diff options
Diffstat (limited to '16499-8.txt')
| -rw-r--r-- | 16499-8.txt | 2911 |
1 files changed, 2911 insertions, 0 deletions
diff --git a/16499-8.txt b/16499-8.txt new file mode 100644 index 0000000..0676689 --- /dev/null +++ b/16499-8.txt @@ -0,0 +1,2911 @@ +The Project Gutenberg EBook of Henriette, by François Coppée + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Henriette + +Author: François Coppée + +Release Date: August 9, 2005 [EBook #16499] +Last Updated: December 12, 2009 + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRIETTE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + FRANÇOIS COPPÉE + + + Henriette + + + [Illustration] + + + PARIS + ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR + 23-31, PASSAGE CHOISEUL, 23-31 + + M DCCC LXXXIX + + _A + mon cher biographe et ami + M. DE LESCURE + je dédie bien affectueusement + cette simple histoire._ + + F.C. + +[Illustration] + + + + +HENRIETTE + + + + +I + + +Quand le curé eut donné l'absoute et quand les amis et connaissances +du défunt, sortis les premiers de l'église après avoir jeté l'eau +bénite, se furent formés en petits groupes sur la place Saint-Thomas +d'Aquin, des conversations s'engagèrent entre ces hommes du monde, +heureux de respirer l'air vif, au clair soleil de mars, après l'ennui +d'une messe interminable, dans l'atmosphère suffocante de l'encens et +du calorifère. + +--Ce pauvre Bernard... C'est dur, tout de même... Boucler sa malle à +quarante-deux ans! + +--Sans doute. Mais il ne s'est pas assez ménagé, convenez-en. En voilà +un qui aura fait la fête, hein!... + +--Et dit souvent: «J'en donne», à l'écarté. + +--Et usé le tapis de l'escalier de Bignon. + +--Il y a eu de l'albuminerie dans son affaire, n'est-ce pas? + +--Une vie brûlée, quoi!... Le jeu, les femmes, la bonne chère... +L'équipage du diable... Est-ce qu'il n'était pas un peu ruiné? + +--Pas du tout. Il venait encore de réaliser une vieille tante de cinq +à six cent mille francs. Il doit, au contraire, laisser à sa veuve et +à son fils une très jolie fortune. + +--Alors, la belle madame Bernard se remariera. + +--Qui sait? Peut-être pas, à cause du petit. Il paraît qu'elle adore +son fils. + +En somme, on regrettait peu ce mort de première classe, porté en +terre avec tout le luxe dont sont capables les Pompes funèbres: +messe chantée, fleurs de Nice, torchères à flamme verte autour du +catafalque. Et le plus beau maître des cérémonies! Oh! un gaillard +superbe, avec l'air de morgue et les favoris blancs d'un vieux pair +d'Angleterre, un homme précieux que l'administration ne sortait que +dans les grands jours et qui avait joué autrefois les pères-nobles en +province, s'il vous plaît! Mais, malgré tout cet apparat, le défunt, +M. Bernard des Vignes, député et membre du conseil général de +la Mayenne, ancien officier de cavalerie, chevalier de la Légion +d'honneur, etc., était traité selon ses mérites dans les entretiens +échangés à voix basse, derrière les mains gantées de noir. + +Et, de fait, il n'avait été qu'un viveur vulgaire, sans grâce, sans +élégance, resté provincial malgré ses quinze ans de Paris. Rien de +plus banal que son histoire. Riche, il épousait à vingt-huit ans la +fille d'un sénateur corse, ami personnel de Napoléon III, l'admirable +Mlle Antonini, dont la beauté de transtévérine faisait alors sensation +aux Tuileries et à Compiègne. Pendant quelque temps, il l'aimait, à +sa manière. Puis, tout à coup, sottement et injustement jaloux de +sa femme, il démissionnait de son grade de lieutenant aux dragons de +l'Impératrice, s'enfouissait dans ses terres, y prenait de lourdes +habitudes, ne quittait plus ses bottes de chasse et fumait sa pipe +à table, après le café, en sirotant des petits verres. Un fils lui +naissait, seule consolation de Mme Bernard, bientôt négligée par +l'ancien libertin de garnison, qui, après deux ans de ménage, allait +souvent à Paris tirer une bordée de matelot, et qui, dans ses sorties +de chasse, tout en déjeunant d'une rustique omelette sur un coin de +table, prenait la taille des filles de ferme. + +Le premier coup de canon de la guerre de 1870 éveilla pourtant un écho +dans l'âme de ce grossier jouisseur et lui rappela qu'il avait été +soldat. Commandant de mobiles, il se battit avec crânerie, attrapa une +blessure et la croix, et, aux élections, fut envoyé à la Chambre par +son département. En grosse bête qu'il était, il suivit les majorités. +De réactionnaire, il devint tour à tour centre droit, centre gauche, +opportuniste, n'ouvrit jamais la bouche que pour demander la clôture, +fut toujours réélu. Mais, contraint par ses fonctions d'habiter Paris, +il lâcha les rênes à son tempérament et se rua dans le plaisir. + +Mme Bernard fut alors tout à fait abandonnée et ne vit plus que +rarement et à peine, aux heures des repas, ce mari qu'elle n'avait +jamais aimé et qu'à présent elle méprisait. Trop honnête pour se +venger, trop fière pour se plaindre, elle fuyait le monde, et, presque +toujours seule dans son vaste appartement du quai Malaquais, elle se +consacrait tout entière à son fils, qui suivait, comme externe, +les cours du lycée Louis-le-Grand et donnait déjà les signes d'une +intelligence singulièrement précoce. Elle était de ces mères qui +apprennent le grec et le latin pour corriger les devoirs de leur +enfant et lui faire réciter ses leçons. On parlait d'elle avec +admiration; car les quelques femmes admises dans son intimité, +n'avaient aucun sujet de jalousie contre cette beauté qui se cachait, +beauté demeurée intacte cependant, sur laquelle la trentaine avait +mis la chaude pâleur d'un beau marbre et que le temps ni le chagrin +n'avaient marquée d'un seul coup d'ongle. Ce malheur, subi avec tant +de courage et de dignité, était cité partout comme un exemple, et la +médisance parisienne ne soulignait même pas d'un sourire le nom du +colonel de Voris, un camarade de promotion du mari, dont le sentiment +respectueux pour Mme Bernard des Vignes osait à peine se manifester +par de timides visites. + +Enfin, il était fini, le long supplice de cette pauvre femme. Bernard, +le gros Bernard, comme l'appelaient ses amis du club, n'avait pu +résister à sa dernière indigestion de truffes; et, sur le seuil de +l'église, autour du volumineux cercueil qu'attendait le fourgon des +Pompes funèbres, on formait le cercle, pour écouter les discours. + +Mais, tandis que défilaient les mensonges oratoires, «bon Français, +intrépide soldat, patriote éclairé», tous ces mondains, importunés +par ce mort dont il était trop longtemps question, pensaient tout +au plus--s'ils pensaient à quelque chose--à la belle et riche veuve, +enfin libre; et, lorsque la cérémonie fut terminée et que l'assistance +se dispersa, cette phrase fut maintes fois prononcée dans les +dialogues d'adieux: + +--La belle madame Bernard se remariera avant un an d'ici... +Voulez-vous le parier? + + + + +II + + +Quelques semaines après l'enterrement, Mme Bernard des Vignes, en +deuil, était assise devant son métier à tapisserie, près de la fenêtre +de son boudoir. Ses yeux absorbés, sans regard, erraient sur le +paysage du quai, si charmant par un beau jour. Mais elle ne voyait +ni le ciel de l'avant-printemps, d'un bleu si tendre, ni le fleuve en +marche sillonné par les joyeux bateaux et miroitant au soleil, ni +la noble façade du Louvre, ni le svelte bouquet d'arbres, au coin du +Pont-Royal, où déjà courait, dans les branches noires, comme une fumée +de verdure. S'abandonnant dans son fauteuil, accoudée, deux doigts +sur la tempe, la belle veuve, son buste de déesse étreint par la +robe noire bien ajustée, évoquait en une longue rêverie toute sa vie +passée. + +Elle se revoyait aux Tuileries, traversant pour la première fois, +au bras de son père, les salons magnifiques. Elle entendait derrière +elle, dans le sillage de sa robe de bal, un murmure d'admiration. +Elle voyait sur le visage de tous ceux qui la regardaient passer un +demi-sourire, une expression subitement heureuse, qui la remerciaient +d'être si belle. Elle le retrouvait, cet éclair des regards charmés, +dans les yeux mêmes de l'Empereur et de l'Impératrice, au moment de la +présentation; et comme, tout à coup, l'orchestre attaquait le brillant +prélude d'une valse, il lui semblait que cet air triomphal éclatait en +son honneur. + +Puis c'étaient plusieurs mois de fête, d'éblouissement. Elle +s'épanouissait, rose victorieuse, dans le groupe des jeunes filles de +la cour. Reine des amazones, à travers les taillis d'or et de flamme +de la forêt automnale, elle suivait au galop les chasses de Compiègne. +Elle était la célèbre Mlle Bianca Antonini, et la souveraine, +conquise par cet effluve de sympathie, qui émane des êtres +parfaitement beaux, ne passait jamais devant elle sans lui adresser +quelques paroles douces et flatteuses, qu'elle écoutait les yeux +baissés, avec une révérence confuse. + +Mais voilà! pas de fortune. Point de dot, ou à peu près. Sans doute, +l'Empereur avait récompensé par un siège au Sénat les services du +vieil Antonini,--une de ces fidélités où se combinent l'instinct du +caniche et le fanatisme du mameluck, un de ces dévouements toujours +prêts à se jeter entre la poitrine du maître et le poignard des +assassins. Mais, excepté son traitement de sénateur, le vieux Corse ne +possédait rien qu'une maison en ruines et quelques hectares de maquis +dans le sauvage pays de Sartène. + +D'une probité robuste, ce conspirateur, dont les yeux de bon chien +et le sourire attendri sous une rude et grise moustache de gendarme +faisaient plaisir à Napoléon III en lui rappelant sa jeunesse et +ses mauvais jours, cet ancien sous-officier, qui avait risqué, dans +l'affaire de Strasbourg, le conseil de guerre et les balles du peloton +d'exécution pouvait montrer, au milieu des tripotages de l'époque, +des mains absolument pures. On savait que Mlle Antonini était pauvre. +Aussi, lorsque Bernard des Vignes, le beau lieutenant de dragons, +l'eut fait valser trois fois de suite au bal des Tuileries, tout le +monde l'estima très heureuse de rencontrer un parti de cent mille +francs de rente. + +Elle se mariait, sans entraînement, par raison, pour rassurer son père +inquiet de l'avenir; et, brusquement, tout son bonheur disparaissait +comme un décor qu'on enlève. C'était l'absurde jalousie de son mari, +l'exil en province, l'amer dégoût de découvrir dans l'homme à qui +elle avait lié sa vie un grossier viveur, bassement libertin, presque +ivrogne. Sans son nouveau-né, sans ce fils qu'elle avait elle-même +allaité et dont la venue lui avait empli de maternité le coeur et les +entrailles, cette Corse, qui était bien de son pays, fière, chaste, +vindicative, eût certainement quitté son indigne époux. Elle se +résignait pourtant, à cause de l'enfant. Mais de nouveaux malheurs +venaient alors la frapper. L'Empire s'écroulait, son père mourait, +tué raide d'un coup d'apoplexie par la nouvelle de la capitulation +de Sedan. Enfin, après la guerre, son mari, élu député, la remenait à +Paris... Et elle se rappelait les longues années d'ennui, de solitude, +passées dans ce même boudoir, près de cette même fenêtre, devant ce +fleuve qui coulait toujours, si lent, si monotone, comme sa vie! + +Sans doute, elle avait son fils, qu'elle aimait d'une tendresse +passionnée et qui, à treize ans, était déjà un compagnon pour elle, un +petit homme. N'avait-elle pas vécu jusqu'alors pour lui seul? Eh bien, +elle continuerait, voilà tout! Elle vieillirait auprès de lui, +le marierait, deviendrait grand'mère. Son cher petit Armand! Elle +l'attendait. Il allait revenir du lycée. Et elle s'attendrissait à +la pensée qu'il entrerait tout à l'heure dans cette chambre, frêle en +habits de deuil, qu'il se jetterait à son cou, qu'elle le baiserait +longuement, ardemment, sur son front pâle d'écolier laborieux, et +qu'elle le retiendrait ainsi dans ses bras, le regardant avec amour +bien au fond de ses profonds yeux noirs qu'il tenait d'elle, de ses +yeux si lumineux, si purs, où brûlait une flamme de pensée. + +Cependant un autre souvenir vient de traverser la rêverie de Mme +Bernard. + +Elle songe maintenant au seul ami de son mari qui soit devenu le sien, +au seul homme qui fasse s'émouvoir en elle une sympathie tendre. + +Voilà plusieurs années que, tous les jeudis,--c'est son «jour»,--vers +les six heures, moment où elle n'est jamais seule, le colonel de +Voris se présente chez elle, froid, correct, un peu raide même dans sa +redingote militairement boutonnée, qu'il s'assied dans le cercle des +dames, se mêle avec effort aux banalités de la conversation, refuse +une tasse de thé et se retire, après une visite d'un quart d'heure. +Il l'aime, elle en est certaine, et tant de respect, de timidité, +la touche, surtout chez le héros de Saint-Privat, qui, ayant eu son +cheval tué sous lui, avait ramassé un fusil de munition, comme Ney +en Russie, et ramené au combat ses troupes débandées. Il l'aime! Au +«shake-hand» de l'adieu, elle a toujours senti trembler la main droite +du colonel, cette main trouée d'un coup de lance allemande, que par +pudeur de sa cicatrice il ne dégante presque jamais... Si elle voulait +se remarier, pourtant? Cet homme d'honneur et de courage, ce paladin +au coeur jeune et aux tempes grises, serait pour Armand un protecteur, +un guide dans la vie, un nouveau et meilleur père. + +Tandis que l'esprit de la veuve suit la pente de cet espoir, une +douceur infinie se répand sur son beau visage. Qu'a-t-elle donc? +Pourquoi son coeur bat-il plus fort et plus vite? + +Tout à coup, un domestique annonce le colonel de Voris. + +Assurément, il doit à Mme Bernard une visite de sympathie, et sa +qualité d'ancien ami lui permet de se présenter à un jour, à une heure +quelconques. Mais pourquoi précisément aujourd'hui, pourquoi à ce +moment où elle est avec lui en pensée? Cette complicité du hasard, +n'est-ce pas étrange? + +Et, en voyant entrer le colonel,--l'air toujours jeune, la taille +mince, la moustache semblant très noire par le contraste des cheveux +gris,--Mme Bernard est toute troublée. Il s'approche, lui tend la +main,--sa main mutilée sous le gant,--s'assied près d'elle; lui parle +de son deuil. + +--J'étais de coeur avec vous dans votre douleur, lui dit-il, vous n'en +doutez pas. + +Rien de plus sur ce pénible sujet. Il a la délicatesse de comprendre +qu'elle serait choquée par des doléances hypocrites. Il s'informe +alors d'Armand, et sa voix devient amicale quand il prononce le nom de +l'enfant. + +Mais comme l'entretien languit, coupé de silences: + +--Je venais aussi, madame, dit le colonel avec un peu d'hésitation, +vous demander un conseil. + +--Un conseil? A moi?... Et lequel? + +--Avant votre deuil, j'avais l'intention de retourner en Algérie. +Je voulais m'éloigner, j'avais une peine intime... Or, à présent, +le nouveau ministre de la guerre m'offre de faire partie de son +état-major, de rester à Paris... Le chagrin qui me poussait à fuir +n'existe plus, ou du moins il n'est plus sans espoir... J'hésite... +Dois-je rester, ou partir? Je le demande simplement, franchement, à +votre amitié. + +Mme Bernard a compris. Sous cette forme à peine voilée, le colonel lui +demande s'il peut attendre la récompense de sa silencieuse fidélité. +Elle n'a qu'à dire un mot, «restez», et, dans un an, elle sera la +femme d'un homme qu'elle estime, qui la consolera de toutes les +misères du passé, qui sera paternel pour son cher Armand. Elle pourra +connaître le bonheur, aimer, vivre!... + +Mais la porte s'ouvre brusquement, une fraîche voix d'enfant crie: +«Bonjour, mère!» Mme Bernard tressaille. C'est son fils qui revient +du collège, et qui, ayant jeté ses livres sur la table, lui saute +joyeusement au cou. + +--Bonjour, mon enfant, dit le colonel, voulez-vous me donner une +poignée de main? + +Armand connaît à peine ce visiteur à l'air grave. Il est de nature un +peu sauvage. Cependant, il touche la main qui lui est offerte, mais +par obéissance polie, et dans ses grands yeux noirs passe un regard +d'inquiétude, presque de soupçon. Mme Bernard a observé son fils. Elle +voit combien cet homme et cet enfant sont étrangers l'un à l'autre, +et, profondément remuée par l'admirable, par le tout puissant instinct +maternel, elle rougit, elle sent à ses oreilles une chaleur de honte. +A quoi pensait-elle donc tout à l'heure, grand Dieu? + +Alors, se levant de son fauteuil, elle attire Armand tout près d'elle, +pose avec un geste caressant, une de ses mains sur la tête de son +fils, et, d'une voix calme, les yeux baissés, elle dit au colonel +debout devant elle: + +--Je vous dois une réponse, mon cher monsieur de Voris, et elle sera +aussi loyale que votre demande. Je crois... oui, je crois que vous +feriez mieux d'aller en Algérie. + +Et ayant salué respectueusement, le colonel s'éloigne d'un pas ferme, +comme un soldat à qui son chef a dit d'aller se faire tuer, et qui y +va. + +C'est décidé. La belle Mme Bernard des Vignes ne se remariera pas. + + + + +III + + +A partir de cette heure décisive, l'amour de la veuve pour son fils +s'accrut en raison du sacrifice qu'elle lui avait fait, et devint +encore plus passionné, presque jaloux. Elle ne pouvait plus se passer +de la présence d'Armand. Elle avait besoin sinon de le tenir sous +ses yeux, du moins de le savoir à la maison, tout près d'elle. Elle +souffrait de ses absences, pourtant assez courtes, puisqu'il n'allait +au lycée que pour en suivre les cours, et parfois, prise d'un +impérieux désir de le revoir une demi-heure plus tôt, elle demandait +sa voiture et se faisait conduire à la porte de Louis-le-Grand. Elle +arrivait là bien en avance, s'impatientait, jetait sur la porte du +lycée des regards d'amoureuse venue la première au rendez-vous. Enfin, +elle entendait le roulement de tambour annonçant la fin de la +classe, et si l'enfant sortait un des derniers, elle en souffrait +positivement, songeait presque à lui reprocher de ne pas avoir +pressenti qu'elle était là. Vite, elle le faisait monter dans le +coupé, l'étreignait pour le baiser au front, comme s'il fût revenu +d'un long voyage, et pendant tout le temps du retour le retenait ainsi +contre elle, avec un geste d'avare. + +Quelquefois Armand sortait du lycée, riant et causant avec un +camarade, et Mme Bernard, soudain inquiétée, posait à son fils vingt +questions pressantes: «Comment s'appelle-t-il? Qui est-il? Que font +ses parents? Veux-tu vraiment en faire ton ami?». Et si Armand, avec +le facile enthousiasme de son âge, parlait chaleureusement de son +jeune condisciple, vantait son esprit ou sa bonté, Mme Bernard +éprouvait une sensation pénible, se méfiait déjà de ce nouveau venu +qui lui prenait un peu de son enfant. C'était injuste, elle le savait, +elle s'en accusait. N'aurait-elle pas dû se réjouir, au contraire, +qu'Armand fût affectueux et cordial? + +--Invite ce jeune homme à venir à la maison, disait-elle en faisant un +effort. Je serai charmée de le recevoir. + +Et, quand elle revoyait le camarade, elle tâchait d'être très +gracieuse, comme pour se punir de son mauvais sentiment. Mais elle y +réussissait mal; c'était plus fort qu'elle; et elle ne retrouvait +la possession d'elle-même que lorsque l'autre était parti et qu'elle +avait de nouveau son fils tout entier, à elle toute seule. + +Armand se rendait parfaitement compte de ce que la tendresse de sa +mère avait d'exclusif et d'ombrageux. Car tout en lui, intelligence et +sensibilité, s'était prématurément développé, et cela même à cause de +l'éducation spéciale de son enfance, très solitaire, très caressée, +dans la tiédeur des jupes maternelles. Il ne restait déjà plus, dans +cette nature d'élite, aucun des instincts égoïstes, brutaux, ingrats, +qui sont, hélas! naturels chez les très jeunes gens. Cet enfant +extraordinaire, qui faisait des études excellentes et cueillait, en se +jouant, tous les lauriers universitaires, comprit, excusa, admira le +coeur maternel qui l'aimait d'un amour si aigu, jusqu'à la +souffrance, et il n'y toucha que d'une main pieuse et légère, avec les +délicatesses d'un homme fait. + +Ce fut une immense joie pour Mme Bernard quand elle reconnut qu'elle +était tant et si bien aimée. Alors elle se reprocha d'absorber son +fils, de le trop garder près d'elle. Elle attira dans sa maison et +reçut avec bonté les camarades de son Armand, voulut lui donner +plus de liberté. Mais loin d'en abuser, comme l'eût fait tout autre +adolescent, il redoublait d'assiduité, de touchantes attentions. +Pendant plusieurs années, elle fut la plus heureuse des mères. + +Un de ses très vifs plaisirs était de sortir à pied, dans Paris, au +bras de son fils. Il finissait sa dernière année de collège, était +devenu un svelte et charmant jeune homme, s'habillant bien, sans +gaucherie. Quant à Mme Bernard, elle avait franchi victorieusement la +trente-sixième année. Bien des têtes se retournaient sur leur passage; +mais la belle veuve ne remarquait même pas que tous les hommes avaient +encore pour elle un regard soudainement charmé, tout occupée qu'elle +était de chercher, dans les yeux des femmes, un instant fixés sur son +fils, ce sourire fugitif qui signifie clairement: «Le joli garçon!» Il +ne paraissait pas y prendre garde, d'ailleurs, et c'était une douceur +de plus pour cette mère, de se dire que son cher fils, si intelligent, +si précoce, était en même temps si pur et ignorait à ce point sa +beauté. + +Elle y songeait bien quelquefois, à cette crise solennelle de la +puberté, à cette redoutable métamorphose qui, de l'adolescent, fait +un homme. Oui, un jour viendrait--jour maudit!--où son Armand aimerait +une autre femme autrement et plus qu'elle. Cette pensée la faisait si +douloureusement souffrir que, prise de lâcheté, elle ne voulait pas +s'y arrêter, la chassait de son esprit. A coup sûr,--mais plus tard, +oh! bien plus tard,--quand Armand aurait fait son droit, entrepris une +carrière, il se marierait. Cela, c'était tout naturel. Et alors elle +serait raisonnable, l'aiderait à choisir une compagne qui pût le +rendre heureux. Mais la maîtresse, la voleuse de jeunes coeurs, celle +qui prend un fils à sa mère et le lui renvoie les sens troublés et +les yeux meurtris, celle-là était, pour la Corse rancunière, pour +la chaste veuve du débauché, pour la mère exigeante et jalousé, une +ennemie d'avance exécrée, à laquelle elle ne pouvait penser sans +serrer les dents et sans trembler de colère. + + + + +IV + + +Cette rivale future, Mme Bernard des Vignes l'introduisit elle-même +dans sa maison, au moment où son fils, qui venait d'atteindre sa +vingtième année, commençait ses études de droit. + +Elle s'appelait Henriette Perrin et était une simple ouvrière en +journées. Une amie de Mme Bernard, personne extrêmement charitable, +lui avait chaudement recommandé cette jeune fille. A peine âgée de +dix-neuf ans, orpheline de père et de mère, elle n'avait pour vivre +que son gain,--trois francs par jour et nourrie,--et trouvait encore +moyen, avec d'aussi faibles ressources, d'aider une tante très âgée +chez qui elle demeurait. Mme Bernard fut séduite au premier abord par +cette jolie enfant, si gracieuse, si décente, et s'habillant avec le +goût instinctif des fillettes de Paris, qui vous ont tout de suite +l'air d'une dame dans une robe à vingt sous le mètre, chiffonnée de +leurs mains industrieuses. L'ouvrière fut aussi prise en amitié +par Léontine, la vieille femme de charge, qui fit sur elle, à sa +maîtresse, les rapports les plus favorables. + +--Cette pauvre petite! disait-elle à Mme Bernard. Ça vous arrive +à pied, du fond de Vaugirard, dès huit heures du matin, et à jeun +encore. Je lui donne son café au lait, et bien vite elle s'installe +au petit salon, dans l'embrasure de la fenêtre, tranquille comme +Baptiste, sans faire plus de bruit qu'une souris. Ah! c'est mam'zelle +Silencieuse! Toute la journée, elle tire son aiguille. Et je te couds, +et je te couds... Jolie avec ça. Madame a remarqué ses beaux cheveux +blonds... Et une taille à tenir dans les deux mains... Comme Madame +me l'a permis, je lui apporte ses repas sur un guéridon. Car Madame +a bien raison: pour une jeunesse, ça ne vaut rien, l'office et la +société des domestiques. Elle mange très proprement, sans laisser +tomber une miette de pain. Alors, des fois, nous faisons un bout de +causette. Elle a bien du mal, allez! madame. Figurez-vous que, +sans elle, sa tante serait, à l'heure qu'il est, avec les vieilles +priseuses qu'on voit se chauffer au soleil, sur les bancs, devant la +Salpêtrière. Si jeune, si courageuse, et des charges de famille! Si ça +ne fait pas pitié! + +Mme Bernard reconnut bientôt par elle-même que la jeune ouvrière +méritait réellement tout ces éloges, trouva toujours en elle un petit +être doux, timide, laborieux, touchant, et, pour lui marquer son +intérêt, lui assura trois journées de travail par semaine. Elle prit +l'habitude, quand elle traversait le petit salon, de voir, près de la +fenêtre, cette gentille tête blonde penchée sur son ouvrage, et +elle s'arrêtait souvent pour adresser à Henriette quelques paroles +encourageantes. Il y avait même apparemment un charme qui émanait +de cette enfant, car lorsque Mme Bernard ne la voyait pas à sa place +accoutumée, elle songeait, avec une nuance de regret: + +--Tiens! ce n'est pas son jour. + +C'était ainsi depuis quelques mois, quand Mme Bernard reçut une +lettre d'une orthographe incertaine et d'une écriture maladroite, par +laquelle Henriette prenait congé d'elle, la remerciait de ses bontés +et lui annonçait qu'elle avait trouvé un emploi régulier chez une +couturière en vogue. + +--Cette petite aurait bien pu venir m'annoncer cela elle-même, se dit +Mme Bernard, un peu choquée. Il me semble que j'ai été assez bonne +pour elle... Après tout, le temps de ces gens-là est précieux. C'est +leur gagne-pain. Tant mieux si elle a trouvé une bonne place. + +Et elle n'y pensa plus. + +Mais, quelques jours plus tard, étant entrée dans la chambre de son +fils pour renouveler les fleurs des jardinières, elle vit une lettre +tombée sur le tapis, la ramassa pour la poser sur le bureau, jeta +machinalement un regard sur l'enveloppe, y lut le nom d'Armand Bernard +et reconnut avec stupéfaction la calligraphie enfantine de l'ouvrière. +Un soupçon soudain lui glaça le coeur. Avait-elle ou non le droit de +lire cette lettre? Elle ne s'arrêta pas même trois secondes devant +ce scrupule. Il s'agissait de son fils, pour qui elle eût commis un +parjure, un meurtre, n'importe quel crime. Elle arracha vivement le +papier de son enveloppe, le déplia, et ces mots lui éclaboussèrent et +lui brûlèrent les yeux, comme un jet de vitriol. + +«Mon Armand bien aimé, viens _m'attendre_ ce soir à la sortie du +magasin. Nous passerons la _soirée_ ensemble. + +Je t'adore, + +HENRIETTE» + +Congestionnée, foudroyée, une sensation de brûlure à la racine de +chacun de ses cheveux, les genoux cassés par le choc de l'émotion, Mme +Bernard tomba, s'écroula dans le fauteuil de travail de son fils. + +Ainsi, ce qu'elle redoutait, ce qu'elle osait à peine prévoir,--et +seulement dans un lointain avenir,--était un fait accompli. Son fils +avait une maîtresse. Et laquelle? La couturière de la maison! Pourquoi +pas la bonne, la laveuse de vaisselle? Oui! son Armand que, la +veille encore, elle croyait pur comme une primevère, son exquis et +aristocratique enfant, pâle et mince, ayant l'air d'un petit prince de +sang royal, appartenait à cette gamine des faubourgs, à cette fille +du ruisseau de Paris. Il l'aimait sans doute, et il avait peut-être +couvert de baisers cette horrible lettre, qui était écrite comme une +note de blanchisseuse. Et elle n'avait rien vu, elle ne s'était méfiée +de rien! Oh! l'aveugle, la stupide! + +Comment! c'était elle-même qui, par imbécile bonté, avait laissé +pénétrer sous son toit, protégé cette drôlesse? Mais voilà qui était +plus fort. A présent, elle se rappelait avoir attiré l'attention +d'Armand sur l'ouvrière, avoir parlé d'elle devant lui avec sympathie. +Alors, c'était pour cela qu'elle avait consacré à Armand toutes les +minutes de son existence, pour cela qu'elle avait supporté sans une +plainte les longues années d'outrage et d'abandon de son mariage, pour +cela qu'elle avait renoncé à l'espoir, à la certitude du bonheur en +éloignant le colonel de Voris! C'était pour que cet enfant surveillé +comme un trésor d'avare, soigné comme une fleur de serre, pour que +ce chef-d'oeuvre maternel, sorti et créé de ses entrailles, de son +dévouement, de son amour, devînt, en un instant, au premier appel +du sexe, à la première poussée des sens, le régal d'une grisette, le +caprice et l'amusement d'une fille! Et elle avait eu la naïveté, la +bêtise de le croire meilleur, plus délicat que les autres hommes! +Allons donc! Il l'avait bien dans les veines, le sang de son père, le +sang de vice et de débauche qui donnait au gros Bernard des apoplexies +de désir devant la pire des maritornes. Eh bien, là, vraiment! c'était +du propre! + +Brisée, navrée, un cloaque d'amertume et de dégoût dans le coeur, Mme +Bernard des Vignes restait assise, les yeux sur la fatale lettre, +dans cette jolie chambre, où tout,--les meubles élégants, la lumière +discrète, les livres bien reliés, jusqu'au fin parfum des menus objets +en cuir de Vienne placés en ordre sur le bureau,--tout lui rappelait +les habitudes raffinées, l'enfance pure et studieuse de son fils. +Et cette lettre qu'elle tenait à la main, cette lettre pareille à +un crapaud rencontré dans le sable ratissé d'un parc anglais, cette +lettre qui puait le peuple, bousillée sur du papier acheté chez +l'épicier, avec ses deux grossières fautes d'orthographe et sa +vulgaire écriture d'enfant des écoles primaires, faisait monter une +nausée aux lèvres de l'honnête femme. + +Tout à coup, Armand entra, son portefeuille d'étudiant sous le bras, +insoucieux, léger, une belle flamme de jeunesse dans les yeux, et, +surpris de trouver sa mère chez lui: + +--Tiens! tu es ici! s'écria-t-il joyeusement. Bonjour, maman. + +Mais Mme Bernard s'était levée, raide, toute pâle. Elle jeta la lettre +d'Henriette sur le bureau, la montra à son fils d'un doigt frémissant; +et, d'une voix qu'il ne lui connaissait pas, d'une voix sonnant le +métal et chargée d'insulte et de colère: + +--J'ai lu, dit-elle. Une autre fois, aie soin de ne pas laisser +traîner les lettres de ta maîtresse. + +Elle ajouta encore, comme suffoquant: + +--Une pareille fille! + +Et, laissant le jeune homme stupéfait et pourpre de honte, la mère +irritée sortit en faisant claquer la porte. + + + + +V + + +Pourtant ces pauvres enfants étaient bien excusables. + +Tout comme sa mère, Armand, quand il traversait le petit salon, +s'était intéressé à ce gentil profil, qui s'inclinait légèrement pour +le saluer. Mais il n'avait pas vu, l'innocent qu'il était, le regard +vite détourné, mais si tendre, qu'on lui jetait au passage, ni la +rougeur qui montait alors au visage de l'ouvrière. Quant à elle, la +première fois qu'elle avait aperçu Armand,--oh! du premier choc, sans +se défendre,--elle était tombée amoureuse de lui, et ce beau et fin +jeune homme, aux gestes harmonieux, aux yeux si ardents et si doux, +lui était apparu comme un être d'une essence supérieure. Henriette +était sage, non pas ignorante. Dès l'apprentissage, les conversations +entre camarades l'avaient instruite. Mais jamais son désir n'eût été +assez audacieux pour s'élever jusqu'à l'objet de son naissant amour. + +A ses yeux, Armand était un «riche», un de ceux que les pauvres ne +peuvent connaître, ne voient que de loin. Elle était sûre qu'il avait +une «bonne amie», car on ne suppose pas, au faubourg, qu'un homme +puisse demeurer pur jusqu'à vingt ans;--mais celle qu'il aimait devait +être une femme de son monde, une «belle dame», et, sans la connaître, +mais ne doutant pas de son existence, Henriette la trouvait bien +heureuse et lui enviait la joie de passer ses doigts chargés de bagues +dans la noire et rebelle chevelure, toujours un peu en désordre, +du jeune patricien. Elle, la pauvre fille! devait se contenter +de l'admirer à distance, respectueusement. Quand il lui disait en +passant: «Bonjour, mademoiselle», c'était quelque chose d'exquis +qu'Henriette sentait se fondre dans son coeur. Mais s'imaginer qu'elle +pût fixer l'attention d'Armand, lui paraître jolie!... Non! elle +n'était pas si folle. + +Il la trouvait délicieuse. Il était entraîné vers elle par toutes ses +curiosités, toutes ses ardeurs d'ingénu en qui venait d'éclater et +de s'épanouir avec violence la fleur intacte du désir. Sans doute, il +était resté chaste, n'ayant connu ni les turpitudes des dortoirs +de collège, ni les brutales initiations de la Cythère vénale. Mais +l'heure de la crise avait sonné. A la seule pensée que cette charmante +fille était là, sous le même toit que lui, Armand succombait sous le +poids d'une soudaine langueur, devenait incapable de tout travail. +Laissant brusquement ses livres ouverts, il trouvait hypocritement +pour lui-même un prétexte de circuler dans l'appartement, de traverser +la pièce où se tenait Henriette assise et cousant, de l'envelopper +d'un rapide regard, de recevoir l'éclair fugitif de ses yeux. Puis il +rentrait dans sa chambre d'étudiant, se jetait avec fatigue sur son +canapé et restait là, accablé, le front chaud, les mains inquiètes, +avec des bâillements et des envies de pleurer. + +Mieux informée sur la vie, Henriette finit par s'apercevoir du trouble +du jeune homme en sa présence. Était-ce possible? Elle lui plaisait! +Ce «petit monsieur», si délicat, si «mignon», comme elle se le disait +en pensée dans son langage populaire, cet Armand qui lui semblait être +d'une autre race qu'elle-même, qui lui faisait l'effet d'une sorte de +demi-dieu, daignait prendre garde à elle! Dans son humilité sincère, +elle en fut d'abord toute confuse. Puis une tendresse infinie inonda +son coeur. + +Ah! Armand n'avait qu'à faire un signe. Tout ce qu'il voudrait, +tout de suite! Très simple, purement instinctive, elle ignorait la +coquetterie, les manèges d'amour. Oui! sur un clin d'oeil, elle était +prête à s'offrir, elle et sa jeunesse fleurie, prête à donner son +coeur surtout, au fond duquel elle sentait une force mystérieuse, +irrésistible, qui la soulevait, qui la poussait dans les bras +d'Armand. Déjà, elle se reprochait de ne pas lui faire les premières +avances. Elle le voyait si timide, elle aurait voulu l'encourager. +Mais elle ne pouvait vaincre un reste obstiné de pudeur. C'eût été si +facile pourtant de répondre au regard d'Armand par un regard, à son +sourire par un sourire. La sotte! Maintenant, quand il passait près +d'elle, elle n'avait même plus le courage de lever la tête. De sorte +que les jours et les jours s'écoulaient sans que le jeune homme adoré +se doutât qu'il le fût, et sans que ce maladroit Daphnis comprît qu'il +était attendu comme Jupiter. + + + + +VI + + +Mais la catastrophe était inévitable. + +Par un beau dimanche,--on était à la fin du mois de mai,--par un +dimanche de ciel bleu, de soleil et de robes claires, Armand, qui +devait dîner chez un de ses camarades, avait pris congé de sa mère +vers quatre heures et était allé se promener au hasard. + +Une fois dehors, malgré l'air tiède et l'éclatante lumière, il se +sentit affreusement triste. Il enviait tout le petit monde qui passait +par couples, avec un air de fête. Quel Parisien, dans les heures +troublées de la prime jeunesse, n'a pas connu ces flâneries +épuisantes, cette sensation si douloureuse de solitude et d'angoisse +au milieu de la foule? + +Il remonta, en traînant ses pas, toute la rue des Saints-Pères +jusqu'au bout, tourna à droite par la rue de Sèvres, dépassa le square +planté de platanes, les devantures fermées du Bon Marché, et continua +son chemin sur le spacieux trottoir qui longe le vieux mur de +l'hôpital Laënnec. A cette heure-là, le dimanche, en été, cette +large rue du faubourg clérical est à peu près déserte. Les boutiques +d'objets de piété sont closes. Les dévotes et les bandes d'orphelines +sont déjà revenues des vêpres. Quelques rares passants, ouvriers +et petits bourgeois endimanchés. Ça et là, deux pioupious gantés de +blanc, la soutane noire d'un prêtre qui se hâte. C'est tout. Et de dix +minutes en dix minutes, au milieu de la chaussée, l'omnibus passe avec +de lourds cahots, comme endormi. + +Mais, autour de la porte de l'hôpital, les mesquins étalages de +fleurs, de biscuits et d'oranges, l'entrée et la sortie des visiteurs, +entretiennent un peu d'animation. Ce fut au milieu de ce rassemblement +que, tout à coup, Armand aperçut Henriette à quelques pas devant lui. + +Elle était vêtue d'une robe de rien du tout, bleue à pois blancs, mais +qui moulait sa souple et svelte taille. Sur son méchant chapeau de +paille brune frissonnait un gentil bouquet de bleuets, et, de sa main +bien gantée, elle tenait sur son épaule son ombrelle ouverte. Elle +était charmante ainsi, la Parisienne, et c'était la jeunesse même. En +reconnaissant Armand, elle devint toute rose, et sa bouche épanouie, +ses dents étincelantes, ses yeux de myosotis mouillés de rosée, sa +chevelure blonde où pétillaient des points d'or, jusqu'à son humble et +fraîche toilette, tout en elle sembla sourire. + +Armand avait soulevé son chapeau, et, bien que son coeur battît +à coups profonds, il allait passer outre, le niais! Mais elle lui +adressa un si gracieux: «Bonjour, monsieur», qu'il s'arrêta, et, +voulant engager la conversation, ne sachant trop que dire, il lui +demanda, d'une voix un peu frémissante, d'où elle venait ainsi. + +Elle lui répondit avec un égal embarras, parlant pour parler, très +vite. + +Elle sortait de cet hôpital, où elle était allée porter quelques +douceurs à sa tante, malade depuis quinze jours. Mais ce ne serait +rien. La bonne femme allait déjà mieux et devait être envoyée bientôt +à l'asile des convalescents. Henriette s'en réjouissait, car c'était +bien triste pour elle de trouver tous les soirs, comme elle disait, +«la maison seule». + +Ils ne pensaient, ni l'un ni l'autre, à leurs paroles. Ils se +regardaient au fond des yeux, émus à en trembler. Cette rencontre, cet +entretien, leur paraissaient à tous deux un événement extraordinaire. +Parler ainsi, en pleine rue, à cette jeune fille, qu'après tout il +connaissait à peine, était pour Armand l'action la plus téméraire de +sa vie; et quant à la grisette amoureuse, elle était éperdue comme +une bergère de conte féerique à qui le fils du roi vient, en grand +équipage, demander sa main. + +Sans s'en apercevoir, les deux jeunes gens s'étaient mis à marcher +côte à côte. Armand, la bouche sèche, un battement de sang aux deux +tempes, cherchait vainement quelque chose à dire. + +--Et alors, mademoiselle... à présent... vous allez vous promener? + +--Oh! mon Dieu, non, monsieur. Je vais rentrer tout doucement à la +maison, faire mon petit dîner... Allez! ce ne sera pas long... Et puis +on se couchera de bonne heure. Il faut que je sois levée à sept heures +du matin, vous savez bien. + +Armand frémit à la pensée qu'elle allait le quitter, s'éloigner, +n'être plus là. Un projet, d'une audace énorme de sa part, lui +traversa la pensée; et, tout en balbutiant, pris de l'héroïsme des +poltrons: + +--Vous me disiez tout à l'heure, mademoiselle, que c'était bien triste +pour vous de passer la soirée toute seule. Eh bien, puisque vous êtes +libre... si vous vouliez me faire un grand plaisir... oh! mais, je +vous assure, un très grand plaisir... vous viendriez... dîner avec +moi. + +Henriette eut un étourdissement de surprise et de joie. Elle croyait +rêver. Le conte de fée continuait. + +--Comment! vous voudriez, monsieur Armand?...--et déjà une nuance +d'intimité s'établissait entre eux par ce prénom d'Armand qu'elle +prononçait pour la première fois.--C'est sérieusement?... vous +m'invitez à dîner? + +Il crut qu'elle allait refuser, et cette crainte l'enhardit encore. + +--Mais oui. Dînons ensemble... Là, comme deux camarades... Je suis +attendu chez un ami. Mais qu'importe! Je m'excuserai. J'enverrai un +mot, du restaurant... Oh! acceptez. Vous me rendrez si heureux. + +Puis il ajouta, perdant la tête: + +--Vous êtes si charmante! Je voudrais tant vous connaître mieux, +devenir un peu votre ami!... + +Et il osa lui offrir le bras. + +Henriette le prit. Elle se sentait défaillir, et ravie, livrant aussi +son secret, elle murmura: + +--Quel bonheur! Moi qui ne fais que penser à vous! + +Pauvres enfants! Depuis un quart d'heure à peine, ils pouvaient se +parler librement, et déjà, dans leur sincérité naïve, ils avaient +échangé leurs aveux. Ébahis et muets de bonheur, ils allaient devant +eux, sans savoir où. Ils avaient atteint le boulevard Montparnasse, où +circulaient de nombreux promeneurs, et les bonnes gens se retournaient +avec un sourire pour suivre ce joli couple si bien appareillé, si +gracieux et si jeune. Mais les amoureux n'y prenaient pas garde, +absorbés qu'ils étaient dans leur joie intime. Ils se remirent à +causer. Ils se rappelèrent les jours de timidité et de contrainte. + +--Ainsi, c'est vrai? demandait Armand. Vous aviez depuis longtemps un +peu de sympathie pour moi? + +--C'est-à-dire, répondait Henriette, que je ne vivais plus que pour +les minutes où vous traversiez le petit salon... Quand je voyais +seulement le bouton de la porte qui tournait... allez! je devinais +bien si c'était vous... Oh! si vous saviez!... + +--Est-ce possible?... Et je ne me suis aperçu de rien! + +--Oh! moi, disait alors Henriette avec une toute petite malice dans le +regard, j'avais bien remarqué que vous passiez près de moi souvent. + +--Et dire, reprenait Armand qui s'exaltait, que les choses auraient pu +durer toujours ainsi, et que, sans notre rencontre de ce soir... Mais +c'est fini, tout cela, heureusement! C'est bien fini! Quel bon hasard +que je vous aie rencontrée!... Pour un rien, j'allais passer sans vous +dire un mot. Je suis si peu hardi! Mais j'ai vu tout de suite dans vos +yeux qu'il fallait vous parler, que cela vous ferait plaisir... +Nous nous connaissons, à présent, n'est-ce pas? Et nous allons nous +arranger pour nous revoir... souvent, oh! le plus souvent possible!... +et vous deviendrez ma petite amie, voulez-vous? + +Et la fillette, avec sa franchise populaire, qu'un sceptique eût prise +pour de l'effronterie, mais qui semblait adorable à Armand, répondait, +la voix sourde et les yeux baissés: + +--Vous le voyez bien... que je veux! + + + + +VII + + +Près de la gare Montparnasse, ils entrèrent au restaurant Lavenue, +qu'Armand connaissait un peu pour y avoir déjeuné avec des amis de +l'École de Droit, et ils s'installèrent dans le prétendu jardin, qui +n'est guère planté que de candélabres à gaz et de patères à chapeaux, +mais où, ce jour-là, un acacia fleuri du voisinage répandait son +parfum printanier. Armand envoya d'abord, par un commissionnaire, un +billet d'excuse dans la maison où il était invité, puis il commanda, +ou, pour mieux dire, accepta le menu qui lui fut imposé par un maître +d'hôtel plein d'autorité. Qu'importait aux deux jeunes gens la sole +Joinville ou le filet Rossini? Ils étaient assis l'un en face de +l'autre, se dévorant des yeux, bavardant comme les oiseaux chantent, +et, dans les phrases les plus banales qu'ils échangeaient: «De l'eau, +tout plein, je vous prie», ou «Encore un peu de poisson», il y avait +du désir et de la tendresse. + +Armand fit causer sa nouvelle amie. Elle lui conta son humble +histoire. Non, bien sûr, elle n'avait pas été élevée dans du coton. +Pourtant, quand elle était toute petite, la vie n'avait pas été trop +dure. Son père,--un veuf,--bon ouvrier mécanicien, gagnait un assez +gros salaire et pouvait subvenir aux besoins de sa petite fille et +d'une vieille soeur à lui, qui prenait soin de l'enfant. Mais, un +jour, le pauvre homme était pris, déchiré dans un engrenage, mourait +misérablement. Et la voilà toute seule avec sa tante, une femme de la +campagne, qui n'avait pas d'état. L'ancien patron du père servait +bien une petite pension à l'orpheline; la vieille femme faisait des +ménages. Mais, tout de même, on avait été bien malheureux. L'enfant, +qui venait de faire sa première communion, avait dû tout de suite +entrer en apprentissage, quitter l'école, où, du reste, elle n'avait +pas appris grand'chose. + +--Oh! monsieur Armand, si vous voyiez mon griffonnage, et les vilaines +fautes que je fais... J'en ai honte! + +Et elle disait les longues années de vache enragée, le pauvre petit +luxe du ménage s'en allant pièce à pièce, la pendule si souvent mise +au Mont-de-Piété pour acheter un pot-au-feu, les anxiétés périodiques +à l'approche du terme. Par bonheur, elle était devenue assez vite très +habile dans son métier, et maintenant on avait de quoi vivre, oh! +tout juste, mais enfin on vivait. Et puis son sort allait probablement +s'améliorer encore. On avait parlé d'elle à Mme Paméla, la grande +couturière, chez qui il y avait une place libre; et, dans peu de +jours, demain peut-être, elle avait l'espoir d'entrer dans cette +fameuse maison, où elle pourrait gagner des cent cinquante, deux cents +francs par mois. + +Armand l'écoutait, ému de pitié pour cette enfant qui avait déjà tant +travaillé, tant souffert. A cette existence de privations, dont +la jeune fille racontait les pires heures presque avec gaîté, il +comparait son enfance si choyée et si facile. Il songeait que le louis +dont il allait payer le dîner eût suffi jadis à Henriette et à sa +tante pour vivre toute une semaine. Armand avait un excellent coeur, +et des larmes lui montaient aux yeux, tandis que l'ouvrière, en son +langage pittoresque et plein de détails douloureux et vrais, lui +révélait les vertus d'habitude et les résignations quotidiennes du bon +peuple, si vaillant, si ingénieux dans sa misère. + +Le jour tombait, quand on leur servit le café. Ils sortirent du +restaurant. Les flammes blêmes du gaz s'allumaient sur le couchant +rouge. Quand Henriette reprit le bras d'Armand tout naturellement, +avec un geste confiant et conjugal, il éprouva une sensation très +douce. + +Mais un cocher de Victoria, arrêtant son cheval au bord du trottoir, +leur fit signe. + +--La soirée est bien belle, dit l'étudiant. Si nous allions faire un +tour au Bois? + +--Oh! oui, s'écria joyeusement la grisette. C'est si bon de voir de +vrais arbres! + +Elle lui avoua qu'elle ne s'était pas promenée quatre fois dans sa +vie, peut-être, en voiture découverte. Aussi elle s'en amusa d'abord +beaucoup et bavarda comme une gamine. + +La campagne? Elle ne la connaissait pour ainsi dire pas. En été, +le dimanche soir, quand il faisait beau, sa tante emportait dans un +panier une bouteille d'eau rougie et quelque chose de froid, et elles +allaient dîner, en respirant le «bon air», sur les fortifications. + +--Mais, n'est-ce pas, disait-elle, tant qu'il y a des cloches à melons +et des grands tuyaux d'usines, ce n'est pas la vraie campagne? + +Quant au bois de Boulogne, elle y avait vu des sauvages très laids, au +Jardin d'Acclimatation. Il y avait trop de foule, trop de poussière, +et puis, il fallait attendre si longtemps pour reprendre le tramway! +Mais, le soir, cela devait être charmant. + +Ils arrivèrent, à la nuit close, au rond-point de l'Arc de Triomphe, +et lorsque Henriette aperçut devant elle, sous le vaste ciel étoilé, +la large et ténébreuse avenue de l'Impératrice, où d'innombrables +lanternes de voitures glissaient comme d'énormes feux follets, elle +poussa un long soupir d'admiration et se tut, émerveillée. + +Armand se rapprocha de son amie et lui prit la main. Comme elle +la retirait, il craignit d'abord une résistance. Mais Henriette se +déganta, lui abandonna doucement ses deux mains nues, et, à ce premier +contact, ils eurent un frisson de volupté. L'air fraîchissait, un +souffle forestier qui sentait la verdure leur caressait le visage. Le +roulement de toutes les voitures en marche, où le trot rythmique des +chevaux mettait une cadence confuse, les berçait mollement, et ils se +sentaient emportés comme par un flot. Alors le jeune homme se pencha +vers l'oreille d'Henriette et murmura avec ardeur: «Je vous aime!» +Puis il chercha dans l'ombre le regard de son amie, qui se fixa sur le +sien, tendre et pensif. + +Henriette songeait. Cette heure était la plus exquise, mais aussi la +plus grave de sa vie. Tout à l'heure, Armand la reconduirait jusqu'à +sa maison, dans Vaugirard, au bout de la rue Lecourbe. La vieille +tante n'était pas là; et, s'il lui demandait de l'accompagner jusque +dans son logis, elle ne dirait pas non, elle n'aurait pas la force +de lui rien refuser. D'ailleurs, ce soir même, ou demain, ou plus +tard,--qu'importe!--elle allait être à lui. + +Hélas! elle ne se faisait pas d'illusions, la fille du peuple. Ce +jeune homme, qu'elle jugeait à présent bien plus innocent qu'elle +n'avait cru naguère, était épris d'elle, sans doute. Mais combien de +temps l'aimerait-il? Elle n'avait à lui donner que sa jeunesse et +son pauvre coeur. Certainement, il aurait bientôt honte d'une amie si +simple, si «ordinaire». C'est seulement dans les contes de grand'mères +que les princes Charmants épousent les Peau-d'Âne et les Cendrillons. +Dût-elle même lui inspirer plus et mieux qu'un caprice, l'attacher à +elle par un sentiment durable, malgré tout, il faudrait, tôt ou tard, +se séparer. + +C'était l'histoire de beaucoup de ses petites amies. Une, deux, trois +belles années de folie avec un amant aux mains blanches, et puis, +adieu pour toujours! Non! ce n'était pas sage, ce qu'elle faisait +là. Un jour, elle serait quittée comme les autres, ses camarades +d'atelier. La plupart d'entre elles, les paresseuses, les gourmandes, +les coquettes, étaient devenues de «vilaines femmes». Quelques-unes, +plus raisonnables, avaient fini par se marier avec un homme de leur +condition, un ouvrier vulgaire et mal embouché, qui faisait le lundi +et, quelquefois, les battait. + +Mais pourquoi se forger du chagrin d'avance? Sa destinée n'était-elle +pas, après tout, celle de presque toutes les pauvres filles? La +jeunesse passait comme une fleur, et puis, toute la vie à trimer! +Heureuses celles qui avaient eu un peu d'amour pas trop brutal, +quelques brèves joies dans leur avril, un gentil roman! Henriette +devait même s'estimer une des plus favorisées; car, au moins, elle +était jolie, assez jolie pour plaire à ce beau jeune homme qui lui +serrait les mains si fort et lui soufflait si doucement dans le cou +des paroles brûlantes. Comme tout la séduisait, comme tout flattait +ses délicatesses de femme, dans ce fils de famille, dans cet enfant +de riche, au teint mat et pur, à la voix caressante, aux élégantes +attitudes! + +Il ne se doutait pas qu'il fût à ce point désiré, le maladroit +débutant, l'écolier d'amour, trop content déjà de toucher cette chair, +de sentir cette odeur de femme. La vierge sans ignorance vers qui +montait son désir était encore plus enivrée que lui. Elle aurait +voulu l'embrasser, l'étreindre, le respirer comme un bouquet. Elle +se contraignit longtemps; mais enfin, n'y tenant plus, après s'être +assurée, par un regard circulaire dans l'ombre, que personne, parmi le +défilé des voitures, ne les observait, Henriette posa silencieusement +ses lèvres sur les lèvres du jeune homme, et les deux amants, +inaperçus dans la foule nocturne, échangèrent leur premier baiser sous +la solennelle rêverie des étoiles. + + + + +VIII + + +Ce soir-là, Armand ne rentra chez sa mère que bien après minuit. + +Il revint du fond de Vaugirard, enivré de son premier triomphe +d'amour, et, par la claire nuit de mai, ses pas victorieux éveillaient +les échos des rues silencieuses. + +L'inoubliable soirée! Il était encore, par le souvenir, confondu de +son audace. Était-ce bien lui qui avait osé demander à Henriette de +monter chez elle? Était-ce bien lui qu'elle avait guidé, en le tenant +par la main, à travers l'escalier ténébreux? + +Oh! ce logis, il ne l'oublierait jamais. Elles étaient pourtant bien +pauvres, les deux chambres au quatrième étage. Bien laide, cette salle +à manger exiguë, qu'encombraient un poêle à tuyau coudé, une table +ronde, une machine à coudre et le lit-canapé, replié dans un coin, +de la vieille tante absente. Bien misérable aussi, le réduit de la +grisette, où deux images coloriées,--Gambetta et Garibaldi,--souvenir +des opinions politiques du défunt père, faisaient bon ménage avec le +crucifix de cuivre et le rameau de buis flétri, suspendus au-dessus de +l'étroite couchette. + +Mais, dans ce taudis de misère, Armand avait vu s'ouvrir pour lui un +paradis inconnu. Il en sortait; il vibrait encore du mystère révélé, +et il emportait dans ses vêtements, sur ses mains, dans sa barbe +naissante, le voluptueux parfum de cette jeune femme amoureuse, qui, +tout à l'heure, dans un charmant désordre, les yeux brillants de +bonheur et de larmes, l'enlaçait sur le seuil pour le retenir un +dernier moment et prolongeait sur sa bouche l'ardent baiser du départ. + +Les amants s'étaient promis de se revoir le plus tôt possible. Mais +Henriette ne pourrait plus recevoir Armand chez elle à l'avenir. En +y consentant, elle avait même commis une grave imprudence. S'il ne +s'était agi que d'elle, ah! mon Dieu, elle se serait pas mal moquée +des voisins et du qu'en dira-t-on. Mais sa tante allait bientôt +revenir de l'asile des convalescents, rentrer au logis; et c'était +une excellente femme, qu'elle respectait et à qui elle ne voulait pas +faire de peine. + +Armand devait donc, sans retard, se mettre en quête d'un abri pour +ses amours. Par bonheur, sa bourse d'étudiant studieux et rangé était +assez bien garnie; mais il n'en était pas moins embarrassé, dans son +ignorance des ressources de Paris en pareille matière. Il prit le +parti de s'adresser à l'un de ses camarades de l'École de Droit, nommé +Théodore Verdier. + +Cet aimable garçon, un peu plus âgé qu'Armand, avait l'habitude de le +plaisanter sur ses moeurs austères, et parfois l'appelait en riant: +«Mademoiselle Bernard». Il demeurait, lui aussi, chez ses parents. +Mais c'était un fils trop chéri, à qui l'indulgence maternelle +laissait toute liberté, et qui, naturellement, en abusait. Déjà +répandu au quartier Latin, il fumait d'innombrables cigarettes, +faisait des vers selon la dernière formule décadente, paraissait à +Bullier le «jour chic», était même fameux dans plusieurs tavernes +style Louis XIII où des femmes trop bruyantes servaient d'exécrable +bière; et, quoiqu'il fût bien élevé et sût garder, quand il le +fallait, le ton de la bonne compagnie, il avait tout d'abord éveillé +chez Mme Bernard des Vignes une méfiance instinctive, et souvent elle +avait dit à son fils: + +--Je ne l'aime pas beaucoup, ton ami... Il m'a tout l'air d'un mauvais +sujet. + +Dès le lendemain de son aventure, Armand courut chez Théodore Verdier, +et le trouva en train de chercher, dans le dictionnaire, une quatrième +rime en «erbe» pour un sonnet inflammatoire, destiné à rendre rêveuse +une forte brune du nom de Flo,--abréviation de Florestine,--laquelle +embellissait, pour le quart d'heure, une petite brasserie de la rue +Monsieur-le-Prince, décorée dans le goût japonais et fréquentée par un +groupe de jeunes poètes symbolistes. + +Théodore accueillit par un joyeux éclat de rire la demi-confidence que +lui fit, en rougissant, son camarade. + +--Bravo! «mademoiselle»! s'écria-t-il. Tous mes compliments!... +Tu tombes bien, d'ailleurs. Mon avant-dernière maîtresse +était précisément en puissance de jaloux, et si notre asile +d'autrefois--quartier lointain, maison discrète--est encore +disponible, c'est absolument ce qu'il te faut. Allons voir ça. + +C'était une chambre assez vaste, propre, suffisamment meublée, où +l'air et la lumière pénétraient par deux fenêtres donnant sur une des +larges avenues qui environnent les Invalides, «une chambre d'officier +supérieur», suivant l'expression de la logeuse qui avait souvent +affaire à des militaires. Sur le conseil de Théodore, Armand fit +enlever de la muraille un affligeant «chromo» représentant M. Thiers +désigné, par trois cents bras de députés, comme le libérateur du +territoire; il donna l'ordre d'ajouter au mobilier, afin de le rendre +plus intime et plus confortable, deux lampes, un tapis, quelques +plantes vertes; puis, ayant payé le premier mois d'avance et après +avoir remercié son ami avec effusion, il rentra chez lui, ravi de +s'être assuré de ce gîte. + +La concierge lui remit la première lettre d'Henriette. + +Bonne nouvelle! Elle venait d'obtenir l'emploi qu'elle désirait chez +Paméla, la grande couturière; elle y entrerait dès le lendemain, +mardi.--Ce qu'elle ne disait pas, c'est qu'elle était bien contente +aussi de n'avoir plus à reparaître chez Mme Bernard, car elle n'aurait +pu revoir la mère d'Armand sans mourir de honte.--Si, à huit heures et +demie du soir, quand elle sortirait de l'atelier, Armand était libre, +elle le rejoindrait sous les arcades de la rue de Rivoli, devant +l'Hôtel Continental. La lettre finissait par quelques mots d'amour et +de caresse qu'Armand lut avec un délicieux battement de coeur et +sans se soucier, croyez-le bien! de l'orthographe indépendante et de +l'écriture de nourrice. + +Armand sortait rarement le soir. Pour que sa mère ne s'étonnât point +de le voir changer d'habitudes, il mentit, hélas! pour la première +fois de sa vie, inventa le prétexte d'une conférence, d'une réunion +d'étudiants; et, le lendemain, il fut exact au rendez-vous. + +Henriette avait passé toute la journée à travailler dans le célèbre +atelier de la rue Castiglione, que connaissent bien les élégantes. +Mais, dès que le repas fut terminé,--les ouvrières étaient +nourries,--elle eut bien vite, en deux temps trois mouvements, plié +sa serviette, mis son chapeau, dit bonsoir à tout le monde, et, +filant comme une hirondelle, elle s'enfuit sous les arcades. Armand +l'attendait depuis un quart d'heure. Elle reconnut de loin sa mince +silhouette. Et tout de suite, bras dessus, bras dessous, unissant +leurs mains, se touchant le plus possible, ils partirent, légers comme +en rêve, vers leur nid d'amour. + +Pendant une quinzaine, ils se retrouvèrent ainsi presque tous les +soirs et ils vécurent des heures enchantées. + +Comme ils s'aimaient! Comme ils s'aimaient bien! Oh! certes, avec la +joie et la folie de leurs jeunes sens, avec de rapides voluptés de +colombes. Mais si tendrement aussi! Pour Armand, Henriette n'était pas +seulement la Femme, la Chimère qui incendie de son vol de flamme les +rêves de tous les adultes, et qu'il avait enfin saisie et conquise. +Elle était déjà la bien-aimée, la seule aimée, celle qu'on évoque, +quand on est loin d'elle, seulement en fermant les yeux, celle dont le +souvenir à toute heure vous poursuit, vous possède, vous court dans +le sang et vous enveloppe le coeur. Tout émouvait l'étudiant, tout +le touchait dans la personne de sa chère maîtresse. A ses ardeurs de +jeune coq, à l'enthousiasme de ses désirs devant ce corps féminin, si +frêle et si pur, où flottait encore une grâce d'enfance, s'ajoutait +un sentiment d'une profonde douceur, fait de reconnaissance et de +généreuse pitié, pour cette vierge naïve et désintéressée, sans calcul +et sans défense, qui lui avait donné, dès le premier sourire, comme on +donne une rose, son unique trésor, la fleur de ses vingt ans. Et il se +jurait, le droit et honnête enfant, de l'aimer pour toute la vie. + +Quant à Henriette, elle s'abandonnait à son amour avec cette précieuse +faculté de ne vivre que pour l'heure présente, avec cette insouciance +pleine de sagesse, privilège des simples et des ignorants. Le jour, +l'inévitable jour où elle serait séparée d'Armand, eh bien, il n'y +aurait plus au monde de bonheur pour elle, voilà tout! En attendant, +elle en jouissait éperdument, de ce bonheur. Et il était tel que, +parfois, cela lui semblait trop beau. C'était comme un objet d'un +grand prix, qu'on lui aurait mis dans la main, mais dont elle eût +ignoré l'usage. Pauvre fille! elle restait stupéfaite comme un +mendiant à qui l'on ferait l'aumône d'une étoile. + +Adorée comme la plus chérie des maîtresses, elle gardait la soumission +craintive de l'esclave. Pendant plusieurs jours, elle n'avait pu +se décider à tutoyer son amant. Il l'en plaisantait avec gaîté, +et c'était pour lui un plaisir exquis que les maladroits essais +d'Henriette pour devenir plus familière. Quand, dans un moment +d'expansion, elle lui avait donné un nom d'amitié un peu vulgaire, +quand elle avait lâché un «mon chéri», ou même un «mon trésor», qui +sentait le faubourg et qu'Armand trouvait pourtant très doux, elle +était soudain prise de honte et se jetait sur la poitrine du jeune +homme ou le baisait dans le cou, afin de lui cacher sa rougeur. Elle +avait si peur de n'être pas assez «comme il faut» pour lui! Malgré +la possession, elle savait bien qu'elle n'était pas son égale. Bien +souvent elle lui prenait doucement la main, sa fine et nerveuse main +d'aristocrate; elle la considérait longuement, avec la sensation +de toucher quelque chose de très rare, d'extraordinaire, et elle +finissait toujours par la porter à ses lèvres et par y mettre un +délicat, un respectueux baiser. + +Et, la voyant si humble, si timide, si désarmée devant la vie, +l'adolescent d'hier, dont elle avait fait un homme, songeait, avec une +fierté attendrie, que cette faible créature était à lui, dépendait +de lui, et que c'était désormais son devoir de la défendre et de la +protéger. + +Comme ils s'aimaient! Qu'ils étaient heureux! Pour augmenter leur +enivrement, le hasard permit que leur jeune idylle eût pour milieu et +pour décor de sublimes nuits d'été, où le sombre azur découvrait ses +profondeurs infinies, où, parmi des fleuves de lait lumineux, les +planètes brillaient comme des phares, où les astres développaient +leurs légions étincelantes. + +Vers onze heures, les deux amants sortaient de leur asile secret, et +Armand reconduisait Henriette du côté de son logis, par les boulevards +de la banlieue, larges et vides. L'air était tiède, les longues files +d'arbres, en pleine frondaison, exhalaient une odeur fraîche. Le dôme +des Invalides, d'un bleu sombre, et dont brillaient vaguement les +écailles d'or, se dressait pompeusement dans le ciel. Sauf la rumeur +de la grande ville, entendue au loin comme un bourdonnement d'abeille, +quel silence! Enlacés, marchant à pas très lents, délicieusement las, +les amoureux s'avançaient dans les solitudes. La plénitude de leur +bonheur était telle qu'ils croyaient que toute la nature devait +s'y associer; et, quand ils s'arrêtaient pendant un moment, il leur +semblait que tout ce qui les environnait, les grandes avenues, les +hauts édifices, les profonds feuillages et le Zodiaque épanouissant +ses fleurs de lumière, poussaient en même temps qu'eux un immense +soupir de joie et de volupté. + + + + +IX + + +C'est à ce beau rêve qu'Armand venait d'être brusquement arraché. + +Sa mère savait tout, sa mère admirable, qu'il aimait de tout son +coeur, mais dont il connaissait bien le caractère jaloux, les +sentiments despotiques et passionnés. Il eut la prévision que ce +serait terrible, qu'il allait souffrir et faire souffrir. + +En effet, la lutte s'engagea tout de suite. + +Un peu avant l'heure du dîner, Armand, selon son habitude, alla +rejoindre sa mère dans son boudoir. Il y entra, pour la première +fois, ce jour-là, les yeux baissés, le front lourd, le coeur plein +d'angoisse et de confusion. Mais, lorsqu'il vit Mme Bernard assise à +sa place ordinaire, devant son canevas de tapisserie, il revécut, dans +un éclair d'imagination et de mémoire, toute son heureuse enfance; +et, ne pouvant supporter l'idée qu'il y avait un obstacle, un rempart +entre sa mère et lui, et qu'il n'était plus le fils unique et bien +aimé d'autrefois, il s'élança vers elle, les bras tendus, les mains +tremblantes, avec un regard qui demandait pardon. + +Mais elle l'arrêta d'un geste bref, d'un geste de refus, et lui jeta +un «non, je t'en prie», qui rappela le jeune homme à la douloureuse +réalité et lui glaça le sang dans les veines. + +Le domestique ayant annoncé que le dîner était servi, ils passèrent +dans la salle à manger et se mirent silencieusement à table. + +Ce repas du soir avait toujours été pour eux un bon moment. Ils y +parlaient des menus faits du jour, faisaient des projets pour le +lendemain, se reposaient en une douce et confiante causerie. Mais, ce +jour-là, deux convives invisibles, la colère et la honte, avaient pris +place à la table de famille. Le fils et la mère touchèrent à peine aux +plats qu'on leur servit, et ne s'adressèrent pas une parole. + +Ils revinrent au boudoir, où deux lampes, allumées trop tôt, +brillaient faiblement dans le crépuscule triste des longs jours; et +quand le domestique, après avoir servi le café, les eut laissés seuls, +Mme Bernard rompit brusquement le silence et dit à son fils, d'une +voix amère: + +--Tu vas, ce soir, à ta conférence, n'est-ce pas? + +Il avait, en effet, rendez-vous avec Henriette, et, rougissant dans +l'ombre, il ne sut que balbutier, dans son trouble: + +--Ma mère!... + +Alors, Mme Bernard éclata. + +--Va, s'écria-t-elle en tremblant d'indignation, va retrouver ta +maîtresse! Désormais, pour cela, tu n'auras plus besoin de mentir. Car +tu m'as menti, tu m'as indignement trompée! Ah! cela commence bien, +tes amours! Cette fille t'a déjà fait commettre une bassesse. Je +frémis en me demandant ce que cette malheureuse fera de toi, et +jusqu'où elle pourra te mener. Va la retrouver, mon garçon. Je ne te +retiens pas. + +Mais elle s'interrompit en entendant son fils qui sanglotait. + +--Tu pleures! dit-elle d'une voix plus douce. + +Il se jeta à ses pieds, lui couvrit les mains de baisers et de larmes. + +--Pardonne-moi, ma mère chérie, murmura-t-il. Pardonne-moi, maman, de +te faire de la peine... Mais, si tu savais!... Je l'aime!... + +Ce mot arrêta net, chez Mme Bernard, l'attendrissement qui commençait +à la gagner. + +--Tu l'aimes! dit-elle,--et son accent vibrait d'une farouche +ironie,--tu aimes ma couturière! Mais, malheureux enfant, ce n'est pas +sérieux. Tu es fou!... J'avais espéré, oui, j'avais eu la niaiserie +de croire que tu passerais purement et fièrement ta première jeunesse, +jusqu'au jour où je t'aurais marié à quelque belle jeune fille. Cela, +c'était mon illusion, je l'avoue, et tu la brises bien cruellement. +Pourtant, je n'étais pas déraisonnable. J'étais prête à comprendre, à +excuser un entraînement, un coup de passion. Vingt ans sont vingt ans, +je le sais bien... Mais toi! toi! suivre le premier jupon venu! Faire +attention à cette ouvrière, si commune, à peine jolie! Vraiment, je +t'aurais cru plus dégoûté!... En voilà assez! Je compromettrais ma +dignité de mère et d'honnête femme à parler plus longtemps d'une telle +turpitude. Avec ta permission, nous n'ouvrirons plus la bouche sur +ce sujet. J'ai même eu tort de m'emporter, de te faire des reproches. +Laisse-moi espérer que tu ne tarderas pas à t'en adresser toi-même, et +de plus sévères que les miens... Une drôlesse pour qui j'ai eu de la +bonté! Une misérable petite intrigante que j'avais protégée, attirée +chez moi, et qui débauche mon fils!... Non! Armand, ce n'est pas +sérieux. Tu ne sais ce que tu dis. Et bientôt, demain peut-être, quand +tu auras un peu réfléchi, quand ton détestable caprice aura passé, tu +rougiras d'avoir osé me dire que tu aimais cette fille! + +Comme elle s'y prenait mal, la pauvre femme! Comme elle avait tort +d'offenser son fils dans son amour! Déjà, il n'était plus à ses +genoux, il ne pleurait plus sur ses mains, avec des cajoleries de +petit enfant. Tout frémissant, il s'était relevé, et, respectueux, +mais les yeux secs, la voix enrouée: + +--Je t'en supplie, ma mère, lui disait-il, ne parle plus ainsi! Tu ne +connais pas la pauvre fille, tu es injuste pour elle!... Et, puisque +je ne puis la défendre qu'en t'avouant tout... sache donc... que je +suis le premier... + +Mais il ne put achever sa phrase. Mme Bernard venait d'éclater d'un +rire insultant, épouvantable. Puis, se redressant de toute sa taille, +hautaine, impérieuse, le regard noir et méchant: + +--Plus un mot là-dessus, ordonna-t-elle, entendez-vous, mon fils?--Et +ce «vous», qu'elle lui disait pour la première fois, frappa le jeune +homme comme un coup de couteau.--Plus un mot là-dessus! Je vois que +vous êtes encore plus dupé, plus aveuglé que je ne supposais. Gardez +pour vous vos confidences, et laissez-moi. Cette demoiselle vous +attend, sans doute, et un gentleman ne doit jamais être en retard. + +Et laissant Armand prostré de douleur, Mme Bernard s'enfuit dans sa +chambre à coucher. + +Elle y resta assez longtemps, dans les ténèbres. Elle sentait monter, +gronder, dans son coeur et dans son cerveau, un soulèvement de colère, +une tempête de haine contre cette Henriette, contre cette femme de +rien qui lui avait pris l'innocence et aussi, croyait-elle, l'amour de +son fils. A présent, elle revoyait par le souvenir le joli profil de +l'ouvrière, son air de réserve, sa grâce naturelle. Non! cette petite +n'était ni laide, ni vulgaire. Elle pouvait plaire, être aimée. +Cette pensée remplissait de rage la mère au coeur exigeant, la veuve +autrefois dédaignée par son mari. Elle détestait Henriette comme une +ennemie, comme une rivale. + +Alors, pendant quelques instants, Mme Bernard des Vignes, la femme +pieuse et bien élevée, qui avait vécu dans le monde et brillé jadis à +la cour, redevint la sauvage paysanne des maquis de Sartène, la fille +du vieil Antonini, et sentit courir dans ses veines le sang corse, le +sang brûlé de rancune et prompt à la _vendetta_. Si, par impossible, +elle avait vu paraître à ses yeux, en ce moment, la maîtresse de son +fils, elle se serait jetée sur elle comme une bête furieuse; et lui +aurait balafré le visage d'une croix au stylet. + +Ce désir affreux la réveilla en sursaut, pour ainsi dire. Elle le +chassa avec horreur, eut dégoût et pitié d'elle-même. Puis elle pensa +tout à coup à son fils avec une soudaine indulgence, une faiblesse +toute maternelle. Elle avait été trop sévère. Il faut que jeunesse +se passe. Son Armand était bon, l'aimait, malgré tout. Quand même il +aurait un petit sentiment pour cette Henriette, cela ne pouvait durer. +D'ailleurs, jamais elle n'admettrait qu'Armand eût été le premier +amant de cette fille. Une ouvrière en journées, allant où elle veut, +sortant quand elle veut! A Paris! Allons donc! Son fils se lasserait +vite d'une pareille liaison. Les goûts, les habitudes de cette +faubourienne le choqueraient tôt ou tard. + +Qui sait? C'est peut-être déjà fait. Et puis, n'est-il pas capable +de sacrifier ce caprice au repos de sa mère? Mais oui, cent fois oui! +Peut-être y songe-t-il déjà? Peut-être, tandis qu'elle se désole, +est-il encore là, à deux pas d'elle, dévoré de regrets, le pauvre +enfant! et prêt à promettre, à jurer que c'est bien fini? + +Grisée de cette subite espérance, elle retourne, elle court à son +boudoir. Armand n'y est plus. Et comme le domestique arrive, apportant +les journaux du soir: + +--Monsieur Armand est donc sorti? demande-t-elle, espérant qu'on lui +dira non, qu'il est encore à la maison, qu'il vient de rentrer dans sa +chambre. + +--Oui, madame, lui répond la voix froide du laquais. Monsieur Armand +est sorti, il y a un quart d'heure. + +Profondément découragée, Mme Bernard se laisse tomber alors sur sa +chaise longue et s'abandonne au fil de sa tristesse. Il lui semble--et +c'est une sensation presque physiquement douloureuse--que quelque +chose s'est écroulé et brisé dans son coeur. Sur le panneau, devant +elle, elle regarde machinalement son propre portrait en grande +toilette de bal, que, pendant sa courte lune de miel, son mari a fait +peindre autrefois par Dubufe. Et, dans le tableau baigné d'ombre, elle +voit se dresser le spectre de sa jeunesse et de sa beauté. Pourquoi +donc lui passe-t-il par la tête, le prélude de cette valse de +Strauss, qu'on jouait le jour où son père l'a présentée au bal des +Tuileries?... + +Allons! du courage! Il faut secouer cet accablement, penser à autre +chose. Elle fait sauter la bande d'un journal, le déplie, mais, sur +la première page, un nom lui saute aux yeux, un nom qui la fait +tressaillir. + +Le colonel de Voris, qui est actuellement au Tonkin, où il commande +une des colonnes du corps expéditionnaire, vient d'être nommé +général, à la suite d'une série de brillants faits d'armes contre les +Pavillons-Noirs. + +M. de Voris! Comme elle a été dure pour ce noble soldat, pour +ce parfait gentilhomme! Elle se rappelle sa longue fidélité, sa +respectueuse attente. C'est le seul homme qui se soit autant approché +de son coeur. Et pourtant, à cause d'Armand, elle l'a repoussé, exilé +loin d'elle. Qu'est-il allé chercher sous ce climat meurtrier, dans +cette guerre obscure et sans gloire? L'oubli, peut-être la mort. Un +de ces jours,--oh! c'est affreux!--elle apprendra que ce héros qui +l'a tant aimée est mort là-bas dans les fétides marécages, lentement +consumé par la fièvre, ou bien qu'il a été hideusement torturé et +mutilé par les hommes jaunes. Et ce sera sa faute, à elle! Car c'est +elle qui a désespéré M. de Voris, pour se dévouer toute à ce fils +ingrat qui l'abandonne aujourd'hui. + +Ah! cruel enfant! + +Elle touche le fond de la mélancolie. Elle a laissé tomber le journal +sur le tapis. Devant elle, dans la demi-obscurité qui le transfigure, +le grand portrait la regarde avec des yeux tristes et sévères, semble +pleurer sur elle et lui reprocher d'avoir ainsi perdu, gâché sa vie. +Au dehors, la grande ville, qui ne s'endort jamais, pousse son éternel +murmure. Et Mme Bernard revient encore à son idée fixe. A cette heure, +quelque part dans ce grand Paris, son fils est dans les bras d'une +maîtresse, d'une femme qu'il aime mieux qu'elle. Et, se cachant tout à +coup le visage dans ses mains, la pauvre mère pleure à chaudes larmes. + +Hélas! hélas! C'est la loi de nature. Le petit oiseau a pris des +forces, ses plumes ont poussé, ses ailes frémissent. Impatient de +liberté, il se penche au bord du nid, et, malgré les petits cris de sa +mère éperdue, il s'envole, il s'est envolé! + + + + +X + + +Des jours, des semaines ont passé, et la douloureuse situation reste +le même entre Mme Bernard et Armand. + +En apparence, ils ont fait la paix. La seconde fois qu'elle l'a vu +revenir vers elle, les bras ouverts, elle n'a pas eu le coeur de le +repousser. Ils se donnent le baiser du matin et du soir. Mais, pour +l'un comme pour l'autre, ce baiser est maintenant un supplice. Elle ne +peut se défendre d'un frisson de répugnance au contact des lèvres +de son fils, pourtant si fraîches sous la barbe légère. Elle croit +y trouver, elle y trouve le goût des caresses de «l'autre», de cette +femme qu'elle hait tant. Parfois, elle a besoin de se contenir pour ne +pas s'essuyer la figure. Quant à lui, lorsqu'il embrasse sa mère, +il ne sent plus la bonne et cordiale chaleur d'autrefois sur ce +pâle visage, sur cette joue insensible qu'on lui présente d'un air +contraint, presque résigné. + +Mme Bernard ne parle plus à son fils de sa liaison. Elle ne prononce +jamais le nom d'Henriette. Pourquoi? Par pudeur de femme, par fierté +maternelle? Par politique aussi, peut-être. Elle craint d'irriter le +jeune homme, d'augmenter encore la désunion qui s'est mise entre eux; +elle estime plus sage de se taire, de prendre patience. Elle ne lui +parle jamais de ses amours; mais il devine, il sait qu'elle ne pense +qu'à cela, qu'elle y pense sans cesse, et dans les moindres paroles de +sa mère il soupçonne un double sens, une allusion, croit découvrir une +plainte ou une ironie. + +Un moment est surtout pénible. C'est le soir, après le dîner, à +cette même heure où ils ont eu leur première explication. Mme Bernard +s'assied à son éternelle tapisserie, et, sans lever les yeux de +son ouvrage, elle dit à Armand d'une voix étouffée, où il y a de la +crainte et de la prière: + +--Tu sors?... + +Le plus souvent, il répond doucement: + +--Non, maman. + +Car il a espacé ses rendez-vous avec Henriette. Oui, il a eu ce +courage. Il a donné pour raison à son humble amie, qui consent à tout, +accepte tout, les études de droit négligées depuis quelque temps à +cause d'elle, un examen à préparer. Mais Mme Bernard semble ne +savoir aucun gré à son fils de cette concession, qu'il juge héroïque +cependant, et elle a l'air de trouver tout simple qu'il reste au +logis. + +D'ailleurs, ils n'ont plus rien à se dire, ils échangent des paroles +quelconques sur des choses insignifiantes. C'est un effort, une peine +même, que cet entretien d'où la confiance est bannie. + +Au bout d'une demi-heure, Armand finit par dire: + +--Adieu, maman, je vais travailler. + +Elle lui tend sa joue de marbre, et il se retire, plein d'ennui, dans +sa chambre. + +Mais, comme Henriette est occupée tout le jour chez Paméla, il ne +peut la voir que dans la soirée; et, bien des fois, à la redoutable +question: «Tu sors?» il est obligé de répondre: «Oui». Sa mère pousse +alors un soupir qui le crucifie, et il s'en va sachant qu'il la laisse +solitaire et désolée, et s'accusant d'être un mauvais fils. + +Le pauvre enfant n'était qu'un amoureux. Dès qu'il arrivait au +rendez-vous, dès qu'il apercevait Henriette accourant vers lui sous +les arcades et souriant de loin,--ah! il faut bien le dire,--tout +était oublié. Il ne vivait plus que pour les heures adorables +qu'il passait auprès de sa jeune amie. Tout d'abord, pour ne pas +l'inquiéter, il ne lui avait rien dit de son dissentiment avec sa +mère. Mais deux amants vraiment épris peuvent-ils garder longtemps un +secret l'un pour l'autre? Un jour qu'Armand avait le coeur trop gros, +il confia tout à Henriette. + +Elle fut consternée. Entre elle et Mme Bernard la lutte lui semblait +trop inégale. Elle se rappelait avec terreur cette mère imposante, +cette belle dame aux yeux sévères, qu'elle avait offensée, après tout, +et qui devait avoir tant de moyens de ramener son fils à l'obéissance +et de la vaincre, elle, la pauvre petite. Certes, Armand protestait +de sa constance, lui jurait de l'aimer toujours, malgré tous les +obstacles. Néanmoins, il ne parlait jamais de sa mère qu'avec une +grande tendresse, un respect profond. Elle aurait toujours sur lui +beaucoup d'influence, finirait, un jour ou l'autre, par le décider à +une rupture. A cette pensée, Henriette se sentait mourir. Ne plus voir +Armand! le perdre! Mais ce serait, pour elle, comme si on éteignait le +soleil! + +Cependant elle cachait ses craintes, s'efforçait de ne jamais montrer +à son amant qu'un visage joyeux. Puis, il était si bon, si aimant. Peu +à peu, elle se rassura. Enfin, une épreuve décisive--l'absence--lui +permit de mesurer l'étendue de son pouvoir sur le coeur d'Armand. + +On était au commencement du mois d'août. L'étudiant venait de subir +avec succès son deuxième examen de droit, et l'époque était venue où +Mme Bernard des Vignes et son fils devaient, comme tous les ans, +aller passer trois mois aux Trembleaux, propriété considérable qu'ils +possédaient dans la Mayenne. + +Les deux femmes attendaient avec anxiété l'heure de cette séparation. +C'était pour la mère un motif d'espérance, pour la maîtresse un sujet +d'inquiétude. + +--S'il l'oubliait? songeait l'une, dans une minute de sombre joie. + +--S'il m'oubliait? se disait l'autre, le coeur soudain gonflé d'un +sanglot. + +Armand avait doucement préparé Henriette à ce départ. C'était aussi +cruel, aussi dur pour lui que pour sa maîtresse de renoncer aux haltes +délicieuses dans le réduit d'amour, aux chères promenades à deux dans +l'hospitalière bonté des nuits d'étoiles. Et comme il serait long, +cet exil! Mais le fils soumis ne pouvait se dispenser d'accompagner +sa mère, et, après une soirée d'adieux où furent échangées d'ardentes +promesses et versées de bien douces larmes, il dut partir. + +Oh! comme elle s'ennuie, comme elle est triste, la pauvre Henriette, +dans ce Paris sec et brûlé de la canicule, aux rues presque vides, +aux maisons muettes et aveugles! Qu'elle est monotone, qu'elle est +fastidieuse, cette interminable journée de travail dans l'atelier +à l'atmosphère de bain russe, où les ouvrières en sueur chantonnent +ensemble, à demi-voix, une bête et traînarde romance de café-concert! +Aujourd'hui pourtant, la grisette n'a plus hâte de s'en aller, après +le repas du soir. Personne ne l'attend sous les arcades. Où donc est +son «chéri», à présent? Que fait-il? Pense-t-il à elle? Pour regagner +sa demeure, elle prend encore par le plus long, par le chemin qu'elle +suivait au bras d'Armand, par _leur_ chemin. Mais il a perdu tout son +charme. Elle les trouvait si beaux, naguère, dans le soleil couchant, +le décor triomphal de la place de la Concorde, le grand fleuve coulant +sous le pont monumental, la vaste esplanade dominée par le gigantesque +casque d'or des Invalides! Ce n'est plus qu'une fatigue pour elle, +maintenant, ce long chemin à faire. + +A la nuit tombante, elle passe devant la maison où elle a vécu les +seules belles heures de son existence. Elle s'arrête un instant, lève +les yeux sur les volets fermés de _leur_ chambre. Ah! les âmes +du Purgatoire doivent avoir ce regard-là devant la porte close du +Paradis! Il lui semble qu'il y a une éternité qu'Armand est parti, et +cependant--oui, elle compte sur ses doigts--cela fait seulement +huit jours. Quand remonteront-ils encore tous deux, en s'embrassant, +l'escalier obscur? Quand s'enfermeront-ils à double tour dans +«la chambre de l'officier supérieur», comme le disait Armand par +plaisanterie, en répétant le mot de la logeuse? Quand reverra-t-elle +le meuble de velours rouge, revêtu d'ornements au crochet, et le +Galilée de la pendule qui indique une sphère terrestre de son doigt +de zinc doré? Quand reconnaîtra-t-elle, sur la muraille, dans leurs +cadres piqués des mouches, la _Veille d'Austerlitz_ et les _Adieux de +Fontainebleau_? + +Puis, comme les becs de gaz s'allument, elle se remet en marche. +Parfois, un jeune lieutenant en bourgeois, qui vient du côté de +l'École militaire et descend dans Paris en quête d'amour, ralentit +le pas en croisant cette gentille Parisienne; mais, quand il voit ses +yeux si tristes, il passe outre, sans tenter l'aventure. Et Henriette +continue son chemin par les avenues désertes, où le souffle chaud +du vent d'orage fait courir et voltiger autour d'elle les premières +feuilles sèches, les feuilles mortes si mélancoliques du précoce +automne de Paris. + +Elle s'étiolerait, elle finirait par tomber malade de chagrin, si, +toutes les semaines, elle ne recevait une lettre d'Armand. Il ne peut +la lui adresser chez elle, à cause de la vieille tante. Mais, chaque +dimanche, Henriette, qui est libre ce jour-là, court chercher +sa lettre, sa chère lettre, à la poste restante, devant le +Petit-Luxembourg, et va bien vite la lire dans le jardin. Ah! les +calicots endimanchés qui se promènent de ce côté-là peuvent se montrer +en riant cette jolie fille, absorbée dans sa lecture. Henriette se +soucie bien d'eux! Marchant lentement sous les marronniers à demi +dépouillés, le long des terrasses florentines, devant des reines de +marbre, elle lit, elle relit vingt fois les quatre pages où l'absent +bien aimé a répandu toutes ses tendresses. C'est son soutien, son +viatique, à la pauvre fille, cette lettre dont chaque mot lui caresse +le coeur. Elle la gardera dans son corset toute la semaine, et la +relira, chaque soir, avant de s'endormir. + +La grosse affaire, par exemple, c'est de répondre. Du Luxembourg, +Henriette retourne chez elle, et, dans l'après-midi, pendant que +la tante est aux vêpres, elle s'installe sur un coin de la table à +manger, dispose le papier, la petite bouteille d'encre, choisit une +plume neuve, la mouille entre ses lèvres, puis tombe dans une rêverie +et ne sait que dire. Elle n'a plus tant de honte, à présent, de sa +grosse écriture et de ses fautes d'orthographe. Armand lui a dit tant +de fois qu'il les aimait, qu'il aimait tout ce qui venait d'elle! +Mais, comme lui, elle ne saura jamais inventer ces jolis mots, ces +mignonnes façons de dire: «Je t'aime!» Aussi les premières lignes de +sa réponse sont toujours maladroites, embarrassées. Mais bientôt elle +se laisse entraîner par son sentiment, elle écrit à son amoureux comme +s'il était là, comme si elle lui parlait; et alors, au hasard de la +plume, sans s'en douter, elle rencontre de saisissantes images, de +charmantes trouvailles de style. Ainsi,--un jour qu'elle veut +rassurer Armand, qui, presque jaloux dans son exil, lui a demandé avec +inquiétude: «Es-tu vraiment bien à moi?»--elle répond, éloquente de +passion: «Je suis à toi, mon bien-aimé, comme un couteau que tu aurais +dans ta poche, bon pour tuer un homme ou pour éplucher un fruit». + +Comme elle serait heureuse, si elle savait à quel point, là-bas, aux +Trembleaux, Armand languit et souffre d'être privé d'elle! Car le +fidèle enfant, lui aussi, compte les journées et les heures. C'est +à cause d'Henriette qu'il s'isole, qu'il refuse autant que possible +d'aller aux fêtes des châteaux voisins, où sa mère voudrait qu'il +parût. C'est avec le souvenir de sa chère petite amie qu'il s'enferme +dans la vieille bibliothèque et marche de long en large devant les +rayons poudreux, ou qu'il erre, pendant des après-midi entières, sous +les hêtres solennels du grand parc. C'est parce que Henriette est +loin qu'il n'aime plus ce beau paysage et cet ancien logis, qui lui +rappellent pourtant les plus doux souvenirs de son enfance; c'est +parce que Henriette est absente que le gracieux château de la +Renaissance, dont l'élégante façade se mire dans un étang où nagent +deux cygnes, semble à Armand lugubre et morne comme une prison ceinte +de fossés. + +Quant à Mme Bernard des Vignes, elle est toujours malheureuse et +troublée. Armand est pour elle plein d'égards, mais elle sent qu'il +pense toujours à sa maîtresse, que cette séparation n'a rien changé à +l'état de son coeur, que l'ennemie n'est pas vaincue. La mère jalouse +en est désespérée. Plusieurs fois, en causant avec son fils, elle +a essayé d'aborder de nouveau ce pénible sujet, d'y faire au moins +allusion. Mais Armand s'est alors enfermé dans un silence respectueux +et sournois, a seulement rougi et baissé les yeux. + +Cependant septembre a rempli les vergers de fruits mûrs. Les raisins +se sont dorés sur les treilles. Octobre arrive avec ses brumes +matinales. Il passe, il s'écoule. Déjà les arbres ont des feuilles +jaunes. Puis, un matin, voici les pluies de la Toussaint, les pluies +d'automne, lourdes et froides. + +Mme Bernard n'a plus de raisons à donner à son fils pour le retenir +davantage à la campagne. Les cours de l'École de Droit vont rouvrir. +Il faut revenir à Paris, rentrer dans l'appartement du quai Malaquais. + +Et, dès le lendemain du retour, la lutte sourde recommence. + +On vient de se lever de table; Mme Bernard s'assied à sa tapisserie. + +--Tu sors? + +--Oui, maman. + +Son fils est toujours l'amant de cette Henriette!... Oh! comme elle la +hait! + + + + +XI + + +Mais il s'agit bien d'amour aujourd'hui. Armand est malade, gravement +malade! Armand est en péril de mort! + +Cela lui a pris, six semaines après son retour à Paris. Mme Bernard +se rappelle parfaitement que, depuis quelques jours, il avait l'air +inquiet, excité. Il a commencé par se plaindre de migraines, par +porter à chaque instant sa main à son front, comme s'il lui devenait +par trop pesant. + +--Qu'est-ce que tu as donc? lui disait sa mère effrayée. Tu as trop de +couleurs... Je n'aime pas cela... Ce n'est pas naturel. + +Mais il répondait insoucieusement: «Bah! cela se passera», secouait sa +belle chevelure comme pour chasser le mal, et, malgré les observations +réitérées de sa mère, continuait à sortir le soir pour aller retrouver +cette Henriette,--oh! cette fille!--et cela par la boue humide, par le +temps pourri de décembre. + +Enfin, l'autre matin,--n'était-il pas encore rentré à plus de minuit, +le malheureux enfant?--il a sonné Louis, le valet de chambre, dès le +petit jour, et il lui a dit, en parlant avec effort: + +--J'ai passé une mauvaise nuit... Je ne suis pas bien, décidément... +Allez chercher ma mère... J'ai soif, j'ai la fièvre... Oh! comme ma +tête me fait mal. + +Aussitôt prévenue, Mme Bernard a passé un peignoir à la hâte et est +accourue auprès de son fils. Il avait le visage très rouge, le front +brûlant, et il grelottait sous les couvertures, claquant des dents, +secoué de continuels frissons. + +La fièvre typhoïde! Si c'était la fièvre typhoïde! En ce moment, +elle est à Paris, à l'état épidémique. Mme Bernard a lu cela dans +les journaux, elle s'en souvient maintenant. Et l'affreuse maladie +s'attaque surtout aux très jeunes gens, est particulièrement +redoutable pour les personnes affaiblies. Si c'était cela? Seigneur, +mon Dieu! Si c'était cela? + +Mme Bernard se pend aux sonnettes. La maison est sens dessus dessous. + +--Léontine! crie-t-elle à la vieille femme de charge qui arrive en +boutonnant son corsage. Léontine, vite, sautez dans un fiacre!... +Allez chercher le docteur Forly. Qu'il vienne tout de suite, tout de +suite! + +Et elle reste là, impuissante, ne sachant que faire, regardant son +fils qui se cache la tête dans l'oreiller et pousse de gros soupirs de +souffrance. + +Enfin, au bout d'un quart d'heure, Léontine reparaît, suivie du +médecin de la famille, qu'elle a eu la chance d'attraper juste au +moment où il montait en voiture pour aller à son hôpital. + +C'est un vieux praticien aux façons méthodiques et un peu surannées, +qui écrit solennellement en tête de ses ordonnances: «Je conseille», +et qui ne manque pas de terminer ses formules par les trois lettres +cabalistiques M.S.A. (_misce secundum artem_). Mais il est fameux pour +la sûreté de son diagnostic, pour son coup d'oeil médical. + +Il s'assied auprès du lit en ôtant ses gants avec lenteur, tâte le +pouls du malade, l'examine, l'interroge, puis il se lève, en déclarant +d'une voix cordiale: + +--J'en ai vu bien d'autres. Nous viendrons bien à bout de ça. + +Mais sa bonne humeur sonne faux, et dès qu'il a tourné la tête, Mme +Bernard a vu qu'il fronçait le sourcil. Haletante, elle l'entraîne +dans la chambre voisine. + +Oh! l'horreur! C'est bien ce qu'elle redoutait! C'est la fièvre +typhoïde! Le vieux et prudent médecin est forcé de l'avouer à Mme +Bernard, dans l'intérêt du malade, pour qu'on ne néglige aucune +précaution. Et la maladie, ajoute-t-il, se déclare avec une extrême +violence. Puis il rédige ses prescriptions et promet de revenir dans +quelques heures. + +Et, depuis dix jours, dix épouvantables et mortels jours, la fièvre +augmente, le malade s'affaiblit. Et le petit thermomètre que sa mère +lui met d'heure en heure sous l'aisselle,--oh! le pauvre enfant! le +moindre mouvement l'épuise!--l'impitoyable thermomètre marque toujours +d'effrayants degrés de température. Trente-neuf! Quarante! Quarante et +un! Et, au delà, ce sera la mort! Mais ces médecins sont donc tous des +ânes bâtés! Ils ne peuvent donc rien! Jusqu'à ce docteur Forly, en qui +Mme Bernard avait toute confiance! S'il se trompait, pourtant? S'il +manquait de prudence,--ou d'énergie? Il revient à présent plusieurs +fois par jour, le docteur, et il a toujours l'air plus sombre, et il +ordonne son éternel sulfate de quinine. Des doses énormes! Si c'était +trop,--ou pas assez? Ce traitement par les bains glacés dont on parle +tant, qui a fait des miracles, à ce qu'il paraît, pourquoi le docteur +Forly n'en essaye-t-il pas? Mme Bernard veut voir d'autres médecins, +appeler au secours les célébrités, les grands guérisseurs. + +Il en vient trois à la fois, enveloppés de lourdes pelisses, dans +leurs coupés confortables. Et la mère en détresse veut voir luire +l'éclair du génie dans leurs yeux fatigués, sur leurs faces mornes de +savants; elle veut prendre confiance dans la grosse rosette de +leur boutonnière, dans leurs titres ronflants de professeurs et +d'académiciens, dans leurs noms connus de toute la France. Mais, dès +qu'ils sont en présence du malade, elle épie et découvre sur leurs +visages cette légère moue, cette grimace presque imperceptible qu'elle +connaît chez le docteur Forly et qui lui donne froid dans les os. Les +médecins passent gravement au salon pour se consulter entre eux, et, +derrière la porte fermée, elle écoute, raide d'angoisse, le murmure +confus de leurs voix. Sainte Vierge! si tout à l'heure ils pouvaient +lui affirmer qu'Armand n'est pas en si grand péril, qu'ils répondent +de sa vie! Ah! quelle joie! A en mourir! Mais non. Ils reparaissent +avec leur air de sphinx, leur physionomie murée. Elle n'obtient d'eux +que des phrases banales: «Il faut attendre... Une réaction favorable +peut se produire...», et quelques froides paroles d'espoir. Misère de +misère! Est-ce que son fils va mourir? + +Car il va plus mal, elle s'en aperçoit bien. Les accès de délire sont +continuels. Dans cette chambre surchauffée et puant la pharmacie, +Mme Bernard passe des journées de vingt-quatre heures, tenue toujours +éveillée par l'épouvante, au chevet de ce lit qui semble exhaler une +vapeur de fièvre et dans lequel le malade s'agite et gémit faiblement. +Les nuits surtout sont terribles. Courbée dans son fauteuil par la +fatigue et la douleur, la pauvre femme tâche quelquefois de prier. +Car, tout d'abord, devant son enfant en danger, la Corse avait +retrouvé, au fond d'elle-même, toutes les dévotions italiennes de son +enfance. A Saint-Thomas d'Aquin, on dit chaque jour plusieurs messes +pour Armand, et Léontine court sans cesse à travers Paris pour faire +brûler des cierges à tous les saints spéciaux, à tous les autels +privilégiés. Mais voeux ni neuvaines n'ont donné aucun résultat, et +Mme Bernard, qui, dans ce moment même, roule distraitement entre ses +doigts un chapelet bénit par le Pape, a le coeur soulevé de révolte et +de blasphème. + +Quelquefois, quand le malade s'apaise, c'est, dans la chambre funèbre, +à peine éclairée par la lueur pâle de la veilleuse, un silence noir, +épais, profond. Seule, la vieille pendule de Saxe, sur la cheminée, +fait entendre sa palpitation rapide. Tic-tac, tic-tac, tic-tac, +tic-tac. Et, machinalement, Mme Bernard l'écoute. Comme le temps va +vite! Comme elles courent, les secondes haletantes! Comme elles se +précipitent! Et vers quel but inconnu? Tic-tac, tic-tac, tic-tac. +Quelle est donc l'heure fatale qu'elles ont tant de hâte d'atteindre? +tic-tac, tic-tac, tic-tac. Qui donc les attend au rendez-vous vers +lequel elles galopent de ce train enragé?--Si c'était la mort? + +Mais, brusquement, Mme Bernard s'est levée. Son fils vient de remuer +un peu, il a fait entendre une plainte légère. Elle se penche sur lui, +anxieuse, avec un geste qui le couve. + +--Comment te sens-tu, mon petit Armand?... As-tu soif, mon mignon?... +Que veux-tu?... Dis, je t'en prie!... + +Le malade au maigre visage, à la barbe sèche, aux narines pincées, +ouvre alors ses yeux qui regardent sans voir, ses yeux démesurément +agrandis par la fièvre, et, du fond de son délire, dans un murmure +à peine distinct, dans une sorte de soupir où il y a encore de la +tendresse, il exhale un nom de femme: + +--Henriette! + +Mme Bernard étouffe un cri de fureur. Henriette! Il pense encore à +cette Henriette! Il la revoit dans ses cauchemars; il l'appelle dans +son agonie! Mais s'il meurt, c'est elle qui en sera cause. Oui! c'est +elle, la débaucheuse, la libertine, qui s'est emparée de ce misérable +enfant par les sens, qui l'a mis en folie, épuisé d'amour, et qui l'a +livré sans force, éreinté, vidé, à la peste qui passait! Les médecins +l'ont déclaré. La maladie a trouvé chez Armand un terrain trop +favorable. Il était anémié, exsangue, quand il a pris cette fièvre. +Sans cela, il serait déjà en convalescence, guéri, sauvé! Et elle, +la mère, il faut qu'elle entende son fils moribond appeler cette +Henriette! N'est-ce pas à faire bouillir le sang? Oh! la fille +maudite! Oh! la chienne qui lui a tué son enfant! + + + + + +XII + + +Cependant les amis de la famille Bernard des Vignes ont eu +connaissance de la maladie d'Armand. Un groupe important de la société +parisienne, le monde du second empire, où Mme Bernard est fort estimée +et respectée, s'est ému de cette triste nouvelle et s'empresse de +faire parvenir ses témoignages de sympathie. A chaque instant, des +voitures s'arrêtent devant la maison du quai Malaquais. Le valet de +pied saute lestement du siège, entre chez la concierge, demande des +nouvelles et dépose une carte. + +La belle maison datant du siècle dernier, où demeurent les Bernard, +n'est pas pourvue, comme c'est la mode aujourd'hui, d'une espèce de +régisseur insolent, qui lit le journal et se chauffe les tibias +dans un salon à vitrine, où triomphent le chêne sculpté du faubourg +Saint-Antoine et les turqueries au rabais du Bon Marché. Elle se +contente d'une loge du «vieux jeu», où se bombe, au fond d'une alcôve, +l'édredon rouge d'un lit conjugal et que parfument, deux fois par +jour, des préparations culinaires dont l'oignon est certainement la +base. La concierge, la mère Renouf, est en parfaite harmonie avec +l'apparence intime et patriarcale de son habitation. Cette grosse +maman, sur le retour de l'âge, dont le mari, garçon de bureau dans un +ministère, cire les escaliers tous les samedis, est presque toujours +seule à garder la maison, et, pour charmer l'ennui de ses fonctions +sédentaires, elle élève et soigne avec amour, dans une cage accrochée, +le jour, près de la porte de la loge, et, la nuit, au-dessus du poêle, +plusieurs dynasties gazouillantes de canaris et de chardonnerets. + +Aux personnes, maîtres ou domestiques, qui viennent s'informer auprès +d'elle de l'état d'Armand Bernard, la mère Renouf ne se borne pas +à communiquer le bulletin médical, ainsi que le feraient, avec +une réserve diplomatique, les hautains fonctionnaires, les +portiers-gentilshommes de l'avenue de l'Opéra ou du boulevard +Haussmann. Mais, bavarde et sensible, elle corrige la sécheresse de ce +document par quelques réflexions de son cru, et s'attendrit, en style +de concierge, sur les anxiétés maternelles de Mme Bernard et sur les +souffrances du jeune et intéressant malade. + +C'est dans la loge de la mère Renouf que, tous les soirs, en sortant +de l'atelier, Henriette vient chercher des nouvelles d'Armand. + +La dernière fois qu'elle l'a vu, il était déjà très souffrant et +il l'a laissée fort préoccupée, en promettant de lui écrire dès le +lendemain. Mais un jour a passé, puis un autre, sans qu'elle ait vu +arriver la lettre attendue. Cruellement inquiète, elle a pris alors à +deux mains son courage et elle a franchi de nouveau, toute tremblante, +le seuil de cette maison qui lui fait si grand'peur, de cette maison +où sont l'homme qu'elle aime et la femme qui la hait. + +Henriette n'est pas venue là depuis plus de six mois. Elle espère que +personne ne la reconnaîtra. + +Mais la mère Renouf a meilleure mémoire et dès qu'elle aperçoit +l'ouvrière: + +--Ah! c'est vous, mam'zelle Henriette, lui dit-elle. Comme vous êtes +devenue rare!... Vous venez sans doute savoir comment va le fils de +madame Bernard?... Ah! pas bien du tout, le pauvre petit! Il paraît +que c'est la fièvre typhoïde, décidément.... Eh bien, eh bien, +qu'est-ce que vous avez donc?... Vous êtes toute pâle!... Ah! mon +Dieu! elle se trouve mal! + +Henriette chancelle, en effet, frappée au coeur. La mère Renouf la +fait vite asseoir dans sa bergère,--la large bergère où elle roupille, +le soir, auprès de son cordon,--puis elle cherche son flacon d'eau de +mélisse, ne le trouve pas, commence à perdre la tête. Mais la grisette +qui défaille laisse alors tomber son front sur l'épaule de la brave +femme, et, sans force pour contenir sa douleur, elle s'écrie, en +fondant en larmes: + +--Armand!... Mon pauvre Armand!... + +Ah! la mère Renouf n'a pas besoin de plus amples confidences. Un +moment stupéfaite, elle a tout compris à présent. Mais elle a bon +coeur, la vieille! Elle a sans doute aimé tout comme une autre, dans +son beau temps. Ça lui retourne les sangs de voir cette belle jeunesse +qui a tant de chagrin, et elle fait de son mieux pour lui redonner un +peu de courage. + +--Comment, mam'zelle Henriette? Monsieur Armand est votre bon ami! En +voilà une sévère! J'ai bien peur, ma pauvre petite, que vous n'ayez +fait là une grosse folie. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... +Et, d'abord, il ne faut pas vous désespérer. Il est malade, +c'est vrai, mais c'est jeune, ça a du ressort. Il guérira, je le +parierais... Voyons! voyons! remettez-vous... Oui! je sais bien. Ces +douleurs-là, ça fait beaucoup de mal, quand on a un sentiment... J'ai +passé par là, et je n'ai pas toujours été une vieille ridicule qui +élève des serins... Comment, vous pleurez toujours? Eh bien, ma foi! +laissez couler l'eau. Après tout, il n'y a que cela qui soulage, ma +pauvre enfant! + +Et la grosse maman, tout attendrie de voir pleurer cette jeune fille +et bien près d'en faire autant, attira sur sa large poitrine la jolie +tête désolée et se mit à la bercer avec douceur. + +Mère Renouf, vous n'étiez qu'une simple portière, et encore une +portière comme on n'en tolérerait pas dans une maison qui se respecte. +Votre loge empestait la cuisine à l'oignon et l'odeur chaude des cages +d'oiseaux. Vous n'étiez qu'une vieille femme très commune et très +vulgaire, et le nez compatissant que vous incliniez vers Henriette +était tout barbouillé de tabac. Soyez pourtant bénie, mère Renouf! +car sous votre camisole d'indienne jaune à petites fleurs il y avait +quelque chose de plus rare qu'on ne croit généralement, un coeur +indulgent et bon. Et grâce à vous, cette enfant du peuple, cette +pauvre amoureuse, dont la faute était si pardonnable et à qui la +dureté des lois sociales refusait la consolation d'embrasser son amant +à l'agonie, put du moins reposer un instant son front lourd de douleur +sur un sein de femme et y sentir palpiter un peu de maternelle pitié. + +Tous les soirs, Henriette vint donc prendre des nouvelles d'Armand +chez la mère Renouf. Elle y venait après avoir fait sa journée. Car +c'est ainsi pour les pauvres. On a beau avoir son plein coeur de +chagrin, il faut quand même travailler, gagner sa vie. Par la boue et +le brouillard de la nuit d'hiver, elle se hâtait sous les arcades +de la rue de Rivoli, traversait le désert du Carrousel, et ceux qui +voyaient, dans la lumière crue de l'électricité, filer cette grisette +au pied vif et à la jupe troussée, pouvaient s'imaginer, hélas! +qu'elle courait à un rendez-vous galant. Mais dès qu'elle arrivait sur +le pont des Arts, Henriette ralentissait le pas. Là-bas, sur le quai, +à une fenêtre qu'elle connaissait bien, elle distinguait de loin une +faible lueur. C'était là que son bien-aimé se débattait contre la +mort. Alors elle était envahie d'une lâcheté subite et s'attardait +pour reculer le moment où elle entrerait chez la mère Renouf. Les +dernières nouvelles étaient si effrayantes! «Fièvre intense. Le malade +est très agité». Qu'allait-elle encore apprendre de sinistre et de +désespérant? + +Et cela durait depuis dix jours, pendant lesquels la pauvre fille +avait vécu comme enveloppée d'une atmosphère d'épouvante. + +Cependant, une des ouvrières de Paméla, qui jadis a eu la fièvre +typhoïde et qu'Henriette a interrogée sur la terrible maladie, lui a +dit que le danger de mort, après le neuvième jour, est, sinon tout à +fait conjuré, du moins beaucoup moindre. C'est un préjugé populaire, +mais l'espoir d'Henriette l'accepte passionnément. Elle veut croire, +elle croit que la jeunesse d'Armand sortira victorieuse de la lutte, +qu'il guérira, qu'il doit aller mieux déjà. Ce soir, c'est d'un +pas plus assuré qu'elle court au quai Malaquais, c'est presque avec +confiance qu'elle tourne le bec-de-cane de la loge. + +Grand Dieu! Sur la table ronde, à côté des cartes de visite +amoncelées, elle ne voit pas cette feuille de papier, ce bulletin +médical dont la vue seule la remplissait de terreur et sur lequel +elle se jetait cependant avec une telle avidité! La mère Renouf, l'air +navré, se lève de sa vieille bergère, baisse la tête, laisse tomber +ses bras... Ah! c'est fini! Armand est mort!... + +Armand est mort! Un doigt invisible l'a désigné entre tous dans la +foule humaine; une haleine mystérieuse a soufflé sur lui; et cet +esprit lumineux, ce coeur brûlant d'amour, ce regard où flottait +l'ombre de tant de beaux et doux rêves, ce foyer de jeunesse, cette +flamme d'espérance, tout cela s'est éteint brusquement, comme tombe et +s'éteint une étoile dans le sombre azur d'une nuit de septembre! + +Armand est mort! Dans deux jours, ses jeunes amis des écoles seront +réunis autour de sa tombe ouverte. Théodore Verdier, sincèrement +poète cette fois-là, lira quelques strophes émues, un touchant adieu. +Ensuite les étudiants se disperseront à travers les allées humides +et défeuillées du cimetière, en s'abandonnant à la fugitive tristesse +dont est capable la jeunesse. Puis ils retourneront à leurs travaux ou +à leurs plaisirs, et le souvenir du camarade disparu s'effacera peu à +peu de leur mémoire. + +Armand est mort! Près des Invalides, on va suspendre un écriteau jaune +à la porte d'une maison meublée. Dans peu de temps, «la chambre +de l'officier supérieur», rendue à sa destination normale, sera +encombrée, dans tous les coins, de sabres d'ordonnance et de paires +de bottes éperonnées. Et la glace trouble, devant laquelle Henriette +remettait son chapeau avant de partir, tandis qu'Armand la surprenait +encore d'un dernier baiser sur la nuque, la glace verte et ridée ne +gardera pas une trace de ces deux charmants visages. + +Armand est mort! Au delà des mers et des continents, là-bas, en +Extrême-Orient, le général de Voris, dans sa maison de bambous, +recevra, au bout de quelques semaines, le billet de faire part, maculé +par les timbres de la poste et jauni par le chlore des lazarets; et +il songera, plein d'une amère mélancolie, que la seule femme qu'il ait +aimée l'a sacrifié à cet enfant qui ne devait pas vivre. + +Armand est mort! Près de l'oreiller où repose sa tête lourde et pâle, +qui a retrouvé pour quelques heures, après le dernier soupir, une +jeune et sereine beauté, sa mère, entourée de femmes en deuil, sa +mère, effroyable à voir, se tord dans une douleur tragique et pousse +des cris de bête qu'on égorge, des aboiements d'Hécube; tandis +qu'en bas, dans la loge, sur le lit d'où l'on a ôté l'édredon rouge, +Henriette est étendue, le corsage ouvert, la figure molle de larmes, +et s'évanouit pour la deuxième fois dans les bras de la bonne mère +Renouf, qui lui mouille les tempes avec du vinaigre et lui parle en +chantonnant comme à un enfant malade. + + + + +XIII + + +Après la mort d'Armand, ce fut, entre tous ceux qui connaissaient Mme +Bernard des Vignes, une véritable conspiration de la pitié pour ne pas +laisser la malheureuse mère seule avec son désespoir, pour l'entourer +et la distraire. Elle recueillit alors le bénéfice de sa noble +existence, toute d'honneur et de vertu, trouva des amitiés là où elle +ne croyait avoir que des relations mondaines, découvrit des sentiments +sincères en des femmes qu'elle avait jugées jusqu'alors très +superficielles. La solitude où elle avait d'abord voulu s'enfermer, +obéissant à un premier et farouche instinct, fut doucement violée par +de touchantes sympathies. On sut lui parler de sa douleur sans lui +faire du mal, y toucher d'une main légère. Moins fière depuis qu'elle +était si malheureuse, elle apprécia la douceur de se plaindre et +d'être plainte, de sentir des mains amicales se poser sur les siennes, +d'abandonner son front sur l'épaule d'une confidente émue. On ne +pouvait la consoler, mais on la calma du moins, on lui rendit la vie +moins insupportable. + +Elle n'avait pas voulu qu'Armand fût transporté en province et enterré +auprès de son père. C'était à Paris qu'elle avait encore quelques +parents; c'était à Paris que, pendant la maladie de son fils, elle +avait senti circuler autour d'elle un courant d'estime et d'affection. +C'était donc là qu'elle vivrait dorénavant, puisqu'il fallait vivre; +et elle ne voulait pas être éloignée de la sépulture de son cher +enfant. + +Elle lui fit construire un tombeau très simple au cimetière +Montparnasse, mais elle resta pendant assez longtemps tellement malade +de chagrin et de fatigue, qu'elle ne put surveiller les travaux en +personne, et quand, six semaines après le décès d'Armand, son cercueil +fut retiré du caveau provisoire et déposé dans sa demeure définitive, +Mme Bernard ne trouva pas encore la force et le courage nécessaires +pour assister à la lugubre cérémonie. + +Mais, le dimanche suivant, se trouvant un peu moins faible, elle +voulut aller prier, pour la première fois, sur la tombe de son fils, +et, après avoir entendu la messe à Saint-Thomas d'Aquin, elle monta +dans son coupé rempli de bouquets et de couronnes, et se fit conduire +au cimetière. + +Elle avait tenu absolument à faire toute seule ce pèlerinage, s'était +même opposée à ce que sa vieille Léontine l'accompagnât. Ayant pris +des indications précises sur la place du monument, elle descendit de +voiture, entra dans le cimetière, drapée de longs voiles noirs, les +mains et les bras chargés d'hommages funèbres, chercha quelque temps +sa route, puis, après avoir passé en revue plusieurs rangées +de tombeaux, lut enfin de loin--avec quel horrible serrement de +coeur!--le nom d'Armand Bernard gravé dans la pierre neuve. + +Mais, tout à coup, elle s'arrêta. Ses épaules courbées sous le poids +du chagrin se redressèrent, et dans ses yeux cernés par tant de larmes +une flamme de colère s'alluma. + +Quelqu'un l'avait précédée! Ses fleurs n'arrivaient pas les premières! + +Il y avait déjà sur la tombe d'Armand un petit bouquet de violettes +de deux sous, qui ne devait être là que depuis peu de temps, car les +humbles fleurs étaient encore toutes fraîches dans leur collerette de +lierre. + +Mme Bernard des Vignes n'eut pas un instant de doute. Cela venait de +cette Henriette! + +Depuis qu'Armand était mort, la malheureuse mère avait fait tout +son possible pour ne plus songer à la maîtresse de son fils. Elle +ne voulait garder de lui, dans son esprit, qu'une pure image, ne +l'évoquer que paré de son innocence et de sa chasteté d'autrefois. +Les six derniers mois de la vie d'Armand, son commerce avec une fille +indigne de lui, la lutte qu'il avait soutenue contre sa mère à cause +de cette Henriette, ce coup de folie sensuelle,--car ce n'était pas +autre chose, évidemment,--tout cela souillait, flétrissait la mémoire +de son fils, tout cela était trop pénible. Elle ne voulait plus +y songer; elle y était presque parvenue.... Et voilà que ce passé +honteux et détestable se dressait encore devant elle. + +Cette misérable, dont les baisers avaient peut-être été meurtriers +pour Armand, osait déposer des fleurs sur sa tombe! Et de quel +droit? A quel titre? Parce qu'elle l'avait aimé? Est-ce que cela peut +s'appeler de l'amour, les ardeurs d'une gamine au printemps? Parce +qu'elle l'aimait encore? Allons donc! Sensiblerie de grisette, qui n'y +pensera plus dans un mois, dans quinze jours, et qui prendra un autre +amoureux. Non! non! elle ne peut pas souffrir, elle, la mère au coeur +percé des sept glaives, que ce bouquet reste à côté des siens! Sur +cette pierre dont elle s'approche, débordante de sanglots et de +prières, elle ne veut pas de l'hommage d'une coquine, qui est venue +là, en pleurnichant à peine, le coeur plein de regrets impurs! Au tas +d'ordures, au fumier, les fleurs obscènes! + +Et Mme Bernard se penche pour prendre les violettes et les jeter au +loin; mais elle n'achève pas le geste commencé. + +Dépouiller une tombe! C'est presque un sacrilège. Si son fils la +voyait!... Hélas! cette offrande a peut-être été très douce à celui +qui dort là pour toujours. Qui sait si les premières fleurs qui ont +orné son sépulcre ne lui sont pas plus chères que celles apportées par +sa mère en deuil? Ah! la cruelle pensée! + +Mais Mme Bernard se rappelle, à présent, qu'elle est venue là pour +prier. Elle se reproche de s'abandonner, dans un pareil lieu, à des +sentiments de rancune. Elle se met à genoux, fait le signe de la +croix, Oui! l'heure a sonné de tous les pardons. Oui! en pensant à +son pauvre fils mort, elle devrait se souvenir seulement qu'il a été, +pendant vingt ans, sa consolation, son orgueil et sa joie. Oui! elle +devrait être plus indulgente pour cette jeune fille qui, après tout, a +peut-être aimé sincèrement son Armand, qui, dans tous les cas, ne l'a +pas encore oublié, puisqu'elle a posé là ces fleurs fidèles. + +Et quand Mme Bernard, après être restée longtemps en prière, se relève +pour partir et jette au tombeau un long et dernier regard d'adieu, le +bouquet d'Henriette est encore à la même place. + +Depuis lors, tous les dimanches, Mme Bernard revint au cimetière, +et, chaque fois, elle put constater qu'Henriette avait apporté dès le +matin son souvenir parfumé. + +Le temps passa. Avec les saisons, les fleurs varièrent; mais ce furent +toujours celles de la flore faubourienne, celles qu'on vend dans les +petites charrettes à bras, le long des trottoirs. Aux bouquets de +violettes succédèrent les poignées de giroflées, les branches de +lilas, les bottes de roses. Devant tant de constance, Mme Bernard +désarmait peu à peu. Le sentiment de cette Henriette était-il donc +plus fort, plus durable qu'elle n'avait cru? Pourquoi pas? Armand +était si aimable, si séduisant! En s'attendrissant sur son fils mort, +la mère devenait plus clémente pour celle qui l'avait aimé. Si, un +jour, elle avait rencontré la jeune fille, peut-être se fût-elle +jetée dans ses bras et l'eût-elle traitée en égale devant la douleur. +Pourtant, à chaque bouquet nouveau, Mme Bernard éprouvait une sorte +d'étrange dépit. Elle était toujours jalouse d'Henriette, jalouse de +ses regrets et de son chagrin, et elle était encore sa rivale par les +larmes. + +Cependant la ligue affectueuse qui s'était formée autour de Mme +Bernard continuait son oeuvre. A la longue, on l'avait décidée à mener +une existence moins cloîtrée, moins sauvage. Cédant à de patientes +et gracieuses sollicitations, elle consentit à recevoir et à rendre +quelques visites, à se mêler même parfois à de très étroites réunions. + +Il y avait déjà un an qu'Armand n'était plus. L'hiver était revenu. +C'étaient des chrysanthèmes qu'Henriette apportait à présent, et Mme +Bernard les trouvait souvent poudrées de neige. + +Un deuil comme celui de cette pauvre mère ne pouvait pas se consoler, +mais il devenait, grâce au temps, moins aigu, moins âpre. Cette +douleur, qui devait être éternelle, n'était plus continuelle. + + _Oublier! oublier! c'est le secret de vivre!_ + +a dit Lamartine dans un vers admirable qui exprime une amère vérité. +Certes, Mme Bernard n'oubliait pas, mais enfin elle vivait. + +Quelques semaines après la messe de bout de l'an célébrée pour le +repos de l'âme d'Armand,--oh! ce jour-là, quels torturants souvenirs, +quelle plaie rouverte!--Mme Bernard apprit que le général de Voris +était revenu du Tonkin. + +Il lui avait écrit, à propos de la mort d'Armand, une lettre +exquise de tact et de sensibilité, puis il n'avait plus donné de ses +nouvelles, et, de retour à Paris, il s'était borné à déposer une carte +chez Mme Bernard. + +Mais bientôt celle-ci remarqua que plusieurs de ses amies prononçaient +très souvent devant elle le nom de M. de Voris, et elle devina bien +vite dans quelle intention. Le général l'aimait toujours, elle le +sentait, elle en était sûre. Peut-être même n'était-il revenu en +France que pour se rapprocher d'elle? Il la savait seule au monde. +Il devait se dire que, maintenant, elle voudrait peut-être l'accepter +pour consolateur et pour mari, et, dans le cercle dont elle était +entourée, il avait sans doute discrètement converti quelques femmes à +sa cause. + +Se remarier? Recommencer sa vie? La pauvre femme ne croyait guère que +ce fût possible. Pourtant, comment n'être pas touchée par ce ferme et +inaltérable amour, que rien n'avait pu lasser, qui avait résisté, bien +que sans espoir, au temps et à l'absence? Oui! jadis, elle avait eu un +tendre penchant pour M. de Voris. Hélas! que pourrait-elle aujourd'hui +lui offrir en échange de son sentiment si profond? Un coeur brisé, pas +davantage... Mais c'est de débris que les nids sont faits. + +Trente-neuf ans! Elle est presque une vieille femme. A quoi +rêve-t-elle donc? + +Par hasard, elle se regarde dans la glace. Ah! elle a trop pleuré, et +ses paupières sont bien flétries. Cependant elle ressemble encore un +peu à son portrait peint par Dubufe, à son portrait quand elle avait +vingt ans. Il y a dans ce miroir mieux qu'un fantôme de l'admirable +Bianca Antonini, de la jeune Diane des chasses de Compiègne. Le marbre +de son teint a un peu jauni. Quelques fils blancs courent dans sa +profonde chevelure. Mais elle a gardé ses traits purs et fiers, son +buste puissant et gracieux, ses épaules faites pour le manteau royal. + +--Belle encore! soupire-t-elle avec une mélancolie douce. + +Ah! folie! folie! + +Ce jour-là, précisément, l'ancienne dame d'honneur de l'Impératrice, +la vieille duchesse de Friedland, excellente femme qui a témoigné, +dans ces derniers temps, à Mme Bernard des Vignes un maternel intérêt, +vient la voir et l'invite à prendre le thé chez elle, en tout petit +comité. + +--Vous trouverez là, ma chère amie, une de vos anciennes +connaissances, le général de Voris. + +Accepter, ce serait, pour une femme du caractère de Mme Bernard, +donner un espoir au général, s'engager presque avec lui. Elle +s'excuse, donne un prétexte, mais, elle reste pleine de trouble. + +Pourquoi donc a-t-elle refusé? Ce mariage, qui satisferait d'ailleurs +toutes les convenances, n'aurait rien que de doux et de consolant pour +elle. Elle y a réfléchi, et très sérieusement. Son coeur, interrogé +tout bas, plaide en faveur de M. de Voris. Elle s'est déjà demandé: +«Pourquoi pas?» Elle est sur le point de se répondre: «Oui». Qu'est-ce +donc qui l'arrête au seuil de ce refuge où, après tant de souffrances, +elle pourrait goûter un peu de tendre repos? Qu'est-ce donc qui la +fait hésiter? + +Presque rien. Le petit bouquet de violettes qu'elle à encore trouvé, +dimanche dernier, sur la tombe d'Armand. + +Sans doute, elle a le droit de se remarier, sans être infidèle à +la mémoire de son fils. M. de Voris, dont elle connaît le coeur, +respecterait, encouragerait chez elle le culte du souvenir. N'importe! +Tant qu'Henriette apportera des fleurs au cimetière, Mme Bernard +restera veuve. Dans cette rivalité de douleur et de constance, elle ne +veut pas être vaincue. + +Mais, le dimanche suivant, il n'y a sur la pierre tumulaire que +les violettes de la dernière fois, toutes noires et toutes séchées. +Henriette n'est pas venue renouveler son bouquet. + +Ah! quelle joie ironique et méchante Mme Bernard se sent au coeur! +Elle l'avait bien prévu! La maîtresse d'Armand devient négligente, +elle se console. Allons! allons! il n'y a que les mères qui n'oublient +pas. + +Pourtant, prenons garde de porter un jugement téméraire. Henriette +peut avoir eu un empêchement, être absente, indisposée. Il convient +d'attendre. + +Mais un, deux, trois dimanches se succèdent, et rien, rien, toujours +rien! + +Alors c'est un triomphe pour Mme Bernard. Oui! cent fois oui! son +premier mouvement était le bon. Elle était légitime, sa répugnance +devant ces fleurs impures. Armand! Armand! ta mère seule t'a vraiment +aimé. Elle peut bien, pour finir sa vie, pour descendre la côte, +s'appuyer au bras d'un vieil ami, d'un honnête homme. Mais sois +tranquille, cher enfant! Ta tombe est dans le coeur de ta mère, +et elle y tiendra toujours la plus grande place. Tandis que cette +fille!... Tu vois? C'est déjà fini, son regret. Sans doute elle a +quelque autre amant. Ah! pauvre mort, ne compte que sur ta mère +pour parfumer ton éternel sommeil. Ton Henriette ne viendra plus au +cimetière; elle en a oublié le chemin. + +Cependant la duchesse de Friedland revient chez Mme Bernard des +Vignes, et lui dit: + +--Décidément, vous me boudez, ma chère. C'est donc un parti-pris? +Je voudrais tant vous avoir, un de ces mercredis, à mon thé de cinq +heures. Le général de Voris a la bonté de n'y pas manquer, et nous +fait frémir avec ses histoires de pirates du Fleuve Rouge. + +Et la veuve, délivrée de son dernier scrupule, répond avec un léger +battement de coeur: + +--Il n'y a de ma part, je vous assure, aucun parti-pris, madame la +duchesse. Comptez sur moi, mercredi prochain. + + + + +XIV + + +Ah! le radieux jour! La bonne matinée! + +Sous la splendeur du ciel bleu, le paysage des quais parisiens a l'air +tout rajeuni, tout battant neuf. A la station des voitures, dont le +soleil fait étinceler les cuirs vernis, l'horloge du kiosque marque +midi, et nous sommes le 1er juin. La belle heure et la belle saison! +La Seine aux flots verts semble couler, aujourd'hui, plus joyeuse et +plus rapide. Devant les cases des bouquinistes les passants s'arrêtent +avec une douce chaleur dans les reins; et, sur le pont des Arts, tout +émoustillé par les effluves du printemps, un des plus vieux membres de +l'Institut se surprend à fredonner un couplet de Désaugiers, que lui +chantait, sous Charles X, dans un cabinet du _Rocher de Cancale_, une +grisette en souliers cothurnes et en manches à gigots. On rajeunit +vraiment. Il fait bon vivre. + +Dans son boudoir, où pénètrent par la fenêtre ouverte l'air pur et +la grande lumière, Mme Bernard des Vignes--oui! elle-même--subit +l'influence enivrante de la belle journée. + +C'est après-demain qu'elle se remariera, c'est après-demain qu'elle +quittera son deuil; et, sur le divan, dans un carton ouvert, voici le +chapeau qu'elle mettra pour la cérémonie. Tout à l'heure, la modiste +le lui présentait, posé sur le poing, en disant de sa voix aimable de +marchande: + +--Vous, voyez, madame. C'est tout à fait ce que vous désiriez... +Quelque chose de sérieux... Rien que cette petite branche de lilas. + +Et en essayant le chapeau devant sa psyché, Mme Bernard a trouvé qu'il +était d'un goût charmant, qu'il lui allait dans la perfection,--et +elle a souri. + +Oui! elle a souri. Car elle a réappris à sourire. On l'aime; elle est +redevenue femme, elle veut plaire. Le jour où, seule avec M. de Voris +qui la suppliait, elle-lui a jeté un regard de consentement, Mme +Bernard a vu l'héroïque soldat des campagnes sous Metz et du Tonkin +tomber à ses genoux, muet et brisé de bonheur, et pleurer sur ses +mains comme un enfant. Aimer encore? Le pourra-t-elle? Du moins, elle +est sûre d'être bien aimée. Oh! comme elle va se reposer, se détendre, +dans ce bain de tendresse! Et puis, faire un heureux, c'est encore si +doux! + +Non! Armand n'est pas oublié, il ne le sera jamais. Après demain, +agenouillée auprès de son nouvel époux, Mme Bernard pensera à son +fils, priera pour son fils. Et pourtant, pourtant!... Il est loin, +l'ancien désespoir. La noire tristesse qui lui avait succédé se +dissout et s'évapore en mélancolie. Non! Armand n'est pas oublié. +Cependant, la blessure se ferme et se cicatrise. Elle souffre, moins, +l'inconsolable, et, tout à l'heure,--ah! misérable nature!--elle +souriait à son chapeau de noces, à ce joli chiffon. + +Mais un domestique entre dans le boudoir, avec une lettre sur un +plateau. + +Écriture inconnue. Mme Bernard déchire l'enveloppe. Quatre pages. +De qui peut être cette longue épître? Elle cherche et trouve la +signature, «Henriette Perrin», et voici ce qu'elle lit, avec un grand +frisson qui lui passe dans tout le corps. + + _Paris, Hôpital Necker, 28 mai._ + + «Madame, + + «Je suis bien malade à l'hôpital Necker, et si faible que je + ne puis tenir la plume. Une voisine de salle, qui entre en + convalescence, est assez bonne pour écrire sous ma dictée, et, + quand je serai morte, seulement quand je serai morte,--mais + cela ne tardera pas,--elle vous fera parvenir cette lettre. + + «Je ne veux pas m'en aller sans vous avoir demandé pardon de + la peine que j'ai pu vous faire. J'ai su par Armand combien + vous étiez fâchée et mécontente de mes relations avec lui. Je + reconnais mes torts. Vous m'aviez admise dans votre intérieur, + vous aviez été très bonne pour moi, et, en devenant l'amie + d'Armand, j'ai eu l'air d'abuser de votre confiance. Je + comprends que vous m'en vouliez beaucoup et que vous ayez de + mauvaises idées sur mon compte. Pourtant, j'espère que vous + aurez pitié de moi et que vous me pardonnerez, quand vous + recevrez cette lettre; car, alors, je serai morte de chagrin. + Les médecins disent que c'est le foie qui est malade. Mais, + depuis la mort de mon Armand bien aimé, je sens que je m'en + vais, voilà la vérité. + + «Madame, on ne ment pas quand on va mourir. Il faut me croire. + Je vous jure qu'Armand a été mon premier et mon seul ami. Je + l'ai aimé tout de suite, comme une pauvre folle que j'étais, + comme il est impossible d'aimer plus. Mais je n'ai pas fait la + coquette, je vous assure, et je suis encore tout étonnée qu'il + ait bien voulu, qu'il n'ait pas rougi d'une petite amie aussi + ignorante et aussi simple que moi. Soyez indulgente, madame; + songez combien nous étions jeunes tous les deux! + + «Je savais, bien que cela ne durerait pas longtemps, que les + jeunes gens de famille doivent se marier avec une personne de + leur monde, que tôt ou tard vous auriez décidé votre fils à me + quitter. Mais j'y étais résignée d'avance, et, soyez-en sûre, + celle qu'un Armand avait un peu aimée ne serait pas devenue + une vilaine. Oui, j'aurais su vivre, toute seule dans mon + coin, avec mon cher et unique souvenir de jeunesse, me + consolant par la pensée qu'Armand aurait été heureux, lui, au + moins, avec belle jeune femme et de beaux enfants. Mais qu'il + soit mort à vingt ans, en quelques jours, sans même que je + l'aie embrassé une dernière fois, voilà ce que je n'ai pas pu + supporter. + + «Quand j'ai appris cela, dans la loge de votre concierge, j'ai + reçu le coup qui m'a tuée. Depuis ce jour affreux, j'ai comme + de la glace autour du coeur. Tout de suite, j'ai commencé à me + mal porter, et puis, deux mois après Armand, ma vieille tante + s'en est allée à son tour et je suis restée toute seule. + Je travaillais toujours,--il fallait bien!--mais comme une + machine, et je restais des heures et des jours sans dire un + mot, avec mon chagrin qui me rongeait. Ma seule consolation, + c'était d'aller, le dimanche matin, porter des fleurs au + tombeau d'Armand. Et, à propos de cela, madame, je vous + remercie d'avoir laissé mes petits bouquets à côté des vôtres. + C'est même ce qui m'a fait espérer que vous m'en vouliez un + peu moins, que déjà vous me pardonniez presque. Enfin, je + suis tombée tout à fait malade. Je ne pouvais plus travailler, + j'étais sans ressources, et il a fallu aller à l'hôpital. Mais + si vous saviez ce que j'ai souffert le premier dimanche que + j'ai passé ici, en me disant que vous ne trouveriez là-bas que + mon bouquet fané de la dernière fois et que vous alliez croire + que j'avais oublié mon Armand! C'est aussi pour cela que je + vous écris, afin que vous sachiez bien que je meurs avec son + nom sur les lèvres. + + «Madame, je me suis confessée hier. La personne à qui je dicte + cette lettre a de la religion et m'a demandé de voir un curé. + Depuis ma première communion, je n'étais pas retournée à + l'église et les prêtres me faisaient un peu peur. Mais celui + qui est venu m'a parlé très doucement et m'a dit que mes + fautes me seraient pardonnées. Vous serez aussi bonne que lui, + n'est-ce pas? et vous ne m'en voudrez plus d'avoir tant aimé + votre fils. + + «Adieu, madame. Si j'osais vous adresser encore une prière, je + vous demanderais, quand vous irez à Montparnasse, d'acheter, + comme je le faisais, à la porte du cimetière, un petit bouquet + de fleurs de la saison, un bouquet de deux sous, pas plus, et + de le mettre sur la tombe d'Armand avec les vôtres. M. l'abbé + m'a bien dit qu'on retrouverait au ciel ceux qu'on avait + aimés. Mais que sait-on? Il me semble que, tout de même, le + pauvre Armand, dans son cercueil, sera content de recevoir le + souvenir de sa petite amie. Vous serez tout à fait généreuse, + madame, si vous voulez bien vous rappeler et satisfaire le + dernier désir de + + «Votre très respectueuse et très humble servante, + + «HENRIETTE PERRIN» + +Mme Bernard des Vignes fond en pleurs en achevant la lecture de cette +lettre. Comme il a pâli tout à coup, le soleil de juin! Comme elle est +morne, cette journée de printemps! Et là, sur le divan, dans ce carton +ouvert, le joli chapeau de noces, avec sa branche de lilas! Il lui +fait mal à voir, maintenant, à la mariée de demain! Elle en a honte! + +Certes, elle a pardonné, elle pardonne encore! Certes, elle accomplira +le voeu de la morte! Mais, les yeux fixés sur la signature d'Henriette +Perrin, sur les deux seuls mots que la pauvre fille ait pu tracer de +sa main de moribonde, la mère d'Armand, d'une voix basse, d'une +voix de vaincue, murmure, avec un suprême mouvement de rancune et de +jalousie: + +--Elle l'aimait mieux que moi! + + + + + + + + + + + + + _Arcachon-Bordeaux, mars-avril 1889._ + _Achevé d'imprimer_ + le vingt-deux juin mil huit cent quatre-vingt-neuf + + PAR + ALPHONSE LEMERRE + (Aug. Springer, _conducteur_) + 25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25 + PARIS + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Henriette, by François Coppée + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HENRIETTE *** + +***** This file should be named 16499-8.txt or 16499-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/4/9/16499/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net. This +file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +*** END: FULL LICENSE *** + |
