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+The Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les loups de Paris
+ I. Le club des morts
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: December 11, 2005 [EBook #17281]
+[Date last updated: January 2, 2006]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
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+
+
+
+
+
+
+
+LES LOUPS DE PARIS
+
+PAR
+
+JULES LERMINA (WILLIAM COBB)
+
+
+
+
+I
+
+LE CLUB DES MORTS
+
+
+
+
+PARIS
+E. DENTU, ÉDITEUR
+LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
+PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORLÉANS
+
+1876
+
+
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+LES GORGES D'OLLIOULES
+
+
+
+
+I
+
+LE JUGEMENT
+
+
+A l'heure où s'ouvre notre récit, c'est-à-dire dans la soirée du 15
+janvier 1822, un mouvement inaccoutumé régnait dans la rue Bonnefoi, où
+s'élèvent les bâtiments du Palais de Justice, à Toulon. Une foule
+compacte se pressait aux portes du tribunal, contenue par un fort
+détachement de gendarmes qui, le sabre au poing, repoussaient les
+curieux trop impatients.
+
+La ville de Toulon et le département du Var étaient sous le coup
+d'émotions à la fois graves et pénibles qui se traduisaient par une
+agitation toujours grandissante et dont l'accroissement pouvait fournir
+matière aux inquiétudes des gouvernants.
+
+Ce qu'attendaient les nombreux habitants groupés autour du Palais de
+Justice, c'était un arrêt auquel était suspendue la vie d'un homme.
+
+Il s'agissait d'une conspiration. On sait que l'année 1822 fut
+particulièrement féconde en tentatives de révoltes, dont le but avoué
+était de renverser les Bourbons, encore mal assis sur leur trône.
+
+On voyait surgir soudainement à l'est, à l'ouest, au nord, au sud, des
+hommes qui, sans pâlir devant le danger, affirmaient hautement leur foi
+politique, jusque sur les échafauds dressés à la hâte. C'était Caron,
+c'étaient les sergents de La Rochelle.
+
+Les mouvements, mal combinés, avortaient. La police, usant largement
+d'un odieux système de provocation, abusait de l'entraînement des
+conjurés, et choisissait d'avance ses victimes.
+
+Les magistrats frappaient les imprudents des peines les plus dures, et à
+Belfort, à Saumur, à La Rochelle, on n'entendait tomber de leurs lèvres
+que ces mots sinistres: «Condamnés à la peine de mort.»
+
+Au nombre de ces conspirations, l'une des moins connues est la tentative
+du capitaine Vallé, qui eut lieu à Marseille et dans le Var, au début de
+l'année 1822.
+
+Nous n'entrerons pas dans les détails de cette affaire, qui, d'ailleurs,
+resta à l'état de projet inexécuté et que la trahison arrêta dès ses
+débuts.
+
+Sur la dénonciation d'un des affidés de la Charbonnerie, les meneurs
+avaient été arrêtés avant toute exécution, et la cour d'assises, réunie
+extraordinairement à Toulon, avait traduit à sa barre les officiers
+désignés à la vengeance du gouvernement des Bourbons.
+
+Déjà, la veille, le capitaine Vallé avait été condamné à mort.
+Aujourd'hui, les juges avaient à statuer sur le sort de plusieurs de ses
+complices dont le nom avait été retrouvé sur une liste qu'il avait
+lacérée et jetée au vent lors de son arrestation, mais dont la police
+avait su retrouver et rapprocher les débris.
+
+Le principal accusé portait un nom bien connu dans le pays. Jacques de
+Costebelle appartenait à une des plus anciennes familles des environs
+d'Hyères, et les sympathies qu'il inspirait s'augmentaient encore de
+cette circonstance que, se dégageant des préjugés de sa caste, Jacques
+était connu pour un des apôtres les plus dévoués de la liberté.
+
+De plus, par une sorte de fatalité terrible, le président des assises
+était un des plus anciens amis de son père.
+
+M. de Mauvillers tenait entre ses mains la vie de celui qu'il avait été
+habitué à considérer en quelque façon comme son fils.
+
+Depuis la mort du marquis de Costebelle, Jacques avait presque
+constamment vécu au château d'Ollioules, qu'habitait le magistrat.
+Depuis deux années seulement, par suite de dissentiments politiques, une
+rupture avait eu lieu, et M. de Mauvillers avait interdit sa maison au
+fils de son ancien ami.
+
+Jacques, livré à lui-même, n'avait pas hésité à se consacrer tout entier
+à l'oeuvre de délivrance qu'il jugeait juste et bonne.
+
+A peine âgé de vingt-cinq ans, il avait au coeur le dévouement ardent,
+complet, profond, la religion du bien et l'acceptation du sacrifice.
+
+Tout à coup il s'était trouvé compromis dans l'affaire du capitaine
+Vallé, arrêté et jeté en prison.
+
+Lorsque cette douloureuse nouvelle avait été connue, il n'était pas un
+seul habitant d'Hyères et de Toulon qui ne fût convaincu que M. de
+Mauvillers se récuserait. Le marquis de Costebelle, attaché à d'antiques
+convictions, avait passé de longues années dans l'émigration, et c'était
+là qu'était née l'amitié, qui jusqu'aux derniers jours de sa vie,
+l'avait uni à M. de Mauvillers.
+
+Celui-ci aurait-il donc le courage, la cruauté de siéger, quand sur le
+banc des accusés se trouvait le fils de l'homme qui l'avait aimé, qui
+l'avait jadis aidé de son crédit et de sa fortune... car nul n'ignorait
+que M. de Costebelle, possesseur d'une des plus belles fortunes du pays,
+n'avait reculé devant aucun sacrifice pour sauver M. de Mauvillers de la
+ruine.
+
+L'étonnement avait donc été profond quand on avait appris que le
+magistrat avait pris place au fauteuil de la présidence.
+
+Avait-il donc quelque espoir de sauver l'accusé?
+
+On se faisait encore cette illusion. Et pourtant les plus avisés
+secouaient la tête: ils avaient compris que le fanatisme politique
+étouffe trop souvent les sentiments humains.
+
+Ceux qui connaissaient mieux M. de Mauvillers savaient que dans l'âme de
+cet homme il était un sentiment qui primait toutes les considérations,
+quelles qu'elles fussent: M. de Mauvillers était ambitieux; pour
+obtenir, pour conserver la faveur du souverain, il n'était pas de
+sacrifices, disons plus, de bassesses auxquelles il ne fût résigné
+d'avance. Que lui importait le souvenir de son bienfaiteur? Le mot
+d'ordre était venu des Tuileries. Hésiter, c'était désobéir, c'était se
+condamner à une disgrâce certaine. En haut lieu, on ne veut que des
+esclaves et les esclaves n'ont pas le droit de parler sentiment.
+
+M. de Mauvillers, insoucieux de la réprobation qu'il encourait, avait eu
+le triste courage de rester à son poste.
+
+Et l'audience se prolongeait.
+
+Et de cette foule anxieuse s'élevait un murmure sourd qui grandissait
+avec l'attente.
+
+Tout à coup il se fit une sorte de tumulte à la porte du Palais de
+Justice. Un officier parut, et de son épée adressa un signe au
+commandant de la gendarmerie. Les chevaux se cabrèrent et firent le vide
+autour d'eux. Un mot terrible, sinistre, courut dans les groupes. Les
+poitrines se serrèrent, des exclamations de colère et de désespoir se
+firent entendre.
+
+Jacques de Costebelle était condamné à mort.
+
+M. de Mauvillers avait bien mérité de ses maîtres.
+
+A ce moment, d'une maison qui s'élevait juste en face du Palais de
+Justice, une fenêtre s'était ouverte sans bruit. Elle était plongée dans
+l'obscurité et l'attention était trop vivement excitée ailleurs pour que
+cet incident fût remarqué.
+
+Une femme, enveloppée d'un manteau qui la cachait tout entière, la tête
+couverte d'un voile noir, s'était penchée sur la balustrade de fer, et,
+haletante, elle attendait.
+
+Les portes du Palais de Justice s'ouvrirent brusquement, et à la lueur
+des torches portées par des soldats, le condamné parut.
+
+Jacques était un jeune homme de haute taille, aux épaules vigoureuses;
+sous le reflet jaunâtre de la flamme, on voyait s'accuser nettement ses
+traits rudes, mais empreints d'une enthousiaste énergie. Il était tête
+nue; ses cheveux noirs, plantés bas, faisaient ressortir la fraîcheur de
+son front mat et poli.
+
+Le condamné allait être réintégré dans sa prison, en attendant
+l'exécution, déjà fixée au lendemain.
+
+Comme, pour se rendre à la Grosse-Tour, il fallait nécessairement
+traverser une partie de la ville, au milieu de la foule, un nouveau
+détachement de soldats avait été requis pour prêter main-forte aux
+gendarmes.
+
+Jacques, les mains liées, les jambes retenues par des entraves,
+attendait sur le perron du Palais de Justice le signal du départ.
+
+Tout à coup, il leva les yeux....
+
+La femme qui se trouvait à la fenêtre avait levé la main, et de cette
+main elle agitait un mouchoir....
+
+Le jeune homme tressaillit: un frémissement convulsif le secoua tout
+entier; mais, se contenant par un effort de volonté, il inclina deux
+fois la tête.
+
+--En marche! dit une voix.
+
+Absorbé dans ses pensées, l'oeil fixé sur cette fenêtre obscure que lui
+seul voyait, Jacques n'entendit pas.
+
+Une main se posa sur son épaule et le poussa rudement.
+
+Une sorte de rugissement s'échappa de la poitrine du jeune homme: il fit
+un mouvement comme pour s'élancer, mais soudain un sourire passa sur ses
+lèvres:
+
+--Allons! messieurs, dit-il, je vous suis.
+
+Et le sinistre cortège, éclairé par les torches fumeuses, s'ébranla dans
+la direction du port.
+
+Silencieuse et triste, la foule saluait.
+
+
+
+
+II
+
+PIERRE LE GEOLIER
+
+
+Les prisons étant encombrées, le condamné à mort avait été enfermé, pour
+plus de sûreté, dans un des cachots souterrains de la Grosse-Tour, à
+l'entrée de la petite rade.
+
+Le greffier du tribunal lui avait donné lecture de l'arrêt qui le
+condamnait à mort. L'exécution devait avoir lieu à sept heures du matin,
+sur l'esplanade de l'Arsenal.
+
+Cette formalité remplie, la lourde porte s'était refermée sur celui que
+la prétendue justice des hommes avait frappé.
+
+Jacques était seul.
+
+L'obscurité était profonde: on entendait au dehors le pas des
+sentinelles et leurs voix qui se répondaient au loin; la mer mêlait son
+écho lent et sourd au bruissement du vent dans les mâts qui craquaient.
+
+Jacques, debout, le dos appuyé contre la muraille fruste, restait
+immobile, la tête penchée sur sa poitrine. Il rêvait. Douloureuse
+méditation!
+
+Ainsi, tout était bien fini. A peine commencée, la vie s'arrêtait
+brusquement. On allait le tuer. De lui, plein de vitalité, d'énergie, on
+allait, dans quelques heures, faire un cadavre. Ce coeur qui battait à
+pulsations précipitées s'arrêterait tout à coup; sous ce front qui
+pensait se ferait la nuit et le néant.... Les deux mains du condamné se
+crispaient lentement l'une contre l'autre... et pourtant pas un soupir
+ne s'échappait de sa bouche. Et quiconque aurait pu voir son visage eût
+remarqué avec surprise que sur ses lèvres il y avait comme un
+sourire.... Ses yeux fixés sur les ténèbres semblaient revoir encore
+l'apparition qui tout à l'heure s'était dressée en face de lui.
+
+Mourir! La jeunesse a d'étranges incrédulités.
+
+Jacques savait qu'il était perdu, et pourtant il doutait encore... et
+comme si c'eût été un mot cabalistique, un nom vint sur ses lèvres:
+
+--Marie! Marie!...
+
+L'horloge de la grosse tour sonna.
+
+Il était dix heures. Encore neuf heures à vivre.
+
+A ce moment, Jacques entendit un pas s'approcher de son cachot. Une clef
+fut introduite dans l'énorme serrure, qui grinça, puis la lourde porte
+tourna sur ses gonds.
+
+Je ne sais quel espoir fou monta au cerveau de Jacques. Toutes ses
+énergies se concentrèrent dans son regard. Mais sa tête retomba
+tristement....
+
+C'était un geôlier, couvert d'un grand manteau qui tombait jusqu'à ses
+pieds, le front caché sous un bonnet de loutre qui ne laissait
+apercevoir que deux yeux creux, et une barbe épaisse encadrant de
+grosses lèvres.
+
+L'homme avait une lanterne à la main.
+
+--Que me voulez-vous? demanda brusquement Jacques. Ne puis-je du moins
+obtenir le repos?
+
+Sans répondre, le geôlier ferma la porte, puis s'approchant de Jacques,
+il souleva son bonnet, d'où s'échappa une chevelure hirsute, presque
+sauvage:
+
+--Monsieur de Costebelle, dit-il, me reconnaissez-vous?
+
+Jacques le regarda attentivement.
+
+--Pierre Lamalou! s'écria-t-il.
+
+--Oui, Pierre Lamalou, dit le geôlier, qui vous a vu tout petit, pas
+plus haut que ça, et qui est désespéré...
+
+--Mon brave, que veux-tu? c'est la guerre. Je suis le vaincu et je paye
+ma dette.... J'ai fait mon devoir, comme d'autres le feront après moi...
+
+--Oui, oui, je sais, fit l'homme en secouant tristement la tête. Ils
+disent comme ça que vous êtes un rebelle et qu'il faut faire un
+exemple.... Moi, je sais que vous êtes bon et que vous ne pouvez avoir
+voulu que le bien.
+
+--Mon ami, reprit Jacques, la sympathie d'un honnête homme comme toi
+sera ma meilleure et dernière consolation.
+
+--Attendez, fit Lamalou.
+
+Il se pencha vers la porte et parut écouter attentivement au dehors. On
+n'entendait aucun bruit.
+
+Puis, il se rapprocha de Jacques.
+
+--Voyez-vous, dit-il, j'ai pris un vilain métier; mais j'ai femme et
+enfants... deux enfants... faut vivre.... Je me suis bien souvent
+reproché d'avoir accepté cette place-là; mais aujourd'hui je suis bien
+heureux que la misère m'ait poussé ici.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Vous disiez, monsieur Jacques, que les quelques mots que je vous ai
+dits seraient votre dernière consolation... Je ne crois pas ça, parce
+que je vous en apporte une autre.
+
+--Je ne te comprends pas....
+
+Lamalou écarta son manteau et prit à sa ceinture un papier soigneusement
+plié.
+
+--Une lettre! s'écria Jacques, en étendant la main.
+
+--Oui, une lettre.
+
+--Qui te l'a remise?
+
+--Une dame, que je crois jeune, quoique je n'aie pas vu sa figure. Elle
+se cachait sous un voile très-épais. Elle hésitait, la pauvre femme. Je
+voyais bien qu'elle voulait me dire quelque chose. Alors je me suis
+approché d'elle, et je lui ai dit tout bas: «Je connais M. de Costebelle
+depuis plus de vingt ans.» J'ai vu que ça lui faisait plaisir et que ça
+lui donnait confiance.... J'ai ajouté: «Si vous voulez que je lui dise
+quelque chose de votre part...»--«Non, a-t-elle fait, c'est une lettre.»
+Oh! je n'ai fait ni une ni deux, je l'ai prise, et la voilà. Maintenant
+ne perdez pas de temps, lisez vite, car si l'on nous surprenait....
+
+Jacques, immobile, tenait le billet entre ses mains. Tout son corps
+tremblait. Il semblait qu'il n'eût pas le courage de briser le cachet.
+Car cette lettre, c'était toute sa vie, tout son passé, tout ce qui
+avait été son bonheur et son espérance.
+
+--Allons! allons! monsieur Jacques, insista le geôlier.
+
+--Tu as raison, fit Jacques. Devant mes juges, j'avais plus de courage.
+
+Il déchira l'enveloppe.
+
+Lamalou avait levé la lanterne et l'éclairait.
+
+Mais à peine le jeune homme eut-il jeté les yeux sur le billet qu'il
+pâlit et jeta un cri.
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela!
+
+--Qu'y a-t-il, monsieur Jacques? Comment! est-ce que j'ai mal fait de me
+charger de la commission?
+
+Mais Jacques ne l'entendait plus. Il lisait, il dévorait les lignes
+rapidement tracées.
+
+Voici ce que contenait ce billet:
+
+«Mon ami, mon frère, je suis mourante de douleur et d'angoisse; vous
+êtes condamné! notre père a été impitoyable. Les larmes me suffoquent; à
+peine si je puis guider ma main, et cependant il faut que je vous
+dise.... Mon Dieu! en un pareil moment! Jacques, celle que vous aimez,
+celle qui s'est donnée à vous, Marie enfin.... Marie est mère! Les
+angoisses de ces horribles jours ont avancé le terme.... Elle est
+accourue vers moi, terrifiée, affolée... je l'ai cachée dans une cabane
+des gorges d'Ollioules... et hier elle a mis au monde un garçon.... Que
+faire?... Doit-elle avouer les liens qui l'unissent à vous?... elle le
+veut, et je crois que nulle force humaine ne pourra la retenir... et
+cependant c'est sa perte.... Notre père la chassera, la maudira... sa
+vengeance s'étendra sur le petit être innocent qui, hélas! sourit dans
+son berceau.... Jacques, à cette heure suprême, vous êtes le seul maître
+de la destinée de ma pauvre soeur.... Dictez-lui votre volonté. Oh! à
+vous, à vous seul elle obéira... exigez qu'elle cache la naissance de
+cet enfant... exigez qu'elle se sauve... dites-nous à qui nous devons
+confier notre cher trésor.... Oh! comme nous l'aimerons! Pauvre petit
+orphelin, du moins tu auras deux mères.... Je pleure... je ne puis plus
+écrire.... Tout ce que la plume ne peut expliquer vous le devinerez,
+vous le comprendrez!... Jacques, un mot, quelques lignes... arrachez
+Marie au désespoir... sauvez-la! Je ne veux pas qu'elle se perde, je ne
+veux pas qu'elle meure.... Écrivez, de grâce, écrivez...»
+
+La lettre était brusquement interrompue. Sans doute un incident avait
+empêché qu'elle fût continuée.
+
+Mais Jacques en savait assez.
+
+Hagard, les yeux grands ouverts comme ceux d'un fou, il froissait
+machinalement entre ses doigts cette lettre dont chaque mot lui
+torturait le coeur.
+
+Lamalou n'osait plus parler. Il devinait quelque épouvantable désespoir,
+auquel il lui était impossible de porter remède. De grosses larmes
+montaient à ses yeux et sa gorge était serrée comme dans un étau.
+
+Tout à coup Jacques se redressa.
+
+Ses deux mains se posèrent sur les épaules du geôlier. Il plongea dans
+ses yeux son regard franc et clair, qui étincelait:
+
+--Ami! lui dit-il, au nom de mon père, au nom de tous ceux que tu aimes,
+il faut que je sorte d'ici....
+
+Lamalou recula, stupéfait. Non, en vérité, il n'avait pas entendu cela.
+La bouche béante, il regardait Jacques. Évidemment il n'avait pas
+compris.
+
+--Pierre, reprit Jacques de sa voix mâle et vibrante, je te supplie de
+m'entendre. Vois-tu! la mort n'est rien... mais, cette nuit, il me faut
+ma liberté!
+
+L'homme put enfin articuler quelques mots.
+
+--Ah! monsieur de Costebelle, vous savez bien que c'est impossible...
+c'est de la folie.... La liberté! Ah! vous n'y songez pas... ne me
+demandez pas cela!
+
+--Pierre, continua Jacques, combien faut-il de temps pour aller aux
+gorges d'Ollioules?
+
+--Pour un bon marcheur, une heure et demie.
+
+--Autant pour le retour, trois heures. Il n'est pas encore onze
+heures.... Laisse-moi sortir d'ici, et avant quatre heures je serai de
+retour, et ils me trouveront là pour me tuer...
+
+--Tenez, monsieur Jacques, je ne puis vous comprendre. Ce que vous
+demandez est tellement insensé!... Comme si cela se pouvait!... Voyons!
+calmez vous! revenez à la raison...
+
+--Pierre, je veux ma liberté...
+
+--Demandez-moi ma vie... je vous la donnerai... mais autre chose...
+c'est impossible...
+
+--Pierre, il y a six ans de cela, un jour, un homme avait glissé de la
+falaise dans la mer... le flot hurlait, la tempête rugissait... l'homme
+était perdu... tenter de le sauver était une folie... cet homme était un
+vieillard... Pierre, c'était ton père!... Je me suis précipité à travers
+les vagues et j'ai sauvé ton père!... Pierre, l'as-tu donc oublié?...
+
+--Non! non! faisait le geôlier, qui frémissait.
+
+--Pierre, c'est ma mère qui a attaché au front de ta femme le bouquet
+des mariées...
+
+--C'est vrai!... c'est vrai!...
+
+--Pierre, tu m'as bercé dans tes bras... comme dans mes bras j'ai bercé
+ton premier enfant...
+
+--Oui.
+
+--Eh bien! au nom de tous ces souvenirs, au nom de ton père, de ton
+petit enfant qui me souriait et m'embrassait, donne-moi ces trois heures
+de liberté!
+
+Lamalou chancelait. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il
+s'appuyait au mur pour ne pas tomber.
+
+--Pierre, vois... je me mets à genoux devant toi... je te supplie... à
+mains jointes.... Pierre!
+
+Et Jacques, de ses deux bras, embrassait les genoux du geôlier.
+
+Tout à coup l'homme s'écria:
+
+--C'est ma vie que vous voulez, eh bien! prenez-la!
+
+--Enfin! fit Jacques en se redressant d'un bond.
+
+--Mais comment sortir d'ici? fit Pierre.
+
+--Ne peux-tu pas m'ouvrir les portes?
+
+--Moi! un pauvre porte-clefs.... Mais à deux pas d'ici les sentinelles
+s'empareraient de vous.... Comment passer au guichet d'entrée?
+
+--Mon Dieu! tout est perdu! s'écria Jacques en se tordant les mains.
+
+--Non! attendez! par ici....
+
+Le cachot dans lequel Jacques était enfermé prenait air et lumière par
+le soupirail donnant sur la rade. Un énorme barreau de fer, scellé dans
+le ciment, fermait la meurtrière.
+
+--Vous êtes bon nageur, fit Pierre. Je sais ça, puisque vous avez sauvé
+mon père. Vous allez vous jeter dans la rade.... Le seul danger, c'est
+que le bruit de votre chute soit entendu.... Mais je ne crois pas que ce
+péril-là soit grand....
+
+Jacques avait bondi vers le soupirail et secouait furieusement la barre
+de fer.
+
+--Laissez cela, dit Lamalou, qui, depuis qu'il avait pris sa résolution,
+avait recouvré tout son calme.
+
+Il écarta doucement Jacques.
+
+Puis, de ses doigts croisés, il enserra la barre de fer, s'arc-bouta sur
+les reins, les pieds rivés au sol; les veines de son front saillirent
+comme des cordes... on entendit un _han_! et du ciment brisé sortit la
+barre de fer tordue.
+
+--Allez maintenant, dit Pierre.
+
+Jacques se tourna vers lui.
+
+--Pierre, ce que tu fais est grand et noble. Merci! Quand quatre heures
+sonneront, je serai là, au bas de la tour.
+
+--Pourquoi faire? dit Pierre en haussant les épaules. Vous êtes sauvé,
+profitez-en tout à fait.
+
+--Et toi?
+
+--Oh! moi... ça ne compte pas.... Ce que j'en disais, c'était pour la
+femme et les petits...
+
+--Fuis avec moi...
+
+--Oh! ça! ce n'est pas possible!... Je ne peux pas quitter Toulon,
+voyez-vous! ni la femme non plus. Nous y avons vécu, nous y mourrons.
+
+--Si je ne revenais pas, tu serais perdu!
+
+--Bah! fit Pierre avec un sourire triste, changement de logis, ils me
+mettraient là-bas!
+
+Là-bas, c'était le bagne.
+
+Jacques frissonna.
+
+Il saisit la main de Pierre:
+
+--Tu m'as entendu, à quatre heures.
+
+--Comment! vous voulez...
+
+--Je veux tenir le serment que je t'ai fait.... Tu crois à ma parole?
+
+--Mais ce serait une folie.
+
+--Ce n'est jamais une folie que de faire son devoir.
+
+--Bah! partez toujours. Vous verrez après!...
+
+Et il se disait:
+
+--Quand il aura senti le grand air, du diable s'il se soucie du vieux
+Lamalou!
+
+Ce sentiment se lisait si nettement sur son visage, que Jacques,
+emporté par l'admiration, tant était simple ce désintéressement sublime,
+prit l'homme par la tête et l'embrassa.
+
+Puis il répéta:
+
+--A quatre heures....
+
+Pierre ne répondit plus; seulement il l'aida à passer par la meurtrière,
+qui était étroite.
+
+Un instant après, un bruit sec monta jusqu'au geôlier.
+
+Jacques était à l'eau.
+
+Lamalou écouta. L'éveil n'avait pas été donné.
+
+--Allons! mon pauvre Lamalou, murmura le geôlier, te voilà bien!...
+
+Et, sortant du cachot, il ferma carrément l'énorme serrure.
+
+
+
+
+III
+
+BISCARRE ET DIOULOUFAIT
+
+
+Les gorges d'Ollioules constituent en réalité une des plus admirables
+curiosités naturelles du midi de la France, si riche en merveilles.
+
+Entre le petit bourg du Bausset et la ville d'Ollioules, le voyageur
+rencontre tout à coup de gigantesques roches qui s'élèvent à pic à une
+hauteur énorme. Plus de ceps chargés de raisins, plus d'oliviers, plus
+de verdure. La pierre âpre, noirâtre, brune, se dresse comme une
+muraille infranchissable. Les anfractuosités de la roche se déchiquètent
+en dentelures bizarres, et quand le soleil couchant rougit le ciel, on
+dirait une frange bordée d'or rutilant.
+
+Par quel cataclysme cette masse colossale s'est-elle fendue dans toute
+sa hauteur, comme sous le choc d'une hache géante? Dans quelle
+convulsion géologique s'est opéré ce déchirement, qui ne laisse entre
+les deux murailles lisses qu'un étroit défilé, dans lequel parfois
+trois hommes ne pourraient passer de front?
+
+A l'époque où se passe cette première partie de notre récit, il était
+rare que quelque voyageur s'aventurât de ce côté. Aussi les gorges
+d'Ollioules avaient-elles un renom sinistre. Plus d'un malfaiteur
+trouvait un refuge dans les détours inexplorés de ce val d'enfer, comme
+on l'appelait encore dans le pays.
+
+Le lent travail de la nature avait creusé à travers les blocs des
+galeries étroites, multiples, s'entre-croisant et dont les diverses
+issues étaient souvent inconnues. La nuit, cette masse semblait cacher
+dans ses flancs tout un monde fantastique.
+
+Cette nuit-là surtout.
+
+Deux heures s'étaient écoulées depuis le moment où Lamalou avait aidé à
+l'évasion de Jacques.
+
+Le défilé d'Ollioules, plongé dans les ténèbres profondes, était muet et
+désert. Le vent sifflait, âpre et froid, et les saxifrages, secouant
+dans l'ombre leurs broussailles dénudées, ressemblaient à des gnomes
+bizarrement accroupis sur la roche.
+
+Tout à coup (il était environ une heure du matin), un bruit sourd,
+régulier, éveilla les échos des gorges.
+
+C'était le pas d'un homme, pas vigoureux, accentué.
+
+Qui donc pouvait s'aventurer à cette heure dans ce lieu maudit?
+
+Celui qui marchait semblait se hâter. Évidemment il connaissait
+admirablement les localités; car, après avoir franchi le premier
+passage, il se dirigea nettement vers la paroi de gauche des rochers.
+Là, il se baissa et toucha la pierre de ses mains.
+
+Sans doute ses doigts rencontrèrent ce qu'ils cherchaient, car il laissa
+échapper une exclamation satisfaite; puis il commença à gravir
+lentement le roc. Il s'était engagé sur une sorte de sentier à peine
+tracé et qu'il eût été difficile de reconnaître, même à la lumière du
+jour.
+
+Il montait, s'accrochant, pour aider son ascension, aux troncs chauves
+des pins.
+
+Au bout de cinq minutes, il s'arrêta.
+
+Il se trouvait environ à une hauteur de dix mètres. Ses mains palpèrent
+encore une fois la pierre avec précaution. Puis il se courba, et de ses
+lèvres s'échappa un son singulier.
+
+C'était une sorte d'ululation sourde et rauque à la fois, comme le
+hurlement contenu d'une bête fauve.
+
+Quelques instants s'écoulèrent, puis le même cri répondit.
+
+Cette fois, il semblait partir des profondeurs de la terre.
+
+Deux fois, ce cri--un signal, à n'en pas douter--fut échangé entre
+l'arrivant et un personnage invisible.
+
+Puis sur la crête du roc une ombre parut: elle descendit et s'approcha
+de l'autre.
+
+--Qui vive? demanda une voix.
+
+--Loup, répondit-on.
+
+--Est-ce toi, Biscarre?
+
+--C'est moi.
+
+Les deux hommes se réunirent, puis disparurent bientôt dans une
+anfractuosité en forme d'entonnoir. Là, se soutenant à la force des
+poignets, ils se laissèrent tomber dans une excavation en forme de
+caveau, et dans laquelle brûlait un feu de broussailles, dont la fumée
+était entraînée par un courant souterrain.
+
+--Diouloufait, allume la lanterne, dit l'arrivant qui avait répondu au
+nom de Biscarre.
+
+L'autre obéit.
+
+La physionomie de ces deux hommes, bien que différente, n'en portait pas
+moins un même cachet effrayant.
+
+Et sans même regarder leur visage, qui se fût trouvé subitement en face
+d'eux n'eût pu réprimer un frisson.
+
+Car tous deux portaient le costume des forçats.
+
+Biscarre était grand, bien proportionné, et même, sous les ignobles
+vêtements qui le couvraient, on devinait je ne sais quelle élégance
+native; ses mains sèches et nerveuses n'appartenaient point à un paysan.
+
+Il avait jeté à terre le bonnet vert qui cachait ses cheveux ras, de
+couleur rousse, et, à la lueur du foyer qui crépitait, son masque
+s'accentuait, avec ses traits fermes et anguleux, sa bouche aux lèvres
+épaisses et sensuelles.
+
+Le front était bas, les mâchoires proéminaient en avant: on eût dit la
+tête d'un fauve, d'un loup. Les dents blanches et aiguës apparaissaient
+dans un rictus ironique: les yeux, à pupilles jaunes et mobiles,
+complétaient la ressemblance de l'homme et de l'animal.
+
+Quant à Diouloufait, un seul mot peut suffire pour le dépeindre. C'était
+un colosse. Tout en lui était énorme. Les traits boursouflés n'avaient
+point pour ainsi dire de galbe propre: le nez épaté, les gros yeux, la
+bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'écartant du
+crâne en conques disproportionnées, tout contribuait à donner, au
+premier coup d'oeil, la sensation de la brutalité poussée à ses
+dernières limites.
+
+--Tonnerre! s'écria Diouloufait, je ne t'attendais plus.... Voilà trois
+heures que tu devrais être ici....
+
+A cette apostrophe, un éclair de colère passa dans les yeux de Biscarre.
+Cependant, il se contint:
+
+--Une fois pour toutes, souviens-toi, Diouloufait, que tu es fait pour
+m'attendre et pour m'obéir...
+
+--Je le sais bien, fit le géant; mais enfin... il y a des bornes...
+
+--Non. Il n'y a d'autres bornes que celles que fixe ma volonté.
+
+L'accent de Biscarre était empreint d'une autorité si cassante, que
+jamais despote n'eût mieux rendu les nuances de l'absolutisme le plus
+complet.
+
+Et sans doute, le forçat avait le droit de parler ainsi, car après
+l'avoir considéré un instant comme s'il avait senti en lui quelques
+velléités de révolte, Diouloufait baissa les yeux et se tut.
+
+--Je n'ai pu m'évader qu'à minuit, reprit Biscarre, condescendant
+toutefois à donner cette explication. Nul ne s'est encore aperçu de ma
+disparition, car le canon n'a pas encore retenti; donc la nuit est à
+moi.
+
+--Oh! le canon, fit Diouloufait en riant bruyamment, ils l'ont bien tiré
+pour moi; je n'en suis pas moins bien tranquille ici.
+
+--A qui le dois-tu?
+
+--Parbleu! cette bêtise! à toi. Oh! tu es un malin, ça ne se discute
+pas, et les autres ont bien su ce qu'ils faisaient quand ils t'ont nommé
+chef des Loups. Tu as tout pour toi: de l'éducation, une tenue d'un chic
+parfait, et puis cette poigne....
+
+En considérant les énormes biceps de Diouloufait, on ne pouvait que
+s'étonner de ces derniers mots. Était-il possible que ce colosse pût
+éprouver de l'admiration pour la force de Biscarre, dont l'apparence,
+quoique assez vigoureuse, ne pouvait être comparée à la sienne?
+
+Cependant, l'accent de Diouloufait ne prêtait à aucune interprétation;
+il constatait franchement, sérieusement: c'était un simple hommage rendu
+à la vérité.
+
+Quoi qu'il en fût, Biscarre interrompit brusquement son complice:
+
+--Assez! fit-il, nous ne sommes pas ici pour énumérer nos qualités
+respectives. Demain, au point du jour, il faut que nous ayons quitté la
+France.
+
+--Bah! Alors mettons-nous en route tout de suite.
+
+--Non, car avant tout j'ai une petite affaire à terminer.
+
+Et il ricana méchamment.
+
+Aucune expression ne saurait rendre l'expression de basse et féroce
+cruauté qui crispait le masque de cet homme.
+
+--Une affaire? En suis-je?
+
+--Oui.
+
+--Et il faudra....
+
+Diouloufait fit un geste significatif.
+
+--Je ne le crois pas.
+
+--Et à gagner?
+
+--Rien aujourd'hui, mais plus tard, oh! plus tard, ajouta-t-il, tout à
+gagner!
+
+Il rit encore.
+
+--Alors une vraie opération? Ça me va!
+
+--Maintenant, réponds-moi: As-tu trouvé ce que je t'ai ordonné de
+chercher?
+
+--Quoi? la petite dame? Oh! ça n'a pas été bien malin.
+
+--Elle est près d'ici?
+
+--A cent mètres. La première petite maison au sortir de la gorge.
+
+--Maison isolée?
+
+--On y tuerait quelqu'un en plein jour.
+
+--Bien. Avec qui est cette dame?
+
+--Avec la Bertrade, une vieille paysanne.
+
+--Oui, je la connais; c'est bon. Personne de plus?
+
+--Elle a reçu une visite dans la journée.
+
+--Une autre dame?
+
+--Oui.
+
+--Regarde-moi en face, dit Biscarre.
+
+--Tiens! pourquoi donc? fit Diouloufait avec son rire niais. J'aime pas
+regarder tes yeux, ils me font peur.
+
+--C'est pour cela. Maintenant, réponds-moi: Tu n'as pas cherché à savoir
+quelles sont ces femmes?
+
+--Oh! ça! je peux le jurer!
+
+--C'est bien. Qu'as-tu remarqué?
+
+--Dame, que ce sont des femmes de la haute, voilà tout.
+
+--As-tu fait quelque supposition au sujet de leur séjour dans cette
+maison isolée?
+
+--Ah! ça! oui, j'en ai fait une.
+
+--Laquelle?
+
+--Ce n'est pas la peine de me regarder comme si tu allais me poignarder!
+Tu m'interroges, je réponds, et bien franchement encore.... J'ai
+supposé... on a le droit de supposer... que la plus jeune avait eu un
+malheur, et que, pour cacher les suites du malheur...
+
+--Assez! dit encore Biscarre.
+
+Il était livide.
+
+--Ecoute-moi: Si jamais un mot sort de ta bouche, si jamais tu commets
+une sottise quelconque, si tu fais, même en face de moi, une allusion à
+cette aventure, aussi vrai que je m'appelle Biscarre, roi des Loups, tu
+es un homme mort!
+
+Le géant parut mal à l'aise. Il paraît que cette menace avait un sens
+précis.
+
+--C'est convenu, balbutia-t-il, on se taira.
+
+--J'y compte. Maintenant suis-moi, et en route.
+
+--Où allons-nous?
+
+--A la maison isolée.
+
+--Bah! l'affaire, c'est ça?
+
+--Pas de questions.
+
+--Cependant, il faut que je sache ce que j'aurai à faire.
+
+--Presque rien. Tu es sûr que la jeune dame est seule avec la paysanne?
+
+--Oh! à cette heure-ci, tout ça dort; à moins que le mioche ne les
+tienne éveillées.
+
+--A mon signal, tu te jetteras sur la vieille.
+
+--Et qu'est-ce que je lui ferai? fit Diouloufait avec le mouvement de
+tordre le cou à un poulet.
+
+--Tu l'empêcheras de crier, de remuer.
+
+--Ça, c'est facile; mais faudra-t-il aller jusqu'au bout?
+
+--Comme tu voudras.
+
+--Bon.
+
+--J'ai besoin de rester seul avec la femme, j'ai à lui parler sans
+témoins.
+
+--Personne ne te gênera.
+
+--Dans une heure, nous aurons atteint une baie dans laquelle un canot
+nous attend, et quand, à l'aube, le canon de la citadelle annoncera
+l'évasion de Biscarre, nous serons loin.
+
+Un instant après, les deux hommes descendaient lentement la pente du roc
+et se dirigeaient du côté du Beausset.
+
+
+
+
+IV
+
+MATHILDE ET MARIE
+
+
+La maison à laquelle les deux forçats venaient de faire allusion se
+trouvait sur le coteau qui s'appuyait, à l'orient, sur la masse des rocs
+d'Ollioules.
+
+A vrai dire, cette bâtisse avait droit tout au plus au titre de
+chaumière, avec ses murs de pisé, son toit de paille, ses deux fenêtres
+étroites et incommodes, sa porte branlante et mal fermée.
+
+Et cependant c'était là que s'était réfugiée la fille cadette de M. de
+Mauvillers, de celui-là même qui venait de condamner à mort Jacques de
+Costebelle.
+
+Triste roman, que celui-là, et qui peut se résumer en quelques lignes.
+
+M. de Mauvillers était resté veuf de bonne heure avec ses deux filles,
+Mathilde et Marie.
+
+Absorbé par les soins de son ambition, il s'était peu préoccupé de
+l'éducation de ses enfants, estimant que le plus important serait, au
+jour venu, de les marier dans d'honorables conditions, ce qui
+signifiait, dans l'esprit de M. de Mauvillers, qu'elles devaient former
+des alliances utiles à ses propres projets.
+
+M. de Mauvillers rêvait le ministère, la pairie. Ses filles pouvaient
+l'aider à atteindre ce but. Coeur sec et intelligence quasi brutale, il
+n'avait jamais éprouvé le moindre sentiment d'affection vraie, et ses
+ennemis disaient à voix basse--car il était redouté--que sa femme était
+morte de chagrin.
+
+Il est des âmes aimantes que l'égoïsme tue plus sûrement que le poison.
+
+Mathilde et Marie s'étaient donc trouvées livrées à elles-mêmes. Leurs
+caractères s'étaient développés sans direction effective, sans contrôle
+efficace.
+
+M. de Mauvillers n'exigeait d'elles que le respect. Les banalités de
+l'amour paternel restaient pour lui lettre morte, temps perdu, vaines
+démonstrations. Qu'on se levât lorsqu'il entrait, qu'on s'inclinât sans
+un mot devant ses volontés quelles qu'elles fussent, rien de plus. Il se
+croyait père parce qu'il dominait.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, il avait contracté vis-à-vis de M. de
+Costebelle les plus grandes obligations. Sa fortune personnelle,
+absolument compromise pendant l'émigration, avait été rétablie grâce au
+concours du père de Jacques, homme honnête et bon dans toute l'acception
+du mot, et qui avait conservé jusqu'à sa mort cette illusion que M. de
+Mauvillers était une âme stoïque et digne des temps anciens. Il n'avait
+pas deviné que la fidélité gardée par M. de Mauvillers à la cause des
+Bourbons, même lorsque l'empire offrait carrière à son ambition, n'avait
+pour motif réel que la prescience intuitive de la chute prochaine du
+colosse. Il est des temps où l'attente et la patience sont des
+habiletés.
+
+M. de Costebelle laissait en mourant deux fils: l'un, Frédéric, officier
+dans l'armée royale, et Jacques, âme d'artiste, vivace, exaltée, et qui
+ne semblait pétrie que pour la lutte.
+
+Jacques inquiétait M. de Costebelle. En vain il avait tenté de
+régulariser cette fougue, d'endiguer cette énergie. Mais sa sévérité
+paternelle se brisait bientôt, devant les brillantes qualités de ce
+coeur chaud et enthousiaste.
+
+Cependant, à son lit de mort, M. de Costebelle avait supplié son ami de
+Mauvillers de veiller sur ce fils bien-aimé. Il espérait que la froide
+raison du magistrat parviendrait à calmer cette excitabilité presque
+maladive.
+
+M. de Mauvillers promit.
+
+Et voici comment il tint sa promesse.
+
+Reconnaissant à Jacques un véritable talent d'orateur, et comprenant
+que, bien dirigé, il lui serait possible de parvenir, soit par le
+barreau, soit par la magistrature, à de hautes destinées, M. de
+Mauvillers éprouva une jalousie haineuse, et ne tenta rien pour
+satisfaire aux voeux de son ami mort.
+
+Jacques eut toute liberté de penser, d'agir, d'aller là où
+l'entraînerait son imagination.
+
+Seulement, lorsque Jacques s'enthousiasma par les idées nouvelles, se
+réchauffa à cette lueur révolutionnaire qui semblait jaillir à nouveau
+du foyer de 89, M. de Mauvillers le mit à la porte.
+
+On sait le reste.
+
+Mais Jacques n'avait pas impunément passé vingt ans de son existence
+auprès des deux jeunes filles.
+
+Mathilde était de caractère calme et froid. Non qu'à l'exemple de son
+père elle niât ou ignorât ce qu'étaient le beau et l'idéal. Mais elle
+avait hérité de sa mère la passivité, presque la défiance d'elle-même et
+des autres. Elle adorait sa soeur et se fût sacrifiée pour elle; mais
+elle renfermait ses sentiments dans son coeur, restant toujours affable,
+d'humeur égale et douce, réprimant, sans raisonner, bien entendu, tout
+élan, toute expansion.
+
+Marie était tout autre: c'était l'enfant avec toutes ses naïvetés, ses
+joies sans motif ou ses petites colères mutines. Elle riait à la vie, à
+l'avenir comme si elle avait couru à une fête. Elle aimait à parler, à
+ouvrir son âme à toutes les effluves; tout lui était plaisir; sa charité
+gracieuse doublait le prix de l'aumône. Quand elle passait dans le pays,
+on disait: Voilà le soleil d'Ollioules!
+
+Et c'était, en vérité, comme un rayonnement de joie, de bonté et de
+charme.
+
+Que de fois, courant avec Jacques à travers les prairies ou les bois
+d'oliviers, elle avait écouté avec ravissement la voix des oiseaux,
+chantant leurs hymnes de joie! Alors elle le prenait par la main et lui
+disait:
+
+--Tout est beau! tout est bon!
+
+L'amour vint. Tout autre que M. de Mauvillers l'eût prévu. Lui, ne vit
+rien. Il chassa le fils de son bienfaiteur, comme il eût fait d'un
+laquais. Marie voulut prendre sa défense, M. de Mauvillers l'arrêta d'un
+seul mot. Il _voulait_, cela devait suffire.
+
+Ces rigidités irraisonnées amènent la révolte. Marie feignit de se
+soumettre. Et la contrainte qu'elle s'imposa ne fit que développer le
+sentiment qui germait encore ignoré en elle.
+
+Sa soeur comprit, mais trop tard. Mathilde pouvait-elle prévoir la
+faute, ignorant elle-même ce qu'était l'amour...?
+
+Un jour, Marie lui avoua qu'elle aimait Jacques, et qu'elle était aimée
+de lui. Elle ne se repentait pas. Jacques était si bon, si honnête, si
+aimant! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il était certain que le mariage
+aurait lieu. Il suffisait que M. de Mauvillers se réconciliât avec lui.
+Et, le temps marchait; et Jacques, fou d'amour, fou de jeunesse, ne
+sentait pas qu'il marchait à sa perte. Ses idées, ses convictions,
+étaient pour lui une religion; il était convaincu du triomphe prochain.
+Tout lui semblait beau, lumineux, rayonnant.
+
+Vint le réveil....
+
+Jacques était arrêté, Marie allait devenir mère.
+
+M. de Mauvillers était implacable. Le fils du marquis de Costebelle
+n'était plus qu'un ennemi politique. Il était condamné d'avance.
+
+Mathilde fut admirable de dévouement. Elle eut le courage d'aller avouer
+la vérité à une vieille parente qui habitait Aix, la suppliant de
+l'aider à sauver la coupable. Madame de Sorlis, c'était son nom, y
+consentit, et, grâce à un stratagème, Marie put aller passer chez elle
+les derniers mois de sa grossesse.
+
+M. de Mauvillers avait en vérité bien d'autres soucis en tête.
+
+Puis voilà que Marie avait appris les inquiétantes péripéties de
+l'instruction dirigée contre Jacques. Jusqu'alors elle avait eu
+confiance. M. de Mauvillers ne pouvait oublier le passé à ce point: le
+fils du marquis devait lui être sacré!
+
+Pauvre enfant, qui ne croyait pas au mal et qui s'était perdue avec
+l'insouciance des rêveurs!
+
+Enfin, le jour se fit dans son cerveau. Une vision horrible apparut
+devant ses yeux... le tribunal, la condamnation... l'échafaud!
+
+Alors, folle de terreur, s'arrachant aux bras de madame de Sorlis, qui
+voulait en vain la retenir, elle était revenue vers sa soeur, en lui
+criant:
+
+--Sauve-nous!
+
+Et maintenant, dans cette soirée sinistre où l'arrêt de mort tombait des
+lèvres de M. de Mauvillers, elle était là, dans cette masure, étendue
+sans force sur son lit de douleur, à demi folle, attendant sa soeur, qui
+était allée à Toulon pour connaître l'issue du procès.... Sa soeur, qui
+savait tout et qui ne revenait pas....
+
+La femme qui la soignait était sa nourrice.
+
+Nous le savons; on l'appelait Bertrade.
+
+La pauvre femme pleurait sur celle qu'elle appelait encore sa fille,
+comme au temps où elle la nourrissait de son lait.
+
+Elle regardait ce visage pâli, ces yeux creusés par les larmes et la
+souffrance, et elle berçait machinalement le petit enfant qui dormait
+dans son berceau.
+
+Puis, il y avait plusieurs nuits qu'elle veillait, elle s'était
+assoupie....
+
+Marie était restée seule dans ce silence, seule avec ses épouvantables
+angoisses. Ses lèvres répétaient incessamment un nom:
+
+--Jacques! Jacques!...
+
+Ses yeux ne quittaient pas l'horloge de bois suspendue au mur et dont le
+balancier tintait monotone derrière les poids de fer.
+
+Il était minuit et demi....
+
+Tout à coup Marie tressaillit, et d'un effort elle se dressa à demi, se
+soutenant sur ses poignets. Était-ce donc une illusion? Elle croyait
+avoir entendu du bruit au dehors!...
+
+Si c'était Mathilde!...
+
+Elle revenait. Tout était fini. Etait-il condamné? Qui sait? Peut-être
+M. de Mauvillers...
+
+--Bertrade! Bertrade! cria-t-elle.
+
+La nourrice se réveilla en sursaut.
+
+--A la porte... cours... vite.... Quelqu'un!...
+
+Bertrade se hâta d'obéir.... La porte tourna en grinçant sur ses gonds
+rouillés....
+
+Et deux cris retentirent:
+
+--Marie!
+
+--Jacques!...
+
+Et la pauvre enfant, folle de joie, éperdue, à demi mourante, se laissa
+tomber dans les bras de celui qu'elle croyait à jamais perdu...
+
+
+
+
+V
+
+LE SERMENT D'UNE MÈRE
+
+
+--Toi, mon Jacques! répétait Marie qui sanglotait.
+
+Elle l'avait doucement écarté d'elle, et le regardait de ses grands yeux
+rayonnants d'une joie indicible.
+
+La vieille Bertrade s'était laissée tomber sur les genoux, et portait à
+ses lèvres le vêtement du jeune homme.
+
+Jacques sentait les larmes monter à ses paupières; il ne pouvait parler,
+tant l'émotion le tenait serré à la gorge.
+
+En vérité, c'était une épouvantable situation.
+
+Il comprenait quel espoir, mieux, quelle certitude s'imposait à celle
+qui lui appartenait. Elle le voyait, donc elle le croyait à jamais
+sauvé.
+
+Et pourtant, il était perdu: quand le jour se lèverait, il tomberait
+sanglant sous les balles des exécuteurs.
+
+S'il était accouru vers Marie, c'était pour obéir à l'appel que Mathilde
+lui avait adressé.
+
+Il voulait lui crier:
+
+--Je veux que tu vives, je veux que tu caches à ton père notre faute
+commune. Par prudence pour toi-même, pour notre enfant, il le faut, je
+te supplie de m'obéir.
+
+Il n'avait pas songé à cette illusion sinistre que lui donnait sa
+présence. Pouvait-elle deviner, elle, qu'il eût obtenu de ses geôliers
+quelques heures de liberté?... et surtout qu'il eût donné sa parole
+d'honneur en garantie de son retour, quand ce retour, c'était la mort?
+Il restait là, immobile sous son regard, muet.
+
+Parler, c'était la tuer.
+
+La joie folle qui lui remplissait le coeur ne pouvait être sans danger
+immédiat pour sa vie, transformée tout à coup en cette horrible
+angoisse.
+
+--Jacques, dit-elle enfin, de sa voix si douce, tu n'as pas encore
+embrassé notre enfant.
+
+Elle fit un signe à la vieille nourrice, qui souleva l'enfant dans ses
+bras.
+
+Marie le prit et approcha son front des lèvres de Jacques.
+
+L'enfant!...
+
+A sa vue, Jacques éprouva une telle douleur qu'il eut peine à réprimer
+un cri.
+
+Oh! comme il l'embrassa pour mieux cacher la poignante étreinte qui lui
+brisait le coeur!
+
+--Tu l'aimeras bien, disait Marie. Sais-tu, il est très-fort. Je
+l'appellerai Jacques comme toi. Oh! maintenant que tu es là, je ne
+crains plus rien, je suis heureuse.
+
+Heureuse! ce mot tombait sur le cerveau de Jacques comme un coup de
+massue.
+
+Tandis qu'elle parlait, tandis qu'il soutenait l'enfant en le serrant
+doucement contre sa poitrine, il regardait Marie.
+
+Sa pâleur avait disparu: les teintes de la vie étaient remontées à ses
+joues. Sous le bonnet de dentelle blanche qui serrait son front, ses
+cheveux blonds s'échappaient en boucles mutines. Ses grands yeux bleus
+rayonnaient d'une indicible émotion.
+
+--Tu ne me parles pas, continuait-elle. Et pourtant tu as tant de choses
+à me dire. Il faudra que tu me racontes tout. Qui t'a sauvé? c'est notre
+père, n'est-ce pas? Vois-tu, nous avons été injustes envers lui. Il n'a
+pu frapper le fils d'un ancien ami.
+
+--Marie!
+
+Le malheureux se sentait trembler tout entier. Il eût voulu arrêter sur
+les lèvres de la jeune femme ces paroles qui le torturaient.
+
+Elle ne comprenait pas et continuait:
+
+--Vois-tu, j'ai toujours confiance en lui, malgré sa sévérité apparente.
+Aussi, maintenant, nous ne devons plus avoir de secrets pour lui. Nous
+lui dirons tout. Je sais que l'aveu te coûterait trop; c'est moi qui
+aurai ce courage. Il nous pardonnera, j'en ai la conviction. Alors,
+quelle joie! Je serai ta femme devant les hommes, comme déjà je suis
+unie à toi devant Dieu.
+
+Jacques poussa un cri. Il chancelait.
+
+--Jacques! Jacques! qu'as-tu donc? Pourquoi ne me réponds-tu pas?
+
+--Marie! il faut t'armer de courage...
+
+--Du courage? et pourquoi? Quel nouveau malheur nous menace?
+
+Jacques ne répondait pas.
+
+Il parlait de courage, et lui-même se sentait lâche.
+
+Marie lui avait saisi les mains.
+
+--Je t'en supplie, ne me laisse pas dans cette incertitude... J'ai tant
+souffert, depuis que tu étais là-bas, dans cette horrible prison.... Ah!
+je le sens... je n'ai plus de force pour souffrir.... Si l'espérance, à
+peine retrouvée, devait être perdue tout à coup.... Jacques, je sens que
+j'en mourrais...
+
+--Mourir! Est-ce que tu as le droit de mourir, toi? Tu oublies donc
+notre enfant...
+
+--Notre enfant!
+
+Elle l'attira à elle et le couvrit de baisers.
+
+--C'est vrai! et puis, pourquoi parler de mort... puisque tu es là...
+puisque nous sommes à jamais réunis!
+
+L'horloge de bois sonna deux heures.
+
+Il n'y avait plus à hésiter. Jacques ne pouvait rester une minute de
+plus. Il y avait là-bas un honnête homme qui avait risqué sa vie pour
+lui, et qui l'attendait dans de mortelles angoisses, lui qui avait aussi
+une femme et des enfants.
+
+Jacques se raidit contre sa propre faiblesse.
+
+--Marie, dit-il tout à coup, il faut que tu m'entendes... car tu ne sais
+pas tout...
+
+--Jacques, tu me fais peur!...
+
+--Ma bien-aimée, ma femme, il faut que je te quitte...
+
+--Me quitter! non! non! je ne le veux pas.... A ton tour, je te dis que
+tu n'en as pas le droit... ne m'abandonne pas, au nom de notre enfant...
+
+--Il le faut pourtant, reprit Jacques d'une voix grave.
+
+Il y eut un silence. Il rassemblait tout son courage.
+
+--Mais, du moins, s'écria Marie, tu es sauvé! n'est-il pas vrai?...
+
+--Oui, proféra le jeune homme avec effort.
+
+Il devait mentir. Son parti était pris.
+
+--Eh bien! je t'écoute, maintenant que je ne crains plus pour ta vie....
+
+--Marie, quoi que je te demande, jure-moi de m'obéir...
+
+--N'es-tu pas mon époux, le maître de ma vie?...
+
+--Voici toute la vérité... Marie! j'ai été condamné!...
+
+--Toi! mon Dieu!... Ah! les hommes sont sans pitié!
+
+Il eut un sourire attristé.
+
+--Ne parle pas ainsi, ma douce Marie: il est des âmes généreuses et
+bonnes....
+
+Elle l'interrompit.
+
+--Mais, puisque tu es condamné, comment te trouves-tu ici, près de moi?
+
+Jacques hésita.
+
+--Je me suis évadé, dit-il enfin.
+
+--Évadé! Alors, tu es en danger... tu peux être arrêté de nouveau....
+Mon Dieu! mais c'est à désespérer... il faut se hâter de fuir... tu ne
+peux risquer de retomber entre les mains de tes ennemis.
+
+Elle lui tendit la main.
+
+--Je comprends tout. Alors que tu pouvais gagner la mer, tu as voulu me
+revoir.... Ah! merci pour cette pensée!... Dis-moi... toutes tes
+précautions sont prises?...
+
+--Oui! oui!...
+
+--Tes amis t'attendent, n'est-ce pas?
+
+--C'est cela... en quelques heures j'aurai atteint le rivage... et là,
+je suis sauvé...
+
+--Et moi qui ne comprenais pas, quand tu me parlais de t'abandonner....
+Ah! je me reproche de t'avoir retenu si longtemps. Tu vas gagner
+l'Italie, n'est-ce pas?... Dès que tu seras en sûreté, tu m'écriras...
+et j'irai te rejoindre avec notre cher enfant.... C'est bien cela,
+n'est-il pas vrai?...
+
+--Oui! l'Italie!...
+
+Jacques, livide, balbutiait. Mais elle ne devinait rien.
+
+--Va, va, mon Jacques. Je t'appartiens, je suis ta femme... quand tu
+m'appelleras, j'accourrai auprès de toi... et, réunis pour toujours,
+nous oublierons ces jours de malheur.
+
+--Ecoute-moi encore, dit Jacques, et surtout ne t'effraie pas. Je vais
+fuir, et tu ne peux ignorer qu'un semblable départ me force à courir
+quelque danger...
+
+--Je le sais, mais j'ai confiance!
+
+--Moi aussi, j'ai foi en l'avenir... cependant, j'ai dû prendre une
+précaution...
+
+--Laquelle? Dis vite; car, en vérité, il me tarde maintenant que tu sois
+loin d'ici....
+
+Jacques tira de sa poitrine un pli cacheté:
+
+--Je te le répète, je suis persuadé qu'il ne m'arrivera aucun
+accident... pourtant j'ai écrit ce testament...
+
+--Un testament! oh! ne prononce pas ce mot!
+
+--Il faut conserver sa force en face du danger. C'est pour notre petit
+Jacques que j'ai dû songer à tout.... Si, par hasard, par un de ces
+événements que rien ne peut faire prévoir, il survenait, pendant ma
+fuite, quelque obstacle, ce testament reconnaît les droits de notre
+enfant à mon nom et à ma fortune.... Je sais que cette reconnaissance
+est irrégulière; cependant, en des circonstances aussi graves, elle a
+force spéciale. Garde ce précieux document, ma femme bien-aimée... et
+s'il devenait nécessaire de le produire au grand jour, n'hésite pas....
+
+Elle voulut parler, il l'interrompit d'un geste:
+
+--Ce n'est pas tout, ajouta-t-il. Il m'en coûte de détruire dans l'âme
+d'une fille respectueuse les dernières illusions qu'elle peut encore
+conserver.... Mais il faut que tu le saches, c'est des lèvres de M. de
+Mauvillers qu'est tombé l'arrêt de ma condamnation.
+
+--C'est horrible! murmura Marie.
+
+--M. de Mauvillers a obéi à sa conscience. Il ne m'appartient pas de le
+blâmer. Il a frappé en moi un ennemi de tout ce qui lui est sacré,
+c'était son droit. Mais qui sait si cette animosité ne s'étendrait pas
+sur notre enfant?...
+
+--Non! c'est impossible!
+
+--Qui sait? te dis-je. Jure-moi d'être prudente, de ne pas trahir notre
+secret.
+
+--Mais puisque je dois aller bientôt te rejoindre?
+
+--Cette raison même doit t'engager au silence. J'espère, grâce à des
+amis puissants et dévoués, obtenir bientôt le retour dans la patrie. Si
+M. de Mauvillers connaissait les liens qui nous unissent, peut-être sa
+colère me serait-elle nuisible.
+
+--Tu as raison! Je te comprends.
+
+--Tu te tairas. Tu me le jures...
+
+--Jusqu'au jour où tu m'auras donné le droit de parler, je te promets de
+garder notre secret enseveli dans mon âme.
+
+--Merci!... mais mon absence peut se prolonger... pendant quelques
+semaines... quelques mois.... Jure-moi de ne pas parler, quoi qu'il
+arrive, avant qu'une année entière ne se soit écoulée...
+
+--Une année! mais tu me fais frémir...
+
+--Jure... je t'en supplie....
+
+Marie fixa sur lui un long regard, comme si elle eût cherché à lire dans
+son coeur.
+
+Il eut la force de lui sourire.
+
+--Je te le jure, dit-elle, quoi qu'il arrive, pas un mot ne s'échappera
+de mes lèvres... avant une année.
+
+Il se pencha vers elle et la pressa dans ses bras. Puis, il prit
+doucement l'enfant et l'embrassa.
+
+--Adieu! dit-il.
+
+--Ne prononce pas ce mot! s'écria mademoiselle de Mauvillers, au revoir!
+
+--Au revoir! s'écria Jacques.
+
+Et, fou de douleur, il s'élança dehors.
+
+--Mon Dieu! murmura Marie, protégez-le! car s'il meurt, je mourrai....
+
+Elle attira l'enfant contre son sein.
+
+La pauvre petite créature se prit à pleurer.
+
+Le cri vagissant traversa le coeur de la mère dont la tête pâle retomba
+sur son oreiller.
+
+--Oh! j'ai peur! fit-elle d'une voix à peine perceptible.
+
+Immobile, les bras croisés sur sa poitrine, elle semblait être morte.
+C'est qu'une effrayante angoisse la torturait jusqu'aux fibres les plus
+profondes de son être....
+
+Tant que Jacques avait été devant elle, avec son énergie, tant qu'elle
+avait pu considérer cette tête mâle et fière, elle avait gardé son
+courage....
+
+Maintenant, il lui semblait qu'elle avait eu tort de le laisser
+partir.... S'il n'avait pas tout dit, si le danger était plus terrible
+qu'elle ne le supposait....
+
+Et toujours le balancier de l'horloge battait monotone comme les
+pulsations d'une veine.
+
+Les minutes passaient....
+
+Et à mesure que marchait l'aiguille, la fièvre montait au cerveau de la
+pauvre femme....
+
+Tout à coup, des profondeurs du val d'Ollioules, un coup de feu
+éclata... répercuté par les roches et roulant jusqu'à la masure.
+
+--Bertrade! Bertrade! cria Marie.
+
+Et comme la nourrice accourait vers elle, elle étendit les bras en
+avant, puis retomba inerte....
+
+Que se passait-il donc? Et quelle signification terrible avait cet écho
+de mort?
+
+
+
+
+VI
+
+LE MEURTRE
+
+
+Nous avons laissé Biscarre et Diouloufait au moment où ils quittaient la
+tanière creusée dans les rocs d'Ollioules.
+
+Sans s'expliquer davantage, Biscarre avait désigné la maison
+isolée--c'est-à-dire la chaumière de Bertrade--comme le but de leur
+excursion criminelle.
+
+La gorge était étroite. Ils marchaient silencieusement entre les
+murailles à pic qui se dressaient comme d'énormes fantômes noirs.
+
+Biscarre allait en avant, Diouloufait mesurant son pas sur le sien.
+
+Nous saurons tout à l'heure ce qu'était Biscarre. Mais d'où venait ce
+Diouloufait, vigoureuse nature taillée en pleine chair et qui,
+cependant, dans sa brutalité, n'avait pas la physionomie froidement
+cruelle, féroce même, de son compagnon, de son maître?
+
+Diouloufait était pêcheur, fils de pêcheur. Quand il était jeune, il se
+jetait à travers les dangers de la mer avec l'insouciance des enfants.
+Son père était un bon et robuste travailleur à qui le repos était
+inconnu.
+
+Dès l'aube, on le voyait au bord de la Méditerranée examinant ses
+filets, les raccommodant lorsque la vague les avait déchirés.
+
+Bartholomé, son fils, était auprès de lui, impatient, ne comprenant,
+dans ces excursions quotidiennes, que le plaisir d'entendre le vent
+siffler et de voir le flot bondir. Il tirait son père par sa vareuse de
+laine, et de ses grands yeux glauques, le regardait en lui disant:
+
+--Dépêchons-nous, père.
+
+Celui-ci passait sa main rude sur la tête velue de l'enfant, et
+répétait, adoucissant sa voix rauque:
+
+--Tout à l'heure!
+
+Puis ils partaient. La barque, lancée, sautait sur les vagues qui la
+secouaient comme un jouet.
+
+Le père était pensif, sachant quel était le danger, songeant à la mère,
+qui attendait et le mari et le fils, et aussi le prix de la pêche.
+
+Bartholomé, assis sur les cordages, riait aux coups de lame. Insouciance
+du danger, ignorance du travail. Cet enfant était solide, carré des
+épaules avec des bras énormes pour son âge. Le père ne voulait pas qu'il
+lançât les lourds filets. Il lui plaisait de travailler seul pour la
+famille.
+
+On vivait mal, d'ailleurs. La concurrence était grande et le salaire peu
+élevé. Le père Diouloufait ne se plaignait pas. Moins de répit, plus de
+travail: il acceptait cela comme juste et nécessaire.
+
+Un jour,--Bartholomé avait alors douze ans,--ils partirent. Le ciel
+était noir, et sur la mer c'était un brouillard tellement épais qu'on ne
+distinguait pas la crête blanche des vagues.
+
+Le père Diouloufait n'avait pas voulu renoncer à la pêche, d'autant plus
+que le lendemain était jour de fête et que la vente promettait d'être
+bonne.
+
+En vue de l'île du Grand-Ribaud, qui n'est séparée de Porquerolles que
+par un détroit large de quelque dix mètres,--ce qu'on appelle dans le
+pays une rue de mer,--la barque fut prise en flanc par une énorme lame
+qui la jeta contre le roc.
+
+On entendit un craquement sinistre.
+
+Puis la barque s'enfonça et disparut.
+
+Une tache noire resta sur le flot. Cette tache était double. C'était le
+père Diouloufait qui avait saisi l'enfant par la ceinture et qui
+nageait, le soutenant à fleur d'eau.
+
+Lutter contre la mer est horrible. Mais ici, la mer n'était pas seule.
+Elle se doublait de la nuit. La brume s'alourdissait, toujours plus
+épaisse, sur cet homme qui combattait plus encore pour la vie de son
+fils que pour la sienne propre.
+
+Et plus encore pour la mère qui, là-bas, toute seule, dans sa masure
+battue par le vent, pleurait en écoutant les hurlements de la tourmente.
+
+Bartholomé avait peur. Seulement, sentant contre ses côtés la main de
+son père, il se rassurait un peu et s'aidait même autant qu'il le
+pouvait.
+
+L'autre--presque un vieillard--haletait de fatigue et de désespoir. Il
+n'avait pas cherché à atteindre l'île. Il avait senti le courant se
+heurter à sa poitrine et avait deviné la mort certaine.
+
+Donc, il avait tendu vers la rive.
+
+Et chose épouvantable, il faisait cela sans espoir.
+
+Il se savait robuste, cela est vrai. Mais aussi il connaissait la
+distance, et, dans son cerveau surgissait sans cesse cette pensée que
+cette distance était infranchissable.
+
+Martyrs de la mer! qui pourra jamais analyser les effroyables tortures
+qui vous étreignent!
+
+Il se savait perdu quand même, et il nageait. Son bras, lancé comme un
+levier de fer, fendait le flot qui résistait. Il allait cependant. Il
+sentait qu'il gagnait du terrain.
+
+Mais déjà ses muscles se raidissaient: il y avait dans ses mouvements un
+automatisme qui présageait la lassitude décisive.
+
+Cela dura longtemps. Et cependant le père Diouloufait ne coulait pas.
+Non, il semblait que sa volonté eût un but fixe, au bout duquel elle dût
+se briser. Ce fut ce qui arriva.
+
+Il vit la rive, aperçut dans le lointain les lumières qui éclairaient
+les huttes des pêcheurs... la sienne peut-être....
+
+Il réunit toutes ses forces, se lança encore.
+
+L'enfant cria:
+
+--Père! La terre! la terre!...
+
+Alors, comme si c'eût été un signal attendu, le père ouvrit ses doigts
+crispés à la ceinture de son fils, poussa une sorte de râle... et,
+debout, à pic, tomba dans le gouffre, qui se referma sur lui....
+
+L'enfant, sauvé, se traîna jusqu'à la masure.
+
+Quand la mère le vit seul, elle eut un mouvement de rage. Elle aimait
+Diouloufait, si rude et si bon! Elle prit son enfant dans ses bras, le
+serra avec force contre sa poitrine, et, montrant le poing au ciel, elle
+cria:
+
+--Il faut le venger!
+
+--De qui?
+
+--De tout le monde.
+
+Ce qu'elle voyait, cette femme, c'est que la misère avait tué son mari,
+et que cette misère était l'oeuvre de la société. Elle ne raisonnait
+pas. Elle était folle, folle de haine et de désespoir.
+
+De fait, on disait dans le pays que cette catastrophe avait troublé sa
+raison. Tout semblait le prouver. Dès le lendemain de la mort de son
+mari, elle vendit la barque, les engins de pêche et jusqu'à la masure
+que le pauvre homme avait construite de ses propres mains.
+
+Puis elle se mit à errer dans le pays, mendiant, traînant par la main le
+petit Bartholomé, qui ne comprenait rien à ce changement d'existence et
+regrettait la mer.
+
+De la mendicité au vol, la distance est courte.
+
+Bientôt, la veuve Diouloufait devint la terreur de ses voisins.
+
+Cependant, comme ils étaient bons et qu'ils la plaignaient d'être seule
+et malheureuse, ils se contentaient de se barricader chez eux, de cacher
+les quelques sous péniblement gagnés, de veiller sur leurs poulaillers.
+
+Mais la Dioulou--comme on l'appelait--ne se rebuta pas.
+
+En vain, on lui offrait de tous côtés l'hospitalité et un morceau de
+pain; en vain, on lui répétait qu'il fallait apprendre un état à
+Bartholomé, et on s'offrait même à le prendre pour rien en
+apprentissage.
+
+Elle répondait par un ricanement et reprenait sa course vagabonde,
+étendant sans cesse le cercle de ses tentatives criminelles.
+
+Une nuit, elle tenta de franchir le mur d'un jardin appartenant à un
+nouveau venu dans le pays. L'homme ne la reconnut pas, prit son fusil et
+tira.
+
+La femme tomba frappée d'une balle en plein corps.
+
+Bartholomé resta seul: pour lui ce fut le dernier coup. Cette haine de
+tous, que sa mère s'était efforcée de lui inculquer, ne fit que grandir
+et se développer.
+
+Vinrent les mauvaises connaissances.
+
+Il s'adjoignit bientôt à une bande qui dévastait les environs. A seize
+ans, il fut pris et condamné aux travaux forcés.
+
+Ce fut au bagne de Toulon qu'il dut subir sa peine. Il en avait pour dix
+ans.
+
+Dès la première année, il tenta de s'évader. Mais le coup avait été mal
+organisé. On s'empara de lui, et sa peine fut portée à quinze ans.
+L'année suivante, nouvelle tentative également suivie d'insuccès, et
+nouvelle augmentation de peine. Cette fois, c'était vingt ans.
+
+Furieux, décidé à tout pour recouvrer sa liberté, sans savoir même quel
+usage il en pourrait faire, Diouloufait rêvait d'assassiner un gardien
+et de s'échapper au prix de plusieurs meurtres, lorsque Biscarre arriva
+au bagne.
+
+A l'époque où se passaient les scènes que nous retraçons, il y avait de
+cela deux ans.
+
+Biscarre fut mal accueilli par ses compagnons de bagne. Ses allures
+déplaisaient. De fait, il affectait un profond mépris pour ceux dont la
+justice humaine le contraignait à subir l'odieux contact.
+
+Il leur était évidemment supérieur en toutes choses, n'ayant ni leur
+grossièreté, ni leur ignorance.
+
+Il avait été condamné, disait-on, pour tentative d'assassinat, mais nul
+ne savait au juste dans quelles circonstances le fait s'était produit.
+Aux premières questions, Biscarre avait répondu par des insultes. Une
+sorte de conspiration s'était alors ourdie contre lui.
+
+Les anciens du bagne avaient fait courir le bruit que Biscarre était un
+faux forçat, un _mouton_ (mouchard) envoyé par la police pour trahir les
+secrets des camarades.
+
+Parmi ces déshérités de l'intelligence et de la conscience, le soupçon
+germa vite, et le crime suit de près la conception. Il fut décidé que
+Biscarre mourrait.
+
+On eut recours au sort pour désigner ceux des forçats qui devaient se
+charger de l'exécution.
+
+Diouloufait se trouva au nombre des bourreaux désignés. On savait que sa
+force était énorme, et il devait avoir facilement raison de Biscarre,
+dont la taille était peu élevée et que les privations--et peut-être les
+souffrances morales--avaient amaigri et sans doute affaibli.
+
+Le plan du meurtre avait été combiné de la façon suivante:
+
+Les forçats au milieu desquels devait s'accomplir ce drame horrible
+étaient enfermés dans les bagnes flottants ou pontons. Ils couchaient
+sur le plancher des batteries.
+
+A sept heures du soir, en hiver, le garde-chiourme donnait, par un coup
+de sifflet, le signal de la prière; puis un second coup retentissait, et
+à partir de ce moment le silence le plus complet devait régner parmi les
+condamnés jusqu'au soleil levant.
+
+Il avait été décidé que le meurtre de Biscarre serait exécuté au moment
+où sonnerait minuit, après la ronde qui d'ordinaire précédait cette
+heure de quelques minutes. Les assassins devaient se saisir de Biscarre
+et, sans bruit, le jeter par-dessus bord. On comptait sur la force de
+Diouloufait pour étouffer ses cris, en le tenant à la gorge.
+
+Il était de règle que les forçats occupassent chaque nuit la même place,
+une fois désignée.
+
+Cette fois, Diouloufait et ses deux complices avaient trouvé le moyen de
+se glisser aux côtés de Biscarre, qui, d'ailleurs sans soupçon, ne
+devinait rien et s'était endormi d'un profond sommeil.
+
+La ronde passa.
+
+Les forçats étaient immobiles. Rien de particulier n'attira l'attention
+des surveillants, qui s'éloignèrent.
+
+Alors quelques mots furent échangés à voix basse, et les trois hommes se
+préparèrent à achever l'oeuvre de mort. Ils étaient parvenus jusqu'à
+Biscarre sans qu'il se réveillât.
+
+Tout à coup, la main puissante de Diouloufait s'abattit sur son cou,
+tandis que les deux autres le saisissaient aux bras et aux jambes.
+
+Biscarre s'éveilla brusquement, et un râle sourd s'échappa de sa gorge.
+Mais le son s'arrêta sous la pression terrible.
+
+Ses yeux grands ouverts virent à la lueur douteuse de la nuit les
+assassins penchés sur lui.
+
+Ainsi que nous l'avons dit, un des forçats lui avait ramené violemment
+les bras en arrière, derrière la tête, tandis que l'autre lui tenait les
+pieds solidement serrés l'un contre l'autre.
+
+Au-dessus, Diouloufait, dont les doigts énormes meurtrissaient sa chair.
+
+--Enlevez, dit Diouloufait.
+
+Mais, à ce moment, les bras de Biscarre, comme deux leviers d'acier, se
+relevèrent brusquement.
+
+L'homme qui les tenait tomba, tandis que, dégageant ses jambes d'un seul
+élan, Biscarre frappait en pleine poitrine le second, qui s'affaissait
+avec un gémissement rauque.
+
+Restait Diouloufait.
+
+Devenues libres, les mains de Biscarre tombèrent sur ses deux poignets.
+
+Diouloufait crut sentir deux anneaux de fer rivés à ses bras; sous la
+pression effrayante, ses doigts se détendirent et lâchèrent Biscarre,
+qui, se soulevant à la force des reins, écartait Diouloufait, qui se
+tordait sous une torture atroce. Les doigts de Biscarre écrasaient ses
+muscles et le sang rougissait ses mains.
+
+A ce moment, les surveillants accouraient au bruit.
+
+Biscarre repoussa violemment Diouloufait, qui tomba comme une masse.
+
+Puis Biscarre s'était étendu de nouveau, immobile, sur le plancher.
+
+Les trois assassins, rampant sur le sol, cherchaient à se cacher.
+
+On crut à une rixe.
+
+A toutes les questions, Biscarre opposa le mutisme le plus complet.
+
+Les quatre forçats fut mis au cachot.
+
+Détail singulier: les soupçons des gardes-chiourmes se portèrent sur
+Biscarre, et ce fut à lui qu'on imputa la responsabilité de cette scène
+de désordre.
+
+On voulut le contraindre à avouer la vérité, et il fut condamné à la
+bastonnade. Le forçat chargé de l'exécution fut justement le chef du
+complot dont Biscarre avait failli devenir victime. Il se promit de
+prendre sa revanche. Le nombre des coups de corde avait été fixé à
+quarante.
+
+Au premier, le sang jaillit des épaules de Biscarre. Il eut un froid
+sourire et ne bougea pas.
+
+Au vingtième, son dos semblait couvert d'une hideuse bouillie sanglante.
+Et il souriait toujours.
+
+--Assez! dit le commissaire du bagne.
+
+On avait compris qu'il ne parlerait pas.
+
+Biscarre fut placé à l'hôpital; huit jours après il reprenait sa place à
+la fatigue.
+
+Dès lors, une sorte de respect s'attacha à lui.
+
+Diouloufait éprouvait pour cette vigueur incroyable une admiration qui
+ne faisait que grandir.
+
+Un mois s'était à peine écoulé que Biscarre était devenu en réalité le
+roi du bagne. On lui avait tout avoué, et les soupçons qu'il avait
+inspirés et la tentative de meurtre à laquelle il avait échappé.
+
+Biscarre ne leur adressa pas un reproche. Seulement il leur dit:
+
+--Vous êtes des enfants!
+
+Nous verrons plus loin comment de ces ennemis mortels il avait su faire
+des amis dévoués, mieux que cela, des esclaves.
+
+Revenons aux gorges d'Ollioules.
+
+Donc, Biscarre marchait silencieux. Celui qui dans cette nuit profonde
+aurait pu examiner son visage aurait remarqué sur ses lèvres pâles le
+sourire féroce qui ne le quittait presque jamais.
+
+Tout à coup il s'arrêta.
+
+Il venait de percevoir dans le silence le bruit d'un pas rapide.
+
+Il s'approcha de Diouloufait:
+
+--Qui peut passer à cette heure? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Je ne sais. Aucun paysan n'oserait, par une nuit semblable, se
+hasarder dans les gorges.
+
+--Je veux savoir, reprit Biscarre. La lanterne?
+
+--La voici.
+
+--Elle est allumée?
+
+--Oui.
+
+Et Diouloufait tendit à Biscarre une lanterne sourde et fermée qui ne
+laissait pas filtrer le moindre rayon de lumière.
+
+Le pas se rapprochait.
+
+Biscarre s'écarta sur le côté de la route et, s'accroupissant au pied de
+la roche, ordonna à Diouloufait de l'imiter.
+
+--Sur ta vie, pas un mouvement, pas un mot!
+
+--Suffit.
+
+Biscarre fouilla dans sa poitrine et en tira un pistolet qu'il arma. Le
+ressort ne fit aucun bruit.
+
+Cependant Jacques--car c'était lui--se hâtait de toutes ses forces. Il
+avait encore près de deux heures devant lui: il était sûr d'arriver à
+temps pour dégager la responsabilité de Lamalou et tenir la parole qu'il
+lui avait donnée.
+
+Mais il se sentait au coeur un désespoir si poignant, qu'il lui tardait
+d'être arrivé au terme de la route: il avait peur de succomber à la
+tentation, de résister à la voix de l'honneur qui l'appelait en avant...
+car là-bas, dans cette chaumière qu'il venait de quitter, c'était le
+passé, le bonheur, l'avenir, l'espérance....
+
+Il lui semblait sentir une main--celle du petit enfant--qui s'attachait
+à ses vêtements et l'attirait en arrière.
+
+Il se mit à courir....
+
+Tout à coup--il passait alors à quelques mètres de Biscarre--un rayon de
+lumière le frappa en plein visage....
+
+Il poussa une exclamation de surprise.
+
+Mais une voix lui répondit, jetant son nom dans une imprécation:
+
+--Lui! Jacques de Costebelle! Ah! ma vengeance sera donc complète...
+
+--Qui a parlé? s'écria Jacques.
+
+--Moi!
+
+Et Biscarre, s'élançant au devant de lui, lui appuya le canon de son
+arme sur la poitrine....
+
+L'arme partit....
+
+Et Jacques, les bras en avant, tomba sur le sol de toute sa hauteur...
+
+--Maintenant, cria Biscarre, à la belle Marie de Mauvillers!... Après le
+père, l'enfant!...
+
+Diouloufait, terrifié, le suivit en courant...
+
+
+
+
+VII
+
+LA VENGEANCE DU FORÇAT
+
+
+C'était l'écho de ce coup de feu qui était venu frapper au coeur la
+pauvre abandonnée.
+
+Instinctivement, elle avait compris qu'un nouveau danger menaçait
+Jacques.
+
+Avait-il donc été poursuivi depuis le moment de son évasion? Avait-il
+été surpris?
+
+C'était une horrible angoisse.
+
+--Bertrade! s'était écriée Marie, viens à moi. Je veux me lever,
+m'habiller, courir...
+
+--Mon Dieu! mais est-ce possible, ma chère enfant? répondait la vieille
+nourrice. Dans votre état de faiblesse, il vous est interdit de faire un
+seul mouvement brusque...
+
+--Qu'importe! je mourrai, mais au moins j'aurai tenté de le sauver....
+
+Et la pauvre femme, haletante, avait posé les pieds sur la mauvaise
+natte qui servait de tapis.
+
+--Vite! une robe, un manteau.... Bertrade, obéis-moi...
+
+--Mais où voulez-vous aller?
+
+--Le sais-je? Ce coup de feu a été tiré aux gorges d'Ollioules.... C'est
+là que j'irai...
+
+--Quelque contrebandier peut-être.
+
+--Non, ne cherche pas à me rassurer... tes efforts seraient vains.
+J'irai... j'irai....
+
+Et Marie, réunissant toute son énergie, s'efforçait de se dresser sur
+ses pieds, mais elle chancelait; une sueur froide mouillait ses tempes;
+déjà le martellement du vertige frappait son cerveau.
+
+Bertrade la soutenait.
+
+Marie s'était enfin enveloppée dans un long manteau qui la couvrait tout
+entière.
+
+--Mais l'enfant! cria Bertrade.
+
+--N'es-tu pas là? Tu le défendras... tu te feras tuer avant qu'on ne
+parvienne jusqu'à lui...
+
+--Je suis vieille, je suis faible!... que pourrai-je faire?
+
+Marie se tordait les mains.
+
+Si son amour l'appelait auprès de Jacques, son devoir la retenait auprès
+de son enfant.
+
+Tout à coup, la vieille Bertrade tressaillit:
+
+--Écoutez! dit-elle.
+
+Marie la regarda sans comprendre.
+
+--N'avez-vous pas entendu?
+
+--Quoi? En vérité, je ne sais plus, je ne vis plus!
+
+--Non! je ne me trompe pas!... J'entends un pas qui retentit sur la
+route....
+
+Marie poussa un cri.
+
+--Ah! si c'était lui!... Oui, c'est cela... il revient... il a échappé à
+ses persécuteurs; mais il est blessé, mourant, peut-être...
+
+--Calmez-vous! je vais au devant de lui.... Mais son pas est ferme; non,
+il n'est pas blessé!
+
+--Va! va! Bertrade... car je me sens mourir.
+
+La vieille nourrice courut à la porte et l'ouvrit. Puis, traversant le
+jardinet qui séparait la maison de la route à peine tracée, elle
+s'avança dans l'obscurité en étendant les mains en avant.
+
+Tout à coup elle se sentit saisir à la gorge, un râle sourd s'échappa de
+sa poitrine, elle chancela... mais la poigne énorme de Diouloufait la
+soutenait:
+
+--Tais-toi, vieille sorcière, murmura à son oreille la voix du colosse,
+ou, par le diable! je serre les doigts... et je t'envoie au sabbat!...
+
+Marie n'avait rien entendu.
+
+Droite, immobile, le cou tendu, elle attendait....
+
+Soudain la porte s'ouvrit violemment...
+
+--Jacques! cria-t-elle.
+
+Celui qui était devant elle jeta à terre le bonnet qui cachait son
+front.
+
+--Non, ce n'est pas Jacques, dit-il en ricanant. Marie de Mauvillers...
+me reconnaissez-vous?...
+
+Haletante, pâle comme un cadavre, Marie était prête à défaillir. Mais
+elle se raidit contre sa faiblesse et se redressa:
+
+--Biscarre! dit-elle, Biscarre l'assassin!
+
+L'homme frappa du pied avec fureur.
+
+--Oui, Biscarre l'assassin. Ah! vous ne vous attendiez pas à le revoir,
+n'est-il pas vrai? Vous le croyiez bien rivé à la chaîne du bagne!...
+bien courbé sous le bâton des gardes chiourmes! et vous vous demandez
+comment Biscarre n'est pas mort de rage et de désespoir... Eh bien!
+non! ma belle, Biscarre n'est pas mort... il est là, devant vous,
+vivant, bien vivant... comme un démon sorti de l'enfer... et vous allez
+compter avec lui, Marie de Mauvillers!
+
+Cette fois, Marie ne tremblait plus.
+
+Debout, la lèvre contractée par une expression de sanglant mépris, elle
+étendit le bras vers la porte:
+
+--Sortez d'ici, misérable! proféra-t-elle.
+
+Lui, répondit par un éclat de rire.
+
+--En vérité! Ah! vous me chassez!... Cela serait grotesque, si ce
+n'était terrible!... Vous me montrez la porte comme à un laquais... et
+de fait, que suis-je? Vous l'avez dit, un misérable! moins qu'un
+laquais, je suis un forçat.... Eh bien! le forçat est venu pour parler à
+la fille du comte de Mauvillers... et vous l'entendrez.
+
+La physionomie de Biscarre était épouvantable de haine et de fureur
+concentrée.
+
+Marie fit un pas en arrière, et portant les mains à son front, comme si
+elle eût craint que la folie n'eût tout à coup envahi son cerveau, elle
+cria:
+
+--Bertrade! Jacques! à moi!...
+
+Le forçat, la tête haute, les bras croisés sur sa poitrine, la regardait
+de ses yeux étincelants.
+
+Jamais figure humaine ne réalisa plus complètement le type bestial des
+fauves.
+
+Biscarre avait du loup le crâne gros, oblong. La mâchoire s'avançait
+comme si elle eût été prête à mordre; le front bas s'écrasait sur les
+yeux petits et aux prunelles jaunâtres.
+
+Et, en ce moment, le visage, illuminé pour ainsi dire par un rayon
+infernal, résumait toutes les passions de l'animal furieux.
+
+Saisie par une indicible épouvante, Marie cria encore une fois:
+Bertrade! Jacques!...
+
+--Ni Bertrade ni Jacques ne viendront! dit froidement le forçat.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Bertrade est en mon pouvoir.... Quant à Jacques...
+
+--Jacques?
+
+--Oui, Jacques, votre amant, honnête fille des Mauvillers, Jacques, le
+père de l'enfant qui est là et dont nous allons parler tout à l'heure,
+Jacques n'entendra pas votre voix qui crie à l'aide... car Jacques est
+mort.
+
+--Mort!... C'est faux!
+
+--C'est vrai!... Je l'ai tué!
+
+Les yeux de Marie s'ouvrirent démesurément; un flot de sang monta à sa
+gorge.
+
+--Vous l'avez... tué! murmura-t-elle dans une sorte de râle. Non! c'est
+impossible!
+
+--N'avez-vous pas entendu, tout à l'heure?... Tenez, voici l'arme qui a
+tué votre amant. Vous pouvez toucher le canon de fer, il n'a pas encore
+eu le temps de refroidir.
+
+Ces paroles atroces sifflaient entre ses dents serrées.
+
+C'était l'ironie féroce dans toute sa hideur.
+
+Marie s'était laissé tomber sur les genoux; elle ne pleurait pas. Une
+angoisse effrayante tenaillait son coeur.
+
+--Je l'ai tué, répéta Biscarre, parce qu'il s'est trouvé sur mon chemin.
+Aujourd'hui, comme autrefois, je croyais que le bourreau aurait accompli
+ma tâche en le frappant; il s'était évadé, sans doute, et l'amant dévoué
+était accouru vers sa maîtresse pour lui apporter la bonne nouvelle....
+Heureusement, j'étais là!... et Jacques est mort!
+
+--Mon Dieu! prenez pitié de moi! dit Marie, qui, de ses ongles,
+meurtrissait sa poitrine.
+
+Tout à coup, elle se redressa, et regardant Biscarre en face:
+
+--Eh bien! assassin! s'écria-t-elle, achève ton oeuvre... frappe-moi!
+maintenant.
+
+--Vous tuer! moi! Ah! tonnerre! vous ne me connaissez pas.... Oui, j'ai
+tué votre amant... mais vous, Marie de Mauvillers, ce n'est pas par le
+meurtre que je me vengerai de vous...
+
+--Vous venger! vous parlez de vengeance!... Mais pourquoi?... que vous
+ai-je fait?...
+
+--Ce qu'elle m'a fait! cria le forçat. Elle le demande!... Attendez,
+Marie, vous avez oublié... mais moi, je me souviens... et puisqu'il faut
+aider votre mémoire... je vais vous satisfaire....
+
+La mère, terrifiée, avait pris son enfant dans ses bras et maintenant
+elle le berçait avec le geste inconscient d'une folle...
+
+--Il y a de cela cinq ans, Marie de Mauvillers.... Biscarre était
+garde-chasse, au service de M. le comte de Mauvillers... on lui avait
+jeté un morceau de pain, par pitié... car on ne lui devait rien....
+Qu'était-ce après tout que Biscarre?... un bâtard, moins encore, un
+enfant trouvé... Un jour, un passant l'avait ramassé sur la route, où il
+geignait dans un fossé... Ce fut un crime... car il eût mieux valu que
+l'enfant crevât comme un chien....
+
+Le forçat s'interrompit, et, de son poing levé, sembla menacer le ciel.
+
+--J'avais été élevé je ne sais où, je ne sais comment, toujours par
+aumône. Un instant, triple fou! j'avais eu la pensée, n'étant rien, de
+me faire quelque chose. Oui, en vérité, j'ai travaillé, j'ai appris, et
+quand j'allais à la ville je me disais: qui sait? peut-être ta place
+est-elle marquée d'avance au milieu de tous ces hommes qui passent sans
+même te jeter un regard? Oh! l'envie! épouvantable passion qui étreint
+l'âme et la ronge, qui fait résonner sans cesse à notre oreille un glas
+sinistre, qui étale devant vos yeux des mirages éblouissants et toujours
+effacés!... Je ne sais devant qui, un jour, je me laissai entraîner à
+parler de mes rêves d'avenir. Ah! quel éclat de rire! Toi! Biscarre! le
+mendiant, le misérable!... On me railla, moi! on m'insulta! Oh! de ce
+jour-là, une haine implacable m'envahit tout entier, et c'était cette
+haine qui me soutenait; car sans ce but nouveau, sans cette vengeance
+éclatante qu'il me fallait tirer de ces hommes qui me méprisaient et qui
+riaient en me regardant, je me serais tué. M. de Mauvillers avait besoin
+d'un mendiant qui consentit à garder ses porcs. On daigna me désigner à
+lui, il daigna me choisir. Du moins, je ne connaissais plus la faim,
+vivant et mangeant avec les bêtes immondes. Je grandis. J'étais devenu,
+dans mes heures de loisir, un habile jardinier. M. de Mauvillers me
+confia quelques plates-bandes. Enfin, je fus garde-chasse. C'était un
+métier de valet, vous l'avez dit. Peu m'importait; M. de Mauvillers
+m'eût offert d'être son cocher que j'eusse accepté. Savez-vous pourquoi,
+Marie?
+
+Elle ne tourna pas la tête vers lui.
+
+Un frémissement agita le corps de Biscarre; il continua:
+
+--Je ne voulais plus quitter la maison de M. de Mauvillers; j'étais prêt
+à subir tous les dédains, à me courber sous toutes les humiliations,
+parce que....
+
+Il s'arrêta encore, puis avec un geste violent:
+
+--Parce que, s'écria-t-il, moi, Biscarre, le porcher, le mendiant, le
+bâtard... je vous aimais, vous, fille du comte de Mauvillers....
+
+Une exclamation de dégoût s'échappa des lèvres de Marie, qui cacha son
+front dans ses mains...
+
+--Ah! taisez-vous!... continua Biscarre dont les dents grinçaient avec
+un bruit sinistre.
+
+Puis, après un silence:
+
+--D'ailleurs, que m'importe! insultez-moi... je tiens ma revanche, et je
+vous jure qu'elle sera terrible, si terrible que dans vos rêves vous
+n'avez jamais pu la prévoir.... Oui, je vous aimais.... Quand vous
+passiez, je me tapissais dans les broussailles... et je vous
+regardais!... j'étais fou.... Comment, alors que dans nos bois vous
+alliez sans défiance, ne me suis-je pas jeté sur vous, pour vous
+emporter dans mon repaire?... je n'en sais rien! et pourtant mes tempes
+bourdonnaient, un voile rouge couvrait mes yeux.... Quand vous n'étiez
+plus là, je me tordais sur le sable que je mordais!... Oh! que cette
+torture fut longue! Je luttais... je voulais m'enfuir. Mais une force
+plus puissante que ma volonté me retenait auprès de vous.... Un jour
+enfin, je sentis que je n'avais plus le courage de combattre... Marie de
+Mauvillers, avez-vous oublié ce qui s'est passé ce jour-là?
+
+Elle ne répondit pas. Seulement son regard se croisa avec celui du
+forçat.
+
+--Vous étiez entrée dans un des pavillons de chasse... votre soeur
+Mathilde s'était éloignée... moi, stupide, j'errais autour de la
+maison... en songeant à vous... en répétant: Je l'aime! je l'aime!...
+Tout à coup, j'entendis du bruit... je me blottis dans un fourré... et
+alors!... terre et ciel!... comment la foudre ne m'a-t-elle pas
+écrasé?... Un homme sortait du pavillon... et cet homme, c'était
+Jacques, oui, Jacques de Costebelle qui trahissait son bienfaiteur, qui
+lui volait sa fille.... Jacques enfin, votre amant.... Je m'appuyai à un
+arbre pour ne pas tomber... j'étais sans armes!... Ah! comme je l'aurais
+tué avec joie.... Il s'était déjà éloigné que j'étais encore là,
+haletant, l'écume aux lèvres.... Alors je ne sais quelle force m'a
+poussé... je suis entré dans le pavillon.... Vous étiez là, agenouillée,
+priant... pour lui? n'est-ce pas!... Que vous ai-je dit?... est-ce que
+je m'en souviens?... c'était toute ma vie, c'était mon sang, mon âme que
+je mettais à vos pieds!... Et vous!... oh! cela est horrible!... on eût
+dit, sur ma parole, que vous ne m'aviez pas compris... Vous vous êtes
+relevée... lentement... puis de la main me désignant la porte: «Sortez!»
+avez-vous dit. Oui, «sortez!» comme tout à l'heure. Mais alors, j'étais
+votre esclave.... Sur un mot tombé de vos lèvres, j'aurais volé...
+j'aurais tué!... Aujourd'hui, c'est autre chose... j'étais le valet...
+vous étiez la maîtresse. Aujourd'hui, je suis le maître et vous êtes
+l'esclave!...
+
+La fureur de cet homme était grandiose, à force d'excès. Et réellement,
+en le regardant, on se fût demandé si ces yeux étincelants, si cette
+bouche écumante étaient les yeux et les lèvres d'un martyr ou bien d'un
+fou.
+
+C'était--comme il l'avait rappelé tout à l'heure--un bâtard inconnu, un
+enfant ramassé au bord d'une route.... D'où venait-il donc? et quel sang
+coulait dans ses veines?...
+
+Parfois l'horrible confine au sublime. Biscarre, hideux de colère, était
+presque beau.
+
+Écrasée sous cet anathème, sous ces imprécations qui sortaient de sa
+poitrine comme un rugissement, Marie était retombée... serrant plus
+convulsivement contre sa poitrine le petit enfant qui vagissait
+douloureusement.
+
+Biscarre s'était tu.
+
+Elle n'eut pas le courage de l'interroger.
+
+Elle attendait.
+
+Lui, pressa sur son front ses deux mains qui se mouillèrent d'une sueur
+brûlante. Il avait peine à se tenir debout: la congestion des violences
+emplissait les lobes de son cerveau et troublait ses yeux.
+
+--Oui, je me souviens, reprit-il enfin, j'ai prié, j'ai supplié, je me
+suis traîné à vos genoux en vous criant: Ne me chassez pas! je me
+cacherai... je me tairai... et ma seule joie sera de vous voir
+passer.... Mais, implacable, vous êtes restée sourde à mes
+supplications... et le soir même, j'étais chassé de la maison de M. de
+Mauvillers. Oh! cette fois, je n'eus plus qu'une pensée... me venger....
+Comment! voilà ce que je cherchais....
+
+Il eut un rire méchant
+
+--Je n'avais pas alors l'expérience acquise depuis. Je ne savais pas
+encore ce que c'est de souffrir et de faire souffrir.... Mon plan se
+résumait en un seul mot: Tuer! tuer votre amant, vous tuer et me tuer
+après! Mais dès la première tentative, vous savez ce qui se passa.... Je
+m'étais glissé dans la maison pour surprendre Jacques de Costebelle et
+le frapper au coeur... Je fus surpris par les valets. Je m'étais
+introduit par effraction... c'était la nuit, j'étais armé... je fus
+accusé de tentative de vol avec circonstance aggravante. Pourquoi ne me
+condamna-t-on pas à mort[1]? Je n'en sais rien... ou plutôt je dus cette
+indulgence de mes juges, de M. de Mauvillers lui-même, au repentir que
+je manifestai devant le tribunal. Ils y crurent, les naïfs! et je fus
+envoyé au bagne.... Maintenant, je me suis évadé, et je viens régler mes
+comptes.... J'ai commencé... Le hasard m'a servi... j'ai tué M. de
+Costebelle.... A votre tour!
+
+Marie se redressa sous cette menace directe: puisque c'était la mort,
+inévitable, horrible, du moins elle voulait tomber sans lâcheté...
+
+--Tuez-moi donc! dit-elle froidement
+
+Biscarre la regarda en ricanant. Puis, désignant de la main son enfant
+qu'elle pressait dans ses bras:
+
+--Eh bien! et l'enfant? fit-il.
+
+Marie poussa un cri de suprême angoisse.
+
+--Ah! vous n'oseriez pas toucher à cette pauvre créature!
+
+--En vérité!... et pourquoi donc?...
+
+--Non! c'est impossible! criait la pauvre femme, tordue dans les
+convulsions de l'épouvante. C'est moi seule qu'il faut frapper!... c'est
+moi seule qui vous ai insulté, qui vous ai chassé!... Pourquoi
+puniriez-vous le petit être pour la faute de sa mère?
+
+--Bah! n'est-il pas le fils de Jacques?
+
+Maintenant elle se traînait aux pieds du misérable:
+
+--Frappez-moi! je vous en supplie! mais épargnez mon enfant.... Ma vie
+pour racheter la sienne....
+
+Biscarre, au lieu de répondre, étendit les bras comme pour se saisir de
+l'enfant...
+
+[Note 1: A cette époque, ce crime entraînait la mort, les
+_circonstances atténuantes_ n'existaient pas encore.]
+
+Marie bondit en arrière, lui faisant un rempart de son corps. Biscarre
+s'arrêta. Il y eut un moment d'horrible silence. De ses yeux hagards, la
+pauvre femme interrogeait ce visage sur lequel apparaissaient les
+sentiments de la haine et de la fureur....
+
+Tout à coup, Biscarre dit:
+
+--Je ne le tuerai pas!...
+
+--Ah! Dieu soit béni! cria Marie.
+
+--Ne vous hâtez pas de vous réjouir.... Car peut-être, plus tard,
+pleurerez-vous, en comprenant qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il fût
+mort!...
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Marie.
+
+--En vérité! avez-vous donc cru à un rayon de pitié?... Ce serait trop
+de folie!... Avez-vous eu pitié de moi jadis?...
+
+--Mais... que prétendez-vous donc? fit Marie, saisie par un nouvel
+effroi...
+
+--Je vais vous le dire, Marie de Mauvillers.... Je sais que la mort
+n'est pas une vengeance suffisante.... Vous, morte!... l'enfant mort!
+après? que me resterait-il, à moi? Je veux, au contraire, pendant
+longtemps, bien longtemps, savourer cette vengeance qui est aujourd'hui
+et qui sera dans l'avenir toute ma vie!...
+
+--Mais parlez! parlez donc!
+
+--Je ne vous tuerai pas, dit Biscarre. Je ne tuerai pas votre enfant....
+Seulement...
+
+--Achevez!
+
+--Marie de Mauvillers, reprit lentement Biscarre, avez-vous parfois
+entendu parler de ces hommes qui, déclarant la guerre à l'humanité tout
+entière, se mettent en lutte ouverte contre la société?... Ils marchent
+dans la vie comme à travers un champ de bataille, frappant à la fois
+amis et ennemis, dépouillant les vivants et les morts.... Ces
+hommes-là, le peuple les appelle des bandits... Un jour vient où devant
+eux se dresse la loi, qui les saisit à la gorge et les jette à
+l'échafaud des voleurs et des assassins...
+
+--Mon Dieu! mon Dieu! quelle est cette épouvantable raillerie? râlait
+Marie, qui se sentait devenir folle.
+
+--Ces hommes-là, continuait Biscarre, sont attachés au pilori
+d'infamie... leur nom reste en exécration dans la mémoire des mères...
+et n'est prononcé qu'avec terreur!... Eh bien! femme qui m'as insulté,
+qui m'as couvert de ton mépris, femme qui m'as poussé au mal, au bagne,
+voilà ce que je ferai de ton enfant...
+
+--Taisez-vous! par grâce!...
+
+--Non, point de grâce! Oui, ton enfant vivra, Marie de Mauvillers, mais
+loin de toi... tu ignoreras où il est... et pendant de longues années tu
+pleureras en prononçant tout bas son nom.... Mais un jour la rumeur
+indignée de la foule portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le
+nom d'un misérable qu'attendra le bourreau. On te racontera la liste de
+ses forfaits, que tu écouteras en frissonnant.... Alors, moi, Biscarre,
+je paraîtrai devant toi, et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu
+quel est cet homme dont la tête va rouler tout à l'heure sur
+l'échafaud?... cet homme, c'est ton fils!...
+
+--Pitié! Vous ne ferez pas cela!...
+
+--Voilà ma vengeance.... Cet enfant m'appartient désormais... c'est moi
+qui le guiderai sur la route infâme!... Ne cherchez pas à combattre ma
+résolution, elle est irrévocable.... Le fils de Jacques de Costebelle et
+de Marie de Mauvillers est condamné... tu ne le reverras plus qu'une
+fois... en place de Grève!...
+
+Devant cette monstrueuse évocation, Marie était restée foudroyée.
+
+Biscarre s'approcha.
+
+Par un dernier effort, elle serra contre sa poitrine l'enfant qui
+dormait... mais elle vit les mains du misérable s'avancer vers elle,
+saisir la pauvre créature....
+
+Elle poussa un cri terrible, et mourante, morte peut-être, elle tomba à
+la renverse sur le sol de la masure.
+
+Biscarre enveloppa l'enfant dans son manteau.
+
+--Au revoir! Marie, s'écria-t-il.
+
+Et il s'élança dehors.
+
+Diouloufait l'attendait: la vieille Bertrade gisait inanimée.
+
+--En route! fit Biscarre.
+
+Les deux hommes s'enfoncèrent dans la nuit...
+
+
+
+
+VIII
+
+LA PAROLE DONNÉE
+
+
+Six heures venaient de sonner.
+
+Dans la prison de la Grosse-Tour, un homme était assis sur un banc de
+pierre, s'accoudant au parapet qui dominait la rade.
+
+Déjà, glissant sur la mer, une lueur blafarde annonçait le jour. Les
+nuages avaient été chassés par le vent plus violent et plus froid.
+
+On entendait le cri des sentinelles. Tout à coup, un reflet rouge
+éclaira le ciel, un coup de canon retentit.
+
+--Bon! encore une évasion! murmura l'homme.
+
+Deux autres détonations éclatèrent. On venait de constater au bagne la
+disparition de Biscarre.
+
+--C'est le jour aux évasions! ajouta Pierre Lamalou en haussant les
+épaules.
+
+Il se pencha vers la rade, plongeant son regard dans la profondeur unie
+et noirâtre.
+
+--Bah! un forçat de perdu, un de retrouvé. Mon brave Lamalou, on te fait
+de la place.
+
+Il passa sur ses yeux sa main large et velue. Une grosse larme roula sur
+sa barbe inculte.
+
+--Tu pleures, vieille bête! fit-il. Ah çà! est-ce que par hasard tu
+t'étais figuré que M. de Costebelle reviendrait?... Tu es encore bien
+niais pour ton âge... et puis, à sa place, qu'est-ce que tu aurais
+fait?...
+
+Il se tut, comme s'il s'interrogeait au plus profond de sa conscience.
+
+--Je serais revenu, murmura-t-il. Parce que le pauvre Lamalou a femme et
+enfants.
+
+Il secoua la cendre de sa pipe sur son ongle.
+
+--Baste! ce qui est fait est fait.... Il est jeune, je suis presque
+vieux, c'est justice.
+
+Il se livrait un singulier combat dans l'âme du geôlier. Non, il ne
+regrettait pas ce qu'il avait fait, car il aimait Jacques comme son
+propre enfant. Au moment où le jeune homme avait disparu par la
+meurtrière, le sacrifice était fait.
+
+Et pourtant ce qui blessait Lamalou, c'était que Jacques lui eût donné
+sa parole d'honneur qu'il reviendrait. Est-ce que Pierre, une fois
+décidé, l'eût empêché de partir? Donc, ce mensonge était inutile.
+
+Lamalou n'aimait pas que Jacques eût menti.
+
+Les honnêtes gens ont dans l'âme un besoin d'estime pour ceux qu'ils
+aiment.
+
+Et cependant l'heure passait.
+
+Déjà la prison s'animait.
+
+Les sentinelles avaient été relevées.
+
+En vain Lamalou, presque sans se rendre compte de ce qu'il faisait,
+prêtait l'oreille, attendant qu'un cri, un appel lui rendît le repos.
+
+Pauvre homme! il pensait à sa femme, à ses petits enfants qui, le
+lendemain, demanderaient où était leur père.
+
+Il se disait aussi que peut-être on aurait pitié de lui. Peut-être ne
+ferait-on pas retomber sur lui la responsabilité de l'évasion....
+
+Certes, si on eût vécu en des temps moins troublés, la chose eût été
+possible. Mais il s'agissait de politique. En fait de droit commun, on
+peut encore compter sur l'indulgence, sur ces sentiments d'humanité qui
+restent au fond de toute âme. Mais en fait de guerre civile!...
+N'insistons pas.
+
+Lamalou n'était pas un niais. Dans la sphère étroite où il avait vécu,
+en face de la mer, il avait appris à connaître les hommes.
+
+Il se savait perdu.
+
+--Ça y est! murmura-t-il.
+
+Il éteignit sa pipe, ajusta son manteau, poussa un hem! hem! pour se
+donner du coeur, et, d'un pas ferme, il se dirigea vers le cachot du
+condamné.
+
+Là même, avant d'ouvrir la porte, il eut une seconde d'hésitation.
+Certes, il eût été bien surpris de trouver Jacques. Et pourtant!
+
+Il ouvrit. Le cachot était vide.
+
+A ce moment, Lamalou entendit dans le couloir l'écho des pas qui
+s'approchaient, puis le bruit des crosses tombant sur le sol.
+
+Il vint à la porte et se trouva en face d'un officier.
+
+--Nous venons chercher le prisonnier, dit l'officier.
+
+--Il n'est pas sept heures, balbutia Lamalou.
+
+Et, comme pour lui donner un démenti, l'horloge de la grosse tour
+commença à tinter.
+
+Six... sept.... C'était bien l'heure.
+
+Lamalou eut un tressaillement et dit:
+
+--Le prisonnier s'est évadé...
+
+Une minute après, tout le monde officiel était aux abois.
+
+On examinait la meurtrière. On s'exclamait sur la force de celui qui
+avait brisé cette énorme barre de fer.
+
+Mais une voix dit:
+
+--Le peloton d'exécution attend à l'esplanade. Il faut conduire le
+geôlier jusque-là.
+
+Lamalou frissonna.
+
+Il baissa la tête et dit:
+
+--Allons!
+
+On le plaça entre deux soldats.
+
+Le sinistre cortège se mit en marche.
+
+Quand on sortit de la prison, Lamalou eut comme un éblouissement. Le
+jour était venu et le frappait en plein visage.
+
+On parvint à l'esplanade.
+
+La foule--il y a toujours des curieux pour ces horribles
+spectacles--occupait les avenues qui entourent le parallélogramme.
+
+On avait requis les troupes qui gardent le bagne.
+
+De plus, par une sorte de raffinement, un groupe de forçats avait été
+amené pour assister à l'exécution.
+
+C'était chose atroce que cet accouplement monstrueux. D'un côté, les
+soldats qui représentaient la France; de l'autre, les bonnets verts.
+
+Lamalou s'avançait.
+
+Tout à coup, l'officier qui conduisait l'escouade fit un signe. Et un
+capitaine se détacha pour s'approcher de lui.
+
+--Où est le condamné? demanda le capitaine.
+
+--Évadé.
+
+--Qui l'a fait évader?
+
+--Cet homme.
+
+Il désigna Lamalou.
+
+Le capitaine était un de ces officiers de la Restauration qui avaient
+gagné leur grade au prix des trahisons de Francfort et de Fribourg.
+
+L'attentat lui parut monstrueux.
+
+--Il faut le bâtonner.
+
+Lamalou frissonna.
+
+--Et puis les tribunaux feront justice de ce misérable, qu'on enverra au
+bagne.
+
+--Mais... commença Lamalou.
+
+--Assez! fit l'autre, qui avait à peine trente ans.
+
+Il se tourna vers le groupe des forçats:
+
+--Un homme de bonne volonté! dit-il.
+
+Le garde-chiourme demanda:
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Pour bâtonner ce traître.... Il faut faire un exemple... Il a fait
+évader le condamné.
+
+--Bien.
+
+Le garde-chiourme parla aux forçats.
+
+L'un d'eux, espèce de colosse, se détacha.
+
+Deux autres vinrent se placer aux côtés de Lamalou.
+
+--Allez, dit le capitaine.
+
+D'un seul effort, Lamalou fut renversé. Il ne se défendait pas,
+d'ailleurs.
+
+Il pensait à sa maison, où, en ce moment même, on disait:
+
+--Il va venir.
+
+Le forçat qui allait faire fonction d'exécuteur avait à la main une
+corde, à laquelle il avait fait trois noeuds énormes.
+
+On dépouilla Lamalou de ses vêtements. Les épaules velues parurent,
+rouges sous l'aurore blanche.
+
+--Un mot, dit le capitaine: veux-tu avouer pourquoi et comment tu as
+fait évader le prisonnier?
+
+Lamalou eut un sursaut.
+
+--Je n'ai rien à dire. Il s'est évadé seul.
+
+--Tu mens!
+
+--Je ne puis vous répondre. Vous me tenez, tuez-moi.
+
+--Frappe, dit l'officier au forçat.
+
+La corde siffla dans l'air et s'abattit avec un bruit mat sur les
+épaules de Pierre, qui poussa un cri.
+
+Il n'était pas forcé d'être stoïque.
+
+Et c'était une horrible douleur.
+
+Trois fois la corde siffla dans l'air. Trois fois elle retomba sur les
+chairs, qui s'affaissèrent.
+
+Le sang jaillit.
+
+A ce moment, un homme livide, couvert de sang, s'élança sur l'esplanade.
+
+C'était Jacques!
+
+--Arrêtez! cria-t-il.
+
+--Jacques! fit Lamalou, ah! l'imbécile!
+
+Disant cela, il pleurait. Et il était bien heureux, Jacques était un
+honnête homme.
+
+Mais cette plaie en pleine poitrine...
+
+--Monsieur, dit Jacques à l'officier, je me suis évadé sans que cet
+homme en sût rien. Me voici!
+
+Il chancelait.
+
+Il s'approcha de Pierre:
+
+--Ami, dit-il, si je ne suis pas venu plus tôt, c'est qu'on m'a
+assassiné.
+
+--Qui?...
+
+--Je ne sais pas; mais, dès que tu seras libre, cours aux gorges
+d'Ollioules, vois Marie, et, je t'en supplie, protége mon enfant.
+
+--Il ne fallait pas revenir.
+
+--Jure à ton tour de te dévouer à mon enfant.
+
+--Je tiendrai ce serment comme vous avez tenu le vôtre.
+
+--Merci.
+
+--Monsieur, dit Jacques à l'officier, je vous appartiens....
+
+Le capitaine était pâle.
+
+Il devinait un drame terrible.
+
+Fusiller cet homme demi-mort, c'était presque un crime.
+
+--Eh bien? fit Jacques.
+
+--Monsieur de Costebelle, commença l'officier....
+
+Jacques s'avança vers les soldats et dit:
+
+--Mes amis, mes frères, je tombe pour la France et la liberté...
+Obéissez à vos chefs.... Le martyr vous pardonne...
+
+--En joue! cria l'officier.
+
+A ce moment, Jacques étendit les bras en avant, puis il tomba d'un seul
+coup, comme une masse....
+
+Il était mort.
+
+Les soldats n'avaient pas tiré.
+
+--Jacques de Costebelle, murmura Lamalou, vous êtes un homme de coeur...
+désormais je vous appartiens....
+
+Et, se baissant sur le cadavre, il l'entoura de ses bras et le baisa au
+front.
+
+L'officier avait détourné la tête.
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE CLUB DES MORTS
+
+
+
+
+I.
+
+SALONS ET MANSARDES
+
+
+On était au mois de janvier 184...
+
+Le vent d'hiver, âpre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs
+jours, la neige, qui était tombée en abondance, étendait sur la ville
+son linceul sinistre, moulant son corps énorme comme fait le drap aux
+membres d'un cadavre.
+
+Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient à ces mausolées qui
+se découpent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde
+de la lune.
+
+Nul bruit dans les rues. Déjà minuit avait sonné depuis longtemps, et
+les voitures, traînées à grand'peine par les chevaux qui glissaient,
+avaient regagné les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz
+projetaient, à travers une sorte de buée, leur reflet rougeâtre. Et, par
+crainte du froid, la ville semblait s'être repliée sur elle-même, se
+cachant sous la nappe glacée comme l'enfant se blottit sous les
+courtines de son lit.
+
+Cependant, à quelques rares fenêtres, on apercevait de la lumière, soit
+filtrant à travers les épais rideaux retombant en plis lourds, soit
+éclairant la triste mansarde sur son cadre de neige.
+
+Ici le bal, là le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses,
+riant sous ses tentures de velours et s'échauffant à l'énorme foyer dont
+l'éclat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la
+misère grelottante, se courbant sous la bise qui souffle à travers les
+ais mal joints.
+
+Le passant qui se fût arrêté devant la maison qui portait le n° 20 de la
+rue de Seine, si peu philosophe qu'il fût, aurait pu, en levant les
+yeux, laisser échapper cette remarque.
+
+Une file de voitures était arrêtée devant la grande porte. Les chevaux,
+gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures épaisses,
+tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde
+des équipages, se promenaient deux à deux, emmitouflés dans leurs
+énormes carricks à fourrures.
+
+Au premier étage, les hautes fenêtres se dessinaient dans la façade de
+pierre, éclairées d'un reflet rougeâtre, tandis que le son des
+instruments, sonnant joyeusement, éveillait les échos de la rue
+silencieuse.
+
+Puis, tout au faîte de cette même maison, à une sorte d'oeil-de-boeuf
+s'arrondissant sur la déclivité du toit, on distinguait, comme une
+étoile obscurcie par un nuage, un point lumineux qui s'échappait d'une
+lampe fumeuse.
+
+C'est d'abord dans cette mansarde que nous pénétrerons.
+
+La mansarde! nos pères l'ont chantée. Et elle apparaît à notre
+imagination, éclairée par les rayons du soleil levant, égayée par la
+jeunesse et l'espérance, avec son jardinet penché sur la gouttière et
+ses fleurs qui s'ouvrent aux premières effluves du printemps....
+
+O poëtes! c'est là le rêve, mais voici la réalité.
+
+Quatre murs à peine crépis, laissant voir sous le plâtre qui s'effrite
+la charpente du toit: le plafond qui se baisse comme pour écraser
+lentement, l'air qui manque, la lumière avarement mesurée, la fenêtre
+mal fermée et craquant au vent d'hiver qui la secoue....
+
+Pour mobilier, un grabat gisant à terre comme un mendiant de Goya dans
+ses haillons, une table couverte de papiers, de dessins inachevés; sur
+un chevalet boiteux, une toile ébauchée.
+
+Et au milieu de ce désordre misérable, un homme affaissé sur une chaise
+de paille, s'enveloppant dans une mauvaise couverture sous laquelle il
+frissonne.
+
+L'homme était jeune, vingt-cinq ans à peine.
+
+Une forêt de cheveux noirs et bouclés couvrait son front large, ses
+traits, amaigris par la souffrance ou par l'excès de travail, avaient
+une remarquable finesse. Sa bouche, aux lèvres pâles, était contractée
+par le sourire d'une douloureuse ironie....
+
+A ce moment, le bruit des instruments, montant de l'étage inférieur, lui
+apporta, vibrante et joyeuse, la mélodie d'une valse.
+
+Il se leva brusquement.
+
+--Assez! murmura-t-il. Je ne puis plus, je ne veux plus souffrir...
+puisque la vie ne veut pas de moi; puisque, alors même que j'éprouve
+toutes les tortures du froid et de la faim, elle me jette ses échos de
+bonheur comme une dernière insulte, j'irai chercher dans la mort un
+refuge suprême....
+
+Il s'approcha de la toile ébauchée, et prenant sa lampe entre ses doigts
+amaigris:
+
+--Et pourtant, continua-t-il, que de fois j'ai rêvé, moi aussi, au
+bonheur... à la gloire!... que de fois, dans la fièvre du travail, j'ai
+aperçu dans un lointain mirage l'avenir qui me souriait.... Allons! n'y
+songeons plus! il faut en finir....
+
+Il revint vers la table, et écartant quelques papiers, il prit un
+manuscrit sur lequel se détachaient ces deux mots: _Mon Histoire_.
+
+Sans plus prononcer une seule parole, il roula les feuilles dans une
+large enveloppe, la serra au moyen d'un ruban, puis, au point de
+jonction, il appliqua un large cachet de cire noire.
+
+Prenant alors une plume, il écrivit ces lignes:
+
+«Vous qui avez trouvé mon cadavre, je vous lègue ce manuscrit.
+Puisse-t-il vous servir d'exemple et vous inspirer quelque pitié pour
+celui qui est mort, las de la lutte et de la souffrance...»
+
+Il plaça le rouleau bien en vue.
+
+Puis, rejetant la couverture qu'il avait attachée autour de lui pour se
+garantir du froid, il boutonna soigneusement la redingote étriquée et
+usée qui composait toute sa garde-robe. Il prit son chapeau, qu'il
+enfonça sur son front d'un mouvement sec.
+
+Encore une fois il jeta les yeux autour de lui.
+
+Peut-être cherchait-il un dernier encouragement. Peut-être se disait-il
+que tout à coup une voix allait s'élever, qui lui crierait de prendre
+courage....
+
+Fol espoir! Seule, la misère froide et hideuse répondit à ce regard
+désespéré.
+
+Il passa sa main sur ses yeux. Puis, avec un regard navré, il mit la
+main sur la serrure.
+
+Il se trouvait sur l'escalier. C'était la route de la mort qui
+commençait. Chaque marche qu'il franchissait l'entraînait vers le
+gouffre du suicide.
+
+L'étage qui conduisait à la mansarde, étroit et glissant, conduisait,
+après une trentaine de degrés, dans le grand escalier, auquel il
+accédait par une porte basse.
+
+Jusque-là il avait marché dans l'obscurité, s'appuyant au mur pour se
+guider.
+
+Mais tout à coup il se trouva inondé de lumière.
+
+Pour les heureux d'en bas, l'escalier avait été orné de fleurs; un épais
+tapis couvrait les degrés, amortissant le bruit des pas. Des lampadères,
+fixés aux murailles, jetaient les feux croisés des bougies roses.
+
+Le jeune homme s'arrêta un instant, comme ébloui, et, par un mouvement
+en quelque sorte involontaire, il aspira longuement cette atmosphère
+chaude et chargée de senteurs.
+
+Et puis un singulier sentiment de honte s'imposait à lui.
+
+S'étant penché sur la rampe, il percevait le bruit que faisaient en
+causant les laquais, groupés dans les antichambres. Évidemment il y
+avait des portes ouvertes.
+
+Il lui fallait donc passer, lui, le déshérité de toute joie, le
+misérable à peine vêtu, devant ces hommes qui chuchoteraient en se
+poussant du coude, et dont peut-être les rires à peine étouffés
+parviendraient jusqu'à son oreille.
+
+Bien qu'il fût décidé à mourir, il reculait devant cette souffrance
+d'amour-propre. Passer à travers cette splendeur pour aller aux ténèbres
+du tombeau lui semblait plus atroce encore.
+
+Il restait là, accoudé.
+
+La musique parvenait jusqu'à lui: il voyait dans son esprit ces groupes
+enlacés qui tournoyaient, les robes aux plis soyeux; il devinait les
+sourires échangés, les yeux brillants de plaisir, les mains des
+danseuses abandonnées aux doigts des cavaliers....
+
+Tout à coup il entendit un bruit mat et sourd.
+
+C'était la porte cochère qui venait de s'ouvrir.
+
+Les roues d'une voiture retentirent sur le pavé de la cour et
+s'arrêtèrent devant le vestibule.
+
+Décidément il lui fallait attendre. Il ne pouvait se risquer à croiser
+sur l'escalier des invités qui peut-être l'auraient reconnu. Car lui
+aussi avait eu naguère sa part de ces joies mondaines.
+
+Seulement, obéissant à un mouvement de curiosité dont il ne fut pas le
+maître, il descendit quelques marches encore, si bien que, sans être vu,
+il dominait la porte d'entrée.
+
+Deux dames atteignaient le palier du premier étage.
+
+L'une d'elles, enveloppée d'un camail de velours, était de haute taille,
+tout son être était empreint d'une élégance majestueuse. Son visage
+disparaissait sous un voile épais qui laissait apercevoir seulement
+quelques boucles de cheveux bruns, coiffés, ainsi qu'on disait alors, à
+l'anglaise, c'est-à-dire tombant de chaque côté des joues.
+
+L'autre avait rejeté en arrière le capuchon de soie bleue.
+
+Le jeune homme poussa un cri d'admiration.
+
+Il eût été impossible, en effet, de rêver apparition plus charmante.
+
+Ce n'avait été qu'un éclair, car un instant après, les deux dames
+disparaissaient entre la haie des laquais qui s'étaient levés sur leur
+passage.
+
+Mais un seul coup d'oeil avait suffi à l'artiste.
+
+Ce front pur, ces yeux largement ouverts et rayonnants de jeunesse et de
+franchise, ces bandeaux blonds qui encadraient un ovale de vierge, ces
+lèvres admirablement dessinées qui souriaient à la vie et à
+l'espérance....
+
+Il avait vu tout cela dans un éblouissement subit.
+
+Un écho éloigné vint jusqu'à lui.
+
+--Madame la baronne de Silvereal.
+
+Puis, dans l'antichambre, un laquais ajouta à mi-voix:
+
+--Mademoiselle Lucie est plus jolie que jamais.
+
+--Moi, j'aime mieux la baronne, dit un autre.
+
+--Elle est plus imposante; mais elle me fait presque peur.
+
+--Bah! et pourquoi donc?
+
+--On m'a dit un tas de choses mystérieuses.
+
+--Vraiment! tu nous conteras cela.
+
+--Oui, mais pas ici.
+
+Les voix se perdirent dans un murmure.
+
+Le jeune homme était resté immobile, le front incliné sur sa main.
+
+Mais tout à coup il se redressa:
+
+--Allons! pas de lâcheté! murmura-t-il. Peut-être est-ce le bonheur qui
+vient de passer là, à quelques pas de moi!... mais je ne puis ni ne veux
+plus espérer... je suis condamné.
+
+Et sans songer cette fois aux quolibets des laquais, il descendit d'un
+pas ferme.
+
+En un instant, il eut atteint la cour. La porte était encore ouverte. Le
+suisse s'apprêtait à la refermer.
+
+--Tiens! c'est vous, monsieur Martial, dit-il en voyant le jeune homme.
+Comment! vous sortez à cette heure-ci?
+
+--Je ne puis pas dormir.
+
+--Ah! oui, le bruit. Qu'est-ce que vous voulez! il faut bien pardonner
+aux riches. S'ils s'amusent, ils en ont le droit.
+
+--Je ne me plains pas.
+
+--Et vous sortez?
+
+--Oui, j'ai besoin d'air.
+
+--Mais vous allez geler dehors. Vous n'avez seulement pas de manteau...
+et il fait un froid...
+
+--Merci! merci! fit Martial.
+
+Et il s'élança dehors.
+
+Il commençait à tomber une sorte de grésil qui lui mordait le visage et
+lui blessait les yeux.
+
+Il se mit à courir dans la direction de la Seine.
+
+Il franchit la place de l'Institut et arriva sur le quai.
+
+Là, il se pencha sur le parapet. La Seine roulait lentement son flot
+noir et sombre, avec un murmure vague qui semblait un appel.
+
+Martial était saisi par le vertige qui pousse vers la mort.
+
+Il l'avait dit, il était condamné.
+
+Le nom de Lucie tintait à son oreille sans qu'il se rappelât ce que cet
+écho signifiait.
+
+Il descendit les marches de pierre sur lesquelles son pied glissait, et
+parvint à la berge.
+
+Là, il se tourna encore une fois vers la grande ville qui s'estompait
+dans l'ombre.
+
+--Mes rêves et mes espoirs, encore une fois, adieu! dit-il à voix basse.
+
+Puis, étendant les bras en avant, il prit son élan et se précipita dans
+le fleuve.
+
+Au même instant, deux ombres se levèrent sur la berge, et l'on entendit
+résonner dans le flot le choc de deux corps qui tombaient.
+
+Comment ces hommes se trouvaient-ils là?
+
+Étaient-ce donc encore deux désespérés qui demandaient au suicide
+l'oubli et le repos?
+
+Non. Car à la lueur vague du remous, on voyait l'eau s'agiter sous de
+vigoureux efforts.
+
+Puis le flot s'ouvrit, et les deux hommes reparurent soutenant Martial,
+dont la tête retombait inerte.
+
+--Courage! dit l'un des deux hommes.
+
+En quelques brasses ils eurent atteint le bord; puis, sans dire un mot,
+ils enlevèrent le jeune homme inanimé et gravirent l'escalier de la
+berge.
+
+A l'angle du pont, une voiture, bizarrement recouverte de drap noir,
+comme celles qu'on voit aux funérailles, attendait, immobile. Un coup de
+sifflet retentit.
+
+La voiture approcha au trot de deux chevaux noirs.
+
+La portière s'ouvrit. Une voix dit:
+
+--Sauvé?
+
+--Oui, répondit un des sauveteurs.
+
+--Pauvre Martial! répéta la voix, qui appartenait à une femme.
+
+Martial fut étendu sur les coussins.
+
+Puis la portière se referma.
+
+Et les chevaux noirs partirent comme une flèche dans la direction des
+Champs-Élysées.
+
+
+
+
+II
+
+AU BAL
+
+
+Tandis que la voiture mystérieuse entraîne Martial, miraculeusement
+arraché à la mort, revenons à la maison de la rue de Seine.
+
+Madame de Silvereal venait de pénétrer dans les salons, suivie de Lucie;
+leur apparition avait été saluée d'un murmure d'approbation admirative,
+et elles auraient eu quelque peine à percer le flot qui se pressait sur
+leur passage, si le maître de la maison n'était venu leur offrir son
+bras et les dégager de la foule.
+
+--En vérité, baronne, dit-il, je ne sais comment vous témoigner ma
+reconnaissance. L'heure s'avançait, et je commençais à craindre que mes
+salons ne fussent privés de leur plus gracieux ornement.
+
+Celui qui parlait ainsi était un homme d'une cinquantaine d'années
+environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en
+touffes sur son crâne en saillie, tandis que des favoris presque blancs
+formaient éventail de chaque côté de ses joues. C'était presque une
+copie de la tête légendaire si spirituellement _croquée_ par Philippon
+et qu'on a justement appelée la _poire_.
+
+Cependant, à vrai dire, cette coupe absolument française n'était pas en
+rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la
+nuance bistrée rappelait une origine étrangère.
+
+Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habité
+l'Amérique du Sud, et, possesseur d'une fortune énorme, était venu, il y
+avait quelques années, éblouir Paris de son luxe et de ses prodigalités.
+
+Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui étaient encore
+inexpliqués, le duc de Belen avait abandonné le magnifique hôtel qu'il
+possédait au faubourg Saint-Honoré, pour venir occuper les deux étages
+de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui
+appartenait, et dont il avait transformé les appartements en une demeure
+presque princière.
+
+Peu à peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de
+l'hôtel entier. C'était grâce à une sorte de pitié et peut-être de
+protection occulte de M. Benoît que Martial avait pu garder jusque-là sa
+mansarde.
+
+Après avoir adressé ce compliment banal à madame de Silvereal, le duc
+s'était tourné avec empressement vers Lucie:
+
+--N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de
+Favereye?
+
+--Ma mère est souffrante, monsieur le duc.
+
+--Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour
+décider Lucie à m'accompagner.
+
+--Oserai-je espérer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses
+dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa
+condescendance?
+
+Lucie s'inclina sans répondre.
+
+Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le
+passage d'une rapide pâleur.
+
+La jeune fille, vêtue d'une robe blanche relevée de fleurs bleues,
+simplement coiffée de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux,
+blonds comme la moisson, réalisait le type le plus achevé de la grâce et
+de la beauté.
+
+Quand M. de Belen eut parlé, elle s'appuya au bras de madame de
+Silvereal comme pour la prier de répondre.
+
+--Ma soeur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc.
+Il est naturel que Lucie, ma nièce, n'ait pas grand goût à ces fêtes
+auxquelles sa mère n'assiste pas.
+
+M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des
+salons les plus animés, et leur ayant choisi des places, il se préparait
+à continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire à ses
+invitées, quand un nouveau personnage s'approcha:
+
+--Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu
+sympathique, allez-vous donc abandonner vos invités en l'honneur de ma
+femme?...
+
+De Belen le regarda en souriant:
+
+--Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie
+est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de
+m'oublier ici pendant quelques minutes.
+
+A ce compliment, presque grossier à force de netteté, Lucie ne put
+réprimer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son
+éventail.
+
+--Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de
+Silvereal.
+
+--Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous!
+j'ai si longtemps vécu loin de toute civilisation....
+
+A ce moment, de nouveaux noms furent jetés par l'introducteur, et force
+fut au trop galant duc de s'arracher à sa douce contemplation.
+
+M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant à son oreille:
+
+--Par grâce, dit-il, en s'efforçant d'adoucir l'accent de sa voix rude,
+excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....
+
+Madame de Silvereal se tourna à demi vers lui:
+
+--Dites qu'il manque de la plus vulgaire éducation...
+
+--Madame! fit M. de Silvereal avec colère.
+
+--Pardon! je vous prierai de ne point élever ici la voix. Vous m'avez
+ordonné de venir, je suis venue; de conduire Lucie à cette fête, j'ai
+prié la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de
+plus.
+
+Le baron ouvrit les lèvres comme pour répliquer.
+
+Puis ses yeux se portèrent sur Lucie, et il haussa les épaules.
+
+--Après tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volonté s'accomplisse.
+
+Et il se perdit dans la foule.
+
+--Mon Dieu! murmura Lucie à l'oreille de sa tante, que se passe-t-il
+donc ici, et pourquoi suis-je venue?...
+
+--Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise.
+As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie
+ridicule?
+
+--N'avez-vous pas vu le regard que m'a lancé M. de Silvereal? En vérité,
+on eût dit une menace.
+
+Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:
+
+--Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte.
+Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.
+
+--Mais cette assurance même m'épouvante. Il est donc bien vrai qu'un
+danger nous menace?
+
+--Tais-toi, fit madame de Silvereal. De grâce, ne m'adresse pas une
+question, ici surtout.
+
+Elle lui prit la main.
+
+--Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles
+que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi
+belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants
+cavaliers qui s'apprêtent à te venir demander la faveur d'une
+contredanse. Accepte... retrouve la gaieté et l'insouciance de tes seize
+ans.
+
+--Et vous me jurez que je puis sans crainte...
+
+--Je te le jure. Tes yeux brillent déjà, chère enfant. Autrefois,
+j'aurais banni toute inquiétude, quand il s'agissait de danser... qu'il
+en soit ainsi pour toi.
+
+Un jeune homme s'approcha de Lucie et prononça la formule d'usage.
+
+La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit
+et inclina la tête en signe de consentement.
+
+Lucie prit le bras de son cavalier.
+
+A peine s'était-elle éloignée, qu'un homme d'une quarantaine d'années,
+d'une remarquable élégance, s'approcha de madame de Silvereal.
+
+--Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.
+
+Sans hésiter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui
+de son cavalier.
+
+Tous deux traversèrent la foule.
+
+Madame de Silvereal était arrivée à cet âge où la femme vraiment belle
+s'épanouit dans toute sa magnifique éclosion. Grande, admirablement
+faite, elle portait avec une désinvolture vraiment royale sa toilette de
+velours noir, constellée de diamants. Ses épaules blanches et fermes
+comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues
+antiques, et, à regarder son visage de camée, on se fût demandé si cette
+création parfaite n'était pas quelque statue descendue de son socle.
+
+Quant à celui qui venait de réclamer de si étrange façon la faveur d'un
+entretien avec une des reines du bal, c'était, nous l'avons dit, un
+homme d'une quarantaine d'années; et cependant, il eût été difficile de
+lui assigner un âge précis.
+
+De taille moyenne, Armand de Bernaye réunissait en quelque sorte le
+double caractère de la beauté naturelle et de la perfection civilisée.
+
+Grand, admirablement proportionné, Armand avait le front haut, l'oeil
+noir, largement fendu, étincelant d'intelligence et de volonté: les
+mains eussent fait envie à une petite-maîtresse; son pied, chaussé avec
+une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus
+délicieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.
+
+Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'était la franchise quasi
+dominatrice de sa physionomie. Ce n'était ni un _joli_ ni un _beau_
+garçon. C'était un homme, avec tout la développement de son énergie,
+avec la suprême rectitude de sa conscience.
+
+Il semblait que de ces lèvres fermes, ombragées d'une moustache noire et
+retombant en deux pointes sans apprêt, ne pussent s'échapper que des
+paroles honnêtes.
+
+Devant lui, les étoiles de _cotillon_ s'écartaient avec une sorte de
+respect non dissimulé. On eût dit que ces _dandies_, comme on disait
+alors, devinaient en ce personnage une nature supérieure à la leur.
+
+--C'est le savant, murmurait-on sur son passage.
+
+Le savant! Ce mot résumait pour ces ignorants une double impression de
+terreur respectueuse et d'envie.
+
+Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son
+laboratoire, où il cherchait à dérober à la nature ses secrets les plus
+cachés. Plus d'une fois son nom avait été prononcé à l'Académie des
+sciences, et on lui devait d'importants progrès en chimie.
+
+Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on eût tenu à honneur
+de le recevoir, il était rare qu'il s'arrachât à ses études: la rareté
+de ses apparitions lui donnait même auprès des fidèles de la valse et de
+la trénisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait
+de sa retraite que lorsqu'il avait à accomplir dans la société quelque
+oeuvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois déjà sa présence
+avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps à
+autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute
+société parisienne.
+
+Tel était l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de
+Belen, ayant à son bras madame de Silvereal.
+
+Il marchaient lentement, lui, absorbé dans quelque pensée intérieure;
+elle, un peu pâle, et cependant la tête haute, fière de l'homme qui
+s'était fait momentanément son cavalier.
+
+Ils arrivèrent ainsi à une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et
+où le duc avait prodigué, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une
+végétation tropicale.
+
+En ce moment, la serre était vide.
+
+Armand s'effaça en s'inclinant.
+
+La baronne entra la première.
+
+M. de Bernaye lui désigna un siége et s'assit lui-même à quelque
+distance d'elle.
+
+--Madame, lui dit-il de sa voix qui vibrait, sonore et douce à la fois,
+je vous supplie de me pardonner si je vous ai arrachée pour quelques
+instants aux plaisirs de cette fête.
+
+Elle releva la tête et le regarda.
+
+--Pourquoi me parler ainsi? Ne vous souvenez-vous plus des paroles qui
+ont été un jour échangées entre nous?
+
+--Je ne les ai pas oubliées.
+
+Il passa sa main sur son front.
+
+--C'était en un jour de douleur.... Vous que j'avais tant aimée, vous à
+qui j'avais dévoué ma vie entière, vous aviez rivé votre existence à
+celle d'un autre.
+
+--Hélas! vous le savez... c'était mon devoir.... J'obéissais à mon père.
+
+--Oui, je le sais, reprit Armand avec un sourire triste. Mathilde de
+Mauvillers devait servir de marchepied à M. de Mauvillers, magistrat,
+pair de France... et elle n'avait pas le droit de résister.
+
+--Mon ami, fit Mathilde de Silvereal en baissant la voix, il est des
+destinées humaines qui semblent maudites. J'ai bien souffert... mais que
+sont les tortures endurées par moi en face de celles qui ont accablé ma
+pauvre soeur?
+
+--Marie... oui, vous avez eu assez de confiance en moi pour me faire
+connaître les terribles circonstances de ce drame passé. Et quand tout
+espoir a été arraché de mon coeur, lorsque j'ai compris que désormais je
+ne pouvais aimer celle qui cependant était ma vie et mon avenir, je vous
+ai dit: «Mathilde! la fatalité nous sépare. Obéissons.» Main
+souvenez-vous que le jour où le danger vous menacera, je serai là près
+de vous, prêt à vous défendre, à sacrifier ma vie pour vous épargner une
+larme.
+
+--Et moi, je vous ai dit, Armand: «A quelque heure que ce soit, en
+quelque lieu que je me trouve, le jour où vous m'appellerez, je viendrai
+à vous, forte de mon honneur et de mon sacrifice, et mettant ma main
+dans la vôtre, je vous écouterai comme un ami, comme un frère...»
+
+--Vous ne m'avez pas appelé... et je suis venu.
+
+Mathilde répondit simplement:
+
+--C'est qu'un danger me menace?
+
+--Le savez-vous donc?
+
+--Je le devine.
+
+--Et vous ne tremblez pas?
+
+--Non; je savais que vous viendriez.
+
+Il y eut un moment de silence. Puis Armand prit la main de madame de
+Silvereal.
+
+--Vous avez foi en moi... vous avez raison. Entendez-moi donc.
+
+--Je vous écoute comme on écoute Dieu.
+
+--M. de Silvereal veut votre mort...
+
+--Je le sais!
+
+--Et il veut marier Lucie de Favereye au duc de Belen...
+
+--Tout cela est vrai.... Mais comment avez-vous surpris le premier de
+ces deux secrets?
+
+--Vous le saurez plus tard. Nous ne pouvons rester longtemps ici....
+Oui, M. de Silvereal veut votre mort, parce qu'il veut épouser une femme
+qu'il aime... Certes, il est facile de déjouer ses projets en lui disant
+en face qu'on a lu dans son âme perverse; mais, pour des motifs qui vous
+seront dévoilés plus tard, il faut que cet homme conserve sa sécurité...
+Donc, c'est par le poison qu'il veut vous tuer....
+
+Armand fouilla dans sa poche, et en retira un flacon noir:
+
+--Prenez cette fiole, dit-il, et, tous les matins, buvez une goutte de
+cette liqueur dans un verre d'eau.
+
+Elle étendit la main, prit le flacon et dit:
+
+--Je le ferai.
+
+--Vous êtes sauvée!
+
+--Mais vous avez prononcé le nom de Lucie?
+
+--Je veille sur elle, comme sur vous.... Soyez sans crainte. Je ne veux
+pas, vous entendez... je ne veux pas que cette pauvre enfant devienne la
+femme de ce misérable qu'on appelle le duc de Belen.
+
+--Un misérable! avez-vous dit?
+
+--Je suis sur la piste d'une infamie dont cet homme s'est rendu
+coupable.... Mais je ne puis vous expliquer plus nettement ma pensée....
+M. de Belen paraît tout-puissant. Devant son nom presque princier,
+devant ses richesses énormes, tous plient et se courbent; mais je
+secouerai si violemment le colosse aux pieds d'argile, qu'il tombera en
+poussière.
+
+Disant cela, Armand s'était levé; son oeil étincelait. Mathilde eut un
+tressaillement.
+
+--Et.... M. de Silvereal? demanda-t-elle en hésitant.
+
+Armand se tut un instant.
+
+--Votre mari, dit-il enfin, est ou le complice ou la victime de cet
+homme! Mais avez-vous donc quelque pitié pour lui... vous dont il a juré
+la mort....
+
+Madame de Silvereal le regarda.
+
+--J'ai peur qu'en le punissant nous ne cédions à un mouvement de colère
+et de vengeance.
+
+Armand pâlit.
+
+--Vous avez raison, dit-il. Que les coupables soient punis, mais que nos
+mains restent pures.
+
+Mathilde laissa échapper un cri de joie:
+
+--Vous m'avez compris, merci!
+
+Et comme Armand faisait un mouvement pour se retirer:
+
+--Mon ami, dit madame de Silvereal en rougissant, ne vous reverrai-je
+plus?
+
+Le jeune homme se rapprocha.
+
+--Mathilde, reprit-il, il est dans la vie de M. de Silvereal un mystère
+que vous ignorez et que je pressens... Voulez-vous me faire une
+promesse?
+
+--Parlez!
+
+--Un jour viendra peut-être où j'aurai besoin de connaître toute la
+vérité... ce jour-là, il faudra que vous m'aidiez à soulever le voile
+qui couvre ces deux existences, il faudra que M. de Belen et votre mari
+apparaissent devant nous dans toute la nudité de leur infamie...
+
+--Armand!
+
+--Que vous importe... si je vous jure de ne point porter la main sur
+celui qui m'a volé tout mon bonheur?... Tant que vous ne m'aurez pas
+relevé de ce serment, M. de Silvereal, quoi que je sache, si terribles
+que soient les secrets qui m'auront été dévoilés, M. de Silvereal me
+sera sacré...
+
+--Je vous crois... donc au jour où vous m'interrogerez, je parlerai...
+
+--Merci.... Maintenant, prenez mon bras... et rentrons dans la bal...
+aussi bien mademoiselle Lucie doit vous attendre avec impatience....
+
+Mathilde s'appuya sur lui. Au moment de franchir la porte de la serre,
+elle s'arrêta:
+
+--Mon ami, dit-elle à voix basse, je ne sais pourquoi... mais il me
+semble que dans la lutte que vous allez entreprendre de terribles périls
+vont vous environner...
+
+--Ne craignez rien pour moi...
+
+--C'est comme un pressentiment qui me trouble... A votre tour, jurez-moi
+d'être prudent....
+
+Ils se trouvaient si près l'un de l'autre qu'ils étaient presque
+enlacés. Un frémissement agita Armand. D'un mouvement violent il attira
+Mathilde sur son coeur:
+
+--Si je meurs, du moins vous ne m'oublierez pas....
+
+Elle se dégagea doucement, et posant la main sur la poitrine du jeune
+homme:
+
+--Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....
+
+Ils s'éloignèrent. A ce moment, les branches d'un yucca s'écartèrent
+lentement, et une tête parut, sinistre, grimaçante:
+
+--Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il paraît que nous
+conspirons... il est temps de prendre ses précautions... gare à vous!...
+
+
+
+
+III
+
+ANCIENNES ET NOUVELLES CONNAISSANCES
+
+
+Le personnage qui venait de surgir de si étrange façon et qui paraissait
+avoir entendu toute la conversation de M. de Bernaye et de madame de
+Silvereal sortit peu à peu de la touffe exotique qui l'avait si
+complétement dissimulé. Pour ne point abuser de la patience de nos
+lecteurs, disons immédiatement qu'à première vue ceux d'entre eux qui se
+souviennent de certain portrait tracé dans le prologue de ce récit
+eussent reconnu maître Biscarre. Et cependant, à part le profil bestial
+dont la nature l'avait gratifié et qu'il lui eût été certes bien
+impossible de répudier, Biscarre était profondément métamorphosé... En
+bien? peut-être. En tout cas, son visage, sa physionomie, sa chevelure
+étaient autant d'oeuvres d'art si artistement combinées, que de l'ancien
+forçat la science du _maquillage_ était parvenue à faire un élégant de
+trente ans à peine, aux traits plutôt sévères que durs, en somme, ce
+qu'on est convenu d'appeler un homme sérieux. Sa toilette était un
+chef-d'oeuvre de goût. Des diamants de prix scintillaient au devant de
+sa chemise de fine batiste; des gants irréprochables moulaient ses
+mains, un peu grandes, mais longues et minces. En somme, maître
+Biscarre, entrant dans les salons du duc de Belen, pouvait, sans
+disparate, faire figure au milieu de tout ce que l'aristocratie et la
+finance--confondues d'ailleurs sous le règne de Louis-Philippe, en une
+seule caste--offraient de plus remarquables spécimens. Comment Biscarre
+se trouvait-il dans la serre, c'est ce que nul n'aurait pu expliquer, et
+moins que personne, l'intendant qui introduisait les arrivants en jetant
+leur nom de sa voix sonore. Car Biscarre s'était abstenu de passer
+devant lui. Il venait de la serre, sans avoir franchi ni la porte
+d'entrée ni les salons. Nous saurons tout à l'heure quels étaient les
+chemins secrets connus de Biscarre. En ce moment, il s'avançait dans les
+salons fendant le flot des invités, et se dirigeait vers M. de Belen,
+qui paraissait engagé dans une conversation des plus intéressantes avec
+plusieurs grands spéculateurs de l'époque, MM. Stéphane et Colombet, qui
+venaient d'obtenir une magnifique concession de chemin de fer; M.
+Allard, le célèbre banquier, qui rêvait les emprunts internationaux, et
+d'autres comparses, flaireurs de dividendes, qui humaient délicieusement
+chacune des paroles tombant de ces lèvres privilégiées.
+
+--Mon cher de Belen, disait Colombet, homme de corpulence énorme, à
+lèvres charnues, vous savez que nous comptons sur vous. Notre conseil
+d'administration doit se recruter parmi les grands dignitaires de la
+noblesse et de la fortune...
+
+--Et les actions de fondateurs sont d'une valeur certaine, ajoutait
+Stéphane, personnage de bois qui semblait avoir deviné trente ans
+d'avance le Vertillac des _Faux Bonshommes_.
+
+Chacun de ses gestes tombait net et sec, comme si un rouage se fût tout
+à coup décliqueté. De Belen avait un sourire gracieux pour chacune de
+ces gracieuses ouvertures.
+
+--Bah! reprenait Allard, le banquier, ce n'est pas pour une bagatelle
+d'un ou de deux millions que le duc se fera prier...
+
+--Hé! hé! ni pour cinq, ni pour dix, fit tout à coup une voix aigre et
+dure.
+
+Les causeurs se retournèrent.
+
+--Eh! c'est ce cher monsieur Mancal!
+
+Et toutes les mains, à l'exception de celles du duc, se tendirent vers
+le nouveau venu. Or, celui-ci n'était autre que Biscarre. Puisque les
+invités de M. de Belen paraissent ne le connaître que sous le nom de M.
+Mancal, nous prierons le lecteur, mieux instruit, de ne pas trahir son
+incognito. L'abstention du duc n'avait pas été remarquée, tant les
+autres avaient mis d'empressement à accueillir l'arrivant. Cependant, M.
+Mancal se confondait en salutations.
+
+--Ah! messieurs! que d'honneur!... En vérité, je ne mérite pas...
+
+--Vous-ne-mé-ri-tez pas, articula Stéphane, dont les deux bras se
+levèrent vers le plafond avec un bruit de roues mal graissées, vous!
+maître Mancal, le roi des hommes d'affaires de Paris...
+
+--Vous, qui tenez tête à tout notaire, avoué, juge, et savez les mettre
+à merci!... continua Colombet, dont l'épais visage s'épanouit en un gros
+rire.
+
+--Messieurs! messieurs!...
+
+--Le dieu de la chicane! acheva Allard. Et à Dieu ne plaise que ce mot
+doive être pris en mauvaise part. Vous êtes stratégiste, comme le furent
+Turenne et Napoléon...
+
+--Est-il donc si difficile de manoeuvrer, quand on a pour soi les gros
+bataillons? fit Mancal en riant. Tenez, je fais un pari.... Chacun de
+vous, messieurs Stéphane, Colombet, Allard, vous représentez une
+armée.... Avec vos forces réunies, je voudrais conquérir le monde...
+
+--Bah! le monde est trop grand...
+
+--Et un coin de terre suffit...
+
+--Encore faut-il, interrompit Mancal, que ce coin de terre soit bien à
+vous...
+
+--Certes!
+
+--Ou bien, continua l'homme d'affaires en regardant le duc, qui
+paraissait fort mal à l'aise, ou bien que le tréfonds, comme nous disons
+en terme juridique, renferme quelque trésor caché.
+
+Ces mots, qui peut-être renfermaient une allusion mystérieuse,
+excitèrent l'hilarité des spéculateurs. On sait que le mot _tréfonds_
+signifie la partie souterraine d'une propriété.
+
+--Bah! les trésors! s'écria Colombet, est-ce qu'il en existe encore au
+dix-neuvième siècle?...
+
+--Les génies et les fées ont à jamais disparu... dit un autre, et avec
+eux les cavernes d'or et les grottes de diamant...
+
+--Est-ce votre avis, monsieur le duc? demanda Mancal, dont les lèvres se
+plissèrent en un ironique sourire.
+
+Il paraît que cette plaisanterie, si innocente d'ailleurs en apparence,
+n'était pas du goût de M. de Belen, car il répondit d'un ton fort sec:
+
+--M. Mancal a toujours de l'esprit! mais, je vous demande pardon,
+messieurs, malgré tout le plaisir que je prends à causer avec vous, mes
+devoirs de maître de maison me forcent à vous quitter un instant....
+
+Comme il s'éloignait:
+
+--En vérité, aurais-je blessé M. le duc? fit Mancal d'un air consterné.
+
+--Et pourquoi? parce que vous avez parlé de trésor?...
+
+--Ce mot a été prononcé sans mauvaise intention...
+
+--Parbleu! fit Stéphane l'automate, supposeriez-vous, par hasard, que M.
+de Belen possède quelque part une de ces cavernes fantastiques où les
+gnomes enfouissaient jadis des monceaux d'or?...
+
+--Il est riche! fit Colombet en secouant la tête.
+
+--Voyez! reprit vivement Mancal, voici que, sur une expression qui m'est
+échappée dans la conversation, vous bâtissez tout un monde de
+suppositions.... Mais à mon tour, messieurs, veuillez m'excuser... il
+faut que je présente mes hommages à M. le baron de Silvereal...
+
+--Heureux homme! fit Allard en lui frappant sur l'épaule. Il connaît
+tout le monde.
+
+--Et il en sait plus long qu'il n'en dit, murmura Colombet, tandis que
+Mancal se perdait dans la foule.
+
+--Il est dangereux, donc il faut le ménager, ajouta Stéphane avec la
+netteté qui convient aux consciences de pureté douteuse.
+
+Les trois hommes se regardèrent, ébauchèrent un sourire, puis, sans
+doute pour chasser certaines pensées importunes qui leur montaient au
+cerveau, ils se dirigèrent d'un commun accord vers le buffet. Cependant
+Mancal se glissait à travers les groupes d'invités avec la prestesse
+d'un fauve: il passait par les interstices les plus étroits sans heurter
+personne et sans dévier de sa route. Il arriva enfin à quelques pas de
+M. de Silvereal, qui, appuyé au chambranle d'une porte, semblait perdu
+dans ses méditations. Ses yeux, attachés au parquet, avaient une
+singulière fixité. Le mari de Mathilde était petit, maigre; son profil
+d'oiseau de proie n'était rien moins que sympathique, et, dans la
+profondeur de ses yeux gris, un observateur eût facilement aperçu le
+reflet sombre des plus mauvaises passions. Parfois ses regards se
+portaient vers le groupe dont sa femme était le centre, et alors une
+sorte d'éclair passait dans ses prunelles dilatées.
+
+--Monsieur le baron de Silvereal permettra-t-il à son humble serviteur
+de lui offrir le témoignage de son respect? dit Mancal, qui s'était
+arrêté devant lui et le saluait avec une déférence presque ridicule à
+force d'affectation.
+
+Le baron tressaillit; il s'arracha à ses méditations et vit Mancal.
+
+--Ah! c'est vous! fit-il avec un mouvement joyeux. Eh bien!
+m'apportez-vous de bonnes nouvelles?
+
+--Pourrait-il en être autrement? répondit Mancal avec un sourire
+obséquieux.
+
+--Ainsi, _elle_ a compris?
+
+--Madame de Torrès a bien voulu prêter quelque attention à mes paroles,
+et j'ai pu facilement lui expliquer que si vous avez été contraint, à
+votre grand regret, de lui dérober cette soirée pour la consacrer à M.
+le duc de Belen, c'était uniquement parce que de graves intérêts étaient
+en jeu.
+
+--Ainsi, elle m'a pardonné? fit le baron, dont tout le corps frémit.
+
+--Elle a fait plus encore...
+
+--Parlez! parlez vite!
+
+--Madame de Torrès a daigné me charger d'une commission pour monsieur le
+baron.
+
+--Une lettre? donnez!
+
+Et déjà le baron, impatient, tendait la main.
+
+--Une commission verbale, fit Mancal. Madame de Torrès attendra monsieur
+le baron chez elle... demain, à dix heures du soir.
+
+M. de Silvereal eut un geste découragé:
+
+--Quoi! ne veut-elle plus me recevoir qu'au milieu des nombreux invités
+qui sans cesse encombrent ses salons?
+
+--Je ne crois pas, monsieur le baron, reprit Mancal, que la pensée de
+madame de Torrès doive être ainsi interprétée...
+
+--Dites-vous vrai?
+
+--Je le crois, car j'ai cru comprendre que sa porte serait fermée à tout
+le monde.
+
+--Sans exception?
+
+--S'il était fait une exception, ce serait, en tout cas, en faveur du
+seul homme dont vous n'ayez pas à vous préoccuper.
+
+--C'est-à-dire?...
+
+--C'est-à-dire de moi-même....
+
+M. de Silvereal respira, comme si sa poitrine eût été soulagée d'un
+poids énorme.
+
+--Cependant, reprit Mancal, si j'osais parler à monsieur le baron en
+toute franchise...
+
+--Je vous écoute.
+
+--J'ai peur de blesser monsieur le baron!...
+
+--Vous me faites mourir d'impatience...
+
+--Eh bien! monsieur le baron sait que je lui suis tout dévoué... je
+croirais commettre un crime si je le trompais et même si je lui cachais
+ce que j'ai cru découvrir.... Puisque vous m'autorisez à parler, sachez
+donc que j'ai appris de bonne source que plusieurs personnages
+importants, de haute distinction et de grande fortune, se disputent la
+main de madame de Torrès... Certes, elle vous a voué un attachement réel
+et que rien ne pourrait ébranler... cependant....
+
+M. de Silvereal était devenu livide.
+
+--Crois-tu qu'elle songe à me retirer sa parole?...
+
+Il tutoyait maintenant l'agent d'affaires, descendu à ses yeux au rôle
+de Scapin.
+
+Mancal eut un geste d'énergique dénégation.
+
+--Non! non! fit-il. Mais cependant... pardonnez-moi si j'hésite... la
+chose est délicate...
+
+--T'expliqueras-tu!...
+
+--Puisque monsieur le baron l'exige, je dois lui obéir... or, je sais
+que monsieur le baron, trop honnête pour faire de madame de Torrès sa
+maîtresse, lui a fait entrevoir que... la santé de madame de Silvereal
+était chancelante...
+
+--Cela est vrai!
+
+--Je n'en doute pas, fit Mancal en jetant un regard du côté de Mathilde,
+dont l'apparence contredisait absolument les paroles de son mari.
+Cependant, avouez que madame de Sylvéréal paraît lutter
+avantageusement... contre le mal qui la mine...
+
+--Illusion! ma femme est atteinte d'une de ces maladies qui laissent au
+condamné les dehors de la santé... et qui, cependant, le foudroient en
+quelques heures...
+
+--Soit! mais madame de Torrès n'est pas initiée à ces secrets
+physiologiques... car je crains qu'elle n'attribue vos promesses de
+mariage à la passion qu'elle vous a inspirée.
+
+Un rayon sinistre passa dans les yeux du baron.
+
+--Monsieur Mancal, fit-il d'une voix sourde, j'ai juré à madame de
+Torrès qu'elle serait ma femme... et je veux...
+
+--Vous voulez!...
+
+--Je me trompe... ce mot rend mal ma pensée... je sais, veux-je dire,
+qu'avant trois mois, je serai libre...
+
+--Ainsi soit-il! fit Mancal en s'inclinant pour cacher le sourire
+ironique qui crispait ses lèvres.
+
+Puis, après un silence, il ajouta:
+
+--Du reste, le savant docteur du quai de Gèvres est de ceux qui lisent
+jusqu'au plus profond des mystères naturels.
+
+M. de Silvereal laissa échapper un cri de surprise:
+
+--Quoi! vous savez!...
+
+Mancal le regarda en riant, cette fois, sans se cacher:
+
+--Allez demain chez maître Blasias, fit-il. C'est un conseil d'ami que
+vous donne votre dévoué serviteur....
+
+Silvereal eut un moment d'hésitation; puis il reprit:
+
+--C'est bien, j'irai!
+
+--Monsieur le baron n'a aucun ordre à me donner?...
+
+--Aucun!
+
+Mancal s'inclina profondément et s'éloigna.
+
+--Allons! murmura-t-il en se perdant à travers les groupes, le crime est
+semé... il faudra bien qu'il germe.... Ce sont là bonnes et fertiles
+terres.... Mais quoi est donc le secret de M. de Belen?
+
+A ce moment, l'intendant du duc parut à la porte du salon, et s'arrêta,
+regardant de tous côtés comme s'il eût cherché quelqu'un.
+
+M. de Belen s'approcha de lui:
+
+--Qu'y a-t-il?
+
+--Monsieur le duc, un être étrange, presque effrayant, qui se dit le
+serviteur de M. Armand de Bernaye, insiste pour parler immédiatement à
+son maître...
+
+--M. de Bernaye doit se trouver dans une des salles de jeu.
+
+L'intendant se dirigea du côté que le duc lui indiquait. Il n'eut aucune
+peine à rejoindre Armand, qui, le sourire aux lèvres, suivait une partie
+de baccarat engagée entre quelques joueurs, parmi lesquels Stéphane,
+Colombet et Allard s'étaient érigés en chefs d'attaque. Aux premiers
+mots prononcés à voix basse par l'intendant, Armand tressaillit.
+
+--Je vous suis, dit-il.
+
+--J'ai fait entrer votre serviteur dans un salon réservé.
+
+--C'est bien.
+
+Un instant après, Armand pénétrait dans une petite salle artistement
+décorée. La porte se referma derrière lui. Le personnage qui venait de
+le faire demander mérite description. C'était certes une des créatures
+les plus bizarres qui se puissent imaginer. Au milieu d'une face d'un
+brun olivâtre, s'épatait un large nez aux narines plates; les joues
+osseuses saillaient comme les moulures d'un masque japonais; la bouche,
+aux lèvres jaunes à force d'être pâles, était largement fendue et
+laissait voir des dents presque noires, mais aiguës comme les pointes
+d'un crayon d'ébène. Son front était tatoué de lignes bizarres qui
+s'entre-croisaient géométriquement. Cet être singulier était enveloppé
+dans un large manteau, sorte de _plaid_ qui tombait jusqu'à ses pieds
+nus. Son front, ridé et sans cheveux, était à demi caché par un chapeau
+plat, sans bord, absolument rond et qui semblait se tenir, par prodige,
+en équilibre sur son crâne pointu. S'il se fût découvert, on eût
+remarqué une touffe de cheveux partant du sommet de l'occiput et
+soigneusement roulée sur elle-même en une espèce de rosette.
+
+Dès que M. de Bernaye parut, le spectre exotique étendit les bras en
+avant, en même temps qu'il se prosternait presque jusqu'à terre.
+Quelques mots furent échangés dans une langue que, certes, aucun des
+invités de M. de Belen n'eût comprise.
+
+--Que me veux-tu, Soëra? demanda Armand.
+
+--C'est un billet.
+
+--Qui l'a apporté?
+
+--Un jeune homme qui est reparti immédiatement.
+
+--C'est bien! donne!
+
+Celui qu'Armand venait de désigner par le nom de Soëra plongea sa main
+sous son manteau, qui s'entr'ouvrit et laissa apercevoir une sorte de
+pagne, rayé de blanc et de noir, et tombant jusqu'aux jarrets. Le torse
+n'était caché que par une ceinture montant de la taille aux aisselles,
+et dans cette ceinture était retenue une de ces armes redoutables, lames
+tordues en forme de flamme, et que les Malais désignent sous le nom de
+«kriss.» Soëra présenta à Armand un petit billet plié en forme de
+triangle et bordé de noir, comme une lettre de deuil. Armand laissa
+échapper un geste de surprise. Puis, d'un mouvement rapide, il brisa le
+cachet. L'enveloppe était vide; seulement, à l'intérieur de l'enveloppe
+était empreinte, nettement dessinée, l'image d'une tête de mort. Armand
+réfléchit un instant, puis:
+
+--Va, Soëra, dit-il. Tu es un bon serviteur. Retourne chez moi et ne
+m'attends pas cette nuit.
+
+Soëra s'inclina en signe de soumission. A ce moment, la voix de M. de
+Belen se fit entendre dans le salon qui confinait à celui où se trouvait
+Armand.
+
+--Voyons, messieurs, disait-il, qui de vous se dévouera pour conduire le
+cotillon?...
+
+Armand réfléchissait, les yeux fixés sur le singulier emblème qui venait
+de lui être adressé. Une sorte de grondement sourd, sauvage, lui fit
+lever la tête. Soëra avait rejeté son manteau et, redressant en arrière
+son torse d'athlète, il avait tiré de sa ceinture le kriss dont la lame
+luisait, aiguë et sinistre.
+
+--Soëra! fit Armand d'un ton d'autorité.
+
+L'autre grinçant des dents dit à voix basse:
+
+--Maître, avez-vous entendu?
+
+La voix de M. de Belen se fit entendre de nouveau:
+
+--Monsieur le vicomte (il parlait sans doute à un de ces mièvres jeunes
+gens qui font leur chemin en guidant leur barque à travers valses et
+mazourkes), monsieur le vicomte, ces dames réclament votre bon concours,
+vous ne pouvez refuser!
+
+Cette fois, Soëra s'élança, et sans doute il allait franchir la porte du
+salon, si la main d'Armand s'abattant sur son poignet ne l'eût cloué sur
+place.
+
+--Es-tu fou?... s'écria le savant.
+
+L'autre, le visage livide sous la teinte d'ocre, semblait ne plus
+entendre. Sa bouche écumait, et un seul mot s'échappait de ses lèvres:
+
+--Amok! Amok!
+
+--Silence! fit M. de Bernaye.
+
+D'un mouvement vigoureux, il repoussa le sauvage au fond de la pièce;
+puis, les bras croisés, la tête haute, il se plaça devant lui.
+
+Soëra tremblait: c'était une agitation furieuse, presque convulsive. Il
+dit encore:
+
+--Avez-vous entendu?...
+
+--Que veux-tu dire?...
+
+--Cette voix...
+
+--Eh bien?
+
+--C'est celle de là-bas... c'est la voix qui résonne dans mes nuits...
+qui sort de la tombe....
+
+Armand avait reconnu la voix de M. de Belen. Ses sourcils se
+contractèrent.
+
+--Es-tu sûr de ce que tu dis?
+
+--Je le jure par le cadavre de mon père!
+
+--Tes oreilles ne te trompent pas?
+
+Soëra eut un ricanement.
+
+--Celui qui est mort me dit que j'ai bien entendu.
+
+Et il continua tout bas:
+
+--Amok! Amok!
+
+--Assez! fit durement Armand. Obéis-moi... retourne chez moi. Je te
+défends de sortir jusqu'à ce que je te l'aie de nouveau permis.
+
+--Maître! n'exigez pas cela! il faut que je le tue.
+
+Et, disant cela, Soëra tourmentait la poignée de son kriss. Armand se
+pencha à son oreille et prononça quelques mots. Soëra se courba, et,
+repoussant l'instrument de mort dans sa ceinture, il s'enveloppa de
+nouveau dans son manteau.
+
+D'un geste dominateur, Armand lui indiqua la porte. Soëra, frémissant
+mais dompté, sortit à reculons. Armand le suivit des yeux. Quand il fut
+seul:
+
+--Qui sait? murmura-t-il. Si là était le secret de ces misérables!
+
+Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la
+missive mystérieuse:
+
+--Avant tout, dit-il, obéissons.
+
+Un instant après, il sortit de la maison de M. de Belen.
+
+
+
+
+IV
+
+LES SUITES D'UN BAL
+
+
+Au moment où les derniers invités du duc de Belen se blottissaient dans
+leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, témoignaient de
+l'âpreté du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de
+l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait
+disparaître tant bien que mal les traces laissées par la cohue, deux
+personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie
+de ce cabinet était assez curieuse. Pendant toute la durée de la fête,
+il avait été soigneusement fermé. Et cependant, si quelque invité y
+avait pénétré, il y aurait pu trouver satisfaction à ses goûts, à
+supposer qu'il fût, en si petite proportion que ce fût, porté aux études
+orientalistes. De tous côtés, aux murailles, au plafond, sur les
+meubles, ce n'étaient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature
+portant le caractère indélébile de l'art indo-chinois, depuis le
+_tiwa-sa-wota_, tabatière en bois de santal, la corne de buffle
+artistement sculptée, l'écale de noix de coco évidée à jour comme une
+dentelle, jusqu'à ces inimitables corbeilles, enjolivées d'ornements
+bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier
+lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourbé où s'enchâssent les
+perles vénitiennes, le sabre à la lame plate et s'élargissant à
+l'extrémité; là, des flèches aiguës aux pointes empoisonnées, le disque
+métallique à grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des
+socles de marbre jaspé, de hideuses statues, aux têtes difformes, aux
+membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les
+sectateurs de Bouddha prodiguent à leurs idoles. Les tentures de soie
+brodées d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, relevées par des
+écharpes tissées d'écorce et teintes des plus éclatantes couleurs, sur
+lesquelles restaient immobiles, posés comme s'ils allaient prendre leur
+vol, les dragons frangés de rouge et d'or. Des peaux de tigres
+couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait
+particulièrement l'attention: c'était un fragment de statue, sculptée
+dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment
+semblait avoir été scié et détaché d'une statue de petite taille et
+représentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du
+torse. Là encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien
+empire d'Annam. En réalité, dans cette pièce bizarre, on se fût cru
+transporté à des milliers de lieues de Paris. C'était comme une échappée
+à travers l'espace vous entraînant tout à coup aux limites de l'extrême
+Orient. Mais la présence des deux causeurs, M. de Belen et M. de
+Silvereal, vous eût bientôt ramené dans le domaine de la réalité. M. de
+Belen se tenait debout, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute
+et la lèvre ricanante, tandis que le baron, assis ou plutôt affaissé sur
+un siége de bambou, paraissait en proie à un malaise difficile à
+vaincre.
+
+--Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous prétendez m'imposer
+des conditions?
+
+Silvereal protesta d'un geste soumis.
+
+--En vérité, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas déjà
+fait pour vous plus que je ne vous devais?...
+
+--Cependant... hasarda le baron.
+
+--Cependant!... Que signifie ce _cependant_? Pardieu! il est bon que
+nous ayons une explication définitive, et puisqu'il vous a convenu de la
+provoquer vous-même, subissez-la.
+
+Le baron releva la tête et le regarda.
+
+--Je vous écoute, dit-il d'une voix qui semblait s'affermir.
+
+--Voyons, continua le duc, récapitulons, si vous le voulez bien, les
+services que je vous ai rendus, et établissons nos situations
+respectives.
+
+--Établissons, répéta le baron comme un écho.
+
+--Il y a huit ans aujourd'hui que vous m'avez prêté votre concours dans
+une aventure périlleuse...
+
+--Et délicate.
+
+-Délicate, si l'épithète vous plaît. Je reconnais que vous ne m'avez pas
+marchandé l'aide que je réclamais de vous. Un seul mot, pourtant.
+N'était-ce pas moi qui avais conçu l'idée de ce plan?
+
+--L'idée et le plan de l'assassinat, fit le baron, qui décidément
+reprenait peu à peu son sang-froid.
+
+Le visage de M. de Belen se contracta légèrement.
+
+--Dispensez-vous de ces expressions brutales, dit-il sèchement. Bref,
+complices tous deux, nous mîmes notre projet à exécution.
+
+--Et le roi des Khmers[2] tomba sous nos coups, fit encore Silvereal,
+qui avait, paraît-il, la manie des interruptions.
+
+--Je vous prierai de me laisser parler, reprit de Belen, dont l'accent
+montait au plus haut diapason de l'irritation. En commettant cet acte...
+
+--Ce crime...
+
+--Ce crime, soit... notre but était de nous emparer des richesses
+colossales déposées en un lieu caché dont seul le vieil Eni possédait le
+secret... mais par une incroyable fatalité, ce secret nous échappa... ou
+du moins ne nous fut révélé que par des documents si bizarres, disons le
+mot, si incompréhensibles, que tout d'abord nous nous sentîmes
+découragés et crûmes que jamais nous n'atteindrions au résultat rêvé...
+Pour le présent, au lieu des centaines de millions dont nous avions
+voulu nous assurer la possession, qu'avions-nous trouvé? à peine
+quelques centaines de mille piastres en pierreries.... N'ai-je pas
+partagé ce butin avec vous?...
+
+--En conservant la part du lion.
+
+--C'était mon droit. Non-seulement j'avais seul organisé le complot,
+mais encore tandis que vous désespériez, je déclarais hautement qu'un
+jour viendrait où les énormes richesses de Khmers nous appartiendraient.
+Pour cela, il fallait des capitaux à l'aide desquels je pusse continuer
+mes recherches.
+
+--Enfin, j'ai reçu à peine cinq cent mille francs.
+
+[Note 2: Les Khmers sont les ancêtres aujourd'hui disparus des
+habitants du Cambodge, au sud du royaume de Siam.]
+
+--Qui, placés par moi, dans des spéculations commerciales, furent
+rapidement triplés!
+
+--Hélas! tout cela n'est plus que souvenir!
+
+--A qui la faute? Parce que vous, monsieur de Silvereal, touchant à la
+vieillesse, vous croyez toujours avoir vingt ans; parce que vous vous
+laissez entraîner par vos passions séniles sur une pente fatale qui vous
+jettera à la ruine et à la mort. Vous vous croyez fondé maintenant à me
+rendre responsable de votre chute. A d'autres, mon cher! Vous m'avez
+aidé, je vous ai payé, et je suis prêt à déclarer, si vous le désirez,
+que tout doit être désormais fini entre nous!
+
+M. de Silvereal accueillit ces dernières paroles par un ricanement.
+
+--Je vous en défie, dit-il froidement.
+
+--Vous dites?...
+
+--Je dis, monsieur de Belen, que malgré votre forfanterie et vos
+menaces, vous savez aussi bien que moi que nous sommes à jamais liés
+l'un et l'autre.
+
+--Je vous prouverai le contraire...
+
+--Vous me ferez assassiner? En effet, je vous connais, et ce ne serait
+pas votre coup d'essai.... Cependant, je vous ferai observer que nous ne
+sommes plus aujourd'hui dans les déserts de l'Inde orientale... et qu'à
+Paris, il existe certains personnages qui sauraient au besoin me
+défendre contre vous.
+
+M. de Belen était devenu livide. Était-ce de terreur? était-ce de rage?
+Au contraire, Silvereal avait retrouvé tout son calme.
+
+--Ces personnages se nomment: _primo_, le procureur du roi; _secundo_,
+l'ambassadeur de Portugal; _tertio_... oh! c'est le _tertio_ qui est
+surtout intéressant... les personnages s'appellent: les gendarmes!
+
+--Misérable! cria de Belen.
+
+--Les injures n'ont jamais en rien avancé les affaires... Je reprends
+mon raisonnement.... Supposez seulement que moi, baron très-authentique
+de Silvereal, n'ayant en somme dans mon passé aucune tache prouvée...
+car l'histoire du Cambodge est restée parfaitement secrète... supposons,
+dis-je, que je me présente chez M. le procureur du roi, et que, lui
+dévoilant certain nom que vous me paraissez avoir complétement oublié,
+je l'invite à consulter, au sujet du prétendu M. de Belen... du duc de
+Belen.... MM. les attachés à la légation du Portugal, ne se pourrait-il
+pas d'aventure que les troisièmes personnages ci-dessus mentionnés, à
+savoir: MM. les gendarmes, ne vinssent jouer dans le drame actuel un
+rôle que vous n'auriez pas suffisamment prévu?...
+
+--Monsieur de Silvereal, fit de Belen, qui grinçait des dents, voilà des
+insolences qui vous coûteront cher.
+
+--Chacun son tour, mon cher! Comment! je viens à vous en ami et je vous
+dis franchement: Je suis ruiné, à jamais perdu, si vous ne me prêtez
+cinquante mille francs.... Avec cette somme, qui est pour vous une
+bagatelle... car je reconnais que vous avez su mieux que moi faire
+fructifier vos capitaux... je rétablis une situation désespérée....
+Voilà ce que je vous explique nettement, franchement, et à cela vous
+répondez par des injures, par des menaces...
+
+--Je n'ai pas d'argent!
+
+--Bah! dites cela à d'autres, mon cher duc, mais pas à moi. Je connais
+par A plus B le chiffre de votre fortune, et vous pouvez me remettre ces
+cinquante mille francs aussi facilement que moi je jetterais à la rue un
+écu de six livres.
+
+M. de Belen gardait maintenant le silence.
+
+--Et de fait, si vous avez quelque reproche à m'adresser, êtes-vous donc
+vous-même à l'abri de tout blâme? Oui, j'ai le coeur jeune et le cerveau
+brûlant... Que voulez-vous, on ne se refait pas! Mais vous-même, ne
+comprenez-vous pas l'amour? Et votre passion pour mademoiselle de
+Favereye?...
+
+--Ah! voilà où je vous attendais! s'écria M. de Belen avec fureur. Oui,
+j'aime Lucie; oui, je veux qu'elle soit ma femme; et pour cela, j'ai
+réclamé de vous le concours de celui qui se prétend mon ami, de vous, M.
+de Silvereal. Eh bien! à quoi êtes-vous parvenu? Comment!... Lucie est
+la nièce de votre femme, à laquelle elle est confiée par sa mère, madame
+de Favereye, cette folle que l'on croirait en vérité occupée à des
+oeuvres de magie, tant son existence est mystérieuse et retirée. Donc,
+par votre femme, vous êtes pour ainsi dire maître des destinées de
+Lucie, et vous pourriez imposer votre volonté. Mais, en vérité, il me
+semble que vous tremblez devant madame de Silvereal...
+
+--Cependant c'est par mon ordre que, ce soir même, elle est venue ici
+avec Lucie.
+
+--Par votre ordre!... Eh bien! je vous fais un pari: si madame de
+Silvereal a consenti à vous obéir, c'est parce qu'un intérêt pressant,
+personnel, l'engageait à se rendre à ce bal.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Parbleu! pour un conspirateur, vous me semblez bien peu
+clairvoyant.... N'avez-vous pas remarqué que ce M. Armand de
+Bernaye--encore un ennemi que je devine--ne l'a point quittée des yeux
+pendant toute la soirée, et qu'ils sont restés ensemble près d'une
+heure?
+
+--Oh! si je le croyais!...
+
+--Seriez-vous jaloux? Bah! la chose serait risible!... Mais, croyez-moi,
+mon cher baron, madame de Silvereal est plus fine que vous, et quand
+vous croyez qu'elle obéit, elle ne suit que sa propre volonté.
+
+La physionomie de M. de Silvereal s'était tout à coup assombrie.
+
+--Oh! cette femme! murmura-t-il avec un accent de rage mal contenue.
+
+--Elle vous hait et vous la haïssez. Voilà justement où le bât me
+blesse.... Vous n'avez aucune influence sur elle; et de fait, l'amant en
+titre de madame de Torrès ne peut guère faire figure au foyer de famille
+avec l'autorité nécessaire...
+
+--Taisez-vous, de grâce...
+
+--Non, non. Nous réglons nos comptes, vous dis-je, et nous sommes ici
+pour entendre nos vérités. Vous n'avez reculé devant aucun scandale, et,
+dans l'ardeur amoureuse de nos vieux ans, style noble, vous vous
+conduisez comme un gamin. Jugez alors de l'importance que madame de
+Silvereal peut attacher à votre avis, dans cette importante question du
+choix d'un mari pour sa nièce! Au contraire, me voyant lié d'amitié avec
+vous qu'elle méprise, la baronne se défie de moi et me méprise aussi
+quelque peu. Voilà la vérité, et voilà ce que vous appelez me prêter
+votre concours. Pardieu! je ferais mieux de m'en passer...
+
+--Non, s'écria Silvereal, dont l'oeil s'éclaira d'un reflet sinistre.
+Vous serez le mari de Lucie de Favereye, je le jure sur l'honneur...
+
+--Sur l'honneur... de vous à moi... quelle plaisanterie! fit cyniquement
+de Belen.
+
+--Ne raillez pas, sur votre vie!... Oui, cette femme me hait et me
+méprise; mais il faudra bien qu'elle plie sous ma volonté! Sinon...
+
+--Sinon?
+
+Les deux hommes se regardèrent.
+
+--Croyez-vous, dit de Belen, que madame de Silvereal plie par crainte de
+la mort?...
+
+--De la mort, peut-être. De la honte, certainement.
+
+--Tiens! c'est une idée... et si je puis vous être utile...
+
+--Si j'ai besoin de vous, je vous avertirai...
+
+--Et vous allez agir?...
+
+--Je vous le promets.
+
+--Allons! voici que vous devenez plus raisonnable!... un mot encore
+cependant... c'est assez délicat!... mais c'est mon devoir d'ami de vous
+avertir... Vous connaissez bien madame de Torrès...
+
+--Ne parlons pas d'elle...
+
+--Si fait!... défiez-vous, maître baron... celle qu'on a surnommée le
+Ténia en a dévoré et tué de plus grands et de plus riches que vous...
+
+--Que m'importe!... je l'aime!...
+
+En prononçant ces mots, le baron se transfigurait. C'était la passion
+furieuse, bestiale, dans tout son horrible rayonnement.
+
+--Voilà qui répond à tout, dit le duc de Belen. Donc, n'en parlons plus.
+Je n'ai point l'intention de me poser en Mentor.... Résumons-nous.... Je
+ne commettrai pas l'indiscrétion de vous demander quels moyens vous
+comptez employer pour triompher de la résistance évidente de madame de
+Silvereal à mes projets sur Lucie... Seulement, je vous dirai ceci: le
+jour où Lucie sera ma femme, je vous donnerai cinq cent mille francs...
+
+--Soit! mais en attendant...
+
+--Il tient à vous que le délai soit court.... Cependant, pour cette fois
+encore, je veux bien vous aider...
+
+--Quoi! les cinquante mille francs que vous me refusiez?...
+
+--Les voici! fit M. de Belen.
+
+Il tira de sa poche un carnet, détacha une feuille à souche, y inscrivit
+quelques mots, signa et ajouta:
+
+--Demain, Allard vous payera la somme demandée.
+
+--Ah! mon ami! s'écria Silvereal, vous êtes mon sauveur...
+
+--Une bouchée de pain pour le ténia, fit le duc en riant.
+
+Silvereal haussa les épaules.
+
+--Vous ne la connaissez pas!...
+
+--C'est entendu.... Madame de Torrès est un ange! En tout cas, ceci vous
+regarde. Mais ne négligez pas les affaires sérieuses...
+
+--Non, je vous le promets. Maintenant, permettez-moi une question...
+
+--Tout à votre service, cher ami.
+
+--Vous continuez toujours vos recherches... au sujet du trésor des
+Khmers?...
+
+--Vous n'en doutez pas, je suppose?...
+
+--Et croyez-vous être sur la trace?
+
+M. de Belen réfléchit un instant. Comme à son insu, ses yeux se
+tournèrent vers le fragment de statue dont nous avons parlé, et dont les
+arabesques d'argent scintillaient au feu des bougies.
+
+--Peut-être! dit-il enfin. Le sphinx me livrera son secret.
+
+--Et vous croyez que c'est ici, à Paris même, que vous le contraindrez à
+parler?
+
+--J'en ai la conviction.
+
+--Vienne donc bientôt le jour du succès! Car je suppose, mon cher duc,
+que ce jour-là, vous ne m'oublierez pas....
+
+Les yeux de Belen étincelèrent:
+
+--Ce jour-là, s'écria-t-il, que m'importera de vous jeter en pâture des
+millions à dévorer? Ce jour-là, nous serons les rois de Paris, les rois
+du monde!... Ah! que tout nous paraîtra petit et mesquin!... Nous
+verrons à nos pieds les plus grands et les plus orgueilleux... et
+dominant de toute la hauteur d'une montagne de richesses ces misérables
+qui ramperont en nous tendant la main, nous défierons la société dont
+les rouages trembleront sous notre main souveraine... ce jour-là, je
+serai dieu!...
+
+--Et je serai votre prophète! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et
+à nous deux le monde!...
+
+Le baron se retira, non sans avoir serré avec effusion la main de son
+excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la tête
+entre ses mains, il parut absorbé dans ses réflexions. Puis il releva la
+tête:
+
+--Cet homme est un complice, donc il est gênant; je lui donne un
+mois.... Au bout de ce temps....
+
+Il n'acheva pas; mais un geste éloquent traduisit sa pensée. Si
+Silvereal avait pu le voir, il eût frissonné jusqu'au plus profond de
+son être. Belen alla à la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit
+l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il était cinq heures du
+matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais
+son valet de chambre pour le déshabiller. Il couchait dans une petite
+pièce attenante à son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur
+qui a connu les fatigues des longues et périlleuses entreprises. Il
+entra dans sa chambre, après avoir soigneusement tiré les verrous qui
+fermaient la porte de son cabinet; il commença à se dévêtir. Mais, au
+lieu de se coucher, il alla à un large coffre de bois exotique, garni
+d'énormes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse,
+un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une
+lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche.
+Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie à la
+serre, que nous avons déjà décrite, et où avait eu lieu l'entretien de
+madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. Là, encore, il s'arrêta et
+écouta. Sûr de n'être pas épié, il écarta la touffe de yuccas
+gigantesques, dont les longues feuilles se refermèrent derrière lui.
+Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimulé dans une fente du
+plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumière de
+la lampe sur l'ouverture béante. On eût dit un puits dont la profondeur
+se perdait dans l'ombre... Un instant après, M. de Belen avait
+disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effaçait toute trace de
+son passage.
+
+
+
+
+V
+
+SOUS TERRE
+
+
+Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire était de
+forme circulaire et maçonné. Il était évident que jadis il avait servi
+de cage à un escalier régulier qui, depuis longues années sans doute,
+avait disparu. M. de Belen avait attaché la lanterne à son cou, de telle
+sorte que le rayon de lumière, partant de sa poitrine, éclairât en plein
+la muraille fruste.
+
+La descente n'était rien moins que facile. De place en place, des
+crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait
+par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord
+de creux ménagés de distance en distance. Il était aisé de comprendre
+qu'il avait déjà suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin
+périlleux, car ses mouvements, réguliers et en quelque sorte
+automatiques, ne décelaient aucune hésitation. A mesure qu'il
+descendait, il semblait que l'obscurité, fendue en quelque sorte par le
+rayon qui s'échappait de la lanterne, se refermât au-dessus de lui plus
+épaisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du
+puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour
+rétablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine
+de mètres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des
+mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arrêta, restant
+suspendu dans le vide. Sans hésiter, et comme s'il eût répété un
+exercice qui lui était familier, il se courba légèrement en arrière,
+puis il sauta. La hauteur d'où il se laissait tomber était d'à peine
+deux mètres: ses pieds frappèrent le sol avec un bruit mat. L'homme leva
+sa lanterne dont la lueur éclaira l'endroit où il se trouvait. C'était
+un vaste caveau circulaire, dont la voûte en ogive présentait des lignes
+garnies d'arêtes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait
+l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre.
+Les murailles, formées d'une pierre solide noircie par les ans,
+semblaient être les assises de la maison qu'il avait quittée tout à
+l'heure. M. de Belen, après un rapide examen, pour la forme sans
+doute--car il n'était pas supposable qu'un étranger se fût introduit
+dans cet étrange souterrain--se baissa et posa la lanterne sur le sol.
+Puis, se dirigeant vers un des points de la circonférence, il se courba
+de nouveau. On entendit le cliquetis de pièces de fer, et quand il
+revint dans le rayonnement de la lumière, il tenait à la main un levier
+et une pioche dont la pointe soigneusement aciérée présentait un
+tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point où il avait
+pris ces instruments et revint encore une fois portant une bêche et une
+large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon
+lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui échappa. Sur la
+terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds
+humains. Une sourde exclamation s'échappa de sa poitrine.
+
+--Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.
+
+Non! Cette découverte n'était que trop réelle. Les empreintes étaient
+petites; on eût dit qu'elles provenaient d'un pied de femme. De Belen
+passa sa main sur son front qu'inondait une sueur glacée. Il restait
+immobile, comme s'il se fût attendu à voir surgir de l'ombre quelque
+spectre effrayant.
+
+--Allons! pas d'enfantillage! dit-il encore.
+
+Mais, malgré lui, il frissonnait. Il examinait soigneusement ces traces,
+elles s'étendaient sur un périmètre étroit. Au point central, elles
+s'étaient plus profondément enfoncées dans le sol, comme si l'être
+mystérieux qui avait laissé cette trace indélébile de son passage se fût
+arc-bouté sur ses jambes pour s'élancer.... Nous l'avons dit,
+l'ouverture du puits se trouvait à plus de deux mètres de hauteur.
+Était-il possible que d'un bond un homme eût pu atteindre les premiers
+crampons de fer qui seuls pouvaient y donner accès? Problème que de
+Belen ne cherchait même pas à résoudre. En vérité, il avait peur. Tout à
+coup, il fit un geste de résolution. Sa main glissant dans sa poche
+s'assura de la présence du pistolet à deux coups dont il s'était muni
+par précaution. Cependant, un dernier point lui restait à vérifier. D'où
+était venu l'être qui avait pénétré dans le souterrain? par quelle issue
+s'était-il introduit? Cette question s'imposait à son esprit avec
+d'autant plus de force que les dispositions connues de lui seul
+semblaient la rendre insoluble. En effet, d'une part, la trace des pas
+ne se trouvait, on l'a remarqué, qu'au milieu même du cercle formé par
+la muraille! Il fallait donc que l'inconnu eût surgi de terre. Or, il
+existait bien une plaque de pierre dissimulée sous le tuf; mais cette
+plaque ne se trouvait découverte en aucun point, et de Belen avait assez
+soigneusement exploré la partie du sol correspondant aux fissures pour
+être certain que la trappe n'avait pas été dérangée. Il resta un instant
+plongé dans ses réflexions. Mais c'était une de ces natures énergiques
+qui se redressent sous le choc. Il saisit la pelle, et attaquant
+résolument le tuf, il ne tarda pas à mettre à nu la dalle dont nous
+avons parlé et dont l'étendue était d'environ un mètre carré. Puis à
+l'aide du levier, il souleva la lourde pierre, qui tourna sur elle-même
+et vint retomber lourdement sur le sol. Une dernière fois, de Belen
+promena autour de lui le rayon de sa lanterne, puis il jeta un à un par
+l'ouverture béante les instruments dont il s'était muni. Et enfin,
+s'aidant de ses bras vigoureux, il descendit à son tour. Il se trouvait
+alors dans un second caveau semblable au premier. Mais le sol de ce
+nouveau souterrain portait les traces d'un travail persistant.
+
+La terre était fouillée en tous sens, et laissait en plusieurs points de
+larges trous béants. Cette fois, la terre ne portait aucune empreinte.
+
+--Bien! murmura de Belen. L'imprudent qui, par quelque ruse que je
+découvrirai, a pénétré jusqu'ici n'a en somme rien trouvé.
+
+Puis il ajouta avec un sourire:
+
+--Il a eu grand tort de ne pas faire disparaître ces empreintes... il
+m'a trop bien prouvé qu'il était maladroit, et par conséquent peu à
+craindre. Mais quel peut être cet homme... dont le pied est si petit?...
+
+Il saisit la pioche.
+
+--En tout cas, le mieux est de se hâter. Je dois toucher au terme de mes
+recherches, et alors je défie le monde entier....
+
+Disant cela, de Belen, retroussant ses manches, avait mis à nu des
+biceps velus et sur lesquels les muscles ressortaient comme des cordes.
+Il se mit alors à creuser le sol, divisant d'abord la terre friable à
+coups de pioche, puis, à l'aide de la pelle, la rejetant contre la
+muraille. Un quart d'heure se passa ainsi. La pioche se relevait et
+retombait avec un bruit mat. Puis la pelle relevait la terre qui
+s'égrenait sur le monceau qui grandissait peu à peu. De Belen s'arrêta
+alors, et parut mesurer la profondeur du trou creusé.
+
+--Pas d'imprudence, murmura-t-il.
+
+Et, plus lentement, il continua son oeuvre, usant maintenant de
+précaution comme s'il eût craint que le choc du fer ne brisât l'objet
+qu'il cherchait à déterrer. Enfin, il poussa une exclamation. La pelle
+venait de rencontrer une résistance subite.
+
+L'homme se mit à genoux, et, de ses ongles, il écarta la terre. Puis il
+prit la lanterne et dirigea le rayon sur l'ouverture. Une pierre noire,
+sur laquelle on distinguait des traces brillantes, émergeait de la terre
+sombre. Il sembla que cette vue donnât au travailleur une nouvelle
+énergie. Ses mains infatigables s'efforçaient de dégager cette pierre.
+Enfin, s'arc-boutant sur ses genoux, il parvint à la détacher du sol. Il
+l'écarta d'un effort vigoureux, et dans le moule laissé à découvert il
+plongea son bras comme s'il eût supposé qu'au-dessous il dût rencontrer
+ce qu'il cherchait. Mais il laissa échapper un cri de colère.
+
+--Rien! rien! fit-il. Malédiction!
+
+Et saisissant de nouveau la pioche, il élargit l'ouverture; puis,
+frappant de toutes ses forces, il enfonçait le pic de fer dans la terre.
+Mais la pointe pénétrait sans obstacle. Maintenant de Belen creusait
+avec une sorte de rage fiévreuse. La terre jaillissait sous ses coups.
+Il ne se reposait plus, tous ses membres ruisselaient de sueur. Et rien
+n'apparaissait.... Alors, découragé, il se releva, et laissant échapper
+la pioche, qui tomba:
+
+--Je suis maudit! murmura-t-il.
+
+A ce moment, un râle sourd s'échappa de sa poitrine... Une main venait
+de se poser sur son épaule, tandis qu'une voix ironique prononçait ces
+mots:
+
+--Eh bien! monsieur le duc, il paraît que la chasse a été mauvaise!...
+
+De Belen fit un effort pour s'élancer... mais la main qui s'était
+appesantie sur lui était si lourde qu'il était pour ainsi dire cloué au
+sol.... De Belen était d'une force exceptionnelle, dont témoignaient,
+malgré ses allures aristocratiques, ses mains massives et ses membres
+trapus. Et pourtant, soudain, il se sentait dompté, vaincu. Ainsi cet
+être mystérieux, dont il avait constaté l'existence aux empreintes
+laissées sur le sol, cet être se trouvait là, près de lui, et du premier
+coup lui faisait sentir sa domination. Etait-ce réellement un ennemi?
+Non pas seulement un de ces aventuriers qui, guettant dans l'ombre,
+s'abattent sur la victime choisie pour en tirer un impôt immédiat, mais
+un de ces exploiteurs qui, avant tout, cherchent à rassurer la
+possession d'un secret, pour exercer ensuite le chantage à longue
+portée.... En vérité, on s'étonnera que ces réflexions aient pu germer
+dans le cerveau d'un homme ainsi surpris. Mais de Belen était le
+sang-froid fait homme. Son organisme avait payé sa dette à l'ébranlement
+nerveux que produit toute surprise: l'esprit restait net et ferme. Donc,
+il ne bougeait pas; mieux encore: il n'avait pas répondu aux paroles de
+défi qui lui avaient été jetées. Il attendait. Seulement sa main droite,
+par un mouvement insensible, descendait vers la poche où se trouvait son
+pistolet. L'autre continuait:
+
+--Eh bien! beau duc, tu ne réponds pas.... Je comprends bien qu'il soit
+désagréable d'être dérangé pendant qu'on se livre à de délicates
+opérations... mais ce n'est pas une raison pour avoir peur à ce point...
+Voyons! répondras-tu? Ah çà! est-ce que, par hasard, tu serais mort de
+frayeur?...
+
+--Je suis vivant, bien vivant! cria le duc. Et c'est toi qui es un homme
+mort.
+
+Il avait saisi l'arme chargée, et tournant son bras derrière son dos, il
+savait que la charge irait frapper son adversaire en plein corps. Il
+pressa sur la détente. Une détonation violente ébranla le souterrain.
+Belen secoua son épaule d'un élan vigoureux; mais, à sa grande surprise,
+la main--sorte de grappin de bronze--pesait toujours sur lui. Un second
+coup partit.
+
+--Ah! cette fois! cria de Belen...
+
+--Cette fois! répondit la voix de l'autre avec un éclat de rire, cette
+fois, tu es en mon pouvoir... et tu ne peux même plus conserver
+l'illusion de te débarrasser de moi.... Donc, je te rends la liberté...
+
+Et les doigts s'ouvrirent. Belen, libre, voulut s'élancer. Mais une
+ombre noire se dressait devant lui: il savait par expérience que tenter
+la lutte eût été folie. La lanterne éclairait sur le sol deux pieds
+élégants et fins qui, s'appuyant sur la pioche et la pelle,
+interdisaient toute pensée nouvelle de résistance. Belen se contint.
+
+--Qui es-tu? demanda-t-il.
+
+--Prends ta lanterne, et regarde!
+
+Le duc hésita à se baisser. Il crut à quelque coup traîtreusement porté.
+Et cependant la vigueur de son ennemi rendait tout stratagème inutile.
+Donc il obéit. Il dirigea sur le visage de l'inconnu le rayon de sa
+lanterne.
+
+--Je ne vous connais pas! s'écria-t-il.
+
+--Vraiment? En vérité, cela me fait plaisir.... Il n'y a pourtant pas si
+longtemps que nous nous sommes vus...
+
+--Je ne me souviens pas! commença Belen, qui, de très-bonne foi,
+cherchait dans sa mémoire.
+
+--Bah! interrompit l'autre. Nous aurons tout le temps de renouveler
+connaissance.... D'abord, mon cher duc, si vous m'en croyez, nous ferons
+deux choses: la première, c'est de perdre l'un vis-à-vis de l'autre
+cette attitude de provocation et de lutte qui ne nous convient
+nullement, comme je vous le prouverai tout à l'heure...
+
+--Et l'autre...
+
+--C'est de me permettre d'éclairer un peu mieux ce lieu ténébreux qui va
+se transformer pour quelques instants, si vous le voulez bien, en
+cabinet de conférence...
+
+--A votre aise, fit le duc.
+
+L'autre tira de sa poche une boîte d'allumettes et, un instant après,
+une petite lampe jetait sur la salle souterraine son clair rayonnement.
+
+--Voilà qui est fait, reprit-il. Maintenant, s'il vous plaît nous
+asseoir, nous allons entamer sans plus tarder la petite négociation qui
+m'amène....
+
+Celui qui parlait ainsi d'une voix sèche, martelant chaque mot
+distinctement, paraissait un vieillard. Des cheveux blancs taillés ras
+couvraient son crâne et descendaient sur son front bas. Le nez était
+osseux, les yeux se cerclaient de rides. Quant au vêtement, rien de
+spécial. La redingote était noire et serrée à la taille, le linge blanc,
+et, détail bizarre, le chapeau était tenu par une main finement gantée.
+Cependant le duc, redevenu maître de lui, prit le premier la parole.
+
+--Ainsi, monsieur, dit-il, vous allez m'expliquer pourquoi ce guet-apens
+que rien ne justifie....
+
+L'autre haussa légèrement les épaules.
+
+--Voilà de bien grands mots, fit-il. Guet-apens? Pourquoi pas meurtre,
+assassinat, torture?... Je voudrais bien savoir de quoi vous vous
+plaignez...
+
+--Mais... commença le duc, que ce ton railleur exaspérait.
+
+--Mais... mais... vous semblez furieux parce que j'ai pris la liberté de
+vous rendre visite sans avoir été invité?
+
+--Monsieur, fit Belen avec colère, je vous serai obligé de mettre un
+terme à vos railleries. Si vous êtes venu pour m'assassiner, tuez-moi,
+mais du moins ne m'insultez pas.
+
+--Quelle manie d'hyperboles! Voilà maintenant que je veux vous
+assassiner, et tout cela parce que je vous ai posé la main sur l'épaule.
+
+--Posé!
+
+--Bah! parce que cette main est un peu lourde.
+
+--Viendrez-vous au fait?
+
+--J'y arrive.... D'abord, cher duc, reprit l'étrange personnage, vous ne
+vous êtes pas encore demandé comment un excellent pistolet à deux coups,
+sortant des ateliers d'un armurier émérite et chargé par vos soins, n'a
+produit sur moi aucun effet.
+
+--Je ne crois pas à la sorcellerie, fit de Belen.
+
+--Voici que vous devenez raisonnable. Donc vous comprenez que les canons
+dudit pistolet ne contenaient plus les balles de plomb que vous y aviez
+complaisamment placées.
+
+--La chose est probable.
+
+--Elle est vraie.
+
+--Et qui a fait cela?
+
+--Vous vous en doutez bien un peu...
+
+--C'est vous?
+
+--Évidemment.
+
+--Cependant ce pistolet se trouvait dans mon cabinet.
+
+--Tendu d'étoffes orientales du goût le plus étrange et du meilleur
+effet.
+
+--Vous connaissez ce cabinet?
+
+--Aussi bien que ce souterrain.
+
+--Quand et par quelle voie vous y êtes-vous donc introduit?
+
+--Par la voie qui m'a amené ici.
+
+--Et que vous me ferez connaître, je l'espère.
+
+--Tout à l'heure. Pour l'instant, je vous supplie, monsieur le duc, de
+bannir de votre esprit toute terreur inutile.... Ne voyez en moi qu'un
+inconnu désireux d'avoir avec vous un entretien sérieux, très-sérieux,
+et qui, par crainte des importuns, a dû choisir le lieu et le moment où
+il était certain que cette entrevue ne serait pas troublée... je dois
+vous dire, cher monsieur, que je suis votre voisin...
+
+--En vérité?
+
+--Mon Dieu, oui. Tenez, voici ma carte: «Germandret, achat et vente de
+livres au comptant.» Monsieur le duc a dû remarquer mon humble boutique,
+au 22 de la rue de Seine, juste à côté de votre hôtel. Puis-je espérer
+que monsieur le duc ne m'oubliera pas, alors qu'il songera à monter sa
+bibliothèque?
+
+Le duc ne put à son tour réprimer un sourire: il était clair que le
+prétendu M. Germandret bavardait, comme on ferraille avant d'entamer la
+lutte décisive.
+
+--Oui, dit de Belen, c'est pour solliciter ma pratique que M. Germandret
+s'est introduit chez moi d'abord, qu'il a pris soin de rendre mes
+pistolets inoffensifs et qu'enfin il a pénétré dans ce souterrain.
+
+--Il est vrai que mon plus grand désir est d'entrer en relations avec
+monsieur le duc.
+
+De Belen se demandait s'il avait affaire à un fou.
+
+--Reste à savoir, reprit Germandret, si nos relations doivent se borner
+à des questions purement bibliographiques.
+
+--Ah! nous arrivons au but, se dit Belen.
+
+Puis il reprit tout haut:
+
+--Vos affaires ne se bornent-elles donc pas à la librairie?
+
+--Non! pas positivement.... Que voulez-vous? il faut vivre, et les temps
+sont difficiles.
+
+--Ah! vous avez d'autres branches... à votre arc?
+
+--Quelques-unes.
+
+--Et sans doute, vous ne ferez aucune difficulté à me les faire
+connaître, puisque vous êtes venu pour cela?
+
+--Je n'ai rien à vous cacher. Je m'occupe encore d'objets d'art,
+d'antiquités de toute sorte, et notamment....
+
+Il appuya sur les mots.
+
+--D'objets précieux provenant de l'extrême Orient.
+
+Le duc laissa échapper un mouvement.
+
+--J'ai dit l'extrême Orient, reprit Germandret d'un ton bonhomme. J'ai
+su m'assurer un certain nombre de clients qui me payent très-cher les
+curiosités des pays d'Annam, de Siam, du Cambodge.
+
+--Du Cambodge? fit de Belen, en s'efforçant d'affermir sa voix.
+
+--Oh! ne croyez pas qu'il s'agisse de ces calebasses, de ces bambous
+ridicules, de ces flèches, de ces armes que le premier voyageur venu
+peut acquérir en échange de quelques pièces de monnaie.
+
+--De quoi s'agit-il donc?
+
+--De ces monuments étranges d'un art aujourd'hui disparu, dont les
+vestiges ont été révélés au monde scientifique par quelques rares
+explorateurs, et qui constituent aux yeux des délicats une source
+féconde de recherches historiques et ethnologiques.
+
+Le duc ne répondit pas et se contenta d'incliner la tête.
+
+--Or, reprit Germandret sans paraître s'inquiéter de ce silence, le
+hasard, le pur hasard, croyez-le bien, m'a appris que monsieur le duc
+était passionné pour ces sortes d'étrangetés; j'ai voulu m'assurer par
+moi-même de la réalité de mes hypothèses; c'est pourquoi je me trouve
+ici.
+
+--Donc, reprit lentement le duc, vous supposez que je porte un grand
+intérêt aux recherches dont vous parlez?
+
+--Intérêt est le mot propre.
+
+--Et quelle preuve en avez-vous?
+
+--Votre présence dans ce souterrain.
+
+--Expliquez-vous.
+
+--Comment! je trouve dans une sorte de cave bizarre monsieur le duc de
+Belen, type de l'élégance parisienne, vêtu comme un ouvrier, maniant la
+pioche à tours de bras, et je pourrais encore douter?
+
+--Qui vous dit que je cherche... ces antiquités inutiles?
+
+Germandret prit la lanterne et l'approcha du bloc de pierre que M. de
+Belen avait mis à découvert:
+
+--Voilà qui me l'indique clairement. J'irai plus loin: je dirai que
+monsieur le duc est heureux dans ses explorations, et cela malgré
+l'exclamation de dépit qui lui échappait au moment où je l'ai
+interrompu.
+
+--Ah! vous croyez que j'ai réussi? fit de Belen qui considérait
+attentivement son interlocuteur.
+
+--Sans doute. Examinez ce bloc de pierre noire, constellé
+d'incrustations d'argent, et ne remarquez-vous pas qu'il appartient
+évidemment à la statue dont vous possédez déjà un fragment dans votre
+cabinet?
+
+De Belen s'était levé pour vérifier l'observation.
+
+--C'est vrai! s'écria-t-il. Je n'avais pas remarqué tout d'abord.
+
+--Voyez, fit Germandret en riant, voici qu'au premier mot votre passion
+se réveille.
+
+Le duc ne semblait pas l'entendre.
+
+--Oui, murmurait-il, c'est une partie du torse. Que signifie cela?
+
+--Ne pouvez-vous lire les inscriptions qui se trouvent sur cette pierre?
+
+--Non, elles sont tracées en une langue dont le secret n'a pas encore
+été retrouvé.
+
+Il avait prononcé ces mots avec un accent de sincérité qui parut frapper
+le prétendu Germandret.
+
+--C'est l'ancienne langue du Cambodge? demanda-t-il.
+
+--Oui.
+
+--En somme, monsieur le duc s'attendait à trouver ici autre chose que
+cette pierre mal sculptée?
+
+--Qu'en savez-vous? fit Belen avec impatience.
+
+Puis, s'approchant de l'antiquaire:
+
+--Mon cher monsieur, lui dit-il, vous avez voulu, ceci est clair,
+découvrir un secret, et pour arriver à votre but, vous avez employé des
+moyens qu'il me répugne de qualifier. Maintenant, vous savez. Oui, je
+cherche des antiquités que je sais avoir été enfouies autrefois dans le
+sol de Paris. Or, cette maison m'appartient, j'ai droit d'y pratiquer
+des fouilles, je le fais, et nul ne peut s'y opposer. Voilà ce que vous
+a révélé votre indiscrétion coupable, qui n'est autre qu'une violation
+de domicile. Je suppose que maintenant vous n'avez plus rien à faire ici
+et que vous allez enfin me débarrasser de votre présence.
+
+Germandret ne bougea pas; seulement son visage s'éclaira d'une
+expression de profonde ironie.
+
+--Monsieur le duc, reprit-il, vous êtes un enfant!
+
+--Ah! c'en est trop! et votre insolence...
+
+--Bon! Que prétendez-vous faire? Je vous ferai remarquer que nous sommes
+seuls et que je suis le plus fort.
+
+--Des menaces?
+
+--Non, un simple rappel à la froide raison. Je voulais, en effet,
+connaître votre secret, et je vais vous prouver que j'ai réussi.
+Monsieur le duc, vous ne cherchez pas dans les souterrains des morceaux
+de pierre couverts d'hiéroglyphes, qui sont pour vous lettre morte:
+vous cherchez, avec une ardeur et une énergie fiévreuses, un trésor qui
+vous a été révélé...
+
+De Belen s'était reculé et fixait sur son interlocuteur des yeux
+hagards.
+
+--Continuez, fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serrées.
+
+--...Qui vous a été révélé, dis-je, lors du crime que vous avez commis,
+de complicité avec le baron de Silvereal, dans les déserts de l'Inde
+orientale.
+
+--Misérable! cria le duc.
+
+D'un bond il ramassa la pioche qui gisait à terre, et, la levant par un
+mouvement formidable, il la lança sur le crâne de l'inconnu.
+
+Mais, d'un geste brusque qui semblait la détente d'un ressort mû par la
+vapeur, le bras de Germandret avait saisi le lourd instrument de fer,
+et, l'arrachant des mains du duc, l'avait lancé contre la muraille.
+Puis, comme obéissant à une fureur dont il n'était plus le maître, il
+l'avait pris à la gorge et renversé sur le sol. L'honnête de Belen
+râlait et se tordait en convulsions impuissantes.
+
+--Gredin! disait le paisible antiquaire d'une voix éclatante, je ne sais
+ce qui me retient de t'étrangler comme un chien!...
+
+Cependant, obéissant à une réflexion qui venait de traverser son
+cerveau, il le secoua furieusement comme fait une bête fauve de la proie
+qu'elle a saisie, et enfin le laissa retomber sur la terre, presque
+inanimé. Cette fois le duc était vaincu. Les doigts du vigoureux inconnu
+avaient laissé leurs empreintes violacées autour de son cou.
+
+--Grâce! murmura-t-il d'une voix dolente.
+
+--Eh! parbleu! si j'avais voulu te tuer, est-ce que tu n'aurais pas déjà
+rendu ta belle âme au diable?
+
+De Belen faisait de vains efforts pour se redresser. Germandret vint à
+lui, et, le saisissant par les bras, l'assit comme un enfant sur un tas
+de terre.
+
+--Là, maintenant nous allons être sage, pas vrai, papa, et plus de
+_blagues_ comme tout à l'heure, ou bien....
+
+Il eut un geste significatif.
+
+La voix calme et mesurée de l'antiquaire avait fait place à un accent
+rauque, brutal, presque sinistre. On peut remarquer aussi que le style
+choisi du bibliomane ne se retrouvait plus dans ces dernières phrases,
+émaillées d'argot. Quelques minutes se passèrent, et enfin une large
+aspiration venue de la poitrine du duc apprit à son interlocuteur que
+«le petit tour de vis» avait fini son effet. Germandret lui frappa
+familièrement sur le genou:
+
+--Peut-on causer, papa?
+
+--Mais qui êtes-vous donc? balbutia le duc.
+
+--Tu m'as déjà demandé cela tout à l'heure. Pour l'instant, je te dirai
+franchement que ça ne te regarde pas. Du reste, contente-toi de
+m'écouter, et, pour manifester tes impressions, tu me feras le plaisir
+de te borner à une pantomime extrêmement réservée. Cela dit, je
+commence.
+
+De Belen poussa un soupir résigné.
+
+--Donc, mon bon duc, vous avez dans votre passé un tas de
+peccadilles.... Vous vous appelez de Belen comme je m'appelle
+Germandret, et vous êtes duc comme je suis marchand d'Elzéviers,
+c'est-à-dire pas plus l'un que l'autre.... Ne protestez pas, ça ne
+servirait à rien. Maintenant, outre vos anciennes affaires, vous avez
+sur la conscience l'assassinat que votre ami Silvereal--un bien honnête
+homme aussi--avait l'indélicatesse de vous rappeler tout à l'heure.
+
+Il s'arrêta, comme pour attendre une protestation. Mi-strangulation
+physique, mi-prostration morale, le duc paraissait incapable de formuler
+la plus légère remarque.
+
+--Voici qui est bien entendu: M. le duc de Belen est lié par une
+complicité nette et sérieuse au sieur de Silvereal; l'un tient l'autre
+et l'autre tient l'un. M. de Belen, seul possesseur du secret
+indo-chinois, se croit maître de Silvereal, auquel il promet... combien?
+mettons un demi-million... le jour où, ayant réussi à retrouver le
+trésor en question, il sera devenu.... M'écoutez-vous, monsieur le duc?
+
+De Belen avait relevé la tête, non par défi, mais par curiosité. Il
+était profondément surpris d'entendre un inconnu lui rapportant
+textuellement le programme sur lequel s'exerçaient ses plus secrètes
+pensées. Il oubliait que cet inconnu lui avait dit tout à l'heure avoir
+entendu sa conversation avec Silvereal. Il est vrai que c'était quelques
+minutes après le tour de vis, et qu'à ce moment les idées de M. le duc
+n'étaient pas absolument nettes. Bref, il s'abstint de répondre à la
+question du bibliomane, qui continua, sans plus s'en préoccuper:
+
+--Quand il sera devenu l'heureux époux de mademoiselle Lucie de
+Favereye...
+
+--Quoi! vous savez cela aussi? articula enfin le duc.
+
+--Mais oui! et, par parenthèse, je me permettrai de vous dire que vous
+êtes un fameux niais...
+
+--Oh! fit le duc avec un geste de profond nâvrement.
+
+--J'ai dit niais, et je maintiens le mot.... Vous êtes le complice de M.
+de Silvereal.... Vous lui donnez cinquante mille francs... et, de plus,
+vous lui demandez de vous aider dans l'accomplissement d'une mission...
+qui lui soucie comme un couvert d'argent à un lézard....
+
+Cette fois, de Belen écoutait. La fixité de ses yeux ne laissait aucun
+doute à cet égard.
+
+--Cela m'étonne, ma vieille, reprit le bizarre personnage avec le ton
+plus que familier qui tranchait avec ses manières habituelles. Eh
+bien!... écoute-moi!... de ton histoire de trésor je me moque
+absolument... et je te laisse maître de ton affaire, maintenant que je
+la connais... mais, dans tes autres opérations, je puis te rendre
+service, à condition...
+
+--A condition?...
+
+--Eh! pardieu! crois-tu que je te donnerai mon concours gratis? Tu veux
+épouser la petite Favereye! que dis-je! tu en es amoureux... comme un
+imbécile... et pour obtenir sa main, tu donnerais ton âme... mieux que
+cela... cinq cent mille francs, ce qui vaut, au bas mot, cinq cent mille
+fois plus... je cote ton âme vingt sous... tu ne m'accuseras pas
+d'impolitesse... mais quant à compter sur le Silvereal, il faut que tu
+sois complétement fou...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Il faut te mettre les points sur les _i_, j'y consens. Oui ou non, le
+baron est-il amoureux de la dame de Torrès, autrement dit du Ténia?...
+
+--C'est exact...
+
+--Que faut-il pour qu'il arrive à donner à cette belle et _honneste_
+dame, comme dit Brantome (on sait ses classiques), la seule preuve
+d'amour qu'elle ambitionne?... Mais répondez donc, cher duc?...
+
+--Je ne sais!... je ne devine pas!...
+
+--Décidément, vos facultés sont gravement altérées... heureusement je
+suis là pour leur venir en aide. Le Ténia, madame de Torrès, veux-je
+dire, exige qu'on l'épouse.... Elle veut devenir baronne de Silvereal...
+histoire d'avoir un titre authentique.... Or, pour que le baron, qui est
+marié, puisse lui donner cette satisfaction, que faut-il?...
+
+--Qu'il soit veuf!
+
+--Allons donc! voilà que l'intellect vous revient. C'est heureux. Vous
+avez vu ce soir madame de Silvereal, c'est une créature superbe, bien en
+chair, d'une admirable santé, et qui ne paraît pas le moins du monde
+disposée à laisser la place libre à madame de Torrès...
+
+--Silvereal attendra.
+
+Germandret éclata de rire.
+
+--Parbleu! il attendra qu'une épidémie... le choléra... une phthisie
+galopante veuille bien envoyer la baronne _ad matres_... et, comme cela
+pourrait être long, il aura tout d'abord à coeur d'être agréable à son
+excellent ami M. le duc de Belen, et il se servira de sa légitime
+influence sur sa femme pour qu'à son tour elle contraigne mademoiselle
+Lucie à devenir l'épouse du duc de Belen... voilà bien ce qui a été
+convenu?
+
+--Absolument.
+
+--Vous êtes arrivé à la période de franchise. Nous finirons par nous
+entendre. Eh bien! mon cher monsieur de Belen, M. de Silvereal vous...
+comment dirai-je cela pour être poli?... vous trompe.
+
+--Impossible!
+
+--Ce mot, vous le savez, n'est pas français, surtout quand il s'agit de
+la canaillerie (pardon!) humaine. Or, je vais vous mettre immédiatement
+à votre aise. De cette canaillerie (pardon!) je connais trois beaux
+échantillons.
+
+--Qui sont?
+
+--Vous d'abord, puis M. de Silvereal.
+
+--Et le troisième?
+
+--Le troisième, c'est moi!
+
+De Belen commençait à le regarder avec intérêt. Un peu remis des alertes
+de tout à l'heure, il devinait _primo_ que celui qui parlait n'était pas
+un sot, _secundo_ qu'il y aurait probablement nécessité de s'entendre
+avec lui. Ces mots «le troisième, c'est moi!» lui arrachèrent même un
+sourire, un vrai sourire, non forcé, mais épanoui, presque gai. Il eut
+même un mot charmant:
+
+--Ne parlons plus de moi, n'est-ce pas?
+
+--C'est inutile, je le comprends, entre nous!
+
+--Mais le second?
+
+--Silvereal?
+
+--Justement.
+
+--Eh bien! maître Silvereal, sortant de votre cabinet, après vous avoir
+extorqué cinquante mille francs...
+
+--Oh! il ne les a pas encore touchés!
+
+--Bon! une petitesse, maintenant! Attendez: il faut que vous appréciiez
+vous-même en quoi il vous a _daubé_.
+
+--Je vous avoue que je commence à vous croire sur parole.
+
+--Alors, je dois me taire?
+
+--Non pas; mais je veux vous persuader que je ne vous en veux nullement
+de...
+
+--De la petite opération de tout à l'heure...
+
+--Et que je suis persuadé que nous deviendrons bons amis.
+
+Germandret ne le quittait pas des yeux. Il se méfiait. Et pourtant il
+avait tort. De Belen avait pris carrément son parti. Avoir cet homme
+contre soi lui paraissait trop dangereux; donc, l'avoir pour soi ou du
+moins avec soi était le _desideratum_. Quoi qu'il en soit, de Belen
+continua:
+
+--Donc, mon ami Silvereal...
+
+--Est un bandit, compléta Germandret.
+
+Seulement il eut l'indélicatesse d'ajouter:
+
+--Comme vous et moi.
+
+De Belen réprima une grimace et reprit:
+
+--Bandit, soit. Mais pourquoi?
+
+--Mon Dieu! pour ceci simplement. Ayant dans sa poche le mandat qu'il
+vous a extorqué, il s'est dit en sortant: Maintenant, mon petit duc,
+va-t'en voir s'ils viennent!
+
+--Hein?...
+
+--Moi, s'est-il dit en palpant le bienheureux papier, je vais me
+débarrasser de ma femme, épouser la Torrès, après quoi je me moque de
+Belen.... En somme, je le tiens mieux qu'il ne me tient... je suis un
+vrai Silvereal, moi, j'ai dans ma manche la magistrature, la cour,
+toutes les influences... tandis que ce bonhomme (c'est Silvereal qui
+parle, remarquez-le, je vous prie), tandis que ce bonhomme ne tient à
+rien.... S'il trouve les millions indo-chinois, je le ferai chanter d'un
+ou de deux millions, et tout sera dit.... S'il ne les trouve pas, eh
+bien, je me soucie de lui comme de ça!
+
+Et Germandret fit claquer son ongle contre ses dents.
+
+De Belen était livide de colère.
+
+--Ainsi, vous l'avez entendu?
+
+--Moi! pas du tout! Vous supposez donc que le Silvereal conte ses
+affaires aux étoiles?
+
+--Mais alors...
+
+--Alors je sais qu'il a dit tout cela, parce que, pendant qu'il vous
+promettait de décider sa femme à votre mariage avec Lucie, il ne pensait
+qu'à une seule chose...
+
+--A quoi donc?
+
+--Au poison que lui vendra demain certain personnage...
+
+--Que vous connaissez?
+
+--Un peu!
+
+--Mais cet homme est un misérable assassin!
+
+De Belen s'indignant touchait au sublime.
+
+--Oh! il est digne de nous! fit Germandret avec une insouciance qui
+calma un peu les effervescences du vertueux duc. Vous voyez d'ici le
+plan. On vous a soutiré cinquante mille francs, et vous épouserez Lucie,
+si vous pouvez!
+
+--Oh! l'infâme voleur!
+
+--L'homme habile, tout au plus!
+
+--Je me vengerai de lui.
+
+--Comment? et puis, en somme, à quoi bon?
+
+De Belen se leva brusquement.
+
+--Voyons, fit-il, jouons cartes sur table...
+
+--Enfin!
+
+--Vous voulez que je me livre à vous... je ne sais d'où vous vient votre
+puissance... mais elle est réelle, et je m'incline.... Je le répète,
+jouons franc jeu. Si vous êtes venu, c'est parce que vous avez un pacte
+à m'offrir...
+
+--Parfaitement raisonné!
+
+--Posez vos conditions... je crois pouvoir vous affirmer qu'elles sont
+acceptées d'avance...
+
+--Eh! vous allez vite en besogne! J'aime assez cela, d'ailleurs... donc,
+écoutez-moi. Voici, de votre côté, ce que vous voulez: découvrir le
+secret des trésors indiens...
+
+--Le connaissez-vous?
+
+--Non; vous voyez que je suis franc... mais en fait d'énigmes, j'en ai
+déchiffré de plus difficiles.... Second point, vous voulez épouser
+Lucie, fille de Marie de Mauvillers, devenue femme de M. de Favereye...
+
+--Oui, je le veux...
+
+--Et il ne vous répugnerait pas de commencer par le second point?
+
+--Je suis assez riche, dès à présent, pour prétendre à cette alliance.
+
+--Bien! Moi, je vous offre de vous faire obtenir la main de Lucie...
+
+--Vous! mais vous êtes fou!...
+
+--Non... je m'y engage, et je vous jure que ce n'est pas à la légère...
+
+--Mais de quelle influence disposez-vous donc?
+
+--D'une influence telle que, lorsque vous la connaîtrez, vous en serez
+épouvanté vous-même.... Mais chaque chose en son temps.... Je vous dis
+que vous épouserez Lucie de Favereye.
+
+--Mais en échange de cette promesse... à laquelle je ne puis ajouter
+foi... que me demandez-vous?
+
+--Deux choses... l'une immédiate, l'autre postérieure à votre mariage...
+
+--Voyons la condition immédiate...
+
+--Je vous dirai d'abord la seconde... c'est de m'initier à tous les
+détails de l'affaire relative au trésor...
+
+--Après mon mariage, si ce mariage a eu lieu par vos soins?
+
+--Bien entendu...
+
+--Eh bien, je vous promets de vous prendre pour associé... mais
+Silvereal...
+
+--Ne vous inquiétez pas de lui... je m'en charge...
+
+--Venons alors à la première condition...
+
+--Vous allez être étonné de sa simplicité... il s'agit tout simplement
+d'accueillir chez vous un jeune homme que je vous présenterai
+moi-même...
+
+--Hein? un complice, un espion?...
+
+--L'être le plus niais et le plus malléable qui se puisse trouver...
+
+--Mais... dans quel but?
+
+--Pour lui faire une position.... C'est un jeune homme auquel je
+m'intéresse. Il est pauvre, il mérite toute sympathie.... Vous le
+prendrez comme secrétaire, par exemple, et vous le produirez dans le
+monde....
+
+De Belen secoua la tête:
+
+--Sous sa simplicité apparente, cette exigence doit cacher quelque
+piége...
+
+--Voyons, duc. Nous parlons à coeur ouvert. Croirez-vous à une
+affirmation bien nette de ma part?... Les loups ne se mangent pas entre
+eux...
+
+--Dicton démenti par l'expérience.
+
+--Et cependant très-vrai dans le cas actuel.... J'ai besoin que ce jeune
+homme soit lancé dans le monde. J'ai un but... cela va sans dire....
+Mais je vous jure, là, foi de bandit! que mes projets ne vous touchent
+en rien.... J'irai plus loin: de votre acceptation dépend le succès de
+votre mariage.
+
+--Alors, j'accepte.
+
+--Sans défiance?
+
+--A quoi la défiance me servirait-elle?
+
+--Allons! je vous avais bien jugé!
+
+--Mais avant tout, dit le duc, j'exige que vous me disiez votre
+véritable nom...
+
+--C'est votre droit.
+
+D'un geste rapide, le prétendu Germandret arracha sa perruque et sa
+barbe grise.
+
+--Mancal! s'écria de Belen.
+
+--Lui-même, que vous avez toujours fort mal accueilli, et qui cependant
+était de vos amis...
+
+--C'était vous! Vous vous grimez avec un art admirable.
+
+--Oui, j'ai certains talents fort utiles dans la profession que
+j'exerce.
+
+--Eh bien, monsieur Mancal, voilà qui est entendu... alliance absolue...
+
+--Et complète. Je vous donne Lucie de Favereye.
+
+--Et nous chercherons ensemble les trésors de l'Eni...
+
+--Hein?
+
+--Bon! voilà que je vous dis une partie du secret...
+
+--Bah! un peu plus tôt, un peu plus tard...
+
+--Je préfère un peu plus tard...
+
+--A votre aise. Mais mon jeune homme...
+
+--Je l'attends... me l'amènerez-vous vous-même?...
+
+--Point.... Il ne me connaît pas...
+
+--Vous êtes tout mystère.... Comment le reconnaîtrai-je?...
+
+--Ne vous inquiétez pas de ces détails... il saura se présenter de telle
+sorte que vous ne conserviez aucun doute sur son identité... Maintenant,
+monsieur le duc, je crois qu'il est temps de nous séparer... rentrez
+dans votre monde, moi, je retourne au cabinet de Me Mancal...
+
+--Si nous nous serrions la main? dit le duc.
+
+--Au fait, pourquoi pas?...
+
+Les deux hommes échangèrent une vigoureuse étreinte.
+
+--A propos, dit le duc, comment vous êtes-vous introduit ici?...
+
+--Un peu plus tard, vous saurez cela....
+
+Et avant que le duc eût répété sa question, Mancal--c'est-à-dire
+Biscarre--avait disparu par l'orifice supérieur.... Quand le duc revint
+dans le puits, il examina soigneusement les parois, mais il ne put rien
+découvrir:
+
+--Bah! fit-il, qui ne risque rien!...
+
+
+
+
+VI
+
+CE QUE C'ÉTAIT QUE LE CASTIGNEAU
+
+
+Nous avons laissé Martial au moment où, miraculeusement sauvé d'une mort
+certaine par deux inconnus, il avait été transporté dans une voiture
+mystérieuse qui, entraînée par des chevaux rapides, avait disparu dans
+la direction des Champs-Élysées. Les roues, fendant l'épais tapis de
+neige qui couvrait le sol, n'éveillaient aucun écho. Et c'était un
+spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drapée
+de deuil, qui fuyait à travers la nuit. Elle avait atteint la place de
+la Concorde, qui étendait jusqu'à la Seine sa nappe blanche, d'où
+émergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaunâtre. Puis, les
+chevaux s'étaient engagés sur le Cours-la-Reine, qui, à cette époque,
+était loin de présenter, même pendant la journée, l'animation qui s'y
+voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai désert, était bordé de
+propriétés, jadis habitées par l'aristocratie et la haute finance, mais
+déjà presque délaissées, le luxe commençant alors à tendre vers le
+faubourg Saint-Honoré et abandonnant les Champs-Élysées au menu peuple.
+L'allée des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribué
+à éloigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derrière le
+carré Marigny, abandonné aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'à
+l'époque des fêtes nationales, c'était une sorte de dédale où les
+jardins s'enchevêtraient, où les pavillons se dissimulaient derrière les
+branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes
+jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avinés. Le
+Paris de nos pères immédiats possédait encore une physionomie bizarre et
+que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont
+jamais connu que les grandes voies à lignes droites et monotones. Or,
+c'était vers l'allée des Veuves que se dirigeait la voiture dans
+laquelle se trouvaient Martial inanimé et la femme dont la voix avait
+tout à l'heure prononcé quelques mots. Silencieuse, elle avait placé son
+bras sous la tête du jeune homme et elle le soutenait doucement.
+
+Enveloppée dans une mante de satin noir, qui la cachait tout entière,
+cette femme, le front penché, semblait en proie à une profonde émotion.
+Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial,
+qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait versée murmurait maintenant:
+
+--Ainsi, voici encore une créature humaine devant laquelle la vie
+s'était peut-être ouverte radieuse et belle... et qui, de degrés en
+degrés, est descendue jusqu'au désespoir douloureux et sinistre.... Sur
+ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'échapper de cette
+prison qui se nomme la vie, pour se réfugier dans cette liberté qui
+s'appelle la mort!...
+
+Et elle ajouta encore:
+
+--Pauvre Martial! vingt ans!...
+
+Puis, comme si une pensée plus douloureuse encore se fût tout à coup
+imposée à elle:
+
+--Et lui! lui! fit-elle d'une voix brisée. N'a-t-il pas vingt ans? et ne
+se débat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs où la haine
+et le crime l'ont poussé!
+
+La voiture s'arrêta. C'était devant une petite porte, à peine visible,
+percée dans un mur élevé au-dessus duquel des arbres dépouillés de
+feuilles étendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de
+neige. Une ombre se dressa à la portière et l'ouvrit. Puis un cri de
+surprise retentit:
+
+--Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est
+qu'évanoui. Donne-lui les soins que réclame son état. Que M. de Bernaye
+soit immédiatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le
+sais... pas un mot... que ce malheureux ignore où il se trouve et qui
+l'a sauvé?
+
+--Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui était de taille moyenne,
+trapu, carré des épaules et dont les cheveux blancs indiquaient l'âge
+avancé. Mais vous-même, que voulez-vous faire maintenant?
+
+--Je retourne à l'hôtel. Demain, à la première heure, je reviendrai...
+que les Morts m'attendent.
+
+L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son
+apparence sénile, il saisit Martial et l'enleva comme il eût fait d'un
+enfant. La porte se referma derrière lui, tandis que les chevaux
+légèrement touchés du fouet, entraînaient l'inconnue. Celui qui portait
+Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers
+une maison cachée derrière un rideau d'ormes et de chênes, dernier
+vestige des anciens bois qui, jadis, s'étaient étendus jusqu'à la Seine.
+
+Un mot sur la maison mystérieuse où nous pénétrons. Pendant longues
+années, cette propriété, qui avait appartenu, disait-on, à une noble
+famille du midi de la France éteinte depuis longtemps, était restée
+abandonnée. Des procès s'étaient engagés au sujet de ces terrains et de
+tous les domaines de cette famille, et avaient duré aussi longtemps que
+les avocats et gens de loi avaient trouvé aliment à leur... activité.
+Mais un jour était venu où subitement les procédures s'étaient arrêtées.
+Des dédommagements qu'on évaluait à haut chiffre avaient été accordés
+aux parties belligérantes, et finalement cet héritage mystérieux avait
+été recueilli... par qui? Voilà ce que les curieux eussent bien voulu
+savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements précis
+avaient dû se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six
+années, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peu
+_pataudes_, était arrivé par une chaise de poste qui s'était arrêtée
+devant la grille rouillée se trouvant juste à l'angle de l'allée des
+Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers
+et autres, s'étaient plantés sur le pas de leur porte, comme bien on
+pense. Or, le vieillard en question était descendu, et comme il avait
+fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laissé
+échapper un de ces jurons _sui generis_ auxquels l'oreille des
+connaisseurs devine une origine certaine.
+
+Le vieillard était du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci était
+acquis. Second point. L'homme était marié, et sa femme l'accompagnait.
+Même âge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier, à n'en pas
+douter, ayant passé vingt-cinq ans, et qui témoignait aux deux
+vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise
+de poste était partie. La grille s'était refermée. Il restait en
+conséquence beaucoup de détails à surprendre. Et cependant, en dépit de
+toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la récolte resta
+maigre. Le vieillard s'appelait--ou du moins se faisait appeler--le
+Castigneau. Est-ce que c'était là un nom de chrétien? On avait beau
+chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attablé dans un des
+bouges de l'entrée de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot
+de Castigneau, se laissa aller à dire:
+
+--Je connais ça, moi!
+
+Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme
+était fâché d'avoir _lâché_ sa phrase, et il fallut grandement
+l'amadouer pour qu'il consentît à compléter sa première énonciation.
+Bref, le Castigneau, ce n'était pas le nom d'un homme, mais bien d'un
+quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'oeil et comprit l'embarras
+et l'hésitation de son client. Puis une idée surgit dans son cerveau
+fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit à voix basse:
+
+--Tu connais bien Toulon?
+
+--Oui... après? Fichez-moi la paix!
+
+Le ton de la réponse manquait d'aménité.
+
+--Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou, _en ami_, est-ce qu'on
+fait des cachotteries entre soi?... Tu as été... là-bas?
+
+C'était poser carrément la question. La réponse fut cette fois un peu
+plus catégorique:
+
+--Quand cela serait?...
+
+--Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux
+me rendre un service....
+
+Or, le cabaretier--qui s'appelait Malgâcheux et que nous aurons
+l'honneur de revoir dans la cours de ce récit--avait, lui aussi,
+quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'était pas pour quelques
+années de bagne qu'il eût fait la petite bouche. Il s'entendit donc
+rapidement avec son compère, et un plan fut ébauché pour arriver à
+savoir si d'aventure le Castigneau n'était pas tout simplement un vieux
+_cheval de retour_. Cette constatation n'était pas d'ailleurs aussi
+aisée qu'elle le semblait au premier coup d'oeil. Le Castigneau sortait
+peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme,
+paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le père était
+propriétaire d'un _immeuble_ sérieux. La femme du Castigneau allait
+faire le marché, et à l'estimation des commères, elle dépensait à peine
+quelques francs pour la nourriture de la maison. Malgâcheux et
+Bridoine--c'était le nom du forçat--s'imaginèrent que le plus simple
+était de s'introduire dans la maison pendant la journée, en choisissant
+l'heure où le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant à avouer un
+passé peu flatteur, il s'exécuterait plus facilement sans témoins. Il ne
+s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, grâce à l'aide de
+l'honorable Malgâcheux, s'affubla d'une houppelande de propriétaire, se
+coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi
+respectable, s'arma d'une canne à double fin, soutien et défense, et
+finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons,
+il s'en vint de son air le plus paterne sonner à la grille de la maison.
+On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une
+troisième fois. Pour être ex-forçat on n'en est pas moins homme. Voilà
+que maître Bridoine commença à s'exaspérer, et, revenant à son
+excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien
+d'édifiant et qui sentait de plusieurs lieues sa _grande fatigue_. Il
+sembla que cette exclamation fût un: Sésame, ouvre toi! Car soudain la
+porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont
+il désirait si vivement faire la connaissance. La scène fut courte.
+
+--Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.
+
+--C'est bien à M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?
+
+--A lui-même. Après?
+
+--Peut-on causer un instant?
+
+--Non.
+
+Cette singulière réponse déconcerta quelque peu le Bridoine, qui leva
+les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arrière,
+l'oeil à la fois défiant et railleur, n'avait pas un air des plus
+engageants. Mais en somme, c'était un vieillard, sans doute peu
+redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en dépit de tout,
+la conversation réclamée, quand le Castigneau fit un pas vers lui.
+
+--Tu vas t'en aller, dit-il froidement.
+
+--Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...
+
+--Poliment! alors ôte ton chapeau....
+
+Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de
+Bridoine. Celui-ci poussa un cri de colère.
+
+--Ne remue donc pas comme ça, reprit l'autre, tu déranges ta perruque.
+
+Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main à son front; mais
+plus vif encore, le Castigneau lui avait arraché ses cheveux postiches,
+mettant à nu le crâne pointu du forçat. En même temps, faisant
+demi-tour, le Castigneau, dont on n'eût pas soupçonné la force et
+l'agilité, se plaça entre la porte et le visiteur. Bridoine commençait à
+perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.
+
+--Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.
+
+--Ça ne te regarde pas!
+
+--Vrai!... alors, je cogne....
+
+Le poing du Castigneau, qui était d'une remarquable solidité, s'abattit,
+à l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en trébuchant.
+
+--Veux-tu répondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.
+
+--Je vais te découdre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout à coup
+armée d'un couteau.
+
+Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de paraître s'émouvoir du
+danger, il marcha droit à Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras
+ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il sût trop comment, Bridoine se
+trouva--désagréable surprise--le nez sur le sable, qu'il rougissait de
+son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses épaules, le serrait d'une
+main à la nuque.
+
+--Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et
+que viens-tu faire ici?
+
+Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimité
+propre à sa nature, se décida à se soumettre:
+
+--Je suis Bridoine.
+
+--D'où viens-tu?
+
+--_De Toulon_.
+
+--Bien! Qui t'a envoyé ici?
+
+--Malgâcheux!
+
+--Qu'est-ce que Malgâcheux?
+
+--Le cabaretier d'ici près: _Aux Bons Amis_!
+
+--Et pourquoi es-tu venu?
+
+--Pour savoir qui vous êtes.
+
+--Le sais-tu?
+
+--Parbleu! non.
+
+--Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....
+
+Tout en parlant, le Castigneau continuait à tenir serré le cou de
+Bridoine, qui se sentait congestionner.
+
+--Tu diras à Malgâcheux--puisque Malgâcheux il y a--que le Castigneau
+est un bonhomme qui ne doit de comptes à personne et qui n'aime pas
+qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la première fois qu'il s'occupera
+de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma
+parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la façon que tu vas
+voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu,
+comme ça....
+
+Ajoutons que le Castigneau exécutait en même temps, avec la plus grande
+aisance, les opérations qu'il décrivait.
+
+--Je t'ai soulevé de terre comme un lapin... puis je t'ai emporté vers
+la porte par laquelle tu étais entré, et... une, deux, trois... je t'ai
+flanqué dans la rue.... Sur ce, bonsoir!
+
+Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il eût été
+un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez
+Malgâcheux eut le caractère d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son
+nez, ses épaules, ses genoux et le reste demandaient des soins
+multiples. Quand le Malgâcheux l'interrogea, Bridoine raconta
+l'histoire, et, en vérité, il mit dans son récit une franchise qui lui
+faisait honneur. Le Malgâcheux resta pensif.
+
+--Faudra voir pourtant, dit-il.
+
+--En ce cas, tu verras toi-même...
+
+--Bah! pour une malheureuse râclée...
+
+--J'aurais bien voulu vous y voir!
+
+--Alors tu _canes_?
+
+--Absolument.
+
+Malgâcheux haussa les épaules en signe de souverain mépris, et se
+promit, _in petto_, de satisfaire sa curiosité par des moyens moins
+dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du
+coeur--à supposer qu'il possédât cet organe essentiel--une rancune
+féroce contre le Castigneau, et, bien qu'il se hâtât de quitter le
+cabaret des _Bons Amis_, il se promettait bien de revenir rôder autour
+de la maison où il avait été reçu de si touchante façon. Mais il se
+garda d'en rien témoigner à son excellent camarade Malgâcheux, qui
+réfléchissait de son côté et se disait qu'en somme, le mieux était de
+vivre en paix avec un voisin dont la poigne était si rude et le biceps
+si solide. Bref, soit que Bridoine eût ajourné ses projets, soit que
+Malgâcheux fût réellement venu à résipiscence, le Castigneau ne fut plus
+inquiété et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours
+soigneusement fermée. Et si certaine petite porte, donnant sur le carré
+Marigny, n'avait pas attiré l'attention, c'était uniquement parce que,
+de jour, il n'était jamais arrivé qu'on la vit même s'entre-bâiller.
+Donc, sachant maintenant quelle était la réputation quasi fantastique de
+la maison dans le quartier, revenons dans le jardin où le
+Castigneau--car c'était sans doute lui, à en juger par la vigueur dont
+il faisait preuve--emportait sur ses épaules le corps inanimé de
+Martial. Au moment où il approchait de la maison, de la porte ouverte
+sortit une femme, la tête et les épaules enveloppées d'un châle et qui
+tenait une chandelle dont elle abritait la lumière derrière sa main
+étendue.
+
+--Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?
+
+--Femme, réveille le gars. Prépare la chambre du premier, nous avons un
+malade.
+
+--Bon Dieu! le pauvre jeune homme!
+
+--Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y paraîtra
+plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la tête basse.... Maintenant,
+le gars!...
+
+--Me voici, père, dit une voix jeune et mâle.
+
+--Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le
+numéro 5...
+
+--Bien! c'est compris.
+
+--Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y
+avoir des curieux...
+
+--En tout cas, ils n'ont qu'à courir après moi.
+
+--Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu
+diras à son domestique de la lui porter immédiatement.
+
+Pierrot serra soigneusement le billet bordé de noir que lui avait donné
+son père; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fixés au mur, il
+disparut.
+
+Cependant Martial avait été porté dans la chambre. Micheline
+s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible.
+L'immersion avait été si rapide et si courte qu'il ne s'était pas
+déclaré de symptômes d'asphyxie. C'était un évanouissement causé sans
+doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retroussé et mis à nu
+ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade à une de ces
+frictions qui réveilleraient un mort. Micheline présentait à son mari
+les linges chauds destinés à rétablir la circulation. Au bout d'un quart
+d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux
+et regarda autour de lui.
+
+--Où suis-je? murmura-t-il.
+
+--Chez des amis, dit le Castigneau.
+
+--Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.
+
+--Faut pas dire de ces choses-là. Il y a de bons et braves coeurs
+partout... et souvent au moment où on s'y attend le moins....
+
+Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il
+passa ses deux mains sur son front.
+
+--Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...
+
+--Et vous n'êtes pas mort? Bah! ça arrive à tout le monde!
+
+--Ainsi, c'est vous qui m'avez sauvé?
+
+--Moi? pas du tout...
+
+--Cependant... je suis bien sûr...
+
+--D'avoir tâté de l'eau froide. Ça, c'est vrai.
+
+--Qui m'a arraché à la mort?
+
+--Quelque terre-neuve qui passait par là. Il y a tant de chiens errants!
+fit le Castigneau avec un gros rire.
+
+Martial le regarda. Il vit une face maigre, deux yeux creux, une
+chevelure et une barbe hérissées. Au premier coup d'oeil, son hôte
+improvisé ne présentait pas une physionomie bien rassurante. Et
+cependant, dans ces yeux enfoncés, sur ce visage émacié, il y avait
+comme un rayonnement de bonté probe qui frappait instantanément. Martial
+devina qu'il n'avait point affaire à un ennemi.
+
+--Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est passé.
+
+--Mon cher monsieur, répondit le Castigneau avec une certaine dignité,
+quand on est soldat, on doit obéir à sa consigne.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit:
+«Voilà un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et
+rendez-nous-le en bon état.» Je vous soigne, et je ne sors pas de là. Je
+ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.
+
+--Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et
+empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.
+
+Martial sourit tristement:
+
+--Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauvé... on a cru me
+rendre service.... Donc je vous dois, soit à vous, soit à ces chefs dont
+vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.
+
+--Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne
+vous a rien demandé, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous
+pouvez...
+
+--Soyez sûr que dès que mes forces me le permettront, je vous épargnerai
+l'embarras de ma présence.
+
+--L'embarras!... Enfin, ça ne me regarde pas. Vous partirez si vous
+voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord,
+vous bavardez trop... Tenez, voilà vos yeux qui se ferment. Donnez une
+vigoureuse taloche à votre traversin... et bonsoir!
+
+En effet, Martial, épuisé, s'endormait malgré lui. Le Castigneau et sa
+femme restèrent pendant quelque temps auprès de son lit.
+
+--Hé! mon vieux Lamalou, dit la femme à voix basse. Il y a encore là
+quelque bonne action sous roche.
+
+--Ah! si tu savais! répondit sur le même ton le vieux Pierre (car, sous
+le nom de Castigneau, c'était l'ancien geôlier de la Grosse-Tour), quand
+elle m'a dit: «Prenez ce jeune homme dans vos bras!» j'ai reçu un coup
+en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le
+petit...
+
+--Et tu es sûr que ce n'est pas lui?
+
+--Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le
+retrouverons-nous pas un jour, comme celui-là, désespéré et allant
+jusqu'au suicide?...
+
+--Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu idée que madame la
+marquise retrouvera le fils de Jacques.
+
+--Dieu le veuille!
+
+A ce moment, un sifflement doux, continu, perça le silence de la nuit.
+
+--Ça doit être le numéro cinq, fit Lamalou.
+
+Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa
+lui-même, de l'intérieur, trois coups espacés, puis suivis de deux plus
+pressés. On répondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte
+s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Un noyé, fit Lamalou sur le même ton.
+
+--Conduisez-moi près de lui.
+
+Armand pénétra doucement dans la chambre où dormait Martial. Puis,
+prenant la lumière des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune
+homme. Tout à coup il se redressa avec un frémissement.
+
+--Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.
+
+--Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amené ici dans sa
+voiture.
+
+--Son nom?
+
+--Je l'ignore.
+
+Armand se courba vers lui.
+
+--Quelle singulière ressemblance! fit-il encore.
+
+Puis se tournant vers Lamalou:
+
+--Il faut le laisser dormir, puis au réveil lui donner un repas léger.
+
+--Monsieur est-il prévenu qu'il y a rendez-vous au point du jour?
+
+--Je resterai ici.
+
+Armand jeta un dernier regard sur Martial.
+
+--Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques
+heures il faudra que ce mystère s'éclaircisse.
+
+Et après avoir donné à Lamalou et à sa femme ses dernières instructions,
+il passa dans une pièce voisine, où il se jeta sur un lit de repos.
+
+
+
+
+VII
+
+LA SALLE FUNÈBRE
+
+
+Le soleil venait de se lever. La température s'était adoucie, et au vent
+âpre qui pendant toute la nuit avait soufflé sur la ville, enveloppée
+dans son linceul de neige, avait succédé, avec l'accalmie, un brouillard
+humide qui, descendant en pluie fine et continue, détrempait peu à peu
+le sol durci. Les Champs-Élysées et le quai étaient encore complétement
+déserts. Tout à coup, du côté de la place, une voiture lancée au grand
+trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'était un
+cabriolet de maître, conduit par un homme soigneusement enveloppé de
+fourrures, qui, s'arrêtant brusquement à mi-chemin de l'allée des
+Veuves, descendit, jeta les rênes à un garçon et s'engagea dans le
+dédale de ruelles dont nous avons parlé. Il arriva devant la maison
+occupée par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arrêta devant la petite
+porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait déjà
+retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le
+signal des coups frappés sur la porte fut échangé, et enfin il pénétra à
+l'intérieur. Au moment où il disparaissait, une ombre jusque-là
+dissimulée dans un angle de la muraille se dressa lentement.
+
+--Hé! hé! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par
+hasard tu aurais trouvé la pie au nid?
+
+Puis il ajouta en ricanant:
+
+--Voilà qui fera jubiler les Loups!
+
+Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des précautions
+infinies de la porte mystérieuse.
+
+--C'est bien ça, fit-il. C'est la maison du vieux dur à cuire! Voilà ce
+que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.
+
+Tandis qu'il prononçait entre ses dents cette formule proverbiale
+défigurée à son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grinçant
+dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arrêter,
+à peu près au même point que la première. Bridoine, qui était vêtu d'une
+mauvaise blouse déteinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette.
+Il se glissa à terre, où il s'étendit tout de son long sur le ventre,
+bien collé contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se
+perdait dans l'ombre projetée. Le nouveau venu exécuta exactement les
+mêmes formalités que celui qui l'avait précédé. La porte s'ouvrit et il
+disparut.
+
+--Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour
+s'éloigner de la porte.
+
+A quelque distance il se redressa sur ses pieds.
+
+--Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus
+long?
+
+Il médita quelques instants sur cette question. Il avait relevé
+l'ignoble casquette qui couvrait son crâne pointu, et, tandis qu'une de
+ses mains grattait ledit crâne, l'autre caressait une barbe qui
+rappelait par ses enchevêtrements les lianes les plus impénétrables des
+forêts sauvages. La solution de ce problème menaçait de prendre autant
+de temps qu'une enquête confiée à une commission parlementaire,
+lorsque.... Troisième voiture. Troisième inconnu.... Ou plutôt, non.
+Cette fois, les personnages étaient au nombre de deux. Le coup de
+sifflet fut double. Ils entrèrent.
+
+--Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux,
+cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible
+ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et
+je courrais grande chance d'y être accueilli encore plus mal que la
+première fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voilà
+peut-être un bel os à ronger... et, ma foi! dès qu'ils m'auront reçu,
+là, définitivement, eh bien! je les lancerai là-dessus!...
+
+Ayant pris cette résolution à la fois intelligente et prudente, Bridoine
+assujettit sa casquette d'un mouvement héroïque et reprit le chemin de
+la capitale. Laissons-le à ses projets et, ne courant pas nous-mêmes les
+dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de
+Lamalou, dit le Castigneau.
+
+Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque
+habitation princière, présentait à l'extérieur un aspect presque
+monumental. Elle se composait d'un rez-de-chaussée élevé d'un étage et
+de mansardes à fenêtres ogivales. C'était un singulier mélange de
+styles, et il semblait que chaque génération eût tenu à mettre son sceau
+sur le vieux bâtiment. Le rez-de-chaussée, à fenêtres étroites,
+s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait accès à un
+vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien geôlier
+comme Lamalou, cette maison présentait un caractère de luxe à la fois
+sévère et confortable qui eût excité la surprise. Dans le vestibule dont
+nous parlons, des portes de chêne à panneaux sculptés s'ouvraient sur
+des salons, meublés avec un goût sévère, et dont les murailles
+disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix,
+appartenant aux écoles française et italienne, représentaient des sites
+empruntés aux pays méridionaux. Mais il était un de ces salons surtout
+dont la décoration bizarre, presque fantastique, eût plongé l'esprit des
+profanes dans une stupéfaction profonde. Nous l'avons dit, le jour
+commençait à poindre, et malgré le brouillard, les premiers rayons de
+lumière blanche pénétraient à travers les fenêtres. Mais dans cette
+haute pièce, par quelle issue le soleil se fût-il glissé? Toutes les
+murailles étaient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une
+étoffe mate et sans reflets, sur lesquels se détachaient seules de
+massives moulures d'argent. Pas une solution de continuité. Du plafond,
+composé de poutres qui semblaient taillées dans l'ébène, descendaient
+des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui
+venait mourir sur les tentures noires. On eût dit un immense sépulcre,
+une chapelle ardente; des angles ténébreux, il semblait que des formes
+fantastiques dussent tout à coup surgir, aux sons de l'hymne de mort.
+Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilité d'une sorte
+de tremblement sinistre.
+
+A l'une des extrémités de cette pièce, une longue table, couverte d'un
+drap noir à franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au
+milieu du panneau noir, un tableau. Était-ce un portrait? Un homme
+jeune, de haute taille, semblait prêt à s'élancer de son cadre d'ébène:
+son visage livide était éclairé par un reflet à la fois effrayant et
+superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une
+crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux
+ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom?
+nous le saurons tout à l'heure... Quatre hommes étaient assis autour de
+la table, éclairés par un candélabre d'argent. Deux places étaient
+vides: l'une d'elles était marquée par un fauteuil d'ébène, plus haut
+que les autres siéges. De ces derniers, celui qui n'était pas occupé se
+trouvait à la droite du fauteuil. Quels étaient ces hommes? et pour
+quelle oeuvre étrange se trouvaient-ils donc réunis en ce lieu étrange?
+Présentons-les tout d'abord.
+
+L'un, qui se tenait à la gauche du fauteuil présidentiel, était un homme
+dont il eût été difficile de définir l'âge exact. On le nommait dans le
+monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans
+le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses écuries étaient,
+disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.
+
+Archibald avait les traits longs, plutôt que fins. Le nez, un peu mince,
+avait cette tendance signalée par la physiognomonie comme étant l'indice
+d'une volonté de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au
+visage la forme familièrement appelée _en casse-noisette_. Ses yeux
+étaient petits, mais noirs, vifs et perçants. Le trait le plus étrange
+de cette physionomie, c'était une pâleur si singulièrement blanche, si
+marmoréenne, en quelque sorte, que cette tête, sans barbe ni moustache,
+au crâne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants,
+semblait plutôt appartenir à un buste de pierre qu'à un corps humain.
+
+Le personnage qui faisait face à Archibald de Thomerville était, à n'en
+pas douter, un Anglais; car sa mâchoire supérieure présentait cette
+forme typique que tous les caricaturistes ont exagérée à dessein. Mais
+si l'oeil était tout d'abord attiré par cette particularité physique,
+c'était surtout parce qu'au-dessus de la lèvre se voyait la trace
+effrayante d'une épouvantable blessure. Une partie de la joue droite
+avait été enlevée, sans doute par quelque projectile, et les sutures des
+chairs, quoique exécutées avec la plus grande habileté possible,
+formaient une cicatrice ineffaçable.
+
+Sir Lionel Storigan, de famille galloise, était d'un blond roux; des
+favoris de même couleur et d'une longueur démesurée ajoutaient à la
+singularité presque repoussante de son visage, et cependant ses grands
+yeux bleus franchement ouverts, à la fois sympathiques et froids,
+reconquéraient l'intérêt, troublé par l'inharmonie générale de cette
+figure couturée.
+
+Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'épée
+comme les prévôts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un
+excentrique, terme qui, à l'époque où se déroule notre drame, impliquait
+toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blasés, et
+les excentriques--comme on dit--ne feraient pas leurs frais. C'est
+pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-là
+n'appartenaient évidemment pas au même monde que M. de Thomerville et
+sir Lionel. Tout d'abord, à les considérer, une pensée subite, claire,
+s'imposait à l'esprit.
+
+C'étaient deux frères, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus
+encore, car la nature elle-même se plaît à rendre plus étroits les
+liens qui unissent deux enfants entrés dans la vie à la même heure. Leur
+ressemblance était si frappante, qu'en vérité il eût été impossible, à
+moins d'une minutieuse étude, de mettre un nom sur l'un de ces deux
+visages. Les cheveux bruns, bien plantés, quoique un peu bas sur le
+front, avaient même coupe, même abondance. Les traits, gros et modelés
+_au pouce_, comme disent les praticiens, dénotaient une de ces origines
+qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point
+conquis, de par la civilisation de leur race, cette miévrerie qui est
+l'apanage des privilégiés de la naissance. Ils étaient rudes, mais
+beaux. Leur âge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci
+était affaire d'état civil. Mais dans ces yeux honnêtes et fiers, une
+vitalité, une énergie qui saisissaient l'âme et réchauffaient le coeur.
+La bouche aux lèvres épaisses avait la fermeté qui dénote la franchise,
+la force et la bonté. Le cou musculeux décelait une vigueur peu commune.
+
+Ils devaient avoir l'énergie du corps et celle de la conscience.
+Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un détail,
+cependant, suffisait à les différencier de façon aussi positive que
+possible. Tous deux étaient manchots. Mais, par une singularité toute
+spéciale, à l'un manquait le bras droit, à l'autre le bras gauche.
+Était-ce un jeu de la nature? était-ce le résultat d'un accident, en
+tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait dû être coupé
+presque à l'épaule. Ils portaient la manche vide ramenée sur la
+poitrine, et fixée par un cordon au vêtement. Ceux-là se nommaient--pour
+tout le monde--Droite et Gauche. C'était un sobriquet, à n'en pas
+douter; mais il avait l'énorme avantage de les désigner aussi nettement
+qu'il était nécessaire.
+
+Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes réunis en ce lieu
+mystérieux, laissait derrière lui un passé plus on moins étrange. Nous
+ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abusé de sa curiosité en
+ne la satisfaisant pas immédiatement; mais ces énigmes devant recevoir
+plus tard une solution complète de la bouche même de ceux dont nous
+venons de décrire l'extérieur, il nous paraît nécessaire d'éviter un
+double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient là, silencieux. Ils
+paraissaient absorbés par leurs réflexions, comme si la solennité
+sinistre de ce lieu funèbre eût exercé sur eux une influence profonde.
+
+Tout à coup, Archibald leva la tête:
+
+--Le soleil doit être levé, dit-il.
+
+--_Indeed_, répondit sir Lionel, qui avait l'habitude de mêler dans son
+langage les langues française et anglaise, la marquise ne saurait
+tarder...
+
+--Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.
+
+A peine Droite avait-il d'ailleurs parlé, que derrière le fauteuil resté
+vide parut une forme noire, enveloppée d'un camail de soie. C'était une
+femme. On eût cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes
+s'étaient subitement levés.
+
+--Je vous demande pardon de m'être fait attendre, dit une voix pleine et
+pure. J'étais épuisée de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai
+pas le droit de me reposer?
+
+L'apparition porta les mains à son front et rejeta en arrière le
+capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'était Marie de Mauvillers,
+c'était celle que nous avons vue naguère dans la chaumière de Bertrade,
+priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes
+de Biscarre le forçat. C'était Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui
+le nom de marquise de Favereye. C'était la mère de Lucie, que menaçait
+l'amour du duc de Belen. En vérité, il eût semblé que pour elle les
+années n'eussent pas marché. Déjà, au bal de la rue de Seine, nous avons
+vu Mathilde Silvereal, sa soeur, belle d'une beauté rayonnante et
+rehaussée encore par une admirable majesté. Mais Mathilde appartenait à
+la terre. Marie semblait un être extra-humain. Oui, elle était belle de
+cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'oeuvre. Mais sur ces
+traits fins, ciselés en quelque sorte en pleine chair, on eût dit qu'un
+artiste inspiré eût jeté je ne sais quel rayonnement splendide, qui
+centuplait leur charme pénétrant. Ces cheveux blonds, qui jadis
+semblaient la couronne d'épis au front d'un enfant, se tordaient
+maintenant sur ses tempes mates comme le diadème d'une reine. Ces yeux
+bleus, qui avaient été la grâce, étincelaient aujourd'hui d'une bonté
+sublime. Ceux qui se trouvaient là s'inclinaient devant Marie comme
+devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les
+bras croisés sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques
+que les légendes impériales ou royales inventent pour l'édification des
+peuples. Seulement, celle-là était réelle. Marie de Favereye eût servi
+de modèle à l'homme de génie qui eût rêvé cette conception grandiose: la
+statue de l'Humanité. Elle prit place au fauteuil, et cette même voix
+d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:
+
+--Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqués
+ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit à des
+explications...
+
+--Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en
+inclinant la tête.
+
+Sir Lionel l'approuva d'un geste.
+
+--Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir
+quelques renseignements.
+
+Marie frappa sur un timbre.
+
+Une partie de l'un des panneaux se déplaça, et Lamalou parut au port
+d'armes.
+
+--M. de Bernaye est là?
+
+--Oui, madame.
+
+--Qu'il vienne.
+
+Lamalou disparut. Un instant après, le savant était introduit.
+
+Il salua profondément Marie de Favereye.
+
+--Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donné vos soins au malade?
+
+--La science a été vigoureusement aidée par la nature...
+
+--Le jeune homme est hors de danger?
+
+--Complétement...
+
+--Vous a-t-il demandé quelques explications?
+
+--Aucune... il dort.
+
+--Sera-t-il bientôt en état de se présenter devant nous?
+
+--Je suis convaincu que cette comparution n'offre, dès à présent, aucun
+danger; je crois même qu'elle sera d'un heureux effet sur son
+imagination...
+
+--C'est bien. Prenez place auprès de moi, monsieur de Bernaye.
+
+Armand obéit et s'assit à sa droite.
+
+--Messieurs, reprit Marie après un moment de silence, vous avez
+rencontré dans le monde, il y a quelques années, un jeune peintre qui
+se nomme Martial?...
+
+--En effet, dit Archibald; il était très-assidu dans plusieurs maisons
+de la Chaussée-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez
+longtemps.
+
+--Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu
+prononcer son nom, il y a quelques jours à peine.
+
+--Par qui?
+
+--Par cette misérable femme qui se fait appeler madame de Torrès.
+
+Marie l'arrêta d'un geste.
+
+--Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je
+l'avais quelquefois rencontré dans le monde, et une sympathie singulière
+m'avait attachée à lui....
+
+Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.
+
+--Pourquoi ai-je dit singulière? Non... vous qui savez tout mon secret,
+ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est-à-dire l'âge de
+ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet témoin, à nos
+entretiens, a fait orphelin?...
+
+Elle s'était à demi tournée vers le portrait suspendu derrière son
+fauteuil.
+
+--Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes,
+il est quelque part, errant à travers le monde, suivi par une fatalité
+terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-être efforcé
+de conquérir à coups de volonté la place qui lui appartient....
+Peut-être, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec
+désespoir!
+
+Sir Lionel et Archibald s'étaient levés:
+
+--Nous avons juré que nous le retrouverions.
+
+--Et dût-il nous en coûter la vie, ajoutèrent les deux frères Droite et
+Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.
+
+--Merci! oh! merci du fond du coeur! reprit madame de Favereye. Ne
+supposez pas que j'aie douté de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai
+confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant volé... Mais, hélas!
+comment le reverrai-je?
+
+Elle baissa la tête.
+
+Les paroles infâmes de Biscarre, proférées dans une nuit de désespoir et
+de deuil, résonnaient encore à son oreille:
+
+«Un jour, s'était écrié le bandit, la rumeur indignée de la foule
+portera jusqu'à toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un misérable
+qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je paraîtrai devant
+toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme
+dont la tête va rouler tout à l'heure sur un échafaud!... Cet homme,
+c'est ton fils!»
+
+Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans
+son coeur, que Marie de Mauvillers, pâlissant tout à coup, dut se
+retenir au dossier de son fauteuil d'ébène pour ne pas tomber.
+
+--Madame, du courage! s'écria Armand.
+
+--Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit
+de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous êtes dévoués à une oeuvre
+d'abnégation et d'humanité.
+
+Il y eut un moment de silence, puis elle dit:
+
+--Vous n'avez pas oublié, messieurs, ce qui s'est passé lors de notre
+dernière réunion. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une
+pauvre femme fut assassinée. Le vol avait été le mobile des meurtriers.
+Après de longues recherches, la justice parvint enfin à s'emparer de
+l'un des assassins. M. de Thomerville, grâce à ses relations, apprit le
+soir même de l'interrogatoire que l'accusé, après avoir avoué son crime
+au juge d'instruction, lui avait révélé en termes vagues l'existence
+d'une association ténébreuse qui, à Paris et dans les environs,
+commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur
+l'instance du magistrat, et quoiqu'il parût chercher à se dérober aux
+conséquences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laissé échapper
+ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit
+connaître ce détail, une révélation subite se fit en moi. Il y a plus de
+vingt ans, avant que j'eusse quitté Toulon, un procès criminel, dans
+lequel avaient été impliqués plusieurs forçats, avait fait connaître
+l'existence de cette bande de maudits qui s'était attribué ce surnom
+sinistre. Les Loups existaient dès lors, ayant déclaré à la société une
+guerre implacable; et l'un de ces misérables, pressé par sa conscience,
+avait nommé le chef, l'organisateur de cette association. C'était
+Biscarre, Biscarre l'évadé. Biscarre avait disparu, mais l'oeuvre de cet
+homme avait subsisté. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans
+doute il la dirigeait encore. Voilà ce que je crois deviner. Retrouver
+Biscarre, c'était découvrir enfin les traces de mon enfant. M. de
+Thomerville obtint l'autorisation de pénétrer auprès de l'accusé. Là,
+par tous les moyens possibles, fût-ce au prix d'une fortune, il devait
+s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. Hélas! Dieu ne l'a
+pas voulu.
+
+L'émotion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.
+
+--Quand je me présentai à la Force, acheva Archibald de Thomerville,
+j'appris que le coupable avait été trouvé le matin même mort dans sa
+prison.
+
+--Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.
+
+--Peut-être! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les
+Loups de Paris ont su se ménager des complices jusque dans l'intérieur
+des prisons...
+
+--Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas être
+l'un des détenus?...
+
+--C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du misérable
+ne portait aucune trace de lutte. Il s'était pendu à un barreau de fer,
+et l'attention des geôliers n'avait été éveillée par aucun mouvement
+insolite.
+
+--Ce fut pour mon coeur un coup terrible, reprit la marquise redevenue
+maîtresse d'elle-même. Est-ce que cette lueur, surgissant tout à coup
+des ténèbres, allait subitement s'évanouir? C'était à désespérer.
+Cependant, en consultant le dossier, on découvrit que le criminel avait
+été employé pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de Gèvres
+qui depuis longtemps déjà était désigné aux recherches de la police
+comme recéleur... Par malheur, les préoccupations politiques attiraient
+l'attention de la Préfecture d'un autre côté--ainsi que cela arrive trop
+fréquemment;--les mesures furent prises avec négligence... et quand on
+se présenta chez le brocanteur pour opérer une perquisition dans ses
+magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.
+
+--La police française se préoccupe trop des conspirateurs, _it is true_,
+fit Lionel, dont le visage couturé ébaucha tant bien que mal un sourire.
+
+--Cependant, reprit Archibald, nous résolûmes de ne pas abandonner la
+piste. Ce quai de Gèvres est hanté par la plupart des voleurs de Paris
+qui cherchent à se défaire du produit de leurs méfaits, et au bout de
+quelque temps, nous acquîmes la certitude que certaine maison, tenue par
+un singulier personnage nommé Blasias, donnait souvent asile, la nuit, à
+des individus mystérieux. Il était possible que le recéleur des Loups
+n'eût fait que se déplacer. C'est ce que vous vous êtes décidé à
+rechercher...
+
+--A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est à vous
+maintenant qu'il appartient de parler.
+
+Les deux frères, ainsi interpellés, se regardèrent. Puis l'un d'eux se
+leva; c'était Gauche.
+
+--Nous avons passé plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai,
+et il ne s'est pas écoulé de nuit sans que nous ne vissions pénétrer
+chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient à la fois la
+défiance et la culpabilité. Il en était un surtout dont l'attitude nous
+avait frappés. Quand il se présentait à la maison de Blasias, il y
+arrivait en maître.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans
+avertir...
+
+--Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme était, sinon
+Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous
+cherchons à prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les frères
+Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet
+homme, puis l'entraîneraient jusqu'à ma voiture, où, mettant son visage
+en pleine lumière, j'aurais pu le reconnaître, mais l'événement en a
+décidé autrement...
+
+--Au moment où nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous vîmes
+une ombre s'approcher vivement du bord de la rivière, puis, après
+quelques moments d'hésitation, se jeter à l'eau....
+
+Gauche s'arrêta.
+
+--Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jetèrent
+résolument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime à la mort,
+l'emportèrent jusqu'à la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'était
+Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait
+placée sur son chemin.... Une heure après, il se trouvait dans cette
+maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez été convoqués.... Déjà
+notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins à Martial; si vous
+m'y autorisez, je le ferai comparaître devant nous... nous le
+soumettrons aux formalités que nous avons instituées, et si vous le
+jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour
+l'oeuvre honnête et belle que nous avons entreprise et à laquelle nous
+avons dévoué notre vie.
+
+--Mais voudra-t-il nous faire connaître son passé? dit sir Lionel.
+
+Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.
+
+--Sur l'avis que j'ai reçu de madame la marquise, dit-il, je me suis
+rendu immédiatement dans la maison habitée par Martial, et qui
+appartient, vous le savez, au duc de Belen....
+
+A ce nom, Armand ne put réprimer un mouvement de surprise.
+
+--Mon nom et ma qualité m'en ont facilité l'accès... Après une courte
+apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir à la chambre
+du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous
+connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouvé ce manuscrit...
+Voyez... il porte ces mots écrits d'une main ferme: _Mon Histoire_. De
+plus, un billet joint à ces feuillets autorise ceux qui auront trouvé
+son corps à en prendre connaissance...
+
+--Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.
+
+--Aussi est-ce seulement avec son aveu et après que nous l'aurons
+entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant,
+messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de
+décider s'il doit quitter cette maison, sans savoir à qui il doit la
+vie... ou s'il est de notre intérêt, de notre devoir, de lui offrir de
+prendre place parmi nous....
+
+La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de
+Costebelle, elle resta immobile, plongée dans une méditation
+douloureuse.
+
+Les cinq hommes se rapprochèrent et échangèrent quelques mots à voix
+basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:
+
+--Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre
+Martial... puis nous déciderons de la résolution qu'il conviendra de
+prendre à son égard....
+
+La marquise inclina la tête en signe d'assentiment, puis elle frappa sur
+le timbre. Lamalou parut.
+
+--Le jeune homme est-il éveillé?
+
+--Oui, madame.
+
+--Il est calme?
+
+--Plus que je ne l'aurais cru.
+
+--Conduisez-le ici, avec les formalités ordinaires.
+
+Lamalou sortit.
+
+--Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est à vous qu'il
+appartient de diriger l'interrogatoire.
+
+Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage
+d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et
+Martial, les yeux bandés, entra dans la salle funèbre.
+
+
+
+
+VIII
+
+RÉSURRECTION
+
+
+Le sommeil auquel avait succombé Martial, après les secousses morales et
+physiques qu'il avait subies, tenait plutôt de l'évanouissement, ou tout
+au moins résultait d'une prostration complète de l'être tout entier.
+Cependant, cette sédation de l'organisme, suivant un ébranlement aussi
+profond, n'a jamais les caractères du repos absolu. Elle procède de
+cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, précède le réveil. Martial
+ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses
+paupières baissées comme un rayonnement de lumière en même temps que
+bruissait à ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme:
+c'étaient des esquisses à peine ébauchées, se perdant l'une dans
+l'autre, au milieu d'une atmosphère vague. En réalité, une sorte de
+cauchemar. Que lui était-il arrivé? Où se trouvait-il? Ses notions
+n'étaient pas assez nettes pour qu'il s'adressât ces questions. Il se
+laissait vivre, ou plutôt il subissait cette résurrection qu'il ne
+comprenait ni ne cherchait à comprendre. L'accablement était venu peu à
+peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de
+lui-même. Et pourtant, dans son cerveau enfiévré, il y avait comme des
+martèlements sourds qui lui causaient, même en plein sommeil, une
+douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que
+l'accalmie réelle se fît. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et
+qu'une main, s'approchant de ses lèvres, lui versait quelques gouttes
+d'un liquide étrangement parfumé. C'était Armand qui, aidé de Lamalou,
+lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'anéantissement
+avait succédé à la fièvre. La respiration, tout à l'heure haletante et
+précipitée, s'était faite calme et régulière. Plus rien. C'était le
+sommeil réel. C'était l'oubli. Martial était définitivement sauvé.
+Combien de temps avait duré cet état, c'est ce qu'il lui eût été
+impossible de définir. Tout à coup il avait ouvert les yeux. Un
+brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur
+son cerveau. Il fit--par instinct--un effort violent. Il était seul. Il
+regarda autour de lui. Ses idées n'étaient point assez nettes pour qu'il
+établît une comparaison entre le lieu où il se trouvait et la misérable
+chambre qu'il avait quittée pour se jeter dans la mort. Ce qu'il
+éprouvait, c'était plus que de la surprise: il était en proie à une
+sorte d'ignorance complète, brute. Ce qui était n'avait aucun sens pour
+lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'était une hébétude absolue. Ses
+paupières s'abaissèrent vivement. Le premier sentiment qui s'était
+imposé à lui était celui-ci: il dormait et était évidemment en plein
+rêve. Donc le mieux était de reprendre le sommeil interrompu.
+
+Mais après une prostration comme celle à laquelle il venait de
+succomber, le réveil ne se fait jamais à demi. Les ressorts, mis de
+nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer
+cette expression. Il faut que la détente se fasse.... Martial, ressaisi
+par la vie, dut obéir à cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer
+à son coeur, échauffer sa poitrine, et il se dressa sur son séant. Au
+même instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le
+brave homme guettait de l'autre côté de la porte. Il savait que la
+résurrection était proche, et il voulait être là en cas de besoin. Si la
+situation n'eût été solennelle, elle eût été comique. Rien de plus
+étrange que le regard de Martial, fixé sur l'honnête figure de
+l'ex-geôlier. Lamalou souriait, Martial éprouvait une quasi-épouvante.
+Le premier mot qui lui vint aux lèvres a été cent fois répété, et pour
+cause, dans toute tragédie, comédie ou oeuvre dramatique, de quelque nom
+qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles mêmes de la situation:
+
+--Où suis-je? dit Martial.
+
+Il sembla que le Castigneau n'eût pas entendu cette question, car il
+répondit lui-même par cette autre:
+
+--Comment vous sentez-vous?
+
+--Je ne sais, murmura Martial. J'éprouve une douloureuse lassitude...
+
+--Qui se passera promptement.... Dame! vous avez fait un grand voyage...
+
+--Moi?
+
+--Bah! avez-vous donc oublié?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous faisiez cette nuit, vers une
+heure ou deux?...
+
+Martial avait laissé tomber sa tête entre ses mains. Chose étrange, il
+lui fallait rassembler ses souvenirs, sa mémoire ébranlée ne lui
+fournissant que des lueurs vagues. Tout à coup il tressaillit:
+
+--Mourir!... s'écria-t-il. Oui, je voulais mourir!...
+
+Il se redressa d'un violent effort.
+
+--Et de quel droit m'a-t-on contraint de vivre? fit-il avec un accent de
+colère désespérée.
+
+--Vous allez le savoir, dit Lamalou.
+
+Le calme de cet homme surexcitait l'exaltation de Martial. En ce moment,
+tout le passé lui revenait à l'esprit, avec ses douleurs, avec ses
+tortures. Il se jeta à bas de son lit.
+
+--Je veux partir! dit-il. Livrez-moi passage!
+
+Lamalou se tenait devant lui, immobile et le sourire aux lèvres.
+
+--Mon bon monsieur, reprit-il avec son flegme ordinaire, vous m'avez
+demandé deux choses: la première, c'est--où vous êtes; la seconde,--de
+quel droit on vous a sauvé... Or, voici que maintenant, sans attendre la
+réponse, vous voulez vous sauver.
+
+Debout, Martial promenait ses regards autour de lui. Les murs étaient
+nus; la chambre était d'une simplicité monastique. Nul indice ne venait
+éclairer son ignorance. Et malgré lui il se laissait saisir par une
+curiosité qui grandissait à chaque instant. Certes, la jeunesse est
+prompte à espérer comme à désespérer. En elle, tout est excessif, et à
+vingt ans on court à la mort avec la même exaltation qui vous
+entraînerait à travers la vie. Toute impression se décuple de par la
+force même de la jeunesse. Voici que les dernières paroles de Lamalou
+avait donné un autre cours aux pensées de Martial. Il était saisi par le
+désir de percer le mystère qui l'entourait.
+
+--Eh bien, répondez-moi! dit-il brusquement.
+
+--Oh! cela n'est pas mon affaire.
+
+--Qui êtes-vous donc?...
+
+--Moi, je ne suis rien ni personne...
+
+--N'est-ce pas vous qui m'avez sauvé?
+
+--En aucune façon... on vous a amené ici; je vous ai reçu et soigné...
+voilà tout.
+
+--Mais qui donc m'a arraché à la mort?
+
+--Oui ou non, tenez-vous à le savoir?
+
+--Certes...
+
+--Alors, au lieu de vous enfuir pour aller tenter un nouveau plongeon,
+il faut m'écouter.
+
+--J'attends...
+
+--D'abord, habillez-vous.... Voici vos effets, ils sont secs.... Je vais
+vous aider.
+
+Martial, plongé dans ses réflexions, se laissait faire comme un enfant.
+Quand il fut prêt:
+
+--Maintenant, dit Lamalou, répondez-moi bien franchement.... Avez-vous
+du courage?
+
+--En doutez-vous... quand j'ai voulu...
+
+--Oh! parce qu'on veut se tuer, ce n'est pas toujours une preuve.
+
+Et Lamalou ajouta tristement:
+
+--J'en connais qui ont eu le courage de vivre... c'était plus dur...
+
+--Enfin, fit Martial quelque peu impatienté, par cette morale,
+expliquez-vous; je ne crains rien...
+
+--Supposez pourtant que vous ne soyez plus vivant...
+
+--Hein!...
+
+--Supposez qu'ayant voulu vous tuer, vous avez réussi...
+
+--Vous êtes fou!... Je suis vivant, bien vivant!...
+
+--C'est ce dont vous douterez peut-être dans un instant. Enfin, si cela
+était, et si tandis que vous croyez avoir été sauvé, vous étiez
+réellement... mort!...
+
+Martial ne put réprimer un sourire:
+
+--Voyons, mon brave, vous croyez sans doute parler à un enfant...
+
+--Nous verrons.... Je devais vous dire cela.... Donc, quand même vous
+seriez mort et vous vous trouveriez en face d'autres morts, vous
+n'auriez pas peur?
+
+--Non, certes!
+
+--Alors, laissez-vous faire.
+
+Lamalou prit un foulard noir et s'approcha de lui:
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Vous bander les yeux.
+
+--Voilà une singulière prétention.
+
+--Encore une fois, avez-vous peur?
+
+Martial ne savait plus que penser: il était surpris et presque mal à
+l'aise. Il fit bonne contenance cependant.
+
+--Allez! dit-il.
+
+Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui
+prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arrivé sur le palier,
+il poussa un ressort, et une porte, dissimulée dans le mur, donna accès
+à un escalier de pierre où il poussa doucement Martial. Une impression
+froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement
+instinctif, s'arrêta brusquement.
+
+--Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par
+l'écho, prenait une étrange sonorité.
+
+Martial se roidit contre la sensation étrange qui l'envahissait et
+descendit l'escalier. Après une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une
+autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux bandés, se trouva dans
+la salle funèbre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul.
+Immobile, il était en proie à une émotion indéfinissable et qui
+grandissait à chaque seconde. Enfin, une voix s'éleva. C'était celle de
+M. de Bernaye:
+
+--Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.
+
+Le jeune homme ne répondit pas immédiatement. Armand répéta ses paroles.
+Martial tressaillit comme s'il se fût éveillé d'un profond sommeil. Il
+porta ses mains à son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise,
+presque d'angoisse, s'échappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu
+où il avait été conduit présentait un caractère d'étrangeté presque
+fantastique. Du point où se trouvait le jeune homme, la table et ceux
+qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur
+donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats,
+avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes à lueur blanche et
+pâle, ressemblait à un de ces hypogées où l'on croit entendre gémir la
+sourde clameur des morts. En vérité, Martial, dont les oreilles
+retentissaient encore des étranges paroles prononcées par Lamalou, se
+demandait si réellement il était bien vivant, et si son suicide n'était
+pas accompli. Il restait là, cloué sur place, les yeux fixes, cherchant
+à discerner les objets, troublé par une sorte d'hypnotisme cérébral, qui
+augmentait encore le caractère mystérieux de ce lieu sinistre. La voix
+d'Armand se fit entendre de nouveau:
+
+--Martial, dit M. de Bernaye, vous êtes libre de répondre à nos
+questions ou de garder le silence. Écoutez. Cette nuit, vous avez voulu
+mourir, et dans un accès de désespoir vous êtes allé au-devant du repos
+que donne la tombe. Ce désespoir était-il le résultat d'une douleur
+inconnue, d'une faute, ou même d'un crime?
+
+A ce dernier mot, Martial tressaillit.
+
+--Un crime! Non! non! s'écria-t-il d'une voix vibrante.
+
+--Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable
+d'aucun de ces actes qui ne laissent à l'homme d'autre issue que la
+honte ou la mort?
+
+Tout le sang de Martial afflua à son cerveau, et, dans cette secousse
+toute morale, par une sorte de résurrection décisive, il reprit
+possession de lui-même. Rejetant en arrière sa tête jeune et fière, il
+croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:
+
+--Je ne sais où je suis, j'ignore qui vous êtes et quel droit vous vous
+arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel à l'honneur d'un
+homme, le contraint par là même à répondre.... Sur ma conscience, devant
+vous qui m'écoutez et que je ne connais pas, je déclare que si j'ai
+voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la
+fatalité jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce
+que dans cette société égoïste et cruelle, l'énergie et la probité ne
+sont que de vains mots... et que celui-là qui, fort de lui-même, veut se
+frayer son chemin à coups de volonté, succombe sous l'indifférence, le
+dédain, et qui sait, la haine d'autrui....
+
+Armand l'interrompit vivement:
+
+--Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les
+obstacles qui se sont dressés devant vous, n'accusez pas l'humanité...
+Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous
+ériger en accusateur?...
+
+Martial laissa échapper une sourde exclamation, puis il garda le
+silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta
+plongé dans ses réflexions. Le plus étrange en ceci, c'est que Martial,
+tout en redevenant jusqu'à un certain point maître de lui-même,
+subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet
+interrogatoire, il ne songeait pas à la révolte. Pourquoi répondait-il?
+Pourquoi ne déniait-il pas à ces inconnus le droit de scruter les replis
+de sa conscience? Il était en quelque sorte saisi par cet engrenage
+mystérieux, et il se laissait entraîner.
+
+--Martial, dit alors Armand, dont la voix, sévère jusque-là, prit tout à
+coup un accent vibrant d'émotion et de pitié,--vous avez voulu mourir...
+et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la société,
+l'humanité tout entière... et cependant ceux qui vous ont sauvé ne se
+sont-ils pas dévoués, au risque de leur existence, pour vous arracher à
+la mort?
+
+--C'est vrai, murmura Martial.
+
+--Avez-vous, d'ailleurs, le droit de mourir? Vous avez à peine dépassé
+vingt ans, vous êtes une force, une énergie, une volonté. Avez-vous le
+droit d'anéantir tout cela?
+
+--J'étais malheureux! fit Martial, dont la poitrine se gonflait.
+
+--Êtes-vous certain que vous fussiez inutile à tous comme à vous-même?
+Vous renonciez à l'action... pourquoi? par égoïsme; parce que dans la
+vie vous ne voyiez pas d'autre but que vous-même, que la satisfaction
+de vos propres désirs, de vos propres passions...
+
+--Ne m'accablez pas!
+
+--Déjà vous nous comprenez, et, descendant au plus profond de vous-même,
+vous vous dites que vous avez obéi à un sentiment de faiblesse, que vous
+résumiez toute votre vie dans vos aspirations personnelles... sans
+regarder autour de vous, sans vous demander si cet abandon de vous-même
+n'était pas un vol fait à la grande cause de l'humanité.
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria Martial.
+
+--Tout homme, continua la voix chaude d'Armand, est un soldat de
+l'humanité... Il doit sa tâche, son service, sa conscription.... Mourir,
+se tuer, c'est déserter... La nature vous a assigné un poste, des
+devoirs à accomplir, et ce poste, vous n'avez pas le droit de
+l'abandonner....
+
+Frémissant, Martial avait fait un pas en avant.
+
+--Parlez! parlez encore! fit-il.
+
+--Si pour vous-même la vie semble à jamais finie, souvenez-vous que de
+ces forces physiques et morales vous devez compte à vos frères, à tous
+ceux qui, innocents du mal qui vous a été fait, doivent trouver en vous
+un secours, que vous vous refusez à leur porter. Martial, vous avez
+voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons
+votre jeunesse, votre énergie, votre conscience, au nom de la société à
+laquelle seule désormais elles appartiennent...
+
+--Mais qui donc êtes-vous?
+
+--Nos noms! vous les saurez plus tard! Écoutez-moi encore.... Nous tous
+qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, désespéré, nous avons
+voulu mourir... Comme vous, nous avons été sauvés... et au lendemain de
+ce jour de lâcheté, une voix s'est adressée à nous comme vous parle
+aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:
+
+«Vous êtes des morts; morts pour vous-même, vivez pour autrui. Puisque
+vous désespérez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est
+faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos
+ténèbres, eh bien! oubliez votre personnalité, dépouillez votre égoïsme.
+
+»Soyez des hommes nouveaux, détachés de toute préoccupation intéressée.
+Vous aviez jeté la vie loin de vous comme un fardeau inutile,
+reprenez-la comme une force et un outil; vous vous étiez enfermés dans
+la mort comme ces chrétiens sur qui retombe la porte d'un cloître,
+sortez de cette retraite et rentrez dans la société, mais donnez-lui à
+jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-mêmes;
+devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie à
+une cause noble et juste...»
+
+«Voilà ce qu'une voix nous a dit, Martial!
+
+--Et qu'avez-vous répondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir
+par une émotion dont il n'était plus le maître.
+
+--A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait à jamais
+l'abandon de nous-mêmes. Nous sommes des morts; nous avons dépouillé
+tout intérêt, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'oeuvre
+éternelle de la solidarité humaine.... Nous avons perdu le droit de
+commander, nous obéissons.... Sur les ordres reçus, nous nous rejetons
+dans la mêlée sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne
+nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes
+dévoués. Aucune pensée pusillanime ne nous empêche de marcher au but qui
+nous est désigné... Martial, voulez-vous ainsi, mort à vous-même,
+renaître pour vos frères, pour leur secours, pour leur défense?... Vous
+m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans
+entraves; ou vous retournerez à la mort, ou bien vous vous rejetterez à
+travers les chemins où déjà vous vous êtes ensanglanté, à toutes les
+ronces des douleurs et des misères.... Si vous acceptez, si vous vous
+jugez digne de partager l'oeuvre des Morts, oeuvre de détachement et
+d'abnégation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous
+compterons un soldat de plus.... Choisissez!...
+
+Dix fois déjà, électrisé par cette parole généreuse qui résonnait dans
+son cerveau comme fait le clairon à l'oreille du combattant, Martial
+avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'écria à son tour:
+
+--Qui que vous soyez! je me livre à vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui,
+j'ai été jusqu'ici inutile à moi-même et aux autres.... Comme vous
+l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes
+ambitions... Je dépouillerai ces convoitises égoïstes qui n'avaient fait
+germer dans mon âme que la désillusion et la lâcheté, et je vous le dis
+du fond de ma conscience, merci de m'avoir arraché à la mort! merci de
+m'avoir deux fois sauvé et du suicide et de la désertion!... A mon tour,
+répondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous
+m'offrez?
+
+--C'est ce que nous allons savoir, dit de Bernaye.
+
+--Interrogez-moi! Je suis prêt à vous répondre. Et pourtant...
+
+--Achevez!
+
+Martial hésitait. Son visage s'était couvert d'une vive rougeur. Armand
+l'encouragea d'un mot bienveillant:
+
+--Je suis prêt, reprit Martial, à faire ici ma confession entière....
+Et cependant, j'ai peur de moi-même. Je sais que je n'ai pas forfait à
+l'honneur, mais il est des faiblesses que mes lèvres seront impuissantes
+à avouer....
+
+Armand prit sur la table le manuscrit que M. de Thomerville avait trouvé
+dans la chambre du jeune homme.
+
+--Nous autorisez-vous, dit-il, à briser ce cachet et à lire ces pages
+sans doute tracées de votre main?
+
+Martial poussa un cri de surprise:
+
+--Comment ce manuscrit se trouve-t-il ici... entre vos mains?
+
+--C'est ce que vous saurez plus tard.... Martial, ne considérez pas
+notre réserve comme un acte de défiance; mais avant de vous initier à
+nos secrets, il faut d'abord que nous vous connaissions tout entier....
+Encore une fois, consentez-vous à ce que nous prenions lecture de ce que
+vous avez écrit?
+
+--J'y consens! dit Martial.
+
+--C'est bien! fit Armand. Du reste, nous savons que dans toute âme, si
+probe qu'elle soit, il est des replis qui doivent être sondés avec une
+délicatesse infinie: la conscience a ses pudeurs! et si elles sont
+excessives, elles n'en sont que plus honorables.... Voulez-vous que
+cette lecture ait lieu en votre présence, ou préférez-vous vous retirer?
+
+Il y eut un moment de silence. Martial se consultait. C'est que dans un
+coeur de vingt ans, alors que la mort est proche, les sensations
+traduites sur le papier ont une franchise dont le souvenir effraye....
+Martial savait que, dans ce suprême effort de sa conscience, il avait
+mis à nu les sentiments les plus secrets de son âme... Et cependant son
+hésitation fut courte.
+
+--Lisez devant moi, dit-il d'une voix ferme.
+
+--Le courage dont vous faites preuve est de bon augure, dit Armand avec
+bienveillance.
+
+Le timbre résonna encore une fois. Lamalou entra, et sur un signe de
+Bernaye approcha un siége.
+
+Martial s'y laissa tomber, et sa tête se penchant sur ses mains, il se
+disposa à écouter le récit de sa vie comme s'il eût entendu la
+confession d'un autre. C'était une première étape vers le détachement de
+soi-même. Armand remit le manuscrit à Archibald de Thomerville.
+
+--Lisez, lui dit-il.
+
+Et Archibald, dépliant les feuillets, commença d'une voix émue qui
+s'affermit peu à peu.... La marquise de Favereye, enveloppée dans sa
+mante noire, pleurait silencieusement en pensant à son fils.
+
+
+
+
+IX
+
+HISTOIRE DE MARTIAL
+
+
+Depuis le moment où, pour la première fois, Armand de Bernaye s'était
+trouvé en face de Martial, il n'avait pas cessé de l'examiner
+attentivement. On n'a pas oublié que lorsque le jeune homme était étendu
+inanimé sur le lit où Lamalou l'avait couché, de Bernaye, se penchant
+sur lui, n'avait pu réprimer une exclamation involontaire.
+
+--Quelle ressemblance! s'était-il écrié.
+
+Et, pendant qu'il procédait tout à l'heure à l'interrogatoire de
+Martial, il étudiait ces traits qui éveillaient en lui tout un monde de
+souvenirs.... Aussi, Armand, malgré son calme, écoutait-il avec une
+impatience presque fiévreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait à
+haute voix.
+
+Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant
+d'exécuter son funèbre dessein, avait tracé ses suprêmes pensées.
+
+«Je vais mourir, avait écrit Martial. Est-ce de ma part fatigue de
+vivre? Est-ce regret du passé ou désespérance de l'avenir? Je le sais à
+peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un
+crime, j'ai besoin de m'interroger moi-même et de rappeler à ma pensée
+les tristesses et les douleurs qui m'ont accablé et qui ont éteint en
+moi cette flamme de jeunesse, naguère encore si vivace en mon âme...
+
+»Est-il donc réellement des titres que la fatalité a marqués dès le
+berceau d'un stigmate de malédiction?
+
+»Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-même?
+Peut-être la force m'a-t-elle manqué et suis-je coupable. Qu'on en juge.
+
+»Mon père se nommait--ou se nomme--Pierre Martial. Je ne sais s'il vit
+encore ou s'il est mort.
+
+»J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la dernière fois. Qui il
+était? en vérité, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent
+entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il
+était d'allures bizarres, et ma pauvre mère--je ne l'ai pas
+oublié--pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions
+de longues soirées au coin de notre foyer; mon père, enfermé dans son
+cabinet, ne faisait auprès de nous que de rares apparitions.
+
+»C'était un homme de moyenne taille, maigre à l'excès. Je le vois
+encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque
+solennel, dans la salle de famille. Son front large était couvert d'une
+forêt de cheveux blancs et bouclés comme ceux d'un enfant. Il marchait
+ou plutôt il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions
+d'une pensée persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un
+sourire d'une douceur pénétrante. Il embrassait ma mère, puis, me
+pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il
+eût voulu parler; mais, instantanément, le démon qui hantait son cerveau
+s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en
+mangeant rapidement, il murmurait à voix basse des mots étranges et dont
+il nous était impossible de saisir la signification.
+
+»Puis il se retirait, après nous avoir souri de nouveau. La porte de son
+cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait
+incompréhensible.
+
+»Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres
+indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait
+continuellement, et qui était disposé de telle façon que, même si le
+sommeil le surprenait, il fût toujours prêt à reprendre son travail au
+premier réveil.
+
+»Plusieurs fois j'étais parvenu à m'introduire dans son cabinet, dont
+l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...
+
+»Les murs étaient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par
+d'énormes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui étaient
+toujours couverts de signes étranges, s'entre-croisant, se mêlant. Ce
+n'étaient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins
+à mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru à quelque grimoire cabalistique.
+
+»Une fois même, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces
+mots:
+
+»--Tu n'es qu'un fils de sorcier!
+
+»Je courus auprès de ma mère, qui, en m'entendant, ne put retenir ses
+larmes.
+
+»--Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton
+père est le plus honnête et le plus respectable des hommes. C'est un
+savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui être
+comparée...
+
+»Je poussai un cri de surprise.
+
+»--Alors, pourquoi père ne fait-il pas de moi un savant?...
+
+»Malgré nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu'à demi-voix
+pour ne pas troubler mon père, cette fois il nous avait entendus. Nous
+fûmes étonnés de le voir paraître; il s'enquit de ce qui s'était passé,
+et, après une longue hésitation, ma mère se décida à lui faire connaître
+le propos qui m'avait si vivement blessé.
+
+»Mon père se mit à rire.
+
+»--Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les académies elles-mêmes
+mettent moins de formes dans leurs appréciations. Elles m'ont déclaré
+fou, fou à lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon
+interdiction et mon internement dans une maison d'aliénés. Voilà ce que
+c'est que de battre en brèche l'enseignement officiel et de découvrir la
+véritable raison des choses...
+
+»Je l'écoutais avec une attention fiévreuse. Jamais je n'avais entendu
+autant de paroles s'échapper de ses lèvres. Il s'en aperçut, s'arrêta et
+me considéra longuement.
+
+»--A quoi songez-vous? demanda ma mère, dont la voix révélait une sorte
+d'inquiétude.
+
+»Mon père tressaillit et passa sa main sur son front.
+
+»--Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant à la chaîne que je me
+suis forgée moi-même. C'est assez d'un forçat de la science dans la
+famille...
+
+»Tout à coup il s'interrompit, et ses yeux étincelèrent.
+
+»--Et pourtant! s'écria-t-il, je touche au but; encore quelques mois,
+quelques jours peut-être, et j'aurai surpris dans les obscurités les
+plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu'à présent, ont
+échappé à l'intelligence humaine!... Alors, si pénibles qu'aient été mes
+travaux, si douloureuses qu'aient été mes premières déceptions, je
+sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance
+humaine ne pourra lui être comparée.
+
+»En vérité, mon père, debout, le bras étendu comme s'il eût montré du
+doigt le but qui, pour lui, se dressait à l'extrémité de quelque horizon
+inconnu, mon père était beau comme ces thaumaturges des légendes qui
+commandaient aux forces du ciel et de la terre.
+
+»--Mon ami! commença ma mère, tandis que son regard me désignait au
+vieillard.
+
+»--Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la tête. A moi la science, à
+lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui
+emporte un à un tous les lambeaux de moi-même. Petit, ajouta-t-il en me
+tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand
+peintre.... D'ailleurs, après moi, le monde sera transformé et, dégagé
+des préoccupations matérielles, pourra marcher d'un pas ferme et sûr
+dans la grande voie de l'idéal.
+
+»Sur un nouveau geste de ma mère, qui semblait craindre l'effet que de
+semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon
+père se retira après m'avoir dit:
+
+»--Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.
+
+»On comprendra facilement le travail qui dès lors s'opéra dans mon
+cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifesté de grandes dispositions
+pour le dessin, et les premières leçons que j'avais reçues d'un peintre
+en renom semblaient indiquer, à ce qu'affirmaient les bienveillants, une
+vocation réelle.
+
+»Mais, à partir de ce moment où mon père avait parlé, une immense
+curiosité s'empara de moi. Bien que ma mère évitât toute conversation
+qui eût trait aux travaux de mon père, je ne cessais de la questionner.
+
+»Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but réel et qui menaçait de
+m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile à
+comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.
+
+»Et voici ce qu'elle m'apprit:
+
+»Quand elle avait épousé mon père, il était professeur de mathématiques
+dans un petit lycée de province. Ma mère était elle-même plus instruite
+que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection était
+née--chose bizarre--d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait
+découvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de
+conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frappée et
+enthousiasmée.
+
+»Elle était relativement riche, possédant une quinzaine de mille livres
+de rente. Mon père n'avait d'autres ressources que son modique
+traitement: de plus, plusieurs fois déjà, l'originalité de son
+enseignement l'avait désigné aux foudres censitaires, et sa situation
+était menacée.
+
+»Ma mère sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'étant
+accomplie, mon père donna sa démission pour se livrer tout entier à ses
+recherches.
+
+»Ses travaux avaient pour objet la loi première des nombres, qui (je
+n'explique pas, j'expose) était à ses yeux la raison de la nature
+physique. La découverte de cette loi, selon lui, simple et unique,
+devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des
+fins de l'humanité. Il était parvenu, par l'étude des règles auxquelles
+obéissent les nombres, à des aperçus si nouveaux, si grandioses, que ma
+mère ne doutait pas un seul instant que la solution du problème ne fût
+possible.
+
+»Longtemps elle l'avait suivi, aidé même dans ses travaux: ma naissance
+seule avait mis un terme à ses propres spéculations.
+
+»--Quand je t'ai senti frémir dans mon sein, me disait cette courageuse
+et excellente femme, lorsque tu as poussé ton premier cri, j'ai compris
+que l'enfant était pour la mère le secret de toute la vie.
+
+»Mon père resta livré à lui-même. Mais l'amour paternel devait exercer
+aussi sur lui une réelle influence. Dès lors ses recherches, jusque-là
+purement spéculatives, eurent un but politique. Il rêva d'arriver aux
+honneurs, à la fortune, et ce fut dans ce but que, résumant
+quelques-unes de ses découvertes, il les fit connaître au monde savant.
+
+»Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce
+fût un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanité. Mais cet
+étonnement, qui tenait de l'admiration, fit bientôt place à l'étroit
+esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les
+adeptes de la science.
+
+»On cria à l'hérésie, presque au blasphème. Ce fut plus que du dédain,
+ce fut de la colère. Le pauvre savant fut honni, insulté, mis au ban des
+académies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent déférés à la
+justice. C'était, s'écriait-on, un outrage à la raison humaine que de
+lui supposer des règles immuables. Le clergé prit parti. Les théories de
+Martial étaient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la
+responsabilité.
+
+»Mon père lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel
+caractère de violence et de passion que force lui fut de plier.
+
+»Il avait, d'ailleurs, la placide résistance de ceux qui se savent sur
+le chemin de la vérité.
+
+»Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma mère et moi,
+et où sa présence était dénoncée comme un objet de scandale.
+
+»Pauvre père! que de souffrances, que de persécutions il dut endurer!
+Calme, il rentra dans son cabinet, et il répéta le mot de Diogène:
+
+»--Pour prouver le mouvement, je marcherai.
+
+»Seulement son esprit avait reçu une commotion qui devait influer sur
+son caractère. Dès lors il se refusa à toute communication avec
+l'extérieur. Ma mère sut seulement que ses études avaient pris une
+direction nouvelle.
+
+»Pour compléter, pour étayer son système, il s'était livré à
+d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables
+facultés le servant à merveille, il devint en quelques années d'une
+profonde érudition. Connaissant le sanscrit, le pâli et tous les
+dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indigènes de
+l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il dépensait des sommes considérables
+pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec
+quelle incroyable patience, avec quelle persévérance de martyr, il
+s'était créé des relations dans les régions les moins connues, c'est ce
+que l'imagination a peine à se figurer.
+
+»Et cependant ma mère, malgré la passion intelligente qu'elle lui avait
+vouée, avait tenté plusieurs fois de l'arrêter sur cette pente. D'une
+part, cet homme, soutenu surtout par une volonté ardente,
+s'affaiblissait de jour en jour. Les déboires qu'il avait subis lui
+avaient porté un coup qui avait ébranlé tout son organisme. L'excès de
+travail le tuait.
+
+»Mais ce n'était pas tout.
+
+»Le capital de ma mère était depuis longtemps entamé. Plus de cent
+cinquante mille francs avaient déjà été dépensés, et notre revenu était
+réduit de moitié.
+
+»Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en préoccuper, mon père ne
+parlait que de dépenses nouvelles.
+
+»Jamais je n'oublierai une scène navrante qui un jour eut lieu entre ces
+deux êtres que je chérissais et que je respectais plus que tout au
+monde!
+
+»Ma mère reçut un jour un colis venant de l'extrême Orient. C'était une
+caisse couverte de signes bizarres. Mon père la fit transporter dans la
+salle commune, la porte de son cabinet étant trop étroite pour qu'elle
+pût y être introduite.
+
+»Une curiosité bien naturelle nous attirait, et je demandai à mon père
+la permission d'assister à l'ouverture de la boîte fantastique...
+
+»Il y consentit en souriant.
+
+»Au moment où il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la
+tête et regardant ma mère:
+
+»--Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles
+dépenses.... Car ceci--et il frappa sur le couvercle--c'est un trésor
+que pas une fortune connue ne pourrait payer.
+
+»Ma mère pâlit légèrement et ne répondit point.
+
+»--Hâtez-vous, mon père! m'écriai-je avec toute l'insouciance de la
+jeunesse, il me tarde de voir ce trésor...
+
+»Pour tout dire, je m'attendais à un ruissellement de diamants et de
+pierreries, comme en offrent à notre imagination les contes orientaux.
+
+»Le bois gémit sous l'effort. Les clous sortirent de leur gaîne. Une
+odeur balsamique, exquise, s'échappa de la boîte, dans laquelle se
+trouvait un second coffre sculpté avec une habileté surprenante et fait
+d'un bois d'un brun rougeâtre, dont la provenance m'était inconnue.
+
+»Je vois encore mon père penché sur cette caisse. Ses mains tremblaient
+comme s'il eût eu la fièvre, et comme je m'approchais pour l'aider, il
+me repoussa doucement.
+
+»Les objets que renfermait le coffre mystérieux étaient soigneusement
+enveloppés de plantes séchées, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un
+parfum pénétrant.
+
+»A vrai dire, ma mère et moi, nous retenions notre respiration,
+haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait être dévoilé.
+Malgré les déconvenues nombreuses que ma chère mère avait déjà subies,
+sa physionomie s'était éclairée d'une suprême espérance.
+
+»Enfin mon père poussa un cri de joie.
+
+»Nous nous étions courbés pour mieux voir.... Au même instant, une
+exclamation de désappointement s'échappa de notre poitrine. Voici ce
+qui se présentait à nos regards...
+
+»Trois fragments d'une statue, sculptée dans une pierre noire, incrustée
+d'arabesques qui paraissaient d'argent.
+
+»Ces fragments, artistement rapprochés, représentaient un homme nu,
+assis, la jambe gauche appuyée contre la terre, la jambe droite relevée.
+Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur
+l'autre cuisse.
+
+»La tête, bien modelée, portait une sorte de casque plat ou plutôt de
+bonnet, s'adaptant exactement au crâne. Sur les épaules, sur le dos, sur
+le ventre, des caractères singuliers ressortaient avec leur teinte
+blanchâtre...
+
+»Nous restions stupéfaits, immobiles. J'avais échangé avec ma mère un
+rapide regard, et une même question s'était formulée dans notre cerveau,
+sans cependant s'échapper de nos lèvres.
+
+»--Est-il fou?...
+
+»Quant à mon père, radieux, transfiguré, il contemplait avec une sorte
+de béatitude extatique cette ébauche singulière, et il prononça ces
+mots:
+
+»--Le Roi Lépreux! Bua-Sivisithiweng!...»
+
+Au moment où Archibald de Thomerville, qui lisait à haute voix le
+manuscrit de Martial, prononça, presque en l'épelant, ce nom barbare,
+Armand de Bernaye, qui paraissait écouter avec une impatience fébrile,
+se dressa tout à coup.
+
+--Arrêtez! s'écria-t-il. Je vous demande de m'autoriser à adresser à ce
+jeune homme une question d'une importance capitale...
+
+--_I beg you pardon_! fit sir Lionel; mais il est de règle absolue au
+Club des Morts que tout récit ayant trait à un suicide soit écouté dans
+le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...
+
+--Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant
+qu'aucun de vous les lois que nous avons édictées, et cependant, encore
+une fois, je vous supplie de me permettre de parler....
+
+Il y eut un moment d'hésitation.
+
+De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui
+devaient être strictement observées. Les quatre hommes, Archibald,
+Storigan et les deux frères Droite et Gauche se rapprochèrent de la
+marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas proféré un seul mot, et
+ils se consultèrent à voix basse. Armand semblait en proie à une
+agitation qui ne faisait que grandir. Après quelques minutes de
+pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans
+un angle de la salle:
+
+--La prudence veut, dit-il à voix basse, que nous nous conformions aux
+règles que nous avons établies.
+
+--Vous avez raison, fit Armand, qui s'efforçait de recouvrer son
+sang-froid.
+
+--Cependant, continua sir Lionel, je suis autorisé à vous demander
+communication des révélations que vous jugiez devoir faire, et, après
+que je les aurai transmises à nos frères, ils décideront.
+
+Armand parut hésiter; puis:
+
+--Sir Lionel, dit-il d'un accent à peine perceptible, je crois être
+certain que le père de ce malheureux jeune homme a été assassiné en
+Indo-Chine... et que j'ai moi-même assisté à ses derniers moments. Déjà
+la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait
+profondément frappé... maintenant c'est une certitude qui s'impose à
+moi...
+
+--Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est préférable de connaître en sa
+totalité le manuscrit de Martial avant de lui faire cette révélation,
+qui, au moment présent, me paraîtrait prématurée.
+
+Armand baissa la tête en signe d'adhésion.
+
+--D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez être le jouet d'une
+illusion, d'une erreur...
+
+--Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au
+Cambodge, était bien le père de ce jeune homme. Et cependant, je
+m'incline devant votre décision, j'attendrai!
+
+Pendant ce court colloque, Martial avait relevé la tête. Absorbé dans
+ses pensées, il n'avait pas suivi les diverses péripéties de cet
+incident et n'avait pas compris le sens de l'interruption.
+
+--Continuez, fit Armand, s'adressant à M. de Thomerville.
+
+Et celui-ci reprit sa lecture:
+
+«Les sons rauques, bizarres, que venait de proférer mon père nous
+frappèrent d'une sorte d'épouvante.
+
+»--Que dites-vous? s'écria ma mère.
+
+»--Ah! vous ne pouvez pas me comprendre! fit mon père, dont la tête se
+redressa avec une indicible expression de triomphe. Le Roi Lépreux! le
+dernier souverain de cette nation des Khmers, qui, il y a plus de quinze
+siècles, régnait sur le premier empire du monde oriental!... Vous me
+considérez avec surprise, vous vous demandez si j'ai bien toute ma
+raison. Eh bien, écoutez-moi! Regardez cette statue, divisée en trois
+fragments; elle va disparaître pour quelques années, cachée dans les
+profondeurs de la terre; mais le jour où elle reparaîtra, vous serez,
+vous, êtres chéris de mon coeur, plus riches et plus puissants que les
+rois et les empereurs!
+
+»Son visage rayonnait d'enthousiasme. Malgré nous, nous nous sentions
+saisis par cette ardeur communicative. Et sur moi surtout, jeune,
+vivace, plein de force et d'ambition, ces rêves, évoqués tout à coup,
+produisaient une sorte de fascination. Ah! qui donc, à quinze ans, n'a
+pas, dans les mirages de la jeunesse, rêvé des richesses colossales?
+Est-ce amour de l'or, avidité, avarice? Non pas! c'est désir inné
+d'avoir entre les mains l'outil des grandes choses! Pouvoir jeter les
+millions, n'est-ce pas, dans notre civilisation, posséder le pouvoir de
+centupler les forces humaines, d'élargir par delà l'infini le cercle de
+l'activité générale?...
+
+»--Et que nous coûtent cette caisse... et cette statue? demanda ma mère
+avec inquiétude.
+
+»Je l'avoue, à cette question, tombant subitement comme une douche d'eau
+glacée sur un foyer brûlant, peu s'en fallut que je n'accusasse ma mère
+d'égoïsme, d'étroitesse d'idées. Tout entier à sa joie, mon père
+répondit avec une sorte de désinvolture:
+
+»--Presque rien: quinze mille francs!
+
+»J'entendis un cri. Pâle, chancelante, ma mère s'appuyait à un meuble
+pour ne pas tomber. Mon père s'élança vers elle.
+
+»--Mon amie! s'écria-t-il, je t'en supplie... ne t'effraye pas! ne me
+reproche pas cette dépense!... C'est le couronnement de mes efforts!
+c'est la fortune!... Quinze mille francs! je te les rendrai au
+centuple!...
+
+»Elle eut un sourire désolé, et cependant sublime de résignation. Elle
+prit mon père par les épaules et l'embrassa.
+
+»--Tout ce qui est ici vous appartient! dit-elle.
+
+»Mon père, égoïste comme tous les inventeurs, laissa éclater sa joie: un
+instant après, je l'aidais à transporter dans son cabinet les trois
+fragments de cette bizarre statue, qu'il avait désignée sous le nom de
+_Roi Lépreux_. Étant seul avec lui, je me hasardai à lui demander ce
+qu'était ce roi, dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.
+
+»--Je n'ai pas le temps de te donner de longues explications, me
+répondit-il; sache seulement que le roi Lépreux est le dernier des
+souverains qui, au troisième siècle de notre ère, régna sur l'immense
+empire des Khmers.
+
+»--Les Khmers! m'écriai-je, quel est ce peuple?...
+
+»Mon père garda un instant le silence.
+
+»--Jamais peut-être nation ne fut plus forte et plus grande, reprit-il
+avec solennité; ces hommes réduits maintenant à l'état d'esclaves,
+possédèrent les secrets de la science avant que ses premiers éléments
+eussent pénétré jusqu'à nous.
+
+»Puis, s'arrêtant tout à coup comme s'il eût parlé plus qu'il ne le
+désirait:
+
+»--Laisse-moi, cher enfant! j'ai besoin d'être seul.
+
+»Et comme, attristé de ce renvoi, je baissais la tête, il vint à moi, et
+prenant mes deux mains entre les siennes:
+
+»--Écoute-moi, me dit-il: voici que maintenant tu es un garçon
+raisonnable, il faut que je puisse avoir en toi une confiance absolue.
+Je connais ton coeur, et je le sais bon et généreux. Tu aimes ta mère,
+n'est-il pas vrai?
+
+»--Si je l'aime!... à donner ma vie pour elle!
+
+»--C'est bien. Je te fournirai l'occasion de lui prouver ton affection
+et ton dévouement. Il se peut que cette occasion...
+
+»Il balbutiait comme si les paroles qu'il devait prononcer lui eussent
+été trop pénibles.
+
+»--Achevez! m'écriai-je, ma mère court-elle donc quelque danger?
+
+»--Non! reprit-il vivement, mais tu sauras plus tard que l'esprit des
+femmes est tel que toutes les impressions prennent en elle une valeur
+exagérée.... La grande amitié que me porte ta mère lui rendra
+douloureuse... certaine nécessité à laquelle je ne puis échapper...
+
+»Je regardais mon père avec un effroi que je ne cherchais même pas à
+dissimuler. Il s'en aperçut et se hâta de dire pour me rassurer:
+
+»--Vois, voici que toi-même tu t'épouvantes... J'aime mieux tout te
+dire, sachant que tu es plus fort que ta mère.... Je vais partir...
+
+»--Partir!... Comment!... Nous abandonner!...
+
+»--Un bien grand mot! Je dois--pour de très graves intérêts qui
+intéressent à la fois et la science et votre avenir à tous deux--quitter
+la France pendant quelque temps.
+
+»J'étais stupéfait. Jamais mon père ne sortait, fût-ce seulement de
+notre appartement.
+
+»--Et où allez vous?
+
+»--Loin, très-loin, dans un pays dont le nom même t'est probablement
+inconnu... en Chine... au Cambodge...
+
+»C'était pour moi, je dois le reconnaître, comme s'il eût parlé une
+langue ignorée.
+
+»--Dans quelques jours, j'attends un étranger: c'est avec lui que je
+partirai. J'ai d'abord d'importantes occupations qui me retiendront
+pendant quelque temps à Paris, puis je m'embarquerai. Voilà ce que
+j'avais à te dire. Prépare doucement ta mère à cette séparation...
+nécessaire. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, mon cher enfant?
+
+»Je ne lui répondis que par mes larmes; et cependant le respect qu'il
+m'inspirait était tel, que je ne songeai même pas à combattre sa
+résolution. Au contraire, j'éprouvais un certain sentiment de fierté à
+assumer le rôle de consolateur qu'il me confiait.
+
+»Hélas! je ne supposais pas alors que de ce jour dût commencer pour nous
+une série de désastres et de douleurs qui devaient conduire ma mère au
+tombeau et moi-même au suicide.
+
+»Lorsque j'annonçai à la pauvre femme la résolution que m'avait fait
+connaître mon père, elle eut un élan de désespoir.
+
+»Elle courut à son cabinet et resta longtemps enfermée avec lui. Que lui
+dit-elle? Quelles explications put-elle obtenir? C'est ce que je ne
+pouvais deviner.
+
+»Mais lorsque ma mère revint auprès de moi, ses yeux étaient gros de
+larmes, et, suffoquée par les sanglots, elle fut pendant quelque temps
+sans pouvoir parler.
+
+»Enfin, parvenant, grâce à mes caresses, à reprendre son sang-froid,
+elle me dit:
+
+»--Mon Martial aimé, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le
+moindre reproche à celui qui a consacré sa vie à une oeuvre sublime.
+Hélas! ces âmes d'élite se créent des devoirs qui, pour nous, semblent
+n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton père ne
+peut le tromper.
+
+»--Ainsi il partira, vous le permettrez?
+
+»--Il partira... et quand il se séparera de nous, je trouverai la force
+de cacher ma douleur.
+
+»Je comprenais qu'elle était héroïque à force de dévouement.
+
+»Quelques jours se passèrent, pendant lesquels mes parents s'occupèrent
+de régler les affaires d'intérêt. Il restait encore à ma mère cent vingt
+et un mille francs. Mon père emportait avec lui, pour les frais de son
+voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent placés par lui
+chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait été en
+relations depuis longtemps et qui était, je crois, d'origine portugaise.
+On le nommait Estremoz. Il était en relations suivies avec l'Amérique
+méridionale et les Indes. Les intérêts qu'il devait servir régulièrement
+à ma mère étaient pour nous mettre à l'abri du besoin.
+
+»Un soir, un personnage étrange se présenta chez mon père.
+
+»Étrange, ai-je dit. Cette expression rend à peine l'impression profonde
+que je ressentis en le voyant.
+
+»Bien que nous fussions alors en plein été, il était caché sous un
+énorme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous
+un large chapeau qui dissimulait son visage.
+
+»Mais à peine eut-il pénétré dans la maison, à peine mon père se fut-il
+avancé au-devant de lui avec des démonstrations de respect vraiment
+singulières, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se
+débarrassa de ce manteau.
+
+»C'était le soir, ai-je dit. Les lampes éclairaient la grande salle où
+nous nous réunissions pour le repas de famille, et sous leur lumière
+brillante, l'étranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...
+
+»Tel je me figurais les personnages mystérieux des temples bouddhiques.
+
+»C'était un vieillard, à en juger par les rides multiples qui se
+croisaient sur son visage, et qui se confondaient de curieuse façon avec
+des lignes rouges, bleues et noires, tatouées dans l'épiderme. Le nez,
+large, s'écrasait sur des lèvres sans couleur, qui, s'ouvrant,
+laissaient voir des dents d'un brun noir.
+
+»Ses épaules et sa poitrine étaient couvertes d'une sorte de tunique
+bizarrement rayée, et serrée à la taille par une large ceinture
+tissée--du moins je le crois--de fils d'or pur; et sur cette ceinture
+étincelait une tresse noire, constellée de pierres semblables aux plus
+purs diamants.
+
+»La tunique tombait jusqu'aux pieds nus, et protégés seulement par une
+large semelle, avançant en pointe au devant des doigts.
+
+»Des manches larges sortaient deux bras maigres, qu'un bracelet d'or,
+large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.
+
+»Mais ce qui mit le comble à ma surprise, c'est que le personnage
+fantastique, après avoir échangé avec mon père quelques mots, d'ailleurs
+parfaitement incompréhensibles pour moi, se prosterna devant ma mère, et
+d'une voix gutturale et sonore à la fois (on eût dit l'écho d'un
+instrument de cuivre) prononça ces paroles, dans le français le plus
+pur:
+
+»--Le Roi du Feu salue la compagne du roi de la Science!
+
+»Puis se relevant, il se tourna vers moi et ajouta:
+
+»--Enfant! aime ton père, aime ta mère, et tu seras digne d'être homme!
+
+»Un instant après, mon père et l'étranger s'étaient enfermés dans le
+cabinet de travail.
+
+»J'aurais bien désiré interroger ma mère, mais elle s'était abîmée dans
+ses réflexions. Je ne l'osai pas.
+
+»Quant à moi, mon imagination surexcitée évoquait des rêves ensoleillés
+de pierreries et de diamants. Je sentais des désirs passionnés, c'était
+un songe d'or dans lequel je me plaisais à me perdre tout entier.
+
+»Lorsque je m'endormis, il me sembla que j'étais transporté au milieu de
+régions éblouissantes où se dressaient des pagodes gigantesques, dont
+les pilastres étaient taillés en plein diamant.
+
+»Au point du jour, je m'éveillai brusquement.
+
+»--Martial, me dit ma mère, viens embrasser ton père.
+
+»--Quoi! part-il déjà? m'écriai-je.
+
+»Et, malgré moi, mon coeur se serra d'une indicible angoisse.
+
+»Pauvre père! ce fut la dernière fois qu'il me fut donné de serrer
+contre mes lèvres votre visage vénéré.
+
+»Il me prit dans ses bras, et comme, par un mouvement instinctif, je me
+laissais tomber à genoux, il plaça ses mains sur mon front et me
+bénit...
+
+»L'étranger était près de lui, enveloppé dans le manteau qui dissimulait
+son étrange costume.
+
+»Une chaise de poste s'était arrêtée devant la porte. Le postillon aida
+à charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois
+fragments de statue.
+
+»Ma mère se jeta dans les bras de mon père; mais cette femme stoïque
+tenait parole. Son coeur débordait de sanglots, mais son visage était
+calme et ses lèvres souriaient.
+
+»Le signal du départ fut donné. Le fouet claqua dans l'air, les roues
+s'ébranlèrent.
+
+»Je restai seul avec ma mère, qui, chancelant tout à coup, fût tombée
+sur le sol si je ne l'eusse retenue.
+
+»J'ai longuement raconté cet épisode, non dans le but d'exciter chez
+ceux qui le liront une curiosité que je ne puis satisfaire, mais pour
+donner des indices si faibles qu'ils soient, grâce auxquels peut-être la
+trace de mon père bien-aimé pourra être retrouvée.
+
+»Faut-il le pleurer! faut-il le venger!»
+
+Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses
+regards et ceux de sir Lionel s'étaient fixés sur Armand de Bernaye,
+dont la pâleur était livide sous son masque, et dont les yeux
+étincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait
+de celui qui s'était dit «le roi du Feu» ne concordait-il pas de
+singulière façon avec celui de Soëra, l'étrange personnage qui vivait
+sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait dévoué comme un esclave?
+Seul l'âge différait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il
+partageait leur émotion.
+
+--Continuez, dit-il à Archibald.
+
+Mais à ce moment Martial se leva vivement.
+
+--Messieurs, dit-il, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais prêt
+à vous faire connaître ma vie et les circonstances qui m'ont jeté,
+quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte
+m'était montée au front, et j'avais accepté comme moyen terme la lecture
+de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes
+aveux perdraient de leur poignante gravité. C'était encore une
+faiblesse, je dis plus, une lâcheté. Je veux que ce soit la dernière.
+Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du
+devoir, depuis que je respire cette atmosphère chaude dans laquelle il
+me semble que passe un souffle de probité, je me sens devenir un autre
+homme. J'étais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres
+souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous
+parlerai, et cette confession que vous réclamez de moi, je veux vous la
+faire complète, sans réticence, mettant dans chacune de mes paroles mon
+âme tout entière, avec ses défaillances... Écoutez-moi donc.
+
+Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.
+
+--Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui,
+ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirassés
+d'indulgence et de raison.
+
+Martial garda un instant le silence, le front penché sur sa main. Puis
+il releva la tête et commença:
+
+«Dans ces premières années dont vous venez d'entendre le récit, dit-il,
+il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insisté, et qui
+cependant explique tout ce qui s'est passé depuis. Loin de moi la pensée
+d'adresser à ma mère un reproche que la pauvre morte--car je n'ai plus
+ma mère, messieurs,--n'a jamais mérité.
+
+»Elle éprouvait pour moi une de ces passions que connaît seul le coeur
+des mères. L'amour qu'elle éprouvait pour mon père, si savant et si
+grand dans sa persévérance, se reportait sur moi, mais dans un autre
+sens. Ainsi que mon père l'avait dit, c'était vers les grandeurs de
+l'art que toutes mes aspirations avaient été dirigées.
+
+»Quelques essais heureux avaient donné à ceux qui m'entouraient croyance
+en un talent qui, peut-être, se fût développé, si je n'avais été
+entraîné plus tard dans une voie mauvaise. J'étais enthousiaste, j'avais
+foi en moi, et ma grande facilité me trompant moi-même, je n'avais pas
+dans le travail cette volonté ferme et presque brutale qui seule produit
+les grandes oeuvres.
+
+»Ma mère, indulgente et fière de son fils, était convaincue que peu
+d'années me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des
+plus grands, sinon même au-dessus d'eux. Et moi, je me berçais de ces
+chimères, gaspillant des facultés, réelles d'ailleurs, dans des essais
+toujours inachevés. J'ébauchais tout, je ne terminais rien. La soif du
+mieux m'empêchait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, à
+peine en avais-je tracé les lignes, placé les ombres, qu'il me semblait
+que le cadre était trop étroit pour le développement de mes puissances
+d'artiste.
+
+»Et je cherchais ailleurs. Si ma mère m'adressait quelques observations,
+je lui répondais par ces longues et brûlantes tirades qui jaillissent de
+tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait à
+son tour. «Tu es aussi grand que ton père!» me disait-elle, et c'était
+le plus grand éloge qu'elle pût m'adresser...
+
+»Dès que mon père fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgré son
+courage, ma mère ne pouvait dissimuler complétement les amères
+tristesses qui remplissaient son coeur. Songez-y bien, jamais elle
+n'avait été séparée de celui auquel elle avait voué sa vie tout entière;
+et maintenant voilà qu'il s'en était allé vers ces pays inconnus qui
+semblent ne point appartenir au monde réel. Un jour elle me dit que son
+absence durerait au moins deux années. Et disant cela, ses lèvres
+tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait
+fait connaître ce délai, en même temps qu'elle lui annonçait
+l'embarquement de mon père. Et cependant, dans les lignes tracées par
+lui, il régnait une telle chaleur d'espérance, de conviction, il parlait
+si hardiment--lui que nous étions habitués à regarder comme
+infaillible--d'immenses richesses à recueillir, il décrivait avec tant
+de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que,
+plus insouciant, j'en étais venu à ne pas regretter qu'il nous eût
+quittés.
+
+»Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au coeur. Depuis
+longtemps déjà je caressais un rêve. Je ne sais quel beau parleur
+m'avait convaincu qu'à Paris seul le véritable talent trouve à se faire
+jour. Ces semences jetées en moi avaient promptement germé. Paris
+m'apparaissait dans le lointain d'un nuage éblouissant. D'abord je
+n'osai pas en parler à ma mère. Voudrait-elle quitter la maison où elle
+avait été si heureuse? Je ne songeais pas à l'abandonner. Non, pas
+encore.
+
+»Mais je me laissais aller à cette langueur qui accompagne le désir
+persistant, caché et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour,
+jetant mes pinceaux à peine touchés, je courais à travers la campagne.
+Je cherchais de préférence les plus hautes collines, et je les
+gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu
+apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient à l'horizon.
+
+»Cet état de fièvre, suivi d'abattements inexpliqués, ne pouvait
+longtemps échapper à l'oeil clairvoyant de ma mère. Elle m'interrogea.
+Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! là
+seulement je pourrais donner cours à toute la fougue de travail que je
+sentais bouillonner en moi...
+
+»Elle me crut. J'avais l'éloquence des rêveurs. Et puis n'était-elle pas
+habituée à se sacrifier? Et, certes, c'était la plus grande preuve
+d'amour qu'elle pût me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?
+
+»Un jour, elle me dit que, s'il l'eût fallu, elle eût été prête à
+sacrifier tous ses souvenirs du passé, qui l'attachaient à la maison du
+père, pour m'accompagner à Paris, mais elle avait consulté. Avec ses
+ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville
+l'aisance et la tranquillité, tandis que là où elle était, elle
+pouvait--restant seule--se contenter d'un revenu assez modique pour me
+donner les moyens de me livrer à Paris aux études que nécessitait le
+soin de mon avenir.
+
+»Et moi, égoïste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre mère était
+blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donnés de bonne foi, elle
+était persuadée qu'à Paris, elle serait une gêne pour moi. On lui avait
+dit--des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce
+qu'ils me flattaient--on lui avait dit que le véritable travailleur
+avait besoin d'être seul, d'être libre, qu'il me fallait sentir sur mon
+front de poëte le grand souffle de l'indépendance... que sais-je, moi?
+Bref, la bien-aimée femme eut foi en ces théories, qui la séduisaient
+d'autant plus qu'elles répondaient aux élans d'admiration que lui
+inspirait ce qu'on appelait mon génie. Triste jour, que celui où j'eus
+l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes
+ses préférences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six
+mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste
+était pour moi. C'était l'outil qu'elle me mettait aux mains, et,
+m'embrassant avec la ferveur passionnée des mères, elle me disait:
+
+»--Va, je suis sûre de toi!
+
+»Je n'eus pas la force, à peine la pensée de refuser. Elle m'avait si
+bien habitué à ses abnégations, que j'en comprenais peu la grandeur.
+
+»Je partis. J'arrivai à Paris.
+
+»Ici, quelques mots d'explication sont nécessaires. Vous n'ignorez pas
+qu'il y a quatre ou cinq années, la lutte s'était engagée ardente entre
+ceux qu'on appelait en peinture comme en littérature les classiques et
+les romantiques. Mon éducation provinciale me lançait dans le camp des
+premiers. Aussi, dès que je me mis en relations avec les jeunes artistes
+de Paris, éprouvai-je une de ces déceptions qui sont atroces et
+poignantes au coeur des novices.
+
+»Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalité, ni passion. Je peignais
+froid, poncif: c'était déjà le mot consacré. J'eus un moment de
+découragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie
+intéressée des autres me rendirent mon énergie, du moins je le crus.
+
+»J'étais tombé dès le principe au milieu d'une de ces coteries
+d'incompris dont le temps se dépensait en déclamations stériles et qui
+se croyaient appelés aux plus hautes destinées parce qu'ils exposaient
+en termes redondants les théories de ce qu'ils appelaient le grand art,
+l'art de la nature...
+
+»Je n'eus pas de peine à me mettre au niveau de ces intelligences
+faussées. De travail il était à peine question. Ce qu'il fallait avant
+de jeter ses idées sur la toile, c'était les avoir bien répétées,
+ressassées et, à force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le
+temps d'agir...
+
+»J'écrivais à ma mère; et il est facile de comprendre que je ne me
+faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les
+banalités éblouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'écho,
+au sortir de nos réunions paresseuses.
+
+»Elle m'admirait, et me voyant à travers le prisme de son amour, elle me
+répondait qu'elle était heureuse et fière de m'avoir envoyé à Paris,
+qu'elle comprenait le magnifique éveil de ma nature, l'épanouissement de
+mes facultés...--Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-même,
+et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te
+donnant la gloire, me donneront à moi l'immense bonheur.
+
+»Gloire! bonheur! hélas! que tout est loin de moi maintenant!
+
+»En somme, pour le milieu où je me trouvais, j'étais riche, et je
+m'étais tout à coup vu entouré par cette foule de parasites qui
+s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme à un souverain.
+
+»Comme, après tout, j'avais fait d'assez fortes études, j'étais
+supérieur à cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile à
+comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient
+chef d'école, ils se déclaraient trop heureux de se dire mes élèves; du
+matin au soir, ils encombraient mon atelier, où l'atmosphère était
+lourde de la fumée des pipes, ou aux phrases creuses se mêlait le choc
+des verres sans cesse remplis et plus vite vidés.
+
+»Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au
+cerveau comme une liqueur frelatée, je me croyais grandi de toute la
+petitesse des autres...
+
+»Cependant, par une sorte de pudeur vis-à-vis de ma propre conscience,
+je m'étais mis au travail.
+
+»Tandis que les autres péroraient, étendus sur mes divans, j'étais
+parvenu à m'isoler au milieu de ce tapage.
+
+»J'ébauchais une Sarah d'après la _Baigneuse_ d'Hugo. Un jour, un de mes
+courtisans s'approcha de la toile sur laquelle je me tenais courbé, et,
+avec lui, ses compagnons se mirent à examiner longuement mon travail. Je
+ne les voyais pas: je m'absorbais dans ma propre pensée. J'éprouvais un
+de ces rares moments de bonheur où l'âme, oubliant la terre, se laisse
+entraîner, comme si elle s'était détachée du corps, dans les espaces
+infinis de l'art...
+
+»--Admirable! sublime! Rubens et Rembrandt! Delacroix n'est qu'un
+enfant! Enfoncés les Ingristes!
+
+»A ces exclamations répétées, et qui se croisaient avec de petits cris
+d'admiration, je levai la tête. Ils étaient là tous debout, dans une
+attitude presque grotesque à force d'admiration forcée.
+
+»--Martial, dit l'un, dès aujourd'hui tu es le maître...
+
+»--Le roi du Salon, si toutefois ces misérables routiniers ne nient pas
+le soleil!
+
+»Je rougissais, mais un indicible bonheur remplissait mon âme. Et tout
+en me défendant contre ce que je daignais encore appeler d'amicales
+exagérations, je me disais:
+
+»--Oui, je suis grand! oui, je suis maître!...
+
+»L'un d'eux ajouta:
+
+»--Quand _elle_ verra cette _patte_, elle consentira à tout.
+
+»--Elle! fis-je avec surprise. De qui parlez-vous?
+
+»-Oh! ceci est, ou plutôt était un grand secret. Mon cher, il s'agit
+d'une femme, la plus belle, la plus forte, la plus intelligente qui
+jamais ait compris l'art...
+
+»--Vous la nommez?
+
+»--Isabelle!
+
+»--En effet, il me semble vous avoir entendus prononcer ce nom.
+
+»--Écoute. Tu vas tout savoir. Isabelle est la fille la plus étrange qui
+oncques ait paru parmi nous. D'où vient-elle? de quelque région où les
+corps humains sont pétris de lumière et de soleil. C'est la perfection
+plastique dans toute sa magnificence. Et sais-tu ceci? Tous, nous avons
+supplié Isabelle de nous permettre de reproduire sur la toile cet idéal
+de la beauté humaine... A tous elle a refusé. Et elle nous a dit: Le
+jour où parmi vous se lèvera un maître incontestable, incontesté, un de
+ces hommes marqués du sceau divin, et qui assurent à leur modèle
+l'immortalité de la gloire, ce jour-là, j'irai à ce maître et je lui
+dirai: Me voilà!
+
+»Il est facile de comprendre quelle curiosité passionnée ces étranges
+paroles me mirent au coeur!
+
+»Quelle était cette femme dont mes amis parlaient avec enthousiasme?
+
+»--Qu'elle vienne! m'écriai-je, et si elle me trouve digne d'elle, je
+jure que de cette beauté je saurai faire un chef-d'oeuvre immortel!
+
+»Le lendemain, Isabelle se présentait à mon atelier.
+
+»En vérité, nulle expression ne saurait rendre l'émotion profonde,
+instantanée, qui s'empara de moi, quand elle parut dans l'encadrement
+des tentures, avec ses longs yeux noirs ombragés de cils qui tamisaient
+le regard, avec ses lignes sculpturales, et cependant animées d'une vie
+superbe, avec cette carnation idéale sous laquelle on sentait courir le
+sang chaud et puissant. On lui avait fait cortége comme à une reine.
+
+»Drapée dans un châle de peu de valeur, qui moulait son corps, elle
+s'approcha de moi, et me regarda longuement. Moi, je la dévorais des
+yeux. Sans parler, elle rejeta le bonnet qui couvrait son front, et de
+sa nuque s'échappa un flot de cheveux noirs qui, se déroulant comme un
+manteau, vint toucher la terre.
+
+»Puis, ses mains fines comme celles d'une reine, se posèrent sur ma
+main, et elle me dit:
+
+»--Tu m'as appelée! je suis venue!
+
+»Certes, après ce qui m'avait été dit la veille, c'était là pour mon
+orgueil un de ces triomphes qui laissent dans l'âme une trace
+ineffaçable...
+
+»--Suis-je belle? me demanda-t-elle avec un sourire.
+
+»Belle! elle l'était à perdre les âmes, à tuer dans la conscience tout
+autre sentiment que l'adoration de la créature...
+
+»Ah! messieurs, cette femme qui venait à moi, cette femme dont la
+présence était pour moi comme la consécration de mon génie, cette
+création résumant en elle toutes les séductions de la forme et de la
+vie, ne l'avez-vous pas deviné déjà...
+
+»C'était celle qui, plus tard, après s'être jetée dans toutes les
+débauches, après avoir déchiré avec la cruauté des bêtes fauves le coeur
+des naïfs et des croyants, est devenue la courtisane froide,
+implacable, qui flétrit et qui tue, la Phryné à laquelle s'est attaché
+comme un stigmate effrayant un surnom presque hideux...
+
+»C'était le Ténia, c'était celle que vous nommez la duchesse de Torrès.»
+
+En prononçant ce nom, Martial tressaillit tout entier; une crispation
+douloureuse convulsa ses traits. Il s'arrêta. D'un mouvement violent, il
+arracha sa cravate, comme s'il se fût senti étouffer, puis il essuya de
+la main son front, que mouillait une sueur glacée. Tous se taisaient,
+comprenant que l'heure était venue des pénibles aveux. Oui, ils
+connaissaient cette femme, dont le nom n'était jamais prononcé qu'avec
+mépris, avec une secrète épouvante, cette femme qui, on s'en souvient,
+avait allumé dans le coeur de M. de Silvereal une de ces passions qui
+poussent à l'infamie et entraînent jusqu'au crime. Martial se roidit
+contre l'angoisse qui lui étreignait le coeur, et, baissant la voix
+comme à son insu, il reprit:
+
+--Pourquoi cette femme m'avait-elle choisi pour victime? Quel caprice
+sinistre l'avait conduite vers moi? Je l'ai su plus tard... je vous le
+dirai.
+
+«En ce moment, j'étais fou. Et comme je la contemplais sans trouver la
+force de lui adresser une seule parole, elle s'éloigna et monta
+légèrement sur un de ces escabeaux qui servent de piédestal aux modèles.
+
+»Là, en pleine lumière, sous un rayon de soleil qui semblait se dégager
+du ciel pour lui faire un diadème d'or, sans embarras, sans honte, elle
+fit un mouvement... et ses vêtements tombèrent à ses pieds...
+
+»Et moi, ébloui, saisi au coeur et au cerveau par cette apparition qui
+semblait une statue vivante, nouveau Pygmalion d'une Galathée plus
+belle que le marbre, je m'écriai:
+
+»--Non! je ne suis pas digne de cet idéal!
+
+»Puis, me contredisant moi-même, je saisis mes brosses et effaçai avec
+une sorte de rage l'ébauche de cette Sarah qui, maintenant, me semblait
+un crime de lèse-beauté!
+
+»Elle fit un geste; on nous laissa seuls.
+
+»--Et maintenant, dit-elle, à l'oeuvre, maître!
+
+»Oui, je travaillai avec une ardeur qui tenait du délire. C'était une
+folie intense qui brûlait mon cerveau et me desséchait la poitrine....
+Je travaillai sans relâche, sans fatigue. Isabelle, avec son sourire de
+reine, semblait ne pas ressentir la lassitude.
+
+»Quand l'esquisse fut terminée--c'était la Vénus que les amis trop
+complaisants ont admirée au Salon--Isabelle vint à moi, et
+s'agenouillant à mes pieds:
+
+»--Je t'aime! me dit-elle.
+
+»Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donné ma vie,
+mon honneur. Et quand ses lèvres touchèrent les miennes, il me sembla
+que son souffle était brûlant comme celui des damnés!
+
+»Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle était à moi. Cette femme
+prit possession de ma volonté, de ma conscience.... Elle disait: Je
+veux! et je me courbais comme un esclave...
+
+»Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez déjà compris? Cette
+femme, ce fut le mauvais génie qui s'attacha à moi, et qui, prenant mon
+coeur entre ses mains, le tordit jusqu'à ce qu'elle en eût exprimé la
+dernière goutte de sang... Était-ce donc de l'amour que j'éprouvais pour
+elle? Peut-on bien donner le nom d'amour à cette passion envahissante,
+dominatrice, énervante, qui vous réduit à l'état de serf de la chair?
+Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne
+pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...
+
+»Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succès prodigieux. De ce pas, je
+fus sacré peintre.
+
+»Oh! écoutez bien ceci.
+
+»Malgré tout, il y avait encore en moi ces naïvetés d'enfant qui
+centuplent la joie du premier succès. Le matin, je courais au Salon, et
+là, seul, avant l'arrivée du public, je me plaçais devant mon oeuvre, et
+je la regardais, me disant:
+
+»--Tout à l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!
+
+»Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, étudiant les visages,
+cherchant à surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu,
+il y avait autour de mon nom comme une atmosphère de bienveillance...
+J'étais heureux.
+
+»Un jour, j'eus une étrange vision.
+
+»Quand je pénétrai dans le grand salon où mon tableau occupait une des
+places d'honneur, j'aperçus dans la pénombre du jour un peu gris une
+forme arrêtée devant mon tableau...
+
+»Quelqu'un m'avait donc devancé? Quel était cet admirateur mystérieux
+qui recherchait ainsi la solitude pour mieux étudier ses propres
+impressions?...
+
+»Je m'avançai en étouffant le bruit de mes pas, et j'eus peine de
+retenir une exclamation...
+
+»Devant la Vénus de l'art, était la Vénus vivante. Oui, c'était elle,
+Isabelle, c'était ma maîtresse!...
+
+»Légèrement courbée en arrière, les prunelles agrandies, les narines
+dilatées, elle contemplait le tableau avec une expression d'indicible
+orgueil.
+
+»Était-ce donc la joie de reconnaître une fois de plus la valeur de
+celui qu'elle aimait? En vérité, je le crus naïvement... et je
+m'approchai d'elle.
+
+»Elle ne m'entendit pas, et je surpris ces mots qui erraient sur ses
+lèvres:
+
+»--Je suis belle! belle à être reine!...
+
+»--Que fais-tu là? m'écriai-je.
+
+»Elle tourna vers moi ses grands yeux, clairs comme le ciel; j'y vis
+passer comme un éclair.
+
+»Elle me fit peur. Il y avait dans son regard une sorte de menace,
+quelque chose comme de la haine.
+
+»--Isabelle! fis-je en lui saisissant les mains.
+
+»Elle se dégagea lentement, toujours sans prononcer un seul mot; puis
+tout à coup, comme si une pensée bizarre eût traversé son cerveau, elle
+poussa un bruyant éclat de rire et s'enfuit.
+
+»Avant que je fusse revenu de ma stupeur, elle avait disparu. En vérité,
+j'étais frappé en plein coeur d'un de ces mystérieux pressentiments qui
+vous tenaillent et vous causent une horrible et sourde souffrance. Je
+courus à mon atelier. Elle n'était pas encore revenue.
+
+»--C'est un caprice, me disais-je en essayant de me rassurer.
+
+»Une heure, deux heures passèrent. Elle ne paraissait pas.
+
+»Vers midi, un étranger se présenta chez moi.
+
+»C'était un Anglais, lord S...
+
+»--Monsieur, me dit-il avec ce léger accent qui, en ralentissant la
+phrase, la rend plus froide et plus mesurée, combien voulez-vous me
+vendre votre tableau?
+
+»Vendre mon tableau! vendre cette oeuvre où j'avais mis tout mon coeur
+et toute ma vie! Ah! en vérité, à mon tour, j'éclatai de rire.
+
+»--Je ne vends pas mon tableau, répondis-je sans même réfléchir à
+l'inconvenance de mon attitude.
+
+»Lord S..., sans se départir de son flegme, plongea sa main dans la
+poche de son paletot et en tira un portefeuille.
+
+»--Monsieur, reprit-il, je suis riche, très-riche. Fixez vous-même le
+prix de cette toile, et je l'accepte sans discussion...
+
+»Redevenu maître de moi-même, je répondis plus calme:
+
+»--Excusez-moi, monsieur, si je n'accueille pas avec la reconnaissance
+prévue par vous les offres que vous voulez bien m'adresser. L'artiste
+vous remercie, mais l'homme ne peut que vous répéter ce qu'il vous a dit
+tout à l'heure: Je ne vends pas ce tableau...
+
+»--Et pourquoi?
+
+»Il promena ses regards autour de lui. Pour être plus confortable que
+celui de mes jeunes confrères, mon atelier n'offrait cependant pas ce
+luxe sérieux et grave que comporte une grande fortune. Donc, il
+s'étonnait que je refusasse cette fortune peut-être. Je compris sa
+pensée:
+
+»--Votre bienveillance, monsieur, a droit, en effet, à une explication.
+Si je refuse de vous vendre ce tableau, ce n'est pas, croyez-le bien,
+pour obtenir de vous des concessions par un moyen indigne d'un artiste
+qui se respecte lui-même. Un intérêt spécial, ou plutôt un sentiment
+profond fait un devoir pour moi de la conservation de cette toile.
+
+»A ces paroles, je remarquai que mon interlocuteur pâlissait
+légèrement.
+
+»--Deux mille guinées, dit-il.
+
+»--Monsieur, cette insistance...
+
+»--Quatre mille guinées...
+
+»--Encore une fois, je refuse...
+
+»--Alors, monsieur, dit d'une voix nette et tranchante l'étrange
+personnage, je vous tuerai.
+
+»Devant cette menace insensée, je crus avoir devant moi un monomane, un
+fou.
+
+»--Pardon, monsieur, dis-je en souriant, si admirable à votre sens, du
+moins, que soit une oeuvre d'art, elle ne peut valoir la vie d'un homme.
+
+»Lord S... me regarda en face.
+
+»--Monsieur, dit-il, il me faut ou ce tableau ou votre vie.
+
+»--Mais, à votre tour, expliquez-vous, car je commence à me demander si
+réellement vous jouissez de toute votre raison.
+
+»--Je ne suis pas fou, reprit lord S..., mais ma volonté est
+irrévocable. Il ne m'appartient pas de m'expliquer. Je n'en ai pas le
+droit. Encore une fois, je vous offre... dix mille guinées, qui font, si
+je ne me trompe, deux cent cinquante mille francs en monnaie de France.
+Je vous laisse jusqu'à demain pour réfléchir.... Avant midi, je viendrai
+prendre votre réponse.
+
+»Et me saluant avec une exquise politesse, il alla vers la porte, qu'il
+ouvrit.
+
+»--Demain... avant-midi, répéta-t-il.
+
+»--Mais, monsieur, ma décision ne peut changer... et il est inutile...
+
+»--Alors, je vous tuerai, fit-il..
+
+»Et la porte se referma sur lui.
+
+»Resté seul, je me demandais si je devais rire ou m'inquiéter de la
+ridicule insistance de cet amateur. Ses menaces me laissaient froid,
+mais il était une question qui revenait sans cesse dans mon cerveau et
+le martelait douloureusement.
+
+»--Pourquoi cet homme tient-il si opiniâtrement à posséder ce tableau?
+
+»Et Isabelle ne revenait pas. La fièvre de l'attente et de l'inquiétude
+m'envahissait. Puis, peut-on nier que la prescience de la douleur ne
+pèse sur notre organisme tout entier?
+
+«Je ne savais rien, je ne prévoyais rien, et pourtant j'avais peur.
+Cette femme avait pris si complétement possession de moi-même que, sans
+elle, je ne me sentais plus vivre. On eût dit que mon être tout entier
+n'existait plus que par elle.
+
+»J'essayai de me remettre au travail, pour chasser et cette angoisse
+grandissante et l'irritation que me causaient maintenant--plus que
+lorsque je les avais entendues--les paroles prononcées par lord S...
+
+»A mon insu, les deux noms: Isabelle et lord S... se heurtaient dans mon
+cerveau, comme si entre ces deux êtres, qui cependant ne devaient même
+pas se connaître, eût existé quelque lien mystérieux.
+
+»Penché vers la porte, j'écoutais, j'attendais que résonnât sur le
+palier le doux et charmant bruit de ce pas qui si souvent avait fait
+battre mon coeur.... La journée se passait. Et toujours j'étais seul.
+
+»J'essayai de me dominer, de raisonner. En vérité, j'étais un enfant.
+Son absence, quoique un peu prolongée, s'expliquerait par les motifs les
+plus simples.
+
+»Puis, sans savoir ce que je faisais, je pris mon chapeau et je
+m'élançai dehors. Où allais-je? Est-ce que je le savais? Est-ce que je
+me le demandais seulement? Je voulais la chercher, la trouver. Peut-être
+avait-elle été victime de quelque accident. Ah! cette pensée me fit
+tant de mal que je compris que, si elle était morte, je ne pourrais pas
+lui survivre...
+
+»Fou! dix fois, cent fois fou! Ah! vous ne savez pas tout encore.
+J'étais allé chez tous mes amis. Après tout, Isabelle pouvait avoir
+contre moi quelque grief ignoré, qu'elle était venue confier à quelqu'un
+de mes camarades. Et lorsque j'arrivais devant la porte, je m'arrêtais
+avant de frapper, prenant mon coeur à deux mains pour l'empêcher
+d'éclater.
+
+»--Isabelle est ici? m'écriais-je avec une sorte de certitude.
+
+»On me regardait. Ma physionomie traduisait une angoisse que mes amis
+traduisaient en jalousie. Jaloux, moi! Ah! j'y songeais bien! La pensée
+d'une faute de mon Isabelle n'avait même pas effleuré mon esprit. Je la
+respectais, je la vénérais, en un mot, je l'aimais; donc, je croyais en
+elle.
+
+»Quand j'eus en vain questionné tous ceux qui auraient pu l'avoir
+rencontrée, je revins chez moi, hâtif, désolé, et cependant cette
+espérance me restait, la dernière!
+
+»Si elle était là! Si elle m'attendait!
+
+»Rien!
+
+»Je vous ai parlé de faiblesses, presque de crimes. Écoutez ceci. A
+peine étais-je revenu dans mon atelier, que l'on frappa à la porte. Je
+savais que ce ne pouvait être Isabelle, car elle avait la clef.
+Cependant, je bondis effaré, et j'ouvris. Si c'était un message? Elle
+avait besoin de moi.... C'était cela, n'est-ce pas?
+
+»Point! c'était le concierge qui, m'ayant vu passer comme un fou et
+traverser la cour sans tourner la tête, m'avait inutilement appelé pour
+me remettre... une lettre... une lettre d'elle, peut-être. Je la pris
+et je regardai la suscription. C'était l'écriture de ma mère, le timbre
+de la petite ville où elle avait enseveli sa médiocrité et son
+dévouement... savez-vous ce que je fis?
+
+»Je jetai la lettre loin de moi! avec un mouvement de colère! Ah! il
+s'agissait bien de ma mère!... Qu'est-ce que cela me faisait?...
+
+»Et je passai la soirée à courir à travers le ville. Il pleuvait. Je ne
+remarquais plus que j'étais tête nue. Je crois qu'en passant sur un pont
+j'avais d'un mouvement de stupide fureur jeté mon chapeau dans la Seine.
+J'étais glacé, je frissonnais, je pleurais! et certains, passant auprès
+de moi et voyant mon visage convulsé, s'écartaient comme s'ils eussent
+rencontré un fou.
+
+»Ce que je fis, je ne sais pas. Cependant, je me souviens d'être entré
+dans un cabaret et d'avoir bu coup sur coup plusieurs verres
+d'eau-de-vie. Si bien que la brûlure de l'alcool rendait plus âpre et
+plus douloureuse la sensation de fer rouge sous laquelle se tordait mon
+coeur.
+
+»Enfin, accablé, brisé, claquant des dents, à demi ivre de froid, de
+liqueur, de désespoir, je me retrouvai dans mon atelier. Ce fut un
+chagrin d'enfant. Je criais, j'appelais: Isabelle! Isabelle!
+
+»Puis vint une prostration stupide, instantanée, je tombai comme une
+masse sur le plancher.
+
+»Quand je revins à moi, il faisait grand jour. Dix heures sonnaient.
+J'étais toujours seul.
+
+»Tout à coup, une pensée traversa mon cerveau.
+
+»A midi! Oui, c'était bien à midi que cet Anglais devait revenir. Il
+voulait mon tableau ou ma vie. Ma vie! oh! il ne prétendait pas
+m'assassiner. Sans doute, il allait me proposer un duel, et moi,
+inhabile, j'allais me trouver en face d'un adversaire dont l'épée
+trouverait à coup sûr le chemin de mon coeur. Et c'est avec une joie
+ineffable que je songeais à cela. Cet homme me tuerait! oui! c'était la
+fin de cette épouvantable torture! Je voulais qu'il me tuât, et bientôt,
+sans délai. J'avais une panoplie; j'en détachai deux épées et les
+examinai avec complaisance, les faisant plier sur mon pied. L'acier
+était bon, la pointe affilée.... Mourir! mourir!... Et comme cette
+douzième heure tardait à sonner! J'étais là, courbé sur mes poignets,
+l'oeil rivé à la pendule et disant à l'aiguille:
+
+»--Hâte-toi donc! marche! marche!
+
+»Au moment où j'entendis cliqueter le ressort qui prend la sonnerie,
+toute mon âme se suspendit à cette sonorité que j'attendais.
+
+»Midi! Et à peine le douzième coup s'était-il éteint dans la
+prolongation de l'écho argentin que j'entendis la porte s'ouvrir.
+
+»D'un élan, je me redressai... je regardai...
+
+»Et je poussai un cri de surprise, presque d'épouvante...
+
+»Isabelle venait d'entrer.
+
+»Et cependant, je ne courus pas à elle. Il me sembla qu'une force plus
+grande que ma volonté me clouait au sol. Elle était là, debout,
+immobile, drapée dans un costume de satin noir qui modelait son buste et
+son corps tout entier, pâle et blanche dans cette gaîne sombre. Ses
+cheveux tordus lui faisaient comme un diadème sinistre. Son regard était
+fixe, dur: oui, c'était cet éclair qui, la veille, avait éclaté sous ses
+cils de soie et qui maintenant restait à l'état de lueur continuelle.
+
+»D'un geste inconscient, je lui fis signe d'avancer.
+
+»Elle vint à moi, et alors, sur ce visage charmant qui pour moi avait
+reflété toutes les joies de ma vie, de ma jeunesse enthousiaste, je ne
+vis plus que les lignes immobiles d'un masque de marbre.
+
+»Triomphant enfin de l'espèce de stupeur qui pesait sur moi et
+enchaînait tout mon être, je prononçai son nom. Mais ma voix se perdit
+dans un sanglot.
+
+»Ses lèvres, rouges et sensuelles, eurent un sourire railleur.
+
+»--Martial, dit-elle, nous avons à causer... longuement. Voulez-vous
+m'entendre?
+
+»Dans cette voix qui résonnait pour moi d'une mélodie presque divine, il
+y avait un étrange frémissement. Je ne sais ce que je répondis... sans
+doute quelqu'une de ces banales folies qui montent au coeur de ceux qui
+aiment.
+
+»--Voici, reprit-elle. Dites-moi pourquoi vous avez refusé de vendre à
+lord S... votre tableau...
+
+»--Quoi! tu sais cela?
+
+»--Je le sais. Voulez-vous me répondre?
+
+»J'étais si lâche que, ne devinant rien encore, je pliai devant sa
+volonté. Bien plus, je me disais que ce que j'allais lui dire allait la
+toucher, briser cette glace sous laquelle se cachait, dans je ne sais
+quel incroyable phénomène, mon Isabelle d'autrefois.
+
+»--Ne l'as-tu pas compris? m'écriai-je. Cette oeuvre que de prétendus
+connaisseurs admirent comme un effort de l'art, n'est-ce pas ma vie?
+n'est-ce pas tout mon rêve, tout mon bonheur?... Quoi! j'irais livrer à
+des mains profanes ce lambeau de mon coeur!... j'irais pour quelques
+pièces d'or vendre ce qui est toi, ce qui est ta beauté, ce qui est mon
+amour et mon avenir! Jamais!... il est impossible que tu n'aies pas
+deviné cela...
+
+»Elle releva la tête, et, plongeant son regard dans mes yeux:
+
+»--Je veux, fit-elle en martelant chaque mot, je veux que vous acceptiez
+les offres de lord S...
+
+»--Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!...
+quelle pensée te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce
+parce que la modestie de notre existence te pèse? Avec les guinées que
+m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princière, digne de
+toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! écoute-moi!...
+De cette oeuvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce
+ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai à l'idéal
+quelque type qui, moins parfait que toi-même, résume cependant les
+traits essentiels de la beauté humaine...
+
+»Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:
+
+»--Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le
+chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et
+cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien là ce que tu
+veux?
+
+»Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais
+vers elle mes mains qui suppliaient, voici, écoutez bien, voici ce
+qu'elle me dit:
+
+»--Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aimé... Si je
+suis venue à vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous
+une force qui, centuplée par la passion, pouvait produire un
+chef-d'oeuvre. J'étais le modèle, et je savais que ce modèle éveillerait
+en votre âme d'enfant toutes les sensations exaltées qui seules donnent
+à l'oeuvre la vie réelle.
+
+»Une sorte de râle s'était échappé de ma poitrine. Je me laissai tomber
+sur un siége, et, l'oeil plein d'effarements, je la contemplai.
+
+»Elle continuait:
+
+»--Donc je me suis donnée à vous qui, croyant à mon amour, avez résumé
+dans cette toile tout ce que la nature vous avait départi de force et de
+talent... je voulais cela, et je suis arrivée à mon but. Quel était ce
+but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui haïssent les
+banalités de ces passions fiévreuses dans lesquelles vous autres, naïfs,
+croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux être riche, je
+veux être grande, je veux être reine; je veux, par ma beauté, par cette
+perfection physique qui vous affole, conquérir toutes les puissances
+humaines.... Je n'ai pas de coeur... j'ignore même ce que veut dire ce
+mot. Quant à l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de
+l'éprouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma mère est morte de
+douleur, après avoir été abandonnée par l'homme auquel elle avait dévoué
+toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-là, j'ai compris la vie.
+Ne supposez pas que je veuille ici copier ces héroïnes dramatiques qui
+ne rêvent que vengeance... je ne cherche pas à venger ma mère.... Sa
+mort a été un enseignement... j'en profite, voilà tout!
+
+»Elle parlait sans colère, sans amertume, sans que dans cette effroyable
+confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de
+plomb brûlant, sa voix ne s'élevât ni ne faiblît.
+
+»Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon coeur
+qui saignait--vraiment ces folies sont criminelles!--je la contemplais
+toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi:
+
+»--Qu'elle est belle!
+
+»--Vous êtes intelligent, continuait-elle, toujours calme, toujours
+impassible, vous me comprenez, n'est-ce pas?... Me sachant belle, je
+voulus que cette beauté fût connue, admirée. Il me répugnait de gravir
+un à un les échelons qui devaient m'amener aux sommets qui étaient mon
+but.... De vous j'ai fait un peintre... je vous ai en quelque sorte
+échauffé de cet amour qui vous a tué... l'étincelle a jailli, et
+maintenant je vous dis: Je ne vous aime pas! je ne vous appartiens pas!
+je suis libre de moi-même, et lord S..., qui est venu hier et qui
+m'attend, est mon amant!
+
+»--Misérable!
+
+»Je bondis vers elle, les poings levés, avec un rugissement.
+
+»Elle avait croisé ses deux bras sur sa poitrine, la tête haute, sans
+forfanterie cependant; elle savait bien que je ne la frapperais pas, que
+je ne la tuerais pas. Et mon bras retomba inerte, et des larmes
+désespérées jaillirent de mes yeux. J'avais entendu cela, elle m'avait
+souffleté de ses aveux insolents et cyniques, et cependant je ne
+l'écrasais pas comme un reptile.
+
+»Elle n'avait pas fini d'ailleurs, et tandis que je retombais fou,
+stupide, j'entendis encore sa voix dont le diapason ne s'était même pas
+modifié:
+
+»--Vous comprenez que lord S... ne peut pas laisser entre vos mains
+cette toile qui prouve les liens qui vous ont uni à moi. C'est pourquoi
+il me faut ce portrait, et ce que vous avez refusé hier, je veux que
+vous l'acceptiez aujourd'hui.
+
+»Ah! quelle épouvantable scène, et l'humanité peut-elle descendre aussi
+bas? Je priai, je sanglotai, je me traînai à ses pieds, je lui criai
+mon amour avec toutes les folies de la passion forcenée.
+
+»Et comme toujours, hautaine et sûre d'elle-même, elle me répétait ce
+mot: Je veux!... je courus à mon bureau, je saisis une plume et traçai
+quelques lignes.
+
+»--Si tu le veux, m'écriai-je, ce tableau, je te le donne!
+
+»--A quel prix?»
+
+A ce moment Martial s'arrêta encore. La honte le tenait à la gorge.
+
+«Lorsque Isabelle sortit de chez moi, reprit-il après un silence, je lui
+avais vendu ce tableau qu'elle m'avait payé... du même prix qu'elle
+allait payer à son amant les enivrements du luxe et de la fortune.
+
+»La porte se referma sur elle.
+
+»Alors vint la honte! la première que j'eusse ressentie et qui est la
+plus horrible de toutes.... J'avais conscience de mon infamie, et, chose
+effrayante, je ne me repentais pas!
+
+»Lorsque j'avais entendu le froissement de sa robe glissant sur
+l'escalier--alors qu'elle courait vers lord S... qui
+l'attendait--j'étais tombé à genoux comme pour baiser encore les traces
+de ses pas.... Quand je me redressai, je vis à quelques pas de moi un
+point blanc qui attira mon attention... une sorte d'attraction
+involontaire m'entraîna de ce côté... j'étendis les mains!...
+
+»C'était la lettre de ma mère... de ma mère que j'oubliais... de ma mère
+qui aurait frémi de désespoir si elle avait vu le front pâle de son fils
+déshonoré...
+
+»Cette lettre, je la pris entre mes doigts et je la regardai longuement;
+par un mouvement instinctif, je l'approchai de mes lèvres, mais je
+l'écartai vivement... Non, ces lèvres n'étaient pas dignes de toucher
+ces lignes tracées par la mère honnête...
+
+»Je n'osais pas même briser le cachet. Il me semblait que de ses plis
+allait sortir une malédiction!
+
+»--Allons! fis-je avec un frisson...
+
+»Et la lettre se déploya sous mes yeux.
+
+»Ah! la foudre fût tombée sur ma tête, que je n'aurais pas été frappé
+d'un coup plus terrible.
+
+»Cette lettre contenait ces mots, écrits d'une main tremblante:
+
+«Mon enfant, mon Martial, viens vite... nous sommes perdus et je meurs!»
+
+»Je me redressai hagard. Non! je m'étais trompé; j'avais mal lu; ce
+n'était pas possible. Quoi! pendant que cette misérable femme... ma mère
+était là-bas, seule, désolée, qui souffrait, qui pleurait, qui
+mourait...
+
+»Infâme que j'étais!...
+
+»Que signifiaient ces mots: Nous sommes perdus!... Qu'importe! il n'y
+avait pas à hésiter, il fallait partir, partir sans perdre une
+minute!... Eh bien, le croiriez-vous?... le fils ingrat eut besoin de
+toute sa force pour ne pas attendre... attendre quoi?...
+
+»Attendre que peut-être l'autre revînt encore! l'autre, la courtisane!
+celle qui m'avait cent fois répété:
+
+»--Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!
+
+»Celle qui m'avait dévoilé toute la vénalité de son coeur.
+
+»Oui, j'attendais encore cette misérable, tandis que ma mère, qui
+s'était tuée pour moi, se tordait les mains et m'appelait! C'est
+hideux!... mais je me confesse... et j'étais ainsi oublieux du bien et
+rivé au mal...
+
+»Et le combat fut long, douloureux.... Je n'en suis que plus coupable.
+Encore je ne savais rien...
+
+»Il me restait quelque argent. J'avais touché, quelques jours
+auparavant, le trimestre de la pension de six mille francs--je ne sais
+comment elle avait fait, la chère martyre--que me servait ma mère...
+
+»Je courus à la poste, et, deux heures après, les chevaux m'entraînaient
+sur la route de la petite ville de G...
+
+»C'est à n'y pas croire. Avant de quitter mon atelier, j'avais, dans un
+petit tiroir où naguère Isabelle plaçait des objets à mon usage, déposé
+un billet qui contenait ces mots:
+
+«Attends-moi, je t'aime!...»
+
+»Cependant, lorsque, lancé sur la route, à travers la nuit, j'entendis
+grelotter les sonnettes tintant au cou des chevaux, lorsque je me sentis
+environné d'ombre, il se fit en moi un singulier revirement...
+
+»Métamorphose subite et, hélas! passagère! j'oubliai cette passion qui
+me tenait à l'âme comme un bandit saisit un passant par le cou, et tous
+mes souvenirs affluèrent à mon cerveau, retraçant une par une les scènes
+du passé...
+
+»Je revis mon père qui, d'un pas lent, baissant son front chargé
+d'étude, regagnait son cabinet après nous avoir donné, à ma mère et à
+moi, le baiser d'adieu. Il s'enfermait et je savais qu'il travaillait,
+toute la nuit, disputant au repos chaque heure, chaque minute...
+
+»Mon père!... Voyez à quel point la vie fiévreuse que je menais avait
+oblitéré ma conscience.... Je ne me souvenais même plus des dernières
+lettres de ma mère...
+
+»Depuis plus de huit ou dix mois, elle n'avait plus reçu de lettres de
+lui. Où était-il? elle l'ignorait. Elle supposait seulement qu'il
+s'était enfoncé dans les terres, sur les confins de la Chine, et que
+les communications manquaient.
+
+»De ses angoisses, elle ne disait rien. Et moi, tout entier saisi par
+l'engrenage qui devait arracher un à un les lambeaux de mon être, je ne
+devinais rien!...
+
+»Mon père ne pouvait être, lui--forte et probe nature--soupçonné
+d'égoïsme et d'oubli... les pays qu'il parcourait étaient pleins de
+périls pour les Européens, menacés par des maladies inconnues, par cette
+haine brutale des peuplades sauvages qui ignorent et redoutent à la
+fois. C'était étrange. Tandis que mon oeil à moitié fermé suivait sur la
+route le sillage des lanternes qui couraient et dont le reflet rougeâtre
+tremblotait sur les arbres, je me sentais revivre dans mes anciennes
+sensations du passé.
+
+»Et alors je croyais lire en traits de feu, inscrits sur les panneaux de
+la chaise de poste, les mots qu'avait tracés la main de ma mère:
+
+«Viens! nous sommes perdus! je meurs!»
+
+»Plus vite! plus vite! Ah! que ces chevaux étaient lents! Je me penchais
+hors de la voiture et j'offrais au postillon des poignées d'or. Le fouet
+claquait. Les chevaux bondissaient, ayant l'écume au mors.... Plus
+vite!... plus vite!... que j'échappe à la crainte, au remords qui me
+tenaillent!... Le remords! oui, je me disais que chaque baiser donné par
+moi à l'impure, à l'infâme, avait tué ma mère.
+
+»Oh! comme ce fut long!... Quelles rages je dus dévorer!... Alors que
+j'eusse voulu voler plus vite que le vent, une roue cassait... ou bien
+c'était le postillon qui était ivre... ou bien un cheval qui boitait. En
+vain je priais, je payais, c'était long, effroyablement long. Car
+maintenant une vision persistante obsédait mon cerveau.
+
+»Ma mère... morte!
+
+»Enfin le troisième jour, à l'aube, j'aperçus le bout du faubourg.
+C'était la ville où s'était passée mon enfance, insoucieuse et
+choyée!... Ah! vrai! en ce moment, j'oubliai Isabelle, cette beauté
+surhumaine, cette attraction affolante... je ne vis plus que le clocher
+pointu, couvert d'ardoises, dont la croix découpée en plein zinc se
+détachait comme une double ligne sur le ciel blanc...
+
+»Et tandis que la chaise de poste roulait entre les maisons encore
+endormies, je ressentais une joie d'enfant à regarder ces portes que je
+connaissais toutes, ces fenêtres derrière lesquelles dormaient des
+amis...
+
+»Puis la voiture s'arrêta. C'était là! J'étais arrivé!...
+
+»Le conducteur faisait vibrer sa mèche neuve à travers l'air, qu'il
+coupait méthodiquement.... Il me semblait, en vérité, que j'arrivais en
+triomphateur.
+
+»La porte s'ouvrit. Une femme, la vieille Suzanne, que nous appelions
+simplement Zanne, ouvrit précipitamment la porte, et le doigt sur les
+lèvres, me regardant d'un oeil gonflé de larmes, dit:
+
+»--Pas tant de bruit!... Vous voulez donc la tuer!
+
+»Mon coeur se serra si fort que je crus que j'allais tomber.
+
+»Mais la vieille Zanne m'avait saisi dans ses bras. Elle était forte, la
+brave femme, forte de cette énergie que les coeurs honnêtes retrouvent
+pour secourir les douleurs des autres.
+
+»J'avais à peine le pouvoir de murmurer quelques mots:
+
+»Ma mère... en danger!... dites... dites vite!...
+
+»--Ah! monsieur Martial, il y a vingt-quatre heures que nous vous
+attendons! Comme vous êtes en retard!... Au fait, c'est peut-être que
+les routes sont bien mauvaises!...
+
+»Ah! comme ces âmes droites savent vous faire rougir! Leur honnêteté
+naïve tombe à plomb sur vos regrets et vos responsabilités! Elle ajouta:
+
+»--J'avais si grand'peur qu'elle mourût avant de vous avoir revu!
+
+»J'avais perdu tout un jour là-bas! à Paris!... et j'aurais pu la
+trouver morte!... c'était épouvantable!... d'autant que le sens moral
+défaillait à ce point en moi, que je ne me souvenais plus qu'elle
+m'avait crié: «Viens! je meurs!...»
+
+»La Zanne ouvrit une porte et me poussa en avant.
+
+»Je ne sais... je vis un lit blanc... je discernai une forme vague dans
+l'ombre que projetaient les rideaux... et je tombai à genoux en
+sanglotant et en disant:
+
+»--Maman! maman!
+
+»Une main se posa sur mon front. Oh! comme elle était légère. On eût dit
+les doigts d'un être immatériel.
+
+»--Tu vois bien, Zanne, dit une voix cassée qui semblait un souffle, tu
+vois bien... qu'il viendrait!
+
+»Cet «il viendrait!...» était tout un reproche. La vieille servante
+avait douté de moi. J'eus peur et honte à la fois, comme si je redoutais
+qu'elle eût à travers la distance découvert la cause de mon retard.
+
+»J'osai lever les yeux sur ma mère.
+
+»Ah! quel spectacle! Cette femme, énergique et vigoureuse sous sa
+fragilité native, n'était plus que l'ombre d'elle-même. Ses cheveux
+blancs se collaient en bandeaux plats sur ses tempes amaigries, et son
+front, bombé par le retrait des lignes du visage, était éclairé par deux
+yeux caves, secs, brillants...
+
+»Il n'y avait pas à douter, c'était la mort!
+
+»--Oh! je t'en prie, murmura-t-elle, viens près, tout près, que je
+t'embrasse... de tout mon coeur... comme autrefois.
+
+»Elle me prit par les deux joues comme on fait à un enfant, et sur mon
+front brûlant, je sentis ses lèvres froides...
+
+»--Que s'est-il passé? m'écriai-je. Il y a longtemps que tu es malade!
+Pourquoi ne m'as-tu pas appelé plus tôt?
+
+»--Chut! fit-elle, ne parle pas si fort. Ma pauvre tête endolorie est
+devenue bien sensible... il ne faut pas m'en vouloir!... Mais parle tout
+bas... tout bas...
+
+»Elle se tourna péniblement et adressant un signe à la vieille Zanne,
+qui regardait à travers ses larmes cette scène douloureuse:
+
+»--Laisse-nous, ma mie, il faut que je cause avec lui... et tu sais...
+je n'ai pas de temps à perdre...
+
+»Nous restâmes seuls. Je n'osais pas interroger. J'attendais.
+
+»--Petit, reprit ma mère (c'était ainsi qu'elle m'appelait autrefois,
+avant que je l'eusse quittée), petit, ouvre le petit meuble là-bas....
+Oui, c'est cela... le tiroir du haut.... Il y a une lettre, n'est-ce
+pas?... pliée... avec le timbre de Bordeaux.... Apporte-la... mets-la
+sur mon lit.... Merci!... tu es toujours gentil et complaisant comme
+autrefois.... Ah! mon pauvre Martial!
+
+»Je me remis à genoux auprès de son lit.
+
+»--Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles à
+t'apprendre.... Il faut avoir du courage...
+
+»--Mon père! m'écriai-je.
+
+»Elle posa vivement sa main sur ma bouche.
+
+»--Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te
+désoler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand
+j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tombée par terre...
+même je me suis fait bien mal... parce que ma tête a porté contre le
+mur.... J'ai eu le délire.... C'est bien étrange, cela!... je ne
+comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce
+qui se passait dans ma pauvre tête... C'étaient des mensonges!... je te
+voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute
+sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le délire!...
+
+»Je baisais ses mains à pleines lèvres. Je n'avais pas l'infamie de me
+défendre. Pauvre, pauvre mère!
+
+»--Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je
+suis sûre, je sais que je vais bientôt mourir.... Ne pleure pas....
+Là!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le défends!...
+Écoute-moi, et promets-moi d'être bien courageux...
+
+»--Parlez! parlez, ma mère!
+
+»--Oui, mais je te défends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour où
+ton père est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais
+je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les trésors de dévouement et de
+bonté que renfermait cette âme! Si je vaux quelque chose, c'est à lui
+que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voilà près d'une longue
+année que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu
+des mois entiers sans sommeil. J'étais là, seule, tendant l'oreille...
+car je me disais: S'il n'écrit pas, c'est qu'il revient. Hélas! le matin
+passait, et puis le soir, et ton père n'était pas là... Seules, tes
+lettres me remettaient un peu de joie au coeur. Ah! je veux te le dire,
+je suis fière et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon oeuvre...
+et quand j'ai lu dans les journaux--j'en ai fait venir exprès... pour
+les montrer--«notre grand peintre Martial,» alors c'était une fraîcheur
+qui me passait à travers le coeur. C'est si bon, l'orgueil de son
+enfant!
+
+»Elle s'interrompit. Sa respiration était courte. Je ne doutais plus. La
+mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui échapper...
+
+»--Mais, ton père!... qu'est-il devenu? La dernière fois qu'il m'a
+écrit, il était à... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le
+nom.... Saïgon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait
+au mieux, qu'il était sûr de réussir... que nous serions riches comme
+des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu
+t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles
+bien.... Comme il était singulier, ce Roi du Feu!
+
+»Et elle rit aux éclats. J'eus peur. Est-ce que le délire allait de
+nouveau s'emparer d'elle? Mais sa volonté fut plus forte que la maladie.
+Elle redevint maîtresse d'elle-même.
+
+»--Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler de ton père.... Je ne
+suis pas bien effrayée... parce qu'il m'avertissait qu'il allait partir
+pour une expédition lointaine... pour le pays... des Khmers! Tu sais, tu
+as déjà entendu ce nom.... La statue qu'il avait reçue dans la caisse...
+tu te rappelles... c'était, nous a-t-il dit... le roi Lépreux, le
+dernier souverain des Khmers.... Il ajoutait qu'il était déjà allé dans
+ce pays... et que, de la part des indigènes... des sauvages, sans
+doute... il n'y avait aucun péril à redouter.... Et cependant, je n'ai
+plus entendu parler de lui!...
+
+»Je crus que c'était cette inquiétude seule qui l'avait abattue ainsi,
+et je m'efforçai de la rassurer. Mais elle me fit signe de me taire.
+
+»--Je te dis tout cela, continua-t-elle, veux-tu savoir la vérité? pour
+retarder le moment où tu apprendras la terrible nouvelle...
+
+»--Mais, ma mère, que peut-il nous arriver de douloureux? Pourvu que mon
+père vive...
+
+»--Ceci, fit-elle d'un ton fiévreux, c'est que le banquier chez lequel
+nos fonds étaient déposés... tu sais bien, le banquier de Bordeaux....
+M. Estremoz...
+
+»--Eh bien?
+
+»--Eh bien, ce misérable est parti, en emportant notre modeste
+fortune.... Tu es complétement ruiné!...
+
+»Sans me laisser placer une seule parole, elle continuait:
+
+»--Tu es ruiné, entends-tu? C'est la misère pour toi. Tu n'as plus un
+sou. Tu mourras de faim, de froid.... Je sais bien ce que c'est. Tu es
+trop jeune encore pour résister à ces privations atroces.... Nous
+n'avons plus rien, rien!...
+
+»Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de râle.
+
+»Ainsi, c'était pour cela que se mourait ma mère! Ah! en vérité, je
+sentis tout mon être se soulever à cette pensée.... Certes, je glissais
+déjà sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour
+lui-même n'avait pas desséché mon coeur.... Que m'importait cette
+fortune! Ruiné! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'était pas me
+contraindre à lui rendre au centuple, à elle, les sacrifices qu'elle
+s'était imposés pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais
+éloquemment de travail, de succès, de gloire, de fortune, et cependant,
+tout à coup, je m'interrompis. Sur sa lèvre errait un sourire
+d'incrédulité profonde.
+
+»--Tu doutes de moi, maman? m'écriai-je. Ah! c'est mal!
+
+»--Bébé! va! fit-elle.
+
+»Elle m'attira tout près d'elle, si près que ses lèvres touchaient mon
+oreille.
+
+»--Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si
+elle eût rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce
+qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aimé!... Oh! d'abord
+cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonnée.... Tu es si
+jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle.
+C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es
+pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!
+
+»Mon Dieu! où cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle
+appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un
+peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-mère aimait
+tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui éviter une
+larme... et pour qui? pour qui cette émotion sainte!... cette
+condescendance sublime!
+
+»Pour cette femme qui s'était vendue, qui se vendait, qui allait se
+vendre sans cesse et toujours!
+
+»--Je ne la connais pas, me dit ma mère; mais je la vois à travers
+toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te
+connais!... tu es bon juge!
+
+»J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.
+
+»Ce qui m'étonnait profondément, c'est que ma mère fût aussi bien
+instruite de ce qui se passait à Paris. Voici ce qu'elle m'avoua.
+Lorsqu'elle avait appris, très-indirectement, que j'avais une maîtresse,
+elle avait éprouvé une terreur invincible. Sans doute, cette femme
+allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de
+l'oisiveté, à la débauche, peut-être... et, sans faire part de son
+projet à personne, elle était venue à Paris et avait pris adroitement
+ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait
+auprès de moi, j'avais complétement renoncé à la vie que j'avais menée
+jusque-là. Plus de ces _parties_ entre camarades, d'où l'on revient la
+tête lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur.
+On parlait d'un chef-d'oeuvre.
+
+»Ma mère ne voulut même pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui
+reprochasse de m'espionner. Et elle était repartie dans sa solitude, la
+chère âme, heureuse de ce que le danger par elle redouté ne fût
+qu'imaginaire!...
+
+»Voilà ce qu'était ma mère!... Quant à la perte de sa petite fortune,
+c'était pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps déjà, sa santé
+était chancelante, et son énergie seule la soutenait encore; mais quand
+elle avait vu s'écrouler d'un seul coup toutes ses espérances, tout cet
+édifice de sécurité sur lequel, à ses yeux, reposait mon avenir, elle
+avait été saisie d'une crise terrible, à laquelle elle devait succomber.
+
+»Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de
+l'agonie!... elle se préoccupait surtout de ce que j'allais devenir.
+
+»Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'était réservées pour son
+entretien, elle avait encore économisé, et ce fut avec un sourire de
+joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse où brillaient ces
+dernières pièces d'or, dont chacune représentait une privation pénible.
+
+»--Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-là
+te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des
+bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai reçus de
+ton père... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non,
+tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en
+défaire qu'en cas d'absolue nécessité... Il est bien entendu que je ne
+laisse pas de dettes, pas même le loyer de notre petite maison.... Comme
+je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le
+propriétaire, et tu peux la quitter sans avoir rien à payer... tu
+comprends, nous avons fait une cote mal taillée! et il a résilié le
+bail.
+
+»Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle,
+prévoyante jusqu'à la mort!
+
+»Quand elle comprit que la minute suprême arrivait, elle m'attira près
+d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie où grinçait un râle
+souffreteux:
+
+»--Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton père, tu lui donneras mon
+dernier baiser...
+
+»Et ses lèvres se posèrent sur mon front... et j'entendis un long
+soupir!
+
+»La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et
+mourut...
+
+»Voilà les enseignements que j'avais reçus! voilà la sublime éducatrice
+que mon père m'avait donnée!
+
+»Et voici ce que j'ait fait...
+
+»Six mois après, il semblait que tout cela ne fût qu'un mauvais rêve, à
+jamais effacé. J'étais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois,
+amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des
+laquais, par un escalier dérobé, attendant, anxieux, qu'elle fût
+seule...
+
+»Cette passion malsaine s'était de nouveau emparée de moi avec
+l'intensité de la fièvre.
+
+»Travailler! il était bien question de cela. Parfois, je barbouillais à
+la hâte quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim,
+et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais
+offrir au Ténia.
+
+»Car déjà on la nommait ainsi.
+
+»L'Anglais qui m'avait pris ma maîtresse avait promptement compris
+quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et,
+désespéré, il s'était tiré un coup de pistolet dans la tête.
+
+»Je crois qu'il a survécu à sa blessure.
+
+»Dire comment j'ai vécu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre
+objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chassé, et alors mes amis
+me prenant en pitié, m'entraînaient dans le monde, espérant que cette
+diversion me sauverait de moi-même. Rien! c'était comme la tache de sang
+de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas à
+effacer.
+
+»Je passais les nuits devant son hôtel, épiant aux fenêtres de sa
+chambre un rayon de lumière, une ombre.
+
+»Je n'avais pas de pain, j'étais devenu une sorte de mendiant famélique
+qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs
+veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui
+qui tuait en moi la conscience et l'honneur.
+
+»Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon âme
+avec un épouvantable cynisme!
+
+»Quand des mois s'étaient passés, quand je commençais à désespérer et
+que peut-être une lueur de raison allait jaillir en moi, on eût dit
+qu'elle devinait ce prochain réveil; alors elle m'appelait.
+
+»Tantôt, quand, stupide et rougissant de moi-même, je me trouvais sur le
+passage de sa voiture, elle s'arrêtait brusquement et m'appelait;
+j'accourais, courbé comme un valet, et alors, avec un éclat de rire,
+elle repartait au galop de ses chevaux.
+
+»Et j'étais presque heureux qu'elle m'eût reconnu, fût-ce même pour
+m'insulter.
+
+»Ou bien, dans la mansarde où j'avais dû me blottir, comme un fou dans
+un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:
+
+«Viens!»
+
+»Et j'obéissais à cet appel... elle me recevait et me disait:
+
+»--Tu ne t'es pas encore tué!... décidément, tu es si lâche que je
+t'aime!
+
+»Et avec quel art infernal elle se plaisait à m'abreuver d'humiliations!
+Comme elle arrachait un à un de ma conscience chaque sentiment encore
+résistant!
+
+»Ces bijoux, que ma mère m'avait confiés et que ma parole aurait dû me
+rendre sacrés, je les donnai à cette femme, qui, sous mes yeux, s'en
+para pour aller au théâtre avec son amant.
+
+»Et encore me dit-elle:
+
+»--Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.
+
+»Le dégoût me monte aux lèvres quand je plonge par la pensée dans cette
+fange, où je ne me débattais même plus.
+
+»Quand, pour la dernière fois, elle me mit à la porte comme un laquais,
+j'attendis longtemps, espérant encore un de ces caprices odieux qui me
+rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu à peu je me
+sentis envahi par un tel mépris de moi-même et de cette misérable, que
+je me condamnai.
+
+»Vous savez le reste.
+
+»Tombant de degré en degré, roulant sur cette pente où les désespérés
+vont vite, j'avais tout négligé, tout oublié... et mes ardeurs de
+travail et mes espérances de succès.
+
+»J'avais d'abord demandé à l'ivresse l'oubli fiévreux, j'avais bu de
+l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exaspérer ma
+douleur.
+
+»Parfois, j'avais tenté de ressaisir mes pinceaux; les êtres qu'évoquait
+mon imagination n'étaient que des spectres.
+
+»Et la misère venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras
+qui étouffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs délabrés
+criaient, par toutes leurs lézardes, les tortures de la pauvreté, je me
+sentais glacé. En vain, je faisais appel à mon courage, à toutes les
+exhortations du passé. Il m'était impossible de me dominer. En dépit de
+moi, cette femme me tenait comme ces stryges des légendes qui embrassent
+et emportent les enfants!
+
+»A mon coeur montaient le dédain, le mépris de mon être. A quoi étais-je
+bon? A quoi étais-je utile? De mon père je ne savais rien. Ma mère, je
+l'avais tuée, car c'était pour moi et à cause de moi qu'elle était
+morte!
+
+»Alors, inutile aux autres et à moi-même, je n'avais plus qu'à
+disparaître.
+
+»Ce qui me décida fut ceci. Une dernière fois je m'interrogeai, la
+question était ainsi formulée:
+
+»--Si le Ténia t'appelait, irais-tu?
+
+»Voyez, je disais déjà le Ténia, c'est-à-dire que j'acceptais la renom
+monstrueux qui s'attachait à cette femme.
+
+»Le Ténia! c'est-à-dire cette mucosité sinistre et rampante qui
+s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les anéantit, qui de
+l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, détruit l'énergie...
+
+»Le Ténia! épouvantable étrangeté devant laquelle hésite encore la
+science:
+
+»--Si elle t'appelait, irais-tu?
+
+»Et je répondais:
+
+»--Oui!
+
+»Alors il fallait en finir avec moi-même.
+
+»Je me décidai.
+
+»Je me condamnai à mort.
+
+»Oh! la terrible journée qui précéda l'acte suprême! Comme, dans la
+vitalité de ma jeunesse, j'essayai encore de me défendre! comme je
+voulais me rattacher à la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus
+indulgent pour mes turpitudes!
+
+»Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre
+ignominie.
+
+»Et ce jugement que j'avais porté contre moi-même, je me dis qu'il
+fallait l'exécuter.
+
+»Pourtant, je m'en souviens maintenant, à l'heure dernière, une vision
+éblouissante passa devant mes yeux.
+
+»Oui! où donc était-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut
+un éclair, il me sembla que si je l'avais rencontrée plus tôt, je serais
+devenu un homme!
+
+»Bah! c'était quelque nouveau mirage décevant mon âme affolée!
+
+»Vous savez le reste!
+
+»Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauvé, vous qui avez droit à
+scruter les replis les plus profonds de mon âme...
+
+»Jugez-moi...
+
+»Seulement, écoutez bien.... J'ai été assez franc, j'ai fait assez bon
+marché de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma
+parole!
+
+»Depuis l'heure où j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en
+moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble être
+revenu de deux années en arrière. Non, tout ce que j'ai dit n'existe
+plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est éveillé, en
+qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probité.
+
+»Si je vous ai bien compris, vous vous êtes dévoués à une oeuvre grande
+et généreuse; vous vous êtes constitués, au milieu de cette société
+égoïste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.
+
+»Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fidèle,
+je combattrai à vos côtés.
+
+»Dans cette armée du bien, dont vous m'avez révélé l'existence, je
+prendrai--si vous le voulez--le poste le plus humble ou le plus
+dangereux.... Toutes mes énergies d'homme se sont réveillées à votre
+appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi
+à l'épreuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arrêt.»
+
+Martial se laissa retomber sur son siége, épuisé par les angoisses de
+cette confession, où s'étaient déroulés ses plus amers souvenirs. Peu à
+peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'étaient laissé
+eux-mêmes entraîner par ce récit, où la faiblesse humaine parlait si
+haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'échappa de toutes les
+poitrines oppressées. Tous s'absorbaient dans leur pensée, et peut-être
+se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions.
+Enfin, Armand de Bernaye se leva.
+
+--Messieurs, dit-il, vous avez entendu le récit de Martial, vous avez
+entendu encore la requête qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous
+reste à faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa
+conscience, et se demande si l'homme qui fait appel à nous est digne de
+se dévouer à l'oeuvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que
+notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-mêmes.
+Donc, pas de fausse fierté, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial
+a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non,
+avons-nous, à notre tour, le droit, en nous confiant à lui, de lui
+livrer les secrets de notre association? Notre réponse, vous le savez,
+doit être ainsi formulée: _Oui_, _non_, ou bien, pour troisième terme:
+_Épreuve_.
+
+Armand se tourna vers Martial.
+
+--Si nous décidons qu'il y aura épreuve, ceci signifiera que nous avons
+besoin de nouveaux gages avant de vous admettre à titre définitif dans
+nos rangs. En ce cas, vous ne connaîtrez ni nos noms ni nos visages.
+Nous vous imposerons une tâche, et c'est seulement lorsqu'elle sera
+remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre frère.
+
+--Quelle que soit votre décision, dit Martial, je l'accepte. Je
+comprends moi-même que la faiblesse d'âme dont j'ai fait preuve vous
+peut mettre en défiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire
+au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la
+douleur et du remords, la volonté sort plus vigoureuse et plus
+résistante....
+
+Armand l'interrompit d'un geste.
+
+--Nous vous avons entendu: il nous reste à vous juger. Sachez encore que
+toute décision réclame l'unanimité des voix, en ce qui concerne
+l'affirmation ou la négation. Pour l'épreuve, une seule voix suffit pour
+l'imposer.
+
+Il se fit un grand silence.
+
+--Martial, reprit bientôt M. de Bernaye, chacun de nous, après avoir
+consulté sa conscience, va faire connaître sa décision devant vous.
+
+Martial inclina la tête. Il était pâle d'angoisse.
+
+Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:
+
+--Oui.
+
+--Oui, dirent à leur tour chacun des frères Droite et Gauche.
+
+--Oui, répéta Armand.
+
+Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put
+réprimer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la
+salle tendue de noir, il n'avait pas remarqué que l'un de ses juges fût
+une femme.
+
+De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:
+
+--Épreuve!
+
+Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot équivalait à une
+condamnation sans appel. Il eut froid au coeur; il croyait qu'une main
+inconnue le rejetait dans l'abîme où il s'était si longtemps débattu.
+
+--Ah! qui que vous soyez, s'écria-t-il, révoquez cet arrêt. Croyez en
+moi! il me tarde de commencer l'oeuvre de réhabilitation.
+
+--Et ce sera quand vous le voudrez vous-même, reprit la marquise. Si le
+mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tombé aussitôt de mes
+lèvres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence à nos
+destinées, il vous reste une tâche à remplir.
+
+--Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je
+suis digne de vous.
+
+--Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oublié votre mère. Voilà ce
+que mon coeur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons même
+plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le répète, que d'effacer de
+votre coeur, fût-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait
+poussé l'esprit de dévouement et de sacrifice à ses dernières limites.
+
+Les larmes montaient aux yeux de Martial.
+
+--Vous avez donc oublié, Martial, continua la marquise, qui songeait,
+elle, à ce cher petit être que Biscarre avait arraché de ses bras, vous
+oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du coeur
+de sa mère, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de
+nouveau dans la mêlée humaine, avant de faire abandon de votre volonté,
+avant enfin d'être le digne soldat du bien, voici l'épreuve que je vous
+impose...
+
+--J'écoute! fit Martial oppressé.
+
+--Vous partirez aujourd'hui même, tout à l'heure. Vous irez dans cette
+ville où votre mère vous a béni pour la dernière fois.... Là, vous vous
+arrêterez; vous marcherez vers l'humble cimetière où dort la pauvre
+femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous
+lui direz: «Mère! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui
+pardonner... et te demande si, dans la sincérité de sa conscience, il
+est assez fort pour se mêler à la lutte humaine.» Alors, dans votre
+coeur, une voix s'élèvera. Ce sera celle de la généreuse créature qui
+vous a tout donné jusqu'à la dernière goutte de son sang... et cette
+réponse dictera la mienne.... Si, courbé sur cette pierre glacée, vous
+vous sentez béni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et
+cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un frère
+et un soldat du droit!
+
+--Ah! merci mille fois d'avoir conçu cette pensée! s'écria Martial. Oui,
+vous avez raison, je dois retremper mon âme à cette source de toute
+bonté et de tout amour!...
+
+--Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans connaître le lieu où
+vous avez été conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera
+sur la place du Carrousel, devant l'hôtel de Nantes. Ne prononcez pas
+une parole. Le conducteur vous reconnaîtra sans que vous lui parliez.
+Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent nécessaire à
+votre voyage....
+
+A ces mots, Martial ne put réprimer un geste de protestation
+involontaire.
+
+--Voyez, reprit Armand, voici que déjà le vain orgueil reprend sur vous
+son empire. Vous êtes libre encore de refuser, si vous vous trouvez
+humilié de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un frère
+les ressources qui vous manquent.
+
+--Non! pardonnez-moi! fit Martial.
+
+--Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne possède plus rien en
+propre. Tout à tous, ceci est notre devise.
+
+--J'obéirai.
+
+--Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux pèlerinage... dans
+trois jours donc, vous vous retrouverez à Paris. Vous retournerez dans
+votre chambre, et là vous trouverez un billet qui vous indiquera ce
+qu'il vous reste à faire. Si la voix de votre mère a troublé votre coeur
+et n'a pas éveillé en vous un de ces échos qui sont une révélation,
+alors déchirez ce billet, et que tout ce qui s'est passé aujourd'hui
+soit à jamais oublié... sinon, venez à nous, et dès lors vous serez
+associé à notre oeuvre.
+
+Martial étendit la main:
+
+--Sur le souvenir de ma mère, par mon père qui peut-être réclame
+vengeance, je vous jure d'être à mon poste dans trois jours.
+
+--Allez, Martial, nous vous attendons....
+
+Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre où il
+avait passé la nuit. Là, un léger repas était préparé. Sur les instances
+de Lamalou, Martial consentit à réparer ses forces. Bientôt ses yeux se
+fermèrent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint à
+lui, il se trouvait devant l'hôtel de Nantes, se demandant si tout ce
+qui s'était passé n'était pas un rêve. Mais la chaise de poste était là.
+Dès qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui désigna
+la voiture, dont la portière se referma sur lui.... Et les chevaux,
+brûlant le pavé, s'élancèrent vers la barrière.
+
+
+
+
+X
+
+A L'OURS VERT
+
+
+--Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a des
+_émoss_?
+
+Deux renseignements: A l'époque où se passent les faits que nous
+racontons, l'abréviation des mots était dans toute sa floraison
+argotique. On disait les _Funamb_ pour les Funambules, le petit _Laz_,
+pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le café
+du _caf_, et le bouillon un _ordin_, du mot ordinaire.
+
+Les termes métaphysiques n'avaient pas échappé à la contagion: «En v'la
+une vraie _rigol_,» pour rigolade, «est-il _bass_!» pour est-il
+_bassinant_ (ennuyeux)! _émoss_, pour émotion.
+
+Second détail:
+
+Voici où et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de
+citer étaient prononcées. Auprès des halles, derrière les ignobles
+échoppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un
+grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'était à la
+place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux
+amants du passé les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons
+branlantes et penchées abritaient ces bouges, réservés en apparence aux
+maraîchers et aux travailleurs du carreau, mais en réalité envahis par
+tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au
+pied d'une de ces bâtisses, menacées par le marteau des démolisseurs et
+toutes prêtes à tomber d'elles-mêmes si on ne se hâtait de les jeter à
+bas, une boutique à carreaux sales, formés de vitres verdâtres,
+barbouillées de craie, portait cette enseigne:
+
+ _A l'Ours vert_.
+
+Au-dessus de la porte d'entrée, une plaque de tôle, fichée par quatre
+clous, représentait je ne sais quelle forme hétéroclite d'animal que le
+propriétaire de l'établissement affirmait être un ours, et qui, par un
+caprice singulier du peintre, était d'un vert que nous pourrions
+qualifier d'ardent. L'ours était dressé sur ses jambes de derrière et,
+le museau levé, paraissait se livrer à quelque sarabande qu'un ours qui
+se respecte n'eût jamais esquissée.
+
+Voilà pour l'extérieur. Entrons. C'est un long boyau, divisé en deux
+rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immaculée de
+sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehaussées d'une couche de graisse
+noirâtre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si
+peu de bonne volonté qu'on y voulût bien mettre, l'apparence d'une
+toile vernie. Justement à côté de la porte d'entrée, un comptoir
+recouvert d'une plaque de zinc, encombré de bouteilles, de brocs, avec
+son évier percé d'un trou dans lequel roulent incessamment les rinçures
+de verres vidés. Derrière le comptoir, une grosse femme, aux allures
+masculines, aux lèvres moustachues, à l'oeil rougi. Nous disons à l'oeil
+rougi au singulier, par cette raison que cet oeil est unique, l'autre
+disparaissant sous la paupière fermée. Que si nous nous obstinions à
+vouloir approfondir ce mystère, nous apprendrions que la maîtresse de
+l'_Ours vert_, connue sous le surnom de la Brûleuse, a jadis soutenu
+quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'après
+une condamnation sévère, elle a assez peu respecté les arrêts de la
+justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle
+ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le
+verra tout à l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver
+avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et
+corpulence énormes, traits boursouflés, nez épaté, bouche lippue,
+oreilles gigantesques, tels étaient les traits du personnage qui, jadis,
+attendait dans les gorges d'Ollioules le forçat Biscarre; tel était
+aujourd'hui Diouloufait, que les habitués de l'_Ours vert_ avaient
+baptisé d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'était
+toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt années passant
+sur ce masque de chair y avaient creusé des rides profondes, et les
+cheveux embroussaillés étaient presque gris. En ce moment, la Baleine
+venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, auprès d'un homme
+qui, la tête dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa
+présence.
+
+--Voyons, mon petit _gosse_, reprit la Baleine, faut pas se faire du
+tintouin comme ça. V'là-t-il pas! pour une méchante histoire de quatre
+sous!...
+
+L'autre ne répondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et
+s'adressant à la Brûleuse:
+
+--La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....
+
+On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne présentons pas les
+manières et le langage comme un modèle à suivre dans les familles, un
+épouvantable mélange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait--comme
+disait Diouloufait--la... bouche à quinze pas.
+
+--Pourquoi faire? fit la Brûleuse.
+
+--Est-ce que ça te regarde?
+
+--Un peu, qu'ça me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-là!...
+
+--Ça, ça n'est pas ton affaire.
+
+--Mais si vous voulez tant que ça vous en débarrasser, vous feriez bien
+de le _suriner_ une bonne fois....
+
+La Baleine cligna de l'oeil et tapa amicalement sur l'épaule de la
+grosse femme:
+
+--Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma
+p'tite, y a temps pour tout.
+
+--N'empêche que je trouve pas bien de lui détruire l'estomac comme ça.
+Vois-tu, Dioulou, tu m'as donné une _gastrique_, que quelquefois j'en
+crie.
+
+--Oui, mais toi! tu es une faible créature.
+
+La Brûleuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible
+chevauchement de dents jaunâtres ou noires _s'esbattant_ entre ses
+mâchoires.
+
+--Écoute, reprit-elle, ça n'est pas tout ça. Mon petit Diou, il faut que
+tu me dises pourquoi vous démolissez ce moucheron-là, à petites doses,
+au lieu d'en finir, là, comme des gas, d'une seule fois!
+
+Dioulou regarda autour de lui avec inquiétude:
+
+--Tais-toi! et coupe-toi la langue plutôt que de _sottiser_ comme ça; tu
+sais bien que je suis pas le maître.
+
+--Ah! oui, y a l'autre! En v'là un qui me fait peur, moi qui suis pas
+poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur...
+mais celui-là! brrr! rien que d'y penser, ça me fait froid dans le dos.
+
+--Alors t'occupe pas du petiot!
+
+--C'est l'autre qui veut?...
+
+--Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas à barguigner....
+Donc, t'en mêle pas... tu me ferais avoir du désagrément, et donne-moi
+le poivreau...
+
+--Le v'là! mais attends!
+
+La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et,
+prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:
+
+--Maintenant, prends...
+
+--Oh! la Brûleuse!... tu vas te faire mal!...
+
+--Allons donc!... Ça m'a brûlé le _sophage_, et maintenant, y a plus que
+ça qui me soulage.
+
+Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu
+glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer
+sa langue et remit la bouteille à Dioulou, qui, chargé en outre de deux
+verres, se dirigea de nouveau vers la table, où celui que la Brûleuse
+appelait le _moucheron_ était resté dans la même attitude. Dioulou posa
+bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur
+l'épaule de son compagnon, une première fois sans succès, mais au second
+choc, l'homme leva la tête. C'était un singulier personnage, en ce sens
+que l'on s'étonnait malgré soi de le rencontrer en pareil lieu et en
+semblable société. Il devait avoir vingt ans à peine: ses traits,
+abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces évidentes,
+étaient d'une délicatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et
+couverts de longs cils, éclairaient un front blanc et bien modelé; les
+cheveux noirs, légèrement bouclés, se groupaient symétriquement sur les
+tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez,
+aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombragée par
+une moustache noire et encore peu fournie, avait une fraîcheur, une
+jeunesse qui contrastaient avec le teint trop pâle, sur lequel
+apparaissaient aux joues des teintes marbrées.
+
+--Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de
+trinquer un brin avec papa?...
+
+Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il
+eût éprouvé quelque difficulté à le reconnaître.
+
+--Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.
+
+--Comme tu dis ça, petiot!... On dirait que ça te chagrine de voir ta
+vieille Baleine?...
+
+--Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels
+rêves!... oh! quels beaux rêves je faisais!...
+
+--Bah! les rêves, c'est des bêtises!... faut mieux boire.
+
+Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot.
+Celui-ci l'écarta doucement.
+
+--Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas
+tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...
+
+--Oublier quoi?
+
+--Mon rêve!
+
+--Ah çà! il est donc bien rigolo.... Sacredié! moi, quand je rêve, c'est
+toujours qu'on me mène là-bas, à la barrière Saint-Jacques... et puis,
+on fourre ma tête dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'où on
+éternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne
+sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas drôle du
+tout.... C'est pour ça que j'aime pas les rêves....
+
+Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la tête levée, il semblait, de son
+regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision à peine
+effacée...
+
+--Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme ça....
+Qu'est-ce que t'as vu?...
+
+Jacquot tressaillit.
+
+--Vous ne comprendriez pas!...
+
+--Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop
+bête.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le tempérament à
+vouloir le consoler...
+
+--Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous
+blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon rêve.
+Seulement, promettez-moi....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Quoi donc? demanda Dioulou.
+
+--De ne pas vous moquer de moi.
+
+--Oh! y a pas de risque! Déboule-moi ton affaire...
+
+--En somme, cela va pourtant vous paraître bien ridicule. Mais que
+voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce même rêve, alors que je
+veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis
+couché dans un berceau, enveloppé de rideaux blancs sous lesquels je
+suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les
+rideaux s'écartent, et....
+
+Encore une fois, Jacquot se tut. Était-ce donc qu'il craignait de
+profaner cette illusion en la décrivant dans un lieu semblable?
+
+--Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal à l'aise. Quand on a
+commencé, faut finir....
+
+En même temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres
+pensées, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur
+redoutée de la Brûleuse. Machinalement, et comme par un mouvement
+instinctif, Jacquot porta le verre à ses lèvres et but d'un trait.
+
+--Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. Là, vrai! t'es pas une petite
+fille, toi!...
+
+Une légère rougeur monta aux joues du jeune homme.
+
+--Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur eût
+déjà exercé son influence redoutable sur son cerveau.
+
+Ses yeux brillèrent.
+
+--Alors, entre les dentelles blanches apparaît une femme!... Oh! comme
+elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers
+moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'échappe de ses
+lèvres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'étends les
+bras vers elle... et je balbutie un mot.... Mère!... alors je sens
+qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe à travers tout mon être!... puis
+tout s'efface, tout disparaît... et je m'éveille!...
+
+Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'était pas
+précisément ce qu'on appelait encore à cette époque un homme sensible,
+et rien n'indiquait que le viscère dont les battements titillaient sa
+septième côte eût droit au nom de coeur. Et pourtant il ne disait rien.
+Il avait baissé le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges
+narines l'odeur âcre du poivreau. Tout à coup Jacquot reprit:
+
+--C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma mère?
+
+Dioulou tressaillit. L'attaque était directe; heureusement il était prêt
+à la riposte.
+
+--Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la
+connaître.... C'était la soeur de.... l'autre...
+
+--Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajouté
+que c'était une... méchante femme...
+
+--Oh! méchante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires
+avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses idées, c'te
+femme... elle disait que ce qui était aux autres était à elle...
+
+--Assez! s'écria Jacquot. Il me répugne d'entendre accuser celle qui fut
+ma mère...
+
+--Bah! elle est morte... et il y a longtemps...
+
+--Mais, mon père?...
+
+--Celui-là, mon p'tit... n'y avait que la mère qu'aurait pu nous
+renseigner là-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que
+nous....
+
+Il eut un gros rire.
+
+--A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baigné de sueur sa main
+qui tremblait...
+
+--Hé! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant à pleins bords l'atroce
+liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot!
+Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter à la
+rivière comme un petit chat.... Pas de ça, au contraire, t'as trouvé un
+brave homme qui t'a recueilli, qui t'a élevé... un bon zig, enfin... ton
+oncle... qui a été pour toi un vrai père...
+
+--Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la tête s'alourdissait et qui
+avait peine à parler. C'est vrai que mon oncle a été bon pour moi...
+
+--D'abord, il t'a fait éduquer.... Bigre! t'as pas à te plaindre... tu
+sais lire, écrire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es
+fourrées dans la tête, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!
+
+Jacquot, à demi ivre, laissa échapper un éclat de rire:
+
+--Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs
+de faim!
+
+--Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arrivé, j'ai bien vu que tu
+avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc passé?
+
+Jacquot but encore, et, à mesure que son verre se vidait, une effrayante
+transformation se faisait en lui. Sa pâleur devenait livide; les teintes
+rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement
+agitait ses lèvres.
+
+--Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se
+faisait rauque et saccadée. Est-ce que je sais au juste, moi?...
+Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jeté un sort! Je ne
+demandais qu'à travailler... mais voilà le cinquième atelier d'où l'on
+me met à la porte...
+
+--Bah! qu'est-ce que ça fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoyé?
+
+--Je vais te dire.... Probablement que ma figure ne plaît pas aux
+camarades.... Je ne suis pas plutôt arrivé dans un atelier qu'il y a
+toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un
+tas de choses... tantôt c'est un outil qui disparaît, et on dit que
+c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est abîmé pendant la
+nuit... et le patron se fâche... alors je me révolte! On crie, je crie
+plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout
+quand on sait qu'on n'a pas tort...
+
+--Tu n'as pas de chance!
+
+--Tiens, hier, encore la même chose... j'avais à graver une planche, une
+planche très-jolie, très-délicate, et on était pressé. Je me mets au
+travail; j'avais trouvé les indications écrites au crayon. Tu ne sais
+pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce
+sens-ci, dans ce sens-là, pour indiquer les ombres, les draperies....
+
+De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.
+
+--Je me dépêche et j'enlève l'ouvrage; je le porte au contre-maître,
+croyant avoir un éloge. Bon! voilà qu'il me rit au nez et qu'il me
+demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit
+que j'ai travaillé au rebours des instructions données. Cette fois-là,
+je me croyais bien sûr de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les
+indications du bulletin. Il se fâche; je lui dis que je vais le lui
+prouver. Je retourne à ma place et je prends le papier. Tu vas voir
+comme c'est drôle et comme j'ai raison de dire que le diable s'en
+mêle.... J'étais si tranquille que je lui donne le bulletin tout plié.
+Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'était
+effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?
+
+--Non.
+
+--Des indications absolument contraires à celles que j'y avais lues.
+
+--Tu es fou!
+
+--Non, mais je dis qu'il y avait là une trahison.... Je reconnaissais la
+couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition même des
+annotations... et pourtant, là où j'avais gravé un creux, il fallait un
+relief; là où les hachures devaient être verticales, je les avais faites
+horizontales... Le contre-maître s'emporte, me traite de fainéant, de
+propre à rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des
+gros mots! tout mon sang me monte à la tête, et j'aurais fait un malheur
+si on ne m'avait jeté dehors! Si bien que me voilà sur le pavé...
+
+--Tu entreras ailleurs!
+
+--Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!
+
+Le malheureux, en proie à une ivresse croissante, n'était plus maître de
+sa raison.
+
+--J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoupée, je ne veux plus
+travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un
+ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout à l'heure... être un
+monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!... à bas tout!...
+Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que je
+_pionce_!
+
+Ces mots d'argot, sur ces lèvres jeunes, semblaient avoir un caractère
+plus odieux encore.
+
+Le jeune homme s'était laissé retomber sur la table. Il était plongé
+dans l'abrutissement de l'ivresse.
+
+Le poivreau avait fait son effet.
+
+--Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est à
+point... comme il l'a demandé.
+
+A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une tête maigre,
+glabre, ignoble, se glissa dans l'entrebâillement.
+
+--Hé! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, le _singe_ (maître)
+n'est pas là?
+
+--Tiens! te v'là, Goniglu!
+
+--Réponds donc!
+
+--Eh bien, non... il n'est pas là...
+
+--Alors, j'entre.
+
+Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait
+surnommer l'Échalas.
+
+--Vois-tu, la Baleine, nous sommes là cinq ou six _zigs_ qui voulons
+causer... et ça nous aurait gênés de trouver le patron.
+
+--Bah! et qui ça est avec toi?
+
+--Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Curée, et puis Douze-Francs,
+Muflier et Truard... et puis Maloigne...
+
+--Fichtre! dit Dioulou en riant, l'état-major!
+
+--Verse-nous des verres.... Tiens! v'là vingt ronds... je vas leur faire
+signe.
+
+Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes à un
+groupe qui stationnait à quelque distance. Un instant après, les
+personnages nommés plus haut faisaient leur apparition dans la salle de
+l'_Ours vert_. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses
+compagnons appartinssent à l'élite de la société. Du moins, ils
+dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec
+le grand monde. C'était, pour tout dire, des amas de guenilles suant le
+vice et la débauche: l'état-major--comme disait la Baleine--faisait mal
+augurer de l'armée tout entière, car jamais vagabonds et voleurs,
+misérables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.
+
+Une exception, cependant: le dernier entré, Muflier, était vêtu d'une
+longue redingote de couleur olivâtre qui lui pendait aux talons; des
+brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bombée, tandis que
+sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe à la
+mode. Un chapeau très-haut, d'un feutre gris, allant en s'évasant au
+sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur phénoménale. A
+la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, terminé par
+une pomme en corne. Les autres étaient à peine couverts de mauvais
+bourgerons ou de vestes trouées. Les pantalons élimés tombaient en
+franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds
+malpropres. Cette honorable société, à l'exception de Muflier, s'attabla
+bruyamment.
+
+--Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?
+
+--Faut causer! répondit Douze-Francs, qui devait ce surnom à une affaire
+très-délicate--assassinat et vol--qui lui avait rapporté douze francs et
+douze ans de travaux forcés.
+
+--Qu'est-ce qui commence? dit La Curée.
+
+Il y eut un instant d'arrêt. Les orateurs semblaient manquer. Mais
+Muflier, qui était resté debout, appuyé au comptoir et jetant à la
+Brûleuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa
+houppelande, poussa quelques hum! hum! de préparation, exécuta avec son
+rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une
+voix de stentor:
+
+--Vous êtes tous un tas de... mauviettes!
+
+--De quoi! de quoi! des manières! fit le groupe.
+
+Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait
+d'énormes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable,
+qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux à fleur de tête.
+
+--J'ai dit mauviettes, répéta-t-il en laissant retomber son rotin sur la
+table.
+
+Maloigne, qui était petit et malingre, faillit se laisser glisser à
+terre. Maloigne était l'admirateur-né de Muflier, quelque chose comme le
+joueur de flûte antique. Pour lui, Muflier et sa redingote
+représentaient l'idéal de la beauté mâle. Seulement Muflier lui faisait
+peur.
+
+--Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Curée. On s'explique sans
+crier!
+
+--Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui
+affectionnait cette forme interrogative à deux tranchants.
+
+--Quand vous voudrez arrêter votre grelot, fit Muflier, ça me fera
+plaisir!
+
+--Faut retirer mauviettes!
+
+--Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah çà! continua
+l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que
+vous croyez avoir affaire à un imbécile?
+
+--Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.
+
+--Où veux-tu en venir? demanda Goniglu.
+
+--Où? voilà... vous avez peur!
+
+--Peur! nous! Ah! par exemple!
+
+--Vous avez un _trac_ du diable! Hier soir, tout feu, tout flamme!
+C'était à qui parlerait le premier! Le maître par ici, le maître par là!
+Vous débitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus ça, et
+vous _canez_...
+
+--C'est pas vrai! cria Goniglu.
+
+--Vous canez! répéta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous
+traîne jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si le
+_singe_ avait été là, tu ne serais même pas entré.
+
+Un sourd grognement répondit seul à cette interpellation directe.
+
+--Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...
+
+--Oh! pour ça, non! soupira Maloigne.
+
+--Je vais carrément dire à môsieu le Bisco que ça ne peut pas durer plus
+longtemps.
+
+Il était vrai que les dignes associés tournaient à chaque instant la
+tête vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de
+nommer ne survenait pas à l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier
+commençait à les gagner.
+
+--Non! ça ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que ça finisse...
+et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!
+
+--Non! non!
+
+--Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux
+s'écarquillaient comme pour mieux embrasser les beautés multiples de
+Muflier.
+
+--Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit
+Goniglu.
+
+--Eh bien! proféra solennellement Muflier, depuis quand les Loups
+passent-ils leur temps à se croiser les bras et à regarder passer l'eau
+sous les ponts? Comment! voilà plus de deux mois que celui que vous avez
+élu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien
+mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!
+
+--On crève de faim!
+
+--On est tout nu!
+
+--On se rouille!
+
+--C'est ça! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur
+son auditoire un regard circulaire et satisfait.
+
+--Qu'est-ce que c'est qu'un général qui laisse ses soldats sans
+ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a là-dessous quelque
+manigance! Môsieu le chef des Loups s'est lancé dans le grand, il
+travaille dans la haute, il tripote dans le doré... tandis que nous,
+nous traînons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on
+a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, ça n'est pas
+régalant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...
+
+--Pour ça, ils sont loin!...
+
+--Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par
+jour, comme à des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions
+voulu être ouvriers, est-ce que nous serions Loups?
+
+--C'est vrai! c'est vrai!
+
+--Nous sommes des associés, et il nous faut une part des bénéfices.
+
+--Une grosse part.
+
+--Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des bénéfices, et pour
+qu'il y ait des bénéfices, il faut qu'on travaille...
+
+--Oui! oui!
+
+--Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je déclare que ma dignité s'oppose à
+ce que je touche un salaire, comme un misérable mercenaire.
+
+--Bravo! moi aussi.
+
+--Je déclare que mes intérêts souffrent, que la stagnation des affaires
+me cause un préjudice énorme, et je veux que ça change.
+
+--C'est ça! il faut que ça change!...
+
+--Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carrément nos
+conditions.
+
+Cette proposition, en dépit de l'enthousiasme croissant, jeta un léger
+froid dans l'assistance. Mais Muflier était trop bien lancé pour
+s'arrêter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le
+commencement de ce mémorable entretien, était resté auprès du comptoir
+dans une attitude quasi indifférente, se rapprocha du groupe en écoutant
+attentivement.
+
+--Il n'y a pas à tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des
+hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.
+
+--Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout à
+coup.
+
+--Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah çà! est-ce que par hasard
+nous n'avons pas fauché le pré et mangé la gourgane aussi bien que
+lui?...
+
+--Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et ça n'est pas sa
+faute si vous avez mangé tout ce que vous avez gagné...
+
+--Fallait peut-être faire des économies pour faire plaisir à môsieu,
+articula la voix glapissante de Goniglu.
+
+--Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.
+
+--Ce que nous voulons, ma petite Baleine, répliqua Muflier, dont la voix
+prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en
+esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous
+existons...
+
+--Sinon?...
+
+--Sinon nous verrons ce que nous avons à faire... ça ne te regarde
+pas...
+
+--Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...
+
+--Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton
+roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous êtes si
+malins, faites vos affaires vous-mêmes...
+
+--Et qu'est-ce que vous deviendrez?
+
+--Voilà-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne....
+Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus
+de maître...
+
+--Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec
+colère, vous êtes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du
+bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tiré de prison, toi, Goniglu?
+c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aidé à brûler la politesse aux
+gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!
+
+Un murmure sourd répondit à ce plaidoyer.
+
+--Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant
+solidement sur ses énormes jambes. Tous ne m'empêcherez pas de parler.
+Sans lui, vous n'êtes rien que des imbéciles et des brutes... Au coup de
+Neuilly, c'est lui qui vous a sauvés au moment où vous alliez être
+cernés par la _rousse_. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous
+étiez fichus. Et voilà ces messieurs qui font de la rébellion!
+
+--Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!
+
+--Parce que je vous dis vos vérités!... Vous n'êtes bons à rien, qu'à
+aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni coeur ni tête!
+
+--Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait glissé sa main dans sa
+poche.
+
+--Et c'est toi, Muflier, qui prétends sans doute prendre la direction de
+la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et
+qui détalera à la première alerte!...
+
+--Ah! tu m'appelles lâche! grinça Muflier.
+
+Livide de rage, le bandit tenait à la main son couteau tout ouvert. Il
+le leva sur Dioulou.... Mais au même instant, le couteau, violemment
+arraché, roula sur le plancher.
+
+--Malédiction! cria Muflier.
+
+--Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les
+deux bras croisés, regardait en face son féroce adversaire.
+
+C'était Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'était dressé sur ses pieds,
+et, voyant Dioulou traîtreusement menacé, s'était jeté sur Muflier.
+
+--Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient
+avec une convulsion de rage. Je vas rien te découdre!
+
+Il se rua sur Jacquot. Mais déjà la Baleine l'avait saisi à la gorge. Si
+Dioulou était vigoureux, Muflier, fortement musclé, ne lui cédait en
+rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi
+par derrière en criant:
+
+--Faut les laisser faire! Pas de tricheries!
+
+Les deux hommes s'étreignant, poitrine contre poitrine, les bras
+enlacés, luttaient avec une énergie formidable. Une première fois, à une
+secousse violente, ils se séparèrent, puis revinrent l'un sur l'autre,
+les poings en avant. On entendit résonner leur thorax sous les coups.
+Tout à coup, le bras de Dioulou se détendit avec la roideur d'un ressort
+d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le misérable poussa une
+sorte de rugissement.
+
+--As-tu ton compte? fit Dioulou.
+
+Mais la voix s'arrêta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un
+coup de tête à la poitrine. Alors le combat prit un caractère effrayant.
+Les deux colosses, en proie à une rage furieuse, s'étaient saisis de
+nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secoués, semblaient
+n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs têtes congestionnées les
+yeux sortaient, comme prêts à sortir de leurs orbites.
+
+--Hardi! Muflier! criaient les autres.
+
+Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. Déjà,
+cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de
+sa poitrine; ses reins pliaient. Mais à ce moment la porte s'ouvrit
+violemment; un juron formidable retentit, et, en même temps, deux mains
+se rivant à l'épaule des lutteurs les séparèrent les arrachèrent pour
+ainsi dire l'un de l'autre et les repoussèrent contre les murailles
+opposées.
+
+--Le singe! crièrent les spectateurs de la lutte.
+
+La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire
+indiscuté. On eût dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a déjà
+reconnu), ces deux êtres énormes ne fussent plus que des enfants. Déjà
+Muflier, la tête baissée, épuisé de fatigue, courbait la tête et
+cherchait à éviter le regard de Biscarre. Quant à Biscarre--que les
+Loups désignaient sous le nom de Bisco--on n'eût certes pas reconnu en
+lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il
+était redevenu le forçat, ignoble, avec sa blouse rapiécée, son pantalon
+dentelé, la casquette à visière plate, les mèches de cheveux pendantes
+sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de bête fauve, il y avait
+comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et pâles
+s'échappait une lueur sinistre. Les bandits--depuis Goniglu le Malin
+jusqu'à Maloigne, le courtisan de Muflier--avaient perdu leur assurance.
+
+--Dioulou, ici!... fit Biscarre.
+
+Le colosse s'approcha, pliant les épaules, dans l'attitude d'un chien
+qui craint d'être battu.
+
+--Muflier, ici!...
+
+Il y eut dans les yeux de Muflier une dernière révolte, mais, sous le
+regard de Biscarre, il se courba à son tour et obéit.
+
+--Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.
+
+Tous deux gardèrent le silence.
+
+--Je veux que vous me répondiez. Allons! plus vite que ça!
+
+--Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de
+toi.
+
+--Oh! c'est vrai... mais pas tout à fait, répliqua l'autre, qui
+évidemment avait perdu toute son éloquence.
+
+--Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous
+l'honneur, maître Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre
+confiance?
+
+Certes, si Muflier eût été seul, il n'est pas douteux que, sans la
+moindre explication, il se fût rendu à merci. Mais ses complices,
+étonnés, disons plus, dégoûtés de ses hésitations, commençaient à se
+pousser du coude et à ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un
+hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de
+fermeté:
+
+--Ces messieurs m'avaient chargé de vous exposer quelques
+observations...
+
+--Hein?
+
+Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occupé à bourrer sa pipe.
+Douze-Francs se gratta vivement l'épaule. Maloigne ramassa son
+mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait disposé à accepter la part de
+responsabilité que leur offrait si gaillardement Muflier.
+
+--Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.
+
+--Oh! presque rien... des vétilles! fit légèrement Muflier.
+
+--C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-là prétendent que tu es un
+mauvais chef... et ne veulent plus de toi.
+
+--Ah bah! et qui veulent-ils choisir?
+
+--Parbleu! M. Muflier.
+
+--Tiens! mais ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée, cela, fit
+Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas fâché moi-même de me
+débarrasser du pouvoir... il me pèse. J'ai bien quelques affaires à
+terminer, mais je m'en chargerai seul.
+
+Il y eut un murmure de protestation douloureuse.
+
+--Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien à faire? articula
+Muflier qui s'efforçait de sauver les dernières bribes de son prestige.
+
+--Ah! ah! voilà où le bât vous blesse?
+
+--Dame! nous voudrions bien travailler.
+
+--Adressez-vous à Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan
+d'opération... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas fâché de
+travailler sous ses ordres.
+
+--Oh! vous voulez rire? fit Muflier.
+
+--Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre
+vibrant, et je vais vous en donner la preuve....
+
+Mais à ce moment il s'arrêta tout à coup. Ses yeux venaient de tomber
+sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette scène avec une sorte
+de stupeur.
+
+Biscarre pâlit et se mordit les lèvres.
+
+Il entraîna Dioulou dans un coin, et lui parlant à voix basse:
+
+--Comment! tu les a laissés parler devant le petit!...
+
+--Oh! ils étaient lancés... et c'est pour les arrêter que je me suis
+battu.
+
+--Malédiction! Alors il a tout entendu.
+
+--Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...
+
+--J'ai commis une imprudence, mais je la réparerai...
+
+--Comment?
+
+--Attends! Muflier, approche.
+
+L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint à son chef.
+
+--Tu es un imbécile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce
+que Jacquot était au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une
+pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de
+toutes nos aventures...
+
+--Tiens! c'est vrai! je n'avais pas songé.
+
+--Et tu veux être chef des Loups!... misère!
+
+Muflier baissa la tête. Il était vaincu.
+
+--Veux-tu réparer le mal que tu as fait?
+
+--Oui! oui!
+
+--Alors, dis comme moi... et obéis-moi....
+
+Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas
+prononcé un mot. Ils attendaient comme il convient à des soldats bien
+dressés.
+
+Biscarre revint vers eux.
+
+--Mes amis, je regrette que vous vous soyez emportés... mais au fond je
+ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop
+juste....
+
+Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient
+changé, son accent s'était adouci.
+
+--Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le
+bâtiment ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout
+entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que
+je vais avoir quelque chose à vous donner. On me proposa une grande
+affaire....
+
+Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.
+
+--Une maison à construire, là, auprès des halles... Je sais que vous
+êtes bons à la tâche, et je vous prendrai les premiers... seulement je
+ne traite que dans la matinée d'aujourd'hui. Si vous trouvez à vous
+embaucher tout de suite...
+
+--Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...
+
+--Oui! firent les autres. Muflier a raison.
+
+--Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas
+être si vifs, ça fait faire des bêtises. Et puis se cogner entre soi,
+c'est mal, c'est très-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?
+
+--Oui.
+
+--Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqué le rendez-vous, et avant
+une ou deux heures, vous serez embauchés; ça vous va-t-il?
+
+Une réponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les
+bandits se demandaient ce que signifiait cette comédie. De fait, comme
+il sera expliqué tout à l'heure, ils n'avaient attaché aucune importance
+à la présence de Jacquot, qu'ils savaient être le neveu de Bisco. Mais
+maintenant ils éprouvaient une vague inquiétude, en se souvenant que
+déjà la Bisco leur avait recommandé le plus grand silence, lorsqu'ils se
+trouvaient avec le jeune homme.
+
+--Alors, fit Goniglu en clignant de l'oeil à son tour, il y aura du
+travail?...
+
+--Et on donnera des arrhes!
+
+--Bravo! alors nous en sommes.
+
+--Vous prendrez bien un verre avant de partir?
+
+--Oh! pour ça, oui!
+
+Biscarre s'approcha de Jacquot.
+
+--Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?
+
+Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait
+ses pensées, qui se confondaient. C'était comme une hallucination
+sinistre. Qu'étaient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout à
+l'heure? Dioulou avait versé une tournée générale. Biscarre prit un
+verre, et d'un mouvement rapide et inaperçu, tira de sa poche un flacon
+d'où il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre
+aux mains de Jacquot.
+
+--Bon! dit-il. A la santé des bons travailleurs!...
+
+Sans répondre, Jacquot porta le verre à ses lèvres: à peine l'eut-il
+vidé, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint...
+tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y
+eut un silence; puis Biscarre, penché sur lui, se redressa:
+
+--C'est fait! dit-il.
+
+Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:
+
+--Avez-vous compris, maintenant? Comment! voilà un gars qui est
+ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais
+travaillé avec nous... et vous êtes assez bêtes pour parler devant
+lui!...
+
+--Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.
+
+--Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui
+aussi, par le reproche de Biscarre.
+
+--Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous coûter
+cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit
+est vrai, j'ai besoin de vous...
+
+--Ah! bravo!... Enfin!...
+
+--Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien à
+la vraie façon de procéder. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des
+opérations à quatre sous, où vous risqueriez votre peau... ça ne serait
+pas difficile, et ça vous rapporterait comptant le bagne ou
+l'échafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma
+promesse...
+
+--Vive le Bisco!...
+
+--Moi, dit Goniglu attendri, j'irai vivre dans mon pays...
+
+--Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En
+attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici
+d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer
+un peu....
+
+Il jeta sur la table une poignée de pièces d'or. Les bandits se jetèrent
+sur cette proie.
+
+--Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...
+
+--C'est fait.
+
+--Vive le singe!
+
+--Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins,
+mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous
+avez peur de n'être pas assez remarqués par la _rousse_!... qu'un seul
+vienne, et jamais le même.
+
+--Nous obéirons.
+
+--Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....
+
+Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs
+qu'à partir, et, après quelques nouvelles protestations, ils
+disparurent....
+
+Jacquot, affaissé sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil.
+Biscarre s'approcha de la Brûleuse, qui était restée à son comptoir
+pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'eût pas cessé
+d'encourager Dioulou. Seulement elle avait obéi à une consigne dès
+longtemps donnée par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque
+prétexte que ce fût, de se mêler des rixes.
+
+--Les femmes! disait Dioulou, ça ne sert qu'à envenimer les choses.
+
+--La Brûleuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et
+allez faire un tour d'une heure...
+
+--Hein? s'écria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au
+moment où la clientèle va arriver!...
+
+--Allons! obéissez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...
+
+--Cependant...
+
+--Obéis! tonnerre! cria Dioulou à son tour.
+
+--Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on
+pénétrera de force.... Sans compter la police, qui croira à un
+accident...
+
+--Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....
+
+Il étendit sur la table la fouille que Dioulou lui présentait, puis
+d'une écriture grasse et ferme, il écrivit:
+
+ _Fermé pour cause de changement de propriétaire_.
+
+Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put réprimer une exclamation de
+surprise.
+
+--Comment! changement de propriétaire!... Et moi, alors, qu'est-ce que
+je vais devenir?
+
+--Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La mère, collez ça sur les
+volets, et filez rapidement.
+
+La Brûleuse, de son oeil unique, jeta un regard interrogatif à Dioulou.
+Elle sentait en elle de vagues idées de résistance. Mais d'un geste
+significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'obéir. Elle se
+résigna en grommelant, et, un instant après, les lourdes planches de
+bois, retenues par les boulons de fer, fermèrent hermétiquement la
+devanture. Puis, la Brûleuse jeta un adieu à Dioulou et disparut, en
+promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et,
+se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil était profond. La
+tête du jeune homme, rejetée en arrière, portait le stigmate de la
+fatigue; mais, en dépit de sa pâleur, il conservait une beauté et une
+délicatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, eût excité une
+sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'oeil ardent, la lèvre
+crispée, l'ancien forçat l'enveloppait d'un regard de colère et de
+haine.
+
+--Dioulou! fit-il.
+
+L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui désigna le dormeur.
+
+--N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.
+
+--A qui?
+
+--Mais à elle, pardieu!... à celle que je hais... pour l'avoir trop
+aimée.
+
+--C'est pas malin, ça, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus
+loin... puisqu'elle est sa mère...
+
+--Sa mère! oh! tais-toi!... Quand je songe à cela, je me demande si
+j'aurai l'énergie nécessaire pour ne pas écraser d'un seul coup ce
+misérable....
+
+Il leva sur la tête de Jacquot son poing qui l'eût tué d'un seul coup,
+mais Dioulou lui arrêta le bras.
+
+--Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!
+
+--Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il
+doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout à coup, cette belle
+marquise, que son fils est mort, peut-être éprouverait-elle dans sa
+douleur une sorte de soulagement...
+
+--Oh! c'est impossible!...
+
+--Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes
+horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'âme de cette
+femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oublié mes paroles; elle sait
+qu'un jour viendra où elle saura que son fils est vivant, et que, ce
+jour-là, ce fils, maudit, déshonoré, va passer d'un cachot d'infamie à
+l'échafaud d'expiation!
+
+Dioulou, qui n'était pas facile à émouvoir, ne put réprimer un frisson.
+Et, en vérité, Biscarre était effrayant à voir, tant la féroce passion
+de la vengeance convulsait ses traits.
+
+--Il n'est pourtant pas méchant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas
+plus tard que tout à l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces
+de fer dans le corps...
+
+--Oui! oui! il est bon!... c'est une âme généreuse, fit Biscarre avec
+ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oublié le mal qu'il m'a donné, et
+jusqu'ici en pure perte...
+
+--Le fait est que tu as tout tenté pour en faire un fier gueux...
+
+--Quand il était tout petit, reprit Biscarre, sous prétexte de pauvreté,
+je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe
+enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette
+camaraderie dégoûtante, de développer en lui des instincts mauvais...
+
+--Mais, bernique! le petit ne mordait pas à la pomme! Te rappelles-tu,
+quand les petits voyous rentraient, déguenillés, sales, lui arrivait
+avec sa petite tête souriante et ses cheveux qui frisottaient. Était-il
+gentil! c'était à croire qu'il sortait d'une boîte.
+
+Biscarre réfléchissait.
+
+--Je lui ai appris à lire, murmurait-il, et par les livres que je
+choisissais, je m'efforçais de le pervertir.
+
+--Il ne comprenait pas, et il disait que ça l'ennuyait.
+
+--Est-ce qu'il y aurait une fatalité plus forte que la volonté humaine?
+Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et
+aujourd'hui il ne m'échappera pas.
+
+--Ainsi, tu n'y renonces pas?
+
+--Renoncer à cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant
+qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette oeuvre de
+haine.
+
+--Enfin, ça te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?
+
+--Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arrivé hier soir, que
+t'a-t-il dit?
+
+--Oh! il était désespéré! et même je ne l'ai jamais vu comme ça...
+
+--On l'avait chassé de l'atelier?
+
+--Oui, après une violente querelle.
+
+--C'est bien cela; le Loup qui était là a bien rempli mes instructions.
+Continue: il s'est plaint, il s'est mis en colère?
+
+--Oh! en plein. Il a déclaré qu'il ne voulait plus travailler, qu'il
+n'était pas bon à faire un ouvrier.
+
+--A merveille!
+
+--Qu'il voulait être un mirliflore...
+
+--Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux dernières
+années approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits à
+étudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre
+insupportable sa condition présente, je savais bien que l'heure
+sonnerait où se développeraient en lui des aspirations soigneusement,
+mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand
+chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus
+séduisante, mais le but sera le même...
+
+--Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?
+
+--De celui-là comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant
+je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais
+sur quel point de sa conscience il faut frapper...
+
+--Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa
+mère à le découvrir?
+
+--Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je
+cause avec lui.
+
+--Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine
+m'effraye toujours.
+
+--Tu es bien poltron, maintenant.
+
+--Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...
+
+--Quoi?
+
+--Tu ne te fâcheras pas, au moins?
+
+Biscarre le regarda en face.
+
+--Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as à me dire.
+
+--Bah! tu es donc sorcier?
+
+La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet
+d'acier.
+
+--Écoute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par bêtise, par sentiment, par
+lâcheté, tu ne partages pas la haine que j'ai vouée au fils de Marie de
+Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont
+ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au coeur une
+marque pareille à celle que le bourreau met à l'épaule du condamné...
+Donc, tu as pour ce garçon, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au
+moins de la sympathie.
+
+--Je te prie...
+
+--Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....
+
+Biscarre scanda sèchement chacune de ses paroles:
+
+--Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu
+te permettais, en quelque circonstance que ce fût, de contrecarrer mes
+projets, d'avertir Jacquot des périls qu'il court, je te donne ma
+parole--et tu sais que je la tiens--que je te punirais de telle sorte
+que pas un lambeau de ta chair n'échapperait aux tortures....
+
+La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.
+
+--Pas une fibre de ton être qui ne fût douleur! pas une parcelle de
+toi-même qui ne me donnât tout son sang! Maintenant tu es averti, va....
+
+Dioulou était resté immobile. Sa face bestiale s'était couverte d'une
+pâleur terrifiée. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!
+
+--Je te promets... je t'assure... commença-t-il.
+
+--Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un
+dernier mot. Dès aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'_Ours
+vert_.
+
+--Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?
+
+--Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit dépisté et ne puisse
+revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.
+
+--Vendu!
+
+--Oui, un honnête négociant en a soldé le prix hier, et viendra
+aujourd'hui même se mettre en possession des lieux. Qu'à midi vous soyez
+partis, toi et la Brûleuse. Ce soir, à huit heures, tu iras m'attendre
+au quai de Gèvres. Là, je te donnerai mes ordres.
+
+Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par expérience que toute
+résistance était inutile. Il inclina la tête.
+
+--Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.
+
+--Non, va-t'en.
+
+Le colosse eut un moment d'hésitation. Au fond, cette nature brutale
+aimait Biscarre, comme le chien aime le maître qui le bat.
+
+--Biscarre! fit-il timidement.
+
+--Quoi? que me veux-tu encore?
+
+--Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te défies pas de moi....
+
+Biscarre haussa les épaules et se mit à rire:
+
+--Décidément tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en
+tête.
+
+Et comme Dioulou ne bougeait pas.
+
+--Voilà ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....
+
+Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de
+satisfaction.
+
+--Là, maintenant, je m'en vais. Je suis là, dans la soupente; si tu as
+besoin de moi...
+
+--Je t'appellerai.
+
+Dioulou disparut par une porte intérieure.
+
+--Trop ému! murmura Biscarre; je veillerai.
+
+Il revint vers Jacquot, qui était toujours plongé dans un sommeil lourd.
+
+--A l'oeuvre! fit Biscarre.
+
+Il tira de sa poche un flacon à peu près semblable à celui d'où étaient
+tombées les gouttes de narcotique versées tout à l'heure dans le verre
+du jeune homme. Il enleva le bouchon, et plaça la fiole sous les narines
+du dormeur. Quelques minutes se passèrent, puis Jacquot poussa un
+soupir, ses membres s'agitèrent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et,
+comme s'il eût obéi à un mouvement instinctif de répulsion, il les
+referma brusquement.
+
+--Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc grisé?
+
+--Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; où suis-je donc?
+
+--Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la
+Baleine... et c'est moi qui suis là, moi, ton vieil oncle...
+
+--C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu
+ici?...
+
+--Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontré hier
+soir, au moment où tu sortais de l'atelier.
+
+--D'où on venait de me chasser.
+
+--Oui, c'est ça! Oh! ces patrons! ça ne vaut pas la corde qui les
+pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuyé et que c'est un brave
+homme, il t'a amené ici et m'a fait prévenir. Mais il paraît que, pour
+noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense.
+Moi, dans mon métier de maçon, ça m'arrive plus souvent qu'à mon tour,
+et je n'en suis pas moins un brave homme.
+
+Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le désordre de
+ses idées se retraçait un tableau horrible. Il revoyait les faces
+patibulaires de ces hommes qui s'étaient rués sur Dioulou et sur lui. Il
+revoyait Biscarre apparaissant tout à coup au milieu d'eux et les
+dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'était-ce donc
+que tout cela? Ici quelques explications sont nécessaires. D'une part,
+Jacquot ne savait pas le véritable nom de Biscarre, qu'il appelait
+simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le forçat s'était fait
+connaître à lui. De plus, depuis que Biscarre s'était convaincu que
+jamais le jeune homme ne consentirait à s'affilier à la bande, il l'en
+avait tenu soigneusement écarté. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait
+chargé Dioulou de l'amener à l'_Ours vert_, il n'avait pas prévu que les
+Loups viendraient et trahiraient son incognito.
+
+--A quoi penses-tu? demanda-t-il.
+
+--Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout à l'heure
+d'étranges choses!
+
+--Où ça? Qu'est-ce que tu me chantes?...
+
+--Ici même, des hommes qu'il me semble avoir déjà rencontrés... et qui
+ressemblent à des brigands....
+
+Biscarre éclata de rire.
+
+--Tu vas bien, toi! je te conseille de répéter cela! Tu te ferais faire
+un joli parti....
+
+Le jeune homme avait laissé tomber son front sur sa main. A vrai dire,
+les fumées de l'ivresse n'étaient pas complétement dissipées, mais
+Biscarre ne voulait pas attendre que ses idées reprissent toute leur
+netteté:
+
+--Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affilié à
+une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que
+tu y es?
+
+Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:
+
+--Non, réellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine.
+Éreintez-vous donc le tempérament à élever un enfant qui ne vous est de
+rien!...
+
+--Mon oncle!
+
+--Il n'y pas de «mon oncle!» qui tienne!
+
+Puis se calmant tout à coup:
+
+--Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame!
+dans ces occasions-là, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est,
+et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu
+as eu des ennuis... la Baleine m'a conté ça.
+
+La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.
+
+--Tu as la tête tout étourdie.... C'est ça qui t'a trompé. J'avais donné
+rendez-vous ici à quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une
+maison à bâtir, une bonne affaire... et il paraît qu'en m'attendant ils
+se sont disputés...
+
+--Oui, c'est cela.
+
+--Il paraît même qu'ils sont allés jusqu'au couteau... et sans toi, la
+pauvre Baleine avait son compte...
+
+--Où donc est-il?
+
+--Il a été se coucher un moment. Après s'être bûché comme ça, on est
+fatigué, et puis je n'étais pas fâché qu'il me laissât seul avec toi,
+parce que nous avons à causer.
+
+Le jeune homme le regarda avec surprise.
+
+--Ça ne peut pas t'étonner que je m'intéresse à toi; il y a longtemps
+que l'oncle Jean te traite comme son fils.
+
+--Et je vous en suis très-reconnaissant.
+
+--Ne parlons pas de ça. Voyons, j'ai des propositions à te faire,
+très-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a raconté la Baleine est vrai:
+tu en as assez de l'atelier?
+
+--Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je
+suis en butte à des persécutions continuelles, il y a sur moi comme une
+fatalité: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour
+vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut
+toujours que quelque circonstance m'attire le blâme des uns ou
+l'aversion des autres.
+
+--Des injustices, quoi!
+
+--Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal,
+toujours on me soupçonne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais
+la cause de l'antipathie qu'on semble me témoigner!
+
+--Oh! pour ça, c'est facile.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?
+
+--Expliquez-vous, de grâce.
+
+--Ça ne sera pas long. Aussi bien le coeur me saigne de voir que tu n'es
+pas heureux comme tu le mérites. Voici où le bât te blesse, mon garçon:
+tes camarades, tes patrons, tout ce monde-là est jaloux de toi.
+
+--Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je
+jamais provoqué, insulté qui que ce soit?
+
+--Non, mais tu es un _monsieur_, et c'est ça qui les chiffonne.
+
+--Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.
+
+--Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu écris, tu as
+appris un tas de choses dont ils ignorent même le premier mot; tu ne te
+grises pas--je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel--et
+puis je soupçonne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force;
+enfin tu n'es pas du même monde que tous ces flâneurs qui travaillent
+juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a
+peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais ça.
+Va, dans notre métier, c'est la même chose, toute proportion gardée.
+
+--Mais enfin, s'écria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?
+
+--Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas fâché de
+ce que j'ai à te dire. Ça t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?
+
+--Comme tout le monde, je suppose.
+
+--Ça t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te
+comprendre et au milieu duquel tu te sens mal à l'aise, avoue-le.
+
+Jacquot eut un sourire.
+
+--Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les
+allures de mes camarades.
+
+Biscarre, lui aussi, ébaucha un sourire. Toute cette conversation,
+habilement dirigée par lui, tendait à un but qui se rapprochait de
+lui-même. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant
+en face, il reprit:
+
+--Dis-moi: quand tu passais à travers les rues, vêtu de ta blouse, les
+pieds chaussés de lourds souliers à clous, la tête couverte d'une
+méchante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arrivé de tressaillir
+quand passait tout à coup auprès de toi quelque élégante voiture,
+conduite par un dandy bien musqué, bien ganté, avec son tigre à côté de
+lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la
+fatalité ne t'avait pas jeté dans la vie sans ressources, tu aurais su,
+aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...
+
+Le jeune homme écoutait. Il était pâle, ses yeux brillaient.
+
+--Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'étais jeune, comme je
+n'étais pas plus bête qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne
+devait être beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donné ma
+vie pour passer à travers toute cette foule en triomphateur, pour
+traiter d'égal à égal avec les plus riches!...
+
+--Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'écria Jacquot. Vous voulez donc me
+rendre fou?
+
+--Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?
+
+--Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des idées?... que vous
+réveillez en moi je ne sais quels désirs assoupis, je ne sais quels
+rêves à peine formulés qui, parfois, surtout quand je me sens
+malheureux, me brûlent le coeur et torturent mon cerveau?
+
+Biscarre se pencha vers lui:
+
+--Aussi, je t'ai bien deviné: tu voudrais être riche...
+
+--Oui.
+
+--Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes
+larges devant toi....
+
+Le jeune homme se dressa sur ses pieds.
+
+--Ah! que je puisse seulement pénétrer dans ce monde qui semble ma vraie
+patrie, et je m'y frayerai ma route à coups de volonté. Vous entendant
+parler ainsi, je sens revivre en moi des pensées qu'en vain je m'efforce
+d'étouffer.
+
+--Et ces pensées, quelles sont-elles?
+
+--Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois être franc. Souvent,
+oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang généreux coule
+dans mes veines, que ma place est marquée au milieu des riches et des
+puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre
+mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.
+
+Biscarre ne put réprimer un ricanement.
+
+--Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais.
+Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et
+sinistre réalité qui vous écrase et vous brise; laissez-moi ma folie...
+
+--Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends
+pas tout cela? Est-ce que dans un coeur de vingt ans il n'y a pas telles
+aspirations innommée qui éblouissent?
+
+Jacquot était retombé sur son siége, prenant entre ses mains ses tempes,
+comme s'il eût craint que son cerveau n'éclatât sous le bouillonnement
+de ses pensées.
+
+Biscarre, maître de lui, semblable au Méphistophélès de la légende,
+sentait cette âme vibrer sous ses doigts comme un clavier, et
+impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.
+
+--Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque
+passaient, enveloppées de soie et de velours, ces adorables créatures
+qui ressemblent à des anges échappés du ciel, lorsque tombaient sur toi
+ces regards qui enivrent et qui rendent fou.
+
+--Par grâce, taisez-vous!
+
+--Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas
+de nom? pourquoi suis-je rivé à ce carcan qui s'appelle la misère, le
+travail sans trêve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai
+la force et la vitalité, j'ai l'énergie et le désir! De quel droit
+ceux-là sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens supérieur à eux?
+
+--Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enlaçait.
+
+--Allons donc! n'est-il pas vrai que la volonté est la maîtresse du
+monde? Assez de misère! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie
+facile et large!
+
+Jacquot laissa tomber sur la table son poing serré.
+
+--Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?
+
+La voix de Biscarre devint si sourde qu'à peine était-elle perceptible.
+
+--Parce que, si tu le veux, tu peux être riche!
+
+--Moi! folie!
+
+--Si tu le veux, tu peux entrer la tête haute au milieu de cette société
+qui te paraît si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'abîme
+où tu te débats, t'élancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier
+désespéré, du misérable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux
+que tous salueront.
+
+Le jeune homme, livide, se leva tout à coup du banc sur lequel il était
+affaissé. Il courut vers la fontaine d'où l'eau s'échappait tombant dans
+la cuve de zinc, et là, se plongeant le front dans l'eau glacée, il se
+frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre,
+et s'arrêta devant lui, haletant...
+
+--Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assurée, vous avez raison, je suis
+fou!... Car j'entends résonner à mes oreilles des paroles que vous ne
+prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je
+puis être riche!
+
+--Tu m'as bien entendu: je t'offre la réalisation de tes rêves.
+
+--Impossible!
+
+--Je t'offre de prendre ta place au soleil, de dépouiller la casaque de
+l'ouvrier pour revêtir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je
+t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.
+
+--Je ne sais plus... je ne vois plus...
+
+--Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent
+incompréhensibles, et tu te demandes à ton tour si je ne suis pas fou.
+Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne
+soit l'expression de la vérité.
+
+Jacquot inclina la tête sans répondre. Il avait tant souffert, il
+sentait si bien en son âme les aspirations de la jeunesse et de
+l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre
+le tenait dans ses mains. Il touchait à l'heure depuis si longtemps
+attendue.
+
+--Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demandé quel était ton
+père.
+
+--Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?
+
+--Attends. Je t'ai dit que tu étais la fils de ma soeur. Cela est vrai.
+D'elle, je demande à ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui
+fut ton père n'a jamais oublié qu'il avait jeté sur la terre une
+créature innocente.
+
+--Quoi! mon père vit-il donc encore?
+
+--Laisse-moi achever. Non, ton père n'est pas vivant, et tu ne le verras
+jamais.
+
+--Mon Dieu! n'éveillez-vous donc en moi de pareil espoir que pour mieux
+me désespérer!
+
+--Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre
+ainsi à chaque instant. Voici exactement ce qui s'est passé. Il y a
+deux jours, j'ai reçu la visite d'un homme très-connu dans le monde des
+affaires, et qui est en relations avec la plus haute société. J'étais
+étonné d'abord qu'un personnage de cette importance eût à causer avec un
+pauvre maçon comme moi... mais j'ai été bien plus surpris encore, quand
+il m'a demandé ce qu'était devenu le fils de ma soeur. Tu comprends bien
+que j'ai commencé par me défier. Je n'aime pas les figures inconnues, et
+puis je ne savais pas encore quel était ce M. Mancal...
+
+--Mancal! s'écria le jeune homme. J'ai déjà entendu prononcer ce nom....
+Oui, c'était dans une des dernières maisons où j'ai travaillé. Ce M.
+Mancal avait procuré au fabricant une commande assez considérable.
+
+--Cela ne m'étonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils
+n'avaient pas été parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parlé de
+tout cela.
+
+--Achevez, de grâce! Je meurs d'impatience.
+
+--Voici, je me dépêche. Mais j'ai besoin de te donner des détails. Tu
+sais, les gens comme moi n'ont pas grande éducation. Ça ne sait pas
+s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au
+chantier. J'étais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humilié.
+Il me dit:
+
+«--C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?
+
+»--Oui, monsieur.
+
+»--Vous avez un neveu?
+
+»--Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...
+
+»--Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre soeur
+s'appelait bien...»
+
+Il me dit le nom, c'était bien ça.
+
+«--C'est son fils?
+
+»--Oui.
+
+»--Est-ce un bon sujet?
+
+»--Un excellent garçon et un bon travailleur.
+
+»--Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien placés. Son
+père est mort et m'a chargé de lui remettre une forte somme. De plus, il
+lui a posé, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune
+homme acceptera de grand coeur, j'en suis persuadé.»
+
+--Dame, tu comprends si j'étais tout oreilles. Un héritage qui te
+tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue
+et j'ai questionné, questionné; je voulais surtout savoir le chiffre de
+l'héritage. Était-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours
+en répétant: «Mieux que cela! mieux que cela!...» J'aurais voulu savoir
+aussi le nom de ton père, mais il paraît que j'étais trop curieux.
+L'homme d'affaires m'a même dit assez carrément que je me mêlais de ce
+qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait
+aujourd'hui même, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse...
+et puis ceci....
+
+Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et
+presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un
+billet de mille francs.
+
+--Mille francs! pourquoi faire? s'écria le malheureux fasciné.
+
+--Parbleu! pour te _requinquer_ un peu. J'ai bien compris que ce beau
+monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habillé comme un
+mendiant. Ça a son orgueil, les hommes d'affaires.
+
+--Mais ces conditions dont il parlait!
+
+--Ah! te voilà aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il
+t'expliquera ça, à toi tout seul. Tu comprends, il faut obéir à la
+volonté de ton père: j'ai admis ça tout de suite. Du reste, j'ai dit que
+je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut
+peut-être mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas
+toujours, et tu éviteras bien des tracas.
+
+Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.
+
+--Que dois-je faire?
+
+--Tu hésites? Bah! à ta place, je prendrais le bien qui vient en
+dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais
+que ton père était un homme huppé, tout à fait de la haute. Tu seras
+lancé du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu être dorloté par de
+belles duchesses!
+
+Jacquot tenait le billet entre ses mains.
+
+Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le
+bord de l'abîme où Biscarre l'entraînait, mais tout à coup les visions
+qui hantaient ses rêves étincelèrent devant ses yeux. Il vit, dans un
+mirage éblouissant, les espaces ensoleillés de richesse et de luxe, dont
+quelques rayons avaient parfois glissé jusqu'à lui.
+
+--J'irai, dit-il.
+
+--Et tu as raison! tu n'as pas un moment à perdre. Il faut aller chez un
+tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a
+recommandé. Surtout pas d'économies, si tu dépenses plus que cela, ça ne
+fait rien, il payera....
+
+Biscarre se pencha à l'oreille de Jacquot:
+
+--Dis donc, il m'a parlé d'une dame que tu dois connaître, de la
+duchesse de Torrès....
+
+Le jeune homme poussa un cri:
+
+--Ah! voilà un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler
+aussi.... N'es-tu pas allé chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?
+
+--Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.
+
+--Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il
+s'agit... il faut que tu te dépêches, et à midi, sans faute, chez M.
+Mancal.
+
+Un instant après, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la tête en feu,
+du cabaret de l'_Ours vert_.
+
+--Dioulou! appela Biscarre.
+
+--Voilà, maître! fit le colosse en sortant de sa soupente, où d'ailleurs
+il avait fait le meilleur somme du monde.
+
+--Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne
+veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle
+Jean disparaît. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te
+destine un nouveau rôle. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas
+et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de
+Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera à veiller sur lui,
+par l'intermédiaire de l'excellent M. Mancal.
+
+Et un rire féroce s'échappa de la poitrine du bandit.
+
+
+
+
+XI
+
+COALITION DE VICES
+
+
+Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient à
+la fois des béguinages flamands et des squares de Londres. Là, il semble
+que tout bruit expire. Ni la Chaussée-d'Antin avec son commerce bruyant,
+ni la rue Saint-Lazare avec son piétinement d'affaires ne troublent ce
+coin, tout étroit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop
+pressés pour connaître la flânerie--c'est-à-dire la seule joie réelle du
+Parisien--soupçonnent à peine l'existence.
+
+C'est une rue courte, tournant sur elle-même, ne venant pas d'ici pour
+aboutir là. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle
+n'abrège aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers
+appellent un dos d'âne. Donc, piétons et chevaux s'en écartent. Les deux
+rues qui la touchent complètent son immobilité. C'est la rue de la
+Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme
+aujourd'hui, combien plus ne l'était-elle pas, il y a plus de trente
+ans, c'est-à-dire à l'époque où se passaient les faits dont nous nous
+sommes constitué l'historien.
+
+Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on
+voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un
+pavillon de style renaissance. Si, à travers la grille délicatement
+fouillée, l'oeil indiscret tentait de se glisser à travers les épaisses
+charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, même
+sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la façade de ce
+pavillon, d'où se détachait, roulant en volutes de marbre, un escalier
+d'une élégance royale. Une large allée, partant de la grille, tournait
+brusquement comme pour dérouter le regard des curieux qui se devait
+contenter d'épier, à travers les hautes branches dépouillées de
+feuilles, les fenêtres hermétiquement fermées, toutes capitonnées de
+soie et de dentelle.
+
+Usant de nos priviléges de narrateur, entrons dans cet hôtel que les
+profanes, passant dans la rue silencieuse, considéraient d'un oeil
+d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier
+étage, donnant sur le pan qui s'étendait jusqu'à la rue Blanche, une
+femme étendue sur un canapé paraissait plongée dans un profond sommeil.
+Sa tête, rejetée en arrière, s'encadrait dans un coussin couvert de
+point d'Angleterre. Ses cheveux dénoués roulaient comme un flot noir sur
+la soie à teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui
+couvrait le plancher. Cette femme était admirablement belle, et si
+expressive que soit cette épithète, elle ne rend qu'imparfaitement
+l'idéale perfection du visage de la dormeuse. C'était la rectitude
+grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et
+sous cette peau d'une blancheur éblouissante, où s'entrelaçait le réseau
+bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux
+étaient fermés; mais des paupières, d'où tombaient de longs cils qui
+formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon glissât, à
+la fois tentateur et fascinant. Le buste, porté en avant par la pose de
+cette femme étendue, avait cette netteté de formes que les sculpteurs
+antiques ont su donner à leurs immortelles créations; et sous l'espèce
+de tunique noire, passementée d'or et brodée de pierreries, qui
+l'enveloppait, le corps moulé semblait une création artistique. Et
+cependant, à ces lèvres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des
+perles, on eût demandé un sourire jeune, presque insouciant. N'était-ce
+donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait là, oublieuse
+du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il
+rigide comme s'il eût été ciselé dans l'ivoire? Pourquoi ce sein
+persistait-il à ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi
+cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de
+lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa
+négligence même, je ne sais quelle dureté de geste inconscient? Le
+boudoir où dormait cette créature que tout homme eût saluée reine de
+beauté, eût difficilement révélé ce qu'elle était, ce qu'elle pensait,
+ce qu'elle rêvait en ce moment même où sa pensée était peut-être
+entraînée dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de
+millionnaire n'eût pu réaliser plus éblouissant caprice....
+
+La pièce était petite, ou du moins paraissait telle, tant l'éclat des
+tentures de soie jaune, rehaussées d'or mat, troublait le regard et
+trompait sur sa dimension réelle. Les plis, artistement drapés, étaient
+retenus par des torsades tissées d'or et d'argent, sur lesquelles
+courait, comme un serpent étincelant, une bande formée de diamants à
+l'éclat blanc, d'améthystes au reflet violet, de topazes, de rubis,
+d'émeraudes d'un vert éclatant... Au plafond, les tentures--qui
+rappelaient cette étoffe des contes de fées, couleur du
+soleil--formaient une sorte de dôme au centre duquel une lampe,
+suspendue à trois chaînes d'or, jetait, à travers un globe de cristal à
+mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre
+semblait s'accroître sous le regard. C'était comme un croisement de
+rayons qui étonnait plutôt qu'il ne séduisait: il est une sorte
+d'ivresse qui donne au cerveau cette répercussion étoilée.... Et cette
+femme, le plus beau diamant de cet écrin semblait, comme ces pierres
+froides, avoir leur immobilité, qui sait, leur dureté, peut-être.... Ce
+n'était pas tout. Sur le tapis, encore à portée de cette main aux ongles
+roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pièces
+d'or. On eût dit que ces richesses s'étaient échappées de ses doigts,
+alors que, vaincue par le sommeil, elle les égrenait et les
+caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer,
+à travers ses lèvres d'or, les branches d'une étoile de diamants d'un
+prix énorme. Ce boudoir eût servi de demeure à ces gnomes des légendes
+que l'imagination populaire prépose à la garde des trésors enfouis.
+Cette femme était-elle donc une fée... ou bien quelque créature
+fantastique?... Tout à coup un timbre résonna doucement, mais à ce
+tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses
+prunelles passa rapidement comme un éclair inquiet. Mais vivement elle
+regarda autour d'elle, à ses pieds, et un sourire étrange, froidement
+joyeux, passa sur ses lèvres. Le timbre résonna une seconde fois. Elle
+se redressa lentement, étendit le bras et toucha un point de la tenture.
+Alors une petite porte tourna sur elle-même, laissant à découvert une
+sorte de tour, semblable à celui que notre grand poëte Victor Hugo a
+décrit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait.
+Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle
+traça rapidement quelques mots sur le vélin, repoussa le tour, qui
+s'enfonça de nouveau dans la muraille.
+
+--Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?
+
+Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en
+arrière, elle les attacha sur sa nuque à l'aide d'une agrafe de
+diamants; puis elle plaça sur ses épaules une sorte de manteau qui
+l'enveloppait tout entière, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une
+porte et pénétra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous
+les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original,
+étaient recouverts de martre zibeline. Au même instant, un personnage,
+vêtu de noir, s'inclinait profondément devant elle, en disant:
+
+--Madame la duchesse de Torrès me permettra-t-elle de lui adresser mes
+humbles hommages?
+
+La duchesse--car c'était bien cette femme que nos lecteurs connaissent
+déjà sous l'odieux surnom du Ténia--répondit brusquement:
+
+--Trêve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?
+
+Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires--en qui nul n'aurait
+reconnu Biscarre, le forçat--son regard qui brillait autant que les
+pierreries de son collier.
+
+--Hélas! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai
+pris la liberté de me présenter à une heure aussi matinale, c'est qu'il
+y allait pour moi d'un grave intérêt.
+
+La lèvre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un dédain
+méprisant.
+
+--Pour vous? fit-elle, que m'importe!
+
+--Hélas, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque
+suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous
+déplaire?
+
+Elle haussa les épaules avec une impatience non dissimulée.
+
+--Enfin, qu'as-tu fait?
+
+--Il faut donc l'avouer?
+
+--Sans doute!
+
+--J'hésite.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite
+contre moi.
+
+--Une dernière fois, parleras-tu?
+
+Mancal se redressa: il était facile de voir, d'ailleurs, que toute cette
+humilité, cette crainte excessive étaient jouées. Mais le Ténia était
+trop inquiète pour s'en apercevoir.
+
+L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.
+
+--Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier à la
+Bourse?
+
+--Non! s'écria la jeune femme en pâlissant.
+
+D'un mouvement fébrile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre,
+et d'un seul coup d'oeil parcourut la cote des valeurs.
+
+Un cri furieux s'échappa de sa poitrine:
+
+--Misérable! s'écria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est
+toi qui m'as conseillé de jouer sur cette valeur!...
+
+Mancal baissait la tête sans répondre.
+
+--Ainsi, où mène la confiance?... une perte de plus de deux cent mille
+francs!...
+
+Rien de plus étrange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle
+se livrait à cet accès de colère. Ses lèvres tremblaient à ce point
+qu'elle pouvait à peine articuler les mots; ses yeux si larges, si
+clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....
+
+Et cela pour une misérable perte d'argent, alors que le moindre des
+colliers, que le plus petit diadème compensait et au delà les dix mille
+louis enlevés par la spéculation....
+
+Elle trépignait et frappait des pieds comme un enfant!
+
+--Mais réponds-moi donc! s'écria-t-elle.
+
+--Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la
+duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de Stéphane?...
+
+--Des niais! plus que cela peut-être, des spéculateurs qui ont voulu me
+voler!...
+
+--Oh! madame la duchesse est bien sévère. Quoi qu'il en soit, n'est-il
+pas vrai qu'hier même elle m'a adressé des ordres positifs d'achat?
+
+--Eh! cela est exact! Après?...
+
+Et elle répétait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant,
+crispées par la fureur:
+
+--Deux cent mille francs!...
+
+Mancal eut un sourire singulier:
+
+--J'ai dit à madame la duchesse que j'avais à implorer son pardon...
+
+--Te pardonner, infâme! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui
+m'ont dépouillée!
+
+--Madame la duchesse ne m'a pas compris....
+
+Le Ténia se redressa comme si elle eût été mue par un ressort.
+
+--Je ne t'ai pas compris?
+
+--Non!
+
+--Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un
+crime... et je me vengerai!
+
+--Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande
+faute que je pusse commettre... c'était...
+
+--Achève!
+
+--C'était d'avoir désobéi aux ordres de madame la duchesse.
+
+Elle s'élança vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:
+
+--Tu m'as désobéi! Comment? En quoi?... Mais hâte-toi donc!... tu ne
+vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!
+
+--Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoyé hier.
+
+Elle poussa une exclamation bruyante:
+
+--Quoi! Dis!... tu ne l'as pas exécuté!...
+
+--J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...
+
+--Et... fit-elle haletante.
+
+--J'ai vendu!...
+
+Le Ténia chancela en portant la main à son coeur, tandis qu'une
+expression d'indicible joie illuminait son visage.
+
+--Continue, dit-elle d'une voix à peine perceptible.
+
+--Au moment où l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua
+Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la
+débâcle de l'affaire sur laquelle elle s'était engagée était certaine,
+et allait être, quelques heures après, connue et publiée en Bourse....
+Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et
+cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas exécuter les
+ordres reçus, mais encore de retourner tout à coup, et de ma propre
+initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM.
+Colombet et Stéphane?...--je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire
+dont le premier devoir est d'obéir les yeux fermés...--puis n'était-il
+pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame
+la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et
+n'encourait-elle cette perte qu'en toute volonté, et pour dissimuler
+quelque autre opération fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais
+ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques à ma charge....
+J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'était en tremblant que
+j'apportais à madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs
+que l'opération a produits.
+
+Mancal avait prononcé ce petit discours d'une voix calme, sans nuances.
+On eût dit qu'il récitait une leçon.
+
+La duchesse s'était laissé tomber sur une chaise basse, la tête entre
+les mains.
+
+Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:
+
+--Mancal, dit-elle, vous êtes l'homme le plus habile et le plus honnête
+que je connaisse.
+
+--Madame me permettra, j'espère, de régler nos comptes: j'ai là en
+portefeuille les bordereaux et la somme payée.
+
+--Tu as les trois cent cinquante mille francs!
+
+--Les voici! dit Mancal.
+
+Déjà madame de Torrès avait arraché les billets de sa main, et
+feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fiévreuse.
+
+--La somme est complète? demanda Mancal.
+
+--Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! répéta-elle encore une
+fois. Ah! c'est comme un rêve!...
+
+--Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.
+
+--Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma
+fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si
+bon, l'argent!...
+
+Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui
+étreignait le coeur.
+
+Tout à coup, elle se tut: une pensée subite venait de traverser son
+cerveau. Il était impossible qu'elle se dispensât de récompenser l'homme
+qui lui avait procuré un si énorme bénéfice, qui lui avait épargné une
+perte immense.
+
+Mancal, immobile, les bras croisés, attendait. Elle eut un mouvement
+brusque, détacha une dizaine de billets et les tendit à Mancal.
+
+--Prenez, dit-elle; tout travail mérite salaire.
+
+Mancal ne bougea pas.
+
+--Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?
+
+--C'est trop! fit Mancal.
+
+--Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.
+
+Mancal sourit.
+
+--Madame la duchesse se méprend sur ma pensée, dit-il; je n'ai certes
+pas l'intention de dédaigner ses offres généreuses... mais je la supplie
+de m'accorder une autre récompense.
+
+--Je ne vous comprends pas, dit le Ténia.
+
+Mancal s'assit sur un fauteuil, plaça son chapeau à côté de lui, sur le
+tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa à la duchesse cette
+simple question:
+
+--Madame de Torrès possède-t-elle encore quelques gouttes du poison qui
+a tué le duc, son mari?...
+
+Un cri rauque s'échappa de la poitrine du Ténia. Livide, les yeux grands
+ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout à l'heure, et qui lui
+jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:
+
+--Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon réel désir de lui
+être utile. Je n'obéis pas à une simple curiosité, et je la supplie de
+me répondre.
+
+Elle avait repris son sang-froid:
+
+--Vous êtes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre grâce à ma
+pitié si je ne vous fais pas jeter à la porte par mes laquais.
+
+Mancal protesta d'un geste poli:
+
+--J'ai eu l'honneur de demander à madame la duchesse si elle avait bien
+fait disparaître toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de
+Torrès, a été victime.
+
+Le Ténia se mordit les lèvres jusqu'au sang.
+
+--Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torrès est mort
+entouré de médecins qui ont eux-mêmes constaté la nature de la maladie.
+
+--Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est
+peut-être parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les
+médecins ont pu se tromper.
+
+--De qui voulez-vous donc parler? s'écria madame de Torrès.
+
+--Son nom? Ah! tenez, il m'échappe en ce moment... Seulement je puis
+vous raconter quelques détails. Il y a de cela quinze mois environ...
+madame de Torrès était depuis six mois la femme du duc, dont la fortune
+très-considérable lui avait été assurée par un contrat que peut seule
+expliquer la passion qu'elle lui avait inspirée.... La totalité des
+biens des époux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or,
+dans le sixième mois d'union, un certain soir--si ma mémoire est
+fidèle--du mois de novembre, une femme, fort simplement vêtue, comme une
+servante, mais dont les manières élégantes contrastaient singulièrement
+avec son costume, s'engageait, malgré la pluie et le brouillard, dans
+une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le
+Chemin-des-Boeufs....
+
+La duchesse, la tête baissée, écoutait sans hasarder un mouvement.
+
+La voix de l'ancien forçat avait repris son éclat presque métallique: il
+scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire résonner sur
+la conscience qu'il frappait.
+
+--Je crois inutile d'insister sur l'étrangeté du lieu où se passa la
+scène que je vais dire: le Chemin-des-Boeufs, sorte de ruelle boueuse,
+devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une
+impression quasi fantastique. Cependant, elle n'hésitait pas: son pas
+était ferme, elle allait sans se détourner à un but fixé d'avance. A la
+lueur d'un réverbère, on apercevait quelques masures s'estompant dans le
+brouillard: l'une d'elles se détachait, isolée du groupe qui
+l'entourait. Ce fut là que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement
+à la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout à coup dans
+une salle basse où l'attendait un vieillard à profil d'oiseau de proie;
+le crâne et le front étaient couverts d'une forêt de cheveux blancs.
+Une chandelle fumeuse éclairait la scène, et permettait de voir les
+rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la reçut avec de
+vives démonstrations de respect. Il paraît d'ailleurs que ce n'était pas
+l'unique fois qu'elle eût pénétré dans ce réduit, car sa première parole
+fut celle-ci: «Avez-vous préparé ce que vous m'avez promis?» L'homme
+s'inclina et se dirigea vers une table grossièrement équarrie, qui
+disparaissait presque tout entière sous des cornues de terre, des
+serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Après avoir
+invité l'inconnue à prendre un siége, il choisit plusieurs fioles, se
+couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se
+rendit dans une pièce voisine dont la porte entr'ouverte laissait
+apercevoir le reflet rougeâtre d'un fourneau en combustion. Après un
+quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant à la main
+une fiole à demi pleine d'un liquide blanchâtre et hermétiquement fermée
+par un bouchon à l'émeri.
+
+»La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre
+lui dit: «Vous n'avez pas oublié mes instructions?--Non.--Permettez-moi
+cependant de vous les répéter. Pour que cette liqueur amène les
+résultats... que vous désirez obtenir, elle doit être employée avec le
+soin le plus minutieux. Il importe surtout de se prémunir contre toute
+impatience. La dose nécessaire est d'une goutte le matin et une goutte
+le soir, à un intervalle d'au moins dix heures. Au cas où quelque
+malaise surviendrait avant le quatrième jour, s'abstenir pendant
+vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses.
+Alors, le septième jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un côté
+du corps. La nature achèvera l'oeuvre, et, avant cinquante heures...
+tout sera fini.» La femme avait écouté avec la plus grande attention.
+Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant
+deux mille francs en or et la lui remit en échange du flacon. Elle
+s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage
+et disparut...
+
+»Sept jours après, M. le duc de Torrès, quoique jeune et vigoureux,
+tombait en plein bal frappé d'apoplexie. On le transportait ici en toute
+hâte, les médecins appelés s'efforçaient de rappeler la vie dans ce
+corps paralysé. Mais le coup avait été trop violent pour que l'organisme
+résistât. La duchesse de Torrès était veuve et héritait--conformément
+aux stipulations de son contrat de mariage--d'une fortune évaluée à plus
+de quatre millions et doublée depuis par d'heureuses spéculations. Que
+dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.»
+
+Le Ténia, pendant la dernière partie de ce récit, s'était peu à peu
+redressée. Son visage, d'une pâleur marmoréenne, s'était fait masque:
+pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire
+d'une immense volonté, le sang lui-même se fût arrêté dans le réseau
+veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en fût pas à douter de
+l'énergie de cette femme, il s'attendait à quelque explosion, à des
+dénégations furieuses. Quand il eut cessé de parler, elle se leva, et
+étendant la main, tira le cordon de la sonnette.
+
+--Prenez garde, madame, s'écria Mancal, ne me tentez pas!...
+
+Il croyait de bonne foi que le Ténia allait tout simplement donner à ses
+valets l'ordre de le jeter à la porte.
+
+Un laquais frappa à la porte, puis entra:
+
+--Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur déjeune avec moi....
+
+Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au
+visage des accusations effrayantes, espérer de le tenir--comme le dit le
+poëte--pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter à
+déjeuner... voilà certainement un des effets de surprise les plus
+complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit à demi désarçonné.
+
+Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:
+
+--Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?
+
+--Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui
+se demandait ce que ce coup de théâtre pouvait signifier.
+
+--Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir,
+reprit-elle; je me suis levée pour vous recevoir, et en vérité, je suis
+laide à faire peur....
+
+Mancal esquissa un geste de dénégation. Pour un peu le Loup fût devenu
+galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts,
+regardait le mur. En réalité, il se demandait s'il rêvait ou s'il était
+éveillé. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa
+main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle
+soudainement lui échapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint
+parole, et Mancal était encore plongé dans ses réflexions lorsqu'elle
+reparut. Elle avait revêtu un peignoir de satin rose, couvert de
+dentelles et rehaussé de perles fines. Ses cheveux, relevés à pleines
+mains, s'écrasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces
+artifices qui constituent l'art éternel du _maquillage_, avait repris
+une fraîcheur juvénile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous
+leurs longs cils, sa bouche aux lèvres rouges souriait gaiement.
+
+--Madame la duchesse est servie.
+
+Un instant après, dans une salle à manger, toute boisée de thuya et de
+bois de rose, Mancal et le Ténia se trouvaient assis l'un en face de
+l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singulière entrevue. La
+duchesse, avec sa grâce féline, prenait plaisir à servir l'ancien
+forçat, qui, malgré lui, se laissait entraîner aux sensualités des mets
+recherchés et des vins exquis. Il se disait pourtant:
+
+--Si elle cherche à me griser, c'est qu'elle ne me connaît pas.
+
+Mais en vérité, était-il possible qu'elle rêvât à quelque méchant
+dessein? C'était la simplicité charmante de l'hôtesse la plus affable.
+Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule
+avec Mancal. Celui-ci, absolument maître de lui maintenant, attendait.
+La duchesse trempait ses lèvres dans un verre de Dantzig où se jouaient
+les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis
+s'accoudant, et laissant tomber sa tête sur sa main, elle regarda Mancal
+et dit:
+
+--Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonné M. le duc de
+Torrès....
+
+La foudre tombant aux pieds du misérable l'eût frappé d'une moindre
+commotion que cette simple parole prononcée du même ton calme qu'elle
+lui eût offert quelques gouttes de liqueur.
+
+--Hein? fit-il.
+
+--Avez-vous donc oublié, reprit-elle, l'intéressant récit que vous
+m'avez fait tout à l'heure?
+
+Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un
+suprême appel à toute son énergie. A comédienne, comédien et demi. Ainsi
+pensa-t-il. Et il répondit en riant:
+
+--En vérité, je ne songeais plus à ce détail.
+
+--Me permettrez-vous d'abord une question?
+
+--Avez-vous donc besoin de ma permission?
+
+--Je voudrais savoir de qui vous avez appris les émouvantes péripéties
+que vous m'avez si dramatiquement exposées.
+
+--Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du
+Chemin-des-Boeufs.
+
+--Ah! il est donc encore vivant?
+
+--A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien
+que moi... car vous avez donné à quelqu'un... certain conseil qui lui a
+permis d'entrer en relations avec le même individu.
+
+Sans baisser les yeux devant cette riposte, le Ténia reprit:
+
+--Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-même...
+
+--C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que
+je n'ignore aucune de ses pensées... Ainsi, si cela pouvait vous être
+agréable, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation
+tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.
+
+Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une légère
+contraction. Ce fut la seule preuve d'émotion qu'elle laissa échapper.
+
+--Ainsi, maître Blasias... dit-elle.
+
+--Maître Blasias, du quai de Gèvres, est l'ancien empoisonneur du
+Chemin-des-Boeufs.
+
+--Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent
+d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torrès.
+
+Décidément, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu'à s'exécuter.
+
+--Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires
+connaît si bien l'histoire du Chemin-des-Boeufs.
+
+--Mais tout cela est très-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise
+grâce à ne pas vous féliciter de votre admirable talent. En vérité, je
+ne vous ai pas reconnu.
+
+--Cependant, c'est vous-même qui affirmez que je suis moi-même le
+personnage...
+
+--L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur, à cette malheureuse
+manie qui vous porte à dialoguer vos récits.... Quand vous m'avez répété
+les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la
+prononciation m'ont immédiatement révélé votre secret.
+
+--Vous êtes forte...
+
+--Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voilà donc qui est entendu.
+Vous connaissez un secret assez délicat sur mon passé; vous êtes sans
+doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle--si je ne me
+trompe--une opération de _chantage_.
+
+Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces
+déclarations cyniques.
+
+--Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous
+n'avez peut-être pas beaucoup de temps à vous.
+
+--Je suis à votre disposition... et n'ai rien qui me presse...
+
+--Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir
+quelles étaient les conditions que vous vouliez m'imposer... C'est pour
+cela que je vous invite à vous hâter...
+
+--Me hâter!... mais je ne saisis pas...
+
+--Vous perdez un temps précieux, car, sans vous en douter, vous avez
+tout au plus une dizaine de minutes à me consacrer.
+
+Mancal se leva brusquement. Il était livide. Une lueur rapide venait de
+traverser son cerveau.
+
+--Vous allez immédiatement m'expliquer vos paroles, sinon!...
+
+--Sinon?... Évidemment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin,
+puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous réclamez.
+
+Elle avait tiré de sa poche un petit flacon de cristal, fermé par un
+bouchon à l'émeri. D'un seul coup d'oeil, Mancal le reconnut. C'était
+celui qu'il avait remis jadis à l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait
+payé deux mille francs. Il était vide! Et la commotion que l'ex-forçat
+éprouva fut telle, que la voix s'arrêta dans sa gorge, une sueur froide
+mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.
+
+--Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.
+
+--Naturellement, fit le Ténia. Je suis une excellente élève, comme vous
+voyez.
+
+Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort;
+ses yeux s'injectèrent de sang.
+
+--Misérable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un
+couteau.
+
+Mais, au même instant, la duchesse se renversa en arrière avec un éclat
+de rire si franc, si net, si clair, que malgré lui il s'arrêta.
+
+--Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, décidément vous êtes moins fort
+que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon était vide de poison.
+Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins
+frelatées. Vous vous portez fort bien.
+
+A mesure qu'elle parlait, le visage contracté de Mancal se rassérénait.
+Il jeta le couteau loin de lui.
+
+--Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous êtes un trop rude adversaire.
+
+Le Ténia se leva, et, s'approchant de lui, plaça sa main sur son épaule:
+
+--Je puis être une utile alliée, dit-elle. Écoutez-moi; il faut que nous
+causions encore, et cette fois sans réticences.
+
+Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui
+veulent l'atteindre à tout prix. En réalité, la situation était changée,
+comme on dit, du tout au tout. Mancal--incarnation de Biscarre--s'était
+tout d'abord présenté en troisième rôle de mélodrame. Il avait pris des
+allures _fatales_ et avait débité ses tirades avec un aplomb
+merveilleux, qui devait, selon lui, réduire l'adversaire à merci. Il
+avait engagé le duel. A la première passe, il avait employé ses coups
+les plus savants, ils avaient été parés. Mieux encore: à la riposte, il
+avait été désarmé, et il avait dû rompre. En garde donc, et au plus
+fort! Elle lui dit:
+
+--Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement,
+je vous dirai ce que je veux de vous.
+
+--Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez à
+l'atteindre.
+
+--Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'altéra légèrement,
+m'aiderez-vous à votre tour?...
+
+--Je vous le jure.
+
+--Je ne crois pas aux serments.
+
+--Alors expliquez-vous. Quel est votre but, à vous?
+
+--Pourquoi parlerais-je la première?
+
+Mancal s'inclina:
+
+--Parce que vous êtes la plus forte.
+
+--C'est faux. Maître Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant
+tout à l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonné.
+
+Mancal ont un soubresaut involontaire.
+
+--C'est, _primo_, parce que j'aurais été fort empêchée de me débarrasser
+de voire cadavre....
+
+Dire «votre cadavre» à un homme vivant lui causera toujours et quand
+même une impression fort désagréable.
+
+--_Secundo_, continua le Ténia, c'est parce que, de tous les bandits qui
+me sont tombés sous la main, vous êtes, sans flatterie, le plus complet
+que j'aie encore rencontré.
+
+--Vous êtes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait
+de scélératesse, j'ai trouvé mon maître...
+
+--Oh! trêve d'éloges! nous nous valons!... reste à savoir où nous
+tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de
+pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, brièvement, sèchement,
+caractériser le but de votre vie?
+
+Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:
+
+--Oui, je hais!...
+
+Elle se pencha vers lui et répondit:
+
+--Et moi j'ai aimé... et je hais maintenant.
+
+--Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes,
+je ne hais que parce que j'ai aimé... donc je vous comprends!...
+
+Il y eut un moment de silence. Il était évident que chacun hésitait à se
+livrer.
+
+--Il nous reste à prononcer deux noms, dit le Ténia. Qui haïssez-vous?
+qui est-ce que j'aime?...
+
+Mancal tenait toujours les mains du Ténia. Il les sentait nerveuses,
+vibrantes, implacables. Il eut confiance.
+
+--Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.
+
+--Celui que je hais, dit le Ténia, se nomme Armand de Bernaye....
+
+Un cri de joie s'échappa de la poitrine de Mancal.
+
+--Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de
+Silvereal, soeur de la marquise de Favereye....
+
+La duchesse s'était dressée, haletante, fiévreuse:
+
+--Mathilde de Silvereal!
+
+--Ne le saviez-vous pas?...
+
+--Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...
+
+--C'est votre rivale.
+
+--Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc
+plus belle que moi?...
+
+Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur
+son front les masses épaisses de ses cheveux noirs.
+
+--Il l'aime! vous dis-je, répéta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux
+qu'il y a quelques heures à peine, je l'ai vu auprès d'elle, étreignant
+ses mains avec une énergie passionnée.
+
+--Taisez-vous! Vous mentez!...
+
+Mancal la regarda. Une colère furieuse éclatait dans ses yeux, et sa
+pâleur était telle qu'il semblait que la vie fût prête à se retirer
+d'elle.
+
+--C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai déjà
+souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se
+traîner à mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie,
+comme Martial, épier le moindre de mes signes, se courber sous mes
+caprices les plus cruels, me donner goutte à goutte tout leur sang,
+toute leur existence. Et je riais!... et j'éprouvais une effrayante joie
+à leur crier: Je vous méprise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais
+reçu que dédain et mépris!
+
+Elle se tut un moment, comme accablée par ses propres pensées.
+
+--Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au
+trot de mes chevaux l'avenue des Champs-Élysées. Je rêvais... à quoi? A
+ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entraîne. Tout
+à coup un cri retentit. Une femme--une misérable mendiante--venait
+d'être renversée et avait roulé sous les pieds des chevaux: En avant!
+criai-je à mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle à
+cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais déjà un homme s'était
+élancé à la tête de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les
+avait cloués sur place.... Cet homme, c'était Armand de Bernaye. Comme
+je m'étais penchée hors de ma voiture, nos regards se croisèrent....
+Qu'éprouvai-je à ce moment? Il m'est impossible de décrire cette
+impression étrange, magnétique, qui parcourut tout mon être... En un
+instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de
+résistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il
+était là, courbé vers la terre. Il s'était agenouillé auprès de la
+mendiante dont ses mains écartaient les haillons. De la foule
+s'élevaient contre moi des cris de menace. Il leva la tête et fit un
+signe, tous se turent. La femme était blessée, peu dangereusement
+d'ailleurs.
+
+»Déjà elle revenait à elle et balbutiait des remercîments. Me roidissant
+contre l'émotion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter
+aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si
+vous aviez lu sur ce visage énergique l'expression de mépris que j'y
+savais découvrir!... Une colère folle luttait en moi contre je ne sais
+quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint
+vers la voiture.--Descendez! me dit-il d'une voix brève. Et comme
+j'hésitais, il répéta ce seul mot: Descendez! et sans savoir à quelle
+influence je cédais, j'obéis. Oui, moi qui n'avais jamais plié devant
+une prière, devant une supplication, si ardente qu'elle fût, je ne sus
+pas résister.... Il étendit la mendiante sur les coussins de la voiture
+et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.
+
+»Le laquais hésitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore
+une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Obéissez!... La calèche
+s'éloigna. J'étais là, au milieu de cette foule, je me sentais humiliée,
+tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parlât.
+En ce moment, j'aurais donné ma vie pour qu'il m'adressât un mot....
+Savez-vous ce qu'il fit?»
+
+Ses lèvres pâlies tremblaient comme sous l'action de la fièvre.
+
+--Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette scène, le
+remit sur sa tête, et me regardant en face une dernière fois, il
+s'éloigna, me laissant seule, immobile, courbée sous le mépris. La foule
+ricanait. J'eus peur... oui, en vérité!... Je ne retrouvai même pas en
+moi cette énergie fiévreuse que donne la colère. Je baissai la tête, et,
+cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je
+m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au coeur et au cerveau
+par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'étaient les premières larmes
+que j'eusse versées depuis bien des années!... et c'était cet homme qui
+me les arrachait! Et je ne le haïssais pas!... je l'aimais!...
+
+Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle eût été
+seule, et c'était chose étrange que cette femme, reine de richesse et de
+beauté, mettant ainsi son âme à nu.
+
+--Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela,
+j'ai honte à m'en souvenir.... Oui, je l'ai épié!... Je me suis placée
+sur son passage!... J'ai supplié qu'on le décidât à venir chez moi....
+Je lui ai écrit... A mes lettres, il n'a pas répondu. Quand je le
+rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il
+m'avait déjà souffletée, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de
+lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accroître ma passion.
+
+»Cette existence mystérieuse vouée tout entière à la science, le respect
+que cet homme inspirait à tous, cette réputation qui grandissait chaque
+jour, tout cela m'enivrait, et c'était avec des cris de douleur que je
+me répétais: «Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te méprise!»
+Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je
+vais donc trouver un aliment au feu qui me brûle le coeur: puisqu'il
+m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du désespoir par la
+haine!...»
+
+Elle se tut. Tout son être frémissait.
+
+--Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'oeuvre que
+je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de
+Silvereal et d'Armand de Bernaye.
+
+--Qu'exigez-vous de moi?
+
+--Vous attendez ce soir M. de Silvereal?
+
+--Ah! il s'agit bien de cet homme!
+
+--Écoutez-moi, duchesse de Torrès. Le hasard--un hasard infernal--nous a
+donné les mêmes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous
+voulez la perte de sa soeur. C'est dans leur amour, c'est dans leur
+honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....
+
+Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:
+
+--Vous ne m'avez pas fait votre confession tout entière.
+
+--Moi!...
+
+--Cette passion qui remplit votre être n'est pas la seule qui vous
+domine; il en est une autre, plus profonde, plus âpre encore, et qui
+atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.
+
+--Expliquez-vous! Cette passion?...
+
+--C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est
+l'ambition affolée et sans limites.
+
+Elle baissa la tête sans répondre.
+
+--Vous êtes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si
+ses yeux cherchaient à percer l'épaisseur des murailles pour supputer le
+chiffre de cette fortune.
+
+Un frémissement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien
+jugée.
+
+Que de fois, seule, alors que tout bruit s'était éteint autour d'elle,
+cette femme, lasse des hommages dont elle avait été accablée,
+s'enfermait dans le boudoir mystérieux que nous avons décrit au début de
+ce chapitre, et là, prise d'une sorte de fièvre, elle ouvrait les
+coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et
+les pierreries, elle les égrenait entre ses doigts comme des gouttes
+d'eau, frissonnant au tintement de l'or, éblouie par le rayonnement des
+diamants.
+
+Passion maladive, monomanie étrange qui s'emparait de son être tout
+entier, faisant vibrer ses fibres les plus secrètes.
+
+--Vous êtes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez à
+m'obéir, à m'aider dans la tâche que j'ai entreprise, je décuple, je
+centuple cette richesse!
+
+La duchesse s'était redressée, et maintenant, les yeux fixés sur le
+visage de l'homme d'affaires, elle attendait.
+
+--Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un
+pacte, c'est une association complète, absolue, dans laquelle chacun de
+nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.
+
+--Sa puissance! interrompit le Ténia.
+
+--Ah! ce mot vous étonne, surtout quand il est prononcé par M. Mancal,
+un homme d'affaires qui, à vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un
+manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torrès, vous êtes forte
+par votre beauté, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble
+agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter
+contre toutes les énergies humaines.
+
+Il s'était levé, et sur sa physionomie éclatait ce rayonnement sinistre
+qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal perçait le Roi des Loups.
+
+--A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter
+le monde, car nous sommes le Mal! Vous êtes la beauté fatale et cruelle,
+je suis la haine lente et sûre! Prenons nos ennemis corps à corps, nous
+les contraindrons à crier grâce; mais, sans pitié, nous les frapperons à
+mort!
+
+Il eut un geste d'une effrayante violence.
+
+--Vous avez raison, murmura le Ténia. Je veux rejeter à la face de cette
+société hypocrite les outrages dont elle m'a abreuvée. Mais cette
+richesse dont vous me parliez tout à l'heure?...
+
+--Je vous la donnerai. Mais répondez-moi: Êtes-vous prête à accepter les
+conditions que je veux vous dicter?
+
+--Quelles sont-elles?
+
+--Veuillez sonner.
+
+La duchesse obéit machinalement. Un laquais parut.
+
+--Un jeune homme ne s'est-il pas présenté pour parler à madame la
+duchesse?
+
+--Comme madame la duchesse avait défendu qu'on la dérangeât sous aucun
+prétexte, je l'ai introduit dans la bibliothèque, où il attend que
+madame veuille bien le recevoir.
+
+--C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.
+
+Le laquais sortit. Subjuguée par l'ascendant de cet homme, le Ténia
+l'avait laissé parler.
+
+--Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.
+
+--Attendez. Voici mes conditions: je veux que ce jeune homme vous aime.
+
+La duchesse sourit:
+
+--Je suis sûre de moi!
+
+--Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez
+fou, que vous éveilliez en son âme une passion si intense, si
+irrésistible....
+
+Il baissa la voix:
+
+--Que, dans son entraînement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!
+
+La duchesse tressaillit:
+
+--Vous le haïssez donc bien?
+
+--Oui!
+
+--Et en échange du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous à
+votre tour?
+
+--Je vous offre des trésors si grands que nul peut-être n'en connaît le
+chiffre.
+
+--Folie! Vous me raillez!
+
+--Ce soir, M. de Silvereal viendra...
+
+--Je le sais.
+
+--Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je
+serai là... caché. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous
+enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le
+soir, vous donnerez à M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au
+centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la
+porte à ses lèvres...
+
+--Et alors?
+
+--Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont
+trompé... ou si ces rêves qui vous éblouissent se peuvent réaliser...
+
+--Vous n'avez donc aucune certitude?
+
+--Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu'à ce soir, et alors,
+duchesse de Torrès, vous pourrez à votre gré ou contraindre vos ennemis
+à plier devant vous, ou tout au moins vous venger!
+
+--J'attendrai. Mais ce jeune homme?
+
+--Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant
+moi et approuvez ce que je dirai.
+
+--J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en
+me trompant par des espoirs irréalisables vous ne cherchiez pas
+uniquement à obtenir ma complicité dans vos projets personnels?
+
+--Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments
+n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si
+réellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser à de
+vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans
+mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et
+implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien
+de plus, rien de moins. Pour parvenir à mon but, j'avais besoin d'une
+alliée... je vous ai trouvée sur ma route....
+
+Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et
+dit en souriant:
+
+--Je vous fais crédit jusqu'à ce soir.
+
+--Merci! Maintenant reprenons chacun notre rôle... et faites entrer
+notre jeune homme.
+
+Un instant après la porte s'ouvrait, et le laquais annonçait:
+
+--M. le comte de Cherlux.
+
+Et Jacquot entra. Oui, c'était bien celui que nous avons trouvé il y a
+quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'était bien lui qui se
+présentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux....
+Transformation singulière, mais certainement moins bizarre que celle
+qui s'était accomplie dans l'extérieur du jeune homme. D'où lui venait
+donc cette aisance aristocratique, cette simplicité dans le luxe, ce
+goût réellement exquis, lequel avait présidé à sa toilette? Jacques de
+Cherlux--car tel était le nom que nous lui donnerons désormais--était de
+taille moyenne, mais admirablement proportionnée. Il portait encore sur
+son visage pâli les traces des dernières émotions qu'il avait subies;
+mais cette lassitude même prêtait un nouveau charme à sa physionomie un
+peu inquiète. Jacques était beau, et la délicatesse de ses traits et de
+sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine à se
+défendre. En ce moment, il était visiblement ému; en vérité, il croyait
+marcher dans un rêve. La métamorphose qui s'était opérée lui semblait
+invraisemblable. Comment! hier encore, il n'était qu'un ouvrier, il
+luttait contre des malveillances inconnues, il se débattait contre une
+fatalité qui s'acharnait après lui, et voilà qu'aujourd'hui il était
+admis, sur son nom, en présence d'une des plus jolies, des plus
+élégantes femmes de Paris, en face de cette créature idéalement belle
+qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait
+gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et fraîche:
+
+--Soyez le bienvenu, monsieur.
+
+Mancal s'avança vivement à sa rencontre.
+
+--Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous présenter monsieur
+le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel à toute
+votre bienveillance.
+
+Jacques, troublé, regardait la duchesse et attendait.
+
+A vingt ans, qui aurait pu, sans frémir jusqu'aux fibres les plus
+intimes de son être, contempler cette créature, devant laquelle un
+véritable artiste, Martial, avait oublié sa mère, cette femme si
+complétement belle que les plus expérimentés des viveurs s'étaient voulu
+tuer à ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son âme
+passait dans ses regards, et ses lèvres tremblaient comme si la formule
+d'adoration avait été prête à s'en échapper...
+
+--Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la
+duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et
+je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa
+faveur mieux encore que vos paroles...
+
+--Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconnaître....
+
+La duchesse lui désigna un siége de la main.
+
+--Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progrès de l'émotion
+qui s'emparait du néophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux,
+par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer,
+se trouve dans une situation des plus singulières: jusqu'à ce jour, il a
+ignoré et son nom et les hautes destinées qui lui étaient réservées....
+Je viens vous supplier de vouloir bien être sa patronne, son bon ange,
+et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain,
+il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui--je puis le dire
+sans l'offenser--a besoin en quelque sorte d'un stage dans la société
+dont il ignore encore les moeurs, m'a témoigné le désir, très-honorable,
+de s'attacher pendant quelque temps--presque incognito, pour ainsi
+dire,--à la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualité
+de secrétaire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez,
+dans un but tout spécial qu'il veut, mettant son instruction et son
+intelligence au service d'un des rois de votre monde, acquérir en
+échange ces notions sociales, cette expérience des hommes qui lui font
+défaut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement
+votre pensée.
+
+Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher à la contemplation
+qui rivait son regard et sa pensée à la beauté de l'enchanteresse... il
+releva la tête.
+
+--En effet, madame, répondit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre
+calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement
+extraordinaire, que j'ose à peine croire à ce miracle qui vient de
+s'accomplir et qui d'un déshérité de la vie fait un gentilhomme, et je
+vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, à peine
+entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'hésite... j'ai
+presque peur.... Déjà la bienveillance que vous semblez me témoigner
+m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser espérer que madame de
+Torrès prendrait en pitié cette inexpérience... C'est donc un suppliant
+qui vient à vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....
+
+Ah! s'il eût pu comprendre en ce moment le rapide regard qui
+s'échangeait entre les deux complices.
+
+--Qu'il vous aime! avait dit Mancal.
+
+--Il m'aimera! il m'aime! répondaient les yeux du Ténia.
+
+--Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis dès ce moment tout
+acquise... et quelle que soit la requête que vous ayez à m'adresser, je
+puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence à vous donner
+satisfaction....
+
+Mancal reprit la parole:
+
+--Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme
+à qui nous devons demander un pareil service doit joindre à une grande
+situation une honorabilité reconnue et incontestée...
+
+--Sans doute.
+
+--Eh bien, si j'osais émettre un avis, je rappellerais à madame la
+duchesse que, dans la société parisienne, nul ne me paraît plus digne de
+cette confiance qu'un homme honoré par elle d'une estime particulière.
+
+--Son nom?
+
+--Ne l'avez-vous pas deviné? je veux parler de M. le duc de Belen.
+
+Le Ténia regardait Mancal et cherchait à comprendre le but vers lequel
+il tendait. Mais le visage du forçat avait perdu son expression féroce
+pour prendre le masque de l'obséquiosité polie. Quant à Jacques, il
+écoutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la
+duchesse négligemment rejetés sur sa nuque; il devinait sous son
+peignoir ces formes admirables qui avaient inspiré jadis un
+chef-d'oeuvre à Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces
+bras blancs et ronds qu'un statuaire eût moulés, et, dans cette sorte
+d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en vérité, du sens même de
+la conversation dont il était l'objet.
+
+--J'ai déjà eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc à ce
+sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torrès
+serait toute-puissante pour le décider à accueillir M. de Cherlux.
+
+Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et
+baissa les yeux.
+
+--Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.
+
+«Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidité sied à
+la jeunesse, elle pourrait cependant vous être nuisible dans le monde
+où vous allez entrer?
+
+--Madame, fit Jacques vivement, s'il vous plaît vouloir bien m'honorer
+de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...
+
+--Qu'il soit donc fait comme le désire mon ami Mancal, fit-elle en se
+levant.
+
+Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupté enivrante dont
+les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit
+meuble, et, se penchant, elle écrivit quelques lignes.
+
+Puis, se tournant vers Jacques:
+
+--Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un rôle de bonne fée
+dans votre existence, monsieur le comte, présentez-vous de ma part chez
+M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus
+digne à tous égards de votre confiance comme il l'est déjà de notre
+estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera
+votre initiateur....
+
+Jacques s'était levé à son tour, et ses doigts tremblaient en touchant
+la lettre que lui avait remise la duchesse.
+
+--Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi espérer que
+vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce
+léger service....
+
+Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient,
+il saisit cette main et y appliqua ses lèvres.... Elle ne la dégagea
+pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant
+après, à demi fou, la fièvre au cerveau, il s'élançait hors de l'hôtel.
+
+--Eh bien, mon cher allié, dit la Torrès à Mancal, êtes-vous content de
+moi?
+
+Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment
+Jacquot, l'ouvrier, était devenu tout à coup la comte de Cherlux. Rien
+de plus simple, d'ailleurs. Le véritable comte de Cherlux était un de
+ces viveurs tarés qui, après avoir abusé de toutes les jouissances,
+descendent peu à peu tous les degrés de la misère. Un jour, Mancal
+l'avait rencontré: une pensée infernale avait traversé son cerveau.
+
+--Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois
+mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?
+
+A ces paroles, tous les appétits du vieux comte s'étaient soudainement
+réveillés, et un pacte était intervenu entre eux. Contre une somme de
+cent mille francs, le comte de Cherlux avait signé un testament et un
+acte de reconnaissance qui s'appliquait à Jacques. Le testament
+expliquait une histoire banale de séduction: rien ne pouvait sembler
+plus naturel. Puis le comte s'était rejeté follement dans le tourbillon
+des plaisirs. Mais son organisme épuisé n'avait pu résister aux excès de
+toutes sortes. Deux mois après, il mourait de la rupture d'un anévrisme,
+et c'est alors que M. Mancal révélait à Jacques cette prétendue aventure
+qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul héritier du comte de Cherlux...
+
+
+
+
+XII
+
+LES GALANTERIES DE MUFLIER
+
+
+Le lecteur nous pardonnera si, l'entraînant à notre suite, nous le
+contraignons à passer subitement de l'hôtel de M. de Belen au bouge de
+l'_Ours vert_, de là dans le boudoir d'une courtisane, puis encore
+ailleurs, et toujours plus loin.
+
+Les faits sont là qui crient au narrateur:
+
+--Marche! marche!
+
+Dans le drame complexe que nous avons entrepris de raconter et qui est
+resté, il y a trente ans, dans une ombre mystérieuse qu'ont à peine
+traversée quelques lueurs sinistres, les personnages les plus divers,
+appartenant à toutes les classes de la société, se sont heurtés dans une
+lutte terrible qui a mis face à face les êtres les plus disparates, en
+apparence les plus étrangers l'un à l'autre, et force nous est de les
+suivre dans les divers milieux où ils vivaient.
+
+Cela dit, allons au quai de Gèvres, qui s'étend, comme chacun sait, du
+pont Notre-Dame au pont au Change. Là, au coin de la rue des Arcis, une
+maison, surplombant sur le quai de son pignon qui semblait prêt à
+s'écrouler, donnait asile à certains personnages que les plus délicats
+auront plaisir à retrouver. Dans une mansarde du troisième et dernier
+étage--justement au-dessous du toit pointu--Muflier, Goniglu et Maloigne
+étaient tous trois agenouillés sur le carreau. Était-ce donc que,
+créatures coupables, ils s'abîmaient dans les douleurs du repentir et
+criaient merci à l'éternel?
+
+Pas précisément. Entre eux, à terre, il y avait un sac, et leurs mains,
+loin d'être levées vers le ciel, étaient très-activement occupées à
+fouiller ledit sac, d'où ils tiraient un à un les objets les plus
+singuliers.
+
+C'était une paire de vieilles bottes aux talons absents et aux tiges
+crevées, puis des socques plus ou moins articulés, puis un manche de
+parapluie, un paquet de chiffons. Que sais-je? Et ils cherchaient
+toujours, car le sac semblait inépuisable comme la célèbre bourse de
+Fortunatus.
+
+Tout à coup un triple cri de joie s'échappa des trois poitrines de ces
+trois gentilshommes, et pour saisir ce qu'ils venaient d'entrevoir sans
+doute au fond du sac, ils se baissèrent si vivement que leurs trois
+crânes se cognèrent avec un bruit mat.
+
+Mais, sans s'arrêter à ce détail sans importance, ils se redressèrent
+instantanément:
+
+--Un chandelier d'argent! cria Muflier.
+
+--Un couvert de vermeil, ricana Goniglu.
+
+--Une casserole de cuivre, brama Maloigne.
+
+--Et c'est tout?
+
+--C'est tout.
+
+--Bah! ça ne valait pas la peine d'assommer cet imbécile, fit Maloigne,
+qui avait le coeur sensible.
+
+--Cet homme était coupable, reprit Muflier d'un ton grave, et sa
+punition est juste. Comment! nous sortons bien tranquillement de l'_Ours
+vert_, comme d'honnêtes gens que nous sommes; rêvant à l'avenir, nous
+suivons le quai... quand tout à coup, aux premières lueurs du jour, nous
+apercevons un particulier qui se glissait le long des maisons en rasant
+les murs.
+
+--Il avait mauvaise apparence, interrompit Goniglu.
+
+--De plus, continua Muflier, il avait un sac.
+
+--Un sac plein.
+
+--Bombé, séduisant, chargé de promesses.
+
+--Et de vieux chiffons.
+
+--Tout indiquait donc que c'était un travailleur qui emportait au logis
+le butin de la nuit.
+
+--Ce fut aussi mon avis. Nous échangeons un regard...
+
+--Et nous tombons dessus. Je lui lance un coup de poing!
+
+Muflier laissa tomber sur sa main son front pensif.
+
+Puis, se relevant brusquement:
+
+--Goniglu, dit-il, je vais formuler une proposition.
+
+--Formule.
+
+--Il y a longtemps, mais là, très-longtemps que je n'ai pas fait un de
+ces petits déjeuners...
+
+--Côtelettes aux cornichons.
+
+--Vin bouché.
+
+--Café, pousse-café, rincette.
+
+--_Et cætera_, justement. Eh bien! voilà mon avis: Nous sommes, quant à
+présent, en possession de dix ronds de vingt francs.
+
+--Les fonds de Bisco.
+
+--Mais je dois t'avouer, Goniglu, que c'est un mouvement de délicatesse
+qui m'a déterminé à cogner sur le bonhomme de tout à l'heure.
+
+--Ah bah!
+
+--Tu vas me comprendre.... Que nous a dit le Bisco?
+
+--Qu'il y aurait une affaire.
+
+--Très-bien!
+
+--Qu'il fallait nous requinquer un brin.
+
+--Ce que vous allez faire tout à l'heure... et puis...
+
+--C'est tout.
+
+--Mais, Goniglu de mon coeur, il y avait un sous-entendu, c'est que les
+jaunets étaient comme qui dirait une avance, des arrhes... et je
+préfère--voilà où éclate la délicatesse que je vous signalais tout à
+l'heure--n'y toucher qu'après les avoir gagnés.
+
+--Ah bah! fit encore Goniglu, que les scrupules de Muflier surprenaient
+au plus haut point.
+
+--Mais, d'autre part, j'ai envie de bien déjeuner... Alors, nous avons
+_pigé_ le sac du bonhomme inconnu... Petit Maloigne va aller chez le
+joli _Fourgat_ (recéleur) d'à côté, il va laver le chandelier, le
+couvert et la casserole, et alors, noce à mort!
+
+--Bravo! firent les deux hommes.
+
+--Je suis prêt. Je vas _rincer_ tout ça, fit Maloigne.
+
+--Va donc, jeune messager, reprit Muflier, qui aimait à imiter l'accent
+de Frédérick dans _Robert Macaire_, et hâte-toi; nous t'attendons avec
+impatience.
+
+Maloigne, sans se plus faire prier, disparut, cachant sous sa blouse
+déguenillée le butin dû à l'exploit nocturne.
+
+Goniglu et Muflier restèrent seuls.
+
+Il paraît que, devant Maloigne, ils n'avaient pas dit toute leur
+pensée, car, obéissant tout à coup à une même réflexion, ils se
+regardèrent, et la même exclamation: Eh bien? sortit de leurs lèvres.
+
+--Voyons, Goniglu, dit Muflier, qu'est-ce que tu penses de Bisco?
+
+--Il a une rude poigne.
+
+--Et il nous a carrément roulés. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+Bah! pour un coup de poing de plus ou de moins! c'est pas la mer à
+boire. Mais les affaires... as-tu confiance?
+
+--Hum! hum!...
+
+--Il fait de belles promesses...
+
+--Les tiendra-t-il?
+
+--J'ai de la méfiance...
+
+--Et moi aussi.... Je dis qu'au fond il se fiche de nous, et qu'il fait
+un tas de manigances.
+
+--Dame! je l'ai vu entrer plus de vingt fois, en le filant, chez une
+espèce de tripoteur qui a des bureaux d'un chic...
+
+--Par la grand'porte?...
+
+--Mon Dieu, oui.
+
+--Dans son costume ordinaire?
+
+--Oh! parfaitement, avec la casquette et les rouflaquettes.
+
+Ce mot gracieux désigne les mèches collées aux tempes et ramenées en
+pointe qui distinguent les _lions_ du boulevard extérieur.
+
+--Et il restait longtemps?
+
+--Ça, c'est encore plus drôle, jamais je ne l'ai vu sortir.
+
+--Bah! c'est qu'il y a deux sorties.
+
+--Maloigne veillait à l'autre.
+
+--Bigre!... et le nom du tripoteur?
+
+--Mancal.
+
+--Connais pas.... Enfin, tout ça prouve que le Bisco lâche le simple
+travail du bon Loup pour se fourrer dans des opérations de haute
+volée... et qu'en somme, il oublie les vieux.
+
+--Pourtant, reprit Goniglu, c'est peut-être ainsi qu'il prépare un coup
+_chocnosof_, tu sais, là, un vrai _bazardement_...
+
+--Possible! en tout cas... ton avis...
+
+--Ouvrir l'oeil...
+
+--C'est ça.... Vois-tu, quand le chef a de l'ambition, au besoin il
+coupe sa queue d'un coup... et se débarrasse des _camaros_ en lançant à
+la _rousse_ un bon petit avis...
+
+--Je ne crois pas pourtant que le Bisco...
+
+--Capable de tout! interrompit Muflier. Moi, c'est mon idée. Donc, tu
+l'as dit, ouvrons l'oeil... et dame! en cas de danger!...
+
+Ils échangèrent un regard suffisamment intelligible pour que toute
+explication fût inutile.
+
+Au même instant, d'ailleurs, la porte s'ouvrait et Maloigne
+reparaissait.
+
+--Tu as été rudement long!
+
+--Est-ce que le père Blasias n'y était pas?
+
+Ces deux questions furent simultanées.
+
+Mais, sans répondre immédiatement, Maloigne ferma soigneusement la
+porte, et, se rapprochant des amis, dit à voix basse:
+
+--J'ai les jaunets!
+
+--Bravo!
+
+--Chut donc! fit Maloigne. Mais il y a autre chose...
+
+--Quoi?
+
+--Je ne sais pas si ça peut servir.... Mais M. Muflier est si malin....
+
+Muflier se rengorgea et dit d'un ton protecteur:
+
+--Parle, petit, car, d'honneur, tu me fais périr d'impatience!
+
+--Eh bien, voilà! reprit Maloigne. J'allais donc chez le père Blasias,
+et j'allais entrer carrément dans la boutique du vieux revendeur, quand
+je me suis cassé le nez...
+
+--Hein!
+
+--La boutique était fermée.
+
+--Fichtre! s'écria Muflier, est-ce que le vieux birbe aurait été
+coffré?...
+
+--Ç'a été mon idée.... Mais, moi malin, je me dis: c'est pas naturel.
+Or, comme c'est moi qui fais toujours les courses chez le vieux, j'ai
+fait là comme partout.
+
+--Ce qui veut dire?...
+
+--Que j'ai regardé les êtres, les tenants et les aboutissants, et que je
+les connais au bout de l'ongle. Or, le vieux ne sait peut-être pas que
+derrière la maison, dans une cour, il y a un caveau... tout noir... où
+on fourre un tas de débarras... et dans le mur, un trou... et derrière
+le trou, un autre mur, celui du logement du vieux; et enfin, dans ce
+mur, un autre trou, par lequel on voit chez lui.
+
+--Diable! fit Muflier, tu es un rude lapin, toi!...
+
+--Merci, patron! fit Maloigne. Donc, je me dis comme ça: Ou il y est, ou
+il n'y est pas; s'il n'y est pas, je ne verrai rien...
+
+--Très-logique!
+
+--Donc, je vais au caveau, et, de trou en trou, je regarde...
+
+--Et alors?
+
+--Savez-vous ce que je vois?
+
+--Non, puisque tu ne l'as pas encore dit!
+
+--Eh bien, le père Blasias, dont je ne voyais que le dos, était courbé
+sur....
+
+Il s'arrêta et regarda encore autour de lui, comme s'il eût craint
+d'être entendu.
+
+--Sur quoi?
+
+--Sur un cadavre! articula Maloigne d'une voix à peine perceptible.
+
+Muflier et Goniglu bondirent sur eux-mêmes.
+
+--Quoi! comment! le vieux bossu...
+
+--Le vieux bossu paraissait très, très-occupé... L'autre était étendu
+sur une chaise, la tête en arrière... et pâle! pâle! Oh! il était bien
+mort! ça se voyait...
+
+--Brrr! fit Goniglu, dont l'âme était sensible, ça me fait froid dans le
+dos...
+
+--Alors, qu'est-ce que tu as fait?
+
+--Ça a duré cinq minutes comme ça.... Alors j'ai vu le vieux aller à un
+petit fourneau dans lequel brillait du feu. Il a fait une _popotte_
+quelconque, et il s'est dégagé une fumée du diable. Dame!... alors...
+j'avoue tout... j'ai eu peur... et j'ai décanillé. Oh! mais... c'était
+rien ça...
+
+--Mais les jaunets!...
+
+--Attendez donc. Je filais... dame!... j'étais déjà sur le quai... et
+puis je me suis tout à coup arrêté. Je me suis dit: Au fait, les amis
+comptent sur moi... faut tout de même que j'aie les ronds.... Dame! j'ai
+un peu hésité... ça se comprend... pas vrai... ça a bien duré un bon
+quart d'heure... enfin, je me suis décidé... et je suis revenu.... Eh
+bien, savez-vous ce que j'ai trouvé?
+
+--Un autre cadavre?
+
+--Non! le père Blasias tout tranquillement assis dans sa boutique toute
+grande ouverte, et qui grattait une vieille casserole avec la pointe
+d'un couteau ébréché.
+
+--C'est drôle, ça. Tu auras eu la berlue.
+
+--Pour ça, c'est pas possible. J'ai vu le _macchabé_ (cadavre) comme je
+vous vois.
+
+--Dis donc pas de bêtises comme ça, interrompit Goniglu, que cette
+assimilation paraissait affecter de façon passablement désagréable.
+
+--Je ne sais pas si ça se voyait sur ma figure, mais le père Blasias m'a
+jeté un coup d'oeil.... Aussi, sans parler de rien, je lui ai offert le
+_baluchon_... Il n'était pas non plus dans son assiette, car il n'a même
+pas regardé ce que j'apportais... il est allé tout de suite à sa caisse,
+et m'a donné une poignée de _monnerons_.
+
+Et, en forme de péroraison, Maloigne montra dans sa main une
+demi-douzaine de louis.
+
+--Mais, saprédié! fit Muflier, c'est plus que ça ne vaut, même au
+comptant!
+
+--Faut-il rapporter? dit Maloigne, qui crut pouvoir se permettre cette
+plaisanterie fine et délicate.
+
+--Décidément, le vieux avait un _cheveu_.
+
+--Je vois ça... s'il a _suriné_ quelqu'un...
+
+--N'y avait pas de sang...
+
+--Il lui aura donné une drogue.... Et comment était-il nippé, le
+particulier?
+
+--Oh! d'un _chic_ ruisselant... du noir et du blanc de premier choix.
+
+--Vieux?
+
+--Entrelardé... pas grand, maigre, avec une tête d'oiseau...
+
+--C'est tout?
+
+--A peu près.... Ah! si... il avait sa montre et une grosse chaîne...
+
+--Gamin, va! fit Muflier en lui touchant légèrement la joue.
+
+Il y eut un moment de silence. Chacun réfléchissait à cette étrange
+aventure.
+
+Il est vrai que les allures du vieux juif Blasias leur avaient toujours
+paru bizarres; mais on ne regarde guère à la physionomie d'un recéleur.
+
+--Au fond, reprit Muflier, ça ne nous regarde pas.
+
+--Eh bien, ne nous occupons pas du père Blasias, et puisqu'il a _casqué_
+si rondement, pensons au déjeuner.
+
+--Ça va, dirent les deux autres.
+
+--En route, ajouta Goniglu.
+
+Mais Muflier resta immobile. Il était évident qu'une idée nouvelle le
+préoccupait.
+
+--Goniglu, fit-il... puisque nous avons du picaillon, crois-tu pas que
+ce serait le moment d'être aimable?
+
+--Ce qui veut dire...
+
+--Que nous recevons souvent des politesses et qu'il serait convenable
+d'en rendre une....
+
+Goniglu cligna de l'oeil.
+
+--Paméla!
+
+--Hermance!... une petite galanterie à ces dames...
+
+--Bonne idée!...
+
+--Mais moi! interrompit Maloigne, je serai donc tout seul?
+
+--Maloigne, mon ami, tu as de l'avenir, dit Muflier, mais crois-en ma
+vieille expérience, défie-toi de l'amour. Si tu savais tout ce qu'il m'a
+coûté... de douleurs et de remords....
+
+Un instant après, on pouvait voir, partant du pont Notre-Dame, un fiacre
+traîné par deux haridelles et qui se dirigeait vers la Bastille, car
+c'était dans les environs du boulevard Contrescarpe que travaillaient
+Hermance et Paméla. Sans entrer dans des détails qu'il importe peu au
+lecteur de connaître, franchissons quelques heures, et retrouvons dans
+un cabaret de la place du Trône nos cinq personnages attablés et buvant
+fortes rasades. Il faut supposer que si la côtelette aux cornichons est
+par elle-même de nature inoffensive, elle a tout au moins le privilége
+de titiller le gosier le plus rebelle; car une douzaine de litres vides,
+portant aux lèvres les traces du cachet de cire verte, indiquaient
+suffisamment combien la lutte avait été chaude.
+
+Auprès de Paméla, forte créature d'une trentaine d'années, Goniglu se
+faisait gracieux: il avait je ne sais quel parfum régence qui étonnait
+et plaisait à la fois. Des madrigaux, peut-être un peu trop pimentés--on
+n'est pas parfait!--sortaient tout armés de son cerveau en gésine.
+Muflier rappelait plutôt le grand siècle. Il était digne et quasi
+solennel. Penché vers Hermance, qui pour la corpulence ne le cédait en
+rien à sa compagne, il disait:
+
+--Quoi! tu doutes de moi, ange de ma vie! mais ce déjeuner lui-même
+n'est-il pas la preuve des sentiments que tu m'inspires? Cette défiance
+m'est pénible; sur mon honneur, elle me l'est.
+
+A ce moment, voici que du dehors monta jusqu'au cabaret un bruit
+retentissant de grosse caisse et de cymbales. Puis une voix cria:
+
+--Entrez! entrez, messieurs!... La représentation va commencer!
+
+Maloigne, heureux de cette diversion qui l'arrachait à ses réflexions
+solitaires, bondit vers la fenêtre.
+
+--Tiens! des saltimbanques! cria-t-il.
+
+Hermance, s'arrachant aux discours passionnés du bien-aimé, courut aussi
+à la fenêtre, et, battant des mains:
+
+--Oh! je voudrais voir cela! fit-elle.
+
+Point n'était besoin de formuler deux fois un désir, quand Muflier était
+là. Il se leva, s'aidant des mains à la table, uniquement pour conserver
+la rigidité de l'homme sûr de lui-même.
+
+--Qu'est-ce que c'est, idole? demanda-t-il.
+
+--Des hommes sans bras qui jonglent avec des poids!
+
+Muflier resta immobile. Goniglu leva la tête. Le cas était curieux.
+Maloigne se retourna avec un sourire:
+
+--Pas tout à fait sans bras, fit-il. Ils sont deux; mais ils en ont
+chacun un.
+
+--Mon petit Anatole (c'était le prénom de Muflier), mène-moi-z-y!
+
+Muflier, grave, était venu aux carreaux. Or, voici ce qu'il vit:
+
+A quelques pas du cabaret, dans un terrain vague, se dressait une
+baraque de petite dimension, enveloppée dans ses panneaux de toile
+peinte. Sur les cadres étaient représentés des athlètes jouant avec des
+poids énormes, supportant des canons sur leurs épaules, se livrant à
+toutes les fantaisies de la lutte. Au-dessus, un vaste écriteau, sur
+lequel se lisaient ces mots:
+
+ DEUX BRAS POUR DEUX
+
+ Les Frères DROITE et GAUCHE
+ _ont l'honneur d'informer_
+ _l'honorable société_
+ _qu'après leurs divers exercices_
+ _ils accepteront les défis_
+ _des hommes forts_
+_qui voudront bien les honorer de leur confiance._
+
+ ENTRÉE: DEUX SOUS
+
+--C'est-il drôle! c'est-il drôle! répétait Hermance.
+
+Paméla elle-même était en joie.
+
+Goniglu regarda Muflier, qui regarda Goniglu.
+
+Ils se comprirent d'un coup d'oeil. L'esprit chevaleresque de la vieille
+France leur dictait leur devoir.
+
+--Payons la note, dit Muflier.
+
+--Et à la baraque! ajouta Goniglu.
+
+Nos lecteurs n'ont sans doute pas oublié les deux personnages qui
+avaient assisté à la séance du Club des Morts, et qui portaient les
+singuliers surnoms de Droite et de Gauche.
+
+Donc, voici ce qu'ils étaient: saltimbanques. C'étaient bien eux, en
+effet, qui, debout sur le tréteau, invitaient la foule à entrer dans la
+baraque.
+
+Avant d'aller plus loin, il nous faut raconter rapidement comment les
+deux frères avaient été victimes de l'accident qui les avait privés
+chacun d'un bras. L'histoire était simple, d'ailleurs. Ils se nommaient
+les frères Martin, et, dès leur enfance, avec leur père, ils exerçaient
+l'état de saltimbanques. La naissance de deux jumeaux avait coûté la
+vie à leur mère: ils avaient en outre une soeur, leur aînée de deux ans.
+
+Le père Martin était donc resté seul avec trois enfants; mais comme
+c'était un homme courageux, il n'avait pas désespéré. De saltimbanque il
+s'était fait chanteur ambulant. Dans les premières années, le métier
+avait été dur, car il parcourait les villages, traînant dans une petite
+voiture les petits enfants, trop faibles pour marcher. Il est vrai que
+partout le père Martin rencontrait un accueil sympathique. Les mères
+venaient se pencher sur ce nid roulant où gazouillaient les douces
+créatures. Puis il avait une habileté toute spéciale à choisir les
+chansons qui touchaient le coeur des femmes.... Si bien que les sous
+pleuvaient, et que plus d'une courait chez elle, puis revenait bien
+vite, serrant contre elle son tablier relevé: et c'étaient des
+friandises, du bon pain frais, des galettes toutes chaudes. Elles
+demandaient au père Martin la permission de les prendre dans leurs bras,
+et c'étaient des jeux à n'en plus finir, des câlineries qui amusaient
+les orphelins, des baisers qui ébouriffaient leurs petites têtes brunes.
+
+Bien souvent on avait offert au père Martin de se charger de l'un ou de
+l'autre, voire même de tous les trois. Lui, secouant la tête et les
+larmes aux yeux, disait:
+
+--Vous êtes bien bons; mais la morte m'a fait jurer de ne pas les
+quitter.
+
+Puis, sans eux, est-ce qu'il aurait pu chanter?
+
+Et, s'attelant aux brancards, il repartait, tandis que les petits,
+blottis dans un vaste panier plein de paille fraîche, battaient des
+mains en criant:
+
+--Hue! papa!... hue!
+
+Il était presque heureux ainsi.
+
+Cependant les enfants grandirent; mais, par un singulier caprice de la
+nature, tandis que les deux jumeaux devenaient forts et vigoureux, leur
+soeur restait toute mignonne, sa taille ne se développait pas; elle
+était faible et maladive, et c'était un véritable chagrin pour le père,
+qui se demandait avec inquiétude s'il la conserverait. Quand les jumeaux
+eurent sept ans, comme le père jouait avec eux, il remarqua leur extrême
+agilité et leur vigueur véritablement surprenante.
+
+Il se souvint alors de son ancien état, et jugea que le mieux était de
+leur apprendre ce qu'il savait lui-même.
+
+Oh! il ne les battit point. Il eût mieux aimé renoncer à tout. Mais les
+petits étaient pleins de bon vouloir, et intelligents que c'était
+plaisir de les instruire.
+
+La première fois que le père Martin se décida à les faire travailler en
+public, ils remportèrent un véritable triomphe.
+
+Dès lors, la situation du quatuor ne cessa pas de s'améliorer. Ils
+gagnaient de l'argent et installèrent une baraque mobile avec laquelle
+ils parcouraient les foires.
+
+Ceci dura longtemps: ils ne demandaient rien de plus. Mignonne--c'était
+le nom sous lequel ils désignaient leur soeur restée chétive--Mignonne
+était devenue leur enfant à tous trois, leur ménagère en même temps.
+Elle était si douce et si bonne! Son intelligence s'était développée en
+raison inverse de sa taille et de sa force. La jeune fille avait compris
+le rôle que lui assignait la nature dans cette association de forces.
+
+Tous trois l'adoraient: elle était en quelque sorte leur conscience
+vivante; c'était elle qui, dans tous les cas où quelque question était à
+décider, plaidait la cause du bien et du juste. Elle avait ce sens
+intime des femmes qui leur apprend les délicatesses de la probité. Et
+ils l'écoutaient avec une sorte d'admiration: ses arrêts étaient
+respectés à l'égal d'une loi.
+
+Dans les villes où ils passaient, elle s'érigeait en «homme d'affaires.»
+C'était elle qui allait solliciter des autorités les permissions
+nécessaires. Elle s'y prenait de si gracieuse façon que pas un
+fonctionnaire--et l'on sait s'ils sont complaisants en général--ne
+songeait même à lui refuser ce qu'elle lui demandait.
+
+Le soir, après le travail, les trois hommes se réunissaient autour
+d'elle, et elle leur faisait la lecture.
+
+Elle avait tout appris par elle-même et s'était de sa propre autorité
+érigée en institutrice. Cette vie de saltimbanques eût fait envie à des
+patriarches. C'étaient d'honnêtes gens ne faisant tort à personne et
+passant à travers les perversités humaines sans les connaître, contents
+de leur sort et ne désirant rien de plus. Cela ne pouvait durer: le
+malheur veillait.
+
+Un jour, dans un de ses exercices, le père Martin poussa tout à coup un
+cri, et un flot de sang s'échappa de ses lèvres: un vaisseau s'était
+rompu dans sa poitrine. Le pauvre homme sentit qu'il était mort. A peine
+lui fut-il possible de prononcer quelques mots. Seulement il mit la main
+de Mignonne dans celles des deux frères, et il leur adressa un regard si
+éloquent qu'ils comprirent. Il réclama d'eux le serment qu'il avait fait
+lui-même à leur mère mourante. Les deux frères jurèrent de ne jamais
+quitter Mignonne et de se dévouer à elle.
+
+Le saltimbanque mourut, un sourire aux lèvres. Et quel courage il lui
+avait fallu pour conserver cette sérénité apparente! Les moribonds ont
+une intuition surhumaine, et il avait vu dans l'avenir de nouvelles
+douleurs.
+
+Les deux jumeaux avaient quinze ans, Mignonne dix-sept. On eût dit que
+la mort de son père eût été le signal attendu par la maladie pour se
+ruer sur elle. La pauvre rachitique fut saisie presque immédiatement par
+d'atroces douleurs qui tordirent ses membres. Quand la santé lui
+revint--et quelle santé!--elle ne pouvait plus marcher. Les frères
+eurent un moment de profond découragement, mais elle, avec son sourire
+d'ange, elle leur dit:
+
+--Ne vous désolez pas pour moi. Travaillez, je ne vous gênerai pas. Je
+ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer.
+
+Et elle fit si bien, elle sut si bien dissimuler les tortures qui
+parfois convulsaient ses membres endoloris, que les frères retrouvèrent
+leur énergie.
+
+Un an se passa. Dans la baraque, ils avaient installé une petite
+chambre, toute blanche, éclairée par une fenêtre auprès de laquelle la
+malade passait la plus grande partie de son temps, regardant de son oeil
+triste et doux les campagnes qu'ils traversaient, les arbres qui
+fuyaient, ou contemplant les maisons qui bordaient les grandes places
+des villes où ils s'arrêtaient.
+
+Souvent, ils la prenaient dans leurs bras et ils la portaient dehors au
+grand soleil. Ils espéraient un miracle, qui, hélas! n'arrivait pas. Un
+miracle, non. Ce fut une épouvantable catastrophe qui les frappa. Ils
+étaient venus à Paris, à l'occasion des fêtes royales, et avaient obtenu
+une place au carré Marigny. La semaine avait été fructueuse. Mais, par
+suite de je ne sais quelle rivalité malveillante, ils avaient été
+avertis qu'ils eussent à céder leur place à un nouveau venu. Ah! si
+Mignonne avait pu se rendre à la mairie, elle aurait bien su prouver à
+l'employé qu'ils étaient victimes d'une injustice. Mais il n'y fallait
+pas songer.
+
+La pauvrette était de plus en plus faible. Ses membres atrophiés ne lui
+permettaient pas de tenter un seul mouvement. Elle avait même dû
+renoncer à ces promenades qu'elle faisait naguère sur les bras de ses
+frères. Elle les décida à tenter eux-mêmes de fléchir le cerbère
+administratif, leur expliquant ce qu'ils devaient dire, les formules
+respectueuses dont ils devaient user.
+
+--Surtout ne parlez pas trop... et ne discutez pas. Approuvez tout.
+
+Elle avait une profonde connaissance du coeur des fonctionnaires. Mais
+ils n'avaient pas ce tact exquis. A la première sottise que leur débita,
+du haut de son fauteuil de cuir, le pontife budgétaire, ils
+s'emportèrent, voulurent lui prouver qu'il avait tort, ce qui était
+vrai, et par conséquent constituait une injure cruelle. Ils furent
+éconduits avec l'aménité connue. Ils sortirent donc fort tristes du
+bâtiment municipal, et se regardant, ils se sentaient tout penauds de
+reparaître devant leur cher juge auquel il faudrait bien tout confesser.
+Mais ils la savaient indulgente et se hâtèrent.
+
+En approchant du carré Marigny, ils remarquèrent un mouvement
+inaccoutumé à cette heure. Des femmes fuyaient, des hommes couraient.
+Enfin, un mot frappa leur oreille: Le feu!
+
+Une même angoisse leur serra le coeur. Ils s'élancèrent en avant,
+arrivèrent en vue de la pauvre baraque.
+
+Malheur! auprès de leur humble voiture s'élevait un de ces grands
+établissements faits de bois et de toile, qui affectent des allures
+théâtrales. Il brûlait. Déjà la flamme, courant avec une effroyable
+rapidité, avait saisi sous ses dents rouges les ais les plus forts qui
+craquaient et s'ébranlaient.
+
+Ils fendirent la foule amoncelée. Il fallait arriver à temps. Leur
+baraque n'était pas encore atteinte.
+
+--Mignonne! Mignonne! criaient-ils.
+
+Ils atteignirent la voiture; mais au moment où ils y touchaient, l'un
+des énormes panneaux du théâtre s'abattit sur leur baraque, la couvrant
+tout entière de débris enflammés.
+
+Mignonne! Ils se ruèrent à travers le feu qui les mordait. Comment
+firent-ils? Ils parvinrent jusqu'à la petite chambre où elle les
+attendait, immobile, effarée, pâle, car elle comprenait tout et savait
+qu'il lui était impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au
+même instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui
+l'accablait, et qui était énorme. Instinctivement, ils eurent une même
+pensée: soutenir ce toit, l'empêcher d'écraser la Mignonne. D'une main,
+ils s'arc-boutèrent aux parois; de l'autre, ils résistèrent à la chute,
+supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois
+et brûlait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La
+Mignonne était toujours là, immobile, les regardant de ses yeux, qui
+seuls vivaient encore. La fumée glissant à travers les fentes
+envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au
+secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se
+détachait, boursouflée, de leurs mains qui grésillaient.... La
+souffrance était telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs
+membres restaient de fer....
+
+Tout à coup il y eut un écroulement. Que se passa-t-il? Quand ils
+revinrent à eux, ils étaient étendus sur de la paille. Deux hommes
+étaient auprès d'eux: c'étaient Armand de Bernaye et Archibald de
+Thomerville.
+
+--Mignonne!
+
+Elle était morte. Quant à eux, ils avaient chacun un bras brûlé jusqu'à
+l'os. L'amputation était nécessaire. Ce fut un horrible désespoir....
+Ils ne songeaient qu'à elle. Ils ne résistèrent même pas. Ils subirent
+tous deux, sans un cri, la plus effroyable opération que le chirurgien
+eût encore osé tenter, la désarticulation de l'épaule. On les avait
+transportés dans la maison de Thomerville. Dès qu'ils furent seuls, ils
+n'eurent qu'un désir: Mourir!... A quoi étaient-ils bons maintenant sur
+la terre, maintenant que Mignonne était morte? Ils arrachèrent leurs
+appareils.
+
+Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu
+leur indomptable énergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le
+demander à Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la
+voulaient consacrer à l'oeuvre du bien contre le mal. Et voilà comment
+les deux frères Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.
+
+Ils étaient restés saltimbanques, et c'était dans leur baraque que
+venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons décrit les
+exploits dans le chapitre précédent. Donc Muflier, s'effaçant avec toute
+la galanterie dont il était capable, avait fait place à la belle
+Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui
+allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Paméla.
+Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de
+soutien.
+
+Les deux frères, quoique privés chacun d'un bras, exécutaient les
+exercices que d'ordinaire on applaudit, alors même que le sujet est en
+possession de tous ses membres. Voici comme ils procédaient. Tout
+d'abord, c'étaient de simples jeux d'adresse. Se plaçant côte à côte,
+ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant
+les objets lancés par l'autre, et ils étaient parvenus à une telle
+précision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras étaient
+bien en réalité dirigés par la même volonté, guidés par le même coup
+d'oeil. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul être, ils
+bondissaient sur des trapèzes, s'enlevant sur des cordes tendues,
+exécutant des culbutes, jusques et y compris le saut périlleux. Hermance
+ne se possédait pas d'aise: Paméla, qui était plus sentimentale,
+répétait vingt fois par minute:
+
+--Les pauvres garçons!...
+
+Goniglu secouait la tête, et déclarait que c'était très-fort! Maloigne
+lorgnait Hermance du coin de l'oeil en se disant que peut-être pour lui
+plaire et devenir son «heureux vainqueur» il lui faudrait se faire
+amputer d'un bras ou d'une jambe. Seul, Muflier--l'homme qui faisait
+grand--considérait avec un dédain non dissimulé les exercices de haute
+voltige qui peut-être lui paraissait peu compatibles avec le véritable
+sentiment de la dignité humaine.
+
+Cependant, Droite et Gauche avaient apporté sur le devant de leur petite
+scène des poids de toutes formes et de toutes grandeurs, des altères de
+taille respectable, et ils avaient annoncé au public que tout spectateur
+était invité à se présenter: quel que fût le poids soulevé à bras tendu,
+chacun des frères s'engageait à y ajouter un poids de dix kilos et à
+exécuter le même exercice que l'amateur. Comme toujours, l'invitation
+n'avait pas produit d'effet immédiat. Alors, pour _allumer_ le public,
+Droite et Gauche avaient commencé à soulever des poids, et, en vérité,
+ils semblaient se livrer à de tels efforts pour un malheureux bloc de
+soixante livres, que la victoire devait être facile à remporter.
+
+Un quidam se hasarda, et, sans hésiter, saisit par la poignée un poids
+de soixante livres. Il était robuste, mais peut-être l'amour-propre
+était-il chez lui plus fort encore. Toujours est-il qu'il parvint, sans
+trop de cahots, à suspendre le poids à son bras tendu comme un levier.
+Mais il le laissa retomber un peu trop brusquement, et il eût peut-être
+endommagé le plancher de bois, si Gauche, le saisissant à la volée, ne
+l'eût relevé d'un seul mouvement. La salle trépigna.
+
+--Va donc, Goniglu, fit Muflier en se penchant vers son compagnon. Ça
+fera plaisir à ces dames.
+
+Goniglu jeta à Paméla un regard interrogateur. La belle baissa les yeux,
+et l'aimable rougeur que le vin avait fixée à son nez s'étendit sur tout
+son visage. C'était un acquiescement tacite et délicat.
+
+Goniglu dressa sa longue taille, et s'approchant des tréteaux, il
+escalada l'estrade avec la dextérité d'un acrobate émérite. Les
+spectateurs furent du premier coup admirablement disposés en sa faveur.
+
+--Combien faut-il à monsieur? demanda Droite.
+
+Goniglu regarda Muflier, qui cligna de l'oeil pour l'encourager:
+
+--Cent livres, dit-il.
+
+Gauche leva le poids, comme il eût fait d'une orange, et le lui
+présenta. Goniglu fut froissé de ce dédain pour les kilos et reprit:
+
+--Je me suis trompé, cent vingt!
+
+--Voilà! fit Droite, en exécutant le même mouvement.
+
+Goniglu ne jugea pas à propos d'exagérer ses scrupules d'amour-propre,
+et, bravement, saisit l'objet par son anneau de fer.
+
+Mais Goniglu avait compté sans les nombreuses libations de la journée;
+voilà qu'au moment où il fit appel à toute la rigidité musculaire dont
+il était capable, certain travail s'opéra dans les régions
+oesophagiennes qui lui fit passer dans tout le corps une sueur glacée.
+
+Goniglu vit d'un coup d'oeil l'abîme entr'ouvert sous ses pas, et
+s'arc-boutant sur ses jambes qui flageolaient, il tira sur l'anneau.
+Mais décidément le ciel était contre lui, et l'effort violent que tenta
+Goniglu n'eut d'autre résultat que de le lancer en avant, le nez le
+premier, sur le plancher, qu'il couvrit de sa longue personne. Un éclat
+de rire homérique salua cette chute.
+
+Muflier avait bondi en poussant un juron épouvantable. D'ordinaire, il
+n'avait pas la douceur de l'agneau; mais, l'ivresse aidant, il devenait
+féroce. En vain Hermance se jeta à son cou, en le suppliant de ne pas
+faire de scandale; en vain Paméla poussa des cris de Mélusine. D'un
+saut, Muflier sauta sur l'estrade.
+
+--Je prends cent cinquante, cria-t-il.
+
+Et, sans attendre qu'on les lui présentât, il saisit les poids qui
+représentaient cette charge et parvint à les enlever.
+
+On était redevenu silencieux. C'était la lutte suprême qui s'engageait.
+
+--Nous disons donc que je dois enlever cent soixante, dit Droite.
+
+--A moi cent soixante-dix! hurla Muflier.
+
+Après lui, la voix calme de Gauche reprit:
+
+--Et voilà cent quatre-vingts....
+
+La sueur perlait au front de Muflier; ses dents grinçaient l'une contra
+l'autre. Il avait peur.... Que dirait Hermance s'il était vaincu?
+
+--Deux cents... fit-il d'une voix rauque.
+
+Cette fois, il y eut un moment d'arrêt. Muflier regarda les poids avant
+de les saisir de ses doigts nerveux... Mais il crut entendre dans la
+foule un mouvement de défi. C'en était trop. Il se baissa; mais il ne se
+releva pas. Son bras resta rivé à la masse, qui ne bougeait pas. Une
+vingtaine de secondes s'écoula, et cela lui parut un siècle. Gauche eut
+pitié de lui, et, l'écartant légèrement, prit le poids, qu'il enleva à
+la hauteur de son épaule. Oh! cette fois, Muflier n'y put tenir.
+
+--Ah! c'est comme ça! cria-t-il, eh bien! je vous dis que vous êtes un
+tas de canailles et que je vais vous faire votre affaire.
+
+Certes, cette conclusion n'avait rien de logique, mais raisonne-t-on
+quand deux beaux yeux--et tels lui avaient toujours paru ceux
+d'Hermance--sont fixés sur vous? Les spectateurs s'étaient levés. En
+majorité, c'étaient des femmes, des enfants, des flâneurs peu disposés à
+prendre part à un pugilat, et dès les premières provocations de Muflier,
+chacun commença à tirer vers la porte.
+
+--Pourquoi nous insultez-vous? dit Gauche. Ce n'est pas notre faute si
+vous êtes ivre!
+
+--Ivre! ivre! hurla Muflier. Je vais t'en donner, méchant manchot!
+
+Et il se rua sur lui. Il faut savoir que Goniglu--qui sans doute se
+trouvait bien--n'avait pas cessé d'_embrasser sa mère_, selon la
+magnifique expression du Romain débarquant sur la terre carthaginoise.
+Les pieds de Muflier heurtèrent les côtes de Goniglu, et il faillit
+tomber. Quand il voulut se relever, quelque chose qui ressemblait à un
+étau le tenait à la gorge. En même temps, la foule, décidée à garder la
+neutralité, escaladait les bancs pour sortir plus vite. C'était une
+déroute. Dans leur hâte, les plus pressés renversaient les ais qui
+soutenaient les quinquets, et on entendait un bruit de verres cassés.
+L'obscurité se faisait dans la salle. Maloigne, qui se considérait comme
+ayant charge d'âmes, avait entraîné Hermance et Paméla.... Muflier se
+débattait; en somme, il était d'une force herculéenne et n'était pas
+homme à se rendre sans résistance. L'ivresse le rendait fou. Il frappait
+à tort et à travers. Ses poings ne rencontraient que le vide. Tout à
+coup, oubliant où il se trouvait, supposant, dans sa surexcitation,
+qu'il se livrait à quelqu'une de ses opérations ordinaires et qu'il
+avait maille à partir avec les gendarmes, il s'oublia au point de
+pousser le cri de ralliement:
+
+--A moi, Maloigne!... à moi, les Loups!...
+
+Mal lui en prit. Car les frères, qui jusque-là s'étaient contentés de le
+maintenir, se jetèrent sur lui. En un clin d'oeil, il fut renversé,
+bâillonné, ficelé. Goniglu s'étant rappelé par un gémissement au
+souvenir des combattants, Gauche le traita, sans aucune espèce de
+formalité, comme son compagnon.
+
+--Tu as entendu? dit Droite...
+
+--Il a dit: A moi, les Loups!
+
+--C'est donc un de ces bandits que nous étions chargés de découvrir?
+
+--C'est évident.
+
+--Il faut les enlever; mais comment sortir d'ici?
+
+Le fait est que la foule, après avoir quitté la baraque, était restée
+groupée au dehors, et Maloigne, joignant sa voix à celle d'Hermance et
+de Paméla, criait:
+
+--Au secours! on nous assassine!
+
+Quand tout à coup Droite parut sur la plate-forme. Le silence se fit
+subitement.
+
+--Qui de vous se nomme Maloigne? demanda-t-il.
+
+--C'est moi, dit l'homme.
+
+--Eh bien, nous sommes réconciliés avec vos camarades; on s'est bien
+vite reconnu entre amis, et si vous voulez bien aller nous attendre au
+cabaret d'en face, nous y boirons une bonne bouteille.
+
+--Mais les amis? demanda Maloigne.
+
+--Ils se remettent un peu. Dame! vous savez, on a cogné un peu dur.
+
+Il y eut un moment d'hésitation; mais en somme, Maloigne ne se souciait
+guère de rentrer là dedans. Après tout, le saltimbanque pouvait dire
+vrai. Hermance vint à la rescousse, sans le savoir, la pauvrette!
+
+--Ne soyez pas longs, dit-elle en adressant à Droite son plus gracieux
+sourire.
+
+Au fond, Muflier avait passablement baissé dans son estime, et elle
+n'était pas fâchée de faire plus ample connaissance avec les deux
+frères. O coeur des femmes! Enfin, l'attitude de Droite était si calme,
+commandait si bien la confiance, que Maloigne, s'emparant du bras des
+deux commères, articula un: «Allons-y!» plein de fermeté, et se dirigea
+bravement vers le cabaret désigné.
+
+--Maintenant, dit Droite en entrant, pas une minute à perdre. Enlevons
+les deux colis.
+
+La baraque, dont la façade donnait sur la place, s'ouvrait par le fond
+sur un terrain vague où se trouvait la voiture des deux frères. La nuit
+était venue, l'obscurité était profonde. Tandis que Gauche attelait
+vivement le cheval, qui sommeillait tranquillement sous un auvent à
+claire-voie, Droite s'emparait des deux hommes plongés dans la torpeur
+de l'ivresse, et les transportait dans la voiture. Cinq minutes
+s'étaient à peine écoulées, quand Maloigne, inquiet, revint à la
+baraque. Silence complet. Il se hasarda à soulever le rideau, puis, à
+tâtons, il s'introduisit dans la salle. Les quinquets de la scène
+jetaient encore leur lueur jaunâtre. Mais la scène était vide. Les
+quatre personnages avaient disparu.
+
+
+
+
+XIII
+
+CONFESSION FORCÉE
+
+
+Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torrès est dans
+son boudoir de fourrures, nonchalamment étendue sur un sofa. Mancal est
+devant elle.
+
+--Eh bien! et votre protégé? lui demanda-t-elle.
+
+--Grâce à vous, répondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le
+désirais. Mon protégé--et il souligna le mot d'un ricanement--est en
+passe d'arriver... là où j'entends le conduire...
+
+--En vérité, dit la courtisane en riant à son tour, je serais presque
+tentée de m'offenser de vos airs mystérieux... ne sommes-nous pas
+maintenant--vous l'avez dit vous-même--deux alliés?
+
+--Deux complices même, si vous me permettez le mot, compléta Mancal. Et
+cependant, je crois que dans toute alliance semblable à la nôtre, il est
+bon que chacun conserve, jusqu'à un certain point, une dose de liberté
+personnelle.
+
+--Je m'en souviendrai au besoin.
+
+--A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les
+projets de son allié.
+
+--Que voulez-vous? même sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on
+agisse contre ses intérêts... s'il n'a pas eu le soin de vous les
+expliquer?
+
+--Vous êtes décidément bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle
+duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...
+
+--Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?
+
+--Mon Dieu! les femmes sont des êtres étranges auxquels manquent, avant
+toutes choses, la logique et la suite dans les idées.
+
+--Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...
+
+--Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer
+en qualités pour qu'une critique légère, mais vraie, ne vous épouvante
+pas...
+
+--Je vous écoute.... Vous disiez donc que la femme...
+
+--Manque de logique.... Et je me hâte d'ajouter: C'est là, même dans les
+choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il
+s'agit d'affaires...
+
+--Eh bien?
+
+--Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est
+fixé d'avance, il faut une volonté tenace, une, inflexible, qui ne
+connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du
+raisonnement... et point de sentiment.
+
+--Vous ai-je donc prouvé que je fusse sentimentale?
+
+--Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?
+
+--Dites, puisque vous êtes en train de lire--selon vous--à livre ouvert,
+en ma tête et mon coeur.
+
+Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:
+
+--Les natures froides, égoïstes et dures comme la vôtre...
+
+--Quelle galanterie!...
+
+--Ont parfois des réveils de dévouement, d'enthousiasme, disons le mot,
+de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil,
+l'engourdissement ont été plus profonds et plus prolongés.
+
+Le Ténia ne riait plus: maintenant la duchesse écoutait attentivement,
+le menton appuyé sur la main, les yeux fixés sur le visage de Mancal.
+
+--J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus
+féminin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites à une
+femme: il faut haïr cet homme!
+
+--Et?...
+
+--Et elle sera peut-être, par contraste, disposée à l'aimer.
+
+--Et quand cela serait!
+
+Mancal fit un mouvement brusque.
+
+--Ecoutez! parlons sérieusement. Je vous ai proposé un pacte.... Entre
+nous, une parole suffit; êtes-vous prête, oui ou non, à l'exécuter?
+
+--Entre nous, vous le dites vous-même, une parole suffit: n'avez-vous
+pas la mienne?
+
+Mancal baissa la voix:
+
+--Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me
+connaissez encore qu'à demi... et cependant, je vous ai déclaré, ce qui
+est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volonté tendent à
+un seul but, la vengeance!...
+
+--Vous vous répétez!...
+
+--Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'à
+cette vengeance j'ai tout sacrifié... Est-ce que j'ai vécu, moi? est-ce
+que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis
+renfermé dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette
+épouvantable solitude, hantée de spectres et de fantômes, j'ai sans
+relâche martelé mon âme avec cette masse lourde qui s'appelle le
+souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inaltérable que
+l'acier... tout passe sur elle, près d'elle, sans qu'elle vibre, sans
+qu'elle s'échauffe.... Je veux... tout pour moi se résume en ce seul
+mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne
+permettrais pas qu'elle fût compromise par une de vos fantaisies
+capricieuses.... Me comprenez-vous?
+
+--Ne m'avez-vous pas ordonné vous-même--car vous donnez des ordres, mon
+cher--de me faire aimer de ce jeune homme?
+
+--Et déjà il vous aime...
+
+--Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?
+
+--J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais
+tout à l'heure, vous ne songiez... à l'aimer vous-même.
+
+La courtisane eut un éclat de rire strident et bizarre. Puis elle
+entr'ouvrit les lèvres comme si elle eût voulu, par une protestation
+violente, écarter ce soupçon qui, peut-être, était pour elle une
+insulte.
+
+Et cependant elle se tut.
+
+--Duchesse de Torrès, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier
+accent de menace, avec moi ou contre moi....
+
+Elle plaça sa main sur l'épaule de Mancal.
+
+--Sinon? demanda-t-elle.
+
+Un éclair passa dans les yeux de l'ancien forçat.
+
+--Il est imprudent de me défier, dit-il.
+
+Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant
+encore:
+
+--Maître Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'être venu
+à moi?
+
+--Je ne regrette jamais une faute commise, je la répare.
+
+Elle se mordit violemment les lèvres, et sous ses paupières aux cils
+soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein
+visage. Puis, de sa voix la plus calme:
+
+--Ayez confiance, dit-elle, comme moi-même je crois en vous.
+
+Il lui saisit la main:
+
+--Ainsi, je puis compter sur vous?
+
+--Oui.
+
+--Et je payerai royalement votre concours.
+
+--C'est entendu.
+
+A ce moment, le timbre retentit.
+
+--Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez
+à tenir la vôtre.
+
+--Vous n'assisterez pas au début de notre entretien?
+
+--Inutile. Et, de plus, je ne veux pas éveiller ses défiances. Quand le
+moment sera venu, frappez à cette cloison... je viendrai.
+
+Il ouvrit une porte latérale.
+
+--Je suis là et j'attends, dit-il.
+
+--Et vous écouterez?
+
+--Je suppose que vous n'avez point de secrets à confier à cet amoureux
+imbécile?
+
+--De plus, vous vous défiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le
+désirez.
+
+Mancal disparut. Au même instant la porte s'ouvrit, et un laquais
+annonça le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde était d'une pâleur
+presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus émaciés que
+d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fiévreux.
+
+--Venez donc, mon cher baron, dit le Ténia en lui tendant la main. En
+vérité, il me semble que vous vous êtes fait attendre.
+
+Le vieillard--nous disons vieillard, non en raison de son âge, mais à
+cause de l'extrême fatigue qui donnait à sa physionomie un stigmate de
+décrépitude--s'approcha vivement, et, comme l'eût fait un jeune homme,
+mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.
+
+--Avez-vous donc daigné vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il
+d'une voix tremblante.
+
+Rien de plus odieux que ces amours surannées qui abêtissent l'homme et
+déshonorent le vieillard. La duchesse ne put réprimer elle-même un
+haussement d'épaules. Elle s'étonnait presque maintenant d'avoir songé à
+accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voilà que, maintenant, voyant
+devant elle ce vieillard à demi courbé, elle se prenait à pressentir que
+le sacrifice serait peut-être au-dessus de ses forces. Se rendait-elle
+un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle était
+troublée... et les dernières paroles de Mancal vibraient à son oreille
+comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc à ce jeune homme
+qui était désigné à sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait
+tout à coup s'animer?... Tandis que Silvereal, épiant son visage,
+respectait son silence, elle se laissait entraîner à ses pensées. Tout à
+coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front
+les admirables touffes de ses cheveux.
+
+--Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En vérité, je suis presque
+impolie.
+
+--Oh! protesta Silvereal.
+
+--Je suis inquiète, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire
+charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?
+
+--Vous êtes un ange!
+
+--Les démons aussi n'étaient-ils pas des anges?... Mais laissons les
+métaphores célestes ou infernales... et parlons raison.
+
+--Je suis à vos ordres.
+
+--Tout d'abord, relevez-vous... là... asseyez-vous, près de moi.... Je
+veux être bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.
+
+Silvereal pâlit.
+
+--Que voulez-vous-dire?
+
+--Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'état de veuvage?
+
+A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.
+
+--Je vous étonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je
+me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me pèse....
+Vous autres hommes, vous êtes entraînés dans le courant de la vie, vous
+avez à peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je
+souffre d'être seule, de n'avoir pas auprès de moi ce confident, cet
+ami de toutes les heures dont l'âme ne fait qu'une avec la vôtre...
+
+--Vous songez à vous remarier? s'écria Silvereal.
+
+--Ne le savez vous pas?
+
+--Si fait, et vous m'aviez fait espérer que vous pourriez consentir un
+jour...
+
+--Consentir à quoi?
+
+--A accepter le nom de Silvereal.
+
+--Mais vous êtes fou! N'êtes-vous pas marié?
+
+Silvereal se rapprocha d'elle.
+
+--Ne vous ai-je pas dit que j'étais prêt à tout pour être libre?
+
+La Torrès se mit à rire:
+
+--Exaspération mélodramatique... voilà tout...
+
+--Vérité... la baronne de Silvereal est condamnée...
+
+--Par les médecins?
+
+--Par moi!...
+
+--Voici que vous allez encore rééditer les jolies choses que vous m'avez
+une fois débitées.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou
+ennuyeux... à votre choix....
+
+Silvereal fit un geste violent.
+
+--Écoutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais
+laissé entraîner jusqu'au crime...
+
+--Baron!
+
+--Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de
+justice...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme
+adultère?
+
+--Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...
+
+--Ma femme a un amant...
+
+--Qui vous l'a dit?
+
+--J'en ai la certitude.
+
+--Et il se nomme?...
+
+Les yeux étincelants, le Ténia regardait le baron. Il baissa la voix:
+
+--Il se nomme.... Armand de Bernaye....
+
+La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit était vrai.
+Cet homme qui l'avait châtiée de son dédain, devant lequel elle s'était
+pliée mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La
+femme se transforma de nouveau, et, avec une colère dont elle ne fut pas
+maîtresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:
+
+--Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?
+
+Silvereal, qui ne comprenait pas, répondit:
+
+--Et vous serez à moi?... Vous me le promettez?...
+
+--Quand vous aurez vengé votre honneur... soit... je vous le promets!
+
+--Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.
+
+Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il était résolu.
+Tout à coup ses yeux tombèrent sur un bouquet de camélias blancs qui
+s'épanouissaient sur une console, à la portée de la main de la duchesse.
+
+--Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous
+rien?
+
+--Que voulez-vous?
+
+--Une de ces fleurs, fit-il en désignant le bouquet.
+
+La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oublié
+Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son
+avidité. Et voilà que de lui-même Silvereal la rappelait à la réalité.
+Sans dire un mot, elle étendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre
+lui avait dit:
+
+--Que Silvereal respire la fleur rouge.
+
+En effet, au milieu du bouquet de camélias blancs, une seule fleur
+rouge, sorte de cactus aux feuilles pourprées, étincelait comme une
+tache sanglante.
+
+Elle la détacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit à
+Silvereal...
+
+--Ce gage vous suffit-il? dit-elle.
+
+Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur à ses
+lèvres. Mais à peine les pétales eurent-ils touché ses lèvres, que
+Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et
+fit quelques pas.
+
+--Qu'avez-vous donc? s'écria la duchesse presque épouvantée.
+
+Le baron chancelait, il s'appuya à la cheminée, son visage se couvrait
+d'une teinte livide....
+
+Au même instant, Mancal parut à la porte. Il posa son doigt sur ses
+lèvres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron étaient fixes; il
+était évident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement
+qui s'emparait de lui.
+
+Tout à coup il étendit la main en avant, comme s'il eût été près à
+tomber de toute sa hauteur. Mais déjà Mancal l'avait saisi dans ses
+bras, et le soutenant doucement, il l'avait étendu sur les coussins du
+sofa. Puis il se pencha sur lui, et, écartant son gilet, il appuya son
+oreille contre sa poitrine.
+
+--L'avez-vous donc tué? s'écria la duchesse, qui se sentait saisie d'une
+angoisse involontaire.
+
+--Tué! non pas! fit Mancal. Mais maintenant et pour une heure, cet homme
+nous appartient tout entier: son âme, sa raison sont nos esclaves, et
+pour la première fois de sa vie peut-être, il ne mentira pas.
+
+Mancal avait tiré de sa poche un flacon et l'avait placé sous les
+narines du baron. Au bout de quelques secondes, Silvereal laissa
+échapper un profond soupir. Les membres, contractés, se détendirent; le
+visage, quoique pâle encore, perdit sa rigidité. C'était une sédation
+générale succédant à la crise nerveuse.
+
+--Soyez sans crainte, dit Mancal, l'expérience a réussi. Blasias avait
+d'ailleurs commencé l'oeuvre, et elle est achevée.
+
+--Mais que prétendez-vous faire? reprit le Ténia, dont la voix tremblait
+un peu.
+
+--N'êtes-vous donc pas la femme forte et sans peur que j'ai cru
+rencontrer? Ne voulez-vous donc pas être riche, riche à millions?
+Chassez ces vaines terreurs, et écoutez.
+
+Mancal se plaça devant Silvereal, lui prit les poignets et dit:
+
+--Baron de Silvereal, m'entendez-vous?
+
+Les lèvres du baron s'agitèrent:
+
+--Je vous entends, articula-t-il.
+
+--Avez-vous nette et parfaite la notion du présent et la mémoire du
+passé?
+
+--Oui...
+
+--Alors, répondez à mes questions... et dites-moi la vérité sur les
+trésors du roi des Khmers....
+
+Le Ténia considérait Mancal et se demandait s'il n'était pas lui-même
+atteint de folie.
+
+--Le roi des Khmers!... balbutia Silvereal.
+
+Puis après un silence:
+
+--Nous l'avons tué...
+
+--Continuez...
+
+--Il avait un enfant, de Belen l'a jeté dans un gouffre...
+
+--Après?
+
+--Un Français, un vieillard était auprès de lui, nous l'avons....
+
+Il s'arrêta.
+
+--Parlez! cria Mancal avec autorité...
+
+--Oui, je parlerai.... Pourquoi me tairais-je? Je suis seul.... Nul ne
+peut m'entendre.... C'était une conspiration... Oui, là-bas... bien
+loin... au Cambodge. Il fallait s'emparer des trésors de la grande
+Pagode, à Angcor-Wat; ils sont sous la garde de l'Eni, du Roi du Feu.
+Nous avons tué l'Eni, mais le secret nous a échappé. C'était le Français
+qui le possédait.
+
+--Le nom de ce Français...
+
+--Martial... oui... c'est bien cela. Nous l'avons saisi, et nous avons
+voulu le forcer à parler.... C'était un vieillard, il devait être
+faible. Nous l'avons... torturé.
+
+La duchesse laissa échapper un cri. Mancal, par un geste énergique, la
+rappela au silence.
+
+--Vous l'avez torturé? répéta-t-il. Continuez!
+
+Tout le corps de Silvereal fut secoué par un frisson convulsif.
+
+--C'était horrible... c'est de Belen qui a ordonné... Nous avons étendu
+le vieillard sur la terre, et nous l'avons crucifié avec des pieux de
+bois que nous avons enfoncés dans ses mains et dans ses pieds. Il se
+taisait. J'ai pris une torche et je lui ai brûlé les genoux. La chair
+criait. L'homme restait silencieux. Alors, avec un poignard, Belen lui a
+coupé les articulations. Il fouillait dans les chairs... le sang
+coulait... et le vieillard ne voulait pas parler.
+
+Mancal lui-même avait pâli: son visage implacable s'étirait sous une
+impression d'horreur.
+
+--Belen lui a crevé les yeux... la vieillard a dit: J'ai un fils!...
+Belen lui a écrasé les mains sous des pierres énormes.... Le vieillard a
+dit: Ma pauvre femme! Alors, pris de rage folle, nous nous sommes jetés
+sur lui... et nous l'avons tué... Il avait gardé le secret du roi des
+Khmers!
+
+--Après? fit encore Mancal d'une voix étranglée.
+
+--Alors nous avons couru à la hutte, et nous avons cherché pendant toute
+une nuit; nous avons découvert l'entrée d'une caverne... nous nous y
+sommes engagés. Là il y avait pour deux millions de pierreries; nous
+avons tout pris; mais ce n'était pas le trésor. Il y en a un autre,
+là-bas, à la grande pagode d'Angcor. Chercher dans la pagode, c'est
+impossible; la vie d'un homme n'y suffirait pas, elle est colossale.
+Tout à coup, Belen, qui était retourné dans la hutte, a trouvé sur le
+sol un portefeuille qui appartenait au Français, au vieux Martial. Il
+l'a ouvert et il a poussé un cri: à Paris! a-t-il dit, il faut aller à
+Paris! J'ai voulu savoir; il m'a menacé de me tuer. Je n'ai plus osé
+parler. J'avais peur qu'il ne me traitât comme le vieillard. Seulement
+j'ai deviné depuis. Il a trouvé un plan, des notes, les indications qui
+doivent prouver en quelle partie de la pagode sont les trésors des
+Khmers... à Paris... quelque part.... Je sais qu'il cherche... il n'a
+pas encore trouvé; mais nous y parviendrons, et les trésors seront à
+nous!
+
+La voix de Silvereal s'était affaiblie. Les dernières paroles étaient à
+peine perceptibles.
+
+Mancal se tourna vers la duchesse:
+
+--Vous avais-je trompée?
+
+--Tout cela est horrible! fit la courtisane. Et en vérité, quelle que
+soit mon énergie, il me semble que je suis en proie à un hideux
+cauchemar. Ainsi ces hommes...
+
+--Sont de simples assassins.
+
+--Dites des bourreaux!
+
+--Bah! tuer pour tuer, fit Mancal avec son ricanement cynique, ce n'est
+qu'une question de moyens.
+
+--Mais ces trésors, ces mots barbares que je n'ai pas compris...
+
+--Ignorance géographique, rien de plus. Tout cela est vrai, clair et
+précis... et les trésors de la grande pagode seront à nous... ou plutôt
+à vous... car ma seule richesse, à moi, ce sera ma vengeance!
+
+--Voyez... il s'éveille!
+
+--En effet. Écoutez-moi donc.... Que pas un mot, pas un geste ne vous
+trahisse... qu'il ignore toujours qu'il a parlé. Quant à moi, je vais
+mettre à profit les excellents renseignements qu'il m'a donnés.
+
+--Vous partez?
+
+--Certes, il est préférable que l'honnête Silvereal ignore ma présence.
+A bientôt, chère duchesse!... J'aurai besoin de vous. Je puis toujours
+compter sur votre concours?
+
+--Oui.
+
+--Adieu donc! Je vous laisse avec votre futur mari....
+
+Le Ténia fit un geste de dégoût.
+
+--Où suis-je? dit une voix dolente.
+
+Mancal adressa un dernier geste d'encouragement à la duchesse et
+disparut.
+
+Silvereal revenait à lui; hagard, il regarda: il avait peine à
+reconnaître le lieu où il se trouvait.
+
+--Eh bien, cher baron, dit le Ténia, avouez que votre galanterie est
+tout au moins discutable.
+
+Il la vit et ne répondit pas.
+
+--Vous vous êtes tout à coup endormi là sur ce sofa. J'ai respecté votre
+sommeil.... Mais il se fait tard, mon ami, et l'heure du départ a sonné.
+
+Quelques instants après, Silvereal quittait l'hôtel de Torrès. Il
+marchait d'un pas automatique et comme dans un rêve. Restée seule, la
+duchesse appuya son front sur ses mains:
+
+--C'est étrange! murmura-t-elle. Qu'est-ce donc que j'éprouve?... Moi
+qui n'ai reculé devant aucun scrupule... moi qui suis allée jusqu'au
+crime... j'ai peur du gouffre qui s'ouvre devant moi....
+
+Elle se trouvait devant une glace:
+
+--Comme je suis pâle! fit-elle.
+
+Puis elle ajouta tout bas:
+
+--Est-ce que Jacques de Cherlux me trouverait belle ainsi?
+
+
+
+
+XIV
+
+BIZARRE! ÉTRANGE!
+
+
+--Clos-Vougeot 1842!
+
+--Bouchées à la reine!
+
+--Compote d'ananas!
+
+--Xérès de Frontera!
+
+Quarante-huit heures après les dernières scènes que nous venons de
+raconter, ces paroles étaient sentencieusement prononcées par un laquais
+vêtu de noir, ganté de blanc, qui se penchait discrètement vers deux
+convives, attablés dans un délicieux petit entre-sol de la rue de la
+Paix. Le service était _di primo cartello_. Linge d'une exquise finesse,
+cristaux, mousseline, argenterie massive et ciselée à blason, rien ne
+manquait. C'était le soir. D'épais rideaux tombaient en plis lourds,
+tandis que des panneaux de chêne sculpté couraient le long des
+murailles, garnies de dressoirs, qu'un amateur eût reconnus pour de
+véritables objets d'art. Les faïences de Rouen, de Delft, eussent fait
+la joie d'un expert. Les domestiques circulaient silencieusement,
+craignant sans doute de troubler les éminents personnages qu'ils étaient
+appelés à servir. Le café venait d'être placé sur la table, et la cave à
+liqueurs laissait étinceler, à travers ses ciselures, le fauve reflet de
+l'eau-de-vie ou la teinte émeraudée de la menthe glaciale.
+
+Quand le moka fumant eut rempli les tasses de Sèvres, quand la caisse de
+panatellas eut ouvert ses flancs tentateurs, le laquais s'inclina devant
+les convives:
+
+--Ces messieurs désirent sans doute être seuls?
+
+Un signe de tête lui répondit.
+
+--Lorsque ces messieurs auront besoin de mes services, ils voudront bien
+sonner.
+
+Nouveau signe approbatif. Enfin le laquais ajouta:
+
+--M. le marquis, mon maître, prie ces messieurs de lui faire savoir
+s'ils seront disposés à le recevoir à huit heures.
+
+Les deux convives eurent une sorte de soubresaut, et l'un d'eux murmura:
+
+--Certainement... comment donc! avec plaisir.
+
+Alors le pas du laquais glissa sur les nattes qui garnissaient le
+plancher, et s'éteignit derrière la porte qui se refermait. Pendant
+quelques instants, pas un bruit ne troubla le silence de la salle,
+éclairée par deux magnifiques candélabres à bougies roses.
+
+--Cré nom! dit un des convives, c'est rien chic!
+
+--Esbrouffant!
+
+--Et cette bisque!... était-ce tapé!...
+
+--Et ce petit vin... fichtre! en voilà du vrai bouché!... un sucre...
+
+--Goûte-moi ce café!
+
+--Pour un rude petit noir... en v'là un...
+
+--Et tâte-moi un peu ces cigares-là...
+
+--Des monuments... la colonne, quoi!... C'est à être fier d'être
+Français rien qu'à les regarder!
+
+On ne se contenta pas de regarder, et un instant après des nuages de
+fumée bleuâtre s'élevaient dans l'air.
+
+Nouveau silence. Les sybarites dégustaient.
+
+Mais, après quelques moments consacrés à ces rêveries délicates, la
+conversation s'engagea de nouveau, d'abord à voix contenue:
+
+--Muflier!
+
+--Goniglu!
+
+--Qu'est-ce que tu dis de cela?
+
+--Hum!... et toi?
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--Ni moi non plus.
+
+Et de fait, on aurait pu défier n'importe qui de rien comprendre à la
+scène qui se passait en ce moment. Oui, c'était Muflier, mais Muflier
+homme du monde, vêtu de noir, avec un dorsay irréprochable, une chemise
+de fine batiste, un gilet bombant sur le torse; Muflier, aux mains
+propres, aux ongles taillés, aux joues rasées, aux cheveux tordus par un
+fer habile, aux moustaches affilées en poinçon par la pommade hongroise.
+Oui, c'était Goniglu, transformé, rajeuni, gracieux et coquet, avec le
+mouchoir à vignettes sortant en pointe de la poche.
+
+--Voyons! voyons! fit Muflier, rassemblons nos idées... et pour cela, si
+tu m'en crois, faisons appel à nos souvenirs...
+
+--Je ne demande pas mieux...
+
+--Où étions-nous... la dernière fois?...
+
+Goniglu leva les yeux au plafond et soupira:
+
+--Hermance!
+
+--Paméla! compléta Muflier. Douce souvenance!...
+
+--Une baraque de saltimbanques...
+
+--Deux manchots.... C'est ça.
+
+--Des poids... cent... cent dix... cent cinquante...
+
+--Deux cents...
+
+--Puis une _pile_!...
+
+--Une vraie!... des ficelles... bras et jambes liés...
+
+--Un tombereau où on étouffait... sans parler du bâillon...
+
+--Un cheval qui galope...
+
+--Des roues qui sautent et nous cassent les os...
+
+--Le bruit d'une porte cochère qui roule et grince...
+
+--La voiture s'arrête; on nous descend comme des paquets...
+
+--Comme de vulgaires colis...
+
+--Obscurité complète; on nous dépose sur des lits...
+
+--On nous donne à boire de force...
+
+--Au fond, ça n'était pas mauvais...
+
+--Un peu fort! et puis, plus rien...
+
+--Le sommeil...
+
+--L'engourdissement...
+
+--Étrange!
+
+--Bizarre!
+
+Cette façon télégraphique de rappeler les phases d'une histoire passée
+avait certes son charme, mais cela ne pouvait durer.
+
+--Mon cher Goniglu, dit Muflier, qui venait de se verser un petit verre
+de cognac superfin, nous ne pouvons nous dissimuler une minute que cette
+aventure est de tous points la plus étrange que j'aie pu rencontrer dans
+ma longue et honorable carrière.
+
+--Je t'en offrirai autant.
+
+--Qu'on nous enlève, cela pouvait s'expliquer... surtout en ce qui me
+concerne.... Ce ne serait pas la première fois qu'une femme du monde...
+
+--Muflier!
+
+--Que veux-tu, Goniglu? Ce coquin de physique!... et cependant je dois
+avouer que, selon moi, l'explication des faits présents ne doit pas être
+cherchée de ce côté?
+
+--Pourquoi cela?
+
+--A cause des ficelles et du bâillon. On se serait contenté de nous
+bander les yeux, et à une porte discrètement entr'ouverte, nous aurions
+rencontré une camériste coquette et gracieuse qui nous eût dit en
+souriant: Venez! mes gentilshommes! on meurt d'impatience à vous
+attendre!
+
+--Procédé qui paraît, en effet, contradictoire avec notre état de
+colis...
+
+--Donc, cherchons ailleurs; nous avons dit que nous nous sommes
+endormis. Combien de temps a duré ce sommeil?
+
+--Je n'en sais rien; mais quelle heure est-il?
+
+--Il doit faire nuit, puisque voici des lumières. Or, nous avons été
+enlevés dans la soirée, il y a sans doute vingt-quatre heures de cela.
+
+--Va pour vingt-quatre heures.
+
+--Ce point s'éclaircira; enfin, il y a environ deux heures, nous nous
+réveillons.
+
+--Plus de ficelles, les membres libres...
+
+--La tête fraîche, l'estomac creux...
+
+--Nous regardons autour de nous. Ce n'était certes pas là l'humble
+demeure du travailleur, dans la rue des Arcis.
+
+--Certes non. Un local confortable, des meubles, des vrais meubles
+palissandre, comme j'en voudrais donner à Paméla.
+
+--Ne nous trouble pas en évoquant ces images cythéréennes. A peine
+sommes-nous éveillés que notre porte s'ouvre...
+
+--Un laquais paraît, et quel laquais! un prince Rodolphe en livrée.
+
+--Il se met obligeamment à notre disposition pour nous habiller. Ma foi,
+je t'avouerai, Goniglu, que j'ai éprouvé un moment d'angoisse. Certes,
+je n'ai jamais sacrifié au qu'en-dira-t-on, et les vanités de ce monde
+me touchent peu; cependant...
+
+--Nous étions fichus comme quatre sous.
+
+--Nos vêtements--pour nous exprimer d'une façon plus
+correcte--manquaient de cette élégance qui caractérise l'homme du monde,
+et il me répugnait de voir la main de ce valet de pied--ce devait être
+un valet de pied--froisser ces débris d'une antique splendeur...
+
+--Quand tout à coup nos yeux tombèrent sur les hardes qui nous étaient
+destinées. Ah! Muflier! quelle coupe!
+
+--Quelle étoffe! une draperie soyeuse; et ce linge!
+
+--De la toile d'araignée tissée par la main des fées.
+
+--Bref, on nous a habillés!
+
+--Ah! si Paméla nous avait vus!
+
+--Peuh! Paméla! Hermance! étaient-elles vraiment dignes de nous?
+
+--Elles nous ont rendu de bien grands services, ne soyons pas ingrats!
+
+--Soit! je leur conserverai une place dans mon coeur! Enfin, on nous
+demande ce que nous désirons.
+
+--Je réponds carrément: Tortiller un morceau!
+
+--Et tu as eu tort, Goniglu, car la fonctionnaire attaché à notre
+personne a paru surpris de cette expression. Aussi ai-je repris, pour me
+mettre à la hauteur de la situation: Nous voudrions casser une croûte!
+Le laquais s'incline... les portes s'ouvrent devant nous... et
+finalement, on nous installe devant cette table.
+
+--Où se succèdent les mets les plus fins... et les vins les plus
+exquis...
+
+--Voilà l'histoire!
+
+--C'est étrange!
+
+--C'est bizarre!
+
+Et sur cette conclusion, qui rappelait les prémisses de l'entretien,
+Muflier et Goniglu choquèrent leurs verres, qui montèrent pleins à leurs
+lèvres pour redescendre vides.
+
+--Au fond, reprit Muflier en faisant claquer sa langue avec la
+satisfaction d'un gourmet émérite, jusqu'ici l'aventure n'a rien de
+désagréable, à part l'étrangeté du procédé; mais, entre nous, je ne
+suppose pas que ce soit uniquement pour nous inviter à dîner qu'on nous
+a ficelés comme des boudins, et amenés ici de façon aussi excentrique.
+
+--Il y a évidemment un dessous de cartes, fit sentencieusement Goniglu.
+
+--Tu l'as dit, mon fils.... Mais quel sera-t-il? quel peut-il être? Dans
+ces ombres mystérieuses pouvons-nous porter le flambeau de la
+vérité?...
+
+Et comme pour se récompenser lui-même de l'originalité de cette hardie
+métaphore, Muflier se versa une nouvelle rasade.
+
+--Ma foi, si j'osais émettre un avis... commença Goniglu.
+
+--Ose, mon vieil ami, ose... je t'y autorise.
+
+--Et bien, je viens d'être frappé par certain mot prononcé tout à
+l'heure par l'honorable personnage qui nous a si bien servis.
+
+--Et ce mot?
+
+--Tu l'as entendu comme moi... il nous a avertis d'une prochaine visite.
+
+--C'est bien cela...
+
+--Et si je ne me trompe, il a dit en parlant de cet inconnu: M. le
+marquis!
+
+--Parfait!... Oui, certes... j'avais saisi ce mot au vol... mais je
+t'avoue que je craignais de m'être trompé.
+
+--Ainsi il a bien dit marquis?
+
+--Absolument, reste à chercher parmi nos nombreuses connaissances à qui
+ce titre peut s'appliquer.
+
+Les deux amis restèrent plongés dans une méditation profonde. De fait,
+malgré le soin qu'ils mettaient à rappeler leurs souvenirs, Muflier et
+Goniglu ne trouvaient pas parmi les Loups et bandits qui formaient le
+fond de leurs relations, le personnage que d'Hozier eût pu classer dans
+l'Armorial.
+
+--Je crois, dit Muflier, que nous ne connaissons pas de marquis.
+
+--Ou, du moins, je ne me rappelle pas.... D'abord, je me suis toujours
+tenu à l'écart de l'aristocratie....
+
+--C'est comme moi... eh! mon Dieu!... C'est peut-être un tort? Vois-tu,
+Goniglu, je crois que nous ferions bien de nous rallier...
+
+--C'est mon opinion!
+
+--Je sais bien qu'à ces classes privilégiées, il y a beaucoup à
+reprocher, et si nous fouillions l'histoire...
+
+--Oh! si nous fouillions l'histoire... certainement... mais est-ce bien
+le moment?...
+
+--Nous fouillerons plus tard; en attendant, crois-moi, Goniglu, de la
+tenue, du galbe; montrons-nous à la hauteur de la situation, et si le
+faubourg Saint-Germain vient à nous, ne nous montrons pas impitoyables.
+
+--Je ferai des concessions, déclara nettement Goniglu.
+
+--Je n'attendais pas moins de ton esprit pratique. Vienne donc le
+marquis, puisque marquis il y a! et il rencontrera de véritables
+philosophes, prêts à tout comprendre!
+
+--Vienne le marquis! répéta Goniglu avec un geste de suprême élégance.
+
+Comme si cette évocation eût eu quelque pouvoir magique, la porte
+s'ouvrit discrètement et un nouveau personnage parut sur le seuil.
+Nouveau pour nos deux gredins, mais déjà connu du lecteur. Le marquis
+Archibald de Thomerville,--car c'était lui, adressa à ses invités un
+profond salut.
+
+Tout en lui respirait un parfum d'exquise distinction; c'était le grand
+seigneur avec sa désinvolture pleine de charme.
+
+Nous l'avons dit, le visage d'Archibald, sans être réellement beau,
+présentait, dans ses lignes directes et longues, une originalité
+frappante, qu'augmentait encore la pâleur étrange qui couvrait ses
+traits. Muflier s'était levé avec empressement et avait répondu par une
+révérence du meilleur goût au salut qui lui était adressé. Quant à
+Goniglu, force nous est d'avouer que son mouvement avait été moins
+réussi, car il avait, en se déplaçant brusquement, renversé un verre qui
+s'était brisé sur le parquet, détail qui l'avait légèrement troublé.
+Mais le marquis parut n'y point prendre garde, ce qui donna à Goniglu
+une haute idée de son savoir-vivre.
+
+--Messieurs, dit Archibald, permettez-moi tout d'abord de vous demander
+si vous avez été satisfaits de mes gens et si vous n'avez aucune plainte
+à formuler contre ma modeste hospitalité.
+
+--Oh! marquis, fit Muflier, nous sommes enchantés...
+
+--Ravis! accentua Goniglu. C'était d'un _chouette_ achevé!...
+
+Muflier lui lança un coup de pied dans les os des jambes pour l'engager
+à châtier son style, le marquis n'étant peut-être pas initié à la langue
+verte.
+
+--J'en suis heureux, reprit Archibald, et votre réponse me met mieux à
+l'aise pour vous prier de me rendre un service.
+
+--Tout à vous! dit Muflier. Nous tenons à vous prouver que nous ne
+sommes pas des ingrats.... Mais asseyez-vous donc, marquis... de grâce,
+asseyez-vous... Il me peine de vous voir ainsi sur vos jambes....
+
+Archibald, avec le plus grand sérieux, se rendit à cette invitation si
+gracieusement formulée.
+
+--Là! fit Goniglu en se replaçant lui-même sur sa chaise. Maintenant,
+monsieur le marquis prendra bien quelque chose?...
+
+--Je vous remercie.
+
+--Oh! sans façon!... pas de cérémonie entre nous!... voulez-vous du dur
+ou du doux?...
+
+--A votre choix, messieurs!...
+
+Muflier versa dextrement un doigt de cognac, tendit le verre au marquis
+avec un sourire, puis, prenant le sien, il trinqua de la meilleure grâce
+du monde, imité par Goniglu, qui daigna cette fois ne rien casser.
+
+--Maintenant que la glace est rompue, reprit Muflier, nous allons causer
+comme de vrais _camaros_. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
+
+Archibald reposa son verre sur la table.
+
+--Mon Dieu, messieurs, dit-il, j'ai à m'excuser de la façon peut-être
+excentrique dont vous avez été conduits ici.
+
+--Oh! marquis, de grâce!
+
+--Oui, je sais que cela pouvait vous paraître irrégulier, bizarre, au
+premier coup d'oeil.
+
+--Mais au second, rien de plus naturel.
+
+--Du reste, je dois vous avouer que cette violence de ma part vous est
+une preuve du grand désir que j'avais de faire votre connaissance.
+
+Goniglu eut un rire bête.
+
+--Comment! vrai!... vous désiriez nous connaître?...
+
+--Certes, et j'ajoute que ce désir était partagé par plusieurs de mes
+amis...
+
+--C'est drôle, articula Goniglu.
+
+--On vous avait donc parlé de nous? demanda Muflier.
+
+--Depuis longtemps déjà...
+
+--Et, s'il n'y a pas d'indiscrétion, qu'est-ce qu'on vous avait dit?
+Vous savez, faut pas toujours croire les _potins_...
+
+Muflier se mordit les lèvres. _Potins_ lui avait échappé.
+
+--Mais, messieurs, soyez certains, reprit Archibald, que ces _potins_,
+ainsi que vous dites si élégamment, étaient loin de vous être
+défavorables...
+
+--Pas possible! fit naïvement Goniglu.
+
+--Mon cher marquis, me disait encore il y a deux jours certain vicomte
+de nos amis, vous ne sauriez croire quels hommes d'énergie et de bon
+conseil se cachent sous les dehors un peu bizarres de nos deux héros.
+
+--Héros! Le vicomte a dit héros!
+
+--Il l'a dit.... Voyez-vous, continua-t-il, avec des hommes tels que
+ceux-là, on pourrait conquérir le monde!
+
+--Oh! c'est aller un peu loin! fit Muflier modestement.
+
+--Mais non!... C'est à peine effleurer la vérité. Tenez, vous, monsieur
+Muflier, n'avez-vous pas accompli des actes héroïques?
+
+--Mon Dieu! vous savez... comme tout le monde.
+
+--Je ne vous en rappellerai qu'un seul. C'était à Joinville.
+
+--Hein?
+
+--Vous étiez occupés à dévaliser une maison inhabitée....
+
+Muflier s'était redressé et regardait Archibald de ses gros yeux
+étonnés.
+
+--Quelqu'un donna l'alerte. Vous aviez à ce moment une pendule sous le
+bras. Des voisins accourent. L'un d'eux vous barre le passage; sans vous
+soucier de la valeur de l'objet que vous aviez si péniblement acquis,
+vous le soulevez et laissez retomber ladite pendule sur le crâne de
+votre adversaire.
+
+--Hum! hum! toussa Muflier, qui se sentait assez mal à l'aise.
+
+--Le plus curieux en ceci, c'est que, m'a-t-on dit, la pendule avait
+bravement supporté le choc, et que son mécanisme n'a pas le moindrement
+souffert de cette alerte. Il est vrai que l'homme est mort à l'hôpital,
+huit jours après, mais la pendule marchait. Voilà ce que j'appelle une
+véritable action d'éclat.
+
+Muflier, dont la gorge se serrait, articula difficilement quelques mots:
+
+--Certainement... je ne dis pas!... pourtant...
+
+--Point de modestie. Nous sommes entre nous. Tenez, c'est comme votre
+ami Goniglu....
+
+Goniglu fit la grimace: il pressentait quelque nouvelle évocation du
+passé, ce qui, amour-propre à part, ne lui plaisait que
+très-médiocrement.
+
+--Vous rappelez-vous, cher monsieur Goniglu, certaine vieille femme de
+Colombes à qui vous tordîtes le cou d'une seule main, tandis que de
+l'autre vous fouilliez dans ses poches?... vous en souvenez-vous, dites?
+
+--Effectivement... oui... il y a peut-être quelque chose comme cela...
+
+--Et, comme la vieille se débattait, vous eûtes la bienveillance de
+serrer assez fort pour l'achever....
+
+Goniglu était vert, ce qui était sans doute sa façon de rougir avec
+modestie.
+
+Muflier perdit son sang-froid.
+
+--Ah çà, mais... pourquoi diable nous racontez-vous ces blagues-là?
+fit-il avec une nuance d'agacement, d'ailleurs très-compréhensible.
+
+--D'abord, reprit Archibald, qui conservait son flegme poli, pour vous
+prouver que vous n'êtes pas des inconnus pour moi... ensuite pour
+arriver au service que je vais réclamer de vous....
+
+Le visage de Goniglu s'éclaira d'une douce espérance.
+
+--Ah! il y a un coup à faire! s'écria-t-il. Un petit refroidissement...
+
+--Peuh! pas tout à fait! fit Archibald, je ne voudrais pas vous proposer
+une affaire compromettante...
+
+--Oh! s'il y avait du monneron derrière...
+
+--Tout s'arrangera à votre satisfaction, soyez-en sûrs, chers messieurs.
+Mais avant tout, puis-je réellement compter sur vous?
+
+--Encore faudrait-il savoir? grommela Muflier.
+
+--Vous avez raison, quoique cependant vous devriez comprendre d'ores et
+déjà que je me garderais bien de proposer à des hommes tels que vous une
+indélicatesse.
+
+--Vous vous f...ichez de nous, dit Muflier nettement.
+
+--Dieu m'en garde!... Voyons, ne nous emportons pas.... Ai-je l'air d'un
+homme qui vous veut du mal?... Et, tenez, je vais vous prouver la bonté
+de mes intentions....
+
+Thomerville plongea sa main dans sa poche et en tira plusieurs rouleaux
+qu'il posa sur la table. Par un geste instinctif, Goniglu tendit la
+main.
+
+--Voici, reprit Thomerville, quelques rouleaux de mille francs qui vous
+sont destinés.
+
+--Il y a donc un raccourcissement à risquer?...
+
+--Mais, mon cher monsieur Muflier, vous prenez tout au tragique. Je
+n'aurais jamais cru cela d'un homme de tête et de coeur.... Ces quelques
+_monnerons_, selon votre ingénieuse qualification, représentent une des
+faces de la question.
+
+--Ah! il y a une autre face? dit Goniglu, qui retira à regret sa main
+tendue.
+
+--Et je vais me faire un vrai plaisir de vous la montrer.
+
+--Où ça?
+
+--Ici même....
+
+Muflier regarda autour de lui d'un oeil défiant. Archibald était
+toujours impassible.
+
+--Je vous prie seulement, cher monsieur, de vous abstenir, devant le
+spectacle intéressant qui va se dérouler devant vous, de toute marque
+d'approbation ou d'improbation....
+
+Un regard rapide fut échangé entre Muflier et Goniglu. Ils n'aimaient
+pas les surprises.
+
+--Vous consentez à garder le silence pendant quelques instants, n'est-il
+pas vrai? insista Archibald.
+
+--Certainement, articula péniblement Muflier.
+
+--Mille remercîments. Maintenant, si vous m'en croyez, reculez un peu et
+ne mettez pas votre visage complétement en lumière. Il vaudrait sans
+doute mieux que la personne qui va venir ne vît pas vos traits, ou du
+moins ne les distinguât que vaguement.
+
+Sans discuter, les deux bandits obéirent... et s'éloignèrent de la
+table. Archibald se leva et éteignit quelques bougies, ce qui laissa les
+deux hommes dans une demi-obscurité favorable à la rêverie.
+
+--Un dernier mot, ajouta encore Archibald: il est bien entendu que je
+vous laisse absolument libres, si le désir vous en prend, de vous mêler
+à la conversation qui va avoir lieu. Je ne veux en rien peser sur votre
+volonté. Vous êtes mes hôtes, c'est-à-dire les maîtres d'agir comme il
+vous plaira.
+
+Une sorte de grognement inquiet lui répondit: il l'interpréta sans
+doute comme un acquiescement, car, sans plus attendre, il sonna. Un
+laquais entra.
+
+--La personne que j'attends est-elle arrivée? demanda-t-il.
+
+--Oui, monsieur le marquis.
+
+--Priez-la de monter.
+
+Nos deux amis--selon une expression bizarre--n'en menaient pas large.
+Quel était le personnage inconnu qui allait surgir tout à coup? Nous ne
+jurerions pas que les dents de Goniglu ne claquassent pas un peu.... Les
+deux paires d'yeux étaient fixées sur la porte, avec une tenacité facile
+à comprendre.... Et voilà que tout à coup cette porte s'ouvrit... et
+dans l'encadrement, entre les tentures que le laquais tenait
+soulevées... apparut.... Qui? quoi?... Un gendarme! Oui, un gendarme, un
+vrai gendarme, en chair et en os, avec son chapeau en travers, avec ses
+buffleteries jaunes, avec ses bottes, avec son sabre... avec tout,
+enfin! Nos ancêtres les Gaulois ne craignaient que la chute du ciel....
+La chute du ciel! quelle amère plaisanterie à comparer à cette
+fantastique évocation!... Le gendarme se tenait au port d'armes,
+respectueux, la main au chapeau.... Nous devons rappeler à nos lecteurs
+qu'à l'époque où se passe notre récit, la gendarmerie opérait même dans
+Paris...
+
+--Eh bien! mon brave, fit Archibald, quelles nouvelles?
+
+--Nous sommes sur la trace, monsieur le marquis...
+
+--Ah! c'est au mieux!... et vous pensez que les deux bandits...
+
+--Nous les aurons pincés avant huit jours...
+
+--Très-bien. Et vous êtes certain que ce sont eux...
+
+--Absolument. Les deux femmes sont au dépôt depuis hier soir... et
+elles ont suffisamment parlé... Les deux gueux, Muflier et Goniglu, ont
+beau se cacher... on les attrapera.
+
+--J'y compte. Je vous remercie, mon brave, et m'excuse de vous avoir
+dérangé... mais cette affaire m'intéresse tout particulièrement.
+
+--Notre capitaine m'a prié de dire à monsieur le marquis que les ordres
+de M. le préfet étaient formels et que les recherches seraient
+continuées avec la plus grande activité...
+
+Et, après un nouveau salut, le gendarme tourna sur lui-même, empoigna
+son sabre qui rendit un son mat. La porte se referma sur lui. On
+entendit encore son pas lourd sur l'escalier, puis le tout s'éteignit
+dans le silence...
+
+--Eh bien! messieurs, fit Archibald, ne voudrez-vous pas encore boire un
+verre de liqueur?...
+
+Il y eut un bruit de mâchoires qui craquèrent et des gloussements
+inarticulés répondirent à cette gracieuse invitation. Archibald fit un
+pas vers eux:
+
+--Voyons, mes chers amis! Qu'éprouvez-vous donc? Est-ce que, par
+aventure, je vous aurais blessé?
+
+--Non... oui... cependant....
+
+--Le gendarme! dit Goniglu avec la netteté d'un ressort qui se détend.
+
+--Ah! le gendarme! fit Archibald. Bel homme et bon soldat...
+
+--Bel homme... oui, bel homme...
+
+--Çà, maintenant que vous connaissez les deux faces de la question,
+chers messieurs, ne vous plairait-il pas de reprendre notre entretien?
+
+--Ah! c'était là l'autre face? fit Muflier.
+
+--Comme ces rouleaux étaient la première.... Vous m'avez très-bien
+compris... il ne vous reste plus qu'à choisir.
+
+--A choisir... quoi?
+
+--L'argent... ou le gendarme.
+
+Muflier se secoua comme un chien qui sort de l'eau, et, finalement,
+parvint à reprendre son aplomb:
+
+--Monsieur le marquis, dit-il avec une certaine aisance, nous sommes
+tout à votre service.
+
+--Tout à fait.... Aussi vrai que je m'appelle Goniglu.
+
+--Alors, on peut s'entendre? reprit Archibald.
+
+--Parlez... ordonnez.... Nous sommes des esclaves...
+
+--Oh!... des amis... cela suffit.
+
+--Que voulez-vous?... Nous brûlons de savoir....
+
+Archibald coupa la période commencée:
+
+--Cher monsieur, voici l'affaire en deux mots. Vous faites partie de la
+mystérieuse association qui porte le nom des Loups de Paris...
+
+--Oui, proféra carrément Muflier.
+
+--Êtes-vous prêts à livrer votre chef?
+
+Muflier eut un bel élan:
+
+--C'était ça?... Fallait donc le dire tout de suite!
+
+--Comment se nomme-t-il?
+
+--Au juste... nous n'en savons rien; mais il a un sobriquet.
+
+--Et le surnom?
+
+--C'est... le Bisco.
+
+--Vous me le livrerez?
+
+--Parbleu!... Mais vous ne montrerez plus le gendarme?
+
+--Je vous le promets.
+
+--Alors, voilà qui est convenu. Aussi bien il commençait à furieusement
+nous ennuyer, le Bisco, avec ses airs de matamore...
+
+--Et puis, il avait une poigne!... ajouta Goniglu.
+
+--Enfin, vous êtes décidés.... J'ai votre parole?
+
+Les deux bandits étendirent les bras à la façon du groupe des Horaces:
+
+--Vous l'avez!
+
+--En ce cas, mes chers amis, ma maison est la vôtre, et vous serez
+royalement traités. Vous me ferez seulement le plaisir de ne pas sortir.
+Vous donnerez les renseignements, et je ferai le reste.
+
+--Oh! nous ne tenons pas à sortir, dit Goniglu.
+
+--Oui, je comprends... à cause du gendarme?...
+
+Archibald se leva.
+
+--Un dernier mot, dit Muflier. Dans les paroles prononcées par
+l'honorable militaire... que vous savez, j'ai relevé un détail
+pénible.... Il est douloureux, quand on a le coeur bien placé--et le
+gentilhomme qui m'écoute me comprendra à demi-mot--il est douloureux,
+dis-je, que de faibles créatures soient au pouvoir de leurs
+persécuteurs...
+
+--J'apprécie la délicatesse de vos sentiments, et, si vous le désirez...
+
+--Quoi! Hermance serait libre?
+
+--Et Paméla?
+
+--Ces dames seront traitées avec les égards qu'elles méritent.
+
+--Oh! ce n'est pas suffisant!
+
+--J'entends qu'elles seront délivrées dès demain.
+
+--Nous n'attendions pas moins d'un galant homme!
+
+Il y eut un dernier échange de saluts, puis Archibald sortit.
+
+--Eh bien! ma vieille, fit Muflier, qu'est-ce que tu en dis?
+
+--Moi! Oh! c'est tout vu! Je mange le morceau...
+
+--Et moi aussi!
+
+--Bravo! Allons nous coucher, et à demain les affaires sérieuses...
+
+
+
+
+XV
+
+UNE BANQUE ORIGINALE
+
+
+Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plutôt banquier, étaient
+situés dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et
+sévères qui dénotent les opérations sérieuses. Dans une première salle,
+des garçons, revêtus d'une livrée sombre, accueillaient avec politesse
+les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les
+instructions de Mancal ou recourir à ses conseils. Puis, dans une vaste
+pièce éclairée par deux hautes fenêtres aux carreaux dépolis, plusieurs
+employés travaillaient assidûment derrière les grillages fermés.
+Plusieurs portes y donnaient accès: sur l'une, un écusson était fixé
+portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisième
+enfin: Direction. Ce matin-là, un homme, vêtu comme un riche paysan, se
+présenta dans la salle d'attente. Déjà plusieurs personnages attendaient
+depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur
+répondait-on, était enfermé en grave conférence dans son cabinet.
+Cependant le nouveau venu, après avoir fait les questions d'usage et
+reçu les mêmes réponses, déclara qu'à défaut de M. Mancal, il se
+contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli.
+Aussitôt il fut conduit vers la pièce dont nous avons parlé, et, un
+instant après, il était introduit. Là, le caissier attendit que la porte
+fût refermée, puis se levant brusquement:
+
+--Qu'y a-t-il? s'écria-t-il vivement, et comment, malgré la consigne
+formelle, êtes-vous venu ici?...
+
+--Est-il là?
+
+--Oui.
+
+--Il faut que je lui parle... immédiatement.
+
+--Il est en affaires.
+
+--Je suppose, mon cher confrère, dit l'autre, que nulle affaire n'est
+plus importante que de sauver sa peau.
+
+--Hein! il y a un danger?
+
+--Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais exposé à le mettre en
+fureur?
+
+--Un danger grave?
+
+--Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes,
+il est très-intelligent....
+
+Il baissa la voix.
+
+--Il est très-intelligent d'avoir organisé une maison de bonne apparence
+où caissier, comptables, employés, garçons de bureau sont tous d'anciens
+forçats plus ou moins évadés ou en rupture de ban.... On est bien
+tranquille, on gère les affaires de l'association générale, on fait
+fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest
+et autres lieux...
+
+--Tais-toi donc, Dioulou...
+
+--Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidité ne peut pas toujours
+durer.
+
+--Hélas! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui--à ça
+que vient de nous révéler notre ancienne connaissance
+Diouloufait--n'était pas précisément aussi immaculé que l'agneau
+nouveau-né.
+
+--Il ne faut pas te désespérer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela
+que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de
+terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le maître, c'est mon
+devoir; mais _motus_! tu ne sais rien, je ne t'ai point parlé... Quant à
+l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de là...
+
+--Espérons-le, fit le caissier.
+
+--Maintenant, ne perdons pas de temps.
+
+--Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.
+
+Et le caissier, revenant à son bureau, posa la main sur un des clous
+d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.
+
+Or, il était vrai que Mancal causait avec un des plus habiles
+_tripoteurs_ de la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une opération
+malhonnête, mais d'autant plus fructueuse, avait désiré obtenir certains
+éclaircissements sur les susceptibilités du code pénal. Or, il exposait
+ses idées, assez hardies en matière financière, faisant face à Mancal.
+
+--C'est très-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital
+souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime.
+Comme j'en ai conservé tout un livre à souche absolument intact, avec
+numéros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je
+m'expatrie....
+
+Il en était à ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de
+Mancal, qui étaient fixés sur son bureau, virent glisser doucement la
+plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et
+sous cette plaque, des caractères hiéroglyphiques se détachèrent sur
+fond blanc. Mancal réprima un léger tressaillement.
+
+--Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique
+très-pratique, me paraît assez délicate pour mériter un assez long
+examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai
+sans doute une solution à vous donner.
+
+Il s'était levé.
+
+--Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?
+
+--Tout s'arrange...
+
+--Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a
+longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer à ma
+famille...
+
+--Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plutôt au
+revoir....
+
+Le père de famille se décida, sur un congé ainsi formulé, à se retirer
+non sans avoir répété:
+
+--Songez-y bien. Le pain de mes enfants dépend de vous.
+
+Resté seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis
+il toucha au ressort qui indiquait à qui de droit que nul ne devait le
+venir déranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort,
+lourdement installé au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort étant mis
+en mouvement fit tourner sur elle-même la masse de fer, et Mancal se
+trouva en face de son caissier. Il aperçut Dioulou:
+
+--Toi ici!...
+
+--Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses lèvres. C'est urgent...
+
+--Viens!
+
+Tous deux se retrouvèrent dans le cabinet de Mancal.
+
+--Grave? demanda-t-il à voix basse.
+
+--Très-grave, fit Dioulou sur le même ton.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.
+
+--Nous sommes menacés... peut-être est-on déjà sur nos traces...
+
+--Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore.
+Explique-toi...
+
+--Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...
+
+--Je me suis toujours défié d'eux; mais peut-être sont-ils ivres-morts
+dans quelque bouge.
+
+--Non. Ils ont été enlevés.
+
+--C'est impossible; par qui?
+
+--C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle
+avec deux saltimbanques, sur la place du Trône, et depuis ce moment ils
+n'ont plus reparu.
+
+--Si on les a tués, la perte n'est pas grande.
+
+--Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques étaient à leur baraque
+dès le lendemain, à la même place.
+
+--Tu les as vus?
+
+--Ce sont des manchots; tu dois connaître cela: Droite et Gauche.
+
+--Ah! les frères Martin. Leur as-tu parlé?
+
+--Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter.
+Suppose qu'ils aient réellement, et comme tout semble l'indiquer, enlevé
+Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont poussés par un intérêt sérieux.
+Si j'étais allé m'enquérir de nos amis, je me livrais sans profit.
+
+--Bien raisonné; mais, du moins, tu les as épiés?
+
+--Oui.
+
+--Et qu'as-tu découvert?
+
+--Rien. Ils n'ont pas quitté la baraque. J'y suis entré avec les
+spectateurs, et rien de suspect ne m'a frappé.
+
+--Bon. Est-ce là tout ce que tu as à me dire? En vérité, tu me parais
+t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-être une querelle particulière
+entre les saltimbanques et ces deux misérables.
+
+--Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inquiéter. Ce matin
+même, des étrangers sont venus au quai de Gèvres demander Blasias.
+
+--Et ils ont trouvé visage de bois.
+
+--Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort
+désappointés.
+
+--Bah! quelques voleurs en quête d'un complaisant recéleur...
+
+--En tout cas, des voleurs de la haute, car ils étaient admirablement
+mis... mais enfin, tu me parais décidé à tout traiter fort légèrement.
+Cependant, il y a un troisième détail...
+
+--C'est peut-être le plus utile...
+
+--Je le crois. Les mêmes personnages sont allés à l'_Ours vert_.
+
+--Ah! ah! Comment le sais-tu?
+
+--L'idée m'est venue d'aller rôder par là... et bien m'en a pris, car,
+comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.
+
+--En tous cas, tu es arrivé trop tard...
+
+--Pas tout à fait, car là j'ai obtenu le signalement de mes deux
+personnages.
+
+--Ceci est bon.
+
+--L'un d'eux est grand, mince, très-pâle. L'autre est surtout
+reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui
+le défigure.... Connais-tu cela?
+
+--Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un
+moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?
+
+--Oui, de ce côté...
+
+--Il y a encore une autre complication?
+
+--En vérité, il me semble que tu ris de tout cela...
+
+--Que veux-tu! je touche à mon but.... Jamais je ne me suis senti plus
+sûr de moi-même.
+
+--Tant mieux. Tu nous défendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.
+
+--Ton dernier renseignement? Fais vite.
+
+--Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande à faire
+partie des Loups.
+
+--Je n'aime pas les nouveaux affiliés. En tout cas, il faut, pour entrer
+parmi nous, avoir rendu d'abord à l'association un grand service.
+
+--Il dit avoir rempli cette condition.
+
+--En vérité?
+
+--Voici. Il est venu me trouver et m'a donné les détails suivants: il
+existe sur le Cours-la-Reine une maison mystérieuse où se réunissent la
+nuit des gens étranges.
+
+--Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard
+tu voudrais te faire conservateur?
+
+--Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guettés, il a
+parfaitement distingué deux manchots.
+
+Mancal ne put réprimer un mouvement.
+
+--Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.
+
+--Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait
+dans cette maison.
+
+--Et cette femme?
+
+--Il l'a suivie et il sait son nom.
+
+--Parle donc! Ce nom?...
+
+--Cette femme est la marquise Marie de Favereye....
+
+Biscarre lança un coup de poing sur la table.
+
+--Malédiction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant à perdre....
+Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard,
+de lutter contre moi?...
+
+Les traits de Biscarre étaient convulsés. Il semblait qu'il suffît de
+prononcer le nom de Marie de Favereye pour réveiller en lui toutes ses
+fureurs de damné.
+
+Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.
+
+--Enfin, que décides-tu? demanda-t-il.
+
+Biscarre s'arrêta et réfléchit un instant, puis il alla à son bureau et
+frappa deux fois sur un timbre. Or, à ce moment, un des employés de la
+banque Mancal, à bouts de manches en lustrine, à lunettes bleues, était
+justement occupé à régler le compte d'un honnête bourgeois qui le
+remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu'à l'inverse des
+fonctionnaires--dont nous avons déjà eu l'occasion de constater l'esprit
+grincheux et la politesse infinitésimale--les employés de M. Mancal
+déployaient, dans leurs rapports avec le public, une aménité devenue
+presque proverbiale.
+
+Celui-ci donc s'était évertué à expliquer au client, avec une douceur
+inaltérable, les diverses opérations faites pour son compte, et il
+achevait de dresser le bordereau des bénéfices réalisés, quand le son du
+timbre deux fois répété parvint à son oreille.
+
+--Je vous demande mille fois pardon, dit-il, mais mon patron a besoin de
+moi; ne vous impatientez pas, c'est l'affaire de quelques minutes... je
+suis à vos ordres dans un instant.
+
+Et, se levant, il se dirigea vers le cabinet de Mancal. Or, voici le
+court dialogue qui s'engagea entre le comptable et le patron:
+
+--Tu sais que tu n'as pas encore payé ta dette d'évasion...
+
+--Je le sais.
+
+--Nous avons besoin de toi.
+
+--Je suis à vos ordres.
+
+--Bien. Ce soir, trouve-toi à huit heures à la tête du Pont-Neuf, côté
+rive gauche. Monsieur te donnera ses ordres...
+
+--C'est bien. Me permettez-vous une question?
+
+--Fais vite.
+
+--Est-ce pour une affaire rouge?
+
+--Pourquoi cette question? Est-ce que tu recules?
+
+--Non pas. Mais c'est que, s'il fallait _suriner_, j'apporterais mes
+instruments...
+
+--C'est inutile. Tu as entendu... à huit heures.
+
+--J'y serai.
+
+Et sur un signe de Mancal, il sortit, revint à son guichet et dit à
+l'honnête client:
+
+--Monsieur, je suis à votre disposition.... Le solde de votre crédit est
+de trois cent vingt-sept francs quatre-vingt-cinq centimes.
+
+--Et que ferons-nous? demandait en même temps Dioulou.
+
+--Vous m'attendrez... et quand je serai là...
+
+Il s'arrêta.
+
+--Parbleu! il faudra bien que le manchot dise ce que c'est que cette
+maison du Cours-la-Reine et ce que sont devenus nos amis...
+
+
+
+
+XVI
+
+OU LA LUTTE S'ENGAGE
+
+
+Le soir de ce même jour, vers minuit, des rafales de pluie s'étaient
+abattues sur Paris. La température, très-froide pendant la journée,
+s'était subitement élevée. Et n'eût été la saison, on aurait pris cette
+bourrasque pour une tempête d'orage. Cependant, sous les torrents qui
+tombaient sans temps d'arrêt, deux hommes, enveloppés de lourds
+manteaux, se tenaient blottis contre le parapet du quai.
+
+--_By Jove_! fit l'un, en se secouant, voilà un temps à ne pas mettre un
+de nos bandits dehors!
+
+--Au contraire, répondit l'autre. Ce sont là de ces soirées où ils ne
+craignent même pas la police, et je crois, quant à moi, que nous
+parviendrons enfin à mettre la main sur ce prétendu Blasias.
+
+--Dieu le veuille! reprit le premier, qui n'était autre que sir Lionel
+Storigan, mais je vous avoue, mon cher Archibald, que je n'ai pas
+absolument la même confiance que vous.... Mais, dites-moi, si notre
+homme rentre en son repaire, quel est votre plan? Comment nous
+emparerons-nous de lui?
+
+--A cela, je pourrais vous répondre que nous nous inspirerons des
+circonstances; pourtant, je crois que le mieux sera de l'attirer au
+dehors sous un prétexte quelconque...
+
+--Un prétexte!... Hum! il se défiera.
+
+--N'avons-nous pas le mot de passe?
+
+--Oui, je sais. Ce sont ces deux misérables qui vous l'ont donné. Mais,
+en premier lieu, depuis l'enlèvement de ces personnages, il a peut-être
+été changé, ce qui ne serait en somme que de la vulgaire prudence.... En
+second lieu, êtes-vous bien certain que ces gredins ne vous aient pas
+tendu un piége?
+
+--Leur intérêt me répond d'eux. Entre quelques milliers de francs et la
+crainte du gendarme, ils n'ont pas hésité. C'était prévu. Et ils savent
+que leur liberté dépend de la capture de Bisco...
+
+--C'est juste... et cependant je me défierais. Ces Loups de Paris--dont
+nous avons entendu parler--sont des bandits émérites dont il convient de
+se défier, alors même qu'ils semblent se trahir entre eux...
+
+--Défions-nous, soit, cela ne nous empêchera pas d'agir.
+
+--Ne m'avez-vous pas dit que vous attendiez encore des nôtres?
+
+--Oui... j'ai fait avertir les deux frères Droite et Gauche, et je
+m'étonne même qu'ils ne soient pas encore arrivés.
+
+--Ce sont de braves coeurs!...
+
+--Dévoués à notre oeuvre jusqu'à la mort... et, sans eux, nous ne
+serions pas sur les traces des Loups. Leur exploit a été un véritable
+coup de maître.
+
+--Chut! fit tout à coup sir Lionel. Écoutez....
+
+Archibald et l'Anglais tendaient l'oreille.
+
+On entendait sur le trottoir l'écho assourdi d'un pas rapide. Les deux
+hommes se rejetèrent en arrière, et descendant de quelques marches
+l'escalier qui conduisait à la berge, ils se cachèrent derrière la
+saillie du parapet. Une ombre parut dans la nuit. Elle s'arrêta, puis
+parut regarder soigneusement autour d'elle, se penchant et tendant
+l'oreille. Sir Lionel poussa Archibald du coude:
+
+--Ce doit être notre homme. Pourquoi ne nous jetons-nous pas sur lui?
+
+Archibald répondit à voix basse:
+
+--Non. Si robuste que nous soyons, il pourrait nous échapper: une lutte
+s'ensuivrait qui nous compromettrait inutilement et donnerait l'éveil à
+toute la bande.
+
+--Et puis, ajouta sir Lionel, le mieux est de forcer l'animal dans son
+repaire.... Nous y apprendrons sans doute d'intéressants détails.
+
+Cependant l'inconnu, après s'être assuré que le quai était désert ou du
+moins l'avoir cru tel, se dirigea vers la masure où nous avons vu
+pénétrer Silvereal. Il marchait sans précaution maintenant, comme un
+homme certain de n'avoir rien à redouter. Il s'approcha de la devanture,
+se baissa, et tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la
+serrure. Le volet tourna sur lui-même, et l'homme disparut à
+l'intérieur.
+
+--Allons! dit Archibald.
+
+--N'attendons-nous pas les deux frères?
+
+--A quoi bon? Ne pouvons-nous en finir à nous deux?
+
+--Certes oui, je suis à vos ordres.
+
+--Vos pistolets sont armés?
+
+--Et j'ai la main sur la crosse. Ils prendront la parole dès qu'il le
+faudra.
+
+--Venez donc.
+
+Et remontant sur le quai, Lionel et Archibald se dirigèrent vers la
+demeure du faux Blasias.
+
+La devanture était refermée. Archibald frappa de la façon qui lui avait
+été enseignée par l'honnête Muflier. Six coups espacés de deux en deux.
+Ils attendirent un instant, puis un judas s'ouvrit au-dessus de la
+porte.
+
+--Qui est là? demanda une voix.
+
+--Loup! répondit M. de Thomerville.
+
+--Le mot de passe.
+
+--Hors du bois!
+
+--C'est bien. Attendez!
+
+On entendit un bruit de verrous, puis le volet s'ouvrit.
+
+Archibald et Lionel, la main sur leurs armes, pénétrèrent dans le
+capharnaüm du vieux Blasias. Le recéleur, tenant à la main une lanterne,
+fixait sur les deux hommes ses yeux, dans lesquels d'ailleurs ne perçait
+aucune inquiétude.
+
+--Je ne vous connais pas, dit-il.
+
+--C'est pourquoi nous venons faire connaissance avec vous, dit Archibald
+en riant.
+
+En même temps, sa main armée d'un pistolet se dirigeait vers Blasias, et
+Lionel l'avait imité. Les deux Morts s'étaient placés entre la porte et
+Blasias. Toute fuite de ce côté était impossible. Mais l'homme resta
+immobile devant les armes de mort qui le menaçaient. Il laissa échapper
+un ricanement.
+
+--Vous paraissez pleins de courage pour attaquer un pauvre vieillard!
+fit-il.
+
+--Un vieillard... en vérité! mais si je ne me trompe, votre voix est
+encore forte et vigoureuse.... Avez-vous bien l'âge que vous paraissez?
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Rien que de fort simple. Vous ne vous appelez pas Blasias... vous êtes
+le Bisco, chef des Loups de Paris.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+--Avouez-vous? demanda sir Lionel.
+
+Le Bisco baissa la tête, et comme obéissant à la crainte, il dit
+doucement:
+
+--Je comprends tout... j'ai été trahi... je suis en votre pouvoir...
+
+--Vous vous résignez bien vite, ce me semble, dit Archibald. Je vous
+avertis que votre soumission m'est grandement suspecte... Évidemment
+vous cherchez en votre cerveau fertile quelque moyen de nous échapper...
+mais veuillez vous convaincre que toute tentative serait inutile.
+
+--Au moindre mouvement, je vous brûle la cervelle, ajouta sir Lionel,
+qui aimait les expressions nettes et précises.
+
+Le Bisco parut réfléchir un moment.
+
+--Écoutez-moi, dit-il. Je connais assez la vie pour comprendre que
+lorsqu'une partie est perdue, c'est folie que de s'acharner à combattre.
+Si vous savez qui je suis, je n'ignore pas moi-même quels sont les deux
+hommes qui se trouvent devant moi.
+
+--Hein? vous nous connaissez? firent les deux hommes surpris.
+
+--Qui ne connaît le marquis Archibald de Thomerville, le premier
+sportsman de Paris... qui jadis oui, je crois, une aventure d'amour, à
+la suite de laquelle il tenta de s'empoisonner, ce qui explique
+l'étrange pâleur répandue sur son visage?
+
+--Il est vrai que ces détails ont occupé pendant quelques jours
+l'attention publique... je m'explique donc qu'ils ne vous soient pas
+inconnus.
+
+--Non plus que cet autre acte de désespoir qui vous a défiguré, sir
+Lionel Storigan... alors que, trompé par celle qui devait porter le nom
+de duchesse de Torrès, vous avez tenté de vous briser le crâne d'un coup
+de pistolet.
+
+--Je vois, fit sir Lionel, que vous possédez admirablement les annales
+de la vie parisienne; en tout cas, si jadis ma main a trompé ma volonté,
+soyez certain qu'il n'en serait pas de même aujourd'hui....
+
+Le Bisco paraissait avoir repris son assurance.
+
+--Sachant donc quels sont les deux personnages qui se sont introduits
+chez moi, je suis certain de n'avoir pas à redouter un assassinat, et je
+devine qu'il s'agit de conditions à m'imposer.... Je vous l'ai dit, à
+partie perdue, il n'est pas d'autre recours que le payement de sa
+dette.... Ces conditions, je les attends... et il est plus que probable
+qu'elles sont acceptées d'avance...
+
+--Vous avez peur?
+
+--Parbleu!... je suis seul et sans armes... à la moindre tentative de
+résistance, vous me logez une balle dans la tête. Je ne crois même pas
+qu'il y ait là de véritable lâcheté... Allons plus loin!... vous me
+considérez comme un bandit, je ne me fais pas à cet égard la moindre
+illusion; vous ne pouvez donc exiger de moi l'héroïsme des honnêtes
+gens. Vous voyez que je suis franc. Maintenant, je vous écoute.
+
+La voix de Biscarre avait repris sa netteté. Archibald, toujours
+défiant, se demandait quel piége pouvait cacher cette apparente
+soumission.
+
+--Vous êtes notre prisonnier, dit-il.
+
+--Que prétendez-vous faire?
+
+--Rien que de très-simple. Si nous vous avions arrêté dans la rue, vous
+auriez tout mis en oeuvre pour nous échapper. Ici, la fuite est
+impossible, et vous allez nous suivre.
+
+--Où me conduisez-vous?
+
+--Oh! pas en prison.... Tranquillisez-vous.... Ce n'est pas à un
+magistrat que vous aurez à répondre.
+
+Biscarre se mordit les lèvres; une lueur venait de traverser son esprit.
+
+--Pourquoi ne m'interrogez-vous pas ici?
+
+--Parce que ce n'est pas à nous que ce soin appartient.
+
+--A qui donc?
+
+--Vous le saurez plus tard. Maintenant, répondez... Êtes-vous prêt à
+nous suivre, et nous éviterez-vous la nécessité de recourir à la
+violence?
+
+--Je vous suivrai.
+
+--Bien.
+
+--Seulement, jurez-moi que j'aurai la vie sauve...
+
+--Nous ne prenons aucun engagement.
+
+--En vérité? Du moins, avez-vous l'intention de me livrer à la justice?
+
+--Tout dépendra de vous-même. Selon vos réponses, vous serez libre, sous
+certaines réserves, bien entendu. Sinon, nous ne préjugeons rien du sort
+qui vous est réservé.
+
+Sir Lionel avait tiré de sa poche des cordes fines et solides.
+
+--Vos poignets? dit-il à Biscarre.
+
+Celui-ci tendit les mains en avant. Sir Lionel, avec une remarquable
+dextérité, les lui serra au moyen de ces noeuds savants que connaissent
+les marins.
+
+--Le bâillon, maintenant, dit Archibald.
+
+--Quoi! vous voulez!... s'écria Biscarre.
+
+--Simple mesure de précaution. Qui sait si quelques-uns de vos amis ne
+rôdent pas aux environs et si vous n'éprouveriez pas la tentation de
+leur jeter quelque signal?...
+
+--Décidément, vous êtes défiants...
+
+--C'est un hommage que nous rendons à votre habileté, dit sir Lionel en
+riant.
+
+--Mon habileté!... hélas!... je vous en donne une bien triste preuve,
+car, en vérité, je me suis laissé surprendre comme un niais.
+
+--Les plus grands capitaines ont leurs moments d'oubli.
+
+Décidément, l'aventure se passait dans les formes les plus courtoises.
+Sans autre objection, Biscarre avait tendu le cou, et Archibald lui
+avait posé aux lèvres un bâillon qui, s'y adaptant exactement, empêchait
+toute émission de la voix.
+
+--Maintenant, dit sir Lionel, nous vous prendrons chacun par un bras, et
+nous vous guiderons jusqu'à une voiture qui nous attend à quelques pas
+d'ici.
+
+Biscarre inclina la tête en signe de consentement. Sir Lionel alla à la
+porte pour l'ouvrir, mais elle s'était refermée par son propre poids.
+
+--La clef? fit-il.
+
+S'ils avaient en ce moment vu l'éclair qui passa sous les paupières
+baissées de Biscarre, ils auraient compris que tout n'était pas encore
+fini.
+
+--La clef? répéta Archibald en se rapprochant de lui.
+
+Biscarre se tourna à demi et d'un geste indiqua sa poche. Archibald y
+plongea la main et en retira la clef. C'était une clef de fer, lourde,
+massive. Sir Storigan la reçut des mains d'Archibald et se dirigea de
+nouveau vers la porte. Mais comme cette partie de la pièce était plongée
+dans l'obscurité, il se tourna vers M. de Thomerville:
+
+--Approchez la lanterne, dit-il.
+
+Celui-ci obéit. Dans ce mouvement, il s'éloigna de Biscarre. Celui-ci
+s'était redressé, et, doucement, comme par un mouvement naturel, avait
+fait un pas en arrière. Sir Lionel introduisit la clef dans la serrure;
+on entendit un bruit sec. Puis, tout à coup, le sol sur lequel ils se
+trouvaient céda sous leurs pas, et tous deux disparurent dans une trappe
+subitement ouverte. Alors Biscarre, dégageant ses mains comme si en
+réalité les noeuds de cordes eussent été serrés par un enfant, bondit
+vers la trappe, qui se referma avec un bruit sourd, et, arrachant son
+bâillon:
+
+--Imbéciles! cria-t-il. Avant de vous attaquer à moi, vous eussiez dû
+mieux me connaître!
+
+Puis, prenant une autre clef dans sa poche, il ouvrit la porte de la
+rue, sortit, et lança dans l'air un coup de sifflet net et strident.
+Deux ombres se détachèrent dans l'obscurité: elles portaient une sorte
+de paquet qui avait forme humaine.
+
+--Entrez, fit Biscarre.
+
+--Voila! camarade, dit Maloigne. Sacrédié! quel chien de temps! V'la de
+l'ouvrage qui vaut de l'argent! Où faut-il mettre le manchot?
+
+--Étendez-le là, à terre; maintenant, faites sentinelle au dehors. A la
+moindre alerte, le coup de sifflet.
+
+--Encore dehors! Mais nous sommes trempés...
+
+--Vous vous sécherez demain. Allez!
+
+Truard et Maloigne essayèrent encore de protester. Mais, sans s'en
+préoccuper, Biscarre les jeta dehors. Puis, resté seul, il referma
+soigneusement la porte et se dirigea vers le corps qui était étendu sans
+mouvement.
+
+C'était celui d'un des frères Martin, celui de Gauche. Comment se
+trouvait-il là, et que s'était-il donc passé? On se souvient que
+Biscarre, averti par Diouloufait de l'enlèvement de Muflier et de
+Goniglu, avait immédiatement donné à son personnel des ordres pour le
+soir même.
+
+Biscarre avait compris que l'heure de la lutte avait sonné. L'enlèvement
+des deux bandits devait, selon lui, être le résultat de quelque
+imprudence par eux commise. Peut-être même y avait-il trahison. Les
+allures de Muflier était depuis longtemps suspectes, et la scène qui
+s'était passée à l'_Ours vert_ en était la preuve. En tout cas, il
+fallait connaître l'étendue réelle du danger. Quels étaient les deux
+personnages qui, d'après le rapport de Diouloufait, s'étaient présentés
+d'abord au quai de Gèvres, ensuite au cabaret des Halles? Puis, dans
+quel but les deux saltimbanques avaient-ils fait disparaître Muflier et
+Goniglu? Biscarre avait pour principe de prendre tout d'abord
+l'initiative; et il y avait en lui je ne sais quel esprit d'aventure qui
+le poussait à compter sur le hasard. Il fallait d'abord s'emparer des
+frères Droite et Gauche. A l'heure dite, quatre Loups s'étaient réunis à
+la tête du Pont-Neuf, au point fixé par Biscarre. Puis, sous la conduite
+de Diouloufait, ils s'étaient dirigés vers la place du Trône, où devait
+se trouver encore la baraque des saltimbanques. Ils étaient arrivés
+vers les dix heures du soir. C'était l'heure où se terminaient les
+représentations. Au moment même où ils se glissaient dans la foule qui
+entourait la baraque, Droite et Gauche exécutaient leurs derniers
+exercices. Les Loups, sur l'ordre de Biscarre, s'étaient placés en
+observation, prêts à accourir au premier signal de Biscarre, qui s'était
+réservé le rôle principal dans le drame qui se préparait. Il était vêtu
+d'une blouse qui cachait son costume de Blasias. Il entra dans la
+baraque, après avoir jeté en passant quelques pièces de cuivre. C'était
+pendant l'exercice des poids, et les deux frères excitaient des
+trépignements de joie de la part des spectateurs, prompts à se moquer
+des audacieux qui essayaient de lutter de vigueur avec les deux
+manchots. Droite s'était avancé sur le devant des tréteaux qui leur
+servaient de scène, et jetait une dernière fois le défi sacramentel:
+
+--Est-il encore dans la société quelque personne qui veuille essayer ses
+forces?
+
+--Moi, dit Biscarre.
+
+Il y eut dans la foule un redoublement d'attention, et même quelques
+applaudissements retentirent. Jusqu'ici les plus vigoureux avaient été
+vaincus, il fallait une grande confiance en soi-même pour entamer de
+nouveau la lutte. Mais quand Biscarre parut, il y eut un murmure de
+désappointement. Cet homme de taille moyenne, vêtu comme un paysan, le
+front couvert d'un large chapeau qui dissimulait en partie son visage,
+avait des allures lourdes et _pataudes_ qui ne prouvaient rien moins
+qu'une force exceptionnelle. Biscarre monta sur le tréteau.
+
+--Ah! ah! camarade, fit Gauche, il paraît que nous avons des biceps
+exceptionnels!
+
+--Bah! comme tout le monde, dit Biscarre en traînant la voix à la façon
+normande.
+
+--Vous venez de loin? Peut-être êtes-vous fatigué?... dit Droite avec un
+accent de moquerie.
+
+--Peut-être ben!... mais je tâcherons de faire de mon mieux...
+
+--Choisissez! dit Gauche à son tour, en désignant à Biscarre le tas de
+poids qui avaient servi à leurs exercices.
+
+Biscarre s'approcha, se baissa, et jouant la niaiserie du mieux qu'il
+pouvait--et en cela c'était comme toujours un acteur admirable--il tâta
+successivement plusieurs poids, sans les prendre et sans tâcher de les
+enlever.
+
+--Avez-vous donc cru qu'ils étaient en carton, fit l'un des deux frères,
+qui en souleva un et le laissa retomber sur les planches, qui gémirent
+sous la masse de fer.
+
+Biscarre s'était redressé, toujours avec ses mouvements lents, et il
+regardait autour de lui. Or, il y avait justement au milieu du tréteau
+une table couverte d'un tapis sur lequel se voyaient des altères à poids
+énormes. Il est vrai de dire que, le plus souvent, les frères évitaient
+de se servir de ces engins, qui, même pour leurs forces exceptionnelles,
+nécessitaient des efforts trop violents. Biscarre alla vers la table.
+
+--Qu'est-ce que vous venez faire par là? dit Gauche en riant. Est-ce que
+vous voudriez en tâter?
+
+--Voyons! c'est pas bien de vous gausser de moi, dit Biscarre en riant
+d'un gros rire. Si je voulais, j'enlèverais la table et tout ce qu'il y
+a dessus.
+
+Un éclat de rire accueillit cette fanfaronnade, et l'hilarité de la
+salle fut partagée par les deux jumeaux.
+
+--M. de Crac est mort! cria une voix.
+
+--A la porte le blagueur!
+
+Et les lazzi d'éclater de toutes parts. Biscarre passa ses mains sous sa
+blouse et en tira un sac de toile assez gros. Il le plaça sur la table
+et on entendit le bruit d'un sac d'écus.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Droite.
+
+--Ça? Eh ben!... c'est le prix des deux derniers _viaux_ que j'ons
+vendus aujourd'hui.
+
+--Et qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de ça?
+
+--Ah! ce que vous voudrez! Seulement, faut les gagner.
+
+--Ah çà! que veulent dire toutes ces pasquinades?
+
+--Des... quoi? Voyons! êtes-vous des francs gars, oui ou non? Je vous
+parie ce qu'il y a là dedans que j'enlevons la table et tout le
+bibelot....
+
+La sacoche paraissait ronde: décidément la partie ne manquait pas
+d'intérêt, et le silence se fit comme par enchantement.
+
+--Nous ne parions pas d'argent, dit Gauche.
+
+--Ah! dites donc tout de go que vous avez peur de perdre.
+
+--Oui! oui! ils _canent_! crièrent quelques spectateurs.
+
+Droite et Gauche comprirent que, même en supposant, ce qui était
+vraisemblable, que le particulier voulût jouer une farce, ils devaient
+conserver leur prestige.
+
+--Je vous ai dit, reprit Gauche, que nous ne jouons pas d'argent, mais
+on peut jouer autre chose.
+
+--Quoi?
+
+--Deux bonnes bouteilles de vin?
+
+--Du bon bouché, alors!
+
+--Tout ce qu'il y a de plus bouché.
+
+--Topez donc!
+
+Et Biscarre tendit la main aux deux frères.
+
+--Ça y est. Et maintenant, mes gars parisiens, regardez-moi ça.
+
+Biscarre vint vers la table, qui avait une longueur d'à peu près un
+mètre. Il était impossible d'apprécier, au premier coup d'oeil, le poids
+qui la surchargeait.
+
+--Essayez d'abord de lever ça, dit Biscarre.
+
+--Pourquoi faire?
+
+--Dame! pour me donner une petite idée de ce que ça pèse....
+
+Droite saisit le bord de la table, et, d'un effort violent, souleva deux
+des pieds à vingt centimètres environ, et encore se servait-il pour
+levier des deux autres pieds.
+
+--Vingt dieux! fit Biscarre, il paraît que c'est un brin lourd...
+
+--Vous pouvez encore renoncer, dit Droite.
+
+--C'est ça! reculer... pour qu'on dise que les gars de la campagne sont
+des clampins...
+
+--Allez donc... nous jugerons le coup....
+
+Biscarre, avec ses mouvements compassés, releva les poignets de sa
+chemise et mit à nu ses bras, sur lesquels les muscles saillaient comme
+des cordes d'acier. Ses mains, quoique fines, présentaient, nous l'avons
+dit, ce caractère assez singulier que le pouce était d'une longueur
+inusitée et touchait presque à l'extrémité de l'index. Cette
+conformation--qui existait chez le plus grand criminel dont le nom ait
+retenti depuis quelques années--donne aux mains une force exceptionnelle
+et permet d'exécuter des actes qui paraissent, pour ainsi dire,
+invraisemblables. Biscarre saisit à son tour la table par le bord,
+s'arc-bouta sur ses jambes, son dos se voûta, il y eut un moment de
+complète immobilité. Puis, comme serrée entre des tenailles de bronze,
+la table se souleva... tout entière... lentement. Le corps de Biscarre
+ne bougeait pas plus que si c'eût été celui d'une statue. Des cris
+d'enthousiasme éclatèrent: c'était la preuve d'une vigueur presque
+surhumaine. Droite et Gauche ne purent réprimer eux-mêmes une
+exclamation de surprise. Biscarre, après avoir soutenu la table pendant
+quelques secondes, à deux pieds de terre, la laissa ensuite retomber,
+mais sans secousse. Puis se tournant vers les deux frères:
+
+--Eh bien! les gars, qu'est-ce que vous dites de ça? demanda-t-il d'un
+ton goguenard.
+
+--Nous avons perdu, dit Gauche; mais, sur ma parole, nous ne nous y
+attendions pas.
+
+--Alors vous ne pourriez pas en faire autant?...
+
+--Non, certes.
+
+--Du moins, vous tiendrez le pari?
+
+--C'est convenu.
+
+--Et nous boirons ensemble deux bonnes bouteilles?
+
+--Quand vous voudrez.
+
+--Tout de suite alors, car j'sommes pressé... je repartons demain pour
+le village.
+
+--A vos ordres.
+
+De fait, les frères jumeaux n'étaient pas fâchés de brusquer la fin de
+la séance. Il n'est pas d'homme qui soit insensible à un échec
+d'amour-propre, surtout quand il s'agit de rivalité de métier. Deux
+jours auparavant, ils avaient obtenu sur les Loups Muflier et Goniglu un
+avantage qui les avait placés haut dans l'estime de leur public
+ordinaire. Mais aujourd'hui, c'était la revanche. Contraints de s'avouer
+vaincus, ils sentaient que leur prestige étaient tombé du même coup. Ce
+fut au milieu du plus profond silence que fut accueilli le boniment
+ordinaire, annonçant l'heure de la représentation du lendemain. Et, dans
+les rangs de la foule qui s'écoulait, ils auraient pu saisir plus d'une
+observation peu sympathique.
+
+--Vous m'en voulez? fit le faux paysan.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que j'ons voulu gagner un bon coup à boire.
+
+--C'était votre droit.
+
+--Alors, pour me prouver qu'il n'y a pas de rancune, venez avec moi.
+
+--Nous vous suivons.
+
+En un instant, les deux frères eurent barricadé la baraque et sortirent,
+accompagnés de Biscarre. Détail étrange et qui prouve bien l'invincible
+faiblesse du genre humain, les deux frères étaient trop préoccupés de
+leur défaite pour concevoir le moindre soupçon sur la personnalité de
+leur adversaire.
+
+--Où allons-nous? demanda Biscarre.
+
+--Chez le premier débitant venu.
+
+--Oh! oh! fit l'autre, vous ne m'avez pas l'air de traiter sérieusement
+les affaires... le premier venu... pour avaler de la drogue...
+
+--Si vous connaissez un bon endroit.
+
+--C'est ça... oui, j'en ons un, et pas loin... au cours de Vincennes.
+
+Il était presque onze heures du soir: la pluie tombait maintenant à
+torrents, et il eût été de la plus vulgaire prudence de ne pas
+s'éloigner.
+
+Mais puisque le paysan ne se plaignait pas, malgré l'eau qui pénétrait
+sa limousine, Droite et Gauche ne pouvaient reculer. Tous trois
+passèrent la barrière.
+
+--Vous connaissez un cabaret par ici? demanda l'un des frères.
+
+--Quand je vous le disions! Pardine! est-ce que maintenant vous allez
+vous défier de moi? Dites-le tout de suite, que vous ne voulez pas
+payer....
+
+A cette époque, la route qui mène de la barrière du Trône à Vincennes
+était absolument déserte. A peine de distance en distance quelque maison
+de sordide apparence... Biscarre marchait entre les deux frères, parlant
+beaucoup, racontant des histoires de marchés et de foires, détaillant
+avec un gros rire les prouesses qu'il avait déjà exécutées. Tout à coup,
+Droite s'arrêta:
+
+--On dirait qu'on nous suit, dit-il.
+
+Gauche tressaillit, et à ce moment une même pensée traversa l'esprit des
+deux frères. Mais déjà il était trop tard. Biscarre s'était jeté sur
+Gauche, qu'il étreignait entre ses bras de fer; Droite avait été
+renversé par trois hommes qui s'étaient jetés sur lui...
+
+--Nous les tenons, dit Biscarre. Ah! mes beaux manchots! vous vous
+avisez de faire les malins... il vous en cuira....
+
+En un clin d'oeil, Gauche avait été mis dans l'impossibilité de faire le
+moindre mouvement, et déjà le bâillon s'abattait sur ses lèvres, lorsque
+de sa bouche sortit un sifflement étrangement modulé.
+
+--Te tairas-tu, vipère? cria Biscarre.
+
+Et de son poing il lui martela la tête.
+
+Encore ne comprenait-il pas ce que signifiait ce sifflement. Or, il
+répondait à une convention faite de longue date entre les deux frères.
+S'ils étaient attaqués tous deux, tant que l'un et l'autre conservaient
+l'espoir de vaincre leurs adversaires, ils luttaient, mais dès qu'ils se
+sentaient vaincus, celui qui le premier reconnaissait la résistance
+impossible avertissait son frère, dont le rôle devait alors se borner à
+tenter l'évasion, et surtout à s'abstenir de prendre part au combat,
+fût-ce dans l'espoir de la délivrance. Ce qu'ils ne voulaient point
+risquer, c'était que la liberté leur fût ravie en même temps à tous
+deux. Tant que l'un était libre, l'autre conservait l'espoir. Droite
+avait entendu, et immédiatement il avait cessé de lutter contre ses
+adversaires, ne songeant plus qu'à saisir l'occasion favorable.
+
+--Tenez-vous l'autre? cria Biscarre.
+
+--Il ne bouge même plus, répondit Truard, l'un des complices.
+
+Biscarre serra de nouveau les cordes qui entravaient les mouvements de
+Gauche.
+
+--Je vais finir l'affaire de l'autre manchot, dit-il.
+
+Et il se rapprocha du groupe des trois hommes qui maintenaient Droite.
+Mais avant qu'il fût arrivé, celui-ci, d'un seul bond, s'était relevé:
+d'un coup vigoureusement assené, il avait assommé un de ses adversaires,
+et s'était élancé sur le côté de la route; là, il hésitait encore:
+devait-il, malgré leurs conventions formelles, revenir au secours de son
+frère?
+
+Son hésitation ne fut pas de longue durée. Les trois assassins s'étaient
+jetés à sa poursuite.
+
+--Arrêtez! cria Biscarre.
+
+On entendit le craquement d'une batterie, et un coup de feu retentit: la
+balle effleura la tête de Droite. Par un hasard inespéré, l'adresse de
+Biscarre s'était trouvée en défaut.
+
+--Malédiction! cria le forçat.
+
+Mais déjà Droite avait disparu. Biscarre, poussant d'épouvantables
+jurements, revint vers Gauche, toujours immobile.
+
+--Du moins, murmura-t-il, celui-là ne m'échappera pas.
+
+On sait le reste.
+
+Gauche était au pouvoir de Biscarre. Le malheureux gisait sur le sol,
+dans le laboratoire de Blasias. Il n'avait pas perdu son sang-froid, il
+devinait qu'il était aux mains d'un ennemi implacable.... Qu'allait-il
+se passer? Quel était cet homme? Pourquoi l'avait-on amené dans ce lieu
+sinistre?
+
+Biscarre avait fermé la porte du laboratoire, puis il s'était courbé sur
+le corps du manchot.
+
+--Écoute-moi bien, lui dit-il, de sa voix stridente, et je t'engage,
+dans ton intérêt, à ne pas perdre une seule de mes paroles. Ta vie est
+entre mes mains, et je suis décidé, en cas de résistance, à te tuer
+comme un chien.... Veux-tu répondre à mes questions?... Je vais
+t'enlever ton bâillon, mais en même temps, je tiendrai appuyé sur ton
+crâne la gueule d'un pistolet.... Au moindre cri, je te fais sauter la
+cervelle.
+
+Tenant d'une main l'arme de mort, de l'autre Biscarre approcha sa
+lanterne de son visage.
+
+--Tu peux répondre avec les yeux: m'entends-tu?
+
+--Oui, fit Gauche du regard.
+
+--Tu t'engages à me répondre?
+
+--Oui, répéta l'autre du même signe.
+
+--C'est bien.
+
+Gauche sentit le froid du pistolet appuyé à sa tempe, tandis que
+Biscarre détachait le bâillon. Un long soupir de soulagement s'échappa
+de la poitrine du malheureux. Ce fut tout. Il attendit.
+
+--Il y a deux jours, dit Biscarre, deux hommes sont entrés dans votre
+baraque, et depuis ce moment ils n'ont pas reparu.
+
+--C'est vrai, dit Gauche.
+
+--Ils ont été tués?
+
+--Non.
+
+--Enlevés alors?
+
+--Oui.
+
+--Pourquoi?
+
+Gauche garda le silence.
+
+--Tu n'oublies rien de ce que je t'ai dit: parle ou je te tue.
+
+--Vous me tuerez!
+
+--En vérité... nous jouons au Spartiate...
+
+--Non.
+
+--Alors, si tu t'es attaqué à eux, c'est que tu agissais d'après des
+ordres?
+
+--C'est vrai.
+
+--Tu es donc un des membres d'une association secrète?
+
+--Je suis l'ennemi des criminels et des maudits...
+
+--Bon! fit Biscarre en riant, voilà qui est parler, et je suppose que tu
+me fais l'honneur de me compter au nombre de ces adversaires; mais là
+n'est pas la question: je veux, je veux, entends-tu bien, savoir quels
+sont ceux qui t'emploient.
+
+--Appuyez votre doigt sur la gâchette, dit Gauche, car je jure que je ne
+dirai rien.
+
+Biscarre eut un mouvement de rage. Peut-être allait-il le tuer, quand
+tout à coup une pensée traversa son cerveau.
+
+--Ainsi, tu ne parleras pas?
+
+--Non.
+
+--Alors même que je te briserais les membres et que je te déchirerais
+les chairs?
+
+--Suis-je donc au pouvoir du bourreau?
+
+--Tu es au pouvoir d'un homme qui veut ton secret...
+
+--Eh bien! torturez-moi, brisez-moi, je ne parlerai pas! Croyez-moi,
+mieux vaut en finir tout de suite; tuez-moi.
+
+Biscarre ricana:
+
+--Pas encore, fit-il; et d'abord, puisque tu ne daignes pas m'être
+reconnaissant d'avoir bien voulu te rendre la liberté de la langue, tu
+me permettras de retirer cette concession.
+
+D'un mouvement rapide, il rattacha aux lèvres de Gauche le bâillon un
+instant écarté.
+
+--Et maintenant, continua Biscarre, je t'avertis que malgré tout ton
+courage, malgré la force de ta volonté, tu parleras. Une dernière fois,
+je te dis que toute résistance de ta part est inutile, et pour te le
+prouver, sache que déjà deux d'entre vous sont mes prisonniers. Ne
+connais-tu pas le marquis Archibald de Thomerville et sir Lionel
+Storigan?
+
+Un râle sourd s'échappa de la poitrine du malheureux, tandis qu'une
+sueur froide mouillait tout son corps. Ainsi déjà une partie du secret
+était au pouvoir de ce misérable!... C'était une effrayante
+révélation!...
+
+--Voilà qui commence à te toucher, mon brave, continua Biscarre.
+Allons!... décide-toi... mange le morceau.
+
+Les yeux de Gauche se fixèrent sur le visage de Biscarre avec une
+expression de profond mépris. Biscarre comprit que c'était un refus.
+
+--A ton aise, donc. Je te le répète, tu parleras quand même.
+
+Biscarre n'avait-il pas à sa disposition les moyens qui déjà avaient eu
+raison du mutisme de Silvereal? Sans perdre un instant, il cacha son
+visage sous un masque de verre, alluma une lampe d'esprit-de-vin et
+plaça sur le réchaud une cornue de terre d'où, après quelques minutes,
+une vapeur blanchâtre commença à s'échapper. L'effet ne se fit pas
+attendre. Les effluves du narcotique saisirent Gauche, toujours étendu à
+terre. En vain, il tenta de résister; en vain, tendant tous ses muscles,
+il chercha à rassembler ses forces défaillantes. Le feu brilla plus
+ardent et plus clair, les vapeurs se répandirent dans toute l'étroite
+pièce comme un nuage, ses yeux se fermèrent, sa poitrine se souleva dans
+un dernier effort; mais la résistance était vaincue: il dormait.
+Biscarre se rapprocha de lui, et se baissant, il lui posa la main sur la
+poitrine. La respiration était lente et régulière. Alors, encore une
+fois Biscarre détacha le bâillon, puis il plaça un flacon sous les
+narines de Gauche, chez lequel se manifestèrent les symptômes que nous
+avons déjà décrits, et il commença l'interrogatoire:
+
+--Quelle est l'association dont tu fais partie?
+
+--C'est le Club des Morts.
+
+Biscarre se souvint tout à coup de l'indication donnée par Bridoine à
+Diouloufait:
+
+--Ne tient-il pas ses séances dans une maison du carré Marigny?
+
+--Oui... au bout du Cours-la-Reine...
+
+--MM. de Thomerville et sir Storigan n'en font-ils pas partie?
+
+--Oui.
+
+--Quels sont les autres?
+
+--M. Armand de Bernaye et mon frère.
+
+--N'est-il pas d'autres affiliés?
+
+--Je ne les connais pas.
+
+--Quel est le but de l'association?
+
+--Lutter contre le mal, défendre les honnêtes gens, punir les criminels.
+
+Biscarre ne put réprimer un sourire.
+
+--Quel est votre chef?
+
+A cette question, un tressaillement convulsif agita le corps de Gauche.
+On eût dit qu'un scrupule inconscient luttait encore contre la
+contrainte subie.
+
+--Parle!
+
+--Notre chef, c'est... une femme.
+
+--Son nom?
+
+Mais avant que Gauche eût répondu, un craquement sinistre se fit
+entendre. Biscarre bondit sur lui-même. Le bruit venait du côté de la
+cour, là même où la muraille s'appuyait au caveau par lequel Maloigne
+était passé pour l'espionner. Biscarre, le pistolet à la main, tendait
+l'oreille. Au même instant, des coups redoublés attaquèrent la muraille,
+qui, peu solide, chancelait déjà. Biscarre reculait vers le magasin,
+l'oeil fixé sur les pierres qui se disjoignaient. Les coups résonnaient
+plus rapides et plus violents. Tout à coup, il y eut un écroulement, et
+une brèche s'ouvrit. Deux hommes parurent.
+
+--Bernaye!... l'autre frère!... cria Biscarre. Pardieu! le Club des
+Morts est venu tout entier se livrer à moi....
+
+D'un geste brusque, il abaissa son arme. Mais avant qu'il eût tiré, une
+épouvantable détonation retentit. Les pierres, en tombant, avaient brisé
+plusieurs fioles remplies de mélanges chimiques qui s'étaient subitement
+enflammés. Il y eut un horrible vacillement. La flamme, en une seconde,
+remplit la masure de bois. Biscarre avait reculé; il était maintenant
+dans la première pièce, protégé contre ses ennemis par une barrière de
+feu.
+
+--En avant! cria de Bernaye.
+
+Droite avait saisi le corps de son frère et l'avait entraîné au dehors.
+Bernaye, d'un bond, franchit les flammes; mais à ce moment, les poutres
+ébranlées tombèrent avec fracas. Bernaye, frappé, tomba. Quand il se
+releva, la porte était ouverte. Biscarre fuyait sur le quai.
+
+--Droite! Gauche! cria Bernaye. Chassons la bête fauve!...
+
+Les deux frères étaient là. L'air vif de la nuit avait subitement
+dissipé l'ivresse passagère de Gauche. On apercevait l'ombre de Biscarre
+courant sur le quai.
+
+--En avant! cria encore Armand.
+
+Tous trois s'élancèrent sur ses traces. Les deux frères étaient alertes
+et vigoureux. C'était une étrange chasse à l'ombre. Mais voici qu'une
+lueur éclaira tout à coup la scène.... C'était la maison du vieux
+Blasias qui brûlait. Déjà des maisons voisines les cris: «Au feu!» se
+faisaient entendre. Les dernières bonbonnes du laboratoire éclataient
+avec un bruit semblable à la détonation d'armes à feu.
+
+Un ruisseau étincelant coulait sur le quai.
+
+--Archibald!... Lionel!... fit tout à coup Armand.
+
+--Les malheureux!... répondit Gauche, ils sont prisonniers!...
+
+--Dans cette maison?
+
+--Sans doute!...
+
+--Alors ils sont perdus!... Il nous faut cet homme mort ou vivant....
+Les Morts sont sacrifiés au devoir!...
+
+Et, sans s'arrêter, sans tourner la tête en arrière, les trois hommes
+poursuivaient Biscarre. Celui-ci, se voyant en pleine lumière, avait
+bondi sur le parapet du quai! puis, d'un élan surhumain, il s'était jeté
+sur la berge. Mais, un instant après, les trois hommes sautaient
+derrière lui. Qu'espérait-il? Il allait droit au fleuve gonflé qui
+roulait entre les rives ses flots noirâtres.
+
+--Nous nous emparerons de lui, dit Gauche. A l'eau; à l'eau!...
+
+Un bruit mat leur répondit. Biscarre venait de s'élancer dans le fleuve.
+Derrière lui, Droite et Gauche... puis Armand. Ils s'efforçaient de le
+cerner. Lui plongeait... et, pendant quelques instants, sa trace
+disparaissait. Puis sa tête émergeait, et, à chacune de ses tentatives,
+il semblait que ses ennemis se rapprochassent de lui. Évidemment, sa
+respiration s'épuisait. Armand n'était plus qu'à deux mètres de lui....
+En face, les deux frères lui coupaient la retraite. Il se rapprochait de
+la rive. Qu'on pût le contraindre à y remonter, et cette fois il était
+pris.... Mais tout à coup, il battit l'eau de ses deux mains et
+s'enfonça. Les trois nageurs se rejoignirent.
+
+--Attendons, dit Armand, il va reparaître, et cette fois ce sera la
+dernière....
+
+En effet, après quelques instants, une masse noire flotta.
+
+--C'est lui, dit Droite en fendant l'eau.
+
+Mais au même moment, une seconde forme parut à la surface.
+
+--C'est lui! cria Armand.
+
+Et sa main, s'accrochant au corps, l'entraîna vigoureusement sur la
+berge. Il se pencha sur lui, le considérant au reflet rouge de
+l'incendie qui éclairait le ciel. Il poussa un cri:
+
+--Archibald!...
+
+Et à ce cri un autre répondit, poussé par les deux frères qui, eux
+aussi, avaient ramené un corps sur la rive, c'était celui de sir
+Lionel.... Quant à Biscarre, il avait disparu. Était-il mort?
+
+
+FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+TABLE
+
+PROLOGUE
+
+LES GORGES D'OLLIOULES
+
+I. Le Jugement
+
+II. Pierre le geôlier
+
+III. Biscarre et Diouloufait
+
+IV. Mathilde et Marie
+
+V. Le Serment d'une mère
+
+VI. Le Meurtre
+
+VII. La Vengeance du forçat
+
+VIII. La Parole donnée
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE CLUB DES MORTS
+
+I. Salons et mansardes
+
+II. Au bal
+
+III. Anciennes et nouvelles connaissances
+
+IV. Les Suites d'un bal
+
+V. Sous terre
+
+VI. Ce que c'était que le Castigneau
+
+VII. La Salle funèbre
+
+VIII. Résurrection
+
+IX. Histoire de Martial
+
+X. A l'_Ours vert_
+
+XI. Coalition de vices
+
+XII. Les Galanteries de Muflier
+
+XIII. Confession forcée
+
+XIV. Bizarre! étrange!
+
+XV. Une banque originale
+
+XVI. Où la lutte s'engage
+
+FIN DE LA TABLE DE LA PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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