissent difficilement leur empreinte. Vingt-cinq ans, environ, grasse, blonde, ronde. Un Rubens, presque.
+ Torse en fleur, hanches de bacchante, carnation glorieuse, blanche avec la transparence du sang, l\'e8vres rouges, charnues et gloutonnes, et des yeux bleus sans grande profondeur, mais o\'f9 l\rquote on croit voir \'e9
+tinceler quelque chose, de temps en temps \endash comme le reflet d\rquote une arme courte, la pointe aigu\'eb d\rquote un stylet. \endash Une belle femme, un peu massive, un peu moutonne, qui pourrait faire des affaires avec Shylock\~
+; une livre de chair en moins ne la g\'eanerait pas. En v\'e9rit\'e9, on ne dirait jamais qu\rquote elle a endur\'e9 un pareil martyre. Pourtant, le fait est r\'e9el. Elle l\rquote affirme.
+\par
+\par \endash Oui, Monsieur, je suis au supplice depuis un an. Ah\~! si j\rquote avais eu ces lettres, seulement\'85 Ce soir, je m\rquote \'e9tais r\'e9solue \'e0 les enlever. Mon mari m\rquote avait confi\'e9 la garde de son cabinet et j\rquote avais \'e9t
+\'e9 acheter un outil, avant de venir. Mais je sais si mal m\rquote y prendre\~!\'85 Oh\~! j\rquote ai eu tellement peur, quand vous \'eates entr\'e9\~! Mais, \'e0 pr\'e9sent, je vois bien que c\rquote
+est la Providence qui vous envoyait ici. Oui, la Providence qui veut, malgr\'e9 tous les p\'e9ch\'e9s que vous avez pu commettre, vous faire faire une bonne action en m\rquote aidant\'85
+\par
+\par Elle fond en larmes. Je suis touch\'e9, tr\'e8s touch\'e9. Je la console de mon mieux.
+\par
+\par \endash Voyons, Madame, calmez-vous. Vous avez raison, c\rquote est la Providence qui m\rquote envoie. Je vais vous donner ces lettres si elles sont ici. Venez avec moi.
+\par
+\par Nous entrons dans le cabinet. J\rquote allume le gaz, j\rquote ouvre mon sac et j\rquote en sors une pince.
+\par
+\par \endash Je vais forcer tous les tiroirs du secr\'e9taire, puisque vous dites que les lettres que vous d\'e9sirez s\rquote y trouvent. Vous les chercherez \'e0 loisir. Pendant quoi, vous me laisserez travailler pour mon compte, n\rquote est-ce pas\~?
+
+\par
+\par \endash Ah\~! dit-elle, prenez tout ce que vous voudrez. Mon mari ne se sert de son argent que pour me rendre malheureuse. Et que m\rquote importe le reste, pourvu que j\rquote aie ces preuves de la faiblesse de ma pauvre m\'e8re\~!
+\par
+\par Les tiroirs sont ouverts, Mme\~Delpich fouille dans les papiers, et moi je m\rquote occupe du coffre-fort. Je suis en train de l\rquote \'e9ventrer. Oh\~! pas avec une scie et une tari\'e8re. Non\~; ce sont l\'e0 des proc\'e9d\'e9s surann\'e9
+s, bons pour les criminels conservateurs. J\rquote ai invent\'e9 quelque chose de mieux. Une sorte de moule \'e0 base de glyc\'e9rine, en forme d\rquote assiette \'e0 soupe, qui s\rquote applique sur la paroi\~; par un trou pratiqu\'e9 \'e0 la partie sup
+\'e9rieure, j\rquote introduis dans la cavit\'e9 un certain m\'e9lange corrosif qui, rapidement, ronge le m\'e9tal. En tr\'e8s peu de temps une ouverture est faite, et l\rquote
+on a ainsi raison du coffre-fort le plus solide, sans fatigue et sans ennui. Le progr\'e8s\~! L\rquote homme est l\rquote animal qui a su se faire des outils, a dit Franklin.
+\par
+\par Je suis \'e0 peine au travail depuis dix minutes que l\rquote ouverture est pratiqu\'e9e\~; je plonge mon bras \'e0 l\rquote int\'e9rieur de l\rquote }{\i\cgrid0 incrochetable}{\cgrid0 , et j\rquote explore. Des liasses de billets de banque, tr\'e8
+s peu de valeurs \endash Delpich, sa fuite \'e9tant pr\'e9m\'e9dit\'e9e, a d\'fb r\'e9aliser \endash et des papiers, sans doute des papiers d\rquote affaires, ficel\'e9s et cachet\'e9
+s. Je les emporterai aussi, car les banknotes tiennent peu de place. Allez\~! dans mon sac. C\rquote est une affaire faite.
+\par
+\par Mme\~Delpich, qui a fini de remuer les paperasses et a d\'fb trouver ce qu\rquote elle cherchait, s\rquote est approch\'e9e de moi et me regarde avec admiration.
+\par
+\par \endash C\rquote est un bien vilain m\'e9tier que vous faites l\'e0, Monsieur, me dit-elle. Mais comme c\rquote est int\'e9ressant\~!
+\par
+\par \endash Quelquefois, dis-je d\rquote un petit air d\'e9tach\'e9, et en faisant un pas vers la porte, mon sac \'e0 la main.
+\par
+\par \endash Comment\~! s\rquote \'e9crie Mme\~Delpich, vous partez d\'e9j\'e0\~! D\'e9j\'e0\~! Et vous m\rquote abandonnez\~? Vous me quittez sans m\'eame me dire ce que je dois faire \'e0 pr\'e9sent\'85 \'e0 pr\'e9sent que vous m\rquote avez compromise\'85
+
+\par
+\par \endash Compromise\~! dis-je, l\'e9g\'e8rement interloqu\'e9 et en commen\'e7ant \'e0 me demander s\rquote il me sera aussi facile de sortir de la place qu\rquote il m\rquote a \'e9t\'e9 ais\'e9 d\rquote y entrer. Compromise\~!
+\par
+\par \endash J\rquote exag\'e8re peut-\'eatre un peu, reprend-elle en minaudant. Mais, vraiment, je ne sais que faire. Quand mon mari reviendra, il me tuera, c\rquote est certain. Avez-vous pens\'e9 \'e0 cela, Monsieur\~?\~:
+\par
+\par \endash Pas du tout, je l\rquote avoue. D\rquote autant moins, Madame, que vous n\rquote aviez point attendu mon arriv\'e9e pour\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! soupire-t-elle, vous me reprochez cruellement ma conduite, sans tenir compte du motif de mes actes. C\rquote est ainsi que juge le monde\~; il est impitoyable. Que diront les autres, si vous me jetez la pierre, vous, d\rquote
+une pareille fa\'e7on\~? Quelle sera mon existence, mon Dieu\~!\'85 Je le vois bien, il va falloir quitter Bruxelles, m\rquote exiler, partir au loin, sans parents, sans amis, sans argent\'85 sans argent\'85
+\par
+\par Je comprends. Je commence m\'eame \'e0 douter un peu de l\rquote existence des lettres de la m\'e8re coupable, et je me demande si Mme\~Delpich, pressentant les projets de son mari, n\rquote avait pas entrepris d\rquote ex\'e9cuter l\rquote op\'e9
+ration que je viens de mener \'e0 bonne fin. C\rquote est peut-\'eatre aller un peu loin. Pourtant\'85 En tous cas, il est clair que je suis mis \'e0 contribution. Le plus sage est de m\rquote incliner.
+\par
+\par \endash Madame, dis-je en ouvrant mon sac, peut-\'eatre serez-vous en effet oblig\'e9e de vous expatrier. Voici un paquet de billets de banque qui ne vous seront peut-\'eatre pas inutiles\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! s\rquote \'e9crie-t-elle, comment pourrai-je vous remercier\~? Vous \'eates si g\'e9n\'e9reux\~! Vous m\rquote avez rendu tant de services, ce soir\~! Et vous venez de m\rquote indiquer si clairement ce que je dois faire\~! Oui, m\rquote
+en aller, n\rquote est-ce pas\~? Quitter ce mari qui me torture, chercher le bonheur ailleurs\'85 ailleurs, avec un homme qui saura me comprendre. Nous sommes si rarement comprises, nous, pauvres femmes\~! Oh\~! je vous ai bien devin\'e9, allez\~
+! Je vais sortir d\rquote ici cinq minutes apr\'e8s vous, n\rquote est-ce pas\~? Et si l\rquote on m\rquote interroge demain, je dirai que j\rquote ai eu peur toute seule, que je suis partie vers minuit et que, si les voleurs sont venus, \'e7\rquote a
+\'e9t\'e9 apr\'e8s mon d\'e9part. Quelle bonne, quelle excellente id\'e9e vous m\rquote avez donn\'e9e\~! Vous \'eates mon sauveur\~! mon sauveur\~!
+\par
+\par Elle se rapproche de moi, me fr\'f4le de la pointe de ses seins. Qu\rquote est-ce qu\rquote elle a\~? On dirait qu\rquote elle fait ses yeux en lune de miel\'85
+\par
+\par \endash Oui, vous \'eates mon sauveur\~! \'c7a m\rquote est \'e9gal, que vous soyez un voleur, Monsieur, du moment que vous savez lire dans l\rquote \'e2me d\rquote une femme et deviner son c\'9c
+ur. Mais dites-le moi franchement, auriez-vous fait pour tout le monde ce que vous avez fait pour moi\~? Dites-moi donc. Vous voyez bien que je veux savoir\~! Supposez qu\rquote une autre femme\'85
+ Une brune, tenez, car je sens que vous avez un faible pour les blondes\'85 Une brune\~? Eh\~! bien\'85 peut-\'eatre l\rquote auriez-vous tu\'e9e\~? Dites, l\rquote auriez-vous tu\'e9e\~? Comme vous avez l\rquote air terrible, quand vous voulez\~! Mon
+ mari a toujours l\rquote air si b\'eate\~!\'85 Vous rappelez-vous, quand je me suis jet\'e9e \'e0 vos genoux, tout \'e0 l\rquote heure\~?\'85 Ici, l\'e0, continue-t-elle en m\rquote entra\'eenant dans la petite chambre. Vous m\rquote aviez fait si peur\~
+! Vous le regrettez\~? Dites que vous le regrettez. Faites-moi plaisir. Oui\~? Je vois que vous rougissez\'85
+\par
+\par C\rquote est vrai. L\rquote \'e9motion, je crois. Et puis, la chaleur du travail\'85 Mais Michelet assure que la femme rafra\'eechit. Faut voir\'85
+\par
+\par \endash \'c9coute, me dit Genevi\'e8ve, une demi-heure apr\'e8s \endash elle se nomme Genevi\'e8ve\~; j\rquote ai appris \'e7a en me rafra\'eechissant \endash \'e9coute, tu devrais me donner encore dix mille francs. J\rquote
+ai peur de ne pas avoir assez\'85 Bon\~; merci. Ton adresse, aussi\~; je veux te revoir, tu sais.
+\par
+\par Je lui donne une adresse \endash une fausse adresse\~: Durand, Oxford Street, Londres.
+\par
+\par \endash Durand\~? demande-t\rquote elle en souriant.
+\par
+\par \endash Oui, dis-je avec le plus grand s\'e9rieux. Durand. \'c7a t\rquote \'e9tonne\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! non, dit-elle\~; seulement, c\rquote \'e9tait mon nom de demoiselle\'85 Embrasse-moi et va-t-en. Je sortirai dans cinq minutes.
+\par
+\par \'85 Je suis dans la rue, portant mon sac \endash all\'e9g\'e9 d\rquote une quarantaine de mille francs, cinquante peut-\'eatre. \endash Elle n\rquote y va pas de main morte, Mme\~Delpich\~; et moi, pour la premi\'e8re fois qu\rquote il m\rquote
+arrive de laisser \'e0 une femme un souvenir n\'e9gociable chez les changeurs\'85 Mais il faut un commencement \'e0 tout\'85
+\par
+\par Il est six heures du matin \'e0 peine et je dors du sommeil du juste, \'e0 l\rquote h\'f4tel du }{\i\cgrid0 Roi Salomon}{\cgrid0 , lorsque des coups violents frapp\'e9s \'e0 ma porte me r\'e9veillent en sursaut.
+\par
+\par \endash Qui est l\'e0\~?
+\par
+\par C\rquote est Roger-la-Honte, qui arrive de Londres qu\rquote il a quitt\'e9 hier soir, \'e0 peu pr\'e8s \'e0 l\rquote heure o\'f9 Delpich partait de Bruxelles. Je suis tr\'e8
+s content de le voir, ce brave Roger. Je le mets rapidement au courant des choses et Dieu sait s\rquote il s\rquote amuse\~; je crains, un instant, de le voir mourir de rire. Il est entendu qu\rquote il va repartir pour Londres imm\'e9
+diatement, en emportant mon sac. R\'e9glementairement, je ne devrais lui donner que 33 pour cent sur ma prise\~; mais je tiens \'e0 ce que nous partagions en fr\'e8res. Nous \'e9tablissons le compte exact\~; et le total nous fait lou
+cher. Une belle affaire, d\'e9cid\'e9ment. Mais cette bonne fortune inesp\'e9r\'e9e, apr\'e8s avoir r\'e9joui le c\'9cur de Roger-la-Honte, semble lui assombrir l\rquote esprit. Il parle des dangers du m\'e9tier, du plaisir que nous \'e9prouverions \'e0
+ vivre enfin honn\'eatement, \'e0 aller \'e0 Venise, par exemple, etc. Une phrase qu\rquote il prononce d\rquote un ton convaincu, surtout, me d\'e9montre qu\rquote il est en proie \'e0 cette m\'e9lancolie sentimentale qui suit souvent les grandes joies.
+
+\par
+\par \endash Mon vieux complice, me dit-il, ne trouves-tu pas qu\rquote il serait temps de changer de vie\~?
+\par
+\par Non, je ne le trouve pas du tout. Je remonte le moral de Roger. Et il prend le train de Calais \'e0 8 heures 52. Il doit d\'e9montrer \'e0 St\'e9phanus la n\'e9cessit\'e9 de marcher contre son patron, en cas de besoin\~; il n\rquote a plus rien \'e0
+ en attendre, en effet\~; et il est convenu que nous lui graisserons la patte.
+\par
+\par Quant \'e0 moi, je reste \'e0 Bruxelles pour quelques jours. D\rquote abord, je veux voir comment tourneront les choses. Puis, je tiens \'e0 avoir les v\'eatements que j\rquote ai command\'e9s. J\rquote ai donn\'e9, des arrhes au tailleur e
+t il ne faut pas que je me laisse voler. Ce serait ridicule.
+\par
+\par Le soir m\'eame, j\rquote apprends que Delpich a \'e9t\'e9 arr\'eat\'e9 \'e0 la gare du Nord, en revenant d\rquote Angleterre. Trois jours apr\'e8s, les journaux m\rquote apprennent que sa culpabilit\'e9 ne fait pas de doute\~: tout l\rquote accuse\~
+; les histoires qu\rquote il raconte pour sa d\'e9fense ne sauraient \'eatre prises aux s\'e9rieux. Naturellement. Il passera devant le tribunal \'e0 bref d\'e9lai et sera condamn\'e9 s\'fbrement \'e0 plusieurs ann\'e9es de prison. C\rquote
+est bien fait. J\rquote en veux \'e0 Delpich. Sa femme m\rquote a mordu la langue.
+\par
+\par Vers la fin de la semaine, l\rquote }{\i\cgrid0 Ind\'e9pendance}{\cgrid0 annonce que Mme\~Delpich, d\'e9sol\'e9e du scandale qui lui rend la vie impossible \'e0
+ Bruxelles, vient de quitter cette ville pour une destination inconnue. Tant mieux poux elle. Je lui envoie mes meilleurs souhaits, et j\rquote esp\'e8re bien ne la revoir jamais. Elle est charmante, ce Rubens, mais je ne m\rquote y fierais pas.
+\par
+\par Le lendemain, je pars pour Londres.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074063}XXVI \endash GENEVI\'c8VE DE BRABANT{\*\bkmkend _Toc98074063}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Cela ne m\rquote a pas servi \'e0 grand\rquote chose, de m\rquote appeler Durand pendant trois minutes, \'e0 Bruxelles. Le surlendemain de mon retour \'e0 Londres, Genevi\'e8ve a fait irruption chez moi. Elle m\rquote a accabl\'e9 de reproches \endash
+ et d\rquote amabilit\'e9s.
+\par
+\par \endash Enfin\~! te voil\'e0\~! En ai-je eu du mal, \'e0 te trouver\~! M\rquote en a-t-il fallu employer, des ruses d\rquote Apache\~! Heureusement que tu m\rquote avais appris ton nom\'85 Oh\~! pas quand tu m\rquote as quitt\'e9
+e. Avant. Te rappelles-tu, lorsque j\rquote \'e9tais cach\'e9e derri\'e8re le rideau\~? Hein\~? Te rappelles-tu\~? \'ab\~N\rquote ayez pas peur. C\rquote est moi, Randal.\~\'bb Et dire que tu as eu l\rquote audace de m\rquote
+assurer, ensuite, que tu te nommais Durand\~! Comme c\rquote est gentil\~! Apr\'e8s m\rquote avoir entra\'een\'e9e, moi qui n\rquote avais jamais failli\'85 C\rquote \'e9tait presque un viol, tu sais. Tiens, tu es un monstre\~! Si j\rquote \'e9
+tais raisonnable, je ne t\rquote embrasserais m\'eame pas. Mais je pr\'e9f\'e8re ne pas \'eatre raisonnable\'85 Tu ne l\rquote aimes donc pas, ta petite femme\~? ta petite femme qui t\rquote aime tant\~? Tu as donc oubli\'e9
+ ce que tu me disais pour triompher de mes derni\'e8res r\'e9sistances\~? Pourquoi me le disais-tu, alors, m\'e9chant\~? Et pas plus t\'f4t sur tes pieds, tu me donnes une fausse adresse\'85 Que c\rquote est vilain de mentir\~!\'85
+\par
+\par C\rquote est ce que je me dis tous les jours, depuis ces trois semaines que Genevi\'e8ve est venue me surprendre. C\rquote est tr\'e8s vilain, de mentir \endash et elle ne fait autre chose du matin au soir. \endash Le men
+songe est chez elle un besoin, une habitude puissante dont elle ne peut triompher qu\rquote \'e0 certains moments, psychologiques si l\rquote on y tient. L\rquote histoire des lettres de sa m\'e8re\~
+? Simple invention. Les mauvais traitements que lui faisait endurer son mari\~? fausset\'e9. Elle \'e9tait orpheline \'e0 douze ans, et Delpich n\rquote a jamais maltrait\'e9 sa femme\'85 Tiens, \'e0 propos de Delpich, nous avons appris hier qu\rquote
+il vient d\rquote \'eatre condamn\'e9 \'e0 trois ans de prison. J\rquote en ai re\'e7u la nouvelle sans aucune joie et Genevi\'e8ve sans la moindre tristesse. Son mari ne compte plus pour elle.
+\par
+\par Et pourquoi compterait-il, au bout du compte, si elle ne l\rquote aime plus\~? On dira, que Genevi\'e8ve n\rquote a pas de c\'9cur. Je r\'e9pondrai qu\rquote on ne peut pas vendre ce qu\rquote on ne poss\'e8de pas, c\'9cur ou autre chose\~; et que Genevi
+\'e8ve a l\rquote intention de mettre le sien aux ench\'e8res. Que l\rquote id\'e9e lui en soit venue tout d\rquote un coup, je ne le garantis pas. L\rquote id\'e9e de r\'e9aliser ses r\'eaves, bien entendu. Quant aux r\'eaves eux-m\'eames ils sont n\'e9
+s avec elle, ont grandi avec elle, tant\'f4t perdus dans la brume des d\'e9sirs vagues, tant\'f4t s\rquote affirmant dans les crispations de la r\'e9volte ou dans les spasmes de la passion. Tendances perverses ou sentiments naturels\~? Comme on voudra. Qu
+\rquote importe, pourvu que les psychologues analysent des effets dont ils ignorent les causes et qu\rquote ils distinguent \'e0 peine, en leur style de sous-officiers d\rquote acad\'e9mie\~?
+\par
+\par Moi je n\rquote analyse pas, je constate. Je constate qu\rquote il me va falloir faire les frais d\rquote une installation \'e0 Paris. C\rquote est l\'e0 que Genevi\'e8ve tient \'e0 se lancer dans la circulation\'85 Je ne veux pas la contrarier\~; qu
+\rquote elle se lance et qu\rquote elle circule. Il est entendu que nous partagerons nos b\'e9n\'e9fices r\'e9ciproques\~; je ne crois pas n\'e9cessaire de dissimuler un pareil arrangement, en ce temps de soci\'e9t\'e9s coop\'e9ratives. Genevi\'e8
+ve se dit s\'fbre du succ\'e8s. C\rquote est un grand point. En attendant, comme elle a d\'e9pos\'e9 ce qu\rquote elle poss\'e8de dans une banque s\'e9rieuse, et qu\rquote elle ne veut point d\'e9placer, c\rquote est moi qui dois faire les avances n\'e9
+cessaires. Je ne recule pas.
+\par
+\par Nous voil\'e0 donc \'e0 Paris, Genevi\'e8ve dans un petit h\'f4tel de la rue Berlioz, et moi autre part. Tr\'e8s contents tous les deux. J\rquote avais cru, je ne le cache pas, que les affaires seraient assez calmes, au moins pour commencer\~; que l
+\rquote argent que j\rquote ai soustrait \'e0 Delpich reviendrait peu \'e0 peu dans la poche de sa femme. J\rquote avais eu tort. C\rquote est ma poche \'e0 moi qui s\rquote emplit. Genevi\'e8ve a pris tout de suite. Genevi\'e8ve de Brabant. C\rquote
+est comme \'e7a qu\rquote on l\rquote appelle, \'e0 pr\'e9sent. Je dois dire, en conscience, qu\rquote elle y a mis du sien. Ce qui distingue d\rquote ordinaire, dans tous les genres, les efforts des femmes, c\rquote est le caract\'e8
+re fantaisiste, capricieux, qu\rquote elles leur impriment. Il est bien rare qu\rquote elles aient foi en leurs entreprises, qu\rquote elles agissent, d\rquote embl\'e9e, comme si elles n\rquote avaient fait autre chose, ne devaient faire
+ autre chose que ce qu\rquote elles essayent de faire. Elles ont des fa\'e7ons d\rquote amateur, sont port\'e9es \'e0 tout traiter, comme on dit, par-dessous la jambe. Je n\rquote assure pas que Genevi\'e8ve est incapable d\rquote un \'e9cart\~
+; non. Mais, g\'e9n\'e9ralement, elle est s\'e9rieuse, pos\'e9e. Elle jouit d\rquote un esprit pond\'e9r\'e9 de locataire consciencieuse.
+\par
+\par Elle n\rquote a qu\rquote un d\'e9faut\~: elle ne sait pas marcher. Elle marche tr\'e8s mal. Aussi lui ai-je conseill\'e9, avec raison, de ne jamais sortir qu\rquote en voiture. Place aux honn\'eates femmes qui vont \'e0 pied\~! Je l\rquote ai aper\'e7
+ue deux ou trois fois, au Bois. Elle est tr\'e8s bien, vraiment. Beaucoup de chic. Un grand confr\'e8re, un sp\'e9cialiste, qui se trouvait avec moi un jour, m\rquote en a fait des compliments.
+\par
+\par \endash Une assurance remarquable\~! Un aplomb merveilleux\~! Elle a \'e9t\'e9 mari\'e9e, n\rquote est-ce pas\~?\'85 Oui\~; je m\rquote en doutais. Le mariage est une bonne \'e9cole\~; c\rquote est encore la meilleure pr\'e9paration \'e0 la vie irr\'e9
+guli\'e8re. Une femme qui n\rquote a pas connu l\rquote existence du m\'e9nage ne vaudra jamais grand\rquote chose, comme cocotte\'85
+\par
+\par Je crois qu\rquote il y a beaucoup de vrai l\'e0-dedans.
+\par
+\par Mais voici l\rquote \'e9t\'e9 venu. Belle saison\~; plages et villes d\rquote eaux. Nous avons \'e9t\'e9 \'e0 droite et \'e0 gauche, Genevi\'e8ve et moi. Tant\'f4t ensemble, tant\'f4t s\'e9par\'e9s. Je puis l\rquote abandonner \'e0 elle-m\'ea
+me sans aucune crainte\~; je sais que ce ne sera pas en pure perte.
+\par
+\par Pour le moment, par exemple, elle est \'e0 Aix-les-Bains. Moi, je suis \'e0 Royan. Je ne pourrais dire exactement ce que fait Genevi\'e8ve\~; mais moi, je fl\'e2ne sur la Grand\rquote Conge. J\rquote
+observe quelques familles bourgeoises qui regardent la mar\'e9e descendre. C\rquote est assez amusant. Ces bons personnages examinent avec une joie b\'e9ate le continuel mouvement des flots. On dirait qu\rquote ils le surveillent. Ce qui les int\'e9
+resse, dans la mer, c\rquote est son activit\'e9 perp\'e9tuelle, son incessante agitation. Ce qu\rquote ils aiment en elle, c\rquote est son \'e9ternel travail. Ils la contemplent, bouche entr\rquote ouverte, yeux mi-clos, avec de petits hochements de t
+\'eate qui semblent dire\~:
+\par
+\par \endash Bien, bien, Oc\'e9an\~! Tr\'e8s bien. Travaille\~! Donne-toi du mal. Continue\~! Nous te regardons\'85
+\par
+\par Oui ils se plaisent au spectacle de l\rquote effort, de la peine, ces braves gens\~; \'e0 la vue du labeur sans tr\'eave. L\rquote habitude. Ils pr\'e9f\'e8rent la mer aux montagnes. C\rquote est pour \'e7a.
+\par
+\par Un domestique de l\rquote h\'f4tel m\rquote arrache \'e0 mes m\'e9ditations en m\rquote apportant un t\'e9l\'e9gramme. C\rquote est Genevi\'e8ve qui me prie de venir la rejoindre \'e0 Aix sans retard. Que se passe-t-il\~? Je prendrai le premier train\'85
+
+\par
+\par Que se passe-t-il\~? J\rquote ai le temps de me le demander pendant le voyage, qui n\rquote en finit pas. J\rquote arrive enfin \'e0 Aix, dans l\rquote apr\'e8s-midi du lendemain, tr\'e8s inquiet, me figurant ceci, cela, que Genevi\'e8
+ve est malade, par exemple. J\rquote aime donc Genevi\'e8ve\~? Certainement. Qu\rquote est-ce que c\rquote est que l\rquote amour, alors\~? C\rquote est le d\'e9sir\~; ou quelque chose dans ce genre-l\'e0. D\rquote
+ailleurs, nous nous entendons parfaitement, elle et moi. On a eu bien raison de dire que c\rquote est la similitude des go\'fbts, plus que la conformit\'e9 des temp\'e9raments, qui fait la f\'e9licit\'e9 des unions. Nous avons le m\'eame go\'fb
+t, tous les deux, pour l\rquote argent d\rquote autrui. Voila un lien.
+\par
+\par Je suis \'e0 vingt pas de la villa qu\rquote habite Genevi\'e8ve lorsque je vois un monsieur en franchir la grille, s\rquote \'e9loigner. Un homme de quarante ans, environ, grand, maigre, aux longues moustaches blondes. Une minute apr\'e8
+s, je suis dans la maison et, tout de suite, en pr\'e9sence de ma petite femme. J\rquote ai eu bien tort de m\rquote inqui\'e9ter. Elle ne s\rquote est jamais mieux port\'e9e. Elle m\rquote a fait venir, simplement, pour me demander conseil. Il para\'ee
+t qu\rquote un Autrichien tr\'e8s riche, \'e0 qui elle tient la drag\'e9e haute, lui promet des ponts d\rquote or si elle consent \'e0 l\rquote accompagner \'e0 Vienne.
+\par
+\par \endash Tu l\rquote as peut-\'eatre vu sortir de la maison\~? Il me quittait comme tu es entr\'e9. Un grand, maigre\'85
+\par
+\par \endash Oui, je l\rquote ai aper\'e7u, en effet\~; eh\~! bien\~?
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, voici\~: j\rquote accepterais certainement, sous b\'e9n\'e9fice d\rquote inventaire, si une proposition analogue ne m\rquote \'e9tait pas faite d\rquote un autre c\'f4t\'e9. Un vieillard, tr\'e8s riche aussi, me propose de le suivre
+\'e0 Paris, o\'f9 il rentre demain. Il est fort g\'e9n\'e9reux, je le sais. Et, ce qu\rquote il y a de plus dr\'f4le, c\rquote est qu\rquote il porte le m\'eame nom que toi. Il s\rquote appelle Urbain Randal. Ne serait-il pas ton parent\~?
+\par
+\par \endash Si\~; dis-je\~; c\rquote est mon oncle.
+\par
+\par \endash Ah\~! dit Genevi\'e8ve un peu troubl\'e9e\'85 \'c7a ne te fait rien\~?
+\par
+\par \endash \'c7a me fait plaisir. C\rquote est une canaille. Saigne-le \'e0 blanc, ma fille. C\rquote est lui qu\rquote il faut suivre.
+\par
+\par \endash C\rquote \'e9tait mon avis. Je retrouverai toujours l\rquote Autrichien. Mais, quant \'e0 ton oncle, comme il est us\'e9 au dernier des points\'85 Tu sais, il ne va pas bien au tout\'85 La paralysie\'85 Il a d\'e9j\'e0 eu des attaques\'85
+\par
+\par \endash Tant pis.
+\par
+\par \endash Et je crois qu\rquote il n\rquote en a pas pour longtemps.
+\par
+\par \endash Tant mieux.
+\par
+\par \endash Tu as l\rquote air de lui en vouloir. Tu me raconteras pourquoi, pas\~? En attendant, je vais lui \'e9crire de venir me prendre demain matin\~; et je vais aussi envoyer un mot \'e0 l\rquote Autrichien pour l\rquote avertir de mon d\'e9part.
+
+\par
+\par \endash \'c9cris-lui avec des larmes dans la voix.
+\par
+\par \endash Tu penses bien, dit Genevi\'e8ve en trempant sa plume dans l\rquote encrier. Apr\'e8s quoi, je fais fermer ma porte jusqu\rquote \'e0 demain\~; et \'e0, nous deux, mon petit voleur ch\'e9ri\'85\~:
+\par
+\par Est-elle gentille, hein\~?
+\par
+\par Le lendemain, d\rquote un coin de la gare o\'f9 je me dissimule habilement, je vois arriver la voiture qui conduit au train de Paris Genevi\'e8ve et mon oncle. Ah\~! cette figure de vieux viveur fourbu, ce front o\'f9 s\rquote
+amoncellent des ombres lugubres, ce regard qui jette \'e0 la vie des interrogations d\'e9sol\'e9es et ardentes\~! La voiture s\rquote arr\'eate. Il en descend, non sans aide, passe \'e0 c\'f4t\'e9 de moi, soutenu, port\'e9 presque dans un wagon o\'f9
+ Genevi\'e8ve monte derri\'e8re lui. Il ne m\rquote a pas vu, le malheureux\~; mais j\rquote ai pu le d\'e9visager\~; menton tremblant\~; joues labour\'e9es de sillons profonds, moins encore par le temps que par la noce imb\'e9cile, \'e9chine vo\'fbt\'e9
+e, face anxieuse invinciblement pench\'e9e vers la terre, comme dans l\rquote horreur d\rquote y voir la fosse creus\'e9e. Ruine d\rquote humanit\'e9\~; pas belle, \'e0 peine m\'e9lancolique, b\'eate et sale \endash comme toutes les ruines\'85
+\par
+\par Je vais m\rquote \'e9loigner lorsqu\rquote un monsieur, escort\'e9 de deux laquais, entre dans la gare, se dirige vers le train qui va partir. C\rquote est l\rquote Autrichien. Il suit, pareil au requin qui file le navire, attendant qu\rquote
+on jette le cadavre \'e0 la mer \endash ou la chair fra\'eeche qui cache l\rquote hame\'e7on.
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074064}XXVII \endash LE REPENTIR FAIT OUBLIER L\rquote ERREUR{\*\bkmkend _Toc98074064}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par Je n\rquote ai pass\'e9 que vingt-quatre heures \'e0 Aix-les-Bains, et je suis parti pour Londres. Cette rencontre inopin\'e9e de mon oncle, si vieilli, si cass\'e9, si pr\'e8s de la tombe, a remu\'e9
+ quelque chose en moi. Je ne pourrais analyser ces sentiments\~; mais je me suis rappel\'e9 avec une certaine \'e9motion l\rquote \'e9poque o\'f9 nos rapports \'e9taient moins tendus, o\'f9 nous \'e9changions une correspondance amicale, et j\rquote
+ai voulu revoir ces lettres que j\rquote ai pieusement conserv\'e9es. Je les ai lues et relues \'e0 Londres, pendant les trois jours que j\rquote y suis rest\'e9, et je me suis m\'eame livr\'e9 \'e0 un petit travail d\rquote \'e9criture qui m\rquote
+a rappel\'e9 le temps heureux o\'f9 j\rquote apprenais \'e0 \'e9crire et m\rquote \'e9vertuais \'e0 imiter, mal d\rquote abord, puis un peu mieux, puis bien, les pleins et les d\'e9li\'e9s du mod\'e8le. Apr\'e8s quoi, je me suis mis en route pour Paris.
+
+\par
+\par Genevi\'e8ve, que j\rquote ai pr\'e9venue de mon arriv\'e9e, est venue me voir sans retard. Elle m\rquote a appris que mon oncle est au plus bas, qu\rquote un d\'e9nouement fatal est probable \'e0 bref d\'e9lai, et qu\rquote il l\rquote a suppli\'e9
+e de ne pas l\rquote abandonner. Elle ne le quitte donc pas une minute, pour ainsi dire\~; et c\rquote est sous les yeux de cette courtisane que ce malheureux, qui est millionnaire, qui a une famille, doit mourir s\rquote
+il ne veut pas crever seul, comme un chien.
+\par
+\par \endash A-t-il peur de la mort\~? demand\'e9-je.
+\par
+\par \endash Une peur terrible. C\rquote en est effrayant et presque d\'e9go\'fbtant. Heureusement, il a eu une crise hier soir et, depuis, il ne peut plus parler\~; il comprend encore ce qu\rquote on lui dit. Hier matin, il a pu \'e9crire une lettre \'e0
+ son homme d\rquote affaires.
+\par
+\par Je prends note de la date. Hier, c\rquote \'e9tait le 12. C\rquote est ce chiffre qu\rquote il faudra placer au bas du document que j\rquote ai confectionn\'e9 \'e0 Londres avec un si grand soin. Je recommande \'e0 Genevi\'e8ve de me faire avertir d\'e8
+s que la fin sera proche, et elle part reprendre son r\'f4le de s\'9cur de charit\'e9.
+\par
+\par \endash Ce n\rquote est pas amusant, tu sais\~; mais je comprends bien que ma pr\'e9sence ne sera pas inutile \'e0 tes int\'e9r\'eats \endash \'e0 nos int\'e9r\'eats car, \'e0 pr\'e9sent, nous ne faisons plus qu\rquote un. C\rquote est beau, de s
+\rquote entendre, tout de m\'eame\~; c\rquote est comme si on \'e9tait mari\'e9s\'85 Compte sur moi et tiens-toi pr\'eat.
+\par
+\par Je suis toujours pr\'eat. Et lorsque le domestique de mon oncle, ce matin, vient me chercher \'ab\~de la part de son ma\'eetre\~\'bb, c\rquote est avec une rapidit\'e9 foudroyante que je me pr\'e9
+cipite dans la rue, que je saute dans un fiacre, et que je me fais conduire rue du Bac, chez l\rquote abb\'e9 Lamargelle. Une demi-heure apr\'e8s, nous montons, cet eccl\'e9siastique et moi, l\rquote escalier de la maison du boulevard Haussmann qu\rquote
+habite mon oncle. Genevi\'e8ve nous accueille dans le salon qui pr\'e9c\'e8de la chambre \'e0 coucher dont la porte, rest\'e9e entr\rquote ouverte, laisse passer les r\'e2les du moribond\~; elle nous quitte apr\'e8s que je lui ai recommand\'e9
+ de ne nous laisser d\'e9ranger sous aucun pr\'e9texte. Je prends place dans un fauteuil et l\rquote abb\'e9 en fait autant.
+\par
+\par \endash Quelle est cette dame\~? me demande-t-il.
+\par
+\par \endash C\rquote est ma ma\'eetresse, dis-je\~; de plus, mon oncle a d\'fb s\rquote efforcer d\rquote en faire la sienne\~; et enfin, c\rquote est la femme d\rquote un certain Delpich\'85
+\par
+\par \endash Ah\~! diable\~! s\rquote \'e9crie l\rquote abb\'e9. C\rquote est Mme\~Delpich\~! Tiens\~! tiens\~!\'85 Mais je devine\~: ce cambriolage qui fit tant de bruit \'e0 Bruxelles\'85 Racontez-moi donc l\rquote histoire.
+\par
+\par Je raconte\~; et mon r\'e9cit, coup\'e9 par les exclamations joyeuses de l\rquote abb\'e9, est scand\'e9, aussi, par les r\'e2les de plus en plus faibles du mis\'e9rable qui agonise derri\'e8re le mur.
+\par
+\par \endash C\rquote est vraiment bien curieux, dit l\rquote abb\'e9 quand j\rquote ai fini. Ce pauvre Delpich\~! Enfin\'85 }{\i\cgrid0 Fortuna vitrea}{\cgrid0 \'85 Sa m\'e9saventure ne m\rquote a caus\'e9 aucun pr\'e9judice mais a d\'e9rang\'e9 cert
+ains de mes plans. Il faudra m\'eame que j\rquote aille en Belgique d\rquote ici quatre ou cinq jours\'85 Vous avez d\'fb faire une bonne affaire, ce soir-l\'e0\~; je ne parle pas de la femme, qui est charmante, mais\'85 \'c0 propos d\rquote
+argent, vous doutez-vous de ce que sera le testament de votre oncle\~?
+\par
+\par \endash Tout \'e0 fait. C\rquote est moi qui l\rquote ai r\'e9dig\'e9, de sa plus belle \'e9criture.
+\par
+\par \endash J\rquote en \'e9tais s\'fbr, dit l\rquote abb\'e9. Je le voyais dans votre poche, \'e0 travers l\rquote \'e9toffe de votre redingote. Avez-vous pens\'e9 \'e0 tout\~? La part \'e0 r\'e9server \'e0 Mlle\~Charlotte, par exemple, si l\rquote
+on vient \'e0 retrouver ses traces\~?
+\par
+\par \endash H\'e9las\~! dis-je, on ne les retrouvera jamais, ses traces. J\rquote ai fait faire toutes les recherches possibles, et sans r\'e9sultat. Ma conviction est qu\rquote elle est morte, voyez-vous. Mais si, par bonheur, je me trompais\'85
+\par
+\par \endash Ne m\rquote en dites pas davantage. Je sais bien que vous lui rendriez toute la fortune de son p\'e8re\~; et je crois aussi que vous la garderiez, elle, n\rquote est-ce pas\~? C\rquote \'e9tait une femme.
+\par
+\par \endash Oui. Une vraie femme. Ah\~! si vous saviez ce que j\rquote ai souffert, quand j\rquote ai vu que je l\rquote avais perdue\~! Et dire que la vieille canaille qui cr\'e8ve l\'e0\'85
+\par
+\par \endash Bah\~! dit l\rquote abb\'e9, le diable est en train de lui tirer les pieds, \'e0 votre oncle. Laissez-le faire sa besogne\'85 En somme, le papier que vous avez pr\'e9par\'e9 n\rquote a d\rquote autre raison d\rquote \'eatre
+ que de supprimer tout testament ant\'e9rieur et d\rquote aplanir toute difficult\'e9. En attendant, vous aurez \'e0 payer les frais des obs\'e8ques\'85
+\par
+\par \endash Ils ne seront pas fort \'e9lev\'e9s. Mon oncle demande \'e0 \'eatre conduit au champ de repos dans le corbillard des pauvres.
+\par
+\par \endash Bel exemple d\rquote humilit\'e9\~! dit l\rquote abb\'e9 en riant. Sa r\'e9solution sera fort comment\'e9e, n\rquote en doutez pas, et vous \'e9pargnera quelques billets de banque. Et pour amuser la paroisse, le service sera de derni\'e8
+re classe, n\rquote est-ce pas\~?
+\par
+\par \endash La paroisse\~? Vous plaisantez. Un enterrement civil, s\rquote il vous pla\'eet.
+\par
+\par \endash Ah\~! ah\~! ah\~! s\rquote \'e9crie l\rquote abb\'e9 en se tordant de rire. Un enterrement civil\~! C\rquote est d\'e9licieux\~! J\rquote avoue que je n\rquote aurais pas pens\'e9 \'e0 cela. Quelle trouvaille\~!\~ Mais, continue-t-il en \'e9
+tendant le bras vers la porte de la chambre, on n\rquote entend plus rien, l\'e0-bas. Non, plus rien. Si vous alliez voir\~?
+\par
+\par J\rquote y vais. Dans le grand lit plac\'e9 en travers de la pi\'e8ce une forme rigide est \'e9tendue\~; la t\'eate\~; qui creuse profond\'e9ment l\rquote oreiller, est \'e9maci\'e9e, couleur de cire\~; et les narines sont pinc\'e9es\~
+; et la bouche sans souffle entr\rquote ouverte et les yeux retourn\'e9s dans leurs orbites. Je rel\'e8ve le drap\~; rien ne bat plus \'e0 la place du c\'9cur\~; la main est froide comme celle d\rquote un\'85 J\rquote appelle l\rquote abb\'e9.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien\~? demande-t-il en entrant. C\rquote est fini\~? Je m\rquote en doutais, continue-t-il en se dirigeant vers le cadavre dont il abaisse les paupi\'e8res d\rquote un coup de pouce. Y a-t-il un \'eatre supr\'eame, oui ou non\~
+? Grave question que votre oncle peut maintenant d\'e9battre avec Robespierre. Bizarre jusqu\rquote \'e0 la fin, votre oncle. Quand on vient le voir mourir, on le trouve tr\'e9pass\'e9.
+\par
+\par \endash Oui, dis-je, pas de m\'e9lodrame possible. Comme \'e7\rquote aurait \'e9t\'e9 beau et presque neuf, pourtant, l\rquote apparition, \'e0 l\rquote heure derni\'e8re, du spoli\'e9 devant le spoliateur\~!
+\par
+\par \endash Ne rions pas trop fort, dit l\rquote abb\'e9\~; c\rquote est inconvenant\~; et, ainsi qu\rquote on l\rquote a dit, la mort n\rquote est pas une excuse. Au fond, cette mort-l\'e0, voyez-vous bien, qu\rquote elle e\'fbt d\'e9plu \'e0
+ certains Grecs, est presque un symbole. J\rquote ai dans l\rquote id\'e9e que la Soci\'e9t\'e9 cr\'e8vera de la m\'eame fa\'e7on. Cette bourgeoisie, qui est venue de bien bas, ne tombera pas de bien haut, allez\~! Que de choses qui font semblant d
+\rquote \'eatre, qu\rquote on croit encore exister, et, qui sont mortes\~!\'85 Mais songez-vous \'e0 votre manuscrit\~?
+\par
+\par Oui, j\rquote y songe. Je vais le placer dans le tiroir d\rquote un petit meuble que je ferme soigneusement et dont je mets la cl\'e9 dans ma poche. Puis, je sonne les domestiques. Nous sommes \'e0 genoux devant le lit, l\rquote abb\'e9
+ et moi, quand ils entrent. Ils \'e9clatent en sanglots. Un si bon ma\'eetre\~! Mais l\rquote abb\'e9, qui se rel\'e8ve un instant apr\'e8s moi, essuie leurs larmes d\rquote une seule phrase.
+\par
+\par \endash Il ne faut pleurer que sur la cendre des m\'e9chants, dit-il, car ils ont fait le mal et ne peuvent plus le r\'e9parer\~!\'85 Comment trouvez-vous la sentence\~? me demande-t-il tout bas. Elle n\rquote est pas de moi, mais elle est si b\'eate\~
+! Rien de tel comme consolation\'85
+\par
+\par Maintenant, il faut s\rquote occuper des formalit\'e9s. Les scell\'e9s, les d\'e9clarations, les lettres de faire part\~; un mort n\rquote est pas compl\'e8tement d\'e9c\'e9d\'e9 sans toutes ces choses-l\'e0.
+\par
+\par Le notaire de mon oncle, Me\~Tabel-Lion, arrive le lendemain dans l\rquote apr\'e8s-midi. Le testament semble l\rquote \'e9tonner un peu, mais lui faire plaisir.
+\par
+\par \endash Je suis heureux de voir, Monsieur, me dit-il, que votre oncle est revenu avant de mourir \'e0 de meilleurs sentiments. J\rquote avais en mon \'e9tude un testament par lequel il vous d\'e9sh\'e9ritait compl\'e8tement et l\'e9
+guait toute sa fortune \'e0 l\rquote Institut Pasteur\~; il se trouve annul\'e9 de plein droit par ce document olographe. Une seule chose me chagrine dans les derni\'e8res volont\'e9s de votre oncle\~
+: cet enterrement civil. Mais enfin, il faut respecter toutes les convictions.
+\par
+\par J\rquote apprends que la fortune de mon oncle est encore consid\'e9rable. Me\~Tabel-Lion parle \'e0 demi-voix. Sa bouche s\rquote ouvre du nord-nord-ouest au sud-sud-est. Beaucoup d\rquote officiers minist\'e9riels ont de ces bouches en diagonale. J
+\rquote ignore pourquoi.
+\par
+\par L\rquote enterrement. Le corbillard des pauvres se dirige m\'e9lancoliquement vers le P\'e8re Lachaise. Quelques voitures seulement, derri\'e8re. Je suis dans la premi\'e8re avec l\rquote abb\'e9 Lamargelle qui a endoss\'e9
+ des habits civils pour la circonstance\~; ils ne lui vont pas mal du tout. Les autres voitures contiennent une dizaine de vieux amis de mon oncle, vieux voleurs probablement, et deux ou trois dames parmi lesquelles Genevi\'e8ve, en grand deuil. Je n
+\rquote ai pu la dissuader de venir. M\'eame, ce matin, elle m\rquote a fait une sc\'e8ne.
+\par
+\par \endash C\rquote est honteux\~! m\rquote a-t-elle dit. Tu h\'e9rites de plus d\rquote un million et tu fais faire \'e0 ton oncle des fun\'e9railles civiles\~! Oui, je sais bien que c\rquote est toi qui as fabriqu\'e9 le testament. Tout \'e7a, c\rquote
+est pour faire des \'e9conomies. Ah\~! si ce pr\'eatre qui est ton ami, l\rquote abb\'e9 Lamargelle, savait ce que tu es\~! S\rquote il savait\~!\'85
+\par
+\par Je l\rquote ai laiss\'e9e dire. Il y a encore de bons sentiments, chez cette femme-l\'e0.
+\par
+\par \endash L\rquote immortalit\'e9 de l\rquote \'e2me\~! me dit l\rquote abb\'e9. Les pauvres, m\'eame, qui voudraient que l\rquote agonie de l\rquote existence ne fin\'eet pas au tombeau\~! qui portent dignement leur mis\'e8re \endash dignement\~! \'e7
+a se porte dignement, la mis\'e8re\~! \endash dans l\rquote espoir d\rquote une vie \'e0 venir\~! L\rquote exploitation leur brocante le royaume des cieux et ils se laissent faire\'85 Mais du moment qu\rquote ils ne peuvent pas comprendre\'85
+ vous savez que les imb\'e9ciles n\rquote admettent que les choses tr\'e8s compliqu\'e9es\'85 Savez-vous quelle est la base de la propri\'e9t\'e9, la vraie base\~? C\rquote est la croyance \'e0 l\rquote immortalit\'e9 de l\rquote \'e2me. M\'e9ditez \'e7
+a, quand vous aurez le temps.
+\par
+\par Nous arrivons au cimeti\'e8re. Le caveau de famille est ouvert, laissant apercevoir ses cases, les unes pleines, les autres vides. J\rquote ai mon tiroir l\'e0. Il faudra que je le mette en vente. C\rquote est d\rquote un bon d\'e9bit, para\'eet-il.
+
+\par
+\par Les vieux amis me serrent la main \'e0 la porte du cimeti\'e8re et s\rquote \'e9loignent. Je reviens boulevard Haussmann avec l\rquote abb\'e9 et Genevi\'e8ve, qui continue \'e0 bouder. Le d\'e9jeuner nous attend, Nous nous mettons \'e0 table\~
+; mais je suis d\'e9rang\'e9 deux ou trois fois par des fournisseurs qui m\rquote obligent \'e0 quitter la salle \'e0 manger. Sit\'f4t le caf\'e9 pris, Genevi\'e8ve, qui se pr\'e9tend tr\'e8s lasse et tr\'e8s \'e9mue, d\'e9clare qu\rquote
+elle veut se retirer, rentrer chez elle. Elle me prie de ne pas l\rquote accompagner, promet de venir d\'e9jeuner avec moi demain.
+\par
+\par \endash Elle a un dr\'f4le d\rquote air, dis-je d\'e8s qu\rquote elle est partie.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pond l\rquote abb\'e9. Et si vous voulez conna\'eetre sa chanson, venez donc chez moi demain matin, \'e0 neuf heures et demie. Pendant une de vos absences, tout \'e0 l\rquote heure, elle m\rquote a appris qu\rquote elle avait des r\'e9v
+\'e9lations \'e0 me faire et je lui ai dit que te l\rquote attendrais demain \'e0 dix heures. Vous \'e9couterez. Ne vous mettez pas martel en t\'eate d\rquote avance, sapristi\~!\'85 Voyons, que joue-t-on aux Vari\'e9t\'e9s, ce soir\~?
+\par
+\par Il va \'eatre dix heures et, depuis cinq minutes, j\rquote attends, post\'e9 dans le cabinet de l\rquote abb\'e9, derri\'e8re la porte laiss\'e9e entr\rquote ouverte qui donne dans le salon o\'f9 il va recevoir Genevi\'e8ve, l\rquote arriv\'e9
+e de ma petite femme. Je voudrais bien, histoire de tuer le temps, jeter un coup d\rquote \'9cil sur les nombreux papiers qui couvrent le bureau\~; malheureusement, c\rquote est impossible\~
+; je ne saurai pas encore cette fois-ci quelles sont les occupations exactes de cet excellent abb\'e9 Lamargelle. Mais j\rquote entends r\'e9sonner le timbre. Voici Genevi\'e8ve\~; elle entre dans le salon. Je ne puis rien voir, naturellement, mais je per
+\'e7ois distinctement les paroles. Quelques phrases de politesse s\rquote \'e9changent d\rquote abord\~; puis, l\rquote abb\'e9 demande d\rquote une voix blanche\~:
+\par
+\par \endash N\rquote \'eates-vous pas mari\'e9e, Madame\~?
+\par
+\par \endash Si, r\'e9pond Genevi\'e8ve\~; je suis mari\'e9e\~; et si vous le voulez bien, monsieur l\rquote abb\'e9, je vais vous exposer d\rquote un seul mot ma situation actuelle\~: que celui qui est sans p\'e9ch\'e9 me jette la premi\'e8re pierre\~!
+
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 tousse l\'e9g\'e8rement.
+\par
+\par \endash Si j\rquote ai failli apr\'e8s tant d\rquote ann\'e9es d\rquote une vie sans tache, reprend Genevi\'e8ve, c\rquote est que les circonstances ont \'e9t\'e9 inexorables. L\rquote auteur de ma perte est M.\~
+Georges Randal. Il se dit votre ami, monsieur l\rquote abb\'e9, et vous le croyez un honn\'eate homme. Eh\~! bien, c\rquote est un voleur.
+\par
+\par \endash Ciel\~! s\rquote \'e9crie l\rquote abb\'e9. Que m\rquote apprenez-vous l\'e0, Madame\~! Un voleur\~!
+\par
+\par \endash Oui, Un voleur. Un voleur de la pire esp\'e8ce. Un vrai brigand\~! Je vais vous apprendre comment j\rquote ai eu le malheur de tomber entre ses mains\'85
+\par
+\par Et elle raconte notre aventure de Bruxelles, \'e0 sa fa\'e7on, bien entendu. C\rquote est \'e0 mourir de rire.
+\par
+\par \endash Je ne pouvais ni me d\'e9fendre ni crier \'e0 l\rquote aide, dit-elle en terminant. Il me tenait au bout de son pistolet et m\rquote aurait tu\'e9e au moindre signe. Ah\~! certes, j\rquote aurais brav\'e9 la mort si j\rquote avais \'e9t\'e9 en
+\'e9tat de gr\'e2ce\~; mais je ne m\rquote \'e9tais pas confess\'e9e depuis deux mois\'85\~: Il a forc\'e9 le coffre-fort, le secr\'e9taire\~; il a pris tout l\rquote argent et, h\'e9las\~! les lettres de ma m\'e8re\'85 Ici, monsieur l\rquote abb\'e9
+, il faut que je vous r\'e9v\'e8le un secret de famille. Ma m\'e8re a eu un amant. Elle m\rquote \'e9crivait souvent, la malheureuse femme, pour me dire combien elle regrettait sa faute\~; et mon mari, qui \'e9
+tait dans la douloureuse confidence, gardait les lettres dans un tiroir de son bureau. M.\~Randal les a d\'e9couvertes, et, aussit\'f4t, il a vu tout le parti qu\rquote il en pouvait tirer. Sous la menace de tout apprendre \'e0 mon p\'e8re, il a exig\'e9
+ que je me livrasse \'e0 lui, que je prisse l\rquote engagement de ne rien dire et de venir le retrouver \'e0 Londres dans les huit jours. Que vous dire de plus\~? La pi\'e9t\'e9 filiale, toujours si forte dans le c\'9cur d\rquote une femme\~; l\rquote
+a emport\'e9 en moi sur toute autre consid\'e9ration. Mon mari, que j\rquote adorais, a \'e9t\'e9 condamn\'e9 malgr\'e9 son innocence et je n\rquote ose pas vous dire quelle existence M.\~Randal m\rquote a fait mener depuis. C\rquote
+est la honte des hontes, murmure-t-elle \'e0 travers des sanglots.
+\par
+\par \endash C\rquote est effrayant\~! s\rquote \'e9crie l\rquote abb\'e9. C\rquote est absolument effrayant\~! M.\~Randal est un mis\'e9rable et s\rquote est jou\'e9 de moi d\rquote une mani\'e8re indigne. Mais l\rquote heure du ch\'e2timent a sonn\'e9
+. Je vais le faire arr\'eater tout de suite.
+\par
+\par Il se l\'e8ve, fait deux pas et, tout d\rquote un coup, pousse un cri.
+\par
+\par \endash Impossible\~! C\rquote est impossible\~! Nous ne pouvons pas le faire arr\'eater. Ces lettres de votre m\'e8re, qu\rquote il poss\'e8de, il ne les a pas avec lui, s\'fbrement. Un sc\'e9l\'e9rat aussi endurci prend des pr\'e9
+cautions minutieuses. Ces lettres, il les a mises en lieu s\'fbr, les a confi\'e9es \'e0 un de ses associ\'e9s\~; et, sit\'f4t son arrestation op\'e9r\'e9e, votre p\'e8re sera mis au courant de ce que vous tenez tant \'e0 lui cacher\~
+; un scandale terrible \'e9clatera\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est vrai, dit Genevi\'e8ve de la voix r\'eache d\rquote une femme prise au pi\'e8ge. C\rquote est vrai\'85
+\par
+\par \endash Que faire\~? demande anxieusement l\rquote abb\'e9. Que faire\~? Mon Dieu, \'e9clairez-nous\'85 Voici ce qu\rquote il faut faire, reprend-il au bout d\rquote un instant. Je vais m\rquote employer \'e0 livrer M.\~Randal \'e0 la justice apr\'e8
+s lui avoir enlev\'e9 les moyens de vous nuire, \'e0 vous et aux v\'f4tres. Mais cela demandera du temps. Dans l\rquote intervalle, Que ferez-vous, Madame\~? Voulez-vous me permettre de vous donner un conseil\~
+? Vous le suivrez si, comme je le crois, vous avez conserv\'e9 au milieu de vos erreurs passag\'e8res ces sentiments religieux\'85
+\par
+\par \endash Oh\~! certainement, interrompt Genevi\'e8ve avec feu\~; je suis une croyante, monsieur l\rquote abb\'e9.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, vous n\rquote ignorez point qu\rquote il ne suffit pas au p\'e9cheur de d\'e9tester ses p\'e9ch\'e9s, mais qu\rquote un peu de p\'e9nitence est n\'e9cessaire. Que penseriez-vous d\rquote
+aller passer quelques jours dans une maison de retraite o\'f9 je vous conduirais, o\'f9 vous seriez tr\'e8s bien, o\'f9 vous pourriez reprendre possession de vous-m\'eame et vous pr\'e9parer \'e0 une nouvelle existence\~?
+\par
+\par \endash Oh\~! s\rquote \'e9crie Genevi\'e8ve, quelle joie ce serait pour moi\~!\'85 Venez me prendre demain \'e0 onze heures, je vous en prie, et menez-moi dans cette maison. Voici mon adresse. Vous \'eates mon sauveur, monsieur l\rquote abb\'e9, vous
+\'eates mon sauveur\~!\'85
+\par
+\par Elle se confond en remerciements et l\rquote abb\'e9 se l\'e8ve pour la reconduire.
+\par
+\par \endash J\rquote ai promis \'e0 M.\~Randal d\rquote aller le voir aujourd\rquote hui, dit-elle\~; devrai-je le faire\~?
+\par
+\par \endash Certainement, r\'e9pond l\rquote abb\'e9. Un manque de parole de votre part lui donnerait l\rquote \'e9veil. Mettez-le au courant de vos bonnes intentions\~; cela excitera peut-\'eatre en lui un repentir tardif. Et puis, arr\'ea
+tez-vous sur votre chemin \'e0 Saint-Thomas d\rquote Aquin, et entendez la messe. Ce sera une bonne pr\'e9paration\'85
+\par
+\par Je n\rquote entends plus rien. Ah\~! Genevi\'e8ve de Brabant\~! Moi qui \'e9tais le petit voleur ch\'e9ri, l\rquote autre jour, me voil\'e0 transform\'e9 en inf\'e2me Golo\'85 L\rquote abb\'e9 revient.
+\par
+\par \endash J\rquote ai tout entendu, dis-je. C\rquote est extraordinaire, vraiment.
+\par
+\par \endash Oui, r\'e9pond l\rquote abb\'e9, mais c\rquote est naturel, dans l\rquote \'e9tat actuel des choses. Tous les instincts ont \'e9t\'e9 tellement refoul\'e9s qu\rquote ils ne peuvent revenir \'e0 leur plan normal que par des \'e9carts insens\'e9
+s. Cette femme, qui a l\rquote \'e2me d\rquote une prostitu\'e9e, est aussi de l\rquote \'e9toffe dont on fait les saintes. Elle est, pr\'e9sentement, vierge et martyre comme les canonis\'e9es\~; elle est hallucin\'e9e comme elles\~; elle a leur m\'e9
+chancet\'e9 aveugle, leur fureur de remords et d\rquote expiation, pour elles-m\'eames et pour leurs semblables, leur amour des larmes\'85 Que voulez-vous\~? C\rquote est, aujourd\rquote hui, en g\'e9n\'e9ral, la guerre sournoise, l\'e2che et b\'ea
+te de tous contre tous, de troupes de fuyards contre des arm\'e9es de d\'e9serteurs. Et, quand on sort de l\'e0, tout est en exc\'e8s et en contrastes\~; la folie sous toutes ses formes\'85 Enfin, je la conduirai demain dans une maison o\'f9
+ on la gardera quinze jours, un mois, le temps qu\rquote il faudra pour que vous terminiez vos affaires ici, ou pour qu\rquote elle change d\rquote id\'e9es. Qui sait\~? Peut-\'eatre l\rquote
+y gardera-t-on toujours. Les couvents de femmes voient quotidiennement leur population s\rquote accro\'eetre et la majorit\'e9 des malheureuses qui s\rquote y enferment n\rquote a pas, pour s\rquote y clo\'eetrer, de meilleures raisons que votre ma\'ee
+tresse\'85 Je l\rquote ai envoy\'e9e \'e0 la messe afin de vous laisser le temps d\rquote arriver chez vous avant elle. Partez. H\'e2tez-vous. J\rquote irai vous donner des nouvelles demain\'85
+\par
+\par Je suis chez moi depuis un quart d\rquote heure lorsque Genevi\'e8ve arrive, Elle ne boude plus\~; au contraire, elle est absolument charmante.
+\par
+\par \endash Mon ch\'e9ri, me dit-elle apr\'e8s d\'e9jeuner, il faut que je te fasse un aveu. Tu ne me gronderas pas\~; ce serait inutile. Ma r\'e9solution est bien prise. La mort de ton oncle m\rquote a profond\'e9ment troubl\'e9e, m\rquote a convaincue de l
+\rquote indignit\'e9 de la vie que je m\'e8ne et m\rquote a fait mesurer l\rquote \'e9tendue des fautes que je commets chaque jour. Je me suis r\'e9solue \'e0 abandonner le monde\~; Sais-tu comment j\rquote ai pass\'e9 la matin\'e9e\~? En pri\'e8res, \'e0
+ l\rquote \'e9glise Saint-\'c9tienne du Mont, o\'f9 repose ma bienheureuse patronne. C\rquote est l\'e0 que Dieu m\rquote a parl\'e9. Il m\rquote a dit\~: \'ab\~Ma fille, abaisse-toi et tu seras relev\'e9e.\~\'bb Tu vois que je suis franche avec toi. Tu m
+\rquote as entra\'een\'e9e au mal, c\rquote est vrai\~; mais je te pardonne. Jamais un mot contre toi ne s\rquote \'e9chappera de mes l\'e8vres. Je prierai pour toi, pour ta conversion. Oui, je renonce \'e0 Satan, \'e0 ses pompes\'85
+\par
+\par Je m\rquote y oppose formellement, au moins pour le quart d\rquote heure. Genevi\'e8ve est tr\'e8s all\'e9chante dans ses v\'eatements de veuve et\'85 et je pense que Samson ne devait pas s\rquote emb\'eater avec Dalila, chaque fois qu\rquote
+elle avait tent\'e9 sans succ\'e8s de le trahir.
+\par
+\par Genevi\'e8ve ne m\rquote a quitt\'e9 que vers minuit\~; et je me suis endormi peu apr\'e8s en pensant \'e0 cette mort inattendue de mon oncle \endash cet homme que je ha\'efssais tant \endash qui ne m\rquote a caus\'e9 aucune \'e9
+motion, ni de tristesse ni de joie, qui ne m\rquote affecte pas plus que l\rquote \'e9v\'e9nement le plus banal de mon existence\~; \'e0 cette trahison ridicule de Genevi\'e8ve, qui pouvait m\rquote \'ea
+tre si funeste et qui me laisse absolument froid. Je crois que l\rquote homme est comme insensibilis\'e9, \'e0 certains moments, et sans aucune raison. Et je songe aussi, tout en c\'e9dant au sommeil, \'e0 l\rquote abb\'e9 qui doit venir m\rquote
+apprendre comment les choses se sont pass\'e9es, demain, vers deux heures.
+\par
+\par Mais il est \'e0 peine midi lorsqu\rquote il arrive.
+\par
+\par \endash Eh\~! bien, dit-il, l\rquote oiseau \'e9tait envol\'e9. Je n\rquote ai trouv\'e9 que deux lettres\~; l\rquote une d\rquote excuses, pour moi\~; et l\rquote autre qu\rquote on me charge de vous remettre.
+\par
+\par Je d\'e9chire l\rquote enveloppe, Genevi\'e8ve m\rquote apprend qu\rquote elle quitte Paris avec l\rquote Autrichien\~: C\rquote est un homme qui a des sentiments religieux tr\'e8s prononc\'e9
+s et elle est certaine de faire son salut avec lui. Si jamais nous nous revoyons, nous serons bons amis, Du moins, elle l\rquote esp\'e8re.
+\par
+\par \endash Ma foi, dit l\rquote abb\'e9 apr\'e8s avoir lu la lettre que je lui ai pass\'e9e, ce qui arrive ne me surprend qu\rquote \'e0 moiti\'e9. Je m\rquote attendais \'e0 quelque chose d\rquote illogique. Cette pauvre femme, voyez-vous, n\rquote
+a pas beaucoup la t\'eate \'e0 elle. Elle vous enverrait \'e0 l\rquote \'e9chafaud ou se jetterait dans le feu pour vous avec la m\'eame facilit\'e9. La libert\'e9 dont elle jouit maintenant, et qui l\rquote
+affole, lutte en elle avec les vieilles habitudes du servilisme. Son cas n\rquote est pas rare. Toutes ses fausset\'e9s, ce sont des d\'e9sirs d\rquote actes, des prurits d\rquote action, qui se r\'e9solvent en impostures. L\rquote impuissance ou l
+\rquote h\'e9sitation \'e0 agir cr\'e9ent le mensonge\~; voil\'e0 pourquoi il est aussi commun aujourd\rquote hui. Au fond, que d\'e9sirait-elle, votre amie, sans m\'eame en avoir conscience\~? Se d\'e9barrasser de vous, simplement, afin d\rquote
+avoir son enti\'e8re ind\'e9pendance. Et voyez quels d\'e9tours elle a \'e9t\'e9 prendre, lorsqu\rquote il lui \'e9tait si facile \endash et elle le savait \endash de s\rquote entendre avec vous\~; voyez quelles combinaisons baroques son esprit a \'e9t
+\'e9 chercher\~! Il y a l\'e0-dessous quelque chose de terrible\~: la crainte, la honte de l\rquote action directe.
+\par
+\par \endash Terrible, certes, mais si fr\'e9quent\~! Le joug vermoulu de la morale imb\'e9cile est encore tellement lourd\~!
+\par
+\par \endash Oui, dit l\rquote abb\'e9, l\rquote esprit des hommes est peupl\'e9 de terreurs. La loi divine, pour faire ob\'e9ir \'e0 la loi humaine, et la loi humaine, pour faire ob\'e9ir \'e0 la loi divine, s\'e8ment l\rquote \'e9pouvante dans notre c\'9c
+ur. La voix de ce qu\rquote on appelle la conscience, qui ne trouve pas d\rquote \'e9cho dans les cerveaux pleins, r\'e9sonne si fort dans les cerveaux vides\~! Et la conscience \endash interpr\'e9t\'e9e, ainsi qu\rquote elle l\rquote est d\rquote
+ordinaire, comme un privil\'e8ge strictement humain\endash la conscience, c\rquote est la Peur\'85 Enfin, vous voici veuf. Profitez du temps qui vous est laiss\'e9, car votre amie pourrait avoir des remords. Elle en aura m\'eame certainement. T\'e2chez d
+\rquote \'eatre loin quand la crise se produira et qu\rquote elle viendra implorer votre pardon. }{\i\cgrid0 Nolite confidere hominibus}{\cgrid0 , ni aux femmes repentantes\'85 Combien de temps pensez-vous rester \'e0 Paris\~?
+\par
+\par \endash Quinze jours, environ. Apr\'e8s quoi, j\rquote irai r\'e9gler mes affaires \'e0 Londres et partirai je ne sais o\'f9.
+\par
+\par \endash Excellente id\'e9e. En vous mettant en route pour ce pays-l\'e0, passez donc par Bruxelles. Vous m\rquote y trouverez, j\rquote y vais apr\'e8s-demain et j\rquote y resterai un mois.
+\par
+\par \endash Bon. Il faudra que je vous charge d\rquote une commission aupr\'e8s d\rquote un insoumis qui doit avoir fini un petit travail pour moi\~; vous lui direz de me l\rquote envoyer.
+Et puis, moi, en quittant Londres, je vous apporterai des papiers que j\rquote ai vol\'e9s \'e0 droite et \'e0 gauche, que j\rquote ai conserv\'e9s sans m\'eame en prendre connaissance, le plus souvent, et qui pourront vous \'eatre utiles.
+\par
+\par \endash C\rquote est fort possible, dit l\rquote abb\'e9. Merci. Et merci encore, d\rquote avance, pour le d\'e9jeuner que vous allez m\rquote offrir quelque part\~; un d\'e9jeuner d\rquote h\'e9ritier, hein\~?
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074065}XXXVIII \endash DANS LEQUEL ON APPREND QUE L\rquote ARGENT NE FAIT PAS LE BONHEUR
+{\*\bkmkend _Toc98074065}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par C\rquote est tr\'e8s long \'e0 r\'e9gler, ces affaires d\rquote h\'e9ritage. Les formalit\'e9s, le fisc, l\rquote enregistrement, les officiers minist\'e9riels\~; \'e7a n\rquote en finit pas. Enfin, Me\~Tabel-Lion vient de m\rquote annoncer qu\rquote
+il peut maintenant se passer de ma pr\'e9sence. Il conserve, d\rquote apr\'e8s les termes du testament, la part qui revient \'e0 Charlotte, au cas o\'f9 l\rquote on retrouverait ses traces dans les d\'e9lais l\'e9gaux\~; et j\rquote ai laiss\'e9
+ des fonds suffisants pour d\'e9frayer toutes les recherches possibles\~; sans grand espoir, malheureusement. D\rquote apr\'e8s les comptes approximatifs du notaire, qui a encore des immeubles \'e0
+ mettre en vente, entre autres la villa de Maisons-Laffitte, la fortune de mon oncle monte \'e0 un joli total. En chiffres ronds, je poss\'e8de \'e0 l\rquote heure qu\rquote il est deux bons petits millions\~; dont les deux tiers, ou peu s\rquote
+en faut, dus aux filouteries avunculaires et le reste \'e0 mes propres larcins. \'ab\~Bien mal acquis ne profite jamais.\~\'bb On verra \'e7a. Que vais-je faire de mon argent\~? Je suis en train de me le demander.
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 m\rquote a fait envoyer par l\rquote insoumis mon rapport sur les \'e9tablissements p\'e9nitentiaires de Dalmatie, C\rquote \'e9tait un gros cahier de 500 pages couvertes d\rquote une \'e9criture presque illisible\~
+; pourtant, par-ci par-l\'e0, j\rquote ai cru reconna\'eetre des phrases de }{\i\cgrid0 T\'e9l\'e9maque}{\cgrid0 . Saine litt\'e9rature. J\rquote ai exp\'e9di\'e9 le rapport \'e0 qui de droit et, en signe de satisfaction compl\'e8
+te, 499 francs 75 centimes \'e0 l\rquote insoumis. J\rquote ai retenu le timbre, en ma qualit\'e9 de capitaliste. Le rapport m\rquote a fait songer \'e0 Montareuil, que j\rquote ai \'e9t\'e9 voir. Il m\rquote a reproch\'e9
+ de ne lui plus rien donner pour sa \'ab\~Revue\~\'bb, qui se vend tr\'e8s bien, mais marcherait encore mieux avec ma collaboration. Ses reproches n\rquote ont pas \'e9t\'e9 longs, par bonheur, car il \'e9tait oblig\'e9 d\rquote
+aller se faire inoculer contre quelque chose. Je ne sais pas quoi. Le farcin.
+\par
+\par J\rquote ai \'e9t\'e9 aussi faire deux ou trois visites \'e0 Margot, qui est toujours au mieux avec son ministre auquel, m\rquote a-t-elle assur\'e9, elle a souvent parl\'e9 de moi comme d\rquote un homme d\rquote avenir. On n\rquote
+est pas plus charmante. Je n\rquote ai pas oubli\'e9 Ida, dont les affaires prosp\'e8rent. Sa client\'e8le s\rquote accro\'eet tous les jours. Voil\'e0 ce que c\rquote est que d\rquote avoir abandonn\'e9 le vieux syst\'e8me des op\'e9rations \'e0
+ terme. Cependant, je suis las de m\rquote entendre f\'e9liciter sur ma bonne fortune et j\rquote aurais d\'e9j\'e0 quitt\'e9 Paris si je n\rquote avais re\'e7u, avant-hier, une lettre de Courbassol qui m\rquote invite \'e0 venir lui parler au minist\'e8
+re.
+\par
+\par Dans dix minutes, ce sera une affaire faite. J\rquote attends en effet, dans l\rquote antichambre du cabinet minist\'e9riel, en compagnie de solliciteurs de diff\'e9rents \'e2ges et de diff\'e9rents sexes. Ces qu\'e9mandeurs, aux figures, basses, ont l
+\rquote air tr\'e8s content d\rquote avoir \'e9t\'e9 admis ici, d\rquote avoir \'e9t\'e9 autoris\'e9s \'e0 venir tendre leur s\'e9bile, mendier une faveur ou une aum\'f4ne\~; oui, ils paraissent satisfaits et glorieux. Vauvenargues avait raison\~
+: la servitude abaisse les hommes jusqu\rquote \'e0 s\rquote en faire aimer. Une jeune femme assise en face de moi, une grande jeune fille plut\'f4t, para\'eet seule ne point partager les sentiments de ses voisins. Son beau visage, tr\'e8s s\'e9rieux, tr
+\'e8s fier, porte une tristesse qui veut rester muette\~; on dirait\'85
+\par
+\par Mais la porte s\rquote ouvre. Un vieillard sort du cabinet, un vieillard cass\'e9, chancelant, \'e0 la face h\'e2ve et hagarde\~; un spectre, un fant\'f4me. Il ne me voit pas\~; il ne voit rien\~; ses yeux, comme lav\'e9
+s par les larmes, perdent leurs regards dans le vague. Mais, moi, je le reconnais. C\rquote est Barzot\'85 Un journal m\rquote a appris, hier soir, qu\rquote il allait donner sa d\'e9mission. La grande jeune fille s\rquote est lev\'e9e, s\rquote
+approche de lui, le soutient, l\rquote aide \'e0 traverser l\rquote antichambre. Sa fille, sans doute\~; celle \'e0 laquelle il r\'eavait de donner H\'e9l\'e8ne pour belle-m\'e8re. Ah! piti\'e9\'85
+\par
+\par C\rquote est mon tour. L\rquote huissier m\rquote introduit en s\rquote inclinant \'e0 90 degr\'e9s, et je me trouve devant Courbassol. Le Courbassol que j\rquote ai vu \'e0 Malenvers\~; le m\'eame regard fuyant, la m\'eame physionomie vulgaire, la m\'ea
+me l\'e8vre immonde. La m\'eame voix, aussi, pendant qu\rquote il me dit combien il est heureux de faire ma connaissance, combien mon rapport sur les prisons de Dalmatie \'e9tait remarquable.
+\par
+\par \endash Un travail de tout premier ordre, Monsieur\~! Vous avez rendu, en l\rquote \'e9crivant, un v\'e9ritable service \'e0 l\rquote administration. Je sais beaucoup de gr\'e9 \'e0 Mlle\~de\~Vaucouleurs, dont la famille \'e9tait, para\'eet-il, fort li
+\'e9e avec la v\'f4tre, de vous avoir d\'e9sign\'e9 \'e0 l\rquote attention du gouvernement. Mais croyez bien que son intervention n\rquote a fait que pr\'e9cipiter les choses, car votre m\'e9rite est de ceux qui ne peuvent passer inaper\'e7
+us. Gouverner, c\rquote est choisir. Et nous, qui sommes plac\'e9s au pouvoir par la d\'e9mocratie triomphante, ne saurions l\rquote oublier. Vos articles dans la \'ab\~Revue P\'e9nitentiaire\~\'bb ont \'e9t\'e9 fort remarqu\'e9s en haut lieu\~; et nous n
+\rquote ignorons point que c\rquote est \'e0 votre beau talent d\rquote ing\'e9nieur que le monde doit la construction, \'e0 l\rquote \'e9tranger il est vrai, de ce magnifique ouvrage d\rquote art\'85 cet aqueduc\'85 ce viaduc\'85 \'e0\'85 \'e0\'85 Mlle\~
+de\~Vaucouleurs me citait hier encore le nom de la localit\'e9\'85
+\par
+\par \endash }{\i\cgrid0 A Nothingabout,}{\cgrid0 dis-je avec aplomb. C\rquote est un viaduc\~; mais, comme il supporte une conduite d\rquote eau, c\rquote est par le fait un aqueduc.
+\par
+\par \endash Voil\'e0 ce que je voulais dire, affirme Courbassol. Eh\~! bien, Monsieur, j\rquote ai pens\'e9 qu\rquote il ne vous d\'e9plairait peut-\'eatre pas de consacrer au bien public votre intelligence et votre \'e9nergie. Plusieurs si\'e8
+ges sont actuellement vacants \'e0 la Chambre\~: et si vous vous d\'e9cidiez \'e0 poser votre candidature dans tel ou tel arrondissement, candidature vraiment d\'e9mocratique, c\rquote est-\'e0-dire progressiste autant que mod\'e9r\'e9e, l\rquote
+appui du gouvernement ne vous ferait pas d\'e9faut. Vous r\'e9fl\'e9chirez, si vous voulez bien\~; et vous vous convaincrez que votre place est parmi nous.
+\par
+\par Il y a beaucoup de vrai l\'e0-dedans. Pourtant, je d\'e9clare que je ne me sens pas m\'fbr pour la vie politique. Quelque chose me manque encore. Je ne saurais dire quoi.
+\par
+\par \endash Vous vous r\'e9servez, dit Courbassol en souriant. Soit. Nous vous forcerons la main. Je m\rquote arrangerai de fa\'e7on \'e0 ce que vous puissiez, pour le 1er janvier, placer quelque chose \'e0 votre boutonni\'e8re.
+\par
+\par Je me r\'e9crie\~; mais le ministre me ferme la bouche.
+\par
+\par \endash J\rquote y tiens, dit-il\~; apr\'e8s les douloureux incidents de ces temps derniers, le ruban rouge a besoin d\rquote \'eatre r\'e9habilit\'e9. Mais, au fait\~: peut-\'eatre auriez-vous pr\'e9f\'e9r\'e9 les palmes acad\'e9miques\~? L\rquote un n
+\rquote emp\'eache pas l\rquote autre. Un mot de moi \'e0 mon coll\'e8gue de l\rquote Instruction Publique\'85
+\par
+\par Non, non\~; Mazas, si l\rquote on y tient, mais pas \'e7a. Le ministre, heureusement, n\rquote insiste pas. Il me fait promettre de ne point oublier ses r\'e9ceptions. Mme\~Courbassol, assure-t-il, sera charm\'e9e de faire ma connaissance\'85
+\par
+\par Je ne puis m\rquote emp\'eacher de penser, en quittant le minist\'e8re, que je rencontrais tous les jours, parmi les criminels, des hommes dont l\rquote intelligence, le savoir et la p\'e9n\'e9tration auraient fait honte \'e0 ces l\'e9gislateurs, \'e0 ce
+s pr\'e9bend\'e9s du suffrage universel. Et quant \'e0 la probit\'e9, \'e0 la dignit\'e9 personnelle\'85 Cependant, ce sont ces gens-l\'e0 qui garantissent la s\'e9curit\'e9\'85 Alors, pourquoi existe-t-il des Compagnies d\rquote assurance contre le vol\~
+? Qui distribuent la justice\'85 Alors, pourquoi ne suis-je pas en prison, et d\rquote autres avec moi\~?\'85 Qui maintiennent l\rquote ordre, cet ordre si beau, si g\'e9n\'e9reux, si grand, \'e9tabli pour l\rquote \'e9ternit\'e9\'85 Et ta s\'9cur\~?
+
+\par
+\par \endash Ma s\'9cur, elle est heureuse, me dit Roger-la-Honte que j\rquote ai \'e9t\'e9 voir en arrivant \'e0 Londres. Oui, Broussaille est tr\'e8s heureuse. Dans un voyage \'e0 Paris, elle a rencontr\'e9 un vieux qui s\rquote
+ennuyait, un ancien magistrat\~; il s\rquote appelle\'85 ah\~! M.\~de\~Bois-Cr\'e9ault. Tu sais bien\~? Il y a eu un proc\'e8s, un tas d\rquote histoires\~; son fils a \'e9t\'e9 tu\'e9, sa femme s\rquote est donn\'e9 la mort. Enfin, il s\rquote emb\'ea
+tait, ce vieux\~; il \'e9tait presque ruin\'e9, mais il avait encore quelques sous et une propri\'e9t\'e9 en Normandie. C\rquote est dans l\rquote une que Broussaille est en train de s\rquote approprier les autres\~; d\rquote ici un mois la propri\'e9t
+\'e9 sera vendue et ma s\'9cur rentrera ici avec le produit de la vente. Quant \'e0 moi, je suis revenu au bien, pendant ton absence.
+\par
+\par \endash Pas possible\~! Retourne donc tes poches, pour voir.
+\par
+\par \endash Si tu veux. Tiens, des prospectus, des imprim\'e9s de tous les formats. Tu vois les en-t\'eates\~? }{\i\cgrid0 Agence internationale de renseignements commerciaux}{\cgrid0 . C\rquote est \'e0 moi, cette agence-l\'e0. Les bureaux sont dans la Cit
+\'e9\~; mon employ\'e9 de confiance, c\rquote est St\'e9phanus. Quelque chose de s\'e9rieux, tu sais. D\rquote ailleurs, regarde\~: }{\i\cgrid0 Maison fond\'e9e en 1837}{\cgrid0 . Nous renseignons les commer\'e7ants continentaux sur la solvabilit\'e9
+ des gens qui, d\rquote ici, leur proposent des affaires\'85
+\par
+\par \endash Et vous renseignez les gens qui proposent les dites affaires sur le degr\'e9 d\rquote ing\'e9nuit\'e9 desdits commer\'e7ants. Oserai-je croire que vous faites quelquefois, en-dessous, des propositions vous-m\'eames\~?
+\par
+\par \endash Tu peux tout oser, r\'e9pond Roger-la-Honte. Le principal, c\rquote est que l\rquote affaire marche d\'e9j\'e0\~; et elle marchera mieux encore avant peu. Aussi, je vais pouvoir bient\'f4t partir pour Venise. Mon associ\'e9 s\rquote occupera
+ de la maison durant mon absence, \'c0 propos, sais-tu qui c\rquote est, mon associ\'e9\~? Devine\'85 Tu ne pourrais jamais\~; j\rquote aime mieux te le dire. C\rquote est Issacar.
+\par
+\par \endash Issacar\~! Comment\~? Cette crapule d\rquote Issacar\~?
+\par
+\par Mais le voici justement qui entre, qui s\rquote avance vers moi, la main tendue.
+\par
+\par \endash Si vous ne voulez pas que je crache dedans, lui dis-je, vous allez m\rquote apprendre tout de suite quel r\'f4le vous avez jou\'e9, \'e0 l\rquote \'e9poque o\'f9 vous \'e9tiez mouchard \'e0 Paris, dans l\rquote arrestation de Canonnier.
+\par
+\par \endash Un r\'f4le tr\'e8s avouable, r\'e9pond Issacar d\rquote une voix ferme. J\rquote ai fait tout mon possible, une fois que j\rquote ai vu qu\rquote il \'e9tait votre ami, pour lui permettre d\rquote \'e9chapper. Croyez-vous que j\rquote aie \'e9t
+\'e9 votre dupe, lorsque vous m\rquote avez rencontr\'e9 rue Saint-honor\'e9 et avez tant insist\'e9 pour m\rquote emmener d\'e9jeuner\~? Pas un instant. Si je vous ai quitt\'e9 si lestement rue Lafayette, c\rquote est parce que j\rquote
+avais reconnu votre ami dans sa voiture et que j\rquote avais reconnu aussi un de mes coll\'e8gues, \'e0 ses trousses. Un coll\'e8gue qui me surveillait moi-m\'eame, entre parenth\'e8ses. Je l\rquote ai emp\'each\'e9 d\rquote op\'e9rer l\rquote
+arrestation de Canonnier \'e0 la gare du Nord et je l\rquote ai encore emp\'each\'e9 de t\'e9l\'e9graphier \'e0 la fronti\'e8re. Pourquoi \'eates-vous rest\'e9s \'e0 Bruxelles\~?\'85
+ Si vous aviez eu confiance en moi, cher monsieur Randal, rien de ce qui s\rquote est produit ne serait arriv\'e9. Cette affaire ne m\rquote a pas port\'e9 chance, \'e0 moi non plus. On m\rquote avait promis de me nommer pr\'e9fet et je n\rquote
+ai pu obtenir qu\rquote une place de sous-pr\'e9fet.
+\par
+\par \endash O\'f9 vous vous \'eates fort bien conduit, du reste. Vous \'eates certainement l\rquote auteur principal de cet \'e9pouvantable crime qui a indign\'e9 le monde entier, et qui a d\'fb vous para\'eetre tellement odieux \'e0 vous-m\'ea
+me que vous avez abandonn\'e9 l\rquote administration.
+\par
+\par \endash Je ne veux rien discuter, r\'e9pond Issacar nerveusement. Vous ignorez les causes, permettez-moi de vous le dire, et vous \'eates mal plac\'e9 pour juger les effets. Mais, pour revenir \'e0 Canonnier, avez-vous de ses nouvelles\~?
+\par
+\par \endash Oui, j\rquote en ai eu \'e0 Paris.
+\par
+\par \endash Alors, vous savez qu\rquote il est encore au d\'e9p\'f4t de l\rquote \'eele de R\'e9\~; on retarde autant que possible son d\'e9part pour Cayenne, car on craint une \'e9vasion. Il n\rquote y a rien \'e0 tenter en sa faveur, quant \'e0 pr\'e9
+sent. Une fois qu\rquote il sera l\'e0-bas, ce sera autre chose, Je serai inform\'e9 et vous tiendrai au courant. Je vous serai m\'eame utile, si vous le d\'e9sirez\'85 Pensez de moi ce que vous voudrez, mais soyez convaincu de ceci\~: lorsque j\rquote
+ai dit \'e0 un homme qu\rquote il peut avoir confiance en moi, je ne le trahis pas.
+\par
+\par C\rquote est bien possible, apr\'e8s tout. Qu\rquote est-ce qui n\rquote est pas possible, aujourd\rquote hui\~?\'85 Ainsi, cette vieille toqu\'e9e d\rquote Annie pleure comme une Madeleine parce que je viens de lui annoncer mon d\'e9part d\'e9
+finitif. Je lui laisse la maison et tout ce qu\rquote elle contient, cependant\~; et de l\rquote argent. Et son fils, qui sera lib\'e9r\'e9 bient\'f4t, va revenir aupr\'e8s d\rquote elle. Malgr\'e9 tout, elle pleure \'e0 chaudes larmes. \'c7a n\rquote a
+ pas le sens commun.
+\par
+\par \endash Tu devrais venir avec moi \'e0 Venise, me dit Roger-la-Honte qui m\rquote accompagne \'e0 la gare le matin o\'f9 je quitte Londres.
+\par
+\par Je devrais peut-\'eatre, mais je ne peux pas. Il faut que j\rquote aille \'e0 Bruxelles\~; pour porter \'e0 l\rquote abb\'e9 Lamargelle les papiers que je lui ai promis. Mais aussi pour autre chose.
+\par
+\par Il me serait difficile d\rquote exprimer ce que j\rquote \'e9prouve, depuis quelques jours. Une sensation de lassitude \'e9norme, d\rquote ennui sans fin. La fatigue qui fond sur vous et vous brise\~; tout d\rquote un coup, quand vous arrivez \'e0 l
+\rquote \'e9tape apr\'e8s une marche forc\'e9e. Il me semble que de l\rquote ombre s\rquote \'e9paissit, autour de moi\~; et, dans cette brume, les lueurs moribondes des souvenirs se ravivent \'e9trangement. H\'e9l\'e8ne\~!\'85 Je pense \'e0 elle, malgr
+\'e9 moi, sans tr\'eave. Il faut que je lui parle, il le faut\~; pour lui dire\'85 ah\~! je ne sais pas pour quoi lui dire. Je sens seulement qu\rquote elle doit \'e9prouver un peu ce que j\rquote \'e9prouve\~; qu\rquote
+elle a les travers de mon esprit et les maladies de mon c\'9cur\~; qu\rquote elle fut, comme moi, sans enfance et sans jeunesse\~; et que peut-\'eatre\'85 Toujours peut-\'eatre\~!\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074066}XXIX \endash SI LES FEMMES SAVAIENT S\rquote Y PRENDRE.{\*\bkmkend _Toc98074066}
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par J\rquote aurais mieux fait, certainement, de ne pas aller voir H\'e9l\'e8ne. J\rquote y ai \'e9t\'e9, pouss\'e9 par une force qu\rquote une autre force semblait d\'e9savouer en moi, machinalement, lourdement incertain du r\'e9sultat d\rquote
+une tentative que je risquais presque malgr\'e9 moi, avec une sorte de conviction d\'e9sesp\'e9r\'e9e de l\rquote inutilit\'e9 de l\rquote effort. Je ne me rappelle plus ce que j\rquote ai dit, ni comment j\rquote ai parl\'e9. J\rquote ai racont\'e9
+ des choses vagues sur ma nouvelle situation, mon d\'e9sir de mener une existence calme\'85 et je sentais le regard narquois d\rquote H\'e9l\'e8ne peser sur moi, je voyais le pli de l\rquote ironie se creuser \'e0 ses l\'e8vres, et j\rquote
+avais soif que son rire \'e9clat\'e2t, que ses sarcasmes vinssent m\rquote arracher \'e0 moi-m\'eame, me d\'e9livrassent de la torpeur morale qui engourdissait ma volont\'e9.
+\par
+\par Mais elle a laiss\'e9 tomber une \'e0 une mes paroles sans couleur et, quand j\rquote ai eu fini, m\rquote a r\'e9pondu sur le m\'eame ton. Elle m\rquote a parl\'e9 de ses affaires qui n\rquote allaient pas trop mal, sans aller tout \'e0 fait bien\~
+; de ses projets sur lesquels il \'e9tait inutile de s\rquote \'e9tendre, car il faudrait sans doute les modifier plusieurs fois\~; de ses espoirs qu\rquote elle consid\'e9rait comme chim\'e9riques, par prudence. Elle m\rquote a parl\'e9 de son p\'e8
+re, en faveur duquel elle savait qu\rquote il n\rquote y a rien encore \'e0 tenter\~; elle m\rquote a rappel\'e9 notre aventure, le jour o\'f9 je l\rquote ai vue pour la premi\'e8re fois\~; notre course folle, la nuit, dans la petite voiture.
+\par
+\par \endash Vous souvenez-vous\~? Avais-je peur\~! Peur de cette existence qui n\rquote a rien de terrible, sinon sa platitude. J\rquote avais bien tort, je l\rquote avoue, et comme vous avez eu raison de traiter ainsi qu\rquote elles le m\'e9
+ritaient mes appr\'e9hensions de petite fille\~! J\rquote \'e9tais faite pour la lutte, cette belle lutte qui vous ennoblirait si elle ne vous ravalait pas autant. Elle est int\'e9ressante, je ne dis pas. D\'e8s le premier jour, on s\rquote aper\'e7
+oit que les positions extra-l\'e9gales qu\rquote on r\'eave de conqu\'e9rir sont occup\'e9es par les honn\'eates gens. Peu apr\'e8s, on d\'e9couvre qu\rquote il n\rquote y a pas plus d\rquote \'e9l\'e9gance dans le vice que d\rquote originalit\'e9
+ dans le crime. On conclut enfin que tout est bien vulgaire, \'e0 droite ou \'e0 gauche, en haut ou en bas. Pas de types. Pas de victimes na\'efves, de sc\'e9l\'e9rats parfaits. Des r\'e9ductions de filous et des diminutifs de dupes, des demi-fripons
+et des quarts d\rquote honn\'eates gens. Hypnotis\'e9s de la sp\'e9culation, convulsionnaires de l\rquote agiotage, poss\'e9d\'e9s du Jeu, qui ne seraient pas trop m\'e9chants, au fond, s\rquote il n\rquote y avait pas l\rquote argent. Mais le Ma\'ee
+tre est l\'e0. Tout \'e7a va, vient, se presse, se bouscule, s\rquote assomme pour lui plaire. Il faut bien assommer aussi un peu, n\rquote est-ce pas\~?\'85 On dirait que vous frissonnez\~
+? Quoique nous ayons fait, mon cher, nous aurions tort de nous en vouloir \'e0 nous-m\'eames. J\rquote esp\'e8re que vous n\rquote avez pas de remords, hein\~?
+\par
+\par Et je pensais, en \'e9coutant cette jeune femme belle, intelligente et gracieuse, dont la voix riche et captivante sonnait comme l\rquote harmonieuse essence du luxe dans lequel elle vit, je pensais \'e0 ce vieux Paternoster, que j\rquote ai tu\'e9, \'e0
+ cette petite Ren\'e9e, qu\rquote elle a tu\'e9e\'85 Pourquoi\~?\'85
+\par
+\par \endash Vous avez l\rquote air tout dr\'f4le, a t-elle repris. Votre nouvelle fortune, sans doute\~! Que voulez-vous\~? Nous, les aventuriers, nous sortons de la Soci\'e9t\'e9 pour arriver \'e0 y rentrer. C\rquote est un peu d\'e9risoire, mais qu\rquote
+y faire\~?\'85 Oui, vous semblez bien pr\'e9occup\'e9. Ne seriez-vous pas amoureux, par hasard\~?\'85 Une id\'e9e\~! Vous m\rquote aimez peut-\'eatre\~?
+\par
+\par \endash Je n\rquote en sais rien, ai-je r\'e9pondu, pronon\'e7ant les mots comme en r\'eave.
+\par
+\par \endash Vous n\rquote en savez rien\~! C\rquote est gentil. Vous me laissez de l\rquote espoir, au moins\~!\'85 Voyons, voulez-vous que je vous aide \'e0 parler\~? Voulez-vous que je vous apprenne ce que vous vous \'eates dit ce matin, ou hier\'85
+ mettons avant-hier\~? Vous vous \'eates dit\~: \'ab\~Je vais aller voir H\'e9l\'e8ne, lui raconter\'85 n\rquote importe quoi\'85 Elle comprendra\~; elle voudra bien\~: Nous partirons ensemble\~
+; nous, ferons notre nid quelque part, nous vivrons comme deux tourtereaux\'85\~\'bb Et vous en \'eates rest\'e9 l\'e0\~; Moi, je vais vous dire la suite. Les tourtereaux ont eu trop d\rquote aventures pour pouvoir s\rquote aimer d\rquote
+amour tendre. Leur amour ne sera pas la douce affection qu\rquote il devrait \'eatre, mais une halte dans une oasis trop verdoyante et aux senteurs trop fortes, entre deux courses effr\'e9n\'e9es dans le d\'e9sert o\'f9
+ les ossements blanchissent au-dessous du vol noir des vautours. Bient\'f4t, ils se regarderont avec col\'e8re\~; ils se donneront des coups de bec et s\rquote arracheront les plumes\~; ils renverseront le nid et s\rquote envoleront \'e0 tire d\rquote
+aile, chacun de son c\'f4t\'e9, bless\'e9s et meurtris pour jamais, avec le c\'9cur ulc\'e9r\'e9 par la haine. Oui, voil\'e0 ce qui arrivera\'85 Allons, a-t-elle repris en se rapprochant de moi, soyez raisonnable et regardez les r\'e9alit\'e9
+s en face. La solitude vous p\'e8se\~; soit. Mais la femme qu\rquote il vous faut n\rquote est pas une femme dont l\rquote esprit soit alourdi et obscurci par l\rquote amertume des souvenirs, dont le visage, ombr\'e9
+par les soucis et les angoisses du pass\'e9, \'e9voquerait en vous le spectre des jours troubl\'e9s. C\rquote est une femme qui n\rquote aurait connu que les na\'efvet\'e9s du bonheur\~; dans les yeux de laquelle l\rquote
+espoir seul rayonnerait, et non pas la lueur ardente des souvenances que vous voulez chasser.
+\par
+\par \endash Des mots\~! Des mots\~! me suis-je \'e9cri\'e9, profond\'e9ment \'e9mu par ces paroles qui traduisaient, nettement\~; les sentiments confus qui m\rquote avaient fait h\'e9siter \'e0 parler, qui, en ce moment encore, entravaient ma volont\'e9.
+
+\par
+\par \endash Non, a repris H\'e9l\'e8ne, pas des mots. Des faits. La femme qu\rquote il vous faut, vous la trouverez puisque vous \'eates riche\~; mais elle ne saurait \'eatre moi. Oh\~! je comprends votre \'e9tat d\rquote esprit\~; j\rquote ai pass\'e9 par-l
+\'e0, moi aussi. Tenez, je vais vous le dire\~: j\rquote ai fait ce que vous faites aujourd\rquote hui. Un jour, il y a longtemps d\'e9j\'e0, j\rquote \'e9tais \'e0 Londres, dans une grande d\'e9tresse morale. J\rquote ai pens\'e9 \'e0 vous. J\rquote
+ai pens\'e9\'85 ce que vous pensez \'e0 pr\'e9sent. J\rquote ai voulu aller vous voir, vous dire les choses m\'eames que vous d\'e9siriez me dire ce matin. Mais vous \'e9tiez absent\~; pour plusieurs mois, m\rquote a-t-on assur\'e9. D\rquote abord, j
+\rquote ai \'e9t\'e9 d\'e9sesp\'e9r\'e9e. Puis, peu \'e0 peu, je suis arriv\'e9e \'e0 comprendre qu\rquote il \'e9tait mieux, pour vous et pour moi, que je n\rquote eusse pas pu vous parler. Oui, cela valait mieux\'85
+\par
+\par Sa voix s\rquote est alt\'e9r\'e9e, bris\'e9e par une \'e9motion dont elle n\rquote \'e9tait plus ma\'eetresse. Elle s\rquote est lev\'e9e.
+\par
+\par \endash Quittez-moi, m\rquote a-t-elle dit\~; je vous en prie. Tout est g\'e2t\'e9, souill\'e9, il y a de l\rquote amertume sur tout. Il faut nous taire, puisque nous le savons. Pourtant, ne croyez pas\'85 \'c9coutez\~
+; si vous avez jamais besoin de moi, appelez-moi. Je vous jure que je viendrai\'85
+\par
+\par Oui, j\rquote aurais mieux fait de ne point aller voir H\'e9l\'e8ne.
+\par
+\par Tout semble s\rquote \'eatre subitement dess\'e9ch\'e9 et endurci en moi. J\rquote \'e9prouve un resserrement int\'e9rieur de plus en plus \'e9troit, torturant\~; Je l\rquote aime, cette femme, et plus que je ne le croyais, sans doute\'85 Et j\rquote
+aurais pu la prendre, apr\'e8s tout, la voler \endash et le bonheur avec elle. \endash Il en e\'fbt valu la peine, ce dernier vol\~! J\rquote aurais pu\'85 si j\rquote avais pu\'85
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\i\cgrid0 Si les femmes savaient
+\par Si les femmes savaient s\rquote y prendre\'85
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0
+\par comme dit la chanson. Et les hommes, donc\~! \endash M\'eame ceux qui sont des hommes\'85
+\par
+\par Et si tout le monde savait s\rquote y prendre\~!\'85
+\par
+\par }\pard\plain \s1\qc\sb960\sa600\keepn\pagebb\nowidctlpar\widctlpar\outlinelevel0\adjustright \b\f40\fs38\lang1036\cgrid {\cgrid0 {\*\bkmkstart _Toc98074067}XXX \endash CONCLUSION PROVISOIRE \endash COMME TOUTES LES CONCLUSIONS{\*\bkmkend _Toc98074067}
+
+\par }\pard\plain \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright \f40\fs32\lang1036\cgrid {\cgrid0
+\par \endash Ma foi, dit l\rquote abb\'e9 Lamargelle comme nous achevons de d\'e9jeuner \'e0 l\rquote h\'f4tel du }{\i\cgrid0 Roi Salomon}{\cgrid0 , on ne mange pas mal, ici\~; pas mal du tout. Maison louche, mais cuisine parfaite. J\rquote
+avoue que je suis gourmand et qu\rquote un bon repas me fait plaisir. Lacordaire a parl\'e9 des \'ab\~m\'e2les volupt\'e9s de l\rquote abstinence.\~\'bb M\'e2les volupt\'e9s\~! Comme c\rquote est m\'e2le et voluptueux, de se priver de quelque chose\~
+! Vous ne trouvez pas\~?\'85 Ce caf\'e9 est excellent\'85 Voyons, ne faites donc pas cette mine-l\'e0. Prenez un air r\'e9joui, que diable\~! Puisque vous \'eates millionnaire, laissez-le voir. Ce n\rquote est qu\rquote \'e0-moiti\'e9 d\'e9
+shonorant. Lorsque j\rquote aurai trouv\'e9 dans ces paperasses les \'e9l\'e9ments d\rquote une fortune \'e9gale \'e0 la v\'f4tre, continue-t-il en d\'e9signant un gros paquet de papiers d\'e9pos\'e9 sur une petite table, vous verrez quelle allure je
+ saurai me donner\'85
+\par
+\par \endash Ce sera diff\'e9rent, dis-je\~; vous avez sans doute un but dans l\rquote existence, une id\'e9e\'85 Moi rien.
+\par
+\par \endash Je voudrais bien \'eatre \'e0 votre place, Vous n\rquote avez pas de but dans l\rquote existence\~? Continuez. Contentez-vous de vivre pour vivre. La maladie, assurent les hygi\'e9nistes, est une tentative du syst\'e8me pour s\rquote
+accommoder aux mauvaises conditions du milieu dans lequel il se trouve. Le vol n\rquote aura \'e9t\'e9 pour vous qu\rquote un essai d\rquote acclimatation \'e0 la Soci\'e9t\'e9.
+\par
+\par \endash Votre ga\'eet\'e9 est plut\'f4t grave.
+\par
+\par \endash Je l\rquote admets. Eh\~! bien, si vous tenez absolument \'e0 vous charger d\rquote un id\'e9al, vous en avez un tout trouv\'e9\~: continuez encore. Volez, volez. Id\'e9al, pour id\'e9
+al, du moment que nous le cherchons en-dehors de nous, le crime en vaut un autre. Et quelle lumi\'e8re il projette sur le pr\'e9sent, et m\'eame sur l\rquote avenir, et m\'eame sur le pass\'e9\~! Tenez, j\rquote ai appris hier qu\rquote un de mes anciens
+\'e9l\'e8ves, un marquis authentique, grand nom, grande noblesse, vient d\rquote \'eatre arr\'eat\'e9 \'e0 Paris en flagrant d\'e9lit de cambriolage. Comprenez-vous la signification du fait\~? D\'e9couvrez-vous, autrement que les gazetiers \'e0
+ la solde de Prudhomme, le sens de cet incident\~? Il me semble voir, moi, dans l\rquote acte courageux de ce descendant des crois\'e9s, la seule protestation vraiment grande et vraiment digne qu\rquote ait jamais fait entendre la noblesse d\'e9valis\'e9
+e contre les spoliations des pillards de 89. Acte \'e9norme, oui, quelles que soient les proportions auxquelles on le r\'e9duise pour le moment, qui porte un verdict sur le pass\'e9 de la bourgeoisie et manifeste son futur. D\rquote ailleurs, il
+ est inutile de jouer sur les mots. Dans un monde o\'f9 l\rquote Abdication n\rquote est pas seulement une Doctrine, mais une Vie, la marche de l\rquote humanit\'e9, en avant ou en arri\'e8re, n\rquote a pu et ne peut \'eatre d\'e9termin\'e9
+e que par des actes que les lois qualifient de crimes ou de d\'e9lits de droit commun. Malheureusement, il ne suffit pas d\rquote \'eatre un criminel, m\'eame un grand criminel, pour \'eatre un caract\'e8re. L\rquote individu, \'e0 pr\'e9
+sent, est non seulement hors la loi\~; il est presque hors du possible. L\rquote humanit\'e9 poss\'e8de l\rquote unit\'e9 et le moi commun dont parlait Jean-Jacques. Elle n\rquote a plus qu\rquote une face. Et sur cette face, p\'e2le d\rquote \'e9
+pouvante, s\rquote est coll\'e9 le masque menteur du scepticisme, La raison d\rquote \'eatre contemporaine\~? \'ab\~J\rquote ai peur de moi\~; donc, j\rquote existe.\~\'bb \'c9poque de cannibalisme silencieux et craintif. L\rquote
+homme ne vit plus pour se manger, comme autrefois\~; il se mange pour vivre. Je ne crois pas qu\rquote en aucun si\'e8cle le genre humain ait autant souffert qu\rquote aujourd\rquote hui\'85
+\par
+\par \endash C\rquote est mon avis dis-je. Mais, vous savez, on pr\'e9tend que notre \'e9poque est une \'e9poque de transition.
+\par
+\par \endash Mensonge\~! s\rquote \'e9crie l\rquote abb\'e9. Notre \'e9poque est une \'e9poque d\rquote accomplissement. L\rquote humanit\'e9 le comprend vaguement\~; et c\rquote est pour cela qu\rquote elle a si peur, qu\rquote elle est si l\'e2che\'85
+ Notre syst\'e8me social mourra bient\'f4t, dans l\rquote \'e9tat exact o\'f9 il se trouve actuellement, et il p\'e9rira tout entier. Aucun changement ne s\rquote accomplira qui puisse \'e9
+tablir un lien moral entre ce qui est encore pour un temps et ce qui sera bient\'f4t. Notre civilisation\~? On peut la d\'e9finir d\rquote un mot\~; c\rquote est la civilisation chr\'e9tienne. L\rquote influence du christianisme\~? Elle n\rquote
+existe point par elle-m\'eame. Sa mission a \'e9t\'e9 de diviniser les anciens crimes sociaux\~; Son action n\rquote a \'e9t\'e9 que celle de la corruption des soci\'e9t\'e9s antiques, de plus en plus atroce et galvanis\'e9e par des sign\'e9s de croix. L
+\rquote id\'e9e chr\'e9tienne\~? Une nouvelle serrure \'e0 l\rquote ergastule\~; cent marches de plus aux G\'e9monies. Le g\'e9nie du christianisme\~? Une camisole de force. \'ab\~J\'e9sus, dit saint Augustin, a perfectionn\'e9 l\rquote esclave.\~\'bb Oh
+\~! cette religion dont les dogmes pompent la force et l\rquote intelligence de l\rquote homme comme des su\'e7oirs de vampire\~! qui ne veut de lui que son cadavre\~! qui chante la b\'e9atitude des serfs, la joie des tortur\'e9
+s, la grandeur des vaincus, la gloire des assomm\'e9s\~! Cette sanctification de l\rquote imb\'e9cillit\'e9, de l\rquote ignorance et de la peur\~!\'85 Et cette figure du Christ, si veule, si cauteleuse, si balbutiante \endash et si f\'e9roce\~! \endash
+ Ce thaumaturge ridicule\~! Je dis ridicule, remarquez-le, parce que je crois \'e0 ses miracles. Ils sont si pu\'e9rils, \'e0 c\'f4t\'e9 de ceux qu\rquote on a faits depuis, en son nom\~! Nourrir quatre mille hommes avec sept pains, quelle plaisanterie\~
+! Le capitalisme chr\'e9tien n\rquote en est plus l\'e0. Avez-vous vu, par exemple, ces budgets d\rquote ouvri\'e8res, \'e9tablis par des personnes comp\'e9tentes, et qui accordent \'e0 ces favoris\'e9s du ciel 65 centimes par jour pour vivre\~? Et l
+\rquote on suppose, ne l\rquote oubliez, pas, quelles trouvent de l\rquote ouvrage comme elles veulent. Et il para\'eet qu\rquote elles sont rassasi\'e9es. Voil\'e0 un miracle\~!\'85 Avez-vous pens\'e9 quelquefois, aussi, \'e0 ce Simon le Cyr\'e9n\'e9
+en, qui revenait des champs, et auquel on fit porter la croix du personnage\~? Il revenait des champs\~! Vous entendez\~? Eh\~! bien, ils en ont encore l\rquote \'e9paule meurtrie, de cette croix, ceux qui travaillent\~!\'85 Notre monde occidental les tra
+\'eene comme un boulet, les traditions chr\'e9tiennes. Mais des races, s\rquote \'e9veillent l\'e0-bas, \'e0 l\rquote Orient, libres de ces entraves et destin\'e9es, sans doute, \'e0 nous d\'e9livrer de nos liens, de nos r\'eaveries de ligot\'e9
+s au pied d\rquote un gibet, de notre spiritualisme abject et peut-\'eatre de nos turpitudes morales. L\rquote avenir, \'e7a\'85 Pour le pr\'e9sent, nous sommes condamn\'e9s au d\'e9solant spectacle de l\rquote harmonie du d\'e9sordre et de la sym\'e9
+trie de l\rquote incoh\'e9rence. Rappelez-vous les \'e9v\'e9nements auxquels vous avez \'e9t\'e9 m\'eal\'e9, les \'eatres dont l\rquote existence a coudoy\'e9 la v\'f4tre. Des hallucin\'e9s ou des imb\'e9ciles. Tous\~! Tous ceux que vous avez pu voir\~
+! Et partout, d\'e9mence, insanit\'e9, aberration, folie\~!\'85 \'ab\~La maladie est l\rquote \'e9tat naturel du chr\'e9tien\~\'bb, a dit Pascal. H\'e9las\~!\'85
+\par
+\par \endash Si vous pensez ce que vous dites, m\rquote \'e9cri\'e9-je malgr\'e9 moi, pourquoi portez-vous votre robe\~?
+\par
+\par \endash Pour m en servir\~! r\'e9pond l\rquote abb\'e9 en se levant avec un grand geste. Afin de m\rquote en servir pour moi-m\'eame, pour mes int\'e9r\'eats, pour mes id\'e9es \endash des id\'e9es que j\rquote ai et que je crois grandes, quelquefois\~
+! \endash Dites donc\~! pourquoi portent-ils des couronnes, vos rois\~? des armes, vos soldats\~? des toges, vos professeurs\~? des simarres, vos juges\~? Moi qui suis une force, qui veux \'eatre un homme et faire des hommes, il me serait impossible d
+\rquote exister si je ne portais pas cette d\'e9froque. J\rquote aurais l\rquote air d\rquote exister par moi-m\'eame\~! Comprenez vous\~?\'85
+\par
+\par Il reprend \endash et sa face s\rquote illumine d\rquote un \'e9clat \'e9trange, et son geste s\rquote \'e9largit et sa voix tonne.
+\par
+\par \endash Mes id\'e9es\~! La seule id\'e9e\~: l\rquote id\'e9e de libert\'e9. Ah\~! je n\rquote ignore pas les efforts tent\'e9s par des Hommes, au milieu de l\rquote indiff\'e9rence terrifi\'e9e des foules, pour faire jaillir la grandeur de l\rquote
+avenir de l\rquote atrocit\'e9 b\'eate du pr\'e9sent. Tentatives g\'e9n\'e9reuses qui furent et resteront sans r\'e9sultats, parce qu\rquote on ne peut \'e9voquer les r\'e9alit\'e9s du milieu des impostures \endash parce qu\rquote il faut \'e9craser d
+\'e9finitivement le mensonge pour qu\rquote apparaisse la v\'e9rit\'e9. \endash \'c2mes labour\'e9es par la douleur, cerveaux d\'e9chir\'e9s par l\rquote angoisse, vous demeurerez infertiles\~; rien ne germera dans le sillon qu\rquote a creus\'e9
+ en vous le soc du d\'e9sespoir et qui sera comme l\rquote orni\'e8re veuve de grain o\'f9 roule la meule de torture. Il y a si longtemps que la Parole a cess\'e9 d\rquote \'eatre un Fait\~! que le Verbe n\rquote est plus qu\rquote une arme fauss\'e9
+e dans la main gauche des charlatans\~!\'85 Pourtant, j\rquote esp\'e8re. Notre \'e9poque est tellement abjecte, elle a pris si l\'e2chement le deuil de sa volont\'e9, notre vie est tellement lamentable, cette vie sans ardeur, sans g\'e9n\'e9rosit\'e9
+, sans haine, sans amour et sans id\'e9es, que peut-\'eatre \'e9couterait-on un ap\'f4tre \endash un ap\'f4tre qui aurait la volont\'e9, la volont\'e9 tenace de se faire entendre. \endash Un ap\'f4tre serait un Individu, d\rquote abord \endash l
+\rquote Individu qui a disparu. \endash Le jour o\'f9 il rena\'eetra, quel qu\rquote il puisse \'eatre et d\rquote o\'f9 qu\rquote il vienne, qu\rquote il soit l\rquote Amour ou qu\rquote il soit la Haine, qu\rquote il \'e9
+tende les bras ou que sa main tienne un sabre, l\rquote univers actuel sera balay\'e9 comme une aire au souffle de sa voix et un monde nouveau s\rquote \'e9panouira sous ses pas. C\rquote en sera fini, de cet immense couvent de la Sottise meurtri\'e8
+re dont les murs, \'e9tay\'e9s par la peur, \'e9touffent mal les sanglots de la vanit\'e9 qui s\rquote \'e9gorge et les hurlements de la mis\'e8re qui se d\'e9vore\~; de ce monast\'e8re de la Renonciation Perp\'e9tuelle o\'f9 l\rquote humanit\'e9
+, le bandeau de l\rquote orgueil sur les yeux, s\rquote est laiss\'e9e pousser par la main crochue du mauvais pr\'eatre et verrouiller par les doigts rouges du soldat\~; de ce clo\'eetre o\'f9 les Foules, le carcan de leur souverainet\'e9
+ au cou et les poignets saignant sous les menottes de leur puissance absolue, pant\'e8lent, prostern\'e9es devant leur idole \endash leur Idole qui est leur Image \endash en attendant que leur Providence, qui est l\rquote \'c9tat, entreb\'e2
+ille le guichet par lequel, de temps en temps, elle laisse apercevoir la manne, \'e0 moins qu\rquote elle ne pr\'e9f\'e8re ouvrir \'e0 deux battants la grande porte \endash celle qui conduit \'e0 l\rquote abattoir. \endash Oui, le jour o\'f9 l\rquote
+Individu repara\'eetra, reniant les pactes et d\'e9chirant les contrats qui lient les masses sur la dalle o\'f9 sont grav\'e9s leurs Droits\~; le jour o\'f9 l\rquote Individu, laissant les rois dire\~: \'ab\~Nous voulons\~\'bb, osera dire\~: \'ab\~Je veux
+\~\'bb\~; o\'f9, m\'e9connaissant l\rquote honneur d\rquote \'eatre potentat en participation, il voudra simplement \'eatre lui-m\'eame, et enti\'e8rement\~; le jour o\'f9 il ne r\'e9clamera pas de droits, mais proclamera sa Force\~; ce jour-l\'e0
+ sera ton dernier jour, ergastule des Foules Souveraines o\'f9 l\rquote on pr\'eache que l\rquote Homme n\rquote est rien et l\rquote Humanit\'e9, tout\~; o\'f9 la Personnalit\'e9 meurt, car il lui est interdit d\rquote avoir des espoirs en dehors d
+\rquote elle-m\'eame\~; ton dernier jour, bagne des Peuples-Rois o\'f9 les hommes ne sont m\'eame plus des \'eatres, mais presque des choses \endash des esprits d\'e9sesp\'e9r\'e9s et malsains d\rquote enfants captifs, ravag\'e9s de songes de d\'e9
+sert, de r\'eaves d\'e9peupl\'e9s et mornes \endash \~; ton dernier jour, civilisation du despotisme anonyme, irresponsable, inconscient et implacable \endash \'e9manation d\rquote une puissance n\'e9faste et anti-humaine, et que tu ne soup\'e7onnes m
+\'eame pas\~!\'85
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 s\rquote arr\'eate. Sa figure, qui rayonnait de l\rquote enthousiasme du visionnaire, s\rquote assombrit tout \'e0 coup. Il ricane.
+\par
+\par \endash La folie partout, n\rquote est-ce pas\~? Chez moi aussi. Les id\'e9es\~! Je combats leur hallucination, mais elles m\rquote aveuglent. Que vous dire\~? Quel conseil vous donner\~?\'85 Que faire\~? C\rquote est terrible, ce d\'e9go\'fb
+t des autres, de tout, et de soi-m\'eame\~! Vous l\rquote \'e9prouvez et je l\rquote \'e9prouve, et combien d\rquote autres avec nous\~!\'85 Le monde actuel est l\rquote abjection m\'eame. Je m\rquote offrirais en holocauste de bon c\'9c
+ur pour le transformer \endash et des milliers d\rquote \'eatres feraient comme moi \endash si je ne connaissais pas l\rquote inanit\'e9 du sacrifice. Malgr\'e9 tout, l\rquote id\'e9al est en nous. C\rquote est nous. Vous \'eates un hypnotis\'e9
+ et un voleur\~; cela ne fait pas un homme. Tachez d\rquote \'eatre un homme\'85 Pour moi\'85 Pour moi, j\rquote emporte ces papiers, que vous avez vol\'e9s et qui me permettront sans doute de commettre de nouveaux vols\'85 Mis\'e8re\'85
+\par
+\par L\rquote abb\'e9 m\rquote a quitt\'e9. Je suis seul dans ma chambre et, pour \'e9chapper \'e0 l\rquote obsession des pens\'e9es qui me harc\'e8lent, j\rquote \'e9cris, en attendant l\rquote heure du d\'e9part. Je trace les ligne
+s qui termineront ce manuscrit o\'f9 je raconte, \'e0 l\rquote exemple de tant de grands hommes, les aventures de ma vie. J\rquote avoue que je voudrais bien placer une phrase \'e0
+ effet, un mot, un rien, quelque chose de gentil, en avant du point final. Mais cette phrase typique qui donnerait, par le saisissant symbole d\rquote une figure de rh\'e9torique, la conclusion de ce r\'e9
+cit, je ne puis pas la trouver. Ce sera pour une autre fois. Mon \'9cuvre demeurera donc sans conclusion. Ainsi que tout le reste, apr\'e8s tout. P\'e9roraisons de tribune, d\'e9nouements de th\'e9\'e2tre, \'e9pilogues de fictions, on aime \'e7
+a, je le sais bien. On veut savoir }{\i\cgrid0 comment \'e7a finit}{\cgrid0 . C\rquote est m\'eame une demande qui termine la vie\~; et les yeux, quand la bouche du moribond ne peut plus parler, ont encore la force de s\rquote entr\rquote ouvrir pou
+r une derni\'e8re interrogation. On veut savoir comment \'e7a finit. H\'e9las\~! \'e7a ne finit jamais\~; \'e7a continue\'85
+\par
+\par Conclusion\~? Je ne serai plus un voleur, c\rquote est certain. Et encore\~! Pour r\'e9pondre de l\rquote avenir, il faudrait qu\rquote il ne me f\'fbt pas possible d\rquote interroger le pass\'e9\'85 J\lquote ai, voulu vivre \'e0 ma guise, et je n
+\rquote y ai pas r\'e9ussi souvent, j\rquote ai fait beaucoup de mal \'e0 mes semblables, comme les autres\~; et m\'eame un peu de bien, comme les autres\~; le tout sans grande raison et parfois malgr\'e9 moi, comme les autres. L\rquote existenc
+e est aussi b\'eate voyez-vous, aussi vide et aussi illogique pour ceux qui la volent que pour ceux qui la gagnent. Que faire de son c\'9cur\~? que faire de son \'e9nergie\~? que faire de sa force\~? \endash et que faire de ce manuscrit\~?
+\par
+\par En v\'e9rit\'e9, je n\rquote en sais rien. Je ne veux pas l\rquote emporter et je n\rquote ai point le courage de le d\'e9truire. Je vais le laisser ici, dans ce sac o\'f9
+ sont mes outils, ces ferrailles de cambrioleur qui ne me serviront plus. Oui, je vais le mettre l\'e0. On l\rquote utilisera pour allumer le feu. Ou bien \endash qui sait\~? \endash peut-\'eatre qu\rquote un honn\'eate homme d\rquote \'e9
+crivain, fourvoy\'e9 ici par m\'e9garde, le trouvera, l\rquote emportera, le publiera et se fera une r\'e9putation avec. Dire qu\rquote on est toujours vol\'e9 par quelqu\rquote un\'85 Ah\~! chienne de vie\~!\'85
+\par
+\par }\pard \qc\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 FIN
+\par }\pard \qj\fi567\sb40\sa40\nowidctlpar\widctlpar\adjustright {\cgrid0 \page }{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 End of the Project Gutenberg EBook of Le v}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 o}{\f2\fs20\lang1033\cgrid0 leur, by Georges Darien
+\par
+\par *** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE VOLEUR ***
+\par
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+\par Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+\par Foundation
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