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+The Project Gutenberg EBook of Henriette, by François Coppée
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Henriette
+
+Author: François Coppée
+
+Release Date: August 9, 2005 [EBook #16499]
+Last Updated: December 12, 2009
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRIETTE ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+ FRANÇOIS COPPÉE
+
+
+ Henriette
+
+
+ [Illustration]
+
+
+ PARIS
+ ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
+ 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31
+
+ M DCCC LXXXIX
+
+ _A
+ mon cher biographe et ami
+ M. DE LESCURE
+ je dédie bien affectueusement
+ cette simple histoire._
+
+ F.C.
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+HENRIETTE
+
+
+
+
+I
+
+
+Quand le curé eut donné l'absoute et quand les amis et connaissances
+du défunt, sortis les premiers de l'église après avoir jeté l'eau
+bénite, se furent formés en petits groupes sur la place Saint-Thomas
+d'Aquin, des conversations s'engagèrent entre ces hommes du monde,
+heureux de respirer l'air vif, au clair soleil de mars, après l'ennui
+d'une messe interminable, dans l'atmosphère suffocante de l'encens et
+du calorifère.
+
+--Ce pauvre Bernard... C'est dur, tout de même... Boucler sa malle à
+quarante-deux ans!
+
+--Sans doute. Mais il ne s'est pas assez ménagé, convenez-en. En voilà
+un qui aura fait la fête, hein!...
+
+--Et dit souvent: «J'en donne», à l'écarté.
+
+--Et usé le tapis de l'escalier de Bignon.
+
+--Il y a eu de l'albuminerie dans son affaire, n'est-ce pas?
+
+--Une vie brûlée, quoi!... Le jeu, les femmes, la bonne chère...
+L'équipage du diable... Est-ce qu'il n'était pas un peu ruiné?
+
+--Pas du tout. Il venait encore de réaliser une vieille tante de cinq
+à six cent mille francs. Il doit, au contraire, laisser à sa veuve et
+à son fils une très jolie fortune.
+
+--Alors, la belle madame Bernard se remariera.
+
+--Qui sait? Peut-être pas, à cause du petit. Il paraît qu'elle adore
+son fils.
+
+En somme, on regrettait peu ce mort de première classe, porté en
+terre avec tout le luxe dont sont capables les Pompes funèbres:
+messe chantée, fleurs de Nice, torchères à flamme verte autour du
+catafalque. Et le plus beau maître des cérémonies! Oh! un gaillard
+superbe, avec l'air de morgue et les favoris blancs d'un vieux pair
+d'Angleterre, un homme précieux que l'administration ne sortait que
+dans les grands jours et qui avait joué autrefois les pères-nobles en
+province, s'il vous plaît! Mais, malgré tout cet apparat, le défunt,
+M. Bernard des Vignes, député et membre du conseil général de
+la Mayenne, ancien officier de cavalerie, chevalier de la Légion
+d'honneur, etc., était traité selon ses mérites dans les entretiens
+échangés à voix basse, derrière les mains gantées de noir.
+
+Et, de fait, il n'avait été qu'un viveur vulgaire, sans grâce, sans
+élégance, resté provincial malgré ses quinze ans de Paris. Rien de
+plus banal que son histoire. Riche, il épousait à vingt-huit ans la
+fille d'un sénateur corse, ami personnel de Napoléon III, l'admirable
+Mlle Antonini, dont la beauté de transtévérine faisait alors sensation
+aux Tuileries et à Compiègne. Pendant quelque temps, il l'aimait, à
+sa manière. Puis, tout à coup, sottement et injustement jaloux de
+sa femme, il démissionnait de son grade de lieutenant aux dragons de
+l'Impératrice, s'enfouissait dans ses terres, y prenait de lourdes
+habitudes, ne quittait plus ses bottes de chasse et fumait sa pipe
+à table, après le café, en sirotant des petits verres. Un fils lui
+naissait, seule consolation de Mme Bernard, bientôt négligée par
+l'ancien libertin de garnison, qui, après deux ans de ménage, allait
+souvent à Paris tirer une bordée de matelot, et qui, dans ses sorties
+de chasse, tout en déjeunant d'une rustique omelette sur un coin de
+table, prenait la taille des filles de ferme.
+
+Le premier coup de canon de la guerre de 1870 éveilla pourtant un écho
+dans l'âme de ce grossier jouisseur et lui rappela qu'il avait été
+soldat. Commandant de mobiles, il se battit avec crânerie, attrapa une
+blessure et la croix, et, aux élections, fut envoyé à la Chambre par
+son département. En grosse bête qu'il était, il suivit les majorités.
+De réactionnaire, il devint tour à tour centre droit, centre gauche,
+opportuniste, n'ouvrit jamais la bouche que pour demander la clôture,
+fut toujours réélu. Mais, contraint par ses fonctions d'habiter Paris,
+il lâcha les rênes à son tempérament et se rua dans le plaisir.
+
+Mme Bernard fut alors tout à fait abandonnée et ne vit plus que
+rarement et à peine, aux heures des repas, ce mari qu'elle n'avait
+jamais aimé et qu'à présent elle méprisait. Trop honnête pour se
+venger, trop fière pour se plaindre, elle fuyait le monde, et, presque
+toujours seule dans son vaste appartement du quai Malaquais, elle se
+consacrait tout entière à son fils, qui suivait, comme externe,
+les cours du lycée Louis-le-Grand et donnait déjà les signes d'une
+intelligence singulièrement précoce. Elle était de ces mères qui
+apprennent le grec et le latin pour corriger les devoirs de leur
+enfant et lui faire réciter ses leçons. On parlait d'elle avec
+admiration; car les quelques femmes admises dans son intimité,
+n'avaient aucun sujet de jalousie contre cette beauté qui se cachait,
+beauté demeurée intacte cependant, sur laquelle la trentaine avait
+mis la chaude pâleur d'un beau marbre et que le temps ni le chagrin
+n'avaient marquée d'un seul coup d'ongle. Ce malheur, subi avec tant
+de courage et de dignité, était cité partout comme un exemple, et la
+médisance parisienne ne soulignait même pas d'un sourire le nom du
+colonel de Voris, un camarade de promotion du mari, dont le sentiment
+respectueux pour Mme Bernard des Vignes osait à peine se manifester
+par de timides visites.
+
+Enfin, il était fini, le long supplice de cette pauvre femme. Bernard,
+le gros Bernard, comme l'appelaient ses amis du club, n'avait pu
+résister à sa dernière indigestion de truffes; et, sur le seuil de
+l'église, autour du volumineux cercueil qu'attendait le fourgon des
+Pompes funèbres, on formait le cercle, pour écouter les discours.
+
+Mais, tandis que défilaient les mensonges oratoires, «bon Français,
+intrépide soldat, patriote éclairé», tous ces mondains, importunés
+par ce mort dont il était trop longtemps question, pensaient tout
+au plus--s'ils pensaient à quelque chose--à la belle et riche veuve,
+enfin libre; et, lorsque la cérémonie fut terminée et que l'assistance
+se dispersa, cette phrase fut maintes fois prononcée dans les
+dialogues d'adieux:
+
+--La belle madame Bernard se remariera avant un an d'ici...
+Voulez-vous le parier?
+
+
+
+
+II
+
+
+Quelques semaines après l'enterrement, Mme Bernard des Vignes, en
+deuil, était assise devant son métier à tapisserie, près de la fenêtre
+de son boudoir. Ses yeux absorbés, sans regard, erraient sur le
+paysage du quai, si charmant par un beau jour. Mais elle ne voyait
+ni le ciel de l'avant-printemps, d'un bleu si tendre, ni le fleuve en
+marche sillonné par les joyeux bateaux et miroitant au soleil, ni
+la noble façade du Louvre, ni le svelte bouquet d'arbres, au coin du
+Pont-Royal, où déjà courait, dans les branches noires, comme une fumée
+de verdure. S'abandonnant dans son fauteuil, accoudée, deux doigts
+sur la tempe, la belle veuve, son buste de déesse étreint par la
+robe noire bien ajustée, évoquait en une longue rêverie toute sa vie
+passée.
+
+Elle se revoyait aux Tuileries, traversant pour la première fois,
+au bras de son père, les salons magnifiques. Elle entendait derrière
+elle, dans le sillage de sa robe de bal, un murmure d'admiration.
+Elle voyait sur le visage de tous ceux qui la regardaient passer un
+demi-sourire, une expression subitement heureuse, qui la remerciaient
+d'être si belle. Elle le retrouvait, cet éclair des regards charmés,
+dans les yeux mêmes de l'Empereur et de l'Impératrice, au moment de la
+présentation; et comme, tout à coup, l'orchestre attaquait le brillant
+prélude d'une valse, il lui semblait que cet air triomphal éclatait en
+son honneur.
+
+Puis c'étaient plusieurs mois de fête, d'éblouissement. Elle
+s'épanouissait, rose victorieuse, dans le groupe des jeunes filles de
+la cour. Reine des amazones, à travers les taillis d'or et de flamme
+de la forêt automnale, elle suivait au galop les chasses de Compiègne.
+Elle était la célèbre Mlle Bianca Antonini, et la souveraine,
+conquise par cet effluve de sympathie, qui émane des êtres
+parfaitement beaux, ne passait jamais devant elle sans lui adresser
+quelques paroles douces et flatteuses, qu'elle écoutait les yeux
+baissés, avec une révérence confuse.
+
+Mais voilà! pas de fortune. Point de dot, ou à peu près. Sans doute,
+l'Empereur avait récompensé par un siège au Sénat les services du
+vieil Antonini,--une de ces fidélités où se combinent l'instinct du
+caniche et le fanatisme du mameluck, un de ces dévouements toujours
+prêts à se jeter entre la poitrine du maître et le poignard des
+assassins. Mais, excepté son traitement de sénateur, le vieux Corse ne
+possédait rien qu'une maison en ruines et quelques hectares de maquis
+dans le sauvage pays de Sartène.
+
+D'une probité robuste, ce conspirateur, dont les yeux de bon chien
+et le sourire attendri sous une rude et grise moustache de gendarme
+faisaient plaisir à Napoléon III en lui rappelant sa jeunesse et
+ses mauvais jours, cet ancien sous-officier, qui avait risqué, dans
+l'affaire de Strasbourg, le conseil de guerre et les balles du peloton
+d'exécution pouvait montrer, au milieu des tripotages de l'époque,
+des mains absolument pures. On savait que Mlle Antonini était pauvre.
+Aussi, lorsque Bernard des Vignes, le beau lieutenant de dragons,
+l'eut fait valser trois fois de suite au bal des Tuileries, tout le
+monde l'estima très heureuse de rencontrer un parti de cent mille
+francs de rente.
+
+Elle se mariait, sans entraînement, par raison, pour rassurer son père
+inquiet de l'avenir; et, brusquement, tout son bonheur disparaissait
+comme un décor qu'on enlève. C'était l'absurde jalousie de son mari,
+l'exil en province, l'amer dégoût de découvrir dans l'homme à qui
+elle avait lié sa vie un grossier viveur, bassement libertin, presque
+ivrogne. Sans son nouveau-né, sans ce fils qu'elle avait elle-même
+allaité et dont la venue lui avait empli de maternité le coeur et les
+entrailles, cette Corse, qui était bien de son pays, fière, chaste,
+vindicative, eût certainement quitté son indigne époux. Elle se
+résignait pourtant, à cause de l'enfant. Mais de nouveaux malheurs
+venaient alors la frapper. L'Empire s'écroulait, son père mourait,
+tué raide d'un coup d'apoplexie par la nouvelle de la capitulation
+de Sedan. Enfin, après la guerre, son mari, élu député, la remenait à
+Paris... Et elle se rappelait les longues années d'ennui, de solitude,
+passées dans ce même boudoir, près de cette même fenêtre, devant ce
+fleuve qui coulait toujours, si lent, si monotone, comme sa vie!
+
+Sans doute, elle avait son fils, qu'elle aimait d'une tendresse
+passionnée et qui, à treize ans, était déjà un compagnon pour elle, un
+petit homme. N'avait-elle pas vécu jusqu'alors pour lui seul? Eh bien,
+elle continuerait, voilà tout! Elle vieillirait auprès de lui,
+le marierait, deviendrait grand'mère. Son cher petit Armand! Elle
+l'attendait. Il allait revenir du lycée. Et elle s'attendrissait à
+la pensée qu'il entrerait tout à l'heure dans cette chambre, frêle en
+habits de deuil, qu'il se jetterait à son cou, qu'elle le baiserait
+longuement, ardemment, sur son front pâle d'écolier laborieux, et
+qu'elle le retiendrait ainsi dans ses bras, le regardant avec amour
+bien au fond de ses profonds yeux noirs qu'il tenait d'elle, de ses
+yeux si lumineux, si purs, où brûlait une flamme de pensée.
+
+Cependant un autre souvenir vient de traverser la rêverie de Mme
+Bernard.
+
+Elle songe maintenant au seul ami de son mari qui soit devenu le sien,
+au seul homme qui fasse s'émouvoir en elle une sympathie tendre.
+
+Voilà plusieurs années que, tous les jeudis,--c'est son «jour»,--vers
+les six heures, moment où elle n'est jamais seule, le colonel de
+Voris se présente chez elle, froid, correct, un peu raide même dans sa
+redingote militairement boutonnée, qu'il s'assied dans le cercle des
+dames, se mêle avec effort aux banalités de la conversation, refuse
+une tasse de thé et se retire, après une visite d'un quart d'heure.
+Il l'aime, elle en est certaine, et tant de respect, de timidité,
+la touche, surtout chez le héros de Saint-Privat, qui, ayant eu son
+cheval tué sous lui, avait ramassé un fusil de munition, comme Ney
+en Russie, et ramené au combat ses troupes débandées. Il l'aime! Au
+«shake-hand» de l'adieu, elle a toujours senti trembler la main droite
+du colonel, cette main trouée d'un coup de lance allemande, que par
+pudeur de sa cicatrice il ne dégante presque jamais... Si elle voulait
+se remarier, pourtant? Cet homme d'honneur et de courage, ce paladin
+au coeur jeune et aux tempes grises, serait pour Armand un protecteur,
+un guide dans la vie, un nouveau et meilleur père.
+
+Tandis que l'esprit de la veuve suit la pente de cet espoir, une
+douceur infinie se répand sur son beau visage. Qu'a-t-elle donc?
+Pourquoi son coeur bat-il plus fort et plus vite?
+
+Tout à coup, un domestique annonce le colonel de Voris.
+
+Assurément, il doit à Mme Bernard une visite de sympathie, et sa
+qualité d'ancien ami lui permet de se présenter à un jour, à une heure
+quelconques. Mais pourquoi précisément aujourd'hui, pourquoi à ce
+moment où elle est avec lui en pensée? Cette complicité du hasard,
+n'est-ce pas étrange?
+
+Et, en voyant entrer le colonel,--l'air toujours jeune, la taille
+mince, la moustache semblant très noire par le contraste des cheveux
+gris,--Mme Bernard est toute troublée. Il s'approche, lui tend la
+main,--sa main mutilée sous le gant,--s'assied près d'elle; lui parle
+de son deuil.
+
+--J'étais de coeur avec vous dans votre douleur, lui dit-il, vous n'en
+doutez pas.
+
+Rien de plus sur ce pénible sujet. Il a la délicatesse de comprendre
+qu'elle serait choquée par des doléances hypocrites. Il s'informe
+alors d'Armand, et sa voix devient amicale quand il prononce le nom de
+l'enfant.
+
+Mais comme l'entretien languit, coupé de silences:
+
+--Je venais aussi, madame, dit le colonel avec un peu d'hésitation,
+vous demander un conseil.
+
+--Un conseil? A moi?... Et lequel?
+
+--Avant votre deuil, j'avais l'intention de retourner en Algérie.
+Je voulais m'éloigner, j'avais une peine intime... Or, à présent,
+le nouveau ministre de la guerre m'offre de faire partie de son
+état-major, de rester à Paris... Le chagrin qui me poussait à fuir
+n'existe plus, ou du moins il n'est plus sans espoir... J'hésite...
+Dois-je rester, ou partir? Je le demande simplement, franchement, à
+votre amitié.
+
+Mme Bernard a compris. Sous cette forme à peine voilée, le colonel lui
+demande s'il peut attendre la récompense de sa silencieuse fidélité.
+Elle n'a qu'à dire un mot, «restez», et, dans un an, elle sera la
+femme d'un homme qu'elle estime, qui la consolera de toutes les
+misères du passé, qui sera paternel pour son cher Armand. Elle pourra
+connaître le bonheur, aimer, vivre!...
+
+Mais la porte s'ouvre brusquement, une fraîche voix d'enfant crie:
+«Bonjour, mère!» Mme Bernard tressaille. C'est son fils qui revient
+du collège, et qui, ayant jeté ses livres sur la table, lui saute
+joyeusement au cou.
+
+--Bonjour, mon enfant, dit le colonel, voulez-vous me donner une
+poignée de main?
+
+Armand connaît à peine ce visiteur à l'air grave. Il est de nature un
+peu sauvage. Cependant, il touche la main qui lui est offerte, mais
+par obéissance polie, et dans ses grands yeux noirs passe un regard
+d'inquiétude, presque de soupçon. Mme Bernard a observé son fils. Elle
+voit combien cet homme et cet enfant sont étrangers l'un à l'autre,
+et, profondément remuée par l'admirable, par le tout puissant instinct
+maternel, elle rougit, elle sent à ses oreilles une chaleur de honte.
+A quoi pensait-elle donc tout à l'heure, grand Dieu?
+
+Alors, se levant de son fauteuil, elle attire Armand tout près d'elle,
+pose avec un geste caressant, une de ses mains sur la tête de son
+fils, et, d'une voix calme, les yeux baissés, elle dit au colonel
+debout devant elle:
+
+--Je vous dois une réponse, mon cher monsieur de Voris, et elle sera
+aussi loyale que votre demande. Je crois... oui, je crois que vous
+feriez mieux d'aller en Algérie.
+
+Et ayant salué respectueusement, le colonel s'éloigne d'un pas ferme,
+comme un soldat à qui son chef a dit d'aller se faire tuer, et qui y
+va.
+
+C'est décidé. La belle Mme Bernard des Vignes ne se remariera pas.
+
+
+
+
+III
+
+
+A partir de cette heure décisive, l'amour de la veuve pour son fils
+s'accrut en raison du sacrifice qu'elle lui avait fait, et devint
+encore plus passionné, presque jaloux. Elle ne pouvait plus se passer
+de la présence d'Armand. Elle avait besoin sinon de le tenir sous
+ses yeux, du moins de le savoir à la maison, tout près d'elle. Elle
+souffrait de ses absences, pourtant assez courtes, puisqu'il n'allait
+au lycée que pour en suivre les cours, et parfois, prise d'un
+impérieux désir de le revoir une demi-heure plus tôt, elle demandait
+sa voiture et se faisait conduire à la porte de Louis-le-Grand. Elle
+arrivait là bien en avance, s'impatientait, jetait sur la porte du
+lycée des regards d'amoureuse venue la première au rendez-vous. Enfin,
+elle entendait le roulement de tambour annonçant la fin de la
+classe, et si l'enfant sortait un des derniers, elle en souffrait
+positivement, songeait presque à lui reprocher de ne pas avoir
+pressenti qu'elle était là. Vite, elle le faisait monter dans le
+coupé, l'étreignait pour le baiser au front, comme s'il fût revenu
+d'un long voyage, et pendant tout le temps du retour le retenait ainsi
+contre elle, avec un geste d'avare.
+
+Quelquefois Armand sortait du lycée, riant et causant avec un
+camarade, et Mme Bernard, soudain inquiétée, posait à son fils vingt
+questions pressantes: «Comment s'appelle-t-il? Qui est-il? Que font
+ses parents? Veux-tu vraiment en faire ton ami?». Et si Armand, avec
+le facile enthousiasme de son âge, parlait chaleureusement de son
+jeune condisciple, vantait son esprit ou sa bonté, Mme Bernard
+éprouvait une sensation pénible, se méfiait déjà de ce nouveau venu
+qui lui prenait un peu de son enfant. C'était injuste, elle le savait,
+elle s'en accusait. N'aurait-elle pas dû se réjouir, au contraire,
+qu'Armand fût affectueux et cordial?
+
+--Invite ce jeune homme à venir à la maison, disait-elle en faisant un
+effort. Je serai charmée de le recevoir.
+
+Et, quand elle revoyait le camarade, elle tâchait d'être très
+gracieuse, comme pour se punir de son mauvais sentiment. Mais elle y
+réussissait mal; c'était plus fort qu'elle; et elle ne retrouvait
+la possession d'elle-même que lorsque l'autre était parti et qu'elle
+avait de nouveau son fils tout entier, à elle toute seule.
+
+Armand se rendait parfaitement compte de ce que la tendresse de sa
+mère avait d'exclusif et d'ombrageux. Car tout en lui, intelligence et
+sensibilité, s'était prématurément développé, et cela même à cause de
+l'éducation spéciale de son enfance, très solitaire, très caressée,
+dans la tiédeur des jupes maternelles. Il ne restait déjà plus, dans
+cette nature d'élite, aucun des instincts égoïstes, brutaux, ingrats,
+qui sont, hélas! naturels chez les très jeunes gens. Cet enfant
+extraordinaire, qui faisait des études excellentes et cueillait, en se
+jouant, tous les lauriers universitaires, comprit, excusa, admira le
+coeur maternel qui l'aimait d'un amour si aigu, jusqu'à la
+souffrance, et il n'y toucha que d'une main pieuse et légère, avec les
+délicatesses d'un homme fait.
+
+Ce fut une immense joie pour Mme Bernard quand elle reconnut qu'elle
+était tant et si bien aimée. Alors elle se reprocha d'absorber son
+fils, de le trop garder près d'elle. Elle attira dans sa maison et
+reçut avec bonté les camarades de son Armand, voulut lui donner
+plus de liberté. Mais loin d'en abuser, comme l'eût fait tout autre
+adolescent, il redoublait d'assiduité, de touchantes attentions.
+Pendant plusieurs années, elle fut la plus heureuse des mères.
+
+Un de ses très vifs plaisirs était de sortir à pied, dans Paris, au
+bras de son fils. Il finissait sa dernière année de collège, était
+devenu un svelte et charmant jeune homme, s'habillant bien, sans
+gaucherie. Quant à Mme Bernard, elle avait franchi victorieusement la
+trente-sixième année. Bien des têtes se retournaient sur leur passage;
+mais la belle veuve ne remarquait même pas que tous les hommes avaient
+encore pour elle un regard soudainement charmé, tout occupée qu'elle
+était de chercher, dans les yeux des femmes, un instant fixés sur son
+fils, ce sourire fugitif qui signifie clairement: «Le joli garçon!» Il
+ne paraissait pas y prendre garde, d'ailleurs, et c'était une douceur
+de plus pour cette mère, de se dire que son cher fils, si intelligent,
+si précoce, était en même temps si pur et ignorait à ce point sa
+beauté.
+
+Elle y songeait bien quelquefois, à cette crise solennelle de la
+puberté, à cette redoutable métamorphose qui, de l'adolescent, fait
+un homme. Oui, un jour viendrait--jour maudit!--où son Armand aimerait
+une autre femme autrement et plus qu'elle. Cette pensée la faisait si
+douloureusement souffrir que, prise de lâcheté, elle ne voulait pas
+s'y arrêter, la chassait de son esprit. A coup sûr,--mais plus tard,
+oh! bien plus tard,--quand Armand aurait fait son droit, entrepris une
+carrière, il se marierait. Cela, c'était tout naturel. Et alors elle
+serait raisonnable, l'aiderait à choisir une compagne qui pût le
+rendre heureux. Mais la maîtresse, la voleuse de jeunes coeurs, celle
+qui prend un fils à sa mère et le lui renvoie les sens troublés et
+les yeux meurtris, celle-là était, pour la Corse rancunière, pour
+la chaste veuve du débauché, pour la mère exigeante et jalousé, une
+ennemie d'avance exécrée, à laquelle elle ne pouvait penser sans
+serrer les dents et sans trembler de colère.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Cette rivale future, Mme Bernard des Vignes l'introduisit elle-même
+dans sa maison, au moment où son fils, qui venait d'atteindre sa
+vingtième année, commençait ses études de droit.
+
+Elle s'appelait Henriette Perrin et était une simple ouvrière en
+journées. Une amie de Mme Bernard, personne extrêmement charitable,
+lui avait chaudement recommandé cette jeune fille. A peine âgée de
+dix-neuf ans, orpheline de père et de mère, elle n'avait pour vivre
+que son gain,--trois francs par jour et nourrie,--et trouvait encore
+moyen, avec d'aussi faibles ressources, d'aider une tante très âgée
+chez qui elle demeurait. Mme Bernard fut séduite au premier abord par
+cette jolie enfant, si gracieuse, si décente, et s'habillant avec le
+goût instinctif des fillettes de Paris, qui vous ont tout de suite
+l'air d'une dame dans une robe à vingt sous le mètre, chiffonnée de
+leurs mains industrieuses. L'ouvrière fut aussi prise en amitié
+par Léontine, la vieille femme de charge, qui fit sur elle, à sa
+maîtresse, les rapports les plus favorables.
+
+--Cette pauvre petite! disait-elle à Mme Bernard. Ça vous arrive
+à pied, du fond de Vaugirard, dès huit heures du matin, et à jeun
+encore. Je lui donne son café au lait, et bien vite elle s'installe
+au petit salon, dans l'embrasure de la fenêtre, tranquille comme
+Baptiste, sans faire plus de bruit qu'une souris. Ah! c'est mam'zelle
+Silencieuse! Toute la journée, elle tire son aiguille. Et je te couds,
+et je te couds... Jolie avec ça. Madame a remarqué ses beaux cheveux
+blonds... Et une taille à tenir dans les deux mains... Comme Madame
+me l'a permis, je lui apporte ses repas sur un guéridon. Car Madame
+a bien raison: pour une jeunesse, ça ne vaut rien, l'office et la
+société des domestiques. Elle mange très proprement, sans laisser
+tomber une miette de pain. Alors, des fois, nous faisons un bout de
+causette. Elle a bien du mal, allez! madame. Figurez-vous que,
+sans elle, sa tante serait, à l'heure qu'il est, avec les vieilles
+priseuses qu'on voit se chauffer au soleil, sur les bancs, devant la
+Salpêtrière. Si jeune, si courageuse, et des charges de famille! Si ça
+ne fait pas pitié!
+
+Mme Bernard reconnut bientôt par elle-même que la jeune ouvrière
+méritait réellement tout ces éloges, trouva toujours en elle un petit
+être doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son
+intérêt, lui assura trois journées de travail par semaine. Elle prit
+l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, près de la
+fenêtre, cette gentille tête blonde penchée sur son ouvrage, et
+elle s'arrêtait souvent pour adresser à Henriette quelques paroles
+encourageantes. Il y avait même apparemment un charme qui émanait
+de cette enfant, car lorsque Mme Bernard ne la voyait pas à sa place
+accoutumée, elle songeait, avec une nuance de regret:
+
+--Tiens! ce n'est pas son jour.
+
+C'était ainsi depuis quelques mois, quand Mme Bernard reçut une
+lettre d'une orthographe incertaine et d'une écriture maladroite, par
+laquelle Henriette prenait congé d'elle, la remerciait de ses bontés
+et lui annonçait qu'elle avait trouvé un emploi régulier chez une
+couturière en vogue.
+
+--Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-même, se dit
+Mme Bernard, un peu choquée. Il me semble que j'ai été assez bonne
+pour elle... Après tout, le temps de ces gens-là est précieux. C'est
+leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouvé une bonne place.
+
+Et elle n'y pensa plus.
+
+Mais, quelques jours plus tard, étant entrée dans la chambre de son
+fils pour renouveler les fleurs des jardinières, elle vit une lettre
+tombée sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta
+machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard
+et reconnut avec stupéfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrière.
+Un soupçon soudain lui glaça le coeur. Avait-elle ou non le droit de
+lire cette lettre? Elle ne s'arrêta pas même trois secondes devant
+ce scrupule. Il s'agissait de son fils, pour qui elle eût commis un
+parjure, un meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le
+papier de son enveloppe, le déplia, et ces mots lui éclaboussèrent et
+lui brûlèrent les yeux, comme un jet de vitriol.
+
+«Mon Armand bien aimé, viens _m'attendre_ ce soir à la sortie du
+magasin. Nous passerons la _soirée_ ensemble.
+
+Je t'adore,
+
+HENRIETTE»
+
+Congestionnée, foudroyée, une sensation de brûlure à la racine de
+chacun de ses cheveux, les genoux cassés par le choc de l'émotion, Mme
+Bernard tomba, s'écroula dans le fauteuil de travail de son fils.
+
+Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait à peine prévoir,--et
+seulement dans un lointain avenir,--était un fait accompli. Son fils
+avait une maîtresse. Et laquelle? La couturière de la maison! Pourquoi
+pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand que, la
+veille encore, elle croyait pur comme une primevère, son exquis et
+aristocratique enfant, pâle et mince, ayant l'air d'un petit prince de
+sang royal, appartenait à cette gamine des faubourgs, à cette fille
+du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-être
+couvert de baisers cette horrible lettre, qui était écrite comme une
+note de blanchisseuse. Et elle n'avait rien vu, elle ne s'était méfiée
+de rien! Oh! l'aveugle, la stupide!
+
+Comment! c'était elle-même qui, par imbécile bonté, avait laissé
+pénétrer sous son toit, protégé cette drôlesse? Mais voilà qui était
+plus fort. A présent, elle se rappelait avoir attiré l'attention
+d'Armand sur l'ouvrière, avoir parlé d'elle devant lui avec sympathie.
+Alors, c'était pour cela qu'elle avait consacré à Armand toutes les
+minutes de son existence, pour cela qu'elle avait supporté sans une
+plainte les longues années d'outrage et d'abandon de son mariage, pour
+cela qu'elle avait renoncé à l'espoir, à la certitude du bonheur en
+éloignant le colonel de Voris! C'était pour que cet enfant surveillé
+comme un trésor d'avare, soigné comme une fleur de serre, pour que
+ce chef-d'oeuvre maternel, sorti et créé de ses entrailles, de son
+dévouement, de son amour, devînt, en un instant, au premier appel
+du sexe, à la première poussée des sens, le régal d'une grisette, le
+caprice et l'amusement d'une fille! Et elle avait eu la naïveté, la
+bêtise de le croire meilleur, plus délicat que les autres hommes!
+Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son père, le
+sang de vice et de débauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies
+de désir devant la pire des maritornes. Eh bien, là, vraiment! c'était
+du propre!
+
+Brisée, navrée, un cloaque d'amertume et de dégoût dans le coeur, Mme
+Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre,
+dans cette jolie chambre, où tout,--les meubles élégants, la lumière
+discrète, les livres bien reliés, jusqu'au fin parfum des menus objets
+en cuir de Vienne placés en ordre sur le bureau,--tout lui rappelait
+les habitudes raffinées, l'enfance pure et studieuse de son fils.
+Et cette lettre qu'elle tenait à la main, cette lettre pareille à
+un crapaud rencontré dans le sable ratissé d'un parc anglais, cette
+lettre qui puait le peuple, bousillée sur du papier acheté chez
+l'épicier, avec ses deux grossières fautes d'orthographe et sa
+vulgaire écriture d'enfant des écoles primaires, faisait monter une
+nausée aux lèvres de l'honnête femme.
+
+Tout à coup, Armand entra, son portefeuille d'étudiant sous le bras,
+insoucieux, léger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et,
+surpris de trouver sa mère chez lui:
+
+--Tiens! tu es ici! s'écria-t-il joyeusement. Bonjour, maman.
+
+Mais Mme Bernard s'était levée, raide, toute pâle. Elle jeta la lettre
+d'Henriette sur le bureau, la montra à son fils d'un doigt frémissant;
+et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le
+métal et chargée d'insulte et de colère:
+
+--J'ai lu, dit-elle. Une autre fois, aie soin de ne pas laisser
+traîner les lettres de ta maîtresse.
+
+Elle ajouta encore, comme suffoquant:
+
+--Une pareille fille!
+
+Et, laissant le jeune homme stupéfait et pourpre de honte, la mère
+irritée sortit en faisant claquer la porte.
+
+
+
+
+V
+
+
+Pourtant ces pauvres enfants étaient bien excusables.
+
+Tout comme sa mère, Armand, quand il traversait le petit salon,
+s'était intéressé à ce gentil profil, qui s'inclinait légèrement pour
+le saluer. Mais il n'avait pas vu, l'innocent qu'il était, le regard
+vite détourné, mais si tendre, qu'on lui jetait au passage, ni la
+rougeur qui montait alors au visage de l'ouvrière. Quant à elle, la
+première fois qu'elle avait aperçu Armand,--oh! du premier choc, sans
+se défendre,--elle était tombée amoureuse de lui, et ce beau et fin
+jeune homme, aux gestes harmonieux, aux yeux si ardents et si doux,
+lui était apparu comme un être d'une essence supérieure. Henriette
+était sage, non pas ignorante. Dès l'apprentissage, les conversations
+entre camarades l'avaient instruite. Mais jamais son désir n'eût été
+assez audacieux pour s'élever jusqu'à l'objet de son naissant amour.
+
+A ses yeux, Armand était un «riche», un de ceux que les pauvres ne
+peuvent connaître, ne voient que de loin. Elle était sûre qu'il avait
+une «bonne amie», car on ne suppose pas, au faubourg, qu'un homme
+puisse demeurer pur jusqu'à vingt ans;--mais celle qu'il aimait devait
+être une femme de son monde, une «belle dame», et, sans la connaître,
+mais ne doutant pas de son existence, Henriette la trouvait bien
+heureuse et lui enviait la joie de passer ses doigts chargés de bagues
+dans la noire et rebelle chevelure, toujours un peu en désordre,
+du jeune patricien. Elle, la pauvre fille! devait se contenter
+de l'admirer à distance, respectueusement. Quand il lui disait en
+passant: «Bonjour, mademoiselle», c'était quelque chose d'exquis
+qu'Henriette sentait se fondre dans son coeur. Mais s'imaginer qu'elle
+pût fixer l'attention d'Armand, lui paraître jolie!... Non! elle
+n'était pas si folle.
+
+Il la trouvait délicieuse. Il était entraîné vers elle par toutes ses
+curiosités, toutes ses ardeurs d'ingénu en qui venait d'éclater et
+de s'épanouir avec violence la fleur intacte du désir. Sans doute, il
+était resté chaste, n'ayant connu ni les turpitudes des dortoirs
+de collège, ni les brutales initiations de la Cythère vénale. Mais
+l'heure de la crise avait sonné. A la seule pensée que cette charmante
+fille était là, sous le même toit que lui, Armand succombait sous le
+poids d'une soudaine langueur, devenait incapable de tout travail.
+Laissant brusquement ses livres ouverts, il trouvait hypocritement
+pour lui-même un prétexte de circuler dans l'appartement, de traverser
+la pièce où se tenait Henriette assise et cousant, de l'envelopper
+d'un rapide regard, de recevoir l'éclair fugitif de ses yeux. Puis il
+rentrait dans sa chambre d'étudiant, se jetait avec fatigue sur son
+canapé et restait là, accablé, le front chaud, les mains inquiètes,
+avec des bâillements et des envies de pleurer.
+
+Mieux informée sur la vie, Henriette finit par s'apercevoir du trouble
+du jeune homme en sa présence. Était-ce possible? Elle lui plaisait!
+Ce «petit monsieur», si délicat, si «mignon», comme elle se le disait
+en pensée dans son langage populaire, cet Armand qui lui semblait être
+d'une autre race qu'elle-même, qui lui faisait l'effet d'une sorte de
+demi-dieu, daignait prendre garde à elle! Dans son humilité sincère,
+elle en fut d'abord toute confuse. Puis une tendresse infinie inonda
+son coeur.
+
+Ah! Armand n'avait qu'à faire un signe. Tout ce qu'il voudrait,
+tout de suite! Très simple, purement instinctive, elle ignorait la
+coquetterie, les manèges d'amour. Oui! sur un clin d'oeil, elle était
+prête à s'offrir, elle et sa jeunesse fleurie, prête à donner son
+coeur surtout, au fond duquel elle sentait une force mystérieuse,
+irrésistible, qui la soulevait, qui la poussait dans les bras
+d'Armand. Déjà, elle se reprochait de ne pas lui faire les premières
+avances. Elle le voyait si timide, elle aurait voulu l'encourager.
+Mais elle ne pouvait vaincre un reste obstiné de pudeur. C'eût été si
+facile pourtant de répondre au regard d'Armand par un regard, à son
+sourire par un sourire. La sotte! Maintenant, quand il passait près
+d'elle, elle n'avait même plus le courage de lever la tête. De sorte
+que les jours et les jours s'écoulaient sans que le jeune homme adoré
+se doutât qu'il le fût, et sans que ce maladroit Daphnis comprît qu'il
+était attendu comme Jupiter.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Mais la catastrophe était inévitable.
+
+Par un beau dimanche,--on était à la fin du mois de mai,--par un
+dimanche de ciel bleu, de soleil et de robes claires, Armand, qui
+devait dîner chez un de ses camarades, avait pris congé de sa mère
+vers quatre heures et était allé se promener au hasard.
+
+Une fois dehors, malgré l'air tiède et l'éclatante lumière, il se
+sentit affreusement triste. Il enviait tout le petit monde qui passait
+par couples, avec un air de fête. Quel Parisien, dans les heures
+troublées de la prime jeunesse, n'a pas connu ces flâneries
+épuisantes, cette sensation si douloureuse de solitude et d'angoisse
+au milieu de la foule?
+
+Il remonta, en traînant ses pas, toute la rue des Saints-Pères
+jusqu'au bout, tourna à droite par la rue de Sèvres, dépassa le square
+planté de platanes, les devantures fermées du Bon Marché, et continua
+son chemin sur le spacieux trottoir qui longe le vieux mur de
+l'hôpital Laënnec. A cette heure-là, le dimanche, en été, cette
+large rue du faubourg clérical est à peu près déserte. Les boutiques
+d'objets de piété sont closes. Les dévotes et les bandes d'orphelines
+sont déjà revenues des vêpres. Quelques rares passants, ouvriers
+et petits bourgeois endimanchés. Ça et là, deux pioupious gantés de
+blanc, la soutane noire d'un prêtre qui se hâte. C'est tout. Et de dix
+minutes en dix minutes, au milieu de la chaussée, l'omnibus passe avec
+de lourds cahots, comme endormi.
+
+Mais, autour de la porte de l'hôpital, les mesquins étalages de
+fleurs, de biscuits et d'oranges, l'entrée et la sortie des visiteurs,
+entretiennent un peu d'animation. Ce fut au milieu de ce rassemblement
+que, tout à coup, Armand aperçut Henriette à quelques pas devant lui.
+
+Elle était vêtue d'une robe de rien du tout, bleue à pois blancs, mais
+qui moulait sa souple et svelte taille. Sur son méchant chapeau de
+paille brune frissonnait un gentil bouquet de bleuets, et, de sa main
+bien gantée, elle tenait sur son épaule son ombrelle ouverte. Elle
+était charmante ainsi, la Parisienne, et c'était la jeunesse même. En
+reconnaissant Armand, elle devint toute rose, et sa bouche épanouie,
+ses dents étincelantes, ses yeux de myosotis mouillés de rosée, sa
+chevelure blonde où pétillaient des points d'or, jusqu'à son humble et
+fraîche toilette, tout en elle sembla sourire.
+
+Armand avait soulevé son chapeau, et, bien que son coeur battît
+à coups profonds, il allait passer outre, le niais! Mais elle lui
+adressa un si gracieux: «Bonjour, monsieur», qu'il s'arrêta, et,
+voulant engager la conversation, ne sachant trop que dire, il lui
+demanda, d'une voix un peu frémissante, d'où elle venait ainsi.
+
+Elle lui répondit avec un égal embarras, parlant pour parler, très
+vite.
+
+Elle sortait de cet hôpital, où elle était allée porter quelques
+douceurs à sa tante, malade depuis quinze jours. Mais ce ne serait
+rien. La bonne femme allait déjà mieux et devait être envoyée bientôt
+à l'asile des convalescents. Henriette s'en réjouissait, car c'était
+bien triste pour elle de trouver tous les soirs, comme elle disait,
+«la maison seule».
+
+Ils ne pensaient, ni l'un ni l'autre, à leurs paroles. Ils se
+regardaient au fond des yeux, émus à en trembler. Cette rencontre, cet
+entretien, leur paraissaient à tous deux un événement extraordinaire.
+Parler ainsi, en pleine rue, à cette jeune fille, qu'après tout il
+connaissait à peine, était pour Armand l'action la plus téméraire de
+sa vie; et quant à la grisette amoureuse, elle était éperdue comme
+une bergère de conte féerique à qui le fils du roi vient, en grand
+équipage, demander sa main.
+
+Sans s'en apercevoir, les deux jeunes gens s'étaient mis à marcher
+côte à côte. Armand, la bouche sèche, un battement de sang aux deux
+tempes, cherchait vainement quelque chose à dire.
+
+--Et alors, mademoiselle... à présent... vous allez vous promener?
+
+--Oh! mon Dieu, non, monsieur. Je vais rentrer tout doucement à la
+maison, faire mon petit dîner... Allez! ce ne sera pas long... Et puis
+on se couchera de bonne heure. Il faut que je sois levée à sept heures
+du matin, vous savez bien.
+
+Armand frémit à la pensée qu'elle allait le quitter, s'éloigner,
+n'être plus là. Un projet, d'une audace énorme de sa part, lui
+traversa la pensée; et, tout en balbutiant, pris de l'héroïsme des
+poltrons:
+
+--Vous me disiez tout à l'heure, mademoiselle, que c'était bien triste
+pour vous de passer la soirée toute seule. Eh bien, puisque vous êtes
+libre... si vous vouliez me faire un grand plaisir... oh! mais, je
+vous assure, un très grand plaisir... vous viendriez... dîner avec
+moi.
+
+Henriette eut un étourdissement de surprise et de joie. Elle croyait
+rêver. Le conte de fée continuait.
+
+--Comment! vous voudriez, monsieur Armand?...--et déjà une nuance
+d'intimité s'établissait entre eux par ce prénom d'Armand qu'elle
+prononçait pour la première fois.--C'est sérieusement?... vous
+m'invitez à dîner?
+
+Il crut qu'elle allait refuser, et cette crainte l'enhardit encore.
+
+--Mais oui. Dînons ensemble... Là, comme deux camarades... Je suis
+attendu chez un ami. Mais qu'importe! Je m'excuserai. J'enverrai un
+mot, du restaurant... Oh! acceptez. Vous me rendrez si heureux.
+
+Puis il ajouta, perdant la tête:
+
+--Vous êtes si charmante! Je voudrais tant vous connaître mieux,
+devenir un peu votre ami!...
+
+Et il osa lui offrir le bras.
+
+Henriette le prit. Elle se sentait défaillir, et ravie, livrant aussi
+son secret, elle murmura:
+
+--Quel bonheur! Moi qui ne fais que penser à vous!
+
+Pauvres enfants! Depuis un quart d'heure à peine, ils pouvaient se
+parler librement, et déjà, dans leur sincérité naïve, ils avaient
+échangé leurs aveux. Ébahis et muets de bonheur, ils allaient devant
+eux, sans savoir où. Ils avaient atteint le boulevard Montparnasse, où
+circulaient de nombreux promeneurs, et les bonnes gens se retournaient
+avec un sourire pour suivre ce joli couple si bien appareillé, si
+gracieux et si jeune. Mais les amoureux n'y prenaient pas garde,
+absorbés qu'ils étaient dans leur joie intime. Ils se remirent à
+causer. Ils se rappelèrent les jours de timidité et de contrainte.
+
+--Ainsi, c'est vrai? demandait Armand. Vous aviez depuis longtemps un
+peu de sympathie pour moi?
+
+--C'est-à-dire, répondait Henriette, que je ne vivais plus que pour
+les minutes où vous traversiez le petit salon... Quand je voyais
+seulement le bouton de la porte qui tournait... allez! je devinais
+bien si c'était vous... Oh! si vous saviez!...
+
+--Est-ce possible?... Et je ne me suis aperçu de rien!
+
+--Oh! moi, disait alors Henriette avec une toute petite malice dans le
+regard, j'avais bien remarqué que vous passiez près de moi souvent.
+
+--Et dire, reprenait Armand qui s'exaltait, que les choses auraient pu
+durer toujours ainsi, et que, sans notre rencontre de ce soir... Mais
+c'est fini, tout cela, heureusement! C'est bien fini! Quel bon hasard
+que je vous aie rencontrée!... Pour un rien, j'allais passer sans vous
+dire un mot. Je suis si peu hardi! Mais j'ai vu tout de suite dans vos
+yeux qu'il fallait vous parler, que cela vous ferait plaisir...
+Nous nous connaissons, à présent, n'est-ce pas? Et nous allons nous
+arranger pour nous revoir... souvent, oh! le plus souvent possible!...
+et vous deviendrez ma petite amie, voulez-vous?
+
+Et la fillette, avec sa franchise populaire, qu'un sceptique eût prise
+pour de l'effronterie, mais qui semblait adorable à Armand, répondait,
+la voix sourde et les yeux baissés:
+
+--Vous le voyez bien... que je veux!
+
+
+
+
+VII
+
+
+Près de la gare Montparnasse, ils entrèrent au restaurant Lavenue,
+qu'Armand connaissait un peu pour y avoir déjeuné avec des amis de
+l'École de Droit, et ils s'installèrent dans le prétendu jardin, qui
+n'est guère planté que de candélabres à gaz et de patères à chapeaux,
+mais où, ce jour-là, un acacia fleuri du voisinage répandait son
+parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un
+billet d'excuse dans la maison où il était invité, puis il commanda,
+ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut imposé par un maître
+d'hôtel plein d'autorité. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole
+Joinville ou le filet Rossini? Ils étaient assis l'un en face de
+l'autre, se dévorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent,
+et, dans les phrases les plus banales qu'ils échangeaient: «De l'eau,
+tout plein, je vous prie», ou «Encore un peu de poisson», il y avait
+du désir et de la tendresse.
+
+Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble
+histoire. Non, bien sûr, elle n'avait pas été élevée dans du coton.
+Pourtant, quand elle était toute petite, la vie n'avait pas été trop
+dure. Son père,--un veuf,--bon ouvrier mécanicien, gagnait un assez
+gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et
+d'une vieille soeur à lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un
+jour, le pauvre homme était pris, déchiré dans un engrenage, mourait
+misérablement. Et la voilà toute seule avec sa tante, une femme de la
+campagne, qui n'avait pas d'état. L'ancien patron du père servait
+bien une petite pension à l'orpheline; la vieille femme faisait des
+ménages. Mais, tout de même, on avait été bien malheureux. L'enfant,
+qui venait de faire sa première communion, avait dû tout de suite
+entrer en apprentissage, quitter l'école, où, du reste, elle n'avait
+pas appris grand'chose.
+
+--Oh! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines
+fautes que je fais... J'en ai honte!
+
+Et elle disait les longues années de vache enragée, le pauvre petit
+luxe du ménage s'en allant pièce à pièce, la pendule si souvent mise
+au Mont-de-Piété pour acheter un pot-au-feu, les anxiétés périodiques
+à l'approche du terme. Par bonheur, elle était devenue assez vite très
+habile dans son métier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh!
+tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement
+s'améliorer encore. On avait parlé d'elle à Mme Paméla, la grande
+couturière, chez qui il y avait une place libre; et, dans peu de
+jours, demain peut-être, elle avait l'espoir d'entrer dans cette
+fameuse maison, où elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents
+francs par mois.
+
+Armand l'écoutait, ému de pitié pour cette enfant qui avait déjà tant
+travaillé, tant souffert. A cette existence de privations, dont
+la jeune fille racontait les pires heures presque avec gaîté, il
+comparait son enfance si choyée et si facile. Il songeait que le louis
+dont il allait payer le dîner eût suffi jadis à Henriette et à sa
+tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent coeur,
+et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrière, en son
+langage pittoresque et plein de détails douloureux et vrais, lui
+révélait les vertus d'habitude et les résignations quotidiennes du bon
+peuple, si vaillant, si ingénieux dans sa misère.
+
+Le jour tombait, quand on leur servit le café. Ils sortirent du
+restaurant. Les flammes blêmes du gaz s'allumaient sur le couchant
+rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement,
+avec un geste confiant et conjugal, il éprouva une sensation très
+douce.
+
+Mais un cocher de Victoria, arrêtant son cheval au bord du trottoir,
+leur fit signe.
+
+--La soirée est bien belle, dit l'étudiant. Si nous allions faire un
+tour au Bois?
+
+--Oh! oui, s'écria joyeusement la grisette. C'est si bon de voir de
+vrais arbres!
+
+Elle lui avoua qu'elle ne s'était pas promenée quatre fois dans sa
+vie, peut-être, en voiture découverte. Aussi elle s'en amusa d'abord
+beaucoup et bavarda comme une gamine.
+
+La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En été,
+le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un
+panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles
+allaient dîner, en respirant le «bon air», sur les fortifications.
+
+--Mais, n'est-ce pas, disait-elle, tant qu'il y a des cloches à melons
+et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne?
+
+Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages très laids, au
+Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussière,
+et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway!
+Mais, le soir, cela devait être charmant.
+
+Ils arrivèrent, à la nuit close, au rond-point de l'Arc de Triomphe,
+et lorsque Henriette aperçut devant elle, sous le vaste ciel étoilé,
+la large et ténébreuse avenue de l'Impératrice, où d'innombrables
+lanternes de voitures glissaient comme d'énormes feux follets, elle
+poussa un long soupir d'admiration et se tut, émerveillée.
+
+Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle
+la retirait, il craignit d'abord une résistance. Mais Henriette se
+déganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et, à ce premier
+contact, ils eurent un frisson de volupté. L'air fraîchissait, un
+souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le
+roulement de toutes les voitures en marche, où le trot rythmique des
+chevaux mettait une cadence confuse, les berçait mollement, et ils se
+sentaient emportés comme par un flot. Alors le jeune homme se pencha
+vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur: «Je vous aime!»
+Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le
+sien, tendre et pensif.
+
+Henriette songeait. Cette heure était la plus exquise, mais aussi la
+plus grave de sa vie. Tout à l'heure, Armand la reconduirait jusqu'à
+sa maison, dans Vaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille
+tante n'était pas là; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque
+dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force
+de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir même, ou demain, ou plus
+tard,--qu'importe!--elle allait être à lui.
+
+Hélas! elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce
+jeune homme, qu'elle jugeait à présent bien plus innocent qu'elle
+n'avait cru naguère, était épris d'elle, sans doute. Mais combien de
+temps l'aimerait-il? Elle n'avait à lui donner que sa jeunesse et
+son pauvre coeur. Certainement, il aurait bientôt honte d'une amie si
+simple, si «ordinaire». C'est seulement dans les contes de grand'mères
+que les princes Charmants épousent les Peau-d'Âne et les Cendrillons.
+Dût-elle même lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher à
+elle par un sentiment durable, malgré tout, il faudrait, tôt ou tard,
+se séparer.
+
+C'était l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois
+belles années de folie avec un amant aux mains blanches, et puis,
+adieu pour toujours! Non! ce n'était pas sage, ce qu'elle faisait
+là. Un jour, elle serait quittée comme les autres, ses camarades
+d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes,
+les coquettes, étaient devenues de «vilaines femmes». Quelques-unes,
+plus raisonnables, avaient fini par se marier avec un homme de leur
+condition, un ouvrier vulgaire et mal embouché, qui faisait le lundi
+et, quelquefois, les battait.
+
+Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destinée n'était-elle
+pas, après tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La
+jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie à trimer!
+Heureuses celles qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal,
+quelques brèves joies dans leur avril, un gentil roman! Henriette
+devait même s'estimer une des plus favorisées; car, au moins, elle
+était jolie, assez jolie pour plaire à ce beau jeune homme qui lui
+serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou
+des paroles brûlantes. Comme tout la séduisait, comme tout flattait
+ses délicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant
+de riche, au teint mat et pur, à la voix caressante, aux élégantes
+attitudes!
+
+Il ne se doutait pas qu'il fût à ce point désiré, le maladroit
+débutant, l'écolier d'amour, trop content déjà de toucher cette chair,
+de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui
+montait son désir était encore plus enivrée que lui. Elle aurait
+voulu l'embrasser, l'étreindre, le respirer comme un bouquet. Elle
+se contraignit longtemps; mais enfin, n'y tenant plus, après s'être
+assurée, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le
+défilé des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement
+ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, et les deux amants,
+inaperçus dans la foule nocturne, échangèrent leur premier baiser sous
+la solennelle rêverie des étoiles.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit.
+
+Il revint du fond de Vaugirard, enivré de son premier triomphe
+d'amour, et, par la claire nuit de mai, ses pas victorieux éveillaient
+les échos des rues silencieuses.
+
+L'inoubliable soirée! Il était encore, par le souvenir, confondu de
+son audace. Était-ce bien lui qui avait osé demander à Henriette de
+monter chez elle? Était-ce bien lui qu'elle avait guidé, en le tenant
+par la main, à travers l'escalier ténébreux?
+
+Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles étaient pourtant bien
+pauvres, les deux chambres au quatrième étage. Bien laide, cette salle
+à manger exiguë, qu'encombraient un poêle à tuyau coudé, une table
+ronde, une machine à coudre et le lit-canapé, replié dans un coin,
+de la vieille tante absente. Bien misérable aussi, le réduit de la
+grisette, où deux images coloriées,--Gambetta et Garibaldi,--souvenir
+des opinions politiques du défunt père, faisaient bon ménage avec le
+crucifix de cuivre et le rameau de buis flétri, suspendus au-dessus de
+l'étroite couchette.
+
+Mais, dans ce taudis de misère, Armand avait vu s'ouvrir pour lui un
+paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystère révélé,
+et il emportait dans ses vêtements, sur ses mains, dans sa barbe
+naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui,
+tout à l'heure, dans un charmant désordre, les yeux brillants de
+bonheur et de larmes, l'enlaçait sur le seuil pour le retenir un
+dernier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du départ.
+
+Les amants s'étaient promis de se revoir le plus tôt possible. Mais
+Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle à l'avenir. En
+y consentant, elle avait même commis une grave imprudence. S'il ne
+s'était agi que d'elle, ah! mon Dieu, elle se serait pas mal moquée
+des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientôt
+revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis; et c'était
+une excellente femme, qu'elle respectait et à qui elle ne voulait pas
+faire de peine.
+
+Armand devait donc, sans retard, se mettre en quête d'un abri pour
+ses amours. Par bonheur, sa bourse d'étudiant studieux et rangé était
+assez bien garnie; mais il n'en était pas moins embarrassé, dans son
+ignorance des ressources de Paris en pareille matière. Il prit le
+parti de s'adresser à l'un de ses camarades de l'École de Droit, nommé
+Théodore Verdier.
+
+Cet aimable garçon, un peu plus âgé qu'Armand, avait l'habitude de le
+plaisanter sur ses moeurs austères, et parfois l'appelait en riant:
+«Mademoiselle Bernard». Il demeurait, lui aussi, chez ses parents.
+Mais c'était un fils trop chéri, à qui l'indulgence maternelle
+laissait toute liberté, et qui, naturellement, en abusait. Déjà
+répandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes,
+faisait des vers selon la dernière formule décadente, paraissait à
+Bullier le «jour chic», était même fameux dans plusieurs tavernes
+style Louis XIII où des femmes trop bruyantes servaient d'exécrable
+bière; et, quoiqu'il fût bien élevé et sût garder, quand il le
+fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord éveillé
+chez Mme Bernard des Vignes une méfiance instinctive, et souvent elle
+avait dit à son fils:
+
+--Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais
+sujet.
+
+Dès le lendemain de son aventure, Armand courut chez Théodore Verdier,
+et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrième
+rime en «erbe» pour un sonnet inflammatoire, destiné à rendre rêveuse
+une forte brune du nom de Flo,--abréviation de Florestine,--laquelle
+embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue
+Monsieur-le-Prince, décorée dans le goût japonais et fréquentée par un
+groupe de jeunes poètes symbolistes.
+
+Théodore accueillit par un joyeux éclat de rire la demi-confidence que
+lui fit, en rougissant, son camarade.
+
+--Bravo! «mademoiselle»! s'écria-t-il. Tous mes compliments!...
+Tu tombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernière maîtresse
+était précisément en puissance de jaloux, et si notre asile
+d'autrefois--quartier lointain, maison discrète--est encore
+disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir ça.
+
+C'était une chambre assez vaste, propre, suffisamment meublée, où
+l'air et la lumière pénétraient par deux fenêtres donnant sur une des
+larges avenues qui environnent les Invalides, «une chambre d'officier
+supérieur», suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent
+affaire à des militaires. Sur le conseil de Théodore, Armand fit
+enlever de la muraille un affligeant «chromo» représentant M. Thiers
+désigné, par trois cents bras de députés, comme le libérateur du
+territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre
+plus intime et plus confortable, deux lampes, un tapis, quelques
+plantes vertes; puis, ayant payé le premier mois d'avance et après
+avoir remercié son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de
+s'être assuré de ce gîte.
+
+La concierge lui remit la première lettre d'Henriette.
+
+Bonne nouvelle! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle désirait chez
+Paméla, la grande couturière; elle y entrerait dès le lendemain,
+mardi.--Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle était bien contente
+aussi de n'avoir plus à reparaître chez Mme Bernard, car elle n'aurait
+pu revoir la mère d'Armand sans mourir de honte.--Si, à huit heures et
+demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand était libre,
+elle le rejoindrait sous les arcades de la rue de Rivoli, devant
+l'Hôtel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et
+de caresse qu'Armand lut avec un délicieux battement de coeur et
+sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indépendante et de
+l'écriture de nourrice.
+
+Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mère ne s'étonnât point
+de le voir changer d'habitudes, il mentit, hélas! pour la première
+fois de sa vie, inventa le prétexte d'une conférence, d'une réunion
+d'étudiants; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous.
+
+Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre
+atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les élégantes.
+Mais, dès que le repas fut terminé,--les ouvrières étaient
+nourries,--elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié
+sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et,
+filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand
+l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince
+silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant
+leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme
+en rêve, vers leur nid d'amour.
+
+Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les
+soirs et ils vécurent des heures enchantées.
+
+Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la
+joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de
+colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas
+seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les
+rêves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise.
+Elle était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque,
+quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le
+souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans
+le sang et vous enveloppe le coeur. Tout émouvait l'étudiant, tout
+le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de
+jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si
+frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait
+un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de
+généreuse pitié, pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul
+et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on
+donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se
+jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie.
+
+Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse
+faculté de ne vivre que pour l'heure présente, avec cette insouciance
+pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour,
+l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y
+aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant,
+elle en jouissait éperdument, de ce bonheur. Et il était tel que,
+parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un
+grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût
+ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un
+mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile.
+
+Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission
+craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu
+se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté,
+et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais
+d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment
+d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire,
+quand elle avait lâché un «mon chéri», ou même un «mon trésor», qui
+sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle
+était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune
+homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle
+avait si peur de n'être pas assez «comme il faut» pour lui! Malgré
+la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien
+souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main
+d'aristocrate; elle la considérait longuement, avec la sensation
+de toucher quelque chose de très rare, d'extraordinaire, et elle
+finissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un
+délicat, un respectueux baiser.
+
+Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie,
+l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une
+fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait
+de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la
+protéger.
+
+Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur
+enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eût pour milieu et
+pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses
+profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les
+planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient
+leurs légions étincelantes.
+
+Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et
+Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards
+de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files
+d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme
+des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les
+écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur
+de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille,
+quel silence! Enlacés, marchant à pas très lents, délicieusement las,
+les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur
+bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait
+s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur
+semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les
+hauts édifices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant
+ses fleurs de lumière, poussaient en même temps qu'eux un immense
+soupir de joie et de volupté.
+
+
+
+
+IX
+
+
+C'est à ce beau rêve qu'Armand venait d'être brusquement arraché.
+
+Sa mère savait tout, sa mère admirable, qu'il aimait de tout son
+coeur, mais dont il connaissait bien le caractère jaloux, les
+sentiments despotiques et passionnés. Il eut la prévision que ce
+serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir.
+
+En effet, la lutte s'engagea tout de suite.
+
+Un peu avant l'heure du dîner, Armand, selon son habitude, alla
+rejoindre sa mère dans son boudoir. Il y entra, pour la première
+fois, ce jour-là, les yeux baissés, le front lourd, le coeur plein
+d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit Mme Bernard assise à
+sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revécut, dans
+un éclair d'imagination et de mémoire, toute son heureuse enfance;
+et, ne pouvant supporter l'idée qu'il y avait un obstacle, un rempart
+entre sa mère et lui, et qu'il n'était plus le fils unique et bien
+aimé d'autrefois, il s'élança vers elle, les bras tendus, les mains
+tremblantes, avec un regard qui demandait pardon.
+
+Mais elle l'arrêta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta
+un «non, je t'en prie», qui rappela le jeune homme à la douloureuse
+réalité et lui glaça le sang dans les veines.
+
+Le domestique ayant annoncé que le dîner était servi, ils passèrent
+dans la salle à manger et se mirent silencieusement à table.
+
+Ce repas du soir avait toujours été pour eux un bon moment. Ils y
+parlaient des menus faits du jour, faisaient des projets pour le
+lendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce
+jour-là, deux convives invisibles, la colère et la honte, avaient pris
+place à la table de famille. Le fils et la mère touchèrent à peine aux
+plats qu'on leur servit, et ne s'adressèrent pas une parole.
+
+Ils revinrent au boudoir, où deux lampes, allumées trop tôt,
+brillaient faiblement dans le crépuscule triste des longs jours; et
+quand le domestique, après avoir servi le café, les eut laissés seuls,
+Mme Bernard rompit brusquement le silence et dit à son fils, d'une
+voix amère:
+
+--Tu vas, ce soir, à ta conférence, n'est-ce pas?
+
+Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans
+l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble:
+
+--Ma mère!...
+
+Alors, Mme Bernard éclata.
+
+--Va, s'écria-t-elle en tremblant d'indignation, va retrouver ta
+maîtresse! Désormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car
+tu m'as menti, tu m'as indignement trompée! Ah! cela commence bien,
+tes amours! Cette fille t'a déjà fait commettre une bassesse. Je
+frémis en me demandant ce que cette malheureuse fera de toi, et
+jusqu'où elle pourra te mener. Va la retrouver, mon garçon. Je ne te
+retiens pas.
+
+Mais elle s'interrompit en entendant son fils qui sanglotait.
+
+--Tu pleures! dit-elle d'une voix plus douce.
+
+Il se jeta à ses pieds, lui couvrit les mains de baisers et de larmes.
+
+--Pardonne-moi, ma mère chérie, murmura-t-il. Pardonne-moi, maman, de
+te faire de la peine... Mais, si tu savais!... Je l'aime!...
+
+Ce mot arrêta net, chez Mme Bernard, l'attendrissement qui commençait
+à la gagner.
+
+--Tu l'aimes! dit-elle,--et son accent vibrait d'une farouche
+ironie,--tu aimes ma couturière! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas
+sérieux. Tu es fou!... J'avais espéré, oui, j'avais eu la niaiserie
+de croire que tu passerais purement et fièrement ta première jeunesse,
+jusqu'au jour où je t'aurais marié à quelque belle jeune fille. Cela,
+c'était mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement.
+Pourtant, je n'étais pas déraisonnable. J'étais prête à comprendre, à
+excuser un entraînement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans,
+je le sais bien... Mais toi! toi! suivre le premier jupon venu! Faire
+attention à cette ouvrière, si commune, à peine jolie! Vraiment, je
+t'aurais cru plus dégoûté!... En voilà assez! Je compromettrais ma
+dignité de mère et d'honnête femme à parler plus longtemps d'une telle
+turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur
+ce sujet. J'ai même eu tort de m'emporter, de te faire des reproches.
+Laisse-moi espérer que tu ne tarderas pas à t'en adresser toi-même, et
+de plus sévères que les miens... Une drôlesse pour qui j'ai eu de la
+bonté! Une misérable petite intrigante que j'avais protégée, attirée
+chez moi, et qui débauche mon fils!... Non! Armand, ce n'est pas
+sérieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientôt, demain peut-être, quand
+tu auras un peu réfléchi, quand ton détestable caprice aura passé, tu
+rougiras d'avoir osé me dire que tu aimais cette fille!
+
+Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme! Comme elle avait tort
+d'offenser son fils dans son amour! Déjà, il n'était plus à ses
+genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de
+petit enfant. Tout frémissant, il s'était relevé, et, respectueux,
+mais les yeux secs, la voix enrouée:
+
+--Je t'en supplie, ma mère, lui disait-il, ne parle plus ainsi! Tu ne
+connais pas la pauvre fille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque
+je ne puis la défendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je
+suis le premier...
+
+Mais il ne put achever sa phrase. Mme Bernard venait d'éclater d'un
+rire insultant, épouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille,
+hautaine, impérieuse, le regard noir et méchant:
+
+--Plus un mot là-dessus, ordonna-t-elle, entendez-vous, mon fils?--Et
+ce «vous», qu'elle lui disait pour la première fois, frappa le jeune
+homme comme un coup de couteau.--Plus un mot là-dessus! Je vois que
+vous êtes encore plus dupé, plus aveuglé que je ne supposais. Gardez
+pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous
+attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais être en retard.
+
+Et laissant Armand prostré de douleur, Mme Bernard s'enfuit dans sa
+chambre à coucher.
+
+Elle y resta assez longtemps, dans les ténèbres. Elle sentait monter,
+gronder, dans son coeur et dans son cerveau, un soulèvement de colère,
+une tempête de haine contre cette Henriette, contre cette femme de
+rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de
+son fils. A présent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de
+l'ouvrière, son air de réserve, sa grâce naturelle. Non! cette petite
+n'était ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, être aimée.
+Cette pensée remplissait de rage la mère au coeur exigeant, la veuve
+autrefois dédaignée par son mari. Elle détestait Henriette comme une
+ennemie, comme une rivale.
+
+Alors, pendant quelques instants, Mme Bernard des Vignes, la femme
+pieuse et bien élevée, qui avait vécu dans le monde et brillé jadis à
+la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartène, la fille
+du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le
+sang brûlé de rancune et prompt à la _vendetta_. Si, par impossible,
+elle avait vu paraître à ses yeux, en ce moment, la maîtresse de son
+fils, elle se serait jetée sur elle comme une bête furieuse; et lui
+aurait balafré le visage d'une croix au stylet.
+
+Ce désir affreux la réveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le
+chassa avec horreur, eut dégoût et pitié d'elle-même. Puis elle pensa
+tout à coup à son fils avec une soudaine indulgence, une faiblesse
+toute maternelle. Elle avait été trop sévère. Il faut que jeunesse
+se passe. Son Armand était bon, l'aimait, malgré tout. Quand même il
+aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer.
+D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand eût été le premier
+amant de cette fille. Une ouvrière en journées, allant où elle veut,
+sortant quand elle veut! A Paris! Allons donc! Son fils se lasserait
+vite d'une pareille liaison. Les goûts, les habitudes de cette
+faubourienne le choqueraient tôt ou tard.
+
+Qui sait? C'est peut-être déjà fait. Et puis, n'est-il pas capable
+de sacrifier ce caprice au repos de sa mère? Mais oui, cent fois oui!
+Peut-être y songe-t-il déjà? Peut-être, tandis qu'elle se désole,
+est-il encore là, à deux pas d'elle, dévoré de regrets, le pauvre
+enfant! et prêt à promettre, à jurer que c'est bien fini?
+
+Grisée de cette subite espérance, elle retourne, elle court à son
+boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant
+les journaux du soir:
+
+--Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, espérant qu'on lui
+dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa
+chambre.
+
+--Oui, madame, lui répond la voix froide du laquais. Monsieur Armand
+est sorti, il y a un quart d'heure.
+
+Profondément découragée, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa
+chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble--et
+c'est une sensation presque physiquement douloureuse--que quelque
+chose s'est écroulé et brisé dans son coeur. Sur le panneau, devant
+elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande
+toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait
+peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle
+voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi
+donc lui passe-t-il par la tête, le prélude de cette valse de
+Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des
+Tuileries?...
+
+Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser à autre
+chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur
+la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait
+tressaillir.
+
+Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, où il commande
+une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé
+général, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les
+Pavillons-Noirs.
+
+M. de Voris! Comme elle a été dure pour ce noble soldat, pour
+ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa
+respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché
+de son coeur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé
+loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce climat meurtrier, dans
+cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Un
+de ces jours,--oh! c'est affreux!--elle apprendra que ce héros qui
+l'a tant aimée est mort là-bas dans les fétides marécages, lentement
+consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et
+mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est
+elle qui a désespéré M. de Voris, pour se dévouer toute à ce fils
+ingrat qui l'abandonne aujourd'hui.
+
+Ah! cruel enfant!
+
+Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal
+sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure,
+le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble
+pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie.
+Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel
+murmure. Et Mme Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure,
+quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une
+maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à
+coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes.
+
+Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des
+forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de
+liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa
+mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé!
+
+
+
+
+X
+
+
+Des jours, des semaines ont passé, et la douloureuse situation reste
+le même entre Mme Bernard et Armand.
+
+En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu
+revenir vers elle, les bras ouverts, elle n'a pas eu le coeur de le
+repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour
+l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne
+peut se défendre d'un frisson de répugnance au contact des lèvres
+de son fils, pourtant si fraîches sous la barbe légère. Elle croit
+y trouver, elle y trouve le goût des caresses de «l'autre», de cette
+femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne
+pas s'essuyer la figure. Quant à lui, lorsqu'il embrasse sa mère,
+il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce
+pâle visage, sur cette joue insensible qu'on lui présente d'un air
+contraint, presque résigné.
+
+Mme Bernard ne parle plus à son fils de sa liaison. Elle ne prononce
+jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fierté
+maternelle? Par politique aussi, peut-être. Elle craint d'irriter le
+jeune homme, d'augmenter encore la désunion qui s'est mise entre eux;
+elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui
+parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense
+qu'à cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de
+sa mère il soupçonne un double sens, une allusion, croit découvrir une
+plainte ou une ironie.
+
+Un moment est surtout pénible. C'est le soir, après le dîner, à
+cette même heure où ils ont eu leur première explication. Mme Bernard
+s'assied à son éternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de
+son ouvrage, elle dit à Armand d'une voix étouffée, où il y a de la
+crainte et de la prière:
+
+--Tu sors?...
+
+Le plus souvent, il répond doucement:
+
+--Non, maman.
+
+Car il a espacé ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce
+courage. Il a donné pour raison à son humble amie, qui consent à tout,
+accepte tout, les études de droit négligées depuis quelque temps à
+cause d'elle, un examen à préparer. Mais Mme Bernard semble ne
+savoir aucun gré à son fils de cette concession, qu'il juge héroïque
+cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au
+logis.
+
+D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire, ils échangent des paroles
+quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine
+même, que cet entretien d'où la confiance est bannie.
+
+Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire:
+
+--Adieu, maman, je vais travailler.
+
+Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans
+sa chambre.
+
+Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne
+peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable
+question: «Tu sors?» il est obligé de répondre: «Oui». Sa mère pousse
+alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse
+solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais fils.
+
+Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au
+rendez-vous, dès qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous
+les arcades et souriant de loin,--ah! il faut bien le dire,--tout
+était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables
+qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas
+l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa
+mère. Mais deux amants vraiment épris peuvent-ils garder longtemps un
+secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le coeur trop gros,
+il confia tout à Henriette.
+
+Elle fut consternée. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait
+trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante,
+cette belle dame aux yeux sévères, qu'elle avait offensée, après tout,
+et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils à l'obéissance
+et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait
+de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgré tous les
+obstacles. Néanmoins, il ne parlait jamais de sa mère qu'avec une
+grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui
+beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le décider à
+une rupture. A cette pensée, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir
+Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on éteignait le
+soleil!
+
+Cependant elle cachait ses craintes, s'efforçait de ne jamais montrer
+à son amant qu'un visage joyeux. Puis, il était si bon, si aimant. Peu
+à peu, elle se rassura. Enfin, une épreuve décisive--l'absence--lui
+permit de mesurer l'étendue de son pouvoir sur le coeur d'Armand.
+
+On était au commencement du mois d'août. L'étudiant venait de subir
+avec succès son deuxième examen de droit, et l'époque était venue où
+Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans,
+aller passer trois mois aux Trembleaux, propriété considérable qu'ils
+possédaient dans la Mayenne.
+
+Les deux femmes attendaient avec anxiété l'heure de cette séparation.
+C'était pour la mère un motif d'espérance, pour la maîtresse un sujet
+d'inquiétude.
+
+--S'il l'oubliait? songeait l'une, dans une minute de sombre joie.
+
+--S'il m'oubliait? se disait l'autre, le coeur soudain gonflé d'un
+sanglot.
+
+Armand avait doucement préparé Henriette à ce départ. C'était aussi
+cruel, aussi dur pour lui que pour sa maîtresse de renoncer aux haltes
+délicieuses dans le réduit d'amour, aux chères promenades à deux dans
+l'hospitalière bonté des nuits d'étoiles. Et comme il serait long,
+cet exil! Mais le fils soumis ne pouvait se dispenser d'accompagner
+sa mère, et, après une soirée d'adieux où furent échangées d'ardentes
+promesses et versées de bien douces larmes, il dut partir.
+
+Oh! comme elle s'ennuie, comme elle est triste, la pauvre Henriette,
+dans ce Paris sec et brûlé de la canicule, aux rues presque vides,
+aux maisons muettes et aveugles! Qu'elle est monotone, qu'elle est
+fastidieuse, cette interminable journée de travail dans l'atelier
+à l'atmosphère de bain russe, où les ouvrières en sueur chantonnent
+ensemble, à demi-voix, une bête et traînarde romance de café-concert!
+Aujourd'hui pourtant, la grisette n'a plus hâte de s'en aller, après
+le repas du soir. Personne ne l'attend sous les arcades. Où donc est
+son «chéri», à présent? Que fait-il? Pense-t-il à elle? Pour regagner
+sa demeure, elle prend encore par le plus long, par le chemin qu'elle
+suivait au bras d'Armand, par _leur_ chemin. Mais il a perdu tout son
+charme. Elle les trouvait si beaux, naguère, dans le soleil couchant,
+le décor triomphal de la place de la Concorde, le grand fleuve coulant
+sous le pont monumental, la vaste esplanade dominée par le gigantesque
+casque d'or des Invalides! Ce n'est plus qu'une fatigue pour elle,
+maintenant, ce long chemin à faire.
+
+A la nuit tombante, elle passe devant la maison où elle a vécu les
+seules belles heures de son existence. Elle s'arrête un instant, lève
+les yeux sur les volets fermés de _leur_ chambre. Ah! les âmes
+du Purgatoire doivent avoir ce regard-là devant la porte close du
+Paradis! Il lui semble qu'il y a une éternité qu'Armand est parti, et
+cependant--oui, elle compte sur ses doigts--cela fait seulement
+huit jours. Quand remonteront-ils encore tous deux, en s'embrassant,
+l'escalier obscur? Quand s'enfermeront-ils à double tour dans
+«la chambre de l'officier supérieur», comme le disait Armand par
+plaisanterie, en répétant le mot de la logeuse? Quand reverra-t-elle
+le meuble de velours rouge, revêtu d'ornements au crochet, et le
+Galilée de la pendule qui indique une sphère terrestre de son doigt
+de zinc doré? Quand reconnaîtra-t-elle, sur la muraille, dans leurs
+cadres piqués des mouches, la _Veille d'Austerlitz_ et les _Adieux de
+Fontainebleau_?
+
+Puis, comme les becs de gaz s'allument, elle se remet en marche.
+Parfois, un jeune lieutenant en bourgeois, qui vient du côté de
+l'École militaire et descend dans Paris en quête d'amour, ralentit
+le pas en croisant cette gentille Parisienne; mais, quand il voit ses
+yeux si tristes, il passe outre, sans tenter l'aventure. Et Henriette
+continue son chemin par les avenues désertes, où le souffle chaud
+du vent d'orage fait courir et voltiger autour d'elle les premières
+feuilles sèches, les feuilles mortes si mélancoliques du précoce
+automne de Paris.
+
+Elle s'étiolerait, elle finirait par tomber malade de chagrin, si,
+toutes les semaines, elle ne recevait une lettre d'Armand. Il ne peut
+la lui adresser chez elle, à cause de la vieille tante. Mais, chaque
+dimanche, Henriette, qui est libre ce jour-là, court chercher
+sa lettre, sa chère lettre, à la poste restante, devant le
+Petit-Luxembourg, et va bien vite la lire dans le jardin. Ah! les
+calicots endimanchés qui se promènent de ce côté-là peuvent se montrer
+en riant cette jolie fille, absorbée dans sa lecture. Henriette se
+soucie bien d'eux! Marchant lentement sous les marronniers à demi
+dépouillés, le long des terrasses florentines, devant des reines de
+marbre, elle lit, elle relit vingt fois les quatre pages où l'absent
+bien aimé a répandu toutes ses tendresses. C'est son soutien, son
+viatique, à la pauvre fille, cette lettre dont chaque mot lui caresse
+le coeur. Elle la gardera dans son corset toute la semaine, et la
+relira, chaque soir, avant de s'endormir.
+
+La grosse affaire, par exemple, c'est de répondre. Du Luxembourg,
+Henriette retourne chez elle, et, dans l'après-midi, pendant que
+la tante est aux vêpres, elle s'installe sur un coin de la table à
+manger, dispose le papier, la petite bouteille d'encre, choisit une
+plume neuve, la mouille entre ses lèvres, puis tombe dans une rêverie
+et ne sait que dire. Elle n'a plus tant de honte, à présent, de sa
+grosse écriture et de ses fautes d'orthographe. Armand lui a dit tant
+de fois qu'il les aimait, qu'il aimait tout ce qui venait d'elle!
+Mais, comme lui, elle ne saura jamais inventer ces jolis mots, ces
+mignonnes façons de dire: «Je t'aime!» Aussi les premières lignes de
+sa réponse sont toujours maladroites, embarrassées. Mais bientôt elle
+se laisse entraîner par son sentiment, elle écrit à son amoureux comme
+s'il était là, comme si elle lui parlait; et alors, au hasard de la
+plume, sans s'en douter, elle rencontre de saisissantes images, de
+charmantes trouvailles de style. Ainsi,--un jour qu'elle veut
+rassurer Armand, qui, presque jaloux dans son exil, lui a demandé avec
+inquiétude: «Es-tu vraiment bien à moi?»--elle répond, éloquente de
+passion: «Je suis à toi, mon bien-aimé, comme un couteau que tu aurais
+dans ta poche, bon pour tuer un homme ou pour éplucher un fruit».
+
+Comme elle serait heureuse, si elle savait à quel point, là-bas, aux
+Trembleaux, Armand languit et souffre d'être privé d'elle! Car le
+fidèle enfant, lui aussi, compte les journées et les heures. C'est
+à cause d'Henriette qu'il s'isole, qu'il refuse autant que possible
+d'aller aux fêtes des châteaux voisins, où sa mère voudrait qu'il
+parût. C'est avec le souvenir de sa chère petite amie qu'il s'enferme
+dans la vieille bibliothèque et marche de long en large devant les
+rayons poudreux, ou qu'il erre, pendant des après-midi entières, sous
+les hêtres solennels du grand parc. C'est parce que Henriette est
+loin qu'il n'aime plus ce beau paysage et cet ancien logis, qui lui
+rappellent pourtant les plus doux souvenirs de son enfance; c'est
+parce que Henriette est absente que le gracieux château de la
+Renaissance, dont l'élégante façade se mire dans un étang où nagent
+deux cygnes, semble à Armand lugubre et morne comme une prison ceinte
+de fossés.
+
+Quant à Mme Bernard des Vignes, elle est toujours malheureuse et
+troublée. Armand est pour elle plein d'égards, mais elle sent qu'il
+pense toujours à sa maîtresse, que cette séparation n'a rien changé à
+l'état de son coeur, que l'ennemie n'est pas vaincue. La mère jalouse
+en est désespérée. Plusieurs fois, en causant avec son fils, elle
+a essayé d'aborder de nouveau ce pénible sujet, d'y faire au moins
+allusion. Mais Armand s'est alors enfermé dans un silence respectueux
+et sournois, a seulement rougi et baissé les yeux.
+
+Cependant septembre a rempli les vergers de fruits mûrs. Les raisins
+se sont dorés sur les treilles. Octobre arrive avec ses brumes
+matinales. Il passe, il s'écoule. Déjà les arbres ont des feuilles
+jaunes. Puis, un matin, voici les pluies de la Toussaint, les pluies
+d'automne, lourdes et froides.
+
+Mme Bernard n'a plus de raisons à donner à son fils pour le retenir
+davantage à la campagne. Les cours de l'École de Droit vont rouvrir.
+Il faut revenir à Paris, rentrer dans l'appartement du quai Malaquais.
+
+Et, dès le lendemain du retour, la lutte sourde recommence.
+
+On vient de se lever de table; Mme Bernard s'assied à sa tapisserie.
+
+--Tu sors?
+
+--Oui, maman.
+
+Son fils est toujours l'amant de cette Henriette!... Oh! comme elle la
+hait!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Mais il s'agit bien d'amour aujourd'hui. Armand est malade, gravement
+malade! Armand est en péril de mort!
+
+Cela lui a pris, six semaines après son retour à Paris. Mme Bernard
+se rappelle parfaitement que, depuis quelques jours, il avait l'air
+inquiet, excité. Il a commencé par se plaindre de migraines, par
+porter à chaque instant sa main à son front, comme s'il lui devenait
+par trop pesant.
+
+--Qu'est-ce que tu as donc? lui disait sa mère effrayée. Tu as trop de
+couleurs... Je n'aime pas cela... Ce n'est pas naturel.
+
+Mais il répondait insoucieusement: «Bah! cela se passera», secouait sa
+belle chevelure comme pour chasser le mal, et, malgré les observations
+réitérées de sa mère, continuait à sortir le soir pour aller retrouver
+cette Henriette,--oh! cette fille!--et cela par la boue humide, par le
+temps pourri de décembre.
+
+Enfin, l'autre matin,--n'était-il pas encore rentré à plus de minuit,
+le malheureux enfant?--il a sonné Louis, le valet de chambre, dès le
+petit jour, et il lui a dit, en parlant avec effort:
+
+--J'ai passé une mauvaise nuit... Je ne suis pas bien, décidément...
+Allez chercher ma mère... J'ai soif, j'ai la fièvre... Oh! comme ma
+tête me fait mal.
+
+Aussitôt prévenue, Mme Bernard a passé un peignoir à la hâte et est
+accourue auprès de son fils. Il avait le visage très rouge, le front
+brûlant, et il grelottait sous les couvertures, claquant des dents,
+secoué de continuels frissons.
+
+La fièvre typhoïde! Si c'était la fièvre typhoïde! En ce moment,
+elle est à Paris, à l'état épidémique. Mme Bernard a lu cela dans
+les journaux, elle s'en souvient maintenant. Et l'affreuse maladie
+s'attaque surtout aux très jeunes gens, est particulièrement
+redoutable pour les personnes affaiblies. Si c'était cela? Seigneur,
+mon Dieu! Si c'était cela?
+
+Mme Bernard se pend aux sonnettes. La maison est sens dessus dessous.
+
+--Léontine! crie-t-elle à la vieille femme de charge qui arrive en
+boutonnant son corsage. Léontine, vite, sautez dans un fiacre!...
+Allez chercher le docteur Forly. Qu'il vienne tout de suite, tout de
+suite!
+
+Et elle reste là, impuissante, ne sachant que faire, regardant son
+fils qui se cache la tête dans l'oreiller et pousse de gros soupirs de
+souffrance.
+
+Enfin, au bout d'un quart d'heure, Léontine reparaît, suivie du
+médecin de la famille, qu'elle a eu la chance d'attraper juste au
+moment où il montait en voiture pour aller à son hôpital.
+
+C'est un vieux praticien aux façons méthodiques et un peu surannées,
+qui écrit solennellement en tête de ses ordonnances: «Je conseille»,
+et qui ne manque pas de terminer ses formules par les trois lettres
+cabalistiques M.S.A. (_misce secundum artem_). Mais il est fameux pour
+la sûreté de son diagnostic, pour son coup d'oeil médical.
+
+Il s'assied auprès du lit en ôtant ses gants avec lenteur, tâte le
+pouls du malade, l'examine, l'interroge, puis il se lève, en déclarant
+d'une voix cordiale:
+
+--J'en ai vu bien d'autres. Nous viendrons bien à bout de ça.
+
+Mais sa bonne humeur sonne faux, et dès qu'il a tourné la tête, Mme
+Bernard a vu qu'il fronçait le sourcil. Haletante, elle l'entraîne
+dans la chambre voisine.
+
+Oh! l'horreur! C'est bien ce qu'elle redoutait! C'est la fièvre
+typhoïde! Le vieux et prudent médecin est forcé de l'avouer à Mme
+Bernard, dans l'intérêt du malade, pour qu'on ne néglige aucune
+précaution. Et la maladie, ajoute-t-il, se déclare avec une extrême
+violence. Puis il rédige ses prescriptions et promet de revenir dans
+quelques heures.
+
+Et, depuis dix jours, dix épouvantables et mortels jours, la fièvre
+augmente, le malade s'affaiblit. Et le petit thermomètre que sa mère
+lui met d'heure en heure sous l'aisselle,--oh! le pauvre enfant! le
+moindre mouvement l'épuise!--l'impitoyable thermomètre marque toujours
+d'effrayants degrés de température. Trente-neuf! Quarante! Quarante et
+un! Et, au delà, ce sera la mort! Mais ces médecins sont donc tous des
+ânes bâtés! Ils ne peuvent donc rien! Jusqu'à ce docteur Forly, en qui
+Mme Bernard avait toute confiance! S'il se trompait, pourtant? S'il
+manquait de prudence,--ou d'énergie? Il revient à présent plusieurs
+fois par jour, le docteur, et il a toujours l'air plus sombre, et il
+ordonne son éternel sulfate de quinine. Des doses énormes! Si c'était
+trop,--ou pas assez? Ce traitement par les bains glacés dont on parle
+tant, qui a fait des miracles, à ce qu'il paraît, pourquoi le docteur
+Forly n'en essaye-t-il pas? Mme Bernard veut voir d'autres médecins,
+appeler au secours les célébrités, les grands guérisseurs.
+
+Il en vient trois à la fois, enveloppés de lourdes pelisses, dans
+leurs coupés confortables. Et la mère en détresse veut voir luire
+l'éclair du génie dans leurs yeux fatigués, sur leurs faces mornes de
+savants; elle veut prendre confiance dans la grosse rosette de
+leur boutonnière, dans leurs titres ronflants de professeurs et
+d'académiciens, dans leurs noms connus de toute la France. Mais, dès
+qu'ils sont en présence du malade, elle épie et découvre sur leurs
+visages cette légère moue, cette grimace presque imperceptible qu'elle
+connaît chez le docteur Forly et qui lui donne froid dans les os. Les
+médecins passent gravement au salon pour se consulter entre eux, et,
+derrière la porte fermée, elle écoute, raide d'angoisse, le murmure
+confus de leurs voix. Sainte Vierge! si tout à l'heure ils pouvaient
+lui affirmer qu'Armand n'est pas en si grand péril, qu'ils répondent
+de sa vie! Ah! quelle joie! A en mourir! Mais non. Ils reparaissent
+avec leur air de sphinx, leur physionomie murée. Elle n'obtient d'eux
+que des phrases banales: «Il faut attendre... Une réaction favorable
+peut se produire...», et quelques froides paroles d'espoir. Misère de
+misère! Est-ce que son fils va mourir?
+
+Car il va plus mal, elle s'en aperçoit bien. Les accès de délire sont
+continuels. Dans cette chambre surchauffée et puant la pharmacie,
+Mme Bernard passe des journées de vingt-quatre heures, tenue toujours
+éveillée par l'épouvante, au chevet de ce lit qui semble exhaler une
+vapeur de fièvre et dans lequel le malade s'agite et gémit faiblement.
+Les nuits surtout sont terribles. Courbée dans son fauteuil par la
+fatigue et la douleur, la pauvre femme tâche quelquefois de prier.
+Car, tout d'abord, devant son enfant en danger, la Corse avait
+retrouvé, au fond d'elle-même, toutes les dévotions italiennes de son
+enfance. A Saint-Thomas d'Aquin, on dit chaque jour plusieurs messes
+pour Armand, et Léontine court sans cesse à travers Paris pour faire
+brûler des cierges à tous les saints spéciaux, à tous les autels
+privilégiés. Mais voeux ni neuvaines n'ont donné aucun résultat, et
+Mme Bernard, qui, dans ce moment même, roule distraitement entre ses
+doigts un chapelet bénit par le Pape, a le coeur soulevé de révolte et
+de blasphème.
+
+Quelquefois, quand le malade s'apaise, c'est, dans la chambre funèbre,
+à peine éclairée par la lueur pâle de la veilleuse, un silence noir,
+épais, profond. Seule, la vieille pendule de Saxe, sur la cheminée,
+fait entendre sa palpitation rapide. Tic-tac, tic-tac, tic-tac,
+tic-tac. Et, machinalement, Mme Bernard l'écoute. Comme le temps va
+vite! Comme elles courent, les secondes haletantes! Comme elles se
+précipitent! Et vers quel but inconnu? Tic-tac, tic-tac, tic-tac.
+Quelle est donc l'heure fatale qu'elles ont tant de hâte d'atteindre?
+tic-tac, tic-tac, tic-tac. Qui donc les attend au rendez-vous vers
+lequel elles galopent de ce train enragé?--Si c'était la mort?
+
+Mais, brusquement, Mme Bernard s'est levée. Son fils vient de remuer
+un peu, il a fait entendre une plainte légère. Elle se penche sur lui,
+anxieuse, avec un geste qui le couve.
+
+--Comment te sens-tu, mon petit Armand?... As-tu soif, mon mignon?...
+Que veux-tu?... Dis, je t'en prie!...
+
+Le malade au maigre visage, à la barbe sèche, aux narines pincées,
+ouvre alors ses yeux qui regardent sans voir, ses yeux démesurément
+agrandis par la fièvre, et, du fond de son délire, dans un murmure
+à peine distinct, dans une sorte de soupir où il y a encore de la
+tendresse, il exhale un nom de femme:
+
+--Henriette!
+
+Mme Bernard étouffe un cri de fureur. Henriette! Il pense encore à
+cette Henriette! Il la revoit dans ses cauchemars; il l'appelle dans
+son agonie! Mais s'il meurt, c'est elle qui en sera cause. Oui! c'est
+elle, la débaucheuse, la libertine, qui s'est emparée de ce misérable
+enfant par les sens, qui l'a mis en folie, épuisé d'amour, et qui l'a
+livré sans force, éreinté, vidé, à la peste qui passait! Les médecins
+l'ont déclaré. La maladie a trouvé chez Armand un terrain trop
+favorable. Il était anémié, exsangue, quand il a pris cette fièvre.
+Sans cela, il serait déjà en convalescence, guéri, sauvé! Et elle,
+la mère, il faut qu'elle entende son fils moribond appeler cette
+Henriette! N'est-ce pas à faire bouillir le sang? Oh! la fille
+maudite! Oh! la chienne qui lui a tué son enfant!
+
+
+
+
+
+XII
+
+
+Cependant les amis de la famille Bernard des Vignes ont eu
+connaissance de la maladie d'Armand. Un groupe important de la société
+parisienne, le monde du second empire, où Mme Bernard est fort estimée
+et respectée, s'est ému de cette triste nouvelle et s'empresse de
+faire parvenir ses témoignages de sympathie. A chaque instant, des
+voitures s'arrêtent devant la maison du quai Malaquais. Le valet de
+pied saute lestement du siège, entre chez la concierge, demande des
+nouvelles et dépose une carte.
+
+La belle maison datant du siècle dernier, où demeurent les Bernard,
+n'est pas pourvue, comme c'est la mode aujourd'hui, d'une espèce de
+régisseur insolent, qui lit le journal et se chauffe les tibias
+dans un salon à vitrine, où triomphent le chêne sculpté du faubourg
+Saint-Antoine et les turqueries au rabais du Bon Marché. Elle se
+contente d'une loge du «vieux jeu», où se bombe, au fond d'une alcôve,
+l'édredon rouge d'un lit conjugal et que parfument, deux fois par
+jour, des préparations culinaires dont l'oignon est certainement la
+base. La concierge, la mère Renouf, est en parfaite harmonie avec
+l'apparence intime et patriarcale de son habitation. Cette grosse
+maman, sur le retour de l'âge, dont le mari, garçon de bureau dans un
+ministère, cire les escaliers tous les samedis, est presque toujours
+seule à garder la maison, et, pour charmer l'ennui de ses fonctions
+sédentaires, elle élève et soigne avec amour, dans une cage accrochée,
+le jour, près de la porte de la loge, et, la nuit, au-dessus du poêle,
+plusieurs dynasties gazouillantes de canaris et de chardonnerets.
+
+Aux personnes, maîtres ou domestiques, qui viennent s'informer auprès
+d'elle de l'état d'Armand Bernard, la mère Renouf ne se borne pas
+à communiquer le bulletin médical, ainsi que le feraient, avec
+une réserve diplomatique, les hautains fonctionnaires, les
+portiers-gentilshommes de l'avenue de l'Opéra ou du boulevard
+Haussmann. Mais, bavarde et sensible, elle corrige la sécheresse de ce
+document par quelques réflexions de son cru, et s'attendrit, en style
+de concierge, sur les anxiétés maternelles de Mme Bernard et sur les
+souffrances du jeune et intéressant malade.
+
+C'est dans la loge de la mère Renouf que, tous les soirs, en sortant
+de l'atelier, Henriette vient chercher des nouvelles d'Armand.
+
+La dernière fois qu'elle l'a vu, il était déjà très souffrant et
+il l'a laissée fort préoccupée, en promettant de lui écrire dès le
+lendemain. Mais un jour a passé, puis un autre, sans qu'elle ait vu
+arriver la lettre attendue. Cruellement inquiète, elle a pris alors à
+deux mains son courage et elle a franchi de nouveau, toute tremblante,
+le seuil de cette maison qui lui fait si grand'peur, de cette maison
+où sont l'homme qu'elle aime et la femme qui la hait.
+
+Henriette n'est pas venue là depuis plus de six mois. Elle espère que
+personne ne la reconnaîtra.
+
+Mais la mère Renouf a meilleure mémoire et dès qu'elle aperçoit
+l'ouvrière:
+
+--Ah! c'est vous, mam'zelle Henriette, lui dit-elle. Comme vous êtes
+devenue rare!... Vous venez sans doute savoir comment va le fils de
+madame Bernard?... Ah! pas bien du tout, le pauvre petit! Il paraît
+que c'est la fièvre typhoïde, décidément.... Eh bien, eh bien,
+qu'est-ce que vous avez donc?... Vous êtes toute pâle!... Ah! mon
+Dieu! elle se trouve mal!
+
+Henriette chancelle, en effet, frappée au coeur. La mère Renouf la
+fait vite asseoir dans sa bergère,--la large bergère où elle roupille,
+le soir, auprès de son cordon,--puis elle cherche son flacon d'eau de
+mélisse, ne le trouve pas, commence à perdre la tête. Mais la grisette
+qui défaille laisse alors tomber son front sur l'épaule de la brave
+femme, et, sans force pour contenir sa douleur, elle s'écrie, en
+fondant en larmes:
+
+--Armand!... Mon pauvre Armand!...
+
+Ah! la mère Renouf n'a pas besoin de plus amples confidences. Un
+moment stupéfaite, elle a tout compris à présent. Mais elle a bon
+coeur, la vieille! Elle a sans doute aimé tout comme une autre, dans
+son beau temps. Ça lui retourne les sangs de voir cette belle jeunesse
+qui a tant de chagrin, et elle fait de son mieux pour lui redonner un
+peu de courage.
+
+--Comment, mam'zelle Henriette? Monsieur Armand est votre bon ami! En
+voilà une sévère! J'ai bien peur, ma pauvre petite, que vous n'ayez
+fait là une grosse folie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit...
+Et, d'abord, il ne faut pas vous désespérer. Il est malade,
+c'est vrai, mais c'est jeune, ça a du ressort. Il guérira, je le
+parierais... Voyons! voyons! remettez-vous... Oui! je sais bien. Ces
+douleurs-là, ça fait beaucoup de mal, quand on a un sentiment... J'ai
+passé par là, et je n'ai pas toujours été une vieille ridicule qui
+élève des serins... Comment, vous pleurez toujours? Eh bien, ma foi!
+laissez couler l'eau. Après tout, il n'y a que cela qui soulage, ma
+pauvre enfant!
+
+Et la grosse maman, tout attendrie de voir pleurer cette jeune fille
+et bien près d'en faire autant, attira sur sa large poitrine la jolie
+tête désolée et se mit à la bercer avec douceur.
+
+Mère Renouf, vous n'étiez qu'une simple portière, et encore une
+portière comme on n'en tolérerait pas dans une maison qui se respecte.
+Votre loge empestait la cuisine à l'oignon et l'odeur chaude des cages
+d'oiseaux. Vous n'étiez qu'une vieille femme très commune et très
+vulgaire, et le nez compatissant que vous incliniez vers Henriette
+était tout barbouillé de tabac. Soyez pourtant bénie, mère Renouf!
+car sous votre camisole d'indienne jaune à petites fleurs il y avait
+quelque chose de plus rare qu'on ne croit généralement, un coeur
+indulgent et bon. Et grâce à vous, cette enfant du peuple, cette
+pauvre amoureuse, dont la faute était si pardonnable et à qui la
+dureté des lois sociales refusait la consolation d'embrasser son amant
+à l'agonie, put du moins reposer un instant son front lourd de douleur
+sur un sein de femme et y sentir palpiter un peu de maternelle pitié.
+
+Tous les soirs, Henriette vint donc prendre des nouvelles d'Armand
+chez la mère Renouf. Elle y venait après avoir fait sa journée. Car
+c'est ainsi pour les pauvres. On a beau avoir son plein coeur de
+chagrin, il faut quand même travailler, gagner sa vie. Par la boue et
+le brouillard de la nuit d'hiver, elle se hâtait sous les arcades
+de la rue de Rivoli, traversait le désert du Carrousel, et ceux qui
+voyaient, dans la lumière crue de l'électricité, filer cette grisette
+au pied vif et à la jupe troussée, pouvaient s'imaginer, hélas!
+qu'elle courait à un rendez-vous galant. Mais dès qu'elle arrivait sur
+le pont des Arts, Henriette ralentissait le pas. Là-bas, sur le quai,
+à une fenêtre qu'elle connaissait bien, elle distinguait de loin une
+faible lueur. C'était là que son bien-aimé se débattait contre la
+mort. Alors elle était envahie d'une lâcheté subite et s'attardait
+pour reculer le moment où elle entrerait chez la mère Renouf. Les
+dernières nouvelles étaient si effrayantes! «Fièvre intense. Le malade
+est très agité». Qu'allait-elle encore apprendre de sinistre et de
+désespérant?
+
+Et cela durait depuis dix jours, pendant lesquels la pauvre fille
+avait vécu comme enveloppée d'une atmosphère d'épouvante.
+
+Cependant, une des ouvrières de Paméla, qui jadis a eu la fièvre
+typhoïde et qu'Henriette a interrogée sur la terrible maladie, lui a
+dit que le danger de mort, après le neuvième jour, est, sinon tout à
+fait conjuré, du moins beaucoup moindre. C'est un préjugé populaire,
+mais l'espoir d'Henriette l'accepte passionnément. Elle veut croire,
+elle croit que la jeunesse d'Armand sortira victorieuse de la lutte,
+qu'il guérira, qu'il doit aller mieux déjà. Ce soir, c'est d'un
+pas plus assuré qu'elle court au quai Malaquais, c'est presque avec
+confiance qu'elle tourne le bec-de-cane de la loge.
+
+Grand Dieu! Sur la table ronde, à côté des cartes de visite
+amoncelées, elle ne voit pas cette feuille de papier, ce bulletin
+médical dont la vue seule la remplissait de terreur et sur lequel
+elle se jetait cependant avec une telle avidité! La mère Renouf, l'air
+navré, se lève de sa vieille bergère, baisse la tête, laisse tomber
+ses bras... Ah! c'est fini! Armand est mort!...
+
+Armand est mort! Un doigt invisible l'a désigné entre tous dans la
+foule humaine; une haleine mystérieuse a soufflé sur lui; et cet
+esprit lumineux, ce coeur brûlant d'amour, ce regard où flottait
+l'ombre de tant de beaux et doux rêves, ce foyer de jeunesse, cette
+flamme d'espérance, tout cela s'est éteint brusquement, comme tombe et
+s'éteint une étoile dans le sombre azur d'une nuit de septembre!
+
+Armand est mort! Dans deux jours, ses jeunes amis des écoles seront
+réunis autour de sa tombe ouverte. Théodore Verdier, sincèrement
+poète cette fois-là, lira quelques strophes émues, un touchant adieu.
+Ensuite les étudiants se disperseront à travers les allées humides
+et défeuillées du cimetière, en s'abandonnant à la fugitive tristesse
+dont est capable la jeunesse. Puis ils retourneront à leurs travaux ou
+à leurs plaisirs, et le souvenir du camarade disparu s'effacera peu à
+peu de leur mémoire.
+
+Armand est mort! Près des Invalides, on va suspendre un écriteau jaune
+à la porte d'une maison meublée. Dans peu de temps, «la chambre
+de l'officier supérieur», rendue à sa destination normale, sera
+encombrée, dans tous les coins, de sabres d'ordonnance et de paires
+de bottes éperonnées. Et la glace trouble, devant laquelle Henriette
+remettait son chapeau avant de partir, tandis qu'Armand la surprenait
+encore d'un dernier baiser sur la nuque, la glace verte et ridée ne
+gardera pas une trace de ces deux charmants visages.
+
+Armand est mort! Au delà des mers et des continents, là-bas, en
+Extrême-Orient, le général de Voris, dans sa maison de bambous,
+recevra, au bout de quelques semaines, le billet de faire part, maculé
+par les timbres de la poste et jauni par le chlore des lazarets; et
+il songera, plein d'une amère mélancolie, que la seule femme qu'il ait
+aimée l'a sacrifié à cet enfant qui ne devait pas vivre.
+
+Armand est mort! Près de l'oreiller où repose sa tête lourde et pâle,
+qui a retrouvé pour quelques heures, après le dernier soupir, une
+jeune et sereine beauté, sa mère, entourée de femmes en deuil, sa
+mère, effroyable à voir, se tord dans une douleur tragique et pousse
+des cris de bête qu'on égorge, des aboiements d'Hécube; tandis
+qu'en bas, dans la loge, sur le lit d'où l'on a ôté l'édredon rouge,
+Henriette est étendue, le corsage ouvert, la figure molle de larmes,
+et s'évanouit pour la deuxième fois dans les bras de la bonne mère
+Renouf, qui lui mouille les tempes avec du vinaigre et lui parle en
+chantonnant comme à un enfant malade.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Après la mort d'Armand, ce fut, entre tous ceux qui connaissaient Mme
+Bernard des Vignes, une véritable conspiration de la pitié pour ne pas
+laisser la malheureuse mère seule avec son désespoir, pour l'entourer
+et la distraire. Elle recueillit alors le bénéfice de sa noble
+existence, toute d'honneur et de vertu, trouva des amitiés là où elle
+ne croyait avoir que des relations mondaines, découvrit des sentiments
+sincères en des femmes qu'elle avait jugées jusqu'alors très
+superficielles. La solitude où elle avait d'abord voulu s'enfermer,
+obéissant à un premier et farouche instinct, fut doucement violée par
+de touchantes sympathies. On sut lui parler de sa douleur sans lui
+faire du mal, y toucher d'une main légère. Moins fière depuis qu'elle
+était si malheureuse, elle apprécia la douceur de se plaindre et
+d'être plainte, de sentir des mains amicales se poser sur les siennes,
+d'abandonner son front sur l'épaule d'une confidente émue. On ne
+pouvait la consoler, mais on la calma du moins, on lui rendit la vie
+moins insupportable.
+
+Elle n'avait pas voulu qu'Armand fût transporté en province et enterré
+auprès de son père. C'était à Paris qu'elle avait encore quelques
+parents; c'était à Paris que, pendant la maladie de son fils, elle
+avait senti circuler autour d'elle un courant d'estime et d'affection.
+C'était donc là qu'elle vivrait dorénavant, puisqu'il fallait vivre;
+et elle ne voulait pas être éloignée de la sépulture de son cher
+enfant.
+
+Elle lui fit construire un tombeau très simple au cimetière
+Montparnasse, mais elle resta pendant assez longtemps tellement malade
+de chagrin et de fatigue, qu'elle ne put surveiller les travaux en
+personne, et quand, six semaines après le décès d'Armand, son cercueil
+fut retiré du caveau provisoire et déposé dans sa demeure définitive,
+Mme Bernard ne trouva pas encore la force et le courage nécessaires
+pour assister à la lugubre cérémonie.
+
+Mais, le dimanche suivant, se trouvant un peu moins faible, elle
+voulut aller prier, pour la première fois, sur la tombe de son fils,
+et, après avoir entendu la messe à Saint-Thomas d'Aquin, elle monta
+dans son coupé rempli de bouquets et de couronnes, et se fit conduire
+au cimetière.
+
+Elle avait tenu absolument à faire toute seule ce pèlerinage, s'était
+même opposée à ce que sa vieille Léontine l'accompagnât. Ayant pris
+des indications précises sur la place du monument, elle descendit de
+voiture, entra dans le cimetière, drapée de longs voiles noirs, les
+mains et les bras chargés d'hommages funèbres, chercha quelque temps
+sa route, puis, après avoir passé en revue plusieurs rangées
+de tombeaux, lut enfin de loin--avec quel horrible serrement de
+coeur!--le nom d'Armand Bernard gravé dans la pierre neuve.
+
+Mais, tout à coup, elle s'arrêta. Ses épaules courbées sous le poids
+du chagrin se redressèrent, et dans ses yeux cernés par tant de larmes
+une flamme de colère s'alluma.
+
+Quelqu'un l'avait précédée! Ses fleurs n'arrivaient pas les premières!
+
+Il y avait déjà sur la tombe d'Armand un petit bouquet de violettes
+de deux sous, qui ne devait être là que depuis peu de temps, car les
+humbles fleurs étaient encore toutes fraîches dans leur collerette de
+lierre.
+
+Mme Bernard des Vignes n'eut pas un instant de doute. Cela venait de
+cette Henriette!
+
+Depuis qu'Armand était mort, la malheureuse mère avait fait tout
+son possible pour ne plus songer à la maîtresse de son fils. Elle
+ne voulait garder de lui, dans son esprit, qu'une pure image, ne
+l'évoquer que paré de son innocence et de sa chasteté d'autrefois.
+Les six derniers mois de la vie d'Armand, son commerce avec une fille
+indigne de lui, la lutte qu'il avait soutenue contre sa mère à cause
+de cette Henriette, ce coup de folie sensuelle,--car ce n'était pas
+autre chose, évidemment,--tout cela souillait, flétrissait la mémoire
+de son fils, tout cela était trop pénible. Elle ne voulait plus
+y songer; elle y était presque parvenue.... Et voilà que ce passé
+honteux et détestable se dressait encore devant elle.
+
+Cette misérable, dont les baisers avaient peut-être été meurtriers
+pour Armand, osait déposer des fleurs sur sa tombe! Et de quel
+droit? A quel titre? Parce qu'elle l'avait aimé? Est-ce que cela peut
+s'appeler de l'amour, les ardeurs d'une gamine au printemps? Parce
+qu'elle l'aimait encore? Allons donc! Sensiblerie de grisette, qui n'y
+pensera plus dans un mois, dans quinze jours, et qui prendra un autre
+amoureux. Non! non! elle ne peut pas souffrir, elle, la mère au coeur
+percé des sept glaives, que ce bouquet reste à côté des siens! Sur
+cette pierre dont elle s'approche, débordante de sanglots et de
+prières, elle ne veut pas de l'hommage d'une coquine, qui est venue
+là, en pleurnichant à peine, le coeur plein de regrets impurs! Au tas
+d'ordures, au fumier, les fleurs obscènes!
+
+Et Mme Bernard se penche pour prendre les violettes et les jeter au
+loin; mais elle n'achève pas le geste commencé.
+
+Dépouiller une tombe! C'est presque un sacrilège. Si son fils la
+voyait!... Hélas! cette offrande a peut-être été très douce à celui
+qui dort là pour toujours. Qui sait si les premières fleurs qui ont
+orné son sépulcre ne lui sont pas plus chères que celles apportées par
+sa mère en deuil? Ah! la cruelle pensée!
+
+Mais Mme Bernard se rappelle, à présent, qu'elle est venue là pour
+prier. Elle se reproche de s'abandonner, dans un pareil lieu, à des
+sentiments de rancune. Elle se met à genoux, fait le signe de la
+croix, Oui! l'heure a sonné de tous les pardons. Oui! en pensant à
+son pauvre fils mort, elle devrait se souvenir seulement qu'il a été,
+pendant vingt ans, sa consolation, son orgueil et sa joie. Oui! elle
+devrait être plus indulgente pour cette jeune fille qui, après tout, a
+peut-être aimé sincèrement son Armand, qui, dans tous les cas, ne l'a
+pas encore oublié, puisqu'elle a posé là ces fleurs fidèles.
+
+Et quand Mme Bernard, après être restée longtemps en prière, se relève
+pour partir et jette au tombeau un long et dernier regard d'adieu, le
+bouquet d'Henriette est encore à la même place.
+
+Depuis lors, tous les dimanches, Mme Bernard revint au cimetière,
+et, chaque fois, elle put constater qu'Henriette avait apporté dès le
+matin son souvenir parfumé.
+
+Le temps passa. Avec les saisons, les fleurs varièrent; mais ce furent
+toujours celles de la flore faubourienne, celles qu'on vend dans les
+petites charrettes à bras, le long des trottoirs. Aux bouquets de
+violettes succédèrent les poignées de giroflées, les branches de
+lilas, les bottes de roses. Devant tant de constance, Mme Bernard
+désarmait peu à peu. Le sentiment de cette Henriette était-il donc
+plus fort, plus durable qu'elle n'avait cru? Pourquoi pas? Armand
+était si aimable, si séduisant! En s'attendrissant sur son fils mort,
+la mère devenait plus clémente pour celle qui l'avait aimé. Si, un
+jour, elle avait rencontré la jeune fille, peut-être se fût-elle
+jetée dans ses bras et l'eût-elle traitée en égale devant la douleur.
+Pourtant, à chaque bouquet nouveau, Mme Bernard éprouvait une sorte
+d'étrange dépit. Elle était toujours jalouse d'Henriette, jalouse de
+ses regrets et de son chagrin, et elle était encore sa rivale par les
+larmes.
+
+Cependant la ligue affectueuse qui s'était formée autour de Mme
+Bernard continuait son oeuvre. A la longue, on l'avait décidée à mener
+une existence moins cloîtrée, moins sauvage. Cédant à de patientes
+et gracieuses sollicitations, elle consentit à recevoir et à rendre
+quelques visites, à se mêler même parfois à de très étroites réunions.
+
+Il y avait déjà un an qu'Armand n'était plus. L'hiver était revenu.
+C'étaient des chrysanthèmes qu'Henriette apportait à présent, et Mme
+Bernard les trouvait souvent poudrées de neige.
+
+Un deuil comme celui de cette pauvre mère ne pouvait pas se consoler,
+mais il devenait, grâce au temps, moins aigu, moins âpre. Cette
+douleur, qui devait être éternelle, n'était plus continuelle.
+
+ _Oublier! oublier! c'est le secret de vivre!_
+
+a dit Lamartine dans un vers admirable qui exprime une amère vérité.
+Certes, Mme Bernard n'oubliait pas, mais enfin elle vivait.
+
+Quelques semaines après la messe de bout de l'an célébrée pour le
+repos de l'âme d'Armand,--oh! ce jour-là, quels torturants souvenirs,
+quelle plaie rouverte!--Mme Bernard apprit que le général de Voris
+était revenu du Tonkin.
+
+Il lui avait écrit, à propos de la mort d'Armand, une lettre
+exquise de tact et de sensibilité, puis il n'avait plus donné de ses
+nouvelles, et, de retour à Paris, il s'était borné à déposer une carte
+chez Mme Bernard.
+
+Mais bientôt celle-ci remarqua que plusieurs de ses amies prononçaient
+très souvent devant elle le nom de M. de Voris, et elle devina bien
+vite dans quelle intention. Le général l'aimait toujours, elle le
+sentait, elle en était sûre. Peut-être même n'était-il revenu en
+France que pour se rapprocher d'elle? Il la savait seule au monde.
+Il devait se dire que, maintenant, elle voudrait peut-être l'accepter
+pour consolateur et pour mari, et, dans le cercle dont elle était
+entourée, il avait sans doute discrètement converti quelques femmes à
+sa cause.
+
+Se remarier? Recommencer sa vie? La pauvre femme ne croyait guère que
+ce fût possible. Pourtant, comment n'être pas touchée par ce ferme et
+inaltérable amour, que rien n'avait pu lasser, qui avait résisté, bien
+que sans espoir, au temps et à l'absence? Oui! jadis, elle avait eu un
+tendre penchant pour M. de Voris. Hélas! que pourrait-elle aujourd'hui
+lui offrir en échange de son sentiment si profond? Un coeur brisé, pas
+davantage... Mais c'est de débris que les nids sont faits.
+
+Trente-neuf ans! Elle est presque une vieille femme. A quoi
+rêve-t-elle donc?
+
+Par hasard, elle se regarde dans la glace. Ah! elle a trop pleuré, et
+ses paupières sont bien flétries. Cependant elle ressemble encore un
+peu à son portrait peint par Dubufe, à son portrait quand elle avait
+vingt ans. Il y a dans ce miroir mieux qu'un fantôme de l'admirable
+Bianca Antonini, de la jeune Diane des chasses de Compiègne. Le marbre
+de son teint a un peu jauni. Quelques fils blancs courent dans sa
+profonde chevelure. Mais elle a gardé ses traits purs et fiers, son
+buste puissant et gracieux, ses épaules faites pour le manteau royal.
+
+--Belle encore! soupire-t-elle avec une mélancolie douce.
+
+Ah! folie! folie!
+
+Ce jour-là, précisément, l'ancienne dame d'honneur de l'Impératrice,
+la vieille duchesse de Friedland, excellente femme qui a témoigné,
+dans ces derniers temps, à Mme Bernard des Vignes un maternel intérêt,
+vient la voir et l'invite à prendre le thé chez elle, en tout petit
+comité.
+
+--Vous trouverez là, ma chère amie, une de vos anciennes
+connaissances, le général de Voris.
+
+Accepter, ce serait, pour une femme du caractère de Mme Bernard,
+donner un espoir au général, s'engager presque avec lui. Elle
+s'excuse, donne un prétexte, mais, elle reste pleine de trouble.
+
+Pourquoi donc a-t-elle refusé? Ce mariage, qui satisferait d'ailleurs
+toutes les convenances, n'aurait rien que de doux et de consolant pour
+elle. Elle y a réfléchi, et très sérieusement. Son coeur, interrogé
+tout bas, plaide en faveur de M. de Voris. Elle s'est déjà demandé:
+«Pourquoi pas?» Elle est sur le point de se répondre: «Oui». Qu'est-ce
+donc qui l'arrête au seuil de ce refuge où, après tant de souffrances,
+elle pourrait goûter un peu de tendre repos? Qu'est-ce donc qui la
+fait hésiter?
+
+Presque rien. Le petit bouquet de violettes qu'elle à encore trouvé,
+dimanche dernier, sur la tombe d'Armand.
+
+Sans doute, elle a le droit de se remarier, sans être infidèle à
+la mémoire de son fils. M. de Voris, dont elle connaît le coeur,
+respecterait, encouragerait chez elle le culte du souvenir. N'importe!
+Tant qu'Henriette apportera des fleurs au cimetière, Mme Bernard
+restera veuve. Dans cette rivalité de douleur et de constance, elle ne
+veut pas être vaincue.
+
+Mais, le dimanche suivant, il n'y a sur la pierre tumulaire que
+les violettes de la dernière fois, toutes noires et toutes séchées.
+Henriette n'est pas venue renouveler son bouquet.
+
+Ah! quelle joie ironique et méchante Mme Bernard se sent au coeur!
+Elle l'avait bien prévu! La maîtresse d'Armand devient négligente,
+elle se console. Allons! allons! il n'y a que les mères qui n'oublient
+pas.
+
+Pourtant, prenons garde de porter un jugement téméraire. Henriette
+peut avoir eu un empêchement, être absente, indisposée. Il convient
+d'attendre.
+
+Mais un, deux, trois dimanches se succèdent, et rien, rien, toujours
+rien!
+
+Alors c'est un triomphe pour Mme Bernard. Oui! cent fois oui! son
+premier mouvement était le bon. Elle était légitime, sa répugnance
+devant ces fleurs impures. Armand! Armand! ta mère seule t'a vraiment
+aimé. Elle peut bien, pour finir sa vie, pour descendre la côte,
+s'appuyer au bras d'un vieil ami, d'un honnête homme. Mais sois
+tranquille, cher enfant! Ta tombe est dans le coeur de ta mère,
+et elle y tiendra toujours la plus grande place. Tandis que cette
+fille!... Tu vois? C'est déjà fini, son regret. Sans doute elle a
+quelque autre amant. Ah! pauvre mort, ne compte que sur ta mère
+pour parfumer ton éternel sommeil. Ton Henriette ne viendra plus au
+cimetière; elle en a oublié le chemin.
+
+Cependant la duchesse de Friedland revient chez Mme Bernard des
+Vignes, et lui dit:
+
+--Décidément, vous me boudez, ma chère. C'est donc un parti-pris?
+Je voudrais tant vous avoir, un de ces mercredis, à mon thé de cinq
+heures. Le général de Voris a la bonté de n'y pas manquer, et nous
+fait frémir avec ses histoires de pirates du Fleuve Rouge.
+
+Et la veuve, délivrée de son dernier scrupule, répond avec un léger
+battement de coeur:
+
+--Il n'y a de ma part, je vous assure, aucun parti-pris, madame la
+duchesse. Comptez sur moi, mercredi prochain.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Ah! le radieux jour! La bonne matinée!
+
+Sous la splendeur du ciel bleu, le paysage des quais parisiens a l'air
+tout rajeuni, tout battant neuf. A la station des voitures, dont le
+soleil fait étinceler les cuirs vernis, l'horloge du kiosque marque
+midi, et nous sommes le 1er juin. La belle heure et la belle saison!
+La Seine aux flots verts semble couler, aujourd'hui, plus joyeuse et
+plus rapide. Devant les cases des bouquinistes les passants s'arrêtent
+avec une douce chaleur dans les reins; et, sur le pont des Arts, tout
+émoustillé par les effluves du printemps, un des plus vieux membres de
+l'Institut se surprend à fredonner un couplet de Désaugiers, que lui
+chantait, sous Charles X, dans un cabinet du _Rocher de Cancale_, une
+grisette en souliers cothurnes et en manches à gigots. On rajeunit
+vraiment. Il fait bon vivre.
+
+Dans son boudoir, où pénètrent par la fenêtre ouverte l'air pur et
+la grande lumière, Mme Bernard des Vignes--oui! elle-même--subit
+l'influence enivrante de la belle journée.
+
+C'est après-demain qu'elle se remariera, c'est après-demain qu'elle
+quittera son deuil; et, sur le divan, dans un carton ouvert, voici le
+chapeau qu'elle mettra pour la cérémonie. Tout à l'heure, la modiste
+le lui présentait, posé sur le poing, en disant de sa voix aimable de
+marchande:
+
+--Vous, voyez, madame. C'est tout à fait ce que vous désiriez...
+Quelque chose de sérieux... Rien que cette petite branche de lilas.
+
+Et en essayant le chapeau devant sa psyché, Mme Bernard a trouvé qu'il
+était d'un goût charmant, qu'il lui allait dans la perfection,--et
+elle a souri.
+
+Oui! elle a souri. Car elle a réappris à sourire. On l'aime; elle est
+redevenue femme, elle veut plaire. Le jour où, seule avec M. de Voris
+qui la suppliait, elle-lui a jeté un regard de consentement, Mme
+Bernard a vu l'héroïque soldat des campagnes sous Metz et du Tonkin
+tomber à ses genoux, muet et brisé de bonheur, et pleurer sur ses
+mains comme un enfant. Aimer encore? Le pourra-t-elle? Du moins, elle
+est sûre d'être bien aimée. Oh! comme elle va se reposer, se détendre,
+dans ce bain de tendresse! Et puis, faire un heureux, c'est encore si
+doux!
+
+Non! Armand n'est pas oublié, il ne le sera jamais. Après demain,
+agenouillée auprès de son nouvel époux, Mme Bernard pensera à son
+fils, priera pour son fils. Et pourtant, pourtant!... Il est loin,
+l'ancien désespoir. La noire tristesse qui lui avait succédé se
+dissout et s'évapore en mélancolie. Non! Armand n'est pas oublié.
+Cependant, la blessure se ferme et se cicatrise. Elle souffre, moins,
+l'inconsolable, et, tout à l'heure,--ah! misérable nature!--elle
+souriait à son chapeau de noces, à ce joli chiffon.
+
+Mais un domestique entre dans le boudoir, avec une lettre sur un
+plateau.
+
+Écriture inconnue. Mme Bernard déchire l'enveloppe. Quatre pages.
+De qui peut être cette longue épître? Elle cherche et trouve la
+signature, «Henriette Perrin», et voici ce qu'elle lit, avec un grand
+frisson qui lui passe dans tout le corps.
+
+ _Paris, Hôpital Necker, 28 mai._
+
+ «Madame,
+
+ «Je suis bien malade à l'hôpital Necker, et si faible que je
+ ne puis tenir la plume. Une voisine de salle, qui entre en
+ convalescence, est assez bonne pour écrire sous ma dictée, et,
+ quand je serai morte, seulement quand je serai morte,--mais
+ cela ne tardera pas,--elle vous fera parvenir cette lettre.
+
+ «Je ne veux pas m'en aller sans vous avoir demandé pardon de
+ la peine que j'ai pu vous faire. J'ai su par Armand combien
+ vous étiez fâchée et mécontente de mes relations avec lui. Je
+ reconnais mes torts. Vous m'aviez admise dans votre intérieur,
+ vous aviez été très bonne pour moi, et, en devenant l'amie
+ d'Armand, j'ai eu l'air d'abuser de votre confiance. Je
+ comprends que vous m'en vouliez beaucoup et que vous ayez de
+ mauvaises idées sur mon compte. Pourtant, j'espère que vous
+ aurez pitié de moi et que vous me pardonnerez, quand vous
+ recevrez cette lettre; car, alors, je serai morte de chagrin.
+ Les médecins disent que c'est le foie qui est malade. Mais,
+ depuis la mort de mon Armand bien aimé, je sens que je m'en
+ vais, voilà la vérité.
+
+ «Madame, on ne ment pas quand on va mourir. Il faut me croire.
+ Je vous jure qu'Armand a été mon premier et mon seul ami. Je
+ l'ai aimé tout de suite, comme une pauvre folle que j'étais,
+ comme il est impossible d'aimer plus. Mais je n'ai pas fait la
+ coquette, je vous assure, et je suis encore tout étonnée qu'il
+ ait bien voulu, qu'il n'ait pas rougi d'une petite amie aussi
+ ignorante et aussi simple que moi. Soyez indulgente, madame;
+ songez combien nous étions jeunes tous les deux!
+
+ «Je savais, bien que cela ne durerait pas longtemps, que les
+ jeunes gens de famille doivent se marier avec une personne de
+ leur monde, que tôt ou tard vous auriez décidé votre fils à me
+ quitter. Mais j'y étais résignée d'avance, et, soyez-en sûre,
+ celle qu'un Armand avait un peu aimée ne serait pas devenue
+ une vilaine. Oui, j'aurais su vivre, toute seule dans mon
+ coin, avec mon cher et unique souvenir de jeunesse, me
+ consolant par la pensée qu'Armand aurait été heureux, lui, au
+ moins, avec belle jeune femme et de beaux enfants. Mais qu'il
+ soit mort à vingt ans, en quelques jours, sans même que je
+ l'aie embrassé une dernière fois, voilà ce que je n'ai pas pu
+ supporter.
+
+ «Quand j'ai appris cela, dans la loge de votre concierge, j'ai
+ reçu le coup qui m'a tuée. Depuis ce jour affreux, j'ai comme
+ de la glace autour du coeur. Tout de suite, j'ai commencé à me
+ mal porter, et puis, deux mois après Armand, ma vieille tante
+ s'en est allée à son tour et je suis restée toute seule.
+ Je travaillais toujours,--il fallait bien!--mais comme une
+ machine, et je restais des heures et des jours sans dire un
+ mot, avec mon chagrin qui me rongeait. Ma seule consolation,
+ c'était d'aller, le dimanche matin, porter des fleurs au
+ tombeau d'Armand. Et, à propos de cela, madame, je vous
+ remercie d'avoir laissé mes petits bouquets à côté des vôtres.
+ C'est même ce qui m'a fait espérer que vous m'en vouliez un
+ peu moins, que déjà vous me pardonniez presque. Enfin, je
+ suis tombée tout à fait malade. Je ne pouvais plus travailler,
+ j'étais sans ressources, et il a fallu aller à l'hôpital. Mais
+ si vous saviez ce que j'ai souffert le premier dimanche que
+ j'ai passé ici, en me disant que vous ne trouveriez là-bas que
+ mon bouquet fané de la dernière fois et que vous alliez croire
+ que j'avais oublié mon Armand! C'est aussi pour cela que je
+ vous écris, afin que vous sachiez bien que je meurs avec son
+ nom sur les lèvres.
+
+ «Madame, je me suis confessée hier. La personne à qui je dicte
+ cette lettre a de la religion et m'a demandé de voir un curé.
+ Depuis ma première communion, je n'étais pas retournée à
+ l'église et les prêtres me faisaient un peu peur. Mais celui
+ qui est venu m'a parlé très doucement et m'a dit que mes
+ fautes me seraient pardonnées. Vous serez aussi bonne que lui,
+ n'est-ce pas? et vous ne m'en voudrez plus d'avoir tant aimé
+ votre fils.
+
+ «Adieu, madame. Si j'osais vous adresser encore une prière, je
+ vous demanderais, quand vous irez à Montparnasse, d'acheter,
+ comme je le faisais, à la porte du cimetière, un petit bouquet
+ de fleurs de la saison, un bouquet de deux sous, pas plus, et
+ de le mettre sur la tombe d'Armand avec les vôtres. M. l'abbé
+ m'a bien dit qu'on retrouverait au ciel ceux qu'on avait
+ aimés. Mais que sait-on? Il me semble que, tout de même, le
+ pauvre Armand, dans son cercueil, sera content de recevoir le
+ souvenir de sa petite amie. Vous serez tout à fait généreuse,
+ madame, si vous voulez bien vous rappeler et satisfaire le
+ dernier désir de
+
+ «Votre très respectueuse et très humble servante,
+
+ «HENRIETTE PERRIN»
+
+Mme Bernard des Vignes fond en pleurs en achevant la lecture de cette
+lettre. Comme il a pâli tout à coup, le soleil de juin! Comme elle est
+morne, cette journée de printemps! Et là, sur le divan, dans ce carton
+ouvert, le joli chapeau de noces, avec sa branche de lilas! Il lui
+fait mal à voir, maintenant, à la mariée de demain! Elle en a honte!
+
+Certes, elle a pardonné, elle pardonne encore! Certes, elle accomplira
+le voeu de la morte! Mais, les yeux fixés sur la signature d'Henriette
+Perrin, sur les deux seuls mots que la pauvre fille ait pu tracer de
+sa main de moribonde, la mère d'Armand, d'une voix basse, d'une
+voix de vaincue, murmure, avec un suprême mouvement de rancune et de
+jalousie:
+
+--Elle l'aimait mieux que moi!
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ _Arcachon-Bordeaux, mars-avril 1889._
+ _Achevé d'imprimer_
+ le vingt-deux juin mil huit cent quatre-vingt-neuf
+
+ PAR
+ ALPHONSE LEMERRE
+ (Aug. Springer, _conducteur_)
+ 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
+ PARIS
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Henriette, by François Coppée
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRIETTE ***
+
+***** This file should be named 16499-8.txt or 16499-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/6/4/9/16499/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
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+https://gutenberg.org/license).
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+electronic works
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+