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+<title>The Project Gutenberg eBook of Le calendrier de Vénus, by Octave Uzanne</title>
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+<pre>
+The Project Gutenberg EBook of Le calendrier de Vénus, by Octave Uzanne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Le calendrier de Vénus
+
+Author: Octave Uzanne
+
+Release Date: January 19, 2006 [EBook #17551]
+[Most recently updated: August 6, 2020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CALENDRIER DE VÉNUS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
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+
+</pre>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/01.jpg" width="275" height="300" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h1>LE<br />
+CALENDRIER<br />
+DE<br />
+<i>VÉNUS</i></h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>OCTAVE UZANNE</h2>
+
+
+
+<p class="mid">PARIS<br />
+LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE<br />
+EDOUARD ROUVEYRE<br />
+1, rue des Saints-Pères, 1</p>
+
+<h3>1880</h3>
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/02.jpg" width="500" height="165" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2><i>ÉPÎTRE DÉDICATOIRE</i><br />
+<i>A Bétzy</i></h2>
+
+<p><span class="lef"><img src="images/l.jpg" width="100" height="113" alt="" /></span><i>a vie, dit-on, est un canevas qui ne
+vaut pas grand chose, la broderie
+qu'on y ajoute seule peut avoir quelque
+prix, et je ne saurais oublier, Madame, sans
+faire injure à mes sensations passées, les fines
+et capricieuses arabesques dont vos jolies petites
+mains de fée ont si délicatement festonné, pendant
+de longues heures fugitives, cette toile grise,
+uniforme ou banale qu'enrichissent et agrémentent
+avec tant d'art voluptueux les ivoirines
+navettes d'amour.</i></p>
+
+<p><i>Selon Beaumarchais, la passion est le roman
+du coeur tandis que le plaisir en est l'histoire:
+vous auriez donc, à ce titre, de doubles
+droits à mon entière gratitude, aussi bien
+comme romancière émérite que comme historienne
+exquise dans les belles lettres de Cythère.
+Au milieu des archives bouleversées de
+mes sens je me plais aujourd'hui à rechercher
+bien des dates que caressent mes souvenirs, et
+j'aimerais, je l'avoue, ajouter, de concert avec
+vous, un nouveau chapitre à notre oeuvre si
+tôt interrompue, mais la nature qui veut que
+tout finisse, fait clairement appel à ma raison en
+m'indiquant avec son aimable sagesse, que
+Cupidon aime à renouveller le feu de ses brandons
+et que, dans un parterre de beautés infinies,
+il ne faut pas cueillir toutes les roses sur
+un même rosier.</i></p>
+
+<p><i>Ne vaut-il pas mieux respirer lentement les
+doux parfums d'antan, que risquer de briser
+la cassolette en la surchargeant de plus fraiches
+senteurs? Vous me savez, du reste, trop indépendant
+pour jouer le</i> Pastor fido <i>et trop loyal
+pour feindre un sentiment immuable. Les girouettes
+ne se fixent que lorsqu'elles sont rouillées
+et je pivote encore assez bien sous les courants
+capricieux du désir pour ne pas me convaincre
+chaque jour davantage que l'inconstance ici
+bas fait plus de conquêtes que la fidélité n'en
+conserve.&mdash;L'amour, avec son arsenal de
+soupçons, de craintes, d'inquiétudes, de regrets
+et d'alarmes ne vaut assurément pas qu'on s'y
+attache; la volupté y passe comme un rêve, la
+douleur s'y implante comme un cauchemar.
+L'homme amoureux suit la femme comme le
+taureau le sacrificateur, disait Salomon, le
+sage des sages, aussi, pour protéger son coeur
+contre une passion exclusive, entretenait-il une
+légion de près de huit cents femmes, qu'il traitait
+en esclaves afin de ne pas s'esclaver lui-même
+à une seule créature.</i></p>
+
+<p><i>Dans l'intimité de nos relations, Madame,
+le souvenir, dès lors, peut prendre place entre
+l'estime et l'amitié, deux grands mots en vérité
+qui effraient les désirs avant la lettre, mais
+qui, après, protègent la retraite, apaisent les
+rébellions d'amour-propre, sauvegardent les
+convenances mondaines et abritent mieux les
+épaves de la passion que toutes les feuilles de
+bananier de Paul et Virginie. Lorsque le
+goût, la curiosité ou le caprice en font tous les
+frais, les bonnes fortunes sont de joyeuses
+flambées de paille qui ne laissent point de cendres.
+Entre nous, la sympathie intellectuelle
+fut de moitié dans nos accordances amoureuses,
+aussi bien que l'incendie soit éteint, la part du
+feu est faite, et il nous reste l'un pour l'autre
+un sentiment moins perturbateur allumé au
+même foyer, forgé au même brasier mais assurément
+mieux trempé et surtout plus tenace.</i></p>
+
+<p><i>Permettez-moi donc, Madame, en mémoire
+de nos délices d'hier, en témoignage de notre
+félicité présente, et dans l'espérance de nos
+douces causeries d'avenir, de vous présenter ces
+petits écrits boutadeux; lisez-les comme ces
+chapelets qu'on égrène distraitement sans songer
+à dire le rosaire; arrêtez-vous aux bons endroits,
+vous y trouverez comme l'ombre d'heureuses
+sensations, et si parfois il vous venait
+à l'idée que je suis plus coloriste que dessinateur,
+daignez vous rappeler que je ne donne
+pas la gabatine et qu'au temple de la Divinité
+des Grâces, où nous fûmes en pèlerinage,
+les nombreux bas reliefs tracés sur l'autel
+pourraient vous offrir un curieux démenti.</i></p>
+
+<p><i>Trouvez ici, Madame, l'affectueuse expression
+de ma plus franche amitié.</i></p>
+
+
+<p class="rig">OCTAVE UZANNE.<br /><br /></p>
+
+
+<p><i>Paris, 15 novembre 1879.</i></p>
+
+<p><b>LE CALENDRIER DE VÉNUS</b></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i30">Toujours un tas de petits ris,</p>
+<p class="i30">Un tas de petites sornettes;</p>
+<p class="i30">Tant de petits charivaris,</p>
+<p class="i30">Tant de petites façonnettes,</p>
+<p class="i30">Petits gands, petites mainettes,</p>
+<p class="i30">Petite touche à barbeter.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i30"> C<span class="sc">OQUILLARD</span>.</p>
+ </div> </div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/03.jpg" width="600" height="257" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2>A L'ACADÉMIE DES BEAUX ESPRITS</h2>
+
+<h4>ET DES</h4>
+
+<h3><i>RAFFINÉS DU LANGAGE</i></h3>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"><i>Le vulgaire parle en fou et censure en impertinent;</i></p>
+<p class="i20"><i>il ne faut pas s'arrêter à ce qu'il dit,</i></p>
+<p class="i20"><i>encore moins à ce qu'il pense; il importe de le</i></p>
+<p class="i20"><i>connaître pour pouvoir s'en délivrer; en sorte que</i></p>
+<p class="i20"><i>l'on n'en soit jamais ni le compagnon ni l'objet;</i></p>
+<p class="i20"><i>car toute sottise tient de la nature du vulgaire, et</i></p>
+<p class="i20"><i>le vulgaire n'est composé que de sots</i>.</p>
+
+<p class="i40">BALTAZAR GRACIAN.</p>
+</div></div>
+
+
+<p class="mid"><i>Messieurs et doctes Petits-Maîtres</i>,</p>
+
+<p><span class="lef"><img src="images/u.jpg" width="100" height="106" alt="" /></span><i>n des quarante, mais aussi et surtout
+un des vôtres, un délicat entre
+tous, un chiffonnier musqué de la
+double colline, et de plus, grand donneur de
+becquée à Vénus, le galant abbé de Bernis,
+fondait peu de foi en son avenir, lors de son
+arrivée à la Cour, et c'est ainsi qu'il modulait,
+si je ne me trompe, l'expression de son incertitude
+en fixant son petit collet</i>:</p>
+
+<p class="mid">
+<i>«Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.</i>»
+</p>
+
+<p><i>Sans effort cependant, bercé par la main
+caressante du destin, oeilladant aux Muses,
+cueillant des bouquets à Chloris, paillardant
+à loisir de ci de là et friponnant des coeurs, cet
+Hercule enjoué et mignard, ouaté de graisse et
+bouffi d'intrigue, put remarquer soudain la
+fausseté de ses appréhensions, du jour où il se
+prit amoureusement à filer sa carrière, aux
+pieds de Pompadour-Omphale, sur la quenouille
+rouge du cardinalat.</i></p>
+
+<p><i>Si la rieuse fortune de ce badin petit prêtre
+me revient en mémoire, Messieurs, c'est qu'en
+me présentant devant vous j'éprouve peut-être
+moins encore de vanité que de suffisance. Sans
+faire montre à vos yeux d'un fatalisme oriental
+qui serait hors de propos, sans mettre en avant
+le</i> «Sequere Deum,» <i>cette devise des stoïciens,
+je ne crains pas d'affirmer que par ma
+naissance, ou plutôt par mes qualités, ces
+défauts natifs qu'on perfectionne, j'étais appelé
+à suivre, sans nulle ambition, le sentier fleuri
+qui me conduit en votre compagnie précieuse et
+raffinée.</i></p>
+
+<p><i>Veuillez donc croire que si, par un lyrisme
+touchant et un feint enthousiasme, je me laissais
+aller à exalter l'honneur qui m'est fait aujourd'hui,
+je mentirais à ma fierté naturelle, de
+même qu'en vous jurant fidélité et reconnaissance&mdash;deux
+sentiments dont on ne saurait
+trop se montrer avare&mdash;je perdrais à l'instant
+le culte de mon indépendance et cesserais d'être&mdash;ce
+que je prise le plus au monde&mdash;un
+épicurien de la vie et un sceptique des succès
+faciles.</i></p>
+
+<p><i>En prenant place parmi vous, je prétends
+rester</i> moi-même, <i>c'est-à-dire volontaire,
+tranchant comme un sabre et ferme comme un
+roc.&mdash;A notre époque où tout flotte, sauf un
+Drapeau, les hommes à caractère doivent se
+tremper une énergie plus dure que le pommeau
+d'une dague, et je ne crois pas que tels êtres
+soient si communs pour que, me rencontrant
+dans cette assemblée, vous ne teniez pas à l'honneur
+de me ranger au premier rang parmi
+vous.&mdash;Du laisser aller de mon allure, de
+la hardiesse de mes conceptions, de l'originalité
+téméraire de mes écrits, j'assume l'entière
+responsabilité et n'abandonne rien au convenu,
+encore moins aux convenances; aussi
+puis-je dire que vous devez renoncer dès aujourd'hui
+à me voir abdiquer la moindre de
+mes opinions, en faveur d'une majorité dont
+les verdicts me laisseront toujours froid et
+insensible.</i></p>
+
+<p><i>J'estime que si les aigles planent haut et
+contemplent le soleil, c'est qu'ils ont, outre
+l'envergure des ailes, la farouche acuité de la
+vue, et que si les lions marchent seuls, superbes
+et méprisants, ce n'est pas seulement qu'ils se
+repaissent de leur puissance et nourrissent eux-mêmes
+leur vitalité, c'est aussi qu'ils sont
+amoureux au désert comme les penseurs de la
+solitude.</i></p>
+
+<p><i>Il vous paraîtra sans doute extraordinaire,
+Messieurs, de voir dans mon langage ces
+termes incisifs et ces pensées si hautaines; vous
+vous direz qu'un jouvenceau, qui compte au
+plus vingt-sept automnes dorés devrait se
+montrer plus malléable dans sa viripotence, et
+que, d'ailleurs, un nouvelliste de Cythère, un
+anecdotier de ruelles, un tisseur de mousseline
+d'or aurait droit à plus de modestie. Je sais,
+n'en doutez pas, que vous blâmez sourdement
+l'école buissonnière que je me permets bien
+souvent en dehors de mes travaux littéraires et
+critiques, mais je vous prie de bien examiner,
+Messieurs, que la jeunesse est le temps où l'on
+cueille les roses, où l'on biscotte et fanfreluche
+la mignardise, que je suis plutôt un athénien
+qu'un spartiate des belles-lettres, et qu'enfin
+je ne saurais me plier, sans me rebeller, au
+rôle constant d'annotateur et de biographe, ni
+planter des croix de Malte sur le temple de
+Cypris.</i></p>
+
+<p><i>Les philologues, ces nègres blancs de l'érudition,
+lorsqu'ils se sentent doublés d'un écrivain,
+aiment surtout à s'affranchir de leur rôle de
+pionnier silencieux, de même que les hommes
+d'étude sédentaire se plaisent dans leurs loisirs
+à se ruer dans la verte campagne embaumée
+et à fatiguer leurs muscles paralysés dans des
+courses hâtives et extravagantes. Il n'y a
+que les Fakirs des langues mortes, Messieurs,
+il n'y a, j'ose le proclamer, que les pauvres
+esprits fanatisés par un seul point d'histoire
+qui puissent consentir à ankyloser leur cerveau,
+sans désencager et donner le vol au grand air
+à des idées personnelles ou frivoles; il n'y a
+enfin que les embaumeurs qui puissent se momifier
+dans la toilette conservatrice des beaux
+esprits d'antan; à mon âge, on n'a pas la
+patience et la quiétude journalière des prisonniers
+d'État qui fabriquent lentement et minutieusement
+des cathédrales en liège ou des
+chapelets de buis dentelés.</i></p>
+
+<p><i>Je ne réclame au reste l'indulgence d'aucun,
+pour ce que des sots à vingt-cinq carats, appelleront
+des</i> Escapades de jeunesse; <i>l'indulgence
+n'atteint pas les forts qui ont le blanc-seing de
+leur volonté, c'est tout au plus si elle donne un
+nouveau mandat aux faibles et aux indécis.&mdash;Pour
+moi, si je mets aux fenêtres la fantaisie,
+ma sultane favorite et rieuse, c'est
+qu'elle tapisse en rose le temple peuplé de mon
+imagination, et si je m'affiche en plein jour
+avec elle, c'est sans divorcer avec mes légitimes
+études; Tartuffe n'a qu'à jeter son mouchoir
+comme un voile et Bazile à baisser son chapeau
+sur ses yeux de faune en détresse.</i></p>
+
+<p><i>Au surplus, puisque je dois ici, à mon
+grand regret, faire sonner mon Moi, dans une
+déclaration de principes, en manière de discours,
+je professerai cyniquement l'égoïsme formidable
+dans lequel je me plais à clandestiner mes
+caressantes sensations littéraires, et je ferai
+franchement parade, sinon du mépris, du moins
+de l'indifférence profonde que je ressens pour les
+suffrages de la foule.</i></p>
+
+<p><i>L'Opinion publique étant inconstante comme
+une femme, banale comme une grisette et prostituée
+comme une fille au premier vendeur de
+thériaque, la courtiser est une faiblesse et
+l'esclaver est une chimère; je me sens donc
+trop friand de voluptés délicates et trop despote
+dans mon amour-propre pour prétendre
+jamais vaniteusement forniquer avec elle.&mdash;Le
+ferai-je, Messieurs, qu'il me faudrait
+encore confier mes désirs au proxénétisme
+aveugle et sordide de la Renommée, et cette autre
+mégère m'écoeure et m'épouvante, depuis que
+ses cent voix usées par le concubinage du temps
+et avilies par des aboiements lucratifs, se sont
+enrouées au diapason de l'unique voix de Jean
+Hiroux.</i></p>
+
+<p><i>Dans la procréation de mes oeuvres, Messieurs
+et doctes Petits-Maîtres, je suis&mdash;n'allez
+pas, de grâce, crier au scandale&mdash;imitateur
+d'Onan, aussi bien qu'en amour, je me révèle
+disciple de talon rouge et petit-fils de Roué.&mdash;Onan
+était en effet un grand désabusé des
+plaisirs partagés, et j'ai toujours pensé que ce
+singulier sceptique nihiliste des incubations
+froid valait mieux que sa réputation de criminel
+d'Écriture-Sainte; à mes yeux, il se
+présente comme un sublime rêveur de voluptés
+impossibles, qui, afin de plus sûrement dégrader
+son imagination, s'empressait de noyer ses
+convoitises et d'anéantir ses débauches cérébrales
+dans les décevantes pollutions de la
+réalité crue.</i></p>
+
+<p><i>Suis-je bien coupable, en cette manière,
+d'égoïser dans ma tête les joies solitaires et folles
+de mes conceptions, et pouvons-nous croire que
+la majorité des hommes pensent aux enfants
+qu'ils créent, alors que Dieu, dans sa sagesse,
+a si noblement masqué le corollaire de l'enfanture
+sous les plaisirs fugitifs mais piquants
+de la galanterie ou les ragoûts du libertinage?</i></p>
+
+<p><i>Vous ne m'accuserez donc plus, entre vous
+et à voix basse, de chercher de petits ou de
+grands succès, ni de courir dans la poussière,
+de l'arène humaine, afin de tirer la Fortune
+par sa robe aux faux reflets. Douglas Jerrold,
+un humouriste anglais, disait fort spirituellement
+que la Fortune avait été représentée
+aveugle afin de ne pas voir les sots qu'elle
+enrichissait; si le temple de cette Déesse contient
+si notable assemblée, il est hors de doute que
+je puis attendre ses faveurs sur le seuil de ma
+porte, ce que je ne souhaite aucunement, car
+les sages ne courent jamais après leur félicité;
+ils se la donnent, ce qui est plus sur, et j'ai placé
+en ce qui me concerne toutes mes provisions de
+bonheur dans le coffre-fort de ma boîte osseuse.</i></p>
+
+<p><i>Mais, Messieurs, laissons là ces questions
+d'intimité confraternelle, ces confidences à huis-clos,
+pour aborder, puisqu'il le faut, la série de
+mes revendications personnelles:</i></p>
+
+<p><i>Bien que je ne me soucie point des bruits
+extérieurs, des éclats de presse et des sourdes
+médisances de la pâle envie, et quoique je
+n'ignore point, selon un vieil adage français,
+qu'</i> «à laver la tête d'un nègre on perd sa
+lessive,» <i>je ne pourrais et ne devrais laisser
+passer sous silence les coups d'espadon maladroits,
+que des pauvres bretteurs sans convictions
+ont tenté de me porter en pleine poitrine,
+si ces coups d'estoc avaient pu atteindre autre
+chose que ma cuirasse d'indifférence.</i></p>
+
+<p><i>Il en est cependant autrement d'une remarque
+plus générale et que je serais mal fondé
+prendre en mauvaise part, car je la crois faite
+loyalement et sans parti pris, avec un ton
+sobre et une affection quasi-paternelle, par des
+écrivains bien élevés, d'un esprit judicieux et
+éclairé; je veux parler de mes déplorables
+tendances au style précieux, papillotant et
+maniéré; ainsi que de mes aptitudes spéciales
+à forger sur l'enclume des dictionnaires anciens
+les plus imprévus néologismes.</i></p>
+
+<p><i>A ce</i> «Cave Canem» <i>placé si charitablement
+au début de ma route, je m'efforcerai de
+répondre avec toute la sympathie que m'inspirent
+mes bienveillants critiques et la bonne
+foi à laquelle ils ont droit. Dans ce but, et
+afin de vous faire prendre patience, je pourrais
+vous conter, Messieurs, un apologue qui
+serait mon apologie, mais je préfère abandonner
+le genre figuré au propre parler, et
+laisser de côté l'histoire naturaliste et sensualiste
+du roi des truands</i> Fort en Gueule <i>et du
+prince</i> Fine Bouche, <i>parabole où chacun de
+vous eût pu trouver des allusions peut-être en
+dehors de mon sujet, mais toutes en faveur de
+ma cause.</i></p>
+
+<p><i>Si j'invoque en premier lieu ma préciosité,
+je ne nierai pas avoir été nourri dans le</i>
+Salon bleu <i>d'Arthénice et m'être complu aux
+mièvreries galantes de la</i> Guirlande de Julie.<i>&mdash;Mais
+qui me porta, je vous le demande,
+Messieurs, à courtiser la princesse Aminthe,
+fille de la Déesse d'Athènes, et à tisonner mes
+sympathies ardentes pour les Ménage, les
+Voiture, les Sarasin, les Montreuil, les Conrart
+et ces Messieurs de Port-Royal?&mdash;Qui
+m'excita à m'amignoter en compagnie de
+Stratonice, de Félicie, de Doralise ou de
+Calpurnie? Qui? sinon mes précieux instincts
+littéraires, et mes propensions amoureuses
+composer des métaphores assez riches pour capitoner
+les murailles grises de la réalité attristante
+et froide.</i></p>
+
+<p><i>Il y a, disait Diderot, des grâces nonchalantes
+et des nonchalances sans grâce. A ceux
+qui me reprochent mon afféterie, j'opposerai
+ma personne et mon tempérament, et mettrai
+en avant mon naturel, mes goûts, mes sens,
+mes gestes, ma démarche sans théorie, et l'accent
+de mes paroles. De l'orteil aux cheveux,
+tout en moi se tient sans se contredire; je
+puis</i> plaire <i>ou</i> déplaire, <i>mais je me déclare
+et me sens incapable d'inspirer de ces sentiments
+mixtes, tels que de petites passions ou d'anodines
+amitiés, voire de l'indifférence. Tel que
+je suis, comme homme, je puis être un allumeur
+de désirs chez les quelques femmes qui seront
+frappées par ce qui constitue ma personnalité,
+de même que, tel qu'il se présente, mon style
+pourra séduire entièrement quelque rare lecteur
+qui y sentira le naturel de ma griffe,
+sans éprouver le besoin d'y apercevoir ma signature
+au bas de la page.</i></p>
+
+<p><i>Je suis donc aussi naturel dans ma démarche
+et dans mes amours, que dans mes
+écrits; aussi peu recherché dans la manière de
+puiser mes pensées que dans la façon de les
+exprimer, si j'y mets quelque chose de plus
+que les autres, c'est que ce quelque chose est
+en moi: il y a des poules dont les oeufs sont
+marbrés de vert et de rose, de même qu'il y a
+des fleurs au parfum, quintessencié dont peu
+de personnes peuvent subir l'approche, mais qui
+ravissent les odorats dépravés.</i></p>
+
+<p><i>Eh! Messieurs, tout est là; il est des
+hommes qui naissent avec un caractère bien
+tranché; il semblerait qu'ils soient plutôt nés
+d'eux-mêmes que descendus d'Adam, ils sont
+au-dessus des tempêtes comme la mer de cristal
+que saint Jean vit dans le ciel, laquelle n'était
+agitée par aucun vent. Pour moi, toute ma
+morale consiste dans la façon de régler mes
+moeurs selon les préceptes de mon jugement, et
+j'ai toujours songé que savoir l'art de plaire
+ne valait pas la sympathique manière de pouvoir
+plaire sans art. Je ne serai jamais, j'en
+conviens, le hochet de la foule; «l'esprit du
+vulgaire, s'écrie un philosophe ancien, est
+semblable aux rivières dont les eaux soutiennent
+les choses les plus légères et viles comme
+la paille, les fruits secs et les noix creuses,
+tandis que les objets plus précieux et plus
+pesants comme l'or et les diamants, y sont
+ensevelis et roulés dans le sable ou la vase.»</i></p>
+
+<p><i>Qu'on ne dise donc pas que je suis précieux
+par vanité et par genre, que je mets des grelots
+à mon style ou que je harnache ma prose
+comme une mule espagnole, cela serait hyperbolique
+et faux, autant vaudrait affirmer
+que si je passe sur la place publique, le
+chapeau incliné sur l'oreille comme un feutre,
+le torse cambré, la poitrine en avant, le
+manteau jeté en draperie sur la courbe de
+mon bras et ma canne au côté comme une
+rapière, relevant en retroussis ma cape-pardessus
+qui traîne à terre, autant vaudrait
+affirmer, dis-je, que tous mes gestes sont
+étudiés, toutes mes poses analysées dans un
+but de recherche, tous mes pas bien mesurés
+pour ne rien déranger à l'ensemble de ma
+silhouette, et cependant, Messieurs, j'ai cru
+remarquer des reproches analogues, lorsque,
+ainsi équipé, je passe parmi le brouhaha des
+foules. J'ai pu m'apercevoir que l'oeil béat des
+simples me regardait singulièrement, pendant
+que des esprits forts esquissaient,&mdash;non pas
+un sourire que j'aurais clos à l'instant,&mdash;mais
+une sorte de papillotage de l'oeil qui
+indique la surprise mariée au blâme très
+légitimement.&mdash;Dans ces courses à travers
+la ville, Messieurs, je suis aussi simplement
+attifé que ma prose dans mes écrits, ma personne
+et mon style me reflètent, aussi bien
+quand je compose, qu'à ces instants où, seul
+et sans souci je marche dans le dédain des
+inconnus, l'esprit en avant-garde de mon
+corps.</i></p>
+
+<p><i>Il me serait facile de démontrer plus amplement
+le non-sens de ces reproches, je pourrais
+même dire ici ce que je pense des précieuses et
+des sacrificateurs de leur temple, mais ceci nous
+entraînerait bien loin: je me réserve de vous
+soumettre à ce sujet un travail séparé qui
+fera bonne justice des sottises qu'on débite journellement
+sur les habitués de l'Hôtel de
+Rambouillet, mais je n'oublierai pas, Messieurs,
+que dans notre civilisation actuelle, et
+à l'heure présente, je ne suis pas le seul
+précieux, et que chacun se plaît à reconnaître
+que le temps que vous me consacrez l'est infiniment
+plus que moi.</i></p>
+
+<p><i>Vous penserez bien que je ne suis pas semblable
+à ces orateurs dont la facilité de parler
+ne provient que d'une impuissance de se taire;
+et vous me permettrez d'arriver maintenant
+ma seconde riposte, c'est-à-dire au néologisme
+dont mes excellents critiques me blâment si
+tendrement de faire un usage abusif.</i></p>
+
+<p><i>Je suis de ceux qui croient que l'expression
+rajeunit la pensée, non pas qu'il faille chercher
+à raviver les choses déjà exprimées, mais
+au contraire, dans ce sens, qu'un écrivain doit
+mouler ses pensées dans sa personnalité et les
+émettre fraîches écloses, avec l'assurance qu'un
+autre a pu concevoir d'une manière analogue,
+sans accoucher sous une forme identique.&mdash;Il
+y a donc néologismes et néologismes, comme il
+y a fagots et fagots: les uns sont importés dans
+la langue pour interpréter les idées nouvelles,
+les autres ne sont que des pléonasmes de termes
+anciens qu'il est inutile de refondre dans une
+matrice moderne.</i></p>
+
+<p><i>On peut m'accuser d'enfanter les premiers,
+mais je ferais volontiers la gageure qu'aucun
+de mes écrits ne contient le plus mince des
+seconds, car j'</i>étymologise <i>plus que je ne</i>
+néologie, <i>et je ne me montrerai jamais ni
+assez boutadeux, ni assez mauvais grand-prêtre
+de la langue, pour me permettre la fantaisie
+de baptiser les pauvres petits bâtards des
+piètres écrivassiers d'aujourd'hui</i>.</p>
+
+<p><i>Je professe l'opinion d'un grammairien logique
+et indépendant, à savoir que le français
+récent sans la langue ancienne est un arbre
+sans racines, et je dévore chaque jour les racines
+de cet arbre géant, Messieurs; je m'en
+repais comme un Anachorète, je les recherche,
+et les trouve dans Richelet, dans Ménage, dans
+Furetière, dans Saint-Evremont, dans J. Leroux
+et dans Langlet-Dufresnoy, sans espérer les
+découvrir dans les dictionnaires châtrés de nos
+Académies patentées. Je les savoure surtout,
+ces racines profondes de notre terroir, dans le
+sage et bon Montaigne, dans Rabelais, le
+grand néologue, dans les auteurs et les poètes
+satyriques du seizième siècle, dans les épistoliers
+du dix-septième, dans Molière, dans Balzac ou
+dans Saumaise, et jusque dans Diderot, Saint-Simon
+et Voltaire, ce merveilleux écrivain qui
+a peut-être encore plus ressuscité de mots qu'il
+n'en a inventés.</i></p>
+
+<p><i>La beauté et le pittoresque de notre langue
+est dans sa tradition; son sang le plus coloré,
+son génie, sa verdeur toute gauloise, ce je ne
+sais quoi de galant et de bravache qui pique
+et dévergogne la pensée, tout ce sel attique et
+cette moutarde capiteuse n'ont d'autre provenance
+qu'une origine de plus de cinq siècles;
+l'écrivain de nos fours qui néglige ses ancêtres
+est plus barbare que les premiers Gaulois, il
+a la sottise d'un guerrier qui ignorerait l'histoire
+de son drapeau et les héroïques faits
+d'armes de ses vétérans dans la carrière.
+Hélas! Messieurs, il faut bien le dire, nombreux
+sont ceux-là qui négligent les sources
+salutaires, ils n'apprécient pas la saveur des
+bonnes cuvées, et ils croient toujours boire la
+piquette du néologisme en profanant et méconnaissant
+la rouge boisson des plus vieux crûs.</i></p>
+
+<p><i>Il n'y a que les secs, les constipés d'imagination
+les petits jardiniers d'un vilain style à la
+Le Nôtre,</i> les hommes de marbre, comme les
+nommait Grimm, <i>qui puissent jouer au casse-tête
+chinois avec les vocables discutés, revus et
+approuvés par les habitants du Palais-Mazarin.&mdash;Pourquoi
+ne pas vendre aux peintres
+des couleurs tolérées par l'État, si l'on ne veut
+pas permettre aux littérateurs de franchir les
+lourds et ternes in-folios d'académie?</i></p>
+
+<p><i>Le malheur est qu'on a dit et répété sans
+raison à la suite de l'ennuyeux rhéteur Despréaux,
+le trop fameux:</i> enfin, Malherbe
+vint, <i>et je ne ferai injure à personne, même
+à Malherbe, en affirmant qu'il n'était nullement
+nécessaire</i> qu'il vînt. <i>Boileau estimait
+trop Horace pour ne pas méconnaître notre
+ancienne littérature vivante et vibrante, et
+pour ma part je fais bon marché de ce classique</i>
+aligneur de rimes, <i>ne serait-ce qu'en faveur
+de Ronsard et</i> «ses pipaux rustiques,» <i>ou
+de Saint-Amant,</i> «ce fou qui décrivait les
+mers.»</p>
+
+<p><i>Au reste, sans me lancer dans cette disgression
+peut-être trop longue à votre gré,
+puisque je parle à des croyants et à des fidèles
+coûtumiers de ma prose, j'aurais pu chevaucher
+cet aimable paradoxe que,</i> si tout ce qui
+est français moderne ne se comprend pas,
+tout ce qui, par contre, se comprend est
+français; <i>mais il se pourrait que ce sophisme
+ne vous convaincût pas, Messieurs, et je passerai
+outre dans mes revendications, en affirmant
+que toute critique relative au néologisme ne
+saurait avoir prise sur moi, car je me considère
+attaché par les entrailles à la langue-mère
+si chaude et si noble du seizième siècle, comme
+je le suis par l'esprit aux badinages spirituels
+et aux railleries profondes du siècle de
+la Régence.</i></p>
+
+<p><i>Je ne veux donc pas prostituer mon langage,
+et si</i> je néologie, <i>je fais voeu de ne jamais</i>
+argoter.&mdash; <i>Pour vous prouver combien je
+suis et veux rester constant dans les principes
+et les sentiments que je viens de vous exprimer
+avec le sans-façon et la quiétude d'un esprit
+indépendant et altier plutôt qu'orgueilleux, je
+vous présenterai aujourd'hui même, dans la
+fraîcheur de sa novelleté, la plus récente expression
+de mon</i> Langage amarivaudé <i>et de mon</i>
+Style minaudier, <i>sans crainte d'effarer mes
+charmants aristarques qui finiront, si bon leur
+semble, par ne voir en moi qu'un «grand
+enfant opiniâtre et incorrigible.»</i></p>
+
+<p><i>J'aurais pu, Messieurs, intituler ce dernier
+volume</i> «Le Cadran de... Cupido,» <i>mais il
+est des esprits inquiets qui cherchent la petite
+bête sans prendre la peine de se regarder par
+le gros bout de la lorgnette, et comme il existe
+en plus&mdash;et en nombre aussi peu respectable,&mdash;des
+Agnès ou des Arsinoë qui n'eussent pas
+manqué de s'appesantir sur l'aiguille de ce
+cadran, jusqu'à offenser la morale, j'ai cru
+qu'il était de ma dignité de ne pas prêter le
+dos aux interprétations malveillantes et niaises
+des impuissants assez malheureux pour avoir
+oublié sur l'horloge de l'amour l'heure glorieuse
+de midi.</i></p>
+
+<p><i>Afin de lasser la curiosité des badauds
+chercheurs de lune en plein jour, et aussi pour
+mieux me mettre à l'abri du profane vulgaire,
+j'ai pris et accroché au fronton de mon petit
+temple ce titre simple et...</i> gracieux&mdash;<i>(encore
+un néologisme inventé par Ménage),&mdash;ce
+titre sans fanfare et sans scandale:</i> «Le
+Calendrier de Vénus.» <i>Vous n'y trouverez
+assurément pas les graves dissertations, les
+lourds chapitres que vous seriez en droit d'attendre
+d'un homme mûr, adipeux, bardé de
+grec et de latin et blanchi sous le harnais
+des sciences stériles, ni même une étude très
+fouillée et très prolixe sur la fille de Jupiter
+et de la nymphe Diane, sur celle qu'Énée
+appelait:</i> Dionoea mater.&mdash;<i>Je ne voudrais
+point être aussi mythologique, parler, hors de
+saison, de Pline, d'Horace, de Virgile, de
+Tacite, de Cicéron ou de Sénèque, pour conclure
+en m'anéantissant dans une érudition
+sans grâces, lors même que j'invoquerais</i>
+Aglæia, Thalie <i>et</i> Euphrosine.</p>
+
+<p><i>Ce livre est issu de l'écume de ma fantaisie
+et de la volupté de mes sensations personnelles,
+comme Vénus est sortie de l'écume de l'onde.
+A ceux qui se voileraient le visage, je dirai
+que je ne maçonne pas les remparts de mon
+âme avec la perfidie et les apparences de la
+chasteté; je vais volontiers me faire couronner
+à Amathonte, à Cypre, à Idalie et à Gnide,
+et je le dis loyalement: les myrthes me sont
+plus agréables que les lauriers, et si, en faune
+bragart, je cours après les nymphes roses et
+friponnes, je ne vais pas avec elles me cacher:</i>
+sub antro. <i>Le soleil peut me voir et Phoebé en
+pâlir sans que le moindre vermillon ne vienne
+cardinaliser mes joues.&mdash;Je ne permets qu'aux
+octogénaires de me blâmer et je leur pardonne,
+comme on pardonne aux goutteux qui
+blâment la célérité des autres, car, selon l'auteur
+des</i> Questions sur l'Encyclopédie, <i>nous
+ressemblons presque tous à ce vieux général
+qui, ayant rencontré de jeunes officiers qui
+faisaient la</i> petite joie <i>avec des filles, leur dit
+tout en colère. «Eh! Messieurs, est-ce là
+l'exemple que je vous donne?»</i></p>
+
+<p><i>J'ajouterai, afin de terminer ce discours
+trop long à mon gré, et sans aucun doute au
+vôtre, que je vous crois, Messieurs et Petits-Maîtres,
+trop raffinés et trop sincèrement
+dégustateurs pour penser que vous puissiez
+aujourd'hui espérer de moi un long roman
+bien cousu, brodé sur le canevas d'une aventure
+mirifique et idéale.&mdash;Le temps n'est plus
+où Bassompierre buvait dans sa large botte
+et où les courtisans du dix-septième siècle
+dévoraient l'</i>Astrée. <i>Si j'étais gentilhomme
+verrier, comme aux beaux jours d'antan, je
+dédaignerais de souffler ces immenses coupes
+où s'abreuvent les peuples de Germanie, ces
+lourds Teutons sans délicatesse, je réserverais
+mes soins à ces mignonnes cristalleries de
+Venise, fines comme la dentelle et légères
+comme un souffle d'amour; c'est dans les petits
+verres que se versent lentement les liqueurs les
+plus exquises, c'est dans les grands que le
+peuple s'enivre.&mdash;Les gros romans grisent
+brutalement comme ces repas de corps des noces
+de banlieue, où la grossière gaîté tache la
+nappe et éclabousse la nature.&mdash;Loin de nous,
+Messieurs, ces beuveries écoeurantes, ces crevailles
+d'insipides Grandgousiers sans estomacs;
+si nous courons à la lippée, c'est en partie
+fine, dans des petits soupers choisis et bien
+conçus, sans calbauder ni faire chatte mitte;
+qui nous aime nous suive! et dussé-je pour
+ma part m'inviter moi-même comme Lucullus,
+cet immense incompris, je n'en aurai pas
+moins grande joie, et penserai, en flaconnant
+solitairement, que les plaisirs faciles ne se
+dissipent que trop vite et qu'hélas! ce qui nous
+vient par la flûte souvent s'en retourne par le
+tambourin.</i></p>
+
+<p class="mid"><i>Paris, 25 septembre 1879</i>.</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/04.jpg" width="300" height="239" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/05.jpg" width="400" height="169" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2><i>MEMORANDUM D'UN ÉPICURIEN</i>.</h2>
+
+<h4>FRAGMENTS ET NOTES AU CRAYON</h4>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i40">Je m'accagnarde dans Paris,</p>
+<p class="i40">Parmi les amours et les ris.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i50"> B<span class="sc">OIS</span>-R<span class="sc">OBERT</span>.</p>
+</div></div>
+
+<p><span class="lef"><img src="images/j.jpg" width="100" height="128" alt="" /></span>e sommeillais encore lorsque Babette
+m'a remis ce matin la longue
+épitre de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Le soleil filtrait timidement au travers de
+l'épaisse soie bleue des rideaux, et je berçais
+avec complaisance ma langueur dans un
+réveil craintif et caressant. Babette avait les
+joues fraîches et colorées par les baisers de
+l'air matinal, elle semblait accorte et bien
+heureuse de vivre; l'espièglerie se jouait
+dans ses narines délicates et nerveuses,
+tandis que le rire, compagnon de son âge,
+s'était blotti presque respectueusement aux
+commissures de ses lèvres humides et roses.
+Sur le seuil de ma chambre, son pli cacheté
+à la main, elle n'osait approcher de mon
+lit&mdash;: Qu'est-ce, Babette? venez çà; seriez-vous
+timide, et maître Jean n'était-il point
+là pour vous annoncer?&mdash;Pardonnez,
+Monsieur, mais, Madame m'a semblé tenir
+à ce que je vous remisse moi-même cette
+lettre; peut-être y a-t-il réponse, et j'ai cru...</p>
+
+<p>La soubrette s'avança de trois pas, rougissante
+comme une pêche duveteuse en
+août, et baissant ses longs cils sur l'azur de
+ses yeux.&mdash;Je pris paresseusement l'enveloppe
+parfumée et l'ouvris. Babette alors
+souleva les tentures pour laisser pénétrer le
+grand jour; elle eut un mouvement exquis,
+et se campa comme un page auprès de la
+fenêtre; sa légère robe de toile emprisonnait
+ses larges hanches et modelait sa gorge,
+tandis que, renversée en Bacchante, rose et
+frisonnante, un bras en l'air, elle retenait
+les lourds plis du rideau sombre dans ses
+doigts mignons et effilés de petite lingère.</p>
+
+<p>Je m'affainéantissais et m'étirais, tout
+alangouri dans la tiédeur des draps; des
+sensations de moite volupté serpentaient
+lentement dans mon dos; les oreillers battus
+et chauds avaient des caresses; l'air de la
+chambre appelait l'union.&mdash;Babette cariatide
+était toujours là; la lumière mettait des
+points d'or sur les bandeaux crespelés de sa
+blonde chevelure. La lettre de la baronne
+tremblait dans ma main, une lutte était
+ouverte dans mon esprit: l'artiste admirait,
+le libertin souriait aux sens, le dandy seul
+en moi protestait;... une camérière, fi donc!
+et c'est en vain que mon regard errait sur
+la lettre de la maîtresse pour s'arrêter toujours
+à ce torse de Diane, à ce col droit et
+bien posé sur des épaules aux lignes sculpturales
+et tentalesques.</p>
+
+<p>Babette!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Approchez je vous prie.</p>
+
+<p>Le rideau qu'elle soutenait retomba,
+l'obscurité se fit dans la chambre; le dandysme
+céda aux désirs du libertinage. La
+lettre d'amour fut sacrifiée à l'amour même.&mdash;Babette
+babilla comme un ange; le plaisir
+n'a pas d'armoiries lorsque la jeunesse
+et la beauté sont reines chez la créature. La
+petite colombe fut tendre; elle me donna
+mille baisers, autant que Lesbie en prodigua
+jadis à Catulle, et Lesbie, assurément,
+ne valait pas Babette, qui, en me quittant
+respectueusement demanda:</p>
+
+<p>Monsieur n'a-t-il pas de réponse à faire
+à Madame?</p>
+
+<p>Viens la chercher demain matin, ai-je
+répondu en reprenant à terre la longue
+épitre de sa maîtresse dans mes doigts qui
+avaient encore la fièvre des caresses-données
+et le tact des beautés senties.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Quand, cyniquement, avec la bravoure
+de ma franchise, je racontai le surlendemain
+à la belle baronne, mon aventure avec la
+petite Babette, lui détaillant la fraîcheur
+élégante de ce <i>tendron</i>, je vis d'abord
+sur son visage un mouvement de dépit et
+comme la sensation d'un violent affront;
+puis, comme je restais souriant et ironique,
+elle regarda fixement le bout des branches de
+son éventail nacré, avec un regard singulier
+à la fois cruel et doux. Je lui pris la main
+et, m'approchant davantage à portée de ses
+lèvres, je me confessai lentement à son
+oreille, sans me signer dans un acte de contrition
+inutile et menteur.</p>
+
+<p>Babette! Babette!&mdash;répétait ma grande
+amie, tandis que j'enfonçais et piquais
+comme autant d'épingles, sur la pelotte charnue
+de son coeur, les mille petits traits de
+ma fantaisie galante.&mdash;«Ma Babette! une
+enfant! est-ce possible? exclamait-elle;»...et
+son oeil suivait dans le vague comme
+une illusion qui s'envole à tire d'aile.</p>
+
+<p>Jusqu'alors la baronne, devant des confidences
+de ce genre, conservait une tenue
+de grande coquette, elle soupirait un
+«<i>ingrat!</i>» plein de caresses et de reproches
+superficiels; car elle savait qu'en amour;
+les romans sont plus amusants que l'histoire
+ancienne, et que les faits divers agrémentent
+le prosaïsme du journal quotidien.
+Elle excusait en femme du monde qui sait
+vivre et aimer, le naturalisme de mes
+passades; mais, cette fois-ci, il me parut que
+je heurtais chez elle moins d'insouciance,
+et je crus lire dans son regard comme un
+soupçon de féroce jalousie.</p>
+
+<p>Étais-je l'objet de ce sentiment passionné,
+ou mieux encore, ne se manifestait-il qu'en
+faveur de Babette? cette dernière pensée se
+fixa dans mon esprit, évoquant les traits accentués
+de la tribaderie ancienne et moderne,
+et les vices les plus mignons du XVIIIe siècle,&mdash;Babette
+avait, je dus alors m'en souvenir,
+des manières frisques et policées, et
+elle montrait un certain ragoût dans la servilité
+de ses plaisirs. Vénus est bonne institutrice
+dans son temple de Lesbos, me
+disais-je; mais depuis la divine Sapho, les
+hommes ne sont plus si grecs dans l'orchestration
+des joies discrètes, et je jure
+Dieu sur les mânes du chevalier de Faublas,
+que mon inconstance à la baronne ne
+sera pas comme ces épées à deux mains
+qui décapitent sottement le bourreau sans
+effleurer les victimes.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Babette, en me revoyant, a beaucoup
+ri et un peu pleuré devant le tribunal
+de mon scepticisme; le rire ensoleillait la
+rosée de ses larmes et ses quenottes blanches
+mordaient, dans un grincement, l'incarnat
+de ses lèvres épaisses. Elle relevait, pour
+étancher les perles humides de ses yeux, un
+coin de son dernier vêtement, avec un
+mouvement de pudeur impudique qui était
+l'aveu même de sa beauté. Sur de tels appas,
+on pouvait fourrager les grâces, et jamais
+Boucher ne mit sur les rondeurs satinées
+d'une gorge deux petites fleurs de pêcher
+d'un rosé plus fondant, d'un coloris plus
+effronté que celles qu'on pouvait cueillir
+sur le sein de la fillette. Je compris que
+l'adorable soubrette n'était point créée pour
+se fiancer à un rustre d'anti-chambre;
+l'amour avait sur elle des droits multiples,
+et les passions brutales devaient épargner
+pour quelques temps la délicatesse idéale
+de ces contours radieux. En éveillant la
+nature de la friponne, j'avais renversé le
+pot au lait de la réalité; elle me conta l'histoire
+de ses sens&mdash;car les sens comme les
+peuples ont leur histoire,&mdash;avec l'espièglerie
+craintive d'un jeune chat; mais l'histoire
+de ma petite blonde avait à peine un
+chapitre; c'était le début original du plus
+curieux roman qui serait à faire, si les modernes
+Athéniens ne singeaient pas l'austère
+morale des Spartiates.</p>
+
+<p>O Babette, charmant professeur! comment
+pourrais-je assez te remercier de m'avoir
+appris à lire dans la grande grammaire
+de l'humanité que les femmes qui sont fidèles
+au masculin ne le sont pas toujours
+au féminin?&mdash;Depuis cette grave leçon,
+la pauvre baronne est devenue fière comme
+une déesse. Lorsqu'après une absence prolongée,
+je la trouve seule sur sa chaise
+longue, elle prend une allure de reine
+amoureuse et, d'un ton préfectoral, mitigé
+par la tristesse railleuse du sourire, elle
+soupire lentement avec des regrets accentués:
+«Nous sommes bien triste, mon
+doux ami; on vous désire, on vous appelle;
+c'est mal de nous négliger ainsi pour courir
+après de nouveaux caprices; et cependant,
+libertin, qu'on se défend d'aimer alors qu'on
+n'en peut mais, n'avez-vous pas ici ce qu'il
+vous faut: de l'amour, des caresses et.....
+même davantage.»</p>
+
+<p>Presque toujours dans l'antichambre,
+avec ses grands yeux doux, Babette par
+son silence m'en disait tout autant.<br /><br /></p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Bien charmants ces quelques vers d'un
+poète du XVIe siècle; c'est l'excuse du
+<i>Don-Juanisme</i> et la variante du <i>Pâté d'Anguilles</i>:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Les plus délicieux ragoûts</p>
+<p>Dont une fois nostre appétit s'éguise,</p>
+<p>Si l'adresse ne les déguise,</p>
+<p>Nous donnent souvent des dégoûts;</p>
+<p>Le changement réveille, pique, anime,</p>
+<p>Mêmes chardons dégoûtent le baudet,</p>
+<p>Ce qu'un latin par ces trois mots exprime:</p>
+<p><i>Natura diverso gaudet.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p>Chaque femme n'apporte-t-elle pas
+l'homme, qui sait et peut en jouir, son
+contingent de plaisir?&mdash;Il n'y a que l'amateur
+de femmes qui soit logique et indépendant;
+l'amoureux demeure esclave et sans
+pratique; il ne sait pas, en donnant à sa
+maîtresse la crainte de le perdre à d'autres,
+lui inoculer le désir de le conserver.&mdash;L'amour
+ne vit que d'inquiétudes,
+de soupçons, d'espérance; il faut y être de
+sang-froid pour laisser tomber traîtreusement
+ces sentiments dans un coeur qui vous
+aime. Un amant fidèle ne sera jamais un
+<i>passionniste</i>. Pétrarque, en affichant une
+passion sans espoir pour la belle Laure de
+Noves, se consolait charnellement dans les
+bras d'une boulangère à laquelle il laissa
+mieux que des sonnets, des odes ou des
+canzones; et Goethe, aussi pervers que
+Valmont, écrivit ses pages les plus sentimentales
+sur le dos complaisant d'une maîtresse
+passagère.&mdash;On peut faire du sentiment
+à la condition de n'en point trop
+sentir, ou bien encore paraître mourant et
+platonique à la table de l'amour, en ayant
+le bon sens de frétailler de ci, de là au banquet
+des mamoseux plaisirs.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Tous ces pauvres diables qui guitarisent
+sous des balcons déserts, et qui semblent
+affamés comme de jeunes lévrons, n'entendent
+rien à la séduction&mdash;à Cythère, on
+ne prête qu'aux riches; on fait peu l'aumône
+aux pauvres, on ne traite que les
+repus;&mdash;le grand art, c'est de ne rien
+demander, mais de se laisser tout faire. Les
+vrais libertins sont passifs, ils ont le dandysme
+de leur indifférence; l'imagination
+est leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent
+leurs sensations, et sont recueillis
+comme des gourmets en dégustant les plaisirs
+qu'ils éprouvent. Les femmes ne sont
+jamais les esclaves que de tels hommes;
+devant eux, elles sentent la puissante rivalité
+des plaisirs passés ou des joies futures,
+elles concourent pour prendre place dans
+un souvenir, et elles déploient toutes les
+complaisances, toutes les ruses, toutes les
+habilités qu'elles peuvent inventer, semblables
+à un Vatel qui s'ingénierait à découvrir
+des sauces merveilleuses propres
+flatter le palais blasé d'un royal convive.</p>
+
+<p>Montaigne disait: <i>que sais-je</i>? et Rabelais:
+<i>peut-être!</i>&mdash;Le petit maître amateur et
+consommateur de femmes est aussi raffiné,
+il pense comme ces grands maîtres, mais sa
+devise est plus décourageante; il la laisse
+tomber avec un souverain mépris, c'est le
+gant de l'indifférence et de l'impassibilité
+jeté aux grandes passions ou aux fantaisies
+vulgaires; cette devise, éperon d'acier de la
+galanterie suprême, c'est: <i>à quoi bon!</i> ou
+bien encore: <i>que m'importe!</i></p>
+
+<p>Toutes les femmes le ramassent ce gant;
+il provoque à la lutte: <i>que m'importe</i>, c'est
+une injure à leur beauté: <i>à quoi bon</i>, c'est
+un défi à leur savoir faire.&mdash;Achille n'était
+vulnérable qu'au talon; les fières amazones
+veulent connaître le défaut de la
+cuirasse de ces superbes indolents; elles se
+croient habiles à l'escrime d'amour; leur
+vanité est en jeu: que ne feront-elles pas?
+Elles videront le carquois de Cupidon jusqu'
+la dernière flèche, mais si elles ont
+pour partenaire un beau joueur, un homme
+volontaire et hautain, elles se rendront
+corps et âme à la discrétion du vainqueur,
+qui, non moins généreux qu'Alexandre
+l'égard de Darius, les traînera un jour
+son char, sans prétendre les esclaver par
+des chaînes éternelles.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>C'est faire trop d'honneur à la nature
+humaine, disait Saint-Evremont, que de lui
+donner de l'uniformité.&mdash;Ne peut-on pas
+ajouter: c'est faire trop grande injure aux
+femmes et à l'amour que de leur accorder
+de la constance.&mdash;Dans un évangile fantaisiste,
+d'après un galant écrivain, Dieu a
+dit aux hommes: «Les coteaux sont couverts
+de vignes, les femmes sont pleines
+de roses, les oiseaux chantent dans les bois:
+écoutez, moissonnez, vendangez.» Aux femmes,
+Dieu a dit: «Laissez cueillir les roses,
+elles refleuriront sans cesse,» et les femmes
+ont toujours suivi la parole de Dieu.</p>
+
+<p>L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin
+les effeuille, les distille et s'en parfume
+à bon escient; celui-là, au printemps de la
+vie, se laisse asphyxier follement par elles;
+celui-ci, plus pratique, les conserve et en
+évoque les exquises senteurs, avant même
+que la bise soit venue ou que les frimas
+aient passé sur sa tête d'archiviste des
+grâces et de mémorialiste de la beauté.</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>Tache sombre, jour néfaste à marquer
+sur mon coquet calendrier de Cypris.</p>
+
+<p>Je la rencontrai après un étincelant
+dîner d'amis, elle marchait crânement,
+comme seules savent marcher les parisiennes,
+avec une allure gracieuse et caressante;
+ses souliers mignons me parurent
+enfermer le divin pied d'une Fanchette,
+tandis que ses talons Louis XV, cerclés
+d'or, battaient avec un son mat l'asphalte
+du trottoir.</p>
+
+<p>Peut-être avais-je le cerveau quelque peu
+coiffé de Champagne, peut-être aussi la plénitude
+heureuse de ma digestion me portait-elle
+dans l'oeil le monocle de l'indulgence;
+je ne sais trop, mais je me sentais
+en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir
+la poupée et, nouveau Faust, je cueillis
+cette Marguerite de carrefour au sortir du
+cabaret.&mdash;Je pris cette fille comme on s'asseoit
+au café, sinon pour siroter un grog,
+du moins pour voir défiler les badauds.
+Sur la contrefaçon de la carte du tendre,
+le pays galant représente des promenades
+extérieures où défilent les spécimens des
+vices les plus divers, pour peu que l'on sache
+les faire sortir de l'étrange tanière des souvenirs
+où ils sont blottis.</p>
+
+<p>En entrant dans sa chambre, j'éprouvai
+le même écoeurement que si je me fusse
+sali salaudement. La pièce, assez vaste, était
+tendue d'un vilain papier à fond rouge,
+semé d'énormes fleurs grises; une tapisserie
+de vieil hôtel de province. L'armoire
+à glace à trois corps, en palissandre ciré,
+se dressait contre la paroi qui faisait face
+la cheminée de marbre gris, et d'antiques
+fauteuils en velours nacarat traînaient sur
+le tapis ponceau râpé, semblable au drap
+blanchi d'un billard. Au fond, dans l'alcôve,
+le lit&mdash;élevé comme un autel à Vénus
+Pandemos&mdash;un lit étagé par trois matelas
+et recouvert d'un surtout en fausse guipure,
+au travers de laquelle apparaissait le blanc
+douteux des draps mous, chiffonnés, frippés,
+torchons encore chauds d'une sale cuisine
+de gargote d'amour.&mdash;Tout cela à l'entresol,
+en pleine rue Lafitte.</p>
+
+<p>Je restais silencieux, pris de honte; le
+dégoût me serrait à la gorge.</p>
+
+<p>La fille ôta ses gants, retira son chapeau,
+ouvrit son corsage avec des lenteurs accablées
+et des nonchalances d'abrutissement.
+Son corset qui tomba, oppressait sa taille,
+et marbrait de filets rouges le jaune bilieux
+de sa peau; ses bas de soie bleue étaient
+tirés sur des maigreurs déplorables, et le
+petit pied de Fanchette était déformé et
+meurtri. Dans cette mise à nu d'un corps
+sans ressorts voluptueux, il suintait comme
+d'un mur d'égout une humidité de vice
+malsain et des larmes visqueuses de débauche.</p>
+
+<p>Elle voulut me passer autour du cou ses
+bras arrondis, mais je reculai comme au
+contact froid d'un serpent.&mdash;Depuis quelques
+instants elle me contait l'emploi de
+ses journées, l'amabilité généreuse des
+hommes de bourse, avec le cynisme du
+débraillé et l'argot spécial des virtuoses de
+la galanterie.&mdash;Je la questionnais tristement,
+sans avoir le courage de jouer les
+<i>Desgenais</i> vis-à-vis de cette cabotine de
+l'amour aussi repoussante qu'un ulcère qui
+se découvre alors qu'on voudrait le cacher.
+Lorsqu'elle essaya d'oeillader plus tendrement
+et qu'elle tenta de m'exciter avec la
+banalité du sourire aux caprioles priapesques,
+je fis un mouvement vers la porte;
+l'image gracieuse et folâtre de mes tant
+gentes maîtresses, tous ces babouins frais
+et délicats me revinrent en mémoire.&mdash;Pousser
+plus avant cette aventure à bon
+marché, c'eut été non-seulement me souiller,
+mais bien mieux faire affront à mes
+principes et tirer ma poudre aux chauves-souris
+des sentines.</p>
+
+<p>Que pouvait m'offrir cette gamelle,
+moi le repus, qui, dans les plus fins soupers
+n'arrive qu'au dessert? Qu'aurai-je pu
+trouver d'inédit dans cette prostitution?
+Les courtisanes ont trop connu d'amants
+pour avoir appris les délicatesses du libertinage;
+ce sont les cuisinières des restaurants
+à bas-prix qui triturent salement un
+mauvais <i>ordinaire</i>. Elles sont prudes et bégueules
+pour tout ce qui sort du convenu
+afin de rentrer dans les convenances personnelles;
+les grandes routes n'offrent pas
+d'ombrages, on ne s'égare que dans les
+sentiers isolés, l'amour est un art en dehors
+du vulgaire, chacun croit le comprendre,
+très peu le pratiquent.&mdash;Les vrais buveurs
+soignent eux-mêmes leurs vins, et les
+cavaliers sérieux dressent leurs cavales;
+ainsi font les rois de Cythère: ils aiment
+apprendre à lire à leurs sultanes dans le
+rarissime manuel des voluptés complexes.</p>
+
+<p>Je me donnai donc la joie de payer le
+repos d'une nuit à cette infortunée servante
+de Vénus, sans prendre le temps de
+récolter les accolades de sa gratitude.
+En refermant la porte je l'entendis pleurer&mdash;le
+vice a quelquefois fait ses humanités;&mdash;ô
+chimistes-philosophes, qu'y avait-il
+dans ces larmes de pauvresse?</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>Dans le <i>Drawing room</i> de Miss Georgina,
+j'ai relu par deux fois, avec la plus grande
+attention, cette singulière annonce du <i>New-York
+times</i>.</p>
+
+<blockquote><p>
+Une dame, ayant divorcé deux fois, et ayant
+constaté par expérience combien ces sortes de séparations
+sont cruelles, désirerait convoler une
+troisième fois. Son nouveau mari pourrait lui en
+faire endurer beaucoup, et être certain qu'elle ne
+se séparerait pas de lui.</p>
+
+<p>Ecrire aux initiales <i>J. C. W., 31, Wall street,
+New-York</i>. Il sera répondu par un envoi immédiat
+de photographie.</p>
+
+<p>La dame qui fait l'objet de cette annonce est
+grande, forte, et soulève <i>volontiers</i> de lourds fardeaux
+à bras tendu. Dents éclatantes de blancheur.
+Complexion tendre.</p>
+
+<p>On demande un gentleman de quelque fortune,
+élégant, distingué, petit et blond; on le préférerait
+dans le commerce des huiles minérales.</p>
+
+<p>Ecrire par lettre affranchies.
+</p></blockquote>
+
+<p>Miss Georgina, accoudée derrière le
+fauteuil, pendant cette lecture faite à haute
+voix, riait de ce joli rire guttural spécial
+aux anglaises, et dont la fraîcheur et la vibration
+argentine rappellent le son des
+clochettes dans l'air pur du matin.</p>
+
+<p>Cela n'est point si ridicule, hasardai-je,
+en conservant un sérieux très britannique,
+je vois même toute la poétique future des
+convenances matrimoniales, dans cette
+hardie déclaration de la dame <i>New-Yorkaise</i>....,
+et je répétais en scandant les mots,
+comme pour bercer un rêve d'avenir:
+«<i>Dents éclatantes de blancheur, complexion
+tendre..... On le préférerait dans le commerce
+des huiles minérales!</i>»</p>
+
+<p><i>What a Pity!</i> soupira Miss Georgina qui
+ne riait plus,&mdash;mais toujours pensif sur
+le fauteuil et pour énerver cette naïve nature
+blonde et rose, je lisais de nouveau avec
+une affectation réelle: <i>un gentleman de
+quelque fortune, petit et blond!</i> Hélas! Miss,
+je ne suis ni blond, ni petit; <i>elle</i> est <i>grande,
+forte et soulève volontiers de lourds fardeaux;...
+volontiers!</i> C'est l'idéal, et mon <i>Byronisme</i>
+en tressaille!</p>
+
+<p>Tout le ridicule de ce trivial soliloque
+dont une française eût haussé les épaules
+en souriant, produisit un singulier effet sur
+la sentimentalité positive de Miss Georgina.
+Elle fit quelques pas dans le salon,
+réunit deux sièges dos à dos parallèlement;
+dans un joli mouvement fiévreux, elle releva
+sa longue chevelure d'or, haussa ses
+manches, et avec la lenteur d'un gymnaste
+consommé ou l'adresse puissante d'un
+clown, je la vis s'élever perpendiculairement,
+à la seule force des poignets, sur le
+dossier des chaises, et y exécuter des rétablissements
+prodigieux, tantôt sur un bras,
+tantôt sur l'autre, me montrant, dans la
+complaisance de son rire heureux, ses petites
+dents blanches et serrées.</p>
+
+<p>Puis, après ce viril enfantillage: «<i>My
+Darling</i>, dit-elle toute frissonnante et l'oeil
+scintillant de fierté en venant m'embrasser
+sur le front, votre grande et forte américaine
+en ferait-elle tout autant?»... C'est
+peine si, dans mon saisissement, je puis lui
+répondre: «<i>I don't think so, my sweet heart.</i>»</p>
+
+<p>Comme je préférais cette démonstration
+gymnastique à la sentimentalité, aux crises
+nerveuses, à la tristesse pitoyable de tant
+d'autres maîtresses!</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>Quel adorable petit conte je découvre
+dans la <i>Bibliothèque des petits maîtres!</i> c'est
+une simple nécrologie, chef-d'oeuvre du
+genre affadi. Je transcris cette littérature au
+pastel:</p>
+
+<p>«Monsieur l'Abbé de Pouponville était
+poupon dans tout, il naquit pouponnement
+dans une coulisse, d'une pouponne de
+l'Opéra et du célèbre chevalier de Muscoloris,
+Seigneur de Pomador, Ambrésée et
+autres lieux. Il était pétri de grâces. Il
+naquit ce qu'il devait être. A peine avait-il
+deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses
+gestes enfantins un bon goût exquis; il
+tettait si gentiment, si mignonnement, que
+c'était un ravissement pour sa nourrice:
+toutes les femmes qui le voyaient tetter
+lui auraient volontiers donné leur sein à
+sucer, suçotter, caresser; s'il pleurait,
+c'était avec une grâce infinie; s'il criait,
+c'était avec une douceur même, une espèce
+de mélodie cadencée dont le charme délicieux
+passait jusqu'au coeur. Alors un déluge
+de pralines et de bonbons de toutes
+sortes l'inondaient de toutes parts. Il était
+choyé, caressé, dorlotté, baisé, léché, presqu'étouffé.
+Dès l'âge de dix ans, ces qualités
+précieuses commencèrent à se développer.&mdash;Quelle
+vivacité! que d'esprit!
+que d'agréments! quelle bouche pour sourire
+et mignarder! quels yeux pour languir
+et brûler! Sa mère résolut dès lors d'en
+faire un présent à l'Opéra ou de le <i>jetter
+dans l'Eglise</i>. Il fit ses études avec une
+rapidité incroyable. La lecture d'<i>Angola</i>,
+de <i>Bibi</i>, des <i>Bijoux indiscrets</i>, du <i>Sopha</i>, des
+<i>Matinées de Cythère</i> et autres livres orthodoxes,
+lui apprirent autant de Théologie
+qu'il en faut pour triompher des coeurs
+dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt en
+possession de subjuguer toutes les femmes.
+On ne saurait croire combien un petit
+collet donne d'accès auprès du sexe.&mdash;Avec
+un rabat de la première faiseuse, un
+teint miraculeux, des yeux de la plus vive
+expression et jouant à merveille l'attendrissement,
+l'air et le ton de l'extrême
+bonne compagnie, une voix perlée, flûtée,
+des lèvres d'un incarnat et d'une fraîcheur
+à faire envie, un <i>assassin</i> placé dans les
+règles les plus étroites de la mode; quelle
+vertu ou plutôt quelle fausse pruderie aurait
+pu se soutenir et résister à des armes
+pareilles? Enfin, lorsqu'échappé d'un tête-à-tête
+galant, il montait dans la chaire de
+vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé.&mdash;Un
+texte, pris des endroits les plus voluptueux
+des cantiques, annonçait un exorde
+délicieux suivi d'un discours en deux petites
+parties aussi lestes que divinement
+bien tournées. Il était couru de toutes les
+femmes du bon ton. La morale qu'il leur
+débitait était celle des poètes et des romanciers,
+déguisée sous une nuance légère de
+spiritualité.</p>
+
+<p>Il peignait tout en mignature, jusqu'
+l'enfer et au péché. Il nous reste encore
+quelques sermons de cet apôtre à blonde
+chevelure; ce sont la vie et la conversion
+de Madeleine avec ce texte: <i>osculetur me
+osculo oris sui</i>, qu'il me donne un baiser
+de sa bouche;&mdash;la Samaritaine: <i>introducet
+me in cubiculum suum</i>, il me fera
+entrer dans sa chambre;&mdash;la femme adultère:
+<i>amore lingueo</i>, je languis d'amour.&mdash;Ces
+trois sermons sont des petits chefs-d'oeuvre
+de galanterie exquise. Toutes ses
+phrases respirent le souffle léger de la
+volupté; aussi toutes les petites maîtresses
+s'écriaient au sortir du sermon: ce Pouponville
+est un prédicateur divin! un organe
+insinuant, des gestes à ravir! un air
+mouton, un sourire supérieurement fin,
+un persiflage décent tel qu'il convient aux
+gens du beau monde! des descriptions
+d'un gracieux, d'un exquis à faire pâmer!
+s'il prêchait plus souvent, il ferait déserter
+tous les spectacles. Non, je n'ai jamais
+eu tant de plaisir à l'Opéra qu'aux sermons
+de cet aimable Pouponville.</p>
+
+<p>C'est de lui que nos jeunes abbés ont
+hérité des belles manières qui les distinguent;
+la coutume de se faire coëffer
+double et triple rang de boucles; de se
+parfumer pour remplir l'auditoire de leur
+bonne odeur; de prendre un morceau de
+sucre candi ou de pâte de guimauve au
+bout de chaque période un peu longue,
+afin de conforter leur poitrine fatiguée,
+d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse
+tomber au moins deux fois par séance pour
+voir l'empressement des femmes à le ramasser,
+de promener amoureusement ses
+regards sur une assemblée brillante de
+beautés à demi voilées, pour se concilier
+leur attention.</p>
+
+<p>En un mot, c'était un phénomène digne
+d'être proposé pour modèle aux élégants
+de tout genre et aux amateurs des beaux
+airs et des manières gentilles; aussi avait-il
+fait une étude sérieuse de ce qu'on
+appelle bon ton, fatuité, élégance, papillonnage.
+On voit, par quelques feuilles
+manuscrites qu'il composait à sa toilette,
+combien profondément il avait réfléchi
+sur ces grands objets.</p>
+
+<p>Cependant la prédication lui fut très
+fatale. Un horrible <i>vent-coulis</i>, venu d'une
+porte inexactement fermée, lui ôta tout-à coup
+la voix et la respiration. Un pli qu'il
+aperçut à son rabat lui donna de nouvelles
+vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit:
+pour le faire revenir, on eut l'incongruité
+de lui présenter de l'<i>eau de la
+Reine</i> qui ne venait pas de chez la Petite
+Marchande, la seule qui put en avoir de
+bonne. Ce troisième coup le bouleversa.
+Enfin, pour comble de malheur, un malotru
+de médecin, habillé comme aurait pu
+l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir
+et sans dentelles, vint lui tâter le pouls.
+Il ne put digérer ce trait de la dernière
+maussaderie; le coeur lui souleva: et notre
+damoiseau rendit son âme mignonne en
+demandant si l'on avait apporté ses souliers
+brodés, sa ceinture à glands d'or et la
+nouvelle façon de mouches, qu'il avait
+fait demander chez du Lack. On l'ouvrit,
+on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet;
+une légère quantité d'une substance neigeuse
+et fondante au moindre trait lui en
+tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du
+cerveau étaient d'une ténuité, d'une finesse,
+d'une exilité bien au-dessus de celle d'un
+fil d'araignée. Son coeur, un peu au-dessous
+de la grandeur ordinaire, avait les
+deux branches de l'aorte extrêmement
+étroites: les anatomistes attribuèrent
+cette contraction la facilité prodigieuse
+qu'avait notre Adonis <i>à vaporer</i>, s'évanouir,
+défaillir, périr presqu'à chaque moment.
+Son sang ressemblait à l'eau rose, et sa
+chair était tendre et délicate comme la
+substance des Zéphirs.</p>
+
+<p>Il fut regretté des femmes; les petits
+maîtres perdirent avec une joie maligne
+un rival aussi formidable. Un adepte de ses
+élèves lui fit ériger par reconnaissance un
+mausolée élégant. C'était une table de
+toilette richement garnie et très élégamment
+décorée de bougeoirs, de miroirs, de
+boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de
+rouge, de blanc, d'éponges, d'eaux de senteurs,
+etc. On y mit cette épitaphe:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Ici repose mollement,</p>
+<p class="i2">Dessous cette tombe mignonne,</p>
+<p class="i2">L'arbitre du raffinement;</p>
+<p>Dont l'air, le coeur, le nom et la personne</p>
+<p>Respiraient tous un doux pouponnement.</p>
+<p class="i2">Il avait l'âme si pouponne</p>
+<p>Qu'il pouponna des romans, des chansons,</p>
+<p>Et même aussi de fort jolis sermons.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Ainsi finit cette délicieuse oraison funèbre
+de Ange Rose-Farfadet, abbé de
+Pouponville, le mignon des grâces, la perle
+des petits-maîtres, l'élixir de la galanterie,
+la coqueluche des femmes et la quintessence
+de la gentillesse. Je devais exhumer,
+pour les relire de temps à autre, ces quelques
+pages malicieuses qui dégagent un
+parfum capricieux comme une boîte de
+pastilles à l'ambre.&mdash;Que de Pouponville
+rencontre-t-on aujourd'hui qui ne vont pas
+à mi-corps du cher petit abbé que nous
+venons de mettre en lumière.&mdash;C'est cet
+émule des Cléon et des Dorival qui laissa
+après sa mort ces quelques notes inimitables:</p>
+
+<blockquote><p>
+Aujourd'hui j'ai lorgné et relorgné 304 femmes
+au spectacle; le reste n'en valait pas la peine;
+encore je n'en ai remarqué aucune qui méritât
+qu'on fît une démarche. On est malheureux d'avoir
+le goût si superfin!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il y avait longtemps que les hommes faisaient
+les avances. J'ai mis les femmes sur le pied de
+jouer ce rôle à leur tour. C'est à mes confrères de
+les y maintenir.&mdash;<i>Je réponds de moi</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+</blockquote>
+
+<blockquote><p>
+Ne voir et n'avoir une femme qu'une fois, <i>une
+seule</i>, quelque divine et miraculeuse qu'elle soit,
+c'est une maxime dont je me trouve bien. Je les
+laisse toutes sur la bonne bouche et toutes sont
+folles de moi à en mourir,&mdash;mais plus jamais
+je ne leur accorde la moindre faveur.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Le médecin céleste que Pamoisor! Il a guéri ma
+levrette grise et mon perroquet Amazone. Je veux
+lui donner un bijoux précieux. C'est le portrait de
+ma dernière maîtresse d'hier.&mdash;Qu'en ferais-je
+aujourd'hui?
+</p></blockquote>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Pendant tout le temps que dura le dîner,
+ma trop charmante amie, Mme ***, fut
+effrontée comme un petit page et libertine
+comme la fameuse marquise de Merteuil.</p>
+
+<p>Nous étions six au plus, tous littérateurs,
+sans compter le mari: un hors-d'oeuvre,
+maigre comme une sardine, pointu comme
+un radis, dur comme une rondelle de saucisson
+d'Arles.</p>
+
+<p>Elle m'avait placé à sa gauche à table;
+Ménélas faisait vis-à-vis.</p>
+
+<p>Mon Hélène était prise à ravir dans un
+merveilleux fourreau de satin noir, décolleté
+à souhait pour le plaisir des yeux; j'entendais
+la soie craquer sous les frissons
+nerveux que lui faisait éprouver le langage
+éloquent de ma bottine, et je me mordais
+les lèvres pour ne pas pousser des petits
+éclats joyeux, lorsque sa main mutine folâtrait
+en s'attardant sur un point chatouilleux
+de mon genou.&mdash;Au dehors la pluie
+tombait; l'atmosphère de la salle, tiédie par
+la lumière des candélabres, était imprégnée
+du fumet des truffes, du bouquet des vins et
+de l'arôme capiteux des caissons de foie gras.&mdash;J'éprouvais
+un affaissement, une mollesse,
+un besoin d'abandon, une certaine
+chaleur de digestion contrariée qui évoquaient
+le boudoir et le confort des divans
+profonds; j'aurais voulu pouvoir dégrafer,
+délacer, déchirer des étoffes ou mordre des
+batistes: des perles humides et chaudes
+scintillaient sur les pores de mes mains;
+les convenances m'empalaient sur mon
+siège.</p>
+
+<p>Elle, la perfide, avec le don d'ubiquité
+qui semble donné aux femmes du monde
+et également au monde des femmes en
+général. Elle, souriante pour tous, aimable
+pour chacun, polissonne à mon égard, distribuait
+ses grâces et me réservait sa grâce;
+elle, maîtresse de maison et maîtresse en
+mon coeur, avait l'oeil à tout et n'avait un
+regard que pour moi.&mdash;O créatures complexes
+qui savez et pouvez vous isoler, vous
+donner à un seul et vous gaspiller à l'humanité
+tout entière dans le même instant!
+O filles de Vénus, fées capricieuses et insaisissables,
+alors que vous vous êtes implantées
+par amour dans l'âme de votre amant,
+votre beauté vous prostitue aux désirs,
+aux rêves licencieux, aux fantaisies paillardes,
+aux embrassements convulsifs, dans
+l'imagination des mâles hardis qui vous
+contemplent.</p>
+
+<p>Est-il une femme qui soit restée vierge du
+désir d'autrui!&mdash;Peu importe, après tout,
+si le regard altéré et absorbant de l'ivrogne
+qui me boit des yeux, me fait trouver
+meilleur le vin que je porte à mes lèvres;
+je me mets d'accord avec la trivialité du
+vieux proverbe: lorsque mon verre est plein
+je le vide, lorsqu'il est vide je le plains.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Elle avait une rose écarlate plantée glorieusement
+dans l'échancrure de son corsage,
+entre la double colline tant chantée
+par tant de poètes maupiteux et malingres.
+A un moment, lorsqu'elle se pencha pour
+porter un toast, elle calcula si gentiment
+son mouvement, que brusquement mes
+lèvres cheminèrent dans la vallée du Pinde
+et je respirai moins la fleur que le parfum
+singulier de sa peau qui me fit passer dans
+la tête comme un vertige de rut.</p>
+
+<p>Le mari, aimable et bonasse, dans un
+langage pompeux critiquait Jean-Jacques
+et <i>La Nouvelle Héloïse</i> sur ce thème: «<i>Aidé
+de la sagesse, on se sauve de l'amour dans les
+bras de la raison;</i>» et moi, je répétais doucement
+ce début de la lettre XIV à Julie:
+«Qu'as-tu fait, ah! qu'as-tu fait, ma Julie?
+Tu voulais me récompenser et tu m'as
+perdu. Je suis ivre ou plutôt insensé. Mes
+sens sont altérés, toutes mes facultés sont
+troublées par ce baiser mortel. Tu voulais
+soulager mes maux? cruelle, tu les aigris.
+C'est du poison que j'ai cueilli sur ta gorge; il
+fermente, il embrase mon sang, il me tue.»...&mdash;Rousseau,
+concluait Ménélas, a toujours préféré les paradoxes aux préjugés,
+et puis, reconnaissait-il seulement ses enfants?&mdash;Les
+moeurs, Messieurs, comme le
+disait Restif de la Bretonne, peuvent être
+comparées à un collier de perles: <i>ôtez le
+noeud, tout défile</i>.</p>
+
+<p>Pardieu! je crois bien.&mdash;Sous la table,
+les doigts fluets de ma spirituelle voisine
+s'égaraient de plus en plus dans des caresses
+cupidiques.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Comme nous nous rendions au fumoir,
+précédés de l'<i>Anti-Rousseau</i>, étant le plus
+jeune, je restai le dernier; elle était près
+de la porte, et lorsque je passai, je reçus le
+péage.&mdash;Avec une étrange bravoure devant
+un danger possible, elle m'entoura
+par derrière le col de ses bras nerveux et
+me planta crânement un baiser sur la
+nuque, près de l'oreille, en me confirmant
+à voix basse le rendez-vous du lendemain.
+Je me cabrais sous l'éperon des désirs
+qu'elle faisait naître et que je ne pouvais
+anéantir dans sa possession.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle allumait mes sens, le
+mari m'offrait un cigare, à l'aide duquel
+j'endormis mes révoltes aussi doucement
+que l'on berce un enfant criard au berceau.</p>
+
+<p>La conversation s'anima dans cette intimité
+d'homme à hommes. Le grand et
+terrible critique Z..., appuyé au chambranle
+de la cheminée, superbe comme Byron,
+massacrait de pauvres diables d'écrivains
+en les criblant d'épigrammes cruelles. Ses
+bons mots verveux pétaradaient comme
+une gerbe de fusées dans un jeu pyrique;
+il mitraillait les Philistins des lettres sans
+pitié, avec une furia de mousquetaire triomphant
+et sûr de ses coups.</p>
+
+<p>&mdash;Mordieu, mon cher, quel superbe
+franc-archer vous êtes, lui disais-je, surpris
+de la justesse de ses traits piquants et aciérés.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, me répondit-il en
+se campant le buste en avant, j'ai tellement
+reçu de flèches dans ma vie que je suis
+devenu carquois; je retourne les traits qui
+m'ont été décochés si souvent mal à propos,
+et je tâche, moi, de ne pas manquer
+ceux que je vise.&mdash;Au reste, poursuivit-il,
+chacun suit son étoile, et je crois aux
+signes du Zodiaque: je suis né <i>sous le Sagitaire</i>,&mdash;et
+vous?</p>
+
+<p>&mdash;Septembre m'a vu naître, ainsi que dirait
+un romancier du premier Empire, mais
+j'ignore les fameux signes du calendrier,&mdash;sauf
+ceux du <i>Calendrier de Vénus</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Septembre!&mdash;c'est <i>la Balance</i>, mon
+ami; pour tout le monde ce serait la justice,
+mais pour vous, c'est mieux encore, et vous
+ne pouvez en nier l'influence: c'est l'art
+parfait de balancer les femmes sur les légers
+plateaux de l'inconstance. Demandez
+plutôt à notre hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien, dit Ménélas.&mdash;Ainsi,
+je suis né en décembre, le jour de la Saint
+Jean; quel est mon signe?</p>
+
+<p>&mdash;Décembre!&mdash;<i>le Capricorne</i>, mon cher,
+et je vous en félicite, répondit avec une
+superbe ironie le grand critique,&mdash;vous,
+un homme paisible, qui s'en serait douté?&mdash;Mais,
+chut! voici votre femme.</p>
+
+<p>Le pauvre homme avait le sourire le plus
+gaillard du monde; l'amour n'est pas le
+seul à porter un bandeau, les maris ont souvent
+une visière de cuir comme l'aveugle
+du Pont-des-Arts, mais ils ne s'aperçoivent
+pas toujours qu'ils se mettent à deux pour
+jouer sur la même clarinette, l'un y fait les
+<i>canards</i>, l'autre y roucoule des mélodies.</p>
+
+<h3>VII</h3>
+
+<p>Rien n'approche de l'ennui que donne
+une passion qui dure trop, dit Saint-Evremont,
+avec un jugement sage et profond. Il
+y avait plus d'un mois que je mitonnais les
+mêmes plaisirs avec miss Mary; c'était esquisser
+un bail d'amour, et je devais donner
+congé à demi-terme si je ne voulais pas me
+manquer à moi-même, ce qui eut été la
+plus grave des impolitesses.&mdash;L'adage
+prétend qu'<i>une maîtresse de perdue, dix de
+trouvées</i>, mais la logique affirme qu'<i>une
+maîtresse de gardée, dix de perdues</i>, et Mary
+ne valait assurément pas la peine que je
+perdisse les faveurs des plus jolies petites
+reines de la création. Un Vauvenargues
+quelconque a écrit quelque part: «Nous
+méprisons beaucoup de choses pour ne
+pas nous mépriser nous-même.» C'est
+absolument ma pensée. N'aimer qu'une
+femme, c'est se mépriser; en aimer plusieurs,
+c'est en mépriser beaucoup mais se
+redresser dans sa propre estime, d'où je
+conclus q'une petite femme aimée était un
+lourd fardeau, et qu'il était urgent pour
+moi de changer à la banque de Cythère
+ma grande passion pour une menue monnaie
+de petits caprices à gaspiller à pleines
+mains sur la roulette de la bonne fortune.</p>
+
+<p>Mary était une charmante aventurière
+voluptueuse et fière, pleine de jeunesse,
+de gaité et d'insouciance; l'esprit de Sophie
+dans le corps de Musidora. Ses yeux introuvables
+cherchaient l'étrange jusque dans
+la jouissance: je la jugeais dangereuse pour
+un homme à imagination dépravée. Je résolus
+donc de rompre gentiment avec elle
+dans une petite fête intime et je l'engageai
+par lettre à faire abdication de notre amour
+devant un spirituel flacon d'Ay.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Elle accepta par ce triste sonnet plus
+mémorable que parfait dans sa forme et sa
+correction.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Est-ce une épître funéraire,</p>
+<p>Ou le billet doux d'un viveur?</p>
+<p>Malgré sa verve cavalière</p>
+<p>Ta lettre m'a fait froid au coeur.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Est-ce ainsi qu'il faut qu'on enterre</p>
+<p>Ce pauvre amour au ton moqueur</p>
+<p>De ton verre heurtant mon verre,</p>
+<p>Chez un fameux restaurateur?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Puisque tu le veux, chez Vachette,</p>
+<p>Au bruit banal de la fourchette</p>
+<p>Et des stupides calembours,</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je serai ta digne compagne</p>
+<p>Et nous noirons dans le Champagne,</p>
+<p>Ce qui reste de nos amours.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>A dix heures du soir après le dernier
+verre d'un pétillant Cliquot, nous chantions
+le <i>De profundis</i> sur le cadavre alcoolisé de
+notre passion;&mdash;à onze heures j'attendais
+à la sortie d'un petit théâtre de genre, une
+blonde enfant, cabotine d'opérette, qui
+remplissait mieux son maillot que ses devoirs.&mdash;L'hygiène
+du coeur consiste à y
+établir des courants d'air amoureux, sans
+y laisser stationner les miasmes d'une maladie
+de langueur. On peut permettre à une
+femme de se jeter par la fenêtre pour ouvrir
+la porte à une autre aussitôt, sans que
+les regrets, ces huissiers minutieux, aient
+le temps d'inventorier les doux souvenirs
+des temps qui ne sont plus.</p>
+
+<p>Entre Mary et la jeune <i>prima donna</i>,
+le contraste était grand, mais aucune n'avait
+le désavantage; tout se compensait: à la
+belle Impéria succédait la mignonne Régina;
+c'était la chatte qui se blottissait dans l'antre
+de la lionne et pour achever cette comparaison
+naturaliste, je pensais au joli mot
+si profond de Mlle Arnould: «Une souris
+qui n'a qu'un trou est bientôt prise.»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>J'ai reçu une longue lettre de Mary, encore
+dans les bras de Nanine, ma petite commère
+de revue; je me suis donné le plaisir de la lire
+doucement, en jouant avec les longues torsades
+de cheveux de ma nouvelle maîtresse:&mdash;«quand
+je t'ai quitté hier, mon ami, disait
+la lettre, quand brusquement séparée de toi,
+j'ai été rappelée à la réalité de notre situation,
+j'ai senti, je t'assure, un vide profond,
+quelque chose comme un déchirement intérieur;
+je suis rentrée chez moi, les yeux
+secs et le coeur gros; alors, j'ai relu tes lettres,
+sans y trouver hélas! ce que j'y cherchais.
+Homme insaisissable, j'ai dû me rappeler
+les premiers moments de notre liaison,
+certains éclairs lumineux où tu étais peut-être
+<i>toi</i>, et comme après tout il est toujours
+pénible de perdre une illusion, si légère
+soit-elle, je le confesse, j'ai pleuré.»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Il fait faim</i>, disait Nanine au lit, en
+étirant ses bras de caillette sur les guipures
+de l'oreiller.</p>
+
+<p>J'embrassai vivement son petit visage
+chiffonné par le sommeil et l'amour et
+continuai ma lecture:</p>
+
+<p>&mdash;«N. I. ni, c'est fini, mon pauvre cher;
+nous allons donc être amis, rien qu'amis,
+ce sera original du moins, si c'est peu vraisemblable;
+j'ai la mort dans l'âme, mais
+pour te plaire encore, je prends mon papier
+couleur de printemps, ce papier cuisse
+de nymphe émue que tu aimais tant aux quelques
+jours fugitifs de nos fugitives amours.
+Nous allons sortir du prévu, du convenu,
+de l'ordinaire; nous serons amis, rien
+qu'amis; pour un mangeur de coeurs comme
+toi, pour un franc-buveur d'inoubliables
+voluptés, pour un sceptique qui se retire
+alors qu'il parait se donner, le changement
+sera peu sensible. Combien de pauvres
+amantes n'as tu pas mises aux invalides de
+ton amitié?&mdash;pour moi je me rends, mais
+ne désarme pas; quelque beau jour un caprice
+nous réunira, nous jaserons comme
+de vieux camarades, et puis, tout à coup,
+ma foi, sans nul songement, comme tu as
+vingt six ans et que j'ai, dis-tu, du sang de
+succube dans les veines, nous oublierons
+l'amitié, la morale, les convenances, notre
+pacte, l'heure qu'il est, le temps qu'il fait
+et un formidable coup de canif sera donné&mdash;Oh!
+ne dis pas non&mdash;à ce curieux et
+féroce contrat amical que tu as rédigé toi-même.»</p>
+
+<p>&mdash;Fi! Monsieur l'impoli, continuait
+Nanine; vous lirez votre lettre plus tard;
+Dis moi Mimi: quelle heure est-il? Il ne
+faut pas que je manque ma répétition, le
+régisseur est un vilain gros singe; je serais
+à l'amende, mon bon chéri.</p>
+
+<p>La lettre de miss Mary se terminait ainsi:&mdash;«Ne
+crains pas cependant que je veuille
+renouer des liens amoureux; nous éprouverons
+l'un et l'autre plus de plaisir à nous
+voir, parce que tu ne seras pas mon amant,
+<i>un mot bête</i> et que je ne serai pas ta maîtresse,
+<i>chose banale</i>. Je rêve néanmoins de
+m'éveiller encore un matin dans certaine
+alcôve mystérieuse tendue de soie noire,
+parsemée de boutons de roses, où j'ai cru
+follement avoir été aimée et où je suis certaine
+d'avoir aimé. Mais je vous quitte:&mdash;un
+mot, un petit mot, mon bon monsieur,
+pour l'amour de notre amitié.»</p>
+
+<p>&mdash;Ma jolie cabotine s'était rendormie et
+songeait à des couplets de Clairville et
+des collants mi-partie.&mdash;Je n'ai jamais
+tant aimé la femme à travers les femmes et
+les maillots roses au travers des bas bleus.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Nanine est une créature tout bêtement
+exquise; une tête façonnée par une manière
+de satyre tombé en enfer; elle met très
+au juste l'orthographe, parle en fillette de
+douze ans et possède des pattes de mouches
+à faire revivre tout un ancien vaudeville.
+Elle joue avec ma chatte, sur les tapis,
+des heures entières en poussant des cris
+adorables de gamine en récréation; elle
+sauterait à la corde si elle pouvait. Elle
+rit, elle pleure, elle chante toujours aussi
+gaiement; c'est un rayon de soleil fait
+femme: quand elle boude, sa petite moue
+est réjouissante; quand elle aime, c'est un
+concert produit par les grelots de la folie.
+Elle a toutes les complaisances, toutes les
+impudeurs, toutes les délicatesses heureuses;
+jamais gauche, toujours coquette, c'est une
+petite maîtresse d'étagère; elle papillonne
+dans mon intérieur sans faire ombre à ma
+vie, sans arrêter le vol de mes pensées, on
+lui jette des images sur lesquelles sa vue se
+pâme; elle lit Pigaut-Lebrun ou Paul de
+Kock en faisant vibrer sa joie; et parcourt
+seulement Musset, car sa naïveté charmante
+se refuse à interpréter <i>Les Nuits, Rolla</i> ou <i>le
+Secret de Javotte</i>, peut-être sourit-elle à <i>Mimi
+Pinson</i>, mais il y a encore trop peu de distance
+de la coupe à ses lèvres.&mdash;Elle babouine
+plutôt qu'elle ne parle.</p>
+
+<p>Si je la mène à la campagne, Nanine
+embellit la nature; elle arrive comme une
+aurore de printemps, le matin, joyeuse et
+sautillante, heureuse de courir dans l'herbe
+et de fripper ses jupes et ses volants dans
+le brouhaha des gares.&mdash;Dans les champs,
+une poule est une révélation, un petit poussin
+un joujou japonais; elle va, vient, lutine
+les chiens, grimpe aux arbres, fait
+jouer l'aviron des canots ou cueille, baignée
+de lumière et de grâces, des coquelicots et
+des bluets qui font valoir sa fraîcheur délicate
+de fille d'amour.</p>
+
+<p>Nanine a dix-huit ans et joue avec son
+coeur comme avec un hochet. Connaît-elle
+le prix des baisers qu'elle me donne à toute
+heure, à tout instant, à chaque seconde,
+quand ses fins cheveux Van Dyck au vent,
+étourdie comme un hanneton, le regard
+espiègle, le nez coquin, le menton marqué
+d'une fossette polissonne, elle applique
+ses lèvres fraîches sur mes lèvres avec l'enfantillage
+d'une passion qui s'ignore?</p>
+
+<p>Je puis tromper Nanine, sans qu'elle
+en prenne ombrage. Au reste lorsque la
+cage est peuplée d'oiseaux qui gazouillent,
+les chats rentrent leurs griffes et écoutent.
+Don-Juan n'aurait que faire de briser ce
+petit coeur d'agnelet. Il n'y a que les rustres
+qui dénichent les nids; les vrais chasseurs
+ne tuent point les rossignols.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Revu la triste Mary, ce soir, chez moi, un
+mois après notre rupture.&mdash;Tout d'abord
+un grand froid, puis une conversation amicale
+à la turque sur des coussins jetés à terre.&mdash;Retour
+sur le passé.&mdash;Nous égrenons
+sur le tapis tous les souvenirs d'autrefois;
+elle, avec une amertume visible, moi, avec
+une froideur marquée.&mdash;Il me déplait
+d'exhumer des sensations mortes; elles ne
+revivent jamais avec la même expression.
+Dans le coeur d'un jeune homme, ces sortes
+de cadavres sont toujours trop légèrement
+enfouis; alors qu'on peut encore agrandir
+son cimetière d'amour, il faut laisser au
+temps le soin d'achever son oeuvre. La
+vieillesse impuissante retourne ce champ de
+repos; le présent est chargé de meubler
+l'avenir, ce n'est que lorsque le feu est
+éteint qu'on peut remuer des cendres.</p>
+
+<p>Mary fit des prodiges de diplomatie
+passionnée; elle essaya, mais en vain, de
+faire sonner toutes les cordes de la lyre,
+mais je n'étais guère en humeur de chanter
+et ma lyre ne rendait que des sons de
+vieille guitare mal accordée.</p>
+
+<p>A minuit, elle regarda la pendule et fit
+mine de partir. Je la laissais faire sans quitter
+ma posture alanguie ni proférer une
+parole. Alors, s'élançant sur moi, elle
+m'enlaça, m'embrassa, me caressa, me réchauffa
+avec une brutalité de tigresse ardente
+et affamée...&mdash;l'amitié jurée fit un
+plongeon. Devant les glaces de mon mutisme,
+cette femme succube s'était redressée,
+brûlante comme un brasier; le coup de canif
+était porté au contrat, mais mon <i>moi pensant</i>
+n'avait pas eu part aux ébats. J'étais furieux
+de cette victoire remportée sur mes
+sens contre mon gré, et ma passivité non
+voulue m'attristait. Ne vaut-il pas mieux
+aimer sans retour, que d'être aimé avec
+cette furia, quand le dédain du coeur le plus
+grand répond à un sentiment si violent?</p>
+
+<p>Elle, cependant, était glorieuse, et, comme
+je l'accompagnais à la porte, pour ne pas
+prolonger cette situation trop ou trop peu
+tendue, elle me lança avec un sourire diabolique
+ce mot d'adieu à la Socrate: «<i>Amour,
+tu es tout: Amitié tu n'es qu'un vain mot</i>.»</p>
+
+<h3>VIII</h3>
+
+<p>&mdash;Veuillez croire, mon cher, que cela
+existe beaucoup plus que vous ne le supposez,
+c'est une femme d'expérience qui vous
+parle, et tenez: voici l'épître que j'ai reçue,
+lisez; elle est signée en toutes lettres par
+une princesse russe, mais peu importe,
+vous serez discret si bon vous semble.</p>
+
+<p>Et je lus la plus étrange déclaration d'amour,
+écrite avec l'outrance passionnée
+d'une femelle qui voudrait être homme. Je
+savais que le grand César était appelé <i>le
+mari de toutes les femmes et la femme de
+tous les maris</i>, mais je ne concevais pas
+chez le sexe faible une tendance aussi manifeste
+et aussi Césarienne. Mon aventure
+avec Babette et la Baronne m'avait révélé
+des points jusqu'alors indécis dans ces
+curieuses accordailles, mais mon rôle du
+moins n'y était pas effacé et comme les
+danseurs antiques, je pouvais apparaître au
+milieu du festin&mdash;ici la virilité était bafouée,
+méprisée, dénoncée comme une
+turpitude; le temple de Vesta déployait
+seul sa svelte architecture; maudit était le
+mâle qui faisait mine d'y pénétrer; c'était
+l'élément destructeur des moeurs douces
+et liantes, c'était le hideux procréateur, le
+méchant faune égoïste et brutal qui amenait,
+à la suite d'un faux plaisir, la douleur,
+les anxiétés, les dégoûts et la perte fatale
+des formes les plus pures.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fort intéressant pour
+l'étude sociale, dis-je à mon interlocutrice
+en repliant la lettre; le document est superbe
+et hautement paraphé; suis-je indiscret
+en vous demandant quelle réponse fut
+la vôtre?</p>
+
+<p>&mdash;Aucunement, ami; vous pensez bien
+que je ne répondis pas; mais à quelque
+temps de là, la signataire m'ayant rencontrée
+dans un salon, vint à moi, aimable et
+pleine d'attentions, et, après s'être informée
+de ma santé, elle manifesta un grand étonnement
+de mon silence à sa lettre: «Quoi!
+c'était vous, princesse, fis-je avec la plus
+souveraine froideur. Ah! pardonnez-moi,
+en vérité, je croyais qu'une telle déclaration
+venait de votre mari.»</p>
+
+<p>&mdash;Et vous ne la revîtes plus?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>&mdash;Votre anecdote, ma belle amie, me remet
+en esprit, ce joli tableau de genre en
+trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne
+sauriez le supposer, dans les <i>Mémoires de
+monsieur Joseph Prudhomme</i>. Monnier y raconte
+ainsi une visite à mademoiselle Raucourt
+qui était, vous le savez, au siècle dernier,
+la grande prêtresse de la secte Anandryne:&mdash;«Mademoiselle
+Raucourt portait
+une robe de chambre en molleton, des
+pantalons à pied également en molleton, et
+un bonnet de coton incliné sur l'oreille.»</p>
+
+<p>«On venait de servir le déjeuner et elle
+était assise à table entre une jeune fille fort
+jolie et un petit garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Prendras-tu du chocolat ou du café
+au lait ce matin? demanda mademoiselle
+Raucourt à sa voisine.</p>
+
+<p>&mdash;Du chocolat, <i>mon cher Ami</i>; le café
+au lait me fait mal.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, mon petit, veux-tu encore du
+beurre?</p>
+
+<p>&mdash;Merci, <i>Papa</i>, j'en ai assez.»</p>
+
+<p>Cette photographie de famille est exquise,
+n'est-il pas vrai? Elle en dit plus qu'elle
+n'est grande; on peut y voir des choses
+l'infini, et, pour moi qui ai lu et relu la littérature
+érotique de tous les temps, depuis
+le grivois jusqu'à l'horrible en passant par
+les gradations les plus nuancées, je n'ai
+pas encore oublié ce simple petit croquis
+de Joseph Prudhomme, expert en écriture,
+<i>élève de Brard et Saint-Omer</i>.&mdash;Ah! comme
+je voudrais, madame, vous montrer mon
+érudition profonde sur ce sujet Lesbien;
+mais il vous faudrait fermer les portes,
+m'écouter sans rougir ou bien rougir sans
+m'écouter; je passerai de la Grèce à Rome,
+de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province,
+de la Régence à l'Empire avec des
+textes variés. Si vous étiez la Chevalière
+d'Eon j'oserais peut-être,... mais...</p>
+
+<h3>IX</h3>
+
+<p>Je comprends mieux que toute autre le
+<i>compagnonnage intellectuel</i>, m'écrivait la minaudière
+madame de C., il y a bientôt huit
+jours;&mdash;«croyez-vous que je veuille jouer
+près de vous le rôle d'une femme jalouse,
+d'une <i>maîtresse à scènes?</i>&mdash;Le ciel m'en préserve;
+je ne veux rien savoir; je veux <i>vous
+voir vivre</i>, vous panser l'âme comme une
+soeur de charité panse les blessures du
+corps. Je vous apprendrai à aimer de la
+bonne façon, sans orages, sans déchirements,
+sans inquiétudes, sans jalousies, tout doucement,
+bien tendrement; vous serez pour
+moi un grand baby devant lequel je serai
+en adoration comme les mères devant leurs
+enfants.»</p>
+
+<p>Je me suis cru, en lisant ces mots, vers
+1820, à l'époque où l'on jouait encore de la
+cithare sentimentale devant des littérateurs
+larmoyeux et des poètes édités par Ladvocat.&mdash;Madame
+de C. fait voile vers la
+quarantaine, ce <i>Lazaret d'amour</i> des femmes
+du monde; elle est forte et langoureuse, il
+ne lui manque que le turban de madame
+de Staël; elle ne veut rien savoir, <i>mais elle
+veut tout connaître</i>. C'est un autre temps
+vers lequel elle recule et entraîne ma vie
+comme pour mieux se rajeunir. Depuis
+que je la vois, je me meus dans des intrigues
+à la Ducray-Duminil, je relis par la
+réalité, <i>Madame de Valnoir, Coelina ou l'Enfant
+du Mystère, Jules ou le Toit paternel</i>,
+et autres épopées romancières en plusieurs
+volumes.&mdash;Elle arrive quelquefois le matin
+comme un ouragan, dans un grand manteau
+noir, la tête encachotée dans une
+longue mantille; elle se pâme et comprime
+les battements de son coeur, s'affaisse
+sur un siège et semble dire: «<i>On m'a
+suivie, je suis perdue</i>.»</p>
+
+<p>Je reste froid à ses déclarations et y
+porte juste le même intérêt qu'à la <i>reprise</i>
+d'un vieux mélodrame.&mdash;Hier, j'ai voulu
+rompre; cela m'agaçait. Dans un billet
+fatal et ténébreux, je réclamais mes lettres
+en échange des siennes, afin de ne pas
+oublier le réalisme de la couleur locale.&mdash;J'attendais
+Justine, la chambrière; hélas!
+ce fut elle qui vint.</p>
+
+<p>Elle se fit annoncer, et marcha avec un
+air brisé jusqu'au fauteuil qui lui était
+offert.&mdash;Un juge d'instruction eut envié
+ma rigidité impénétrable.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vous rapporte vos lettres&mdash;(elles
+étaient nouées dans un ruban
+mauve).</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je vous rends grâces, voici
+les vôtres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc fini, dit-elle avec un gros
+sanglot dans la voix. Ah! perfide! que
+vous ai-je fait?&mdash;Voyez mes yeux, ils
+sont tout rouges des pleurs de la nuit.
+Depuis que je vous connais, je me meurs;
+<i>j'ai tant besoin de ménagements</i>&mdash;(elle
+était fraîche comme un Rubens).&mdash;Pourquoi
+ne pas nous laisser aller à l'amour?
+il fait si beau, le ciel est si pur,
+les oiseaux chantent; tout nous invite aux
+joies enivrantes, aux douces caresses, aux
+charmes profonds; vous m'aimez: je le
+sais, je veux le croire.&mdash;(J'avais cependant
+tout mis en oeuvre pour lui prouver
+la vérité, c'est-à-dire le contraire).&mdash;Ah!
+ne sois pas insensible à ma voix; viens,
+regarde-moi; me trouvez-vous jolie, Monsieur?&mdash;Cette
+beauté dont on me gratifie
+dans le monde, elle est à vous, et vous
+seul cependant ne m'en avez jamais fait
+le plus petit compliment. Voyons, embrassez-moi;
+faut-il que moi je me jette
+vos genoux?</p>
+
+<p>Comme je restais glacial et ennuyé,
+chantonnant intérieurement comme ironie
+une romance en mineur de <i>la Grâce de
+Dieu</i>, elle éclata:</p>
+
+<p>«Ah! ne jouez pas au Byron! ne faites
+pas votre Manfred, Monsieur!&mdash;je sais
+tout ce qu'il y a de grand, d'incompris
+dans votre âme; vous êtes un lion blessé
+qui se défend d'aimer.</p>
+
+<p>«Dites-moi le nom de celle qui vous a
+torturé; j'irai la chercher, je vous la ramènerai
+douce, repentante et docile; mais
+parlez-moi, de grâce; ne restez pas ainsi
+comme une statue de pierre; le destin
+fatal veut que j'aime tout en vous, vos
+manières, votre personne, votre esprit, vos
+vices et même vos vilains gros défauts.&mdash;Moi,
+qui suis si fière, si orgueilleuse,
+si indomptée! Suis-je assez bas devant
+vous. C'est horrible!»</p>
+
+<p>Elle parlait toujours, et cette petite voix
+maniérée sortant de cette mamoseuse poitrine
+m'irritait à l'extrême. Cette plantureuse
+Junon jouant à la petite maîtresse,
+ces langueurs dans cette puissance, ces
+larmes dans ces yeux arides, ce comédisme
+tout cérébral qui laissait le coeur
+intact et le corps vierge d'émotions,
+tout cela n'était que ridicule et je le
+comprenais, car le <i>vrai</i> touche toujours
+son but; on peut s'en défendre mais on
+ne saurait le méconnaître quand en
+amour on reste maître de soi ou qu'on
+se désintéresse franchement dans la partie.</p>
+
+<p>Déjà elle se renversait dans une feinte
+attaque de nerfs, son mouchoir sur la
+bouche comme pour arrêter des suffocations;
+je me préparais à distiller quelques
+gouttes d'eau de Mélisse sur ses lèvres,
+lorsqu'on m'annonça un ami. Ma porte
+n'était pas condamnée, c'était un sauveur.
+Madame de C. prit congé de moi avec
+l'amer regret d'avoir été interrompue dans
+sa crise. Au moment de franchir la porte
+elle revint sur ses pas:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon, Monsieur, j'oubliais...
+mes lettres.</p>
+
+<p>&mdash;Lesquelles, Madame, les vôtres ou
+les miennes?</p>
+
+<p>&mdash;Celles que vous m'avez écrites,
+cruel! et que je ne puis me décider à vous
+restituer.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais pu rompre avec Madame
+de C., alors que je me dispose à ranger
+cette sotte fantaisie dans l'histoire ancienne,
+elle revient ajouter de nouveaux documents
+au dossier. Il est des orgues de
+Barbarie qui prennent l'habitude périodiquement
+de <i>moudre des airs</i> dans les cours;
+ainsi fait cette ingénue marquée. Elle se
+manifeste dans son exigence et son encombrante
+corpulence, à l'exemple d'une
+trombe impétueuse, et elle soupire mignardement
+comme une sylphide: «<i>Je tiens
+si peu de place, et veux si peu de chose</i>.»</p>
+
+<p>Que me serait-il arrivé, grands dieux!
+si j'avais couronné la flamme d'une telle
+Bacchante-élégiaque? Je lui ai bien permis
+quelquefois certaines privautés&mdash;de même
+qu'on se laisse lécher la main par un bon
+gros chien,&mdash;mais je n'en ai jamais prises
+avec elle. L'ombre de son mari sec et parcheminé
+a toujours flotté comme le pressentiment
+d'un remords, entre ses terribles
+désirs et mes courtes pensées de concupiscence.&mdash;Ce
+pauvre homme! il est maigre
+à embrasser un bouc entre les deux cornes.</p>
+
+<h3>X</h3>
+
+<p>Je croyais ne plus aimer ma petite
+Jeanne; le bonheur berce l'amour et l'endort.
+Mais comme elle me quittait certain
+matin par un gai soleil de mai, je la regardais
+partir et lui adressais de loin de
+nonchalants baisers. Elle se retournait,
+gracieuse et vive, et de son mouchoir
+fouettait gentiment l'air.</p>
+
+<p>Une sorte de commis de rayon, un goujat
+vêtu comme un lieu commun, un hideux
+clerc de quelqu'huissier louche, la regarda
+au passage et avec le sans-façon d'un cuistre
+qui se croit tout permis, frappé d'une
+idée de séduction, il se mit à ajuster son
+col, à donner une inclinaison à son chapeau
+et à changer son itinéraire dans le
+but visible de marcher dans le sillon de
+beauté que laissait derrière elle ma charmante
+adorée.</p>
+
+<p>Au tournant de la rue, je ne vis plus
+rien. Par malheur, j'étais en robe de
+chambre, en pantoufles, au saut du lit;
+j'aurais voulu avoir des ailes, pour rejoindre
+le faquin, le souffleter et lui tirer les
+oreilles, pour s'être permis de souiller du
+regard et de la pensée ma maîtresse élue,
+et, bien que le soupçon ne put s'imposer
+mon esprit devant ce ver de terre suivant
+cette reine, je me suis longtemps demandé
+si je devais attribuer à l'amour, ou au mépris
+des insolents médiocres, le sentiment
+de rébellion et de sourde rage qui s'était
+emparé de mes sens.</p>
+
+<p>Ah! pensées infâmes qui germent trop
+souvent dans le cerveau surmené par une
+idée de possession absolue, chez un être
+qui se sent l'orgueil de son despotisme et
+le despotisme inflexible de son orgueil:
+Que ne peut-on royalement assassiner la
+créature qu'on est certain d'avoir possédée
+de l'épiderme aux fibrilles les plus tenues,
+du coeur et de la cervelle, de même qu'on
+peut briser au sortir d'une orgie la coupe
+de cristal où l'on a bu l'ivresse à longs
+traits, mais sur laquelle aucun autre désormais
+ne pourra porter ses lèvres.</p>
+
+<p>Heureux ces souverains d'Orient, qui
+après une nuit de délices inoubliables,
+faisaient trancher la tête de leurs plus
+douces sultanes avec une cruauté langoureuse
+et poétique. Ils éprouvaient la philosophie
+de leur crime, car loin d'ouvrir la
+porte aux remords, ils la fermaient aux désillusions.&mdash;<i>Il
+y a du satrape chez les hommes
+entiers</i>.</p>
+
+<h3>XI</h3>
+
+<p>C'est tout un poème de tristesse dans
+mon coeur, quand j'y songe: ce navrant
+billet doux disait: «J'aurai le plus grand
+plaisir à te voir; si tu m'as aimé un instant,
+viens: <i>Je suis chez Dubois... tu sais...,
+faubourg Saint-Denis</i>. J'ai cru en y entrant
+y mourir d'ennui, par bonheur jusqu'
+présent, les amis se sont montrés dévoués...
+Mais toi, je voudrais tant te sentir
+la main dans ma main. Si tu as un moment,
+viens, viens, je t'en serai si reconnaissante!»</p>
+
+<p>Pauvre grande enfant! elle se nommait
+Flore de ***. Je l'avais entrevue au printemps,
+alors que pour échapper aux cuissons
+parisiennes j'étais allé à Ermenonville,
+en compagnie d'une petite déesse de Paphos,
+faire l'amour sous les grands arbres,
+près des temples mythologiques et des
+grottes voluptueuses, peuplés du souvenir
+de Rousseau.</p>
+
+<p>En la voyant pour la première fois, dans
+l'échange seul de nos regards, nous avions
+pris possession l'un de l'autre avec cet
+instinct curieux et impossible à analyser de
+deux êtres, qui ne se sont jamais vus et
+qui cependant se retrouvent. De ce jour,
+j'avais l'assurance qu'elle était à moi, sans
+fatuité; c'était mieux qu'un pressentiment,
+c'était une certitude: son oeil fixement me
+disait: «<i>Je suis ta chose</i>;» et mon regard
+inexorable répondait: «<i>Je le sais et le
+sens; tu m'appartiens</i>.»&mdash;Chaque homme a
+son harem dispersé dans le monde, dit un
+moraliste; celle-ci était plus sûrement ma
+sultane que la petite houri qui se pendait
+à mon bras, et qui avait des allures capricantes
+dans l'herbe. L'une m'était réservée
+par le destin comme une jeune fille au
+minotaure du labyrinthe, l'autre, gentille
+hétaïre, se prêtait à ma fantaisie; elle se
+donnait un maître par caprice, sans subir
+le fatalisme d'une passion. La première,
+<i>dans moi</i>, ne pouvait méconnaître l'amant,
+la seconde, plus légère, n'y voyait que
+l'amour. Pour la théorie des ardeurs
+amoureuses celle-là était la flamme, celle-ci
+n'était que la fumée.</p>
+
+<p>A peine étais-je de retour à Paris, où j'avais
+réintégré mon insouciante compagne,
+que je revins à Ermenonville. Pendant près
+d'un mois je la vis et ne lui parlai pas; ce
+n'était pas là du sentimentalisme ni de la
+crainte, c'était une jouissance particulière.
+Je planais sur elle comme l'épervier sur la
+colombe, et la pauvre petite tourterelle
+mettait sa tête sous son aile pour ne pas
+voir mais aussi pour mieux se laisser prendre.</p>
+
+<p>Flore de *** s'isolait dans son veuvage,
+bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans;
+elle était mieux que jolie et plus que belle:
+un poète eût décrit sa beauté en un volume,
+pour moi qui ne suis point poète,
+je constatai simplement que cette brune radieuse
+possédait au complet, et au delà,
+les qualités essentielles de la perfection
+chez la femme, selon Brantôme.</p>
+
+<p>Une heure avant mon départ je lui parlai.
+Ainsi deux aimants longtemps placés côte-à-côte
+doivent se réunir.&mdash;Elle ne dit mot
+à mes quelques paroles, mais le soir le
+même wagon nous ramenait fiévreux,
+courbaturés par l'attente et les promesses
+de notre fougue, et cependant notre amour
+plaidait pour lui même, sans que nous
+eussions besoin de parler de nos désirs;
+nos coeurs battaient avec éloquence, mais
+nos lèvres étaient muettes.&mdash;Lorsque les
+sens s'adressent à des sens qui répondent,
+les paroles sont craintives, on dorlote par
+la pensée les plaisirs que nourrit l'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! quel raffinement il y a dans la patience
+de la possession... <i>qualis nox fuit
+illa</i>... disait Pétrone...</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La pauvre mignonne se laissa consumer
+par l'ardeur de sa passion; elle mourut en
+janvier après plus de six mois de délices
+surhumaines. Je voyageais dans les brumes
+d'Angleterre lorsque ce navrant billet doux
+me parvint: «<i>Je suis chez Dubois... tu sais,
+faubourg Saint-Denis...</i>»</p>
+
+<p>Hélas! je ne l'ai point revue et peut-être
+l'ai-je tuée..., cette douce amoureuse.
+C'est tout un poème de tristesse dans mon
+coeur quand j'y songe.</p>
+
+<h3>XII</h3>
+
+<p>Lorsque la grande comtesse conçut le
+ridicule projet de me marier, je me laissai
+faire, c'était le testament de son amour dont
+elle pensait ainsi légitimer la succession.
+Je fis mine d'accéder et poussai jusqu'à la
+présentation, mais pendant le dîner, je
+lançai froidement dans le courant de la
+conversation d'irréfutables pensées contre
+le mariage, qui, comme toutes les vérités
+profondes, causèrent la plus déplorable sensation
+parmi les convives engagés dans les
+liens de l'hyménée. Voici quelques-uns de
+ces aphorismes terribles et tranchants:<br />
+.........................................<br />
+.........................................</p>
+
+<p><i>Le Mémorandum d'un Epicurien s'arrête ici.&mdash;Une
+main inconnue a déchiré les pages manuscrites
+qui suivaient ces quelques notes hâtives et décousues.&mdash;La
+sottise peut tout lacérer en invoquant le code
+indigeste de la morale.&mdash;Les vérités sociales doivent
+rester cachées dans le puits de la logique.&mdash;Ici,
+le</i> Mémorandum <i>devenait peut-être intéressant;
+mais l'éditeur persiste à mettre au jour ce carnet
+de fat et à le reproduire avec ses lacunes et ses errata.&mdash;Ainsi
+soit-il!</i></p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/06.jpg" width="200" height="184" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/07.jpg" width="400" height="175" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2><i>Les Fastes du Baiser</i></h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i40">Suçotant frétillardement,</p>
+<p class="i40">Dérobons nous tout doucement</p>
+<p class="i40">Par un baiser l'âme et la vie.</p>
+<p class="i50">PARNASSE DES MUSES.</p>
+</div></div>
+
+<p>D'après la légende interprétée par
+Jean Second Evrard, l'auteur des
+<i>Baisers</i>&mdash;ce chef d'oeuvre d'un
+poète voluptueux et hardi,&mdash;Vénus transporta
+vers l'aurore le jeune Ascagne tout
+endormi, dans un des bosquets enchanteurs
+qui dominent Cythère. Là, plaçant douillettement
+sur un lit de tendres violettes cet
+adorable adolescent, elle fit naître, de sa
+volonté de Déesse, une prodigieuse floraison
+de roses blanches dont les suaves senteurs
+s'épandirent à l'entour. Cypris contempla
+son oeuvre dans le mystère de sa retraite:
+Sous ses yeux, le fils d'Énée respirait doucement;
+les fleurs fraîches écloses s'épanouissaient
+au-dessus de sa tête, semblant
+bercer son sommeil, tandis que cependant
+l'air saturé de parfums capricieux conviait
+les sens aux plus charmants ébats. Vénus
+sentit sourdre en elle un étrange frisson; une
+ardeur fiévreuse se glissa dans ses veines,
+et les caresses, filles du désir, se prirent
+voleter avec malice sur ses divins appas.
+Adonis, en cet instant, lui apparût dans le
+lointain du passé avec les tièdes souvenances
+des délices charnelles; elle se mit à évoquer
+les grâces viriles, les valeureux enlacements,
+les coïntes galanteries de son amant,
+et, devant le repos d'Ascagne, devant ce
+garçonnet plus rose que les roses, devant
+les beautés sveltes de cette puberté découverte,
+elle se trouva faible, indécise, bouleversée;
+c'est ainsi que dormait son berger;
+elle eut voulu étreindre ce cou junévile
+et fringuer sur ce torse coquet, mais où
+Morphée régnait, sa pudeur fut maîtresse.</p>
+
+<p>Les roses, dans leur langage, distillaient
+de capiteux conseils, les fleurettes du
+gazon chatouillaient le derme de ses
+jambes, ses colombes fidèles, battant
+joyeusement de l'aile, se becquetaient
+sous la ramée; les zéphirs avec un langoureux
+murmure se jouaient sur ses lèvres
+ardentes; l'amour, dans toutes ses manifestations,
+chantait une hymne à sa reine-mère;
+la nature par sa sève dictait sa grande loi.
+Alors, la sensible Dionée attendrie, éperdue,
+se laissa lentement tomber sur les
+parterres fleuris, et se penchant sur la
+fraîcheur des roses, elle en prit une et
+l'embrassa.&mdash;On eut dit, à ce contact, que
+le sol s'enflammait; les roses blanches s'animèrent,
+devinrent pourpres comme de pudibondes
+damoiselles tout à coup lutinées;
+autant de baisers cueillis par ces lèvres
+mi-closes, autant de baisers rendus, jusqu'à
+ce que Vénus, fière de sa moisson et trainée
+travers l'azur par ses cygnes éclatants, se
+mit à parcourir le globe terrestre, semant
+pleines mains comme un nouveau Triptolème
+des baisers inédits sur les campagnes
+fécondes.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«Depuis ce jour, tout brûle, et s'unit, et s'enlace;</p>
+<p>Le bouton d'un beau sein est éclos du baiser;</p>
+<p>Une rose y fleurit pour y marquer sa trace;</p>
+<p>Fier de l'avoir fait naître, il aime à s'y fixer.»</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est à ces baisers tombés du ciel, dans
+un combat des sens, que nous est venue la
+merveilleuse éclosion des plaisirs les plus
+vifs: baisers voluptueux issus des roses
+fraîches et vermeilles, baisers humides,
+précieux dictames des amours humaines;
+baisers frissonnants qui donnez la vie et
+scellez le pacte des âmes, baisers variés
+mais toujours enivrants et nouveaux, je
+vous salue!</p>
+
+<p>D'autres, nourrissons d'Apollon ou
+amants favorisés des Parnassides, vous
+ont chantés sur des lyres sonores et harmonieuses;
+chaque jour des lèvres s'unissent
+pour célébrer votre gloire dans un
+râle de bonheur et d'ivresse: pour moi,
+heureux baisers, provocateurs de la virilité,
+baisers petits et grands, baisers doucereux
+ou brutaux, légers ou profonds, langoureux
+ou mordants, libertins ou <i>vitriolesques</i>;
+baisers auxquels la mâleté donne toute
+l'expression, je veux conter vos fastes
+dans le prosaïsme de ma manière, détailler
+vos mignardises si chères aux farfadels de
+la passion, et annoter vos variations savantes
+comme un pieux dégustateur de vos
+innombrables fantaisies qui embéguinent
+ma concupiscence.</p>
+
+<h3>II</h3>
+
+<p>Plusieurs savants, dans de longues dissertations,
+ont déjà traité la question.
+L'ouvrage le plus intéressant et aussi le
+plus célèbre est l'essai de Kempius, intitulé:
+<i>de osculis</i>. Les latins se servaient de
+mots différents pour mieux marquer la
+nuance des baisers; ils nommaient <i>Osculum</i>,
+un baiser donné entre amis; <i>Basium</i>, un
+baiser offert par convenance ou reçu par
+politesse; et <i>Suavium</i>, un tendre baiser
+impudique<a href="#fn-1" name="fnref-1" id="fnref-1"><sup>[1]</sup></a>. Ne nous inquiétons que de
+celui-ci; les autres ne sont que baisements
+ou baise-mains, contacts sans plaisirs, accolades
+sans convictions, civilités puériles
+et honnêtes, Berquinades à l'usage des
+hypocrisies sociales. Si je m'étends ici
+quelque peu sur l'historique des baisers,
+ce sera pour revenir avec plus d'empressement
+à ces doux becquetages de tourterelles,
+à ces duos des lèvres, à cette fusion
+des désirs que les anciens exprimaient si
+bien par <i>columbatim</i>, un mot exquis que
+<i>colombellement</i> ne saurait traduire à mon gré.</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn-1" id="fn-1"></a> <a href="#fnref-1">[1]</a>
+Cette différence est indiquée ainsi dans les
+<i>Arrêts d'amours</i> de Martial d'Auvergne: «ut paululum
+a materia divertamus, quid sit discriminis
+inter basium, osculum, et suavium dicamus,
+Aelius Donatus in Eunucho Terentiano tria osculandi
+genera ponit, osculunt silicet, basium, et
+suavium. Oscula officiorum sunt, basia vero pudicorum
+affectuum, suavia libidinum vel amorum.
+Servius Honoratus in primo Æneid super his
+verbis: <i>oscula libavit</i>, osculum religionis esse dicit,
+suavium autem libidinis.</p>
+
+
+
+<p>Lorsqu'à Rome l'adultère ne subissait
+aucune loi de répression, le baiser public
+était ignoré et considéré comme un gage
+de fidélité conjugale mis au nombre des
+caresses secrètes de la nuictée; un jeune
+citoyen pour avoir eu la témérité de ravir
+un baiser à une grave matrone fut par sentence
+condamné à mort et exécuté. On
+peut trouver dans le code une loi dont les
+prérogatives sont connues par les jurisconsultes
+sous le nom de <i>Droit du Baiser</i>. Ce
+droit consistait en présents de fiançailles
+qui devaient compenser l'atteinte que la
+pudicité virginale de l'épousée avait soufferte
+d'une amoureuse union des lèvres,
+c'était le gage avant-coureur de l'amour
+conjugal. Les Romains ont fait aussi quelquefois
+du baiser un acte religieux; les
+philosophes et les naturalistes prétendaient
+que les yeux, le col, les bras et généralement
+toutes les parties du corps étaient
+consacrées à des divinités particulières<a href="#fn-2" name="fnref-2" id="fnref-2"><sup>[2]</sup></a>; on
+croyait honorer ces divinités en baisant les
+membres qui étaient sous leur protection.
+Ils embrassaient l'oreille, le front et la main
+droite dans la pensée de rendre hommage
+à la mémoire, à l'intelligence et à la fidélité
+qu'ils étaient accoutumés à symboliser dans
+un culte divin.</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn-2" id="fn-2"></a> <a href="#fnref-2">[2]</a>
+Voyez à ce sujet: <i>Variétés littéraires ou
+Recueil de pièces tant originales que traduites (par
+l'abbé Arnaud et Suard)</i>. Paris, 1768, tome I,
+pp. 379 et suivante.</p>
+
+<p>L'usage réservé du baiser sur la bouche
+tenait également au culte. Les vertueux
+Romains regardaient la divinité qui préside
+à l'amour comme le parangon de la chasteté;
+les blanches colombes qui conduisaient
+son char étaient la plus naïve expression
+de la pureté morale, et ils auraient cru
+déplaire à Vénus, en prodiguant hors de
+propos le baiser amoureux qui devait témoigner
+seulement de la foi des époux.
+Les violateurs de cette loi étaient sévèrement
+punis. Valère Maxime en a relaté
+plusieurs exemples frappants. Les profonds
+penseurs sentaient que, permis trop légèrement,
+les baisers conduisent souvent
+la perturbation des moeurs, et ils cherchaient
+clandestiner ces sensations voluptueuses
+dans la légitimité du mariage, pour inciter
+la jeunesse à l'hyménée et préserver son
+propre bonheur et la félicité de l'État.</p>
+
+<p>On connaît le chapitre sur les baisers
+dans lequel Jean de la Caza, évêque de
+Bénevent, dit qu'on peut se baiser de la
+tête aux pieds; il plaint les grands nez qui
+ne peuvent s'approcher que difficilement
+et il conseille aux dames qui ont le nez
+long d'avoir des amants camus, et aux
+amoureux doués d'une protubérance nasale
+exagérée de choisir des maîtresses chez lesquelles
+cette partie saillante du visage soit
+plus fine et moins en avant.</p>
+
+<p>«Le baiser était une manière de saluer
+très ordinaire dans toute l'antiquité, raconte
+Voltaire<a href="#fn-3" name="fnref-3" id="fnref-3"><sup>[3]</sup></a>, Plutarque rapporte que les conjurés
+avant de tuer César, lui baisèrent
+le visage, la main et la poitrine. Tacite
+dit que lorsque son beau-père Agricola
+revint de Rome, Domitien le reçut avec
+un froid baiser, ne lui dit rien et le laissa
+confondu dans la foule. L'inférieur qui ne
+pouvait parvenir à saluer son supérieur en
+le baisant, appliquait sa bouche à sa propre
+main et lui envoyait ce baiser qu'on
+lui rendait de même si on voulait.»</p>
+
+<p>«Les premiers chrétiens et les premières
+chrétiennes se baisaient à la bouche dans
+leurs agapes. Ce mot signifiait <i>repas d'amour</i>.
+Ils se donnaient le saint baiser, le baiser
+de paix, le baiser de frère et de soeur:
+<i>agion Philema</i>. Cet usage dura plus de
+quatre siècles et fut enfin aboli à cause des
+conséquences. Ce furent ces baisers de paix,
+ces agapes d'amour, ces noms de <i>frère</i>
+et de <i>soeur</i>, qui attirèrent longtemps aux
+chrétiens peu connus, ces imputations de
+débauche dont les prêtres de Jupiter et les
+prêtresses de Vesta les chargèrent; vous
+voyez dans Pétrone et dans d'autres auteurs
+profanes, que les dissolus se nommaient
+<i>frère</i> et <i>soeur</i>. On crut que chez les
+chrétiens les mêmes noms signifiaient les
+mêmes infamies; ils servirent innocemment
+eux-mêmes à répandre ces accusations
+dans l'Empire romain.</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn-3" id="fn-3"></a> <a href="#fnref-3">[3]</a>
+Voltaire. <i>Questions sur l'Encyclopédie</i>.</p>
+
+<p>Il y eut dans le commencement dix-sept
+sociétés chrétiennes différentes, comme il
+y en eut neuf chez les Juifs, en comptant
+les deux espèces de samaritains. Les sociétés
+qui se flattaient d'être les plus orthodoxes,
+accusaient les autres des impuretés
+les plus inconcevables. Le terme de <i>Gnostique</i>
+qui fut d'abord si honorable, et qui signifiait
+<i>savant, éclairé, pur</i>, devint un terme
+d'horreur et de mépris, un reproche d'hérésie.
+S. Epiphane, au troisième siècle, prétendait
+qu'ils se chatouillaient d'abord les
+uns les autres, hommes et femmes, qu'ensuite
+ils se donnaient des baisers fort impudiques,
+et qu'ils jugeaient du degré de
+leur foi par la volupté de ces baisers; que
+le mari disait à sa femme en lui présentant
+un jeune initié: <i>fais l'agape avec mon frère</i>;
+et qu'ils faisaient l'agape.»</p>
+
+<p>Voltaire n'ose ajouter dans la chaste
+langue française ce que S. Epiphane ajoute
+en grec<a href="#fn-4" name="fnref-4" id="fnref-4"><sup>[4]</sup></a>. Saint Augustin remarque qu'on
+regardait autrefois les baisers donnés à la
+femme d'autrui comme dignes de grands
+châtiments. Le Cardinal Tuschus nous
+apprend aussi que dans le Royaume de
+Naples on infligeait une forte amende à ceux
+qui baisaient une vierge par surprise dans
+la rue et qu'on les reléguait loin du lieu
+même où le péché mignon avait été commis.
+Un Évêque de Spire, qui vivait du temps
+de l'empereur Rodolphe fut obligé de sortir
+de l'Empire pour une semblable cause.</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn-4" id="fn-4"></a> <a href="#fnref-4">[4]</a>
+Epiphane. <i>Contra hoeres</i>, liv. I, tome II.</p>
+
+<p>En France, en Allemagne, en Angleterre,
+en Italie, le baiser public fut toujours considéré
+comme un acte de civilité et de déférence;
+les Cardinaux avaient droit de
+donner l'osculation aux reines sur la bouche,
+et toute honnête dame eut considéré comme
+un affront de ne pas recevoir un baiser de
+lèvres à lèvres lors de la première visite
+d'un seigneur. La plus charmante des
+voluptés devint ainsi banale: «La Cherté,
+écrivait alors le <i>Saige Montaigne</i>, donne du
+goût à la viande: voyez combien la forme
+de salutations qui est particulière à notre
+nation abâtardit par sa facilité la grâce des
+baisers, lesquels Socrate dit être si puissants
+et dangereux à voler nos coeurs.
+C'est une déplaisante coutume et injurieuse
+aux dames, d'avoir à prêter leurs lèvres
+quiconque a trois valets à sa suite, pour
+mal plaisant qu'il soit: et nous mêmes n'y
+gagnons guère; car comme le monde se
+voit porté, pour trois belles, il en faut baiser
+cinquante laides, et à un estomac
+tendre comme sont ceux de mon âge, un
+mauvais baiser en surpasse un bon.»
+Pour les dames, à quelqu'époque que ce
+soit, elles furent toujours sensibles aux
+baisers énamourés d'un galant cavalier, et
+si quelques-unes s'en offensèrent en apparence,
+la plupart d'entre elles, en recevant
+l'accolade sur la joue gauche furent tentées,
+en tendant la joue droite de répondre ainsi
+qu'une belle demoiselle surprise à l'improviste
+par un joyeux brusquaire: «Monsieur,
+vous m'offensez, mais voici l'autre côté,
+je sais mon évangile.»</p>
+
+<h3>III</h3>
+
+<p>«S'il est désagréable à une jeune et
+jolie bouche de se coller par politesse a une
+bouche vieille et laide, dit l'auteur de <i>Candide</i>,
+il y avait un grand danger entre les
+bouches fraîches et vermeilles de vingt
+vingt-cinq ans; et c'est ce qui fit abolir la
+cérémonie du baiser dans les mystères et
+les agapes, c'est ce qui fit enfermer les
+femmes chez les Orientaux, afin qu'elles
+ne baisassent que leurs pères et leurs frères;
+coûtume longtemps introduite en Espagne
+par les Arabes.»</p>
+
+<p>La science a-t-elle besoin de prouver
+qu'il y a un nerf de la cinquième paire qui
+va de la bouche au coeur et de là plus bas?
+la nature a tout préparé avec le génie le
+plus délicat: les petites glandes des lèvres,
+leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés,
+la peau fine, chatouilleuse, leur
+donnent un sentiment exquis et voluptueux,
+lequel n'est pas sans analogie avec une
+partie plus cachée et plus sensible encore.
+La pudeur peut souffrir d'un baiser longtemps
+savouré entre deux piétistes de dix-huit
+ans.&mdash;Ronsard a poétisé comme suit
+ce tact charmant de lèvres:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il sort de votre bouche un doux flair, que le thim,</p>
+<p>Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise,</p>
+<p>Surpasse de douceur, tant une douce braise</p>
+<p>Vient de la bouche au coeur par un nouveau chemin.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Le baiser sur les lèvres est l'unique baiser
+de Vénus, c'est l'étincelle, le boute feu
+d'amour; il scelle l'entente des sexes, arde
+le coeur, allume le sang dans les veines,
+espoinçonne la virilité, cause le prurit vital,
+et met en appétit d'union. L'âme s'évapore
+dans un tel baiser, lorsque les désirs s'y
+unissent; il met hors de sens et cause un
+étrange satyriasisme; il fait fomenter la sève
+et fusionner deux existences: on y boit la
+vie de sa vie, on y heurte lascivement
+d'inoubliables sensations comme dans un
+toast sublime à l'entremise de la nature.
+Ainsi l'expriment les vers suivants dont on
+ignore l'auteur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De cent baisers, dans votre ardente flamme,</p>
+<p>Si vous prenez belle gorge et beaux bras,</p>
+<p>C'est vainement; ils ne les rendent pas.</p>
+<p>Baisez la bouche, elle répond à l'âme.</p>
+<p>L'âme se colle aux lèvres de rubis,</p>
+<p>Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse</p>
+<p>Ame contre âme alors est fort heureuse,</p>
+<p>Deux n'en font qu'une et c'est un paradis.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La conjonction des lèvres est l'<i>écussonade</i>
+de la plus vive jouissance, lorsque pour la
+première fois, en toute liberté, deux muqueuses
+se soudent dans une effusion commune&mdash;:
+Les deux amants sont là, seuls
+et encore timides; ils ont la gaucherie
+d'une entrevue à huis-clos, où les sens
+sont plus éloquents que les proclamations
+du désir; les mains se sont pressées, déjà
+un bras s'arrondit sur cette hanche mignonne;
+les épaules se touchent, les joues
+se frôlent, les poitrines se soulèvent et
+soupirent; les coeurs battent à l'unisson
+d'espoir et aussi de cette crainte vague qui
+fait antichambre à la porte du bonheur.
+<i>Lui</i>, sourit et mitonne ses délices; <i>elle</i>, sur
+la défensive de convenance, muguette et
+chiffonne son joli babouin dans une moue
+adorable. Voici que les visages se rapprochent,
+que les cheveux s'unissent et
+que les yeux dardent les yeux à des profondeurs
+volupteuses et infinies: un fluide
+mystérieux les enserre et les berce; sur
+cette jolie nuque blonde et rose ainsi que
+sur ce col brun d'Antinoüs, il passe comme
+un frisson avant coureur du spasme. Leurs
+cerveaux, accablés, semblent en ébétude
+tant est verdissante cette extubérance sensuelle,
+qui fait que les jouvenceaux, comme
+les bacchantes, se grisent eux-mêmes de
+leurs propres facultés. Tout à coup ces
+torses se cambrent, ces têtes se renversent,
+ces lèvres muettes se choquent, s'alluchent
+se confondent dans une haleinée de chaude
+amour, et des baisers acres et mordicants
+font entendre des petits bruits rieurs, délectables,
+alangouris qui se prolongent et s'achèvent
+comme un glou-glou d'ivresse
+entre ces deux heureux fretin-fretaillant.</p>
+
+<p>Rien n'est comparable à ces liesses; les
+corps enlacés, s'acquebutant dans une puissante
+étreinte, se contournent en torsions
+d'amour; les lèvres mâles happent cette
+bouchelette fraîche ainsi que rosée, tandis
+que lancinantes et frétillant dans de diaboliques
+mouvements, les langues inassouvies
+se mordillent comme fraises et paraissent,
+dans l'imagination de ces félicités
+poignantes, sucer l'âme de sa vie, et faufrelucher
+la vie de son âme.</p>
+
+<p>On dirait qu'en pareille délectation, on
+vide l'épargne de son être; Belzébuth trépigne
+dans les entrailles et s'y démène convulsivement,
+on demeure dans l'oubliance
+de toute l'humanité, et, sur ces lèvres de
+roses, où balbutie encore l'amour anéanti
+dans cette longue embrassée, les amants
+ne laissent mourir le plaisir que pour le
+faire renaître avec un renouveau plus
+quintenencié, avec des accents plus humides
+et brûlants à la fois.</p>
+
+<p>L'abbé Desportes a chanté la saveur de
+baisers si tendres dans ses rhythmes exquis:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et qu'en ces yeux nos langues frétillardes</p>
+<p class="i2">S'étreignent mollement...</p>
+<p>Quand je te baise, un gracieux zéphir</p>
+<p>Un petit vent moite et doux qui soupire,</p>
+<p class="i2">Va mon coeur éventant.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>et plus loin:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Au paradis de tes lèvres décloses,</p>
+<p>Je vais cueillant de mille et mille roses</p>
+<p class="i2">Le miel délicieux...</p>
+<p>Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,</p>
+<p>Ce ne sont point des baisers que tu donnes:</p>
+<p class="i2">Ce sont de doux appas</p>
+<p>Faits de Nectar...</p>
+<p>Ce sont moissons de l'Arabie heureuse,</p>
+<p>Ce sont parfums qui font l'âme amoureuse.</p>
+<p class="i2">S'éjouir de son feu.</p>
+<p>C'est un doux air embaumé de fleurettes,</p>
+<p>Où, comme les oiseaux, volent les amourettes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>De tout temps, chez tous les peuples,
+des poètes de génie ont détaillé les charmes
+du baiser lascif; Virgile, Platon,
+Moschus, Tibulle et Catulle, Le Tasse,
+Le Dante, Pétrarque, Ronsard, Belleau,
+de Magny, le grave Corneille et le vertueux
+Racine, Voltaire et Rousseau; prosateurs,
+moralistes et philosophes, chacun
+a voulu analyser ces extases du baiser qui
+béatifient la passion.</p>
+
+<p>Me sera-t-il permis de traduire ici l'inimitable
+<i>Baiser seizième</i><a href="#fn-5" name="fnref-5" id="fnref-5"><sup>[5]</sup></a> de Jean Second,
+si chaud et si coloré dans sa belle latinité,
+qu'il peut paraître téméraire d'en rendre
+le sens exact sans craindre d'en atténuer
+les fantasieuses délicatesses. Je traduirai
+moins lourdement que Ménage, plus tendrement
+que Balzac, peut-être moins sentencieusement
+que Gui-Patin.</p>
+
+<p class="footnote">
+<a name="fn-5" id="fn-5"></a> <a href="#fnref-5">[5]</a>
+Jean Second.&mdash;Basium XVI: <i>Latonæ nivoeo
+sidere Blandior</i>, etc.</p>
+
+<h3>IV</h3>
+
+<p>&mdash;Toi qui es plus étincelante que l'astre
+brillant de la pâle Phoebé, toi qui surpasse
+en éclat l'étoile d'or de Vénus, ô ma douce
+Néoera, accorde moi cent baisers; prodigue-les
+moi avec autant d'abandon que jadis
+Lesbie les donna à son poète inassouvi;
+cueille-les sur ma bouche, en aussi grand
+nombre que ces grâces amoureuses qui se
+jouent sur tes lèvres mutines et sur tes
+joues rosées. Fais pleuvoir sur mon corps
+ces mêmes accolades aussi drues que ces
+traits enflammés lancés par tes regards
+ardents qui font naître à la fois la vie et
+la mort, l'espérance et la crainte, la joie et
+les soucis cuisants. Que tes baisers soient
+plus multiples, plus acérés que ces flèches
+innombrables, dont un petit Dieu léger et
+moqueur, puise la variété dans son carquois
+doré, pour en férir ma pauvre âme, et,
+ce chant de tes lèvres, joins les propos
+grivois, les soupirs voluptueux et les plus
+aimables caresses. Imite ces tendres colombes
+qui, dès le réveil du printemps,
+bec contre bec, se trémoussent des ailes;
+Néoera, viens à moi, éperdue, défaillante,
+accablée de désirs, ta bouche sur ma bouche,
+collée étroitement: tourne avec langueur
+tes yeux noyés d'une humide flamme et
+d'une lubricité poignante; alors seulement
+fais appel à ma virilité, renverse-toi sans
+force entre mes bras: je t'enlacerai, je te
+presserai contre moi, je t'environnerai de
+mon amour, et, parcourant tes appas glacés,
+je te ferai renaître au rouge soleil de
+Cythère; je te rappelerai à la vie par une
+savoureuse et lancinante embrassade, jusqu'
+ce que succombant moi-même, dans
+les plaisirs de cette ardente becquée, je sente
+mon âme m'échapper, s'écouler et passer
+sur tes lèvres. A cet instant, ma Néoera
+aimée, je soupirerai, bien bas, comme dans
+une agonie de volupté: Je meurs, je meurs,
+ma tant douce maîtresse, je meurs de plaisir
+et d'amour; prends-moi, recueille-moi, embrasse-moi
+de tes bras frais et potelés, je
+défaille et suis sans ardeur ni puissance.
+Tu me réchaufferas alors sur ton coeur
+embrasé; dans le parfum d'un de tes baisers
+tu m'insuffleras la vie et, m'éveillant
+peu à peu sous les mignards attouchements
+de tes lèvres empourprées et mielleuses, je
+redeviendrai de nouveau ton amant, ton
+seigneur et ton maître.</p>
+
+<p>C'est ainsi, ma Néoera, que nous devons
+arrêter la faux du temps, pendant les courts
+instants de notre bel âge. C'est ainsi, dans
+des douceurs cupidiques qu'il est sage de
+laisser s'écouler la jeunesse insouciante et
+rieuse; le plaisir a l'éclat des fleurs nouvelles
+qui tôt se fanent et se dessèchent.
+Sans qu'on y songe, voici venir la morne
+et pénible vieillesse avec son cortège de
+douleurs, de tristesses, de regrets superflus
+la décrépitude, et la mort nous guettent:
+Le temps presse, Néoera aimons-nous.</p>
+
+<h3>V</h3>
+
+<p>La bouche féminine, pour coquettement
+appeler le baiser et évoquer le désir, doit
+être plus petite que grande, d'une heureuse
+harmonie, les lèvres bien tournées, délicates,
+ni trop écarlates ni trop pâles, colorées
+d'une pointe de carmin, légèrement
+retroussée aux commissures et scintillantes
+sous l'humidité des caresses attendues. Le
+rire y doit creuser des fossettes friponnes
+au bas même du visage, et découvrir,
+comme d'un écrin sort un rang de perles,
+des dents petites, bien enchâssées également
+dans le vermeil des gencives et dont l'émail
+soit d'une blancheur japonaise à peine irisée.
+Le plus mince défaut buccal, pour un raffiné,
+est la mort des baisers d'amour; il ne
+faut point qu'une bouche soit ce qu'on
+appelait au seizième siècle: <i>un abreuvoir
+mouches</i>, elle doit, au contraire, prendre des
+airs musqués et affriander les yeux qui la
+contemplent. Certaines bouches ne sont
+qu'avaloirs sans expression; les lèvres grasses
+y bobandinent, les lourdes lippées y entrent,
+et les caquets en sortent, ce sont cavernes
+bien aviandées où tombent les léche-frions
+de cuisine, mais où ne parviennent
+point les hautises des gentilles accolades.</p>
+
+<p>Sur les bouches coïntes et mutines, on
+peut bailler le <i>Baiser à la pincette</i> qui donne
+moins d'importance au caprice du moment.
+Pinçant doucement les deux joues
+des doigts, il est ainsi loisible de dérober
+amoureusement un long et sonore attouchement
+des lèvres, dont on se défend
+toujours trop tard.</p>
+
+<p>Le <i>Baiser à la dragonne</i> est moins civil, il
+violente, meurtrit et blesse comme un éperon
+c'est le baiser de l'étrier, la vigoureuse
+botte de l'escrime d'amour, c'est la caresse
+brutale de d'Artagnan à son hôtesse, c'est
+mieux encore la pratique faunesque des
+amants sabreurs de voluptés, qui ne prétendent
+point s'amuser à la moutarde ou
+qui ne savent pas déguster les douceurs
+des agaceries prolongées.</p>
+
+<p>Le <i>Baiser à la florentine</i>, ou baiser <i>la
+langue en bouche</i>, ainsi que disaient nos
+pères, nous est venu, assure-t-on, d'Italie,
+bien que ce soit le baiser d'amour français
+par excellence et tradition.&mdash;Dans ce
+baiser les langues frétillardes se daguent, se
+dévergognent et se fringuent; c'est une
+accointance active qui émoustille et que
+les bons sonneurs des lèvres préféreront
+toujours aux fleurettes naïves des Agnès de
+couvent.</p>
+
+<p>Après la France, l'Italie et l'Espagne ont
+adopté ce dernier mode d'embrassade passionnée.
+En Allemagne et dans le nord,
+l'amour est plus réservé, bien que dans
+les hautes classes slaves, par un aimable
+raffinement, on ait inventé dans des petits
+soupers galants, le délicieux <i>Baiser au
+champagne</i>, qui rentre plutôt dans le domaine
+des enfantillages libertins que dans
+le royaume de l'amour sincère.</p>
+
+<p>En Angleterre, le baiser a pris les proportions
+d'une institution sociale: les blondes
+et sentimentales fillettes du Pays-Uni, pour
+ne pas s'inféoder à un amant, possèdent
+toutes plusieurs <i>Kissing-friends</i> ou bons amis
+embrasseurs, qui concourent, par différentes
+manières, à déployer leurs talents. Certains
+gentlemen, réputés excellents <i>Kissing-friends</i>,
+sont recherchés des meilleures
+sociétés et quelques-uns, spécialistes émérites,
+font des conquêtes plus nombreuses
+et causent plus de désespoirs, de suicides
+et de jalousies qu'un Don Juan issu de
+Lovelace.&mdash;Dans le confort d'un divan
+profond, <i>seule à seul</i> avec le <i>Kissing-friend</i> élu
+de ses lèvres, avec cet «<i>Exciting man,</i>»
+une jeune anglaise passerait des heures
+d'insondable volupté à se laisser biscotter
+dans le tête à tête, sans songer un
+seul instant à invoquer Vénus, à froisser
+ou à laisser froisser la tunique de la
+morale.</p>
+
+<p>Les lettres d'amour, comme formules de
+civilités, sont nourries de baisers innombrables;
+ils coûtent moins à écrire qu'ils
+ne coûteraient à donner. La locution
+«<i>mille baisers</i>,» est devenue plus banale,
+d'une familiarité domestique plus grande
+que la conjugaison du verbe <i>aimer</i>. Le
+poète, chevalier de Boufflers, le comprit
+fort judicieusement, en répondant à une
+dame qui lui envoyait un baiser:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous m'envoyez sur le papier</p>
+<p>Un baiser qui bien peu me touche;</p>
+<p>Baiser qui vient par le courrier</p>
+<p>Pourrait-il chatouiller ma bouche?</p>
+<p>Votre chimérique faveur</p>
+<p>Me laisse froid comme du marbre;</p>
+<p>Et ce fruit n'a point de saveur</p>
+<p>Quand il n'est point cueilli sur l'arbre.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Voltaire n'eut pas mieux dit dans ses
+épîtres les plus malicieuses.</p>
+
+<p>Madame de La Sablière, pour encourager
+un jouvenceau timide qui lui donnait
+un baiser furtif, lui murmura finement ce
+conseil:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un baiser bien souvent se donne à l'aventure,</p>
+<p>Mais ce n'est pas en bien user;</p>
+<p>Il faut que le désir ou l'espoir l'assaisonne:</p>
+<p>Et pour moi, je veux qu'un baiser</p>
+<p>Me promette plus qu'il ne donne.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Parbleu!</p>
+
+<h3>VI</h3>
+
+<p>Le baiser a laissé sa tradition dans l'histoire
+et la mythologie; Alain Chartier, le
+doux poète, l'homme le plus érudit mais
+aussi le plus laid de son temps, reçut pendant
+son sommeil un tendre baiser de Marguerite
+d'Écosse, femme de Louis XI; c'est
+ainsi que la chaste Diane, suivant la fable,
+descendait chaque nuit du ciel pour consteller
+de baisers ardents le corps du jeune
+et charmant Endimion.</p>
+
+<p>Chaque femme cache un point sensible où
+se concentre le fluide nerveux de son organisme.
+Pour un amant fortuné, il s'agit de
+découvrir ce ganglion, cette clef des sens,
+ce ressort des félicités poignantes, ce défaut
+de la cuirasse que toutes maîtresses
+ont la science de ne pas découvrir et dont
+elles conservent mystérieusement le secret,
+sachant que la divulgation les livrerait à la
+merci du vainqueur.</p>
+
+<p>Que de femmes prétendues froides et
+insensibles, ne paraissent telles qu'aux yeux
+des superficiels: Un homme paraît avec la
+philosophie de la volupté et la tactique de
+l'amour; il étudie, il cherche, il analyse les
+sensations qu'il procure; il fouille de ses
+baisers cette nuque, ce dos, ces bras avec la
+patience d'un inquisiteur de porte inconnue,
+dissimulée dans une boiserie, il ne néglige
+aucune saillie, aucune vallée corporelle,
+aucun repli de cet épiderme satiné, jusqu'
+ce qu'il sente un frissonnement spécial qui
+est l'<i>Eureka</i> de ses recherches sensuelles.
+Heureux ceux-là qui ont la délicate persévérance
+d'arriver à leur but.</p>
+
+<p>Connaître le point sensible d'une femme,
+cette partie solitaire de son être où le baiser
+frappe comme une balle ou éclate comme
+une grenade, c'est mieux que de la posséder,
+c'est l'isoler dans l'amour dont on l'environne,
+c'est couper la retraite à ses remords,
+à son inconstance, à ses faiblesses extérieures,
+c'est se l'attacher par un étrange
+mysticisme, c'est l'encloîtrer dans la dévotion
+libertine qu'on a su faire naître
+en elle.&mdash;Il est une force plus grande
+encore, c'est de connaître la recette des
+jouissances que l'on donne, et de feindre
+de l'ignorer pour ne pas mettre l'ennemi
+sur ses gardes.</p>
+
+<p>Les baisers recevront toujours le culte
+des détrousseurs de coeurs et des cavalcadeurs
+à forte encollure; pour moi, je voudrais
+un jour traiter complètement un si
+brillant sujet parmi cette réunion d'études
+projetées dans un ensemble d'analyses voluptueuses;
+les poussifs toussotteraient
+avec indignation, les prudes se voileraient
+en brûlant de me lire, et les francs vivans,
+sans hypocrisie, reviendraient souvent
+ces dissertations, comme les femmes amoureuses
+reviennent à leur piano pour y
+jouer et rejouer les valses entraînantes.&mdash;Je
+ne saurais mieux conclure ici cette courte
+étude que sur cette pensée remarquable de
+Byron:</p>
+
+<p>«J'aime les femmes et quelquefois je
+renverserais volontiers la conception de ce
+tyran qui désirait que le genre humain n'eût
+qu'une seule tête, afin de pouvoir la faire
+tomber d'un seul coup. Mon désir, pour
+être aussi vaste, est plus tendre et moins
+féroce: J'ai souvent désiré, aux jours heureux
+de mon célibat, que le sexe féminin
+n'eût qu'une bouche de rose, pour y pouvoir
+baiser toutes les femmes à la fois
+depuis l'Orient jusqu'à l'Occident.»</p>
+
+<p>&mdash;Quel rêve!!!</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/08.jpg" width="300" height="150" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/09.jpg" width="400" height="171" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2>VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE</h2>
+
+<h3>RÉMINISCENCE</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i30">Les souvenirs sont comme les échos</p>
+<p class="i30">des passions; et les sons qu'ils répètent</p>
+<p class="i30">prennent par l'éloignement quelque</p>
+<p class="i30">chose de vague et de mélancolique qui</p>
+<p class="i30">les rend plus séduisants que l'accent</p>
+<p class="i30">des passions mêmes.</p>
+<p class="i50">CHATEAUBRIAND.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Des sentiments deviennent frileux,
+quand le foyer reste vide. Ici
+même où une couvée de plaisirs
+était éclose, la tristesse seule sanglotte lentement
+dans le crépuscule des regrets superflus.&mdash;Une
+ancienne chanson d'amour voltige
+dans la solitude; dans ce nid charmant
+où l'on était si bien à deux, il ne reste que
+des rêves de volupté indécise et la sarabande
+enlaçante, mystérieuse et sinistre des souvenirs,
+ces revenants de l'âme qu'on évoque,
+qu'on chasse et qu'on appelle encore.</p>
+
+<p>Les rideaux sont tirés; il règne dans la
+chambre un demi-jour, un silence où je
+me complais. La lumière a la crudité, l'effrayante
+clarté qui éblouit ou effarouche
+les yeux qui ont pleuré et qui ne veulent
+plus regarder ni voir; son éclat possède la
+brutalité et le frisson glacial des réveils
+subits; la pénombre plus douce, plus insinuante
+ne retire pas les bandages du coeur
+pour mettre la plaie à vif, elle frôle le
+doute, et, par gradations, comme une
+mère qui berce, elle assoupit la douleur et
+nous conduit avec des ménagements infinis
+au soleil de la réalité.</p>
+
+<p>En pénétrant ici, j'ai senti dans l'air
+tiède un refrain du passé, quelque chose
+comme le parfum affadi des amples brassées
+de fleurs étincelantes que j'y avais
+jadis cueillies. Il m'a semblé voir onduler
+des lignes sur la dernière page du roman
+si tôt interrompu et un mirage trompeur a
+déroulé devant moi les sensations des caresses
+friponnes d'autrefois.</p>
+
+<p>J'ai cru, ô farouche insenséisme de mon
+âme! J'ai cru qu'Elle se jouait devant moi
+ma maîtresse aimée avec son rire ambré,
+jaseur, exquis, tintant comme une argentine
+clochette à mon oreille charmée; j'ai
+cru entendre cette voix si fraîche vibrer
+d'amour aux échos de mon coeur. Dans le
+vague lugubre qui m'enveloppait, j'ai vu
+ma charmante amie se dresser debout
+mes côtés, dans de légers tissus transparents,
+de couleur neutre, dont les plis
+amoureux se collaient à son corps de
+nymphette étoffée. Ses lèvres souriantes,
+d'une morbidesse savorée, se tendaient, se
+plissaient en avant avec la suave appétence
+des baisers attendus, ses bras souples,
+roses, polis, agaçants par la grâce aimable
+des fossettes rieuses, ses beaux bras douillets
+formaient une ceinture à mon col,
+tandis que je dévorais ses yeux pleins
+d'azur où le bonheur s'épanouissait dans
+la dilatation phosphorescente de ses prunelles.</p>
+
+<p>La moiteur de son haleine passait,
+comme un souffle attiédi, à travers mes
+cheveux frissonnants; mon coeur battait
+avec violence d'une épaule à l'autre, et,
+parmi les ténèbres plus épaisses, je pensais
+caresser, manier et affrioler ses formes
+rondes, charnues, veloutées que j'idolâtrai
+jusqu'au paganisme de la plus folle lubricité.</p>
+
+<p>J'étais inquiet, agité, troublé de même
+que si j'eusse dû la posséder pour la première
+fois; la pauvre adorée!&mdash;Elle était
+là, devant moi, me regardant sous ses cils
+noirs plus longs qu'un <i>credo</i>, lisant dans
+mes sens l'hymne de mes désirs tandis qu'un
+vermillon très accentué passait sous ses
+joues pâles et porcelainées.</p>
+
+<p>Hélas! fou, double fou!&mdash;Ixion croyant
+saisir la nue fut moins douloureusement
+surpris!&mdash;Alors que je croyais sentir le
+contact excitant de son épiderme, et que je
+m'élançais, éperdu, pour boire l'oubliance
+sur ses lèvres humides, la blanche vision a
+disparu. Je me suis agenouillé avec grand
+bruit à terre, mes mains crispées dans le
+vide ne saisissaient plus que le néant de
+mes fantômesques attouchements et la
+hideur de mon hallucination.</p>
+
+<p>Pauvre moi!&mdash;Il fallait me ramentevoir:
+J'accomplissais un pèlerinage à l'abbaye
+des défuntes ivresses, et je dus inventorier
+le passé, en marquant de larmes amères
+les heureux jours d'autrefois sur le calendrier
+des souvenirs.</p>
+
+<p>Dans la chambre intacte et silencieuse,
+tous ses chers petits bibelots étaient là;
+sur la cheminée de brocatelle, la pendule
+restait muette et mon coeur seul battait
+avec force dans cette solitude où le sien,
+tant de fois, avait bondi et éclaté d'allégresse.&mdash;Faiblesse
+étrange qui me gagnait,
+douleurs sourdes et caressantes dont je me
+croyais à jamais guéri, mignardes hantises
+de mes dix-huit ans, je pensais vous avoir
+égarées à jamais et vous apparaissiez de
+nouveau!</p>
+
+<p>&mdash;O premières amours! délices profondes
+et vivaces! lorsque vous avez conquis la
+virginité de nos âmes, humé notre sang
+le plus vermeil, grisé nos sens vigoureux
+et naïfs, quand vous avez imprimé votre
+marque mordante et brûlante à la fois sur
+la fraîcheur de notre aurorale juvénilité,
+rien désormais ne vous peut effacer!</p>
+
+<p>&mdash;Les illusions, sous le doigt brutal de la vie
+réelle, s'évanouissent au toucher comme le
+prisme et la poussière d'or des ailes de papillons,
+le dégoût survient, la lassitude
+arrive, le scepticisme s'impose à l'esprit
+blasé, et, aux relais de chaque nouvelle conquête,
+la passion, naguère si fringante, devient
+plus poussive et aussi efflanquée que
+ces maigres chevaux de poste dont le trot
+retentit quand même, sous un harnachement
+de grelots sonores et étourdissants.</p>
+
+<p>&mdash;C'est en vain que le corps se brise
+et que le coeur se bronze; la statue se souvient
+d'avoir vécu dans un éclair de joie,
+et vous, sensations neuves, premières caresses
+de notre puberté, éclose sous un
+regard de femme, nous ne pouvons vous
+oublier!</p>
+
+<p>Premières amours, rosée de jeunesse
+ensoleillée, vous anéantissez les rêveries
+trompeuses de notre adolescence; vous
+dévergognez notre vague idéalisme et nos
+sentiments puérils et mièvres, vous nous
+remettez le sceptre de notre puissance,
+en nous en inculquant gentiment l'usage,
+vous consacrez enfin notre royauté masculine
+en nous héroïfiant dans de valeureuses
+prouesses de virilité.</p>
+
+<p>N'est-ce pas dans ce boudoir, où Vénus
+jamais ne bouda Cupidon, que je fis mes
+premières armes?&mdash;N'est-ce pas ici même
+que je devins homme? N'est-ce pas devant
+ces témoins inanimés, que la chérie, si follement
+dorlotée, me fit éprouver la mâleté
+de mes muscles?&mdash;O douce mignonne!
+quand je jetai mon coeur dans ton âme avec
+la furie des désirs qui se cabrent et l'impétuosité
+des prurits cuisants, quand je m'agenouillai
+pour la prime fois devant ta
+beauté absorbante, quand nos lèvres allangouries
+se donnèrent la becquée divine,
+alors, j'aurais dû cesser de vivre; j'étais
+Dieu dans la Création! En m'approchant
+de cette rouge fournaise du bonheur, je ne
+pouvais que rétrécir le cercle de mes sensations,
+et, avec l'instinctive philosophie du
+scorpion, il me fallait mourir de moi-même
+et par moi-même.</p>
+
+<p>On ne contemple pas impunément les
+radieux levers du soleil sans que les tristesses
+du crépuscule n'en deviennent plus
+affligeantes.&mdash;Ah! que ne puis-je reconquérir
+aujourd'hui cette aurore et cette
+exubérance de mon être!</p>
+
+<p>C'est ainsi que j'étais étendu sur ce siège,
+accoudé sur cette table chargée des riens
+qu'elle aimait; c'est ainsi que j'attendais sa
+venue du soir, avec des frissons d'espérance,
+mitonnant des caresses à offrir et
+des ébats à renouveler&mdash;: Elle arrivait
+toute envoilée, émue, souriante, presque
+craintive, et dès lors j'étais enveloppé dans
+une auréole de félicité; le bonheur tient
+si peu de place!&mdash;Déjà, avec ma force
+d'amoureux, je la prenais, la soulevais dans
+mes bras, la berçant comme un enfant avec
+des éclats de rire joyeux mêlés de baisers,
+je la pressais contre moi, rêvant de m'ouvrir
+la poitrine pour la loger toute entière
+dans mon coeur&mdash;folies suprêmes! Extases
+divines! pourquoi vous ai-je perdues?
+Avec quelle passion je dégantais ces petites
+mainettes exquises, dont je baisais chaque
+phalange; puis, dégrafant, délaçant, déchirant
+soie, dentelle ou batiste; avec quelle
+ivresse curieuse j'explorais les rondeurs
+embaumées de ce buste de déesse!&mdash;mes
+doigts ont encore conservé le tact voluptueux
+de sa peau de satin.</p>
+
+<p>Elle luttait d'abord, se rebellait gentiment,
+puis se laissait faire, vaincue par ses
+désirs plus encore que par mes démonstrations
+passionnées; puis lorsqu'elle était
+assise, à genoux devant elle, déjà grisé par
+des ardeurs de faune, je déployais le verbiage
+de la chair et l'éloquence persuasive
+et enflammée des ambitions sensuelles.&mdash;Etais-je
+assez jeune! assez neuf d'expression,
+assez vibrant dans l'enthousiasme de
+mes croyances!&mdash;Je payais d'amour, argent
+comptant, en belles et bonnes pièces,
+frappées au bon coin de ma puissance de
+novice.</p>
+
+<p>Et toutes ces mutineries ineffables, ces
+chuchottements de colombes au même nid,
+ces aveux à voix basse, ce bruissement de
+soupirs semblables à une confession, ces
+petits cris légers de bergeronnette effarouchée,
+ces spasmes, ces béatitudes, ces
+râles soudains, ces évanouissements et ce
+silence:&mdash;on eut dit d'un meurtre; ce n'était
+qu'un doux larcin prêt à se renouveler.</p>
+
+<p>Pendant près de six mois, ainsi j'ai vécu,
+comme une torche qui flambe. Sa chambre
+maintenant est solitaire; la mort, en surprenant
+la pauvrette a fauché mon âme avec
+la sienne.</p>
+
+<p>Dans ce cadre d'émail, voici son portrait,
+la douceur de son rire, l'éclat de ses yeux,
+le brillant de ses longues tresses blondes
+dont parfois dans sa nudité, elle se faisait un
+manteau d'or. Voici cette mignarde bouche
+humide et sensuelle, dont la friandise luxurieuse
+n'avait point de bornes, et, sous ses
+lèvres ardentes, j'entrevois encore la blancheur
+bleutée de ses dents de jeune chien
+qui marquèrent mes joues, mon col, mes
+bras et mon corps de ces empreintes enchanteresses
+qui sont espiègleries d'amour.</p>
+
+<p>Portrait que je baise et rebaise, image
+trompeuse et sans expression, carton sans
+relief et sans vie, que n'ai-je la volonté
+de te détruire, alors que ma tant chère
+amante n'est plus?</p>
+
+<p>Dans les panneaux de chêne, ce n'est
+qu'un hideux squelette que les larves ont
+décharné! Si mes sens pétillent sous la
+cendre encore chaude des éclatantes souvenances,
+la logique de ma raison me fait
+gratter la terre où elle est enclose, soulever
+le couvercle de sa bière et reculer d'effroi
+devant l'oeuvre immonde de la camarde
+et du temps.</p>
+
+<p>De telles pensées m'entraînent dans des
+songes funèbres et hideux où la matière
+putrescible fermente et se liquéfie.&mdash;Visage
+aimé, yeux tendres et expressifs,
+beautés corporelles, je me serais fait poëte
+ou sorcier pour vous immortaliser... Ah!
+qu'êtes-vous devenus lorsqu'un réalisme impitoyable
+me contraint à vous contempler!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Elle s'est éteinte doucement un matin
+de mai, dans mes bras, au réveil, en parlant
+du printemps, des oiseaux et des fleurs;
+projetant de lentes promenades dans les
+bois reverdissants, souriante, dans sa pâleur,
+à l'idée des violettes cueillies sous la
+mousse et des baisers échangés pendant le
+gazouillis du rossignol.&mdash;Elle se faisait
+petite, gamine, caressante et capricieuse,
+m'enlaçant davantage et se renversant sur
+les guipures des oreillers&mdash;(ai-je souffert
+davantage dans ma vie qu'à cet instant où
+les larmes m'étouffaient comme une hémorragie
+interne?)&mdash;Sur la transparence de
+son visage le sang avait afflué, mettant du
+carmin sur la blancheur de sa chair avec le
+contact brutal du sang épandu sur un linge.
+Le soleil entrait dans la chambre et baignait
+les courtines du lit. L'oeil fixant le vague,
+les narines dilatées, belle déjà de la froide
+beauté des vierges expirantes, elle évoquait
+la nature à son renouveau, et, dans le mirage
+de ses esprits, elle revoyait nos plus
+douces heures de plaisir, nos fuites dans la
+campagne, nos dîners dans les fermes au
+milieu des basses-cours tumultueuses, le
+petit coq qui sautait sur la nappe, ou le
+joli chat craintif qu'elle mettait à l'abri du
+despotisme d'un gros terre-neuve:&mdash;«Nous
+irons, dis moi, nous irons encore...,
+tu sais dans la vallée aux moulins, où nous
+nous arrêtions pour boire du lait, près du
+ruisseau bordé de saules où les <i>mamans
+canards</i> ont de si jolis poussins jaunes... et
+puis..., n'est-ce pas, nous ferons de grands
+bouquets; la main dans la main, nous retournerons,
+bien seuls, dans les sentiers...
+ne dis pas non,... oh! je suis si heureuse...
+si heureuse!...»</p>
+
+<p>Elle parlait, parlait toujours, avec la
+poëtique éloquence des choses qu'on doit
+quitter et des sensations qu'on va perdre,
+sans en avoir conscience.&mdash;Elle s'épuisait
+peu à peu, et dans une douloureuse
+quinte de toux elle s'évanouit pour toujours,
+me serrant la main plus fort et
+murmurant encore faiblement comme un
+enfant qui s'endort:... <i>l'amour</i>... <i>avec toi</i>,...
+<i>c'est si bon</i>!&mdash;».</p>
+
+<p>Pauvre adorée! Certes, dans la fraîcheur
+de notre adolescence, l'amour c'était si bon,
+si plein de croyances, si rayonnant de clarté,
+si intime et si vrai&mdash;tu as aimé avec toutes
+les forces de ta candeur, et tu es sortie palpitante
+de plaisir, avant de goûter à la lie
+des désillusions et des infamies, avant les
+tristes lendemains de la vie heureuse.</p>
+
+<p>Je suis resté Moi et je t'aime encore,
+car tu es ma jeunesse, la franchise de mon
+âme et le miroir de mes premiers sentiments.&mdash;J'ai
+vu, depuis, que l'amour tel
+qu'on le comprend ou qu'on le fait dans le
+monde, et tel aussi que la société l'a créé,
+était un guet apens et je me suis armé contre
+les soupçons, les trahisons, les perfidies,
+les ruses et astuces de la femme, car sur
+la carte de tendre, on égorge les agneaux et
+la force indépendante de l'amant prime le
+droit d'esclavage du mari.</p>
+
+<p>Dans cette petite chambre j'aime à revivre
+mon passé, je retrouve un calme
+langoureux et bienfaisant au sortir des orgies
+de la chair ou des lassitudes de l'esprit.&mdash;L'hiver
+j'allume de grands feux dans
+l'âtre, comme si elle allait revenir, gelée,
+avec cette toux profonde qui me faisait si
+mal, et qu'elle dissimulait dans un sourire
+morbide. L'été j'y viens donner audience
+au soleil, aux effluves printannières, je
+place près de moi son fauteuil vide, aux
+coussins de soie, ses petites babouches de
+velours blanc traînent à terre, et, sur le
+piano ouvert, je place sa chanson favorite:
+alors je parcours quelque vieux poète, les
+yeux demi-fermés, le coeur engourdi, et il
+me semble qu'au milieu d'accords confus
+j'entends sa voix exquise murmurer comme
+autrefois ces stances Ronsardiennes, sur
+un rhythme enchanteur:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quand au temple nous serons</p>
+<p>Agenouillez, nous ferons</p>
+<p>Les dévôts, selon la guise</p>
+<p>De ceux, qui, pour louer Dieu,</p>
+<p>Humbles, se courbent au lieu</p>
+<p>Le plus secret de l'église.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais, quand au lict nous serons</p>
+<p>Entrelacés, nous ferons</p>
+<p>Les lascifs, selon les guises</p>
+<p>Des amans, qui librement</p>
+<p>Pratiquent folastrement,</p>
+<p>Dans les draps cent mignardises.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je crois sentir le frisson de ses doigts sur
+l'ivoire des touches, tandis que, comme
+une berceuse, la mignonne poursuit son
+chant avec une langueur plus accentuée,
+plus émue et plus chaude.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Pourquoi doncque, quand je veux</p>
+<p>Ou mordre tes beaux cheveux</p>
+<p>Ou baiser ta bouche aimée,</p>
+<p>Ou toucher à ton beau sein,</p>
+<p>Contrefais-tu la nonnain</p>
+<p>Dans un cloistre enfermée?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour qui gardes-tu tes yeux</p>
+<p>Et ton sein délicieux,</p>
+<p>Ta joue et ta bouche belle?</p>
+<p>En veux tu baiser Pluton,</p>
+<p>Là-bas, après que Charon</p>
+<p>T'aura mise en sa nacelle?</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Sa voix dans ma pensée devient plus
+faible à l'approche de ces stances funèbres
+que nous répétâmes si souvent, sans songer
+à la réalité; cependant la vibration de ses
+paroles tinte encore à mon oreille semblables
+à ces ballades allemandes qui s'affaiblissent
+en prenant fin:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Après ton dernier trépas,</p>
+<p>Gresle, tu n'auras là-bas</p>
+<p>Q'une bouchelette blesmie,</p>
+<p>Et quand, morte, je te verrois,</p>
+<p>Aux ombres, je n'avou'rois</p>
+<p>Que jadis tu fus m'amie.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ton test n'aura plus de peau,</p>
+<p>Ni ton visage si beau</p>
+<p>N'aura veines ni artères;</p>
+<p>Tu n'auras plus que des dents</p>
+<p>Telles qu'on les voit dedans</p>
+<p>Les testes des cimetières.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Doncques, tandis que tu vis,</p>
+<p>Change, maîtresse, d'avis,</p>
+<p>Et ne m'espargne ta bouche;</p>
+<p>Incontinent tu mourras:</p>
+<p>Lors tu te repentiras</p>
+<p>De m'avoir été farouche.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Hélas! sa douce jouvence est passée,
+mais elle ne peut se repentir!</p>
+
+<p>Lorsqu'elle avait terminé cette suave
+mélopée, elle se levait brusquement et
+m'enlaçant par derrière, m'étreignant
+comme un être qu'on peut perdre, me
+renversant sur sa gorge, elle m'embrassait
+avec avidité, elle se donnait à moi, elle
+était affolée comme si elle eut compté ses
+jours et ses nuits, et juré de ne rien regretter
+selon les présages du poète vendômois.</p>
+
+<p>En ouvrant ce tiroir je trouve ses lettres
+et les miennes: tout un roman qu'il faut
+laisser inédit, à l'abri du vulgaire. Une
+une, je les relis sans y trouver de quoi
+brutaliser la délicatesse de mes souvenirs;
+ces tendres billets parfumés ont une candeur
+de passion, une verve d'amour, un
+brillant d'expression qui me transportent. Le
+coeur a son style et son éloquence, l'un et
+l'autre sont simples et touchants, ils frappent
+plutôt l'âme qu'ils n'éblouissent l'esprit;
+ils ont le pathétique de la foi et la grande
+beauté des paroles soudainement issues des
+sensations mêmes qui les ont fait proférer.&mdash;A
+quelle école autre que l'amour, une
+femme pourrait-elle apprendre un art si fin
+d'analyse? Sur quelle palette d'adjectifs,
+dans quels dictionnaires des passions puiserait-elle
+ces nuances expressives, à la fois
+sobres et alambiquées?</p>
+
+<p>Le cerveau livre hâtivement ses trésors
+quand l'incendie est allumé dans le coeur
+et que la raison en s'enfuyant laisse tout
+au pillage des sentiments majeurs.&mdash;Il est
+des pages qui me feraient pleurer et rougir
+de plaisir au même instant, il en est d'autres
+que je déguste savoureusement dans ma tête,
+comme ces sucreries quintessenciées qu'on
+laisse fondre en gourmet sur les muqueuses
+les plus sensuelles. Jolies pattes de mouches,
+coquetteries féminines, petits mots
+doucereux, locutions adorables, néologismes
+venus de l'âme, à quelle littérature
+peut-on vous comparer! Comme Mme de
+Sévigné est froide et minaudière auprès
+des vivantes amoureuses et des brûlants
+épistoliers.</p>
+
+<p>Près de ses lettres, dans une vaste cassette
+de Lapis-lazuli enchâssé d'or, sa longue
+chevelure blonde est étendue plusieurs
+fois roulée sur elle-même. Elle me l'avait
+promise maintes fois, et lorsqu'elle resta
+blémie sur l'oreiller, froide et presque violacée,
+j'eus l'héroïque volonté de couper
+moi-même cette toison superbe, je fis crier
+les ciseaux dans cette chevelure ruisselante,
+à la racine, et je me pris à sanglotter
+puérilement, quand je vis cette chère petite
+tête de morte, rase, mignonne et garçonnière,
+comme ces visages étranges de babys
+des peintures anglaises.&mdash;N'ai-je pas eu
+depuis souvent la faiblesse de sortir ces
+nattes de leur écrin, de les baiser avec
+passion, de les manier, de les tresser, de
+me complaire à les enlacer autour de mes
+bras, de mon cou et quelquefois de m'endormir
+avec elles.&mdash;On a dit avec vérité:
+En amour plus on est délicat, plus on
+s'amuse aux bagatelles. Mais ces bagatelles
+des amours défuntes, de quel nom peut-on
+les nommer?</p>
+
+<p>Ici, dans un coffret étroit de bois de
+rose, je retrouve une branche de lilas fanée,
+cueillie, au printemps de l'année, dans
+l'Eldorado des jouissances complètes, à la
+campagne, pendant une nuit étoilée et
+sereine où j'éprouvai, en sa possession, des
+sensations si fraîches et si entières que je
+fus heureux jusques aux larmes. Nulle page
+de mon existence galante n'a pu et ne
+pourra jamais effacer la félicité immense,
+l'épanouissement de joie intime qui me
+ravit alors en faisant tressaillir jusqu'aux
+fibres les plus tenues de mon être.</p>
+
+<p>Rien ne nuit tant au temps que le temps,
+disait Machiavel. Il en est ainsi des regrets
+qui sont tués par les souvenirs, ceux-ci
+demeurent plus doux que ceux-là, moins
+violents et plus flatteurs; l'imagination
+rétablit l'harmonie après le fracas des premières
+douleurs, et je reviens ici, dans ta
+chambre, ma mignonne, plus calme, plus
+amoureux du passé que jamais. Je me
+plais à cohabiter dans ce milieu avec tout
+ce qui fut à toi et tout ce qui fut sur toi;
+bijoux, soieries et toilettes, bonbonnières
+et éventails, jusqu'à ces tissus intimes qui
+emprisonnèrent tes grâces ondoyantes et tes
+beautés secrètes.</p>
+
+<p>Et vous objets qu'elle aimait, livres
+d'amour que nous lisions ensemble, gravures
+friponnes, statuettes légères de Saxe,
+petits miroirs qui doubliez sa beauté; glaces
+qui reflétiez nos plaisirs, je vous contemple
+avec ivresse et ne puis vous quitter.
+Larges divans, coussins moelleux, tapis d'Orient,
+tête à tête évocateur de caresses, toi
+surtout lit babillard; vous tous, Meubles,
+champs de bataille de nos tournois d'amour,
+vous qui me vîtes tour à tour Hercule et
+Adonis, amant vainqueur et amoureux
+vaincu, vous resterez toujours mon bien,
+ma possession, car avec elle et dans votre
+confort j'ai oublié la vie, car sur vous j'ai
+sablé le bonheur dans le hanap des voluptés,
+sur vous aussi j'ai semé avec insouciance,
+ma jeunesse et mon sang, ma cervelle et
+mon âme, le meilleur de mon moi, ma
+sensibilité du coeur et ma virilité des sens.</p>
+
+<p>O la seule amante aimée, je reviens
+chaque jour faire ce tendre voyage autour
+de ta chambre, me rappeller ta grâce et
+tes fructicoseux baisers, car ne pouvant
+sentir tes palpables réalités, je pense avec
+Brantôme, ce cavalcadour des <i>Dames galantes</i>
+qui t'égayait si fort, que, si le
+plaisir amoureux ne peut toujours durer,
+pour le moins la souvenance du passé contente
+encore.</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/10.jpg" width="250" height="261" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/11.jpg" width="400" height="173" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2>ÉPHÉMÉRIDES DES SENS</h2>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i20">Vénus sauve toujours l'amant qu'elle conduit.</p>
+<p class="i40">H. DELATOUCHE.</p>
+ </div> </div>
+
+<h3>A MADAME ***, A PARIS,</h3>
+
+<p><span class="lef"><img src="images/v.jpg" width="100" height="103" alt="" /></span>otre lettre, mon amie, avant
+de me parvenir, a couru le
+monde comme une folle aventurière.
+Je l'ai reçue seulement il y a
+quelques jours, dans ma mystérieuse retraite.
+La poste encore l'avait-elle marquée
+d'estampilles plus nombreuses que celles
+que nous vîmes, s'il vous en souvient,
+certain soir, sur le passe-port d'un envoyé
+chinois. Vous me mandez qu'absent de
+Paris depuis près de dix-huit mois, on
+daigne s'inquiéter fort de ma disparition
+dans le milieu élégant et féminin où j'avais
+coutume de me laisser vivre. Les gageures
+sont ouvertes, dites-vous, et, tandis que
+l'envahissante comtesse de C*** professe,
+avec des sous-entendus, l'opinion que je
+suis retiré dans quelque Chartreuse
+chanter matines sur les dalles froides d'un
+prieuré, la jolie petite baronne de P***
+tient pour un mariage, en due forme, avec
+voyage circulaire à prix réduit autour de
+la lune de miel.&mdash;La plupart de vos belles
+amies protestent cependant, et affirment
+avec raison qu'un misogame aussi entêté
+que je le suis, ne saurait contracter des
+liens si légitimement contraires à ses opinions.
+La tendre et vaporeuse madame
+de L***, concluez-vous, ajoute en soupirant
+qu'une douce et enlaçante passion
+m'enclôt dans les roses du plaisir et des
+délices partagées; seule, la vieille douairière
+hoche la tête dans son fauteuil et
+déclame sentencieusement contre les équipées
+inconséquentes de la jeunesse.</p>
+
+<p>Le tableau est bien en place, et je le vois
+d'ici, avec la mise en scène de votre salon
+délicieux, au milieu des allées et venues de
+votre jour de réception.&mdash;Eh bien! mon
+adorable petite reine, toutes ces caillettes,
+dans ce gentil jeu de <i>cache-cache</i> et de <i>devine-devinotte</i>,
+brûlent peut-être, mais ne découvriront
+pas assurément le but réel de mon
+exil volontaire et les causes dominantes de
+mon séjour aux champs.</p>
+
+<p>Laissez-moi vous dire que je vous soupçonne
+tout particulièrement d'une haute
+dose de curiosité à mon endroit, et peut-être,
+par esprit tracassier, devrais-je laisser
+languir votre attention pour donner plus
+longtemps carrière aux broderies ravissantes
+de votre imagination. La vérité tue le rêve
+que le mystère nourrit; je veux bien croire
+cependant que l'intérêt que vous n'avez, en
+toute occasion, cessé de me témoigner, vous
+donne quelques droits à mes confidences;
+mais aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement
+d'un petit conte saupoudré de sel grivois,
+d'une anecdote scandaleuse, ni même
+d'un récit purement galant; les faits que
+j'ai à vous exposer rentrent dans le domaine
+de la confession intime et complète,
+je vous fais donc mieux qu'une confidence,
+et, pour bien écouter les variations fantastiques
+et mélo-dramatiques de cette aventure,
+je réclame votre recueillement.
+Ordonnez donc à Rosine de vous laisser
+seule et de condamner votre porte, puis
+daignez me donner audience, à huis-clos,
+comme autrefois, dans ce galant oratoire
+tendu de crêpe de chine bleu pâle, sur
+le moëlleux confessionnal de votre causeuse,
+où pendant d'heureux jours, l'amour&mdash;qui
+sait, peut-être le caprice&mdash;fut entier entre nous.</p>
+
+<p>Ma lettre vous semblera sans doute
+longue, à moins que la curiosité féminine
+ne vous donne du courage; quoiqu'il en
+soit, comme accessoires des sensations où
+des sentiments, qu'elle peut provoquer,
+munissez-vous d'un mouchoir de fine batiste,
+d'un flacon de sels anglais, d'une
+boîte de pastilles ambrées, de votre mignon
+éventail, paravent de la pudeur, et maintenant
+écoutez-moi. Vous me connaissez
+assez pour ne pas mal interpréter la brusquerie
+de certaines locutions; j'ai appris
+pour ma part à apprécier votre bonne
+camaraderie qui ne s'effarouche pas trop
+des façons garçonnières, et je vous détaillerai
+mon cas avec la familiarité d'une
+causerie d'homme à homme.</p>
+
+<p>Il vous souvient sans doute que, la dernière
+fois que j'eus l'honneur de vous voir,
+je vous fis part d'une grande résolution
+qui paraissait devoir être inébranlable. Je
+m'étais décidé&mdash;dois-je vous le rappeler,&mdash;ne
+posséder, quoiqu'il advint, mes
+maîtresses <i>qu'une seule fois</i>. Cette détermination
+vous fit rire aux larmes, et vous
+vous moquâtes de moi comme un joli
+petit démon, croyant à une nouvelle boutade
+de mon esprit inquiet, lorsque ce
+n'était que la résultante de raisonnements
+basés sur la logique la plus galante.</p>
+
+<p>Je mis donc ma volonté au service de
+mon jugement; je me pris la main et me
+fis le serment de ne pas faillir aux engagements
+que je m'étais imposés. Je rompis
+tout d'abord avec madame de N***, que
+j'avais prise par un instinct curieux; on
+disait tant de petites calomnies sur ses
+goûts et l'étrangeté de son être, que je
+me devais à moi-même de constater la
+vérité, et je dois à celle-ci de proclamer
+hautement l'exagération du bruit public.
+Madame de N*** se montrait, j'en conviens,
+un peu excessive dans la manifestation
+de ses désirs, mais aussi elle était
+tendre à l'extrême, attentive à tous les
+raffinements du bonheur, servile dans le
+plaisir et incitante au possible. Je la quittai
+presque avec regret, cependant, comme il
+faut se méfier des feux qui durent trop
+et qui dessèchent ceux qui en sont l'objet,
+je me retirai brusquement de ce corps en
+combustion dont quelques journées de
+larmes eurent probablement raison.</p>
+
+<p>C'est alors mon amie, que je déployai
+ma devise en liberté.&mdash;<i>Never more</i>, disais-je,
+et tous les échos de mes esprits répétaient
+<i>never more</i>. Je saluai une légion de
+maîtresses de cet axiome sans espoir; je
+les avais eues toutes selon mes principes,
+et aucune ne voulait s'élever à la hauteur
+sublime de ce: <i>jamais plus</i>. Ce fut une
+chasse à travers les taillis de Paphos. Les
+Nymphes cette fois couraient après le
+faune, et le pauvre satyre, acculé par ces
+diables roses, toujours volontaire et toujours
+répondant: <i>jamais plus</i>, luttait encore
+davantage au-dedans de lui-même que
+contre l'enlaçante et inexorable poursuite
+de ces démoniaques.</p>
+
+<p>Je pus m'apercevoir, en cet instant, que
+les femmes sont semblables aux enfants
+qui balbutient: <i>encore</i>, et je vis que dans
+une existence de célibataire, on doit
+craindre plutôt l'excès de l'amour que la
+créance du plaisir. Mes mutines créancières
+se rebellaient, toujours vaillantes,
+jamais lasses, elles suivaient pas à pas
+mon ombre, comme ces louves ardentes
+qui rôdent aux alentours des fermes, dans
+la campagne, à la piste d'un vigoureux
+mâtin. Ce fut un orage déchaîné sur ma
+tête pendant de longs mois; chaque jour
+en totalisant ma dette à l'éternel féminin,
+je l'augmentais davantage.&mdash;Lettres,
+visites de toute heure, imprécations, supplications,
+menaces, pâmoisons, sanglots
+étouffés, rien ne me fit défaut; dans ce
+siège en règle autour de ma puissance
+virile, et de ma passive résistance, la rivalité
+des assaillantes paraissait en outre
+exciter leur ardeur.</p>
+
+<p>Souvent, au milieu de ces longues plaidoiries
+du désespoir, j'étais sur le point de
+m'attendrir; je contemplais des visages
+amaigris, des yeux brûlés par les larmes,
+des chevelures défaites et des corsages
+entr'ouverts qui avaient l'éloquence de la
+chair, j'écoutais des voix câlines, harmonieuses,
+frissonnantes d'émotion, mais, sur
+le point de céder, je me redressais, dans
+toute mon intégrité, et reprenais ma force
+et l'énergie romaine et pontificale de mon:
+<i>non possumus</i>.</p>
+
+<p>Auprès de mon apparente froideur, la
+sensualité brûlait comme un encens, m'apportant
+au cerveau une griserie de luxure,
+et il me semblait parfois, que, semblable
+un dieu sculpté dans du marbre, je devais
+regarder d'un oeil indifférent la flamme de
+ces âmes aimantes qui se consumaient vainement
+comme autant de longs cierges de
+cire devant ma majesté souveraine. Ces
+passions incandescentes m'avaient déifié;
+aussi, pour conserver le culte de ma volonté
+et rester fidèle à ma foi jurée, je
+demeurai impassible et sourd aux prières
+comme toutes les divinités.&mdash;Sur mon
+front marmoréen, n'avais-je pas opiniâtrement
+gravé: <i>never more</i>?</p>
+
+<p>Si j'osais, mon amie aimée, vous conter
+plus d'un détail, et vous montrer comment
+ces femelles éperdues s'offraient
+moi, s'agriffaient à ma tête, à mon coeur,
+à mes sens surtout, vous ne voudriez
+point me donner un démenti, mais je gage,
+qu'en vous-même vous seriez incrédule, et
+songeriez que l'humanité est plus digne,
+plus altière, et que la créature faite de
+limon est moins bestiale dans ses appétences
+charnelles ou plus retenue dans
+l'expression de ses désirs.</p>
+
+<p>Afin de calmer un peu ces agitations,
+de me donner un léger repos en me <i>désennamourant</i>
+tout-à-fait,&mdash;sans toutefois
+renoncer à une pratique dont la théorie
+était si chère à mon jugement et par suite
+à ma vanité,&mdash;je pris un biais et mis du
+sentiment dans du Marivaudage; c'était
+doser la sottise en pralines, direz-vous,
+mais la sentimentalité, ainsi qu'un masque
+de satin, devait me préserver du hâle que
+causent toujours les ardeurs de la passion
+trop militante. Je jetai, à cet effet les yeux
+sur madame V***, douce et langoureuse
+comme une tourterelle blessée; je me présentai
+à elle sobrement, comme converti
+par sa candeur extrême, et la mystifiai au
+point qu'elle crut voir en moi le plus dévot
+des disciples de Platon.</p>
+
+<p>Madame V*** n'était pas encore un de
+ces fruits mûrs, duveteux, provocants,
+aoûtés dans l'exubérance de leur carnation
+superbe, c'était une petite fleur fine et délicate,
+qui devait s'épanouir aux baisers
+de l'amour et s'effeuiller aux premières
+froidures de la galanterie. Elle accusait par
+sa beauté fluette tout au plus vingt-deux
+printemps, et toutes ses manières révélaient
+un sentiment candide, comme une
+virginité ouatée d'idéal. Son mari, un petit
+vieux sec et à voix fêlée, était pareil à ces
+saules brisés, rabougris, trapus, difformes,
+où ne nichent plus que les hibous et semblables
+encore à ces cloches ébréchées dont
+manque le battant.&mdash;Madame V*** était
+mariée devant le monde et sacrifiée devant
+l'hymen.&mdash;Une telle conquête devait me
+tenter, mais j'étais si las de libertinage que
+je songeais plutôt à surprendre son coeur
+qu'à posséder ses charmes. Avec mon but
+immuable de ne jamais renouveller ma
+reconnaissance à la banque de l'amour,
+vous pensez bien, mon amie, que, eussé-je
+dû l'avoir (puisque la nature même conduit
+à la possession en dépit du sentiment)
+rien ne me hâtait absolument, bien au
+contraire. Je pouvais donc tirer les cartes
+avec la mine désintéressée d'un homme
+qui ne tient point à gagner la partie.</p>
+
+<p>Je fis ma cour assidûment à madame
+V***, parlant d'amour avec l'expression
+d'une âme dépêtrée de la matière,
+toujours réservé, ponctuel, Tartuffe en
+diable, demandant à baiser une mitaine et
+ne paraissant jamais troublé par des sensations
+corporelles; un anglais, élève de
+Brummel, eût envié mes procédés corrects;
+je poussais bien quelques soupirs,
+mais ne les soulignais point, dans l'espérance
+qu'ils arrivaient affranchis à leur
+adresse. On ne quitte guère les voluptés
+que par lassitude, disait Saint-Evremont,
+c'était mon cas, et malgré mon nouvel
+itinéraire d'amoureux, je me considérais
+comme en villégiature au milieu des puérilités
+de mon comédisme de jeune premier.
+Je traitais madame V*** en flâneur;
+la promenade pour moi avait l'agrément
+des lentes démarches à travers champs, sans
+avoir l'attrait d'un rendez-vous des sens ou
+l'intérêt d'un but immédiat à atteindre.</p>
+
+<p>Hélas! le croiriez-vous, ma sentimentale
+et innocente amante progressait en
+sens contraire à mes idées; chaque jour le
+feu s'allumait davantage sur ses joues,
+dans ses yeux et sur l'incarnat de ses
+lèvres; elle devenait craintive et semblait
+se défier d'elle-même; quelquefois elle me
+fuyait et je la laissais faire, mais aussitôt
+elle revenait avec une lueur de tristesse,
+comme si elle se fut trouvée toute esseulée
+loin de moi. Déjà ses mains touchaient
+les miennes avec plus de fièvre et de moiteur,
+déjà aussi je crus entrevoir ces petits
+mouvements brefs, saccadés, inquiets, qui
+indiquent des affections névritiques chez
+la femme troublée. Ces constatations me
+causaient à la fois un plaisir mystérieux et
+un désespoir étrange; l'école buissonnière
+avec elle m'était agréable, et je songeais
+qu'en entr'ouvrant la porte d'un bonheur
+fugitif, elle allait créer à jamais entre nous
+l'abîme des paradis perdus. Il me faudrait
+la sacrifier, après une initiation incomplète
+aux joies terrestres, pour ne pas
+mentir à la manifestation de mes opinions
+volontaires, et cette situation ambiguë de
+mon esprit,&mdash;qui semblera ridicule aux
+âmes faibles,&mdash;me plongeait dans l'inquiétude
+et la crainte de faillir plusieurs
+fois, après le plaisir unique à la jouissance
+duquel je devais m'astreindre.</p>
+
+<p>Vous qui connaissez les luttes de mes
+sentiments dans l'arène de ma cervelle,
+vous comprendrez les conséquences de ma
+lubie, ô ma charmante amie; le despotisme
+de mes caprices vous a laissé d'assez nombreux
+souvenirs pour que vous puissiez vous
+mettre à la portée de mes querelles intérieures
+en cet instant, sans me taxer de folie.
+Tel ce petit savoyard qui n'avait qu'un pauvre
+sou à dépenser, s'en allait, hésitant s'il
+achèterait l'orange que convoitaient ses désirs
+ou s'il conserverait son joli sou pour ne
+pas mordre à la gourmandise de ces pommes
+d'or; tel j'étais, et j'avais bien envie de
+conserver mon pauvre petit sou de savoyard
+têtu, pour le jeter aux mains d'une femme
+moins sincère et plus friponne que madame
+V***.&mdash;Celle-ci me prit mon sou, cependant,
+et voici comment, sans trop de détails
+inutiles ou d'analyses oiseuses.</p>
+
+<p>Un soir d'été qu'elle était «<i>veuve</i>,» à la
+campagne, nous nous trouvions ensemble,
+après diner, dans un pavillon désert auprès
+d'un grand parc; c'était l'heure douce et
+attristante du crépuscule, quand le soleil
+rouge descend à l'horizon et que la mélancolie,
+comme un fluide magnétique, plane
+sur la nature qui s'endort. La journée avait
+été chaude, et tous deux, dans la pénombre,
+nous semblions bercer des rêves vagues sans
+songer à nous parler. Dans l'air tiède, montaient
+lentement avec une harmonie pénétrante,
+le cri monotone des grillons sous
+l'herbe, et le coassement inégal, plaintif et
+lointain des grenouilles, dans les marais voisins;
+quelques oiseaux attardés battaient encore
+de l'aile sur le sommet des grands chênes,
+et dans la vallée, des jeunes filles et des
+gars à voix mâle chantaient une ancienne ronde
+du pays singulièrement rhythmée, dont
+le refrain nous arrivait affaibli mais distinct:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'amour carillonne,</p>
+<p>Et j'entends qu'il sonne</p>
+<p>Du haut du clocher,</p>
+<p>L'heure du berger.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je dois avouer, qu'en cet instant, j'éprouvai
+et sentais renaître en moi toute
+la poésie amoureuse et toutes les amours
+poétiques de mes dix-huit ans; un sentiment
+profond m'envahissait; je me croyais
+frôlé par de singuliers frissons dans le dos et
+mes yeux étaient humides de bonheur. J'entendis
+deux longs soupirs auxquels je répondis;
+nos mains se rencontrèrent, se pressèrent
+avec force, je m'agenouillai près d'elle,
+et la renversant audacieusement dans mes
+bras, je dévorai gloutonnement le plaisir sur
+ses lèvres.&mdash;Ah! mon amie, j'étais perdu!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Quelle prostration j'éprouvai en sortant
+de mon ivresse, en me rappelant mes engagements
+et en pensant à ceux qu'on allait
+exiger de moi. Je ne proférai pas une parole,
+mais je pleurai presque comme un enfant,
+bêtement, sans savoir pourquoi. J'eus
+honte en ce moment de ces larmes bienheureuses
+qu'elle entendait couler, je voulus
+les excuser pour me redresser à mes
+propres yeux, et comme elle me demandait
+timidement, avec ce ton adorable de Chloé
+à Daphnis: «<i>Pourquoi pleures-tu</i>?» J'eus
+une réponse horrible, folle, pleine de mépris
+pour l'humanité, pour l'amour, pour
+les femmes et pour moi-même, je fis cette
+réponse cynique.&mdash;... Pardonnez-moi...,
+mon amie, dois-je oser?&mdash;Je répondis,&mdash;ma
+foi, j'aurai la crânerie de vous le répéter.&mdash;Je
+répondis avec une sorte de férocité
+et de rage insensée:</p>
+
+<p>«<i>Quand on pense que les chiens font cela</i>!»</p>
+
+<p>En proférant ces paroles, je devais avoir
+un air farouche, car l'impression qui me les
+avait dictées était sombre et cruelle. C'était
+donc là où cette sentimentalité si trompeuse
+m'avait mené insensiblement? C'était
+donc là le corollaire inévitable des
+passions sacrées entre sexes différents? Je
+m'étais accoutumé avec elle à vivre si entièrement
+en dehors de mes sens que cette
+rebellion de la chair inassouvie m'écoeurait
+comme si, en voulant planer dans les airs,
+je fusse tombé dans la boue avec un cri
+indigné contre ma pesanteur individuelle.</p>
+
+<p>La pauvre femme était altérée; la gracieuseté
+de sa chute s'effaçait devant la
+flétrissure imposée à la mienne, ses remords
+se taisaient pour ne pas surexciter
+les miens davantage. Vous jugez bien cependant
+que je n'étais pas homme à ne
+point profiter de ma cruelle réplique, et
+je mis à profit cet éclair de démence, puisque
+mon petit sou d'auvergnat m'était si
+irrémissiblement dérobé.</p>
+
+<p>Je devins un cabotin infâme, je parlai de
+nos devoirs, des souillures du péché, du
+vide que le plaisir laisse toujours après lui;
+je fis appel à sa raison, à ses souvenirs d'enfance,
+à ses joies de fillette, j'invoquai même
+la loyauté de l'époux qui lui avait donné son
+nom et l'honorabilité des liens qu'elle avait
+contractés. Pour moi, dans ce sermon
+attendri, je me frappais la poitrine et me
+désespérais avec une émotion communicative,
+tour à tour m'indignant contre ma
+propre faiblesse et les insinuations de
+Satan, et tour à tour aussi, projetant de
+m'imposer de dures pénitences, et de vivre
+à l'avenir dans une sagesse continente
+et une austérité claustrale.</p>
+
+<p>Tout ce fatras jésuitique fit un grand effet
+sur madame V***; elle sanglotait silencieusement
+et me contemplait comme un
+pontife en mission divine. Elle aussi s'accusait
+avec un fanatisme de dévotion très
+sincère. Peu à peu, je la calmai, battant en
+retraite, et, élargissant le cercle de la clémence
+céleste, je devins biblique; si bien
+que quand je pris congé d'elle, nous nous
+étions promis de demeurer unis dans une
+affection intime et toute spirituelle.
+«Merci, ô merci, soupira-t-elle en me
+quittant, que vous êtes bon et grand, je
+suis tombée pour vous, mon ami, je me
+relève par vous; je ne l'oublierai point,
+votre grandeur d'âme vous place au-dessus
+de votre amour; merci.»</p>
+
+<p>Pauvre petite créature, moi non plus je
+ne l'oublierai point, j'avais si bien joué
+mon rôle avec elle, que je l'aime avec ce
+sentiment à part que doivent éprouver les
+comédiens lorsqu'ils songent, avec l'ivresse
+du triomphe, aux glorieuses soirées où ils
+se surpassèrent. Je la revis depuis toujours
+douce et pudique et toute confite en religion.&mdash;Mon
+Dieu! aurai-je sauvé une âme après
+en avoir tant égarées!</p>
+
+<p>Nous voici tout au plus, ma lectrice,
+curieuse, aux deux tiers de mon histoire,
+et je ne répondrai pas d'être aussi bref que
+je le voudrais dans le récit qui va suivre et
+qui vous révélera les motifs honorables de
+mon incognito.&mdash;Pour peu que vous
+affectionniez l'esprit des paraboles et la
+morale mise en actions, vous ne manquerez
+pas de faire ressortir, en ce qui me concerne,
+la vérité reconnue de cet axiome
+vulgaire: on est toujours puni par où l'on
+a péché.&mdash;Prenez cependant un temps
+de repos, éventez-vous légèrement, croquez
+une de vos pastilles à l'ambre, renversez
+vos grâces avec plus d'abandon sur
+votre causeuse, et enfin écoutez les faits
+lamentables qui m'ont conduit dans la
+chaumière rustique d'où je vous adresse
+ces lignes.</p>
+
+<p>Pour ménager tout retour offensif de
+madame V***, je me mis à voyager.</p>
+
+<p>Pendant deux mois je courus la Belgique,
+la Hollande, la Suisse, pratiquant avec une
+aisance merveilleuse mon procédé d'amour.
+En voyage on aime à la nuit, ceci rentre
+dans les convenances, on ouvre tout au
+plus sa valise et l'on entr'ouvre à peine
+son coeur.&mdash;Entre deux trains on embrasse
+une femme, avec la notion du temps
+qui s'écoule, en se disant qu'on dégustera
+en wagon ses sensations par le souvenir.</p>
+
+<p>Il me faudrait ouvrir mon carnet pour
+vous narrer mes innombrables échappades
+amoureuses, et la liste détaillée de ces
+plaisirs sur le pouce risquerait peut-être de
+vous affadir. Revenons donc au point qui
+vous intéresse réellement pour ne plus le
+quitter.</p>
+
+<p>A Genève, pendant un trajet sur un des
+petits vapeurs du lac, dans un milieu cosmopolite
+de touristes, mon attention fut
+attirée par la remarquable beauté d'une
+femme assise à l'écart, qui regardait avec
+une attention vague et blasée les sites
+pittoresques qui sont reproduits avec tant
+de profusion banale sur tous les presse-papiers
+bourgeois ou les tabatières
+musique.</p>
+
+<p>Je pourrais, mon amie, vous en dresser
+un portrait saisissant, vous la montrer accoudée
+et rêveuse à l'avant du paquebot,
+vous décrire tous les brimborions de sa
+toilette de passagère et vous faire un
+délicieux petit pastel ou une eau-forte
+très mordue, très fouillée et burinée avec
+des ombres profondes, des méplats larges
+et bien en lumière; je pourrais, de ma
+plume, tracer l'ébène de ses sourcils,
+l'abondance fauve de sa chevelure, busquer
+son nez aux narines fières et voluptueuses,
+arquer ses lèvres dans l'indifférence
+et le dédain de leur expression, faire jaillir
+le feu de son regard, arrondir ce menton
+dans sa proéminence volontaire et contourner
+la petite conque adorable de son
+oreille sans bijoux, mais ces peintures nous
+égareraient bien loin. Les romanciers qui
+se livrent à cette chromo-lithographie littéraire
+ont d'excellentes raisons pour
+remplir les trois cents pages de leurs oeuvres
+de petits traits qui trompent l'oeil;
+ici, rien de cela, vous trouverez tous ces
+clichés de gravure en relief parmi le fatras
+des bas bleus ou des imitateurs de Châteaubriand;
+les meilleurs romans peuvent
+tenir dans un conte de cinquante pages,
+le reste est accordé à la badauderie des
+détails et je vous sais trop pratique, trop
+<i>Lady like</i> pour ne pas en user brièvement
+avec vous.</p>
+
+<p>Cette inconnue m'attirait, me fascinait
+par l'étrangeté de son allure et le charme
+exotique de sa beauté nettement originale;
+vous savez ces vers du classique Corneille:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il est des noeuds secrets, il est des sympathies</p>
+<p>Dont, par un doux rapport, les âmes assorties,</p>
+<p>S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer</p>
+<p>Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il y avait sûrement une parenté entre
+nous, moins parenté des coeurs que parenté
+des sens et des caractères. Platon comparait
+les sexes à des moitiés de poire qui
+cherchent leur seconde moitié; c'était
+presque mon autre moitié; les pépins, ces
+yeux du fruit, recherchaient les pépins
+saillants des deux sections. Tels, en
+dehors de tout esthétique, des tronçons de
+ver de terre coupé rampent instinctivement
+vers le même point pour se souder l'un
+l'autre.</p>
+
+<p>Je la suivis à Vevey, à Divonne,
+Lausanne, je me fis son ombre muette,
+me profilant sur sa route pour mieux
+m'insinuer dans sa vie; dans les hôtels,
+aux tables d'hôte, au <i>Reading room</i>, dans
+les couloirs, jusque dans les ascenseurs
+elle me trouvait à ses côtés; je ne
+dormais que d'un oeil afin d'épier ses
+fuites matinales; nos valises se heurtaient
+dans les gares, nos coudes se frôlaient en
+wagon, mais à part des politesses d'usage
+et des paroles timidement échangées,
+j'éprouvais comme une jouissance particulière
+à sentir battre mon coeur à l'unisson
+du sien, sans que j'éveillasse sa délicatesse
+féminine par une sotte déclaration. L'expérience
+m'a toujours prouvé que plus les
+amours paraissent languir dans la crainte
+d'un aveu, plus vite ils se fusionnent
+d'après la loi de la nature. La prise de
+possession ne m'inquiétait guère et je
+laissais flamber mes désirs autour d'elle
+comme autour d'un <i>pudding</i> la flamme
+d'un punch qu'on attise et agite avec
+insouciance. Mes théories ne mettaient
+qu'une corde à mon arc et je songeai
+qu'il me faudrait débander trop tôt cet
+attribut de Cupidon...&mdash;vous n'oubliez
+pas... mon petit sou d'auvergnat?</p>
+
+<p>Ah! petit prêtre! ainsi que jurait le
+bon roi Louis, pouvais-je me douter que
+le hasard, avec son esprit du diable, allait
+se charger de nous accointer forcément,
+de la manière la plus incroyable et cependant
+la plus simple, puisque déjà, du
+moins je le sentais, nos coeurs ardaient et
+nos corps se voulaient entièrement.</p>
+
+<p>Un soir, après une journée de diligence,
+pendant laquelle notre taciturnité ne s'était
+point donnée le moindre démenti, mais
+aussi au cours de laquelle, dans l'encaissement
+d'un coupé, nos épaules et nos
+mains s'étaient pressées jusqu'à la courbature
+et la fièvre des voluptés contenues,
+nous descendîmes côte à côte dans une
+auberge où un dieu malin nous attendait
+sous l'apparence d'un suisse hospitalier et
+de belle mine.</p>
+
+<p>S'il me fallait vous dialoguer l'aventure,
+cela vous paraîtrait assurément plus pittoresque,
+mieux exposé, mais peut-être
+aussi peu vraisemblable. L'auberge était
+isolée et si hautement bondée d'Anglais et
+de <i>Cook's travellers</i> qu'il ne restait qu'une
+chambre, une honnête chambre à deux
+lits.&mdash;L'obséquieux majordome, d'un
+coup d'oeil expert, nous prit assurément
+pour deux jeunes époux très désireux de
+passer la nuit sous le même plafond; nos
+colis furent hissés de concert dans un
+Eden de troisième étage;&mdash;je me gardai
+bien de protester, mais elle..., jetez de
+grands cris d'incrédulité, belle parisienne...,
+mais elle, avec une surdité aussi forte
+que la mienne, laissa tout aménager pour
+deux et ne proféra pas une parole contradictoire.&mdash;Je
+croyais rêver, mon coeur
+battait à se rompre, mais d'une voix
+aussi impérative que possible, j'ordonnai
+qu'on montât le souper dans notre appartement.</p>
+
+<p>Quel souper ce fut là!&mdash;A l'époque de
+nos amours, ma charmante souveraine,
+nous n'eûmes jamais d'ambigus aussi
+relevés, dans le boudoir même où vous
+lisez cette lettre.&mdash;Sous le regard glacial
+mais inquisiteur de notre officier de
+bouche cravaté de blanc, nous fûmes absolument
+corrects, parlant peu, avec ce
+flegme et cette indifférence d'américains
+à table; les plats défilaient comme au
+théâtre pour la parade, c'est à peine si
+nous effleurions de la fourchette les
+truites roses ou les sanglants roastbeefs.
+Lorsque les compotes et autres variantes
+d'entre-mets furent enlevées, quand nous
+fûmes seul à seul, je retirai la clef de la
+porte que je fermai à l'intérieur, et m'élançant
+audacieusement à ses genoux avec
+un bonheur véritable, je m'écriai simplement:
+<i>Enfin!</i> et <i>Merci!</i>&mdash;La première
+exclamation était pour moi, la seconde
+était pour elle.</p>
+
+<p>Vous direz peut-être que tout ce récit
+est d'un fol qui frise l'impertinence et que
+tout auteur qui se respecte n'oserait jamais
+concevoir même un roman sur une donnée
+aussi improbable. Vous avez foi en ma
+véracité cependant, et vous me permettrez
+de ne pas trop argumenter sur ce sujet.
+La fin de cette lettre vous fera comprendre
+davantage pourquoi je ne puis m'étendre
+plus amplement dans cette description
+sous peine de me fatiguer. Au printemps
+tout est tendre dans la nature et le règne
+végétal ne peut subir de trop grandes
+pressions barométriques; ainsi, dans mon
+renouveau, avec un doux bégaiement de
+convalescence, l'écrivain se cherche encore
+et ne se retrouve qu'à moitié dans ma
+cervelle engourdie.&mdash;Plus tard! ah! plus
+tard, je vous donnerai des détails qui ne
+vous laisseront aucun doute sur la parfaite
+authenticité de mes assertions.</p>
+
+<p>Ne vous imaginez pas néanmoins que
+les choses se passèrent à la dragonne entre
+nous; je fus très respectueux, très décent,
+très loyal avec mon étrange camarade de
+chambre. Cette nuit-là, vous me croirez
+si bon vous semble, mais les deux lits
+furent absolument défaits et solitairement
+foulés; ils se rapprochèrent peut-être,
+mais ils ne se confondirent pas; nos soupirs
+faisaient un pont entre nos coeurs et
+je parus oublier tout-à-fait les galanteries
+hatives du dix-huitième siècle pour ne
+me souvenir que des continences de l'école
+de Salerne.</p>
+
+<p>Pouvais-je changer en centimes ou en
+liards ma petite pièce unique?&mdash;Certes
+non, il faut laisser vieillir l'amour comme
+le vin pour le boire, s'il est de bon crû, et
+j'attendais le moment psychologique.&mdash;Un
+caprice qu'on néglige de satisfaire aussitôt,
+tout en l'excitant, se nourrit d'espoir,
+prend du ventre et devient passion. Or, je
+n'aime point que les feux que j'allume s'éteignent
+trop vite, et si je m'éloigne impitoyablement
+des brasiers avivés par mon
+machiavélisme, il me plaît de les sentir flamber
+derrière moi, gigantesques, rouges et
+superbes comme l'incendie d'une Sodome
+où les vices rôtissent et se tordent dans
+les cuissons du désir, en vains appels
+mon libertinage.</p>
+
+<p>En me jetant à ses genoux, en lui
+criant: <i>Merci</i>, je rendais grâce à l'honneur
+qu'elle m'accordait, à la confiance qu'elle
+me témoignait, mais je me méfiais de
+moi-même, car dans son regard souriant
+et trop éloquent je lisais ma damnation.</p>
+
+<p>Elle se nommait Ilka, et je prévoyais
+dans sa possession la sauvagerie magyaresque
+de sa race, plus volontaire que
+fantasieuse; il se dégageait de son corps
+svelte une énergie et comme une bravoure
+d'écuyère bottée; ses mains de patricienne
+longues et tissées de nerfs délicats mais
+tenaces et tendues comme des cordes de
+mandoline, accusaient dans l'activité fébrile
+des doigts une inquiétude persistante.&mdash;Tandis
+que je parlais ou plutôt que je murmurais
+près d'elle des déclarations brèves
+plus crânes et moins niaises que des fadaises
+amoureuses, elle me contemplait, se renversant,
+analysant tout en moi, trahissant
+à peine par l'oscillation de ses narines ses
+sentiments intérieurs. La prunelle fixe de
+son oeil excitait ma verve et je l'enveloppais
+toute entière de l'expression de mon
+individualité pour faire pénétrer mon âme
+par ses oreilles pendant que ses yeux buvant
+lentement les jeux de ma physionomie
+et les accents de mon caractère, épiaient
+la mobilité de mes traits. A un moment,
+presque brusquement, elle me demanda:
+«Votre main,» et à peine lui avais-je
+livré ma gauche que redressant la paume
+en l'air, curieuse comme une Gipsy, elle
+semblait y lire aussi aisément que dans un
+livre, se montrant d'abord perplexe, puis
+se déridant, enfin joyeuse s'élançant à mon
+cou, m'embrassant sur le front et disant:
+«Je ne m'étais pas trompée, vous êtes
+un homme dans toute la puissance du mot,
+vous avez la volonté, la force, vous me
+dominez, hélas! je sens votre influence
+et ne puis m'y soustraire,&mdash;je suis
+vous.»</p>
+
+<p>Je souriais en moi même, alors les
+confidences commencèrent, les baisers,
+ce sceau des âmes, nous unirent moralement
+et l'étrange et exquise créature
+se révéla à moi plus extravagante, mais
+aussi plus grande et plus noble par l'esprit
+qu'elle était belle au physique.</p>
+
+<p>Pour moi, tout me séduisait en elle, sa
+profonde distinction qui ressortait de son
+maintien et de la petitesse de ses attaches,
+sa mine hautaine voilée de dédain vis-à-vis
+du vulgaire, sa souplesse de panthère
+dans l'intimité et l'accent de son langage
+francisé, dépourvu de tout parisianisme,
+mais dicté selon les règles de l'orthologie.
+Cette femme vraiment femme me reposait
+un peu de toutes les poupées à ressort qui
+tombent en disant: <i>maman;</i> j'adorais ses
+farouches caresses avant même qu'elle fut
+à moi; si elle parlait de l'avenir de nos
+amours, elle y faisait briller comme l'éclair
+du poignard dans l'ombre d'un drame;
+il y avait, en un mot, du diable dans sa
+personne, et je sentais qu'en me donnant
+à elle j'allais signer un pacte avec mon
+sang. Le danger me tentait, la jeunesse
+aime à le braver, même et surtout en
+amour, j'allais trop tôt hélas! y céder,
+tout le romantisme de ma bonne fortune
+m'y poussait, et je voulais connaître par la
+réalité, si Belzébuth se mêle parfois comme
+on le prétend, aux hasards de la vie.</p>
+
+<p>Pendant plus de trois jours nous demeurâmes
+ensemble sans que je me décidasse
+à faire fondre mon pauvre petit sou dans
+cette fournaise pétillante; ma volonté devenait
+un entêtement dont je souffrais
+cruellement:&mdash;je n'ai jamais si bien saisi
+les cuissons ardentes de la vertu. Ilka ne
+comprenait rien à ce platonisme ridicule,
+elle se tordait par instants à mes pieds
+comme soumise à mes désirs, mais vaincue
+par les siens; un matin qu'elle était plus
+pâle et plus agitée, elle fit quelques pas
+vers moi comme pour éclater dans un aveu
+brutal de ses faiblesses, puis se reprenant,
+comme honteuse, elle prit son petit pencil
+d'or armorié et écrivit sur un billet ces
+deux mots que je conserve et conserverai
+toujours:&mdash;«<i>Je t'aime et je te veux:
+tue-moi ou prends-moi, mais que je ne voie
+plus ton indifférence dont je languis et meurs
+trop lentement</i>.»</p>
+
+<p>Ah! ma belle amie, il faut cueillir les
+fruits dans leur maturité et prendre les
+femmes au midi de leur concupiscence;
+je devins Jupiter par le plaisir et Titan par
+mes exploits; ma volonté fit banqueroute,
+je dois en convenir; avec Ilka j'oubliai
+mes théories de fat et l'énergie de ma
+règle de conduite; je fus aveuglé par l'ivresse
+et après en avoir reçu d'elle cent
+baisers, j'eusse encore payé de ma vie une
+seule de ses caresses.</p>
+
+<p>Cette fauve créature me brûlait de son
+amour à ce point que je ne pouvais me
+désacointer d'avec elle ni par la pensée,
+ni par les sens, ni par l'âme; je sombrai
+tout entier dans cette orgie de ma chair:
+cette indifférence de coeur, cette indépendance
+d'esprit, ce scepticisme des égoïsmes
+à deux, ces paradoxes sur les unions
+brûlantes, ce culte de mes conceptions
+personnelles, cette fierté et ce despotisme
+inflexibles que vous me connaissez, je
+perdis tout dans les bras de mon idole.</p>
+
+<p>Nous revînmes ensemble à Paris, et dans
+une villa des environs, ni trop loin ni
+trop près de la ville, elle prit plaisir
+se construire un nid selon mes goûts.
+Je la quittais à peine, car toute à ses
+amours elle se recueillait dans son intérieur,
+bornant son horizon à nos terribles
+jouissances. Je vous expliquerai bientôt de
+vive voix, à mon retour auprès de vous,
+les étrangetés, les caprices soudains de
+cette tigresse charmante, qui, aux légendes
+et au fatalisme de son pays, joignait une
+dépravation d'esprit inouïe.&mdash;Pour me
+lier, pour me fixer à elle, dans la crainte
+constante de me perdre, elle ne savait
+qu'imaginer; chaque jour, c'était un nouveau
+ragoût libertin fortement pimenté
+par l'ardeur de sa sensualité; chaque jour
+aussi, c'était des exigences volontaires qui
+prenaient l'accent puéril des mutineries
+amoureuses. Sa croyance au vampirisme
+la poussa un soir à m'ouvrir follement une
+veine afin d'y boire mon sang à petites
+gorgées comme un filtre immanquable pour
+me posséder à jamais.</p>
+
+<p>Le temps s'écoulait vite dans cette absorption
+de mon être; habile à l'extrême,
+tour à tour spirituelle ou sagace, apte
+tout concevoir et à tout exprimer, j'avais,
+à côté de la maîtresse, un camarade génial
+et nos conversations prenaient quelquefois
+l'allure de graves dissertations sur les convenances
+sociales dont nous nous étions
+affranchis, sur la sottise humaine, sur les
+sciences surnaturelles ou sur les folies de la
+politique des peuples. Quelquefois, quand
+la fatigue brisait mes membres, elle se
+levait légère et sans bruit, m'embrassait au
+front, m'enveloppait de confort et se mettant
+au piano, comme pour me bercer;
+elle jouait alors avec son instinct de tzigane
+des valses exquises de Strauss, de
+Csardas de Patikarius, ou des danses hongroises
+bizarres, endiablées, qui me faisaient
+sauter sur la chaise longue et
+ranimaient ma verve endormie.</p>
+
+<p>Après six mois de cette existence qui
+me montait à la tête comme les parfums
+trop capiteux de la tubéreuse, je devins
+exsangue, comateux, presque acéphale. Ce
+succube magyar avait vidé ma moëlle et
+épuisé mes sources vitales, je me sentais
+atteint de vertiges, de cardialgie et mon
+amour encore dansait à la kermesse de
+mes sens. Il ne fallait pas parler à Ilka de
+la quitter, elle se serait tuée avec un dédain
+superbe; je ménageais une transition pleine
+de ménagements, lorsque je fus atteint
+d'une fièvre cérébrale qui fit désespérer de
+mes jours.</p>
+
+<p>Pendant les premiers symptômes de ma
+convalescence, ma famille, de concert avec
+mes amis, m'emmena au loin, pour me
+soustraire à des retours de moi-même vers
+ma tendre maîtresse.&mdash;La pauvre chère
+âme affolée, partit, me dit-on, en Bohême
+où elle mourut, sans que j'aie pu obtenir le
+moindre renseignement sur cette fin dramatique;
+des lettres mensongères lui
+avaient annoncé ma guérison et ma haine
+ou mieux encore mon indifférence pour
+celle qui avait été la cause de mon mal.&mdash;Ah!
+les pavés de l'ours, ils brisent les
+coeurs sans pitié et assomment froidement
+les plus belles amours, avec la sottise
+pesante des niais qui invoquent la gibbeuse
+morale.</p>
+
+<p>Un moment abalourdi, hébété par ces
+nouvelles terribles, qu'on tâcha de m'empapilloter
+sous des phrases de rhétorique
+et des insinuations d'un catholicisme ardent,
+je pensai moi-même à égarer ma vie
+sur tous les chemins hantés par la mort;
+le dégoût me serrait à la gorge, l'humanité
+m'effrayait; à vingt-huit ans j'éprouvais
+déjà une lassitude de vivre, comme un
+centenaire qui aurait vu foudroyer toutes
+ses affections autour de lui...&mdash;Peu à peu
+cependant mon esprit se calma, mon
+coeur devint plus calme, les souvenirs se
+firent plus doux, et le temps, avec un tact
+extrême pansait mes béantes blessures.</p>
+
+<p>Ma santé si éprouvée ne reprenait aucune
+force, au contraire; le docteur tant
+pis et le docteur tant mieux provoquaient
+en vain de nouvelles consultations, et
+j'avais déjà usé sans succès de tous les
+quinas et ferrugineux de la pharmacopée
+moderne, lorsque, me mettant en dehors
+de tout ce charlatanisme, je résolus, aidé
+de ma mémoire et du bon sens, de me
+traiter moi-même d'après une méthode
+ancienne.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Richelieu, souffrant
+d'un épuisement analogue au mien, et
+désespérant de ranimer sa virilité de cavalier
+galant, s'en fut, paraît-il, à Leyde,
+consulter le savant Boërhave, le Gallien
+du XVIIIe siècle, dont la réputation était si
+grande qu'on lui adressait ses lettres:
+<i>à M. Boërhave, en Europe</i>.&mdash;Cet homme
+célèbre, après avoir contemplé le libertin
+de qualité, lui dit avec simplicité et douceur:
+«Le médecin est l'esclave de la
+nature, il n'a autre chose à faire qu'à lui
+obéir et à suivre exactement ses indications.
+Je m'aperçois que ce sont les dames qui
+ont surtout délabré votre santé, c'est
+elles à la réparer; trouvez-moi une bonne
+nourrice, et oubliez auprès d'elle que vous
+êtes homme, pour vous faire enfant.»</p>
+
+<p>Je me souvins de ce fait peu connu,
+et n'allez pas rire, mon amie, je fis comme
+Richelieu; je trouvai en Bourgogne une vigoureuse
+luronne qui voulut bien m'agréer
+pour son nourrisson. Je me mis à la diète
+laiteuse, buvant du lait régulièrement le
+matin, le midi et le soir.</p>
+
+<p>C'est ici que je vis depuis près d'un
+mois, dans une ferme isolée, me laissant aller
+à tous les enfantillages, à tous les
+bégaiements où m'ont conduit mon ramollissement;&mdash;le
+matin à six heures, au
+milieu du chant des oiseaux et du bruit de
+la métairie, je vois arriver ma bonne nounou,
+comme une mamoseuse providence:
+elle m'enlève dans ses bras comme un bébé,
+m'habille servilement, et entr'ouvrant son
+corsage avec résignation, elle me présente
+sa puissante mamelle nourricière que j'épuise
+à longues embrassées. Dans les premiers
+temps, le breuvage me parut un peu
+fade, je vous l'avoue, et j'eus comme des
+nausées; il me fallut toute la patience de
+la brave Bourguignonne, toutes ses petites
+claques amicales et ses gros rires de villageoise
+qu'on lutine, pour m'y faire prendre
+goût.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, je commence à redevenir
+grand garçon, et quand la nounou regarde
+l'heure sur l'horloge à grande gaine de
+noyer, je n'attends plus qu'elle me dise:
+«<i>Monsieur veut-il têter</i>?» Je vais vivement
+délacer la robe et mettre en liberté
+les prisonniers; ce n'est pas sans volupté
+alors que je hume avec un petit bruit de
+déglutition cette liqueur séreuse qui me
+ranime et me conduit à la virilité; souvent
+dans ma précipitation, je me comporte en
+vilain baby, je bavoche et inonde les lainages
+de ma mère nourricière, qui coquettement
+se secoue ou s'essuie en criant
+à belle gorge comme une ironie à mon impuissance:
+«fi, le polisson <i>qui salit sa
+bobonne</i>!»</p>
+
+<p>Mes journées se passent dans la basse-cour,
+sur un banc rustique, quelquefois
+presque vautré, auprès du fumier, ce grand
+aphrodisiaque de la terre. Je taquine les
+poulettes et regarde curieusement les exploits
+du coq, qui me font mourir de
+honte; je ne lis pas d'autre livre que
+celui de la nature, toujours varié et sincère;
+enfin, mon amie, cette lettre, dans son
+décousu et le déshabillé de son style, est
+la première que j'écris depuis près de deux
+mois; j'y remue délicatement les cendres
+du passé pour ne pas faire saigner mes
+blessures mal fermées; serrer mon coeur et
+tyranniser mon cerveau; ma nounou très
+inquiète me regarde <i>travailler</i>, et ne saisit
+pas bien la portée de ces lignes manuscrites
+écrites en si grande hâte: «Si Monsieur
+se fatigue, je ne pourrai pas le sevrer
+dans quinze jours, me dit-elle d'un gros
+air grondeur.»</p>
+
+<p>Ah! quand je serai sevré!!!&mdash;que toutes
+les caillettes de votre salon prennent
+garde; le loup rentrera en affamé dans la
+bergerie, avec ses théories anciennes et
+son petit sou d'auvergnat, qu'il fera sauter
+et passer de mains en mains.&mdash;Je sens
+déjà auprès de ma nourrice des distractions
+charnelles, qui sont d'heureux symptômes.
+Ah! quand je serai sevré!... vous serez
+appelée la première, si vous le voulez bien,
+mon adorable amie, à prononcer votre
+jugement si la méthode du docte Boërhave
+est exquise pour apprendre aux hommes
+à faire et contrefaire les enfants, et aux
+femmes à supporter les hommes qui sortent
+de nourrice.&mdash;Adieu, au revoir, à bientôt.</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/12.jpg" width="300" height="150" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/13.jpg" width="400" height="153" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2><i>LE SOTTISIER D'AMOUR</i></h2>
+
+<h3>ÉPIGRAMMES TIRÉES DU CARQUOIS DE CUPIDON</h3>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i30">J'ai remarqué que ce sont les plus</p>
+<p class="i30">tendres et ceux qui avaient le plus</p>
+<p class="i30">le sentiment de la femme, qui les</p>
+<p class="i30">traitaient plus mal que tous les autres.</p>
+<p class="i40">THÉOPHILE GAUTIER.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i30">En amour, tout est vrai, tout est</p>
+<p class="i30">faux, et c'est la seule chose sur laquelle</p>
+<p class="i30">on ne puisse dire une absurdité.</p>
+<p class="i50">CHAMFORT.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><span class="lef"><img src="images/l.jpg" width="100" height="113" alt="" /></span>'amour est utile à la vie, comme
+la rosée est indispensable à la
+terre, mais l'orage du soir provient
+trop souvent de la rosée du matin. Il
+faut profiter des premiers rayons solaires
+du bonheur, se hâter de boire au plaisir et
+quitter la partie avant les ardeurs de midi.&mdash;Les
+plus belles aurores produisent parfois
+de sanglants crépuscules.<br /><br /></p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>A Paris on dit: <i>une femme honnête</i>;
+Vienne, pour exprimer la même opinion,
+on dit: <i>une femme pratique</i>.&mdash;Comme
+l'adjectif viennois est plus profond et plus
+correct que le dénominatif parisien!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La langueur est à la nonchalance ce que
+la mélancolie est à la tristesse.&mdash;La
+langueur est une jaunisse de l'âme dont
+l'amour même a raison.&mdash;La nonchalance
+est une apathie corporelle qui donne tous
+les torts à la volupté qu'elle fait naître.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les chevaliers anciens arboraient galamment
+cette noble devise française: <i>Les servir
+toutes, n'en aimer qu'une</i>.&mdash;Les philosophes
+cavaliers modernes, moins puritains et
+moins braves surtout au tournois d'amour,
+proclament cet axiome:<i> Les aimer toutes,
+n'en servir qu'une</i>.&mdash;Ceci, pour être moins
+élevé, est peut-être tout aussi logique.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La femme souffre toujours pour deux, dit
+Balzac.&mdash;C'est fort bien pensé, mais le mari,
+doit-on ajouter, pâtit souvent pour trois.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il est infiniment moins aisé de satisfaire
+une femme que d'en contenter plusieurs.
+(<i>Les hommes mariés seront de cet avis</i>). Pour
+une femme, par opposition, il est certes
+plus facile et plus agréable, de satisfaire
+plusieurs amants que d'en contenter un
+seul.&mdash;La résultante nous conduit à ce
+mot charmant de Montaigne: <i>la femme est
+l'ennemie naturelle de l'homme</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>C'est lorsqu'une femme mendie franchement
+et sans paraphrases l'amour d'un
+homme, qu'elle démontre sa passion; car
+alors elle lui sacrifie à la fois son orgueil,
+sa coquetterie, son amour-propre et la
+pudeur de ses préjugés; c'est-à-dire plus
+qu'elle-même mais, aussi, beaucoup moins
+que ses sens.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La sentimentalité: un oeuf à la coque
+à... pain mollet; le libertinage: une omelette
+aux fines herbes.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Certaines femmes naissent belles; d'autres
+deviennent jolies; on a tout à gagner
+à s'accointer avec celles-ci plus douces
+et plus charitables que les premières,
+la façon des Gagne-Petit qui se vengent
+des abstinences de leur jeunesse par
+les libéralités de leur âge mur.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les véritables coquettes se gardent bien
+de prendre un amant dans la crainte de
+perdre un seul de leurs galants.&mdash;Une
+coquette tire vanité du nombre de ses
+amoureux, comme un aventurier qui s'enorgueillit
+de la variété de fausses décorations
+par lui arborées en brochette devant
+la sottise humaine.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les dévotes ou les vieilles filles de haute
+vertu permettent à leur esprit toutes les
+jouissances qu'elles refusent à leur chair.
+Elles déjeunent le matin avec appétit du
+scandale de la veille, dînent des calomnies
+ramassées dans le jour, et couchent chaque
+nuit, par la pensée, avec tous les amants
+qu'elles ont prêtés si gratuitement aux autres
+femmes.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Que d'infortunés nouveaux mariés ont
+appris, le soir, à leur dépens, que le flambeau
+de l'hymen est un cierge de cire...
+qui n'est pas toujours vierge et sur lequel
+d'infâmes sacristains ont déjà posé l'éteignoir
+de l'hypocrisie et du vice!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il y a la même différence entre une femme
+constante et une femme fidèle, qu'entre
+un homme têtu et un homme volontaire.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Si je portais deux pucelles en sautoir,
+disait Esope, je ne répondrais pas de celle
+qui serait derrière.&mdash;Quel esprit de
+bossu! Quelle bosse d'esprit! Quelle sagesse
+de fabuliste!!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Ce qu'une femme pardonne le moins
+aisément à un homme qu'elle aime ou
+qu'elle a aimé, c'est de n'avoir rien à lui
+pardonner.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La continence <i>congestionne</i>; le plaisir
+grise; la jouissance saoule; la passion tue:&mdash;Grisez-vous
+quelquefois, ne vous saoulez
+jamais, gardez-vous de vous suicider. A
+l'auberge de l'amour, le jeu n'en vaut pas
+la chandelle.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Le caprice passionné vit aux antipodes
+de l'estime et de la sympathie morale:
+les femmes qui nous ressemblent le plus
+sont celles que nous aimons le moins.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La princesse B*** s'écriait l'autre jour,
+avec ennui et par mégarde: «Je voudrais
+pouvoir embrasser à la fois, mon mari,
+mon amant et mon chien;»&mdash;Comme
+c'est bien femme en tous points, par l'expression
+et la pensée.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Pour une femme mariée, la beauté de
+son amant est en proportion de la laideur
+de son mari.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Une maîtresse qui s'ennuie est déjà
+infidèle.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Tuer l'amour à son apogée, au risque
+de se briser l'âme, c'est un acte de haute
+philosophie, de virilité volontaire chez un
+homme. Lorsque le bonheur est constaté,
+on ne doit point s'y endormir, la troupe
+légère et funèbre des désillusions guette
+la porte de l'amoureux; il vaut toujours
+mieux déloger que de s'arc-bouter contre
+l'envie, le soupçon et l'inconstance réunis
+pour forcer l'huis de l'amant fortuné. Les
+femmes ne comprennent jamais ce génial
+égoïsme du penseur qui brusque toujours
+les dénouements d'amour, et cependant
+elles poursuivent le fugitif, car les curieuses
+veulent toujours demeurer les dernières
+au spectacle ou quitter la scène d'elles-mêmes
+les premières. Si une maîtresse
+nous donne le fil de son âme, il faut en
+profiter, pour en sortir, avant que le fil ne
+soit coupé par les mains de l'infidèle, et
+imiter Thésée en abandonnant la belle
+Ariane dans l'Ile de Naxos. Les horizons
+de Cythère sont, hélas! très bornés, et,
+quand on arrive aux confins de la félicité
+parfaite, il n'y a plus qu'un précipice
+descendre ou un calvaire à gravir douloureusement.</p>
+
+<p>Les plus grandes passions satisfaites finissent
+sottement, elles s'atténuent dans
+l'estime ou bien s'éteignent dans l'indifférence.
+Si elles se transforment en haine,
+la logique des sentiments est sauvée et
+l'amour-propre sauvegardé.</p>
+
+<p>Les délicats ne vident jamais que les
+deux-tiers des flacons de vins exquis dont
+ils s'enivrent. Ils n'attendent jamais, pour
+en changer, que leurs gants se salissent,
+que leurs habits se déforment ou que leurs
+bonnes fortunes montrent la corde; aussi
+l'amour ne devrait-il être le plaisir que des
+âmes délicates: «Quand je vois des
+hommes grossiers se mêler d'amour, s'écrie
+Chamfort, je suis tenté de dire: «De quoi
+vous mêlez-vous? du jeu, de la table, de
+l'ambition à cette canaille!»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Je me suis souvent demandé pourquoi
+certaines femmes recherchent si avidement
+la société des hommes d'esprit qu'elles
+comprennent <i>peu</i> ou <i>prou</i>, lorsqu'elles sont
+si idéalement heureuses avec des imbéciles?</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>A un époux qui déplorait devant lui ses
+infortunes conjugales, Santeuil, le latiniste
+et spirituel poète, répondait ainsi: «Vous
+êtes cocu... n'est-ce que cela? Ah! mon
+ami, ne prenez peine, le cocuage, croyez-moi,
+n'est qu'un mal d'imagination: peu
+de maris en meurent, mais il y en a tant
+qui en vivent!»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Dans une réconciliation d'amoureux, il
+est peu de femmes qui n'aient pas la sottise
+de prendre les marques de virilité de leur
+amant pour des preuves de fidélité.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Passé quarante ans, la plupart des
+hommes mettent tout en oeuvre pour
+surexciter leurs sens, sans même concevoir
+le désir de les satisfaire.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les grands vicieux sont timides et craintifs,
+au premier abord, avec une femme
+qu'ils convoitent; les écoliers au contraire
+sont hardis et inconséquents; l'audace de
+ceux-ci s'évanouit avec le premier désir, la
+timidité de ceux-là, au contraire, prend
+une hautaine revanche au lendemain de
+la victoire.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un mari qui invoque ses droits, est bien
+près de les perdre.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Une <i>fille</i> qui aime redevient enfant,
+espiègle et gamine; une veuve, dans le
+même cas, retourne aux pudeurs et aux
+timidités de la jeune fille.&mdash;<i>L'enfant est
+préférable</i>. Une veuve ne cherche à faire
+oublier qu'un seul homme, qui fut son
+mari,&mdash;la courtisane amoureuse, pour
+se reconquérir elle-même et apaiser les
+jalousies rétrospectives de son amant,
+voudrait biffer de son passé une portion
+de l'humanité qui l'outrage par le souvenir
+même de sa possession.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>L'inconstance des femelles est si active,
+si tourmentée, si inassouvie, que je me
+suis quelquefois demandé si Protée eut pu
+trouver une femme fidèle.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Tout est amour-propre chez la femme,
+même l'amour qui ne l'est pas; plus on y
+songe, plus on étudie la théorie, plus on
+observe la pratique de l'amour, plus on se
+confirme davantage que, somme toute,
+c'est par l'amour-propre que commencent
+et finissent les plus majestueuses passions
+aussi bien que les plus légers caprices.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Que d'hommes n'ont-ils pas perdu, par
+trop de discrétion délicate, des caresses
+intimes et variées, que des goujats grossiers
+ont su récolter cyniquement aussitôt après
+leur départ.&mdash;Les femmes ont l'imagination
+si libertine et nourrie de tant de monstruosités
+voluptueuses et antiphysiques,
+qu'on est tout étonné, après l'impertinence
+des demandes audacieuses, de trouver des
+complaisances et des facilités de moeurs
+qui émerveillent la dépravation de l'amoureux.
+Platon disait que les femmes avaient
+été des garçons débauchés autrefois.&mdash;Au
+lendemain de sa virginité perdue, si ce
+n'est peut-être la veille, une initiée aux
+plaisirs de Vénus a d'ore et déjà conçu dans
+sa tête un tableau de luxure comparée qui
+ferait pâlir toutes les peintures tracées par
+Arétin.</p>
+
+<p>L'imagination des femmes conçoit, c'est
+l'audace et aussi au tempérament des hommes
+vigoureux d'exécuter les devis. Ils
+n'iront jamais trop loin.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Lord Byron disait: «Une maîtresse est
+aussi embarrassante qu'une femme... quand
+on n'en a qu'une.»&mdash;L'embarras cesse
+par la multiplication qui cause les divisions,
+lesquelles conduisent aux soustractions;
+après quoi on se complaît à aligner des
+additions don-Juanesques d'une légèreté
+totale exquise. C'est la vanité alors qui
+règne en maîtresse heureuse.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les femmes n'aiment que ce qu'on ne
+leur donne pas.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les jeunes filles mordent aux fruits
+verts; les vieilles filles ébrèchent leurs
+dernières dents sur des fruits secs: <i>Les
+quatre mendiants de l'amour</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Aimer sa maîtresse, c'est encore s'aimer
+soi-même; aimer son épouse, c'est abdiquer
+son individualité au mécanisme banal
+de la société et dédoubler son effigie.&mdash;Un
+célibataire, qui était un <i>tout</i>, devient en se
+mariant, une <i>moitié</i> influencée par une
+autre moitié.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>«Il faut vous distraire, disait-on à un
+veuf attristé; vous êtes jeune, redevenez
+joyeux et bon vivant; tenez, soupons ce
+soir en partie fine?»</p>
+
+<p>«Eh! mon cher, vous avez raison, j'accepte,
+répond notre inconsolé; d'autant
+plus que... croyez-moi si bon vous semble,
+j'ai renoncé à toutes mes maîtresses depuis
+la mort de ma pauvre femme.»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un homme trompé ne doit pas se résigner,
+encore moins se désespérer. Il y a
+un milieu plus digne. C'est à sa grandeur
+d'âme à le découvrir.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>On possède les femmes par leurs défauts
+rarement par leurs qualités.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Une chambrière, qui avait beaucoup vu,
+s'écria devant moi, un jour, avec un geste
+superbe de grande comédienne:</p>
+
+<p>«La vertu, puis-je y croire, dans l'exercice
+de ma profession?&mdash;La vertu! Mais,
+Monsieur, <i>les lits parlent contre</i>.»</p>
+
+<p>Quelle réponse sublime, dans le réalisme
+de sa forme, et quel argument!&mdash;<i>Les
+lits parlent</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il n'y a rien de plus compliqué, de plus
+trompeur, de plus artificieux que la naïveté.
+Telle demoiselle candide et pudique, qui,
+par ses dehors, ne reflète qu'une innocence
+réelle, sera, dans un imbroglio d'amour,
+plus fine et plus rouée que des vétérantes
+de la galanterie. C'est que la femme est
+née pour l'astuce et que chez elle la
+naïveté n'est que le masque ou le pléonasme
+de la ruse. Cette vérité est tout
+entière dans ce mot de Salomon: «Les
+femmes font apostasier les anges.»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La propreté des femmes,&mdash;<i>c'est si sale</i>,
+disait une dévote, en se signant.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un poète inconnu du XVIIe siècle, le
+sieur J. Magnon, nous a laissé dans un
+poème ce vers étonnant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La corne la plus noble incommode le front.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Noble ou non, je crois bien.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Une femme tient tout de l'opinion; <i>Le
+qu'en dira-t-on</i> la retient plus sur le moment
+de faillir que le <i>qu'en penserai-je</i>.&mdash;<i>Qui
+peut sauver une femme de la honte</i>? a-t-on
+dit, et l'écho a répondu: <i>La honte</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>N'est-ce pas Chamfort ou un de ses disciples
+qui a proféré cette exclamation: «Que
+de filles aujourd'hui cessent d'être pucelles
+avant d'être vierges!»&mdash;Que de femmes
+aussi dirons-nous bien au contraire, demeurent
+pucelles en cessant d'être vierges!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Pour régner sur un peuple, il faut le
+plus souvent passer sur des ruines. Pour
+étendre son empire sur les femmes, on
+doit marcher sans commisération sur bien
+des coeurs.&mdash;Les conquérants doivent fermer
+une oreille à la pitié et ouvrir l'autre
+à l'ambition, et les talons rouges ne se
+colorent que dans le sang qui jaillit des
+coeurs savamment piétinés.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les délicats n'apprécient que les friandes
+en amour;&mdash;les gourmandes composent
+le lot des grossiers ou des porte-faix.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Après la possession d'une coquette qui
+nous a fait languir, c'est avec un raffinement
+de vengeance qu'on lui plonge dédaigneusement
+des <i>Tu</i> dans l'oreille.&mdash;Le
+tutoiement après la victoire, devient
+au gré du vainqueur, ou une apothéose de
+sensualité heureuse ou une flétrissure brutale
+et cruelle.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Selon Casanova, l'amour n'est qu'une
+curiosité plus ou moins vive, jointe au
+penchant que la nature a mis en nous de
+veiller à la conservation de l'espèce.&mdash;Cette
+définition, par ce païen charmant, est
+assez ingénieuse; mais voici celle plus
+complète qu'il donne du plaisir:</p>
+
+<p>«Le plaisir est la jouissance actuelle des
+sens; c'est une satisfaction entière qu'on
+leur accorde dans tout ce qu'ils appètent,
+et, lorsque les sens épuisés veulent du
+repos, ou pour reprendre haleine, ou
+pour se refaire, le plaisir devient de l'imagination,
+elle se plaît à réfléchir au plaisir
+que sa tranquillité lui procure.&mdash;Or, le
+philosophe est celui qui ne se refuse aucun
+plaisir qui ne produit pas de peines
+plus grandes et qui sait s'en créer.»</p>
+
+<p>Ceci est moins net et plus quintessencié,
+mais bien réel, lorsqu'on s'y retrouve.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Les hommes fermes, volontaires, opiniâtres,
+inflexibles sont principalement aimés
+des femmes, qui dans leur faiblesse admirent
+la force:&mdash;Peut-être aussi n'est-ce que
+le mâle que la femme recherche chez l'homme.
+Elle le rencontre si rarement dans son
+intégrité!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Que de revolvers se transforment en
+simples pistolets dans les liaisons qui durent
+trop!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un sportman distingué professait cette
+opinion, à savoir qu'un gentleman de bon
+ton doit toujours entretenir plusieurs
+amours au ratelier de son coeur, de même
+qu'il nourrit plusieurs chevaux dans ses
+écuries.&mdash;C'est Rivarol palfrenier! c'est
+aussi la morale traînée dans le crottin.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>C'est alors qu'on croit dénouer la ceinture
+d'une femme vertueuse, qu'on ne
+dégrafe souvent qu'un pauvre ceinturon de
+Messaline impudique.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un homme d'étude, sans être un fat,
+aura toujours, à un trop haut degré le
+culte de lui-même, pour comprendre la
+servilité nécessaire, selon la société, aux
+convenances féminines.</p>
+
+<p>Un homme de lettres, qui croit aux
+lettres, et qui éprouve l'enthousiasme de
+sa profession, est quelque peu un Narcisse
+au moral; il se mire dans toutes les
+sources de ses pensées, et, si une femme
+veut être de moitié dans cette extase
+égoïste, elle trouble la limpidité du miroir.
+Il faut donc au penseur de belles bêtes, qui
+se croient telles, de bonnes créatures impassibles
+et peu bavardes, qui font le gros
+dos sur les divans comme les chats, qui
+attendent les caresses ou qui les provoquent
+doucement, et non pas des bas-bleus
+babillards ou des précieuses minaudières
+qui mettent tout à sac dans une
+cervelle d'artiste, semblables à des guenons
+quittant leur perchoir pour bouleverser
+des paperasses, ouvrir des livres et
+renverser des écritoires.</p>
+
+<p>Un travailleur a besoin d'une créature
+faite d'amour, toujours prête à le délasser
+par l'amour, à laquelle il donne juste le
+temps de ses entr'actes laborieux: un être
+qui l'aime comme un chien, avec une admiration
+muette et recueillie, qui se couche
+à ses pieds, s'éloigne et se retire sur un
+geste du maître, assez sage pour trouver
+tout son bonheur dans l'esclavage, et assez
+bornée pour ne pas concevoir d'autre horizon.&mdash;Les
+sots diront en riant que c'est
+impossible en ce XIXe siècle, mais les sots
+qui sont les laquais des femmes, ne peuvent
+savoir que celles-ci se dressent à l'exemple
+des pies et des pierrots qu'on met en cage
+d'abord fermée, puis en cage à porte assez
+largement entr'ouverte, sans aucunement
+s'inquiéter s'ils s'envolent ou s'ils restent.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Si l'on parvenait à détruire la pudeur et
+à satisfaire plus effrontément ses désirs, la
+société serait, à mon avis, moins folle et
+plus reposée sur la logique.&mdash;«Il s'est
+trouvé nation, écrit Montaigne, où, pour
+endormir la concupiscence de ceux qui
+venaient à la dévotion, on tenait aux
+temples des garses à jouÿr, et était un
+acte de cérémonie de s'en servir avant de
+venir à l'office.»&mdash;<i>Nimirum propter continentiam,
+incontinentia, necesseria est. Incendium
+ignibus extinguitur</i>.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il est des ours mal léchés qui allèchent
+la concupiscence des femmes. Cette sauvagerie
+de caractère hérissé sent le mâle;
+pour elles, la toison des fauves et des
+boucs est un plus grand aphrodisiaque que
+l'odeur affadie du musc ou de la verveine,
+dont se servent les débiles petits maîtres.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>L'idéal n'est peut-être que la beauté du
+vrai!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Beaucoup d'Anglaises lisent la Bible,
+bien peu la vivent.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Une femme à tempérament ne se donne
+pas le temps d'être coquette. Aussi bien, un
+affamé ne songe-t-il pas à faire des grâces
+sentimentales à table&mdash;comme l'estomac
+les sens ont leur fringale.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Le caprice chuchotte; la passion parle.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Une revue mondaine a fait paraître dernièrement
+sous ce titre: <i>Comment ces dames
+mangent les asperges</i>, une curieuse étude qui
+devait avoir pour pendant un second article:
+<i>Comment ces messieurs mangent les
+moules</i>.&mdash;La censure, en interdisant ces
+dissertations métaphoriques, a mis à nu la
+dépravation publique. Si les femmes honnêtes
+n'avaient pas dû comprendre les
+sous-entendus, en quoi la morale eût-elle
+été froissée? Le salon de Mme de Rambouillet
+eut écouté sérieusement, sans y
+concevoir de malice, ces petites oeuvres
+littéraires. Les pointes d'asperges sont-elles
+donc des pointes d'esprit bien grivoises?
+Il faut croire que les nidoreuses manifestations
+du naturalisme nous ont rendus bien
+pudibonds en matière de préciosité raffinée.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Allez donc parler d'amour à un médecin,
+il vous dira: «Bah! mais ce n'est que
+l'attraction de deux muqueuses.»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La vertu ne résisterait jamais aux circonstances,
+si les hommes savaient les
+deviner.&mdash;Une femme est seule, sur sa
+chaise longue, toute frémissante encore de
+la lecture d'un roman d'amour, vous vous
+présentez, selon les règles du monde, et
+par une conversation correcte et banale,
+vous ramenez cette pauvre âme émue aux
+réalités de la vie.</p>
+
+<p>Oh! si vous aviez pu surprendre son rêve,
+vous identifier avec le héros de ses songes,
+et peu à peu, avec une nuance très fine de
+brutalité, donner un corps à ses fantaisies
+d'imagination, vous n'eussiez trouvé que
+docilité et abandon, là où vous n'avez su
+permettre que la rigidité des convenances.</p>
+
+<p>Il faut si peu de chose pour être aimé
+d'une femme langoureuse qui laisse une
+libre carrière aux arabesques de ses rêveries.&mdash;Un
+sylphe ne rencontrerait pas
+de cruelles, le genre féminin serait sa
+chose, car par ses caresses, ses attouchements
+invisibles, par ses paroles douces
+comme le zéphir, par le mystère même
+qui l'envelopperait, il posséderait grandes
+et petites faveurs dans les couvents, dans
+les salons, dans les chaumières, entre mari
+et femme, amant et maîtresse, aussi bien
+que dans la solitude, la clarté ou l'obscurité.
+L'adultère, d'après Napoléon, n'est
+qu'une question de canapé.&mdash;L'amour,
+mieux encore, n'est qu'une question de
+discrétion et de délicatesse mystérieuse:
+arrachez les trompettes à la Renommée,
+soyez muet, feignez de devenir aveugle;
+fermez le verrou: les femmes vertueuses
+se donneront toutes à vous, comme au
+Dieu du silence et des plaisirs discrets.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>On a dit: «Bien des femmes en peine
+de se purger n'ont qu'à dire une sottise:
+elles se portent bien.» On n'a pas vu de
+cures complètes cependant.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p><i>L'aujourd'hui</i> est si beau quand on
+s'aime, que la sagesse condamne absolument
+le lendemain. Avec des maîtresses
+nouvelles, c'est toujours <i>aujourd'hui</i>. Avec
+une femme légitime, ce n'est qu'un long
+lendemain, qui fait regretter la veille, sans
+qu'on y puisse revenir.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il est difficile de trouver une phrase plus
+concluante pour le divorce que celle de
+Chamfort: «Le divorce est si naturel, que
+dans beaucoup de maisons il couche toutes
+les nuits entre les deux époux.»&mdash;Le divorce
+est l'unique juge de paix de Cythère;
+il dénoue ceux que la sottise et l'ambition
+ont unis sans amour.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>J'ai connu des hommes mariés doux,
+charmants, pleins de cordialité, d'esprit
+et de talents, entièrement soumis à d'affreuses
+petites femmes laides, ignorantes,
+bêtes et prétentieuses, lesquelles tranchaient
+sur toutes les questions d'art sans
+que l'infortuné mari osât prendre la parole
+et porter son jugement. De telles
+femmes se mettent à califourchon comme
+de vilains lorgnons de verre fumé, sur le
+nez de leurs époux qui verraient si bien
+et si loin sans cet obstacle qui les domine,
+mais qu'ils finissent par accepter avec une
+béatitude d'idiot. La bonté rend souvent
+imbécile en dehors de l'esprit.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p><i>Se laisser faire un petit doigt de cour</i>: cette
+locution laisse rêveuse bien des jeunes
+filles au couvent. C'est le <i>Digitus infamis</i>
+de l'imagination.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il n'y a que les amours cachées qui
+soient réelles! Les passions qui s'affichent
+ne sont que des vanités qui paradent. Un
+amoureux à tempérament entier dérobera
+sa maîtresse aux yeux de tout l'univers et
+la vue de son plus intime ami.&mdash;Le regard
+d'autrui souille le bonheur, et l'homme
+délicat confine ses amours à huis-clos,
+sans jamais promener son concubinage au
+dehors. La femme qui aime ne sent pas
+son internement, c'est au plaisir d'embellir
+la prison; la volupté a des horizons infinis
+à côté des sensations qu'elle procure aux
+heureux. Il n'y a que les petits cerveaux
+qui recherchent la compagnie; les tourterelles
+vivent isolées; les dindons ou les
+pintades meurent loin des basses-cours
+nombreuses, quand ils ne peuvent, par
+leurs ébats, provoquer l'attention des
+poules indolentes ou des coqs superbes.</p>
+
+<p>Que de dindons dans le monde! que de
+pintades se montrent glorieusement accouplés
+dans l'orgie enrubannée des dimanches
+ou la houle des promenades élégantes!&mdash;pauvres
+bêtes!&mdash;pauvres gens!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un anonyme du dernier siècle nous a
+légué ce trait charmant: «<i>une prude a tant
+d'honneur qu'elle le laisse partout</i>.» Est-ce
+assez spirituellement juste et merveilleusement
+trouvé!</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un célibataire qui se marie par ambition
+de fortune raisonne à contre sens. Un économiste
+a fait ce curieux calcul que dans le
+célibat les petits besoins augmentent et que
+les grands besoins diminuent; que dans
+le mariage, au contraire, les petits diminuent
+et les grands augmentent.</p>
+
+<p>Donnerais-je des chiffres... cela ne convaincrait
+personne, sauf les convaincus.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>La franchise et la vérité loyalement affichées
+étonnent les femmes qui ne comprennent
+rien à la droiture de conscience
+et lui préfèrent la rouerie d'une diplomatie
+méticuleuse. Un homme sincère et véridique
+est le plus grand des fourbes à leurs
+yeux. La vérité qui jaillit soudainement
+les éblouit et les écrase dans la mesquinerie
+de leurs petites trames mensongères.
+Qu'un amant, sur l'interrogation de sa maîtresse,
+réponde mâlement à celle-ci qu'il
+l'a trompée, il la verra tressaillir plutôt
+par la grande simplicité de la réponse que
+par la nature même de l'acte commis.&mdash;Le
+chacal qui ruse et qui biaise, ne conçoit
+pas le lion qui poitrine au danger.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>De même que la crainte de rougir fait
+rougir les faibles; la préoccupation de témoigner
+sa virilité fait échouer un amant
+dans le plaisir des sens. C'est qu'en amour
+il faut plutôt oser que vouloir: la volonté
+use et concentre l'électricité cérébrale,
+l'audace fait jouer les fils conducteurs et
+regaillardit la verve corporelle. Un libertin
+ne s'expose que rarement à de cruels pas
+de clercs en pareille occurrence, il connaît
+l'art de lutiner une femme avec tant d'astuce
+qu'il se taquine lui-même par l'imaginative,
+en donnant à sa partenaire l'occasion
+de se débattre.&mdash;Dans le jeu de Vénus,
+on doit amuser l'ennemi et laisser le temps
+aux forces de réserves d'arriver toutes
+fraîches pour emporter la victoire, sans
+coup-férir. La tactique ne manque jamais
+aux vrais conquérants.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un amour sérieux ne peut se transformer
+qu'en haine.&mdash;La haine a plus
+d'un travestissement; elle met des loups
+de velours, mais l'ardeur des yeux brille
+au travers.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Un homme <i>parle</i>.&mdash;Les mâles <i>causent</i>
+et s'écoutent.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il y a des yeux de femme qui signent
+des promesses à courte échéance: les uns
+disent: <i>pour ce soir</i>, d'autres, <i>pour demain</i>;
+la plupart diraient bien: <i>tout de suite</i>, mais
+il faut du temps à l'amour pour digérer ses
+espérances.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Ce qui cause le bonheur d'un amant,
+quelquefois fait le désespoir d'un mari.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>J'ai trouvé, par hasard, cette observation
+sur une feuille volante, détachée sans doute
+du carnet d'un philologue: «C'est bizarre
+les mots! ainsi en Irlande, le mot Mac
+est un signe de noblesse, et à Paris....»</p>
+
+<p>Pascal a bien raison, vanté en deçà des
+Alpes, erreur au delà.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>En voyant deux amoureux serrés étroitement,
+passer dans un éclair de bonheur,
+Madame Z, qui était à mon bras, a <i>diagnostiqué</i>
+en soupirant: «Deux jeunes mariés,
+ou bien deux anciens amants.»</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Joli distique du <span class="sc">XVI</span>e siècle:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Bien on a peint Vénus et ses amours, tout nuds,</p>
+<p>Car ceux qui s'y sont plûs, tels en sont revenus.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Sénac de Meilhan a écrit: les grandes
+passions sont aussi rares que les grands
+hommes. Est-ce bien sûr? Cette petite
+pensée est sujette à grande controverse.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>Il est des femmes laides et bégueules
+qui prennent un soin ridicule pour afficher
+leur vertu et annoncer au monde qu'elles
+sont inaccessibles à la galanterie.&mdash;Pareille
+vanité grotesque me rappelle les
+portes de prison sur lesquelles on a peint
+en grosses lettres: <i>le public n'entre pas ici</i>.&mdash;«<i>Plus
+souvent</i>,» s'écrie Gavroche dans
+un argot qui dit tout.</p>
+
+<p class="mid"><img src="images/14.jpg" width="30" height="40" alt="" /></p>
+
+<p>On ne pratique réellement l'amour qu'en
+France, et à Paris surtout; j'entends l'amour
+avec toutes ses mignardises, toutes ses délicatesses,
+toutes ses ruses polissonnes et
+tout le luxe intime des femmes. Une parisienne
+semble plutôt créée pour l'amour
+que pour la maternité; de toutes les femmes
+du globe, elle seule sait être gracieuse, se
+lever, s'habiller, marcher, se baisser, se
+relever et surtout se coucher, avec des
+poses d'un art exquis, des lenteurs savantes,
+des enjouements qui ravissent et
+des calineries spéciales dans le moindre
+geste. S'il est des hommes qui ont pu
+regretter au loin les charmes de la parisienne
+habillée, il n'est pas un raffiné qui
+n'ait conservé le plus adorable et le plus
+frais souvenir d'une parisienne qui va se
+mettre au lit. Cette manière à la fois chaste
+et impudique de se défaire des derniers
+voiles comme d'un fardeau importun, cette
+grâce dans la draperie harmonieuse des
+toiles fines et blanches, cette mutinerie
+dans la dentelle, ces parfums pénétrants
+qui se dégagent d'elle sont bien faits pour
+marquer une empreinte ineffaçable dans
+la mémoire de ceux qui s'intéressent à la
+femme par l'enveloppe et les détails.&mdash;Ailleurs
+qu'en France peut-on se disposer
+à l'amour avec un attirail de préparatifs
+aussi ravissant? Une anglaise en robe de
+chambre est vêtue en dessous&mdash;et par
+pudeur, d'une <i>riding dress</i>. L'une d'elles
+disait un jour avec ennui: «L'amour...
+il faut bien le faire, les hommes y tiennent.»&mdash;Une
+française n'eut jamais dit
+cette phrase typique.</p>
+
+<p>Ah! si le cerveau des parisiennes n'était
+pas une éponge à préjugés, si ces
+roses poupées avaient plus de sang et
+moins de son dans les entrailles, si leur
+coeur, moins chiffonné par le caprice,
+était plus sensible aux intimités d'amour,
+elles deviendraient les créatures les plus
+propres à satisfaire la passion des artistes
+et des voluptueux. Mais faut-il tant demander
+aux filles de Satan?&mdash;C'est le
+jouir et non le posséder qui rend heureux,
+disait Montaigne: Dès que les femmes
+sont à nous, nous ne sommes déjà plus à
+elles.&mdash;Quelle immense compensation
+pour ceux qui analysent et qui pensent
+sur les sentiments respectifs des sexes.</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/10.jpg" width="250" height="261" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<div class="chapter">
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/15.jpg" width="400" height="175" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h2><i>ARRIÈRE-PROPOS</i></h2>
+
+<p><span class="lef"><img src="images/a.jpg" width="100" height="105" alt="" /></span><i>
+ceux qui quémanderaient l'explication
+de ce titre</i>: Le Calendrier de
+Vénus, <i>inscrit sur un ouvrage
+composé de feuilles éparses et de notes diverses,
+je pourrais démontrer, avec grand étalage et
+luxe d'érudition, la signification primitive et
+réelle du mot:</i> Calendrier.&mdash;<i>On y verrait
+que le</i> Calendarium <i>n'était autre qu'un curieux
+petit livre où se trouvaient mentionnés les jours</i>
+fériés <i>et</i> néfastes, <i>les souvenirs et anniversaires,
+ainsi que des écrits interlignés, en un mot,
+une manière de carnet semblable à ceux, qu'un
+terme horriblement vulgaire, et qui sent le
+comptoir, nomme aujourd'hui</i>: Agendas.</p>
+
+<p><i>Mais à propos de Vénus et d'opuscules qui
+sont miens, et qui ont été imprimés bien davantage
+pour ma propre satisfaction que pour
+l'intérêt du lecteur, il ne me convient pas de
+remuer le volumineux</i> Richelet <i>ou le pesant</i>
+Ménage, indignes d'être ouverts pour une si
+petite justification.&mdash;Au surplus, dois-je
+rendre compte au public du baptême de mes
+productions? Point ne crois, car ma vanité y
+contredit et mon esprit s'y oppose.&mdash;Ceci m'est
+affaire personnelle et privée.</p>
+
+<p>Aussi, selon mes principes, je n'ai convié
+pour cette cérémonie faite au baptistère de ma
+chapelle cérébrale que mon honorable conseiller
+et ami le jugement, comme parrain, et gentille
+et très familière dame la fantaisie, comme
+marraine; lesquels ont signé sur le registre de
+mon bon plaisir, en foi de quoi j'ai jeté mes
+dragées sans nul soucy dans ce drageoir à boutades.</p>
+
+<p>Que le <i>Calendrier de Vénus</i> devienne
+l'<i>Annuaire des Grâces,</i> ou qu'il s'en aille
+sur les quais de la Seine, tenir compagnie
+aux charmants <i>Almanachs des Muses</i>&mdash;peu
+m'importe!&mdash;je n'y mets point de
+coquetterie d'auteur. Ces pages m'ont causé
+plus de bonheur intime à concevoir et à écrire
+que les délicats eux-mêmes n'éprouveront jamais
+de contentement passager à les lire.&mdash;Ceux
+qui, comme moi, ont produit dans l'amour
+et avec l'enthousiasme des lettres, me comprendront.
+Il ne reste aux autres qu'à me porter
+envie.&mdash;C'est peut-être déjà fait.&mdash;Je les
+plains.</p>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/16.jpg" width="200" height="174" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/17.jpg" width="400" height="122" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+<h3><i>TABLE DES MATIÈRES</i></h3>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Epitre dédicatoire à Betzy</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>A l'Académie des Beaux-Esprits et des Raffinés du Langage</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mémorandum d'un Epicurien</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Les Fastes du Baiser</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Voyage autour de sa Chambre</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Éphémérides des Sens</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Le Sottisier d'Amour</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Arrière-Propos.</p>
+ </div> </div>
+
+<div class="fig" style="width:100%;">
+<img src="images/18.jpg" width="163" height="200" alt="[Illustration]" />
+</div>
+
+</div><!--end chapter-->
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le calendrier de Vénus, by Octave Uzanne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CALENDRIER DE VÉNUS ***
+
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+
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
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+spread public support and donations to carry out its mission of
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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