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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + +Note du transcripteur: + +====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 1 + Vie de Shakspeare + Hamlet.--La Tempête.--Coriolan. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + +====================================================================== + +CORIOLAN + +TRAGÉDIE + + + +NOTICE SUR CORIOLAN + + + +_Coriolan_, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles +qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères +éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent, un +de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le sort +d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une de +ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice, +parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir les +ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes et +venimeuses. + +Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable, +c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de +Coriolan, et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux +autres la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à +luy, la fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit +que sa mère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît +plus heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser +et louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné, et +qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux espraintes +de joye.»--(PLUTARQUE, _trad. d'Amyol_.) + +Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le +théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention +de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de +Coriolan, que Graun a mis en musique. + +En Angleterre, on compte le _Coriolan_ de Jean Dennis, aujourd'hui +presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en 1755; +et surtout celui de Thomson, l'auteur des _Saisons_, dont le talent +descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe dans la +littérature anglaise. + +Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première est +de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et imprimée en 1626; la +seconde, sous le titre de _Véritable Coriolan_, est de Chapoton, et fut +représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dans la même année; la +quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième, de Chaligny Des +Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748; la septième, de Richer, +imprimée la même année; la huitième, de Gudin, mise au théâtre en 1776. +La dernière enfin, du rhéteur La Harpe, représentée en 1784, est la +seule qui soit restée au théâtre. + +La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare. Sa +tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de l'Eschyle +anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique comme +Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété. +Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la vérité de +l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre dans toutes +les situations de la vie. + +Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements +comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple +au Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan. + +L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des +principaux discours sont tirés de la _Vie de Coriolan_ par Plutarque, +que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de +Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons les +lecteurs à la _Vie des hommes illustres_, pour voir tout ce que le poëte +doit à l'historien. + +La tragédie de _Coriolan_ est une des plus intéressantes productions de +Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité de +la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans Virgilie, la +hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne jalousie +des plébéiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus et Sicinius, +forment les contrastes les plus variés et les plus heureux. Une +curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune, +et l'intérêt se soutient depuis le commencement jusqu'à la fin. M. +Schlegel, admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au +sujet de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à +la gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il +semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperçoive pas de toute +la sottise qu'il donne aux plébéiens dans celle pièce, et il l'a fait +encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius. Il +résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout à fait particulier, +et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de cette +espèce; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir au +consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe; comme +il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son coeur; +et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage, il finit +par arracher leurs suffrages en les défiant. + + + +CORIOLAN + +TRAGÉDIE + + +PERSONNAGES + + CAIUS MARCIUS CORIOLAN, Romain de l'ordre des patriciens. + TITUS LARTIUS, ) généraux de Rome dans la guerre contre + COMINIUS, ) les Volsques, et amis de Coriolan. + MÉNÉNIUS AGRIPPA, ami de Coriolan. + SICINIUS VELUTUS, ) tribuns du peuple et + JUNIUS BRUTUS, ) ennemis de Coriolan. + LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan. + UN HÉRAUT ROMAIN. + TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques. + UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS. + VOLUMNI, mère de Coriolan + VIRGILIE, femme de Coriolan. + VALÉRIE, amie de Virgilie. + UN CITOYEN D'ANTIUM. + DEUX SENTINELLES VOLSQUES. + DAMES ROMAINES. + CONSPIRATEURS VOLSQUES, ligués avec Aufidius. + SÉNATEURS ROMAINS, SÉNATEURS VOLSQUES, + ÉDILES, LICTEURS, SOLDATS, + FOULE DE PLÉBÉIENS, ESCLAVES D'AUFIDIUS, + ETC. + +La scène est tantôt dans Rome, tantôt dans le territoire des Volsques et +des Antiates. + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +La scène est dans une rue de Rome. + +(Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons, de massues et +autres armes.) + +PREMIER CITOYEN.--Avant d'aller plus loin, laissez-moi vous parler. + +PLUSIEURS CITOYENS _parlant à la fois_.--Parlez, parlez. + +PREMIER CITOYEN.--Êtes-vous tous bien résolus à mourir, plutôt que de +souffrir la faim? + +TOUS,--Nous y sommes résolus, nous y sommes résolus. + +PREMIER CITOYEN.--Eh bien! vous savez que Caïus Marcius est le grand +ennemi du peuple? + +TOUS.--Nous le savons, nous le savons. + +PREMIER CITOYEN.--Tuons-le, et nous aurons le blé au prix que nous +voulons. Est-ce une chose arrêtée? + +TOUS.--Oui, n'en parlons plus: c'est une affaire faite; courons, +courons. + +SECOND CITOYEN.--Un mot, bons citoyens. + +PREMIER CITOYEN.--Nous sommes rangés parmi les _pauvres citoyens_[1], +les patriciens parmi les _bons_. Ce qui fait regorger les autorités nous +soulagerait: s'ils nous cédaient à temps ce qu'ils ont de trop, nous +pourrions faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils nous +trouvent trop chers. La maigreur qui nous défigure, le tableau de notre +misère, sont comme un inventaire qui détaille leur abondance. Notre +souffrance est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques avant que +nous soyons devenus des squelettes, car les dieux savent que ce qui me +fait parler ainsi, c'est la faim du pain et non la soif de la vengeance. + +[Note 1: SECOND CITOYEN.--_One word, good citizens._ PREMIER +CITOYEN.--_We are accounted poor citizens; The patricians good._ + +_Good_ signifie à la fois bon et solvable.] + +SECOND CITOYEN.--Voulez-vous agir surtout contre Caïus Marcius? + +LES CITOYENS.--Contre lui d'abord, c'est un vrai chien pour le peuple. + +SECOND CITOYEN.--Mais songez-vous aux services qu'il a rendus à son +pays? + +PREMIER CITOYEN.--Parfaitement, et nous aurions du plaisir à lui en +tenir bon compte, s'il ne se payait lui-même en orgueil. + +TOUS.--Allons, parlez sans fiel. + +PREMIER CITOYEN.--Je vous dis que tout ce qu'il a fait de glorieux, il +l'a fait dans ce but. Il plaît à de bonnes âmes de dire qu'il a tout +fait pour la patrie: je dis, moi, qu'il l'a fait d'abord pour plaire à +sa mère, et puis pour avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure. +Son orgueil est monté au niveau de sa valeur. + +SECOND CITOYEN.--Ce qu'il ne peut changer dans sa nature, vous le +mettez à son compte comme un vice; vous ne l'accuserez pas du moins de +cupidité? + +PREMIER CITOYEN.--Et quand je ne le pourrais pas, je ne serais pas +stérile en accusations: il a tant de défauts que je me fatiguerais à les +énumérer. (_Des cris se font entendre dans l'intérieur_.) Que veulent +dire ces cris? L'autre partie de la ville se soulève; et nous, nous nous +amusons ici à bavarder. Au Capitole! + +TOUS.--Allons, allons. + +PREMIER CITOYEN.--Doucement!--Qui s'avance vers nous? + +(Survient Ménénius Agrippa.) + +SECOND CITOYEN.--Le digne Ménénius Agrippa, un homme qui a toujours aimé +le peuple. + +PREMIER CITOYEN.--Oui, oui, il est assez brave homme! Plût aux dieux que +tout le reste fût comme lui! + +MÉNÉNIUS.--Quel projet avez-vous donc en tête, mes concitoyens? Où +allez-vous avec ces bâtons et ces massues?--De quoi s'agit-il, dites, je +vous prie? + +SECOND CITOYEN.--Nos projets ne sont pas inconnus au sénat; depuis +quinze jours il a vent de ce que nous voulons: il va le voir aujourd'hui +par nos actes. Il dit que les pauvres solliciteurs ont de bons poumons: +il verra que nous avons de bons bras aussi. + +MÉNÉNIUS.--Quoi! mes bons amis, mes honnêtes voisins, voulez-vous donc +vous perdre vous-mêmes? + +SECOND CITOYEN.--Nous ne le pouvons pas, nous sommes déjà perdus. + +MÉNÉNIUS.--Mes amis, je vous déclare que les patriciens ont pour vous +les soins les plus charitables.--Le besoin vous presse; vous souffrez +dans cette disette: mais vous feriez aussi bien de menacer le ciel de +vos bâtons, que de les lever contre le sénat de Rome dont les destins +suivront leur cours, et briseraient devant eux dix mille chaînes plus +fortes que celles dont vous pourrez jamais l'enlacer. Quant à cette +disette, ce ne sont pas les patriciens, ce sont les dieux qui en sont +les auteurs: ce sont vos prières, et non vos armes qui peuvent vous +secourir. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des malheurs plus +grands. Vous insultez ceux qui tiennent le gouvernail de l'État, ceux +qui ont pour vous des soins paternels, tandis que vous les maudissez +comme vos ennemis! + +SECOND CITOYEN.--Des soins paternels? Oui, vraiment! Jamais ils n'ont +pris de nous aucun soin. Nous laisser mourir de faim, tandis que leurs +magasins regorgent de blé; faire des édits sur l'usure pour soutenir les +usuriers; abroger chaque jour quelqu'une des lois salutaires établies +contre les riches, et chaque jour porter de plus cruels décrets pour +enchaîner, pour assujettir le pauvre! Si la guerre ne nous dévore pas, +ce sera le sénat: voilà l'amour qu'il a pour nous! + +MÉNÉNIUS.--Votre malice est extrême: il faut que vous en conveniez, ou +bien souffrez qu'on vous taxe de folie.--Je veux vous raconter un joli +conte. Peut-être l'aurez-vous déjà entendu; mais n'importe, il sert à +mon but, et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre. + +SECOND CITOYEN.--Je vous écouterai volontiers, noble Ménénius; mais +n'espérez pas tromper nos maux par le récit d'une fable; cependant, si +cela vous fait plaisir, voyons, dites. + +MÉNÉNIUS.--«Un jour tous les membres du corps humain se révoltèrent +contre l'estomac. Voici leurs plaintes contre lui: ils disaient que, +comme un gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif, +engloutissant tranquillement la nourriture, sans jamais partager le +travail des autres organes qui se fatiguaient à voir, à entendre, à +parler, à instruire, à marcher, à sentir, ayant tous leurs fonctions +mutuelles, et servant, en ministres laborieux, les désirs et les voeux +communs du corps entier. L'estomac répondit...» + +SECOND CITOYEN.--Ah! voyons, seigneur, ce que l'estomac répondit. + +MÉNÉNIUS.--Je vais vous le dire. «Il répondit, avec une sorte de +sourire, qui ne venait pas des poumons (car si je fais parler l'estomac, +je peux bien aussi le faire sourire), il répondit donc, avec dédain, +aux membres mutinés et mécontents qui, le voyant tout recevoir, lui +portaient une envie aussi raisonnable que celle qui vous anime contre +nos sénateurs, parce qu'ils ne sont pas comme vous.... + +SECOND CITOYEN.--La réponse de votre estomac! quelle fut sa +réponse?--Ah! si la tête majestueuse et faite pour la couronne; si +l'oeil, sentinelle vigilante; si le coeur, notre conseiller; le bras, +notre soldat; la jambe, notre coursier; la langue, notre trompette; si +tous les autres membres, et cette foule de menus organes qui soutiennent +et conservent notre machine; si tous... + +MÉNÉNIUS.--Quoi donc! il me coupe la parole, cet homme-là! Eh bien! +quoi? Voyons. + +SECOND CITOYEN.--Si tous voyaient ce cormoran d'estomac, le gouffre du +corps humain, prétendre leur faire la loi... + +MÉNÉNIUS.--Eh bien! après? + +SECOND CITOYEN.--Si les principaux agents se plaignaient de l'estomac, +qu'aurait-il à répondre? + +MÉNÉNIUS.--Je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder un peu de ce qui +est si rare chez vous, un peu de patience; vous la saurez, la réponse de +l'estomac. + +SECOND CITOYEN.--Vous nous la faites bien attendre. + +MÉNÉNIUS.--Remarquez bien ceci, mon ami. Notre grave estomac était +réfléchi, et nullement inconsidéré comme ses accusateurs. Voici sa +réponse: «Il est vrai, mes amis, vous qui faites partie du corps, +dit-il, que je reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait vivre, +et cela est juste, car je suis l'entrepôt et le magasin du corps entier. +Mais si vous y réfléchissez, je renvoie tout par les fleuves de votre +sang jusqu'au coeur qui est la cour de l'âme, et jusqu'à la résidence du +cerveau: car les canaux qui serpentent dans l'homme, les nerfs les plus +forts, les veines les plus petites, reçoivent de moi cette nourriture +suffisante qui entretient leur vie, et quoique vous tous à la fois, mes +bons amis» (c'est l'estomac qui parle, écoutez-moi)... + +SECOND CITOYEN.--Oui, oui. Bien! bien! + +MÉNÉNIUS.--«Quoique vous ne puissiez pas voir tout de suite ce que je +distribue à chacun en particulier, je peux bien, pour résultat du compte +que je vous rends, conclure que vous recevez de moi la farine la plus +pure, et qu'il ne me reste à moi que le son.» Eh bien! qu'en dites-vous! + +SECOND CITOYEN.--C'était une réponse. Mais quelle application en +ferez-vous? + +MÉNÉNIUS.--Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac, et vous, vous êtes +les membres mutinés. Examinez leurs conseils et leurs soins; pesez bien +toute chose dans l'intérêt de l'État, vous verrez que tout le bien +public, auquel vous avez part, vous vient du sénat, et jamais de +vous-mêmes.--Qu'en penses-tu, toi que je vois tenir dans cette assemblée +la place du gros orteil dans le corps humain? + +SECOND CITOYEN.--Du gros orteil, moi! comment cela? + +MÉNÉNIUS.--Parce qu'étant un des plus bas, des plus lâches et des plus +pauvres partisans de cette belle révolte, tu vas le premier en avant. +Misérable, toi qui es du sang le plus vil, tu es le premier à faire +courir les autres là où tu as quelque chose à gagner.--Allons, préparez +vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats sont à la veille de se +battre: il y aura du mal pour un des deux partis. (_Caïus Marcus +arrive_.)--Noble Marcius, salut! + +MARCIUS.--Je vous remercie.--De quoi s'agit-il, coquins de factieux, +qui, en grattant la gale de vos prétentions, n'avez fait qu'une croûte +de vous-mêmes? + +SECOND CITOYEN.--Nous avons toujours vos douces paroles. + +MARCIUS.--Celui qui t'adresserait de douces paroles serait un +flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous de l'horreur.--Que +demandez-vous, chiens hargneux, qui n'aimez ni la paix ni la guerre! La +guerre vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui se fie à +vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que des lièvres; au lieu +de trouver des renards, ne trouve que des oies. Vous n'êtes pas plus +sûrs que le charbon sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu +consiste à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent aux +lois, et à blasphémer contre la justice qu'on lui rend. Quiconque mérite +la grandeur, mérite votre haine. Vos affections ressemblent au goût d'un +malade, dont les désirs se portent sur tout ce qui peut augmenter son +mal. S'appuyer sur votre faveur, c'est nager avec des nageoires de +plomb, c'est vouloir trancher le chêne avec des roseaux. Allez vous +faire pendre! Qu'on se fie à vous! Chaque minute vous voit changer de +résolution, appeler grand l'homme qui naguère était l'objet de votre +haine, et donner le nom d'infâme à celui que vous nommiez _votre +couronne_!--Quelle est donc la cause qui vous fait élever, des +différents quartiers de la ville, ces clameurs séditieuses contre +l'auguste sénat? Lui seul, sous les auspices des dieux, vous tient +en respect: sans lui, vous vous dévoreriez les uns les autres.--Que +cherchent-ils? + +MÉNÉNIUS,--Du blé taxé à leur prix, et ils disent que les magasins de +Rome sont pleins! + +MARCIUS.--Qu'ils aillent se faire pendre! _Ils disent_! Quoi! ils se +tiendront assis au coin de leur feu, et prétendront savoir ce qui se +fait au Capitole! juger quel est celui qui peut s'élever, celui qui +prospère et celui qui décline, soutenir les factions, arranger des +mariages imaginaires, dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs +souliers de savetier ceux qui ne sont pas à leur gré! Ils disent que le +blé ne manque pas!..... Si la noblesse mettait un terme à sa pitié, et +si elle laissait agir mon épée, je ferais une carrière pour enterrer des +milliers de ces esclaves, et leurs cadavres s'entasseraient jusqu'à la +hauteur de ma lance. + +MÉNÉNIUS.--Mais les voilà, je crois, à peu près persuadés; car +bien qu'ils manquent abondamment de discrétion, ils se retirent +lâchement.--Que dit, je vous prie, l'autre troupe? + +MARCIUS.--Elle est dispersée. Qu'ils aillent se faire pendre! ils +disaient que la faim les pressait, et nous étourdissaient de proverbes: +_La faim brise les pierres; il faut nourrir son chien; la viande est +faite pour être mangée; les dieux ne font pas croître le blé seulement +pour les riches_. Tels étaient les lambeaux de phrases par lesquels ils +exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On leur a accordé +leur demande, une demande étrange qui suffirait à briser le coeur de +la générosité, et à faire pâlir un pouvoir hardi! ils ont jeté leurs +bonnets en l'air comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de +la lune, et ils ont poussé des cris de jalouse allégresse. + +MÉNÉNIUS.--Que leur a-t-on accordé? + +MARCIUS.--D'avoir cinq tribuns de leur choix pour soutenir leur vulgaire +sagesse. Ils ont nommé Junius Brutus; Sicinius Vélutus en est un autre: +le reste... m'est inconnu.--Par la mort! la canaille aurait démoli tous +les toits de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette victoire. Avec +le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir, et trouvera de nouveaux +prétextes de révolte. + +MÉNÉNIUS.--Étrange événement! + +MARCIUS, _au peuple_.--Allez vous cacher dans vos maisons, vils restes +de la sédition. + +LE MESSAGER.--Où est Caïus Marcius? + +MARCIUS.--Me voici. Que viens-tu m'annoncer? + +LE MESSAGER.--Les Volsques ont pris les armes, seigneur. + +MARCIUS.--J'en suis content; nous allons nous purger de notre superflu +moisi.--Voyez, voilà les plus respectables de nos sénateurs! + +(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d'autres sénateurs, Junius +Brutus et Sicinius Vélutus.) + +PREMIER SÉNATEUR.--Ce que vous nous avez annoncé dernièrement était la +vérité, Marcius: les Volsques ont pris les armes. + +MARCIUS.--Ils ont un général, Tullus Aufidius, qui vous embarrassera. +J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux de sa gloire; et si je n'étais pas +ce que je suis, je ne voudrais être que Tullus. + +COMINIUS.--Vous avez combattu ensemble. + +MARCIUS.--Si la moitié de l'univers était en guerre avec l'autre, et +qu'il fût de mon parti, je me révolterais pour n'avoir à combattre que +lui: c'est un lion que je suis fier de pouvoir chasser. + +PREMIER SÉNATEUR.--Brave Marcius, suivez donc Cominius à cette guerre. + +COMINIUS.--C'est votre promesse. + +MARCIUS.--Je m'en souviens, et je suis constant. Oui, Titus Lartius, +vous me verrez encore frapper à la face de Tullus.--Quoi! l'âge vous +a-t-il glacé? Resterez-vous ici? + +TITUS.--Non, Marcius: appuyé sur une béquille, je combattrais avec +l'autre, plutôt que de rester spectateur oisif de cette guerre. + +MÉNÉNIUS.--O vrai fils de ta race! + +PREMIER SÉNATEUR.--Accompagnez-nous au Capitole, où je sais que nos +meilleurs amis nous attendent. + +TITUS.--Marchez à notre tête: suivez, Cominius, et nous marcherons après +vous. Vous méritez le premier rang. + +COMINIUS.--Noble Marcius! + +PREMIER SÉNATEUR, _au peuple_.--Allez-vous-en! retournez chez vous. +Retirez-vous. + +MARCIUS.--Non, laissez-les nous suivre: les Volsques ont du blé en +abondance. Conduisons ces rats pour ronger leurs greniers.--Respectables +mutins, votre bravoure se montre à propos: je vous en prie, suivez-nous. + +(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît.) + +SICINIUS.--Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que ce Marcius? + +BRUTUS.--Il n'a point d'égal. + +SICINIUS.--Quand le peuple nous a choisis pour ses tribuns... + +BRUTUS,--Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux? + +SICINIUS.--Non, mais ses railleries. + +BRUTUS.--Dans sa colère, il insulterait les dieux mêmes. + +SICINIUS.--Il raillerait la lune modeste. + +BRUTUS.--Que cette guerre le dévore! Il est si orgueilleux qu'il ne +mériterait pas d'être si vaillant. + +SICINIUS.--Un homme de ce caractère, enflé par les succès, nous dédaigne +comme l'ombre sur laquelle il marche en plein midi. Mais je mitonne que +son arrogance puisse se plier à servir sous les ordres de Cominius. + +BRUTUS,--La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il en est déjà +couvert. Or, pour la conserver ou l'accroître encore, le poste le plus +sûr est le second rang. Les événements malheureux seront attribués au +général; lors même qu'il ferait tout ce qui est au pouvoir d'un mortel, +la censure irréfléchie s'écrierait, en parlant de Marcius: «Oh! s'il +avait conduit cette entreprise!» + +SICINIUS.--Et si nos armes prospèrent, la prévention publique, qui est +entêtée de Marcius, en ravira tout le mérite à Cominius. + +BRUTUS.--Allez; la moitié des honneurs de Cominius seront pour Marcius, +quand bien même Marcius ne les aurait pas gagnés; et toutes ses fautes +deviendront des honneurs pour Marcius, quand bien même il ne les +mériterait nullement. + +SICINIUS.--Partons, allons savoir comment la commission sera rédigée et +de quelle façon Marcius partira pour cette expédition, plus grand que +s'il était seul à commander. + +BRUTUS.--Allons. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +La ville de Corioles. Le sénat. + +TULLUS AUFIDIUS _et le sénat de Corioles assemblé_. + +PREMIER SÉNATEUR.--Vous pensez donc, Aufidius, que les Romains ont +pénétré nos conseils, et qu'ils sont instruits de nos plans? + +AUFIDIUS.--Ne le pensez-vous pas comme moi? A-t-on jamais projeté dans +cet État un acte qui ait pu s'accomplir avant que Rome en eût avis? +J'ai eu des nouvelles de Rome il n'y a pas quatre jours; voici ce qu'on +disait: Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà, (_Il lit_) +«Ils ont une armée toute prête: mais on ignore «si elle sera dirigée +vers l'Orient, ou vers l'Occident; la disette est grande, le peuple +mutin. On dit que Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus +haï dans Rome qu'il ne l'est de vous, et Titus Lartius, un des plus +vaillants Romains, sont tous trois chargés de conduire cette armée à sa +destination, quelle qu'elle soit; il est vraisemblable que c'est contre +vous. Tenez-vous sur vos gardes.» + +PREMIER SÉNATEUR.--Notre armée est en campagne. Nous n'avons jamais +douté que Rome ne fût prête à nous répondre. + +AUFIDIUS.--Mais vous avez jugé prudent de tenir secrets vos grands +desseins, jusqu'au jour qui devait nécessairement les dévoiler. A +peine conçus, ils sont connus à Rome.--Nos projets ainsi découverts +n'atteindront plus leur but, qui était de prendre plusieurs villes avant +même que Rome sût que nous étions sur pied. + +SECOND SÉNATEUR.--Noble Aufidius, recevez votre commission et volez à +vos troupes. Laissez-nous seuls garder Corioles: si les Romains viennent +camper sous ses murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège; +mais vous versez, je crois, que ces grands préparatifs n'ont pas été +faits contre nous. + +AUFIDIUS.--Ne doutez pas de ce que je vous dis: je ne parle que d'après +des informations certaines. Je dirai plus, déjà plusieurs corps de +l'armée romaine sont en campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse +vos seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer, Marcius et moi, nous +avons juré de combattre jusqu'à ce que l'un de nous deux fût hors d'état +de continuer. + +TOUS LES SÉNATEURS.--Que les dieux vous secondent! + +AUFIDIUS.--Qu'ils veillent sur vos seigneuries! + +PREMIER SÉNATEUR.--Adieu! + +SECOND SÉNATEUR.--Adieu! + +TOUS ENSEMBLE.--Adieu! + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Rome. Appartement de la maison de Marcius. + +VOLUMNIE ET VIRGILIE _entrent; elles s'assoient sur deux tabourets. + +VOLUMNIE.--Je vous prie, ma fille, chantez, ou du moins exprimez-vous +d'une manière moins décourageante. Si mon fils était mon époux, je +serais plus joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la +gloire, que des marques les plus tendres de son amour sur la couche +nuptiale.--Alors qu'il était encore un enfant délicat et l'unique fils +de mes entrailles, alors que les grâces de son âge lui attiraient tous +les regards, alors qu'une autre mère n'aurait pas voulu se priver une +heure du plaisir de le contempler, quand même un roi l'aurait suppliée +un jour entier, moi je pensais combien la gloire lui siérait bien; je me +disais qu'il ne vaudrait guère mieux qu'un portrait à pendre à un mur si +la soif de la renommée ne le mettait en mouvement, et mon plaisir fut de +l'envoyer chercher le danger partout où il pourrait trouver l'honneur: +je l'envoyai à une guerre sanglante. Il en revint le front ceint de la +couronne de chêne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas +plus joyeusement à sa naissance lorsqu'on me dit que j'avais un fils, +que le jour où pour la première fois il prouva qu'il était un homme. + +VIRGILIE.--Et s'il eût été tué dans cette guerre, madame?... + +VOLUMNIE.--Alors son grand renom serait devenu mon fils, et m'aurait +tenu lieu de postérité.--Laissez-moi vous parler sincèrement. Si j'avais +eu douze fils, tous également chéris, tous aussi passionnément aimés que +votre Marcius, que mon Marcius, j'aurais mieux aimé en voir onze mourir +généreusement pour leur pays, qu'un seul se rassasier de volupté loin +des batailles. + +(Une suivante se présente.) + +LA SUIVANTE.--Madame, la noble Valérie vient vous faire une visite. + +VIRGILIE.--Permettez-moi de me retirer; je vous en conjure. + +VOLUMNIE.--Non, ma fille, je ne vous le permettrai point.--Je crois +entendre le tambour de votre époux: je le vois traîner Aufidius par les +cheveux, et les Volsques fuir effrayés comme des enfants poursuivis par +un ours; je le vois frapper ainsi du pied;--je l'entends s'écrier: «En +avant, lâches! quoi! nés dans le sein de Rome, vous fûtes engendrés dans +la peur?» Essuyant de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté, +il marche en avant comme un moissonneur qui s'est engagé, ou à tout +faucher ou à perdre son salaire. + +VIRGILIE.--Son front ensanglanté? ô Jupiter, point de sang! + +VOLUMNIE.--Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un guerrier sied +mieux que l'or sur les trophées! Le sein d'Hécube, allaitant Hector, +n'était pas plus charmant que le front d'Hector ensanglanté par les +épées des Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous sommes +prêtes à la recevoir. + +(La suivante sort.) + +VIRGILIE.--Le ciel protège mon seigneur contre le féroce Aufidius! + +VOLUMNIE.--Il abattra sous son genou la tête d'Aufidius, et foulera aux +pieds son cou. + +(La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne.) + +VALÉRIE.--Mesdames, je vous donne le bonjour à toutes deux. + +VOLUMNIE.--Aimable personne! + +VIRGILIE.--Je suis bien heureuse de vous voir, madame. + +VALÉRIE.--Comment vous portez-vous, toutes deux?--Mais vous êtes +d'excellentes ménagères: quel ouvrage faites-vous là? Une belle +broderie, en vérité! Et comment va votre petit garçon? + +VIRGILIE.--Je vous remercie, madame, il est bien. + +VOLUMNIE.--Il aimerait bien mieux voir des épées, et entendre un +tambour, que de regarder son maître. + +VALÉRIE.--Oh! sur ma parole, il est en tout le fils de son père! je jure +que c'est un joli enfant.--En vérité, mercredi dernier je pris plaisir +à le regarder une demi-heure entière.--Il a une physionomie si +décidée!--Je m'amusais à le voir poursuivre un papillon aux ailes +dorées: il le prit, le lâcha, le reprit, et le voilà de nouveau parti, +allant, venant, sautant, le rattrapant; puis, soit qu'il fût tombé et +que sa chute l'eût enragé, soit je ne sais pourquoi, il le mit entre ses +dents et le déchira: il fallait voir comme il le mit en pièces! + +VOLUMNIE.--C'est une des manières de son père. + +VALÉRIE.--En vérité, c'est un noble enfant. + +VIRGILIE.--Un petit fou, madame. + +VALÉRIE.--Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument que vous +veniez avec moi faire la paresseuse cet après-midi. + +VIRGILIE.--Non, madame, je ne sortirai pas. + +VALÉRIE.--Vous ne sortirez pas? + +VOLUMNIE.--Elle sortira, elle sortira. + +VIRGILIE.--Non, en vérité, si vous le permettez, je ne passerai pas le +seuil, jusqu'à ce que mon seigneur soit revenu de la guerre. + +VALÉRIE.--Fi donc! vous vous renfermez sans aucune raison.--Allons, +venez faire une visite à cette dame qui est en couche. + +VIRGILIE.--Je lui souhaite le prompt retour de ses forces, et je la +visiterai dans mes prières; mais je ne puis aller la voir. + +VALÉRIE.--Et pourquoi, je vous prie? + +VIRGILIE.--Ce n'est de ma part ni paresse, ni indifférence pour elle. + +VALÉRIE.--Vous voulez donc être une autre Pénélope? Mais on dit que +toute la laine qu'elle fila pendant l'absence d'Ulysse ne servit qu'à +mettre la teigne dans Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile +fût sensible comme votre doigt: par pitié, vous vous lasseriez de la +piquer. Venez donc avec nous. + +VIRGILIE.--Non, ma chère dame, excusez-moi; en vérité, je ne sortirai +pas. + +VALÉRIE.--En vérité, vous viendrez avec moi: je vous apprendrai +d'heureuses nouvelles de votre époux. + +VIRGILIE.--Oh! madame, vous ne pouvez pas encore en avoir. + +VALÉRIE.--Je ne plaisante pas: on en a reçu hier au soir. + +VIRGILIE.--Est-il bien vrai, madame? + +VALÉRIE,--Sérieusement: je ne vous trompe pas. Ce que je sais, je le +tiens d'un sénateur: voici la nouvelle. Les Volsques ont une armée en +campagne; le général Cominius est allé l'attaquer avec une partie de +nos forces. Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs +de Corioles: ils ne doutent pas du succès de ce siège, qui terminera +bientôt la guerre. Je vous dis la vérité, sur mon honneur.--Venez donc +avec nous, je vous en conjure. + +VIRGILIE.--Excusez-moi pour aujourd'hui, madame, et dans la suite je ne +vous refuserai jamais rien. + +VOLUMNIE.--Laissez-la seule, madame: de l'humeur qu'elle est, elle ne +ferait que troubler notre gaieté. + +VALÉRIE.--Je commence à le croire: adieu donc!--Ah! plutôt venez, +aimable et chère amie; venez avec nous, Virgilie: mettez votre gravité à +la porte, et suivez-nous. + +VIRGILIE.--Non, madame; non, en un mot. Je ne dois pas sortir.--Je vous +souhaite beaucoup de plaisir. + +VALÉRIE.--Eh bien donc!... Adieu. + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +La scène se passe devant Corioles. + +MARCIUS, TITUS LARTIUS _entrent suivis d'officiers et de soldats, au son +des tambours et avec bannières déployées. Un messager vient à eux_. + +MARCIUS.--Voici des nouvelles: je gage qu'ils en sont venus aux mains. + +LARTIUS.--Je parie que non, mon cheval contre le vôtre. + +MARCIUS.--J'accepte la gageure. + +LARTIUS.--Je la tiendrai. + +MARCIUS, _au messager_.--Dis-moi, notre général a-t-il joint l'ennemi? + +LE MESSAGER.--Les deux armées sont en présence: mais elles ne se sont +encore rien dit. + +LARTIUS.--Ainsi votre superbe cheval est à moi. + +MARCIUS.--Je vous l'achèterai. + +LARTIUS.--Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner, mais je vous le +prête pour cinquante ans.--Sommez la ville. + +MARCIUS.--À quelle distance de nous sont les deux armées? + +LE MESSAGER.--A un mille et demi. + +MARCIUS.--Nous pourrons donc entendre leur alarme et eux la +nôtre?--C'est dans ce moment, ô Mars, que je te conjure de hâter ici +notre ouvrage, afin que nous puissions, avec nos épées fumantes, voler +au secours de nos amis.--Allons, sonne de ta trompette! + +(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence.--Quelques +sénateurs volsques paraissent sur les murs au milieu des soldats.) + +MARCIUS.--Tullus Aufidius est-il dans vos murs? + +PREMIER SÉNATEUR.--Non, ni lui, ni aucun homme qui vous craigne moins +que lui, c'est-à-dire, moins que peu. Écoutez: nos tambours rassemblent +notre jeunesse! (_Alarme dans le lointain._) Nous renverserons nos murs, +plutôt que de nous y laisser emprisonner: nos portes, qui vous semblent +fermées, n'ont pour loquets que des roseaux; elles vont s'ouvrir +d'elles-mêmes. Entendez-vous dans le lointain (_Nouvelle alarme._) C'est +Aufidius. Écoutez quel ravage il fait dans votre armée en déroute. + +MARCIUS.--Oh! ils sont aux prises. + +LARTIUS--Que leurs cris nous servent de leçon: vite, des échelles. + +(Les Volsques font une sortie.) + +MARCIUS.--Ils ne nous craignent pas! Ils osent sortir de leur +ville!--Allons, soldats, serrez vos boucliers contre votre coeur, et +combattez avec des coeurs qui soient encore plus à l'épreuve du fer que +vos boucliers. Avancez, vaillant Titus. Ils nous dédaignent fort au delà +de ce que nous pensions. J'en sue de rage.--Venez, braves compagnons. +Celui de vous qui reculera, je le traiterai comme un Volsque. Il périra +sous mon glaive. + +(Le signal est donné, les Romains et les Volsques se rencontrent.--Les +Romains sont battus et repoussés jusque dans leurs tranchées.) + +MARCIUS.--Que toute la contagion du sud descende sur vous, vous la honte +de Rome!... vous troupeau de...--Que les clous et la peste vous couvrent +de plaies, afin que vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous +vous infestiez les uns les autres à un mille de distance. Ames d'oies +qui portez des figures humaines, comment avez-vous pu fuir devant des +esclaves que battraient des singes? Par Pluton et l'enfer! ils sont +tous frappés par derrière, le dos rougi de leur sang et le front blême, +fuyant et transis de peur.--Réparez votre faute, chargez de nouveau, +ou, par les feux du ciel, je laisse là l'ennemi, et je tourne mes armes +contre vous; prenez-y garde. En avant! Si vous voulez tenir ferme, nous +allons les repousser jusque dans les bras de leurs femmes, comme ils +nous ont poursuivis jusque dans nos tranchées.-- + +(Les clameurs guerrières recommencent: Marcius charge les Volsques et +les poursuit jusqu'aux portes de la ville.) + +--Voilà les portes qui s'ouvrent.--Maintenant secondez-moi en braves. +C'est pour les vainqueurs que la fortune élargit l'entrée de la ville, +et non pour les fuyards: regardez-moi, imitez-moi. + +(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.) + +UN PREMIER SOLDAT.--Audace de fou! Ce ne sera pas moi! + +-UN SECOND SOLDAT.--Ni moi. + +TROISIÈME SOLDAT.--Vois, les portes se ferment sur lui. + +(Les cris continuent.) + +TOUS.--Le voilà pris, je le garantis. + +TITUS LARTIUS _parait_.--Marcius! qu'est-il devenu? + +TOUS.--Il est mort, seigneur; il n'en faut pas douter. + +PREMIER SOLDAT.--Il était sur les talons des fuyards et il est entré +dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se sont refermées; et il est +dans Corioles, seul contre tous ses habitants. + +LARTIUS.--O mon brave compagnon! plus brave que l'insensible acier de +son épée; quand elle plie, il tient bon. Il n'ont pas osé te suivre, +Marcius!--Un diamant de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu +étais un guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même. Terrible +et redoutable, non-seulement dans les coups que tu portais; mais ton +farouche regard et le son foudroyant de ta voix faisaient frissonner les +ennemis comme si l'univers agité par la fièvre eût tremblé. + +(Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi.) + +PREMIER SOLDAT.--Voyez, seigneur. LARTIUS.--Oh! c'est Marcius: courons +le sauver ou périr tous avec lui. + +(Ils combattent et entrent tous dans la ville.) + + + +SCÈNE V + + +L'intérieur de la ville. + +(Quelques Romains chargés de butin.) + +PREMIER ROMAIN.--Je porterai ces dépouilles à Rome. SECOND ROMAIN.--Et +moi, celles-ci. TROISIÈME ROMAIN.--Peste soit de ce vil métal! je +l'avais pris pour de l'argent. + +(On entend toujours dans l'éloignement les cris des combattants. +--Marcius et Titus Lartius s'avancent, précédés d'un héraut.) + +MARCIUS.--Voyez ces maraudeurs! qui estiment leur temps au prix d'une +mauvaise drachme! coussins, cuillers de plomb, morceaux de fers d'un +liard, pourpoints que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont +portés; voilà ce que ramassent ces lâches esclaves, avant que le combat +soit fini.--Tombons sur eux.--Mais écoutez, quel fracas autour du +général ennemi?--Volon à lui!--C'est là qu'est l'homme que mon coeur +hait; c'est Aufidius qui massacre nos Romains. + +Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats suffisant pour +garder la ville, tandis que moi, avec ceux qui ont du coeur, je vole au +secours de Cominius. + +LARTIUS.--Digne seigneur, ton sang coule; tu es trop épuisé-par ce +premier exercice pour entreprendre un second combat. + +MARCIUS.--Seigneur, ne me louez point, l'ouvrage que j'ai fait ne m'a +pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que je perds me soulage, au lieu de +m'affaiblir. C'est dans cet état que je veux paraître devant Aufidius, +et le combattre. + +LARTIUS.--Que la belle déesse de la fortune t'accorde son amour; et +que ses charmes puissants détournent l'épée de tes ennemis, vaillant +Marcius; que la prospérité te suive comme un page. + +MARCIUS.--Ton ami n'est pas au-dessous de ceux qu'elle a placés au plus +haut rang. Adieu! + +LARTIUS.--Intrépide Marcius! Toi, va sonner ta trompette dans la place +publique, et rassemble tous les officiers de la ville: c'est là que je +leur ferai connaître mes intentions. Partez. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE VI + + +Les environs du camp de Cominius. COMINIUS _faisant retraite avec un +nombre de soldais_. + +COMINIUS.--Respirez, mes amis; bien combattu! Nous quittons le champ de +bataille en vrais Romains, sans folle témérité dans notre résistance, +sans lâcheté dans notre retraite.--Croyez-moi, mes amis, nous serons +encore attaqués.--Dans la chaleur de l'action, nous avons entendu par +intervalles les charges de nos amis apportées par le vent. Dieux de +Rome, accordez-leur le succès que nous désirons pour nous-mêmes! Faites +que nos deux armées se rejoignent, le front souriant, et puissent +vous offrir ensemble un sacrifice d'actions de grâces! _(Un messager +paraît_.)--Quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--Les habitants de Corioles ont fait une sortie et livré +bataille à Lartius et Marcius. J'ai vu nos troupes repoussées jusque +dans les tranchées et aussitôt je suis parti. + +COMINIUS.--Quoique tu dises la vérité, je crois, tu ne parles pas bien. +Combien y a-t-il que tu es parti? + +LE MESSAGER.--Plus d'une heure, seigneur. + +COMINIUS.--Quoi! il n'y a pas un mille de distance. A l'instant nous +entendions encore leur tambour. Comment as-tu pu mettre une heure à +parcourir un mille, et m'apporter des nouvelles si tardives? + +LE MESSAGER.--Les espions des Volsques m'ont donné la chasse, et j'ai +été forcé de faire un détour de trois ou quatre milles: sans quoi, +seigneur, je vous aurais apporté cette nouvelle une demie-heure plus +tôt. + +(Marcius arrive.) + +COMINIUS.--Quel est ce guerrier là-bas, qui a l'air d'avoir été écorché +tout vif. O Dieu! il a bien le port de Marcius; ce n'est pas la première +fois que je l'ai vu dans cet état! + +MARCIUS.--Suis-je venu trop tard? + +COMINIUS.--Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre du son d'un +tambourin, que moi la voix de Marcius de celle de tout homme. + +MARCIUS.--Suis-je venu trop tard? + +COMINIUS.--Oui, si vous ne revenez pas couvert du sang des ennemis, mais +baigné dans votre propre sang. + +MARCIUS.--Oh! laissez-moi vous embrasser avec des bras aussi robustes +que lorsque je faisais la cour à ma femme, et avec un coeur aussi joyeux +qu'à la fin de mes noces, lorsque les flambeaux de l'hymen me guidèrent +à la couche nuptiale. + +COMINIUS.--Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius? + +MARCIUS.--Il est occupé à porter des décrets: il condamne les uns à +mort, les autres à l'exil; rançonne celui-ci, fait grâce à celui-là ou +le menace: il régit Corioles au nom de Rome, et la gouverne comme un +docile lévrier caressant la main qui le tient en lesse. + +COMINIUS.--Où est ce malheureux qui est venu m'annoncer que les Volsques +vous avaient repoussés jusque dans vos tranchées? Où est-il? Qu'on le +fasse venir. + +MARCIUS.--Laissez-le en paix; il vous a dit la vérité. Mais quant à nos +seigneurs les plébéiens..... (Peste soit des coquins.... des tribuns, +voilà tout ce qu'ils méritent), la souris n'a jamais fui le chat comme +ils fuyaient devant une canaille encore plus méprisable qu'eux. + +COMINIUS.--Mais comment avez-vous pu triompher? + +MARCIUS.--Ce temps est-il fait pour l'employer en récits? Je ne crois +pas.... Où est l'ennemi? Êtes-vous maîtres du champ de bataille? Si vous +ne l'êtes pas, pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le soyez +devenus? + +COMINIUS.--Marcius, nous avons combattu avec désavantage; et nous nous +sommes repliés, pour assurer l'exécution de nos desseins. + +MARCIUS.--Quel est leur ordre de bataille? Savez-vous de quel côté sont +placées leurs troupes d'élite? + +COMINIUS.--Suivant mes conjectures, leur avant-garde est formée des +Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats: à leur tête est Aufidius, le +centre de toutes leurs espérances. + +MARCIUS.--Je vous conjure, au nom de toutes les batailles où nous avons +combattu et de tout le sang que nous avons versé ensemble, au nom des +serments que nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi +sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons pas +l'occasion. Remplissons l'air de traits et d'épées nues: tentons la +fortune à cette heure même.... + +COMINIUS.--J'aimerais mieux vous voir conduire à un bain salutaire, et +panser vos blessures: mais jamais je n'ose vous refuser ce que vous +demandez. Choisissez vous-même parmi ces soldats ceux qui peuvent le +mieux seconder votre entreprise. + +MARCIUS.--Je choisis ceux qui voudront me suivre. S'il y a parmi vous +quelqu'un (et ce serait un crime d'en douter) qui aime sur son visage le +fard dont il voit le mien coloré, qui craigne moins pour ses jours que +pour son honneur, qui pense qu'une belle mort est préférable à une vie +honteuse, et qui chérisse plus sa patrie que lui-même; qu'il vienne, +seul ou suivi de ceux qui pensent de même: qu'il étende comme moi la +main _(il lève la main)_ en témoignage de ses dispositions, et qu'il +suive Marcius.-- + +(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs épées, élèvent Marcius sur +leurs bras, et font voler leurs bonnets en l'air.) + +--Oh! laissez-moi! Voulez-vous faire de moi un glaive? Si ces +démonstrations ne sont pas une vaine apparence, qui de vous ne vaut +pas quatre Volsques? Pas un de vous qui ne puisse opposer au vaillant +Aufidius un bouclier aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces +à tous; mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les autres +réserveront leur courage pour quelque autre combat que l'occasion +amènera. Allons marchons. Quatre des plus braves recevront immédiatement +mes ordres. + +COMINIUS.--Marchez, mes amis: tenez ce que promet cette démonstration; +et vous partagerez avec nous tous les fruits de la guerre. + +(Ils sortent et suivent Coriolan.) + + + +SCÈNE VII + + +Les portes de Corioles. + +TITUS LARTIUS, _ayant laissé une garnison dans Corioles, marche, avec un +tambour et un trompette, vers_ COMINIUS ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES +SOLDATS, UN ESPION. + +LARTIUS.--Veillez à la garde des portes: suivez les ordres que je vous +ai donnés. À mon premier avis, envoyez ces centuries à notre secours: le +reste pourra tenir quelque temps; si nous perdons la bataille, nous ne +pouvons pas garder la ville. + +LE LIEUTENANT.--Reposez-vous sur nos soins, seigneur. + +LARTIUS.--Rentrez et fermez vos portes sur nous. Guide, marche; +conduis-nous au camp des Romains. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE VIII + + +L'autre camp des Romains. + +_On entend des cris de bataille_; MARCIUS ET AUFIDIUS _entrent par +différentes portes et se rencontrent_. + +MARCIUS.--Je ne veux combattre que toi: je te hais plus que l'homme qui +viole sa parole.. + +AUFIDIUS.--Ma haine égale la tienne, et l'Afrique n'a point de serpent +que j'abhorre plus que ta gloire, objet de ma jalousie. Affermis ton +pied. + +MARCIUS.--Que le premier qui reculera meure l'esclave de l'autre, et que +les dieux le punissent encore dans l'autre vie! + +AUFIDIUS.--Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi de tes clameurs +comme un lièvre. + +MARCIUS.--Tullus, pendant trois heures entières, je viens de combattre +seul dans les murs de Corioles, et j'y ai fait tout ce que j'ai voulu. +Ce sang dont tu vois mon visage masqué, n'est pas le mien; pour te +venger, appelle et déploie toutes tes forces. + +AUFIDIUS.--Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons d'ancêtres, +tu ne m'échapperais pas ici. + +(Ils combattent sur place: quelques Volsques viennent au secours +d'Aufidius: Marcius combat contre eux, jusqu'à ce qu'ils se retirent +hors d'haleine.) + +AUFIDIUS, _en se retirant aux Volsques_.--Plus officieux que braves, +vous m'avez déshonoré par votre sotte assistance. + +(Ils fuient poussés par Marcius.) + + + +SCÈNE IX + + +(Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite. +Cominius entre par une porte avec les Romains; Marcius entre par +l'autre, un bras en écharpe.) + +COMINIUS.--Si je te racontais en détail tout ce que tu as fait +aujourd'hui, tu ne croirais pas toi-même à tes propres actions. Mais je +garde ce récit pour un autre lieu: c'est là que les sénateurs mêleront +des larmes à leurs sourires; que nos illustres patriciens écouteront, +hausseront les épaules, et finiront par admirer; que nos dames romaines +trembleront d'effroi et de plaisir; que ces tribuns imbéciles, qui, +ligués avec les vils plébéiens, détestent ta gloire, seront forcés de +s'écrier, en dépit de leurs coeurs: «Nous remercions les dieux d'avoir +accordé à Rome un tel guerrier.» Et pourtant, avant le banquet de cette +journée dont tu es venu encore prendre ta part, tu étais déjà rassasié. + +(Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de poursuivre +l'ennemi.) + +LARTIUS.--O mon général! (_Montrant Marcius_.) Voilà le coursier, nous +n'en sommes que le caparaçon.--Avez-vous vu?.... + +MARCIUS.--De grâce, épargnez-moi: ma mère, qui a le privilège de vanter +son sang, m'afflige quand elle me donne des louanges. J'ai fait comme +vous tout ce que j'ai pu, par le même motif qui vous anime, l'amour de +ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu'il souhaitait a fait plus que +moi. + +COMINIUS.--Vous ne serez point le tombeau de votre mérite: il faut +que Rome connaisse tout le prix d'un de ses enfants. Dérober à sa +connaissance vos actions, ce serait un crime plus grand qu'un vol, ce +serait une trahison. On peut les célébrer, les élever au comble de la +louange, sans passer les bornes de la modération. Ainsi, je vous en +conjure, écoutez-moi en présence de toute l'armée, je veux dire ce que +vous êtes, et non récompenser ce que vous avez fait. + +MARCIUS.--J'ai sur mon corps quelques blessures, qui deviennent plus +cuisantes quand j'en entends parler. + +COMINIUS.--N'en pas parler serait une ingratitude qui pourrait les +envenimer et les rendre mortelles.--De tous les chevaux dont nous avons +pris un bon nombre, de tous les trésors que nous avons amassés dans +Corioles et sur le champ de bataille, nous vous offrons la dîme: levez à +votre choix ce tribut sur tout le butin, avant le partage général. + +MARCIUS.--Je vous remercie, général; mais je ne puis amener mon coeur +à accepter aucun salaire pour ce qu'a fait mon épée; je refuse votre +offre, et ne veux qu'une part égale à ceux qui ont assisté à l'action.-- + +(Fanfares; acclamations redoublées: tous s'écrient _Marcius, vive +Marcius_! en jetant leurs bonnets en l'air et agitant leurs lances. +Cominius et Lartius ôtent leur casques, et restent la tête découverte +devant toute l'armée.) + +--Puissent ces mêmes instruments que vous profanez perdre à jamais leurs +sons, si les tambours et les trompettes doivent se changer en organes de +la flatterie sur le champ de bataille! Laissez aux cours et aux cités +le privilège de n'offrir que les dehors perfides de l'adulation et de +rendre l'acier aussi doux que la soie du parasite. Qu'on les réserve +pour donner le signal des combats. C'est assez, vous dis-je. Parce que +vous voyez sur mon nez quelques traces de sang que je n'ai pas encore eu +le temps de laver,--parce que j'ai terrassé quelques faibles ennemis, +exploits qu'ont faits comme moi une foule d'autres soldats qui sont +ici, et qu'on ne remarque pas vous me recevez avec des acclamations +hyperboliques comme si j'aimais que mon faible mérite fût alimenté par +des louanges assaisonnées de mensonge! + +COMINIUS.--Vous avez trop de modestie, vous êtes plus ennemi de votre +gloire que reconnaissant envers nous, qui vous rendons un hommage +sincère. Si vous vous irritez ainsi contre vous-même, vous nous +permettrez de vous enchaîner comme un furieux qui cherche à se détruire +de ses mains; afin de pouvoir vous parler raison en sûreté. Que toute +la terre sache donc comme nous, que c'est Caïus Marcius qui remporte la +palme de cette guerre: je lui en donne pour gage mon superbe coursier, +connu de tout le camp, avec tous ses ornements; et dès ce moment, en +récompense de ce qu'il a fait devant Corioles, je le proclame, au milieu +des cris et des applaudissements de toute l'armée, _Caïus Marcius +Coriolanus_--Portez toujours noblement ce surnom. + +(Acclamations.--Musique guerrière.) + +(Toute l'armée répète: _Caïus Marcius Coriolanus!_) + +MARCIUS.--Je vais laver mon visage; et alors vous verrez s'il est vrai +que je rougisse ou non.--N'importe! je vous rends grâces. Je veux monter +votre coursier, et dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour +soutenir le beau surnom que vous me décernez. + +COMINIUS.--Allons, entrons dans notre tente; avant de nous livrer au +repos, il nous faut instruire Rome de nos succès. Vous, Titus Lartius, +retournez à Corioles; et envoyez-nous à Rome les citoyens les plus +considérables, afin que nous puissions conférer avec eux, dans leur +intérêt comme dans le nôtre. + +LARTIUS.--Je vais le faire, seigneur. + +MARCIUS.--Les dieux commencent à se jouer de moi: moi, qui viens tout à +l'heure de refuser les plus magnifiques présents, je me vois obligé de +demander une grâce à mon générai. + +COMINIUS.--Elle vous est accordée. Quelle est-elle? + +MARCIUS.--J'ai passé quelque temps ici à Corioles, chez un pauvre +citoyen qui m'a traité en ami. Il a poussé dans le combat un cri vers +moi: je l'ai vu faire prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant +moi, et la fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la liberté de mon +malheureux hôte. + +COMINIUS.--O noble demande! Fût-il le bourreau de mon fils, il sera +libre comme l'air. Rendez-lui la liberté, Titus! + +LARTIUS.--Son nom, Marcius? + +MARCIUS.--Par Jupiter! je l'ai oublié.--Je suis fatigué, et ma mémoire +en est troublée: n'avez-vous point de vin ici? + +COMINIUS.--Entrons dans nos tentes: le sang se fige sur votre visage; il +est temps que vous preniez soin de vos blessures: allons. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE X + + +Le camp des Volsques. + +_Bruit d'instruments militaires_: TULLUS AUFIDIUS _parait tout sanglant +avec deux ou trois officiers_. + +AUFIDIUS.--La ville est prise. + +UN OFFICIER.--Elle sera rendue à de bonnes conditions. + +AUFIDIUS.--Des conditions! Je voudrais être Romain.... car étant +Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis. Des conditions! Eh! y +a-t-il de bonnes conditions dans un traité pour le parti gui est à la +merci du vainqueur?--Marcius, cinq fois j'ai combattu contre toi, et +cinq fois tu m'a vaincu; et tu me vaincrais toujours, je crois, quand +nos combats se renouvelleraient aussi souvent que nos repas! Mais, j'en +jure par les éléments, si je me rencontre encore une fois avec lui +face à face, il sera à moi ou je serai à lui. Mon émulation renonce à +l'honneur dont elle s'est piquée jusqu'ici; et au lieu d'espérer, comme +je l'ai fait, de le terrasser, en luttant en brave et fer contre fer, je +lui tendrai quelque piège: il faut qu'il succombe ou sous ma fureur, ou +sous mon adresse. + +L'OFFICIER.--C'est le démon! + +AUFIDIUS.--Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma valeur est +empoisonnée par les affronts qu'elle a reçus de lui; elle change de +nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire, ni la nudité, ni la maladie, +ni le temple, ni le Capitole, ni les prières des prêtres, ni l'heure +du sacrifice, aucune de ces barrières qui s'opposent à la fureur, ne +pourront élever leurs privilèges traditionnels et pourris contre la +haine que je porte à Marcius. Partout où je le trouverai, dans mes +propres foyers, sous la garde de mon frère, là, violant les lois de +l'hospitalité, je laverai dans son sang ma cruelle main.--Vous, allez à +la ville; voyez comment les Romains la gardent, quels sont les otages +qu'ils ont demandés pour Rome. + +L'OFFICIER.--N'y viendrez-vous pas vous-même? + +AUFIDIUS.--On m'attend au bosquet de cyprès, au sud des moulins de la +ville. Je vous prie, revenez m'apprendre en ce lieu quel cours suit la +fortune afin que je règle ma marche sur celle des événements. + +L'OFFICIER.--J'exécuterai vos ordres, seigneur. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +La ville de Rome. Place publique. MÉNÉNIUS, SICINIUS ET BRUTUS. + +MÉNÉNIUS.--L'augure m'a dit que nous aurions des nouvelles ce soir. + +BRUTUS.--Bonnes ou mauvaises? + +MÉNÉNIUS.--Peu favorables aux voeux du peuple; car il n'aime pas +Marcius. + +SICINIUS.--La nature enseigne aux animaux à distinguer leurs amis. + +MÉNÉNIUS.--Quel est, je vous prie, l'animal que le loup aime? + +SICINIUS.--L'agneau. + +MÉNÉNIUS.--Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens, toujours affamés, +voudraient dévorer le noble Marcius. + +BRUTUS.--C'est un agneau, qui bêle comme un ours. + +MÉNÉNIUS.--Un ours? soit: mais qui vit comme un agneau. Vous êtes vieux +tous les deux; répondez à une question. + +TOUS DEUX.--Voyons cette question. + +MÉNÉNIUS.--Quel est le vice manquant à Marcius que vous n'ayez vous deux +en abondance? + +BRUTUS.--Il ne lui manque aucun défaut; il est richement pourvu. + +SICINIUS.--D'orgueil en particulier. + +BRUTUS.--Et par-dessus tout de jactance. + +MÉNÉNIUS.--Voilà qui est étrange! Et vous deux, savez-vous le blâme dont +vous êtes l'objet dans la ville? Je veux dire de la part des gens de +notre ordre? le savez-vous? + +LES DEUX TRIBUNS.--Comment, de quel blâme pouvons-nous être l'objet? + +MÉNÉNIUS.--Puisque vous parlez d'orgueil, m'écouterez-vous sans humeur? + +LES DEUX TRIBUNS.--Oui: allons, voyons. + +MÉNÉNIUS.--Après tout, qu'importe! car il n'est pas nécessaire de +voler beaucoup les occasions pour vous dérober beaucoup de votre +patience--Suivez sans frein votre penchant naturel; et prenez de +l'humeur tant qu'il vous plaira, si du moins c'est un plaisir pour vous +que de vous fâcher. Vous reprochez à Marcius de l'orgueil! + +BRUTUS.--Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche. + +MÉNÉNIUS.--Oh! je sais que vous faîtes très peu de choses à vous tout +seuls. Vous avez abondance de secours: sans quoi vos actions seraient +merveilleusement rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire +beaucoup à vous seuls.--Vous parlez d'orgueil? Ah! si vous pouviez +tourner les yeux et voir la nuque de vos cous, si vous pouviez faire une +revue intérieure de vos bonnes personnes, si vous le pouviez..... + +BRUTUS.--Eh bien! qu'arriverait-il? + +MÉNÉNIUS.--Eh bien! vous verriez une paire de magistrats sans mérite, +orgueilleux, violents, entêtés, en d'autres termes, aussi sots qu'on en +ait jamais vu dans Rome. + +SICINIUS.--Ménénius, on vous connaît bien aussi. + +MÉNÉNIUS.--On me connaît pour un patricien d'humeur joviale, qui ne hait +pas une coupe de vin généreux, pur de tout mélange avec une seule goutte +du Tibre; qui a, dit-on, le défaut d'accueillir trop favorablement les +plaintes du premier venu, d'être trop prompt, et de prendre feu comme de +l'amadou pour le plus léger motif. On peut dire encore qu'il m'arrive +plus souvent de converser avec la croupe noire de la nuit qu'avec le +front riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et toute +ma malice s'exhale en paroles. Lorsque je rencontre deux politiques +tels que vous, il m'est impossible de les appeler des Lycurgues. Si la +liqueur que vous me versez m'affecte désagréablement le palais, je fais +la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont bien parlé, quand je +trouve des âneries dans la majeure partie de vos syllabes, et quoique +je me résigne à supporter ceux qui disent que vous êtes de graves +personnages dignes de nos respects, cependant ceux qui disent que vous +avez de bonnes figures mentent effrontément. Si c'est là ce que vous +voyez dans la carte de mon microcosme[2], s'ensuit-il qu'on me +connaisse bien aussi? Voyons, quels défauts votre aveugle perspicacité +découvrira-t-elle dans mon caractère, si moi aussi je suis bien Connu? + +[Note 2: Microcosme (ou petit monde). Ce nom a été donné à l'homme +par beaucoup de médecins et de philosophes anciens, qui ont considéré +notre corps comme l'abrégé de l'univers.] + +BRUTUS.--Allez, allez! nous vous connaissons de reste. + +MÉNÉNIUS.--Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mêmes, ni quoi que ce +soit. Vous recherchez les coups de chapeau et les courbettes des pauvres +malheureux; vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre le +plaidoyer d'une marchande de citrons contre un marchand de robinets, et +vous remettez à une seconde audience la décision de ce procès de trois +sous. Quand vous êtes sur votre tribunal, juges entre deux parties, si +par malheur vous avez la colique, vous faites des grimaces comme de +vrais masques, vous dressez l'étendard rouge contre toute patience, +et, demandant un pot de chambre à grands cris, vous renvoyez les +deux parties plus acharnées l'une contre l'autre, et la cause plus +embrouillée; tout l'accord que vous mettez entre eux, c'est de les +traiter tous deux de fripons. Vous êtes un étrange couple! + +BRUTUS.--Allez, allez! On sait que vous dîtes plus de bons mots à table, +que vous ne siégez utilement au Capitole. + +MÉNÉNIUS.--Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur gravité devant des +objets aussi ridicules que vous; votre meilleur raisonnement ne vaut pas +un poil de votre barbe, qui tout entière ne mérite pas l'honneur d'être +enterrée dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans le bât d'un âne; et +vous osez dire que Marcius a de l'orgueil! Marcius, qui, évalué au plus +bas, vaut tous vos ancêtres ensemble depuis Deucalion, quoique peut-être +quelques-uns des plus illustres fussent des bourreaux héréditaires. +Bonsoir à vos Seigneuries; une plus longue conversation avec vous +infecterait mon cerveau. Pasteurs des animaux de plébéiens, vous me +permettrez de prendre congé de vous. + +(Brutus et Sicinius se retirent à l'écart.) (Surviennent Volumnie, +Virgilie et Valérie.) + +MÉNÉNIUS.--Qu'est-ce donc, belles et nobles dames? La lune, descendue +sur la terre, n'y brillerait pas de plus de majesté que vous. Et que +cherchent vos regards empressés? + +VOLUMNIE.--Honorable Ménénius, mon fils Marcius approche: pour l'amour +de Junon, ne nous retardez pas. + +MÉNÉNIUS.--Ah! Marcius revient à Rome? + +VOLUMNIE.--Oui, noble Ménénius, et avec la gloire la plus éclatante. + +MÉNÉNIUS.--Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes remerciements. Oh! +Marcius revient à Rome! + +VOLUMNIE ET VIRGILIE.--Oui, rien de plus vrai. + +VOLUMNIE.--Voyez: cette lettre est de sa main. Le sénat en a reçu une +autre, sa femme une autre, et il y en a une pour vous, je crois, à la +maison. + +MÉNÉNIUS.--Oh! je vais donner ce soir des fêtes à ébranler les voûtes: +une lettre pour moi! + +VIRGILIE.--Oui, sûrement, il y a une lettre pour vous: je l'ai vue. + +MÉNÉNIUS.--Une lettre pour moi! elle m'assure sept ans de santé. Pendant +sept ans je ferai la nique au médecin. La plus fameuse ordonnance +de Galien n'est que drogue d'empirique, et ne vaut pas mieux qu'une +médecine de cheval, en comparaison de ce préservatif. N'est-il point +blessé? Il n'a pas coutume de revenir sans blessures. + +VIRGILIE.--Oh! non, non, non! + +VOLUMNIE.--Oh! il est blessé: j'en rends grâce aux dieux. + +MÉNÉNIUS.--Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas trop. Les blessures +lui vont bien. Apporte-t-il dans sa poche une victoire? + +VOLUMNIE.--Elle couronne son front. Voilà la troisième fois, Ménénius, +que mon fils revient avec la guirlande de chêne. + +MÉNÉNIUS.--A-t-il frotté Aufidius comme il faut? + +VOLUMNIE.--Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu l'un contre l'autre; +mais qu'Aufidius a pris la fuite. + +MÉNÉNIUS.--Oh! il était temps, je le lui garantis: s'il eût résisté +encore, je n'aurais pas voulu être traité comme lui pour tous les +trésors de Corioles.--Le sénat est-il informé de cette nouvelle? + +VOLUMNIE.--Allons, mesdames.--Oui, oui, le sénat a reçu des lettres du +général, qui donne à mon fils la gloire de cette guerre. Il a, dans +cette action, deux fois surpassé l'honneur de ses premiers exploits. + +VALÉRIE.--Il est vrai qu'on raconte de lui des choses merveilleuses. + +MÉNÉNIUS.--Merveilleuses! oui, je vous le garantis; et bien achetées par +lui. + +VIRGILIE.--Que les dieux nous en confirment la vérité! + +VOLUMNIE.--La vérité? Ah! par exemple! + +MÉNÉNIUS.--La vérité? je vous le jure, moi; tout cela est vrai.--Où +est-il blessé?--(_Aux tribuns_.) Que les dieux conservent vos bonnes +Seigneuries. Marcius revient à Rome. Il a de nouveaux sujets d'avoir de +l'orgueil.--Où est-il blessé? + +VOLUMNIE.--A l'épaule et au bras gauche.--Là resteront de larges +cicatrices qu'il pourra montrer au peuple, quand il demandera la place +qui lui est due.--Lorsqu'il repoussa Tarquin, il reçut sept blessures. + +MÉNÉNIUS.--Il en a une sur le cou, et deux dans la cuisse: je lui en +connais neuf. + +VOLUMNIE.--Avant cette dernière expédition, il avait déjà reçu +vingt-cinq blessures. + +MÉNÉNIUS.--Il en a donc maintenant vingt-sept, et chaque blessure fut le +tombeau d'un ennemi. Entendez-vous les trompettes? + +(Acclamations et fanfares.) + +VOLUMNIE.--Voilà les avant-coureurs de Marcius: il fait marcher devant +lui le bruit de la victoire, et derrière lui il laisse des pleurs. La +mort, ce sombre fantôme, est assise sur son bras vigoureux: ce bras se +lève, retombe, et alors les hommes meurent. + +(Les trompettes sonnent. On voit paraître Cominius et Titus Lartius; +Coriolan est au milieu d'eux, le front ceint d'une couronne de chêne; +les chefs de l'armée et les soldats le suivent: un héraut le précède.) + +LE HÉRAUT.--Apprends, ô Rome, que Marcius a combattu seul dans les murs +de Corioles, où il a gagné avec gloire un nom qui s'ajoute au nom de +Caïus Marcius. _Coriolan_ est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu à +Rome, illustre Coriolan! + +(Fanfares.) + +TOUS ENSEMBLE.--Soyez le bienvenu à Rome, illustre Coriolan! + +CORIOLAN.--Assez! cela blesse mon coeur; je vous prie, cessez. + +COMINIUS.--Voyez votre mère. + +CORIOLAN.--Oh! je le sais, vous avez imploré tous les dieux pour ma +prospérité. + +(Il fléchit le genou.) + +VOLUMNIE.--Non, mon brave soldat, lève-toi; lève-toi, mon cher Marcius, +mon noble Caïus, et encore un surnom nouveau qui comble l'honneur de +tes exploits! Oui, _Coriolan_: n'est-ce pas le nom qu'il faut que je te +donne? Mais voilà ta femme... + +CORIOLAN.--Salut, mon gracieux silence! Quoi! aurais-tu donc ri si tu +m'avais vu rapporté dans un cercueil, toi qui pleures à mon triomphe? +Ah! ma chère, ce sont les veuves de Corioles, et les mères qui ont perdu +leurs enfants qui pleurent ainsi... + +MÉNÉNIUS.--Que les dieux te couronnent! + +CORIOLAN.--Ah! vous vivez encore? (_A Valérie_.) Aimable dame, +pardonnez. + +VOLUMNIE.--Je ne sais de quel côté me tourner.--O mon fils! sois +le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi, général, soyez tous les +bienvenus. + +MÉNÉNIUS.--Sois mille et mille fois le bienvenu! Je suis prêt à pleurer +et à rire. Mon coeur est tout à la fois triste et gai.--Sois le +bienvenu! Qu'une malédiction dévore le coeur de celui qui n'est pas +joyeux de te voir! Vous êtes trois que Rome doit adorer: mais j'en +atteste tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs ingrats sur +lesquels on ne peut greffer la moindre affection pour vous. N'importe: +soyez les bienvenus, ô guerriers! Une ortie ne sera jamais qu'une ortie, +et les travers des fous seront toujours folie. + +COMINIUS.--Il a toujours raison. + +CORIOLAN.--Toujours Ménénius, toujours le même. + +LE HÉRAUT.--Faites place: avancez. + +CORIOLAN, _à sa mère et à sa femme_.--Donnez-moi votre main, et vous la +vôtre. Avant que je puisse abriter ma tête sous notre propre toit, mon +devoir m'oblige à visiter nos bons patriciens, de qui j'ai reçu mille +félicitations, accompagnées d'une foule d'honneurs. + +VOLUMNIE.--J'ai assez vécu pour voir mes voeux accomplis, et réaliser +les songes de mon imagination. Une seule chose te manque, et je ne doute +pas que Rome ne te l'accorde. + +CORIOLAN.--Sachez, ô tendre mère, que j'aime mieux les servir à mon gré, +que de leur commander selon leur goût. + +COMINIUS.--Allons au Capitole. + +(Fanfares: ils sortent en pompe comme ils sont entrés; les tribuns +restent.) + +BRUTUS.--Toutes les langues parlent de lui; les yeux affaiblis de la +vieillesse empruntent le secours des lunettes pour le voir: la nourrice +babillarde, toute occupée de jaser de lui, n'entend plus les cris de son +nourrisson; le dernier souillon de cuisine songe à sa parure, arrange +son plus beau mouchoir sur sa gorge enfumée, et court gravir sur +les murs pour le regarder. On se presse sur les échoppes, dans les +boutiques, aux fenêtres; les plombs sont couverts de peuple; on voit les +figures les plus diverses à cheval sur les toits, tous empressés de le +voir. Les prêtres, qui se montrent si rarement, se confondent avec la +multitude, et se pressent pour arriver tout essoufflés à une place +vulgaire. Les dames exposent les lis et les roses de leurs joues +délicates, et livrent nus les charmes de leur visage aux brûlants +baisers de Phoebus. C'est un bruit, un tumulte autour de lui! on dirait +qu'un dieu est recelé dans sa personne mortelle, et lui donne un aspect +plein de grâce. + +SICINIUS.--Je vous le garantis consul dans l'instant même. + +BRUTUS.--Notre charge, en ce cas, tant que durera son autorité, peut se +reposer à loisir. + +SICINIUS.--Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs, cette modération +qui sait le terme d'où il faut partir, et celui où il faut s'arrêter: il +perdra tout ce qu'il a gagné. + +BRUTUS.--C'est là l'espérance qui nous console. + +SICINIUS.--N'en doutez pas. Le peuple, dont nous sommes l'appui, +conservera son ancienne aversion pour lui, et oubliera, à la plus légère +occasion, tous les nouveaux honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et, +lui-même, il les rejettera, je n'en doute pas, car il s'en fera gloire. + +BRUTUS.--Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le consulat, jamais il +ne consentirait à paraître sur la place publique revêtu du vêtement râpé +de l'humilité; qu'il dédaignerait l'usage de montrer aux plébéiens ses +blessures, pour mendier (disait-il) leurs voix empestées. + +SICINIUS.--C'est la vérité. + +BRUTUS.--Ce sont ses propres termes. Oh! il renoncera plutôt à +cette dignité, que de ne la pas devoir uniquement aux suffrages des +chevaliers, et aux voeux des nobles. + +SICINIUS.--Qu'il persiste dans cette résolution! qu'il l'exécute! et je +n'en désire pas davantage. + +BRUTUS.--Il est vraisemblable qu'il le fera. + +SICINIUS.--Alors ce sera, comme nous le voulons, sa ruine certaine. + +BRUTUS.--Il faut le perdre, ou nous perdons notre autorité. Pour arriver +à nos fins, ne nous lassons pas de représenter aux plébéiens quelle +haine Marcius a toujours nourrie contre eux; comment il a fait tous +ses efforts pour en faire des bêtes de somme, imposer silence à leurs +défenseurs, et les dépouiller de leurs plus chers privilèges; comment +il les regarde, sous le rapport des facultés, de la capacité, de la +grandeur d'âme, et de l'aptitude à la vie du monde, comme des chameaux +employés à la guerre, qui ne reçoivent leur nourriture que pour porter +des fardeaux, et qui sont accablés de coups, quand ils succombent sous +le poids. + +SICINIUS.--Ces idées suggérées, comme vous dites, dans une occasion +favorable, lorsque sa prodigieuse insolence offensera le peuple, +enflammeront le courroux de la multitude comme une étincelle embrase le +chaume desséché, et allumeront un incendie qui obscurcira pour jamais +Marcius. L'occasion ne nous manquera pas, pourvu qu'on l'irrite: c'est +une chose aussi aisée que de lancer des chiens contre les moutons. + +(Un messager paraît.) + +BRUTUS.--Que venez-vous nous apprendre? + +LE MESSAGER.--On désire votre présence au Capitole. On croit que Marcius +sera consul. J'ai vu les muets se presser en foule pour le voir, et les +aveugles attentifs à ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur +son passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs écharpes, +leurs gants et leurs mouchoirs; les nobles s'inclinaient comme devant la +statue de Jupiter, les plébéiens faisaient une grêle de leurs bonnets; +leurs acclamations étaient comme la voix du tonnerre. Jamais je n'ai +rien vu de semblable. + +BRUTUS.--Allons au Capitole; portons-y pour le moment des yeux et des +oreilles: mais tenons nos coeurs prêts pour l'événement. + +SICINIUS.--Allons. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +La scène est toujours à Rome. Le Capitole. + +_Deux officiers viennent placer des coussins_. + +PREMIER OFFICIER.--Allons, allons, ils sont ici tout à l'heure.--Combien +y a-t-il de candidats pour le consulat? + +SECOND OFFICIER.--Trois, dit-on, mais tout le monde croit que Coriolan +l'emportera. + +PREMIER OFFICIER.--C'est un brave soldat, mais il a un orgueil qui crie +vengeance et il n'aime pas le petit peuple. + +SECOND OFFICIER.--Certes, nous avons eu plusieurs grands hommes qui +ont flatté le peuple, et qui n'ont pu s'en faire aimer; et il y en a +beaucoup que le peuple aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans +motif, il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de Coriolan +pour la haine du peuple et pour son amour est la preuve de la +connaissance qu'il a de son vrai caractère; sa noble insouciance ne lui +permet pas de dissimuler ses sentiments. + +PREMIER OFFICIER.--S'il lui était égal d'être aimé, ou non, il serait +resté dans son indifférence, et n'eut fait au peuple ni bien ni mal; +mais il cherche la haine des plébéiens avec plus de zèle qu'ils n'en +peuvent avoir à la lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire +connaître en tout comme leur ennemi déclaré. Or, s'étudier ainsi à +s'attirer la haine et la disgrâce du peuple, c'est une conduite aussi +blâmable que de le flatter pour s'en faire aimer, politique qu'il +dédaigne. + +SECOND OFFICIER.--Il a bien mérité de son pays, et il ne s'est point +élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui, souples et courtois +devant la multitude, lui prodiguent leurs saluts, sans avoir d'autre +titre à son estime et à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa +gloire devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs, qu'un +silence qui en refuserait l'aveu serait une énorme ingratitude; un +récit infidèle serait une calomnie qui se démentirait elle-même, et +recueillerait partout le reproche et le mépris. + +PREMIER OFFICIER.--N'en parlons plus. C'est un digne +homme.--Retirons-nous; les voilà. + +(Entrent Coriolan; Ménénius; le consul Cominius, précédé de ses +licteurs; plusieurs autres sénateurs; Sicinius et Brutus. Les sénateurs +vont à leurs places; les tribuns prennent les leurs à part.) + +MÉNÉNIUS.--Après avoir décidé le sort des Volsques, et arrêté que Titus +Lartius sera rappelé, il nous reste pour objet principal de cette +assemblée particulière à récompenser les nobles services de celui qui +a si vaillamment combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et +respectable sénat de Rome d'ordonner au consul ici présent, notre digne +général dans cette dernière guerre si heureuse, de nous parler un peu de +ces grandes choses qu'a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes +assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre reconnaissance +par des honneurs dignes de lui. + +PREMIER SÉNATEUR.--Parlez, noble Cominius; ne retranchez rien de peur +d'être trop long, et faites nous penser que notre ordre manque de moyens +de récompenser, plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs du +peuple, nous vous demandons une attention favorable et ensuite votre +bienveillante intervention auprès du peuple pour lui faire approuver ce +qui se passe ici. + +SICINIUS.--Nous sommes rassemblés pour un objet agréable, et nos coeurs +sont disposés à respecter et à seconder les desseins de cette assemblée. + +BRUTUS.--Et nous nous trouverons encore plus heureux de le faire, si +Coriolan veut se souvenir de témoigner au peuple une plus tendre estime +qu'il n'a fait jusqu'à présent. + +MÉNÉNIUS.--Il n'est pas question de cela; il n'en est pas question. +J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu. Voulez-vous bien écouter +Cominius parler? + +BRUTUS.--Très-volontiers: mais pourtant mon avis était plus raisonnable +que votre refus d'y faire attention. + +MÉNÉNIUS.--Il aime vos plébéiens: mais n'exigez pas qu'il se fasse leur +camarade de lit. Digne Cominius, parlez. (_A Coriolan, qui se lève et +veut sortir_.) Non, demeurez à votre place. + +PREMIER SÉNATEUR.--Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez pas honte d'écouter +le récit de ce que vous avez fait de glorieux. + +CORIOLAN.--J'en demande pardon à vos Honneurs: j'aimerais mieux avoir +à guérir encore mes blessures que d'entendre répéter comment je les ai +reçues. + +BRUTUS, _à Coriolan_.--Je me flatte que ce n'est pas ce que j'ai dit qui +vous fait quitter votre siège? + +CORIOLAN.--Non: cependant j'ai souvent fui dans une guerre de mots, moi +qui ai toujours été au-devant des coups. Ne m'ayant point flatté, vous +ne m'offensez pas: Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le +méritent. + +MÉNÉNIUS.--Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous. + +CORIOLAN.--Autant j'aimerais me laisser gratter la tête au soleil +pendant qu'on sonne I'alarme, que d'être tranquillement assis à entendre +faire des monstres de mes riens. + +(Il sort.) + +MÉNÉNIUS.--Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il flatter votre +multitude toujours croissante, où l'on ne trouve pas un homme de bien +sur mille, lui qui aimerait mieux risquer tous ses membres pour la +gloire, qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.--Commencez +Cominius. + +COMINIUS.--Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas d'une voix faible que +I'on doit annoncer les exploits de Coriolan. On convient que la valeur +est la première des vertus, et la plus honorable pour celui qui la +possède. Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer à lui seul +l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque Tarquin rassembla une armée +contre Rome, Marcius surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors, +qui est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre, +lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa devant lui les moustaches +hérissées. Debout, au-dessus d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son +corps, il immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés contre +lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il lui porta lui fit +fléchir le genou. Dans les exploits de cette journée, à un âge où il eût +pu faire le rôle d'une femme sur la scène, il se montra le premier des +hommes sur le champ de bataille; en récompense, il reçut la couronne de +chêne. Ainsi, entrant en homme dans la carrière de l'adolescence, il +crut comme l'Océan; et dans le choc de dix-sept batailles successives, +son épée ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait dans +cette guerre, devant les murs de Corioles et dans l'enceinte de la +ville, permettez-moi de le dire; je ne puis en parler comme il le +faudrait: il a arrêté les fuyards, et son exemple unique a appris aux +lâches à se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant un +vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les hommes cédaient et +tombaient sous sa proue. Son glaive, imprimait le sceau de la mort +partout où il frappait; de la tête aux pieds il était tout en sang, et +chacun de ses mouvements était marqué par les cris des mourants. Seul, +il franchit les portes meurtrières de la cité, en les marquant d'une +destinée inévitable; seul et sans être secouru, il les repasse; puis, +enlevant les renforts qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une +planète; enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain de nos armes +vient frapper son oreille attentive; aussitôt son courage redouble +et ranime son corps épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il +s'élance, moissonnant des vies humaines, comme si le carnage devait être +éternel, et tant que nous ne sommes point maîtres du champ de bataille +et de la ville, il ne s'arrête pas, même pour reprendre haleine. + +MÉNÉNIUS.--Digne homme! + +PREMIER SÉNATEUR.--Il ne sera pas au-dessous des honneurs suprêmes que +nous lui préparons. + +COMINIUS.--Il a dédaigné les dépouilles des Volsques; il a regardé les +objets les plus précieux comme la fange de la terre: il désire moins que +ne donnerait l'avarice même; il trouve dans ses actions sa récompense: +heureux d'employer son temps à I'abréger. + +MÉNÉNIUS.--Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé. + +UN SÉNATEUR.--Qu'on appelle Coriolan. + +UN OFFICIER.--Le voici. + +(Coriolan entre.) + +MÉNÉNIUS.--Coriolan, tout le sénat est charmé de vous faire consul. + +CORIOLAN.--Je lui dois pour toujours mes services et ma vie. + +MÉNÉNIUS.--Il ne reste plus qu'à parler au peuple. + +CORIOLAN.--Permettez-moi, je vous en conjure, de m'affranchir de cet +usage: je ne puis revêtir la robe, me présenter la tête nue devant le +peuple, et le conjurer, au nom de mes blessures, de m'accorder ses +suffrages. Que j'en sois dispensé! + +SICINIUS.--Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra rien, absolument +rien de la cérémonie. + +MÉNÉNIUS.--Ne lui montez pas la tête.--Et vous, accommodez-vous à la +coutume, et arrivez aux honneurs comme ceux qui vous ont précédé, dans +les formes prescrites. + +CORIOLAN.--C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans rougir; et l'on +pourrait bien priver le peuple de ce spectacle. + +BRUTUS.--Remarquez-vous ce qu'il dit là? + +CORIOLAN.--Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci et cela; leur +montrer des cicatrices dont je ne souffre pas et que je voudrais tenir +cachées: comme si je n'avais reçu tant de blessures que pour recevoir le +salaire de leurs voix. + +MÉNÉNIUS.--Ne vous obstinez pas à cela.--Tribuns du peuple, nous vous +recommandons nos projets, et nous souhaitons tous joie et honneur à +notre illustre consul. + +LES SÉNATEURS.--Joie et honneur à Coriolan. + +(Acclamations.) + +(Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus.) + +BRUTUS.--Vous voyez comme il veut en agir avec le peuple. + +SICINIUS.--Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur demandera leurs +voix, d'un ton à leur faire sentir qu'il méprise le pouvoir qu'ils ont +de lui accorder ce qu'il sollicite. + +BRUTUS.--Venez, nous allons les instruire de notre conduite ici: venez à +la place publique, où je sais qu'ils nous attendent. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Rome.--Le Forum. + +PLUSIEURS CITOYENS _paraissent_. + +PREMIER CITOYEN.--En un mot, s'il demande nos voix, nous ne devons pas +les lui refuser. + +SECOND CITOYEN.--Nous le pouvons si nous voulons. + +TROISIÈME CITOYEN.--Sans doute, nous avons bien ce pouvoir en +nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que nous n'avons pas le pouvoir +d'exercer; car s'il nous montre ses blessures et nous raconte ses +exploits, nous serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui +parlera pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits, +nous serons bien forcés de parler aussi de notre noble reconnaissance. +L'ingratitude est un vice monstrueux; et si le peuple était ingrat, +il deviendrait monstrueux. Nous sommes les membres du peuple; nous +deviendrions des membres monstrueux! + +PREMIER CITOYEN.--Mais pour donner de nous-mêmes cette idée, il ne nous +manque pas grand'chose; car lorsque nous nous sommes soulevés pour le +prix du blé, il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux cent +têtes. + +TROISIÈME CITOYEN.--Il n'est pas le seul qui nous ait appelés ainsi; non +parce que les uns ont la chevelure brune, les autres noire, ou parce que +ceux-ci ont une tête chevelue, et ceux-là une tête chauve: mais à cause +de cette grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue. +Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois de nos cerveaux, on +les verrait voler en même temps à l'est, à l'ouest, au nord et au sud. +En partant du même centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les +points de la circonférence. + +SECOND CITOYEN.--Vous le croyez? Quelle route prendrait mon esprit, à +votre avis? + +TROISIÈME CITOYEN.--Oh! votre esprit ne délogerait pas aussi promptement +qu'un autre, tant il est enfoncé dans votre tête dure: mais si une fois +il pouvait s'en dégager, sûrement il irait droit au sud. + +SECOND CITOYEN.--Pourquoi de ce côté-là? + +TROISIÈME CITOYEN.--Pour se perdre dans un brouillard, où, après +s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans une rosée corrompue, le reste +reviendrait charitablement vous aider à trouver femme. + +SECOND CITOYEN.--Vous avez toujours le mot pour rire: à votre aise, à +votre aise. + +TROISIÈME CITOYEN.--Êtes-vous tous résolus à donner votre voix? Mais peu +importe que tous la donnent; la pluralité décide: pour moi je dis que si +Coriolan était mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son +égal en mérite. (_Entrent Coriolan et Ménénius_.)--Le voici vêtu de la +robe de I'humilité; observons sa conduite. Ne nous tenons pas ainsi tous +ensemble; mais approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un, +deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente sa requête +à chacun en particulier, afin que chacun de nous reçoive un honneur +personnel, en lui donnant notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi +donc, et je vous montrerai comment nous devons I'approcher. + +TOUS ENSEMBLE.--C'est cela, c'est cela. + +(Ils sortent.) + +MÉNÉNIUS.--Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous pas que les plus +illustres Romains ont fait ce que vous faites? + +CORIOLAN.--Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous prie, Ménénius. +La peste de cet usage! Je ne pourrai mettre ma langue au pas. Voyez mes +blessures; je les ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains +de vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au bruit de nos +propres tambours. + +MÉNÉNIUS.--Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut les prier de se +souvenir de vous. + +CORIOLAN.--Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les engloutisse! Je +désire qu'ils m'oublient, comme ils oublient les vertus que nos prêtres +leur recommandent en pure perte. + +MÉNÉNIUS.--Vous gâterez tout.--Je vous laisse. Parlez-leur, je vous +prie, comme il convient à votre but; encore une fois, je vous en +conjure. (_Il sort_.) + +(Deux citoyens approchent.) + +CORIOLAN.--Dites-leur donc de se laver la figure, et de se nettoyer les +dents.--Ah! j'en vois deux qui s'avancent.--Vous savez pourquoi je suis +ici debout. + +PREMIER CITOYEN.--Oui, nous le savons. Dites-nous pourtant ce qui vous y +conduit? + +CORIOLAN.--Mon mérite. + +SECOND CITOYEN.--Votre mérite? + +CORIOLAN.--Oui; et non pas ma volonté. + +PREMIER CITOYEN.--Pourquoi pas votre volonté? + +CORIOLAN.--Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner le pauvre pour +lui demander l'aumône. + +PREMIER CITOYEN.--Vous devez penser que, si nous vous accordons quelque +chose, c'est dans l'espoir de gagner avec vous. + +CORIOLAN.--Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous +m'accorder le consulat? + +PREMIER CITOYEN.--Le prix, c'est de le demander honnêtement. + +CORIOLAN.--Honnêtement?--Accordez-le moi, je vous prie. J'ai des +blessures à faire voir, que je pourrais vous montrer en particulier. Eh +bien! vous, donnez-moi votre bonne voix. Que me répondez-vous? + +SECOND CITOYEN.--Vous l'aurez, digne Coriolan. + +CORIOLAN.--J'y compte. Voilà déjà deux excellentes voix! J'ai votre +aumône: adieu. + +PREMIER CITOYEN.--Cette manière est un peu bizarre. + +SECOND CITOYEN, _mécontent_.--Si c'était à refaire... Mais n'importe. + +(Ils se retirent.) + +(Deux autres citoyens s'avancent.) + +CORIOLAN.--Je vous prie, s'il dépend de votre voix que je devienne +consul... Vous voyez que j'ai pris le costume d'usage. + +TROISIÈME CITOYEN.--Vous avez servi noblement votre patrie, et vous ne +l'avez pas servie noblement. + +CORIOLAN.--Le mot de cette énigme? + +TROISIÈME CITOYEN.--Vous avez été le fléau de ses ennemis; et aussi la +verge de ses amis. Non, vous n'avez pas aimé le commun peuple. + +CORIOLAN.--Vous devriez me croire d'autant plus vertueux que j'ai +été moins commun dans mes amitiés: mais je flatterai mes frères les +plébéiens pour obtenir d'eux une plus tendre estime. C'est une condition +qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse de leur choix, +ils préfèrent mes coups de chapeau à mon coeur, je leur ferai ces +courbettes qui les séduisent et j'en serai quitte avec eux pour des +grimaces; oui, je leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme +de quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant qu'ils en +désireront: Je vous conjure donc de me faire consul. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Nous espérons trouver en vous notre ami; et, dans +cet espoir, nous vous donnons nos voix de bon coeur. + +TROISIÈME CITOYEN.--Vous avez reçu beaucoup de blessures pour votre +pays. + +CORIOLAN.--Il est inutile de vous apprendre, en vous les montrant, +ce que vous savez déjà. Je m'applaudis beaucoup d'avoir reçu votre +suffrage, et je ne veux pas vous importuner plus longtemps. + +TOUS DEUX.--Que les dieux vous comblent de joie! C'est le voeu de notre +coeur. + +(Ils se retirent.) + +CORIOLAN.--O voix pleines de douceur! Il vaut mieux mourir, il vaut +mieux mourir de faim que d'implorer le salaire que nous avons déjà +mérité. Pourquoi resterais-je dans cette robe de laine à solliciter +Pierre et Paul? C'est l'usage: mais si nous obéissions en tout aux +caprices de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique temps, et +l'erreur formerait une énorme montagne qu'il ne serait plus possible à +la vérité de surmonter.--Plutôt que de faire ainsi le fou, abandonnons +la première place et l'honneur suprême à qui voudra remplir ce +rôle.--Mais je me vois à la moitié de ma tâche: puisque j'ai tant +fait... patience, et achevons le reste.--(_Trois citoyens paraissent_.) +Voici de nouvelles voix. (_Aux citoyens_.) Donnez-moi vos voix.--C'est +pour vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps; c'est pour +vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre blessures et que je me suis +trouvé en personne à dix-huit batailles. Pour vos voix, j'ai fait +beaucoup de choses plus ou moins illustres.--Donnez-moi vos voix.--Je +désire être consul. + +CINQUIÈME CITOYEN.--Il a fait noblement tout ce qu'il a fait, et il +n'est pas d'honnête homme dont il ne doive remporter le suffrage. + +SIXIÈME CITOYEN.--Qu'il soit donc consul; que les dieux le comblent de +joie, et le rendent l'ami du peuple! + +TOUS ENSEMBLE.--Amen, amen! Que le ciel te conserve, noble consul! + +(Tous se retirent.) + +CORIOLAN.--O dignes suffrages! + +(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.) + +MÉNÉNIUS.--Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns vous assurent la +voix du peuple. Il ne vous reste plus qu'à vous revêtir des marques de +votre dignité pour retourner au sénat. + +CORIOLAN, _aux tribuns_.--Tout est fini? + +SICINIUS.--Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous admet, et doit +être convoqué de nouveau pour confirmer votre élection. + +CORIOLAN.--Où? au sénat? + +SICINIUS.--Là même, Coriolan. + +CORIOLAN.--Puis-je changer de robe? + +SICINIUS.--Vous le pouvez. + +CORIOLAN.--Je vais le faire sur-le-champ, afin que je puisse me +reconnaître moi-même, avant de me montrer au sénat. + +MÉNÉNIUS.--Je vous accompagnerai. Venez-vous? + +BRUTUS.--Nous demeurons ici pour assembler le peuple. + +SICINIUS.--Salut à tous les deux! + +(Coriolan sort avec Ménénius.) + +SICINIUS.--Il tient le consulat maintenant; et si j'en juge par ses +yeux, il triomphe dans son coeur. + +BRUTUS.--L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles +vêtements.--Voulez-vous congédier le peuple? + +(Une foule de plébéiens.) + +SICINIUS.--Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi cet homme? + +PREMIER CITOYEN.--Il a nos voix, seigneur. + +BRUTUS.--Nous prions les dieux qu'il mérite votre amour. + +SECOND CITOYEN.--Amen; mais si j'en crois ma petite intelligence, il se +moquait de nous, quand il nous a demandé nos voix. + +TROISIÈME CITOYEN.--Rien n'est plus sûr: il s'est bien amusé à nos +dépens. + +PREMIER CITOYEN.--Non: c'est sa manière de parler. Il ne s'est pas moqué +de nous. + +SECOND CITOYEN.--Pas un de nous, excepté vous, qui ne dise qu'il nous a +traités avec mépris. Il devait nous montrer les preuves de son mérite, +les blessures qu'il a reçues pour son pays. + +SICINIUS.--Il les a montrées, sans doute? + +PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.--Non: personne ne les a vues. + +TROISIÈME CITOYEN.--Il nous disait qu'il avait des blessures, qu'il les +pourrait montrer en particulier; et puis faisant un geste dédaigneux +avec son bonnet: «Oui je veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après +une vieille coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. +Donnez-moi donc votre voix.» Et après que nous l'avons donnée, il était +ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie de votre voix, disait-il, +je vous remercie de vos voix si douces. Maintenant que vous les avez +données; je n'ai plus affaire à vous.»--N'était-ce pas là se moquer? + +SICINIUS.--Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit de vous en +apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus, pourquoi avez-vous eu, +comme des enfants, la simplicité de lui accorder votre suffrage? + +BRUTUS.--Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous en avait fait la +leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir, petit serviteur de la +république, il était votre ennemi; qu'il a toujours déclamé contre vos +libertés, et attaqué les privilèges que vous avez dans l'État; que si, +parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours l'ennemi +déclaré du peuple, vos suffrages se changeront en armes contre +vous-mêmes? Au moins auriez vous dû lui dire, que si ses grandes actions +le rendaient digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait +aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient leur voix, +changer sa haine contre vous en affection, et le rendre votre zélé +protecteur. + +SICINIUS.--Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos conseils, vous +auriez sondé son âme, et mis ses sentiments à l'épreuve; et vous lui +auriez arraché des promesses avantageuses que vous auriez pu le forcer +de tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri par là ce +caractère farouche qui n'endure aisément rien de ce qui peut le lier; +il serait devenu furieux, et sa rage vous aurait servi de prétexte pour +passer sans l'élire. + +BRUTUS.--Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait avec un mépris non +déguisé alors qu'il avait besoin de votre faveur? Et pensez-vous que ce +mépris ne vous accablera pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser? +Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc une langue que +pour parler contre la rectitude de votre jugement? + +SICINIUS.--N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage à plus d'un +candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui vous l'accordez à un homme +qui, au lieu de le demander, ne fait que se moquer de vous. + +TROISIÈME CITOYEN.--Notre choix n'est pas confirmé; nous pouvons le +révoquer encore. + +SECOND CITOYEN.--Et nous le révoquerons: j'ai cinq cents voix d'accord +avec la mienne. + +PREMIER CITOYEN.--Moi j'en ai mille, et des amis encore pour les +soutenir. + +BRUTUS.--Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un consul qui les +dépouillera de leurs libertés, et ne leur laissera pas plus de voix qu'à +des chiens qu'on bat pour avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour +cela. + +SICINIUS.--Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi, révoquez tous +votre aveugle choix. Peignez vivement son orgueil, et n'oubliez pas de +parler de sa haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous +l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa requête. +Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses services, a distrait +votre attention de son rôle actuel, dont l'indécente ironie est l'effet +de sa haine invétérée contre vous. + +BRUTUS.--Rejetez même cette faute sur nous, sur vos tribuns; +plaignez-vous du silence de notre autorité qui n'a mis aucune +opposition, et vous a comme forcés de faire tomber votre choix sur sa +personne. + +SICINIUS.--Dites que, dans votre choix, vous avez été plutôt guidés par +notre volonté que par votre inclination; que l'esprit préoccupé +d'une nécessité qui vous a paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à +contre-coeur, nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous. + +BRUTUS.--Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous vous avions fait de +beaux discours sur les services qu'il a rendus si jeune à sa patrie, +et qu'il a continués si longtemps; sur la noblesse de sa race, sur +l'illustre maison des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus +Marcius, petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna en ces lieux, +et Publius et Quintus, à qui nous devons les aqueducs qui font arriver +la meilleure eau dans Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi +nommé, parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables +ancêtres de Coriolan. + +SICINIUS.--Né de tels aïeux, soutenu par un mérite personnel digne des +premières places, voilà l'homme que nous avons dû recommander à votre +reconnaissance; mais en mettant dans la balance sa conduite présente et +sa conduite passée, vous avez trouvé en lui votre ennemi acharné, et +vous révoquez vos suffrages irréfléchis. + +BRUTUS.--Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter, que vous ne +lui eussiez jamais accordé vos voix qu'à notre instigation. Aussitôt que +vous serez en nombre, allez au Capitole. + +TOUS ENSEMBLE.--Nous n'y manquerons pas. Presque tous se repentent de +leur choix. + +(Les plébéiens se retirent.) + +BRUTUS.--Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder cette première +émeute que d'attendre une occasion plus qu'incertaine pour en exciter +une plus grande. Si, conservant son caractère, il entre en fureur en +voyant leur refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de +manière à tirer avantage de son dépit. + +SICINIUS.--Allons au Capitole: nous y serons avant la foule des +plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés par nous, ne semblera, +comme cela est en partie, que leur propre ouvrage. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Une rue à Rome. + +_Fanfares_. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS, TITUS LARTIUS, _sénateurs et +patriciens_. + +CORIOLAN.--Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle armée! + +LARTIUS.--Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter notre traité. + +CORIOLAN.--Ainsi les Volsques en sont encore au même point +qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion sur notre territoire, à +la première occasion qui les tentera. + +COMINIUS.--Ils sont tellement épuisés, seigneur consul, que j'ai peine +à croire que nous vivions assez pour revoir flotter encore leurs +bannières. + +CORIOLAN.--Avez-vous vu Aufidius? + +LARTIUS.--Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit, et il +a chargé les Volsques d'imprécations, pour avoir si lâchement cédé la +ville: il s'est retiré à Antium. + +CORIOLAN.--A-t-il parlé de moi? + +LARTIUS.--Oui, seigneur. + +CORIOLAN.--Oui?--Et qu'en a-t-il dit? + +LARTIUS.--Il a dit combien de fois il s'était mesuré avec vous, fer +centre fer;--qu'il n'était point d'objet sur la terre qui lui fût plus +odieux que vous; qu'il abandonnerait sans retour toute sa fortune, pour +être une fois nommé votre vainqueur. + +CORIOLAN.--Et il a fixé sa demeure à Antium? + +LARTIUS.--Oui, à Antium. + +CORIOLAN.--Mon désir serait d'avoir une occasion d'aller l'y chercher, +et de m'exposer en face à sa haine.--Soyez le bienvenu! (_Sicinius et +Brutus paraissent_.) Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de +la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent de leur autorité +d'une façon qui fait souffrir tous les hommes de coeur. + +SICINIUS, _à Coriolan_.--N'allez pas plus loin. + +CORIOLAN, _surpris_.--Comment!--Qu'est-ce donc? + +BRUTUS.--Il est dangereux pour vous d'avancer.--Arrêtez. + +CORIOLAN.--D'où vient ce changement? + +MÉNÉNIUS.--La cause? + +COMINIUS.--N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers et du +peuple? + +BRUTUS.--Non, Cominius. + +CORIOLAN.--Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs voix? + +UN SÉNATEUR.--Tribuns, laissez-le passer: il va se rendre à la place +publique. + +BRUTUS.--Le peuple est irrité contre lui. + +SICINIUS.--Arrêtez, ou le désordre va s'accroître. + +CORIOLAN.--Voilà donc le troupeau que vous conduisez? Méritent-ils +d'avoir une voix, ceux qui la donnent et la retirent l'instant d'après? +A quoi bon vos offices? Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous +leurs dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur? + +MÉNÉNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous. + +CORIOLAN.--C'est un dessein prémédité, un complot formé de brider la +volonté de la noblesse. Souffrez-le, si vous le pouvez, et vivez avec +une populace qui ne peut commander, et ne voudra jamais obéir. + +BRUTUS.--Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se plaint hautement +que vous vous êtes moqué de lui: il se plaint que dernièrement, +lorsqu'on lui a fait une distribution gratuite de blé, vous en avez +marqué votre mécontentement; que vous avez injurié ceux qui plaidaient +la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches complaisants, +des flatteurs, des ennemis de la noblesse. + +CORIOLAN.--Comment? ceci était connu auparavant. + +BRUTUS.--Non pas à tous. + +CORIOLAN.--Et vous les en avez instruits depuis? + +BRUTUS.--Qui, moi, je les en ai instruits? + +CORIOLAN.--Vous êtes bien capable d'un trait pareil. + +BRUTUS.--Je suis certainement capable de réparer vos imprudences. + +CORIOLAN.--Eh! pourquoi serais-je consul? par les nuages que voilà, +faites-moi démériter autant que vous, et alors prenez-moi pour votre +collègue. + +SICINIUS.--Vous laissez trop voir cette haine qui irrite le peuple. +Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous aspirez, il vous faut +chercher à rentrer, avec des dispositions plus douces, dans la voie dont +vous vous êtes écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être ni +consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat. + +MÉNÉNIUS.--Restons calmes. + +COMINIUS.--On trompe le peuple; on l'excite.--Cette fraude est indigne +de Rome, et Coriolan n'a pas mérité cet obstacle injurieux dont on veut +perfidement embarrasser le chemin ouvert à son mérite. + +CORIOLAN.--Me parler aujourd'hui de blé?--Oui, ce fut mon propos, et je +veux le répéter encore. + +MÉNÉNIUS.--Pas dans ce moment, pas dans ce moment. + +UN SÉNATEUR.--Non, pas dans ce moment, où les esprits sont échauffés. + +CORIOLAN.--Dans ce moment même, sur ma vie, je veux le répéter. (_Aux +sénateurs_.)--Vous, mes nobles amis, j'implore votre pardon. Mais pour +cette ignoble et puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui +dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, nous +nourrissons contre le sénat l'ivraie de la révolte, de l'insolence et +de la sédition: nous l'avons nous-mêmes cultivée, semée, propagée en +la mêlant à notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu, +certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons donné à la +canaille. + +MÉNÉNIUS.--C'est assez, calmez-vous. + +UN SÉNATEUR.--Plus de paroles, nous vous en conjurons. + +CORIOLAN.--Comment, plus de paroles!--De même que j'ai versé mon sang +pour mon pays, sans jamais craindre aucune force ennemie,... tant que +je respirerai, ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette +lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant nous prenons +tous les moyens de gagner. + +BRUTUS.--Vous parlez des masses comme si vous étiez un dieu fait pour +punir, et non pas un mortel soumis aux mêmes faiblesses qu'elles. + +SICINIUS.--Il serait à propos que le peuple en fût instruit. + +MÉNÉNIUS.--De quoi? de quoi? de sa colère? + +CORIOLAN.--De la colère? Quand je serais aussi paisible que le sommeil +de la nuit, par Jupiter, ce serait encore mon sentiment. + +SICINIUS.--C'est un sentiment qui doit rester un poison dans le coeur +qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est moi qui vous le dis. + +CORIOLAN.--Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton du fretin? +Remarquez-vous son absolu _qui doit_? + +COMINIUS.--Oui, on dirait que c'est la loi qui parle. + +CORIOLAN.--O patriciens vertueux, mais imprévoyants; ô graves, mais +imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous donné à cette hydre le droit de +se choisir un officier qui, avec son _qui doit_, lui qui n'est que la +trompette et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera le +fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera de son cours. +Si c'est lui qui a le pouvoir en main, inclinez-vous devant lui dans +votre ignorance; mais s'il n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à +votre dangereuse douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme la +foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux, permettez donc +qu'ils viennent siéger auprès de vous. Vous n'êtes que des plébéiens, +s'ils sont des sénateurs. Et certes ils ne sont pas moins que des +sénateurs, lorsque dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est +le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et ils choisissent +un homme qui oppose son _qui doit_, son _qui doit_ populaire, aux +décisions d'un tribunal plus respectable que n'en vit jamais la Grèce. +Par Jupiter! cette ignominie avilit les consuls; et mon âme souffre en +songeant que lorsque deux autorités se combattent, sans que ni l'une ni +l'autre soit souveraine, le désordre ne tarde pas à se glisser entre +elles, et à les renverser bientôt l'une par l'autre. + +COMINIUS.--Allons, rendons-nous à la place publique. + +CORIOLAN.--Quiconque a pu donner le conseil de distribuer gratuitement +le blé des magasins de l'État, comme on le pratiqua jadis quelquefois +dans la Grèce.... + +MÉNÉNIUS.--Allons, allons, ne parlons plus de cet article. + +CORIOLAN.--Quoique en Grèce le peuple eût dans ses mains un pouvoir +plus absolu, je soutiens que c'est nourrir la révolte, et saper les +fondements de l'État. + +BRUTUS.--Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage à un homme qui +parle de lui sur ce ton? + +CORIOLAN.--Je donnerai mes raisons qui valent mieux que son suffrage. +Ils savent bien que cette distribution de blé n'était pas une +récompense; ils sont bien convaincus qu'ils n'ont rendu aucun service +qui la méritât. Appelés à faire la guerre, dans une crise où l'État +était attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas seulement +passer les portes de la ville. Pareil service ne méritait pas une +distribution gratuite de blé. Dans le camp, leurs mutineries et leurs +révoltes, où leur valeur s'est surtout signalée, ne parlaient pas en +leur faveur. Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si +fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites pour motiver +ce don si généreux. Et voyez le résultat. Comment l'estomac multiple du +monstre digérera-t-il la libéralité du sénat? Que leurs actions montrent +ce que seraient probablement leurs paroles: _Nous l'avons demandé; nous +sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est par crainte qu'ils nous ont +accordé notre requête_.--C'est ainsi que nous avilissons l'honneur de +notre rang, et que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte +notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite brisera les +barrières du sénat, et les corbeaux y viendront insulter les aigles à +coups de bec. + +MÉNÉNIUS.--Allons, en voilà assez. + +BRUTUS.--Oui, assez, et beaucoup trop. + +CORIOLAN.--Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas sans avoir dit ce +qu'on peut attester au nom des puissances divines et humaines.--Là où +l'autorité est ainsi partagée; là où un parti méprise l'autre avec +raison, et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres, +la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après le _oui_ et le _non_ +d'une ignorante multitude, on omet mille choses d'une nécessité réelle, +et l'on cède à une inconstante légèreté. De cette contradiction à tout +propos, il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure +donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, qui aimez les bases +fondamentales de l'État, et qui voyez les changements qu'on y introduit; +vous qui préférez une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis +de secouer violemment par un remède dangereux un corps qui, sans ce +remède, doit périr inévitablement; arrachez donc la langue de la +multitude, qu'elle ne lèche plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre +déshonneur est une injure faite au bon sens; elle prive l'État de cette +unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout pouvoir de faire le +bien, tant le mal est puissant. + +BRUTUS.--Il en a dit assez. + +SICINIUS.--Il a parlé comme un traître; et il subira le jugement des +traîtres. + +CORIOLAN.--Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait le peuple +de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il s'appuie pour manquer +d'obéissance au premier corps de l'État. Ils furent choisis dans une +révolte, dans une crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non +la justice. Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est juste +soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans la poussière. + +BRUTUS.--Trahison manifeste! + +SICINIUS.--Cet homme consul? Non. + +BRUTUS.--Édiles! holà! qu'on le saisisse. + +(Les édiles paraissent.) + +SICINIUS.--Allez, assemblez le peuple _(Brutus sort_), au nom duquel +je t'attaque, entends-tu, comme un traître novateur, un ennemi du bien +public. Obéis, je te somme au nom du peuple; prépare-toi à répondre. + +CORIOLAN.--Loin de moi, vieux bouc. + +LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS,--Nous sommes tous sa caution. + +COMINIUS, _au tribun_.--Vieillard, ôte tes mains. + +CORIOLAN.--Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue tes os hors de tes +vêtements! + +SICINIUS.--À mon secours, citoyens! + +(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.) + +MÉNÉNIUS, _aux deux partis_. Des deux côtés plus de respect. + +SICINIUS, _au peuple_.--Voilà l'homme qui veut vous enlever toute votre +autorité. + +BRUTUS.--Édiles, saisissez-le. + +LA POPULACE.--Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare! + +SECOND SÉNATEUR.--Des armes, des armes, des armes! _(Tous s'attroupent +autour de Coriolan_.)--Tribuns, patriciens, citoyens!--Arrêtez: +qu'est-ce donc!...--Sicinius, Brutus, Coriolan, citoyens! + +TOUS ENSEMBLE.--Silence, silence, arrêtez; silence. + +MÉNÉNIUS.--Que va-t-il résulter de ceci?--Je suis hors d'haleine. La +confusion va se mettre partout. Je n'ai pas la force de parler.--Vous, +tribuns du peuple, Coriolan, patience; parlez, bon Sicinius. + +SICINIUS.--Peuple, écoutez-moi.--Silence. + +TOUT LE PEUPLE.--Écoutons notre tribun: silence.--Parlez, parlez. + +SICINIUS.--Vous êtes sur le point de perdre vos libertés: Marcius veut +vous les enlever toutes; Marcius, que vous venez de désigner pour le +consulat. + +MÉNÉNIUS.--Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen d'allumer +l'incendie et non pas de l'éteindre. + +SECOND SÉNATEUR.--Oui, c'est le moyen de renverser la cité de fond en +comble. + +SICINIUS.--La cité est-elle autre chose que le peuple! + +LE PEUPLE.--C'est ta vérité, le peuple est la cité. + +BRUTUS.--C'est par le consentement de tous que nous avons été établis +les magistrats du peuple. + +LE PEUPLE.--Et vous êtes nos magistrats. + +MÉNÉNIUS.--Et vous continuerez à l'être. + +COMINIUS.--Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre le toit sous les +fondements, et d'ensevelir ce qui reste d'ordre sous un amas de ruines. + +SICINIUS.--Son discours mérite la mort. + +BRUTUS.--Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut nous résoudre à +la perdre.--Nous prononçons ici, de la part du peuple, dont le pouvoir +nous a créés ses magistrats, que Marcius mérite la mort à l'instant +même. + +SICINIUS.--Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche Tarpéienne, et +précipitez-le dans l'abîme. + +BRUTUS.--Édiles saisissez-vous de sa personne. + +(Marcius se défend.) + +TOUS LES PLÉBÉIENS.--Cède, Marcius; cède. + +MÉNÉNIUS.--Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je vous en conjure; je +ne veux dire qu'un mot. + +LES ÉDILES.--Silence! silence! + +MÉNÉNIUS.--Soyez ce que vous paraissez, les vrais amis de votre patrie; +procédez avec calme, au lieu de vous faire ainsi violemment justice. + +BRUTUS.--Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui paraissent des +remèdes prudents, sont funestes quand le mal est violent. Emparez-vous +de lui, et traînez-le au rocher. + +(Coriolan tire son épée.) + +CORIOLAN.--Non: je veux mourir ici.--Il en est plus d'un parmi vous qui +m'a vu combattre. Allons, essayez sur vous-mêmes si je suis encore ce +que vous m'avez vu devant l'ennemi. + +MÉNÉNIUS.--Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous un moment. + +BRUTUS.--Saisissez-le. + +MÉNÉNIUS.--Défendez Marcius, défendez-le, vous tous qui êtes nobles: +jeunes et vieux, défendez-le.--Vous, tous, sénateurs, chevaliers, jeunes +et vieux, secourez-le. + +TOUT LE PEUPLE.--A bas Marcius! à bas! + +(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont battus et +repoussés: ils disparaissent.) + +--Allez regagner votre maison: partez, sortez d'ici, ou tout est perdu. + +SECOND SÉNATEUR.--Partez. + +CORIOLAN.--Tenez ferme, nous avons autant d'amis que d'ennemis. + +MÉNÉNIUS.--Quoi! nous en viendrions à cette extrémité! + +UN SÉNATEUR.--Que les dieux nous en préservent! Mon noble ami, je t'en +conjure, retire-toi dans ta maison; laisse-nous apaiser cette affaire. + +MÉNÉNIUS.--C'est une plaie que vous ne pouvez guérir vous-même. Partez, +je vous en conjure. + +COMINIUS.--Allons, Coriolan, venez avec nous. + +MÉNÉNIUS.--Je voudrais qu'ils fussent des barbares (ils le sont, quoique +nés sur le fumier de Rome), et non des Romains (ils ne le sont pas +en effet, quoiqu'ils mugissent près des portiques du +Capitole).--Éloignez-vous: abstenez-vous d'exprimer votre noble +courroux; attendez un temps plus favorable. + +CORIOLAN.--En champ libre, j'en voudrais battre quarante, à moi seul. + +MÉNÉNIUS.--Moi-même, j'en prendrais pour ma part deux des plus résolus: +oui, les deux tribuns. + +COMINIUS.--Mais en ce moment tout ces calculs ne sont pas de saison; et +le courage devient folie quand il attaque un rempart qui va l'écraser de +ses ruines. Voulez-vous vous éloigner, avant que la populace revienne? +Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le cours, renverse les +digues qui la contenaient. + +MÉNÉNIUS,--Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si ma vieille +sagesse sera de mise avec cette multitude qui n'en a pas beaucoup. Il +faut boucher les trous, n'importe avec quelle étoffe. COMINIUS.--Allons! +venez. + +(Coriolan et Cominius sortent.) + +PREMIER SÉNATEUR.--C'est un homme qui a pour jamais compromis sa +fortune. + +MÉNÉNIUS.--Il est d'une nature trop noble pour le monde. Il ne +flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir son trident, ni Jupiter +pour disposer de sa foudre: sa bouche est son coeur. Tout ce que son +sein enfante, il faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité, +il oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte! + +(On entend un bruit confus.) + +SECOND SÉNATEUR.--Je voudrais que tous ces plébéiens fussent dans leur +lit. + +MÉNÉNIUS.--Et moi qu'il fussent engloutis dans le Tibre.--Diantre, +pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus doucement? + +(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la populace.) + +SICINIUS.--Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler Rome, et +remplacer, à elle seule, tous ses habitans? + +MÉNÉNIUS.--Respectables tribuns!..... + +SICINIUS.--Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la roche +Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi ne daignera point +lui accorder d'autre forme de procès que la sévérité de cette puissance +populaire qu'il affecte de mépriser. + +PREMIER CITOYEN.--Nous lui ferons bien voir que les nobles tribuns sont +la voix du peuple, et nous les bras. + +TOUT LE PEUPLE.--Il le verra, soyez-en sûr. + +MÉNÉNIUS.--Citoyens!.... + +SICINIUS.--Taisez-vous! + +MÉNÉNIUS.--Ne criez pas: tue; quand vous devriez lancer un simple +mandat. + +SICINIUS.--Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez prêté la main à +son évasion? + +MÉNÉNIUS.--Laissez-moi parler.--Je connais toutes les qualités du +consul-, mais aussi je sais avouer ses fautes. + +SICINIUS.--Du consul!.... Quel consul? + +MÉNÉNIUS.--Le consul Coriolan. + +BRUTUS.--Lui, consul! + +TOUT LE PEUPLE.--Non, non, non, non. + +MÉNÉNIUS.--Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns et de vous la +faveur d'être entendu, je ne veux vous dire qu'une parole ou deux; +tout le mal qui peut en résulter pour vous, c'est la perte de quelques +instants. + +SICINIUS.--Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes déterminés à +nous défaire de ce serpent venimeux: le chasser de Rome, ce serait un +vrai danger; le souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est +arrêté qu'il mourra ce soir. + +MÉNÉNIUS.--Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent pas que notre +glorieuse Rome, dont la reconnaissance pour ceux de ses enfants qui +l'ont méritée est consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à +les dévorer elle-même, comme une mère dénaturée! + +SICINIUS.--C'est un mal qu'il faut détruire. + +MÉNÉNIUS.--Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu malade: le couper +serait mortel; le guérir est facile. Qu'a-t-il donc fait à Rome qui +mérite la mort? Est-ce parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il +a perdu (j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans ses +veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait ce sang +qui lui reste, ce serait pour nous tous, qui commettrions ou qui +souffririons cette injustice, un opprobre éternel jusqu'à la fin du +monde. + +SICINIUS.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. + +BRUTUS.--C'est détourner la question: tant qu'il a aimé sa patrie, sa +patrie l'a honoré. + +MÉNÉNIUS.--Quand la gangrène nous prive du service d'un membre, on doit +donc n'avoir aucun égard pour ce qu'il fut jadis? + +BRUTUS.--Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le dans sa maison, +arrachez-le d'ici; il est à craindre que son mal étant d'une nature +contagieuse ne se répande plus loin. + +MÉNÉNIUS.--Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse comme celle du +tigre, quand elle viendra à se sentir punie de sa fougue inconsidérée, +voudra, mais trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de +plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que l'affection qu'on +lui porte ne fasse éclater des factions qui renversent la superbe Rome +par les Romains. + +BRUTUS.--S'il arrivait que..... + +SICINIUS.--Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon de son +obéissance? Nos édiles maltraités, nous-mêmes repoussés!--Allons. + +MÉNÉNIUS.--Faites attention à une chose: il a toujours vécu dans les +camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il est mal instruit à manier un +langage raffiné. Son ou farine, il mêle tout sans distinction. Si vous +voulez le permettre, j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à +la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant les formes +légales, et dans une discussion paisible, au péril de ses jours. + +PREMIER SÉNATEUR.--Nobles tribuns, cette voie est la plus raisonnable: +l'autre coûterait trop de sang, et on ne pourrait en prévoir le résultat +définitif. + +SICINIUS.--Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici l'officier du peuple. +Concitoyens, mettez bas vos armes. + +BRUTUS.--Ne rentrez pas encore dans vos maisons. + +SICINIUS, _à Ménénius_.--Venez nous trouver à la place publique: nous +vous y attendrons; et si vous n'amenez pas Marcius, nous en reviendrons +à notre premier projet. + +MÉNÉNIUS.--Je l'amènerai devant vous. _(Aux sénateurs.)_ Daignez +m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les plus grands malheurs +s'ensuivraient. + +PREMIER SÉNATEUR.--Permettez-nous d'aller le trouver avec vous. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Appartement de la maison de Coriolan. CORIOLAN _entre accompagné de_ +PATRICIENS. + +CORIOLAN.--Quand ils renverseraient tout autour de moi, quand ils me +présenteraient la mort sur la roue, ou à la queue de chevaux indomptés; +quand ils entasseraient dix collines encore sur la roche Tarpéienne, +afin que l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice, +non, je ne changerais pas de conduite avec eux. + +(Volumnie paraît.) + +UN PATRICIEN.--Vous prenez le parti le plus noble. + +CORIOLAN.--Je vois avec étonnement que ma mère commence à ne me plus +approuver; elle, qui avait coutume de les appeler des bêtes à laine, des +êtres créés pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer +leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la bouche béante, dans +le silence de l'admiration, lorsqu'un homme de mon rang se levait pour +discuter la paix ou la guerre!--Je parle de vous, ma mère: pourquoi me +souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc que je mentisse à +ma nature. Mieux vaut que je me montre tel que je suis. + +VOLUMNIE.--O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous voir consolider +votre pouvoir avant de le perdre à jamais. + +CORIOLAN.--Qu'il devienne ce qu'il pourra. + +VOLUMNIE.--Vous auriez pu être assez vous-même, tout en faisant moins +d'efforts pour paraître tel. Votre caractère aurait trouvé bien moins +d'obstacles, si vous aviez dissimulé jusqu'à ce qu'ils fussent hors +d'état de vous contrarier. + +CORIOLAN.--Qu'ils aillent se faire pendre. + +VOLUMNIE.--Et que le feu les dévore. + +(Ménénius arrive, accompagné d'une troupe de sénateurs.) + +MÉNÉNIUS.--Allons, allons, vous avez été trop brusque, un peu trop +brusque. Il faut revenir devant le peuple, et réparer cela. + +LES SÉNATEURS.--Il n'y a point d'autre remède, si vous ne voulez pas +voir notre belle Rome se fendre par le milieu et s'écrouler. + +VOLUMNIE.--Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil: je porte un +coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre; mais j'ai une tête qui +sait faire meilleur usage de la colère. + +MÉNÉNIUS.--Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que de le voir s'abaisser +à ce point devant la multitude, si la crise violente de ces temps ne +l'exigeait pas, comme le seul remède qui puisse sauver l'Etat, on me +verrait encore endosser mon armure, qu'à peine à présent je puis porter. + +CORIOLAN.--Que faut-il faire? + +MÉNÉNIUS.--Retourner vers les tribuns. + +CORIOLAN.--Et ensuite? + +MÉNÉNIUS.--Rétracter ce que vous avez dit. + +CORIOLAN.--Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour les dieux mêmes; +et il faut que je le fasse pour les tribuns? + +VOLUMNIE.--Vous êtes trop absolu, quoique vous ne puissiez jamais avoir +trop de cette noble fierté, sauf quand la nécessité parle.....Je vous ai +ouï dire que l'honneur et la politique, comme deux amis inséparables, +marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien! dites-moi quel tort l'un +fait à l'autre dans la paix, pour qu'ils ne s'y trouvent pas également +unis? + +CORIOLAN.--Assez, assez. + +MÉNÉNIUS.--La question est raisonnable. + +VOLUMNIE.--Si l'honneur vous permet, à la guerre, de paraître ce que +vous n'êtes pas (principe utile que vous adoptez pour règle de votre +conduite), pourquoi serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la +politique fût, dans la paix, la compagne de l'honneur, puisque, à la +guerre, ils sont également indispensables? + +CORIOLAN.--Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements? + +VOLUMNIE.--Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non pas d'après votre +opinion personnelle, ni en obéissant à la voix de votre coeur, mais avec +des mots que votre langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre +âme véridique désavouera. Non, il n'y a pas à cela plus de déshonneur +pour vous qu'à prendre une ville avec de douces paroles, lorsque tout +autre moyen mettrait votre fortune en péril et coûterait beaucoup de +sang. Moi, je dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes +intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur que je le +fisse: et en cela, je pense comme pensent votre épouse, votre fils, +ces sénateurs et toute cette noblesse.--Mais vous, vous aimerez mieux +montrer à notre populace un front menaçant que de lui accorder une seule +caresse pour gagner son amour, et prévenir des événements qui peuvent +tout perdre. + +MÉNÉNIUS.--Noble dame, joignez-vous à nous; continuez de parler avec +cette sagesse; vous pourrez réussir non-seulement à prévenir les dangers +présents, mais même à réparer les malheurs du passé. + +VOLUMNIE.--Je t'en conjure, ô mon fils, va reparaître devant eux, ton +bonnet à la main; et de loin salue ainsi la foule (suppose qu'elle est +là devant toi); puis, mettant un genou sur les pierres (car en pareille +circonstance l'action est pleine d'éloquence et les yeux des ignorants +sont plus savants que leurs oreilles), fais à plusieurs reprises un +geste repentant, qui corrige et démente ton coeur inflexible, devenu +tout à coup humble et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui +le touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et qu'ayant été +élevé au milieu des combats, tu n'as pas l'usage de ces douces manières +que tu devrais avoir et qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens +demander leurs bonnes grâces; mais qu'à l'avenir tu seras leur ami +autant qu'il dépendra de toi. + +MÉNÉNIUS.--Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont à vous; car +ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu'on les implore, qu'ils le +sont à proférer des injures sur le plus léger prétexte. + +VOLUMNIE.--Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique je sache bien +que tu aimerais mieux descendre avec ton ennemi dans un gouffre enflammé +que de le flatter dans un riant bosquet..... _(Cominius entre_.) Voilà +Cominius. + +(Cominius entre.) + +COMINIUS.--Je viens de la place publique; et il faut vous appuyer d'un +parti puissant, ou chercher vous-même votre sûreté dans la plus grande +modération ou dans l'absence. Tout le peuple est en fureur. + +MÉNÉNIUS.--Seulement quelques paroles de conciliation..... + +COMINIUS.--Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan peut y plier +sa fierté. + +VOLUMNIE.--II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon fils, dis que tu +y consens, et va l'exécuter. + +CORIOLAN.--Faut-il donc que j'aille leur montrer mes cheveux en +désordre? Faut-il que ma langue donne bassement à mon noble coeur un +démenti qu'il lui faudra endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant, +s'il n'y avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius, +j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussière, et qu'ils la jetassent +aux vents.--Au forum! Vous m'avez chargé là d'un rôle que je ne +remplirai jamais au naturel. + +COMINIUS.--Allons, allons; nous vous aiderons. + +VOLUMNIE.--Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit que mes louanges +t'avaient fait guerrier: eh bien! pour obtenir encore de moi d'autres +louanges, joue un rôle que tu n'as pas encore rempli. + +CORIOLAN.--Eh bien, soit!--Sors de mon sein, mon inclination naturelle, +et cède la place à l'esprit d'une courtisane. Que ma voix mâle et +guerrière, qui faisait choeur avec les clairons, devienne grêle comme le +fausset de l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort un +enfant au berceau; que le sourire des fourbes sillonne mes joues, et +que les pleurs d'un jeune écolier obscurcissent mes yeux; que la langue +suppliante d'un mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux, +couverts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur mon étrier, se +prosternent aussi bas que ceux du misérable qui a reçu l'aumône.--Je ne +le ferai point, ou bien j'abjurerais ma fidélité à l'honneur, et, par +les mouvements Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais à mon âme +la plus infâme lâcheté. + +VOLUMNIE.--Eh bien! à ton choix. Il est plus déshonorant pour ta mère +de te supplier qu'il ne l'est pour toi de supplier le peuple. Que tout +tombe en ruine: ta mère aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que +de redouter sans cesse ta dangereuse inflexibilité; car je brave la mort +d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il te plaira. Ta valeur +vient de moi, tu l'as sucée avec mon lait: mais tu ne dois ton orgueil +qu'à toi-même. + +CORIOLAN.--Je vous prie, calmez-vous, ma mère: je vais aller à la place +publique; ne me grondez plus. Oui, j'irai, monté sur des tréteaux, +marchander leur amitié, séduire leurs coeurs par des flatteries, et je +reviendrai chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me voyez +partir: parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai consul, ou ne vous +fiez plus désormais à mon talent dans l'art de la flatterie. + +VOLUMNIE.--Fais à ta guise. + +(Elle sort.) + +COMINIUS.--Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous de modération +pour répondre avec douceur; car, d'après ce que j'ai ouï dire, ils +préparent contre vous des accusations plus graves que celles dont ils +vous ont déjà chargé. + +CORIOLAN.--Avec douceur, avez-vous dit? Marchons, je vous prie: qu'ils +m'accusent avec l'art de la fraude; moi, je répondrai dans toute la +franchise de l'honneur. + +COMINIUS.--Oui, mais avec douceur. + +CORIOLAN.--A la bonne heure; avec douceur donc: allons, oui, avec +douceur. + +(Ils sortent.) + +SCÈNE III + +La place publique. SICINIUS ET BRUTUS. + +BRUTUS.--Accusez-le surtout d'aspirer à la tyrannie. S'il nous échappe +de ce côté, reprochez-lui sa haine contre le peuple; ajoutez que les +dépouilles conquises sur les Antiates n'ont jamais été distribuées. _(Un +édile paraît.)_ Eh bien! viendra-t-il? + +L'ÉDILE.--Il vient. + +BRUTUS.--Qui l'accompagne? + +L'ÉDILE.--Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l'ont toujours appuyé +de leur crédit. + +SICINIUS.--Avez-vous une liste de tous les suffrages dont nous nous +sommes assurés, rangés par ordre? + +L'ÉDILE.--Oui, elle est prête; la voici. + +SICINIUS.--Les avez-vous classés par tribus? + +L'ÉDILE.--Je l'ai fait. + +SICINIUS.--A présent, assemblez le peuple sur cette place; et lorsqu'ils +m'entendront dire: _Il est ainsi ordonné par les droits et l'autorité du +peuple_; soit qu'il s'agisse de la mort, de l'amende ou de l'exil: si +je dis, _l'amende_, qu'ils s'écrient: _l'amende_; si je dis _la mort_, +qu'ils répètent: _la mort_, en insistant sur leurs anciens privilèges et +sur le pouvoir qu'ils ont de décider la cause. + +L'ÉDILE.--Je le leur ferai savoir. + +BRUTUS.--Et dès qu'ils auront commencé leurs clameurs, qu'ils ne cessent +plus, jusqu'à ce que le bruit confus de leurs voix presse l'exécution de +la sentence que les circonstances nous auront fait décréter. + +L'ÉDILE.--Fort bien! + +SICINIUS.--Disposez-les à être bien déterminés, et prêts à nous soutenir +dès que nous aurons lâché le mot. + +BRUTUS.--Allez et veillez à tout cela. _(L'édile sort_.--_A Sicinius._) +Commencez par irriter sa colère: il est accoutumé à l'emporter partout, +et à faire triompher son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est +courroucé, rien ne peut le ramener à la modération: alors il exhale tout +ce qui est dans son coeur; et ce qui est dans son coeur est de concert +avec nous pour opérer sa ruine. + +(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et d'autres +sénateurs.) + +SICINIUS.--Bon! le voici qui vient. + +MÉNÉNIUS, _à Coriolan_,--De la modération, je vous en conjure. + +CORIOLAN.--Oui, comme un hôtellier, qui, pour la plus vile pièce +d'argent, se laissera traiter de fripon tant qu'on voudra.--Que les +respectables dieux conservent Rome en sûreté; qu'ils placent sur les +sièges de la justice des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour +parmi nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles pompeux +de la paix, et non pas nos rues des horreurs de la guerre. + +PREMIER SÉNATEUR.--Ainsi soit-il! + +MÉNÉNIUS.--Noble souhait! + +(L'édile parait, suivi des plébéiens.) + +SICINIUS.--Peuple, avancez, approchez. + +L'ÉDILE.--Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns: écoutez-les; +silence! vous dis-je. + +CORIOLAN.--Laissez-moi parler le premier. + +LES DEUX TRIBUNS.--Eh bien! soit, parlez: holà! silence! + +CORIOLAN.--Est-il bien sûr qu'après ceci, je ne serai plus accusé? Tout +se terminera-t-il ici? + +SICINIUS.--Je vous demande, moi, si vous vous soumettez aux suffrages du +peuple, si vous reconnaissez ses officiers, et si vous consentez à subir +une légitime censure, pour toutes les fautes dont vous serez reconnu +coupable. + +CORIOLAN.--J'y consens. + +MÉNÉNIUS.--Voyez, citoyens; il dit qu'il consent. Considérez quels +services militaires il a rendus; souvenez-vous des blessures dont son +corps est couvert, comme un cimetière hérissé de tombeaux. + +CORIOLAN.--Quelques égratignures de buissons, quelques cicatrices pour +rire. + +MÉNÉNIUS.--Souvenez-vous encore, que s'il ne parle pas comme un habitant +des cités, il se montre à vous comme un soldat. Ne prenez pas pour de la +méchanceté la rudesse de son langage: elle convient à un soldat, mais il +ne vous veut aucun mal. + +COMINIUS.--Fort bien! fort bien! en voilà assez. + +CORIOLAN.--Quelle est la raison pour laquelle, quand je suis nommé +consul par tous les suffrages, on me fait l'affront de m'ôter le +consulat l'heure d'après? + +SICINIUS.--Répondez-nous. + +CORIOLAN.--Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois vous répondre. + +SICINIUS.--Nous vous accusons d'avoir travaillé sourdement à dépouiller +Rome de toutes ses magistratures établies, et d'avoir marché par des +voies détournées à la tyrannie; en quoi vous êtes un traître au peuple. + +CORIOLAN.--Comment! moi, traître? + +MÉNÉNIUS.--Allons! de la modération; votre promesse...... + +CORIOLAN.--Que les flammes des gouffres les plus profonds de l'enfer +enveloppent le peuple! M'appeler traître au peuple! Toi, insolent +tribun, quand tes yeux, tes mains et ta langue pourraient lancer à la +fois contre moi chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais +que tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi sincère que +lorsque je prie les dieux. + +SICINIUS.--Peuple, l'entendez-vous? + +TOUT LE PEUPLE.--À la roche Tarpéienne! À la roche Tarpéienne! + +SICINIUS--Silence.--Nous n'avons pas besoin d'intenter contre lui +d'autres accusations: ce que vous lui avez vu faire et entendu dire, son +insolence à frapper vos magistrats, à vous charger d'imprécations, à +résister à vos lois par la violence, et à braver ici même l'assemblée, +dont la respectable autorité doit juger son procès; tous ces attentats +sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils méritent le dernier +supplice. + +BRUTUS.--Mais en considération des services utiles qu'il a rendus à +Rome..... + +CORIOLAN.--Que parlez-vous de services?,... + +BRUTUS.--Je parle de ce que je sais. + +CORIOLAN.--Vous? + +MÉNÉNIUS.--Est-ce-là la promesse que vous avez faite à votre mère? + +COMINIUS.--Je vous en prie souvenez-vous..... + +CORIOLAN, _en fureur_.--Je ne me souviens plus de rien. Qu'ils me +condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien, ou à errer dans +l'exil, ou à languir enfermé avec un grain de nourriture par jour, je +n'achèterais pas leur merci au prix d'un seul mot de complaisance; je +n'abaisserais pas ma fierté pour tout ce qu'ils pourraient me donner, +non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que leur dire bonjour. + +SICINIUS.--Pour avoir en différentes occasions, et autant qu'il a été en +lui, fait éclater sa haine contre le peuple, cherchant les moyens de +le dépouiller de son autorité; pour avoir tout récemment outragé le +tribunal auguste de la justice; et cela en frappant, en sa présence, les +ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et en vertu du pouvoir +que nous avons en qualité de tribuns, nous le bannissons à l'instant +même, et le condamnons à ne jamais rentrer dans les portes de Rome, sous +peine d'être précipité de la roche Tarpéienne; au nom du peuple, je +déclare que ce jugement sera exécuté. + +TOUT LE PEUPLE.--Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de Rome; il est +banni; c'est décidé. + +COMINIUS.--Daignez m'entendre, mes dignes citoyens, mes amis. + +SICINIUS.--Il est jugé: il n'y a plus rien à entendre. + +COMINIUS.--Laissez-moi parler. J'ai été consul, et je puis montrer sur +moi les marques des blessures que j'ai reçues pour Rome de la main de +ses ennemis. J'aime le bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus +respectueux et plus sacré que celui dont j'aime ma vie, l'honneur de ma +femme, sa fécondité et les fruits précieux de ses entrailles et de mon +sang.--Eh bien! si je vous disais que..... + +SICINIUS.--Nous vous voyons venir.--Que direz-vous? + +BRUTUS.--Il n'y a plus rien à dire: il est banni comme ennemi du peuple +et de sa patrie; cela sera. + +TOUS.--Cela sera, cela sera. + +CORIOLAN.--Vile meute de chiens, dont j'abhorre le souffle comme la +vapeur empestée d'un marécage, et dont j'estime les faveurs comme ces +cadavres privés de sépulture qui infectent l'air, je vous bannis et +vous condamne à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète +inconstance. Qu'à chaque instant de vaines rumeurs troublent vos coeurs! +que vos ennemis, par le seul mouvement de leurs panaches, vous plongent +dans le désespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir vos +défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité, qui ne voit +les maux que lorsqu'elle les sent, vous livre, comme les captifs +les plus avilis, à quelque nation qui s'empare de vous sans coup +férir.--Ainsi, dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le +dos. Il y a un monde ailleurs. + +(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.) + +L'ÉDILE.--L'ennemi du peuple est parti, il est parti. + +TOUT LE PEUPLE.--Notre ennemi est banni; il est parti. Hoé! hoé!..... + +(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées, en jetant leurs +bonnets en l'air.) + +SICINIUS.--Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors des portes; +suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le, accablez-le des +humiliations qu'il mérite.--Donnez-nous une escorte, qui nous accompagne +dans les rues de Rome. + +TOUT LE PEUPLE.--Allons, allons le voir sortir des portes de Rome. Que +les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +La scène est près d'une porte de Rome. + +CORIOLAN _paraît avec_ VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS, COMINIUS, _et +plusieurs jeunes patriciens_. + +CORIOLAN.--Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos adieux: le monstre +aux mille têtes me pousse hors de Rome. Quoi, ma mère! où est votre +ancien courage? Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est +l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent supporter de +vulgaires infortunes; que par une mer calme, tous les pilotes paraissent +maîtres dans l'art de manoeuvrer; mais que les coups de la fortune, +quand elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme, demandent +une noble adresse. Vous ne vous lassiez point de nourrir mon âme de +principes faits pour la rendre invincible. + +VIRGILIE.--Ciel, ô Ciel! + +CORIOLAN.--Femme, je te conjure..... + +VOLUMNIE.--Que la peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et +que tous les artisans périssent! + +CORIOLAN.--Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront perdu. Allons, ma +mère; rappelez le courage qui vous inspirait lorsque vous me disiez que, +si vous eussiez été l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de +six de ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de ses +fatigues.--Cominius, ne vous laissez pas abattre; adieu.--Adieu, +ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous: je me tirerai +d'affaire.--Toi, bon vieillard, fidèle Ménénius, tes larmes sont plus +amères que celles d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.--Toi, jadis +mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage impassible; et tu as +tant vu de ces spectacles qui endurcissent le coeur! Dis à ces femmes +éplorées qu'il y a autant de folie à gémir qu'à rire d'un revers +inévitable.--Ma mère, vous savez bien que les hasards de ma vie ont +toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je m'en aille seul, comme +un dragon solitaire qui rend son repaire redoutable, et dont chacun +parle, quoique peu d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les +renommées vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse et de la +perfidie. + +VOLUMNIE.--Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets que le digne +Cominius t'accompagne quelque temps; arrête avec lui un plan et une +marche certaine, plutôt que d'aller errant t'exposer à tous les hasards +qui surgiront sous tes pas. + +CORIOLAN.--O dieux! + +COMINIUS.--Je t'accompagnerai pendant un mois; nous raisonnerons +ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton séjour, afin que tu puisses +recevoir de nos nouvelles, et nous des tiennes. Alors, si le temps amène +un événement qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers entier +à parcourir pour trouver un seul homme, au risque encore de perdre +l'avantage d'un moment de chaleur, que refroidit toujours l'absence de +celui qui pourrait en profiter. + +CORIOLAN.--Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié des travaux +de la guerre, pour venir encore courir les hasards avec un homme dont +toutes les forces sont entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux +portes.--Venez, ma femme chérie; et vous, ma bonne mère, et vous, mes +nobles et vrais amis: et lorsque je serai hors des murs, faites-moi vos +adieux, et quittez-moi le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez. +Tant que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez +toujours parler de moi, et vous n'apprendrez jamais rien qui démente ce +que j'ai été jusqu'à ce jour, MÉNÉNIUS.--Quelle oreille a jamais rien +entendu de plus noble! Allons, séchons nos pleurs.--Ah! si je pouvais +secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par l'âge, seulement +sept années, j'atteste les dieux que je te suivrais pas à pas. + +CORIOLAN.--Donne-moi ta main. Partons. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Une rue près de la porte de Rome. + +SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE. + +SICINIUS, _à l'édile_.--Faites-les rentrer chez eux: il est sorti de +Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup vexe les nobles, qui, nous +le voyons, se sont rangés de son parti. + +BRUTUS.--A présent que nous avons fait sentir notre pouvoir, songeons à +paraître plus humbles après le succès. + +SICINIUS, _à l'édile_.--Faites retirer le peuple: dites-lui qu'il a +retrouvé sa force, et que son grand adversaire est parti. + +BRUTUS.--Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de Coriolan qui vient à +nous. + +(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.) + +SICINIUS.--Évitons-la. + +BRUTUS.--Pourquoi? + +SICINIUS.--On dit qu'elle est folle. + +BRUTUS.--Ils nous ont aperçus: continue ton chemin. + +VOLUMNIE.--Oh! je vous rencontre à propos; que tous les fléaux des dieux +pleuvent sur vous, en récompense de votre amour! + +MÉNÉNIUS.--Calmez-vous, calmez-vous: pas si haut. + +VOLUMNIE.--Ah! si mes larmes me laissaient la force, vous +m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans vous avoir dit..... +(_A Sicinius_.) Vous voulez vous en aller!.... (_A Brutus_.) Vous +resterez aussi. + +VIRGILIE.--Plût à Dieu que j'eusse pu dire la même chose, à mon époux! + +SICINIUS.--Mais c'est un vrai homme! + +VOLUMNIE.--Imbécile! est-ce là une honte? Mais l'entendez-vous? Mon père +n'était-il donc pas homme?--Vieux renard, as-tu bien pu être assez rusé +pour bannir un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que tu n'as +dit de mots. + +SICINIUS.--O dieux protecteurs! + +VOLUMNIE.--Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit en ta vie de +paroles sages et utiles au bien de Rome.--Je te dirai ce que...--Mais +va-t'en.--Non, tu resteras.--Je voudrais que mon fils fût dans les +déserts de I'Arabie, armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant +lui. + +SICINIUS.--Eh bien! qu'en arriverait-il? + +VIRGILIE.--Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis fin à ta +postérité. + +VOLUMNIE.--Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon citoyen, toutes +les blessures qu'il a reçues pour Rome... + +MÉNÉNIUS.--Allons, cessez, cessez, contenez-vous. + +SICINIUS.--Je souhaiterais qu'il eût continué de servir sa patrie comme +il avait commencé, et qu'il n'eût pas lui-même rompu le noeud glorieux +qui les attachait l'un à I'autre. + +BRUTUS.--Oui, je le souhaiterais aussi. + +VOLUMNIE.--Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et c'est vous qui avez +animé la populace, vous chats miaulants, aussi en état d'apprécier +son mérite que je le suis, moi, de pénétrer les mystères dont le ciel +interdit la connaissance à la terre. + +BRUTUS, _à Sicinius_.--Je vous en prie, allons-nous-en. + +VOLUMNIE.--Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait là une belle +action; mais avant que vous me quittiez, vous entendrez encore cette +vérité. Autant le Capitole surpasse en hauteur la plus humble maison +de Rome, autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui +m'accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous avez banni, vous +surpasse en mérite, vous tous tant que vous êtes. + +BRUTUS.--A merveille! parlez: nous vous laissons-là. + +SICINIUS.--Aussi bien, pourquoi s'arrêter ici, pour se voir harceler par +une femme qui a perdu la raison? + +VOLUMNIE.--Emportez avec vous les prières que j'adresse au ciel pour +vous. Je voudrais que les dieux ne fussent occupés qu'à accomplir mes +malédictions! (_Les tribuns sortent_.) Oh! si je pouvais les rencontrer +seulement une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur du poids +douloureux qui l'oppresse. + +MÉNÉNIUS.--Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en conviens, vous en +avez bien sujet: voulez-vous venir souper avec moi? + +VOLUMNIE.--La colère est mon aliment: je me nourris de moi-même, et je +mourrai de faim en me nourrissant ainsi.--Allons, quittons cette place; +mettons un terme à ces cris et à ces pleurs d'enfant: je veux être Junon +dans ma colère. Venez, venez. + +MÉNÉNIUS.--Fi donc! fi donc! + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +La scène change et représente un chemin entre Rome et Antium. + +UN ROMAIN ET UN VOLSQUE _se rencontrent_. + +LE ROMAIN.--Bien sûr, je vous connais, et je suis connu de vous: votre +nom, ou je me trompe fort, est Adrien. + +LE VOLSQUE.--Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets pas. + +LE ROMAIN.--Je suis un Romain; mais je sers, comme vous, contre Rome. Me +reconnaissez-vous à présent? + +LE VOLSQUE.--N'êtes-vous pas Nicanor? + +LE ROMAIN.--Lui-même. + +LE VOLSQUE.--Vous aviez une barbe plus épaisse, ce me semble, la +dernière fois que je vous ai vu: mais le son de votre voix me rappelle +vos traits. Quelles nouvelles de Rome? J'étais chargé par le sénat +volsque d'aller vous y chercher: vous m'avez fort heureusement épargné +une journée de chemin. + +LE ROMAIN.--Il y a eu à Rome d'étranges insurrections: le peuple soulevé +contre les sénateurs, les patriciens et les nobles. + +LE VOLSQUE.--_Il y a eu_, dites-vous? Elles sont donc à leur terme? +Notre sénat ne le croit pas: on presse, les préparatifs de guerre, et +l'on espère fondre sur les Romains au plus chaud de leurs divisions. + +LE ROMAIN.--Le plus fort du feu est passé: mais il ne faut qu'une +étincelle pour rallumer l'incendie; car les nobles prennent si à coeur +le bannissement du brave Coriolan, qu'ils sont tous disposés à ôter au +peuple son pouvoir; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu +couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est près d'éclater +avec violence. + +LE VOLSQUE.--Coriolan banni? + +LE ROMAIN.--Oui, il est banni. + +LE VOLSQUE.--Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes sûr d'être bien +reçu. + +LE ROMAIN.--L'occasion est bonne pour les Volsques. J'ai entendu dire +que le moment le plus favorable pour séduire une femme, c'est quand elle +est en querelle avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer +avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand adversaire +Coriolan n'a plus ni crédit ni emploi dans sa patrie. + +LE VOLSQUE.--Il ne peut manquer d'y briller. Je me félicite de cette +rencontre inattendue: grâce à vous, ma commission est remplie, et je +vais vous accompagner avec joie jusqu'à mon logis. + +LE ROMAIN.--D'ici au souper, je vous apprendrai bien des nouvelles de +Rome qui vous surprendront, et qui toutes tendent à I'avantage de ses +ennemis. N'avez-vous pas, disiez-vous, une armée prête à marcher? + +LE VOLSQUE.--Une armée superbe; les centurions ont déjà reçu leurs +commissions et leur paye; ils ont l'ordre d'être sur pied une heure +après le premier signal. + +LE ROMAIN.--Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout prêts, et je suis +I'homme, je crois, qui va les mettre dans le cas d'agir à l'heure même. +Je m'applaudis de vous avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand +plaisir. + +LE VOLSQUE.--Vous vous chargez là de mon rôle: c'est moi qui ai le plus +sujet de me réjouir de la vôtre. + +LE ROMAIN.--Allons, marchons ensemble. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +Antium, devant la maison d'Aufidius. + +CORIOLAN _entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché dans son +manteau_. + +CORIOLAN.--C'est une belle ville qu'Antium! Cité d'Antium, c'est moi qui +t'ai remplie de veuves. Combien d'héritiers de ces beaux édifices j'ai +ouï gémir et vu périr dans mes guerres! Cité d'Antium, ne va pas me +reconnaître: tes femmes et tes enfants, armés de broches et de pierres, +me tueraient dans un combat sans gloire. (_Il rencontre un Volsque_.) +Salut, citoyen. + +LE VOLSQUE.--Je vous le rends. + +CORIOLAN.--Conduisez-moi, s'il vous plaît, à la demeure du brave +Aufidius. Est-il à Antium? + +LE VOLSQUE.--Oui, et il donne un festin aux grands de l'État. + +CORIOLAN.--Où est sa maison, je vous prie? + +LE VOLSQUE.--C'est celle-ci, là, devant vous. + +CORIOLAN.--Je vous remercie: adieu. (_Le Volsque s'en va.)_ O monde, +voilà tes révolutions bizarres! Deux amis qui se sont juré une foi +inviolable, qui paraissent n'avoir à eux deux qu'un seul et même coeur, +qui passent ensemble toutes les heures de la vie, partageant le même +lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont pour ainsi dire deux +jumeaux inséparables, unis par une éternelle amitié, vont dans l'espace +d'une heure, sur la plus légère querelle, sur une parole, rompre +violemment ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et aussi +deux ennemis mortels, dont la haine troublait le sommeil et les nuits, +qui tramaient des complots pour se surprendre l'un l'autre, il ne faut +qu'un hasard, l'événement le plus futile, pour les changer en amis +tendres et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le lieu +de ma naissance, et tout mon amour est donné à cette ville +ennemie.--Entrons, si Aufidius me fait périr, il ne fera que tirer une +juste vengeance; s'il m'accueille en allié, je rendrai service à son +pays. + +(Il s'éloigne.) + + + +SCÈNE V + + +Une salle d'entrée dans la maison d'Aufidius. + +(On entend de la musique: tout annonce une fête dans l'intérieur.) + +UN ESCLAVE _entre_. + +PREMIER ESCLAVE,--Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je crois que tous nos +gens sont endormis. + +(Entre un second esclave.) + +SECOND ESCLAVE.--Où est Cotus? mon maître le demande. Cotus? + +(Coriolan entre.) + +CORIOLAN.--Une belle maison! Voici un grand festin; mais je n'y parais +pas en convive. + +(Le premier esclave repasse par la salle.) + +PREMIER ESCLAVE.--Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous? Il n'y a pas +ici de place pour vous: je vous prie, regagnez la porte. + +CORIOLAN, _à part_.--Je ne mérite pas un meilleur accueil, en ma qualité +de Coriolan. + +(Le second esclave revient.) + +SECOND ESCLAVE.--D'où êtes-vous l'ami?--Le portier a-t-il les yeux dans +la tête pour laisser entrer de pareilles gens! Je vous prie, l'ami, +sortez. + +CORIOLAN.--Que je sorte, moi! + +SECOND ESCLAVE.--Oui, vous; allons, sortez. + +CORIOLAN.--Tu me deviens importun. + +SECOND ESCLAVE.--Oh! êtes--vous si brave?... En ce cas, je vais vous +donner à qui parler. + +(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.) + +TROISIÈME ESCLAVE, _au premier_,--Quel est cet inconnu? + +PREMIER ESCLAVE.--L'homme le plus étrange que encore vu: je ne peux +parvenir à le faire sortir. Je te prie, avertis mon maître qu'il veut +lui parler. + +TROISIÈME ESCLAVE, à Coriolan.--Que cherchez-vous ici, l'homme? Allons, +je vous prie, videz le logis. + +CORIOLAN.--Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à votre foyer. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Qui êtes-vous? + +CORIOLAN.--Un noble. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Ah! un pauvre noble, sur ma foi! + +CORIOLAN.--Vrai: je le suis pourtant. + +TROISIÈME ESCLAVE.--De grâce, mon pauvre noble, choisissez quelque autre +asile: il n'y a point de place ici pour vous. Allons, je vous prie, +videz les lieux, allons. + +CORIOLAN, le repoussant.--Poursuis tes affaires, et va t'engraisser des +reliefs du festin. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je t'en prie, annonce +à mon maître que l'hôte étrange l'attend ici. + +SECOND ESCLAVE.--Je vais l'avertir. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Où demeures-tu? + +CORIOLAN.--Sous le dais. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Sous le dais + +CORIOLAN.--Oui. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Où est donc ce dais? + +CORIOLAN.--Dans la ville des milans et des corbeaux. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Dans la ville des milans et des corbeaux?--Quel âne +est ceci?.....Tu habites donc aussi avec les buses? + +CORIOLAN.--Non, je ne sers point ton maître. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Holà! seigneur, voudriez-vous vous mêler des +affaires de mon maître? + +CORIOLAN.--Cela est plus honnête que de se mêler de celles de ta +maîtresse.--Bavard éternel, prête-moi ton bâton; allons, décampe. + +(Il le bat, et l'esclave se sauve.) (Aufidius entre, précédé de +l'esclave qui l'a averti.) + +AUFIDIUS.--Où est cet individu? + +SECOND ESCLAVE,--Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené si je n'avais +craint de faire du bruit et de troubler vos convives. + +AUFIDIUS.--De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? Ton nom? Pourquoi ne +réponds-tu pas? Parle: quel est ton nom? + +CORIOLAN, _se découvrant le visage_.--Tullus, si tu ne me connais +pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines pas qui je suis, la +nécessité me forcera de me nommer. + +AUFIDIUS.--Quel est ton nom? + +(Les esclaves se retirent.) + +CORIOLAN.--Un nom fait pour offenser l'oreille des Volsques, et qui ne +sonnera pas agréablement à la tienne. + +AUFIDIUS.--Parle: quel est ton nom? Tu as un air menaçant, et l'orgueil +du commandement est empreint sur ton front. Quoique ton vêtement soit +déchiré, tout indique en toi la noblesse. Quel est ton nom? + +CORIOLAN.--Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu à présent? + +AUFIDIUS.--Non, je ne te connais point: nomme-toi. + +CORIOLAN.--Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant de mal à toi et +à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon surnom de Coriolan. Mes +pénibles services, mes dangers extrêmes, et tout le sang que j'ai versé +pour mon ingrate patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage +de la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre moi, ce surnom +seul m'est demeuré. L'envie a dévoré tout le reste; l'envie et la +cruauté d'une vile populace, tolérée par nos nobles sans courage; ils +m'ont tous abandonné, et ils ont souffert que des voix d'esclaves me +bannissent de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit aujourd'hui +dans tes foyers, non pas dans l'espérance (ne va pas t'y méprendre) de +sauver ma vie: car, si je craignais la mort, tu es celui de tous les +hommes de l'univers que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant +toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers ceux qui +m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui respire la vengeance des +affronts que tu as reçus, si tu veux fermer les plaies de ta patrie, et +effacer les traces de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer +et de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma misère à profit, +et que les actes de ma vengeance deviennent des services utiles pour +toi; car je combattrai contre ma patrie corrompue, avec toute la +rage des derniers démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien +entreprendre, et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux hasards, +alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis dégoûté de vivre, et je +viens offrir ma tête à ton glaive et à ta haine. M'épargner serait en +toi démence; moi, dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche; +moi, qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; je ne +peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir. + +AUFIDIUS.--O Marcius! Marcius! chaque mot que tu viens de prononcer +a arraché de mon coeur une racine de ma vieille inimitié. Oui, quand +Jupiter, ouvrant ce nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me +révélerait les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;» +je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en ai en toi, +brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer de mes bras ce corps, +contre lequel mon javelot s'est tant de fois brisé en effrayant la lune +par ses éclats. J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse +le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je n'en ai jamais ressenti +dans la lutte ambitieuse de ma force contre la tienne. Sache que +j'aimais passionnément la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa +des soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici, noble +mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents transports que ne +m'en inspira la vue de ma maîtresse franchissant pour la première fois +le seuil de ma porte, le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je +t'annonce que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé à +tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre mon bras. Tu +m'as battu douze fois; et depuis, chaque nuit, je n'ai rêvé que combats +corps à corps entre toi et moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, +cherchant à nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre +à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un vain +songe.--Vaillant Marcius, quand nous n'aurions d'autre sujet de querelle +avec Rome que l'injustice de t'avoir banni, nous ferions marcher tous +les Volsques, depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix; +et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, jusque dans les +entrailles de cette ville ingrate. Oh! viens, entre, et serre la main +de nos sénateurs: tu trouveras en eux des amis; ils sont ici à prendre +congé de moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome même, +mais contre son territoire. + +CORIOLAN.--Dieux! vous me rendez heureux. + +AUFIDIUS.--Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu veux te charger +toi-même de diriger tes vengences, prends la moitié du commandement: tu +connais le fort et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme +toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit aux portes +de Rome, ou l'ébranler dans les parties les plus éloignées, s'il faut +l'épouvanter avant de la détruire. Mais entre: permets que je te +présente à des hommes qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et +mille fois le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été ton +ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.--Ta main: sois le bienvenu! + +(Ils sortent.) (Entrent les deux premiers esclaves.) + +PREMIER ESCLAVE.--Il s'est fait ici un étrange changement. + +SECOND ESCLAVE.--Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais certain +pressentiment m'arrêtait et me disait que ses habits n'accusaient pas la +vérité. + +PREMIER ESCLAVE.--Quel bras il a! Du bout du doigt il m'a fait tourner +comme un sabot. + +SECOND ESCLAVE.--Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y avait en lui +quelque chose.....Il avait dans la figure un je ne sais quoi.....je ne +trouve pas de mot pour exprimer mon idée. + +PREMIER ESCLAVE.--Oui, tu as raison: un regard..... + +Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il était plus qu'il +ne paraissait. + +SECOND ESCLAVE.--Et moi aussi, je le jure. C'est tout uniment l'homme du +monde le plus extraordinaire. + +PREMIER ESCLAVE.--Je le crois: mais tu connais un plus grand guerrier +que lui. + +SECOND ESCLAVE.--Qui? mon maître? + +PREMIER ESCLAVE.--Oui: mais il n'est point question de cela. + +SECOND ESCLAVE.--Je crois que celui-ci en vaut six comme lui. + +PREMIER ESCLAVE.--Oh! non, pas tant; mais je le regarde comme un plus +grand guerrier. + +SECOND ESCLAVE.--Cependant, pour la défense d'une ville, notre général +est excellent. + +PREMIER ESCLAVE.--Oui, et pour un assaut aussi + +(Rentre le troisième esclave.) + +TROISIÈME ESCLAVE.--Ho! ho! camarades; je puis vous dire des nouvelles, +de grandes nouvelles, scélérats! + +TOUS DEUX ENSEMBLE.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles? Fais-nous-en +part. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Si j'avais à choisir, je ne voudrais pas être +Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel condamné. + +TOUS DEUX.--Pourquoi donc? pourquoi? + +TROISIÈME ESCLAVE.--C'est que celui qui avait coutume de frotter notre +général, Caïus Marcius, est ici. + +PREMIER ESCLAVE.--Tu dis frotter notre général? + +TROISIÈME ESCLAVE.--Eh bien! peut-être pas le frotter, mais tout au +moins lui tenir tête. + +SECOND ESCLAVE.--Allons, nous sommes camarades et amis: disons la +vérité; il était trop fort pour lui. Je le lui ai entendu avouer à +lui-même. + +PREMIER ESCLAVE.--A dire vrai, oui, il était trop fort pour lui. Devant +Corioles, il vous le hacha comme une carbonnade. + +SECOND ESCLAVE.--Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage, il vous +l'aurait grillé et mangé. + +PREMIER ESCLAVE.--Mais voyons la suite de tes nouvelles. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Eh bien! on le traite ici comme s'il était le fils +et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table sur le siège d'honneur; +pas un de nos sénateurs qui osât lui faire une question; tous sont +restés ébahis devant lui. Notre général lui-même le caresse comme une +maîtresse, croit consacrer sa main en le touchant, et fait l'oeil à tous +ses discours. Mais l'important de la nouvelle, c'est que notre général +est coupé en deux: oui, il n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce +qu'il était hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la prière +et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il, vous tirer l'oreille +aux gardiens des portes de Rome; il balayera tout et laissera son +passage libre et clair derrière lui. + +SECOND ESCLAVE.--Et il est homme à le faire plus qu'aucun que je +connaisse. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Homme à le faire! Il le fera; car vois-tu, camarade, +il lui reste autant d'amis qu'il peut avoir d'ennemis; mais ces amis +n'osaient pas, en quelque façon (tu comprends), se montrer, comme on +dit, ses amis dans l'infélicité [3]. + +PREMIER ESCLAVE.--Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est que ça? + +[Note 3: L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un +mot qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. Voici la +phrase: +THIRB SERVANT.--_Which friends, sir (as it were), durst not (look +you sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in +directitude_. +FIRST SERVANT.--_Directitude? what is that_?] + +TROISIÈME ESCLAVE.--Mais lorsqu'ils le verront relever la tête et se +baigner dans le sang, alors ils sortiront de leurs retraites, comme les +lapins après la pluie, et se joindront à lui. + +PREMIER ESCLAVE.--Mais quand se met-on en marche? + +TROISIÈME ESCLAVE.--Demain, aujourd'hui, tout à l'heure: vous entendrez +le tambour cette après-midi. L'expédition fait en quelque sorte partie +du festin, et ils la veulent terminer avant de s'essuyer la bouche. + +SECOND ESCLAVE.--Bon: nous allons donc revoir le monde en mouvement! +Cette paix n'est bonne à rien qu'à rouiller le fer, enrichir les +tailleurs, et nourrir des chansonniers. + +PREMIER ESCLAVE.--Moi, je dis: ayons la guerre; elle surpasse autant la +paix que le jour surpasse la nuit: elle est vive, vigilante, sonore, et +pleine d'activité et de trouble. La paix est une vraie apoplexie, une +léthargie fade, sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards +que la guerre ne détruit d'hommes. + +SECOND ESCLAVE..--C'est cela, et comme la guerre peut s'appeler un +métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à faire des cocus. + +PREMIER ESCLAVE.--Oui, et elle rend les hommes ennemis les uns des +autres. + +TROISIÈME ESCLAVE.--Bien dit, parce qu'ils ont alors moins besoin les +uns des autres. Allons, la guerre, pour remplir ma bourse! J'espère dans +peu voir les Romains à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les +Volsques..... J'entends du bruit: ils se lèvent de table. + +TOUS TROIS.--Entrons vite, vite, entrons. (Ils sortent») + + + +SCÈNE VI + + +Rome.--Une place publique. SICINIUS ET BRUTUS. + +SICINIUS.--Nous n'entendons plus parler de lui, et nous n'avons pas à le +craindre. Toutes ses ressources sont anéanties par la paix actuelle et +par la tranquillité du peuple, qui auparavant était dans un horrible +désordre. Ses amis rougissent à présent que le monde va à merveille sans +lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en souffrir eux-mêmes, voir le +peuple ameuté en troupes séditieuses infester les rues de Rome, que nos +artisans chanter dans leurs ateliers, et aller en paix à leurs travaux. + +(Ménénius paraît.) + +BRUTUS.--Nous avons bien fait de tenir bon.--N'est-ce pas là Ménénius. + +SICINIUS.--C'est lui, c'est lui. Oh! oh! il s'est bien adouci depuis +quelque temps!--Salut, Ménénius. + +MÉNÉNIUS.--Salut, vous deux. + +SICINIUS.--Votre Goriolan n'est pas fort regretté, si ce n'est par ses +amis. Vous le voyez, la république subsiste encore, et continuera de +subsister, en dépit de tout son ressentiment. + +MÉNÉNIUS.--Tout est bien, et aurait pu être encore mieux, s'il avait pu +temporiser. + +SICINIUS.--Où est-il allé? en savez-vous quelque chose? + +MÉNÉNIUS.--Non, je n'en ai rien appris: sa mère et sa femme n'ont eu de +lui aucunes nouvelles. + +(Arrivent trois ou quatre citoyens.) + +LES CITOYENS.--Que les dieux vous conservent! + +SICINIUS.--Salut, voisins. + +BRUTUS.--Salut, vous tous, salut! + +PREMIER CITOYEN.--Nous, nos femmes et nos enfants, nous devons à genoux +adresser pour vous nos voeux au ciel. + +SICINIUS.--Vivez et prospérez. + +BRUTUS.--Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité que Coriolan +vous aimât comme nous vous aimons. + +LES CITOYENS.--Que les dieux veillent sur vous! + +LES DEUX TRIBUNS.--Adieu, adieu. + +(Les citoyens sortent.) + +SICINIUS.--Ce temps est plus heureux, plus agréable pour nous, que +lorsque ces gens couraient dans les rues en poussant des cris confus. + +BRUTUS.--Caïus Marcius était un bon officier à la guerre; mais insolent, +bouffi d'orgueil, ambitieux au delà de toute idée, n'aimant que lui. + +SICINIUS.--Et aspirant à régner seul, sans partage ni conseil. + +MÉNÉNIUS.--Je ne suis pas de votre avis. + +SICINIUS.--Nous en aurions fait tous la triste expérience, à notre grand +malheur, s'il fût arrivé au consulat. + +BRUTUS.--Les dieux ont heureusement prévenu ce danger, et Rome est en +paix et en sûreté sans lui. + +(Entre un édile.) + +L'ÉDILE.--Honorables tribuns, un esclave que nous venons de faire +conduire en prison rapporte que les Volsques, en deux corps séparés, +sont entrés sur le territoire de Rome; qu'ils exercent toutes les +fureurs de la guerre, et détruisent tout sur leur passage. + +MÉNÉNIUS.--C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement de notre +Marcius, ose encore montrer ses cornes. Lorsque Marcius défendait Rome, +il se tenait dans sa coquille, et osait à peine jeter un coup d'oeil à +la dérobée. + +SICINIUS.--Que dites-vous de Marcius? + +BRUTUS, _à l'édile._--Allez, et faites fustiger ce porteur de nouvelles; +il n'est pas possible que les Volsques aient l'audace de rompre la paix. + +MÉNÉNIUS.--Ce n'est pas possible? Nous avons de quoi nous souvenir que +cela est très-possible; et j'en ai vu, moi, dans l'espace de ma vie, +trois exemples consécutifs. Mais, du moins, interrogez à fond cet +esclave avant de le punir; sachez de lui d'où il tient cette nouvelle, +et ne vous exposez pas à fouetter et à battre le messager qui vient vous +avertir du danger qui nous menace. + +SICINIUS.--Ne m'en parlez pas: moi, je suis convaincu que cela est +impossible. + +BRUTUS.--Non, cela ne se peut pas. + +(Arrive un messager.) + +LE MESSAGER.--Les nobles, d'un air très-sérieux, vont tous au sénat: il +est arrivé quelque nouvelle qui leur a fait changer de visage. + +SICINIUS.--Ce sera cet esclave! _(A l'édile.)_ Allez, vous dis-je, et +faites-le battre de verges devant le peuple assemblé. Une nouvelle de +son invention!--C'est son rapport qui cause tout ceci. + +LE MESSAGER.--Oui, digne tribun, c'est le rapport de l'esclave, mais +appuyé par d'autres avis plus terribles encore que le sien. + +SICINIUS.--Et quels autres avis plus terribles? + +LE MESSAGER.--On dit beaucoup et tout haut (à quel point le fait est +probable, je n'en sais rien) que Marcius, ligué avec Aufidius, conduit +une armée contre Rome, et qu'il a fait serment d'exercer une vengeance +qui enveloppera tout, depuis l'enfant au berceau jusqu'au vieillard +infirme. + +SICINIUS.--Voilà qui est très-probable! Brutus--C'est une fausse rumeur, +inventée pour faire désirer aux esprits craintifs de retour à Rome du +bon Marcius. + +SICINIUS.--C'est bien là le tour. + +MÉNÉNIUS.--Il est vrai que ce second avis n'est guère vraisemblable: +Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accorder ensemble que les deux +contraires les plus ennemis. + +(Un second messager entre.) + +SECOND MESSAGER.--Vous êtes mandés par le sénat. Une armée redoutable, +conduite par Caïus Marcius ligué avec Aufidius, ravage notre territoire; +ils ont déjà tout renversé sur leur passage: ils brûlent ou emmènent +tout ce qu'ils rencontrent devant eux. + +(Cominius entre.) + +COMINIUS.--Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre! + +MÉNÉNIUS.--Quelles nouvelles? quelles nouvelles? + +COMINIUS.--Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir vos filles, voir +vos femmes déshonorées sous votre nez, et pour faire fondre sur vos +têtes le plomb des toits de la ville. + +MÉNÉNIUS.--Comment! quelles nouvelles avez-vous? + +COMINIUS.--Et voir vos temples brûlés jusqu'à leurs fondements; et vos +franchises, auxquelles vous étiez si attachés, reléguées dans un pauvre +trou. + +MÉNÉNIUS.--De grâce, expliquez-nous... (Aux tribuns.) Oui vous avez fait +là de belle besogne, j'en ai peur. (A Cominius.) Parlez, je vous prie; +quelles nouvelles? Si Marcius s'était joint aux Volsques!... + +COMINIUS.--Si? dites-vous!--Il est le dieu des Volsques: il s'avance à +leur tête, comme un être créé par quelque autre divinité que la nature, +et qui s'entend mieux qu'elle à former l'homme. Les Volsques le suivent, +marchant contre nous, pauvres marmots, avec l'assurance des enfants qui +poursuivent, en se jouant, les papillons de l'été, ou des bouchers qui +tuent les mouches. + +MÉNÉNIUS.--Oh! vous avez fait là de la belle besogne, vous et vos gens +à tablier: vous qui faisiez tant de cas de la voix des artisans et du +souffle de vos mangeurs d'ail. + +COMINIUS.--Il renversera votre Rome sur vos têtes. + +MÉNÉNIUS.--Oui, aussi aisément que le bras d'Hercule secouait de l'arbre +un fruit mûr. Vous avez fait là une magnifique besogne. + +BRUTUS.--Mais votre nouvelle est-elle bien vraie? + +COMINIUS.--Oui, oui; et vous pâlirez avant de la trouver fausse. Toutes +les régions d'alentour se révoltent avec joie. Ceux qui résistent sont +raillés de leur stupide valeur, et périssent en véritables insensés. Et +qui peut le blâmer? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque +chose de grand et d'extraordinaire. + +MÉNÉNIUS.--Nous sommes tous perdus, si ce grand homme n'a pitié de nous. + +COMINIUS.--Et qui ira l'implorer? pas les tribuns: ce serait une honte. +Le peuple mérite sa clémence, comme le loup mérite la pitié des bergers. +Et ses meilleurs amis, s'ils disaient: «Sois miséricordieux pour Rome,» +se conduiraient envers lui comme ceux qui ont mérité sa haine, et se +montreraient ses ennemis. + +MÉNÉNIUS.--Vous avez raison. Pour moi, je le verrais près de ma maison, +un tison ardent à la main pour la brûler, que je ne n'aurais pas le +front de lui dire: «Je t'en conjure, arrête.» (Aux tribuns.)--Vous avez +fait là un beau coup, avec vos ruses; vous avez bien réussi! + +COMINIUS.--Vous avez jeté toute la ville dans une consternation qui n'a +jamais eu d'égale, et jamais le salut de Rome ne fut plus désespéré. + +LES TRIBUNS.--Ne dites pas que c'est nous qui avons attiré ce malheur. + +MÉNÉNIUS.--Qui donc? Est-ce nous? nous l'aimions, il est vrai; mais, +en nobles lâches et ingrats, nous avons laissé le champ libre à votre +populace, qui l'a chassé au milieu des huées. + +COMINIUS.--Mais je crains bien qu'elle ne l'y rappelle à grand cris. +Aufidius, le second des mortels après Coriolan, lui obéit en tout, comme +s'il n'était que son officier. Le désespoir est toute la politique, la +force et la défense que Rome peut leur opposer. (Il entre une foule de +citoyens.) + +MÉNÉNIUS.--Voici la foule.--Et Aufidius est donc avec lui? C'est vous +qui avez infecté l'air d'une nuée de vos sales bonnets, en demandant, +avec des huées, l'exil de Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la +tête d'une armée furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un fouet +pour vous; autant vous êtes d'impertinents qui avez jeté vos chapeaux en +l'air, autant il en foulera aux pieds pour vous payer de vos suffrages. +N'importe, s'il ne faisait de vous tous qu'un charbon, vous l'auriez +mérité. + +TOUS LES CITOYENS.--Il est vrai; nous entendons débiter des nouvelles +bien effrayantes. + +PREMIER CITOYEN.--Pour moi, quand j'ai crié: _Bannissez-le!_ j'ai dit +aussi que c'était bien dommage. + +SECOND CITOYEN.--Et moi aussi, je l'ai dit. + +TROISIÈME CITOYEN.--J'ai dit la même chose; et, il faut l'avouer, c'est +ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre nous: ce que nous avons fait, +nous l'avons fait pour le mieux; et, quoique nous ayons volontiers +consenti à son exil, ce fut cependant contre notre volonté. + +COMINIUS.--Oh! vous êtes de braves gens: criards! + +MÉNÉNIUS.--Vous avez fait là un joli coup, vous et vos aboyeurs! _(A +Cominius_.) Nous rendrons-nous au Capitole? + +COMINIUS.--Sans doute. Et que faire autre chose? + +(Ils sortent.) + +SICINIUS, _au peuple_.--Allez, bons citoyens; rentrez dans vos maisons: +ne prenez point l'épouvante. Ces deux hommes sont d'un parti qui serait +bien joyeux que ces nouvelles fussent vraies, tout en feignant le +contraire. Retirez-vous, et ne montrez point d'alarme. + +PREMIER CITOYEN.--Que les dieux nous soient propices! Allons, +concitoyens, retirons-nous.--Je l'ai toujours dit, moi, que nous avions +tort de le bannir. + +SECOND CITOYEN.--Et nous avons tous dit la même chose: mais venez, +rentrons. + +(Ils sortent.) + +BRUTUS.--Je n'aime point cette nouvelle. + +SICINIUS.--Ni moi. + +BRUTUS.--Allons au Capitole. Je voudrais pour la moitié de ma fortune +pouvoir changer cette nouvelle en mensonge. + +SICINIUS.--Je vous prie, allons-nous-en. + +(Les deux tribuns s'en vont.) + + + +SCÈNE VII + + +Un camp à une petite distance des portes de Rome. + +AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT. + +AUFIDIUS.--Passent-ils toujours sous les drapeaux du Romain? + +LE LIEUTENANT.--Je ne conçois pas quel sortilége il a pour les attirer; +mais vos soldats ont pour lui une espèce de culte. A table, il est +le sujet de leurs entretiens; après le repas, c'est encore à lui +que s'adressent leurs sentiments et leurs voeux; et vous êtes mis à +l'arrière-plan, seigneur, dans cette expédition, même par les vôtres. + +AUFIDIUS.--C'est ce que je ne pourrais empêcher à présent, sans rendre +notre entreprise boiteuse. Je le vois bien aujourd'hui, il se conduit +avec plus d'orgueil, même vis-à-vis de moi, que je ne l'ai prévu lorsque +je l'ai accueilli et embrassé. Mais c'est sa nature, et il faut bien que +j'excuse quelque temps ce qu'il est impossible de corriger. + +LE LIEUTENANT.--Moi, je souhaiterais, seigneur, pour vos propres +intérêts, que vous ne l'eussiez pas associé au commandement; je voudrais +qu'il eût reçu des ordres de vous, ou bien que vous l'eussiez laissé +agir seul. + +AUFIDIUS.--Je te comprends à merveille; et sois sûr qu'il ne se doute +pas de ce que je pourrai dire contre lui, lorsqu'il aura à rendre ses +comptes. Quoiqu'il semble, et c'est ce qu'il croit lui-même ainsi que le +vulgaire, qu'il conduit tout heureusement et qu'il sert sans réserve +les intérêts des Volsques, quoiqu'il combatte comme un lion, et qu'il +triomphe aussitôt qu'il tire l'épée; cependant il est un point qu'il a +laissé imparfait, et qui fera sauter sa tête ou la mienne, lorsque nous +viendrons tous deux à rendre nos comptes. + +LE LIEUTENANT.--Dites-moi, général, pensez-vous qu'il emporte Rome? + +AUFIDIUS.--Toutes les places se rendent à lui avant même qu'il arrive +devant leurs murs, et la noblesse de Rome est pour lui. Les sénateurs et +les patriciens sont aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats; +et le peuple sera aussi prompt à le rappeler qu'il l'a été à le bannir. +Je pense qu'il sera pour Rome ce qu'est pour le poisson l'orfraie, qui +s'en empare par le droit de souveraineté qu'il tient de la nature. +D'abord il a servi l'État en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses +honneurs avec modération: soit orgueil, vice qu'engendrent des succès +journaliers, et que n'évite jamais l'homme heureux; soit inhabileté +à profiter des occasions dont il a pu disposer, soit impossibilité +naturelle de prendre une autre attitude sur les sièges du sénat que sous +le casque, et de gouverner la paix moins rudement que la guerre: un seul +de ces défauts (car je lui rends justice, il ne les a pas tous, ou du +moins il n'a de chacun qu'une teinte légère), un seul de ces défauts a +suffi, pour le faire craindre, haïr et bannir. Il n'a du mérite que +pour l'étouffer dès qu'il parle. Ainsi nos vertus sont soumises aux +circonstances, qui souvent les interprètent mal. Une vertu qui aime à se +faire valoir elle-même trouve son tombeau dans la tribune où elle monte +pour exalter ses actions. Un feu étouffe un autre feu; un clou chasse +un autre clou; un droit renverse un autre droit; la force périt par une +autre force--Allons, éloignons-nous. Marcius, quand Rome sera ta proie, +tu seras le plus misérable des hommes, et tu ne tarderas pas à devenir +la mienne. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Une place publique de Rome. + +MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS _et autres Romains_. + +MÉNÉNIUS.--Non, je n'irai point: vous entendez ce qu'il a dit à +Cominius, qui fut jadis son général, et qui l'aima de l'amitié la +plus tendre. Moi, il m'appelait son père: mais que lui importe à +présent?--Allez-y, vous qui l'avez banni: prosternez-vous à mille pas de +sa tente, et cherchez à genoux le chemin de sa clémence; s'il n'a écouté +Cominius qu'avec indifférence, je reste chez moi. + +COMINIUS.--Il affectait de ne me pas connaître. + +MÉNÉNIUS.--L'entendez-vous? + +COMINIUS.--Cependant il m'a nommé une fois par mon nom; je lui ai +rappelé notre ancienne liaison, et tout le sang que nous avons perdu +dans les combats à côté l'un de l'autre. Il a refusé de répondre au nom +de Coriolan que je lui donnais et à tous ses autres noms. «Il n'était +plus, disait-il, qu'une espèce de néant; il voulait rester sans titre, +jusqu'à ce qu'il s'en fût forgé un au feu de Rome en flammes.» + +MÉNÉNIUS.--Eh bien! vous voyez: oh! vous avez fait là un beau +chef-d'oeuvre, vous autres, tribuns qui avez tout fait pour que le +charbon fût à bon marché dans Rome! Oh! vous laisserez après vous un +noble souvenir! + +COMINIUS.--Je lui ai représenté combien il était glorieux de pardonner à +ceux qui n'espéraient plus rien. Il m'a répondu que c'était une prière +bien avilissante pour un État, que d'implorer le pardon d'un homme qu'il +avait banni. + +MÉNÉNIUS.--Très-bien; pouvait-il en dire moins? + +COMINIUS.--J'ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses amis +particuliers. Sa réponse a été qu'il ne pouvait pas perdre son temps à +les trier et à les séparer d'un amas de chaume corrompu; que ce serait +une folie, pour un ou deux bons grains, de ne point brûler cet amas +infect. + +MÉNÉNIUS.--Pour un ou deux bons grains! J'en suis un; sa mère, sa femme, +son enfant, et ce brave Romain, c'est nous qui sommes les grains qu'il +voudrait sauver de l'incendie: et vous, tribuns, vous êtes le chaume +corrompu qu'on sent de plus haut que la lune: il faudra donc que nous +soyons brûlés à cause de vous! + +SICINIUS.--De grâce, un peu de patience. Si vous refusez votre appui +dans une extrémité aussi imprévue, ne nous reprochez pas du moins notre +détresse. Je n'en doute point; si vous vouliez défendre la cause de +votre patrie, votre éloquence, bien plus que l'armée que nous pouvons +rassembler à la hâte, arrêterait notre concitoyen. + +MÉNÉNIUS.--Non, je ne veux point m'en mêler. + +SICINIUS.--Je vous en conjure, allez le trouver. + +MÉNÉNIUS.--Eh! qu'y ferai-je? + +BRUTUS.--Essayez du moins ce que peut pour Rome l'amitié que vous porte +Marcius. + +MÉNÉNIUS.--Fort bien; pour revenir vous dire que Marcius m'a renvoyé, +comme il a renvoyé Cominius, sans vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je +gagné à cette démarche? Je reviendrai confus comme un ami rebuté par son +ami, et pénétré de douleur de sa cruelle indifférence; car convenez que +cela arrivera. + +SICINIUS.--Votre bonne volonté méritera du moins les remerciements de +Rome; et votre patrie mesurera sa reconnaissance à tout le bien que vous +aurez voulu lui faire. + +MÉNÉNIUS.--Allons, je veux bien le tenter: je crois qu'il m'écoutera. +Cependant, la façon dont il s'est mordu les lèvres, et dont il a +marmotté entre ses dents, en recevant ce bon Cominius, ne m'encourage +guère.--Non, il n'aura pas été pris dans un moment favorable; sans doute +il n'avait pas dîné. Le matin, quand le sang refroidi n'enfle plus nos +veines, nous sommes maussades, durs, et incapables de donner et de +pardonner: mais quand nous avons rempli les canaux de notre sang par le +vin et la bonne chère, l'âme est plus flexible que dans les heures d'un +jeûne religieux: j'attendrai donc, pour lui présenter ma requête, le +moment qui suivra son repas, et alors j'attaquerai son coeur. + +BRUTUS.--Vous connaissez trop bien le chemin qui y conduit pour perdre +vos pas. + +MÉNÉNIUS.--Je vous le promets; d'honneur, je vais le tenter; advienne +que pourra! Avant peu vous saurez quel est mon succès. + +(Il sort.) + +COMINIUS.--Coriolan ne voudra jamais l'entendre. + +SICINIUS.--Croyez-vous? + +COMINIUS.--Je vous dis qu'il est comme sur un trône d'or: son oeil est +enflammé comme s'il voulait brûler Rome. Le souvenir de son injure tient +l'entrée de son coeur fermée à la pitié. Je me suis mis à genoux devant +lui; et à peine m'a-t-il dit, d'une voix faible: _Levez-vous!_ et il m'a +congédié ainsi, d'un geste muet de sa main. Ensuite il m'a fait remettre +un écrit contenant ce qu'il voulait faire et ce qu'il'ne voulait pas +faire, protestant qu'il s'était engagé par serment à s'en tenir à ses +conditions: en sorte que toute espérance est vaine, à moins que sa noble +mère et sa femme, qui, à ce que j'apprends, sont dans le dessein d'aller +le solliciter elles-mêmes, ne viennent à bout de lui arracher le pardon +de sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos instances, +encourager leur résolution et hâter leur démarche. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome. + +SENTINELLES _montant la garde_. +(Ménénius s'approche d'elles.) + +PREMIER SOLDAT.--Halte-là: d'où es-tu? + +SECOND SOLDAT.--Arrière, retourne sur tes pas. + +MÉNÉNIUS.--Vous faites votre devoir en braves soldats; c'est bien: mais +permettez; je suis un fonctionnaire de l'Etat, et je viens pour parler à +Coriolan. + +PREMIER SOLDAT.--De quel lieu venez-vous? + +MÉNÉNIUS.--De Rome. + +PREMIER SOLDAT.--Vous ne pouvez pas avancer: il faut retourner sur vos +pas. Notre général ne veut plus écouter personne venant de Rome. + +SECOND SOLDAT.--Vous verrez votre Rome environnée de flammes avant que +vous parliez à Coriolan. + +MÉNÉNIUS.--Mes braves amis, si vous avez entendu votre général parler de +Rome et des amis qu'il y conserve, il y a mille à parier contre un +que, dans ses récits, mon nom aura frappé votre oreille. Mon nom est +Ménénius. + +PREMIER SOLDAT.--Soit: rebroussez chemin; la vertu de votre nom n'est +pas un passe-port ici. + +MÉNÉNIUS.--Je te dis, camarade, que ton général est mon intime ami: j'ai +été le livre qui a publié toutes ses belles actions, et qui a déployé +aux yeux des hommes toute l'étendue de sa renommée sans rivale. J'ai +toujours appuyé mes amis de mon témoignage (et il est le premier de +mes amis), portant mon zèle jusqu'aux dernières limites de la vérité. +Quelquefois même, semblable à la boule roulant sur une pente trompeuse, +j'ai été tomber au delà du but, et j'ai presque imprimé le sceau du +mensonge sur la louange; tu vois, camarade, que tu dois me laisser +passer. + +PREMIER SOLDAT.--En vérité, seigneur, quand vous auriez débité en sa +faveur autant de mensonges que vous avez déjà dit de paroles, vous ne +passeriez pas. Non, quand il y aurait autant de vertu à mentir qu'à +vivre chastement. Ainsi, retournez sur vos pas. + +MÉNÉNIUS.--Je te prie, mon ami, souviens-toi bien que mon nom est +Ménénius, le partisan déclaré de ton général. + +SECOND SOLDAT.--Quelque déterminé menteur que vous ayez pu être à sa +louange, comme vous vous vantez de l'avoir été, je suis un homme, moi, +qui vous dirai la vérité sous ses ordres; en conséquence, vous ne +passerez pas. Reprenez votre chemin. + +MÉNÉNIUS.--A-t-il dîné? Pouvez-vous me le dire? Car je ne veux lui +parler qu'après diner. + +PREMIER SOLDAT.--Vous êtes un Romain, dites-vous? + +MÉNÉNIUS.--Je le suis, comme l'est ton général. + +PREMIER SOLDAT.--Vous devriez donc haïr Rome comme il la +hait.--Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos portes votre +défenseur, et, cédant à une ignorante populace, envoyé votre bouclier à +vos ennemis; pouvez-vous espérer d'arrêter ses vengeances avec les vains +gémissements de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de vos jeunes +filles, ou l'intercession impuissante d'un radoteur décrépit comme vous? +Pensez-vous que votre faible souffle éteindra les flammes qui sont +prêtes à embraser votre ville? Non, vous êtes dans l'erreur. Ainsi, +retournez à Rome, et préparez-vous à subir votre arrêt: vous êtes tous +condamnés; notre général a juré qu'il n'y avait plus ni pardon ni répit. + +MÉNÉNIUS.--Coquin! sais-tu bien que si ton capitaine me savait ici, il +me traiterait avec distinction? + +SECOND SOLDAT.--Allons, mon capitaine ne vous connaît pas. + +MÉNÉNIUS.--C'est ton général que je veux dire. + +PREMIER SOLDAT.--Mon général ne s'embarrasse guère de vous. +Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas voir répandre le peu de +sang qui coule dans vos veines. Retirez-vous! + +MÉNÉNIUS.--Comment donc, camarade! camarade! + +(Entre Coriolan avec Aufidius.) + +CORIOLAN.--De quoi s'agit-il? + +MÉNÉNIUS, _à la sentinelle_.--Maintenant, mon camarade, je vais te faire +avoir ce que tu mérites: tu verras que l'on me considère ici, tu +verras qu'une imbécile de sentinelle comme toi ne peut pas m'empêcher +d'approcher de mon fils Coriolan; devine, à la manière dont il va me +traiter, si tu n'es pas à deux doigts de la potence, ou de quelque autre +mort plus lente et plus cruelle: regarde bien, et tremble sur le sort +qui t'attend.--_(A Coriolan.)_ Que les dieux assemblés à toutes les +heures s'occupent sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment seulement +autant que t'aime ton vieux père Ménénius! O mon fils, mon fils! tu +prépares des flammes pour nous! Regarde, voici de l'eau pour les +éteindre. J'ai eu de la peine à me résoudre à venir vers toi; mais +chacun m'assurant que je pouvais seul te fléchir, j'ai été poussé hors +de nos portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner à Rome et à +tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices apaisent ta fureur, +et en fassent tomber le dernier ressentiment sur ce misérable qui, comme +un bloc insensible, m'a refusé tout accès auprès de toi! + +CORIOLAN.--Loin de moi! + +MÉNÉNIUS.--Comment, _loin de moi_! + +CORIOLAN.--Je ne connais plus; ni femme, ni mère, ni enfant. Ma volonté +ne m'appartient plus; elle est engagée au service d'autrui: et quoique +je me doive à moi ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans +le coeur des Volsques. Nous avons été unis par l'amitié; un ingrat oubli +en empoisonnera le souvenir plutôt que de permettre à ma pitié de me +rappeler combien nous fûmes intimes. Ainsi, laisse-moi: mon oreille +oppose à tes demandes une dureté plus inflexible que le fer que vos +portes opposent à ma force. Pourtant, car je t'ai tendrement aimé, +prends avec toi cet écrit; je l'ai tracé pour toi, et je te I'aurais +envoyé. (_Il lui remet un papier.)_ Pas un mot de plus, Ménénius, je +ne l'écouterai pas de toi. (_Il lui tourne le dos et le quitte.) (A +Aufidius_.) Ce vieillard, Aufidius, était pour moi un père dans Rome; et +tu vois.... + +AUFIDIUS.--Tu sais soutenir ton caractère. + +(Ils sortent ensemble.) + +PREMIER SOLDAT.--Eh bien! votre nom est donc Ménénius? + +SECOND SOLDAT.--C'est un nom, comme vous voyez, dont le charme est bien +puissant!--Vous savez par quel chemin on retourne à Rome? + +PREMIER SOLDAT.--Avez-vous vu comme nous avons été réprimandés pour +avoir barré le passage à Votre Grandeur? + +SECOND SOLDAT.--Croyez-vous que j'aie sujet de m'évanouir de peur? + +MÉNÉNIUS.--Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni de votre général. Pour +des être tels que vous, je puis à peine penser qu'ils existent, tant +vous êtes petits à mes yeux! Celui qui est décidé à se donner la mort +lui-même ne la craint point d'un autre. Que votre général suive à son +gré ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous êtes, et puisse votre +misère s'accroître avec vos années! Je vous dis ce qu'on m'a dit: _Loin +de moi_! + +(Il sort.) + +PREMIER SOLDAT.--Un noble mortel, je le garantis. + +SECOND SOLDAT.--Le noble mortel, c'est notre général. C'est un rocher, +un chêne que le vent ne peut ébranler. + +(Les soldats s'éloignent.) + + + +SCÈNE III + + +La tente de Coriolan. + +_Entrent_ CORIOLAN, AUFIDIUS _et autres_. + +CORIOLAN.--Demain, nous rangeons notre armée devant les murs de Rome. +Toi, mon collègue, dans cette expédition, tu dois rendre compte au sénat +volsque de la franchise que j'ai mise dans ma conduite. + +AUFIDIUS.--Oui, tu n'as considéré que les intérêts des Volsques; tu +as fermé l'oreille à la prière universelle de Rome; tu ne t'es permis +aucune conférence secrète, pas même avec tes plus intimes amis, qui se +croyaient sûrs de te gagner. + +CORIOLAN.--Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoyé à Rome, le coeur +brisé, m'aimait plus tendrement que n'aime un père: oui, il m'aimait +comme son dieu. Leur dernière ressource était de me renvoyer. C'est pour +l'amour de lui, malgré la dureté que je lui ai montrée, que j'ai offert +encore une fois les premières conditions: tu sais qu'ils les ont +refusées; maintenant ils ne peuvent plus les accepter. C'était +uniquement pour ne pas refuser tout à ce vieillard, qui se flattait +d'obtenir bien davantage; et c'est lui avoir accordé bien peu. A +présent, de nouvelles députations, de nouvelles requêtes, ni de la part +de l'État, ni de celle de mes amis particuliers, je n'en veux plus +écouter désormais.--Ah! quelles sont ces clameurs? (_On entend des +cris_.) Vient-on tenter de me faire enfreindre mon serment, au moment +même où je viens de le prononcer? Je ne l'enfreindrai pas. + +(Entrent Virgilie, Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec un cortége +de dames romaines, toutes en robe de deuil.) + +CORIOLAN, _de loin, les voyant avancer_.--Ah! c'est ma femme qui marche +à leur tête; puis la vénérable mère dont le sein m'a porté, tenant par +la main l'enfant de son fils.--Mais, loin de moi, tendresse! Que tous +les liens, tous les droits de la nature s'anéantissent! Que ma seule +vertu soit d'être inflexible! Que m'importent cette humble attitude, ou +ces yeux de colombe qui rendraient les dieux parjures? Je m'attendris, +et je ne suis pas formé d'une argile plus dure que les autres hommes. +Ma mère fléchissant le genou devant moi! C'est comme si le mont Olympe +s'humiliait devant une taupinière. Et mon jeune enfant, dont le visage +semble me supplier; et la nature qui me crie: «Ne refuse pas!» Que les +Volsques promènent la charrue et la herse sur les ruines de Rome et +de l'Italie entière, je ne serai point assez stupide pour obéir à un +aveugle instinct. Je veux rester insensible, comme si l'homme était le +seul auteur de son existence, et qu'il ne connût point de parents. + +VIRGILIE.--Mon maître et mon époux! + +CORIOLAN.--Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux qu'à Rome. + +VIRGILIE.--La douleur, qui nous offre à vous si changées, vous le fait +croire. + +CORIOLAN.--Comme un acteur imbécile, j'ai déjà oublié mon rôle; je reste +court, et suis tout prêt d'essuyer un affront complet.--O toi, la plus +chère partie de moi-même, pardonne à ma tyrannie; mais ne me dis jamais: +Pardonne aux Romains.--Oh! donne-moi un baiser qui dure autant que mon +exil, qui soit aussi doux que me l'est la vengeance.--Par la reine +jalouse des cieux, le baiser, ma bien-aimée, que tu me donnas en partant +de Rome, mes lèvres fidèles l'ont toujours depuis conservé pur et +vierge.--O dieux! je me répands en vaines paroles, et je laisse la plus +respectable mère de l'univers, sans l'avoir encore saluée.--Tombe à +genoux, Coriolan, et montre ici un sentiment de respect plus profond que +les enfants vulgaires. (_Il se met à genoux_.) + +VOLUMNIE.--O lève-toi, mon fils, et sois béni des dieux! c'est moi qui +tombe à genoux devant toi sans autre coussin que ces cailloux, et qui +te montre un respect déplacé entre une mère et son enfant. (_Elle +s'agenouille_.) + +CORIOLAN.--Que faites-vous? Vous, à genoux devant moi! devant le fils +dont vous avez châtié l'enfance! Alors que les cailloux du rivage +stérile attaquent les étoiles; que les vents mutinés arrachent les +cèdres orgueilleux et les lancent contre l'orbe de feu du soleil: c'est +supprimer l'impossible que de faire naturellement ce qui ne peut pas +être. + +VOLUMNIE.--Tu es mon guerrier; j'ai contribué à te former à la +guerre.--Connais-tu cette femme? + +CORIOLAN.--Oui, la noble soeur de Publicola; l'astre le plus doux de +Rome, chaste comme la neige la plus pure que l'hiver suspende au temple +de Diane: chère Valérie. + +VOLUMNIE.--Voici un imparfait abrégé de vous deux (_montrant le jeune +Marcius_), qui, développé et agrandi par les années, pourra ressembler +en tout à son père. + +CORIOLAN.--Que le dieu des guerriers, de l'aveu du souverain Jupiter, +remplisse ton âme de noblesse! Deviens invulnérable à la honte, et +parais un jour sur les champs de bataille, comme le phare brillant sur +le bord des mers, qui brave tous les coups de l'orage et sauve ceux qui +le voient! + +VOLUMNIE.--Enfant, mettez-vous à genoux. + +CORIOLAN.--Voilà mon brave enfant. + +VOLUMNIE.--Eh bien! cet enfant, cette femme, ta femme et moi, nous +t'adressons notre prière. + +CORIOLAN.--Je vous conjure, arrêtez: ou si vous voulez me faire une +demande, avant tout, souvenez-vous bien de ceci, de ne pas vous offenser +si je vous refuse ce que j'ai juré de n'accorder jamais. Ne me demandez +pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore avec les artisans de +Rome. Ne me dites pas que je suis dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mes +fureurs et ma vengeance par vos raisons de sang-froid..... + +VOLUMNIE.--C'est assez! N'en dis pas davantage: tu viens de nous dire +que tu ne nous accorderais rien; car nous n'avons rien autre chose à te +demander, que ce que tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons +que, si nous succombons dans notre requête, le blâme en retombe sur ta +dureté. Écoute-nous. + +CORIOLAN.--Aufidius, et vous, Volsques, prêtez l'oreille; car nous +n'écouterons aucune demande de Rome en secret. Votre requête? + +VOLUMNIE.--Quand nous resterions muettes et sans parler, ces tristes +vêtements et le dépérissement de nos visages te diraient assez quelle +vie nous avons menée depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si +tu ne vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la terre. Ta vue, +qui devrait nous faire verser des larmes de joie, faire tressaillir nos +coeurs de plaisir, nous fait verser des larmes de désespoir, et trembler +de crainte et de douleur, en montrant aux yeux d'une mère, d'une femme, +d'un enfant, un fils, un époux et un père, qui déchire les entrailles +de sa patrie. Et c'est à nous, infortunées, que ta haine est surtout +fatale. Tu nous enlèves jusqu'au pouvoir de prier les dieux, douceur qui +reste à tous les malheureux, excepté à nous. Car, comment pouvons-nous, +hélas! comment pouvons-nous prier les dieux pour notre patrie, comme +c'est notre devoir, et les prier pour ta victoire, comme c'est aussi +notre devoir? Hélas! il nous faut perdre, ou notre chère patrie qui nous +a nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre patrie. De +quelque côté que nos voeux s'accomplissent, nous trouvons partout le +plus grand des malheurs; car il faudra te voir ou traîné comme un +esclave rebelle, chargé de fers, le long de nos rues, ou foulant en +triomphe sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la palme de +la victoire pour prix d'avoir bravement versé le sang de ta femme et +de tes enfants. Pour moi, mon fils, je ne me propose pas d'attendre +l'événement de la fortune, ni le dénoûment de cette guerre. Si je ne +puis te déterminer à montrer une noble clémence aux deux partis, plutôt +que de chercher la ruine de l'un des deux pour envahir ta patrie, il te +faudra marcher (sois-en sûr, tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère, +qui t'a conçu et mis au monde. + +VIRGILIE.--Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet enfant pour +faire revivre ton nom dans l'avenir. + +L'ENFANT.--Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai; et quand je serai +plus grand, alors je me battrai. + +CORIOLAN _ému_.--Pour n'être pas faible et sensible comme une femme, il +ne faut voir ni un enfant ni le visage d'une femme.--Je me suis arrêté +trop longtemps. + +(Il se lève.) + +VOLUMNIE.--Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de notre prière +était de te demander de sauver les Romains en détruisant les Volsques +que tu sers, tu aurais raison de nous condamner comme des ennemies de +ton honneur. Non: notre prière est que tu les réconcilies ensemble; que +les Volsques puissent dire: «Nous avons montré cette clémence», les +Romains: «Nous l'avons acceptée;» et que les deux partis te saluent +ensemble en criant: Que les dieux bénissent Coriolan, qui nous a procuré +cette paix!--Tu sais, mon illustre fils, que l'événement de la guerre +est incertain: mais ce qui est certain, c'est que, si tu subjugues Rome, +le fruit que tu en recueilleras sera un nom chargé de malédictions +répétées; et l'histoire dira de toi: «Ce fut un brave guerrier: mais il +a effacé sa gloire par sa dernière action; il a détruit son pays, et +son nom ne passa aux générations suivantes que pour en être +abhorré.»--Réponds-moi, mon fils; tu as toujours aspiré aux plus +sublimes efforts de l'honneur; tu étais jaloux d'imiter les dieux, qui +tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne déchirent que l'air du +bruit de leur tonnerre, et ne font éclater leur foudre que sur un +chêne insensible.--Pourquoi ne me réponds-tu pas? Penses-tu qu'il soit +honorable pour un mortel généreux de se souvenir toujours de l'injure +qu'il a reçue?--Ma fille, parle-lui.--Il ne s'embarrasse pas de tes +pleurs.--Parle donc, toi, mon enfant; peut-être que ta faiblesse le +touchera plus que nos raisons.--Il n'est point dans le monde entier de +fils plus redevable à sa mère; et, cependant, il me laisse ici parler en +vain comme si je déclamais sur des tréteaux. Va, tu n'as jamais montré +dans ta vie aucun égard pour ta tendre mère; tandis que, comme une +pauvre poule, qui ne désire pas d'avoir plus d'un poussin, elle t'a +élevé pour la guerre et t'a comblé d'honneurs pendant la paix.--Dis que +ma requête est injuste, et chasse-moi avec mépris de ta présence; mais +si elle ne l'est pas, tu manques à ton devoir, et les dieux te puniront +de me refuser la déférence qui est due à une mère.--Il se détourne de +nous. À genoux, femmes; faisons-lui honte de cette humiliation.--Sans +doute il doit bien plus d'orgueil à son surnom, de Coriolan, que de +pitié à nos prières. Fléchissons encore une fois le genou devant lui; +ce sera notre dernière supplication, et puis nous allons retourner +dans Rome, et mourir parmi nos concitoyens,--Ah! du moins, daigne nous +accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne peut exprimer ce qu'il +voudrait dire, mais qui tombe à genoux et tend ses mains vers toi pour +nous imiter, appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en as +de la refuser.--Allons, partons. Oui, cet homme a une Volsque pour mère: +sa femme habite à Corioles; et si ce jeune enfant lui ressemble, c'est +un effet du hasard.--Laisse-nous partir.--Je ne dis plus rien, jusqu'à +ce que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la parole. + +CORIOLAN.--O ma mère! ma mère! (_Il la prend par la_ _main sans +parler_.) Ah! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel s'entr'ouvre, et les +dieux abaissent leurs regards sur cette plaine, et ils sourient de pitié +en voyant cette scène contre nature... O ma mère, ma mère! Oh! vous +remportez une heureuse victoire pour Rome! mais quant à votre fils, ah! +croyez-le, croyez-le, cette victoire, que vous remportez sur lui, lui +est bien funeste, si elle ne lui devient pas mortelle. Mais n'importe! +j'accepte ma destinée.--Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre +la guerre que j'avais promise, je ferai une paix convenable.--Mais quoi! +généreux Aufidius; si tu étais à ma place, parle, aurais-tu moins écouté +une mère? Aurais-tu pu lui moins accorder? Réponds, Aufidius. + +AUFIDIUS.--J'ai été vivement ému. + +CORIOLAN.--Ah! j'oserais le jurer que tu l'as été. Et ce n'était pas +chose facile de forcer mes yeux à verser les larmes de la compassion. +Mais, brave général, quelle paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils. +Pour moi, je ne rentrerai pas à Rome; je retourne avec toi à Antium, et +je te prie de m'appuyer dans ma défense. O ma mère! ma femme! + +AUFIDIUS, _à part_.--Je suis bien aise que tu aies mis en contradiction +ta pitié et ton honneur; je saurai tirer parti de ceci pour rétablir ma +fortune dans son premier état. + +(Les dames romaines font des signes à Coriolan, qui leur dit:) + + +CORIOLAN.--Oui, tout à l'heure; mais nous viderons ensemble quelques +coupes, et vous remporterez à Rome des preuves plus visibles que des +paroles, dans le traité que nous aurons scellé sous des conditions +égales... Venez; entrez dans notre tente. (_A Volumnie et à Virgilie._) +Et vous, illustres Romaines, vous méritez que Rome vous élève un +temple: toutes les épées de l'Italie, tous ses soldats ligués ensemble +n'auraient pas eu le pouvoir de faire cette paix. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE IV + + +La place publique de Rome. + +MÉNÉNIUS ET SICINIUS. + +MÉNÉNIUS.--Voyez-vous là-bas ce coin du Capitole, cette pierre qui forme +l'angle? + +SICINIUS.--Oui; mais à quel propos?... + +MÉNÉNIUS.--Si vous pouvez la déplacer avec votre petit doigt, alors il y +a lieu d'espérer que les dames de Rome, et surtout sa mère, pourront le +fléchir: mais moi je dis qu'il n'y a pas le moindre espoir qu'elles y +réussissent. Nos têtes sont dévouées: nous ne faisons plus qu'attendre +ici l'exécution de notre arrêt. + +SICINIUS.--Est-il possible qu'en si peu de temps les dispositions d'un +homme éprouvent un si grand changement? + +MÉNÉNIUS.--Il y a de la différence entre un ver et un papillon; +cependant le papillon n'était qu'un ver dans l'origine; de même ce +Marcius, d'homme est devenu un dragon: il a des ailes et a cessé d'être +une créature rampante. + +SICINIUS.--Il aimait tendrement sa mère. + +MÉNÉNIUS.--Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il ne se souvient +pas plus de sa mère qu'un cheval de huit ans. L'aigreur de son visage +tourne les grappes mûres. Quand il marche, il se meut comme une machine +de guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait une +cuirasse du trait de son regard; sa voix a le son lugubre d'une cloche +funèbre, et son murmure ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est +assis sur son siége comme s'il eût été fait pour Alexandre. Ce qu'il +commande est exécuté en un clin d'oeil: il ne lui manque d'un dieu que +l'éternité, et un ciel pour trône. + +SICINIUS.--Qu'il ait pitié de nous, si tout ce que vous dites est vrai! + +MÉNÉNIUS.--Je le peins d'après son caractère. Vous verrez quelle grâce +aura obtenue sa mère. Il n'y a pas plus de pitié en lui qu'il n'y a de +lait dans un tigre: notre pauvre Rome en va faire l'épreuve; et voilà ce +qui vous doit être imputé. + +SICINIUS.--Que les dieux nous soient propices! + +MÉNÉNIUS.--Non; les dieux refuseront de nous être propices dans une +telle circonstance. Quand nous l'avons banni, nous n'avons pas respecté +les dieux, et quand il reviendra pour nous casser le cou, les dieux +n'auront aucun égard pour nous. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Tribun, si vous voulez sauver votre vie, fuyez dans votre +maison; les plébéiens ont saisi votre collègue, ils le traînent en +jurant tous que si les dames romaines ne rapportent pas des nouvelles +consolantes, ils le feront mourir à petit feu. + +(Entre un second messager.) + +SICINIUS.--Quelles nouvelles? + +LE MESSAGER.--De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles! Nos dames l'ont +emporté; les Volsques se retirent, et Marcius est parti avec eux. Rome +n'a jamais vu de plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins +furent chassés? + +SICINIUS.--Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est vraie? En es-tu +bien sûr? + +LE MESSAGER.--J'en suis sûr, comme il est sûr que le soleil est un astre +de feu. Où étiez-vous donc caché, pour en douter encore? Jamais fleuve +ne précipita ses flots sous les voûtes d'un pont avec autant de rapidité +que la foule du peuple consolé qui vient de rentrer dans les portes de +Rome. Tenez, entendez-vous?... (_On entend les trompettes, les hautbois +et les tambours auxquels se mêlent des acclamations_.) Les trompettes, +les flûtes, les psaltérions, les fifres, les tambours, les cymbales et +les acclamations des Romains font danser le soleil. Entendez-vous? + +(On entend des acclamations.) + +MÉNÉNIUS.--Voici d'heureuses nouvelles! Je veux aller au-devant de nos +Romaines. Cette Volumnie vaut à elle seule une ville entière de consuls, +de sénateurs, de patriciens... et de tribuns comme vous; oh! toute une +terre et toute une mer remplies! Vous avez fait aujourd'hui d'heureuses +prières. Ce matin je n'aurais pas donné une obole pour dix mille de vos +têtes. Écoutez, quelle allégresse! + +(Les instruments et les cris continuent.) + +SICINIUS, _au messager_.--Que les dieux te récompensent de tes bonnes +nouvelles; reçois le témoignage de ma reconnaissance. + +LE MESSAGER.--Nous avons tous grand sujet de rendre aux dieux de vives +actions de grâces. + +SICINIUS.--Sont-elles bien près des portes? + +LE MESSAGER.--Sur le point d'entrer dans la ville. + +SICINIUS.--Allons au-devant d'elles: allons augmenter de notre joie la +joie publique. + +(Ils sortent.) + +(Les dames entrent accompagnées par les sénateurs, les patriciens et le +peuple. Le cortège défile sur le théâtre.) + +UN SÉNATEUR.--Voyez notre patronne, celle qui a rendu la vie à Rome: +convoquez toutes les tribus; qu'on remercie les dieux, et qu'on allume +des feux de joie: semez des fleurs devant elles; surmontez par vos cris +de reconnaissance les cris d'injustice qui bannirent Marcius: rappelez +le fils par vos acclamations au retour de la mère; criez tous: Salut, +nobles dames, salut! + +TOUS _ensemble répètent et crient_.--Salut, nobles dames, salut! + +(Fanfares et tambours.--Ils sortent.) + + + +SCÈNE V + + +La place publique d'Antium. + +TULLUS AUFIDIUS _paraît au milieu de sa suite_. + +AUFIDIUS, _à un officier_.--Allez, annoncez aux nobles de l'État que +je suis arrivé: remettez-leur ce papier; et, quand ils I'auront lu, +dites-leur de se rendre à la place publique, où je confirmerai la vérité +de cet écrit devant eux et devant le peuple assemblé. Celui que j'accuse +est déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose de +paraître devant le peuple, espérant se justifier avec des paroles. +Hâtez-vous. (_À trois ou quatre conspirateurs de la faction d'Aufidius +qui viennent au-devant de lui_.) Soyez les bienvenus. + +PREMIER CONJURÉ.--En quel état est notre général? + +AUFIDIUS.--Dans l'état d'homme empoisonné par ses propres aumônes, et +tué par sa charité. + +SECOND CONJURÉ.--Très-noble seigneur, si vous persistez dans le projet +auquel vous avez désiré de nous associer, nous vous délivrerons du +danger qui vous menace. + +AUFIDIUS,--Je ne puis encore rien décider: nous agirons selon que nous +trouverons le peuple disposé. + +TROISIÈME CONJURÉ.--Tant qu'il y aura de la division entre Marcius et +vous, le peuple flottera incertain: mais la chute de l'un rendra le +survivant héritier de toute sa faveur. + +AUFIDIUS.--Je le sais; et mon plan, pour trouver un prétexte de le +frapper, est bien arrangé.--Je l'ai relevé dans sa disgrâce, j'ai engagé +mon honneur pour garant de sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneur, a +arrosé de flatteries ses nouvelles plantations; il a caressé et séduit +mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a plié son caractère, qu'on +avait toujours connu auparavant pour être rude, indépendant et +indomptable. + +TROISIÈME CONJURÉ.--Telle était sa roideur quand il briguait le +consulat, qu'il le perdit en refusant de fléchir. + +AUFIDIUS.--C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son orgueil, il est +venu dans ma maison offrir sa tête à mon glaive: je l'ai accueilli, je +l'ai associé à ma fortune, j'ai donné un libre cours à tous ses désirs; +j'ai fait plus: je l'ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans +mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats; j'ai servi ses +desseins aux dépens de ma propre personne; je l'ai aidé à recueillir une +renommée qu'il s'est appropriée tout entière, et j'ai mis de l'orgueil +à me nuire ainsi à moi-même, si bien qu'à la fin j'ai pu être pris pour +son subordonné et non son égal, et qu'il m'a traité de l'air qu'on prend +avec un mercenaire. + +PREMIER CONJURÉ.--Voilà en effet son procédé: l'armée en a été étonnée, +et pour dernier trait, lorsqu'il était maître de Rome, et que nous nous +attendions au butin et à la gloire... + +AUFIDIUS.--Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai avec toute +l'habileté dont je serai capable. Pour quelques larmes de femme qu'on +obtient aussi facilement que des mensonges, il a vendu tout le sang +versé et tous les travaux qu'avait coûtés notre grande entreprise. C'est +pour cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais écoutons. + +(On entend le bruit des instruments militaires et les cris du peuple.) + +PREMIER CONJURÉ.--Vous êtes entré dans notre ville natale comme un +poteau, sans que personne vous ait fait accueil; mais il revient en +fatiguant l'air par le bruit qu'il cause. + +SECOND CONJURÉ.--Et tout ce peuple stupide, dont il a tué les enfants, +s'enroue lâchement à célébrer sa gloire. + +TROISIÈME CONJURÉ.--Profitez donc du moment favorable, avant qu'il +s'explique et qu'il gagne le peuple par ses discours; qu'il sente votre +fer; nous vous seconderons. Lorsqu'il sera couché sur la terre, alors +vous raconterez son histoire suivant vos intérêts; et votre harangue +ensevelira son apologie avec son corps. + +AUFIDIUS.--Cessons nos discours; voici les nobles qui arrivent. + +(Entrent les sénateurs volsques.) + +LES SÉNATEURS, _à Aufidius_.--Nous vous félicitons de votre retour dans +notre ville. + +AUFIDIUS.--Je ne l'ai pas mérité: mais, dignes sénateurs, avez-vous lu +avec attention l'écrit que je vous ai fait remettre? + +TOUS.--Nous l'avons lu. + +PREMIER SÉNATEUR.--Et sa lecture nous a affligés. Les fautes que +nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient, je pense, aisément +s'oublier; mais de finir par où il aurait dû commencer, sacrifier tout +le fruit de nos préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau +sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque Rome se rendait à +nous, c'est un crime qui n'admet aucune excuse. + +AUFIDIUS.--Il approche: vous allez l'entendre. + +(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de guerre et des +drapeaux; le peuple le suit en foule.) + +CORIOLAN.--Salut, seigneurs: je reviens votre soldat, et je rapporte +un coeur qui n'est pas plus entaché de l'amour de mon pays, qu'il ne +l'était lorsque je suis sorti de cette ville. Je vous suis toujours +dévoué, et tout prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai +commencé notre expédition avec succès: et que j'ai conduit vos armées +par une route sanglante jusqu'aux portes de Rome. Les dépouilles que +nous rapportons dans cette ville surpassent d'un tiers les dépenses de +l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable pour Antium qu'elle +est ignominieuse pour Rome. Nous vous en présentons ici le traité, et +les articles, signés des consuls et des patriciens, et scellés du sceau +du sénat. + +AUFIDIUS.--Ne lisez pas, nobles sénateurs: mais dites au traître qu'il a +abusé à l'excès des pouvoirs que vous lui aviez confiés. + +CORIOLAN.--Traître! Comment donc? + +AUFIDIUS.--Oui, traître! Marcius! + +CORIOLAN.--_Marcius_! + +AUFIDIUS.--Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu que je te ferai +l'honneur de te décorer du surnom de Coriolan, que tu as volé dans +Corioles? Entendez ma voix, vous, sénateurs; vous, chefs de cet État: il +a trahi lâchement vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d'eau Rome +qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l'a lâchement cédée à sa +femme et à sa mère. Il a violé ses serments, et rompu la trame de ses +desseins aussi facilement que le noeud d'un fil usé; et sans qu'il +ait assemblé aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes de sa +nourrice, de vains gémissements, des clameurs de femmes lui ont fait +lâcher une victoire qui était à vous, les pages ont rougi pour lui et +les gens de coeur se sont regardés de surprise les uns les autres. + +CORIOLAN.--O Mars, l'entends-tu? + +AUFIDIUS.--Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant. + +CORIOLAN.--Ah! dieux! + +AUFIDIUS.--Un enfant, rien de plus. + +CORIOLAN.--Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein d'une rage qu'il +ne peut plus contenir. Moi, un enfant? O lâche esclave!--Pardonnez, +illustres sénateurs; c'est la première fois que j'aie jamais été forcé +de quereller en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables +seigneurs, doit démentir ce misérable roquet; lui-même sera forcé de +convenir de son imposture, lui qui porte les traces de mes coups sur son +corps et qui les portera jusqu'au tombeau. + +PREMIER SÉNATEUR.--Silence, tous deux, et laissez-moi parler. + +CORIOLAN.--Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes et enfants! plongez +tous vos poignards dans mon sein. _Un enfant_! Lâche chien!--Si vous +avez écrit avec vérité les annales de votre histoire, c'est à Corioles +que, semblable à l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai réduit les +Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un enfant! + +AUFIDIUS.--Quoi, sénateurs! vous souffrirez qu'il retrace à vos yeux le +souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à l'aveugle fortune, et qui vous +couvrit de honte? Vous entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous +insulter en face, et se vanter de vos affronts? + +LES CONJURÉS.--Qu'il meure pour cette insulte. + +DES VOIX DU PEUPLE.--Mettons-le en pièces à l'heure même: il a tué mon +fils, ma fille; il a tué mon cousin Marcus; il a tué mon père. + +(Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemblée.) + +SECOND SÉNATEUR, _au peuple_.--Cessez ces clameurs: point d'outrage. +Silence. C'est un brave guerrier, et sa renommée couvre toute la +terre. Ses dernières fautes envers nous seront soumises à un jugement +impartial. Aufidius, arrête, et ne trouble point la paix. + +CORIOLAN.--Oh! si je le tenais lui, avec six autres Aufidius, et même +avec toute sa race, pour me faire justice avec mon épée! + +AUFIDIUS.--Lâche insolent! + +TOUS LES CONJURÉS.--Tuez-le, tuez-le. + +(Les conjures tirent tous l'épée, se jettent sur Coriolan, le tuent; il +tombe, et Aufidius le foule aux pieds.) + +LES SÉNATEURS.--Arrêtez, arrêtez, arrêtez. + +AUFIDIUS.--Mes nobles maîtres, daignez m'entendre. + +PREMIER SÉNATEUR.--O Tullus! + +SECOND SÉNATEUR.--Tu as fait une action qui fera pleurer la Valeur. + +TROISIÈME SÉNATEUR.--Ne foulez point ainsi son corps: contenez vos +fureurs; remettez vos épées. + +AUFIDIUS.--Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment de fureur qu'il +a provoquée, il m'est impossible de vous l'apprendre), quand vous +saurez l'extrême danger où vous exposait la vie de cet homme, vous vous +réjouirez de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l'assemblée +du sénat; je vous prouverai mon fidèle et loyal dévouement, ou je me +soumets à votre jugement le plus rigoureux. + +PREMIER SÉNATEUR.--Emportez son corps, et pleurez sur lui. Qu'il soit +regardé comme le plus illustre mort que jamais héraut ait conduit à son +tombeau! + +SECOND SÉNATEUR.--Son propre emportement absout à moitié Aufidius du +blâme qu'il pourrait mériter. Faisons servir cet événement à notre plus +grand avantage. + +AUFIDIUS.--Ma fureur est passée, et je me sens pénétré de douleur. +Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux guerriers: je serai le +quatrième. Que le tambour fasse entendre un son lugubre. Traînez vos +piques renversées: oublions que cette ville renferme une foule de femmes +qu'il a privées de leurs maris et de leurs enfants, et qui, maintenant +encore, gémissent dans le deuil et les larmes; il laissera un noble +souvenir. Venez, aidez-moi! + +(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une marche +funèbre.) + + + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN *** + +***** This file should be named 15303-8.txt or 15303-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/0/15303/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Coriolan + +Author: William Shakespeare + +Release Date: March 9, 2005 [EBook #15303] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + <p>=================================================================</p><br> +<p>Ce document est tiré de:</p> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE<br> +SHAKSPEARE</p> + +<p>TRADUCTION DE<br> +M. GUIZOT</p> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE<br> +AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE<br> +DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p> + +<p>Volume 1<br> +Vie de Shakspeare<br> +Hamlet.—La Tempête.—Coriolan.</p> + +<p>PARIS<br> +A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br> +DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br> +35, QUAI DES AUGUSTINS<br> +1864</p> + +<p>================================================================</p> + + +<h1>CORIOLAN</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> +<br><br><br> + + +<h3>NOTICE SUR CORIOLAN</h3> + + + +<p><i>Coriolan</i>, comme l'observe La Harpe, est un des plus beaux rôles +qu'il soit possible de mettre sur la scène. C'est un de ces caractères +éminemment poétiques qui plaisent à notre imagination qu'ils élèvent, +un de ces personnages dans le genre de l'Achille d'Homère qui font le +sort d'un État, et semblent mener avec eux la fortune et la gloire; une +de ces âmes nobles et ardentes qui ne peuvent pardonner à l'injustice, +parce qu'elles ne la conçoivent pas, et qui se plaisent à punir +les ingrats et les méchants, comme on aime à écraser les bêtes rampantes +et venimeuses.</p> + +<p>Mais ce qui plaît surtout dans ce caractère si fier et si indomptable, +c'est cet amour filial auquel se rapportent toutes les vertus de Coriolan, +et qui fait seul plier son orgueil offensé. «Et comme aux autres +la fin qui leur faisoit aimer la vertu estoit la gloire; aussi à luy, la +fin qui lui faisoit aimer la gloire estoit la joye qu'il voyoit que sa +mère en recevoit; car il estimoit n'y avoir rien qui le rendît plus +heureux, ne plus honoré, que de faire que sa mère l'ouist priser et +louer de tout le monde, et le veist retourner tousjours couronné, +et qu'elle l'embrassast à son retour, ayant les larmes aux yeux +espraintes de joye.»—(PLUTARQUE, <i>trad. d'Amyol</i>.)</p> + +<p>Il n'est pas étonnant que Coriolan ait été souvent reproduit sur le +théâtre par les poètes de toutes les nations. Leone Allaci fait mention +de deux tragédies italiennes de ce nom. Il y a encore un opéra de Coriolan, +que Graun a mis en musique.</p> + +<p>En Angleterre, on compte le <i>Coriolan</i> de Jean Dennis, aujourd'hui +presque oublié; celui de Thomas Sheridan, imprimé à Londres en +1755; et surtout celui de Thomson, l'auteur des <i>Saisons</i>, dont le talent +descriptif est le véritable titre au rang distingué qu'il occupe +dans la littérature anglaise.</p> + +<p>Nous connaissons en France neuf tragédies sur Coriolan. La première +est de Hardy, avec des choeurs, jouée dès l'an 1607, et imprimée +en 1626; la seconde, sous le titre de <i>Véritable Coriolan</i>, est de +Chapoton, et fut représentée en 1638; la troisième, de Chevreau, dans +la même année; la quatrième, de l'abbé Abeille, de 1676; la cinquième, +de Chaligny Des Plaines, 1722; la sixième, de Mauger, 1748; +la septième, de Richer, imprimée la même année; la huitième, de +Gudin, mise au théâtre en 1776. La dernière enfin, du rhéteur La +Harpe, représentée en 1784, est la seule qui soit restée au théâtre.</p> + +<p>La Harpe se défend d'avoir emprunté son troisième acte à Shakspeare. +Sa tragédie, en effet, ressemble fort peu en général à celle de +l'Eschyle anglais. Il fallait un grand maître dans l'art dramatique +comme Shakspeare pour répandre sur cinq actes tant de vie et de variété. +Seul il a su reproduire les héros de l'ancienne Rome avec la +vérité de l'histoire, et égaler Plutarque dans l'art de les peindre dans +toutes les situations de la vie.</p> + +<p>Selon Malone, Coriolan aurait été écrit en 1609. Les événements +comprennent une période de quatre années, depuis la retraite du peuple +au Mont-Sacré, l'an de Rome 262, jusqu'à la mort de Coriolan.</p> + +<p>L'histoire est exactement suivie par le poëte, et quelques-uns des +principaux discours sont tirés de la <i>Vie de Coriolan</i> par Plutarque, +que Shakspeare pouvait lire dans l'ancienne traduction anglaise de +Thomas Worth, faite sur celle d'Amyot en 1576. Nous renvoyons +les lecteurs à la <i>Vie des hommes illustres</i>, pour voir tout ce que le +poëte doit à l'historien.</p> + +<p>La tragédie de <i>Coriolan</i> est une des plus intéressantes productions +de Shakspeare. L'humeur joviale du vieillard dans Ménénius, la dignité +de la noble Romaine dans Volumnie, la modestie conjugale dans +Virgilie, la hauteur du patricien et du guerrier dans Coriolan, la maligne +jalousie des plébéiens et l'insolence tribunitienne dans Brutus +et Sicinius, forment les contrastes les plus variés et les plus heureux. +Une curiosité inquiète suit le héros dans les vicissitudes de sa fortune, +et l'intérêt se soutient depuis le commencement jusqu'à la fin. M. Schlegel, +admirateur passionné de Shakspeare, observe avec raison, au sujet +de cette tragédie, que ce grand génie se laisse toujours aller à la +gaieté lorsqu'il peint la multitude et ses aveugles mouvements; il +semble craindre, dit M. Schlegel, qu'on ne s'aperçoive pas de toute +la sottise qu'il donne aux plébéiens dans celle pièce, et il l'a fait +encore ressortir par le rôle satirique et original du vieux Ménénius. +Il résulte de là des scènes plaisantes d'un genre tout à fait particulier, +et qui ne peuvent avoir lieu que dans des drames politiques de +cette espèce; et M. Schlegel cite la scène où Coriolan, pour parvenir +au consulat, doit briguer les voix des citoyens de la basse classe; +comme il les a trouvés lâches à la guerre, il les méprise de tout son +coeur; et, ne pouvant pas se résoudre à montrer l'humilité d'usage, il +finit par arracher leurs suffrages en les défiant.</p> +<br><br><br> + + +<h1>CORIOLAN</h1> + +<h4>TRAGÉDIE</h4> +<br><br> + +<h3><b>PERSONNAGES</b></h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>CAIUS MARCIUS CORIOLAN, Romain de l'ordre des patriciens.</p> +<p>TITUS LARTIUS, ) généraux de Rome dans la guerre contre</p> +<p>COMINIUS, ) les Volsques, et amis de Coriolan.</p> +<p>MÉNÉNIUS AGRIPPA, ami de Coriolan.</p> +<p>SICINIUS VELUTUS, ) tribuns du peuple et</p> +<p>JUNIUS BRUTUS, ) ennemis de Coriolan.</p> +<p>LE JEUNE MARCIUS, fils de Coriolan.</p> +<p>UN HÉRAUT ROMAIN.</p> +<p>TULLUS AUFIDIUS, général des Volsques.</p> +<p>UN LIEUTENANT D'AUFIDIUS.</p> +<p>VOLUMNI, mère de Coriolan</p> +<p>VIRGILIE, femme de Coriolan.</p> +<p>VALÉRIE, amie de Virgilie.</p> +<p>UN CITOYEN D'ANTIUM.</p> +<p>DEUX SENTINELLES VOLSQUES.</p> +<p>DAMES ROMAINES.</p> +<p>CONSPIRATEURS VOLSQUES, ligués avec Aufidius.</p> +<p>SÉNATEURS ROMAINS, SÉNATEURS VOLSQUES,</p> +<p>ÉDILES, LICTEURS, SOLDATS,</p> +<p>FOULE DE PLÉBÉIENS, ESCLAVES D'AUFIDIUS,</p> +<p>ETC.</p> + </div> </div> + +<p>La scène est tantôt dans Rome, tantôt dans le territoire des +Volsques et des Antiates.</p> +<br><br><br> + + + +<h2>ACTE PREMIER</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène est dans une rue de Rome.</p> + +<p class="stage1">(Une troupe de plébéiens mutinés paraît armée de bâtons, de massues et +autres armes.)</p> +<br> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Avant d'aller plus loin, laissez-moi +vous parler.</p> + +<p>PLUSIEURS CITOYENS <i>parlant à la fois</i>.—Parlez, parlez.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Êtes-vous tous bien résolus à mourir, +plutôt que de souffrir la faim?</p> + +<p>TOUS,—Nous y sommes résolus, nous y sommes résolus.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Eh bien! vous savez que Caïus Marcius +est le grand ennemi du peuple?</p> + +<p>TOUS.—Nous le savons, nous le savons.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Tuons-le, et nous aurons le blé au +prix que nous voulons. Est-ce une chose arrêtée?</p> + +<p>TOUS.—Oui, n'en parlons plus: c'est une affaire faite; +courons, courons.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Un mot, bons citoyens.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Nous sommes rangés parmi les +<i>pauvres citoyens</i><a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, les patriciens parmi les <i>bons</i>. Ce qui +fait regorger les autorités nous soulagerait: s'ils nous +cédaient à temps ce qu'ils ont de trop, nous pourrions +faire honneur de ce secours à leur humanité. Mais ils +nous trouvent trop chers. La maigreur qui nous défigure, +le tableau de notre misère, sont comme un +inventaire qui détaille leur abondance. Notre souffrance +est un gain pour eux. Vengeons-nous avec nos piques +avant que nous soyons devenus des squelettes, car les +dieux savent que ce qui me fait parler ainsi, c'est la faim +du pain et non la soif de la vengeance.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>SECOND CITOYEN.—<i>One word, good citizens.</i><br> +PREMIER CITOYEN.—<i>We are accounted poor citizens; +The patricians good.</i></p> + +<p><i>Good</i> signifie à la fois bon et solvable.</p> +</blockquote> + +<p>SECOND CITOYEN.—Voulez-vous agir surtout contre +Caïus Marcius?</p> + +<p>LES CITOYENS.—Contre lui d'abord, c'est un vrai chien +pour le peuple.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Mais songez-vous aux services qu'il +a rendus à son pays?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Parfaitement, et nous aurions du +plaisir à lui en tenir bon compte, s'il ne se payait lui-même +en orgueil.</p> + +<p>TOUS.—Allons, parlez sans fiel.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Je vous dis que tout ce qu'il a fait +de glorieux, il l'a fait dans ce but. Il plaît à de bonnes +âmes de dire qu'il a tout fait pour la patrie: je dis, moi, +qu'il l'a fait d'abord pour plaire à sa mère, et puis pour +avoir le droit d'être orgueilleux outre mesure. Son +orgueil est monté au niveau de sa valeur.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Ce qu'il ne peut changer dans sa +nature, vous le mettez à son compte comme un vice; +vous ne l'accuserez pas du moins de cupidité?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Et quand je ne le pourrais pas, je +ne serais pas stérile en accusations: il a tant de défauts +que je me fatiguerais à les énumérer. <span class="stage2">(<i>Des cris se font +entendre dans l'intérieur</i>.)</span> Que veulent dire ces cris? +L'autre partie de la ville se soulève; et nous, nous nous +amusons ici à bavarder. Au Capitole!</p> + +<p>TOUS.—Allons, allons.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Doucement!—Qui s'avance vers +nous?</p> + +<p class="stage1">(Survient Ménénius Agrippa.)</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Le digne Ménénius Agrippa, un +homme qui a toujours aimé le peuple.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Oui, oui, il est assez brave homme! +Plût aux dieux que tout le reste fût comme lui!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quel projet avez-vous donc en tête, mes +concitoyens? Où allez-vous avec ces bâtons et ces massues?—De +quoi s'agit-il, dites, je vous prie?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Nos projets ne sont pas inconnus au +sénat; depuis quinze jours il a vent de ce que nous voulons: +il va le voir aujourd'hui par nos actes. Il dit que +les pauvres solliciteurs ont de bons poumons: il verra +que nous avons de bons bras aussi.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quoi! mes bons amis, mes honnêtes voisins, +voulez-vous donc vous perdre vous-mêmes?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Nous ne le pouvons pas, nous +sommes déjà perdus.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Mes amis, je vous déclare que les patriciens +ont pour vous les soins les plus charitables.—Le besoin +vous presse; vous souffrez dans cette disette: mais vous +feriez aussi bien de menacer le ciel de vos bâtons, que +de les lever contre le sénat de Rome dont les destins suivront +leur cours, et briseraient devant eux dix mille +chaînes plus fortes que celles dont vous pourrez jamais +l'enlacer. Quant à cette disette, ce ne sont pas les +patriciens, ce sont les dieux qui en sont les auteurs: +ce sont vos prières, et non vos armes qui peuvent vous +secourir. Hélas! vos malheurs vous entraînent à des malheurs +plus grands. Vous insultez ceux qui tiennent le +gouvernail de l'État, ceux qui ont pour vous des soins +paternels, tandis que vous les maudissez comme vos +ennemis!</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Des soins paternels? Oui, vraiment! +Jamais ils n'ont pris de nous aucun soin. Nous laisser +mourir de faim, tandis que leurs magasins regorgent de +blé; faire des édits sur l'usure pour soutenir les usuriers; +abroger chaque jour quelqu'une des lois salutaires établies +contre les riches, et chaque jour porter de plus +cruels décrets pour enchaîner, pour assujettir le pauvre! +Si la guerre ne nous dévore pas, ce sera le sénat: voilà +l'amour qu'il a pour nous!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Votre malice est extrême: il faut que vous +en conveniez, ou bien souffrez qu'on vous taxe de folie.—Je +veux vous raconter un joli conte. Peut-être l'aurez-vous +déjà entendu; mais n'importe, il sert à mon but, +et je vais le répéter pour vous le faire mieux comprendre.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Je vous écouterai volontiers, noble +Ménénius; mais n'espérez pas tromper nos maux par le +récit d'une fable; cependant, si cela vous fait plaisir, +voyons, dites.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—«Un jour tous les membres du corps +humain se révoltèrent contre l'estomac. Voici leurs +plaintes contre lui: ils disaient que, comme un +gouffre, il se tenait au centre du corps, oisif et inactif, +engloutissant tranquillement la nourriture, sans +jamais partager le travail des autres organes qui se +fatiguaient à voir, à entendre, à parler, à instruire, à +marcher, à sentir, ayant tous leurs fonctions mutuelles, +et servant, en ministres laborieux, les désirs +et les voeux communs du corps entier. L'estomac répondit...»</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Ah! voyons, seigneur, ce que l'estomac +répondit.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je vais vous le dire. «Il répondit, avec une +sorte de sourire, qui ne venait pas des poumons (car +si je fais parler l'estomac, je peux bien aussi le faire +sourire), il répondit donc, avec dédain, aux membres +mutinés et mécontents qui, le voyant tout recevoir, +lui portaient une envie aussi raisonnable que celle +qui vous anime contre nos sénateurs, parce qu'ils +ne sont pas comme vous....</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—La réponse de votre estomac! quelle +fut sa réponse?—Ah! si la tête majestueuse et faite pour la +couronne; si l'oeil, sentinelle vigilante; si le coeur, notre +conseiller; le bras, notre soldat; la jambe, notre coursier; +la langue, notre trompette; si tous les autres membres, +et cette foule de menus organes qui soutiennent et +conservent notre machine; si tous...</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quoi donc! il me coupe la parole, cet +homme-là! Eh bien! quoi? Voyons.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Si tous voyaient ce cormoran d'estomac, +le gouffre du corps humain, prétendre leur faire +la loi...</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Eh bien! après?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Si les principaux agents se plaignaient +de l'estomac, qu'aurait-il à répondre?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je vous le dirai, si vous pouvez m'accorder +un peu de ce qui est si rare chez vous, un peu de +patience; vous la saurez, la réponse de l'estomac.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Vous nous la faites bien attendre.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Remarquez bien ceci, mon ami. Notre +grave estomac était réfléchi, et nullement inconsidéré +comme ses accusateurs. Voici sa réponse: «Il est vrai, +mes amis, vous qui faites partie du corps, dit-il, que je +reçois d'abord toute la nourriture qui vous fait vivre, +et cela est juste, car je suis l'entrepôt et le magasin du +corps entier. Mais si vous y réfléchissez, je renvoie +tout par les fleuves de votre sang jusqu'au coeur qui est +la cour de l'âme, et jusqu'à la résidence du cerveau: +car les canaux qui serpentent dans l'homme, les nerfs +les plus forts, les veines les plus petites, reçoivent de +moi cette nourriture suffisante qui entretient leur vie, +et quoique vous tous à la fois, mes bons amis» (c'est +l'estomac qui parle, écoutez-moi)...</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Oui, oui. Bien! bien!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—«Quoique vous ne puissiez pas voir tout +de suite ce que je distribue à chacun en particulier, je +peux bien, pour résultat du compte que je vous rends, +conclure que vous recevez de moi la farine la plus +pure, et qu'il ne me reste à moi que le son.» Eh bien! +qu'en dites-vous!</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—C'était une réponse. Mais quelle +application en ferez-vous?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Les sénateurs de Rome sont ce bon estomac, +et vous, vous êtes les membres mutinés. Examinez +leurs conseils et leurs soins; pesez bien toute chose dans +l'intérêt de l'État, vous verrez que tout le bien public, +auquel vous avez part, vous vient du sénat, et jamais de +vous-mêmes.—Qu'en penses-tu, toi que je vois tenir +dans cette assemblée la place du gros orteil dans le corps +humain?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Du gros orteil, moi! comment cela?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Parce qu'étant un des plus bas, des plus +lâches et des plus pauvres partisans de cette belle +révolte, tu vas le premier en avant. Misérable, toi qui es +du sang le plus vil, tu es le premier à faire courir les +autres là où tu as quelque chose à gagner.—Allons, +préparez vos bâtons et vos massues. Rome et ses rats +sont à la veille de se battre: il y aura du mal pour un +des deux partis. <span class="stage2">(<i>Caïus Marcus arrive</i>.)</span>—Noble Marcius, +salut!</p> + +<p>MARCIUS.—Je vous remercie.—De quoi s'agit-il, coquins +de factieux, qui, en grattant la gale de vos prétentions, +n'avez fait qu'une croûte de vous-mêmes?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Nous avons toujours vos douces +paroles.</p> + +<p>MARCIUS.—Celui qui t'adresserait de douces paroles +serait un flatteur qui m'inspirerait un sentiment au-dessous +de l'horreur.—Que demandez-vous, chiens hargneux, +qui n'aimez ni la paix ni la guerre! La guerre +vous fait peur, la paix vous rend orgueilleux. Celui qui +se fie à vous, au lieu de trouver des lions, ne trouve que +des lièvres; au lieu de trouver des renards, ne trouve +que des oies. Vous n'êtes pas plus sûrs que le charbon +sur la glace, ou que la grêle au soleil. Votre vertu consiste +à ériger en homme vertueux celui que ses crimes soumettent +aux lois, et à blasphémer contre la justice qu'on +lui rend. Quiconque mérite la grandeur, mérite votre +haine. Vos affections ressemblent au goût d'un malade, +dont les désirs se portent sur tout ce qui peut augmenter +son mal. S'appuyer sur votre faveur, c'est nager avec +des nageoires de plomb, c'est vouloir trancher le chêne +avec des roseaux. Allez vous faire pendre! Qu'on se fie +à vous! Chaque minute vous voit changer de résolution, +appeler grand l'homme qui naguère était l'objet de votre +haine, et donner le nom d'infâme à celui que vous +nommiez <i>votre couronne</i>!—Quelle est donc la cause qui +vous fait élever, des différents quartiers de la ville, ces +clameurs séditieuses contre l'auguste sénat? Lui seul, +sous les auspices des dieux, vous tient en respect: sans +lui, vous vous dévoreriez les uns les autres.—Que +cherchent-ils?</p> + +<p>MÉNÉNIUS,—Du blé taxé à leur prix, et ils disent que +les magasins de Rome sont pleins!</p> + +<p>MARCIUS.—Qu'ils aillent se faire pendre! <i>Ils disent</i>! Quoi! +ils se tiendront assis au coin de leur feu, et prétendront +savoir ce qui se fait au Capitole! juger quel est celui qui +peut s'élever, celui qui prospère et celui qui décline, +soutenir les factions, arranger des mariages imaginaires, +dire que tel parti est fort, et mettre sous leurs souliers +de savetier ceux qui ne sont pas à leur gré! Ils disent +que le blé ne manque pas!..... Si la noblesse mettait un +terme à sa pitié, et si elle laissait agir mon épée, je +ferais une carrière pour enterrer des milliers de ces +esclaves, et leurs cadavres s'entasseraient jusqu'à la +hauteur de ma lance.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Mais les voilà, je crois, à peu près persuadés; +car bien qu'ils manquent abondamment de discrétion, +ils se retirent lâchement.—Que dit, je vous prie, l'autre +troupe?</p> + +<p>MARCIUS.—Elle est dispersée. Qu'ils aillent se faire +pendre! ils disaient que la faim les pressait, et nous +étourdissaient de proverbes: <i>La faim brise les pierres; il +faut nourrir son chien; la viande est faite pour être mangée; +les dieux ne font pas croître le blé seulement pour les riches</i>. +Tels étaient les lambeaux de phrases par lesquels ils +exhalaient leurs plaintes. On a daigné leur répondre. On +leur a accordé leur demande, une demande étrange qui +suffirait à briser le coeur de la générosité, et à faire pâlir +un pouvoir hardi! ils ont jeté leurs bonnets en l'air +comme s'ils eussent voulu les accrocher aux cornes de la +lune, et ils ont poussé des cris de jalouse allégresse.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Que leur a-t-on accordé?</p> + +<p>MARCIUS.—D'avoir cinq tribuns de leur choix pour +soutenir leur vulgaire sagesse. Ils ont nommé Junius +Brutus; Sicinius Vélutus en est un autre: le reste... +m'est inconnu.—Par la mort! la canaille aurait démoli +tous les toits de Rome, plutôt que d'obtenir de moi cette +victoire. Avec le temps, elle gagnera encore sur le pouvoir, +et trouvera de nouveaux prétextes de révolte.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Étrange événement!</p> + +<p>MARCIUS, <i>au peuple</i>.—Allez vous cacher dans vos maisons, +vils restes de la sédition.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Où est Caïus Marcius?</p> + +<p>MARCIUS.—Me voici. Que viens-tu m'annoncer?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les Volsques ont pris les armes, seigneur.</p> + +<p>MARCIUS.—J'en suis content; nous allons nous purger +de notre superflu moisi.—Voyez, voilà les plus respectables +de nos sénateurs!</p> + +<p class="stage1">(On voit entrer Cominius, Titus Lartius, d'autres sénateurs, +Junius Brutus et Sicinius Vélutus.)</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Ce que vous nous avez annoncé +dernièrement était la vérité, Marcius: les Volsques ont +pris les armes.</p> + +<p>MARCIUS.—Ils ont un général, Tullus Aufidius, qui +vous embarrassera. J'avoue ma faiblesse, je suis jaloux +de sa gloire; et si je n'étais pas ce que je suis, je ne +voudrais être que Tullus.</p> + +<p>COMINIUS.—Vous avez combattu ensemble.</p> + +<p>MARCIUS.—Si la moitié de l'univers était en guerre +avec l'autre, et qu'il fût de mon parti, je me révolterais +pour n'avoir à combattre que lui: c'est un lion que je +suis fier de pouvoir chasser.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Brave Marcius, suivez donc Cominius +à cette guerre.</p> + +<p>COMINIUS.—C'est votre promesse.</p> + +<p>MARCIUS.—Je m'en souviens, et je suis constant. Oui, +Titus Lartius, vous me verrez encore frapper à la face de +Tullus.—Quoi! l'âge vous a-t-il glacé? Resterez-vous +ici?</p> + +<p>TITUS.—Non, Marcius: appuyé sur une béquille, je +combattrais avec l'autre, plutôt que de rester spectateur +oisif de cette guerre.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—O vrai fils de ta race!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Accompagnez-nous au Capitole, +où je sais que nos meilleurs amis nous attendent.</p> + +<p>TITUS.—Marchez à notre tête: suivez, Cominius, et +nous marcherons après vous. Vous méritez le premier +rang.</p> + +<p>COMINIUS.—Noble Marcius!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR, <i>au peuple</i>.—Allez-vous-en! retournez +chez vous. Retirez-vous.</p> + +<p>MARCIUS.—Non, laissez-les nous suivre: les Volsques +ont du blé en abondance. Conduisons ces rats pour +ronger leurs greniers.—Respectables mutins, votre +bravoure se montre à propos: je vous en prie, suivez-nous.</p> + + +<p class="stage1">(Les sénateurs sortent; le peuple se disperse et disparaît.)</p> + + +<p>SICINIUS.—Fut-il jamais homme aussi orgueilleux que +ce Marcius?</p> + +<p>BRUTUS.—Il n'a point d'égal.</p> + +<p>SICINIUS.—Quand le peuple nous a choisis pour ses +tribuns...</p> + +<p>BRUTUS,—Avez-vous remarqué ses lèvres et ses yeux?</p> + +<p>SICINIUS.—Non, mais ses railleries.</p> + +<p>BRUTUS.—Dans sa colère, il insulterait les dieux +mêmes.</p> + +<p>SICINIUS.—Il raillerait la lune modeste.</p> + +<p>BRUTUS.—Que cette guerre le dévore! Il est si orgueilleux +qu'il ne mériterait pas d'être si vaillant.</p> + +<p>SICINIUS.—Un homme de ce caractère, enflé par les +succès, nous dédaigne comme l'ombre sur laquelle il +marche en plein midi. Mais je mitonne que son arrogance +puisse se plier à servir sous les ordres de Cominius.</p> + +<p>BRUTUS,—La gloire est tout ce qu'il ambitionne, et il +en est déjà couvert. Or, pour la conserver ou l'accroître +encore, le poste le plus sûr est le second rang. Les événements +malheureux seront attribués au général; lors +même qu'il ferait tout ce qui est au pouvoir d'un mortel, +la censure irréfléchie s'écrierait, en parlant de Marcius: +«Oh! s'il avait conduit cette entreprise!»</p> + +<p>SICINIUS.—Et si nos armes prospèrent, la prévention +publique, qui est entêtée de Marcius, en ravira tout le +mérite à Cominius.</p> + +<p>BRUTUS.—Allez; la moitié des honneurs de Cominius +seront pour Marcius, quand bien même Marcius ne les +aurait pas gagnés; et toutes ses fautes deviendront des +honneurs pour Marcius, quand bien même il ne les mériterait +nullement.</p> + +<p>SICINIUS.—Partons, allons savoir comment la commission +sera rédigée et de quelle façon Marcius partira pour +cette expédition, plus grand que s'il était seul à commander.</p> + +<p>BRUTUS.—Allons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">La ville de Corioles. Le sénat.</p> + +<p class="stage1">TULLUS AUFIDIUS <i>et le sénat de Corioles assemblé</i>.</p> +<br> + + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Vous pensez donc, Aufidius, que +les Romains ont pénétré nos conseils, et qu'ils sont +instruits de nos plans?</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ne le pensez-vous pas comme moi? A-t-on +jamais projeté dans cet État un acte qui ait pu s'accomplir +avant que Rome en eût avis? J'ai eu des nouvelles +de Rome il n'y a pas quatre jours; voici ce qu'on +disait: Je crois l'avoir ici, cette lettre. Oui, la voilà, +<span class="stage2">(<i>Il lit</i>)</span> «Ils ont une armée toute prête: mais on ignore +«si elle sera dirigée vers l'Orient, ou vers l'Occident; +la disette est grande, le peuple mutin. On dit que +Cominius, Marcius, votre ancien ennemi, mais plus +haï dans Rome qu'il ne l'est de vous, et Titus Lartius, +un des plus vaillants Romains, sont tous trois chargés +de conduire cette armée à sa destination, quelle qu'elle +soit; il est vraisemblable que c'est contre vous. Tenez-vous +sur vos gardes.»</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Notre armée est en campagne. +Nous n'avons jamais douté que Rome ne fût prête à nous +répondre.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Mais vous avez jugé prudent de tenir secrets +vos grands desseins, jusqu'au jour qui devait nécessairement +les dévoiler. A peine conçus, ils sont connus à +Rome.—Nos projets ainsi découverts n'atteindront plus +leur but, qui était de prendre plusieurs villes avant +même que Rome sût que nous étions sur pied.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Noble Aufidius, recevez votre commission +et volez à vos troupes. Laissez-nous seuls garder +Corioles: si les Romains viennent camper sous ses +murs, ramenez votre armée pour faire lever le siège; +mais vous versez, je crois, que ces grands préparatifs +n'ont pas été faits contre nous.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ne doutez pas de ce que je vous dis: je ne +parle que d'après des informations certaines. Je dirai +plus, déjà plusieurs corps de l'armée romaine sont en +campagne, et marchent droit sur nous. Je laisse vos +seigneuries. Si nous venons à nous rencontrer, Marcius +et moi, nous avons juré de combattre jusqu'à ce que +l'un de nous deux fût hors d'état de continuer.</p> + +<p>TOUS LES SÉNATEURS.—Que les dieux vous secondent!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Qu'ils veillent sur vos seigneuries!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Adieu!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Adieu!</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.—Adieu!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Rome. Appartement de la maison de Marcius.</p> + +<p class="stage1">VOLUMNIE ET VIRGILIE <i>entrent; elles s'assoient sur deux tabourets.</i></p> +<br> + +<p>VOLUMNIE.—Je vous prie, ma fille, chantez, ou du +moins exprimez-vous d'une manière moins décourageante. +Si mon fils était mon époux, je serais plus +joyeuse de cette absence qui va lui rapporter de la +gloire, que des marques les plus tendres de son amour +sur la couche nuptiale.—Alors qu'il était encore un +enfant délicat et l'unique fils de mes entrailles, alors que +les grâces de son âge lui attiraient tous les regards, alors +qu'une autre mère n'aurait pas voulu se priver une heure +du plaisir de le contempler, quand même un roi l'aurait +suppliée un jour entier, moi je pensais combien la gloire +lui siérait bien; je me disais qu'il ne vaudrait guère +mieux qu'un portrait à pendre à un mur si la soif de la +renommée ne le mettait en mouvement, et mon plaisir +fut de l'envoyer chercher le danger partout où il pourrait +trouver l'honneur: je l'envoyai à une guerre sanglante. +Il en revint le front ceint de la couronne de +chêne. Je vous le dis, ma fille, non, je ne tressaillis pas +plus joyeusement à sa naissance lorsqu'on me dit que +j'avais un fils, que le jour où pour la première fois il +prouva qu'il était un homme.</p> + +<p>VIRGILIE.—Et s'il eût été tué dans cette guerre, +madame?...</p> + +<p>VOLUMNIE.—Alors son grand renom serait devenu mon +fils, et m'aurait tenu lieu de postérité.—Laissez-moi +vous parler sincèrement. Si j'avais eu douze fils, tous +également chéris, tous aussi passionnément aimés que +votre Marcius, que mon Marcius, j'aurais mieux aimé en +voir onze mourir généreusement pour leur pays, qu'un +seul se rassasier de volupté loin des batailles.</p> + +<p class="stage1">(Une suivante se présente.)</p> + +<p>LA SUIVANTE.—Madame, la noble Valérie vient vous +faire une visite.</p> + +<p>VIRGILIE.—Permettez-moi de me retirer; je vous en +conjure.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Non, ma fille, je ne vous le permettrai +point.—Je crois entendre le tambour de votre époux: +je le vois traîner Aufidius par les cheveux, et les Volsques +fuir effrayés comme des enfants poursuivis par un +ours; je le vois frapper ainsi du pied;—je l'entends s'écrier: +«En avant, lâches! quoi! nés dans le sein de +Rome, vous fûtes engendrés dans la peur?» Essuyant +de ses mains couvertes de fer son front ensanglanté, il +marche en avant comme un moissonneur qui s'est engagé, +ou à tout faucher ou à perdre son salaire.</p> + +<p>VIRGILIE.—Son front ensanglanté? ô Jupiter, point de +sang!</p> + +<p>VOLUMNIE.—Taisez-vous, folle, le sang sur le front d'un +guerrier sied mieux que l'or sur les trophées! Le sein +d'Hécube, allaitant Hector, n'était pas plus charmant +que le front d'Hector ensanglanté par les épées des +Grecs luttant contre lui. Dites à Valérie que nous +sommes prêtes à la recevoir.</p> + +<p class="stage1">(La suivante sort.)</p> + +<p>VIRGILIE.—Le ciel protège mon seigneur contre le féroce +Aufidius!</p> + +<p>VOLUMNIE.—Il abattra sous son genou la tête d'Aufidius, +et foulera aux pieds son cou.</p> + +<p class="stage1">(La suivante rentre avec Valérie et l'esclave qui l'accompagne.)</p> + +<p>VALÉRIE.—Mesdames, je vous donne le bonjour à +toutes deux.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Aimable personne!</p> + +<p>VIRGILIE.—Je suis bien heureuse de vous voir, madame.</p> + +<p>VALÉRIE.—Comment vous portez-vous, toutes deux?—Mais +vous êtes d'excellentes ménagères: quel ouvrage +faites-vous là? Une belle broderie, en vérité! Et comment +va votre petit garçon?</p> + +<p>VIRGILIE.—Je vous remercie, madame, il est bien.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Il aimerait bien mieux voir des épées, et +entendre un tambour, que de regarder son maître.</p> + +<p>VALÉRIE.—Oh! sur ma parole, il est en tout le fils de +son père! je jure que c'est un joli enfant.—En vérité, +mercredi dernier je pris plaisir à le regarder une demi-heure +entière.—Il a une physionomie si décidée!—Je +m'amusais à le voir poursuivre un papillon aux ailes +dorées: il le prit, le lâcha, le reprit, et le voilà de nouveau +parti, allant, venant, sautant, le rattrapant; puis, +soit qu'il fût tombé et que sa chute l'eût enragé, soit je +ne sais pourquoi, il le mit entre ses dents et le déchira: +il fallait voir comme il le mit en pièces!</p> + +<p>VOLUMNIE.—C'est une des manières de son père.</p> + +<p>VALÉRIE.—En vérité, c'est un noble enfant.</p> + +<p>VIRGILIE.—Un petit fou, madame.</p> + +<p>VALÉRIE.—Allons, quittez votre aiguille, il faut absolument +que vous veniez avec moi faire la paresseuse +cet après-midi.</p> + +<p>VIRGILIE.—Non, madame, je ne sortirai pas.</p> + +<p>VALÉRIE.—Vous ne sortirez pas?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Elle sortira, elle sortira.</p> + +<p>VIRGILIE.—Non, en vérité, si vous le permettez, je ne +passerai pas le seuil, jusqu'à ce que mon seigneur soit +revenu de la guerre.</p> + +<p>VALÉRIE.—Fi donc! vous vous renfermez sans aucune +raison.—Allons, venez faire une visite à cette dame qui +est en couche.</p> + +<p>VIRGILIE.—Je lui souhaite le prompt retour de ses +forces, et je la visiterai dans mes prières; mais je ne +puis aller la voir.</p> + +<p>VALÉRIE.—Et pourquoi, je vous prie?</p> + +<p>VIRGILIE.—Ce n'est de ma part ni paresse, ni indifférence +pour elle.</p> + +<p>VALÉRIE.—Vous voulez donc être une autre Pénélope? +Mais on dit que toute la laine qu'elle fila pendant l'absence +d'Ulysse ne servit qu'à mettre la teigne dans +Ithaque. Venez donc. Je voudrais que votre toile fût +sensible comme votre doigt: par pitié, vous vous lasseriez +de la piquer. Venez donc avec nous.</p> + +<p>VIRGILIE.—Non, ma chère dame, excusez-moi; en +vérité, je ne sortirai pas.</p> + +<p>VALÉRIE.—En vérité, vous viendrez avec moi: je vous +apprendrai d'heureuses nouvelles de votre époux.</p> + +<p>VIRGILIE.—Oh! madame, vous ne pouvez pas encore +en avoir.</p> + +<p>VALÉRIE.—Je ne plaisante pas: on en a reçu hier au +soir.</p> + +<p>VIRGILIE.—Est-il bien vrai, madame?</p> + +<p>VALÉRIE,—Sérieusement: je ne vous trompe pas. Ce +que je sais, je le tiens d'un sénateur: voici la nouvelle. +Les Volsques ont une armée en campagne; le général +Cominius est allé l'attaquer avec une partie de nos forces. +Votre époux et Titus Lartius sont campés sous les murs +de Corioles: ils ne doutent pas du succès de ce siège, qui +terminera bientôt la guerre. Je vous dis la vérité, sur mon +honneur.—Venez donc avec nous, je vous en conjure.</p> + +<p>VIRGILIE.—Excusez-moi pour aujourd'hui, madame, et +dans la suite je ne vous refuserai jamais rien.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Laissez-la seule, madame: de l'humeur +qu'elle est, elle ne ferait que troubler notre gaieté.</p> + +<p>VALÉRIE.—Je commence à le croire: adieu donc!—Ah! +plutôt venez, aimable et chère amie; venez avec +nous, Virgilie: mettez votre gravité à la porte, et suivez-nous.</p> + +<p>VIRGILIE.—Non, madame; non, en un mot. Je ne dois +pas sortir.—Je vous souhaite beaucoup de plaisir.</p> + +<p>VALÉRIE.—Eh bien donc!... Adieu.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène se passe devant Corioles.</p> + +<p class="stage1">MARCIUS, TITUS LARTIUS <i>entrent suivis d'officiers et de +soldats, au son des tambours et avec bannières déployées. Un +messager vient à eux</i>.</p> +<br> + +<p>MARCIUS.—Voici des nouvelles: je gage qu'ils en sont +venus aux mains.</p> + +<p>LARTIUS.—Je parie que non, mon cheval contre le +vôtre.</p> + +<p>MARCIUS.—J'accepte la gageure.</p> + +<p>LARTIUS.—Je la tiendrai.</p> + +<p>MARCIUS, <i>au messager</i>.—Dis-moi, notre général a-t-il +joint l'ennemi?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les deux armées sont en présence: +mais elles ne se sont encore rien dit.</p> + +<p>LARTIUS.—Ainsi votre superbe cheval est à moi.</p> + +<p>MARCIUS.—Je vous l'achèterai.</p> + +<p>LARTIUS.—Moi, je ne veux ni le vendre, ni le donner, +mais je vous le prête pour cinquante ans.—Sommez +la ville.</p> + +<p>MARCIUS.—À quelle distance de nous sont les deux +armées?</p> + +<p>LE MESSAGER.—A un mille et demi.</p> + +<p>MARCIUS.—Nous pourrons donc entendre leur alarme +et eux la nôtre?—C'est dans ce moment, ô Mars, +que je te conjure de hâter ici notre ouvrage, afin que +nous puissions, avec nos épées fumantes, voler au secours +de nos amis.—Allons, sonne de ta trompette!</p> + +<p class="stage1">(Le son de la trompette appelle les ennemis à une conférence.—Quelques +sénateurs volsques paraissent sur les +murs au milieu des soldats.)</p> + +<p>MARCIUS.—Tullus Aufidius est-il dans vos murs?</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Non, ni lui, ni aucun homme qui +vous craigne moins que lui, c'est-à-dire, moins que peu. +Écoutez: nos tambours rassemblent notre jeunesse! +<span class="stage2">(<i>Alarme dans le lointain.</i>)</span> Nous renverserons nos murs, +plutôt que de nous y laisser emprisonner: nos portes, +qui vous semblent fermées, n'ont pour loquets que des +roseaux; elles vont s'ouvrir d'elles-mêmes. Entendez-vous +dans le lointain <span class="stage2">(<i>Nouvelle alarme.</i>)</span> C'est Aufidius. +Écoutez quel ravage il fait dans votre armée en déroute.</p> + +<p>MARCIUS.—Oh! ils sont aux prises.</p> + +<p>LARTIUS—Que leurs cris nous servent de leçon: vite, +des échelles.</p> + +<p class="stage1">(Les Volsques font une sortie.)</p> + +<p>MARCIUS.—Ils ne nous craignent pas! Ils osent sortir +de leur ville!—Allons, soldats, serrez vos boucliers +contre votre coeur, et combattez avec des coeurs qui +soient encore plus à l'épreuve du fer que vos boucliers. +Avancez, vaillant Titus. Ils nous dédaignent fort au delà +de ce que nous pensions. J'en sue de rage.—Venez, +braves compagnons. Celui de vous qui reculera, je le +traiterai comme un Volsque. Il périra sous mon glaive.</p> + +<p class="stage1">(Le signal est donné, les Romains et les Volsques se +rencontrent.—Les Romains sont battus et repoussés jusque dans +leurs tranchées.)</p> + +<p>MARCIUS.—Que toute la contagion du sud descende sur +vous, vous la honte de Rome!... vous troupeau de...—Que +les clous et la peste vous couvrent de plaies, afin que +vous soyez abhorrés avant d'être vus et que vous vous +infestiez les uns les autres à un mille de distance. Ames +d'oies qui portez des figures humaines, comment avez-vous +pu fuir devant des esclaves que battraient des +singes? Par Pluton et l'enfer! ils sont tous frappés par +derrière, le dos rougi de leur sang et le front blême, +fuyant et transis de peur.—Réparez votre faute, chargez +de nouveau, ou, par les feux du ciel, je laisse là l'ennemi, +et je tourne mes armes contre vous; prenez-y +garde. En avant! Si vous voulez tenir ferme, nous +allons les repousser jusque dans les bras de leurs +femmes, comme ils nous ont poursuivis jusque dans nos +tranchées.—</p> + +<p class="stage1">(Les clameurs guerrières recommencent: Marcius charge +les Volsques et les poursuit jusqu'aux portes de la ville.)</p> + +<p>—Voilà les portes qui s'ouvrent.—Maintenant secondez-moi +en braves. C'est pour les vainqueurs que la fortune +élargit l'entrée de la ville, et non pour les fuyards: regardez-moi, +imitez-moi.</p> + +<p class="stage1">(Il passe les portes et elles se ferment sur lui.)</p> + +<p>UN PREMIER SOLDAT.—Audace de fou! Ce ne sera pas +moi!</p> + +<p>-UN SECOND SOLDAT.—Ni moi.</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Vois, les portes se ferment sur lui.</p> + +<p class="stage1">(Les cris continuent.)</p> + +<p>TOUS.—Le voilà pris, je le garantis.</p> + +<p>TITUS LARTIUS <i>parait</i>.—Marcius! qu'est-il devenu?</p> + +<p>TOUS.—Il est mort, seigneur; il n'en faut pas douter.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Il était sur les talons des fuyards et +il est entré dans la ville avec eux. Aussitôt les portes se +sont refermées; et il est dans Corioles, seul contre tous +ses habitants.</p> + +<p>LARTIUS.—O mon brave compagnon! plus brave que +l'insensible acier de son épée; quand elle plie, il tient +bon. Il n'ont pas osé te suivre, Marcius!—Un diamant +de ta grosseur serait moins précieux que toi. Tu étais un +guerrier accompli, égal aux voeux de Caton même. Terrible +et redoutable, non-seulement dans les coups que tu +portais; mais ton farouche regard et le son foudroyant +de ta voix faisaient frissonner les ennemis comme si +l'univers agité par la fièvre eût tremblé.</p> + +<p class="stage1">(Marcius paraît sanglant, et poursuivi par l'ennemi.)</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Voyez, seigneur. +LARTIUS.—Oh! c'est Marcius: courons le sauver ou +périr tous avec lui.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent et entrent tous dans la ville.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">L'intérieur de la ville.</p> + +<p class="stage1">(Quelques Romains chargés de butin.)</p> +<br> + +<p>PREMIER ROMAIN.—Je porterai ces dépouilles à Rome.</p> + +<p>SECOND ROMAIN.—Et moi, celles-ci.</p> + +<p>TROISIÈME ROMAIN.—Peste soit de ce vil métal! je l'avais +pris pour de l'argent.</p> + +<p class="stage1">(On entend toujours dans l'éloignement les cris des combattants. +—Marcius et Titus Lartius s'avancent, précédés d'un +héraut.)</p> + +<p>MARCIUS.—Voyez ces maraudeurs! qui estiment leur +temps au prix d'une mauvaise drachme! coussins, cuillers +de plomb, morceaux de fers d'un liard, pourpoints +que des bourreaux enterreraient avec ceux qui les ont +portés; voilà ce que ramassent ces lâches esclaves, +avant que le combat soit fini.—Tombons sur eux.—Mais +écoutez, quel fracas autour du général ennemi? —Volon +à lui!—C'est là qu'est l'homme que mon +coeur hait; c'est Aufidius qui massacre nos Romains. +Allons, vaillant Titus, prenez un nombre de soldats +suffisant pour garder la ville, tandis que moi, avec ceux +qui ont du coeur, je vole au secours de Cominius.</p> + +<p>LARTIUS.—Digne seigneur, ton sang coule; tu es trop +épuisé-par ce premier exercice pour entreprendre un +second combat.</p> + +<p>MARCIUS.—Seigneur, ne me louez point, l'ouvrage que +j'ai fait ne m'a pas encore échauffé. Adieu. Ce sang que +je perds me soulage, au lieu de m'affaiblir. C'est dans +cet état que je veux paraître devant Aufidius, et le combattre.</p> + +<p>LARTIUS.—Que la belle déesse de la fortune t'accorde +son amour; et que ses charmes puissants détournent +l'épée de tes ennemis, vaillant Marcius; que la prospérité +te suive comme un page.</p> + +<p>MARCIUS.—Ton ami n'est pas au-dessous de ceux +qu'elle a placés au plus haut rang. Adieu!</p> + +<p>LARTIUS.—Intrépide Marcius! Toi, va sonner ta trompette +dans la place publique, et rassemble tous les officiers +de la ville: c'est là que je leur ferai connaître mes +intentions. Partez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Les environs du camp de Cominius.</p> +<p class="stage1">COMINIUS <i>faisant retraite avec un nombre de soldats</i>.</p> +<br> + +<p>COMINIUS.—Respirez, mes amis; bien combattu! Nous +quittons le champ de bataille en vrais Romains, sans +folle témérité dans notre résistance, sans lâcheté dans +notre retraite.—Croyez-moi, mes amis, nous serons encore +attaqués.—Dans la chaleur de l'action, nous avons +entendu par intervalles les charges de nos amis apportées +par le vent. Dieux de Rome, accordez-leur le succès +que nous désirons pour nous-mêmes! Faites que nos +deux armées se rejoignent, le front souriant, et puissent +vous offrir ensemble un sacrifice d'actions de grâces! +<span class="stage2">(<i>Un messager paraît</i>.)</span>—Quelles nouvelles?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les habitants de Corioles ont fait une +sortie et livré bataille à Lartius et Marcius. J'ai vu nos +troupes repoussées jusque dans les tranchées et aussitôt +je suis parti.</p> + +<p>COMINIUS.—Quoique tu dises la vérité, je crois, tu ne +parles pas bien. Combien y a-t-il que tu es parti?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Plus d'une heure, seigneur.</p> + +<p>COMINIUS.—Quoi! il n'y a pas un mille de distance. +A l'instant nous entendions encore leur tambour. Comment +as-tu pu mettre une heure à parcourir un mille, +et m'apporter des nouvelles si tardives?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les espions des Volsques m'ont donné la +chasse, et j'ai été forcé de faire un détour de trois ou +quatre milles: sans quoi, seigneur, je vous aurais apporté +cette nouvelle une demie-heure plus tôt.</p> + +<p class="stage1">(Marcius arrive.)</p> + +<p>COMINIUS.—Quel est ce guerrier là-bas, qui a l'air +d'avoir été écorché tout vif. O Dieu! il a bien le port +de Marcius; ce n'est pas la première fois que je l'ai vu +dans cet état!</p> + +<p>MARCIUS.—Suis-je venu trop tard?</p> + +<p>COMINIUS.—Le berger ne distingue pas mieux le tonnerre +du son d'un tambourin, que moi la voix de Marcius +de celle de tout homme.</p> + +<p>MARCIUS.—Suis-je venu trop tard?</p> + +<p>COMINIUS.—Oui, si vous ne revenez pas couvert du +sang des ennemis, mais baigné dans votre propre sang.</p> + +<p>MARCIUS.—Oh! laissez-moi vous embrasser avec des +bras aussi robustes que lorsque je faisais la cour à +ma femme, et avec un coeur aussi joyeux qu'à la fin de +mes noces, lorsque les flambeaux de l'hymen me guidèrent +à la couche nuptiale.</p> + +<p>COMINIUS.—Fleur des guerriers, que fait Titus Lartius?</p> + +<p>MARCIUS.—Il est occupé à porter des décrets: il condamne +les uns à mort, les autres à l'exil; rançonne celui-ci, +fait grâce à celui-là ou le menace: il régit Corioles +au nom de Rome, et la gouverne comme un docile +lévrier caressant la main qui le tient en lesse.</p> + +<p>COMINIUS.—Où est ce malheureux qui est venu m'annoncer +que les Volsques vous avaient repoussés jusque +dans vos tranchées? Où est-il? Qu'on le fasse venir.</p> + +<p>MARCIUS.—Laissez-le en paix; il vous a dit la vérité. +Mais quant à nos seigneurs les plébéiens..... (Peste soit +des coquins.... des tribuns, voilà tout ce qu'ils méritent), +la souris n'a jamais fui le chat comme ils fuyaient devant +une canaille encore plus méprisable qu'eux.</p> + +<p>COMINIUS.—Mais comment avez-vous pu triompher?</p> + +<p>MARCIUS.—Ce temps est-il fait pour l'employer en récits? +Je ne crois pas.... Où est l'ennemi? Êtes-vous +maîtres du champ de bataille? Si vous ne l'êtes pas, +pourquoi rester dans l'inaction avant que vous le soyez +devenus?</p> + +<p>COMINIUS.—Marcius, nous avons combattu avec désavantage; +et nous nous sommes repliés, pour assurer +l'exécution de nos desseins.</p> + +<p>MARCIUS.—Quel est leur ordre de bataille? Savez-vous +de quel côté sont placées leurs troupes d'élite?</p> + +<p>COMINIUS.—Suivant mes conjectures, leur avant-garde +est formée des Antiates, qui sont leurs meilleurs soldats: +à leur tête est Aufidius, le centre de toutes leurs espérances.</p> + +<p>MARCIUS.—Je vous conjure, au nom de toutes les batailles +où nous avons combattu et de tout le sang que +nous avons versé ensemble, au nom des serments que +nous avons faits de rester toujours amis, envoyez-moi +sur-le-champ contre Aufidius et ses Antiates, et ne perdons +pas l'occasion. Remplissons l'air de traits et d'épées +nues: tentons la fortune à cette heure même....</p> + +<p>COMINIUS.—J'aimerais mieux vous voir conduire à un +bain salutaire, et panser vos blessures: mais jamais je +n'ose vous refuser ce que vous demandez. Choisissez vous-même +parmi ces soldats ceux qui peuvent le mieux seconder +votre entreprise.</p> + +<p>MARCIUS.—Je choisis ceux qui voudront me suivre. S'il +y a parmi vous quelqu'un (et ce serait un crime d'en +douter) qui aime sur son visage le fard dont il voit le +mien coloré, qui craigne moins pour ses jours que pour +son honneur, qui pense qu'une belle mort est préférable +à une vie honteuse, et qui chérisse plus sa patrie que lui-même; +qu'il vienne, seul ou suivi de ceux qui pensent +de même: qu'il étende comme moi la main <span class="stage2"><i>(il lève la +main)</i></span> en témoignage de ses dispositions, et qu'il suive +Marcius.—</p> + +<p class="stage1">(Tous ensemble poussent un cri, agitent leurs épées, élèvent +Marcius sur leurs bras, et font voler leurs bonnets en l'air.)</p> + +<p>—Oh! laissez-moi! Voulez-vous faire de moi un glaive? +Si ces démonstrations ne sont pas une vaine apparence, +qui de vous ne vaut pas quatre Volsques? Pas un de vous +qui ne puisse opposer au vaillant Aufidius un bouclier +aussi ferme que le sien. Je vous rends grâces à tous; +mais je n'en dois choisir qu'un certain nombre. Les autres +réserveront leur courage pour quelque autre combat que +l'occasion amènera. Allons marchons. Quatre des plus +braves recevront immédiatement mes ordres.</p> + +<p>COMINIUS.—Marchez, mes amis: tenez ce que promet +cette démonstration; et vous partagerez avec nous tous +les fruits de la guerre.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent et suivent Coriolan.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE VII</h3> +<br> + +<p class="stage1">Les portes de Corioles.</p> + +<p class="stage1">TITUS LARTIUS, <i>ayant laissé une garnison dans Corioles, +marche, avec un tambour et un trompette, vers</i> COMINIUS +ET MARCIUS. UN LIEUTENANT, DES SOLDATS, UN ESPION.</p> +<br> + +<p>LARTIUS.—Veillez à la garde des portes: suivez les +ordres que je vous ai donnés. À mon premier avis, envoyez +ces centuries à notre secours: le reste pourra tenir +quelque temps; si nous perdons la bataille, nous ne pouvons +pas garder la ville.</p> + +<p>LE LIEUTENANT.—Reposez-vous sur nos soins, seigneur.</p> + +<p>LARTIUS.—Rentrez et fermez vos portes sur nous. +Guide, marche; conduis-nous au camp des Romains.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE VIII</h3> +<br> + +<p class="stage1">L'autre camp des Romains.</p> + +<p class="stage1"><i>On entend des cris de bataille</i> +MARCIUS ET AUFIDIUS <i>entrent par différentes portes et se rencontrent</i>.</p> +<br> + +<p>MARCIUS.—Je ne veux combattre que toi: je te hais +plus que l'homme qui viole sa parole..</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ma haine égale la tienne, et l'Afrique n'a +point de serpent que j'abhorre plus que ta gloire, objet +de ma jalousie. Affermis ton pied.</p> + +<p>MARCIUS.—Que le premier qui reculera meure l'esclave +de l'autre, et que les dieux le punissent encore dans +l'autre vie!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Si tu me vois fuir, Marcius, poursuis-moi +de tes clameurs comme un lièvre.</p> + +<p>MARCIUS.—Tullus, pendant trois heures entières, je +viens de combattre seul dans les murs de Corioles, et j'y +ai fait tout ce que j'ai voulu. Ce sang dont tu vois mon +visage masqué, n'est pas le mien; pour te venger, appelle +et déploie toutes tes forces.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Fusses-tu cet Hector, ce foudre de vos fanfarons +d'ancêtres, tu ne m'échapperais pas ici.</p> + +<p class="stage1">(Ils combattent sur place: quelques Volsques viennent au +secours d'Aufidius: Marcius combat contre eux, jusqu'à ce +qu'ils se retirent hors d'haleine.)</p> + +<p>AUFIDIUS, <i>en se retirant aux Volsques</i>.—Plus officieux que +braves, vous m'avez déshonoré par votre sotte assistance.</p> + +<p class="stage1">(Ils fuient poussés par Marcius.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE IX</h3> +<br> + +<p class="stage1">(Acclamations, cris de guerre. On donne le signal de la retraite. +Cominius entre par une porte avec les Romains; Marcius entre +par l'autre, un bras en écharpe.)</p> +<br> + +<p>COMINIUS.—Si je te racontais en détail tout ce que tu as +fait aujourd'hui, tu ne croirais pas toi-même à tes +propres actions. Mais je garde ce récit pour un autre +lieu: c'est là que les sénateurs mêleront des larmes à +leurs sourires; que nos illustres patriciens écouteront, +hausseront les épaules, et finiront par admirer; que nos +dames romaines trembleront d'effroi et de plaisir; que +ces tribuns imbéciles, qui, ligués avec les vils plébéiens, +détestent ta gloire, seront forcés de s'écrier, en dépit de +leurs coeurs: «Nous remercions les dieux d'avoir accordé +à Rome un tel guerrier.» Et pourtant, avant le +banquet de cette journée dont tu es venu encore prendre +ta part, tu étais déjà rassasié.</p> + +<p class="stage1">(Titus Lartius ramène ses troupes victorieuses, et lasses de +poursuivre l'ennemi.)</p> + +<p>LARTIUS.—O mon général! <span class="stage2">(<i>Montrant Marcius</i>.)</span> Voilà le +coursier, nous n'en sommes que le caparaçon.—Avez-vous +vu?....</p> + +<p>MARCIUS.—De grâce, épargnez-moi: ma mère, qui a +le privilège de vanter son sang, m'afflige quand elle me +donne des louanges. J'ai fait comme vous tout ce que +j'ai pu, par le même motif qui vous anime, l'amour de +ma patrie. Quiconque a pu accomplir ce qu'il souhaitait +a fait plus que moi.</p> + +<p>COMINIUS.—Vous ne serez point le tombeau de votre +mérite: il faut que Rome connaisse tout le prix d'un de +ses enfants. Dérober à sa connaissance vos actions, ce serait +un crime plus grand qu'un vol, ce serait une trahison. +On peut les célébrer, les élever au comble de la louange, +sans passer les bornes de la modération. Ainsi, je vous +en conjure, écoutez-moi en présence de toute l'armée, +je veux dire ce que vous êtes, et non récompenser ce +que vous avez fait.</p> + +<p>MARCIUS.—J'ai sur mon corps quelques blessures, qui +deviennent plus cuisantes quand j'en entends parler.</p> + +<p>COMINIUS.—N'en pas parler serait une ingratitude qui +pourrait les envenimer et les rendre mortelles.—De tous +les chevaux dont nous avons pris un bon nombre, de +tous les trésors que nous avons amassés dans Corioles et +sur le champ de bataille, nous vous offrons la dîme: levez +à votre choix ce tribut sur tout le butin, avant +le partage général.</p> + +<p>MARCIUS.—Je vous remercie, général; mais je ne puis +amener mon coeur à accepter aucun salaire pour ce qu'a +fait mon épée; je refuse votre offre, et ne veux qu'une +part égale à ceux qui ont assisté à l'action.—</p> + +<p class="stage1"> +(Fanfares; acclamations redoublées: tous s'écrient <i>Marcius, +vive Marcius</i>! en jetant leurs bonnets en l'air et agitant leurs +lances. Cominius et Lartius ôtent leur casques, et restent la +tête découverte devant toute l'armée.) +</p> + +<p>—Puissent ces mêmes instruments que vous profanez +perdre à jamais leurs sons, si les tambours et les trompettes +doivent se changer en organes de la flatterie sur +le champ de bataille! Laissez aux cours et aux cités le +privilège de n'offrir que les dehors perfides de l'adulation +et de rendre l'acier aussi doux que la soie du parasite. +Qu'on les réserve pour donner le signal des combats. +C'est assez, vous dis-je. Parce que vous voyez sur mon +nez quelques traces de sang que je n'ai pas encore eu le +temps de laver,—parce que j'ai terrassé quelques faibles +ennemis, exploits qu'ont faits comme moi une foule +d'autres soldats qui sont ici, et qu'on ne remarque pas +vous me recevez avec des acclamations hyperboliques +comme si j'aimais que mon faible mérite fût alimenté +par des louanges assaisonnées de mensonge!</p> + +<p>COMINIUS.—Vous avez trop de modestie, vous êtes plus +ennemi de votre gloire que reconnaissant envers nous, +qui vous rendons un hommage sincère. Si vous vous +irritez ainsi contre vous-même, vous nous permettrez +de vous enchaîner comme un furieux qui cherche à +se détruire de ses mains; afin de pouvoir vous parler +raison en sûreté. Que toute la terre sache donc comme +nous, que c'est Caïus Marcius qui remporte la palme de +cette guerre: je lui en donne pour gage mon superbe +coursier, connu de tout le camp, avec tous ses ornements; +et dès ce moment, en récompense de ce qu'il a fait devant +Corioles, je le proclame, au milieu des cris et des applaudissements +de toute l'armée, <i>Caïus Marcius Coriolanus</i>—Portez +toujours noblement ce surnom.</p> + + +<p class="stage1">(Acclamations.—Musique guerrière.)</p> + +<p class="stage1">(Toute l'armée répète: <i>Caïus Marcius Coriolanus!</i>)</p> + + +<p>MARCIUS.—Je vais laver mon visage; et alors vous verrez +s'il est vrai que je rougisse ou non.—N'importe! je +vous rends grâces. Je veux monter votre coursier, et +dans tous les temps je ferai tous mes efforts pour soutenir +le beau surnom que vous me décernez.</p> + +<p>COMINIUS.—Allons, entrons dans notre tente; avant de +nous livrer au repos, il nous faut instruire Rome de nos +succès. Vous, Titus Lartius, retournez à Corioles; et envoyez-nous +à Rome les citoyens les plus considérables, +afin que nous puissions conférer avec eux, dans leur intérêt +comme dans le nôtre.</p> + +<p>LARTIUS.—Je vais le faire, seigneur.</p> + +<p>MARCIUS.—Les dieux commencent à se jouer de moi: +moi, qui viens tout à l'heure de refuser les plus magnifiques +présents, je me vois obligé de demander une grâce +à mon générai.</p> + +<p>COMINIUS.—Elle vous est accordée. Quelle est-elle?</p> + +<p>MARCIUS.—J'ai passé quelque temps ici à Corioles, +chez un pauvre citoyen qui m'a traité en ami. Il a +poussé dans le combat un cri vers moi: je l'ai vu faire +prisonnier. Mais alors Aufidius a paru devant moi, et la +fureur a étouffé ma pitié. Je vous demande la liberté de +mon malheureux hôte.</p> + +<p>COMINIUS.—O noble demande! Fût-il le bourreau de +mon fils, il sera libre comme l'air. Rendez-lui la liberté, +Titus!</p> + +<p class="stage1">LARTIUS.—Son nom, Marcius?</p> + +<p>MARCIUS.—Par Jupiter! je l'ai oublié.—Je suis fatigué, +et ma mémoire en est troublée: n'avez-vous point de +vin ici?</p> + +<p>COMINIUS.—Entrons dans nos tentes: le sang se fige +sur votre visage; il est temps que vous preniez soin de +vos blessures: allons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE X</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le camp des Volsques.</p> + + +<p class="stage1"><i>Bruit d'instruments militaires</i>: TULLUS AUFIDIUS <i>parait +tout sanglant avec deux ou trois officiers</i>.</p> +<br> + + +<p>AUFIDIUS.—La ville est prise.</p> + +<p>UN OFFICIER.—Elle sera rendue à de bonnes conditions.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Des conditions! Je voudrais être Romain.... +car étant Volsque, je ne puis me montrer tel que je suis. +Des conditions! Eh! y a-t-il de bonnes conditions dans +un traité pour le parti gui est à la merci du vainqueur?—Marcius, +cinq fois j'ai combattu contre toi, et +cinq fois tu m'a vaincu; et tu me vaincrais toujours, je +crois, quand nos combats se renouvelleraient aussi souvent +que nos repas! Mais, j'en jure par les éléments, si +je me rencontre encore une fois avec lui face à face, il +sera à moi ou je serai à lui. Mon émulation renonce +à l'honneur dont elle s'est piquée jusqu'ici; et au +lieu d'espérer, comme je l'ai fait, de le terrasser, en luttant +en brave et fer contre fer, je lui tendrai quelque +piège: il faut qu'il succombe ou sous ma fureur, ou sous +mon adresse.</p> + +<p>L'OFFICIER.—C'est le démon!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Il a plus d'audace, mais moins de ruse. Ma +valeur est empoisonnée par les affronts qu'elle a reçus +de lui; elle change de nature. Ni le sommeil, ni le sanctuaire, +ni la nudité, ni la maladie, ni le temple, ni le +Capitole, ni les prières des prêtres, ni l'heure du sacrifice, +aucune de ces barrières qui s'opposent à la fureur, +ne pourront élever leurs privilèges traditionnels et +pourris contre la haine que je porte à Marcius. Partout +où je le trouverai, dans mes propres foyers, sous la +garde de mon frère, là, violant les lois de l'hospitalité, +je laverai dans son sang ma cruelle main.—Vous, allez +à la ville; voyez comment les Romains la gardent, quels +sont les otages qu'ils ont demandés pour Rome.</p> + +<p>L'OFFICIER.—N'y viendrez-vous pas vous-même?</p> + +<p>AUFIDIUS.—On m'attend au bosquet de cyprès, au sud +des moulins de la ville. Je vous prie, revenez m'apprendre +en ce lieu quel cours suit la fortune afin que je +règle ma marche sur celle des événements.</p> + +<p>L'OFFICIER.—J'exécuterai vos ordres, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p><b>FIN DU PREMIER ACTE.</b></p> +<br><br><br> + + + + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La ville de Rome. Place publique. +MÉNÉNIUS, SICINIUS ET BRUTUS.</p> +<br> + +<p>MÉNÉNIUS.—L'augure m'a dit que nous aurions des +nouvelles ce soir.</p> + +<p>BRUTUS.—Bonnes ou mauvaises?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Peu favorables aux voeux du peuple; car +il n'aime pas Marcius.</p> + +<p>SICINIUS.—La nature enseigne aux animaux à distinguer +leurs amis.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quel est, je vous prie, l'animal que le loup +aime?</p> + +<p>SICINIUS.—L'agneau.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oui, pour le dévorer comme vos plébéiens, +toujours affamés, voudraient dévorer le noble Marcius.</p> + +<p>BRUTUS.—C'est un agneau, qui bêle comme un ours.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Un ours? soit: mais qui vit comme un +agneau. Vous êtes vieux tous les deux; répondez à une +question.</p> + +<p>TOUS DEUX.—Voyons cette question.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quel est le vice manquant à Marcius que +vous n'ayez vous deux en abondance?</p> + +<p>BRUTUS.—Il ne lui manque aucun défaut; il est richement +pourvu.</p> + +<p>SICINIUS.—D'orgueil en particulier.</p> + +<p>BRUTUS.—Et par-dessus tout de jactance.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Voilà qui est étrange! Et vous deux, savez-vous +le blâme dont vous êtes l'objet dans la ville? Je +veux dire de la part des gens de notre ordre? le savez-vous?</p> + +<p>LES DEUX TRIBUNS.—Comment, de quel blâme pouvons-nous +être l'objet?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Puisque vous parlez d'orgueil, m'écouterez-vous +sans humeur?</p> + +<p>LES DEUX TRIBUNS.—Oui: allons, voyons.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Après tout, qu'importe! car il n'est pas +nécessaire de voler beaucoup les occasions pour vous +dérober beaucoup de votre patience—Suivez sans frein +votre penchant naturel; et prenez de l'humeur tant qu'il +vous plaira, si du moins c'est un plaisir pour vous que de +vous fâcher. Vous reprochez à Marcius de l'orgueil!</p> + +<p>BRUTUS.—Nous ne sommes pas seuls à lui faire ce reproche.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oh! je sais que vous faîtes très peu de +choses à vous tout seuls. Vous avez abondance de secours: +sans quoi vos actions seraient merveilleusement +rares. Vos talents sont trop enfantins pour faire beaucoup +à vous seuls.—Vous parlez d'orgueil? Ah! si vous +pouviez tourner les yeux et voir la nuque de vos cous, +si vous pouviez faire une revue intérieure de vos bonnes +personnes, si vous le pouviez.....</p> + +<p>BRUTUS.—Eh bien! qu'arriverait-il?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Eh bien! vous verriez une paire de magistrats +sans mérite, orgueilleux, violents, entêtés, en d'autres +termes, aussi sots qu'on en ait jamais vu dans Rome.</p> + +<p>SICINIUS.—Ménénius, on vous connaît bien aussi.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—On me connaît pour un patricien d'humeur +joviale, qui ne hait pas une coupe de vin généreux, pur +de tout mélange avec une seule goutte du Tibre; qui a, +dit-on, le défaut d'accueillir trop favorablement les +plaintes du premier venu, d'être trop prompt, et de +prendre feu comme de l'amadou pour le plus léger motif. +On peut dire encore qu'il m'arrive plus souvent de +converser avec la croupe noire de la nuit qu'avec le front +riant de l'aurore. Mais tout ce que je pense, je le dis, et +toute ma malice s'exhale en paroles. Lorsque je rencontre +deux politiques tels que vous, il m'est impossible +de les appeler des Lycurgues. Si la liqueur que +vous me versez m'affecte désagréablement le palais, je +fais la grimace. Je ne saurais dire que vos Honneurs ont +bien parlé, quand je trouve des âneries dans la majeure +partie de vos syllabes, et quoique je me résigne à supporter +ceux qui disent que vous êtes de graves personnages +dignes de nos respects, cependant ceux qui disent +que vous avez de bonnes figures mentent effrontément. +Si c'est là ce que vous voyez dans la carte de mon microcosme<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>, +s'ensuit-il qu'on me connaisse bien aussi? +Voyons, quels défauts votre aveugle perspicacité découvrira-t-elle +dans mon caractère, si moi aussi je suis bien +Connu?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Microcosme (ou petit monde). Ce nom a été donné à l'homme +par beaucoup de médecins et de philosophes anciens, qui ont +considéré notre corps comme l'abrégé de l'univers.</blockquote> + +<p>BRUTUS.—Allez, allez! nous vous connaissons de reste.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Non, vous ne connaissez ni moi, ni vous-mêmes, +ni quoi que ce soit. Vous recherchez les coups +de chapeau et les courbettes des pauvres malheureux; +vous perdez la plus précieuse partie du jour à entendre +le plaidoyer d'une marchande de citrons contre un +marchand de robinets, et vous remettez à une seconde +audience la décision de ce procès de trois sous. Quand +vous êtes sur votre tribunal, juges entre deux parties, +si par malheur vous avez la colique, vous faites des +grimaces comme de vrais masques, vous dressez l'étendard +rouge contre toute patience, et, demandant un pot +de chambre à grands cris, vous renvoyez les deux parties +plus acharnées l'une contre l'autre, et la cause plus +embrouillée; tout l'accord que vous mettez entre eux, +c'est de les traiter tous deux de fripons. Vous êtes un +étrange couple!</p> + +<p>BRUTUS.—Allez, allez! On sait que vous dîtes plus de +bons mots à table, que vous ne siégez utilement au +Capitole.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Nos prêtres eux-mêmes perdraient leur +gravité devant des objets aussi ridicules que vous; votre +meilleur raisonnement ne vaut pas un poil de votre +barbe, qui tout entière ne mérite pas l'honneur d'être +enterrée dans le coussin d'une ravaudeuse, ou dans le bât +d'un âne; et vous osez dire que Marcius a de l'orgueil! +Marcius, qui, évalué au plus bas, vaut tous vos ancêtres +ensemble depuis Deucalion, quoique peut-être quelques-uns +des plus illustres fussent des bourreaux héréditaires. +Bonsoir à vos Seigneuries; une plus longue conversation +avec vous infecterait mon cerveau. Pasteurs des +animaux de plébéiens, vous me permettrez de prendre +congé de vous.</p> + +<p class="stage1">(Brutus et Sicinius se retirent à l'écart.) +(Surviennent Volumnie, Virgilie et Valérie.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Qu'est-ce donc, belles et nobles dames? +La lune, descendue sur la terre, n'y brillerait pas de +plus de majesté que vous. Et que cherchent vos regards +empressés?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Honorable Ménénius, mon fils Marcius +approche: pour l'amour de Junon, ne nous retardez pas.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ah! Marcius revient à Rome?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Oui, noble Ménénius, et avec la gloire la +plus éclatante.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Voilà mon bonnet, ô Jupiter, et reçois mes +remerciements. Oh! Marcius revient à Rome!</p> + +<p>VOLUMNIE ET VIRGILIE.—Oui, rien de plus vrai.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Voyez: cette lettre est de sa main. Le +sénat en a reçu une autre, sa femme une autre, et il y +en a une pour vous, je crois, à la maison.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oh! je vais donner ce soir des fêtes à +ébranler les voûtes: une lettre pour moi!</p> + +<p>VIRGILIE.—Oui, sûrement, il y a une lettre pour vous: +je l'ai vue.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Une lettre pour moi! elle m'assure sept +ans de santé. Pendant sept ans je ferai la nique au +médecin. La plus fameuse ordonnance de Galien n'est +que drogue d'empirique, et ne vaut pas mieux qu'une +médecine de cheval, en comparaison de ce préservatif. +N'est-il point blessé? Il n'a pas coutume de revenir sans +blessures.</p> + +<p>VIRGILIE.—Oh! non, non, non!</p> + +<p>VOLUMNIE.—Oh! il est blessé: j'en rends grâce aux dieux.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Et moi aussi, pourvu qu'il ne le soit pas +trop. Les blessures lui vont bien. Apporte-t-il dans sa +poche une victoire?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Elle couronne son front. Voilà la troisième +fois, Ménénius, que mon fils revient avec la guirlande +de chêne.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—A-t-il frotté Aufidius comme il faut?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Titus Lartius écrit qu'ils ont combattu +l'un contre l'autre; mais qu'Aufidius a pris la fuite.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oh! il était temps, je le lui garantis: s'il +eût résisté encore, je n'aurais pas voulu être traité +comme lui pour tous les trésors de Corioles.—Le sénat +est-il informé de cette nouvelle?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Allons, mesdames.—Oui, oui, le sénat a +reçu des lettres du général, qui donne à mon fils la +gloire de cette guerre. Il a, dans cette action, deux fois +surpassé l'honneur de ses premiers exploits.</p> + +<p>VALÉRIE.—Il est vrai qu'on raconte de lui des choses +merveilleuses.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Merveilleuses! oui, je vous le garantis; et +bien achetées par lui.</p> + +<p>VIRGILIE.—Que les dieux nous en confirment la vérité!</p> + +<p>VOLUMNIE.—La vérité? Ah! par exemple!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—La vérité? je vous le jure, moi; tout cela +est vrai.—Où est-il blessé?—<span class="stage2">(<i>Aux tribuns</i>.)</span> Que les dieux +conservent vos bonnes Seigneuries. Marcius revient à +Rome. Il a de nouveaux sujets d'avoir de l'orgueil.—Où +est-il blessé?</p> + +<p>VOLUMNIE.—A l'épaule et au bras gauche.—Là resteront +de larges cicatrices qu'il pourra montrer au peuple, +quand il demandera la place qui lui est due.—Lorsqu'il +repoussa Tarquin, il reçut sept blessures.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il en a une sur le cou, et deux dans la +cuisse: je lui en connais neuf.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Avant cette dernière expédition, il avait +déjà reçu vingt-cinq blessures.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il en a donc maintenant vingt-sept, et +chaque blessure fut le tombeau d'un ennemi. Entendez-vous +les trompettes?</p> + + +<p class="stage1">(Acclamations et fanfares.)</p> + + +<p>VOLUMNIE.—Voilà les avant-coureurs de Marcius: il +fait marcher devant lui le bruit de la victoire, et derrière +lui il laisse des pleurs. La mort, ce sombre fantôme, est +assise sur son bras vigoureux: ce bras se lève, retombe, +et alors les hommes meurent.</p> + + +<p class="stage1">(Les trompettes sonnent. On voit paraître Cominius et Titus Lartius; +Coriolan est au milieu d'eux, le front ceint d'une couronne +de chêne; les chefs de l'armée et les soldats le suivent: un +héraut le précède.)</p> + + +<p>LE HÉRAUT.—Apprends, ô Rome, que Marcius a combattu +seul dans les murs de Corioles, où il a gagné avec +gloire un nom qui s'ajoute au nom de Caïus Marcius. +<i>Coriolan</i> est son glorieux surnom. Soyez le bienvenu à +Rome, illustre Coriolan!</p> + + +<p class="stage1">(Fanfares.)</p> + + +<p>TOUS ENSEMBLE.—Soyez le bienvenu à Rome, illustre +Coriolan!</p> + +<p>CORIOLAN.—Assez! cela blesse mon coeur; je vous prie, +cessez.</p> + +<p>COMINIUS.—Voyez votre mère.</p> + +<p>CORIOLAN.—Oh! je le sais, vous avez imploré tous les +dieux pour ma prospérité.</p> + + +<p class="stage1">(Il fléchit le genou.)</p> + + +<p>VOLUMNIE.—Non, mon brave soldat, lève-toi; lève-toi, +mon cher Marcius, mon noble Caïus, et encore un surnom +nouveau qui comble l'honneur de tes exploits! Oui, +<i>Coriolan</i>: n'est-ce pas le nom qu'il faut que je te donne? +Mais voilà ta femme...</p> + +<p>CORIOLAN.—Salut, mon gracieux silence! Quoi! aurais-tu +donc ri si tu m'avais vu rapporté dans un cercueil, +toi qui pleures à mon triomphe? Ah! ma chère, ce +sont les veuves de Corioles, et les mères qui ont perdu +leurs enfants qui pleurent ainsi...</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Que les dieux te couronnent!</p> + +<p>CORIOLAN.—Ah! vous vivez encore? <span class="stage2">(<i>A Valérie</i>.)</span> Aimable +dame, pardonnez.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Je ne sais de quel côté me tourner.—O +mon fils! sois le bienvenu dans ta patrie; et vous aussi, +général, soyez tous les bienvenus.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Sois mille et mille fois le bienvenu! Je +suis prêt à pleurer et à rire. Mon coeur est tout à la fois +triste et gai.—Sois le bienvenu! Qu'une malédiction +dévore le coeur de celui qui n'est pas joyeux de te voir! +Vous êtes trois que Rome doit adorer: mais j'en atteste +tous les yeux, nous avons ici quelques vieux troncs +ingrats sur lesquels on ne peut greffer la moindre affection +pour vous. N'importe: soyez les bienvenus, ô guerriers! +Une ortie ne sera jamais qu'une ortie, et les travers +des fous seront toujours folie.</p> + +<p>COMINIUS.—Il a toujours raison.</p> + +<p>CORIOLAN.—Toujours Ménénius, toujours le même.</p> + +<p>LE HÉRAUT.—Faites place: avancez.</p> + +<p>CORIOLAN, <i>à sa mère et à sa femme</i>.—Donnez-moi votre +main, et vous la vôtre. Avant que je puisse abriter ma +tête sous notre propre toit, mon devoir m'oblige à +visiter nos bons patriciens, de qui j'ai reçu mille félicitations, +accompagnées d'une foule d'honneurs.</p> + +<p>VOLUMNIE.—J'ai assez vécu pour voir mes voeux accomplis, +et réaliser les songes de mon imagination. Une +seule chose te manque, et je ne doute pas que Rome ne +te l'accorde.</p> + +<p>CORIOLAN.—Sachez, ô tendre mère, que j'aime mieux +les servir à mon gré, que de leur commander selon leur +goût.</p> + +<p>COMINIUS.—Allons au Capitole.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares: ils sortent en pompe comme ils sont entrés; les +tribuns restent.)</p> + +<p>BRUTUS.—Toutes les langues parlent de lui; les yeux +affaiblis de la vieillesse empruntent le secours des +lunettes pour le voir: la nourrice babillarde, toute +occupée de jaser de lui, n'entend plus les cris de son +nourrisson; le dernier souillon de cuisine songe à sa +parure, arrange son plus beau mouchoir sur sa gorge +enfumée, et court gravir sur les murs pour le regarder. +On se presse sur les échoppes, dans les boutiques, aux +fenêtres; les plombs sont couverts de peuple; on voit +les figures les plus diverses à cheval sur les toits, tous +empressés de le voir. Les prêtres, qui se montrent si +rarement, se confondent avec la multitude, et se pressent +pour arriver tout essoufflés à une place vulgaire. Les +dames exposent les lis et les roses de leurs joues délicates, +et livrent nus les charmes de leur visage aux brûlants +baisers de Phoebus. C'est un bruit, un tumulte autour +de lui! on dirait qu'un dieu est recelé dans sa personne +mortelle, et lui donne un aspect plein de grâce.</p> + +<p>SICINIUS.—Je vous le garantis consul dans l'instant +même.</p> + +<p>BRUTUS.—Notre charge, en ce cas, tant que durera son +autorité, peut se reposer à loisir.</p> + +<p>SICINIUS.—Il ne connaîtra jamais, dans les honneurs, +cette modération qui sait le terme d'où il faut partir, et +celui où il faut s'arrêter: il perdra tout ce qu'il a gagné.</p> + +<p>BRUTUS.—C'est là l'espérance qui nous console.</p> + +<p>SICINIUS.—N'en doutez pas. Le peuple, dont nous +sommes l'appui, conservera son ancienne aversion pour +lui, et oubliera, à la plus légère occasion, tous les nouveaux +honneurs qu'on lui rend aujourd'hui; et, lui-même, +il les rejettera, je n'en doute pas, car il s'en fera +gloire.</p> + +<p>BRUTUS.—Je l'ai entendu jurer que, s'il briguait le +consulat, jamais il ne consentirait à paraître sur la place +publique revêtu du vêtement râpé de l'humilité; qu'il +dédaignerait l'usage de montrer aux plébéiens ses blessures, +pour mendier (disait-il) leurs voix empestées.</p> + +<p>SICINIUS.—C'est la vérité.</p> + +<p>BRUTUS.—Ce sont ses propres termes. Oh! il renoncera +plutôt à cette dignité, que de ne la pas devoir uniquement +aux suffrages des chevaliers, et aux voeux des +nobles.</p> + +<p>SICINIUS.—Qu'il persiste dans cette résolution! qu'il +l'exécute! et je n'en désire pas davantage.</p> + +<p>BRUTUS.—Il est vraisemblable qu'il le fera.</p> + +<p>SICINIUS.—Alors ce sera, comme nous le voulons, sa +ruine certaine.</p> + +<p>BRUTUS.—Il faut le perdre, ou nous perdons notre +autorité. Pour arriver à nos fins, ne nous lassons pas +de représenter aux plébéiens quelle haine Marcius a +toujours nourrie contre eux; comment il a fait tous ses +efforts pour en faire des bêtes de somme, imposer silence +à leurs défenseurs, et les dépouiller de leurs plus chers +privilèges; comment il les regarde, sous le rapport des +facultés, de la capacité, de la grandeur d'âme, et de +l'aptitude à la vie du monde, comme des chameaux +employés à la guerre, qui ne reçoivent leur nourriture +que pour porter des fardeaux, et qui sont accablés de +coups, quand ils succombent sous le poids.</p> + +<p>SICINIUS.—Ces idées suggérées, comme vous dites, +dans une occasion favorable, lorsque sa prodigieuse +insolence offensera le peuple, enflammeront le courroux +de la multitude comme une étincelle embrase le +chaume desséché, et allumeront un incendie qui +obscurcira pour jamais Marcius. L'occasion ne nous +manquera pas, pourvu qu'on l'irrite: c'est une chose +aussi aisée que de lancer des chiens contre les moutons.</p> + +<p class="stage1">(Un messager paraît.)</p> + +<p>BRUTUS.—Que venez-vous nous apprendre?</p> + +<p>LE MESSAGER.—On désire votre présence au Capitole. +On croit que Marcius sera consul. J'ai vu les muets se +presser en foule pour le voir, et les aveugles attentifs à +ses paroles. Les matrones jetaient leurs gants sur son +passage. Les jeunes filles faisaient voler vers lui leurs +écharpes, leurs gants et leurs mouchoirs; les nobles +s'inclinaient comme devant la statue de Jupiter, les +plébéiens faisaient une grêle de leurs bonnets; leurs +acclamations étaient comme la voix du tonnerre. Jamais +je n'ai rien vu de semblable.</p> + +<p>BRUTUS.—Allons au Capitole; portons-y pour le +moment des yeux et des oreilles: mais tenons nos coeurs +prêts pour l'événement.</p> + +<p>SICINIUS.—Allons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène est toujours à Rome. Le Capitole.</p> + +<p class="stage1"><i>Deux officiers viennent placer des coussins</i>.</p> +<br> + +<p>PREMIER OFFICIER.—Allons, allons, ils sont ici tout à +l'heure.—Combien y a-t-il de candidats pour le consulat?</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Trois, dit-on, mais tout le monde +croit que Coriolan l'emportera.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—C'est un brave soldat, mais il a un +orgueil qui crie vengeance et il n'aime pas le petit peuple.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Certes, nous avons eu plusieurs +grands hommes qui ont flatté le peuple, et qui n'ont pu +s'en faire aimer; et il y en a beaucoup que le peuple +aime sans savoir pourquoi. Si le peuple aime sans motif, +il hait aussi sans fondement. Ainsi l'indifférence de +Coriolan pour la haine du peuple et pour son amour +est la preuve de la connaissance qu'il a de son vrai +caractère; sa noble insouciance ne lui permet pas de +dissimuler ses sentiments.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—S'il lui était égal d'être aimé, ou +non, il serait resté dans son indifférence, et n'eut fait au +peuple ni bien ni mal; mais il cherche la haine des plébéiens +avec plus de zèle qu'ils n'en peuvent avoir à la +lui prouver, et il n'oublie rien pour se faire connaître en +tout comme leur ennemi déclaré. Or, s'étudier ainsi à +s'attirer la haine et la disgrâce du peuple, c'est une conduite +aussi blâmable que de le flatter pour s'en faire +aimer, politique qu'il dédaigne.</p> + +<p>SECOND OFFICIER.—Il a bien mérité de son pays, et il ne +s'est point élevé par des degrés aussi faciles que ceux qui, +souples et courtois devant la multitude, lui prodiguent +leurs saluts, sans avoir d'autre titre à son estime et +à ses louanges. Mais Coriolan a tellement mis sa gloire +devant tous les yeux et ses actions dans tous les coeurs, +qu'un silence qui en refuserait l'aveu serait une +énorme ingratitude; un récit infidèle serait une calomnie +qui se démentirait elle-même, et recueillerait partout +le reproche et le mépris.</p> + +<p>PREMIER OFFICIER.—N'en parlons plus. C'est un digne +homme.—Retirons-nous; les voilà.</p> + + +<p class="stage1">(Entrent Coriolan; Ménénius; le consul Cominius, précédé de +ses licteurs; plusieurs autres sénateurs; Sicinius et Brutus. +Les sénateurs vont à leurs places; les tribuns prennent les +leurs à part.)</p> + + +<p>MÉNÉNIUS.—Après avoir décidé le sort des Volsques, et +arrêté que Titus Lartius sera rappelé, il nous reste pour +objet principal de cette assemblée particulière à récompenser +les nobles services de celui qui a si vaillamment +combattu pour son pays. Qu'il plaise donc au grave et +respectable sénat de Rome d'ordonner au consul ici présent, +notre digne général dans cette dernière guerre si +heureuse, de nous parler un peu de ces grandes choses +qu'a accomplies Caïus Marcius Coriolanus. Nous sommes +assemblés ici pour le remercier et pour signaler notre +reconnaissance par des honneurs dignes de lui.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Parlez, noble Cominius; ne retranchez +rien de peur d'être trop long, et faites nous +penser que notre ordre manque de moyens de récompenser, +plutôt que nous de bon vouloir à le faire. Chefs +du peuple, nous vous demandons une attention favorable +et ensuite votre bienveillante intervention auprès +du peuple pour lui faire approuver ce qui se passe ici.</p> + +<p>SICINIUS.—Nous sommes rassemblés pour un objet +agréable, et nos coeurs sont disposés à respecter et à seconder +les desseins de cette assemblée.</p> + +<p>BRUTUS.—Et nous nous trouverons encore plus heureux +de le faire, si Coriolan veut se souvenir de témoigner au +peuple une plus tendre estime qu'il n'a fait jusqu'à présent.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il n'est pas question de cela; il n'en est +pas question. J'aimerais mieux que vous vous fussiez tu. +Voulez-vous bien écouter Cominius parler?</p> + +<p>BRUTUS.—Très-volontiers: mais pourtant mon avis +était plus raisonnable que votre refus d'y faire attention.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il aime vos plébéiens: mais n'exigez pas +qu'il se fasse leur camarade de lit. Digne Cominius, parlez. +<span class="stage2">(<i>A Coriolan, qui se lève et veut sortir</i>.)</span> Non, demeurez +à votre place.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Asseyez-vous, Coriolan, et n'ayez +pas honte d'écouter le récit de ce que vous avez fait de +glorieux.</p> + +<p>CORIOLAN.—J'en demande pardon à vos Honneurs: j'aimerais +mieux avoir à guérir encore mes blessures que +d'entendre répéter comment je les ai reçues.</p> + +<p>BRUTUS, <i>à Coriolan</i>.—Je me flatte que ce n'est pas ce que +j'ai dit qui vous fait quitter votre siège?</p> + +<p>CORIOLAN.—Non: cependant j'ai souvent fui dans une +guerre de mots, moi qui ai toujours été au-devant des +coups. Ne m'ayant point flatté, vous ne m'offensez pas: +Quant à vos plébéiens, je les aime comme ils le méritent.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je vous prie, encore une fois, asseyez-vous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Autant j'aimerais me laisser gratter la tête +au soleil pendant qu'on sonne I'alarme, que d'être tranquillement +assis à entendre faire des monstres de mes riens.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Chefs du peuple, comment ce héros pourrait-il +flatter votre multitude toujours croissante, où +l'on ne trouve pas un homme de bien sur mille, lui qui +aimerait mieux risquer tous ses membres pour la gloire, +qu'une seule de ses oreilles pour s'entendre louer.—Commencez +Cominius.</p> + +<p>COMINIUS.—Je manquerai d'haleine; et ce n'est pas +d'une voix faible que I'on doit annoncer les exploits de +Coriolan. On convient que la valeur est la première des +vertus, et la plus honorable pour celui qui la possède. +Le monde n'a donc point d'homme qui puisse balancer +à lui seul l'homme dont je parle. A seize ans, lorsque +Tarquin rassembla une armée contre Rome, Marcius +surpassa tous les Romains. Notre dictateur d'alors, qui +est assis là, et que je signale à vos éloges, le vit combattre, +lorsqu'avec son menton d'amazone, il chassa +devant lui les moustaches hérissées. Debout, au-dessus +d'un Romain terrassé qu'il couvrait de son corps, il +immola, à la vue du consul, trois adversaires acharnés +contre lui. Il attaqua Tarquin lui-même, et le coup qu'il +lui porta lui fit fléchir le genou. Dans les exploits de +cette journée, à un âge où il eût pu faire le rôle d'une +femme sur la scène, il se montra le premier des +hommes sur le champ de bataille; en récompense, il +reçut la couronne de chêne. Ainsi, entrant en homme +dans la carrière de l'adolescence, il crut comme l'Océan; +et dans le choc de dix-sept batailles successives, son épée +ravit aux autres tous les lauriers. Mais ce qu'il a fait +dans cette guerre, devant les murs de Corioles et dans +l'enceinte de la ville, permettez-moi de le dire; je ne +puis en parler comme il le faudrait: il a arrêté les +fuyards, et son exemple unique a appris aux lâches à +se jouer avec la peur. Comme les herbes marines devant +un vaisseau voguant à pleines voiles, ainsi les +hommes cédaient et tombaient sous sa proue. Son glaive, +imprimait le sceau de la mort partout où il frappait; de +la tête aux pieds il était tout en sang, et chacun de ses +mouvements était marqué par les cris des mourants. +Seul, il franchit les portes meurtrières de la cité, en +les marquant d'une destinée inévitable; seul et sans +être secouru, il les repasse; puis, enlevant les renforts +qui lui arrivent, il tombe sur Corioles comme une planète; +enfin tout lui est soumis. Mais le bruit lointain +de nos armes vient frapper son oreille attentive; +aussitôt son courage redouble et ranime son corps +épuisé: il arrive sur le lieu du combat; là il s'élance, +moissonnant des vies humaines, comme si le carnage +devait être éternel, et tant que nous ne sommes point +maîtres du champ de bataille et de la ville, il ne s'arrête +pas, même pour reprendre haleine.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Digne homme!</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Il ne sera pas au-dessous des honneurs +suprêmes que nous lui préparons.</p> + +<p>COMINIUS.—Il a dédaigné les dépouilles des Volsques; +il a regardé les objets les plus précieux comme la fange +de la terre: il désire moins que ne donnerait l'avarice +même; il trouve dans ses actions sa récompense: heureux +d'employer son temps à I'abréger.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il est vraiment noble: qu'il soit rappelé.</p> + +<p>UN SÉNATEUR.—Qu'on appelle Coriolan.</p> + +<p>UN OFFICIER.—Le voici.</p> + +<p class="stage1">(Coriolan entre.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Coriolan, tout le sénat est charmé de vous +faire consul.</p> + +<p>CORIOLAN.—Je lui dois pour toujours mes services et +ma vie.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il ne reste plus qu'à parler au peuple.</p> + +<p>CORIOLAN.—Permettez-moi, je vous en conjure, de +m'affranchir de cet usage: je ne puis revêtir la robe, me +présenter la tête nue devant le peuple, et le conjurer, au +nom de mes blessures, de m'accorder ses suffrages. Que +j'en sois dispensé!</p> + +<p>SICINIUS.—Le peuple doit avoir sa voix; il ne rabattra +rien, absolument rien de la cérémonie.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ne lui montez pas la tête.—Et vous, accommodez-vous +à la coutume, et arrivez aux honneurs +comme ceux qui vous ont précédé, dans les formes prescrites.</p> + +<p>CORIOLAN.—C'est un rôle que je ne pourrai jouer sans +rougir; et l'on pourrait bien priver le peuple de ce spectacle.</p> + +<p>BRUTUS.—Remarquez-vous ce qu'il dit là?</p> + +<p>CORIOLAN.—Me vanter devant eux! Dire: J'ai fait ceci +et cela; leur montrer des cicatrices dont je ne souffre pas +et que je voudrais tenir cachées: comme si je n'avais +reçu tant de blessures que pour recevoir le salaire de +leurs voix.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ne vous obstinez pas à cela.—Tribuns du +peuple, nous vous recommandons nos projets, et nous +souhaitons tous joie et honneur à notre illustre consul.</p> + +<p>LES SÉNATEURS.—Joie et honneur à Coriolan.</p> + + +<p class="stage1">(Acclamations.)</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent, excepté Sicinius et Brutus.)</p> + + +<p>BRUTUS.—Vous voyez comme il veut en agir avec le +peuple.</p> + +<p>SICINIUS.—Puissent-ils pénétrer ses pensées! Il leur +demandera leurs voix, d'un ton à leur faire sentir qu'il +méprise le pouvoir qu'ils ont de lui accorder ce qu'il +sollicite.</p> + +<p>BRUTUS.—Venez, nous allons les instruire de notre +conduite ici: venez à la place publique, où je sais qu'ils +nous attendent.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Rome.—Le Forum.</p> + +<p class="stage1">PLUSIEURS CITOYENS <i>paraissent</i>.</p> +<br> + +<p>PREMIER CITOYEN.—En un mot, s'il demande nos voix, +nous ne devons pas les lui refuser.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Nous le pouvons si nous voulons.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Sans doute, nous avons bien ce +pouvoir en nous-mêmes: mais c'est un pouvoir que +nous n'avons pas le pouvoir d'exercer; car s'il nous +montre ses blessures et nous raconte ses exploits, nous +serons forcés de prêter à ses cicatrices une voix qui parlera +pour elles. Oui, s'il nous raconte tous ses nobles exploits, +nous serons bien forcés de parler aussi de notre +noble reconnaissance. L'ingratitude est un vice monstrueux; +et si le peuple était ingrat, il deviendrait monstrueux. +Nous sommes les membres du peuple; nous deviendrions +des membres monstrueux!</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Mais pour donner de nous-mêmes +cette idée, il ne nous manque pas grand'chose; car +lorsque nous nous sommes soulevés pour le prix du blé, +il n'hésita pas à nommer le peuple la multitude aux +cent têtes.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Il n'est pas le seul qui nous ait appelés +ainsi; non parce que les uns ont la chevelure brune, +les autres noire, ou parce que ceux-ci ont une tête chevelue, +et ceux-là une tête chauve: mais à cause de cette +grande variété d'esprits de toutes couleurs qui nous distingue. +Et en effet, si tous nos esprits sortaient à la fois +de nos cerveaux, on les verrait voler en même temps à +l'est, à l'ouest, au nord et au sud. En partant du même +centre, ils arriveraient en ligne droite à tous les points +de la circonférence.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Vous le croyez? Quelle route prendrait +mon esprit, à votre avis?</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Oh! votre esprit ne délogerait pas +aussi promptement qu'un autre, tant il est enfoncé dans +votre tête dure: mais si une fois il pouvait s'en dégager, +sûrement il irait droit au sud.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Pourquoi de ce côté-là?</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Pour se perdre dans un brouillard, +où, après s'être fondu jusqu'aux trois quarts dans +une rosée corrompue, le reste reviendrait charitablement +vous aider à trouver femme.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Vous avez toujours le mot pour rire: +à votre aise, à votre aise.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Êtes-vous tous résolus à donner +votre voix? Mais peu importe que tous la donnent; la +pluralité décide: pour moi je dis que si Coriolan était +mieux disposé pour le peuple, jamais il n'aurait eu son +égal en mérite. <span class="stage2">(<i>Entrent Coriolan et Ménénius</i>.)</span>—Le +voici vêtu de la robe de I'humilité; observons sa conduite. +Ne nous tenons pas ainsi tous ensemble; mais +approchons de l'endroit où il se tient debout, un à un, +deux à deux, ou trois à trois: il faut qu'il nous présente +sa requête à chacun en particulier, afin que chacun de +nous reçoive un honneur personnel, en lui donnant +notre voix de notre propre bouche. Suivez-moi donc, et +je vous montrerai comment nous devons I'approcher.</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.—C'est cela, c'est cela.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ah! Coriolan, vous avez tort: ne savez-vous +pas que les plus illustres Romains ont fait ce que +vous faites?</p> + +<p>CORIOLAN.—Que faut-il que je dise? Aidez-moi, je vous +prie, Ménénius. La peste de cet usage! Je ne pourrai +mettre ma langue au pas. Voyez mes blessures; je les +ai reçues au service de ma patrie; tandis que certains de +vos frères rugissaient de peur, et prenaient la fuite au +bruit de nos propres tambours.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oh! dieux: ne parlez pas de cela. Il faut +les prier de se souvenir de vous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Eux, se souvenir de moi! Que l'enfer les +engloutisse! Je désire qu'ils m'oublient, comme ils +oublient les vertus que nos prêtres leur recommandent +en pure perte.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Vous gâterez tout.—Je vous laisse. Parlez-leur, +je vous prie, comme il convient à votre but; encore +une fois, je vous en conjure. <span class="stage2">(<i>Il sort</i>.)</span></p> + +<p class="stage1">(Deux citoyens approchent.)</p> + +<p>CORIOLAN.—Dites-leur donc de se laver la figure, et de +se nettoyer les dents.—Ah! j'en vois deux qui s'avancent.—Vous +savez pourquoi je suis ici debout.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Oui, nous le savons. Dites-nous +pourtant ce qui vous y conduit?</p> + +<p>CORIOLAN.—Mon mérite.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Votre mérite?</p> + +<p>CORIOLAN.—Oui; et non pas ma volonté.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Pourquoi pas votre volonté?</p> + +<p>CORIOLAN.—Non, ce ne fut jamais ma volonté d'importuner +le pauvre pour lui demander l'aumône.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Vous devez penser que, si nous +vous accordons quelque chose, c'est dans l'espoir de +gagner avec vous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Fort bien. A quel prix, s'il vous plaît, voulez-vous +m'accorder le consulat?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Le prix, c'est de le demander honnêtement.</p> + +<p>CORIOLAN.—Honnêtement?—Accordez-le moi, je vous +prie. J'ai des blessures à faire voir, que je pourrais vous +montrer en particulier. Eh bien! vous, donnez-moi votre +bonne voix. Que me répondez-vous?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Vous l'aurez, digne Coriolan.</p> + +<p>CORIOLAN.—J'y compte. Voilà déjà deux excellentes +voix! J'ai votre aumône: adieu.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Cette manière est un peu bizarre.</p> + +<p>SECOND CITOYEN, <i>mécontent</i>.—Si c'était à refaire... Mais +n'importe.</p> + +<p class="stage1">(Ils se retirent.)</p> + +<p class="stage1">(Deux autres citoyens s'avancent.)</p> + +<p>CORIOLAN.—Je vous prie, s'il dépend de votre voix que +je devienne consul... Vous voyez que j'ai pris le costume +d'usage.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Vous avez servi noblement votre +patrie, et vous ne l'avez pas servie noblement.</p> + +<p>CORIOLAN.—Le mot de cette énigme?</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Vous avez été le fléau de ses ennemis; +et aussi la verge de ses amis. Non, vous n'avez +pas aimé le commun peuple.</p> + +<p>CORIOLAN.—Vous devriez me croire d'autant plus vertueux +que j'ai été moins commun dans mes amitiés: +mais je flatterai mes frères les plébéiens pour obtenir +d'eux une plus tendre estime. C'est une condition +qu'ils croient bien douce; et puisque, dans la sagesse +de leur choix, ils préfèrent mes coups de chapeau à +mon coeur, je leur ferai ces courbettes qui les séduisent +et j'en serai quitte avec eux pour des grimaces; oui, je +leur prodiguerai ces mines qui ont été le charme de +quelques hommes populaires; je leur en donnerai tant +qu'ils en désireront: Je vous conjure donc de me faire +consul.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Nous espérons trouver en vous +notre ami; et, dans cet espoir, nous vous donnons nos +voix de bon coeur.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Vous avez reçu beaucoup de blessures +pour votre pays.</p> + +<p>CORIOLAN.—Il est inutile de vous apprendre, en vous +les montrant, ce que vous savez déjà. Je m'applaudis +beaucoup d'avoir reçu votre suffrage, et je ne veux pas +vous importuner plus longtemps.</p> + +<p>TOUS DEUX.—Que les dieux vous comblent de joie! C'est +le voeu de notre coeur.</p> + +<p class="stage1">(Ils se retirent.)</p> + +<p>CORIOLAN.—O voix pleines de douceur! Il vaut mieux +mourir, il vaut mieux mourir de faim que d'implorer le +salaire que nous avons déjà mérité. Pourquoi resterais-je +dans cette robe de laine à solliciter Pierre et Paul? C'est +l'usage: mais si nous obéissions en tout aux caprices +de l'usage, la poussière s'accumulerait sur l'antique +temps, et l'erreur formerait une énorme montagne +qu'il ne serait plus possible à la vérité de surmonter.—Plutôt +que de faire ainsi le fou, abandonnons la première +place et l'honneur suprême à qui voudra remplir +ce rôle.—Mais je me vois à la moitié de ma tâche: +puisque j'ai tant fait... patience, et achevons le +reste.—<span class="stage2">(<i>Trois citoyens paraissent</i>.)</span> Voici de nouvelles voix. +<span class="stage2">(<i>Aux citoyens</i>.)</span> Donnez-moi vos voix.—C'est pour +vos voix que j'ai combattu et veillé dans les camps; +c'est pour vous que j'ai reçu plus de vingt-quatre +blessures et que je me suis trouvé en personne à dix-huit +batailles. Pour vos voix, j'ai fait beaucoup de choses +plus ou moins illustres.—Donnez-moi vos voix.—Je +désire être consul.</p> + +<p>CINQUIÈME CITOYEN.—Il a fait noblement tout ce qu'il a +fait, et il n'est pas d'honnête homme dont il ne doive +remporter le suffrage.</p> + +<p>SIXIÈME CITOYEN.—Qu'il soit donc consul; que les dieux +le comblent de joie, et le rendent l'ami du peuple!</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.—Amen, amen! Que le ciel te conserve, +noble consul!</p> + +<p class="stage1">(Tous se retirent.)</p> + +<p>CORIOLAN.—O dignes suffrages!</p> + + +<p class="stage1">(Ménénius reparaît avec Brutus et Sicinius.)</p> + + +<p>MÉNÉNIUS.—Vous avez rempli le temps fixé. Les tribuns +vous assurent la voix du peuple. Il ne vous reste plus +qu'à vous revêtir des marques de votre dignité pour +retourner au sénat.</p> + +<p>CORIOLAN, <i>aux tribuns</i>.—Tout est fini?</p> + +<p>SICINIUS.—Vous avez satisfait à l'usage. Le peuple vous +admet, et doit être convoqué de nouveau pour confirmer +votre élection.</p> + +<p>CORIOLAN.—Où? au sénat?</p> + +<p>SICINIUS.—Là même, Coriolan.</p> + +<p>CORIOLAN.—Puis-je changer de robe?</p> + +<p>SICINIUS.—Vous le pouvez.</p> + +<p>CORIOLAN.—Je vais le faire sur-le-champ, afin que je +puisse me reconnaître moi-même, avant de me montrer +au sénat.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je vous accompagnerai. Venez-vous?</p> + +<p>BRUTUS.—Nous demeurons ici pour assembler le +peuple.</p> + +<p>SICINIUS.—Salut à tous les deux!</p> + +<p class="stage1">(Coriolan sort avec Ménénius.)</p> + +<p>SICINIUS.—Il tient le consulat maintenant; et si j'en +juge par ses yeux, il triomphe dans son coeur.</p> + +<p>BRUTUS.—L'orgueil de son âme éclatait sous ses humbles +vêtements.—Voulez-vous congédier le peuple?</p> + +<p class="stage1">(Une foule de plébéiens.)</p> + +<p>SICINIUS.—Eh bien! mes amis, vous avez donc choisi +cet homme?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Il a nos voix, seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Nous prions les dieux qu'il mérite votre +amour.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Amen; mais si j'en crois ma petite +intelligence, il se moquait de nous, quand il nous a demandé +nos voix.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Rien n'est plus sûr: il s'est bien +amusé à nos dépens.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Non: c'est sa manière de parler. +Il ne s'est pas moqué de nous.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Pas un de nous, excepté vous, qui +ne dise qu'il nous a traités avec mépris. Il devait nous +montrer les preuves de son mérite, les blessures qu'il a +reçues pour son pays.</p> + +<p>SICINIUS.—Il les a montrées, sans doute?</p> + +<p>PLUSIEURS PARLANT A LA FOIS.—Non: personne ne les a +vues.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Il nous disait qu'il avait des blessures, +qu'il les pourrait montrer en particulier; et puis +faisant un geste dédaigneux avec son bonnet: «Oui je +veux être consul, ajoutait-il; mais, d'après une vieille +coutume, je ne puis l'être que par votre suffrage. Donnez-moi +donc votre voix.» Et après que nous l'avons +donnée, il était ici, je l'ai bien entendu: «Je vous remercie +de votre voix, disait-il, je vous remercie de vos +voix si douces. Maintenant que vous les avez données; +je n'ai plus affaire à vous.»—N'était-ce pas là se moquer?</p> + +<p>SICINIUS.—Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'esprit +de vous en apercevoir? Ou, si vous vous en êtes aperçus, +pourquoi avez-vous eu, comme des enfants, la simplicité +de lui accorder votre suffrage?</p> + +<p>BRUTUS.—Ne pouviez-vous pas lui dire, comme on vous +en avait fait la leçon, qu'alors même qu'il était sans pouvoir, +petit serviteur de la république, il était votre ennemi; +qu'il a toujours déclamé contre vos libertés, et attaqué +les privilèges que vous avez dans l'État; que si, +parvenu au souverain pouvoir dans Rome, il reste toujours +l'ennemi déclaré du peuple, vos suffrages se changeront +en armes contre vous-mêmes? Au moins auriez +vous dû lui dire, que si ses grandes actions le rendaient +digne de la place qu'il demandait, son bon naturel devait +aussi lui parler en faveur de ceux qui lui accordaient +leur voix, changer sa haine contre vous en affection, +et le rendre votre zélé protecteur.</p> + +<p>SICINIUS.—Si vous aviez parlé de la sorte, et suivi nos +conseils, vous auriez sondé son âme, et mis ses sentiments +à l'épreuve; et vous lui auriez arraché des promesses +avantageuses que vous auriez pu le forcer de +tenir en temps et lieu; ou sinon vous auriez aigri +par là ce caractère farouche qui n'endure aisément rien +de ce qui peut le lier; il serait devenu furieux, et sa rage +vous aurait servi de prétexte pour passer sans l'élire.</p> + +<p>BRUTUS.—Avez-vous remarqué qu'il vous sollicitait +avec un mépris non déguisé alors qu'il avait besoin de +votre faveur? Et pensez-vous que ce mépris ne vous accablera +pas, quand il aura le pouvoir de vous écraser? +Étiez-vous donc des corps sans âmes? N'avez-vous donc +une langue que pour parler contre la rectitude de votre +jugement?</p> + +<p>SICINIUS.—N'avez-vous pas déjà refusé votre suffrage +à plus d'un candidat qui l'a sollicité? et aujourd'hui +vous l'accordez à un homme qui, au lieu de le demander, +ne fait que se moquer de vous.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Notre choix n'est pas confirmé; +nous pouvons le révoquer encore.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Et nous le révoquerons: j'ai cinq +cents voix d'accord avec la mienne.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Moi j'en ai mille, et des amis encore +pour les soutenir.</p> + +<p>BRUTUS.—Allez à l'instant leur dire qu'on a choisi un +consul qui les dépouillera de leurs libertés, et ne leur +laissera pas plus de voix qu'à des chiens qu'on bat pour +avoir aboyé, tout en ne les gardant que pour cela.</p> + +<p>SICINIUS.—Assemblez-les, et, sur un examen plus réfléchi, +révoquez tous votre aveugle choix. Peignez vivement +son orgueil, et n'oubliez pas de parler de sa +haine contre vous, de l'air de dédain qu'il avait sous +l'habit de suppliant, et des railleries qu'il a mêlées à sa +requête. Dites que votre amour, ne s'attachant qu'à ses +services, a distrait votre attention de son rôle actuel, dont +l'indécente ironie est l'effet de sa haine invétérée contre +vous.</p> + +<p>BRUTUS.—Rejetez même cette faute sur nous, sur vos +tribuns; plaignez-vous du silence de notre autorité qui +n'a mis aucune opposition, et vous a comme forcés de +faire tomber votre choix sur sa personne.</p> + +<p>SICINIUS.—Dites que, dans votre choix, vous avez été +plutôt guidés par notre volonté que par votre inclination; +que l'esprit préoccupé d'une nécessité qui vous a +paru votre devoir, vous l'avez, bien qu'à contre-coeur, +nommé consul. Rejetez toute la faute sur nous.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, ne nous épargnez pas. Dites que nous +vous avions fait de beaux discours sur les services qu'il a +rendus si jeune à sa patrie, et qu'il a continués si longtemps; +sur la noblesse de sa race, sur l'illustre maison +des Marcius, de laquelle sont sortis et cet Ancus Marcius, +petit-fils de Numa, qui, après Hostilius, régna +en ces lieux, et Publius et Quintus, à qui nous devons +les aqueducs qui font arriver la meilleure eau dans +Rome; et le favori du peuple, Censorinus, ainsi nommé, +parce qu'il fut deux fois censeur, l'un des plus vénérables +ancêtres de Coriolan.</p> + +<p>SICINIUS.—Né de tels aïeux, soutenu par un mérite +personnel digne des premières places, voilà l'homme +que nous avons dû recommander à votre reconnaissance; +mais en mettant dans la balance sa conduite présente +et sa conduite passée, vous avez trouvé en lui +votre ennemi acharné, et vous révoquez vos suffrages +irréfléchis.</p> + +<p>BRUTUS.—Dites surtout, et ne vous lassez pas de le répéter, +que vous ne lui eussiez jamais accordé vos voix +qu'à notre instigation. Aussitôt que vous serez en nombre, +allez au Capitole.</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.—Nous n'y manquerons pas. Presque +tous se repentent de leur choix.</p> + +<p class="stage1">(Les plébéiens se retirent.)</p> + +<p>BRUTUS.—Laissons-les faire. Il vaut mieux hasarder +cette première émeute que d'attendre une occasion plus +qu'incertaine pour en exciter une plus grande. Si, conservant +son caractère, il entre en fureur en voyant leur +refus, observons-le tous les deux, et répondons-lui de +manière à tirer avantage de son dépit.</p> + +<p>SICINIUS.—Allons au Capitole: nous y serons avant la +foule des plébéiens; et ce qu'ils vont faire, aiguillonnés +par nous, ne semblera, comme cela est en partie, que +leur propre ouvrage.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p><b>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</b></p> +<br><br><br> + + + + + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une rue à Rome.</p> + +<p class="stage1"><i>Fanfares</i>. CORIOLAN, MÉNÉNIUS, COMINIUS, +TITUS LARTIUS, <i>sénateurs et patriciens</i>.</p> +<br> + +<p>CORIOLAN.—Tullus Aufidius a donc rassemblé une nouvelle +armée!</p> + +<p>LARTIUS.—Oui, seigneur; et voilà ce qui a fait hâter +notre traité.</p> + +<p>CORIOLAN.—Ainsi les Volsques en sont encore au même +point qu'auparavant, tout prêts à faire une incursion +sur notre territoire, à la première occasion qui les tentera.</p> + +<p>COMINIUS.—Ils sont tellement épuisés, seigneur consul, +que j'ai peine à croire que nous vivions assez pour +revoir flotter encore leurs bannières.</p> + +<p>CORIOLAN.—Avez-vous vu Aufidius?</p> + +<p>LARTIUS.—Il est venu me trouver sur la foi d'un sauf-conduit, +et il a chargé les Volsques d'imprécations, pour +avoir si lâchement cédé la ville: il s'est retiré à Antium.</p> + +<p>CORIOLAN.—A-t-il parlé de moi?</p> + +<p>LARTIUS.—Oui, seigneur.</p> + +<p>CORIOLAN.—Oui?—Et qu'en a-t-il dit?</p> + +<p>LARTIUS.—Il a dit combien de fois il s'était mesuré +avec vous, fer centre fer;—qu'il n'était point d'objet sur +la terre qui lui fût plus odieux que vous; qu'il abandonnerait +sans retour toute sa fortune, pour être une fois +nommé votre vainqueur.</p> + +<p>CORIOLAN.—Et il a fixé sa demeure à Antium?</p> + +<p>LARTIUS.—Oui, à Antium.</p> + +<p>CORIOLAN.—Mon désir serait d'avoir une occasion +d'aller l'y chercher, et de m'exposer en face à sa +haine.—Soyez le bienvenu! <span class="stage2">(<i>Sicinius et Brutus paraissent</i>.)</span> +Voyez: voilà les tribuns du peuple, les langues de +la bouche commune. Je les méprise; car ils se targuent +de leur autorité d'une façon qui fait souffrir tous les +hommes de coeur.</p> + +<p>SICINIUS, <i>à Coriolan</i>.—N'allez pas plus loin.</p> + +<p>CORIOLAN, <i>surpris</i>.—Comment!—Qu'est-ce donc?</p> + +<p>BRUTUS.—Il est dangereux pour vous d'avancer.—Arrêtez.</p> + +<p>CORIOLAN.—D'où vient ce changement?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—La cause?</p> + +<p>COMINIUS.—N'a-t-il pas passé par les suffrages des chevaliers +et du peuple?</p> + +<p>BRUTUS.—Non, Cominius.</p> + +<p>CORIOLAN.—Sont-ce des enfants qui m'ont donné leurs +voix?</p> + +<p>UN SÉNATEUR.—Tribuns, laissez-le passer: il va se +rendre à la place publique.</p> + +<p>BRUTUS.—Le peuple est irrité contre lui.</p> + +<p>SICINIUS.—Arrêtez, ou le désordre va s'accroître.</p> + +<p>CORIOLAN.—Voilà donc le troupeau que vous conduisez? +Méritent-ils d'avoir une voix, ceux qui la donnent +et la retirent l'instant d'après? A quoi bon vos offices? +Vous qui êtes leur bouche, que ne réprimez-vous leurs +dents? N'est-ce pas vous qui avez allumé leur fureur?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Calmez-vous, calmez-vous.</p> + +<p>CORIOLAN.—C'est un dessein prémédité, un complot +formé de brider la volonté de la noblesse. Souffrez-le, si +vous le pouvez, et vivez avec une populace qui ne peut +commander, et ne voudra jamais obéir.</p> + +<p>BRUTUS.—Ne traitez pas cela de complot. Le peuple se +plaint hautement que vous vous êtes moqué de lui: il +se plaint que dernièrement, lorsqu'on lui a fait une distribution +gratuite de blé, vous en avez marqué votre mécontentement; +que vous avez injurié ceux qui plaidaient +la cause du peuple; que vous les avez appelés de lâches +complaisants, des flatteurs, des ennemis de la noblesse.</p> + +<p>CORIOLAN.—Comment? ceci était connu auparavant.</p> + +<p>BRUTUS.—Non pas à tous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Et vous les en avez instruits depuis?</p> + +<p>BRUTUS.—Qui, moi, je les en ai instruits?</p> + +<p>CORIOLAN.—Vous êtes bien capable d'un trait pareil.</p> + +<p>BRUTUS.—Je suis certainement capable de réparer vos +imprudences.</p> + +<p>CORIOLAN.—Eh! pourquoi serais-je consul? par les +nuages que voilà, faites-moi démériter autant que vous, +et alors prenez-moi pour votre collègue.</p> + +<p>SICINIUS.—Vous laissez trop voir cette haine qui irrite +le peuple. Si vous êtes jaloux d'arriver au terme où vous +aspirez, il vous faut chercher à rentrer, avec des dispositions +plus douces, dans la voie dont vous vous êtes +écarté: ou bien, vous n'aurez jamais l'honneur d'être +ni consul, ni collègue de Brutus dans le tribunat.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Restons calmes.</p> + +<p>COMINIUS.—On trompe le peuple; on l'excite.—Cette +fraude est indigne de Rome, et Coriolan n'a pas mérité +cet obstacle injurieux dont on veut perfidement embarrasser +le chemin ouvert à son mérite.</p> + +<p>CORIOLAN.—Me parler aujourd'hui de blé?—Oui, ce fut +mon propos, et je veux le répéter encore.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Pas dans ce moment, pas dans ce moment.</p> + +<p>UN SÉNATEUR.—Non, pas dans ce moment, où les esprits +sont échauffés.</p> + +<p>CORIOLAN.—Dans ce moment même, sur ma vie, je +veux le répéter. <span class="stage2">(<i>Aux sénateurs</i>.)</span>—Vous, mes nobles +amis, j'implore votre pardon. Mais pour cette ignoble et +puante multitude, qu'elle me regarde pendant que je lui +dis ses vérités, et qu'elle se reconnaisse. Oui, en la caressant, +nous nourrissons contre le sénat l'ivraie de la +révolte, de l'insolence et de la sédition: nous l'avons +nous-mêmes cultivée, semée, propagée en la mêlant à +notre ordre illustre, nous qui ne manquons pas de vertu, +certes, ni de pouvoir, sinon de celui que nous avons +donné à la canaille.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—C'est assez, calmez-vous.</p> + +<p>UN SÉNATEUR.—Plus de paroles, nous vous en conjurons.</p> + +<p>CORIOLAN.—Comment, plus de paroles!—De même +que j'ai versé mon sang pour mon pays, sans jamais +craindre aucune force ennemie,... tant que je respirerai, +ma voix ne cessera d'articuler des paroles contre cette +lèpre dont nous rougirions d'être atteints, et que pourtant +nous prenons tous les moyens de gagner.</p> + +<p>BRUTUS.—Vous parlez des masses comme si vous étiez +un dieu fait pour punir, et non pas un mortel soumis +aux mêmes faiblesses qu'elles.</p> + +<p>SICINIUS.—Il serait à propos que le peuple en fût instruit.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—De quoi? de quoi? de sa colère?</p> + +<p>CORIOLAN.—De la colère? Quand je serais aussi paisible +que le sommeil de la nuit, par Jupiter, ce serait encore +mon sentiment.</p> + +<p>SICINIUS.—C'est un sentiment qui doit rester un poison +dans le coeur qui le conçoit, et n'en point sortir; c'est +moi qui vous le dis.</p> + +<p>CORIOLAN.—Qui doit rester! Entendez-vous ce Triton +du fretin? Remarquez-vous son absolu <i>qui doit</i>?</p> + +<p>COMINIUS.—Oui, on dirait que c'est la loi qui parle.</p> + +<p>CORIOLAN.—O patriciens vertueux, mais imprévoyants; +ô graves, mais imprudents sénateurs, pourquoi avez-vous +donné à cette hydre le droit de se choisir un officier +qui, avec son <i>qui doit</i>, lui qui n'est que la trompette +et le bruit du monstre, a l'audace de dire qu'il changera +le fleuve de votre puissance en un vil fossé, et s'emparera +de son cours. Si c'est lui qui a le pouvoir en main, +inclinez-vous devant lui dans votre ignorance; mais s'il +n'en a aucun, réveillez-vous, et renoncez à votre dangereuse +douceur. Si vous êtes sages, n'agissez pas comme +la foule des insensés; si vous n'êtes pas plus sages qu'eux, +permettez donc qu'ils viennent siéger auprès de vous. +Vous n'êtes que des plébéiens, s'ils sont des sénateurs. +Et certes ils ne sont pas moins que des sénateurs, lorsque +dans le mélange de leurs suffrages et du vôtre, c'est +le leur qui l'emporte.... Eux choisir leur magistrat! Et +ils choisissent un homme qui oppose son <i>qui doit</i>, +son <i>qui doit</i> populaire, aux décisions d'un tribunal +plus respectable que n'en vit jamais la Grèce. Par Jupiter! +cette ignominie avilit les consuls; et mon âme +souffre en songeant que lorsque deux autorités se combattent, +sans que ni l'une ni l'autre soit souveraine, le +désordre ne tarde pas à se glisser entre elles, et à les +renverser bientôt l'une par l'autre.</p> + +<p>COMINIUS.—Allons, rendons-nous à la place publique.</p> + +<p>CORIOLAN.—Quiconque a pu donner le conseil de distribuer +gratuitement le blé des magasins de l'État, +comme on le pratiqua jadis quelquefois dans la Grèce....</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Allons, allons, ne parlons plus de cet article.</p> + +<p>CORIOLAN.—Quoique en Grèce le peuple eût dans ses +mains un pouvoir plus absolu, je soutiens que c'est +nourrir la révolte, et saper les fondements de l'État.</p> + +<p>BRUTUS.—Quoi donc? Le peuple donnerait son suffrage +à un homme qui parle de lui sur ce ton?</p> + +<p>CORIOLAN.—Je donnerai mes raisons qui valent mieux +que son suffrage. Ils savent bien que cette distribution +de blé n'était pas une récompense; ils sont bien convaincus +qu'ils n'ont rendu aucun service qui la méritât. Appelés +à faire la guerre, dans une crise où l'État était +attaqué dans les sources de sa vie, ils ne voulaient pas +seulement passer les portes de la ville. Pareil service ne +méritait pas une distribution gratuite de blé. Dans le +camp, leurs mutineries et leurs révoltes, où leur valeur +s'est surtout signalée, ne parlaient pas en leur faveur. +Les accusations dénuées de toute raison qu'ils ont si +fréquemment élevées contre le sénat, n'étaient pas faites +pour motiver ce don si généreux. Et voyez le résultat. +Comment l'estomac multiple du monstre digérera-t-il la +libéralité du sénat? Que leurs actions montrent ce que +seraient probablement leurs paroles: <i>Nous l'avons demandé; +nous sommes de l'ordre le plus nombreux, et c'est +par crainte qu'ils nous ont accordé notre requête</i>.—C'est +ainsi que nous avilissons l'honneur de notre rang, et +que nous enhardissons la canaille à traiter de crainte +notre sollicitude pour elle; avec le temps, cette conduite +brisera les barrières du sénat, et les corbeaux y viendront +insulter les aigles à coups de bec.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Allons, en voilà assez.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, assez, et beaucoup trop.</p> + +<p>CORIOLAN.—Non, prenez encore ceci: je ne finirai pas +sans avoir dit ce qu'on peut attester au nom des puissances +divines et humaines.—Là où l'autorité est ainsi +partagée; là où un parti méprise l'autre avec raison, +et où l'autre insulte sans motif; là où la noblesse, les titres, +la sagesse ne peuvent rien accomplir que d'après +le <i>oui</i> et le <i>non</i> d'une ignorante multitude, on omet +mille choses d'une nécessité réelle, et l'on cède à une +inconstante légèreté. De cette contradiction à tout propos, +il arrive que rien ne se fait à propos. Je vous conjure +donc, vous qui avez plus de zèle que de crainte, +qui aimez les bases fondamentales de l'État, et qui voyez +les changements qu'on y introduit; vous qui préférez +une vie honorable à une longue vie, et qui êtes d'avis +de secouer violemment par un remède dangereux un +corps qui, sans ce remède, doit périr inévitablement; +arrachez donc la langue de la multitude, qu'elle ne lèche +plus les douceurs qui l'empoisonnent. Votre déshonneur +est une injure faite au bon sens; elle prive l'État +de cette unité qui lui est indispensable, et lui ôte tout +pouvoir de faire le bien, tant le mal est puissant.</p> + +<p>BRUTUS.—Il en a dit assez.</p> + +<p>SICINIUS.—Il a parlé comme un traître; et il subira le +jugement des traîtres.</p> + +<p>CORIOLAN.—Misérable! que le dépit t'accable! Que ferait +le peuple de ces tribuns chauves? C'est sur eux qu'il +s'appuie pour manquer d'obéissance au premier corps +de l'État. Ils furent choisis dans une révolte, dans une +crise, où ce fut la nécessité qui fit la loi, et non la justice. +Que, dans une circonstance plus heureuse, ce qui est +juste soit reconnu juste, et renverse leur puissance dans +la poussière.</p> + +<p>BRUTUS.—Trahison manifeste!</p> + +<p>SICINIUS.—Cet homme consul? Non.</p> + +<p>BRUTUS.—Édiles! holà! qu'on le saisisse.</p> + +<p class="stage1">(Les édiles paraissent.)</p> + +<p>SICINIUS.—Allez, assemblez le peuple <span class="stage2">(<i>Brutus sort</i>)</span>, au +nom duquel je t'attaque, entends-tu, comme un traître +novateur, un ennemi du bien public. Obéis, je te somme +au nom du peuple; prépare-toi à répondre.</p> + +<p>CORIOLAN.—Loin de moi, vieux bouc.</p> + +<p>LES SÉNATEURS ET LES PATRICIENS,—Nous sommes tous +sa caution.</p> + +<p>COMINIUS, <i>au tribun</i>.—Vieillard, ôte tes mains.</p> + +<p>CORIOLAN.—Éloigne-toi, cadavre pourri, ou je secoue +tes os hors de tes vêtements!</p> + +<p>SICINIUS.—À mon secours, citoyens!</p> + +<p class="stage1">(Brutus rentre avec les édiles et une partie de la populace.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS, <i>aux deux partis</i>. Des deux côtés plus de respect.</p> + +<p>SICINIUS, <i>au peuple</i>.—Voilà l'homme qui veut vous enlever +toute votre autorité.</p> + +<p>BRUTUS.—Édiles, saisissez-le.</p> + +<p>LA POPULACE.—Qu'on s'en empare, qu'on s'en empare!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Des armes, des armes, des armes! +<span class="stage2"><i>(Tous s'attroupent autour de Coriolan)</i></span>—Tribuns, patriciens, +citoyens!—Arrêtez: qu'est-ce donc!...—Sicinius, +Brutus, Coriolan, citoyens!</p> + +<p>TOUS ENSEMBLE.—Silence, silence, arrêtez; silence.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Que va-t-il résulter de ceci?—Je suis hors +d'haleine. La confusion va se mettre partout. Je n'ai pas +la force de parler.—Vous, tribuns du peuple, Coriolan, +patience; parlez, bon Sicinius.</p> + +<p>SICINIUS.—Peuple, écoutez-moi.—Silence.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—Écoutons notre tribun: silence.—Parlez, +parlez.</p> + +<p>SICINIUS.—Vous êtes sur le point de perdre vos libertés: +Marcius veut vous les enlever toutes; Marcius, que +vous venez de désigner pour le consulat.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Fi donc! fi donc! fi donc! c'est le moyen +d'allumer l'incendie et non pas de l'éteindre.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Oui, c'est le moyen de renverser la +cité de fond en comble.</p> + +<p>SICINIUS.—La cité est-elle autre chose que le peuple!</p> + +<p>LE PEUPLE.—C'est ta vérité, le peuple est la cité.</p> + +<p>BRUTUS.—C'est par le consentement de tous que nous +avons été établis les magistrats du peuple.</p> + +<p>LE PEUPLE.—Et vous êtes nos magistrats.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Et vous continuerez à l'être.</p> + +<p>COMINIUS.—Voilà le moyen de renverser Rome, de mettre +le toit sous les fondements, et d'ensevelir ce qui +reste d'ordre sous un amas de ruines.</p> + +<p>SICINIUS.—Son discours mérite la mort.</p> + +<p>BRUTUS.—Ou il faut soutenir notre autorité, ou il faut +nous résoudre à la perdre.—Nous prononçons ici, de la +part du peuple, dont le pouvoir nous a créés ses magistrats, +que Marcius mérite la mort à l'instant même.</p> + +<p>SICINIUS.—Saisissez-le donc. Entraînez-le à la roche +Tarpéienne, et précipitez-le dans l'abîme.</p> + +<p>BRUTUS.—Édiles saisissez-vous de sa personne.</p> + +<p class="stage1">(Marcius se défend.)</p> + +<p>TOUS LES PLÉBÉIENS.—Cède, Marcius; cède.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Écoutez-moi; un seul mot.... Tribuns, je +vous en conjure; je ne veux dire qu'un mot.</p> + +<p>LES ÉDILES.—Silence! silence!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Soyez ce que vous paraissez, les vrais +amis de votre patrie; procédez avec calme, au lieu de vous +faire ainsi violemment justice.</p> + +<p>BRUTUS.—Ménénius, ces voies lentes et mesurées, qui +paraissent des remèdes prudents, sont funestes quand le +mal est violent. Emparez-vous de lui, et traînez-le au +rocher.</p> + +<p class="stage1">(Coriolan tire son épée.)</p> + +<p>CORIOLAN.—Non: je veux mourir ici.—Il en est plus +d'un parmi vous qui m'a vu combattre. Allons, essayez +sur vous-mêmes si je suis encore ce que vous m'avez vu +devant l'ennemi.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Mettez bas cette épée: tribuns, retirez-vous +un moment.</p> + +<p>BRUTUS.—Saisissez-le.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Défendez Marcius, défendez-le, vous tous +qui êtes nobles: jeunes et vieux, défendez-le.—Vous, +tous, sénateurs, chevaliers, jeunes et vieux, secourez-le.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—A bas Marcius! à bas!</p> + +<p class="stage1">(Dans ce tumulte, les édiles, les tribuns et le peuple sont +battus et repoussés: ils disparaissent.)</p> + +<p>—Allez regagner votre maison: partez, +sortez d'ici, ou tout est perdu.</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Partez.</p> + +<p>CORIOLAN.—Tenez ferme, nous avons autant d'amis +que d'ennemis.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quoi! nous en viendrions à cette extrémité!</p> + +<p>UN SÉNATEUR.—Que les dieux nous en préservent! +Mon noble ami, je t'en conjure, retire-toi dans ta maison; +laisse-nous apaiser cette affaire.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—C'est une plaie que vous ne pouvez guérir +vous-même. Partez, je vous en conjure.</p> + +<p>COMINIUS.—Allons, Coriolan, venez avec nous.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je voudrais qu'ils fussent des barbares +(ils le sont, quoique nés sur le fumier de Rome), et non +des Romains (ils ne le sont pas en effet, quoiqu'ils mugissent +près des portiques du Capitole).—Éloignez-vous: +abstenez-vous d'exprimer votre noble courroux; attendez +un temps plus favorable.</p> + +<p>CORIOLAN.—En champ libre, j'en voudrais battre quarante, +à moi seul.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Moi-même, j'en prendrais pour ma part +deux des plus résolus: oui, les deux tribuns.</p> + +<p>COMINIUS.—Mais en ce moment tout ces calculs ne sont +pas de saison; et le courage devient folie quand il attaque +un rempart qui va l'écraser de ses ruines. Voulez-vous +vous éloigner, avant que la populace revienne? +Sa fureur, comme un torrent dont on interrompt le +cours, renverse les digues qui la contenaient.</p> + +<p>MÉNÉNIUS,—Je vous en prie, partez d'ici, j'essayerai si +ma vieille sagesse sera de mise avec cette multitude qui +n'en a pas beaucoup. Il faut boucher les trous, n'importe +avec quelle étoffe. +COMINIUS.—Allons! venez.</p> + +<p class="stage1">(Coriolan et Cominius sortent.)</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—C'est un homme qui a pour jamais +compromis sa fortune.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il est d'une nature trop noble pour le +monde. Il ne flatterait pas Neptune lui-même pour obtenir +son trident, ni Jupiter pour disposer de sa foudre: +sa bouche est son coeur. Tout ce que son sein enfante, il +faut que sa langue le déclare; et lorsqu'il est irrité, il +oublie jusqu'au nom de la mort. Voici un beau tumulte!</p> + +<p class="stage1">(On entend un bruit confus.)</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Je voudrais que tous ces plébéiens +fussent dans leur lit.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Et moi qu'il fussent engloutis dans le +Tibre.—Diantre, pourquoi ne leur a-t-il pas parlé plus +doucement?</p> + +<p class="stage1">(Brutus et Sicinius paraissent; ils reviennent suivis de la +populace.)</p> + +<p>SICINIUS.—Où est-elle cette vipère qui voudrait dépeupler +Rome, et remplacer, à elle seule, tous ses habitans?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Respectables tribuns!.....</p> + +<p>SICINIUS.—Il faut qu'il soit précipité sans pitié de la +roche Tarpéienne. Il s'est révolté contre la loi; la loi +ne daignera point lui accorder d'autre forme de procès +que la sévérité de cette puissance populaire qu'il affecte +de mépriser.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Nous lui ferons bien voir que les +nobles tribuns sont la voix du peuple, et nous les bras.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—Il le verra, soyez-en sûr.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Citoyens!....</p> + +<p>SICINIUS.—Taisez-vous!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ne criez pas: tue; quand vous devriez +lancer un simple mandat.</p> + +<p>SICINIUS.—Et vous, comment arrive-t-il que vous ayez +prêté la main à son évasion?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Laissez-moi parler.—Je connais toutes les +qualités du consul-, mais aussi je sais avouer ses +fautes.</p> + +<p>SICINIUS.—Du consul!.... Quel consul?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Le consul Coriolan.</p> + +<p>BRUTUS.—Lui, consul!</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—Non, non, non, non.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Bons citoyens, si je puis obtenir des tribuns +et de vous la faveur d'être entendu, je ne veux vous +dire qu'une parole ou deux; tout le mal qui peut en +résulter pour vous, c'est la perte de quelques instants.</p> + +<p>SICINIUS.—Parlez-donc, mais promptement; car nous-sommes +déterminés à nous défaire de ce serpent venimeux: +le chasser de Rome, ce serait un vrai danger; le +souffrir dans Rome, serait notre ruine certaine: il est +arrêté qu'il mourra ce soir.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ah! que les Dieux bienfaisants ne permettent +pas que notre glorieuse Rome, dont la reconnaissance +pour ceux de ses enfants qui l'ont méritée est +consignée dans le livre de Jupiter, s'oublie jusqu'à les +dévorer elle-même, comme une mère dénaturée!</p> + +<p>SICINIUS.—C'est un mal qu'il faut détruire.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oh! c'est un membre qui n'est qu'un peu +malade: le couper serait mortel; le guérir est facile. +Qu'a-t-il donc fait à Rome qui mérite la mort? Est-ce +parce qu'il a tué nos ennemis? Le sang qu'il a perdu +(j'ose dire qu'il en a plus perdu qu'il n'en reste dans +ses veines), il l'a versé pour sa patrie: si sa patrie répandait +ce sang qui lui reste, ce serait pour nous tous, +qui commettrions ou qui souffririons cette injustice, un +opprobre éternel jusqu'à la fin du monde.</p> + +<p>SICINIUS.—Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.</p> + +<p>BRUTUS.—C'est détourner la question: tant qu'il a aimé +sa patrie, sa patrie l'a honoré.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quand la gangrène nous prive du service +d'un membre, on doit donc n'avoir aucun égard pour ce +qu'il fut jadis?</p> + +<p>BRUTUS.—Nous n'écouterons plus rien: poursuivez-le +dans sa maison, arrachez-le d'ici; il est à craindre que +son mal étant d'une nature contagieuse ne se répande +plus loin.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Un mot encore, un mot. Cette rage impétueuse +comme celle du tigre, quand elle viendra à se +sentir punie de sa fougue inconsidérée, voudra, mais +trop tard, s'arrêter et attacher à ses pas des entraves de +plomb. Procédez lentement et par degrés, de peur que +l'affection qu'on lui porte ne fasse éclater des factions +qui renversent la superbe Rome par les Romains.</p> + +<p>BRUTUS.—S'il arrivait que.....</p> + +<p>SICINIUS.—Que dites-vous? N'avons-nous pas déjà l'échantillon +de son obéissance? Nos édiles maltraités, +nous-mêmes repoussés!—Allons.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Faites attention à une chose: il a toujours +vécu dans les camps depuis qu'il a pu tirer l'épée, et il +est mal instruit à manier un langage raffiné. Son ou farine, +il mêle tout sans distinction. Si vous voulez le permettre, +j'irai le trouver, et je me charge de l'amener à +la place publique, où il faudra qu'il se justifie suivant +les formes légales, et dans une discussion paisible, au +péril de ses jours.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Nobles tribuns, cette voie est la +plus raisonnable: l'autre coûterait trop de sang, et on +ne pourrait en prévoir le résultat définitif.</p> + +<p>SICINIUS.—Eh bien! noble Ménénius, soyez donc ici +l'officier du peuple. Concitoyens, mettez bas vos armes.</p> + +<p>BRUTUS.—Ne rentrez pas encore dans vos maisons.</p> + +<p>SICINIUS, <i>à Ménénius</i>.—Venez nous trouver à la place +publique: nous vous y attendrons; et si vous n'amenez +pas Marcius, nous en reviendrons à notre premier projet.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je l'amènerai devant vous. <span class="stage2"><i>(Aux sénateurs.)</i></span> +Daignez m'accompagner: il faut qu'il vienne, ou les +plus grands malheurs s'ensuivraient.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Permettez-nous d'aller le trouver +avec vous.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Appartement de la maison de Coriolan.</p> +<p class="stage1">CORIOLAN <i>entre accompagné de</i> PATRICIENS.</p> + +<p>CORIOLAN.—Quand ils renverseraient tout autour de moi, +quand ils me présenteraient la mort sur la roue, ou à +la queue de chevaux indomptés; quand ils entasseraient +dix collines encore sur la roche Tarpéienne, afin que +l'oeil ne pût atteindre de la cime la profondeur du précipice, +non, je ne changerais pas de conduite avec eux.</p> + +<p class="stage1">(Volumnie paraît.)</p> + +<p>UN PATRICIEN.—Vous prenez le parti le plus noble.</p> + +<p>CORIOLAN.—Je vois avec étonnement que ma mère +commence à ne me plus approuver; elle, qui avait coutume +de les appeler des bêtes à laine, des êtres créés +pour être vendus et achetés à vil prix, pour venir montrer +leurs têtes nues dans les assemblées, et rester, la +bouche béante, dans le silence de l'admiration, lorsqu'un +homme de mon rang se levait pour discuter la paix ou +la guerre!—Je parle de vous, ma mère: pourquoi me +souhaiteriez-vous plus de douceur? Voudriez-vous donc +que je mentisse à ma nature. Mieux vaut que je me +montre tel que je suis.</p> + +<p>VOLUMNIE.—O Coriolan, Coriolan, j'aurais voulu vous +voir consolider votre pouvoir avant de le perdre à jamais.</p> + +<p>CORIOLAN.—Qu'il devienne ce qu'il pourra.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Vous auriez pu être assez vous-même, +tout en faisant moins d'efforts pour paraître tel. Votre +caractère aurait trouvé bien moins d'obstacles, si vous +aviez dissimulé jusqu'à ce qu'ils fussent hors d'état de +vous contrarier.</p> + +<p>CORIOLAN.—Qu'ils aillent se faire pendre.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Et que le feu les dévore.</p> + +<p class="stage1">(Ménénius arrive, accompagné d'une troupe de sénateurs.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Allons, allons, vous avez été trop brusque, +un peu trop brusque. Il faut revenir devant le peuple, +et réparer cela.</p> + +<p>LES SÉNATEURS.—Il n'y a point d'autre remède, si vous +ne voulez pas voir notre belle Rome se fendre par le milieu +et s'écrouler.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Je vous prie, mon fils, acceptez ce conseil: +je porte un coeur qui n'est pas plus souple que le vôtre; +mais j'ai une tête qui sait faire meilleur usage de la +colère.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Bien parlé, noble dame. Moi, plutôt que +de le voir s'abaisser à ce point devant la multitude, si la +crise violente de ces temps ne l'exigeait pas, comme le +seul remède qui puisse sauver l'Etat, on me verrait encore +endosser mon armure, qu'à peine à présent je puis +porter.</p> + +<p>CORIOLAN.—Que faut-il faire?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Retourner vers les tribuns.</p> + +<p>CORIOLAN.—Et ensuite?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Rétracter ce que vous avez dit.</p> + +<p>CORIOLAN.—Pour eux? Je ne pourrais pas le faire pour +les dieux mêmes; et il faut que je le fasse pour les tribuns?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Vous êtes trop absolu, quoique vous ne +puissiez jamais avoir trop de cette noble fierté, sauf +quand la nécessité parle.....Je vous ai ouï dire que l'honneur +et la politique, comme deux amis inséparables, +marchaient de compagnie à la guerre. Eh bien! +dites-moi quel tort l'un fait à l'autre dans la paix, pour +qu'ils ne s'y trouvent pas également unis?</p> + +<p>CORIOLAN.—Assez, assez.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—La question est raisonnable.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Si l'honneur vous permet, à la guerre, de +paraître ce que vous n'êtes pas (principe utile que +vous adoptez pour règle de votre conduite), pourquoi +serait-il moins raisonnable ou moins honnête que la +politique fût, dans la paix, la compagne de l'honneur, +puisque, à la guerre, ils sont également indispensables?</p> + +<p>CORIOLAN.—Pourquoi me pressez-vous par vos raisonnements?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Parce qu'il s'agit de parler au peuple, non +pas d'après votre opinion personnelle, ni en obéissant à +la voix de votre coeur, mais avec des mots que votre +langue seule assemblera, syllabes bâtardes que votre +âme véridique désavouera. Non, il n'y a pas à cela plus +de déshonneur pour vous qu'à prendre une ville avec de +douces paroles, lorsque tout autre moyen mettrait votre +fortune en péril et coûterait beaucoup de sang. Moi, je +dissimulerais avec mon caractère naturel, lorsque mes +intérêts et mes amis en danger exigeraient de mon honneur +que je le fisse: et en cela, je pense comme pensent +votre épouse, votre fils, ces sénateurs et toute cette noblesse.—Mais +vous, vous aimerez mieux montrer à +notre populace un front menaçant que de lui accorder +une seule caresse pour gagner son amour, et +prévenir des événements qui peuvent tout perdre.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Noble dame, joignez-vous à nous; continuez +de parler avec cette sagesse; vous pourrez réussir +non-seulement à prévenir les dangers présents, mais +même à réparer les malheurs du passé.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Je t'en conjure, ô mon fils, va reparaître +devant eux, ton bonnet à la main; et de loin salue +ainsi la foule (suppose qu'elle est là devant toi); puis, +mettant un genou sur les pierres (car en pareille circonstance +l'action est pleine d'éloquence et les yeux +des ignorants sont plus savants que leurs oreilles), fais +à plusieurs reprises un geste repentant, qui corrige et démente +ton coeur inflexible, devenu tout à coup humble +et docile comme le fruit mûr qui cède à la main qui le +touche; ou bien, dis-leur que tu es leur guerrier, et +qu'ayant été élevé au milieu des combats, tu n'as pas +l'usage de ces douces manières que tu devrais avoir et +qu'ils pourraient exiger, lorsque tu viens demander leurs +bonnes grâces; mais qu'à l'avenir tu seras leur ami autant +qu'il dépendra de toi.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Faites ce qu'elle dit, et tous les coeurs sont +à vous; car ils sont aussi prompts à pardonner, dès qu'on +les implore, qu'ils le sont à proférer des injures sur le +plus léger prétexte.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Je t'en conjure, va, et sois docile; quoique +je sache bien que tu aimerais mieux descendre avec ton +ennemi dans un gouffre enflammé que de le flatter dans +un riant bosquet..... <span class="stage2"><i>(Cominius entre.)</i></span> Voilà Cominius.</p> + +<p class="stage1">(Cominius entre.)</p> + +<p>COMINIUS.—Je viens de la place publique; et il faut +vous appuyer d'un parti puissant, ou chercher vous-même +votre sûreté dans la plus grande modération ou +dans l'absence. Tout le peuple est en fureur.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Seulement quelques paroles de conciliation.....</p> + +<p>COMINIUS.—Je crois qu'elles les apaiseraient, si Coriolan +peut y plier sa fierté.</p> + +<p>VOLUMNIE.—II le faut, et il le voudra. Je te prie, mon +fils, dis que tu y consens, et va l'exécuter.</p> + +<p>CORIOLAN.—Faut-il donc que j'aille leur montrer mes +cheveux en désordre? Faut-il que ma langue donne bassement +à mon noble coeur un démenti qu'il lui faudra +endurer? Eh bien! soit; je le ferai. Cependant, s'il n'y +avait rien de plus à sacrifier que ce corps de Marcius, +j'aimerais mieux qu'ils le missent en poussière, et qu'ils +la jetassent aux vents.—Au forum! Vous m'avez chargé +là d'un rôle que je ne remplirai jamais au naturel.</p> + +<p>COMINIUS.—Allons, allons; nous vous aiderons.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Je t'en conjure, mon cher fils. Tu as dit +que mes louanges t'avaient fait guerrier: eh bien! pour +obtenir encore de moi d'autres louanges, joue un rôle +que tu n'as pas encore rempli.</p> + +<p>CORIOLAN.—Eh bien, soit!—Sors de mon sein, mon inclination +naturelle, et cède la place à l'esprit d'une courtisane. +Que ma voix mâle et guerrière, qui faisait choeur +avec les clairons, devienne grêle comme le fausset de +l'eunuque, ou comme la voix d'une jeune fille qui endort +un enfant au berceau; que le sourire des fourbes +sillonne mes joues, et que les pleurs d'un jeune écolier +obscurcissent mes yeux; que la langue suppliante d'un +mendiant se meuve entre mes lèvres, et que mes genoux, +couverts de fer, qui n'ont jamais fléchi que sur +mon étrier, se prosternent aussi bas que ceux du misérable +qui a reçu l'aumône.—Je ne le ferai point, ou bien +j'abjurerais ma fidélité à l'honneur, et, par les mouvements +Et les attitudes de mon corps, j'enseignerais à mon +âme la plus infâme lâcheté.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Eh bien! à ton choix. Il est plus déshonorant +pour ta mère de te supplier qu'il ne l'est pour toi +de supplier le peuple. Que tout tombe en ruine: ta mère +aime mieux essuyer un refus de ton orgueil que de redouter +sans cesse ta dangereuse inflexibilité; car je brave +la mort d'un coeur aussi fier que le tien. Fais ce qu'il +te plaira. Ta valeur vient de moi, tu l'as sucée avec mon +lait: mais tu ne dois ton orgueil qu'à toi-même.</p> + +<p>CORIOLAN.—Je vous prie, calmez-vous, ma mère: je +vais aller à la place publique; ne me grondez plus. Oui, +j'irai, monté sur des tréteaux, marchander leur amitié, +séduire leurs coeurs par des flatteries, et je reviendrai +chez vous, chéri de tous les ateliers de Rome. Vous me +voyez partir: parlez de moi à ma femme. Ou je reviendrai +consul, ou ne vous fiez plus désormais à mon talent +dans l'art de la flatterie.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Fais à ta guise.</p> + +<p class="stage1">(Elle sort.)</p> + +<p>COMINIUS.—Venez, les tribuns vous attendent. Armez-vous +de modération pour répondre avec douceur; car, +d'après ce que j'ai ouï dire, ils préparent contre vous +des accusations plus graves que celles dont ils vous ont +déjà chargé.</p> + +<p>CORIOLAN.—Avec douceur, avez-vous dit? Marchons, +je vous prie: qu'ils m'accusent avec l'art de la fraude; +moi, je répondrai dans toute la franchise de l'honneur.</p> + +<p>COMINIUS.—Oui, mais avec douceur.</p> + +<p>CORIOLAN.—A la bonne heure; avec douceur donc: +allons, oui, avec douceur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">La place publique.</p> +<p class="stage1">SICINIUS ET BRUTUS.</p> +<br> + +<p>BRUTUS.—Accusez-le surtout d'aspirer à la tyrannie. +S'il nous échappe de ce côté, reprochez-lui sa haine +contre le peuple; ajoutez que les dépouilles conquises +sur les Antiates n'ont jamais été distribuées. <span class="stage2"><i>(Un édile +paraît.)</i></span> Eh bien! viendra-t-il?</p> + +<p>L'ÉDILE.—Il vient.</p> + +<p>BRUTUS.—Qui l'accompagne?</p> + +<p>L'ÉDILE.—Le vieux Ménénius et les sénateurs qui l'ont +toujours appuyé de leur crédit.</p> + +<p>SICINIUS.—Avez-vous une liste de tous les suffrages +dont nous nous sommes assurés, rangés par ordre?</p> + +<p>L'ÉDILE.—Oui, elle est prête; la voici.</p> + +<p>SICINIUS.—Les avez-vous classés par tribus?</p> + +<p>L'ÉDILE.—Je l'ai fait.</p> + +<p>SICINIUS.—A présent, assemblez le peuple sur cette +place; et lorsqu'ils m'entendront dire: <i>Il est ainsi ordonné +par les droits et l'autorité du peuple</i>; soit qu'il s'agisse +de la mort, de l'amende ou de l'exil: si je dis, <i>l'amende</i>, +qu'ils s'écrient: <i>l'amende</i>; si je dis <i>la mort</i>, qu'ils répètent: +<i>la mort</i>, en insistant sur leurs anciens privilèges +et sur le pouvoir qu'ils ont de décider la cause.</p> + +<p>L'ÉDILE.—Je le leur ferai savoir.</p> + +<p>BRUTUS.—Et dès qu'ils auront commencé leurs clameurs, +qu'ils ne cessent plus, jusqu'à ce que le bruit +confus de leurs voix presse l'exécution de la sentence que +les circonstances nous auront fait décréter.</p> + +<p>L'ÉDILE.—Fort bien!</p> + +<p>SICINIUS.—Disposez-les à être bien déterminés, et +prêts à nous soutenir dès que nous aurons lâché le mot.</p> + +<p>BRUTUS.—Allez et veillez à tout cela. <span class="stage2"><i>(L'édile sort</i>.—<i>A +Sicinius.</i>)</span> Commencez par irriter sa colère: il est accoutumé +à l'emporter partout, et à faire triompher +son opinion sans contradiction. Une fois qu'il est courroucé, +rien ne peut le ramener à la modération: alors +il exhale tout ce qui est dans son coeur; et ce qui est +dans son coeur est de concert avec nous pour opérer +sa ruine.</p> + +<p class="stage1">(Coriolan arrive, accompagné de Ménénius, de Cominius et +d'autres sénateurs.)</p> + +<p>SICINIUS.—Bon! le voici qui vient.</p> + +<p>MÉNÉNIUS, <i>à Coriolan</i>,—De la modération, je vous en +conjure.</p> + +<p>CORIOLAN.—Oui, comme un hôtellier, qui, pour la +plus vile pièce d'argent, se laissera traiter de fripon tant +qu'on voudra.—Que les respectables dieux conservent +Rome en sûreté; qu'ils placent sur les sièges de la justice +des hommes de bien; qu'ils entretiennent l'amour parmi +nous; qu'il remplissent nos vastes temples des spectacles +pompeux de la paix, et non pas nos rues des horreurs +de la guerre.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Ainsi soit-il!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Noble souhait!</p> + +<p class="stage1">(L'édile parait, suivi des plébéiens.)</p> + +<p>SICINIUS.—Peuple, avancez, approchez.</p> + +<p>L'ÉDILE.—Prêtez l'oreille à la voix de vos tribuns: +écoutez-les; silence! vous dis-je.</p> + +<p>CORIOLAN.—Laissez-moi parler le premier.</p> + +<p>LES DEUX TRIBUNS.—Eh bien! soit, parlez: holà! +silence!</p> + +<p>CORIOLAN.—Est-il bien sûr qu'après ceci, je ne serai +plus accusé? Tout se terminera-t-il ici?</p> + +<p>SICINIUS.—Je vous demande, moi, si vous vous soumettez +aux suffrages du peuple, si vous reconnaissez ses +officiers, et si vous consentez à subir une légitime censure, +pour toutes les fautes dont vous serez reconnu +coupable.</p> + +<p>CORIOLAN.—J'y consens.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Voyez, citoyens; il dit qu'il consent. +Considérez quels services militaires il a rendus; souvenez-vous +des blessures dont son corps est couvert, comme +un cimetière hérissé de tombeaux.</p> + +<p>CORIOLAN.—Quelques égratignures de buissons, quelques +cicatrices pour rire.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Souvenez-vous encore, que s'il ne parle +pas comme un habitant des cités, il se montre à vous +comme un soldat. Ne prenez pas pour de la méchanceté +la rudesse de son langage: elle convient à un soldat, +mais il ne vous veut aucun mal.</p> + +<p>COMINIUS.—Fort bien! fort bien! en voilà assez.</p> + +<p>CORIOLAN.—Quelle est la raison pour laquelle, quand +je suis nommé consul par tous les suffrages, on me fait +l'affront de m'ôter le consulat l'heure d'après?</p> + +<p>SICINIUS.—Répondez-nous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Parlez donc: oui, vous avez raison, je dois +vous répondre.</p> + +<p>SICINIUS.—Nous vous accusons d'avoir travaillé sourdement +à dépouiller Rome de toutes ses magistratures +établies, et d'avoir marché par des voies détournées à la +tyrannie; en quoi vous êtes un traître au peuple.</p> + +<p>CORIOLAN.—Comment! moi, traître?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Allons! de la modération; votre promesse......</p> + +<p>CORIOLAN.—Que les flammes des gouffres les plus profonds +de l'enfer enveloppent le peuple! M'appeler traître +au peuple! Toi, insolent tribun, quand tes yeux, tes +mains et ta langue pourraient lancer à la fois contre moi +chacun dix mille traits, dix mille morts, je te dirais que +tu mens, oui, en face, et d'une voix aussi libre, aussi +sincère que lorsque je prie les dieux.</p> + +<p>SICINIUS.—Peuple, l'entendez-vous?</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—À la roche Tarpéienne! À la roche +Tarpéienne!</p> + +<p>SICINIUS—Silence.—Nous n'avons pas besoin d'intenter +contre lui d'autres accusations: ce que vous lui +avez vu faire et entendu dire, son insolence à frapper vos +magistrats, à vous charger d'imprécations, à résister à +vos lois par la violence, et à braver ici même l'assemblée, +dont la respectable autorité doit juger son procès; tous +ces attentats sont d'un genre si criminel, si capital, qu'ils +méritent le dernier supplice.</p> + +<p>BRUTUS.—Mais en considération des services utiles +qu'il a rendus à Rome.....</p> + +<p>CORIOLAN.—Que parlez-vous de services?,...</p> + +<p>BRUTUS.—Je parle de ce que je sais.</p> + +<p>CORIOLAN.—Vous?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Est-ce-là la promesse que vous avez faite +à votre mère?</p> + +<p>COMINIUS.—Je vous en prie souvenez-vous.....</p> + +<p>CORIOLAN, <i>en fureur</i>.—Je ne me souviens plus de rien. +Qu'ils me condamnent à mourir précipité du mont Tarpéien, +ou à errer dans l'exil, ou à languir enfermé avec +un grain de nourriture par jour, je n'achèterais pas leur +merci au prix d'un seul mot de complaisance; je n'abaisserais +pas ma fierté pour tout ce qu'ils pourraient me +donner, non, quand, pour l'obtenir, il ne faudrait que +leur dire bonjour.</p> + +<p>SICINIUS.—Pour avoir en différentes occasions, et autant +qu'il a été en lui, fait éclater sa haine contre le +peuple, cherchant les moyens de le dépouiller de son +autorité; pour avoir tout récemment outragé le tribunal +auguste de la justice; et cela en frappant, en sa présence, +les ministres qui la distribuent: au nom du peuple, et +en vertu du pouvoir que nous avons en qualité de tribuns, +nous le bannissons à l'instant même, et le condamnons +à ne jamais rentrer dans les portes de Rome, +sous peine d'être précipité de la roche Tarpéienne; au +nom du peuple, je déclare que ce jugement sera exécuté.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—Il le sera, il le sera. Qu'il sorte de +Rome; il est banni; c'est décidé.</p> + +<p>COMINIUS.—Daignez m'entendre, mes dignes citoyens, +mes amis.</p> + +<p>SICINIUS.—Il est jugé: il n'y a plus rien à entendre.</p> + +<p>COMINIUS.—Laissez-moi parler. J'ai été consul, et je +puis montrer sur moi les marques des blessures que j'ai +reçues pour Rome de la main de ses ennemis. J'aime le +bien de mon pays d'un amour plus tendre, plus respectueux +et plus sacré que celui dont j'aime ma vie, l'honneur +de ma femme, sa fécondité et les fruits précieux de +ses entrailles et de mon sang.—Eh bien! si je vous disais +que.....</p> + +<p>SICINIUS.—Nous vous voyons venir.—Que direz-vous?</p> + +<p>BRUTUS.—Il n'y a plus rien à dire: il est banni comme +ennemi du peuple et de sa patrie; cela sera.</p> + +<p>TOUS.—Cela sera, cela sera.</p> + +<p>CORIOLAN.—Vile meute de chiens, dont j'abhorre le +souffle comme la vapeur empestée d'un marécage, et +dont j'estime les faveurs comme ces cadavres privés de +sépulture qui infectent l'air, je vous bannis et vous condamne +à rester dans cette enceinte en proie à votre inquiète +inconstance. Qu'à chaque instant de vaines rumeurs +troublent vos coeurs! que vos ennemis, par le +seul mouvement de leurs panaches, vous plongent dans +le désespoir! Conservez toujours le pouvoir de bannir +vos défenseurs, jusqu'à ce qu'à la fin votre aveugle stupidité, +qui ne voit les maux que lorsqu'elle les sent, +vous livre, comme les captifs les plus avilis, à quelque +nation qui s'empare de vous sans coup férir.—Ainsi, +dédaignant, à cause de vous, ma patrie, je lui tourne le +dos. Il y a un monde ailleurs.</p> + + +<p class="stage1">(Coriolan sort avec Cominius et les patriciens.)</p> + + +<p>L'ÉDILE.—L'ennemi du peuple est parti, il est parti.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—Notre ennemi est banni; il est parti. +Hoé! hoé!.....</p> + + +<p class="stage1">(Les gens du peuple poursuivent Coriolan de leurs huées, +en jetant leurs bonnets en l'air.)</p> + + +<p>SICINIUS.—Allez, poursuivez-le jusqu'à ce qu'il soit hors +des portes; suivez-le comme il vous a suivis: outragez-le, +accablez-le des humiliations qu'il mérite.—Donnez-nous +une escorte, qui nous accompagne dans les rues +de Rome.</p> + +<p>TOUT LE PEUPLE.—Allons, allons le voir sortir des portes +de Rome. Que les dieux conservent nos dignes tribuns! Allons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p><b>FIN DU TROISIÈME ACTE.</b></p> +<br><br><br> + + + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène est près d'une porte de Rome.</p> + +<p class="stage1">CORIOLAN <i>paraît avec</i> VOLUMNIE, VIRGILIE, MÉNÉNIUS, +COMINIUS, <i>et plusieurs jeunes patriciens</i>.</p> +<br> + +<p>CORIOLAN.—Allons, arrêtez vos larmes: abrégeons nos +adieux: le monstre aux mille têtes me pousse hors de +Rome. Quoi, ma mère! où est votre ancien courage? +Vous aviez coutume de me dire que l'adversité est +l'épreuve des âmes; que les hommes vulgaires peuvent +supporter de vulgaires infortunes; que par une mer +calme, tous les pilotes paraissent maîtres dans l'art de +manoeuvrer; mais que les coups de la fortune, quand +elle frappe au coeur, pour être supportés avec calme, +demandent une noble adresse. Vous ne vous lassiez +point de nourrir mon âme de principes faits pour la +rendre invincible.</p> + +<p>VIRGILIE.—Ciel, ô Ciel!</p> + +<p>CORIOLAN.—Femme, je te conjure.....</p> + +<p>VOLUMNIE.—Que la peste se répande dans tous les ateliers +de Rome, et que tous les artisans périssent!</p> + +<p>CORIOLAN.—Quoi! ils vont m'aimer dès qu'ils m'auront +perdu. Allons, ma mère; rappelez le courage qui vous +inspirait lorsque vous me disiez que, si vous eussiez été +l'épouse d'Hercule, vous vous seriez chargée de six de +ses travaux, pour épargner à votre époux la moitié de +ses fatigues.—Cominius, ne vous laissez pas abattre; +adieu.—Adieu, ma femme, adieu. Ma mère, adieu; consolez-vous: +je me tirerai d'affaire.—Toi, bon vieillard, +fidèle Ménénius, tes larmes sont plus amères que celles +d'un jeune homme; elles blessent tes yeux.—Toi, jadis +mon général, je t'ai connu dans la guerre un visage +impassible; et tu as tant vu de ces spectacles qui endurcissent +le coeur! Dis à ces femmes éplorées qu'il y a autant +de folie à gémir qu'à rire d'un revers inévitable.—Ma +mère, vous savez bien que les hasards de ma +vie ont toujours fait votre joie; croyez-moi (bien que je +m'en aille seul, comme un dragon solitaire qui rend son +repaire redoutable, et dont chacun parle, quoique peu +d'hommes l'aient vu), votre fils ou surpassera les renommées +vulgaires, ou tombera dans les pièges de la ruse +et de la perfidie.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Mon noble fils, où veux-tu aller? Permets +que le digne Cominius t'accompagne quelque temps; +arrête avec lui un plan et une marche certaine, plutôt +que d'aller errant t'exposer à tous les hasards qui surgiront +sous tes pas.</p> + +<p>CORIOLAN.—O dieux!</p> + +<p>COMINIUS.—Je t'accompagnerai pendant un mois; nous +raisonnerons ensemble sur le lieu où tu dois fixer ton +séjour, afin que tu puisses recevoir de nos nouvelles, et +nous des tiennes. Alors, si le temps amène un événement +qui prépare ton rappel, nous n'aurons pas l'univers +entier à parcourir pour trouver un seul homme, +au risque encore de perdre l'avantage d'un moment de +chaleur, que refroidit toujours l'absence de celui qui +pourrait en profiter.</p> + +<p>CORIOLAN.—Adieu. Tu es chargé d'années, et trop rassasié +des travaux de la guerre, pour venir encore courir +les hasards avec un homme dont toutes les forces sont +entières. Accompagne-moi seulement jusqu'aux portes.—Venez, +ma femme chérie; et vous, ma bonne +mère, et vous, mes nobles et vrais amis: et lorsque je +serai hors des murs, faites-moi vos adieux, et quittez-moi +le sourire sur les lèvres. Je vous prie, venez. Tant +que je serai debout sur la surface de la terre, vous entendrez +toujours parler de moi, et vous n'apprendrez +jamais rien qui démente ce que j'ai été jusqu'à ce jour.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quelle oreille a jamais rien entendu de +plus noble! Allons, séchons nos pleurs.—Ah! si je pouvais +secouer de ces bras et de ces jambes, affaiblis par +l'âge, seulement sept années, j'atteste les dieux que je +te suivrais pas à pas.</p> + +<p>CORIOLAN.—Donne-moi ta main. Partons.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une rue près de la porte de Rome.</p> + +<p class="stage1">SICINIUS, BRUTUS ET UN ÉDILE.</p> +<br> + +<p>SICINIUS, <i>à l'édile</i>.—Faites-les rentrer chez eux: il est +sorti de Rome, et nous n'irons pas plus loin. Ce coup +vexe les nobles, qui, nous le voyons, se sont rangés de +son parti.</p> + +<p>BRUTUS.—A présent que nous avons fait sentir notre +pouvoir, songeons à paraître plus humbles après le +succès.</p> + +<p>SICINIUS, <i>à l'édile</i>.—Faites retirer le peuple: dites-lui +qu'il a retrouvé sa force, et que son grand adversaire +est parti.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, congédiez-les. J'aperçois la mère de +Coriolan qui vient à nous.</p> + + +<p class="stage1">(Volumnie, Virgilie et Ménénius paraissent sur la place.)</p> + + +<p>SICINIUS.—Évitons-la.</p> + +<p>BRUTUS.—Pourquoi?</p> + +<p>SICINIUS.—On dit qu'elle est folle.</p> + +<p>BRUTUS.—Ils nous ont aperçus: continue ton chemin.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Oh! je vous rencontre à propos; que tous +les fléaux des dieux pleuvent sur vous, en récompense +de votre amour!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Calmez-vous, calmez-vous: pas si +haut.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Ah! si mes larmes me laissaient la force, +vous m'entendriez.....; mais je ne vous quitte pas sans +vous avoir dit..... <span class="stage2">(<i>A Sicinius</i>.)</span> Vous voulez vous en +aller!.... <span class="stage2">(<i>A Brutus</i>.)</span> Vous resterez aussi.</p> + +<p>VIRGILIE.—Plût à Dieu que j'eusse pu dire la même +chose, à mon époux!</p> + +<p>SICINIUS.—Mais c'est un vrai homme!</p> + +<p>VOLUMNIE.—Imbécile! est-ce là une honte? Mais l'entendez-vous? +Mon père n'était-il donc pas homme?—Vieux +renard, as-tu bien pu être assez rusé pour bannir +un citoyen qui a frappé plus de coups pour Rome que +tu n'as dit de mots.</p> + +<p>SICINIUS.—O dieux protecteurs!</p> + +<p>VOLUMNIE.—Oui, plus de coups glorieux que tu n'as dit +en ta vie de paroles sages et utiles au bien de Rome.—Je +te dirai ce que...—Mais va-t'en.—Non, tu resteras.—Je +voudrais que mon fils fût dans les déserts de I'Arabie, +armé de sa fidèle épée, et toute ta race devant lui.</p> + +<p>SICINIUS.—Eh bien! qu'en arriverait-il?</p> + +<p>VIRGILIE.—Ce qu'il en arriverait? Il aurait bientôt mis +fin à ta postérité.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Oui, à tes bâtards et à toute ta race. Bon +citoyen, toutes les blessures qu'il a reçues pour Rome...</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Allons, cessez, cessez, contenez-vous.</p> + +<p>SICINIUS.—Je souhaiterais qu'il eût continué de servir +sa patrie comme il avait commencé, et qu'il n'eût pas +lui-même rompu le noeud glorieux qui les attachait l'un +à I'autre.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, je le souhaiterais aussi.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Vous le souhaiteriez, dites-vous?... Et +c'est vous qui avez animé la populace, vous chats miaulants, +aussi en état d'apprécier son mérite que je le suis, +moi, de pénétrer les mystères dont le ciel interdit la +connaissance à la terre.</p> + +<p>BRUTUS, <i>à Sicinius</i>.—Je vous en prie, allons-nous-en.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Oui, fort bien, allez-vous-en. Vous avez fait +là une belle action; mais avant que vous me quittiez, +vous entendrez encore cette vérité. Autant le Capitole +surpasse en hauteur la plus humble maison de Rome, +autant mon fils, oui, le mari de cette jeune femme qui +m'accompagne, celui-là même, voyez-vous, que vous +avez banni, vous surpasse en mérite, vous tous tant que +vous êtes.</p> + +<p>BRUTUS.—A merveille! parlez: nous vous laissons-là.</p> + +<p>SICINIUS.—Aussi bien, pourquoi s'arrêter ici, pour se +voir harceler par une femme qui a perdu la raison?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Emportez avec vous les prières que j'adresse +au ciel pour vous. Je voudrais que les dieux ne +fussent occupés qu'à accomplir mes malédictions! <span class="stage2">(<i>Les +tribuns sortent</i>.)</span> Oh! si je pouvais les rencontrer seulement +une fois par jour!... cela soulagerait mon coeur +du poids douloureux qui l'oppresse.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Vous leur avez dit là leur fait; et, j'en +conviens, vous en avez bien sujet: voulez-vous venir +souper avec moi?</p> + +<p>VOLUMNIE.—La colère est mon aliment: je me nourris +de moi-même, et je mourrai de faim en me nourrissant +ainsi.—Allons, quittons cette place; mettons un terme à +ces cris et à ces pleurs d'enfant: je veux être Junon dans +ma colère. Venez, venez.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Fi donc! fi donc!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène change et représente un chemin entre Rome +et Antium.</p> + +<p class="stage1">UN ROMAIN ET UN VOLSQUE <i>se rencontrent</i>.</p> +<br> + +<p>LE ROMAIN.—Bien sûr, je vous connais, et je suis +connu de vous: votre nom, ou je me trompe fort, est +Adrien.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Cela est vrai: d'honneur, je ne vous remets +pas.</p> + +<p>LE ROMAIN.—Je suis un Romain; mais je sers, comme +vous, contre Rome. Me reconnaissez-vous à présent?</p> + +<p>LE VOLSQUE.—N'êtes-vous pas Nicanor?</p> + +<p>LE ROMAIN.—Lui-même.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Vous aviez une barbe plus épaisse, ce +me semble, la dernière fois que je vous ai vu: mais le +son de votre voix me rappelle vos traits. Quelles nouvelles +de Rome? J'étais chargé par le sénat volsque d'aller +vous y chercher: vous m'avez fort heureusement +épargné une journée de chemin.</p> + +<p>LE ROMAIN.—Il y a eu à Rome d'étranges insurrections: +le peuple soulevé contre les sénateurs, les patriciens +et les nobles.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—<i>Il y a eu</i>, dites-vous? Elles sont donc +à leur terme? Notre sénat ne le croit pas: on presse, +les préparatifs de guerre, et l'on espère fondre sur les +Romains au plus chaud de leurs divisions.</p> + +<p>LE ROMAIN.—Le plus fort du feu est passé: mais il ne +faut qu'une étincelle pour rallumer l'incendie; car les +nobles prennent si à coeur le bannissement du brave +Coriolan, qu'ils sont tous disposés à ôter au peuple son +pouvoir; et à lui enlever ses tribuns pour jamais. Le feu +couve sous la cendre, je puis vous I'assurer, et il est près +d'éclater avec violence.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Coriolan banni?</p> + +<p>LE ROMAIN.—Oui, il est banni.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Avec cette nouvelle, Nicanor, vous êtes +sûr d'être bien reçu.</p> + +<p>LE ROMAIN.—L'occasion est bonne pour les Volsques. +J'ai entendu dire que le moment le plus favorable pour +séduire une femme, c'est quand elle est en querelle +avec son mari. Votre noble Tullus Aufidius va figurer +avec avantage dans cette guerre, à présent que son grand +adversaire Coriolan n'a plus ni crédit ni emploi dans sa +patrie.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Il ne peut manquer d'y briller. Je me +félicite de cette rencontre inattendue: grâce à vous, ma +commission est remplie, et je vais vous accompagner +avec joie jusqu'à mon logis.</p> + +<p>LE ROMAIN.—D'ici au souper, je vous apprendrai bien +des nouvelles de Rome qui vous surprendront, et qui +toutes tendent à I'avantage de ses ennemis. N'avez-vous +pas, disiez-vous, une armée prête à marcher?</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Une armée superbe; les centurions ont +déjà reçu leurs commissions et leur paye; ils ont l'ordre +d'être sur pied une heure après le premier signal.</p> + +<p>LE ROMAIN.—Je suis ravi d'apprendre qu'ils sont tout +prêts, et je suis I'homme, je crois, qui va les mettre dans +le cas d'agir à l'heure même. Je m'applaudis de vous +avoir rencontré, et votre compagnie me fait grand plaisir.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Vous vous chargez là de mon rôle: c'est +moi qui ai le plus sujet de me réjouir de la vôtre.</p> + +<p>LE ROMAIN.—Allons, marchons ensemble.</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Antium, devant la maison d'Aufidius.</p> + +<p class="stage1">CORIOLAN <i>entre mal vêtu, déguisé, et le visage à demi caché +dans son manteau</i>.</p> +<br> + +<p>CORIOLAN.—C'est une belle ville qu'Antium! Cité d'Antium, +c'est moi qui t'ai remplie de veuves. Combien +d'héritiers de ces beaux édifices j'ai ouï gémir et vu +périr dans mes guerres! Cité d'Antium, ne va pas me +reconnaître: tes femmes et tes enfants, armés de broches +et de pierres, me tueraient dans un combat sans +gloire. <span class="stage2">(<i>Il rencontre un Volsque</i>.)</span> Salut, citoyen.</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Je vous le rends.</p> + +<p>CORIOLAN.—Conduisez-moi, s'il vous plaît, à la demeure +du brave Aufidius. Est-il à Antium?</p> + +<p>LE VOLSQUE.—Oui, et il donne un festin aux grands de +l'État.</p> + +<p>CORIOLAN.—Où est sa maison, je vous prie?</p> + +<p>LE VOLSQUE.—C'est celle-ci, là, devant vous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Je vous remercie: adieu. <span class="stage2">(<i>Le Volsque s'en +va.</i>)</span> O monde, voilà tes révolutions bizarres! Deux amis +qui se sont juré une foi inviolable, qui paraissent n'avoir +à eux deux qu'un seul et même coeur, qui passent +ensemble toutes les heures de la vie, partageant le +même lit, la même table, les mêmes exercices, qui sont +pour ainsi dire deux jumeaux inséparables, unis par une +éternelle amitié, vont dans l'espace d'une heure, sur la +plus légère querelle, sur une parole, rompre violemment +ensemble, et passer à la haine la plus envenimée. Et +aussi deux ennemis mortels, dont la haine troublait le +sommeil et les nuits, qui tramaient des complots pour +se surprendre l'un l'autre, il ne faut qu'un hasard, l'événement +le plus futile, pour les changer en amis tendres +et réunir leurs destins. Voilà mon histoire. Je hais le +lieu de ma naissance, et tout mon amour est donné à +cette ville ennemie.—Entrons, si Aufidius me fait périr, +il ne fera que tirer une juste vengeance; s'il m'accueille +en allié, je rendrai service à son pays.</p> + + +<p class="stage1">(Il s'éloigne.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Une salle d'entrée dans la maison d'Aufidius.</p> + +<p class="stage1">(On entend de la musique: tout annonce une fête dans l'intérieur.)</p> +<br> + + +<p>UN ESCLAVE <i>entre</i>.</p> + + +<p>PREMIER ESCLAVE,—Du vin, du vin. Que fait-on ici? Je +crois que tous nos gens sont endormis.</p> + + +<p class="stage1">(Entre un second esclave.)</p> + + +<p>SECOND ESCLAVE.—Où est Cotus? mon maître le demande. +Cotus?</p> + + +<p class="stage1">(Coriolan entre.)</p> + + +<p>CORIOLAN.—Une belle maison! Voici un grand festin; +mais je n'y parais pas en convive.</p> + + +<p class="stage1">(Le premier esclave repasse par la salle.)</p> + + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Que voulez-vous, l'ami? D'où êtes-vous? +Il n'y a pas ici de place pour vous: je vous prie, +regagnez la porte.</p> + +<p>CORIOLAN, <i>à part</i>.—Je ne mérite pas un meilleur accueil, +en ma qualité de Coriolan.</p> + + +<p class="stage1">(Le second esclave revient.)</p> + + +<p>SECOND ESCLAVE.—D'où êtes-vous l'ami?—Le portier +a-t-il les yeux dans la tête pour laisser entrer de pareilles +gens! Je vous prie, l'ami, sortez.</p> + +<p>CORIOLAN.—Que je sorte, moi!</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Oui, vous; allons, sortez.</p> + +<p>CORIOLAN.—Tu me deviens importun.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Oh! êtes—vous si brave?... En ce +cas, je vais vous donner à qui parler.</p> + + +<p class="stage1">(Entre un troisième esclave qui aborde le premier.)</p> + + +<p>TROISIÈME ESCLAVE, <i>au premier</i>,—Quel est cet inconnu?</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—L'homme le plus étrange que +encore vu: je ne peux parvenir à le faire sortir. Je te +prie, avertis mon maître qu'il veut lui parler.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE, à Coriolan.—Que cherchez-vous +ici, l'homme? Allons, je vous prie, videz le logis.</p> + +<p>CORIOLAN.—Laissez-moi debout ici; je ne nuis pas à +votre foyer.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Qui êtes-vous?</p> + +<p>CORIOLAN.—Un noble.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Ah! un pauvre noble, sur ma foi!</p> + +<p>CORIOLAN.—Vrai: je le suis pourtant.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—De grâce, mon pauvre noble, choisissez +quelque autre asile: il n'y a point de place ici +pour vous. Allons, je vous prie, videz les lieux, allons.</p> + +<p>CORIOLAN, le repoussant.—Poursuis tes affaires, et va +t'engraisser des reliefs du festin.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Quoi! vous ne voulez-vous pas? Je +t'en prie, annonce à mon maître que l'hôte étrange +l'attend ici.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Je vais l'avertir.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Où demeures-tu?</p> + +<p>CORIOLAN.—Sous le dais.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Sous le dais</p> + +<p>CORIOLAN.—Oui.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Où est donc ce dais?</p> + +<p>CORIOLAN.—Dans la ville des milans et des corbeaux.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Dans la ville des milans et des +corbeaux?—Quel âne est ceci?.....Tu habites donc aussi +avec les buses?</p> + +<p>CORIOLAN.—Non, je ne sers point ton maître.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Holà! seigneur, voudriez-vous +vous mêler des affaires de mon maître?</p> + +<p>CORIOLAN.—Cela est plus honnête que de se mêler de +celles de ta maîtresse.—Bavard éternel, prête-moi ton +bâton; allons, décampe.</p> + +<p class="stage1">(Il le bat, et l'esclave se sauve.) +(Aufidius entre, précédé de l'esclave qui l'a averti.)</p> + +<p>AUFIDIUS.—Où est cet individu?</p> + +<p>SECOND ESCLAVE,—Le voilà, seigneur. Je l'aurais malmené +si je n'avais craint de faire du bruit et de troubler +vos convives.</p> + +<p>AUFIDIUS.—De quel lieu viens-tu? Que demandes-tu? +Ton nom? Pourquoi ne réponds-tu pas? Parle: quel est +ton nom?</p> + +<p>CORIOLAN, <i>se découvrant le visage</i>.—Tullus, si tu ne me +connais pas encore, et qu'en me regardant tu ne devines +pas qui je suis, la nécessité me forcera de me nommer.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Quel est ton nom?</p> + +<p class="stage1">(Les esclaves se retirent.)</p> + +<p>CORIOLAN.—Un nom fait pour offenser l'oreille des +Volsques, et qui ne sonnera pas agréablement à la tienne.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Parle: quel est ton nom? Tu as un air +menaçant, et l'orgueil du commandement est empreint +sur ton front. Quoique ton vêtement soit déchiré, tout +indique en toi la noblesse. Quel est ton nom?</p> + +<p>CORIOLAN.—Prépare toi à froncer le sourcil. Me devines-tu +à présent?</p> + +<p>AUFIDIUS.—Non, je ne te connais point: nomme-toi.</p> + +<p>CORIOLAN.—Mon nom est Caïus Marcius, qui t'a fait tant +de mal à toi et à tous les Volsques. C'est ce qu'atteste mon +surnom de Coriolan. Mes pénibles services, mes dangers +extrêmes, et tout le sang que j'ai versé pour mon ingrate +patrie, n'ont reçu pour salaire que ce surnom. Ce gage de +la haine et du ressentiment que tu dois nourrir contre +moi, ce surnom seul m'est demeuré. L'envie a dévoré +tout le reste; l'envie et la cruauté d'une vile populace, +tolérée par nos nobles sans courage; ils m'ont tous abandonné, +et ils ont souffert que des voix d'esclaves me bannissent +de Rome. C'est cette extrémité qui me conduit +aujourd'hui dans tes foyers, non pas dans l'espérance +(ne va pas t'y méprendre) de sauver ma vie: car, si je +craignais la mort, tu es celui de tous les hommes de l'univers +que j'aurais le plus évité. Si tu me vois ici devant +toi, c'est que, dans mon dépit, je veux m'acquitter envers +ceux qui m'ont banni. Si donc tu portes un coeur qui +respire la vengeance des affronts que tu as reçus, si tu +veux fermer les plaies de ta patrie, et effacer les traces +de honte qui l'ont défigurée, hàte-toi de m'employer et +de faire servir ma disgrâce à ton avantage: mets ma +misère à profit, et que les actes de ma vengeance deviennent +des services utiles pour toi; car je combattrai +contre ma patrie corrompue, avec toute la rage des derniers +démons de l'enfer. Mais si tu n'oses plus rien entreprendre, +et que tu sois dégoûté de tenter de nouveaux +hasards, alors, je te le dis en un mot, moi-même je suis +dégoûté de vivre, et je viens offrir ma tête à ton glaive +et à ta haine. M'épargner serait en toi démence; moi, +dont la haine t'a toujours poursuivi sans relâche; moi, +qui ai fait couler du sein de ta patrie des tonnes de sang; +je ne peux plus vivre qu'à ta honte, ou pour te servir.</p> + +<p>AUFIDIUS.—O Marcius! Marcius! chaque mot que tu +viens de prononcer a arraché de mon coeur une racine +de ma vieille inimitié. Oui, quand Jupiter, ouvrant ce +nuage qui voile les cieux, m'apparaîtrait et me révélerait +les mystères des dieux, en ajoutant: «Je te dis la vérité;» +je le ne croirais pas avec plus de confiance que je n'en +ai en toi, brave et magnanime Marcius! O laisse-moi entourer +de mes bras ce corps, contre lequel mon javelot +s'est tant de fois brisé en effrayant la lune par ses éclats. +J'embrasse l'enclume de mon épée. Mon amitié généreuse +le dispute à la tienne avec plus d'ardeur que je +n'en ai jamais ressenti dans la lutte ambitieuse de ma +force contre la tienne. Sache que j'aimais passionnément +la fille que j'ai épousée; jamais amant ne poussa des +soupirs plus sincères: eh bien! la joie de te voir ici, +noble mortel, fait éprouver à mon coeur de plus violents +transports que ne m'en inspira la vue de ma maîtresse +franchissant pour la première fois le seuil de ma porte, +le jour de mes noces. Dieu de la guerre, je t'annonce +que nous avons une armée sur pied, et que j'étais décidé +à tenter encore de t'arracher ton bouclier, ou à y perdre +mon bras. Tu m'as battu douze fois; et depuis, chaque +nuit, je n'ai rêvé que combats corps à corps entre toi et +moi. Nous avons lutté dans mon sommeil, cherchant à +nous enlever nos casques, et nous saisissant l'un l'autre +à la gorge; et je m'éveillais à moitié mort, épuisé par un +vain songe.—Vaillant Marcius, quand nous n'aurions +d'autre sujet de querelle avec Rome que l'injustice de +t'avoir banni, nous ferions marcher tous les Volsques, +depuis l'âge de douze ans jusqu'à celui de soixante-dix; +et nous porterions la guerre, comme un torrent débordé, +jusque dans les entrailles de cette ville ingrate. Oh! +viens, entre, et serre la main de nos sénateurs: tu trouveras +en eux des amis; ils sont ici à prendre congé de +moi. J'étais prêt à marcher, non pas encore contre Rome +même, mais contre son territoire.</p> + +<p>CORIOLAN.—Dieux! vous me rendez heureux.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ainsi, toi le plus absolu des hommes, si tu +veux te charger toi-même de diriger tes vengences, +prends la moitié du commandement: tu connais le fort +et le faible de ton pays; nul ne le saurait faire comme +toi. Tu décideras toi-même s'il faut aller frapper droit +aux portes de Rome, ou l'ébranler dans les parties les +plus éloignées, s'il faut l'épouvanter avant de la détruire. Mais +entre: permets que je te présente à des hommes +qui seront en tout dociles à tes vues. Mille et mille fois +le bienvenu! Je suis plus ton ami que je n'ai jamais été +ton ennemi; et, Marcius, c'est dire beaucoup.—Ta +main: sois le bienvenu!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.) +(Entrent les deux premiers esclaves.)</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Il s'est fait ici un étrange changement.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Sur ma foi, j'ai failli le frapper: mais +certain pressentiment m'arrêtait et me disait que ses +habits n'accusaient pas la vérité.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Quel bras il a! Du bout du doigt +il m'a fait tourner comme un sabot.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Moi, j'ai bien vu à son air qu'il y +avait en lui quelque chose.....Il avait dans la figure un je +ne sais quoi.....je ne trouve pas de mot pour exprimer +mon idée.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Oui, tu as raison: un regard..... +Que je sois perdu si je n'ai pas vu, à sa mine, qu'il +était plus qu'il ne paraissait.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Et moi aussi, je le jure. C'est tout +uniment l'homme du monde le plus extraordinaire.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Je le crois: mais tu connais un +plus grand guerrier que lui.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Qui? mon maître?</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Oui: mais il n'est point question +de cela.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Je crois que celui-ci en vaut six +comme lui.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Oh! non, pas tant; mais je le regarde +comme un plus grand guerrier.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Cependant, pour la défense d'une +ville, notre général est excellent.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Oui, et pour un assaut aussi</p> + +<p class="stage1">(Rentre le troisième esclave.)</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Ho! ho! camarades; je puis vous +dire des nouvelles, de grandes nouvelles, scélérats!</p> + +<p>TOUS DEUX ENSEMBLE.—Quelles nouvelles? quelles nouvelles? +Fais-nous-en part.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Si j'avais à choisir, je ne voudrais +pas être Romain: oui, j'aimerais autant être un criminel +condamné.</p> + +<p>TOUS DEUX.—Pourquoi donc? pourquoi?</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—C'est que celui qui avait coutume +de frotter notre général, Caïus Marcius, est ici.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Tu dis frotter notre général?</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Eh bien! peut-être pas le frotter, +mais tout au moins lui tenir tête.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Allons, nous sommes camarades et +amis: disons la vérité; il était trop fort pour lui. Je le +lui ai entendu avouer à lui-même.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—A dire vrai, oui, il était trop fort +pour lui. Devant Corioles, il vous le hacha comme une +carbonnade.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Oui, ma foi; et s'il avait été anthropophage, +il vous l'aurait grillé et mangé.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Mais voyons la suite de tes nouvelles.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Eh bien! on le traite ici comme s'il +était le fils et l'héritier du dieu Mars. Il est placé à table +sur le siège d'honneur; pas un de nos sénateurs qui osât +lui faire une question; tous sont restés ébahis devant +lui. Notre général lui-même le caresse comme une maîtresse, +croit consacrer sa main en le touchant, et fait +l'oeil à tous ses discours. Mais l'important de la nouvelle, +c'est que notre général est coupé en deux: oui, il +n'est plus aujourd'hui que la moitié de ce qu'il était +hier; car cet autre a la moitié du commandement, à la +prière et de l'aveu de toute l'assemblée. Il ira, dit-il, +vous tirer l'oreille aux gardiens des portes de Rome; +il balayera tout et laissera son passage libre et clair +derrière lui.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Et il est homme à le faire plus qu'aucun +que je connaisse.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Homme à le faire! Il le fera; car +vois-tu, camarade, il lui reste autant d'amis qu'il peut +avoir d'ennemis; mais ces amis n'osaient pas, en quelque +façon (tu comprends), se montrer, comme on dit, +ses amis dans l'infélicité <a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Dans l'infélicité? Qu'est-ce que c'est +que ça?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a><p>L'esclave, qui veut faire le beau parleur, fabrique ici un mot +qu'il ne comprend pas lui-même, et que son camarade relève. +Voici la phrase:</p> + +<p>THIRD SERVANT.—<i>Which friends, sir (as it were), durst not (look you +sir), show themselves (as we term it) his friends whilst he's in directitude</i>.</p> + +<p>FIRST SERVANT.—<i>Directitude? what is that?</i></p></blockquote> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Mais lorsqu'ils le verront relever +la tête et se baigner dans le sang, alors ils sortiront de +leurs retraites, comme les lapins après la pluie, et se +joindront à lui.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Mais quand se met-on en marche?</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Demain, aujourd'hui, tout à +l'heure: vous entendrez le tambour cette après-midi. +L'expédition fait en quelque sorte partie du festin, et ils la +veulent terminer avant de s'essuyer la bouche.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE.—Bon: nous allons donc revoir le +monde en mouvement! Cette paix n'est bonne à rien +qu'à rouiller le fer, enrichir les tailleurs, et nourrir des +chansonniers.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Moi, je dis: ayons la guerre; elle +surpasse autant la paix que le jour surpasse la nuit: elle +est vive, vigilante, sonore, et pleine d'activité et de trouble. +La paix est une vraie apoplexie, une léthargie fade, +sourde, assoupie, insensible: elle fait plus de bâtards +que la guerre ne détruit d'hommes.</p> + +<p>SECOND ESCLAVE..—C'est cela, et comme la guerre peut +s'appeler un métier de voleur, la paix n'est bonne qu'à +faire des cocus.</p> + +<p>PREMIER ESCLAVE.—Oui, et elle rend les hommes ennemis +les uns des autres.</p> + +<p>TROISIÈME ESCLAVE.—Bien dit, parce qu'ils ont alors +moins besoin les uns des autres. Allons, la guerre, pour +remplir ma bourse! J'espère dans peu voir les Romains +à aussi vil prix dans le marché que l'ont été les Volsques..... +J'entends du bruit: ils se lèvent de table.</p> + +<p>TOUS TROIS.—Entrons vite, vite, entrons. +<span class="stage2">(Ils sortent»)</span></p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE VI</h3> +<br> + +<p class="stage1">Rome.—Une place publique.</p> +<p class="stage1">SICINIUS ET BRUTUS.</p> +<br> + +<p>SICINIUS.—Nous n'entendons plus parler de lui, et +nous n'avons pas à le craindre. Toutes ses ressources +sont anéanties par la paix actuelle et par la tranquillité +du peuple, qui auparavant était dans un horrible désordre. +Ses amis rougissent à présent que le monde va à +merveille sans lui. Ils aimeraient mieux, dussent-ils en +souffrir eux-mêmes, voir le peuple ameuté en troupes +séditieuses infester les rues de Rome, que nos artisans +chanter dans leurs ateliers, et aller en paix à leurs travaux.</p> + +<p class="stage1">(Ménénius paraît.)</p> + +<p>BRUTUS.—Nous avons bien fait de tenir bon.—N'est-ce +pas là Ménénius.</p> + +<p>SICINIUS.—C'est lui, c'est lui. Oh! oh! il s'est bien adouci +depuis quelque temps!—Salut, Ménénius.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Salut, vous deux.</p> + +<p>SICINIUS.—Votre Goriolan n'est pas fort regretté, si ce +n'est par ses amis. Vous le voyez, la république subsiste +encore, et continuera de subsister, en dépit de tout son +ressentiment.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Tout est bien, et aurait pu être encore +mieux, s'il avait pu temporiser.</p> + +<p>SICINIUS.—Où est-il allé? en savez-vous quelque chose?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Non, je n'en ai rien appris: sa mère et sa +femme n'ont eu de lui aucunes nouvelles.</p> + +<p class="stage1">(Arrivent trois ou quatre citoyens.)</p> + +<p>LES CITOYENS.—Que les dieux vous conservent!</p> + +<p>SICINIUS.—Salut, voisins.</p> + +<p>BRUTUS.—Salut, vous tous, salut!</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Nous, nos femmes et nos enfants, +nous devons à genoux adresser pour vous nos voeux au +ciel.</p> + +<p>SICINIUS.—Vivez et prospérez.</p> + +<p>BRUTUS.—Adieu, nos bons voisins. Nous aurions souhaité +que Coriolan vous aimât comme nous vous aimons.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Que les dieux veillent sur vous!</p> + +<p>LES DEUX TRIBUNS.—Adieu, adieu.</p> + +<p class="stage1">(Les citoyens sortent.)</p> + +<p>SICINIUS.—Ce temps est plus heureux, plus agréable +pour nous, que lorsque ces gens couraient dans les rues +en poussant des cris confus.</p> + +<p>BRUTUS.—Caïus Marcius était un bon officier à la +guerre; mais insolent, bouffi d'orgueil, ambitieux au +delà de toute idée, n'aimant que lui.</p> + +<p>SICINIUS.—Et aspirant à régner seul, sans partage ni +conseil.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je ne suis pas de votre avis.</p> + +<p>SICINIUS.—Nous en aurions fait tous la triste expérience, +à notre grand malheur, s'il fût arrivé au consulat.</p> + +<p>BRUTUS.—Les dieux ont heureusement prévenu ce danger, +et Rome est en paix et en sûreté sans lui.</p> + +<p class="stage1">(Entre un édile.)</p> + +<p>L'ÉDILE.—Honorables tribuns, un esclave que nous venons +de faire conduire en prison rapporte que les Volsques, +en deux corps séparés, sont entrés sur le territoire +de Rome; qu'ils exercent toutes les fureurs de la guerre, +et détruisent tout sur leur passage.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—C'est Aufidius qui, ayant appris le bannissement +de notre Marcius, ose encore montrer ses cornes. +Lorsque Marcius défendait Rome, il se tenait dans sa +coquille, et osait à peine jeter un coup d'oeil à la dérobée.</p> + +<p>SICINIUS.—Que dites-vous de Marcius?</p> + +<p>BRUTUS, <i>à l'édile.</i>—Allez, et faites fustiger ce porteur de +nouvelles; il n'est pas possible que les Volsques aient +l'audace de rompre la paix.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Ce n'est pas possible? Nous avons de quoi +nous souvenir que cela est très-possible; et j'en ai vu, +moi, dans l'espace de ma vie, trois exemples consécutifs. +Mais, du moins, interrogez à fond cet esclave avant de +le punir; sachez de lui d'où il tient cette nouvelle, et ne +vous exposez pas à fouetter et à battre le messager qui +vient vous avertir du danger qui nous menace.</p> + +<p>SICINIUS.—Ne m'en parlez pas: moi, je suis convaincu +que cela est impossible.</p> + +<p>BRUTUS.—Non, cela ne se peut pas.</p> + +<p class="stage1">(Arrive un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les nobles, d'un air très-sérieux, vont +tous au sénat: il est arrivé quelque nouvelle qui leur a +fait changer de visage.</p> + +<p>SICINIUS.—Ce sera cet esclave! <span class="stage2"><i>(A l'édile.)</i></span> Allez, vous +dis-je, et faites-le battre de verges devant le peuple assemblé. +Une nouvelle de son invention!—C'est son rapport +qui cause tout ceci.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oui, digne tribun, c'est le rapport de +l'esclave, mais appuyé par d'autres avis plus terribles +encore que le sien.</p> + +<p>SICINIUS.—Et quels autres avis plus terribles?</p> + +<p>LE MESSAGER.—On dit beaucoup et tout haut (à +quel point le fait est probable, je n'en sais rien) que +Marcius, ligué avec Aufidius, conduit une armée contre +Rome, et qu'il a fait serment d'exercer une vengeance +qui enveloppera tout, depuis l'enfant au berceau jusqu'au +vieillard infirme.</p> + +<p>SICINIUS.—Voilà qui est très-probable! +Brutus—C'est une fausse rumeur, inventée pour faire +désirer aux esprits craintifs de retour à Rome du bon +Marcius.</p> + +<p>SICINIUS.—C'est bien là le tour.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il est vrai que ce second avis n'est guère +vraisemblable: Aufidius et lui ne peuvent pas plus s'accorder +ensemble que les deux contraires les plus ennemis.</p> + +<p class="stage1">(Un second messager entre.)</p> + +<p>SECOND MESSAGER.—Vous êtes mandés par le sénat. +Une armée redoutable, conduite par Caïus Marcius ligué +avec Aufidius, ravage notre territoire; ils ont déjà tout +renversé sur leur passage: ils brûlent ou emmènent +tout ce qu'ils rencontrent devant eux.</p> + +<p class="stage1">(Cominius entre.)</p> + +<p>COMINIUS.—Vous avez fait là un beau chef-d'oeuvre!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Quelles nouvelles? quelles nouvelles?</p> + +<p>COMINIUS.—Vous vous y êtes bien pris pour faire ravir +vos filles, voir vos femmes déshonorées sous votre nez, +et pour faire fondre sur vos têtes le plomb des toits de la +ville.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Comment! quelles nouvelles avez-vous?</p> + +<p>COMINIUS.—Et voir vos temples brûlés jusqu'à leurs +fondements; et vos franchises, auxquelles vous étiez +si attachés, reléguées dans un pauvre trou.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—De grâce, expliquez-nous... <span class="stage2">(Aux tribuns.)</span> +Oui vous avez fait là de belle besogne, j'en ai peur. <span class="stage2">(A +Cominius.)</span> Parlez, je vous prie; quelles nouvelles? Si +Marcius s'était joint aux Volsques!...</p> + +<p>COMINIUS.—Si? dites-vous!—Il est le dieu des Volsques: +il s'avance à leur tête, comme un être créé par quelque +autre divinité que la nature, et qui s'entend mieux +qu'elle à former l'homme. Les Volsques le suivent, marchant +contre nous, pauvres marmots, avec l'assurance +des enfants qui poursuivent, en se jouant, les papillons +de l'été, ou des bouchers qui tuent les mouches.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oh! vous avez fait là de la belle besogne, +vous et vos gens à tablier: vous qui faisiez tant de cas de +la voix des artisans et du souffle de vos mangeurs d'ail.</p> + +<p>COMINIUS.—Il renversera votre Rome sur vos têtes.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Oui, aussi aisément que le bras d'Hercule +secouait de l'arbre un fruit mûr. Vous avez fait là une +magnifique besogne.</p> + +<p>BRUTUS.—Mais votre nouvelle est-elle bien vraie?</p> + +<p>COMINIUS.—Oui, oui; et vous pâlirez avant de la trouver +fausse. Toutes les régions d'alentour se révoltent avec +joie. Ceux qui résistent sont raillés de leur stupide +valeur, et périssent en véritables insensés. Et qui peut le +blâmer? Vos ennemis et les siens trouvent en lui quelque +chose de grand et d'extraordinaire.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Nous sommes tous perdus, si ce grand +homme n'a pitié de nous.</p> + +<p>COMINIUS.—Et qui ira l'implorer? pas les tribuns: ce +serait une honte. Le peuple mérite sa clémence, comme +le loup mérite la pitié des bergers. Et ses meilleurs amis, +s'ils disaient: «Sois miséricordieux pour Rome,» se conduiraient +envers lui comme ceux qui ont mérité sa haine, +et se montreraient ses ennemis.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Vous avez raison. Pour moi, je le verrais +près de ma maison, un tison ardent à la main pour la +brûler, que je ne n'aurais pas le front de lui dire: «Je +t'en conjure, arrête.» <span class="stage2">(Aux tribuns.)</span>—Vous avez fait là +un beau coup, avec vos ruses; vous avez bien réussi!</p> + +<p>COMINIUS.—Vous avez jeté toute la ville dans une consternation +qui n'a jamais eu d'égale, et jamais le salut +de Rome ne fut plus désespéré.</p> + +<p>LES TRIBUNS.—Ne dites pas que c'est nous qui avons +attiré ce malheur.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Qui donc? Est-ce nous? nous l'aimions, il +est vrai; mais, en nobles lâches et ingrats, nous avons +laissé le champ libre à votre populace, qui l'a chassé au +milieu des huées.</p> + +<p>COMINIUS.—Mais je crains bien qu'elle ne l'y rappelle à +grand cris. Aufidius, le second des mortels après +Coriolan, lui obéit en tout, comme s'il n'était que son +officier. Le désespoir est toute la politique, la force et la +défense que Rome peut leur opposer. +<span class="stage2">(Il entre une foule de citoyens.)</span></p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Voici la foule.—Et Aufidius est donc avec +lui? C'est vous qui avez infecté l'air d'une nuée de vos +sales bonnets, en demandant, avec des huées, l'exil de +Coriolan. Le voilà maintenant qui revient à la tête d'une +armée furieuse, et chaque cheveu de ses soldats sera un +fouet pour vous; autant vous êtes d'impertinents qui +avez jeté vos chapeaux en l'air, autant il en foulera aux +pieds pour vous payer de vos suffrages. N'importe, s'il +ne faisait de vous tous qu'un charbon, vous l'auriez mérité.</p> + +<p>TOUS LES CITOYENS.—Il est vrai; nous entendons débiter +des nouvelles bien effrayantes.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Pour moi, quand j'ai crié: <i>Bannissez-le!</i> +j'ai dit aussi que c'était bien dommage.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Et moi aussi, je l'ai dit.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—J'ai dit la même chose; et, il faut +l'avouer, c'est ce qu'a dit le plus grand nombre d'entre +nous: ce que nous avons fait, nous l'avons fait pour le +mieux; et, quoique nous ayons volontiers consenti à +son exil, ce fut cependant contre notre volonté.</p> + +<p>COMINIUS.—Oh! vous êtes de braves gens: criards!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Vous avez fait là un joli coup, vous et +vos aboyeurs! <span class="stage2">(<i>A Cominius</i>.)</span> Nous rendrons-nous au +Capitole?</p> + +<p>COMINIUS.—Sans doute. Et que faire autre chose?</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>SICINIUS, <i>au peuple</i>.—Allez, bons citoyens; rentrez dans +vos maisons: ne prenez point l'épouvante. Ces deux +hommes sont d'un parti qui serait bien joyeux que ces +nouvelles fussent vraies, tout en feignant le contraire. +Retirez-vous, et ne montrez point d'alarme.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Que les dieux nous soient propices! +Allons, concitoyens, retirons-nous.—Je l'ai toujours dit, +moi, que nous avions tort de le bannir.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Et nous avons tous dit la même +chose: mais venez, rentrons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>BRUTUS.—Je n'aime point cette nouvelle.</p> + +<p>SICINIUS.—Ni moi.</p> + +<p>BRUTUS.—Allons au Capitole. Je voudrais pour la moitié +de ma fortune pouvoir changer cette nouvelle en mensonge.</p> + +<p>SICINIUS.—Je vous prie, allons-nous-en.</p> + +<p class="stage1">(Les deux tribuns s'en vont.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE VII</h3> +<br> + +<p class="stage1">Un camp à une petite distance des portes de Rome.</p> + +<p class="stage1">AUFIDIUS ET SON LIEUTENANT.</p> +<br> + +<p>AUFIDIUS.—Passent-ils toujours sous les drapeaux du +Romain?</p> + +<p>LE LIEUTENANT.—Je ne conçois pas quel sortilége il a +pour les attirer; mais vos soldats ont pour lui une espèce +de culte. A table, il est le sujet de leurs entretiens; après +le repas, c'est encore à lui que s'adressent leurs sentiments +et leurs voeux; et vous êtes mis à l'arrière-plan, +seigneur, dans cette expédition, même par les +vôtres.</p> + +<p>AUFIDIUS.—C'est ce que je ne pourrais empêcher à présent, +sans rendre notre entreprise boiteuse. Je le vois +bien aujourd'hui, il se conduit avec plus d'orgueil, +même vis-à-vis de moi, que je ne l'ai prévu lorsque je +l'ai accueilli et embrassé. Mais c'est sa nature, et il faut +bien que j'excuse quelque temps ce qu'il est impossible +de corriger.</p> + +<p>LE LIEUTENANT.—Moi, je souhaiterais, seigneur, pour +vos propres intérêts, que vous ne l'eussiez pas associé +au commandement; je voudrais qu'il eût reçu des ordres +de vous, ou bien que vous l'eussiez laissé agir seul.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Je te comprends à merveille; et sois sûr +qu'il ne se doute pas de ce que je pourrai dire contre +lui, lorsqu'il aura à rendre ses comptes. Quoiqu'il semble, +et c'est ce qu'il croit lui-même ainsi que le vulgaire, +qu'il conduit tout heureusement et qu'il sert sans réserve +les intérêts des Volsques, quoiqu'il combatte +comme un lion, et qu'il triomphe aussitôt qu'il tire +l'épée; cependant il est un point qu'il a laissé imparfait, +et qui fera sauter sa tête ou la mienne, lorsque nous +viendrons tous deux à rendre nos comptes.</p> + +<p>LE LIEUTENANT.—Dites-moi, général, pensez-vous qu'il +emporte Rome?</p> + +<p>AUFIDIUS.—Toutes les places se rendent à lui avant +même qu'il arrive devant leurs murs, et la noblesse de +Rome est pour lui. Les sénateurs et les patriciens sont +aussi ses amis. Les tribuns ne sont pas des soldats; et le +peuple sera aussi prompt à le rappeler qu'il l'a été à le +bannir. Je pense qu'il sera pour Rome ce qu'est pour le +poisson l'orfraie, qui s'en empare par le droit de souveraineté +qu'il tient de la nature. D'abord il a servi +l'État en brave citoyen; mais il n'a pu porter ses honneurs +avec modération: soit orgueil, vice qu'engendrent +des succès journaliers, et que n'évite jamais l'homme +heureux; soit inhabileté à profiter des occasions dont il +a pu disposer, soit impossibilité naturelle de prendre +une autre attitude sur les sièges du sénat que sous le +casque, et de gouverner la paix moins rudement que la +guerre: un seul de ces défauts (car je lui rends justice, il +ne les a pas tous, ou du moins il n'a de chacun qu'une +teinte légère), un seul de ces défauts a suffi, pour le faire +craindre, haïr et bannir. Il n'a du mérite que pour l'étouffer +dès qu'il parle. Ainsi nos vertus sont soumises +aux circonstances, qui souvent les interprètent mal. Une +vertu qui aime à se faire valoir elle-même trouve son +tombeau dans la tribune où elle monte pour exalter ses +actions. Un feu étouffe un autre feu; un clou chasse un +autre clou; un droit renverse un autre droit; la force +périt par une autre force—Allons, éloignons-nous. +Marcius, quand Rome sera ta proie, tu seras le plus misérable +des hommes, et tu ne tarderas pas à devenir la +mienne.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p><b>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</b></p> +<br><br><br> + + + + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + + +<p class="stage1">Une place publique de Rome.</p> + +<p class="stage1">MÉNÉNIUS, COMINIUS, SICINIUS, BRUTUS +<i>et autres Romains</i>.</p> +<br> + +<p>MÉNÉNIUS.—Non, je n'irai point: vous entendez ce qu'il +a dit à Cominius, qui fut jadis son général, et qui l'aima +de l'amitié la plus tendre. Moi, il m'appelait son père: +mais que lui importe à présent?—Allez-y, vous qui l'avez +banni: prosternez-vous à mille pas de sa tente, et +cherchez à genoux le chemin de sa clémence; s'il n'a +écouté Cominius qu'avec indifférence, je reste chez moi.</p> + +<p>COMINIUS.—Il affectait de ne me pas connaître.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—L'entendez-vous?</p> + +<p>COMINIUS.—Cependant il m'a nommé une fois par mon +nom; je lui ai rappelé notre ancienne liaison, et tout le +sang que nous avons perdu dans les combats à côté l'un +de l'autre. Il a refusé de répondre au nom de Coriolan +que je lui donnais et à tous ses autres noms. «Il n'était +plus, disait-il, qu'une espèce de néant; il voulait rester +sans titre, jusqu'à ce qu'il s'en fût forgé un au feu +de Rome en flammes.»</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Eh bien! vous voyez: oh! vous avez fait là +un beau chef-d'oeuvre, vous autres, tribuns qui avez +tout fait pour que le charbon fût à bon marché dans +Rome! Oh! vous laisserez après vous un noble souvenir!</p> + +<p>COMINIUS.—Je lui ai représenté combien il était glorieux +de pardonner à ceux qui n'espéraient plus rien. Il +m'a répondu que c'était une prière bien avilissante pour +un État, que d'implorer le pardon d'un homme qu'il +avait banni.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Très-bien; pouvait-il en dire moins?</p> + +<p>COMINIUS.—J'ai tenté de réveiller sa tendresse pour ses +amis particuliers. Sa réponse a été qu'il ne pouvait pas +perdre son temps à les trier et à les séparer d'un amas de +chaume corrompu; que ce serait une folie, pour un ou +deux bons grains, de ne point brûler cet amas infect.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Pour un ou deux bons grains! J'en suis +un; sa mère, sa femme, son enfant, et ce brave Romain, +c'est nous qui sommes les grains qu'il voudrait sauver +de l'incendie: et vous, tribuns, vous êtes le chaume corrompu +qu'on sent de plus haut que la lune: il faudra +donc que nous soyons brûlés à cause de vous!</p> + +<p>SICINIUS.—De grâce, un peu de patience. Si vous refusez +votre appui dans une extrémité aussi imprévue, ne +nous reprochez pas du moins notre détresse. Je n'en +doute point; si vous vouliez défendre la cause de votre +patrie, votre éloquence, bien plus que l'armée que nous +pouvons rassembler à la hâte, arrêterait notre concitoyen.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Non, je ne veux point m'en mêler.</p> + +<p>SICINIUS.—Je vous en conjure, allez le trouver.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Eh! qu'y ferai-je?</p> + +<p>BRUTUS.—Essayez du moins ce que peut pour Rome +l'amitié que vous porte Marcius.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Fort bien; pour revenir vous dire que +Marcius m'a renvoyé, comme il a renvoyé Cominius, +sans vouloir m'entendre. Et qu'aurai-je gagné à cette +démarche? Je reviendrai confus comme un ami rebuté +par son ami, et pénétré de douleur de sa cruelle indifférence; +car convenez que cela arrivera.</p> + +<p>SICINIUS.—Votre bonne volonté méritera du moins les +remerciements de Rome; et votre patrie mesurera sa reconnaissance +à tout le bien que vous aurez voulu lui +faire.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Allons, je veux bien le tenter: je crois +qu'il m'écoutera. Cependant, la façon dont il s'est mordu +les lèvres, et dont il a marmotté entre ses dents, en recevant +ce bon Cominius, ne m'encourage guère.—Non, il +n'aura pas été pris dans un moment favorable; sans +doute il n'avait pas dîné. Le matin, quand le sang refroidi +n'enfle plus nos veines, nous sommes maussades, +durs, et incapables de donner et de pardonner: mais +quand nous avons rempli les canaux de notre sang par +le vin et la bonne chère, l'âme est plus flexible que dans +les heures d'un jeûne religieux: j'attendrai donc, pour +lui présenter ma requête, le moment qui suivra son repas, +et alors j'attaquerai son coeur.</p> + +<p>BRUTUS.—Vous connaissez trop bien le chemin qui y +conduit pour perdre vos pas.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je vous le promets; d'honneur, je vais le +tenter; advienne que pourra! Avant peu vous saurez quel +est mon succès.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>COMINIUS.—Coriolan ne voudra jamais l'entendre.</p> + +<p>SICINIUS.—Croyez-vous?</p> + +<p>COMINIUS.—Je vous dis qu'il est comme sur un trône +d'or: son oeil est enflammé comme s'il voulait brûler +Rome. Le souvenir de son injure tient l'entrée de son +coeur fermée à la pitié. Je me suis mis à genoux devant +lui; et à peine m'a-t-il dit, d'une voix faible: <i>Levez-vous!</i> +et il m'a congédié ainsi, d'un geste muet de sa main. +Ensuite il m'a fait remettre un écrit contenant ce qu'il +voulait faire et ce qu'il'ne voulait pas faire, protestant +qu'il s'était engagé par serment à s'en tenir à ses conditions: +en sorte que toute espérance est vaine, à +moins que sa noble mère et sa femme, qui, à ce que +j'apprends, sont dans le dessein d'aller le solliciter elles-mêmes, +ne viennent à bout de lui arracher le pardon de +sa patrie. Ainsi quittons cette place, et allons, par nos +instances, encourager leur résolution et hâter leur démarche.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Les avant-postes du camp des Volsques devant Rome.</p> + +<p class="stage1">SENTINELLES <i>montant la garde.</i> +(Ménénius s'approche d'elles.)</p> +<br> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Halte-là: d'où es-tu?</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Arrière, retourne sur tes pas.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Vous faites votre devoir en braves soldats; +c'est bien: mais permettez; je suis un fonctionnaire +de l'Etat, et je viens pour parler à Coriolan.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—De quel lieu venez-vous?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—De Rome.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Vous ne pouvez pas avancer: il +faut retourner sur vos pas. Notre général ne veut plus +écouter personne venant de Rome.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Vous verrez votre Rome environnée +de flammes avant que vous parliez à Coriolan.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Mes braves amis, si vous avez entendu +votre général parler de Rome et des amis qu'il y conserve, +il y a mille à parier contre un que, dans ses récits, mon +nom aura frappé votre oreille. Mon nom est Ménénius.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Soit: rebroussez chemin; la vertu +de votre nom n'est pas un passe-port ici.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je te dis, camarade, que ton général est +mon intime ami: j'ai été le livre qui a publié toutes ses +belles actions, et qui a déployé aux yeux des hommes +toute l'étendue de sa renommée sans rivale. J'ai toujours +appuyé mes amis de mon témoignage (et il est le premier +de mes amis), portant mon zèle jusqu'aux dernières limites +de la vérité. Quelquefois même, semblable à la +boule roulant sur une pente trompeuse, j'ai été tomber +au delà du but, et j'ai presque imprimé le sceau du mensonge +sur la louange; tu vois, camarade, que tu dois me +laisser passer.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—En vérité, seigneur, quand vous +auriez débité en sa faveur autant de mensonges que vous +avez déjà dit de paroles, vous ne passeriez pas. Non, +quand il y aurait autant de vertu à mentir qu'à vivre +chastement. Ainsi, retournez sur vos pas.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je te prie, mon ami, souviens-toi bien +que mon nom est Ménénius, le partisan déclaré de ton +général.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Quelque déterminé menteur que +vous ayez pu être à sa louange, comme vous vous vantez +de l'avoir été, je suis un homme, moi, qui vous dirai la +vérité sous ses ordres; en conséquence, vous ne passerez +pas. Reprenez votre chemin.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—A-t-il dîné? Pouvez-vous me le dire? Car +je ne veux lui parler qu'après diner.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Vous êtes un Romain, dites-vous?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je le suis, comme l'est ton général.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Vous devriez donc haïr Rome comme +il la hait.—Pouvez-vous bien, après avoir chassé de vos +portes votre défenseur, et, cédant à une ignorante populace, +envoyé votre bouclier à vos ennemis; pouvez-vous +espérer d'arrêter ses vengeances avec les vains gémissements +de vos vieilles femmes, les mains suppliantes de +vos jeunes filles, ou l'intercession impuissante d'un radoteur +décrépit comme vous? Pensez-vous que votre faible +souffle éteindra les flammes qui sont prêtes à embraser +votre ville? Non, vous êtes dans l'erreur. Ainsi, retournez +à Rome, et préparez-vous à subir votre arrêt: vous +êtes tous condamnés; notre général a juré qu'il n'y avait +plus ni pardon ni répit.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Coquin! sais-tu bien que si ton capitaine +me savait ici, il me traiterait avec distinction?</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Allons, mon capitaine ne vous connaît +pas.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—C'est ton général que je veux dire.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Mon général ne s'embarrasse guère +de vous. Retirez-vous, vous dis-je, si vous ne voulez pas +voir répandre le peu de sang qui coule dans vos veines. +Retirez-vous!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Comment donc, camarade! camarade!</p> + +<p class="stage1">(Entre Coriolan avec Aufidius.)</p> + +<p>CORIOLAN.—De quoi s'agit-il?</p> + +<p>MÉNÉNIUS, <i>à la sentinelle</i>.—Maintenant, mon camarade, +je vais te faire avoir ce que tu mérites: tu verras que +l'on me considère ici, tu verras qu'une imbécile de sentinelle +comme toi ne peut pas m'empêcher d'approcher +de mon fils Coriolan; devine, à la manière dont il va me +traiter, si tu n'es pas à deux doigts de la potence, ou de +quelque autre mort plus lente et plus cruelle: regarde +bien, et tremble sur le sort qui t'attend.—<span class="stage2"><i>(A Coriolan.)</i></span> +Que les dieux assemblés à toutes les heures s'occupent +sans cesse de ton bonheur et qu'ils t'aiment seulement +autant que t'aime ton vieux père Ménénius! O mon fils, +mon fils! tu prépares des flammes pour nous! Regarde, +voici de l'eau pour les éteindre. J'ai eu de la peine à me +résoudre à venir vers toi; mais chacun m'assurant que +je pouvais seul te fléchir, j'ai été poussé hors de nos +portes par des soupirs. Je te conjure de pardonner à +Rome et à tes concitoyens suppliants. Que les dieux propices +apaisent ta fureur, et en fassent tomber le dernier +ressentiment sur ce misérable qui, comme un bloc insensible, +m'a refusé tout accès auprès de toi!</p> + +<p>CORIOLAN.—Loin de moi!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Comment, <i>loin de moi</i>!</p> + +<p>CORIOLAN.—Je ne connais plus; ni femme, ni mère, +ni enfant. Ma volonté ne m'appartient plus; elle est engagée +au service d'autrui: et quoique je me doive à moi +ma vengeance personnelle, le pardon de Rome est dans +le coeur des Volsques. Nous avons été unis par l'amitié; +un ingrat oubli en empoisonnera le souvenir plutôt que +de permettre à ma pitié de me rappeler combien nous +fûmes intimes. Ainsi, laisse-moi: mon oreille oppose à +tes demandes une dureté plus inflexible que le fer que +vos portes opposent à ma force. Pourtant, car je t'ai tendrement +aimé, prends avec toi cet écrit; je l'ai tracé +pour toi, et je te I'aurais envoyé. <span class="stage2">(<i>Il lui remet un papier.</i>)</span> +Pas un mot de plus, Ménénius, je ne l'écouterai pas de toi. +<span class="stage2"><i>(Il lui tourne le dos et le quitte.)—(A Aufidius.)</i></span> Ce vieillard, +Aufidius, était pour moi un père dans Rome; et tu vois....</p> + +<p>AUFIDIUS.—Tu sais soutenir ton caractère.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent ensemble.)</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Eh bien! votre nom est donc Ménénius?</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—C'est un nom, comme vous voyez, +dont le charme est bien puissant!—Vous savez par quel +chemin on retourne à Rome?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Avez-vous vu comme nous avons +été réprimandés pour avoir barré le passage à Votre +Grandeur?</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Croyez-vous que j'aie sujet de m'évanouir +de peur?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je ne m'embarrasse plus ni du monde ni +de votre général. Pour des être tels que vous, je puis à +peine penser qu'ils existent, tant vous êtes petits à mes +yeux! Celui qui est décidé à se donner la mort lui-même +ne la craint point d'un autre. Que votre général suive à +son gré ses fureurs. Demeurez longtemps ce que vous +êtes, et puisse votre misère s'accroître avec vos années! +Je vous dis ce qu'on m'a dit: <i>Loin de moi</i>!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Un noble mortel, je le garantis.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Le noble mortel, c'est notre général. +C'est un rocher, un chêne que le vent ne peut ébranler.</p> + +<p class="stage1">(Les soldats s'éloignent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">La tente de Coriolan.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CORIOLAN, AUFIDIUS <i>et autres</i>.</p> +<br> + + +<p>CORIOLAN.—Demain, nous rangeons notre armée devant +les murs de Rome. Toi, mon collègue, dans cette +expédition, tu dois rendre compte au sénat volsque de la +franchise que j'ai mise dans ma conduite.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Oui, tu n'as considéré que les intérêts des +Volsques; tu as fermé l'oreille à la prière universelle de +Rome; tu ne t'es permis aucune conférence secrète, pas +même avec tes plus intimes amis, qui se croyaient sûrs +de te gagner.</p> + +<p>CORIOLAN.—Le dernier, ce vieillard que j'ai renvoyé à +Rome, le coeur brisé, m'aimait plus tendrement que +n'aime un père: oui, il m'aimait comme son dieu. Leur +dernière ressource était de me renvoyer. C'est pour l'amour +de lui, malgré la dureté que je lui ai montrée, que +j'ai offert encore une fois les premières conditions: tu +sais qu'ils les ont refusées; maintenant ils ne peuvent +plus les accepter. C'était uniquement pour ne pas refuser +tout à ce vieillard, qui se flattait d'obtenir bien davantage; +et c'est lui avoir accordé bien peu. A présent, de +nouvelles députations, de nouvelles requêtes, ni de la +part de l'État, ni de celle de mes amis particuliers, je +n'en veux plus écouter désormais.—Ah! quelles sont ces +clameurs? <span class="stage2">(<i>On entend des cris</i>.)</span> Vient-on tenter de me +faire enfreindre mon serment, au moment même où je +viens de le prononcer? Je ne l'enfreindrai pas.</p> + + +<p class="stage1">(Entrent Virgilie, Volumnie, Valérie, le jeune Marcius, avec +un cortége de dames romaines, toutes en robe de deuil.)</p> + + +<p>CORIOLAN, <i>de loin, les voyant avancer</i>.—Ah! c'est ma +femme qui marche à leur tête; puis la vénérable mère +dont le sein m'a porté, tenant par la main l'enfant de +son fils.—Mais, loin de moi, tendresse! Que tous les +liens, tous les droits de la nature s'anéantissent! Que ma +seule vertu soit d'être inflexible! Que m'importent cette +humble attitude, ou ces yeux de colombe qui rendraient +les dieux parjures? Je m'attendris, et je ne suis pas formé +d'une argile plus dure que les autres hommes. Ma mère +fléchissant le genou devant moi! C'est comme si le mont +Olympe s'humiliait devant une taupinière. Et mon jeune +enfant, dont le visage semble me supplier; et la nature +qui me crie: «Ne refuse pas!» Que les Volsques promènent +la charrue et la herse sur les ruines de Rome et +de l'Italie entière, je ne serai point assez stupide pour +obéir à un aveugle instinct. Je veux rester insensible, +comme si l'homme était le seul auteur de son existence, +et qu'il ne connût point de parents.</p> + +<p>VIRGILIE.—Mon maître et mon époux!</p> + +<p>CORIOLAN.—Je ne vous vois plus avec les mêmes yeux +qu'à Rome.</p> + +<p>VIRGILIE.—La douleur, qui nous offre à vous si changées, +vous le fait croire.</p> + +<p>CORIOLAN.—Comme un acteur imbécile, j'ai déjà oublié +mon rôle; je reste court, et suis tout prêt d'essuyer un +affront complet.—O toi, la plus chère partie de moi-même, +pardonne à ma tyrannie; mais ne me dis jamais: +Pardonne aux Romains.—Oh! donne-moi un baiser qui +dure autant que mon exil, qui soit aussi doux que me +l'est la vengeance.—Par la reine jalouse des cieux, le +baiser, ma bien-aimée, que tu me donnas en partant de +Rome, mes lèvres fidèles l'ont toujours depuis conservé +pur et vierge.—O dieux! je me répands en vaines paroles, +et je laisse la plus respectable mère de l'univers, +sans l'avoir encore saluée.—Tombe à genoux, Coriolan, +et montre ici un sentiment de respect plus profond que +les enfants vulgaires. <span class="stage2">(<i>Il se met à genoux</i>.)</span></p> + +<p>VOLUMNIE.—O lève-toi, mon fils, et sois béni des dieux! +c'est moi qui tombe à genoux devant toi sans autre +coussin que ces cailloux, et qui te montre un respect +déplacé entre une mère et son enfant. <span class="stage2">(<i>Elle s'agenouille</i>.)</span></p> + +<p>CORIOLAN.—Que faites-vous? Vous, à genoux devant +moi! devant le fils dont vous avez châtié l'enfance! Alors +que les cailloux du rivage stérile attaquent les étoiles; +que les vents mutinés arrachent les cèdres orgueilleux +et les lancent contre l'orbe de feu du soleil: c'est supprimer +l'impossible que de faire naturellement ce qui ne +peut pas être.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Tu es mon guerrier; j'ai contribué à te +former à la guerre.—Connais-tu cette femme?</p> + +<p>CORIOLAN.—Oui, la noble soeur de Publicola; l'astre le +plus doux de Rome, chaste comme la neige la plus pure +que l'hiver suspende au temple de Diane: chère Valérie.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Voici un imparfait abrégé de vous deux +<span class="stage2">(<i>montrant le jeune Marcius</i>)</span>, qui, développé et agrandi par +les années, pourra ressembler en tout à son père.</p> + +<p>CORIOLAN.—Que le dieu des guerriers, de l'aveu du +souverain Jupiter, remplisse ton âme de noblesse! Deviens +invulnérable à la honte, et parais un jour sur les +champs de bataille, comme le phare brillant sur le bord +des mers, qui brave tous les coups de l'orage et sauve +ceux qui le voient!</p> + +<p>VOLUMNIE.—Enfant, mettez-vous à genoux.</p> + +<p>CORIOLAN.—Voilà mon brave enfant.</p> + +<p>VOLUMNIE.—Eh bien! cet enfant, cette femme, ta femme +et moi, nous t'adressons notre prière.</p> + +<p>CORIOLAN.—Je vous conjure, arrêtez: ou si vous voulez +me faire une demande, avant tout, souvenez-vous bien +de ceci, de ne pas vous offenser si je vous refuse ce +que j'ai juré de n'accorder jamais. Ne me demandez +pas de renvoyer mes soldats, ou de capituler encore +avec les artisans de Rome. Ne me dites pas que je suis +dénaturé. Ne cherchez pas à calmer mes fureurs et ma +vengeance par vos raisons de sang-froid.....</p> + +<p>VOLUMNIE.—C'est assez! N'en dis pas davantage: tu +viens de nous dire que tu ne nous accorderais rien; car +nous n'avons rien autre chose à te demander, que ce +que tu nous refuses déjà. Mais alors nous demanderons +que, si nous succombons dans notre requête, le blâme +en retombe sur ta dureté. Écoute-nous.</p> + +<p>CORIOLAN.—Aufidius, et vous, Volsques, prêtez l'oreille; +car nous n'écouterons aucune demande de Rome en secret. +Votre requête?</p> + +<p>VOLUMNIE.—Quand nous resterions muettes et sans +parler, ces tristes vêtements et le dépérissement de nos +visages te diraient assez quelle vie nous avons menée +depuis ton exil. Réfléchis en toi-même, et juge si tu ne +vois pas en nous les plus malheureuses femmes de la +terre. Ta vue, qui devrait nous faire verser des larmes +de joie, faire tressaillir nos coeurs de plaisir, nous fait +verser des larmes de désespoir, et trembler de crainte et +de douleur, en montrant aux yeux d'une mère, d'une +femme, d'un enfant, un fils, un époux et un père, qui +déchire les entrailles de sa patrie. Et c'est à nous, infortunées, +que ta haine est surtout fatale. Tu nous enlèves +jusqu'au pouvoir de prier les dieux, douceur qui reste à +tous les malheureux, excepté à nous. Car, comment pouvons-nous, +hélas! comment pouvons-nous prier les dieux +pour notre patrie, comme c'est notre devoir, et les prier +pour ta victoire, comme c'est aussi notre devoir? Hélas! +il nous faut perdre, ou notre chère patrie qui nous a +nourries, ou toi, qui faisais notre consolation dans notre +patrie. De quelque côté que nos voeux s'accomplissent, +nous trouvons partout le plus grand des malheurs; car +il faudra te voir ou traîné comme un esclave rebelle, +chargé de fers, le long de nos rues, ou foulant en triomphe +sous tes pieds les ruines de ton pays, et portant la +palme de la victoire pour prix d'avoir bravement versé +le sang de ta femme et de tes enfants. Pour moi, mon +fils, je ne me propose pas d'attendre l'événement de la +fortune, ni le dénoûment de cette guerre. Si je ne puis te +déterminer à montrer une noble clémence aux deux +partis, plutôt que de chercher la ruine de l'un des deux +pour envahir ta patrie, il te faudra marcher (sois-en sûr, +tu ne le feras pas) sur le sein de ta mère, qui t'a conçu +et mis au monde.</p> + +<p>VIRGILIE.—Oui, et sur mon sein aussi, qui t'a donné cet +enfant pour faire revivre ton nom dans l'avenir.</p> + +<p>L'ENFANT.—Il ne marchera pas sur moi, je me sauverai; +et quand je serai plus grand, alors je me battrai.</p> + +<p>CORIOLAN <i>ému</i>.—Pour n'être pas faible et sensible +comme une femme, il ne faut voir ni un enfant ni le +visage d'une femme.—Je me suis arrêté trop longtemps.</p> + + +<p class="stage1">(Il se lève.)</p> + + +<p>VOLUMNIE.—Non, ne nous quitte pas ainsi. Si l'objet de +notre prière était de te demander de sauver les Romains +en détruisant les Volsques que tu sers, tu aurais raison +de nous condamner comme des ennemies de ton honneur. +Non: notre prière est que tu les réconcilies ensemble; +que les Volsques puissent dire: «Nous avons +montré cette clémence», les Romains: «Nous l'avons +acceptée;» et que les deux partis te saluent ensemble +en criant: Que les dieux bénissent Coriolan, qui nous +a procuré cette paix!—Tu sais, mon illustre fils, que +l'événement de la guerre est incertain: mais ce qui +est certain, c'est que, si tu subjugues Rome, le fruit que +tu en recueilleras sera un nom chargé de malédictions +répétées; et l'histoire dira de toi: «Ce fut un brave guerrier: +mais il a effacé sa gloire par sa dernière action; il +a détruit son pays, et son nom ne passa aux générations +suivantes que pour en être abhorré.»—Réponds-moi, +mon fils; tu as toujours aspiré aux plus sublimes +efforts de l'honneur; tu étais jaloux d'imiter les dieux, +qui tonnent souvent sur les mortels, mais qui ne déchirent +que l'air du bruit de leur tonnerre, et ne font éclater +leur foudre que sur un chêne insensible.—Pourquoi +ne me réponds-tu pas? Penses-tu qu'il soit honorable +pour un mortel généreux de se souvenir toujours de +l'injure qu'il a reçue?—Ma fille, parle-lui.—Il ne s'embarrasse +pas de tes pleurs.—Parle donc, toi, mon enfant; +peut-être que ta faiblesse le touchera plus que nos raisons.—Il +n'est point dans le monde entier de fils plus +redevable à sa mère; et, cependant, il me laisse ici parler +en vain comme si je déclamais sur des tréteaux. Va, +tu n'as jamais montré dans ta vie aucun égard pour ta +tendre mère; tandis que, comme une pauvre poule, qui +ne désire pas d'avoir plus d'un poussin, elle t'a élevé +pour la guerre et t'a comblé d'honneurs pendant la paix.—Dis +que ma requête est injuste, et chasse-moi avec +mépris de ta présence; mais si elle ne l'est pas, tu manques +à ton devoir, et les dieux te puniront de me refuser +la déférence qui est due à une mère.—Il se détourne de +nous. À genoux, femmes; faisons-lui honte de cette humiliation.—Sans +doute il doit bien plus d'orgueil à son +surnom, de Coriolan, que de pitié à nos prières. Fléchissons +encore une fois le genou devant lui; ce sera notre +dernière supplication, et puis nous allons retourner dans +Rome, et mourir parmi nos concitoyens,—Ah! du moins, +daigne nous accorder un regard. Ce jeune enfant, qui ne +peut exprimer ce qu'il voudrait dire, mais qui tombe à +genoux et tend ses mains vers toi pour nous imiter, +appuie notre demande de raisons plus fortes que tu n'en +as de la refuser.—Allons, partons. Oui, cet homme a une +Volsque pour mère: sa femme habite à Corioles; et si +ce jeune enfant lui ressemble, c'est un effet du hasard.—Laisse-nous +partir.—Je ne dis plus rien, jusqu'à ce +que je voie notre patrie en feu, et alors je retrouverai la +parole.</p> + +<p>CORIOLAN.—O ma mère! ma mère! <span class="stage2">(<i>Il la prend par la</i> +<i>main sans parler</i>.)</span> Ah! qu'avez-vous fait? Voyez, le ciel +s'entr'ouvre, et les dieux abaissent leurs regards sur +cette plaine, et ils sourient de pitié en voyant cette scène +contre nature... O ma mère, ma mère! Oh! vous remportez +une heureuse victoire pour Rome! mais quant à +votre fils, ah! croyez-le, croyez-le, cette victoire, que +vous remportez sur lui, lui est bien funeste, si elle ne +lui devient pas mortelle. Mais n'importe! j'accepte ma +destinée.—Aufidius, quoique je ne puisse plus poursuivre +la guerre que j'avais promise, je ferai une paix +convenable.—Mais quoi! généreux Aufidius; si tu étais à +ma place, parle, aurais-tu moins écouté une mère? Aurais-tu +pu lui moins accorder? Réponds, Aufidius.</p> + +<p>AUFIDIUS.—J'ai été vivement ému.</p> + +<p>CORIOLAN.—Ah! j'oserais le jurer que tu l'as été. Et ce +n'était pas chose facile de forcer mes yeux à verser les +larmes de la compassion. Mais, brave général, quelle +paix veux-tu faire? Donne-moi tes conseils. Pour moi, je +ne rentrerai pas à Rome; je retourne avec toi à Antium, +et je te prie de m'appuyer dans ma défense. O ma mère! +ma femme!</p> + +<p>AUFIDIUS, <i>à part</i>.—Je suis bien aise que tu aies mis en +contradiction ta pitié et ton honneur; je saurai tirer +parti de ceci pour rétablir ma fortune dans son premier +état.</p> + +<p class="stage1">(Les dames romaines font des signes à Coriolan, qui leur dit:)</p> + + +<p>CORIOLAN.—Oui, tout à l'heure; mais nous viderons +ensemble quelques coupes, et vous remporterez à Rome +des preuves plus visibles que des paroles, dans le traité +que nous aurons scellé sous des conditions égales... +Venez; entrez dans notre tente. <span class="stage2">(<i>A Volumnie et à Virgilie.</i>)</span> +Et vous, illustres Romaines, vous méritez que Rome vous +élève un temple: toutes les épées de l'Italie, tous ses +soldats ligués ensemble n'auraient pas eu le pouvoir de +faire cette paix.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + + +<p class="stage1">La place publique de Rome.</p> + +<p class="stage1">MÉNÉNIUS ET SICINIUS.</p> +<br> + +<p>MÉNÉNIUS.—Voyez-vous là-bas ce coin du Capitole, +cette pierre qui forme l'angle?</p> + +<p>SICINIUS.—Oui; mais à quel propos?...</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Si vous pouvez la déplacer avec votre petit +doigt, alors il y a lieu d'espérer que les dames de Rome, +et surtout sa mère, pourront le fléchir: mais moi je dis +qu'il n'y a pas le moindre espoir qu'elles y réussissent. +Nos têtes sont dévouées: nous ne faisons plus qu'attendre +ici l'exécution de notre arrêt.</p> + +<p>SICINIUS.—Est-il possible qu'en si peu de temps les dispositions +d'un homme éprouvent un si grand changement?</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Il y a de la différence entre un ver et un +papillon; cependant le papillon n'était qu'un ver dans +l'origine; de même ce Marcius, d'homme est devenu un +dragon: il a des ailes et a cessé d'être une créature rampante.</p> + +<p>SICINIUS.—Il aimait tendrement sa mère.</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Et moi, il m'aimait tendrement aussi; et il +ne se souvient pas plus de sa mère qu'un cheval de huit +ans. L'aigreur de son visage tourne les grappes mûres. +Quand il marche, il se meut comme une machine de +guerre, et la terre tremble sous ses pas. Son oeil percerait +une cuirasse du trait de son regard; sa voix a le +son lugubre d'une cloche funèbre, et son murmure +ressemble au bruit sourd du tonnerre. Il est assis sur son +siége comme s'il eût été fait pour Alexandre. Ce qu'il +commande est exécuté en un clin d'oeil: il ne lui manque +d'un dieu que l'éternité, et un ciel pour trône.</p> + +<p>SICINIUS.—Qu'il ait pitié de nous, si tout ce que vous +dites est vrai!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Je le peins d'après son caractère. Vous +verrez quelle grâce aura obtenue sa mère. Il n'y a pas +plus de pitié en lui qu'il n'y a de lait dans un tigre: +notre pauvre Rome en va faire l'épreuve; et voilà ce qui +vous doit être imputé.</p> + +<p>SICINIUS.—Que les dieux nous soient propices!</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Non; les dieux refuseront de nous être +propices dans une telle circonstance. Quand nous l'avons +banni, nous n'avons pas respecté les dieux, et quand il +reviendra pour nous casser le cou, les dieux n'auront +aucun égard pour nous.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Tribun, si vous voulez sauver votre +vie, fuyez dans votre maison; les plébéiens ont saisi +votre collègue, ils le traînent en jurant tous que si les +dames romaines ne rapportent pas des nouvelles consolantes, +ils le feront mourir à petit feu.</p> + +<p class="stage1">(Entre un second messager.)</p> + + +<p>SICINIUS.—Quelles nouvelles?</p> + +<p>LE MESSAGER.—De bonnes nouvelles, de bonnes nouvelles! +Nos dames l'ont emporté; les Volsques se retirent, +et Marcius est parti avec eux. Rome n'a jamais vu de +plus heureux jour, non, pas même celui où les Tarquins +furent chassés?</p> + +<p>SICINIUS.—Ami, es-tu bien certain que ta nouvelle est +vraie? En es-tu bien sûr?</p> + +<p>LE MESSAGER.—J'en suis sûr, comme il est sûr que le +soleil est un astre de feu. Où étiez-vous donc caché, pour +en douter encore? Jamais fleuve ne précipita ses flots +sous les voûtes d'un pont avec autant de rapidité que la +foule du peuple consolé qui vient de rentrer dans les +portes de Rome. Tenez, entendez-vous?... <span class="stage2">(<i>On entend les +trompettes, les hautbois et les tambours auxquels se mêlent des +acclamations</i>.)</span> Les trompettes, les flûtes, les psaltérions, +les fifres, les tambours, les cymbales et les acclamations +des Romains font danser le soleil. Entendez-vous?</p> + +<p class="stage1">(On entend des acclamations.)</p> + +<p>MÉNÉNIUS.—Voici d'heureuses nouvelles! Je veux +aller au-devant de nos Romaines. Cette Volumnie vaut à +elle seule une ville entière de consuls, de sénateurs, de +patriciens... et de tribuns comme vous; oh! toute une +terre et toute une mer remplies! Vous avez fait aujourd'hui +d'heureuses prières. Ce matin je n'aurais pas donné +une obole pour dix mille de vos têtes. Écoutez, quelle +allégresse!</p> + +<p class="stage1">(Les instruments et les cris continuent.)</p> + +<p>SICINIUS, <i>au messager</i>.—Que les dieux te récompensent +de tes bonnes nouvelles; reçois le témoignage de ma +reconnaissance.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Nous avons tous grand sujet de rendre +aux dieux de vives actions de grâces.</p> + +<p>SICINIUS.—Sont-elles bien près des portes?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Sur le point d'entrer dans la ville.</p> + +<p>SICINIUS.—Allons au-devant d'elles: allons augmenter +de notre joie la joie publique.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Les dames entrent accompagnées par les sénateurs, les +patriciens et le peuple. Le cortège défile sur le théâtre.)</p> + + +<p>UN SÉNATEUR.—Voyez notre patronne, celle qui a +rendu la vie à Rome: convoquez toutes les tribus; qu'on +remercie les dieux, et qu'on allume des feux de joie: +semez des fleurs devant elles; surmontez par vos cris de +reconnaissance les cris d'injustice qui bannirent Marcius: +rappelez le fils par vos acclamations au retour de la +mère; criez tous: Salut, nobles dames, salut!</p> + +<p>TOUS <i>ensemble répètent et crient</i>.—Salut, nobles dames, +salut!</p> + +<p class="stage1">(Fanfares et tambours.—Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">La place publique d'Antium.</p> + +<p class="stage1">TULLUS AUFIDIUS <i>paraît au milieu de sa suite</i>.</p> +<br> + + +<p>AUFIDIUS, <i>à un officier</i>.—Allez, annoncez aux nobles de +l'État que je suis arrivé: remettez-leur ce papier; et, +quand ils I'auront lu, dites-leur de se rendre à la place +publique, où je confirmerai la vérité de cet écrit devant +eux et devant le peuple assemblé. Celui que j'accuse est +déjà rentré dans la ville par cette porte, et il se propose +de paraître devant le peuple, espérant se justifier avec +des paroles. Hâtez-vous. <span class="stage2">(<i>À trois ou quatre conspirateurs de +la faction d'Aufidius qui viennent au-devant de lui</i>.)</span> Soyez +les bienvenus.</p> + +<p>PREMIER CONJURÉ.—En quel état est notre général?</p> + +<p>AUFIDIUS.—Dans l'état d'homme empoisonné par ses +propres aumônes, et tué par sa charité.</p> + +<p>SECOND CONJURÉ.—Très-noble seigneur, si vous persistez +dans le projet auquel vous avez désiré de nous +associer, nous vous délivrerons du danger qui vous menace.</p> + +<p>AUFIDIUS,—Je ne puis encore rien décider: nous agirons +selon que nous trouverons le peuple disposé.</p> + +<p>TROISIÈME CONJURÉ.—Tant qu'il y aura de la division +entre Marcius et vous, le peuple flottera incertain: mais +la chute de l'un rendra le survivant héritier de toute sa +faveur.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Je le sais; et mon plan, pour trouver un +prétexte de le frapper, est bien arrangé.—Je l'ai relevé +dans sa disgrâce, j'ai engagé mon honneur pour garant +de sa foi. Marcius, ainsi comblé d'honneur, a arrosé de +flatteries ses nouvelles plantations; il a caressé et séduit +mes amis, et c'est dans cette vue qu'il a plié son caractère, +qu'on avait toujours connu auparavant pour être rude, +indépendant et indomptable.</p> + +<p>TROISIÈME CONJURÉ.—Telle était sa roideur quand il +briguait le consulat, qu'il le perdit en refusant de fléchir.</p> + +<p>AUFIDIUS.—C'est ce dont j'allais parler. Banni pour son +orgueil, il est venu dans ma maison offrir sa tête à mon +glaive: je l'ai accueilli, je l'ai associé à ma fortune, j'ai +donné un libre cours à tous ses désirs; j'ai fait plus: +je l'ai laissé, pour accomplir ses projets, choisir dans +mon armée mes meilleurs et mes plus vigoureux soldats; +j'ai servi ses desseins aux dépens de ma propre personne; +je l'ai aidé à recueillir une renommée qu'il s'est appropriée +tout entière, et j'ai mis de l'orgueil à me nuire +ainsi à moi-même, si bien qu'à la fin j'ai pu être pris +pour son subordonné et non son égal, et qu'il m'a traité +de l'air qu'on prend avec un mercenaire.</p> + +<p>PREMIER CONJURÉ.—Voilà en effet son procédé: l'armée +en a été étonnée, et pour dernier trait, lorsqu'il était +maître de Rome, et que nous nous attendions au butin +et à la gloire...</p> + +<p>AUFIDIUS.—Oui, et c'est sur ce point que je l'attaquerai +avec toute l'habileté dont je serai capable. Pour quelques +larmes de femme qu'on obtient aussi facilement que des +mensonges, il a vendu tout le sang versé et tous les travaux +qu'avait coûtés notre grande entreprise. C'est pour +cela qu'il mourra, et je me rajeunirai par sa chute. Mais +écoutons.</p> + + +<p class="stage1">(On entend le bruit des instruments militaires et les +cris du peuple.)</p> + + +<p>PREMIER CONJURÉ.—Vous êtes entré dans notre ville natale +comme un poteau, sans que personne vous ait fait +accueil; mais il revient en fatiguant l'air par le bruit +qu'il cause.</p> + +<p>SECOND CONJURÉ.—Et tout ce peuple stupide, dont il +a tué les enfants, s'enroue lâchement à célébrer sa +gloire.</p> + +<p>TROISIÈME CONJURÉ.—Profitez donc du moment favorable, +avant qu'il s'explique et qu'il gagne le peuple par +ses discours; qu'il sente votre fer; nous vous seconderons. +Lorsqu'il sera couché sur la terre, alors vous raconterez +son histoire suivant vos intérêts; et votre harangue +ensevelira son apologie avec son corps.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Cessons nos discours; voici les nobles qui +arrivent.</p> + +<p class="stage1">(Entrent les sénateurs volsques.)</p> + + +<p>LES SÉNATEURS, <i>à Aufidius</i>.—Nous vous félicitons de +votre retour dans notre ville.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Je ne l'ai pas mérité: mais, dignes sénateurs, +avez-vous lu avec attention l'écrit que je vous ai +fait remettre?</p> + +<p>TOUS.—Nous l'avons lu.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Et sa lecture nous a affligés. Les +fautes que nous avions à lui reprocher auparavant pouvaient, +je pense, aisément s'oublier; mais de finir par +où il aurait dû commencer, sacrifier tout le fruit de nos +préparatifs de guerre, en faire retomber tout le fardeau +sur nous-mêmes en signant un traité avec Rome, lorsque +Rome se rendait à nous, c'est un crime qui n'admet +aucune excuse.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Il approche: vous allez l'entendre.</p> + + +<p class="stage1">(Coriolan paraît, marchant au milieu des instruments de +guerre et des drapeaux; le peuple le suit en foule.)</p> + + +<p>CORIOLAN.—Salut, seigneurs: je reviens votre soldat, +et je rapporte un coeur qui n'est pas plus entaché de +l'amour de mon pays, qu'il ne l'était lorsque je suis +sorti de cette ville. Je vous suis toujours dévoué, et tout +prêt à suivre vos ordres. Vous devez savoir que j'ai +commencé notre expédition avec succès: et que j'ai +conduit vos armées par une route sanglante jusqu'aux +portes de Rome. Les dépouilles que nous rapportons +dans cette ville surpassent d'un tiers les dépenses de +l'armement. Nous avons fait une paix aussi honorable +pour Antium qu'elle est ignominieuse pour Rome. Nous +vous en présentons ici le traité, et les articles, signés +des consuls et des patriciens, et scellés du sceau du +sénat.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ne lisez pas, nobles sénateurs: mais dites +au traître qu'il a abusé à l'excès des pouvoirs que vous +lui aviez confiés.</p> + +<p>CORIOLAN.—Traître! Comment donc?</p> + +<p>AUFIDIUS.—Oui, traître! Marcius!</p> + +<p>CORIOLAN.—<i>Marcius</i>!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Oui, Marcius, Caïus Marcius. Espères-tu +que je te ferai l'honneur de te décorer du surnom de +Coriolan, que tu as volé dans Corioles? Entendez ma voix, +vous, sénateurs; vous, chefs de cet État: il a trahi lâchement +vos intérêts, et cédé pour quelques gouttes d'eau +Rome qui était à vous. Oui, Rome était à vous, il l'a +lâchement cédée à sa femme et à sa mère. Il a violé ses +serments, et rompu la trame de ses desseins aussi facilement +que le noeud d'un fil usé; et sans qu'il ait assemblé +aucun conseil de guerre, à la seule vue des larmes +de sa nourrice, de vains gémissements, des clameurs de +femmes lui ont fait lâcher une victoire qui était à vous, +les pages ont rougi pour lui et les gens de coeur se sont +regardés de surprise les uns les autres.</p> + +<p>CORIOLAN.—O Mars, l'entends-tu?</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ne nomme point ce dieu, toi, enfant larmoyant.</p> + +<p>CORIOLAN.—Ah! dieux!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Un enfant, rien de plus.</p> + +<p>CORIOLAN.—Insigne menteur, tu fais gonfler mon sein +d'une rage qu'il ne peut plus contenir. Moi, un enfant? +O lâche esclave!—Pardonnez, illustres sénateurs; c'est +la première fois que j'aie jamais été forcé de quereller +en vaines paroles. Votre jugement, mes respectables seigneurs, +doit démentir ce misérable roquet; lui-même +sera forcé de convenir de son imposture, lui qui porte +les traces de mes coups sur son corps et qui les portera +jusqu'au tombeau.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Silence, tous deux, et laissez-moi +parler.</p> + +<p>CORIOLAN.—Mettez-moi en pièces, Volsques, hommes +et enfants! plongez tous vos poignards dans mon sein. +<i>Un enfant</i>! Lâche chien!—Si vous avez écrit avec vérité +les annales de votre histoire, c'est à Corioles que, semblable +à l'aigle qui fond dans un colombier, j'ai réduit les +Volsques au silence de la peur; moi seul je l'ai fait. Un +enfant!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Quoi, sénateurs! vous souffrirez qu'il retrace +à vos yeux le souvenir d'un succès qu'il ne dut qu'à +l'aveugle fortune, et qui vous couvrit de honte? Vous +entendrez en paix cet orgueilleux infâme vous insulter +en face, et se vanter de vos affronts?</p> + +<p>LES CONJURÉS.—Qu'il meure pour cette insulte.</p> + +<p>DES VOIX DU PEUPLE.—Mettons-le en pièces à l'heure +même: il a tué mon fils, ma fille; il a tué mon cousin +Marcus; il a tué mon père.</p> + + +<p class="stage1">(Des bruits confus s'élèvent dans toute l'assemblée.)</p> + + +<p>SECOND SÉNATEUR, <i>au peuple</i>.—Cessez ces clameurs: point +d'outrage. Silence. C'est un brave guerrier, et sa renommée +couvre toute la terre. Ses dernières fautes envers +nous seront soumises à un jugement impartial. Aufidius, +arrête, et ne trouble point la paix.</p> + +<p>CORIOLAN.—Oh! si je le tenais lui, avec six autres +Aufidius, et même avec toute sa race, pour me faire +justice avec mon épée!</p> + +<p>AUFIDIUS.—Lâche insolent!</p> + +<p>TOUS LES CONJURÉS.—Tuez-le, tuez-le.</p> + + +<p class="stage1">(Les conjurés tirent tous l'épée, se jettent sur Coriolan, +le tuent; il tombe, et Aufidius le foule aux pieds.)</p> + + +<p>LES SÉNATEURS.—Arrêtez, arrêtez, arrêtez.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Mes nobles maîtres, daignez m'entendre.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—O Tullus!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Tu as fait une action qui fera pleurer +la Valeur.</p> + +<p>TROISIÈME SÉNATEUR.—Ne foulez point ainsi son corps: +contenez vos fureurs; remettez vos épées.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Seigneurs, quand vous saurez (dans ce moment +de fureur qu'il a provoquée, il m'est impossible de +vous l'apprendre), quand vous saurez l'extrême danger +où vous exposait la vie de cet homme, vous vous réjouirez +de le voir ainsi mis à mort. Daignez me mander à l'assemblée +du sénat; je vous prouverai mon fidèle et loyal +dévouement, ou je me soumets à votre jugement le plus +rigoureux.</p> + +<p>PREMIER SÉNATEUR.—Emportez son corps, et pleurez sur +lui. Qu'il soit regardé comme le plus illustre mort que +jamais héraut ait conduit à son tombeau!</p> + +<p>SECOND SÉNATEUR.—Son propre emportement absout à +moitié Aufidius du blâme qu'il pourrait mériter. Faisons +servir cet événement à notre plus grand avantage.</p> + +<p>AUFIDIUS.—Ma fureur est passée, et je me sens pénétré +de douleur. Enlevez-le. Aidez-nous, trois des principaux +guerriers: je serai le quatrième. Que le tambour +fasse entendre un son lugubre. Traînez vos piques renversées: +oublions que cette ville renferme une foule de +femmes qu'il a privées de leurs maris et de leurs enfants, +et qui, maintenant encore, gémissent dans le +deuil et les larmes; il laissera un noble souvenir. Venez, +aidez-moi!</p> + + +<p class="stage1">(Ils sortent, emportant le corps de Coriolan, au bruit d'une +marche funèbre.)</p> +<br><br> + + + +<p><b>FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.</b></p> +<br><br> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Coriolan, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CORIOLAN *** + +***** This file should be named 15303-h.htm or 15303-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/3/0/15303/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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