summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--15303-8.txt5514
-rw-r--r--15303-8.zipbin0 -> 90275 bytes
-rw-r--r--15303-h.zipbin0 -> 94130 bytes
-rw-r--r--15303-h/15303-h.htm6440
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
7 files changed, 11970 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/15303-8.txt b/15303-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..bc731f5
--- /dev/null
+++ b/15303-8.txt
@@ -0,0 +1,5514 @@
+The Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Coriolan
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: March 9, 2005 [EBook #15303]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+Note du transcripteur:
+
+======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 1
+ Vie de Shakspeare
+ Hamlet.--La Tempête.--Coriolan.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+======================================================================
+
+CORIOLAN
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+NOTICE SUR CORIOLAN
+
+
+
+_Coriolan_, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles
+qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères
+éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent, un
+de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le sort
+d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une de
+ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice,
+parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir les
+ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes et
+venimeuses.
+
+Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable,
+c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de
+Coriolan, et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux
+autres la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à
+luy, la fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit
+que sa mère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît
+plus heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser
+et louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné, et
+qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux espraintes
+de joye.»--(PLUTARQUE, _trad. d'Amyol_.)
+
+Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le
+théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention
+de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de
+Coriolan, que Graun a mis en musique.
+
+En Angleterre, on compte le _Coriolan_ de Jean Dennis, aujourd'hui
+presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en 1755;
+et surtout celui de Thomson, l'auteur des _Saisons_, dont le talent
+descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe dans la
+littérature anglaise.
+
+Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première est
+de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et imprimée en 1626; la
+seconde, sous le titre de _Véritable Coriolan_, est de Chapoton, et fut
+représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dans la même année; la
+quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième, de Chaligny Des
+Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748; la septième, de Richer,
+imprimée la même année; la huitième, de Gudin, mise au théâtre en 1776.
+La dernière enfin, du rhéteur La Harpe, représentée en 1784, est la
+seule qui soit restée au théâtre.
+
+La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare. Sa
+tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de l'Eschyle
+anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique comme
+Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété.
+Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la vérité de
+l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre dans toutes
+les situations de la vie.
+
+Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements
+comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple
+au Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan.
+
+L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des
+principaux discours sont tirés de la _Vie de Coriolan_ par Plutarque,
+que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de
+Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons les
+lecteurs à la _Vie des hommes illustres_, pour voir tout ce que le poëte
+doit à l'historien.
+
+La tragédie de _Coriolan_ est une des plus intéressantes productions de
+Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité de
+la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans Virgilie, la
+hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne jalousie
+des plébéiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus et Sicinius,
+forment les contrastes les plus variés et les plus heureux. Une
+curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune,
+et l'intérêt se soutient depuis le commencement jusqu'à la fin. M.
+Schlegel, admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au
+sujet de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à
+la gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il
+semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperçoive pas de toute
+la sottise qu'il donne aux plébéiens dans celle pièce, et il l'a fait
+encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius. Il
+résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout à fait particulier,
+et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de cette
+espèce; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir au
+consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe; comme
+il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son coeur;
+et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage, il finit
+par arracher leurs suffrages en les défiant.
+
+
+
+CORIOLAN
+
+TRAGÉDIE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ CAIUS MARCIUS CORIOLAN, Romain de l'ordre des patriciens.
+ TITUS LARTIUS, ) généraux de Rome dans la guerre contre
+ COMINIUS, ) les Volsques, et amis de Coriolan.
+ MÉNÉNIUS AGRIPPA, ami de Coriolan.
+ SICINIUS VELUTUS, ) tribuns du peuple et
+ JUNIUS BRUTUS, ) ennemis de Coriolan.
+ LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan.
+ UN HÉRAUT ROMAIN.
+ TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques.
+ UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS.
+ VOLUMNI, mère de Coriolan
+ VIRGILIE, femme de Coriolan.
+ VALÉRIE, amie de Virgilie.
+ UN CITOYEN D'ANTIUM.
+ DEUX SENTINELLES VOLSQUES.
+ DAMES ROMAINES.
+ CONSPIRATEURS VOLSQUES, ligués avec Aufidius.
+ SÉNATEURS ROMAINS, SÉNATEURS VOLSQUES,
+ ÉDILES, LICTEURS, SOLDATS,
+ FOULE DE PLÉBÉIENS, ESCLAVES D'AUFIDIUS,
+ ETC.
+
+La scène est tantôt dans Rome, tantôt dans le territoire des Volsques et
+des Antiates.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La scène est dans une rue de Rome.
+
+(Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons, de massues et
+autres armes.)
+
+PREMIER CITOYEN.--Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous parler.
+
+PLUSIEURS CITOYENS _parlant à la fois_.--Parlez, parlez.
+
+PREMIER CITOYEN.--Êtes-vous tous bien résolus à mourir, plutôt que de
+souffrir la faim?
+
+TOUS,--Nous y sommes résolus, nous y sommes résolus.
+
+PREMIER CITOYEN.--Eh bien! vous savez que Caïus Marcius est le grand
+ennemi du peuple?
+
+TOUS.--Nous le savons, nous le savons.
+
+PREMIER CITOYEN.--Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que nous
+voulons. Est-ce une chose arrêtée?
+
+TOUS.--Oui, n'en parlons plus: c'est une affaire faite; courons,
+courons.
+
+SECOND CITOYEN.--Un mot, bons citoyens.
+
+PREMIER CITOYEN.--Nous sommes rangés parmi les _pauvres citoyens_[1],
+les patriciens parmi les _bons_. Ce qui fait regorger les autorités nous
+soulagerait: s'ils nous cédaient à temps ce qu'ils ont de trop, nous
+pourrions faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils nous
+trouvent trop chers. La maigreur qui nous défigure, le tableau de notre
+misère, sont comme un inventaire qui détaille leur abondance. Notre
+souffrance est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques avant que
+nous soyons devenus des squelettes, car les dieux savent que ce qui me
+fait parler ainsi, c'est la faim du pain et non la soif de la vengeance.
+
+[Note 1: SECOND CITOYEN.--_One word, good citizens._ PREMIER
+CITOYEN.--_We are accounted poor citizens; The patricians good._
+
+_Good_ signifie à la fois bon et solvable.]
+
+SECOND CITOYEN.--Voulez-vous agir surtout contre Caïus Marcius?
+
+LES CITOYENS.--Contre lui d'abord, c'est un vrai chien pour le peuple.
+
+SECOND CITOYEN.--Mais songez-vous aux services qu'il a rendus à son
+pays?
+
+PREMIER CITOYEN.--Parfaitement, et nous aurions du plaisir à lui en
+tenir bon compte, s'il ne se payait lui-même en orgueil.
+
+TOUS.--Allons, parlez sans fiel.
+
+PREMIER CITOYEN.--Je vous dis que tout ce qu'il a fait de glorieux, il
+l'a fait dans ce but. Il plaît à de bonnes âmes de dire qu'il a tout
+fait pour la patrie: je dis, moi, qu'il l'a fait d'abord pour plaire à
+sa mère, et puis pour avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure.
+Son orgueil est monté au niveau de sa valeur.
+
+SECOND CITOYEN.--Ce qu'il ne peut changer dans sa nature, vous le
+mettez à son compte comme un vice; vous ne l'accuserez pas du moins de
+cupidité?
+
+PREMIER CITOYEN.--Et quand je ne le pourrais pas, je ne serais pas
+stérile en accusations: il a tant de défauts que je me fatiguerais à les
+énumérer. (_Des cris se font entendre dans l'intérieur_.) Que veulent
+dire ces cris? L'autre partie de la ville se soulève; et nous, nous nous
+amusons ici à bavarder. Au Capitole!
+
+TOUS.--Allons, allons.
+
+PREMIER CITOYEN.--Doucement!--Qui s'avance vers nous?
+
+(Survient Ménénius Agrippa.)
+
+SECOND CITOYEN.--Le digne Ménénius Agrippa, un homme qui a toujours aimé
+le peuple.
+
+PREMIER CITOYEN.--Oui, oui, il est assez brave homme! Plût aux dieux que
+tout le reste fût comme lui!
+
+MÉNÉNIUS.--Quel projet avez-vous donc en tête, mes concitoyens? Où
+allez-vous avec ces bâtons et ces massues?--De quoi s'agit-il, dites, je
+vous prie?
+
+SECOND CITOYEN.--Nos projets ne sont pas inconnus au sénat; depuis
+quinze jours il a vent de ce que nous voulons: il va le voir aujourd'hui
+par nos actes. Il dit que les pauvres solliciteurs ont de bons poumons:
+il verra que nous avons de bons bras aussi.
+
+MÉNÉNIUS.--Quoi! mes bons amis, mes honnêtes voisins, voulez-vous donc
+vous perdre vous-mêmes?
+
+SECOND CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas, nous sommes déjà perdus.
+
+MÉNÉNIUS.--Mes amis, je vous déclare que les patriciens ont pour vous
+les soins les plus charitables.--Le besoin vous presse; vous souffrez
+dans cette disette: mais vous feriez aussi bien de menacer le ciel de
+vos bâtons, que de les lever contre le sénat de Rome dont les destins
+suivront leur cours, et briseraient devant eux dix mille chaînes plus
+fortes que celles dont vous pourrez jamais l'enlacer. Quant à cette
+disette, ce ne sont pas les patriciens, ce sont les dieux qui en sont
+les auteurs: ce sont vos prières, et non vos armes qui peuvent vous
+secourir. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des malheurs plus
+grands. Vous insultez ceux qui tiennent le gouvernail de l'État, ceux
+qui ont pour vous des soins paternels, tandis que vous les maudissez
+comme vos ennemis!
+
+SECOND CITOYEN.--Des soins paternels? Oui, vraiment! Jamais ils n'ont
+pris de nous aucun soin. Nous laisser mourir de faim, tandis que leurs
+magasins regorgent de blé; faire des édits sur l'usure pour soutenir les
+usuriers; abroger chaque jour quelqu'une des lois salutaires établies
+contre les riches, et chaque jour porter de plus cruels décrets pour
+enchaîner, pour assujettir le pauvre! Si la guerre ne nous dévore pas,
+ce sera le sénat: voilà l'amour qu'il a pour nous!
+
+MÉNÉNIUS.--Votre malice est extrême: il faut que vous en conveniez, ou
+bien souffrez qu'on vous taxe de folie.--Je veux vous raconter un joli
+conte. Peut-être l'aurez-vous déjà entendu; mais n'importe, il sert à
+mon but, et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre.
+
+SECOND CITOYEN.--Je vous écouterai volontiers, noble Ménénius; mais
+n'espérez pas tromper nos maux par le récit d'une fable; cependant, si
+cela vous fait plaisir, voyons, dites.
+
+MÉNÉNIUS.--«Un jour tous les membres du corps humain se révoltèrent
+contre l'estomac. Voici leurs plaintes contre lui: ils disaient que,
+comme un gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif,
+engloutissant tranquillement la nourriture, sans jamais partager le
+travail des autres organes qui se fatiguaient à voir, à entendre, à
+parler, à instruire, à marcher, à sentir, ayant tous leurs fonctions
+mutuelles, et servant, en ministres laborieux, les désirs et les voeux
+communs du corps entier. L'estomac répondit...»
+
+SECOND CITOYEN.--Ah! voyons, seigneur, ce que l'estomac répondit.
+
+MÉNÉNIUS.--Je vais vous le dire. «Il répondit, avec une sorte de
+sourire, qui ne venait pas des poumons (car si je fais parler l'estomac,
+je peux bien aussi le faire sourire), il répondit donc, avec dédain,
+aux membres mutinés et mécontents qui, le voyant tout recevoir, lui
+portaient une envie aussi raisonnable que celle qui vous anime contre
+nos sénateurs, parce qu'ils ne sont pas comme vous....
+
+SECOND CITOYEN.--La réponse de votre estomac! quelle fut sa
+réponse?--Ah! si la tête majestueuse et faite pour la couronne; si
+l'oeil, sentinelle vigilante; si le coeur, notre conseiller; le bras,
+notre soldat; la jambe, notre coursier; la langue, notre trompette; si
+tous les autres membres, et cette foule de menus organes qui soutiennent
+et conservent notre machine; si tous...
+
+MÉNÉNIUS.--Quoi donc! il me coupe la parole, cet homme-là! Eh bien!
+quoi? Voyons.
+
+SECOND CITOYEN.--Si tous voyaient ce cormoran d'estomac, le gouffre du
+corps humain, prétendre leur faire la loi...
+
+MÉNÉNIUS.--Eh bien! après?
+
+SECOND CITOYEN.--Si les principaux agents se plaignaient de l'estomac,
+qu'aurait-il à répondre?
+
+MÉNÉNIUS.--Je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder un peu de ce qui
+est si rare chez vous, un peu de patience; vous la saurez, la réponse de
+l'estomac.
+
+SECOND CITOYEN.--Vous nous la faites bien attendre.
+
+MÉNÉNIUS.--Remarquez bien ceci, mon ami. Notre grave estomac était
+réfléchi, et nullement inconsidéré comme ses accusateurs. Voici sa
+réponse: «Il est vrai, mes amis, vous qui faites partie du corps,
+dit-il, que je reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait vivre,
+et cela est juste, car je suis l'entrepôt et le magasin du corps entier.
+Mais si vous y réfléchissez, je renvoie tout par les fleuves de votre
+sang jusqu'au coeur qui est la cour de l'âme, et jusqu'à la résidence du
+cerveau: car les canaux qui serpentent dans l'homme, les nerfs les plus
+forts, les veines les plus petites, reçoivent de moi cette nourriture
+suffisante qui entretient leur vie, et quoique vous tous à la fois, mes
+bons amis» (c'est l'estomac qui parle, écoutez-moi)...
+
+SECOND CITOYEN.--Oui, oui. Bien! bien!
+
+MÉNÉNIUS.--«Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite ce que je
+distribue à chacun en particulier, je peux bien, pour résultat du compte
+que je vous rends, conclure que vous recevez de moi la farine la plus
+pure, et qu'il ne me reste à moi que le son.» Eh bien! qu'en dites-vous!
+
+SECOND CITOYEN.--C'était une réponse. Mais quelle application en
+ferez-vous?
+
+MÉNÉNIUS.--Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac, et vous, vous êtes
+les membres mutinés. Examinez leurs conseils et leurs soins; pesez bien
+toute chose dans l'intérêt de l'État, vous verrez que tout le bien
+public, auquel vous avez part, vous vient du sénat, et jamais de
+vous-mêmes.--Qu'en penses-tu, toi que je vois tenir dans cette assemblée
+la place du gros orteil dans le corps humain?
+
+SECOND CITOYEN.--Du gros orteil, moi! comment cela?
+
+MÉNÉNIUS.--Parce qu'étant un des plus bas, des plus lâches et des plus
+pauvres partisans de cette belle révolte, tu vas le premier en avant.
+Misérable, toi qui es du sang le plus vil, tu es le premier à faire
+courir les autres là où tu as quelque chose à gagner.--Allons, préparez
+vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats sont à la veille de se
+battre: il y aura du mal pour un des deux partis. (_Caïus Marcus
+arrive_.)--Noble Marcius, salut!
+
+MARCIUS.--Je vous remercie.--De quoi s'agit-il, coquins de factieux,
+qui, en grattant la gale de vos prétentions, n'avez fait qu'une croûte
+de vous-mêmes?
+
+SECOND CITOYEN.--Nous avons toujours vos douces paroles.
+
+MARCIUS.--Celui qui t'adresserait de douces paroles serait un
+flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous de l'horreur.--Que
+demandez-vous, chiens hargneux, qui n'aimez ni la paix ni la guerre! La
+guerre vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui se fie à
+vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que des lièvres; au lieu
+de trouver des renards, ne trouve que des oies. Vous n'êtes pas plus
+sûrs que le charbon sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu
+consiste à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent aux
+lois, et à blasphémer contre la justice qu'on lui rend. Quiconque mérite
+la grandeur, mérite votre haine. Vos affections ressemblent au goût d'un
+malade, dont les désirs se portent sur tout ce qui peut augmenter son
+mal. S'appuyer sur votre faveur, c'est nager avec des nageoires de
+plomb, c'est vouloir trancher le chêne avec des roseaux. Allez vous
+faire pendre! Qu'on se fie à vous! Chaque minute vous voit changer de
+résolution, appeler grand l'homme qui naguère était l'objet de votre
+haine, et donner le nom d'infâme à celui que vous nommiez _votre
+couronne_!--Quelle est donc la cause qui vous fait élever, des
+différents quartiers de la ville, ces clameurs séditieuses contre
+l'auguste sénat? Lui seul, sous les auspices des dieux, vous tient
+en respect: sans lui, vous vous dévoreriez les uns les autres.--Que
+cherchent-ils?
+
+MÉNÉNIUS,--Du blé taxé à leur prix, et ils disent que les magasins de
+Rome sont pleins!
+
+MARCIUS.--Qu'ils aillent se faire pendre! _Ils disent_! Quoi! ils se
+tiendront assis au coin de leur feu, et prétendront savoir ce qui se
+fait au Capitole! juger quel est celui qui peut s'élever, celui qui
+prospère et celui qui décline, soutenir les factions, arranger des
+mariages imaginaires, dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs
+souliers de savetier ceux qui ne sont pas à leur gré! Ils disent que le
+blé ne manque pas!..... Si la noblesse mettait un terme à sa pitié, et
+si elle laissait agir mon épée, je ferais une carrière pour enterrer des
+milliers de ces esclaves, et leurs cadavres s'entasseraient jusqu'à la
+hauteur de ma lance.
+
+MÉNÉNIUS.--Mais les voilà, je crois, à peu près persuadés; car
+bien qu'ils manquent abondamment de discrétion, ils se retirent
+lâchement.--Que dit, je vous prie, l'autre troupe?
+
+MARCIUS.--Elle est dispersée. Qu'ils aillent se faire pendre! ils
+disaient que la faim les pressait, et nous étourdissaient de proverbes:
+_La faim brise les pierres; il faut nourrir son chien; la viande est
+faite pour être mangée; les dieux ne font pas croître le blé seulement
+pour les riches_. Tels étaient les lambeaux de phrases par lesquels ils
+exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On leur a accordé
+leur demande, une demande étrange qui suffirait à briser le coeur de
+la générosité, et à faire pâlir un pouvoir hardi! ils ont jeté leurs
+bonnets en l'air comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de
+la lune, et ils ont poussé des cris de jalouse allégresse.
+
+MÉNÉNIUS.--Que leur a-t-on accordé?
+
+MARCIUS.--D'avoir cinq tribuns de leur choix pour soutenir leur vulgaire
+sagesse. Ils ont nommé Junius Brutus; Sicinius Vélutus en est un autre:
+le reste... m'est inconnu.--Par la mort! la canaille aurait démoli tous
+les toits de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette victoire. Avec
+le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir, et trouvera de nouveaux
+prétextes de révolte.
+
+MÉNÉNIUS.--Étrange événement!
+
+MARCIUS, _au peuple_.--Allez vous cacher dans vos maisons, vils restes
+de la sédition.
+
+LE MESSAGER.--Où est Caïus Marcius?
+
+MARCIUS.--Me voici. Que viens-tu m'annoncer?
+
+LE MESSAGER.--Les Volsques ont pris les armes, seigneur.
+
+MARCIUS.--J'en suis content; nous allons nous purger de notre superflu
+moisi.--Voyez, voilà les plus respectables de nos sénateurs!
+
+(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d'autres sénateurs, Junius
+Brutus et Sicinius Vélutus.)
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Ce que vous nous avez annoncé dernièrement était la
+vérité, Marcius: les Volsques ont pris les armes.
+
+MARCIUS.--Ils ont un général, Tullus Aufidius, qui vous embarrassera.
+J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux de sa gloire; et si je n'étais pas
+ce que je suis, je ne voudrais être que Tullus.
+
+COMINIUS.--Vous avez combattu ensemble.
+
+MARCIUS.--Si la moitié de l'univers était en guerre avec l'autre, et
+qu'il fût de mon parti, je me révolterais pour n'avoir à combattre que
+lui: c'est un lion que je suis fier de pouvoir chasser.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Brave Marcius, suivez donc Cominius à cette guerre.
+
+COMINIUS.--C'est votre promesse.
+
+MARCIUS.--Je m'en souviens, et je suis constant. Oui, Titus Lartius,
+vous me verrez encore frapper à la face de Tullus.--Quoi! l'âge vous
+a-t-il glacé? Resterez-vous ici?
+
+TITUS.--Non, Marcius: appuyé sur une béquille, je combattrais avec
+l'autre, plutôt que de rester spectateur oisif de cette guerre.
+
+MÉNÉNIUS.--O vrai fils de ta race!
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Accompagnez-nous au Capitole, où je sais que nos
+meilleurs amis nous attendent.
+
+TITUS.--Marchez à notre tête: suivez, Cominius, et nous marcherons après
+vous. Vous méritez le premier rang.
+
+COMINIUS.--Noble Marcius!
+
+PREMIER SÉNATEUR, _au peuple_.--Allez-vous-en! retournez chez vous.
+Retirez-vous.
+
+MARCIUS.--Non, laissez-les nous suivre: les Volsques ont du blé en
+abondance. Conduisons ces rats pour ronger leurs greniers.--Respectables
+mutins, votre bravoure se montre à propos: je vous en prie, suivez-nous.
+
+(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît.)
+
+SICINIUS.--Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que ce Marcius?
+
+BRUTUS.--Il n'a point d'égal.
+
+SICINIUS.--Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns...
+
+BRUTUS,--Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux?
+
+SICINIUS.--Non, mais ses railleries.
+
+BRUTUS.--Dans sa colère, il insulterait les dieux mêmes.
+
+SICINIUS.--Il raillerait la lune modeste.
+
+BRUTUS.--Que cette guerre le dévore! Il est si orgueilleux qu'il ne
+mériterait pas d'être si vaillant.
+
+SICINIUS.--Un homme de ce caractère, enflé par les succès, nous dédaigne
+comme l'ombre sur laquelle il marche en plein midi. Mais je mitonne que
+son arrogance puisse se plier à servir sous les ordres de Cominius.
+
+BRUTUS,--La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il en est déjà
+couvert. Or, pour la conserver ou l'accroître encore, le poste le plus
+sûr est le second rang. Les événements malheureux seront attribués au
+général; lors même qu'il ferait tout ce qui est au pouvoir d'un mortel,
+la censure irréfléchie s'écrierait, en parlant de Marcius: «Oh! s'il
+avait conduit cette entreprise!»
+
+SICINIUS.--Et si nos armes prospèrent, la prévention publique, qui est
+entêtée de Marcius, en ravira tout le mérite à Cominius.
+
+BRUTUS.--Allez; la moitié des honneurs de Cominius seront pour Marcius,
+quand bien même Marcius ne les aurait pas gagnés; et toutes ses fautes
+deviendront des honneurs pour Marcius, quand bien même il ne les
+mériterait nullement.
+
+SICINIUS.--Partons, allons savoir comment la commission sera rédigée et
+de quelle façon Marcius partira pour cette expédition, plus grand que
+s'il était seul à commander.
+
+BRUTUS.--Allons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La ville de Corioles. Le sénat.
+
+TULLUS AUFIDIUS _et le sénat de Corioles assemblé_.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Vous pensez donc, Aufidius, que les Romains ont
+pénétré nos conseils, et qu'ils sont instruits de nos plans?
+
+AUFIDIUS.--Ne le pensez-vous pas comme moi? A-t-on jamais projeté dans
+cet État un acte qui ait pu s'accomplir avant que Rome en eût avis?
+J'ai eu des nouvelles de Rome il n'y a pas quatre jours; voici ce qu'on
+disait: Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà, (_Il lit_)
+«Ils ont une armée toute prête: mais on ignore «si elle sera dirigée
+vers l'Orient, ou vers l'Occident; la disette est grande, le peuple
+mutin. On dit que Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus
+haï dans Rome qu'il ne l'est de vous, et Titus Lartius, un des plus
+vaillants Romains, sont tous trois chargés de conduire cette armée à sa
+destination, quelle qu'elle soit; il est vraisemblable que c'est contre
+vous. Tenez-vous sur vos gardes.»
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Notre armée est en campagne. Nous n'avons jamais
+douté que Rome ne fût prête à nous répondre.
+
+AUFIDIUS.--Mais vous avez jugé prudent de tenir secrets vos grands
+desseins, jusqu'au jour qui devait nécessairement les dévoiler. A
+peine conçus, ils sont connus à Rome.--Nos projets ainsi découverts
+n'atteindront plus leur but, qui était de prendre plusieurs villes avant
+même que Rome sût que nous étions sur pied.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Noble Aufidius, recevez votre commission et volez à
+vos troupes. Laissez-nous seuls garder Corioles: si les Romains viennent
+camper sous ses murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège;
+mais vous versez, je crois, que ces grands préparatifs n'ont pas été
+faits contre nous.
+
+AUFIDIUS.--Ne doutez pas de ce que je vous dis: je ne parle que d'après
+des informations certaines. Je dirai plus, déjà plusieurs corps de
+l'armée romaine sont en campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse
+vos seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer, Marcius et moi, nous
+avons juré de combattre jusqu'à ce que l'un de nous deux fût hors d'état
+de continuer.
+
+TOUS LES SÉNATEURS.--Que les dieux vous secondent!
+
+AUFIDIUS.--Qu'ils veillent sur vos seigneuries!
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Adieu!
+
+SECOND SÉNATEUR.--Adieu!
+
+TOUS ENSEMBLE.--Adieu!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Rome. Appartement de la maison de Marcius.
+
+VOLUMNIE ET VIRGILIE _entrent; elles s'assoient sur deux tabourets.
+
+VOLUMNIE.--Je vous prie, ma fille, chantez, ou du moins exprimez-vous
+d'une manière moins décourageante. Si mon fils était mon époux, je
+serais plus joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la
+gloire, que des marques les plus tendres de son amour sur la couche
+nuptiale.--Alors qu'il était encore un enfant délicat et l'unique fils
+de mes entrailles, alors que les grâces de son âge lui attiraient tous
+les regards, alors qu'une autre mère n'aurait pas voulu se priver une
+heure du plaisir de le contempler, quand même un roi l'aurait suppliée
+un jour entier, moi je pensais combien la gloire lui siérait bien; je me
+disais qu'il ne vaudrait guère mieux qu'un portrait à pendre à un mur si
+la soif de la renommée ne le mettait en mouvement, et mon plaisir fut de
+l'envoyer chercher le danger partout où il pourrait trouver l'honneur:
+je l'envoyai à une guerre sanglante. Il en revint le front ceint de la
+couronne de chêne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas
+plus joyeusement à sa naissance lorsqu'on me dit que j'avais un fils,
+que le jour où pour la première fois il prouva qu'il était un homme.
+
+VIRGILIE.--Et s'il eût été tué dans cette guerre, madame?...
+
+VOLUMNIE.--Alors son grand renom serait devenu mon fils, et m'aurait
+tenu lieu de postérité.--Laissez-moi vous parler sincèrement. Si j'avais
+eu douze fils, tous également chéris, tous aussi passionnément aimés que
+votre Marcius, que mon Marcius, j'aurais mieux aimé en voir onze mourir
+généreusement pour leur pays, qu'un seul se rassasier de volupté loin
+des batailles.
+
+(Une suivante se présente.)
+
+LA SUIVANTE.--Madame, la noble Valérie vient vous faire une visite.
+
+VIRGILIE.--Permettez-moi de me retirer; je vous en conjure.
+
+VOLUMNIE.--Non, ma fille, je ne vous le permettrai point.--Je crois
+entendre le tambour de votre époux: je le vois traîner Aufidius par les
+cheveux, et les Volsques fuir effrayés comme des enfants poursuivis par
+un ours; je le vois frapper ainsi du pied;--je l'entends s'écrier: «En
+avant, lâches! quoi! nés dans le sein de Rome, vous fûtes engendrés dans
+la peur?» Essuyant de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté,
+il marche en avant comme un moissonneur qui s'est engagé, ou à tout
+faucher ou à perdre son salaire.
+
+VIRGILIE.--Son front ensanglanté? ô Jupiter, point de sang!
+
+VOLUMNIE.--Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un guerrier sied
+mieux que l'or sur les trophées! Le sein d'Hécube, allaitant Hector,
+n'était pas plus charmant que le front d'Hector ensanglanté par les
+épées des Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous sommes
+prêtes à la recevoir.
+
+(La suivante sort.)
+
+VIRGILIE.--Le ciel protège mon seigneur contre le féroce Aufidius!
+
+VOLUMNIE.--Il abattra sous son genou la tête d'Aufidius, et foulera aux
+pieds son cou.
+
+(La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne.)
+
+VALÉRIE.--Mesdames, je vous donne le bonjour à toutes deux.
+
+VOLUMNIE.--Aimable personne!
+
+VIRGILIE.--Je suis bien heureuse de vous voir, madame.
+
+VALÉRIE.--Comment vous portez-vous, toutes deux?--Mais vous êtes
+d'excellentes ménagères: quel ouvrage faites-vous là? Une belle
+broderie, en vérité! Et comment va votre petit garçon?
+
+VIRGILIE.--Je vous remercie, madame, il est bien.
+
+VOLUMNIE.--Il aimerait bien mieux voir des épées, et entendre un
+tambour, que de regarder son maître.
+
+VALÉRIE.--Oh! sur ma parole, il est en tout le fils de son père! je jure
+que c'est un joli enfant.--En vérité, mercredi dernier je pris plaisir
+à le regarder une demi-heure entière.--Il a une physionomie si
+décidée!--Je m'amusais à le voir poursuivre un papillon aux ailes
+dorées: il le prit, le lâcha, le reprit, et le voilà de nouveau parti,
+allant, venant, sautant, le rattrapant; puis, soit qu'il fût tombé et
+que sa chute l'eût enragé, soit je ne sais pourquoi, il le mit entre ses
+dents et le déchira: il fallait voir comme il le mit en pièces!
+
+VOLUMNIE.--C'est une des manières de son père.
+
+VALÉRIE.--En vérité, c'est un noble enfant.
+
+VIRGILIE.--Un petit fou, madame.
+
+VALÉRIE.--Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument que vous
+veniez avec moi faire la paresseuse cet après-midi.
+
+VIRGILIE.--Non, madame, je ne sortirai pas.
+
+VALÉRIE.--Vous ne sortirez pas?
+
+VOLUMNIE.--Elle sortira, elle sortira.
+
+VIRGILIE.--Non, en vérité, si vous le permettez, je ne passerai pas le
+seuil, jusqu'à ce que mon seigneur soit revenu de la guerre.
+
+VALÉRIE.--Fi donc! vous vous renfermez sans aucune raison.--Allons,
+venez faire une visite à cette dame qui est en couche.
+
+VIRGILIE.--Je lui souhaite le prompt retour de ses forces, et je la
+visiterai dans mes prières; mais je ne puis aller la voir.
+
+VALÉRIE.--Et pourquoi, je vous prie?
+
+VIRGILIE.--Ce n'est de ma part ni paresse, ni indifférence pour elle.
+
+VALÉRIE.--Vous voulez donc être une autre Pénélope? Mais on dit que
+toute la laine qu'elle fila pendant l'absence d'Ulysse ne servit qu'à
+mettre la teigne dans Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile
+fût sensible comme votre doigt: par pitié, vous vous lasseriez de la
+piquer. Venez donc avec nous.
+
+VIRGILIE.--Non, ma chère dame, excusez-moi; en vérité, je ne sortirai
+pas.
+
+VALÉRIE.--En vérité, vous viendrez avec moi: je vous apprendrai
+d'heureuses nouvelles de votre époux.
+
+VIRGILIE.--Oh! madame, vous ne pouvez pas encore en avoir.
+
+VALÉRIE.--Je ne plaisante pas: on en a reçu hier au soir.
+
+VIRGILIE.--Est-il bien vrai, madame?
+
+VALÉRIE,--Sérieusement: je ne vous trompe pas. Ce que je sais, je le
+tiens d'un sénateur: voici la nouvelle. Les Volsques ont une armée en
+campagne; le général Cominius est allé l'attaquer avec une partie de
+nos forces. Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs
+de Corioles: ils ne doutent pas du succès de ce siège, qui terminera
+bientôt la guerre. Je vous dis la vérité, sur mon honneur.--Venez donc
+avec nous, je vous en conjure.
+
+VIRGILIE.--Excusez-moi pour aujourd'hui, madame, et dans la suite je ne
+vous refuserai jamais rien.
+
+VOLUMNIE.--Laissez-la seule, madame: de l'humeur qu'elle est, elle ne
+ferait que troubler notre gaieté.
+
+VALÉRIE.--Je commence à le croire: adieu donc!--Ah! plutôt venez,
+aimable et chère amie; venez avec nous, Virgilie: mettez votre gravité à
+la porte, et suivez-nous.
+
+VIRGILIE.--Non, madame; non, en un mot. Je ne dois pas sortir.--Je vous
+souhaite beaucoup de plaisir.
+
+VALÉRIE.--Eh bien donc!... Adieu.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+La scène se passe devant Corioles.
+
+MARCIUS, TITUS LARTIUS _entrent suivis d'officiers et de soldats, au son
+des tambours et avec bannières déployées. Un messager vient à eux_.
+
+MARCIUS.--Voici des nouvelles: je gage qu'ils en sont venus aux mains.
+
+LARTIUS.--Je parie que non, mon cheval contre le vôtre.
+
+MARCIUS.--J'accepte la gageure.
+
+LARTIUS.--Je la tiendrai.
+
+MARCIUS, _au messager_.--Dis-moi, notre général a-t-il joint l'ennemi?
+
+LE MESSAGER.--Les deux armées sont en présence: mais elles ne se sont
+encore rien dit.
+
+LARTIUS.--Ainsi votre superbe cheval est à moi.
+
+MARCIUS.--Je vous l'achèterai.
+
+LARTIUS.--Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner, mais je vous le
+prête pour cinquante ans.--Sommez la ville.
+
+MARCIUS.--À quelle distance de nous sont les deux armées?
+
+LE MESSAGER.--A un mille et demi.
+
+MARCIUS.--Nous pourrons donc entendre leur alarme et eux la
+nôtre?--C'est dans ce moment, ô Mars, que je te conjure de hâter ici
+notre ouvrage, afin que nous puissions, avec nos épées fumantes, voler
+au secours de nos amis.--Allons, sonne de ta trompette!
+
+(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence.--Quelques
+sénateurs volsques paraissent sur les murs au milieu des soldats.)
+
+MARCIUS.--Tullus Aufidius est-il dans vos murs?
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Non, ni lui, ni aucun homme qui vous craigne moins
+que lui, c'est-à-dire, moins que peu. Écoutez: nos tambours rassemblent
+notre jeunesse! (_Alarme dans le lointain._) Nous renverserons nos murs,
+plutôt que de nous y laisser emprisonner: nos portes, qui vous semblent
+fermées, n'ont pour loquets que des roseaux; elles vont s'ouvrir
+d'elles-mêmes. Entendez-vous dans le lointain (_Nouvelle alarme._) C'est
+Aufidius. Écoutez quel ravage il fait dans votre armée en déroute.
+
+MARCIUS.--Oh! ils sont aux prises.
+
+LARTIUS--Que leurs cris nous servent de leçon: vite, des échelles.
+
+(Les Volsques font une sortie.)
+
+MARCIUS.--Ils ne nous craignent pas! Ils osent sortir de leur
+ville!--Allons, soldats, serrez vos boucliers contre votre coeur, et
+combattez avec des coeurs qui soient encore plus à l'épreuve du fer que
+vos boucliers. Avancez, vaillant Titus. Ils nous dédaignent fort au delà
+de ce que nous pensions. J'en sue de rage.--Venez, braves compagnons.
+Celui de vous qui reculera, je le traiterai comme un Volsque. Il périra
+sous mon glaive.
+
+(Le signal est donné, les Romains et les Volsques se rencontrent.--Les
+Romains sont battus et repoussés jusque dans leurs tranchées.)
+
+MARCIUS.--Que toute la contagion du sud descende sur vous, vous la honte
+de Rome!... vous troupeau de...--Que les clous et la peste vous couvrent
+de plaies, afin que vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous
+vous infestiez les uns les autres à un mille de distance. Ames d'oies
+qui portez des figures humaines, comment avez-vous pu fuir devant des
+esclaves que battraient des singes? Par Pluton et l'enfer! ils sont
+tous frappés par derrière, le dos rougi de leur sang et le front blême,
+fuyant et transis de peur.--Réparez votre faute, chargez de nouveau,
+ou, par les feux du ciel, je laisse là l'ennemi, et je tourne mes armes
+contre vous; prenez-y garde. En avant! Si vous voulez tenir ferme, nous
+allons les repousser jusque dans les bras de leurs femmes, comme ils
+nous ont poursuivis jusque dans nos tranchées.--
+
+(Les clameurs guerrières recommencent: Marcius charge les Volsques et
+les poursuit jusqu'aux portes de la ville.)
+
+--Voilà les portes qui s'ouvrent.--Maintenant secondez-moi en braves.
+C'est pour les vainqueurs que la fortune élargit l'entrée de la ville,
+et non pour les fuyards: regardez-moi, imitez-moi.
+
+(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.)
+
+UN PREMIER SOLDAT.--Audace de fou! Ce ne sera pas moi!
+
+-UN SECOND SOLDAT.--Ni moi.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Vois, les portes se ferment sur lui.
+
+(Les cris continuent.)
+
+TOUS.--Le voilà pris, je le garantis.
+
+TITUS LARTIUS _parait_.--Marcius! qu'est-il devenu?
+
+TOUS.--Il est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.
+
+PREMIER SOLDAT.--Il était sur les talons des fuyards et il est entré
+dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se sont refermées; et il est
+dans Corioles, seul contre tous ses habitants.
+
+LARTIUS.--O mon brave compagnon! plus brave que l'insensible acier de
+son épée; quand elle plie, il tient bon. Il n'ont pas osé te suivre,
+Marcius!--Un diamant de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu
+étais un guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même. Terrible
+et redoutable, non-seulement dans les coups que tu portais; mais ton
+farouche regard et le son foudroyant de ta voix faisaient frissonner les
+ennemis comme si l'univers agité par la fièvre eût tremblé.
+
+(Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi.)
+
+PREMIER SOLDAT.--Voyez, seigneur. LARTIUS.--Oh! c'est Marcius: courons
+le sauver ou périr tous avec lui.
+
+(Ils combattent et entrent tous dans la ville.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+L'intérieur de la ville.
+
+(Quelques Romains chargés de butin.)
+
+PREMIER ROMAIN.--Je porterai ces dépouilles à Rome. SECOND ROMAIN.--Et
+moi, celles-ci. TROISIÈME ROMAIN.--Peste soit de ce vil métal! je
+l'avais pris pour de l'argent.
+
+(On entend toujours dans l'éloignement les cris des combattants.
+--Marcius et Titus Lartius s'avancent, précédés d'un héraut.)
+
+MARCIUS.--Voyez ces maraudeurs! qui estiment leur temps au prix d'une
+mauvaise drachme! coussins, cuillers de plomb, morceaux de fers d'un
+liard, pourpoints que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont
+portés; voilà ce que ramassent ces lâches esclaves, avant que le combat
+soit fini.--Tombons sur eux.--Mais écoutez, quel fracas autour du
+général ennemi?--Volon à lui!--C'est là qu'est l'homme que mon coeur
+hait; c'est Aufidius qui massacre nos Romains.
+
+Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats suffisant pour
+garder la ville, tandis que moi, avec ceux qui ont du coeur, je vole au
+secours de Cominius.
+
+LARTIUS.--Digne seigneur, ton sang coule; tu es trop épuisé-par ce
+premier exercice pour entreprendre un second combat.
+
+MARCIUS.--Seigneur, ne me louez point, l'ouvrage que j'ai fait ne m'a
+pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que je perds me soulage, au lieu de
+m'affaiblir. C'est dans cet état que je veux paraître devant Aufidius,
+et le combattre.
+
+LARTIUS.--Que la belle déesse de la fortune t'accorde son amour; et
+que ses charmes puissants détournent l'épée de tes ennemis, vaillant
+Marcius; que la prospérité te suive comme un page.
+
+MARCIUS.--Ton ami n'est pas au-dessous de ceux qu'elle a placés au plus
+haut rang. Adieu!
+
+LARTIUS.--Intrépide Marcius! Toi, va sonner ta trompette dans la place
+publique, et rassemble tous les officiers de la ville: c'est là que je
+leur ferai connaître mes intentions. Partez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Les environs du camp de Cominius. COMINIUS _faisant retraite avec un
+nombre de soldais_.
+
+COMINIUS.--Respirez, mes amis; bien combattu! Nous quittons le champ de
+bataille en vrais Romains, sans folle témérité dans notre résistance,
+sans lâcheté dans notre retraite.--Croyez-moi, mes amis, nous serons
+encore attaqués.--Dans la chaleur de l'action, nous avons entendu par
+intervalles les charges de nos amis apportées par le vent. Dieux de
+Rome, accordez-leur le succès que nous désirons pour nous-mêmes! Faites
+que nos deux armées se rejoignent, le front souriant, et puissent
+vous offrir ensemble un sacrifice d'actions de grâces! _(Un messager
+paraît_.)--Quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--Les habitants de Corioles ont fait une sortie et livré
+bataille à Lartius et Marcius. J'ai vu nos troupes repoussées jusque
+dans les tranchées et aussitôt je suis parti.
+
+COMINIUS.--Quoique tu dises la vérité, je crois, tu ne parles pas bien.
+Combien y a-t-il que tu es parti?
+
+LE MESSAGER.--Plus d'une heure, seigneur.
+
+COMINIUS.--Quoi! il n'y a pas un mille de distance. A l'instant nous
+entendions encore leur tambour. Comment as-tu pu mettre une heure à
+parcourir un mille, et m'apporter des nouvelles si tardives?
+
+LE MESSAGER.--Les espions des Volsques m'ont donné la chasse, et j'ai
+été forcé de faire un détour de trois ou quatre milles: sans quoi,
+seigneur, je vous aurais apporté cette nouvelle une demie-heure plus
+tôt.
+
+(Marcius arrive.)
+
+COMINIUS.--Quel est ce guerrier là-bas, qui a l'air d'avoir été écorché
+tout vif. O Dieu! il a bien le port de Marcius; ce n'est pas la première
+fois que je l'ai vu dans cet état!
+
+MARCIUS.--Suis-je venu trop tard?
+
+COMINIUS.--Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre du son d'un
+tambourin, que moi la voix de Marcius de celle de tout homme.
+
+MARCIUS.--Suis-je venu trop tard?
+
+COMINIUS.--Oui, si vous ne revenez pas couvert du sang des ennemis, mais
+baigné dans votre propre sang.
+
+MARCIUS.--Oh! laissez-moi vous embrasser avec des bras aussi robustes
+que lorsque je faisais la cour à ma femme, et avec un coeur aussi joyeux
+qu'à la fin de mes noces, lorsque les flambeaux de l'hymen me guidèrent
+à la couche nuptiale.
+
+COMINIUS.--Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius?
+
+MARCIUS.--Il est occupé à porter des décrets: il condamne les uns à
+mort, les autres à l'exil; rançonne celui-ci, fait grâce à celui-là ou
+le menace: il régit Corioles au nom de Rome, et la gouverne comme un
+docile lévrier caressant la main qui le tient en lesse.
+
+COMINIUS.--Où est ce malheureux qui est venu m'annoncer que les Volsques
+vous avaient repoussés jusque dans vos tranchées? Où est-il? Qu'on le
+fasse venir.
+
+MARCIUS.--Laissez-le en paix; il vous a dit la vérité. Mais quant à nos
+seigneurs les plébéiens..... (Peste soit des coquins.... des tribuns,
+voilà tout ce qu'ils méritent), la souris n'a jamais fui le chat comme
+ils fuyaient devant une canaille encore plus méprisable qu'eux.
+
+COMINIUS.--Mais comment avez-vous pu triompher?
+
+MARCIUS.--Ce temps est-il fait pour l'employer en récits? Je ne crois
+pas.... Où est l'ennemi? Êtes-vous maîtres du champ de bataille? Si vous
+ne l'êtes pas, pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le soyez
+devenus?
+
+COMINIUS.--Marcius, nous avons combattu avec désavantage; et nous nous
+sommes repliés, pour assurer l'exécution de nos desseins.
+
+MARCIUS.--Quel est leur ordre de bataille? Savez-vous de quel côté sont
+placées leurs troupes d'élite?
+
+COMINIUS.--Suivant mes conjectures, leur avant-garde est formée des
+Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats: à leur tête est Aufidius, le
+centre de toutes leurs espérances.
+
+MARCIUS.--Je vous conjure, au nom de toutes les batailles où nous avons
+combattu et de tout le sang que nous avons versé ensemble, au nom des
+serments que nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi
+sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons pas
+l'occasion. Remplissons l'air de traits et d'épées nues: tentons la
+fortune à cette heure même....
+
+COMINIUS.--J'aimerais mieux vous voir conduire à un bain salutaire, et
+panser vos blessures: mais jamais je n'ose vous refuser ce que vous
+demandez. Choisissez vous-même parmi ces soldats ceux qui peuvent le
+mieux seconder votre entreprise.
+
+MARCIUS.--Je choisis ceux qui voudront me suivre. S'il y a parmi vous
+quelqu'un (et ce serait un crime d'en douter) qui aime sur son visage le
+fard dont il voit le mien coloré, qui craigne moins pour ses jours que
+pour son honneur, qui pense qu'une belle mort est préférable à une vie
+honteuse, et qui chérisse plus sa patrie que lui-même; qu'il vienne,
+seul ou suivi de ceux qui pensent de même: qu'il étende comme moi la
+main _(il lève la main)_ en témoignage de ses dispositions, et qu'il
+suive Marcius.--
+
+(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs épées, élèvent Marcius sur
+leurs bras, et font voler leurs bonnets en l'air.)
+
+--Oh! laissez-moi! Voulez-vous faire de moi un glaive? Si ces
+démonstrations ne sont pas une vaine apparence, qui de vous ne vaut
+pas quatre Volsques? Pas un de vous qui ne puisse opposer au vaillant
+Aufidius un bouclier aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces
+à tous; mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les autres
+réserveront leur courage pour quelque autre combat que l'occasion
+amènera. Allons marchons. Quatre des plus braves recevront immédiatement
+mes ordres.
+
+COMINIUS.--Marchez, mes amis: tenez ce que promet cette démonstration;
+et vous partagerez avec nous tous les fruits de la guerre.
+
+(Ils sortent et suivent Coriolan.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Les portes de Corioles.
+
+TITUS LARTIUS, _ayant laissé une garnison dans Corioles, marche, avec un
+tambour et un trompette, vers_ COMINIUS ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES
+SOLDATS, UN ESPION.
+
+LARTIUS.--Veillez à la garde des portes: suivez les ordres que je vous
+ai donnés. À mon premier avis, envoyez ces centuries à notre secours: le
+reste pourra tenir quelque temps; si nous perdons la bataille, nous ne
+pouvons pas garder la ville.
+
+LE LIEUTENANT.--Reposez-vous sur nos soins, seigneur.
+
+LARTIUS.--Rentrez et fermez vos portes sur nous. Guide, marche;
+conduis-nous au camp des Romains.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+L'autre camp des Romains.
+
+_On entend des cris de bataille_; MARCIUS ET AUFIDIUS _entrent par
+différentes portes et se rencontrent_.
+
+MARCIUS.--Je ne veux combattre que toi: je te hais plus que l'homme qui
+viole sa parole..
+
+AUFIDIUS.--Ma haine égale la tienne, et l'Afrique n'a point de serpent
+que j'abhorre plus que ta gloire, objet de ma jalousie. Affermis ton
+pied.
+
+MARCIUS.--Que le premier qui reculera meure l'esclave de l'autre, et que
+les dieux le punissent encore dans l'autre vie!
+
+AUFIDIUS.--Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi de tes clameurs
+comme un lièvre.
+
+MARCIUS.--Tullus, pendant trois heures entières, je viens de combattre
+seul dans les murs de Corioles, et j'y ai fait tout ce que j'ai voulu.
+Ce sang dont tu vois mon visage masqué, n'est pas le mien; pour te
+venger, appelle et déploie toutes tes forces.
+
+AUFIDIUS.--Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons d'ancêtres,
+tu ne m'échapperais pas ici.
+
+(Ils combattent sur place: quelques Volsques viennent au secours
+d'Aufidius: Marcius combat contre eux, jusqu'à ce qu'ils se retirent
+hors d'haleine.)
+
+AUFIDIUS, _en se retirant aux Volsques_.--Plus officieux que braves,
+vous m'avez déshonoré par votre sotte assistance.
+
+(Ils fuient poussés par Marcius.)
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+
+(Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite.
+Cominius entre par une porte avec les Romains; Marcius entre par
+l'autre, un bras en écharpe.)
+
+COMINIUS.--Si je te racontais en détail tout ce que tu as fait
+aujourd'hui, tu ne croirais pas toi-même à tes propres actions. Mais je
+garde ce récit pour un autre lieu: c'est là que les sénateurs mêleront
+des larmes à leurs sourires; que nos illustres patriciens écouteront,
+hausseront les épaules, et finiront par admirer; que nos dames romaines
+trembleront d'effroi et de plaisir; que ces tribuns imbéciles, qui,
+ligués avec les vils plébéiens, détestent ta gloire, seront forcés de
+s'écrier, en dépit de leurs coeurs: «Nous remercions les dieux d'avoir
+accordé à Rome un tel guerrier.» Et pourtant, avant le banquet de cette
+journée dont tu es venu encore prendre ta part, tu étais déjà rassasié.
+
+(Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de poursuivre
+l'ennemi.)
+
+LARTIUS.--O mon général! (_Montrant Marcius_.) Voilà le coursier, nous
+n'en sommes que le caparaçon.--Avez-vous vu?....
+
+MARCIUS.--De grâce, épargnez-moi: ma mère, qui a le privilège de vanter
+son sang, m'afflige quand elle me donne des louanges. J'ai fait comme
+vous tout ce que j'ai pu, par le même motif qui vous anime, l'amour de
+ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu'il souhaitait a fait plus que
+moi.
+
+COMINIUS.--Vous ne serez point le tombeau de votre mérite: il faut
+que Rome connaisse tout le prix d'un de ses enfants. Dérober à sa
+connaissance vos actions, ce serait un crime plus grand qu'un vol, ce
+serait une trahison. On peut les célébrer, les élever au comble de la
+louange, sans passer les bornes de la modération. Ainsi, je vous en
+conjure, écoutez-moi en présence de toute l'armée, je veux dire ce que
+vous êtes, et non récompenser ce que vous avez fait.
+
+MARCIUS.--J'ai sur mon corps quelques blessures, qui deviennent plus
+cuisantes quand j'en entends parler.
+
+COMINIUS.--N'en pas parler serait une ingratitude qui pourrait les
+envenimer et les rendre mortelles.--De tous les chevaux dont nous avons
+pris un bon nombre, de tous les trésors que nous avons amassés dans
+Corioles et sur le champ de bataille, nous vous offrons la dîme: levez à
+votre choix ce tribut sur tout le butin, avant le partage général.
+
+MARCIUS.--Je vous remercie, général; mais je ne puis amener mon coeur
+à accepter aucun salaire pour ce qu'a fait mon épée; je refuse votre
+offre, et ne veux qu'une part égale à ceux qui ont assisté à l'action.--
+
+(Fanfares; acclamations redoublées: tous s'écrient _Marcius, vive
+Marcius_! en jetant leurs bonnets en l'air et agitant leurs lances.
+Cominius et Lartius ôtent leur casques, et restent la tête découverte
+devant toute l'armée.)
+
+--Puissent ces mêmes instruments que vous profanez perdre à jamais leurs
+sons, si les tambours et les trompettes doivent se changer en organes de
+la flatterie sur le champ de bataille! Laissez aux cours et aux cités
+le privilège de n'offrir que les dehors perfides de l'adulation et de
+rendre l'acier aussi doux que la soie du parasite. Qu'on les réserve
+pour donner le signal des combats. C'est assez, vous dis-je. Parce que
+vous voyez sur mon nez quelques traces de sang que je n'ai pas encore eu
+le temps de laver,--parce que j'ai terrassé quelques faibles ennemis,
+exploits qu'ont faits comme moi une foule d'autres soldats qui sont
+ici, et qu'on ne remarque pas vous me recevez avec des acclamations
+hyperboliques comme si j'aimais que mon faible mérite fût alimenté par
+des louanges assaisonnées de mensonge!
+
+COMINIUS.--Vous avez trop de modestie, vous êtes plus ennemi de votre
+gloire que reconnaissant envers nous, qui vous rendons un hommage
+sincère. Si vous vous irritez ainsi contre vous-même, vous nous
+permettrez de vous enchaîner comme un furieux qui cherche à se détruire
+de ses mains; afin de pouvoir vous parler raison en sûreté. Que toute
+la terre sache donc comme nous, que c'est Caïus Marcius qui remporte la
+palme de cette guerre: je lui en donne pour gage mon superbe coursier,
+connu de tout le camp, avec tous ses ornements; et dès ce moment, en
+récompense de ce qu'il a fait devant Corioles, je le proclame, au milieu
+des cris et des applaudissements de toute l'armée, _Caïus Marcius
+Coriolanus_--Portez toujours noblement ce surnom.
+
+(Acclamations.--Musique guerrière.)
+
+(Toute l'armée répète: _Caïus Marcius Coriolanus!_)
+
+MARCIUS.--Je vais laver mon visage; et alors vous verrez s'il est vrai
+que je rougisse ou non.--N'importe! je vous rends grâces. Je veux monter
+votre coursier, et dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour
+soutenir le beau surnom que vous me décernez.
+
+COMINIUS.--Allons, entrons dans notre tente; avant de nous livrer au
+repos, il nous faut instruire Rome de nos succès. Vous, Titus Lartius,
+retournez à Corioles; et envoyez-nous à Rome les citoyens les plus
+considérables, afin que nous puissions conférer avec eux, dans leur
+intérêt comme dans le nôtre.
+
+LARTIUS.--Je vais le faire, seigneur.
+
+MARCIUS.--Les dieux commencent à se jouer de moi: moi, qui viens tout à
+l'heure de refuser les plus magnifiques présents, je me vois obligé de
+demander une grâce à mon générai.
+
+COMINIUS.--Elle vous est accordée. Quelle est-elle?
+
+MARCIUS.--J'ai passé quelque temps ici à Corioles, chez un pauvre
+citoyen qui m'a traité en ami. Il a poussé dans le combat un cri vers
+moi: je l'ai vu faire prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant
+moi, et la fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la liberté de mon
+malheureux hôte.
+
+COMINIUS.--O noble demande! Fût-il le bourreau de mon fils, il sera
+libre comme l'air. Rendez-lui la liberté, Titus!
+
+LARTIUS.--Son nom, Marcius?
+
+MARCIUS.--Par Jupiter! je l'ai oublié.--Je suis fatigué, et ma mémoire
+en est troublée: n'avez-vous point de vin ici?
+
+COMINIUS.--Entrons dans nos tentes: le sang se fige sur votre visage; il
+est temps que vous preniez soin de vos blessures: allons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+Le camp des Volsques.
+
+_Bruit d'instruments militaires_: TULLUS AUFIDIUS _parait tout sanglant
+avec deux ou trois officiers_.
+
+AUFIDIUS.--La ville est prise.
+
+UN OFFICIER.--Elle sera rendue à de bonnes conditions.
+
+AUFIDIUS.--Des conditions! Je voudrais être Romain.... car étant
+Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis. Des conditions! Eh! y
+a-t-il de bonnes conditions dans un traité pour le parti gui est à la
+merci du vainqueur?--Marcius, cinq fois j'ai combattu contre toi, et
+cinq fois tu m'a vaincu; et tu me vaincrais toujours, je crois, quand
+nos combats se renouvelleraient aussi souvent que nos repas! Mais, j'en
+jure par les éléments, si je me rencontre encore une fois avec lui
+face à face, il sera à moi ou je serai à lui. Mon émulation renonce à
+l'honneur dont elle s'est piquée jusqu'ici; et au lieu d'espérer, comme
+je l'ai fait, de le terrasser, en luttant en brave et fer contre fer, je
+lui tendrai quelque piège: il faut qu'il succombe ou sous ma fureur, ou
+sous mon adresse.
+
+L'OFFICIER.--C'est le démon!
+
+AUFIDIUS.--Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma valeur est
+empoisonnée par les affronts qu'elle a reçus de lui; elle change de
+nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire, ni la nudité, ni la maladie,
+ni le temple, ni le Capitole, ni les prières des prêtres, ni l'heure
+du sacrifice, aucune de ces barrières qui s'opposent à la fureur, ne
+pourront élever leurs privilèges traditionnels et pourris contre la
+haine que je porte à Marcius. Partout où je le trouverai, dans mes
+propres foyers, sous la garde de mon frère, là, violant les lois de
+l'hospitalité, je laverai dans son sang ma cruelle main.--Vous, allez à
+la ville; voyez comment les Romains la gardent, quels sont les otages
+qu'ils ont demandés pour Rome.
+
+L'OFFICIER.--N'y viendrez-vous pas vous-même?
+
+AUFIDIUS.--On m'attend au bosquet de cyprès, au sud des moulins de la
+ville. Je vous prie, revenez m'apprendre en ce lieu quel cours suit la
+fortune afin que je règle ma marche sur celle des événements.
+
+L'OFFICIER.--J'exécuterai vos ordres, seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La ville de Rome. Place publique. MÉNÉNIUS, SICINIUS ET BRUTUS.
+
+MÉNÉNIUS.--L'augure m'a dit que nous aurions des nouvelles ce soir.
+
+BRUTUS.--Bonnes ou mauvaises?
+
+MÉNÉNIUS.--Peu favorables aux voeux du peuple; car il n'aime pas
+Marcius.
+
+SICINIUS.--La nature enseigne aux animaux à distinguer leurs amis.
+
+MÉNÉNIUS.--Quel est, je vous prie, l'animal que le loup aime?
+
+SICINIUS.--L'agneau.
+
+MÉNÉNIUS.--Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens, toujours affamés,
+voudraient dévorer le noble Marcius.
+
+BRUTUS.--C'est un agneau, qui bêle comme un ours.
+
+MÉNÉNIUS.--Un ours? soit: mais qui vit comme un agneau. Vous êtes vieux
+tous les deux; répondez à une question.
+
+TOUS DEUX.--Voyons cette question.
+
+MÉNÉNIUS.--Quel est le vice manquant à Marcius que vous n'ayez vous deux
+en abondance?
+
+BRUTUS.--Il ne lui manque aucun défaut; il est richement pourvu.
+
+SICINIUS.--D'orgueil en particulier.
+
+BRUTUS.--Et par-dessus tout de jactance.
+
+MÉNÉNIUS.--Voilà qui est étrange! Et vous deux, savez-vous le blâme dont
+vous êtes l'objet dans la ville? Je veux dire de la part des gens de
+notre ordre? le savez-vous?
+
+LES DEUX TRIBUNS.--Comment, de quel blâme pouvons-nous être l'objet?
+
+MÉNÉNIUS.--Puisque vous parlez d'orgueil, m'écouterez-vous sans humeur?
+
+LES DEUX TRIBUNS.--Oui: allons, voyons.
+
+MÉNÉNIUS.--Après tout, qu'importe! car il n'est pas nécessaire de
+voler beaucoup les occasions pour vous dérober beaucoup de votre
+patience--Suivez sans frein votre penchant naturel; et prenez de
+l'humeur tant qu'il vous plaira, si du moins c'est un plaisir pour vous
+que de vous fâcher. Vous reprochez à Marcius de l'orgueil!
+
+BRUTUS.--Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche.
+
+MÉNÉNIUS.--Oh! je sais que vous faîtes très peu de choses à vous tout
+seuls. Vous avez abondance de secours: sans quoi vos actions seraient
+merveilleusement rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire
+beaucoup à vous seuls.--Vous parlez d'orgueil? Ah! si vous pouviez
+tourner les yeux et voir la nuque de vos cous, si vous pouviez faire une
+revue intérieure de vos bonnes personnes, si vous le pouviez.....
+
+BRUTUS.--Eh bien! qu'arriverait-il?
+
+MÉNÉNIUS.--Eh bien! vous verriez une paire de magistrats sans mérite,
+orgueilleux, violents, entêtés, en d'autres termes, aussi sots qu'on en
+ait jamais vu dans Rome.
+
+SICINIUS.--Ménénius, on vous connaît bien aussi.
+
+MÉNÉNIUS.--On me connaît pour un patricien d'humeur joviale, qui ne hait
+pas une coupe de vin généreux, pur de tout mélange avec une seule goutte
+du Tibre; qui a, dit-on, le défaut d'accueillir trop favorablement les
+plaintes du premier venu, d'être trop prompt, et de prendre feu comme de
+l'amadou pour le plus léger motif. On peut dire encore qu'il m'arrive
+plus souvent de converser avec la croupe noire de la nuit qu'avec le
+front riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et toute
+ma malice s'exhale en paroles. Lorsque je rencontre deux politiques
+tels que vous, il m'est impossible de les appeler des Lycurgues. Si la
+liqueur que vous me versez m'affecte désagréablement le palais, je fais
+la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont bien parlé, quand je
+trouve des âneries dans la majeure partie de vos syllabes, et quoique
+je me résigne à supporter ceux qui disent que vous êtes de graves
+personnages dignes de nos respects, cependant ceux qui disent que vous
+avez de bonnes figures mentent effrontément. Si c'est là ce que vous
+voyez dans la carte de mon microcosme[2], s'ensuit-il qu'on me
+connaisse bien aussi? Voyons, quels défauts votre aveugle perspicacité
+découvrira-t-elle dans mon caractère, si moi aussi je suis bien Connu?
+
+[Note 2: Microcosme (ou petit monde). Ce nom a été donné à l'homme
+par beaucoup de médecins et de philosophes anciens, qui ont considéré
+notre corps comme l'abrégé de l'univers.]
+
+BRUTUS.--Allez, allez! nous vous connaissons de reste.
+
+MÉNÉNIUS.--Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mêmes, ni quoi que ce
+soit. Vous recherchez les coups de chapeau et les courbettes des pauvres
+malheureux; vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre le
+plaidoyer d'une marchande de citrons contre un marchand de robinets, et
+vous remettez à une seconde audience la décision de ce procès de trois
+sous. Quand vous êtes sur votre tribunal, juges entre deux parties, si
+par malheur vous avez la colique, vous faites des grimaces comme de
+vrais masques, vous dressez l'étendard rouge contre toute patience,
+et, demandant un pot de chambre à grands cris, vous renvoyez les
+deux parties plus acharnées l'une contre l'autre, et la cause plus
+embrouillée; tout l'accord que vous mettez entre eux, c'est de les
+traiter tous deux de fripons. Vous êtes un étrange couple!
+
+BRUTUS.--Allez, allez! On sait que vous dîtes plus de bons mots à table,
+que vous ne siégez utilement au Capitole.
+
+MÉNÉNIUS.--Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur gravité devant des
+objets aussi ridicules que vous; votre meilleur raisonnement ne vaut pas
+un poil de votre barbe, qui tout entière ne mérite pas l'honneur d'être
+enterrée dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans le bât d'un âne; et
+vous osez dire que Marcius a de l'orgueil! Marcius, qui, évalué au plus
+bas, vaut tous vos ancêtres ensemble depuis Deucalion, quoique peut-être
+quelques-uns des plus illustres fussent des bourreaux héréditaires.
+Bonsoir à vos Seigneuries; une plus longue conversation avec vous
+infecterait mon cerveau. Pasteurs des animaux de plébéiens, vous me
+permettrez de prendre congé de vous.
+
+(Brutus et Sicinius se retirent à l'écart.) (Surviennent Volumnie,
+Virgilie et Valérie.)
+
+MÉNÉNIUS.--Qu'est-ce donc, belles et nobles dames? La lune, descendue
+sur la terre, n'y brillerait pas de plus de majesté que vous. Et que
+cherchent vos regards empressés?
+
+VOLUMNIE.--Honorable Ménénius, mon fils Marcius approche: pour l'amour
+de Junon, ne nous retardez pas.
+
+MÉNÉNIUS.--Ah! Marcius revient à Rome?
+
+VOLUMNIE.--Oui, noble Ménénius, et avec la gloire la plus éclatante.
+
+MÉNÉNIUS.--Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes remerciements. Oh!
+Marcius revient à Rome!
+
+VOLUMNIE ET VIRGILIE.--Oui, rien de plus vrai.
+
+VOLUMNIE.--Voyez: cette lettre est de sa main. Le sénat en a reçu une
+autre, sa femme une autre, et il y en a une pour vous, je crois, à la
+maison.
+
+MÉNÉNIUS.--Oh! je vais donner ce soir des fêtes à ébranler les voûtes:
+une lettre pour moi!
+
+VIRGILIE.--Oui, sûrement, il y a une lettre pour vous: je l'ai vue.
+
+MÉNÉNIUS.--Une lettre pour moi! elle m'assure sept ans de santé. Pendant
+sept ans je ferai la nique au médecin. La plus fameuse ordonnance
+de Galien n'est que drogue d'empirique, et ne vaut pas mieux qu'une
+médecine de cheval, en comparaison de ce préservatif. N'est-il point
+blessé? Il n'a pas coutume de revenir sans blessures.
+
+VIRGILIE.--Oh! non, non, non!
+
+VOLUMNIE.--Oh! il est blessé: j'en rends grâce aux dieux.
+
+MÉNÉNIUS.--Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas trop. Les blessures
+lui vont bien. Apporte-t-il dans sa poche une victoire?
+
+VOLUMNIE.--Elle couronne son front. Voilà la troisième fois, Ménénius,
+que mon fils revient avec la guirlande de chêne.
+
+MÉNÉNIUS.--A-t-il frotté Aufidius comme il faut?
+
+VOLUMNIE.--Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu l'un contre l'autre;
+mais qu'Aufidius a pris la fuite.
+
+MÉNÉNIUS.--Oh! il était temps, je le lui garantis: s'il eût résisté
+encore, je n'aurais pas voulu être traité comme lui pour tous les
+trésors de Corioles.--Le sénat est-il informé de cette nouvelle?
+
+VOLUMNIE.--Allons, mesdames.--Oui, oui, le sénat a reçu des lettres du
+général, qui donne à mon fils la gloire de cette guerre. Il a, dans
+cette action, deux fois surpassé l'honneur de ses premiers exploits.
+
+VALÉRIE.--Il est vrai qu'on raconte de lui des choses merveilleuses.
+
+MÉNÉNIUS.--Merveilleuses! oui, je vous le garantis; et bien achetées par
+lui.
+
+VIRGILIE.--Que les dieux nous en confirment la vérité!
+
+VOLUMNIE.--La vérité? Ah! par exemple!
+
+MÉNÉNIUS.--La vérité? je vous le jure, moi; tout cela est vrai.--Où
+est-il blessé?--(_Aux tribuns_.) Que les dieux conservent vos bonnes
+Seigneuries. Marcius revient à Rome. Il a de nouveaux sujets d'avoir de
+l'orgueil.--Où est-il blessé?
+
+VOLUMNIE.--A l'épaule et au bras gauche.--Là resteront de larges
+cicatrices qu'il pourra montrer au peuple, quand il demandera la place
+qui lui est due.--Lorsqu'il repoussa Tarquin, il reçut sept blessures.
+
+MÉNÉNIUS.--Il en a une sur le cou, et deux dans la cuisse: je lui en
+connais neuf.
+
+VOLUMNIE.--Avant cette dernière expédition, il avait déjà reçu
+vingt-cinq blessures.
+
+MÉNÉNIUS.--Il en a donc maintenant vingt-sept, et chaque blessure fut le
+tombeau d'un ennemi. Entendez-vous les trompettes?
+
+(Acclamations et fanfares.)
+
+VOLUMNIE.--Voilà les avant-coureurs de Marcius: il fait marcher devant
+lui le bruit de la victoire, et derrière lui il laisse des pleurs. La
+mort, ce sombre fantôme, est assise sur son bras vigoureux: ce bras se
+lève, retombe, et alors les hommes meurent.
+
+(Les trompettes sonnent. On voit paraître Cominius et Titus Lartius;
+Coriolan est au milieu d'eux, le front ceint d'une couronne de chêne;
+les chefs de l'armée et les soldats le suivent: un héraut le précède.)
+
+LE HÉRAUT.--Apprends, ô Rome, que Marcius a combattu seul dans les murs
+de Corioles, où il a gagné avec gloire un nom qui s'ajoute au nom de
+Caïus Marcius. _Coriolan_ est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu à
+Rome, illustre Coriolan!
+
+(Fanfares.)
+
+TOUS ENSEMBLE.--Soyez le bienvenu à Rome, illustre Coriolan!
+
+CORIOLAN.--Assez! cela blesse mon coeur; je vous prie, cessez.
+
+COMINIUS.--Voyez votre mère.
+
+CORIOLAN.--Oh! je le sais, vous avez imploré tous les dieux pour ma
+prospérité.
+
+(Il fléchit le genou.)
+
+VOLUMNIE.--Non, mon brave soldat, lève-toi; lève-toi, mon cher Marcius,
+mon noble Caïus, et encore un surnom nouveau qui comble l'honneur de
+tes exploits! Oui, _Coriolan_: n'est-ce pas le nom qu'il faut que je te
+donne? Mais voilà ta femme...
+
+CORIOLAN.--Salut, mon gracieux silence! Quoi! aurais-tu donc ri si tu
+m'avais vu rapporté dans un cercueil, toi qui pleures à mon triomphe?
+Ah! ma chère, ce sont les veuves de Corioles, et les mères qui ont perdu
+leurs enfants qui pleurent ainsi...
+
+MÉNÉNIUS.--Que les dieux te couronnent!
+
+CORIOLAN.--Ah! vous vivez encore? (_A Valérie_.) Aimable dame,
+pardonnez.
+
+VOLUMNIE.--Je ne sais de quel côté me tourner.--O mon fils! sois
+le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi, général, soyez tous les
+bienvenus.
+
+MÉNÉNIUS.--Sois mille et mille fois le bienvenu! Je suis prêt à pleurer
+et à rire. Mon coeur est tout à la fois triste et gai.--Sois le
+bienvenu! Qu'une malédiction dévore le coeur de celui qui n'est pas
+joyeux de te voir! Vous êtes trois que Rome doit adorer: mais j'en
+atteste tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs ingrats sur
+lesquels on ne peut greffer la moindre affection pour vous. N'importe:
+soyez les bienvenus, ô guerriers! Une ortie ne sera jamais qu'une ortie,
+et les travers des fous seront toujours folie.
+
+COMINIUS.--Il a toujours raison.
+
+CORIOLAN.--Toujours Ménénius, toujours le même.
+
+LE HÉRAUT.--Faites place: avancez.
+
+CORIOLAN, _à sa mère et à sa femme_.--Donnez-moi votre main, et vous la
+vôtre. Avant que je puisse abriter ma tête sous notre propre toit, mon
+devoir m'oblige à visiter nos bons patriciens, de qui j'ai reçu mille
+félicitations, accompagnées d'une foule d'honneurs.
+
+VOLUMNIE.--J'ai assez vécu pour voir mes voeux accomplis, et réaliser
+les songes de mon imagination. Une seule chose te manque, et je ne doute
+pas que Rome ne te l'accorde.
+
+CORIOLAN.--Sachez, ô tendre mère, que j'aime mieux les servir à mon gré,
+que de leur commander selon leur goût.
+
+COMINIUS.--Allons au Capitole.
+
+(Fanfares: ils sortent en pompe comme ils sont entrés; les tribuns
+restent.)
+
+BRUTUS.--Toutes les langues parlent de lui; les yeux affaiblis de la
+vieillesse empruntent le secours des lunettes pour le voir: la nourrice
+babillarde, toute occupée de jaser de lui, n'entend plus les cris de son
+nourrisson; le dernier souillon de cuisine songe à sa parure, arrange
+son plus beau mouchoir sur sa gorge enfumée, et court gravir sur
+les murs pour le regarder. On se presse sur les échoppes, dans les
+boutiques, aux fenêtres; les plombs sont couverts de peuple; on voit les
+figures les plus diverses à cheval sur les toits, tous empressés de le
+voir. Les prêtres, qui se montrent si rarement, se confondent avec la
+multitude, et se pressent pour arriver tout essoufflés à une place
+vulgaire. Les dames exposent les lis et les roses de leurs joues
+délicates, et livrent nus les charmes de leur visage aux brûlants
+baisers de Phoebus. C'est un bruit, un tumulte autour de lui! on dirait
+qu'un dieu est recelé dans sa personne mortelle, et lui donne un aspect
+plein de grâce.
+
+SICINIUS.--Je vous le garantis consul dans l'instant même.
+
+BRUTUS.--Notre charge, en ce cas, tant que durera son autorité, peut se
+reposer à loisir.
+
+SICINIUS.--Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs, cette modération
+qui sait le terme d'où il faut partir, et celui où il faut s'arrêter: il
+perdra tout ce qu'il a gagné.
+
+BRUTUS.--C'est là l'espérance qui nous console.
+
+SICINIUS.--N'en doutez pas. Le peuple, dont nous sommes l'appui,
+conservera son ancienne aversion pour lui, et oubliera, à la plus légère
+occasion, tous les nouveaux honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et,
+lui-même, il les rejettera, je n'en doute pas, car il s'en fera gloire.
+
+BRUTUS.--Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le consulat, jamais il
+ne consentirait à paraître sur la place publique revêtu du vêtement râpé
+de l'humilité; qu'il dédaignerait l'usage de montrer aux plébéiens ses
+blessures, pour mendier (disait-il) leurs voix empestées.
+
+SICINIUS.--C'est la vérité.
+
+BRUTUS.--Ce sont ses propres termes. Oh! il renoncera plutôt à
+cette dignité, que de ne la pas devoir uniquement aux suffrages des
+chevaliers, et aux voeux des nobles.
+
+SICINIUS.--Qu'il persiste dans cette résolution! qu'il l'exécute! et je
+n'en désire pas davantage.
+
+BRUTUS.--Il est vraisemblable qu'il le fera.
+
+SICINIUS.--Alors ce sera, comme nous le voulons, sa ruine certaine.
+
+BRUTUS.--Il faut le perdre, ou nous perdons notre autorité. Pour arriver
+à nos fins, ne nous lassons pas de représenter aux plébéiens quelle
+haine Marcius a toujours nourrie contre eux; comment il a fait tous
+ses efforts pour en faire des bêtes de somme, imposer silence à leurs
+défenseurs, et les dépouiller de leurs plus chers privilèges; comment
+il les regarde, sous le rapport des facultés, de la capacité, de la
+grandeur d'âme, et de l'aptitude à la vie du monde, comme des chameaux
+employés à la guerre, qui ne reçoivent leur nourriture que pour porter
+des fardeaux, et qui sont accablés de coups, quand ils succombent sous
+le poids.
+
+SICINIUS.--Ces idées suggérées, comme vous dites, dans une occasion
+favorable, lorsque sa prodigieuse insolence offensera le peuple,
+enflammeront le courroux de la multitude comme une étincelle embrase le
+chaume desséché, et allumeront un incendie qui obscurcira pour jamais
+Marcius. L'occasion ne nous manquera pas, pourvu qu'on l'irrite: c'est
+une chose aussi aisée que de lancer des chiens contre les moutons.
+
+(Un messager paraît.)
+
+BRUTUS.--Que venez-vous nous apprendre?
+
+LE MESSAGER.--On désire votre présence au Capitole. On croit que Marcius
+sera consul. J'ai vu les muets se presser en foule pour le voir, et les
+aveugles attentifs à ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur
+son passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs écharpes,
+leurs gants et leurs mouchoirs; les nobles s'inclinaient comme devant la
+statue de Jupiter, les plébéiens faisaient une grêle de leurs bonnets;
+leurs acclamations étaient comme la voix du tonnerre. Jamais je n'ai
+rien vu de semblable.
+
+BRUTUS.--Allons au Capitole; portons-y pour le moment des yeux et des
+oreilles: mais tenons nos coeurs prêts pour l'événement.
+
+SICINIUS.--Allons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La scène est toujours à Rome. Le Capitole.
+
+_Deux officiers viennent placer des coussins_.
+
+PREMIER OFFICIER.--Allons, allons, ils sont ici tout à l'heure.--Combien
+y a-t-il de candidats pour le consulat?
+
+SECOND OFFICIER.--Trois, dit-on, mais tout le monde croit que Coriolan
+l'emportera.
+
+PREMIER OFFICIER.--C'est un brave soldat, mais il a un orgueil qui crie
+vengeance et il n'aime pas le petit peuple.
+
+SECOND OFFICIER.--Certes, nous avons eu plusieurs grands hommes qui
+ont flatté le peuple, et qui n'ont pu s'en faire aimer; et il y en a
+beaucoup que le peuple aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans
+motif, il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de Coriolan
+pour la haine du peuple et pour son amour est la preuve de la
+connaissance qu'il a de son vrai caractère; sa noble insouciance ne lui
+permet pas de dissimuler ses sentiments.
+
+PREMIER OFFICIER.--S'il lui était égal d'être aimé, ou non, il serait
+resté dans son indifférence, et n'eut fait au peuple ni bien ni mal;
+mais il cherche la haine des plébéiens avec plus de zèle qu'ils n'en
+peuvent avoir à la lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire
+connaître en tout comme leur ennemi déclaré. Or, s'étudier ainsi à
+s'attirer la haine et la disgrâce du peuple, c'est une conduite aussi
+blâmable que de le flatter pour s'en faire aimer, politique qu'il
+dédaigne.
+
+SECOND OFFICIER.--Il a bien mérité de son pays, et il ne s'est point
+élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui, souples et courtois
+devant la multitude, lui prodiguent leurs saluts, sans avoir d'autre
+titre à son estime et à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa
+gloire devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs, qu'un
+silence qui en refuserait l'aveu serait une énorme ingratitude; un
+récit infidèle serait une calomnie qui se démentirait elle-même, et
+recueillerait partout le reproche et le mépris.
+
+PREMIER OFFICIER.--N'en parlons plus. C'est un digne
+homme.--Retirons-nous; les voilà.
+
+(Entrent Coriolan; Ménénius; le consul Cominius, précédé de ses
+licteurs; plusieurs autres sénateurs; Sicinius et Brutus. Les sénateurs
+vont à leurs places; les tribuns prennent les leurs à part.)
+
+MÉNÉNIUS.--Après avoir décidé le sort des Volsques, et arrêté que Titus
+Lartius sera rappelé, il nous reste pour objet principal de cette
+assemblée particulière à récompenser les nobles services de celui qui
+a si vaillamment combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et
+respectable sénat de Rome d'ordonner au consul ici présent, notre digne
+général dans cette dernière guerre si heureuse, de nous parler un peu de
+ces grandes choses qu'a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes
+assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre reconnaissance
+par des honneurs dignes de lui.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Parlez, noble Cominius; ne retranchez rien de peur
+d'être trop long, et faites nous penser que notre ordre manque de moyens
+de récompenser, plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs du
+peuple, nous vous demandons une attention favorable et ensuite votre
+bienveillante intervention auprès du peuple pour lui faire approuver ce
+qui se passe ici.
+
+SICINIUS.--Nous sommes rassemblés pour un objet agréable, et nos coeurs
+sont disposés à respecter et à seconder les desseins de cette assemblée.
+
+BRUTUS.--Et nous nous trouverons encore plus heureux de le faire, si
+Coriolan veut se souvenir de témoigner au peuple une plus tendre estime
+qu'il n'a fait jusqu'à présent.
+
+MÉNÉNIUS.--Il n'est pas question de cela; il n'en est pas question.
+J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu. Voulez-vous bien écouter
+Cominius parler?
+
+BRUTUS.--Très-volontiers: mais pourtant mon avis était plus raisonnable
+que votre refus d'y faire attention.
+
+MÉNÉNIUS.--Il aime vos plébéiens: mais n'exigez pas qu'il se fasse leur
+camarade de lit. Digne Cominius, parlez. (_A Coriolan, qui se lève et
+veut sortir_.) Non, demeurez à votre place.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez pas honte d'écouter
+le récit de ce que vous avez fait de glorieux.
+
+CORIOLAN.--J'en demande pardon à vos Honneurs: j'aimerais mieux avoir
+à guérir encore mes blessures que d'entendre répéter comment je les ai
+reçues.
+
+BRUTUS, _à Coriolan_.--Je me flatte que ce n'est pas ce que j'ai dit qui
+vous fait quitter votre siège?
+
+CORIOLAN.--Non: cependant j'ai souvent fui dans une guerre de mots, moi
+qui ai toujours été au-devant des coups. Ne m'ayant point flatté, vous
+ne m'offensez pas: Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le
+méritent.
+
+MÉNÉNIUS.--Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.
+
+CORIOLAN.--Autant j'aimerais me laisser gratter la tête au soleil
+pendant qu'on sonne I'alarme, que d'être tranquillement assis à entendre
+faire des monstres de mes riens.
+
+(Il sort.)
+
+MÉNÉNIUS.--Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il flatter votre
+multitude toujours croissante, où l'on ne trouve pas un homme de bien
+sur mille, lui qui aimerait mieux risquer tous ses membres pour la
+gloire, qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.--Commencez
+Cominius.
+
+COMINIUS.--Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas d'une voix faible que
+I'on doit annoncer les exploits de Coriolan. On convient que la valeur
+est la première des vertus, et la plus honorable pour celui qui la
+possède. Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer à lui seul
+l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque Tarquin rassembla une armée
+contre Rome, Marcius surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors,
+qui est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre,
+lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa devant lui les moustaches
+hérissées. Debout, au-dessus d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son
+corps, il immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés contre
+lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il lui porta lui fit
+fléchir le genou. Dans les exploits de cette journée, à un âge où il eût
+pu faire le rôle d'une femme sur la scène, il se montra le premier des
+hommes sur le champ de bataille; en récompense, il reçut la couronne de
+chêne. Ainsi, entrant en homme dans la carrière de l'adolescence, il
+crut comme l'Océan; et dans le choc de dix-sept batailles successives,
+son épée ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait dans
+cette guerre, devant les murs de Corioles et dans l'enceinte de la
+ville, permettez-moi de le dire; je ne puis en parler comme il le
+faudrait: il a arrêté les fuyards, et son exemple unique a appris aux
+lâches à se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant un
+vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les hommes cédaient et
+tombaient sous sa proue. Son glaive, imprimait le sceau de la mort
+partout où il frappait; de la tête aux pieds il était tout en sang, et
+chacun de ses mouvements était marqué par les cris des mourants. Seul,
+il franchit les portes meurtrières de la cité, en les marquant d'une
+destinée inévitable; seul et sans être secouru, il les repasse; puis,
+enlevant les renforts qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une
+planète; enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain de nos armes
+vient frapper son oreille attentive; aussitôt son courage redouble
+et ranime son corps épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il
+s'élance, moissonnant des vies humaines, comme si le carnage devait être
+éternel, et tant que nous ne sommes point maîtres du champ de bataille
+et de la ville, il ne s'arrête pas, même pour reprendre haleine.
+
+MÉNÉNIUS.--Digne homme!
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprêmes que
+nous lui préparons.
+
+COMINIUS.--Il a dédaigné les dépouilles des Volsques; il a regardé les
+objets les plus précieux comme la fange de la terre: il désire moins que
+ne donnerait l'avarice même; il trouve dans ses actions sa récompense:
+heureux d'employer son temps à I'abréger.
+
+MÉNÉNIUS.--Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé.
+
+UN SÉNATEUR.--Qu'on appelle Coriolan.
+
+UN OFFICIER.--Le voici.
+
+(Coriolan entre.)
+
+MÉNÉNIUS.--Coriolan, tout le sénat est charmé de vous faire consul.
+
+CORIOLAN.--Je lui dois pour toujours mes services et ma vie.
+
+MÉNÉNIUS.--Il ne reste plus qu'à parler au peuple.
+
+CORIOLAN.--Permettez-moi, je vous en conjure, de m'affranchir de cet
+usage: je ne puis revêtir la robe, me présenter la tête nue devant le
+peuple, et le conjurer, au nom de mes blessures, de m'accorder ses
+suffrages. Que j'en sois dispensé!
+
+SICINIUS.--Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra rien, absolument
+rien de la cérémonie.
+
+MÉNÉNIUS.--Ne lui montez pas la tête.--Et vous, accommodez-vous à la
+coutume, et arrivez aux honneurs comme ceux qui vous ont précédé, dans
+les formes prescrites.
+
+CORIOLAN.--C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans rougir; et l'on
+pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.
+
+BRUTUS.--Remarquez-vous ce qu'il dit là?
+
+CORIOLAN.--Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci et cela; leur
+montrer des cicatrices dont je ne souffre pas et que je voudrais tenir
+cachées: comme si je n'avais reçu tant de blessures que pour recevoir le
+salaire de leurs voix.
+
+MÉNÉNIUS.--Ne vous obstinez pas à cela.--Tribuns du peuple, nous vous
+recommandons nos projets, et nous souhaitons tous joie et honneur à
+notre illustre consul.
+
+LES SÉNATEURS.--Joie et honneur à Coriolan.
+
+(Acclamations.)
+
+(Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus.)
+
+BRUTUS.--Vous voyez comme il veut en agir avec le peuple.
+
+SICINIUS.--Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur demandera leurs
+voix, d'un ton à leur faire sentir qu'il méprise le pouvoir qu'ils ont
+de lui accorder ce qu'il sollicite.
+
+BRUTUS.--Venez, nous allons les instruire de notre conduite ici: venez à
+la place publique, où je sais qu'ils nous attendent.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Rome.--Le Forum.
+
+PLUSIEURS CITOYENS _paraissent_.
+
+PREMIER CITOYEN.--En un mot, s'il demande nos voix, nous ne devons pas
+les lui refuser.
+
+SECOND CITOYEN.--Nous le pouvons si nous voulons.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en
+nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que nous n'avons pas le pouvoir
+d'exercer; car s'il nous montre ses blessures et nous raconte ses
+exploits, nous serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui
+parlera pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits,
+nous serons bien forcés de parler aussi de notre noble reconnaissance.
+L'ingratitude est un vice monstrueux; et si le peuple était ingrat,
+il deviendrait monstrueux. Nous sommes les membres du peuple; nous
+deviendrions des membres monstrueux!
+
+PREMIER CITOYEN.--Mais pour donner de nous-mêmes cette idée, il ne nous
+manque pas grand'chose; car lorsque nous nous sommes soulevés pour le
+prix du blé, il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux cent
+têtes.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il n'est pas le seul qui nous ait appelés ainsi; non
+parce que les uns ont la chevelure brune, les autres noire, ou parce que
+ceux-ci ont une tête chevelue, et ceux-là une tête chauve: mais à cause
+de cette grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue.
+Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois de nos cerveaux, on
+les verrait voler en même temps à l'est, à l'ouest, au nord et au sud.
+En partant du même centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les
+points de la circonférence.
+
+SECOND CITOYEN.--Vous le croyez? Quelle route prendrait mon esprit, à
+votre avis?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Oh! votre esprit ne délogerait pas aussi promptement
+qu'un autre, tant il est enfoncé dans votre tête dure: mais si une fois
+il pouvait s'en dégager, sûrement il irait droit au sud.
+
+SECOND CITOYEN.--Pourquoi de ce côté-là?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Pour se perdre dans un brouillard, où, après
+s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans une rosée corrompue, le reste
+reviendrait charitablement vous aider à trouver femme.
+
+SECOND CITOYEN.--Vous avez toujours le mot pour rire: à votre aise, à
+votre aise.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Êtes-vous tous résolus à donner votre voix? Mais peu
+importe que tous la donnent; la pluralité décide: pour moi je dis que si
+Coriolan était mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son
+égal en mérite. (_Entrent Coriolan et Ménénius_.)--Le voici vêtu de la
+robe de I'humilité; observons sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous
+ensemble; mais approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un,
+deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente sa requête
+à chacun en particulier, afin que chacun de nous reçoive un honneur
+personnel, en lui donnant notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi
+donc, et je vous montrerai comment nous devons I'approcher.
+
+TOUS ENSEMBLE.--C'est cela, c'est cela.
+
+(Ils sortent.)
+
+MÉNÉNIUS.--Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous pas que les plus
+illustres Romains ont fait ce que vous faites?
+
+CORIOLAN.--Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous prie, Ménénius.
+La peste de cet usage! Je ne pourrai mettre ma langue au pas. Voyez mes
+blessures; je les ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains
+de vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au bruit de nos
+propres tambours.
+
+MÉNÉNIUS.--Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut les prier de se
+souvenir de vous.
+
+CORIOLAN.--Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les engloutisse! Je
+désire qu'ils m'oublient, comme ils oublient les vertus que nos prêtres
+leur recommandent en pure perte.
+
+MÉNÉNIUS.--Vous gâterez tout.--Je vous laisse. Parlez-leur, je vous
+prie, comme il convient à votre but; encore une fois, je vous en
+conjure. (_Il sort_.)
+
+(Deux citoyens approchent.)
+
+CORIOLAN.--Dites-leur donc de se laver la figure, et de se nettoyer les
+dents.--Ah! j'en vois deux qui s'avancent.--Vous savez pourquoi je suis
+ici debout.
+
+PREMIER CITOYEN.--Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y
+conduit?
+
+CORIOLAN.--Mon mérite.
+
+SECOND CITOYEN.--Votre mérite?
+
+CORIOLAN.--Oui; et non pas ma volonté.
+
+PREMIER CITOYEN.--Pourquoi pas votre volonté?
+
+CORIOLAN.--Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner le pauvre pour
+lui demander l'aumône.
+
+PREMIER CITOYEN.--Vous devez penser que, si nous vous accordons quelque
+chose, c'est dans l'espoir de gagner avec vous.
+
+CORIOLAN.--Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous
+m'accorder le consulat?
+
+PREMIER CITOYEN.--Le prix, c'est de le demander honnêtement.
+
+CORIOLAN.--Honnêtement?--Accordez-le moi, je vous prie. J'ai des
+blessures à faire voir, que je pourrais vous montrer en particulier. Eh
+bien! vous, donnez-moi votre bonne voix. Que me répondez-vous?
+
+SECOND CITOYEN.--Vous l'aurez, digne Coriolan.
+
+CORIOLAN.--J'y compte. Voilà déjà deux excellentes voix! J'ai votre
+aumône: adieu.
+
+PREMIER CITOYEN.--Cette manière est un peu bizarre.
+
+SECOND CITOYEN, _mécontent_.--Si c'était à refaire... Mais n'importe.
+
+(Ils se retirent.)
+
+(Deux autres citoyens s'avancent.)
+
+CORIOLAN.--Je vous prie, s'il dépend de votre voix que je devienne
+consul... Vous voyez que j'ai pris le costume d'usage.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne
+l'avez pas servie noblement.
+
+CORIOLAN.--Le mot de cette énigme?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Vous avez été le fléau de ses ennemis; et aussi la
+verge de ses amis. Non, vous n'avez pas aimé le commun peuple.
+
+CORIOLAN.--Vous devriez me croire d'autant plus vertueux que j'ai
+été moins commun dans mes amitiés: mais je flatterai mes frères les
+plébéiens pour obtenir d'eux une plus tendre estime. C'est une condition
+qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse de leur choix,
+ils préfèrent mes coups de chapeau à mon coeur, je leur ferai ces
+courbettes qui les séduisent et j'en serai quitte avec eux pour des
+grimaces; oui, je leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme
+de quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant qu'ils en
+désireront: Je vous conjure donc de me faire consul.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Nous espérons trouver en vous notre ami; et, dans
+cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon coeur.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre
+pays.
+
+CORIOLAN.--Il est inutile de vous apprendre, en vous les montrant,
+ce que vous savez déjà. Je m'applaudis beaucoup d'avoir reçu votre
+suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus longtemps.
+
+TOUS DEUX.--Que les dieux vous comblent de joie! C'est le voeu de notre
+coeur.
+
+(Ils se retirent.)
+
+CORIOLAN.--O voix pleines de douceur! Il vaut mieux mourir, il vaut
+mieux mourir de faim que d'implorer le salaire que nous avons déjà
+mérité. Pourquoi resterais-je dans cette robe de laine à solliciter
+Pierre et Paul? C'est l'usage: mais si nous obéissions en tout aux
+caprices de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique temps, et
+l'erreur formerait une énorme montagne qu'il ne serait plus possible à
+la vérité de surmonter.--Plutôt que de faire ainsi le fou, abandonnons
+la première place et l'honneur suprême à qui voudra remplir ce
+rôle.--Mais je me vois à la moitié de ma tâche: puisque j'ai tant
+fait... patience, et achevons le reste.--(_Trois citoyens paraissent_.)
+Voici de nouvelles voix. (_Aux citoyens_.) Donnez-moi vos voix.--C'est
+pour vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps; c'est pour
+vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre blessures et que je me suis
+trouvé en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix, j'ai fait
+beaucoup de choses plus ou moins illustres.--Donnez-moi vos voix.--Je
+désire être consul.
+
+CINQUIÈME CITOYEN.--Il a fait noblement tout ce qu'il a fait, et il
+n'est pas d'honnête homme dont il ne doive remporter le suffrage.
+
+SIXIÈME CITOYEN.--Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent de
+joie, et le rendent l'ami du peuple!
+
+TOUS ENSEMBLE.--Amen, amen! Que le ciel te conserve, noble consul!
+
+(Tous se retirent.)
+
+CORIOLAN.--O dignes suffrages!
+
+(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.)
+
+MÉNÉNIUS.--Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous assurent la
+voix du peuple. Il ne vous reste plus qu'à vous revêtir des marques de
+votre dignité pour retourner au sénat.
+
+CORIOLAN, _aux tribuns_.--Tout est fini?
+
+SICINIUS.--Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous admet, et doit
+être convoqué de nouveau pour confirmer votre élection.
+
+CORIOLAN.--Où? au sénat?
+
+SICINIUS.--Là même, Coriolan.
+
+CORIOLAN.--Puis-je changer de robe?
+
+SICINIUS.--Vous le pouvez.
+
+CORIOLAN.--Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse me
+reconnaître moi-même, avant de me montrer au sénat.
+
+MÉNÉNIUS.--Je vous accompagnerai. Venez-vous?
+
+BRUTUS.--Nous demeurons ici pour assembler le peuple.
+
+SICINIUS.--Salut à tous les deux!
+
+(Coriolan sort avec Ménénius.)
+
+SICINIUS.--Il tient le consulat maintenant; et si j'en juge par ses
+yeux, il triomphe dans son coeur.
+
+BRUTUS.--L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles
+vêtements.--Voulez-vous congédier le peuple?
+
+(Une foule de plébéiens.)
+
+SICINIUS.--Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi cet homme?
+
+PREMIER CITOYEN.--Il a nos voix, seigneur.
+
+BRUTUS.--Nous prions les dieux qu'il mérite votre amour.
+
+SECOND CITOYEN.--Amen; mais si j'en crois ma petite intelligence, il se
+moquait de nous, quand il nous a demandé nos voix.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Rien n'est plus sûr: il s'est bien amusé à nos
+dépens.
+
+PREMIER CITOYEN.--Non: c'est sa manière de parler. Il ne s'est pas moqué
+de nous.
+
+SECOND CITOYEN.--Pas un de nous, excepté vous, qui ne dise qu'il nous a
+traités avec mépris. Il devait nous montrer les preuves de son mérite,
+les blessures qu'il a reçues pour son pays.
+
+SICINIUS.--Il les a montrées, sans doute?
+
+PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.--Non: personne ne les a vues.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il nous disait qu'il avait des blessures, qu'il les
+pourrait montrer en particulier; et puis faisant un geste dédaigneux
+avec son bonnet: «Oui je veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après
+une vieille coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage.
+Donnez-moi donc votre voix.» Et après que nous l'avons donnée, il était
+ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie de votre voix, disait-il,
+je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez
+données; je n'ai plus affaire à vous.»--N'était-ce pas là se moquer?
+
+SICINIUS.--Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en
+apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus, pourquoi avez-vous eu,
+comme des enfants, la simplicité de lui accorder votre suffrage?
+
+BRUTUS.--Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la
+leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir, petit serviteur de la
+république, il était votre ennemi; qu'il a toujours déclamé contre vos
+libertés, et attaqué les privilèges que vous avez dans l'État; que si,
+parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l'ennemi
+déclaré du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre
+vous-mêmes? Au moins auriez vous dû lui dire, que si ses grandes actions
+le rendaient digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait
+aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix,
+changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zélé
+protecteur.
+
+SICINIUS.--Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos conseils, vous
+auriez sondé son âme, et mis ses sentiments à l'épreuve; et vous lui
+auriez arraché des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer
+de tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri par là ce
+caractère farouche qui n'endure aisément rien de ce qui peut le lier;
+il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte pour
+passer sans l'élire.
+
+BRUTUS.--Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait avec un mépris non
+déguisé alors qu'il avait besoin de votre faveur? Et pensez-vous que ce
+mépris ne vous accablera pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser?
+Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc une langue que
+pour parler contre la rectitude de votre jugement?
+
+SICINIUS.--N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage à plus d'un
+candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui vous l'accordez à un homme
+qui, au lieu de le demander, ne fait que se moquer de vous.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Notre choix n'est pas confirmé; nous pouvons le
+révoquer encore.
+
+SECOND CITOYEN.--Et nous le révoquerons: j'ai cinq cents voix d'accord
+avec la mienne.
+
+PREMIER CITOYEN.--Moi j'en ai mille, et des amis encore pour les
+soutenir.
+
+BRUTUS.--Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un consul qui les
+dépouillera de leurs libertés, et ne leur laissera pas plus de voix qu'à
+des chiens qu'on bat pour avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour
+cela.
+
+SICINIUS.--Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi, révoquez tous
+votre aveugle choix. Peignez vivement son orgueil, et n'oubliez pas de
+parler de sa haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous
+l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa requête.
+Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses services, a distrait
+votre attention de son rôle actuel, dont l'indécente ironie est l'effet
+de sa haine invétérée contre vous.
+
+BRUTUS.--Rejetez même cette faute sur nous, sur vos tribuns;
+plaignez-vous du silence de notre autorité qui n'a mis aucune
+opposition, et vous a comme forcés de faire tomber votre choix sur sa
+personne.
+
+SICINIUS.--Dites que, dans votre choix, vous avez été plutôt guidés par
+notre volonté que par votre inclination; que l'esprit préoccupé
+d'une nécessité qui vous a paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à
+contre-coeur, nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.
+
+BRUTUS.--Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous vous avions fait de
+beaux discours sur les services qu'il a rendus si jeune à sa patrie,
+et qu'il a continués si longtemps; sur la noblesse de sa race, sur
+l'illustre maison des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus
+Marcius, petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna en ces lieux,
+et Publius et Quintus, à qui nous devons les aqueducs qui font arriver
+la meilleure eau dans Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi
+nommé, parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables
+ancêtres de Coriolan.
+
+SICINIUS.--Né de tels aïeux, soutenu par un mérite personnel digne des
+premières places, voilà l'homme que nous avons dû recommander à votre
+reconnaissance; mais en mettant dans la balance sa conduite présente et
+sa conduite passée, vous avez trouvé en lui votre ennemi acharné, et
+vous révoquez vos suffrages irréfléchis.
+
+BRUTUS.--Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter, que vous ne
+lui eussiez jamais accordé vos voix qu'à notre instigation. Aussitôt que
+vous serez en nombre, allez au Capitole.
+
+TOUS ENSEMBLE.--Nous n'y manquerons pas. Presque tous se repentent de
+leur choix.
+
+(Les plébéiens se retirent.)
+
+BRUTUS.--Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette première
+émeute que d'attendre une occasion plus qu'incertaine pour en exciter
+une plus grande. Si, conservant son caractère, il entre en fureur en
+voyant leur refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de
+manière à tirer avantage de son dépit.
+
+SICINIUS.--Allons au Capitole: nous y serons avant la foule des
+plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés par nous, ne semblera,
+comme cela est en partie, que leur propre ouvrage.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une rue à Rome.
+
+_Fanfares_. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS, TITUS LARTIUS, _sénateurs et
+patriciens_.
+
+CORIOLAN.--Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle armée!
+
+LARTIUS.--Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter notre traité.
+
+CORIOLAN.--Ainsi les Volsques en sont encore au même point
+qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion sur notre territoire, à
+la première occasion qui les tentera.
+
+COMINIUS.--Ils sont tellement épuisés, seigneur consul, que j'ai peine
+à croire que nous vivions assez pour revoir flotter encore leurs
+bannières.
+
+CORIOLAN.--Avez-vous vu Aufidius?
+
+LARTIUS.--Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit, et il
+a chargé les Volsques d'imprécations, pour avoir si lâchement cédé la
+ville: il s'est retiré à Antium.
+
+CORIOLAN.--A-t-il parlé de moi?
+
+LARTIUS.--Oui, seigneur.
+
+CORIOLAN.--Oui?--Et qu'en a-t-il dit?
+
+LARTIUS.--Il a dit combien de fois il s'était mesuré avec vous, fer
+centre fer;--qu'il n'était point d'objet sur la terre qui lui fût plus
+odieux que vous; qu'il abandonnerait sans retour toute sa fortune, pour
+être une fois nommé votre vainqueur.
+
+CORIOLAN.--Et il a fixé sa demeure à Antium?
+
+LARTIUS.--Oui, à Antium.
+
+CORIOLAN.--Mon désir serait d'avoir une occasion d'aller l'y chercher,
+et de m'exposer en face à sa haine.--Soyez le bienvenu! (_Sicinius et
+Brutus paraissent_.) Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de
+la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent de leur autorité
+d'une façon qui fait souffrir tous les hommes de coeur.
+
+SICINIUS, _à Coriolan_.--N'allez pas plus loin.
+
+CORIOLAN, _surpris_.--Comment!--Qu'est-ce donc?
+
+BRUTUS.--Il est dangereux pour vous d'avancer.--Arrêtez.
+
+CORIOLAN.--D'où vient ce changement?
+
+MÉNÉNIUS.--La cause?
+
+COMINIUS.--N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers et du
+peuple?
+
+BRUTUS.--Non, Cominius.
+
+CORIOLAN.--Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs voix?
+
+UN SÉNATEUR.--Tribuns, laissez-le passer: il va se rendre à la place
+publique.
+
+BRUTUS.--Le peuple est irrité contre lui.
+
+SICINIUS.--Arrêtez, ou le désordre va s'accroître.
+
+CORIOLAN.--Voilà donc le troupeau que vous conduisez? Méritent-ils
+d'avoir une voix, ceux qui la donnent et la retirent l'instant d'après?
+A quoi bon vos offices? Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous
+leurs dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur?
+
+MÉNÉNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous.
+
+CORIOLAN.--C'est un dessein prémédité, un complot formé de brider la
+volonté de la noblesse. Souffrez-le, si vous le pouvez, et vivez avec
+une populace qui ne peut commander, et ne voudra jamais obéir.
+
+BRUTUS.--Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint hautement
+que vous vous êtes moqué de lui: il se plaint que dernièrement,
+lorsqu'on lui a fait une distribution gratuite de blé, vous en avez
+marqué votre mécontentement; que vous avez injurié ceux qui plaidaient
+la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches complaisants,
+des flatteurs, des ennemis de la noblesse.
+
+CORIOLAN.--Comment? ceci était connu auparavant.
+
+BRUTUS.--Non pas à tous.
+
+CORIOLAN.--Et vous les en avez instruits depuis?
+
+BRUTUS.--Qui, moi, je les en ai instruits?
+
+CORIOLAN.--Vous êtes bien capable d'un trait pareil.
+
+BRUTUS.--Je suis certainement capable de réparer vos imprudences.
+
+CORIOLAN.--Eh! pourquoi serais-je consul? par les nuages que voilà,
+faites-moi démériter autant que vous, et alors prenez-moi pour votre
+collègue.
+
+SICINIUS.--Vous laissez trop voir cette haine qui irrite le peuple.
+Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous aspirez, il vous faut
+chercher à rentrer, avec des dispositions plus douces, dans la voie dont
+vous vous êtes écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être ni
+consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.
+
+MÉNÉNIUS.--Restons calmes.
+
+COMINIUS.--On trompe le peuple; on l'excite.--Cette fraude est indigne
+de Rome, et Coriolan n'a pas mérité cet obstacle injurieux dont on veut
+perfidement embarrasser le chemin ouvert à son mérite.
+
+CORIOLAN.--Me parler aujourd'hui de blé?--Oui, ce fut mon propos, et je
+veux le répéter encore.
+
+MÉNÉNIUS.--Pas dans ce moment, pas dans ce moment.
+
+UN SÉNATEUR.--Non, pas dans ce moment, où les esprits sont échauffés.
+
+CORIOLAN.--Dans ce moment même, sur ma vie, je veux le répéter. (_Aux
+sénateurs_.)--Vous, mes nobles amis, j'implore votre pardon. Mais pour
+cette ignoble et puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui
+dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, nous
+nourrissons contre le sénat l'ivraie de la révolte, de l'insolence et
+de la sédition: nous l'avons nous-mêmes cultivée, semée, propagée en
+la mêlant à notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu,
+certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons donné à la
+canaille.
+
+MÉNÉNIUS.--C'est assez, calmez-vous.
+
+UN SÉNATEUR.--Plus de paroles, nous vous en conjurons.
+
+CORIOLAN.--Comment, plus de paroles!--De même que j'ai versé mon sang
+pour mon pays, sans jamais craindre aucune force ennemie,... tant que
+je respirerai, ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette
+lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant nous prenons
+tous les moyens de gagner.
+
+BRUTUS.--Vous parlez des masses comme si vous étiez un dieu fait pour
+punir, et non pas un mortel soumis aux mêmes faiblesses qu'elles.
+
+SICINIUS.--Il serait à propos que le peuple en fût instruit.
+
+MÉNÉNIUS.--De quoi? de quoi? de sa colère?
+
+CORIOLAN.--De la colère? Quand je serais aussi paisible que le sommeil
+de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment.
+
+SICINIUS.--C'est un sentiment qui doit rester un poison dans le coeur
+qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est moi qui vous le dis.
+
+CORIOLAN.--Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton du fretin?
+Remarquez-vous son absolu _qui doit_?
+
+COMINIUS.--Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.
+
+CORIOLAN.--O patriciens vertueux, mais imprévoyants; ô graves, mais
+imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous donné à cette hydre le droit de
+se choisir un officier qui, avec son _qui doit_, lui qui n'est que la
+trompette et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera le
+fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera de son cours.
+Si c'est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans
+votre ignorance; mais s'il n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à
+votre dangereuse douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme la
+foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux, permettez donc
+qu'ils viennent siéger auprès de vous. Vous n'êtes que des plébéiens,
+s'ils sont des sénateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des
+sénateurs, lorsque dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est
+le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et ils choisissent
+un homme qui oppose son _qui doit_, son _qui doit_ populaire, aux
+décisions d'un tribunal plus respectable que n'en vit jamais la Grèce.
+Par Jupiter! cette ignominie avilit les consuls; et mon âme souffre en
+songeant que lorsque deux autorités se combattent, sans que ni l'une ni
+l'autre soit souveraine, le désordre ne tarde pas à se glisser entre
+elles, et à les renverser bientôt l'une par l'autre.
+
+COMINIUS.--Allons, rendons-nous à la place publique.
+
+CORIOLAN.--Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement
+le blé des magasins de l'État, comme on le pratiqua jadis quelquefois
+dans la Grèce....
+
+MÉNÉNIUS.--Allons, allons, ne parlons plus de cet article.
+
+CORIOLAN.--Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un pouvoir
+plus absolu, je soutiens que c'est nourrir la révolte, et saper les
+fondements de l'État.
+
+BRUTUS.--Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage à un homme qui
+parle de lui sur ce ton?
+
+CORIOLAN.--Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage.
+Ils savent bien que cette distribution de blé n'était pas une
+récompense; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont rendu aucun service
+qui la méritât. Appelés à faire la guerre, dans une crise où l'État
+était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement
+passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une
+distribution gratuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs
+révoltes, où leur valeur s'est surtout signalée, ne parlaient pas en
+leur faveur. Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si
+fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites pour motiver
+ce don si généreux. Et voyez le résultat. Comment l'estomac multiple du
+monstre digérera-t-il la libéralité du sénat? Que leurs actions montrent
+ce que seraient probablement leurs paroles: _Nous l'avons demandé; nous
+sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est par crainte qu'ils nous ont
+accordé notre requête_.--C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de
+notre rang, et que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte
+notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite brisera les
+barrières du sénat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles à
+coups de bec.
+
+MÉNÉNIUS.--Allons, en voilà assez.
+
+BRUTUS.--Oui, assez, et beaucoup trop.
+
+CORIOLAN.--Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas sans avoir dit ce
+qu'on peut attester au nom des puissances divines et humaines.--Là où
+l'autorité est ainsi partagée; là où un parti méprise l'autre avec
+raison, et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres,
+la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après le _oui_ et le _non_
+d'une ignorante multitude, on omet mille choses d'une nécessité réelle,
+et l'on cède à une inconstante légèreté. De cette contradiction à tout
+propos, il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure
+donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, qui aimez les bases
+fondamentales de l'État, et qui voyez les changements qu'on y introduit;
+vous qui préférez une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis
+de secouer violemment par un remède dangereux un corps qui, sans ce
+remède, doit périr inévitablement; arrachez donc la langue de la
+multitude, qu'elle ne lèche plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre
+déshonneur est une injure faite au bon sens; elle prive l'État de cette
+unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout pouvoir de faire le
+bien, tant le mal est puissant.
+
+BRUTUS.--Il en a dit assez.
+
+SICINIUS.--Il a parlé comme un traître; et il subira le jugement des
+traîtres.
+
+CORIOLAN.--Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait le peuple
+de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il s'appuie pour manquer
+d'obéissance au premier corps de l'État. Ils furent choisis dans une
+révolte, dans une crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non
+la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste
+soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussière.
+
+BRUTUS.--Trahison manifeste!
+
+SICINIUS.--Cet homme consul? Non.
+
+BRUTUS.--Édiles! holà! qu'on le saisisse.
+
+(Les édiles paraissent.)
+
+SICINIUS.--Allez, assemblez le peuple _(Brutus sort_), au nom duquel
+je t'attaque, entends-tu, comme un traître novateur, un ennemi du bien
+public. Obéis, je te somme au nom du peuple; prépare-toi à répondre.
+
+CORIOLAN.--Loin de moi, vieux bouc.
+
+LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS,--Nous sommes tous sa caution.
+
+COMINIUS, _au tribun_.--Vieillard, ôte tes mains.
+
+CORIOLAN.--Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue tes os hors de tes
+vêtements!
+
+SICINIUS.--À mon secours, citoyens!
+
+(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)
+
+MÉNÉNIUS, _aux deux partis_. Des deux côtés plus de respect.
+
+SICINIUS, _au peuple_.--Voilà l'homme qui veut vous enlever toute votre
+autorité.
+
+BRUTUS.--Édiles, saisissez-le.
+
+LA POPULACE.--Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!
+
+SECOND SÉNATEUR.--Des armes, des armes, des armes! _(Tous s'attroupent
+autour de Coriolan_.)--Tribuns, patriciens, citoyens!--Arrêtez:
+qu'est-ce donc!...--Sicinius, Brutus, Coriolan, citoyens!
+
+TOUS ENSEMBLE.--Silence, silence, arrêtez; silence.
+
+MÉNÉNIUS.--Que va-t-il résulter de ceci?--Je suis hors d'haleine. La
+confusion va se mettre partout. Je n'ai pas la force de parler.--Vous,
+tribuns du peuple, Coriolan, patience; parlez, bon Sicinius.
+
+SICINIUS.--Peuple, écoutez-moi.--Silence.
+
+TOUT LE PEUPLE.--Écoutons notre tribun: silence.--Parlez, parlez.
+
+SICINIUS.--Vous êtes sur le point de perdre vos libertés: Marcius veut
+vous les enlever toutes; Marcius, que vous venez de désigner pour le
+consulat.
+
+MÉNÉNIUS.--Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen d'allumer
+l'incendie et non pas de l'éteindre.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Oui, c'est le moyen de renverser la cité de fond en
+comble.
+
+SICINIUS.--La cité est-elle autre chose que le peuple!
+
+LE PEUPLE.--C'est ta vérité, le peuple est la cité.
+
+BRUTUS.--C'est par le consentement de tous que nous avons été établis
+les magistrats du peuple.
+
+LE PEUPLE.--Et vous êtes nos magistrats.
+
+MÉNÉNIUS.--Et vous continuerez à l'être.
+
+COMINIUS.--Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre le toit sous les
+fondements, et d'ensevelir ce qui reste d'ordre sous un amas de ruines.
+
+SICINIUS.--Son discours mérite la mort.
+
+BRUTUS.--Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut nous résoudre à
+la perdre.--Nous prononçons ici, de la part du peuple, dont le pouvoir
+nous a créés ses magistrats, que Marcius mérite la mort à l'instant
+même.
+
+SICINIUS.--Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche Tarpéienne, et
+précipitez-le dans l'abîme.
+
+BRUTUS.--Édiles saisissez-vous de sa personne.
+
+(Marcius se défend.)
+
+TOUS LES PLÉBÉIENS.--Cède, Marcius; cède.
+
+MÉNÉNIUS.--Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je vous en conjure; je
+ne veux dire qu'un mot.
+
+LES ÉDILES.--Silence! silence!
+
+MÉNÉNIUS.--Soyez ce que vous paraissez, les vrais amis de votre patrie;
+procédez avec calme, au lieu de vous faire ainsi violemment justice.
+
+BRUTUS.--Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui paraissent des
+remèdes prudents, sont funestes quand le mal est violent. Emparez-vous
+de lui, et traînez-le au rocher.
+
+(Coriolan tire son épée.)
+
+CORIOLAN.--Non: je veux mourir ici.--Il en est plus d'un parmi vous qui
+m'a vu combattre. Allons, essayez sur vous-mêmes si je suis encore ce
+que vous m'avez vu devant l'ennemi.
+
+MÉNÉNIUS.--Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous un moment.
+
+BRUTUS.--Saisissez-le.
+
+MÉNÉNIUS.--Défendez Marcius, défendez-le, vous tous qui êtes nobles:
+jeunes et vieux, défendez-le.--Vous, tous, sénateurs, chevaliers, jeunes
+et vieux, secourez-le.
+
+TOUT LE PEUPLE.--A bas Marcius! à bas!
+
+(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont battus et
+repoussés: ils disparaissent.)
+
+--Allez regagner votre maison: partez, sortez d'ici, ou tout est perdu.
+
+SECOND SÉNATEUR.--Partez.
+
+CORIOLAN.--Tenez ferme, nous avons autant d'amis que d'ennemis.
+
+MÉNÉNIUS.--Quoi! nous en viendrions à cette extrémité!
+
+UN SÉNATEUR.--Que les dieux nous en préservent! Mon noble ami, je t'en
+conjure, retire-toi dans ta maison; laisse-nous apaiser cette affaire.
+
+MÉNÉNIUS.--C'est une plaie que vous ne pouvez guérir vous-même. Partez,
+je vous en conjure.
+
+COMINIUS.--Allons, Coriolan, venez avec nous.
+
+MÉNÉNIUS.--Je voudrais qu'ils fussent des barbares (ils le sont, quoique
+nés sur le fumier de Rome), et non des Romains (ils ne le sont pas
+en effet, quoiqu'ils mugissent près des portiques du
+Capitole).--Éloignez-vous: abstenez-vous d'exprimer votre noble
+courroux; attendez un temps plus favorable.
+
+CORIOLAN.--En champ libre, j'en voudrais battre quarante, à moi seul.
+
+MÉNÉNIUS.--Moi-même, j'en prendrais pour ma part deux des plus résolus:
+oui, les deux tribuns.
+
+COMINIUS.--Mais en ce moment tout ces calculs ne sont pas de saison; et
+le courage devient folie quand il attaque un rempart qui va l'écraser de
+ses ruines. Voulez-vous vous éloigner, avant que la populace revienne?
+Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le cours, renverse les
+digues qui la contenaient.
+
+MÉNÉNIUS,--Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si ma vieille
+sagesse sera de mise avec cette multitude qui n'en a pas beaucoup. Il
+faut boucher les trous, n'importe avec quelle étoffe. COMINIUS.--Allons!
+venez.
+
+(Coriolan et Cominius sortent.)
+
+PREMIER SÉNATEUR.--C'est un homme qui a pour jamais compromis sa
+fortune.
+
+MÉNÉNIUS.--Il est d'une nature trop noble pour le monde. Il ne
+flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir son trident, ni Jupiter
+pour disposer de sa foudre: sa bouche est son coeur. Tout ce que son
+sein enfante, il faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité,
+il oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!
+
+(On entend un bruit confus.)
+
+SECOND SÉNATEUR.--Je voudrais que tous ces plébéiens fussent dans leur
+lit.
+
+MÉNÉNIUS.--Et moi qu'il fussent engloutis dans le Tibre.--Diantre,
+pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus doucement?
+
+(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la populace.)
+
+SICINIUS.--Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler Rome, et
+remplacer, à elle seule, tous ses habitans?
+
+MÉNÉNIUS.--Respectables tribuns!.....
+
+SICINIUS.--Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la roche
+Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi ne daignera point
+lui accorder d'autre forme de procès que la sévérité de cette puissance
+populaire qu'il affecte de mépriser.
+
+PREMIER CITOYEN.--Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns sont
+la voix du peuple, et nous les bras.
+
+TOUT LE PEUPLE.--Il le verra, soyez-en sûr.
+
+MÉNÉNIUS.--Citoyens!....
+
+SICINIUS.--Taisez-vous!
+
+MÉNÉNIUS.--Ne criez pas: tue; quand vous devriez lancer un simple
+mandat.
+
+SICINIUS.--Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prêté la main à
+son évasion?
+
+MÉNÉNIUS.--Laissez-moi parler.--Je connais toutes les qualités du
+consul-, mais aussi je sais avouer ses fautes.
+
+SICINIUS.--Du consul!.... Quel consul?
+
+MÉNÉNIUS.--Le consul Coriolan.
+
+BRUTUS.--Lui, consul!
+
+TOUT LE PEUPLE.--Non, non, non, non.
+
+MÉNÉNIUS.--Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et de vous la
+faveur d'être entendu, je ne veux vous dire qu'une parole ou deux;
+tout le mal qui peut en résulter pour vous, c'est la perte de quelques
+instants.
+
+SICINIUS.--Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes déterminés à
+nous défaire de ce serpent venimeux: le chasser de Rome, ce serait un
+vrai danger; le souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est
+arrêté qu'il mourra ce soir.
+
+MÉNÉNIUS.--Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent pas que notre
+glorieuse Rome, dont la reconnaissance pour ceux de ses enfants qui
+l'ont méritée est consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à
+les dévorer elle-même, comme une mère dénaturée!
+
+SICINIUS.--C'est un mal qu'il faut détruire.
+
+MÉNÉNIUS.--Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu malade: le couper
+serait mortel; le guérir est facile. Qu'a-t-il donc fait à Rome qui
+mérite la mort? Est-ce parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il
+a perdu (j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses
+veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait ce sang
+qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui
+souffririons cette injustice, un opprobre éternel jusqu'à la fin du
+monde.
+
+SICINIUS.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+
+BRUTUS.--C'est détourner la question: tant qu'il a aimé sa patrie, sa
+patrie l'a honoré.
+
+MÉNÉNIUS.--Quand la gangrène nous prive du service d'un membre, on doit
+donc n'avoir aucun égard pour ce qu'il fut jadis?
+
+BRUTUS.--Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le dans sa maison,
+arrachez-le d'ici; il est à craindre que son mal étant d'une nature
+contagieuse ne se répande plus loin.
+
+MÉNÉNIUS.--Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse comme celle du
+tigre, quand elle viendra à se sentir punie de sa fougue inconsidérée,
+voudra, mais trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de
+plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que l'affection qu'on
+lui porte ne fasse éclater des factions qui renversent la superbe Rome
+par les Romains.
+
+BRUTUS.--S'il arrivait que.....
+
+SICINIUS.--Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon de son
+obéissance? Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés!--Allons.
+
+MÉNÉNIUS.--Faites attention à une chose: il a toujours vécu dans les
+camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il est mal instruit à manier un
+langage raffiné. Son ou farine, il mêle tout sans distinction. Si vous
+voulez le permettre, j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à
+la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant les formes
+légales, et dans une discussion paisible, au péril de ses jours.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable:
+l'autre coûterait trop de sang, et on ne pourrait en prévoir le résultat
+définitif.
+
+SICINIUS.--Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici l'officier du peuple.
+Concitoyens, mettez bas vos armes.
+
+BRUTUS.--Ne rentrez pas encore dans vos maisons.
+
+SICINIUS, _à Ménénius_.--Venez nous trouver à la place publique: nous
+vous y attendrons; et si vous n'amenez pas Marcius, nous en reviendrons
+à notre premier projet.
+
+MÉNÉNIUS.--Je l'amènerai devant vous. _(Aux sénateurs.)_ Daignez
+m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les plus grands malheurs
+s'ensuivraient.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Permettez-nous d'aller le trouver avec vous.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement de la maison de Coriolan. CORIOLAN _entre accompagné de_
+PATRICIENS.
+
+CORIOLAN.--Quand ils renverseraient tout autour de moi, quand ils me
+présenteraient la mort sur la roue, ou à la queue de chevaux indomptés;
+quand ils entasseraient dix collines encore sur la roche Tarpéienne,
+afin que l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice,
+non, je ne changerais pas de conduite avec eux.
+
+(Volumnie paraît.)
+
+UN PATRICIEN.--Vous prenez le parti le plus noble.
+
+CORIOLAN.--Je vois avec étonnement que ma mère commence à ne me plus
+approuver; elle, qui avait coutume de les appeler des bêtes à laine, des
+êtres créés pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer
+leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la bouche béante, dans
+le silence de l'admiration, lorsqu'un homme de mon rang se levait pour
+discuter la paix ou la guerre!--Je parle de vous, ma mère: pourquoi me
+souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc que je mentisse à
+ma nature. Mieux vaut que je me montre tel que je suis.
+
+VOLUMNIE.--O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous voir consolider
+votre pouvoir avant de le perdre à jamais.
+
+CORIOLAN.--Qu'il devienne ce qu'il pourra.
+
+VOLUMNIE.--Vous auriez pu être assez vous-même, tout en faisant moins
+d'efforts pour paraître tel. Votre caractère aurait trouvé bien moins
+d'obstacles, si vous aviez dissimulé jusqu'à ce qu'ils fussent hors
+d'état de vous contrarier.
+
+CORIOLAN.--Qu'ils aillent se faire pendre.
+
+VOLUMNIE.--Et que le feu les dévore.
+
+(Ménénius arrive, accompagné d'une troupe de sénateurs.)
+
+MÉNÉNIUS.--Allons, allons, vous avez été trop brusque, un peu trop
+brusque. Il faut revenir devant le peuple, et réparer cela.
+
+LES SÉNATEURS.--Il n'y a point d'autre remède, si vous ne voulez pas
+voir notre belle Rome se fendre par le milieu et s'écrouler.
+
+VOLUMNIE.--Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil: je porte un
+coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre; mais j'ai une tête qui
+sait faire meilleur usage de la colère.
+
+MÉNÉNIUS.--Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que de le voir s'abaisser
+à ce point devant la multitude, si la crise violente de ces temps ne
+l'exigeait pas, comme le seul remède qui puisse sauver l'Etat, on me
+verrait encore endosser mon armure, qu'à peine à présent je puis porter.
+
+CORIOLAN.--Que faut-il faire?
+
+MÉNÉNIUS.--Retourner vers les tribuns.
+
+CORIOLAN.--Et ensuite?
+
+MÉNÉNIUS.--Rétracter ce que vous avez dit.
+
+CORIOLAN.--Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour les dieux mêmes;
+et il faut que je le fasse pour les tribuns?
+
+VOLUMNIE.--Vous êtes trop absolu, quoique vous ne puissiez jamais avoir
+trop de cette noble fierté, sauf quand la nécessité parle.....Je vous ai
+ouï dire que l'honneur et la politique, comme deux amis inséparables,
+marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien! dites-moi quel tort l'un
+fait à l'autre dans la paix, pour qu'ils ne s'y trouvent pas également
+unis?
+
+CORIOLAN.--Assez, assez.
+
+MÉNÉNIUS.--La question est raisonnable.
+
+VOLUMNIE.--Si l'honneur vous permet, à la guerre, de paraître ce que
+vous n'êtes pas (principe utile que vous adoptez pour règle de votre
+conduite), pourquoi serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la
+politique fût, dans la paix, la compagne de l'honneur, puisque, à la
+guerre, ils sont également indispensables?
+
+CORIOLAN.--Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements?
+
+VOLUMNIE.--Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non pas d'après votre
+opinion personnelle, ni en obéissant à la voix de votre coeur, mais avec
+des mots que votre langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre
+âme véridique désavouera. Non, il n'y a pas à cela plus de déshonneur
+pour vous qu'à prendre une ville avec de douces paroles, lorsque tout
+autre moyen mettrait votre fortune en péril et coûterait beaucoup de
+sang. Moi, je dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes
+intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur que je le
+fisse: et en cela, je pense comme pensent votre épouse, votre fils,
+ces sénateurs et toute cette noblesse.--Mais vous, vous aimerez mieux
+montrer à notre populace un front menaçant que de lui accorder une seule
+caresse pour gagner son amour, et prévenir des événements qui peuvent
+tout perdre.
+
+MÉNÉNIUS.--Noble dame, joignez-vous à nous; continuez de parler avec
+cette sagesse; vous pourrez réussir non-seulement à prévenir les dangers
+présents, mais même à réparer les malheurs du passé.
+
+VOLUMNIE.--Je t'en conjure, ô mon fils, va reparaître devant eux, ton
+bonnet à la main; et de loin salue ainsi la foule (suppose qu'elle est
+là devant toi); puis, mettant un genou sur les pierres (car en pareille
+circonstance l'action est pleine d'éloquence et les yeux des ignorants
+sont plus savants que leurs oreilles), fais à plusieurs reprises un
+geste repentant, qui corrige et démente ton coeur inflexible, devenu
+tout à coup humble et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui
+le touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et qu'ayant été
+élevé au milieu des combats, tu n'as pas l'usage de ces douces manières
+que tu devrais avoir et qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens
+demander leurs bonnes grâces; mais qu'à l'avenir tu seras leur ami
+autant qu'il dépendra de toi.
+
+MÉNÉNIUS.--Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont à vous; car
+ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu'on les implore, qu'ils le
+sont à proférer des injures sur le plus léger prétexte.
+
+VOLUMNIE.--Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique je sache bien
+que tu aimerais mieux descendre avec ton ennemi dans un gouffre enflammé
+que de le flatter dans un riant bosquet..... _(Cominius entre_.) Voilà
+Cominius.
+
+(Cominius entre.)
+
+COMINIUS.--Je viens de la place publique; et il faut vous appuyer d'un
+parti puissant, ou chercher vous-même votre sûreté dans la plus grande
+modération ou dans l'absence. Tout le peuple est en fureur.
+
+MÉNÉNIUS.--Seulement quelques paroles de conciliation.....
+
+COMINIUS.--Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan peut y plier
+sa fierté.
+
+VOLUMNIE.--II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon fils, dis que tu
+y consens, et va l'exécuter.
+
+CORIOLAN.--Faut-il donc que j'aille leur montrer mes cheveux en
+désordre? Faut-il que ma langue donne bassement à mon noble coeur un
+démenti qu'il lui faudra endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant,
+s'il n'y avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius,
+j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussière, et qu'ils la jetassent
+aux vents.--Au forum! Vous m'avez chargé là d'un rôle que je ne
+remplirai jamais au naturel.
+
+COMINIUS.--Allons, allons; nous vous aiderons.
+
+VOLUMNIE.--Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit que mes louanges
+t'avaient fait guerrier: eh bien! pour obtenir encore de moi d'autres
+louanges, joue un rôle que tu n'as pas encore rempli.
+
+CORIOLAN.--Eh bien, soit!--Sors de mon sein, mon inclination naturelle,
+et cède la place à l'esprit d'une courtisane. Que ma voix mâle et
+guerrière, qui faisait choeur avec les clairons, devienne grêle comme le
+fausset de l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort un
+enfant au berceau; que le sourire des fourbes sillonne mes joues, et
+que les pleurs d'un jeune écolier obscurcissent mes yeux; que la langue
+suppliante d'un mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux,
+couverts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur mon étrier, se
+prosternent aussi bas que ceux du misérable qui a reçu l'aumône.--Je ne
+le ferai point, ou bien j'abjurerais ma fidélité à l'honneur, et, par
+les mouvements Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais à mon âme
+la plus infâme lâcheté.
+
+VOLUMNIE.--Eh bien! à ton choix. Il est plus déshonorant pour ta mère
+de te supplier qu'il ne l'est pour toi de supplier le peuple. Que tout
+tombe en ruine: ta mère aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que
+de redouter sans cesse ta dangereuse inflexibilité; car je brave la mort
+d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il te plaira. Ta valeur
+vient de moi, tu l'as sucée avec mon lait: mais tu ne dois ton orgueil
+qu'à toi-même.
+
+CORIOLAN.--Je vous prie, calmez-vous, ma mère: je vais aller à la place
+publique; ne me grondez plus. Oui, j'irai, monté sur des tréteaux,
+marchander leur amitié, séduire leurs coeurs par des flatteries, et je
+reviendrai chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me voyez
+partir: parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai consul, ou ne vous
+fiez plus désormais à mon talent dans l'art de la flatterie.
+
+VOLUMNIE.--Fais à ta guise.
+
+(Elle sort.)
+
+COMINIUS.--Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous de modération
+pour répondre avec douceur; car, d'après ce que j'ai ouï dire, ils
+préparent contre vous des accusations plus graves que celles dont ils
+vous ont déjà chargé.
+
+CORIOLAN.--Avec douceur, avez-vous dit? Marchons, je vous prie: qu'ils
+m'accusent avec l'art de la fraude; moi, je répondrai dans toute la
+franchise de l'honneur.
+
+COMINIUS.--Oui, mais avec douceur.
+
+CORIOLAN.--A la bonne heure; avec douceur donc: allons, oui, avec
+douceur.
+
+(Ils sortent.)
+
+SCÈNE III
+
+La place publique. SICINIUS ET BRUTUS.
+
+BRUTUS.--Accusez-le surtout d'aspirer à la tyrannie. S'il nous échappe
+de ce côté, reprochez-lui sa haine contre le peuple; ajoutez que les
+dépouilles conquises sur les Antiates n'ont jamais été distribuées. _(Un
+édile paraît.)_ Eh bien! viendra-t-il?
+
+L'ÉDILE.--Il vient.
+
+BRUTUS.--Qui l'accompagne?
+
+L'ÉDILE.--Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l'ont toujours appuyé
+de leur crédit.
+
+SICINIUS.--Avez-vous une liste de tous les suffrages dont nous nous
+sommes assurés, rangés par ordre?
+
+L'ÉDILE.--Oui, elle est prête; la voici.
+
+SICINIUS.--Les avez-vous classés par tribus?
+
+L'ÉDILE.--Je l'ai fait.
+
+SICINIUS.--A présent, assemblez le peuple sur cette place; et lorsqu'ils
+m'entendront dire: _Il est ainsi ordonné par les droits et l'autorité du
+peuple_; soit qu'il s'agisse de la mort, de l'amende ou de l'exil: si
+je dis, _l'amende_, qu'ils s'écrient: _l'amende_; si je dis _la mort_,
+qu'ils répètent: _la mort_, en insistant sur leurs anciens privilèges et
+sur le pouvoir qu'ils ont de décider la cause.
+
+L'ÉDILE.--Je le leur ferai savoir.
+
+BRUTUS.--Et dès qu'ils auront commencé leurs clameurs, qu'ils ne cessent
+plus, jusqu'à ce que le bruit confus de leurs voix presse l'exécution de
+la sentence que les circonstances nous auront fait décréter.
+
+L'ÉDILE.--Fort bien!
+
+SICINIUS.--Disposez-les à être bien déterminés, et prêts à nous soutenir
+dès que nous aurons lâché le mot.
+
+BRUTUS.--Allez et veillez à tout cela. _(L'édile sort_.--_A Sicinius._)
+Commencez par irriter sa colère: il est accoutumé à l'emporter partout,
+et à faire triompher son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est
+courroucé, rien ne peut le ramener à la modération: alors il exhale tout
+ce qui est dans son coeur; et ce qui est dans son coeur est de concert
+avec nous pour opérer sa ruine.
+
+(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et d'autres
+sénateurs.)
+
+SICINIUS.--Bon! le voici qui vient.
+
+MÉNÉNIUS, _à Coriolan_,--De la modération, je vous en conjure.
+
+CORIOLAN.--Oui, comme un hôtellier, qui, pour la plus vile pièce
+d'argent, se laissera traiter de fripon tant qu'on voudra.--Que les
+respectables dieux conservent Rome en sûreté; qu'ils placent sur les
+sièges de la justice des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour
+parmi nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles pompeux
+de la paix, et non pas nos rues des horreurs de la guerre.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Ainsi soit-il!
+
+MÉNÉNIUS.--Noble souhait!
+
+(L'édile parait, suivi des plébéiens.)
+
+SICINIUS.--Peuple, avancez, approchez.
+
+L'ÉDILE.--Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns: écoutez-les;
+silence! vous dis-je.
+
+CORIOLAN.--Laissez-moi parler le premier.
+
+LES DEUX TRIBUNS.--Eh bien! soit, parlez: holà! silence!
+
+CORIOLAN.--Est-il bien sûr qu'après ceci, je ne serai plus accusé? Tout
+se terminera-t-il ici?
+
+SICINIUS.--Je vous demande, moi, si vous vous soumettez aux suffrages du
+peuple, si vous reconnaissez ses officiers, et si vous consentez à subir
+une légitime censure, pour toutes les fautes dont vous serez reconnu
+coupable.
+
+CORIOLAN.--J'y consens.
+
+MÉNÉNIUS.--Voyez, citoyens; il dit qu'il consent. Considérez quels
+services militaires il a rendus; souvenez-vous des blessures dont son
+corps est couvert, comme un cimetière hérissé de tombeaux.
+
+CORIOLAN.--Quelques égratignures de buissons, quelques cicatrices pour
+rire.
+
+MÉNÉNIUS.--Souvenez-vous encore, que s'il ne parle pas comme un habitant
+des cités, il se montre à vous comme un soldat. Ne prenez pas pour de la
+méchanceté la rudesse de son langage: elle convient à un soldat, mais il
+ne vous veut aucun mal.
+
+COMINIUS.--Fort bien! fort bien! en voilà assez.
+
+CORIOLAN.--Quelle est la raison pour laquelle, quand je suis nommé
+consul par tous les suffrages, on me fait l'affront de m'ôter le
+consulat l'heure d'après?
+
+SICINIUS.--Répondez-nous.
+
+CORIOLAN.--Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois vous répondre.
+
+SICINIUS.--Nous vous accusons d'avoir travaillé sourdement à dépouiller
+Rome de toutes ses magistratures établies, et d'avoir marché par des
+voies détournées à la tyrannie; en quoi vous êtes un traître au peuple.
+
+CORIOLAN.--Comment! moi, traître?
+
+MÉNÉNIUS.--Allons! de la modération; votre promesse......
+
+CORIOLAN.--Que les flammes des gouffres les plus profonds de l'enfer
+enveloppent le peuple! M'appeler traître au peuple! Toi, insolent
+tribun, quand tes yeux, tes mains et ta langue pourraient lancer à la
+fois contre moi chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais
+que tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi sincère que
+lorsque je prie les dieux.
+
+SICINIUS.--Peuple, l'entendez-vous?
+
+TOUT LE PEUPLE.--À la roche Tarpéienne! À la roche Tarpéienne!
+
+SICINIUS--Silence.--Nous n'avons pas besoin d'intenter contre lui
+d'autres accusations: ce que vous lui avez vu faire et entendu dire, son
+insolence à frapper vos magistrats, à vous charger d'imprécations, à
+résister à vos lois par la violence, et à braver ici même l'assemblée,
+dont la respectable autorité doit juger son procès; tous ces attentats
+sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils méritent le dernier
+supplice.
+
+BRUTUS.--Mais en considération des services utiles qu'il a rendus à
+Rome.....
+
+CORIOLAN.--Que parlez-vous de services?,...
+
+BRUTUS.--Je parle de ce que je sais.
+
+CORIOLAN.--Vous?
+
+MÉNÉNIUS.--Est-ce-là la promesse que vous avez faite à votre mère?
+
+COMINIUS.--Je vous en prie souvenez-vous.....
+
+CORIOLAN, _en fureur_.--Je ne me souviens plus de rien. Qu'ils me
+condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien, ou à errer dans
+l'exil, ou à languir enfermé avec un grain de nourriture par jour, je
+n'achèterais pas leur merci au prix d'un seul mot de complaisance; je
+n'abaisserais pas ma fierté pour tout ce qu'ils pourraient me donner,
+non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que leur dire bonjour.
+
+SICINIUS.--Pour avoir en différentes occasions, et autant qu'il a été en
+lui, fait éclater sa haine contre le peuple, cherchant les moyens de
+le dépouiller de son autorité; pour avoir tout récemment outragé le
+tribunal auguste de la justice; et cela en frappant, en sa présence, les
+ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et en vertu du pouvoir
+que nous avons en qualité de tribuns, nous le bannissons à l'instant
+même, et le condamnons à ne jamais rentrer dans les portes de Rome, sous
+peine d'être précipité de la roche Tarpéienne; au nom du peuple, je
+déclare que ce jugement sera exécuté.
+
+TOUT LE PEUPLE.--Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de Rome; il est
+banni; c'est décidé.
+
+COMINIUS.--Daignez m'entendre, mes dignes citoyens, mes amis.
+
+SICINIUS.--Il est jugé: il n'y a plus rien à entendre.
+
+COMINIUS.--Laissez-moi parler. J'ai été consul, et je puis montrer sur
+moi les marques des blessures que j'ai reçues pour Rome de la main de
+ses ennemis. J'aime le bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus
+respectueux et plus sacré que celui dont j'aime ma vie, l'honneur de ma
+femme, sa fécondité et les fruits précieux de ses entrailles et de mon
+sang.--Eh bien! si je vous disais que.....
+
+SICINIUS.--Nous vous voyons venir.--Que direz-vous?
+
+BRUTUS.--Il n'y a plus rien à dire: il est banni comme ennemi du peuple
+et de sa patrie; cela sera.
+
+TOUS.--Cela sera, cela sera.
+
+CORIOLAN.--Vile meute de chiens, dont j'abhorre le souffle comme la
+vapeur empestée d'un marécage, et dont j'estime les faveurs comme ces
+cadavres privés de sépulture qui infectent l'air, je vous bannis et
+vous condamne à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète
+inconstance. Qu'à chaque instant de vaines rumeurs troublent vos coeurs!
+que vos ennemis, par le seul mouvement de leurs panaches, vous plongent
+dans le désespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir vos
+défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité, qui ne voit
+les maux que lorsqu'elle les sent, vous livre, comme les captifs
+les plus avilis, à quelque nation qui s'empare de vous sans coup
+férir.--Ainsi, dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le
+dos. Il y a un monde ailleurs.
+
+(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)
+
+L'ÉDILE.--L'ennemi du peuple est parti, il est parti.
+
+TOUT LE PEUPLE.--Notre ennemi est banni; il est parti. Hoé! hoé!.....
+
+(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées, en jetant leurs
+bonnets en l'air.)
+
+SICINIUS.--Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors des portes;
+suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le, accablez-le des
+humiliations qu'il mérite.--Donnez-nous une escorte, qui nous accompagne
+dans les rues de Rome.
+
+TOUT LE PEUPLE.--Allons, allons le voir sortir des portes de Rome. Que
+les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La scène est près d'une porte de Rome.
+
+CORIOLAN _paraît avec_ VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS, COMINIUS, _et
+plusieurs jeunes patriciens_.
+
+CORIOLAN.--Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos adieux: le monstre
+aux mille têtes me pousse hors de Rome. Quoi, ma mère! où est votre
+ancien courage? Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est
+l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent supporter de
+vulgaires infortunes; que par une mer calme, tous les pilotes paraissent
+maîtres dans l'art de manoeuvrer; mais que les coups de la fortune,
+quand elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme, demandent
+une noble adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon âme de
+principes faits pour la rendre invincible.
+
+VIRGILIE.--Ciel, ô Ciel!
+
+CORIOLAN.--Femme, je te conjure.....
+
+VOLUMNIE.--Que la peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et
+que tous les artisans périssent!
+
+CORIOLAN.--Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront perdu. Allons, ma
+mère; rappelez le courage qui vous inspirait lorsque vous me disiez que,
+si vous eussiez été l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de
+six de ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de ses
+fatigues.--Cominius, ne vous laissez pas abattre; adieu.--Adieu,
+ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous: je me tirerai
+d'affaire.--Toi, bon vieillard, fidèle Ménénius, tes larmes sont plus
+amères que celles d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.--Toi, jadis
+mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage impassible; et tu as
+tant vu de ces spectacles qui endurcissent le coeur! Dis à ces femmes
+éplorées qu'il y a autant de folie à gémir qu'à rire d'un revers
+inévitable.--Ma mère, vous savez bien que les hasards de ma vie ont
+toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je m'en aille seul, comme
+un dragon solitaire qui rend son repaire redoutable, et dont chacun
+parle, quoique peu d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les
+renommées vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse et de la
+perfidie.
+
+VOLUMNIE.--Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets que le digne
+Cominius t'accompagne quelque temps; arrête avec lui un plan et une
+marche certaine, plutôt que d'aller errant t'exposer à tous les hasards
+qui surgiront sous tes pas.
+
+CORIOLAN.--O dieux!
+
+COMINIUS.--Je t'accompagnerai pendant un mois; nous raisonnerons
+ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton séjour, afin que tu puisses
+recevoir de nos nouvelles, et nous des tiennes. Alors, si le temps amène
+un événement qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers entier
+à parcourir pour trouver un seul homme, au risque encore de perdre
+l'avantage d'un moment de chaleur, que refroidit toujours l'absence de
+celui qui pourrait en profiter.
+
+CORIOLAN.--Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié des travaux
+de la guerre, pour venir encore courir les hasards avec un homme dont
+toutes les forces sont entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux
+portes.--Venez, ma femme chérie; et vous, ma bonne mère, et vous, mes
+nobles et vrais amis: et lorsque je serai hors des murs, faites-moi vos
+adieux, et quittez-moi le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez.
+Tant que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez
+toujours parler de moi, et vous n'apprendrez jamais rien qui démente ce
+que j'ai été jusqu'à ce jour, MÉNÉNIUS.--Quelle oreille a jamais rien
+entendu de plus noble! Allons, séchons nos pleurs.--Ah! si je pouvais
+secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par l'âge, seulement
+sept années, j'atteste les dieux que je te suivrais pas à pas.
+
+CORIOLAN.--Donne-moi ta main. Partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Une rue près de la porte de Rome.
+
+SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE.
+
+SICINIUS, _à l'édile_.--Faites-les rentrer chez eux: il est sorti de
+Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup vexe les nobles, qui, nous
+le voyons, se sont rangés de son parti.
+
+BRUTUS.--A présent que nous avons fait sentir notre pouvoir, songeons à
+paraître plus humbles après le succès.
+
+SICINIUS, _à l'édile_.--Faites retirer le peuple: dites-lui qu'il a
+retrouvé sa force, et que son grand adversaire est parti.
+
+BRUTUS.--Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de Coriolan qui vient à
+nous.
+
+(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.)
+
+SICINIUS.--Évitons-la.
+
+BRUTUS.--Pourquoi?
+
+SICINIUS.--On dit qu'elle est folle.
+
+BRUTUS.--Ils nous ont aperçus: continue ton chemin.
+
+VOLUMNIE.--Oh! je vous rencontre à propos; que tous les fléaux des dieux
+pleuvent sur vous, en récompense de votre amour!
+
+MÉNÉNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous: pas si haut.
+
+VOLUMNIE.--Ah! si mes larmes me laissaient la force, vous
+m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans vous avoir dit.....
+(_A Sicinius_.) Vous voulez vous en aller!.... (_A Brutus_.) Vous
+resterez aussi.
+
+VIRGILIE.--Plût à Dieu que j'eusse pu dire la même chose, à mon époux!
+
+SICINIUS.--Mais c'est un vrai homme!
+
+VOLUMNIE.--Imbécile! est-ce là une honte? Mais l'entendez-vous? Mon père
+n'était-il donc pas homme?--Vieux renard, as-tu bien pu être assez rusé
+pour bannir un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que tu n'as
+dit de mots.
+
+SICINIUS.--O dieux protecteurs!
+
+VOLUMNIE.--Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit en ta vie de
+paroles sages et utiles au bien de Rome.--Je te dirai ce que...--Mais
+va-t'en.--Non, tu resteras.--Je voudrais que mon fils fût dans les
+déserts de I'Arabie, armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant
+lui.
+
+SICINIUS.--Eh bien! qu'en arriverait-il?
+
+VIRGILIE.--Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis fin à ta
+postérité.
+
+VOLUMNIE.--Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon citoyen, toutes
+les blessures qu'il a reçues pour Rome...
+
+MÉNÉNIUS.--Allons, cessez, cessez, contenez-vous.
+
+SICINIUS.--Je souhaiterais qu'il eût continué de servir sa patrie comme
+il avait commencé, et qu'il n'eût pas lui-même rompu le noeud glorieux
+qui les attachait l'un à I'autre.
+
+BRUTUS.--Oui, je le souhaiterais aussi.
+
+VOLUMNIE.--Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et c'est vous qui avez
+animé la populace, vous chats miaulants, aussi en état d'apprécier
+son mérite que je le suis, moi, de pénétrer les mystères dont le ciel
+interdit la connaissance à la terre.
+
+BRUTUS, _à Sicinius_.--Je vous en prie, allons-nous-en.
+
+VOLUMNIE.--Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait là une belle
+action; mais avant que vous me quittiez, vous entendrez encore cette
+vérité. Autant le Capitole surpasse en hauteur la plus humble maison
+de Rome, autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui
+m'accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous avez banni, vous
+surpasse en mérite, vous tous tant que vous êtes.
+
+BRUTUS.--A merveille! parlez: nous vous laissons-là.
+
+SICINIUS.--Aussi bien, pourquoi s'arrêter ici, pour se voir harceler par
+une femme qui a perdu la raison?
+
+VOLUMNIE.--Emportez avec vous les prières que j'adresse au ciel pour
+vous. Je voudrais que les dieux ne fussent occupés qu'à accomplir mes
+malédictions! (_Les tribuns sortent_.) Oh! si je pouvais les rencontrer
+seulement une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur du poids
+douloureux qui l'oppresse.
+
+MÉNÉNIUS.--Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en conviens, vous en
+avez bien sujet: voulez-vous venir souper avec moi?
+
+VOLUMNIE.--La colère est mon aliment: je me nourris de moi-même, et je
+mourrai de faim en me nourrissant ainsi.--Allons, quittons cette place;
+mettons un terme à ces cris et à ces pleurs d'enfant: je veux être Junon
+dans ma colère. Venez, venez.
+
+MÉNÉNIUS.--Fi donc! fi donc!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+La scène change et représente un chemin entre Rome et Antium.
+
+UN ROMAIN ET UN VOLSQUE _se rencontrent_.
+
+LE ROMAIN.--Bien sûr, je vous connais, et je suis connu de vous: votre
+nom, ou je me trompe fort, est Adrien.
+
+LE VOLSQUE.--Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets pas.
+
+LE ROMAIN.--Je suis un Romain; mais je sers, comme vous, contre Rome. Me
+reconnaissez-vous à présent?
+
+LE VOLSQUE.--N'êtes-vous pas Nicanor?
+
+LE ROMAIN.--Lui-même.
+
+LE VOLSQUE.--Vous aviez une barbe plus épaisse, ce me semble, la
+dernière fois que je vous ai vu: mais le son de votre voix me rappelle
+vos traits. Quelles nouvelles de Rome? J'étais chargé par le sénat
+volsque d'aller vous y chercher: vous m'avez fort heureusement épargné
+une journée de chemin.
+
+LE ROMAIN.--Il y a eu à Rome d'étranges insurrections: le peuple soulevé
+contre les sénateurs, les patriciens et les nobles.
+
+LE VOLSQUE.--_Il y a eu_, dites-vous? Elles sont donc à leur terme?
+Notre sénat ne le croit pas: on presse, les préparatifs de guerre, et
+l'on espère fondre sur les Romains au plus chaud de leurs divisions.
+
+LE ROMAIN.--Le plus fort du feu est passé: mais il ne faut qu'une
+étincelle pour rallumer l'incendie; car les nobles prennent si à coeur
+le bannissement du brave Coriolan, qu'ils sont tous disposés à ôter au
+peuple son pouvoir; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu
+couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est près d'éclater
+avec violence.
+
+LE VOLSQUE.--Coriolan banni?
+
+LE ROMAIN.--Oui, il est banni.
+
+LE VOLSQUE.--Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes sûr d'être bien
+reçu.
+
+LE ROMAIN.--L'occasion est bonne pour les Volsques. J'ai entendu dire
+que le moment le plus favorable pour séduire une femme, c'est quand elle
+est en querelle avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer
+avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand adversaire
+Coriolan n'a plus ni crédit ni emploi dans sa patrie.
+
+LE VOLSQUE.--Il ne peut manquer d'y briller. Je me félicite de cette
+rencontre inattendue: grâce à vous, ma commission est remplie, et je
+vais vous accompagner avec joie jusqu'à mon logis.
+
+LE ROMAIN.--D'ici au souper, je vous apprendrai bien des nouvelles de
+Rome qui vous surprendront, et qui toutes tendent à I'avantage de ses
+ennemis. N'avez-vous pas, disiez-vous, une armée prête à marcher?
+
+LE VOLSQUE.--Une armée superbe; les centurions ont déjà reçu leurs
+commissions et leur paye; ils ont l'ordre d'être sur pied une heure
+après le premier signal.
+
+LE ROMAIN.--Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout prêts, et je suis
+I'homme, je crois, qui va les mettre dans le cas d'agir à l'heure même.
+Je m'applaudis de vous avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand
+plaisir.
+
+LE VOLSQUE.--Vous vous chargez là de mon rôle: c'est moi qui ai le plus
+sujet de me réjouir de la vôtre.
+
+LE ROMAIN.--Allons, marchons ensemble.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Antium, devant la maison d'Aufidius.
+
+CORIOLAN _entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché dans son
+manteau_.
+
+CORIOLAN.--C'est une belle ville qu'Antium! Cité d'Antium, c'est moi qui
+t'ai remplie de veuves. Combien d'héritiers de ces beaux édifices j'ai
+ouï gémir et vu périr dans mes guerres! Cité d'Antium, ne va pas me
+reconnaître: tes femmes et tes enfants, armés de broches et de pierres,
+me tueraient dans un combat sans gloire. (_Il rencontre un Volsque_.)
+Salut, citoyen.
+
+LE VOLSQUE.--Je vous le rends.
+
+CORIOLAN.--Conduisez-moi, s'il vous plaît, à la demeure du brave
+Aufidius. Est-il à Antium?
+
+LE VOLSQUE.--Oui, et il donne un festin aux grands de l'État.
+
+CORIOLAN.--Où est sa maison, je vous prie?
+
+LE VOLSQUE.--C'est celle-ci, là, devant vous.
+
+CORIOLAN.--Je vous remercie: adieu. (_Le Volsque s'en va.)_ O monde,
+voilà tes révolutions bizarres! Deux amis qui se sont juré une foi
+inviolable, qui paraissent n'avoir à eux deux qu'un seul et même coeur,
+qui passent ensemble toutes les heures de la vie, partageant le même
+lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont pour ainsi dire deux
+jumeaux inséparables, unis par une éternelle amitié, vont dans l'espace
+d'une heure, sur la plus légère querelle, sur une parole, rompre
+violemment ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et aussi
+deux ennemis mortels, dont la haine troublait le sommeil et les nuits,
+qui tramaient des complots pour se surprendre l'un l'autre, il ne faut
+qu'un hasard, l'événement le plus futile, pour les changer en amis
+tendres et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le lieu
+de ma naissance, et tout mon amour est donné à cette ville
+ennemie.--Entrons, si Aufidius me fait périr, il ne fera que tirer une
+juste vengeance; s'il m'accueille en allié, je rendrai service à son
+pays.
+
+(Il s'éloigne.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Une salle d'entrée dans la maison d'Aufidius.
+
+(On entend de la musique: tout annonce une fête dans l'intérieur.)
+
+UN ESCLAVE _entre_.
+
+PREMIER ESCLAVE,--Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je crois que tous nos
+gens sont endormis.
+
+(Entre un second esclave.)
+
+SECOND ESCLAVE.--Où est Cotus? mon maître le demande. Cotus?
+
+(Coriolan entre.)
+
+CORIOLAN.--Une belle maison! Voici un grand festin; mais je n'y parais
+pas en convive.
+
+(Le premier esclave repasse par la salle.)
+
+PREMIER ESCLAVE.--Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous? Il n'y a pas
+ici de place pour vous: je vous prie, regagnez la porte.
+
+CORIOLAN, _à part_.--Je ne mérite pas un meilleur accueil, en ma qualité
+de Coriolan.
+
+(Le second esclave revient.)
+
+SECOND ESCLAVE.--D'où êtes-vous l'ami?--Le portier a-t-il les yeux dans
+la tête pour laisser entrer de pareilles gens! Je vous prie, l'ami,
+sortez.
+
+CORIOLAN.--Que je sorte, moi!
+
+SECOND ESCLAVE.--Oui, vous; allons, sortez.
+
+CORIOLAN.--Tu me deviens importun.
+
+SECOND ESCLAVE.--Oh! êtes--vous si brave?... En ce cas, je vais vous
+donner à qui parler.
+
+(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.)
+
+TROISIÈME ESCLAVE, _au premier_,--Quel est cet inconnu?
+
+PREMIER ESCLAVE.--L'homme le plus étrange que encore vu: je ne peux
+parvenir à le faire sortir. Je te prie, avertis mon maître qu'il veut
+lui parler.
+
+TROISIÈME ESCLAVE, à Coriolan.--Que cherchez-vous ici, l'homme? Allons,
+je vous prie, videz le logis.
+
+CORIOLAN.--Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à votre foyer.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Qui êtes-vous?
+
+CORIOLAN.--Un noble.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Ah! un pauvre noble, sur ma foi!
+
+CORIOLAN.--Vrai: je le suis pourtant.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--De grâce, mon pauvre noble, choisissez quelque autre
+asile: il n'y a point de place ici pour vous. Allons, je vous prie,
+videz les lieux, allons.
+
+CORIOLAN, le repoussant.--Poursuis tes affaires, et va t'engraisser des
+reliefs du festin.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je t'en prie, annonce
+à mon maître que l'hôte étrange l'attend ici.
+
+SECOND ESCLAVE.--Je vais l'avertir.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Où demeures-tu?
+
+CORIOLAN.--Sous le dais.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Sous le dais
+
+CORIOLAN.--Oui.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Où est donc ce dais?
+
+CORIOLAN.--Dans la ville des milans et des corbeaux.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Dans la ville des milans et des corbeaux?--Quel âne
+est ceci?.....Tu habites donc aussi avec les buses?
+
+CORIOLAN.--Non, je ne sers point ton maître.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Holà! seigneur, voudriez-vous vous mêler des
+affaires de mon maître?
+
+CORIOLAN.--Cela est plus honnête que de se mêler de celles de ta
+maîtresse.--Bavard éternel, prête-moi ton bâton; allons, décampe.
+
+(Il le bat, et l'esclave se sauve.) (Aufidius entre, précédé de
+l'esclave qui l'a averti.)
+
+AUFIDIUS.--Où est cet individu?
+
+SECOND ESCLAVE,--Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené si je n'avais
+craint de faire du bruit et de troubler vos convives.
+
+AUFIDIUS.--De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? Ton nom? Pourquoi ne
+réponds-tu pas? Parle: quel est ton nom?
+
+CORIOLAN, _se découvrant le visage_.--Tullus, si tu ne me connais
+pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la
+nécessité me forcera de me nommer.
+
+AUFIDIUS.--Quel est ton nom?
+
+(Les esclaves se retirent.)
+
+CORIOLAN.--Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques, et qui ne
+sonnera pas agréablement à la tienne.
+
+AUFIDIUS.--Parle: quel est ton nom? Tu as un air menaçant, et l'orgueil
+du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vêtement soit
+déchiré, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?
+
+CORIOLAN.--Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu à présent?
+
+AUFIDIUS.--Non, je ne te connais point: nomme-toi.
+
+CORIOLAN.--Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant de mal à toi et
+à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon surnom de Coriolan. Mes
+pénibles services, mes dangers extrêmes, et tout le sang que j'ai versé
+pour mon ingrate patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage
+de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom
+seul m'est demeuré. L'envie a dévoré tout le reste; l'envie et la
+cruauté d'une vile populace, tolérée par nos nobles sans courage; ils
+m'ont tous abandonné, et ils ont souffert que des voix d'esclaves me
+bannissent de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit aujourd'hui
+dans tes foyers, non pas dans l'espérance (ne va pas t'y méprendre) de
+sauver ma vie: car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les
+hommes de l'univers que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant
+toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers ceux qui
+m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui respire la vengeance des
+affronts que tu as reçus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et
+effacer les traces de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer
+et de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma misère à profit,
+et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour
+toi; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la
+rage des derniers démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien
+entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards,
+alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je
+viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M'épargner serait en
+toi démence; moi, dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche;
+moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne
+peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.
+
+AUFIDIUS.--O Marcius! Marcius! chaque mot que tu viens de prononcer
+a arraché de mon coeur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand
+Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me
+révélerait les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;»
+je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai en toi,
+brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer de mes bras ce corps,
+contre lequel mon javelot s'est tant de fois brisé en effrayant la lune
+par ses éclats. J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse
+le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais ressenti
+dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que
+j'aimais passionnément la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa
+des soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici, noble
+mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents transports que ne
+m'en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois
+le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je
+t'annonce que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé à
+tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu
+m'as battu douze fois; et depuis, chaque nuit, je n'ai rêvé que combats
+corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil,
+cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre
+à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un vain
+songe.--Vaillant Marcius, quand nous n'aurions d'autre sujet de querelle
+avec Rome que l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher tous
+les Volsques, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix;
+et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, jusque dans les
+entrailles de cette ville ingrate. Oh! viens, entre, et serre la main
+de nos sénateurs: tu trouveras en eux des amis; ils sont ici à prendre
+congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome même,
+mais contre son territoire.
+
+CORIOLAN.--Dieux! vous me rendez heureux.
+
+AUFIDIUS.--Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger
+toi-même de diriger tes vengences, prends la moitié du commandement: tu
+connais le fort et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme
+toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit aux portes
+de Rome, ou l'ébranler dans les parties les plus éloignées, s'il faut
+l'épouvanter avant de la détruire. Mais entre: permets que je te
+présente à des hommes qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et
+mille fois le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été ton
+ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.--Ta main: sois le bienvenu!
+
+(Ils sortent.) (Entrent les deux premiers esclaves.)
+
+PREMIER ESCLAVE.--Il s'est fait ici un étrange changement.
+
+SECOND ESCLAVE.--Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais certain
+pressentiment m'arrêtait et me disait que ses habits n'accusaient pas la
+vérité.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Quel bras il a! Du bout du doigt il m'a fait tourner
+comme un sabot.
+
+SECOND ESCLAVE.--Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y avait en lui
+quelque chose.....Il avait dans la figure un je ne sais quoi.....je ne
+trouve pas de mot pour exprimer mon idée.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Oui, tu as raison: un regard.....
+
+Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il était plus qu'il
+ne paraissait.
+
+SECOND ESCLAVE.--Et moi aussi, je le jure. C'est tout uniment l'homme du
+monde le plus extraordinaire.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Je le crois: mais tu connais un plus grand guerrier
+que lui.
+
+SECOND ESCLAVE.--Qui? mon maître?
+
+PREMIER ESCLAVE.--Oui: mais il n'est point question de cela.
+
+SECOND ESCLAVE.--Je crois que celui-ci en vaut six comme lui.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Oh! non, pas tant; mais je le regarde comme un plus
+grand guerrier.
+
+SECOND ESCLAVE.--Cependant, pour la défense d'une ville, notre général
+est excellent.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Oui, et pour un assaut aussi
+
+(Rentre le troisième esclave.)
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Ho! ho! camarades; je puis vous dire des nouvelles,
+de grandes nouvelles, scélérats!
+
+TOUS DEUX ENSEMBLE.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles? Fais-nous-en
+part.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Si j'avais à choisir, je ne voudrais pas être
+Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel condamné.
+
+TOUS DEUX.--Pourquoi donc? pourquoi?
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--C'est que celui qui avait coutume de frotter notre
+général, Caïus Marcius, est ici.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Tu dis frotter notre général?
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Eh bien! peut-être pas le frotter, mais tout au
+moins lui tenir tête.
+
+SECOND ESCLAVE.--Allons, nous sommes camarades et amis: disons la
+vérité; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer à
+lui-même.
+
+PREMIER ESCLAVE.--A dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant
+Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade.
+
+SECOND ESCLAVE.--Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage, il vous
+l'aurait grillé et mangé.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Mais voyons la suite de tes nouvelles.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Eh bien! on le traite ici comme s'il était le fils
+et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège d'honneur;
+pas un de nos sénateurs qui osât lui faire une question; tous sont
+restés ébahis devant lui. Notre général lui-même le caresse comme une
+maîtresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l'oeil à tous
+ses discours. Mais l'important de la nouvelle, c'est que notre général
+est coupé en deux: oui, il n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce
+qu'il était hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la prière
+et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il, vous tirer l'oreille
+aux gardiens des portes de Rome; il balayera tout et laissera son
+passage libre et clair derrière lui.
+
+SECOND ESCLAVE.--Et il est homme à le faire plus qu'aucun que je
+connaisse.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Homme à le faire! Il le fera; car vois-tu, camarade,
+il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir d'ennemis; mais ces amis
+n'osaient pas, en quelque façon (tu comprends), se montrer, comme on
+dit, ses amis dans l'infélicité [3].
+
+PREMIER ESCLAVE.--Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+[Note 3: L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un
+mot qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. Voici la
+phrase:
+THIRB SERVANT.--_Which friends, sir (as it were), durst not (look
+you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in
+directitude_.
+FIRST SERVANT.--_Directitude? what is that_?]
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Mais lorsqu'ils le verront relever la tête et se
+baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les
+lapins après la pluie, et se joindront à lui.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Mais quand se met-on en marche?
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Demain, aujourd'hui, tout à l'heure: vous entendrez
+le tambour cette après-midi. L'expédition fait en quelque sorte partie
+du festin, et ils la veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.
+
+SECOND ESCLAVE.--Bon: nous allons donc revoir le monde en mouvement!
+Cette paix n'est bonne à rien qu'à rouiller le fer, enrichir les
+tailleurs, et nourrir des chansonniers.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Moi, je dis: ayons la guerre; elle surpasse autant la
+paix que le jour surpasse la nuit: elle est vive, vigilante, sonore, et
+pleine d'activité et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une
+léthargie fade, sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards
+que la guerre ne détruit d'hommes.
+
+SECOND ESCLAVE..--C'est cela, et comme la guerre peut s'appeler un
+métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à faire des cocus.
+
+PREMIER ESCLAVE.--Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des
+autres.
+
+TROISIÈME ESCLAVE.--Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin les
+uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse! J'espère dans
+peu voir les Romains à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les
+Volsques..... J'entends du bruit: ils se lèvent de table.
+
+TOUS TROIS.--Entrons vite, vite, entrons. (Ils sortent»)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Rome.--Une place publique. SICINIUS ET BRUTUS.
+
+SICINIUS.--Nous n'entendons plus parler de lui, et nous n'avons pas à le
+craindre. Toutes ses ressources sont anéanties par la paix actuelle et
+par la tranquillité du peuple, qui auparavant était dans un horrible
+désordre. Ses amis rougissent à présent que le monde va à merveille sans
+lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en souffrir eux-mêmes, voir le
+peuple ameuté en troupes séditieuses infester les rues de Rome, que nos
+artisans chanter dans leurs ateliers, et aller en paix à leurs travaux.
+
+(Ménénius paraît.)
+
+BRUTUS.--Nous avons bien fait de tenir bon.--N'est-ce pas là Ménénius.
+
+SICINIUS.--C'est lui, c'est lui. Oh! oh! il s'est bien adouci depuis
+quelque temps!--Salut, Ménénius.
+
+MÉNÉNIUS.--Salut, vous deux.
+
+SICINIUS.--Votre Goriolan n'est pas fort regretté, si ce n'est par ses
+amis. Vous le voyez, la république subsiste encore, et continuera de
+subsister, en dépit de tout son ressentiment.
+
+MÉNÉNIUS.--Tout est bien, et aurait pu être encore mieux, s'il avait pu
+temporiser.
+
+SICINIUS.--Où est-il allé? en savez-vous quelque chose?
+
+MÉNÉNIUS.--Non, je n'en ai rien appris: sa mère et sa femme n'ont eu de
+lui aucunes nouvelles.
+
+(Arrivent trois ou quatre citoyens.)
+
+LES CITOYENS.--Que les dieux vous conservent!
+
+SICINIUS.--Salut, voisins.
+
+BRUTUS.--Salut, vous tous, salut!
+
+PREMIER CITOYEN.--Nous, nos femmes et nos enfants, nous devons à genoux
+adresser pour vous nos voeux au ciel.
+
+SICINIUS.--Vivez et prospérez.
+
+BRUTUS.--Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité que Coriolan
+vous aimât comme nous vous aimons.
+
+LES CITOYENS.--Que les dieux veillent sur vous!
+
+LES DEUX TRIBUNS.--Adieu, adieu.
+
+(Les citoyens sortent.)
+
+SICINIUS.--Ce temps est plus heureux, plus agréable pour nous, que
+lorsque ces gens couraient dans les rues en poussant des cris confus.
+
+BRUTUS.--Caïus Marcius était un bon officier à la guerre; mais insolent,
+bouffi d'orgueil, ambitieux au delà de toute idée, n'aimant que lui.
+
+SICINIUS.--Et aspirant à régner seul, sans partage ni conseil.
+
+MÉNÉNIUS.--Je ne suis pas de votre avis.
+
+SICINIUS.--Nous en aurions fait tous la triste expérience, à notre grand
+malheur, s'il fût arrivé au consulat.
+
+BRUTUS.--Les dieux ont heureusement prévenu ce danger, et Rome est en
+paix et en sûreté sans lui.
+
+(Entre un édile.)
+
+L'ÉDILE.--Honorables tribuns, un esclave que nous venons de faire
+conduire en prison rapporte que les Volsques, en deux corps séparés,
+sont entrés sur le territoire de Rome; qu'ils exercent toutes les
+fureurs de la guerre, et détruisent tout sur leur passage.
+
+MÉNÉNIUS.--C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement de notre
+Marcius, ose encore montrer ses cornes. Lorsque Marcius défendait Rome,
+il se tenait dans sa coquille, et osait à peine jeter un coup d'oeil à
+la dérobée.
+
+SICINIUS.--Que dites-vous de Marcius?
+
+BRUTUS, _à l'édile._--Allez, et faites fustiger ce porteur de nouvelles;
+il n'est pas possible que les Volsques aient l'audace de rompre la paix.
+
+MÉNÉNIUS.--Ce n'est pas possible? Nous avons de quoi nous souvenir que
+cela est très-possible; et j'en ai vu, moi, dans l'espace de ma vie,
+trois exemples consécutifs. Mais, du moins, interrogez à fond cet
+esclave avant de le punir; sachez de lui d'où il tient cette nouvelle,
+et ne vous exposez pas à fouetter et à battre le messager qui vient vous
+avertir du danger qui nous menace.
+
+SICINIUS.--Ne m'en parlez pas: moi, je suis convaincu que cela est
+impossible.
+
+BRUTUS.--Non, cela ne se peut pas.
+
+(Arrive un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Les nobles, d'un air très-sérieux, vont tous au sénat: il
+est arrivé quelque nouvelle qui leur a fait changer de visage.
+
+SICINIUS.--Ce sera cet esclave! _(A l'édile.)_ Allez, vous dis-je, et
+faites-le battre de verges devant le peuple assemblé. Une nouvelle de
+son invention!--C'est son rapport qui cause tout ceci.
+
+LE MESSAGER.--Oui, digne tribun, c'est le rapport de l'esclave, mais
+appuyé par d'autres avis plus terribles encore que le sien.
+
+SICINIUS.--Et quels autres avis plus terribles?
+
+LE MESSAGER.--On dit beaucoup et tout haut (à quel point le fait est
+probable, je n'en sais rien) que Marcius, ligué avec Aufidius, conduit
+une armée contre Rome, et qu'il a fait serment d'exercer une vengeance
+qui enveloppera tout, depuis l'enfant au berceau jusqu'au vieillard
+infirme.
+
+SICINIUS.--Voilà qui est très-probable! Brutus--C'est une fausse rumeur,
+inventée pour faire désirer aux esprits craintifs de retour à Rome du
+bon Marcius.
+
+SICINIUS.--C'est bien là le tour.
+
+MÉNÉNIUS.--Il est vrai que ce second avis n'est guère vraisemblable:
+Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accorder ensemble que les deux
+contraires les plus ennemis.
+
+(Un second messager entre.)
+
+SECOND MESSAGER.--Vous êtes mandés par le sénat. Une armée redoutable,
+conduite par Caïus Marcius ligué avec Aufidius, ravage notre territoire;
+ils ont déjà tout renversé sur leur passage: ils brûlent ou emmènent
+tout ce qu'ils rencontrent devant eux.
+
+(Cominius entre.)
+
+COMINIUS.--Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre!
+
+MÉNÉNIUS.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles?
+
+COMINIUS.--Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir vos filles, voir
+vos femmes déshonorées sous votre nez, et pour faire fondre sur vos
+têtes le plomb des toits de la ville.
+
+MÉNÉNIUS.--Comment! quelles nouvelles avez-vous?
+
+COMINIUS.--Et voir vos temples brûlés jusqu'à leurs fondements; et vos
+franchises, auxquelles vous étiez si attachés, reléguées dans un pauvre
+trou.
+
+MÉNÉNIUS.--De grâce, expliquez-nous... (Aux tribuns.) Oui vous avez fait
+là de belle besogne, j'en ai peur. (A Cominius.) Parlez, je vous prie;
+quelles nouvelles? Si Marcius s'était joint aux Volsques!...
+
+COMINIUS.--Si? dites-vous!--Il est le dieu des Volsques: il s'avance à
+leur tête, comme un être créé par quelque autre divinité que la nature,
+et qui s'entend mieux qu'elle à former l'homme. Les Volsques le suivent,
+marchant contre nous, pauvres marmots, avec l'assurance des enfants qui
+poursuivent, en se jouant, les papillons de l'été, ou des bouchers qui
+tuent les mouches.
+
+MÉNÉNIUS.--Oh! vous avez fait là de la belle besogne, vous et vos gens
+à tablier: vous qui faisiez tant de cas de la voix des artisans et du
+souffle de vos mangeurs d'ail.
+
+COMINIUS.--Il renversera votre Rome sur vos têtes.
+
+MÉNÉNIUS.--Oui, aussi aisément que le bras d'Hercule secouait de l'arbre
+un fruit mûr. Vous avez fait là une magnifique besogne.
+
+BRUTUS.--Mais votre nouvelle est-elle bien vraie?
+
+COMINIUS.--Oui, oui; et vous pâlirez avant de la trouver fausse. Toutes
+les régions d'alentour se révoltent avec joie. Ceux qui résistent sont
+raillés de leur stupide valeur, et périssent en véritables insensés. Et
+qui peut le blâmer? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque
+chose de grand et d'extraordinaire.
+
+MÉNÉNIUS.--Nous sommes tous perdus, si ce grand homme n'a pitié de nous.
+
+COMINIUS.--Et qui ira l'implorer? pas les tribuns: ce serait une honte.
+Le peuple mérite sa clémence, comme le loup mérite la pitié des bergers.
+Et ses meilleurs amis, s'ils disaient: «Sois miséricordieux pour Rome,»
+se conduiraient envers lui comme ceux qui ont mérité sa haine, et se
+montreraient ses ennemis.
+
+MÉNÉNIUS.--Vous avez raison. Pour moi, je le verrais près de ma maison,
+un tison ardent à la main pour la brûler, que je ne n'aurais pas le
+front de lui dire: «Je t'en conjure, arrête.» (Aux tribuns.)--Vous avez
+fait là un beau coup, avec vos ruses; vous avez bien réussi!
+
+COMINIUS.--Vous avez jeté toute la ville dans une consternation qui n'a
+jamais eu d'égale, et jamais le salut de Rome ne fut plus désespéré.
+
+LES TRIBUNS.--Ne dites pas que c'est nous qui avons attiré ce malheur.
+
+MÉNÉNIUS.--Qui donc? Est-ce nous? nous l'aimions, il est vrai; mais,
+en nobles lâches et ingrats, nous avons laissé le champ libre à votre
+populace, qui l'a chassé au milieu des huées.
+
+COMINIUS.--Mais je crains bien qu'elle ne l'y rappelle à grand cris.
+Aufidius, le second des mortels après Coriolan, lui obéit en tout, comme
+s'il n'était que son officier. Le désespoir est toute la politique, la
+force et la défense que Rome peut leur opposer. (Il entre une foule de
+citoyens.)
+
+MÉNÉNIUS.--Voici la foule.--Et Aufidius est donc avec lui? C'est vous
+qui avez infecté l'air d'une nuée de vos sales bonnets, en demandant,
+avec des huées, l'exil de Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la
+tête d'une armée furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un fouet
+pour vous; autant vous êtes d'impertinents qui avez jeté vos chapeaux en
+l'air, autant il en foulera aux pieds pour vous payer de vos suffrages.
+N'importe, s'il ne faisait de vous tous qu'un charbon, vous l'auriez
+mérité.
+
+TOUS LES CITOYENS.--Il est vrai; nous entendons débiter des nouvelles
+bien effrayantes.
+
+PREMIER CITOYEN.--Pour moi, quand j'ai crié: _Bannissez-le!_ j'ai dit
+aussi que c'était bien dommage.
+
+SECOND CITOYEN.--Et moi aussi, je l'ai dit.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--J'ai dit la même chose; et, il faut l'avouer, c'est
+ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre nous: ce que nous avons fait,
+nous l'avons fait pour le mieux; et, quoique nous ayons volontiers
+consenti à son exil, ce fut cependant contre notre volonté.
+
+COMINIUS.--Oh! vous êtes de braves gens: criards!
+
+MÉNÉNIUS.--Vous avez fait là un joli coup, vous et vos aboyeurs! _(A
+Cominius_.) Nous rendrons-nous au Capitole?
+
+COMINIUS.--Sans doute. Et que faire autre chose?
+
+(Ils sortent.)
+
+SICINIUS, _au peuple_.--Allez, bons citoyens; rentrez dans vos maisons:
+ne prenez point l'épouvante. Ces deux hommes sont d'un parti qui serait
+bien joyeux que ces nouvelles fussent vraies, tout en feignant le
+contraire. Retirez-vous, et ne montrez point d'alarme.
+
+PREMIER CITOYEN.--Que les dieux nous soient propices! Allons,
+concitoyens, retirons-nous.--Je l'ai toujours dit, moi, que nous avions
+tort de le bannir.
+
+SECOND CITOYEN.--Et nous avons tous dit la même chose: mais venez,
+rentrons.
+
+(Ils sortent.)
+
+BRUTUS.--Je n'aime point cette nouvelle.
+
+SICINIUS.--Ni moi.
+
+BRUTUS.--Allons au Capitole. Je voudrais pour la moitié de ma fortune
+pouvoir changer cette nouvelle en mensonge.
+
+SICINIUS.--Je vous prie, allons-nous-en.
+
+(Les deux tribuns s'en vont.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Un camp à une petite distance des portes de Rome.
+
+AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT.
+
+AUFIDIUS.--Passent-ils toujours sous les drapeaux du Romain?
+
+LE LIEUTENANT.--Je ne conçois pas quel sortilége il a pour les attirer;
+mais vos soldats ont pour lui une espèce de culte. A table, il est
+le sujet de leurs entretiens; après le repas, c'est encore à lui
+que s'adressent leurs sentiments et leurs voeux; et vous êtes mis à
+l'arrière-plan, seigneur, dans cette expédition, même par les vôtres.
+
+AUFIDIUS.--C'est ce que je ne pourrais empêcher à présent, sans rendre
+notre entreprise boiteuse. Je le vois bien aujourd'hui, il se conduit
+avec plus d'orgueil, même vis-à-vis de moi, que je ne l'ai prévu lorsque
+je l'ai accueilli et embrassé. Mais c'est sa nature, et il faut bien que
+j'excuse quelque temps ce qu'il est impossible de corriger.
+
+LE LIEUTENANT.--Moi, je souhaiterais, seigneur, pour vos propres
+intérêts, que vous ne l'eussiez pas associé au commandement; je voudrais
+qu'il eût reçu des ordres de vous, ou bien que vous l'eussiez laissé
+agir seul.
+
+AUFIDIUS.--Je te comprends à merveille; et sois sûr qu'il ne se doute
+pas de ce que je pourrai dire contre lui, lorsqu'il aura à rendre ses
+comptes. Quoiqu'il semble, et c'est ce qu'il croit lui-même ainsi que le
+vulgaire, qu'il conduit tout heureusement et qu'il sert sans réserve
+les intérêts des Volsques, quoiqu'il combatte comme un lion, et qu'il
+triomphe aussitôt qu'il tire l'épée; cependant il est un point qu'il a
+laissé imparfait, et qui fera sauter sa tête ou la mienne, lorsque nous
+viendrons tous deux à rendre nos comptes.
+
+LE LIEUTENANT.--Dites-moi, général, pensez-vous qu'il emporte Rome?
+
+AUFIDIUS.--Toutes les places se rendent à lui avant même qu'il arrive
+devant leurs murs, et la noblesse de Rome est pour lui. Les sénateurs et
+les patriciens sont aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats;
+et le peuple sera aussi prompt à le rappeler qu'il l'a été à le bannir.
+Je pense qu'il sera pour Rome ce qu'est pour le poisson l'orfraie, qui
+s'en empare par le droit de souveraineté qu'il tient de la nature.
+D'abord il a servi l'État en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses
+honneurs avec modération: soit orgueil, vice qu'engendrent des succès
+journaliers, et que n'évite jamais l'homme heureux; soit inhabileté
+à profiter des occasions dont il a pu disposer, soit impossibilité
+naturelle de prendre une autre attitude sur les sièges du sénat que sous
+le casque, et de gouverner la paix moins rudement que la guerre: un seul
+de ces défauts (car je lui rends justice, il ne les a pas tous, ou du
+moins il n'a de chacun qu'une teinte légère), un seul de ces défauts a
+suffi, pour le faire craindre, haïr et bannir. Il n'a du mérite que
+pour l'étouffer dès qu'il parle. Ainsi nos vertus sont soumises aux
+circonstances, qui souvent les interprètent mal. Une vertu qui aime à se
+faire valoir elle-même trouve son tombeau dans la tribune où elle monte
+pour exalter ses actions. Un feu étouffe un autre feu; un clou chasse
+un autre clou; un droit renverse un autre droit; la force périt par une
+autre force--Allons, éloignons-nous. Marcius, quand Rome sera ta proie,
+tu seras le plus misérable des hommes, et tu ne tarderas pas à devenir
+la mienne.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une place publique de Rome.
+
+MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS _et autres Romains_.
+
+MÉNÉNIUS.--Non, je n'irai point: vous entendez ce qu'il a dit à
+Cominius, qui fut jadis son général, et qui l'aima de l'amitié la
+plus tendre. Moi, il m'appelait son père: mais que lui importe à
+présent?--Allez-y, vous qui l'avez banni: prosternez-vous à mille pas de
+sa tente, et cherchez à genoux le chemin de sa clémence; s'il n'a écouté
+Cominius qu'avec indifférence, je reste chez moi.
+
+COMINIUS.--Il affectait de ne me pas connaître.
+
+MÉNÉNIUS.--L'entendez-vous?
+
+COMINIUS.--Cependant il m'a nommé une fois par mon nom; je lui ai
+rappelé notre ancienne liaison, et tout le sang que nous avons perdu
+dans les combats à côté l'un de l'autre. Il a refusé de répondre au nom
+de Coriolan que je lui donnais et à tous ses autres noms. «Il n'était
+plus, disait-il, qu'une espèce de néant; il voulait rester sans titre,
+jusqu'à ce qu'il s'en fût forgé un au feu de Rome en flammes.»
+
+MÉNÉNIUS.--Eh bien! vous voyez: oh! vous avez fait là un beau
+chef-d'oeuvre, vous autres, tribuns qui avez tout fait pour que le
+charbon fût à bon marché dans Rome! Oh! vous laisserez après vous un
+noble souvenir!
+
+COMINIUS.--Je lui ai représenté combien il était glorieux de pardonner à
+ceux qui n'espéraient plus rien. Il m'a répondu que c'était une prière
+bien avilissante pour un État, que d'implorer le pardon d'un homme qu'il
+avait banni.
+
+MÉNÉNIUS.--Très-bien; pouvait-il en dire moins?
+
+COMINIUS.--J'ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses amis
+particuliers. Sa réponse a été qu'il ne pouvait pas perdre son temps à
+les trier et à les séparer d'un amas de chaume corrompu; que ce serait
+une folie, pour un ou deux bons grains, de ne point brûler cet amas
+infect.
+
+MÉNÉNIUS.--Pour un ou deux bons grains! J'en suis un; sa mère, sa femme,
+son enfant, et ce brave Romain, c'est nous qui sommes les grains qu'il
+voudrait sauver de l'incendie: et vous, tribuns, vous êtes le chaume
+corrompu qu'on sent de plus haut que la lune: il faudra donc que nous
+soyons brûlés à cause de vous!
+
+SICINIUS.--De grâce, un peu de patience. Si vous refusez votre appui
+dans une extrémité aussi imprévue, ne nous reprochez pas du moins notre
+détresse. Je n'en doute point; si vous vouliez défendre la cause de
+votre patrie, votre éloquence, bien plus que l'armée que nous pouvons
+rassembler à la hâte, arrêterait notre concitoyen.
+
+MÉNÉNIUS.--Non, je ne veux point m'en mêler.
+
+SICINIUS.--Je vous en conjure, allez le trouver.
+
+MÉNÉNIUS.--Eh! qu'y ferai-je?
+
+BRUTUS.--Essayez du moins ce que peut pour Rome l'amitié que vous porte
+Marcius.
+
+MÉNÉNIUS.--Fort bien; pour revenir vous dire que Marcius m'a renvoyé,
+comme il a renvoyé Cominius, sans vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je
+gagné à cette démarche? Je reviendrai confus comme un ami rebuté par son
+ami, et pénétré de douleur de sa cruelle indifférence; car convenez que
+cela arrivera.
+
+SICINIUS.--Votre bonne volonté méritera du moins les remerciements de
+Rome; et votre patrie mesurera sa reconnaissance à tout le bien que vous
+aurez voulu lui faire.
+
+MÉNÉNIUS.--Allons, je veux bien le tenter: je crois qu'il m'écoutera.
+Cependant, la façon dont il s'est mordu les lèvres, et dont il a
+marmotté entre ses dents, en recevant ce bon Cominius, ne m'encourage
+guère.--Non, il n'aura pas été pris dans un moment favorable; sans doute
+il n'avait pas dîné. Le matin, quand le sang refroidi n'enfle plus nos
+veines, nous sommes maussades, durs, et incapables de donner et de
+pardonner: mais quand nous avons rempli les canaux de notre sang par le
+vin et la bonne chère, l'âme est plus flexible que dans les heures d'un
+jeûne religieux: j'attendrai donc, pour lui présenter ma requête, le
+moment qui suivra son repas, et alors j'attaquerai son coeur.
+
+BRUTUS.--Vous connaissez trop bien le chemin qui y conduit pour perdre
+vos pas.
+
+MÉNÉNIUS.--Je vous le promets; d'honneur, je vais le tenter; advienne
+que pourra! Avant peu vous saurez quel est mon succès.
+
+(Il sort.)
+
+COMINIUS.--Coriolan ne voudra jamais l'entendre.
+
+SICINIUS.--Croyez-vous?
+
+COMINIUS.--Je vous dis qu'il est comme sur un trône d'or: son oeil est
+enflammé comme s'il voulait brûler Rome. Le souvenir de son injure tient
+l'entrée de son coeur fermée à la pitié. Je me suis mis à genoux devant
+lui; et à peine m'a-t-il dit, d'une voix faible: _Levez-vous!_ et il m'a
+congédié ainsi, d'un geste muet de sa main. Ensuite il m'a fait remettre
+un écrit contenant ce qu'il voulait faire et ce qu'il'ne voulait pas
+faire, protestant qu'il s'était engagé par serment à s'en tenir à ses
+conditions: en sorte que toute espérance est vaine, à moins que sa noble
+mère et sa femme, qui, à ce que j'apprends, sont dans le dessein d'aller
+le solliciter elles-mêmes, ne viennent à bout de lui arracher le pardon
+de sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos instances,
+encourager leur résolution et hâter leur démarche.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome.
+
+SENTINELLES _montant la garde_.
+(Ménénius s'approche d'elles.)
+
+PREMIER SOLDAT.--Halte-là: d'où es-tu?
+
+SECOND SOLDAT.--Arrière, retourne sur tes pas.
+
+MÉNÉNIUS.--Vous faites votre devoir en braves soldats; c'est bien: mais
+permettez; je suis un fonctionnaire de l'Etat, et je viens pour parler à
+Coriolan.
+
+PREMIER SOLDAT.--De quel lieu venez-vous?
+
+MÉNÉNIUS.--De Rome.
+
+PREMIER SOLDAT.--Vous ne pouvez pas avancer: il faut retourner sur vos
+pas. Notre général ne veut plus écouter personne venant de Rome.
+
+SECOND SOLDAT.--Vous verrez votre Rome environnée de flammes avant que
+vous parliez à Coriolan.
+
+MÉNÉNIUS.--Mes braves amis, si vous avez entendu votre général parler de
+Rome et des amis qu'il y conserve, il y a mille à parier contre un
+que, dans ses récits, mon nom aura frappé votre oreille. Mon nom est
+Ménénius.
+
+PREMIER SOLDAT.--Soit: rebroussez chemin; la vertu de votre nom n'est
+pas un passe-port ici.
+
+MÉNÉNIUS.--Je te dis, camarade, que ton général est mon intime ami: j'ai
+été le livre qui a publié toutes ses belles actions, et qui a déployé
+aux yeux des hommes toute l'étendue de sa renommée sans rivale. J'ai
+toujours appuyé mes amis de mon témoignage (et il est le premier de
+mes amis), portant mon zèle jusqu'aux dernières limites de la vérité.
+Quelquefois même, semblable à la boule roulant sur une pente trompeuse,
+j'ai été tomber au delà du but, et j'ai presque imprimé le sceau du
+mensonge sur la louange; tu vois, camarade, que tu dois me laisser
+passer.
+
+PREMIER SOLDAT.--En vérité, seigneur, quand vous auriez débité en sa
+faveur autant de mensonges que vous avez déjà dit de paroles, vous ne
+passeriez pas. Non, quand il y aurait autant de vertu à mentir qu'à
+vivre chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.
+
+MÉNÉNIUS.--Je te prie, mon ami, souviens-toi bien que mon nom est
+Ménénius, le partisan déclaré de ton général.
+
+SECOND SOLDAT.--Quelque déterminé menteur que vous ayez pu être à sa
+louange, comme vous vous vantez de l'avoir été, je suis un homme, moi,
+qui vous dirai la vérité sous ses ordres; en conséquence, vous ne
+passerez pas. Reprenez votre chemin.
+
+MÉNÉNIUS.--A-t-il dîné? Pouvez-vous me le dire? Car je ne veux lui
+parler qu'après diner.
+
+PREMIER SOLDAT.--Vous êtes un Romain, dites-vous?
+
+MÉNÉNIUS.--Je le suis, comme l'est ton général.
+
+PREMIER SOLDAT.--Vous devriez donc haïr Rome comme il la
+hait.--Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos portes votre
+défenseur, et, cédant à une ignorante populace, envoyé votre bouclier à
+vos ennemis; pouvez-vous espérer d'arrêter ses vengeances avec les vains
+gémissements de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de vos jeunes
+filles, ou l'intercession impuissante d'un radoteur décrépit comme vous?
+Pensez-vous que votre faible souffle éteindra les flammes qui sont
+prêtes à embraser votre ville? Non, vous êtes dans l'erreur. Ainsi,
+retournez à Rome, et préparez-vous à subir votre arrêt: vous êtes tous
+condamnés; notre général a juré qu'il n'y avait plus ni pardon ni répit.
+
+MÉNÉNIUS.--Coquin! sais-tu bien que si ton capitaine me savait ici, il
+me traiterait avec distinction?
+
+SECOND SOLDAT.--Allons, mon capitaine ne vous connaît pas.
+
+MÉNÉNIUS.--C'est ton général que je veux dire.
+
+PREMIER SOLDAT.--Mon général ne s'embarrasse guère de vous.
+Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas voir répandre le peu de
+sang qui coule dans vos veines. Retirez-vous!
+
+MÉNÉNIUS.--Comment donc, camarade! camarade!
+
+(Entre Coriolan avec Aufidius.)
+
+CORIOLAN.--De quoi s'agit-il?
+
+MÉNÉNIUS, _à la sentinelle_.--Maintenant, mon camarade, je vais te faire
+avoir ce que tu mérites: tu verras que l'on me considère ici, tu
+verras qu'une imbécile de sentinelle comme toi ne peut pas m'empêcher
+d'approcher de mon fils Coriolan; devine, à la manière dont il va me
+traiter, si tu n'es pas à deux doigts de la potence, ou de quelque autre
+mort plus lente et plus cruelle: regarde bien, et tremble sur le sort
+qui t'attend.--_(A Coriolan.)_ Que les dieux assemblés à toutes les
+heures s'occupent sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment seulement
+autant que t'aime ton vieux père Ménénius! O mon fils, mon fils! tu
+prépares des flammes pour nous! Regarde, voici de l'eau pour les
+éteindre. J'ai eu de la peine à me résoudre à venir vers toi; mais
+chacun m'assurant que je pouvais seul te fléchir, j'ai été poussé hors
+de nos portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner à Rome et à
+tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices apaisent ta fureur,
+et en fassent tomber le dernier ressentiment sur ce misérable qui, comme
+un bloc insensible, m'a refusé tout accès auprès de toi!
+
+CORIOLAN.--Loin de moi!
+
+MÉNÉNIUS.--Comment, _loin de moi_!
+
+CORIOLAN.--Je ne connais plus; ni femme, ni mère, ni enfant. Ma volonté
+ne m'appartient plus; elle est engagée au service d'autrui: et quoique
+je me doive à moi ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans
+le coeur des Volsques. Nous avons été unis par l'amitié; un ingrat oubli
+en empoisonnera le souvenir plutôt que de permettre à ma pitié de me
+rappeler combien nous fûmes intimes. Ainsi, laisse-moi: mon oreille
+oppose à tes demandes une dureté plus inflexible que le fer que vos
+portes opposent à ma force. Pourtant, car je t'ai tendrement aimé,
+prends avec toi cet écrit; je l'ai tracé pour toi, et je te I'aurais
+envoyé. (_Il lui remet un papier.)_ Pas un mot de plus, Ménénius, je
+ne l'écouterai pas de toi. (_Il lui tourne le dos et le quitte.) (A
+Aufidius_.) Ce vieillard, Aufidius, était pour moi un père dans Rome; et
+tu vois....
+
+AUFIDIUS.--Tu sais soutenir ton caractère.
+
+(Ils sortent ensemble.)
+
+PREMIER SOLDAT.--Eh bien! votre nom est donc Ménénius?
+
+SECOND SOLDAT.--C'est un nom, comme vous voyez, dont le charme est bien
+puissant!--Vous savez par quel chemin on retourne à Rome?
+
+PREMIER SOLDAT.--Avez-vous vu comme nous avons été réprimandés pour
+avoir barré le passage à Votre Grandeur?
+
+SECOND SOLDAT.--Croyez-vous que j'aie sujet de m'évanouir de peur?
+
+MÉNÉNIUS.--Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni de votre général. Pour
+des être tels que vous, je puis à peine penser qu'ils existent, tant
+vous êtes petits à mes yeux! Celui qui est décidé à se donner la mort
+lui-même ne la craint point d'un autre. Que votre général suive à son
+gré ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous êtes, et puisse votre
+misère s'accroître avec vos années! Je vous dis ce qu'on m'a dit: _Loin
+de moi_!
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER SOLDAT.--Un noble mortel, je le garantis.
+
+SECOND SOLDAT.--Le noble mortel, c'est notre général. C'est un rocher,
+un chêne que le vent ne peut ébranler.
+
+(Les soldats s'éloignent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+La tente de Coriolan.
+
+_Entrent_ CORIOLAN, AUFIDIUS _et autres_.
+
+CORIOLAN.--Demain, nous rangeons notre armée devant les murs de Rome.
+Toi, mon collègue, dans cette expédition, tu dois rendre compte au sénat
+volsque de la franchise que j'ai mise dans ma conduite.
+
+AUFIDIUS.--Oui, tu n'as considéré que les intérêts des Volsques; tu
+as fermé l'oreille à la prière universelle de Rome; tu ne t'es permis
+aucune conférence secrète, pas même avec tes plus intimes amis, qui se
+croyaient sûrs de te gagner.
+
+CORIOLAN.--Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoyé à Rome, le coeur
+brisé, m'aimait plus tendrement que n'aime un père: oui, il m'aimait
+comme son dieu. Leur dernière ressource était de me renvoyer. C'est pour
+l'amour de lui, malgré la dureté que je lui ai montrée, que j'ai offert
+encore une fois les premières conditions: tu sais qu'ils les ont
+refusées; maintenant ils ne peuvent plus les accepter. C'était
+uniquement pour ne pas refuser tout à ce vieillard, qui se flattait
+d'obtenir bien davantage; et c'est lui avoir accordé bien peu. A
+présent, de nouvelles députations, de nouvelles requêtes, ni de la part
+de l'État, ni de celle de mes amis particuliers, je n'en veux plus
+écouter désormais.--Ah! quelles sont ces clameurs? (_On entend des
+cris_.) Vient-on tenter de me faire enfreindre mon serment, au moment
+même où je viens de le prononcer? Je ne l'enfreindrai pas.
+
+(Entrent Virgilie, Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec un cortége
+de dames romaines, toutes en robe de deuil.)
+
+CORIOLAN, _de loin, les voyant avancer_.--Ah! c'est ma femme qui marche
+à leur tête; puis la vénérable mère dont le sein m'a porté, tenant par
+la main l'enfant de son fils.--Mais, loin de moi, tendresse! Que tous
+les liens, tous les droits de la nature s'anéantissent! Que ma seule
+vertu soit d'être inflexible! Que m'importent cette humble attitude, ou
+ces yeux de colombe qui rendraient les dieux parjures? Je m'attendris,
+et je ne suis pas formé d'une argile plus dure que les autres hommes.
+Ma mère fléchissant le genou devant moi! C'est comme si le mont Olympe
+s'humiliait devant une taupinière. Et mon jeune enfant, dont le visage
+semble me supplier; et la nature qui me crie: «Ne refuse pas!» Que les
+Volsques promènent la charrue et la herse sur les ruines de Rome et
+de l'Italie entière, je ne serai point assez stupide pour obéir à un
+aveugle instinct. Je veux rester insensible, comme si l'homme était le
+seul auteur de son existence, et qu'il ne connût point de parents.
+
+VIRGILIE.--Mon maître et mon époux!
+
+CORIOLAN.--Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux qu'à Rome.
+
+VIRGILIE.--La douleur, qui nous offre à vous si changées, vous le fait
+croire.
+
+CORIOLAN.--Comme un acteur imbécile, j'ai déjà oublié mon rôle; je reste
+court, et suis tout prêt d'essuyer un affront complet.--O toi, la plus
+chère partie de moi-même, pardonne à ma tyrannie; mais ne me dis jamais:
+Pardonne aux Romains.--Oh! donne-moi un baiser qui dure autant que mon
+exil, qui soit aussi doux que me l'est la vengeance.--Par la reine
+jalouse des cieux, le baiser, ma bien-aimée, que tu me donnas en partant
+de Rome, mes lèvres fidèles l'ont toujours depuis conservé pur et
+vierge.--O dieux! je me répands en vaines paroles, et je laisse la plus
+respectable mère de l'univers, sans l'avoir encore saluée.--Tombe à
+genoux, Coriolan, et montre ici un sentiment de respect plus profond que
+les enfants vulgaires. (_Il se met à genoux_.)
+
+VOLUMNIE.--O lève-toi, mon fils, et sois béni des dieux! c'est moi qui
+tombe à genoux devant toi sans autre coussin que ces cailloux, et qui
+te montre un respect déplacé entre une mère et son enfant. (_Elle
+s'agenouille_.)
+
+CORIOLAN.--Que faites-vous? Vous, à genoux devant moi! devant le fils
+dont vous avez châtié l'enfance! Alors que les cailloux du rivage
+stérile attaquent les étoiles; que les vents mutinés arrachent les
+cèdres orgueilleux et les lancent contre l'orbe de feu du soleil: c'est
+supprimer l'impossible que de faire naturellement ce qui ne peut pas
+être.
+
+VOLUMNIE.--Tu es mon guerrier; j'ai contribué à te former à la
+guerre.--Connais-tu cette femme?
+
+CORIOLAN.--Oui, la noble soeur de Publicola; l'astre le plus doux de
+Rome, chaste comme la neige la plus pure que l'hiver suspende au temple
+de Diane: chère Valérie.
+
+VOLUMNIE.--Voici un imparfait abrégé de vous deux (_montrant le jeune
+Marcius_), qui, développé et agrandi par les années, pourra ressembler
+en tout à son père.
+
+CORIOLAN.--Que le dieu des guerriers, de l'aveu du souverain Jupiter,
+remplisse ton âme de noblesse! Deviens invulnérable à la honte, et
+parais un jour sur les champs de bataille, comme le phare brillant sur
+le bord des mers, qui brave tous les coups de l'orage et sauve ceux qui
+le voient!
+
+VOLUMNIE.--Enfant, mettez-vous à genoux.
+
+CORIOLAN.--Voilà mon brave enfant.
+
+VOLUMNIE.--Eh bien! cet enfant, cette femme, ta femme et moi, nous
+t'adressons notre prière.
+
+CORIOLAN.--Je vous conjure, arrêtez: ou si vous voulez me faire une
+demande, avant tout, souvenez-vous bien de ceci, de ne pas vous offenser
+si je vous refuse ce que j'ai juré de n'accorder jamais. Ne me demandez
+pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore avec les artisans de
+Rome. Ne me dites pas que je suis dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mes
+fureurs et ma vengeance par vos raisons de sang-froid.....
+
+VOLUMNIE.--C'est assez! N'en dis pas davantage: tu viens de nous dire
+que tu ne nous accorderais rien; car nous n'avons rien autre chose à te
+demander, que ce que tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons
+que, si nous succombons dans notre requête, le blâme en retombe sur ta
+dureté. Écoute-nous.
+
+CORIOLAN.--Aufidius, et vous, Volsques, prêtez l'oreille; car nous
+n'écouterons aucune demande de Rome en secret. Votre requête?
+
+VOLUMNIE.--Quand nous resterions muettes et sans parler, ces tristes
+vêtements et le dépérissement de nos visages te diraient assez quelle
+vie nous avons menée depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si
+tu ne vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la terre. Ta vue,
+qui devrait nous faire verser des larmes de joie, faire tressaillir nos
+coeurs de plaisir, nous fait verser des larmes de désespoir, et trembler
+de crainte et de douleur, en montrant aux yeux d'une mère, d'une femme,
+d'un enfant, un fils, un époux et un père, qui déchire les entrailles
+de sa patrie. Et c'est à nous, infortunées, que ta haine est surtout
+fatale. Tu nous enlèves jusqu'au pouvoir de prier les dieux, douceur qui
+reste à tous les malheureux, excepté à nous. Car, comment pouvons-nous,
+hélas! comment pouvons-nous prier les dieux pour notre patrie, comme
+c'est notre devoir, et les prier pour ta victoire, comme c'est aussi
+notre devoir? Hélas! il nous faut perdre, ou notre chère patrie qui nous
+a nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre patrie. De
+quelque côté que nos voeux s'accomplissent, nous trouvons partout le
+plus grand des malheurs; car il faudra te voir ou traîné comme un
+esclave rebelle, chargé de fers, le long de nos rues, ou foulant en
+triomphe sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la palme de
+la victoire pour prix d'avoir bravement versé le sang de ta femme et
+de tes enfants. Pour moi, mon fils, je ne me propose pas d'attendre
+l'événement de la fortune, ni le dénoûment de cette guerre. Si je ne
+puis te déterminer à montrer une noble clémence aux deux partis, plutôt
+que de chercher la ruine de l'un des deux pour envahir ta patrie, il te
+faudra marcher (sois-en sûr, tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère,
+qui t'a conçu et mis au monde.
+
+VIRGILIE.--Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet enfant pour
+faire revivre ton nom dans l'avenir.
+
+L'ENFANT.--Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai; et quand je serai
+plus grand, alors je me battrai.
+
+CORIOLAN _ému_.--Pour n'être pas faible et sensible comme une femme, il
+ne faut voir ni un enfant ni le visage d'une femme.--Je me suis arrêté
+trop longtemps.
+
+(Il se lève.)
+
+VOLUMNIE.--Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de notre prière
+était de te demander de sauver les Romains en détruisant les Volsques
+que tu sers, tu aurais raison de nous condamner comme des ennemies de
+ton honneur. Non: notre prière est que tu les réconcilies ensemble; que
+les Volsques puissent dire: «Nous avons montré cette clémence», les
+Romains: «Nous l'avons acceptée;» et que les deux partis te saluent
+ensemble en criant: Que les dieux bénissent Coriolan, qui nous a procuré
+cette paix!--Tu sais, mon illustre fils, que l'événement de la guerre
+est incertain: mais ce qui est certain, c'est que, si tu subjugues Rome,
+le fruit que tu en recueilleras sera un nom chargé de malédictions
+répétées; et l'histoire dira de toi: «Ce fut un brave guerrier: mais il
+a effacé sa gloire par sa dernière action; il a détruit son pays, et
+son nom ne passa aux générations suivantes que pour en être
+abhorré.»--Réponds-moi, mon fils; tu as toujours aspiré aux plus
+sublimes efforts de l'honneur; tu étais jaloux d'imiter les dieux, qui
+tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne déchirent que l'air du
+bruit de leur tonnerre, et ne font éclater leur foudre que sur un
+chêne insensible.--Pourquoi ne me réponds-tu pas? Penses-tu qu'il soit
+honorable pour un mortel généreux de se souvenir toujours de l'injure
+qu'il a reçue?--Ma fille, parle-lui.--Il ne s'embarrasse pas de tes
+pleurs.--Parle donc, toi, mon enfant; peut-être que ta faiblesse le
+touchera plus que nos raisons.--Il n'est point dans le monde entier de
+fils plus redevable à sa mère; et, cependant, il me laisse ici parler en
+vain comme si je déclamais sur des tréteaux. Va, tu n'as jamais montré
+dans ta vie aucun égard pour ta tendre mère; tandis que, comme une
+pauvre poule, qui ne désire pas d'avoir plus d'un poussin, elle t'a
+élevé pour la guerre et t'a comblé d'honneurs pendant la paix.--Dis que
+ma requête est injuste, et chasse-moi avec mépris de ta présence; mais
+si elle ne l'est pas, tu manques à ton devoir, et les dieux te puniront
+de me refuser la déférence qui est due à une mère.--Il se détourne de
+nous. À genoux, femmes; faisons-lui honte de cette humiliation.--Sans
+doute il doit bien plus d'orgueil à son surnom, de Coriolan, que de
+pitié à nos prières. Fléchissons encore une fois le genou devant lui;
+ce sera notre dernière supplication, et puis nous allons retourner
+dans Rome, et mourir parmi nos concitoyens,--Ah! du moins, daigne nous
+accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne peut exprimer ce qu'il
+voudrait dire, mais qui tombe à genoux et tend ses mains vers toi pour
+nous imiter, appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en as
+de la refuser.--Allons, partons. Oui, cet homme a une Volsque pour mère:
+sa femme habite à Corioles; et si ce jeune enfant lui ressemble, c'est
+un effet du hasard.--Laisse-nous partir.--Je ne dis plus rien, jusqu'à
+ce que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la parole.
+
+CORIOLAN.--O ma mère! ma mère! (_Il la prend par la_ _main sans
+parler_.) Ah! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel s'entr'ouvre, et les
+dieux abaissent leurs regards sur cette plaine, et ils sourient de pitié
+en voyant cette scène contre nature... O ma mère, ma mère! Oh! vous
+remportez une heureuse victoire pour Rome! mais quant à votre fils, ah!
+croyez-le, croyez-le, cette victoire, que vous remportez sur lui, lui
+est bien funeste, si elle ne lui devient pas mortelle. Mais n'importe!
+j'accepte ma destinée.--Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre
+la guerre que j'avais promise, je ferai une paix convenable.--Mais quoi!
+généreux Aufidius; si tu étais à ma place, parle, aurais-tu moins écouté
+une mère? Aurais-tu pu lui moins accorder? Réponds, Aufidius.
+
+AUFIDIUS.--J'ai été vivement ému.
+
+CORIOLAN.--Ah! j'oserais le jurer que tu l'as été. Et ce n'était pas
+chose facile de forcer mes yeux à verser les larmes de la compassion.
+Mais, brave général, quelle paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils.
+Pour moi, je ne rentrerai pas à Rome; je retourne avec toi à Antium, et
+je te prie de m'appuyer dans ma défense. O ma mère! ma femme!
+
+AUFIDIUS, _à part_.--Je suis bien aise que tu aies mis en contradiction
+ta pitié et ton honneur; je saurai tirer parti de ceci pour rétablir ma
+fortune dans son premier état.
+
+(Les dames romaines font des signes à Coriolan, qui leur dit:)
+
+
+CORIOLAN.--Oui, tout à l'heure; mais nous viderons ensemble quelques
+coupes, et vous remporterez à Rome des preuves plus visibles que des
+paroles, dans le traité que nous aurons scellé sous des conditions
+égales... Venez; entrez dans notre tente. (_A Volumnie et à Virgilie._)
+Et vous, illustres Romaines, vous méritez que Rome vous élève un
+temple: toutes les épées de l'Italie, tous ses soldats ligués ensemble
+n'auraient pas eu le pouvoir de faire cette paix.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+La place publique de Rome.
+
+MÉNÉNIUS ET SICINIUS.
+
+MÉNÉNIUS.--Voyez-vous là-bas ce coin du Capitole, cette pierre qui forme
+l'angle?
+
+SICINIUS.--Oui; mais à quel propos?...
+
+MÉNÉNIUS.--Si vous pouvez la déplacer avec votre petit doigt, alors il y
+a lieu d'espérer que les dames de Rome, et surtout sa mère, pourront le
+fléchir: mais moi je dis qu'il n'y a pas le moindre espoir qu'elles y
+réussissent. Nos têtes sont dévouées: nous ne faisons plus qu'attendre
+ici l'exécution de notre arrêt.
+
+SICINIUS.--Est-il possible qu'en si peu de temps les dispositions d'un
+homme éprouvent un si grand changement?
+
+MÉNÉNIUS.--Il y a de la différence entre un ver et un papillon;
+cependant le papillon n'était qu'un ver dans l'origine; de même ce
+Marcius, d'homme est devenu un dragon: il a des ailes et a cessé d'être
+une créature rampante.
+
+SICINIUS.--Il aimait tendrement sa mère.
+
+MÉNÉNIUS.--Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il ne se souvient
+pas plus de sa mère qu'un cheval de huit ans. L'aigreur de son visage
+tourne les grappes mûres. Quand il marche, il se meut comme une machine
+de guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait une
+cuirasse du trait de son regard; sa voix a le son lugubre d'une cloche
+funèbre, et son murmure ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est
+assis sur son siége comme s'il eût été fait pour Alexandre. Ce qu'il
+commande est exécuté en un clin d'oeil: il ne lui manque d'un dieu que
+l'éternité, et un ciel pour trône.
+
+SICINIUS.--Qu'il ait pitié de nous, si tout ce que vous dites est vrai!
+
+MÉNÉNIUS.--Je le peins d'après son caractère. Vous verrez quelle grâce
+aura obtenue sa mère. Il n'y a pas plus de pitié en lui qu'il n'y a de
+lait dans un tigre: notre pauvre Rome en va faire l'épreuve; et voilà ce
+qui vous doit être imputé.
+
+SICINIUS.--Que les dieux nous soient propices!
+
+MÉNÉNIUS.--Non; les dieux refuseront de nous être propices dans une
+telle circonstance. Quand nous l'avons banni, nous n'avons pas respecté
+les dieux, et quand il reviendra pour nous casser le cou, les dieux
+n'auront aucun égard pour nous.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Tribun, si vous voulez sauver votre vie, fuyez dans votre
+maison; les plébéiens ont saisi votre collègue, ils le traînent en
+jurant tous que si les dames romaines ne rapportent pas des nouvelles
+consolantes, ils le feront mourir à petit feu.
+
+(Entre un second messager.)
+
+SICINIUS.--Quelles nouvelles?
+
+LE MESSAGER.--De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles! Nos dames l'ont
+emporté; les Volsques se retirent, et Marcius est parti avec eux. Rome
+n'a jamais vu de plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins
+furent chassés?
+
+SICINIUS.--Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est vraie? En es-tu
+bien sûr?
+
+LE MESSAGER.--J'en suis sûr, comme il est sûr que le soleil est un astre
+de feu. Où étiez-vous donc caché, pour en douter encore? Jamais fleuve
+ne précipita ses flots sous les voûtes d'un pont avec autant de rapidité
+que la foule du peuple consolé qui vient de rentrer dans les portes de
+Rome. Tenez, entendez-vous?... (_On entend les trompettes, les hautbois
+et les tambours auxquels se mêlent des acclamations_.) Les trompettes,
+les flûtes, les psaltérions, les fifres, les tambours, les cymbales et
+les acclamations des Romains font danser le soleil. Entendez-vous?
+
+(On entend des acclamations.)
+
+MÉNÉNIUS.--Voici d'heureuses nouvelles! Je veux aller au-devant de nos
+Romaines. Cette Volumnie vaut à elle seule une ville entière de consuls,
+de sénateurs, de patriciens... et de tribuns comme vous; oh! toute une
+terre et toute une mer remplies! Vous avez fait aujourd'hui d'heureuses
+prières. Ce matin je n'aurais pas donné une obole pour dix mille de vos
+têtes. Écoutez, quelle allégresse!
+
+(Les instruments et les cris continuent.)
+
+SICINIUS, _au messager_.--Que les dieux te récompensent de tes bonnes
+nouvelles; reçois le témoignage de ma reconnaissance.
+
+LE MESSAGER.--Nous avons tous grand sujet de rendre aux dieux de vives
+actions de grâces.
+
+SICINIUS.--Sont-elles bien près des portes?
+
+LE MESSAGER.--Sur le point d'entrer dans la ville.
+
+SICINIUS.--Allons au-devant d'elles: allons augmenter de notre joie la
+joie publique.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Les dames entrent accompagnées par les sénateurs, les patriciens et le
+peuple. Le cortège défile sur le théâtre.)
+
+UN SÉNATEUR.--Voyez notre patronne, celle qui a rendu la vie à Rome:
+convoquez toutes les tribus; qu'on remercie les dieux, et qu'on allume
+des feux de joie: semez des fleurs devant elles; surmontez par vos cris
+de reconnaissance les cris d'injustice qui bannirent Marcius: rappelez
+le fils par vos acclamations au retour de la mère; criez tous: Salut,
+nobles dames, salut!
+
+TOUS _ensemble répètent et crient_.--Salut, nobles dames, salut!
+
+(Fanfares et tambours.--Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+La place publique d'Antium.
+
+TULLUS AUFIDIUS _paraît au milieu de sa suite_.
+
+AUFIDIUS, _à un officier_.--Allez, annoncez aux nobles de l'État que
+je suis arrivé: remettez-leur ce papier; et, quand ils I'auront lu,
+dites-leur de se rendre à la place publique, où je confirmerai la vérité
+de cet écrit devant eux et devant le peuple assemblé. Celui que j'accuse
+est déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose de
+paraître devant le peuple, espérant se justifier avec des paroles.
+Hâtez-vous. (_À trois ou quatre conspirateurs de la faction d'Aufidius
+qui viennent au-devant de lui_.) Soyez les bienvenus.
+
+PREMIER CONJURÉ.--En quel état est notre général?
+
+AUFIDIUS.--Dans l'état d'homme empoisonné par ses propres aumônes, et
+tué par sa charité.
+
+SECOND CONJURÉ.--Très-noble seigneur, si vous persistez dans le projet
+auquel vous avez désiré de nous associer, nous vous délivrerons du
+danger qui vous menace.
+
+AUFIDIUS,--Je ne puis encore rien décider: nous agirons selon que nous
+trouverons le peuple disposé.
+
+TROISIÈME CONJURÉ.--Tant qu'il y aura de la division entre Marcius et
+vous, le peuple flottera incertain: mais la chute de l'un rendra le
+survivant héritier de toute sa faveur.
+
+AUFIDIUS.--Je le sais; et mon plan, pour trouver un prétexte de le
+frapper, est bien arrangé.--Je l'ai relevé dans sa disgrâce, j'ai engagé
+mon honneur pour garant de sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneur, a
+arrosé de flatteries ses nouvelles plantations; il a caressé et séduit
+mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a plié son caractère, qu'on
+avait toujours connu auparavant pour être rude, indépendant et
+indomptable.
+
+TROISIÈME CONJURÉ.--Telle était sa roideur quand il briguait le
+consulat, qu'il le perdit en refusant de fléchir.
+
+AUFIDIUS.--C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son orgueil, il est
+venu dans ma maison offrir sa tête à mon glaive: je l'ai accueilli, je
+l'ai associé à ma fortune, j'ai donné un libre cours à tous ses désirs;
+j'ai fait plus: je l'ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans
+mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats; j'ai servi ses
+desseins aux dépens de ma propre personne; je l'ai aidé à recueillir une
+renommée qu'il s'est appropriée tout entière, et j'ai mis de l'orgueil
+à me nuire ainsi à moi-même, si bien qu'à la fin j'ai pu être pris pour
+son subordonné et non son égal, et qu'il m'a traité de l'air qu'on prend
+avec un mercenaire.
+
+PREMIER CONJURÉ.--Voilà en effet son procédé: l'armée en a été étonnée,
+et pour dernier trait, lorsqu'il était maître de Rome, et que nous nous
+attendions au butin et à la gloire...
+
+AUFIDIUS.--Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai avec toute
+l'habileté dont je serai capable. Pour quelques larmes de femme qu'on
+obtient aussi facilement que des mensonges, il a vendu tout le sang
+versé et tous les travaux qu'avait coûtés notre grande entreprise. C'est
+pour cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais écoutons.
+
+(On entend le bruit des instruments militaires et les cris du peuple.)
+
+PREMIER CONJURÉ.--Vous êtes entré dans notre ville natale comme un
+poteau, sans que personne vous ait fait accueil; mais il revient en
+fatiguant l'air par le bruit qu'il cause.
+
+SECOND CONJURÉ.--Et tout ce peuple stupide, dont il a tué les enfants,
+s'enroue lâchement à célébrer sa gloire.
+
+TROISIÈME CONJURÉ.--Profitez donc du moment favorable, avant qu'il
+s'explique et qu'il gagne le peuple par ses discours; qu'il sente votre
+fer; nous vous seconderons. Lorsqu'il sera couché sur la terre, alors
+vous raconterez son histoire suivant vos intérêts; et votre harangue
+ensevelira son apologie avec son corps.
+
+AUFIDIUS.--Cessons nos discours; voici les nobles qui arrivent.
+
+(Entrent les sénateurs volsques.)
+
+LES SÉNATEURS, _à Aufidius_.--Nous vous félicitons de votre retour dans
+notre ville.
+
+AUFIDIUS.--Je ne l'ai pas mérité: mais, dignes sénateurs, avez-vous lu
+avec attention l'écrit que je vous ai fait remettre?
+
+TOUS.--Nous l'avons lu.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Et sa lecture nous a affligés. Les fautes que
+nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient, je pense, aisément
+s'oublier; mais de finir par où il aurait dû commencer, sacrifier tout
+le fruit de nos préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau
+sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque Rome se rendait à
+nous, c'est un crime qui n'admet aucune excuse.
+
+AUFIDIUS.--Il approche: vous allez l'entendre.
+
+(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de guerre et des
+drapeaux; le peuple le suit en foule.)
+
+CORIOLAN.--Salut, seigneurs: je reviens votre soldat, et je rapporte
+un coeur qui n'est pas plus entaché de l'amour de mon pays, qu'il ne
+l'était lorsque je suis sorti de cette ville. Je vous suis toujours
+dévoué, et tout prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai
+commencé notre expédition avec succès: et que j'ai conduit vos armées
+par une route sanglante jusqu'aux portes de Rome. Les dépouilles que
+nous rapportons dans cette ville surpassent d'un tiers les dépenses de
+l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable pour Antium qu'elle
+est ignominieuse pour Rome. Nous vous en présentons ici le traité, et
+les articles, signés des consuls et des patriciens, et scellés du sceau
+du sénat.
+
+AUFIDIUS.--Ne lisez pas, nobles sénateurs: mais dites au traître qu'il a
+abusé à l'excès des pouvoirs que vous lui aviez confiés.
+
+CORIOLAN.--Traître! Comment donc?
+
+AUFIDIUS.--Oui, traître! Marcius!
+
+CORIOLAN.--_Marcius_!
+
+AUFIDIUS.--Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu que je te ferai
+l'honneur de te décorer du surnom de Coriolan, que tu as volé dans
+Corioles? Entendez ma voix, vous, sénateurs; vous, chefs de cet État: il
+a trahi lâchement vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d'eau Rome
+qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l'a lâchement cédée à sa
+femme et à sa mère. Il a violé ses serments, et rompu la trame de ses
+desseins aussi facilement que le noeud d'un fil usé; et sans qu'il
+ait assemblé aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes de sa
+nourrice, de vains gémissements, des clameurs de femmes lui ont fait
+lâcher une victoire qui était à vous, les pages ont rougi pour lui et
+les gens de coeur se sont regardés de surprise les uns les autres.
+
+CORIOLAN.--O Mars, l'entends-tu?
+
+AUFIDIUS.--Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.
+
+CORIOLAN.--Ah! dieux!
+
+AUFIDIUS.--Un enfant, rien de plus.
+
+CORIOLAN.--Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein d'une rage qu'il
+ne peut plus contenir. Moi, un enfant? O lâche esclave!--Pardonnez,
+illustres sénateurs; c'est la première fois que j'aie jamais été forcé
+de quereller en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables
+seigneurs, doit démentir ce misérable roquet; lui-même sera forcé de
+convenir de son imposture, lui qui porte les traces de mes coups sur son
+corps et qui les portera jusqu'au tombeau.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Silence, tous deux, et laissez-moi parler.
+
+CORIOLAN.--Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes et enfants! plongez
+tous vos poignards dans mon sein. _Un enfant_! Lâche chien!--Si vous
+avez écrit avec vérité les annales de votre histoire, c'est à Corioles
+que, semblable à l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai réduit les
+Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un enfant!
+
+AUFIDIUS.--Quoi, sénateurs! vous souffrirez qu'il retrace à vos yeux le
+souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à l'aveugle fortune, et qui vous
+couvrit de honte? Vous entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous
+insulter en face, et se vanter de vos affronts?
+
+LES CONJURÉS.--Qu'il meure pour cette insulte.
+
+DES VOIX DU PEUPLE.--Mettons-le en pièces à l'heure même: il a tué mon
+fils, ma fille; il a tué mon cousin Marcus; il a tué mon père.
+
+(Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemblée.)
+
+SECOND SÉNATEUR, _au peuple_.--Cessez ces clameurs: point d'outrage.
+Silence. C'est un brave guerrier, et sa renommée couvre toute la
+terre. Ses dernières fautes envers nous seront soumises à un jugement
+impartial. Aufidius, arrête, et ne trouble point la paix.
+
+CORIOLAN.--Oh! si je le tenais lui, avec six autres Aufidius, et même
+avec toute sa race, pour me faire justice avec mon épée!
+
+AUFIDIUS.--Lâche insolent!
+
+TOUS LES CONJURÉS.--Tuez-le, tuez-le.
+
+(Les conjures tirent tous l'épée, se jettent sur Coriolan, le tuent; il
+tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)
+
+LES SÉNATEURS.--Arrêtez, arrêtez, arrêtez.
+
+AUFIDIUS.--Mes nobles maîtres, daignez m'entendre.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--O Tullus!
+
+SECOND SÉNATEUR.--Tu as fait une action qui fera pleurer la Valeur.
+
+TROISIÈME SÉNATEUR.--Ne foulez point ainsi son corps: contenez vos
+fureurs; remettez vos épées.
+
+AUFIDIUS.--Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment de fureur qu'il
+a provoquée, il m'est impossible de vous l'apprendre), quand vous
+saurez l'extrême danger où vous exposait la vie de cet homme, vous vous
+réjouirez de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l'assemblée
+du sénat; je vous prouverai mon fidèle et loyal dévouement, ou je me
+soumets à votre jugement le plus rigoureux.
+
+PREMIER SÉNATEUR.--Emportez son corps, et pleurez sur lui. Qu'il soit
+regardé comme le plus illustre mort que jamais héraut ait conduit à son
+tombeau!
+
+SECOND SÉNATEUR.--Son propre emportement absout à moitié Aufidius du
+blâme qu'il pourrait mériter. Faisons servir cet événement à notre plus
+grand avantage.
+
+AUFIDIUS.--Ma fureur est passée, et je me sens pénétré de douleur.
+Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux guerriers: je serai le
+quatrième. Que le tambour fasse entendre un son lugubre. Traînez vos
+piques renversées: oublions que cette ville renferme une foule de femmes
+qu'il a privées de leurs maris et de leurs enfants, et qui, maintenant
+encore, gémissent dans le deuil et les larmes; il laissera un noble
+souvenir. Venez, aidez-moi!
+
+(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une marche
+funèbre.)
+
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN ***
+
+***** This file should be named 15303-8.txt or 15303-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/3/0/15303/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/15303-8.zip b/15303-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..7ecade4
--- /dev/null
+++ b/15303-8.zip
Binary files differ
diff --git a/15303-h.zip b/15303-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..0c161c3
--- /dev/null
+++ b/15303-h.zip
Binary files differ
diff --git a/15303-h/15303-h.htm b/15303-h/15303-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..adeede9
--- /dev/null
+++ b/15303-h/15303-h.htm
@@ -0,0 +1,6440 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>Coriolan</title>
+ <meta name="author" content="Shakespeare">
+
+<style type=text/css>
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center}
+.stage2 {font-size: 0.9em}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 20%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.dropcap {float: left}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+
+</style>
+
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Coriolan
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: March 9, 2005 [EBook #15303]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+ <p>=================================================================</p><br>
+<p>Ce document est tiré de:</p>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE<br>
+SHAKSPEARE</p>
+
+<p>TRADUCTION DE<br>
+M. GUIZOT</p>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE<br>
+AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE<br>
+DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p>
+
+<p>Volume 1<br>
+Vie de Shakspeare<br>
+Hamlet.&mdash;La Tempête.&mdash;Coriolan.</p>
+
+<p>PARIS<br>
+A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br>
+DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+35, QUAI DES AUGUSTINS<br>
+1864</p>
+
+<p>================================================================</p>
+
+
+<h1>CORIOLAN</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>NOTICE SUR CORIOLAN</h3>
+
+
+
+<p><i>Coriolan</i>, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles
+qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères
+éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent,
+un de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le
+sort d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une
+de ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice,
+parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir
+les ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes
+et venimeuses.</p>
+
+<p>Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable,
+c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de Coriolan,
+et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux autres
+la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à luy, la
+fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit que sa
+mère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît plus
+heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser et
+louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné,
+et qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux
+espraintes de joye.»&mdash;(PLUTARQUE, <i>trad. d'Amyol</i>.)</p>
+
+<p>Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le
+théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention
+de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de Coriolan,
+que Graun a mis en musique.</p>
+
+<p>En Angleterre, on compte le <i>Coriolan</i> de Jean Dennis, aujourd'hui
+presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en
+1755; et surtout celui de Thomson, l'auteur des <i>Saisons</i>, dont le talent
+descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe
+dans la littérature anglaise.</p>
+
+<p>Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première
+est de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et imprimée
+en 1626; la seconde, sous le titre de <i>Véritable Coriolan</i>, est de
+Chapoton, et fut représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dans
+la même année; la quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième,
+de Chaligny Des Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748;
+la septième, de Richer, imprimée la même année; la huitième, de
+Gudin, mise au théâtre en 1776. La dernière enfin, du rhéteur La
+Harpe, représentée en 1784, est la seule qui soit restée au théâtre.</p>
+
+<p>La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare.
+Sa tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de
+l'Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique
+comme Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété.
+Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la
+vérité de l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre dans
+toutes les situations de la vie.</p>
+
+<p>Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements
+comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple
+au Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan.</p>
+
+<p>L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des
+principaux discours sont tirés de la <i>Vie de Coriolan</i> par Plutarque,
+que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de
+Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons
+les lecteurs à la <i>Vie des hommes illustres</i>, pour voir tout ce que le
+poëte doit à l'historien.</p>
+
+<p>La tragédie de <i>Coriolan</i> est une des plus intéressantes productions
+de Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité
+de la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans
+Virgilie, la hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne
+jalousie des plébéiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus
+et Sicinius, forment les contrastes les plus variés et les plus heureux.
+Une curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune,
+et l'intérêt se soutient depuis le commencement jusqu'à la fin. M. Schlegel,
+admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au sujet
+de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à la
+gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il
+semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperçoive pas de toute
+la sottise qu'il donne aux plébéiens dans celle pièce, et il l'a fait
+encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius.
+Il résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout à fait particulier,
+et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de
+cette espèce; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir
+au consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe;
+comme il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son
+coeur; et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage, il
+finit par arracher leurs suffrages en les défiant.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>CORIOLAN</h1>
+
+<h4>TRAGÉDIE</h4>
+<br><br>
+
+<h3><b>PERSONNAGES</b></h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>CAIUS MARCIUS CORIOLAN, Romain de l'ordre des patriciens.</p>
+<p>TITUS LARTIUS, ) généraux de Rome dans la guerre contre</p>
+<p>COMINIUS,&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; ) les Volsques, et amis de Coriolan.</p>
+<p>MÉNÉNIUS AGRIPPA, ami de Coriolan.</p>
+<p>SICINIUS VELUTUS, ) tribuns du peuple et</p>
+<p>JUNIUS BRUTUS, &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;) ennemis de Coriolan.</p>
+<p>LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan.</p>
+<p>UN HÉRAUT ROMAIN.</p>
+<p>TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques.</p>
+<p>UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS.</p>
+<p>VOLUMNI, mère de Coriolan</p>
+<p>VIRGILIE, femme de Coriolan.</p>
+<p>VALÉRIE, amie de Virgilie.</p>
+<p>UN CITOYEN D'ANTIUM.</p>
+<p>DEUX SENTINELLES VOLSQUES.</p>
+<p>DAMES ROMAINES.</p>
+<p>CONSPIRATEURS VOLSQUES, ligués avec Aufidius.</p>
+<p>SÉNATEURS ROMAINS, SÉNATEURS VOLSQUES,</p>
+<p>ÉDILES, LICTEURS, SOLDATS,</p>
+<p>FOULE DE PLÉBÉIENS, ESCLAVES D'AUFIDIUS,</p>
+<p>ETC.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La scène est tantôt dans Rome, tantôt dans le territoire des
+Volsques et des Antiates.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène est dans une rue de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">(Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons, de massues et
+autres armes.)</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Avant d'aller plus loin, laissez-moi
+vous parler.</p>
+
+<p>PLUSIEURS CITOYENS <i>parlant à la fois</i>.&mdash;Parlez, parlez.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Êtes-vous tous bien résolus à mourir,
+plutôt que de souffrir la faim?</p>
+
+<p>TOUS,&mdash;Nous y sommes résolus, nous y sommes résolus.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Eh bien! vous savez que Caïus Marcius
+est le grand ennemi du peuple?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Nous le savons, nous le savons.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Tuons-le, et nous aurons le blé au
+prix que nous voulons. Est-ce une chose arrêtée?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Oui, n'en parlons plus: c'est une affaire faite;
+courons, courons.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Un mot, bons citoyens.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Nous sommes rangés parmi les
+<i>pauvres citoyens</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, les patriciens parmi les <i>bons</i>. Ce qui
+fait regorger les autorités nous soulagerait: s'ils nous
+cédaient à temps ce qu'ils ont de trop, nous pourrions
+faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils
+nous trouvent trop chers. La maigreur qui nous défigure,
+le tableau de notre misère, sont comme un
+inventaire qui détaille leur abondance. Notre souffrance
+est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques
+avant que nous soyons devenus des squelettes, car les
+dieux savent que ce qui me fait parler ainsi, c'est la faim
+du pain et non la soif de la vengeance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>SECOND CITOYEN.&mdash;<i>One word, good citizens.</i><br>
+PREMIER CITOYEN.&mdash;<i>We are accounted poor citizens;
+The patricians good.</i></p>
+
+<p><i>Good</i> signifie à la fois bon et solvable.</p>
+</blockquote>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Voulez-vous agir surtout contre
+Caïus Marcius?</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Contre lui d'abord, c'est un vrai chien
+pour le peuple.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Mais songez-vous aux services qu'il
+a rendus à son pays?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Parfaitement, et nous aurions du
+plaisir à lui en tenir bon compte, s'il ne se payait lui-même
+en orgueil.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Allons, parlez sans fiel.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Je vous dis que tout ce qu'il a fait
+de glorieux, il l'a fait dans ce but. Il plaît à de bonnes
+âmes de dire qu'il a tout fait pour la patrie: je dis, moi,
+qu'il l'a fait d'abord pour plaire à sa mère, et puis pour
+avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure. Son
+orgueil est monté au niveau de sa valeur.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Ce qu'il ne peut changer dans sa
+nature, vous le mettez à son compte comme un vice;
+vous ne l'accuserez pas du moins de cupidité?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Et quand je ne le pourrais pas, je
+ne serais pas stérile en accusations: il a tant de défauts
+que je me fatiguerais à les énumérer. <span class="stage2">(<i>Des cris se font
+entendre dans l'intérieur</i>.)</span> Que veulent dire ces cris?
+L'autre partie de la ville se soulève; et nous, nous nous
+amusons ici à bavarder. Au Capitole!</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Allons, allons.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Doucement!&mdash;Qui s'avance vers
+nous?</p>
+
+<p class="stage1">(Survient Ménénius Agrippa.)</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Le digne Ménénius Agrippa, un
+homme qui a toujours aimé le peuple.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Oui, oui, il est assez brave homme!
+Plût aux dieux que tout le reste fût comme lui!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quel projet avez-vous donc en tête, mes
+concitoyens? Où allez-vous avec ces bâtons et ces massues?&mdash;De
+quoi s'agit-il, dites, je vous prie?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Nos projets ne sont pas inconnus au
+sénat; depuis quinze jours il a vent de ce que nous voulons:
+il va le voir aujourd'hui par nos actes. Il dit que
+les pauvres solliciteurs ont de bons poumons: il verra
+que nous avons de bons bras aussi.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quoi! mes bons amis, mes honnêtes voisins,
+voulez-vous donc vous perdre vous-mêmes?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Nous ne le pouvons pas, nous
+sommes déjà perdus.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Mes amis, je vous déclare que les patriciens
+ont pour vous les soins les plus charitables.&mdash;Le besoin
+vous presse; vous souffrez dans cette disette: mais vous
+feriez aussi bien de menacer le ciel de vos bâtons, que
+de les lever contre le sénat de Rome dont les destins suivront
+leur cours, et briseraient devant eux dix mille
+chaînes plus fortes que celles dont vous pourrez jamais
+l'enlacer. Quant à cette disette, ce ne sont pas les
+patriciens, ce sont les dieux qui en sont les auteurs:
+ce sont vos prières, et non vos armes qui peuvent vous
+secourir. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des malheurs
+plus grands. Vous insultez ceux qui tiennent le
+gouvernail de l'État, ceux qui ont pour vous des soins
+paternels, tandis que vous les maudissez comme vos
+ennemis!</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Des soins paternels? Oui, vraiment!
+Jamais ils n'ont pris de nous aucun soin. Nous laisser
+mourir de faim, tandis que leurs magasins regorgent de
+blé; faire des édits sur l'usure pour soutenir les usuriers;
+abroger chaque jour quelqu'une des lois salutaires établies
+contre les riches, et chaque jour porter de plus
+cruels décrets pour enchaîner, pour assujettir le pauvre!
+Si la guerre ne nous dévore pas, ce sera le sénat: voilà
+l'amour qu'il a pour nous!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Votre malice est extrême: il faut que vous
+en conveniez, ou bien souffrez qu'on vous taxe de folie.&mdash;Je
+veux vous raconter un joli conte. Peut-être l'aurez-vous
+déjà entendu; mais n'importe, il sert à mon but,
+et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Je vous écouterai volontiers, noble
+Ménénius; mais n'espérez pas tromper nos maux par le
+récit d'une fable; cependant, si cela vous fait plaisir,
+voyons, dites.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;«Un jour tous les membres du corps
+humain se révoltèrent contre l'estomac. Voici leurs
+plaintes contre lui: ils disaient que, comme un
+gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif,
+engloutissant tranquillement la nourriture, sans
+jamais partager le travail des autres organes qui se
+fatiguaient à voir, à entendre, à parler, à instruire, à
+marcher, à sentir, ayant tous leurs fonctions mutuelles,
+et servant, en ministres laborieux, les désirs
+et les voeux communs du corps entier. L'estomac répondit...»</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Ah! voyons, seigneur, ce que l'estomac
+répondit.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je vais vous le dire. «Il répondit, avec une
+sorte de sourire, qui ne venait pas des poumons (car
+si je fais parler l'estomac, je peux bien aussi le faire
+sourire), il répondit donc, avec dédain, aux membres
+mutinés et mécontents qui, le voyant tout recevoir,
+lui portaient une envie aussi raisonnable que celle
+qui vous anime contre nos sénateurs, parce qu'ils
+ne sont pas comme vous....</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;La réponse de votre estomac! quelle
+fut sa réponse?&mdash;Ah! si la tête majestueuse et faite pour la
+couronne; si l'oeil, sentinelle vigilante; si le coeur, notre
+conseiller; le bras, notre soldat; la jambe, notre coursier;
+la langue, notre trompette; si tous les autres membres,
+et cette foule de menus organes qui soutiennent et
+conservent notre machine; si tous...</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quoi donc! il me coupe la parole, cet
+homme-là! Eh bien! quoi? Voyons.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Si tous voyaient ce cormoran d'estomac,
+le gouffre du corps humain, prétendre leur faire
+la loi...</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Eh bien! après?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Si les principaux agents se plaignaient
+de l'estomac, qu'aurait-il à répondre?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder
+un peu de ce qui est si rare chez vous, un peu de
+patience; vous la saurez, la réponse de l'estomac.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Vous nous la faites bien attendre.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Remarquez bien ceci, mon ami. Notre
+grave estomac était réfléchi, et nullement inconsidéré
+comme ses accusateurs. Voici sa réponse: «Il est vrai,
+mes amis, vous qui faites partie du corps, dit-il, que je
+reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait vivre,
+et cela est juste, car je suis l'entrepôt et le magasin du
+corps entier. Mais si vous y réfléchissez, je renvoie
+tout par les fleuves de votre sang jusqu'au coeur qui est
+la cour de l'âme, et jusqu'à la résidence du cerveau:
+car les canaux qui serpentent dans l'homme, les nerfs
+les plus forts, les veines les plus petites, reçoivent de
+moi cette nourriture suffisante qui entretient leur vie,
+et quoique vous tous à la fois, mes bons amis» (c'est
+l'estomac qui parle, écoutez-moi)...</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Oui, oui. Bien! bien!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;«Quoique vous ne puissiez pas voir tout
+de suite ce que je distribue à chacun en particulier, je
+peux bien, pour résultat du compte que je vous rends,
+conclure que vous recevez de moi la farine la plus
+pure, et qu'il ne me reste à moi que le son.» Eh bien!
+qu'en dites-vous!</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;C'était une réponse. Mais quelle
+application en ferez-vous?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac,
+et vous, vous êtes les membres mutinés. Examinez
+leurs conseils et leurs soins; pesez bien toute chose dans
+l'intérêt de l'État, vous verrez que tout le bien public,
+auquel vous avez part, vous vient du sénat, et jamais de
+vous-mêmes.&mdash;Qu'en penses-tu, toi que je vois tenir
+dans cette assemblée la place du gros orteil dans le corps
+humain?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Du gros orteil, moi! comment cela?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Parce qu'étant un des plus bas, des plus
+lâches et des plus pauvres partisans de cette belle
+révolte, tu vas le premier en avant. Misérable, toi qui es
+du sang le plus vil, tu es le premier à faire courir les
+autres là où tu as quelque chose à gagner.&mdash;Allons,
+préparez vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats
+sont à la veille de se battre: il y aura du mal pour un
+des deux partis. <span class="stage2">(<i>Caïus Marcus arrive</i>.)</span>&mdash;Noble Marcius,
+salut!</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je vous remercie.&mdash;De quoi s'agit-il, coquins
+de factieux, qui, en grattant la gale de vos prétentions,
+n'avez fait qu'une croûte de vous-mêmes?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Nous avons toujours vos douces
+paroles.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Celui qui t'adresserait de douces paroles
+serait un flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous
+de l'horreur.&mdash;Que demandez-vous, chiens hargneux,
+qui n'aimez ni la paix ni la guerre! La guerre
+vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui
+se fie à vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que
+des lièvres; au lieu de trouver des renards, ne trouve
+que des oies. Vous n'êtes pas plus sûrs que le charbon
+sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu consiste
+à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent
+aux lois, et à blasphémer contre la justice qu'on
+lui rend. Quiconque mérite la grandeur, mérite votre
+haine. Vos affections ressemblent au goût d'un malade,
+dont les désirs se portent sur tout ce qui peut augmenter
+son mal. S'appuyer sur votre faveur, c'est nager avec
+des nageoires de plomb, c'est vouloir trancher le chêne
+avec des roseaux. Allez vous faire pendre! Qu'on se fie
+à vous! Chaque minute vous voit changer de résolution,
+appeler grand l'homme qui naguère était l'objet de votre
+haine, et donner le nom d'infâme à celui que vous
+nommiez <i>votre couronne</i>!&mdash;Quelle est donc la cause qui
+vous fait élever, des différents quartiers de la ville, ces
+clameurs séditieuses contre l'auguste sénat? Lui seul,
+sous les auspices des dieux, vous tient en respect: sans
+lui, vous vous dévoreriez les uns les autres.&mdash;Que
+cherchent-ils?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS,&mdash;Du blé taxé à leur prix, et ils disent que
+les magasins de Rome sont pleins!</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Qu'ils aillent se faire pendre! <i>Ils disent</i>! Quoi!
+ils se tiendront assis au coin de leur feu, et prétendront
+savoir ce qui se fait au Capitole! juger quel est celui qui
+peut s'élever, celui qui prospère et celui qui décline,
+soutenir les factions, arranger des mariages imaginaires,
+dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs souliers
+de savetier ceux qui ne sont pas à leur gré! Ils disent
+que le blé ne manque pas!..... Si la noblesse mettait un
+terme à sa pitié, et si elle laissait agir mon épée, je
+ferais une carrière pour enterrer des milliers de ces
+esclaves, et leurs cadavres s'entasseraient jusqu'à la
+hauteur de ma lance.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Mais les voilà, je crois, à peu près persuadés;
+car bien qu'ils manquent abondamment de discrétion,
+ils se retirent lâchement.&mdash;Que dit, je vous prie, l'autre
+troupe?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Elle est dispersée. Qu'ils aillent se faire
+pendre! ils disaient que la faim les pressait, et nous
+étourdissaient de proverbes: <i>La faim brise les pierres; il
+faut nourrir son chien; la viande est faite pour être mangée;
+les dieux ne font pas croître le blé seulement pour les riches</i>.
+Tels étaient les lambeaux de phrases par lesquels ils
+exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On
+leur a accordé leur demande, une demande étrange qui
+suffirait à briser le coeur de la générosité, et à faire pâlir
+un pouvoir hardi! ils ont jeté leurs bonnets en l'air
+comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de la
+lune, et ils ont poussé des cris de jalouse allégresse.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Que leur a-t-on accordé?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;D'avoir cinq tribuns de leur choix pour
+soutenir leur vulgaire sagesse. Ils ont nommé Junius
+Brutus; Sicinius Vélutus en est un autre: le reste...
+m'est inconnu.&mdash;Par la mort! la canaille aurait démoli
+tous les toits de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette
+victoire. Avec le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir,
+et trouvera de nouveaux prétextes de révolte.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Étrange événement!</p>
+
+<p>MARCIUS, <i>au peuple</i>.&mdash;Allez vous cacher dans vos maisons,
+vils restes de la sédition.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Où est Caïus Marcius?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Me voici. Que viens-tu m'annoncer?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les Volsques ont pris les armes, seigneur.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;J'en suis content; nous allons nous purger
+de notre superflu moisi.&mdash;Voyez, voilà les plus respectables
+de nos sénateurs!</p>
+
+<p class="stage1">(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d'autres sénateurs,
+Junius Brutus et Sicinius Vélutus.)</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Ce que vous nous avez annoncé
+dernièrement était la vérité, Marcius: les Volsques ont
+pris les armes.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Ils ont un général, Tullus Aufidius, qui
+vous embarrassera. J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux
+de sa gloire; et si je n'étais pas ce que je suis, je ne
+voudrais être que Tullus.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Vous avez combattu ensemble.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Si la moitié de l'univers était en guerre
+avec l'autre, et qu'il fût de mon parti, je me révolterais
+pour n'avoir à combattre que lui: c'est un lion que je
+suis fier de pouvoir chasser.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Brave Marcius, suivez donc Cominius
+à cette guerre.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;C'est votre promesse.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je m'en souviens, et je suis constant. Oui,
+Titus Lartius, vous me verrez encore frapper à la face de
+Tullus.&mdash;Quoi! l'âge vous a-t-il glacé? Resterez-vous
+ici?</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Non, Marcius: appuyé sur une béquille, je
+combattrais avec l'autre, plutôt que de rester spectateur
+oisif de cette guerre.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;O vrai fils de ta race!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Accompagnez-nous au Capitole,
+où je sais que nos meilleurs amis nous attendent.</p>
+
+<p>TITUS.&mdash;Marchez à notre tête: suivez, Cominius, et
+nous marcherons après vous. Vous méritez le premier
+rang.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Noble Marcius!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR, <i>au peuple</i>.&mdash;Allez-vous-en! retournez
+chez vous. Retirez-vous.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Non, laissez-les nous suivre: les Volsques
+ont du blé en abondance. Conduisons ces rats pour
+ronger leurs greniers.&mdash;Respectables mutins, votre
+bravoure se montre à propos: je vous en prie, suivez-nous.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît.)</p>
+
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que
+ce Marcius?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il n'a point d'égal.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Quand le peuple nous a choisis pour ses
+tribuns...</p>
+
+<p>BRUTUS,&mdash;Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Non, mais ses railleries.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Dans sa colère, il insulterait les dieux
+mêmes.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il raillerait la lune modeste.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Que cette guerre le dévore! Il est si orgueilleux
+qu'il ne mériterait pas d'être si vaillant.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Un homme de ce caractère, enflé par les
+succès, nous dédaigne comme l'ombre sur laquelle il
+marche en plein midi. Mais je mitonne que son arrogance
+puisse se plier à servir sous les ordres de Cominius.</p>
+
+<p>BRUTUS,&mdash;La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il
+en est déjà couvert. Or, pour la conserver ou l'accroître
+encore, le poste le plus sûr est le second rang. Les événements
+malheureux seront attribués au général; lors
+même qu'il ferait tout ce qui est au pouvoir d'un mortel,
+la censure irréfléchie s'écrierait, en parlant de Marcius:
+«Oh! s'il avait conduit cette entreprise!»</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Et si nos armes prospèrent, la prévention
+publique, qui est entêtée de Marcius, en ravira tout le
+mérite à Cominius.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez; la moitié des honneurs de Cominius
+seront pour Marcius, quand bien même Marcius ne les
+aurait pas gagnés; et toutes ses fautes deviendront des
+honneurs pour Marcius, quand bien même il ne les mériterait
+nullement.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Partons, allons savoir comment la commission
+sera rédigée et de quelle façon Marcius partira pour
+cette expédition, plus grand que s'il était seul à commander.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La ville de Corioles. Le sénat.</p>
+
+<p class="stage1">TULLUS AUFIDIUS <i>et le sénat de Corioles assemblé</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Vous pensez donc, Aufidius, que
+les Romains ont pénétré nos conseils, et qu'ils sont
+instruits de nos plans?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ne le pensez-vous pas comme moi? A-t-on
+jamais projeté dans cet État un acte qui ait pu s'accomplir
+avant que Rome en eût avis? J'ai eu des nouvelles
+de Rome il n'y a pas quatre jours; voici ce qu'on
+disait: Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà,
+<span class="stage2">(<i>Il lit</i>)</span> «Ils ont une armée toute prête: mais on ignore
+«si elle sera dirigée vers l'Orient, ou vers l'Occident;
+la disette est grande, le peuple mutin. On dit que
+Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus
+haï dans Rome qu'il ne l'est de vous, et Titus Lartius,
+un des plus vaillants Romains, sont tous trois chargés
+de conduire cette armée à sa destination, quelle qu'elle
+soit; il est vraisemblable que c'est contre vous. Tenez-vous
+sur vos gardes.»</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Notre armée est en campagne.
+Nous n'avons jamais douté que Rome ne fût prête à nous
+répondre.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Mais vous avez jugé prudent de tenir secrets
+vos grands desseins, jusqu'au jour qui devait nécessairement
+les dévoiler. A peine conçus, ils sont connus à
+Rome.&mdash;Nos projets ainsi découverts n'atteindront plus
+leur but, qui était de prendre plusieurs villes avant
+même que Rome sût que nous étions sur pied.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Noble Aufidius, recevez votre commission
+et volez à vos troupes. Laissez-nous seuls garder
+Corioles: si les Romains viennent camper sous ses
+murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège;
+mais vous versez, je crois, que ces grands préparatifs
+n'ont pas été faits contre nous.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ne doutez pas de ce que je vous dis: je ne
+parle que d'après des informations certaines. Je dirai
+plus, déjà plusieurs corps de l'armée romaine sont en
+campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse vos
+seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer, Marcius
+et moi, nous avons juré de combattre jusqu'à ce que
+l'un de nous deux fût hors d'état de continuer.</p>
+
+<p>TOUS LES SÉNATEURS.&mdash;Que les dieux vous secondent!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Qu'ils veillent sur vos seigneuries!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Adieu!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Adieu!</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.&mdash;Adieu!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Rome. Appartement de la maison de Marcius.</p>
+
+<p class="stage1">VOLUMNIE ET VIRGILIE <i>entrent; elles s'assoient sur deux tabourets.</i></p>
+<br>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Je vous prie, ma fille, chantez, ou du
+moins exprimez-vous d'une manière moins décourageante.
+Si mon fils était mon époux, je serais plus
+joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la
+gloire, que des marques les plus tendres de son amour
+sur la couche nuptiale.&mdash;Alors qu'il était encore un
+enfant délicat et l'unique fils de mes entrailles, alors que
+les grâces de son âge lui attiraient tous les regards, alors
+qu'une autre mère n'aurait pas voulu se priver une heure
+du plaisir de le contempler, quand même un roi l'aurait
+suppliée un jour entier, moi je pensais combien la gloire
+lui siérait bien; je me disais qu'il ne vaudrait guère
+mieux qu'un portrait à pendre à un mur si la soif de la
+renommée ne le mettait en mouvement, et mon plaisir
+fut de l'envoyer chercher le danger partout où il pourrait
+trouver l'honneur: je l'envoyai à une guerre sanglante.
+Il en revint le front ceint de la couronne de
+chêne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas
+plus joyeusement à sa naissance lorsqu'on me dit que
+j'avais un fils, que le jour où pour la première fois il
+prouva qu'il était un homme.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Et s'il eût été tué dans cette guerre,
+madame?...</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Alors son grand renom serait devenu mon
+fils, et m'aurait tenu lieu de postérité.&mdash;Laissez-moi
+vous parler sincèrement. Si j'avais eu douze fils, tous
+également chéris, tous aussi passionnément aimés que
+votre Marcius, que mon Marcius, j'aurais mieux aimé en
+voir onze mourir généreusement pour leur pays, qu'un
+seul se rassasier de volupté loin des batailles.</p>
+
+<p class="stage1">(Une suivante se présente.)</p>
+
+<p>LA SUIVANTE.&mdash;Madame, la noble Valérie vient vous
+faire une visite.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Permettez-moi de me retirer; je vous en
+conjure.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Non, ma fille, je ne vous le permettrai
+point.&mdash;Je crois entendre le tambour de votre époux:
+je le vois traîner Aufidius par les cheveux, et les Volsques
+fuir effrayés comme des enfants poursuivis par un
+ours; je le vois frapper ainsi du pied;&mdash;je l'entends s'écrier:
+«En avant, lâches! quoi! nés dans le sein de
+Rome, vous fûtes engendrés dans la peur?» Essuyant
+de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté, il
+marche en avant comme un moissonneur qui s'est engagé,
+ou à tout faucher ou à perdre son salaire.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Son front ensanglanté? ô Jupiter, point de
+sang!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un
+guerrier sied mieux que l'or sur les trophées! Le sein
+d'Hécube, allaitant Hector, n'était pas plus charmant
+que le front d'Hector ensanglanté par les épées des
+Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous
+sommes prêtes à la recevoir.</p>
+
+<p class="stage1">(La suivante sort.)</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Le ciel protège mon seigneur contre le féroce
+Aufidius!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Il abattra sous son genou la tête d'Aufidius,
+et foulera aux pieds son cou.</p>
+
+<p class="stage1">(La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne.)</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Mesdames, je vous donne le bonjour à
+toutes deux.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Aimable personne!</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Je suis bien heureuse de vous voir, madame.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Comment vous portez-vous, toutes deux?&mdash;Mais
+vous êtes d'excellentes ménagères: quel ouvrage
+faites-vous là? Une belle broderie, en vérité! Et comment
+va votre petit garçon?</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Je vous remercie, madame, il est bien.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Il aimerait bien mieux voir des épées, et
+entendre un tambour, que de regarder son maître.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Oh! sur ma parole, il est en tout le fils de
+son père! je jure que c'est un joli enfant.&mdash;En vérité,
+mercredi dernier je pris plaisir à le regarder une demi-heure
+entière.&mdash;Il a une physionomie si décidée!&mdash;Je
+m'amusais à le voir poursuivre un papillon aux ailes
+dorées: il le prit, le lâcha, le reprit, et le voilà de nouveau
+parti, allant, venant, sautant, le rattrapant; puis,
+soit qu'il fût tombé et que sa chute l'eût enragé, soit je
+ne sais pourquoi, il le mit entre ses dents et le déchira:
+il fallait voir comme il le mit en pièces!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;C'est une des manières de son père.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;En vérité, c'est un noble enfant.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Un petit fou, madame.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument
+que vous veniez avec moi faire la paresseuse
+cet après-midi.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Non, madame, je ne sortirai pas.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Vous ne sortirez pas?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Elle sortira, elle sortira.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Non, en vérité, si vous le permettez, je ne
+passerai pas le seuil, jusqu'à ce que mon seigneur soit
+revenu de la guerre.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Fi donc! vous vous renfermez sans aucune
+raison.&mdash;Allons, venez faire une visite à cette dame qui
+est en couche.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Je lui souhaite le prompt retour de ses
+forces, et je la visiterai dans mes prières; mais je ne
+puis aller la voir.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Et pourquoi, je vous prie?</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Ce n'est de ma part ni paresse, ni indifférence
+pour elle.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Vous voulez donc être une autre Pénélope?
+Mais on dit que toute la laine qu'elle fila pendant l'absence
+d'Ulysse ne servit qu'à mettre la teigne dans
+Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile fût
+sensible comme votre doigt: par pitié, vous vous lasseriez
+de la piquer. Venez donc avec nous.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Non, ma chère dame, excusez-moi; en
+vérité, je ne sortirai pas.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;En vérité, vous viendrez avec moi: je vous
+apprendrai d'heureuses nouvelles de votre époux.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Oh! madame, vous ne pouvez pas encore
+en avoir.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Je ne plaisante pas: on en a reçu hier au
+soir.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Est-il bien vrai, madame?</p>
+
+<p>VALÉRIE,&mdash;Sérieusement: je ne vous trompe pas. Ce
+que je sais, je le tiens d'un sénateur: voici la nouvelle.
+Les Volsques ont une armée en campagne; le général
+Cominius est allé l'attaquer avec une partie de nos forces.
+Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs
+de Corioles: ils ne doutent pas du succès de ce siège, qui
+terminera bientôt la guerre. Je vous dis la vérité, sur mon
+honneur.&mdash;Venez donc avec nous, je vous en conjure.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Excusez-moi pour aujourd'hui, madame, et
+dans la suite je ne vous refuserai jamais rien.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Laissez-la seule, madame: de l'humeur
+qu'elle est, elle ne ferait que troubler notre gaieté.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Je commence à le croire: adieu donc!&mdash;Ah!
+plutôt venez, aimable et chère amie; venez avec
+nous, Virgilie: mettez votre gravité à la porte, et suivez-nous.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Non, madame; non, en un mot. Je ne dois
+pas sortir.&mdash;Je vous souhaite beaucoup de plaisir.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Eh bien donc!... Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe devant Corioles.</p>
+
+<p class="stage1">MARCIUS, TITUS LARTIUS <i>entrent suivis d'officiers et de
+soldats, au son des tambours et avec bannières déployées. Un
+messager vient à eux</i>.</p>
+<br>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Voici des nouvelles: je gage qu'ils en sont
+venus aux mains.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Je parie que non, mon cheval contre le
+vôtre.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;J'accepte la gageure.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Je la tiendrai.</p>
+
+<p>MARCIUS, <i>au messager</i>.&mdash;Dis-moi, notre général a-t-il
+joint l'ennemi?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les deux armées sont en présence:
+mais elles ne se sont encore rien dit.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Ainsi votre superbe cheval est à moi.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je vous l'achèterai.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner,
+mais je vous le prête pour cinquante ans.&mdash;Sommez
+la ville.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;À quelle distance de nous sont les deux
+armées?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;A un mille et demi.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Nous pourrons donc entendre leur alarme
+et eux la nôtre?&mdash;C'est dans ce moment, ô Mars,
+que je te conjure de hâter ici notre ouvrage, afin que
+nous puissions, avec nos épées fumantes, voler au secours
+de nos amis.&mdash;Allons, sonne de ta trompette!</p>
+
+<p class="stage1">(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence.&mdash;Quelques
+sénateurs volsques paraissent sur les
+murs au milieu des soldats.)</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Tullus Aufidius est-il dans vos murs?</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Non, ni lui, ni aucun homme qui
+vous craigne moins que lui, c'est-à-dire, moins que peu.
+Écoutez: nos tambours rassemblent notre jeunesse!
+<span class="stage2">(<i>Alarme dans le lointain.</i>)</span> Nous renverserons nos murs,
+plutôt que de nous y laisser emprisonner: nos portes,
+qui vous semblent fermées, n'ont pour loquets que des
+roseaux; elles vont s'ouvrir d'elles-mêmes. Entendez-vous
+dans le lointain <span class="stage2">(<i>Nouvelle alarme.</i>)</span> C'est Aufidius.
+Écoutez quel ravage il fait dans votre armée en déroute.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Oh! ils sont aux prises.</p>
+
+<p>LARTIUS&mdash;Que leurs cris nous servent de leçon: vite,
+des échelles.</p>
+
+<p class="stage1">(Les Volsques font une sortie.)</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Ils ne nous craignent pas! Ils osent sortir
+de leur ville!&mdash;Allons, soldats, serrez vos boucliers
+contre votre coeur, et combattez avec des coeurs qui
+soient encore plus à l'épreuve du fer que vos boucliers.
+Avancez, vaillant Titus. Ils nous dédaignent fort au delà
+de ce que nous pensions. J'en sue de rage.&mdash;Venez,
+braves compagnons. Celui de vous qui reculera, je le
+traiterai comme un Volsque. Il périra sous mon glaive.</p>
+
+<p class="stage1">(Le signal est donné, les Romains et les Volsques se
+rencontrent.&mdash;Les Romains sont battus et repoussés jusque dans
+leurs tranchées.)</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Que toute la contagion du sud descende sur
+vous, vous la honte de Rome!... vous troupeau de...&mdash;Que
+les clous et la peste vous couvrent de plaies, afin que
+vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous vous
+infestiez les uns les autres à un mille de distance. Ames
+d'oies qui portez des figures humaines, comment avez-vous
+pu fuir devant des esclaves que battraient des
+singes? Par Pluton et l'enfer! ils sont tous frappés par
+derrière, le dos rougi de leur sang et le front blême,
+fuyant et transis de peur.&mdash;Réparez votre faute, chargez
+de nouveau, ou, par les feux du ciel, je laisse là l'ennemi,
+et je tourne mes armes contre vous; prenez-y
+garde. En avant! Si vous voulez tenir ferme, nous
+allons les repousser jusque dans les bras de leurs
+femmes, comme ils nous ont poursuivis jusque dans nos
+tranchées.&mdash;</p>
+
+<p class="stage1">(Les clameurs guerrières recommencent: Marcius charge
+les Volsques et les poursuit jusqu'aux portes de la ville.)</p>
+
+<p>&mdash;Voilà les portes qui s'ouvrent.&mdash;Maintenant secondez-moi
+en braves. C'est pour les vainqueurs que la fortune
+élargit l'entrée de la ville, et non pour les fuyards: regardez-moi,
+imitez-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.)</p>
+
+<p>UN PREMIER SOLDAT.&mdash;Audace de fou! Ce ne sera pas
+moi!</p>
+
+<p>-UN SECOND SOLDAT.&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Vois, les portes se ferment sur lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Les cris continuent.)</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Le voilà pris, je le garantis.</p>
+
+<p>TITUS LARTIUS <i>parait</i>.&mdash;Marcius! qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Il est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Il était sur les talons des fuyards et
+il est entré dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se
+sont refermées; et il est dans Corioles, seul contre tous
+ses habitants.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;O mon brave compagnon! plus brave que
+l'insensible acier de son épée; quand elle plie, il tient
+bon. Il n'ont pas osé te suivre, Marcius!&mdash;Un diamant
+de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu étais un
+guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même. Terrible
+et redoutable, non-seulement dans les coups que tu
+portais; mais ton farouche regard et le son foudroyant
+de ta voix faisaient frissonner les ennemis comme si
+l'univers agité par la fièvre eût tremblé.</p>
+
+<p class="stage1">(Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi.)</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Voyez, seigneur.
+LARTIUS.&mdash;Oh! c'est Marcius: courons le sauver ou
+périr tous avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent et entrent tous dans la ville.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">L'intérieur de la ville.</p>
+
+<p class="stage1">(Quelques Romains chargés de butin.)</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER ROMAIN.&mdash;Je porterai ces dépouilles à Rome.</p>
+
+<p>SECOND ROMAIN.&mdash;Et moi, celles-ci.</p>
+
+<p>TROISIÈME ROMAIN.&mdash;Peste soit de ce vil métal! je l'avais
+pris pour de l'argent.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend toujours dans l'éloignement les cris des combattants.
+&mdash;Marcius et Titus Lartius s'avancent, précédés d'un
+héraut.)</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Voyez ces maraudeurs! qui estiment leur
+temps au prix d'une mauvaise drachme! coussins, cuillers
+de plomb, morceaux de fers d'un liard, pourpoints
+que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont
+portés; voilà ce que ramassent ces lâches esclaves,
+avant que le combat soit fini.&mdash;Tombons sur eux.&mdash;Mais
+écoutez, quel fracas autour du général ennemi? &mdash;Volon
+à lui!&mdash;C'est là qu'est l'homme que mon
+coeur hait; c'est Aufidius qui massacre nos Romains.
+Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats
+suffisant pour garder la ville, tandis que moi, avec ceux
+qui ont du coeur, je vole au secours de Cominius.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Digne seigneur, ton sang coule; tu es trop
+épuisé-par ce premier exercice pour entreprendre un
+second combat.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Seigneur, ne me louez point, l'ouvrage que
+j'ai fait ne m'a pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que
+je perds me soulage, au lieu de m'affaiblir. C'est dans
+cet état que je veux paraître devant Aufidius, et le combattre.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Que la belle déesse de la fortune t'accorde
+son amour; et que ses charmes puissants détournent
+l'épée de tes ennemis, vaillant Marcius; que la prospérité
+te suive comme un page.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Ton ami n'est pas au-dessous de ceux
+qu'elle a placés au plus haut rang. Adieu!</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Intrépide Marcius! Toi, va sonner ta trompette
+dans la place publique, et rassemble tous les officiers
+de la ville: c'est là que je leur ferai connaître mes
+intentions. Partez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Les environs du camp de Cominius.</p>
+<p class="stage1">COMINIUS <i>faisant retraite avec un nombre de soldats</i>.</p>
+<br>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Respirez, mes amis; bien combattu! Nous
+quittons le champ de bataille en vrais Romains, sans
+folle témérité dans notre résistance, sans lâcheté dans
+notre retraite.&mdash;Croyez-moi, mes amis, nous serons encore
+attaqués.&mdash;Dans la chaleur de l'action, nous avons
+entendu par intervalles les charges de nos amis apportées
+par le vent. Dieux de Rome, accordez-leur le succès
+que nous désirons pour nous-mêmes! Faites que nos
+deux armées se rejoignent, le front souriant, et puissent
+vous offrir ensemble un sacrifice d'actions de grâces!
+<span class="stage2">(<i>Un messager paraît</i>.)</span>&mdash;Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les habitants de Corioles ont fait une
+sortie et livré bataille à Lartius et Marcius. J'ai vu nos
+troupes repoussées jusque dans les tranchées et aussitôt
+je suis parti.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Quoique tu dises la vérité, je crois, tu ne
+parles pas bien. Combien y a-t-il que tu es parti?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Plus d'une heure, seigneur.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Quoi! il n'y a pas un mille de distance.
+A l'instant nous entendions encore leur tambour. Comment
+as-tu pu mettre une heure à parcourir un mille,
+et m'apporter des nouvelles si tardives?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les espions des Volsques m'ont donné la
+chasse, et j'ai été forcé de faire un détour de trois ou
+quatre milles: sans quoi, seigneur, je vous aurais apporté
+cette nouvelle une demie-heure plus tôt.</p>
+
+<p class="stage1">(Marcius arrive.)</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Quel est ce guerrier là-bas, qui a l'air
+d'avoir été écorché tout vif. O Dieu! il a bien le port
+de Marcius; ce n'est pas la première fois que je l'ai vu
+dans cet état!</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Suis-je venu trop tard?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre
+du son d'un tambourin, que moi la voix de Marcius
+de celle de tout homme.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Suis-je venu trop tard?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Oui, si vous ne revenez pas couvert du
+sang des ennemis, mais baigné dans votre propre sang.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Oh! laissez-moi vous embrasser avec des
+bras aussi robustes que lorsque je faisais la cour à
+ma femme, et avec un coeur aussi joyeux qu'à la fin de
+mes noces, lorsque les flambeaux de l'hymen me guidèrent
+à la couche nuptiale.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Il est occupé à porter des décrets: il condamne
+les uns à mort, les autres à l'exil; rançonne celui-ci,
+fait grâce à celui-là ou le menace: il régit Corioles
+au nom de Rome, et la gouverne comme un docile
+lévrier caressant la main qui le tient en lesse.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Où est ce malheureux qui est venu m'annoncer
+que les Volsques vous avaient repoussés jusque
+dans vos tranchées? Où est-il? Qu'on le fasse venir.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Laissez-le en paix; il vous a dit la vérité.
+Mais quant à nos seigneurs les plébéiens..... (Peste soit
+des coquins.... des tribuns, voilà tout ce qu'ils méritent),
+la souris n'a jamais fui le chat comme ils fuyaient devant
+une canaille encore plus méprisable qu'eux.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Mais comment avez-vous pu triompher?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Ce temps est-il fait pour l'employer en récits?
+Je ne crois pas.... Où est l'ennemi? Êtes-vous
+maîtres du champ de bataille? Si vous ne l'êtes pas,
+pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le soyez
+devenus?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Marcius, nous avons combattu avec désavantage;
+et nous nous sommes repliés, pour assurer
+l'exécution de nos desseins.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Quel est leur ordre de bataille? Savez-vous
+de quel côté sont placées leurs troupes d'élite?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Suivant mes conjectures, leur avant-garde
+est formée des Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats:
+à leur tête est Aufidius, le centre de toutes leurs espérances.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je vous conjure, au nom de toutes les batailles
+où nous avons combattu et de tout le sang que
+nous avons versé ensemble, au nom des serments que
+nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi
+sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons
+pas l'occasion. Remplissons l'air de traits et d'épées
+nues: tentons la fortune à cette heure même....</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;J'aimerais mieux vous voir conduire à un
+bain salutaire, et panser vos blessures: mais jamais je
+n'ose vous refuser ce que vous demandez. Choisissez vous-même
+parmi ces soldats ceux qui peuvent le mieux seconder
+votre entreprise.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je choisis ceux qui voudront me suivre. S'il
+y a parmi vous quelqu'un (et ce serait un crime d'en
+douter) qui aime sur son visage le fard dont il voit le
+mien coloré, qui craigne moins pour ses jours que pour
+son honneur, qui pense qu'une belle mort est préférable
+à une vie honteuse, et qui chérisse plus sa patrie que lui-même;
+qu'il vienne, seul ou suivi de ceux qui pensent
+de même: qu'il étende comme moi la main <span class="stage2"><i>(il lève la
+main)</i></span> en témoignage de ses dispositions, et qu'il suive
+Marcius.&mdash;</p>
+
+<p class="stage1">(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs épées, élèvent
+Marcius sur leurs bras, et font voler leurs bonnets en l'air.)</p>
+
+<p>&mdash;Oh! laissez-moi! Voulez-vous faire de moi un glaive?
+Si ces démonstrations ne sont pas une vaine apparence,
+qui de vous ne vaut pas quatre Volsques? Pas un de vous
+qui ne puisse opposer au vaillant Aufidius un bouclier
+aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces à tous;
+mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les autres
+réserveront leur courage pour quelque autre combat que
+l'occasion amènera. Allons marchons. Quatre des plus
+braves recevront immédiatement mes ordres.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Marchez, mes amis: tenez ce que promet
+cette démonstration; et vous partagerez avec nous tous
+les fruits de la guerre.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent et suivent Coriolan.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les portes de Corioles.</p>
+
+<p class="stage1">TITUS LARTIUS, <i>ayant laissé une garnison dans Corioles,
+marche, avec un tambour et un trompette, vers</i> COMINIUS
+ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES SOLDATS, UN ESPION.</p>
+<br>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Veillez à la garde des portes: suivez les
+ordres que je vous ai donnés. À mon premier avis, envoyez
+ces centuries à notre secours: le reste pourra tenir
+quelque temps; si nous perdons la bataille, nous ne pouvons
+pas garder la ville.</p>
+
+<p>LE LIEUTENANT.&mdash;Reposez-vous sur nos soins, seigneur.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Rentrez et fermez vos portes sur nous.
+Guide, marche; conduis-nous au camp des Romains.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">L'autre camp des Romains.</p>
+
+<p class="stage1"><i>On entend des cris de bataille</i>
+MARCIUS ET AUFIDIUS <i>entrent par différentes portes et se rencontrent</i>.</p>
+<br>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je ne veux combattre que toi: je te hais
+plus que l'homme qui viole sa parole..</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ma haine égale la tienne, et l'Afrique n'a
+point de serpent que j'abhorre plus que ta gloire, objet
+de ma jalousie. Affermis ton pied.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Que le premier qui reculera meure l'esclave
+de l'autre, et que les dieux le punissent encore dans
+l'autre vie!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi
+de tes clameurs comme un lièvre.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Tullus, pendant trois heures entières, je
+viens de combattre seul dans les murs de Corioles, et j'y
+ai fait tout ce que j'ai voulu. Ce sang dont tu vois mon
+visage masqué, n'est pas le mien; pour te venger, appelle
+et déploie toutes tes forces.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons
+d'ancêtres, tu ne m'échapperais pas ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils combattent sur place: quelques Volsques viennent au
+secours d'Aufidius: Marcius combat contre eux, jusqu'à ce
+qu'ils se retirent hors d'haleine.)</p>
+
+<p>AUFIDIUS, <i>en se retirant aux Volsques</i>.&mdash;Plus officieux que
+braves, vous m'avez déshonoré par votre sotte assistance.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils fuient poussés par Marcius.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">(Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite.
+Cominius entre par une porte avec les Romains; Marcius entre
+par l'autre, un bras en écharpe.)</p>
+<br>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Si je te racontais en détail tout ce que tu as
+fait aujourd'hui, tu ne croirais pas toi-même à tes
+propres actions. Mais je garde ce récit pour un autre
+lieu: c'est là que les sénateurs mêleront des larmes à
+leurs sourires; que nos illustres patriciens écouteront,
+hausseront les épaules, et finiront par admirer; que nos
+dames romaines trembleront d'effroi et de plaisir; que
+ces tribuns imbéciles, qui, ligués avec les vils plébéiens,
+détestent ta gloire, seront forcés de s'écrier, en dépit de
+leurs coeurs: «Nous remercions les dieux d'avoir accordé
+à Rome un tel guerrier.» Et pourtant, avant le
+banquet de cette journée dont tu es venu encore prendre
+ta part, tu étais déjà rassasié.</p>
+
+<p class="stage1">(Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de
+poursuivre l'ennemi.)</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;O mon général! <span class="stage2">(<i>Montrant Marcius</i>.)</span> Voilà le
+coursier, nous n'en sommes que le caparaçon.&mdash;Avez-vous
+vu?....</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;De grâce, épargnez-moi: ma mère, qui a
+le privilège de vanter son sang, m'afflige quand elle me
+donne des louanges. J'ai fait comme vous tout ce que
+j'ai pu, par le même motif qui vous anime, l'amour de
+ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu'il souhaitait
+a fait plus que moi.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Vous ne serez point le tombeau de votre
+mérite: il faut que Rome connaisse tout le prix d'un de
+ses enfants. Dérober à sa connaissance vos actions, ce serait
+un crime plus grand qu'un vol, ce serait une trahison.
+On peut les célébrer, les élever au comble de la louange,
+sans passer les bornes de la modération. Ainsi, je vous
+en conjure, écoutez-moi en présence de toute l'armée,
+je veux dire ce que vous êtes, et non récompenser ce
+que vous avez fait.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;J'ai sur mon corps quelques blessures, qui
+deviennent plus cuisantes quand j'en entends parler.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;N'en pas parler serait une ingratitude qui
+pourrait les envenimer et les rendre mortelles.&mdash;De tous
+les chevaux dont nous avons pris un bon nombre, de
+tous les trésors que nous avons amassés dans Corioles et
+sur le champ de bataille, nous vous offrons la dîme: levez
+à votre choix ce tribut sur tout le butin, avant
+le partage général.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je vous remercie, général; mais je ne puis
+amener mon coeur à accepter aucun salaire pour ce qu'a
+fait mon épée; je refuse votre offre, et ne veux qu'une
+part égale à ceux qui ont assisté à l'action.&mdash;</p>
+
+<p class="stage1">
+(Fanfares; acclamations redoublées: tous s'écrient <i>Marcius,
+vive Marcius</i>! en jetant leurs bonnets en l'air et agitant leurs
+lances. Cominius et Lartius ôtent leur casques, et restent la
+tête découverte devant toute l'armée.)
+</p>
+
+<p>&mdash;Puissent ces mêmes instruments que vous profanez
+perdre à jamais leurs sons, si les tambours et les trompettes
+doivent se changer en organes de la flatterie sur
+le champ de bataille! Laissez aux cours et aux cités le
+privilège de n'offrir que les dehors perfides de l'adulation
+et de rendre l'acier aussi doux que la soie du parasite.
+Qu'on les réserve pour donner le signal des combats.
+C'est assez, vous dis-je. Parce que vous voyez sur mon
+nez quelques traces de sang que je n'ai pas encore eu le
+temps de laver,&mdash;parce que j'ai terrassé quelques faibles
+ennemis, exploits qu'ont faits comme moi une foule
+d'autres soldats qui sont ici, et qu'on ne remarque pas
+vous me recevez avec des acclamations hyperboliques
+comme si j'aimais que mon faible mérite fût alimenté
+par des louanges assaisonnées de mensonge!</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Vous avez trop de modestie, vous êtes plus
+ennemi de votre gloire que reconnaissant envers nous,
+qui vous rendons un hommage sincère. Si vous vous
+irritez ainsi contre vous-même, vous nous permettrez
+de vous enchaîner comme un furieux qui cherche à
+se détruire de ses mains; afin de pouvoir vous parler
+raison en sûreté. Que toute la terre sache donc comme
+nous, que c'est Caïus Marcius qui remporte la palme de
+cette guerre: je lui en donne pour gage mon superbe
+coursier, connu de tout le camp, avec tous ses ornements;
+et dès ce moment, en récompense de ce qu'il a fait devant
+Corioles, je le proclame, au milieu des cris et des applaudissements
+de toute l'armée, <i>Caïus Marcius Coriolanus</i>&mdash;Portez
+toujours noblement ce surnom.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Acclamations.&mdash;Musique guerrière.)</p>
+
+<p class="stage1">(Toute l'armée répète: <i>Caïus Marcius Coriolanus!</i>)</p>
+
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Je vais laver mon visage; et alors vous verrez
+s'il est vrai que je rougisse ou non.&mdash;N'importe! je
+vous rends grâces. Je veux monter votre coursier, et
+dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour soutenir
+le beau surnom que vous me décernez.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Allons, entrons dans notre tente; avant de
+nous livrer au repos, il nous faut instruire Rome de nos
+succès. Vous, Titus Lartius, retournez à Corioles; et envoyez-nous
+à Rome les citoyens les plus considérables,
+afin que nous puissions conférer avec eux, dans leur intérêt
+comme dans le nôtre.</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Je vais le faire, seigneur.</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Les dieux commencent à se jouer de moi:
+moi, qui viens tout à l'heure de refuser les plus magnifiques
+présents, je me vois obligé de demander une grâce
+à mon générai.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Elle vous est accordée. Quelle est-elle?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;J'ai passé quelque temps ici à Corioles,
+chez un pauvre citoyen qui m'a traité en ami. Il a
+poussé dans le combat un cri vers moi: je l'ai vu faire
+prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant moi, et la
+fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la liberté de
+mon malheureux hôte.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;O noble demande! Fût-il le bourreau de
+mon fils, il sera libre comme l'air. Rendez-lui la liberté,
+Titus!</p>
+
+<p class="stage1">LARTIUS.&mdash;Son nom, Marcius?</p>
+
+<p>MARCIUS.&mdash;Par Jupiter! je l'ai oublié.&mdash;Je suis fatigué,
+et ma mémoire en est troublée: n'avez-vous point de
+vin ici?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Entrons dans nos tentes: le sang se fige
+sur votre visage; il est temps que vous preniez soin de
+vos blessures: allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE X</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le camp des Volsques.</p>
+
+
+<p class="stage1"><i>Bruit d'instruments militaires</i>: TULLUS AUFIDIUS <i>parait
+tout sanglant avec deux ou trois officiers</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;La ville est prise.</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Elle sera rendue à de bonnes conditions.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Des conditions! Je voudrais être Romain....
+car étant Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis.
+Des conditions! Eh! y a-t-il de bonnes conditions dans
+un traité pour le parti gui est à la merci du vainqueur?&mdash;Marcius,
+cinq fois j'ai combattu contre toi, et
+cinq fois tu m'a vaincu; et tu me vaincrais toujours, je
+crois, quand nos combats se renouvelleraient aussi souvent
+que nos repas! Mais, j'en jure par les éléments, si
+je me rencontre encore une fois avec lui face à face, il
+sera à moi ou je serai à lui. Mon émulation renonce
+à l'honneur dont elle s'est piquée jusqu'ici; et au
+lieu d'espérer, comme je l'ai fait, de le terrasser, en luttant
+en brave et fer contre fer, je lui tendrai quelque
+piège: il faut qu'il succombe ou sous ma fureur, ou sous
+mon adresse.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;C'est le démon!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma
+valeur est empoisonnée par les affronts qu'elle a reçus
+de lui; elle change de nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire,
+ni la nudité, ni la maladie, ni le temple, ni le
+Capitole, ni les prières des prêtres, ni l'heure du sacrifice,
+aucune de ces barrières qui s'opposent à la fureur,
+ne pourront élever leurs privilèges traditionnels et
+pourris contre la haine que je porte à Marcius. Partout
+où je le trouverai, dans mes propres foyers, sous la
+garde de mon frère, là, violant les lois de l'hospitalité,
+je laverai dans son sang ma cruelle main.&mdash;Vous, allez
+à la ville; voyez comment les Romains la gardent, quels
+sont les otages qu'ils ont demandés pour Rome.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;N'y viendrez-vous pas vous-même?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;On m'attend au bosquet de cyprès, au sud
+des moulins de la ville. Je vous prie, revenez m'apprendre
+en ce lieu quel cours suit la fortune afin que je
+règle ma marche sur celle des événements.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;J'exécuterai vos ordres, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La ville de Rome. Place publique.
+MÉNÉNIUS, SICINIUS ET BRUTUS.</p>
+<br>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;L'augure m'a dit que nous aurions des
+nouvelles ce soir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Bonnes ou mauvaises?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Peu favorables aux voeux du peuple; car
+il n'aime pas Marcius.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;La nature enseigne aux animaux à distinguer
+leurs amis.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quel est, je vous prie, l'animal que le loup
+aime?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;L'agneau.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens,
+toujours affamés, voudraient dévorer le noble Marcius.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'est un agneau, qui bêle comme un ours.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Un ours? soit: mais qui vit comme un
+agneau. Vous êtes vieux tous les deux; répondez à une
+question.</p>
+
+<p>TOUS DEUX.&mdash;Voyons cette question.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quel est le vice manquant à Marcius que
+vous n'ayez vous deux en abondance?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il ne lui manque aucun défaut; il est richement
+pourvu.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;D'orgueil en particulier.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et par-dessus tout de jactance.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Voilà qui est étrange! Et vous deux, savez-vous
+le blâme dont vous êtes l'objet dans la ville? Je
+veux dire de la part des gens de notre ordre? le savez-vous?</p>
+
+<p>LES DEUX TRIBUNS.&mdash;Comment, de quel blâme pouvons-nous
+être l'objet?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Puisque vous parlez d'orgueil, m'écouterez-vous
+sans humeur?</p>
+
+<p>LES DEUX TRIBUNS.&mdash;Oui: allons, voyons.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Après tout, qu'importe! car il n'est pas
+nécessaire de voler beaucoup les occasions pour vous
+dérober beaucoup de votre patience&mdash;Suivez sans frein
+votre penchant naturel; et prenez de l'humeur tant qu'il
+vous plaira, si du moins c'est un plaisir pour vous que de
+vous fâcher. Vous reprochez à Marcius de l'orgueil!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oh! je sais que vous faîtes très peu de
+choses à vous tout seuls. Vous avez abondance de secours:
+sans quoi vos actions seraient merveilleusement
+rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire beaucoup
+à vous seuls.&mdash;Vous parlez d'orgueil? Ah! si vous
+pouviez tourner les yeux et voir la nuque de vos cous,
+si vous pouviez faire une revue intérieure de vos bonnes
+personnes, si vous le pouviez.....</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Eh bien! qu'arriverait-il?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Eh bien! vous verriez une paire de magistrats
+sans mérite, orgueilleux, violents, entêtés, en d'autres
+termes, aussi sots qu'on en ait jamais vu dans Rome.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ménénius, on vous connaît bien aussi.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;On me connaît pour un patricien d'humeur
+joviale, qui ne hait pas une coupe de vin généreux, pur
+de tout mélange avec une seule goutte du Tibre; qui a,
+dit-on, le défaut d'accueillir trop favorablement les
+plaintes du premier venu, d'être trop prompt, et de
+prendre feu comme de l'amadou pour le plus léger motif.
+On peut dire encore qu'il m'arrive plus souvent de
+converser avec la croupe noire de la nuit qu'avec le front
+riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et
+toute ma malice s'exhale en paroles. Lorsque je rencontre
+deux politiques tels que vous, il m'est impossible
+de les appeler des Lycurgues. Si la liqueur que
+vous me versez m'affecte désagréablement le palais, je
+fais la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont
+bien parlé, quand je trouve des âneries dans la majeure
+partie de vos syllabes, et quoique je me résigne à supporter
+ceux qui disent que vous êtes de graves personnages
+dignes de nos respects, cependant ceux qui disent
+que vous avez de bonnes figures mentent effrontément.
+Si c'est là ce que vous voyez dans la carte de mon microcosme<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>,
+s'ensuit-il qu'on me connaisse bien aussi?
+Voyons, quels défauts votre aveugle perspicacité découvrira-t-elle
+dans mon caractère, si moi aussi je suis bien
+Connu?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Microcosme (ou petit monde). Ce nom a été donné à l'homme
+par beaucoup de médecins et de philosophes anciens, qui ont
+considéré notre corps comme l'abrégé de l'univers.</blockquote>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez, allez! nous vous connaissons de reste.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mêmes,
+ni quoi que ce soit. Vous recherchez les coups
+de chapeau et les courbettes des pauvres malheureux;
+vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre
+le plaidoyer d'une marchande de citrons contre un
+marchand de robinets, et vous remettez à une seconde
+audience la décision de ce procès de trois sous. Quand
+vous êtes sur votre tribunal, juges entre deux parties,
+si par malheur vous avez la colique, vous faites des
+grimaces comme de vrais masques, vous dressez l'étendard
+rouge contre toute patience, et, demandant un pot
+de chambre à grands cris, vous renvoyez les deux parties
+plus acharnées l'une contre l'autre, et la cause plus
+embrouillée; tout l'accord que vous mettez entre eux,
+c'est de les traiter tous deux de fripons. Vous êtes un
+étrange couple!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez, allez! On sait que vous dîtes plus de
+bons mots à table, que vous ne siégez utilement au
+Capitole.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur
+gravité devant des objets aussi ridicules que vous; votre
+meilleur raisonnement ne vaut pas un poil de votre
+barbe, qui tout entière ne mérite pas l'honneur d'être
+enterrée dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans le bât
+d'un âne; et vous osez dire que Marcius a de l'orgueil!
+Marcius, qui, évalué au plus bas, vaut tous vos ancêtres
+ensemble depuis Deucalion, quoique peut-être quelques-uns
+des plus illustres fussent des bourreaux héréditaires.
+Bonsoir à vos Seigneuries; une plus longue conversation
+avec vous infecterait mon cerveau. Pasteurs des
+animaux de plébéiens, vous me permettrez de prendre
+congé de vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Brutus et Sicinius se retirent à l'écart.)
+(Surviennent Volumnie, Virgilie et Valérie.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Qu'est-ce donc, belles et nobles dames?
+La lune, descendue sur la terre, n'y brillerait pas de
+plus de majesté que vous. Et que cherchent vos regards
+empressés?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Honorable Ménénius, mon fils Marcius
+approche: pour l'amour de Junon, ne nous retardez pas.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ah! Marcius revient à Rome?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Oui, noble Ménénius, et avec la gloire la
+plus éclatante.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes
+remerciements. Oh! Marcius revient à Rome!</p>
+
+<p>VOLUMNIE ET VIRGILIE.&mdash;Oui, rien de plus vrai.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Voyez: cette lettre est de sa main. Le
+sénat en a reçu une autre, sa femme une autre, et il y
+en a une pour vous, je crois, à la maison.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oh! je vais donner ce soir des fêtes à
+ébranler les voûtes: une lettre pour moi!</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Oui, sûrement, il y a une lettre pour vous:
+je l'ai vue.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Une lettre pour moi! elle m'assure sept
+ans de santé. Pendant sept ans je ferai la nique au
+médecin. La plus fameuse ordonnance de Galien n'est
+que drogue d'empirique, et ne vaut pas mieux qu'une
+médecine de cheval, en comparaison de ce préservatif.
+N'est-il point blessé? Il n'a pas coutume de revenir sans
+blessures.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Oh! non, non, non!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Oh! il est blessé: j'en rends grâce aux dieux.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas
+trop. Les blessures lui vont bien. Apporte-t-il dans sa
+poche une victoire?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Elle couronne son front. Voilà la troisième
+fois, Ménénius, que mon fils revient avec la guirlande
+de chêne.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;A-t-il frotté Aufidius comme il faut?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu
+l'un contre l'autre; mais qu'Aufidius a pris la fuite.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oh! il était temps, je le lui garantis: s'il
+eût résisté encore, je n'aurais pas voulu être traité
+comme lui pour tous les trésors de Corioles.&mdash;Le sénat
+est-il informé de cette nouvelle?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Allons, mesdames.&mdash;Oui, oui, le sénat a
+reçu des lettres du général, qui donne à mon fils la
+gloire de cette guerre. Il a, dans cette action, deux fois
+surpassé l'honneur de ses premiers exploits.</p>
+
+<p>VALÉRIE.&mdash;Il est vrai qu'on raconte de lui des choses
+merveilleuses.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Merveilleuses! oui, je vous le garantis; et
+bien achetées par lui.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Que les dieux nous en confirment la vérité!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;La vérité? Ah! par exemple!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;La vérité? je vous le jure, moi; tout cela
+est vrai.&mdash;Où est-il blessé?&mdash;<span class="stage2">(<i>Aux tribuns</i>.)</span> Que les dieux
+conservent vos bonnes Seigneuries. Marcius revient à
+Rome. Il a de nouveaux sujets d'avoir de l'orgueil.&mdash;Où
+est-il blessé?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;A l'épaule et au bras gauche.&mdash;Là resteront
+de larges cicatrices qu'il pourra montrer au peuple,
+quand il demandera la place qui lui est due.&mdash;Lorsqu'il
+repoussa Tarquin, il reçut sept blessures.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il en a une sur le cou, et deux dans la
+cuisse: je lui en connais neuf.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Avant cette dernière expédition, il avait
+déjà reçu vingt-cinq blessures.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il en a donc maintenant vingt-sept, et
+chaque blessure fut le tombeau d'un ennemi. Entendez-vous
+les trompettes?</p>
+
+
+<p class="stage1">(Acclamations et fanfares.)</p>
+
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Voilà les avant-coureurs de Marcius: il
+fait marcher devant lui le bruit de la victoire, et derrière
+lui il laisse des pleurs. La mort, ce sombre fantôme, est
+assise sur son bras vigoureux: ce bras se lève, retombe,
+et alors les hommes meurent.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Les trompettes sonnent. On voit paraître Cominius et Titus Lartius;
+Coriolan est au milieu d'eux, le front ceint d'une couronne
+de chêne; les chefs de l'armée et les soldats le suivent: un
+héraut le précède.)</p>
+
+
+<p>LE HÉRAUT.&mdash;Apprends, ô Rome, que Marcius a combattu
+seul dans les murs de Corioles, où il a gagné avec
+gloire un nom qui s'ajoute au nom de Caïus Marcius.
+<i>Coriolan</i> est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu à
+Rome, illustre Coriolan!</p>
+
+
+<p class="stage1">(Fanfares.)</p>
+
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.&mdash;Soyez le bienvenu à Rome, illustre
+Coriolan!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Assez! cela blesse mon coeur; je vous prie,
+cessez.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Voyez votre mère.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oh! je le sais, vous avez imploré tous les
+dieux pour ma prospérité.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Il fléchit le genou.)</p>
+
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Non, mon brave soldat, lève-toi; lève-toi,
+mon cher Marcius, mon noble Caïus, et encore un surnom
+nouveau qui comble l'honneur de tes exploits! Oui,
+<i>Coriolan</i>: n'est-ce pas le nom qu'il faut que je te donne?
+Mais voilà ta femme...</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Salut, mon gracieux silence! Quoi! aurais-tu
+donc ri si tu m'avais vu rapporté dans un cercueil,
+toi qui pleures à mon triomphe? Ah! ma chère, ce
+sont les veuves de Corioles, et les mères qui ont perdu
+leurs enfants qui pleurent ainsi...</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Que les dieux te couronnent!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Ah! vous vivez encore? <span class="stage2">(<i>A Valérie</i>.)</span> Aimable
+dame, pardonnez.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Je ne sais de quel côté me tourner.&mdash;O
+mon fils! sois le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi,
+général, soyez tous les bienvenus.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Sois mille et mille fois le bienvenu! Je
+suis prêt à pleurer et à rire. Mon coeur est tout à la fois
+triste et gai.&mdash;Sois le bienvenu! Qu'une malédiction
+dévore le coeur de celui qui n'est pas joyeux de te voir!
+Vous êtes trois que Rome doit adorer: mais j'en atteste
+tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs
+ingrats sur lesquels on ne peut greffer la moindre affection
+pour vous. N'importe: soyez les bienvenus, ô guerriers!
+Une ortie ne sera jamais qu'une ortie, et les travers
+des fous seront toujours folie.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Il a toujours raison.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Toujours Ménénius, toujours le même.</p>
+
+<p>LE HÉRAUT.&mdash;Faites place: avancez.</p>
+
+<p>CORIOLAN, <i>à sa mère et à sa femme</i>.&mdash;Donnez-moi votre
+main, et vous la vôtre. Avant que je puisse abriter ma
+tête sous notre propre toit, mon devoir m'oblige à
+visiter nos bons patriciens, de qui j'ai reçu mille félicitations,
+accompagnées d'une foule d'honneurs.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;J'ai assez vécu pour voir mes voeux accomplis,
+et réaliser les songes de mon imagination. Une
+seule chose te manque, et je ne doute pas que Rome ne
+te l'accorde.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Sachez, ô tendre mère, que j'aime mieux
+les servir à mon gré, que de leur commander selon leur
+goût.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Allons au Capitole.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares: ils sortent en pompe comme ils sont entrés; les
+tribuns restent.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Toutes les langues parlent de lui; les yeux
+affaiblis de la vieillesse empruntent le secours des
+lunettes pour le voir: la nourrice babillarde, toute
+occupée de jaser de lui, n'entend plus les cris de son
+nourrisson; le dernier souillon de cuisine songe à sa
+parure, arrange son plus beau mouchoir sur sa gorge
+enfumée, et court gravir sur les murs pour le regarder.
+On se presse sur les échoppes, dans les boutiques, aux
+fenêtres; les plombs sont couverts de peuple; on voit
+les figures les plus diverses à cheval sur les toits, tous
+empressés de le voir. Les prêtres, qui se montrent si
+rarement, se confondent avec la multitude, et se pressent
+pour arriver tout essoufflés à une place vulgaire. Les
+dames exposent les lis et les roses de leurs joues délicates,
+et livrent nus les charmes de leur visage aux brûlants
+baisers de Phoebus. C'est un bruit, un tumulte autour
+de lui! on dirait qu'un dieu est recelé dans sa personne
+mortelle, et lui donne un aspect plein de grâce.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Je vous le garantis consul dans l'instant
+même.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Notre charge, en ce cas, tant que durera son
+autorité, peut se reposer à loisir.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs,
+cette modération qui sait le terme d'où il faut partir, et
+celui où il faut s'arrêter: il perdra tout ce qu'il a gagné.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'est là l'espérance qui nous console.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;N'en doutez pas. Le peuple, dont nous
+sommes l'appui, conservera son ancienne aversion pour
+lui, et oubliera, à la plus légère occasion, tous les nouveaux
+honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et, lui-même,
+il les rejettera, je n'en doute pas, car il s'en fera
+gloire.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le
+consulat, jamais il ne consentirait à paraître sur la place
+publique revêtu du vêtement râpé de l'humilité; qu'il
+dédaignerait l'usage de montrer aux plébéiens ses blessures,
+pour mendier (disait-il) leurs voix empestées.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;C'est la vérité.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ce sont ses propres termes. Oh! il renoncera
+plutôt à cette dignité, que de ne la pas devoir uniquement
+aux suffrages des chevaliers, et aux voeux des
+nobles.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Qu'il persiste dans cette résolution! qu'il
+l'exécute! et je n'en désire pas davantage.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il est vraisemblable qu'il le fera.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Alors ce sera, comme nous le voulons, sa
+ruine certaine.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il faut le perdre, ou nous perdons notre
+autorité. Pour arriver à nos fins, ne nous lassons pas
+de représenter aux plébéiens quelle haine Marcius a
+toujours nourrie contre eux; comment il a fait tous ses
+efforts pour en faire des bêtes de somme, imposer silence
+à leurs défenseurs, et les dépouiller de leurs plus chers
+privilèges; comment il les regarde, sous le rapport des
+facultés, de la capacité, de la grandeur d'âme, et de
+l'aptitude à la vie du monde, comme des chameaux
+employés à la guerre, qui ne reçoivent leur nourriture
+que pour porter des fardeaux, et qui sont accablés de
+coups, quand ils succombent sous le poids.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ces idées suggérées, comme vous dites,
+dans une occasion favorable, lorsque sa prodigieuse
+insolence offensera le peuple, enflammeront le courroux
+de la multitude comme une étincelle embrase le
+chaume desséché, et allumeront un incendie qui
+obscurcira pour jamais Marcius. L'occasion ne nous
+manquera pas, pourvu qu'on l'irrite: c'est une chose
+aussi aisée que de lancer des chiens contre les moutons.</p>
+
+<p class="stage1">(Un messager paraît.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Que venez-vous nous apprendre?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;On désire votre présence au Capitole.
+On croit que Marcius sera consul. J'ai vu les muets se
+presser en foule pour le voir, et les aveugles attentifs à
+ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur son
+passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs
+écharpes, leurs gants et leurs mouchoirs; les nobles
+s'inclinaient comme devant la statue de Jupiter, les
+plébéiens faisaient une grêle de leurs bonnets; leurs
+acclamations étaient comme la voix du tonnerre. Jamais
+je n'ai rien vu de semblable.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allons au Capitole; portons-y pour le
+moment des yeux et des oreilles: mais tenons nos coeurs
+prêts pour l'événement.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène est toujours à Rome. Le Capitole.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Deux officiers viennent placer des coussins</i>.</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;Allons, allons, ils sont ici tout à
+l'heure.&mdash;Combien y a-t-il de candidats pour le consulat?</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Trois, dit-on, mais tout le monde
+croit que Coriolan l'emportera.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;C'est un brave soldat, mais il a un
+orgueil qui crie vengeance et il n'aime pas le petit peuple.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Certes, nous avons eu plusieurs
+grands hommes qui ont flatté le peuple, et qui n'ont pu
+s'en faire aimer; et il y en a beaucoup que le peuple
+aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans motif,
+il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de
+Coriolan pour la haine du peuple et pour son amour
+est la preuve de la connaissance qu'il a de son vrai
+caractère; sa noble insouciance ne lui permet pas de
+dissimuler ses sentiments.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;S'il lui était égal d'être aimé, ou
+non, il serait resté dans son indifférence, et n'eut fait au
+peuple ni bien ni mal; mais il cherche la haine des plébéiens
+avec plus de zèle qu'ils n'en peuvent avoir à la
+lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire connaître en
+tout comme leur ennemi déclaré. Or, s'étudier ainsi à
+s'attirer la haine et la disgrâce du peuple, c'est une conduite
+aussi blâmable que de le flatter pour s'en faire
+aimer, politique qu'il dédaigne.</p>
+
+<p>SECOND OFFICIER.&mdash;Il a bien mérité de son pays, et il ne
+s'est point élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui,
+souples et courtois devant la multitude, lui prodiguent
+leurs saluts, sans avoir d'autre titre à son estime et
+à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa gloire
+devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs,
+qu'un silence qui en refuserait l'aveu serait une
+énorme ingratitude; un récit infidèle serait une calomnie
+qui se démentirait elle-même, et recueillerait partout
+le reproche et le mépris.</p>
+
+<p>PREMIER OFFICIER.&mdash;N'en parlons plus. C'est un digne
+homme.&mdash;Retirons-nous; les voilà.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Entrent Coriolan; Ménénius; le consul Cominius, précédé de
+ses licteurs; plusieurs autres sénateurs; Sicinius et Brutus.
+Les sénateurs vont à leurs places; les tribuns prennent les
+leurs à part.)</p>
+
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Après avoir décidé le sort des Volsques, et
+arrêté que Titus Lartius sera rappelé, il nous reste pour
+objet principal de cette assemblée particulière à récompenser
+les nobles services de celui qui a si vaillamment
+combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et
+respectable sénat de Rome d'ordonner au consul ici présent,
+notre digne général dans cette dernière guerre si
+heureuse, de nous parler un peu de ces grandes choses
+qu'a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes
+assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre
+reconnaissance par des honneurs dignes de lui.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Parlez, noble Cominius; ne retranchez
+rien de peur d'être trop long, et faites nous
+penser que notre ordre manque de moyens de récompenser,
+plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs
+du peuple, nous vous demandons une attention favorable
+et ensuite votre bienveillante intervention auprès
+du peuple pour lui faire approuver ce qui se passe ici.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Nous sommes rassemblés pour un objet
+agréable, et nos coeurs sont disposés à respecter et à seconder
+les desseins de cette assemblée.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et nous nous trouverons encore plus heureux
+de le faire, si Coriolan veut se souvenir de témoigner au
+peuple une plus tendre estime qu'il n'a fait jusqu'à présent.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il n'est pas question de cela; il n'en est
+pas question. J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu.
+Voulez-vous bien écouter Cominius parler?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Très-volontiers: mais pourtant mon avis
+était plus raisonnable que votre refus d'y faire attention.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il aime vos plébéiens: mais n'exigez pas
+qu'il se fasse leur camarade de lit. Digne Cominius, parlez.
+<span class="stage2">(<i>A Coriolan, qui se lève et veut sortir</i>.)</span> Non, demeurez
+à votre place.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez
+pas honte d'écouter le récit de ce que vous avez fait de
+glorieux.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;J'en demande pardon à vos Honneurs: j'aimerais
+mieux avoir à guérir encore mes blessures que
+d'entendre répéter comment je les ai reçues.</p>
+
+<p>BRUTUS, <i>à Coriolan</i>.&mdash;Je me flatte que ce n'est pas ce que
+j'ai dit qui vous fait quitter votre siège?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Non: cependant j'ai souvent fui dans une
+guerre de mots, moi qui ai toujours été au-devant des
+coups. Ne m'ayant point flatté, vous ne m'offensez pas:
+Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le méritent.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Autant j'aimerais me laisser gratter la tête
+au soleil pendant qu'on sonne I'alarme, que d'être tranquillement
+assis à entendre faire des monstres de mes riens.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il
+flatter votre multitude toujours croissante, où
+l'on ne trouve pas un homme de bien sur mille, lui qui
+aimerait mieux risquer tous ses membres pour la gloire,
+qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.&mdash;Commencez
+Cominius.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas
+d'une voix faible que I'on doit annoncer les exploits de
+Coriolan. On convient que la valeur est la première des
+vertus, et la plus honorable pour celui qui la possède.
+Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer
+à lui seul l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque
+Tarquin rassembla une armée contre Rome, Marcius
+surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors, qui
+est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre,
+lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa
+devant lui les moustaches hérissées. Debout, au-dessus
+d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son corps, il
+immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés
+contre lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il
+lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de
+cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle d'une
+femme sur la scène, il se montra le premier des
+hommes sur le champ de bataille; en récompense, il
+reçut la couronne de chêne. Ainsi, entrant en homme
+dans la carrière de l'adolescence, il crut comme l'Océan;
+et dans le choc de dix-sept batailles successives, son épée
+ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait
+dans cette guerre, devant les murs de Corioles et dans
+l'enceinte de la ville, permettez-moi de le dire; je ne
+puis en parler comme il le faudrait: il a arrêté les
+fuyards, et son exemple unique a appris aux lâches à
+se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant
+un vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les
+hommes cédaient et tombaient sous sa proue. Son glaive,
+imprimait le sceau de la mort partout où il frappait; de
+la tête aux pieds il était tout en sang, et chacun de ses
+mouvements était marqué par les cris des mourants.
+Seul, il franchit les portes meurtrières de la cité, en
+les marquant d'une destinée inévitable; seul et sans
+être secouru, il les repasse; puis, enlevant les renforts
+qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une planète;
+enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain
+de nos armes vient frapper son oreille attentive;
+aussitôt son courage redouble et ranime son corps
+épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il s'élance,
+moissonnant des vies humaines, comme si le carnage
+devait être éternel, et tant que nous ne sommes point
+maîtres du champ de bataille et de la ville, il ne s'arrête
+pas, même pour reprendre haleine.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Digne homme!</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Il ne sera pas au-dessous des honneurs
+suprêmes que nous lui préparons.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Il a dédaigné les dépouilles des Volsques;
+il a regardé les objets les plus précieux comme la fange
+de la terre: il désire moins que ne donnerait l'avarice
+même; il trouve dans ses actions sa récompense: heureux
+d'employer son temps à I'abréger.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé.</p>
+
+<p>UN SÉNATEUR.&mdash;Qu'on appelle Coriolan.</p>
+
+<p>UN OFFICIER.&mdash;Le voici.</p>
+
+<p class="stage1">(Coriolan entre.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Coriolan, tout le sénat est charmé de vous
+faire consul.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je lui dois pour toujours mes services et
+ma vie.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il ne reste plus qu'à parler au peuple.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Permettez-moi, je vous en conjure, de
+m'affranchir de cet usage: je ne puis revêtir la robe, me
+présenter la tête nue devant le peuple, et le conjurer, au
+nom de mes blessures, de m'accorder ses suffrages. Que
+j'en sois dispensé!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra
+rien, absolument rien de la cérémonie.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ne lui montez pas la tête.&mdash;Et vous, accommodez-vous
+à la coutume, et arrivez aux honneurs
+comme ceux qui vous ont précédé, dans les formes prescrites.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans
+rougir; et l'on pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Remarquez-vous ce qu'il dit là?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci
+et cela; leur montrer des cicatrices dont je ne souffre pas
+et que je voudrais tenir cachées: comme si je n'avais
+reçu tant de blessures que pour recevoir le salaire de
+leurs voix.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ne vous obstinez pas à cela.&mdash;Tribuns du
+peuple, nous vous recommandons nos projets, et nous
+souhaitons tous joie et honneur à notre illustre consul.</p>
+
+<p>LES SÉNATEURS.&mdash;Joie et honneur à Coriolan.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Acclamations.)</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus.)</p>
+
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Vous voyez comme il veut en agir avec le
+peuple.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur
+demandera leurs voix, d'un ton à leur faire sentir qu'il
+méprise le pouvoir qu'ils ont de lui accorder ce qu'il
+sollicite.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Venez, nous allons les instruire de notre
+conduite ici: venez à la place publique, où je sais qu'ils
+nous attendent.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Le Forum.</p>
+
+<p class="stage1">PLUSIEURS CITOYENS <i>paraissent</i>.</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;En un mot, s'il demande nos voix,
+nous ne devons pas les lui refuser.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Nous le pouvons si nous voulons.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Sans doute, nous avons bien ce
+pouvoir en nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que
+nous n'avons pas le pouvoir d'exercer; car s'il nous
+montre ses blessures et nous raconte ses exploits, nous
+serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui parlera
+pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits,
+nous serons bien forcés de parler aussi de notre
+noble reconnaissance. L'ingratitude est un vice monstrueux;
+et si le peuple était ingrat, il deviendrait monstrueux.
+Nous sommes les membres du peuple; nous deviendrions
+des membres monstrueux!</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Mais pour donner de nous-mêmes
+cette idée, il ne nous manque pas grand'chose; car
+lorsque nous nous sommes soulevés pour le prix du blé,
+il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux
+cent têtes.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Il n'est pas le seul qui nous ait appelés
+ainsi; non parce que les uns ont la chevelure brune,
+les autres noire, ou parce que ceux-ci ont une tête chevelue,
+et ceux-là une tête chauve: mais à cause de cette
+grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue.
+Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois
+de nos cerveaux, on les verrait voler en même temps à
+l'est, à l'ouest, au nord et au sud. En partant du même
+centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les points
+de la circonférence.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Vous le croyez? Quelle route prendrait
+mon esprit, à votre avis?</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Oh! votre esprit ne délogerait pas
+aussi promptement qu'un autre, tant il est enfoncé dans
+votre tête dure: mais si une fois il pouvait s'en dégager,
+sûrement il irait droit au sud.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Pourquoi de ce côté-là?</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Pour se perdre dans un brouillard,
+où, après s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans
+une rosée corrompue, le reste reviendrait charitablement
+vous aider à trouver femme.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Vous avez toujours le mot pour rire:
+à votre aise, à votre aise.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Êtes-vous tous résolus à donner
+votre voix? Mais peu importe que tous la donnent; la
+pluralité décide: pour moi je dis que si Coriolan était
+mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son
+égal en mérite. <span class="stage2">(<i>Entrent Coriolan et Ménénius</i>.)</span>&mdash;Le
+voici vêtu de la robe de I'humilité; observons sa conduite.
+Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble; mais
+approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un,
+deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente
+sa requête à chacun en particulier, afin que chacun de
+nous reçoive un honneur personnel, en lui donnant
+notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi donc, et
+je vous montrerai comment nous devons I'approcher.</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.&mdash;C'est cela, c'est cela.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous
+pas que les plus illustres Romains ont fait ce que
+vous faites?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous
+prie, Ménénius. La peste de cet usage! Je ne pourrai
+mettre ma langue au pas. Voyez mes blessures; je les
+ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains de
+vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au
+bruit de nos propres tambours.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut
+les prier de se souvenir de vous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les
+engloutisse! Je désire qu'ils m'oublient, comme ils
+oublient les vertus que nos prêtres leur recommandent
+en pure perte.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Vous gâterez tout.&mdash;Je vous laisse. Parlez-leur,
+je vous prie, comme il convient à votre but; encore
+une fois, je vous en conjure. <span class="stage2">(<i>Il sort</i>.)</span></p>
+
+<p class="stage1">(Deux citoyens approchent.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Dites-leur donc de se laver la figure, et de
+se nettoyer les dents.&mdash;Ah! j'en vois deux qui s'avancent.&mdash;Vous
+savez pourquoi je suis ici debout.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Oui, nous le savons. Dites-nous
+pourtant ce qui vous y conduit?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Mon mérite.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Votre mérite?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oui; et non pas ma volonté.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Pourquoi pas votre volonté?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner
+le pauvre pour lui demander l'aumône.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Vous devez penser que, si nous
+vous accordons quelque chose, c'est dans l'espoir de
+gagner avec vous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous
+m'accorder le consulat?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Le prix, c'est de le demander honnêtement.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Honnêtement?&mdash;Accordez-le moi, je vous
+prie. J'ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous
+montrer en particulier. Eh bien! vous, donnez-moi votre
+bonne voix. Que me répondez-vous?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Vous l'aurez, digne Coriolan.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;J'y compte. Voilà déjà deux excellentes
+voix! J'ai votre aumône: adieu.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Cette manière est un peu bizarre.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN, <i>mécontent</i>.&mdash;Si c'était à refaire... Mais
+n'importe.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se retirent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Deux autres citoyens s'avancent.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je vous prie, s'il dépend de votre voix que
+je devienne consul... Vous voyez que j'ai pris le costume
+d'usage.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Vous avez servi noblement votre
+patrie, et vous ne l'avez pas servie noblement.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Le mot de cette énigme?</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Vous avez été le fléau de ses ennemis;
+et aussi la verge de ses amis. Non, vous n'avez
+pas aimé le commun peuple.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Vous devriez me croire d'autant plus vertueux
+que j'ai été moins commun dans mes amitiés:
+mais je flatterai mes frères les plébéiens pour obtenir
+d'eux une plus tendre estime. C'est une condition
+qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse
+de leur choix, ils préfèrent mes coups de chapeau à
+mon coeur, je leur ferai ces courbettes qui les séduisent
+et j'en serai quitte avec eux pour des grimaces; oui, je
+leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme de
+quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant
+qu'ils en désireront: Je vous conjure donc de me faire
+consul.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Nous espérons trouver en vous
+notre ami; et, dans cet espoir, nous vous donnons nos
+voix de bon coeur.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Vous avez reçu beaucoup de blessures
+pour votre pays.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Il est inutile de vous apprendre, en vous
+les montrant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis
+beaucoup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas
+vous importuner plus longtemps.</p>
+
+<p>TOUS DEUX.&mdash;Que les dieux vous comblent de joie! C'est
+le voeu de notre coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se retirent.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;O voix pleines de douceur! Il vaut mieux
+mourir, il vaut mieux mourir de faim que d'implorer le
+salaire que nous avons déjà mérité. Pourquoi resterais-je
+dans cette robe de laine à solliciter Pierre et Paul? C'est
+l'usage: mais si nous obéissions en tout aux caprices
+de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique
+temps, et l'erreur formerait une énorme montagne
+qu'il ne serait plus possible à la vérité de surmonter.&mdash;Plutôt
+que de faire ainsi le fou, abandonnons la première
+place et l'honneur suprême à qui voudra remplir
+ce rôle.&mdash;Mais je me vois à la moitié de ma tâche:
+puisque j'ai tant fait... patience, et achevons le
+reste.&mdash;<span class="stage2">(<i>Trois citoyens paraissent</i>.)</span> Voici de nouvelles voix.
+<span class="stage2">(<i>Aux citoyens</i>.)</span> Donnez-moi vos voix.&mdash;C'est pour
+vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps;
+c'est pour vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre
+blessures et que je me suis trouvé en personne à dix-huit
+batailles. Pour vos voix, j'ai fait beaucoup de choses
+plus ou moins illustres.&mdash;Donnez-moi vos voix.&mdash;Je
+désire être consul.</p>
+
+<p>CINQUIÈME CITOYEN.&mdash;Il a fait noblement tout ce qu'il a
+fait, et il n'est pas d'honnête homme dont il ne doive
+remporter le suffrage.</p>
+
+<p>SIXIÈME CITOYEN.&mdash;Qu'il soit donc consul; que les dieux
+le comblent de joie, et le rendent l'ami du peuple!</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.&mdash;Amen, amen! Que le ciel te conserve,
+noble consul!</p>
+
+<p class="stage1">(Tous se retirent.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;O dignes suffrages!</p>
+
+
+<p class="stage1">(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.)</p>
+
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns
+vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus
+qu'à vous revêtir des marques de votre dignité pour
+retourner au sénat.</p>
+
+<p>CORIOLAN, <i>aux tribuns</i>.&mdash;Tout est fini?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous
+admet, et doit être convoqué de nouveau pour confirmer
+votre élection.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Où? au sénat?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Là même, Coriolan.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Puis-je changer de robe?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Vous le pouvez.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je vais le faire sur-le-champ, afin que je
+puisse me reconnaître moi-même, avant de me montrer
+au sénat.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je vous accompagnerai. Venez-vous?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nous demeurons ici pour assembler le
+peuple.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Salut à tous les deux!</p>
+
+<p class="stage1">(Coriolan sort avec Ménénius.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il tient le consulat maintenant; et si j'en
+juge par ses yeux, il triomphe dans son coeur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles
+vêtements.&mdash;Voulez-vous congédier le peuple?</p>
+
+<p class="stage1">(Une foule de plébéiens.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi
+cet homme?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Il a nos voix, seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nous prions les dieux qu'il mérite votre
+amour.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Amen; mais si j'en crois ma petite
+intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé
+nos voix.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Rien n'est plus sûr: il s'est bien
+amusé à nos dépens.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Non: c'est sa manière de parler.
+Il ne s'est pas moqué de nous.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Pas un de nous, excepté vous, qui
+ne dise qu'il nous a traités avec mépris. Il devait nous
+montrer les preuves de son mérite, les blessures qu'il a
+reçues pour son pays.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il les a montrées, sans doute?</p>
+
+<p>PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.&mdash;Non: personne ne les a
+vues.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Il nous disait qu'il avait des blessures,
+qu'il les pourrait montrer en particulier; et puis
+faisant un geste dédaigneux avec son bonnet: «Oui je
+veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille
+coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez-moi
+donc votre voix.» Et après que nous l'avons
+donnée, il était ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie
+de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos
+voix si douces. Maintenant que vous les avez données;
+je n'ai plus affaire à vous.»&mdash;N'était-ce pas là se moquer?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit
+de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus,
+pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité
+de lui accorder votre suffrage?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous
+en avait fait la leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir,
+petit serviteur de la république, il était votre ennemi;
+qu'il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué
+les privilèges que vous avez dans l'État; que si,
+parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours
+l'ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront
+en armes contre vous-mêmes? Au moins auriez
+vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient
+digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait
+aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient
+leur voix, changer sa haine contre vous en affection,
+et le rendre votre zélé protecteur.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos
+conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments
+à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des promesses
+avantageuses que vous auriez pu le forcer de
+tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri
+par là ce caractère farouche qui n'endure aisément rien
+de ce qui peut le lier; il serait devenu furieux, et sa rage
+vous aurait servi de prétexte pour passer sans l'élire.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait
+avec un mépris non déguisé alors qu'il avait besoin de
+votre faveur? Et pensez-vous que ce mépris ne vous accablera
+pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser?
+Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc
+une langue que pour parler contre la rectitude de votre
+jugement?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage
+à plus d'un candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui
+vous l'accordez à un homme qui, au lieu de le demander,
+ne fait que se moquer de vous.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Notre choix n'est pas confirmé;
+nous pouvons le révoquer encore.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Et nous le révoquerons: j'ai cinq
+cents voix d'accord avec la mienne.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Moi j'en ai mille, et des amis encore
+pour les soutenir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un
+consul qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur
+laissera pas plus de voix qu'à des chiens qu'on bat pour
+avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour cela.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi,
+révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement
+son orgueil, et n'oubliez pas de parler de sa
+haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous
+l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa
+requête. Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses
+services, a distrait votre attention de son rôle actuel, dont
+l'indécente ironie est l'effet de sa haine invétérée contre
+vous.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Rejetez même cette faute sur nous, sur vos
+tribuns; plaignez-vous du silence de notre autorité qui
+n'a mis aucune opposition, et vous a comme forcés de
+faire tomber votre choix sur sa personne.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Dites que, dans votre choix, vous avez été
+plutôt guidés par notre volonté que par votre inclination;
+que l'esprit préoccupé d'une nécessité qui vous a
+paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à contre-coeur,
+nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous
+vous avions fait de beaux discours sur les services qu'il a
+rendus si jeune à sa patrie, et qu'il a continués si longtemps;
+sur la noblesse de sa race, sur l'illustre maison
+des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus Marcius,
+petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna
+en ces lieux, et Publius et Quintus, à qui nous devons
+les aqueducs qui font arriver la meilleure eau dans
+Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi nommé,
+parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables
+ancêtres de Coriolan.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Né de tels aïeux, soutenu par un mérite
+personnel digne des premières places, voilà l'homme
+que nous avons dû recommander à votre reconnaissance;
+mais en mettant dans la balance sa conduite présente
+et sa conduite passée, vous avez trouvé en lui
+votre ennemi acharné, et vous révoquez vos suffrages
+irréfléchis.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter,
+que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix
+qu'à notre instigation. Aussitôt que vous serez en nombre,
+allez au Capitole.</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.&mdash;Nous n'y manquerons pas. Presque
+tous se repentent de leur choix.</p>
+
+<p class="stage1">(Les plébéiens se retirent.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder
+cette première émeute que d'attendre une occasion plus
+qu'incertaine pour en exciter une plus grande. Si, conservant
+son caractère, il entre en fureur en voyant leur
+refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de
+manière à tirer avantage de son dépit.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Allons au Capitole: nous y serons avant la
+foule des plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés
+par nous, ne semblera, comme cela est en partie, que
+leur propre ouvrage.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p><b>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une rue à Rome.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Fanfares</i>. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS,
+TITUS LARTIUS, <i>sénateurs et patriciens</i>.</p>
+<br>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle
+armée!</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter
+notre traité.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Ainsi les Volsques en sont encore au même
+point qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion
+sur notre territoire, à la première occasion qui les tentera.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Ils sont tellement épuisés, seigneur consul,
+que j'ai peine à croire que nous vivions assez pour
+revoir flotter encore leurs bannières.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Avez-vous vu Aufidius?</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit,
+et il a chargé les Volsques d'imprécations, pour
+avoir si lâchement cédé la ville: il s'est retiré à Antium.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;A-t-il parlé de moi?</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oui?&mdash;Et qu'en a-t-il dit?</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Il a dit combien de fois il s'était mesuré
+avec vous, fer centre fer;&mdash;qu'il n'était point d'objet sur
+la terre qui lui fût plus odieux que vous; qu'il abandonnerait
+sans retour toute sa fortune, pour être une fois
+nommé votre vainqueur.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Et il a fixé sa demeure à Antium?</p>
+
+<p>LARTIUS.&mdash;Oui, à Antium.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Mon désir serait d'avoir une occasion
+d'aller l'y chercher, et de m'exposer en face à sa
+haine.&mdash;Soyez le bienvenu! <span class="stage2">(<i>Sicinius et Brutus paraissent</i>.)</span>
+Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de
+la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent
+de leur autorité d'une façon qui fait souffrir tous les
+hommes de coeur.</p>
+
+<p>SICINIUS, <i>à Coriolan</i>.&mdash;N'allez pas plus loin.</p>
+
+<p>CORIOLAN, <i>surpris</i>.&mdash;Comment!&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il est dangereux pour vous d'avancer.&mdash;Arrêtez.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;D'où vient ce changement?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;La cause?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers
+et du peuple?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, Cominius.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs
+voix?</p>
+
+<p>UN SÉNATEUR.&mdash;Tribuns, laissez-le passer: il va se
+rendre à la place publique.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Le peuple est irrité contre lui.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Arrêtez, ou le désordre va s'accroître.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Voilà donc le troupeau que vous conduisez?
+Méritent-ils d'avoir une voix, ceux qui la donnent
+et la retirent l'instant d'après? A quoi bon vos offices?
+Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous leurs
+dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Calmez-vous, calmez-vous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;C'est un dessein prémédité, un complot
+formé de brider la volonté de la noblesse. Souffrez-le, si
+vous le pouvez, et vivez avec une populace qui ne peut
+commander, et ne voudra jamais obéir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se
+plaint hautement que vous vous êtes moqué de lui: il
+se plaint que dernièrement, lorsqu'on lui a fait une distribution
+gratuite de blé, vous en avez marqué votre mécontentement;
+que vous avez injurié ceux qui plaidaient
+la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches
+complaisants, des flatteurs, des ennemis de la noblesse.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Comment? ceci était connu auparavant.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non pas à tous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Et vous les en avez instruits depuis?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qui, moi, je les en ai instruits?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Vous êtes bien capable d'un trait pareil.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je suis certainement capable de réparer vos
+imprudences.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Eh! pourquoi serais-je consul? par les
+nuages que voilà, faites-moi démériter autant que vous,
+et alors prenez-moi pour votre collègue.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Vous laissez trop voir cette haine qui irrite
+le peuple. Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous
+aspirez, il vous faut chercher à rentrer, avec des dispositions
+plus douces, dans la voie dont vous vous êtes
+écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être
+ni consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Restons calmes.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;On trompe le peuple; on l'excite.&mdash;Cette
+fraude est indigne de Rome, et Coriolan n'a pas mérité
+cet obstacle injurieux dont on veut perfidement embarrasser
+le chemin ouvert à son mérite.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Me parler aujourd'hui de blé?&mdash;Oui, ce fut
+mon propos, et je veux le répéter encore.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Pas dans ce moment, pas dans ce moment.</p>
+
+<p>UN SÉNATEUR.&mdash;Non, pas dans ce moment, où les esprits
+sont échauffés.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Dans ce moment même, sur ma vie, je
+veux le répéter. <span class="stage2">(<i>Aux sénateurs</i>.)</span>&mdash;Vous, mes nobles
+amis, j'implore votre pardon. Mais pour cette ignoble et
+puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui
+dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant,
+nous nourrissons contre le sénat l'ivraie de la
+révolte, de l'insolence et de la sédition: nous l'avons
+nous-mêmes cultivée, semée, propagée en la mêlant à
+notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu,
+certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons
+donné à la canaille.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;C'est assez, calmez-vous.</p>
+
+<p>UN SÉNATEUR.&mdash;Plus de paroles, nous vous en conjurons.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Comment, plus de paroles!&mdash;De même
+que j'ai versé mon sang pour mon pays, sans jamais
+craindre aucune force ennemie,... tant que je respirerai,
+ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette
+lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant
+nous prenons tous les moyens de gagner.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Vous parlez des masses comme si vous étiez
+un dieu fait pour punir, et non pas un mortel soumis
+aux mêmes faiblesses qu'elles.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il serait à propos que le peuple en fût instruit.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;De quoi? de quoi? de sa colère?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;De la colère? Quand je serais aussi paisible
+que le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore
+mon sentiment.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;C'est un sentiment qui doit rester un poison
+dans le coeur qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est
+moi qui vous le dis.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton
+du fretin? Remarquez-vous son absolu <i>qui doit</i>?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;O patriciens vertueux, mais imprévoyants;
+ô graves, mais imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous
+donné à cette hydre le droit de se choisir un officier
+qui, avec son <i>qui doit</i>, lui qui n'est que la trompette
+et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera
+le fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera
+de son cours. Si c'est lui qui a le pouvoir en main,
+inclinez-vous devant lui dans votre ignorance; mais s'il
+n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à votre dangereuse
+douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme
+la foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux,
+permettez donc qu'ils viennent siéger auprès de vous.
+Vous n'êtes que des plébéiens, s'ils sont des sénateurs.
+Et certes ils ne sont pas moins que des sénateurs, lorsque
+dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est
+le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et
+ils choisissent un homme qui oppose son <i>qui doit</i>,
+son <i>qui doit</i> populaire, aux décisions d'un tribunal
+plus respectable que n'en vit jamais la Grèce. Par Jupiter!
+cette ignominie avilit les consuls; et mon âme
+souffre en songeant que lorsque deux autorités se combattent,
+sans que ni l'une ni l'autre soit souveraine, le
+désordre ne tarde pas à se glisser entre elles, et à les
+renverser bientôt l'une par l'autre.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Allons, rendons-nous à la place publique.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Quiconque a pu donner le conseil de distribuer
+gratuitement le blé des magasins de l'État,
+comme on le pratiqua jadis quelquefois dans la Grèce....</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Allons, allons, ne parlons plus de cet article.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Quoique en Grèce le peuple eût dans ses
+mains un pouvoir plus absolu, je soutiens que c'est
+nourrir la révolte, et saper les fondements de l'État.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage
+à un homme qui parle de lui sur ce ton?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je donnerai mes raisons qui valent mieux
+que son suffrage. Ils savent bien que cette distribution
+de blé n'était pas une récompense; ils sont bien convaincus
+qu'ils n'ont rendu aucun service qui la méritât. Appelés
+à faire la guerre, dans une crise où l'État était
+attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas
+seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne
+méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le
+camp, leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur
+s'est surtout signalée, ne parlaient pas en leur faveur.
+Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si
+fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites
+pour motiver ce don si généreux. Et voyez le résultat.
+Comment l'estomac multiple du monstre digérera-t-il la
+libéralité du sénat? Que leurs actions montrent ce que
+seraient probablement leurs paroles: <i>Nous l'avons demandé;
+nous sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est
+par crainte qu'ils nous ont accordé notre requête</i>.&mdash;C'est
+ainsi que nous avilissons l'honneur de notre rang, et
+que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte
+notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite
+brisera les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront
+insulter les aigles à coups de bec.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Allons, en voilà assez.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, assez, et beaucoup trop.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas
+sans avoir dit ce qu'on peut attester au nom des puissances
+divines et humaines.&mdash;Là où l'autorité est ainsi
+partagée; là où un parti méprise l'autre avec raison,
+et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres,
+la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après
+le <i>oui</i> et le <i>non</i> d'une ignorante multitude, on omet
+mille choses d'une nécessité réelle, et l'on cède à une
+inconstante légèreté. De cette contradiction à tout propos,
+il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure
+donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte,
+qui aimez les bases fondamentales de l'État, et qui voyez
+les changements qu'on y introduit; vous qui préférez
+une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis
+de secouer violemment par un remède dangereux un
+corps qui, sans ce remède, doit périr inévitablement;
+arrachez donc la langue de la multitude, qu'elle ne lèche
+plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre déshonneur
+est une injure faite au bon sens; elle prive l'État
+de cette unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout
+pouvoir de faire le bien, tant le mal est puissant.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il en a dit assez.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il a parlé comme un traître; et il subira le
+jugement des traîtres.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait
+le peuple de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il
+s'appuie pour manquer d'obéissance au premier corps
+de l'État. Ils furent choisis dans une révolte, dans une
+crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non la justice.
+Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est
+juste soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans
+la poussière.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Trahison manifeste!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Cet homme consul? Non.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Édiles! holà! qu'on le saisisse.</p>
+
+<p class="stage1">(Les édiles paraissent.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Allez, assemblez le peuple <span class="stage2">(<i>Brutus sort</i>)</span>, au
+nom duquel je t'attaque, entends-tu, comme un traître
+novateur, un ennemi du bien public. Obéis, je te somme
+au nom du peuple; prépare-toi à répondre.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Loin de moi, vieux bouc.</p>
+
+<p>LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS,&mdash;Nous sommes tous
+sa caution.</p>
+
+<p>COMINIUS, <i>au tribun</i>.&mdash;Vieillard, ôte tes mains.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue
+tes os hors de tes vêtements!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;À mon secours, citoyens!</p>
+
+<p class="stage1">(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS, <i>aux deux partis</i>. Des deux côtés plus de respect.</p>
+
+<p>SICINIUS, <i>au peuple</i>.&mdash;Voilà l'homme qui veut vous enlever
+toute votre autorité.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Édiles, saisissez-le.</p>
+
+<p>LA POPULACE.&mdash;Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Des armes, des armes, des armes!
+<span class="stage2"><i>(Tous s'attroupent autour de Coriolan)</i></span>&mdash;Tribuns, patriciens,
+citoyens!&mdash;Arrêtez: qu'est-ce donc!...&mdash;Sicinius,
+Brutus, Coriolan, citoyens!</p>
+
+<p>TOUS ENSEMBLE.&mdash;Silence, silence, arrêtez; silence.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Que va-t-il résulter de ceci?&mdash;Je suis hors
+d'haleine. La confusion va se mettre partout. Je n'ai pas
+la force de parler.&mdash;Vous, tribuns du peuple, Coriolan,
+patience; parlez, bon Sicinius.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Peuple, écoutez-moi.&mdash;Silence.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;Écoutons notre tribun: silence.&mdash;Parlez,
+parlez.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Vous êtes sur le point de perdre vos libertés:
+Marcius veut vous les enlever toutes; Marcius, que
+vous venez de désigner pour le consulat.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen
+d'allumer l'incendie et non pas de l'éteindre.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Oui, c'est le moyen de renverser la
+cité de fond en comble.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;La cité est-elle autre chose que le peuple!</p>
+
+<p>LE PEUPLE.&mdash;C'est ta vérité, le peuple est la cité.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'est par le consentement de tous que nous
+avons été établis les magistrats du peuple.</p>
+
+<p>LE PEUPLE.&mdash;Et vous êtes nos magistrats.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Et vous continuerez à l'être.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre
+le toit sous les fondements, et d'ensevelir ce qui
+reste d'ordre sous un amas de ruines.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Son discours mérite la mort.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut
+nous résoudre à la perdre.&mdash;Nous prononçons ici, de la
+part du peuple, dont le pouvoir nous a créés ses magistrats,
+que Marcius mérite la mort à l'instant même.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche
+Tarpéienne, et précipitez-le dans l'abîme.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Édiles saisissez-vous de sa personne.</p>
+
+<p class="stage1">(Marcius se défend.)</p>
+
+<p>TOUS LES PLÉBÉIENS.&mdash;Cède, Marcius; cède.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je
+vous en conjure; je ne veux dire qu'un mot.</p>
+
+<p>LES ÉDILES.&mdash;Silence! silence!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Soyez ce que vous paraissez, les vrais
+amis de votre patrie; procédez avec calme, au lieu de vous
+faire ainsi violemment justice.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui
+paraissent des remèdes prudents, sont funestes quand le
+mal est violent. Emparez-vous de lui, et traînez-le au
+rocher.</p>
+
+<p class="stage1">(Coriolan tire son épée.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Non: je veux mourir ici.&mdash;Il en est plus
+d'un parmi vous qui m'a vu combattre. Allons, essayez
+sur vous-mêmes si je suis encore ce que vous m'avez vu
+devant l'ennemi.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous
+un moment.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Saisissez-le.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Défendez Marcius, défendez-le, vous tous
+qui êtes nobles: jeunes et vieux, défendez-le.&mdash;Vous,
+tous, sénateurs, chevaliers, jeunes et vieux, secourez-le.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;A bas Marcius! à bas!</p>
+
+<p class="stage1">(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont
+battus et repoussés: ils disparaissent.)</p>
+
+<p>&mdash;Allez regagner votre maison: partez,
+sortez d'ici, ou tout est perdu.</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Partez.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Tenez ferme, nous avons autant d'amis
+que d'ennemis.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quoi! nous en viendrions à cette extrémité!</p>
+
+<p>UN SÉNATEUR.&mdash;Que les dieux nous en préservent!
+Mon noble ami, je t'en conjure, retire-toi dans ta maison;
+laisse-nous apaiser cette affaire.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;C'est une plaie que vous ne pouvez guérir
+vous-même. Partez, je vous en conjure.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Allons, Coriolan, venez avec nous.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je voudrais qu'ils fussent des barbares
+(ils le sont, quoique nés sur le fumier de Rome), et non
+des Romains (ils ne le sont pas en effet, quoiqu'ils mugissent
+près des portiques du Capitole).&mdash;Éloignez-vous:
+abstenez-vous d'exprimer votre noble courroux; attendez
+un temps plus favorable.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;En champ libre, j'en voudrais battre quarante,
+à moi seul.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Moi-même, j'en prendrais pour ma part
+deux des plus résolus: oui, les deux tribuns.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Mais en ce moment tout ces calculs ne sont
+pas de saison; et le courage devient folie quand il attaque
+un rempart qui va l'écraser de ses ruines. Voulez-vous
+vous éloigner, avant que la populace revienne?
+Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le
+cours, renverse les digues qui la contenaient.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS,&mdash;Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si
+ma vieille sagesse sera de mise avec cette multitude qui
+n'en a pas beaucoup. Il faut boucher les trous, n'importe
+avec quelle étoffe.
+COMINIUS.&mdash;Allons! venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Coriolan et Cominius sortent.)</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;C'est un homme qui a pour jamais
+compromis sa fortune.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il est d'une nature trop noble pour le
+monde. Il ne flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir
+son trident, ni Jupiter pour disposer de sa foudre:
+sa bouche est son coeur. Tout ce que son sein enfante, il
+faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité, il
+oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!</p>
+
+<p class="stage1">(On entend un bruit confus.)</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Je voudrais que tous ces plébéiens
+fussent dans leur lit.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Et moi qu'il fussent engloutis dans le
+Tibre.&mdash;Diantre, pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus
+doucement?</p>
+
+<p class="stage1">(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la
+populace.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler
+Rome, et remplacer, à elle seule, tous ses habitans?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Respectables tribuns!.....</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la
+roche Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi
+ne daignera point lui accorder d'autre forme de procès
+que la sévérité de cette puissance populaire qu'il affecte
+de mépriser.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Nous lui ferons bien voir que les
+nobles tribuns sont la voix du peuple, et nous les bras.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;Il le verra, soyez-en sûr.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Citoyens!....</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Taisez-vous!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ne criez pas: tue; quand vous devriez
+lancer un simple mandat.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez
+prêté la main à son évasion?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Laissez-moi parler.&mdash;Je connais toutes les
+qualités du consul-, mais aussi je sais avouer ses
+fautes.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Du consul!.... Quel consul?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Le consul Coriolan.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Lui, consul!</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;Non, non, non, non.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns
+et de vous la faveur d'être entendu, je ne veux vous
+dire qu'une parole ou deux; tout le mal qui peut en
+résulter pour vous, c'est la perte de quelques instants.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes
+déterminés à nous défaire de ce serpent venimeux:
+le chasser de Rome, ce serait un vrai danger; le
+souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est
+arrêté qu'il mourra ce soir.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent
+pas que notre glorieuse Rome, dont la reconnaissance
+pour ceux de ses enfants qui l'ont méritée est
+consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à les
+dévorer elle-même, comme une mère dénaturée!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;C'est un mal qu'il faut détruire.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu
+malade: le couper serait mortel; le guérir est facile.
+Qu'a-t-il donc fait à Rome qui mérite la mort? Est-ce
+parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il a perdu
+(j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans
+ses veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait
+ce sang qui lui reste, ce serait pour nous tous,
+qui commettrions ou qui souffririons cette injustice, un
+opprobre éternel jusqu'à la fin du monde.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'est détourner la question: tant qu'il a aimé
+sa patrie, sa patrie l'a honoré.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quand la gangrène nous prive du service
+d'un membre, on doit donc n'avoir aucun égard pour ce
+qu'il fut jadis?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le
+dans sa maison, arrachez-le d'ici; il est à craindre que
+son mal étant d'une nature contagieuse ne se répande
+plus loin.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse
+comme celle du tigre, quand elle viendra à se
+sentir punie de sa fougue inconsidérée, voudra, mais
+trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de
+plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que
+l'affection qu'on lui porte ne fasse éclater des factions
+qui renversent la superbe Rome par les Romains.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;S'il arrivait que.....</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon
+de son obéissance? Nos édiles maltraités,
+nous-mêmes repoussés!&mdash;Allons.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Faites attention à une chose: il a toujours
+vécu dans les camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il
+est mal instruit à manier un langage raffiné. Son ou farine,
+il mêle tout sans distinction. Si vous voulez le permettre,
+j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à
+la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant
+les formes légales, et dans une discussion paisible, au
+péril de ses jours.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Nobles tribuns, cette voie est la
+plus raisonnable: l'autre coûterait trop de sang, et on
+ne pourrait en prévoir le résultat définitif.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici
+l'officier du peuple. Concitoyens, mettez bas vos armes.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne rentrez pas encore dans vos maisons.</p>
+
+<p>SICINIUS, <i>à Ménénius</i>.&mdash;Venez nous trouver à la place
+publique: nous vous y attendrons; et si vous n'amenez
+pas Marcius, nous en reviendrons à notre premier projet.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je l'amènerai devant vous. <span class="stage2"><i>(Aux sénateurs.)</i></span>
+Daignez m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les
+plus grands malheurs s'ensuivraient.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Permettez-nous d'aller le trouver
+avec vous.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Appartement de la maison de Coriolan.</p>
+<p class="stage1">CORIOLAN <i>entre accompagné de</i> PATRICIENS.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Quand ils renverseraient tout autour de moi,
+quand ils me présenteraient la mort sur la roue, ou à
+la queue de chevaux indomptés; quand ils entasseraient
+dix collines encore sur la roche Tarpéienne, afin que
+l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice,
+non, je ne changerais pas de conduite avec eux.</p>
+
+<p class="stage1">(Volumnie paraît.)</p>
+
+<p>UN PATRICIEN.&mdash;Vous prenez le parti le plus noble.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je vois avec étonnement que ma mère
+commence à ne me plus approuver; elle, qui avait coutume
+de les appeler des bêtes à laine, des êtres créés
+pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer
+leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la
+bouche béante, dans le silence de l'admiration, lorsqu'un
+homme de mon rang se levait pour discuter la paix ou
+la guerre!&mdash;Je parle de vous, ma mère: pourquoi me
+souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc
+que je mentisse à ma nature. Mieux vaut que je me
+montre tel que je suis.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous
+voir consolider votre pouvoir avant de le perdre à jamais.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Qu'il devienne ce qu'il pourra.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Vous auriez pu être assez vous-même,
+tout en faisant moins d'efforts pour paraître tel. Votre
+caractère aurait trouvé bien moins d'obstacles, si vous
+aviez dissimulé jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'état de
+vous contrarier.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Qu'ils aillent se faire pendre.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Et que le feu les dévore.</p>
+
+<p class="stage1">(Ménénius arrive, accompagné d'une troupe de sénateurs.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Allons, allons, vous avez été trop brusque,
+un peu trop brusque. Il faut revenir devant le peuple,
+et réparer cela.</p>
+
+<p>LES SÉNATEURS.&mdash;Il n'y a point d'autre remède, si vous
+ne voulez pas voir notre belle Rome se fendre par le milieu
+et s'écrouler.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil:
+je porte un coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre;
+mais j'ai une tête qui sait faire meilleur usage de la
+colère.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que
+de le voir s'abaisser à ce point devant la multitude, si la
+crise violente de ces temps ne l'exigeait pas, comme le
+seul remède qui puisse sauver l'Etat, on me verrait encore
+endosser mon armure, qu'à peine à présent je puis
+porter.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Retourner vers les tribuns.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Rétracter ce que vous avez dit.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour
+les dieux mêmes; et il faut que je le fasse pour les tribuns?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Vous êtes trop absolu, quoique vous ne
+puissiez jamais avoir trop de cette noble fierté, sauf
+quand la nécessité parle.....Je vous ai ouï dire que l'honneur
+et la politique, comme deux amis inséparables,
+marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien!
+dites-moi quel tort l'un fait à l'autre dans la paix, pour
+qu'ils ne s'y trouvent pas également unis?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Assez, assez.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;La question est raisonnable.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Si l'honneur vous permet, à la guerre, de
+paraître ce que vous n'êtes pas (principe utile que
+vous adoptez pour règle de votre conduite), pourquoi
+serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la
+politique fût, dans la paix, la compagne de l'honneur,
+puisque, à la guerre, ils sont également indispensables?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non
+pas d'après votre opinion personnelle, ni en obéissant à
+la voix de votre coeur, mais avec des mots que votre
+langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre
+âme véridique désavouera. Non, il n'y a pas à cela plus
+de déshonneur pour vous qu'à prendre une ville avec de
+douces paroles, lorsque tout autre moyen mettrait votre
+fortune en péril et coûterait beaucoup de sang. Moi, je
+dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes
+intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur
+que je le fisse: et en cela, je pense comme pensent
+votre épouse, votre fils, ces sénateurs et toute cette noblesse.&mdash;Mais
+vous, vous aimerez mieux montrer à
+notre populace un front menaçant que de lui accorder
+une seule caresse pour gagner son amour, et
+prévenir des événements qui peuvent tout perdre.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Noble dame, joignez-vous à nous; continuez
+de parler avec cette sagesse; vous pourrez réussir
+non-seulement à prévenir les dangers présents, mais
+même à réparer les malheurs du passé.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Je t'en conjure, ô mon fils, va reparaître
+devant eux, ton bonnet à la main; et de loin salue
+ainsi la foule (suppose qu'elle est là devant toi); puis,
+mettant un genou sur les pierres (car en pareille circonstance
+l'action est pleine d'éloquence et les yeux
+des ignorants sont plus savants que leurs oreilles), fais
+à plusieurs reprises un geste repentant, qui corrige et démente
+ton coeur inflexible, devenu tout à coup humble
+et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui le
+touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et
+qu'ayant été élevé au milieu des combats, tu n'as pas
+l'usage de ces douces manières que tu devrais avoir et
+qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens demander leurs
+bonnes grâces; mais qu'à l'avenir tu seras leur ami autant
+qu'il dépendra de toi.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont
+à vous; car ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu'on
+les implore, qu'ils le sont à proférer des injures sur le
+plus léger prétexte.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique
+je sache bien que tu aimerais mieux descendre avec ton
+ennemi dans un gouffre enflammé que de le flatter dans
+un riant bosquet..... <span class="stage2"><i>(Cominius entre.)</i></span> Voilà Cominius.</p>
+
+<p class="stage1">(Cominius entre.)</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je viens de la place publique; et il faut
+vous appuyer d'un parti puissant, ou chercher vous-même
+votre sûreté dans la plus grande modération ou
+dans l'absence. Tout le peuple est en fureur.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Seulement quelques paroles de conciliation.....</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan
+peut y plier sa fierté.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon
+fils, dis que tu y consens, et va l'exécuter.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Faut-il donc que j'aille leur montrer mes
+cheveux en désordre? Faut-il que ma langue donne bassement
+à mon noble coeur un démenti qu'il lui faudra
+endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant, s'il n'y
+avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius,
+j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussière, et qu'ils
+la jetassent aux vents.&mdash;Au forum! Vous m'avez chargé
+là d'un rôle que je ne remplirai jamais au naturel.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Allons, allons; nous vous aiderons.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit
+que mes louanges t'avaient fait guerrier: eh bien! pour
+obtenir encore de moi d'autres louanges, joue un rôle
+que tu n'as pas encore rempli.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Eh bien, soit!&mdash;Sors de mon sein, mon inclination
+naturelle, et cède la place à l'esprit d'une courtisane.
+Que ma voix mâle et guerrière, qui faisait choeur
+avec les clairons, devienne grêle comme le fausset de
+l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort
+un enfant au berceau; que le sourire des fourbes
+sillonne mes joues, et que les pleurs d'un jeune écolier
+obscurcissent mes yeux; que la langue suppliante d'un
+mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux,
+couverts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur
+mon étrier, se prosternent aussi bas que ceux du misérable
+qui a reçu l'aumône.&mdash;Je ne le ferai point, ou bien
+j'abjurerais ma fidélité à l'honneur, et, par les mouvements
+Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais à mon
+âme la plus infâme lâcheté.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Eh bien! à ton choix. Il est plus déshonorant
+pour ta mère de te supplier qu'il ne l'est pour toi
+de supplier le peuple. Que tout tombe en ruine: ta mère
+aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que de redouter
+sans cesse ta dangereuse inflexibilité; car je brave
+la mort d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il
+te plaira. Ta valeur vient de moi, tu l'as sucée avec mon
+lait: mais tu ne dois ton orgueil qu'à toi-même.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je vous prie, calmez-vous, ma mère: je
+vais aller à la place publique; ne me grondez plus. Oui,
+j'irai, monté sur des tréteaux, marchander leur amitié,
+séduire leurs coeurs par des flatteries, et je reviendrai
+chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me
+voyez partir: parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai
+consul, ou ne vous fiez plus désormais à mon talent
+dans l'art de la flatterie.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Fais à ta guise.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle sort.)</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous
+de modération pour répondre avec douceur; car,
+d'après ce que j'ai ouï dire, ils préparent contre vous
+des accusations plus graves que celles dont ils vous ont
+déjà chargé.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Avec douceur, avez-vous dit? Marchons,
+je vous prie: qu'ils m'accusent avec l'art de la fraude;
+moi, je répondrai dans toute la franchise de l'honneur.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Oui, mais avec douceur.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;A la bonne heure; avec douceur donc:
+allons, oui, avec douceur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La place publique.</p>
+<p class="stage1">SICINIUS ET BRUTUS.</p>
+<br>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Accusez-le surtout d'aspirer à la tyrannie.
+S'il nous échappe de ce côté, reprochez-lui sa haine
+contre le peuple; ajoutez que les dépouilles conquises
+sur les Antiates n'ont jamais été distribuées. <span class="stage2"><i>(Un édile
+paraît.)</i></span> Eh bien! viendra-t-il?</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Il vient.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qui l'accompagne?</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l'ont
+toujours appuyé de leur crédit.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Avez-vous une liste de tous les suffrages
+dont nous nous sommes assurés, rangés par ordre?</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Oui, elle est prête; la voici.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Les avez-vous classés par tribus?</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Je l'ai fait.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;A présent, assemblez le peuple sur cette
+place; et lorsqu'ils m'entendront dire: <i>Il est ainsi ordonné
+par les droits et l'autorité du peuple</i>; soit qu'il s'agisse
+de la mort, de l'amende ou de l'exil: si je dis, <i>l'amende</i>,
+qu'ils s'écrient: <i>l'amende</i>; si je dis <i>la mort</i>, qu'ils répètent:
+<i>la mort</i>, en insistant sur leurs anciens privilèges
+et sur le pouvoir qu'ils ont de décider la cause.</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Je le leur ferai savoir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et dès qu'ils auront commencé leurs clameurs,
+qu'ils ne cessent plus, jusqu'à ce que le bruit
+confus de leurs voix presse l'exécution de la sentence que
+les circonstances nous auront fait décréter.</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Fort bien!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Disposez-les à être bien déterminés, et
+prêts à nous soutenir dès que nous aurons lâché le mot.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez et veillez à tout cela. <span class="stage2"><i>(L'édile sort</i>.&mdash;<i>A
+Sicinius.</i>)</span> Commencez par irriter sa colère: il est accoutumé
+à l'emporter partout, et à faire triompher
+son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est courroucé,
+rien ne peut le ramener à la modération: alors
+il exhale tout ce qui est dans son coeur; et ce qui est
+dans son coeur est de concert avec nous pour opérer
+sa ruine.</p>
+
+<p class="stage1">(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et
+d'autres sénateurs.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Bon! le voici qui vient.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS, <i>à Coriolan</i>,&mdash;De la modération, je vous en
+conjure.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oui, comme un hôtellier, qui, pour la
+plus vile pièce d'argent, se laissera traiter de fripon tant
+qu'on voudra.&mdash;Que les respectables dieux conservent
+Rome en sûreté; qu'ils placent sur les sièges de la justice
+des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour parmi
+nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles
+pompeux de la paix, et non pas nos rues des horreurs
+de la guerre.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Ainsi soit-il!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Noble souhait!</p>
+
+<p class="stage1">(L'édile parait, suivi des plébéiens.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Peuple, avancez, approchez.</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns:
+écoutez-les; silence! vous dis-je.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Laissez-moi parler le premier.</p>
+
+<p>LES DEUX TRIBUNS.&mdash;Eh bien! soit, parlez: holà!
+silence!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Est-il bien sûr qu'après ceci, je ne serai
+plus accusé? Tout se terminera-t-il ici?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Je vous demande, moi, si vous vous soumettez
+aux suffrages du peuple, si vous reconnaissez ses
+officiers, et si vous consentez à subir une légitime censure,
+pour toutes les fautes dont vous serez reconnu
+coupable.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;J'y consens.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Voyez, citoyens; il dit qu'il consent.
+Considérez quels services militaires il a rendus; souvenez-vous
+des blessures dont son corps est couvert, comme
+un cimetière hérissé de tombeaux.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Quelques égratignures de buissons, quelques
+cicatrices pour rire.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Souvenez-vous encore, que s'il ne parle
+pas comme un habitant des cités, il se montre à vous
+comme un soldat. Ne prenez pas pour de la méchanceté
+la rudesse de son langage: elle convient à un soldat,
+mais il ne vous veut aucun mal.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Fort bien! fort bien! en voilà assez.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Quelle est la raison pour laquelle, quand
+je suis nommé consul par tous les suffrages, on me fait
+l'affront de m'ôter le consulat l'heure d'après?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Répondez-nous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois
+vous répondre.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Nous vous accusons d'avoir travaillé sourdement
+à dépouiller Rome de toutes ses magistratures
+établies, et d'avoir marché par des voies détournées à la
+tyrannie; en quoi vous êtes un traître au peuple.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Comment! moi, traître?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Allons! de la modération; votre promesse......</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que les flammes des gouffres les plus profonds
+de l'enfer enveloppent le peuple! M'appeler traître
+au peuple! Toi, insolent tribun, quand tes yeux, tes
+mains et ta langue pourraient lancer à la fois contre moi
+chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais que
+tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi
+sincère que lorsque je prie les dieux.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Peuple, l'entendez-vous?</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;À la roche Tarpéienne! À la roche
+Tarpéienne!</p>
+
+<p>SICINIUS&mdash;Silence.&mdash;Nous n'avons pas besoin d'intenter
+contre lui d'autres accusations: ce que vous lui
+avez vu faire et entendu dire, son insolence à frapper vos
+magistrats, à vous charger d'imprécations, à résister à
+vos lois par la violence, et à braver ici même l'assemblée,
+dont la respectable autorité doit juger son procès; tous
+ces attentats sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils
+méritent le dernier supplice.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mais en considération des services utiles
+qu'il a rendus à Rome.....</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que parlez-vous de services?,...</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je parle de ce que je sais.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Vous?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Est-ce-là la promesse que vous avez faite
+à votre mère?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je vous en prie souvenez-vous.....</p>
+
+<p>CORIOLAN, <i>en fureur</i>.&mdash;Je ne me souviens plus de rien.
+Qu'ils me condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien,
+ou à errer dans l'exil, ou à languir enfermé avec
+un grain de nourriture par jour, je n'achèterais pas leur
+merci au prix d'un seul mot de complaisance; je n'abaisserais
+pas ma fierté pour tout ce qu'ils pourraient me
+donner, non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que
+leur dire bonjour.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Pour avoir en différentes occasions, et autant
+qu'il a été en lui, fait éclater sa haine contre le
+peuple, cherchant les moyens de le dépouiller de son
+autorité; pour avoir tout récemment outragé le tribunal
+auguste de la justice; et cela en frappant, en sa présence,
+les ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et
+en vertu du pouvoir que nous avons en qualité de tribuns,
+nous le bannissons à l'instant même, et le condamnons
+à ne jamais rentrer dans les portes de Rome,
+sous peine d'être précipité de la roche Tarpéienne; au
+nom du peuple, je déclare que ce jugement sera exécuté.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de
+Rome; il est banni; c'est décidé.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Daignez m'entendre, mes dignes citoyens,
+mes amis.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il est jugé: il n'y a plus rien à entendre.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Laissez-moi parler. J'ai été consul, et je
+puis montrer sur moi les marques des blessures que j'ai
+reçues pour Rome de la main de ses ennemis. J'aime le
+bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus respectueux
+et plus sacré que celui dont j'aime ma vie, l'honneur
+de ma femme, sa fécondité et les fruits précieux de
+ses entrailles et de mon sang.&mdash;Eh bien! si je vous disais
+que.....</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Nous vous voyons venir.&mdash;Que direz-vous?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il n'y a plus rien à dire: il est banni comme
+ennemi du peuple et de sa patrie; cela sera.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Cela sera, cela sera.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Vile meute de chiens, dont j'abhorre le
+souffle comme la vapeur empestée d'un marécage, et
+dont j'estime les faveurs comme ces cadavres privés de
+sépulture qui infectent l'air, je vous bannis et vous condamne
+à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète
+inconstance. Qu'à chaque instant de vaines rumeurs
+troublent vos coeurs! que vos ennemis, par le
+seul mouvement de leurs panaches, vous plongent dans
+le désespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir
+vos défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité,
+qui ne voit les maux que lorsqu'elle les sent,
+vous livre, comme les captifs les plus avilis, à quelque
+nation qui s'empare de vous sans coup férir.&mdash;Ainsi,
+dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le
+dos. Il y a un monde ailleurs.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)</p>
+
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;L'ennemi du peuple est parti, il est parti.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;Notre ennemi est banni; il est parti.
+Hoé! hoé!.....</p>
+
+
+<p class="stage1">(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées,
+en jetant leurs bonnets en l'air.)</p>
+
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors
+des portes; suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le,
+accablez-le des humiliations qu'il mérite.&mdash;Donnez-nous
+une escorte, qui nous accompagne dans les rues
+de Rome.</p>
+
+<p>TOUT LE PEUPLE.&mdash;Allons, allons le voir sortir des portes
+de Rome. Que les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène est près d'une porte de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">CORIOLAN <i>paraît avec</i> VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS,
+COMINIUS, <i>et plusieurs jeunes patriciens</i>.</p>
+<br>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos
+adieux: le monstre aux mille têtes me pousse hors de
+Rome. Quoi, ma mère! où est votre ancien courage?
+Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est
+l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent
+supporter de vulgaires infortunes; que par une mer
+calme, tous les pilotes paraissent maîtres dans l'art de
+manoeuvrer; mais que les coups de la fortune, quand
+elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme,
+demandent une noble adresse. Vous ne vous lassiez
+point de nourrir mon âme de principes faits pour la
+rendre invincible.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Ciel, ô Ciel!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Femme, je te conjure.....</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Que la peste se répande dans tous les ateliers
+de Rome, et que tous les artisans périssent!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront
+perdu. Allons, ma mère; rappelez le courage qui vous
+inspirait lorsque vous me disiez que, si vous eussiez été
+l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de six de
+ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de
+ses fatigues.&mdash;Cominius, ne vous laissez pas abattre;
+adieu.&mdash;Adieu, ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous:
+je me tirerai d'affaire.&mdash;Toi, bon vieillard,
+fidèle Ménénius, tes larmes sont plus amères que celles
+d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.&mdash;Toi, jadis
+mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage
+impassible; et tu as tant vu de ces spectacles qui endurcissent
+le coeur! Dis à ces femmes éplorées qu'il y a autant
+de folie à gémir qu'à rire d'un revers inévitable.&mdash;Ma
+mère, vous savez bien que les hasards de ma
+vie ont toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je
+m'en aille seul, comme un dragon solitaire qui rend son
+repaire redoutable, et dont chacun parle, quoique peu
+d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les renommées
+vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse
+et de la perfidie.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets
+que le digne Cominius t'accompagne quelque temps;
+arrête avec lui un plan et une marche certaine, plutôt
+que d'aller errant t'exposer à tous les hasards qui surgiront
+sous tes pas.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;O dieux!</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je t'accompagnerai pendant un mois; nous
+raisonnerons ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton
+séjour, afin que tu puisses recevoir de nos nouvelles, et
+nous des tiennes. Alors, si le temps amène un événement
+qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers
+entier à parcourir pour trouver un seul homme,
+au risque encore de perdre l'avantage d'un moment de
+chaleur, que refroidit toujours l'absence de celui qui
+pourrait en profiter.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié
+des travaux de la guerre, pour venir encore courir
+les hasards avec un homme dont toutes les forces sont
+entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux portes.&mdash;Venez,
+ma femme chérie; et vous, ma bonne
+mère, et vous, mes nobles et vrais amis: et lorsque je
+serai hors des murs, faites-moi vos adieux, et quittez-moi
+le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez. Tant
+que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez
+toujours parler de moi, et vous n'apprendrez
+jamais rien qui démente ce que j'ai été jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quelle oreille a jamais rien entendu de
+plus noble! Allons, séchons nos pleurs.&mdash;Ah! si je pouvais
+secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par
+l'âge, seulement sept années, j'atteste les dieux que je
+te suivrais pas à pas.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Donne-moi ta main. Partons.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une rue près de la porte de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE.</p>
+<br>
+
+<p>SICINIUS, <i>à l'édile</i>.&mdash;Faites-les rentrer chez eux: il est
+sorti de Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup
+vexe les nobles, qui, nous le voyons, se sont rangés de
+son parti.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;A présent que nous avons fait sentir notre
+pouvoir, songeons à paraître plus humbles après le
+succès.</p>
+
+<p>SICINIUS, <i>à l'édile</i>.&mdash;Faites retirer le peuple: dites-lui
+qu'il a retrouvé sa force, et que son grand adversaire
+est parti.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de
+Coriolan qui vient à nous.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.)</p>
+
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Évitons-la.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;On dit qu'elle est folle.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ils nous ont aperçus: continue ton chemin.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Oh! je vous rencontre à propos; que tous
+les fléaux des dieux pleuvent sur vous, en récompense
+de votre amour!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Calmez-vous, calmez-vous: pas si
+haut.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Ah! si mes larmes me laissaient la force,
+vous m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans
+vous avoir dit..... <span class="stage2">(<i>A Sicinius</i>.)</span> Vous voulez vous en
+aller!.... <span class="stage2">(<i>A Brutus</i>.)</span> Vous resterez aussi.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Plût à Dieu que j'eusse pu dire la même
+chose, à mon époux!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Mais c'est un vrai homme!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Imbécile! est-ce là une honte? Mais l'entendez-vous?
+Mon père n'était-il donc pas homme?&mdash;Vieux
+renard, as-tu bien pu être assez rusé pour bannir
+un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que
+tu n'as dit de mots.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;O dieux protecteurs!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit
+en ta vie de paroles sages et utiles au bien de Rome.&mdash;Je
+te dirai ce que...&mdash;Mais va-t'en.&mdash;Non, tu resteras.&mdash;Je
+voudrais que mon fils fût dans les déserts de I'Arabie,
+armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant lui.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Eh bien! qu'en arriverait-il?</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis
+fin à ta postérité.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon
+citoyen, toutes les blessures qu'il a reçues pour Rome...</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Allons, cessez, cessez, contenez-vous.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Je souhaiterais qu'il eût continué de servir
+sa patrie comme il avait commencé, et qu'il n'eût pas
+lui-même rompu le noeud glorieux qui les attachait l'un
+à I'autre.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, je le souhaiterais aussi.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et
+c'est vous qui avez animé la populace, vous chats miaulants,
+aussi en état d'apprécier son mérite que je le suis,
+moi, de pénétrer les mystères dont le ciel interdit la
+connaissance à la terre.</p>
+
+<p>BRUTUS, <i>à Sicinius</i>.&mdash;Je vous en prie, allons-nous-en.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait
+là une belle action; mais avant que vous me quittiez,
+vous entendrez encore cette vérité. Autant le Capitole
+surpasse en hauteur la plus humble maison de Rome,
+autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui
+m'accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous
+avez banni, vous surpasse en mérite, vous tous tant que
+vous êtes.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;A merveille! parlez: nous vous laissons-là.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Aussi bien, pourquoi s'arrêter ici, pour se
+voir harceler par une femme qui a perdu la raison?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Emportez avec vous les prières que j'adresse
+au ciel pour vous. Je voudrais que les dieux ne
+fussent occupés qu'à accomplir mes malédictions! <span class="stage2">(<i>Les
+tribuns sortent</i>.)</span> Oh! si je pouvais les rencontrer seulement
+une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur
+du poids douloureux qui l'oppresse.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en
+conviens, vous en avez bien sujet: voulez-vous venir
+souper avec moi?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;La colère est mon aliment: je me nourris
+de moi-même, et je mourrai de faim en me nourrissant
+ainsi.&mdash;Allons, quittons cette place; mettons un terme à
+ces cris et à ces pleurs d'enfant: je veux être Junon dans
+ma colère. Venez, venez.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Fi donc! fi donc!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène change et représente un chemin entre Rome
+et Antium.</p>
+
+<p class="stage1">UN ROMAIN ET UN VOLSQUE <i>se rencontrent</i>.</p>
+<br>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Bien sûr, je vous connais, et je suis
+connu de vous: votre nom, ou je me trompe fort, est
+Adrien.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets
+pas.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Je suis un Romain; mais je sers, comme
+vous, contre Rome. Me reconnaissez-vous à présent?</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;N'êtes-vous pas Nicanor?</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Lui-même.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Vous aviez une barbe plus épaisse, ce
+me semble, la dernière fois que je vous ai vu: mais le
+son de votre voix me rappelle vos traits. Quelles nouvelles
+de Rome? J'étais chargé par le sénat volsque d'aller
+vous y chercher: vous m'avez fort heureusement
+épargné une journée de chemin.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Il y a eu à Rome d'étranges insurrections:
+le peuple soulevé contre les sénateurs, les patriciens
+et les nobles.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;<i>Il y a eu</i>, dites-vous? Elles sont donc
+à leur terme? Notre sénat ne le croit pas: on presse,
+les préparatifs de guerre, et l'on espère fondre sur les
+Romains au plus chaud de leurs divisions.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Le plus fort du feu est passé: mais il ne
+faut qu'une étincelle pour rallumer l'incendie; car les
+nobles prennent si à coeur le bannissement du brave
+Coriolan, qu'ils sont tous disposés à ôter au peuple son
+pouvoir; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu
+couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est près
+d'éclater avec violence.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Coriolan banni?</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Oui, il est banni.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes
+sûr d'être bien reçu.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;L'occasion est bonne pour les Volsques.
+J'ai entendu dire que le moment le plus favorable pour
+séduire une femme, c'est quand elle est en querelle
+avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer
+avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand
+adversaire Coriolan n'a plus ni crédit ni emploi dans sa
+patrie.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Il ne peut manquer d'y briller. Je me
+félicite de cette rencontre inattendue: grâce à vous, ma
+commission est remplie, et je vais vous accompagner
+avec joie jusqu'à mon logis.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;D'ici au souper, je vous apprendrai bien
+des nouvelles de Rome qui vous surprendront, et qui
+toutes tendent à I'avantage de ses ennemis. N'avez-vous
+pas, disiez-vous, une armée prête à marcher?</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Une armée superbe; les centurions ont
+déjà reçu leurs commissions et leur paye; ils ont l'ordre
+d'être sur pied une heure après le premier signal.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout
+prêts, et je suis I'homme, je crois, qui va les mettre dans
+le cas d'agir à l'heure même. Je m'applaudis de vous
+avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand plaisir.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Vous vous chargez là de mon rôle: c'est
+moi qui ai le plus sujet de me réjouir de la vôtre.</p>
+
+<p>LE ROMAIN.&mdash;Allons, marchons ensemble.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Antium, devant la maison d'Aufidius.</p>
+
+<p class="stage1">CORIOLAN <i>entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché
+dans son manteau</i>.</p>
+<br>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;C'est une belle ville qu'Antium! Cité d'Antium,
+c'est moi qui t'ai remplie de veuves. Combien
+d'héritiers de ces beaux édifices j'ai ouï gémir et vu
+périr dans mes guerres! Cité d'Antium, ne va pas me
+reconnaître: tes femmes et tes enfants, armés de broches
+et de pierres, me tueraient dans un combat sans
+gloire. <span class="stage2">(<i>Il rencontre un Volsque</i>.)</span> Salut, citoyen.</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Je vous le rends.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Conduisez-moi, s'il vous plaît, à la demeure
+du brave Aufidius. Est-il à Antium?</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;Oui, et il donne un festin aux grands de
+l'État.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Où est sa maison, je vous prie?</p>
+
+<p>LE VOLSQUE.&mdash;C'est celle-ci, là, devant vous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je vous remercie: adieu. <span class="stage2">(<i>Le Volsque s'en
+va.</i>)</span> O monde, voilà tes révolutions bizarres! Deux amis
+qui se sont juré une foi inviolable, qui paraissent n'avoir
+à eux deux qu'un seul et même coeur, qui passent
+ensemble toutes les heures de la vie, partageant le
+même lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont
+pour ainsi dire deux jumeaux inséparables, unis par une
+éternelle amitié, vont dans l'espace d'une heure, sur la
+plus légère querelle, sur une parole, rompre violemment
+ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et
+aussi deux ennemis mortels, dont la haine troublait le
+sommeil et les nuits, qui tramaient des complots pour
+se surprendre l'un l'autre, il ne faut qu'un hasard, l'événement
+le plus futile, pour les changer en amis tendres
+et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le
+lieu de ma naissance, et tout mon amour est donné à
+cette ville ennemie.&mdash;Entrons, si Aufidius me fait périr,
+il ne fera que tirer une juste vengeance; s'il m'accueille
+en allié, je rendrai service à son pays.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Il s'éloigne.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+
+<p class="stage1">Une salle d'entrée dans la maison d'Aufidius.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend de la musique: tout annonce une fête dans l'intérieur.)</p>
+<br>
+
+
+<p>UN ESCLAVE <i>entre</i>.</p>
+
+
+<p>PREMIER ESCLAVE,&mdash;Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je
+crois que tous nos gens sont endormis.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Entre un second esclave.)</p>
+
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Où est Cotus? mon maître le demande.
+Cotus?</p>
+
+
+<p class="stage1">(Coriolan entre.)</p>
+
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Une belle maison! Voici un grand festin;
+mais je n'y parais pas en convive.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Le premier esclave repasse par la salle.)</p>
+
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous?
+Il n'y a pas ici de place pour vous: je vous prie,
+regagnez la porte.</p>
+
+<p>CORIOLAN, <i>à part</i>.&mdash;Je ne mérite pas un meilleur accueil,
+en ma qualité de Coriolan.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Le second esclave revient.)</p>
+
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;D'où êtes-vous l'ami?&mdash;Le portier
+a-t-il les yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles
+gens! Je vous prie, l'ami, sortez.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que je sorte, moi!</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Oui, vous; allons, sortez.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Tu me deviens importun.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Oh! êtes&mdash;vous si brave?... En ce
+cas, je vais vous donner à qui parler.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.)</p>
+
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE, <i>au premier</i>,&mdash;Quel est cet inconnu?</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;L'homme le plus étrange que
+encore vu: je ne peux parvenir à le faire sortir. Je te
+prie, avertis mon maître qu'il veut lui parler.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE, à Coriolan.&mdash;Que cherchez-vous
+ici, l'homme? Allons, je vous prie, videz le logis.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à
+votre foyer.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Un noble.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Ah! un pauvre noble, sur ma foi!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Vrai: je le suis pourtant.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;De grâce, mon pauvre noble, choisissez
+quelque autre asile: il n'y a point de place ici
+pour vous. Allons, je vous prie, videz les lieux, allons.</p>
+
+<p>CORIOLAN, le repoussant.&mdash;Poursuis tes affaires, et va
+t'engraisser des reliefs du festin.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je
+t'en prie, annonce à mon maître que l'hôte étrange
+l'attend ici.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Je vais l'avertir.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Où demeures-tu?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Sous le dais.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Sous le dais</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Où est donc ce dais?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Dans la ville des milans et des corbeaux.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Dans la ville des milans et des
+corbeaux?&mdash;Quel âne est ceci?.....Tu habites donc aussi
+avec les buses?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Non, je ne sers point ton maître.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Holà! seigneur, voudriez-vous
+vous mêler des affaires de mon maître?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Cela est plus honnête que de se mêler de
+celles de ta maîtresse.&mdash;Bavard éternel, prête-moi ton
+bâton; allons, décampe.</p>
+
+<p class="stage1">(Il le bat, et l'esclave se sauve.)
+(Aufidius entre, précédé de l'esclave qui l'a averti.)</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Où est cet individu?</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE,&mdash;Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené
+si je n'avais craint de faire du bruit et de troubler
+vos convives.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu?
+Ton nom? Pourquoi ne réponds-tu pas? Parle: quel est
+ton nom?</p>
+
+<p>CORIOLAN, <i>se découvrant le visage</i>.&mdash;Tullus, si tu ne me
+connais pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines
+pas qui je suis, la nécessité me forcera de me nommer.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Quel est ton nom?</p>
+
+<p class="stage1">(Les esclaves se retirent.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Un nom fait pour offenser l'oreille des
+Volsques, et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Parle: quel est ton nom? Tu as un air
+menaçant, et l'orgueil du commandement est empreint
+sur ton front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tout
+indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu
+à présent?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Non, je ne te connais point: nomme-toi.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant
+de mal à toi et à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon
+surnom de Coriolan. Mes pénibles services, mes dangers
+extrêmes, et tout le sang que j'ai versé pour mon ingrate
+patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage de
+la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre
+moi, ce surnom seul m'est demeuré. L'envie a dévoré
+tout le reste; l'envie et la cruauté d'une vile populace,
+tolérée par nos nobles sans courage; ils m'ont tous abandonné,
+et ils ont souffert que des voix d'esclaves me bannissent
+de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit
+aujourd'hui dans tes foyers, non pas dans l'espérance
+(ne va pas t'y méprendre) de sauver ma vie: car, si je
+craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de l'univers
+que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant
+toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers
+ceux qui m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui
+respire la vengeance des affronts que tu as reçus, si tu
+veux fermer les plaies de ta patrie, et effacer les traces
+de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer et
+de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma
+misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent
+des services utiles pour toi; car je combattrai
+contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers
+démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien entreprendre,
+et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux
+hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis
+dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive
+et à ta haine. M'épargner serait en toi démence; moi,
+dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche; moi,
+qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang;
+je ne peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;O Marcius! Marcius! chaque mot que tu
+viens de prononcer a arraché de mon coeur une racine
+de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce
+nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me révélerait
+les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;»
+je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en
+ai en toi, brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer
+de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot
+s'est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats.
+J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse
+le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je
+n'en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma
+force contre la tienne. Sache que j'aimais passionnément
+la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa des
+soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici,
+noble mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents
+transports que ne m'en inspira la vue de ma maîtresse
+franchissant pour la première fois le seuil de ma porte,
+le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t'annonce
+que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé
+à tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre
+mon bras. Tu m'as battu douze fois; et depuis, chaque
+nuit, je n'ai rêvé que combats corps à corps entre toi et
+moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à
+nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre
+à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un
+vain songe.&mdash;Vaillant Marcius, quand nous n'aurions
+d'autre sujet de querelle avec Rome que l'injustice de
+t'avoir banni, nous ferions marcher tous les Volsques,
+depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix;
+et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé,
+jusque dans les entrailles de cette ville ingrate. Oh!
+viens, entre, et serre la main de nos sénateurs: tu trouveras
+en eux des amis; ils sont ici à prendre congé de
+moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome
+même, mais contre son territoire.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Dieux! vous me rendez heureux.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu
+veux te charger toi-même de diriger tes vengences,
+prends la moitié du commandement: tu connais le fort
+et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme
+toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit
+aux portes de Rome, ou l'ébranler dans les parties les
+plus éloignées, s'il faut l'épouvanter avant de la détruire. Mais
+entre: permets que je te présente à des hommes
+qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois
+le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été
+ton ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.&mdash;Ta
+main: sois le bienvenu!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)
+(Entrent les deux premiers esclaves.)</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Il s'est fait ici un étrange changement.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais
+certain pressentiment m'arrêtait et me disait que ses
+habits n'accusaient pas la vérité.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Quel bras il a! Du bout du doigt
+il m'a fait tourner comme un sabot.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y
+avait en lui quelque chose.....Il avait dans la figure un je
+ne sais quoi.....je ne trouve pas de mot pour exprimer
+mon idée.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Oui, tu as raison: un regard.....
+Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il
+était plus qu'il ne paraissait.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Et moi aussi, je le jure. C'est tout
+uniment l'homme du monde le plus extraordinaire.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Je le crois: mais tu connais un
+plus grand guerrier que lui.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Qui? mon maître?</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Oui: mais il n'est point question
+de cela.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Je crois que celui-ci en vaut six
+comme lui.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Oh! non, pas tant; mais je le regarde
+comme un plus grand guerrier.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Cependant, pour la défense d'une
+ville, notre général est excellent.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Oui, et pour un assaut aussi</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre le troisième esclave.)</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Ho! ho! camarades; je puis vous
+dire des nouvelles, de grandes nouvelles, scélérats!</p>
+
+<p>TOUS DEUX ENSEMBLE.&mdash;Quelles nouvelles? quelles nouvelles?
+Fais-nous-en part.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Si j'avais à choisir, je ne voudrais
+pas être Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel
+condamné.</p>
+
+<p>TOUS DEUX.&mdash;Pourquoi donc? pourquoi?</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;C'est que celui qui avait coutume
+de frotter notre général, Caïus Marcius, est ici.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Tu dis frotter notre général?</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Eh bien! peut-être pas le frotter,
+mais tout au moins lui tenir tête.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Allons, nous sommes camarades et
+amis: disons la vérité; il était trop fort pour lui. Je le
+lui ai entendu avouer à lui-même.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;A dire vrai, oui, il était trop fort
+pour lui. Devant Corioles, il vous le hacha comme une
+carbonnade.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage,
+il vous l'aurait grillé et mangé.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Mais voyons la suite de tes nouvelles.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Eh bien! on le traite ici comme s'il
+était le fils et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table
+sur le siège d'honneur; pas un de nos sénateurs qui osât
+lui faire une question; tous sont restés ébahis devant
+lui. Notre général lui-même le caresse comme une maîtresse,
+croit consacrer sa main en le touchant, et fait
+l'oeil à tous ses discours. Mais l'important de la nouvelle,
+c'est que notre général est coupé en deux: oui, il
+n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce qu'il était
+hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la
+prière et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il,
+vous tirer l'oreille aux gardiens des portes de Rome;
+il balayera tout et laissera son passage libre et clair
+derrière lui.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Et il est homme à le faire plus qu'aucun
+que je connaisse.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Homme à le faire! Il le fera; car
+vois-tu, camarade, il lui reste autant d'amis qu'il peut
+avoir d'ennemis; mais ces amis n'osaient pas, en quelque
+façon (tu comprends), se montrer, comme on dit,
+ses amis dans l'infélicité <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est
+que ça?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a><p>L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un mot
+qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève.
+Voici la phrase:</p>
+
+<p>THIRD SERVANT.&mdash;<i>Which friends, sir (as it were), durst not (look you
+sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in directitude</i>.</p>
+
+<p>FIRST SERVANT.&mdash;<i>Directitude? what is that?</i></p></blockquote>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Mais lorsqu'ils le verront relever
+la tête et se baigner dans le sang, alors ils sortiront de
+leurs retraites, comme les lapins après la pluie, et se
+joindront à lui.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Mais quand se met-on en marche?</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Demain, aujourd'hui, tout à
+l'heure: vous entendrez le tambour cette après-midi.
+L'expédition fait en quelque sorte partie du festin, et ils la
+veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE.&mdash;Bon: nous allons donc revoir le
+monde en mouvement! Cette paix n'est bonne à rien
+qu'à rouiller le fer, enrichir les tailleurs, et nourrir des
+chansonniers.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Moi, je dis: ayons la guerre; elle
+surpasse autant la paix que le jour surpasse la nuit: elle
+est vive, vigilante, sonore, et pleine d'activité et de trouble.
+La paix est une vraie apoplexie, une léthargie fade,
+sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards
+que la guerre ne détruit d'hommes.</p>
+
+<p>SECOND ESCLAVE..&mdash;C'est cela, et comme la guerre peut
+s'appeler un métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à
+faire des cocus.</p>
+
+<p>PREMIER ESCLAVE.&mdash;Oui, et elle rend les hommes ennemis
+les uns des autres.</p>
+
+<p>TROISIÈME ESCLAVE.&mdash;Bien dit, parce qu'ils ont alors
+moins besoin les uns des autres. Allons, la guerre, pour
+remplir ma bourse! J'espère dans peu voir les Romains
+à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les Volsques.....
+J'entends du bruit: ils se lèvent de table.</p>
+
+<p>TOUS TROIS.&mdash;Entrons vite, vite, entrons.
+<span class="stage2">(Ils sortent»)</span></p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Une place publique.</p>
+<p class="stage1">SICINIUS ET BRUTUS.</p>
+<br>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Nous n'entendons plus parler de lui, et
+nous n'avons pas à le craindre. Toutes ses ressources
+sont anéanties par la paix actuelle et par la tranquillité
+du peuple, qui auparavant était dans un horrible désordre.
+Ses amis rougissent à présent que le monde va à
+merveille sans lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en
+souffrir eux-mêmes, voir le peuple ameuté en troupes
+séditieuses infester les rues de Rome, que nos artisans
+chanter dans leurs ateliers, et aller en paix à leurs travaux.</p>
+
+<p class="stage1">(Ménénius paraît.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nous avons bien fait de tenir bon.&mdash;N'est-ce
+pas là Ménénius.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;C'est lui, c'est lui. Oh! oh! il s'est bien adouci
+depuis quelque temps!&mdash;Salut, Ménénius.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Salut, vous deux.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Votre Goriolan n'est pas fort regretté, si ce
+n'est par ses amis. Vous le voyez, la république subsiste
+encore, et continuera de subsister, en dépit de tout son
+ressentiment.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Tout est bien, et aurait pu être encore
+mieux, s'il avait pu temporiser.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Où est-il allé? en savez-vous quelque chose?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Non, je n'en ai rien appris: sa mère et sa
+femme n'ont eu de lui aucunes nouvelles.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrivent trois ou quatre citoyens.)</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Que les dieux vous conservent!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Salut, voisins.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Salut, vous tous, salut!</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Nous, nos femmes et nos enfants,
+nous devons à genoux adresser pour vous nos voeux au
+ciel.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Vivez et prospérez.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité
+que Coriolan vous aimât comme nous vous aimons.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Que les dieux veillent sur vous!</p>
+
+<p>LES DEUX TRIBUNS.&mdash;Adieu, adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Les citoyens sortent.)</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ce temps est plus heureux, plus agréable
+pour nous, que lorsque ces gens couraient dans les rues
+en poussant des cris confus.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Caïus Marcius était un bon officier à la
+guerre; mais insolent, bouffi d'orgueil, ambitieux au
+delà de toute idée, n'aimant que lui.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Et aspirant à régner seul, sans partage ni
+conseil.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je ne suis pas de votre avis.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Nous en aurions fait tous la triste expérience,
+à notre grand malheur, s'il fût arrivé au consulat.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Les dieux ont heureusement prévenu ce danger,
+et Rome est en paix et en sûreté sans lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un édile.)</p>
+
+<p>L'ÉDILE.&mdash;Honorables tribuns, un esclave que nous venons
+de faire conduire en prison rapporte que les Volsques,
+en deux corps séparés, sont entrés sur le territoire
+de Rome; qu'ils exercent toutes les fureurs de la guerre,
+et détruisent tout sur leur passage.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement
+de notre Marcius, ose encore montrer ses cornes.
+Lorsque Marcius défendait Rome, il se tenait dans sa
+coquille, et osait à peine jeter un coup d'oeil à la dérobée.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Que dites-vous de Marcius?</p>
+
+<p>BRUTUS, <i>à l'édile.</i>&mdash;Allez, et faites fustiger ce porteur de
+nouvelles; il n'est pas possible que les Volsques aient
+l'audace de rompre la paix.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Ce n'est pas possible? Nous avons de quoi
+nous souvenir que cela est très-possible; et j'en ai vu,
+moi, dans l'espace de ma vie, trois exemples consécutifs.
+Mais, du moins, interrogez à fond cet esclave avant de
+le punir; sachez de lui d'où il tient cette nouvelle, et ne
+vous exposez pas à fouetter et à battre le messager qui
+vient vous avertir du danger qui nous menace.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ne m'en parlez pas: moi, je suis convaincu
+que cela est impossible.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, cela ne se peut pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Arrive un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les nobles, d'un air très-sérieux, vont
+tous au sénat: il est arrivé quelque nouvelle qui leur a
+fait changer de visage.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ce sera cet esclave! <span class="stage2"><i>(A l'édile.)</i></span> Allez, vous
+dis-je, et faites-le battre de verges devant le peuple assemblé.
+Une nouvelle de son invention!&mdash;C'est son rapport
+qui cause tout ceci.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Oui, digne tribun, c'est le rapport de
+l'esclave, mais appuyé par d'autres avis plus terribles
+encore que le sien.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Et quels autres avis plus terribles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;On dit beaucoup et tout haut (à
+quel point le fait est probable, je n'en sais rien) que
+Marcius, ligué avec Aufidius, conduit une armée contre
+Rome, et qu'il a fait serment d'exercer une vengeance
+qui enveloppera tout, depuis l'enfant au berceau jusqu'au
+vieillard infirme.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Voilà qui est très-probable!
+Brutus&mdash;C'est une fausse rumeur, inventée pour faire
+désirer aux esprits craintifs de retour à Rome du bon
+Marcius.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;C'est bien là le tour.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il est vrai que ce second avis n'est guère
+vraisemblable: Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accorder
+ensemble que les deux contraires les plus ennemis.</p>
+
+<p class="stage1">(Un second messager entre.)</p>
+
+<p>SECOND MESSAGER.&mdash;Vous êtes mandés par le sénat.
+Une armée redoutable, conduite par Caïus Marcius ligué
+avec Aufidius, ravage notre territoire; ils ont déjà tout
+renversé sur leur passage: ils brûlent ou emmènent
+tout ce qu'ils rencontrent devant eux.</p>
+
+<p class="stage1">(Cominius entre.)</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Quelles nouvelles? quelles nouvelles?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir
+vos filles, voir vos femmes déshonorées sous votre nez,
+et pour faire fondre sur vos têtes le plomb des toits de la
+ville.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Comment! quelles nouvelles avez-vous?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Et voir vos temples brûlés jusqu'à leurs
+fondements; et vos franchises, auxquelles vous étiez
+si attachés, reléguées dans un pauvre trou.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;De grâce, expliquez-nous... <span class="stage2">(Aux tribuns.)</span>
+Oui vous avez fait là de belle besogne, j'en ai peur. <span class="stage2">(A
+Cominius.)</span> Parlez, je vous prie; quelles nouvelles? Si
+Marcius s'était joint aux Volsques!...</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Si? dites-vous!&mdash;Il est le dieu des Volsques:
+il s'avance à leur tête, comme un être créé par quelque
+autre divinité que la nature, et qui s'entend mieux
+qu'elle à former l'homme. Les Volsques le suivent, marchant
+contre nous, pauvres marmots, avec l'assurance
+des enfants qui poursuivent, en se jouant, les papillons
+de l'été, ou des bouchers qui tuent les mouches.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oh! vous avez fait là de la belle besogne,
+vous et vos gens à tablier: vous qui faisiez tant de cas de
+la voix des artisans et du souffle de vos mangeurs d'ail.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Il renversera votre Rome sur vos têtes.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Oui, aussi aisément que le bras d'Hercule
+secouait de l'arbre un fruit mûr. Vous avez fait là une
+magnifique besogne.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mais votre nouvelle est-elle bien vraie?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Oui, oui; et vous pâlirez avant de la trouver
+fausse. Toutes les régions d'alentour se révoltent avec
+joie. Ceux qui résistent sont raillés de leur stupide
+valeur, et périssent en véritables insensés. Et qui peut le
+blâmer? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque
+chose de grand et d'extraordinaire.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Nous sommes tous perdus, si ce grand
+homme n'a pitié de nous.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Et qui ira l'implorer? pas les tribuns: ce
+serait une honte. Le peuple mérite sa clémence, comme
+le loup mérite la pitié des bergers. Et ses meilleurs amis,
+s'ils disaient: «Sois miséricordieux pour Rome,» se conduiraient
+envers lui comme ceux qui ont mérité sa haine,
+et se montreraient ses ennemis.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Vous avez raison. Pour moi, je le verrais
+près de ma maison, un tison ardent à la main pour la
+brûler, que je ne n'aurais pas le front de lui dire: «Je
+t'en conjure, arrête.» <span class="stage2">(Aux tribuns.)</span>&mdash;Vous avez fait là
+un beau coup, avec vos ruses; vous avez bien réussi!</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Vous avez jeté toute la ville dans une consternation
+qui n'a jamais eu d'égale, et jamais le salut
+de Rome ne fut plus désespéré.</p>
+
+<p>LES TRIBUNS.&mdash;Ne dites pas que c'est nous qui avons
+attiré ce malheur.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Qui donc? Est-ce nous? nous l'aimions, il
+est vrai; mais, en nobles lâches et ingrats, nous avons
+laissé le champ libre à votre populace, qui l'a chassé au
+milieu des huées.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Mais je crains bien qu'elle ne l'y rappelle à
+grand cris. Aufidius, le second des mortels après
+Coriolan, lui obéit en tout, comme s'il n'était que son
+officier. Le désespoir est toute la politique, la force et la
+défense que Rome peut leur opposer.
+<span class="stage2">(Il entre une foule de citoyens.)</span></p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Voici la foule.&mdash;Et Aufidius est donc avec
+lui? C'est vous qui avez infecté l'air d'une nuée de vos
+sales bonnets, en demandant, avec des huées, l'exil de
+Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la tête d'une
+armée furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un
+fouet pour vous; autant vous êtes d'impertinents qui
+avez jeté vos chapeaux en l'air, autant il en foulera aux
+pieds pour vous payer de vos suffrages. N'importe, s'il
+ne faisait de vous tous qu'un charbon, vous l'auriez mérité.</p>
+
+<p>TOUS LES CITOYENS.&mdash;Il est vrai; nous entendons débiter
+des nouvelles bien effrayantes.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Pour moi, quand j'ai crié: <i>Bannissez-le!</i>
+j'ai dit aussi que c'était bien dommage.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Et moi aussi, je l'ai dit.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;J'ai dit la même chose; et, il faut
+l'avouer, c'est ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre
+nous: ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour le
+mieux; et, quoique nous ayons volontiers consenti à
+son exil, ce fut cependant contre notre volonté.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Oh! vous êtes de braves gens: criards!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Vous avez fait là un joli coup, vous et
+vos aboyeurs! <span class="stage2">(<i>A Cominius</i>.)</span> Nous rendrons-nous au
+Capitole?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Sans doute. Et que faire autre chose?</p>
+
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>SICINIUS, <i>au peuple</i>.&mdash;Allez, bons citoyens; rentrez dans
+vos maisons: ne prenez point l'épouvante. Ces deux
+hommes sont d'un parti qui serait bien joyeux que ces
+nouvelles fussent vraies, tout en feignant le contraire.
+Retirez-vous, et ne montrez point d'alarme.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Que les dieux nous soient propices!
+Allons, concitoyens, retirons-nous.&mdash;Je l'ai toujours dit,
+moi, que nous avions tort de le bannir.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Et nous avons tous dit la même
+chose: mais venez, rentrons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je n'aime point cette nouvelle.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allons au Capitole. Je voudrais pour la moitié
+de ma fortune pouvoir changer cette nouvelle en mensonge.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Je vous prie, allons-nous-en.</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux tribuns s'en vont.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Un camp à une petite distance des portes de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT.</p>
+<br>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Passent-ils toujours sous les drapeaux du
+Romain?</p>
+
+<p>LE LIEUTENANT.&mdash;Je ne conçois pas quel sortilége il a
+pour les attirer; mais vos soldats ont pour lui une espèce
+de culte. A table, il est le sujet de leurs entretiens; après
+le repas, c'est encore à lui que s'adressent leurs sentiments
+et leurs voeux; et vous êtes mis à l'arrière-plan,
+seigneur, dans cette expédition, même par les
+vôtres.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;C'est ce que je ne pourrais empêcher à présent,
+sans rendre notre entreprise boiteuse. Je le vois
+bien aujourd'hui, il se conduit avec plus d'orgueil,
+même vis-à-vis de moi, que je ne l'ai prévu lorsque je
+l'ai accueilli et embrassé. Mais c'est sa nature, et il faut
+bien que j'excuse quelque temps ce qu'il est impossible
+de corriger.</p>
+
+<p>LE LIEUTENANT.&mdash;Moi, je souhaiterais, seigneur, pour
+vos propres intérêts, que vous ne l'eussiez pas associé
+au commandement; je voudrais qu'il eût reçu des ordres
+de vous, ou bien que vous l'eussiez laissé agir seul.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Je te comprends à merveille; et sois sûr
+qu'il ne se doute pas de ce que je pourrai dire contre
+lui, lorsqu'il aura à rendre ses comptes. Quoiqu'il semble,
+et c'est ce qu'il croit lui-même ainsi que le vulgaire,
+qu'il conduit tout heureusement et qu'il sert sans réserve
+les intérêts des Volsques, quoiqu'il combatte
+comme un lion, et qu'il triomphe aussitôt qu'il tire
+l'épée; cependant il est un point qu'il a laissé imparfait,
+et qui fera sauter sa tête ou la mienne, lorsque nous
+viendrons tous deux à rendre nos comptes.</p>
+
+<p>LE LIEUTENANT.&mdash;Dites-moi, général, pensez-vous qu'il
+emporte Rome?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Toutes les places se rendent à lui avant
+même qu'il arrive devant leurs murs, et la noblesse de
+Rome est pour lui. Les sénateurs et les patriciens sont
+aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats; et le
+peuple sera aussi prompt à le rappeler qu'il l'a été à le
+bannir. Je pense qu'il sera pour Rome ce qu'est pour le
+poisson l'orfraie, qui s'en empare par le droit de souveraineté
+qu'il tient de la nature. D'abord il a servi
+l'État en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses honneurs
+avec modération: soit orgueil, vice qu'engendrent
+des succès journaliers, et que n'évite jamais l'homme
+heureux; soit inhabileté à profiter des occasions dont il
+a pu disposer, soit impossibilité naturelle de prendre
+une autre attitude sur les sièges du sénat que sous le
+casque, et de gouverner la paix moins rudement que la
+guerre: un seul de ces défauts (car je lui rends justice, il
+ne les a pas tous, ou du moins il n'a de chacun qu'une
+teinte légère), un seul de ces défauts a suffi, pour le faire
+craindre, haïr et bannir. Il n'a du mérite que pour l'étouffer
+dès qu'il parle. Ainsi nos vertus sont soumises
+aux circonstances, qui souvent les interprètent mal. Une
+vertu qui aime à se faire valoir elle-même trouve son
+tombeau dans la tribune où elle monte pour exalter ses
+actions. Un feu étouffe un autre feu; un clou chasse un
+autre clou; un droit renverse un autre droit; la force
+périt par une autre force&mdash;Allons, éloignons-nous.
+Marcius, quand Rome sera ta proie, tu seras le plus misérable
+des hommes, et tu ne tarderas pas à devenir la
+mienne.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></p>
+<br><br><br>
+
+
+
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+
+<p class="stage1">Une place publique de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS
+<i>et autres Romains</i>.</p>
+<br>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Non, je n'irai point: vous entendez ce qu'il
+a dit à Cominius, qui fut jadis son général, et qui l'aima
+de l'amitié la plus tendre. Moi, il m'appelait son père:
+mais que lui importe à présent?&mdash;Allez-y, vous qui l'avez
+banni: prosternez-vous à mille pas de sa tente, et
+cherchez à genoux le chemin de sa clémence; s'il n'a
+écouté Cominius qu'avec indifférence, je reste chez moi.</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Il affectait de ne me pas connaître.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;L'entendez-vous?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Cependant il m'a nommé une fois par mon
+nom; je lui ai rappelé notre ancienne liaison, et tout le
+sang que nous avons perdu dans les combats à côté l'un
+de l'autre. Il a refusé de répondre au nom de Coriolan
+que je lui donnais et à tous ses autres noms. «Il n'était
+plus, disait-il, qu'une espèce de néant; il voulait rester
+sans titre, jusqu'à ce qu'il s'en fût forgé un au feu
+de Rome en flammes.»</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Eh bien! vous voyez: oh! vous avez fait là
+un beau chef-d'oeuvre, vous autres, tribuns qui avez
+tout fait pour que le charbon fût à bon marché dans
+Rome! Oh! vous laisserez après vous un noble souvenir!</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je lui ai représenté combien il était glorieux
+de pardonner à ceux qui n'espéraient plus rien. Il
+m'a répondu que c'était une prière bien avilissante pour
+un État, que d'implorer le pardon d'un homme qu'il
+avait banni.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Très-bien; pouvait-il en dire moins?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;J'ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses
+amis particuliers. Sa réponse a été qu'il ne pouvait pas
+perdre son temps à les trier et à les séparer d'un amas de
+chaume corrompu; que ce serait une folie, pour un ou
+deux bons grains, de ne point brûler cet amas infect.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Pour un ou deux bons grains! J'en suis
+un; sa mère, sa femme, son enfant, et ce brave Romain,
+c'est nous qui sommes les grains qu'il voudrait sauver
+de l'incendie: et vous, tribuns, vous êtes le chaume corrompu
+qu'on sent de plus haut que la lune: il faudra
+donc que nous soyons brûlés à cause de vous!</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;De grâce, un peu de patience. Si vous refusez
+votre appui dans une extrémité aussi imprévue, ne
+nous reprochez pas du moins notre détresse. Je n'en
+doute point; si vous vouliez défendre la cause de votre
+patrie, votre éloquence, bien plus que l'armée que nous
+pouvons rassembler à la hâte, arrêterait notre concitoyen.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Non, je ne veux point m'en mêler.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Je vous en conjure, allez le trouver.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Eh! qu'y ferai-je?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Essayez du moins ce que peut pour Rome
+l'amitié que vous porte Marcius.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Fort bien; pour revenir vous dire que
+Marcius m'a renvoyé, comme il a renvoyé Cominius,
+sans vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je gagné à cette
+démarche? Je reviendrai confus comme un ami rebuté
+par son ami, et pénétré de douleur de sa cruelle indifférence;
+car convenez que cela arrivera.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Votre bonne volonté méritera du moins les
+remerciements de Rome; et votre patrie mesurera sa reconnaissance
+à tout le bien que vous aurez voulu lui
+faire.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Allons, je veux bien le tenter: je crois
+qu'il m'écoutera. Cependant, la façon dont il s'est mordu
+les lèvres, et dont il a marmotté entre ses dents, en recevant
+ce bon Cominius, ne m'encourage guère.&mdash;Non, il
+n'aura pas été pris dans un moment favorable; sans
+doute il n'avait pas dîné. Le matin, quand le sang refroidi
+n'enfle plus nos veines, nous sommes maussades,
+durs, et incapables de donner et de pardonner: mais
+quand nous avons rempli les canaux de notre sang par
+le vin et la bonne chère, l'âme est plus flexible que dans
+les heures d'un jeûne religieux: j'attendrai donc, pour
+lui présenter ma requête, le moment qui suivra son repas,
+et alors j'attaquerai son coeur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Vous connaissez trop bien le chemin qui y
+conduit pour perdre vos pas.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je vous le promets; d'honneur, je vais le
+tenter; advienne que pourra! Avant peu vous saurez quel
+est mon succès.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Coriolan ne voudra jamais l'entendre.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Croyez-vous?</p>
+
+<p>COMINIUS.&mdash;Je vous dis qu'il est comme sur un trône
+d'or: son oeil est enflammé comme s'il voulait brûler
+Rome. Le souvenir de son injure tient l'entrée de son
+coeur fermée à la pitié. Je me suis mis à genoux devant
+lui; et à peine m'a-t-il dit, d'une voix faible: <i>Levez-vous!</i>
+et il m'a congédié ainsi, d'un geste muet de sa main.
+Ensuite il m'a fait remettre un écrit contenant ce qu'il
+voulait faire et ce qu'il'ne voulait pas faire, protestant
+qu'il s'était engagé par serment à s'en tenir à ses conditions:
+en sorte que toute espérance est vaine, à
+moins que sa noble mère et sa femme, qui, à ce que
+j'apprends, sont dans le dessein d'aller le solliciter elles-mêmes,
+ne viennent à bout de lui arracher le pardon de
+sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos
+instances, encourager leur résolution et hâter leur démarche.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome.</p>
+
+<p class="stage1">SENTINELLES <i>montant la garde.</i>
+(Ménénius s'approche d'elles.)</p>
+<br>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Halte-là: d'où es-tu?</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Arrière, retourne sur tes pas.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Vous faites votre devoir en braves soldats;
+c'est bien: mais permettez; je suis un fonctionnaire
+de l'Etat, et je viens pour parler à Coriolan.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;De quel lieu venez-vous?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;De Rome.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Vous ne pouvez pas avancer: il
+faut retourner sur vos pas. Notre général ne veut plus
+écouter personne venant de Rome.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Vous verrez votre Rome environnée
+de flammes avant que vous parliez à Coriolan.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Mes braves amis, si vous avez entendu
+votre général parler de Rome et des amis qu'il y conserve,
+il y a mille à parier contre un que, dans ses récits, mon
+nom aura frappé votre oreille. Mon nom est Ménénius.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Soit: rebroussez chemin; la vertu
+de votre nom n'est pas un passe-port ici.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je te dis, camarade, que ton général est
+mon intime ami: j'ai été le livre qui a publié toutes ses
+belles actions, et qui a déployé aux yeux des hommes
+toute l'étendue de sa renommée sans rivale. J'ai toujours
+appuyé mes amis de mon témoignage (et il est le premier
+de mes amis), portant mon zèle jusqu'aux dernières limites
+de la vérité. Quelquefois même, semblable à la
+boule roulant sur une pente trompeuse, j'ai été tomber
+au delà du but, et j'ai presque imprimé le sceau du mensonge
+sur la louange; tu vois, camarade, que tu dois me
+laisser passer.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;En vérité, seigneur, quand vous
+auriez débité en sa faveur autant de mensonges que vous
+avez déjà dit de paroles, vous ne passeriez pas. Non,
+quand il y aurait autant de vertu à mentir qu'à vivre
+chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je te prie, mon ami, souviens-toi bien
+que mon nom est Ménénius, le partisan déclaré de ton
+général.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Quelque déterminé menteur que
+vous ayez pu être à sa louange, comme vous vous vantez
+de l'avoir été, je suis un homme, moi, qui vous dirai la
+vérité sous ses ordres; en conséquence, vous ne passerez
+pas. Reprenez votre chemin.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;A-t-il dîné? Pouvez-vous me le dire? Car
+je ne veux lui parler qu'après diner.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Vous êtes un Romain, dites-vous?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je le suis, comme l'est ton général.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Vous devriez donc haïr Rome comme
+il la hait.&mdash;Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos
+portes votre défenseur, et, cédant à une ignorante populace,
+envoyé votre bouclier à vos ennemis; pouvez-vous
+espérer d'arrêter ses vengeances avec les vains gémissements
+de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de
+vos jeunes filles, ou l'intercession impuissante d'un radoteur
+décrépit comme vous? Pensez-vous que votre faible
+souffle éteindra les flammes qui sont prêtes à embraser
+votre ville? Non, vous êtes dans l'erreur. Ainsi, retournez
+à Rome, et préparez-vous à subir votre arrêt: vous
+êtes tous condamnés; notre général a juré qu'il n'y avait
+plus ni pardon ni répit.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Coquin! sais-tu bien que si ton capitaine
+me savait ici, il me traiterait avec distinction?</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Allons, mon capitaine ne vous connaît
+pas.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;C'est ton général que je veux dire.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Mon général ne s'embarrasse guère
+de vous. Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas
+voir répandre le peu de sang qui coule dans vos veines.
+Retirez-vous!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Comment donc, camarade! camarade!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Coriolan avec Aufidius.)</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS, <i>à la sentinelle</i>.&mdash;Maintenant, mon camarade,
+je vais te faire avoir ce que tu mérites: tu verras que
+l'on me considère ici, tu verras qu'une imbécile de sentinelle
+comme toi ne peut pas m'empêcher d'approcher
+de mon fils Coriolan; devine, à la manière dont il va me
+traiter, si tu n'es pas à deux doigts de la potence, ou de
+quelque autre mort plus lente et plus cruelle: regarde
+bien, et tremble sur le sort qui t'attend.&mdash;<span class="stage2"><i>(A Coriolan.)</i></span>
+Que les dieux assemblés à toutes les heures s'occupent
+sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment seulement
+autant que t'aime ton vieux père Ménénius! O mon fils,
+mon fils! tu prépares des flammes pour nous! Regarde,
+voici de l'eau pour les éteindre. J'ai eu de la peine à me
+résoudre à venir vers toi; mais chacun m'assurant que
+je pouvais seul te fléchir, j'ai été poussé hors de nos
+portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner à
+Rome et à tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices
+apaisent ta fureur, et en fassent tomber le dernier
+ressentiment sur ce misérable qui, comme un bloc insensible,
+m'a refusé tout accès auprès de toi!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Loin de moi!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Comment, <i>loin de moi</i>!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je ne connais plus; ni femme, ni mère,
+ni enfant. Ma volonté ne m'appartient plus; elle est engagée
+au service d'autrui: et quoique je me doive à moi
+ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans
+le coeur des Volsques. Nous avons été unis par l'amitié;
+un ingrat oubli en empoisonnera le souvenir plutôt que
+de permettre à ma pitié de me rappeler combien nous
+fûmes intimes. Ainsi, laisse-moi: mon oreille oppose à
+tes demandes une dureté plus inflexible que le fer que
+vos portes opposent à ma force. Pourtant, car je t'ai tendrement
+aimé, prends avec toi cet écrit; je l'ai tracé
+pour toi, et je te I'aurais envoyé. <span class="stage2">(<i>Il lui remet un papier.</i>)</span>
+Pas un mot de plus, Ménénius, je ne l'écouterai pas de toi.
+<span class="stage2"><i>(Il lui tourne le dos et le quitte.)&mdash;(A Aufidius.)</i></span> Ce vieillard,
+Aufidius, était pour moi un père dans Rome; et tu vois....</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Tu sais soutenir ton caractère.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent ensemble.)</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Eh bien! votre nom est donc Ménénius?</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;C'est un nom, comme vous voyez,
+dont le charme est bien puissant!&mdash;Vous savez par quel
+chemin on retourne à Rome?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Avez-vous vu comme nous avons
+été réprimandés pour avoir barré le passage à Votre
+Grandeur?</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Croyez-vous que j'aie sujet de m'évanouir
+de peur?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni
+de votre général. Pour des être tels que vous, je puis à
+peine penser qu'ils existent, tant vous êtes petits à mes
+yeux! Celui qui est décidé à se donner la mort lui-même
+ne la craint point d'un autre. Que votre général suive à
+son gré ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous
+êtes, et puisse votre misère s'accroître avec vos années!
+Je vous dis ce qu'on m'a dit: <i>Loin de moi</i>!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Un noble mortel, je le garantis.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Le noble mortel, c'est notre général.
+C'est un rocher, un chêne que le vent ne peut ébranler.</p>
+
+<p class="stage1">(Les soldats s'éloignent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La tente de Coriolan.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORIOLAN, AUFIDIUS <i>et autres</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Demain, nous rangeons notre armée devant
+les murs de Rome. Toi, mon collègue, dans cette
+expédition, tu dois rendre compte au sénat volsque de la
+franchise que j'ai mise dans ma conduite.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Oui, tu n'as considéré que les intérêts des
+Volsques; tu as fermé l'oreille à la prière universelle de
+Rome; tu ne t'es permis aucune conférence secrète, pas
+même avec tes plus intimes amis, qui se croyaient sûrs
+de te gagner.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoyé à
+Rome, le coeur brisé, m'aimait plus tendrement que
+n'aime un père: oui, il m'aimait comme son dieu. Leur
+dernière ressource était de me renvoyer. C'est pour l'amour
+de lui, malgré la dureté que je lui ai montrée, que
+j'ai offert encore une fois les premières conditions: tu
+sais qu'ils les ont refusées; maintenant ils ne peuvent
+plus les accepter. C'était uniquement pour ne pas refuser
+tout à ce vieillard, qui se flattait d'obtenir bien davantage;
+et c'est lui avoir accordé bien peu. A présent, de
+nouvelles députations, de nouvelles requêtes, ni de la
+part de l'État, ni de celle de mes amis particuliers, je
+n'en veux plus écouter désormais.&mdash;Ah! quelles sont ces
+clameurs? <span class="stage2">(<i>On entend des cris</i>.)</span> Vient-on tenter de me
+faire enfreindre mon serment, au moment même où je
+viens de le prononcer? Je ne l'enfreindrai pas.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Entrent Virgilie, Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec
+un cortége de dames romaines, toutes en robe de deuil.)</p>
+
+
+<p>CORIOLAN, <i>de loin, les voyant avancer</i>.&mdash;Ah! c'est ma
+femme qui marche à leur tête; puis la vénérable mère
+dont le sein m'a porté, tenant par la main l'enfant de
+son fils.&mdash;Mais, loin de moi, tendresse! Que tous les
+liens, tous les droits de la nature s'anéantissent! Que ma
+seule vertu soit d'être inflexible! Que m'importent cette
+humble attitude, ou ces yeux de colombe qui rendraient
+les dieux parjures? Je m'attendris, et je ne suis pas formé
+d'une argile plus dure que les autres hommes. Ma mère
+fléchissant le genou devant moi! C'est comme si le mont
+Olympe s'humiliait devant une taupinière. Et mon jeune
+enfant, dont le visage semble me supplier; et la nature
+qui me crie: «Ne refuse pas!» Que les Volsques promènent
+la charrue et la herse sur les ruines de Rome et
+de l'Italie entière, je ne serai point assez stupide pour
+obéir à un aveugle instinct. Je veux rester insensible,
+comme si l'homme était le seul auteur de son existence,
+et qu'il ne connût point de parents.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Mon maître et mon époux!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux
+qu'à Rome.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;La douleur, qui nous offre à vous si changées,
+vous le fait croire.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Comme un acteur imbécile, j'ai déjà oublié
+mon rôle; je reste court, et suis tout prêt d'essuyer un
+affront complet.&mdash;O toi, la plus chère partie de moi-même,
+pardonne à ma tyrannie; mais ne me dis jamais:
+Pardonne aux Romains.&mdash;Oh! donne-moi un baiser qui
+dure autant que mon exil, qui soit aussi doux que me
+l'est la vengeance.&mdash;Par la reine jalouse des cieux, le
+baiser, ma bien-aimée, que tu me donnas en partant de
+Rome, mes lèvres fidèles l'ont toujours depuis conservé
+pur et vierge.&mdash;O dieux! je me répands en vaines paroles,
+et je laisse la plus respectable mère de l'univers,
+sans l'avoir encore saluée.&mdash;Tombe à genoux, Coriolan,
+et montre ici un sentiment de respect plus profond que
+les enfants vulgaires. <span class="stage2">(<i>Il se met à genoux</i>.)</span></p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;O lève-toi, mon fils, et sois béni des dieux!
+c'est moi qui tombe à genoux devant toi sans autre
+coussin que ces cailloux, et qui te montre un respect
+déplacé entre une mère et son enfant. <span class="stage2">(<i>Elle s'agenouille</i>.)</span></p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que faites-vous? Vous, à genoux devant
+moi! devant le fils dont vous avez châtié l'enfance! Alors
+que les cailloux du rivage stérile attaquent les étoiles;
+que les vents mutinés arrachent les cèdres orgueilleux
+et les lancent contre l'orbe de feu du soleil: c'est supprimer
+l'impossible que de faire naturellement ce qui ne
+peut pas être.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Tu es mon guerrier; j'ai contribué à te
+former à la guerre.&mdash;Connais-tu cette femme?</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oui, la noble soeur de Publicola; l'astre le
+plus doux de Rome, chaste comme la neige la plus pure
+que l'hiver suspende au temple de Diane: chère Valérie.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Voici un imparfait abrégé de vous deux
+<span class="stage2">(<i>montrant le jeune Marcius</i>)</span>, qui, développé et agrandi par
+les années, pourra ressembler en tout à son père.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Que le dieu des guerriers, de l'aveu du
+souverain Jupiter, remplisse ton âme de noblesse! Deviens
+invulnérable à la honte, et parais un jour sur les
+champs de bataille, comme le phare brillant sur le bord
+des mers, qui brave tous les coups de l'orage et sauve
+ceux qui le voient!</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Enfant, mettez-vous à genoux.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Voilà mon brave enfant.</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Eh bien! cet enfant, cette femme, ta femme
+et moi, nous t'adressons notre prière.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Je vous conjure, arrêtez: ou si vous voulez
+me faire une demande, avant tout, souvenez-vous bien
+de ceci, de ne pas vous offenser si je vous refuse ce
+que j'ai juré de n'accorder jamais. Ne me demandez
+pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore
+avec les artisans de Rome. Ne me dites pas que je suis
+dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mes fureurs et ma
+vengeance par vos raisons de sang-froid.....</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;C'est assez! N'en dis pas davantage: tu
+viens de nous dire que tu ne nous accorderais rien; car
+nous n'avons rien autre chose à te demander, que ce
+que tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons
+que, si nous succombons dans notre requête, le blâme
+en retombe sur ta dureté. Écoute-nous.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Aufidius, et vous, Volsques, prêtez l'oreille;
+car nous n'écouterons aucune demande de Rome en secret.
+Votre requête?</p>
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Quand nous resterions muettes et sans
+parler, ces tristes vêtements et le dépérissement de nos
+visages te diraient assez quelle vie nous avons menée
+depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si tu ne
+vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la
+terre. Ta vue, qui devrait nous faire verser des larmes
+de joie, faire tressaillir nos coeurs de plaisir, nous fait
+verser des larmes de désespoir, et trembler de crainte et
+de douleur, en montrant aux yeux d'une mère, d'une
+femme, d'un enfant, un fils, un époux et un père, qui
+déchire les entrailles de sa patrie. Et c'est à nous, infortunées,
+que ta haine est surtout fatale. Tu nous enlèves
+jusqu'au pouvoir de prier les dieux, douceur qui reste à
+tous les malheureux, excepté à nous. Car, comment pouvons-nous,
+hélas! comment pouvons-nous prier les dieux
+pour notre patrie, comme c'est notre devoir, et les prier
+pour ta victoire, comme c'est aussi notre devoir? Hélas!
+il nous faut perdre, ou notre chère patrie qui nous a
+nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre
+patrie. De quelque côté que nos voeux s'accomplissent,
+nous trouvons partout le plus grand des malheurs; car
+il faudra te voir ou traîné comme un esclave rebelle,
+chargé de fers, le long de nos rues, ou foulant en triomphe
+sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la
+palme de la victoire pour prix d'avoir bravement versé
+le sang de ta femme et de tes enfants. Pour moi, mon
+fils, je ne me propose pas d'attendre l'événement de la
+fortune, ni le dénoûment de cette guerre. Si je ne puis te
+déterminer à montrer une noble clémence aux deux
+partis, plutôt que de chercher la ruine de l'un des deux
+pour envahir ta patrie, il te faudra marcher (sois-en sûr,
+tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère, qui t'a conçu
+et mis au monde.</p>
+
+<p>VIRGILIE.&mdash;Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet
+enfant pour faire revivre ton nom dans l'avenir.</p>
+
+<p>L'ENFANT.&mdash;Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai;
+et quand je serai plus grand, alors je me battrai.</p>
+
+<p>CORIOLAN <i>ému</i>.&mdash;Pour n'être pas faible et sensible
+comme une femme, il ne faut voir ni un enfant ni le
+visage d'une femme.&mdash;Je me suis arrêté trop longtemps.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Il se lève.)</p>
+
+
+<p>VOLUMNIE.&mdash;Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de
+notre prière était de te demander de sauver les Romains
+en détruisant les Volsques que tu sers, tu aurais raison
+de nous condamner comme des ennemies de ton honneur.
+Non: notre prière est que tu les réconcilies ensemble;
+que les Volsques puissent dire: «Nous avons
+montré cette clémence», les Romains: «Nous l'avons
+acceptée;» et que les deux partis te saluent ensemble
+en criant: Que les dieux bénissent Coriolan, qui nous
+a procuré cette paix!&mdash;Tu sais, mon illustre fils, que
+l'événement de la guerre est incertain: mais ce qui
+est certain, c'est que, si tu subjugues Rome, le fruit que
+tu en recueilleras sera un nom chargé de malédictions
+répétées; et l'histoire dira de toi: «Ce fut un brave guerrier:
+mais il a effacé sa gloire par sa dernière action; il
+a détruit son pays, et son nom ne passa aux générations
+suivantes que pour en être abhorré.»&mdash;Réponds-moi,
+mon fils; tu as toujours aspiré aux plus sublimes
+efforts de l'honneur; tu étais jaloux d'imiter les dieux,
+qui tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne déchirent
+que l'air du bruit de leur tonnerre, et ne font éclater
+leur foudre que sur un chêne insensible.&mdash;Pourquoi
+ne me réponds-tu pas? Penses-tu qu'il soit honorable
+pour un mortel généreux de se souvenir toujours de
+l'injure qu'il a reçue?&mdash;Ma fille, parle-lui.&mdash;Il ne s'embarrasse
+pas de tes pleurs.&mdash;Parle donc, toi, mon enfant;
+peut-être que ta faiblesse le touchera plus que nos raisons.&mdash;Il
+n'est point dans le monde entier de fils plus
+redevable à sa mère; et, cependant, il me laisse ici parler
+en vain comme si je déclamais sur des tréteaux. Va,
+tu n'as jamais montré dans ta vie aucun égard pour ta
+tendre mère; tandis que, comme une pauvre poule, qui
+ne désire pas d'avoir plus d'un poussin, elle t'a élevé
+pour la guerre et t'a comblé d'honneurs pendant la paix.&mdash;Dis
+que ma requête est injuste, et chasse-moi avec
+mépris de ta présence; mais si elle ne l'est pas, tu manques
+à ton devoir, et les dieux te puniront de me refuser
+la déférence qui est due à une mère.&mdash;Il se détourne de
+nous. À genoux, femmes; faisons-lui honte de cette humiliation.&mdash;Sans
+doute il doit bien plus d'orgueil à son
+surnom, de Coriolan, que de pitié à nos prières. Fléchissons
+encore une fois le genou devant lui; ce sera notre
+dernière supplication, et puis nous allons retourner dans
+Rome, et mourir parmi nos concitoyens,&mdash;Ah! du moins,
+daigne nous accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne
+peut exprimer ce qu'il voudrait dire, mais qui tombe à
+genoux et tend ses mains vers toi pour nous imiter,
+appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en
+as de la refuser.&mdash;Allons, partons. Oui, cet homme a une
+Volsque pour mère: sa femme habite à Corioles; et si
+ce jeune enfant lui ressemble, c'est un effet du hasard.&mdash;Laisse-nous
+partir.&mdash;Je ne dis plus rien, jusqu'à ce
+que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la
+parole.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;O ma mère! ma mère! <span class="stage2">(<i>Il la prend par la</i>
+<i>main sans parler</i>.)</span> Ah! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel
+s'entr'ouvre, et les dieux abaissent leurs regards sur
+cette plaine, et ils sourient de pitié en voyant cette scène
+contre nature... O ma mère, ma mère! Oh! vous remportez
+une heureuse victoire pour Rome! mais quant à
+votre fils, ah! croyez-le, croyez-le, cette victoire, que
+vous remportez sur lui, lui est bien funeste, si elle ne
+lui devient pas mortelle. Mais n'importe! j'accepte ma
+destinée.&mdash;Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre
+la guerre que j'avais promise, je ferai une paix
+convenable.&mdash;Mais quoi! généreux Aufidius; si tu étais à
+ma place, parle, aurais-tu moins écouté une mère? Aurais-tu
+pu lui moins accorder? Réponds, Aufidius.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;J'ai été vivement ému.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Ah! j'oserais le jurer que tu l'as été. Et ce
+n'était pas chose facile de forcer mes yeux à verser les
+larmes de la compassion. Mais, brave général, quelle
+paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils. Pour moi, je
+ne rentrerai pas à Rome; je retourne avec toi à Antium,
+et je te prie de m'appuyer dans ma défense. O ma mère!
+ma femme!</p>
+
+<p>AUFIDIUS, <i>à part</i>.&mdash;Je suis bien aise que tu aies mis en
+contradiction ta pitié et ton honneur; je saurai tirer
+parti de ceci pour rétablir ma fortune dans son premier
+état.</p>
+
+<p class="stage1">(Les dames romaines font des signes à Coriolan, qui leur dit:)</p>
+
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oui, tout à l'heure; mais nous viderons
+ensemble quelques coupes, et vous remporterez à Rome
+des preuves plus visibles que des paroles, dans le traité
+que nous aurons scellé sous des conditions égales...
+Venez; entrez dans notre tente. <span class="stage2">(<i>A Volumnie et à Virgilie.</i>)</span>
+Et vous, illustres Romaines, vous méritez que Rome vous
+élève un temple: toutes les épées de l'Italie, tous ses
+soldats ligués ensemble n'auraient pas eu le pouvoir de
+faire cette paix.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+
+<p class="stage1">La place publique de Rome.</p>
+
+<p class="stage1">MÉNÉNIUS ET SICINIUS.</p>
+<br>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Voyez-vous là-bas ce coin du Capitole,
+cette pierre qui forme l'angle?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Oui; mais à quel propos?...</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Si vous pouvez la déplacer avec votre petit
+doigt, alors il y a lieu d'espérer que les dames de Rome,
+et surtout sa mère, pourront le fléchir: mais moi je dis
+qu'il n'y a pas le moindre espoir qu'elles y réussissent.
+Nos têtes sont dévouées: nous ne faisons plus qu'attendre
+ici l'exécution de notre arrêt.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Est-il possible qu'en si peu de temps les dispositions
+d'un homme éprouvent un si grand changement?</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Il y a de la différence entre un ver et un
+papillon; cependant le papillon n'était qu'un ver dans
+l'origine; de même ce Marcius, d'homme est devenu un
+dragon: il a des ailes et a cessé d'être une créature rampante.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Il aimait tendrement sa mère.</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il
+ne se souvient pas plus de sa mère qu'un cheval de huit
+ans. L'aigreur de son visage tourne les grappes mûres.
+Quand il marche, il se meut comme une machine de
+guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait
+une cuirasse du trait de son regard; sa voix a le
+son lugubre d'une cloche funèbre, et son murmure
+ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est assis sur son
+siége comme s'il eût été fait pour Alexandre. Ce qu'il
+commande est exécuté en un clin d'oeil: il ne lui manque
+d'un dieu que l'éternité, et un ciel pour trône.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Qu'il ait pitié de nous, si tout ce que vous
+dites est vrai!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Je le peins d'après son caractère. Vous
+verrez quelle grâce aura obtenue sa mère. Il n'y a pas
+plus de pitié en lui qu'il n'y a de lait dans un tigre:
+notre pauvre Rome en va faire l'épreuve; et voilà ce qui
+vous doit être imputé.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Que les dieux nous soient propices!</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Non; les dieux refuseront de nous être
+propices dans une telle circonstance. Quand nous l'avons
+banni, nous n'avons pas respecté les dieux, et quand il
+reviendra pour nous casser le cou, les dieux n'auront
+aucun égard pour nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Tribun, si vous voulez sauver votre
+vie, fuyez dans votre maison; les plébéiens ont saisi
+votre collègue, ils le traînent en jurant tous que si les
+dames romaines ne rapportent pas des nouvelles consolantes,
+ils le feront mourir à petit feu.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un second messager.)</p>
+
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles!
+Nos dames l'ont emporté; les Volsques se retirent,
+et Marcius est parti avec eux. Rome n'a jamais vu de
+plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins
+furent chassés?</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est
+vraie? En es-tu bien sûr?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;J'en suis sûr, comme il est sûr que le
+soleil est un astre de feu. Où étiez-vous donc caché, pour
+en douter encore? Jamais fleuve ne précipita ses flots
+sous les voûtes d'un pont avec autant de rapidité que la
+foule du peuple consolé qui vient de rentrer dans les
+portes de Rome. Tenez, entendez-vous?... <span class="stage2">(<i>On entend les
+trompettes, les hautbois et les tambours auxquels se mêlent des
+acclamations</i>.)</span> Les trompettes, les flûtes, les psaltérions,
+les fifres, les tambours, les cymbales et les acclamations
+des Romains font danser le soleil. Entendez-vous?</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des acclamations.)</p>
+
+<p>MÉNÉNIUS.&mdash;Voici d'heureuses nouvelles! Je veux
+aller au-devant de nos Romaines. Cette Volumnie vaut à
+elle seule une ville entière de consuls, de sénateurs, de
+patriciens... et de tribuns comme vous; oh! toute une
+terre et toute une mer remplies! Vous avez fait aujourd'hui
+d'heureuses prières. Ce matin je n'aurais pas donné
+une obole pour dix mille de vos têtes. Écoutez, quelle
+allégresse!</p>
+
+<p class="stage1">(Les instruments et les cris continuent.)</p>
+
+<p>SICINIUS, <i>au messager</i>.&mdash;Que les dieux te récompensent
+de tes bonnes nouvelles; reçois le témoignage de ma
+reconnaissance.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Nous avons tous grand sujet de rendre
+aux dieux de vives actions de grâces.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Sont-elles bien près des portes?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Sur le point d'entrer dans la ville.</p>
+
+<p>SICINIUS.&mdash;Allons au-devant d'elles: allons augmenter
+de notre joie la joie publique.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Les dames entrent accompagnées par les sénateurs, les
+patriciens et le peuple. Le cortège défile sur le théâtre.)</p>
+
+
+<p>UN SÉNATEUR.&mdash;Voyez notre patronne, celle qui a
+rendu la vie à Rome: convoquez toutes les tribus; qu'on
+remercie les dieux, et qu'on allume des feux de joie:
+semez des fleurs devant elles; surmontez par vos cris de
+reconnaissance les cris d'injustice qui bannirent Marcius:
+rappelez le fils par vos acclamations au retour de la
+mère; criez tous: Salut, nobles dames, salut!</p>
+
+<p>TOUS <i>ensemble répètent et crient</i>.&mdash;Salut, nobles dames,
+salut!</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares et tambours.&mdash;Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La place publique d'Antium.</p>
+
+<p class="stage1">TULLUS AUFIDIUS <i>paraît au milieu de sa suite</i>.</p>
+<br>
+
+
+<p>AUFIDIUS, <i>à un officier</i>.&mdash;Allez, annoncez aux nobles de
+l'État que je suis arrivé: remettez-leur ce papier; et,
+quand ils I'auront lu, dites-leur de se rendre à la place
+publique, où je confirmerai la vérité de cet écrit devant
+eux et devant le peuple assemblé. Celui que j'accuse est
+déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose
+de paraître devant le peuple, espérant se justifier avec
+des paroles. Hâtez-vous. <span class="stage2">(<i>À trois ou quatre conspirateurs de
+la faction d'Aufidius qui viennent au-devant de lui</i>.)</span> Soyez
+les bienvenus.</p>
+
+<p>PREMIER CONJURÉ.&mdash;En quel état est notre général?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Dans l'état d'homme empoisonné par ses
+propres aumônes, et tué par sa charité.</p>
+
+<p>SECOND CONJURÉ.&mdash;Très-noble seigneur, si vous persistez
+dans le projet auquel vous avez désiré de nous
+associer, nous vous délivrerons du danger qui vous menace.</p>
+
+<p>AUFIDIUS,&mdash;Je ne puis encore rien décider: nous agirons
+selon que nous trouverons le peuple disposé.</p>
+
+<p>TROISIÈME CONJURÉ.&mdash;Tant qu'il y aura de la division
+entre Marcius et vous, le peuple flottera incertain: mais
+la chute de l'un rendra le survivant héritier de toute sa
+faveur.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Je le sais; et mon plan, pour trouver un
+prétexte de le frapper, est bien arrangé.&mdash;Je l'ai relevé
+dans sa disgrâce, j'ai engagé mon honneur pour garant
+de sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneur, a arrosé de
+flatteries ses nouvelles plantations; il a caressé et séduit
+mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a plié son caractère,
+qu'on avait toujours connu auparavant pour être rude,
+indépendant et indomptable.</p>
+
+<p>TROISIÈME CONJURÉ.&mdash;Telle était sa roideur quand il
+briguait le consulat, qu'il le perdit en refusant de fléchir.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son
+orgueil, il est venu dans ma maison offrir sa tête à mon
+glaive: je l'ai accueilli, je l'ai associé à ma fortune, j'ai
+donné un libre cours à tous ses désirs; j'ai fait plus:
+je l'ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans
+mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats;
+j'ai servi ses desseins aux dépens de ma propre personne;
+je l'ai aidé à recueillir une renommée qu'il s'est appropriée
+tout entière, et j'ai mis de l'orgueil à me nuire
+ainsi à moi-même, si bien qu'à la fin j'ai pu être pris
+pour son subordonné et non son égal, et qu'il m'a traité
+de l'air qu'on prend avec un mercenaire.</p>
+
+<p>PREMIER CONJURÉ.&mdash;Voilà en effet son procédé: l'armée
+en a été étonnée, et pour dernier trait, lorsqu'il était
+maître de Rome, et que nous nous attendions au butin
+et à la gloire...</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai
+avec toute l'habileté dont je serai capable. Pour quelques
+larmes de femme qu'on obtient aussi facilement que des
+mensonges, il a vendu tout le sang versé et tous les travaux
+qu'avait coûtés notre grande entreprise. C'est pour
+cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais
+écoutons.</p>
+
+
+<p class="stage1">(On entend le bruit des instruments militaires et les
+cris du peuple.)</p>
+
+
+<p>PREMIER CONJURÉ.&mdash;Vous êtes entré dans notre ville natale
+comme un poteau, sans que personne vous ait fait
+accueil; mais il revient en fatiguant l'air par le bruit
+qu'il cause.</p>
+
+<p>SECOND CONJURÉ.&mdash;Et tout ce peuple stupide, dont il
+a tué les enfants, s'enroue lâchement à célébrer sa
+gloire.</p>
+
+<p>TROISIÈME CONJURÉ.&mdash;Profitez donc du moment favorable,
+avant qu'il s'explique et qu'il gagne le peuple par
+ses discours; qu'il sente votre fer; nous vous seconderons.
+Lorsqu'il sera couché sur la terre, alors vous raconterez
+son histoire suivant vos intérêts; et votre harangue
+ensevelira son apologie avec son corps.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Cessons nos discours; voici les nobles qui
+arrivent.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent les sénateurs volsques.)</p>
+
+
+<p>LES SÉNATEURS, <i>à Aufidius</i>.&mdash;Nous vous félicitons de
+votre retour dans notre ville.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Je ne l'ai pas mérité: mais, dignes sénateurs,
+avez-vous lu avec attention l'écrit que je vous ai
+fait remettre?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Nous l'avons lu.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Et sa lecture nous a affligés. Les
+fautes que nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient,
+je pense, aisément s'oublier; mais de finir par
+où il aurait dû commencer, sacrifier tout le fruit de nos
+préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau
+sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque
+Rome se rendait à nous, c'est un crime qui n'admet
+aucune excuse.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Il approche: vous allez l'entendre.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de
+guerre et des drapeaux; le peuple le suit en foule.)</p>
+
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Salut, seigneurs: je reviens votre soldat,
+et je rapporte un coeur qui n'est pas plus entaché de
+l'amour de mon pays, qu'il ne l'était lorsque je suis
+sorti de cette ville. Je vous suis toujours dévoué, et tout
+prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai
+commencé notre expédition avec succès: et que j'ai
+conduit vos armées par une route sanglante jusqu'aux
+portes de Rome. Les dépouilles que nous rapportons
+dans cette ville surpassent d'un tiers les dépenses de
+l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable
+pour Antium qu'elle est ignominieuse pour Rome. Nous
+vous en présentons ici le traité, et les articles, signés
+des consuls et des patriciens, et scellés du sceau du
+sénat.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ne lisez pas, nobles sénateurs: mais dites
+au traître qu'il a abusé à l'excès des pouvoirs que vous
+lui aviez confiés.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Traître! Comment donc?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Oui, traître! Marcius!</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;<i>Marcius</i>!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu
+que je te ferai l'honneur de te décorer du surnom de
+Coriolan, que tu as volé dans Corioles? Entendez ma voix,
+vous, sénateurs; vous, chefs de cet État: il a trahi lâchement
+vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d'eau
+Rome qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l'a
+lâchement cédée à sa femme et à sa mère. Il a violé ses
+serments, et rompu la trame de ses desseins aussi facilement
+que le noeud d'un fil usé; et sans qu'il ait assemblé
+aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes
+de sa nourrice, de vains gémissements, des clameurs de
+femmes lui ont fait lâcher une victoire qui était à vous,
+les pages ont rougi pour lui et les gens de coeur se sont
+regardés de surprise les uns les autres.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;O Mars, l'entends-tu?</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Ah! dieux!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Un enfant, rien de plus.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein
+d'une rage qu'il ne peut plus contenir. Moi, un enfant?
+O lâche esclave!&mdash;Pardonnez, illustres sénateurs; c'est
+la première fois que j'aie jamais été forcé de quereller
+en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables seigneurs,
+doit démentir ce misérable roquet; lui-même
+sera forcé de convenir de son imposture, lui qui porte
+les traces de mes coups sur son corps et qui les portera
+jusqu'au tombeau.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Silence, tous deux, et laissez-moi
+parler.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes
+et enfants! plongez tous vos poignards dans mon sein.
+<i>Un enfant</i>! Lâche chien!&mdash;Si vous avez écrit avec vérité
+les annales de votre histoire, c'est à Corioles que, semblable
+à l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai réduit les
+Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un
+enfant!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Quoi, sénateurs! vous souffrirez qu'il retrace
+à vos yeux le souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à
+l'aveugle fortune, et qui vous couvrit de honte? Vous
+entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous insulter
+en face, et se vanter de vos affronts?</p>
+
+<p>LES CONJURÉS.&mdash;Qu'il meure pour cette insulte.</p>
+
+<p>DES VOIX DU PEUPLE.&mdash;Mettons-le en pièces à l'heure
+même: il a tué mon fils, ma fille; il a tué mon cousin
+Marcus; il a tué mon père.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemblée.)</p>
+
+
+<p>SECOND SÉNATEUR, <i>au peuple</i>.&mdash;Cessez ces clameurs: point
+d'outrage. Silence. C'est un brave guerrier, et sa renommée
+couvre toute la terre. Ses dernières fautes envers
+nous seront soumises à un jugement impartial. Aufidius,
+arrête, et ne trouble point la paix.</p>
+
+<p>CORIOLAN.&mdash;Oh! si je le tenais lui, avec six autres
+Aufidius, et même avec toute sa race, pour me faire
+justice avec mon épée!</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Lâche insolent!</p>
+
+<p>TOUS LES CONJURÉS.&mdash;Tuez-le, tuez-le.</p>
+
+
+<p class="stage1">(Les conjurés tirent tous l'épée, se jettent sur Coriolan,
+le tuent; il tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)</p>
+
+
+<p>LES SÉNATEURS.&mdash;Arrêtez, arrêtez, arrêtez.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Mes nobles maîtres, daignez m'entendre.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;O Tullus!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Tu as fait une action qui fera pleurer
+la Valeur.</p>
+
+<p>TROISIÈME SÉNATEUR.&mdash;Ne foulez point ainsi son corps:
+contenez vos fureurs; remettez vos épées.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment
+de fureur qu'il a provoquée, il m'est impossible de
+vous l'apprendre), quand vous saurez l'extrême danger
+où vous exposait la vie de cet homme, vous vous réjouirez
+de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l'assemblée
+du sénat; je vous prouverai mon fidèle et loyal
+dévouement, ou je me soumets à votre jugement le plus
+rigoureux.</p>
+
+<p>PREMIER SÉNATEUR.&mdash;Emportez son corps, et pleurez sur
+lui. Qu'il soit regardé comme le plus illustre mort que
+jamais héraut ait conduit à son tombeau!</p>
+
+<p>SECOND SÉNATEUR.&mdash;Son propre emportement absout à
+moitié Aufidius du blâme qu'il pourrait mériter. Faisons
+servir cet événement à notre plus grand avantage.</p>
+
+<p>AUFIDIUS.&mdash;Ma fureur est passée, et je me sens pénétré
+de douleur. Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux
+guerriers: je serai le quatrième. Que le tambour
+fasse entendre un son lugubre. Traînez vos piques renversées:
+oublions que cette ville renferme une foule de
+femmes qu'il a privées de leurs maris et de leurs enfants,
+et qui, maintenant encore, gémissent dans le
+deuil et les larmes; il laissera un noble souvenir. Venez,
+aidez-moi!</p>
+
+
+<p class="stage1">(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une
+marche funèbre.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<p><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></p>
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN ***
+
+***** This file should be named 15303-h.htm or 15303-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/3/0/15303/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..3795248
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15303 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15303)