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+ The Project Gutenberg eBook of Les Loups De Paris, by JULES LERMINA (WILLIAM COBB).
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+The Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les loups de Paris
+ I. Le club des morts
+
+Author: Jules Lermina
+
+Release Date: December 11, 2005 [EBook #17281]
+[Date last updated: January 2, 2006]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+<h1>LES LOUPS DE PARIS</h1>
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+<h3>PAR</h3>
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+<h2>JULES LERMINA (WILLIAM COBB)</h2>
+
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+
+<h3>I</h3>
+
+<h1>LE CLUB DES MORTS</h1>
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+
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+<h3>PARIS</h3>
+
+<h3>E. DENTU, &Eacute;DITEUR</h3>
+
+<h3>LIBRAIRIE DE LA SOCI&Eacute;T&Eacute; DES GENS DE LETTRES</h3>
+
+<h3>PALAIS-ROYAL, 15-17-19, GALERIE D'ORL&Eacute;ANS</h3>
+
+<h3>1876</h3>
+
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+<h2><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE</h2>
+<table summary="TABLE">
+<tr><td>
+<a href="#PROLOGUE"><b>PROLOGUE</b></a><br />
+<a href="#GORGES"><b>LES GORGES D'OLLIOULES</b></a><br /><br />
+<a href="#I"><b>I. Le Jugement</b></a><br />
+<a href="#II"><b>II. Pierre le ge&ocirc;lier</b></a><br />
+<a href="#III"><b>III. Biscarre et Diouloufait</b></a><br />
+<a href="#IV"><b>IV. Mathilde et Marie</b></a><br />
+<a href="#V"><b>V. Le Serment d'une m&egrave;re</b></a><br />
+<a href="#VI"><b>VI. Le Meurtre</b></a><br />
+<a href="#VII"><b>VII. La Vengeance du for&ccedil;at</b></a><br />
+<a href="#VIII"><b>VIII. La Parole donn&eacute;e</b></a><br /><br />
+<a href="#PREMIERE_PARTIE"><b>PREMI&Egrave;RE PARTIE</b></a><br /><br />
+<a href="#IB"><b>I. Salons et mansardes</b></a><br />
+<a href="#IIB"><b>II. Au bal</b></a><br />
+<a href="#IIIB"><b>III. Anciennes et nouvelles connaissances</b></a><br />
+<a href="#IVB"><b>IV. Les Suites d'un bal</b></a><br />
+<a href="#VB"><b>V. Sous terre</b></a><br />
+<a href="#VIB"><b>VI. Ce que c'&eacute;tait que le Castigneau</b></a><br />
+<a href="#VIIB"><b>VII. La Salle fun&egrave;bre</b></a><br />
+<a href="#VIIIB"><b>VIII. R&eacute;surrection</b></a><br />
+<a href="#IXB"><b>IX. Histoire de Martial</b></a><br />
+<a href="#XB"><b>X. A l'<i>Ours vert</i></b></a><br />
+<a href="#XIB"><b>XI. Coalition de vices</b></a><br />
+<a href="#XIIB"><b>XII. Les Galanteries de Muflier</b></a><br />
+<a href="#XIIIB"><b>XIII. Confession forc&eacute;e</b></a><br />
+<a href="#XIVB"><b>XIV. Bizarre! &eacute;trange!</b></a><br />
+<a href="#XVB"><b>XV. Une banque originale</b></a><br />
+<a href="#XVIB"><b>XVI. O&ugrave; la lutte s'engage</b></a><br />
+</td></tr></table>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>LE CLUB DES MORTS</h1>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PROLOGUE" id="PROLOGUE"></a>PROLOGUE</h2>
+<h2><a name="GORGES" id="GORGES"></a>LES GORGES D'OLLIOULES</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="I" id="I"></a>I</h2>
+
+<h3>LE JUGEMENT</h3>
+
+
+<p>A l'heure o&ugrave; s'ouvre notre r&eacute;cit, c'est-&agrave;-dire dans la soir&eacute;e du 15
+janvier 1822, un mouvement inaccoutum&eacute; r&eacute;gnait dans la rue Bonnefoi, o&ugrave;
+s'&eacute;l&egrave;vent les b&acirc;timents du Palais de Justice, &agrave; Toulon. Une foule
+compacte se pressait aux portes du tribunal, contenue par un fort
+d&eacute;tachement de gendarmes qui, le sabre au poing, repoussaient les
+curieux trop impatients.</p>
+
+<p>La ville de Toulon et le d&eacute;partement du Var &eacute;taient sous le coup
+d'&eacute;motions &agrave; la fois graves et p&eacute;nibles qui se traduisaient par une
+agitation toujours grandissante et dont l'accroissement pouvait fournir
+mati&egrave;re aux inqui&eacute;tudes des gouvernants.</p>
+
+<p>Ce qu'attendaient les nombreux habitants group&eacute;s autour du Palais de
+Justice, c'&eacute;tait un arr&ecirc;t auquel &eacute;tait suspendue la vie d'un homme.</p>
+
+<p>Il s'agissait d'une conspiration. On sait que l'ann&eacute;e 1822 fut
+particuli&egrave;rement f&eacute;conde en tentatives de r&eacute;voltes, dont le but avou&eacute;
+&eacute;tait de renverser les Bourbons, encore mal assis sur leur tr&ocirc;ne.</p>
+
+<p>On voyait surgir soudainement &agrave; l'est, &agrave; l'ouest, au nord, au sud, des
+hommes qui, sans p&acirc;lir devant le danger, affirmaient hautement leur foi
+politique, jusque sur les &eacute;chafauds dress&eacute;s &agrave; la h&acirc;te. C'&eacute;tait Caron,
+c'&eacute;taient les sergents de La Rochelle.</p>
+
+<p>Les mouvements, mal combin&eacute;s, avortaient. La police, usant largement
+d'un odieux syst&egrave;me de provocation, abusait de l'entra&icirc;nement des
+conjur&eacute;s, et choisissait d'avance ses victimes.</p>
+
+<p>Les magistrats frappaient les imprudents des peines les plus dures, et &agrave;
+Belfort, &agrave; Saumur, &agrave; La Rochelle, on n'entendait tomber de leurs l&egrave;vres
+que ces mots sinistres: &laquo;Condamn&eacute;s &agrave; la peine de mort.&raquo;</p>
+
+<p>Au nombre de ces conspirations, l'une des moins connues est la tentative
+du capitaine Vall&eacute;, qui eut lieu &agrave; Marseille et dans le Var, au d&eacute;but de
+l'ann&eacute;e 1822.</p>
+
+<p>Nous n'entrerons pas dans les d&eacute;tails de cette affaire, qui, d'ailleurs,
+resta &agrave; l'&eacute;tat de projet inex&eacute;cut&eacute; et que la trahison arr&ecirc;ta d&egrave;s ses
+d&eacute;buts.</p>
+
+<p>Sur la d&eacute;nonciation d'un des affid&eacute;s de la Charbonnerie, les meneurs
+avaient &eacute;t&eacute; arr&ecirc;t&eacute;s avant toute ex&eacute;cution, et la cour d'assises, r&eacute;unie
+extraordinairement &agrave; Toulon, avait traduit &agrave; sa barre les officiers
+d&eacute;sign&eacute;s &agrave; la vengeance du gouvernement des Bourbons.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, la veille, le capitaine Vall&eacute; avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute; &agrave; mort.
+Aujourd'hui, les juges avaient &agrave; statuer sur le sort de plusieurs de ses
+complices dont le nom avait &eacute;t&eacute; retrouv&eacute; sur une liste qu'il avait
+lac&eacute;r&eacute;e et jet&eacute;e au vent lors de son arrestation, mais dont la police
+avait su retrouver et rapprocher les d&eacute;bris.</p>
+
+<p>Le principal accus&eacute; portait un nom bien connu dans le pays. Jacques de
+Costebelle appartenait &agrave; une des plus anciennes familles des environs
+d'Hy&egrave;res, et les sympathies qu'il inspirait s'augmentaient encore de
+cette circonstance que, se d&eacute;gageant des pr&eacute;jug&eacute;s de sa caste, Jacques
+&eacute;tait connu pour un des ap&ocirc;tres les plus d&eacute;vou&eacute;s de la libert&eacute;.</p>
+
+<p>De plus, par une sorte de fatalit&eacute; terrible, le pr&eacute;sident des assises
+&eacute;tait un des plus anciens amis de son p&egrave;re.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers tenait entre ses mains la vie de celui qu'il avait &eacute;t&eacute;
+habitu&eacute; &agrave; consid&eacute;rer en quelque fa&ccedil;on comme son fils.</p>
+
+<p>Depuis la mort du marquis de Costebelle, Jacques avait presque
+constamment v&eacute;cu au ch&acirc;teau d'Ollioules, qu'habitait le magistrat.
+Depuis deux ann&eacute;es seulement, par suite de dissentiments politiques, une
+rupture avait eu lieu, et M. de Mauvillers avait interdit sa maison au
+fils de son ancien ami.</p>
+
+<p>Jacques, livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me, n'avait pas h&eacute;sit&eacute; &agrave; se consacrer tout entier
+&agrave; l'&oelig;uvre de d&eacute;livrance qu'il jugeait juste et bonne.</p>
+
+<p>A peine &acirc;g&eacute; de vingt-cinq ans, il avait au c&oelig;ur le d&eacute;vouement ardent,
+complet, profond, la religion du bien et l'acceptation du sacrifice.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'&eacute;tait trouv&eacute; compromis dans l'affaire du capitaine
+Vall&eacute;, arr&ecirc;t&eacute; et jet&eacute; en prison.</p>
+
+<p>Lorsque cette douloureuse nouvelle avait &eacute;t&eacute; connue, il n'&eacute;tait pas un
+seul habitant d'Hy&egrave;res et de Toulon qui ne f&ucirc;t convaincu que M. de
+Mauvillers se r&eacute;cuserait. Le marquis de Costebelle, attach&eacute; &agrave; d'antiques
+convictions, avait pass&eacute; de longues ann&eacute;es dans l'&eacute;migration, et c'&eacute;tait
+l&agrave; qu'&eacute;tait n&eacute;e l'amiti&eacute;, qui jusqu'aux derniers jours de sa vie,
+l'avait uni &agrave; M. de Mauvillers.</p>
+
+<p>Celui-ci aurait-il donc le courage, la cruaut&eacute; de si&eacute;ger, quand sur le
+banc des accus&eacute;s se trouvait le fils de l'homme qui l'avait aim&eacute;, qui
+l'avait jadis aid&eacute; de son cr&eacute;dit et de sa fortune... car nul n'ignorait
+que M. de Costebelle, possesseur d'une des plus belles fortunes du pays,
+n'avait recul&eacute; devant aucun sacrifice pour sauver M. de Mauvillers de la
+ruine.</p>
+
+<p>L'&eacute;tonnement avait donc &eacute;t&eacute; profond quand on avait appris que le
+magistrat avait pris place au fauteuil de la pr&eacute;sidence.</p>
+
+<p>Avait-il donc quelque espoir de sauver l'accus&eacute;?</p>
+
+<p>On se faisait encore cette illusion. Et pourtant les plus avis&eacute;s
+secouaient la t&ecirc;te: ils avaient compris que le fanatisme politique
+&eacute;touffe trop souvent les sentiments humains.</p>
+
+<p>Ceux qui connaissaient mieux M. de Mauvillers savaient que dans l'&acirc;me de
+cet homme il &eacute;tait un sentiment qui primait toutes les consid&eacute;rations,
+quelles qu'elles fussent: M. de Mauvillers &eacute;tait ambitieux; pour
+obtenir, pour conserver la faveur du souverain, il n'&eacute;tait pas de
+sacrifices, disons plus, de bassesses auxquelles il ne f&ucirc;t r&eacute;sign&eacute;
+d'avance. Que lui importait le souvenir de son bienfaiteur? Le mot
+d'ordre &eacute;tait venu des Tuileries. H&eacute;siter, c'&eacute;tait d&eacute;sob&eacute;ir, c'&eacute;tait se
+condamner &agrave; une disgr&acirc;ce certaine. En haut lieu, on ne veut que des
+esclaves et les esclaves n'ont pas le droit de parler sentiment.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers, insoucieux de la r&eacute;probation qu'il encourait, avait eu
+le triste courage de rester &agrave; son poste.</p>
+
+<p>Et l'audience se prolongeait.</p>
+
+<p>Et de cette foule anxieuse s'&eacute;levait un murmure sourd qui grandissait
+avec l'attente.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il se fit une sorte de tumulte &agrave; la porte du Palais de
+Justice. Un officier parut, et de son &eacute;p&eacute;e adressa un signe au
+commandant de la gendarmerie. Les chevaux se cabr&egrave;rent et firent le vide
+autour d'eux. Un mot terrible, sinistre, courut dans les groupes. Les
+poitrines se serr&egrave;rent, des exclamations de col&egrave;re et de d&eacute;sespoir se
+firent entendre.</p>
+
+<p>Jacques de Costebelle &eacute;tait condamn&eacute; &agrave; mort.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers avait bien m&eacute;rit&eacute; de ses ma&icirc;tres.</p>
+
+<p>A ce moment, d'une maison qui s'&eacute;levait juste en face du Palais de
+Justice, une fen&ecirc;tre s'&eacute;tait ouverte sans bruit. Elle &eacute;tait plong&eacute;e dans
+l'obscurit&eacute; et l'attention &eacute;tait trop vivement excit&eacute;e ailleurs pour que
+cet incident f&ucirc;t remarqu&eacute;.</p>
+
+<p>Une femme, envelopp&eacute;e d'un manteau qui la cachait tout enti&egrave;re, la t&ecirc;te
+couverte d'un voile noir, s'&eacute;tait pench&eacute;e sur la balustrade de fer, et,
+haletante, elle attendait.</p>
+
+<p>Les portes du Palais de Justice s'ouvrirent brusquement, et &agrave; la lueur
+des torches port&eacute;es par des soldats, le condamn&eacute; parut.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait un jeune homme de haute taille, aux &eacute;paules vigoureuses;
+sous le reflet jaun&acirc;tre de la flamme, on voyait s'accuser nettement ses
+traits rudes, mais empreints d'une enthousiaste &eacute;nergie. Il &eacute;tait t&ecirc;te
+nue; ses cheveux noirs, plant&eacute;s bas, faisaient ressortir la fra&icirc;cheur de
+son front mat et poli.</p>
+
+<p>Le condamn&eacute; allait &ecirc;tre r&eacute;int&eacute;gr&eacute; dans sa prison, en attendant
+l'ex&eacute;cution, d&eacute;j&agrave; fix&eacute;e au lendemain.</p>
+
+<p>Comme, pour se rendre &agrave; la Grosse-Tour, il fallait n&eacute;cessairement
+traverser une partie de la ville, au milieu de la foule, un nouveau
+d&eacute;tachement de soldats avait &eacute;t&eacute; requis pour pr&ecirc;ter main-forte aux
+gendarmes.</p>
+
+<p>Jacques, les mains li&eacute;es, les jambes retenues par des entraves,
+attendait sur le perron du Palais de Justice le signal du d&eacute;part.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, il leva les yeux....</p>
+
+<p>La femme qui se trouvait &agrave; la fen&ecirc;tre avait lev&eacute; la main, et de cette
+main elle agitait un mouchoir....</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit: un fr&eacute;missement convulsif le secoua tout
+entier; mais, se contenant par un effort de volont&eacute;, il inclina deux
+fois la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;En marche! dit une voix.</p>
+
+<p>Absorb&eacute; dans ses pens&eacute;es, l'&oelig;il fix&eacute; sur cette fen&ecirc;tre obscure que lui
+seul voyait, Jacques n'entendit pas.</p>
+
+<p>Une main se posa sur son &eacute;paule et le poussa rudement.</p>
+
+<p>Une sorte de rugissement s'&eacute;chappa de la poitrine du jeune homme: il fit
+un mouvement comme pour s'&eacute;lancer, mais soudain un sourire passa sur ses
+l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! messieurs, dit-il, je vous suis.</p>
+
+<p>Et le sinistre cort&egrave;ge, &eacute;clair&eacute; par les torches fumeuses, s'&eacute;branla dans
+la direction du port.</p>
+
+<p>Silencieuse et triste, la foule saluait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="II" id="II"></a>II</h2>
+
+<h3>PIERRE LE GEOLIER</h3>
+
+
+<p>Les prisons &eacute;tant encombr&eacute;es, le condamn&eacute; &agrave; mort avait &eacute;t&eacute; enferm&eacute;, pour
+plus de s&ucirc;ret&eacute;, dans un des cachots souterrains de la Grosse-Tour, &agrave;
+l'entr&eacute;e de la petite rade.</p>
+
+<p>Le greffier du tribunal lui avait donn&eacute; lecture de l'arr&ecirc;t qui le
+condamnait &agrave; mort. L'ex&eacute;cution devait avoir lieu &agrave; sept heures du matin,
+sur l'esplanade de l'Arsenal.</p>
+
+<p>Cette formalit&eacute; remplie, la lourde porte s'&eacute;tait referm&eacute;e sur celui que
+la pr&eacute;tendue justice des hommes avait frapp&eacute;.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait seul.</p>
+
+<p>L'obscurit&eacute; &eacute;tait profonde: on entendait au dehors le pas des
+sentinelles et leurs voix qui se r&eacute;pondaient au loin; la mer m&ecirc;lait son
+&eacute;cho lent et sourd au bruissement du vent dans les m&acirc;ts qui craquaient.</p>
+
+<p>Jacques, debout, le dos appuy&eacute; contre la muraille fruste, restait
+immobile, la t&ecirc;te pench&eacute;e sur sa poitrine. Il r&ecirc;vait. Douloureuse
+m&eacute;ditation!</p>
+
+<p>Ainsi, tout &eacute;tait bien fini. A peine commenc&eacute;e, la vie s'arr&ecirc;tait
+brusquement. On allait le tuer. De lui, plein de vitalit&eacute;, d'&eacute;nergie, on
+allait, dans quelques heures, faire un cadavre. Ce c&oelig;ur qui battait &agrave;
+pulsations pr&eacute;cipit&eacute;es s'arr&ecirc;terait tout &agrave; coup; sous ce front qui
+pensait se ferait la nuit et le n&eacute;ant.... Les deux mains du condamn&eacute; se
+crispaient lentement l'une contre l'autre... et pourtant pas un soupir
+ne s'&eacute;chappait de sa bouche. Et quiconque aurait pu voir son visage e&ucirc;t
+remarqu&eacute; avec surprise que sur ses l&egrave;vres il y avait comme un
+sourire.... Ses yeux fix&eacute;s sur les t&eacute;n&egrave;bres semblaient revoir encore
+l'apparition qui tout &agrave; l'heure s'&eacute;tait dress&eacute;e en face de lui.</p>
+
+<p>Mourir! La jeunesse a d'&eacute;tranges incr&eacute;dulit&eacute;s.</p>
+
+<p>Jacques savait qu'il &eacute;tait perdu, et pourtant il doutait encore... et
+comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un mot cabalistique, un nom vint sur ses l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;Marie! Marie!...</p>
+
+<p>L'horloge de la grosse tour sonna.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait dix heures. Encore neuf heures &agrave; vivre.</p>
+
+<p>A ce moment, Jacques entendit un pas s'approcher de son cachot. Une clef
+fut introduite dans l'&eacute;norme serrure, qui grin&ccedil;a, puis la lourde porte
+tourna sur ses gonds.</p>
+
+<p>Je ne sais quel espoir fou monta au cerveau de Jacques. Toutes ses
+&eacute;nergies se concentr&egrave;rent dans son regard. Mais sa t&ecirc;te retomba
+tristement....</p>
+
+<p>C'&eacute;tait un ge&ocirc;lier, couvert d'un grand manteau qui tombait jusqu'&agrave; ses
+pieds, le front cach&eacute; sous un bonnet de loutre qui ne laissait
+apercevoir que deux yeux creux, et une barbe &eacute;paisse encadrant de
+grosses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>L'homme avait une lanterne &agrave; la main.</p>
+
+<p>&mdash;Que me voulez-vous? demanda brusquement Jacques. Ne puis-je du moins
+obtenir le repos?</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre, le ge&ocirc;lier ferma la porte, puis s'approchant de Jacques,
+il souleva son bonnet, d'o&ugrave; s'&eacute;chappa une chevelure hirsute, presque
+sauvage:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Costebelle, dit-il, me reconnaissez-vous?</p>
+
+<p>Jacques le regarda attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre Lamalou! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Pierre Lamalou, dit le ge&ocirc;lier, qui vous a vu tout petit, pas
+plus haut que &ccedil;a, et qui est d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave, que veux-tu? c'est la guerre. Je suis le vaincu et je paye
+ma dette.... J'ai fait mon devoir, comme d'autres le feront apr&egrave;s moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais, fit l'homme en secouant tristement la t&ecirc;te. Ils
+disent comme &ccedil;a que vous &ecirc;tes un rebelle et qu'il faut faire un
+exemple.... Moi, je sais que vous &ecirc;tes bon et que vous ne pouvez avoir
+voulu que le bien.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, reprit Jacques, la sympathie d'un honn&ecirc;te homme comme toi
+sera ma meilleure et derni&egrave;re consolation.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fit Lamalou.</p>
+
+<p>Il se pencha vers la porte et parut &eacute;couter attentivement au dehors. On
+n'entendait aucun bruit.</p>
+
+<p>Puis, il se rapprocha de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dit-il, j'ai pris un vilain m&eacute;tier; mais j'ai femme et
+enfants... deux enfants... faut vivre.... Je me suis bien souvent
+reproch&eacute; d'avoir accept&eacute; cette place-l&agrave;; mais aujourd'hui je suis bien
+heureux que la mis&egrave;re m'ait pouss&eacute; ici.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous disiez, monsieur Jacques, que les quelques mots que je vous ai
+dits seraient votre derni&egrave;re consolation... Je ne crois pas &ccedil;a, parce
+que je vous en apporte une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas....</p>
+
+<p>Lamalou &eacute;carta son manteau et prit &agrave; sa ceinture un papier soigneusement
+pli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre! s'&eacute;cria Jacques, en &eacute;tendant la main.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, une lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui te l'a remise?</p>
+
+<p>&mdash;Une dame, que je crois jeune, quoique je n'aie pas vu sa figure. Elle
+se cachait sous un voile tr&egrave;s-&eacute;pais. Elle h&eacute;sitait, la pauvre femme. Je
+voyais bien qu'elle voulait me dire quelque chose. Alors je me suis
+approch&eacute; d'elle, et je lui ai dit tout bas: &laquo;Je connais M. de Costebelle
+depuis plus de vingt ans.&raquo; J'ai vu que &ccedil;a lui faisait plaisir et que &ccedil;a
+lui donnait confiance.... J'ai ajout&eacute;: &laquo;Si vous voulez que je lui dise
+quelque chose de votre part...&raquo;&mdash;&laquo;Non, a-t-elle fait, c'est une lettre.&raquo;
+Oh! je n'ai fait ni une ni deux, je l'ai prise, et la voil&agrave;. Maintenant
+ne perdez pas de temps, lisez vite, car si l'on nous surprenait....</p>
+
+<p>Jacques, immobile, tenait le billet entre ses mains. Tout son corps
+tremblait. Il semblait qu'il n'e&ucirc;t pas le courage de briser le cachet.
+Car cette lettre, c'&eacute;tait toute sa vie, tout son pass&eacute;, tout ce qui
+avait &eacute;t&eacute; son bonheur et son esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! allons! monsieur Jacques, insista le ge&ocirc;lier.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, fit Jacques. Devant mes juges, j'avais plus de courage.</p>
+
+<p>Il d&eacute;chira l'enveloppe.</p>
+
+<p>Lamalou avait lev&eacute; la lanterne et l'&eacute;clairait.</p>
+
+<p>Mais &agrave; peine le jeune homme eut-il jet&eacute; les yeux sur le billet qu'il
+p&acirc;lit et jeta un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! mais c'est horrible, cela!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il, monsieur Jacques? Comment! est-ce que j'ai mal fait de me
+charger de la commission?</p>
+
+<p>Mais Jacques ne l'entendait plus. Il lisait, il d&eacute;vorait les lignes
+rapidement trac&eacute;es.</p>
+
+<p>Voici ce que contenait ce billet:</p>
+
+<p>&laquo;Mon ami, mon fr&egrave;re, je suis mourante de douleur et d'angoisse; vous
+&ecirc;tes condamn&eacute;! notre p&egrave;re a &eacute;t&eacute; impitoyable. Les larmes me suffoquent; &agrave;
+peine si je puis guider ma main, et cependant il faut que je vous
+dise.... Mon Dieu! en un pareil moment! Jacques, celle que vous aimez,
+celle qui s'est donn&eacute;e &agrave; vous, Marie enfin.... Marie est m&egrave;re! Les
+angoisses de ces horribles jours ont avanc&eacute; le terme.... Elle est
+accourue vers moi, terrifi&eacute;e, affol&eacute;e... je l'ai cach&eacute;e dans une cabane
+des gorges d'Ollioules... et hier elle a mis au monde un gar&ccedil;on.... Que
+faire?... Doit-elle avouer les liens qui l'unissent &agrave; vous?... elle le
+veut, et je crois que nulle force humaine ne pourra la retenir... et
+cependant c'est sa perte.... Notre p&egrave;re la chassera, la maudira... sa
+vengeance s'&eacute;tendra sur le petit &ecirc;tre innocent qui, h&eacute;las! sourit dans
+son berceau.... Jacques, &agrave; cette heure supr&ecirc;me, vous &ecirc;tes le seul ma&icirc;tre
+de la destin&eacute;e de ma pauvre s&oelig;ur.... Dictez-lui votre volont&eacute;. Oh! &agrave;
+vous, &agrave; vous seul elle ob&eacute;ira... exigez qu'elle cache la naissance de
+cet enfant... exigez qu'elle se sauve... dites-nous &agrave; qui nous devons
+confier notre cher tr&eacute;sor.... Oh! comme nous l'aimerons! Pauvre petit
+orphelin, du moins tu auras deux m&egrave;res.... Je pleure... je ne puis plus
+&eacute;crire.... Tout ce que la plume ne peut expliquer vous le devinerez,
+vous le comprendrez!... Jacques, un mot, quelques lignes... arrachez
+Marie au d&eacute;sespoir... sauvez-la! Je ne veux pas qu'elle se perde, je ne
+veux pas qu'elle meure.... Ecrivez, de gr&acirc;ce, &eacute;crivez...&raquo;</p>
+
+<p>La lettre &eacute;tait brusquement interrompue. Sans doute un incident avait
+emp&ecirc;ch&eacute; qu'elle f&ucirc;t continu&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais Jacques en savait assez.</p>
+
+<p>Hagard, les yeux grands ouverts comme ceux d'un fou, il froissait
+machinalement entre ses doigts cette lettre dont chaque mot lui
+torturait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Lamalou n'osait plus parler. Il devinait quelque &eacute;pouvantable d&eacute;sespoir,
+auquel il lui &eacute;tait impossible de porter rem&egrave;de. De grosses larmes
+montaient &agrave; ses yeux et sa gorge &eacute;tait serr&eacute;e comme dans un &eacute;tau.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Jacques se redressa.</p>
+
+<p>Ses deux mains se pos&egrave;rent sur les &eacute;paules du ge&ocirc;lier. Il plongea dans
+ses yeux son regard franc et clair, qui &eacute;tincelait:</p>
+
+<p>&mdash;Ami! lui dit-il, au nom de mon p&egrave;re, au nom de tous ceux que tu aimes,
+il faut que je sorte d'ici....</p>
+
+<p>Lamalou recula, stup&eacute;fait. Non, en v&eacute;rit&eacute;, il n'avait pas entendu cela.
+La bouche b&eacute;ante, il regardait Jacques. Evidemment il n'avait pas
+compris.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, reprit Jacques de sa voix m&acirc;le et vibrante, je te supplie de
+m'entendre. Vois-tu! la mort n'est rien... mais, cette nuit, il me faut
+ma libert&eacute;!</p>
+
+<p>L'homme put enfin articuler quelques mots.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur de Costebelle, vous savez bien que c'est impossible...
+c'est de la folie.... La libert&eacute;! Ah! vous n'y songez pas... ne me
+demandez pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, continua Jacques, combien faut-il de temps pour aller aux
+gorges d'Ollioules?</p>
+
+<p>&mdash;Pour un bon marcheur, une heure et demie.</p>
+
+<p>&mdash;Autant pour le retour, trois heures. Il n'est pas encore onze
+heures.... Laisse-moi sortir d'ici, et avant quatre heures je serai de
+retour, et ils me trouveront l&agrave; pour me tuer...</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, monsieur Jacques, je ne puis vous comprendre. Ce que vous
+demandez est tellement insens&eacute;!... Comme si cela se pouvait!... Voyons!
+calmez vous! revenez &agrave; la raison...</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, je veux ma libert&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Demandez-moi ma vie... je vous la donnerai... mais autre chose...
+c'est impossible...</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, il y a six ans de cela, un jour, un homme avait gliss&eacute; de la
+falaise dans la mer... le flot hurlait, la temp&ecirc;te rugissait... l'homme
+&eacute;tait perdu... tenter de le sauver &eacute;tait une folie... cet homme &eacute;tait un
+vieillard... Pierre, c'&eacute;tait ton p&egrave;re!... Je me suis pr&eacute;cipit&eacute; &agrave; travers
+les vagues et j'ai sauv&eacute; ton p&egrave;re!... Pierre, l'as-tu donc oubli&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! faisait le ge&ocirc;lier, qui fr&eacute;missait.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, c'est ma m&egrave;re qui a attach&eacute; au front de ta femme le bouquet
+des mari&eacute;es...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... c'est vrai!...</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, tu m'as berc&eacute; dans tes bras... comme dans mes bras j'ai berc&eacute;
+ton premier enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! au nom de tous ces souvenirs, au nom de ton p&egrave;re, de ton
+petit enfant qui me souriait et m'embrassait, donne-moi ces trois heures
+de libert&eacute;!</p>
+
+<p>Lamalou chancelait. Des gouttes de sueur perlaient sur son front. Il
+s'appuyait au mur pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, vois... je me mets &agrave; genoux devant toi... je te supplie... &agrave;
+mains jointes.... Pierre!</p>
+
+<p>Et Jacques, de ses deux bras, embrassait les genoux du ge&ocirc;lier.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup l'homme s'&eacute;cria:</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma vie que vous voulez, eh bien! prenez-la!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! fit Jacques en se redressant d'un bond.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comment sortir d'ici? fit Pierre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne peux-tu pas m'ouvrir les portes?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! un pauvre porte-clefs.... Mais &agrave; deux pas d'ici les sentinelles
+s'empareraient de vous.... Comment passer au guichet d'entr&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! tout est perdu! s'&eacute;cria Jacques en se tordant les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Non! attendez! par ici....</p>
+
+<p>Le cachot dans lequel Jacques &eacute;tait enferm&eacute; prenait air et lumi&egrave;re par
+le soupirail donnant sur la rade. Un &eacute;norme barreau de fer, scell&eacute; dans
+le ciment, fermait la meurtri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bon nageur, fit Pierre. Je sais &ccedil;a, puisque vous avez sauv&eacute;
+mon p&egrave;re. Vous allez vous jeter dans la rade.... Le seul danger, c'est
+que le bruit de votre chute soit entendu.... Mais je ne crois pas que ce
+p&eacute;ril-l&agrave; soit grand....</p>
+
+<p>Jacques avait bondi vers le soupirail et secouait furieusement la barre
+de fer.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez cela, dit Lamalou, qui, depuis qu'il avait pris sa r&eacute;solution,
+avait recouvr&eacute; tout son calme.</p>
+
+<p>Il &eacute;carta doucement Jacques.</p>
+
+<p>Puis, de ses doigts crois&eacute;s, il enserra la barre de fer, s'arc-bouta sur
+les reins, les pieds riv&eacute;s au sol; les veines de son front saillirent
+comme des cordes... on entendit un <i>han</i>! et du ciment bris&eacute; sortit la
+barre de fer tordue.</p>
+
+<p>&mdash;Allez maintenant, dit Pierre.</p>
+
+<p>Jacques se tourna vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pierre, ce que tu fais est grand et noble. Merci! Quand quatre heures
+sonneront, je serai l&agrave;, au bas de la tour.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? dit Pierre en haussant les &eacute;paules. Vous &ecirc;tes sauv&eacute;,
+profitez-en tout &agrave; fait.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi... &ccedil;a ne compte pas.... Ce que j'en disais, c'&eacute;tait pour la
+femme et les petits...</p>
+
+<p>&mdash;Fuis avec moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a! ce n'est pas possible!... Je ne peux pas quitter Toulon,
+voyez-vous! ni la femme non plus. Nous y avons v&eacute;cu, nous y mourrons.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne revenais pas, tu serais perdu!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Pierre avec un sourire triste, changement de logis, ils me
+mettraient l&agrave;-bas!</p>
+
+<p>L&agrave;-bas, c'&eacute;tait le bagne.</p>
+
+<p>Jacques frissonna.</p>
+
+<p>Il saisit la main de Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as entendu, &agrave; quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous voulez...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux tenir le serment que je t'ai fait.... Tu crois &agrave; ma parole?</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce serait une folie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est jamais une folie que de faire son devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! partez toujours. Vous verrez apr&egrave;s!...</p>
+
+<p>Et il se disait:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il aura senti le grand air, du diable s'il se soucie du vieux
+Lamalou!</p>
+
+<p>Ce sentiment se lisait si nettement sur son visage, que Jacques,
+emport&eacute; par l'admiration, tant &eacute;tait simple ce d&eacute;sint&eacute;ressement sublime,
+prit l'homme par la t&ecirc;te et l'embrassa.</p>
+
+<p>Puis il r&eacute;p&eacute;ta:</p>
+
+<p>&mdash;A quatre heures....</p>
+
+<p>Pierre ne r&eacute;pondit plus; seulement il l'aida &agrave; passer par la meurtri&egrave;re,
+qui &eacute;tait &eacute;troite.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, un bruit sec monta jusqu'au ge&ocirc;lier.</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait &agrave; l'eau.</p>
+
+<p>Lamalou &eacute;couta. L'&eacute;veil n'avait pas &eacute;t&eacute; donn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! mon pauvre Lamalou, murmura le ge&ocirc;lier, te voil&agrave; bien!...</p>
+
+<p>Et, sortant du cachot, il ferma carr&eacute;ment l'&eacute;norme serrure.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="III" id="III"></a>III</h2>
+
+<h3>BISCARRE ET DIOULOUFAIT</h3>
+
+
+<p>Les gorges d'Ollioules constituent en r&eacute;alit&eacute; une des plus admirables
+curiosit&eacute;s naturelles du midi de la France, si riche en merveilles.</p>
+
+<p>Entre le petit bourg du Bausset et la ville d'Ollioules, le voyageur
+rencontre tout &agrave; coup de gigantesques roches qui s'&eacute;l&egrave;vent &agrave; pic &agrave; une
+hauteur &eacute;norme. Plus de ceps charg&eacute;s de raisins, plus d'oliviers, plus
+de verdure. La pierre &acirc;pre, noir&acirc;tre, brune, se dresse comme une
+muraille infranchissable. Les anfractuosit&eacute;s de la roche se d&eacute;chiqu&egrave;tent
+en dentelures bizarres, et quand le soleil couchant rougit le ciel, on
+dirait une frange bord&eacute;e d'or rutilant.</p>
+
+<p>Par quel cataclysme cette masse colossale s'est-elle fendue dans toute
+sa hauteur, comme sous le choc d'une hache g&eacute;ante? Dans quelle
+convulsion g&eacute;ologique s'est op&eacute;r&eacute; ce d&eacute;chirement, qui ne laisse entre
+les deux murailles lisses qu'un &eacute;troit d&eacute;fil&eacute;, dans lequel parfois
+trois hommes ne pourraient passer de front?</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; se passe cette premi&egrave;re partie de notre r&eacute;cit, il &eacute;tait
+rare que quelque voyageur s'aventur&acirc;t de ce c&ocirc;t&eacute;. Aussi les gorges
+d'Ollioules avaient-elles un renom sinistre. Plus d'un malfaiteur
+trouvait un refuge dans les d&eacute;tours inexplor&eacute;s de ce val d'enfer, comme
+on l'appelait encore dans le pays.</p>
+
+<p>Le lent travail de la nature avait creus&eacute; &agrave; travers les blocs des
+galeries &eacute;troites, multiples, s'entre-croisant et dont les diverses
+issues &eacute;taient souvent inconnues. La nuit, cette masse semblait cacher
+dans ses flancs tout un monde fantastique.</p>
+
+<p>Cette nuit-l&agrave; surtout.</p>
+
+<p>Deux heures s'&eacute;taient &eacute;coul&eacute;es depuis le moment o&ugrave; Lamalou avait aid&eacute; &agrave;
+l'&eacute;vasion de Jacques.</p>
+
+<p>Le d&eacute;fil&eacute; d'Ollioules, plong&eacute; dans les t&eacute;n&egrave;bres profondes, &eacute;tait muet et
+d&eacute;sert. Le vent sifflait, &acirc;pre et froid, et les saxifrages, secouant
+dans l'ombre leurs broussailles d&eacute;nud&eacute;es, ressemblaient &agrave; des gnomes
+bizarrement accroupis sur la roche.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup (il &eacute;tait environ une heure du matin), un bruit sourd,
+r&eacute;gulier, &eacute;veilla les &eacute;chos des gorges.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait le pas d'un homme, pas vigoureux, accentu&eacute;.</p>
+
+<p>Qui donc pouvait s'aventurer &agrave; cette heure dans ce lieu maudit?</p>
+
+<p>Celui qui marchait semblait se h&acirc;ter. &Eacute;videmment il connaissait
+admirablement les localit&eacute;s; car, apr&egrave;s avoir franchi le premier
+passage, il se dirigea nettement vers la paroi de gauche des rochers.
+L&agrave;, il se baissa et toucha la pierre de ses mains.</p>
+
+<p>Sans doute ses doigts rencontr&egrave;rent ce qu'ils cherchaient, car il laissa
+&eacute;chapper une exclamation satisfaite; puis il commen&ccedil;a &agrave; gravir
+lentement le roc. Il s'&eacute;tait engag&eacute; sur une sorte de sentier &agrave; peine
+trac&eacute; et qu'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de reconna&icirc;tre, m&ecirc;me &agrave; la lumi&egrave;re du
+jour.</p>
+
+<p>Il montait, s'accrochant, pour aider son ascension, aux troncs chauves
+des pins.</p>
+
+<p>Au bout de cinq minutes, il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Il se trouvait environ &agrave; une hauteur de dix m&egrave;tres. Ses mains palp&egrave;rent
+encore une fois la pierre avec pr&eacute;caution. Puis il se courba, et de ses
+l&egrave;vres s'&eacute;chappa un son singulier.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une sorte d'ululation sourde et rauque &agrave; la fois, comme le
+hurlement contenu d'une b&ecirc;te fauve.</p>
+
+<p>Quelques instants s'&eacute;coul&egrave;rent, puis le m&ecirc;me cri r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>Cette fois, il semblait partir des profondeurs de la terre.</p>
+
+<p>Deux fois, ce cri&mdash;un signal, &agrave; n'en pas douter&mdash;fut &eacute;chang&eacute; entre
+l'arrivant et un personnage invisible.</p>
+
+<p>Puis sur la cr&ecirc;te du roc une ombre parut: elle descendit et s'approcha
+de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vive? demanda une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Loup, r&eacute;pondit-on.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce toi, Biscarre?</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi.</p>
+
+<p>Les deux hommes se r&eacute;unirent, puis disparurent bient&ocirc;t dans une
+anfractuosit&eacute; en forme d'entonnoir. L&agrave;, se soutenant &agrave; la force des
+poignets, ils se laiss&egrave;rent tomber dans une excavation en forme de
+caveau, et dans laquelle br&ucirc;lait un feu de broussailles, dont la fum&eacute;e
+&eacute;tait entra&icirc;n&eacute;e par un courant souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Diouloufait, allume la lanterne, dit l'arrivant qui avait r&eacute;pondu au
+nom de Biscarre.</p>
+
+<p>L'autre ob&eacute;it.</p>
+
+<p>La physionomie de ces deux hommes, bien que diff&eacute;rente, n'en portait pas
+moins un m&ecirc;me cachet effrayant.</p>
+
+<p>Et sans m&ecirc;me regarder leur visage, qui se f&ucirc;t trouv&eacute; subitement en face
+d'eux n'e&ucirc;t pu r&eacute;primer un frisson.</p>
+
+<p>Car tous deux portaient le costume des for&ccedil;ats.</p>
+
+<p>Biscarre &eacute;tait grand, bien proportionn&eacute;, et m&ecirc;me, sous les ignobles
+v&ecirc;tements qui le couvraient, on devinait je ne sais quelle &eacute;l&eacute;gance
+native; ses mains s&egrave;ches et nerveuses n'appartenaient point &agrave; un paysan.</p>
+
+<p>Il avait jet&eacute; &agrave; terre le bonnet vert qui cachait ses cheveux ras, de
+couleur rousse, et, &agrave; la lueur du foyer qui cr&eacute;pitait, son masque
+s'accentuait, avec ses traits fermes et anguleux, sa bouche aux l&egrave;vres
+&eacute;paisses et sensuelles.</p>
+
+<p>Le front &eacute;tait bas, les m&acirc;choires pro&eacute;minaient en avant: on e&ucirc;t dit la
+t&ecirc;te d'un fauve, d'un loup. Les dents blanches et aigu&euml;s apparaissaient
+dans un rictus ironique: les yeux, &agrave; pupilles jaunes et mobiles,
+compl&eacute;taient la ressemblance de l'homme et de l'animal.</p>
+
+<p>Quant &agrave; Diouloufait, un seul mot peut suffire pour le d&eacute;peindre. C'&eacute;tait
+un colosse. Tout en lui &eacute;tait &eacute;norme. Les traits boursoufl&eacute;s n'avaient
+point pour ainsi dire de galbe propre: le nez &eacute;pat&eacute;, les gros yeux, la
+bouche lippue et largement fendue, les oreilles rouges et s'&eacute;cartant du
+cr&acirc;ne en conques disproportionn&eacute;es, tout contribuait &agrave; donner, au
+premier coup d'&oelig;il, la sensation de la brutalit&eacute; pouss&eacute;e &agrave; ses
+derni&egrave;res limites.</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! s'&eacute;cria Diouloufait, je ne t'attendais plus.... Voil&agrave; trois
+heures que tu devrais &ecirc;tre ici....</p>
+
+<p>A cette apostrophe, un &eacute;clair de col&egrave;re passa dans les yeux de Biscarre.
+Cependant, il se contint:</p>
+
+<p>&mdash;Une fois pour toutes, souviens-toi, Diouloufait, que tu es fait pour
+m'attendre et pour m'ob&eacute;ir...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, fit le g&eacute;ant; mais enfin... il y a des bornes...</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il n'y a d'autres bornes que celles que fixe ma volont&eacute;.</p>
+
+<p>L'accent de Biscarre &eacute;tait empreint d'une autorit&eacute; si cassante, que
+jamais despote n'e&ucirc;t mieux rendu les nuances de l'absolutisme le plus
+complet.</p>
+
+<p>Et sans doute, le for&ccedil;at avait le droit de parler ainsi, car apr&egrave;s
+l'avoir consid&eacute;r&eacute; un instant comme s'il avait senti en lui quelques
+vell&eacute;it&eacute;s de r&eacute;volte, Diouloufait baissa les yeux et se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pu m'&eacute;vader qu'&agrave; minuit, reprit Biscarre, condescendant
+toutefois &agrave; donner cette explication. Nul ne s'est encore aper&ccedil;u de ma
+disparition, car le canon n'a pas encore retenti; donc la nuit est &agrave;
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le canon, fit Diouloufait en riant bruyamment, ils l'ont bien tir&eacute;
+pour moi; je n'en suis pas moins bien tranquille ici.</p>
+
+<p>&mdash;A qui le dois-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! cette b&ecirc;tise! &agrave; toi. Oh! tu es un malin, &ccedil;a ne se discute
+pas, et les autres ont bien su ce qu'ils faisaient quand ils t'ont nomm&eacute;
+chef des Loups. Tu as tout pour toi: de l'&eacute;ducation, une tenue d'un chic
+parfait, et puis cette poigne....</p>
+
+<p>En consid&eacute;rant les &eacute;normes biceps de Diouloufait, on ne pouvait que
+s'&eacute;tonner de ces derniers mots. Etait-il possible que ce colosse p&ucirc;t
+&eacute;prouver de l'admiration pour la force de Biscarre, dont l'apparence,
+quoique assez vigoureuse, ne pouvait &ecirc;tre compar&eacute;e &agrave; la sienne?</p>
+
+<p>Cependant, l'accent de Diouloufait ne pr&ecirc;tait &agrave; aucune interpr&eacute;tation;
+il constatait franchement, s&eacute;rieusement: c'&eacute;tait un simple hommage rendu
+&agrave; la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en f&ucirc;t, Biscarre interrompit brusquement son complice:</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fit-il, nous ne sommes pas ici pour &eacute;num&eacute;rer nos qualit&eacute;s
+respectives. Demain, au point du jour, il faut que nous ayons quitt&eacute; la
+France.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! Alors mettons-nous en route tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Non, car avant tout j'ai une petite affaire &agrave; terminer.</p>
+
+<p>Et il ricana m&eacute;chamment.</p>
+
+<p>Aucune expression ne saurait rendre l'expression de basse et f&eacute;roce
+cruaut&eacute; qui crispait le masque de cet homme.</p>
+
+<p>&mdash;Une affaire? En suis-je?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et il faudra....</p>
+
+<p>Diouloufait fit un geste significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; gagner?</p>
+
+<p>&mdash;Rien aujourd'hui, mais plus tard, oh! plus tard, ajouta-t-il, tout &agrave;
+gagner!</p>
+
+<p>Il rit encore.</p>
+
+<p>&mdash;Alors une vraie op&eacute;ration? &Ccedil;a me va!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, r&eacute;ponds-moi: As-tu trouv&eacute; ce que je t'ai ordonn&eacute; de
+chercher?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? la petite dame? Oh! &ccedil;a n'a pas &eacute;t&eacute; bien malin.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est pr&egrave;s d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;A cent m&egrave;tres. La premi&egrave;re petite maison au sortir de la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Maison isol&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;On y tuerait quelqu'un en plein jour.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Avec qui est cette dame?</p>
+
+<p>&mdash;Avec la Bertrade, une vieille paysanne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je la connais; c'est bon. Personne de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Elle a re&ccedil;u une visite dans la journ&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Une autre dame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Regarde-moi en face, dit Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! pourquoi donc? fit Diouloufait avec son rire niais. J'aime pas
+regarder tes yeux, ils me font peur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela. Maintenant, r&eacute;ponds-moi: Tu n'as pas cherch&eacute; &agrave; savoir
+quelles sont ces femmes?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &ccedil;a! je peux le jurer!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Qu'as-tu remarqu&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Dame, que ce sont des femmes de la haute, voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fait quelque supposition au sujet de leur s&eacute;jour dans cette
+maison isol&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! &ccedil;a! oui, j'en ai fait une.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas la peine de me regarder comme si tu allais me poignarder!
+Tu m'interroges, je r&eacute;ponds, et bien franchement encore.... J'ai
+suppos&eacute;... on a le droit de supposer... que la plus jeune avait eu un
+malheur, et que, pour cacher les suites du malheur...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit encore Biscarre.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait livide.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute-moi: Si jamais un mot sort de ta bouche, si jamais tu commets
+une sottise quelconque, si tu fais, m&ecirc;me en face de moi, une allusion &agrave;
+cette aventure, aussi vrai que je m'appelle Biscarre, roi des Loups, tu
+es un homme mort!</p>
+
+<p>Le g&eacute;ant parut mal &agrave; l'aise. Il para&icirc;t que cette menace avait un sens
+pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu, balbutia-t-il, on se taira.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte. Maintenant suis-moi, et en route.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;A la maison isol&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! l'affaire, c'est &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Pas de questions.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, il faut que je sache ce que j'aurai &agrave; faire.</p>
+
+<p>&mdash;Presque rien. Tu es s&ucirc;r que la jeune dame est seule avec la paysanne?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! &agrave; cette heure-ci, tout &ccedil;a dort; &agrave; moins que le mioche ne les
+tienne &eacute;veill&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;A mon signal, tu te jetteras sur la vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que je lui ferai? fit Diouloufait avec le mouvement de
+tordre le cou &agrave; un poulet.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'emp&ecirc;cheras de crier, de remuer.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est facile; mais faudra-t-il aller jusqu'au bout?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu voudras.</p>
+
+<p>&mdash;Bon.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai besoin de rester seul avec la femme, j'ai &agrave; lui parler sans
+t&eacute;moins.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ne te g&ecirc;nera.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure, nous aurons atteint une baie dans laquelle un canot
+nous attend, et quand, &agrave; l'aube, le canon de la citadelle annoncera
+l'&eacute;vasion de Biscarre, nous serons loin.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, les deux hommes descendaient lentement la pente du roc
+et se dirigeaient du c&ocirc;t&eacute; du Beausset.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>IV</h2>
+
+<h3>MATHILDE ET MARIE</h3>
+
+
+<p>La maison &agrave; laquelle les deux for&ccedil;ats venaient de faire allusion se
+trouvait sur le coteau qui s'appuyait, &agrave; l'orient, sur la masse des rocs
+d'Ollioules.</p>
+
+<p>A vrai dire, cette b&acirc;tisse avait droit tout au plus au titre de
+chaumi&egrave;re, avec ses murs de pis&eacute;, son toit de paille, ses deux fen&ecirc;tres
+&eacute;troites et incommodes, sa porte branlante et mal ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>Et cependant c'&eacute;tait l&agrave; que s'&eacute;tait r&eacute;fugi&eacute;e la fille cadette de M. de
+Mauvillers, de celui-l&agrave; m&ecirc;me qui venait de condamner &agrave; mort Jacques de
+Costebelle.</p>
+
+<p>Triste roman, que celui-l&agrave;, et qui peut se r&eacute;sumer en quelques lignes.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers &eacute;tait rest&eacute; veuf de bonne heure avec ses deux filles,
+Mathilde et Marie.</p>
+
+<p>Absorb&eacute; par les soins de son ambition, il s'&eacute;tait peu pr&eacute;occup&eacute; de
+l'&eacute;ducation de ses enfants, estimant que le plus important serait, au
+jour venu, de les marier dans d'honorables conditions, ce qui
+signifiait, dans l'esprit de M. de Mauvillers, qu'elles devaient former
+des alliances utiles &agrave; ses propres projets.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers r&ecirc;vait le minist&egrave;re, la pairie. Ses filles pouvaient
+l'aider &agrave; atteindre ce but. C&oelig;ur sec et intelligence quasi brutale, il
+n'avait jamais &eacute;prouv&eacute; le moindre sentiment d'affection vraie, et ses
+ennemis disaient &agrave; voix basse&mdash;car il &eacute;tait redout&eacute;&mdash;que sa femme &eacute;tait
+morte de chagrin.</p>
+
+<p>Il est des &acirc;mes aimantes que l'&eacute;go&iuml;sme tue plus s&ucirc;rement que le poison.</p>
+
+<p>Mathilde et Marie s'&eacute;taient donc trouv&eacute;es livr&eacute;es &agrave; elles-m&ecirc;mes. Leurs
+caract&egrave;res s'&eacute;taient d&eacute;velopp&eacute;s sans direction effective, sans contr&ocirc;le
+efficace.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers n'exigeait d'elles que le respect. Les banalit&eacute;s de
+l'amour paternel restaient pour lui lettre morte, temps perdu, vaines
+d&eacute;monstrations. Qu'on se lev&acirc;t lorsqu'il entrait, qu'on s'inclin&acirc;t sans
+un mot devant ses volont&eacute;s quelles qu'elles fussent, rien de plus. Il se
+croyait p&egrave;re parce qu'il dominait.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, il avait contract&eacute; vis-&agrave;-vis de M. de
+Costebelle les plus grandes obligations. Sa fortune personnelle,
+absolument compromise pendant l'&eacute;migration, avait &eacute;t&eacute; r&eacute;tablie gr&acirc;ce au
+concours du p&egrave;re de Jacques, homme honn&ecirc;te et bon dans toute l'acception
+du mot, et qui avait conserv&eacute; jusqu'&agrave; sa mort cette illusion que M. de
+Mauvillers &eacute;tait une &acirc;me sto&iuml;que et digne des temps anciens. Il n'avait
+pas devin&eacute; que la fid&eacute;lit&eacute; gard&eacute;e par M. de Mauvillers &agrave; la cause des
+Bourbons, m&ecirc;me lorsque l'empire offrait carri&egrave;re &agrave; son ambition, n'avait
+pour motif r&eacute;el que la prescience intuitive de la chute prochaine du
+colosse. Il est des temps o&ugrave; l'attente et la patience sont des
+habilet&eacute;s.</p>
+
+<p>M. de Costebelle laissait en mourant deux fils: l'un, Fr&eacute;d&eacute;ric, officier
+dans l'arm&eacute;e royale, et Jacques, &acirc;me d'artiste, vivace, exalt&eacute;e, et qui
+ne semblait p&eacute;trie que pour la lutte.</p>
+
+<p>Jacques inqui&eacute;tait M. de Costebelle. En vain il avait tent&eacute; de
+r&eacute;gulariser cette fougue, d'endiguer cette &eacute;nergie. Mais sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute;
+paternelle se brisait bient&ocirc;t, devant les brillantes qualit&eacute;s de ce
+c&oelig;ur chaud et enthousiaste.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; son lit de mort, M. de Costebelle avait suppli&eacute; son ami de
+Mauvillers de veiller sur ce fils bien-aim&eacute;. Il esp&eacute;rait que la froide
+raison du magistrat parviendrait &agrave; calmer cette excitabilit&eacute; presque
+maladive.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers promit.</p>
+
+<p>Et voici comment il tint sa promesse.</p>
+
+<p>Reconnaissant &agrave; Jacques un v&eacute;ritable talent d'orateur, et comprenant
+que, bien dirig&eacute;, il lui serait possible de parvenir, soit par le
+barreau, soit par la magistrature, &agrave; de hautes destin&eacute;es, M. de
+Mauvillers &eacute;prouva une jalousie haineuse, et ne tenta rien pour
+satisfaire aux v&oelig;ux de son ami mort.</p>
+
+<p>Jacques eut toute libert&eacute; de penser, d'agir, d'aller l&agrave; o&ugrave;
+l'entra&icirc;nerait son imagination.</p>
+
+<p>Seulement, lorsque Jacques s'enthousiasma par les id&eacute;es nouvelles, se
+r&eacute;chauffa &agrave; cette lueur r&eacute;volutionnaire qui semblait jaillir &agrave; nouveau
+du foyer de 89, M. de Mauvillers le mit &agrave; la porte.</p>
+
+<p>On sait le reste.</p>
+
+<p>Mais Jacques n'avait pas impun&eacute;ment pass&eacute; vingt ans de son existence
+aupr&egrave;s des deux jeunes filles.</p>
+
+<p>Mathilde &eacute;tait de caract&egrave;re calme et froid. Non qu'&agrave; l'exemple de son
+p&egrave;re elle ni&acirc;t ou ignor&acirc;t ce qu'&eacute;taient le beau et l'id&eacute;al. Mais elle
+avait h&eacute;rit&eacute; de sa m&egrave;re la passivit&eacute;, presque la d&eacute;fiance d'elle-m&ecirc;me et
+des autres. Elle adorait sa s&oelig;ur et se f&ucirc;t sacrifi&eacute;e pour elle; mais
+elle renfermait ses sentiments dans son c&oelig;ur, restant toujours affable,
+d'humeur &eacute;gale et douce, r&eacute;primant, sans raisonner, bien entendu, tout
+&eacute;lan, toute expansion.</p>
+
+<p>Marie &eacute;tait tout autre: c'&eacute;tait l'enfant avec toutes ses na&iuml;vet&eacute;s, ses
+joies sans motif ou ses petites col&egrave;res mutines. Elle riait &agrave; la vie, &agrave;
+l'avenir comme si elle avait couru &agrave; une f&ecirc;te. Elle aimait &agrave; parler, &agrave;
+ouvrir son &acirc;me &agrave; toutes les effluves; tout lui &eacute;tait plaisir; sa charit&eacute;
+gracieuse doublait le prix de l'aum&ocirc;ne. Quand elle passait dans le pays,
+on disait: Voil&agrave; le soleil d'Ollioules!</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait, en v&eacute;rit&eacute;, comme un rayonnement de joie, de bont&eacute; et de
+charme.</p>
+
+<p>Que de fois, courant avec Jacques &agrave; travers les prairies ou les bois
+d'oliviers, elle avait &eacute;cout&eacute; avec ravissement la voix des oiseaux,
+chantant leurs hymnes de joie! Alors elle le prenait par la main et lui
+disait:</p>
+
+<p>&mdash;Tout est beau! tout est bon!</p>
+
+<p>L'amour vint. Tout autre que M. de Mauvillers l'e&ucirc;t pr&eacute;vu. Lui, ne vit
+rien. Il chassa le fils de son bienfaiteur, comme il e&ucirc;t fait d'un
+laquais. Marie voulut prendre sa d&eacute;fense, M. de Mauvillers l'arr&ecirc;ta d'un
+seul mot. Il <i>voulait</i>, cela devait suffire.</p>
+
+<p>Ces rigidit&eacute;s irraisonn&eacute;es am&egrave;nent la r&eacute;volte. Marie feignit de se
+soumettre. Et la contrainte qu'elle s'imposa ne fit que d&eacute;velopper le
+sentiment qui germait encore ignor&eacute; en elle.</p>
+
+<p>Sa s&oelig;ur comprit, mais trop tard. Mathilde pouvait-elle pr&eacute;voir la
+faute, ignorant elle-m&ecirc;me ce qu'&eacute;tait l'amour...?</p>
+
+<p>Un jour, Marie lui avoua qu'elle aimait Jacques, et qu'elle &eacute;tait aim&eacute;e
+de lui. Elle ne se repentait pas. Jacques &eacute;tait si bon, si honn&ecirc;te, si
+aimant! Pourquoi ne l'aimerait-elle pas? Il &eacute;tait certain que le mariage
+aurait lieu. Il suffisait que M. de Mauvillers se r&eacute;concili&acirc;t avec lui.
+Et, le temps marchait; et Jacques, fou d'amour, fou de jeunesse, ne
+sentait pas qu'il marchait &agrave; sa perte. Ses id&eacute;es, ses convictions,
+&eacute;taient pour lui une religion; il &eacute;tait convaincu du triomphe prochain.
+Tout lui semblait beau, lumineux, rayonnant.</p>
+
+<p>Vint le r&eacute;veil....</p>
+
+<p>Jacques &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;, Marie allait devenir m&egrave;re.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers &eacute;tait implacable. Le fils du marquis de Costebelle
+n'&eacute;tait plus qu'un ennemi politique. Il &eacute;tait condamn&eacute; d'avance.</p>
+
+<p>Mathilde fut admirable de d&eacute;vouement. Elle eut le courage d'aller avouer
+la v&eacute;rit&eacute; &agrave; une vieille parente qui habitait Aix, la suppliant de
+l'aider &agrave; sauver la coupable. Madame de Sorlis, c'&eacute;tait son nom, y
+consentit, et, gr&acirc;ce &agrave; un stratag&egrave;me, Marie put aller passer chez elle
+les derniers mois de sa grossesse.</p>
+
+<p>M. de Mauvillers avait en v&eacute;rit&eacute; bien d'autres soucis en t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Puis voil&agrave; que Marie avait appris les inqui&eacute;tantes p&eacute;rip&eacute;ties de
+l'instruction dirig&eacute;e contre Jacques. Jusqu'alors elle avait eu
+confiance. M. de Mauvillers ne pouvait oublier le pass&eacute; &agrave; ce point: le
+fils du marquis devait lui &ecirc;tre sacr&eacute;!</p>
+
+<p>Pauvre enfant, qui ne croyait pas au mal et qui s'&eacute;tait perdue avec
+l'insouciance des r&ecirc;veurs!</p>
+
+<p>Enfin, le jour se fit dans son cerveau. Une vision horrible apparut
+devant ses yeux... le tribunal, la condamnation... l'&eacute;chafaud!</p>
+
+<p>Alors, folle de terreur, s'arrachant aux bras de madame de Sorlis, qui
+voulait en vain la retenir, elle &eacute;tait revenue vers sa s&oelig;ur, en lui
+criant:</p>
+
+<p>&mdash;Sauve-nous!</p>
+
+<p>Et maintenant, dans cette soir&eacute;e sinistre o&ugrave; l'arr&ecirc;t de mort tombait des
+l&egrave;vres de M. de Mauvillers, elle &eacute;tait l&agrave;, dans cette masure, &eacute;tendue
+sans force sur son lit de douleur, &agrave; demi folle, attendant sa s&oelig;ur, qui
+&eacute;tait all&eacute;e &agrave; Toulon pour conna&icirc;tre l'issue du proc&egrave;s.... Sa s&oelig;ur, qui
+savait tout et qui ne revenait pas....</p>
+
+<p>La femme qui la soignait &eacute;tait sa nourrice.</p>
+
+<p>Nous le savons; on l'appelait Bertrade.</p>
+
+<p>La pauvre femme pleurait sur celle qu'elle appelait encore sa fille,
+comme au temps o&ugrave; elle la nourrissait de son lait.</p>
+
+<p>Elle regardait ce visage p&acirc;li, ces yeux creus&eacute;s par les larmes et la
+souffrance, et elle ber&ccedil;ait machinalement le petit enfant qui dormait
+dans son berceau.</p>
+
+<p>Puis, il y avait plusieurs nuits qu'elle veillait, elle s'&eacute;tait
+assoupie....</p>
+
+<p>Marie &eacute;tait rest&eacute;e seule dans ce silence, seule avec ses &eacute;pouvantables
+angoisses. Ses l&egrave;vres r&eacute;p&eacute;taient incessamment un nom:</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! Jacques!...</p>
+
+<p>Ses yeux ne quittaient pas l'horloge de bois suspendue au mur et dont le
+balancier tintait monotone derri&egrave;re les poids de fer.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait minuit et demi....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup Marie tressaillit, et d'un effort elle se dressa &agrave; demi, se
+soutenant sur ses poignets. Etait-ce donc une illusion? Elle croyait
+avoir entendu du bruit au dehors!...</p>
+
+<p>Si c'&eacute;tait Mathilde!...</p>
+
+<p>Elle revenait. Tout &eacute;tait fini. Etait-il condamn&eacute;? Qui sait? Peut-&ecirc;tre
+M. de Mauvillers...</p>
+
+<p>&mdash;Bertrade! Bertrade! cria-t-elle.</p>
+
+<p>La nourrice se r&eacute;veilla en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;A la porte... cours... vite.... Quelqu'un!...</p>
+
+<p>Bertrade se h&acirc;ta d'ob&eacute;ir.... La porte tourna en grin&ccedil;ant sur ses gonds
+rouill&eacute;s....</p>
+
+<p>Et deux cris retentirent:</p>
+
+<p>&mdash;Marie!</p>
+
+<p>&mdash;Jacques!...</p>
+
+<p>Et la pauvre enfant, folle de joie, &eacute;perdue, &agrave; demi mourante, se laissa
+tomber dans les bras de celui qu'elle croyait &agrave; jamais perdu...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="V" id="V"></a>V</h2>
+
+<h3>LE SERMENT D'UNE M&Egrave;RE</h3>
+
+
+<p>&mdash;Toi, mon Jacques! r&eacute;p&eacute;tait Marie qui sanglotait.</p>
+
+<p>Elle l'avait doucement &eacute;cart&eacute; d'elle, et le regardait de ses grands yeux
+rayonnants d'une joie indicible.</p>
+
+<p>La vieille Bertrade s'&eacute;tait laiss&eacute;e tomber sur les genoux, et portait &agrave;
+ses l&egrave;vres le v&ecirc;tement du jeune homme.</p>
+
+<p>Jacques sentait les larmes monter &agrave; ses paupi&egrave;res; il ne pouvait parler,
+tant l'&eacute;motion le tenait serr&eacute; &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>En v&eacute;rit&eacute;, c'&eacute;tait une &eacute;pouvantable situation.</p>
+
+<p>Il comprenait quel espoir, mieux, quelle certitude s'imposait &agrave; celle
+qui lui appartenait. Elle le voyait, donc elle le croyait &agrave; jamais
+sauv&eacute;.</p>
+
+<p>Et pourtant, il &eacute;tait perdu: quand le jour se l&egrave;verait, il tomberait
+sanglant sous les balles des ex&eacute;cuteurs.</p>
+
+<p>S'il &eacute;tait accouru vers Marie, c'&eacute;tait pour ob&eacute;ir &agrave; l'appel que Mathilde
+lui avait adress&eacute;.</p>
+
+<p>Il voulait lui crier:</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que tu vives, je veux que tu caches &agrave; ton p&egrave;re notre faute
+commune. Par prudence pour toi-m&ecirc;me, pour notre enfant, il le faut, je
+te supplie de m'ob&eacute;ir.</p>
+
+<p>Il n'avait pas song&eacute; &agrave; cette illusion sinistre que lui donnait sa
+pr&eacute;sence. Pouvait-elle deviner, elle, qu'il e&ucirc;t obtenu de ses ge&ocirc;liers
+quelques heures de libert&eacute;?... et surtout qu'il e&ucirc;t donn&eacute; sa parole
+d'honneur en garantie de son retour, quand ce retour, c'&eacute;tait la mort?
+Il restait l&agrave;, immobile sous son regard, muet.</p>
+
+<p>Parler, c'&eacute;tait la tuer.</p>
+
+<p>La joie folle qui lui remplissait le c&oelig;ur ne pouvait &ecirc;tre sans danger
+imm&eacute;diat pour sa vie, transform&eacute;e tout &agrave; coup en cette horrible
+angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, dit-elle enfin, de sa voix si douce, tu n'as pas encore
+embrass&eacute; notre enfant.</p>
+
+<p>Elle fit un signe &agrave; la vieille nourrice, qui souleva l'enfant dans ses
+bras.</p>
+
+<p>Marie le prit et approcha son front des l&egrave;vres de Jacques.</p>
+
+<p>L'enfant!...</p>
+
+<p>A sa vue, Jacques &eacute;prouva une telle douleur qu'il eut peine &agrave; r&eacute;primer
+un cri.</p>
+
+<p>Oh! comme il l'embrassa pour mieux cacher la poignante &eacute;treinte qui lui
+brisait le c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'aimeras bien, disait Marie. Sais-tu, il est tr&egrave;s-fort. Je
+l'appellerai Jacques comme toi. Oh! maintenant que tu es l&agrave;, je ne
+crains plus rien, je suis heureuse.</p>
+
+<p>Heureuse! ce mot tombait sur le cerveau de Jacques comme un coup de
+massue.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle parlait, tandis qu'il soutenait l'enfant en le serrant
+doucement contre sa poitrine, il regardait Marie.</p>
+
+<p>Sa p&acirc;leur avait disparu: les teintes de la vie &eacute;taient remont&eacute;es &agrave; ses
+joues. Sous le bonnet de dentelle blanche qui serrait son front, ses
+cheveux blonds s'&eacute;chappaient en boucles mutines. Ses grands yeux bleus
+rayonnaient d'une indicible &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me parles pas, continuait-elle. Et pourtant tu as tant de choses
+&agrave; me dire. Il faudra que tu me racontes tout. Qui t'a sauv&eacute;? c'est notre
+p&egrave;re, n'est-ce pas? Vois-tu, nous avons &eacute;t&eacute; injustes envers lui. Il n'a
+pu frapper le fils d'un ancien ami.</p>
+
+<p>&mdash;Marie!</p>
+
+<p>Le malheureux se sentait trembler tout entier. Il e&ucirc;t voulu arr&ecirc;ter sur
+les l&egrave;vres de la jeune femme ces paroles qui le torturaient.</p>
+
+<p>Elle ne comprenait pas et continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, j'ai toujours confiance en lui, malgr&eacute; sa s&eacute;v&eacute;rit&eacute; apparente.
+Aussi, maintenant, nous ne devons plus avoir de secrets pour lui. Nous
+lui dirons tout. Je sais que l'aveu te co&ucirc;terait trop; c'est moi qui
+aurai ce courage. Il nous pardonnera, j'en ai la conviction. Alors,
+quelle joie! Je serai ta femme devant les hommes, comme d&eacute;j&agrave; je suis
+unie &agrave; toi devant Dieu.</p>
+
+<p>Jacques poussa un cri. Il chancelait.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! Jacques! qu'as-tu donc? Pourquoi ne me r&eacute;ponds-tu pas?</p>
+
+<p>&mdash;Marie! il faut t'armer de courage...</p>
+
+<p>&mdash;Du courage? et pourquoi? Quel nouveau malheur nous menace?</p>
+
+<p>Jacques ne r&eacute;pondait pas.</p>
+
+<p>Il parlait de courage, et lui-m&ecirc;me se sentait l&acirc;che.</p>
+
+<p>Marie lui avait saisi les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, ne me laisse pas dans cette incertitude... J'ai tant
+souffert, depuis que tu &eacute;tais l&agrave;-bas, dans cette horrible prison.... Ah!
+je le sens... je n'ai plus de force pour souffrir.... Si l'esp&eacute;rance, &agrave;
+peine retrouv&eacute;e, devait &ecirc;tre perdue tout &agrave; coup.... Jacques, je sens que
+j'en mourrais...</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! Est-ce que tu as le droit de mourir, toi? Tu oublies donc
+notre enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Notre enfant!</p>
+
+<p>Elle l'attira &agrave; elle et le couvrit de baisers.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! et puis, pourquoi parler de mort... puisque tu es l&agrave;...
+puisque nous sommes &agrave; jamais r&eacute;unis!</p>
+
+<p>L'horloge de bois sonna deux heures.</p>
+
+<p>Il n'y avait plus &agrave; h&eacute;siter. Jacques ne pouvait rester une minute de
+plus. Il y avait l&agrave;-bas un honn&ecirc;te homme qui avait risqu&eacute; sa vie pour
+lui, et qui l'attendait dans de mortelles angoisses, lui qui avait aussi
+une femme et des enfants.</p>
+
+<p>Jacques se raidit contre sa propre faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, dit-il tout &agrave; coup, il faut que tu m'entendes... car tu ne sais
+pas tout...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques, tu me fais peur!...</p>
+
+<p>&mdash;Ma bien-aim&eacute;e, ma femme, il faut que je te quitte...</p>
+
+<p>&mdash;Me quitter! non! non! je ne le veux pas.... A ton tour, je te dis que
+tu n'en as pas le droit... ne m'abandonne pas, au nom de notre enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pourtant, reprit Jacques d'une voix grave.</p>
+
+<p>Il y eut un silence. Il rassemblait tout son courage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, du moins, s'&eacute;cria Marie, tu es sauv&eacute;! n'est-il pas vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prof&eacute;ra le jeune homme avec effort.</p>
+
+<p>Il devait mentir. Son parti &eacute;tait pris.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je t'&eacute;coute, maintenant que je ne crains plus pour ta vie....</p>
+
+<p>&mdash;Marie, quoi que je te demande, jure-moi de m'ob&eacute;ir...</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas mon &eacute;poux, le ma&icirc;tre de ma vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Voici toute la v&eacute;rit&eacute;... Marie! j'ai &eacute;t&eacute; condamn&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Toi! mon Dieu!... Ah! les hommes sont sans piti&eacute;!</p>
+
+<p>Il eut un sourire attrist&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parle pas ainsi, ma douce Marie: il est des &acirc;mes g&eacute;n&eacute;reuses et
+bonnes....</p>
+
+<p>Elle l'interrompit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, puisque tu es condamn&eacute;, comment te trouves-tu ici, pr&egrave;s de moi?</p>
+
+<p>Jacques h&eacute;sita.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis &eacute;vad&eacute;, dit-il enfin.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;vad&eacute;! Alors, tu es en danger... tu peux &ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute; de nouveau....
+Mon Dieu! mais c'est &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer... il faut se h&acirc;ter de fuir... tu ne
+peux risquer de retomber entre les mains de tes ennemis.</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout. Alors que tu pouvais gagner la mer, tu as voulu me
+revoir.... Ah! merci pour cette pens&eacute;e!... Dis-moi... toutes tes
+pr&eacute;cautions sont prises?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!...</p>
+
+<p>&mdash;Tes amis t'attendent, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela... en quelques heures j'aurai atteint le rivage... et l&agrave;,
+je suis sauv&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi qui ne comprenais pas, quand tu me parlais de t'abandonner....
+Ah! je me reproche de t'avoir retenu si longtemps. Tu vas gagner
+l'Italie, n'est-ce pas?... D&egrave;s que tu seras en s&ucirc;ret&eacute;, tu m'&eacute;criras...
+et j'irai te rejoindre avec notre cher enfant.... C'est bien cela,
+n'est-il pas vrai?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! l'Italie!...</p>
+
+<p>Jacques, livide, balbutiait. Mais elle ne devinait rien.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va, mon Jacques. Je t'appartiens, je suis ta femme... quand tu
+m'appelleras, j'accourrai aupr&egrave;s de toi... et, r&eacute;unis pour toujours,
+nous oublierons ces jours de malheur.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute-moi encore, dit Jacques, et surtout ne t'effraie pas. Je vais
+fuir, et tu ne peux ignorer qu'un semblable d&eacute;part me force &agrave; courir
+quelque danger...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais j'ai confiance!</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi, j'ai foi en l'avenir... cependant, j'ai d&ucirc; prendre une
+pr&eacute;caution...</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle? Dis vite; car, en v&eacute;rit&eacute;, il me tarde maintenant que tu sois
+loin d'ici....</p>
+
+<p>Jacques tira de sa poitrine un pli cachet&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Je te le r&eacute;p&egrave;te, je suis persuad&eacute; qu'il ne m'arrivera aucun
+accident... pourtant j'ai &eacute;crit ce testament...</p>
+
+<p>&mdash;Un testament! oh! ne prononce pas ce mot!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut conserver sa force en face du danger. C'est pour notre petit
+Jacques que j'ai d&ucirc; songer &agrave; tout.... Si, par hasard, par un de ces
+&eacute;v&eacute;nements que rien ne peut faire pr&eacute;voir, il survenait, pendant ma
+fuite, quelque obstacle, ce testament reconna&icirc;t les droits de notre
+enfant &agrave; mon nom et &agrave; ma fortune.... Je sais que cette reconnaissance
+est irr&eacute;guli&egrave;re; cependant, en des circonstances aussi graves, elle a
+force sp&eacute;ciale. Garde ce pr&eacute;cieux document, ma femme bien-aim&eacute;e... et
+s'il devenait n&eacute;cessaire de le produire au grand jour, n'h&eacute;site pas....</p>
+
+<p>Elle voulut parler, il l'interrompit d'un geste:</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout, ajouta-t-il. Il m'en co&ucirc;te de d&eacute;truire dans l'&acirc;me
+d'une fille respectueuse les derni&egrave;res illusions qu'elle peut encore
+conserver.... Mais il faut que tu le saches, c'est des l&egrave;vres de M. de
+Mauvillers qu'est tomb&eacute; l'arr&ecirc;t de ma condamnation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! murmura Marie.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Mauvillers a ob&eacute;i &agrave; sa conscience. Il ne m'appartient pas de le
+bl&acirc;mer. Il a frapp&eacute; en moi un ennemi de tout ce qui lui est sacr&eacute;,
+c'&eacute;tait son droit. Mais qui sait si cette animosit&eacute; ne s'&eacute;tendrait pas
+sur notre enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? te dis-je. Jure-moi d'&ecirc;tre prudente, de ne pas trahir notre
+secret.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisque je dois aller bient&ocirc;t te rejoindre?</p>
+
+<p>&mdash;Cette raison m&ecirc;me doit t'engager au silence. J'esp&egrave;re, gr&acirc;ce &agrave; des
+amis puissants et d&eacute;vou&eacute;s, obtenir bient&ocirc;t le retour dans la patrie. Si
+M. de Mauvillers connaissait les liens qui nous unissent, peut-&ecirc;tre sa
+col&egrave;re me serait-elle nuisible.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison! Je te comprends.</p>
+
+<p>&mdash;Tu te tairas. Tu me le jures...</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour o&ugrave; tu m'auras donn&eacute; le droit de parler, je te promets de
+garder notre secret enseveli dans mon &acirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Merci!... mais mon absence peut se prolonger... pendant quelques
+semaines... quelques mois.... Jure-moi de ne pas parler, quoi qu'il
+arrive, avant qu'une ann&eacute;e enti&egrave;re ne se soit &eacute;coul&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Une ann&eacute;e! mais tu me fais fr&eacute;mir...</p>
+
+<p>&mdash;Jure... je t'en supplie....</p>
+
+<p>Marie fixa sur lui un long regard, comme si elle e&ucirc;t cherch&eacute; &agrave; lire dans
+son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Il eut la force de lui sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure, dit-elle, quoi qu'il arrive, pas un mot ne s'&eacute;chappera
+de mes l&egrave;vres... avant une ann&eacute;e.</p>
+
+<p>Il se pencha vers elle et la pressa dans ses bras. Puis, il prit
+doucement l'enfant et l'embrassa.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne prononce pas ce mot! s'&eacute;cria mademoiselle de Mauvillers, au revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir! s'&eacute;cria Jacques.</p>
+
+<p>Et, fou de douleur, il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura Marie, prot&eacute;gez-le! car s'il meurt, je mourrai....</p>
+
+<p>Elle attira l'enfant contre son sein.</p>
+
+<p>La pauvre petite cr&eacute;ature se prit &agrave; pleurer.</p>
+
+<p>Le cri vagissant traversa le c&oelig;ur de la m&egrave;re dont la t&ecirc;te p&acirc;le retomba
+sur son oreiller.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai peur! fit-elle d'une voix &agrave; peine perceptible.</p>
+
+<p>Immobile, les bras crois&eacute;s sur sa poitrine, elle semblait &ecirc;tre morte.
+C'est qu'une effrayante angoisse la torturait jusqu'aux fibres les plus
+profondes de son &ecirc;tre....</p>
+
+<p>Tant que Jacques avait &eacute;t&eacute; devant elle, avec son &eacute;nergie, tant qu'elle
+avait pu consid&eacute;rer cette t&ecirc;te m&acirc;le et fi&egrave;re, elle avait gard&eacute; son
+courage....</p>
+
+<p>Maintenant, il lui semblait qu'elle avait eu tort de le laisser
+partir.... S'il n'avait pas tout dit, si le danger &eacute;tait plus terrible
+qu'elle ne le supposait....</p>
+
+<p>Et toujours le balancier de l'horloge battait monotone comme les
+pulsations d'une veine.</p>
+
+<p>Les minutes passaient....</p>
+
+<p>Et &agrave; mesure que marchait l'aiguille, la fi&egrave;vre montait au cerveau de la
+pauvre femme....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, des profondeurs du val d'Ollioules, un coup de feu
+&eacute;clata... r&eacute;percut&eacute; par les roches et roulant jusqu'&agrave; la masure.</p>
+
+<p>&mdash;Bertrade! Bertrade! cria Marie.</p>
+
+<p>Et comme la nourrice accourait vers elle, elle &eacute;tendit les bras en
+avant, puis retomba inerte....</p>
+
+<p>Que se passait-il donc? Et quelle signification terrible avait cet &eacute;cho
+de mort?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VI" id="VI"></a>VI</h2>
+
+<h3>LE MEURTRE</h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Biscarre et Diouloufait au moment o&ugrave; ils quittaient la
+tani&egrave;re creus&eacute;e dans les rocs d'Ollioules.</p>
+
+<p>Sans s'expliquer davantage, Biscarre avait d&eacute;sign&eacute; la maison
+isol&eacute;e&mdash;c'est-&agrave;-dire la chaumi&egrave;re de Bertrade&mdash;comme le but de leur
+excursion criminelle.</p>
+
+<p>La gorge &eacute;tait &eacute;troite. Ils marchaient silencieusement entre les
+murailles &agrave; pic qui se dressaient comme d'&eacute;normes fant&ocirc;mes noirs.</p>
+
+<p>Biscarre allait en avant, Diouloufait mesurant son pas sur le sien.</p>
+
+<p>Nous saurons tout &agrave; l'heure ce qu'&eacute;tait Biscarre. Mais d'o&ugrave; venait ce
+Diouloufait, vigoureuse nature taill&eacute;e en pleine chair et qui,
+cependant, dans sa brutalit&eacute;, n'avait pas la physionomie froidement
+cruelle, f&eacute;roce m&ecirc;me, de son compagnon, de son ma&icirc;tre?</p>
+
+<p>Diouloufait &eacute;tait p&ecirc;cheur, fils de p&ecirc;cheur. Quand il &eacute;tait jeune, il se
+jetait &agrave; travers les dangers de la mer avec l'insouciance des enfants.
+Son p&egrave;re &eacute;tait un bon et robuste travailleur &agrave; qui le repos &eacute;tait
+inconnu.</p>
+
+<p>D&egrave;s l'aube, on le voyait au bord de la M&eacute;diterran&eacute;e examinant ses
+filets, les raccommodant lorsque la vague les avait d&eacute;chir&eacute;s.</p>
+
+<p>Bartholom&eacute;, son fils, &eacute;tait aupr&egrave;s de lui, impatient, ne comprenant,
+dans ces excursions quotidiennes, que le plaisir d'entendre le vent
+siffler et de voir le flot bondir. Il tirait son p&egrave;re par sa vareuse de
+laine, et de ses grands yeux glauques, le regardait en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;p&ecirc;chons-nous, p&egrave;re.</p>
+
+<p>Celui-ci passait sa main rude sur la t&ecirc;te velue de l'enfant, et
+r&eacute;p&eacute;tait, adoucissant sa voix rauque:</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure!</p>
+
+<p>Puis ils partaient. La barque, lanc&eacute;e, sautait sur les vagues qui la
+secouaient comme un jouet.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re &eacute;tait pensif, sachant quel &eacute;tait le danger, songeant &agrave; la m&egrave;re,
+qui attendait et le mari et le fils, et aussi le prix de la p&ecirc;che.</p>
+
+<p>Bartholom&eacute;, assis sur les cordages, riait aux coups de lame. Insouciance
+du danger, ignorance du travail. Cet enfant &eacute;tait solide, carr&eacute; des
+&eacute;paules avec des bras &eacute;normes pour son &acirc;ge. Le p&egrave;re ne voulait pas qu'il
+lan&ccedil;&acirc;t les lourds filets. Il lui plaisait de travailler seul pour la
+famille.</p>
+
+<p>On vivait mal, d'ailleurs. La concurrence &eacute;tait grande et le salaire peu
+&eacute;lev&eacute;. Le p&egrave;re Diouloufait ne se plaignait pas. Moins de r&eacute;pit, plus de
+travail: il acceptait cela comme juste et n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Un jour,&mdash;Bartholom&eacute; avait alors douze ans,&mdash;ils partirent. Le ciel
+&eacute;tait noir, et sur la mer c'&eacute;tait un brouillard tellement &eacute;pais qu'on ne
+distinguait pas la cr&ecirc;te blanche des vagues.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Diouloufait n'avait pas voulu renoncer &agrave; la p&ecirc;che, d'autant plus
+que le lendemain &eacute;tait jour de f&ecirc;te et que la vente promettait d'&ecirc;tre
+bonne.</p>
+
+<p>En vue de l'&icirc;le du Grand-Ribaud, qui n'est s&eacute;par&eacute;e de Porquerolles que
+par un d&eacute;troit large de quelque dix m&egrave;tres,&mdash;ce qu'on appelle dans le
+pays une rue de mer,&mdash;la barque fut prise en flanc par une &eacute;norme lame
+qui la jeta contre le roc.</p>
+
+<p>On entendit un craquement sinistre.</p>
+
+<p>Puis la barque s'enfon&ccedil;a et disparut.</p>
+
+<p>Une tache noire resta sur le flot. Cette tache &eacute;tait double. C'&eacute;tait le
+p&egrave;re Diouloufait qui avait saisi l'enfant par la ceinture et qui
+nageait, le soutenant &agrave; fleur d'eau.</p>
+
+<p>Lutter contre la mer est horrible. Mais ici, la mer n'&eacute;tait pas seule.
+Elle se doublait de la nuit. La brume s'alourdissait, toujours plus
+&eacute;paisse, sur cet homme qui combattait plus encore pour la vie de son
+fils que pour la sienne propre.</p>
+
+<p>Et plus encore pour la m&egrave;re qui, l&agrave;-bas, toute seule, dans sa masure
+battue par le vent, pleurait en &eacute;coutant les hurlements de la tourmente.</p>
+
+<p>Bartholom&eacute; avait peur. Seulement, sentant contre ses c&ocirc;t&eacute;s la main de
+son p&egrave;re, il se rassurait un peu et s'aidait m&ecirc;me autant qu'il le
+pouvait.</p>
+
+<p>L'autre&mdash;presque un vieillard&mdash;haletait de fatigue et de d&eacute;sespoir. Il
+n'avait pas cherch&eacute; &agrave; atteindre l'&icirc;le. Il avait senti le courant se
+heurter &agrave; sa poitrine et avait devin&eacute; la mort certaine.</p>
+
+<p>Donc, il avait tendu vers la rive.</p>
+
+<p>Et chose &eacute;pouvantable, il faisait cela sans espoir.</p>
+
+<p>Il se savait robuste, cela est vrai. Mais aussi il connaissait la
+distance, et, dans son cerveau surgissait sans cesse cette pens&eacute;e que
+cette distance &eacute;tait infranchissable.</p>
+
+<p>Martyrs de la mer! qui pourra jamais analyser les effroyables tortures
+qui vous &eacute;treignent!</p>
+
+<p>Il se savait perdu quand m&ecirc;me, et il nageait. Son bras, lanc&eacute; comme un
+levier de fer, fendait le flot qui r&eacute;sistait. Il allait cependant. Il
+sentait qu'il gagnait du terrain.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; ses muscles se raidissaient: il y avait dans ses mouvements un
+automatisme qui pr&eacute;sageait la lassitude d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>Cela dura longtemps. Et cependant le p&egrave;re Diouloufait ne coulait pas.
+Non, il semblait que sa volont&eacute; e&ucirc;t un but fixe, au bout duquel elle d&ucirc;t
+se briser. Ce fut ce qui arriva.</p>
+
+<p>Il vit la rive, aper&ccedil;ut dans le lointain les lumi&egrave;res qui &eacute;clairaient
+les huttes des p&ecirc;cheurs... la sienne peut-&ecirc;tre....</p>
+
+<p>Il r&eacute;unit toutes ses forces, se lan&ccedil;a encore.</p>
+
+<p>L'enfant cria:</p>
+
+<p>&mdash;P&egrave;re! La terre! la terre!...</p>
+
+<p>Alors, comme si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; un signal attendu, le p&egrave;re ouvrit ses doigts
+crisp&eacute;s &agrave; la ceinture de son fils, poussa une sorte de r&acirc;le... et,
+debout, &agrave; pic, tomba dans le gouffre, qui se referma sur lui....</p>
+
+<p>L'enfant, sauv&eacute;, se tra&icirc;na jusqu'&agrave; la masure.</p>
+
+<p>Quand la m&egrave;re le vit seul, elle eut un mouvement de rage. Elle aimait
+Diouloufait, si rude et si bon! Elle prit son enfant dans ses bras, le
+serra avec force contre sa poitrine, et, montrant le poing au ciel, elle
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le venger!</p>
+
+<p>&mdash;De qui?</p>
+
+<p>&mdash;De tout le monde.</p>
+
+<p>Ce qu'elle voyait, cette femme, c'est que la mis&egrave;re avait tu&eacute; son mari,
+et que cette mis&egrave;re &eacute;tait l'&oelig;uvre de la soci&eacute;t&eacute;. Elle ne raisonnait
+pas. Elle &eacute;tait folle, folle de haine et de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>De fait, on disait dans le pays que cette catastrophe avait troubl&eacute; sa
+raison. Tout semblait le prouver. D&egrave;s le lendemain de la mort de son
+mari, elle vendit la barque, les engins de p&ecirc;che et jusqu'&agrave; la masure
+que le pauvre homme avait construite de ses propres mains.</p>
+
+<p>Puis elle se mit &agrave; errer dans le pays, mendiant, tra&icirc;nant par la main le
+petit Bartholom&eacute;, qui ne comprenait rien &agrave; ce changement d'existence et
+regrettait la mer.</p>
+
+<p>De la mendicit&eacute; au vol, la distance est courte.</p>
+
+<p>Bient&ocirc;t, la veuve Diouloufait devint la terreur de ses voisins.</p>
+
+<p>Cependant, comme ils &eacute;taient bons et qu'ils la plaignaient d'&ecirc;tre seule
+et malheureuse, ils se contentaient de se barricader chez eux, de cacher
+les quelques sous p&eacute;niblement gagn&eacute;s, de veiller sur leurs poulaillers.</p>
+
+<p>Mais la Dioulou&mdash;comme on l'appelait&mdash;ne se rebuta pas.</p>
+
+<p>En vain, on lui offrait de tous c&ocirc;t&eacute;s l'hospitalit&eacute; et un morceau de
+pain; en vain, on lui r&eacute;p&eacute;tait qu'il fallait apprendre un &eacute;tat &agrave;
+Bartholom&eacute;, et on s'offrait m&ecirc;me &agrave; le prendre pour rien en
+apprentissage.</p>
+
+<p>Elle r&eacute;pondait par un ricanement et reprenait sa course vagabonde,
+&eacute;tendant sans cesse le cercle de ses tentatives criminelles.</p>
+
+<p>Une nuit, elle tenta de franchir le mur d'un jardin appartenant &agrave; un
+nouveau venu dans le pays. L'homme ne la reconnut pas, prit son fusil et
+tira.</p>
+
+<p>La femme tomba frapp&eacute;e d'une balle en plein corps.</p>
+
+<p>Bartholom&eacute; resta seul: pour lui ce fut le dernier coup. Cette haine de
+tous, que sa m&egrave;re s'&eacute;tait efforc&eacute;e de lui inculquer, ne fit que grandir
+et se d&eacute;velopper.</p>
+
+<p>Vinrent les mauvaises connaissances.</p>
+
+<p>Il s'adjoignit bient&ocirc;t &agrave; une bande qui d&eacute;vastait les environs. A seize
+ans, il fut pris et condamn&eacute; aux travaux forc&eacute;s.</p>
+
+<p>Ce fut au bagne de Toulon qu'il dut subir sa peine. Il en avait pour dix
+ans.</p>
+
+<p>D&egrave;s la premi&egrave;re ann&eacute;e, il tenta de s'&eacute;vader. Mais le coup avait &eacute;t&eacute; mal
+organis&eacute;. On s'empara de lui, et sa peine fut port&eacute;e &agrave; quinze ans.
+L'ann&eacute;e suivante, nouvelle tentative &eacute;galement suivie d'insucc&egrave;s, et
+nouvelle augmentation de peine. Cette fois, c'&eacute;tait vingt ans.</p>
+
+<p>Furieux, d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout pour recouvrer sa libert&eacute;, sans savoir m&ecirc;me quel
+usage il en pourrait faire, Diouloufait r&ecirc;vait d'assassiner un gardien
+et de s'&eacute;chapper au prix de plusieurs meurtres, lorsque Biscarre arriva
+au bagne.</p>
+
+<p>A l'&eacute;poque o&ugrave; se passaient les sc&egrave;nes que nous retra&ccedil;ons, il y avait de
+cela deux ans.</p>
+
+<p>Biscarre fut mal accueilli par ses compagnons de bagne. Ses allures
+d&eacute;plaisaient. De fait, il affectait un profond m&eacute;pris pour ceux dont la
+justice humaine le contraignait &agrave; subir l'odieux contact.</p>
+
+<p>Il leur &eacute;tait &eacute;videmment sup&eacute;rieur en toutes choses, n'ayant ni leur
+grossi&egrave;ret&eacute;, ni leur ignorance.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; condamn&eacute;, disait-on, pour tentative d'assassinat, mais nul
+ne savait au juste dans quelles circonstances le fait s'&eacute;tait produit.
+Aux premi&egrave;res questions, Biscarre avait r&eacute;pondu par des insultes. Une
+sorte de conspiration s'&eacute;tait alors ourdie contre lui.</p>
+
+<p>Les anciens du bagne avaient fait courir le bruit que Biscarre &eacute;tait un
+faux for&ccedil;at, un <i>mouton</i> (mouchard) envoy&eacute; par la police pour trahir les
+secrets des camarades.</p>
+
+<p>Parmi ces d&eacute;sh&eacute;rit&eacute;s de l'intelligence et de la conscience, le soup&ccedil;on
+germa vite, et le crime suit de pr&egrave;s la conception. Il fut d&eacute;cid&eacute; que
+Biscarre mourrait.</p>
+
+<p>On eut recours au sort pour d&eacute;signer ceux des for&ccedil;ats qui devaient se
+charger de l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>Diouloufait se trouva au nombre des bourreaux d&eacute;sign&eacute;s. On savait que sa
+force &eacute;tait &eacute;norme, et il devait avoir facilement raison de Biscarre,
+dont la taille &eacute;tait peu &eacute;lev&eacute;e et que les privations&mdash;et peut-&ecirc;tre les
+souffrances morales&mdash;avaient amaigri et sans doute affaibli.</p>
+
+<p>Le plan du meurtre avait &eacute;t&eacute; combin&eacute; de la fa&ccedil;on suivante:</p>
+
+<p>Les for&ccedil;ats au milieu desquels devait s'accomplir ce drame horrible
+&eacute;taient enferm&eacute;s dans les bagnes flottants ou pontons. Ils couchaient
+sur le plancher des batteries.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, en hiver, le garde-chiourme donnait, par un coup
+de sifflet, le signal de la pri&egrave;re; puis un second coup retentissait, et
+&agrave; partir de ce moment le silence le plus complet devait r&eacute;gner parmi les
+condamn&eacute;s jusqu'au soleil levant.</p>
+
+<p>Il avait &eacute;t&eacute; d&eacute;cid&eacute; que le meurtre de Biscarre serait ex&eacute;cut&eacute; au moment
+o&ugrave; sonnerait minuit, apr&egrave;s la ronde qui d'ordinaire pr&eacute;c&eacute;dait cette
+heure de quelques minutes. Les assassins devaient se saisir de Biscarre
+et, sans bruit, le jeter par-dessus bord. On comptait sur la force de
+Diouloufait pour &eacute;touffer ses cris, en le tenant &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait de r&egrave;gle que les for&ccedil;ats occupassent chaque nuit la m&ecirc;me place,
+une fois d&eacute;sign&eacute;e.</p>
+
+<p>Cette fois, Diouloufait et ses deux complices avaient trouv&eacute; le moyen de
+se glisser aux c&ocirc;t&eacute;s de Biscarre, qui, d'ailleurs sans soup&ccedil;on, ne
+devinait rien et s'&eacute;tait endormi d'un profond sommeil.</p>
+
+<p>La ronde passa.</p>
+
+<p>Les for&ccedil;ats &eacute;taient immobiles. Rien de particulier n'attira l'attention
+des surveillants, qui s'&eacute;loign&egrave;rent.</p>
+
+<p>Alors quelques mots furent &eacute;chang&eacute;s &agrave; voix basse, et les trois hommes se
+pr&eacute;par&egrave;rent &agrave; achever l'&oelig;uvre de mort. Ils &eacute;taient parvenus jusqu'&agrave;
+Biscarre sans qu'il se r&eacute;veill&acirc;t.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, la main puissante de Diouloufait s'abattit sur son cou,
+tandis que les deux autres le saisissaient aux bras et aux jambes.</p>
+
+<p>Biscarre s'&eacute;veilla brusquement, et un r&acirc;le sourd s'&eacute;chappa de sa gorge.
+Mais le son s'arr&ecirc;ta sous la pression terrible.</p>
+
+<p>Ses yeux grands ouverts virent &agrave; la lueur douteuse de la nuit les
+assassins pench&eacute;s sur lui.</p>
+
+<p>Ainsi que nous l'avons dit, un des for&ccedil;ats lui avait ramen&eacute; violemment
+les bras en arri&egrave;re, derri&egrave;re la t&ecirc;te, tandis que l'autre lui tenait les
+pieds solidement serr&eacute;s l'un contre l'autre.</p>
+
+<p>Au-dessus, Diouloufait, dont les doigts &eacute;normes meurtrissaient sa chair.</p>
+
+<p>&mdash;Enlevez, dit Diouloufait.</p>
+
+<p>Mais, &agrave; ce moment, les bras de Biscarre, comme deux leviers d'acier, se
+relev&egrave;rent brusquement.</p>
+
+<p>L'homme qui les tenait tomba, tandis que, d&eacute;gageant ses jambes d'un seul
+&eacute;lan, Biscarre frappait en pleine poitrine le second, qui s'affaissait
+avec un g&eacute;missement rauque.</p>
+
+<p>Restait Diouloufait.</p>
+
+<p>Devenues libres, les mains de Biscarre tomb&egrave;rent sur ses deux poignets.</p>
+
+<p>Diouloufait crut sentir deux anneaux de fer riv&eacute;s &agrave; ses bras; sous la
+pression effrayante, ses doigts se d&eacute;tendirent et l&acirc;ch&egrave;rent Biscarre,
+qui, se soulevant &agrave; la force des reins, &eacute;cartait Diouloufait, qui se
+tordait sous une torture atroce. Les doigts de Biscarre &eacute;crasaient ses
+muscles et le sang rougissait ses mains.</p>
+
+<p>A ce moment, les surveillants accouraient au bruit.</p>
+
+<p>Biscarre repoussa violemment Diouloufait, qui tomba comme une masse.</p>
+
+<p>Puis Biscarre s'&eacute;tait &eacute;tendu de nouveau, immobile, sur le plancher.</p>
+
+<p>Les trois assassins, rampant sur le sol, cherchaient &agrave; se cacher.</p>
+
+<p>On crut &agrave; une rixe.</p>
+
+<p>A toutes les questions, Biscarre opposa le mutisme le plus complet.</p>
+
+<p>Les quatre for&ccedil;ats fut mis au cachot.</p>
+
+<p>D&eacute;tail singulier: les soup&ccedil;ons des gardes-chiourmes se port&egrave;rent sur
+Biscarre, et ce fut &agrave; lui qu'on imputa la responsabilit&eacute; de cette sc&egrave;ne
+de d&eacute;sordre.</p>
+
+<p>On voulut le contraindre &agrave; avouer la v&eacute;rit&eacute;, et il fut condamn&eacute; &agrave; la
+bastonnade. Le for&ccedil;at charg&eacute; de l'ex&eacute;cution fut justement le chef du
+complot dont Biscarre avait failli devenir victime. Il se promit de
+prendre sa revanche. Le nombre des coups de corde avait &eacute;t&eacute; fix&eacute; &agrave;
+quarante.</p>
+
+<p>Au premier, le sang jaillit des &eacute;paules de Biscarre. Il eut un froid
+sourire et ne bougea pas.</p>
+
+<p>Au vingti&egrave;me, son dos semblait couvert d'une hideuse bouillie sanglante.
+Et il souriait toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! dit le commissaire du bagne.</p>
+
+<p>On avait compris qu'il ne parlerait pas.</p>
+
+<p>Biscarre fut plac&eacute; &agrave; l'h&ocirc;pital; huit jours apr&egrave;s il reprenait sa place &agrave;
+la fatigue.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, une sorte de respect s'attacha &agrave; lui.</p>
+
+<p>Diouloufait &eacute;prouvait pour cette vigueur incroyable une admiration qui
+ne faisait que grandir.</p>
+
+<p>Un mois s'&eacute;tait &agrave; peine &eacute;coul&eacute; que Biscarre &eacute;tait devenu en r&eacute;alit&eacute; le
+roi du bagne. On lui avait tout avou&eacute;, et les soup&ccedil;ons qu'il avait
+inspir&eacute;s et la tentative de meurtre &agrave; laquelle il avait &eacute;chapp&eacute;.</p>
+
+<p>Biscarre ne leur adressa pas un reproche. Seulement il leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes des enfants!</p>
+
+<p>Nous verrons plus loin comment de ces ennemis mortels il avait su faire
+des amis d&eacute;vou&eacute;s, mieux que cela, des esclaves.</p>
+
+<p>Revenons aux gorges d'Ollioules.</p>
+
+<p>Donc, Biscarre marchait silencieux. Celui qui dans cette nuit profonde
+aurait pu examiner son visage aurait remarqu&eacute; sur ses l&egrave;vres p&acirc;les le
+sourire f&eacute;roce qui ne le quittait presque jamais.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>Il venait de percevoir dans le silence le bruit d'un pas rapide.</p>
+
+<p>Il s'approcha de Diouloufait:</p>
+
+<p>&mdash;Qui peut passer &agrave; cette heure? demanda-t-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Aucun paysan n'oserait, par une nuit semblable, se
+hasarder dans les gorges.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux savoir, reprit Biscarre. La lanterne?</p>
+
+<p>&mdash;La voici.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est allum&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>Et Diouloufait tendit &agrave; Biscarre une lanterne sourde et ferm&eacute;e qui ne
+laissait pas filtrer le moindre rayon de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Le pas se rapprochait.</p>
+
+<p>Biscarre s'&eacute;carta sur le c&ocirc;t&eacute; de la route et, s'accroupissant au pied de
+la roche, ordonna &agrave; Diouloufait de l'imiter.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ta vie, pas un mouvement, pas un mot!</p>
+
+<p>&mdash;Suffit.</p>
+
+<p>Biscarre fouilla dans sa poitrine et en tira un pistolet qu'il arma. Le
+ressort ne fit aucun bruit.</p>
+
+<p>Cependant Jacques&mdash;car c'&eacute;tait lui&mdash;se h&acirc;tait de toutes ses forces. Il
+avait encore pr&egrave;s de deux heures devant lui: il &eacute;tait s&ucirc;r d'arriver &agrave;
+temps pour d&eacute;gager la responsabilit&eacute; de Lamalou et tenir la parole qu'il
+lui avait donn&eacute;e.</p>
+
+<p>Mais il se sentait au c&oelig;ur un d&eacute;sespoir si poignant, qu'il lui tardait
+d'&ecirc;tre arriv&eacute; au terme de la route: il avait peur de succomber &agrave; la
+tentation, de r&eacute;sister &agrave; la voix de l'honneur qui l'appelait en avant...
+car l&agrave;-bas, dans cette chaumi&egrave;re qu'il venait de quitter, c'&eacute;tait le
+pass&eacute;, le bonheur, l'avenir, l'esp&eacute;rance....</p>
+
+<p>Il lui semblait sentir une main&mdash;celle du petit enfant&mdash;qui s'attachait
+&agrave; ses v&ecirc;tements et l'attirait en arri&egrave;re.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; courir....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup&mdash;il passait alors &agrave; quelques m&egrave;tres de Biscarre&mdash;un rayon de
+lumi&egrave;re le frappa en plein visage....</p>
+
+<p>Il poussa une exclamation de surprise.</p>
+
+<p>Mais une voix lui r&eacute;pondit, jetant son nom dans une impr&eacute;cation:</p>
+
+<p>&mdash;Lui! Jacques de Costebelle! Ah! ma vengeance sera donc compl&egrave;te...</p>
+
+<p>&mdash;Qui a parl&eacute;? s'&eacute;cria Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!</p>
+
+<p>Et Biscarre, s'&eacute;lan&ccedil;ant au devant de lui, lui appuya le canon de son
+arme sur la poitrine....</p>
+
+<p>L'arme partit....</p>
+
+<p>Et Jacques, les bras en avant, tomba sur le sol de toute sa hauteur...</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, cria Biscarre, &agrave; la belle Marie de Mauvillers!... Apr&egrave;s le
+p&egrave;re, l'enfant!...</p>
+
+<p>Diouloufait, terrifi&eacute;, le suivit en courant...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VII" id="VII"></a>VII</h2>
+
+<h3>LA VENGEANCE DU FOR&Ccedil;AT</h3>
+
+
+<p>C'&eacute;tait l'&eacute;cho de ce coup de feu qui &eacute;tait venu frapper au c&oelig;ur la
+pauvre abandonn&eacute;e.</p>
+
+<p>Instinctivement, elle avait compris qu'un nouveau danger mena&ccedil;ait
+Jacques.</p>
+
+<p>Avait-il donc &eacute;t&eacute; poursuivi depuis le moment de son &eacute;vasion? Avait-il
+&eacute;t&eacute; surpris?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une horrible angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Bertrade! s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute;e Marie, viens &agrave; moi. Je veux me lever,
+m'habiller, courir...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mais est-ce possible, ma ch&egrave;re enfant? r&eacute;pondait la vieille
+nourrice. Dans votre &eacute;tat de faiblesse, il vous est interdit de faire un
+seul mouvement brusque...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! je mourrai, mais au moins j'aurai tent&eacute; de le sauver....</p>
+
+<p>Et la pauvre femme, haletante, avait pos&eacute; les pieds sur la mauvaise
+natte qui servait de tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Vite! une robe, un manteau.... Bertrade, ob&eacute;is-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Mais o&ugrave; voulez-vous aller?</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-je? Ce coup de feu a &eacute;t&eacute; tir&eacute; aux gorges d'Ollioules.... C'est
+l&agrave; que j'irai...</p>
+
+<p>&mdash;Quelque contrebandier peut-&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ne cherche pas &agrave; me rassurer... tes efforts seraient vains.
+J'irai... j'irai....</p>
+
+<p>Et Marie, r&eacute;unissant toute son &eacute;nergie, s'effor&ccedil;ait de se dresser sur
+ses pieds, mais elle chancelait; une sueur froide mouillait ses tempes;
+d&eacute;j&agrave; le martellement du vertige frappait son cerveau.</p>
+
+<p>Bertrade la soutenait.</p>
+
+<p>Marie s'&eacute;tait enfin envelopp&eacute;e dans un long manteau qui la couvrait tout
+enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Mais l'enfant! cria Bertrade.</p>
+
+<p>&mdash;N'es-tu pas l&agrave;? Tu le d&eacute;fendras... tu te feras tuer avant qu'on ne
+parvienne jusqu'&agrave; lui...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vieille, je suis faible!... que pourrai-je faire?</p>
+
+<p>Marie se tordait les mains.</p>
+
+<p>Si son amour l'appelait aupr&egrave;s de Jacques, son devoir la retenait aupr&egrave;s
+de son enfant.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, la vieille Bertrade tressaillit:</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez! dit-elle.</p>
+
+<p>Marie la regarda sans comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? En v&eacute;rit&eacute;, je ne sais plus, je ne vis plus!</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne me trompe pas!... J'entends un pas qui retentit sur la
+route....</p>
+
+<p>Marie poussa un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si c'&eacute;tait lui!... Oui, c'est cela... il revient... il a &eacute;chapp&eacute; &agrave;
+ses pers&eacute;cuteurs; mais il est bless&eacute;, mourant, peut-&ecirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous! je vais au devant de lui.... Mais son pas est ferme; non,
+il n'est pas bless&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Va! va! Bertrade... car je me sens mourir.</p>
+
+<p>La vieille nourrice courut &agrave; la porte et l'ouvrit. Puis, traversant le
+jardinet qui s&eacute;parait la maison de la route &agrave; peine trac&eacute;e, elle
+s'avan&ccedil;a dans l'obscurit&eacute; en &eacute;tendant les mains en avant.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup elle se sentit saisir &agrave; la gorge, un r&acirc;le sourd s'&eacute;chappa de
+sa poitrine, elle chancela... mais la poigne &eacute;norme de Diouloufait la
+soutenait:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, vieille sorci&egrave;re, murmura &agrave; son oreille la voix du colosse,
+ou, par le diable! je serre les doigts... et je t'envoie au sabbat!...</p>
+
+<p>Marie n'avait rien entendu.</p>
+
+<p>Droite, immobile, le cou tendu, elle attendait....</p>
+
+<p>Soudain la porte s'ouvrit violemment...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! cria-t-elle.</p>
+
+<p>Celui qui &eacute;tait devant elle jeta &agrave; terre le bonnet qui cachait son
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est pas Jacques, dit-il en ricanant. Marie de Mauvillers...
+me reconnaissez-vous?...</p>
+
+<p>Haletante, p&acirc;le comme un cadavre, Marie &eacute;tait pr&ecirc;te &agrave; d&eacute;faillir. Mais
+elle se raidit contre sa faiblesse et se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre! dit-elle, Biscarre l'assassin!</p>
+
+<p>L'homme frappa du pied avec fureur.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Biscarre l'assassin. Ah! vous ne vous attendiez pas &agrave; le revoir,
+n'est-il pas vrai? Vous le croyiez bien riv&eacute; &agrave; la cha&icirc;ne du bagne!...
+bien courb&eacute; sous le b&acirc;ton des gardes chiourmes! et vous vous demandez
+comment Biscarre n'est pas mort de rage et de d&eacute;sespoir... Eh bien!
+non! ma belle, Biscarre n'est pas mort... il est l&agrave;, devant vous,
+vivant, bien vivant... comme un d&eacute;mon sorti de l'enfer... et vous allez
+compter avec lui, Marie de Mauvillers!</p>
+
+<p>Cette fois, Marie ne tremblait plus.</p>
+
+<p>Debout, la l&egrave;vre contract&eacute;e par une expression de sanglant m&eacute;pris, elle
+&eacute;tendit le bras vers la porte:</p>
+
+<p>&mdash;Sortez d'ici, mis&eacute;rable! prof&eacute;ra-t-elle.</p>
+
+<p>Lui, r&eacute;pondit par un &eacute;clat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! Ah! vous me chassez!... Cela serait grotesque, si ce
+n'&eacute;tait terrible!... Vous me montrez la porte comme &agrave; un laquais... et
+de fait, que suis-je? Vous l'avez dit, un mis&eacute;rable! moins qu'un
+laquais, je suis un for&ccedil;at.... Eh bien! le for&ccedil;at est venu pour parler &agrave;
+la fille du comte de Mauvillers... et vous l'entendrez.</p>
+
+<p>La physionomie de Biscarre &eacute;tait &eacute;pouvantable de haine et de fureur
+concentr&eacute;e.</p>
+
+<p>Marie fit un pas en arri&egrave;re, et portant les mains &agrave; son front, comme si
+elle e&ucirc;t craint que la folie n'e&ucirc;t tout &agrave; coup envahi son cerveau, elle
+cria:</p>
+
+<p>&mdash;Bertrade! Jacques! &agrave; moi!...</p>
+
+<p>Le for&ccedil;at, la t&ecirc;te haute, les bras crois&eacute;s sur sa poitrine, la regardait
+de ses yeux &eacute;tincelants.</p>
+
+<p>Jamais figure humaine ne r&eacute;alisa plus compl&egrave;tement le type bestial des
+fauves.</p>
+
+<p>Biscarre avait du loup le cr&acirc;ne gros, oblong. La m&acirc;choire s'avan&ccedil;ait
+comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&ecirc;te &agrave; mordre; le front bas s'&eacute;crasait sur les
+yeux petits et aux prunelles jaun&acirc;tres.</p>
+
+<p>Et, en ce moment, le visage, illumin&eacute; pour ainsi dire par un rayon
+infernal, r&eacute;sumait toutes les passions de l'animal furieux.</p>
+
+<p>Saisie par une indicible &eacute;pouvante, Marie cria encore une fois:
+Bertrade! Jacques!...</p>
+
+<p>&mdash;Ni Bertrade ni Jacques ne viendront! dit froidement le for&ccedil;at.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Bertrade est en mon pouvoir.... Quant &agrave; Jacques...</p>
+
+<p>&mdash;Jacques?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Jacques, votre amant, honn&ecirc;te fille des Mauvillers, Jacques, le
+p&egrave;re de l'enfant qui est l&agrave; et dont nous allons parler tout &agrave; l'heure,
+Jacques n'entendra pas votre voix qui crie &agrave; l'aide... car Jacques est
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;Mort!... C'est faux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... Je l'ai tu&eacute;!</p>
+
+<p>Les yeux de Marie s'ouvrirent d&eacute;mesur&eacute;ment; un flot de sang monta &agrave; sa
+gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez... tu&eacute;! murmura-t-elle dans une sorte de r&acirc;le. Non! c'est
+impossible!</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas entendu, tout &agrave; l'heure?... Tenez, voici l'arme qui a
+tu&eacute; votre amant. Vous pouvez toucher le canon de fer, il n'a pas encore
+eu le temps de refroidir.</p>
+
+<p>Ces paroles atroces sifflaient entre ses dents serr&eacute;es.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait l'ironie f&eacute;roce dans toute sa hideur.</p>
+
+<p>Marie s'&eacute;tait laiss&eacute; tomber sur les genoux; elle ne pleurait pas. Une
+angoisse effrayante tenaillait son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai tu&eacute;, r&eacute;p&eacute;ta Biscarre, parce qu'il s'est trouv&eacute; sur mon chemin.
+Aujourd'hui, comme autrefois, je croyais que le bourreau aurait accompli
+ma t&acirc;che en le frappant; il s'&eacute;tait &eacute;vad&eacute;, sans doute, et l'amant d&eacute;vou&eacute;
+&eacute;tait accouru vers sa ma&icirc;tresse pour lui apporter la bonne nouvelle....
+Heureusement, j'&eacute;tais l&agrave;!... et Jacques est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! prenez piti&eacute; de moi! dit Marie, qui, de ses ongles,
+meurtrissait sa poitrine.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle se redressa, et regardant Biscarre en face:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! assassin! s'&eacute;cria-t-elle, ach&egrave;ve ton &oelig;uvre... frappe-moi!
+maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tuer! moi! Ah! tonnerre! vous ne me connaissez pas.... Oui, j'ai
+tu&eacute; votre amant... mais vous, Marie de Mauvillers, ce n'est pas par le
+meurtre que je me vengerai de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Vous venger! vous parlez de vengeance!... Mais pourquoi?... que vous
+ai-je fait?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'elle m'a fait! cria le for&ccedil;at. Elle le demande!... Attendez,
+Marie, vous avez oubli&eacute;... mais moi, je me souviens... et puisqu'il faut
+aider votre m&eacute;moire... je vais vous satisfaire....</p>
+
+<p>La m&egrave;re, terrifi&eacute;e, avait pris son enfant dans ses bras et maintenant
+elle le ber&ccedil;ait avec le geste inconscient d'une folle...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela cinq ans, Marie de Mauvillers.... Biscarre &eacute;tait
+garde-chasse, au service de M. le comte de Mauvillers... on lui avait
+jet&eacute; un morceau de pain, par piti&eacute;... car on ne lui devait rien....
+Qu'&eacute;tait-ce apr&egrave;s tout que Biscarre?... un b&acirc;tard, moins encore, un
+enfant trouv&eacute;... Un jour, un passant l'avait ramass&eacute; sur la route, o&ugrave; il
+geignait dans un foss&eacute;... Ce fut un crime... car il e&ucirc;t mieux valu que
+l'enfant crev&acirc;t comme un chien....</p>
+
+<p>Le for&ccedil;at s'interrompit, et, de son poing lev&eacute;, sembla menacer le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute; je ne sais o&ugrave;, je ne sais comment, toujours par
+aum&ocirc;ne. Un instant, triple fou! j'avais eu la pens&eacute;e, n'&eacute;tant rien, de
+me faire quelque chose. Oui, en v&eacute;rit&eacute;, j'ai travaill&eacute;, j'ai appris, et
+quand j'allais &agrave; la ville je me disais: qui sait? peut-&ecirc;tre ta place
+est-elle marqu&eacute;e d'avance au milieu de tous ces hommes qui passent sans
+m&ecirc;me te jeter un regard? Oh! l'envie! &eacute;pouvantable passion qui &eacute;treint
+l'&acirc;me et la ronge, qui fait r&eacute;sonner sans cesse &agrave; notre oreille un glas
+sinistre, qui &eacute;tale devant vos yeux des mirages &eacute;blouissants et toujours
+effac&eacute;s!... Je ne sais devant qui, un jour, je me laissai entra&icirc;ner &agrave;
+parler de mes r&ecirc;ves d'avenir. Ah! quel &eacute;clat de rire! Toi! Biscarre! le
+mendiant, le mis&eacute;rable!... On me railla, moi! on m'insulta! Oh! de ce
+jour-l&agrave;, une haine implacable m'envahit tout entier, et c'&eacute;tait cette
+haine qui me soutenait; car sans ce but nouveau, sans cette vengeance
+&eacute;clatante qu'il me fallait tirer de ces hommes qui me m&eacute;prisaient et qui
+riaient en me regardant, je me serais tu&eacute;. M. de Mauvillers avait besoin
+d'un mendiant qui consentit &agrave; garder ses porcs. On daigna me d&eacute;signer &agrave;
+lui, il daigna me choisir. Du moins, je ne connaissais plus la faim,
+vivant et mangeant avec les b&ecirc;tes immondes. Je grandis. J'&eacute;tais devenu,
+dans mes heures de loisir, un habile jardinier. M. de Mauvillers me
+confia quelques plates-bandes. Enfin, je fus garde-chasse. C'&eacute;tait un
+m&eacute;tier de valet, vous l'avez dit. Peu m'importait; M. de Mauvillers
+m'e&ucirc;t offert d'&ecirc;tre son cocher que j'eusse accept&eacute;. Savez-vous pourquoi,
+Marie?</p>
+
+<p>Elle ne tourna pas la t&ecirc;te vers lui.</p>
+
+<p>Un fr&eacute;missement agita le corps de Biscarre; il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voulais plus quitter la maison de M. de Mauvillers; j'&eacute;tais pr&ecirc;t
+&agrave; subir tous les d&eacute;dains, &agrave; me courber sous toutes les humiliations,
+parce que....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta encore, puis avec un geste violent:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, s'&eacute;cria-t-il, moi, Biscarre, le porcher, le mendiant, le
+b&acirc;tard... je vous aimais, vous, fille du comte de Mauvillers....</p>
+
+<p>Une exclamation de d&eacute;go&ucirc;t s'&eacute;chappa des l&egrave;vres de Marie, qui cacha son
+front dans ses mains...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! taisez-vous!... continua Biscarre dont les dents grin&ccedil;aient avec
+un bruit sinistre.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, que m'importe! insultez-moi... je tiens ma revanche, et je
+vous jure qu'elle sera terrible, si terrible que dans vos r&ecirc;ves vous
+n'avez jamais pu la pr&eacute;voir.... Oui, je vous aimais.... Quand vous
+passiez, je me tapissais dans les broussailles... et je vous
+regardais!... j'&eacute;tais fou.... Comment, alors que dans nos bois vous
+alliez sans d&eacute;fiance, ne me suis-je pas jet&eacute; sur vous, pour vous
+emporter dans mon repaire?... je n'en sais rien! et pourtant mes tempes
+bourdonnaient, un voile rouge couvrait mes yeux.... Quand vous n'&eacute;tiez
+plus l&agrave;, je me tordais sur le sable que je mordais!... Oh! que cette
+torture fut longue! Je luttais... je voulais m'enfuir. Mais une force
+plus puissante que ma volont&eacute; me retenait aupr&egrave;s de vous.... Un jour
+enfin, je sentis que je n'avais plus le courage de combattre... Marie de
+Mauvillers, avez-vous oubli&eacute; ce qui s'est pass&eacute; ce jour-l&agrave;?</p>
+
+<p>Elle ne r&eacute;pondit pas. Seulement son regard se croisa avec celui du
+for&ccedil;at.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez entr&eacute;e dans un des pavillons de chasse... votre s&oelig;ur
+Mathilde s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute;e... moi, stupide, j'errais autour de la
+maison... en songeant &agrave; vous... en r&eacute;p&eacute;tant: Je l'aime! je l'aime!...
+Tout &agrave; coup, j'entendis du bruit... je me blottis dans un fourr&eacute;... et
+alors!... terre et ciel!... comment la foudre ne m'a-t-elle pas
+&eacute;cras&eacute;?... Un homme sortait du pavillon... et cet homme, c'&eacute;tait
+Jacques, oui, Jacques de Costebelle qui trahissait son bienfaiteur, qui
+lui volait sa fille.... Jacques enfin, votre amant.... Je m'appuyai &agrave; un
+arbre pour ne pas tomber... j'&eacute;tais sans armes!... Ah! comme je l'aurais
+tu&eacute; avec joie.... Il s'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; &eacute;loign&eacute; que j'&eacute;tais encore l&agrave;,
+haletant, l'&eacute;cume aux l&egrave;vres.... Alors je ne sais quelle force m'a
+pouss&eacute;... je suis entr&eacute; dans le pavillon.... Vous &eacute;tiez l&agrave;, agenouill&eacute;e,
+priant... pour lui? n'est-ce pas!... Que vous ai-je dit?... est-ce que
+je m'en souviens?... c'&eacute;tait toute ma vie, c'&eacute;tait mon sang, mon &acirc;me que
+je mettais &agrave; vos pieds!... Et vous!... oh! cela est horrible!... on e&ucirc;t
+dit, sur ma parole, que vous ne m'aviez pas compris... Vous vous &ecirc;tes
+relev&eacute;e... lentement... puis de la main me d&eacute;signant la porte: &laquo;Sortez!&raquo;
+avez-vous dit. Oui, &laquo;sortez!&raquo; comme tout &agrave; l'heure. Mais alors, j'&eacute;tais
+votre esclave.... Sur un mot tomb&eacute; de vos l&egrave;vres, j'aurais vol&eacute;...
+j'aurais tu&eacute;!... Aujourd'hui, c'est autre chose... j'&eacute;tais le valet...
+vous &eacute;tiez la ma&icirc;tresse. Aujourd'hui, je suis le ma&icirc;tre et vous &ecirc;tes
+l'esclave!...</p>
+
+<p>La fureur de cet homme &eacute;tait grandiose, &agrave; force d'exc&egrave;s. Et r&eacute;ellement,
+en le regardant, on se f&ucirc;t demand&eacute; si ces yeux &eacute;tincelants, si cette
+bouche &eacute;cumante &eacute;taient les yeux et les l&egrave;vres d'un martyr ou bien d'un
+fou.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait&mdash;comme il l'avait rappel&eacute; tout &agrave; l'heure&mdash;un b&acirc;tard inconnu, un
+enfant ramass&eacute; au bord d'une route.... D'o&ugrave; venait-il donc? et quel sang
+coulait dans ses veines?...</p>
+
+<p>Parfois l'horrible confine au sublime. Biscarre, hideux de col&egrave;re, &eacute;tait
+presque beau.</p>
+
+<p>&Eacute;cras&eacute;e sous cet anath&egrave;me, sous ces impr&eacute;cations qui sortaient de sa
+poitrine comme un rugissement, Marie &eacute;tait retomb&eacute;e... serrant plus
+convulsivement contre sa poitrine le petit enfant qui vagissait
+douloureusement.</p>
+
+<p>Biscarre s'&eacute;tait tu.</p>
+
+<p>Elle n'eut pas le courage de l'interroger.</p>
+
+<p>Elle attendait.</p>
+
+<p>Lui, pressa sur son front ses deux mains qui se mouill&egrave;rent d'une sueur
+br&ucirc;lante. Il avait peine &agrave; se tenir debout: la congestion des violences
+emplissait les lobes de son cerveau et troublait ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me souviens, reprit-il enfin, j'ai pri&eacute;, j'ai suppli&eacute;, je me
+suis tra&icirc;n&eacute; &agrave; vos genoux en vous criant: Ne me chassez pas! je me
+cacherai... je me tairai... et ma seule joie sera de vous voir
+passer.... Mais, implacable, vous &ecirc;tes rest&eacute;e sourde &agrave; mes
+supplications... et le soir m&ecirc;me, j'&eacute;tais chass&eacute; de la maison de M. de
+Mauvillers. Oh! cette fois, je n'eus plus qu'une pens&eacute;e... me venger....
+Comment! voil&agrave; ce que je cherchais....</p>
+
+<p>Il eut un rire m&eacute;chant</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais pas alors l'exp&eacute;rience acquise depuis. Je ne savais pas
+encore ce que c'est de souffrir et de faire souffrir.... Mon plan se
+r&eacute;sumait en un seul mot: Tuer! tuer votre amant, vous tuer et me tuer
+apr&egrave;s! Mais d&egrave;s la premi&egrave;re tentative, vous savez ce qui se passa.... Je
+m'&eacute;tais gliss&eacute; dans la maison pour surprendre Jacques de Costebelle et
+le frapper au c&oelig;ur... Je fus surpris par les valets. Je m'&eacute;tais
+introduit par effraction... c'&eacute;tait la nuit, j'&eacute;tais arm&eacute;... je fus
+accus&eacute; de tentative de vol avec circonstance aggravante. Pourquoi ne me
+condamna-t-on pas &agrave; mort<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Note_1_1" class="fnanchor">[1]</a>? Je n'en sais rien... ou plut&ocirc;t je dus cette
+indulgence de mes juges, de M. de Mauvillers lui-m&ecirc;me, au repentir que
+je manifestai devant le tribunal. Ils y crurent, les na&iuml;fs! et je fus
+envoy&eacute; au bagne.... Maintenant, je me suis &eacute;vad&eacute;, et je viens r&eacute;gler mes
+comptes.... J'ai commenc&eacute;... Le hasard m'a servi... j'ai tu&eacute; M. de
+Costebelle.... A votre tour!</p>
+
+<p>Marie se redressa sous cette menace directe: puisque c'&eacute;tait la mort,
+in&eacute;vitable, horrible, du moins elle voulait tomber sans l&acirc;chet&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Tuez-moi donc! dit-elle froidement</p>
+
+<p>Biscarre la regarda en ricanant. Puis, d&eacute;signant de la main son enfant
+qu'elle pressait dans ses bras:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et l'enfant? fit-il.</p>
+
+<p>Marie poussa un cri de supr&ecirc;me angoisse.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'oseriez pas toucher &agrave; cette pauvre cr&eacute;ature!</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;!... et pourquoi donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est impossible! criait la pauvre femme, tordue dans les
+convulsions de l'&eacute;pouvante. C'est moi seule qu'il faut frapper!... c'est
+moi seule qui vous ai insult&eacute;, qui vous ai chass&eacute;!... Pourquoi
+puniriez-vous le petit &ecirc;tre pour la faute de sa m&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! n'est-il pas le fils de Jacques?</p>
+
+<p>Maintenant elle se tra&icirc;nait aux pieds du mis&eacute;rable:</p>
+
+<p>&mdash;Frappez-moi! je vous en supplie! mais &eacute;pargnez mon enfant.... Ma vie
+pour racheter la sienne....</p>
+
+<p>Biscarre, au lieu de r&eacute;pondre, &eacute;tendit les bras comme pour se saisir de
+l'enfant...</p>
+
+<p>Marie bondit en arri&egrave;re, lui faisant un rempart de son corps. Biscarre
+s'arr&ecirc;ta. Il y eut un moment d'horrible silence. De ses yeux hagards, la
+pauvre femme interrogeait ce visage sur lequel apparaissaient les
+sentiments de la haine et de la fureur....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Biscarre dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le tuerai pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Dieu soit b&eacute;ni! cria Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous h&acirc;tez pas de vous r&eacute;jouir.... Car peut-&ecirc;tre, plus tard,
+pleurerez-vous, en comprenant qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il f&ucirc;t
+mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'&eacute;cria Marie.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;! avez-vous donc cru &agrave; un rayon de piti&eacute;?... Ce serait trop
+de folie!... Avez-vous eu piti&eacute; de moi jadis?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... que pr&eacute;tendez-vous donc? fit Marie, saisie par un nouvel
+effroi...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, Marie de Mauvillers.... Je sais que la mort
+n'est pas une vengeance suffisante.... Vous, morte!... l'enfant mort!
+apr&egrave;s? que me resterait-il, &agrave; moi? Je veux, au contraire, pendant
+longtemps, bien longtemps, savourer cette vengeance qui est aujourd'hui
+et qui sera dans l'avenir toute ma vie!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais parlez! parlez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous tuerai pas, dit Biscarre. Je ne tuerai pas votre enfant....
+Seulement...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez!</p>
+
+<p>&mdash;Marie de Mauvillers, reprit lentement Biscarre, avez-vous parfois
+entendu parler de ces hommes qui, d&eacute;clarant la guerre &agrave; l'humanit&eacute; tout
+enti&egrave;re, se mettent en lutte ouverte contre la soci&eacute;t&eacute;?... Ils marchent
+dans la vie comme &agrave; travers un champ de bataille, frappant &agrave; la fois
+amis et ennemis, d&eacute;pouillant les vivants et les morts.... Ces
+hommes-l&agrave;, le peuple les appelle des bandits... Un jour vient o&ugrave; devant
+eux se dresse la loi, qui les saisit &agrave; la gorge et les jette &agrave;
+l'&eacute;chafaud des voleurs et des assassins...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! quelle est cette &eacute;pouvantable raillerie? r&acirc;lait
+Marie, qui se sentait devenir folle.</p>
+
+<p>&mdash;Ces hommes-l&agrave;, continuait Biscarre, sont attach&eacute;s au pilori
+d'infamie... leur nom reste en ex&eacute;cration dans la m&eacute;moire des m&egrave;res...
+et n'est prononc&eacute; qu'avec terreur!... Eh bien! femme qui m'as insult&eacute;,
+qui m'as couvert de ton m&eacute;pris, femme qui m'as pouss&eacute; au mal, au bagne,
+voil&agrave; ce que je ferai de ton enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! par gr&acirc;ce!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, point de gr&acirc;ce! Oui, ton enfant vivra, Marie de Mauvillers, mais
+loin de toi... tu ignoreras o&ugrave; il est... et pendant de longues ann&eacute;es tu
+pleureras en pronon&ccedil;ant tout bas son nom.... Mais un jour la rumeur
+indign&eacute;e de la foule portera jusqu'&agrave; toi, dans une clameur furieuse, le
+nom d'un mis&eacute;rable qu'attendra le bourreau. On te racontera la liste de
+ses forfaits, que tu &eacute;couteras en frissonnant.... Alors, moi, Biscarre,
+je para&icirc;trai devant toi, et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu
+quel est cet homme dont la t&ecirc;te va rouler tout &agrave; l'heure sur
+l'&eacute;chafaud?... cet homme, c'est ton fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Piti&eacute;! Vous ne ferez pas cela!...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ma vengeance.... Cet enfant m'appartient d&eacute;sormais... c'est moi
+qui le guiderai sur la route inf&acirc;me!... Ne cherchez pas &agrave; combattre ma
+r&eacute;solution, elle est irr&eacute;vocable.... Le fils de Jacques de Costebelle et
+de Marie de Mauvillers est condamn&eacute;... tu ne le reverras plus qu'une
+fois... en place de Gr&egrave;ve!...</p>
+
+<p>Devant cette monstrueuse &eacute;vocation, Marie &eacute;tait rest&eacute;e foudroy&eacute;e.</p>
+
+<p>Biscarre s'approcha.</p>
+
+<p>Par un dernier effort, elle serra contre sa poitrine l'enfant qui
+dormait... mais elle vit les mains du mis&eacute;rable s'avancer vers elle,
+saisir la pauvre cr&eacute;ature....</p>
+
+<p>Elle poussa un cri terrible, et mourante, morte peut-&ecirc;tre, elle tomba &agrave;
+la renverse sur le sol de la masure.</p>
+
+<p>Biscarre enveloppa l'enfant dans son manteau.</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir! Marie, s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors.</p>
+
+<p>Diouloufait l'attendait: la vieille Bertrade gisait inanim&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;En route! fit Biscarre.</p>
+
+<p>Les deux hommes s'enfonc&egrave;rent dans la nuit...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII</h2>
+
+<h3>LA PAROLE DONN&Eacute;E</h3>
+
+
+<p>Six heures venaient de sonner.</p>
+
+<p>Dans la prison de la Grosse-Tour, un homme &eacute;tait assis sur un banc de
+pierre, s'accoudant au parapet qui dominait la rade.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave;, glissant sur la mer, une lueur blafarde annon&ccedil;ait le jour. Les
+nuages avaient &eacute;t&eacute; chass&eacute;s par le vent plus violent et plus froid.</p>
+
+<p>On entendait le cri des sentinelles. Tout &agrave; coup, un reflet rouge
+&eacute;claira le ciel, un coup de canon retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! encore une &eacute;vasion! murmura l'homme.</p>
+
+<p>Deux autres d&eacute;tonations &eacute;clat&egrave;rent. On venait de constater au bagne la
+disparition de Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le jour aux &eacute;vasions! ajouta Pierre Lamalou en haussant les
+&eacute;paules.</p>
+
+<p>Il se pencha vers la rade, plongeant son regard dans la profondeur unie
+et noir&acirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un for&ccedil;at de perdu, un de retrouv&eacute;. Mon brave Lamalou, on te fait
+de la place.</p>
+
+<p>Il passa sur ses yeux sa main large et velue. Une grosse larme roula sur
+sa barbe inculte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pleures, vieille b&ecirc;te! fit-il. Ah &ccedil;&agrave;! est-ce que par hasard tu
+t'&eacute;tais figur&eacute; que M. de Costebelle reviendrait?... Tu es encore bien
+niais pour ton &acirc;ge... et puis, &agrave; sa place, qu'est-ce que tu aurais
+fait?...</p>
+
+<p>Il se tut, comme s'il s'interrogeait au plus profond de sa conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais revenu, murmura-t-il. Parce que le pauvre Lamalou a femme et
+enfants.</p>
+
+<p>Il secoua la cendre de sa pipe sur son ongle.</p>
+
+<p>&mdash;Baste! ce qui est fait est fait.... Il est jeune, je suis presque
+vieux, c'est justice.</p>
+
+<p>Il se livrait un singulier combat dans l'&acirc;me du ge&ocirc;lier. Non, il ne
+regrettait pas ce qu'il avait fait, car il aimait Jacques comme son
+propre enfant. Au moment o&ugrave; le jeune homme avait disparu par la
+meurtri&egrave;re, le sacrifice &eacute;tait fait.</p>
+
+<p>Et pourtant ce qui blessait Lamalou, c'&eacute;tait que Jacques lui e&ucirc;t donn&eacute;
+sa parole d'honneur qu'il reviendrait. Est-ce que Pierre, une fois
+d&eacute;cid&eacute;, l'e&ucirc;t emp&ecirc;ch&eacute; de partir? Donc, ce mensonge &eacute;tait inutile.</p>
+
+<p>Lamalou n'aimait pas que Jacques e&ucirc;t menti.</p>
+
+<p>Les honn&ecirc;tes gens ont dans l'&acirc;me un besoin d'estime pour ceux qu'ils
+aiment.</p>
+
+<p>Et cependant l'heure passait.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; la prison s'animait.</p>
+
+<p>Les sentinelles avaient &eacute;t&eacute; relev&eacute;es.</p>
+
+<p>En vain Lamalou, presque sans se rendre compte de ce qu'il faisait,
+pr&ecirc;tait l'oreille, attendant qu'un cri, un appel lui rend&icirc;t le repos.</p>
+
+<p>Pauvre homme! il pensait &agrave; sa femme, &agrave; ses petits enfants qui, le
+lendemain, demanderaient o&ugrave; &eacute;tait leur p&egrave;re.</p>
+
+<p>Il se disait aussi que peut-&ecirc;tre on aurait piti&eacute; de lui. Peut-&ecirc;tre ne
+ferait-on pas retomber sur lui la responsabilit&eacute; de l'&eacute;vasion....</p>
+
+<p>Certes, si on e&ucirc;t v&eacute;cu en des temps moins troubl&eacute;s, la chose e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+possible. Mais il s'agissait de politique. En fait de droit commun, on
+peut encore compter sur l'indulgence, sur ces sentiments d'humanit&eacute; qui
+restent au fond de toute &acirc;me. Mais en fait de guerre civile!...
+N'insistons pas.</p>
+
+<p>Lamalou n'&eacute;tait pas un niais. Dans la sph&egrave;re &eacute;troite o&ugrave; il avait v&eacute;cu,
+en face de la mer, il avait appris &agrave; conna&icirc;tre les hommes.</p>
+
+<p>Il se savait perdu.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est! murmura-t-il.</p>
+
+<p>Il &eacute;teignit sa pipe, ajusta son manteau, poussa un hem! hem! pour se
+donner du c&oelig;ur, et, d'un pas ferme, il se dirigea vers le cachot du
+condamn&eacute;.</p>
+
+<p>L&agrave; m&ecirc;me, avant d'ouvrir la porte, il eut une seconde d'h&eacute;sitation.
+Certes, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; bien surpris de trouver Jacques. Et pourtant!</p>
+
+<p>Il ouvrit. Le cachot &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>A ce moment, Lamalou entendit dans le couloir l'&eacute;cho des pas qui
+s'approchaient, puis le bruit des crosses tombant sur le sol.</p>
+
+<p>Il vint &agrave; la porte et se trouva en face d'un officier.</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons chercher le prisonnier, dit l'officier.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas sept heures, balbutia Lamalou.</p>
+
+<p>Et, comme pour lui donner un d&eacute;menti, l'horloge de la grosse tour
+commen&ccedil;a &agrave; tinter.</p>
+
+<p>Six... sept.... C'&eacute;tait bien l'heure.</p>
+
+<p>Lamalou eut un tressaillement et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le prisonnier s'est &eacute;vad&eacute;...</p>
+
+<p>Une minute apr&egrave;s, tout le monde officiel &eacute;tait aux abois.</p>
+
+<p>On examinait la meurtri&egrave;re. On s'exclamait sur la force de celui qui
+avait bris&eacute; cette &eacute;norme barre de fer.</p>
+
+<p>Mais une voix dit:</p>
+
+<p>&mdash;Le peloton d'ex&eacute;cution attend &agrave; l'esplanade. Il faut conduire le
+ge&ocirc;lier jusque-l&agrave;.</p>
+
+<p>Lamalou frissonna.</p>
+
+<p>Il baissa la t&ecirc;te et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Allons!</p>
+
+<p>On le pla&ccedil;a entre deux soldats.</p>
+
+<p>Le sinistre cort&egrave;ge se mit en marche.</p>
+
+<p>Quand on sortit de la prison, Lamalou eut comme un &eacute;blouissement. Le
+jour &eacute;tait venu et le frappait en plein visage.</p>
+
+<p>On parvint &agrave; l'esplanade.</p>
+
+<p>La foule&mdash;il y a toujours des curieux pour ces horribles
+spectacles&mdash;occupait les avenues qui entourent le parall&eacute;logramme.</p>
+
+<p>On avait requis les troupes qui gardent le bagne.</p>
+
+<p>De plus, par une sorte de raffinement, un groupe de for&ccedil;ats avait &eacute;t&eacute;
+amen&eacute; pour assister &agrave; l'ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait chose atroce que cet accouplement monstrueux. D'un c&ocirc;t&eacute;, les
+soldats qui repr&eacute;sentaient la France; de l'autre, les bonnets verts.</p>
+
+<p>Lamalou s'avan&ccedil;ait.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, l'officier qui conduisait l'escouade fit un signe. Et un
+capitaine se d&eacute;tacha pour s'approcher de lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; est le condamn&eacute;? demanda le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;vad&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a fait &eacute;vader?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme.</p>
+
+<p>Il d&eacute;signa Lamalou.</p>
+
+<p>Le capitaine &eacute;tait un de ces officiers de la Restauration qui avaient
+gagn&eacute; leur grade au prix des trahisons de Francfort et de Fribourg.</p>
+
+<p>L'attentat lui parut monstrueux.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le b&acirc;tonner.</p>
+
+<p>Lamalou frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis les tribunaux feront justice de ce mis&eacute;rable, qu'on enverra au
+bagne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... commen&ccedil;a Lamalou.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fit l'autre, qui avait &agrave; peine trente ans.</p>
+
+<p>Il se tourna vers le groupe des for&ccedil;ats:</p>
+
+<p>&mdash;Un homme de bonne volont&eacute;! dit-il.</p>
+
+<p>Le garde-chiourme demanda:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Pour b&acirc;tonner ce tra&icirc;tre.... Il faut faire un exemple... Il a fait
+&eacute;vader le condamn&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>Le garde-chiourme parla aux for&ccedil;ats.</p>
+
+<p>L'un d'eux, esp&egrave;ce de colosse, se d&eacute;tacha.</p>
+
+<p>Deux autres vinrent se placer aux c&ocirc;t&eacute;s de Lamalou.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, dit le capitaine.</p>
+
+<p>D'un seul effort, Lamalou fut renvers&eacute;. Il ne se d&eacute;fendait pas,
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>Il pensait &agrave; sa maison, o&ugrave;, en ce moment m&ecirc;me, on disait:</p>
+
+<p>&mdash;Il va venir.</p>
+
+<p>Le for&ccedil;at qui allait faire fonction d'ex&eacute;cuteur avait &agrave; la main une
+corde, &agrave; laquelle il avait fait trois n&oelig;uds &eacute;normes.</p>
+
+<p>On d&eacute;pouilla Lamalou de ses v&ecirc;tements. Les &eacute;paules velues parurent,
+rouges sous l'aurore blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Un mot, dit le capitaine: veux-tu avouer pourquoi et comment tu as
+fait &eacute;vader le prisonnier?</p>
+
+<p>Lamalou eut un sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; dire. Il s'est &eacute;vad&eacute; seul.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous r&eacute;pondre. Vous me tenez, tuez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Frappe, dit l'officier au for&ccedil;at.</p>
+
+<p>La corde siffla dans l'air et s'abattit avec un bruit mat sur les
+&eacute;paules de Pierre, qui poussa un cri.</p>
+
+<p>Il n'&eacute;tait pas forc&eacute; d'&ecirc;tre sto&iuml;que.</p>
+
+<p>Et c'&eacute;tait une horrible douleur.</p>
+
+<p>Trois fois la corde siffla dans l'air. Trois fois elle retomba sur les
+chairs, qui s'affaiss&egrave;rent.</p>
+
+<p>Le sang jaillit.</p>
+
+<p>A ce moment, un homme livide, couvert de sang, s'&eacute;lan&ccedil;a sur l'esplanade.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Jacques!</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques! fit Lamalou, ah! l'imb&eacute;cile!</p>
+
+<p>Disant cela, il pleurait. Et il &eacute;tait bien heureux, Jacques &eacute;tait un
+honn&ecirc;te homme.</p>
+
+<p>Mais cette plaie en pleine poitrine...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Jacques &agrave; l'officier, je me suis &eacute;vad&eacute; sans que cet
+homme en s&ucirc;t rien. Me voici!</p>
+
+<p>Il chancelait.</p>
+
+<p>Il s'approcha de Pierre:</p>
+
+<p>&mdash;Ami, dit-il, si je ne suis pas venu plus t&ocirc;t, c'est qu'on m'a
+assassin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Qui?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas; mais, d&egrave;s que tu seras libre, cours aux gorges
+d'Ollioules, vois Marie, et, je t'en supplie, prot&eacute;ge mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne fallait pas revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Jure &agrave; ton tour de te d&eacute;vouer &agrave; mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Je tiendrai ce serment comme vous avez tenu le v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Jacques &agrave; l'officier, je vous appartiens....</p>
+
+<p>Le capitaine &eacute;tait p&acirc;le.</p>
+
+<p>Il devinait un drame terrible.</p>
+
+<p>Fusiller cet homme demi-mort, c'&eacute;tait presque un crime.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Costebelle, commen&ccedil;a l'officier....</p>
+
+<p>Jacques s'avan&ccedil;a vers les soldats et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, mes fr&egrave;res, je tombe pour la France et la libert&eacute;...
+Ob&eacute;issez &agrave; vos chefs.... Le martyr vous pardonne...</p>
+
+<p>&mdash;En joue! cria l'officier.</p>
+
+<p>A ce moment, Jacques &eacute;tendit les bras en avant, puis il tomba d'un seul
+coup, comme une masse....</p>
+
+<p>Il &eacute;tait mort.</p>
+
+<p>Les soldats n'avaient pas tir&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Jacques de Costebelle, murmura Lamalou, vous &ecirc;tes un homme de c&oelig;ur...
+d&eacute;sormais je vous appartiens....</p>
+
+<p>Et, se baissant sur le cadavre, il l'entoura de ses bras et le baisa au
+front.</p>
+
+<p>L'officier avait d&eacute;tourn&eacute; la t&ecirc;te.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREMIERE_PARTIE" id="PREMIERE_PARTIE"></a>PREMI&Egrave;RE PARTIE</h2>
+
+<h2>LE CLUB DES MORTS</h2>
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IB" id="IB"></a>I.</h2>
+
+<h3>SALONS ET MANSARDES</h3>
+
+
+<p>On &eacute;tait au mois de janvier 184...</p>
+
+<p>Le vent d'hiver, &acirc;pre et froid, sifflait sur Paris. Depuis plusieurs
+jours, la neige, qui &eacute;tait tomb&eacute;e en abondance, &eacute;tendait sur la ville
+son linceul sinistre, moulant son corps &eacute;norme comme fait le drap aux
+membres d'un cadavre.</p>
+
+<p>Les maisons, avec leurs toits blancs, ressemblaient &agrave; ces mausol&eacute;es qui
+se d&eacute;coupent, la nuit, dans les champs de repos, sous la lueur blafarde
+de la lune.</p>
+
+<p>Nul bruit dans les rues. D&eacute;j&agrave; minuit avait sonn&eacute; depuis longtemps, et
+les voitures, tra&icirc;n&eacute;es &agrave; grand'peine par les chevaux qui glissaient,
+avaient regagn&eacute; les remises. Point de passants. Les lanternes de gaz
+projetaient, &agrave; travers une sorte de bu&eacute;e, leur reflet rouge&acirc;tre. Et, par
+crainte du froid, la ville semblait s'&ecirc;tre repli&eacute;e sur elle-m&ecirc;me, se
+cachant sous la nappe glac&eacute;e comme l'enfant se blottit sous les
+courtines de son lit.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; quelques rares fen&ecirc;tres, on apercevait de la lumi&egrave;re, soit
+filtrant &agrave; travers les &eacute;pais rideaux retombant en plis lourds, soit
+&eacute;clairant la triste mansarde sur son cadre de neige.</p>
+
+<p>Ici le bal, l&agrave; le travail; en bas le luxe avec toutes ses richesses,
+riant sous ses tentures de velours et s'&eacute;chauffant &agrave; l'&eacute;norme foyer dont
+l'&eacute;clat se confond avec celui des bougies et des lustres.... En haut, la
+mis&egrave;re grelottante, se courbant sous la bise qui souffle &agrave; travers les
+ais mal joints.</p>
+
+<p>Le passant qui se f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; devant la maison qui portait le n&deg; 20 de la
+rue de Seine, si peu philosophe qu'il f&ucirc;t, aurait pu, en levant les
+yeux, laisser &eacute;chapper cette remarque.</p>
+
+<p>Une file de voitures &eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant la grande porte. Les chevaux,
+gras et bien nourris, sommeillaient sous leurs couvertures &eacute;paisses,
+tandis que les cochers, qui se relayaient d'heure en heure pour la garde
+des &eacute;quipages, se promenaient deux &agrave; deux, emmitoufl&eacute;s dans leurs
+&eacute;normes carricks &agrave; fourrures.</p>
+
+<p>Au premier &eacute;tage, les hautes fen&ecirc;tres se dessinaient dans la fa&ccedil;ade de
+pierre, &eacute;clair&eacute;es d'un reflet rouge&acirc;tre, tandis que le son des
+instruments, sonnant joyeusement, &eacute;veillait les &eacute;chos de la rue
+silencieuse.</p>
+
+<p>Puis, tout au fa&icirc;te de cette m&ecirc;me maison, &agrave; une sorte d'&oelig;il-de-b&oelig;uf
+s'arrondissant sur la d&eacute;clivit&eacute; du toit, on distinguait, comme une
+&eacute;toile obscurcie par un nuage, un point lumineux qui s'&eacute;chappait d'une
+lampe fumeuse.</p>
+
+<p>C'est d'abord dans cette mansarde que nous p&eacute;n&eacute;trerons.</p>
+
+<p>La mansarde! nos p&egrave;res l'ont chant&eacute;e. Et elle appara&icirc;t &agrave; notre
+imagination, &eacute;clair&eacute;e par les rayons du soleil levant, &eacute;gay&eacute;e par la
+jeunesse et l'esp&eacute;rance, avec son jardinet pench&eacute; sur la goutti&egrave;re et
+ses fleurs qui s'ouvrent aux premi&egrave;res effluves du printemps....</p>
+
+<p>O po&euml;tes! c'est l&agrave; le r&ecirc;ve, mais voici la r&eacute;alit&eacute;.</p>
+
+<p>Quatre murs &agrave; peine cr&eacute;pis, laissant voir sous le pl&acirc;tre qui s'effrite
+la charpente du toit: le plafond qui se baisse comme pour &eacute;craser
+lentement, l'air qui manque, la lumi&egrave;re avarement mesur&eacute;e, la fen&ecirc;tre
+mal ferm&eacute;e et craquant au vent d'hiver qui la secoue....</p>
+
+<p>Pour mobilier, un grabat gisant &agrave; terre comme un mendiant de Goya dans
+ses haillons, une table couverte de papiers, de dessins inachev&eacute;s; sur
+un chevalet boiteux, une toile &eacute;bauch&eacute;e.</p>
+
+<p>Et au milieu de ce d&eacute;sordre mis&eacute;rable, un homme affaiss&eacute; sur une chaise
+de paille, s'enveloppant dans une mauvaise couverture sous laquelle il
+frissonne.</p>
+
+<p>L'homme &eacute;tait jeune, vingt-cinq ans &agrave; peine.</p>
+
+<p>Une for&ecirc;t de cheveux noirs et boucl&eacute;s couvrait son front large, ses
+traits, amaigris par la souffrance ou par l'exc&egrave;s de travail, avaient
+une remarquable finesse. Sa bouche, aux l&egrave;vres p&acirc;les, &eacute;tait contract&eacute;e
+par le sourire d'une douloureuse ironie....</p>
+
+<p>A ce moment, le bruit des instruments, montant de l'&eacute;tage inf&eacute;rieur, lui
+apporta, vibrante et joyeuse, la m&eacute;lodie d'une valse.</p>
+
+<p>Il se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Assez! murmura-t-il. Je ne puis plus, je ne veux plus souffrir...
+puisque la vie ne veut pas de moi; puisque, alors m&ecirc;me que j'&eacute;prouve
+toutes les tortures du froid et de la faim, elle me jette ses &eacute;chos de
+bonheur comme une derni&egrave;re insulte, j'irai chercher dans la mort un
+refuge supr&ecirc;me....</p>
+
+<p>Il s'approcha de la toile &eacute;bauch&eacute;e, et prenant sa lampe entre ses doigts
+amaigris:</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, continua-t-il, que de fois j'ai r&ecirc;v&eacute;, moi aussi, au
+bonheur... &agrave; la gloire!... que de fois, dans la fi&egrave;vre du travail, j'ai
+aper&ccedil;u dans un lointain mirage l'avenir qui me souriait.... Allons! n'y
+songeons plus! il faut en finir....</p>
+
+<p>Il revint vers la table, et &eacute;cartant quelques papiers, il prit un
+manuscrit sur lequel se d&eacute;tachaient ces deux mots: <i>Mon Histoire</i>.</p>
+
+<p>Sans plus prononcer une seule parole, il roula les feuilles dans une
+large enveloppe, la serra au moyen d'un ruban, puis, au point de
+jonction, il appliqua un large cachet de cire noire.</p>
+
+<p>Prenant alors une plume, il &eacute;crivit ces lignes:</p>
+
+<p>&laquo;Vous qui avez trouv&eacute; mon cadavre, je vous l&egrave;gue ce manuscrit.
+Puisse-t-il vous servir d'exemple et vous inspirer quelque piti&eacute; pour
+celui qui est mort, las de la lutte et de la souffrance...&raquo;</p>
+
+<p>Il pla&ccedil;a le rouleau bien en vue.</p>
+
+<p>Puis, rejetant la couverture qu'il avait attach&eacute;e autour de lui pour se
+garantir du froid, il boutonna soigneusement la redingote &eacute;triqu&eacute;e et
+us&eacute;e qui composait toute sa garde-robe. Il prit son chapeau, qu'il
+enfon&ccedil;a sur son front d'un mouvement sec.</p>
+
+<p>Encore une fois il jeta les yeux autour de lui.</p>
+
+<p>Peut-&ecirc;tre cherchait-il un dernier encouragement. Peut-&ecirc;tre se disait-il
+que tout &agrave; coup une voix allait s'&eacute;lever, qui lui crierait de prendre
+courage....</p>
+
+<p>Fol espoir! Seule, la mis&egrave;re froide et hideuse r&eacute;pondit &agrave; ce regard
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>Il passa sa main sur ses yeux. Puis, avec un regard navr&eacute;, il mit la
+main sur la serrure.</p>
+
+<p>Il se trouvait sur l'escalier. C'&eacute;tait la route de la mort qui
+commen&ccedil;ait. Chaque marche qu'il franchissait l'entra&icirc;nait vers le
+gouffre du suicide.</p>
+
+<p>L'&eacute;tage qui conduisait &agrave; la mansarde, &eacute;troit et glissant, conduisait,
+apr&egrave;s une trentaine de degr&eacute;s, dans le grand escalier, auquel il
+acc&eacute;dait par une porte basse.</p>
+
+<p>Jusque-l&agrave; il avait march&eacute; dans l'obscurit&eacute;, s'appuyant au mur pour se
+guider.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup il se trouva inond&eacute; de lumi&egrave;re.</p>
+
+<p>Pour les heureux d'en bas, l'escalier avait &eacute;t&eacute; orn&eacute; de fleurs; un &eacute;pais
+tapis couvrait les degr&eacute;s, amortissant le bruit des pas. Des lampad&egrave;res,
+fix&eacute;s aux murailles, jetaient les feux crois&eacute;s des bougies roses.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arr&ecirc;ta un instant, comme &eacute;bloui, et, par un mouvement
+en quelque sorte involontaire, il aspira longuement cette atmosph&egrave;re
+chaude et charg&eacute;e de senteurs.</p>
+
+<p>Et puis un singulier sentiment de honte s'imposait &agrave; lui.</p>
+
+<p>S'&eacute;tant pench&eacute; sur la rampe, il percevait le bruit que faisaient en
+causant les laquais, group&eacute;s dans les antichambres. Evidemment il y
+avait des portes ouvertes.</p>
+
+<p>Il lui fallait donc passer, lui, le d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; de toute joie, le
+mis&eacute;rable &agrave; peine v&ecirc;tu, devant ces hommes qui chuchoteraient en se
+poussant du coude, et dont peut-&ecirc;tre les rires &agrave; peine &eacute;touff&eacute;s
+parviendraient jusqu'&agrave; son oreille.</p>
+
+<p>Bien qu'il f&ucirc;t d&eacute;cid&eacute; &agrave; mourir, il reculait devant cette souffrance
+d'amour-propre. Passer &agrave; travers cette splendeur pour aller aux t&eacute;n&egrave;bres
+du tombeau lui semblait plus atroce encore.</p>
+
+<p>Il restait l&agrave;, accoud&eacute;.</p>
+
+<p>La musique parvenait jusqu'&agrave; lui: il voyait dans son esprit ces groupes
+enlac&eacute;s qui tournoyaient, les robes aux plis soyeux; il devinait les
+sourires &eacute;chang&eacute;s, les yeux brillants de plaisir, les mains des
+danseuses abandonn&eacute;es aux doigts des cavaliers....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il entendit un bruit mat et sourd.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait la porte coch&egrave;re qui venait de s'ouvrir.</p>
+
+<p>Les roues d'une voiture retentirent sur le pav&eacute; de la cour et
+s'arr&ecirc;t&egrave;rent devant le vestibule.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment il lui fallait attendre. Il ne pouvait se risquer &agrave; croiser
+sur l'escalier des invit&eacute;s qui peut-&ecirc;tre l'auraient reconnu. Car lui
+aussi avait eu nagu&egrave;re sa part de ces joies mondaines.</p>
+
+<p>Seulement, ob&eacute;issant &agrave; un mouvement de curiosit&eacute; dont il ne fut pas le
+ma&icirc;tre, il descendit quelques marches encore, si bien que, sans &ecirc;tre vu,
+il dominait la porte d'entr&eacute;e.</p>
+
+<p>Deux dames atteignaient le palier du premier &eacute;tage.</p>
+
+<p>L'une d'elles, envelopp&eacute;e d'un camail de velours, &eacute;tait de haute taille,
+tout son &ecirc;tre &eacute;tait empreint d'une &eacute;l&eacute;gance majestueuse. Son visage
+disparaissait sous un voile &eacute;pais qui laissait apercevoir seulement
+quelques boucles de cheveux bruns, coiff&eacute;s, ainsi qu'on disait alors, &agrave;
+l'anglaise, c'est-&agrave;-dire tombant de chaque c&ocirc;t&eacute; des joues.</p>
+
+<p>L'autre avait rejet&eacute; en arri&egrave;re le capuchon de soie bleue.</p>
+
+<p>Le jeune homme poussa un cri d'admiration.</p>
+
+<p>Il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible, en effet, de r&ecirc;ver apparition plus charmante.</p>
+
+<p>Ce n'avait &eacute;t&eacute; qu'un &eacute;clair, car un instant apr&egrave;s, les deux dames
+disparaissaient entre la haie des laquais qui s'&eacute;taient lev&eacute;s sur leur
+passage.</p>
+
+<p>Mais un seul coup d'&oelig;il avait suffi &agrave; l'artiste.</p>
+
+<p>Ce front pur, ces yeux largement ouverts et rayonnants de jeunesse et de
+franchise, ces bandeaux blonds qui encadraient un ovale de vierge, ces
+l&egrave;vres admirablement dessin&eacute;es qui souriaient &agrave; la vie et &agrave;
+l'esp&eacute;rance....</p>
+
+<p>Il avait vu tout cela dans un &eacute;blouissement subit.</p>
+
+<p>Un &eacute;cho &eacute;loign&eacute; vint jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la baronne de Silvereal.</p>
+
+<p>Puis, dans l'antichambre, un laquais ajouta &agrave; mi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Lucie est plus jolie que jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'aime mieux la baronne, dit un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est plus imposante; mais elle me fait presque peur.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! et pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit un tas de choses myst&eacute;rieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! tu nous conteras cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais pas ici.</p>
+
+<p>Les voix se perdirent dans un murmure.</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;tait rest&eacute; immobile, le front inclin&eacute; sur sa main.</p>
+
+<p>Mais tout &agrave; coup il se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;Allons! pas de l&acirc;chet&eacute;! murmura-t-il. Peut-&ecirc;tre est-ce le bonheur qui
+vient de passer l&agrave;, &agrave; quelques pas de moi!... mais je ne puis ni ne veux
+plus esp&eacute;rer... je suis condamn&eacute;.</p>
+
+<p>Et sans songer cette fois aux quolibets des laquais, il descendit d'un
+pas ferme.</p>
+
+<p>En un instant, il eut atteint la cour. La porte &eacute;tait encore ouverte. Le
+suisse s'appr&ecirc;tait &agrave; la refermer.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vous, monsieur Martial, dit-il en voyant le jeune homme.
+Comment! vous sortez &agrave; cette heure-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas dormir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, le bruit. Qu'est-ce que vous voulez! il faut bien pardonner
+aux riches. S'ils s'amusent, ils en ont le droit.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me plains pas.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous sortez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai besoin d'air.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous allez geler dehors. Vous n'avez seulement pas de manteau...
+et il fait un froid...</p>
+
+<p>&mdash;Merci! merci! fit Martial.</p>
+
+<p>Et il s'&eacute;lan&ccedil;a dehors.</p>
+
+<p>Il commen&ccedil;ait &agrave; tomber une sorte de gr&eacute;sil qui lui mordait le visage et
+lui blessait les yeux.</p>
+
+<p>Il se mit &agrave; courir dans la direction de la Seine.</p>
+
+<p>Il franchit la place de l'Institut et arriva sur le quai.</p>
+
+<p>L&agrave;, il se pencha sur le parapet. La Seine roulait lentement son flot
+noir et sombre, avec un murmure vague qui semblait un appel.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tait saisi par le vertige qui pousse vers la mort.</p>
+
+<p>Il l'avait dit, il &eacute;tait condamn&eacute;.</p>
+
+<p>Le nom de Lucie tintait &agrave; son oreille sans qu'il se rappel&acirc;t ce que cet
+&eacute;cho signifiait.</p>
+
+<p>Il descendit les marches de pierre sur lesquelles son pied glissait, et
+parvint &agrave; la berge.</p>
+
+<p>L&agrave;, il se tourna encore une fois vers la grande ville qui s'estompait
+dans l'ombre.</p>
+
+<p>&mdash;Mes r&ecirc;ves et mes espoirs, encore une fois, adieu! dit-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>Puis, &eacute;tendant les bras en avant, il prit son &eacute;lan et se pr&eacute;cipita dans
+le fleuve.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, deux ombres se lev&egrave;rent sur la berge, et l'on entendit
+r&eacute;sonner dans le flot le choc de deux corps qui tombaient.</p>
+
+<p>Comment ces hommes se trouvaient-ils l&agrave;?</p>
+
+<p>Etaient-ce donc encore deux d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s qui demandaient au suicide
+l'oubli et le repos?</p>
+
+<p>Non. Car &agrave; la lueur vague du remous, on voyait l'eau s'agiter sous de
+vigoureux efforts.</p>
+
+<p>Puis le flot s'ouvrit, et les deux hommes reparurent soutenant Martial,
+dont la t&ecirc;te retombait inerte.</p>
+
+<p>&mdash;Courage! dit l'un des deux hommes.</p>
+
+<p>En quelques brasses ils eurent atteint le bord; puis, sans dire un mot,
+ils enlev&egrave;rent le jeune homme inanim&eacute; et gravirent l'escalier de la
+berge.</p>
+
+<p>A l'angle du pont, une voiture, bizarrement recouverte de drap noir,
+comme celles qu'on voit aux fun&eacute;railles, attendait, immobile. Un coup de
+sifflet retentit.</p>
+
+<p>La voiture approcha au trot de deux chevaux noirs.</p>
+
+<p>La porti&egrave;re s'ouvrit. Une voix dit:</p>
+
+<p>&mdash;Sauv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;pondit un des sauveteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Martial! r&eacute;p&eacute;ta la voix, qui appartenait &agrave; une femme.</p>
+
+<p>Martial fut &eacute;tendu sur les coussins.</p>
+
+<p>Puis la porti&egrave;re se referma.</p>
+
+<p>Et les chevaux noirs partirent comme une fl&egrave;che dans la direction des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIB" id="IIB"></a>II</h2>
+
+<h3>AU BAL</h3>
+
+
+<p>Tandis que la voiture myst&eacute;rieuse entra&icirc;ne Martial, miraculeusement
+arrach&eacute; &agrave; la mort, revenons &agrave; la maison de la rue de Seine.</p>
+
+<p>Madame de Silvereal venait de p&eacute;n&eacute;trer dans les salons, suivie de Lucie;
+leur apparition avait &eacute;t&eacute; salu&eacute;e d'un murmure d'approbation admirative,
+et elles auraient eu quelque peine &agrave; percer le flot qui se pressait sur
+leur passage, si le ma&icirc;tre de la maison n'&eacute;tait venu leur offrir son
+bras et les d&eacute;gager de la foule.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, baronne, dit-il, je ne sais comment vous t&eacute;moigner ma
+reconnaissance. L'heure s'avan&ccedil;ait, et je commen&ccedil;ais &agrave; craindre que mes
+salons ne fussent priv&eacute;s de leur plus gracieux ornement.</p>
+
+<p>Celui qui parlait ainsi &eacute;tait un homme d'une cinquantaine d'ann&eacute;es
+environ, de haute taille. Ses cheveux grisonnants se relevaient en
+touffes sur son cr&acirc;ne en saillie, tandis que des favoris presque blancs
+formaient &eacute;ventail de chaque c&ocirc;t&eacute; de ses joues. C'&eacute;tait presque une
+copie de la t&ecirc;te l&eacute;gendaire si spirituellement <i>croqu&eacute;e</i> par Philippon
+et qu'on a justement appel&eacute;e la <i>poire</i>.</p>
+
+<p>Cependant, &agrave; vrai dire, cette coupe absolument fran&ccedil;aise n'&eacute;tait pas en
+rapport avec son visage anguleux et surtout avec son teint, dont la
+nuance bistr&eacute;e rappelait une origine &eacute;trang&egrave;re.</p>
+
+<p>Le duc de Belen, de noblesse portugaise, avait longtemps habit&eacute;
+l'Am&eacute;rique du Sud, et, possesseur d'une fortune &eacute;norme, &eacute;tait venu, il y
+avait quelques ann&eacute;es, &eacute;blouir Paris de son luxe et de ses prodigalit&eacute;s.</p>
+
+<p>Cependant, depuis quelque temps, pour des motifs qui &eacute;taient encore
+inexpliqu&eacute;s, le duc de Belen avait abandonn&eacute; le magnifique h&ocirc;tel qu'il
+poss&eacute;dait au faubourg Saint-Honor&eacute;, pour venir occuper les deux &eacute;tages
+de la maison de la rue de Seine, immeuble qui d'ailleurs lui
+appartenait, et dont il avait transform&eacute; les appartements en une demeure
+presque princi&egrave;re.</p>
+
+<p>Peu &agrave; peu, les baux expiraient et M. de Belen reprenait possession de
+l'h&ocirc;tel entier. C'&eacute;tait gr&acirc;ce &agrave; une sorte de piti&eacute; et peut-&ecirc;tre de
+protection occulte de M. Beno&icirc;t que Martial avait pu garder jusque-l&agrave; sa
+mansarde.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s avoir adress&eacute; ce compliment banal &agrave; madame de Silvereal, le duc
+s'&eacute;tait tourn&eacute; avec empressement vers Lucie:</p>
+
+<p>&mdash;N'aurons-nous pas le plaisir, mademoiselle, de voir madame de
+Favereye?</p>
+
+<p>&mdash;Ma m&egrave;re est souffrante, monsieur le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a fallu toute mon insistance, reprit madame de Silvereal, pour
+d&eacute;cider Lucie &agrave; m'accompagner.</p>
+
+<p>&mdash;Oserai-je esp&eacute;rer, fit M. de Belen avec un sourire qui montra ses
+dents blanches et pointues, que mademoiselle ne se repentira pas de sa
+condescendance?</p>
+
+<p>Lucie s'inclina sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Mais un observateur attentif aurait pu remarquer sur son visage le
+passage d'une rapide p&acirc;leur.</p>
+
+<p>La jeune fille, v&ecirc;tue d'une robe blanche relev&eacute;e de fleurs bleues,
+simplement coiff&eacute;e de quelques bluets qui jouaient dans ses cheveux,
+blonds comme la moisson, r&eacute;alisait le type le plus achev&eacute; de la gr&acirc;ce et
+de la beaut&eacute;.</p>
+
+<p>Quand M. de Belen eut parl&eacute;, elle s'appuya au bras de madame de
+Silvereal comme pour la prier de r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur, madame de Favereye, va peu dans le monde, dit-elle au duc.
+Il est naturel que Lucie, ma ni&egrave;ce, n'ait pas grand go&ucirc;t &agrave; ces f&ecirc;tes
+auxquelles sa m&egrave;re n'assiste pas.</p>
+
+<p>M. de Belen s'inclina; il avait conduit les deux dames dans l'un des
+salons les plus anim&eacute;s, et leur ayant choisi des places, il se pr&eacute;parait
+&agrave; continuer une conversation qui, cependant, paraissait peu plaire &agrave; ses
+invit&eacute;es, quand un nouveau personnage s'approcha:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon cher duc, dit celui-ci d'une voix cassante et peu
+sympathique, allez-vous donc abandonner vos invit&eacute;s en l'honneur de ma
+femme?...</p>
+
+<p>De Belen le regarda en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher de Silvereal, soyez indulgent pour moi; mademoiselle Lucie
+est trop belle pour que les plus impatients ne me pardonnent point de
+m'oublier ici pendant quelques minutes.</p>
+
+<p>A ce compliment, presque grossier &agrave; force de nettet&eacute;, Lucie ne put
+r&eacute;primer un tressaillement nerveux, et elle cacha son visage sous son
+&eacute;ventail.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, de Belen, vous serez donc toujours un sauvage? reprit de
+Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voici que j'ai encore commis quelque sottise. Que voulez-vous!
+j'ai si longtemps v&eacute;cu loin de toute civilisation....</p>
+
+<p>A ce moment, de nouveaux noms furent jet&eacute;s par l'introducteur, et force
+fut au trop galant duc de s'arracher &agrave; sa douce contemplation.</p>
+
+<p>M. de Silvereal s'approcha de sa femme, et se penchant &agrave; son oreille:</p>
+
+<p>&mdash;Par gr&acirc;ce, dit-il, en s'effor&ccedil;ant d'adoucir l'accent de sa voix rude,
+excusez mon ami. M. de Belen est un peu brusque....</p>
+
+<p>Madame de Silvereal se tourna &agrave; demi vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Dites qu'il manque de la plus vulgaire &eacute;ducation...</p>
+
+<p>&mdash;Madame! fit M. de Silvereal avec col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! je vous prierai de ne point &eacute;lever ici la voix. Vous m'avez
+ordonn&eacute; de venir, je suis venue; de conduire Lucie &agrave; cette f&ecirc;te, j'ai
+pri&eacute; la pauvre enfant de me suivre. Ceci fait, ne me demandez rien de
+plus.</p>
+
+<p>Le baron ouvrit les l&egrave;vres comme pour r&eacute;pliquer.</p>
+
+<p>Puis ses yeux se port&egrave;rent sur Lucie, et il haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s tout, murmura-t-il, il faudra bien que ma volont&eacute; s'accomplisse.</p>
+
+<p>Et il se perdit dans la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! murmura Lucie &agrave; l'oreille de sa tante, que se passe-t-il
+donc ici, et pourquoi suis-je venue?...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire, mon enfant? fit madame de Silvereal avec surprise.
+As-tu donc lieu de t'effrayer de quelques paroles de galanterie
+ridicule?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas vu le regard que m'a lanc&eacute; M. de Silvereal? En v&eacute;rit&eacute;,
+on e&ucirc;t dit une menace.</p>
+
+<p>Madame de Silvereal garda un instant le silence, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Ecoute-moi, mon enfant, reprit-elle doucement, et sois sans crainte.
+Moi vivante, jamais le malheur ne s'approchera de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette assurance m&ecirc;me m'&eacute;pouvante. Il est donc bien vrai qu'un
+danger nous menace?</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, fit madame de Silvereal. De gr&acirc;ce, ne m'adresse pas une
+question, ici surtout.</p>
+
+<p>Elle lui prit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en supplie, oublie cette triste impression, oublie les paroles
+que je viens de prononcer. Tu es jeune... la vie s'ouvre devant toi
+belle et radieuse. Aie confiance. Nous sommes au bal, voici de charmants
+cavaliers qui s'appr&ecirc;tent &agrave; te venir demander la faveur d'une
+contredanse. Accepte... retrouve la gaiet&eacute; et l'insouciance de tes seize
+ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me jurez que je puis sans crainte...</p>
+
+<p>&mdash;Je te le jure. Tes yeux brillent d&eacute;j&agrave;, ch&egrave;re enfant. Autrefois,
+j'aurais banni toute inqui&eacute;tude, quand il s'agissait de danser... qu'il
+en soit ainsi pour toi.</p>
+
+<p>Un jeune homme s'approcha de Lucie et pronon&ccedil;a la formule d'usage.</p>
+
+<p>La jeune fille regarda encore une fois madame de Silvereal, qui sourit
+et inclina la t&ecirc;te en signe de consentement.</p>
+
+<p>Lucie prit le bras de son cavalier.</p>
+
+<p>A peine s'&eacute;tait-elle &eacute;loign&eacute;e, qu'un homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es,
+d'une remarquable &eacute;l&eacute;gance, s'approcha de madame de Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, murmura-t-il rapidement, il faut que je vous parle.</p>
+
+<p>Sans h&eacute;siter, madame de Silvereal se leva et appuya son bras sur celui
+de son cavalier.</p>
+
+<p>Tous deux travers&egrave;rent la foule.</p>
+
+<p>Madame de Silvereal &eacute;tait arriv&eacute;e &agrave; cet &acirc;ge o&ugrave; la femme vraiment belle
+s'&eacute;panouit dans toute sa magnifique &eacute;closion. Grande, admirablement
+faite, elle portait avec une d&eacute;sinvolture vraiment royale sa toilette de
+velours noir, constell&eacute;e de diamants. Ses &eacute;paules blanches et fermes
+comme le marbre, avaient la coupe admirable du buste des statues
+antiques, et, &agrave; regarder son visage de cam&eacute;e, on se f&ucirc;t demand&eacute; si cette
+cr&eacute;ation parfaite n'&eacute;tait pas quelque statue descendue de son socle.</p>
+
+<p>Quant &agrave; celui qui venait de r&eacute;clamer de si &eacute;trange fa&ccedil;on la faveur d'un
+entretien avec une des reines du bal, c'&eacute;tait, nous l'avons dit, un
+homme d'une quarantaine d'ann&eacute;es; et cependant, il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de
+lui assigner un &acirc;ge pr&eacute;cis.</p>
+
+<p>De taille moyenne, Armand de Bernaye r&eacute;unissait en quelque sorte le
+double caract&egrave;re de la beaut&eacute; naturelle et de la perfection civilis&eacute;e.</p>
+
+<p>Grand, admirablement proportionn&eacute;, Armand avait le front haut, l'&oelig;il
+noir, largement fendu, &eacute;tincelant d'intelligence et de volont&eacute;: les
+mains eussent fait envie &agrave; une petite-ma&icirc;tresse; son pied, chauss&eacute; avec
+une remarquable finesse, soutenait la comparaison avec les plus
+d&eacute;licieuses bottines de satin qui glissaient sur le parquet du bal.</p>
+
+<p>Mais ce qui frappait tout d'abord en lui, c'&eacute;tait la franchise quasi
+dominatrice de sa physionomie. Ce n'&eacute;tait ni un <i>joli</i> ni un <i>beau</i>
+gar&ccedil;on. C'&eacute;tait un homme, avec tout la d&eacute;veloppement de son &eacute;nergie,
+avec la supr&ecirc;me rectitude de sa conscience.</p>
+
+<p>Il semblait que de ces l&egrave;vres fermes, ombrag&eacute;es d'une moustache noire et
+retombant en deux pointes sans appr&ecirc;t, ne pussent s'&eacute;chapper que des
+paroles honn&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Devant lui, les &eacute;toiles de <i>cotillon</i> s'&eacute;cartaient avec une sorte de
+respect non dissimul&eacute;. On e&ucirc;t dit que ces <i>dandies</i>, comme on disait
+alors, devinaient en ce personnage une nature sup&eacute;rieure &agrave; la leur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le savant, murmurait-on sur son passage.</p>
+
+<p>Le savant! Ce mot r&eacute;sumait pour ces ignorants une double impression de
+terreur respectueuse et d'envie.</p>
+
+<p>Armand de Bernaye passait, disait-on, tout son temps dans son
+laboratoire, o&ugrave; il cherchait &agrave; d&eacute;rober &agrave; la nature ses secrets les plus
+cach&eacute;s. Plus d'une fois son nom avait &eacute;t&eacute; prononc&eacute; &agrave; l'Acad&eacute;mie des
+sciences, et on lui devait d'importants progr&egrave;s en chimie.</p>
+
+<p>Quoique, dans les salons les plus aristocratiques, on e&ucirc;t tenu &agrave; honneur
+de le recevoir, il &eacute;tait rare qu'il s'arrach&acirc;t &agrave; ses &eacute;tudes: la raret&eacute;
+de ses apparitions lui donnait m&ecirc;me aupr&egrave;s des fid&egrave;les de la valse et de
+la tr&eacute;nisse un renom presque fantastique. On assurait qu'il ne sortait
+de sa retraite que lorsqu'il avait &agrave; accomplir dans la soci&eacute;t&eacute; quelque
+&oelig;uvre de magie. Et, chose curieuse, plusieurs fois d&eacute;j&agrave; sa pr&eacute;sence
+avait paru concorder avec quelqu'une de ces catastrophes qui de temps &agrave;
+autre viennent surprendre ce qu'on est convenu d'appeler la haute
+soci&eacute;t&eacute; parisienne.</p>
+
+<p>Tel &eacute;tait l'homme qui en ce moment traversait les salons du duc de
+Belen, ayant &agrave; son bras madame de Silvereal.</p>
+
+<p>Il marchaient lentement, lui, absorb&eacute; dans quelque pens&eacute;e int&eacute;rieure;
+elle, un peu p&acirc;le, et cependant la t&ecirc;te haute, fi&egrave;re de l'homme qui
+s'&eacute;tait fait momentan&eacute;ment son cavalier.</p>
+
+<p>Ils arriv&egrave;rent ainsi &agrave; une serre qui s'ouvrait au fond d'un boudoir, et
+o&ugrave; le duc avait prodigu&eacute;, avec son luxe habituel, les splendeurs d'une
+v&eacute;g&eacute;tation tropicale.</p>
+
+<p>En ce moment, la serre &eacute;tait vide.</p>
+
+<p>Armand s'effa&ccedil;a en s'inclinant.</p>
+
+<p>La baronne entra la premi&egrave;re.</p>
+
+<p>M. de Bernaye lui d&eacute;signa un si&eacute;ge et s'assit lui-m&ecirc;me &agrave; quelque
+distance d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dit-il de sa voix qui vibrait, sonore et douce &agrave; la fois,
+je vous supplie de me pardonner si je vous ai arrach&eacute;e pour quelques
+instants aux plaisirs de cette f&ecirc;te.</p>
+
+<p>Elle releva la t&ecirc;te et le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me parler ainsi? Ne vous souvenez-vous plus des paroles qui
+ont &eacute;t&eacute; un jour &eacute;chang&eacute;es entre nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les ai pas oubli&eacute;es.</p>
+
+<p>Il passa sa main sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait en un jour de douleur.... Vous que j'avais tant aim&eacute;e, vous &agrave;
+qui j'avais d&eacute;vou&eacute; ma vie enti&egrave;re, vous aviez riv&eacute; votre existence &agrave;
+celle d'un autre.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! vous le savez... c'&eacute;tait mon devoir.... J'ob&eacute;issais &agrave; mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le sais, reprit Armand avec un sourire triste. Mathilde de
+Mauvillers devait servir de marchepied &agrave; M. de Mauvillers, magistrat,
+pair de France... et elle n'avait pas le droit de r&eacute;sister.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, fit Mathilde de Silvereal en baissant la voix, il est des
+destin&eacute;es humaines qui semblent maudites. J'ai bien souffert... mais que
+sont les tortures endur&eacute;es par moi en face de celles qui ont accabl&eacute; ma
+pauvre s&oelig;ur?</p>
+
+<p>&mdash;Marie... oui, vous avez eu assez de confiance en moi pour me faire
+conna&icirc;tre les terribles circonstances de ce drame pass&eacute;. Et quand tout
+espoir a &eacute;t&eacute; arrach&eacute; de mon c&oelig;ur, lorsque j'ai compris que d&eacute;sormais je
+ne pouvais aimer celle qui cependant &eacute;tait ma vie et mon avenir, je vous
+ai dit: &laquo;Mathilde! la fatalit&eacute; nous s&eacute;pare. Ob&eacute;issons.&raquo; Main
+souvenez-vous que le jour o&ugrave; le danger vous menacera, je serai l&agrave; pr&egrave;s
+de vous, pr&ecirc;t &agrave; vous d&eacute;fendre, &agrave; sacrifier ma vie pour vous &eacute;pargner une
+larme.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je vous ai dit, Armand: &laquo;A quelque heure que ce soit, en
+quelque lieu que je me trouve, le jour o&ugrave; vous m'appellerez, je viendrai
+&agrave; vous, forte de mon honneur et de mon sacrifice, et mettant ma main
+dans la v&ocirc;tre, je vous &eacute;couterai comme un ami, comme un fr&egrave;re...&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas appel&eacute;... et je suis venu.</p>
+
+<p>Mathilde r&eacute;pondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'un danger me menace?</p>
+
+<p>&mdash;Le savez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je le devine.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne tremblez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non; je savais que vous viendriez.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Puis Armand prit la main de madame de
+Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez foi en moi... vous avez raison. Entendez-moi donc.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute comme on &eacute;coute Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Silvereal veut votre mort...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais!</p>
+
+<p>&mdash;Et il veut marier Lucie de Favereye au duc de Belen...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est vrai.... Mais comment avez-vous surpris le premier de
+ces deux secrets?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez plus tard. Nous ne pouvons rester longtemps ici....
+Oui, M. de Silvereal veut votre mort, parce qu'il veut &eacute;pouser une femme
+qu'il aime... Certes, il est facile de d&eacute;jouer ses projets en lui disant
+en face qu'on a lu dans son &acirc;me perverse; mais, pour des motifs qui vous
+seront d&eacute;voil&eacute;s plus tard, il faut que cet homme conserve sa s&eacute;curit&eacute;...
+Donc, c'est par le poison qu'il veut vous tuer....</p>
+
+<p>Armand fouilla dans sa poche, et en retira un flacon noir:</p>
+
+<p>&mdash;Prenez cette fiole, dit-il, et, tous les matins, buvez une goutte de
+cette liqueur dans un verre d'eau.</p>
+
+<p>Elle &eacute;tendit la main, prit le flacon et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je le ferai.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes sauv&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez prononc&eacute; le nom de Lucie?</p>
+
+<p>&mdash;Je veille sur elle, comme sur vous.... Soyez sans crainte. Je ne veux
+pas, vous entendez... je ne veux pas que cette pauvre enfant devienne la
+femme de ce mis&eacute;rable qu'on appelle le duc de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Un mis&eacute;rable! avez-vous dit?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sur la piste d'une infamie dont cet homme s'est rendu
+coupable.... Mais je ne puis vous expliquer plus nettement ma pens&eacute;e....
+M. de Belen para&icirc;t tout-puissant. Devant son nom presque princier,
+devant ses richesses &eacute;normes, tous plient et se courbent; mais je
+secouerai si violemment le colosse aux pieds d'argile, qu'il tombera en
+poussi&egrave;re.</p>
+
+<p>Disant cela, Armand s'&eacute;tait lev&eacute;; son &oelig;il &eacute;tincelait. Mathilde eut un
+tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Et.... M. de Silvereal? demanda-t-elle en h&eacute;sitant.</p>
+
+<p>Armand se tut un instant.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mari, dit-il enfin, est ou le complice ou la victime de cet
+homme! Mais avez-vous donc quelque piti&eacute; pour lui... vous dont il a jur&eacute;
+la mort....</p>
+
+<p>Madame de Silvereal le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur qu'en le punissant nous ne c&eacute;dions &agrave; un mouvement de col&egrave;re
+et de vengeance.</p>
+
+<p>Armand p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, dit-il. Que les coupables soient punis, mais que nos
+mains restent pures.</p>
+
+<p>Mathilde laissa &eacute;chapper un cri de joie:</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avez compris, merci!</p>
+
+<p>Et comme Armand faisait un mouvement pour se retirer:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit madame de Silvereal en rougissant, ne vous reverrai-je
+plus?</p>
+
+<p>Le jeune homme se rapprocha.</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde, reprit-il, il est dans la vie de M. de Silvereal un myst&egrave;re
+que vous ignorez et que je pressens... Voulez-vous me faire une
+promesse?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Un jour viendra peut-&ecirc;tre o&ugrave; j'aurai besoin de conna&icirc;tre toute la
+v&eacute;rit&eacute;... ce jour-l&agrave;, il faudra que vous m'aidiez &agrave; soulever le voile
+qui couvre ces deux existences, il faudra que M. de Belen et votre mari
+apparaissent devant nous dans toute la nudit&eacute; de leur infamie...</p>
+
+<p>&mdash;Armand!</p>
+
+<p>&mdash;Que vous importe... si je vous jure de ne point porter la main sur
+celui qui m'a vol&eacute; tout mon bonheur?... Tant que vous ne m'aurez pas
+relev&eacute; de ce serment, M. de Silvereal, quoi que je sache, si terribles
+que soient les secrets qui m'auront &eacute;t&eacute; d&eacute;voil&eacute;s, M. de Silvereal me
+sera sacr&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous crois... donc au jour o&ugrave; vous m'interrogerez, je parlerai...</p>
+
+<p>&mdash;Merci.... Maintenant, prenez mon bras... et rentrons dans la bal...
+aussi bien mademoiselle Lucie doit vous attendre avec impatience....</p>
+
+<p>Mathilde s'appuya sur lui. Au moment de franchir la porte de la serre,
+elle s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit-elle &agrave; voix basse, je ne sais pourquoi... mais il me
+semble que dans la lutte que vous allez entreprendre de terribles p&eacute;rils
+vont vous environner...</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme un pressentiment qui me trouble... A votre tour, jurez-moi
+d'&ecirc;tre prudent....</p>
+
+<p>Ils se trouvaient si pr&egrave;s l'un de l'autre qu'ils &eacute;taient presque
+enlac&eacute;s. Un fr&eacute;missement agita Armand. D'un mouvement violent il attira
+Mathilde sur son c&oelig;ur:</p>
+
+<p>&mdash;Si je meurs, du moins vous ne m'oublierez pas....</p>
+
+<p>Elle se d&eacute;gagea doucement, et posant la main sur la poitrine du jeune
+homme:</p>
+
+<p>&mdash;Si vous mourez, je mourrai, car je vous aime....</p>
+
+<p>Ils s'&eacute;loign&egrave;rent. A ce moment, les branches d'un yucca s'&eacute;cart&egrave;rent
+lentement, et une t&ecirc;te parut, sinistre, grima&ccedil;ante:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! mes beaux amoureux! murmura l'inconnu, il para&icirc;t que nous
+conspirons... il est temps de prendre ses pr&eacute;cautions... gare &agrave; vous!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IIIB" id="IIIB"></a>III</h2>
+
+<h3>ANCIENNES ET NOUVELLES CONNAISSANCES</h3>
+
+
+<p>Le personnage qui venait de surgir de si &eacute;trange fa&ccedil;on et qui paraissait
+avoir entendu toute la conversation de M. de Bernaye et de madame de
+Silvereal sortit peu &agrave; peu de la touffe exotique qui l'avait si
+compl&eacute;tement dissimul&eacute;. Pour ne point abuser de la patience de nos
+lecteurs, disons imm&eacute;diatement qu'&agrave; premi&egrave;re vue ceux d'entre eux qui se
+souviennent de certain portrait trac&eacute; dans le prologue de ce r&eacute;cit
+eussent reconnu ma&icirc;tre Biscarre. Et cependant, &agrave; part le profil bestial
+dont la nature l'avait gratifi&eacute; et qu'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute; certes bien
+impossible de r&eacute;pudier, Biscarre &eacute;tait profond&eacute;ment m&eacute;tamorphos&eacute;... En
+bien? peut-&ecirc;tre. En tout cas, son visage, sa physionomie, sa chevelure
+&eacute;taient autant d'&oelig;uvres d'art si artistement combin&eacute;es, que de l'ancien
+for&ccedil;at la science du <i>maquillage</i> &eacute;tait parvenue &agrave; faire un &eacute;l&eacute;gant de
+trente ans &agrave; peine, aux traits plut&ocirc;t s&eacute;v&egrave;res que durs, en somme, ce
+qu'on est convenu d'appeler un homme s&eacute;rieux. Sa toilette &eacute;tait un
+chef-d'&oelig;uvre de go&ucirc;t. Des diamants de prix scintillaient au devant de
+sa chemise de fine batiste; des gants irr&eacute;prochables moulaient ses
+mains, un peu grandes, mais longues et minces. En somme, ma&icirc;tre
+Biscarre, entrant dans les salons du duc de Belen, pouvait, sans
+disparate, faire figure au milieu de tout ce que l'aristocratie et la
+finance&mdash;confondues d'ailleurs sous le r&egrave;gne de Louis-Philippe, en une
+seule caste&mdash;offraient de plus remarquables sp&eacute;cimens. Comment Biscarre
+se trouvait-il dans la serre, c'est ce que nul n'aurait pu expliquer, et
+moins que personne, l'intendant qui introduisait les arrivants en jetant
+leur nom de sa voix sonore. Car Biscarre s'&eacute;tait abstenu de passer
+devant lui. Il venait de la serre, sans avoir franchi ni la porte
+d'entr&eacute;e ni les salons. Nous saurons tout &agrave; l'heure quels &eacute;taient les
+chemins secrets connus de Biscarre. En ce moment, il s'avan&ccedil;ait dans les
+salons fendant le flot des invit&eacute;s, et se dirigeait vers M. de Belen,
+qui paraissait engag&eacute; dans une conversation des plus int&eacute;ressantes avec
+plusieurs grands sp&eacute;culateurs de l'&eacute;poque, MM. St&eacute;phane et Colombet, qui
+venaient d'obtenir une magnifique concession de chemin de fer; M.
+Allard, le c&eacute;l&egrave;bre banquier, qui r&ecirc;vait les emprunts internationaux, et
+d'autres comparses, flaireurs de dividendes, qui humaient d&eacute;licieusement
+chacune des paroles tombant de ces l&egrave;vres privil&eacute;gi&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher de Belen, disait Colombet, homme de corpulence &eacute;norme, &agrave;
+l&egrave;vres charnues, vous savez que nous comptons sur vous. Notre conseil
+d'administration doit se recruter parmi les grands dignitaires de la
+noblesse et de la fortune...</p>
+
+<p>&mdash;Et les actions de fondateurs sont d'une valeur certaine, ajoutait
+St&eacute;phane, personnage de bois qui semblait avoir devin&eacute; trente ans
+d'avance le Vertillac des <i>Faux Bonshommes</i>.</p>
+
+<p>Chacun de ses gestes tombait net et sec, comme si un rouage se f&ucirc;t tout
+&agrave; coup d&eacute;cliquet&eacute;. De Belen avait un sourire gracieux pour chacune de
+ces gracieuses ouvertures.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! reprenait Allard, le banquier, ce n'est pas pour une bagatelle
+d'un ou de deux millions que le duc se fera prier...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;! ni pour cinq, ni pour dix, fit tout &agrave; coup une voix aigre et
+dure.</p>
+
+<p>Les causeurs se retourn&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est ce cher monsieur Mancal!</p>
+
+<p>Et toutes les mains, &agrave; l'exception de celles du duc, se tendirent vers
+le nouveau venu. Or, celui-ci n'&eacute;tait autre que Biscarre. Puisque les
+invit&eacute;s de M. de Belen paraissent ne le conna&icirc;tre que sous le nom de M.
+Mancal, nous prierons le lecteur, mieux instruit, de ne pas trahir son
+incognito. L'abstention du duc n'avait pas &eacute;t&eacute; remarqu&eacute;e, tant les
+autres avaient mis d'empressement &agrave; accueillir l'arrivant. Cependant, M.
+Mancal se confondait en salutations.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs! que d'honneur!... En v&eacute;rit&eacute;, je ne m&eacute;rite pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous-ne-m&eacute;-ri-tez pas, articula St&eacute;phane, dont les deux bras se
+lev&egrave;rent vers le plafond avec un bruit de roues mal graiss&eacute;es, vous!
+ma&icirc;tre Mancal, le roi des hommes d'affaires de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, qui tenez t&ecirc;te &agrave; tout notaire, avou&eacute;, juge, et savez les mettre
+&agrave; merci!... continua Colombet, dont l'&eacute;pais visage s'&eacute;panouit en un gros
+rire.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs! messieurs!...</p>
+
+<p>&mdash;Le dieu de la chicane! acheva Allard. Et &agrave; Dieu ne plaise que ce mot
+doive &ecirc;tre pris en mauvaise part. Vous &ecirc;tes strat&eacute;giste, comme le furent
+Turenne et Napol&eacute;on...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc si difficile de man&oelig;uvrer, quand on a pour soi les gros
+bataillons? fit Mancal en riant. Tenez, je fais un pari.... Chacun de
+vous, messieurs St&eacute;phane, Colombet, Allard, vous repr&eacute;sentez une
+arm&eacute;e.... Avec vos forces r&eacute;unies, je voudrais conqu&eacute;rir le monde...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! le monde est trop grand...</p>
+
+<p>&mdash;Et un coin de terre suffit...</p>
+
+<p>&mdash;Encore faut-il, interrompit Mancal, que ce coin de terre soit bien &agrave;
+vous...</p>
+
+<p>&mdash;Certes!</p>
+
+<p>&mdash;Ou bien, continua l'homme d'affaires en regardant le duc, qui
+paraissait fort mal &agrave; l'aise, ou bien que le tr&eacute;fonds, comme nous disons
+en terme juridique, renferme quelque tr&eacute;sor cach&eacute;.</p>
+
+<p>Ces mots, qui peut-&ecirc;tre renfermaient une allusion myst&eacute;rieuse,
+excit&egrave;rent l'hilarit&eacute; des sp&eacute;culateurs. On sait que le mot <i>tr&eacute;fonds</i>
+signifie la partie souterraine d'une propri&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les tr&eacute;sors! s'&eacute;cria Colombet, est-ce qu'il en existe encore au
+dix-neuvi&egrave;me si&egrave;cle?...</p>
+
+<p>&mdash;Les g&eacute;nies et les f&eacute;es ont &agrave; jamais disparu... dit un autre, et avec
+eux les cavernes d'or et les grottes de diamant...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce votre avis, monsieur le duc? demanda Mancal, dont les l&egrave;vres se
+pliss&egrave;rent en un ironique sourire.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que cette plaisanterie, si innocente d'ailleurs en apparence,
+n'&eacute;tait pas du go&ucirc;t de M. de Belen, car il r&eacute;pondit d'un ton fort sec:</p>
+
+<p>&mdash;M. Mancal a toujours de l'esprit! mais, je vous demande pardon,
+messieurs, malgr&eacute; tout le plaisir que je prends &agrave; causer avec vous, mes
+devoirs de ma&icirc;tre de maison me forcent &agrave; vous quitter un instant....</p>
+
+<p>Comme il s'&eacute;loignait:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, aurais-je bless&eacute; M. le duc? fit Mancal d'un air constern&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? parce que vous avez parl&eacute; de tr&eacute;sor?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot a &eacute;t&eacute; prononc&eacute; sans mauvaise intention...</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! fit St&eacute;phane l'automate, supposeriez-vous, par hasard, que M.
+de Belen poss&egrave;de quelque part une de ces cavernes fantastiques o&ugrave; les
+gnomes enfouissaient jadis des monceaux d'or?...</p>
+
+<p>&mdash;Il est riche! fit Colombet en secouant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez! reprit vivement Mancal, voici que, sur une expression qui m'est
+&eacute;chapp&eacute;e dans la conversation, vous b&acirc;tissez tout un monde de
+suppositions.... Mais &agrave; mon tour, messieurs, veuillez m'excuser... il
+faut que je pr&eacute;sente mes hommages &agrave; M. le baron de Silvereal...</p>
+
+<p>&mdash;Heureux homme! fit Allard en lui frappant sur l'&eacute;paule. Il conna&icirc;t
+tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Et il en sait plus long qu'il n'en dit, murmura Colombet, tandis que
+Mancal se perdait dans la foule.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dangereux, donc il faut le m&eacute;nager, ajouta St&eacute;phane avec la
+nettet&eacute; qui convient aux consciences de puret&eacute; douteuse.</p>
+
+<p>Les trois hommes se regard&egrave;rent, &eacute;bauch&egrave;rent un sourire, puis, sans
+doute pour chasser certaines pens&eacute;es importunes qui leur montaient au
+cerveau, ils se dirig&egrave;rent d'un commun accord vers le buffet. Cependant
+Mancal se glissait &agrave; travers les groupes d'invit&eacute;s avec la prestesse
+d'un fauve: il passait par les interstices les plus &eacute;troits sans heurter
+personne et sans d&eacute;vier de sa route. Il arriva enfin &agrave; quelques pas de
+M. de Silvereal, qui, appuy&eacute; au chambranle d'une porte, semblait perdu
+dans ses m&eacute;ditations. Ses yeux, attach&eacute;s au parquet, avaient une
+singuli&egrave;re fixit&eacute;. Le mari de Mathilde &eacute;tait petit, maigre; son profil
+d'oiseau de proie n'&eacute;tait rien moins que sympathique, et, dans la
+profondeur de ses yeux gris, un observateur e&ucirc;t facilement aper&ccedil;u le
+reflet sombre des plus mauvaises passions. Parfois ses regards se
+portaient vers le groupe dont sa femme &eacute;tait le centre, et alors une
+sorte d'&eacute;clair passait dans ses prunelles dilat&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron de Silvereal permettra-t-il &agrave; son humble serviteur
+de lui offrir le t&eacute;moignage de son respect? dit Mancal, qui s'&eacute;tait
+arr&ecirc;t&eacute; devant lui et le saluait avec une d&eacute;f&eacute;rence presque ridicule &agrave;
+force d'affectation.</p>
+
+<p>Le baron tressaillit; il s'arracha &agrave; ses m&eacute;ditations et vit Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vous! fit-il avec un mouvement joyeux. Eh bien!
+m'apportez-vous de bonnes nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Pourrait-il en &ecirc;tre autrement? r&eacute;pondit Mancal avec un sourire
+obs&eacute;quieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, <i>elle</i> a compris?</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Torr&egrave;s a bien voulu pr&ecirc;ter quelque attention &agrave; mes paroles,
+et j'ai pu facilement lui expliquer que si vous avez &eacute;t&eacute; contraint, &agrave;
+votre grand regret, de lui d&eacute;rober cette soir&eacute;e pour la consacrer &agrave; M.
+le duc de Belen, c'&eacute;tait uniquement parce que de graves int&eacute;r&ecirc;ts &eacute;taient
+en jeu.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, elle m'a pardonn&eacute;? fit le baron, dont tout le corps fr&eacute;mit.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a fait plus encore...</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! parlez vite!</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Torr&egrave;s a daign&eacute; me charger d'une commission pour monsieur le
+baron.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre? donnez!</p>
+
+<p>Et d&eacute;j&agrave; le baron, impatient, tendait la main.</p>
+
+<p>&mdash;Une commission verbale, fit Mancal. Madame de Torr&egrave;s attendra monsieur
+le baron chez elle... demain, &agrave; dix heures du soir.</p>
+
+<p>M. de Silvereal eut un geste d&eacute;courag&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ne veut-elle plus me recevoir qu'au milieu des nombreux invit&eacute;s
+qui sans cesse encombrent ses salons?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, monsieur le baron, reprit Mancal, que la pens&eacute;e de
+madame de Torr&egrave;s doive &ecirc;tre ainsi interpr&eacute;t&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Dites-vous vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, car j'ai cru comprendre que sa porte serait ferm&eacute;e &agrave; tout
+le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Sans exception?</p>
+
+<p>&mdash;S'il &eacute;tait fait une exception, ce serait, en tout cas, en faveur du
+seul homme dont vous n'ayez pas &agrave; vous pr&eacute;occuper.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-&agrave;-dire de moi-m&ecirc;me....</p>
+
+<p>M. de Silvereal respira, comme si sa poitrine e&ucirc;t &eacute;t&eacute; soulag&eacute;e d'un
+poids &eacute;norme.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit Mancal, si j'osais parler &agrave; monsieur le baron en
+toute franchise...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur de blesser monsieur le baron!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me faites mourir d'impatience...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le baron sait que je lui suis tout d&eacute;vou&eacute;... je
+croirais commettre un crime si je le trompais et m&ecirc;me si je lui cachais
+ce que j'ai cru d&eacute;couvrir.... Puisque vous m'autorisez &agrave; parler, sachez
+donc que j'ai appris de bonne source que plusieurs personnages
+importants, de haute distinction et de grande fortune, se disputent la
+main de madame de Torr&egrave;s... Certes, elle vous a vou&eacute; un attachement r&eacute;el
+et que rien ne pourrait &eacute;branler... cependant....</p>
+
+<p>M. de Silvereal &eacute;tait devenu livide.</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu qu'elle songe &agrave; me retirer sa parole?...</p>
+
+<p>Il tutoyait maintenant l'agent d'affaires, descendu &agrave; ses yeux au r&ocirc;le
+de Scapin.</p>
+
+<p>Mancal eut un geste d'&eacute;nergique d&eacute;n&eacute;gation.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! fit-il. Mais cependant... pardonnez-moi si j'h&eacute;site... la
+chose est d&eacute;licate...</p>
+
+<p>&mdash;T'expliqueras-tu!...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque monsieur le baron l'exige, je dois lui ob&eacute;ir... or, je sais
+que monsieur le baron, trop honn&ecirc;te pour faire de madame de Torr&egrave;s sa
+ma&icirc;tresse, lui a fait entrevoir que... la sant&eacute; de madame de Silvereal
+&eacute;tait chancelante...</p>
+
+<p>&mdash;Cela est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas, fit Mancal en jetant un regard du c&ocirc;t&eacute; de Mathilde,
+dont l'apparence contredisait absolument les paroles de son mari.
+Cependant, avouez que madame de Sylvereal para&icirc;t lutter
+avantageusement... contre le mal qui la mine...</p>
+
+<p>&mdash;Illusion! ma femme est atteinte d'une de ces maladies qui laissent au
+condamn&eacute; les dehors de la sant&eacute;... et qui, cependant, le foudroient en
+quelques heures...</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais madame de Torr&egrave;s n'est pas initi&eacute;e &agrave; ces secrets
+physiologiques... car je crains qu'elle n'attribue vos promesses de
+mariage &agrave; la passion qu'elle vous a inspir&eacute;e.</p>
+
+<p>Un rayon sinistre passa dans les yeux du baron.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Mancal, fit-il d'une voix sourde, j'ai jur&eacute; &agrave; madame de
+Torr&egrave;s qu'elle serait ma femme... et je veux...</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez!...</p>
+
+<p>&mdash;Je me trompe... ce mot rend mal ma pens&eacute;e... je sais, veux-je dire,
+qu'avant trois mois, je serai libre...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi soit-il! fit Mancal en s'inclinant pour cacher le sourire
+ironique qui crispait ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Puis, apr&egrave;s un silence, il ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, le savant docteur du quai de G&egrave;vres est de ceux qui lisent
+jusqu'au plus profond des myst&egrave;res naturels.</p>
+
+<p>M. de Silvereal laissa &eacute;chapper un cri de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous savez!...</p>
+
+<p>Mancal le regarda en riant, cette fois, sans se cacher:</p>
+
+<p>&mdash;Allez demain chez ma&icirc;tre Blasias, fit-il. C'est un conseil d'ami que
+vous donne votre d&eacute;vou&eacute; serviteur....</p>
+
+<p>Silvereal eut un moment d'h&eacute;sitation; puis il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, j'irai!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le baron n'a aucun ordre &agrave; me donner?...</p>
+
+<p>&mdash;Aucun!</p>
+
+<p>Mancal s'inclina profond&eacute;ment et s'&eacute;loigna.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! murmura-t-il en se perdant &agrave; travers les groupes, le crime est
+sem&eacute;... il faudra bien qu'il germe.... Ce sont l&agrave; bonnes et fertiles
+terres.... Mais quoi est donc le secret de M. de Belen?</p>
+
+<p>A ce moment, l'intendant du duc parut &agrave; la porte du salon, et s'arr&ecirc;ta,
+regardant de tous c&ocirc;t&eacute;s comme s'il e&ucirc;t cherch&eacute; quelqu'un.</p>
+
+<p>M. de Belen s'approcha de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, un &ecirc;tre &eacute;trange, presque effrayant, qui se dit le
+serviteur de M. Armand de Bernaye, insiste pour parler imm&eacute;diatement &agrave;
+son ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bernaye doit se trouver dans une des salles de jeu.</p>
+
+<p>L'intendant se dirigea du c&ocirc;t&eacute; que le duc lui indiquait. Il n'eut aucune
+peine &agrave; rejoindre Armand, qui, le sourire aux l&egrave;vres, suivait une partie
+de baccarat engag&eacute;e entre quelques joueurs, parmi lesquels St&eacute;phane,
+Colombet et Allard s'&eacute;taient &eacute;rig&eacute;s en chefs d'attaque. Aux premiers
+mots prononc&eacute;s &agrave; voix basse par l'intendant, Armand tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suis, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait entrer votre serviteur dans un salon r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, Armand p&eacute;n&eacute;trait dans une petite salle artistement
+d&eacute;cor&eacute;e. La porte se referma derri&egrave;re lui. Le personnage qui venait de
+le faire demander m&eacute;rite description. C'&eacute;tait certes une des cr&eacute;atures
+les plus bizarres qui se puissent imaginer. Au milieu d'une face d'un
+brun oliv&acirc;tre, s'&eacute;patait un large nez aux narines plates; les joues
+osseuses saillaient comme les moulures d'un masque japonais; la bouche,
+aux l&egrave;vres jaunes &agrave; force d'&ecirc;tre p&acirc;les, &eacute;tait largement fendue et
+laissait voir des dents presque noires, mais aigu&euml;s comme les pointes
+d'un crayon d'&eacute;b&egrave;ne. Son front &eacute;tait tatou&eacute; de lignes bizarres qui
+s'entre-croisaient g&eacute;om&eacute;triquement. Cet &ecirc;tre singulier &eacute;tait envelopp&eacute;
+dans un large manteau, sorte de <i>plaid</i> qui tombait jusqu'&agrave; ses pieds
+nus. Son front, rid&eacute; et sans cheveux, &eacute;tait &agrave; demi cach&eacute; par un chapeau
+plat, sans bord, absolument rond et qui semblait se tenir, par prodige,
+en &eacute;quilibre sur son cr&acirc;ne pointu. S'il se f&ucirc;t d&eacute;couvert, on e&ucirc;t
+remarqu&eacute; une touffe de cheveux partant du sommet de l'occiput et
+soigneusement roul&eacute;e sur elle-m&ecirc;me en une esp&egrave;ce de rosette.</p>
+
+<p>D&egrave;s que M. de Bernaye parut, le spectre exotique &eacute;tendit les bras en
+avant, en m&ecirc;me temps qu'il se prosternait presque jusqu'&agrave; terre.
+Quelques mots furent &eacute;chang&eacute;s dans une langue que, certes, aucun des
+invit&eacute;s de M. de Belen n'e&ucirc;t comprise.</p>
+
+<p>&mdash;Que me veux-tu, So&euml;ra? demanda Armand.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un billet.</p>
+
+<p>&mdash;Qui l'a apport&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme qui est reparti imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! donne!</p>
+
+<p>Celui qu'Armand venait de d&eacute;signer par le nom de So&euml;ra plongea sa main
+sous son manteau, qui s'entr'ouvrit et laissa apercevoir une sorte de
+pagne, ray&eacute; de blanc et de noir, et tombant jusqu'aux jarrets. Le torse
+n'&eacute;tait cach&eacute; que par une ceinture montant de la taille aux aisselles,
+et dans cette ceinture &eacute;tait retenue une de ces armes redoutables, lames
+tordues en forme de flamme, et que les Malais d&eacute;signent sous le nom de
+&laquo;kriss.&raquo; So&euml;ra pr&eacute;senta &agrave; Armand un petit billet pli&eacute; en forme de
+triangle et bord&eacute; de noir, comme une lettre de deuil. Armand laissa
+&eacute;chapper un geste de surprise. Puis, d'un mouvement rapide, il brisa le
+cachet. L'enveloppe &eacute;tait vide; seulement, &agrave; l'int&eacute;rieur de l'enveloppe
+&eacute;tait empreinte, nettement dessin&eacute;e, l'image d'une t&ecirc;te de mort. Armand
+r&eacute;fl&eacute;chit un instant, puis:</p>
+
+<p>&mdash;Va, So&euml;ra, dit-il. Tu es un bon serviteur. Retourne chez moi et ne
+m'attends pas cette nuit.</p>
+
+<p>So&euml;ra s'inclina en signe de soumission. A ce moment, la voix de M. de
+Belen se fit entendre dans le salon qui confinait &agrave; celui o&ugrave; se trouvait
+Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, messieurs, disait-il, qui de vous se d&eacute;vouera pour conduire le
+cotillon?...</p>
+
+<p>Armand r&eacute;fl&eacute;chissait, les yeux fix&eacute;s sur le singulier embl&egrave;me qui venait
+de lui &ecirc;tre adress&eacute;. Une sorte de grondement sourd, sauvage, lui fit
+lever la t&ecirc;te. So&euml;ra avait rejet&eacute; son manteau et, redressant en arri&egrave;re
+son torse d'athl&egrave;te, il avait tir&eacute; de sa ceinture le kriss dont la lame
+luisait, aigu&euml; et sinistre.</p>
+
+<p>&mdash;So&euml;ra! fit Armand d'un ton d'autorit&eacute;.</p>
+
+<p>L'autre grin&ccedil;ant des dents dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre, avez-vous entendu?</p>
+
+<p>La voix de M. de Belen se fit entendre de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le vicomte (il parlait sans doute &agrave; un de ces mi&egrave;vres jeunes
+gens qui font leur chemin en guidant leur barque &agrave; travers valses et
+mazourkes), monsieur le vicomte, ces dames r&eacute;clament votre bon concours,
+vous ne pouvez refuser!</p>
+
+<p>Cette fois, So&euml;ra s'&eacute;lan&ccedil;a, et sans doute il allait franchir la porte du
+salon, si la main d'Armand s'abattant sur son poignet ne l'e&ucirc;t clou&eacute; sur
+place.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu fou?... s'&eacute;cria le savant.</p>
+
+<p>L'autre, le visage livide sous la teinte d'ocre, semblait ne plus
+entendre. Sa bouche &eacute;cumait, et un seul mot s'&eacute;chappait de ses l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&mdash;Amok! Amok!</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit M. de Bernaye.</p>
+
+<p>D'un mouvement vigoureux, il repoussa le sauvage au fond de la pi&egrave;ce;
+puis, les bras crois&eacute;s, la t&ecirc;te haute, il se pla&ccedil;a devant lui.</p>
+
+<p>So&euml;ra tremblait: c'&eacute;tait une agitation furieuse, presque convulsive. Il
+dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu?...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette voix...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celle de l&agrave;-bas... c'est la voix qui r&eacute;sonne dans mes nuits...
+qui sort de la tombe....</p>
+
+<p>Armand avait reconnu la voix de M. de Belen. Ses sourcils se
+contract&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu s&ucirc;r de ce que tu dis?</p>
+
+<p>&mdash;Je le jure par le cadavre de mon p&egrave;re!</p>
+
+<p>&mdash;Tes oreilles ne te trompent pas?</p>
+
+<p>So&euml;ra eut un ricanement.</p>
+
+<p>&mdash;Celui qui est mort me dit que j'ai bien entendu.</p>
+
+<p>Et il continua tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Amok! Amok!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! fit durement Armand. Ob&eacute;is-moi... retourne chez moi. Je te
+d&eacute;fends de sortir jusqu'&agrave; ce que je te l'aie de nouveau permis.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre! n'exigez pas cela! il faut que je le tue.</p>
+
+<p>Et, disant cela, So&euml;ra tourmentait la poign&eacute;e de son kriss. Armand se
+pencha &agrave; son oreille et pronon&ccedil;a quelques mots. So&euml;ra se courba, et,
+repoussant l'instrument de mort dans sa ceinture, il s'enveloppa de
+nouveau dans son manteau.</p>
+
+<p>D'un geste dominateur, Armand lui indiqua la porte. So&euml;ra, fr&eacute;missant
+mais dompt&eacute;, sortit &agrave; reculons. Armand le suivit des yeux. Quand il fut
+seul:</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait? murmura-t-il. Si l&agrave; &eacute;tait le secret de ces mis&eacute;rables!</p>
+
+<p>Puis, passant la main sur son front, et jetant un dernier regard sur la
+missive myst&eacute;rieuse:</p>
+
+<p>&mdash;Avant tout, dit-il, ob&eacute;issons.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, il sortit de la maison de M. de Belen.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IVB" id="IVB"></a>IV</h2>
+
+<h3>LES SUITES D'UN BAL</h3>
+
+
+<p>Au moment o&ugrave; les derniers invit&eacute;s du duc de Belen se blottissaient dans
+leurs voitures, dont les glaces, couvertes de givre, t&eacute;moignaient de
+l'&acirc;pret&eacute; du froid; tandis que les domestiques, sous la direction de
+l'intendant, remettaient dans les salons cet ordre provisoire qui fait
+dispara&icirc;tre tant bien que mal les traces laiss&eacute;es par la cohue, deux
+personnages se tenaient dans le cabinet de M. de Belen. La physionomie
+de ce cabinet &eacute;tait assez curieuse. Pendant toute la dur&eacute;e de la f&ecirc;te,
+il avait &eacute;t&eacute; soigneusement ferm&eacute;. Et cependant, si quelque invit&eacute; y
+avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute;, il y aurait pu trouver satisfaction &agrave; ses go&ucirc;ts, &agrave;
+supposer qu'il f&ucirc;t, en si petite proportion que ce f&ucirc;t, port&eacute; aux &eacute;tudes
+orientalistes. De tous c&ocirc;t&eacute;s, aux murailles, au plafond, sur les
+meubles, ce n'&eacute;taient qu'armes, ustensiles, objets de toute nature
+portant le caract&egrave;re ind&eacute;l&eacute;bile de l'art indo-chinois, depuis le
+<i>tiwa-sa-wota</i>, tabati&egrave;re en bois de santal, la corne de buffle
+artistement sculpt&eacute;e, l'&eacute;cale de noix de coco &eacute;vid&eacute;e &agrave; jour comme une
+dentelle, jusqu'&agrave; ces inimitables corbeilles, enjoliv&eacute;es d'ornements
+bizarres, que les artistes malais tressent avec les folioles du palmier
+lontar. Ici la lance de bambou, le poignard recourb&eacute; o&ugrave; s'ench&acirc;ssent les
+perles v&eacute;nitiennes, le sabre &agrave; la lame plate et s'&eacute;largissant &agrave;
+l'extr&eacute;mit&eacute;; l&agrave;, des fl&egrave;ches aigu&euml;s aux pointes empoisonn&eacute;es, le disque
+m&eacute;tallique &agrave; grelots qui tintinne sous les doigts du musicien. Sur des
+socles de marbre jasp&eacute;, de hideuses statues, aux t&ecirc;tes difformes, aux
+membres tortus semblaient attendre encore les hommages que les
+sectateurs de Bouddha prodiguent &agrave; leurs idoles. Les tentures de soie
+brod&eacute;es d'or tombaient en plis lourds et magnifiques, relev&eacute;es par des
+&eacute;charpes tiss&eacute;es d'&eacute;corce et teintes des plus &eacute;clatantes couleurs, sur
+lesquelles restaient immobiles, pos&eacute;s comme s'ils allaient prendre leur
+vol, les dragons frang&eacute;s de rouge et d'or. Des peaux de tigres
+couvraient le parquet. Sur une console en bambou, un objet attirait
+particuli&egrave;rement l'attention: c'&eacute;tait un fragment de statue, sculpt&eacute;e
+dans la pierre noire, et couverte d'incrustations d'argent. Ce fragment
+semblait avoir &eacute;t&eacute; sci&eacute; et d&eacute;tach&eacute; d'une statue de petite taille et
+repr&eacute;sentait le bras et la jambe d'un homme, ainsi qu'une portion du
+torse. L&agrave; encore on reconnaissait le ciseau des artistes de l'ancien
+empire d'Annam. En r&eacute;alit&eacute;, dans cette pi&egrave;ce bizarre, on se f&ucirc;t cru
+transport&eacute; &agrave; des milliers de lieues de Paris. C'&eacute;tait comme une &eacute;chapp&eacute;e
+&agrave; travers l'espace vous entra&icirc;nant tout &agrave; coup aux limites de l'extr&ecirc;me
+Orient. Mais la pr&eacute;sence des deux causeurs, M. de Belen et M. de
+Silvereal, vous e&ucirc;t bient&ocirc;t ramen&eacute; dans le domaine de la r&eacute;alit&eacute;. M. de
+Belen se tenait debout, les bras crois&eacute;s sur la poitrine, la t&ecirc;te haute
+et la l&egrave;vre ricanante, tandis que le baron, assis ou plut&ocirc;t affaiss&eacute; sur
+un si&eacute;ge de bambou, paraissait en proie &agrave; un malaise difficile &agrave;
+vaincre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, mon cher baron, disait M. de Belen, vous pr&eacute;tendez m'imposer
+des conditions?</p>
+
+<p>Silvereal protesta d'un geste soumis.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, la chose serait du plus haut comique!... n'ai-je pas d&eacute;j&agrave;
+fait pour vous plus que je ne vous devais?...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... hasarda le baron.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant!... Que signifie ce <i>cependant</i>? Pardieu! il est bon que
+nous ayons une explication d&eacute;finitive, et puisqu'il vous a convenu de la
+provoquer vous-m&ecirc;me, subissez-la.</p>
+
+<p>Le baron releva la t&ecirc;te et le regarda.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute, dit-il d'une voix qui semblait s'affermir.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, continua le duc, r&eacute;capitulons, si vous le voulez bien, les
+services que je vous ai rendus, et &eacute;tablissons nos situations
+respectives.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tablissons, r&eacute;p&eacute;ta le baron comme un &eacute;cho.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a huit ans aujourd'hui que vous m'avez pr&ecirc;t&eacute; votre concours dans
+une aventure p&eacute;rilleuse...</p>
+
+<p>&mdash;Et d&eacute;licate.</p>
+
+<p>-D&eacute;licate, si l'&eacute;pith&egrave;te vous pla&icirc;t. Je reconnais que vous ne m'avez pas
+marchand&eacute; l'aide que je r&eacute;clamais de vous. Un seul mot, pourtant.
+N'&eacute;tait-ce pas moi qui avais con&ccedil;u l'id&eacute;e de ce plan?</p>
+
+<p>&mdash;L'id&eacute;e et le plan de l'assassinat, fit le baron, qui d&eacute;cid&eacute;ment
+reprenait peu &agrave; peu son sang-froid.</p>
+
+<p>Le visage de M. de Belen se contracta l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Dispensez-vous de ces expressions brutales, dit-il s&egrave;chement. Bref,
+complices tous deux, nous m&icirc;mes notre projet &agrave; ex&eacute;cution.</p>
+
+<p>&mdash;Et le roi des Khmers
+<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Note_2_2" class="fnanchor">[2]</a> tomba sous nos coups, fit encore Silvereal,
+qui avait, para&icirc;t-il, la manie des interruptions.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prierai de me laisser parler, reprit de Belen, dont l'accent
+montait au plus haut diapason de l'irritation. En commettant cet acte...</p>
+
+<p>&mdash;Ce crime...</p>
+
+<p>&mdash;Ce crime, soit... notre but &eacute;tait de nous emparer des richesses
+colossales d&eacute;pos&eacute;es en un lieu cach&eacute; dont seul le vieil Eni poss&eacute;dait le
+secret... mais par une incroyable fatalit&eacute;, ce secret nous &eacute;chappa... ou
+du moins ne nous fut r&eacute;v&eacute;l&eacute; que par des documents si bizarres, disons le
+mot, si incompr&eacute;hensibles, que tout d'abord nous nous sent&icirc;mes
+d&eacute;courag&eacute;s et cr&ucirc;mes que jamais nous n'atteindrions au r&eacute;sultat r&ecirc;v&eacute;...
+Pour le pr&eacute;sent, au lieu des centaines de millions dont nous avions
+voulu nous assurer la possession, qu'avions-nous trouv&eacute;? &agrave; peine
+quelques centaines de mille piastres en pierreries.... N'ai-je pas
+partag&eacute; ce butin avec vous?...</p>
+
+<p>&mdash;En conservant la part du lion.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait mon droit. Non-seulement j'avais seul organis&eacute; le complot,
+mais encore tandis que vous d&eacute;sesp&eacute;riez, je d&eacute;clarais hautement qu'un
+jour viendrait o&ugrave; les &eacute;normes richesses de Khmers nous appartiendraient.
+Pour cela, il fallait des capitaux &agrave; l'aide desquels je pusse continuer
+mes recherches.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, j'ai re&ccedil;u &agrave; peine cinq cent mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Qui, plac&eacute;s par moi, dans des sp&eacute;culations commerciales, furent
+rapidement tripl&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! tout cela n'est plus que souvenir!</p>
+
+<p>&mdash;A qui la faute? Parce que vous, monsieur de Silvereal, touchant &agrave; la
+vieillesse, vous croyez toujours avoir vingt ans; parce que vous vous
+laissez entra&icirc;ner par vos passions s&eacute;niles sur une pente fatale qui vous
+jettera &agrave; la ruine et &agrave; la mort. Vous vous croyez fond&eacute; maintenant &agrave; me
+rendre responsable de votre chute. A d'autres, mon cher! Vous m'avez
+aid&eacute;, je vous ai pay&eacute;, et je suis pr&ecirc;t &agrave; d&eacute;clarer, si vous le d&eacute;sirez,
+que tout doit &ecirc;tre d&eacute;sormais fini entre nous!</p>
+
+<p>M. de Silvereal accueillit ces derni&egrave;res paroles par un ricanement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en d&eacute;fie, dit-il froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites?...</p>
+
+<p>&mdash;Je dis, monsieur de Belen, que malgr&eacute; votre forfanterie et vos
+menaces, vous savez aussi bien que moi que nous sommes &agrave; jamais li&eacute;s
+l'un et l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prouverai le contraire...</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ferez assassiner? En effet, je vous connais, et ce ne serait
+pas votre coup d'essai.... Cependant, je vous ferai observer que nous ne
+sommes plus aujourd'hui dans les d&eacute;serts de l'Inde orientale... et qu'&agrave;
+Paris, il existe certains personnages qui sauraient au besoin me
+d&eacute;fendre contre vous.</p>
+
+<p>M. de Belen &eacute;tait devenu livide. &Eacute;tait-ce de terreur? &eacute;tait-ce de rage?
+Au contraire, Silvereal avait retrouv&eacute; tout son calme.</p>
+
+<p>&mdash;Ces personnages se nomment: <i>primo</i>, le procureur du roi; <i>secundo</i>,
+l'ambassadeur de Portugal; <i>tertio</i>... oh! c'est le <i>tertio</i> qui est
+surtout int&eacute;ressant... les personnages s'appellent: les gendarmes!</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! cria de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Les injures n'ont jamais en rien avanc&eacute; les affaires... Je reprends
+mon raisonnement.... Supposez seulement que moi, baron tr&egrave;s-authentique
+de Silvereal, n'ayant en somme dans mon pass&eacute; aucune tache prouv&eacute;e...
+car l'histoire du Cambodge est rest&eacute;e parfaitement secr&egrave;te... supposons,
+dis-je, que je me pr&eacute;sente chez M. le procureur du roi, et que, lui
+d&eacute;voilant certain nom que vous me paraissez avoir compl&eacute;tement oubli&eacute;,
+je l'invite &agrave; consulter, au sujet du pr&eacute;tendu M. de Belen... du duc de
+Belen.... MM. les attach&eacute;s &agrave; la l&eacute;gation du Portugal, ne se pourrait-il
+pas d'aventure que les troisi&egrave;mes personnages ci-dessus mentionn&eacute;s, &agrave;
+savoir: MM. les gendarmes, ne vinssent jouer dans le drame actuel un
+r&ocirc;le que vous n'auriez pas suffisamment pr&eacute;vu?...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Silvereal, fit de Belen, qui grin&ccedil;ait des dents, voil&agrave; des
+insolences qui vous co&ucirc;teront cher.</p>
+
+<p>&mdash;Chacun son tour, mon cher! Comment! je viens &agrave; vous en ami et je vous
+dis franchement: Je suis ruin&eacute;, &agrave; jamais perdu, si vous ne me pr&ecirc;tez
+cinquante mille francs.... Avec cette somme, qui est pour vous une
+bagatelle... car je reconnais que vous avez su mieux que moi faire
+fructifier vos capitaux... je r&eacute;tablis une situation d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e....
+Voil&agrave; ce que je vous explique nettement, franchement, et &agrave; cela vous
+r&eacute;pondez par des injures, par des menaces...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! dites cela &agrave; d'autres, mon cher duc, mais pas &agrave; moi. Je connais
+par A plus B le chiffre de votre fortune, et vous pouvez me remettre ces
+cinquante mille francs aussi facilement que moi je jetterais &agrave; la rue un
+&eacute;cu de six livres.</p>
+
+<p>M. de Belen gardait maintenant le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Et de fait, si vous avez quelque reproche &agrave; m'adresser, &ecirc;tes-vous donc
+vous-m&ecirc;me &agrave; l'abri de tout bl&acirc;me? Oui, j'ai le c&oelig;ur jeune et le cerveau
+br&ucirc;lant... Que voulez-vous, on ne se refait pas! Mais vous-m&ecirc;me, ne
+comprenez-vous pas l'amour? Et votre passion pour mademoiselle de
+Favereye?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; o&ugrave; je vous attendais! s'&eacute;cria M. de Belen avec fureur. Oui,
+j'aime Lucie; oui, je veux qu'elle soit ma femme; et pour cela, j'ai
+r&eacute;clam&eacute; de vous le concours de celui qui se pr&eacute;tend mon ami, de vous, M.
+de Silvereal. Eh bien! &agrave; quoi &ecirc;tes-vous parvenu? Comment!... Lucie est
+la ni&egrave;ce de votre femme, &agrave; laquelle elle est confi&eacute;e par sa m&egrave;re, madame
+de Favereye, cette folle que l'on croirait en v&eacute;rit&eacute; occup&eacute;e &agrave; des
+&oelig;uvres de magie, tant son existence est myst&eacute;rieuse et retir&eacute;e. Donc,
+par votre femme, vous &ecirc;tes pour ainsi dire ma&icirc;tre des destin&eacute;es de
+Lucie, et vous pourriez imposer votre volont&eacute;. Mais, en v&eacute;rit&eacute;, il me
+semble que vous tremblez devant madame de Silvereal...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant c'est par mon ordre que, ce soir m&ecirc;me, elle est venue ici
+avec Lucie.</p>
+
+<p>&mdash;Par votre ordre!... Eh bien! je vous fais un pari: si madame de
+Silvereal a consenti &agrave; vous ob&eacute;ir, c'est parce qu'un int&eacute;r&ecirc;t pressant,
+personnel, l'engageait &agrave; se rendre &agrave; ce bal.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! pour un conspirateur, vous me semblez bien peu
+clairvoyant.... N'avez-vous pas remarqu&eacute; que ce M. Armand de
+Bernaye&mdash;encore un ennemi que je devine&mdash;ne l'a point quitt&eacute;e des yeux
+pendant toute la soir&eacute;e, et qu'ils sont rest&eacute;s ensemble pr&egrave;s d'une
+heure?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je le croyais!...</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous jaloux? Bah! la chose serait risible!... Mais, croyez-moi,
+mon cher baron, madame de Silvereal est plus fine que vous, et quand
+vous croyez qu'elle ob&eacute;it, elle ne suit que sa propre volont&eacute;.</p>
+
+<p>La physionomie de M. de Silvereal s'&eacute;tait tout &agrave; coup assombrie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette femme! murmura-t-il avec un accent de rage mal contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Elle vous hait et vous la ha&iuml;ssez. Voil&agrave; justement o&ugrave; le b&acirc;t me
+blesse.... Vous n'avez aucune influence sur elle; et de fait, l'amant en
+titre de madame de Torr&egrave;s ne peut gu&egrave;re faire figure au foyer de famille
+avec l'autorit&eacute; n&eacute;cessaire...</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, de gr&acirc;ce...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non. Nous r&eacute;glons nos comptes, vous dis-je, et nous sommes ici
+pour entendre nos v&eacute;rit&eacute;s. Vous n'avez recul&eacute; devant aucun scandale, et,
+dans l'ardeur amoureuse de nos vieux ans, style noble, vous vous
+conduisez comme un gamin. Jugez alors de l'importance que madame de
+Silvereal peut attacher &agrave; votre avis, dans cette importante question du
+choix d'un mari pour sa ni&egrave;ce! Au contraire, me voyant li&eacute; d'amiti&eacute; avec
+vous qu'elle m&eacute;prise, la baronne se d&eacute;fie de moi et me m&eacute;prise aussi
+quelque peu. Voil&agrave; la v&eacute;rit&eacute;, et voil&agrave; ce que vous appelez me pr&ecirc;ter
+votre concours. Pardieu! je ferais mieux de m'en passer...</p>
+
+<p>&mdash;Non, s'&eacute;cria Silvereal, dont l'&oelig;il s'&eacute;claira d'un reflet sinistre.
+Vous serez le mari de Lucie de Favereye, je le jure sur l'honneur...</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'honneur... de vous &agrave; moi... quelle plaisanterie! fit cyniquement
+de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Ne raillez pas, sur votre vie!... Oui, cette femme me hait et me
+m&eacute;prise; mais il faudra bien qu'elle plie sous ma volont&eacute;! Sinon...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?</p>
+
+<p>Les deux hommes se regard&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, dit de Belen, que madame de Silvereal plie par crainte de
+la mort?...</p>
+
+<p>&mdash;De la mort, peut-&ecirc;tre. De la honte, certainement.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est une id&eacute;e... et si je puis vous &ecirc;tre utile...</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai besoin de vous, je vous avertirai...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous allez agir?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! voici que vous devenez plus raisonnable!... un mot encore
+cependant... c'est assez d&eacute;licat!... mais c'est mon devoir d'ami de vous
+avertir... Vous connaissez bien madame de Torr&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas d'elle...</p>
+
+<p>&mdash;Si fait!... d&eacute;fiez-vous, ma&icirc;tre baron... celle qu'on a surnomm&eacute;e le
+T&eacute;nia en a d&eacute;vor&eacute; et tu&eacute; de plus grands et de plus riches que vous...</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe!... je l'aime!...</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ces mots, le baron se transfigurait. C'&eacute;tait la passion
+furieuse, bestiale, dans tout son horrible rayonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui r&eacute;pond &agrave; tout, dit le duc de Belen. Donc, n'en parlons plus.
+Je n'ai point l'intention de me poser en Mentor.... R&eacute;sumons-nous.... Je
+ne commettrai pas l'indiscr&eacute;tion de vous demander quels moyens vous
+comptez employer pour triompher de la r&eacute;sistance &eacute;vidente de madame de
+Silvereal &agrave; mes projets sur Lucie... Seulement, je vous dirai ceci: le
+jour o&ugrave; Lucie sera ma femme, je vous donnerai cinq cent mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais en attendant...</p>
+
+<p>&mdash;Il tient &agrave; vous que le d&eacute;lai soit court.... Cependant, pour cette fois
+encore, je veux bien vous aider...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! les cinquante mille francs que vous me refusiez?...</p>
+
+<p>&mdash;Les voici! fit M. de Belen.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche un carnet, d&eacute;tacha une feuille &agrave; souche, y inscrivit
+quelques mots, signa et ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Demain, Allard vous payera la somme demand&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon ami! s'&eacute;cria Silvereal, vous &ecirc;tes mon sauveur...</p>
+
+<p>&mdash;Une bouch&eacute;e de pain pour le t&eacute;nia, fit le duc en riant.</p>
+
+<p>Silvereal haussa les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne la connaissez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.... Madame de Torr&egrave;s est un ange! En tout cas, ceci vous
+regarde. Mais ne n&eacute;gligez pas les affaires s&eacute;rieuses...</p>
+
+<p>&mdash;Non, je vous le promets. Maintenant, permettez-moi une question...</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; votre service, cher ami.</p>
+
+<p>&mdash;Vous continuez toujours vos recherches... au sujet du tr&eacute;sor des
+Khmers?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en doutez pas, je suppose?...</p>
+
+<p>&mdash;Et croyez-vous &ecirc;tre sur la trace?</p>
+
+<p>M. de Belen r&eacute;fl&eacute;chit un instant. Comme &agrave; son insu, ses yeux se
+tourn&egrave;rent vers le fragment de statue dont nous avons parl&eacute;, et dont les
+arabesques d'argent scintillaient au feu des bougies.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! dit-il enfin. Le sphinx me livrera son secret.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous croyez que c'est ici, &agrave; Paris m&ecirc;me, que vous le contraindrez &agrave;
+parler?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai la conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Vienne donc bient&ocirc;t le jour du succ&egrave;s! Car je suppose, mon cher duc,
+que ce jour-l&agrave;, vous ne m'oublierez pas....</p>
+
+<p>Les yeux de Belen &eacute;tincel&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Ce jour-l&agrave;, s'&eacute;cria-t-il, que m'importera de vous jeter en p&acirc;ture des
+millions &agrave; d&eacute;vorer? Ce jour-l&agrave;, nous serons les rois de Paris, les rois
+du monde!... Ah! que tout nous para&icirc;tra petit et mesquin!... Nous
+verrons &agrave; nos pieds les plus grands et les plus orgueilleux... et
+dominant de toute la hauteur d'une montagne de richesses ces mis&eacute;rables
+qui ramperont en nous tendant la main, nous d&eacute;fierons la soci&eacute;t&eacute; dont
+les rouages trembleront sous notre main souveraine... ce jour-l&agrave;, je
+serai dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Et je serai votre proph&egrave;te! dit gaiement Silvereal. Courage donc... et
+&agrave; nous deux le monde!...</p>
+
+<p>Le baron se retira, non sans avoir serr&eacute; avec effusion la main de son
+excellent ami. Le duc resta seul. Pendant quelques instants, la t&ecirc;te
+entre ses mains, il parut absorb&eacute; dans ses r&eacute;flexions. Puis il releva la
+t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est un complice, donc il est g&ecirc;nant; je lui donne un
+mois.... Au bout de ce temps....</p>
+
+<p>Il n'acheva pas; mais un geste &eacute;loquent traduisit sa pens&eacute;e. Si
+Silvereal avait pu le voir, il e&ucirc;t frissonn&eacute; jusqu'au plus profond de
+son &ecirc;tre. Belen alla &agrave; la porte de son cabinet, l'ouvrit et tendit
+l'oreille. Aucun bruit. Tout reposait enfin. Il &eacute;tait cinq heures du
+matin. Le jour ne paraissait pas encore. M. de Belen n'appelait jamais
+son valet de chambre pour le d&eacute;shabiller. Il couchait dans une petite
+pi&egrave;ce attenante &agrave; son cabinet, et se contentait d'un hamac, en voyageur
+qui a connu les fatigues des longues et p&eacute;rilleuses entreprises. Il
+entra dans sa chambre, apr&egrave;s avoir soigneusement tir&eacute; les verrous qui
+fermaient la porte de son cabinet; il commen&ccedil;a &agrave; se d&eacute;v&ecirc;tir. Mais, au
+lieu de se coucher, il alla &agrave; un large coffre de bois exotique, garni
+d'&eacute;normes serrures, et l'ouvrit. Il en tira successivement une blouse,
+un pantalon de toile bleue, qu'il endossa rapidement. Puis il prit une
+lanterne portative et l'alluma. Il glissa un pistolet dans sa poche.
+Cela fait, il sortit de sa chambre et se rendit par une galerie &agrave; la
+serre, que nous avons d&eacute;j&agrave; d&eacute;crite, et o&ugrave; avait eu lieu l'entretien de
+madame de Silvereal et d'Armand de Bernaye. L&agrave;, encore, il s'arr&ecirc;ta et
+&eacute;couta. S&ucirc;r de n'&ecirc;tre pas &eacute;pi&eacute;, il &eacute;carta la touffe de yuccas
+gigantesques, dont les longues feuilles se referm&egrave;rent derri&egrave;re lui.
+Puis, se penchant, il pressa un ressort dissimul&eacute; dans une fente du
+plancher. Une trappe glissa sur ses rainures. Il dirigea la lumi&egrave;re de
+la lampe sur l'ouverture b&eacute;ante. On e&ucirc;t dit un puits dont la profondeur
+se perdait dans l'ombre... Un instant apr&egrave;s, M. de Belen avait
+disparu... et la trappe, glissant de nouveau, effa&ccedil;ait toute trace de
+son passage.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VB" id="VB"></a>V</h2>
+
+<h3>SOUS TERRE</h3>
+
+
+<p>Le puits dans lequel notre personnage venait de s'introduire &eacute;tait de
+forme circulaire et ma&ccedil;onn&eacute;. Il &eacute;tait &eacute;vident que jadis il avait servi
+de cage &agrave; un escalier r&eacute;gulier qui, depuis longues ann&eacute;es sans doute,
+avait disparu. M. de Belen avait attach&eacute; la lanterne &agrave; son cou, de telle
+sorte que le rayon de lumi&egrave;re, partant de sa poitrine, &eacute;clair&acirc;t en plein
+la muraille fruste.</p>
+
+<p>La descente n'&eacute;tait rien moins que facile. De place en place, des
+crampons de fer saillaient de la pierre, et notre homme s'y accrochait
+par les mains, tandis que le bout de ses pieds s'appuyait sur le rebord
+de creux m&eacute;nag&eacute;s de distance en distance. Il &eacute;tait ais&eacute; de comprendre
+qu'il avait d&eacute;j&agrave; suivi plusieurs fois, souvent sans doute, ce chemin
+p&eacute;rilleux, car ses mouvements, r&eacute;guliers et en quelque sorte
+automatiques, ne d&eacute;celaient aucune h&eacute;sitation. A mesure qu'il
+descendait, il semblait que l'obscurit&eacute;, fendue en quelque sorte par le
+rayon qui s'&eacute;chappait de la lanterne, se referm&acirc;t au-dessus de lui plus
+&eacute;paisse et plus opaque. Une vapeur chaude et humide montait du fond du
+puits, et, par instants, M. de Belen devait respirer longuement pour
+r&eacute;tablir le jeu de ses poumons. Il descendit ainsi pendant une dizaine
+de m&egrave;tres, prenant soin d'assujettir ses pieds avant de quitter des
+mains les crampons qui le soutenaient. Enfin, il s'arr&ecirc;ta, restant
+suspendu dans le vide. Sans h&eacute;siter, et comme s'il e&ucirc;t r&eacute;p&eacute;t&eacute; un
+exercice qui lui &eacute;tait familier, il se courba l&eacute;g&egrave;rement en arri&egrave;re,
+puis il sauta. La hauteur d'o&ugrave; il se laissait tomber &eacute;tait d'&agrave; peine
+deux m&egrave;tres: ses pieds frapp&egrave;rent le sol avec un bruit mat. L'homme leva
+sa lanterne dont la lueur &eacute;claira l'endroit o&ugrave; il se trouvait. C'&eacute;tait
+un vaste caveau circulaire, dont la vo&ucirc;te en ogive pr&eacute;sentait des lignes
+garnies d'ar&ecirc;tes de pierre. Au centre de ce plafond, se trouvait
+l'ouverture ronde du puits par lequel M. de Belen venait de descendre.
+Les murailles, form&eacute;es d'une pierre solide noircie par les ans,
+semblaient &ecirc;tre les assises de la maison qu'il avait quitt&eacute;e tout &agrave;
+l'heure. M. de Belen, apr&egrave;s un rapide examen, pour la forme sans
+doute&mdash;car il n'&eacute;tait pas supposable qu'un &eacute;tranger se f&ucirc;t introduit
+dans cet &eacute;trange souterrain&mdash;se baissa et posa la lanterne sur le sol.
+Puis, se dirigeant vers un des points de la circonf&eacute;rence, il se courba
+de nouveau. On entendit le cliquetis de pi&egrave;ces de fer, et quand il
+revint dans le rayonnement de la lumi&egrave;re, il tenait &agrave; la main un levier
+et une pioche dont la pointe soigneusement aci&eacute;r&eacute;e pr&eacute;sentait un
+tranchant aigu. Il les jeta sur le sol, retourna au point o&ugrave; il avait
+pris ces instruments et revint encore une fois portant une b&ecirc;che et une
+large pelle. Cela fait, il releva la lanterne et promena le rayon
+lumineux sur le sol. A ce moment, un cri de surprise lui &eacute;chappa. Sur la
+terre molle se dessinaient nettement, clairement les empreintes de pieds
+humains. Une sourde exclamation s'&eacute;chappa de sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je deviens fou? murmura-t-il.</p>
+
+<p>Non! Cette d&eacute;couverte n'&eacute;tait que trop r&eacute;elle. Les empreintes &eacute;taient
+petites; on e&ucirc;t dit qu'elles provenaient d'un pied de femme. De Belen
+passa sa main sur son front qu'inondait une sueur glac&eacute;e. Il restait
+immobile, comme s'il se f&ucirc;t attendu &agrave; voir surgir de l'ombre quelque
+spectre effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! pas d'enfantillage! dit-il encore.</p>
+
+<p>Mais, malgr&eacute; lui, il frissonnait. Il examinait soigneusement ces traces,
+elles s'&eacute;tendaient sur un p&eacute;rim&egrave;tre &eacute;troit. Au point central, elles
+s'&eacute;taient plus profond&eacute;ment enfonc&eacute;es dans le sol, comme si l'&ecirc;tre
+myst&eacute;rieux qui avait laiss&eacute; cette trace ind&eacute;l&eacute;bile de son passage se f&ucirc;t
+arc-bout&eacute; sur ses jambes pour s'&eacute;lancer.... Nous l'avons dit,
+l'ouverture du puits se trouvait &agrave; plus de deux m&egrave;tres de hauteur.
+&Eacute;tait-il possible que d'un bond un homme e&ucirc;t pu atteindre les premiers
+crampons de fer qui seuls pouvaient y donner acc&egrave;s? Probl&egrave;me que de
+Belen ne cherchait m&ecirc;me pas &agrave; r&eacute;soudre. En v&eacute;rit&eacute;, il avait peur. Tout &agrave;
+coup, il fit un geste de r&eacute;solution. Sa main glissant dans sa poche
+s'assura de la pr&eacute;sence du pistolet &agrave; deux coups dont il s'&eacute;tait muni
+par pr&eacute;caution. Cependant, un dernier point lui restait &agrave; v&eacute;rifier. D'o&ugrave;
+&eacute;tait venu l'&ecirc;tre qui avait p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans le souterrain? par quelle issue
+s'&eacute;tait-il introduit? Cette question s'imposait &agrave; son esprit avec
+d'autant plus de force que les dispositions connues de lui seul
+semblaient la rendre insoluble. En effet, d'une part, la trace des pas
+ne se trouvait, on l'a remarqu&eacute;, qu'au milieu m&ecirc;me du cercle form&eacute; par
+la muraille! Il fallait donc que l'inconnu e&ucirc;t surgi de terre. Or, il
+existait bien une plaque de pierre dissimul&eacute;e sous le tuf; mais cette
+plaque ne se trouvait d&eacute;couverte en aucun point, et de Belen avait assez
+soigneusement explor&eacute; la partie du sol correspondant aux fissures pour
+&ecirc;tre certain que la trappe n'avait pas &eacute;t&eacute; d&eacute;rang&eacute;e. Il resta un instant
+plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions. Mais c'&eacute;tait une de ces natures &eacute;nergiques
+qui se redressent sous le choc. Il saisit la pelle, et attaquant
+r&eacute;solument le tuf, il ne tarda pas &agrave; mettre &agrave; nu la dalle dont nous
+avons parl&eacute; et dont l'&eacute;tendue &eacute;tait d'environ un m&egrave;tre carr&eacute;. Puis &agrave;
+l'aide du levier, il souleva la lourde pierre, qui tourna sur elle-m&ecirc;me
+et vint retomber lourdement sur le sol. Une derni&egrave;re fois, de Belen
+promena autour de lui le rayon de sa lanterne, puis il jeta un &agrave; un par
+l'ouverture b&eacute;ante les instruments dont il s'&eacute;tait muni. Et enfin,
+s'aidant de ses bras vigoureux, il descendit &agrave; son tour. Il se trouvait
+alors dans un second caveau semblable au premier. Mais le sol de ce
+nouveau souterrain portait les traces d'un travail persistant.</p>
+
+<p>La terre &eacute;tait fouill&eacute;e en tous sens, et laissait en plusieurs points de
+larges trous b&eacute;ants. Cette fois, la terre ne portait aucune empreinte.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! murmura de Belen. L'imprudent qui, par quelque ruse que je
+d&eacute;couvrirai, a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'ici n'a en somme rien trouv&eacute;.</p>
+
+<p>Puis il ajouta avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Il a eu grand tort de ne pas faire dispara&icirc;tre ces empreintes... il
+m'a trop bien prouv&eacute; qu'il &eacute;tait maladroit, et par cons&eacute;quent peu &agrave;
+craindre. Mais quel peut &ecirc;tre cet homme... dont le pied est si petit?...</p>
+
+<p>Il saisit la pioche.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, le mieux est de se h&acirc;ter. Je dois toucher au terme de mes
+recherches, et alors je d&eacute;fie le monde entier....</p>
+
+<p>Disant cela, de Belen, retroussant ses manches, avait mis &agrave; nu des
+biceps velus et sur lesquels les muscles ressortaient comme des cordes.
+Il se mit alors &agrave; creuser le sol, divisant d'abord la terre friable &agrave;
+coups de pioche, puis, &agrave; l'aide de la pelle, la rejetant contre la
+muraille. Un quart d'heure se passa ainsi. La pioche se relevait et
+retombait avec un bruit mat. Puis la pelle relevait la terre qui
+s'&eacute;grenait sur le monceau qui grandissait peu &agrave; peu. De Belen s'arr&ecirc;ta
+alors, et parut mesurer la profondeur du trou creus&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'imprudence, murmura-t-il.</p>
+
+<p>Et, plus lentement, il continua son &oelig;uvre, usant maintenant de
+pr&eacute;caution comme s'il e&ucirc;t craint que le choc du fer ne bris&acirc;t l'objet
+qu'il cherchait &agrave; d&eacute;terrer. Enfin, il poussa une exclamation. La pelle
+venait de rencontrer une r&eacute;sistance subite.</p>
+
+<p>L'homme se mit &agrave; genoux, et, de ses ongles, il &eacute;carta la terre. Puis il
+prit la lanterne et dirigea le rayon sur l'ouverture. Une pierre noire,
+sur laquelle on distinguait des traces brillantes, &eacute;mergeait de la terre
+sombre. Il sembla que cette vue donn&acirc;t au travailleur une nouvelle
+&eacute;nergie. Ses mains infatigables s'effor&ccedil;aient de d&eacute;gager cette pierre.
+Enfin, s'arc-boutant sur ses genoux, il parvint &agrave; la d&eacute;tacher du sol. Il
+l'&eacute;carta d'un effort vigoureux, et dans le moule laiss&eacute; &agrave; d&eacute;couvert il
+plongea son bras comme s'il e&ucirc;t suppos&eacute; qu'au-dessous il d&ucirc;t rencontrer
+ce qu'il cherchait. Mais il laissa &eacute;chapper un cri de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! rien! fit-il. Mal&eacute;diction!</p>
+
+<p>Et saisissant de nouveau la pioche, il &eacute;largit l'ouverture; puis,
+frappant de toutes ses forces, il enfon&ccedil;ait le pic de fer dans la terre.
+Mais la pointe p&eacute;n&eacute;trait sans obstacle. Maintenant de Belen creusait
+avec une sorte de rage fi&eacute;vreuse. La terre jaillissait sous ses coups.
+Il ne se reposait plus, tous ses membres ruisselaient de sueur. Et rien
+n'apparaissait.... Alors, d&eacute;courag&eacute;, il se releva, et laissant &eacute;chapper
+la pioche, qui tomba:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis maudit! murmura-t-il.</p>
+
+<p>A ce moment, un r&acirc;le sourd s'&eacute;chappa de sa poitrine... Une main venait
+de se poser sur son &eacute;paule, tandis qu'une voix ironique pronon&ccedil;ait ces
+mots:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur le duc, il para&icirc;t que la chasse a &eacute;t&eacute; mauvaise!...</p>
+
+<p>De Belen fit un effort pour s'&eacute;lancer... mais la main qui s'&eacute;tait
+appesantie sur lui &eacute;tait si lourde qu'il &eacute;tait pour ainsi dire clou&eacute; au
+sol.... De Belen &eacute;tait d'une force exceptionnelle, dont t&eacute;moignaient,
+malgr&eacute; ses allures aristocratiques, ses mains massives et ses membres
+trapus. Et pourtant, soudain, il se sentait dompt&eacute;, vaincu. Ainsi cet
+&ecirc;tre myst&eacute;rieux, dont il avait constat&eacute; l'existence aux empreintes
+laiss&eacute;es sur le sol, cet &ecirc;tre se trouvait l&agrave;, pr&egrave;s de lui, et du premier
+coup lui faisait sentir sa domination. Etait-ce r&eacute;ellement un ennemi?
+Non pas seulement un de ces aventuriers qui, guettant dans l'ombre,
+s'abattent sur la victime choisie pour en tirer un imp&ocirc;t imm&eacute;diat, mais
+un de ces exploiteurs qui, avant tout, cherchent &agrave; rassurer la
+possession d'un secret, pour exercer ensuite le chantage &agrave; longue
+port&eacute;e.... En v&eacute;rit&eacute;, on s'&eacute;tonnera que ces r&eacute;flexions aient pu germer
+dans le cerveau d'un homme ainsi surpris. Mais de Belen &eacute;tait le
+sang-froid fait homme. Son organisme avait pay&eacute; sa dette &agrave; l'&eacute;branlement
+nerveux que produit toute surprise: l'esprit restait net et ferme. Donc,
+il ne bougeait pas; mieux encore: il n'avait pas r&eacute;pondu aux paroles de
+d&eacute;fi qui lui avaient &eacute;t&eacute; jet&eacute;es. Il attendait. Seulement sa main droite,
+par un mouvement insensible, descendait vers la poche o&ugrave; se trouvait son
+pistolet. L'autre continuait:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! beau duc, tu ne r&eacute;ponds pas.... Je comprends bien qu'il soit
+d&eacute;sagr&eacute;able d'&ecirc;tre d&eacute;rang&eacute; pendant qu'on se livre &agrave; de d&eacute;licates
+op&eacute;rations... mais ce n'est pas une raison pour avoir peur &agrave; ce point...
+Voyons! r&eacute;pondras-tu? Ah &ccedil;&agrave;! est-ce que, par hasard, tu serais mort de
+frayeur?...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis vivant, bien vivant! cria le duc. Et c'est toi qui es un homme
+mort.</p>
+
+<p>Il avait saisi l'arme charg&eacute;e, et tournant son bras derri&egrave;re son dos, il
+savait que la charge irait frapper son adversaire en plein corps. Il
+pressa sur la d&eacute;tente. Une d&eacute;tonation violente &eacute;branla le souterrain.
+Belen secoua son &eacute;paule d'un &eacute;lan vigoureux; mais, &agrave; sa grande surprise,
+la main&mdash;sorte de grappin de bronze&mdash;pesait toujours sur lui. Un second
+coup partit.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! cette fois! cria de Belen...</p>
+
+<p>&mdash;Cette fois! r&eacute;pondit la voix de l'autre avec un &eacute;clat de rire, cette
+fois, tu es en mon pouvoir... et tu ne peux m&ecirc;me plus conserver
+l'illusion de te d&eacute;barrasser de moi.... Donc, je te rends la libert&eacute;...</p>
+
+<p>Et les doigts s'ouvrirent. Belen, libre, voulut s'&eacute;lancer. Mais une
+ombre noire se dressait devant lui: il savait par exp&eacute;rience que tenter
+la lutte e&ucirc;t &eacute;t&eacute; folie. La lanterne &eacute;clairait sur le sol deux pieds
+&eacute;l&eacute;gants et fins qui, s'appuyant sur la pioche et la pelle,
+interdisaient toute pens&eacute;e nouvelle de r&eacute;sistance. Belen se contint.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Prends ta lanterne, et regarde!</p>
+
+<p>Le duc h&eacute;sita &agrave; se baisser. Il crut &agrave; quelque coup tra&icirc;treusement port&eacute;.
+Et cependant la vigueur de son ennemi rendait tout stratag&egrave;me inutile.
+Donc il ob&eacute;it. Il dirigea sur le visage de l'inconnu le rayon de sa
+lanterne.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous connais pas! s'&eacute;cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? En v&eacute;rit&eacute;, cela me fait plaisir.... Il n'y a pourtant pas si
+longtemps que nous nous sommes vus...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me souviens pas! commen&ccedil;a Belen, qui, de tr&egrave;s-bonne foi,
+cherchait dans sa m&eacute;moire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! interrompit l'autre. Nous aurons tout le temps de renouveler
+connaissance.... D'abord, mon cher duc, si vous m'en croyez, nous ferons
+deux choses: la premi&egrave;re, c'est de perdre l'un vis-&agrave;-vis de l'autre
+cette attitude de provocation et de lutte qui ne nous convient
+nullement, comme je vous le prouverai tout &agrave; l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;C'est de me permettre d'&eacute;clairer un peu mieux ce lieu t&eacute;n&eacute;breux qui va
+se transformer pour quelques instants, si vous le voulez bien, en
+cabinet de conf&eacute;rence...</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise, fit le duc.</p>
+
+<p>L'autre tira de sa poche une bo&icirc;te d'allumettes et, un instant apr&egrave;s,
+une petite lampe jetait sur la salle souterraine son clair rayonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui est fait, reprit-il. Maintenant, s'il vous pla&icirc;t nous
+asseoir, nous allons entamer sans plus tarder la petite n&eacute;gociation qui
+m'am&egrave;ne....</p>
+
+<p>Celui qui parlait ainsi d'une voix s&egrave;che, martelant chaque mot
+distinctement, paraissait un vieillard. Des cheveux blancs taill&eacute;s ras
+couvraient son cr&acirc;ne et descendaient sur son front bas. Le nez &eacute;tait
+osseux, les yeux se cerclaient de rides. Quant au v&ecirc;tement, rien de
+sp&eacute;cial. La redingote &eacute;tait noire et serr&eacute;e &agrave; la taille, le linge blanc,
+et, d&eacute;tail bizarre, le chapeau &eacute;tait tenu par une main finement gant&eacute;e.
+Cependant le duc, redevenu ma&icirc;tre de lui, prit le premier la parole.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, monsieur, dit-il, vous allez m'expliquer pourquoi ce guet-apens
+que rien ne justifie....</p>
+
+<p>L'autre haussa l&eacute;g&egrave;rement les &eacute;paules.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; de bien grands mots, fit-il. Guet-apens? Pourquoi pas meurtre,
+assassinat, torture?... Je voudrais bien savoir de quoi vous vous
+plaignez...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... commen&ccedil;a le duc, que ce ton railleur exasp&eacute;rait.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... mais... vous semblez furieux parce que j'ai pris la libert&eacute; de
+vous rendre visite sans avoir &eacute;t&eacute; invit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, fit Belen avec col&egrave;re, je vous serai oblig&eacute; de mettre un
+terme &agrave; vos railleries. Si vous &ecirc;tes venu pour m'assassiner, tuez-moi,
+mais du moins ne m'insultez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle manie d'hyperboles! Voil&agrave; maintenant que je veux vous
+assassiner, et tout cela parce que je vous ai pos&eacute; la main sur l'&eacute;paule.</p>
+
+<p>&mdash;Pos&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! parce que cette main est un peu lourde.</p>
+
+<p>&mdash;Viendrez-vous au fait?</p>
+
+<p>&mdash;J'y arrive.... D'abord, cher duc, reprit l'&eacute;trange personnage, vous ne
+vous &ecirc;tes pas encore demand&eacute; comment un excellent pistolet &agrave; deux coups,
+sortant des ateliers d'un armurier &eacute;m&eacute;rite et charg&eacute; par vos soins, n'a
+produit sur moi aucun effet.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas &agrave; la sorcellerie, fit de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Voici que vous devenez raisonnable. Donc vous comprenez que les canons
+dudit pistolet ne contenaient plus les balles de plomb que vous y aviez
+complaisamment plac&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;La chose est probable.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui a fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous en doutez bien un peu...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;videmment.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant ce pistolet se trouvait dans mon cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Tendu d'&eacute;toffes orientales du go&ucirc;t le plus &eacute;trange et du meilleur
+effet.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez ce cabinet?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien que ce souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Quand et par quelle voie vous y &ecirc;tes-vous donc introduit?</p>
+
+<p>&mdash;Par la voie qui m'a amen&eacute; ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et que vous me ferez conna&icirc;tre, je l'esp&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; l'heure. Pour l'instant, je vous supplie, monsieur le duc, de
+bannir de votre esprit toute terreur inutile.... Ne voyez en moi qu'un
+inconnu d&eacute;sireux d'avoir avec vous un entretien s&eacute;rieux, tr&egrave;s-s&eacute;rieux,
+et qui, par crainte des importuns, a d&ucirc; choisir le lieu et le moment o&ugrave;
+il &eacute;tait certain que cette entrevue ne serait pas troubl&eacute;e... je dois
+vous dire, cher monsieur, que je suis votre voisin...</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui. Tenez, voici ma carte: &laquo;Germandret, achat et vente de
+livres au comptant.&raquo; Monsieur le duc a d&ucirc; remarquer mon humble boutique,
+au 22 de la rue de Seine, juste &agrave; c&ocirc;t&eacute; de votre h&ocirc;tel. Puis-je esp&eacute;rer
+que monsieur le duc ne m'oubliera pas, alors qu'il songera &agrave; monter sa
+biblioth&egrave;que?</p>
+
+<p>Le duc ne put &agrave; son tour r&eacute;primer un sourire: il &eacute;tait clair que le
+pr&eacute;tendu M. Germandret bavardait, comme on ferraille avant d'entamer la
+lutte d&eacute;cisive.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit de Belen, c'est pour solliciter ma pratique que M. Germandret
+s'est introduit chez moi d'abord, qu'il a pris soin de rendre mes
+pistolets inoffensifs et qu'enfin il a p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ce souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que mon plus grand d&eacute;sir est d'entrer en relations avec
+monsieur le duc.</p>
+
+<p>De Belen se demandait s'il avait affaire &agrave; un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Reste &agrave; savoir, reprit Germandret, si nos relations doivent se borner
+&agrave; des questions purement bibliographiques.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! nous arrivons au but, se dit Belen.</p>
+
+<p>Puis il reprit tout haut:</p>
+
+<p>&mdash;Vos affaires ne se bornent-elles donc pas &agrave; la librairie?</p>
+
+<p>&mdash;Non! pas positivement.... Que voulez-vous? il faut vivre, et les temps
+sont difficiles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez d'autres branches... &agrave; votre arc?</p>
+
+<p>&mdash;Quelques-unes.</p>
+
+<p>&mdash;Et sans doute, vous ne ferez aucune difficult&eacute; &agrave; me les faire
+conna&icirc;tre, puisque vous &ecirc;tes venu pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien &agrave; vous cacher. Je m'occupe encore d'objets d'art,
+d'antiquit&eacute;s de toute sorte, et notamment....</p>
+
+<p>Il appuya sur les mots.</p>
+
+<p>&mdash;D'objets pr&eacute;cieux provenant de l'extr&ecirc;me Orient.</p>
+
+<p>Le duc laissa &eacute;chapper un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit l'extr&ecirc;me Orient, reprit Germandret d'un ton bonhomme. J'ai
+su m'assurer un certain nombre de clients qui me payent tr&egrave;s-cher les
+curiosit&eacute;s des pays d'Annam, de Siam, du Cambodge.</p>
+
+<p>&mdash;Du Cambodge? fit de Belen, en s'effor&ccedil;ant d'affermir sa voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ne croyez pas qu'il s'agisse de ces calebasses, de ces bambous
+ridicules, de ces fl&egrave;ches, de ces armes que le premier voyageur venu
+peut acqu&eacute;rir en &eacute;change de quelques pi&egrave;ces de monnaie.</p>
+
+<p>&mdash;De quoi s'agit-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;De ces monuments &eacute;tranges d'un art aujourd'hui disparu, dont les
+vestiges ont &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;s au monde scientifique par quelques rares
+explorateurs, et qui constituent aux yeux des d&eacute;licats une source
+f&eacute;conde de recherches historiques et ethnologiques.</p>
+
+<p>Le duc ne r&eacute;pondit pas et se contenta d'incliner la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Or, reprit Germandret sans para&icirc;tre s'inqui&eacute;ter de ce silence, le
+hasard, le pur hasard, croyez-le bien, m'a appris que monsieur le duc
+&eacute;tait passionn&eacute; pour ces sortes d'&eacute;tranget&eacute;s; j'ai voulu m'assurer par
+moi-m&ecirc;me de la r&eacute;alit&eacute; de mes hypoth&egrave;ses; c'est pourquoi je me trouve
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, reprit lentement le duc, vous supposez que je porte un grand
+int&eacute;r&ecirc;t aux recherches dont vous parlez?</p>
+
+<p>&mdash;Int&eacute;r&ecirc;t est le mot propre.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle preuve en avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Votre pr&eacute;sence dans ce souterrain.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! je trouve dans une sorte de cave bizarre monsieur le duc de
+Belen, type de l'&eacute;l&eacute;gance parisienne, v&ecirc;tu comme un ouvrier, maniant la
+pioche &agrave; tours de bras, et je pourrais encore douter?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que je cherche... ces antiquit&eacute;s inutiles?</p>
+
+<p>Germandret prit la lanterne et l'approcha du bloc de pierre que M. de
+Belen avait mis &agrave; d&eacute;couvert:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui me l'indique clairement. J'irai plus loin: je dirai que
+monsieur le duc est heureux dans ses explorations, et cela malgr&eacute;
+l'exclamation de d&eacute;pit qui lui &eacute;chappait au moment o&ugrave; je l'ai
+interrompu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous croyez que j'ai r&eacute;ussi? fit de Belen qui consid&eacute;rait
+attentivement son interlocuteur.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute. Examinez ce bloc de pierre noire, constell&eacute;
+d'incrustations d'argent, et ne remarquez-vous pas qu'il appartient
+&eacute;videmment &agrave; la statue dont vous poss&eacute;dez d&eacute;j&agrave; un fragment dans votre
+cabinet?</p>
+
+<p>De Belen s'&eacute;tait lev&eacute; pour v&eacute;rifier l'observation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! s'&eacute;cria-t-il. Je n'avais pas remarqu&eacute; tout d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, fit Germandret en riant, voici qu'au premier mot votre passion
+se r&eacute;veille.</p>
+
+<p>Le duc ne semblait pas l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, murmurait-il, c'est une partie du torse. Que signifie cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ne pouvez-vous lire les inscriptions qui se trouvent sur cette pierre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, elles sont trac&eacute;es en une langue dont le secret n'a pas encore
+&eacute;t&eacute; retrouv&eacute;.</p>
+
+<p>Il avait prononc&eacute; ces mots avec un accent de sinc&eacute;rit&eacute; qui parut frapper
+le pr&eacute;tendu Germandret.</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'ancienne langue du Cambodge? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;En somme, monsieur le duc s'attendait &agrave; trouver ici autre chose que
+cette pierre mal sculpt&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en savez-vous? fit Belen avec impatience.</p>
+
+<p>Puis, s'approchant de l'antiquaire:</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, lui dit-il, vous avez voulu, ceci est clair,
+d&eacute;couvrir un secret, et pour arriver &agrave; votre but, vous avez employ&eacute; des
+moyens qu'il me r&eacute;pugne de qualifier. Maintenant, vous savez. Oui, je
+cherche des antiquit&eacute;s que je sais avoir &eacute;t&eacute; enfouies autrefois dans le
+sol de Paris. Or, cette maison m'appartient, j'ai droit d'y pratiquer
+des fouilles, je le fais, et nul ne peut s'y opposer. Voil&agrave; ce que vous
+a r&eacute;v&eacute;l&eacute; votre indiscr&eacute;tion coupable, qui n'est autre qu'une violation
+de domicile. Je suppose que maintenant vous n'avez plus rien &agrave; faire ici
+et que vous allez enfin me d&eacute;barrasser de votre pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>Germandret ne bougea pas; seulement son visage s'&eacute;claira d'une
+expression de profonde ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le duc, reprit-il, vous &ecirc;tes un enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'en est trop! et votre insolence...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! Que pr&eacute;tendez-vous faire? Je vous ferai remarquer que nous sommes
+seuls et que je suis le plus fort.</p>
+
+<p>&mdash;Des menaces?</p>
+
+<p>&mdash;Non, un simple rappel &agrave; la froide raison. Je voulais, en effet,
+conna&icirc;tre votre secret, et je vais vous prouver que j'ai r&eacute;ussi.
+Monsieur le duc, vous ne cherchez pas dans les souterrains des morceaux
+de pierre couverts d'hi&eacute;roglyphes, qui sont pour vous lettre morte:
+vous cherchez, avec une ardeur et une &eacute;nergie fi&eacute;vreuses, un tr&eacute;sor qui
+vous a &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;...</p>
+
+<p>De Belen s'&eacute;tait recul&eacute; et fixait sur son interlocuteur des yeux
+hagards.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, fit-il d'une voix qui sifflait entre ses dents serr&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;...Qui vous a &eacute;t&eacute; r&eacute;v&eacute;l&eacute;, dis-je, lors du crime que vous avez commis,
+de complicit&eacute; avec le baron de Silvereal, dans les d&eacute;serts de l'Inde
+orientale.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! cria le duc.</p>
+
+<p>D'un bond il ramassa la pioche qui gisait &agrave; terre, et, la levant par un
+mouvement formidable, il la lan&ccedil;a sur le cr&acirc;ne de l'inconnu.</p>
+
+<p>Mais, d'un geste brusque qui semblait la d&eacute;tente d'un ressort m&ucirc; par la
+vapeur, le bras de Germandret avait saisi le lourd instrument de fer,
+et, l'arrachant des mains du duc, l'avait lanc&eacute; contre la muraille.
+Puis, comme ob&eacute;issant &agrave; une fureur dont il n'&eacute;tait plus le ma&icirc;tre, il
+l'avait pris &agrave; la gorge et renvers&eacute; sur le sol. L'honn&ecirc;te de Belen
+r&acirc;lait et se tordait en convulsions impuissantes.</p>
+
+<p>&mdash;Gredin! disait le paisible antiquaire d'une voix &eacute;clatante, je ne sais
+ce qui me retient de t'&eacute;trangler comme un chien!...</p>
+
+<p>Cependant, ob&eacute;issant &agrave; une r&eacute;flexion qui venait de traverser son
+cerveau, il le secoua furieusement comme fait une b&ecirc;te fauve de la proie
+qu'elle a saisie, et enfin le laissa retomber sur la terre, presque
+inanim&eacute;. Cette fois le duc &eacute;tait vaincu. Les doigts du vigoureux inconnu
+avaient laiss&eacute; leurs empreintes violac&eacute;es autour de son cou.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce! murmura-t-il d'une voix dolente.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parbleu! si j'avais voulu te tuer, est-ce que tu n'aurais pas d&eacute;j&agrave;
+rendu ta belle &acirc;me au diable?</p>
+
+<p>De Belen faisait de vains efforts pour se redresser. Germandret vint &agrave;
+lui, et, le saisissant par les bras, l'assit comme un enfant sur un tas
+de terre.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, maintenant nous allons &ecirc;tre sage, pas vrai, papa, et plus de
+<i>blagues</i> comme tout &agrave; l'heure, ou bien....</p>
+
+<p>Il eut un geste significatif.</p>
+
+<p>La voix calme et mesur&eacute;e de l'antiquaire avait fait place &agrave; un accent
+rauque, brutal, presque sinistre. On peut remarquer aussi que le style
+choisi du bibliomane ne se retrouvait plus dans ces derni&egrave;res phrases,
+&eacute;maill&eacute;es d'argot. Quelques minutes se pass&egrave;rent, et enfin une large
+aspiration venue de la poitrine du duc apprit &agrave; son interlocuteur que
+&laquo;le petit tour de vis&raquo; avait fini son effet. Germandret lui frappa
+famili&egrave;rement sur le genou:</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on causer, papa?</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui &ecirc;tes-vous donc? balbutia le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as d&eacute;j&agrave; demand&eacute; cela tout &agrave; l'heure. Pour l'instant, je te dirai
+franchement que &ccedil;a ne te regarde pas. Du reste, contente-toi de
+m'&eacute;couter, et, pour manifester tes impressions, tu me feras le plaisir
+de te borner &agrave; une pantomime extr&ecirc;mement r&eacute;serv&eacute;e. Cela dit, je
+commence.</p>
+
+<p>De Belen poussa un soupir r&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, mon bon duc, vous avez dans votre pass&eacute; un tas de
+peccadilles.... Vous vous appelez de Belen comme je m'appelle
+Germandret, et vous &ecirc;tes duc comme je suis marchand d'Elz&eacute;viers,
+c'est-&agrave;-dire pas plus l'un que l'autre.... Ne protestez pas, &ccedil;a ne
+servirait &agrave; rien. Maintenant, outre vos anciennes affaires, vous avez
+sur la conscience l'assassinat que votre ami Silvereal&mdash;un bien honn&ecirc;te
+homme aussi&mdash;avait l'ind&eacute;licatesse de vous rappeler tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta, comme pour attendre une protestation. Mi-strangulation
+physique, mi-prostration morale, le duc paraissait incapable de formuler
+la plus l&eacute;g&egrave;re remarque.</p>
+
+<p>&mdash;Voici qui est bien entendu: M. le duc de Belen est li&eacute; par une
+complicit&eacute; nette et s&eacute;rieuse au sieur de Silvereal; l'un tient l'autre
+et l'autre tient l'un. M. de Belen, seul possesseur du secret
+indo-chinois, se croit ma&icirc;tre de Silvereal, auquel il promet... combien?
+mettons un demi-million... le jour o&ugrave;, ayant r&eacute;ussi &agrave; retrouver le
+tr&eacute;sor en question, il sera devenu.... M'&eacute;coutez-vous, monsieur le duc?</p>
+
+<p>De Belen avait relev&eacute; la t&ecirc;te, non par d&eacute;fi, mais par curiosit&eacute;. Il
+&eacute;tait profond&eacute;ment surpris d'entendre un inconnu lui rapportant
+textuellement le programme sur lequel s'exer&ccedil;aient ses plus secr&egrave;tes
+pens&eacute;es. Il oubliait que cet inconnu lui avait dit tout &agrave; l'heure avoir
+entendu sa conversation avec Silvereal. Il est vrai que c'&eacute;tait quelques
+minutes apr&egrave;s le tour de vis, et qu'&agrave; ce moment les id&eacute;es de M. le duc
+n'&eacute;taient pas absolument nettes. Bref, il s'abstint de r&eacute;pondre &agrave; la
+question du bibliomane, qui continua, sans plus s'en pr&eacute;occuper:</p>
+
+<p>&mdash;Quand il sera devenu l'heureux &eacute;poux de mademoiselle Lucie de
+Favereye...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous savez cela aussi? articula enfin le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui! et, par parenth&egrave;se, je me permettrai de vous dire que vous
+&ecirc;tes un fameux niais...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit le duc avec un geste de profond n&acirc;vrement.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit niais, et je maintiens le mot.... Vous &ecirc;tes le complice de M.
+de Silvereal.... Vous lui donnez cinquante mille francs... et, de plus,
+vous lui demandez de vous aider dans l'accomplissement d'une mission...
+qui lui soucie comme un couvert d'argent &agrave; un l&eacute;zard....</p>
+
+<p>Cette fois, de Belen &eacute;coutait. La fixit&eacute; de ses yeux ne laissait aucun
+doute &agrave; cet &eacute;gard.</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'&eacute;tonne, ma vieille, reprit le bizarre personnage avec le ton
+plus que familier qui tranchait avec ses mani&egrave;res habituelles. Eh
+bien!... &eacute;coute-moi!... de ton histoire de tr&eacute;sor je me moque
+absolument... et je te laisse ma&icirc;tre de ton affaire, maintenant que je
+la connais... mais, dans tes autres op&eacute;rations, je puis te rendre
+service, &agrave; condition...</p>
+
+<p>&mdash;A condition?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pardieu! crois-tu que je te donnerai mon concours gratis? Tu veux
+&eacute;pouser la petite Favereye! que dis-je! tu en es amoureux... comme un
+imb&eacute;cile... et pour obtenir sa main, tu donnerais ton &acirc;me... mieux que
+cela... cinq cent mille francs, ce qui vaut, au bas mot, cinq cent mille
+fois plus... je cote ton &acirc;me vingt sous... tu ne m'accuseras pas
+d'impolitesse... mais quant &agrave; compter sur le Silvereal, il faut que tu
+sois compl&eacute;tement fou...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut te mettre les points sur les <i>i</i>, j'y consens. Oui ou non, le
+baron est-il amoureux de la dame de Torr&egrave;s, autrement dit du T&eacute;nia?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est exact...</p>
+
+<p>&mdash;Que faut-il pour qu'il arrive &agrave; donner &agrave; cette belle et <i>honneste</i>
+dame, comme dit Brantome (on sait ses classiques), la seule preuve
+d'amour qu'elle ambitionne?... Mais r&eacute;pondez donc, cher duc?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais!... je ne devine pas!...</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, vos facult&eacute;s sont gravement alt&eacute;r&eacute;es... heureusement je
+suis l&agrave; pour leur venir en aide. Le T&eacute;nia, madame de Torr&egrave;s, veux-je
+dire, exige qu'on l'&eacute;pouse.... Elle veut devenir baronne de Silvereal...
+histoire d'avoir un titre authentique.... Or, pour que le baron, qui est
+mari&eacute;, puisse lui donner cette satisfaction, que faut-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit veuf!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! voil&agrave; que l'intellect vous revient. C'est heureux. Vous
+avez vu ce soir madame de Silvereal, c'est une cr&eacute;ature superbe, bien en
+chair, d'une admirable sant&eacute;, et qui ne para&icirc;t pas le moins du monde
+dispos&eacute;e &agrave; laisser la place libre &agrave; madame de Torr&egrave;s...</p>
+
+<p>&mdash;Silvereal attendra.</p>
+
+<p>Germandret &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il attendra qu'une &eacute;pid&eacute;mie... le chol&eacute;ra... une phthisie
+galopante veuille bien envoyer la baronne <i>ad matres</i>... et, comme cela
+pourrait &ecirc;tre long, il aura tout d'abord &agrave; c&oelig;ur d'&ecirc;tre agr&eacute;able &agrave; son
+excellent ami M. le duc de Belen, et il se servira de sa l&eacute;gitime
+influence sur sa femme pour qu'&agrave; son tour elle contraigne mademoiselle
+Lucie &agrave; devenir l'&eacute;pouse du duc de Belen... voil&agrave; bien ce qui a &eacute;t&eacute;
+convenu?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes arriv&eacute; &agrave; la p&eacute;riode de franchise. Nous finirons par nous
+entendre. Eh bien! mon cher monsieur de Belen, M. de Silvereal vous...
+comment dirai-je cela pour &ecirc;tre poli?... vous trompe.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Ce mot, vous le savez, n'est pas fran&ccedil;ais, surtout quand il s'agit de
+la canaillerie (pardon!) humaine. Or, je vais vous mettre imm&eacute;diatement
+&agrave; votre aise. De cette canaillerie (pardon!) je connais trois beaux
+&eacute;chantillons.</p>
+
+<p>&mdash;Qui sont?</p>
+
+<p>&mdash;Vous d'abord, puis M. de Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Et le troisi&egrave;me?</p>
+
+<p>&mdash;Le troisi&egrave;me, c'est moi!</p>
+
+<p>De Belen commen&ccedil;ait &agrave; le regarder avec int&eacute;r&ecirc;t. Un peu remis des alertes
+de tout &agrave; l'heure, il devinait <i>primo</i> que celui qui parlait n'&eacute;tait pas
+un sot, <i>secundo</i> qu'il y aurait probablement n&eacute;cessit&eacute; de s'entendre
+avec lui. Ces mots &laquo;le troisi&egrave;me, c'est moi!&raquo; lui arrach&egrave;rent m&ecirc;me un
+sourire, un vrai sourire, non forc&eacute;, mais &eacute;panoui, presque gai. Il eut
+m&ecirc;me un mot charmant:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons plus de moi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, je le comprends, entre nous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais le second?</p>
+
+<p>&mdash;Silvereal?</p>
+
+<p>&mdash;Justement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma&icirc;tre Silvereal, sortant de votre cabinet, apr&egrave;s vous avoir
+extorqu&eacute; cinquante mille francs...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il ne les a pas encore touch&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Bon! une petitesse, maintenant! Attendez: il faut que vous appr&eacute;ciiez
+vous-m&ecirc;me en quoi il vous a <i>daub&eacute;</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous avoue que je commence &agrave; vous croire sur parole.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je dois me taire?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas; mais je veux vous persuader que je ne vous en veux nullement
+de...</p>
+
+<p>&mdash;De la petite op&eacute;ration de tout &agrave; l'heure...</p>
+
+<p>&mdash;Et que je suis persuad&eacute; que nous deviendrons bons amis.</p>
+
+<p>Germandret ne le quittait pas des yeux. Il se m&eacute;fiait. Et pourtant il
+avait tort. De Belen avait pris carr&eacute;ment son parti. Avoir cet homme
+contre soi lui paraissait trop dangereux; donc, l'avoir pour soi ou du
+moins avec soi &eacute;tait le <i>desideratum</i>. Quoi qu'il en soit, de Belen
+continua:</p>
+
+<p>&mdash;Donc, mon ami Silvereal...</p>
+
+<p>&mdash;Est un bandit, compl&eacute;ta Germandret.</p>
+
+<p>Seulement il eut l'ind&eacute;licatesse d'ajouter:</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous et moi.</p>
+
+<p>De Belen r&eacute;prima une grimace et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Bandit, soit. Mais pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! pour ceci simplement. Ayant dans sa poche le mandat qu'il
+vous a extorqu&eacute;, il s'est dit en sortant: Maintenant, mon petit duc,
+va-t'en voir s'ils viennent!</p>
+
+<p>&mdash;Hein?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, s'est-il dit en palpant le bienheureux papier, je vais me
+d&eacute;barrasser de ma femme, &eacute;pouser la Torr&egrave;s, apr&egrave;s quoi je me moque de
+Belen.... En somme, je le tiens mieux qu'il ne me tient... je suis un
+vrai Silvereal, moi, j'ai dans ma manche la magistrature, la cour,
+toutes les influences... tandis que ce bonhomme (c'est Silvereal qui
+parle, remarquez-le, je vous prie), tandis que ce bonhomme ne tient &agrave;
+rien.... S'il trouve les millions indo-chinois, je le ferai chanter d'un
+ou de deux millions, et tout sera dit.... S'il ne les trouve pas, eh
+bien, je me soucie de lui comme de &ccedil;a!</p>
+
+<p>Et Germandret fit claquer son ongle contre ses dents.</p>
+
+<p>De Belen &eacute;tait livide de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous l'avez entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! pas du tout! Vous supposez donc que le Silvereal conte ses
+affaires aux &eacute;toiles?</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors...</p>
+
+<p>&mdash;Alors je sais qu'il a dit tout cela, parce que, pendant qu'il vous
+promettait de d&eacute;cider sa femme &agrave; votre mariage avec Lucie, il ne pensait
+qu'&agrave; une seule chose...</p>
+
+<p>&mdash;A quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Au poison que lui vendra demain certain personnage...</p>
+
+<p>&mdash;Que vous connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais cet homme est un mis&eacute;rable assassin!</p>
+
+<p>De Belen s'indignant touchait au sublime.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il est digne de nous! fit Germandret avec une insouciance qui
+calma un peu les effervescences du vertueux duc. Vous voyez d'ici le
+plan. On vous a soutir&eacute; cinquante mille francs, et vous &eacute;pouserez Lucie,
+si vous pouvez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'inf&acirc;me voleur!</p>
+
+<p>&mdash;L'homme habile, tout au plus!</p>
+
+<p>&mdash;Je me vengerai de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? et puis, en somme, &agrave; quoi bon?</p>
+
+<p>De Belen se leva brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, fit-il, jouons cartes sur table...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que je me livre &agrave; vous... je ne sais d'o&ugrave; vous vient votre
+puissance... mais elle est r&eacute;elle, et je m'incline.... Je le r&eacute;p&egrave;te,
+jouons franc jeu. Si vous &ecirc;tes venu, c'est parce que vous avez un pacte
+&agrave; m'offrir...</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement raisonn&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Posez vos conditions... je crois pouvoir vous affirmer qu'elles sont
+accept&eacute;es d'avance...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! vous allez vite en besogne! J'aime assez cela, d'ailleurs... donc,
+&eacute;coutez-moi. Voici, de votre c&ocirc;t&eacute;, ce que vous voulez: d&eacute;couvrir le
+secret des tr&eacute;sors indiens...</p>
+
+<p>&mdash;Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non; vous voyez que je suis franc... mais en fait d'&eacute;nigmes, j'en ai
+d&eacute;chiffr&eacute; de plus difficiles.... Second point, vous voulez &eacute;pouser
+Lucie, fille de Marie de Mauvillers, devenue femme de M. de Favereye...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je le veux...</p>
+
+<p>&mdash;Et il ne vous r&eacute;pugnerait pas de commencer par le second point?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis assez riche, d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, pour pr&eacute;tendre &agrave; cette alliance.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Moi, je vous offre de vous faire obtenir la main de Lucie...</p>
+
+<p>&mdash;Vous! mais vous &ecirc;tes fou!...</p>
+
+<p>&mdash;Non... je m'y engage, et je vous jure que ce n'est pas &agrave; la l&eacute;g&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Mais de quelle influence disposez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;D'une influence telle que, lorsque vous la conna&icirc;trez, vous en serez
+&eacute;pouvant&eacute; vous-m&ecirc;me.... Mais chaque chose en son temps.... Je vous dis
+que vous &eacute;pouserez Lucie de Favereye.</p>
+
+<p>&mdash;Mais en &eacute;change de cette promesse... &agrave; laquelle je ne puis ajouter
+foi... que me demandez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Deux choses... l'une imm&eacute;diate, l'autre post&eacute;rieure &agrave; votre mariage...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons la condition imm&eacute;diate...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai d'abord la seconde... c'est de m'initier &agrave; tous les
+d&eacute;tails de l'affaire relative au tr&eacute;sor...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s mon mariage, si ce mariage a eu lieu par vos soins?</p>
+
+<p>&mdash;Bien entendu...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vous promets de vous prendre pour associ&eacute;... mais
+Silvereal...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas de lui... je m'en charge...</p>
+
+<p>&mdash;Venons alors &agrave; la premi&egrave;re condition...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez &ecirc;tre &eacute;tonn&eacute; de sa simplicit&eacute;... il s'agit tout simplement
+d'accueillir chez vous un jeune homme que je vous pr&eacute;senterai
+moi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;Hein? un complice, un espion?...</p>
+
+<p>&mdash;L'&ecirc;tre le plus niais et le plus mall&eacute;able qui se puisse trouver...</p>
+
+<p>&mdash;Mais... dans quel but?</p>
+
+<p>&mdash;Pour lui faire une position.... C'est un jeune homme auquel je
+m'int&eacute;resse. Il est pauvre, il m&eacute;rite toute sympathie.... Vous le
+prendrez comme secr&eacute;taire, par exemple, et vous le produirez dans le
+monde....</p>
+
+<p>De Belen secoua la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Sous sa simplicit&eacute; apparente, cette exigence doit cacher quelque
+pi&eacute;ge...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, duc. Nous parlons &agrave; c&oelig;ur ouvert. Croirez-vous &agrave; une
+affirmation bien nette de ma part?... Les loups ne se mangent pas entre
+eux...</p>
+
+<p>&mdash;Dicton d&eacute;menti par l'exp&eacute;rience.</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant tr&egrave;s-vrai dans le cas actuel.... J'ai besoin que ce jeune
+homme soit lanc&eacute; dans le monde. J'ai un but... cela va sans dire....
+Mais je vous jure, l&agrave;, foi de bandit! que mes projets ne vous touchent
+en rien.... J'irai plus loin: de votre acceptation d&eacute;pend le succ&egrave;s de
+votre mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Sans d&eacute;fiance?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi la d&eacute;fiance me servirait-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Allons! je vous avais bien jug&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Mais avant tout, dit le duc, j'exige que vous me disiez votre
+v&eacute;ritable nom...</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre droit.</p>
+
+<p>D'un geste rapide, le pr&eacute;tendu Germandret arracha sa perruque et sa
+barbe grise.</p>
+
+<p>&mdash;Mancal! s'&eacute;cria de Belen.</p>
+
+<p>&mdash;Lui-m&ecirc;me, que vous avez toujours fort mal accueilli, et qui cependant
+&eacute;tait de vos amis...</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait vous! Vous vous grimez avec un art admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ai certains talents fort utiles dans la profession que
+j'exerce.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur Mancal, voil&agrave; qui est entendu... alliance absolue...</p>
+
+<p>&mdash;Et compl&egrave;te. Je vous donne Lucie de Favereye.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous chercherons ensemble les tr&eacute;sors de l'Eni...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voil&agrave; que je vous dis une partie du secret...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! un peu plus t&ocirc;t, un peu plus tard...</p>
+
+<p>&mdash;Je pr&eacute;f&egrave;re un peu plus tard...</p>
+
+<p>&mdash;A votre aise. Mais mon jeune homme...</p>
+
+<p>&mdash;Je l'attends... me l'am&egrave;nerez-vous vous-m&ecirc;me?...</p>
+
+<p>&mdash;Point.... Il ne me conna&icirc;t pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tout myst&egrave;re.... Comment le reconna&icirc;trai-je?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous inqui&eacute;tez pas de ces d&eacute;tails... il saura se pr&eacute;senter de telle
+sorte que vous ne conserviez aucun doute sur son identit&eacute;... Maintenant,
+monsieur le duc, je crois qu'il est temps de nous s&eacute;parer... rentrez
+dans votre monde, moi, je retourne au cabinet de M<sup>e</sup> Mancal...</p>
+
+<p>&mdash;Si nous nous serrions la main? dit le duc.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, pourquoi pas?...</p>
+
+<p>Les deux hommes &eacute;chang&egrave;rent une vigoureuse &eacute;treinte.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, dit le duc, comment vous &ecirc;tes-vous introduit ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu plus tard, vous saurez cela....</p>
+
+<p>Et avant que le duc e&ucirc;t r&eacute;p&eacute;t&eacute; sa question, Mancal&mdash;c'est-&agrave;-dire
+Biscarre&mdash;avait disparu par l'orifice sup&eacute;rieur.... Quand le duc revint
+dans le puits, il examina soigneusement les parois, mais il ne put rien
+d&eacute;couvrir:</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit-il, qui ne risque rien!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIB" id="VIB"></a>VI</h2>
+
+<h3>CE QUE C'&Eacute;TAIT QUE LE CASTIGNEAU</h3>
+
+
+<p>Nous avons laiss&eacute; Martial au moment o&ugrave;, miraculeusement sauv&eacute; d'une mort
+certaine par deux inconnus, il avait &eacute;t&eacute; transport&eacute; dans une voiture
+myst&eacute;rieuse qui, entra&icirc;n&eacute;e par des chevaux rapides, avait disparu dans
+la direction des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Les roues, fendant l'&eacute;pais tapis de
+neige qui couvrait le sol, n'&eacute;veillaient aucun &eacute;cho. Et c'&eacute;tait un
+spectacle presque fantastique que celui de cette voiture sombre, drap&eacute;e
+de deuil, qui fuyait &agrave; travers la nuit. Elle avait atteint la place de
+la Concorde, qui &eacute;tendait jusqu'&agrave; la Seine sa nappe blanche, d'o&ugrave;
+&eacute;mergeaient quelques becs de gaz jetant leur lueur jaun&acirc;tre. Puis, les
+chevaux s'&eacute;taient engag&eacute;s sur le Cours-la-Reine, qui, &agrave; cette &eacute;poque,
+&eacute;tait loin de pr&eacute;senter, m&ecirc;me pendant la journ&eacute;e, l'animation qui s'y
+voit aujourd'hui. Le Cours, longeant le quai d&eacute;sert, &eacute;tait bord&eacute; de
+propri&eacute;t&eacute;s, jadis habit&eacute;es par l'aristocratie et la haute finance, mais
+d&eacute;j&agrave; presque d&eacute;laiss&eacute;es, le luxe commen&ccedil;ant alors &agrave; tendre vers le
+faubourg Saint-Honor&eacute; et abandonnant les Champs-&Eacute;lys&eacute;es au menu peuple.
+L'all&eacute;e des Veuves avait un renom sinistre qui n'avait pas peu contribu&eacute;
+&agrave; &eacute;loigner du quai de Billy les prudents et les riches. Derri&egrave;re le
+carr&eacute; Marigny, abandonn&eacute; aux joueurs de boule et qui ne s'animait qu'&agrave;
+l'&eacute;poque des f&ecirc;tes nationales, c'&eacute;tait une sorte de d&eacute;dale o&ugrave; les
+jardins s'enchev&ecirc;traient, o&ugrave; les pavillons se dissimulaient derri&egrave;re les
+branches des grands arbres, tandis que des cabarets et des guinguettes
+jetaient dans l'air leurs flonflons discordants ou leurs cris avin&eacute;s. Le
+Paris de nos p&egrave;res imm&eacute;diats poss&eacute;dait encore une physionomie bizarre et
+que qualifierait aujourd'hui de romantique ceux d'entre nous qui n'ont
+jamais connu que les grandes voies &agrave; lignes droites et monotones. Or,
+c'&eacute;tait vers l'all&eacute;e des Veuves que se dirigeait la voiture dans
+laquelle se trouvaient Martial inanim&eacute; et la femme dont la voix avait
+tout &agrave; l'heure prononc&eacute; quelques mots. Silencieuse, elle avait plac&eacute; son
+bras sous la t&ecirc;te du jeune homme et elle le soutenait doucement.</p>
+
+<p>Envelopp&eacute;e dans une mante de satin noir, qui la cachait tout enti&egrave;re,
+cette femme, le front pench&eacute;, semblait en proie &agrave; une profonde &eacute;motion.
+Une grosse larme, roulant de ses yeux, tomba sur le front de Martial,
+qui ne la sentit pas. Et celle qui l'avait vers&eacute;e murmurait maintenant:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, voici encore une cr&eacute;ature humaine devant laquelle la vie
+s'&eacute;tait peut-&ecirc;tre ouverte radieuse et belle... et qui, de degr&eacute;s en
+degr&eacute;s, est descendue jusqu'au d&eacute;sespoir douloureux et sinistre.... Sur
+ses vingt ans, la nuit s'est faite, et il a voulu s'&eacute;chapper de cette
+prison qui se nomme la vie, pour se r&eacute;fugier dans cette libert&eacute; qui
+s'appelle la mort!...</p>
+
+<p>Et elle ajouta encore:</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Martial! vingt ans!...</p>
+
+<p>Puis, comme si une pens&eacute;e plus douloureuse encore se f&ucirc;t tout &agrave; coup
+impos&eacute;e &agrave; elle:</p>
+
+<p>&mdash;Et lui! lui! fit-elle d'une voix bris&eacute;e. N'a-t-il pas vingt ans? et ne
+se d&eacute;bat-il pas, lui aussi, dans quelque gouffre de douleurs o&ugrave; la haine
+et le crime l'ont pouss&eacute;!</p>
+
+<p>La voiture s'arr&ecirc;ta. C'&eacute;tait devant une petite porte, &agrave; peine visible,
+perc&eacute;e dans un mur &eacute;lev&eacute; au-dessus duquel des arbres d&eacute;pouill&eacute;s de
+feuilles &eacute;tendaient leurs branches amaigries par l'hiver et blanches de
+neige. Une ombre se dressa &agrave; la porti&egrave;re et l'ouvrit. Puis un cri de
+surprise retentit:</p>
+
+<p>&mdash;Porte ce jeune homme dans ta chambre, dit la femme. Il n'est
+qu'&eacute;vanoui. Donne-lui les soins que r&eacute;clame son &eacute;tat. Que M. de Bernaye
+soit imm&eacute;diatement averti... mais surtout, sur ta vie, Pierre, tu le
+sais... pas un mot... que ce malheureux ignore o&ugrave; il se trouve et qui
+l'a sauv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame la marquise, fit l'homme, qui &eacute;tait de taille moyenne,
+trapu, carr&eacute; des &eacute;paules et dont les cheveux blancs indiquaient l'&acirc;ge
+avanc&eacute;. Mais vous-m&ecirc;me, que voulez-vous faire maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je retourne &agrave; l'h&ocirc;tel. Demain, &agrave; la premi&egrave;re heure, je reviendrai...
+que les Morts m'attendent.</p>
+
+<p>L'homme s'inclina; puis, avec une vigueur qui contrastait avec son
+apparence s&eacute;nile, il saisit Martial et l'enleva comme il e&ucirc;t fait d'un
+enfant. La porte se referma derri&egrave;re lui, tandis que les chevaux
+l&eacute;g&egrave;rement touch&eacute;s du fouet, entra&icirc;naient l'inconnue. Celui qui portait
+Martial se trouvait alors dans un jardin spacieux, et se dirigeait vers
+une maison cach&eacute;e derri&egrave;re un rideau d'ormes et de ch&ecirc;nes, dernier
+vestige des anciens bois qui, jadis, s'&eacute;taient &eacute;tendus jusqu'&agrave; la Seine.</p>
+
+<p>Un mot sur la maison myst&eacute;rieuse o&ugrave; nous p&eacute;n&eacute;trons. Pendant longues
+ann&eacute;es, cette propri&eacute;t&eacute;, qui avait appartenu, disait-on, &agrave; une noble
+famille du midi de la France &eacute;teinte depuis longtemps, &eacute;tait rest&eacute;e
+abandonn&eacute;e. Des proc&egrave;s s'&eacute;taient engag&eacute;s au sujet de ces terrains et de
+tous les domaines de cette famille, et avaient dur&eacute; aussi longtemps que
+les avocats et gens de loi avaient trouv&eacute; aliment &agrave; leur... activit&eacute;.
+Mais un jour &eacute;tait venu o&ugrave; subitement les proc&eacute;dures s'&eacute;taient arr&ecirc;t&eacute;es.
+Des d&eacute;dommagements qu'on &eacute;valuait &agrave; haut chiffre avaient &eacute;t&eacute; accord&eacute;s
+aux parties bellig&eacute;rantes, et finalement cet h&eacute;ritage myst&eacute;rieux avait
+&eacute;t&eacute; recueilli... par qui? Voil&agrave; ce que les curieux eussent bien voulu
+savoir par le menu. Mais les plus avides de renseignements pr&eacute;cis
+avaient d&ucirc; se contenter du fait suivant: Il y avait environ cinq ou six
+ann&eacute;es, un brave homme aux cheveux blancs, aux allures un peu
+<i>pataudes</i>, &eacute;tait arriv&eacute; par une chaise de poste qui s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e
+devant la grille rouill&eacute;e se trouvant juste &agrave; l'angle de l'all&eacute;e des
+Veuves et du Cours-la-Reine. Les voisins, marchands de vin, charbonniers
+et autres, s'&eacute;taient plant&eacute;s sur le pas de leur porte, comme bien on
+pense. Or, le vieillard en question &eacute;tait descendu, et comme il avait
+fait un faux pas, en glissant sur le marchepied, il avait laiss&eacute;
+&eacute;chapper un de ces jurons <i>sui generis</i> auxquels l'oreille des
+connaisseurs devine une origine certaine.</p>
+
+<p>Le vieillard &eacute;tait du Midi, de Marseille ou des environs. Ceci &eacute;tait
+acquis. Second point. L'homme &eacute;tait mari&eacute;, et sa femme l'accompagnait.
+M&ecirc;me &acirc;ge. Cheveux blancs. Enfin un jeune homme, un ouvrier, &agrave; n'en pas
+douter, ayant pass&eacute; vingt-cinq ans, et qui t&eacute;moignait aux deux
+vieillards une affection et un respect filials. Donc le fils. La chaise
+de poste &eacute;tait partie. La grille s'&eacute;tait referm&eacute;e. Il restait en
+cons&eacute;quence beaucoup de d&eacute;tails &agrave; surprendre. Et cependant, en d&eacute;pit de
+toutes les ressources d'un espionnage infatigable, la r&eacute;colte resta
+maigre. Le vieillard s'appelait&mdash;ou du moins se faisait appeler&mdash;le
+Castigneau. Est-ce que c'&eacute;tait l&agrave; un nom de chr&eacute;tien? On avait beau
+chercher, quand, un beau soir, un client de passage, attabl&eacute; dans un des
+bouges de l'entr&eacute;e de Chaillot, et qui boitait un peu, entendant ce mot
+de Castigneau, se laissa aller &agrave; dire:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais &ccedil;a, moi!</p>
+
+<p>Jugez si on le questionna. Mais il parut d'abord que ce brave homme
+&eacute;tait f&acirc;ch&eacute; d'avoir <i>l&acirc;ch&eacute;</i> sa phrase, et il fallut grandement
+l'amadouer pour qu'il consent&icirc;t &agrave; compl&eacute;ter sa premi&egrave;re &eacute;nonciation.
+Bref, le Castigneau, ce n'&eacute;tait pas le nom d'un homme, mais bien d'un
+quartier de Toulon. Le cabaretier cligna de l'&oelig;il et comprit l'embarras
+et l'h&eacute;sitation de son client. Puis une id&eacute;e surgit dans son cerveau
+fertile. Il s'approcha du camarade, et lui dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais bien Toulon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... apr&egrave;s? Fichez-moi la paix!</p>
+
+<p>Le ton de la r&eacute;ponse manquait d'am&eacute;nit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit l'autre en lui tapant sur le genou, <i>en ami</i>, est-ce qu'on
+fait des cachotteries entre soi?... Tu as &eacute;t&eacute;... l&agrave;-bas?</p>
+
+<p>C'&eacute;tait poser carr&eacute;ment la question. La r&eacute;ponse fut cette fois un peu
+plus cat&eacute;gorique:</p>
+
+<p>&mdash;Quand cela serait?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tu n'en serais pas moins chez toi ici, d'autant plus que tu peux
+me rendre un service....</p>
+
+<p>Or, le cabaretier&mdash;qui s'appelait Malg&acirc;cheux et que nous aurons
+l'honneur de revoir dans la cours de ce r&eacute;cit&mdash;avait, lui aussi,
+quelques peccadilles sur la conscience, et ce n'&eacute;tait pas pour quelques
+ann&eacute;es de bagne qu'il e&ucirc;t fait la petite bouche. Il s'entendit donc
+rapidement avec son comp&egrave;re, et un plan fut &eacute;bauch&eacute; pour arriver &agrave;
+savoir si d'aventure le Castigneau n'&eacute;tait pas tout simplement un vieux
+<i>cheval de retour</i>. Cette constatation n'&eacute;tait pas d'ailleurs aussi
+ais&eacute;e qu'elle le semblait au premier coup d'&oelig;il. Le Castigneau sortait
+peu: son fils travaillait dans un atelier de la ville; ce qui, en somme,
+paraissait assez bizarre de la part d'un jeune homme dont le p&egrave;re &eacute;tait
+propri&eacute;taire d'un <i>immeuble</i> s&eacute;rieux. La femme du Castigneau allait
+faire le march&eacute;, et &agrave; l'estimation des comm&egrave;res, elle d&eacute;pensait &agrave; peine
+quelques francs pour la nourriture de la maison. Malg&acirc;cheux et
+Bridoine&mdash;c'&eacute;tait le nom du for&ccedil;at&mdash;s'imagin&egrave;rent que le plus simple
+&eacute;tait de s'introduire dans la maison pendant la journ&eacute;e, en choisissant
+l'heure o&ugrave; le Castigneau serait seul. Sans doute, ayant &agrave; avouer un
+pass&eacute; peu flatteur, il s'ex&eacute;cuterait plus facilement sans t&eacute;moins. Il ne
+s'agissait que de s'y prendre adroitement. Bridoine, gr&acirc;ce &agrave; l'aide de
+l'honorable Malg&acirc;cheux, s'affubla d'une houppelande de propri&eacute;taire, se
+coiffa d'un chapeau large et rond qui lui donnait une physionomie quasi
+respectable, s'arma d'une canne &agrave; double fin, soutien et d&eacute;fense, et
+finalement ayant vu la Castignote, comme on disait, tourner les talons,
+il s'en vint de son air le plus paterne sonner &agrave; la grille de la maison.
+On le fit attendre quelque peu. Bridoine sonna une seconde, puis une
+troisi&egrave;me fois. Pour &ecirc;tre ex-for&ccedil;at on n'en est pas moins homme. Voil&agrave;
+que ma&icirc;tre Bridoine commen&ccedil;a &agrave; s'exasp&eacute;rer, et, revenant &agrave; son
+excellent naturel, il grommela entre ses dents un juron qui n'avait rien
+d'&eacute;difiant et qui sentait de plusieurs lieues sa <i>grande fatigue</i>. Il
+sembla que cette exclamation f&ucirc;t un: S&eacute;same, ouvre toi! Car soudain la
+porte tourna sur ses gonds. Et Bridoine se trouva en face de celui dont
+il d&eacute;sirait si vivement faire la connaissance. La sc&egrave;ne fut courte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous voulez? demanda le Castigneau.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &agrave; M. Castigneau que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p>&mdash;A lui-m&ecirc;me. Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-on causer un instant?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>Cette singuli&egrave;re r&eacute;ponse d&eacute;concerta quelque peu le Bridoine, qui leva
+les yeux sur son interlocuteur. Celui-ci, le torse un peu en arri&egrave;re,
+l'&oelig;il &agrave; la fois d&eacute;fiant et railleur, n'avait pas un air des plus
+engageants. Mais en somme, c'&eacute;tait un vieillard, sans doute peu
+redoutable. Bridoine allait passer outre et entamer, en d&eacute;pit de tout,
+la conversation r&eacute;clam&eacute;e, quand le Castigneau fit un pas vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas t'en aller, dit-il froidement.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?... m'en aller.... Comment! je viens... bien poliment...</p>
+
+<p>&mdash;Poliment! alors &ocirc;te ton chapeau....</p>
+
+<p>Et d'un revers de main, le Castigneau fit tomber la coiffure de
+Bridoine. Celui-ci poussa un cri de col&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Ne remue donc pas comme &ccedil;a, reprit l'autre, tu d&eacute;ranges ta perruque.</p>
+
+<p>Par un mouvement instinctif, Bridoine porta sa main &agrave; son front; mais
+plus vif encore, le Castigneau lui avait arrach&eacute; ses cheveux postiches,
+mettant &agrave; nu le cr&acirc;ne pointu du for&ccedil;at. En m&ecirc;me temps, faisant
+demi-tour, le Castigneau, dont on n'e&ucirc;t pas soup&ccedil;onn&eacute; la force et
+l'agilit&eacute;, se pla&ccedil;a entre la porte et le visiteur. Bridoine commen&ccedil;ait &agrave;
+perdre son sang-froid. Il marcha sur le Castigneau les poings en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Qui es-tu et que viens-tu faire ici? demanda le Castigneau.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne te regarde pas!</p>
+
+<p>&mdash;Vrai!... alors, je cogne....</p>
+
+<p>Le poing du Castigneau, qui &eacute;tait d'une remarquable solidit&eacute;, s'abattit,
+&agrave; l'improviste, sur la poitrine de Bridoine, qui recula en tr&eacute;buchant.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu r&eacute;pondre? demanda encore le Castigneau toujours calme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te d&eacute;coudre! cria Bridoine, dont la main se trouva tout &agrave; coup
+arm&eacute;e d'un couteau.</p>
+
+<p>Le placide Castigneau eut un ricanement. Loin de para&icirc;tre s'&eacute;mouvoir du
+danger, il marcha droit &agrave; Bridoine, qui leva le bras. Seulement, ce bras
+ne retomba pas. Et, ma foi, sans qu'il s&ucirc;t trop comment, Bridoine se
+trouva&mdash;d&eacute;sagr&eacute;able surprise&mdash;le nez sur le sable, qu'il rougissait de
+son sang. Le bon bourgeois, un genou sur ses &eacute;paules, le serrait d'une
+main &agrave; la nuque.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit le Castigneau, je veux bien causer... Qui es-tu? et
+que viens-tu faire ici?</p>
+
+<p>Bridoine essaya de se redresser, n'y parvint pas et, avec la magnanimit&eacute;
+propre &agrave; sa nature, se d&eacute;cida &agrave; se soumettre:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Bridoine.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; viens-tu?</p>
+
+<p>&mdash;<i>De Toulon</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Qui t'a envoy&eacute; ici?</p>
+
+<p>&mdash;Malg&acirc;cheux!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Malg&acirc;cheux?</p>
+
+<p>&mdash;Le cabaretier d'ici pr&egrave;s: <i>Aux Bons Amis</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi es-tu venu?</p>
+
+<p>&mdash;Pour savoir qui vous &ecirc;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! non.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je vais te satisfaire maintenant....</p>
+
+<p>Tout en parlant, le Castigneau continuait &agrave; tenir serr&eacute; le cou de
+Bridoine, qui se sentait congestionner.</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras &agrave; Malg&acirc;cheux&mdash;puisque Malg&acirc;cheux il y a&mdash;que le Castigneau
+est un bonhomme qui ne doit de comptes &agrave; personne et qui n'aime pas
+qu'on l'espionne... Tu ajouteras que, la premi&egrave;re fois qu'il s'occupera
+de moi, j'irai lui casser les reins; et, comme il pourrait douter de ma
+parole, tu ajouteras que je t'ai reconduit de la fa&ccedil;on que tu vas
+voir.... Je t'ai pris par la peau du cou et par la ceinture, vois-tu,
+comme &ccedil;a....</p>
+
+<p>Ajoutons que le Castigneau ex&eacute;cutait en m&ecirc;me temps, avec la plus grande
+aisance, les op&eacute;rations qu'il d&eacute;crivait.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai soulev&eacute; de terre comme un lapin... puis je t'ai emport&eacute; vers
+la porte par laquelle tu &eacute;tais entr&eacute;, et... une, deux, trois... je t'ai
+flanqu&eacute; dans la rue.... Sur ce, bonsoir!</p>
+
+<p>Et Bridoine roula hors de la maison, ni plus ni moins que s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+un vulgaire paquet de linge. Dire que le retour de Bridoine chez
+Malg&acirc;cheux eut le caract&egrave;re d'un triomphe antique, ce serait mentir. Son
+nez, ses &eacute;paules, ses genoux et le reste demandaient des soins
+multiples. Quand le Malg&acirc;cheux l'interrogea, Bridoine raconta
+l'histoire, et, en v&eacute;rit&eacute;, il mit dans son r&eacute;cit une franchise qui lui
+faisait honneur. Le Malg&acirc;cheux resta pensif.</p>
+
+<p>&mdash;Faudra voir pourtant, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, tu verras toi-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! pour une malheureuse r&acirc;cl&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais bien voulu vous y voir!</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu <i>canes</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument.</p>
+
+<p>Malg&acirc;cheux haussa les &eacute;paules en signe de souverain m&eacute;pris, et se
+promit, <i>in petto</i>, de satisfaire sa curiosit&eacute; par des moyens moins
+dangereux. Tout en s'avouant vaincu, Bridoine conservait au fond du
+c&oelig;ur&mdash;&agrave; supposer qu'il poss&eacute;d&acirc;t cet organe essentiel&mdash;une rancune
+f&eacute;roce contre le Castigneau, et, bien qu'il se h&acirc;t&acirc;t de quitter le
+cabaret des <i>Bons Amis</i>, il se promettait bien de revenir r&ocirc;der autour
+de la maison o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; re&ccedil;u de si touchante fa&ccedil;on. Mais il se
+garda d'en rien t&eacute;moigner &agrave; son excellent camarade Malg&acirc;cheux, qui
+r&eacute;fl&eacute;chissait de son c&ocirc;t&eacute; et se disait qu'en somme, le mieux &eacute;tait de
+vivre en paix avec un voisin dont la poigne &eacute;tait si rude et le biceps
+si solide. Bref, soit que Bridoine e&ucirc;t ajourn&eacute; ses projets, soit que
+Malg&acirc;cheux f&ucirc;t r&eacute;ellement venu &agrave; r&eacute;sipiscence, le Castigneau ne fut plus
+inqui&eacute;t&eacute; et reprit ses allures patriarcales. La grille restait toujours
+soigneusement ferm&eacute;e. Et si certaine petite porte, donnant sur le carr&eacute;
+Marigny, n'avait pas attir&eacute; l'attention, c'&eacute;tait uniquement parce que,
+de jour, il n'&eacute;tait jamais arriv&eacute; qu'on la vit m&ecirc;me s'entre-b&acirc;iller.
+Donc, sachant maintenant quelle &eacute;tait la r&eacute;putation quasi fantastique de
+la maison dans le quartier, revenons dans le jardin o&ugrave; le
+Castigneau&mdash;car c'&eacute;tait sans doute lui, &agrave; en juger par la vigueur dont
+il faisait preuve&mdash;emportait sur ses &eacute;paules le corps inanim&eacute; de
+Martial. Au moment o&ugrave; il approchait de la maison, de la porte ouverte
+sortit une femme, la t&ecirc;te et les &eacute;paules envelopp&eacute;es d'un ch&acirc;le et qui
+tenait une chandelle dont elle abritait la lumi&egrave;re derri&egrave;re sa main
+&eacute;tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Pierre, demanda-t-elle d'une voix contenue, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Femme, r&eacute;veille le gars. Pr&eacute;pare la chambre du premier, nous avons un
+malade.</p>
+
+<p>&mdash;Bon Dieu! le pauvre jeune homme!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous en avons vu bien d'autres! dans deux heures il n'y para&icirc;tra
+plus! Va, Micheline. Bassine le lit, mets la t&ecirc;te basse.... Maintenant,
+le gars!...</p>
+
+<p>&mdash;Me voici, p&egrave;re, dit une voix jeune et m&acirc;le.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, mon brave Pierrot, en deux temps, quatre mouvements, chez le
+num&eacute;ro 5...</p>
+
+<p>&mdash;Bien! c'est compris.</p>
+
+<p>&mdash;Pas par la porte! Saute par-dessus le mur. On ne sait pas, il peut y
+avoir des curieux...</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, ils n'ont qu'&agrave; courir apr&egrave;s moi.</p>
+
+<p>&mdash;Attends. Tu lui remettras cette lettre. S'il n'est pas chez lui, tu
+diras &agrave; son domestique de la lui porter imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>Pierrot serra soigneusement le billet bord&eacute; de noir que lui avait donn&eacute;
+son p&egrave;re; puis, d'un bond, s'aidant des treillages fix&eacute;s au mur, il
+disparut.</p>
+
+<p>Cependant Martial avait &eacute;t&eacute; port&eacute; dans la chambre. Micheline
+s'empressait de l'installer aussi confortablement que possible.
+L'immersion avait &eacute;t&eacute; si rapide et si courte qu'il ne s'&eacute;tait pas
+d&eacute;clar&eacute; de sympt&ocirc;mes d'asphyxie. C'&eacute;tait un &eacute;vanouissement caus&eacute; sans
+doute par le choc. Du reste, le Castigneau ayant retrouss&eacute; et mis &agrave; nu
+ses bras musculeux, se livrait sur le corps du malade &agrave; une de ces
+frictions qui r&eacute;veilleraient un mort. Micheline pr&eacute;sentait &agrave; son mari
+les linges chauds destin&eacute;s &agrave; r&eacute;tablir la circulation. Au bout d'un quart
+d'heure environ, Martial poussa un long soupir; puis il ouvrit les yeux
+et regarda autour de lui.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; suis-je? murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Chez des amis, dit le Castigneau.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas d'amis, soupira le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Faut pas dire de ces choses-l&agrave;. Il y a de bons et braves c&oelig;urs
+partout... et souvent au moment o&ugrave; on s'y attend le moins....</p>
+
+<p>Le jeune homme essaya de se soulever, mais il retomba lourdement. Il
+passa ses deux mains sur son front.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je me souviens, dit-il, j'ai voulu mourir...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'&ecirc;tes pas mort? Bah! &ccedil;a arrive &agrave; tout le monde!</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est vous qui m'avez sauv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? pas du tout...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant... je suis bien s&ucirc;r...</p>
+
+<p>&mdash;D'avoir t&acirc;t&eacute; de l'eau froide. &Ccedil;a, c'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'a arrach&eacute; &agrave; la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque terre-neuve qui passait par l&agrave;. Il y a tant de chiens errants!
+fit le Castigneau avec un gros rire.</p>
+
+<p>Martial le regarda. Il vit une face maigre, deux yeux creux, une
+chevelure et une barbe h&eacute;riss&eacute;es. Au premier coup d'&oelig;il, son h&ocirc;te
+improvis&eacute; ne pr&eacute;sentait pas une physionomie bien rassurante. Et
+cependant, dans ces yeux enfonc&eacute;s, sur ce visage &eacute;maci&eacute;, il y avait
+comme un rayonnement de bont&eacute; probe qui frappait instantan&eacute;ment. Martial
+devina qu'il n'avait point affaire &agrave; un ennemi.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en prie, dit-il, dites-moi ce qui s'est pass&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, r&eacute;pondit le Castigneau avec une certaine dignit&eacute;,
+quand on est soldat, on doit ob&eacute;ir &agrave; sa consigne.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci: que je suis un soldat en ce sens que j'ai des chefs. On m'a dit:
+&laquo;Voil&agrave; un brave jeune homme qui a voulu boire un bouillon, soignez-le et
+rendez-nous-le en bon &eacute;tat.&raquo; Je vous soigne, et je ne sors pas de l&agrave;. Je
+ne sais rien de plus. Donc, contentez-vous-en pour l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouvez-vous donc mal ici? dit la femme d'une voix douce et
+empreinte de ce charme que donne la vieillesse aux bonnes femmes.</p>
+
+<p>Martial sourit tristement:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le droit de me plaindre.... On m'a sauv&eacute;... on a cru me
+rendre service.... Donc je vous dois, soit &agrave; vous, soit &agrave; ces chefs dont
+vous parlez, l'expression de ma reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ferai remarquer, reprit assez vivement le Castigneau, qu'on ne
+vous a rien demand&eacute;, sinon de vous bien reposer, de dormir, si vous
+pouvez...</p>
+
+<p>&mdash;Soyez s&ucirc;r que d&egrave;s que mes forces me le permettront, je vous &eacute;pargnerai
+l'embarras de ma pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&mdash;L'embarras!... Enfin, &ccedil;a ne me regarde pas. Vous partirez si vous
+voulez; mais en ce moment-ci, il n'est pas question de cela. D'abord,
+vous bavardez trop... Tenez, voil&agrave; vos yeux qui se ferment. Donnez une
+vigoureuse taloche &agrave; votre traversin... et bonsoir!</p>
+
+<p>En effet, Martial, &eacute;puis&eacute;, s'endormait malgr&eacute; lui. Le Castigneau et sa
+femme rest&egrave;rent pendant quelque temps aupr&egrave;s de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! mon vieux Lamalou, dit la femme &agrave; voix basse. Il y a encore l&agrave;
+quelque bonne action sous roche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si tu savais! r&eacute;pondit sur le m&ecirc;me ton le vieux Pierre (car, sous
+le nom de Castigneau, c'&eacute;tait l'ancien ge&ocirc;lier de la Grosse-Tour), quand
+elle m'a dit: &laquo;Prenez ce jeune homme dans vos bras!&raquo; j'ai re&ccedil;u un coup
+en pleine poitrine.... Dame! je crois toujours que je vais revoir le
+petit...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu es s&ucirc;r que ce n'est pas lui?</p>
+
+<p>&mdash;Elle me l'a dit... tout de suite. Mon Dieu! qu'est-il devenu? et ne le
+retrouverons-nous pas un jour, comme celui-l&agrave;, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; et allant
+jusqu'au suicide?...</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis pas cela, Pierre!... Moi, j'ai toujours eu id&eacute;e que madame la
+marquise retrouvera le fils de Jacques.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille!</p>
+
+<p>A ce moment, un sifflement doux, continu, per&ccedil;a le silence de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a doit &ecirc;tre le num&eacute;ro cinq, fit Lamalou.</p>
+
+<p>Il sortit rapidement et se dirigea vers la petite porte. Il frappa
+lui-m&ecirc;me, de l'int&eacute;rieur, trois coups espac&eacute;s, puis suivis de deux plus
+press&eacute;s. On r&eacute;pondit par un seul coup net et ferme. Alors la porte
+s'ouvrit, et Armand de Bernaye parut.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda-t-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Un noy&eacute;, fit Lamalou sur le m&ecirc;me ton.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-moi pr&egrave;s de lui.</p>
+
+<p>Armand p&eacute;n&eacute;tra doucement dans la chambre o&ugrave; dormait Martial. Puis,
+prenant la lumi&egrave;re des mains de Micheline, il se pencha sur le jeune
+homme. Tout &agrave; coup il se redressa avec un fr&eacute;missement.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce jeune homme? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. C'est madame la marquise qui l'a amen&eacute; ici dans sa
+voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore.</p>
+
+<p>Armand se courba vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle singuli&egrave;re ressemblance! fit-il encore.</p>
+
+<p>Puis se tournant vers Lamalou:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le laisser dormir, puis au r&eacute;veil lui donner un repas l&eacute;ger.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur est-il pr&eacute;venu qu'il y a rendez-vous au point du jour?</p>
+
+<p>&mdash;Je resterai ici.</p>
+
+<p>Armand jeta un dernier regard sur Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Non, murmura-t-il, un pareil prodige n'est pas possible. Dans quelques
+heures il faudra que ce myst&egrave;re s'&eacute;claircisse.</p>
+
+<p>Et apr&egrave;s avoir donn&eacute; &agrave; Lamalou et &agrave; sa femme ses derni&egrave;res instructions,
+il passa dans une pi&egrave;ce voisine, o&ugrave; il se jeta sur un lit de repos.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIB" id="VIIB"></a>VII</h2>
+
+<h3>LA SALLE FUN&Egrave;BRE</h3>
+
+
+<p>Le soleil venait de se lever. La temp&eacute;rature s'&eacute;tait adoucie, et au vent
+&acirc;pre qui pendant toute la nuit avait souffl&eacute; sur la ville, envelopp&eacute;e
+dans son linceul de neige, avait succ&eacute;d&eacute;, avec l'accalmie, un brouillard
+humide qui, descendant en pluie fine et continue, d&eacute;trempait peu &agrave; peu
+le sol durci. Les Champs-&Eacute;lys&eacute;es et le quai &eacute;taient encore compl&eacute;tement
+d&eacute;serts. Tout &agrave; coup, du c&ocirc;t&eacute; de la place, une voiture lanc&eacute;e au grand
+trot fit jaillir sous ses roues la neige devenue boueuse; c'&eacute;tait un
+cabriolet de ma&icirc;tre, conduit par un homme soigneusement envelopp&eacute; de
+fourrures, qui, s'arr&ecirc;tant brusquement &agrave; mi-chemin de l'all&eacute;e des
+Veuves, descendit, jeta les r&ecirc;nes &agrave; un gar&ccedil;on et s'engagea dans le
+d&eacute;dale de ruelles dont nous avons parl&eacute;. Il arriva devant la maison
+occup&eacute;e par Lamalou, longea le mur du jardin, s'arr&ecirc;ta devant la petite
+porte, et fit entendre le sifflement long et sonore qui avait d&eacute;j&agrave;
+retenti quelques heures auparavant. Il n'attendit pas longtemps: le
+signal des coups frapp&eacute;s sur la porte fut &eacute;chang&eacute;, et enfin il p&eacute;n&eacute;tra &agrave;
+l'int&eacute;rieur. Au moment o&ugrave; il disparaissait, une ombre jusque-l&agrave;
+dissimul&eacute;e dans un angle de la muraille se dressa lentement.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! h&eacute;! mon vieux Bridoine! murmura le nouveau venu, est-ce que par
+hasard tu aurais trouv&eacute; la pie au nid?</p>
+
+<p>Puis il ajouta en ricanant:</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui fera jubiler les Loups!</p>
+
+<p>Se dressant sur la pointe des pieds, il s'approcha avec des pr&eacute;cautions
+infinies de la porte myst&eacute;rieuse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien &ccedil;a, fit-il. C'est la maison du vieux dur &agrave; cuire! Voil&agrave; ce
+que c'est que d'avoir de la patience. Aide-toi... et le diable t'aidera.</p>
+
+<p>Tandis qu'il pronon&ccedil;ait entre ses dents cette formule proverbiale
+d&eacute;figur&eacute;e &agrave; son usage personnel, un nouveau bruit de roues, grin&ccedil;ant
+dans la boue, lui fit dresser l'oreille. La voiture venait de s'arr&ecirc;ter,
+&agrave; peu pr&egrave;s au m&ecirc;me point que la premi&egrave;re. Bridoine, qui &eacute;tait v&ecirc;tu d'une
+mauvaise blouse d&eacute;teinte, ne parut pas avoir grand souci de sa toilette.
+Il se glissa &agrave; terre, o&ugrave; il s'&eacute;tendit tout de son long sur le ventre,
+bien coll&eacute; contre la base de la muraille. En somme, sa silhouette se
+perdait dans l'ombre projet&eacute;e. Le nouveau venu ex&eacute;cuta exactement les
+m&ecirc;mes formalit&eacute;s que celui qui l'avait pr&eacute;c&eacute;d&eacute;. La porte s'ouvrit et il
+disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Et de deux! fit Bridoine, qui rampa sur ses mains et ses genoux pour
+s'&eacute;loigner de la porte.</p>
+
+<p>A quelque distance il se redressa sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons! fit-il en soliloque, faut-il essayer d'en savoir plus
+long?</p>
+
+<p>Il m&eacute;dita quelques instants sur cette question. Il avait relev&eacute;
+l'ignoble casquette qui couvrait son cr&acirc;ne pointu, et, tandis qu'une de
+ses mains grattait ledit cr&acirc;ne, l'autre caressait une barbe qui
+rappelait par ses enchev&ecirc;trements les lianes les plus imp&eacute;n&eacute;trables des
+for&ecirc;ts sauvages. La solution de ce probl&egrave;me mena&ccedil;ait de prendre autant
+de temps qu'une enqu&ecirc;te confi&eacute;e &agrave; une commission parlementaire,
+lorsque.... Troisi&egrave;me voiture. Troisi&egrave;me inconnu.... Ou plut&ocirc;t, non.
+Cette fois, les personnages &eacute;taient au nombre de deux. Le coup de
+sifflet fut double. Ils entr&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! reprit Bridoine, j'ai bien envie de tordre le cou au vieux,
+cela est clair.... Mais, d'autre part, je veux risquer le moins possible
+ma peau... en ce moment-ci, il y a beaucoup de monde dans la baraque, et
+je courrais grande chance d'y &ecirc;tre accueilli encore plus mal que la
+premi&egrave;re fois. Vaut mieux attendre... et puis... les Loups! Voil&agrave;
+peut-&ecirc;tre un bel os &agrave; ronger... et, ma foi! d&egrave;s qu'ils m'auront re&ccedil;u,
+l&agrave;, d&eacute;finitivement, eh bien! je les lancerai l&agrave;-dessus!...</p>
+
+<p>Ayant pris cette r&eacute;solution &agrave; la fois intelligente et prudente, Bridoine
+assujettit sa casquette d'un mouvement h&eacute;ro&iuml;que et reprit le chemin de
+la capitale. Laissons-le &agrave; ses projets et, ne courant pas nous-m&ecirc;mes les
+dangers qu'il redoutait, introduisons-nous de nouveau dans la maison de
+Lamalou, dit le Castigneau.</p>
+
+<p>Cette construction, qui avait fait partie autrefois de quelque
+habitation princi&egrave;re, pr&eacute;sentait &agrave; l'ext&eacute;rieur un aspect presque
+monumental. Elle se composait d'un rez-de-chauss&eacute;e &eacute;lev&eacute; d'un &eacute;tage et
+de mansardes &agrave; fen&ecirc;tres ogivales. C'&eacute;tait un singulier m&eacute;lange de
+styles, et il semblait que chaque g&eacute;n&eacute;ration e&ucirc;t tenu &agrave; mettre son sceau
+sur le vieux b&acirc;timent. Le rez-de-chauss&eacute;e, &agrave; fen&ecirc;tres &eacute;troites,
+s'ouvrait sur un perron de quelques marches qui donnait acc&egrave;s &agrave; un
+vestibule assez spacieux. Certes, pour la demeure d'un ancien ge&ocirc;lier
+comme Lamalou, cette maison pr&eacute;sentait un caract&egrave;re de luxe &agrave; la fois
+s&eacute;v&egrave;re et confortable qui e&ucirc;t excit&eacute; la surprise. Dans le vestibule dont
+nous parlons, des portes de ch&ecirc;ne &agrave; panneaux sculpt&eacute;s s'ouvraient sur
+des salons, meubl&eacute;s avec un go&ucirc;t s&eacute;v&egrave;re, et dont les murailles
+disparaissaient sous de lourdes tentures. Des tableaux de prix,
+appartenant aux &eacute;coles fran&ccedil;aise et italienne, repr&eacute;sentaient des sites
+emprunt&eacute;s aux pays m&eacute;ridionaux. Mais il &eacute;tait un de ces salons surtout
+dont la d&eacute;coration bizarre, presque fantastique, e&ucirc;t plong&eacute; l'esprit des
+profanes dans une stup&eacute;faction profonde. Nous l'avons dit, le jour
+commen&ccedil;ait &agrave; poindre, et malgr&eacute; le brouillard, les premiers rayons de
+lumi&egrave;re blanche p&eacute;n&eacute;traient &agrave; travers les fen&ecirc;tres. Mais dans cette
+haute pi&egrave;ce, par quelle issue le soleil se f&ucirc;t-il gliss&eacute;? Toutes les
+murailles &eacute;taient, du sol au plafond, couvertes de panneaux noirs, d'une
+&eacute;toffe mate et sans reflets, sur lesquels se d&eacute;tachaient seules de
+massives moulures d'argent. Pas une solution de continuit&eacute;. Du plafond,
+compos&eacute; de poutres qui semblaient taill&eacute;es dans l'&eacute;b&egrave;ne, descendaient
+des lampes d'argent, jetant leur lueur blanche, presque blafarde, qui
+venait mourir sur les tentures noires. On e&ucirc;t dit un immense s&eacute;pulcre,
+une chapelle ardente; des angles t&eacute;n&eacute;breux, il semblait que des formes
+fantastiques dussent tout &agrave; coup surgir, aux sons de l'hymne de mort.
+Les reflets vacillants des lampes animaient cette immobilit&eacute; d'une sorte
+de tremblement sinistre.</p>
+
+<p>A l'une des extr&eacute;mit&eacute;s de cette pi&egrave;ce, une longue table, couverte d'un
+drap noir &agrave; franges d'argent, et au-dessus de cette table, appendu au
+milieu du panneau noir, un tableau. &Eacute;tait-ce un portrait? Un homme
+jeune, de haute taille, semblait pr&ecirc;t &agrave; s'&eacute;lancer de son cadre d'&eacute;b&egrave;ne:
+son visage livide &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par un reflet &agrave; la fois effrayant et
+superbe. Sur sa poitrine, qu'une de ses mains serrait avec une
+crispation convulsive, des taches de sang coulaient.... Les yeux
+ouverts, brillants comme l'acier, commandaient et suppliaient. Son nom?
+nous le saurons tout &agrave; l'heure... Quatre hommes &eacute;taient assis autour de
+la table, &eacute;clair&eacute;s par un cand&eacute;labre d'argent. Deux places &eacute;taient
+vides: l'une d'elles &eacute;tait marqu&eacute;e par un fauteuil d'&eacute;b&egrave;ne, plus haut
+que les autres si&eacute;ges. De ces derniers, celui qui n'&eacute;tait pas occup&eacute; se
+trouvait &agrave; la droite du fauteuil. Quels &eacute;taient ces hommes? et pour
+quelle &oelig;uvre &eacute;trange se trouvaient-ils donc r&eacute;unis en ce lieu &eacute;trange?
+Pr&eacute;sentons-les tout d'abord.</p>
+
+<p>L'un, qui se tenait &agrave; la gauche du fauteuil pr&eacute;sidentiel, &eacute;tait un homme
+dont il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; difficile de d&eacute;finir l'&acirc;ge exact. On le nommait dans le
+monde Archibald de Thomerville. Grand nom. Grande fortune. Connu, dans
+le monde parisien, par sa passion pour les chevaux; ses &eacute;curies &eacute;taient,
+disait-on, les seules qui pussent rivaliser avec celles d'Angleterre.</p>
+
+<p>Archibald avait les traits longs, plut&ocirc;t que fins. Le nez, un peu mince,
+avait cette tendance signal&eacute;e par la physiognomonie comme &eacute;tant l'indice
+d'une volont&eacute; de fer, et qui, s'abaissant vers le menton, donne au
+visage la forme famili&egrave;rement appel&eacute;e <i>en casse-noisette</i>. Ses yeux
+&eacute;taient petits, mais noirs, vifs et per&ccedil;ants. Le trait le plus &eacute;trange
+de cette physionomie, c'&eacute;tait une p&acirc;leur si singuli&egrave;rement blanche, si
+marmor&eacute;enne, en quelque sorte, que cette t&ecirc;te, sans barbe ni moustache,
+au cr&acirc;ne garni seulement d'une couronne de cheveux grisonnants,
+semblait plut&ocirc;t appartenir &agrave; un buste de pierre qu'&agrave; un corps humain.</p>
+
+<p>Le personnage qui faisait face &agrave; Archibald de Thomerville &eacute;tait, &agrave; n'en
+pas douter, un Anglais; car sa m&acirc;choire sup&eacute;rieure pr&eacute;sentait cette
+forme typique que tous les caricaturistes ont exag&eacute;r&eacute;e &agrave; dessein. Mais
+si l'&oelig;il &eacute;tait tout d'abord attir&eacute; par cette particularit&eacute; physique,
+c'&eacute;tait surtout parce qu'au-dessus de la l&egrave;vre se voyait la trace
+effrayante d'une &eacute;pouvantable blessure. Une partie de la joue droite
+avait &eacute;t&eacute; enlev&eacute;e, sans doute par quelque projectile, et les sutures des
+chairs, quoique ex&eacute;cut&eacute;es avec la plus grande habilet&eacute; possible,
+formaient une cicatrice ineffa&ccedil;able.</p>
+
+<p>Sir Lionel Storigan, de famille galloise, &eacute;tait d'un blond roux; des
+favoris de m&ecirc;me couleur et d'une longueur d&eacute;mesur&eacute;e ajoutaient &agrave; la
+singularit&eacute; presque repoussante de son visage, et cependant ses grands
+yeux bleus franchement ouverts, &agrave; la fois sympathiques et froids,
+reconqu&eacute;raient l'int&eacute;r&ecirc;t, troubl&eacute; par l'inharmonie g&eacute;n&eacute;rale de cette
+figure coutur&eacute;e.</p>
+
+<p>Sir Lionel passait pour le premier tireur de Paris et maniait l'&eacute;p&eacute;e
+comme les pr&eacute;v&ocirc;ts les plus en renom. Que faisait-il? Rien et tout. Un
+excentrique, terme qui, &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se d&eacute;roule notre drame, impliquait
+toujours une certaine admiration. Aujourd'hui, nous sommes blas&eacute;s, et
+les excentriques&mdash;comme on dit&mdash;ne feraient pas leurs frais. C'est
+pourquoi il n'en existe plus. Restaient encore deux autres. Ceux-l&agrave;
+n'appartenaient &eacute;videmment pas au m&ecirc;me monde que M. de Thomerville et
+sir Lionel. Tout d'abord, &agrave; les consid&eacute;rer, une pens&eacute;e subite, claire,
+s'imposait &agrave; l'esprit.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient deux fr&egrave;res, plus encore: deux jumeaux. Nous disons plus
+encore, car la nature elle-m&ecirc;me se pla&icirc;t &agrave; rendre plus &eacute;troits les
+liens qui unissent deux enfants entr&eacute;s dans la vie &agrave; la m&ecirc;me heure. Leur
+ressemblance &eacute;tait si frappante, qu'en v&eacute;rit&eacute; il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; impossible, &agrave;
+moins d'une minutieuse &eacute;tude, de mettre un nom sur l'un de ces deux
+visages. Les cheveux bruns, bien plant&eacute;s, quoique un peu bas sur le
+front, avaient m&ecirc;me coupe, m&ecirc;me abondance. Les traits, gros et model&eacute;s
+<i>au pouce</i>, comme disent les praticiens, d&eacute;notaient une de ces origines
+qu'on qualifie de communes; ils sortaient de la masse et n'avaient point
+conquis, de par la civilisation de leur race, cette mi&eacute;vrerie qui est
+l'apanage des privil&eacute;gi&eacute;s de la naissance. Ils &eacute;taient rudes, mais
+beaux. Leur &acirc;ge, deux enfants. A peine vingt ans, plus ou moins; ceci
+&eacute;tait affaire d'&eacute;tat civil. Mais dans ces yeux honn&ecirc;tes et fiers, une
+vitalit&eacute;, une &eacute;nergie qui saisissaient l'&acirc;me et r&eacute;chauffaient le c&oelig;ur.
+La bouche aux l&egrave;vres &eacute;paisses avait la fermet&eacute; qui d&eacute;note la franchise,
+la force et la bont&eacute;. Le cou musculeux d&eacute;celait une vigueur peu commune.</p>
+
+<p>Ils devaient avoir l'&eacute;nergie du corps et celle de la conscience.
+Jumeaux, avons-nous dit, et d'une ressemblance parfaite. Un d&eacute;tail,
+cependant, suffisait &agrave; les diff&eacute;rencier de fa&ccedil;on aussi positive que
+possible. Tous deux &eacute;taient manchots. Mais, par une singularit&eacute; toute
+sp&eacute;ciale, &agrave; l'un manquait le bras droit, &agrave; l'autre le bras gauche.
+&Eacute;tait-ce un jeu de la nature? &eacute;tait-ce le r&eacute;sultat d'un accident, en
+tout cas, bien bizarre? Le membre qui leur manquait avait d&ucirc; &ecirc;tre coup&eacute;
+presque &agrave; l'&eacute;paule. Ils portaient la manche vide ramen&eacute;e sur la
+poitrine, et fix&eacute;e par un cordon au v&ecirc;tement. Ceux-l&agrave; se nommaient&mdash;pour
+tout le monde&mdash;Droite et Gauche. C'&eacute;tait un sobriquet, &agrave; n'en pas
+douter; mais il avait l'&eacute;norme avantage de les d&eacute;signer aussi nettement
+qu'il &eacute;tait n&eacute;cessaire.</p>
+
+<p>Le lecteur comprendra que chacun de ces hommes r&eacute;unis en ce lieu
+myst&eacute;rieux, laissait derri&egrave;re lui un pass&eacute; plus on moins &eacute;trange. Nous
+ne voudrions pas encourir le reproche d'avoir abus&eacute; de sa curiosit&eacute; en
+ne la satisfaisant pas imm&eacute;diatement; mais ces &eacute;nigmes devant recevoir
+plus tard une solution compl&egrave;te de la bouche m&ecirc;me de ceux dont nous
+venons de d&eacute;crire l'ext&eacute;rieur, il nous para&icirc;t n&eacute;cessaire d'&eacute;viter un
+double emploi. Donc, les quatre hommes se trouvaient l&agrave;, silencieux. Ils
+paraissaient absorb&eacute;s par leurs r&eacute;flexions, comme si la solennit&eacute;
+sinistre de ce lieu fun&egrave;bre e&ucirc;t exerc&eacute; sur eux une influence profonde.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, Archibald leva la t&ecirc;te:</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil doit &ecirc;tre lev&eacute;, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Indeed</i>, r&eacute;pondit sir Lionel, qui avait l'habitude de m&ecirc;ler dans son
+langage les langues fran&ccedil;aise et anglaise, la marquise ne saurait
+tarder...</p>
+
+<p>&mdash;Ne sommes-nous pas faits pour attendre? fit Droite d'un air grave.</p>
+
+<p>A peine Droite avait-il d'ailleurs parl&eacute;, que derri&egrave;re le fauteuil rest&eacute;
+vide parut une forme noire, envelopp&eacute;e d'un camail de soie. C'&eacute;tait une
+femme. On e&ucirc;t cru qu'elle avait surgi de terre. Les quatre hommes
+s'&eacute;taient subitement lev&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande pardon de m'&ecirc;tre fait attendre, dit une voix pleine et
+pure. J'&eacute;tais &eacute;puis&eacute;e de fatigue, et pourtant ne sais-je pas que je n'ai
+pas le droit de me reposer?</p>
+
+<p>L'apparition porta les mains &agrave; son front et rejeta en arri&egrave;re le
+capuchon qui la couvrait. Cette femme, c'&eacute;tait Marie de Mauvillers,
+c'&eacute;tait celle que nous avons vue nagu&egrave;re dans la chaumi&egrave;re de Bertrade,
+priant et pleurant au nom de son enfant, se courbant sous les insultes
+de Biscarre le for&ccedil;at. C'&eacute;tait Marie de Mauvillers, portant aujourd'hui
+le nom de marquise de Favereye. C'&eacute;tait la m&egrave;re de Lucie, que mena&ccedil;ait
+l'amour du duc de Belen. En v&eacute;rit&eacute;, il e&ucirc;t sembl&eacute; que pour elle les
+ann&eacute;es n'eussent pas march&eacute;. D&eacute;j&agrave;, au bal de la rue de Seine, nous avons
+vu Mathilde Silvereal, sa s&oelig;ur, belle d'une beaut&eacute; rayonnante et
+rehauss&eacute;e encore par une admirable majest&eacute;. Mais Mathilde appartenait &agrave;
+la terre. Marie semblait un &ecirc;tre extra-humain. Oui, elle &eacute;tait belle de
+cette perfection sculpturale qui fait les chefs d'&oelig;uvre. Mais sur ces
+traits fins, cisel&eacute;s en quelque sorte en pleine chair, on e&ucirc;t dit qu'un
+artiste inspir&eacute; e&ucirc;t jet&eacute; je ne sais quel rayonnement splendide, qui
+centuplait leur charme p&eacute;n&eacute;trant. Ces cheveux blonds, qui jadis
+semblaient la couronne d'&eacute;pis au front d'un enfant, se tordaient
+maintenant sur ses tempes mates comme le diad&egrave;me d'une reine. Ces yeux
+bleus, qui avaient &eacute;t&eacute; la gr&acirc;ce, &eacute;tincelaient aujourd'hui d'une bont&eacute;
+sublime. Ceux qui se trouvaient l&agrave; s'inclinaient devant Marie comme
+devant une reine. Et ils faisaient bien!... Car cette femme debout, les
+bras crois&eacute;s sur la poitrine, semblait une de ces figures historiques
+que les l&eacute;gendes imp&eacute;riales ou royales inventent pour l'&eacute;dification des
+peuples. Seulement, celle-l&agrave; &eacute;tait r&eacute;elle. Marie de Favereye e&ucirc;t servi
+de mod&egrave;le &agrave; l'homme de g&eacute;nie qui e&ucirc;t r&ecirc;v&eacute; cette conception grandiose: la
+statue de l'Humanit&eacute;. Elle prit place au fauteuil, et cette m&ecirc;me voix
+d'or, pour emprunter l'admirable expression de Balzac, dit:</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, trois d'entre vous ignorent pourquoi je vous ai convoqu&eacute;s
+ce matin. M. de Thomerville, sir Lionel, vous avez droit &agrave; des
+explications...</p>
+
+<p>&mdash;Nous attendrons qu'il vous plaise de nous instruire, dit Archibald en
+inclinant la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Sir Lionel l'approuva d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Notre ami Armand de Bernaye doit d'abord, reprit-elle, nous fournir
+quelques renseignements.</p>
+
+<p>Marie frappa sur un timbre.</p>
+
+<p>Une partie de l'un des panneaux se d&eacute;pla&ccedil;a, et Lamalou parut au port
+d'armes.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Bernaye est l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vienne.</p>
+
+<p>Lamalou disparut. Un instant apr&egrave;s, le savant &eacute;tait introduit.</p>
+
+<p>Il salua profond&eacute;ment Marie de Favereye.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Bernaye, dit-elle, vous avez donn&eacute; vos soins au malade?</p>
+
+<p>&mdash;La science a &eacute;t&eacute; vigoureusement aid&eacute;e par la nature...</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme est hors de danger?</p>
+
+<p>&mdash;Compl&eacute;tement...</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il demand&eacute; quelques explications?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune... il dort.</p>
+
+<p>&mdash;Sera-t-il bient&ocirc;t en &eacute;tat de se pr&eacute;senter devant nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis convaincu que cette comparution n'offre, d&egrave;s &agrave; pr&eacute;sent, aucun
+danger; je crois m&ecirc;me qu'elle sera d'un heureux effet sur son
+imagination...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Prenez place aupr&egrave;s de moi, monsieur de Bernaye.</p>
+
+<p>Armand ob&eacute;it et s'assit &agrave; sa droite.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, reprit Marie apr&egrave;s un moment de silence, vous avez
+rencontr&eacute; dans le monde, il y a quelques ann&eacute;es, un jeune peintre qui
+se nomme Martial?...</p>
+
+<p>&mdash;En effet, dit Archibald; il &eacute;tait tr&egrave;s-assidu dans plusieurs maisons
+de la Chauss&eacute;e-d'Antin, mais je l'ai perdu de vue depuis assez
+longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je me souviens, ajouta sir Lionel, d'avoir souvent entendu
+prononcer son nom, il y a quelques jours &agrave; peine.</p>
+
+<p>&mdash;Par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par cette mis&eacute;rable femme qui se fait appeler madame de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>Marie l'arr&ecirc;ta d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Donc, ce jeune homme n'est pas un inconnu pour vous. Pour moi, je
+l'avais quelquefois rencontr&eacute; dans le monde, et une sympathie singuli&egrave;re
+m'avait attach&eacute;e &agrave; lui....</p>
+
+<p>Elle passa sur ses yeux sa main fine et aristocratique.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ai-je dit singuli&egrave;re? Non... vous qui savez tout mon secret,
+ne comprenez-vous pas que Martial avait vingt ans, c'est-&agrave;-dire l'&acirc;ge de
+ce fils... que la mort du martyr qui assiste, muet t&eacute;moin, &agrave; nos
+entretiens, a fait orphelin?...</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;tait &agrave; demi tourn&eacute;e vers le portrait suspendu derri&egrave;re son
+fauteuil.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua-t-elle d'une voix sous laquelle on devinait des larmes,
+il est quelque part, errant &agrave; travers le monde, suivi par une fatalit&eacute;
+terrible, un jeune homme qui, ainsi que Martial, s'est peut-&ecirc;tre efforc&eacute;
+de conqu&eacute;rir &agrave; coups de volont&eacute; la place qui lui appartient....
+Peut-&ecirc;tre, lui aussi, pleure-t-il et tend-il les bras vers le ciel avec
+d&eacute;sespoir!</p>
+
+<p>Sir Lionel et Archibald s'&eacute;taient lev&eacute;s:</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons jur&eacute; que nous le retrouverions.</p>
+
+<p>&mdash;Et d&ucirc;t-il nous en co&ucirc;ter la vie, ajout&egrave;rent les deux fr&egrave;res Droite et
+Gauche, nous l'arracherons aux dangers qui le menacent.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! oh! merci du fond du c&oelig;ur! reprit madame de Favereye. Ne
+supposez pas que j'aie dout&eacute; de vous un seul instant. Moi aussi, j'ai
+confiance!... Oui, je le reverrai, le pauvre enfant vol&eacute;... Mais, h&eacute;las!
+comment le reverrai-je?</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Les paroles inf&acirc;mes de Biscarre, prof&eacute;r&eacute;es dans une nuit de d&eacute;sespoir et
+de deuil, r&eacute;sonnaient encore &agrave; son oreille:</p>
+
+<p>&laquo;Un jour, s'&eacute;tait &eacute;cri&eacute; le bandit, la rumeur indign&eacute;e de la foule
+portera jusqu'&agrave; toi, dans une clameur furieuse, le nom d'un mis&eacute;rable
+qu'attendra le bourreau... Alors, moi, Biscarre, je para&icirc;trai devant
+toi... et je te dirai: Marie de Mauvillers, sais-tu quel est cet homme
+dont la t&ecirc;te va rouler tout &agrave; l'heure sur un &eacute;chafaud!... Cet homme,
+c'est ton fils!&raquo;</p>
+
+<p>Et cette voix de terreur, de haine folle, retentit si violemment dans
+son c&oelig;ur, que Marie de Mauvillers, p&acirc;lissant tout &agrave; coup, dut se
+retenir au dossier de son fauteuil d'&eacute;b&egrave;ne pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, du courage! s'&eacute;cria Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Du courage! reprit-elle d'une voix vibrante. Non, je n'ai pas le droit
+de faiblir! Pardonnez-moi, vous tous qui vous &ecirc;tes d&eacute;vou&eacute;s &agrave; une &oelig;uvre
+d'abn&eacute;gation et d'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas oubli&eacute;, messieurs, ce qui s'est pass&eacute; lors de notre
+derni&egrave;re r&eacute;union. Il y a quelques mois, un crime odieux fut commis. Une
+pauvre femme fut assassin&eacute;e. Le vol avait &eacute;t&eacute; le mobile des meurtriers.
+Apr&egrave;s de longues recherches, la justice parvint enfin &agrave; s'emparer de
+l'un des assassins. M. de Thomerville, gr&acirc;ce &agrave; ses relations, apprit le
+soir m&ecirc;me de l'interrogatoire que l'accus&eacute;, apr&egrave;s avoir avou&eacute; son crime
+au juge d'instruction, lui avait r&eacute;v&eacute;l&eacute; en termes vagues l'existence
+d'une association t&eacute;n&eacute;breuse qui, &agrave; Paris et dans les environs,
+commettait chaque jour de nouveaux attentats, impunis jusqu'ici. Sur
+l'instance du magistrat, et quoiqu'il par&ucirc;t chercher &agrave; se d&eacute;rober aux
+cons&eacute;quences de ce premier aveu, le coupable avait enfin laiss&eacute; &eacute;chapper
+ces mots: Les Loups de Paris! Lorsque M. de Thomerville nous fit
+conna&icirc;tre ce d&eacute;tail, une r&eacute;v&eacute;lation subite se fit en moi. Il y a plus de
+vingt ans, avant que j'eusse quitt&eacute; Toulon, un proc&egrave;s criminel, dans
+lequel avaient &eacute;t&eacute; impliqu&eacute;s plusieurs for&ccedil;ats, avait fait conna&icirc;tre
+l'existence de cette bande de maudits qui s'&eacute;tait attribu&eacute; ce surnom
+sinistre. Les Loups existaient d&egrave;s lors, ayant d&eacute;clar&eacute; &agrave; la soci&eacute;t&eacute; une
+guerre implacable; et l'un de ces mis&eacute;rables, press&eacute; par sa conscience,
+avait nomm&eacute; le chef, l'organisateur de cette association. C'&eacute;tait
+Biscarre, Biscarre l'&eacute;vad&eacute;. Biscarre avait disparu, mais l'&oelig;uvre de cet
+homme avait subsist&eacute;. Qui sait? tapi dans quelque coin de l'ombre, sans
+doute il la dirigeait encore. Voil&agrave; ce que je crois deviner. Retrouver
+Biscarre, c'&eacute;tait d&eacute;couvrir enfin les traces de mon enfant. M. de
+Thomerville obtint l'autorisation de p&eacute;n&eacute;trer aupr&egrave;s de l'accus&eacute;. L&agrave;,
+par tous les moyens possibles, f&ucirc;t-ce au prix d'une fortune, il devait
+s'efforcer d'obtenir des aveux explicites, complets. H&eacute;las! Dieu ne l'a
+pas voulu.</p>
+
+<p>L'&eacute;motion avait saisi la marquise, et sa voix se perdit dans un sanglot.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je me pr&eacute;sentai &agrave; la Force, acheva Archibald de Thomerville,
+j'appris que le coupable avait &eacute;t&eacute; trouv&eacute; le matin m&ecirc;me mort dans sa
+prison.</p>
+
+<p>&mdash;Un nouveau crime, sans doute, lui dit Lionel.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre! et cependant, pour le croire, il faudrait supposer que les
+Loups de Paris ont su se m&eacute;nager des complices jusque dans l'int&eacute;rieur
+des prisons...</p>
+
+<p>&mdash;Tout est possible, reprit l'Anglais. Ce complice ne peut-il pas &ecirc;tre
+l'un des d&eacute;tenus?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'explication la plus plausible. Cependant le corps du mis&eacute;rable
+ne portait aucune trace de lutte. Il s'&eacute;tait pendu à un barreau de fer,
+et l'attention des ge&ocirc;liers n'avait &eacute;t&eacute; &eacute;veill&eacute;e par aucun mouvement
+insolite.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut pour mon c&oelig;ur un coup terrible, reprit la marquise redevenue
+ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me. Est-ce que cette lueur, surgissant tout &agrave; coup
+des t&eacute;n&egrave;bres, allait subitement s'&eacute;vanouir? C'&eacute;tait &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer.
+Cependant, en consultant le dossier, on d&eacute;couvrit que le criminel avait
+&eacute;t&eacute; employ&eacute; pendant quelque temps chez un brocanteur du quai de G&egrave;vres
+qui depuis longtemps d&eacute;j&agrave; &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; aux recherches de la police
+comme rec&eacute;leur... Par malheur, les pr&eacute;occupations politiques attiraient
+l'attention de la Pr&eacute;fecture d'un autre c&ocirc;t&eacute;&mdash;ainsi que cela arrive trop
+fr&eacute;quemment;&mdash;les mesures furent prises avec n&eacute;gligence... et quand on
+se pr&eacute;senta chez le brocanteur pour op&eacute;rer une perquisition dans ses
+magasins, on apprit qu'il avait disparu dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;La police fran&ccedil;aise se pr&eacute;occupe trop des conspirateurs, <i>it is true</i>,
+fit Lionel, dont le visage coutur&eacute; &eacute;baucha tant bien que mal un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit Archibald, nous r&eacute;sol&ucirc;mes de ne pas abandonner la
+piste. Ce quai de G&egrave;vres est hant&eacute; par la plupart des voleurs de Paris
+qui cherchent &agrave; se d&eacute;faire du produit de leurs m&eacute;faits, et au bout de
+quelque temps, nous acqu&icirc;mes la certitude que certaine maison, tenue par
+un singulier personnage nomm&eacute; Blasias, donnait souvent asile, la nuit, &agrave;
+des individus myst&eacute;rieux. Il &eacute;tait possible que le rec&eacute;leur des Loups
+n'e&ucirc;t fait que se d&eacute;placer. C'est ce que vous vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+rechercher...</p>
+
+<p>&mdash;A votre tour, Droite et Gauche, dit la marquise. Car c'est &agrave; vous
+maintenant qu'il appartient de parler.</p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res, ainsi interpell&eacute;s, se regard&egrave;rent. Puis l'un d'eux se
+leva; c'&eacute;tait Gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons pass&eacute; plusieurs nuits, dit-il, en observation sur le quai,
+et il ne s'est pas &eacute;coul&eacute; de nuit sans que nous ne vissions p&eacute;n&eacute;trer
+chez ce Blasias quelque inconnu dont les allures prouvaient &agrave; la fois la
+d&eacute;fiance et la culpabilit&eacute;. Il en &eacute;tait un surtout dont l'attitude nous
+avait frapp&eacute;s. Quand il se pr&eacute;sentait &agrave; la maison de Blasias, il y
+arrivait en ma&icirc;tre.... Porteur d'une clef, il s'introduisait sans
+avertir...</p>
+
+<p>&mdash;Je supposai, interrompit la marquise, que cet homme &eacute;tait, sinon
+Biscarre, tout au moins un chef de la redoutable association dont nous
+cherchons &agrave; prouver l'existence. Hier, il fut convenu que les fr&egrave;res
+Droite et Gauche, veillant sur le quai, tenteraient de s'emparer de cet
+homme, puis l'entra&icirc;neraient jusqu'&agrave; ma voiture, o&ugrave;, mettant son visage
+en pleine lumi&egrave;re, j'aurais pu le reconna&icirc;tre, mais l'&eacute;v&eacute;nement en a
+d&eacute;cid&eacute; autrement...</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; nous descendions sur le quai, continua Gauche, nous v&icirc;mes
+une ombre s'approcher vivement du bord de la rivi&egrave;re, puis, apr&egrave;s
+quelques moments d'h&eacute;sitation, se jeter &agrave; l'eau....</p>
+
+<p>Gauche s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Je dois achever, fit la marquise. Ces deux braves enfants se jet&egrave;rent
+r&eacute;solument dans la Seine, et arrachant la pauvre victime &agrave; la mort,
+l'emport&egrave;rent jusqu'&agrave; la voiture. Quelle ne fut pas ma surprise, c'&eacute;tait
+Martial, Martial le peintre.... Je me dis que la Providence m'avait
+plac&eacute;e sur son chemin.... Une heure apr&egrave;s, il se trouvait dans cette
+maison. Voici, messieurs, pourquoi vous avez &eacute;t&eacute; convoqu&eacute;s.... D&eacute;j&agrave;
+notre ami M. de Bernaye a bien voulu donner ses soins &agrave; Martial; si vous
+m'y autorisez, je le ferai compara&icirc;tre devant nous... nous le
+soumettrons aux formalit&eacute;s que nous avons institu&eacute;es, et si vous le
+jugez digne d'entrer dans nos rangs, ce sera une recrue nouvelle pour
+l'&oelig;uvre honn&ecirc;te et belle que nous avons entreprise et &agrave; laquelle nous
+avons d&eacute;vou&eacute; notre vie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voudra-t-il nous faire conna&icirc;tre son pass&eacute;? dit sir Lionel.</p>
+
+<p>Archibald de Thomerville tira de sa poche une liasse de papiers.</p>
+
+<p>&mdash;Sur l'avis que j'ai re&ccedil;u de madame la marquise, dit-il, je me suis
+rendu imm&eacute;diatement dans la maison habit&eacute;e par Martial, et qui
+appartient, vous le savez, au duc de Belen....</p>
+
+<p>A ce nom, Armand ne put r&eacute;primer un mouvement de surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom et ma qualit&eacute; m'en ont facilit&eacute; l'acc&egrave;s... Apr&egrave;s une courte
+apparition dans les salons, j'ai pu m'esquiver et parvenir &agrave; la chambre
+du jeune homme... J'ai ouvert la porte par les moyens que vous
+connaissez, et, sur la table du malheureux, j'ai trouv&eacute; ce manuscrit...
+Voyez... il porte ces mots &eacute;crits d'une main ferme: <i>Mon Histoire</i>. De
+plus, un billet joint &agrave; ces feuillets autorise ceux qui auront trouv&eacute;
+son corps &agrave; en prendre connaissance...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Martial n'est pas mort, objecta sir Lionel.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi est-ce seulement avec son aveu et apr&egrave;s que nous l'aurons
+entendu qu'il nous sera permis de lire ce manuscrit. Maintenant,
+messieurs, consultez-vous. Vous connaissez le peintre Martial. A vous de
+d&eacute;cider s'il doit quitter cette maison, sans savoir &agrave; qui il doit la
+vie... ou s'il est de notre int&eacute;r&ecirc;t, de notre devoir, de lui offrir de
+prendre place parmi nous....</p>
+
+<p>La marquise se leva, et se tournant vers le portrait de Jacques de
+Costebelle, elle resta immobile, plong&eacute;e dans une m&eacute;ditation
+douloureuse.</p>
+
+<p>Les cinq hommes se rapproch&egrave;rent et &eacute;chang&egrave;rent quelques mots &agrave; voix
+basse. Puis Armand de Bernaye prit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit-il, nous jugeons qu'il nous appartient d'entendre
+Martial... puis nous d&eacute;ciderons de la r&eacute;solution qu'il conviendra de
+prendre &agrave; son &eacute;gard....</p>
+
+<p>La marquise inclina la t&ecirc;te en signe d'assentiment, puis elle frappa sur
+le timbre. Lamalou parut.</p>
+
+<p>&mdash;Le jeune homme est-il &eacute;veill&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Il est calme?</p>
+
+<p>&mdash;Plus que je ne l'aurais cru.</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-le ici, avec les formalit&eacute;s ordinaires.</p>
+
+<p>Lamalou sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur Bernaye, prenez cette place... c'est &agrave; vous qu'il
+appartient de diriger l'interrogatoire.</p>
+
+<p>Lorsque Armand eut pris place au fauteuil, tous se couvrirent le visage
+d'un masque de velours noir; puis la porte s'ouvrit de nouveau, et
+Martial, les yeux band&eacute;s, entra dans la salle fun&egrave;bre.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="VIIIB" id="VIIIB"></a>VIII</h2>
+
+<h3>R&Eacute;SURRECTION</h3>
+
+
+<p>Le sommeil auquel avait succomb&eacute; Martial, apr&egrave;s les secousses morales et
+physiques qu'il avait subies, tenait plut&ocirc;t de l'&eacute;vanouissement, ou tout
+au moins r&eacute;sultait d'une prostration compl&egrave;te de l'&ecirc;tre tout entier.
+Cependant, cette s&eacute;dation de l'organisme, suivant un &eacute;branlement aussi
+profond, n'a jamais les caract&egrave;res du repos absolu. Elle proc&egrave;de de
+cette semi-somnolence qui, chez l'homme sain, pr&eacute;c&egrave;de le r&eacute;veil. Martial
+ne voyait pas, n'entendait pas, et pourtant il y avait sous ses
+paupi&egrave;res baiss&eacute;es comme un rayonnement de lumi&egrave;re en m&ecirc;me temps que
+bruissait &agrave; ses oreilles un murmure indistinct. Rien ne prenait forme:
+c'&eacute;taient des esquisses &agrave; peine &eacute;bauch&eacute;es, se perdant l'une dans
+l'autre, au milieu d'une atmosph&egrave;re vague. En r&eacute;alit&eacute;, une sorte de
+cauchemar. Que lui &eacute;tait-il arriv&eacute;? O&ugrave; se trouvait-il? Ses notions
+n'&eacute;taient pas assez nettes pour qu'il s'adress&acirc;t ces questions. Il se
+laissait vivre, ou plut&ocirc;t il subissait cette r&eacute;surrection qu'il ne
+comprenait ni ne cherchait &agrave; comprendre. L'accablement &eacute;tait venu peu &agrave;
+peu, plus lourd, plus profond. Martial avait perdu la conscience de
+lui-m&ecirc;me. Et pourtant, dans son cerveau enfi&eacute;vr&eacute;, il y avait comme des
+mart&egrave;lements sourds qui lui causaient, m&ecirc;me en plein sommeil, une
+douloureuse sensation. Il avait fallu que les heures passassent pour que
+l'accalmie r&eacute;elle se f&icirc;t. Un moment il avait senti qu'on le soulevait et
+qu'une main, s'approchant de ses l&egrave;vres, lui versait quelques gouttes
+d'un liquide &eacute;trangement parfum&eacute;. C'&eacute;tait Armand qui, aid&eacute; de Lamalou,
+lui faisait prendre quelques gouttes d'opium. Alors l'an&eacute;antissement
+avait succ&eacute;d&eacute; &agrave; la fi&egrave;vre. La respiration, tout &agrave; l'heure haletante et
+pr&eacute;cipit&eacute;e, s'&eacute;tait faite calme et r&eacute;guli&egrave;re. Plus rien. C'&eacute;tait le
+sommeil r&eacute;el. C'&eacute;tait l'oubli. Martial &eacute;tait d&eacute;finitivement sauv&eacute;.
+Combien de temps avait dur&eacute; cet &eacute;tat, c'est ce qu'il lui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+impossible de d&eacute;finir. Tout &agrave; coup il avait ouvert les yeux. Un
+brouillard lourd, opaque, obscurcissait encore ses regards et pesait sur
+son cerveau. Il fit&mdash;par instinct&mdash;un effort violent. Il &eacute;tait seul. Il
+regarda autour de lui. Ses id&eacute;es n'&eacute;taient point assez nettes pour qu'il
+&eacute;tabl&icirc;t une comparaison entre le lieu o&ugrave; il se trouvait et la mis&eacute;rable
+chambre qu'il avait quitt&eacute;e pour se jeter dans la mort. Ce qu'il
+&eacute;prouvait, c'&eacute;tait plus que de la surprise: il &eacute;tait en proie &agrave; une
+sorte d'ignorance compl&egrave;te, brute. Ce qui &eacute;tait n'avait aucun sens pour
+lui. Il ne raisonnait ni ne discutait. C'&eacute;tait une h&eacute;b&eacute;tude absolue. Ses
+paupi&egrave;res s'abaiss&egrave;rent vivement. Le premier sentiment qui s'&eacute;tait
+impos&eacute; &agrave; lui &eacute;tait celui-ci: il dormait et &eacute;tait &eacute;videmment en plein
+r&ecirc;ve. Donc le mieux &eacute;tait de reprendre le sommeil interrompu.</p>
+
+<p>Mais apr&egrave;s une prostration comme celle &agrave; laquelle il venait de
+succomber, le r&eacute;veil ne se fait jamais &agrave; demi. Les ressorts, mis de
+nouveau en mouvement, doivent jouer leur jeu, si l'on peut employer
+cette expression. Il faut que la d&eacute;tente se fasse.... Martial, ressaisi
+par la vie, dut ob&eacute;ir &agrave; cette loi. Il sentit une force nouvelle affluer
+&agrave; son c&oelig;ur, &eacute;chauffer sa poitrine, et il se dressa sur son s&eacute;ant. Au
+m&ecirc;me instant, la porte s'ouvrit, et Lamalou, le Castigneau, parut. Le
+brave homme guettait de l'autre c&ocirc;t&eacute; de la porte. Il savait que la
+r&eacute;surrection &eacute;tait proche, et il voulait &ecirc;tre l&agrave; en cas de besoin. Si la
+situation n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; solennelle, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; comique. Rien de plus
+&eacute;trange que le regard de Martial, fix&eacute; sur l'honn&ecirc;te figure de
+l'ex-ge&ocirc;lier. Lamalou souriait, Martial &eacute;prouvait une quasi-&eacute;pouvante.
+Le premier mot qui lui vint aux l&egrave;vres a &eacute;t&eacute; cent fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;, et pour
+cause, dans toute trag&eacute;die, com&eacute;die ou &oelig;uvre dramatique, de quelque nom
+qu'elle s'affuble. Ce mot sort des entrailles m&ecirc;mes de la situation:</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; suis-je? dit Martial.</p>
+
+<p>Il sembla que le Castigneau n'e&ucirc;t pas entendu cette question, car il
+r&eacute;pondit lui-m&ecirc;me par cette autre:</p>
+
+<p>&mdash;Comment vous sentez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, murmura Martial. J'&eacute;prouve une douloureuse lassitude...</p>
+
+<p>&mdash;Qui se passera promptement.... Dame! vous avez fait un grand voyage...</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! avez-vous donc oubli&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous souvenez-vous plus de ce que vous faisiez cette nuit, vers une
+heure ou deux?...</p>
+
+<p>Martial avait laiss&eacute; tomber sa t&ecirc;te entre ses mains. Chose &eacute;trange, il
+lui fallait rassembler ses souvenirs, sa m&eacute;moire &eacute;branl&eacute;e ne lui
+fournissant que des lueurs vagues. Tout &agrave; coup il tressaillit:</p>
+
+<p>&mdash;Mourir!... s'&eacute;cria-t-il. Oui, je voulais mourir!...</p>
+
+<p>Il se redressa d'un violent effort.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit m'a-t-on contraint de vivre? fit-il avec un accent de
+col&egrave;re d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le savoir, dit Lamalou.</p>
+
+<p>Le calme de cet homme surexcitait l'exaltation de Martial. En ce moment,
+tout le pass&eacute; lui revenait &agrave; l'esprit, avec ses douleurs, avec ses
+tortures. Il se jeta &agrave; bas de son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux partir! dit-il. Livrez-moi passage!</p>
+
+<p>Lamalou se tenait devant lui, immobile et le sourire aux l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon monsieur, reprit-il avec son flegme ordinaire, vous m'avez
+demand&eacute; deux choses: la premi&egrave;re, c'est&mdash;o&ugrave; vous &ecirc;tes; la seconde,&mdash;de
+quel droit on vous a sauv&eacute;... Or, voici que maintenant, sans attendre la
+r&eacute;ponse, vous voulez vous sauver.</p>
+
+<p>Debout, Martial promenait ses regards autour de lui. Les murs &eacute;taient
+nus; la chambre &eacute;tait d'une simplicit&eacute; monastique. Nul indice ne venait
+&eacute;clairer son ignorance. Et malgr&eacute; lui il se laissait saisir par une
+curiosit&eacute; qui grandissait &agrave; chaque instant. Certes, la jeunesse est
+prompte &agrave; esp&eacute;rer comme &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer. En elle, tout est excessif, et &agrave;
+vingt ans on court &agrave; la mort avec la m&ecirc;me exaltation qui vous
+entra&icirc;nerait &agrave; travers la vie. Toute impression se d&eacute;cuple de par la
+force m&ecirc;me de la jeunesse. Voici que les derni&egrave;res paroles de Lamalou
+avait donn&eacute; un autre cours aux pens&eacute;es de Martial. Il &eacute;tait saisi par le
+d&eacute;sir de percer le myst&egrave;re qui l'entourait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, r&eacute;pondez-moi! dit-il brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela n'est pas mon affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Qui &ecirc;tes-vous donc?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne suis rien ni personne...</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas vous qui m'avez sauv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;En aucune fa&ccedil;on... on vous a amen&eacute; ici; je vous ai re&ccedil;u et soign&eacute;...
+voil&agrave; tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc m'a arrach&eacute; &agrave; la mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui ou non, tenez-vous &agrave; le savoir?</p>
+
+<p>&mdash;Certes...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, au lieu de vous enfuir pour aller tenter un nouveau plongeon,
+il faut m'&eacute;couter.</p>
+
+<p>&mdash;J'attends...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, habillez-vous.... Voici vos effets, ils sont secs.... Je vais
+vous aider.</p>
+
+<p>Martial, plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions, se laissait faire comme un enfant.
+Quand il fut pr&ecirc;t:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Lamalou, r&eacute;pondez-moi bien franchement.... Avez-vous
+du courage?</p>
+
+<p>&mdash;En doutez-vous... quand j'ai voulu...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parce qu'on veut se tuer, ce n'est pas toujours une preuve.</p>
+
+<p>Et Lamalou ajouta tristement:</p>
+
+<p>&mdash;J'en connais qui ont eu le courage de vivre... c'&eacute;tait plus dur...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, fit Martial quelque peu impatient&eacute;, par cette morale,
+expliquez-vous; je ne crains rien...</p>
+
+<p>&mdash;Supposez pourtant que vous ne soyez plus vivant...</p>
+
+<p>&mdash;Hein!...</p>
+
+<p>&mdash;Supposez qu'ayant voulu vous tuer, vous avez r&eacute;ussi...</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou!... Je suis vivant, bien vivant!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce dont vous douterez peut-&ecirc;tre dans un instant. Enfin, si cela
+&eacute;tait, et si tandis que vous croyez avoir &eacute;t&eacute; sauv&eacute;, vous &eacute;tiez
+r&eacute;ellement... mort!...</p>
+
+<p>Martial ne put r&eacute;primer un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon brave, vous croyez sans doute parler &agrave; un enfant...</p>
+
+<p>&mdash;Nous verrons.... Je devais vous dire cela.... Donc, quand m&ecirc;me vous
+seriez mort et vous vous trouveriez en face d'autres morts, vous
+n'auriez pas peur?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, laissez-vous faire.</p>
+
+<p>Lamalou prit un foulard noir et s'approcha de lui:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Vous bander les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; une singuli&egrave;re pr&eacute;tention.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, avez-vous peur?</p>
+
+<p>Martial ne savait plus que penser: il &eacute;tait surpris et presque mal &agrave;
+l'aise. Il fit bonne contenance cependant.</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dit-il.</p>
+
+<p>Et il tendit le front. Lamalou serra le foulard sur ses yeux; puis, lui
+prenant la main, il le fit sortir de la chambre. Arriv&eacute; sur le palier,
+il poussa un ressort, et une porte, dissimul&eacute;e dans le mur, donna acc&egrave;s
+&agrave; un escalier de pierre o&ugrave; il poussa doucement Martial. Une impression
+froide, presque glaciale, saisit le jeune homme, qui, par un mouvement
+instinctif, s'arr&ecirc;ta brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est encore temps de reculer, dit Lamalou, dont la voix, grossie par
+l'&eacute;cho, prenait une &eacute;trange sonorit&eacute;.</p>
+
+<p>Martial se roidit contre la sensation &eacute;trange qui l'envahissait et
+descendit l'escalier. Apr&egrave;s une vingtaine de marches, Lamalou ouvrit une
+autre porte, et Martial, ayant toujours les yeux band&eacute;s, se trouva dans
+la salle fun&egrave;bre. Il y eut un moment de silence. Martial se crut seul.
+Immobile, il &eacute;tait en proie &agrave; une &eacute;motion ind&eacute;finissable et qui
+grandissait &agrave; chaque seconde. Enfin, une voix s'&eacute;leva. C'&eacute;tait celle de
+M. de Bernaye:</p>
+
+<p>&mdash;Martial, dit-il, arrachez le bandeau qui couvre vos yeux et regardez.</p>
+
+<p>Le jeune homme ne r&eacute;pondit pas imm&eacute;diatement. Armand r&eacute;p&eacute;ta ses paroles.
+Martial tressaillit comme s'il se f&ucirc;t &eacute;veill&eacute; d'un profond sommeil. Il
+porta ses mains &agrave; son front. Le bandeau tomba. Un cri de surprise,
+presque d'angoisse, s'&eacute;chappa de sa poitrine. Nous l'avons dit, le lieu
+o&ugrave; il avait &eacute;t&eacute; conduit pr&eacute;sentait un caract&egrave;re d'&eacute;tranget&eacute; presque
+fantastique. Du point o&ugrave; se trouvait le jeune homme, la table et ceux
+qui l'entouraient se perdaient dans une sorte d'ombre vague, qui leur
+donnait un relief bizarre. Cette salle, avec ses murs noirs et mats,
+avec ses larges moulures d'argent, avec ses lampes &agrave; lueur blanche et
+p&acirc;le, ressemblait &agrave; un de ces hypog&eacute;es o&ugrave; l'on croit entendre g&eacute;mir la
+sourde clameur des morts. En v&eacute;rit&eacute;, Martial, dont les oreilles
+retentissaient encore des &eacute;tranges paroles prononc&eacute;es par Lamalou, se
+demandait si r&eacute;ellement il &eacute;tait bien vivant, et si son suicide n'&eacute;tait
+pas accompli. Il restait l&agrave;, clou&eacute; sur place, les yeux fixes, cherchant
+&agrave; discerner les objets, troubl&eacute; par une sorte d'hypnotisme c&eacute;r&eacute;bral, qui
+augmentait encore le caract&egrave;re myst&eacute;rieux de ce lieu sinistre. La voix
+d'Armand se fit entendre de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Martial, dit M. de Bernaye, vous &ecirc;tes libre de r&eacute;pondre &agrave; nos
+questions ou de garder le silence. &Eacute;coutez. Cette nuit, vous avez voulu
+mourir, et dans un acc&egrave;s de d&eacute;sespoir vous &ecirc;tes all&eacute; au-devant du repos
+que donne la tombe. Ce d&eacute;sespoir &eacute;tait-il le r&eacute;sultat d'une douleur
+inconnue, d'une faute, ou m&ecirc;me d'un crime?</p>
+
+<p>A ce dernier mot, Martial tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Un crime! Non! non! s'&eacute;cria-t-il d'une voix vibrante.</p>
+
+<p>&mdash;Pouvez-vous jurer sur l'honneur que vous ne vous soyez rendu coupable
+d'aucun de ces actes qui ne laissent &agrave; l'homme d'autre issue que la
+honte ou la mort?</p>
+
+<p>Tout le sang de Martial afflua &agrave; son cerveau, et, dans cette secousse
+toute morale, par une sorte de r&eacute;surrection d&eacute;cisive, il reprit
+possession de lui-m&ecirc;me. Rejetant en arri&egrave;re sa t&ecirc;te jeune et fi&egrave;re, il
+croisa ses bras sur sa poitrine et dit d'une voix vibrante:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais o&ugrave; je suis, j'ignore qui vous &ecirc;tes et quel droit vous vous
+arrogez en m'interrogeant... mais quiconque fait appel &agrave; l'honneur d'un
+homme, le contraint par l&agrave; m&ecirc;me &agrave; r&eacute;pondre.... Sur ma conscience, devant
+vous qui m'&eacute;coutez et que je ne connais pas, je d&eacute;clare que si j'ai
+voulu mourir c'est pour ne pas succomber aux tentations mauvaises que la
+fatalit&eacute; jetait incessamment sur ma route.... J'ai voulu mourir, parce
+que dans cette soci&eacute;t&eacute; &eacute;go&iuml;ste et cruelle, l'&eacute;nergie et la probit&eacute; ne
+sont que de vains mots... et que celui-l&agrave; qui, fort de lui-m&ecirc;me, veut se
+frayer son chemin &agrave; coups de volont&eacute;, succombe sous l'indiff&eacute;rence, le
+d&eacute;dain, et qui sait, la haine d'autrui....</p>
+
+<p>Armand l'interrompit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi.... Qui que vous soyez, quels que soient les
+obstacles qui se sont dress&eacute;s devant vous, n'accusez pas l'humanit&eacute;...
+Vous sentez-vous donc si impeccable, que vous ayez le droit de vous
+&eacute;riger en accusateur?...</p>
+
+<p>Martial laissa &eacute;chapper une sourde exclamation, puis il garda le
+silence: son front se baissa, et, pendant quelques instants, il resta
+plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions. Le plus &eacute;trange en ceci, c'est que Martial,
+tout en redevenant jusqu'&agrave; un certain point ma&icirc;tre de lui-m&ecirc;me,
+subissait l'effet de l'imposant appareil qui l'entourait. Devant cet
+interrogatoire, il ne songeait pas &agrave; la r&eacute;volte. Pourquoi r&eacute;pondait-il?
+Pourquoi ne d&eacute;niait-il pas &agrave; ces inconnus le droit de scruter les replis
+de sa conscience? Il &eacute;tait en quelque sorte saisi par cet engrenage
+myst&eacute;rieux, et il se laissait entra&icirc;ner.</p>
+
+<p>&mdash;Martial, dit alors Armand, dont la voix, s&eacute;v&egrave;re jusque-l&agrave;, prit tout &agrave;
+coup un accent vibrant d'&eacute;motion et de piti&eacute;,&mdash;vous avez voulu mourir...
+et voici qu'aujourd'hui, comme hier, vous maudissez la vie, la soci&eacute;t&eacute;,
+l'humanit&eacute; tout enti&egrave;re... et cependant ceux qui vous ont sauv&eacute; ne se
+sont-ils pas d&eacute;vou&eacute;s, au risque de leur existence, pour vous arracher &agrave;
+la mort?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, murmura Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous, d'ailleurs, le droit de mourir? Vous avez &agrave; peine d&eacute;pass&eacute;
+vingt ans, vous &ecirc;tes une force, une &eacute;nergie, une volont&eacute;. Avez-vous le
+droit d'an&eacute;antir tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;tais malheureux! fit Martial, dont la poitrine se gonflait.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous certain que vous fussiez inutile &agrave; tous comme &agrave; vous-m&ecirc;me?
+Vous renonciez &agrave; l'action... pourquoi? par &eacute;go&iuml;sme; parce que dans la
+vie vous ne voyiez pas d'autre but que vous-m&ecirc;me, que la satisfaction
+de vos propres d&eacute;sirs, de vos propres passions...</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'accablez pas!</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;j&agrave; vous nous comprenez, et, descendant au plus profond de vous-m&ecirc;me,
+vous vous dites que vous avez ob&eacute;i &agrave; un sentiment de faiblesse, que vous
+r&eacute;sumiez toute votre vie dans vos aspirations personnelles... sans
+regarder autour de vous, sans vous demander si cet abandon de vous-m&ecirc;me
+n'&eacute;tait pas un vol fait &agrave; la grande cause de l'humanit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? s'&eacute;cria Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Tout homme, continua la voix chaude d'Armand, est un soldat de
+l'humanit&eacute;... Il doit sa t&acirc;che, son service, sa conscription.... Mourir,
+se tuer, c'est d&eacute;serter... La nature vous a assign&eacute; un poste, des
+devoirs &agrave; accomplir, et ce poste, vous n'avez pas le droit de
+l'abandonner....</p>
+
+<p>Fr&eacute;missant, Martial avait fait un pas en avant.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! parlez encore! fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Si pour vous-m&ecirc;me la vie semble &agrave; jamais finie, souvenez-vous que de
+ces forces physiques et morales vous devez compte &agrave; vos fr&egrave;res, &agrave; tous
+ceux qui, innocents du mal qui vous a &eacute;t&eacute; fait, doivent trouver en vous
+un secours, que vous vous refusez &agrave; leur porter. Martial, vous avez
+voulu mourir.... donc, vous ne vous appartenez plus! Nous revendiquons
+votre jeunesse, votre &eacute;nergie, votre conscience, au nom de la soci&eacute;t&eacute; &agrave;
+laquelle seule d&eacute;sormais elles appartiennent...</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui donc &ecirc;tes-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nos noms! vous les saurez plus tard! &Eacute;coutez-moi encore.... Nous tous
+qui sommes devant vous, nous avons, comme vous, d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, nous avons
+voulu mourir... Comme vous, nous avons &eacute;t&eacute; sauv&eacute;s... et au lendemain de
+ce jour de l&acirc;chet&eacute;, une voix s'est adress&eacute;e &agrave; nous comme vous parle
+aujourd'hui la mienne, et cette voix nous a dit:</p>
+
+<p>&laquo;Vous &ecirc;tes des morts; morts pour vous-m&ecirc;me, vivez pour autrui. Puisque
+vous d&eacute;sesp&eacute;rez de tout, puisque vous croyez que pour vous l'ombre s'est
+faite, et que jamais un rayon de bonheur ne peut luire dans vos
+t&eacute;n&egrave;bres, eh bien! oubliez votre personnalit&eacute;, d&eacute;pouillez votre &eacute;go&iuml;sme.</p>
+
+<p>&raquo;Soyez des hommes nouveaux, d&eacute;tach&eacute;s de toute pr&eacute;occupation int&eacute;ress&eacute;e.
+Vous aviez jet&eacute; la vie loin de vous comme un fardeau inutile,
+reprenez-la comme une force et un outil; vous vous &eacute;tiez enferm&eacute;s dans
+la mort comme ces chr&eacute;tiens sur qui retombe la porte d'un clo&icirc;tre,
+sortez de cette retraite et rentrez dans la soci&eacute;t&eacute;, mais donnez-lui &agrave;
+jamais cette existence dont vous ne vouliez plus pour vous-m&ecirc;mes;
+devenez les soldats du bien, du beau, du droit; sacrifiez votre vie &agrave;
+une cause noble et juste...&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Voil&agrave; ce qu'une voix nous a dit, Martial!</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous r&eacute;pondu? fit le jeune homme, qui se sentait envahir
+par une &eacute;motion dont il n'&eacute;tait plus le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;A qui nous parlait ainsi, reprit Armand, nous avons fait &agrave; jamais
+l'abandon de nous-m&ecirc;mes. Nous sommes des morts; nous avons d&eacute;pouill&eacute;
+tout int&eacute;r&ecirc;t, toute ambition; mais nous ressuscitons pour l'&oelig;uvre
+&eacute;ternelle de la solidarit&eacute; humaine.... Nous avons perdu le droit de
+commander, nous ob&eacute;issons.... Sur les ordres re&ccedil;us, nous nous rejetons
+dans la m&ecirc;l&eacute;e sociale, luttant pour la justice et la conscience. Rien ne
+nous trouble, rien ne nous abat! Nous sommes forts parce que nous sommes
+d&eacute;vou&eacute;s. Aucune pens&eacute;e pusillanime ne nous emp&ecirc;che de marcher au but qui
+nous est d&eacute;sign&eacute;... Martial, voulez-vous ainsi, mort &agrave; vous-m&ecirc;me,
+rena&icirc;tre pour vos fr&egrave;res, pour leur secours, pour leur d&eacute;fense?... Vous
+m'avez entendu.... Si vous refusez, vous sortirez d'ici libre et sans
+entraves; ou vous retournerez &agrave; la mort, ou bien vous vous rejetterez &agrave;
+travers les chemins o&ugrave; d&eacute;j&agrave; vous vous &ecirc;tes ensanglant&eacute;, &agrave; toutes les
+ronces des douleurs et des mis&egrave;res.... Si vous acceptez, si vous vous
+jugez digne de partager l'&oelig;uvre des Morts, &oelig;uvre de d&eacute;tachement et
+d'abn&eacute;gation, alors nos rangs s'ouvriront pour vous recevoir, et nous
+compterons un soldat de plus.... Choisissez!...</p>
+
+<p>Dix fois d&eacute;j&agrave;, &eacute;lectris&eacute; par cette parole g&eacute;n&eacute;reuse qui r&eacute;sonnait dans
+son cerveau comme fait le clairon &agrave; l'oreille du combattant, Martial
+avait voulu parler... Quand M. de Bernaye se tut, il s'&eacute;cria &agrave; son tour:</p>
+
+<p>&mdash;Qui que vous soyez! je me livre &agrave; vous.... Mes yeux s'ouvrent.... Oui,
+j'ai &eacute;t&eacute; jusqu'ici inutile &agrave; moi-m&ecirc;me et aux autres.... Comme vous
+l'exigez, j'oublierai qui je suis, quelles furent mes aspirations, mes
+ambitions... Je d&eacute;pouillerai ces convoitises &eacute;go&iuml;stes qui n'avaient fait
+germer dans mon &acirc;me que la d&eacute;sillusion et la l&acirc;chet&eacute;, et je vous le dis
+du fond de ma conscience, merci de m'avoir arrach&eacute; &agrave; la mort! merci de
+m'avoir deux fois sauv&eacute; et du suicide et de la d&eacute;sertion!... A mon tour,
+r&eacute;pondez-moi: Suis-je digne de prendre le poste d'honneur que vous
+m'offrez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous allons savoir, dit de Bernaye.</p>
+
+<p>&mdash;Interrogez-moi! Je suis pr&ecirc;t &agrave; vous r&eacute;pondre. Et pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez!</p>
+
+<p>Martial h&eacute;sitait. Son visage s'&eacute;tait couvert d'une vive rougeur. Armand
+l'encouragea d'un mot bienveillant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t, reprit Martial, &agrave; faire ici ma confession enti&egrave;re....
+Et cependant, j'ai peur de moi-m&ecirc;me. Je sais que je n'ai pas forfait &agrave;
+l'honneur, mais il est des faiblesses que mes l&egrave;vres seront impuissantes
+&agrave; avouer....</p>
+
+<p>Armand prit sur la table le manuscrit que M. de Thomerville avait trouv&eacute;
+dans la chambre du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Nous autorisez-vous, dit-il, &agrave; briser ce cachet et &agrave; lire ces pages
+sans doute trac&eacute;es de votre main?</p>
+
+<p>Martial poussa un cri de surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comment ce manuscrit se trouve-t-il ici... entre vos mains?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que vous saurez plus tard.... Martial, ne consid&eacute;rez pas
+notre r&eacute;serve comme un acte de d&eacute;fiance; mais avant de vous initier &agrave;
+nos secrets, il faut d'abord que nous vous connaissions tout entier....
+Encore une fois, consentez-vous &agrave; ce que nous prenions lecture de ce que
+vous avez &eacute;crit?</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens! dit Martial.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien! fit Armand. Du reste, nous savons que dans toute &acirc;me, si
+probe qu'elle soit, il est des replis qui doivent &ecirc;tre sond&eacute;s avec une
+d&eacute;licatesse infinie: la conscience a ses pudeurs! et si elles sont
+excessives, elles n'en sont que plus honorables.... Voulez-vous que
+cette lecture ait lieu en votre pr&eacute;sence, ou pr&eacute;f&eacute;rez-vous vous retirer?</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Martial se consultait. C'est que dans un
+c&oelig;ur de vingt ans, alors que la mort est proche, les sensations
+traduites sur le papier ont une franchise dont le souvenir effraye....
+Martial savait que, dans ce supr&ecirc;me effort de sa conscience, il avait
+mis &agrave; nu les sentiments les plus secrets de son &acirc;me... Et cependant son
+h&eacute;sitation fut courte.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez devant moi, dit-il d'une voix ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Le courage dont vous faites preuve est de bon augure, dit Armand avec
+bienveillance.</p>
+
+<p>Le timbre r&eacute;sonna encore une fois. Lamalou entra, et sur un signe de
+Bernaye approcha un si&eacute;ge.</p>
+
+<p>Martial s'y laissa tomber, et sa t&ecirc;te se penchant sur ses mains, il se
+disposa &agrave; &eacute;couter le r&eacute;cit de sa vie comme s'il e&ucirc;t entendu la
+confession d'un autre. C'&eacute;tait une premi&egrave;re &eacute;tape vers le d&eacute;tachement de
+soi-m&ecirc;me. Armand remit le manuscrit &agrave; Archibald de Thomerville.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lui dit-il.</p>
+
+<p>Et Archibald, d&eacute;pliant les feuillets, commen&ccedil;a d'une voix &eacute;mue qui
+s'affermit peu &agrave; peu.... La marquise de Favereye, envelopp&eacute;e dans sa
+mante noire, pleurait silencieusement en pensant &agrave; son fils.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="IXB" id="IXB"></a>IX</h2>
+
+<h3>HISTOIRE DE MARTIAL</h3>
+
+
+<p>Depuis le moment o&ugrave;, pour la premi&egrave;re fois, Armand de Bernaye s'&eacute;tait
+trouv&eacute; en face de Martial, il n'avait pas cess&eacute; de l'examiner
+attentivement. On n'a pas oubli&eacute; que lorsque le jeune homme &eacute;tait &eacute;tendu
+inanim&eacute; sur le lit o&ugrave; Lamalou l'avait couch&eacute;, de Bernaye, se penchant
+sur lui, n'avait pu r&eacute;primer une exclamation involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle ressemblance! s'&eacute;tait-il &eacute;cri&eacute;.</p>
+
+<p>Et, pendant qu'il proc&eacute;dait tout &agrave; l'heure &agrave; l'interrogatoire de
+Martial, il &eacute;tudiait ces traits qui &eacute;veillaient en lui tout un monde de
+souvenirs.... Aussi, Armand, malgr&eacute; son calme, &eacute;coutait-il avec une
+impatience presque fi&eacute;vreuse le manuscrit que M. de Thomerville lisait &agrave;
+haute voix.</p>
+
+<p>Voici ce que contenaient les papiers sur lesquels Martial, avant
+d'ex&eacute;cuter son fun&egrave;bre dessein, avait trac&eacute; ses supr&ecirc;mes pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&laquo;Je vais mourir, avait &eacute;crit Martial. Est-ce de ma part fatigue de
+vivre? Est-ce regret du pass&eacute; ou d&eacute;sesp&eacute;rance de l'avenir? Je le sais &agrave;
+peine, et au moment d'accomplir cet acte que certains appellent un
+crime, j'ai besoin de m'interroger moi-m&ecirc;me et de rappeler &agrave; ma pens&eacute;e
+les tristesses et les douleurs qui m'ont accabl&eacute; et qui ont &eacute;teint en
+moi cette flamme de jeunesse, nagu&egrave;re encore si vivace en mon &acirc;me...</p>
+
+<p>&raquo;Est-il donc r&eacute;ellement des titres que la fatalit&eacute; a marqu&eacute;s d&egrave;s le
+berceau d'un stigmate de mal&eacute;diction?</p>
+
+<p>&raquo;Dois-je accuser les hommes ou bien dois-je m'accuser moi-m&ecirc;me?
+Peut-&ecirc;tre la force m'a-t-elle manqu&eacute; et suis-je coupable. Qu'on en juge.</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re se nommait&mdash;ou se nomme&mdash;Pierre Martial. Je ne sais s'il vit
+encore ou s'il est mort.</p>
+
+<p>&raquo;J'avais quinze ans, lorsque je l'ai vu pour la derni&egrave;re fois. Qui il
+&eacute;tait? en v&eacute;rit&eacute;, il me serait difficile de l'expliquer. J'ai souvent
+entendu prononcer le mot de fou quand on parlait de lui. En effet, il
+&eacute;tait d'allures bizarres, et ma pauvre m&egrave;re&mdash;je ne l'ai pas
+oubli&eacute;&mdash;pleurait bien souvent, lorsque, seuls tous deux, nous passions
+de longues soir&eacute;es au coin de notre foyer; mon p&egrave;re, enferm&eacute; dans son
+cabinet, ne faisait aupr&egrave;s de nous que de rares apparitions.</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait un homme de moyenne taille, maigre &agrave; l'exc&egrave;s. Je le vois
+encore, alors qu'au moment du repas il entrait, calme et froid, presque
+solennel, dans la salle de famille. Son front large &eacute;tait couvert d'une
+for&ecirc;t de cheveux blancs et boucl&eacute;s comme ceux d'un enfant. Il marchait
+ou plut&ocirc;t il glissait silencieusement, toujours en proie aux obsessions
+d'une pens&eacute;e persistante. Quand il nous voyait, il nous adressait un
+sourire d'une douceur p&eacute;n&eacute;trante. Il embrassait ma m&egrave;re, puis, me
+pressant dans ses bras, il m'attirait sur ses genoux. Il semblait qu'il
+e&ucirc;t voulu parler; mais, instantan&eacute;ment, le d&eacute;mon qui hantait son cerveau
+s'emparait de nouveau de lui. Il ne nous voyait plus, et, tout en
+mangeant rapidement, il murmurait &agrave; voix basse des mots &eacute;tranges et dont
+il nous &eacute;tait impossible de saisir la signification.</p>
+
+<p>&raquo;Puis il se retirait, apr&egrave;s nous avoir souri de nouveau. La porte de son
+cabinet se refermait sur lui. En lui tout me paraissait
+incompr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>&raquo;Jamais il ne se couchait: il avait fait fabriquer, sur ses propres
+indications, uns sorte de fauteuil, sur lequel il se tenait
+continuellement, et qui &eacute;tait dispos&eacute; de telle fa&ccedil;on que, m&ecirc;me si le
+sommeil le surprenait, il f&ucirc;t toujours pr&ecirc;t &agrave; reprendre son travail au
+premier r&eacute;veil.</p>
+
+<p>&raquo;Plusieurs fois j'&eacute;tais parvenu &agrave; m'introduire dans son cabinet, dont
+l'aspect bizarre frappait vivement mon imagination d'enfant...</p>
+
+<p>&raquo;Les murs &eacute;taient couverts, au lieu de papier ou de tentures, par
+d'&eacute;normes tableaux noirs, allant du plancher au plafond, et qui &eacute;taient
+toujours couverts de signes &eacute;tranges, s'entre-croisant, se m&ecirc;lant. Ce
+n'&eacute;taient ni des chiffres, ni les lettres d'une langue connue, du moins
+&agrave; mes yeux. Pour un peu, j'aurais cru &agrave; quelque grimoire cabalistique.</p>
+
+<p>&raquo;Une fois m&ecirc;me, un de mes camarades de pension me jeta au visage ces
+mots:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu n'es qu'un fils de sorcier!</p>
+
+<p>&raquo;Je courus aupr&egrave;s de ma m&egrave;re, qui, en m'entendant, ne put retenir ses
+larmes.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mon enfant, dit-elle en me couvrant de baisers, sache bien que ton
+p&egrave;re est le plus honn&ecirc;te et le plus respectable des hommes. C'est un
+savant, et sa science est telle que celle de personne ne peut lui &ecirc;tre
+compar&eacute;e...</p>
+
+<p>&raquo;Je poussai un cri de surprise.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Alors, pourquoi p&egrave;re ne fait-il pas de moi un savant?...</p>
+
+<p>&raquo;Malgr&eacute; nous, et quoique d'ordinaire nous ne parlassions qu'&agrave; demi-voix
+pour ne pas troubler mon p&egrave;re, cette fois il nous avait entendus. Nous
+f&ucirc;mes &eacute;tonn&eacute;s de le voir para&icirc;tre; il s'enquit de ce qui s'&eacute;tait pass&eacute;,
+et, apr&egrave;s une longue h&eacute;sitation, ma m&egrave;re se d&eacute;cida &agrave; lui faire conna&icirc;tre
+le propos qui m'avait si vivement bless&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Sorcier est presque un terme poli, dit-il. Les acad&eacute;mies elles-m&ecirc;mes
+mettent moins de formes dans leurs appr&eacute;ciations. Elles m'ont d&eacute;clar&eacute;
+fou, fou &agrave; lier, et peu s'en est fallu qu'elles ne provoquassent mon
+interdiction et mon internement dans une maison d'ali&eacute;n&eacute;s. Voil&agrave; ce que
+c'est que de battre en br&egrave;che l'enseignement officiel et de d&eacute;couvrir la
+v&eacute;ritable raison des choses...</p>
+
+<p>&raquo;Je l'&eacute;coutais avec une attention fi&eacute;vreuse. Jamais je n'avais entendu
+autant de paroles s'&eacute;chapper de ses l&egrave;vres. Il s'en aper&ccedil;ut, s'arr&ecirc;ta et
+me consid&eacute;ra longuement.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;A quoi songez-vous? demanda ma m&egrave;re, dont la voix r&eacute;v&eacute;lait une sorte
+d'inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re tressaillit et passa sa main sur son front.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Non, murmura-t-il, je ne riverai pas cet enfant &agrave; la cha&icirc;ne que je me
+suis forg&eacute;e moi-m&ecirc;me. C'est assez d'un for&ccedil;at de la science dans la
+famille...</p>
+
+<p>&raquo;Tout &agrave; coup il s'interrompit, et ses yeux &eacute;tincel&egrave;rent.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Et pourtant! s'&eacute;cria-t-il, je touche au but; encore quelques mois,
+quelques jours peut-&ecirc;tre, et j'aurai surpris dans les obscurit&eacute;s les
+plus profondes de la nature ces arcanes qui, jusqu'&agrave; pr&eacute;sent, ont
+&eacute;chapp&eacute; &agrave; l'intelligence humaine!... Alors, si p&eacute;nibles qu'aient &eacute;t&eacute; mes
+travaux, si douloureuses qu'aient &eacute;t&eacute; mes premi&egrave;res d&eacute;ceptions, je
+sentirai en moi un orgueil si grand et si large, qu'aucune puissance
+humaine ne pourra lui &ecirc;tre compar&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;En v&eacute;rit&eacute;, mon p&egrave;re, debout, le bras &eacute;tendu comme s'il e&ucirc;t montr&eacute; du
+doigt le but qui, pour lui, se dressait &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de quelque horizon
+inconnu, mon p&egrave;re &eacute;tait beau comme ces thaumaturges des l&eacute;gendes qui
+commandaient aux forces du ciel et de la terre.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mon ami! commen&ccedil;a ma m&egrave;re, tandis que son regard me d&eacute;signait au
+vieillard.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oui, oui, j'ai tort! fit-il en secouant la t&ecirc;te. A moi la science, &agrave;
+lui l'art. Je ne veux pas qu'il se laisse saisir par l'engrenage qui
+emporte un &agrave; un tous les lambeaux de moi-m&ecirc;me. Petit, ajouta-t-il en me
+tapant amicalement la joue, tu seras peintre... tu seras un grand
+peintre.... D'ailleurs, apr&egrave;s moi, le monde sera transform&eacute; et, d&eacute;gag&eacute;
+des pr&eacute;occupations mat&eacute;rielles, pourra marcher d'un pas ferme et s&ucirc;r
+dans la grande voie de l'id&eacute;al.</p>
+
+<p>&raquo;Sur un nouveau geste de ma m&egrave;re, qui semblait craindre l'effet que de
+semblables paroles pouvaient produire sur ma jeune imagination, mon
+p&egrave;re se retira apr&egrave;s m'avoir dit:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Si on m'appelle sorcier, laisse dire, il y a du vrai.</p>
+
+<p>&raquo;On comprendra facilement le travail qui d&egrave;s lors s'op&eacute;ra dans mon
+cerveau. J'avais, depuis mon enfance, manifest&eacute; de grandes dispositions
+pour le dessin, et les premi&egrave;res le&ccedil;ons que j'avais re&ccedil;ues d'un peintre
+en renom semblaient indiquer, &agrave; ce qu'affirmaient les bienveillants, une
+vocation r&eacute;elle.</p>
+
+<p>&raquo;Mais, &agrave; partir de ce moment o&ugrave; mon p&egrave;re avait parl&eacute;, une immense
+curiosit&eacute; s'empara de moi. Bien que ma m&egrave;re &eacute;vit&acirc;t toute conversation
+qui e&ucirc;t trait aux travaux de mon p&egrave;re, je ne cessais de la questionner.</p>
+
+<p>&raquo;Elle s'effrayait de cet enthousiasme sans but r&eacute;el et qui mena&ccedil;ait de
+m'arracher aux travaux de l'atelier. Par un sentiment facile &agrave;
+comprendre, elle pensa que mieux valait me tirer de cette incertitude.</p>
+
+<p>&raquo;Et voici ce qu'elle m'apprit:</p>
+
+<p>&raquo;Quand elle avait &eacute;pous&eacute; mon p&egrave;re, il &eacute;tait professeur de math&eacute;matiques
+dans un petit lyc&eacute;e de province. Ma m&egrave;re &eacute;tait elle-m&ecirc;me plus instruite
+que les femmes ne le sont d'ordinaire, et leur affection &eacute;tait
+n&eacute;e&mdash;chose bizarre&mdash;d'une sorte de sympathie scientifique. Elle avait
+d&eacute;couvert dans le professeur, simple et modeste, une largeur de
+conceptions, une ardeur de travail qui l'avaient frapp&eacute;e et
+enthousiasm&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Elle &eacute;tait relativement riche, poss&eacute;dant une quinzaine de mille livres
+de rente. Mon p&egrave;re n'avait d'autres ressources que son modique
+traitement: de plus, plusieurs fois d&eacute;j&agrave;, l'originalit&eacute; de son
+enseignement l'avait d&eacute;sign&eacute; aux foudres censitaires, et sa situation
+&eacute;tait menac&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re sut triompher de ses scrupules, et, leur union s'&eacute;tant
+accomplie, mon p&egrave;re donna sa d&eacute;mission pour se livrer tout entier &agrave; ses
+recherches.</p>
+
+<p>&raquo;Ses travaux avaient pour objet la loi premi&egrave;re des nombres, qui (je
+n'explique pas, j'expose) &eacute;tait &agrave; ses yeux la raison de la nature
+physique. La d&eacute;couverte de cette loi, selon lui, simple et unique,
+devait expliquer la marche des mondes, le secret des origines et des
+fins de l'humanit&eacute;. Il &eacute;tait parvenu, par l'&eacute;tude des r&egrave;gles auxquelles
+ob&eacute;issent les nombres, &agrave; des aper&ccedil;us si nouveaux, si grandioses, que ma
+m&egrave;re ne doutait pas un seul instant que la solution du probl&egrave;me ne f&ucirc;t
+possible.</p>
+
+<p>&raquo;Longtemps elle l'avait suivi, aid&eacute; m&ecirc;me dans ses travaux: ma naissance
+seule avait mis un terme &agrave; ses propres sp&eacute;culations.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Quand je t'ai senti fr&eacute;mir dans mon sein, me disait cette courageuse
+et excellente femme, lorsque tu as pouss&eacute; ton premier cri, j'ai compris
+que l'enfant &eacute;tait pour la m&egrave;re le secret de toute la vie.</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re resta livr&eacute; &agrave; lui-m&ecirc;me. Mais l'amour paternel devait exercer
+aussi sur lui une r&eacute;elle influence. D&egrave;s lors ses recherches, jusque-l&agrave;
+purement sp&eacute;culatives, eurent un but politique. Il r&ecirc;va d'arriver aux
+honneurs, &agrave; la fortune, et ce fut dans ce but que, r&eacute;sumant
+quelques-unes de ses d&eacute;couvertes, il les fit conna&icirc;tre au monde savant.</p>
+
+<p>&raquo;Il y eut un moment de surprise, presque de stupeur. Il sembla que ce
+f&ucirc;t un monde nouveau qui s'ouvrait aux yeux de l'humanit&eacute;. Mais cet
+&eacute;tonnement, qui tenait de l'admiration, fit bient&ocirc;t place &agrave; l'&eacute;troit
+esprit de routine qui, par malheur, domine aujourd'hui encore les
+adeptes de la science.</p>
+
+<p>&raquo;On cria &agrave; l'h&eacute;r&eacute;sie, presque au blasph&egrave;me. Ce fut plus que du d&eacute;dain,
+ce fut de la col&egrave;re. Le pauvre savant fut honni, insult&eacute;, mis au ban des
+acad&eacute;mies; peu s'en fallut que ses enseignements ne fussent d&eacute;f&eacute;r&eacute;s &agrave; la
+justice. C'&eacute;tait, s'&eacute;criait-on, un outrage &agrave; la raison humaine que de
+lui supposer des r&egrave;gles immuables. Le clerg&eacute; prit parti. Les th&eacute;ories de
+Martial &eacute;taient en contradiction avec le dogme du libre arbitre, de la
+responsabilit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re lutta courageusement; mais les attaques prirent un tel
+caract&egrave;re de violence et de passion que force lui fut de plier.</p>
+
+<p>&raquo;Il avait, d'ailleurs, la placide r&eacute;sistance de ceux qui se savent sur
+le chemin de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Il quitta la petite ville du Midi qu'il habitait avec ma m&egrave;re et moi,
+et o&ugrave; sa pr&eacute;sence &eacute;tait d&eacute;nonc&eacute;e comme un objet de scandale.</p>
+
+<p>&raquo;Pauvre p&egrave;re! que de souffrances, que de pers&eacute;cutions il dut endurer!
+Calme, il rentra dans son cabinet, et il r&eacute;p&eacute;ta le mot de Diog&egrave;ne:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Pour prouver le mouvement, je marcherai.</p>
+
+<p>&raquo;Seulement son esprit avait re&ccedil;u une commotion qui devait influer sur
+son caract&egrave;re. D&egrave;s lors il se refusa &agrave; toute communication avec
+l'ext&eacute;rieur. Ma m&egrave;re sut seulement que ses &eacute;tudes avaient pris une
+direction nouvelle.</p>
+
+<p>&raquo;Pour compl&eacute;ter, pour &eacute;tayer son syst&egrave;me, il s'&eacute;tait livr&eacute; &agrave;
+d'incessantes recherches sur les langues primitives. Ses admirables
+facult&eacute;s le servant &agrave; merveille, il devint en quelques ann&eacute;es d'une
+profonde &eacute;rudition. Connaissant le sanscrit, le p&acirc;li et tous les
+dialectes asiatiques, il se mit en correspondance avec des indig&egrave;nes de
+l'Hindoustan, de Chine, de Siam. Il d&eacute;pensait des sommes consid&eacute;rables
+pour se procurer des manuscrits, des documents de toute nature. Avec
+quelle incroyable patience, avec quelle pers&eacute;v&eacute;rance de martyr, il
+s'&eacute;tait cr&eacute;&eacute; des relations dans les r&eacute;gions les moins connues, c'est ce
+que l'imagination a peine &agrave; se figurer.</p>
+
+<p>&raquo;Et cependant ma m&egrave;re, malgr&eacute; la passion intelligente qu'elle lui avait
+vou&eacute;e, avait tent&eacute; plusieurs fois de l'arr&ecirc;ter sur cette pente. D'une
+part, cet homme, soutenu surtout par une volont&eacute; ardente,
+s'affaiblissait de jour en jour. Les d&eacute;boires qu'il avait subis lui
+avaient port&eacute; un coup qui avait &eacute;branl&eacute; tout son organisme. L'exc&egrave;s de
+travail le tuait.</p>
+
+<p>&raquo;Mais ce n'&eacute;tait pas tout.</p>
+
+<p>&raquo;Le capital de ma m&egrave;re &eacute;tait depuis longtemps entam&eacute;. Plus de cent
+cinquante mille francs avaient d&eacute;j&agrave; &eacute;t&eacute; d&eacute;pens&eacute;s, et notre revenu &eacute;tait
+r&eacute;duit de moiti&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Loin de s'en apercevoir et surtout de s'en pr&eacute;occuper, mon p&egrave;re ne
+parlait que de d&eacute;penses nouvelles.</p>
+
+<p>&raquo;Jamais je n'oublierai une sc&egrave;ne navrante qui un jour eut lieu entre ces
+deux &ecirc;tres que je ch&eacute;rissais et que je respectais plus que tout au
+monde!</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re re&ccedil;ut un jour un colis venant de l'extr&ecirc;me Orient. C'&eacute;tait une
+caisse couverte de signes bizarres. Mon p&egrave;re la fit transporter dans la
+salle commune, la porte de son cabinet &eacute;tant trop &eacute;troite pour qu'elle
+p&ucirc;t y &ecirc;tre introduite.</p>
+
+<p>&raquo;Une curiosit&eacute; bien naturelle nous attirait, et je demandai &agrave; mon p&egrave;re
+la permission d'assister &agrave; l'ouverture de la bo&icirc;te fantastique...</p>
+
+<p>&raquo;Il y consentit en souriant.</p>
+
+<p>&raquo;Au moment o&ugrave; il introduisait le ciseau sous les planches, il releva la
+t&ecirc;te et regardant ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Cette fois, dit-il, tu ne m'accuseras pas de faire de folles
+d&eacute;penses.... Car ceci&mdash;et il frappa sur le couvercle&mdash;c'est un tr&eacute;sor
+que pas une fortune connue ne pourrait payer.</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re p&acirc;lit l&eacute;g&egrave;rement et ne r&eacute;pondit point.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;H&acirc;tez-vous, mon p&egrave;re! m'&eacute;criai-je avec toute l'insouciance de la
+jeunesse, il me tarde de voir ce tr&eacute;sor...</p>
+
+<p>&raquo;Pour tout dire, je m'attendais &agrave; un ruissellement de diamants et de
+pierreries, comme en offrent &agrave; notre imagination les contes orientaux.</p>
+
+<p>&raquo;Le bois g&eacute;mit sous l'effort. Les clous sortirent de leur ga&icirc;ne. Une
+odeur balsamique, exquise, s'&eacute;chappa de la bo&icirc;te, dans laquelle se
+trouvait un second coffre sculpt&eacute; avec une habilet&eacute; surprenante et fait
+d'un bois d'un brun rouge&acirc;tre, dont la provenance m'&eacute;tait inconnue.</p>
+
+<p>&raquo;Je vois encore mon p&egrave;re pench&eacute; sur cette caisse. Ses mains tremblaient
+comme s'il e&ucirc;t eu la fi&egrave;vre, et comme je m'approchais pour l'aider, il
+me repoussa doucement.</p>
+
+<p>&raquo;Les objets que renfermait le coffre myst&eacute;rieux &eacute;taient soigneusement
+envelopp&eacute;s de plantes s&eacute;ch&eacute;es, et qui, ainsi que le bois, exhalaient un
+parfum p&eacute;n&eacute;trant.</p>
+
+<p>&raquo;A vrai dire, ma m&egrave;re et moi, nous retenions notre respiration,
+haletants, inquiets comme si un sublime secret nous allait &ecirc;tre d&eacute;voil&eacute;.
+Malgr&eacute; les d&eacute;convenues nombreuses que ma ch&egrave;re m&egrave;re avait d&eacute;j&agrave; subies,
+sa physionomie s'&eacute;tait &eacute;clair&eacute;e d'une supr&ecirc;me esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&raquo;Enfin mon p&egrave;re poussa un cri de joie.</p>
+
+<p>&raquo;Nous nous &eacute;tions courb&eacute;s pour mieux voir.... Au m&ecirc;me instant, une
+exclamation de d&eacute;sappointement s'&eacute;chappa de notre poitrine. Voici ce
+qui se pr&eacute;sentait &agrave; nos regards...</p>
+
+<p>&raquo;Trois fragments d'une statue, sculpt&eacute;e dans une pierre noire, incrust&eacute;e
+d'arabesques qui paraissaient d'argent.</p>
+
+<p>&raquo;Ces fragments, artistement rapproch&eacute;s, repr&eacute;sentaient un homme nu,
+assis, la jambe gauche appuy&eacute;e contre la terre, la jambe droite relev&eacute;e.
+Sur le genou droit la main s'appuyait, tandis que l'autre reposait sur
+l'autre cuisse.</p>
+
+<p>&raquo;La t&ecirc;te, bien model&eacute;e, portait une sorte de casque plat ou plut&ocirc;t de
+bonnet, s'adaptant exactement au cr&acirc;ne. Sur les &eacute;paules, sur le dos, sur
+le ventre, des caract&egrave;res singuliers ressortaient avec leur teinte
+blanch&acirc;tre...</p>
+
+<p>&raquo;Nous restions stup&eacute;faits, immobiles. J'avais &eacute;chang&eacute; avec ma m&egrave;re un
+rapide regard, et une m&ecirc;me question s'&eacute;tait formul&eacute;e dans notre cerveau,
+sans cependant s'&eacute;chapper de nos l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Est-il fou?...</p>
+
+<p>&raquo;Quant &agrave; mon p&egrave;re, radieux, transfigur&eacute;, il contemplait avec une sorte
+de b&eacute;atitude extatique cette &eacute;bauche singuli&egrave;re, et il pronon&ccedil;a ces
+mots:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Le Roi L&eacute;preux! Bua-Sivisithiweng!...&raquo;</p>
+
+<p>Au moment o&ugrave; Archibald de Thomerville, qui lisait &agrave; haute voix le
+manuscrit de Martial, pronon&ccedil;a, presque en l'&eacute;pelant, ce nom barbare,
+Armand de Bernaye, qui paraissait &eacute;couter avec une impatience f&eacute;brile,
+se dressa tout &agrave; coup.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez! s'&eacute;cria-t-il. Je vous demande de m'autoriser &agrave; adresser &agrave; ce
+jeune homme une question d'une importance capitale...</p>
+
+<p>&mdash;<i>I beg you pardon</i>! fit sir Lionel; mais il est de r&egrave;gle absolue au
+Club des Morts que tout r&eacute;cit ayant trait &agrave; un suicide soit &eacute;cout&eacute; dans
+le plus profond silence et sans la moindre observation de notre part...</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, sir Lionel. Vous savez que je respecte autant
+qu'aucun de vous les lois que nous avons &eacute;dict&eacute;es, et cependant, encore
+une fois, je vous supplie de me permettre de parler....</p>
+
+<p>Il y eut un moment d'h&eacute;sitation.</p>
+
+<p>De fait, l'observation de sir Lionel rappelait une des obligations qui
+devaient &ecirc;tre strictement observ&eacute;es. Les quatre hommes, Archibald,
+Storigan et les deux fr&egrave;res Droite et Gauche se rapproch&egrave;rent de la
+marquise, qui, toujours immobile, n'avait pas prof&eacute;r&eacute; un seul mot, et
+ils se consult&egrave;rent &agrave; voix basse. Armand semblait en proie &agrave; une
+agitation qui ne faisait que grandir. Apr&egrave;s quelques minutes de
+pourparlers, sir Lionel revint vers Armand, et d'un signe l'attira dans
+un angle de la salle:</p>
+
+<p>&mdash;La prudence veut, dit-il &agrave; voix basse, que nous nous conformions aux
+r&egrave;gles que nous avons &eacute;tablies.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, fit Armand, qui s'effor&ccedil;ait de recouvrer son
+sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, continua sir Lionel, je suis autoris&eacute; &agrave; vous demander
+communication des r&eacute;v&eacute;lations que vous jugiez devoir faire, et, apr&egrave;s
+que je les aurai transmises &agrave; nos fr&egrave;res, ils d&eacute;cideront.</p>
+
+<p>Armand parut h&eacute;siter; puis:</p>
+
+<p>&mdash;Sir Lionel, dit-il d'un accent &agrave; peine perceptible, je crois &ecirc;tre
+certain que le p&egrave;re de ce malheureux jeune homme a &eacute;t&eacute; assassin&eacute; en
+Indo-Chine... et que j'ai moi-m&ecirc;me assist&eacute; &agrave; ses derniers moments. D&eacute;j&agrave;
+la ressemblance de Martial avec la victime de ce crime m'avait
+profond&eacute;ment frapp&eacute;... maintenant c'est une certitude qui s'impose &agrave;
+moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, reprit sir Lionel, qu'il est pr&eacute;f&eacute;rable de conna&icirc;tre en sa
+totalit&eacute; le manuscrit de Martial avant de lui faire cette r&eacute;v&eacute;lation,
+qui, au moment pr&eacute;sent, me para&icirc;trait pr&eacute;matur&eacute;e.</p>
+
+<p>Armand baissa la t&ecirc;te en signe d'adh&eacute;sion.</p>
+
+<p>&mdash;D'autant plus, continua l'Anglais, que vous pouvez &ecirc;tre le jouet d'une
+illusion, d'une erreur...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est impossible! L'homme qui est mort entre mes bras, au
+Cambodge, &eacute;tait bien le p&egrave;re de ce jeune homme. Et cependant, je
+m'incline devant votre d&eacute;cision, j'attendrai!</p>
+
+<p>Pendant ce court colloque, Martial avait relev&eacute; la t&ecirc;te. Absorb&eacute; dans
+ses pens&eacute;es, il n'avait pas suivi les diverses p&eacute;rip&eacute;ties de cet
+incident et n'avait pas compris le sens de l'interruption.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, fit Armand, s'adressant &agrave; M. de Thomerville.</p>
+
+<p>Et celui-ci reprit sa lecture:</p>
+
+<p>&laquo;Les sons rauques, bizarres, que venait de prof&eacute;rer mon p&egrave;re nous
+frapp&egrave;rent d'une sorte d'&eacute;pouvante.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Que dites-vous? s'&eacute;cria ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ah! vous ne pouvez pas me comprendre! fit mon p&egrave;re, dont la t&ecirc;te se
+redressa avec une indicible expression de triomphe. Le Roi L&eacute;preux! le
+dernier souverain de cette nation des Khmers, qui, il y a plus de quinze
+si&egrave;cles, r&eacute;gnait sur le premier empire du monde oriental!... Vous me
+consid&eacute;rez avec surprise, vous vous demandez si j'ai bien toute ma
+raison. Eh bien, &eacute;coutez-moi! Regardez cette statue, divis&eacute;e en trois
+fragments; elle va dispara&icirc;tre pour quelques ann&eacute;es, cach&eacute;e dans les
+profondeurs de la terre; mais le jour o&ugrave; elle repara&icirc;tra, vous serez,
+vous, &ecirc;tres ch&eacute;ris de mon c&oelig;ur, plus riches et plus puissants que les
+rois et les empereurs!</p>
+
+<p>&raquo;Son visage rayonnait d'enthousiasme. Malgr&eacute; nous, nous nous sentions
+saisis par cette ardeur communicative. Et sur moi surtout, jeune,
+vivace, plein de force et d'ambition, ces r&ecirc;ves, &eacute;voqu&eacute;s tout &agrave; coup,
+produisaient une sorte de fascination. Ah! qui donc, &agrave; quinze ans, n'a
+pas, dans les mirages de la jeunesse, r&ecirc;v&eacute; des richesses colossales?
+Est-ce amour de l'or, avidit&eacute;, avarice? Non pas! c'est d&eacute;sir inn&eacute;
+d'avoir entre les mains l'outil des grandes choses! Pouvoir jeter les
+millions, n'est-ce pas, dans notre civilisation, poss&eacute;der le pouvoir de
+centupler les forces humaines, d'&eacute;largir par del&agrave; l'infini le cercle de
+l'activit&eacute; g&eacute;n&eacute;rale?...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Et que nous co&ucirc;tent cette caisse... et cette statue? demanda ma m&egrave;re
+avec inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&raquo;Je l'avoue, &agrave; cette question, tombant subitement comme une douche d'eau
+glac&eacute;e sur un foyer br&ucirc;lant, peu s'en fallut que je n'accusasse ma m&egrave;re
+d'&eacute;go&iuml;sme, d'&eacute;troitesse d'id&eacute;es. Tout entier &agrave; sa joie, mon p&egrave;re
+r&eacute;pondit avec une sorte de d&eacute;sinvolture:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Presque rien: quinze mille francs!</p>
+
+<p>&raquo;J'entendis un cri. P&acirc;le, chancelante, ma m&egrave;re s'appuyait &agrave; un meuble
+pour ne pas tomber. Mon p&egrave;re s'&eacute;lan&ccedil;a vers elle.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mon amie! s'&eacute;cria-t-il, je t'en supplie... ne t'effraye pas! ne me
+reproche pas cette d&eacute;pense!... C'est le couronnement de mes efforts!
+c'est la fortune!... Quinze mille francs! je te les rendrai au
+centuple!...</p>
+
+<p>&raquo;Elle eut un sourire d&eacute;sol&eacute;, et cependant sublime de r&eacute;signation. Elle
+prit mon p&egrave;re par les &eacute;paules et l'embrassa.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tout ce qui est ici vous appartient! dit-elle.</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re, &eacute;go&iuml;ste comme tous les inventeurs, laissa &eacute;clater sa joie: un
+instant apr&egrave;s, je l'aidais &agrave; transporter dans son cabinet les trois
+fragments de cette bizarre statue, qu'il avait d&eacute;sign&eacute;e sous le nom de
+<i>Roi L&eacute;preux</i>. &Eacute;tant seul avec lui, je me hasardai &agrave; lui demander ce
+qu'&eacute;tait ce roi, dont, je l'avoue, je n'avais jamais entendu parler.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je n'ai pas le temps de te donner de longues explications, me
+r&eacute;pondit-il; sache seulement que le roi L&eacute;preux est le dernier des
+souverains qui, au troisi&egrave;me si&egrave;cle de notre &egrave;re, r&eacute;gna sur l'immense
+empire des Khmers.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Les Khmers! m'&eacute;criai-je, quel est ce peuple?...</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re garda un instant le silence.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Jamais peut-&ecirc;tre nation ne fut plus forte et plus grande, reprit-il
+avec solennit&eacute;; ces hommes r&eacute;duits maintenant &agrave; l'&eacute;tat d'esclaves,
+poss&eacute;d&egrave;rent les secrets de la science avant que ses premiers &eacute;l&eacute;ments
+eussent p&eacute;n&eacute;tr&eacute; jusqu'&agrave; nous.</p>
+
+<p>&raquo;Puis, s'arr&ecirc;tant tout &agrave; coup comme s'il e&ucirc;t parl&eacute; plus qu'il ne le
+d&eacute;sirait:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Laisse-moi, cher enfant! j'ai besoin d'&ecirc;tre seul.</p>
+
+<p>&raquo;Et comme, attrist&eacute; de ce renvoi, je baissais la t&ecirc;te, il vint &agrave; moi, et
+prenant mes deux mains entre les siennes:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;&Eacute;coute-moi, me dit-il: voici que maintenant tu es un gar&ccedil;on
+raisonnable, il faut que je puisse avoir en toi une confiance absolue.
+Je connais ton c&oelig;ur, et je le sais bon et g&eacute;n&eacute;reux. Tu aimes ta m&egrave;re,
+n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Si je l'aime!... &agrave; donner ma vie pour elle!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;C'est bien. Je te fournirai l'occasion de lui prouver ton affection
+et ton d&eacute;vouement. Il se peut que cette occasion...</p>
+
+<p>&raquo;Il balbutiait comme si les paroles qu'il devait prononcer lui eussent
+&eacute;t&eacute; trop p&eacute;nibles.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Achevez! m'&eacute;criai-je, ma m&egrave;re court-elle donc quelque danger?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Non! reprit-il vivement, mais tu sauras plus tard que l'esprit des
+femmes est tel que toutes les impressions prennent en elle une valeur
+exag&eacute;r&eacute;e.... La grande amiti&eacute; que me porte ta m&egrave;re lui rendra
+douloureuse... certaine n&eacute;cessit&eacute; &agrave; laquelle je ne puis &eacute;chapper...</p>
+
+<p>&raquo;Je regardais mon p&egrave;re avec un effroi que je ne cherchais m&ecirc;me pas &agrave;
+dissimuler. Il s'en aper&ccedil;ut et se h&acirc;ta de dire pour me rassurer:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Vois, voici que toi-m&ecirc;me tu t'&eacute;pouvantes... J'aime mieux tout te
+dire, sachant que tu es plus fort que ta m&egrave;re.... Je vais partir...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Partir!... Comment!... Nous abandonner!...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Un bien grand mot! Je dois&mdash;pour de tr&egrave;s graves int&eacute;r&ecirc;ts qui
+int&eacute;ressent &agrave; la fois et la science et votre avenir &agrave; tous deux&mdash;quitter
+la France pendant quelque temps.</p>
+
+<p>&raquo;J'&eacute;tais stup&eacute;fait. Jamais mon p&egrave;re ne sortait, f&ucirc;t-ce seulement de
+notre appartement.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Et o&ugrave; allez vous?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Loin, tr&egrave;s-loin, dans un pays dont le nom m&ecirc;me t'est probablement
+inconnu... en Chine... au Cambodge...</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait pour moi, je dois le reconna&icirc;tre, comme s'il e&ucirc;t parl&eacute; une
+langue ignor&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Dans quelques jours, j'attends un &eacute;tranger: c'est avec lui que je
+partirai. J'ai d'abord d'importantes occupations qui me retiendront
+pendant quelque temps &agrave; Paris, puis je m'embarquerai. Voil&agrave; ce que
+j'avais &agrave; te dire. Pr&eacute;pare doucement ta m&egrave;re &agrave; cette s&eacute;paration...
+n&eacute;cessaire. Je puis compter sur toi, n'est-ce pas, mon cher enfant?</p>
+
+<p>&raquo;Je ne lui r&eacute;pondis que par mes larmes; et cependant le respect qu'il
+m'inspirait &eacute;tait tel, que je ne songeai m&ecirc;me pas &agrave; combattre sa
+r&eacute;solution. Au contraire, j'&eacute;prouvais un certain sentiment de fiert&eacute; &agrave;
+assumer le r&ocirc;le de consolateur qu'il me confiait.</p>
+
+<p>&raquo;H&eacute;las! je ne supposais pas alors que de ce jour d&ucirc;t commencer pour nous
+une s&eacute;rie de d&eacute;sastres et de douleurs qui devaient conduire ma m&egrave;re au
+tombeau et moi-m&ecirc;me au suicide.</p>
+
+<p>&raquo;Lorsque j'annon&ccedil;ai &agrave; la pauvre femme la r&eacute;solution que m'avait fait
+conna&icirc;tre mon p&egrave;re, elle eut un &eacute;lan de d&eacute;sespoir.</p>
+
+<p>&raquo;Elle courut &agrave; son cabinet et resta longtemps enferm&eacute;e avec lui. Que lui
+dit-elle? Quelles explications put-elle obtenir? C'est ce que je ne
+pouvais deviner.</p>
+
+<p>&raquo;Mais lorsque ma m&egrave;re revint aupr&egrave;s de moi, ses yeux &eacute;taient gros de
+larmes, et, suffoqu&eacute;e par les sanglots, elle fut pendant quelque temps
+sans pouvoir parler.</p>
+
+<p>&raquo;Enfin, parvenant, gr&acirc;ce &agrave; mes caresses, &agrave; reprendre son sang-froid,
+elle me dit:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mon Martial aim&eacute;, ne crois pas que j'aie le droit d'adresser le
+moindre reproche &agrave; celui qui a consacr&eacute; sa vie &agrave; une &oelig;uvre sublime.
+H&eacute;las! ces &acirc;mes d'&eacute;lite se cr&eacute;ent des devoirs qui, pour nous, semblent
+n'avoir pas de suffisantes raisons; mais la conscience de ton p&egrave;re ne
+peut le tromper.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ainsi il partira, vous le permettrez?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Il partira... et quand il se s&eacute;parera de nous, je trouverai la force
+de cacher ma douleur.</p>
+
+<p>&raquo;Je comprenais qu'elle &eacute;tait h&eacute;ro&iuml;que &agrave; force de d&eacute;vouement.</p>
+
+<p>&raquo;Quelques jours se pass&egrave;rent, pendant lesquels mes parents s'occup&egrave;rent
+de r&eacute;gler les affaires d'int&eacute;r&ecirc;t. Il restait encore &agrave; ma m&egrave;re cent vingt
+et un mille francs. Mon p&egrave;re emportait avec lui, pour les frais de son
+voyage, le reliquat des cent mille francs, qui furent plac&eacute;s par lui
+chez un ancien banquier de Bordeaux, avec lequel il avait &eacute;t&eacute; en
+relations depuis longtemps et qui &eacute;tait, je crois, d'origine portugaise.
+On le nommait Estremoz. Il &eacute;tait en relations suivies avec l'Am&eacute;rique
+m&eacute;ridionale et les Indes. Les int&eacute;r&ecirc;ts qu'il devait servir r&eacute;guli&egrave;rement
+&agrave; ma m&egrave;re &eacute;taient pour nous mettre &agrave; l'abri du besoin.</p>
+
+<p>&raquo;Un soir, un personnage &eacute;trange se pr&eacute;senta chez mon p&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;&Eacute;trange, ai-je dit. Cette expression rend &agrave; peine l'impression profonde
+que je ressentis en le voyant.</p>
+
+<p>&raquo;Bien que nous fussions alors en plein &eacute;t&eacute;, il &eacute;tait cach&eacute; sous un
+&eacute;norme manteau qui le couvrait tout entier, et son front s'abritait sous
+un large chapeau qui dissimulait son visage.</p>
+
+<p>&raquo;Mais &agrave; peine eut-il p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans la maison, &agrave; peine mon p&egrave;re se fut-il
+avanc&eacute; au-devant de lui avec des d&eacute;monstrations de respect vraiment
+singuli&egrave;res, que l'inconnu, sur l'invitation qui lui en fut faite, se
+d&eacute;barrassa de ce manteau.</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait le soir, ai-je dit. Les lampes &eacute;clairaient la grande salle o&ugrave;
+nous nous r&eacute;unissions pour le repas de famille, et sous leur lumi&egrave;re
+brillante, l'&eacute;tranger me fit l'effet d'une apparition fantastique...</p>
+
+<p>&raquo;Tel je me figurais les personnages myst&eacute;rieux des temples bouddhiques.</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait un vieillard, &agrave; en juger par les rides multiples qui se
+croisaient sur son visage, et qui se confondaient de curieuse fa&ccedil;on avec
+des lignes rouges, bleues et noires, tatou&eacute;es dans l'&eacute;piderme. Le nez,
+large, s'&eacute;crasait sur des l&egrave;vres sans couleur, qui, s'ouvrant,
+laissaient voir des dents d'un brun noir.</p>
+
+<p>&raquo;Ses &eacute;paules et sa poitrine &eacute;taient couvertes d'une sorte de tunique
+bizarrement ray&eacute;e, et serr&eacute;e &agrave; la taille par une large ceinture
+tiss&eacute;e&mdash;du moins je le crois&mdash;de fils d'or pur; et sur cette ceinture
+&eacute;tincelait une tresse noire, constell&eacute;e de pierres semblables aux plus
+purs diamants.</p>
+
+<p>&raquo;La tunique tombait jusqu'aux pieds nus, et prot&eacute;g&eacute;s seulement par une
+large semelle, avan&ccedil;ant en pointe au devant des doigts.</p>
+
+<p>&raquo;Des manches larges sortaient deux bras maigres, qu'un bracelet d'or,
+large de deux pouces, serrait au-dessus du coude.</p>
+
+<p>&raquo;Mais ce qui mit le comble &agrave; ma surprise, c'est que le personnage
+fantastique, apr&egrave;s avoir &eacute;chang&eacute; avec mon p&egrave;re quelques mots, d'ailleurs
+parfaitement incompr&eacute;hensibles pour moi, se prosterna devant ma m&egrave;re, et
+d'une voix gutturale et sonore &agrave; la fois (on e&ucirc;t dit l'&eacute;cho d'un
+instrument de cuivre) pronon&ccedil;a ces paroles, dans le fran&ccedil;ais le plus
+pur:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Le Roi du Feu salue la compagne du roi de la Science!</p>
+
+<p>&raquo;Puis se relevant, il se tourna vers moi et ajouta:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Enfant! aime ton p&egrave;re, aime ta m&egrave;re, et tu seras digne d'&ecirc;tre homme!</p>
+
+<p>&raquo;Un instant apr&egrave;s, mon p&egrave;re et l'&eacute;tranger s'&eacute;taient enferm&eacute;s dans le
+cabinet de travail.</p>
+
+<p>&raquo;J'aurais bien d&eacute;sir&eacute; interroger ma m&egrave;re, mais elle s'&eacute;tait ab&icirc;m&eacute;e dans
+ses r&eacute;flexions. Je ne l'osai pas.</p>
+
+<p>&raquo;Quant &agrave; moi, mon imagination surexcit&eacute;e &eacute;voquait des r&ecirc;ves ensoleill&eacute;s
+de pierreries et de diamants. Je sentais des d&eacute;sirs passionn&eacute;s, c'&eacute;tait
+un songe d'or dans lequel je me plaisais &agrave; me perdre tout entier.</p>
+
+<p>&raquo;Lorsque je m'endormis, il me sembla que j'&eacute;tais transport&eacute; au milieu de
+r&eacute;gions &eacute;blouissantes o&ugrave; se dressaient des pagodes gigantesques, dont
+les pilastres &eacute;taient taill&eacute;s en plein diamant.</p>
+
+<p>&raquo;Au point du jour, je m'&eacute;veillai brusquement.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Martial, me dit ma m&egrave;re, viens embrasser ton p&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Quoi! part-il d&eacute;j&agrave;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&raquo;Et, malgr&eacute; moi, mon c&oelig;ur se serra d'une indicible angoisse.</p>
+
+<p>&raquo;Pauvre p&egrave;re! ce fut la derni&egrave;re fois qu'il me fut donn&eacute; de serrer
+contre mes l&egrave;vres votre visage v&eacute;n&eacute;r&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Il me prit dans ses bras, et comme, par un mouvement instinctif, je me
+laissais tomber &agrave; genoux, il pla&ccedil;a ses mains sur mon front et me
+b&eacute;nit...</p>
+
+<p>&raquo;L'&eacute;tranger &eacute;tait pr&egrave;s de lui, envelopp&eacute; dans le manteau qui dissimulait
+son &eacute;trange costume.</p>
+
+<p>&raquo;Une chaise de poste s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant la porte. Le postillon aida
+&agrave; charger la caisse, que je reconnus pour celle qui contenait les trois
+fragments de statue.</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re se jeta dans les bras de mon p&egrave;re; mais cette femme sto&iuml;que
+tenait parole. Son c&oelig;ur d&eacute;bordait de sanglots, mais son visage &eacute;tait
+calme et ses l&egrave;vres souriaient.</p>
+
+<p>&raquo;Le signal du d&eacute;part fut donn&eacute;. Le fouet claqua dans l'air, les roues
+s'&eacute;branl&egrave;rent.</p>
+
+<p>&raquo;Je restai seul avec ma m&egrave;re, qui, chancelant tout &agrave; coup, f&ucirc;t tomb&eacute;e
+sur le sol si je ne l'eusse retenue.</p>
+
+<p>&raquo;J'ai longuement racont&eacute; cet &eacute;pisode, non dans le but d'exciter chez
+ceux qui le liront une curiosit&eacute; que je ne puis satisfaire, mais pour
+donner des indices si faibles qu'ils soient, gr&acirc;ce auxquels peut-&ecirc;tre la
+trace de mon p&egrave;re bien-aim&eacute; pourra &ecirc;tre retrouv&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Faut-il le pleurer! faut-il le venger!&raquo;</p>
+
+<p>Archibald de Thomerville avait interrompu un instant sa lecture. Ses
+regards et ceux de sir Lionel s'&eacute;taient fix&eacute;s sur Armand de Bernaye,
+dont la p&acirc;leur &eacute;tait livide sous son masque, et dont les yeux
+&eacute;tincelaient. Armand comprit le sentiment qui les animait. Le portrait
+de celui qui s'&eacute;tait dit &laquo;le roi du Feu&raquo; ne concordait-il pas de
+singuli&egrave;re fa&ccedil;on avec celui de So&euml;ra, l'&eacute;trange personnage qui vivait
+sous le toit de M. de Bernaye et lui paraissait d&eacute;vou&eacute; comme un esclave?
+Seul l'&acirc;ge diff&eacute;rait. Armand, d'un signe, indiqua aux deux hommes qu'il
+partageait leur &eacute;motion.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, dit-il &agrave; Archibald.</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment Martial se leva vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous m'avez demand&eacute; tout &agrave; l'heure si j'&eacute;tais pr&ecirc;t
+&agrave; vous faire conna&icirc;tre ma vie et les circonstances qui m'ont jet&eacute;,
+quoique jeune et vigoureux, sur la voie du suicide. Une sorte de honte
+m'&eacute;tait mont&eacute;e au front, et j'avais accept&eacute; comme moyen terme la lecture
+de ce manuscrit. Il me semblait que passant par la bouche d'autrui, mes
+aveux perdraient de leur poignante gravit&eacute;. C'&eacute;tait encore une
+faiblesse, je dis plus, une l&acirc;chet&eacute;. Je veux que ce soit la derni&egrave;re.
+Depuis que j'ai entendu votre voix vibrante d'honneur me parler du
+devoir, depuis que je respire cette atmosph&egrave;re chaude dans laquelle il
+me semble que passe un souffle de probit&eacute;, je me sens devenir un autre
+homme. J'&eacute;tais faible, je suis fort; j'avais peur de mes propres
+souvenirs, je veux les regarder en face. Ne lisez plus, je vous
+parlerai, et cette confession que vous r&eacute;clamez de moi, je veux vous la
+faire compl&egrave;te, sans r&eacute;ticence, mettant dans chacune de mes paroles mon
+&acirc;me tout enti&egrave;re, avec ses d&eacute;faillances... &Eacute;coutez-moi donc.</p>
+
+<p>Un murmure d'approbation sortit de toutes les poitrines.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez, dit Armand. Et n'oubliez pas que nous sommes de ceux qui,
+ayant combattu le combat de la vie, sommes sortis de la lutte cuirass&eacute;s
+d'indulgence et de raison.</p>
+
+<p>Martial garda un instant le silence, le front pench&eacute; sur sa main. Puis
+il releva la t&ecirc;te et commen&ccedil;a:</p>
+
+<p>&laquo;Dans ces premi&egrave;res ann&eacute;es dont vous venez d'entendre le r&eacute;cit, dit-il,
+il est un point sur lequel je n'ai pas suffisamment insist&eacute;, et qui
+cependant explique tout ce qui s'est pass&eacute; depuis. Loin de moi la pens&eacute;e
+d'adresser &agrave; ma m&egrave;re un reproche que la pauvre morte&mdash;car je n'ai plus
+ma m&egrave;re, messieurs,&mdash;n'a jamais m&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Elle &eacute;prouvait pour moi une de ces passions que conna&icirc;t seul le c&oelig;ur
+des m&egrave;res. L'amour qu'elle &eacute;prouvait pour mon p&egrave;re, si savant et si
+grand dans sa pers&eacute;v&eacute;rance, se reportait sur moi, mais dans un autre
+sens. Ainsi que mon p&egrave;re l'avait dit, c'&eacute;tait vers les grandeurs de
+l'art que toutes mes aspirations avaient &eacute;t&eacute; dirig&eacute;es.</p>
+
+<p>&raquo;Quelques essais heureux avaient donn&eacute; &agrave; ceux qui m'entouraient croyance
+en un talent qui, peut-&ecirc;tre, se f&ucirc;t d&eacute;velopp&eacute;, si je n'avais &eacute;t&eacute;
+entra&icirc;n&eacute; plus tard dans une voie mauvaise. J'&eacute;tais enthousiaste, j'avais
+foi en moi, et ma grande facilit&eacute; me trompant moi-m&ecirc;me, je n'avais pas
+dans le travail cette volont&eacute; ferme et presque brutale qui seule produit
+les grandes &oelig;uvres.</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re, indulgente et fi&egrave;re de son fils, &eacute;tait convaincue que peu
+d'ann&eacute;es me suffiraient pour que j'eusse conquis ma place au milieu des
+plus grands, sinon m&ecirc;me au-dessus d'eux. Et moi, je me ber&ccedil;ais de ces
+chim&egrave;res, gaspillant des facult&eacute;s, r&eacute;elles d'ailleurs, dans des essais
+toujours inachev&eacute;s. J'&eacute;bauchais tout, je ne terminais rien. La soif du
+mieux m'emp&ecirc;chait de faire bien. A peine avais-je choisi un sujet, &agrave;
+peine en avais-je trac&eacute; les lignes, plac&eacute; les ombres, qu'il me semblait
+que le cadre &eacute;tait trop &eacute;troit pour le d&eacute;veloppement de mes puissances
+d'artiste.</p>
+
+<p>&raquo;Et je cherchais ailleurs. Si ma m&egrave;re m'adressait quelques observations,
+je lui r&eacute;pondais par ces longues et br&ucirc;lantes tirades qui jaillissent de
+tout cerveau de vingt ans, et pour lesquelles elle s'enthousiasmait &agrave;
+son tour. &laquo;Tu es aussi grand que ton p&egrave;re!&raquo; me disait-elle, et c'&eacute;tait
+le plus grand &eacute;loge qu'elle p&ucirc;t m'adresser...</p>
+
+<p>&raquo;D&egrave;s que mon p&egrave;re fut parti, la maison nous sembla bien vide; malgr&eacute; son
+courage, ma m&egrave;re ne pouvait dissimuler compl&eacute;tement les am&egrave;res
+tristesses qui remplissaient son c&oelig;ur. Songez-y bien, jamais elle
+n'avait &eacute;t&eacute; s&eacute;par&eacute;e de celui auquel elle avait vou&eacute; sa vie tout enti&egrave;re;
+et maintenant voil&agrave; qu'il s'en &eacute;tait all&eacute; vers ces pays inconnus qui
+semblent ne point appartenir au monde r&eacute;el. Un jour elle me dit que son
+absence durerait au moins deux ann&eacute;es. Et disant cela, ses l&egrave;vres
+tremblaient comme lorsqu'on retient ses larmes. Une lettre lui avait
+fait conna&icirc;tre ce d&eacute;lai, en m&ecirc;me temps qu'elle lui annon&ccedil;ait
+l'embarquement de mon p&egrave;re. Et cependant, dans les lignes trac&eacute;es par
+lui, il r&eacute;gnait une telle chaleur d'esp&eacute;rance, de conviction, il parlait
+si hardiment&mdash;lui que nous &eacute;tions habitu&eacute;s &agrave; regarder comme
+infaillible&mdash;d'immenses richesses &agrave; recueillir, il d&eacute;crivait avec tant
+de complaisance l'existence de bonheur qui suivrait son retour, que,
+plus insouciant, j'en &eacute;tais venu &agrave; ne pas regretter qu'il nous e&ucirc;t
+quitt&eacute;s.</p>
+
+<p>&raquo;Mais cependant la grande salle triste me faisait froid au c&oelig;ur. Depuis
+longtemps d&eacute;j&agrave; je caressais un r&ecirc;ve. Je ne sais quel beau parleur
+m'avait convaincu qu'&agrave; Paris seul le v&eacute;ritable talent trouve &agrave; se faire
+jour. Ces semences jet&eacute;es en moi avaient promptement germ&eacute;. Paris
+m'apparaissait dans le lointain d'un nuage &eacute;blouissant. D'abord je
+n'osai pas en parler &agrave; ma m&egrave;re. Voudrait-elle quitter la maison o&ugrave; elle
+avait &eacute;t&eacute; si heureuse? Je ne songeais pas &agrave; l'abandonner. Non, pas
+encore.</p>
+
+<p>&raquo;Mais je me laissais aller &agrave; cette langueur qui accompagne le d&eacute;sir
+persistant, cach&eacute; et inassouvi. Je ne travaillais plus; chaque jour,
+jetant mes pinceaux &agrave; peine touch&eacute;s, je courais &agrave; travers la campagne.
+Je cherchais de pr&eacute;f&eacute;rence les plus hautes collines, et je les
+gravissais d'une seule traite, comme si de leur sommet j'avais pu
+apercevoir la grande ville que mes yeux cherchaient &agrave; l'horizon.</p>
+
+<p>&raquo;Cet &eacute;tat de fi&egrave;vre, suivi d'abattements inexpliqu&eacute;s, ne pouvait
+longtemps &eacute;chapper &agrave; l'&oelig;il clairvoyant de ma m&egrave;re. Elle m'interrogea.
+Je ne savais pas mentir, et je lui avouai tout. Paris! Paris! l&agrave;
+seulement je pourrais donner cours &agrave; toute la fougue de travail que je
+sentais bouillonner en moi...</p>
+
+<p>&raquo;Elle me crut. J'avais l'&eacute;loquence des r&ecirc;veurs. Et puis n'&eacute;tait-elle pas
+habitu&eacute;e &agrave; se sacrifier? Et, certes, c'&eacute;tait la plus grande preuve
+d'amour qu'elle p&ucirc;t me donner... car, savez-vous ce qu'elle fit?</p>
+
+<p>&raquo;Un jour, elle me dit que, s'il l'e&ucirc;t fallu, elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&ecirc;te &agrave;
+sacrifier tous ses souvenirs du pass&eacute;, qui l'attachaient &agrave; la maison du
+p&egrave;re, pour m'accompagner &agrave; Paris, mais elle avait consult&eacute;. Avec ses
+ressources, il nous serait impossible de trouver dans la grande ville
+l'aisance et la tranquillit&eacute;, tandis que l&agrave; o&ugrave; elle &eacute;tait, elle
+pouvait&mdash;restant seule&mdash;se contenter d'un revenu assez modique pour me
+donner les moyens de me livrer &agrave; Paris aux &eacute;tudes que n&eacute;cessitait le
+soin de mon avenir.</p>
+
+<p>&raquo;Et moi, &eacute;go&iuml;ste, je ne vis pas qu'en disant cela, ma pauvre m&egrave;re &eacute;tait
+blanche comme une morte. Oui, sur des conseils donn&eacute;s de bonne foi, elle
+&eacute;tait persuad&eacute;e qu'&agrave; Paris, elle serait une g&ecirc;ne pour moi. On lui avait
+dit&mdash;des artistes de passage, sans valeur, mais qu'elle croyait parce
+qu'ils me flattaient&mdash;on lui avait dit que le v&eacute;ritable travailleur
+avait besoin d'&ecirc;tre seul, d'&ecirc;tre libre, qu'il me fallait sentir sur mon
+front de po&euml;te le grand souffle de l'ind&eacute;pendance... que sais-je, moi?
+Bref, la bien-aim&eacute;e femme eut foi en ces th&eacute;ories, qui la s&eacute;duisaient
+d'autant plus qu'elles r&eacute;pondaient aux &eacute;lans d'admiration que lui
+inspirait ce qu'on appelait mon g&eacute;nie. Triste jour, que celui o&ugrave; j'eus
+l'horrible courage d'accepter cet abandon qu'elle me faisait de toutes
+ses pr&eacute;f&eacute;rences. Je l'ai dit, il lui restait un revenu de cinq ou six
+mille francs environ. Elle gardait mille francs pour elle, le reste
+&eacute;tait pour moi. C'&eacute;tait l'outil qu'elle me mettait aux mains, et,
+m'embrassant avec la ferveur passionn&eacute;e des m&egrave;res, elle me disait:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Va, je suis s&ucirc;re de toi!</p>
+
+<p>&raquo;Je n'eus pas la force, &agrave; peine la pens&eacute;e de refuser. Elle m'avait si
+bien habitu&eacute; &agrave; ses abn&eacute;gations, que j'en comprenais peu la grandeur.</p>
+
+<p>&raquo;Je partis. J'arrivai &agrave; Paris.</p>
+
+<p>&raquo;Ici, quelques mots d'explication sont n&eacute;cessaires. Vous n'ignorez pas
+qu'il y a quatre ou cinq ann&eacute;es, la lutte s'&eacute;tait engag&eacute;e ardente entre
+ceux qu'on appelait en peinture comme en litt&eacute;rature les classiques et
+les romantiques. Mon &eacute;ducation provinciale me lan&ccedil;ait dans le camp des
+premiers. Aussi, d&egrave;s que je me mis en relations avec les jeunes artistes
+de Paris, &eacute;prouvai-je une de ces d&eacute;ceptions qui sont atroces et
+poignantes au c&oelig;ur des novices.</p>
+
+<p>&raquo;Je n'avais rien, ni couleur, ni vitalit&eacute;, ni passion. Je peignais
+froid, poncif: c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; le mot consacr&eacute;. J'eus un moment de
+d&eacute;couragement profond. Mais la bienveillance des uns, la camaraderie
+int&eacute;ress&eacute;e des autres me rendirent mon &eacute;nergie, du moins je le crus.</p>
+
+<p>&raquo;J'&eacute;tais tomb&eacute; d&egrave;s le principe au milieu d'une de ces coteries
+d'incompris dont le temps se d&eacute;pensait en d&eacute;clamations st&eacute;riles et qui
+se croyaient appel&eacute;s aux plus hautes destin&eacute;es parce qu'ils exposaient
+en termes redondants les th&eacute;ories de ce qu'ils appelaient le grand art,
+l'art de la nature...</p>
+
+<p>&raquo;Je n'eus pas de peine &agrave; me mettre au niveau de ces intelligences
+fauss&eacute;es. De travail il &eacute;tait &agrave; peine question. Ce qu'il fallait avant
+de jeter ses id&eacute;es sur la toile, c'&eacute;tait les avoir bien r&eacute;p&eacute;t&eacute;es,
+ressass&eacute;es et, &agrave; force de parler, on s'apercevait qu'on n'avait plus le
+temps d'agir...</p>
+
+<p>&raquo;J'&eacute;crivais &agrave; ma m&egrave;re; et il est facile de comprendre que je ne me
+faisais point faute de lui exposer, dans de longues lettres, les
+banalit&eacute;s &eacute;blouissantes dont mon cerveau emportait chaque jour l'&eacute;cho,
+au sortir de nos r&eacute;unions paresseuses.</p>
+
+<p>&raquo;Elle m'admirait, et me voyant &agrave; travers le prisme de son amour, elle me
+r&eacute;pondait qu'elle &eacute;tait heureuse et fi&egrave;re de m'avoir envoy&eacute; &agrave; Paris,
+qu'elle comprenait le magnifique &eacute;veil de ma nature, l'&eacute;panouissement de
+mes facult&eacute;s...&mdash;Tu as raison, me disait-elle, replie-toi sur toi-m&ecirc;me,
+et quand le jour sera venu, frappe un de ces grands coups qui, te
+donnant la gloire, me donneront &agrave; moi l'immense bonheur.</p>
+
+<p>&raquo;Gloire! bonheur! h&eacute;las! que tout est loin de moi maintenant!</p>
+
+<p>&raquo;En somme, pour le milieu o&ugrave; je me trouvais, j'&eacute;tais riche, et je
+m'&eacute;tais tout &agrave; coup vu entour&eacute; par cette foule de parasites qui
+s'attachent aux jeunes gens et leur font une cour, comme &agrave; un souverain.</p>
+
+<p>&raquo;Comme, apr&egrave;s tout, j'avais fait d'assez fortes &eacute;tudes, j'&eacute;tais
+sup&eacute;rieur &agrave; cette tourbe d'impuissants qui, dans un but facile &agrave;
+comprendre, exaltaient ce talent encore en enfance. Ils me proclamaient
+chef d'&eacute;cole, ils se d&eacute;claraient trop heureux de se dire mes &eacute;l&egrave;ves; du
+matin au soir, ils encombraient mon atelier, o&ugrave; l'atmosph&egrave;re &eacute;tait
+lourde de la fum&eacute;e des pipes, ou aux phrases creuses se m&ecirc;lait le choc
+des verres sans cesse remplis et plus vite vid&eacute;s.</p>
+
+<p>&raquo;Et moi, plein d'orgueil, buvant ces louanges qui me montaient au
+cerveau comme une liqueur frelat&eacute;e, je me croyais grandi de toute la
+petitesse des autres...</p>
+
+<p>&raquo;Cependant, par une sorte de pudeur vis-&agrave;-vis de ma propre conscience,
+je m'&eacute;tais mis au travail.</p>
+
+<p>&raquo;Tandis que les autres p&eacute;roraient, &eacute;tendus sur mes divans, j'&eacute;tais
+parvenu &agrave; m'isoler au milieu de ce tapage.</p>
+
+<p>&raquo;J'&eacute;bauchais une Sarah d'apr&egrave;s la <i>Baigneuse</i> d'Hugo. Un jour, un de mes
+courtisans s'approcha de la toile sur laquelle je me tenais courb&eacute;, et,
+avec lui, ses compagnons se mirent &agrave; examiner longuement mon travail. Je
+ne les voyais pas: je m'absorbais dans ma propre pens&eacute;e. J'&eacute;prouvais un
+de ces rares moments de bonheur o&ugrave; l'&acirc;me, oubliant la terre, se laisse
+entra&icirc;ner, comme si elle s'&eacute;tait d&eacute;tach&eacute;e du corps, dans les espaces
+infinis de l'art...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Admirable! sublime! Rubens et Rembrandt! Delacroix n'est qu'un
+enfant! Enfonc&eacute;s les Ingristes!</p>
+
+<p>&raquo;A ces exclamations r&eacute;p&eacute;t&eacute;es, et qui se croisaient avec de petits cris
+d'admiration, je levai la t&ecirc;te. Ils &eacute;taient l&agrave; tous debout, dans une
+attitude presque grotesque &agrave; force d'admiration forc&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Martial, dit l'un, d&egrave;s aujourd'hui tu es le ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Le roi du Salon, si toutefois ces mis&eacute;rables routiniers ne nient pas
+le soleil!</p>
+
+<p>&raquo;Je rougissais, mais un indicible bonheur remplissait mon &acirc;me. Et tout
+en me d&eacute;fendant contre ce que je daignais encore appeler d'amicales
+exag&eacute;rations, je me disais:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oui, je suis grand! oui, je suis ma&icirc;tre!...</p>
+
+<p>&raquo;L'un d'eux ajouta:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Quand <i>elle</i> verra cette <i>patte</i>, elle consentira &agrave; tout.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Elle! fis-je avec surprise. De qui parlez-vous?</p>
+
+<p>&raquo;-Oh! ceci est, ou plut&ocirc;t &eacute;tait un grand secret. Mon cher, il s'agit
+d'une femme, la plus belle, la plus forte, la plus intelligente qui
+jamais ait compris l'art...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Vous la nommez?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Isabelle!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;En effet, il me semble vous avoir entendus prononcer ce nom.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;&Eacute;coute. Tu vas tout savoir. Isabelle est la fille la plus &eacute;trange qui
+oncques ait paru parmi nous. D'o&ugrave; vient-elle? de quelque r&eacute;gion o&ugrave; les
+corps humains sont p&eacute;tris de lumi&egrave;re et de soleil. C'est la perfection
+plastique dans toute sa magnificence. Et sais-tu ceci? Tous, nous avons
+suppli&eacute; Isabelle de nous permettre de reproduire sur la toile cet id&eacute;al
+de la beaut&eacute; humaine... A tous elle a refus&eacute;. Et elle nous a dit: Le
+jour o&ugrave; parmi vous se l&egrave;vera un ma&icirc;tre incontestable, incontest&eacute;, un de
+ces hommes marqu&eacute;s du sceau divin, et qui assurent &agrave; leur mod&egrave;le
+l'immortalit&eacute; de la gloire, ce jour-l&agrave;, j'irai &agrave; ce ma&icirc;tre et je lui
+dirai: Me voil&agrave;!</p>
+
+<p>&raquo;Il est facile de comprendre quelle curiosit&eacute; passionn&eacute;e ces &eacute;tranges
+paroles me mirent au c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&raquo;Quelle &eacute;tait cette femme dont mes amis parlaient avec enthousiasme?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Qu'elle vienne! m'&eacute;criai-je, et si elle me trouve digne d'elle, je
+jure que de cette beaut&eacute; je saurai faire un chef-d'&oelig;uvre immortel!</p>
+
+<p>&raquo;Le lendemain, Isabelle se pr&eacute;sentait &agrave; mon atelier.</p>
+
+<p>&raquo;En v&eacute;rit&eacute;, nulle expression ne saurait rendre l'&eacute;motion profonde,
+instantan&eacute;e, qui s'empara de moi, quand elle parut dans l'encadrement
+des tentures, avec ses longs yeux noirs ombrag&eacute;s de cils qui tamisaient
+le regard, avec ses lignes sculpturales, et cependant anim&eacute;es d'une vie
+superbe, avec cette carnation id&eacute;ale sous laquelle on sentait courir le
+sang chaud et puissant. On lui avait fait cort&eacute;ge comme &agrave; une reine.</p>
+
+<p>&raquo;Drap&eacute;e dans un ch&acirc;le de peu de valeur, qui moulait son corps, elle
+s'approcha de moi, et me regarda longuement. Moi, je la d&eacute;vorais des
+yeux. Sans parler, elle rejeta le bonnet qui couvrait son front, et de
+sa nuque s'&eacute;chappa un flot de cheveux noirs qui, se d&eacute;roulant comme un
+manteau, vint toucher la terre.</p>
+
+<p>&raquo;Puis, ses mains fines comme celles d'une reine, se pos&egrave;rent sur ma
+main, et elle me dit:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu m'as appel&eacute;e! je suis venue!</p>
+
+<p>&raquo;Certes, apr&egrave;s ce qui m'avait &eacute;t&eacute; dit la veille, c'&eacute;tait l&agrave; pour mon
+orgueil un de ces triomphes qui laissent dans l'&acirc;me une trace
+ineffa&ccedil;able...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Suis-je belle? me demanda-t-elle avec un sourire.</p>
+
+<p>&raquo;Belle! elle l'&eacute;tait &agrave; perdre les &acirc;mes, &agrave; tuer dans la conscience tout
+autre sentiment que l'adoration de la cr&eacute;ature...</p>
+
+<p>&raquo;Ah! messieurs, cette femme qui venait &agrave; moi, cette femme dont la
+pr&eacute;sence &eacute;tait pour moi comme la cons&eacute;cration de mon g&eacute;nie, cette
+cr&eacute;ation r&eacute;sumant en elle toutes les s&eacute;ductions de la forme et de la
+vie, ne l'avez-vous pas devin&eacute; d&eacute;j&agrave;...</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait celle qui, plus tard, apr&egrave;s s'&ecirc;tre jet&eacute;e dans toutes les
+d&eacute;bauches, apr&egrave;s avoir d&eacute;chir&eacute; avec la cruaut&eacute; des b&ecirc;tes fauves le c&oelig;ur
+des na&iuml;fs et des croyants, est devenue la courtisane froide,
+implacable, qui fl&eacute;trit et qui tue, la Phryn&eacute; &agrave; laquelle s'est attach&eacute;
+comme un stigmate effrayant un surnom presque hideux...</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait le T&eacute;nia, c'&eacute;tait celle que vous nommez la duchesse de Torr&egrave;s.&raquo;</p>
+
+<p>En pronon&ccedil;ant ce nom, Martial tressaillit tout entier; une crispation
+douloureuse convulsa ses traits. Il s'arr&ecirc;ta. D'un mouvement violent, il
+arracha sa cravate, comme s'il se f&ucirc;t senti &eacute;touffer, puis il essuya de
+la main son front, que mouillait une sueur glac&eacute;e. Tous se taisaient,
+comprenant que l'heure &eacute;tait venue des p&eacute;nibles aveux. Oui, ils
+connaissaient cette femme, dont le nom n'&eacute;tait jamais prononc&eacute; qu'avec
+m&eacute;pris, avec une secr&egrave;te &eacute;pouvante, cette femme qui, on s'en souvient,
+avait allum&eacute; dans le c&oelig;ur de M. de Silvereal une de ces passions qui
+poussent &agrave; l'infamie et entra&icirc;nent jusqu'au crime. Martial se roidit
+contre l'angoisse qui lui &eacute;treignait le c&oelig;ur, et, baissant la voix
+comme &agrave; son insu, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette femme m'avait-elle choisi pour victime? Quel caprice
+sinistre l'avait conduite vers moi? Je l'ai su plus tard... je vous le
+dirai.</p>
+
+<p>&laquo;En ce moment, j'&eacute;tais fou. Et comme je la contemplais sans trouver la
+force de lui adresser une seule parole, elle s'&eacute;loigna et monta
+l&eacute;g&egrave;rement sur un de ces escabeaux qui servent de pi&eacute;destal aux mod&egrave;les.</p>
+
+<p>&raquo;L&agrave;, en pleine lumi&egrave;re, sous un rayon de soleil qui semblait se d&eacute;gager
+du ciel pour lui faire un diad&egrave;me d'or, sans embarras, sans honte, elle
+fit un mouvement... et ses v&ecirc;tements tomb&egrave;rent &agrave; ses pieds...</p>
+
+<p>&raquo;Et moi, &eacute;bloui, saisi au c&oelig;ur et au cerveau par cette apparition qui
+semblait une statue vivante, nouveau Pygmalion d'une Galath&eacute;e plus
+belle que le marbre, je m'&eacute;criai:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Non! je ne suis pas digne de cet id&eacute;al!</p>
+
+<p>&raquo;Puis, me contredisant moi-m&ecirc;me, je saisis mes brosses et effa&ccedil;ai avec
+une sorte de rage l'&eacute;bauche de cette Sarah qui, maintenant, me semblait
+un crime de l&egrave;se-beaut&eacute;!</p>
+
+<p>&raquo;Elle fit un geste; on nous laissa seuls.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Et maintenant, dit-elle, &agrave; l'&oelig;uvre, ma&icirc;tre!</p>
+
+<p>&raquo;Oui, je travaillai avec une ardeur qui tenait du d&eacute;lire. C'&eacute;tait une
+folie intense qui br&ucirc;lait mon cerveau et me dess&eacute;chait la poitrine....
+Je travaillai sans rel&acirc;che, sans fatigue. Isabelle, avec son sourire de
+reine, semblait ne pas ressentir la lassitude.</p>
+
+<p>&raquo;Quand l'esquisse fut termin&eacute;e&mdash;c'&eacute;tait la V&eacute;nus que les amis trop
+complaisants ont admir&eacute;e au Salon&mdash;Isabelle vint &agrave; moi, et
+s'agenouillant &agrave; mes pieds:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je t'aime! me dit-elle.</p>
+
+<p>&raquo;Oui, elle me l'a dit, ce mot divin pour lequel j'aurais donn&eacute; ma vie,
+mon honneur. Et quand ses l&egrave;vres touch&egrave;rent les miennes, il me sembla
+que son souffle &eacute;tait br&ucirc;lant comme celui des damn&eacute;s!</p>
+
+<p>&raquo;Ah! je lui appartenais! et je croyais qu'elle &eacute;tait &agrave; moi. Cette femme
+prit possession de ma volont&eacute;, de ma conscience.... Elle disait: Je
+veux! et je me courbais comme un esclave...</p>
+
+<p>&raquo;Que vous dirai-je, maintenant, que vous n'ayez d&eacute;j&agrave; compris? Cette
+femme, ce fut le mauvais g&eacute;nie qui s'attacha &agrave; moi, et qui, prenant mon
+c&oelig;ur entre ses mains, le tordit jusqu'&agrave; ce qu'elle en e&ucirc;t exprim&eacute; la
+derni&egrave;re goutte de sang... &Eacute;tait-ce donc de l'amour que j'&eacute;prouvais pour
+elle? Peut-on bien donner le nom d'amour &agrave; cette passion envahissante,
+dominatrice, &eacute;nervante, qui vous r&eacute;duit &agrave; l'&eacute;tat de serf de la chair?
+Pour un regard, j'aurais commis un crime. Je ne savais plus, je ne
+pensais plus, je ne vivais plus! Elle, toujours elle!...</p>
+
+<p>&raquo;Le tableau, je vous l'ai dit, eut un succ&egrave;s prodigieux. De ce pas, je
+fus sacr&eacute; peintre.</p>
+
+<p>&raquo;Oh! &eacute;coutez bien ceci.</p>
+
+<p>&raquo;Malgr&eacute; tout, il y avait encore en moi ces na&iuml;vet&eacute;s d'enfant qui
+centuplent la joie du premier succ&egrave;s. Le matin, je courais au Salon, et
+l&agrave;, seul, avant l'arriv&eacute;e du public, je me pla&ccedil;ais devant mon &oelig;uvre, et
+je la regardais, me disant:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tout &agrave; l'heure, ils viendront l'admirer, et cela est de moi!</p>
+
+<p>&raquo;Ou bien encore, je me glissais dans les groupes, &eacute;tudiant les visages,
+cherchant &agrave; surprendre un mot, une louange. J'attendais un nouveau venu,
+il y avait autour de mon nom comme une atmosph&egrave;re de bienveillance...
+J'&eacute;tais heureux.</p>
+
+<p>&raquo;Un jour, j'eus une &eacute;trange vision.</p>
+
+<p>&raquo;Quand je p&eacute;n&eacute;trai dans le grand salon o&ugrave; mon tableau occupait une des
+places d'honneur, j'aper&ccedil;us dans la p&eacute;nombre du jour un peu gris une
+forme arr&ecirc;t&eacute;e devant mon tableau...</p>
+
+<p>&raquo;Quelqu'un m'avait donc devanc&eacute;? Quel &eacute;tait cet admirateur myst&eacute;rieux
+qui recherchait ainsi la solitude pour mieux &eacute;tudier ses propres
+impressions?...</p>
+
+<p>&raquo;Je m'avan&ccedil;ai en &eacute;touffant le bruit de mes pas, et j'eus peine de
+retenir une exclamation...</p>
+
+<p>&raquo;Devant la V&eacute;nus de l'art, &eacute;tait la V&eacute;nus vivante. Oui, c'&eacute;tait elle,
+Isabelle, c'&eacute;tait ma ma&icirc;tresse!...</p>
+
+<p>&raquo;L&eacute;g&egrave;rement courb&eacute;e en arri&egrave;re, les prunelles agrandies, les narines
+dilat&eacute;es, elle contemplait le tableau avec une expression d'indicible
+orgueil.</p>
+
+<p>&raquo;&Eacute;tait-ce donc la joie de reconna&icirc;tre une fois de plus la valeur de
+celui qu'elle aimait? En v&eacute;rit&eacute;, je le crus na&iuml;vement... et je
+m'approchai d'elle.</p>
+
+<p>&raquo;Elle ne m'entendit pas, et je surpris ces mots qui erraient sur ses
+l&egrave;vres:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je suis belle! belle &agrave; &ecirc;tre reine!...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Que fais-tu l&agrave;? m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&raquo;Elle tourna vers moi ses grands yeux, clairs comme le ciel; j'y vis
+passer comme un &eacute;clair.</p>
+
+<p>&raquo;Elle me fit peur. Il y avait dans son regard une sorte de menace,
+quelque chose comme de la haine.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Isabelle! fis-je en lui saisissant les mains.</p>
+
+<p>&raquo;Elle se d&eacute;gagea lentement, toujours sans prononcer un seul mot; puis
+tout &agrave; coup, comme si une pens&eacute;e bizarre e&ucirc;t travers&eacute; son cerveau, elle
+poussa un bruyant &eacute;clat de rire et s'enfuit.</p>
+
+<p>&raquo;Avant que je fusse revenu de ma stupeur, elle avait disparu. En v&eacute;rit&eacute;,
+j'&eacute;tais frapp&eacute; en plein c&oelig;ur d'un de ces myst&eacute;rieux pressentiments qui
+vous tenaillent et vous causent une horrible et sourde souffrance. Je
+courus &agrave; mon atelier. Elle n'&eacute;tait pas encore revenue.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;C'est un caprice, me disais-je en essayant de me rassurer.</p>
+
+<p>&raquo;Une heure, deux heures pass&egrave;rent. Elle ne paraissait pas.</p>
+
+<p>&raquo;Vers midi, un &eacute;tranger se pr&eacute;senta chez moi.</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait un Anglais, lord S...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Monsieur, me dit-il avec ce l&eacute;ger accent qui, en ralentissant la
+phrase, la rend plus froide et plus mesur&eacute;e, combien voulez-vous me
+vendre votre tableau?</p>
+
+<p>&raquo;Vendre mon tableau! vendre cette &oelig;uvre o&ugrave; j'avais mis tout mon c&oelig;ur
+et toute ma vie! Ah! en v&eacute;rit&eacute;, &agrave; mon tour, j'&eacute;clatai de rire.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je ne vends pas mon tableau, r&eacute;pondis-je sans m&ecirc;me r&eacute;fl&eacute;chir &agrave;
+l'inconvenance de mon attitude.</p>
+
+<p>&raquo;Lord S..., sans se d&eacute;partir de son flegme, plongea sa main dans la
+poche de son paletot et en tira un portefeuille.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Monsieur, reprit-il, je suis riche, tr&egrave;s-riche. Fixez vous-m&ecirc;me le
+prix de cette toile, et je l'accepte sans discussion...</p>
+
+<p>&raquo;Redevenu ma&icirc;tre de moi-m&ecirc;me, je r&eacute;pondis plus calme:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Excusez-moi, monsieur, si je n'accueille pas avec la reconnaissance
+pr&eacute;vue par vous les offres que vous voulez bien m'adresser. L'artiste
+vous remercie, mais l'homme ne peut que vous r&eacute;p&eacute;ter ce qu'il vous a dit
+tout &agrave; l'heure: Je ne vends pas ce tableau...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Et pourquoi?</p>
+
+<p>&raquo;Il promena ses regards autour de lui. Pour &ecirc;tre plus confortable que
+celui de mes jeunes confr&egrave;res, mon atelier n'offrait cependant pas ce
+luxe s&eacute;rieux et grave que comporte une grande fortune. Donc, il
+s'&eacute;tonnait que je refusasse cette fortune peut-&ecirc;tre. Je compris sa
+pens&eacute;e:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Votre bienveillance, monsieur, a droit, en effet, &agrave; une explication.
+Si je refuse de vous vendre ce tableau, ce n'est pas, croyez-le bien,
+pour obtenir de vous des concessions par un moyen indigne d'un artiste
+qui se respecte lui-m&ecirc;me. Un int&eacute;r&ecirc;t sp&eacute;cial, ou plut&ocirc;t un sentiment
+profond fait un devoir pour moi de la conservation de cette toile.</p>
+
+<p>&raquo;A ces paroles, je remarquai que mon interlocuteur p&acirc;lissait
+l&eacute;g&egrave;rement.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Deux mille guin&eacute;es, dit-il.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Monsieur, cette insistance...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Quatre mille guin&eacute;es...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Encore une fois, je refuse...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Alors, monsieur, dit d'une voix nette et tranchante l'&eacute;trange
+personnage, je vous tuerai.</p>
+
+<p>&raquo;Devant cette menace insens&eacute;e, je crus avoir devant moi un monomane, un
+fou.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Pardon, monsieur, dis-je en souriant, si admirable &agrave; votre sens, du
+moins, que soit une &oelig;uvre d'art, elle ne peut valoir la vie d'un homme.</p>
+
+<p>&raquo;Lord S... me regarda en face.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Monsieur, dit-il, il me faut ou ce tableau ou votre vie.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais, &agrave; votre tour, expliquez-vous, car je commence &agrave; me demander si
+r&eacute;ellement vous jouissez de toute votre raison.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je ne suis pas fou, reprit lord S..., mais ma volont&eacute; est
+irr&eacute;vocable. Il ne m'appartient pas de m'expliquer. Je n'en ai pas le
+droit. Encore une fois, je vous offre... dix mille guin&eacute;es, qui font, si
+je ne me trompe, deux cent cinquante mille francs en monnaie de France.
+Je vous laisse jusqu'&agrave; demain pour r&eacute;fl&eacute;chir.... Avant midi, je viendrai
+prendre votre r&eacute;ponse.</p>
+
+<p>&raquo;Et me saluant avec une exquise politesse, il alla vers la porte, qu'il
+ouvrit.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Demain... avant-midi, r&eacute;p&eacute;ta-t-il.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais, monsieur, ma d&eacute;cision ne peut changer... et il est inutile...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Alors, je vous tuerai, fit-il..</p>
+
+<p>&raquo;Et la porte se referma sur lui.</p>
+
+<p>&raquo;Rest&eacute; seul, je me demandais si je devais rire ou m'inqui&eacute;ter de la
+ridicule insistance de cet amateur. Ses menaces me laissaient froid,
+mais il &eacute;tait une question qui revenait sans cesse dans mon cerveau et
+le martelait douloureusement.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Pourquoi cet homme tient-il si opini&acirc;trement &agrave; poss&eacute;der ce tableau?</p>
+
+<p>&raquo;Et Isabelle ne revenait pas. La fi&egrave;vre de l'attente et de l'inqui&eacute;tude
+m'envahissait. Puis, peut-on nier que la prescience de la douleur ne
+p&egrave;se sur notre organisme tout entier?</p>
+
+<p>&laquo;Je ne savais rien, je ne pr&eacute;voyais rien, et pourtant j'avais peur.
+Cette femme avait pris si compl&eacute;tement possession de moi-m&ecirc;me que, sans
+elle, je ne me sentais plus vivre. On e&ucirc;t dit que mon &ecirc;tre tout entier
+n'existait plus que par elle.</p>
+
+<p>&raquo;J'essayai de me remettre au travail, pour chasser et cette angoisse
+grandissante et l'irritation que me causaient maintenant&mdash;plus que
+lorsque je les avais entendues&mdash;les paroles prononc&eacute;es par lord S...</p>
+
+<p>&raquo;A mon insu, les deux noms: Isabelle et lord S... se heurtaient dans mon
+cerveau, comme si entre ces deux &ecirc;tres, qui cependant ne devaient m&ecirc;me
+pas se conna&icirc;tre, e&ucirc;t exist&eacute; quelque lien myst&eacute;rieux.</p>
+
+<p>&raquo;Pench&eacute; vers la porte, j'&eacute;coutais, j'attendais que r&eacute;sonn&acirc;t sur le
+palier le doux et charmant bruit de ce pas qui si souvent avait fait
+battre mon c&oelig;ur.... La journ&eacute;e se passait. Et toujours j'&eacute;tais seul.</p>
+
+<p>&raquo;J'essayai de me dominer, de raisonner. En v&eacute;rit&eacute;, j'&eacute;tais un enfant.
+Son absence, quoique un peu prolong&eacute;e, s'expliquerait par les motifs les
+plus simples.</p>
+
+<p>&raquo;Puis, sans savoir ce que je faisais, je pris mon chapeau et je
+m'&eacute;lan&ccedil;ai dehors. O&ugrave; allais-je? Est-ce que je le savais? Est-ce que je
+me le demandais seulement? Je voulais la chercher, la trouver. Peut-&ecirc;tre
+avait-elle &eacute;t&eacute; victime de quelque accident. Ah! cette pens&eacute;e me fit
+tant de mal que je compris que, si elle &eacute;tait morte, je ne pourrais pas
+lui survivre...</p>
+
+<p>&raquo;Fou! dix fois, cent fois fou! Ah! vous ne savez pas tout encore.
+J'&eacute;tais all&eacute; chez tous mes amis. Apr&egrave;s tout, Isabelle pouvait avoir
+contre moi quelque grief ignor&eacute;, qu'elle &eacute;tait venue confier &agrave; quelqu'un
+de mes camarades. Et lorsque j'arrivais devant la porte, je m'arr&ecirc;tais
+avant de frapper, prenant mon c&oelig;ur &agrave; deux mains pour l'emp&ecirc;cher
+d'&eacute;clater.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Isabelle est ici? m'&eacute;criais-je avec une sorte de certitude.</p>
+
+<p>&raquo;On me regardait. Ma physionomie traduisait une angoisse que mes amis
+traduisaient en jalousie. Jaloux, moi! Ah! j'y songeais bien! La pens&eacute;e
+d'une faute de mon Isabelle n'avait m&ecirc;me pas effleur&eacute; mon esprit. Je la
+respectais, je la v&eacute;n&eacute;rais, en un mot, je l'aimais; donc, je croyais en
+elle.</p>
+
+<p>&raquo;Quand j'eus en vain questionn&eacute; tous ceux qui auraient pu l'avoir
+rencontr&eacute;e, je revins chez moi, h&acirc;tif, d&eacute;sol&eacute;, et cependant cette
+esp&eacute;rance me restait, la derni&egrave;re!</p>
+
+<p>&raquo;Si elle &eacute;tait l&agrave;! Si elle m'attendait!</p>
+
+<p>&raquo;Rien!</p>
+
+<p>&raquo;Je vous ai parl&eacute; de faiblesses, presque de crimes. &Eacute;coutez ceci. A
+peine &eacute;tais-je revenu dans mon atelier, que l'on frappa &agrave; la porte. Je
+savais que ce ne pouvait &ecirc;tre Isabelle, car elle avait la clef.
+Cependant, je bondis effar&eacute;, et j'ouvris. Si c'&eacute;tait un message? Elle
+avait besoin de moi.... C'&eacute;tait cela, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&raquo;Point! c'&eacute;tait le concierge qui, m'ayant vu passer comme un fou et
+traverser la cour sans tourner la t&ecirc;te, m'avait inutilement appel&eacute; pour
+me remettre... une lettre... une lettre d'elle, peut-&ecirc;tre. Je la pris
+et je regardai la suscription. C'&eacute;tait l'&eacute;criture de ma m&egrave;re, le timbre
+de la petite ville o&ugrave; elle avait enseveli sa m&eacute;diocrit&eacute; et son
+d&eacute;vouement... savez-vous ce que je fis?</p>
+
+<p>&raquo;Je jetai la lettre loin de moi! avec un mouvement de col&egrave;re! Ah! il
+s'agissait bien de ma m&egrave;re!... Qu'est-ce que cela me faisait?...</p>
+
+<p>&raquo;Et je passai la soir&eacute;e &agrave; courir &agrave; travers le ville. Il pleuvait. Je ne
+remarquais plus que j'&eacute;tais t&ecirc;te nue. Je crois qu'en passant sur un pont
+j'avais d'un mouvement de stupide fureur jet&eacute; mon chapeau dans la Seine.
+J'&eacute;tais glac&eacute;, je frissonnais, je pleurais! et certains, passant aupr&egrave;s
+de moi et voyant mon visage convuls&eacute;, s'&eacute;cartaient comme s'ils eussent
+rencontr&eacute; un fou.</p>
+
+<p>&raquo;Ce que je fis, je ne sais pas. Cependant, je me souviens d'&ecirc;tre entr&eacute;
+dans un cabaret et d'avoir bu coup sur coup plusieurs verres
+d'eau-de-vie. Si bien que la br&ucirc;lure de l'alcool rendait plus &acirc;pre et
+plus douloureuse la sensation de fer rouge sous laquelle se tordait mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&raquo;Enfin, accabl&eacute;, bris&eacute;, claquant des dents, &agrave; demi ivre de froid, de
+liqueur, de d&eacute;sespoir, je me retrouvai dans mon atelier. Ce fut un
+chagrin d'enfant. Je criais, j'appelais: Isabelle! Isabelle!</p>
+
+<p>&raquo;Puis vint une prostration stupide, instantan&eacute;e, je tombai comme une
+masse sur le plancher.</p>
+
+<p>&raquo;Quand je revins &agrave; moi, il faisait grand jour. Dix heures sonnaient.
+J'&eacute;tais toujours seul.</p>
+
+<p>&raquo;Tout &agrave; coup, une pens&eacute;e traversa mon cerveau.</p>
+
+<p>&raquo;A midi! Oui, c'&eacute;tait bien &agrave; midi que cet Anglais devait revenir. Il
+voulait mon tableau ou ma vie. Ma vie! oh! il ne pr&eacute;tendait pas
+m'assassiner. Sans doute, il allait me proposer un duel, et moi,
+inhabile, j'allais me trouver en face d'un adversaire dont l'&eacute;p&eacute;e
+trouverait &agrave; coup s&ucirc;r le chemin de mon c&oelig;ur. Et c'est avec une joie
+ineffable que je songeais &agrave; cela. Cet homme me tuerait! oui! c'&eacute;tait la
+fin de cette &eacute;pouvantable torture! Je voulais qu'il me tu&acirc;t, et bient&ocirc;t,
+sans d&eacute;lai. J'avais une panoplie; j'en d&eacute;tachai deux &eacute;p&eacute;es et les
+examinai avec complaisance, les faisant plier sur mon pied. L'acier
+&eacute;tait bon, la pointe affil&eacute;e.... Mourir! mourir!... Et comme cette
+douzi&egrave;me heure tardait &agrave; sonner! J'&eacute;tais l&agrave;, courb&eacute; sur mes poignets,
+l'&oelig;il riv&eacute; &agrave; la pendule et disant &agrave; l'aiguille:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;H&acirc;te-toi donc! marche! marche!</p>
+
+<p>&raquo;Au moment o&ugrave; j'entendis cliqueter le ressort qui prend la sonnerie,
+toute mon &acirc;me se suspendit &agrave; cette sonorit&eacute; que j'attendais.</p>
+
+<p>&raquo;Midi! Et &agrave; peine le douzi&egrave;me coup s'&eacute;tait-il &eacute;teint dans la
+prolongation de l'&eacute;cho argentin que j'entendis la porte s'ouvrir.</p>
+
+<p>&raquo;D'un &eacute;lan, je me redressai... je regardai...</p>
+
+<p>&raquo;Et je poussai un cri de surprise, presque d'&eacute;pouvante...</p>
+
+<p>&raquo;Isabelle venait d'entrer.</p>
+
+<p>&raquo;Et cependant, je ne courus pas &agrave; elle. Il me sembla qu'une force plus
+grande que ma volont&eacute; me clouait au sol. Elle &eacute;tait l&agrave;, debout,
+immobile, drap&eacute;e dans un costume de satin noir qui modelait son buste et
+son corps tout entier, p&acirc;le et blanche dans cette ga&icirc;ne sombre. Ses
+cheveux tordus lui faisaient comme un diad&egrave;me sinistre. Son regard &eacute;tait
+fixe, dur: oui, c'&eacute;tait cet &eacute;clair qui, la veille, avait &eacute;clat&eacute; sous ses
+cils de soie et qui maintenant restait &agrave; l'&eacute;tat de lueur continuelle.</p>
+
+<p>&raquo;D'un geste inconscient, je lui fis signe d'avancer.</p>
+
+<p>&raquo;Elle vint &agrave; moi, et alors, sur ce visage charmant qui pour moi avait
+refl&eacute;t&eacute; toutes les joies de ma vie, de ma jeunesse enthousiaste, je ne
+vis plus que les lignes immobiles d'un masque de marbre.</p>
+
+<p>&raquo;Triomphant enfin de l'esp&egrave;ce de stupeur qui pesait sur moi et
+encha&icirc;nait tout mon &ecirc;tre, je pronon&ccedil;ai son nom. Mais ma voix se perdit
+dans un sanglot.</p>
+
+<p>&raquo;Ses l&egrave;vres, rouges et sensuelles, eurent un sourire railleur.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Martial, dit-elle, nous avons &agrave; causer... longuement. Voulez-vous
+m'entendre?</p>
+
+<p>&raquo;Dans cette voix qui r&eacute;sonnait pour moi d'une m&eacute;lodie presque divine, il
+y avait un &eacute;trange fr&eacute;missement. Je ne sais ce que je r&eacute;pondis... sans
+doute quelqu'une de ces banales folies qui montent au c&oelig;ur de ceux qui
+aiment.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Voici, reprit-elle. Dites-moi pourquoi vous avez refus&eacute; de vendre &agrave;
+lord S... votre tableau...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Quoi! tu sais cela?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je le sais. Voulez-vous me r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>&raquo;J'&eacute;tais si l&acirc;che que, ne devinant rien encore, je pliai devant sa
+volont&eacute;. Bien plus, je me disais que ce que j'allais lui dire allait la
+toucher, briser cette glace sous laquelle se cachait, dans je ne sais
+quel incroyable ph&eacute;nom&egrave;ne, mon Isabelle d'autrefois.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ne l'as-tu pas compris? m'&eacute;criai-je. Cette &oelig;uvre que de pr&eacute;tendus
+connaisseurs admirent comme un effort de l'art, n'est-ce pas ma vie?
+n'est-ce pas tout mon r&ecirc;ve, tout mon bonheur?... Quoi! j'irais livrer &agrave;
+des mains profanes ce lambeau de mon c&oelig;ur!... j'irais pour quelques
+pi&egrave;ces d'or vendre ce qui est toi, ce qui est ta beaut&eacute;, ce qui est mon
+amour et mon avenir! Jamais!... il est impossible que tu n'aies pas
+devin&eacute; cela...</p>
+
+<p>&raquo;Elle releva la t&ecirc;te, et, plongeant son regard dans mes yeux:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je veux, fit-elle en martelant chaque mot, je veux que vous acceptiez
+les offres de lord S...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu es folle!... Non, ce n'est pas toi qui parles!... Voyons!...
+quelle pens&eacute;e te trouble? Est-ce parce que tu me crois pauvre?... est-ce
+parce que la modestie de notre existence te p&egrave;se? Avec les guin&eacute;es que
+m'offre cet homme, je pourrais te donner une vie princi&egrave;re, digne de
+toi. C'est cela que tu veux, n'est-il pas vrai? Eh bien! &eacute;coute-moi!...
+De cette &oelig;uvre, s'il le faut, je ferai une copie; mais, je le sais, ce
+ne sera plus toi. J'effacerai tes traits et je demanderai &agrave; l'id&eacute;al
+quelque type qui, moins parfait que toi-m&ecirc;me, r&eacute;sume cependant les
+traits essentiels de la beaut&eacute; humaine...</p>
+
+<p>&raquo;Elle me regardait sans m'interrompre. Je continuai:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Puis je me mettrai au travail. Tu le vois, maintenant je suis sur le
+chemin de la gloire, de la fortune... Mes toiles se couvriront d'or, et
+cet or je te le donnerai! Dis-moi, n'est-ce pas, c'est bien l&agrave; ce que tu
+veux?</p>
+
+<p>&raquo;Elle eut un mouvement d'impatience, et alors, tandis que je tendais
+vers elle mes mains qui suppliaient, voici, &eacute;coutez bien, voici ce
+qu'elle me dit:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Monsieur, je ne vous aime pas, je ne vous ai jamais aim&eacute;... Si je
+suis venue &agrave; vous, c'est parce que j'avais compris qu'il y avait en vous
+une force qui, centupl&eacute;e par la passion, pouvait produire un
+chef-d'&oelig;uvre. J'&eacute;tais le mod&egrave;le, et je savais que ce mod&egrave;le &eacute;veillerait
+en votre &acirc;me d'enfant toutes les sensations exalt&eacute;es qui seules donnent
+&agrave; l'&oelig;uvre la vie r&eacute;elle.</p>
+
+<p>&raquo;Une sorte de r&acirc;le s'&eacute;tait &eacute;chapp&eacute; de ma poitrine. Je me laissai tomber
+sur un si&eacute;ge, et, l'&oelig;il plein d'effarements, je la contemplai.</p>
+
+<p>&raquo;Elle continuait:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Donc je me suis donn&eacute;e &agrave; vous qui, croyant &agrave; mon amour, avez r&eacute;sum&eacute;
+dans cette toile tout ce que la nature vous avait d&eacute;parti de force et de
+talent... je voulais cela, et je suis arriv&eacute;e &agrave; mon but. Quel &eacute;tait ce
+but? je vais vous le dire. Je suis de ces femmes qui ha&iuml;ssent les
+banalit&eacute;s de ces passions fi&eacute;vreuses dans lesquelles vous autres, na&iuml;fs,
+croyez trouver le bonheur!... Moi, entendez-moi, je veux &ecirc;tre riche, je
+veux &ecirc;tre grande, je veux &ecirc;tre reine; je veux, par ma beaut&eacute;, par cette
+perfection physique qui vous affole, conqu&eacute;rir toutes les puissances
+humaines.... Je n'ai pas de c&oelig;ur... j'ignore m&ecirc;me ce que veut dire ce
+mot. Quant &agrave; l'amour, je sais ce que je vaux et je ne crains jamais de
+l'&eacute;prouver. Pourquoi je suis ainsi? parce que ma m&egrave;re est morte de
+douleur, apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; abandonn&eacute;e par l'homme auquel elle avait d&eacute;vou&eacute;
+toute sa jeunesse.... Soyez tranquille, ce jour-l&agrave;, j'ai compris la vie.
+Ne supposez pas que je veuille ici copier ces h&eacute;ro&iuml;nes dramatiques qui
+ne r&ecirc;vent que vengeance... je ne cherche pas &agrave; venger ma m&egrave;re.... Sa
+mort a &eacute;t&eacute; un enseignement... j'en profite, voil&agrave; tout!</p>
+
+<p>&raquo;Elle parlait sans col&egrave;re, sans amertume, sans que dans cette effroyable
+confession dont chaque mot tombait sur mon cerveau comme une goutte de
+plomb br&ucirc;lant, sa voix ne s'&eacute;lev&acirc;t ni ne faibl&icirc;t.</p>
+
+<p>&raquo;Et savez-vous ce que moi je faisais pendant qu'elle tordait mon c&oelig;ur
+qui saignait&mdash;vraiment ces folies sont criminelles!&mdash;je la contemplais
+toujours et cette phrase se creusait plus profonde en moi:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Qu'elle est belle!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Vous &ecirc;tes intelligent, continuait-elle, toujours calme, toujours
+impassible, vous me comprenez, n'est-ce pas?... Me sachant belle, je
+voulus que cette beaut&eacute; f&ucirc;t connue, admir&eacute;e. Il me r&eacute;pugnait de gravir
+un &agrave; un les &eacute;chelons qui devaient m'amener aux sommets qui &eacute;taient mon
+but.... De vous j'ai fait un peintre... je vous ai en quelque sorte
+&eacute;chauff&eacute; de cet amour qui vous a tu&eacute;... l'&eacute;tincelle a jailli, et
+maintenant je vous dis: Je ne vous aime pas! je ne vous appartiens pas!
+je suis libre de moi-m&ecirc;me, et lord S..., qui est venu hier et qui
+m'attend, est mon amant!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mis&eacute;rable!</p>
+
+<p>&raquo;Je bondis vers elle, les poings lev&eacute;s, avec un rugissement.</p>
+
+<p>&raquo;Elle avait crois&eacute; ses deux bras sur sa poitrine, la t&ecirc;te haute, sans
+forfanterie cependant; elle savait bien que je ne la frapperais pas, que
+je ne la tuerais pas. Et mon bras retomba inerte, et des larmes
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;es jaillirent de mes yeux. J'avais entendu cela, elle m'avait
+soufflet&eacute; de ses aveux insolents et cyniques, et cependant je ne
+l'&eacute;crasais pas comme un reptile.</p>
+
+<p>&raquo;Elle n'avait pas fini d'ailleurs, et tandis que je retombais fou,
+stupide, j'entendis encore sa voix dont le diapason ne s'&eacute;tait m&ecirc;me pas
+modifi&eacute;:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Vous comprenez que lord S... ne peut pas laisser entre vos mains
+cette toile qui prouve les liens qui vous ont uni &agrave; moi. C'est pourquoi
+il me faut ce portrait, et ce que vous avez refus&eacute; hier, je veux que
+vous l'acceptiez aujourd'hui.</p>
+
+<p>&raquo;Ah! quelle &eacute;pouvantable sc&egrave;ne, et l'humanit&eacute; peut-elle descendre aussi
+bas? Je priai, je sanglotai, je me tra&icirc;nai &agrave; ses pieds, je lui criai
+mon amour avec toutes les folies de la passion forcen&eacute;e.</p>
+
+<p>&raquo;Et comme toujours, hautaine et s&ucirc;re d'elle-m&ecirc;me, elle me r&eacute;p&eacute;tait ce
+mot: Je veux!... je courus &agrave; mon bureau, je saisis une plume et tra&ccedil;ai
+quelques lignes.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Si tu le veux, m'&eacute;criai-je, ce tableau, je te le donne!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;A quel prix?&raquo;</p>
+
+<p>A ce moment Martial s'arr&ecirc;ta encore. La honte le tenait &agrave; la gorge.</p>
+
+<p>&laquo;Lorsque Isabelle sortit de chez moi, reprit-il apr&egrave;s un silence, je lui
+avais vendu ce tableau qu'elle m'avait pay&eacute;... du m&ecirc;me prix qu'elle
+allait payer &agrave; son amant les enivrements du luxe et de la fortune.</p>
+
+<p>&raquo;La porte se referma sur elle.</p>
+
+<p>&raquo;Alors vint la honte! la premi&egrave;re que j'eusse ressentie et qui est la
+plus horrible de toutes.... J'avais conscience de mon infamie, et, chose
+effrayante, je ne me repentais pas!</p>
+
+<p>&raquo;Lorsque j'avais entendu le froissement de sa robe glissant sur
+l'escalier&mdash;alors qu'elle courait vers lord S... qui
+l'attendait&mdash;j'&eacute;tais tomb&eacute; &agrave; genoux comme pour baiser encore les traces
+de ses pas.... Quand je me redressai, je vis &agrave; quelques pas de moi un
+point blanc qui attira mon attention... une sorte d'attraction
+involontaire m'entra&icirc;na de ce c&ocirc;t&eacute;... j'&eacute;tendis les mains!...</p>
+
+<p>&raquo;C'&eacute;tait la lettre de ma m&egrave;re... de ma m&egrave;re que j'oubliais... de ma m&egrave;re
+qui aurait fr&eacute;mi de d&eacute;sespoir si elle avait vu le front p&acirc;le de son fils
+d&eacute;shonor&eacute;...</p>
+
+<p>&raquo;Cette lettre, je la pris entre mes doigts et je la regardai longuement;
+par un mouvement instinctif, je l'approchai de mes l&egrave;vres, mais je
+l'&eacute;cartai vivement... Non, ces l&egrave;vres n'&eacute;taient pas dignes de toucher
+ces lignes trac&eacute;es par la m&egrave;re honn&ecirc;te...</p>
+
+<p>&raquo;Je n'osais pas m&ecirc;me briser le cachet. Il me semblait que de ses plis
+allait sortir une mal&eacute;diction!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Allons! fis-je avec un frisson...</p>
+
+<p>&raquo;Et la lettre se d&eacute;ploya sous mes yeux.</p>
+
+<p>&raquo;Ah! la foudre f&ucirc;t tomb&eacute;e sur ma t&ecirc;te, que je n'aurais pas &eacute;t&eacute; frapp&eacute;
+d'un coup plus terrible.</p>
+
+<p>&raquo;Cette lettre contenait ces mots, &eacute;crits d'une main tremblante:</p>
+
+<p>&laquo;Mon enfant, mon Martial, viens vite... nous sommes perdus et je meurs!&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Je me redressai hagard. Non! je m'&eacute;tais tromp&eacute;; j'avais mal lu; ce
+n'&eacute;tait pas possible. Quoi! pendant que cette mis&eacute;rable femme... ma m&egrave;re
+&eacute;tait l&agrave;-bas, seule, d&eacute;sol&eacute;e, qui souffrait, qui pleurait, qui
+mourait...</p>
+
+<p>&raquo;Inf&acirc;me que j'&eacute;tais!...</p>
+
+<p>&raquo;Que signifiaient ces mots: Nous sommes perdus!... Qu'importe! il n'y
+avait pas &agrave; h&eacute;siter, il fallait partir, partir sans perdre une
+minute!... Eh bien, le croiriez-vous?... le fils ingrat eut besoin de
+toute sa force pour ne pas attendre... attendre quoi?...</p>
+
+<p>&raquo;Attendre que peut-&ecirc;tre l'autre rev&icirc;nt encore! l'autre, la courtisane!
+celle qui m'avait cent fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je ne t'aime pas! je ne t'aime pas!</p>
+
+<p>&raquo;Celle qui m'avait d&eacute;voil&eacute; toute la v&eacute;nalit&eacute; de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&raquo;Oui, j'attendais encore cette mis&eacute;rable, tandis que ma m&egrave;re, qui
+s'&eacute;tait tu&eacute;e pour moi, se tordait les mains et m'appelait! C'est
+hideux!... mais je me confesse... et j'&eacute;tais ainsi oublieux du bien et
+riv&eacute; au mal...</p>
+
+<p>&raquo;Et le combat fut long, douloureux.... Je n'en suis que plus coupable.
+Encore je ne savais rien...</p>
+
+<p>&raquo;Il me restait quelque argent. J'avais touch&eacute;, quelques jours
+auparavant, le trimestre de la pension de six mille francs&mdash;je ne sais
+comment elle avait fait, la ch&egrave;re martyre&mdash;que me servait ma m&egrave;re...</p>
+
+<p>&raquo;Je courus &agrave; la poste, et, deux heures apr&egrave;s, les chevaux m'entra&icirc;naient
+sur la route de la petite ville de G...</p>
+
+<p>&raquo;C'est &agrave; n'y pas croire. Avant de quitter mon atelier, j'avais, dans un
+petit tiroir o&ugrave; nagu&egrave;re Isabelle pla&ccedil;ait des objets &agrave; mon usage, d&eacute;pos&eacute;
+un billet qui contenait ces mots:</p>
+
+<p>&laquo;Attends-moi, je t'aime!...&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Cependant, lorsque, lanc&eacute; sur la route, &agrave; travers la nuit, j'entendis
+grelotter les sonnettes tintant au cou des chevaux, lorsque je me sentis
+environn&eacute; d'ombre, il se fit en moi un singulier revirement...</p>
+
+<p>&raquo;M&eacute;tamorphose subite et, h&eacute;las! passag&egrave;re! j'oubliai cette passion qui
+me tenait &agrave; l'&acirc;me comme un bandit saisit un passant par le cou, et tous
+mes souvenirs afflu&egrave;rent &agrave; mon cerveau, retra&ccedil;ant une par une les sc&egrave;nes
+du pass&eacute;...</p>
+
+<p>&raquo;Je revis mon p&egrave;re qui, d'un pas lent, baissant son front charg&eacute;
+d'&eacute;tude, regagnait son cabinet apr&egrave;s nous avoir donn&eacute;, &agrave; ma m&egrave;re et &agrave;
+moi, le baiser d'adieu. Il s'enfermait et je savais qu'il travaillait,
+toute la nuit, disputant au repos chaque heure, chaque minute...</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re!... Voyez &agrave; quel point la vie fi&eacute;vreuse que je menais avait
+oblit&eacute;r&eacute; ma conscience.... Je ne me souvenais m&ecirc;me plus des derni&egrave;res
+lettres de ma m&egrave;re...</p>
+
+<p>&raquo;Depuis plus de huit ou dix mois, elle n'avait plus re&ccedil;u de lettres de
+lui. O&ugrave; &eacute;tait-il? elle l'ignorait. Elle supposait seulement qu'il
+s'&eacute;tait enfonc&eacute; dans les terres, sur les confins de la Chine, et que
+les communications manquaient.</p>
+
+<p>&raquo;De ses angoisses, elle ne disait rien. Et moi, tout entier saisi par
+l'engrenage qui devait arracher un &agrave; un les lambeaux de mon &ecirc;tre, je ne
+devinais rien!...</p>
+
+<p>&raquo;Mon p&egrave;re ne pouvait &ecirc;tre, lui&mdash;forte et probe nature&mdash;soup&ccedil;onn&eacute;
+d'&eacute;go&iuml;sme et d'oubli... les pays qu'il parcourait &eacute;taient pleins de
+p&eacute;rils pour les Europ&eacute;ens, menac&eacute;s par des maladies inconnues, par cette
+haine brutale des peuplades sauvages qui ignorent et redoutent &agrave; la
+fois. C'&eacute;tait &eacute;trange. Tandis que mon &oelig;il &agrave; moiti&eacute; ferm&eacute; suivait sur la
+route le sillage des lanternes qui couraient et dont le reflet rouge&acirc;tre
+tremblotait sur les arbres, je me sentais revivre dans mes anciennes
+sensations du pass&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Et alors je croyais lire en traits de feu, inscrits sur les panneaux de
+la chaise de poste, les mots qu'avait trac&eacute;s la main de ma m&egrave;re:</p>
+
+<p>&laquo;Viens! nous sommes perdus! je meurs!&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Plus vite! plus vite! Ah! que ces chevaux &eacute;taient lents! Je me penchais
+hors de la voiture et j'offrais au postillon des poign&eacute;es d'or. Le fouet
+claquait. Les chevaux bondissaient, ayant l'&eacute;cume au mors.... Plus
+vite!... plus vite!... que j'&eacute;chappe &agrave; la crainte, au remords qui me
+tenaillent!... Le remords! oui, je me disais que chaque baiser donn&eacute; par
+moi &agrave; l'impure, &agrave; l'inf&acirc;me, avait tu&eacute; ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;Oh! comme ce fut long!... Quelles rages je dus d&eacute;vorer!... Alors que
+j'eusse voulu voler plus vite que le vent, une roue cassait... ou bien
+c'&eacute;tait le postillon qui &eacute;tait ivre... ou bien un cheval qui boitait. En
+vain je priais, je payais, c'&eacute;tait long, effroyablement long. Car
+maintenant une vision persistante obs&eacute;dait mon cerveau.</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re... morte!</p>
+
+<p>&raquo;Enfin le troisi&egrave;me jour, &agrave; l'aube, j'aper&ccedil;us le bout du faubourg.
+C'&eacute;tait la ville o&ugrave; s'&eacute;tait pass&eacute;e mon enfance, insoucieuse et
+choy&eacute;e!... Ah! vrai! en ce moment, j'oubliai Isabelle, cette beaut&eacute;
+surhumaine, cette attraction affolante... je ne vis plus que le clocher
+pointu, couvert d'ardoises, dont la croix d&eacute;coup&eacute;e en plein zinc se
+d&eacute;tachait comme une double ligne sur le ciel blanc...</p>
+
+<p>&raquo;Et tandis que la chaise de poste roulait entre les maisons encore
+endormies, je ressentais une joie d'enfant &agrave; regarder ces portes que je
+connaissais toutes, ces fen&ecirc;tres derri&egrave;re lesquelles dormaient des
+amis...</p>
+
+<p>&raquo;Puis la voiture s'arr&ecirc;ta. C'&eacute;tait l&agrave;! J'&eacute;tais arriv&eacute;!...</p>
+
+<p>&raquo;Le conducteur faisait vibrer sa m&egrave;che neuve &agrave; travers l'air, qu'il
+coupait m&eacute;thodiquement.... Il me semblait, en v&eacute;rit&eacute;, que j'arrivais en
+triomphateur.</p>
+
+<p>&raquo;La porte s'ouvrit. Une femme, la vieille Suzanne, que nous appelions
+simplement Zanne, ouvrit pr&eacute;cipitamment la porte, et le doigt sur les
+l&egrave;vres, me regardant d'un &oelig;il gonfl&eacute; de larmes, dit:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Pas tant de bruit!... Vous voulez donc la tuer!</p>
+
+<p>&raquo;Mon c&oelig;ur se serra si fort que je crus que j'allais tomber.</p>
+
+<p>&raquo;Mais la vieille Zanne m'avait saisi dans ses bras. Elle &eacute;tait forte, la
+brave femme, forte de cette &eacute;nergie que les c&oelig;urs honn&ecirc;tes retrouvent
+pour secourir les douleurs des autres.</p>
+
+<p>&raquo;J'avais &agrave; peine le pouvoir de murmurer quelques mots:</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re... en danger!... dites... dites vite!...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ah! monsieur Martial, il y a vingt-quatre heures que nous vous
+attendons! Comme vous &ecirc;tes en retard!... Au fait, c'est peut-&ecirc;tre que
+les routes sont bien mauvaises!...</p>
+
+<p>&raquo;Ah! comme ces &acirc;mes droites savent vous faire rougir! Leur honn&ecirc;tet&eacute;
+na&iuml;ve tombe &agrave; plomb sur vos regrets et vos responsabilit&eacute;s! Elle ajouta:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;J'avais si grand'peur qu'elle mour&ucirc;t avant de vous avoir revu!</p>
+
+<p>&raquo;J'avais perdu tout un jour l&agrave;-bas! &agrave; Paris!... et j'aurais pu la
+trouver morte!... c'&eacute;tait &eacute;pouvantable!... d'autant que le sens moral
+d&eacute;faillait &agrave; ce point en moi, que je ne me souvenais plus qu'elle
+m'avait cri&eacute;: &laquo;Viens! je meurs!...&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;La Zanne ouvrit une porte et me poussa en avant.</p>
+
+<p>&raquo;Je ne sais... je vis un lit blanc... je discernai une forme vague dans
+l'ombre que projetaient les rideaux... et je tombai &agrave; genoux en
+sanglotant et en disant:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Maman! maman!</p>
+
+<p>&raquo;Une main se posa sur mon front. Oh! comme elle &eacute;tait l&eacute;g&egrave;re. On e&ucirc;t dit
+les doigts d'un &ecirc;tre immat&eacute;riel.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu vois bien, Zanne, dit une voix cass&eacute;e qui semblait un souffle, tu
+vois bien... qu'il viendrait!</p>
+
+<p>&raquo;Cet &laquo;il viendrait!...&raquo; &eacute;tait tout un reproche. La vieille servante
+avait dout&eacute; de moi. J'eus peur et honte &agrave; la fois, comme si je redoutais
+qu'elle e&ucirc;t &agrave; travers la distance d&eacute;couvert la cause de mon retard.</p>
+
+<p>&raquo;J'osai lever les yeux sur ma m&egrave;re.</p>
+
+<p>&raquo;Ah! quel spectacle! Cette femme, &eacute;nergique et vigoureuse sous sa
+fragilit&eacute; native, n'&eacute;tait plus que l'ombre d'elle-m&ecirc;me. Ses cheveux
+blancs se collaient en bandeaux plats sur ses tempes amaigries, et son
+front, bomb&eacute; par le retrait des lignes du visage, &eacute;tait &eacute;clair&eacute; par deux
+yeux caves, secs, brillants...</p>
+
+<p>&raquo;Il n'y avait pas &agrave; douter, c'&eacute;tait la mort!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oh! je t'en prie, murmura-t-elle, viens pr&egrave;s, tout pr&egrave;s, que je
+t'embrasse... de tout mon c&oelig;ur... comme autrefois.</p>
+
+<p>&raquo;Elle me prit par les deux joues comme on fait &agrave; un enfant, et sur mon
+front br&ucirc;lant, je sentis ses l&egrave;vres froides...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Que s'est-il pass&eacute;? m'&eacute;criai-je. Il y a longtemps que tu es malade!
+Pourquoi ne m'as-tu pas appel&eacute; plus t&ocirc;t?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Chut! fit-elle, ne parle pas si fort. Ma pauvre t&ecirc;te endolorie est
+devenue bien sensible... il ne faut pas m'en vouloir!... Mais parle tout
+bas... tout bas...</p>
+
+<p>&raquo;Elle se tourna p&eacute;niblement et adressant un signe &agrave; la vieille Zanne,
+qui regardait &agrave; travers ses larmes cette sc&egrave;ne douloureuse:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Laisse-nous, ma mie, il faut que je cause avec lui... et tu sais...
+je n'ai pas de temps &agrave; perdre...</p>
+
+<p>&raquo;Nous rest&acirc;mes seuls. Je n'osais pas interroger. J'attendais.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Petit, reprit ma m&egrave;re (c'&eacute;tait ainsi qu'elle m'appelait autrefois,
+avant que je l'eusse quitt&eacute;e), petit, ouvre le petit meuble l&agrave;-bas....
+Oui, c'est cela... le tiroir du haut.... Il y a une lettre, n'est-ce
+pas?... pli&eacute;e... avec le timbre de Bordeaux.... Apporte-la... mets-la
+sur mon lit.... Merci!... tu es toujours gentil et complaisant comme
+autrefois.... Ah! mon pauvre Martial!</p>
+
+<p>&raquo;Je me remis &agrave; genoux aupr&egrave;s de son lit.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Vois-tu, reprit-elle, j'ai bien de mauvaises nouvelles &agrave;
+t'apprendre.... Il faut avoir du courage...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mon p&egrave;re! m'&eacute;criai-je.</p>
+
+<p>&raquo;Elle posa vivement sa main sur ma bouche.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oh! non, pas cela! fit-elle. Cependant, promets-moi de ne pas te
+d&eacute;soler.... Car, sais-tu, c'est si terrible que j'en meurs.... Quand
+j'ai appris... ce que contient cette lettre, je suis tomb&eacute;e par terre...
+m&ecirc;me je me suis fait bien mal... parce que ma t&ecirc;te a port&eacute; contre le
+mur.... J'ai eu le d&eacute;lire.... C'est bien &eacute;trange, cela!... je ne
+comprenais plus, je ne pensais plus.... Cependant je me souviens de ce
+qui se passait dans ma pauvre t&ecirc;te... C'&eacute;taient des mensonges!... je te
+voyais rire, je t'entendais chanter, et tu avais autour de toi toute
+sorte de monde.... Comme c'est bizarre, le d&eacute;lire!...</p>
+
+<p>&raquo;Je baisais ses mains &agrave; pleines l&egrave;vres. Je n'avais pas l'infamie de me
+d&eacute;fendre. Pauvre, pauvre m&egrave;re!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais il ne faut pas que je perde de temps, reprit-elle, parce que je
+suis s&ucirc;re, je sais que je vais bient&ocirc;t mourir.... Ne pleure pas....
+L&agrave;!... voila que tu sanglotes!... Petit, je te le d&eacute;fends!...
+&Eacute;coute-moi, et promets-moi d'&ecirc;tre bien courageux...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Parlez! parlez, ma m&egrave;re!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oui, mais je te d&eacute;fends de t'exalter.... Vois-tu, depuis le jour o&ugrave;
+ton p&egrave;re est parti, je ne vivais plus. Il ne faut pas m'en vouloir, mais
+je l'aimais tant! Ah! si tu savais tous les tr&eacute;sors de d&eacute;vouement et de
+bont&eacute; que renfermait cette &acirc;me! Si je vaux quelque chose, c'est &agrave; lui
+que je le dois. N'en doute jamais. Eh bien! voil&agrave; pr&egrave;s d'une longue
+ann&eacute;e que je n'ai entendu parler de lui.... C'est atroce, cela. J'ai eu
+des mois entiers sans sommeil. J'&eacute;tais l&agrave;, seule, tendant l'oreille...
+car je me disais: S'il n'&eacute;crit pas, c'est qu'il revient. H&eacute;las! le matin
+passait, et puis le soir, et ton p&egrave;re n'&eacute;tait pas l&agrave;... Seules, tes
+lettres me remettaient un peu de joie au c&oelig;ur. Ah! je veux te le dire,
+je suis fi&egrave;re et heureuse; car, enfin, tu es bien un peu mon &oelig;uvre...
+et quand j'ai lu dans les journaux&mdash;j'en ai fait venir expr&egrave;s... pour
+les montrer&mdash;&laquo;notre grand peintre Martial,&raquo; alors c'&eacute;tait une fra&icirc;cheur
+qui me passait &agrave; travers le c&oelig;ur. C'est si bon, l'orgueil de son
+enfant!</p>
+
+<p>&raquo;Elle s'interrompit. Sa respiration &eacute;tait courte. Je ne doutais plus. La
+mort guettait sa proie, et elle ne pouvait plus lui &eacute;chapper...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais, ton p&egrave;re!... qu'est-il devenu? La derni&egrave;re fois qu'il m'a
+&eacute;crit, il &eacute;tait &agrave;... attends donc!... je ne me rappelle pas bien le
+nom.... Sa&iuml;gon... oui, c'est bien cela. Et il me disait que tout allait
+au mieux, qu'il &eacute;tait s&ucirc;r de r&eacute;ussir... que nous serions riches comme
+des rois... et il ajoutait... tiens cela me fait rire: Le Roi du Feu
+t'envoie l'expression de son profond respect.... Tu te rappelles
+bien.... Comme il &eacute;tait singulier, ce Roi du Feu!</p>
+
+<p>&raquo;Et elle rit aux &eacute;clats. J'eus peur. Est-ce que le d&eacute;lire allait de
+nouveau s'emparer d'elle? Mais sa volont&eacute; fut plus forte que la maladie.
+Elle redevint ma&icirc;tresse d'elle-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Depuis ce temps, je n'ai plus entendu parler de ton p&egrave;re.... Je ne
+suis pas bien effray&eacute;e... parce qu'il m'avertissait qu'il allait partir
+pour une exp&eacute;dition lointaine... pour le pays... des Khmers! Tu sais, tu
+as d&eacute;j&agrave; entendu ce nom.... La statue qu'il avait re&ccedil;ue dans la caisse...
+tu te rappelles... c'&eacute;tait, nous a-t-il dit... le roi L&eacute;preux, le
+dernier souverain des Khmers.... Il ajoutait qu'il &eacute;tait d&eacute;j&agrave; all&eacute; dans
+ce pays... et que, de la part des indig&egrave;nes... des sauvages, sans
+doute... il n'y avait aucun p&eacute;ril &agrave; redouter.... Et cependant, je n'ai
+plus entendu parler de lui!...</p>
+
+<p>&raquo;Je crus que c'&eacute;tait cette inqui&eacute;tude seule qui l'avait abattue ainsi,
+et je m'effor&ccedil;ai de la rassurer. Mais elle me fit signe de me taire.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je te dis tout cela, continua-t-elle, veux-tu savoir la v&eacute;rit&eacute;? pour
+retarder le moment o&ugrave; tu apprendras la terrible nouvelle...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Mais, ma m&egrave;re, que peut-il nous arriver de douloureux? Pourvu que mon
+p&egrave;re vive...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Ceci, fit-elle d'un ton fi&eacute;vreux, c'est que le banquier chez lequel
+nos fonds &eacute;taient d&eacute;pos&eacute;s... tu sais bien, le banquier de Bordeaux....
+M. Estremoz...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Eh bien, ce mis&eacute;rable est parti, en emportant notre modeste
+fortune.... Tu es compl&eacute;tement ruin&eacute;!...</p>
+
+<p>&raquo;Sans me laisser placer une seule parole, elle continuait:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu es ruin&eacute;, entends-tu? C'est la mis&egrave;re pour toi. Tu n'as plus un
+sou. Tu mourras de faim, de froid.... Je sais bien ce que c'est. Tu es
+trop jeune encore pour r&eacute;sister &agrave; ces privations atroces.... Nous
+n'avons plus rien, rien!...</p>
+
+<p>&raquo;Chacun de ses mots se scandait dans une sorte de r&acirc;le.</p>
+
+<p>&raquo;Ainsi, c'&eacute;tait pour cela que se mourait ma m&egrave;re! Ah! en v&eacute;rit&eacute;, je
+sentis tout mon &ecirc;tre se soulever &agrave; cette pens&eacute;e.... Certes, je glissais
+d&eacute;j&agrave; sur la pente du mal... mais, du moins, l'amour de l'argent pour
+lui-m&ecirc;me n'avait pas dess&eacute;ch&eacute; mon c&oelig;ur.... Que m'importait cette
+fortune! Ruin&eacute;! Eh bien! tant mieux!... est-ce que ce n'&eacute;tait pas me
+contraindre &agrave; lui rendre au centuple, &agrave; elle, les sacrifices qu'elle
+s'&eacute;tait impos&eacute;s pour moi? Je lui dis tout cela! Comme je parlais
+&eacute;loquemment de travail, de succ&egrave;s, de gloire, de fortune, et cependant,
+tout &agrave; coup, je m'interrompis. Sur sa l&egrave;vre errait un sourire
+d'incr&eacute;dulit&eacute; profonde.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu doutes de moi, maman? m'&eacute;criai-je. Ah! c'est mal!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;B&eacute;b&eacute;! va! fit-elle.</p>
+
+<p>&raquo;Elle m'attira tout pr&egrave;s d'elle, si pr&egrave;s que ses l&egrave;vres touchaient mon
+oreille.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu crois donc, dit-elle tout bas, et ses yeux se baissaient comme si
+elle e&ucirc;t rougi de me parler ainsi, tu crois donc que je ne sais pas ce
+qui se passe? Je sais que tu aimes... que tu es aim&eacute;!... Oh! d'abord
+cela m'a fait de la peine, et puis je me suis raisonn&eacute;e.... Tu es si
+jeune... et puis, on m'a dit que tu l'adorais. Elle s'appelle Isabelle.
+C'est bien cela, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai peur que, si tu es
+pauvre... elle ne te quitte, et que cela ne te fasse trop de peine!</p>
+
+<p>&raquo;Mon Dieu! o&ugrave; cette femme, chaste et pure entre toutes, avait-elle
+appris cette indulgence! Et si vous aviez vu ce sourire un peu fin, un
+peu moqueur, tout affection et tout pardon!... Cette vierge-m&egrave;re aimait
+tant son fils qu'elle mourait de douleur de ne pouvoir lui &eacute;viter une
+larme... et pour qui? pour qui cette &eacute;motion sainte!... cette
+condescendance sublime!</p>
+
+<p>&raquo;Pour cette femme qui s'&eacute;tait vendue, qui se vendait, qui allait se
+vendre sans cesse et toujours!</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Je ne la connais pas, me dit ma m&egrave;re; mais je la vois &agrave; travers
+toi... tu l'aimes... donc elle est bonne et belle!... oh! je te
+connais!... tu es bon juge!</p>
+
+<p>&raquo;J'aurais voulu me tuer au pied de ce lit.</p>
+
+<p>&raquo;Ce qui m'&eacute;tonnait profond&eacute;ment, c'est que ma m&egrave;re f&ucirc;t aussi bien
+instruite de ce qui se passait &agrave; Paris. Voici ce qu'elle m'avoua.
+Lorsqu'elle avait appris, tr&egrave;s-indirectement, que j'avais une ma&icirc;tresse,
+elle avait &eacute;prouv&eacute; une terreur invincible. Sans doute, cette femme
+allait m'arracher au travail, me pousser sur le chemin mauvais de
+l'oisivet&eacute;, &agrave; la d&eacute;bauche, peut-&ecirc;tre... et, sans faire part de son
+projet &agrave; personne, elle &eacute;tait venue &agrave; Paris et avait pris adroitement
+ses renseignements. Or, que lui avait-on dit? Depuis qu'Isabelle vivait
+aupr&egrave;s de moi, j'avais compl&eacute;tement renonc&eacute; &agrave; la vie que j'avais men&eacute;e
+jusque-l&agrave;. Plus de ces <i>parties</i> entre camarades, d'o&ugrave; l'on revient la
+t&ecirc;te lourde et les yeux rougis; je travaillais sans cesse, avec ardeur.
+On parlait d'un chef-d'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&raquo;Ma m&egrave;re ne voulut m&ecirc;me pas m'embrasser. Elle craignait que je ne lui
+reprochasse de m'espionner. Et elle &eacute;tait repartie dans sa solitude, la
+ch&egrave;re &acirc;me, heureuse de ce que le danger par elle redout&eacute; ne f&ucirc;t
+qu'imaginaire!...</p>
+
+<p>&raquo;Voil&agrave; ce qu'&eacute;tait ma m&egrave;re!... Quant &agrave; la perte de sa petite fortune,
+c'&eacute;tait pour elle un coup mortel. Depuis quelque temps d&eacute;j&agrave;, sa sant&eacute;
+&eacute;tait chancelante, et son &eacute;nergie seule la soutenait encore; mais quand
+elle avait vu s'&eacute;crouler d'un seul coup toutes ses esp&eacute;rances, tout cet
+&eacute;difice de s&eacute;curit&eacute; sur lequel, &agrave; ses yeux, reposait mon avenir, elle
+avait &eacute;t&eacute; saisie d'une crise terrible, &agrave; laquelle elle devait succomber.</p>
+
+<p>&raquo;Ah! combien douce et charmante elle resta jusque dans les affres de
+l'agonie!... elle se pr&eacute;occupait surtout de ce que j'allais devenir.</p>
+
+<p>&raquo;Sur les quelques centaines de francs qu'elle s'&eacute;tait r&eacute;serv&eacute;es pour son
+entretien, elle avait encore &eacute;conomis&eacute;, et ce fut avec un sourire de
+joie indicible qu'elle tira de son chevet la bourse o&ugrave; brillaient ces
+derni&egrave;res pi&egrave;ces d'or, dont chacune repr&eacute;sentait une privation p&eacute;nible.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Prends, me dit-elle. C'est le sang de ta pauvre maman; cet argent-l&agrave;
+te portera bonheur.... Maintenant ce n'est pas tout, il me reste des
+bijoux... les voici, dans cette petite cassette... je les ai re&ccedil;us de
+ton p&egrave;re... et si tu veux me faire bien plaisir, tu me jureras... non,
+tu me promettras... pas de serment, ta parole me suffit... de ne t'en
+d&eacute;faire qu'en cas d'absolue n&eacute;cessit&eacute;... Il est bien entendu que je ne
+laisse pas de dettes, pas m&ecirc;me le loyer de notre petite maison.... Comme
+je savais que j'allais mourir, je me suis entendue d'avance avec le
+propri&eacute;taire, et tu peux la quitter sans avoir rien &agrave; payer... tu
+comprends, nous avons fait une cote mal taill&eacute;e! et il a r&eacute;sili&eacute; le
+bail.</p>
+
+<p>&raquo;Est-il rien de plus admirable que cette sollicitude maternelle,
+pr&eacute;voyante jusqu'&agrave; la mort!</p>
+
+<p>&raquo;Quand elle comprit que la minute supr&ecirc;me arrivait, elle m'attira pr&egrave;s
+d'elle, et me serrant contre sa poitrine amaigrie o&ugrave; grin&ccedil;ait un r&acirc;le
+souffreteux:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu sais, me dit-elle, quand tu reverras ton p&egrave;re, tu lui donneras mon
+dernier baiser...</p>
+
+<p>&raquo;Et ses l&egrave;vres se pos&egrave;rent sur mon front... et j'entendis un long
+soupir!</p>
+
+<p>&raquo;La pauvre femme se laissa tomber sur son oreiller, ferma les yeux et
+mourut...</p>
+
+<p>&raquo;Voil&agrave; les enseignements que j'avais re&ccedil;us! voil&agrave; la sublime &eacute;ducatrice
+que mon p&egrave;re m'avait donn&eacute;e!</p>
+
+<p>&raquo;Et voici ce que j'ait fait...</p>
+
+<p>&raquo;Six mois apr&egrave;s, il semblait que tout cela ne f&ucirc;t qu'un mauvais r&ecirc;ve, &agrave;
+jamais effac&eacute;. J'&eacute;tais redevenu l'amant d'Isabelle; mais cette fois,
+amant honteux, hypocrite, me glissant au milieu des sourires des
+laquais, par un escalier d&eacute;rob&eacute;, attendant, anxieux, qu'elle f&ucirc;t
+seule...</p>
+
+<p>&raquo;Cette passion malsaine s'&eacute;tait de nouveau empar&eacute;e de moi avec
+l'intensit&eacute; de la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&raquo;Travailler! il &eacute;tait bien question de cela. Parfois, je barbouillais &agrave;
+la h&acirc;te quelques toiles, que j'allais vendre pour ne pas mourir de faim,
+et le plus souvent j'employais cet argent en bouquets, que j'accourais
+offrir au T&eacute;nia.</p>
+
+<p>&raquo;Car d&eacute;j&agrave; on la nommait ainsi.</p>
+
+<p>&raquo;L'Anglais qui m'avait pris ma ma&icirc;tresse avait promptement compris
+quelle nature hideuse se cachait sous cette enveloppe admirable! Et,
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, il s'&eacute;tait tir&eacute; un coup de pistolet dans la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&raquo;Je crois qu'il a surv&eacute;cu &agrave; sa blessure.</p>
+
+<p>&raquo;Dire comment j'ai v&eacute;cu, je ne le sais pas. Je n'avais plus d'autre
+objectif que cette femme. Dix fois, elle m'a chass&eacute;, et alors mes amis
+me prenant en piti&eacute;, m'entra&icirc;naient dans le monde, esp&eacute;rant que cette
+diversion me sauverait de moi-m&ecirc;me. Rien! c'&eacute;tait comme la tache de sang
+de lady Macbeth, que toute l'eau de la mer ne parviendrait pas &agrave;
+effacer.</p>
+
+<p>&raquo;Je passais les nuits devant son h&ocirc;tel, &eacute;piant aux fen&ecirc;tres de sa
+chambre un rayon de lumi&egrave;re, une ombre.</p>
+
+<p>&raquo;Je n'avais pas de pain, j'&eacute;tais devenu une sorte de mendiant fam&eacute;lique
+qui errait dans la vie, comme ces Italiens qui jadis portaient en leurs
+veines le poison des Borgia, poison cent fois moins terrible que celui
+qui tuait en moi la conscience et l'honneur.</p>
+
+<p>&raquo;Le plus horrible en ceci, c'est que cette femme jouait avec mon &acirc;me
+avec un &eacute;pouvantable cynisme!</p>
+
+<p>&raquo;Quand des mois s'&eacute;taient pass&eacute;s, quand je commen&ccedil;ais &agrave; d&eacute;sesp&eacute;rer et
+que peut-&ecirc;tre une lueur de raison allait jaillir en moi, on e&ucirc;t dit
+qu'elle devinait ce prochain r&eacute;veil; alors elle m'appelait.</p>
+
+<p>&raquo;Tant&ocirc;t, quand, stupide et rougissant de moi-m&ecirc;me, je me trouvais sur le
+passage de sa voiture, elle s'arr&ecirc;tait brusquement et m'appelait;
+j'accourais, courb&eacute; comme un valet, et alors, avec un &eacute;clat de rire,
+elle repartait au galop de ses chevaux.</p>
+
+<p>&raquo;Et j'&eacute;tais presque heureux qu'elle m'e&ucirc;t reconnu, f&ucirc;t-ce m&ecirc;me pour
+m'insulter.</p>
+
+<p>&raquo;Ou bien, dans la mansarde o&ugrave; j'avais d&ucirc; me blottir, comme un fou dans
+un cabanon, je recevais un billet qui contenait ce seul mot:</p>
+
+<p>&laquo;Viens!&raquo;</p>
+
+<p>&raquo;Et j'ob&eacute;issais &agrave; cet appel... elle me recevait et me disait:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tu ne t'es pas encore tu&eacute;!... d&eacute;cid&eacute;ment, tu es si l&acirc;che que je
+t'aime!</p>
+
+<p>&raquo;Et avec quel art infernal elle se plaisait &agrave; m'abreuver d'humiliations!
+Comme elle arrachait un &agrave; un de ma conscience chaque sentiment encore
+r&eacute;sistant!</p>
+
+<p>&raquo;Ces bijoux, que ma m&egrave;re m'avait confi&eacute;s et que ma parole aurait d&ucirc; me
+rendre sacr&eacute;s, je les donnai &agrave; cette femme, qui, sous mes yeux, s'en
+para pour aller au th&eacute;&acirc;tre avec son amant.</p>
+
+<p>&raquo;Et encore me dit-elle:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Sont-ils assez vieillots! mais tant pis, ils me plaisent ainsi.</p>
+
+<p>&raquo;Le d&eacute;go&ucirc;t me monte aux l&egrave;vres quand je plonge par la pens&eacute;e dans cette
+fange, o&ugrave; je ne me d&eacute;battais m&ecirc;me plus.</p>
+
+<p>&raquo;Quand, pour la derni&egrave;re fois, elle me mit &agrave; la porte comme un laquais,
+j'attendis longtemps, esp&eacute;rant encore un de ces caprices odieux qui me
+rapprochaient d'elle. Cette fois, ce fut trop long. Et peu &agrave; peu je me
+sentis envahi par un tel m&eacute;pris de moi-m&ecirc;me et de cette mis&eacute;rable, que
+je me condamnai.</p>
+
+<p>&raquo;Vous savez le reste.</p>
+
+<p>&raquo;Tombant de degr&eacute; en degr&eacute;, roulant sur cette pente o&ugrave; les d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s
+vont vite, j'avais tout n&eacute;glig&eacute;, tout oubli&eacute;... et mes ardeurs de
+travail et mes esp&eacute;rances de succ&egrave;s.</p>
+
+<p>&raquo;J'avais d'abord demand&eacute; &agrave; l'ivresse l'oubli fi&eacute;vreux, j'avais bu de
+l'absinthe; mais loin de me calmer, l'alcool ne faisait qu'exasp&eacute;rer ma
+douleur.</p>
+
+<p>&raquo;Parfois, j'avais tent&eacute; de ressaisir mes pinceaux; les &ecirc;tres qu'&eacute;voquait
+mon imagination n'&eacute;taient que des spectres.</p>
+
+<p>&raquo;Et la mis&egrave;re venait! Larve hideuse, elle m'enserrait de ses deux bras
+qui &eacute;touffent et navrent! Dans cette mansarde dont les murs d&eacute;labr&eacute;s
+criaient, par toutes leurs l&eacute;zardes, les tortures de la pauvret&eacute;, je me
+sentais glac&eacute;. En vain, je faisais appel &agrave; mon courage, &agrave; toutes les
+exhortations du pass&eacute;. Il m'&eacute;tait impossible de me dominer. En d&eacute;pit de
+moi, cette femme me tenait comme ces stryges des l&eacute;gendes qui embrassent
+et emportent les enfants!</p>
+
+<p>&raquo;A mon c&oelig;ur montaient le d&eacute;dain, le m&eacute;pris de mon &ecirc;tre. A quoi &eacute;tais-je
+bon? A quoi &eacute;tais-je utile? De mon p&egrave;re je ne savais rien. Ma m&egrave;re, je
+l'avais tu&eacute;e, car c'&eacute;tait pour moi et &agrave; cause de moi qu'elle &eacute;tait
+morte!</p>
+
+<p>&raquo;Alors, inutile aux autres et &agrave; moi-m&ecirc;me, je n'avais plus qu'&agrave;
+dispara&icirc;tre.</p>
+
+<p>&raquo;Ce qui me d&eacute;cida fut ceci. Une derni&egrave;re fois je m'interrogeai, la
+question &eacute;tait ainsi formul&eacute;e:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Si le T&eacute;nia t'appelait, irais-tu?</p>
+
+<p>&raquo;Voyez, je disais d&eacute;j&agrave; le T&eacute;nia, c'est-&agrave;-dire que j'acceptais la renom
+monstrueux qui s'attachait &agrave; cette femme.</p>
+
+<p>&raquo;Le T&eacute;nia! c'est-&agrave;-dire cette mucosit&eacute; sinistre et rampante qui
+s'agglutine aux entrailles, les ronge, les serre, les an&eacute;antit, qui de
+l'homme fort fait un squelette, qui tue la force, d&eacute;truit l'&eacute;nergie...</p>
+
+<p>&raquo;Le T&eacute;nia! &eacute;pouvantable &eacute;tranget&eacute; devant laquelle h&eacute;site encore la
+science:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Si elle t'appelait, irais-tu?</p>
+
+<p>&raquo;Et je r&eacute;pondais:</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&raquo;Alors il fallait en finir avec moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&raquo;Je me d&eacute;cidai.</p>
+
+<p>&raquo;Je me condamnai &agrave; mort.</p>
+
+<p>&raquo;Oh! la terrible journ&eacute;e qui pr&eacute;c&eacute;da l'acte supr&ecirc;me! Comme, dans la
+vitalit&eacute; de ma jeunesse, j'essayai encore de me d&eacute;fendre! comme je
+voulais me rattacher &agrave; la vie! comme je plaidai ma cause! comme je fus
+indulgent pour mes turpitudes!</p>
+
+<p>&raquo;Plaidoiries, plaintes, regrets, tout se heurta contre ma propre
+ignominie.</p>
+
+<p>&raquo;Et ce jugement que j'avais port&eacute; contre moi-m&ecirc;me, je me dis qu'il
+fallait l'ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>&raquo;Pourtant, je m'en souviens maintenant, &agrave; l'heure derni&egrave;re, une vision
+&eacute;blouissante passa devant mes yeux.</p>
+
+<p>&raquo;Oui! o&ugrave; donc &eacute;tait-ce? Une jeune fille, pure, chaste, adorable! Ce fut
+un &eacute;clair, il me sembla que si je l'avais rencontr&eacute;e plus t&ocirc;t, je serais
+devenu un homme!</p>
+
+<p>&raquo;Bah! c'&eacute;tait quelque nouveau mirage d&eacute;cevant mon &acirc;me affol&eacute;e!</p>
+
+<p>&raquo;Vous savez le reste!</p>
+
+<p>&raquo;Et maintenant, messieurs, vous qui m'avez sauv&eacute;, vous qui avez droit &agrave;
+scruter les replis les plus profonds de mon &acirc;me...</p>
+
+<p>&raquo;Jugez-moi...</p>
+
+<p>&raquo;Seulement, &eacute;coutez bien.... J'ai &eacute;t&eacute; assez franc, j'ai fait assez bon
+march&eacute; de mon orgueil, de mon amour-propre, pour que vous acceptiez ma
+parole!</p>
+
+<p>&raquo;Depuis l'heure o&ugrave; j'ai voulu abandonner la vie, il s'est accompli en
+moi une transformation telle que, m'interrogeant, il me semble &ecirc;tre
+revenu de deux ann&eacute;es en arri&egrave;re. Non, tout ce que j'ai dit n'existe
+plus! Le Martial d'autrefois est mort!... et un autre s'est &eacute;veill&eacute;, en
+qui parlent toutes les voix de l'honneur et de la probit&eacute;.</p>
+
+<p>&raquo;Si je vous ai bien compris, vous vous &ecirc;tes d&eacute;vou&eacute;s &agrave; une &oelig;uvre grande
+et g&eacute;n&eacute;reuse; vous vous &ecirc;tes constitu&eacute;s, au milieu de cette soci&eacute;t&eacute;
+&eacute;go&iuml;ste et haineuse, les chevaliers du droit et du devoir.</p>
+
+<p>&raquo;Eh bien! je vous le demande: ouvrez-moi vos rangs, et, soldat fid&egrave;le,
+je combattrai &agrave; vos c&ocirc;t&eacute;s.</p>
+
+<p>&raquo;Dans cette arm&eacute;e du bien, dont vous m'avez r&eacute;v&eacute;l&eacute; l'existence, je
+prendrai&mdash;si vous le voulez&mdash;le poste le plus humble ou le plus
+dangereux.... Toutes mes &eacute;nergies d'homme se sont r&eacute;veill&eacute;es &agrave; votre
+appel. Je ne vous demande pas de croire aujourd'hui en moi... mettez-moi
+&agrave; l'&eacute;preuve... ma vie vous appartient... J'attends votre arr&ecirc;t.&raquo;</p>
+
+<p>Martial se laissa retomber sur son si&eacute;ge, &eacute;puis&eacute; par les angoisses de
+cette confession, o&ugrave; s'&eacute;taient d&eacute;roul&eacute;s ses plus amers souvenirs. Peu &agrave;
+peu, les personnages qui composaient le Club des Morts s'&eacute;taient laiss&eacute;
+eux-m&ecirc;mes entra&icirc;ner par ce r&eacute;cit, o&ugrave; la faiblesse humaine parlait si
+haut. Et quand Martial eut fini, pas un mot ne s'&eacute;chappa de toutes les
+poitrines oppress&eacute;es. Tous s'absorbaient dans leur pens&eacute;e, et peut-&ecirc;tre
+se souvenaient d'avoir subi, eux aussi, le joug de funestes passions.
+Enfin, Armand de Bernaye se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit-il, vous avez entendu le r&eacute;cit de Martial, vous avez
+entendu encore la requ&ecirc;te qu'il vous adresse. Vous savez ce qu'il nous
+reste &agrave; faire. Que chacun de nous descende au plus profond de sa
+conscience, et se demande si l'homme qui fait appel &agrave; nous est digne de
+se d&eacute;vouer &agrave; l'&oelig;uvre que nous avons entreprise... Souvenez-vous que
+notre premier devoir, c'est la franchise absolue envers nous-m&ecirc;mes.
+Donc, pas de fausse fiert&eacute;, pas de compromis!... Oui, ou non, Martial
+a-t-il le droit de faire partie du Club des Morts? Oui ou non,
+avons-nous, &agrave; notre tour, le droit, en nous confiant &agrave; lui, de lui
+livrer les secrets de notre association? Notre r&eacute;ponse, vous le savez,
+doit &ecirc;tre ainsi formul&eacute;e: <i>Oui</i>, <i>non</i>, ou bien, pour troisi&egrave;me terme:
+<i>&Eacute;preuve</i>.</p>
+
+<p>Armand se tourna vers Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous d&eacute;cidons qu'il y aura &eacute;preuve, ceci signifiera que nous avons
+besoin de nouveaux gages avant de vous admettre &agrave; titre d&eacute;finitif dans
+nos rangs. En ce cas, vous ne conna&icirc;trez ni nos noms ni nos visages.
+Nous vous imposerons une t&acirc;che, et c'est seulement lorsqu'elle sera
+remplie que vous deviendrez notre compagnon et notre fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle que soit votre d&eacute;cision, dit Martial, je l'accepte. Je
+comprends moi-m&ecirc;me que la faiblesse d'&acirc;me dont j'ai fait preuve vous
+peut mettre en d&eacute;fiance contre moi. Et cependant, si vous pouviez lire
+au fond de ma conscience, vous vous souviendriez que du creuset de la
+douleur et du remords, la volont&eacute; sort plus vigoureuse et plus
+r&eacute;sistante....</p>
+
+<p>Armand l'interrompit d'un geste.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous avons entendu: il nous reste &agrave; vous juger. Sachez encore que
+toute d&eacute;cision r&eacute;clame l'unanimit&eacute; des voix, en ce qui concerne
+l'affirmation ou la n&eacute;gation. Pour l'&eacute;preuve, une seule voix suffit pour
+l'imposer.</p>
+
+<p>Il se fit un grand silence.</p>
+
+<p>&mdash;Martial, reprit bient&ocirc;t M. de Bernaye, chacun de nous, apr&egrave;s avoir
+consult&eacute; sa conscience, va faire conna&icirc;tre sa d&eacute;cision devant vous.</p>
+
+<p>Martial inclina la t&ecirc;te. Il &eacute;tait p&acirc;le d'angoisse.</p>
+
+<p>Sir Lionel Storigan se leva le premier et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dirent &agrave; leur tour chacun des fr&egrave;res Droite et Gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;p&eacute;ta Armand.</p>
+
+<p>Seule, la marquise restait. Quand elle se dressa, Martial ne put
+r&eacute;primer un mouvement de surprise. Dans l'ombre qui obscurcissait la
+salle tendue de noir, il n'avait pas remarqu&eacute; que l'un de ses juges f&ucirc;t
+une femme.</p>
+
+<p>De sa voix douce et grave, elle laissa tomber ce mot:</p>
+
+<p>&mdash;Epreuve!</p>
+
+<p>Martial tressaillit. Il lui semblait que ce mot &eacute;quivalait &agrave; une
+condamnation sans appel. Il eut froid au c&oelig;ur; il croyait qu'une main
+inconnue le rejetait dans l'ab&icirc;me o&ugrave; il s'&eacute;tait si longtemps d&eacute;battu.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! qui que vous soyez, s'&eacute;cria-t-il, r&eacute;voquez cet arr&ecirc;t. Croyez en
+moi! il me tarde de commencer l'&oelig;uvre de r&eacute;habilitation.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce sera quand vous le voudrez vous-m&ecirc;me, reprit la marquise. Si le
+mot qui vous admet dans nos rangs n'est pas tomb&eacute; aussit&ocirc;t de mes
+l&egrave;vres, c'est qu'avant de lier pour toujours votre existence &agrave; nos
+destin&eacute;es, il vous reste une t&acirc;che &agrave; remplir.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! parlez! et quelle qu'elle soit, je saurai vous prouver que je
+suis digne de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Martial! votre seul crime, c'est d'avoir oubli&eacute; votre m&egrave;re. Voil&agrave; ce
+que mon c&oelig;ur vous reproche. De vos folies nous ne nous souvenons m&ecirc;me
+plus. Mais ce fut un crime, Martial, je le r&eacute;p&egrave;te, que d'effacer de
+votre c&oelig;ur, f&ucirc;t-ce pendant une heure, le souvenir de celle qui avait
+pouss&eacute; l'esprit de d&eacute;vouement et de sacrifice &agrave; ses derni&egrave;res limites.</p>
+
+<p>Les larmes montaient aux yeux de Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc oubli&eacute;, Martial, continua la marquise, qui songeait,
+elle, &agrave; ce cher petit &ecirc;tre que Biscarre avait arrach&eacute; de ses bras, vous
+oubliez donc que l'enfant qui part emporte avec lui un lambeau du c&oelig;ur
+de sa m&egrave;re, et qu'elle meurt loin de lui? Avant de vous lancer de
+nouveau dans la m&ecirc;l&eacute;e humaine, avant de faire abandon de votre volont&eacute;,
+avant enfin d'&ecirc;tre le digne soldat du bien, voici l'&eacute;preuve que je vous
+impose...</p>
+
+<p>&mdash;J'&eacute;coute! fit Martial oppress&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partirez aujourd'hui m&ecirc;me, tout &agrave; l'heure. Vous irez dans cette
+ville o&ugrave; votre m&egrave;re vous a b&eacute;ni pour la derni&egrave;re fois.... L&agrave;, vous vous
+arr&ecirc;terez; vous marcherez vers l'humble cimeti&egrave;re o&ugrave; dort la pauvre
+femme, et sur la tombe qui la recouvre, vous vous agenouillerez, et vous
+lui direz: &laquo;M&egrave;re! ton fils ingrat et coupable te supplie de lui
+pardonner... et te demande si, dans la sinc&eacute;rit&eacute; de sa conscience, il
+est assez fort pour se m&ecirc;ler &agrave; la lutte humaine.&raquo; Alors, dans votre
+c&oelig;ur, une voix s'&eacute;l&egrave;vera. Ce sera celle de la g&eacute;n&eacute;reuse cr&eacute;ature qui
+vous a tout donn&eacute; jusqu'&agrave; la derni&egrave;re goutte de son sang... et cette
+r&eacute;ponse dictera la mienne.... Si, courb&eacute; sur cette pierre glac&eacute;e, vous
+vous sentez b&eacute;ni par celle qui n'est plus, alors revenez vers nous... et
+cette fois, je le jure, nous ne verrons plus en vous qu'un ami, un fr&egrave;re
+et un soldat du droit!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! merci mille fois d'avoir con&ccedil;u cette pens&eacute;e! s'&eacute;cria Martial. Oui,
+vous avez raison, je dois retremper mon &acirc;me &agrave; cette source de toute
+bont&eacute; et de tout amour!...</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, dit Armand. Vous sortirez d'ici sans conna&icirc;tre le lieu o&ugrave;
+vous avez &eacute;t&eacute; conduit. Dans une heure, une chaise de poste stationnera
+sur la place du Carrousel, devant l'h&ocirc;tel de Nantes. Ne prononcez pas
+une parole. Le conducteur vous reconna&icirc;tra sans que vous lui parliez.
+Dans les poches de la voiture, vous trouverez l'argent n&eacute;cessaire &agrave;
+votre voyage....</p>
+
+<p>A ces mots, Martial ne put r&eacute;primer un geste de protestation
+involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, reprit Armand, voici que d&eacute;j&agrave; le vain orgueil reprend sur vous
+son empire. Vous &ecirc;tes libre encore de refuser, si vous vous trouvez
+humili&eacute; de recevoir de ceux qui comptent vous recueillir comme un fr&egrave;re
+les ressources qui vous manquent.</p>
+
+<p>&mdash;Non! pardonnez-moi! fit Martial.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est avec nous, continua M. de Bernaye, ne poss&egrave;de plus rien en
+propre. Tout &agrave; tous, ceci est notre devise.</p>
+
+<p>&mdash;J'ob&eacute;irai.</p>
+
+<p>&mdash;Trois jours vous suffisent pour accomplir ce pieux p&egrave;lerinage... dans
+trois jours donc, vous vous retrouverez &agrave; Paris. Vous retournerez dans
+votre chambre, et l&agrave; vous trouverez un billet qui vous indiquera ce
+qu'il vous reste &agrave; faire. Si la voix de votre m&egrave;re a troubl&eacute; votre c&oelig;ur
+et n'a pas &eacute;veill&eacute; en vous un de ces &eacute;chos qui sont une r&eacute;v&eacute;lation,
+alors d&eacute;chirez ce billet, et que tout ce qui s'est pass&eacute; aujourd'hui
+soit &agrave; jamais oubli&eacute;... sinon, venez &agrave; nous, et d&egrave;s lors vous serez
+associ&eacute; &agrave; notre &oelig;uvre.</p>
+
+<p>Martial &eacute;tendit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Sur le souvenir de ma m&egrave;re, par mon p&egrave;re qui peut-&ecirc;tre r&eacute;clame
+vengeance, je vous jure d'&ecirc;tre &agrave; mon poste dans trois jours.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Martial, nous vous attendons....</p>
+
+<p>Le jeune homme sortit de la salle, et se retrouva dans la chambre o&ugrave; il
+avait pass&eacute; la nuit. L&agrave;, un l&eacute;ger repas &eacute;tait pr&eacute;par&eacute;. Sur les instances
+de Lamalou, Martial consentit &agrave; r&eacute;parer ses forces. Bient&ocirc;t ses yeux se
+ferm&egrave;rent, son cerveau se troubla... il s'endormit. Et quand il revint &agrave;
+lui, il se trouvait devant l'h&ocirc;tel de Nantes, se demandant si tout ce
+qui s'&eacute;tait pass&eacute; n'&eacute;tait pas un r&ecirc;ve. Mais la chaise de poste &eacute;tait l&agrave;.
+D&egrave;s qu'il parut, le postillon s'approcha de lui et du geste lui d&eacute;signa
+la voiture, dont la porti&egrave;re se referma sur lui.... Et les chevaux,
+br&ucirc;lant le pav&eacute;, s'&eacute;lanc&egrave;rent vers la barri&egrave;re.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XB" id="XB"></a>X</h2>
+
+<h3>A L'OURS VERT</h3>
+
+
+<p>&mdash;Eh ben! de quoi donc, mon petit!... est-ce que par hasard on a des
+<i>&eacute;moss</i>?</p>
+
+<p>Deux renseignements: A l'&eacute;poque o&ugrave; se passent les faits que nous
+racontons, l'abr&eacute;viation des mots &eacute;tait dans toute sa floraison
+argotique. On disait les <i>Funamb</i> pour les Funambules, le petit <i>Laz</i>,
+pour Lazari; on amputait les mots, trouvant plus court de nommer le caf&eacute;
+du <i>caf</i>, et le bouillon un <i>ordin</i>, du mot ordinaire.</p>
+
+<p>Les termes m&eacute;taphysiques n'avaient pas &eacute;chapp&eacute; &agrave; la contagion: &laquo;En v'la
+une vraie <i>rigol</i>,&raquo; pour rigolade, &laquo;est-il <i>bass</i>!&raquo; pour est-il
+<i>bassinant</i> (ennuyeux)! <i>&eacute;moss</i>, pour &eacute;motion.</p>
+
+<p>Second d&eacute;tail:</p>
+
+<p>Voici o&ugrave; et dans quelles circonstances les paroles que nous venons de
+citer &eacute;taient prononc&eacute;es. Aupr&egrave;s des halles, derri&egrave;re les ignobles
+&eacute;choppes de bois qui entouraient alors la fontaine des Innocents, un
+grand nombre de cabarets restaient ouverts toute la nuit. C'&eacute;tait &agrave; la
+place Sainte-Opportune, dont l'arcade rappelait et rappelle encore aux
+amants du pass&eacute; les plus beaux jours de la Truanderie, que les maisons
+branlantes et pench&eacute;es abritaient ces bouges, r&eacute;serv&eacute;s en apparence aux
+mara&icirc;chers et aux travailleurs du carreau, mais en r&eacute;alit&eacute; envahis par
+tout ce que Paris comptait de vagabonds et de gens sans aveu. Donc, au
+pied d'une de ces b&acirc;tisses, menac&eacute;es par le marteau des d&eacute;molisseurs et
+toutes pr&ecirc;tes &agrave; tomber d'elles-m&ecirc;mes si on ne se h&acirc;tait de les jeter &agrave;
+bas, une boutique &agrave; carreaux sales, form&eacute;s de vitres verd&acirc;tres,
+barbouill&eacute;es de craie, portait cette enseigne:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 5em;"><i>A l'Ours vert</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Au-dessus de la porte d'entr&eacute;e, une plaque de t&ocirc;le, fich&eacute;e par quatre
+clous, repr&eacute;sentait je ne sais quelle forme h&eacute;t&eacute;roclite d'animal que le
+propri&eacute;taire de l'&eacute;tablissement affirmait &ecirc;tre un ours, et qui, par un
+caprice singulier du peintre, &eacute;tait d'un vert que nous pourrions
+qualifier d'ardent. L'ours &eacute;tait dress&eacute; sur ses jambes de derri&egrave;re et,
+le museau lev&eacute;, paraissait se livrer &agrave; quelque sarabande qu'un ours qui
+se respecte n'e&ucirc;t jamais esquiss&eacute;e.</p>
+
+<p>Voil&agrave; pour l'ext&eacute;rieur. Entrons. C'est un long boyau, divis&eacute; en deux
+rangs de tables qui jadis eurent sans doute la blancheur immacul&eacute;e de
+sapin neuf, mais qui aujourd'hui sont rehauss&eacute;es d'une couche de graisse
+noir&acirc;tre, polie par les coudes des buveurs, et qui leur donnerait, si
+peu de bonne volont&eacute; qu'on y voul&ucirc;t bien mettre, l'apparence d'une
+toile vernie. Justement &agrave; c&ocirc;t&eacute; de la porte d'entr&eacute;e, un comptoir
+recouvert d'une plaque de zinc, encombr&eacute; de bouteilles, de brocs, avec
+son &eacute;vier perc&eacute; d'un trou dans lequel roulent incessamment les rin&ccedil;ures
+de verres vid&eacute;s. Derri&egrave;re le comptoir, une grosse femme, aux allures
+masculines, aux l&egrave;vres moustachues, &agrave; l'&oelig;il rougi. Nous disons &agrave; l'&oelig;il
+rougi au singulier, par cette raison que cet &oelig;il est unique, l'autre
+disparaissant sous la paupi&egrave;re ferm&eacute;e. Que si nous nous obstinions &agrave;
+vouloir approfondir ce myst&egrave;re, nous apprendrions que la ma&icirc;tresse de
+l'<i>Ours vert</i>, connue sous le surnom de la Br&ucirc;leuse, a jadis soutenu
+quelques vives discussions en cours d'assises pour incendie, et qu'apr&egrave;s
+une condamnation s&eacute;v&egrave;re, elle a assez peu respect&eacute; les arr&ecirc;ts de la
+justice pour que, dans une lutte formidable contre les gendarmes, elle
+ait perdu un de ses yeux. Excellente nature d'ailleurs, comme on le
+verra tout &agrave; l'heure. Quant au patron, puissent nos lecteurs retrouver
+avec satisfaction une de nos anciennes connaissances! Taille et
+corpulence &eacute;normes, traits boursoufl&eacute;s, nez &eacute;pat&eacute;, bouche lippue,
+oreilles gigantesques, tels &eacute;taient les traits du personnage qui, jadis,
+attendait dans les gorges d'Ollioules le for&ccedil;at Biscarre; tel &eacute;tait
+aujourd'hui Diouloufait, que les habitu&eacute;s de l'<i>Ours vert</i> avaient
+baptis&eacute; d'un surnom significatif. On l'appelait la Baleine. C'&eacute;tait
+toujours le colosse aux formes massives; seulement, vingt ann&eacute;es passant
+sur ce masque de chair y avaient creus&eacute; des rides profondes, et les
+cheveux embroussaill&eacute;s &eacute;taient presque gris. En ce moment, la Baleine
+venait de s'asseoir au fond de la salle presque vide, aupr&egrave;s d'un homme
+qui, la t&ecirc;te dans ses deux mains, semblait ne pas remarquer sa
+pr&eacute;sence.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mon petit <i>gosse</i>, reprit la Baleine, faut pas se faire du
+tintouin comme &ccedil;a. V'l&agrave;-t-il pas! pour une m&eacute;chante histoire de quatre
+sous!...</p>
+
+<p>L'autre ne r&eacute;pondait pas. La Baleine se releva, alla au comptoir, et
+s'adressant &agrave; la Br&ucirc;leuse:</p>
+
+<p>&mdash;La vieille! passe-moi la bouteille de poivreau....</p>
+
+<p>On appelait ainsi, dans ce monde dont nous ne pr&eacute;sentons pas les
+mani&egrave;res et le langage comme un mod&egrave;le &agrave; suivre dans les familles, un
+&eacute;pouvantable m&eacute;lange d'eau-de-vie et de kirsch qui emportait&mdash;comme
+disait Diouloufait&mdash;la... bouche &agrave; quinze pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire? fit la Br&ucirc;leuse.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que &ccedil;a te regarde?</p>
+
+<p>&mdash;Un peu, qu'&ccedil;a me regarde. Tu le tueras, ce p'tit-l&agrave;!...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, &ccedil;a n'est pas ton affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous voulez tant que &ccedil;a vous en d&eacute;barrasser, vous feriez bien
+de le <i>suriner</i> une bonne fois....</p>
+
+<p>La Baleine cligna de l'&oelig;il et tapa amicalement sur l'&eacute;paule de la
+grosse femme:</p>
+
+<p>&mdash;Toi, t'as du bon! t'es pas pour les moyens violents! mais, vois-tu, ma
+p'tite, y a temps pour tout.</p>
+
+<p>&mdash;N'emp&ecirc;che que je trouve pas bien de lui d&eacute;truire l'estomac comme &ccedil;a.
+Vois-tu, Dioulou, tu m'as donn&eacute; une <i>gastrique</i>, que quelquefois j'en
+crie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais toi! tu es une faible cr&eacute;ature.</p>
+
+<p>La Br&ucirc;leuse rit, ce qui lui donna l'occasion de montrer le plus horrible
+chevauchement de dents jaun&acirc;tres ou noires <i>s'esbattant</i> entre ses
+m&acirc;choires.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute, reprit-elle, &ccedil;a n'est pas tout &ccedil;a. Mon petit Diou, il faut que
+tu me dises pourquoi vous d&eacute;molissez ce moucheron-l&agrave;, &agrave; petites doses,
+au lieu d'en finir, l&agrave;, comme des gas, d'une seule fois!</p>
+
+<p>Dioulou regarda autour de lui avec inqui&eacute;tude:</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi! et coupe-toi la langue plut&ocirc;t que de <i>sottiser</i> comme &ccedil;a; tu
+sais bien que je suis pas le ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, y a l'autre! En v'l&agrave; un qui me fait peur, moi qui suis pas
+poltronne, et qui mangerais un gendarme comme on avale un hareng saur...
+mais celui-l&agrave;! brrr! rien que d'y penser, &ccedil;a me fait froid dans le dos.</p>
+
+<p>&mdash;Alors t'occupe pas du petiot!</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'autre qui veut?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est l'autre qui donne les ordres... y a pas &agrave; barguigner....
+Donc, t'en m&ecirc;le pas... tu me ferais avoir du d&eacute;sagr&eacute;ment, et donne-moi
+le poivreau...</p>
+
+<p>&mdash;Le v'l&agrave;! mais attends!</p>
+
+<p>La bonne personne fit sauter le bouchon avec une chiquenaude, et,
+prenant un verre, le remplit jusqu'aux bords:</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, prends...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la Br&ucirc;leuse!... tu vas te faire mal!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc!... &Ccedil;a m'a br&ucirc;l&eacute; le <i>sophage</i>, et maintenant, y a plus que
+&ccedil;a qui me soulage.</p>
+
+<p>Et, d'un coup de coude magistral, elle leva le verre, dont le contenu
+glissa dans sa gorge. Elle poussa un han! de satisfaction, fit claquer
+sa langue et remit la bouteille &agrave; Dioulou, qui, charg&eacute; en outre de deux
+verres, se dirigea de nouveau vers la table, o&ugrave; celui que la Br&ucirc;leuse
+appelait le <i>moucheron</i> &eacute;tait rest&eacute; dans la m&ecirc;me attitude. Dioulou posa
+bruyamment sur le bois la bouteille et les verres, puis il frappa sur
+l'&eacute;paule de son compagnon, une premi&egrave;re fois sans succ&egrave;s, mais au second
+choc, l'homme leva la t&ecirc;te. C'&eacute;tait un singulier personnage, en ce sens
+que l'on s'&eacute;tonnait malgr&eacute; soi de le rencontrer en pareil lieu et en
+semblable soci&eacute;t&eacute;. Il devait avoir vingt ans &agrave; peine: ses traits,
+abstraction faite de la fatigue dont ils portaient les traces &eacute;videntes,
+&eacute;taient d'une d&eacute;licatesse charmante. Des yeux noirs, bien fendus et
+couverts de longs cils, &eacute;clairaient un front blanc et bien model&eacute;; les
+cheveux noirs, l&eacute;g&egrave;rement boucl&eacute;s, se groupaient sym&eacute;triquement sur les
+tempes, dont la peau fine laissait apercevoir les veines bleues. Le nez,
+aquilin, avait les ailes fines et transparentes. La bouche, ombrag&eacute;e par
+une moustache noire et encore peu fournie, avait une fra&icirc;cheur, une
+jeunesse qui contrastaient avec le teint trop p&acirc;le, sur lequel
+apparaissaient aux joues des teintes marbr&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... Jacquot, fit Dioulou, est-ce que nous refuserons de
+trinquer un brin avec papa?...</p>
+
+<p>Celui qu'il venait d'appeler Jacquot le regarda longuement, comme s'il
+e&ucirc;t &eacute;prouv&eacute; quelque difficult&eacute; &agrave; le reconna&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est Diou! fit-il avec un soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Comme tu dis &ccedil;a, petiot!... On dirait que &ccedil;a te chagrine de voir ta
+vieille Baleine?...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas cela! mais... je dormais!... et si vous saviez, quels
+r&ecirc;ves!... oh! quels beaux r&ecirc;ves je faisais!...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! les r&ecirc;ves, c'est des b&ecirc;tises!... faut mieux boire.</p>
+
+<p>Et Dioulou emplit deux verres. Il poussa l'un d'eux vers Jacquot.
+Celui-ci l'&eacute;carta doucement.</p>
+
+<p>&mdash;Boire! fit-il avec un accent empreint d'une tristesse navrante; pas
+tout de suite!... Je ne voudrais pas oublier...</p>
+
+<p>&mdash;Oublier quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon r&ecirc;ve!</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! il est donc bien rigolo.... Sacredi&eacute;! moi, quand je r&ecirc;ve, c'est
+toujours qu'on me m&egrave;ne l&agrave;-bas, &agrave; la barri&egrave;re Saint-Jacques... et puis,
+on fourre ma t&ecirc;te dans l'histoire... tu sais... la lucarne d'o&ugrave; on
+&eacute;ternue dans le son.... Y a le canif qu'est grand, grand... comme je ne
+sais pas quoi... et il descend... et il remonte... C'est pas dr&ocirc;le du
+tout.... C'est pour &ccedil;a que j'aime pas les r&ecirc;ves....</p>
+
+<p>Jacquot ne paraissait pas l'entendre: la t&ecirc;te lev&eacute;e, il semblait, de son
+regard vague, suivre dans quelque mirage lointain une vision &agrave; peine
+effac&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! reprit la Baleine, aie donc pas l'air d'un abruti comme &ccedil;a....
+Qu'est-ce que t'as vu?...</p>
+
+<p>Jacquot tressaillit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprendriez pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! t'es encore poli toi! Alors, dis tout de suite que je suis trop
+b&ecirc;te.... Voyez-vous, ce monsieur? Esquintez-vous donc le temp&eacute;rament &agrave;
+vouloir le consoler...</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, fit vivement le jeune homme, je ne voudrais pas vous
+blesser. Et tenez, je vais vous le prouver en vous disant mon r&ecirc;ve.
+Seulement, promettez-moi....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc? demanda Dioulou.</p>
+
+<p>&mdash;De ne pas vous moquer de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! y a pas de risque! D&eacute;boule-moi ton affaire...</p>
+
+<p>&mdash;En somme, cela va pourtant vous para&icirc;tre bien ridicule. Mais que
+voulez-vous, il m'arrive parfois de faire ce m&ecirc;me r&ecirc;ve, alors que je
+veille.... Il me semble que je suis petit, oh! tout petit! Je suis
+couch&eacute; dans un berceau, envelopp&eacute; de rideaux blancs sous lesquels je
+suis blotti comme dans un nid d'oiseau. J'ouvre les yeux, alors les
+rideaux s'&eacute;cartent, et....</p>
+
+<p>Encore une fois, Jacquot se tut. &Eacute;tait-ce donc qu'il craignait de
+profaner cette illusion en la d&eacute;crivant dans un lieu semblable?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien? fit Dioulou, qui paraissait assez mal &agrave; l'aise. Quand on a
+commenc&eacute;, faut finir....</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, tandis que le jeune homme s'absorbait dans ses propres
+pens&eacute;es, il lui glissa entre les doigts le verre plein de cette liqueur
+redout&eacute;e de la Br&ucirc;leuse. Machinalement, et comme par un mouvement
+instinctif, Jacquot porta le verre &agrave; ses l&egrave;vres et but d'un trait.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! quel gaillard! fit la Baleine. L&agrave;, vrai! t'es pas une petite
+fille, toi!...</p>
+
+<p>Une l&eacute;g&egrave;re rougeur monta aux joues du jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te dire tout, continua-t-il, comme si l'infernale liqueur e&ucirc;t
+d&eacute;j&agrave; exerc&eacute; son influence redoutable sur son cerveau.</p>
+
+<p>Ses yeux brill&egrave;rent.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, entre les dentelles blanches appara&icirc;t une femme!... Oh! comme
+elle est belle!... et que son sourire est doux!... Elle se penche vers
+moi, je sens sur mon front le souffle divin qui s'&eacute;chappe de ses
+l&egrave;vres... dans ses yeux, on dirait qu'il y a des larmes.... J'&eacute;tends les
+bras vers elle... et je balbutie un mot.... M&egrave;re!... alors je sens
+qu'elle m'embrasse!... Un frisson passe &agrave; travers tout mon &ecirc;tre!... puis
+tout s'efface, tout dispara&icirc;t... et je m'&eacute;veille!...</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Certes, la Baleine n'&eacute;tait pas
+pr&eacute;cis&eacute;ment ce qu'on appelait encore &agrave; cette &eacute;poque un homme sensible,
+et rien n'indiquait que le visc&egrave;re dont les battements titillaient sa
+septi&egrave;me c&ocirc;te e&ucirc;t droit au nom de c&oelig;ur. Et pourtant il ne disait rien.
+Il avait baiss&eacute; le nez dans son verre vide et aspirait de ses larges
+narines l'odeur &acirc;cre du poivreau. Tout &agrave; coup Jacquot reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai, cela, que vous n'avez jamais connu ma m&egrave;re?</p>
+
+<p>Dioulou tressaillit. L'attaque &eacute;tait directe; heureusement il &eacute;tait pr&ecirc;t
+&agrave; la riposte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien! fit-il d'un ton brusque, je l'ai connue.... sans la
+conna&icirc;tre.... C'&eacute;tait la s&oelig;ur de.... l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est vrai. On me l'a dit cent fois... et aussi vous avez ajout&eacute;
+que c'&eacute;tait une... m&eacute;chante femme...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! m&eacute;chante... si l'on veut... seulement elle avait eu des histoires
+avec la justice... pour des bagatelles... elle avait ses id&eacute;es, c'te
+femme... elle disait que ce qui &eacute;tait aux autres &eacute;tait &agrave; elle...</p>
+
+<p>&mdash;Assez! s'&eacute;cria Jacquot. Il me r&eacute;pugne d'entendre accuser celle qui fut
+ma m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! elle est morte... et il y a longtemps...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon p&egrave;re?...</p>
+
+<p>&mdash;Celui-l&agrave;, mon p'tit... n'y avait que la m&egrave;re qu'aurait pu nous
+renseigner l&agrave;-dessus... et je crois qu'elle n'en savait pas plus que
+nous....</p>
+
+<p>Il eut un gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;A boire! fit Jacquot en pressant sur son front baign&eacute; de sueur sa main
+qui tremblait...</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! va donc, p'tit! fit Dioulou en lui versant &agrave; pleins bords l'atroce
+liqueur. Faut pas se chagriner! La vie, c'est la vie! A chacun son lot!
+Et encore, t'es pas le plus malheureux... on aurait pu te jeter &agrave; la
+rivi&egrave;re comme un petit chat.... Pas de &ccedil;a, au contraire, t'as trouv&eacute; un
+brave homme qui t'a recueilli, qui t'a &eacute;lev&eacute;... un bon zig, enfin... ton
+oncle... qui a &eacute;t&eacute; pour toi un vrai p&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! murmura le jeune homme, dont la t&ecirc;te s'alourdissait et qui
+avait peine &agrave; parler. C'est vrai que mon oncle a &eacute;t&eacute; bon pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, il t'a fait &eacute;duquer.... Bigre! t'as pas &agrave; te plaindre... tu
+sais lire, &eacute;crire, compter, sans parler d'un tas de choses que tu t'es
+fourr&eacute;es dans la t&ecirc;te, et quand tu le voudras, tu seras un monsieur!</p>
+
+<p>Jacquot, &agrave; demi ivre, laissa &eacute;chapper un &eacute;clat de rire:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un monsieur... un mirliflore! Seulement, pour la minute, je meurs
+de faim!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est vrai! cette nuit, quand tu es arriv&eacute;, j'ai bien vu que tu
+avais un cheveu! Qu'est-ce qui s'est donc pass&eacute;?</p>
+
+<p>Jacquot but encore, et, &agrave; mesure que son verre se vidait, une effrayante
+transformation se faisait en lui. Sa p&acirc;leur devenait livide; les teintes
+rouges de ses pommettes s'accentuaient et une sorte de tremblement
+agitait ses l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qu'il y a eu, ma pauvre Baleine, reprit-il d'une voix qui se
+faisait rauque et saccad&eacute;e. Est-ce que je sais au juste, moi?...
+Toujours des histoires!... On dirait qu'on m'a jet&eacute; un sort! Je ne
+demandais qu'&agrave; travailler... mais voil&agrave; le cinqui&egrave;me atelier d'o&ugrave; l'on
+me met &agrave; la porte...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! qu'est-ce que &ccedil;a fait?... et pourquoi donc t'a-t-on renvoy&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te dire.... Probablement que ma figure ne pla&icirc;t pas aux
+camarades.... Je ne suis pas plut&ocirc;t arriv&eacute; dans un atelier qu'il y a
+toujours quelqu'un qui me cherche querelle.... On m'accuse toujours d'un
+tas de choses... tant&ocirc;t c'est un outil qui dispara&icirc;t, et on dit que
+c'est moi qui l'ai pris... ou bien mon travail est ab&icirc;m&eacute; pendant la
+nuit... et le patron se f&acirc;che... alors je me r&eacute;volte! On crie, je crie
+plus fort!... Dame! je ne suis pas plus patient qu'un autre, et surtout
+quand on sait qu'on n'a pas tort...</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as pas de chance!</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, hier, encore la m&ecirc;me chose... j'avais &agrave; graver une planche, une
+planche tr&egrave;s-jolie, tr&egrave;s-d&eacute;licate, et on &eacute;tait press&eacute;. Je me mets au
+travail; j'avais trouv&eacute; les indications &eacute;crites au crayon. Tu ne sais
+pas ce que c'est que la gravure, mais on doit faire des traits dans ce
+sens-ci, dans ce sens-l&agrave;, pour indiquer les ombres, les draperies....</p>
+
+<p>De son pouce, Jacquot indiquait sur la table le sens de ses paroles.</p>
+
+<p>&mdash;Je me d&eacute;p&ecirc;che et j'enl&egrave;ve l'ouvrage; je le porte au contre-ma&icirc;tre,
+croyant avoir un &eacute;loge. Bon! voil&agrave; qu'il me rit au nez et qu'il me
+demande si je me moque de lui. Je ne comprends pas, j'insiste. Il me dit
+que j'ai travaill&eacute; au rebours des instructions donn&eacute;es. Cette fois-l&agrave;,
+je me croyais bien s&ucirc;r de moi; je lui dis que j'ai exactement suivi les
+indications du bulletin. Il se f&acirc;che; je lui dis que je vais le lui
+prouver. Je retourne &agrave; ma place et je prends le papier. Tu vas voir
+comme c'est dr&ocirc;le et comme j'ai raison de dire que le diable s'en
+m&ecirc;le.... J'&eacute;tais si tranquille que je lui donne le bulletin tout pli&eacute;.
+Il l'ouvre, et alors il entre dans une rage!... vrai, c'&eacute;tait
+effrayant!... Sais-tu ce qu'il y avait sur le bulletin?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Des indications absolument contraires &agrave; celles que j'y avais lues.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fou!</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je dis qu'il y avait l&agrave; une trahison.... Je reconnaissais la
+couleur du crayon, la forme des lettres, la disposition m&ecirc;me des
+annotations... et pourtant, l&agrave; o&ugrave; j'avais grav&eacute; un creux, il fallait un
+relief; l&agrave; o&ugrave; les hachures devaient &ecirc;tre verticales, je les avais faites
+horizontales... Le contre-ma&icirc;tre s'emporte, me traite de fain&eacute;ant, de
+propre &agrave; rien! Je me rebiffe, naturellement. Mais, bah! on me dit des
+gros mots! tout mon sang me monte &agrave; la t&ecirc;te, et j'aurais fait un malheur
+si on ne m'avait jet&eacute; dehors! Si bien que me voil&agrave; sur le pav&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Tu entreras ailleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Ouiche! pourquoi faire? Il y a une malechance sur moi!</p>
+
+<p>Le malheureux, en proie &agrave; une ivresse croissante, n'&eacute;tait plus ma&icirc;tre de
+sa raison.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai assez, disait-il d'une voix entrecoup&eacute;e, je ne veux plus
+travailler.... D'abord, ce n'est pas fait pour moi! je ne suis pas un
+ouvrier, moi... je veux... tu l'as dit tout &agrave; l'heure... &ecirc;tre un
+monsieur... un mirliflore... A bas l'atelier!... &agrave; bas tout!...
+Maintenant, laisse-moi tranquille... j'en ai assez!... faut que je
+<i>pionce</i>!</p>
+
+<p>Ces mots d'argot, sur ces l&egrave;vres jeunes, semblaient avoir un caract&egrave;re
+plus odieux encore.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'&eacute;tait laiss&eacute; retomber sur la table. Il &eacute;tait plong&eacute;
+dans l'abrutissement de l'ivresse.</p>
+
+<p>Le poivreau avait fait son effet.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, murmura Dioulou, l'autre peut venir... le petiot est &agrave;
+point... comme il l'a demand&eacute;.</p>
+
+<p>A ce moment, la porte du cabaret s'entr'ouvrit, et une t&ecirc;te maigre,
+glabre, ignoble, se glissa dans l'entreb&acirc;illement.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;! la Baleine! dit l'arrivant d'une voix aigre, le <i>singe</i> (ma&icirc;tre)
+n'est pas l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! te v'l&agrave;, Goniglu!</p>
+
+<p>&mdash;R&eacute;ponds donc!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non... il n'est pas l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, j'entre.</p>
+
+<p>Goniglu avait six pieds; sa taille et sa maigreur l'avaient fait
+surnommer l'&Eacute;chalas.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, la Baleine, nous sommes l&agrave; cinq ou six <i>zigs</i> qui voulons
+causer... et &ccedil;a nous aurait g&ecirc;n&eacute;s de trouver le patron.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! et qui &ccedil;a est avec toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des bons!... Y a Bibet, tu sais, La Cur&eacute;e, et puis Douze-Francs,
+Muflier et Truard... et puis Maloigne...</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! dit Dioulou en riant, l'&eacute;tat-major!</p>
+
+<p>&mdash;Verse-nous des verres.... Tiens! v'l&agrave; vingt ronds... je vas leur faire
+signe.</p>
+
+<p>Goniglu rouvrit la porte et, de ses grands bras, adressa des signes &agrave; un
+groupe qui stationnait &agrave; quelque distance. Un instant apr&egrave;s, les
+personnages nomm&eacute;s plus haut faisaient leur apparition dans la salle de
+l'<i>Ours vert</i>. Il serait excessif d'affirmer que Goniglu et ses
+compagnons appartinssent &agrave; l'&eacute;lite de la soci&eacute;t&eacute;. Du moins, ils
+dissimulaient admirablement les attaches qu'ils auraient pu avoir avec
+le grand monde. C'&eacute;tait, pour tout dire, des amas de guenilles suant le
+vice et la d&eacute;bauche: l'&eacute;tat-major&mdash;comme disait la Baleine&mdash;faisait mal
+augurer de l'arm&eacute;e tout enti&egrave;re, car jamais vagabonds et voleurs,
+mis&eacute;rables et bandits n'eurent allures plus repoussantes.</p>
+
+<p>Une exception, cependant: le dernier entr&eacute;, Muflier, &eacute;tait v&ecirc;tu d'une
+longue redingote de couleur oliv&acirc;tre qui lui pendait aux talons; des
+brandebourgs multiples se croisaient sur sa poitrine bomb&eacute;e, tandis que
+sur ses hanches s'arrondissaient les plis bouffants de la jupe &agrave; la
+mode. Un chapeau tr&egrave;s-haut, d'un feutre gris, allant en s'&eacute;vasant au
+sommet, ombrageait son front sous ses bords d'une largeur ph&eacute;nom&eacute;nale. A
+la main, Muflier portait un rotin de grosseur respectable, termin&eacute; par
+une pomme en corne. Les autres &eacute;taient &agrave; peine couverts de mauvais
+bourgerons ou de vestes trou&eacute;es. Les pantalons &eacute;lim&eacute;s tombaient en
+franges sur des bottes dont les hiatus laissaient voir des pieds
+malpropres. Cette honorable soci&eacute;t&eacute;, &agrave; l'exception de Muflier, s'attabla
+bruyamment.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Goniglu, cause-t-on, ou cause-t-on pas?</p>
+
+<p>&mdash;Faut causer! r&eacute;pondit Douze-Francs, qui devait ce surnom &agrave; une affaire
+tr&egrave;s-d&eacute;licate&mdash;assassinat et vol&mdash;qui lui avait rapport&eacute; douze francs et
+douze ans de travaux forc&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qui commence? dit La Cur&eacute;e.</p>
+
+<p>Il y eut un instant d'arr&ecirc;t. Les orateurs semblaient manquer. Mais
+Muflier, qui &eacute;tait rest&eacute; debout, appuy&eacute; au comptoir et jetant &agrave; la
+Br&ucirc;leuse des regards sympathiques, releva d'un geste sec le collet de sa
+houppelande, poussa quelques hum! hum! de pr&eacute;paration, ex&eacute;cuta avec son
+rotin quelques tours d'un moulinet dominateur, et finalement dit d'une
+voix de stentor:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes tous un tas de... mauviettes!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi! de quoi! des mani&egrave;res! fit le groupe.</p>
+
+<p>Il faut savoir que Muflier, homme d'action et de conseil, portait
+d'&eacute;normes moustaches qui lui donnaient une physionomie formidable,
+qu'il accentuait encore en roulant de gros yeux &agrave; fleur de t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit mauviettes, r&eacute;p&eacute;ta-t-il en laissant retomber son rotin sur la
+table.</p>
+
+<p>Maloigne, qui &eacute;tait petit et malingre, faillit se laisser glisser &agrave;
+terre. Maloigne &eacute;tait l'admirateur-n&eacute; de Muflier, quelque chose comme le
+joueur de fl&ucirc;te antique. Pour lui, Muflier et sa redingote
+repr&eacute;sentaient l'id&eacute;al de la beaut&eacute; m&acirc;le. Seulement Muflier lui faisait
+peur.</p>
+
+<p>&mdash;Pas besoin de gros mots! fit Bibet dit La Cur&eacute;e. On s'explique sans
+crier!</p>
+
+<p>&mdash;Est-on des amis ou n'est-on pas des amis? murmura Goniglu, qui
+affectionnait cette forme interrogative &agrave; deux tranchants.</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez arr&ecirc;ter votre grelot, fit Muflier, &ccedil;a me fera
+plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;Faut retirer mauviettes!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne retire rien du tout. Ce qui est dit est dit. Ah &ccedil;&agrave;! continua
+l'honorable Muflier en accentuant de nouveau son moulinet, est-ce que
+vous croyez avoir affaire &agrave; un imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Maloigne avec un accent de profonde protestation.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; veux-tu en venir? demanda Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave;? voil&agrave;... vous avez peur!</p>
+
+<p>&mdash;Peur! nous! Ah! par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un <i>trac</i> du diable! Hier soir, tout feu, tout flamme!
+C'&eacute;tait &agrave; qui parlerait le premier! Le ma&icirc;tre par ici, le ma&icirc;tre par l&agrave;!
+Vous d&eacute;bitiez tout votre chapelet.... Ce matin, ce n'est plus &ccedil;a, et
+vous <i>canez</i>...</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas vrai! cria Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Vous canez! r&eacute;p&eacute;ta Muflier en enflant sa voix. Il a fallu que je vous
+tra&icirc;ne jusqu'ici, et encore, toi, Goniglu, tu avais une flemme que si le
+<i>singe</i> avait &eacute;t&eacute; l&agrave;, tu ne serais m&ecirc;me pas entr&eacute;.</p>
+
+<p>Un sourd grognement r&eacute;pondit seul &agrave; cette interpellation directe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi qui n'ai pas froid aux yeux...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a, non! soupira Maloigne.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais carr&eacute;ment dire &agrave; m&ocirc;sieu le Bisco que &ccedil;a ne peut pas durer plus
+longtemps.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait vrai que les dignes associ&eacute;s tournaient &agrave; chaque instant la
+t&ecirc;te vers la porte pour s'assurer si le personnage qu'on venait de
+nommer ne survenait pas &agrave; l'improviste. Cependant l'assurance de Muflier
+commen&ccedil;ait &agrave; les gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Non! &ccedil;a ne peut pas durer! reprit l'orateur. Il faut que &ccedil;a finisse...
+et on ne se moque pas plus longtemps des Loups!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non!</p>
+
+<p>&mdash;Parle-t-il bien! parle-t-il bien! murmura Maloigne, dont les yeux
+s'&eacute;carquillaient comme pour mieux embrasser les beaut&eacute;s multiples de
+Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, sommes-nous les Loups ou sommes-nous pas les Loups? dit
+Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! prof&eacute;ra solennellement Muflier, depuis quand les Loups
+passent-ils leur temps &agrave; se croiser les bras et &agrave; regarder passer l'eau
+sous les ponts? Comment! voil&agrave; plus de deux mois que celui que vous avez
+&eacute;lu comme chef, que le fondateur de l'association refuse de nous rien
+mettre sous la dent... pas seulement une pauvre petite affaire!</p>
+
+<p>&mdash;On cr&egrave;ve de faim!</p>
+
+<p>&mdash;On est tout nu!</p>
+
+<p>&mdash;On se rouille!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! Se rouille-t-on ou se rouille-t-on pas? Muflier promena sur
+son auditoire un regard circulaire et satisfait.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est qu'un g&eacute;n&eacute;ral qui laisse ses soldats sans
+ouvrage?... Voyez-vous, c'est peu naturel, et il y a l&agrave;-dessous quelque
+manigance! M&ocirc;sieu le chef des Loups s'est lanc&eacute; dans le grand, il
+travaille dans la haute, il tripote dans le dor&eacute;... tandis que nous,
+nous tra&icirc;nons dans les ruisseaux.... D'abord, c'est humiliant. Quand on
+a des bras et des jambes, c'est pour s'en servir, et puis, &ccedil;a n'est pas
+r&eacute;galant. On ne gagne rien et les capitaux s'en vont...</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, ils sont loin!...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu'il y a la paye. Quoi? quarante malheureux sous par
+jour, comme &agrave; des ouvriers. Nous! des ouvriers! peuh! Si nous avions
+voulu &ecirc;tre ouvriers, est-ce que nous serions Loups?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! c'est vrai!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes des associ&eacute;s, et il nous faut une part des b&eacute;n&eacute;fices.</p>
+
+<p>&mdash;Une grosse part.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qu'elle soit grosse, il faut qu'il y ait des b&eacute;n&eacute;fices, et pour
+qu'il y ait des b&eacute;n&eacute;fices, il faut qu'on travaille...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, Muflier, j'affirme, je d&eacute;clare que ma dignit&eacute; s'oppose &agrave;
+ce que je touche un salaire, comme un mis&eacute;rable mercenaire.</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! moi aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Je d&eacute;clare que mes int&eacute;r&ecirc;ts souffrent, que la stagnation des affaires
+me cause un pr&eacute;judice &eacute;norme, et je veux que &ccedil;a change.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! il faut que &ccedil;a change!...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, mes agneaux, le chef va venir. Il faut lui poser carr&eacute;ment nos
+conditions.</p>
+
+<p>Cette proposition, en d&eacute;pit de l'enthousiasme croissant, jeta un l&eacute;ger
+froid dans l'assistance. Mais Muflier &eacute;tait trop bien lanc&eacute; pour
+s'arr&ecirc;ter en si beau chemin. A ce moment, Dioulou, qui, depuis le
+commencement de ce m&eacute;morable entretien, &eacute;tait rest&eacute; aupr&egrave;s du comptoir
+dans une attitude quasi indiff&eacute;rente, se rapprocha du groupe en &eacute;coutant
+attentivement.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas &agrave; tortiller, reprit nettement Muflier, nous sommes des
+hommes d'action, il nous faut pour chef un homme d'action.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco a fait ses preuves, dit la Baleine en intervenant tout &agrave;
+coup.</p>
+
+<p>&mdash;Ses preuves!... eh bien! et nous donc!... Ah &ccedil;&agrave;! est-ce que par hasard
+nous n'avons pas fauch&eacute; le pr&eacute; et mang&eacute; la gourgane aussi bien que
+lui?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il vous a fourni des affaires superbes, et &ccedil;a n'est pas sa
+faute si vous avez mang&eacute; tout ce que vous avez gagn&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Fallait peut-&ecirc;tre faire des &eacute;conomies pour faire plaisir &agrave; m&ocirc;sieu,
+articula la voix glapissante de Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qu'est-ce que vous voulez? demanda Dioulou.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que nous voulons, ma petite Baleine, r&eacute;pliqua Muflier, dont la voix
+prit une intonation ironique, nous voulons qu'on ne nous traite plus en
+esclaves, en chiens, nous voulons qu'on daigne se souvenir que nous
+existons...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon nous verrons ce que nous avons &agrave; faire... &ccedil;a ne te regarde
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela? Est-ce que je ne suis pas un Loup comme vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un Loup, soit, mais tu n'as d'yeux que pour le singe, c'est ton
+roi, ton dieu; tout ce qu'il fait est bien fait.... Puisque vous &ecirc;tes si
+malins, faites vos affaires vous-m&ecirc;mes...</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous deviendrez?</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;-t-il pas! Comme si nous ne pouvions pas vivre sans personne....
+Parbleu! nous resterons Loups comme devant, seulement nous n'aurons plus
+de ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous me ferez pincer au premier coup... Tenez, fit Dioulou avec
+col&egrave;re, vous &ecirc;tes des ingrats... Qu'est-ce qui vous a fait sortir du
+bagne? c'est le singe! Qu'est-ce qui t'a tir&eacute; de prison, toi, Goniglu?
+c'est le singe!... Qu'est-ce qui t'a aid&eacute; &agrave; br&ucirc;ler la politesse aux
+gendarmes, toi, Maloigne? c'est lui, toujours lui!</p>
+
+<p>Un murmure sourd r&eacute;pondit &agrave; ce plaidoyer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais vous ne me faites pas peur! reprit la Baleine en se campant
+solidement sur ses &eacute;normes jambes. Tous ne m'emp&ecirc;cherez pas de parler.
+Sans lui, vous n'&ecirc;tes rien que des imb&eacute;ciles et des brutes... Au coup de
+Neuilly, c'est lui qui vous a sauv&eacute;s au moment o&ugrave; vous alliez &ecirc;tre
+cern&eacute;s par la <i>rousse</i>. A l'affaire de la rue du Bac, sans lui, vous
+&eacute;tiez fichus. Et voil&agrave; ces messieurs qui font de la r&eacute;bellion!</p>
+
+<p>&mdash;Tonnerre! hurla Muflier, tu nous insultes!</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je vous dis vos v&eacute;rit&eacute;s!... Vous n'&ecirc;tes bons &agrave; rien, qu'&agrave;
+aller crever dans un cabanon. Vous n'avez ni c&oelig;ur ni t&ecirc;te!</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu! cria encore Muflier, qui avait gliss&eacute; sa main dans sa
+poche.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est toi, Muflier, qui pr&eacute;tends sans doute prendre la direction de
+la bande!... Un joli chef!... qui braille et qui ne sait rien faire, et
+qui d&eacute;talera &agrave; la premi&egrave;re alerte!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu m'appelles l&acirc;che! grin&ccedil;a Muflier.</p>
+
+<p>Livide de rage, le bandit tenait &agrave; la main son couteau tout ouvert. Il
+le leva sur Dioulou.... Mais au m&ecirc;me instant, le couteau, violemment
+arrach&eacute;, roula sur le plancher.</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction! cria Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'y a-t-il? fit l'homme qui venait d'intervenir et qui, les
+deux bras crois&eacute;s, regardait en face son f&eacute;roce adversaire.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait Jacquot qui, au bruit de la rixe, s'&eacute;tait dress&eacute; sur ses pieds,
+et, voyant Dioulou tra&icirc;treusement menac&eacute;, s'&eacute;tait jet&eacute; sur Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est toi, le moucheron! fit Muflier, dont les dents claquaient
+avec une convulsion de rage. Je vas rien te d&eacute;coudre!</p>
+
+<p>Il se rua sur Jacquot. Mais d&eacute;j&agrave; la Baleine l'avait saisi &agrave; la gorge. Si
+Dioulou &eacute;tait vigoureux, Muflier, fortement muscl&eacute;, ne lui c&eacute;dait en
+rien. Jacquot avait voulu s'interposer, mais les autres l'avaient saisi
+par derri&egrave;re en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Faut les laisser faire! Pas de tricheries!</p>
+
+<p>Les deux hommes s'&eacute;treignant, poitrine contre poitrine, les bras
+enlac&eacute;s, luttaient avec une &eacute;nergie formidable. Une premi&egrave;re fois, &agrave; une
+secousse violente, ils se s&eacute;par&egrave;rent, puis revinrent l'un sur l'autre,
+les poings en avant. On entendit r&eacute;sonner leur thorax sous les coups.
+Tout &agrave; coup, le bras de Dioulou se d&eacute;tendit avec la roideur d'un ressort
+d'acier et atteignit Muflier en plein front. Le mis&eacute;rable poussa une
+sorte de rugissement.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu ton compte? fit Dioulou.</p>
+
+<p>Mais la voix s'arr&ecirc;ta dans son gosier. Muflier venait de lui lancer un
+coup de t&ecirc;te &agrave; la poitrine. Alors le combat prit un caract&egrave;re effrayant.
+Les deux colosses, en proie &agrave; une rage furieuse, s'&eacute;taient saisis de
+nouveau. Les tables se renversaient. Leurs corps, secou&eacute;s, semblaient
+n'en plus faire qu'un seul, tandis que de leurs t&ecirc;tes congestionn&eacute;es les
+yeux sortaient, comme pr&ecirc;ts &agrave; sortir de leurs orbites.</p>
+
+<p>&mdash;Hardi! Muflier! criaient les autres.</p>
+
+<p>Tandis que seule la voix de Jacquot encourageait Dioulou. D&eacute;j&agrave;,
+cependant, ce dernier semblait faiblir. Un souffle haletant sortait de
+sa poitrine; ses reins pliaient. Mais &agrave; ce moment la porte s'ouvrit
+violemment; un juron formidable retentit, et, en m&ecirc;me temps, deux mains
+se rivant &agrave; l'&eacute;paule des lutteurs les s&eacute;par&egrave;rent les arrach&egrave;rent pour
+ainsi dire l'un de l'autre et les repouss&egrave;rent contre les murailles
+oppos&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Le singe! cri&egrave;rent les spectateurs de la lutte.</p>
+
+<p>La force physique exercera toujours sur les natures brutales un empire
+indiscut&eacute;. On e&ucirc;t dit qu'aux mains de Biscarre (le lecteur l'a d&eacute;j&agrave;
+reconnu), ces deux &ecirc;tres &eacute;normes ne fussent plus que des enfants. D&eacute;j&agrave;
+Muflier, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, &eacute;puis&eacute; de fatigue, courbait la t&ecirc;te et
+cherchait &agrave; &eacute;viter le regard de Biscarre. Quant &agrave; Biscarre&mdash;que les
+Loups d&eacute;signaient sous le nom de Bisco&mdash;on n'e&ucirc;t certes pas reconnu en
+lui M. Mancal, l'homme d'affaires, ou Germandret, le bibliophile. Il
+&eacute;tait redevenu le for&ccedil;at, ignoble, avec sa blouse rapi&eacute;c&eacute;e, son pantalon
+dentel&eacute;, la casquette &agrave; visi&egrave;re plate, les m&egrave;ches de cheveux pendantes
+sur les tempes.... Et cependant sur ce visage de b&ecirc;te fauve, il y avait
+comme le rayonnement de la force du mal. De ses yeux gris et p&acirc;les
+s'&eacute;chappait une lueur sinistre. Les bandits&mdash;depuis Goniglu le Malin
+jusqu'&agrave; Maloigne, le courtisan de Muflier&mdash;avaient perdu leur assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Dioulou, ici!... fit Biscarre.</p>
+
+<p>Le colosse s'approcha, pliant les &eacute;paules, dans l'attitude d'un chien
+qui craint d'&ecirc;tre battu.</p>
+
+<p>&mdash;Muflier, ici!...</p>
+
+<p>Il y eut dans les yeux de Muflier une derni&egrave;re r&eacute;volte, mais, sous le
+regard de Biscarre, il se courba &agrave; son tour et ob&eacute;it.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vous battez-vous? demanda Biscarre.</p>
+
+<p>Tous deux gard&egrave;rent le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous me r&eacute;pondiez. Allons! plus vite que &ccedil;a!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! fit Dioulou, c'est lui... c'est Muflier... qui se plaint de
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est vrai... mais pas tout &agrave; fait, r&eacute;pliqua l'autre, qui
+&eacute;videmment avait perdu toute son &eacute;loquence.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu te plains de moi!... Parbleu! c'est amusant!... Me ferez-vous
+l'honneur, ma&icirc;tre Muflier, de me dire en quoi j'ai perdu votre
+confiance?</p>
+
+<p>Certes, si Muflier e&ucirc;t &eacute;t&eacute; seul, il n'est pas douteux que, sans la
+moindre explication, il se f&ucirc;t rendu &agrave; merci. Mais ses complices,
+&eacute;tonn&eacute;s, disons plus, d&eacute;go&ucirc;t&eacute;s de ses h&eacute;sitations, commen&ccedil;aient &agrave; se
+pousser du coude et &agrave; ricaner en le regardant. Il se redressa, poussa un
+hum! hum! d'encouragement, et dit d'une voix qui manquait encore de
+fermet&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs m'avaient charg&eacute; de vous exposer quelques
+observations...</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>Biscarre regarda Goniglu, qui parut fort occup&eacute; &agrave; bourrer sa pipe.
+Douze-Francs se gratta vivement l'&eacute;paule. Maloigne ramassa son
+mouchoir.... Bref, aucun d'eux ne semblait dispos&eacute; &agrave; accepter la part de
+responsabilit&eacute; que leur offrait si gaillardement Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont ces... observations? demanda Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! presque rien... des v&eacute;tilles! fit l&eacute;g&egrave;rement Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un mensonge, fit Dioulou. Ces gredins-l&agrave; pr&eacute;tendent que tu es un
+mauvais chef... et ne veulent plus de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! et qui veulent-ils choisir?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! M. Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! mais ce ne serait peut-&ecirc;tre pas une mauvaise id&eacute;e, cela, fit
+Biscarre en ricanant. D'ailleurs, je ne serais pas f&acirc;ch&eacute; moi-m&ecirc;me de me
+d&eacute;barrasser du pouvoir... il me p&egrave;se. J'ai bien quelques affaires &agrave;
+terminer, mais je m'en chargerai seul.</p>
+
+<p>Il y eut un murmure de protestation douloureuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, pourquoi ne nous donnez-vous rien &agrave; faire? articula
+Muflier qui s'effor&ccedil;ait de sauver les derni&egrave;res bribes de son prestige.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! voil&agrave; o&ugrave; le b&acirc;t vous blesse?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! nous voudrions bien travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Adressez-vous &agrave; Muflier. Je suppose qu'il a en poche quelque bon plan
+d'op&eacute;ration... et tenez, s'il veut de moi, je ne serais pas f&acirc;ch&eacute; de
+travailler sous ses ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous voulez rire? fit Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Rire! certes non! reprit Biscarre, dont la voix reprit son timbre
+vibrant, et je vais vous en donner la preuve....</p>
+
+<p>Mais &agrave; ce moment il s'arr&ecirc;ta tout &agrave; coup. Ses yeux venaient de tomber
+sur Jacquot, qui, immobile, semblait suivre cette sc&egrave;ne avec une sorte
+de stupeur.</p>
+
+<p>Biscarre p&acirc;lit et se mordit les l&egrave;vres.</p>
+
+<p>Il entra&icirc;na Dioulou dans un coin, et lui parlant &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu les a laiss&eacute;s parler devant le petit!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ils &eacute;taient lanc&eacute;s... et c'est pour les arr&ecirc;ter que je me suis
+battu.</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction! Alors il a tout entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Non! il est ivre, et je ne crois pas qu'il ait compris...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai commis une imprudence, mais je la r&eacute;parerai...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Attends! Muflier, approche.</p>
+
+<p>L'habitude de la discipline l'emporta. Muflier vint &agrave; son chef.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un imb&eacute;cile, dit Biscarre, et je te le prouve d'un mot. Est-ce
+que Jacquot &eacute;tait au courant de nos affaires?... Tu bavardes comme une
+pie, et tu ne te dis pas que Jacquot peut avoir peur et aller causer de
+toutes nos aventures...</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! c'est vrai! je n'avais pas song&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu veux &ecirc;tre chef des Loups!... mis&egrave;re!</p>
+
+<p>Muflier baissa la t&ecirc;te. Il &eacute;tait vaincu.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu r&eacute;parer le mal que tu as fait?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dis comme moi... et ob&eacute;is-moi....</p>
+
+<p>Pendant ce rapide colloque, Goniglu et ses compagnons n'avaient pas
+prononc&eacute; un mot. Ils attendaient comme il convient &agrave; des soldats bien
+dress&eacute;s.</p>
+
+<p>Biscarre revint vers eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, je regrette que vous vous soyez emport&eacute;s... mais au fond je
+ne vous en veux pas... les bons ouvriers veulent du travail, c'est trop
+juste....</p>
+
+<p>Tous regardaient Biscarre avec surprise. De fait, ses allures avaient
+chang&eacute;, son accent s'&eacute;tait adouci.</p>
+
+<p>&mdash;Mais voila, continua-t-il, en ce moment les affaires sont lourdes. Le
+b&acirc;timent ne va pas. Et si je n'avais pas les reins aussi solides, tout
+entrepreneur que je suis, je ferais la culbute. Cependant je crois que
+je vais avoir quelque chose &agrave; vous donner. On me proposa une grande
+affaire....</p>
+
+<p>Un clignement d'yeux avertit les Loups de ne pas protester.</p>
+
+<p>&mdash;Une maison &agrave; construire, l&agrave;, aupr&egrave;s des halles... Je sais que vous
+&ecirc;tes bons &agrave; la t&acirc;che, et je vous prendrai les premiers... seulement je
+ne traite que dans la matin&eacute;e d'aujourd'hui. Si vous trouvez &agrave; vous
+embaucher tout de suite...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! fit Muflier. Nous ne voulons travailler que pour vous...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! firent les autres. Muflier a raison.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mes amis, mes bons amis.... Mais, voyez-vous, il ne faut pas
+&ecirc;tre si vifs, &ccedil;a fait faire des b&ecirc;tises. Et puis se cogner entre soi,
+c'est mal, c'est tr&egrave;s-mal... Voyons, puis-je compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, allez avec Muflier: je lui ai indiqu&eacute; le rendez-vous, et avant
+une ou deux heures, vous serez embauch&eacute;s; &ccedil;a vous va-t-il?</p>
+
+<p>Une r&eacute;ponse unanime accueillit les paroles de Biscarre. Cependant les
+bandits se demandaient ce que signifiait cette com&eacute;die. De fait, comme
+il sera expliqu&eacute; tout &agrave; l'heure, ils n'avaient attach&eacute; aucune importance
+&agrave; la pr&eacute;sence de Jacquot, qu'ils savaient &ecirc;tre le neveu de Bisco. Mais
+maintenant ils &eacute;prouvaient une vague inqui&eacute;tude, en se souvenant que
+d&eacute;j&agrave; la Bisco leur avait recommand&eacute; le plus grand silence, lorsqu'ils se
+trouvaient avec le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, fit Goniglu en clignant de l'&oelig;il &agrave; son tour, il y aura du
+travail?...</p>
+
+<p>&mdash;Et on donnera des arrhes!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! alors nous en sommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous prendrez bien un verre avant de partir?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a, oui!</p>
+
+<p>Biscarre s'approcha de Jacquot.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, mon neveu, boiras-tu un coup avec nous?</p>
+
+<p>Le jeune homme tressaillit: l'ivresse qui le tenait au cerveau troublait
+ses pens&eacute;es, qui se confondaient. C'&eacute;tait comme une hallucination
+sinistre. Qu'&eacute;taient-ce que ces hommes? et avait-il bien entendu tout &agrave;
+l'heure? Dioulou avait vers&eacute; une tourn&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale. Biscarre prit un
+verre, et d'un mouvement rapide et inaper&ccedil;u, tira de sa poche un flacon
+d'o&ugrave; il laissa tomber quelques gouttes dans le vin. Puis il mit le verre
+aux mains de Jacquot.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il. A la sant&eacute; des bons travailleurs!...</p>
+
+<p>Sans r&eacute;pondre, Jacquot porta le verre &agrave; ses l&egrave;vres: &agrave; peine l'eut-il
+vid&eacute;, qu'il chancela. Biscarre lui saisit les bras et le soutint...
+tandis que doucement le jeune homme s'affaissait sur un banc.... Il y
+eut un silence; puis Biscarre, pench&eacute; sur lui, se redressa:</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait! dit-il.</p>
+
+<p>Alors il se tourna de nouveau vers les bandits:</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous compris, maintenant? Comment! voil&agrave; un gars qui est
+ouvrier... pour de bon... qui est mon neveu... et qui n'a jamais
+travaill&eacute; avec nous... et vous &ecirc;tes assez b&ecirc;tes pour parler devant
+lui!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne l'avions pas vu, hasarda Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Je le croyais ivre-mort! fit Dioulou, qui se sentait atteint, lui
+aussi, par le reproche de Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, passons... c'est une imprudence qui aurait pu vous co&ucirc;ter
+cher.... Maintenant, les Loups, un dernier mot!... Ce que je vous ai dit
+est vrai, j'ai besoin de vous...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! bravo!... Enfin!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous vous plaignez, c'est que justement vous ne comprenez rien &agrave;
+la vraie fa&ccedil;on de proc&eacute;der. Parbleu! si je voulais vous lancer dans des
+op&eacute;rations &agrave; quatre sous, o&ugrave; vous risqueriez votre peau... &ccedil;a ne serait
+pas difficile, et &ccedil;a vous rapporterait comptant le bagne ou
+l'&eacute;chafaud.... Je vous ai promis de vous faire riches, je tiendrai ma
+promesse...</p>
+
+<p>&mdash;Vive le Bisco!...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Goniglu attendri, j'irai vivre dans mon pays...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu deviendras fonctionnaire du gouvernement, c'est entendu!... En
+attendant, mes Loups, prenez patience... Pour vous y aider, voici
+d'abord une vingtaine de jaunets qui vous permettront de vous requinquer
+un peu....</p>
+
+<p>Il jeta sur la table une poign&eacute;e de pi&egrave;ces d'or. Les bandits se jet&egrave;rent
+sur cette proie.</p>
+
+<p>&mdash;Le Bisco, dit Muflier, pardonnez-moi, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est fait.</p>
+
+<p>&mdash;Vive le singe!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, mes Loups!... Venez prendre le mot d'ordre tous les matins,
+mais pas en corps, comme aujourd'hui... Tonnerre! on dirait que vous
+avez peur de n'&ecirc;tre pas assez remarqu&eacute;s par la <i>rousse</i>!... qu'un seul
+vienne, et jamais le m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ob&eacute;irons.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, allez-vous-en... et au revoir....</p>
+
+<p>Les bandits, munis de leur part de butin, ne songeaient plus d'ailleurs
+qu'&agrave; partir, et, apr&egrave;s quelques nouvelles protestations, ils
+disparurent....</p>
+
+<p>Jacquot, affaiss&eacute; sur la banc, dormait toujours d'un profond sommeil.
+Biscarre s'approcha de la Br&ucirc;leuse, qui &eacute;tait rest&eacute;e &agrave; son comptoir
+pendant l'incident, quoique par ses cris elle n'e&ucirc;t pas cess&eacute;
+d'encourager Dioulou. Seulement elle avait ob&eacute;i &agrave; une consigne d&egrave;s
+longtemps donn&eacute;e par la Baleine et qui lui interdisait, sous quelque
+pr&eacute;texte que ce f&ucirc;t, de se m&ecirc;ler des rixes.</p>
+
+<p>&mdash;Les femmes! disait Dioulou, &ccedil;a ne sert qu'&agrave; envenimer les choses.</p>
+
+<p>&mdash;La Br&ucirc;leuse, dit Biscarre, fermez la boutique, mettez les volets et
+allez faire un tour d'une heure...</p>
+
+<p>&mdash;Hein? s'&eacute;cria la compagne de Dioulou. Fermer le bazar! m'en aller au
+moment o&ugrave; la client&egrave;le va arriver!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ob&eacute;issez! vous savez que je ne souffre pas d'observation...</p>
+
+<p>&mdash;Cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Ob&eacute;is! tonnerre! cria Dioulou &agrave; son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Mais on va s'ameuter devant le cabaret, on enfoncera les volets, on
+p&eacute;n&eacute;trera de force.... Sans compter la police, qui croira &agrave; un
+accident...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, fit Biscarre. Du papier, de l'encre, une plume....</p>
+
+<p>Il &eacute;tendit sur la table la fouille que Dioulou lui pr&eacute;sentait, puis
+d'une &eacute;criture grasse et ferme, il &eacute;crivit:</p>
+
+<p>
+<span style="margin-left: 4em;"><i>Ferm&eacute; pour cause de changement de propri&eacute;taire</i>.</span><br />
+</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut Dioulou qui ne put r&eacute;primer une exclamation de
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! changement de propri&eacute;taire!... Et moi, alors, qu'est-ce que
+je vais devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, pas tant de phrases, dit Biscarre. La m&egrave;re, collez &ccedil;a sur les
+volets, et filez rapidement.</p>
+
+<p>La Br&ucirc;leuse, de son &oelig;il unique, jeta un regard interrogatif &agrave; Dioulou.
+Elle sentait en elle de vagues id&eacute;es de r&eacute;sistance. Mais d'un geste
+significatif, le colosse lui ordonna encore une fois d'ob&eacute;ir. Elle se
+r&eacute;signa en grommelant, et, un instant apr&egrave;s, les lourdes planches de
+bois, retenues par les boulons de fer, ferm&egrave;rent herm&eacute;tiquement la
+devanture. Puis, la Br&ucirc;leuse jeta un adieu &agrave; Dioulou et disparut, en
+promettant de revenir dans une heure. Biscarre alluma une chandelle, et,
+se rapprochant de Jacquot, s'assura que son sommeil &eacute;tait profond. La
+t&ecirc;te du jeune homme, rejet&eacute;e en arri&egrave;re, portait le stigmate de la
+fatigue; mais, en d&eacute;pit de sa p&acirc;leur, il conservait une beaut&eacute; et une
+d&eacute;licatesse natives qui, chez tout autre que Biscarre, e&ucirc;t excit&eacute; une
+sympathie involontaire. Mais bien au contraire, l'&oelig;il ardent, la l&egrave;vre
+crisp&eacute;e, l'ancien for&ccedil;at l'enveloppait d'un regard de col&egrave;re et de
+haine.</p>
+
+<p>&mdash;Dioulou! fit-il.</p>
+
+<p>L'homme s'approcha. De la main, Biscarre lui d&eacute;signa le dormeur.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas qu'il lui ressemble? murmura-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;A qui?</p>
+
+<p>&mdash;Mais &agrave; elle, pardieu!... &agrave; celle que je hais... pour l'avoir trop
+aim&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pas malin, &ccedil;a, fit Dioulou en ricanant, on se ressemble de plus
+loin... puisqu'elle est sa m&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Sa m&egrave;re! oh! tais-toi!... Quand je songe &agrave; cela, je me demande si
+j'aurai l'&eacute;nergie n&eacute;cessaire pour ne pas &eacute;craser d'un seul coup ce
+mis&eacute;rable....</p>
+
+<p>Il leva sur la t&ecirc;te de Jacquot son poing qui l'e&ucirc;t tu&eacute; d'un seul coup,
+mais Dioulou lui arr&ecirc;ta le bras.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! eh bien! des folies, maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, fit Biscarre en se reculant, ce n'est pas ainsi qu'il
+doit mourir.... Et qui sait? Si elle apprenait tout &agrave; coup, cette belle
+marquise, que son fils est mort, peut-&ecirc;tre &eacute;prouverait-elle dans sa
+douleur une sorte de soulagement...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est impossible!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! cela est vrai!... Est-ce que je ne devine pas les transes
+horribles, les angoisses poignantes qui torturent l'&acirc;me de cette
+femme?... Oh! je le sens, elle n'a pas oubli&eacute; mes paroles; elle sait
+qu'un jour viendra o&ugrave; elle saura que son fils est vivant, et que, ce
+jour-l&agrave;, ce fils, maudit, d&eacute;shonor&eacute;, va passer d'un cachot d'infamie &agrave;
+l'&eacute;chafaud d'expiation!</p>
+
+<p>Dioulou, qui n'&eacute;tait pas facile &agrave; &eacute;mouvoir, ne put r&eacute;primer un frisson.
+Et, en v&eacute;rit&eacute;, Biscarre &eacute;tait effrayant &agrave; voir, tant la f&eacute;roce passion
+de la vengeance convulsait ses traits.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pourtant pas m&eacute;chant, le petit, fit Dioulou. Et tiens! pas
+plus tard que tout &agrave; l'heure, sans lui, Muflier me fourrait deux pouces
+de fer dans le corps...</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! il est bon!... c'est une &acirc;me g&eacute;n&eacute;reuse, fit Biscarre avec
+ironie. Eh parbleu! je n'ai pas oubli&eacute; le mal qu'il m'a donn&eacute;, et
+jusqu'ici en pure perte...</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est que tu as tout tent&eacute; pour en faire un fier gueux...</p>
+
+<p>&mdash;Quand il &eacute;tait tout petit, reprit Biscarre, sous pr&eacute;texte de pauvret&eacute;,
+je le laissais sans cesse avec les vagabonds, avec toute cette tourbe
+enfantine qui se vautre dans les ruisseaux... j'essayais, par cette
+camaraderie d&eacute;go&ucirc;tante, de d&eacute;velopper en lui des instincts mauvais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bernique! le petit ne mordait pas &agrave; la pomme! Te rappelles-tu,
+quand les petits voyous rentraient, d&eacute;guenill&eacute;s, sales, lui arrivait
+avec sa petite t&ecirc;te souriante et ses cheveux qui frisottaient. &Eacute;tait-il
+gentil! c'&eacute;tait &agrave; croire qu'il sortait d'une bo&icirc;te.</p>
+
+<p>Biscarre r&eacute;fl&eacute;chissait.</p>
+
+<p>&mdash;Je lui ai appris &agrave; lire, murmurait-il, et par les livres que je
+choisissais, je m'effor&ccedil;ais de le pervertir.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne comprenait pas, et il disait que &ccedil;a l'ennuyait.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'il y aurait une fatalit&eacute; plus forte que la volont&eacute; humaine?
+Non, ce n'est pas possible. Bandit je le veux, bandit il sera... et
+aujourd'hui il ne m'&eacute;chappera pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu n'y renonces pas?</p>
+
+<p>&mdash;Renoncer &agrave; cette vengeance qui est ma vie.... Oh! certes non! et tant
+qu'un souffle de vie restera en moi, je poursuivrai cette &oelig;uvre de
+haine.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, &ccedil;a te regarde.... Et tu me dis que tu as un moyen?</p>
+
+<p>&mdash;Infaillible. Dis-moi seulement: quand il est arriv&eacute; hier soir, que
+t'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il &eacute;tait d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;! et m&ecirc;me je ne l'ai jamais vu comme &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;On l'avait chass&eacute; de l'atelier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, apr&egrave;s une violente querelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela; le Loup qui &eacute;tait l&agrave; a bien rempli mes instructions.
+Continue: il s'est plaint, il s'est mis en col&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! en plein. Il a d&eacute;clar&eacute; qu'il ne voulait plus travailler, qu'il
+n'&eacute;tait pas bon &agrave; faire un ouvrier.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il voulait &ecirc;tre un mirliflore...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin! Ah! mon brave Dioulou, quand tu m'as vu dans ces deux derni&egrave;res
+ann&eacute;es approuver le travail de Jacquot, alors qu'il passait ses nuits &agrave;
+&eacute;tudier; quand je l'encourageais dans cette voie qui devait lui rendre
+insupportable sa condition pr&eacute;sente, je savais bien que l'heure
+sonnerait o&ugrave; se d&eacute;velopperaient en lui des aspirations soigneusement,
+mais lentement entretenues. Je n'ai pu en faire un voleur de grand
+chemin! j'en ferai un bandit du grand monde! La route est plus
+s&eacute;duisante, mais le but sera le m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, c'est toi qui l'as fait chasser de l'atelier?</p>
+
+<p>&mdash;De celui-l&agrave; comme des autres. Oh! sois tranquille, pas un seul instant
+je ne l'ai perdu de vue.... Je le connais bien maintenant, et je sais
+sur quel point de sa conscience il faut frapper...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne crains pas que, dans le monde, le hasard ne vienne aider sa
+m&egrave;re &agrave; le d&eacute;couvrir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne redoute rien.... Mais, maintenant, laisse-moi. Il faut que je
+cause avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout pas de violence... car, vois-tu, cette diablesse de haine
+m'effraye toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es bien poltron, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Mais, enfin, veux-tu que je te dise, Biscarre...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne te f&acirc;cheras pas, au moins?</p>
+
+<p>Biscarre le regarda en face.</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile que tu me parles... je sais ce que tu as &agrave; me dire.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tu es donc sorcier?</p>
+
+<p>La main de Biscarre tomba sur son poignet et s'y riva comme un bracelet
+d'acier.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi bien, Dioulou. Je sais que, par b&ecirc;tise, par sentiment, par
+l&acirc;chet&eacute;, tu ne partages pas la haine que j'ai vou&eacute;e au fils de Marie de
+Mauvillers.... Je t'excuse, parce que tu ne comprends pas ce que sont
+ces passions qui s'emparent d'un homme et lui mettent au c&oelig;ur une
+marque pareille &agrave; celle que le bourreau met &agrave; l'&eacute;paule du condamn&eacute;...
+Donc, tu as pour ce gar&ccedil;on, je ne dirai pas de l'affection, mais tout au
+moins de la sympathie.</p>
+
+<p>&mdash;Je te prie...</p>
+
+<p>&mdash;Les sentiments sont libres. Adore-le, si tu veux, seulement....</p>
+
+<p>Biscarre scanda s&egrave;chement chacune de ses paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, si jamais tu tentais contre moi la moindre trahison, si tu
+te permettais, en quelque circonstance que ce f&ucirc;t, de contrecarrer mes
+projets, d'avertir Jacquot des p&eacute;rils qu'il court, je te donne ma
+parole&mdash;et tu sais que je la tiens&mdash;que je te punirais de telle sorte
+que pas un lambeau de ta chair n'&eacute;chapperait aux tortures....</p>
+
+<p>La voix de Biscarre avait pris un accent sourd et effrayant.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une fibre de ton &ecirc;tre qui ne f&ucirc;t douleur! pas une parcelle de
+toi-m&ecirc;me qui ne me donn&acirc;t tout son sang! Maintenant tu es averti, va....</p>
+
+<p>Dioulou &eacute;tait rest&eacute; immobile. Sa face bestiale s'&eacute;tait couverte d'une
+p&acirc;leur terrifi&eacute;e. Oui, il connaissait Biscarre. Il avait peur!</p>
+
+<p>&mdash;Je te promets... je t'assure... commen&ccedil;a-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de tes serments. Tu me crains, cela me suffit. Un
+dernier mot. D&egrave;s aujourd'hui, tu vas quitter le cabaret de l'<i>Ours
+vert</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et qu'est-ce que je ferai, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras plus tard. Je veux que Jacquot soit d&eacute;pist&eacute; et ne puisse
+revenir ici. Donc, j'ai vendu la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un honn&ecirc;te n&eacute;gociant en a sold&eacute; le prix hier, et viendra
+aujourd'hui m&ecirc;me se mettre en possession des lieux. Qu'&agrave; midi vous soyez
+partis, toi et la Br&ucirc;leuse. Ce soir, &agrave; huit heures, tu iras m'attendre
+au quai de G&egrave;vres. L&agrave;, je te donnerai mes ordres.</p>
+
+<p>Dioulou poussa un grand soupir; mais il savait par exp&eacute;rience que toute
+r&eacute;sistance &eacute;tait inutile. Il inclina la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'as plus besoin de moi? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Non, va-t'en.</p>
+
+<p>Le colosse eut un moment d'h&eacute;sitation. Au fond, cette nature brutale
+aimait Biscarre, comme le chien aime le ma&icirc;tre qui le bat.</p>
+
+<p>&mdash;Biscarre! fit-il timidement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? que me veux-tu encore?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi que tu ne m'en veux pas... que tu ne te d&eacute;fies pas de moi....</p>
+
+<p>Biscarre haussa les &eacute;paules et se mit &agrave; rire:</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment tu es trop sensible! Va... et ne te mets pas martel en
+t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et comme Dioulou ne bougeait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; ma main... et qu'il ne soit plus question de rien....</p>
+
+<p>Dioulou la saisit avec empressement; il eut un large sourire de
+satisfaction.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;, maintenant, je m'en vais. Je suis l&agrave;, dans la soupente; si tu as
+besoin de moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'appellerai.</p>
+
+<p>Dioulou disparut par une porte int&eacute;rieure.</p>
+
+<p>&mdash;Trop &eacute;mu! murmura Biscarre; je veillerai.</p>
+
+<p>Il revint vers Jacquot, qui &eacute;tait toujours plong&eacute; dans un sommeil lourd.</p>
+
+<p>&mdash;A l'&oelig;uvre! fit Biscarre.</p>
+
+<p>Il tira de sa poche un flacon &agrave; peu pr&egrave;s semblable &agrave; celui d'o&ugrave; &eacute;taient
+tomb&eacute;es les gouttes de narcotique vers&eacute;es tout &agrave; l'heure dans le verre
+du jeune homme. Il enleva le bouchon, et pla&ccedil;a la fiole sous les narines
+du dormeur. Quelques minutes se pass&egrave;rent, puis Jacquot poussa un
+soupir, ses membres s'agit&egrave;rent; il ouvrit les yeux, vit Biscarre, et,
+comme s'il e&ucirc;t ob&eacute;i &agrave; un mouvement instinctif de r&eacute;pulsion, il les
+referma brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Jacquot, dit Biscarre, nous nous sommes donc gris&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! fit le jeune homme en regardant autour de lui; o&ugrave; suis-je donc?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu bats encore la breloque? mais tu es chez l'ami la
+Baleine... et c'est moi qui suis l&agrave;, moi, ton vieil oncle...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... oui, c'est le cabaret!... Comment donc suis-je venu
+ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle-toi donc. La Baleine m'a tout dit. Il t'a rencontr&eacute; hier
+soir, au moment o&ugrave; tu sortais de l'atelier.</p>
+
+<p>&mdash;D'o&ugrave; on venait de me chasser.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est &ccedil;a! Oh! ces patrons! &ccedil;a ne vaut pas la corde qui les
+pendra.... Alors, comme tu avais l'air tout ennuy&eacute; et que c'est un brave
+homme, il t'a amen&eacute; ici et m'a fait pr&eacute;venir. Mais il para&icirc;t que, pour
+noyer ton chagrin, tu as bu un peu trop. Bah! il n'y a pas d'offense.
+Moi, dans mon m&eacute;tier de ma&ccedil;on, &ccedil;a m'arrive plus souvent qu'&agrave; mon tour,
+et je n'en suis pas moins un brave homme.</p>
+
+<p>Tandis qu'il parlait, Jacquot le regardait fixement. Dans le d&eacute;sordre de
+ses id&eacute;es se retra&ccedil;ait un tableau horrible. Il revoyait les faces
+patibulaires de ces hommes qui s'&eacute;taient ru&eacute;s sur Dioulou et sur lui. Il
+revoyait Biscarre apparaissant tout &agrave; coup au milieu d'eux et les
+dominant par sa force physique et par son ascendant. Qu'&eacute;tait-ce donc
+que tout cela? Ici quelques explications sont n&eacute;cessaires. D'une part,
+Jacquot ne savait pas le v&eacute;ritable nom de Biscarre, qu'il appelait
+simplement l'oncle Jean, nom sous lequel le for&ccedil;at s'&eacute;tait fait
+conna&icirc;tre &agrave; lui. De plus, depuis que Biscarre s'&eacute;tait convaincu que
+jamais le jeune homme ne consentirait &agrave; s'affilier &agrave; la bande, il l'en
+avait tenu soigneusement &eacute;cart&eacute;. Aujourd'hui encore, lorsqu'il avait
+charg&eacute; Dioulou de l'amener &agrave; l'<i>Ours vert</i>, il n'avait pas pr&eacute;vu que les
+Loups viendraient et trahiraient son incognito.</p>
+
+<p>&mdash;A quoi penses-tu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, balbutia le jeune homme, que j'ai vu tout &agrave; l'heure
+d'&eacute;tranges choses!</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a? Qu'est-ce que tu me chantes?...</p>
+
+<p>&mdash;Ici m&ecirc;me, des hommes qu'il me semble avoir d&eacute;j&agrave; rencontr&eacute;s... et qui
+ressemblent &agrave; des brigands....</p>
+
+<p>Biscarre &eacute;clata de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas bien, toi! je te conseille de r&eacute;p&eacute;ter cela! Tu te ferais faire
+un joli parti....</p>
+
+<p>Le jeune homme avait laiss&eacute; tomber son front sur sa main. A vrai dire,
+les fum&eacute;es de l'ivresse n'&eacute;taient pas compl&eacute;tement dissip&eacute;es, mais
+Biscarre ne voulait pas attendre que ses id&eacute;es reprissent toute leur
+nettet&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des brigands! continua-t-il. Vois-tu d'ici l'oncle Jean affili&eacute; &agrave;
+une troupe de bandits... pourquoi pas volant et assassinant, pendant que
+tu y es?</p>
+
+<p>Sur un geste de protestation, il reprit plus vivement encore:</p>
+
+<p>&mdash;Non, r&eacute;ellement, plus j'y pense, et plus tu me fais de la peine.
+&Eacute;reintez-vous donc le temp&eacute;rament &agrave; &eacute;lever un enfant qui ne vous est de
+rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon oncle!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y pas de &laquo;mon oncle!&raquo; qui tienne!</p>
+
+<p>Puis se calmant tout &agrave; coup:</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, je m'emporte! j'ai tort... tu as bu un coup de trop, et dame!
+dans ces occasions-l&agrave;, on voit trouble! Parbleu! je sais ce que c'est,
+et je ne te jette pas la pierre, surtout parce que je sais aussi que tu
+as eu des ennuis... la Baleine m'a cont&eacute; &ccedil;a.</p>
+
+<p>La voix de Biscarre avait pris une inflexion douce, presque affectueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as la t&ecirc;te tout &eacute;tourdie.... C'est &ccedil;a qui t'a tromp&eacute;. J'avais donn&eacute;
+rendez-vous ici &agrave; quelques ouvriers que je veux embaucher... pour une
+maison &agrave; b&acirc;tir, une bonne affaire... et il para&icirc;t qu'en m'attendant ils
+se sont disput&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il para&icirc;t m&ecirc;me qu'ils sont all&eacute;s jusqu'au couteau... et sans toi, la
+pauvre Baleine avait son compte...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; donc est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il a &eacute;t&eacute; se coucher un moment. Apr&egrave;s s'&ecirc;tre b&ucirc;ch&eacute; comme &ccedil;a, on est
+fatigu&eacute;, et puis je n'&eacute;tais pas f&acirc;ch&eacute; qu'il me laiss&acirc;t seul avec toi,
+parce que nous avons &agrave; causer.</p>
+
+<p>Le jeune homme le regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne peut pas t'&eacute;tonner que je m'int&eacute;resse &agrave; toi; il y a longtemps
+que l'oncle Jean te traite comme son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous en suis tr&egrave;s-reconnaissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de &ccedil;a. Voyons, j'ai des propositions &agrave; te faire,
+tr&egrave;s-belles. Dis-moi d'abord si ce que m'a racont&eacute; la Baleine est vrai:
+tu en as assez de l'atelier?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est vrai! Ne me grondez pas. C'est plus fort que moi, je
+suis en butte &agrave; des pers&eacute;cutions continuelles, il y a sur moi comme une
+fatalit&eacute;: je fais tous mes efforts pour contenter les patrons, pour
+vivre en bonne intelligence avec mes camarades, impossible! il faut
+toujours que quelque circonstance m'attire le bl&acirc;me des uns ou
+l'aversion des autres.</p>
+
+<p>&mdash;Des injustices, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! c'est injuste, c'est cruel; je n'ai pourtant jamais fait le mal,
+toujours on me soup&ccedil;onne, toujours on m'accuse; si du moins je devinais
+la cause de l'antipathie qu'on semble me t&eacute;moigner!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pour &ccedil;a, c'est facile.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Comment! tu n'as pas compris cela, toi, un homme intelligent?</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous, de gr&acirc;ce.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a ne sera pas long. Aussi bien le c&oelig;ur me saigne de voir que tu n'es
+pas heureux comme tu le m&eacute;rites. Voici o&ugrave; le b&acirc;t te blesse, mon gar&ccedil;on:
+tes camarades, tes patrons, tout ce monde-l&agrave; est jaloux de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Jaloux! et pourquoi? Suis-je donc fier? suis-je orgueilleux? ai-je
+jamais provoqu&eacute;, insult&eacute; qui que ce soit?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais tu es un <i>monsieur</i>, et c'est &ccedil;a qui les chiffonne.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un ouvrier, rien de plus, ils le savent bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pas vrai; tu en sais trop long pour eux. Tu lis, tu &eacute;cris, tu as
+appris un tas de choses dont ils ignorent m&ecirc;me le premier mot; tu ne te
+grises pas&mdash;je ne te parle pas d'aujourd'hui, c'est exceptionnel&mdash;et
+puis je soup&ccedil;onne l'ami la Baleine d'avoir voulu te consoler de force;
+enfin tu n'es pas du m&ecirc;me monde que tous ces fl&acirc;neurs qui travaillent
+juste ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim; alors on t'en veut, on a
+peur que tu ne montes trop haut, et on te fait des tours, je connais &ccedil;a.
+Va, dans notre m&eacute;tier, c'est la m&ecirc;me chose, toute proportion gard&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, s'&eacute;cria Jacquot, qu'est-ce que je vais devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons causer de cela, et j'imagine que tu ne seras pas f&acirc;ch&eacute; de
+ce que j'ai &agrave; te dire. &Ccedil;a t'ennuie de n'avoir pas le sou, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Comme tout le monde, je suppose.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a t'ennuie aussi de vivre toujours dans un monde qui ne peut pas te
+comprendre et au milieu duquel tu te sens mal &agrave; l'aise, avoue-le.</p>
+
+<p>Jacquot eut un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai qu'il y a en moi je ne sais quoi qui va mal avec les
+allures de mes camarades.</p>
+
+<p>Biscarre, lui aussi, &eacute;baucha un sourire. Toute cette conversation,
+habilement dirig&eacute;e par lui, tendait &agrave; un but qui se rapprochait de
+lui-m&ecirc;me. Il prit la main de Jacquot entre les siennes, et le regardant
+en face, il reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi: quand tu passais &agrave; travers les rues, v&ecirc;tu de ta blouse, les
+pieds chauss&eacute;s de lourds souliers &agrave; clous, la t&ecirc;te couverte d'une
+m&eacute;chante casquette, est-ce qu'il ne t'est pas arriv&eacute; de tressaillir
+quand passait tout &agrave; coup aupr&egrave;s de toi quelque &eacute;l&eacute;gante voiture,
+conduite par un dandy bien musqu&eacute;, bien gant&eacute;, avec son tigre &agrave; c&ocirc;t&eacute; de
+lui?... Est-ce que tu ne t'es pas dit alors que, toi aussi, si la
+fatalit&eacute; ne t'avait pas jet&eacute; dans la vie sans ressources, tu aurais su,
+aussi bien qu'un autre, faire figure dans le monde?...</p>
+
+<p>Le jeune homme &eacute;coutait. Il &eacute;tait p&acirc;le, ses yeux brillaient.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu... je comprends cela, moi.... Quand j'&eacute;tais jeune, comme je
+n'&eacute;tais pas plus b&ecirc;te qu'un autre, je me suis dit souvent que rien ne
+devait &ecirc;tre beau comme le luxe, comme la richesse. Ah! j'aurais donn&eacute; ma
+vie pour passer &agrave; travers toute cette foule en triomphateur, pour
+traiter d'&eacute;gal &agrave; &eacute;gal avec les plus riches!...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me parlez-vous ainsi? s'&eacute;cria Jacquot. Vous voulez donc me
+rendre fou?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! est-ce que les mots te font un pareil effet?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne comprenez donc pas que ces mots sont des id&eacute;es?... que vous
+r&eacute;veillez en moi je ne sais quels d&eacute;sirs assoupis, je ne sais quels
+r&ecirc;ves &agrave; peine formul&eacute;s qui, parfois, surtout quand je me sens
+malheureux, me br&ucirc;lent le c&oelig;ur et torturent mon cerveau?</p>
+
+<p>Biscarre se pencha vers lui:</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, je t'ai bien devin&eacute;: tu voudrais &ecirc;tre riche...</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Tu voudrais que les portes de ce monde brillant s'ouvrissent toutes
+larges devant toi....</p>
+
+<p>Le jeune homme se dressa sur ses pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! que je puisse seulement p&eacute;n&eacute;trer dans ce monde qui semble ma vraie
+patrie, et je m'y frayerai ma route &agrave; coups de volont&eacute;. Vous entendant
+parler ainsi, je sens revivre en moi des pens&eacute;es qu'en vain je m'efforce
+d'&eacute;touffer.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces pens&eacute;es, quelles sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce sont des folies, sans doute. Mais je dois &ecirc;tre franc. Souvent,
+oubliant qu'elle fut mon origine, je me dis qu'un sang g&eacute;n&eacute;reux coule
+dans mes veines, que ma place est marqu&eacute;e au milieu des riches et des
+puissants! Si vous saviez, alors je me dis que la fortune serait entre
+mes mains un levier si fort que je changerais la face du monde.</p>
+
+<p>Biscarre ne put r&eacute;primer un ricanement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous en supplie, ne riez pas. Je suis fou, vous dis-je. Je le sais.
+Mais du moins les fous sont heureux, car ils oublient cette terrible et
+sinistre r&eacute;alit&eacute; qui vous &eacute;crase et vous brise; laissez-moi ma folie...</p>
+
+<p>&mdash;Parle; je te jure que je ne ris pas de toi. Est-ce que je ne comprends
+pas tout cela? Est-ce que dans un c&oelig;ur de vingt ans il n'y a pas telles
+aspirations innomm&eacute;es qui &eacute;blouissent?</p>
+
+<p>Jacquot &eacute;tait retomb&eacute; sur son si&eacute;ge, prenant entre ses mains ses tempes,
+comme s'il e&ucirc;t craint que son cerveau n'&eacute;clat&acirc;t sous le bouillonnement
+de ses pens&eacute;es.</p>
+
+<p>Biscarre, ma&icirc;tre de lui, semblable au M&eacute;phistoph&eacute;l&egrave;s de la l&eacute;gende,
+sentait cette &acirc;me vibrer sous ses doigts comme un clavier, et
+impitoyable, il parlait encore, baissant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais tout, disait-il; je t'ai vu frissonner, lorsque
+passaient, envelopp&eacute;es de soie et de velours, ces adorables cr&eacute;atures
+qui ressemblent &agrave; des anges &eacute;chapp&eacute;s du ciel, lorsque tombaient sur toi
+ces regards qui enivrent et qui rendent fou.</p>
+
+<p>&mdash;Par gr&acirc;ce, taisez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et alors tu te disais: Pourquoi ne suis-je rien? Pourquoi n'ai-je pas
+de nom? pourquoi suis-je riv&eacute; &agrave; ce carcan qui s'appelle la mis&egrave;re, le
+travail sans tr&ecirc;ve ni repos? Et cependant, moi aussi je suis jeune, j'ai
+la force et la vitalit&eacute;, j'ai l'&eacute;nergie et le d&eacute;sir! De quel droit
+ceux-l&agrave; sont-ils au-dessus de moi, quand je me sens sup&eacute;rieur &agrave; eux?</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez! balbutiait le malheureux que la tentation enla&ccedil;ait.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! n'est-il pas vrai que la volont&eacute; est la ma&icirc;tresse du
+monde? Assez de mis&egrave;re! assez de douleur! Il faut en finir. A moi la vie
+facile et large!</p>
+
+<p>Jacquot laissa tomber sur la table son poing serr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi me torturez-vous ainsi?</p>
+
+<p>La voix de Biscarre devint si sourde qu'&agrave; peine &eacute;tait-elle perceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que, si tu le veux, tu peux &ecirc;tre riche!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! folie!</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le veux, tu peux entrer la t&ecirc;te haute au milieu de cette soci&eacute;t&eacute;
+qui te para&icirc;t si enviable, parce que d'un seul bond tu peux, de l'ab&icirc;me
+o&ugrave; tu te d&eacute;bats, t'&eacute;lancer sur les sommets. Dis un mot, et de l'ouvrier
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;, du mis&eacute;rable sans avenir et sans espoir, je fais un heureux
+que tous salueront.</p>
+
+<p>Le jeune homme, livide, se leva tout &agrave; coup du banc sur lequel il &eacute;tait
+affaiss&eacute;. Il courut vers la fontaine d'o&ugrave; l'eau s'&eacute;chappait tombant dans
+la cuve de zinc, et l&agrave;, se plongeant le front dans l'eau glac&eacute;e, il se
+frotta vigoureusement les tempes; puis vivement il revint vers Biscarre,
+et s'arr&ecirc;ta devant lui, haletant...</p>
+
+<p>&mdash;Oncle Jean, dit-il d'une voix mal assur&eacute;e, vous avez raison, je suis
+fou!... Car j'entends r&eacute;sonner &agrave; mes oreilles des paroles que vous ne
+prononcez pas... Voyons, ce n'est pas vrai! vous ne me dites pas que je
+puis &ecirc;tre riche!</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as bien entendu: je t'offre la r&eacute;alisation de tes r&ecirc;ves.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Je t'offre de prendre ta place au soleil, de d&eacute;pouiller la casaque de
+l'ouvrier pour rev&ecirc;tir l'habit de l'homme du monde et du dandy. Je
+t'offre les amours orgueilleuses et les joies du luxe.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais plus... je ne vois plus...</p>
+
+<p>&mdash;Du calme! reprit Biscarre. Certes, mes paroles te semblent
+incompr&eacute;hensibles, et tu te demandes &agrave; ton tour si je ne suis pas fou.
+Reprends ton sang-froid, et tu verras que je ne t'ai rien dit qui ne
+soit l'expression de la v&eacute;rit&eacute;.</p>
+
+<p>Jacquot inclina la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre. Il avait tant souffert, il
+sentait si bien en son &acirc;me les aspirations de la jeunesse et de
+l'ambition, qu'il se livrait tout entier, ne raisonnant plus. Biscarre
+le tenait dans ses mains. Il touchait &agrave; l'heure depuis si longtemps
+attendue.</p>
+
+<p>&mdash;Souvent, reprit-il d'un ton calme, tu m'as demand&eacute; quel &eacute;tait ton
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! allez-vous donc enfin me dire son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Attends. Je t'ai dit que tu &eacute;tais la fils de ma s&oelig;ur. Cela est vrai.
+D'elle, je demande &agrave; ne pas te parler plus longuement. Mais celui qui
+fut ton p&egrave;re n'a jamais oubli&eacute; qu'il avait jet&eacute; sur la terre une
+cr&eacute;ature innocente.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon p&egrave;re vit-il donc encore?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi achever. Non, ton p&egrave;re n'est pas vivant, et tu ne le verras
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! n'&eacute;veillez-vous donc en moi de pareil espoir que pour mieux
+me d&eacute;sesp&eacute;rer!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es injuste, et tu ferais mieux de m'entendre sans m'interrompre
+ainsi &agrave; chaque instant. Voici exactement ce qui s'est pass&eacute;. Il y a
+deux jours, j'ai re&ccedil;u la visite d'un homme tr&egrave;s-connu dans le monde des
+affaires, et qui est en relations avec la plus haute soci&eacute;t&eacute;. J'&eacute;tais
+&eacute;tonn&eacute; d'abord qu'un personnage de cette importance e&ucirc;t &agrave; causer avec un
+pauvre ma&ccedil;on comme moi... mais j'ai &eacute;t&eacute; bien plus surpris encore, quand
+il m'a demand&eacute; ce qu'&eacute;tait devenu le fils de ma s&oelig;ur. Tu comprends bien
+que j'ai commenc&eacute; par me d&eacute;fier. Je n'aime pas les figures inconnues, et
+puis je ne savais pas encore quel &eacute;tait ce M. Mancal...</p>
+
+<p>&mdash;Mancal! s'&eacute;cria le jeune homme. J'ai d&eacute;j&agrave; entendu prononcer ce nom....
+Oui, c'&eacute;tait dans une des derni&egrave;res maisons o&ugrave; j'ai travaill&eacute;. Ce M.
+Mancal avait procur&eacute; au fabricant une commande assez consid&eacute;rable.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne m'&eacute;tonne pas. Car j'ai pris depuis mes renseignements: s'ils
+n'avaient pas &eacute;t&eacute; parfaitement favorables, je ne t'aurais pas parl&eacute; de
+tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Achevez, de gr&acirc;ce! Je meurs d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, je me d&eacute;p&ecirc;che. Mais j'ai besoin de te donner des d&eacute;tails. Tu
+sais, les gens comme moi n'ont pas grande &eacute;ducation. &Ccedil;a ne sait pas
+s'expliquer tout d'un coup. Donc ce M. Mancal vient me trouver au
+chantier. J'&eacute;tais en bourgeron de travail. Je me sentais un peu humili&eacute;.
+Il me dit:</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est vous qu'on appelle l'oncle Jean?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Vous avez un neveu?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Jacquot, un brave ouvrier. Si c'est pour des travaux de gravure...</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Non, mieux que cela, fait-il en riant. Dites-moi: votre s&oelig;ur
+s'appelait bien...&raquo;</p>
+
+<p>Il me dit le nom, c'&eacute;tait bien &ccedil;a.</p>
+
+<p>&laquo;&mdash;C'est son fils?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Est-ce un bon sujet?</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Un excellent gar&ccedil;on et un bon travailleur.</p>
+
+<p>&raquo;&mdash;Tant mieux. Il vaut mieux que les bienfaits soient bien plac&eacute;s. Son
+p&egrave;re est mort et m'a charg&eacute; de lui remettre une forte somme. De plus, il
+lui a pos&eacute;, par testament, certaines conditions que, du reste, le jeune
+homme acceptera de grand c&oelig;ur, j'en suis persuad&eacute;.&raquo;</p>
+
+<p>&mdash;Dame, tu comprends si j'&eacute;tais tout oreilles. Un h&eacute;ritage qui te
+tombait du ciel! Quelle chance! Ma foi, je n'ai pas pu tenir ma langue
+et j'ai questionn&eacute;, questionn&eacute;; je voulais surtout savoir le chiffre de
+l'h&eacute;ritage. &Eacute;tait-ce dix mille, vingt mille? Le M. Mancal riait toujours
+en r&eacute;p&eacute;tant: &laquo;Mieux que cela! mieux que cela!...&raquo; J'aurais voulu savoir
+aussi le nom de ton p&egrave;re, mais il para&icirc;t que j'&eacute;tais trop curieux.
+L'homme d'affaires m'a m&ecirc;me dit assez carr&eacute;ment que je me m&ecirc;lais de ce
+qui ne me regardait pas. Enfin il a fini par me dire qu'il t'attendait
+aujourd'hui m&ecirc;me, entre midi et une heure. Il m'a remis son adresse...
+et puis ceci....</p>
+
+<p>Et avec un large sourire qui montrait ses dents de loup, pointues et
+presque effrayantes, Biscarre agitait devant les yeux du jeune homme un
+billet de mille francs.</p>
+
+<p>&mdash;Mille francs! pourquoi faire? s'&eacute;cria le malheureux fascin&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! pour te <i>requinquer</i> un peu. J'ai bien compris que ce beau
+monsieur n'avait pas envie de te voir arriver chez lui habill&eacute; comme un
+mendiant. &Ccedil;a a son orgueil, les hommes d'affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces conditions dont il parlait!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! te voil&agrave; aussi curieux que moi. Faut de la patience. Il
+t'expliquera &ccedil;a, &agrave; toi tout seul. Tu comprends, il faut ob&eacute;ir &agrave; la
+volont&eacute; de ton p&egrave;re: j'ai admis &ccedil;a tout de suite. Du reste, j'ai dit que
+je te consulterais, et tu es libre de refuser. Au fond, il vaut
+peut-&ecirc;tre mieux pour toi de rester ouvrier; on ne t'ennuiera pas
+toujours, et tu &eacute;viteras bien des tracas.</p>
+
+<p>Disant cela, Biscarre fixait sur sa victime ses yeux brillants d'ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Que dois-je faire?</p>
+
+<p>&mdash;Tu h&eacute;sites? Bah! &agrave; ta place, je prendrais le bien qui vient en
+dormant; et puis, quoiqu'il n'ait rien voulu me dire de positif, je sais
+que ton p&egrave;re &eacute;tait un homme hupp&eacute;, tout &agrave; fait de la haute. Tu seras
+lanc&eacute; du premier coup. Ah! mon gaillard! vas-tu &ecirc;tre dorlot&eacute; par de
+belles duchesses!</p>
+
+<p>Jacquot tenait le billet entre ses mains.</p>
+
+<p>Je ne sais quel instinct luttait encore en lui et le retenait sur le
+bord de l'ab&icirc;me o&ugrave; Biscarre l'entra&icirc;nait, mais tout &agrave; coup les visions
+qui hantaient ses r&ecirc;ves &eacute;tincel&egrave;rent devant ses yeux. Il vit, dans un
+mirage &eacute;blouissant, les espaces ensoleill&eacute;s de richesse et de luxe, dont
+quelques rayons avaient parfois gliss&eacute; jusqu'&agrave; lui.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as raison! tu n'as pas un moment &agrave; perdre. Il faut aller chez un
+tailleur... un bon. Tiens! voici une adresse, c'est M. Mancal qui me l'a
+recommand&eacute;. Surtout pas d'&eacute;conomies, si tu d&eacute;penses plus que cela, &ccedil;a ne
+fait rien, il payera....</p>
+
+<p>Biscarre se pencha &agrave; l'oreille de Jacquot:</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc, il m'a parl&eacute; d'une dame que tu dois conna&icirc;tre, de la
+duchesse de Torr&egrave;s....</p>
+
+<p>Le jeune homme poussa un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voil&agrave; un nom qui te fait de l'effet.... Je croyais me rappeler
+aussi.... N'es-tu pas all&eacute; chez elle, un jour, pour lui porter un bijou?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui... je crois... en effet, balbutiait le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! ne rougis pas comme cela. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il
+s'agit... il faut que tu te d&eacute;p&ecirc;ches, et &agrave; midi, sans faute, chez M.
+Mancal.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, celui qu'on appelait Jacquot sortait, la t&ecirc;te en feu,
+du cabaret de l'<i>Ours vert</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Dioulou! appela Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;, ma&icirc;tre! fit le colosse en sortant de sa soupente, o&ugrave; d'ailleurs
+il avait fait le meilleur somme du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux, tu vas filer d'ici et mettre la clef sous la porte. Je ne
+veux pas que le petit retrouve ta trace. A partir de maintenant, l'oncle
+Jean dispara&icirc;t. Il le cherchera s'il veut. Plus de Dioulou. Je te
+destine un nouveau r&ocirc;le. Ah! je crois que les Loups ne se plaindront pas
+et que nous allons leur tailler de la besogne. Quant au fils de
+Costebelle et de la Mauvillers, Biscarre continuera &agrave; veiller sur lui,
+par l'interm&eacute;diaire de l'excellent M. Mancal.</p>
+
+<p>Et un rire f&eacute;roce s'&eacute;chappa de la poitrine du bandit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIB" id="XIB"></a>XI</h2>
+
+<h3>COALITION DE VICES</h3>
+
+
+<p>Il est aujourd'hui encore, en plein Paris, une sorte d'oasis qui tient &agrave;
+la fois des b&eacute;guinages flamands et des squares de Londres. L&agrave;, il semble
+que tout bruit expire. Ni la Chauss&eacute;e-d'Antin avec son commerce bruyant,
+ni la rue Saint-Lazare avec son pi&eacute;tinement d'affaires ne troublent ce
+coin, tout &eacute;troit, tout blotti sous les arbres, et dont les gens trop
+press&eacute;s pour conna&icirc;tre la fl&acirc;nerie&mdash;c'est-&agrave;-dire la seule joie r&eacute;elle du
+Parisien&mdash;soup&ccedil;onnent &agrave; peine l'existence.</p>
+
+<p>C'est une rue courte, tournant sur elle-m&ecirc;me, ne venant pas d'ici pour
+aboutir l&agrave;. Nul n'y passe, parce que nul n'a besoin d'y passer. Elle
+n'abr&egrave;ge aucun chemin; de plus, elle forme ce que les voituriers
+appellent un dos d'&acirc;ne. Donc, pi&eacute;tons et chevaux s'en &eacute;cartent. Les deux
+rues qui la touchent compl&egrave;tent son immobilit&eacute;. C'est la rue de la
+Tour-des-Dames, entre la rue Blanche et la rue La Rochefoucauld. Calme
+aujourd'hui, combien plus ne l'&eacute;tait-elle pas, il y a plus de trente
+ans, c'est-&agrave;-dire &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se passaient les faits dont nous nous
+sommes constitu&eacute; l'historien.</p>
+
+<p>Au coin de la rue Pigale, faisant retour vers la rue Saint-Lazare, on
+voyait, sortant d'un massif d'arbres comme d'un nid, la terrasse d'un
+pavillon de style renaissance. Si, &agrave; travers la grille d&eacute;licatement
+fouill&eacute;e, l'&oelig;il indiscret tentait de se glisser &agrave; travers les &eacute;paisses
+charmilles que l'art expert du jardinier savait conserver vertes, m&ecirc;me
+sous les glaces de l'hiver, on apercevait une partie de la fa&ccedil;ade de ce
+pavillon, d'o&ugrave; se d&eacute;tachait, roulant en volutes de marbre, un escalier
+d'une &eacute;l&eacute;gance royale. Une large all&eacute;e, partant de la grille, tournait
+brusquement comme pour d&eacute;router le regard des curieux qui se devait
+contenter d'&eacute;pier, &agrave; travers les hautes branches d&eacute;pouill&eacute;es de
+feuilles, les fen&ecirc;tres herm&eacute;tiquement ferm&eacute;es, toutes capitonn&eacute;es de
+soie et de dentelle.</p>
+
+<p>Usant de nos privil&eacute;ges de narrateur, entrons dans cet h&ocirc;tel que les
+profanes, passant dans la rue silencieuse, consid&eacute;raient d'un &oelig;il
+d'envie. Onze heures venaient de sonner. Dans un boudoir du premier
+&eacute;tage, donnant sur le pan qui s'&eacute;tendait jusqu'&agrave; la rue Blanche, une
+femme &eacute;tendue sur un canap&eacute; paraissait plong&eacute;e dans un profond sommeil.
+Sa t&ecirc;te, rejet&eacute;e en arri&egrave;re, s'encadrait dans un coussin couvert de
+point d'Angleterre. Ses cheveux d&eacute;nou&eacute;s roulaient comme un flot noir sur
+la soie &agrave; teinte d'or et venaient tomber sur le tapis oriental qui
+couvrait le plancher. Cette femme &eacute;tait admirablement belle, et si
+expressive que soit cette &eacute;pith&egrave;te, elle ne rend qu'imparfaitement
+l'id&eacute;ale perfection du visage de la dormeuse. C'&eacute;tait la rectitude
+grecque dans toute sa plastique quasi divine; mais la statue vivait, et
+sous cette peau d'une blancheur &eacute;blouissante, o&ugrave; s'entrela&ccedil;ait le r&eacute;seau
+bleu des veines, on voyait courir le sang vivace et chaud. Les yeux
+&eacute;taient ferm&eacute;s; mais des paupi&egrave;res, d'o&ugrave; tombaient de longs cils qui
+formaient comme une frange de soie, il semblait qu'un rayon gliss&acirc;t, &agrave;
+la fois tentateur et fascinant. Le buste, port&eacute; en avant par la pose de
+cette femme &eacute;tendue, avait cette nettet&eacute; de formes que les sculpteurs
+antiques ont su donner &agrave; leurs immortelles cr&eacute;ations; et sous l'esp&egrave;ce
+de tunique noire, passement&eacute;e d'or et brod&eacute;e de pierreries, qui
+l'enveloppait, le corps moul&eacute; semblait une cr&eacute;ation artistique. Et
+cependant, &agrave; ces l&egrave;vres purpurines, entre lesquelles blanchissaient des
+perles, on e&ucirc;t demand&eacute; un sourire jeune, presque insouciant. N'&eacute;tait-ce
+donc pas une jeune fille, presque une enfant, qui dormait l&agrave;, oublieuse
+du monde, ignorante de la vie? Pourquoi ce front si blanc semblait-il
+rigide comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; cisel&eacute; dans l'ivoire? Pourquoi ce sein
+persistait-il &agrave; ne pas battre sous quelque vibration intime? Pourquoi
+cette main fine, qui pendait comme une de ces fleurs, aux teintes de
+lait, qui s'inclinent sur les lacs de l'Orient, avait-elle, dans sa
+n&eacute;gligence m&ecirc;me, je ne sais quelle duret&eacute; de geste inconscient? Le
+boudoir o&ugrave; dormait cette cr&eacute;ature que tout homme e&ucirc;t salu&eacute;e reine de
+beaut&eacute;, e&ucirc;t difficilement r&eacute;v&eacute;l&eacute; ce qu'elle &eacute;tait, ce qu'elle pensait,
+ce qu'elle r&ecirc;vait en ce moment m&ecirc;me o&ugrave; sa pens&eacute;e &eacute;tait peut-&ecirc;tre
+entra&icirc;n&eacute;e dans les mirages du sommeil. Certes, jamais fantaisie de
+millionnaire n'e&ucirc;t pu r&eacute;aliser plus &eacute;blouissant caprice....</p>
+
+<p>La pi&egrave;ce &eacute;tait petite, ou du moins paraissait telle, tant l'&eacute;clat des
+tentures de soie jaune, rehauss&eacute;es d'or mat, troublait le regard et
+trompait sur sa dimension r&eacute;elle. Les plis, artistement drap&eacute;s, &eacute;taient
+retenus par des torsades tiss&eacute;es d'or et d'argent, sur lesquelles
+courait, comme un serpent &eacute;tincelant, une bande form&eacute;e de diamants &agrave;
+l'&eacute;clat blanc, d'am&eacute;thystes au reflet violet, de topazes, de rubis,
+d'&eacute;meraudes d'un vert &eacute;clatant... Au plafond, les tentures&mdash;qui
+rappelaient cette &eacute;toffe des contes de f&eacute;es, couleur du
+soleil&mdash;formaient une sorte de d&ocirc;me au centre duquel une lampe,
+suspendue &agrave; trois cha&icirc;nes d'or, jetait, &agrave; travers un globe de cristal &agrave;
+mille facettes, ses rayons brillants sur les pierreries dont le nombre
+semblait s'accro&icirc;tre sous le regard. C'&eacute;tait comme un croisement de
+rayons qui &eacute;tonnait plut&ocirc;t qu'il ne s&eacute;duisait: il est une sorte
+d'ivresse qui donne au cerveau cette r&eacute;percussion &eacute;toil&eacute;e.... Et cette
+femme, le plus beau diamant de cet &eacute;crin semblait, comme ces pierres
+froides, avoir leur immobilit&eacute;, qui sait, leur duret&eacute;, peut-&ecirc;tre.... Ce
+n'&eacute;tait pas tout. Sur le tapis, encore &agrave; port&eacute;e de cette main aux ongles
+roses, ruisselaient des colliers, des bracelets, plus encore, des pi&egrave;ces
+d'or. On e&ucirc;t dit que ces richesses s'&eacute;taient &eacute;chapp&eacute;es de ses doigts,
+alors que, vaincue par le sommeil, elle les &eacute;grenait et les
+caressait.... A quelques pas, une cassette entr'ouverte laissait passer,
+&agrave; travers ses l&egrave;vres d'or, les branches d'une &eacute;toile de diamants d'un
+prix &eacute;norme. Ce boudoir e&ucirc;t servi de demeure &agrave; ces gnomes des l&eacute;gendes
+que l'imagination populaire pr&eacute;pose &agrave; la garde des tr&eacute;sors enfouis.
+Cette femme &eacute;tait-elle donc une f&eacute;e... ou bien quelque cr&eacute;ature
+fantastique?... Tout &agrave; coup un timbre r&eacute;sonna doucement, mais &agrave; ce
+tintement faible, la dormeuse ouvrit subitement les yeux, et entre ses
+prunelles passa rapidement comme un &eacute;clair inquiet. Mais vivement elle
+regarda autour d'elle, &agrave; ses pieds, et un sourire &eacute;trange, froidement
+joyeux, passa sur ses l&egrave;vres. Le timbre r&eacute;sonna une seconde fois. Elle
+se redressa lentement, &eacute;tendit le bras et toucha un point de la tenture.
+Alors une petite porte tourna sur elle-m&ecirc;me, laissant &agrave; d&eacute;couvert une
+sorte de tour, semblable &agrave; celui que notre grand po&euml;te Victor Hugo a
+d&eacute;crit dans la chambre de la duchesse Josiane. Une carte s'y trouvait.
+Elle la prit, y jeta un rapide regard, puis, prenant un crayon, elle
+tra&ccedil;a rapidement quelques mots sur le v&eacute;lin, repoussa le tour, qui
+s'enfon&ccedil;a de nouveau dans la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! murmura-t-elle. M'apporterait-il quelque mauvaise nouvelle?</p>
+
+<p>Elle posa ses pieds sur le tapis et se redressa. Rejetant ses cheveux en
+arri&egrave;re, elle les attacha sur sa nuque &agrave; l'aide d'une agrafe de
+diamants; puis elle pla&ccedil;a sur ses &eacute;paules une sorte de manteau qui
+l'enveloppait tout enti&egrave;re, et, soulevant la tenture, elle ouvrit une
+porte et p&eacute;n&eacute;tra dans un petit salon attenant au boudoir, et dont tous
+les meubles, par un raffinement de luxe d'un aspect vraiment original,
+&eacute;taient recouverts de martre zibeline. Au m&ecirc;me instant, un personnage,
+v&ecirc;tu de noir, s'inclinait profond&eacute;ment devant elle, en disant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse de Torr&egrave;s me permettra-t-elle de lui adresser mes
+humbles hommages?</p>
+
+<p>La duchesse&mdash;car c'&eacute;tait bien cette femme que nos lecteurs connaissent
+d&eacute;j&agrave; sous l'odieux surnom du T&eacute;nia&mdash;r&eacute;pondit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Tr&ecirc;ve de politesses, Mancal. Que me veux-tu?</p>
+
+<p>Disant cela, elle fixait sur l'homme d'affaires&mdash;en qui nul n'aurait
+reconnu Biscarre, le for&ccedil;at&mdash;son regard qui brillait autant que les
+pierreries de son collier.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! madame, murmura-t-il en s'inclinant plus bas encore, si j'ai
+pris la libert&eacute; de me pr&eacute;senter &agrave; une heure aussi matinale, c'est qu'il
+y allait pour moi d'un grave int&eacute;r&ecirc;t.</p>
+
+<p>La l&egrave;vre de la duchesse se crispa sous l'expression d'un d&eacute;dain
+m&eacute;prisant.</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous? fit-elle, que m'importe!</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las, madame! reprit Mancal, dont la voix se faisait presque
+suppliante, est-il pour moi plus grand danger que celui de vous
+d&eacute;plaire?</p>
+
+<p>Elle haussa les &eacute;paules avec une impatience non dissimul&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut donc l'avouer?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;J'h&eacute;site.... J'ai si grand'peur que madame la duchesse ne s'irrite
+contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Une derni&egrave;re fois, parleras-tu?</p>
+
+<p>Mancal se redressa: il &eacute;tait facile de voir, d'ailleurs, que toute cette
+humilit&eacute;, cette crainte excessive &eacute;taient jou&eacute;es. Mais le T&eacute;nia &eacute;tait
+trop inqui&egrave;te pour s'en apercevoir.</p>
+
+<p>L'homme d'affaires tira de sa poche un journal.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse a-t-elle pris connaissance des cours d'hier &agrave; la
+Bourse?</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'&eacute;cria la jeune femme en p&acirc;lissant.</p>
+
+<p>D'un mouvement f&eacute;brile, elle arracha la feuille des mains de Biscarre,
+et d'un seul coup d'&oelig;il parcourut la cote des valeurs.</p>
+
+<p>Un cri furieux s'&eacute;chappa de sa poitrine:</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! s'&eacute;cria-t-elle. Une baisse de vingt pour cent... et c'est
+toi qui m'as conseill&eacute; de jouer sur cette valeur!...</p>
+
+<p>Mancal baissait la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, o&ugrave; m&egrave;ne la confiance?... une perte de plus de deux cent mille
+francs!...</p>
+
+<p>Rien de plus &eacute;trange que la physionomie de la duchesse, pendant qu'elle
+se livrait &agrave; cet acc&egrave;s de col&egrave;re. Ses l&egrave;vres tremblaient &agrave; ce point
+qu'elle pouvait &agrave; peine articuler les mots; ses yeux si larges, si
+clairs, se ternissaient et s'injectaient de sang....</p>
+
+<p>Et cela pour une mis&eacute;rable perte d'argent, alors que le moindre des
+colliers, que le plus petit diad&egrave;me compensait et au del&agrave; les dix mille
+louis enlev&eacute;s par la sp&eacute;culation....</p>
+
+<p>Elle tr&eacute;pignait et frappait des pieds comme un enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais r&eacute;ponds-moi donc! s'&eacute;cria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que puis-je vous dire? reprit Mancal, toujours humble; madame la
+duchesse n'avait-elle pas pris les conseils de Colombet, de St&eacute;phane?...</p>
+
+<p>&mdash;Des niais! plus que cela peut-&ecirc;tre, des sp&eacute;culateurs qui ont voulu me
+voler!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame la duchesse est bien s&eacute;v&egrave;re. Quoi qu'il en soit, n'est-il
+pas vrai qu'hier m&ecirc;me elle m'a adress&eacute; des ordres positifs d'achat?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! cela est exact! Apr&egrave;s?...</p>
+
+<p>Et elle r&eacute;p&eacute;tait en frappant l'une contre l'autre ses mains d'enfant,
+crisp&eacute;es par la fureur:</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent mille francs!...</p>
+
+<p>Mancal eut un sourire singulier:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit &agrave; madame la duchesse que j'avais &agrave; implorer son pardon...</p>
+
+<p>&mdash;Te pardonner, inf&acirc;me! quand tu es complice de mes ennemis, de ceux qui
+m'ont d&eacute;pouill&eacute;e!</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse ne m'a pas compris....</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia se redressa comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute; mue par un ressort.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne t'ai pas compris?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne viens pas me supplier de te pardonner ton crime!... car c'est un
+crime... et je me vengerai!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon; mais il y a crime, et crime et je croyais que la plus grande
+faute que je pusse commettre... c'&eacute;tait...</p>
+
+<p>&mdash;Ach&egrave;ve!</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait d'avoir d&eacute;sob&eacute;i aux ordres de madame la duchesse.</p>
+
+<p>Elle s'&eacute;lan&ccedil;a vers lui et saisit ses deux mains entre les siennes:</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as d&eacute;sob&eacute;i! Comment? En quoi?... Mais h&acirc;te-toi donc!... tu ne
+vois donc pas que tu me tues en te jouant ainsi de mon impatience!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, madame, voici l'ordre que vous m'avez envoy&eacute; hier.</p>
+
+<p>Elle poussa une exclamation bruyante:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Dis!... tu ne l'as pas ex&eacute;cut&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai fait le contraire. Madame la duchesse me disait d'acheter...</p>
+
+<p>&mdash;Et... fit-elle haletante.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vendu!...</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia chancela en portant la main &agrave; son c&oelig;ur, tandis qu'une
+expression d'indicible joie illuminait son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Continue, dit-elle d'une voix &agrave; peine perceptible.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment o&ugrave; l'ordre de madame la duchesse me parvenait, continua
+Mancal-Biscarre, j'apprenais par des renseignements positifs que la
+d&eacute;b&acirc;cle de l'affaire sur laquelle elle s'&eacute;tait engag&eacute;e &eacute;tait certaine,
+et allait &ecirc;tre, quelques heures apr&egrave;s, connue et publi&eacute;e en Bourse....
+Le temps me manquait pour obtenir de vous de nouvelles instructions; et
+cependant avais-je bien le droit non-seulement de ne pas ex&eacute;cuter les
+ordres re&ccedil;us, mais encore de retourner tout &agrave; coup, et de ma propre
+initiative, une position prise sur le conseil de financiers tels que MM.
+Colombet et St&eacute;phane?...&mdash;je ne suis rien, moi, qu'un pauvre mandataire
+dont le premier devoir est d'ob&eacute;ir les yeux ferm&eacute;s...&mdash;puis n'&eacute;tait-il
+pas possible que mes renseignements fussent inexacts... ou encore madame
+la duchesse ne pouvait-elle pas les avoir connus avant moi, et
+n'encourait-elle cette perte qu'en toute volont&eacute;, et pour dissimuler
+quelque autre op&eacute;ration fructueuse?... Je me suis dit tout cela... mais
+ma conscience m'a contraint de prendre tous les risques &agrave; ma charge....
+J'ai vendu les actions en pleine hausse... et c'&eacute;tait en tremblant que
+j'apportais &agrave; madame la duchesse les trois cent cinquante mille francs
+que l'op&eacute;ration a produits.</p>
+
+<p>Mancal avait prononc&eacute; ce petit discours d'une voix calme, sans nuances.
+On e&ucirc;t dit qu'il r&eacute;citait une le&ccedil;on.</p>
+
+<p>La duchesse s'&eacute;tait laiss&eacute; tomber sur une chaise basse, la t&ecirc;te entre
+les mains.</p>
+
+<p>Quand Mancal eut fini, elle le regarda en face, et lui tendant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Mancal, dit-elle, vous &ecirc;tes l'homme le plus habile et le plus honn&ecirc;te
+que je connaisse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame me permettra, j'esp&egrave;re, de r&eacute;gler nos comptes: j'ai l&agrave; en
+portefeuille les bordereaux et la somme pay&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as les trois cent cinquante mille francs!</p>
+
+<p>&mdash;Les voici! dit Mancal.</p>
+
+<p>D&eacute;j&agrave; madame de Torr&egrave;s avait arrach&eacute; les billets de sa main, et
+feuilletant les liasses, les comptait avec une agitation fi&eacute;vreuse.</p>
+
+<p>&mdash;La somme est compl&egrave;te? demanda Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui!... trois cent cinquante mille francs! r&eacute;p&eacute;ta-elle encore une
+fois. Ah! c'est comme un r&ecirc;ve!...</p>
+
+<p>&mdash;Une goutte d'eau dans la mer, fit Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire? que je suis riche! Oui, j'ai de l'or... oui, ma
+fortune est immense... mais je veux plus, toujours plus!... c'est si
+bon, l'argent!...</p>
+
+<p>Ses dents semblaient grincer sous l'action de la passion qui lui
+&eacute;treignait le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup, elle se tut: une pens&eacute;e subite venait de traverser son
+cerveau. Il &eacute;tait impossible qu'elle se dispens&acirc;t de r&eacute;compenser l'homme
+qui lui avait procur&eacute; un si &eacute;norme b&eacute;n&eacute;fice, qui lui avait &eacute;pargn&eacute; une
+perte immense.</p>
+
+<p>Mancal, immobile, les bras crois&eacute;s, attendait. Elle eut un mouvement
+brusque, d&eacute;tacha une dizaine de billets et les tendit &agrave; Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez, dit-elle; tout travail m&eacute;rite salaire.</p>
+
+<p>Mancal ne bougea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! balbutia-t-elle, n'est-ce pas assez?</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop! fit Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je donne, je ne compte jamais! dit-elle avec hauteur.</p>
+
+<p>Mancal sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse se m&eacute;prend sur ma pens&eacute;e, dit-il; je n'ai certes
+pas l'intention de d&eacute;daigner ses offres g&eacute;n&eacute;reuses... mais je la supplie
+de m'accorder une autre r&eacute;compense.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, dit le T&eacute;nia.</p>
+
+<p>Mancal s'assit sur un fauteuil, pla&ccedil;a son chapeau &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui, sur le
+tapis; puis, de sa voix la plus polie, il adressa &agrave; la duchesse cette
+simple question:</p>
+
+<p>&mdash;Madame de Torr&egrave;s poss&egrave;de-t-elle encore quelques gouttes du poison qui
+a tu&eacute; le duc, son mari?...</p>
+
+<p>Un cri rauque s'&eacute;chappa de la poitrine du T&eacute;nia. Livide, les yeux grands
+ouverts, elle regardait cet homme, si humble tout &agrave; l'heure, et qui lui
+jetait soudain au visage cette effrayante accusation. Il continua:</p>
+
+<p>&mdash;Que madame la duchesse soit bien convaincue de mon r&eacute;el d&eacute;sir de lui
+&ecirc;tre utile. Je n'ob&eacute;is pas &agrave; une simple curiosit&eacute;, et je la supplie de
+me r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Elle avait repris son sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes fou, monsieur Mancal, et il vous faut rendre gr&acirc;ce &agrave; ma
+piti&eacute; si je ne vous fais pas jeter &agrave; la porte par mes laquais.</p>
+
+<p>Mancal protesta d'un geste poli:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu l'honneur de demander &agrave; madame la duchesse si elle avait bien
+fait dispara&icirc;tre toutes les traces du crime dont son mari, M. le duc de
+Torr&egrave;s, a &eacute;t&eacute; victime.</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia se mordit les l&egrave;vres jusqu'au sang.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis ni ne veux vous comprendre, dit-elle. M. de Torr&egrave;s est mort
+entour&eacute; de m&eacute;decins qui ont eux-m&ecirc;mes constat&eacute; la nature de la maladie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais cela. Cependant un certain personnage, dont le nom est
+peut-&ecirc;tre parvenu aux oreilles de madame la duchesse, affirme que les
+m&eacute;decins ont pu se tromper.</p>
+
+<p>&mdash;De qui voulez-vous donc parler? s'&eacute;cria madame de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom? Ah! tenez, il m'&eacute;chappe en ce moment... Seulement je puis
+vous raconter quelques d&eacute;tails. Il y a de cela quinze mois environ...
+madame de Torr&egrave;s &eacute;tait depuis six mois la femme du duc, dont la fortune
+tr&egrave;s-consid&eacute;rable lui avait &eacute;t&eacute; assur&eacute;e par un contrat que peut seule
+expliquer la passion qu'elle lui avait inspir&eacute;e.... La totalit&eacute; des
+biens des &eacute;poux devait, en cas de mort, appartenir au survivant. Or,
+dans le sixi&egrave;me mois d'union, un certain soir&mdash;si ma m&eacute;moire est
+fid&egrave;le&mdash;du mois de novembre, une femme, fort simplement v&ecirc;tue, comme une
+servante, mais dont les mani&egrave;res &eacute;l&eacute;gantes contrastaient singuli&egrave;rement
+avec son costume, s'engageait, malgr&eacute; la pluie et le brouillard, dans
+une petite ruelle de Batignolles qu'on appelait, je crois, le
+Chemin-des-B&oelig;ufs....</p>
+
+<p>La duchesse, la t&ecirc;te baiss&eacute;e, &eacute;coutait sans hasarder un mouvement.</p>
+
+<p>La voix de l'ancien for&ccedil;at avait repris son &eacute;clat presque m&eacute;tallique: il
+scandait chacune de ses phrases, comme pour les mieux faire r&eacute;sonner sur
+la conscience qu'il frappait.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois inutile d'insister sur l'&eacute;tranget&eacute; du lieu o&ugrave; se passa la
+sc&egrave;ne que je vais dire: le Chemin-des-B&oelig;ufs, sorte de ruelle boueuse,
+devait produire sur l'imagination de l'inconnue qui s'y hasardait une
+impression quasi fantastique. Cependant, elle n'h&eacute;sitait pas: son pas
+&eacute;tait ferme, elle allait sans se d&eacute;tourner &agrave; un but fix&eacute; d'avance. A la
+lueur d'un r&eacute;verb&egrave;re, on apercevait quelques masures s'estompant dans le
+brouillard: l'une d'elles se d&eacute;tachait, isol&eacute;e du groupe qui
+l'entourait. Ce fut l&agrave; que l'inconnue se dirigea. Elle frappa doucement
+&agrave; la porte, qui tourna sur ses gonds, et elle se trouva tout &agrave; coup dans
+une salle basse o&ugrave; l'attendait un vieillard &agrave; profil d'oiseau de proie;
+le cr&acirc;ne et le front &eacute;taient couverts d'une for&ecirc;t de cheveux blancs.
+Une chandelle fumeuse &eacute;clairait la sc&egrave;ne, et permettait de voir les
+rides profondes qui sillonnaient son visage... L'homme la re&ccedil;ut avec de
+vives d&eacute;monstrations de respect. Il para&icirc;t d'ailleurs que ce n'&eacute;tait pas
+l'unique fois qu'elle e&ucirc;t p&eacute;n&eacute;tr&eacute; dans ce r&eacute;duit, car sa premi&egrave;re parole
+fut celle-ci: &laquo;Avez-vous pr&eacute;par&eacute; ce que vous m'avez promis?&raquo; L'homme
+s'inclina et se dirigea vers une table grossi&egrave;rement &eacute;quarrie, qui
+disparaissait presque tout enti&egrave;re sous des cornues de terre, des
+serpentins, des fioles de toute forme et de toute grandeur. Apr&egrave;s avoir
+invit&eacute; l'inconnue &agrave; prendre un si&eacute;ge, il choisit plusieurs fioles, se
+couvrit le visage d'un masque de verre et, sortant de la salle, se
+rendit dans une pi&egrave;ce voisine dont la porte entr'ouverte laissait
+apercevoir le reflet rouge&acirc;tre d'un fourneau en combustion. Apr&egrave;s un
+quart d'heure d'attente environ, le vieillard reparut, tenant &agrave; la main
+une fiole &agrave; demi pleine d'un liquide blanch&acirc;tre et herm&eacute;tiquement ferm&eacute;e
+par un bouchon &agrave; l'&eacute;meri.</p>
+
+<p>&raquo;La femme tendit vivement la main comme pour s'en emparer. Mais l'autre
+lui dit: &laquo;Vous n'avez pas oubli&eacute; mes instructions?&mdash;Non.&mdash;Permettez-moi
+cependant de vous les r&eacute;p&eacute;ter. Pour que cette liqueur am&egrave;ne les
+r&eacute;sultats... que vous d&eacute;sirez obtenir, elle doit &ecirc;tre employ&eacute;e avec le
+soin le plus minutieux. Il importe surtout de se pr&eacute;munir contre toute
+impatience. La dose n&eacute;cessaire est d'une goutte le matin et une goutte
+le soir, &agrave; un intervalle d'au moins dix heures. Au cas o&ugrave; quelque
+malaise surviendrait avant le quatri&egrave;me jour, s'abstenir pendant
+vingt-quatre heures; puis recommencer en mesurant exactement les doses.
+Alors, le septi&egrave;me jour, il y aura congestion, avec paralysie d'un c&ocirc;t&eacute;
+du corps. La nature ach&egrave;vera l'&oelig;uvre, et, avant cinquante heures...
+tout sera fini.&raquo; La femme avait &eacute;cout&eacute; avec la plus grande attention.
+Quand le vieillard eut fini de parler, elle tira une bourse contenant
+deux mille francs en or et la lui remit en &eacute;change du flacon. Elle
+s'enveloppa dans son manteau de laine, ramassa son voile sur son visage
+et disparut...</p>
+
+<p>&raquo;Sept jours apr&egrave;s, M. le duc de Torr&egrave;s, quoique jeune et vigoureux,
+tombait en plein bal frapp&eacute; d'apoplexie. On le transportait ici en toute
+h&acirc;te, les m&eacute;decins appel&eacute;s s'effor&ccedil;aient de rappeler la vie dans ce
+corps paralys&eacute;. Mais le coup avait &eacute;t&eacute; trop violent pour que l'organisme
+r&eacute;sist&acirc;t. La duchesse de Torr&egrave;s &eacute;tait veuve et h&eacute;ritait&mdash;conform&eacute;ment
+aux stipulations de son contrat de mariage&mdash;d'une fortune &eacute;valu&eacute;e &agrave; plus
+de quatre millions et doubl&eacute;e depuis par d'heureuses sp&eacute;culations. Que
+dites-vous, madame, de cette courte, mais instructive narration.&raquo;</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia, pendant la derni&egrave;re partie de ce r&eacute;cit, s'&eacute;tait peu &agrave; peu
+redress&eacute;e. Son visage, d'une p&acirc;leur marmor&eacute;enne, s'&eacute;tait fait masque:
+pas une fibre, pas un muscle ne bougeait. Il semblait que sous l'empire
+d'une immense volont&eacute;, le sang lui-m&ecirc;me se f&ucirc;t arr&ecirc;t&eacute; dans le r&eacute;seau
+veineux. Certes, bien que Mancal-Biscarre n'en f&ucirc;t pas &agrave; douter de
+l'&eacute;nergie de cette femme, il s'attendait &agrave; quelque explosion, &agrave; des
+d&eacute;n&eacute;gations furieuses. Quand il eut cess&eacute; de parler, elle se leva, et
+&eacute;tendant la main, tira le cordon de la sonnette.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, madame, s'&eacute;cria Mancal, ne me tentez pas!...</p>
+
+<p>Il croyait de bonne foi que le T&eacute;nia allait tout simplement donner &agrave; ses
+valets l'ordre de le jeter &agrave; la porte.</p>
+
+<p>Un laquais frappa &agrave; la porte, puis entra:</p>
+
+<p>&mdash;Deux couverts, dit-elle simplement. Monsieur d&eacute;jeune avec moi....</p>
+
+<p>Venir chez un ennemi ou tout au moins chez un adversaire, lui jeter au
+visage des accusations effrayantes, esp&eacute;rer de le tenir&mdash;comme le dit le
+po&euml;te&mdash;pantelant sous son talon de fer, puis... s'entendre inviter &agrave;
+d&eacute;jeuner... voil&agrave; certainement un des effets de surprise les plus
+complets qui se puissent imaginer. Mancal se sentit &agrave; demi d&eacute;sar&ccedil;onn&eacute;.</p>
+
+<p>Elle se tourna vers lui, et avec le plus gracieux sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez entendu, et vous acceptez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... je n'ai aucune raison de refuser, balbutia Mancal, qui
+se demandait ce que ce coup de th&eacute;&acirc;tre pouvait signifier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me permettez bien de passer un instant dans mon boudoir,
+reprit-elle; je me suis lev&eacute;e pour vous recevoir, et en v&eacute;rit&eacute;, je suis
+laide &agrave; faire peur....</p>
+
+<p>Mancal esquissa un geste de d&eacute;n&eacute;gation. Pour un peu le Loup f&ucirc;t devenu
+galant. Ouvrant une porte, elle disparut. Mancal, les yeux tout ouverts,
+regardait le mur. En r&eacute;alit&eacute;, il se demandait s'il r&ecirc;vait ou s'il &eacute;tait
+&eacute;veill&eacute;. Il se sentait inquiet. Cette femme qu'il croyait tenir dans sa
+main et en qui il avait voulu trouver un docile instrument allait-elle
+soudainement lui &eacute;chapper? Quelques minutes, avait-elle dit. Elle tint
+parole, et Mancal &eacute;tait encore plong&eacute; dans ses r&eacute;flexions lorsqu'elle
+reparut. Elle avait rev&ecirc;tu un peignoir de satin rose, couvert de
+dentelles et rehauss&eacute; de perles fines. Ses cheveux, relev&eacute;s &agrave; pleines
+mains, s'&eacute;crasaient sur sa nuque blanche. Son visage, sans aucun de ces
+artifices qui constituent l'art &eacute;ternel du <i>maquillage</i>, avait repris
+une fra&icirc;cheur juv&eacute;nile, presque enfantine. Ses yeux brillaient sous
+leurs longs cils, sa bouche aux l&egrave;vres rouges souriait gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse est servie.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, dans une salle &agrave; manger, toute bois&eacute;e de thuya et de
+bois de rose, Mancal et le T&eacute;nia se trouvaient assis l'un en face de
+l'autre. Pas une ombre d'embarras dans cette singuli&egrave;re entrevue. La
+duchesse, avec sa gr&acirc;ce f&eacute;line, prenait plaisir &agrave; servir l'ancien
+for&ccedil;at, qui, malgr&eacute; lui, se laissait entra&icirc;ner aux sensualit&eacute;s des mets
+recherch&eacute;s et des vins exquis. Il se disait pourtant:</p>
+
+<p>&mdash;Si elle cherche &agrave; me griser, c'est qu'elle ne me conna&icirc;t pas.</p>
+
+<p>Mais en v&eacute;rit&eacute;, &eacute;tait-il possible qu'elle r&ecirc;v&acirc;t &agrave; quelque m&eacute;chant
+dessein? C'&eacute;tait la simplicit&eacute; charmante de l'h&ocirc;tesse la plus affable.
+Au dessert, elle fit un signe. Les laquais sortirent, elle resta seule
+avec Mancal. Celui-ci, absolument ma&icirc;tre de lui maintenant, attendait.
+La duchesse trempait ses l&egrave;vres dans un verre de Dantzig o&ugrave; se jouaient
+les paillettes d'or. Elle posa le cristal sur la table, puis
+s'accoudant, et laissant tomber sa t&ecirc;te sur sa main, elle regarda Mancal
+et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Nous disions donc, cher monsieur, que j'ai empoisonn&eacute; M. le duc de
+Torr&egrave;s....</p>
+
+<p>La foudre tombant aux pieds du mis&eacute;rable l'e&ucirc;t frapp&eacute; d'une moindre
+commotion que cette simple parole prononc&eacute;e du m&ecirc;me ton calme qu'elle
+lui e&ucirc;t offert quelques gouttes de liqueur.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc oubli&eacute;, reprit-elle, l'int&eacute;ressant r&eacute;cit que vous
+m'avez fait tout &agrave; l'heure?</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence; Mancal, en ces quelques secondes, fit un
+supr&ecirc;me appel &agrave; toute son &eacute;nergie. A com&eacute;dienne, com&eacute;dien et demi. Ainsi
+pensa-t-il. Et il r&eacute;pondit en riant:</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, je ne songeais plus &agrave; ce d&eacute;tail.</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous d'abord une question?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc besoin de ma permission?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais savoir de qui vous avez appris les &eacute;mouvantes p&eacute;rip&eacute;ties
+que vous m'avez si dramatiquement expos&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis vous satisfaire. Je connais beaucoup l'homme du
+Chemin-des-B&oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il est donc encore vivant?</p>
+
+<p>&mdash;A mon tour, permettez-moi de vous dire que vous le savez aussi bien
+que moi... car vous avez donn&eacute; &agrave; quelqu'un... certain conseil qui lui a
+permis d'entrer en relations avec le m&ecirc;me individu.</p>
+
+<p>Sans baisser les yeux devant cette riposte, le T&eacute;nia reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison. Mais j'ignorais que vous le connussiez vous-m&ecirc;me...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ami intime, fit Mancal en riant, et je dois vous avouer que
+je n'ignore aucune de ses pens&eacute;es... Ainsi, si cela pouvait vous &ecirc;tre
+agr&eacute;able, je vous rapporterais les termes exacts de la conversation
+tenue entre M. Blasias et M. de Silvereal.</p>
+
+<p>Mancal remarqua seulement dans la main de la duchesse une l&eacute;g&egrave;re
+contraction. Ce fut la seule preuve d'&eacute;motion qu'elle laissa &eacute;chapper.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ma&icirc;tre Blasias... dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Blasias, du quai de G&egrave;vres, est l'ancien empoisonneur du
+Chemin-des-B&oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces deux personnages ne sont autres que... M. Mancal, agent
+d'affaires et homme de confiance de la duchesse de Torr&egrave;s.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, on jouait franc jeu, il n'y avait plus qu'&agrave; s'ex&eacute;cuter.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui vous explique, dit Mancal, comment votre agent d'affaires
+conna&icirc;t si bien l'histoire du Chemin-des-B&oelig;ufs.</p>
+
+<p>&mdash;Mais tout cela est tr&egrave;s-naturel, reprit la duchesse, j'aurais mauvaise
+gr&acirc;ce &agrave; ne pas vous f&eacute;liciter de votre admirable talent. En v&eacute;rit&eacute;, je
+ne vous ai pas reconnu.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, c'est vous-m&ecirc;me qui affirmez que je suis moi-m&ecirc;me le
+personnage...</p>
+
+<p>&mdash;L'empoisonneur.... Oh! ceci tient, cher monsieur, &agrave; cette malheureuse
+manie qui vous porte &agrave; dialoguer vos r&eacute;cits.... Quand vous m'avez r&eacute;p&eacute;t&eacute;
+les paroles du vieillard en question, le son de voix, les inflexions, la
+prononciation m'ont imm&eacute;diatement r&eacute;v&eacute;l&eacute; votre secret.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes forte...</p>
+
+<p>&mdash;Comme un juge d'instruction, c'est vrai. Voil&agrave; donc qui est entendu.
+Vous connaissez un secret assez d&eacute;licat sur mon pass&eacute;; vous &ecirc;tes sans
+doute venu chez moi pour tenter ce qu'on appelle&mdash;si je ne me
+trompe&mdash;une op&eacute;ration de <i>chantage</i>.</p>
+
+<p>Impossible de rendre le ton d'exquise raillerie qui accompagnait ces
+d&eacute;clarations cyniques.</p>
+
+<p>&mdash;Venons donc au fait, reprit-elle, car, je dois vous l'avouer, vous
+n'avez peut-&ecirc;tre pas beaucoup de temps &agrave; vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; votre disposition... et n'ai rien qui me presse...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me comprenez pas.... Je suis curieuse et je voudrais savoir
+quelles &eacute;taient les conditions que vous vouliez m'imposer,.. C'est pour
+cela que je vous invite &agrave; vous h&acirc;ter...</p>
+
+<p>&mdash;Me h&acirc;ter!... mais je ne saisis pas...</p>
+
+<p>&mdash;Vous perdez un temps pr&eacute;cieux, car, sans vous en douter, vous avez
+tout au plus une dizaine de minutes &agrave; me consacrer.</p>
+
+<p>Mancal se leva brusquement. Il &eacute;tait livide. Une lueur rapide venait de
+traverser son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez imm&eacute;diatement m'expliquer vos paroles, sinon!...</p>
+
+<p>&mdash;Sinon?... &Eacute;videmment il n'y a pas moyen de causer avec vous. Enfin,
+puisque vous y tenez absolument, voici l'explication que vous r&eacute;clamez.</p>
+
+<p>Elle avait tir&eacute; de sa poche un petit flacon de cristal, ferm&eacute; par un
+bouchon &agrave; l'&eacute;meri. D'un seul coup d'&oelig;il, Mancal le reconnut. C'&eacute;tait
+celui qu'il avait remis jadis &agrave; l'empoisonneuse, et qu'elle lui avait
+pay&eacute; deux mille francs. Il &eacute;tait vide! Et la commotion que l'ex-for&ccedil;at
+&eacute;prouva fut telle, que la voix s'arr&ecirc;ta dans sa gorge, une sueur froide
+mouilla son front, et il s'appuya au mur pour ne pas tomber.</p>
+
+<p>&mdash;Du poison! murmura-t-il d'une voix rauque.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, fit le T&eacute;nia. Je suis une excellente &eacute;l&egrave;ve, comme vous
+voyez.</p>
+
+<p>Tout le corps de Mancal tressauta comme sous l'impression d'un ressort;
+ses yeux s'inject&egrave;rent de sang.</p>
+
+<p>&mdash;Mis&eacute;rable! fit-il en bondissant vers la table et en saisissant un
+couteau.</p>
+
+<p>Mais, au m&ecirc;me instant, la duchesse se renversa en arri&egrave;re avec un &eacute;clat
+de rire si franc, si net, si clair, que malgr&eacute; lui il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Mancal, reprit-elle, d&eacute;cid&eacute;ment vous &ecirc;tes moins fort
+que je ne le croyais. Rassurez-vous. Ce flacon &eacute;tait vide de poison.
+Vous avez bu les vins les plus naturels et les liqueurs les moins
+frelat&eacute;es. Vous vous portez fort bien.</p>
+
+<p>A mesure qu'elle parlait, le visage contract&eacute; de Mancal se rass&eacute;r&eacute;nait.
+Il jeta le couteau loin de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, fit-il, je suis vaincu. Vous &ecirc;tes un trop rude adversaire.</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia se leva, et, s'approchant de lui, pla&ccedil;a sa main sur son &eacute;paule:</p>
+
+<p>&mdash;Je puis &ecirc;tre une utile alli&eacute;e, dit-elle. &Eacute;coutez-moi; il faut que nous
+causions encore, et cette fois sans r&eacute;ticences.</p>
+
+<p>Elle le regarda en face, comme deux complices qui ont un but et qui
+veulent l'atteindre &agrave; tout prix. En r&eacute;alit&eacute;, la situation &eacute;tait chang&eacute;e,
+comme on dit, du tout au tout. Mancal&mdash;incarnation de Biscarre&mdash;s'&eacute;tait
+tout d'abord pr&eacute;sent&eacute; en troisi&egrave;me r&ocirc;le de m&eacute;lodrame. Il avait pris des
+allures <i>fatales</i> et avait d&eacute;bit&eacute; ses tirades avec un aplomb
+merveilleux, qui devait, selon lui, r&eacute;duire l'adversaire &agrave; merci. Il
+avait engag&eacute; le duel. A la premi&egrave;re passe, il avait employ&eacute; ses coups
+les plus savants, ils avaient &eacute;t&eacute; par&eacute;s. Mieux encore: &agrave; la riposte, il
+avait &eacute;t&eacute; d&eacute;sarm&eacute;, et il avait d&ucirc; rompre. En garde donc, et au plus
+fort! Elle lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Cartes sur table. Que voulez-vous de moi? Si vous parlez franchement,
+je vous dirai ce que je veux de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, fit Mancal. Ma vie a un but, je veux que vous m'aidiez &agrave;
+l'atteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Ma vie a un but, dit la duchesse, dont la voix s'alt&eacute;ra l&eacute;g&egrave;rement,
+m'aiderez-vous &agrave; votre tour?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le jure.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas aux serments.</p>
+
+<p>&mdash;Alors expliquez-vous. Quel est votre but, &agrave; vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi parlerais-je la premi&egrave;re?</p>
+
+<p>Mancal s'inclina:</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous &ecirc;tes la plus forte.</p>
+
+<p>&mdash;C'est faux. Ma&icirc;tre Mancal, je vais vous dire, moi, pourquoi, tenant
+tout &agrave; l'heure votre vie entre mes mains, je ne vous ai pas empoisonn&eacute;.</p>
+
+<p>Mancal ont un soubresaut involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, <i>primo</i>, parce que j'aurais &eacute;t&eacute; fort emp&ecirc;ch&eacute;e de me d&eacute;barrasser
+de voire cadavre....</p>
+
+<p>Dire &laquo;votre cadavre&raquo; &agrave; un homme vivant lui causera toujours et quand
+m&ecirc;me une impression fort d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Secundo</i>, continua le T&eacute;nia, c'est parce que, de tous les bandits qui
+me sont tomb&eacute;s sous la main, vous &ecirc;tes, sans flatterie, le plus complet
+que j'aie encore rencontr&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes trop bonne, fit Mancal en souriant. Mais je crois qu'en fait
+de sc&eacute;l&eacute;ratesse, j'ai trouv&eacute; mon ma&icirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tr&ecirc;ve d'&eacute;loges! nous nous valons!... reste &agrave; savoir o&ugrave; nous
+tendons et si nos projets peuvent cadrer ensemble. En ces sortes de
+pactes, un seul mot doit suffire. Pouvez-vous, bri&egrave;vement, s&egrave;chement,
+caract&eacute;riser le but de votre vie?</p>
+
+<p>Mancal la regarda en face, les yeux dans les yeux, et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je hais!...</p>
+
+<p>Elle se pencha vers lui et r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Et moi j'ai aim&eacute;... et je hais maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Mancal en serrant les mains de la duchesse entre les siennes,
+je ne hais que parce que j'ai aim&eacute;... donc je vous comprends!...</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Il &eacute;tait &eacute;vident que chacun h&eacute;sitait &agrave; se
+livrer.</p>
+
+<p>&mdash;Il nous reste &agrave; prononcer deux noms, dit le T&eacute;nia. Qui ha&iuml;ssez-vous?
+qui est-ce que j'aime?...</p>
+
+<p>Mancal tenait toujours les mains du T&eacute;nia. Il les sentait nerveuses,
+vibrantes, implacables. Il eut confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Celle que je hais, dit-il, se nomme Marie, marquise de Favereye.</p>
+
+<p>&mdash;Celui que je hais, dit le T&eacute;nia, se nomme Armand de Bernaye....</p>
+
+<p>Un cri de joie s'&eacute;chappa de la poitrine de Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quelle alliance! fit-il. Armand de Bernaye aime Mathilde de
+Silvereal, s&oelig;ur de la marquise de Favereye....</p>
+
+<p>La duchesse s'&eacute;tait dress&eacute;e, haletante, fi&eacute;vreuse:</p>
+
+<p>&mdash;Mathilde de Silvereal!</p>
+
+<p>&mdash;Ne le saviez-vous pas?...</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi cette femme dont M. de Silvereal voulait la mort...</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre rivale.</p>
+
+<p>&mdash;Non, c'est impossible! Pourquoi Armand l'aimerait-il?... Est-elle donc
+plus belle que moi?...</p>
+
+<p>Et, avec un indicible mouvement d'orgueil, la courtisane relevait sur
+son front les masses &eacute;paisses de ses cheveux noirs.</p>
+
+<p>&mdash;Il l'aime! vous dis-je, r&eacute;p&eacute;ta Biscarre. Et je le sais d'autant mieux
+qu'il y a quelques heures &agrave; peine, je l'ai vu aupr&egrave;s d'elle, &eacute;treignant
+ses mains avec une &eacute;nergie passionn&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! Vous mentez!...</p>
+
+<p>Mancal la regarda. Une col&egrave;re furieuse &eacute;clatait dans ses yeux, et sa
+p&acirc;leur &eacute;tait telle qu'il semblait que la vie f&ucirc;t pr&ecirc;te &agrave; se retirer
+d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que vous ne savez pas, continua-t-elle, tout ce que j'ai d&eacute;j&agrave;
+souffert! Ah! j'ai vu les plus intelligents, les plus puissants se
+tra&icirc;ner &agrave; mes pieds; j'ai vu des hommes pleins de jeunesse et de vie,
+comme Martial, &eacute;pier le moindre de mes signes, se courber sous mes
+caprices les plus cruels, me donner goutte &agrave; goutte tout leur sang,
+toute leur existence. Et je riais!... et j'&eacute;prouvais une effrayante joie
+&agrave; leur crier: Je vous m&eacute;prise! Mais cet Armand! de lui je n'ai jamais
+re&ccedil;u que d&eacute;dain et m&eacute;pris!</p>
+
+<p>Elle se tut un moment, comme accabl&eacute;e par ses propres pens&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela quelques mois, reprit-elle. Ma voiture descendait au
+trot de mes chevaux l'avenue des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Je r&ecirc;vais... &agrave; quoi? A
+ces mondes inconnus dans lesquels parfois l'imagination m'entra&icirc;ne. Tout
+&agrave; coup un cri retentit. Une femme&mdash;une mis&eacute;rable mendiante&mdash;venait
+d'&ecirc;tre renvers&eacute;e et avait roul&eacute; sous les pieds des chevaux: En avant!
+criai-je &agrave; mon cocher. Je ne me souciais pas de me donner en spectacle &agrave;
+cette foule. Que m'importait cette femme?... Mais d&eacute;j&agrave; un homme s'&eacute;tait
+&eacute;lanc&eacute; &agrave; la t&ecirc;te de mes chevaux, et d'un seul effort de sa main, il les
+avait clou&eacute;s sur place.... Cet homme, c'&eacute;tait Armand de Bernaye. Comme
+je m'&eacute;tais pench&eacute;e hors de ma voiture, nos regards se crois&egrave;rent....
+Qu'&eacute;prouvai-je &agrave; ce moment? Il m'est impossible de d&eacute;crire cette
+impression &eacute;trange, magn&eacute;tique, qui parcourut tout mon &ecirc;tre... En un
+instant, tout disparut autour de moi... et, par un dernier effort de
+r&eacute;sistance, je fermai les yeux; puis, je les rouvris subitement... il
+&eacute;tait l&agrave;, courb&eacute; vers la terre. Il s'&eacute;tait agenouill&eacute; aupr&egrave;s de la
+mendiante dont ses mains &eacute;cartaient les haillons. De la foule
+s'&eacute;levaient contre moi des cris de menace. Il leva la t&ecirc;te et fit un
+signe, tous se turent. La femme &eacute;tait bless&eacute;e, peu dangereusement
+d'ailleurs.</p>
+
+<p>&raquo;D&eacute;j&agrave; elle revenait &agrave; elle et balbutiait des remerc&icirc;ments. Me roidissant
+contre l'&eacute;motion qui me dominait, je tirai ma bourse; j'allais la jeter
+aux pieds de cette femme. Mais il me regarda, et je n'osai pas. Ah! si
+vous aviez lu sur ce visage &eacute;nergique l'expression de m&eacute;pris que j'y
+savais d&eacute;couvrir!... Une col&egrave;re folle luttait en moi contre je ne sais
+quelle terreur vague. Lui, souleva la mendiante dans ses bras et vint
+vers la voiture.&mdash;Descendez! me dit-il d'une voix br&egrave;ve. Et comme
+j'h&eacute;sitais, il r&eacute;p&eacute;ta ce seul mot: Descendez! et sans savoir &agrave; quelle
+influence je c&eacute;dais, j'ob&eacute;is. Oui, moi qui n'avais jamais pli&eacute; devant
+une pri&egrave;re, devant une supplication, si ardente qu'elle f&ucirc;t, je ne sus
+pas r&eacute;sister.... Il &eacute;tendit la mendiante sur les coussins de la voiture
+et jeta son adresse au cocher: Conduisez cette femme, dit-il.</p>
+
+<p>&raquo;Le laquais h&eacute;sitait, il attendait que je confirmasse cet ordre. Encore
+une fois, Armand me regarda, et je dis au valet: Ob&eacute;issez!... La cal&egrave;che
+s'&eacute;loigna. J'&eacute;tais l&agrave;, au milieu de cette foule, je me sentais humili&eacute;e,
+tremblante. Je ne faisais pas un mouvement, j'attendais qu'il me parl&acirc;t.
+En ce moment, j'aurais donn&eacute; ma vie pour qu'il m'adress&acirc;t un mot....
+Savez-vous ce qu'il fit?&raquo;</p>
+
+<p>Ses l&egrave;vres p&acirc;lies tremblaient comme sous l'action de la fi&egrave;vre.</p>
+
+<p>&mdash;Il reprit son chapeau aux mains des spectateurs de cette sc&egrave;ne, le
+remit sur sa t&ecirc;te, et me regardant en face une derni&egrave;re fois, il
+s'&eacute;loigna, me laissant seule, immobile, courb&eacute;e sous le m&eacute;pris. La foule
+ricanait. J'eus peur... oui, en v&eacute;rit&eacute;!... Je ne retrouvai m&ecirc;me pas en
+moi cette &eacute;nergie fi&eacute;vreuse que donne la col&egrave;re. Je baissai la t&ecirc;te, et,
+cachant mon visage sous mon voile, je m'enfuis. Une voiture passait, je
+m'y jetai... et alors, folle de douleur, saisie au c&oelig;ur et au cerveau
+par une sorte d'ivresse, je pleurai.... C'&eacute;taient les premi&egrave;res larmes
+que j'eusse vers&eacute;es depuis bien des ann&eacute;es!... et c'&eacute;tait cet homme qui
+me les arrachait! Et je ne le ha&iuml;ssais pas!... je l'aimais!...</p>
+
+<p>Mancal ne l'avait pas interrompue. Elle parlait comme si elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+seule, et c'&eacute;tait chose &eacute;trange que cette femme, reine de richesse et de
+beaut&eacute;, mettant ainsi son &acirc;me &agrave; nu.</p>
+
+<p>&mdash;Je voulais le revoir, dit-elle encore. Ce que j'ai fait pour cela,
+j'ai honte &agrave; m'en souvenir.... Oui, je l'ai &eacute;pi&eacute;!... Je me suis plac&eacute;e
+sur son passage!... J'ai suppli&eacute; qu'on le d&eacute;cid&acirc;t &agrave; venir chez moi....
+Je lui ai &eacute;crit... A mes lettres, il n'a pas r&eacute;pondu. Quand je le
+rencontrais, alors tombait sur moi ce regard froid et sombre dont il
+m'avait d&eacute;j&agrave; soufflet&eacute;e, et je m'enfuyais! Sans cesse, je parlais de
+lui, et ce que j'apprenais ne faisait qu'accro&icirc;tre ma passion.</p>
+
+<p>&raquo;Cette existence myst&eacute;rieuse vou&eacute;e tout enti&egrave;re &agrave; la science, le respect
+que cet homme inspirait &agrave; tous, cette r&eacute;putation qui grandissait chaque
+jour, tout cela m'enivrait, et c'&eacute;tait avec des cris de douleur que je
+me r&eacute;p&eacute;tais: &laquo;Cet homme ne t'aime pas, cet homme te hait et te m&eacute;prise!&raquo;
+Et aujourd'hui vous venez me dire qu'il en aime une autre! Du moins, je
+vais donc trouver un aliment au feu qui me br&ucirc;le le c&oelig;ur: puisqu'il
+m'est interdit d'aimer, du moins je me sauverai du d&eacute;sespoir par la
+haine!...&raquo;</p>
+
+<p>Elle se tut. Tout son &ecirc;tre fr&eacute;missait.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut perdre cette femme, reprit Mancal; aidez-moi dans l'&oelig;uvre que
+je veux accomplir, et je vous jure que je vous vengerai de madame de
+Silvereal et d'Armand de Bernaye.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'exigez-vous de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous attendez ce soir M. de Silvereal?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il s'agit bien de cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, duchesse de Torr&egrave;s. Le hasard&mdash;un hasard infernal&mdash;nous a
+donn&eacute; les m&ecirc;mes ennemis. Moi, je hais la marquise de Favereye, vous
+voulez la perte de sa s&oelig;ur. C'est dans leur amour, c'est dans leur
+honneur qu'il nous faut les frapper.... Ce n'est pas tout....</p>
+
+<p>Il se rapprocha de la duchesse et reprit d'une voix plus basse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'avez pas fait votre confession tout enti&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Cette passion qui remplit votre &ecirc;tre n'est pas la seule qui vous
+domine; il en est une autre, plus profonde, plus &acirc;pre encore, et qui
+atteint en vous jusqu'aux sources de la vie.</p>
+
+<p>&mdash;Expliquez-vous! Cette passion?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'amour de l'or, c'est la passion de la richesse, c'est
+l'ambition affol&eacute;e et sans limites.</p>
+
+<p>Elle baissa la t&ecirc;te sans r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes riche, continua-t-il en regardant autour de lui, comme si
+ses yeux cherchaient &agrave; percer l'&eacute;paisseur des murailles pour supputer le
+chiffre de cette fortune.</p>
+
+<p>Un fr&eacute;missement agita le corps de la courtisane: car Mancal l'avait bien
+jug&eacute;e.</p>
+
+<p>Que de fois, seule, alors que tout bruit s'&eacute;tait &eacute;teint autour d'elle,
+cette femme, lasse des hommages dont elle avait &eacute;t&eacute; accabl&eacute;e,
+s'enfermait dans le boudoir myst&eacute;rieux que nous avons d&eacute;crit au d&eacute;but de
+ce chapitre, et l&agrave;, prise d'une sorte de fi&egrave;vre, elle ouvrait les
+coffrets, les cassettes, et, plongeant ses mains de marbre dans l'or et
+les pierreries, elle les &eacute;grenait entre ses doigts comme des gouttes
+d'eau, frissonnant au tintement de l'or, &eacute;blouie par le rayonnement des
+diamants.</p>
+
+<p>Passion maladive, monomanie &eacute;trange qui s'emparait de son &ecirc;tre tout
+entier, faisant vibrer ses fibres les plus secr&egrave;tes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes riche! avait dit Mancal, eh bien, si vous consentez &agrave;
+m'ob&eacute;ir, &agrave; m'aider dans la t&acirc;che que j'ai entreprise, je d&eacute;cuple, je
+centuple cette richesse!</p>
+
+<p>La duchesse s'&eacute;tait redress&eacute;e, et maintenant, les yeux fix&eacute;s sur le
+visage de l'homme d'affaires, elle attendait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me comprenez bien, reprit-il: ce que je vous propose, c'est un
+pacte, c'est une association compl&egrave;te, absolue, dans laquelle chacun de
+nous mettra au service de l'autre ses forces et sa puissance.</p>
+
+<p>&mdash;Sa puissance! interrompit le T&eacute;nia.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce mot vous &eacute;tonne, surtout quand il est prononc&eacute; par M. Mancal,
+un homme d'affaires qui, &agrave; vos yeux, n'a d'autre valeur que celle d'un
+manieur d'argent! Eh bien, si vous, duchesse de Torr&egrave;s, vous &ecirc;tes forte
+par votre beaut&eacute;, par votre intelligence, par votre fortune, l'humble
+agent Mancal tient dans sa main, lui aussi, un pouvoir qui peut lutter
+contre toutes les &eacute;nergies humaines.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;, et sur sa physionomie &eacute;clatait ce rayonnement sinistre
+qui le transfigurait. Sous le masque de Mancal per&ccedil;ait le Roi des Loups.</p>
+
+<p>&mdash;A nous deux, continua-t-il d'une voix vibrante, nous pouvons dompter
+le monde, car nous sommes le Mal! Vous &ecirc;tes la beaut&eacute; fatale et cruelle,
+je suis la haine lente et s&ucirc;re! Prenons nos ennemis corps &agrave; corps, nous
+les contraindrons &agrave; crier gr&acirc;ce; mais, sans piti&eacute;, nous les frapperons &agrave;
+mort!</p>
+
+<p>Il eut un geste d'une effrayante violence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, murmura le T&eacute;nia. Je veux rejeter &agrave; la face de cette
+soci&eacute;t&eacute; hypocrite les outrages dont elle m'a abreuv&eacute;e. Mais cette
+richesse dont vous me parliez tout &agrave; l'heure?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous la donnerai. Mais r&eacute;pondez-moi: &Ecirc;tes-vous pr&ecirc;te &agrave; accepter les
+conditions que je veux vous dicter?</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez sonner.</p>
+
+<p>La duchesse ob&eacute;it machinalement. Un laquais parut.</p>
+
+<p>&mdash;Un jeune homme ne s'est-il pas pr&eacute;sent&eacute; pour parler &agrave; madame la
+duchesse?</p>
+
+<p>&mdash;Comme madame la duchesse avait d&eacute;fendu qu'on la d&eacute;range&acirc;t sous aucun
+pr&eacute;texte, je l'ai introduit dans la biblioth&egrave;que, o&ugrave; il attend que
+madame veuille bien le recevoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, fit Mancal. Dans un instant vous pourrez l'introduire.</p>
+
+<p>Le laquais sortit. Subjugu&eacute;e par l'ascendant de cet homme, le T&eacute;nia
+l'avait laiss&eacute; parler.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce jeune homme? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez. Voici mes conditions: je veux que ce jeune homme vous aime.</p>
+
+<p>La duchesse sourit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis s&ucirc;re de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux, continua Mancal en se penchant vers elle, que vous le rendiez
+fou, que vous &eacute;veilliez en son &acirc;me une passion si intense, si
+irr&eacute;sistible....</p>
+
+<p>Il baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Que, dans son entra&icirc;nement, ce jeune homme aille... jusqu'au crime!</p>
+
+<p>La duchesse tressaillit:</p>
+
+<p>&mdash;Vous le ha&iuml;ssez donc bien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et en &eacute;change du concours que vous me demandez, que m'offrez-vous &agrave;
+votre tour?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous offre des tr&eacute;sors si grands que nul peut-&ecirc;tre n'en conna&icirc;t le
+chiffre.</p>
+
+<p>&mdash;Folie! Vous me raillez!</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, M. de Silvereal viendra...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est en possession d'un secret qu'il faut lui arracher. Je
+serai l&agrave;... cach&eacute;. Vous serez seule avec lui. Dans une heure, je vous
+enverrai un bouquet. Vous aurez soin de ne pas le respirer; mais, le
+soir, vous donnerez &agrave; M. de Silvereal la fleur rouge qui se trouvera au
+centre de ce bouquet. Je ne vous fais pas l'injure de douter qu'il ne la
+porte &agrave; ses l&egrave;vres...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Alors le reste me regarde. Nous saurons si mes pressentiments m'ont
+tromp&eacute;... ou si ces r&ecirc;ves qui vous &eacute;blouissent se peuvent r&eacute;aliser...</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc aucune certitude?</p>
+
+<p>&mdash;Ne me demandez rien de plus. Soyez patiente jusqu'&agrave; ce soir, et alors,
+duchesse de Torr&egrave;s, vous pourrez &agrave; votre gr&eacute; ou contraindre vos ennemis
+&agrave; plier devant vous, ou tout au moins vous venger!</p>
+
+<p>&mdash;J'attendrai. Mais ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je vous demande aujourd'hui est peu de chose. Recevez-le devant
+moi et approuvez ce que je dirai.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens. Mais qui me prouve que vous ne me tromperez pas et qu'en
+me trompant par des espoirs irr&eacute;alisables vous ne cherchiez pas
+uniquement &agrave; obtenir ma complicit&eacute; dans vos projets personnels?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, dit gravement Mancal, entre gens comme nous, les serments
+n'ont pas de valeur. Mais regardez-moi bien en face, et demandez-vous si
+r&eacute;ellement l'homme qui vous parle de sa haine peut s'abaisser &agrave; de
+vulgaires intrigues de chantage.... Regardez-moi, vous dis-je! et, dans
+mon regard, sachez lire l'expression de la passion violente et
+implacable. Je veux... entendez bien ce mot... je veux me venger... rien
+de plus, rien de moins. Pour parvenir &agrave; mon but, j'avais besoin d'une
+alli&eacute;e... je vous ai trouv&eacute;e sur ma route....</p>
+
+<p>Mancal lui avait tendu la main.... Elle y laissa tomber la sienne, et
+dit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous fais cr&eacute;dit jusqu'&agrave; ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Merci! Maintenant reprenons chacun notre r&ocirc;le... et faites entrer
+notre jeune homme.</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s la porte s'ouvrait, et le laquais annon&ccedil;ait:</p>
+
+<p>&mdash;M. le comte de Cherlux.</p>
+
+<p>Et Jacquot entra. Oui, c'&eacute;tait bien celui que nous avons trouv&eacute; il y a
+quelques heures dans le cabaret de Diouloufait, c'&eacute;tait bien lui qui se
+pr&eacute;sentait sous le nom et sous le titre de comte de Cherlux....
+Transformation singuli&egrave;re, mais certainement moins bizarre que celle
+qui s'&eacute;tait accomplie dans l'ext&eacute;rieur du jeune homme. D'o&ugrave; lui venait
+donc cette aisance aristocratique, cette simplicit&eacute; dans le luxe, ce
+go&ucirc;t r&eacute;ellement exquis, lequel avait pr&eacute;sid&eacute; &agrave; sa toilette? Jacques de
+Cherlux&mdash;car tel &eacute;tait le nom que nous lui donnerons d&eacute;sormais&mdash;&eacute;tait de
+taille moyenne, mais admirablement proportionn&eacute;e. Il portait encore sur
+son visage p&acirc;li les traces des derni&egrave;res &eacute;motions qu'il avait subies;
+mais cette lassitude m&ecirc;me pr&ecirc;tait un nouveau charme &agrave; sa physionomie un
+peu inqui&egrave;te. Jacques &eacute;tait beau, et la d&eacute;licatesse de ses traits et de
+sa stature lui donnait je ne sais quel charme dont on avait peine &agrave; se
+d&eacute;fendre. En ce moment, il &eacute;tait visiblement &eacute;mu; en v&eacute;rit&eacute;, il croyait
+marcher dans un r&ecirc;ve. La m&eacute;tamorphose qui s'&eacute;tait op&eacute;r&eacute;e lui semblait
+invraisemblable. Comment! hier encore, il n'&eacute;tait qu'un ouvrier, il
+luttait contre des malveillances inconnues, il se d&eacute;battait contre une
+fatalit&eacute; qui s'acharnait apr&egrave;s lui, et voil&agrave; qu'aujourd'hui il &eacute;tait
+admis, sur son nom, en pr&eacute;sence d'une des plus jolies, des plus
+&eacute;l&eacute;gantes femmes de Paris, en face de cette cr&eacute;ature id&eacute;alement belle
+qu'il avait entrevue un jour en tremblant, et qui maintenant s'inclinait
+gracieusement devant lui et lui disait de sa voix pure et fra&icirc;che:</p>
+
+<p>&mdash;Soyez le bienvenu, monsieur.</p>
+
+<p>Mancal s'avan&ccedil;a vivement &agrave; sa rencontre.</p>
+
+<p>&mdash;Madame la duchesse, dit-il, permettez-moi de vous pr&eacute;senter monsieur
+le comte Jacques de Cherlux, en faveur duquel je fais appel &agrave; toute
+votre bienveillance.</p>
+
+<p>Jacques, troubl&eacute;, regardait la duchesse et attendait.</p>
+
+<p>A vingt ans, qui aurait pu, sans fr&eacute;mir jusqu'aux fibres les plus
+intimes de son &ecirc;tre, contempler cette cr&eacute;ature, devant laquelle un
+v&eacute;ritable artiste, Martial, avait oubli&eacute; sa m&egrave;re, cette femme si
+compl&eacute;tement belle que les plus exp&eacute;riment&eacute;s des viveurs s'&eacute;taient voulu
+tuer &agrave; ses pieds. Lui ne savait rien, n'entendait rien... toute son &acirc;me
+passait dans ses regards, et ses l&egrave;vres tremblaient comme si la formule
+d'adoration avait &eacute;t&eacute; pr&ecirc;te &agrave; s'en &eacute;chapper...</p>
+
+<p>&mdash;Votre recommandation est toute-puissante, vous le savez, dit la
+duchesse en regardant Mancal, mais le nom de M. le comte de Cherlux, et
+je dois dire plus encore, sa jeunesse et sa distinction plaident en sa
+faveur mieux encore que vos paroles...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Jacques, je ne sais comment reconna&icirc;tre....</p>
+
+<p>La duchesse lui d&eacute;signa un si&eacute;ge de la main.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit Mancal, qui suivait avec soin les progr&egrave;s de l'&eacute;motion
+qui s'emparait du n&eacute;ophyte admis dans le temple, M. le comte de Cherlux,
+par suite de circonstances que je me ferai un devoir de vous expliquer,
+se trouve dans une situation des plus singuli&egrave;res: jusqu'&agrave; ce jour, il a
+ignor&eacute; et son nom et les hautes destin&eacute;es qui lui &eacute;taient r&eacute;serv&eacute;es....
+Je viens vous supplier de vouloir bien &ecirc;tre sa patronne, son bon ange,
+et de lui ouvrir les portes de ce monde dans lequel, j'en suis certain,
+il occupera une place brillante. M. de Cherlux, qui&mdash;je puis le dire
+sans l'offenser&mdash;a besoin en quelque sorte d'un stage dans la soci&eacute;t&eacute;
+dont il ignore encore les m&oelig;urs, m'a t&eacute;moign&eacute; le d&eacute;sir, tr&egrave;s-honorable,
+de s'attacher pendant quelque temps&mdash;presque incognito, pour ainsi
+dire,&mdash;&agrave; la personne de quelqu'un de nos grands seigneurs... en qualit&eacute;
+de secr&eacute;taire, par exemple. Il est riche, et c'est, vous le comprenez,
+dans un but tout sp&eacute;cial qu'il veut, mettant son instruction et son
+intelligence au service d'un des rois de votre monde, acqu&eacute;rir en
+&eacute;change ces notions sociales, cette exp&eacute;rience des hommes qui lui font
+d&eacute;faut... Veuillez dire, monsieur de Cherlux, si je traduis exactement
+votre pens&eacute;e.</p>
+
+<p>Jacques tressaillit, mais il lui fallait s'arracher &agrave; la contemplation
+qui rivait son regard et sa pens&eacute;e &agrave; la beaut&eacute; de l'enchanteresse... il
+releva la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, madame, r&eacute;pondit-il d'une voix qu'il s'effor&ccedil;ait de rendre
+calme, ce qui se passe aujourd'hui dans ma vie est tellement
+extraordinaire, que j'ose &agrave; peine croire &agrave; ce miracle qui vient de
+s'accomplir et qui d'un d&eacute;sh&eacute;rit&eacute; de la vie fait un gentilhomme, et je
+vous l'avoue, au moment de franchir le seuil de ce monde, &agrave; peine
+entrevu dans le mirage de mes songes de jeunesse, j'h&eacute;site... j'ai
+presque peur.... D&eacute;j&agrave; la bienveillance que vous semblez me t&eacute;moigner
+m'encourage. M. Mancal a bien voulu me laisser esp&eacute;rer que madame de
+Torr&egrave;s prendrait en piti&eacute; cette inexp&eacute;rience... C'est donc un suppliant
+qui vient &agrave; vous, madame, et qui vous supplie de ne le pas repousser....</p>
+
+<p>Ah! s'il e&ucirc;t pu comprendre en ce moment le rapide regard qui
+s'&eacute;changeait entre les deux complices.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il vous aime! avait dit Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'aimera! il m'aime! r&eacute;pondaient les yeux du T&eacute;nia.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, dit-elle, je vous suis d&egrave;s ce moment tout
+acquise... et quelle que soit la requ&ecirc;te que vous ayez &agrave; m'adresser, je
+puis vous assurer que j'emploierai ma faible influence &agrave; vous donner
+satisfaction....</p>
+
+<p>Mancal reprit la parole:</p>
+
+<p>&mdash;Si j'ai bien compris les intentions de M. de Cherlux, dit-il, l'homme
+&agrave; qui nous devons demander un pareil service doit joindre &agrave; une grande
+situation une honorabilit&eacute; reconnue et incontest&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, si j'osais &eacute;mettre un avis, je rappellerais &agrave; madame la
+duchesse que, dans la soci&eacute;t&eacute; parisienne, nul ne me para&icirc;t plus digne de
+cette confiance qu'un homme honor&eacute; par elle d'une estime particuli&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'avez-vous pas devin&eacute;? je veux parler de M. le duc de Belen.</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia regardait Mancal et cherchait &agrave; comprendre le but vers lequel
+il tendait. Mais le visage du for&ccedil;at avait perdu son expression f&eacute;roce
+pour prendre le masque de l'obs&eacute;quiosit&eacute; polie. Quant &agrave; Jacques, il
+&eacute;coutait pour ainsi dire sans entendre. Il contemplait les cheveux de la
+duchesse n&eacute;gligemment rejet&eacute;s sur sa nuque; il devinait sous son
+peignoir ces formes admirables qui avaient inspir&eacute; jadis un
+chef-d'&oelig;uvre &agrave; Martial; son regard courait sur ces mains fines, ces
+bras blancs et ronds qu'un statuaire e&ucirc;t moul&eacute;s, et, dans cette sorte
+d'adoration inconsciente, il se souciait peu, en v&eacute;rit&eacute;, du sens m&ecirc;me de
+la conversation dont il &eacute;tait l'objet.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai d&eacute;j&agrave; eu l'honneur, continua Mancal, de pressentir M. le duc &agrave; ce
+sujet, et j'ai la conviction que la recommandation de madame de Torr&egrave;s
+serait toute-puissante pour le d&eacute;cider &agrave; accueillir M. de Cherlux.</p>
+
+<p>Elle regarda Jacquot, qui, surpris dans sa contemplation, rougit et
+baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre avis, monsieur de Cherlux? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&laquo;Savez-vous bien, ajouta-t-elle en souriant, que si la timidit&eacute; sied &agrave;
+la jeunesse, elle pourrait cependant vous &ecirc;tre nuisible dans le monde
+o&ugrave; vous allez entrer?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, fit Jacques vivement, s'il vous pla&icirc;t vouloir bien m'honorer
+de votre protection, soyez certaine que je saurai m'en rendre digne...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il soit donc fait comme le d&eacute;sire mon ami Mancal, fit-elle en se
+levant.</p>
+
+<p>Avec ces mouvements gracieux et empreints d'une volupt&eacute; enivrante dont
+les courtisanes du grand monde ont le secret, elle s'approcha d'un petit
+meuble, et, se penchant, elle &eacute;crivit quelques lignes.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers Jacques:</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous me permettez, dit-elle, de prendre un r&ocirc;le de bonne f&eacute;e
+dans votre existence, monsieur le comte, pr&eacute;sentez-vous de ma part chez
+M. le duc de Belen: vous ne pouvez trouver de meilleur professeur, plus
+digne &agrave; tous &eacute;gards de votre confiance comme il l'est d&eacute;j&agrave; de notre
+estime.... Je lui explique votre situation en deux mots, il se fera
+votre initiateur....</p>
+
+<p>Jacques s'&eacute;tait lev&eacute; &agrave; son tour, et ses doigts tremblaient en touchant
+la lettre que lui avait remise la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, monsieur le comte, lui dit-elle, et laissez-moi esp&eacute;rer que
+vous n'oublierez pas trop vite celle qui est heureuse de vous rendre ce
+l&eacute;ger service....</p>
+
+<p>Elle lui tendit la main. Il s'inclina, et par un mouvement inconscient,
+il saisit cette main et y appliqua ses l&egrave;vres.... Elle ne la d&eacute;gagea
+pas... un frisson parcourut les veines du jeune homme.... Un instant
+apr&egrave;s, &agrave; demi fou, la fi&egrave;vre au cerveau, il s'&eacute;lan&ccedil;ait hors de l'h&ocirc;tel.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, mon cher alli&eacute;, dit la Torr&egrave;s &agrave; Mancal, &ecirc;tes-vous content de
+moi?</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il nous faut expliquer en quelques mots comment
+Jacquot, l'ouvrier, &eacute;tait devenu tout &agrave; coup la comte de Cherlux. Rien
+de plus simple, d'ailleurs. Le v&eacute;ritable comte de Cherlux &eacute;tait un de
+ces viveurs tar&eacute;s qui, apr&egrave;s avoir abus&eacute; de toutes les jouissances,
+descendent peu &agrave; peu tous les degr&eacute;s de la mis&egrave;re. Un jour, Mancal
+l'avait rencontr&eacute;: une pens&eacute;e infernale avait travers&eacute; son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le comte, lui avait-il dit, que donneriez-vous pour trois
+mois de luxe et de richesse qui vous rappelassent votre vie d'autrefois?</p>
+
+<p>A ces paroles, tous les app&eacute;tits du vieux comte s'&eacute;taient soudainement
+r&eacute;veill&eacute;s, et un pacte &eacute;tait intervenu entre eux. Contre une somme de
+cent mille francs, le comte de Cherlux avait sign&eacute; un testament et un
+acte de reconnaissance qui s'appliquait &agrave; Jacques. Le testament
+expliquait une histoire banale de s&eacute;duction: rien ne pouvait sembler
+plus naturel. Puis le comte s'&eacute;tait rejet&eacute; follement dans le tourbillon
+des plaisirs. Mais son organisme &eacute;puis&eacute; n'avait pu r&eacute;sister aux exc&egrave;s de
+toutes sortes. Deux mois apr&egrave;s, il mourait de la rupture d'un an&eacute;vrisme,
+et c'est alors que M. Mancal r&eacute;v&eacute;lait &agrave; Jacques cette pr&eacute;tendue aventure
+qui le faisait, lui, l'orphelin, le seul h&eacute;ritier du comte de Cherlux...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIB" id="XIIB"></a>XII</h2>
+
+<h3>LES GALANTERIES DE MUFLIER</h3>
+
+
+<p>Le lecteur nous pardonnera si, l'entra&icirc;nant &agrave; notre suite, nous le
+contraignons &agrave; passer subitement de l'h&ocirc;tel de M. de Belen au bouge de
+l'<i>Ours vert</i>, de l&agrave; dans le boudoir d'une courtisane, puis encore
+ailleurs, et toujours plus loin.</p>
+
+<p>Les faits sont l&agrave; qui crient au narrateur:</p>
+
+<p>&mdash;Marche! marche!</p>
+
+<p>Dans le drame complexe que nous avons entrepris de raconter et qui est
+rest&eacute;, il y a trente ans, dans une ombre myst&eacute;rieuse qu'ont &agrave; peine
+travers&eacute;e quelques lueurs sinistres, les personnages les plus divers,
+appartenant &agrave; toutes les classes de la soci&eacute;t&eacute;, se sont heurt&eacute;s dans une
+lutte terrible qui a mis face &agrave; face les &ecirc;tres les plus disparates, en
+apparence les plus &eacute;trangers l'un &agrave; l'autre, et force nous est de les
+suivre dans les divers milieux o&ugrave; ils vivaient.</p>
+
+<p>Cela dit, allons au quai de G&egrave;vres, qui s'&eacute;tend, comme chacun sait, du
+pont Notre-Dame au pont au Change. L&agrave;, au coin de la rue des Arcis, une
+maison, surplombant sur le quai de son pignon qui semblait pr&ecirc;t &agrave;
+s'&eacute;crouler, donnait asile &agrave; certains personnages que les plus d&eacute;licats
+auront plaisir &agrave; retrouver. Dans une mansarde du troisi&egrave;me et dernier
+&eacute;tage&mdash;justement au-dessous du toit pointu&mdash;Muflier, Goniglu et Maloigne
+&eacute;taient tous trois agenouill&eacute;s sur le carreau. &Eacute;tait-ce donc que,
+cr&eacute;atures coupables, ils s'ab&icirc;maient dans les douleurs du repentir et
+criaient merci &agrave; l'&eacute;ternel?</p>
+
+<p>Pas pr&eacute;cis&eacute;ment. Entre eux, &agrave; terre, il y avait un sac, et leurs mains,
+loin d'&ecirc;tre lev&eacute;es vers le ciel, &eacute;taient tr&egrave;s-activement occup&eacute;es &agrave;
+fouiller ledit sac, d'o&ugrave; ils tiraient un &agrave; un les objets les plus
+singuliers.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait une paire de vieilles bottes aux talons absents et aux tiges
+crev&eacute;es, puis des socques plus ou moins articul&eacute;s, puis un manche de
+parapluie, un paquet de chiffons. Que sais-je? Et ils cherchaient
+toujours, car le sac semblait in&eacute;puisable comme la c&eacute;l&egrave;bre bourse de
+Fortunatus.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup un triple cri de joie s'&eacute;chappa des trois poitrines de ces
+trois gentilshommes, et pour saisir ce qu'ils venaient d'entrevoir sans
+doute au fond du sac, ils se baiss&egrave;rent si vivement que leurs trois
+cr&acirc;nes se cogn&egrave;rent avec un bruit mat.</p>
+
+<p>Mais, sans s'arr&ecirc;ter &agrave; ce d&eacute;tail sans importance, ils se redress&egrave;rent
+instantan&eacute;ment:</p>
+
+<p>&mdash;Un chandelier d'argent! cria Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Un couvert de vermeil, ricana Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Une casserole de cuivre, brama Maloigne.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! &ccedil;a ne valait pas la peine d'assommer cet imb&eacute;cile, fit Maloigne,
+qui avait le c&oelig;ur sensible.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme &eacute;tait coupable, reprit Muflier d'un ton grave, et sa
+punition est juste. Comment! nous sortons bien tranquillement de l'<i>Ours
+vert</i>, comme d'honn&ecirc;tes gens que nous sommes; r&ecirc;vant &agrave; l'avenir, nous
+suivons le quai... quand tout &agrave; coup, aux premi&egrave;res lueurs du jour, nous
+apercevons un particulier qui se glissait le long des maisons en rasant
+les murs.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait mauvaise apparence, interrompit Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;De plus, continua Muflier, il avait un sac.</p>
+
+<p>&mdash;Un sac plein.</p>
+
+<p>&mdash;Bomb&eacute;, s&eacute;duisant, charg&eacute; de promesses.</p>
+
+<p>&mdash;Et de vieux chiffons.</p>
+
+<p>&mdash;Tout indiquait donc que c'&eacute;tait un travailleur qui emportait au logis
+le butin de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut aussi mon avis. Nous &eacute;changeons un regard...</p>
+
+<p>&mdash;Et nous tombons dessus. Je lui lance un coup de poing!</p>
+
+<p>Muflier laissa tomber sur sa main son front pensif.</p>
+
+<p>Puis, se relevant brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu, dit-il, je vais formuler une proposition.</p>
+
+<p>&mdash;Formule.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a longtemps, mais l&agrave;, tr&egrave;s-longtemps que je n'ai pas fait un de
+ces petits d&eacute;jeuners...</p>
+
+<p>&mdash;C&ocirc;telettes aux cornichons.</p>
+
+<p>&mdash;Vin bouch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Caf&eacute;, pousse-caf&eacute;, rincette.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Et c&aelig;tera</i>, justement. Eh bien! voil&agrave; mon avis: Nous sommes, quant &agrave;
+pr&eacute;sent, en possession de dix ronds de vingt francs.</p>
+
+<p>&mdash;Les fonds de Bisco.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je dois t'avouer, Goniglu, que c'est un mouvement de d&eacute;licatesse
+qui m'a d&eacute;termin&eacute; &agrave; cogner sur le bonhomme de tout &agrave; l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah!</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas me comprendre.... Que nous a dit le Bisco?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il y aurait une affaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il fallait nous requinquer un brin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous allez faire tout &agrave; l'heure... et puis...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Goniglu de mon c&oelig;ur, il y avait un sous-entendu, c'est que les
+jaunets &eacute;taient comme qui dirait une avance, des arrhes... et je
+pr&eacute;f&egrave;re&mdash;voil&agrave; o&ugrave; &eacute;clate la d&eacute;licatesse que je vous signalais tout &agrave;
+l'heure&mdash;n'y toucher qu'apr&egrave;s les avoir gagn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! fit encore Goniglu, que les scrupules de Muflier surprenaient
+au plus haut point.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, d'autre part, j'ai envie de bien d&eacute;jeuner... Alors, nous avons
+<i>pig&eacute;</i> le sac du bonhomme inconnu... Petit Maloigne va aller chez le
+joli <i>Fourgat</i> (rec&eacute;leur) d'&agrave; c&ocirc;t&eacute;, il va laver le chandelier, le
+couvert et la casserole, et alors, noce &agrave; mort!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! firent les deux hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis pr&ecirc;t. Je vas <i>rincer</i> tout &ccedil;a, fit Maloigne.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, jeune messager, reprit Muflier, qui aimait &agrave; imiter l'accent
+de Fr&eacute;d&eacute;rick dans <i>Robert Macaire</i>, et h&acirc;te-toi; nous t'attendons avec
+impatience.</p>
+
+<p>Maloigne, sans se plus faire prier, disparut, cachant sous sa blouse
+d&eacute;guenill&eacute;e le butin d&ucirc; &agrave; l'exploit nocturne.</p>
+
+<p>Goniglu et Muflier rest&egrave;rent seuls.</p>
+
+<p>Il para&icirc;t que, devant Maloigne, ils n'avaient pas dit toute leur
+pens&eacute;e, car, ob&eacute;issant tout &agrave; coup &agrave; une m&ecirc;me r&eacute;flexion, ils se
+regard&egrave;rent, et la m&ecirc;me exclamation: Eh bien? sortit de leurs l&egrave;vres.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Goniglu, dit Muflier, qu'est-ce que tu penses de Bisco?</p>
+
+<p>&mdash;Il a une rude poigne.</p>
+
+<p>&mdash;Et il nous a carr&eacute;ment roul&eacute;s. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
+Bah! pour un coup de poing de plus ou de moins! c'est pas la mer &agrave;
+boire. Mais les affaires... as-tu confiance?</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum!...</p>
+
+<p>&mdash;Il fait de belles promesses...</p>
+
+<p>&mdash;Les tiendra-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai de la m&eacute;fiance...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi.... Je dis qu'au fond il se fiche de nous, et qu'il fait
+un tas de manigances.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je l'ai vu entrer plus de vingt fois, en le filant, chez une
+esp&egrave;ce de tripoteur qui a des bureaux d'un chic...</p>
+
+<p>&mdash;Par la grand'porte?...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, oui.</p>
+
+<p>&mdash;Dans son costume ordinaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! parfaitement, avec la casquette et les rouflaquettes.</p>
+
+<p>Ce mot gracieux d&eacute;signe les m&egrave;ches coll&eacute;es aux tempes et ramen&eacute;es en
+pointe qui distinguent les <i>lions</i> du boulevard ext&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et il restait longtemps?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a, c'est encore plus dr&ocirc;le, jamais je ne l'ai vu sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! c'est qu'il y a deux sorties.</p>
+
+<p>&mdash;Maloigne veillait &agrave; l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Bigre!... et le nom du tripoteur?</p>
+
+<p>&mdash;Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Connais pas.... Enfin, tout &ccedil;a prouve que le Bisco l&acirc;che le simple
+travail du bon Loup pour se fourrer dans des op&eacute;rations de haute
+vol&eacute;e... et qu'en somme, il oublie les vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant, reprit Goniglu, c'est peut-&ecirc;tre ainsi qu'il pr&eacute;pare un coup
+<i>chocnosof</i>, tu sais, l&agrave;, un vrai <i>bazardement</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Possible! en tout cas... ton avis...</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrir l'&oelig;il...</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a.... Vois-tu, quand le chef a de l'ambition, au besoin il
+coupe sa queue d'un coup... et se d&eacute;barrasse des <i>camaros</i> en lan&ccedil;ant &agrave;
+la <i>rousse</i> un bon petit avis...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas pourtant que le Bisco...</p>
+
+<p>&mdash;Capable de tout! interrompit Muflier. Moi, c'est mon id&eacute;e. Donc, tu
+l'as dit, ouvrons l'&oelig;il... et dame! en cas de danger!...</p>
+
+<p>Ils &eacute;chang&egrave;rent un regard suffisamment intelligible pour que toute
+explication f&ucirc;t inutile.</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, d'ailleurs, la porte s'ouvrait et Maloigne
+reparaissait.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as &eacute;t&eacute; rudement long!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que le p&egrave;re Blasias n'y &eacute;tait pas?</p>
+
+<p>Ces deux questions furent simultan&eacute;es.</p>
+
+<p>Mais, sans r&eacute;pondre imm&eacute;diatement, Maloigne ferma soigneusement la
+porte, et, se rapprochant des amis, dit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai les jaunets!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Chut donc! fit Maloigne. Mais il y a autre chose...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si &ccedil;a peut servir.... Mais M. Muflier est si malin....</p>
+
+<p>Muflier se rengorgea et dit d'un ton protecteur:</p>
+
+<p>&mdash;Parle, petit, car, d'honneur, tu me fais p&eacute;rir d'impatience!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, voil&agrave;! reprit Maloigne. J'allais donc chez le p&egrave;re Blasias,
+et j'allais entrer carr&eacute;ment dans la boutique du vieux revendeur, quand
+je me suis cass&eacute; le nez...</p>
+
+<p>&mdash;Hein!</p>
+
+<p>&mdash;La boutique &eacute;tait ferm&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Fichtre! s'&eacute;cria Muflier, est-ce que le vieux birbe aurait &eacute;t&eacute;
+coffr&eacute;?...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;'a &eacute;t&eacute; mon id&eacute;e.... Mais, moi malin, je me dis: c'est pas naturel.
+Or, comme c'est moi qui fais toujours les courses chez le vieux, j'ai
+fait l&agrave; comme partout.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire?...</p>
+
+<p>&mdash;Que j'ai regard&eacute; les &ecirc;tres, les tenants et les aboutissants, et que je
+les connais au bout de l'ongle. Or, le vieux ne sait peut-&ecirc;tre pas que
+derri&egrave;re la maison, dans une cour, il y a un caveau... tout noir... o&ugrave;
+on fourre un tas de d&eacute;barras... et dans le mur, un trou... et derri&egrave;re
+le trou, un autre mur, celui du logement du vieux; et enfin, dans ce
+mur, un autre trou, par lequel on voit chez lui.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Muflier, tu es un rude lapin, toi!...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, patron! fit Maloigne. Donc, je me dis comme &ccedil;a: Ou il y est, ou
+il n'y est pas; s'il n'y est pas, je ne verrai rien...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-logique!</p>
+
+<p>&mdash;Donc, je vais au caveau, et, de trou en trou, je regarde...</p>
+
+<p>&mdash;Et alors?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous ce que je vois?</p>
+
+<p>&mdash;Non, puisque tu ne l'as pas encore dit!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, le p&egrave;re Blasias, dont je ne voyais que le dos, &eacute;tait courb&eacute;
+sur....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta et regarda encore autour de lui, comme s'il e&ucirc;t craint
+d'&ecirc;tre entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Sur un cadavre! articula Maloigne d'une voix &agrave; peine perceptible.</p>
+
+<p>Muflier et Goniglu bondirent sur eux-m&ecirc;mes.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! comment! le vieux bossu...</p>
+
+<p>&mdash;Le vieux bossu paraissait tr&egrave;s, tr&egrave;s-occup&eacute;... L'autre &eacute;tait &eacute;tendu
+sur une chaise, la t&ecirc;te en arri&egrave;re... et p&acirc;le! p&acirc;le! Oh! il &eacute;tait bien
+mort! &ccedil;a se voyait...</p>
+
+<p>&mdash;Brrr! fit Goniglu, dont l'&acirc;me &eacute;tait sensible, &ccedil;a me fait froid dans le
+dos...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'est-ce que tu as fait?</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a a dur&eacute; cinq minutes comme &ccedil;a.... Alors j'ai vu le vieux aller &agrave; un
+petit fourneau dans lequel brillait du feu. Il a fait une <i>popotte</i>
+quelconque, et il s'est d&eacute;gag&eacute; une fum&eacute;e du diable. Dame!... alors...
+j'avoue tout... j'ai eu peur... et j'ai d&eacute;canill&eacute;. Oh! mais... c'&eacute;tait
+rien &ccedil;a...</p>
+
+<p>&mdash;Mais les jaunets!...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez donc. Je filais... dame!... j'&eacute;tais d&eacute;j&agrave; sur le quai... et
+puis je me suis tout &agrave; coup arr&ecirc;t&eacute;. Je me suis dit: Au fait, les amis
+comptent sur moi... faut tout de m&ecirc;me que j'aie les ronds.... Dame! j'ai
+un peu h&eacute;sit&eacute;... &ccedil;a se comprend... pas vrai... &ccedil;a a bien dur&eacute; un bon
+quart d'heure... enfin, je me suis d&eacute;cid&eacute;... et je suis revenu.... Eh
+bien, savez-vous ce que j'ai trouv&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Un autre cadavre?</p>
+
+<p>&mdash;Non! le p&egrave;re Blasias tout tranquillement assis dans sa boutique toute
+grande ouverte, et qui grattait une vieille casserole avec la pointe
+d'un couteau &eacute;br&eacute;ch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, &ccedil;a. Tu auras eu la berlue.</p>
+
+<p>&mdash;Pour &ccedil;a, c'est pas possible. J'ai vu le <i>macchab&eacute;</i> (cadavre) comme je
+vous vois.</p>
+
+<p>&mdash;Dis donc pas de b&ecirc;tises comme &ccedil;a, interrompit Goniglu, que cette
+assimilation paraissait affecter de fa&ccedil;on passablement d&eacute;sagr&eacute;able.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si &ccedil;a se voyait sur ma figure, mais le p&egrave;re Blasias m'a
+jet&eacute; un coup d'&oelig;il.... Aussi, sans parler de rien, je lui ai offert le
+<i>baluchon</i>... Il n'&eacute;tait pas non plus dans son assiette, car il n'a m&ecirc;me
+pas regard&eacute; ce que j'apportais... il est all&eacute; tout de suite &agrave; sa caisse,
+et m'a donn&eacute; une poign&eacute;e de <i>monnerons</i>.</p>
+
+<p>Et, en forme de p&eacute;roraison, Maloigne montra dans sa main une
+demi-douzaine de louis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, sapr&eacute;di&eacute;! fit Muflier, c'est plus que &ccedil;a ne vaut, m&ecirc;me au
+comptant!</p>
+
+<p>&mdash;Faut-il rapporter? dit Maloigne, qui crut pouvoir se permettre cette
+plaisanterie fine et d&eacute;licate.</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, le vieux avait un <i>cheveu</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois &ccedil;a... s'il a <i>surin&eacute;</i> quelqu'un...</p>
+
+<p>&mdash;N'y avait pas de sang...</p>
+
+<p>&mdash;Il lui aura donn&eacute; une drogue.... Et comment &eacute;tait-il nipp&eacute;, le
+particulier?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! d'un <i>chic</i> ruisselant... du noir et du blanc de premier choix.</p>
+
+<p>&mdash;Vieux?</p>
+
+<p>&mdash;Entrelard&eacute;... pas grand, maigre, avec une t&ecirc;te d'oiseau...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tout?</p>
+
+<p>&mdash;A peu pr&egrave;s.... Ah! si... il avait sa montre et une grosse cha&icirc;ne...</p>
+
+<p>&mdash;Gamin, va! fit Muflier en lui touchant l&eacute;g&egrave;rement la joue.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Chacun r&eacute;fl&eacute;chissait &agrave; cette &eacute;trange
+aventure.</p>
+
+<p>Il est vrai que les allures du vieux juif Blasias leur avaient toujours
+paru bizarres; mais on ne regarde gu&egrave;re &agrave; la physionomie d'un rec&eacute;leur.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, reprit Muflier, &ccedil;a ne nous regarde pas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ne nous occupons pas du p&egrave;re Blasias, et puisqu'il a <i>casqu&eacute;</i>
+si rondement, pensons au d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a va, dirent les deux autres.</p>
+
+<p>&mdash;En route, ajouta Goniglu.</p>
+
+<p>Mais Muflier resta immobile. Il &eacute;tait &eacute;vident qu'une id&eacute;e nouvelle le
+pr&eacute;occupait.</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu, fit-il... puisque nous avons du picaillon, crois-tu pas que
+ce serait le moment d'&ecirc;tre aimable?</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui veut dire...</p>
+
+<p>&mdash;Que nous recevons souvent des politesses et qu'il serait convenable
+d'en rendre une....</p>
+
+<p>Goniglu cligna de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Pam&eacute;la!</p>
+
+<p>&mdash;Hermance!... une petite galanterie &agrave; ces dames...</p>
+
+<p>&mdash;Bonne id&eacute;e!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi! interrompit Maloigne, je serai donc tout seul?</p>
+
+<p>&mdash;Maloigne, mon ami, tu as de l'avenir, dit Muflier, mais crois-en ma
+vieille exp&eacute;rience, d&eacute;fie-toi de l'amour. Si tu savais tout ce qu'il m'a
+co&ucirc;t&eacute;... de douleurs et de remords....</p>
+
+<p>Un instant apr&egrave;s, on pouvait voir, partant du pont Notre-Dame, un fiacre
+tra&icirc;n&eacute; par deux haridelles et qui se dirigeait vers la Bastille, car
+c'&eacute;tait dans les environs du boulevard Contrescarpe que travaillaient
+Hermance et Pam&eacute;la. Sans entrer dans des d&eacute;tails qu'il importe peu au
+lecteur de conna&icirc;tre, franchissons quelques heures, et retrouvons dans
+un cabaret de la place du Tr&ocirc;ne nos cinq personnages attabl&eacute;s et buvant
+fortes rasades. Il faut supposer que si la c&ocirc;telette aux cornichons est
+par elle-m&ecirc;me de nature inoffensive, elle a tout au moins le privil&eacute;ge
+de titiller le gosier le plus rebelle; car une douzaine de litres vides,
+portant aux l&egrave;vres les traces du cachet de cire verte, indiquaient
+suffisamment combien la lutte avait &eacute;t&eacute; chaude.</p>
+
+<p>Aupr&egrave;s de Pam&eacute;la, forte cr&eacute;ature d'une trentaine d'ann&eacute;es, Goniglu se
+faisait gracieux: il avait je ne sais quel parfum r&eacute;gence qui &eacute;tonnait
+et plaisait &agrave; la fois. Des madrigaux, peut-&ecirc;tre un peu trop piment&eacute;s&mdash;on
+n'est pas parfait!&mdash;sortaient tout arm&eacute;s de son cerveau en g&eacute;sine.
+Muflier rappelait plut&ocirc;t le grand si&egrave;cle. Il &eacute;tait digne et quasi
+solennel. Pench&eacute; vers Hermance, qui pour la corpulence ne le c&eacute;dait en
+rien &agrave; sa compagne, il disait:</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu doutes de moi, ange de ma vie! mais ce d&eacute;jeuner lui-m&ecirc;me
+n'est-il pas la preuve des sentiments que tu m'inspires? Cette d&eacute;fiance
+m'est p&eacute;nible; sur mon honneur, elle me l'est.</p>
+
+<p>A ce moment, voici que du dehors monta jusqu'au cabaret un bruit
+retentissant de grosse caisse et de cymbales. Puis une voix cria:</p>
+
+<p>&mdash;Entrez! entrez, messieurs!... La repr&eacute;sentation va commencer!</p>
+
+<p>Maloigne, heureux de cette diversion qui l'arrachait &agrave; ses r&eacute;flexions
+solitaires, bondit vers la fen&ecirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! des saltimbanques! cria-t-il.</p>
+
+<p>Hermance, s'arrachant aux discours passionn&eacute;s du bien-aim&eacute;, courut aussi
+&agrave; la fen&ecirc;tre, et, battant des mains:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je voudrais voir cela! fit-elle.</p>
+
+<p>Point n'&eacute;tait besoin de formuler deux fois un d&eacute;sir, quand Muflier &eacute;tait
+l&agrave;. Il se leva, s'aidant des mains &agrave; la table, uniquement pour conserver
+la rigidit&eacute; de l'homme s&ucirc;r de lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, idole? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes sans bras qui jonglent avec des poids!</p>
+
+<p>Muflier resta immobile. Goniglu leva la t&ecirc;te. Le cas &eacute;tait curieux.
+Maloigne se retourna avec un sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout &agrave; fait sans bras, fit-il. Ils sont deux; mais ils en ont
+chacun un.</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit Anatole (c'&eacute;tait le pr&eacute;nom de Muflier), m&egrave;ne-moi-z-y!</p>
+
+<p>Muflier, grave, &eacute;tait venu aux carreaux. Or, voici ce qu'il vit:</p>
+
+<p>A quelques pas du cabaret, dans un terrain vague, se dressait une
+baraque de petite dimension, envelopp&eacute;e dans ses panneaux de toile
+peinte. Sur les cadres &eacute;taient repr&eacute;sent&eacute;s des athl&egrave;tes jouant avec des
+poids &eacute;normes, supportant des canons sur leurs &eacute;paules, se livrant &agrave;
+toutes les fantaisies de la lutte. Au-dessus, un vaste &eacute;criteau, sur
+lequel se lisaient ces mots:
+
+<br /></p>
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 5em;">deux bras pour deux</span><br /><br />
+<span style="margin-left: 3.5em;">les fr&egrave;res DROITE et GAUCHE</span></p>
+<p>
+<span style="margin-left: 4.5em;"><i>ont l'honneur d'informer</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>l'honorable soci&eacute;t&eacute;</i></span><br />
+<span style="margin-left: 3em;"><i>qu'apr&egrave;s leurs divers exercices</i></span><br />
+<span style="margin-left: 4em;"><i>ils accepteront les d&eacute;fis</i></span><br />
+<span style="margin-left: 5.5em;"><i>des hommes forts</i></span><br />
+<i>qui voudront bien les honorer de leur confiance.</i><br />
+</p>
+<p class="smcap">
+<span style="margin-left: 5em;">entr&eacute;e: deux sous</span><br />
+</p>
+
+<p>&mdash;C'est-il dr&ocirc;le! c'est-il dr&ocirc;le! r&eacute;p&eacute;tait Hermance.</p>
+
+<p>Pam&eacute;la elle-m&ecirc;me &eacute;tait en joie.</p>
+
+<p>Goniglu regarda Muflier, qui regarda Goniglu.</p>
+
+<p>Ils se comprirent d'un coup d'&oelig;il. L'esprit chevaleresque de la vieille
+France leur dictait leur devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Payons la note, dit Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Et &agrave; la baraque! ajouta Goniglu.</p>
+
+<p>Nos lecteurs n'ont sans doute pas oubli&eacute; les deux personnages qui
+avaient assist&eacute; &agrave; la s&eacute;ance du Club des Morts, et qui portaient les
+singuliers surnoms de Droite et de Gauche.</p>
+
+<p>Donc, voici ce qu'ils &eacute;taient: saltimbanques. C'&eacute;taient bien eux, en
+effet, qui, debout sur le tr&eacute;teau, invitaient la foule &agrave; entrer dans la
+baraque.</p>
+
+<p>Avant d'aller plus loin, il nous faut raconter rapidement comment les
+deux fr&egrave;res avaient &eacute;t&eacute; victimes de l'accident qui les avait priv&eacute;s
+chacun d'un bras. L'histoire &eacute;tait simple, d'ailleurs. Ils se nommaient
+les fr&egrave;res Martin, et, d&egrave;s leur enfance, avec leur p&egrave;re, ils exer&ccedil;aient
+l'&eacute;tat de saltimbanques. La naissance de deux jumeaux avait co&ucirc;t&eacute; la
+vie &agrave; leur m&egrave;re: ils avaient en outre une s&oelig;ur, leur a&icirc;n&eacute;e de deux ans.</p>
+
+<p>Le p&egrave;re Martin &eacute;tait donc rest&eacute; seul avec trois enfants; mais comme
+c'&eacute;tait un homme courageux, il n'avait pas d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;. De saltimbanque il
+s'&eacute;tait fait chanteur ambulant. Dans les premi&egrave;res ann&eacute;es, le m&eacute;tier
+avait &eacute;t&eacute; dur, car il parcourait les villages, tra&icirc;nant dans une petite
+voiture les petits enfants, trop faibles pour marcher. Il est vrai que
+partout le p&egrave;re Martin rencontrait un accueil sympathique. Les m&egrave;res
+venaient se pencher sur ce nid roulant o&ugrave; gazouillaient les douces
+cr&eacute;atures. Puis il avait une habilet&eacute; toute sp&eacute;ciale &agrave; choisir les
+chansons qui touchaient le c&oelig;ur des femmes.... Si bien que les sous
+pleuvaient, et que plus d'une courait chez elle, puis revenait bien
+vite, serrant contre elle son tablier relev&eacute;: et c'&eacute;taient des
+friandises, du bon pain frais, des galettes toutes chaudes. Elles
+demandaient au p&egrave;re Martin la permission de les prendre dans leurs bras,
+et c'&eacute;taient des jeux &agrave; n'en plus finir, des c&acirc;lineries qui amusaient
+les orphelins, des baisers qui &eacute;bouriffaient leurs petites t&ecirc;tes brunes.</p>
+
+<p>Bien souvent on avait offert au p&egrave;re Martin de se charger de l'un ou de
+l'autre, voire m&ecirc;me de tous les trois. Lui, secouant la t&ecirc;te et les
+larmes aux yeux, disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes bien bons; mais la morte m'a fait jurer de ne pas les
+quitter.</p>
+
+<p>Puis, sans eux, est-ce qu'il aurait pu chanter?</p>
+
+<p>Et, s'attelant aux brancards, il repartait, tandis que les petits,
+blottis dans un vaste panier plein de paille fra&icirc;che, battaient des
+mains en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Hue! papa!... hue!</p>
+
+<p>Il &eacute;tait presque heureux ainsi.</p>
+
+<p>Cependant les enfants grandirent; mais, par un singulier caprice de la
+nature, tandis que les deux jumeaux devenaient forts et vigoureux, leur
+s&oelig;ur restait toute mignonne, sa taille ne se d&eacute;veloppait pas; elle
+&eacute;tait faible et maladive, et c'&eacute;tait un v&eacute;ritable chagrin pour le p&egrave;re,
+qui se demandait avec inqui&eacute;tude s'il la conserverait. Quand les jumeaux
+eurent sept ans, comme le p&egrave;re jouait avec eux, il remarqua leur extr&ecirc;me
+agilit&eacute; et leur vigueur v&eacute;ritablement surprenante.</p>
+
+<p>Il se souvint alors de son ancien &eacute;tat, et jugea que le mieux &eacute;tait de
+leur apprendre ce qu'il savait lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Oh! il ne les battit point. Il e&ucirc;t mieux aim&eacute; renoncer &agrave; tout. Mais les
+petits &eacute;taient pleins de bon vouloir, et intelligents que c'&eacute;tait
+plaisir de les instruire.</p>
+
+<p>La premi&egrave;re fois que le p&egrave;re Martin se d&eacute;cida &agrave; les faire travailler en
+public, ils remport&egrave;rent un v&eacute;ritable triomphe.</p>
+
+<p>D&egrave;s lors, la situation du quatuor ne cessa pas de s'am&eacute;liorer. Ils
+gagnaient de l'argent et install&egrave;rent une baraque mobile avec laquelle
+ils parcouraient les foires.</p>
+
+<p>Ceci dura longtemps: ils ne demandaient rien de plus. Mignonne&mdash;c'&eacute;tait
+le nom sous lequel ils d&eacute;signaient leur s&oelig;ur rest&eacute;e ch&eacute;tive&mdash;Mignonne
+&eacute;tait devenue leur enfant &agrave; tous trois, leur m&eacute;nag&egrave;re en m&ecirc;me temps.
+Elle &eacute;tait si douce et si bonne! Son intelligence s'&eacute;tait d&eacute;velopp&eacute;e en
+raison inverse de sa taille et de sa force. La jeune fille avait compris
+le r&ocirc;le que lui assignait la nature dans cette association de forces.</p>
+
+<p>Tous trois l'adoraient: elle &eacute;tait en quelque sorte leur conscience
+vivante; c'&eacute;tait elle qui, dans tous les cas o&ugrave; quelque question &eacute;tait &agrave;
+d&eacute;cider, plaidait la cause du bien et du juste. Elle avait ce sens
+intime des femmes qui leur apprend les d&eacute;licatesses de la probit&eacute;. Et
+ils l'&eacute;coutaient avec une sorte d'admiration: ses arr&ecirc;ts &eacute;taient
+respect&eacute;s &agrave; l'&eacute;gal d'une loi.</p>
+
+<p>Dans les villes o&ugrave; ils passaient, elle s'&eacute;rigeait en &laquo;homme d'affaires.&raquo;
+C'&eacute;tait elle qui allait solliciter des autorit&eacute;s les permissions
+n&eacute;cessaires. Elle s'y prenait de si gracieuse fa&ccedil;on que pas un
+fonctionnaire&mdash;et l'on sait s'ils sont complaisants en g&eacute;n&eacute;ral&mdash;ne
+songeait m&ecirc;me &agrave; lui refuser ce qu'elle lui demandait.</p>
+
+<p>Le soir, apr&egrave;s le travail, les trois hommes se r&eacute;unissaient autour
+d'elle, et elle leur faisait la lecture.</p>
+
+<p>Elle avait tout appris par elle-m&ecirc;me et s'&eacute;tait de sa propre autorit&eacute;
+&eacute;rig&eacute;e en institutrice. Cette vie de saltimbanques e&ucirc;t fait envie &agrave; des
+patriarches. C'&eacute;taient d'honn&ecirc;tes gens ne faisant tort &agrave; personne et
+passant &agrave; travers les perversit&eacute;s humaines sans les conna&icirc;tre, contents
+de leur sort et ne d&eacute;sirant rien de plus. Cela ne pouvait durer: le
+malheur veillait.</p>
+
+<p>Un jour, dans un de ses exercices, le p&egrave;re Martin poussa tout &agrave; coup un
+cri, et un flot de sang s'&eacute;chappa de ses l&egrave;vres: un vaisseau s'&eacute;tait
+rompu dans sa poitrine. Le pauvre homme sentit qu'il &eacute;tait mort. A peine
+lui fut-il possible de prononcer quelques mots. Seulement il mit la main
+de Mignonne dans celles des deux fr&egrave;res, et il leur adressa un regard si
+&eacute;loquent qu'ils comprirent. Il r&eacute;clama d'eux le serment qu'il avait fait
+lui-m&ecirc;me &agrave; leur m&egrave;re mourante. Les deux fr&egrave;res jur&egrave;rent de ne jamais
+quitter Mignonne et de se d&eacute;vouer &agrave; elle.</p>
+
+<p>Le saltimbanque mourut, un sourire aux l&egrave;vres. Et quel courage il lui
+avait fallu pour conserver cette s&eacute;r&eacute;nit&eacute; apparente! Les moribonds ont
+une intuition surhumaine, et il avait vu dans l'avenir de nouvelles
+douleurs.</p>
+
+<p>Les deux jumeaux avaient quinze ans, Mignonne dix-sept. On e&ucirc;t dit que
+la mort de son p&egrave;re e&ucirc;t &eacute;t&eacute; le signal attendu par la maladie pour se
+ruer sur elle. La pauvre rachitique fut saisie presque imm&eacute;diatement par
+d'atroces douleurs qui tordirent ses membres. Quand la sant&eacute; lui
+revint&mdash;et quelle sant&eacute;!&mdash;elle ne pouvait plus marcher. Les fr&egrave;res
+eurent un moment de profond d&eacute;couragement, mais elle, avec son sourire
+d'ange, elle leur dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous d&eacute;solez pas pour moi. Travaillez, je ne vous g&ecirc;nerai pas. Je
+ne vous demande qu'une chose, c'est de m'aimer.</p>
+
+<p>Et elle fit si bien, elle sut si bien dissimuler les tortures qui
+parfois convulsaient ses membres endoloris, que les fr&egrave;res retrouv&egrave;rent
+leur &eacute;nergie.</p>
+
+<p>Un an se passa. Dans la baraque, ils avaient install&eacute; une petite
+chambre, toute blanche, &eacute;clair&eacute;e par une fen&ecirc;tre aupr&egrave;s de laquelle la
+malade passait la plus grande partie de son temps, regardant de son &oelig;il
+triste et doux les campagnes qu'ils traversaient, les arbres qui
+fuyaient, ou contemplant les maisons qui bordaient les grandes places
+des villes o&ugrave; ils s'arr&ecirc;taient.</p>
+
+<p>Souvent, ils la prenaient dans leurs bras et ils la portaient dehors au
+grand soleil. Ils esp&eacute;raient un miracle, qui, h&eacute;las! n'arrivait pas. Un
+miracle, non. Ce fut une &eacute;pouvantable catastrophe qui les frappa. Ils
+&eacute;taient venus &agrave; Paris, &agrave; l'occasion des f&ecirc;tes royales, et avaient obtenu
+une place au carr&eacute; Marigny. La semaine avait &eacute;t&eacute; fructueuse. Mais, par
+suite de je ne sais quelle rivalit&eacute; malveillante, ils avaient &eacute;t&eacute;
+avertis qu'ils eussent &agrave; c&eacute;der leur place &agrave; un nouveau venu. Ah! si
+Mignonne avait pu se rendre &agrave; la mairie, elle aurait bien su prouver &agrave;
+l'employ&eacute; qu'ils &eacute;taient victimes d'une injustice. Mais il n'y fallait
+pas songer.</p>
+
+<p>La pauvrette &eacute;tait de plus en plus faible. Ses membres atrophi&eacute;s ne lui
+permettaient pas de tenter un seul mouvement. Elle avait m&ecirc;me d&ucirc;
+renoncer &agrave; ces promenades qu'elle faisait nagu&egrave;re sur les bras de ses
+fr&egrave;res. Elle les d&eacute;cida &agrave; tenter eux-m&ecirc;mes de fl&eacute;chir le cerb&egrave;re
+administratif, leur expliquant ce qu'ils devaient dire, les formules
+respectueuses dont ils devaient user.</p>
+
+<p>&mdash;Surtout ne parlez pas trop... et ne discutez pas. Approuvez tout.</p>
+
+<p>Elle avait une profonde connaissance du c&oelig;ur des fonctionnaires. Mais
+ils n'avaient pas ce tact exquis. A la premi&egrave;re sottise que leur d&eacute;bita,
+du haut de son fauteuil de cuir, le pontife budg&eacute;taire, ils
+s'emport&egrave;rent, voulurent lui prouver qu'il avait tort, ce qui &eacute;tait
+vrai, et par cons&eacute;quent constituait une injure cruelle. Ils furent
+&eacute;conduits avec l'am&eacute;nit&eacute; connue. Ils sortirent donc fort tristes du
+b&acirc;timent municipal, et se regardant, ils se sentaient tout penauds de
+repara&icirc;tre devant leur cher juge auquel il faudrait bien tout confesser.
+Mais ils la savaient indulgente et se h&acirc;t&egrave;rent.</p>
+
+<p>En approchant du carr&eacute; Marigny, ils remarqu&egrave;rent un mouvement
+inaccoutum&eacute; &agrave; cette heure. Des femmes fuyaient, des hommes couraient.
+Enfin, un mot frappa leur oreille: Le feu!</p>
+
+<p>Une m&ecirc;me angoisse leur serra le c&oelig;ur. Ils s'&eacute;lanc&egrave;rent en avant,
+arriv&egrave;rent en vue de la pauvre baraque.</p>
+
+<p>Malheur! aupr&egrave;s de leur humble voiture s'&eacute;levait un de ces grands
+&eacute;tablissements faits de bois et de toile, qui affectent des allures
+th&eacute;&acirc;trales. Il br&ucirc;lait. D&eacute;j&agrave; la flamme, courant avec une effroyable
+rapidit&eacute;, avait saisi sous ses dents rouges les ais les plus forts qui
+craquaient et s'&eacute;branlaient.</p>
+
+<p>Ils fendirent la foule amoncel&eacute;e. Il fallait arriver &agrave; temps. Leur
+baraque n'&eacute;tait pas encore atteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Mignonne! Mignonne! criaient-ils.</p>
+
+<p>Ils atteignirent la voiture; mais au moment o&ugrave; ils y touchaient, l'un
+des &eacute;normes panneaux du th&eacute;&acirc;tre s'abattit sur leur baraque, la couvrant
+tout enti&egrave;re de d&eacute;bris enflamm&eacute;s.</p>
+
+<p>Mignonne! Ils se ru&egrave;rent &agrave; travers le feu qui les mordait. Comment
+firent-ils? Ils parvinrent jusqu'&agrave; la petite chambre o&ugrave; elle les
+attendait, immobile, effar&eacute;e, p&acirc;le, car elle comprenait tout et savait
+qu'il lui &eacute;tait impossible de s'enfuir. Ils allaient la saisir, mais au
+m&ecirc;me instant, le toit de la baraque craqua sous le poids qui
+l'accablait, et qui &eacute;tait &eacute;norme. Instinctivement, ils eurent une m&ecirc;me
+pens&eacute;e: soutenir ce toit, l'emp&ecirc;cher d'&eacute;craser la Mignonne. D'une main,
+ils s'arc-bout&egrave;rent aux parois; de l'autre, ils r&eacute;sist&egrave;rent &agrave; la chute,
+supportant la masse qui resta immobile. Mais la flamme rongeait le bois
+et br&ucirc;lait leur chair. Ils ne sentaient pas l'horrible torture. La
+Mignonne &eacute;tait toujours l&agrave;, immobile, les regardant de ses yeux, qui
+seuls vivaient encore. La fum&eacute;e glissant &agrave; travers les fentes
+envahissait la baraque. Mais le toit ne s'effondrait pas. Ils criait: Au
+secours! Ils entendaient les clameurs de la foule. La chair se
+d&eacute;tachait, boursoufl&eacute;e, de leurs mains qui gr&eacute;sillaient.... La
+souffrance &eacute;tait telle qu'ils poussaient des hurlements, mais leurs
+membres restaient de fer....</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il y eut un &eacute;croulement. Que se passa-t-il? Quand ils
+revinrent &agrave; eux, ils &eacute;taient &eacute;tendus sur de la paille. Deux hommes
+&eacute;taient aupr&egrave;s d'eux: c'&eacute;taient Armand de Bernaye et Archibald de
+Thomerville.</p>
+
+<p>&mdash;Mignonne!</p>
+
+<p>Elle &eacute;tait morte. Quant &agrave; eux, ils avaient chacun un bras br&ucirc;l&eacute; jusqu'&agrave;
+l'os. L'amputation &eacute;tait n&eacute;cessaire. Ce fut un horrible d&eacute;sespoir....
+Ils ne songeaient qu'&agrave; elle. Ils ne r&eacute;sist&egrave;rent m&ecirc;me pas. Ils subirent
+tous deux, sans un cri, la plus effroyable op&eacute;ration que le chirurgien
+e&ucirc;t encore os&eacute; tenter, la d&eacute;sarticulation de l'&eacute;paule. On les avait
+transport&eacute;s dans la maison de Thomerville. D&egrave;s qu'ils furent seuls, ils
+n'eurent qu'un d&eacute;sir: Mourir!... A quoi &eacute;taient-ils bons maintenant sur
+la terre, maintenant que Mignonne &eacute;tait morte? Ils arrach&egrave;rent leurs
+appareils.</p>
+
+<p>Encore une fois, Armand les sauva. Puis il leur parla. Ayant reconnu
+leur indomptable &eacute;nergie, il leur demanda, comme plus tard il devait le
+demander &agrave; Martial, si cette vie dont ils ne se souciaient plus, ils la
+voulaient consacrer &agrave; l'&oelig;uvre du bien contre le mal. Et voil&agrave; comment
+les deux fr&egrave;res Droite et Gauche faisaient partie du Club des Morts.</p>
+
+<p>Ils &eacute;taient rest&eacute;s saltimbanques, et c'&eacute;tait dans leur baraque que
+venaient d'entrer les cinq personnages dont nous avons d&eacute;crit les
+exploits dans le chapitre pr&eacute;c&eacute;dent. Donc Muflier, s'effa&ccedil;ant avec toute
+la galanterie dont il &eacute;tait capable, avait fait place &agrave; la belle
+Hermance, tandis que Goniglu essuyait avec sa manche le coin de banc qui
+allait avoir l'honneur de supporter les formes massives de Pam&eacute;la.
+Maloigne, toujours modeste, se tenait debout contre un des poteaux de
+soutien.</p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res, quoique priv&eacute;s chacun d'un bras, ex&eacute;cutaient les
+exercices que d'ordinaire on applaudit, alors m&ecirc;me que le sujet est en
+possession de tous ses membres. Voici comme ils proc&eacute;daient. Tout
+d'abord, c'&eacute;taient de simples jeux d'adresse. Se pla&ccedil;ant c&ocirc;te &agrave; c&ocirc;te,
+ils jonglaient avec des boules, la main de chacun recevant et rejetant
+les objets lanc&eacute;s par l'autre, et ils &eacute;taient parvenus &agrave; une telle
+pr&eacute;cision, que jamais une erreur ne se produisait. Ces deux bras &eacute;taient
+bien en r&eacute;alit&eacute; dirig&eacute;s par la m&ecirc;me volont&eacute;, guid&eacute;s par le m&ecirc;me coup
+d'&oelig;il. Ainsi retenus, fondus en quelque sorte en un seul &ecirc;tre, ils
+bondissaient sur des trap&egrave;zes, s'enlevant sur des cordes tendues,
+ex&eacute;cutant des culbutes, jusques et y compris le saut p&eacute;rilleux. Hermance
+ne se poss&eacute;dait pas d'aise: Pam&eacute;la, qui &eacute;tait plus sentimentale,
+r&eacute;p&eacute;tait vingt fois par minute:</p>
+
+<p>&mdash;Les pauvres gar&ccedil;ons!...</p>
+
+<p>Goniglu secouait la t&ecirc;te, et d&eacute;clarait que c'&eacute;tait tr&egrave;s-fort! Maloigne
+lorgnait Hermance du coin de l'&oelig;il en se disant que peut-&ecirc;tre pour lui
+plaire et devenir son &laquo;heureux vainqueur&raquo; il lui faudrait se faire
+amputer d'un bras ou d'une jambe. Seul, Muflier&mdash;l'homme qui faisait
+grand&mdash;consid&eacute;rait avec un d&eacute;dain non dissimul&eacute; les exercices de haute
+voltige qui peut-&ecirc;tre lui paraissait peu compatibles avec le v&eacute;ritable
+sentiment de la dignit&eacute; humaine.</p>
+
+<p>Cependant, Droite et Gauche avaient apport&eacute; sur le devant de leur petite
+sc&egrave;ne des poids de toutes formes et de toutes grandeurs, des alt&egrave;res de
+taille respectable, et ils avaient annonc&eacute; au public que tout spectateur
+&eacute;tait invit&eacute; &agrave; se pr&eacute;senter: quel que f&ucirc;t le poids soulev&eacute; &agrave; bras tendu,
+chacun des fr&egrave;res s'engageait &agrave; y ajouter un poids de dix kilos et &agrave;
+ex&eacute;cuter le m&ecirc;me exercice que l'amateur. Comme toujours, l'invitation
+n'avait pas produit d'effet imm&eacute;diat. Alors, pour <i>allumer</i> le public,
+Droite et Gauche avaient commenc&eacute; &agrave; soulever des poids, et, en v&eacute;rit&eacute;,
+ils semblaient se livrer &agrave; de tels efforts pour un malheureux bloc de
+soixante livres, que la victoire devait &ecirc;tre facile &agrave; remporter.</p>
+
+<p>Un quidam se hasarda, et, sans h&eacute;siter, saisit par la poign&eacute;e un poids
+de soixante livres. Il &eacute;tait robuste, mais peut-&ecirc;tre l'amour-propre
+&eacute;tait-il chez lui plus fort encore. Toujours est-il qu'il parvint, sans
+trop de cahots, &agrave; suspendre le poids &agrave; son bras tendu comme un levier.
+Mais il le laissa retomber un peu trop brusquement, et il e&ucirc;t peut-&ecirc;tre
+endommag&eacute; le plancher de bois, si Gauche, le saisissant &agrave; la vol&eacute;e, ne
+l'e&ucirc;t relev&eacute; d'un seul mouvement. La salle tr&eacute;pigna.</p>
+
+<p>&mdash;Va donc, Goniglu, fit Muflier en se penchant vers son compagnon. &Ccedil;a
+fera plaisir &agrave; ces dames.</p>
+
+<p>Goniglu jeta &agrave; Pam&eacute;la un regard interrogateur. La belle baissa les yeux,
+et l'aimable rougeur que le vin avait fix&eacute;e &agrave; son nez s'&eacute;tendit sur tout
+son visage. C'&eacute;tait un acquiescement tacite et d&eacute;licat.</p>
+
+<p>Goniglu dressa sa longue taille, et s'approchant des tr&eacute;teaux, il
+escalada l'estrade avec la dext&eacute;rit&eacute; d'un acrobate &eacute;m&eacute;rite. Les
+spectateurs furent du premier coup admirablement dispos&eacute;s en sa faveur.</p>
+
+<p>&mdash;Combien faut-il &agrave; monsieur? demanda Droite.</p>
+
+<p>Goniglu regarda Muflier, qui cligna de l'&oelig;il pour l'encourager:</p>
+
+<p>&mdash;Cent livres, dit-il.</p>
+
+<p>Gauche leva le poids, comme il e&ucirc;t fait d'une orange, et le lui
+pr&eacute;senta. Goniglu fut froiss&eacute; de ce d&eacute;dain pour les kilos et reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis tromp&eacute;, cent vingt!</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave;! fit Droite, en ex&eacute;cutant le m&ecirc;me mouvement.</p>
+
+<p>Goniglu ne jugea pas &agrave; propos d'exag&eacute;rer ses scrupules d'amour-propre,
+et, bravement, saisit l'objet par son anneau de fer.</p>
+
+<p>Mais Goniglu avait compt&eacute; sans les nombreuses libations de la journ&eacute;e;
+voil&agrave; qu'au moment o&ugrave; il fit appel &agrave; toute la rigidit&eacute; musculaire dont
+il &eacute;tait capable, certain travail s'op&eacute;ra dans les r&eacute;gions
+oesophagiennes qui lui fit passer dans tout le corps une sueur glac&eacute;e.</p>
+
+<p>Goniglu vit d'un coup d'&oelig;il l'ab&icirc;me entr'ouvert sous ses pas, et
+s'arc-boutant sur ses jambes qui flageolaient, il tira sur l'anneau.
+Mais d&eacute;cid&eacute;ment le ciel &eacute;tait contre lui, et l'effort violent que tenta
+Goniglu n'eut d'autre r&eacute;sultat que de le lancer en avant, le nez le
+premier, sur le plancher, qu'il couvrit de sa longue personne. Un &eacute;clat
+de rire hom&eacute;rique salua cette chute.</p>
+
+<p>Muflier avait bondi en poussant un juron &eacute;pouvantable. D'ordinaire, il
+n'avait pas la douceur de l'agneau; mais, l'ivresse aidant, il devenait
+f&eacute;roce. En vain Hermance se jeta &agrave; son cou, en le suppliant de ne pas
+faire de scandale; en vain Pam&eacute;la poussa des cris de M&eacute;lusine. D'un
+saut, Muflier sauta sur l'estrade.</p>
+
+<p>&mdash;Je prends cent cinquante, cria-t-il.</p>
+
+<p>Et, sans attendre qu'on les lui pr&eacute;sent&acirc;t, il saisit les poids qui
+repr&eacute;sentaient cette charge et parvint &agrave; les enlever.</p>
+
+<p>On &eacute;tait redevenu silencieux. C'&eacute;tait la lutte supr&ecirc;me qui s'engageait.</p>
+
+<p>&mdash;Nous disons donc que je dois enlever cent soixante, dit Droite.</p>
+
+<p>&mdash;A moi cent soixante-dix! hurla Muflier.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s lui, la voix calme de Gauche reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Et voil&agrave; cent quatre-vingts....</p>
+
+<p>La sueur perlait au front de Muflier; ses dents grin&ccedil;aient l'une contra
+l'autre. Il avait peur.... Que dirait Hermance s'il &eacute;tait vaincu?</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents... fit-il d'une voix rauque.</p>
+
+<p>Cette fois, il y eut un moment d'arr&ecirc;t. Muflier regarda les poids avant
+de les saisir de ses doigts nerveux... Mais il crut entendre dans la
+foule un mouvement de d&eacute;fi. C'en &eacute;tait trop. Il se baissa; mais il ne se
+releva pas. Son bras resta riv&eacute; &agrave; la masse, qui ne bougeait pas. Une
+vingtaine de secondes s'&eacute;coula, et cela lui parut un si&egrave;cle. Gauche eut
+piti&eacute; de lui, et, l'&eacute;cartant l&eacute;g&egrave;rement, prit le poids, qu'il enleva &agrave;
+la hauteur de son &eacute;paule. Oh! cette fois, Muflier n'y put tenir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est comme &ccedil;a! cria-t-il, eh bien! je vous dis que vous &ecirc;tes un
+tas de canailles et que je vais vous faire votre affaire.</p>
+
+<p>Certes, cette conclusion n'avait rien de logique, mais raisonne-t-on
+quand deux beaux yeux&mdash;et tels lui avaient toujours paru ceux
+d'Hermance&mdash;sont fix&eacute;s sur vous? Les spectateurs s'&eacute;taient lev&eacute;s. En
+majorit&eacute;, c'&eacute;taient des femmes, des enfants, des fl&acirc;neurs peu dispos&eacute;s &agrave;
+prendre part &agrave; un pugilat, et d&egrave;s les premi&egrave;res provocations de Muflier,
+chacun commen&ccedil;a &agrave; tirer vers la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi nous insultez-vous? dit Gauche. Ce n'est pas notre faute si
+vous &ecirc;tes ivre!</p>
+
+<p>&mdash;Ivre! ivre! hurla Muflier. Je vais t'en donner, m&eacute;chant manchot!</p>
+
+<p>Et il se rua sur lui. Il faut savoir que Goniglu&mdash;qui sans doute se
+trouvait bien&mdash;n'avait pas cess&eacute; d'<i>embrasser sa m&egrave;re</i>, selon la
+magnifique expression du Romain d&eacute;barquant sur la terre carthaginoise.
+Les pieds de Muflier heurt&egrave;rent les c&ocirc;tes de Goniglu, et il faillit
+tomber. Quand il voulut se relever, quelque chose qui ressemblait &agrave; un
+&eacute;tau le tenait &agrave; la gorge. En m&ecirc;me temps, la foule, d&eacute;cid&eacute;e &agrave; garder la
+neutralit&eacute;, escaladait les bancs pour sortir plus vite. C'&eacute;tait une
+d&eacute;route. Dans leur h&acirc;te, les plus press&eacute;s renversaient les ais qui
+soutenaient les quinquets, et on entendait un bruit de verres cass&eacute;s.
+L'obscurit&eacute; se faisait dans la salle. Maloigne, qui se consid&eacute;rait comme
+ayant charge d'&acirc;mes, avait entra&icirc;n&eacute; Hermance et Pam&eacute;la.... Muflier se
+d&eacute;battait; en somme, il &eacute;tait d'une force hercul&eacute;enne et n'&eacute;tait pas
+homme &agrave; se rendre sans r&eacute;sistance. L'ivresse le rendait fou. Il frappait
+&agrave; tort et &agrave; travers. Ses poings ne rencontraient que le vide. Tout &agrave;
+coup, oubliant o&ugrave; il se trouvait, supposant, dans sa surexcitation,
+qu'il se livrait &agrave; quelqu'une de ses op&eacute;rations ordinaires et qu'il
+avait maille &agrave; partir avec les gendarmes, il s'oublia au point de
+pousser le cri de ralliement:</p>
+
+<p>&mdash;A moi, Maloigne!... &agrave; moi, les Loups!...</p>
+
+<p>Mal lui en prit. Car les fr&egrave;res, qui jusque-l&agrave; s'&eacute;taient content&eacute;s de le
+maintenir, se jet&egrave;rent sur lui. En un clin d'&oelig;il, il fut renvers&eacute;,
+b&acirc;illonn&eacute;, ficel&eacute;. Goniglu s'&eacute;tant rappel&eacute; par un g&eacute;missement au
+souvenir des combattants, Gauche le traita, sans aucune esp&egrave;ce de
+formalit&eacute;, comme son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as entendu? dit Droite...</p>
+
+<p>&mdash;Il a dit: A moi, les Loups!</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un de ces bandits que nous &eacute;tions charg&eacute;s de d&eacute;couvrir?</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;vident.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut les enlever; mais comment sortir d'ici?</p>
+
+<p>Le fait est que la foule, apr&egrave;s avoir quitt&eacute; la baraque, &eacute;tait rest&eacute;e
+group&eacute;e au dehors, et Maloigne, joignant sa voix &agrave; celle d'Hermance et
+de Pam&eacute;la, criait:</p>
+
+<p>&mdash;Au secours! on nous assassine!</p>
+
+<p>Quand tout &agrave; coup Droite parut sur la plate-forme. Le silence se fit
+subitement.</p>
+
+<p>&mdash;Qui de vous se nomme Maloigne? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, dit l'homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, nous sommes r&eacute;concili&eacute;s avec vos camarades; on s'est bien
+vite reconnu entre amis, et si vous voulez bien aller nous attendre au
+cabaret d'en face, nous y boirons une bonne bouteille.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les amis? demanda Maloigne.</p>
+
+<p>&mdash;Ils se remettent un peu. Dame! vous savez, on a cogn&eacute; un peu dur.</p>
+
+<p>Il y eut un moment d'h&eacute;sitation; mais en somme, Maloigne ne se souciait
+gu&egrave;re de rentrer l&agrave; dedans. Apr&egrave;s tout, le saltimbanque pouvait dire
+vrai. Hermance vint &agrave; la rescousse, sans le savoir, la pauvrette!</p>
+
+<p>&mdash;Ne soyez pas longs, dit-elle en adressant &agrave; Droite son plus gracieux
+sourire.</p>
+
+<p>Au fond, Muflier avait passablement baiss&eacute; dans son estime, et elle
+n'&eacute;tait pas f&acirc;ch&eacute;e de faire plus ample connaissance avec les deux
+fr&egrave;res. O c&oelig;ur des femmes! Enfin, l'attitude de Droite &eacute;tait si calme,
+commandait si bien la confiance, que Maloigne, s'emparant du bras des
+deux comm&egrave;res, articula un: &laquo;Allons-y!&raquo; plein de fermet&eacute;, et se dirigea
+bravement vers le cabaret d&eacute;sign&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit Droite en entrant, pas une minute &agrave; perdre. Enlevons
+les deux colis.</p>
+
+<p>La baraque, dont la fa&ccedil;ade donnait sur la place, s'ouvrait par le fond
+sur un terrain vague o&ugrave; se trouvait la voiture des deux fr&egrave;res. La nuit
+&eacute;tait venue, l'obscurit&eacute; &eacute;tait profonde. Tandis que Gauche attelait
+vivement le cheval, qui sommeillait tranquillement sous un auvent &agrave;
+claire-voie, Droite s'emparait des deux hommes plong&eacute;s dans la torpeur
+de l'ivresse, et les transportait dans la voiture. Cinq minutes
+s'&eacute;taient &agrave; peine &eacute;coul&eacute;es, quand Maloigne, inquiet, revint &agrave; la
+baraque. Silence complet. Il se hasarda &agrave; soulever le rideau, puis, &agrave;
+t&acirc;tons, il s'introduisit dans la salle. Les quinquets de la sc&egrave;ne
+jetaient encore leur lueur jaun&acirc;tre. Mais la sc&egrave;ne &eacute;tait vide. Les
+quatre personnages avaient disparu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIIIB" id="XIIIB"></a>XIII</h2>
+
+<h3>CONFESSION FORC&Eacute;E</h3>
+
+
+<p>Neuf heures du soir viennent de sonner. La duchesse de Torr&egrave;s est dans
+son boudoir de fourrures, nonchalamment &eacute;tendue sur un sofa. Mancal est
+devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! et votre prot&eacute;g&eacute;? lui demanda-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Gr&acirc;ce &agrave; vous, r&eacute;pondit Mancal, M. de Belen l'a accueilli comme je le
+d&eacute;sirais. Mon prot&eacute;g&eacute;&mdash;et il souligna le mot d'un ricanement&mdash;est en
+passe d'arriver... l&agrave; o&ugrave; j'entends le conduire...</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, dit la courtisane en riant &agrave; son tour, je serais presque
+tent&eacute;e de m'offenser de vos airs myst&eacute;rieux... ne sommes-nous pas
+maintenant&mdash;vous l'avez dit vous-m&ecirc;me&mdash;deux alli&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Deux complices m&ecirc;me, si vous me permettez le mot, compl&eacute;ta Mancal. Et
+cependant, je crois que dans toute alliance semblable &agrave; la n&ocirc;tre, il est
+bon que chacun conserve, jusqu'&agrave; un certain point, une dose de libert&eacute;
+personnelle.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en souviendrai au besoin.</p>
+
+<p>&mdash;A condition, cependant, que jamais il n'entrave ni ne trouble les
+projets de son alli&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? m&ecirc;me sans y prendre garde, ne se peut-il pas qu'on
+agisse contre ses int&eacute;r&ecirc;ts... s'il n'a pas eu le soin de vous les
+expliquer?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;ment bien curieuse.... Mais savez-vous bien, ma belle
+duchesse, reprit Mancal, que je suis presque inquiet?...</p>
+
+<p>&mdash;Inquiet!... et pourquoi donc, je vous prie?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! les femmes sont des &ecirc;tres &eacute;tranges auxquels manquent, avant
+toutes choses, la logique et la suite dans les id&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! Voici monsieur Mancal philosophe... et peu galant...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il vous restera toujours assez de vices que vous savez transformer
+en qualit&eacute;s pour qu'une critique l&eacute;g&egrave;re, mais vraie, ne vous &eacute;pouvante
+pas...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;coute.... Vous disiez donc que la femme...</p>
+
+<p>&mdash;Manque de logique.... Et je me h&acirc;te d'ajouter: C'est l&agrave;, m&ecirc;me dans les
+choses d'amour, ce qui constitue son plus grand charme... mais quand il
+s'agit d'affaires...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;Ceci constitue un grand danger.... Pour arriver au but que l'on s'est
+fix&eacute; d'avance, il faut une volont&eacute; tenace, une, inflexible, qui ne
+connaisse ni les atermoiements, ni les compromis. En un mot, il faut du
+raisonnement... et point de sentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ai-je donc prouv&eacute; que je fusse sentimentale?</p>
+
+<p>&mdash;Non point. Mais en vous, savez-vous ce que je redoute?</p>
+
+<p>&mdash;Dites, puisque vous &ecirc;tes en train de lire&mdash;selon vous&mdash;&agrave; livre ouvert,
+en ma t&ecirc;te et mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Mancal se leva, et s'approchant de la duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Les natures froides, &eacute;go&iuml;stes et dures comme la v&ocirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle galanterie!...</p>
+
+<p>&mdash;Ont parfois des r&eacute;veils de d&eacute;vouement, d'enthousiasme, disons le mot,
+de passion... qui sont d'autant plus violents que le sommeil,
+l'engourdissement ont &eacute;t&eacute; plus profonds et plus prolong&eacute;s.</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia ne riait plus: maintenant la duchesse &eacute;coutait attentivement,
+le menton appuy&eacute; sur la main, les yeux fix&eacute;s sur le visage de Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai plus loin, continua l'homme d'affaires. Ce qui est encore plus
+f&eacute;minin que la passion, c'est l'esprit de contradiction.... Dites &agrave; une
+femme: il faut ha&iuml;r cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;Et?...</p>
+
+<p>&mdash;Et elle sera peut-&ecirc;tre, par contraste, dispos&eacute;e &agrave; l'aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand cela serait!</p>
+
+<p>Mancal fit un mouvement brusque.</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez! parlons s&eacute;rieusement. Je vous ai propos&eacute; un pacte.... Entre
+nous, une parole suffit; &ecirc;tes-vous pr&ecirc;te, oui ou non, &agrave; l'ex&eacute;cuter?</p>
+
+<p>&mdash;Entre nous, vous le dites vous-m&ecirc;me, une parole suffit: n'avez-vous
+pas la mienne?</p>
+
+<p>Mancal baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Ne souriez pas ainsi, ce serait une imprudence... Vous ne me
+connaissez encore qu'&agrave; demi... et cependant, je vous ai d&eacute;clar&eacute;, ce qui
+est vrai, que toute ma vie, toute ma force, toute ma volont&eacute; tendent &agrave;
+un seul but, la vengeance!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous r&eacute;p&eacute;tez!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, ne riez pas!... Il faut que vous compreniez qu'&agrave;
+cette vengeance j'ai tout sacrifi&eacute;... Est-ce que j'ai v&eacute;cu, moi? est-ce
+que j'ai connu aucune joie, aucune jouissance humaine? Non, je me suis
+renferm&eacute; dans ma haine comme un moine dans sa cellule... et dans cette
+&eacute;pouvantable solitude, hant&eacute;e de spectres et de fant&ocirc;mes, j'ai sans
+rel&acirc;che martel&eacute; mon &acirc;me avec cette masse lourde qui s'appelle le
+souvenir... elle est maintenant plus dure, plus inalt&eacute;rable que
+l'acier... tout passe sur elle, pr&egrave;s d'elle, sans qu'elle vibre, sans
+qu'elle s'&eacute;chauffe.... Je veux... tout pour moi se r&eacute;sume en ce seul
+mot... et cette vengeance dont je viens vous demander un appoint, je ne
+permettrais pas qu'elle f&ucirc;t compromise par une de vos fantaisies
+capricieuses.... Me comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas ordonn&eacute; vous-m&ecirc;me&mdash;car vous donnez des ordres, mon
+cher&mdash;de me faire aimer de ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Et d&eacute;j&agrave; il vous aime...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien.... Que vous faut-il de plus?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que, par le sentiment contradictoire dont je vous parlais
+tout &agrave; l'heure, vous ne songiez... &agrave; l'aimer vous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>La courtisane eut un &eacute;clat de rire strident et bizarre. Puis elle
+entr'ouvrit les l&egrave;vres comme si elle e&ucirc;t voulu, par une protestation
+violente, &eacute;carter ce soup&ccedil;on qui, peut-&ecirc;tre, &eacute;tait pour elle une
+insulte.</p>
+
+<p>Et cependant elle se tut.</p>
+
+<p>&mdash;Duchesse de Torr&egrave;s, reprit Biscarre, dont la voix prit un singulier
+accent de menace, avec moi ou contre moi....</p>
+
+<p>Elle pla&ccedil;a sa main sur l'&eacute;paule de Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Sinon? demanda-t-elle.</p>
+
+<p>Un &eacute;clair passa dans les yeux de l'ancien for&ccedil;at.</p>
+
+<p>&mdash;Il est imprudent de me d&eacute;fier, dit-il.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence. Puis elle se renversa en riant, en riant
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Ma&icirc;tre Mancal, dit-elle, avouez que vous regrettez presque d'&ecirc;tre venu
+&agrave; moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne regrette jamais une faute commise, je la r&eacute;pare.</p>
+
+<p>Elle se mordit violemment les l&egrave;vres, et sous ses paupi&egrave;res aux cils
+soyeux, un regard glissa qui vint frapper l'homme d'affaires en plein
+visage. Puis, de sa voix la plus calme:</p>
+
+<p>&mdash;Ayez confiance, dit-elle, comme moi-m&ecirc;me je crois en vous.</p>
+
+<p>Il lui saisit la main:</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, je puis compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je payerai royalement votre concours.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu.</p>
+
+<p>A ce moment, le timbre retentit.</p>
+
+<p>&mdash;Voici M. de Silvereal, dit Mancal. Je vais tenir ma parole.... Songez
+&agrave; tenir la v&ocirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'assisterez pas au d&eacute;but de notre entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Inutile. Et, de plus, je ne veux pas &eacute;veiller ses d&eacute;fiances. Quand le
+moment sera venu, frappez &agrave; cette cloison... je viendrai.</p>
+
+<p>Il ouvrit une porte lat&eacute;rale.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis l&agrave; et j'attends, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous &eacute;couterez?</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que vous n'avez point de secrets &agrave; confier &agrave; cet amoureux
+imb&eacute;cile?</p>
+
+<p>&mdash;De plus, vous vous d&eacute;fiez.... Qu'il en soit donc fait comme vous le
+d&eacute;sirez.</p>
+
+<p>Mancal disparut. Au m&ecirc;me instant la porte s'ouvrit, et un laquais
+annon&ccedil;a le baron de Silvereal. Le mari de Mathilde &eacute;tait d'une p&acirc;leur
+presque livide. Ses traits osseux semblaient encore plus &eacute;maci&eacute;s que
+d'ordinaire, et dans ses yeux il y avait un reflet fi&eacute;vreux.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc, mon cher baron, dit le T&eacute;nia en lui tendant la main. En
+v&eacute;rit&eacute;, il me semble que vous vous &ecirc;tes fait attendre.</p>
+
+<p>Le vieillard&mdash;nous disons vieillard, non en raison de son &acirc;ge, mais &agrave;
+cause de l'extr&ecirc;me fatigue qui donnait &agrave; sa physionomie un stigmate de
+d&eacute;cr&eacute;pitude&mdash;s'approcha vivement, et, comme l'e&ucirc;t fait un jeune homme,
+mit un genou en terre pour baiser cette main qu'on lui tendait.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc daign&eacute; vous apercevoir de mon absence? demanda-t-il
+d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>Rien de plus odieux que ces amours surann&eacute;es qui ab&ecirc;tissent l'homme et
+d&eacute;shonorent le vieillard. La duchesse ne put r&eacute;primer elle-m&ecirc;me un
+haussement d'&eacute;paules. Elle s'&eacute;tonnait presque maintenant d'avoir song&eacute; &agrave;
+accepter le nom de ce fantoche ridicule. Voil&agrave; que, maintenant, voyant
+devant elle ce vieillard &agrave; demi courb&eacute;, elle se prenait &agrave; pressentir que
+le sacrifice serait peut-&ecirc;tre au-dessus de ses forces. Se rendait-elle
+un compte exact de ce qui se passait en elle? Non, certes. Elle &eacute;tait
+troubl&eacute;e... et les derni&egrave;res paroles de Mancal vibraient &agrave; son oreille
+comme une voix lointaine. Pourquoi songeait-elle donc &agrave; ce jeune homme
+qui &eacute;tait d&eacute;sign&eacute; &agrave; sa haine? Est-ce que d'aventure ce marbre pouvait
+tout &agrave; coup s'animer?... Tandis que Silvereal, &eacute;piant son visage,
+respectait son silence, elle se laissait entra&icirc;ner &agrave; ses pens&eacute;es. Tout &agrave;
+coup elle tressaillit, et de ses deux mains elle releva sur son front
+les admirables touffes de ses cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, cher baron, dit-elle. En v&eacute;rit&eacute;, je suis presque
+impolie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! protesta Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis inqui&egrave;te, nerveuse... mais, ajouta-t-elle avec un sourire
+charmant, mes amis sauront m'excuser, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes un ange!</p>
+
+<p>&mdash;Les d&eacute;mons aussi n'&eacute;taient-ils pas des anges?... Mais laissons les
+m&eacute;taphores c&eacute;lestes ou infernales... et parlons raison.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Tout d'abord, relevez-vous... l&agrave;... asseyez-vous, pr&egrave;s de moi.... Je
+veux &ecirc;tre bonne, car je me repens presque du mal que je vais vous faire.</p>
+
+<p>Silvereal p&acirc;lit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous-dire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher baron, que pensez-vous, pour une femme, de l'&eacute;tat de veuvage?</p>
+
+<p>A cette brusque question, Silvereal la regarda avec surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous &eacute;tonne... et pourtant rien n'est plus simple. Mon ami, si je
+me sens triste, capricieuse, c'est parce que la solitude me p&egrave;se....
+Vous autres hommes, vous &ecirc;tes entra&icirc;n&eacute;s dans le courant de la vie, vous
+avez &agrave; peine le temps de penser... or, penser, c'est souffrir... et je
+souffre d'&ecirc;tre seule, de n'avoir pas aupr&egrave;s de moi ce confident, cet
+ami de toutes les heures dont l'&acirc;me ne fait qu'une avec la v&ocirc;tre...</p>
+
+<p>&mdash;Vous songez &agrave; vous remarier? s'&eacute;cria Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Ne le savez vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si fait, et vous m'aviez fait esp&eacute;rer que vous pourriez consentir un
+jour...</p>
+
+<p>&mdash;Consentir &agrave; quoi?</p>
+
+<p>&mdash;A accepter le nom de Silvereal.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous &ecirc;tes fou! N'&ecirc;tes-vous pas mari&eacute;?</p>
+
+<p>Silvereal se rapprocha d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous ai-je pas dit que j'&eacute;tais pr&ecirc;t &agrave; tout pour &ecirc;tre libre?</p>
+
+<p>La Torr&egrave;s se mit &agrave; rire:</p>
+
+<p>&mdash;Exasp&eacute;ration m&eacute;lodramatique... voil&agrave; tout...</p>
+
+<p>&mdash;V&eacute;rit&eacute;... la baronne de Silvereal est condamn&eacute;e...</p>
+
+<p>&mdash;Par les m&eacute;decins?</p>
+
+<p>&mdash;Par moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici que vous allez encore r&eacute;&eacute;diter les jolies choses que vous m'avez
+une fois d&eacute;bit&eacute;es.... Savez-vous bien que vous devenez effrayant... ou
+ennuyeux... &agrave; votre choix....</p>
+
+<p>Silvereal fit un geste violent.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi... pour vous... pour vous donner mon nom... je me serais
+laiss&eacute; entra&icirc;ner jusqu'au crime...</p>
+
+<p>&mdash;Baron!</p>
+
+<p>&mdash;Aujourd'hui, il ne s'agit plus d'un crime... mais d'un acte de
+justice...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, duchesse, quel droit la loi donne au mari sur la femme
+adult&egrave;re?</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous de la baronne? Vous la calomniez...</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme a un amant...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai la certitude.</p>
+
+<p>&mdash;Et il se nomme?...</p>
+
+<p>Les yeux &eacute;tincelants, le T&eacute;nia regardait le baron. Il baissa la voix:</p>
+
+<p>&mdash;Il se nomme.... Armand de Bernaye....</p>
+
+<p>La duchesse poussa un cri. Ainsi ce que Mancal lui avait dit &eacute;tait vrai.
+Cet homme qui l'avait ch&acirc;ti&eacute;e de son d&eacute;dain, devant lequel elle s'&eacute;tait
+pli&eacute;e mendiant un mot, un regard, cet homme en aimait une autre!... La
+femme se transforma de nouveau, et, avec une col&egrave;re dont elle ne fut pas
+ma&icirc;tresse, elle saisit le bras de Silvereal en criant:</p>
+
+<p>&mdash;Vous les tuerez tous les deux, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Silvereal, qui ne comprenait pas, r&eacute;pondit:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous serez &agrave; moi?... Vous me le promettez?...</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous aurez veng&eacute; votre honneur... soit... je vous le promets!</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez baronne de Silvereal, dit-il avec emportement.</p>
+
+<p>Silvereal venait de poser ses conditions: maintenant il &eacute;tait r&eacute;solu.
+Tout &agrave; coup ses yeux tomb&egrave;rent sur un bouquet de cam&eacute;lias blancs qui
+s'&eacute;panouissaient sur une console, &agrave; la port&eacute;e de la main de la duchesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et pour gage de votre promesse, murmura-t-il, ne me donnerez-vous
+rien?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Une de ces fleurs, fit-il en d&eacute;signant le bouquet.</p>
+
+<p>La duchesse tressaillit. Depuis quelques instants elle avait oubli&eacute;
+Mancal, ses instructions; sa passion de vengeance avait engourdi son
+avidit&eacute;. Et voil&agrave; que de lui-m&ecirc;me Silvereal la rappelait &agrave; la r&eacute;alit&eacute;.
+Sans dire un mot, elle &eacute;tendit le bras et saisit le bouquet. Biscarre
+lui avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Que Silvereal respire la fleur rouge.</p>
+
+<p>En effet, au milieu du bouquet de cam&eacute;lias blancs, une seule fleur
+rouge, sorte de cactus aux feuilles pourpr&eacute;es, &eacute;tincelait comme une
+tache sanglante.</p>
+
+<p>Elle la d&eacute;tacha, et, par un mouvement nerveux, elle la tendit &agrave;
+Silvereal...</p>
+
+<p>&mdash;Ce gage vous suffit-il? dit-elle.</p>
+
+<p>Il s'en empara, et par un mouvement brusque, il porta la fleur &agrave; ses
+l&egrave;vres. Mais &agrave; peine les p&eacute;tales eurent-ils touch&eacute; ses l&egrave;vres, que
+Silvereal se dressa comme sous l'impulsion d'un ressort. Il se leva et
+fit quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous donc? s'&eacute;cria la duchesse presque &eacute;pouvant&eacute;e.</p>
+
+<p>Le baron chancelait, il s'appuya &agrave; la chemin&eacute;e, son visage se couvrait
+d'une teinte livide....</p>
+
+<p>Au m&ecirc;me instant, Mancal parut &agrave; la porte. Il posa son doigt sur ses
+l&egrave;vres, en regardant la duchesse. Les yeux du baron &eacute;taient fixes; il
+&eacute;tait &eacute;vident que son organisme luttait encore contre l'engourdissement
+qui s'emparait de lui.</p>
+
+<p>Tout &agrave; coup il &eacute;tendit la main en avant, comme s'il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; pr&egrave;s &agrave;
+tomber de toute sa hauteur. Mais d&eacute;j&agrave; Mancal l'avait saisi dans ses
+bras, et le soutenant doucement, il l'avait &eacute;tendu sur les coussins du
+sofa. Puis il se pencha sur lui, et, &eacute;cartant son gilet, il appuya son
+oreille contre sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;L'avez-vous donc tu&eacute;? s'&eacute;cria la duchesse, qui se sentait saisie d'une
+angoisse involontaire.</p>
+
+<p>&mdash;Tu&eacute;! non pas! fit Mancal. Mais maintenant et pour une heure, cet homme
+nous appartient tout entier: son &acirc;me, sa raison sont nos esclaves, et
+pour la premi&egrave;re fois de sa vie peut-&ecirc;tre, il ne mentira pas.</p>
+
+<p>Mancal avait tir&eacute; de sa poche un flacon et l'avait plac&eacute; sous les
+narines du baron. Au bout de quelques secondes, Silvereal laissa
+&eacute;chapper un profond soupir. Les membres, contract&eacute;s, se d&eacute;tendirent; le
+visage, quoique p&acirc;le encore, perdit sa rigidit&eacute;. C'&eacute;tait une s&eacute;dation
+g&eacute;n&eacute;rale succ&eacute;dant &agrave; la crise nerveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez sans crainte, dit Mancal, l'exp&eacute;rience a r&eacute;ussi. Blasias avait
+d'ailleurs commenc&eacute; l'&oelig;uvre, et elle est achev&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que pr&eacute;tendez-vous faire? reprit le T&eacute;nia, dont la voix tremblait
+un peu.</p>
+
+<p>&mdash;N'&ecirc;tes-vous donc pas la femme forte et sans peur que j'ai cru
+rencontrer? Ne voulez-vous donc pas &ecirc;tre riche, riche &agrave; millions?
+Chassez ces vaines terreurs, et &eacute;coutez.</p>
+
+<p>Mancal se pla&ccedil;a devant Silvereal, lui prit les poignets et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Baron de Silvereal, m'entendez-vous?</p>
+
+<p>Les l&egrave;vres du baron s'agit&egrave;rent:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous entends, articula-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous nette et parfaite la notion du pr&eacute;sent et la m&eacute;moire du
+pass&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, r&eacute;pondez &agrave; mes questions... et dites-moi la v&eacute;rit&eacute; sur les
+tr&eacute;sors du roi des Khmers....</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia consid&eacute;rait Mancal et se demandait s'il n'&eacute;tait pas lui-m&ecirc;me
+atteint de folie.</p>
+
+<p>&mdash;Le roi des Khmers!... balbutia Silvereal.</p>
+
+<p>Puis apr&egrave;s un silence:</p>
+
+<p>&mdash;Nous l'avons tu&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Continuez...</p>
+
+<p>&mdash;Il avait un enfant, de Belen l'a jet&eacute; dans un gouffre...</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s?</p>
+
+<p>&mdash;Un Fran&ccedil;ais, un vieillard &eacute;tait aupr&egrave;s de lui, nous l'avons....</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez! cria Mancal avec autorit&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je parlerai.... Pourquoi me tairais-je? Je suis seul.... Nul ne
+peut m'entendre.... C'&eacute;tait une conspiration... Oui, l&agrave;-bas... bien
+loin... au Cambodge. Il fallait s'emparer des tr&eacute;sors de la grande
+Pagode, &agrave; Angcor-Wat; ils sont sous la garde de l'Eni, du Roi du Feu.
+Nous avons tu&eacute; l'Eni, mais le secret nous a &eacute;chapp&eacute;. C'&eacute;tait le Fran&ccedil;ais
+qui le poss&eacute;dait.</p>
+
+<p>&mdash;Le nom de ce Fran&ccedil;ais...</p>
+
+<p>&mdash;Martial... oui... c'est bien cela. Nous l'avons saisi, et nous avons
+voulu le forcer &agrave; parler.... C'&eacute;tait un vieillard, il devait &ecirc;tre
+faible. Nous l'avons... tortur&eacute;.</p>
+
+<p>La duchesse laissa &eacute;chapper un cri. Mancal, par un geste &eacute;nergique, la
+rappela au silence.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez tortur&eacute;? r&eacute;p&eacute;ta-t-il. Continuez!</p>
+
+<p>Tout le corps de Silvereal fut secou&eacute; par un frisson convulsif.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait horrible... c'est de Belen qui a ordonn&eacute;... Nous avons &eacute;tendu
+le vieillard sur la terre, et nous l'avons crucifi&eacute; avec des pieux de
+bois que nous avons enfonc&eacute;s dans ses mains et dans ses pieds. Il se
+taisait. J'ai pris une torche et je lui ai br&ucirc;l&eacute; les genoux. La chair
+criait. L'homme restait silencieux. Alors, avec un poignard, Belen lui a
+coup&eacute; les articulations. Il fouillait dans les chairs... le sang
+coulait... et le vieillard ne voulait pas parler.</p>
+
+<p>Mancal lui-m&ecirc;me avait p&acirc;li: son visage implacable s'&eacute;tirait sous une
+impression d'horreur.</p>
+
+<p>&mdash;Belen lui a crev&eacute; les yeux... la vieillard a dit: J'ai un fils!...
+Belen lui a &eacute;cras&eacute; les mains sous des pierres &eacute;normes.... Le vieillard a
+dit: Ma pauvre femme! Alors, pris de rage folle, nous nous sommes jet&eacute;s
+sur lui... et nous l'avons tu&eacute;... Il avait gard&eacute; le secret du roi des
+Khmers!</p>
+
+<p>&mdash;Apr&egrave;s? fit encore Mancal d'une voix &eacute;trangl&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous avons couru &agrave; la hutte, et nous avons cherch&eacute; pendant toute
+une nuit; nous avons d&eacute;couvert l'entr&eacute;e d'une caverne... nous nous y
+sommes engag&eacute;s. L&agrave; il y avait pour deux millions de pierreries; nous
+avons tout pris; mais ce n'&eacute;tait pas le tr&eacute;sor. Il y en a un autre,
+l&agrave;-bas, &agrave; la grande pagode d'Angcor. Chercher dans la pagode, c'est
+impossible; la vie d'un homme n'y suffirait pas, elle est colossale.
+Tout &agrave; coup, Belen, qui &eacute;tait retourn&eacute; dans la hutte, a trouv&eacute; sur le
+sol un portefeuille qui appartenait au Fran&ccedil;ais, au vieux Martial. Il
+l'a ouvert et il a pouss&eacute; un cri: &agrave; Paris! a-t-il dit, il faut aller &agrave;
+Paris! J'ai voulu savoir; il m'a menac&eacute; de me tuer. Je n'ai plus os&eacute;
+parler. J'avais peur qu'il ne me trait&acirc;t comme le vieillard. Seulement
+j'ai devin&eacute; depuis. Il a trouv&eacute; un plan, des notes, les indications qui
+doivent prouver en quelle partie de la pagode sont les tr&eacute;sors des
+Khmers... &agrave; Paris... quelque part.... Je sais qu'il cherche... il n'a
+pas encore trouv&eacute;; mais nous y parviendrons, et les tr&eacute;sors seront &agrave;
+nous!</p>
+
+<p>La voix de Silvereal s'&eacute;tait affaiblie. Les derni&egrave;res paroles &eacute;taient &agrave;
+peine perceptibles.</p>
+
+<p>Mancal se tourna vers la duchesse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous avais-je tromp&eacute;e?</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est horrible! fit la courtisane. Et en v&eacute;rit&eacute;, quelle que
+soit mon &eacute;nergie, il me semble que je suis en proie &agrave; un hideux
+cauchemar. Ainsi ces hommes...</p>
+
+<p>&mdash;Sont de simples assassins.</p>
+
+<p>&mdash;Dites des bourreaux!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! tuer pour tuer, fit Mancal avec son ricanement cynique, ce n'est
+qu'une question de moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ces tr&eacute;sors, ces mots barbares que je n'ai pas compris...</p>
+
+<p>&mdash;Ignorance g&eacute;ographique, rien de plus. Tout cela est vrai, clair et
+pr&eacute;cis... et les tr&eacute;sors de la grande pagode seront &agrave; nous... ou plut&ocirc;t
+&agrave; vous... car ma seule richesse, &agrave; moi, ce sera ma vengeance!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez... il s'&eacute;veille!</p>
+
+<p>&mdash;En effet. &Eacute;coutez-moi donc.... Que pas un mot, pas un geste ne vous
+trahisse... qu'il ignore toujours qu'il a parl&eacute;. Quant &agrave; moi, je vais
+mettre &agrave; profit les excellents renseignements qu'il m'a donn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Vous partez?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, il est pr&eacute;f&eacute;rable que l'honn&ecirc;te Silvereal ignore ma pr&eacute;sence.
+A bient&ocirc;t, ch&egrave;re duchesse!... J'aurai besoin de vous. Je puis toujours
+compter sur votre concours?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu donc! Je vous laisse avec votre futur mari....</p>
+
+<p>Le T&eacute;nia fit un geste de d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; suis-je? dit une voix dolente.</p>
+
+<p>Mancal adressa un dernier geste d'encouragement &agrave; la duchesse et
+disparut.</p>
+
+<p>Silvereal revenait &agrave; lui; hagard, il regarda: il avait peine &agrave;
+reconna&icirc;tre le lieu o&ugrave; il se trouvait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cher baron, dit le T&eacute;nia, avouez que votre galanterie est
+tout au moins discutable.</p>
+
+<p>Il la vit et ne r&eacute;pondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous &ecirc;tes tout &agrave; coup endormi l&agrave; sur ce sofa. J'ai respect&eacute; votre
+sommeil.... Mais il se fait tard, mon ami, et l'heure du d&eacute;part a sonn&eacute;.</p>
+
+<p>Quelques instants apr&egrave;s, Silvereal quittait l'h&ocirc;tel de Torr&egrave;s. Il
+marchait d'un pas automatique et comme dans un r&ecirc;ve. Rest&eacute;e seule, la
+duchesse appuya son front sur ses mains:</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange! murmura-t-elle. Qu'est-ce donc que j'&eacute;prouve?... Moi
+qui n'ai recul&eacute; devant aucun scrupule... moi qui suis all&eacute;e jusqu'au
+crime... j'ai peur du gouffre qui s'ouvre devant moi....</p>
+
+<p>Elle se trouvait devant une glace:</p>
+
+<p>&mdash;Comme je suis p&acirc;le! fit-elle.</p>
+
+<p>Puis elle ajouta tout bas:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que Jacques de Cherlux me trouverait belle ainsi?</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XIVB" id="XIVB"></a>XIV</h2>
+
+<h3><span class="smcap">BIZARRE! &Eacute;TRANGE!</span></h3>
+
+
+<p>&mdash;Clos-Vougeot 1842!</p>
+
+<p>&mdash;Bouch&eacute;es &agrave; la reine!</p>
+
+<p>&mdash;Compote d'ananas!</p>
+
+<p>&mdash;X&eacute;r&egrave;s de Frontera!</p>
+
+<p>Quarante-huit heures apr&egrave;s les derni&egrave;res sc&egrave;nes que nous venons de
+raconter, ces paroles &eacute;taient sentencieusement prononc&eacute;es par un laquais
+v&ecirc;tu de noir, gant&eacute; de blanc, qui se penchait discr&egrave;tement vers deux
+convives, attabl&eacute;s dans un d&eacute;licieux petit entre-sol de la rue de la
+Paix. Le service &eacute;tait <i>di primo cartello</i>. Linge d'une exquise finesse,
+cristaux, mousseline, argenterie massive et cisel&eacute;e &agrave; blason, rien ne
+manquait. C'&eacute;tait le soir. D'&eacute;pais rideaux tombaient en plis lourds,
+tandis que des panneaux de ch&ecirc;ne sculpt&eacute; couraient le long des
+murailles, garnies de dressoirs, qu'un amateur e&ucirc;t reconnus pour de
+v&eacute;ritables objets d'art. Les fa&iuml;ences de Rouen, de Delft, eussent fait
+la joie d'un expert. Les domestiques circulaient silencieusement,
+craignant sans doute de troubler les &eacute;minents personnages qu'ils &eacute;taient
+appel&eacute;s &agrave; servir. Le caf&eacute; venait d'&ecirc;tre plac&eacute; sur la table, et la cave &agrave;
+liqueurs laissait &eacute;tinceler, &agrave; travers ses ciselures, le fauve reflet de
+l'eau-de-vie ou la teinte &eacute;meraud&eacute;e de la menthe glaciale.</p>
+
+<p>Quand le moka fumant eut rempli les tasses de S&egrave;vres, quand la caisse de
+panatellas eut ouvert ses flancs tentateurs, le laquais s'inclina devant
+les convives:</p>
+
+<p>&mdash;Ces messieurs d&eacute;sirent sans doute &ecirc;tre seuls?</p>
+
+<p>Un signe de t&ecirc;te lui r&eacute;pondit.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque ces messieurs auront besoin de mes services, ils voudront bien
+sonner.</p>
+
+<p>Nouveau signe approbatif. Enfin le laquais ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;M. le marquis, mon ma&icirc;tre, prie ces messieurs de lui faire savoir
+s'ils seront dispos&eacute;s &agrave; le recevoir &agrave; huit heures.</p>
+
+<p>Les deux convives eurent une sorte de soubresaut, et l'un d'eux murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... comment donc! avec plaisir.</p>
+
+<p>Alors le pas du laquais glissa sur les nattes qui garnissaient le
+plancher, et s'&eacute;teignit derri&egrave;re la porte qui se refermait. Pendant
+quelques instants, pas un bruit ne troubla le silence de la salle,
+&eacute;clair&eacute;e par deux magnifiques cand&eacute;labres &agrave; bougies roses.</p>
+
+<p>&mdash;Cr&eacute; nom! dit un des convives, c'est rien chic!</p>
+
+<p>&mdash;Esbrouffant!</p>
+
+<p>&mdash;Et cette bisque!... &eacute;tait-ce tap&eacute;!...</p>
+
+<p>&mdash;Et ce petit vin... fichtre! en voil&agrave; du vrai bouch&eacute;!... un sucre...</p>
+
+<p>&mdash;Go&ucirc;te-moi ce caf&eacute;!</p>
+
+<p>&mdash;Pour un rude petit noir... en v'l&agrave; un...</p>
+
+<p>&mdash;Et t&acirc;te-moi un peu ces cigares-l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Des monuments... la colonne, quoi!... C'est &agrave; &ecirc;tre fier d'&ecirc;tre
+Fran&ccedil;ais rien qu'&agrave; les regarder!</p>
+
+<p>On ne se contenta pas de regarder, et un instant apr&egrave;s des nuages de
+fum&eacute;e bleu&acirc;tre s'&eacute;levaient dans l'air.</p>
+
+<p>Nouveau silence. Les sybarites d&eacute;gustaient.</p>
+
+<p>Mais, apr&egrave;s quelques moments consacr&eacute;s &agrave; ces r&ecirc;veries d&eacute;licates, la
+conversation s'engagea de nouveau, d'abord &agrave; voix contenue:</p>
+
+<p>&mdash;Muflier!</p>
+
+<p>&mdash;Goniglu!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tu dis de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Hum!... et toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus.</p>
+
+<p>Et de fait, on aurait pu d&eacute;fier n'importe qui de rien comprendre &agrave; la
+sc&egrave;ne qui se passait en ce moment. Oui, c'&eacute;tait Muflier, mais Muflier
+homme du monde, v&ecirc;tu de noir, avec un dorsay irr&eacute;prochable, une chemise
+de fine batiste, un gilet bombant sur le torse; Muflier, aux mains
+propres, aux ongles taill&eacute;s, aux joues ras&eacute;es, aux cheveux tordus par un
+fer habile, aux moustaches affil&eacute;es en poin&ccedil;on par la pommade hongroise.
+Oui, c'&eacute;tait Goniglu, transform&eacute;, rajeuni, gracieux et coquet, avec le
+mouchoir &agrave; vignettes sortant en pointe de la poche.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! voyons! fit Muflier, rassemblons nos id&eacute;es... et pour cela, si
+tu m'en crois, faisons appel &agrave; nos souvenirs...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne demande pas mieux...</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &eacute;tions-nous... la derni&egrave;re fois?...</p>
+
+<p>Goniglu leva les yeux au plafond et soupira:</p>
+
+<p>&mdash;Hermance!</p>
+
+<p>&mdash;Pam&eacute;la! compl&eacute;ta Muflier. Douce souvenance!...</p>
+
+<p>&mdash;Une baraque de saltimbanques...</p>
+
+<p>&mdash;Deux manchots.... C'est &ccedil;a.</p>
+
+<p>&mdash;Des poids... cent... cent dix... cent cinquante...</p>
+
+<p>&mdash;Deux cents...</p>
+
+<p>&mdash;Puis une <i>pile</i>!...</p>
+
+<p>&mdash;Une vraie!... des ficelles... bras et jambes li&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Un tombereau o&ugrave; on &eacute;touffait... sans parler du b&acirc;illon...</p>
+
+<p>&mdash;Un cheval qui galope...</p>
+
+<p>&mdash;Des roues qui sautent et nous cassent les os...</p>
+
+<p>&mdash;Le bruit d'une porte coch&egrave;re qui roule et grince...</p>
+
+<p>&mdash;La voiture s'arr&ecirc;te; on nous descend comme des paquets...</p>
+
+<p>&mdash;Comme de vulgaires colis...</p>
+
+<p>&mdash;Obscurit&eacute; compl&egrave;te; on nous d&eacute;pose sur des lits...</p>
+
+<p>&mdash;On nous donne &agrave; boire de force...</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, &ccedil;a n'&eacute;tait pas mauvais...</p>
+
+<p>&mdash;Un peu fort! et puis, plus rien...</p>
+
+<p>&mdash;Le sommeil...</p>
+
+<p>&mdash;L'engourdissement...</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;trange!</p>
+
+<p>&mdash;Bizarre!</p>
+
+<p>Cette fa&ccedil;on t&eacute;l&eacute;graphique de rappeler les phases d'une histoire pass&eacute;e
+avait certes son charme, mais cela ne pouvait durer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Goniglu, dit Muflier, qui venait de se verser un petit verre
+de cognac superfin, nous ne pouvons nous dissimuler une minute que cette
+aventure est de tous points la plus &eacute;trange que j'aie pu rencontrer dans
+ma longue et honorable carri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'en offrirai autant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on nous enl&egrave;ve, cela pouvait s'expliquer... surtout en ce qui me
+concerne.... Ce ne serait pas la premi&egrave;re fois qu'une femme du monde...</p>
+
+<p>&mdash;Muflier!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, Goniglu? Ce coquin de physique!... et cependant je dois
+avouer que, selon moi, l'explication des faits pr&eacute;sents ne doit pas &ecirc;tre
+cherch&eacute;e de ce c&ocirc;t&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;A cause des ficelles et du b&acirc;illon. On se serait content&eacute; de nous
+bander les yeux, et &agrave; une porte discr&egrave;tement entr'ouverte, nous aurions
+rencontr&eacute; une cam&eacute;riste coquette et gracieuse qui nous e&ucirc;t dit en
+souriant: Venez! mes gentilshommes! on meurt d'impatience &agrave; vous
+attendre!</p>
+
+<p>&mdash;Proc&eacute;d&eacute; qui para&icirc;t, en effet, contradictoire avec notre &eacute;tat de
+colis...</p>
+
+<p>&mdash;Donc, cherchons ailleurs; nous avons dit que nous nous sommes
+endormis. Combien de temps a dur&eacute; ce sommeil?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien; mais quelle heure est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Il doit faire nuit, puisque voici des lumi&egrave;res. Or, nous avons &eacute;t&eacute;
+enlev&eacute;s dans la soir&eacute;e, il y a sans doute vingt-quatre heures de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Va pour vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>&mdash;Ce point s'&eacute;claircira; enfin, il y a environ deux heures, nous nous
+r&eacute;veillons.</p>
+
+<p>&mdash;Plus de ficelles, les membres libres...</p>
+
+<p>&mdash;La t&ecirc;te fra&icirc;che, l'estomac creux...</p>
+
+<p>&mdash;Nous regardons autour de nous. Ce n'&eacute;tait certes pas l&agrave; l'humble
+demeure du travailleur, dans la rue des Arcis.</p>
+
+<p>&mdash;Certes non. Un local confortable, des meubles, des vrais meubles
+palissandre, comme j'en voudrais donner &agrave; Pam&eacute;la.</p>
+
+<p>&mdash;Ne nous trouble pas en &eacute;voquant ces images cyth&eacute;r&eacute;ennes. A peine
+sommes-nous &eacute;veill&eacute;s que notre porte s'ouvre...</p>
+
+<p>&mdash;Un laquais para&icirc;t, et quel laquais! un prince Rodolphe en livr&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;Il se met obligeamment &agrave; notre disposition pour nous habiller. Ma foi,
+je t'avouerai, Goniglu, que j'ai &eacute;prouv&eacute; un moment d'angoisse. Certes,
+je n'ai jamais sacrifi&eacute; au qu'en-dira-t-on, et les vanit&eacute;s de ce monde
+me touchent peu; cependant...</p>
+
+<p>&mdash;Nous &eacute;tions fichus comme quatre sous.</p>
+
+<p>&mdash;Nos v&ecirc;tements&mdash;pour nous exprimer d'une fa&ccedil;on plus
+correcte&mdash;manquaient de cette &eacute;l&eacute;gance qui caract&eacute;rise l'homme du monde,
+et il me r&eacute;pugnait de voir la main de ce valet de pied&mdash;ce devait &ecirc;tre
+un valet de pied&mdash;froisser ces d&eacute;bris d'une antique splendeur...</p>
+
+<p>&mdash;Quand tout &agrave; coup nos yeux tomb&egrave;rent sur les hardes qui nous &eacute;taient
+destin&eacute;es. Ah! Muflier! quelle coupe!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle &eacute;toffe! une draperie soyeuse; et ce linge!</p>
+
+<p>&mdash;De la toile d'araign&eacute;e tiss&eacute;e par la main des f&eacute;es.</p>
+
+<p>&mdash;Bref, on nous a habill&eacute;s!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si Pam&eacute;la nous avait vus!</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! Pam&eacute;la! Hermance! &eacute;taient-elles vraiment dignes de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Elles nous ont rendu de bien grands services, ne soyons pas ingrats!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je leur conserverai une place dans mon c&oelig;ur! Enfin, on nous
+demande ce que nous d&eacute;sirons.</p>
+
+<p>&mdash;Je r&eacute;ponds carr&eacute;ment: Tortiller un morceau!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu as eu tort, Goniglu, car la fonctionnaire attach&eacute; &agrave; notre
+personne a paru surpris de cette expression. Aussi ai-je repris, pour me
+mettre &agrave; la hauteur de la situation: Nous voudrions casser une cro&ucirc;te!
+Le laquais s'incline... les portes s'ouvrent devant nous... et
+finalement, on nous installe devant cette table.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; se succ&egrave;dent les mets les plus fins... et les vins les plus
+exquis...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; l'histoire!</p>
+
+<p>&mdash;C'est &eacute;trange!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bizarre!</p>
+
+<p>Et sur cette conclusion, qui rappelait les pr&eacute;misses de l'entretien,
+Muflier et Goniglu choqu&egrave;rent leurs verres, qui mont&egrave;rent pleins &agrave; leurs
+l&egrave;vres pour redescendre vides.</p>
+
+<p>&mdash;Au fond, reprit Muflier en faisant claquer sa langue avec la
+satisfaction d'un gourmet &eacute;m&eacute;rite, jusqu'ici l'aventure n'a rien de
+d&eacute;sagr&eacute;able, &agrave; part l'&eacute;tranget&eacute; du proc&eacute;d&eacute;; mais, entre nous, je ne
+suppose pas que ce soit uniquement pour nous inviter &agrave; d&icirc;ner qu'on nous
+a ficel&eacute;s comme des boudins, et amen&eacute;s ici de fa&ccedil;on aussi excentrique.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a &eacute;videmment un dessous de cartes, fit sentencieusement Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, mon fils.... Mais quel sera-t-il? quel peut-il &ecirc;tre? Dans
+ces ombres myst&eacute;rieuses pouvons-nous porter le flambeau de la
+v&eacute;rit&eacute;?...</p>
+
+<p>Et comme pour se r&eacute;compenser lui-m&ecirc;me de l'originalit&eacute; de cette hardie
+m&eacute;taphore, Muflier se versa une nouvelle rasade.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, si j'osais &eacute;mettre un avis... commen&ccedil;a Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Ose, mon vieil ami, ose... je t'y autorise.</p>
+
+<p>&mdash;Et bien, je viens d'&ecirc;tre frapp&eacute; par certain mot prononc&eacute; tout &agrave;
+l'heure par l'honorable personnage qui nous a si bien servis.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce mot?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as entendu comme moi... il nous a avertis d'une prochaine visite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien cela...</p>
+
+<p>&mdash;Et si je ne me trompe, il a dit en parlant de cet inconnu: M. le
+marquis!</p>
+
+<p>&mdash;Parfait!... Oui, certes... j'avais saisi ce mot au vol... mais je
+t'avoue que je craignais de m'&ecirc;tre tromp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi il a bien dit marquis?</p>
+
+<p>&mdash;Absolument, reste &agrave; chercher parmi nos nombreuses connaissances &agrave; qui
+ce titre peut s'appliquer.</p>
+
+<p>Les deux amis rest&egrave;rent plong&eacute;s dans une m&eacute;ditation profonde. De fait,
+malgr&eacute; le soin qu'ils mettaient &agrave; rappeler leurs souvenirs, Muflier et
+Goniglu ne trouvaient pas parmi les Loups et bandits qui formaient le
+fond de leurs relations, le personnage que d'Hozier e&ucirc;t pu classer dans
+l'Armorial.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, dit Muflier, que nous ne connaissons pas de marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Ou, du moins, je ne me rappelle pas.... D'abord, je me suis toujours
+tenu &agrave; l'&eacute;cart de l'aristocratie....</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme moi... eh! mon Dieu!... C'est peut-&ecirc;tre un tort? Vois-tu,
+Goniglu, je crois que nous ferions bien de nous rallier...</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon opinion!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien qu'&agrave; ces classes privil&eacute;gi&eacute;es, il y a beaucoup &agrave;
+reprocher, et si nous fouillions l'histoire...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si nous fouillions l'histoire... certainement... mais est-ce bien
+le moment?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous fouillerons plus tard; en attendant, crois-moi, Goniglu, de la
+tenue, du galbe; montrons-nous &agrave; la hauteur de la situation, et si le
+faubourg Saint-Germain vient &agrave; nous, ne nous montrons pas impitoyables.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai des concessions, d&eacute;clara nettement Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attendais pas moins de ton esprit pratique. Vienne donc le
+marquis, puisque marquis il y a! et il rencontrera de v&eacute;ritables
+philosophes, pr&ecirc;ts &agrave; tout comprendre!</p>
+
+<p>&mdash;Vienne le marquis! r&eacute;p&eacute;ta Goniglu avec un geste de supr&ecirc;me &eacute;l&eacute;gance.</p>
+
+<p>Comme si cette &eacute;vocation e&ucirc;t eu quelque pouvoir magique, la porte
+s'ouvrit discr&egrave;tement et un nouveau personnage parut sur le seuil.
+Nouveau pour nos deux gredins, mais d&eacute;j&agrave; connu du lecteur. Le marquis
+Archibald de Thomerville,&mdash;car c'&eacute;tait lui, adressa &agrave; ses invit&eacute;s un
+profond salut.</p>
+
+<p>Tout en lui respirait un parfum d'exquise distinction; c'&eacute;tait le grand
+seigneur avec sa d&eacute;sinvolture pleine de charme.</p>
+
+<p>Nous l'avons dit, le visage d'Archibald, sans &ecirc;tre r&eacute;ellement beau,
+pr&eacute;sentait, dans ses lignes directes et longues, une originalit&eacute;
+frappante, qu'augmentait encore la p&acirc;leur &eacute;trange qui couvrait ses
+traits. Muflier s'&eacute;tait lev&eacute; avec empressement et avait r&eacute;pondu par une
+r&eacute;v&eacute;rence du meilleur go&ucirc;t au salut qui lui &eacute;tait adress&eacute;. Quant &agrave;
+Goniglu, force nous est d'avouer que son mouvement avait &eacute;t&eacute; moins
+r&eacute;ussi, car il avait, en se d&eacute;pla&ccedil;ant brusquement, renvers&eacute; un verre qui
+s'&eacute;tait bris&eacute; sur le parquet, d&eacute;tail qui l'avait l&eacute;g&egrave;rement troubl&eacute;.
+Mais le marquis parut n'y point prendre garde, ce qui donna &agrave; Goniglu
+une haute id&eacute;e de son savoir-vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit Archibald, permettez-moi tout d'abord de vous demander
+si vous avez &eacute;t&eacute; satisfaits de mes gens et si vous n'avez aucune plainte
+&agrave; formuler contre ma modeste hospitalit&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! marquis, fit Muflier, nous sommes enchant&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Ravis! accentua Goniglu. C'&eacute;tait d'un <i>chouette</i> achev&eacute;!...</p>
+
+<p>Muflier lui lan&ccedil;a un coup de pied dans les os des jambes pour l'engager
+&agrave; ch&acirc;tier son style, le marquis n'&eacute;tant peut-&ecirc;tre pas initi&eacute; &agrave; la langue
+verte.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis heureux, reprit Archibald, et votre r&eacute;ponse me met mieux &agrave;
+l'aise pour vous prier de me rendre un service.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; vous! dit Muflier. Nous tenons &agrave; vous prouver que nous ne
+sommes pas des ingrats.... Mais asseyez-vous donc, marquis... de gr&acirc;ce,
+asseyez-vous... Il me peine de vous voir ainsi sur vos jambes....</p>
+
+<p>Archibald, avec le plus grand s&eacute;rieux, se rendit &agrave; cette invitation si
+gracieusement formul&eacute;e.</p>
+
+<p>&mdash;L&agrave;! fit Goniglu en se repla&ccedil;ant lui-m&ecirc;me sur sa chaise. Maintenant,
+monsieur le marquis prendra bien quelque chose?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous remercie.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sans fa&ccedil;on!... pas de c&eacute;r&eacute;monie entre nous!... voulez-vous du dur
+ou du doux?...</p>
+
+<p>&mdash;A votre choix, messieurs!...</p>
+
+<p>Muflier versa dextrement un doigt de cognac, tendit le verre au marquis
+avec un sourire, puis, prenant le sien, il trinqua de la meilleure gr&acirc;ce
+du monde, imit&eacute; par Goniglu, qui daigna cette fois ne rien casser.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant que la glace est rompue, reprit Muflier, nous allons causer
+comme de vrais <i>camaros</i>. Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p>
+
+<p>Archibald reposa son verre sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, messieurs, dit-il, j'ai &agrave; m'excuser de la fa&ccedil;on peut-&ecirc;tre
+excentrique dont vous avez &eacute;t&eacute; conduits ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! marquis, de gr&acirc;ce!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais que cela pouvait vous para&icirc;tre irr&eacute;gulier, bizarre, au
+premier coup d'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Mais au second, rien de plus naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, je dois vous avouer que cette violence de ma part vous est
+une preuve du grand d&eacute;sir que j'avais de faire votre connaissance.</p>
+
+<p>Goniglu eut un rire b&ecirc;te.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vrai!... vous d&eacute;siriez nous conna&icirc;tre?...</p>
+
+<p>&mdash;Certes, et j'ajoute que ce d&eacute;sir &eacute;tait partag&eacute; par plusieurs de mes
+amis...</p>
+
+<p>&mdash;C'est dr&ocirc;le, articula Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;On vous avait donc parl&eacute; de nous? demanda Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps d&eacute;j&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Et, s'il n'y a pas d'indiscr&eacute;tion, qu'est-ce qu'on vous avait dit?
+Vous savez, faut pas toujours croire les <i>potins</i>...</p>
+
+<p>Muflier se mordit les l&egrave;vres. <i>Potins</i> lui avait &eacute;chapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messieurs, soyez certains, reprit Archibald, que ces <i>potins</i>,
+ainsi que vous dites si &eacute;l&eacute;gamment, &eacute;taient loin de vous &ecirc;tre
+d&eacute;favorables...</p>
+
+<p>&mdash;Pas possible! fit na&iuml;vement Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher marquis, me disait encore il y a deux jours certain vicomte
+de nos amis, vous ne sauriez croire quels hommes d'&eacute;nergie et de bon
+conseil se cachent sous les dehors un peu bizarres de nos deux h&eacute;ros.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;ros! Le vicomte a dit h&eacute;ros!</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a dit.... Voyez-vous, continua-t-il, avec des hommes tels que
+ceux-l&agrave;, on pourrait conqu&eacute;rir le monde!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est aller un peu loin! fit Muflier modestement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais non!... C'est &agrave; peine effleurer la v&eacute;rit&eacute;. Tenez, vous, monsieur
+Muflier, n'avez-vous pas accompli des actes h&eacute;ro&iuml;ques?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! vous savez... comme tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous en rappellerai qu'un seul. C'&eacute;tait &agrave; Joinville.</p>
+
+<p>&mdash;Hein?</p>
+
+<p>&mdash;Vous &eacute;tiez occup&eacute;s &agrave; d&eacute;valiser une maison inhabit&eacute;e....</p>
+
+<p>Muflier s'&eacute;tait redress&eacute; et regardait Archibald de ses gros yeux
+&eacute;tonn&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un donna l'alerte. Vous aviez &agrave; ce moment une pendule sous le
+bras. Des voisins accourent. L'un d'eux vous barre le passage; sans vous
+soucier de la valeur de l'objet que vous aviez si p&eacute;niblement acquis,
+vous le soulevez et laissez retomber ladite pendule sur le cr&acirc;ne de
+votre adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;Hum! hum! toussa Muflier, qui se sentait assez mal &agrave; l'aise.</p>
+
+<p>&mdash;Le plus curieux en ceci, c'est que, m'a-t-on dit, la pendule avait
+bravement support&eacute; le choc, et que son m&eacute;canisme n'a pas le moindrement
+souffert de cette alerte. Il est vrai que l'homme est mort &agrave; l'h&ocirc;pital,
+huit jours apr&egrave;s, mais la pendule marchait. Voil&agrave; ce que j'appelle une
+v&eacute;ritable action d'&eacute;clat.</p>
+
+<p>Muflier, dont la gorge se serrait, articula difficilement quelques mots:</p>
+
+<p>&mdash;Certainement... je ne dis pas!... pourtant...</p>
+
+<p>&mdash;Point de modestie. Nous sommes entre nous. Tenez, c'est comme votre
+ami Goniglu....</p>
+
+<p>Goniglu fit la grimace: il pressentait quelque nouvelle &eacute;vocation du
+pass&eacute;, ce qui, amour-propre &agrave; part, ne lui plaisait que
+tr&egrave;s-m&eacute;diocrement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous rappelez-vous, cher monsieur Goniglu, certaine vieille femme de
+Colombes &agrave; qui vous tord&icirc;tes le cou d'une seule main, tandis que de
+l'autre vous fouilliez dans ses poches?... vous en souvenez-vous, dites?</p>
+
+<p>&mdash;Effectivement... oui... il y a peut-&ecirc;tre quelque chose comme cela...</p>
+
+<p>&mdash;Et, comme la vieille se d&eacute;battait, vous e&ucirc;tes la bienveillance de
+serrer assez fort pour l'achever....</p>
+
+<p>Goniglu &eacute;tait vert, ce qui &eacute;tait sans doute sa fa&ccedil;on de rougir avec
+modestie.</p>
+
+<p>Muflier perdit son sang-froid.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;, mais... pourquoi diable nous racontez-vous ces blagues-l&agrave;?
+fit-il avec une nuance d'agacement, d'ailleurs tr&egrave;s-compr&eacute;hensible.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, reprit Archibald, qui conservait son flegme poli, pour vous
+prouver que vous n'&ecirc;tes pas des inconnus pour moi... ensuite pour
+arriver au service que je vais r&eacute;clamer de vous....</p>
+
+<p>Le visage de Goniglu s'&eacute;claira d'une douce esp&eacute;rance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y a un coup &agrave; faire! s'&eacute;cria-t-il. Un petit refroidissement...</p>
+
+<p>&mdash;Peuh! pas tout &agrave; fait! fit Archibald, je ne voudrais pas vous proposer
+une affaire compromettante...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! s'il y avait du monneron derri&egrave;re...</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'arrangera &agrave; votre satisfaction, soyez-en s&ucirc;rs, chers messieurs.
+Mais avant tout, puis-je r&eacute;ellement compter sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Encore faudrait-il savoir? grommela Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, quoique cependant vous devriez comprendre d'ores et
+d&eacute;j&agrave; que je me garderais bien de proposer &agrave; des hommes tels que vous une
+ind&eacute;licatesse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous f...ichez de nous, dit Muflier nettement.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde!... Voyons, ne nous emportons pas.... Ai-je l'air d'un
+homme qui vous veut du mal?... Et, tenez, je vais vous prouver la bont&eacute;
+de mes intentions....</p>
+
+<p>Thomerville plongea sa main dans sa poche et en tira plusieurs rouleaux
+qu'il posa sur la table. Par un geste instinctif, Goniglu tendit la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Voici, reprit Thomerville, quelques rouleaux de mille francs qui vous
+sont destin&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a donc un raccourcissement &agrave; risquer?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher monsieur Muflier, vous prenez tout au tragique. Je
+n'aurais jamais cru cela d'un homme de t&ecirc;te et de c&oelig;ur.... Ces quelques
+<i>monnerons</i>, selon votre ing&eacute;nieuse qualification, repr&eacute;sentent une des
+faces de la question.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il y a une autre face? dit Goniglu, qui retira &agrave; regret sa main
+tendue.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vais me faire un vrai plaisir de vous la montrer.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Ici m&ecirc;me....</p>
+
+<p>Muflier regarda autour de lui d'un &oelig;il d&eacute;fiant. Archibald &eacute;tait
+toujours impassible.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous prie seulement, cher monsieur, de vous abstenir, devant le
+spectacle int&eacute;ressant qui va se d&eacute;rouler devant vous, de toute marque
+d'approbation ou d'improbation....</p>
+
+<p>Un regard rapide fut &eacute;chang&eacute; entre Muflier et Goniglu. Ils n'aimaient
+pas les surprises.</p>
+
+<p>&mdash;Vous consentez &agrave; garder le silence pendant quelques instants, n'est-il
+pas vrai? insista Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, articula p&eacute;niblement Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Mille remerc&icirc;ments. Maintenant, si vous m'en croyez, reculez un peu et
+ne mettez pas votre visage compl&eacute;tement en lumi&egrave;re. Il vaudrait sans
+doute mieux que la personne qui va venir ne v&icirc;t pas vos traits, ou du
+moins ne les distingu&acirc;t que vaguement.</p>
+
+<p>Sans discuter, les deux bandits ob&eacute;irent... et s'&eacute;loign&egrave;rent de la
+table. Archibald se leva et &eacute;teignit quelques bougies, ce qui laissa les
+deux hommes dans une demi-obscurit&eacute; favorable &agrave; la r&ecirc;verie.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, ajouta encore Archibald: il est bien entendu que je
+vous laisse absolument libres, si le d&eacute;sir vous en prend, de vous m&ecirc;ler
+&agrave; la conversation qui va avoir lieu. Je ne veux en rien peser sur votre
+volont&eacute;. Vous &ecirc;tes mes h&ocirc;tes, c'est-&agrave;-dire les ma&icirc;tres d'agir comme il
+vous plaira.</p>
+
+<p>Une sorte de grognement inquiet lui r&eacute;pondit: il l'interpr&eacute;ta sans
+doute comme un acquiescement, car, sans plus attendre, il sonna. Un
+laquais entra.</p>
+
+<p>&mdash;La personne que j'attends est-elle arriv&eacute;e? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p>&mdash;Priez-la de monter.</p>
+
+<p>Nos deux amis&mdash;selon une expression bizarre&mdash;n'en menaient pas large.
+Quel &eacute;tait le personnage inconnu qui allait surgir tout &agrave; coup? Nous ne
+jurerions pas que les dents de Goniglu ne claquassent pas un peu.... Les
+deux paires d'yeux &eacute;taient fix&eacute;es sur la porte, avec une tenacit&eacute; facile
+&agrave; comprendre.... Et voil&agrave; que tout &agrave; coup cette porte s'ouvrit... et
+dans l'encadrement, entre les tentures que le laquais tenait
+soulev&eacute;es... apparut.... Qui? quoi?... Un gendarme! Oui, un gendarme, un
+vrai gendarme, en chair et en os, avec son chapeau en travers, avec ses
+buffleteries jaunes, avec ses bottes, avec son sabre... avec tout,
+enfin! Nos anc&ecirc;tres les Gaulois ne craignaient que la chute du ciel....
+La chute du ciel! quelle am&egrave;re plaisanterie &agrave; comparer &agrave; cette
+fantastique &eacute;vocation!... Le gendarme se tenait au port d'armes,
+respectueux, la main au chapeau.... Nous devons rappeler &agrave; nos lecteurs
+qu'&agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; se passe notre r&eacute;cit, la gendarmerie op&eacute;rait m&ecirc;me dans
+Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon brave, fit Archibald, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes sur la trace, monsieur le marquis...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est au mieux!... et vous pensez que les deux bandits...</p>
+
+<p>&mdash;Nous les aurons pinc&eacute;s avant huit jours...</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-bien. Et vous &ecirc;tes certain que ce sont eux...</p>
+
+<p>&mdash;Absolument. Les deux femmes sont au d&eacute;p&ocirc;t depuis hier soir... et
+elles ont suffisamment parl&eacute;... Les deux gueux, Muflier et Goniglu, ont
+beau se cacher... on les attrapera.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte. Je vous remercie, mon brave, et m'excuse de vous avoir
+d&eacute;rang&eacute;... mais cette affaire m'int&eacute;resse tout particuli&egrave;rement.</p>
+
+<p>&mdash;Notre capitaine m'a pri&eacute; de dire &agrave; monsieur le marquis que les ordres
+de M. le pr&eacute;fet &eacute;taient formels et que les recherches seraient
+continu&eacute;es avec la plus grande activit&eacute;...</p>
+
+<p>Et, apr&egrave;s un nouveau salut, le gendarme tourna sur lui-m&ecirc;me, empoigna
+son sabre qui rendit un son mat. La porte se referma sur lui. On
+entendit encore son pas lourd sur l'escalier, puis le tout s'&eacute;teignit
+dans le silence...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! messieurs, fit Archibald, ne voudrez-vous pas encore boire un
+verre de liqueur?...</p>
+
+<p>Il y eut un bruit de m&acirc;choires qui craqu&egrave;rent et des gloussements
+inarticul&eacute;s r&eacute;pondirent &agrave; cette gracieuse invitation. Archibald fit un
+pas vers eux:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mes chers amis! Qu'&eacute;prouvez-vous donc? Est-ce que, par
+aventure, je vous aurais bless&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Non... oui... cependant....</p>
+
+<p>&mdash;Le gendarme! dit Goniglu avec la nettet&eacute; d'un ressort qui se d&eacute;tend.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! le gendarme! fit Archibald. Bel homme et bon soldat...</p>
+
+<p>&mdash;Bel homme... oui, bel homme...</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;&agrave;, maintenant que vous connaissez les deux faces de la question,
+chers messieurs, ne vous plairait-il pas de reprendre notre entretien?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'&eacute;tait l&agrave; l'autre face? fit Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;Comme ces rouleaux &eacute;taient la premi&egrave;re.... Vous m'avez tr&egrave;s-bien
+compris... il ne vous reste plus qu'&agrave; choisir.</p>
+
+<p>&mdash;A choisir... quoi?</p>
+
+<p>&mdash;L'argent... ou le gendarme.</p>
+
+<p>Muflier se secoua comme un chien qui sort de l'eau, et, finalement,
+parvint &agrave; reprendre son aplomb:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, dit-il avec une certaine aisance, nous sommes
+tout &agrave; votre service.</p>
+
+<p>&mdash;Tout &agrave; fait.... Aussi vrai que je m'appelle Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, on peut s'entendre? reprit Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... ordonnez.... Nous sommes des esclaves...</p>
+
+<p>&mdash;Oh!... des amis... cela suffit.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous?... Nous br&ucirc;lons de savoir....</p>
+
+<p>Archibald coupa la p&eacute;riode commenc&eacute;e:</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, voici l'affaire en deux mots. Vous faites partie de la
+myst&eacute;rieuse association qui porte le nom des Loups de Paris...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prof&eacute;ra carr&eacute;ment Muflier.</p>
+
+<p>&mdash;&Ecirc;tes-vous pr&ecirc;ts &agrave; livrer votre chef?</p>
+
+<p>Muflier eut un bel &eacute;lan:</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait &ccedil;a?... Fallait donc le dire tout de suite!</p>
+
+<p>&mdash;Comment se nomme-t-il?</p>
+
+<p>&mdash;Au juste... nous n'en savons rien; mais il a un sobriquet.</p>
+
+<p>&mdash;Et le surnom?</p>
+
+<p>&mdash;C'est... le Bisco.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me le livrerez?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... Mais vous ne montrerez plus le gendarme?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, voil&agrave; qui est convenu. Aussi bien il commen&ccedil;ait &agrave; furieusement
+nous ennuyer, le Bisco, avec ses airs de matamore...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, il avait une poigne!... ajouta Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, vous &ecirc;tes d&eacute;cid&eacute;s.... J'ai votre parole?</p>
+
+<p>Les deux bandits &eacute;tendirent les bras &agrave; la fa&ccedil;on du groupe des Horaces:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez!</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, mes chers amis, ma maison est la v&ocirc;tre, et vous serez
+royalement trait&eacute;s. Vous me ferez seulement le plaisir de ne pas sortir.
+Vous donnerez les renseignements, et je ferai le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! nous ne tenons pas &agrave; sortir, dit Goniglu.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je comprends... &agrave; cause du gendarme?...</p>
+
+<p>Archibald se leva.</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, dit Muflier. Dans les paroles prononc&eacute;es par
+l'honorable militaire... que vous savez, j'ai relev&eacute; un d&eacute;tail
+p&eacute;nible.... Il est douloureux, quand on a le c&oelig;ur bien plac&eacute;&mdash;et le
+gentilhomme qui m'&eacute;coute me comprendra &agrave; demi-mot&mdash;il est douloureux,
+dis-je, que de faibles cr&eacute;atures soient au pouvoir de leurs
+pers&eacute;cuteurs...</p>
+
+<p>&mdash;J'appr&eacute;cie la d&eacute;licatesse de vos sentiments, et, si vous le d&eacute;sirez...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Hermance serait libre?</p>
+
+<p>&mdash;Et Pam&eacute;la?</p>
+
+<p>&mdash;Ces dames seront trait&eacute;es avec les &eacute;gards qu'elles m&eacute;ritent.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas suffisant!</p>
+
+<p>&mdash;J'entends qu'elles seront d&eacute;livr&eacute;es d&egrave;s demain.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'attendions pas moins d'un galant homme!</p>
+
+<p>Il y eut un dernier &eacute;change de saluts, puis Archibald sortit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! ma vieille, fit Muflier, qu'est-ce que tu en dis?</p>
+
+<p>&mdash;Moi! Oh! c'est tout vu! Je mange le morceau...</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Bravo! Allons nous coucher, et &agrave; demain les affaires s&eacute;rieuses...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVB" id="XVB"></a>XV</h2>
+
+<h3>UNE BANQUE ORIGINALE</h3>
+
+
+<p>Les bureaux de M. Mancal, agent d'affaires, ou plut&ocirc;t banquier, &eacute;taient
+situ&eacute;s dans la rue Louis-le-Grand. Ils avaient les allures riches et
+s&eacute;v&egrave;res qui d&eacute;notent les op&eacute;rations s&eacute;rieuses. Dans une premi&egrave;re salle,
+des gar&ccedil;ons, rev&ecirc;tus d'une livr&eacute;e sombre, accueillaient avec politesse
+les nombreux clients qui, chaque matin, venaient chercher les
+instructions de Mancal ou recourir &agrave; ses conseils. Puis, dans une vaste
+pi&egrave;ce &eacute;clair&eacute;e par deux hautes fen&ecirc;tres aux carreaux d&eacute;polis, plusieurs
+employ&eacute;s travaillaient assid&ucirc;ment derri&egrave;re les grillages ferm&eacute;s.
+Plusieurs portes y donnaient acc&egrave;s: sur l'une, un &eacute;cusson &eacute;tait fix&eacute;
+portant ce mot: Caisse; sur une autre: Contentieux; sur une troisi&egrave;me
+enfin: Direction. Ce matin-l&agrave;, un homme, v&ecirc;tu comme un riche paysan, se
+pr&eacute;senta dans la salle d'attente. D&eacute;j&agrave; plusieurs personnages attendaient
+depuis assez longtemps le bon plaisir de M. Mancal, qui, leur
+r&eacute;pondait-on, &eacute;tait enferm&eacute; en grave conf&eacute;rence dans son cabinet.
+Cependant le nouveau venu, apr&egrave;s avoir fait les questions d'usage et
+re&ccedil;u les m&ecirc;mes r&eacute;ponses, d&eacute;clara qu'&agrave; d&eacute;faut de M. Mancal, il se
+contenterait de parler au caissier, auquel il fit passer un pli.
+Aussit&ocirc;t il fut conduit vers la pi&egrave;ce dont nous avons parl&eacute;, et, un
+instant apr&egrave;s, il &eacute;tait introduit. L&agrave;, le caissier attendit que la porte
+f&ucirc;t referm&eacute;e, puis se levant brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? s'&eacute;cria-t-il vivement, et comment, malgr&eacute; la consigne
+formelle, &ecirc;tes-vous venu ici?...</p>
+
+<p>&mdash;Est-il l&agrave;?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je lui parle... imm&eacute;diatement.</p>
+
+<p>&mdash;Il est en affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Je suppose, mon cher confr&egrave;re, dit l'autre, que nulle affaire n'est
+plus importante que de sauver sa peau.</p>
+
+<p>&mdash;Hein! il y a un danger?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! Crois-tu que sans cela je me serais expos&eacute; &agrave; le mettre en
+fureur?</p>
+
+<p>&mdash;Un danger grave?</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux cheval de retour, il ne faut pas se faire illusion. Certes,
+il est tr&egrave;s-intelligent....</p>
+
+<p>Il baissa la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Il est tr&egrave;s-intelligent d'avoir organis&eacute; une maison de bonne apparence
+o&ugrave; caissier, comptables, employ&eacute;s, gar&ccedil;ons de bureau sont tous d'anciens
+for&ccedil;ats plus ou moins &eacute;vad&eacute;s ou en rupture de ban.... On est bien
+tranquille, on g&egrave;re les affaires de l'association g&eacute;n&eacute;rale, on fait
+fructifier les capitaux qui affluent de Toulon, de Rochefort, de Brest
+et autres lieux...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, Dioulou...</p>
+
+<p>&mdash;Bah! nous sommes entre nous. Mais cette placidit&eacute; ne peut pas toujours
+durer.</p>
+
+<p>&mdash;H&eacute;las! fit avec un soupir la caissier de la maison Mancal, qui&mdash;&agrave; &ccedil;a
+que vient de nous r&eacute;v&eacute;ler notre ancienne connaissance
+Diouloufait&mdash;n'&eacute;tait pas pr&eacute;cis&eacute;ment aussi immacul&eacute; que l'agneau
+nouveau-n&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas te d&eacute;sesp&eacute;rer. D'abord, je ne t'ai dit un mot de cela
+que parce que nous sommes de vieux camarades... de vieux loups de
+terre.... Je sais quelque chose, je viens avertir le ma&icirc;tre, c'est mon
+devoir; mais <i>motus</i>! tu ne sais rien, je ne t'ai point parl&eacute;... Quant &agrave;
+l'avenir, sois tranquille, il nous tirera de l&agrave;...</p>
+
+<p>&mdash;Esp&eacute;rons-le, fit le caissier.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, ne perdons pas de temps.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois pardieu bien.... Je vais l'avertir.</p>
+
+<p>Et le caissier, revenant &agrave; son bureau, posa la main sur un des clous
+d'argent qui garnissaient son fauteuil de cuir.</p>
+
+<p>Or, il &eacute;tait vrai que Mancal causait avec un des plus habiles
+<i>tripoteurs</i> de la Bourse, lequel, avant de s'engager dans une op&eacute;ration
+malhonn&ecirc;te, mais d'autant plus fructueuse, avait d&eacute;sir&eacute; obtenir certains
+&eacute;claircissements sur les susceptibilit&eacute;s du code p&eacute;nal. Or, il exposait
+ses id&eacute;es, assez hardies en mati&egrave;re financi&egrave;re, faisant face &agrave; Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est tr&egrave;s-simple, vous le comprenez, disait-il. Avec le capital
+souscrit, je paye les deux premiers dividendes. Les actions font prime.
+Comme j'en ai conserv&eacute; tout un livre &agrave; souche absolument intact, avec
+num&eacute;ros en double emploi, je vends... et, muni des fonds, je
+m'expatrie....</p>
+
+<p>Il en &eacute;tait &agrave; ce point de ses loyales explications, lorsque les yeux de
+Mancal, qui &eacute;taient fix&eacute;s sur son bureau, virent glisser doucement la
+plaque de bronze de l'encrier qui se trouvait justement devant lui, et
+sous cette plaque, des caract&egrave;res hi&eacute;roglyphiques se d&eacute;tach&egrave;rent sur
+fond blanc. Mancal r&eacute;prima un l&eacute;ger tressaillement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur, dit-il, l'affaire dont vous m'entretenez, quoique
+tr&egrave;s-pratique, me para&icirc;t assez d&eacute;licate pour m&eacute;riter un assez long
+examen. Veuillez donc, je vous prie, revenir demain matin, et j'aurai
+sans doute une solution &agrave; vous donner.</p>
+
+<p>Il s'&eacute;tait lev&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, dit l'autre, vous pensez que la chose pourra s'arranger?</p>
+
+<p>&mdash;Tout s'arrange...</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez mon sauveur. Car, voyez-vous, monsieur Mancal, il y a
+longtemps que je lutte... il faut en finir, et je dois songer &agrave; ma
+famille...</p>
+
+<p>&mdash;Ces sentiments vous honorent. Adieu, cher monsieur, ou plut&ocirc;t au
+revoir....</p>
+
+<p>Le p&egrave;re de famille se d&eacute;cida, sur un cong&eacute; ainsi formul&eacute;, &agrave; se retirer
+non sans avoir r&eacute;p&eacute;t&eacute;:</p>
+
+<p>&mdash;Songez-y bien. Le pain de mes enfants d&eacute;pend de vous.</p>
+
+<p>Rest&eacute; seul, Mancal alla vivement vers la porte, et tira le verrou. Puis
+il toucha au ressort qui indiquait &agrave; qui de droit que nul ne devait le
+venir d&eacute;ranger. Ensuite il se dirigea vers un large coffre-fort,
+lourdement install&eacute; au milieu d'un panneau. Un nouveau ressort &eacute;tant mis
+en mouvement fit tourner sur elle-m&ecirc;me la masse de fer, et Mancal se
+trouva en face de son caissier. Il aper&ccedil;ut Dioulou:</p>
+
+<p>&mdash;Toi ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit celui-ci en mettant le doigt sur ses l&egrave;vres. C'est urgent...</p>
+
+<p>&mdash;Viens!</p>
+
+<p>Tous deux se retrouv&egrave;rent dans le cabinet de Mancal.</p>
+
+<p>&mdash;Grave? demanda-t-il &agrave; voix basse.</p>
+
+<p>&mdash;Tr&egrave;s-grave, fit Dioulou sur le m&ecirc;me ton.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? demanda Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes menac&eacute;s... peut-&ecirc;tre est-on d&eacute;j&agrave; sur nos traces...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! quels que soient nos ennemis, ils ne nous tiennent pas encore.
+Explique-toi...</p>
+
+<p>&mdash;Voici. D'abord Muflier et Goniglu ont disparu...</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis toujours d&eacute;fi&eacute; d'eux; mais peut-&ecirc;tre sont-ils ivres-morts
+dans quelque bouge.</p>
+
+<p>&mdash;Non. Ils ont &eacute;t&eacute; enlev&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible; par qui?</p>
+
+<p>&mdash;C'est Maloigne qui est venu m'avertir; ils se sont pris de querelle
+avec deux saltimbanques, sur la place du Tr&ocirc;ne, et depuis ce moment ils
+n'ont plus reparu.</p>
+
+<p>&mdash;Si on les a tu&eacute;s, la perte n'est pas grande.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le crois pas, car les deux saltimbanques &eacute;taient &agrave; leur baraque
+d&egrave;s le lendemain, &agrave; la m&ecirc;me place.</p>
+
+<p>&mdash;Tu les as vus?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des manchots; tu dois conna&icirc;tre cela: Droite et Gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! les fr&egrave;res Martin. Leur as-tu parl&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Certes non. Je n'aurais pas commis cette imprudence sans te consulter.
+Suppose qu'ils aient r&eacute;ellement, et comme tout semble l'indiquer, enlev&eacute;
+Muflier et Goniglu, c'est qu'ils y sont pouss&eacute;s par un int&eacute;r&ecirc;t s&eacute;rieux.
+Si j'&eacute;tais all&eacute; m'enqu&eacute;rir de nos amis, je me livrais sans profit.</p>
+
+<p>&mdash;Bien raisonn&eacute;; mais, du moins, tu les as &eacute;pi&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'as-tu d&eacute;couvert?</p>
+
+<p>&mdash;Rien. Ils n'ont pas quitt&eacute; la baraque. J'y suis entr&eacute; avec les
+spectateurs, et rien de suspect ne m'a frapp&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Bon. Est-ce l&agrave; tout ce que tu as &agrave; me dire? En v&eacute;rit&eacute;, tu me parais
+t'effrayer pour peu de chose. C'est peut-&ecirc;tre une querelle particuli&egrave;re
+entre les saltimbanques et ces deux mis&eacute;rables.</p>
+
+<p>&mdash;Attends. Tu vas voir que je n'ai pas tort de m'inqui&eacute;ter. Ce matin
+m&ecirc;me, des &eacute;trangers sont venus au quai de G&egrave;vres demander Blasias.</p>
+
+<p>&mdash;Et ils ont trouv&eacute; visage de bois.</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement. Mais j'ai appris que les chercheurs avaient l'air fort
+d&eacute;sappoint&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! quelques voleurs en qu&ecirc;te d'un complaisant rec&eacute;leur...</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, des voleurs de la haute, car ils &eacute;taient admirablement
+mis... mais enfin, tu me parais d&eacute;cid&eacute; &agrave; tout traiter fort l&eacute;g&egrave;rement.
+Cependant, il y a un troisi&egrave;me d&eacute;tail...</p>
+
+<p>&mdash;C'est peut-&ecirc;tre le plus utile...</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois. Les m&ecirc;mes personnages sont all&eacute;s &agrave; l'<i>Ours vert</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! Comment le sais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;L'id&eacute;e m'est venue d'aller r&ocirc;der par l&agrave;... et bien m'en a pris, car,
+comme j'arrivais, ils venaient de quitter le cabaret.</p>
+
+<p>&mdash;En tous cas, tu es arriv&eacute; trop tard...</p>
+
+<p>&mdash;Pas tout &agrave; fait, car l&agrave; j'ai obtenu le signalement de mes deux
+personnages.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est bon.</p>
+
+<p>&mdash;L'un d'eux est grand, mince, tr&egrave;s-p&acirc;le. L'autre est surtout
+reconnaissable; il a l'accent anglais et porte au visage une balafre qui
+le d&eacute;figure.... Connais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Les renseignements sont vagues... mois on trouvera. J'ai d'ailleurs un
+moyen infaillible. Tu sais qu'on peut compter sur moi.... Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de ce c&ocirc;t&eacute;...</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore une autre complication?</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;, il me semble que tu ris de tout cela...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu! je touche &agrave; mon but.... Jamais je ne me suis senti plus
+s&ucirc;r de moi-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux. Tu nous d&eacute;fendras avec plus d'aplomb si on nous attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Ton dernier renseignement? Fais vite.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit d'un certain Bridoine qui depuis longtemps demande &agrave; faire
+partie des Loups.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aime pas les nouveaux affili&eacute;s. En tout cas, il faut, pour entrer
+parmi nous, avoir rendu d'abord &agrave; l'association un grand service.</p>
+
+<p>&mdash;Il dit avoir rempli cette condition.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;?</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Il est venu me trouver et m'a donn&eacute; les d&eacute;tails suivants: il
+existe sur le Cours-la-Reine une maison myst&eacute;rieuse o&ugrave; se r&eacute;unissent la
+nuit des gens &eacute;tranges.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, on conspire contre le gouvernement... Est-ce que par hasard
+tu voudrais te faire conservateur?</p>
+
+<p>&mdash;Ris toujours... mais parmi les personnages qu'il a guett&eacute;s, il a
+parfaitement distingu&eacute; deux manchots.</p>
+
+<p>Mancal ne put r&eacute;primer un mouvement.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci devient plus grave. Il faudra que je voie ce Bridoine.</p>
+
+<p>&mdash;Il sait quelque chose de plus: il a vu une femme qui s'introduisait
+dans cette maison.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;Il l'a suivie et il sait son nom.</p>
+
+<p>&mdash;Parle donc! Ce nom?...</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme est la marquise Marie de Favereye....</p>
+
+<p>Biscarre lan&ccedil;a un coup de poing sur la table.</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction! Oui, tu as raison. Il n'y a pas un instant &agrave; perdre....
+Je ne sais rien.... Je ne devine rien... Oh! tenterait-on, par hasard,
+de lutter contre moi?...</p>
+
+<p>Les traits de Biscarre &eacute;taient convuls&eacute;s. Il semblait qu'il suff&icirc;t de
+prononcer le nom de Marie de Favereye pour r&eacute;veiller en lui toutes ses
+fureurs de damn&eacute;.</p>
+
+<p>Dioulou le regardait avec une sorte d'effroi.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, que d&eacute;cides-tu? demanda-t-il.</p>
+
+<p>Biscarre s'arr&ecirc;ta et r&eacute;fl&eacute;chit un instant, puis il alla &agrave; son bureau et
+frappa deux fois sur un timbre. Or, &agrave; ce moment, un des employ&eacute;s de la
+banque Mancal, &agrave; bouts de manches en lustrine, &agrave; lunettes bleues, &eacute;tait
+justement occup&eacute; &agrave; r&eacute;gler le compte d'un honn&ecirc;te bourgeois qui le
+remerciait vivement de sa complaisance. Le fait est qu'&agrave; l'inverse des
+fonctionnaires&mdash;dont nous avons d&eacute;j&agrave; eu l'occasion de constater l'esprit
+grincheux et la politesse infinit&eacute;simale&mdash;les employ&eacute;s de M. Mancal
+d&eacute;ployaient, dans leurs rapports avec le public, une am&eacute;nit&eacute; devenue
+presque proverbiale.</p>
+
+<p>Celui-ci donc s'&eacute;tait &eacute;vertu&eacute; &agrave; expliquer au client, avec une douceur
+inalt&eacute;rable, les diverses op&eacute;rations faites pour son compte, et il
+achevait de dresser le bordereau des b&eacute;n&eacute;fices r&eacute;alis&eacute;s, quand le son du
+timbre deux fois r&eacute;p&eacute;t&eacute; parvint &agrave; son oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous demande mille fois pardon, dit-il, mais mon patron a besoin de
+moi; ne vous impatientez pas, c'est l'affaire de quelques minutes... je
+suis &agrave; vos ordres dans un instant.</p>
+
+<p>Et, se levant, il se dirigea vers le cabinet de Mancal. Or, voici le
+court dialogue qui s'engagea entre le comptable et le patron:</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que tu n'as pas encore pay&eacute; ta dette d'&eacute;vasion...</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons besoin de toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Ce soir, trouve-toi &agrave; huit heures &agrave; la t&ecirc;te du Pont-Neuf, c&ocirc;t&eacute;
+rive gauche. Monsieur te donnera ses ordres...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Me permettez-vous une question?</p>
+
+<p>&mdash;Fais vite.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce pour une affaire rouge?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cette question? Est-ce que tu recules?</p>
+
+<p>&mdash;Non pas. Mais c'est que, s'il fallait <i>suriner</i>, j'apporterais mes
+instruments...</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile. Tu as entendu... &agrave; huit heures.</p>
+
+<p>&mdash;J'y serai.</p>
+
+<p>Et sur un signe de Mancal, il sortit, revint &agrave; son guichet et dit &agrave;
+l'honn&ecirc;te client:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis &agrave; votre disposition.... Le solde de votre cr&eacute;dit est
+de trois cent vingt-sept francs quatre-vingt-cinq centimes.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferons-nous? demandait en m&ecirc;me temps Dioulou.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'attendrez... et quand je serai l&agrave;...</p>
+
+<p>Il s'arr&ecirc;ta.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! il faudra bien que le manchot dise ce que c'est que cette
+maison du Cours-la-Reine et ce que sont devenus nos amis...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="XVIB" id="XVIB"></a>XVI</h2>
+
+<h3>OU LA LUTTE S'ENGAGE</h3>
+
+
+<p>Le soir de ce m&ecirc;me jour, vers minuit, des rafales de pluie s'&eacute;taient
+abattues sur Paris. La temp&eacute;rature, tr&egrave;s-froide pendant la journ&eacute;e,
+s'&eacute;tait subitement &eacute;lev&eacute;e. Et n'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; la saison, on aurait pris cette
+bourrasque pour une temp&ecirc;te d'orage. Cependant, sous les torrents qui
+tombaient sans temps d'arr&ecirc;t, deux hommes, envelopp&eacute;s de lourds
+manteaux, se tenaient blottis contre le parapet du quai.</p>
+
+<p>&mdash;<i>By Jove</i>! fit l'un, en se secouant, voil&agrave; un temps &agrave; ne pas mettre un
+de nos bandits dehors!</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, r&eacute;pondit l'autre. Ce sont l&agrave; de ces soir&eacute;es o&ugrave; ils ne
+craignent m&ecirc;me pas la police, et je crois, quant &agrave; moi, que nous
+parviendrons enfin &agrave; mettre la main sur ce pr&eacute;tendu Blasias.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le veuille! reprit le premier, qui n'&eacute;tait autre que sir Lionel
+Storigan, mais je vous avoue, mon cher Archibald, que je n'ai pas
+absolument la m&ecirc;me confiance que vous.... Mais, dites-moi, si notre
+homme rentre en son repaire, quel est votre plan? Comment nous
+emparerons-nous de lui?</p>
+
+<p>&mdash;A cela, je pourrais vous r&eacute;pondre que nous nous inspirerons des
+circonstances; pourtant, je crois que le mieux sera de l'attirer au
+dehors sous un pr&eacute;texte quelconque...</p>
+
+<p>&mdash;Un pr&eacute;texte!... Hum! il se d&eacute;fiera.</p>
+
+<p>&mdash;N'avons-nous pas le mot de passe?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je sais. Ce sont ces deux mis&eacute;rables qui vous l'ont donn&eacute;. Mais,
+en premier lieu, depuis l'enl&egrave;vement de ces personnages, il a peut-&ecirc;tre
+&eacute;t&eacute; chang&eacute;, ce qui ne serait en somme que de la vulgaire prudence.... En
+second lieu, &ecirc;tes-vous bien certain que ces gredins ne vous aient pas
+tendu un pi&eacute;ge?</p>
+
+<p>&mdash;Leur int&eacute;r&ecirc;t me r&eacute;pond d'eux. Entre quelques milliers de francs et la
+crainte du gendarme, ils n'ont pas h&eacute;sit&eacute;. C'&eacute;tait pr&eacute;vu. Et ils savent
+que leur libert&eacute; d&eacute;pend de la capture de Bisco...</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste... et cependant je me d&eacute;fierais. Ces Loups de Paris&mdash;dont
+nous avons entendu parler&mdash;sont des bandits &eacute;m&eacute;rites dont il convient de
+se d&eacute;fier, alors m&ecirc;me qu'ils semblent se trahir entre eux...</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;fions-nous, soit, cela ne nous emp&ecirc;chera pas d'agir.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'avez-vous pas dit que vous attendiez encore des n&ocirc;tres?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... j'ai fait avertir les deux fr&egrave;res Droite et Gauche, et je
+m'&eacute;tonne m&ecirc;me qu'ils ne soient pas encore arriv&eacute;s.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de braves c&oelig;urs!...</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;vou&eacute;s &agrave; notre &oelig;uvre jusqu'&agrave; la mort... et, sans eux, nous ne
+serions pas sur les traces des Loups. Leur exploit a &eacute;t&eacute; un v&eacute;ritable
+coup de ma&icirc;tre.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! fit tout &agrave; coup sir Lionel. &Eacute;coutez....</p>
+
+<p>Archibald et l'Anglais tendaient l'oreille.</p>
+
+<p>On entendait sur le trottoir l'&eacute;cho assourdi d'un pas rapide. Les deux
+hommes se rejet&egrave;rent en arri&egrave;re, et descendant de quelques marches
+l'escalier qui conduisait &agrave; la berge, ils se cach&egrave;rent derri&egrave;re la
+saillie du parapet. Une ombre parut dans la nuit. Elle s'arr&ecirc;ta, puis
+parut regarder soigneusement autour d'elle, se penchant et tendant
+l'oreille. Sir Lionel poussa Archibald du coude:</p>
+
+<p>&mdash;Ce doit &ecirc;tre notre homme. Pourquoi ne nous jetons-nous pas sur lui?</p>
+
+<p>Archibald r&eacute;pondit &agrave; voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Non. Si robuste que nous soyons, il pourrait nous &eacute;chapper: une lutte
+s'ensuivrait qui nous compromettrait inutilement et donnerait l'&eacute;veil &agrave;
+toute la bande.</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, ajouta sir Lionel, le mieux est de forcer l'animal dans son
+repaire.... Nous y apprendrons sans doute d'int&eacute;ressants d&eacute;tails.</p>
+
+<p>Cependant l'inconnu, apr&egrave;s s'&ecirc;tre assur&eacute; que le quai &eacute;tait d&eacute;sert ou du
+moins l'avoir cru tel, se dirigea vers la masure o&ugrave; nous avons vu
+p&eacute;n&eacute;trer Silvereal. Il marchait sans pr&eacute;caution maintenant, comme un
+homme certain de n'avoir rien &agrave; redouter. Il s'approcha de la devanture,
+se baissa, et tira de sa poche une clef qu'il introduisit dans la
+serrure. Le volet tourna sur lui-m&ecirc;me, et l'homme disparut &agrave;
+l'int&eacute;rieur.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! dit Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;N'attendons-nous pas les deux fr&egrave;res?</p>
+
+<p>&mdash;A quoi bon? Ne pouvons-nous en finir &agrave; nous deux?</p>
+
+<p>&mdash;Certes oui, je suis &agrave; vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Vos pistolets sont arm&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Et j'ai la main sur la crosse. Ils prendront la parole d&egrave;s qu'il le
+faudra.</p>
+
+<p>&mdash;Venez donc.</p>
+
+<p>Et remontant sur le quai, Lionel et Archibald se dirig&egrave;rent vers la
+demeure du faux Blasias.</p>
+
+<p>La devanture &eacute;tait referm&eacute;e. Archibald frappa de la fa&ccedil;on qui lui avait
+&eacute;t&eacute; enseign&eacute;e par l'honn&ecirc;te Muflier. Six coups espac&eacute;s de deux en deux.
+Ils attendirent un instant, puis un judas s'ouvrit au-dessus de la
+porte.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est l&agrave;? demanda une voix.</p>
+
+<p>&mdash;Loup! r&eacute;pondit M. de Thomerville.</p>
+
+<p>&mdash;Le mot de passe.</p>
+
+<p>&mdash;Hors du bois!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien. Attendez!</p>
+
+<p>On entendit un bruit de verrous, puis le volet s'ouvrit.</p>
+
+<p>Archibald et Lionel, la main sur leurs armes, p&eacute;n&eacute;tr&egrave;rent dans le
+capharna&uuml;m du vieux Blasias. Le rec&eacute;leur, tenant &agrave; la main une lanterne,
+fixait sur les deux hommes ses yeux, dans lesquels d'ailleurs ne per&ccedil;ait
+aucune inqui&eacute;tude.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous connais pas, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourquoi nous venons faire connaissance avec vous, dit Archibald
+en riant.</p>
+
+<p>En m&ecirc;me temps, sa main arm&eacute;e d'un pistolet se dirigeait vers Blasias, et
+Lionel l'avait imit&eacute;. Les deux Morts s'&eacute;taient plac&eacute;s entre la porte et
+Blasias. Toute fuite de ce c&ocirc;t&eacute; &eacute;tait impossible. Mais l'homme resta
+immobile devant les armes de mort qui le mena&ccedil;aient. Il laissa &eacute;chapper
+un ricanement.</p>
+
+<p>&mdash;Vous paraissez pleins de courage pour attaquer un pauvre vieillard!
+fit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Un vieillard... en v&eacute;rit&eacute;! mais si je ne me trompe, votre voix est
+encore forte et vigoureuse.... Avez-vous bien l'&acirc;ge que vous paraissez?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de fort simple. Vous ne vous appelez pas Blasias... vous &ecirc;tes
+le Bisco, chef des Loups de Paris.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Avouez-vous? demanda sir Lionel.</p>
+
+<p>Le Bisco baissa la t&ecirc;te, et comme ob&eacute;issant &agrave; la crainte, il dit
+doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends tout... j'ai &eacute;t&eacute; trahi... je suis en votre pouvoir...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous r&eacute;signez bien vite, ce me semble, dit Archibald. Je vous
+avertis que votre soumission m'est grandement suspecte... &Eacute;videmment
+vous cherchez en votre cerveau fertile quelque moyen de nous &eacute;chapper...
+mais veuillez vous convaincre que toute tentative serait inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Au moindre mouvement, je vous br&ucirc;le la cervelle, ajouta sir Lionel,
+qui aimait les expressions nettes et pr&eacute;cises.</p>
+
+<p>Le Bisco parut r&eacute;fl&eacute;chir un moment.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coutez-moi, dit-il. Je connais assez la vie pour comprendre que
+lorsqu'une partie est perdue, c'est folie que de s'acharner &agrave; combattre.
+Si vous savez qui je suis, je n'ignore pas moi-m&ecirc;me quels sont les deux
+hommes qui se trouvent devant moi.</p>
+
+<p>&mdash;Hein? vous nous connaissez? firent les deux hommes surpris.</p>
+
+<p>&mdash;Qui ne conna&icirc;t le marquis Archibald de Thomerville, le premier
+sportsman de Paris... qui jadis oui, je crois, une aventure d'amour, &agrave;
+la suite de laquelle il tenta de s'empoisonner, ce qui explique
+l'&eacute;trange p&acirc;leur r&eacute;pandue sur son visage?</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai que ces d&eacute;tails ont occup&eacute; pendant quelques jours
+l'attention publique... je m'explique donc qu'ils ne vous soient pas
+inconnus.</p>
+
+<p>&mdash;Non plus que cet autre acte de d&eacute;sespoir qui vous a d&eacute;figur&eacute;, sir
+Lionel Storigan... alors que, tromp&eacute; par celle qui devait porter le nom
+de duchesse de Torr&egrave;s, vous avez tent&eacute; de vous briser le cr&acirc;ne d'un coup
+de pistolet.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois, fit sir Lionel, que vous poss&eacute;dez admirablement les annales
+de la vie parisienne; en tout cas, si jadis ma main a tromp&eacute; ma volont&eacute;,
+soyez certain qu'il n'en serait pas de m&ecirc;me aujourd'hui....</p>
+
+<p>Le Bisco paraissait avoir repris son assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Sachant donc quels sont les deux personnages qui se sont introduits
+chez moi, je suis certain de n'avoir pas &agrave; redouter un assassinat, et je
+devine qu'il s'agit de conditions &agrave; m'imposer.... Je vous l'ai dit, &agrave;
+partie perdue, il n'est pas d'autre recours que le payement de sa
+dette.... Ces conditions, je les attends... et il est plus que probable
+qu'elles sont accept&eacute;es d'avance...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu!... je suis seul et sans armes... &agrave; la moindre tentative de
+r&eacute;sistance, vous me logez une balle dans la t&ecirc;te. Je ne crois m&ecirc;me pas
+qu'il y ait l&agrave; de v&eacute;ritable l&acirc;chet&eacute;... Allons plus loin!... vous me
+consid&eacute;rez comme un bandit, je ne me fais pas &agrave; cet &eacute;gard la moindre
+illusion; vous ne pouvez donc exiger de moi l'h&eacute;ro&iuml;sme des honn&ecirc;tes
+gens. Vous voyez que je suis franc. Maintenant, je vous &eacute;coute.</p>
+
+<p>La voix de Biscarre avait repris sa nettet&eacute;. Archibald, toujours
+d&eacute;fiant, se demandait quel pi&eacute;ge pouvait cacher cette apparente
+soumission.</p>
+
+<p>&mdash;Vous &ecirc;tes notre prisonnier, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Que pr&eacute;tendez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Rien que de tr&egrave;s-simple. Si nous vous avions arr&ecirc;t&eacute; dans la rue, vous
+auriez tout mis en oeuvre pour nous &eacute;chapper. Ici, la fuite est
+impossible, et vous allez nous suivre.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; me conduisez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pas en prison.... Tranquillisez-vous.... Ce n'est pas &agrave; un
+magistrat que vous aurez &agrave; r&eacute;pondre.</p>
+
+<p>Biscarre se mordit les l&egrave;vres; une lueur venait de traverser son esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne m'interrogez-vous pas ici?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce n'est pas &agrave; nous que ce soin appartient.</p>
+
+<p>&mdash;A qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le saurez plus tard. Maintenant, r&eacute;pondez... &Ecirc;tes-vous pr&ecirc;t &agrave;
+nous suivre, et nous &eacute;viterez-vous la n&eacute;cessit&eacute; de recourir &agrave; la
+violence?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous suivrai.</p>
+
+<p>&mdash;Bien.</p>
+
+<p>&mdash;Seulement, jurez-moi que j'aurai la vie sauve...</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne prenons aucun engagement.</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;? Du moins, avez-vous l'intention de me livrer &agrave; la justice?</p>
+
+<p>&mdash;Tout d&eacute;pendra de vous-m&ecirc;me. Selon vos r&eacute;ponses, vous serez libre, sous
+certaines r&eacute;serves, bien entendu. Sinon, nous ne pr&eacute;jugeons rien du sort
+qui vous est r&eacute;serv&eacute;.</p>
+
+<p>Sir Lionel avait tir&eacute; de sa poche des cordes fines et solides.</p>
+
+<p>&mdash;Vos poignets? dit-il &agrave; Biscarre.</p>
+
+<p>Celui-ci tendit les mains en avant. Sir Lionel, avec une remarquable
+dext&eacute;rit&eacute;, les lui serra au moyen de ces n&oelig;uds savants que connaissent
+les marins.</p>
+
+<p>&mdash;Le b&acirc;illon, maintenant, dit Archibald.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voulez!... s'&eacute;cria Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Simple mesure de pr&eacute;caution. Qui sait si quelques-uns de vos amis ne
+r&ocirc;dent pas aux environs et si vous n'&eacute;prouveriez pas la tentation de
+leur jeter quelque signal?...</p>
+
+<p>&mdash;D&eacute;cid&eacute;ment, vous &ecirc;tes d&eacute;fiants...</p>
+
+<p>&mdash;C'est un hommage que nous rendons &agrave; votre habilet&eacute;, dit sir Lionel en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon habilet&eacute;!... h&eacute;las!... je vous en donne une bien triste preuve,
+car, en v&eacute;rit&eacute;, je me suis laiss&eacute; surprendre comme un niais.</p>
+
+<p>&mdash;Les plus grands capitaines ont leurs moments d'oubli.</p>
+
+<p>D&eacute;cid&eacute;ment, l'aventure se passait dans les formes les plus courtoises.
+Sans autre objection, Biscarre avait tendu le cou, et Archibald lui
+avait pos&eacute; aux l&egrave;vres un b&acirc;illon qui, s'y adaptant exactement, emp&ecirc;chait
+toute &eacute;mission de la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit sir Lionel, nous vous prendrons chacun par un bras, et
+nous vous guiderons jusqu'&agrave; une voiture qui nous attend &agrave; quelques pas
+d'ici.</p>
+
+<p>Biscarre inclina la t&ecirc;te en signe de consentement. Sir Lionel alla &agrave; la
+porte pour l'ouvrir, mais elle s'&eacute;tait referm&eacute;e par son propre poids.</p>
+
+<p>&mdash;La clef? fit-il.</p>
+
+<p>S'ils avaient en ce moment vu l'&eacute;clair qui passa sous les paupi&egrave;res
+baiss&eacute;es de Biscarre, ils auraient compris que tout n'&eacute;tait pas encore
+fini.</p>
+
+<p>&mdash;La clef? r&eacute;p&eacute;ta Archibald en se rapprochant de lui.</p>
+
+<p>Biscarre se tourna &agrave; demi et d'un geste indiqua sa poche. Archibald y
+plongea la main et en retira la clef. C'&eacute;tait une clef de fer, lourde,
+massive. Sir Storigan la re&ccedil;ut des mains d'Archibald et se dirigea de
+nouveau vers la porte. Mais comme cette partie de la pi&egrave;ce &eacute;tait plong&eacute;e
+dans l'obscurit&eacute;, il se tourna vers M. de Thomerville:</p>
+
+<p>&mdash;Approchez la lanterne, dit-il.</p>
+
+<p>Celui-ci ob&eacute;it. Dans ce mouvement, il s'&eacute;loigna de Biscarre. Celui-ci
+s'&eacute;tait redress&eacute;, et, doucement, comme par un mouvement naturel, avait
+fait un pas en arri&egrave;re. Sir Lionel introduisit la clef dans la serrure;
+on entendit un bruit sec. Puis, tout &agrave; coup, le sol sur lequel ils se
+trouvaient c&eacute;da sous leurs pas, et tous deux disparurent dans une trappe
+subitement ouverte. Alors Biscarre, d&eacute;gageant ses mains comme si en
+r&eacute;alit&eacute; les n&oelig;uds de cordes eussent &eacute;t&eacute; serr&eacute;s par un enfant, bondit
+vers la trappe, qui se referma avec un bruit sourd, et, arrachant son
+b&acirc;illon:</p>
+
+<p>&mdash;Imb&eacute;ciles! cria-t-il. Avant de vous attaquer &agrave; moi, vous eussiez d&ucirc;
+mieux me conna&icirc;tre!</p>
+
+<p>Puis, prenant une autre clef dans sa poche, il ouvrit la porte de la
+rue, sortit, et lan&ccedil;a dans l'air un coup de sifflet net et strident.
+Deux ombres se d&eacute;tach&egrave;rent dans l'obscurit&eacute;: elles portaient une sorte
+de paquet qui avait forme humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Entrez, fit Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Voila! camarade, dit Maloigne. Sacr&eacute;di&eacute;! quel chien de temps! V'la de
+l'ouvrage qui vaut de l'argent! O&ugrave; faut-il mettre le manchot?</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;tendez-le l&agrave;, &agrave; terre; maintenant, faites sentinelle au dehors. A la
+moindre alerte, le coup de sifflet.</p>
+
+<p>&mdash;Encore dehors! Mais nous sommes tremp&eacute;s...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous s&eacute;cherez demain. Allez!</p>
+
+<p>Truard et Maloigne essay&egrave;rent encore de protester. Mais, sans s'en
+pr&eacute;occuper, Biscarre les jeta dehors. Puis, rest&eacute; seul, il referma
+soigneusement la porte et se dirigea vers le corps qui &eacute;tait &eacute;tendu sans
+mouvement.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait celui d'un des fr&egrave;res Martin, celui de Gauche. Comment se
+trouvait-il l&agrave;, et que s'&eacute;tait-il donc pass&eacute;? On se souvient que
+Biscarre, averti par Diouloufait de l'enl&egrave;vement de Muflier et de
+Goniglu, avait imm&eacute;diatement donn&eacute; &agrave; son personnel des ordres pour le
+soir m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Biscarre avait compris que l'heure de la lutte avait sonn&eacute;. L'enl&egrave;vement
+des deux bandits devait, selon lui, &ecirc;tre le r&eacute;sultat de quelque
+imprudence par eux commise. Peut-&ecirc;tre m&ecirc;me y avait-il trahison. Les
+allures de Muflier &eacute;tait depuis longtemps suspectes, et la sc&egrave;ne qui
+s'&eacute;tait pass&eacute;e &agrave; l'<i>Ours vert</i> en &eacute;tait la preuve. En tout cas, il
+fallait conna&icirc;tre l'&eacute;tendue r&eacute;elle du danger. Quels &eacute;taient les deux
+personnages qui, d'apr&egrave;s le rapport de Diouloufait, s'&eacute;taient pr&eacute;sent&eacute;s
+d'abord au quai de G&egrave;vres, ensuite au cabaret des Halles? Puis, dans
+quel but les deux saltimbanques avaient-ils fait dispara&icirc;tre Muflier et
+Goniglu? Biscarre avait pour principe de prendre tout d'abord
+l'initiative; et il y avait en lui je ne sais quel esprit d'aventure qui
+le poussait &agrave; compter sur le hasard. Il fallait d'abord s'emparer des
+fr&egrave;res Droite et Gauche. A l'heure dite, quatre Loups s'&eacute;taient r&eacute;unis &agrave;
+la t&ecirc;te du Pont-Neuf, au point fix&eacute; par Biscarre. Puis, sous la conduite
+de Diouloufait, ils s'&eacute;taient dirig&eacute;s vers la place du Tr&ocirc;ne, o&ugrave; devait
+se trouver encore la baraque des saltimbanques. Ils &eacute;taient arriv&eacute;s
+vers les dix heures du soir. C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; se terminaient les
+repr&eacute;sentations. Au moment m&ecirc;me o&ugrave; ils se glissaient dans la foule qui
+entourait la baraque, Droite et Gauche ex&eacute;cutaient leurs derniers
+exercices. Les Loups, sur l'ordre de Biscarre, s'&eacute;taient plac&eacute;s en
+observation, pr&ecirc;ts &agrave; accourir au premier signal de Biscarre, qui s'&eacute;tait
+r&eacute;serv&eacute; le r&ocirc;le principal dans le drame qui se pr&eacute;parait. Il &eacute;tait v&ecirc;tu
+d'une blouse qui cachait son costume de Blasias. Il entra dans la
+baraque, apr&egrave;s avoir jet&eacute; en passant quelques pi&egrave;ces de cuivre. C'&eacute;tait
+pendant l'exercice des poids, et les deux fr&egrave;res excitaient des
+tr&eacute;pignements de joie de la part des spectateurs, prompts &agrave; se moquer
+des audacieux qui essayaient de lutter de vigueur avec les deux
+manchots. Droite s'&eacute;tait avanc&eacute; sur le devant des tr&eacute;teaux qui leur
+servaient de sc&egrave;ne, et jetait une derni&egrave;re fois le d&eacute;fi sacramentel:</p>
+
+<p>&mdash;Est-il encore dans la soci&eacute;t&eacute; quelque personne qui veuille essayer ses
+forces?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Biscarre.</p>
+
+<p>Il y eut dans la foule un redoublement d'attention, et m&ecirc;me quelques
+applaudissements retentirent. Jusqu'ici les plus vigoureux avaient &eacute;t&eacute;
+vaincus, il fallait une grande confiance en soi-m&ecirc;me pour entamer de
+nouveau la lutte. Mais quand Biscarre parut, il y eut un murmure de
+d&eacute;sappointement. Cet homme de taille moyenne, v&ecirc;tu comme un paysan, le
+front couvert d'un large chapeau qui dissimulait en partie son visage,
+avait des allures lourdes et <i>pataudes</i> qui ne prouvaient rien moins
+qu'une force exceptionnelle. Biscarre monta sur le tr&eacute;teau.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! camarade, fit Gauche, il para&icirc;t que nous avons des biceps
+exceptionnels!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! comme tout le monde, dit Biscarre en tra&icirc;nant la voix &agrave; la fa&ccedil;on
+normande.</p>
+
+<p>&mdash;Vous venez de loin? Peut-&ecirc;tre &ecirc;tes-vous fatigu&eacute;?... dit Droite avec un
+accent de moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-&ecirc;tre ben!... mais je t&acirc;cherons de faire de mon mieux...</p>
+
+<p>&mdash;Choisissez! dit Gauche &agrave; son tour, en d&eacute;signant &agrave; Biscarre le tas de
+poids qui avaient servi &agrave; leurs exercices.</p>
+
+<p>Biscarre s'approcha, se baissa, et jouant la niaiserie du mieux qu'il
+pouvait&mdash;et en cela c'&eacute;tait comme toujours un acteur admirable&mdash;il t&acirc;ta
+successivement plusieurs poids, sans les prendre et sans t&acirc;cher de les
+enlever.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous donc cru qu'ils &eacute;taient en carton, fit l'un des deux fr&egrave;res,
+qui en souleva un et le laissa retomber sur les planches, qui g&eacute;mirent
+sous la masse de fer.</p>
+
+<p>Biscarre s'&eacute;tait redress&eacute;, toujours avec ses mouvements lents, et il
+regardait autour de lui. Or, il y avait justement au milieu du tr&eacute;teau
+une table couverte d'un tapis sur lequel se voyaient des alt&egrave;res &agrave; poids
+&eacute;normes. Il est vrai de dire que, le plus souvent, les fr&egrave;res &eacute;vitaient
+de se servir de ces engins, qui, m&ecirc;me pour leurs forces exceptionnelles,
+n&eacute;cessitaient des efforts trop violents. Biscarre alla vers la table.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que vous venez faire par l&agrave;? dit Gauche en riant. Est-ce que
+vous voudriez en t&acirc;ter?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! c'est pas bien de vous gausser de moi, dit Biscarre en riant
+d'un gros rire. Si je voulais, j'enl&egrave;verais la table et tout ce qu'il y
+a dessus.</p>
+
+<p>Un &eacute;clat de rire accueillit cette fanfaronnade, et l'hilarit&eacute; de la
+salle fut partag&eacute;e par les deux jumeaux.</p>
+
+<p>&mdash;M. de Crac est mort! cria une voix.</p>
+
+<p>&mdash;A la porte le blagueur!</p>
+
+<p>Et les lazzi d'&eacute;clater de toutes parts. Biscarre passa ses mains sous sa
+blouse et en tira un sac de toile assez gros. Il le pla&ccedil;a sur la table
+et on entendit le bruit d'un sac d'&eacute;cus.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que &ccedil;a? dit Droite.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a? Eh ben!... c'est le prix des deux derniers <i>viaux</i> que j'ons
+vendus aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'est-ce que vous voulez que nous fassions de &ccedil;a?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ce que vous voudrez! Seulement, faut les gagner.</p>
+
+<p>&mdash;Ah &ccedil;&agrave;! que veulent dire toutes ces pasquinades?</p>
+
+<p>&mdash;Des... quoi? Voyons! &ecirc;tes-vous des francs gars, oui ou non? Je vous
+parie ce qu'il y a l&agrave; dedans que j'enlevons la table et tout le
+bibelot....</p>
+
+<p>La sacoche paraissait ronde: d&eacute;cid&eacute;ment la partie ne manquait pas
+d'int&eacute;r&ecirc;t, et le silence se fit comme par enchantement.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne parions pas d'argent, dit Gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! dites donc tout de go que vous avez peur de perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! ils <i>canent</i>! cri&egrave;rent quelques spectateurs.</p>
+
+<p>Droite et Gauche comprirent que, m&ecirc;me en supposant, ce qui &eacute;tait
+vraisemblable, que le particulier voul&ucirc;t jouer une farce, ils devaient
+conserver leur prestige.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit, reprit Gauche, que nous ne jouons pas d'argent, mais
+on peut jouer autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Deux bonnes bouteilles de vin?</p>
+
+<p>&mdash;Du bon bouch&eacute;, alors!</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce qu'il y a de plus bouch&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Topez donc!</p>
+
+<p>Et Biscarre tendit la main aux deux fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;&Ccedil;a y est. Et maintenant, mes gars parisiens, regardez-moi &ccedil;a.</p>
+
+<p>Biscarre vint vers la table, qui avait une longueur d'&agrave; peu pr&egrave;s un
+m&egrave;tre. Il &eacute;tait impossible d'appr&eacute;cier, au premier coup d'&oelig;il, le poids
+qui la surchargeait.</p>
+
+<p>&mdash;Essayez d'abord de lever &ccedil;a, dit Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi faire?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! pour me donner une petite id&eacute;e de ce que &ccedil;a p&egrave;se....</p>
+
+<p>Droite saisit le bord de la table, et, d'un effort violent, souleva deux
+des pieds &agrave; vingt centim&egrave;tres environ, et encore se servait-il pour
+levier des deux autres pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Vingt dieux! fit Biscarre, il para&icirc;t que c'est un brin lourd...</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez encore renoncer, dit Droite.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a! reculer... pour qu'on dise que les gars de la campagne sont
+des clampins...</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc... nous jugerons le coup....</p>
+
+<p>Biscarre, avec ses mouvements compass&eacute;s, releva les poignets de sa
+chemise et mit &agrave; nu ses bras, sur lesquels les muscles saillaient comme
+des cordes d'acier. Ses mains, quoique fines, pr&eacute;sentaient, nous l'avons
+dit, ce caract&egrave;re assez singulier que le pouce &eacute;tait d'une longueur
+inusit&eacute;e et touchait presque &agrave; l'extr&eacute;mit&eacute; de l'index. Cette
+conformation&mdash;qui existait chez le plus grand criminel dont le nom ait
+retenti depuis quelques ann&eacute;es&mdash;donne aux mains une force exceptionnelle
+et permet d'ex&eacute;cuter des actes qui paraissent, pour ainsi dire,
+invraisemblables. Biscarre saisit &agrave; son tour la table par le bord,
+s'arc-bouta sur ses jambes, son dos se vo&ucirc;ta, il y eut un moment de
+compl&egrave;te immobilit&eacute;. Puis, comme serr&eacute;e entre des tenailles de bronze,
+la table se souleva... tout enti&egrave;re... lentement. Le corps de Biscarre
+ne bougeait pas plus que si c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; celui d'une statue. Des cris
+d'enthousiasme &eacute;clat&egrave;rent: c'&eacute;tait la preuve d'une vigueur presque
+surhumaine. Droite et Gauche ne purent r&eacute;primer eux-m&ecirc;mes une
+exclamation de surprise. Biscarre, apr&egrave;s avoir soutenu la table pendant
+quelques secondes, &agrave; deux pieds de terre, la laissa ensuite retomber,
+mais sans secousse. Puis se tournant vers les deux fr&egrave;res:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! les gars, qu'est-ce que vous dites de &ccedil;a? demanda-t-il d'un
+ton goguenard.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons perdu, dit Gauche; mais, sur ma parole, nous ne nous y
+attendions pas.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne pourriez pas en faire autant?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, vous tiendrez le pari?</p>
+
+<p>&mdash;C'est convenu.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous boirons ensemble deux bonnes bouteilles?</p>
+
+<p>&mdash;Quand vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Tout de suite alors, car j'sommes press&eacute;... je repartons demain pour
+le village.</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres.</p>
+
+<p>De fait, les fr&egrave;res jumeaux n'&eacute;taient pas f&acirc;ch&eacute;s de brusquer la fin de
+la s&eacute;ance. Il n'est pas d'homme qui soit insensible &agrave; un &eacute;chec
+d'amour-propre, surtout quand il s'agit de rivalit&eacute; de m&eacute;tier. Deux
+jours auparavant, ils avaient obtenu sur les Loups Muflier et Goniglu un
+avantage qui les avait plac&eacute;s haut dans l'estime de leur public
+ordinaire. Mais aujourd'hui, c'&eacute;tait la revanche. Contraints de s'avouer
+vaincus, ils sentaient que leur prestige &eacute;taient tomb&eacute; du m&ecirc;me coup. Ce
+fut au milieu du plus profond silence que fut accueilli le boniment
+ordinaire, annon&ccedil;ant l'heure de la repr&eacute;sentation du lendemain. Et, dans
+les rangs de la foule qui s'&eacute;coulait, ils auraient pu saisir plus d'une
+observation peu sympathique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'en voulez? fit le faux paysan.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'ons voulu gagner un bon coup &agrave; boire.</p>
+
+<p>&mdash;C'&eacute;tait votre droit.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pour me prouver qu'il n'y a pas de rancune, venez avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous suivons.</p>
+
+<p>En un instant, les deux fr&egrave;res eurent barricad&eacute; la baraque et sortirent,
+accompagn&eacute;s de Biscarre. D&eacute;tail &eacute;trange et qui prouve bien l'invincible
+faiblesse du genre humain, les deux fr&egrave;res &eacute;taient trop pr&eacute;occup&eacute;s de
+leur d&eacute;faite pour concevoir le moindre soup&ccedil;on sur la personnalit&eacute; de
+leur adversaire.</p>
+
+<p>&mdash;O&ugrave; allons-nous? demanda Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Chez le premier d&eacute;bitant venu.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! fit l'autre, vous ne m'avez pas l'air de traiter s&eacute;rieusement
+les affaires... le premier venu... pour avaler de la drogue...</p>
+
+<p>&mdash;Si vous connaissez un bon endroit.</p>
+
+<p>&mdash;C'est &ccedil;a... oui, j'en ons un, et pas loin... au cours de Vincennes.</p>
+
+<p>Il &eacute;tait presque onze heures du soir: la pluie tombait maintenant &agrave;
+torrents, et il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de la plus vulgaire prudence de ne pas
+s'&eacute;loigner.</p>
+
+<p>Mais puisque le paysan ne se plaignait pas, malgr&eacute; l'eau qui p&eacute;n&eacute;trait
+sa limousine, Droite et Gauche ne pouvaient reculer. Tous trois
+pass&egrave;rent la barri&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;Vous connaissez un cabaret par ici? demanda l'un des fr&egrave;res.</p>
+
+<p>&mdash;Quand je vous le disions! Pardine! est-ce que maintenant vous allez
+vous d&eacute;fier de moi? Dites-le tout de suite, que vous ne voulez pas
+payer....</p>
+
+<p>A cette &eacute;poque, la route qui m&egrave;ne de la barri&egrave;re du Tr&ocirc;ne &agrave; Vincennes
+&eacute;tait absolument d&eacute;serte. A peine de distance en distance quelque maison
+de sordide apparence... Biscarre marchait entre les deux fr&egrave;res, parlant
+beaucoup, racontant des histoires de march&eacute;s et de foires, d&eacute;taillant
+avec un gros rire les prouesses qu'il avait d&eacute;j&agrave; ex&eacute;cut&eacute;es. Tout &agrave; coup,
+Droite s'arr&ecirc;ta:</p>
+
+<p>&mdash;On dirait qu'on nous suit, dit-il.</p>
+
+<p>Gauche tressaillit, et &agrave; ce moment une m&ecirc;me pens&eacute;e traversa l'esprit des
+deux fr&egrave;res. Mais d&eacute;j&agrave; il &eacute;tait trop tard. Biscarre s'&eacute;tait jet&eacute; sur
+Gauche, qu'il &eacute;treignait entre ses bras de fer; Droite avait &eacute;t&eacute;
+renvers&eacute; par trois hommes qui s'&eacute;taient jet&eacute;s sur lui...</p>
+
+<p>&mdash;Nous les tenons, dit Biscarre. Ah! mes beaux manchots! vous vous
+avisez de faire les malins... il vous en cuira....</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il, Gauche avait &eacute;t&eacute; mis dans l'impossibilit&eacute; de faire le
+moindre mouvement, et d&eacute;j&agrave; le b&acirc;illon s'abattait sur ses l&egrave;vres, lorsque
+de sa bouche sortit un sifflement &eacute;trangement modul&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu, vip&egrave;re? cria Biscarre.</p>
+
+<p>Et de son poing il lui martela la t&ecirc;te.</p>
+
+<p>Encore ne comprenait-il pas ce que signifiait ce sifflement. Or, il
+r&eacute;pondait &agrave; une convention faite de longue date entre les deux fr&egrave;res.
+S'ils &eacute;taient attaqu&eacute;s tous deux, tant que l'un et l'autre conservaient
+l'espoir de vaincre leurs adversaires, ils luttaient, mais d&egrave;s qu'ils se
+sentaient vaincus, celui qui le premier reconnaissait la r&eacute;sistance
+impossible avertissait son fr&egrave;re, dont le r&ocirc;le devait alors se borner &agrave;
+tenter l'&eacute;vasion, et surtout &agrave; s'abstenir de prendre part au combat,
+f&ucirc;t-ce dans l'espoir de la d&eacute;livrance. Ce qu'ils ne voulaient point
+risquer, c'&eacute;tait que la libert&eacute; leur f&ucirc;t ravie en m&ecirc;me temps &agrave; tous
+deux. Tant que l'un &eacute;tait libre, l'autre conservait l'espoir. Droite
+avait entendu, et imm&eacute;diatement il avait cess&eacute; de lutter contre ses
+adversaires, ne songeant plus qu'&agrave; saisir l'occasion favorable.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous l'autre? cria Biscarre.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne bouge m&ecirc;me plus, r&eacute;pondit Truard, l'un des complices.</p>
+
+<p>Biscarre serra de nouveau les cordes qui entravaient les mouvements de
+Gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais finir l'affaire de l'autre manchot, dit-il.</p>
+
+<p>Et il se rapprocha du groupe des trois hommes qui maintenaient Droite.
+Mais avant qu'il f&ucirc;t arriv&eacute;, celui-ci, d'un seul bond, s'&eacute;tait relev&eacute;:
+d'un coup vigoureusement assen&eacute;, il avait assomm&eacute; un de ses adversaires,
+et s'&eacute;tait &eacute;lanc&eacute; sur le c&ocirc;t&eacute; de la route; l&agrave;, il h&eacute;sitait encore:
+devait-il, malgr&eacute; leurs conventions formelles, revenir au secours de son
+fr&egrave;re?</p>
+
+<p>Son h&eacute;sitation ne fut pas de longue dur&eacute;e. Les trois assassins s'&eacute;taient
+jet&eacute;s &agrave; sa poursuite.</p>
+
+<p>&mdash;Arr&ecirc;tez! cria Biscarre.</p>
+
+<p>On entendit le craquement d'une batterie, et un coup de feu retentit: la
+balle effleura la t&ecirc;te de Droite. Par un hasard inesp&eacute;r&eacute;, l'adresse de
+Biscarre s'&eacute;tait trouv&eacute;e en d&eacute;faut.</p>
+
+<p>&mdash;Mal&eacute;diction! cria le for&ccedil;at.</p>
+
+<p>Mais d&eacute;j&agrave; Droite avait disparu. Biscarre, poussant d'&eacute;pouvantables
+jurements, revint vers Gauche, toujours immobile.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, murmura-t-il, celui-l&agrave; ne m'&eacute;chappera pas.</p>
+
+<p>On sait le reste.</p>
+
+<p>Gauche &eacute;tait au pouvoir de Biscarre. Le malheureux gisait sur le sol,
+dans le laboratoire de Blasias. Il n'avait pas perdu son sang-froid, il
+devinait qu'il &eacute;tait aux mains d'un ennemi implacable.... Qu'allait-il
+se passer? Quel &eacute;tait cet homme? Pourquoi l'avait-on amen&eacute; dans ce lieu
+sinistre?</p>
+
+<p>Biscarre avait ferm&eacute; la porte du laboratoire, puis il s'&eacute;tait courb&eacute; sur
+le corps du manchot.</p>
+
+<p>&mdash;&Eacute;coute-moi bien, lui dit-il, de sa voix stridente, et je t'engage,
+dans ton int&eacute;r&ecirc;t, &agrave; ne pas perdre une seule de mes paroles. Ta vie est
+entre mes mains, et je suis d&eacute;cid&eacute;, en cas de r&eacute;sistance, &agrave; te tuer
+comme un chien.... Veux-tu r&eacute;pondre &agrave; mes questions?... Je vais
+t'enlever ton b&acirc;illon, mais en m&ecirc;me temps, je tiendrai appuy&eacute; sur ton
+cr&acirc;ne la gueule d'un pistolet.... Au moindre cri, je te fais sauter la
+cervelle.</p>
+
+<p>Tenant d'une main l'arme de mort, de l'autre Biscarre approcha sa
+lanterne de son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux r&eacute;pondre avec les yeux: m'entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fit Gauche du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'engages &agrave; me r&eacute;pondre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, r&eacute;p&eacute;ta l'autre du m&ecirc;me signe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien.</p>
+
+<p>Gauche sentit le froid du pistolet appuy&eacute; &agrave; sa tempe, tandis que
+Biscarre d&eacute;tachait le b&acirc;illon. Un long soupir de soulagement s'&eacute;chappa
+de la poitrine du malheureux. Ce fut tout. Il attendit.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a deux jours, dit Biscarre, deux hommes sont entr&eacute;s dans votre
+baraque, et depuis ce moment ils n'ont pas reparu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Gauche.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont &eacute;t&eacute; tu&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Enlev&eacute;s alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>Gauche garda le silence.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'oublies rien de ce que je t'ai dit: parle ou je te tue.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me tuerez!</p>
+
+<p>&mdash;En v&eacute;rit&eacute;... nous jouons au Spartiate...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, si tu t'es attaqu&eacute; &agrave; eux, c'est que tu agissais d'apr&egrave;s des
+ordres?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc un des membres d'une association secr&egrave;te?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis l'ennemi des criminels et des maudits...</p>
+
+<p>&mdash;Bon! fit Biscarre en riant, voil&agrave; qui est parler, et je suppose que tu
+me fais l'honneur de me compter au nombre de ces adversaires; mais l&agrave;
+n'est pas la question: je veux, je veux, entends-tu bien, savoir quels
+sont ceux qui t'emploient.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez votre doigt sur la g&acirc;chette, dit Gauche, car je jure que je ne
+dirai rien.</p>
+
+<p>Biscarre eut un mouvement de rage. Peut-&ecirc;tre allait-il le tuer, quand
+tout &agrave; coup une pens&eacute;e traversa son cerveau.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu ne parleras pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Alors m&ecirc;me que je te briserais les membres et que je te d&eacute;chirerais
+les chairs?</p>
+
+<p>&mdash;Suis-je donc au pouvoir du bourreau?</p>
+
+<p>&mdash;Tu es au pouvoir d'un homme qui veut ton secret...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! torturez-moi, brisez-moi, je ne parlerai pas! Croyez-moi,
+mieux vaut en finir tout de suite; tuez-moi.</p>
+
+<p>Biscarre ricana:</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore, fit-il; et d'abord, puisque tu ne daignes pas m'&ecirc;tre
+reconnaissant d'avoir bien voulu te rendre la libert&eacute; de la langue, tu
+me permettras de retirer cette concession.</p>
+
+<p>D'un mouvement rapide, il rattacha aux l&egrave;vres de Gauche le b&acirc;illon un
+instant &eacute;cart&eacute;.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, continua Biscarre, je t'avertis que malgr&eacute; tout ton
+courage, malgr&eacute; la force de ta volont&eacute;, tu parleras. Une derni&egrave;re fois,
+je te dis que toute r&eacute;sistance de ta part est inutile, et pour te le
+prouver, sache que d&eacute;j&agrave; deux d'entre vous sont mes prisonniers. Ne
+connais-tu pas le marquis Archibald de Thomerville et sir Lionel
+Storigan?</p>
+
+<p>Un r&acirc;le sourd s'&eacute;chappa de la poitrine du malheureux, tandis qu'une
+sueur froide mouillait tout son corps. Ainsi d&eacute;j&agrave; une partie du secret
+&eacute;tait au pouvoir de ce mis&eacute;rable!... C'&eacute;tait une effrayante
+r&eacute;v&eacute;lation!...</p>
+
+<p>&mdash;Voil&agrave; qui commence &agrave; te toucher, mon brave, continua Biscarre.
+Allons!... d&eacute;cide-toi... mange le morceau.</p>
+
+<p>Les yeux de Gauche se fix&egrave;rent sur le visage de Biscarre avec une
+expression de profond m&eacute;pris. Biscarre comprit que c'&eacute;tait un refus.</p>
+
+<p>&mdash;A ton aise, donc. Je te le r&eacute;p&egrave;te, tu parleras quand m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Biscarre n'avait-il pas &agrave; sa disposition les moyens qui d&eacute;j&agrave; avaient eu
+raison du mutisme de Silvereal? Sans perdre un instant, il cacha son
+visage sous un masque de verre, alluma une lampe d'esprit-de-vin et
+pla&ccedil;a sur le r&eacute;chaud une cornue de terre d'o&ugrave;, apr&egrave;s quelques minutes,
+une vapeur blanch&acirc;tre commen&ccedil;a &agrave; s'&eacute;chapper. L'effet ne se fit pas
+attendre. Les effluves du narcotique saisirent Gauche, toujours &eacute;tendu &agrave;
+terre. En vain, il tenta de r&eacute;sister; en vain, tendant tous ses muscles,
+il chercha &agrave; rassembler ses forces d&eacute;faillantes. Le feu brilla plus
+ardent et plus clair, les vapeurs se r&eacute;pandirent dans toute l'&eacute;troite
+pi&egrave;ce comme un nuage, ses yeux se ferm&egrave;rent, sa poitrine se souleva dans
+un dernier effort; mais la r&eacute;sistance &eacute;tait vaincue: il dormait.
+Biscarre se rapprocha de lui, et se baissant, il lui posa la main sur la
+poitrine. La respiration &eacute;tait lente et r&eacute;guli&egrave;re. Alors, encore une
+fois Biscarre d&eacute;tacha le b&acirc;illon, puis il pla&ccedil;a un flacon sous les
+narines de Gauche, chez lequel se manifest&egrave;rent les sympt&ocirc;mes que nous
+avons d&eacute;j&agrave; d&eacute;crits, et il commen&ccedil;a l'interrogatoire:</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est l'association dont tu fais partie?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le Club des Morts.</p>
+
+<p>Biscarre se souvint tout &agrave; coup de l'indication donn&eacute;e par Bridoine &agrave;
+Diouloufait:</p>
+
+<p>&mdash;Ne tient-il pas ses s&eacute;ances dans une maison du carr&eacute; Marigny?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... au bout du Cours-la-Reine...</p>
+
+<p>&mdash;MM. de Thomerville et sir Storigan n'en font-ils pas partie?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont les autres?</p>
+
+<p>&mdash;M. Armand de Bernaye et mon fr&egrave;re.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-il pas d'autres affili&eacute;s?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne les connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est le but de l'association?</p>
+
+<p>&mdash;Lutter contre le mal, d&eacute;fendre les honn&ecirc;tes gens, punir les criminels.</p>
+
+<p>Biscarre ne put r&eacute;primer un sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est votre chef?</p>
+
+<p>A cette question, un tressaillement convulsif agita le corps de Gauche.
+On e&ucirc;t dit qu'un scrupule inconscient luttait encore contre la
+contrainte subie.</p>
+
+<p>&mdash;Parle!</p>
+
+<p>&mdash;Notre chef, c'est... une femme.</p>
+
+<p>&mdash;Son nom?</p>
+
+<p>Mais avant que Gauche e&ucirc;t r&eacute;pondu, un craquement sinistre se fit
+entendre. Biscarre bondit sur lui-m&ecirc;me. Le bruit venait du c&ocirc;t&eacute; de la
+cour, l&agrave; m&ecirc;me o&ugrave; la muraille s'appuyait au caveau par lequel Maloigne
+&eacute;tait pass&eacute; pour l'espionner. Biscarre, le pistolet &agrave; la main, tendait
+l'oreille. Au m&ecirc;me instant, des coups redoubl&eacute;s attaqu&egrave;rent la muraille,
+qui, peu solide, chancelait d&eacute;j&agrave;. Biscarre reculait vers le magasin,
+l'&oelig;il fix&eacute; sur les pierres qui se disjoignaient. Les coups r&eacute;sonnaient
+plus rapides et plus violents. Tout &agrave; coup, il y eut un &eacute;croulement, et
+une br&egrave;che s'ouvrit. Deux hommes parurent.</p>
+
+<p>&mdash;Bernaye!... l'autre fr&egrave;re!... cria Biscarre. Pardieu! le Club des
+Morts est venu tout entier se livrer &agrave; moi....</p>
+
+<p>D'un geste brusque, il abaissa son arme. Mais avant qu'il e&ucirc;t tir&eacute;, une
+&eacute;pouvantable d&eacute;tonation retentit. Les pierres, en tombant, avaient bris&eacute;
+plusieurs fioles remplies de m&eacute;langes chimiques qui s'&eacute;taient subitement
+enflamm&eacute;s. Il y eut un horrible vacillement. La flamme, en une seconde,
+remplit la masure de bois. Biscarre avait recul&eacute;; il &eacute;tait maintenant
+dans la premi&egrave;re pi&egrave;ce, prot&eacute;g&eacute; contre ses ennemis par une barri&egrave;re de
+feu.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria de Bernaye.</p>
+
+<p>Droite avait saisi le corps de son fr&egrave;re et l'avait entra&icirc;n&eacute; au dehors.
+Bernaye, d'un bond, franchit les flammes; mais &agrave; ce moment, les poutres
+&eacute;branl&eacute;es tomb&egrave;rent avec fracas. Bernaye, frapp&eacute;, tomba. Quand il se
+releva, la porte &eacute;tait ouverte. Biscarre fuyait sur le quai.</p>
+
+<p>&mdash;Droite! Gauche! cria Bernaye. Chassons la b&ecirc;te fauve!...</p>
+
+<p>Les deux fr&egrave;res &eacute;taient l&agrave;. L'air vif de la nuit avait subitement
+dissip&eacute; l'ivresse passag&egrave;re de Gauche. On apercevait l'ombre de Biscarre
+courant sur le quai.</p>
+
+<p>&mdash;En avant! cria encore Armand.</p>
+
+<p>Tous trois s'&eacute;lanc&egrave;rent sur ses traces. Les deux fr&egrave;res &eacute;taient alertes
+et vigoureux. C'&eacute;tait une &eacute;trange chasse &agrave; l'ombre. Mais voici qu'une
+lueur &eacute;claira tout &agrave; coup la sc&egrave;ne.... C'&eacute;tait la maison du vieux
+Blasias qui br&ucirc;lait. D&eacute;j&agrave; des maisons voisines les cris: &laquo;Au feu!&raquo; se
+faisaient entendre. Les derni&egrave;res bonbonnes du laboratoire &eacute;clataient
+avec un bruit semblable &agrave; la d&eacute;tonation d'armes &agrave; feu.</p>
+
+<p>Un ruisseau &eacute;tincelant coulait sur le quai.</p>
+
+<p>&mdash;Archibald!... Lionel!... fit tout &agrave; coup Armand.</p>
+
+<p>&mdash;Les malheureux!... r&eacute;pondit Gauche, ils sont prisonniers!...</p>
+
+<p>&mdash;Dans cette maison?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute!...</p>
+
+<p>&mdash;Alors ils sont perdus!... Il nous faut cet homme mort ou vivant....
+Les Morts sont sacrifi&eacute;s au devoir!...</p>
+
+<p>Et, sans s'arr&ecirc;ter, sans tourner la t&ecirc;te en arri&egrave;re, les trois hommes
+poursuivaient Biscarre. Celui-ci, se voyant en pleine lumi&egrave;re, avait
+bondi sur le parapet du quai! puis, d'un &eacute;lan surhumain, il s'&eacute;tait jet&eacute;
+sur la berge. Mais, un instant apr&egrave;s, les trois hommes sautaient
+derri&egrave;re lui. Qu'esp&eacute;rait-il? Il allait droit au fleuve gonfl&eacute; qui
+roulait entre les rives ses flots noir&acirc;tres.</p>
+
+<p>&mdash;Nous nous emparerons de lui, dit Gauche. A l'eau; &agrave; l'eau!...</p>
+
+<p>Un bruit mat leur r&eacute;pondit. Biscarre venait de s'&eacute;lancer dans le fleuve.
+Derri&egrave;re lui, Droite et Gauche... puis Armand. Ils s'effor&ccedil;aient de le
+cerner. Lui plongeait... et, pendant quelques instants, sa trace
+disparaissait. Puis sa t&ecirc;te &eacute;mergeait, et, &agrave; chacune de ses tentatives,
+il semblait que ses ennemis se rapprochassent de lui. &Eacute;videmment, sa
+respiration s'&eacute;puisait. Armand n'&eacute;tait plus qu'&agrave; deux m&egrave;tres de lui....
+En face, les deux fr&egrave;res lui coupaient la retraite. Il se rapprochait de
+la rive. Qu'on p&ucirc;t le contraindre &agrave; y remonter, et cette fois il &eacute;tait
+pris.... Mais tout &agrave; coup, il battit l'eau de ses deux mains et
+s'enfon&ccedil;a. Les trois nageurs se rejoignirent.</p>
+
+<p>&mdash;Attendons, dit Armand, il va repara&icirc;tre, et cette fois ce sera la
+derni&egrave;re....</p>
+
+<p>En effet, apr&egrave;s quelques instants, une masse noire flotta.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui, dit Droite en fendant l'eau.</p>
+
+<p>Mais au m&ecirc;me moment, une seconde forme parut &agrave; la surface.</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui! cria Armand.</p>
+
+<p>Et sa main, s'accrochant au corps, l'entra&icirc;na vigoureusement sur la
+berge. Il se pencha sur lui, le consid&eacute;rant au reflet rouge de
+l'incendie qui &eacute;clairait le ciel. Il poussa un cri:</p>
+
+<p>&mdash;Archibald!...</p>
+
+<p>Et &agrave; ce cri un autre r&eacute;pondit, pouss&eacute; par les deux fr&egrave;res qui, eux
+aussi, avaient ramen&eacute; un corps sur la rive, c'&eacute;tait celui de sir
+Lionel.... Quant &agrave; Biscarre, il avait disparu. &Eacute;tait-il mort?<br /></p>
+
+
+
+
+<h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Note_1_1" id="Note_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> A cette &eacute;poque, ce crime entra&icirc;nait la mort, les
+<i>circonstances att&eacute;nuantes</i> n'existaient pas encore.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Note_2_2" id="Note_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Les Khmers sont les anc&ecirc;tres aujourd'hui disparus des
+habitants du Cambodge, au sud du royaume de Siam.</p></div>
+
+
+<h3><span class="smcap">fin de la premi&egrave;re partie</span></h3>
+
+<hr style='width: 45%;' />
+
+
+<h5>F. Aureau.&mdash;Imprimerie de Lagny.</h5>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les loups de Paris, by Jules Lermina
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES LOUPS DE PARIS ***
+
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
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+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+</pre>
+
+</body>
+</html>
+