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+The Project Gutenberg EBook of Le calendrier de Vénus, by Octave Uzanne
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
+other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
+the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
+to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
+
+Title: Le calendrier de Vénus
+
+Author: Octave Uzanne
+
+Release Date: January 19, 2006 [EBook #17551]
+[Most recently updated: August 6, 2020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CALENDRIER DE VÉNUS ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+LE
+CALENDRIER
+DE
+_VÉNUS_
+
+
+PAR
+
+OCTAVE UZANNE
+
+
+PARIS
+LIBRAIRIE ANCIENNE ET MODERNE
+EDOUARD ROUVEYRE
+1, rue des Saints-Pères, 1
+
+1880
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_ÉPÎTRE DÉDICATOIRE_
+_A Bétzy_
+
+
+_a vie, dit-on, est un canevas qui ne vaut pas grand chose, la broderie
+qu'on y ajoute seule peut avoir quelque prix, et je ne saurais oublier,
+Madame, sans faire injure à mes sensations passées, les fines et
+capricieuses arabesques dont vos jolies petites mains de fée ont si
+délicatement festonné, pendant de longues heures fugitives, cette toile
+grise, uniforme ou banale qu'enrichissent et agrémentent avec tant
+d'art voluptueux les ivoirines navettes d'amour._
+
+_Selon Beaumarchais, la passion est le roman du coeur tandis que le
+plaisir en est l'histoire: vous auriez donc, à ce titre, de doubles
+droits à mon entière gratitude, aussi bien comme romancière émérite que
+comme historienne exquise dans les belles lettres de Cythère. Au milieu
+des archives bouleversées de mes sens je me plais aujourd'hui à
+rechercher bien des dates que caressent mes souvenirs, et j'aimerais,
+je l'avoue, ajouter, de concert avec vous, un nouveau chapitre à notre
+oeuvre si tôt interrompue, mais la nature qui veut que tout finisse,
+fait clairement appel à ma raison en m'indiquant avec son aimable
+sagesse, que Cupidon aime à renouveller le feu de ses brandons et que,
+dans un parterre de beautés infinies, il ne faut pas cueillir toutes
+les roses sur un même rosier._
+
+_Ne vaut-il pas mieux respirer lentement les doux parfums d'antan, que
+risquer de briser la cassolette en la surchargeant de plus fraiches
+senteurs? Vous me savez, du reste, trop indépendant pour jouer le_
+Pastor fido _et trop loyal pour feindre un sentiment immuable. Les
+girouettes ne se fixent que lorsqu'elles sont rouillées et je pivote
+encore assez bien sous les courants capricieux du désir pour ne pas me
+convaincre chaque jour davantage que l'inconstance ici bas fait plus de
+conquêtes que la fidélité n'en conserve.—L'amour, avec son arsenal de
+soupçons, de craintes, d'inquiétudes, de regrets et d'alarmes ne vaut
+assurément pas qu'on s'y attache; la volupté y passe comme un rêve, la
+douleur s'y implante comme un cauchemar. L'homme amoureux suit la femme
+comme le taureau le sacrificateur, disait Salomon, le sage des sages,
+aussi, pour protéger son coeur contre une passion exclusive,
+entretenait-il une légion de près de huit cents femmes, qu'il traitait
+en esclaves afin de ne pas s'esclaver lui-même à une seule créature._
+
+_Dans l'intimité de nos relations, Madame, le souvenir, dès lors, peut
+prendre place entre l'estime et l'amitié, deux grands mots en vérité
+qui effraient les désirs avant la lettre, mais qui, après, protègent la
+retraite, apaisent les rébellions d'amour-propre, sauvegardent les
+convenances mondaines et abritent mieux les épaves de la passion que
+toutes les feuilles de bananier de Paul et Virginie. Lorsque le goût,
+la curiosité ou le caprice en font tous les frais, les bonnes fortunes
+sont de joyeuses flambées de paille qui ne laissent point de cendres.
+Entre nous, la sympathie intellectuelle fut de moitié dans nos
+accordances amoureuses, aussi bien que l'incendie soit éteint, la part
+du feu est faite, et il nous reste l'un pour l'autre un sentiment moins
+perturbateur allumé au même foyer, forgé au même brasier mais
+assurément mieux trempé et surtout plus tenace._
+
+_Permettez-moi donc, Madame, en mémoire de nos délices d'hier, en
+témoignage de notre félicité présente, et dans l'espérance de nos
+douces causeries d'avenir, de vous présenter ces petits écrits
+boutadeux; lisez-les comme ces chapelets qu'on égrène distraitement
+sans songer à dire le rosaire; arrêtez-vous aux bons endroits, vous y
+trouverez comme l'ombre d'heureuses sensations, et si parfois il vous
+venait à l'idée que je suis plus coloriste que dessinateur, daignez
+vous rappeler que je ne donne pas la gabatine et qu'au temple de la
+Divinité des Grâces, où nous fûmes en pèlerinage, les nombreux bas
+reliefs tracés sur l'autel pourraient vous offrir un curieux démenti._
+
+_Trouvez ici, Madame, l'affectueuse expression de ma plus franche
+amitié._
+
+
+OCTAVE UZANNE.
+
+
+_Paris, 15 novembre 1879._
+
+LE CALENDRIER DE VÉNUS
+
+
+Toujours un tas de petits ris,
+Un tas de petites sornettes;
+Tant de petits charivaris,
+Tant de petites façonnettes,
+Petits gands, petites mainettes,
+Petite touche à barbeter.
+
+ COQUILLARD.
+
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+A L'ACADÉMIE DES BEAUX ESPRITS
+
+ET DES
+
+_RAFFINÉS DU LANGAGE_
+
+
+_Le vulgaire parle en fou et censure en impertinent;_
+_il ne faut pas s'arrêter à ce qu'il dit,_
+_encore moins à ce qu'il pense; il importe de le_
+_connaître pour pouvoir s'en délivrer; en sorte que_
+_l'on n'en soit jamais ni le compagnon ni l'objet;_
+_car toute sottise tient de la nature du vulgaire, et_
+_le vulgaire n'est composé que de sots_.
+
+BALTAZAR GRACIAN.
+
+
+_Messieurs et doctes Petits-Maîtres_,
+
+_n des quarante, mais aussi et surtout un des vôtres, un délicat entre
+tous, un chiffonnier musqué de la double colline, et de plus, grand
+donneur de becquée à Vénus, le galant abbé de Bernis, fondait peu de
+foi en son avenir, lors de son arrivée à la Cour, et c'est ainsi qu'il
+modulait, si je ne me trompe, l'expression de son incertitude en fixant
+son petit collet_:
+
+
+_«Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire._»
+
+_Sans effort cependant, bercé par la main caressante du destin,
+oeilladant aux Muses, cueillant des bouquets à Chloris, paillardant à
+loisir de ci de là et friponnant des coeurs, cet Hercule enjoué et
+mignard, ouaté de graisse et bouffi d'intrigue, put remarquer soudain
+la fausseté de ses appréhensions, du jour où il se prit amoureusement à
+filer sa carrière, aux pieds de Pompadour-Omphale, sur la quenouille
+rouge du cardinalat._
+
+_Si la rieuse fortune de ce badin petit prêtre me revient en mémoire,
+Messieurs, c'est qu'en me présentant devant vous j'éprouve peut-être
+moins encore de vanité que de suffisance. Sans faire montre à vos yeux
+d'un fatalisme oriental qui serait hors de propos, sans mettre en avant
+le_ «Sequere Deum,» _cette devise des stoïciens, je ne crains pas
+d'affirmer que par ma naissance, ou plutôt par mes qualités, ces
+défauts natifs qu'on perfectionne, j'étais appelé à suivre, sans nulle
+ambition, le sentier fleuri qui me conduit en votre compagnie précieuse
+et raffinée._
+
+_Veuillez donc croire que si, par un lyrisme touchant et un feint
+enthousiasme, je me laissais aller à exalter l'honneur qui m'est fait
+aujourd'hui, je mentirais à ma fierté naturelle, de même qu'en vous
+jurant fidélité et reconnaissance—deux sentiments dont on ne saurait
+trop se montrer avare—je perdrais à l'instant le culte de mon
+indépendance et cesserais d'être—ce que je prise le plus au monde—un
+épicurien de la vie et un sceptique des succès faciles._
+
+_En prenant place parmi vous, je prétends rester_ moi-même,
+_c'est-à-dire volontaire, tranchant comme un sabre et ferme comme un
+roc.—A notre époque où tout flotte, sauf un Drapeau, les hommes à
+caractère doivent se tremper une énergie plus dure que le pommeau d'une
+dague, et je ne crois pas que tels êtres soient si communs pour que, me
+rencontrant dans cette assemblée, vous ne teniez pas à l'honneur de me
+ranger au premier rang parmi vous.—Du laisser aller de mon allure, de
+la hardiesse de mes conceptions, de l'originalité téméraire de mes
+écrits, j'assume l'entière responsabilité et n'abandonne rien au
+convenu, encore moins aux convenances; aussi puis-je dire que vous
+devez renoncer dès aujourd'hui à me voir abdiquer la moindre de mes
+opinions, en faveur d'une majorité dont les verdicts me laisseront
+toujours froid et insensible._
+
+_J'estime que si les aigles planent haut et contemplent le soleil,
+c'est qu'ils ont, outre l'envergure des ailes, la farouche acuité de la
+vue, et que si les lions marchent seuls, superbes et méprisants, ce
+n'est pas seulement qu'ils se repaissent de leur puissance et
+nourrissent eux-mêmes leur vitalité, c'est aussi qu'ils sont amoureux
+au désert comme les penseurs de la solitude._
+
+_Il vous paraîtra sans doute extraordinaire, Messieurs, de voir dans
+mon langage ces termes incisifs et ces pensées si hautaines; vous vous
+direz qu'un jouvenceau, qui compte au plus vingt-sept automnes dorés
+devrait se montrer plus malléable dans sa viripotence, et que,
+d'ailleurs, un nouvelliste de Cythère, un anecdotier de ruelles, un
+tisseur de mousseline d'or aurait droit à plus de modestie. Je sais,
+n'en doutez pas, que vous blâmez sourdement l'école buissonnière que je
+me permets bien souvent en dehors de mes travaux littéraires et
+critiques, mais je vous prie de bien examiner, Messieurs, que la
+jeunesse est le temps où l'on cueille les roses, où l'on biscotte et
+fanfreluche la mignardise, que je suis plutôt un athénien qu'un
+spartiate des belles-lettres, et qu'enfin je ne saurais me plier, sans
+me rebeller, au rôle constant d'annotateur et de biographe, ni planter
+des croix de Malte sur le temple de Cypris._
+
+_Les philologues, ces nègres blancs de l'érudition, lorsqu'ils se
+sentent doublés d'un écrivain, aiment surtout à s'affranchir de leur
+rôle de pionnier silencieux, de même que les hommes d'étude sédentaire
+se plaisent dans leurs loisirs à se ruer dans la verte campagne
+embaumée et à fatiguer leurs muscles paralysés dans des courses hâtives
+et extravagantes. Il n'y a que les Fakirs des langues mortes,
+Messieurs, il n'y a, j'ose le proclamer, que les pauvres esprits
+fanatisés par un seul point d'histoire qui puissent consentir à
+ankyloser leur cerveau, sans désencager et donner le vol au grand air à
+des idées personnelles ou frivoles; il n'y a enfin que les embaumeurs
+qui puissent se momifier dans la toilette conservatrice des beaux
+esprits d'antan; à mon âge, on n'a pas la patience et la quiétude
+journalière des prisonniers d'État qui fabriquent lentement et
+minutieusement des cathédrales en liège ou des chapelets de buis
+dentelés._
+
+_Je ne réclame au reste l'indulgence d'aucun, pour ce que des sots à
+vingt-cinq carats, appelleront des_ Escapades de jeunesse;
+_l'indulgence n'atteint pas les forts qui ont le blanc-seing de leur
+volonté, c'est tout au plus si elle donne un nouveau mandat aux faibles
+et aux indécis.—Pour moi, si je mets aux fenêtres la fantaisie, ma
+sultane favorite et rieuse, c'est qu'elle tapisse en rose le temple
+peuplé de mon imagination, et si je m'affiche en plein jour avec elle,
+c'est sans divorcer avec mes légitimes études; Tartuffe n'a qu'à jeter
+son mouchoir comme un voile et Bazile à baisser son chapeau sur ses
+yeux de faune en détresse._
+
+_Au surplus, puisque je dois ici, à mon grand regret, faire sonner mon
+Moi, dans une déclaration de principes, en manière de discours, je
+professerai cyniquement l'égoïsme formidable dans lequel je me plais à
+clandestiner mes caressantes sensations littéraires, et je ferai
+franchement parade, sinon du mépris, du moins de l'indifférence
+profonde que je ressens pour les suffrages de la foule._
+
+_L'Opinion publique étant inconstante comme une femme, banale comme une
+grisette et prostituée comme une fille au premier vendeur de thériaque,
+la courtiser est une faiblesse et l'esclaver est une chimère; je me
+sens donc trop friand de voluptés délicates et trop despote dans mon
+amour-propre pour prétendre jamais vaniteusement forniquer avec
+elle.—Le ferai-je, Messieurs, qu'il me faudrait encore confier mes
+désirs au proxénétisme aveugle et sordide de la Renommée, et cette
+autre mégère m'écoeure et m'épouvante, depuis que ses cent voix usées
+par le concubinage du temps et avilies par des aboiements lucratifs, se
+sont enrouées au diapason de l'unique voix de Jean Hiroux._
+
+_Dans la procréation de mes oeuvres, Messieurs et doctes
+Petits-Maîtres, je suis—n'allez pas, de grâce, crier au
+scandale—imitateur d'Onan, aussi bien qu'en amour, je me révèle
+disciple de talon rouge et petit-fils de Roué.—Onan était en effet un
+grand désabusé des plaisirs partagés, et j'ai toujours pensé que ce
+singulier sceptique nihiliste des incubations froid valait mieux que sa
+réputation de criminel d'Écriture-Sainte; à mes yeux, il se présente
+comme un sublime rêveur de voluptés impossibles, qui, afin de plus
+sûrement dégrader son imagination, s'empressait de noyer ses
+convoitises et d'anéantir ses débauches cérébrales dans les décevantes
+pollutions de la réalité crue._
+
+_Suis-je bien coupable, en cette manière, d'égoïser dans ma tête les
+joies solitaires et folles de mes conceptions, et pouvons-nous croire
+que la majorité des hommes pensent aux enfants qu'ils créent, alors que
+Dieu, dans sa sagesse, a si noblement masqué le corollaire de
+l'enfanture sous les plaisirs fugitifs mais piquants de la galanterie
+ou les ragoûts du libertinage?_
+
+_Vous ne m'accuserez donc plus, entre vous et à voix basse, de chercher
+de petits ou de grands succès, ni de courir dans la poussière, de
+l'arène humaine, afin de tirer la Fortune par sa robe aux faux reflets.
+Douglas Jerrold, un humouriste anglais, disait fort spirituellement que
+la Fortune avait été représentée aveugle afin de ne pas voir les sots
+qu'elle enrichissait; si le temple de cette Déesse contient si notable
+assemblée, il est hors de doute que je puis attendre ses faveurs sur le
+seuil de ma porte, ce que je ne souhaite aucunement, car les sages ne
+courent jamais après leur félicité; ils se la donnent, ce qui est plus
+sur, et j'ai placé en ce qui me concerne toutes mes provisions de
+bonheur dans le coffre-fort de ma boîte osseuse._
+
+_Mais, Messieurs, laissons là ces questions d'intimité confraternelle,
+ces confidences à huis-clos, pour aborder, puisqu'il le faut, la série
+de mes revendications personnelles:_
+
+_Bien que je ne me soucie point des bruits extérieurs, des éclats de
+presse et des sourdes médisances de la pâle envie, et quoique je
+n'ignore point, selon un vieil adage français, qu'_ «à laver la tête
+d'un nègre on perd sa lessive,» _je ne pourrais et ne devrais laisser
+passer sous silence les coups d'espadon maladroits, que des pauvres
+bretteurs sans convictions ont tenté de me porter en pleine poitrine,
+si ces coups d'estoc avaient pu atteindre autre chose que ma cuirasse
+d'indifférence._
+
+_Il en est cependant autrement d'une remarque plus générale et que je
+serais mal fondé prendre en mauvaise part, car je la crois faite
+loyalement et sans parti pris, avec un ton sobre et une affection
+quasi-paternelle, par des écrivains bien élevés, d'un esprit judicieux
+et éclairé; je veux parler de mes déplorables tendances au style
+précieux, papillotant et maniéré; ainsi que de mes aptitudes spéciales
+à forger sur l'enclume des dictionnaires anciens les plus imprévus
+néologismes._
+
+_A ce_ «Cave Canem» _placé si charitablement au début de ma route, je
+m'efforcerai de répondre avec toute la sympathie que m'inspirent mes
+bienveillants critiques et la bonne foi à laquelle ils ont droit. Dans
+ce but, et afin de vous faire prendre patience, je pourrais vous
+conter, Messieurs, un apologue qui serait mon apologie, mais je préfère
+abandonner le genre figuré au propre parler, et laisser de côté
+l'histoire naturaliste et sensualiste du roi des truands_ Fort en
+Gueule _et du prince_ Fine Bouche, _parabole où chacun de vous eût pu
+trouver des allusions peut-être en dehors de mon sujet, mais toutes en
+faveur de ma cause._
+
+_Si j'invoque en premier lieu ma préciosité, je ne nierai pas avoir été
+nourri dans le_ Salon bleu _d'Arthénice et m'être complu aux mièvreries
+galantes de la_ Guirlande de Julie._—Mais qui me porta, je vous le
+demande, Messieurs, à courtiser la princesse Aminthe, fille de la
+Déesse d'Athènes, et à tisonner mes sympathies ardentes pour les
+Ménage, les Voiture, les Sarasin, les Montreuil, les Conrart et ces
+Messieurs de Port-Royal?—Qui m'excita à m'amignoter en compagnie de
+Stratonice, de Félicie, de Doralise ou de Calpurnie? Qui? sinon mes
+précieux instincts littéraires, et mes propensions amoureuses composer
+des métaphores assez riches pour capitoner les murailles grises de la
+réalité attristante et froide._
+
+_Il y a, disait Diderot, des grâces nonchalantes et des nonchalances
+sans grâce. A ceux qui me reprochent mon afféterie, j'opposerai ma
+personne et mon tempérament, et mettrai en avant mon naturel, mes
+goûts, mes sens, mes gestes, ma démarche sans théorie, et l'accent de
+mes paroles. De l'orteil aux cheveux, tout en moi se tient sans se
+contredire; je puis_ plaire _ou_ déplaire, _mais je me déclare et me
+sens incapable d'inspirer de ces sentiments mixtes, tels que de petites
+passions ou d'anodines amitiés, voire de l'indifférence. Tel que je
+suis, comme homme, je puis être un allumeur de désirs chez les quelques
+femmes qui seront frappées par ce qui constitue ma personnalité, de
+même que, tel qu'il se présente, mon style pourra séduire entièrement
+quelque rare lecteur qui y sentira le naturel de ma griffe, sans
+éprouver le besoin d'y apercevoir ma signature au bas de la page._
+
+_Je suis donc aussi naturel dans ma démarche et dans mes amours, que
+dans mes écrits; aussi peu recherché dans la manière de puiser mes
+pensées que dans la façon de les exprimer, si j'y mets quelque chose de
+plus que les autres, c'est que ce quelque chose est en moi: il y a des
+poules dont les oeufs sont marbrés de vert et de rose, de même qu'il y
+a des fleurs au parfum, quintessencié dont peu de personnes peuvent
+subir l'approche, mais qui ravissent les odorats dépravés._
+
+_Eh! Messieurs, tout est là; il est des hommes qui naissent avec un
+caractère bien tranché; il semblerait qu'ils soient plutôt nés
+d'eux-mêmes que descendus d'Adam, ils sont au-dessus des tempêtes comme
+la mer de cristal que saint Jean vit dans le ciel, laquelle n'était
+agitée par aucun vent. Pour moi, toute ma morale consiste dans la façon
+de régler mes moeurs selon les préceptes de mon jugement, et j'ai
+toujours songé que savoir l'art de plaire ne valait pas la sympathique
+manière de pouvoir plaire sans art. Je ne serai jamais, j'en conviens,
+le hochet de la foule; «l'esprit du vulgaire, s'écrie un philosophe
+ancien, est semblable aux rivières dont les eaux soutiennent les choses
+les plus légères et viles comme la paille, les fruits secs et les noix
+creuses, tandis que les objets plus précieux et plus pesants comme l'or
+et les diamants, y sont ensevelis et roulés dans le sable ou la vase.»_
+
+_Qu'on ne dise donc pas que je suis précieux par vanité et par genre,
+que je mets des grelots à mon style ou que je harnache ma prose comme
+une mule espagnole, cela serait hyperbolique et faux, autant vaudrait
+affirmer que si je passe sur la place publique, le chapeau incliné sur
+l'oreille comme un feutre, le torse cambré, la poitrine en avant, le
+manteau jeté en draperie sur la courbe de mon bras et ma canne au côté
+comme une rapière, relevant en retroussis ma cape-pardessus qui traîne
+à terre, autant vaudrait affirmer, dis-je, que tous mes gestes sont
+étudiés, toutes mes poses analysées dans un but de recherche, tous mes
+pas bien mesurés pour ne rien déranger à l'ensemble de ma silhouette,
+et cependant, Messieurs, j'ai cru remarquer des reproches analogues,
+lorsque, ainsi équipé, je passe parmi le brouhaha des foules. J'ai pu
+m'apercevoir que l'oeil béat des simples me regardait singulièrement,
+pendant que des esprits forts esquissaient,—non pas un sourire que
+j'aurais clos à l'instant,—mais une sorte de papillotage de l'oeil qui
+indique la surprise mariée au blâme très légitimement.—Dans ces courses
+à travers la ville, Messieurs, je suis aussi simplement attifé que ma
+prose dans mes écrits, ma personne et mon style me reflètent, aussi
+bien quand je compose, qu'à ces instants où, seul et sans souci je
+marche dans le dédain des inconnus, l'esprit en avant-garde de mon
+corps._
+
+_Il me serait facile de démontrer plus amplement le non-sens de ces
+reproches, je pourrais même dire ici ce que je pense des précieuses et
+des sacrificateurs de leur temple, mais ceci nous entraînerait bien
+loin: je me réserve de vous soumettre à ce sujet un travail séparé qui
+fera bonne justice des sottises qu'on débite journellement sur les
+habitués de l'Hôtel de Rambouillet, mais je n'oublierai pas, Messieurs,
+que dans notre civilisation actuelle, et à l'heure présente, je ne suis
+pas le seul précieux, et que chacun se plaît à reconnaître que le temps
+que vous me consacrez l'est infiniment plus que moi._
+
+_Vous penserez bien que je ne suis pas semblable à ces orateurs dont la
+facilité de parler ne provient que d'une impuissance de se taire; et
+vous me permettrez d'arriver maintenant ma seconde riposte,
+c'est-à-dire au néologisme dont mes excellents critiques me blâment si
+tendrement de faire un usage abusif._
+
+_Je suis de ceux qui croient que l'expression rajeunit la pensée, non
+pas qu'il faille chercher à raviver les choses déjà exprimées, mais au
+contraire, dans ce sens, qu'un écrivain doit mouler ses pensées dans sa
+personnalité et les émettre fraîches écloses, avec l'assurance qu'un
+autre a pu concevoir d'une manière analogue, sans accoucher sous une
+forme identique.—Il y a donc néologismes et néologismes, comme il y a
+fagots et fagots: les uns sont importés dans la langue pour interpréter
+les idées nouvelles, les autres ne sont que des pléonasmes de termes
+anciens qu'il est inutile de refondre dans une matrice moderne._
+
+_On peut m'accuser d'enfanter les premiers, mais je ferais volontiers
+la gageure qu'aucun de mes écrits ne contient le plus mince des
+seconds, car j'_étymologise _plus que je ne_ néologie, _et je ne me
+montrerai jamais ni assez boutadeux, ni assez mauvais grand-prêtre de
+la langue, pour me permettre la fantaisie de baptiser les pauvres
+petits bâtards des piètres écrivassiers d'aujourd'hui_.
+
+_Je professe l'opinion d'un grammairien logique et indépendant, à
+savoir que le français récent sans la langue ancienne est un arbre sans
+racines, et je dévore chaque jour les racines de cet arbre géant,
+Messieurs; je m'en repais comme un Anachorète, je les recherche, et les
+trouve dans Richelet, dans Ménage, dans Furetière, dans Saint-Evremont,
+dans J. Leroux et dans Langlet-Dufresnoy, sans espérer les découvrir
+dans les dictionnaires châtrés de nos Académies patentées. Je les
+savoure surtout, ces racines profondes de notre terroir, dans le sage
+et bon Montaigne, dans Rabelais, le grand néologue, dans les auteurs et
+les poètes satyriques du seizième siècle, dans les épistoliers du
+dix-septième, dans Molière, dans Balzac ou dans Saumaise, et jusque
+dans Diderot, Saint-Simon et Voltaire, ce merveilleux écrivain qui a
+peut-être encore plus ressuscité de mots qu'il n'en a inventés._
+
+_La beauté et le pittoresque de notre langue est dans sa tradition; son
+sang le plus coloré, son génie, sa verdeur toute gauloise, ce je ne
+sais quoi de galant et de bravache qui pique et dévergogne la pensée,
+tout ce sel attique et cette moutarde capiteuse n'ont d'autre
+provenance qu'une origine de plus de cinq siècles; l'écrivain de nos
+fours qui néglige ses ancêtres est plus barbare que les premiers
+Gaulois, il a la sottise d'un guerrier qui ignorerait l'histoire de son
+drapeau et les héroïques faits d'armes de ses vétérans dans la
+carrière. Hélas! Messieurs, il faut bien le dire, nombreux sont ceux-là
+qui négligent les sources salutaires, ils n'apprécient pas la saveur
+des bonnes cuvées, et ils croient toujours boire la piquette du
+néologisme en profanant et méconnaissant la rouge boisson des plus
+vieux crûs._
+
+_Il n'y a que les secs, les constipés d'imagination les petits
+jardiniers d'un vilain style à la Le Nôtre,_ les hommes de marbre,
+comme les nommait Grimm, _qui puissent jouer au casse-tête chinois avec
+les vocables discutés, revus et approuvés par les habitants du
+Palais-Mazarin.—Pourquoi ne pas vendre aux peintres des couleurs
+tolérées par l'État, si l'on ne veut pas permettre aux littérateurs de
+franchir les lourds et ternes in-folios d'académie?_
+
+_Le malheur est qu'on a dit et répété sans raison à la suite de
+l'ennuyeux rhéteur Despréaux, le trop fameux:_ enfin, Malherbe vint,
+_et je ne ferai injure à personne, même à Malherbe, en affirmant qu'il
+n'était nullement nécessaire_ qu'il vînt. _Boileau estimait trop Horace
+pour ne pas méconnaître notre ancienne littérature vivante et vibrante,
+et pour ma part je fais bon marché de ce classique_ aligneur de rimes,
+_ne serait-ce qu'en faveur de Ronsard et_ «ses pipaux rustiques,» _ou
+de Saint-Amant,_ «ce fou qui décrivait les mers.»
+
+_Au reste, sans me lancer dans cette disgression peut-être trop longue
+à votre gré, puisque je parle à des croyants et à des fidèles
+coûtumiers de ma prose, j'aurais pu chevaucher cet aimable paradoxe
+que,_ si tout ce qui est français moderne ne se comprend pas, tout ce
+qui, par contre, se comprend est français; _mais il se pourrait que ce
+sophisme ne vous convaincût pas, Messieurs, et je passerai outre dans
+mes revendications, en affirmant que toute critique relative au
+néologisme ne saurait avoir prise sur moi, car je me considère attaché
+par les entrailles à la langue-mère si chaude et si noble du seizième
+siècle, comme je le suis par l'esprit aux badinages spirituels et aux
+railleries profondes du siècle de la Régence._
+
+_Je ne veux donc pas prostituer mon langage, et si_ je néologie, _je
+fais voeu de ne jamais_ argoter.— _Pour vous prouver combien je suis et
+veux rester constant dans les principes et les sentiments que je viens
+de vous exprimer avec le sans-façon et la quiétude d'un esprit
+indépendant et altier plutôt qu'orgueilleux, je vous présenterai
+aujourd'hui même, dans la fraîcheur de sa novelleté, la plus récente
+expression de mon_ Langage amarivaudé _et de mon_ Style minaudier,
+_sans crainte d'effarer mes charmants aristarques qui finiront, si bon
+leur semble, par ne voir en moi qu'un «grand enfant opiniâtre et
+incorrigible.»_
+
+_J'aurais pu, Messieurs, intituler ce dernier volume_ «Le Cadran de...
+Cupido,» _mais il est des esprits inquiets qui cherchent la petite bête
+sans prendre la peine de se regarder par le gros bout de la lorgnette,
+et comme il existe en plus—et en nombre aussi peu respectable,—des
+Agnès ou des Arsinoë qui n'eussent pas manqué de s'appesantir sur
+l'aiguille de ce cadran, jusqu'à offenser la morale, j'ai cru qu'il
+était de ma dignité de ne pas prêter le dos aux interprétations
+malveillantes et niaises des impuissants assez malheureux pour avoir
+oublié sur l'horloge de l'amour l'heure glorieuse de midi._
+
+_Afin de lasser la curiosité des badauds chercheurs de lune en plein
+jour, et aussi pour mieux me mettre à l'abri du profane vulgaire, j'ai
+pris et accroché au fronton de mon petit temple ce titre simple et..._
+gracieux—_(encore un néologisme inventé par Ménage),—ce titre sans
+fanfare et sans scandale:_ «Le Calendrier de Vénus.» _Vous n'y
+trouverez assurément pas les graves dissertations, les lourds chapitres
+que vous seriez en droit d'attendre d'un homme mûr, adipeux, bardé de
+grec et de latin et blanchi sous le harnais des sciences stériles, ni
+même une étude très fouillée et très prolixe sur la fille de Jupiter et
+de la nymphe Diane, sur celle qu'Énée appelait:_ Dionoea mater.—_Je ne
+voudrais point être aussi mythologique, parler, hors de saison, de
+Pline, d'Horace, de Virgile, de Tacite, de Cicéron ou de Sénèque, pour
+conclure en m'anéantissant dans une érudition sans grâces, lors même
+que j'invoquerais_ Aglæia, Thalie _et_ Euphrosine.
+
+_Ce livre est issu de l'écume de ma fantaisie et de la volupté de mes
+sensations personnelles, comme Vénus est sortie de l'écume de l'onde. A
+ceux qui se voileraient le visage, je dirai que je ne maçonne pas les
+remparts de mon âme avec la perfidie et les apparences de la chasteté;
+je vais volontiers me faire couronner à Amathonte, à Cypre, à Idalie et
+à Gnide, et je le dis loyalement: les myrthes me sont plus agréables
+que les lauriers, et si, en faune bragart, je cours après les nymphes
+roses et friponnes, je ne vais pas avec elles me cacher:_ sub antro.
+_Le soleil peut me voir et Phoebé en pâlir sans que le moindre
+vermillon ne vienne cardinaliser mes joues.—Je ne permets qu'aux
+octogénaires de me blâmer et je leur pardonne, comme on pardonne aux
+goutteux qui blâment la célérité des autres, car, selon l'auteur des_
+Questions sur l'Encyclopédie, _nous ressemblons presque tous à ce vieux
+général qui, ayant rencontré de jeunes officiers qui faisaient la_
+petite joie _avec des filles, leur dit tout en colère. «Eh! Messieurs,
+est-ce là l'exemple que je vous donne?»_
+
+_J'ajouterai, afin de terminer ce discours trop long à mon gré, et sans
+aucun doute au vôtre, que je vous crois, Messieurs et Petits-Maîtres,
+trop raffinés et trop sincèrement dégustateurs pour penser que vous
+puissiez aujourd'hui espérer de moi un long roman bien cousu, brodé sur
+le canevas d'une aventure mirifique et idéale.—Le temps n'est plus où
+Bassompierre buvait dans sa large botte et où les courtisans du
+dix-septième siècle dévoraient l'_Astrée. _Si j'étais gentilhomme
+verrier, comme aux beaux jours d'antan, je dédaignerais de souffler ces
+immenses coupes où s'abreuvent les peuples de Germanie, ces lourds
+Teutons sans délicatesse, je réserverais mes soins à ces mignonnes
+cristalleries de Venise, fines comme la dentelle et légères comme un
+souffle d'amour; c'est dans les petits verres que se versent lentement
+les liqueurs les plus exquises, c'est dans les grands que le peuple
+s'enivre.—Les gros romans grisent brutalement comme ces repas de corps
+des noces de banlieue, où la grossière gaîté tache la nappe et
+éclabousse la nature.—Loin de nous, Messieurs, ces beuveries
+écoeurantes, ces crevailles d'insipides Grandgousiers sans estomacs; si
+nous courons à la lippée, c'est en partie fine, dans des petits soupers
+choisis et bien conçus, sans calbauder ni faire chatte mitte; qui nous
+aime nous suive! et dussé-je pour ma part m'inviter moi-même comme
+Lucullus, cet immense incompris, je n'en aurai pas moins grande joie,
+et penserai, en flaconnant solitairement, que les plaisirs faciles ne
+se dissipent que trop vite et qu'hélas! ce qui nous vient par la flûte
+souvent s'en retourne par le tambourin._
+
+_Paris, 25 septembre 1879_.
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+_MEMORANDUM D'UN ÉPICURIEN_.
+
+FRAGMENTS ET NOTES AU CRAYON
+
+
+Je m'accagnarde dans Paris,
+Parmi les amours et les ris.
+
+ BOIS-ROBERT.
+
+e sommeillais encore lorsque Babette m'a remis ce matin la longue
+épitre de sa maîtresse.
+
+Le soleil filtrait timidement au travers de l'épaisse soie bleue des
+rideaux, et je berçais avec complaisance ma langueur dans un réveil
+craintif et caressant. Babette avait les joues fraîches et colorées par
+les baisers de l'air matinal, elle semblait accorte et bien heureuse de
+vivre; l'espièglerie se jouait dans ses narines délicates et nerveuses,
+tandis que le rire, compagnon de son âge, s'était blotti presque
+respectueusement aux commissures de ses lèvres humides et roses. Sur le
+seuil de ma chambre, son pli cacheté à la main, elle n'osait approcher
+de mon lit—: Qu'est-ce, Babette? venez çà; seriez-vous timide, et
+maître Jean n'était-il point là pour vous annoncer?—Pardonnez,
+Monsieur, mais, Madame m'a semblé tenir à ce que je vous remisse
+moi-même cette lettre; peut-être y a-t-il réponse, et j'ai cru...
+
+La soubrette s'avança de trois pas, rougissante comme une pêche
+duveteuse en août, et baissant ses longs cils sur l'azur de ses
+yeux.—Je pris paresseusement l'enveloppe parfumée et l'ouvris. Babette
+alors souleva les tentures pour laisser pénétrer le grand jour; elle
+eut un mouvement exquis, et se campa comme un page auprès de la
+fenêtre; sa légère robe de toile emprisonnait ses larges hanches et
+modelait sa gorge, tandis que, renversée en Bacchante, rose et
+frisonnante, un bras en l'air, elle retenait les lourds plis du rideau
+sombre dans ses doigts mignons et effilés de petite lingère.
+
+Je m'affainéantissais et m'étirais, tout alangouri dans la tiédeur des
+draps; des sensations de moite volupté serpentaient lentement dans mon
+dos; les oreillers battus et chauds avaient des caresses; l'air de la
+chambre appelait l'union.—Babette cariatide était toujours là; la
+lumière mettait des points d'or sur les bandeaux crespelés de sa blonde
+chevelure. La lettre de la baronne tremblait dans ma main, une lutte
+était ouverte dans mon esprit: l'artiste admirait, le libertin souriait
+aux sens, le dandy seul en moi protestait;... une camérière, fi donc!
+et c'est en vain que mon regard errait sur la lettre de la maîtresse
+pour s'arrêter toujours à ce torse de Diane, à ce col droit et bien
+posé sur des épaules aux lignes sculpturales et tentalesques.
+
+Babette!
+
+—Monsieur?
+
+—Approchez je vous prie.
+
+Le rideau qu'elle soutenait retomba, l'obscurité se fit dans la
+chambre; le dandysme céda aux désirs du libertinage. La lettre d'amour
+fut sacrifiée à l'amour même.—Babette babilla comme un ange; le plaisir
+n'a pas d'armoiries lorsque la jeunesse et la beauté sont reines chez
+la créature. La petite colombe fut tendre; elle me donna mille baisers,
+autant que Lesbie en prodigua jadis à Catulle, et Lesbie, assurément,
+ne valait pas Babette, qui, en me quittant respectueusement demanda:
+
+Monsieur n'a-t-il pas de réponse à faire à Madame?
+
+Viens la chercher demain matin, ai-je répondu en reprenant à terre la
+longue épitre de sa maîtresse dans mes doigts qui avaient encore la
+fièvre des caresses-données et le tact des beautés senties.
+
+
+
+Quand, cyniquement, avec la bravoure de ma franchise, je racontai le
+surlendemain à la belle baronne, mon aventure avec la petite Babette,
+lui détaillant la fraîcheur élégante de ce _tendron_, je vis d'abord
+sur son visage un mouvement de dépit et comme la sensation d'un violent
+affront; puis, comme je restais souriant et ironique, elle regarda
+fixement le bout des branches de son éventail nacré, avec un regard
+singulier à la fois cruel et doux. Je lui pris la main et, m'approchant
+davantage à portée de ses lèvres, je me confessai lentement à son
+oreille, sans me signer dans un acte de contrition inutile et menteur.
+
+Babette! Babette!—répétait ma grande amie, tandis que j'enfonçais et
+piquais comme autant d'épingles, sur la pelotte charnue de son coeur,
+les mille petits traits de ma fantaisie galante.—«Ma Babette! une
+enfant! est-ce possible? exclamait-elle;»...et son oeil suivait dans le
+vague comme une illusion qui s'envole à tire d'aile.
+
+Jusqu'alors la baronne, devant des confidences de ce genre, conservait
+une tenue de grande coquette, elle soupirait un «_ingrat!_» plein de
+caresses et de reproches superficiels; car elle savait qu'en amour; les
+romans sont plus amusants que l'histoire ancienne, et que les faits
+divers agrémentent le prosaïsme du journal quotidien. Elle excusait en
+femme du monde qui sait vivre et aimer, le naturalisme de mes passades;
+mais, cette fois-ci, il me parut que je heurtais chez elle moins
+d'insouciance, et je crus lire dans son regard comme un soupçon de
+féroce jalousie.
+
+Étais-je l'objet de ce sentiment passionné, ou mieux encore, ne se
+manifestait-il qu'en faveur de Babette? cette dernière pensée se fixa
+dans mon esprit, évoquant les traits accentués de la tribaderie
+ancienne et moderne, et les vices les plus mignons du XVIIIe
+siècle,—Babette avait, je dus alors m'en souvenir, des manières
+frisques et policées, et elle montrait un certain ragoût dans la
+servilité de ses plaisirs. Vénus est bonne institutrice dans son temple
+de Lesbos, me disais-je; mais depuis la divine Sapho, les hommes ne
+sont plus si grecs dans l'orchestration des joies discrètes, et je jure
+Dieu sur les mânes du chevalier de Faublas, que mon inconstance à la
+baronne ne sera pas comme ces épées à deux mains qui décapitent
+sottement le bourreau sans effleurer les victimes.
+
+
+
+Babette, en me revoyant, a beaucoup ri et un peu pleuré devant le
+tribunal de mon scepticisme; le rire ensoleillait la rosée de ses
+larmes et ses quenottes blanches mordaient, dans un grincement,
+l'incarnat de ses lèvres épaisses. Elle relevait, pour étancher les
+perles humides de ses yeux, un coin de son dernier vêtement, avec un
+mouvement de pudeur impudique qui était l'aveu même de sa beauté. Sur
+de tels appas, on pouvait fourrager les grâces, et jamais Boucher ne
+mit sur les rondeurs satinées d'une gorge deux petites fleurs de pêcher
+d'un rosé plus fondant, d'un coloris plus effronté que celles qu'on
+pouvait cueillir sur le sein de la fillette. Je compris que l'adorable
+soubrette n'était point créée pour se fiancer à un rustre
+d'anti-chambre; l'amour avait sur elle des droits multiples, et les
+passions brutales devaient épargner pour quelques temps la délicatesse
+idéale de ces contours radieux. En éveillant la nature de la friponne,
+j'avais renversé le pot au lait de la réalité; elle me conta l'histoire
+de ses sens—car les sens comme les peuples ont leur histoire,—avec
+l'espièglerie craintive d'un jeune chat; mais l'histoire de ma petite
+blonde avait à peine un chapitre; c'était le début original du plus
+curieux roman qui serait à faire, si les modernes Athéniens ne
+singeaient pas l'austère morale des Spartiates.
+
+O Babette, charmant professeur! comment pourrais-je assez te remercier
+de m'avoir appris à lire dans la grande grammaire de l'humanité que les
+femmes qui sont fidèles au masculin ne le sont pas toujours au
+féminin?—Depuis cette grave leçon, la pauvre baronne est devenue fière
+comme une déesse. Lorsqu'après une absence prolongée, je la trouve
+seule sur sa chaise longue, elle prend une allure de reine amoureuse
+et, d'un ton préfectoral, mitigé par la tristesse railleuse du sourire,
+elle soupire lentement avec des regrets accentués: «Nous sommes bien
+triste, mon doux ami; on vous désire, on vous appelle; c'est mal de
+nous négliger ainsi pour courir après de nouveaux caprices; et
+cependant, libertin, qu'on se défend d'aimer alors qu'on n'en peut
+mais, n'avez-vous pas ici ce qu'il vous faut: de l'amour, des caresses
+et..... même davantage.»
+
+Presque toujours dans l'antichambre, avec ses grands yeux doux, Babette
+par son silence m'en disait tout autant.
+
+
+II
+
+Bien charmants ces quelques vers d'un poète du XVIe siècle; c'est
+l'excuse du _Don-Juanisme_ et la variante du _Pâté d'Anguilles_:
+
+
+Les plus délicieux ragoûts
+Dont une fois nostre appétit s'éguise,
+Si l'adresse ne les déguise,
+Nous donnent souvent des dégoûts;
+Le changement réveille, pique, anime,
+Mêmes chardons dégoûtent le baudet,
+Ce qu'un latin par ces trois mots exprime:
+_Natura diverso gaudet._
+
+
+Chaque femme n'apporte-t-elle pas l'homme, qui sait et peut en jouir,
+son contingent de plaisir?—Il n'y a que l'amateur de femmes qui soit
+logique et indépendant; l'amoureux demeure esclave et sans pratique; il
+ne sait pas, en donnant à sa maîtresse la crainte de le perdre à
+d'autres, lui inoculer le désir de le conserver.—L'amour ne vit que
+d'inquiétudes, de soupçons, d'espérance; il faut y être de sang-froid
+pour laisser tomber traîtreusement ces sentiments dans un coeur qui
+vous aime. Un amant fidèle ne sera jamais un _passionniste_. Pétrarque,
+en affichant une passion sans espoir pour la belle Laure de Noves, se
+consolait charnellement dans les bras d'une boulangère à laquelle il
+laissa mieux que des sonnets, des odes ou des canzones; et Goethe,
+aussi pervers que Valmont, écrivit ses pages les plus sentimentales sur
+le dos complaisant d'une maîtresse passagère.—On peut faire du
+sentiment à la condition de n'en point trop sentir, ou bien encore
+paraître mourant et platonique à la table de l'amour, en ayant le bon
+sens de frétailler de ci, de là au banquet des mamoseux plaisirs.
+
+
+
+Tous ces pauvres diables qui guitarisent sous des balcons déserts, et
+qui semblent affamés comme de jeunes lévrons, n'entendent rien à la
+séduction—à Cythère, on ne prête qu'aux riches; on fait peu l'aumône
+aux pauvres, on ne traite que les repus;—le grand art, c'est de ne rien
+demander, mais de se laisser tout faire. Les vrais libertins sont
+passifs, ils ont le dandysme de leur indifférence; l'imagination est
+leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent leurs sensations, et sont
+recueillis comme des gourmets en dégustant les plaisirs qu'ils
+éprouvent. Les femmes ne sont jamais les esclaves que de tels hommes;
+devant eux, elles sentent la puissante rivalité des plaisirs passés ou
+des joies futures, elles concourent pour prendre place dans un
+souvenir, et elles déploient toutes les complaisances, toutes les
+ruses, toutes les habilités qu'elles peuvent inventer, semblables à un
+Vatel qui s'ingénierait à découvrir des sauces merveilleuses propres
+flatter le palais blasé d'un royal convive.
+
+Montaigne disait: _que sais-je_? et Rabelais: _peut-être!_—Le petit
+maître amateur et consommateur de femmes est aussi raffiné, il pense
+comme ces grands maîtres, mais sa devise est plus décourageante; il la
+laisse tomber avec un souverain mépris, c'est le gant de l'indifférence
+et de l'impassibilité jeté aux grandes passions ou aux fantaisies
+vulgaires; cette devise, éperon d'acier de la galanterie suprême,
+c'est: _à quoi bon!_ ou bien encore: _que m'importe!_
+
+Toutes les femmes le ramassent ce gant; il provoque à la lutte: _que
+m'importe_, c'est une injure à leur beauté: _à quoi bon_, c'est un défi
+à leur savoir faire.—Achille n'était vulnérable qu'au talon; les fières
+amazones veulent connaître le défaut de la cuirasse de ces superbes
+indolents; elles se croient habiles à l'escrime d'amour; leur vanité
+est en jeu: que ne feront-elles pas? Elles videront le carquois de
+Cupidon jusqu' la dernière flèche, mais si elles ont pour partenaire un
+beau joueur, un homme volontaire et hautain, elles se rendront corps et
+âme à la discrétion du vainqueur, qui, non moins généreux qu'Alexandre
+l'égard de Darius, les traînera un jour son char, sans prétendre les
+esclaver par des chaînes éternelles.
+
+
+
+C'est faire trop d'honneur à la nature humaine, disait Saint-Evremont,
+que de lui donner de l'uniformité.—Ne peut-on pas ajouter: c'est faire
+trop grande injure aux femmes et à l'amour que de leur accorder de la
+constance.—Dans un évangile fantaisiste, d'après un galant écrivain,
+Dieu a dit aux hommes: «Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes
+sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: écoutez,
+moissonnez, vendangez.» Aux femmes, Dieu a dit: «Laissez cueillir les
+roses, elles refleuriront sans cesse,» et les femmes ont toujours suivi
+la parole de Dieu.
+
+L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les
+distille et s'en parfume à bon escient; celui-là, au printemps de la
+vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique,
+les conserve et en évoque les exquises senteurs, avant même que la bise
+soit venue ou que les frimas aient passé sur sa tête d'archiviste des
+grâces et de mémorialiste de la beauté.
+
+III
+
+Tache sombre, jour néfaste à marquer sur mon coquet calendrier de
+Cypris.
+
+Je la rencontrai après un étincelant dîner d'amis, elle marchait
+crânement, comme seules savent marcher les parisiennes, avec une allure
+gracieuse et caressante; ses souliers mignons me parurent enfermer le
+divin pied d'une Fanchette, tandis que ses talons Louis XV, cerclés
+d'or, battaient avec un son mat l'asphalte du trottoir.
+
+Peut-être avais-je le cerveau quelque peu coiffé de Champagne,
+peut-être aussi la plénitude heureuse de ma digestion me portait-elle
+dans l'oeil le monocle de l'indulgence; je ne sais trop, mais je me
+sentais en veine de gaillardise, l'habit faisait valoir la poupée et,
+nouveau Faust, je cueillis cette Marguerite de carrefour au sortir du
+cabaret.—Je pris cette fille comme on s'asseoit au café, sinon pour
+siroter un grog, du moins pour voir défiler les badauds. Sur la
+contrefaçon de la carte du tendre, le pays galant représente des
+promenades extérieures où défilent les spécimens des vices les plus
+divers, pour peu que l'on sache les faire sortir de l'étrange tanière
+des souvenirs où ils sont blottis.
+
+En entrant dans sa chambre, j'éprouvai le même écoeurement que si je me
+fusse sali salaudement. La pièce, assez vaste, était tendue d'un vilain
+papier à fond rouge, semé d'énormes fleurs grises; une tapisserie de
+vieil hôtel de province. L'armoire à glace à trois corps, en
+palissandre ciré, se dressait contre la paroi qui faisait face la
+cheminée de marbre gris, et d'antiques fauteuils en velours nacarat
+traînaient sur le tapis ponceau râpé, semblable au drap blanchi d'un
+billard. Au fond, dans l'alcôve, le lit—élevé comme un autel à Vénus
+Pandemos—un lit étagé par trois matelas et recouvert d'un surtout en
+fausse guipure, au travers de laquelle apparaissait le blanc douteux
+des draps mous, chiffonnés, frippés, torchons encore chauds d'une sale
+cuisine de gargote d'amour.—Tout cela à l'entresol, en pleine rue
+Lafitte.
+
+Je restais silencieux, pris de honte; le dégoût me serrait à la gorge.
+
+La fille ôta ses gants, retira son chapeau, ouvrit son corsage avec des
+lenteurs accablées et des nonchalances d'abrutissement. Son corset qui
+tomba, oppressait sa taille, et marbrait de filets rouges le jaune
+bilieux de sa peau; ses bas de soie bleue étaient tirés sur des
+maigreurs déplorables, et le petit pied de Fanchette était déformé et
+meurtri. Dans cette mise à nu d'un corps sans ressorts voluptueux, il
+suintait comme d'un mur d'égout une humidité de vice malsain et des
+larmes visqueuses de débauche.
+
+Elle voulut me passer autour du cou ses bras arrondis, mais je reculai
+comme au contact froid d'un serpent.—Depuis quelques instants elle me
+contait l'emploi de ses journées, l'amabilité généreuse des hommes de
+bourse, avec le cynisme du débraillé et l'argot spécial des virtuoses
+de la galanterie.—Je la questionnais tristement, sans avoir le courage
+de jouer les _Desgenais_ vis-à-vis de cette cabotine de l'amour aussi
+repoussante qu'un ulcère qui se découvre alors qu'on voudrait le
+cacher. Lorsqu'elle essaya d'oeillader plus tendrement et qu'elle tenta
+de m'exciter avec la banalité du sourire aux caprioles priapesques, je
+fis un mouvement vers la porte; l'image gracieuse et folâtre de mes
+tant gentes maîtresses, tous ces babouins frais et délicats me
+revinrent en mémoire.—Pousser plus avant cette aventure à bon marché,
+c'eut été non-seulement me souiller, mais bien mieux faire affront à
+mes principes et tirer ma poudre aux chauves-souris des sentines.
+
+Que pouvait m'offrir cette gamelle, moi le repus, qui, dans les plus
+fins soupers n'arrive qu'au dessert? Qu'aurai-je pu trouver d'inédit
+dans cette prostitution? Les courtisanes ont trop connu d'amants pour
+avoir appris les délicatesses du libertinage; ce sont les cuisinières
+des restaurants à bas-prix qui triturent salement un mauvais
+_ordinaire_. Elles sont prudes et bégueules pour tout ce qui sort du
+convenu afin de rentrer dans les convenances personnelles; les grandes
+routes n'offrent pas d'ombrages, on ne s'égare que dans les sentiers
+isolés, l'amour est un art en dehors du vulgaire, chacun croit le
+comprendre, très peu le pratiquent.—Les vrais buveurs soignent
+eux-mêmes leurs vins, et les cavaliers sérieux dressent leurs cavales;
+ainsi font les rois de Cythère: ils aiment apprendre à lire à leurs
+sultanes dans le rarissime manuel des voluptés complexes.
+
+Je me donnai donc la joie de payer le repos d'une nuit à cette
+infortunée servante de Vénus, sans prendre le temps de récolter les
+accolades de sa gratitude. En refermant la porte je l'entendis
+pleurer—le vice a quelquefois fait ses humanités;—ô
+chimistes-philosophes, qu'y avait-il dans ces larmes de pauvresse?
+
+IV
+
+Dans le _Drawing room_ de Miss Georgina, j'ai relu par deux fois, avec
+la plus grande attention, cette singulière annonce du _New-York times_.
+
+
+Une dame, ayant divorcé deux fois, et ayant constaté par expérience
+combien ces sortes de séparations sont cruelles, désirerait convoler
+une troisième fois. Son nouveau mari pourrait lui en faire endurer
+beaucoup, et être certain qu'elle ne se séparerait pas de lui.
+
+Ecrire aux initiales _J. C. W., 31, Wall street, New-York_. Il sera
+répondu par un envoi immédiat de photographie.
+
+La dame qui fait l'objet de cette annonce est grande, forte, et soulève
+_volontiers_ de lourds fardeaux à bras tendu. Dents éclatantes de
+blancheur. Complexion tendre.
+
+On demande un gentleman de quelque fortune, élégant, distingué, petit
+et blond; on le préférerait dans le commerce des huiles minérales.
+
+Ecrire par lettre affranchies.
+
+Miss Georgina, accoudée derrière le fauteuil, pendant cette lecture
+faite à haute voix, riait de ce joli rire guttural spécial aux
+anglaises, et dont la fraîcheur et la vibration argentine rappellent le
+son des clochettes dans l'air pur du matin.
+
+Cela n'est point si ridicule, hasardai-je, en conservant un sérieux
+très britannique, je vois même toute la poétique future des convenances
+matrimoniales, dans cette hardie déclaration de la dame
+_New-Yorkaise_...., et je répétais en scandant les mots, comme pour
+bercer un rêve d'avenir: «_Dents éclatantes de blancheur, complexion
+tendre..... On le préférerait dans le commerce des huiles minérales!_»
+
+_What a Pity!_ soupira Miss Georgina qui ne riait plus,—mais toujours
+pensif sur le fauteuil et pour énerver cette naïve nature blonde et
+rose, je lisais de nouveau avec une affectation réelle: _un gentleman
+de quelque fortune, petit et blond!_ Hélas! Miss, je ne suis ni blond,
+ni petit; _elle_ est _grande, forte et soulève volontiers de lourds
+fardeaux;... volontiers!_ C'est l'idéal, et mon _Byronisme_ en
+tressaille!
+
+Tout le ridicule de ce trivial soliloque dont une française eût haussé
+les épaules en souriant, produisit un singulier effet sur la
+sentimentalité positive de Miss Georgina. Elle fit quelques pas dans le
+salon, réunit deux sièges dos à dos parallèlement; dans un joli
+mouvement fiévreux, elle releva sa longue chevelure d'or, haussa ses
+manches, et avec la lenteur d'un gymnaste consommé ou l'adresse
+puissante d'un clown, je la vis s'élever perpendiculairement, à la
+seule force des poignets, sur le dossier des chaises, et y exécuter des
+rétablissements prodigieux, tantôt sur un bras, tantôt sur l'autre, me
+montrant, dans la complaisance de son rire heureux, ses petites dents
+blanches et serrées.
+
+Puis, après ce viril enfantillage: «_My Darling_, dit-elle toute
+frissonnante et l'oeil scintillant de fierté en venant m'embrasser sur
+le front, votre grande et forte américaine en ferait-elle tout
+autant?»... C'est peine si, dans mon saisissement, je puis lui
+répondre: «_I don't think so, my sweet heart._»
+
+Comme je préférais cette démonstration gymnastique à la sentimentalité,
+aux crises nerveuses, à la tristesse pitoyable de tant d'autres
+maîtresses!
+
+V
+
+Quel adorable petit conte je découvre dans la _Bibliothèque des petits
+maîtres!_ c'est une simple nécrologie, chef-d'oeuvre du genre affadi.
+Je transcris cette littérature au pastel:
+
+«Monsieur l'Abbé de Pouponville était poupon dans tout, il naquit
+pouponnement dans une coulisse, d'une pouponne de l'Opéra et du célèbre
+chevalier de Muscoloris, Seigneur de Pomador, Ambrésée et autres lieux.
+Il était pétri de grâces. Il naquit ce qu'il devait être. A peine
+avait-il deux mois, qu'on remarquait déjà dans ses gestes enfantins un
+bon goût exquis; il tettait si gentiment, si mignonnement, que c'était
+un ravissement pour sa nourrice: toutes les femmes qui le voyaient
+tetter lui auraient volontiers donné leur sein à sucer, suçotter,
+caresser; s'il pleurait, c'était avec une grâce infinie; s'il criait,
+c'était avec une douceur même, une espèce de mélodie cadencée dont le
+charme délicieux passait jusqu'au coeur. Alors un déluge de pralines et
+de bonbons de toutes sortes l'inondaient de toutes parts. Il était
+choyé, caressé, dorlotté, baisé, léché, presqu'étouffé. Dès l'âge de
+dix ans, ces qualités précieuses commencèrent à se développer.—Quelle
+vivacité! que d'esprit! que d'agréments! quelle bouche pour sourire et
+mignarder! quels yeux pour languir et brûler! Sa mère résolut dès lors
+d'en faire un présent à l'Opéra ou de le _jetter dans l'Eglise_. Il fit
+ses études avec une rapidité incroyable. La lecture d'_Angola_, de
+_Bibi_, des _Bijoux indiscrets_, du _Sopha_, des _Matinées de Cythère_
+et autres livres orthodoxes, lui apprirent autant de Théologie qu'il en
+faut pour triompher des coeurs dans les ruelles. Aussi fut-il bientôt
+en possession de subjuguer toutes les femmes. On ne saurait croire
+combien un petit collet donne d'accès auprès du sexe.—Avec un rabat de
+la première faiseuse, un teint miraculeux, des yeux de la plus vive
+expression et jouant à merveille l'attendrissement, l'air et le ton de
+l'extrême bonne compagnie, une voix perlée, flûtée, des lèvres d'un
+incarnat et d'une fraîcheur à faire envie, un _assassin_ placé dans les
+règles les plus étroites de la mode; quelle vertu ou plutôt quelle
+fausse pruderie aurait pu se soutenir et résister à des armes
+pareilles? Enfin, lorsqu'échappé d'un tête-à-tête galant, il montait
+dans la chaire de vérité, il avait l'air d'un chérubin adonisé.—Un
+texte, pris des endroits les plus voluptueux des cantiques, annonçait
+un exorde délicieux suivi d'un discours en deux petites parties aussi
+lestes que divinement bien tournées. Il était couru de toutes les
+femmes du bon ton. La morale qu'il leur débitait était celle des poètes
+et des romanciers, déguisée sous une nuance légère de spiritualité.
+
+Il peignait tout en mignature, jusqu' l'enfer et au péché. Il nous
+reste encore quelques sermons de cet apôtre à blonde chevelure; ce sont
+la vie et la conversion de Madeleine avec ce texte: _osculetur me
+osculo oris sui_, qu'il me donne un baiser de sa bouche;—la
+Samaritaine: _introducet me in cubiculum suum_, il me fera entrer dans
+sa chambre;—la femme adultère: _amore lingueo_, je languis d'amour.—Ces
+trois sermons sont des petits chefs-d'oeuvre de galanterie exquise.
+Toutes ses phrases respirent le souffle léger de la volupté; aussi
+toutes les petites maîtresses s'écriaient au sortir du sermon: ce
+Pouponville est un prédicateur divin! un organe insinuant, des gestes à
+ravir! un air mouton, un sourire supérieurement fin, un persiflage
+décent tel qu'il convient aux gens du beau monde! des descriptions d'un
+gracieux, d'un exquis à faire pâmer! s'il prêchait plus souvent, il
+ferait déserter tous les spectacles. Non, je n'ai jamais eu tant de
+plaisir à l'Opéra qu'aux sermons de cet aimable Pouponville.
+
+C'est de lui que nos jeunes abbés ont hérité des belles manières qui
+les distinguent; la coutume de se faire coëffer double et triple rang
+de boucles; de se parfumer pour remplir l'auditoire de leur bonne
+odeur; de prendre un morceau de sucre candi ou de pâte de guimauve au
+bout de chaque période un peu longue, afin de conforter leur poitrine
+fatiguée, d'avoir un mouchoir ambré qu'on laisse tomber au moins deux
+fois par séance pour voir l'empressement des femmes à le ramasser, de
+promener amoureusement ses regards sur une assemblée brillante de
+beautés à demi voilées, pour se concilier leur attention.
+
+En un mot, c'était un phénomène digne d'être proposé pour modèle aux
+élégants de tout genre et aux amateurs des beaux airs et des manières
+gentilles; aussi avait-il fait une étude sérieuse de ce qu'on appelle
+bon ton, fatuité, élégance, papillonnage. On voit, par quelques
+feuilles manuscrites qu'il composait à sa toilette, combien
+profondément il avait réfléchi sur ces grands objets.
+
+Cependant la prédication lui fut très fatale. Un horrible
+_vent-coulis_, venu d'une porte inexactement fermée, lui ôta tout-à
+coup la voix et la respiration. Un pli qu'il aperçut à son rabat lui
+donna de nouvelles vapeurs qui le firent malade à périr. Il s'évanouit:
+pour le faire revenir, on eut l'incongruité de lui présenter de l'_eau
+de la Reine_ qui ne venait pas de chez la Petite Marchande, la seule
+qui put en avoir de bonne. Ce troisième coup le bouleversa. Enfin, pour
+comble de malheur, un malotru de médecin, habillé comme aurait pu
+l'être Hippocrate ou Gallien, en habit noir et sans dentelles, vint lui
+tâter le pouls. Il ne put digérer ce trait de la dernière maussaderie;
+le coeur lui souleva: et notre damoiseau rendit son âme mignonne en
+demandant si l'on avait apporté ses souliers brodés, sa ceinture à
+glands d'or et la nouvelle façon de mouches, qu'il avait fait demander
+chez du Lack. On l'ouvrit, on ne lui trouva ni cervelle ni cervelet;
+une légère quantité d'une substance neigeuse et fondante au moindre
+trait lui en tenait lieu. Toutes les fibres et fibrilles du cerveau
+étaient d'une ténuité, d'une finesse, d'une exilité bien au-dessus de
+celle d'un fil d'araignée. Son coeur, un peu au-dessous de la grandeur
+ordinaire, avait les deux branches de l'aorte extrêmement étroites: les
+anatomistes attribuèrent cette contraction la facilité prodigieuse
+qu'avait notre Adonis _à vaporer_, s'évanouir, défaillir, périr
+presqu'à chaque moment. Son sang ressemblait à l'eau rose, et sa chair
+était tendre et délicate comme la substance des Zéphirs.
+
+Il fut regretté des femmes; les petits maîtres perdirent avec une joie
+maligne un rival aussi formidable. Un adepte de ses élèves lui fit
+ériger par reconnaissance un mausolée élégant. C'était une table de
+toilette richement garnie et très élégamment décorée de bougeoirs, de
+miroirs, de boîtes, de bijoux, de pâtes, de parfums, de rouge, de
+blanc, d'éponges, d'eaux de senteurs, etc. On y mit cette épitaphe:
+
+
+«Ici repose mollement,
+Dessous cette tombe mignonne,
+L'arbitre du raffinement;
+Dont l'air, le coeur, le nom et la personne
+Respiraient tous un doux pouponnement.
+Il avait l'âme si pouponne
+Qu'il pouponna des romans, des chansons,
+Et même aussi de fort jolis sermons.»
+
+
+Ainsi finit cette délicieuse oraison funèbre de Ange Rose-Farfadet,
+abbé de Pouponville, le mignon des grâces, la perle des petits-maîtres,
+l'élixir de la galanterie, la coqueluche des femmes et la quintessence
+de la gentillesse. Je devais exhumer, pour les relire de temps à autre,
+ces quelques pages malicieuses qui dégagent un parfum capricieux comme
+une boîte de pastilles à l'ambre.—Que de Pouponville rencontre-t-on
+aujourd'hui qui ne vont pas à mi-corps du cher petit abbé que nous
+venons de mettre en lumière.—C'est cet émule des Cléon et des Dorival
+qui laissa après sa mort ces quelques notes inimitables:
+
+
+Aujourd'hui j'ai lorgné et relorgné 304 femmes au spectacle; le reste
+n'en valait pas la peine; encore je n'en ai remarqué aucune qui méritât
+qu'on fît une démarche. On est malheureux d'avoir le goût si superfin!
+
+
+
+Il y avait longtemps que les hommes faisaient les avances. J'ai mis les
+femmes sur le pied de jouer ce rôle à leur tour. C'est à mes confrères
+de les y maintenir.—_Je réponds de moi_.
+
+
+
+
+Ne voir et n'avoir une femme qu'une fois, _une seule_, quelque divine
+et miraculeuse qu'elle soit, c'est une maxime dont je me trouve bien.
+Je les laisse toutes sur la bonne bouche et toutes sont folles de moi à
+en mourir,—mais plus jamais je ne leur accorde la moindre faveur.
+
+
+
+Le médecin céleste que Pamoisor! Il a guéri ma levrette grise et mon
+perroquet Amazone. Je veux lui donner un bijoux précieux. C'est le
+portrait de ma dernière maîtresse d'hier.—Qu'en ferais-je aujourd'hui?
+
+VI
+
+Pendant tout le temps que dura le dîner, ma trop charmante amie, Mme
+***, fut effrontée comme un petit page et libertine comme la fameuse
+marquise de Merteuil.
+
+Nous étions six au plus, tous littérateurs, sans compter le mari: un
+hors-d'oeuvre, maigre comme une sardine, pointu comme un radis, dur
+comme une rondelle de saucisson d'Arles.
+
+Elle m'avait placé à sa gauche à table; Ménélas faisait vis-à-vis.
+
+Mon Hélène était prise à ravir dans un merveilleux fourreau de satin
+noir, décolleté à souhait pour le plaisir des yeux; j'entendais la soie
+craquer sous les frissons nerveux que lui faisait éprouver le langage
+éloquent de ma bottine, et je me mordais les lèvres pour ne pas pousser
+des petits éclats joyeux, lorsque sa main mutine folâtrait en
+s'attardant sur un point chatouilleux de mon genou.—Au dehors la pluie
+tombait; l'atmosphère de la salle, tiédie par la lumière des
+candélabres, était imprégnée du fumet des truffes, du bouquet des vins
+et de l'arôme capiteux des caissons de foie gras.—J'éprouvais un
+affaissement, une mollesse, un besoin d'abandon, une certaine chaleur
+de digestion contrariée qui évoquaient le boudoir et le confort des
+divans profonds; j'aurais voulu pouvoir dégrafer, délacer, déchirer des
+étoffes ou mordre des batistes: des perles humides et chaudes
+scintillaient sur les pores de mes mains; les convenances m'empalaient
+sur mon siège.
+
+Elle, la perfide, avec le don d'ubiquité qui semble donné aux femmes du
+monde et également au monde des femmes en général. Elle, souriante pour
+tous, aimable pour chacun, polissonne à mon égard, distribuait ses
+grâces et me réservait sa grâce; elle, maîtresse de maison et maîtresse
+en mon coeur, avait l'oeil à tout et n'avait un regard que pour moi.—O
+créatures complexes qui savez et pouvez vous isoler, vous donner à un
+seul et vous gaspiller à l'humanité tout entière dans le même instant!
+O filles de Vénus, fées capricieuses et insaisissables, alors que vous
+vous êtes implantées par amour dans l'âme de votre amant, votre beauté
+vous prostitue aux désirs, aux rêves licencieux, aux fantaisies
+paillardes, aux embrassements convulsifs, dans l'imagination des mâles
+hardis qui vous contemplent.
+
+Est-il une femme qui soit restée vierge du désir d'autrui!—Peu importe,
+après tout, si le regard altéré et absorbant de l'ivrogne qui me boit
+des yeux, me fait trouver meilleur le vin que je porte à mes lèvres; je
+me mets d'accord avec la trivialité du vieux proverbe: lorsque mon
+verre est plein je le vide, lorsqu'il est vide je le plains.
+
+
+
+Elle avait une rose écarlate plantée glorieusement dans l'échancrure de
+son corsage, entre la double colline tant chantée par tant de poètes
+maupiteux et malingres. A un moment, lorsqu'elle se pencha pour porter
+un toast, elle calcula si gentiment son mouvement, que brusquement mes
+lèvres cheminèrent dans la vallée du Pinde et je respirai moins la
+fleur que le parfum singulier de sa peau qui me fit passer dans la tête
+comme un vertige de rut.
+
+Le mari, aimable et bonasse, dans un langage pompeux critiquait
+Jean-Jacques et _La Nouvelle Héloïse_ sur ce thème: «_Aidé de la
+sagesse, on se sauve de l'amour dans les bras de la raison;_» et moi,
+je répétais doucement ce début de la lettre XIV à Julie: «Qu'as-tu
+fait, ah! qu'as-tu fait, ma Julie? Tu voulais me récompenser et tu m'as
+perdu. Je suis ivre ou plutôt insensé. Mes sens sont altérés, toutes
+mes facultés sont troublées par ce baiser mortel. Tu voulais soulager
+mes maux? cruelle, tu les aigris. C'est du poison que j'ai cueilli sur
+ta gorge; il fermente, il embrase mon sang, il me tue.»...—Rousseau,
+concluait Ménélas, a toujours préféré les paradoxes aux préjugés, et
+puis, reconnaissait-il seulement ses enfants?—Les moeurs, Messieurs,
+comme le disait Restif de la Bretonne, peuvent être comparées à un
+collier de perles: _ôtez le noeud, tout défile_.
+
+Pardieu! je crois bien.—Sous la table, les doigts fluets de ma
+spirituelle voisine s'égaraient de plus en plus dans des caresses
+cupidiques.
+
+
+
+Comme nous nous rendions au fumoir, précédés de l'_Anti-Rousseau_,
+étant le plus jeune, je restai le dernier; elle était près de la porte,
+et lorsque je passai, je reçus le péage.—Avec une étrange bravoure
+devant un danger possible, elle m'entoura par derrière le col de ses
+bras nerveux et me planta crânement un baiser sur la nuque, près de
+l'oreille, en me confirmant à voix basse le rendez-vous du lendemain.
+Je me cabrais sous l'éperon des désirs qu'elle faisait naître et que je
+ne pouvais anéantir dans sa possession.
+
+Pendant qu'elle allumait mes sens, le mari m'offrait un cigare, à
+l'aide duquel j'endormis mes révoltes aussi doucement que l'on berce un
+enfant criard au berceau.
+
+La conversation s'anima dans cette intimité d'homme à hommes. Le grand
+et terrible critique Z..., appuyé au chambranle de la cheminée, superbe
+comme Byron, massacrait de pauvres diables d'écrivains en les criblant
+d'épigrammes cruelles. Ses bons mots verveux pétaradaient comme une
+gerbe de fusées dans un jeu pyrique; il mitraillait les Philistins des
+lettres sans pitié, avec une furia de mousquetaire triomphant et sûr de
+ses coups.
+
+—Mordieu, mon cher, quel superbe franc-archer vous êtes, lui disais-je,
+surpris de la justesse de ses traits piquants et aciérés.
+
+—Que voulez-vous, me répondit-il en se campant le buste en avant, j'ai
+tellement reçu de flèches dans ma vie que je suis devenu carquois; je
+retourne les traits qui m'ont été décochés si souvent mal à propos, et
+je tâche, moi, de ne pas manquer ceux que je vise.—Au reste,
+poursuivit-il, chacun suit son étoile, et je crois aux signes du
+Zodiaque: je suis né _sous le Sagitaire_,—et vous?
+
+—Septembre m'a vu naître, ainsi que dirait un romancier du premier
+Empire, mais j'ignore les fameux signes du calendrier,—sauf ceux du
+_Calendrier de Vénus_.
+
+—Septembre!—c'est _la Balance_, mon ami; pour tout le monde ce serait
+la justice, mais pour vous, c'est mieux encore, et vous ne pouvez en
+nier l'influence: c'est l'art parfait de balancer les femmes sur les
+légers plateaux de l'inconstance. Demandez plutôt à notre hôte.
+
+—Peut-être bien, dit Ménélas.—Ainsi, je suis né en décembre, le jour de
+la Saint Jean; quel est mon signe?
+
+—Décembre!—_le Capricorne_, mon cher, et je vous en félicite, répondit
+avec une superbe ironie le grand critique,—vous, un homme paisible, qui
+s'en serait douté?—Mais, chut! voici votre femme.
+
+Le pauvre homme avait le sourire le plus gaillard du monde; l'amour
+n'est pas le seul à porter un bandeau, les maris ont souvent une
+visière de cuir comme l'aveugle du Pont-des-Arts, mais ils ne
+s'aperçoivent pas toujours qu'ils se mettent à deux pour jouer sur la
+même clarinette, l'un y fait les _canards_, l'autre y roucoule des
+mélodies.
+
+VII
+
+Rien n'approche de l'ennui que donne une passion qui dure trop, dit
+Saint-Evremont, avec un jugement sage et profond. Il y avait plus d'un
+mois que je mitonnais les mêmes plaisirs avec miss Mary; c'était
+esquisser un bail d'amour, et je devais donner congé à demi-terme si je
+ne voulais pas me manquer à moi-même, ce qui eut été la plus grave des
+impolitesses.—L'adage prétend qu'_une maîtresse de perdue, dix de
+trouvées_, mais la logique affirme qu'_une maîtresse de gardée, dix de
+perdues_, et Mary ne valait assurément pas la peine que je perdisse les
+faveurs des plus jolies petites reines de la création. Un Vauvenargues
+quelconque a écrit quelque part: «Nous méprisons beaucoup de choses
+pour ne pas nous mépriser nous-même.» C'est absolument ma pensée.
+N'aimer qu'une femme, c'est se mépriser; en aimer plusieurs, c'est en
+mépriser beaucoup mais se redresser dans sa propre estime, d'où je
+conclus q'une petite femme aimée était un lourd fardeau, et qu'il était
+urgent pour moi de changer à la banque de Cythère ma grande passion
+pour une menue monnaie de petits caprices à gaspiller à pleines mains
+sur la roulette de la bonne fortune.
+
+Mary était une charmante aventurière voluptueuse et fière, pleine de
+jeunesse, de gaité et d'insouciance; l'esprit de Sophie dans le corps
+de Musidora. Ses yeux introuvables cherchaient l'étrange jusque dans la
+jouissance: je la jugeais dangereuse pour un homme à imagination
+dépravée. Je résolus donc de rompre gentiment avec elle dans une petite
+fête intime et je l'engageai par lettre à faire abdication de notre
+amour devant un spirituel flacon d'Ay.
+
+
+
+Elle accepta par ce triste sonnet plus mémorable que parfait dans sa
+forme et sa correction.
+
+
+Est-ce une épître funéraire,
+Ou le billet doux d'un viveur?
+Malgré sa verve cavalière
+Ta lettre m'a fait froid au coeur.
+
+Est-ce ainsi qu'il faut qu'on enterre
+Ce pauvre amour au ton moqueur
+De ton verre heurtant mon verre,
+Chez un fameux restaurateur?
+
+Puisque tu le veux, chez Vachette,
+Au bruit banal de la fourchette
+Et des stupides calembours,
+
+Je serai ta digne compagne
+Et nous noirons dans le Champagne,
+Ce qui reste de nos amours.
+
+
+A dix heures du soir après le dernier verre d'un pétillant Cliquot,
+nous chantions le _De profundis_ sur le cadavre alcoolisé de notre
+passion;—à onze heures j'attendais à la sortie d'un petit théâtre de
+genre, une blonde enfant, cabotine d'opérette, qui remplissait mieux
+son maillot que ses devoirs.—L'hygiène du coeur consiste à y établir
+des courants d'air amoureux, sans y laisser stationner les miasmes
+d'une maladie de langueur. On peut permettre à une femme de se jeter
+par la fenêtre pour ouvrir la porte à une autre aussitôt, sans que les
+regrets, ces huissiers minutieux, aient le temps d'inventorier les doux
+souvenirs des temps qui ne sont plus.
+
+Entre Mary et la jeune _prima donna_, le contraste était grand, mais
+aucune n'avait le désavantage; tout se compensait: à la belle Impéria
+succédait la mignonne Régina; c'était la chatte qui se blottissait dans
+l'antre de la lionne et pour achever cette comparaison naturaliste, je
+pensais au joli mot si profond de Mlle Arnould: «Une souris qui n'a
+qu'un trou est bientôt prise.»
+
+
+
+J'ai reçu une longue lettre de Mary, encore dans les bras de Nanine, ma
+petite commère de revue; je me suis donné le plaisir de la lire
+doucement, en jouant avec les longues torsades de cheveux de ma
+nouvelle maîtresse:—«quand je t'ai quitté hier, mon ami, disait la
+lettre, quand brusquement séparée de toi, j'ai été rappelée à la
+réalité de notre situation, j'ai senti, je t'assure, un vide profond,
+quelque chose comme un déchirement intérieur; je suis rentrée chez moi,
+les yeux secs et le coeur gros; alors, j'ai relu tes lettres, sans y
+trouver hélas! ce que j'y cherchais. Homme insaisissable, j'ai dû me
+rappeler les premiers moments de notre liaison, certains éclairs
+lumineux où tu étais peut-être _toi_, et comme après tout il est
+toujours pénible de perdre une illusion, si légère soit-elle, je le
+confesse, j'ai pleuré.»
+
+—_Il fait faim_, disait Nanine au lit, en étirant ses bras de caillette
+sur les guipures de l'oreiller.
+
+J'embrassai vivement son petit visage chiffonné par le sommeil et
+l'amour et continuai ma lecture:
+
+—«N. I. ni, c'est fini, mon pauvre cher; nous allons donc être amis,
+rien qu'amis, ce sera original du moins, si c'est peu vraisemblable;
+j'ai la mort dans l'âme, mais pour te plaire encore, je prends mon
+papier couleur de printemps, ce papier cuisse de nymphe émue que tu
+aimais tant aux quelques jours fugitifs de nos fugitives amours. Nous
+allons sortir du prévu, du convenu, de l'ordinaire; nous serons amis,
+rien qu'amis; pour un mangeur de coeurs comme toi, pour un franc-buveur
+d'inoubliables voluptés, pour un sceptique qui se retire alors qu'il
+parait se donner, le changement sera peu sensible. Combien de pauvres
+amantes n'as tu pas mises aux invalides de ton amitié?—pour moi je me
+rends, mais ne désarme pas; quelque beau jour un caprice nous réunira,
+nous jaserons comme de vieux camarades, et puis, tout à coup, ma foi,
+sans nul songement, comme tu as vingt six ans et que j'ai, dis-tu, du
+sang de succube dans les veines, nous oublierons l'amitié, la morale,
+les convenances, notre pacte, l'heure qu'il est, le temps qu'il fait et
+un formidable coup de canif sera donné—Oh! ne dis pas non—à ce curieux
+et féroce contrat amical que tu as rédigé toi-même.»
+
+—Fi! Monsieur l'impoli, continuait Nanine; vous lirez votre lettre plus
+tard; Dis moi Mimi: quelle heure est-il? Il ne faut pas que je manque
+ma répétition, le régisseur est un vilain gros singe; je serais à
+l'amende, mon bon chéri.
+
+La lettre de miss Mary se terminait ainsi:—«Ne crains pas cependant que
+je veuille renouer des liens amoureux; nous éprouverons l'un et l'autre
+plus de plaisir à nous voir, parce que tu ne seras pas mon amant, _un
+mot bête_ et que je ne serai pas ta maîtresse, _chose banale_. Je rêve
+néanmoins de m'éveiller encore un matin dans certaine alcôve
+mystérieuse tendue de soie noire, parsemée de boutons de roses, où j'ai
+cru follement avoir été aimée et où je suis certaine d'avoir aimé. Mais
+je vous quitte:—un mot, un petit mot, mon bon monsieur, pour l'amour de
+notre amitié.»
+
+—Ma jolie cabotine s'était rendormie et songeait à des couplets de
+Clairville et des collants mi-partie.—Je n'ai jamais tant aimé la femme
+à travers les femmes et les maillots roses au travers des bas bleus.
+
+
+
+Nanine est une créature tout bêtement exquise; une tête façonnée par
+une manière de satyre tombé en enfer; elle met très au juste
+l'orthographe, parle en fillette de douze ans et possède des pattes de
+mouches à faire revivre tout un ancien vaudeville. Elle joue avec ma
+chatte, sur les tapis, des heures entières en poussant des cris
+adorables de gamine en récréation; elle sauterait à la corde si elle
+pouvait. Elle rit, elle pleure, elle chante toujours aussi gaiement;
+c'est un rayon de soleil fait femme: quand elle boude, sa petite moue
+est réjouissante; quand elle aime, c'est un concert produit par les
+grelots de la folie. Elle a toutes les complaisances, toutes les
+impudeurs, toutes les délicatesses heureuses; jamais gauche, toujours
+coquette, c'est une petite maîtresse d'étagère; elle papillonne dans
+mon intérieur sans faire ombre à ma vie, sans arrêter le vol de mes
+pensées, on lui jette des images sur lesquelles sa vue se pâme; elle
+lit Pigaut-Lebrun ou Paul de Kock en faisant vibrer sa joie; et
+parcourt seulement Musset, car sa naïveté charmante se refuse à
+interpréter _Les Nuits, Rolla_ ou _le Secret de Javotte_, peut-être
+sourit-elle à _Mimi Pinson_, mais il y a encore trop peu de distance de
+la coupe à ses lèvres.—Elle babouine plutôt qu'elle ne parle.
+
+Si je la mène à la campagne, Nanine embellit la nature; elle arrive
+comme une aurore de printemps, le matin, joyeuse et sautillante,
+heureuse de courir dans l'herbe et de fripper ses jupes et ses volants
+dans le brouhaha des gares.—Dans les champs, une poule est une
+révélation, un petit poussin un joujou japonais; elle va, vient, lutine
+les chiens, grimpe aux arbres, fait jouer l'aviron des canots ou
+cueille, baignée de lumière et de grâces, des coquelicots et des bluets
+qui font valoir sa fraîcheur délicate de fille d'amour.
+
+Nanine a dix-huit ans et joue avec son coeur comme avec un hochet.
+Connaît-elle le prix des baisers qu'elle me donne à toute heure, à tout
+instant, à chaque seconde, quand ses fins cheveux Van Dyck au vent,
+étourdie comme un hanneton, le regard espiègle, le nez coquin, le
+menton marqué d'une fossette polissonne, elle applique ses lèvres
+fraîches sur mes lèvres avec l'enfantillage d'une passion qui s'ignore?
+
+Je puis tromper Nanine, sans qu'elle en prenne ombrage. Au reste
+lorsque la cage est peuplée d'oiseaux qui gazouillent, les chats
+rentrent leurs griffes et écoutent. Don-Juan n'aurait que faire de
+briser ce petit coeur d'agnelet. Il n'y a que les rustres qui dénichent
+les nids; les vrais chasseurs ne tuent point les rossignols.
+
+
+
+Revu la triste Mary, ce soir, chez moi, un mois après notre
+rupture.—Tout d'abord un grand froid, puis une conversation amicale à
+la turque sur des coussins jetés à terre.—Retour sur le passé.—Nous
+égrenons sur le tapis tous les souvenirs d'autrefois; elle, avec une
+amertume visible, moi, avec une froideur marquée.—Il me déplait
+d'exhumer des sensations mortes; elles ne revivent jamais avec la même
+expression. Dans le coeur d'un jeune homme, ces sortes de cadavres sont
+toujours trop légèrement enfouis; alors qu'on peut encore agrandir son
+cimetière d'amour, il faut laisser au temps le soin d'achever son
+oeuvre. La vieillesse impuissante retourne ce champ de repos; le
+présent est chargé de meubler l'avenir, ce n'est que lorsque le feu est
+éteint qu'on peut remuer des cendres.
+
+Mary fit des prodiges de diplomatie passionnée; elle essaya, mais en
+vain, de faire sonner toutes les cordes de la lyre, mais je n'étais
+guère en humeur de chanter et ma lyre ne rendait que des sons de
+vieille guitare mal accordée.
+
+A minuit, elle regarda la pendule et fit mine de partir. Je la laissais
+faire sans quitter ma posture alanguie ni proférer une parole. Alors,
+s'élançant sur moi, elle m'enlaça, m'embrassa, me caressa, me réchauffa
+avec une brutalité de tigresse ardente et affamée...—l'amitié jurée fit
+un plongeon. Devant les glaces de mon mutisme, cette femme succube
+s'était redressée, brûlante comme un brasier; le coup de canif était
+porté au contrat, mais mon _moi pensant_ n'avait pas eu part aux ébats.
+J'étais furieux de cette victoire remportée sur mes sens contre mon
+gré, et ma passivité non voulue m'attristait. Ne vaut-il pas mieux
+aimer sans retour, que d'être aimé avec cette furia, quand le dédain du
+coeur le plus grand répond à un sentiment si violent?
+
+Elle, cependant, était glorieuse, et, comme je l'accompagnais à la
+porte, pour ne pas prolonger cette situation trop ou trop peu tendue,
+elle me lança avec un sourire diabolique ce mot d'adieu à la Socrate:
+«_Amour, tu es tout: Amitié tu n'es qu'un vain mot_.»
+
+VIII
+
+—Veuillez croire, mon cher, que cela existe beaucoup plus que vous ne
+le supposez, c'est une femme d'expérience qui vous parle, et tenez:
+voici l'épître que j'ai reçue, lisez; elle est signée en toutes lettres
+par une princesse russe, mais peu importe, vous serez discret si bon
+vous semble.
+
+Et je lus la plus étrange déclaration d'amour, écrite avec l'outrance
+passionnée d'une femelle qui voudrait être homme. Je savais que le
+grand César était appelé _le mari de toutes les femmes et la femme de
+tous les maris_, mais je ne concevais pas chez le sexe faible une
+tendance aussi manifeste et aussi Césarienne. Mon aventure avec Babette
+et la Baronne m'avait révélé des points jusqu'alors indécis dans ces
+curieuses accordailles, mais mon rôle du moins n'y était pas effacé et
+comme les danseurs antiques, je pouvais apparaître au milieu du
+festin—ici la virilité était bafouée, méprisée, dénoncée comme une
+turpitude; le temple de Vesta déployait seul sa svelte architecture;
+maudit était le mâle qui faisait mine d'y pénétrer; c'était l'élément
+destructeur des moeurs douces et liantes, c'était le hideux
+procréateur, le méchant faune égoïste et brutal qui amenait, à la suite
+d'un faux plaisir, la douleur, les anxiétés, les dégoûts et la perte
+fatale des formes les plus pures.
+
+—Voilà qui est fort intéressant pour l'étude sociale, dis-je à mon
+interlocutrice en repliant la lettre; le document est superbe et
+hautement paraphé; suis-je indiscret en vous demandant quelle réponse
+fut la vôtre?
+
+—Aucunement, ami; vous pensez bien que je ne répondis pas; mais à
+quelque temps de là, la signataire m'ayant rencontrée dans un salon,
+vint à moi, aimable et pleine d'attentions, et, après s'être informée
+de ma santé, elle manifesta un grand étonnement de mon silence à sa
+lettre: «Quoi! c'était vous, princesse, fis-je avec la plus souveraine
+froideur. Ah! pardonnez-moi, en vérité, je croyais qu'une telle
+déclaration venait de votre mari.»
+
+—Et vous ne la revîtes plus?
+
+—Jamais.
+
+
+
+—Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de
+genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le
+supposer, dans les _Mémoires de monsieur Joseph Prudhomme_. Monnier y
+raconte ainsi une visite à mademoiselle Raucourt qui était, vous le
+savez, au siècle dernier, la grande prêtresse de la secte
+Anandryne:—«Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en
+molleton, des pantalons à pied également en molleton, et un bonnet de
+coton incliné sur l'oreille.»
+
+«On venait de servir le déjeuner et elle était assise à table entre une
+jeune fille fort jolie et un petit garçon.
+
+—Prendras-tu du chocolat ou du café au lait ce matin? demanda
+mademoiselle Raucourt à sa voisine.
+
+—Du chocolat, _mon cher Ami_; le café au lait me fait mal.
+
+—Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre?
+
+—Merci, _Papa_, j'en ai assez.»
+
+Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en
+dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et,
+pour moi qui ai lu et relu la littérature érotique de tous les temps,
+depuis le grivois jusqu'à l'horrible en passant par les gradations les
+plus nuancées, je n'ai pas encore oublié ce simple petit croquis de
+Joseph Prudhomme, expert en écriture, _élève de Brard et
+Saint-Omer_.—Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon érudition
+profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes,
+m'écouter sans rougir ou bien rougir sans m'écouter; je passerai de la
+Grèce à Rome, de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province, de la
+Régence à l'Empire avec des textes variés. Si vous étiez la Chevalière
+d'Eon j'oserais peut-être,... mais...
+
+IX
+
+Je comprends mieux que toute autre le _compagnonnage intellectuel_,
+m'écrivait la minaudière madame de C., il y a bientôt huit
+jours;—«croyez-vous que je veuille jouer près de vous le rôle d'une
+femme jalouse, d'une _maîtresse à scènes?_—Le ciel m'en préserve; je ne
+veux rien savoir; je veux _vous voir vivre_, vous panser l'âme comme
+une soeur de charité panse les blessures du corps. Je vous apprendrai à
+aimer de la bonne façon, sans orages, sans déchirements, sans
+inquiétudes, sans jalousies, tout doucement, bien tendrement; vous
+serez pour moi un grand baby devant lequel je serai en adoration comme
+les mères devant leurs enfants.»
+
+Je me suis cru, en lisant ces mots, vers 1820, à l'époque où l'on
+jouait encore de la cithare sentimentale devant des littérateurs
+larmoyeux et des poètes édités par Ladvocat.—Madame de C. fait voile
+vers la quarantaine, ce _Lazaret d'amour_ des femmes du monde; elle est
+forte et langoureuse, il ne lui manque que le turban de madame de
+Staël; elle ne veut rien savoir, _mais elle veut tout connaître_. C'est
+un autre temps vers lequel elle recule et entraîne ma vie comme pour
+mieux se rajeunir. Depuis que je la vois, je me meus dans des intrigues
+à la Ducray-Duminil, je relis par la réalité, _Madame de Valnoir,
+Coelina ou l'Enfant du Mystère, Jules ou le Toit paternel_, et autres
+épopées romancières en plusieurs volumes.—Elle arrive quelquefois le
+matin comme un ouragan, dans un grand manteau noir, la tête encachotée
+dans une longue mantille; elle se pâme et comprime les battements de
+son coeur, s'affaisse sur un siège et semble dire: «_On m'a suivie, je
+suis perdue_.»
+
+Je reste froid à ses déclarations et y porte juste le même intérêt qu'à
+la _reprise_ d'un vieux mélodrame.—Hier, j'ai voulu rompre; cela
+m'agaçait. Dans un billet fatal et ténébreux, je réclamais mes lettres
+en échange des siennes, afin de ne pas oublier le réalisme de la
+couleur locale.—J'attendais Justine, la chambrière; hélas! ce fut elle
+qui vint.
+
+Elle se fit annoncer, et marcha avec un air brisé jusqu'au fauteuil qui
+lui était offert.—Un juge d'instruction eut envié ma rigidité
+impénétrable.
+
+—Monsieur, je vous rapporte vos lettres—(elles étaient nouées dans un
+ruban mauve).
+
+—Madame, je vous rends grâces, voici les vôtres.
+
+—C'est donc fini, dit-elle avec un gros sanglot dans la voix. Ah!
+perfide! que vous ai-je fait?—Voyez mes yeux, ils sont tout rouges des
+pleurs de la nuit. Depuis que je vous connais, je me meurs; _j'ai tant
+besoin de ménagements_—(elle était fraîche comme un Rubens).—Pourquoi
+ne pas nous laisser aller à l'amour? il fait si beau, le ciel est si
+pur, les oiseaux chantent; tout nous invite aux joies enivrantes, aux
+douces caresses, aux charmes profonds; vous m'aimez: je le sais, je
+veux le croire.—(J'avais cependant tout mis en oeuvre pour lui prouver
+la vérité, c'est-à-dire le contraire).—Ah! ne sois pas insensible à ma
+voix; viens, regarde-moi; me trouvez-vous jolie, Monsieur?—Cette beauté
+dont on me gratifie dans le monde, elle est à vous, et vous seul
+cependant ne m'en avez jamais fait le plus petit compliment. Voyons,
+embrassez-moi; faut-il que moi je me jette vos genoux?
+
+Comme je restais glacial et ennuyé, chantonnant intérieurement comme
+ironie une romance en mineur de _la Grâce de Dieu_, elle éclata:
+
+«Ah! ne jouez pas au Byron! ne faites pas votre Manfred, Monsieur!—je
+sais tout ce qu'il y a de grand, d'incompris dans votre âme; vous êtes
+un lion blessé qui se défend d'aimer.
+
+«Dites-moi le nom de celle qui vous a torturé; j'irai la chercher, je
+vous la ramènerai douce, repentante et docile; mais parlez-moi, de
+grâce; ne restez pas ainsi comme une statue de pierre; le destin fatal
+veut que j'aime tout en vous, vos manières, votre personne, votre
+esprit, vos vices et même vos vilains gros défauts.—Moi, qui suis si
+fière, si orgueilleuse, si indomptée! Suis-je assez bas devant vous.
+C'est horrible!»
+
+Elle parlait toujours, et cette petite voix maniérée sortant de cette
+mamoseuse poitrine m'irritait à l'extrême. Cette plantureuse Junon
+jouant à la petite maîtresse, ces langueurs dans cette puissance, ces
+larmes dans ces yeux arides, ce comédisme tout cérébral qui laissait le
+coeur intact et le corps vierge d'émotions, tout cela n'était que
+ridicule et je le comprenais, car le _vrai_ touche toujours son but; on
+peut s'en défendre mais on ne saurait le méconnaître quand en amour on
+reste maître de soi ou qu'on se désintéresse franchement dans la
+partie.
+
+Déjà elle se renversait dans une feinte attaque de nerfs, son mouchoir
+sur la bouche comme pour arrêter des suffocations; je me préparais à
+distiller quelques gouttes d'eau de Mélisse sur ses lèvres, lorsqu'on
+m'annonça un ami. Ma porte n'était pas condamnée, c'était un sauveur.
+Madame de C. prit congé de moi avec l'amer regret d'avoir été
+interrompue dans sa crise. Au moment de franchir la porte elle revint
+sur ses pas:
+
+—Ah! pardon, Monsieur, j'oubliais... mes lettres.
+
+—Lesquelles, Madame, les vôtres ou les miennes?
+
+—Celles que vous m'avez écrites, cruel! et que je ne puis me décider à
+vous restituer.
+
+Je n'ai jamais pu rompre avec Madame de C., alors que je me dispose à
+ranger cette sotte fantaisie dans l'histoire ancienne, elle revient
+ajouter de nouveaux documents au dossier. Il est des orgues de Barbarie
+qui prennent l'habitude périodiquement de _moudre des airs_ dans les
+cours; ainsi fait cette ingénue marquée. Elle se manifeste dans son
+exigence et son encombrante corpulence, à l'exemple d'une trombe
+impétueuse, et elle soupire mignardement comme une sylphide: «_Je tiens
+si peu de place, et veux si peu de chose_.»
+
+Que me serait-il arrivé, grands dieux! si j'avais couronné la flamme
+d'une telle Bacchante-élégiaque? Je lui ai bien permis quelquefois
+certaines privautés—de même qu'on se laisse lécher la main par un bon
+gros chien,—mais je n'en ai jamais prises avec elle. L'ombre de son
+mari sec et parcheminé a toujours flotté comme le pressentiment d'un
+remords, entre ses terribles désirs et mes courtes pensées de
+concupiscence.—Ce pauvre homme! il est maigre à embrasser un bouc entre
+les deux cornes.
+
+X
+
+Je croyais ne plus aimer ma petite Jeanne; le bonheur berce l'amour et
+l'endort. Mais comme elle me quittait certain matin par un gai soleil
+de mai, je la regardais partir et lui adressais de loin de nonchalants
+baisers. Elle se retournait, gracieuse et vive, et de son mouchoir
+fouettait gentiment l'air.
+
+Une sorte de commis de rayon, un goujat vêtu comme un lieu commun, un
+hideux clerc de quelqu'huissier louche, la regarda au passage et avec
+le sans-façon d'un cuistre qui se croit tout permis, frappé d'une idée
+de séduction, il se mit à ajuster son col, à donner une inclinaison à
+son chapeau et à changer son itinéraire dans le but visible de marcher
+dans le sillon de beauté que laissait derrière elle ma charmante
+adorée.
+
+Au tournant de la rue, je ne vis plus rien. Par malheur, j'étais en
+robe de chambre, en pantoufles, au saut du lit; j'aurais voulu avoir
+des ailes, pour rejoindre le faquin, le souffleter et lui tirer les
+oreilles, pour s'être permis de souiller du regard et de la pensée ma
+maîtresse élue, et, bien que le soupçon ne put s'imposer mon esprit
+devant ce ver de terre suivant cette reine, je me suis longtemps
+demandé si je devais attribuer à l'amour, ou au mépris des insolents
+médiocres, le sentiment de rébellion et de sourde rage qui s'était
+emparé de mes sens.
+
+Ah! pensées infâmes qui germent trop souvent dans le cerveau surmené
+par une idée de possession absolue, chez un être qui se sent l'orgueil
+de son despotisme et le despotisme inflexible de son orgueil: Que ne
+peut-on royalement assassiner la créature qu'on est certain d'avoir
+possédée de l'épiderme aux fibrilles les plus tenues, du coeur et de la
+cervelle, de même qu'on peut briser au sortir d'une orgie la coupe de
+cristal où l'on a bu l'ivresse à longs traits, mais sur laquelle aucun
+autre désormais ne pourra porter ses lèvres.
+
+Heureux ces souverains d'Orient, qui après une nuit de délices
+inoubliables, faisaient trancher la tête de leurs plus douces sultanes
+avec une cruauté langoureuse et poétique. Ils éprouvaient la
+philosophie de leur crime, car loin d'ouvrir la porte aux remords, ils
+la fermaient aux désillusions.—_Il y a du satrape chez les hommes
+entiers_.
+
+XI
+
+C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur, quand j'y songe: ce
+navrant billet doux disait: «J'aurai le plus grand plaisir à te voir;
+si tu m'as aimé un instant, viens: _Je suis chez Dubois... tu sais...,
+faubourg Saint-Denis_. J'ai cru en y entrant y mourir d'ennui, par
+bonheur jusqu' présent, les amis se sont montrés dévoués... Mais toi,
+je voudrais tant te sentir la main dans ma main. Si tu as un moment,
+viens, viens, je t'en serai si reconnaissante!»
+
+Pauvre grande enfant! elle se nommait Flore de ***. Je l'avais entrevue
+au printemps, alors que pour échapper aux cuissons parisiennes j'étais
+allé à Ermenonville, en compagnie d'une petite déesse de Paphos, faire
+l'amour sous les grands arbres, près des temples mythologiques et des
+grottes voluptueuses, peuplés du souvenir de Rousseau.
+
+En la voyant pour la première fois, dans l'échange seul de nos regards,
+nous avions pris possession l'un de l'autre avec cet instinct curieux
+et impossible à analyser de deux êtres, qui ne se sont jamais vus et
+qui cependant se retrouvent. De ce jour, j'avais l'assurance qu'elle
+était à moi, sans fatuité; c'était mieux qu'un pressentiment, c'était
+une certitude: son oeil fixement me disait: «_Je suis ta chose_;» et
+mon regard inexorable répondait: «_Je le sais et le sens; tu
+m'appartiens_.»—Chaque homme a son harem dispersé dans le monde, dit un
+moraliste; celle-ci était plus sûrement ma sultane que la petite houri
+qui se pendait à mon bras, et qui avait des allures capricantes dans
+l'herbe. L'une m'était réservée par le destin comme une jeune fille au
+minotaure du labyrinthe, l'autre, gentille hétaïre, se prêtait à ma
+fantaisie; elle se donnait un maître par caprice, sans subir le
+fatalisme d'une passion. La première, _dans moi_, ne pouvait
+méconnaître l'amant, la seconde, plus légère, n'y voyait que l'amour.
+Pour la théorie des ardeurs amoureuses celle-là était la flamme,
+celle-ci n'était que la fumée.
+
+A peine étais-je de retour à Paris, où j'avais réintégré mon
+insouciante compagne, que je revins à Ermenonville. Pendant près d'un
+mois je la vis et ne lui parlai pas; ce n'était pas là du
+sentimentalisme ni de la crainte, c'était une jouissance particulière.
+Je planais sur elle comme l'épervier sur la colombe, et la pauvre
+petite tourterelle mettait sa tête sous son aile pour ne pas voir mais
+aussi pour mieux se laisser prendre.
+
+Flore de *** s'isolait dans son veuvage, bien qu'elle eût à peine
+vingt-cinq ans; elle était mieux que jolie et plus que belle: un poète
+eût décrit sa beauté en un volume, pour moi qui ne suis point poète, je
+constatai simplement que cette brune radieuse possédait au complet, et
+au delà, les qualités essentielles de la perfection chez la femme,
+selon Brantôme.
+
+Une heure avant mon départ je lui parlai. Ainsi deux aimants longtemps
+placés côte-à-côte doivent se réunir.—Elle ne dit mot à mes quelques
+paroles, mais le soir le même wagon nous ramenait fiévreux, courbaturés
+par l'attente et les promesses de notre fougue, et cependant notre
+amour plaidait pour lui même, sans que nous eussions besoin de parler
+de nos désirs; nos coeurs battaient avec éloquence, mais nos lèvres
+étaient muettes.—Lorsque les sens s'adressent à des sens qui répondent,
+les paroles sont craintives, on dorlote par la pensée les plaisirs que
+nourrit l'espérance.
+
+—Ah! quel raffinement il y a dans la patience de la possession...
+_qualis nox fuit illa_... disait Pétrone...
+
+
+
+La pauvre mignonne se laissa consumer par l'ardeur de sa passion; elle
+mourut en janvier après plus de six mois de délices surhumaines. Je
+voyageais dans les brumes d'Angleterre lorsque ce navrant billet doux
+me parvint: «_Je suis chez Dubois... tu sais, faubourg Saint-Denis..._»
+
+Hélas! je ne l'ai point revue et peut-être l'ai-je tuée..., cette douce
+amoureuse. C'est tout un poème de tristesse dans mon coeur quand j'y
+songe.
+
+XII
+
+Lorsque la grande comtesse conçut le ridicule projet de me marier, je
+me laissai faire, c'était le testament de son amour dont elle pensait
+ainsi légitimer la succession. Je fis mine d'accéder et poussai jusqu'à
+la présentation, mais pendant le dîner, je lançai froidement dans le
+courant de la conversation d'irréfutables pensées contre le mariage,
+qui, comme toutes les vérités profondes, causèrent la plus déplorable
+sensation parmi les convives engagés dans les liens de l'hyménée. Voici
+quelques-uns de ces aphorismes terribles et tranchants:
+.........................................
+.........................................
+
+_Le Mémorandum d'un Epicurien s'arrête ici.—Une main inconnue a déchiré
+les pages manuscrites qui suivaient ces quelques notes hâtives et
+décousues.—La sottise peut tout lacérer en invoquant le code indigeste
+de la morale.—Les vérités sociales doivent rester cachées dans le puits
+de la logique.—Ici, le_ Mémorandum _devenait peut-être intéressant;
+mais l'éditeur persiste à mettre au jour ce carnet de fat et à le
+reproduire avec ses lacunes et ses errata.—Ainsi soit-il!_
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+_Les Fastes du Baiser_
+
+
+Suçotant frétillardement,
+Dérobons nous tout doucement
+Par un baiser l'âme et la vie.
+PARNASSE DES MUSES.
+
+D'après la légende interprétée par Jean Second Evrard, l'auteur des
+_Baisers_—ce chef d'oeuvre d'un poète voluptueux et hardi,—Vénus
+transporta vers l'aurore le jeune Ascagne tout endormi, dans un des
+bosquets enchanteurs qui dominent Cythère. Là, plaçant douillettement
+sur un lit de tendres violettes cet adorable adolescent, elle fit
+naître, de sa volonté de Déesse, une prodigieuse floraison de roses
+blanches dont les suaves senteurs s'épandirent à l'entour. Cypris
+contempla son oeuvre dans le mystère de sa retraite: Sous ses yeux, le
+fils d'Énée respirait doucement; les fleurs fraîches écloses
+s'épanouissaient au-dessus de sa tête, semblant bercer son sommeil,
+tandis que cependant l'air saturé de parfums capricieux conviait les
+sens aux plus charmants ébats. Vénus sentit sourdre en elle un étrange
+frisson; une ardeur fiévreuse se glissa dans ses veines, et les
+caresses, filles du désir, se prirent voleter avec malice sur ses
+divins appas. Adonis, en cet instant, lui apparût dans le lointain du
+passé avec les tièdes souvenances des délices charnelles; elle se mit à
+évoquer les grâces viriles, les valeureux enlacements, les coïntes
+galanteries de son amant, et, devant le repos d'Ascagne, devant ce
+garçonnet plus rose que les roses, devant les beautés sveltes de cette
+puberté découverte, elle se trouva faible, indécise, bouleversée; c'est
+ainsi que dormait son berger; elle eut voulu étreindre ce cou junévile
+et fringuer sur ce torse coquet, mais où Morphée régnait, sa pudeur fut
+maîtresse.
+
+Les roses, dans leur langage, distillaient de capiteux conseils, les
+fleurettes du gazon chatouillaient le derme de ses jambes, ses colombes
+fidèles, battant joyeusement de l'aile, se becquetaient sous la ramée;
+les zéphirs avec un langoureux murmure se jouaient sur ses lèvres
+ardentes; l'amour, dans toutes ses manifestations, chantait une hymne à
+sa reine-mère; la nature par sa sève dictait sa grande loi. Alors, la
+sensible Dionée attendrie, éperdue, se laissa lentement tomber sur les
+parterres fleuris, et se penchant sur la fraîcheur des roses, elle en
+prit une et l'embrassa.—On eut dit, à ce contact, que le sol
+s'enflammait; les roses blanches s'animèrent, devinrent pourpres comme
+de pudibondes damoiselles tout à coup lutinées; autant de baisers
+cueillis par ces lèvres mi-closes, autant de baisers rendus, jusqu'à ce
+que Vénus, fière de sa moisson et trainée travers l'azur par ses cygnes
+éclatants, se mit à parcourir le globe terrestre, semant pleines mains
+comme un nouveau Triptolème des baisers inédits sur les campagnes
+fécondes.
+
+
+«Depuis ce jour, tout brûle, et s'unit, et s'enlace;
+Le bouton d'un beau sein est éclos du baiser;
+Une rose y fleurit pour y marquer sa trace;
+Fier de l'avoir fait naître, il aime à s'y fixer.»
+
+
+C'est à ces baisers tombés du ciel, dans un combat des sens, que nous
+est venue la merveilleuse éclosion des plaisirs les plus vifs: baisers
+voluptueux issus des roses fraîches et vermeilles, baisers humides,
+précieux dictames des amours humaines; baisers frissonnants qui donnez
+la vie et scellez le pacte des âmes, baisers variés mais toujours
+enivrants et nouveaux, je vous salue!
+
+D'autres, nourrissons d'Apollon ou amants favorisés des Parnassides,
+vous ont chantés sur des lyres sonores et harmonieuses; chaque jour des
+lèvres s'unissent pour célébrer votre gloire dans un râle de bonheur et
+d'ivresse: pour moi, heureux baisers, provocateurs de la virilité,
+baisers petits et grands, baisers doucereux ou brutaux, légers ou
+profonds, langoureux ou mordants, libertins ou _vitriolesques_; baisers
+auxquels la mâleté donne toute l'expression, je veux conter vos fastes
+dans le prosaïsme de ma manière, détailler vos mignardises si chères
+aux farfadels de la passion, et annoter vos variations savantes comme
+un pieux dégustateur de vos innombrables fantaisies qui embéguinent ma
+concupiscence.
+
+II
+
+Plusieurs savants, dans de longues dissertations, ont déjà traité la
+question. L'ouvrage le plus intéressant et aussi le plus célèbre est
+l'essai de Kempius, intitulé: _de osculis_. Les latins se servaient de
+mots différents pour mieux marquer la nuance des baisers; ils nommaient
+_Osculum_, un baiser donné entre amis; _Basium_, un baiser offert par
+convenance ou reçu par politesse; et _Suavium_, un tendre baiser
+impudique[1]. Ne nous inquiétons que de celui-ci; les autres ne sont
+que baisements ou baise-mains, contacts sans plaisirs, accolades sans
+convictions, civilités puériles et honnêtes, Berquinades à l'usage des
+hypocrisies sociales. Si je m'étends ici quelque peu sur l'historique
+des baisers, ce sera pour revenir avec plus d'empressement à ces doux
+becquetages de tourterelles, à ces duos des lèvres, à cette fusion des
+désirs que les anciens exprimaient si bien par _columbatim_, un mot
+exquis que _colombellement_ ne saurait traduire à mon gré.
+
+
+ [1] Cette différence est indiquée ainsi dans les _Arrêts d'amours_ de
+ Martial d'Auvergne: «ut paululum a materia divertamus, quid sit
+ discriminis inter basium, osculum, et suavium dicamus, Aelius Donatus
+ in Eunucho Terentiano tria osculandi genera ponit, osculunt silicet,
+ basium, et suavium. Oscula officiorum sunt, basia vero pudicorum
+ affectuum, suavia libidinum vel amorum. Servius Honoratus in primo
+ Æneid super his verbis: _oscula libavit_, osculum religionis esse
+ dicit, suavium autem libidinis.
+
+
+Lorsqu'à Rome l'adultère ne subissait aucune loi de répression, le
+baiser public était ignoré et considéré comme un gage de fidélité
+conjugale mis au nombre des caresses secrètes de la nuictée; un jeune
+citoyen pour avoir eu la témérité de ravir un baiser à une grave
+matrone fut par sentence condamné à mort et exécuté. On peut trouver
+dans le code une loi dont les prérogatives sont connues par les
+jurisconsultes sous le nom de _Droit du Baiser_. Ce droit consistait en
+présents de fiançailles qui devaient compenser l'atteinte que la
+pudicité virginale de l'épousée avait soufferte d'une amoureuse union
+des lèvres, c'était le gage avant-coureur de l'amour conjugal. Les
+Romains ont fait aussi quelquefois du baiser un acte religieux; les
+philosophes et les naturalistes prétendaient que les yeux, le col, les
+bras et généralement toutes les parties du corps étaient consacrées à
+des divinités particulières[2]; on croyait honorer ces divinités en
+baisant les membres qui étaient sous leur protection. Ils embrassaient
+l'oreille, le front et la main droite dans la pensée de rendre hommage
+à la mémoire, à l'intelligence et à la fidélité qu'ils étaient
+accoutumés à symboliser dans un culte divin.
+
+
+ [2] Voyez à ce sujet: _Variétés littéraires ou Recueil de pièces tant
+ originales que traduites (par l'abbé Arnaud et Suard)_. Paris, 1768,
+ tome I, pp. 379 et suivante.
+
+L'usage réservé du baiser sur la bouche tenait également au culte. Les
+vertueux Romains regardaient la divinité qui préside à l'amour comme le
+parangon de la chasteté; les blanches colombes qui conduisaient son
+char étaient la plus naïve expression de la pureté morale, et ils
+auraient cru déplaire à Vénus, en prodiguant hors de propos le baiser
+amoureux qui devait témoigner seulement de la foi des époux. Les
+violateurs de cette loi étaient sévèrement punis. Valère Maxime en a
+relaté plusieurs exemples frappants. Les profonds penseurs sentaient
+que, permis trop légèrement, les baisers conduisent souvent la
+perturbation des moeurs, et ils cherchaient clandestiner ces sensations
+voluptueuses dans la légitimité du mariage, pour inciter la jeunesse à
+l'hyménée et préserver son propre bonheur et la félicité de l'État.
+
+On connaît le chapitre sur les baisers dans lequel Jean de la Caza,
+évêque de Bénevent, dit qu'on peut se baiser de la tête aux pieds; il
+plaint les grands nez qui ne peuvent s'approcher que difficilement et
+il conseille aux dames qui ont le nez long d'avoir des amants camus, et
+aux amoureux doués d'une protubérance nasale exagérée de choisir des
+maîtresses chez lesquelles cette partie saillante du visage soit plus
+fine et moins en avant.
+
+«Le baiser était une manière de saluer très ordinaire dans toute
+l'antiquité, raconte Voltaire[3], Plutarque rapporte que les conjurés
+avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main et la poitrine.
+Tacite dit que lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien
+le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien et le laissa confondu
+dans la foule. L'inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son
+supérieur en le baisant, appliquait sa bouche à sa propre main et lui
+envoyait ce baiser qu'on lui rendait de même si on voulait.»
+
+«Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la
+bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait _repas d'amour_. Ils se
+donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de
+soeur: _agion Philema_. Cet usage dura plus de quatre siècles et fut
+enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix,
+ces agapes d'amour, ces noms de _frère_ et de _soeur_, qui attirèrent
+longtemps aux chrétiens peu connus, ces imputations de débauche dont
+les prêtres de Jupiter et les prêtresses de Vesta les chargèrent; vous
+voyez dans Pétrone et dans d'autres auteurs profanes, que les dissolus
+se nommaient _frère_ et _soeur_. On crut que chez les chrétiens les
+mêmes noms signifiaient les mêmes infamies; ils servirent innocemment
+eux-mêmes à répandre ces accusations dans l'Empire romain.
+
+
+ [3] Voltaire. _Questions sur l'Encyclopédie_.
+
+Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes
+différentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les
+deux espèces de samaritains. Les sociétés qui se flattaient d'être les
+plus orthodoxes, accusaient les autres des impuretés les plus
+inconcevables. Le terme de _Gnostique_ qui fut d'abord si honorable, et
+qui signifiait _savant, éclairé, pur_, devint un terme d'horreur et de
+mépris, un reproche d'hérésie. S. Epiphane, au troisième siècle,
+prétendait qu'ils se chatouillaient d'abord les uns les autres, hommes
+et femmes, qu'ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et
+qu'ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers;
+que le mari disait à sa femme en lui présentant un jeune initié: _fais
+l'agape avec mon frère_; et qu'ils faisaient l'agape.»
+
+Voltaire n'ose ajouter dans la chaste langue française ce que S.
+Epiphane ajoute en grec[4]. Saint Augustin remarque qu'on regardait
+autrefois les baisers donnés à la femme d'autrui comme dignes de grands
+châtiments. Le Cardinal Tuschus nous apprend aussi que dans le Royaume
+de Naples on infligeait une forte amende à ceux qui baisaient une
+vierge par surprise dans la rue et qu'on les reléguait loin du lieu
+même où le péché mignon avait été commis. Un Évêque de Spire, qui
+vivait du temps de l'empereur Rodolphe fut obligé de sortir de l'Empire
+pour une semblable cause.
+
+
+ [4] Epiphane. _Contra hoeres_, liv. I, tome II.
+
+En France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, le baiser public fut
+toujours considéré comme un acte de civilité et de déférence; les
+Cardinaux avaient droit de donner l'osculation aux reines sur la
+bouche, et toute honnête dame eut considéré comme un affront de ne pas
+recevoir un baiser de lèvres à lèvres lors de la première visite d'un
+seigneur. La plus charmante des voluptés devint ainsi banale: «La
+Cherté, écrivait alors le _Saige Montaigne_, donne du goût à la viande:
+voyez combien la forme de salutations qui est particulière à notre
+nation abâtardit par sa facilité la grâce des baisers, lesquels Socrate
+dit être si puissants et dangereux à voler nos coeurs. C'est une
+déplaisante coutume et injurieuse aux dames, d'avoir à prêter leurs
+lèvres quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu'il
+soit: et nous mêmes n'y gagnons guère; car comme le monde se voit
+porté, pour trois belles, il en faut baiser cinquante laides, et à un
+estomac tendre comme sont ceux de mon âge, un mauvais baiser en
+surpasse un bon.» Pour les dames, à quelqu'époque que ce soit, elles
+furent toujours sensibles aux baisers énamourés d'un galant cavalier,
+et si quelques-unes s'en offensèrent en apparence, la plupart d'entre
+elles, en recevant l'accolade sur la joue gauche furent tentées, en
+tendant la joue droite de répondre ainsi qu'une belle demoiselle
+surprise à l'improviste par un joyeux brusquaire: «Monsieur, vous
+m'offensez, mais voici l'autre côté, je sais mon évangile.»
+
+III
+
+«S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par
+politesse a une bouche vieille et laide, dit l'auteur de _Candide_, il
+y avait un grand danger entre les bouches fraîches et vermeilles de
+vingt vingt-cinq ans; et c'est ce qui fit abolir la cérémonie du baiser
+dans les mystères et les agapes, c'est ce qui fit enfermer les femmes
+chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs pères et
+leurs frères; coûtume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.»
+
+La science a-t-elle besoin de prouver qu'il y a un nerf de la cinquième
+paire qui va de la bouche au coeur et de là plus bas? la nature a tout
+préparé avec le génie le plus délicat: les petites glandes des lèvres,
+leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, la peau fine,
+chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel
+n'est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible
+encore. La pudeur peut souffrir d'un baiser longtemps savouré entre
+deux piétistes de dix-huit ans.—Ronsard a poétisé comme suit ce tact
+charmant de lèvres:
+
+
+Il sort de votre bouche un doux flair, que le thim,
+Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise,
+Surpasse de douceur, tant une douce braise
+Vient de la bouche au coeur par un nouveau chemin.
+
+
+Le baiser sur les lèvres est l'unique baiser de Vénus, c'est
+l'étincelle, le boute feu d'amour; il scelle l'entente des sexes, arde
+le coeur, allume le sang dans les veines, espoinçonne la virilité,
+cause le prurit vital, et met en appétit d'union. L'âme s'évapore dans
+un tel baiser, lorsque les désirs s'y unissent; il met hors de sens et
+cause un étrange satyriasisme; il fait fomenter la sève et fusionner
+deux existences: on y boit la vie de sa vie, on y heurte lascivement
+d'inoubliables sensations comme dans un toast sublime à l'entremise de
+la nature. Ainsi l'expriment les vers suivants dont on ignore l'auteur:
+
+
+De cent baisers, dans votre ardente flamme,
+Si vous prenez belle gorge et beaux bras,
+C'est vainement; ils ne les rendent pas.
+Baisez la bouche, elle répond à l'âme.
+L'âme se colle aux lèvres de rubis,
+Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse
+Ame contre âme alors est fort heureuse,
+Deux n'en font qu'une et c'est un paradis.
+
+
+La conjonction des lèvres est l'_écussonade_ de la plus vive
+jouissance, lorsque pour la première fois, en toute liberté, deux
+muqueuses se soudent dans une effusion commune—: Les deux amants sont
+là, seuls et encore timides; ils ont la gaucherie d'une entrevue à
+huis-clos, où les sens sont plus éloquents que les proclamations du
+désir; les mains se sont pressées, déjà un bras s'arrondit sur cette
+hanche mignonne; les épaules se touchent, les joues se frôlent, les
+poitrines se soulèvent et soupirent; les coeurs battent à l'unisson
+d'espoir et aussi de cette crainte vague qui fait antichambre à la
+porte du bonheur. _Lui_, sourit et mitonne ses délices; _elle_, sur la
+défensive de convenance, muguette et chiffonne son joli babouin dans
+une moue adorable. Voici que les visages se rapprochent, que les
+cheveux s'unissent et que les yeux dardent les yeux à des profondeurs
+volupteuses et infinies: un fluide mystérieux les enserre et les berce;
+sur cette jolie nuque blonde et rose ainsi que sur ce col brun
+d'Antinoüs, il passe comme un frisson avant coureur du spasme. Leurs
+cerveaux, accablés, semblent en ébétude tant est verdissante cette
+extubérance sensuelle, qui fait que les jouvenceaux, comme les
+bacchantes, se grisent eux-mêmes de leurs propres facultés. Tout à coup
+ces torses se cambrent, ces têtes se renversent, ces lèvres muettes se
+choquent, s'alluchent se confondent dans une haleinée de chaude amour,
+et des baisers acres et mordicants font entendre des petits bruits
+rieurs, délectables, alangouris qui se prolongent et s'achèvent comme
+un glou-glou d'ivresse entre ces deux heureux fretin-fretaillant.
+
+Rien n'est comparable à ces liesses; les corps enlacés, s'acquebutant
+dans une puissante étreinte, se contournent en torsions d'amour; les
+lèvres mâles happent cette bouchelette fraîche ainsi que rosée, tandis
+que lancinantes et frétillant dans de diaboliques mouvements, les
+langues inassouvies se mordillent comme fraises et paraissent, dans
+l'imagination de ces félicités poignantes, sucer l'âme de sa vie, et
+faufrelucher la vie de son âme.
+
+On dirait qu'en pareille délectation, on vide l'épargne de son être;
+Belzébuth trépigne dans les entrailles et s'y démène convulsivement, on
+demeure dans l'oubliance de toute l'humanité, et, sur ces lèvres de
+roses, où balbutie encore l'amour anéanti dans cette longue embrassée,
+les amants ne laissent mourir le plaisir que pour le faire renaître
+avec un renouveau plus quintenencié, avec des accents plus humides et
+brûlants à la fois.
+
+L'abbé Desportes a chanté la saveur de baisers si tendres dans ses
+rhythmes exquis:
+
+
+Et qu'en ces yeux nos langues frétillardes
+S'étreignent mollement...
+Quand je te baise, un gracieux zéphir
+Un petit vent moite et doux qui soupire,
+Va mon coeur éventant.
+
+
+et plus loin:
+
+
+Au paradis de tes lèvres décloses,
+Je vais cueillant de mille et mille roses
+Le miel délicieux...
+Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,
+Ce ne sont point des baisers que tu donnes:
+Ce sont de doux appas
+Faits de Nectar...
+Ce sont moissons de l'Arabie heureuse,
+Ce sont parfums qui font l'âme amoureuse.
+S'éjouir de son feu.
+C'est un doux air embaumé de fleurettes,
+Où, comme les oiseaux, volent les amourettes.
+
+
+De tout temps, chez tous les peuples, des poètes de génie ont détaillé
+les charmes du baiser lascif; Virgile, Platon, Moschus, Tibulle et
+Catulle, Le Tasse, Le Dante, Pétrarque, Ronsard, Belleau, de Magny, le
+grave Corneille et le vertueux Racine, Voltaire et Rousseau;
+prosateurs, moralistes et philosophes, chacun a voulu analyser ces
+extases du baiser qui béatifient la passion.
+
+Me sera-t-il permis de traduire ici l'inimitable _Baiser seizième_[5]
+de Jean Second, si chaud et si coloré dans sa belle latinité, qu'il
+peut paraître téméraire d'en rendre le sens exact sans craindre d'en
+atténuer les fantasieuses délicatesses. Je traduirai moins lourdement
+que Ménage, plus tendrement que Balzac, peut-être moins
+sentencieusement que Gui-Patin.
+
+
+ [5] Jean Second.—Basium XVI: _Latonæ nivoeo sidere Blandior_, etc.
+
+IV
+
+—Toi qui es plus étincelante que l'astre brillant de la pâle Phoebé,
+toi qui surpasse en éclat l'étoile d'or de Vénus, ô ma douce Néoera,
+accorde moi cent baisers; prodigue-les moi avec autant d'abandon que
+jadis Lesbie les donna à son poète inassouvi; cueille-les sur ma
+bouche, en aussi grand nombre que ces grâces amoureuses qui se jouent
+sur tes lèvres mutines et sur tes joues rosées. Fais pleuvoir sur mon
+corps ces mêmes accolades aussi drues que ces traits enflammés lancés
+par tes regards ardents qui font naître à la fois la vie et la mort,
+l'espérance et la crainte, la joie et les soucis cuisants. Que tes
+baisers soient plus multiples, plus acérés que ces flèches
+innombrables, dont un petit Dieu léger et moqueur, puise la variété
+dans son carquois doré, pour en férir ma pauvre âme, et, ce chant de
+tes lèvres, joins les propos grivois, les soupirs voluptueux et les
+plus aimables caresses. Imite ces tendres colombes qui, dès le réveil
+du printemps, bec contre bec, se trémoussent des ailes; Néoera, viens à
+moi, éperdue, défaillante, accablée de désirs, ta bouche sur ma bouche,
+collée étroitement: tourne avec langueur tes yeux noyés d'une humide
+flamme et d'une lubricité poignante; alors seulement fais appel à ma
+virilité, renverse-toi sans force entre mes bras: je t'enlacerai, je te
+presserai contre moi, je t'environnerai de mon amour, et, parcourant
+tes appas glacés, je te ferai renaître au rouge soleil de Cythère; je
+te rappelerai à la vie par une savoureuse et lancinante embrassade,
+jusqu' ce que succombant moi-même, dans les plaisirs de cette ardente
+becquée, je sente mon âme m'échapper, s'écouler et passer sur tes
+lèvres. A cet instant, ma Néoera aimée, je soupirerai, bien bas, comme
+dans une agonie de volupté: Je meurs, je meurs, ma tant douce
+maîtresse, je meurs de plaisir et d'amour; prends-moi, recueille-moi,
+embrasse-moi de tes bras frais et potelés, je défaille et suis sans
+ardeur ni puissance. Tu me réchaufferas alors sur ton coeur embrasé;
+dans le parfum d'un de tes baisers tu m'insuffleras la vie et,
+m'éveillant peu à peu sous les mignards attouchements de tes lèvres
+empourprées et mielleuses, je redeviendrai de nouveau ton amant, ton
+seigneur et ton maître.
+
+C'est ainsi, ma Néoera, que nous devons arrêter la faux du temps,
+pendant les courts instants de notre bel âge. C'est ainsi, dans des
+douceurs cupidiques qu'il est sage de laisser s'écouler la jeunesse
+insouciante et rieuse; le plaisir a l'éclat des fleurs nouvelles qui
+tôt se fanent et se dessèchent. Sans qu'on y songe, voici venir la
+morne et pénible vieillesse avec son cortège de douleurs, de
+tristesses, de regrets superflus la décrépitude, et la mort nous
+guettent: Le temps presse, Néoera aimons-nous.
+
+V
+
+La bouche féminine, pour coquettement appeler le baiser et évoquer le
+désir, doit être plus petite que grande, d'une heureuse harmonie, les
+lèvres bien tournées, délicates, ni trop écarlates ni trop pâles,
+colorées d'une pointe de carmin, légèrement retroussée aux commissures
+et scintillantes sous l'humidité des caresses attendues. Le rire y doit
+creuser des fossettes friponnes au bas même du visage, et découvrir,
+comme d'un écrin sort un rang de perles, des dents petites, bien
+enchâssées également dans le vermeil des gencives et dont l'émail soit
+d'une blancheur japonaise à peine irisée. Le plus mince défaut buccal,
+pour un raffiné, est la mort des baisers d'amour; il ne faut point
+qu'une bouche soit ce qu'on appelait au seizième siècle: _un abreuvoir
+mouches_, elle doit, au contraire, prendre des airs musqués et
+affriander les yeux qui la contemplent. Certaines bouches ne sont
+qu'avaloirs sans expression; les lèvres grasses y bobandinent, les
+lourdes lippées y entrent, et les caquets en sortent, ce sont cavernes
+bien aviandées où tombent les léche-frions de cuisine, mais où ne
+parviennent point les hautises des gentilles accolades.
+
+Sur les bouches coïntes et mutines, on peut bailler le _Baiser à la
+pincette_ qui donne moins d'importance au caprice du moment. Pinçant
+doucement les deux joues des doigts, il est ainsi loisible de dérober
+amoureusement un long et sonore attouchement des lèvres, dont on se
+défend toujours trop tard.
+
+Le _Baiser à la dragonne_ est moins civil, il violente, meurtrit et
+blesse comme un éperon c'est le baiser de l'étrier, la vigoureuse botte
+de l'escrime d'amour, c'est la caresse brutale de d'Artagnan à son
+hôtesse, c'est mieux encore la pratique faunesque des amants sabreurs
+de voluptés, qui ne prétendent point s'amuser à la moutarde ou qui ne
+savent pas déguster les douceurs des agaceries prolongées.
+
+Le _Baiser à la florentine_, ou baiser _la langue en bouche_, ainsi que
+disaient nos pères, nous est venu, assure-t-on, d'Italie, bien que ce
+soit le baiser d'amour français par excellence et tradition.—Dans ce
+baiser les langues frétillardes se daguent, se dévergognent et se
+fringuent; c'est une accointance active qui émoustille et que les bons
+sonneurs des lèvres préféreront toujours aux fleurettes naïves des
+Agnès de couvent.
+
+Après la France, l'Italie et l'Espagne ont adopté ce dernier mode
+d'embrassade passionnée. En Allemagne et dans le nord, l'amour est plus
+réservé, bien que dans les hautes classes slaves, par un aimable
+raffinement, on ait inventé dans des petits soupers galants, le
+délicieux _Baiser au champagne_, qui rentre plutôt dans le domaine des
+enfantillages libertins que dans le royaume de l'amour sincère.
+
+En Angleterre, le baiser a pris les proportions d'une institution
+sociale: les blondes et sentimentales fillettes du Pays-Uni, pour ne
+pas s'inféoder à un amant, possèdent toutes plusieurs _Kissing-friends_
+ou bons amis embrasseurs, qui concourent, par différentes manières, à
+déployer leurs talents. Certains gentlemen, réputés excellents
+_Kissing-friends_, sont recherchés des meilleures sociétés et
+quelques-uns, spécialistes émérites, font des conquêtes plus nombreuses
+et causent plus de désespoirs, de suicides et de jalousies qu'un Don
+Juan issu de Lovelace.—Dans le confort d'un divan profond, _seule à
+seul_ avec le _Kissing-friend_ élu de ses lèvres, avec cet «_Exciting
+man,_» une jeune anglaise passerait des heures d'insondable volupté à
+se laisser biscotter dans le tête à tête, sans songer un seul instant à
+invoquer Vénus, à froisser ou à laisser froisser la tunique de la
+morale.
+
+Les lettres d'amour, comme formules de civilités, sont nourries de
+baisers innombrables; ils coûtent moins à écrire qu'ils ne coûteraient
+à donner. La locution «_mille baisers_,» est devenue plus banale, d'une
+familiarité domestique plus grande que la conjugaison du verbe _aimer_.
+Le poète, chevalier de Boufflers, le comprit fort judicieusement, en
+répondant à une dame qui lui envoyait un baiser:
+
+
+Vous m'envoyez sur le papier
+Un baiser qui bien peu me touche;
+Baiser qui vient par le courrier
+Pourrait-il chatouiller ma bouche?
+Votre chimérique faveur
+Me laisse froid comme du marbre;
+Et ce fruit n'a point de saveur
+Quand il n'est point cueilli sur l'arbre.
+
+
+Voltaire n'eut pas mieux dit dans ses épîtres les plus malicieuses.
+
+Madame de La Sablière, pour encourager un jouvenceau timide qui lui
+donnait un baiser furtif, lui murmura finement ce conseil:
+
+
+Un baiser bien souvent se donne à l'aventure,
+Mais ce n'est pas en bien user;
+Il faut que le désir ou l'espoir l'assaisonne:
+Et pour moi, je veux qu'un baiser
+Me promette plus qu'il ne donne.
+
+
+Parbleu!
+
+VI
+
+Le baiser a laissé sa tradition dans l'histoire et la mythologie; Alain
+Chartier, le doux poète, l'homme le plus érudit mais aussi le plus laid
+de son temps, reçut pendant son sommeil un tendre baiser de Marguerite
+d'Écosse, femme de Louis XI; c'est ainsi que la chaste Diane, suivant
+la fable, descendait chaque nuit du ciel pour consteller de baisers
+ardents le corps du jeune et charmant Endimion.
+
+Chaque femme cache un point sensible où se concentre le fluide nerveux
+de son organisme. Pour un amant fortuné, il s'agit de découvrir ce
+ganglion, cette clef des sens, ce ressort des félicités poignantes, ce
+défaut de la cuirasse que toutes maîtresses ont la science de ne pas
+découvrir et dont elles conservent mystérieusement le secret, sachant
+que la divulgation les livrerait à la merci du vainqueur.
+
+Que de femmes prétendues froides et insensibles, ne paraissent telles
+qu'aux yeux des superficiels: Un homme paraît avec la philosophie de la
+volupté et la tactique de l'amour; il étudie, il cherche, il analyse
+les sensations qu'il procure; il fouille de ses baisers cette nuque, ce
+dos, ces bras avec la patience d'un inquisiteur de porte inconnue,
+dissimulée dans une boiserie, il ne néglige aucune saillie, aucune
+vallée corporelle, aucun repli de cet épiderme satiné, jusqu' ce qu'il
+sente un frissonnement spécial qui est l'_Eureka_ de ses recherches
+sensuelles. Heureux ceux-là qui ont la délicate persévérance d'arriver
+à leur but.
+
+Connaître le point sensible d'une femme, cette partie solitaire de son
+être où le baiser frappe comme une balle ou éclate comme une grenade,
+c'est mieux que de la posséder, c'est l'isoler dans l'amour dont on
+l'environne, c'est couper la retraite à ses remords, à son inconstance,
+à ses faiblesses extérieures, c'est se l'attacher par un étrange
+mysticisme, c'est l'encloîtrer dans la dévotion libertine qu'on a su
+faire naître en elle.—Il est une force plus grande encore, c'est de
+connaître la recette des jouissances que l'on donne, et de feindre de
+l'ignorer pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes.
+
+Les baisers recevront toujours le culte des détrousseurs de coeurs et
+des cavalcadeurs à forte encollure; pour moi, je voudrais un jour
+traiter complètement un si brillant sujet parmi cette réunion d'études
+projetées dans un ensemble d'analyses voluptueuses; les poussifs
+toussotteraient avec indignation, les prudes se voileraient en brûlant
+de me lire, et les francs vivans, sans hypocrisie, reviendraient
+souvent ces dissertations, comme les femmes amoureuses reviennent à
+leur piano pour y jouer et rejouer les valses entraînantes.—Je ne
+saurais mieux conclure ici cette courte étude que sur cette pensée
+remarquable de Byron:
+
+«J'aime les femmes et quelquefois je renverserais volontiers la
+conception de ce tyran qui désirait que le genre humain n'eût qu'une
+seule tête, afin de pouvoir la faire tomber d'un seul coup. Mon désir,
+pour être aussi vaste, est plus tendre et moins féroce: J'ai souvent
+désiré, aux jours heureux de mon célibat, que le sexe féminin n'eût
+qu'une bouche de rose, pour y pouvoir baiser toutes les femmes à la
+fois depuis l'Orient jusqu'à l'Occident.»
+
+—Quel rêve!!!
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+VOYAGE AUTOUR DE SA CHAMBRE
+
+RÉMINISCENCE
+
+
+Les souvenirs sont comme les échos
+des passions; et les sons qu'ils répètent
+prennent par l'éloignement quelque
+chose de vague et de mélancolique qui
+les rend plus séduisants que l'accent
+des passions mêmes.
+CHATEAUBRIAND.
+
+
+Des sentiments deviennent frileux, quand le foyer reste vide. Ici même
+où une couvée de plaisirs était éclose, la tristesse seule sanglotte
+lentement dans le crépuscule des regrets superflus.—Une ancienne
+chanson d'amour voltige dans la solitude; dans ce nid charmant où l'on
+était si bien à deux, il ne reste que des rêves de volupté indécise et
+la sarabande enlaçante, mystérieuse et sinistre des souvenirs, ces
+revenants de l'âme qu'on évoque, qu'on chasse et qu'on appelle encore.
+
+Les rideaux sont tirés; il règne dans la chambre un demi-jour, un
+silence où je me complais. La lumière a la crudité, l'effrayante clarté
+qui éblouit ou effarouche les yeux qui ont pleuré et qui ne veulent
+plus regarder ni voir; son éclat possède la brutalité et le frisson
+glacial des réveils subits; la pénombre plus douce, plus insinuante ne
+retire pas les bandages du coeur pour mettre la plaie à vif, elle frôle
+le doute, et, par gradations, comme une mère qui berce, elle assoupit
+la douleur et nous conduit avec des ménagements infinis au soleil de la
+réalité.
+
+En pénétrant ici, j'ai senti dans l'air tiède un refrain du passé,
+quelque chose comme le parfum affadi des amples brassées de fleurs
+étincelantes que j'y avais jadis cueillies. Il m'a semblé voir onduler
+des lignes sur la dernière page du roman si tôt interrompu et un mirage
+trompeur a déroulé devant moi les sensations des caresses friponnes
+d'autrefois.
+
+J'ai cru, ô farouche insenséisme de mon âme! J'ai cru qu'Elle se jouait
+devant moi ma maîtresse aimée avec son rire ambré, jaseur, exquis,
+tintant comme une argentine clochette à mon oreille charmée; j'ai cru
+entendre cette voix si fraîche vibrer d'amour aux échos de mon coeur.
+Dans le vague lugubre qui m'enveloppait, j'ai vu ma charmante amie se
+dresser debout mes côtés, dans de légers tissus transparents, de
+couleur neutre, dont les plis amoureux se collaient à son corps de
+nymphette étoffée. Ses lèvres souriantes, d'une morbidesse savorée, se
+tendaient, se plissaient en avant avec la suave appétence des baisers
+attendus, ses bras souples, roses, polis, agaçants par la grâce aimable
+des fossettes rieuses, ses beaux bras douillets formaient une ceinture
+à mon col, tandis que je dévorais ses yeux pleins d'azur où le bonheur
+s'épanouissait dans la dilatation phosphorescente de ses prunelles.
+
+La moiteur de son haleine passait, comme un souffle attiédi, à travers
+mes cheveux frissonnants; mon coeur battait avec violence d'une épaule
+à l'autre, et, parmi les ténèbres plus épaisses, je pensais caresser,
+manier et affrioler ses formes rondes, charnues, veloutées que
+j'idolâtrai jusqu'au paganisme de la plus folle lubricité.
+
+J'étais inquiet, agité, troublé de même que si j'eusse dû la posséder
+pour la première fois; la pauvre adorée!—Elle était là, devant moi, me
+regardant sous ses cils noirs plus longs qu'un _credo_, lisant dans mes
+sens l'hymne de mes désirs tandis qu'un vermillon très accentué passait
+sous ses joues pâles et porcelainées.
+
+Hélas! fou, double fou!—Ixion croyant saisir la nue fut moins
+douloureusement surpris!—Alors que je croyais sentir le contact
+excitant de son épiderme, et que je m'élançais, éperdu, pour boire
+l'oubliance sur ses lèvres humides, la blanche vision a disparu. Je me
+suis agenouillé avec grand bruit à terre, mes mains crispées dans le
+vide ne saisissaient plus que le néant de mes fantômesques
+attouchements et la hideur de mon hallucination.
+
+Pauvre moi!—Il fallait me ramentevoir: J'accomplissais un pèlerinage à
+l'abbaye des défuntes ivresses, et je dus inventorier le passé, en
+marquant de larmes amères les heureux jours d'autrefois sur le
+calendrier des souvenirs.
+
+Dans la chambre intacte et silencieuse, tous ses chers petits bibelots
+étaient là; sur la cheminée de brocatelle, la pendule restait muette et
+mon coeur seul battait avec force dans cette solitude où le sien, tant
+de fois, avait bondi et éclaté d'allégresse.—Faiblesse étrange qui me
+gagnait, douleurs sourdes et caressantes dont je me croyais à jamais
+guéri, mignardes hantises de mes dix-huit ans, je pensais vous avoir
+égarées à jamais et vous apparaissiez de nouveau!
+
+—O premières amours! délices profondes et vivaces! lorsque vous avez
+conquis la virginité de nos âmes, humé notre sang le plus vermeil,
+grisé nos sens vigoureux et naïfs, quand vous avez imprimé votre marque
+mordante et brûlante à la fois sur la fraîcheur de notre aurorale
+juvénilité, rien désormais ne vous peut effacer!
+
+—Les illusions, sous le doigt brutal de la vie réelle, s'évanouissent
+au toucher comme le prisme et la poussière d'or des ailes de papillons,
+le dégoût survient, la lassitude arrive, le scepticisme s'impose à
+l'esprit blasé, et, aux relais de chaque nouvelle conquête, la passion,
+naguère si fringante, devient plus poussive et aussi efflanquée que ces
+maigres chevaux de poste dont le trot retentit quand même, sous un
+harnachement de grelots sonores et étourdissants.
+
+—C'est en vain que le corps se brise et que le coeur se bronze; la
+statue se souvient d'avoir vécu dans un éclair de joie, et vous,
+sensations neuves, premières caresses de notre puberté, éclose sous un
+regard de femme, nous ne pouvons vous oublier!
+
+Premières amours, rosée de jeunesse ensoleillée, vous anéantissez les
+rêveries trompeuses de notre adolescence; vous dévergognez notre vague
+idéalisme et nos sentiments puérils et mièvres, vous nous remettez le
+sceptre de notre puissance, en nous en inculquant gentiment l'usage,
+vous consacrez enfin notre royauté masculine en nous héroïfiant dans de
+valeureuses prouesses de virilité.
+
+N'est-ce pas dans ce boudoir, où Vénus jamais ne bouda Cupidon, que je
+fis mes premières armes?—N'est-ce pas ici même que je devins homme?
+N'est-ce pas devant ces témoins inanimés, que la chérie, si follement
+dorlotée, me fit éprouver la mâleté de mes muscles?—O douce mignonne!
+quand je jetai mon coeur dans ton âme avec la furie des désirs qui se
+cabrent et l'impétuosité des prurits cuisants, quand je m'agenouillai
+pour la prime fois devant ta beauté absorbante, quand nos lèvres
+allangouries se donnèrent la becquée divine, alors, j'aurais dû cesser
+de vivre; j'étais Dieu dans la Création! En m'approchant de cette rouge
+fournaise du bonheur, je ne pouvais que rétrécir le cercle de mes
+sensations, et, avec l'instinctive philosophie du scorpion, il me
+fallait mourir de moi-même et par moi-même.
+
+On ne contemple pas impunément les radieux levers du soleil sans que
+les tristesses du crépuscule n'en deviennent plus affligeantes.—Ah! que
+ne puis-je reconquérir aujourd'hui cette aurore et cette exubérance de
+mon être!
+
+C'est ainsi que j'étais étendu sur ce siège, accoudé sur cette table
+chargée des riens qu'elle aimait; c'est ainsi que j'attendais sa venue
+du soir, avec des frissons d'espérance, mitonnant des caresses à offrir
+et des ébats à renouveler—: Elle arrivait toute envoilée, émue,
+souriante, presque craintive, et dès lors j'étais enveloppé dans une
+auréole de félicité; le bonheur tient si peu de place!—Déjà, avec ma
+force d'amoureux, je la prenais, la soulevais dans mes bras, la berçant
+comme un enfant avec des éclats de rire joyeux mêlés de baisers, je la
+pressais contre moi, rêvant de m'ouvrir la poitrine pour la loger toute
+entière dans mon coeur—folies suprêmes! Extases divines! pourquoi vous
+ai-je perdues? Avec quelle passion je dégantais ces petites mainettes
+exquises, dont je baisais chaque phalange; puis, dégrafant, délaçant,
+déchirant soie, dentelle ou batiste; avec quelle ivresse curieuse
+j'explorais les rondeurs embaumées de ce buste de déesse!—mes doigts
+ont encore conservé le tact voluptueux de sa peau de satin.
+
+Elle luttait d'abord, se rebellait gentiment, puis se laissait faire,
+vaincue par ses désirs plus encore que par mes démonstrations
+passionnées; puis lorsqu'elle était assise, à genoux devant elle, déjà
+grisé par des ardeurs de faune, je déployais le verbiage de la chair et
+l'éloquence persuasive et enflammée des ambitions sensuelles.—Etais-je
+assez jeune! assez neuf d'expression, assez vibrant dans l'enthousiasme
+de mes croyances!—Je payais d'amour, argent comptant, en belles et
+bonnes pièces, frappées au bon coin de ma puissance de novice.
+
+Et toutes ces mutineries ineffables, ces chuchottements de colombes au
+même nid, ces aveux à voix basse, ce bruissement de soupirs semblables
+à une confession, ces petits cris légers de bergeronnette effarouchée,
+ces spasmes, ces béatitudes, ces râles soudains, ces évanouissements et
+ce silence:—on eut dit d'un meurtre; ce n'était qu'un doux larcin prêt
+à se renouveler.
+
+Pendant près de six mois, ainsi j'ai vécu, comme une torche qui flambe.
+Sa chambre maintenant est solitaire; la mort, en surprenant la
+pauvrette a fauché mon âme avec la sienne.
+
+Dans ce cadre d'émail, voici son portrait, la douceur de son rire,
+l'éclat de ses yeux, le brillant de ses longues tresses blondes dont
+parfois dans sa nudité, elle se faisait un manteau d'or. Voici cette
+mignarde bouche humide et sensuelle, dont la friandise luxurieuse
+n'avait point de bornes, et, sous ses lèvres ardentes, j'entrevois
+encore la blancheur bleutée de ses dents de jeune chien qui marquèrent
+mes joues, mon col, mes bras et mon corps de ces empreintes
+enchanteresses qui sont espiègleries d'amour.
+
+Portrait que je baise et rebaise, image trompeuse et sans expression,
+carton sans relief et sans vie, que n'ai-je la volonté de te détruire,
+alors que ma tant chère amante n'est plus?
+
+Dans les panneaux de chêne, ce n'est qu'un hideux squelette que les
+larves ont décharné! Si mes sens pétillent sous la cendre encore chaude
+des éclatantes souvenances, la logique de ma raison me fait gratter la
+terre où elle est enclose, soulever le couvercle de sa bière et reculer
+d'effroi devant l'oeuvre immonde de la camarde et du temps.
+
+De telles pensées m'entraînent dans des songes funèbres et hideux où la
+matière putrescible fermente et se liquéfie.—Visage aimé, yeux tendres
+et expressifs, beautés corporelles, je me serais fait poëte ou sorcier
+pour vous immortaliser... Ah! qu'êtes-vous devenus lorsqu'un réalisme
+impitoyable me contraint à vous contempler!
+
+
+
+Elle s'est éteinte doucement un matin de mai, dans mes bras, au réveil,
+en parlant du printemps, des oiseaux et des fleurs; projetant de lentes
+promenades dans les bois reverdissants, souriante, dans sa pâleur, à
+l'idée des violettes cueillies sous la mousse et des baisers échangés
+pendant le gazouillis du rossignol.—Elle se faisait petite, gamine,
+caressante et capricieuse, m'enlaçant davantage et se renversant sur
+les guipures des oreillers—(ai-je souffert davantage dans ma vie qu'à
+cet instant où les larmes m'étouffaient comme une hémorragie
+interne?)—Sur la transparence de son visage le sang avait afflué,
+mettant du carmin sur la blancheur de sa chair avec le contact brutal
+du sang épandu sur un linge. Le soleil entrait dans la chambre et
+baignait les courtines du lit. L'oeil fixant le vague, les narines
+dilatées, belle déjà de la froide beauté des vierges expirantes, elle
+évoquait la nature à son renouveau, et, dans le mirage de ses esprits,
+elle revoyait nos plus douces heures de plaisir, nos fuites dans la
+campagne, nos dîners dans les fermes au milieu des basses-cours
+tumultueuses, le petit coq qui sautait sur la nappe, ou le joli chat
+craintif qu'elle mettait à l'abri du despotisme d'un gros
+terre-neuve:—«Nous irons, dis moi, nous irons encore..., tu sais dans
+la vallée aux moulins, où nous nous arrêtions pour boire du lait, près
+du ruisseau bordé de saules où les _mamans canards_ ont de si jolis
+poussins jaunes... et puis..., n'est-ce pas, nous ferons de grands
+bouquets; la main dans la main, nous retournerons, bien seuls, dans les
+sentiers... ne dis pas non,... oh! je suis si heureuse... si
+heureuse!...»
+
+Elle parlait, parlait toujours, avec la poëtique éloquence des choses
+qu'on doit quitter et des sensations qu'on va perdre, sans en avoir
+conscience.—Elle s'épuisait peu à peu, et dans une douloureuse quinte
+de toux elle s'évanouit pour toujours, me serrant la main plus fort et
+murmurant encore faiblement comme un enfant qui s'endort:...
+_l'amour_... _avec toi_,... _c'est si bon_!—».
+
+Pauvre adorée! Certes, dans la fraîcheur de notre adolescence, l'amour
+c'était si bon, si plein de croyances, si rayonnant de clarté, si
+intime et si vrai—tu as aimé avec toutes les forces de ta candeur, et
+tu es sortie palpitante de plaisir, avant de goûter à la lie des
+désillusions et des infamies, avant les tristes lendemains de la vie
+heureuse.
+
+Je suis resté Moi et je t'aime encore, car tu es ma jeunesse, la
+franchise de mon âme et le miroir de mes premiers sentiments.—J'ai vu,
+depuis, que l'amour tel qu'on le comprend ou qu'on le fait dans le
+monde, et tel aussi que la société l'a créé, était un guet apens et je
+me suis armé contre les soupçons, les trahisons, les perfidies, les
+ruses et astuces de la femme, car sur la carte de tendre, on égorge les
+agneaux et la force indépendante de l'amant prime le droit d'esclavage
+du mari.
+
+Dans cette petite chambre j'aime à revivre mon passé, je retrouve un
+calme langoureux et bienfaisant au sortir des orgies de la chair ou des
+lassitudes de l'esprit.—L'hiver j'allume de grands feux dans l'âtre,
+comme si elle allait revenir, gelée, avec cette toux profonde qui me
+faisait si mal, et qu'elle dissimulait dans un sourire morbide. L'été
+j'y viens donner audience au soleil, aux effluves printannières, je
+place près de moi son fauteuil vide, aux coussins de soie, ses petites
+babouches de velours blanc traînent à terre, et, sur le piano ouvert,
+je place sa chanson favorite: alors je parcours quelque vieux poète,
+les yeux demi-fermés, le coeur engourdi, et il me semble qu'au milieu
+d'accords confus j'entends sa voix exquise murmurer comme autrefois ces
+stances Ronsardiennes, sur un rhythme enchanteur:
+
+
+Quand au temple nous serons
+Agenouillez, nous ferons
+Les dévôts, selon la guise
+De ceux, qui, pour louer Dieu,
+Humbles, se courbent au lieu
+Le plus secret de l'église.
+
+Mais, quand au lict nous serons
+Entrelacés, nous ferons
+Les lascifs, selon les guises
+Des amans, qui librement
+Pratiquent folastrement,
+Dans les draps cent mignardises.
+
+
+Je crois sentir le frisson de ses doigts sur l'ivoire des touches,
+tandis que, comme une berceuse, la mignonne poursuit son chant avec une
+langueur plus accentuée, plus émue et plus chaude.
+
+
+Pourquoi doncque, quand je veux
+Ou mordre tes beaux cheveux
+Ou baiser ta bouche aimée,
+Ou toucher à ton beau sein,
+Contrefais-tu la nonnain
+Dans un cloistre enfermée?
+
+Pour qui gardes-tu tes yeux
+Et ton sein délicieux,
+Ta joue et ta bouche belle?
+En veux tu baiser Pluton,
+Là-bas, après que Charon
+T'aura mise en sa nacelle?
+
+
+Sa voix dans ma pensée devient plus faible à l'approche de ces stances
+funèbres que nous répétâmes si souvent, sans songer à la réalité;
+cependant la vibration de ses paroles tinte encore à mon oreille
+semblables à ces ballades allemandes qui s'affaiblissent en prenant
+fin:
+
+
+Après ton dernier trépas,
+Gresle, tu n'auras là-bas
+Q'une bouchelette blesmie,
+Et quand, morte, je te verrois,
+Aux ombres, je n'avou'rois
+Que jadis tu fus m'amie.
+
+Ton test n'aura plus de peau,
+Ni ton visage si beau
+N'aura veines ni artères;
+Tu n'auras plus que des dents
+Telles qu'on les voit dedans
+Les testes des cimetières.
+
+
+
+Doncques, tandis que tu vis,
+Change, maîtresse, d'avis,
+Et ne m'espargne ta bouche;
+Incontinent tu mourras:
+Lors tu te repentiras
+De m'avoir été farouche.
+
+
+Hélas! sa douce jouvence est passée, mais elle ne peut se repentir!
+
+Lorsqu'elle avait terminé cette suave mélopée, elle se levait
+brusquement et m'enlaçant par derrière, m'étreignant comme un être
+qu'on peut perdre, me renversant sur sa gorge, elle m'embrassait avec
+avidité, elle se donnait à moi, elle était affolée comme si elle eut
+compté ses jours et ses nuits, et juré de ne rien regretter selon les
+présages du poète vendômois.
+
+En ouvrant ce tiroir je trouve ses lettres et les miennes: tout un
+roman qu'il faut laisser inédit, à l'abri du vulgaire. Une une, je les
+relis sans y trouver de quoi brutaliser la délicatesse de mes
+souvenirs; ces tendres billets parfumés ont une candeur de passion, une
+verve d'amour, un brillant d'expression qui me transportent. Le coeur a
+son style et son éloquence, l'un et l'autre sont simples et touchants,
+ils frappent plutôt l'âme qu'ils n'éblouissent l'esprit; ils ont le
+pathétique de la foi et la grande beauté des paroles soudainement
+issues des sensations mêmes qui les ont fait proférer.—A quelle école
+autre que l'amour, une femme pourrait-elle apprendre un art si fin
+d'analyse? Sur quelle palette d'adjectifs, dans quels dictionnaires des
+passions puiserait-elle ces nuances expressives, à la fois sobres et
+alambiquées?
+
+Le cerveau livre hâtivement ses trésors quand l'incendie est allumé
+dans le coeur et que la raison en s'enfuyant laisse tout au pillage des
+sentiments majeurs.—Il est des pages qui me feraient pleurer et rougir
+de plaisir au même instant, il en est d'autres que je déguste
+savoureusement dans ma tête, comme ces sucreries quintessenciées qu'on
+laisse fondre en gourmet sur les muqueuses les plus sensuelles. Jolies
+pattes de mouches, coquetteries féminines, petits mots doucereux,
+locutions adorables, néologismes venus de l'âme, à quelle littérature
+peut-on vous comparer! Comme Mme de Sévigné est froide et minaudière
+auprès des vivantes amoureuses et des brûlants épistoliers.
+
+Près de ses lettres, dans une vaste cassette de Lapis-lazuli enchâssé
+d'or, sa longue chevelure blonde est étendue plusieurs fois roulée sur
+elle-même. Elle me l'avait promise maintes fois, et lorsqu'elle resta
+blémie sur l'oreiller, froide et presque violacée, j'eus l'héroïque
+volonté de couper moi-même cette toison superbe, je fis crier les
+ciseaux dans cette chevelure ruisselante, à la racine, et je me pris à
+sanglotter puérilement, quand je vis cette chère petite tête de morte,
+rase, mignonne et garçonnière, comme ces visages étranges de babys des
+peintures anglaises.—N'ai-je pas eu depuis souvent la faiblesse de
+sortir ces nattes de leur écrin, de les baiser avec passion, de les
+manier, de les tresser, de me complaire à les enlacer autour de mes
+bras, de mon cou et quelquefois de m'endormir avec elles.—On a dit avec
+vérité: En amour plus on est délicat, plus on s'amuse aux bagatelles.
+Mais ces bagatelles des amours défuntes, de quel nom peut-on les
+nommer?
+
+Ici, dans un coffret étroit de bois de rose, je retrouve une branche de
+lilas fanée, cueillie, au printemps de l'année, dans l'Eldorado des
+jouissances complètes, à la campagne, pendant une nuit étoilée et
+sereine où j'éprouvai, en sa possession, des sensations si fraîches et
+si entières que je fus heureux jusques aux larmes. Nulle page de mon
+existence galante n'a pu et ne pourra jamais effacer la félicité
+immense, l'épanouissement de joie intime qui me ravit alors en faisant
+tressaillir jusqu'aux fibres les plus tenues de mon être.
+
+Rien ne nuit tant au temps que le temps, disait Machiavel. Il en est
+ainsi des regrets qui sont tués par les souvenirs, ceux-ci demeurent
+plus doux que ceux-là, moins violents et plus flatteurs; l'imagination
+rétablit l'harmonie après le fracas des premières douleurs, et je
+reviens ici, dans ta chambre, ma mignonne, plus calme, plus amoureux du
+passé que jamais. Je me plais à cohabiter dans ce milieu avec tout ce
+qui fut à toi et tout ce qui fut sur toi; bijoux, soieries et
+toilettes, bonbonnières et éventails, jusqu'à ces tissus intimes qui
+emprisonnèrent tes grâces ondoyantes et tes beautés secrètes.
+
+Et vous objets qu'elle aimait, livres d'amour que nous lisions
+ensemble, gravures friponnes, statuettes légères de Saxe, petits
+miroirs qui doubliez sa beauté; glaces qui reflétiez nos plaisirs, je
+vous contemple avec ivresse et ne puis vous quitter. Larges divans,
+coussins moelleux, tapis d'Orient, tête à tête évocateur de caresses,
+toi surtout lit babillard; vous tous, Meubles, champs de bataille de
+nos tournois d'amour, vous qui me vîtes tour à tour Hercule et Adonis,
+amant vainqueur et amoureux vaincu, vous resterez toujours mon bien, ma
+possession, car avec elle et dans votre confort j'ai oublié la vie, car
+sur vous j'ai sablé le bonheur dans le hanap des voluptés, sur vous
+aussi j'ai semé avec insouciance, ma jeunesse et mon sang, ma cervelle
+et mon âme, le meilleur de mon moi, ma sensibilité du coeur et ma
+virilité des sens.
+
+O la seule amante aimée, je reviens chaque jour faire ce tendre voyage
+autour de ta chambre, me rappeller ta grâce et tes fructicoseux
+baisers, car ne pouvant sentir tes palpables réalités, je pense avec
+Brantôme, ce cavalcadour des _Dames galantes_ qui t'égayait si fort,
+que, si le plaisir amoureux ne peut toujours durer, pour le moins la
+souvenance du passé contente encore.
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+ÉPHÉMÉRIDES DES SENS
+
+
+Vénus sauve toujours l'amant qu'elle conduit.
+H. DELATOUCHE.
+
+
+A MADAME ***, A PARIS,
+
+otre lettre, mon amie, avant de me parvenir, a couru le monde comme une
+folle aventurière. Je l'ai reçue seulement il y a quelques jours, dans
+ma mystérieuse retraite. La poste encore l'avait-elle marquée
+d'estampilles plus nombreuses que celles que nous vîmes, s'il vous en
+souvient, certain soir, sur le passe-port d'un envoyé chinois. Vous me
+mandez qu'absent de Paris depuis près de dix-huit mois, on daigne
+s'inquiéter fort de ma disparition dans le milieu élégant et féminin où
+j'avais coutume de me laisser vivre. Les gageures sont ouvertes,
+dites-vous, et, tandis que l'envahissante comtesse de C*** professe,
+avec des sous-entendus, l'opinion que je suis retiré dans quelque
+Chartreuse chanter matines sur les dalles froides d'un prieuré, la
+jolie petite baronne de P*** tient pour un mariage, en due forme, avec
+voyage circulaire à prix réduit autour de la lune de miel.—La plupart
+de vos belles amies protestent cependant, et affirment avec raison
+qu'un misogame aussi entêté que je le suis, ne saurait contracter des
+liens si légitimement contraires à ses opinions. La tendre et vaporeuse
+madame de L***, concluez-vous, ajoute en soupirant qu'une douce et
+enlaçante passion m'enclôt dans les roses du plaisir et des délices
+partagées; seule, la vieille douairière hoche la tête dans son fauteuil
+et déclame sentencieusement contre les équipées inconséquentes de la
+jeunesse.
+
+Le tableau est bien en place, et je le vois d'ici, avec la mise en
+scène de votre salon délicieux, au milieu des allées et venues de votre
+jour de réception.—Eh bien! mon adorable petite reine, toutes ces
+caillettes, dans ce gentil jeu de _cache-cache_ et de
+_devine-devinotte_, brûlent peut-être, mais ne découvriront pas
+assurément le but réel de mon exil volontaire et les causes dominantes
+de mon séjour aux champs.
+
+Laissez-moi vous dire que je vous soupçonne tout particulièrement d'une
+haute dose de curiosité à mon endroit, et peut-être, par esprit
+tracassier, devrais-je laisser languir votre attention pour donner plus
+longtemps carrière aux broderies ravissantes de votre imagination. La
+vérité tue le rêve que le mystère nourrit; je veux bien croire
+cependant que l'intérêt que vous n'avez, en toute occasion, cessé de me
+témoigner, vous donne quelques droits à mes confidences; mais
+aujourd'hui, il ne s'agit pas seulement d'un petit conte saupoudré de
+sel grivois, d'une anecdote scandaleuse, ni même d'un récit purement
+galant; les faits que j'ai à vous exposer rentrent dans le domaine de
+la confession intime et complète, je vous fais donc mieux qu'une
+confidence, et, pour bien écouter les variations fantastiques et
+mélo-dramatiques de cette aventure, je réclame votre recueillement.
+Ordonnez donc à Rosine de vous laisser seule et de condamner votre
+porte, puis daignez me donner audience, à huis-clos, comme autrefois,
+dans ce galant oratoire tendu de crêpe de chine bleu pâle, sur le
+moëlleux confessionnal de votre causeuse, où pendant d'heureux jours,
+l'amour—qui sait, peut-être le caprice—fut entier entre nous.
+
+Ma lettre vous semblera sans doute longue, à moins que la curiosité
+féminine ne vous donne du courage; quoiqu'il en soit, comme accessoires
+des sensations où des sentiments, qu'elle peut provoquer, munissez-vous
+d'un mouchoir de fine batiste, d'un flacon de sels anglais, d'une boîte
+de pastilles ambrées, de votre mignon éventail, paravent de la pudeur,
+et maintenant écoutez-moi. Vous me connaissez assez pour ne pas mal
+interpréter la brusquerie de certaines locutions; j'ai appris pour ma
+part à apprécier votre bonne camaraderie qui ne s'effarouche pas trop
+des façons garçonnières, et je vous détaillerai mon cas avec la
+familiarité d'une causerie d'homme à homme.
+
+Il vous souvient sans doute que, la dernière fois que j'eus l'honneur
+de vous voir, je vous fis part d'une grande résolution qui paraissait
+devoir être inébranlable. Je m'étais décidé—dois-je vous le
+rappeler,—ne posséder, quoiqu'il advint, mes maîtresses _qu'une seule
+fois_. Cette détermination vous fit rire aux larmes, et vous vous
+moquâtes de moi comme un joli petit démon, croyant à une nouvelle
+boutade de mon esprit inquiet, lorsque ce n'était que la résultante de
+raisonnements basés sur la logique la plus galante.
+
+Je mis donc ma volonté au service de mon jugement; je me pris la main
+et me fis le serment de ne pas faillir aux engagements que je m'étais
+imposés. Je rompis tout d'abord avec madame de N***, que j'avais prise
+par un instinct curieux; on disait tant de petites calomnies sur ses
+goûts et l'étrangeté de son être, que je me devais à moi-même de
+constater la vérité, et je dois à celle-ci de proclamer hautement
+l'exagération du bruit public. Madame de N*** se montrait, j'en
+conviens, un peu excessive dans la manifestation de ses désirs, mais
+aussi elle était tendre à l'extrême, attentive à tous les raffinements
+du bonheur, servile dans le plaisir et incitante au possible. Je la
+quittai presque avec regret, cependant, comme il faut se méfier des
+feux qui durent trop et qui dessèchent ceux qui en sont l'objet, je me
+retirai brusquement de ce corps en combustion dont quelques journées de
+larmes eurent probablement raison.
+
+C'est alors mon amie, que je déployai ma devise en liberté.—_Never
+more_, disais-je, et tous les échos de mes esprits répétaient _never
+more_. Je saluai une légion de maîtresses de cet axiome sans espoir; je
+les avais eues toutes selon mes principes, et aucune ne voulait
+s'élever à la hauteur sublime de ce: _jamais plus_. Ce fut une chasse à
+travers les taillis de Paphos. Les Nymphes cette fois couraient après
+le faune, et le pauvre satyre, acculé par ces diables roses, toujours
+volontaire et toujours répondant: _jamais plus_, luttait encore
+davantage au-dedans de lui-même que contre l'enlaçante et inexorable
+poursuite de ces démoniaques.
+
+Je pus m'apercevoir, en cet instant, que les femmes sont semblables aux
+enfants qui balbutient: _encore_, et je vis que dans une existence de
+célibataire, on doit craindre plutôt l'excès de l'amour que la créance
+du plaisir. Mes mutines créancières se rebellaient, toujours
+vaillantes, jamais lasses, elles suivaient pas à pas mon ombre, comme
+ces louves ardentes qui rôdent aux alentours des fermes, dans la
+campagne, à la piste d'un vigoureux mâtin. Ce fut un orage déchaîné sur
+ma tête pendant de longs mois; chaque jour en totalisant ma dette à
+l'éternel féminin, je l'augmentais davantage.—Lettres, visites de toute
+heure, imprécations, supplications, menaces, pâmoisons, sanglots
+étouffés, rien ne me fit défaut; dans ce siège en règle autour de ma
+puissance virile, et de ma passive résistance, la rivalité des
+assaillantes paraissait en outre exciter leur ardeur.
+
+Souvent, au milieu de ces longues plaidoiries du désespoir, j'étais sur
+le point de m'attendrir; je contemplais des visages amaigris, des yeux
+brûlés par les larmes, des chevelures défaites et des corsages
+entr'ouverts qui avaient l'éloquence de la chair, j'écoutais des voix
+câlines, harmonieuses, frissonnantes d'émotion, mais, sur le point de
+céder, je me redressais, dans toute mon intégrité, et reprenais ma
+force et l'énergie romaine et pontificale de mon: _non possumus_.
+
+Auprès de mon apparente froideur, la sensualité brûlait comme un
+encens, m'apportant au cerveau une griserie de luxure, et il me
+semblait parfois, que, semblable un dieu sculpté dans du marbre, je
+devais regarder d'un oeil indifférent la flamme de ces âmes aimantes
+qui se consumaient vainement comme autant de longs cierges de cire
+devant ma majesté souveraine. Ces passions incandescentes m'avaient
+déifié; aussi, pour conserver le culte de ma volonté et rester fidèle à
+ma foi jurée, je demeurai impassible et sourd aux prières comme toutes
+les divinités.—Sur mon front marmoréen, n'avais-je pas opiniâtrement
+gravé: _never more_?
+
+Si j'osais, mon amie aimée, vous conter plus d'un détail, et vous
+montrer comment ces femelles éperdues s'offraient moi, s'agriffaient à
+ma tête, à mon coeur, à mes sens surtout, vous ne voudriez point me
+donner un démenti, mais je gage, qu'en vous-même vous seriez incrédule,
+et songeriez que l'humanité est plus digne, plus altière, et que la
+créature faite de limon est moins bestiale dans ses appétences
+charnelles ou plus retenue dans l'expression de ses désirs.
+
+Afin de calmer un peu ces agitations, de me donner un léger repos en me
+_désennamourant_ tout-à-fait,—sans toutefois renoncer à une pratique
+dont la théorie était si chère à mon jugement et par suite à ma
+vanité,—je pris un biais et mis du sentiment dans du Marivaudage;
+c'était doser la sottise en pralines, direz-vous, mais la
+sentimentalité, ainsi qu'un masque de satin, devait me préserver du
+hâle que causent toujours les ardeurs de la passion trop militante. Je
+jetai, à cet effet les yeux sur madame V***, douce et langoureuse comme
+une tourterelle blessée; je me présentai à elle sobrement, comme
+converti par sa candeur extrême, et la mystifiai au point qu'elle crut
+voir en moi le plus dévot des disciples de Platon.
+
+Madame V*** n'était pas encore un de ces fruits mûrs, duveteux,
+provocants, aoûtés dans l'exubérance de leur carnation superbe, c'était
+une petite fleur fine et délicate, qui devait s'épanouir aux baisers de
+l'amour et s'effeuiller aux premières froidures de la galanterie. Elle
+accusait par sa beauté fluette tout au plus vingt-deux printemps, et
+toutes ses manières révélaient un sentiment candide, comme une
+virginité ouatée d'idéal. Son mari, un petit vieux sec et à voix fêlée,
+était pareil à ces saules brisés, rabougris, trapus, difformes, où ne
+nichent plus que les hibous et semblables encore à ces cloches
+ébréchées dont manque le battant.—Madame V*** était mariée devant le
+monde et sacrifiée devant l'hymen.—Une telle conquête devait me tenter,
+mais j'étais si las de libertinage que je songeais plutôt à surprendre
+son coeur qu'à posséder ses charmes. Avec mon but immuable de ne jamais
+renouveller ma reconnaissance à la banque de l'amour, vous pensez bien,
+mon amie, que, eussé-je dû l'avoir (puisque la nature même conduit à la
+possession en dépit du sentiment) rien ne me hâtait absolument, bien au
+contraire. Je pouvais donc tirer les cartes avec la mine désintéressée
+d'un homme qui ne tient point à gagner la partie.
+
+Je fis ma cour assidûment à madame V***, parlant d'amour avec
+l'expression d'une âme dépêtrée de la matière, toujours réservé,
+ponctuel, Tartuffe en diable, demandant à baiser une mitaine et ne
+paraissant jamais troublé par des sensations corporelles; un anglais,
+élève de Brummel, eût envié mes procédés corrects; je poussais bien
+quelques soupirs, mais ne les soulignais point, dans l'espérance qu'ils
+arrivaient affranchis à leur adresse. On ne quitte guère les voluptés
+que par lassitude, disait Saint-Evremont, c'était mon cas, et malgré
+mon nouvel itinéraire d'amoureux, je me considérais comme en
+villégiature au milieu des puérilités de mon comédisme de jeune
+premier. Je traitais madame V*** en flâneur; la promenade pour moi
+avait l'agrément des lentes démarches à travers champs, sans avoir
+l'attrait d'un rendez-vous des sens ou l'intérêt d'un but immédiat à
+atteindre.
+
+Hélas! le croiriez-vous, ma sentimentale et innocente amante
+progressait en sens contraire à mes idées; chaque jour le feu
+s'allumait davantage sur ses joues, dans ses yeux et sur l'incarnat de
+ses lèvres; elle devenait craintive et semblait se défier d'elle-même;
+quelquefois elle me fuyait et je la laissais faire, mais aussitôt elle
+revenait avec une lueur de tristesse, comme si elle se fut trouvée
+toute esseulée loin de moi. Déjà ses mains touchaient les miennes avec
+plus de fièvre et de moiteur, déjà aussi je crus entrevoir ces petits
+mouvements brefs, saccadés, inquiets, qui indiquent des affections
+névritiques chez la femme troublée. Ces constatations me causaient à la
+fois un plaisir mystérieux et un désespoir étrange; l'école
+buissonnière avec elle m'était agréable, et je songeais qu'en
+entr'ouvrant la porte d'un bonheur fugitif, elle allait créer à jamais
+entre nous l'abîme des paradis perdus. Il me faudrait la sacrifier,
+après une initiation incomplète aux joies terrestres, pour ne pas
+mentir à la manifestation de mes opinions volontaires, et cette
+situation ambiguë de mon esprit,—qui semblera ridicule aux âmes
+faibles,—me plongeait dans l'inquiétude et la crainte de faillir
+plusieurs fois, après le plaisir unique à la jouissance duquel je
+devais m'astreindre.
+
+Vous qui connaissez les luttes de mes sentiments dans l'arène de ma
+cervelle, vous comprendrez les conséquences de ma lubie, ô ma charmante
+amie; le despotisme de mes caprices vous a laissé d'assez nombreux
+souvenirs pour que vous puissiez vous mettre à la portée de mes
+querelles intérieures en cet instant, sans me taxer de folie. Tel ce
+petit savoyard qui n'avait qu'un pauvre sou à dépenser, s'en allait,
+hésitant s'il achèterait l'orange que convoitaient ses désirs ou s'il
+conserverait son joli sou pour ne pas mordre à la gourmandise de ces
+pommes d'or; tel j'étais, et j'avais bien envie de conserver mon pauvre
+petit sou de savoyard têtu, pour le jeter aux mains d'une femme moins
+sincère et plus friponne que madame V***.—Celle-ci me prit mon sou,
+cependant, et voici comment, sans trop de détails inutiles ou
+d'analyses oiseuses.
+
+Un soir d'été qu'elle était «_veuve_,» à la campagne, nous nous
+trouvions ensemble, après diner, dans un pavillon désert auprès d'un
+grand parc; c'était l'heure douce et attristante du crépuscule, quand
+le soleil rouge descend à l'horizon et que la mélancolie, comme un
+fluide magnétique, plane sur la nature qui s'endort. La journée avait
+été chaude, et tous deux, dans la pénombre, nous semblions bercer des
+rêves vagues sans songer à nous parler. Dans l'air tiède, montaient
+lentement avec une harmonie pénétrante, le cri monotone des grillons
+sous l'herbe, et le coassement inégal, plaintif et lointain des
+grenouilles, dans les marais voisins; quelques oiseaux attardés
+battaient encore de l'aile sur le sommet des grands chênes, et dans la
+vallée, des jeunes filles et des gars à voix mâle chantaient une
+ancienne ronde du pays singulièrement rhythmée, dont le refrain nous
+arrivait affaibli mais distinct:
+
+
+L'amour carillonne,
+Et j'entends qu'il sonne
+Du haut du clocher,
+L'heure du berger.
+
+
+Je dois avouer, qu'en cet instant, j'éprouvai et sentais renaître en
+moi toute la poésie amoureuse et toutes les amours poétiques de mes
+dix-huit ans; un sentiment profond m'envahissait; je me croyais frôlé
+par de singuliers frissons dans le dos et mes yeux étaient humides de
+bonheur. J'entendis deux longs soupirs auxquels je répondis; nos mains
+se rencontrèrent, se pressèrent avec force, je m'agenouillai près
+d'elle, et la renversant audacieusement dans mes bras, je dévorai
+gloutonnement le plaisir sur ses lèvres.—Ah! mon amie, j'étais perdu!
+
+
+
+Quelle prostration j'éprouvai en sortant de mon ivresse, en me
+rappelant mes engagements et en pensant à ceux qu'on allait exiger de
+moi. Je ne proférai pas une parole, mais je pleurai presque comme un
+enfant, bêtement, sans savoir pourquoi. J'eus honte en ce moment de ces
+larmes bienheureuses qu'elle entendait couler, je voulus les excuser
+pour me redresser à mes propres yeux, et comme elle me demandait
+timidement, avec ce ton adorable de Chloé à Daphnis: «_Pourquoi
+pleures-tu_?» J'eus une réponse horrible, folle, pleine de mépris pour
+l'humanité, pour l'amour, pour les femmes et pour moi-même, je fis
+cette réponse cynique.—... Pardonnez-moi..., mon amie, dois-je oser?—Je
+répondis,—ma foi, j'aurai la crânerie de vous le répéter.—Je répondis
+avec une sorte de férocité et de rage insensée:
+
+«_Quand on pense que les chiens font cela_!»
+
+En proférant ces paroles, je devais avoir un air farouche, car
+l'impression qui me les avait dictées était sombre et cruelle. C'était
+donc là où cette sentimentalité si trompeuse m'avait mené
+insensiblement? C'était donc là le corollaire inévitable des passions
+sacrées entre sexes différents? Je m'étais accoutumé avec elle à vivre
+si entièrement en dehors de mes sens que cette rebellion de la chair
+inassouvie m'écoeurait comme si, en voulant planer dans les airs, je
+fusse tombé dans la boue avec un cri indigné contre ma pesanteur
+individuelle.
+
+La pauvre femme était altérée; la gracieuseté de sa chute s'effaçait
+devant la flétrissure imposée à la mienne, ses remords se taisaient
+pour ne pas surexciter les miens davantage. Vous jugez bien cependant
+que je n'étais pas homme à ne point profiter de ma cruelle réplique, et
+je mis à profit cet éclair de démence, puisque mon petit sou
+d'auvergnat m'était si irrémissiblement dérobé.
+
+Je devins un cabotin infâme, je parlai de nos devoirs, des souillures
+du péché, du vide que le plaisir laisse toujours après lui; je fis
+appel à sa raison, à ses souvenirs d'enfance, à ses joies de fillette,
+j'invoquai même la loyauté de l'époux qui lui avait donné son nom et
+l'honorabilité des liens qu'elle avait contractés. Pour moi, dans ce
+sermon attendri, je me frappais la poitrine et me désespérais avec une
+émotion communicative, tour à tour m'indignant contre ma propre
+faiblesse et les insinuations de Satan, et tour à tour aussi, projetant
+de m'imposer de dures pénitences, et de vivre à l'avenir dans une
+sagesse continente et une austérité claustrale.
+
+Tout ce fatras jésuitique fit un grand effet sur madame V***; elle
+sanglotait silencieusement et me contemplait comme un pontife en
+mission divine. Elle aussi s'accusait avec un fanatisme de dévotion
+très sincère. Peu à peu, je la calmai, battant en retraite, et,
+élargissant le cercle de la clémence céleste, je devins biblique; si
+bien que quand je pris congé d'elle, nous nous étions promis de
+demeurer unis dans une affection intime et toute spirituelle. «Merci, ô
+merci, soupira-t-elle en me quittant, que vous êtes bon et grand, je
+suis tombée pour vous, mon ami, je me relève par vous; je ne
+l'oublierai point, votre grandeur d'âme vous place au-dessus de votre
+amour; merci.»
+
+Pauvre petite créature, moi non plus je ne l'oublierai point, j'avais
+si bien joué mon rôle avec elle, que je l'aime avec ce sentiment à part
+que doivent éprouver les comédiens lorsqu'ils songent, avec l'ivresse
+du triomphe, aux glorieuses soirées où ils se surpassèrent. Je la revis
+depuis toujours douce et pudique et toute confite en religion.—Mon
+Dieu! aurai-je sauvé une âme après en avoir tant égarées!
+
+Nous voici tout au plus, ma lectrice, curieuse, aux deux tiers de mon
+histoire, et je ne répondrai pas d'être aussi bref que je le voudrais
+dans le récit qui va suivre et qui vous révélera les motifs honorables
+de mon incognito.—Pour peu que vous affectionniez l'esprit des
+paraboles et la morale mise en actions, vous ne manquerez pas de faire
+ressortir, en ce qui me concerne, la vérité reconnue de cet axiome
+vulgaire: on est toujours puni par où l'on a péché.—Prenez cependant un
+temps de repos, éventez-vous légèrement, croquez une de vos pastilles à
+l'ambre, renversez vos grâces avec plus d'abandon sur votre causeuse,
+et enfin écoutez les faits lamentables qui m'ont conduit dans la
+chaumière rustique d'où je vous adresse ces lignes.
+
+Pour ménager tout retour offensif de madame V***, je me mis à voyager.
+
+Pendant deux mois je courus la Belgique, la Hollande, la Suisse,
+pratiquant avec une aisance merveilleuse mon procédé d'amour. En voyage
+on aime à la nuit, ceci rentre dans les convenances, on ouvre tout au
+plus sa valise et l'on entr'ouvre à peine son coeur.—Entre deux trains
+on embrasse une femme, avec la notion du temps qui s'écoule, en se
+disant qu'on dégustera en wagon ses sensations par le souvenir.
+
+Il me faudrait ouvrir mon carnet pour vous narrer mes innombrables
+échappades amoureuses, et la liste détaillée de ces plaisirs sur le
+pouce risquerait peut-être de vous affadir. Revenons donc au point qui
+vous intéresse réellement pour ne plus le quitter.
+
+A Genève, pendant un trajet sur un des petits vapeurs du lac, dans un
+milieu cosmopolite de touristes, mon attention fut attirée par la
+remarquable beauté d'une femme assise à l'écart, qui regardait avec une
+attention vague et blasée les sites pittoresques qui sont reproduits
+avec tant de profusion banale sur tous les presse-papiers bourgeois ou
+les tabatières musique.
+
+Je pourrais, mon amie, vous en dresser un portrait saisissant, vous la
+montrer accoudée et rêveuse à l'avant du paquebot, vous décrire tous
+les brimborions de sa toilette de passagère et vous faire un délicieux
+petit pastel ou une eau-forte très mordue, très fouillée et burinée
+avec des ombres profondes, des méplats larges et bien en lumière; je
+pourrais, de ma plume, tracer l'ébène de ses sourcils, l'abondance
+fauve de sa chevelure, busquer son nez aux narines fières et
+voluptueuses, arquer ses lèvres dans l'indifférence et le dédain de
+leur expression, faire jaillir le feu de son regard, arrondir ce menton
+dans sa proéminence volontaire et contourner la petite conque adorable
+de son oreille sans bijoux, mais ces peintures nous égareraient bien
+loin. Les romanciers qui se livrent à cette chromo-lithographie
+littéraire ont d'excellentes raisons pour remplir les trois cents pages
+de leurs oeuvres de petits traits qui trompent l'oeil; ici, rien de
+cela, vous trouverez tous ces clichés de gravure en relief parmi le
+fatras des bas bleus ou des imitateurs de Châteaubriand; les meilleurs
+romans peuvent tenir dans un conte de cinquante pages, le reste est
+accordé à la badauderie des détails et je vous sais trop pratique, trop
+_Lady like_ pour ne pas en user brièvement avec vous.
+
+Cette inconnue m'attirait, me fascinait par l'étrangeté de son allure
+et le charme exotique de sa beauté nettement originale; vous savez ces
+vers du classique Corneille:
+
+
+Il est des noeuds secrets, il est des sympathies
+Dont, par un doux rapport, les âmes assorties,
+S'attachent l'une à l'autre et se laissent piquer
+Par ce je ne sais quoi qu'on ne peut expliquer.
+
+
+
+
+Il y avait sûrement une parenté entre nous, moins parenté des coeurs
+que parenté des sens et des caractères. Platon comparait les sexes à
+des moitiés de poire qui cherchent leur seconde moitié; c'était presque
+mon autre moitié; les pépins, ces yeux du fruit, recherchaient les
+pépins saillants des deux sections. Tels, en dehors de tout esthétique,
+des tronçons de ver de terre coupé rampent instinctivement vers le même
+point pour se souder l'un l'autre.
+
+Je la suivis à Vevey, à Divonne, Lausanne, je me fis son ombre muette,
+me profilant sur sa route pour mieux m'insinuer dans sa vie; dans les
+hôtels, aux tables d'hôte, au _Reading room_, dans les couloirs, jusque
+dans les ascenseurs elle me trouvait à ses côtés; je ne dormais que
+d'un oeil afin d'épier ses fuites matinales; nos valises se heurtaient
+dans les gares, nos coudes se frôlaient en wagon, mais à part des
+politesses d'usage et des paroles timidement échangées, j'éprouvais
+comme une jouissance particulière à sentir battre mon coeur à l'unisson
+du sien, sans que j'éveillasse sa délicatesse féminine par une sotte
+déclaration. L'expérience m'a toujours prouvé que plus les amours
+paraissent languir dans la crainte d'un aveu, plus vite ils se
+fusionnent d'après la loi de la nature. La prise de possession ne
+m'inquiétait guère et je laissais flamber mes désirs autour d'elle
+comme autour d'un _pudding_ la flamme d'un punch qu'on attise et agite
+avec insouciance. Mes théories ne mettaient qu'une corde à mon arc et
+je songeai qu'il me faudrait débander trop tôt cet attribut de
+Cupidon...—vous n'oubliez pas... mon petit sou d'auvergnat?
+
+Ah! petit prêtre! ainsi que jurait le bon roi Louis, pouvais-je me
+douter que le hasard, avec son esprit du diable, allait se charger de
+nous accointer forcément, de la manière la plus incroyable et cependant
+la plus simple, puisque déjà, du moins je le sentais, nos coeurs
+ardaient et nos corps se voulaient entièrement.
+
+Un soir, après une journée de diligence, pendant laquelle notre
+taciturnité ne s'était point donnée le moindre démenti, mais aussi au
+cours de laquelle, dans l'encaissement d'un coupé, nos épaules et nos
+mains s'étaient pressées jusqu'à la courbature et la fièvre des
+voluptés contenues, nous descendîmes côte à côte dans une auberge où un
+dieu malin nous attendait sous l'apparence d'un suisse hospitalier et
+de belle mine.
+
+S'il me fallait vous dialoguer l'aventure, cela vous paraîtrait
+assurément plus pittoresque, mieux exposé, mais peut-être aussi peu
+vraisemblable. L'auberge était isolée et si hautement bondée d'Anglais
+et de _Cook's travellers_ qu'il ne restait qu'une chambre, une honnête
+chambre à deux lits.—L'obséquieux majordome, d'un coup d'oeil expert,
+nous prit assurément pour deux jeunes époux très désireux de passer la
+nuit sous le même plafond; nos colis furent hissés de concert dans un
+Eden de troisième étage;—je me gardai bien de protester, mais elle...,
+jetez de grands cris d'incrédulité, belle parisienne..., mais elle,
+avec une surdité aussi forte que la mienne, laissa tout aménager pour
+deux et ne proféra pas une parole contradictoire.—Je croyais rêver, mon
+coeur battait à se rompre, mais d'une voix aussi impérative que
+possible, j'ordonnai qu'on montât le souper dans notre appartement.
+
+Quel souper ce fut là!—A l'époque de nos amours, ma charmante
+souveraine, nous n'eûmes jamais d'ambigus aussi relevés, dans le
+boudoir même où vous lisez cette lettre.—Sous le regard glacial mais
+inquisiteur de notre officier de bouche cravaté de blanc, nous fûmes
+absolument corrects, parlant peu, avec ce flegme et cette indifférence
+d'américains à table; les plats défilaient comme au théâtre pour la
+parade, c'est à peine si nous effleurions de la fourchette les truites
+roses ou les sanglants roastbeefs. Lorsque les compotes et autres
+variantes d'entre-mets furent enlevées, quand nous fûmes seul à seul,
+je retirai la clef de la porte que je fermai à l'intérieur, et
+m'élançant audacieusement à ses genoux avec un bonheur véritable, je
+m'écriai simplement: _Enfin!_ et _Merci!_—La première exclamation était
+pour moi, la seconde était pour elle.
+
+Vous direz peut-être que tout ce récit est d'un fol qui frise
+l'impertinence et que tout auteur qui se respecte n'oserait jamais
+concevoir même un roman sur une donnée aussi improbable. Vous avez foi
+en ma véracité cependant, et vous me permettrez de ne pas trop
+argumenter sur ce sujet. La fin de cette lettre vous fera comprendre
+davantage pourquoi je ne puis m'étendre plus amplement dans cette
+description sous peine de me fatiguer. Au printemps tout est tendre
+dans la nature et le règne végétal ne peut subir de trop grandes
+pressions barométriques; ainsi, dans mon renouveau, avec un doux
+bégaiement de convalescence, l'écrivain se cherche encore et ne se
+retrouve qu'à moitié dans ma cervelle engourdie.—Plus tard! ah! plus
+tard, je vous donnerai des détails qui ne vous laisseront aucun doute
+sur la parfaite authenticité de mes assertions.
+
+Ne vous imaginez pas néanmoins que les choses se passèrent à la
+dragonne entre nous; je fus très respectueux, très décent, très loyal
+avec mon étrange camarade de chambre. Cette nuit-là, vous me croirez si
+bon vous semble, mais les deux lits furent absolument défaits et
+solitairement foulés; ils se rapprochèrent peut-être, mais ils ne se
+confondirent pas; nos soupirs faisaient un pont entre nos coeurs et je
+parus oublier tout-à-fait les galanteries hatives du dix-huitième
+siècle pour ne me souvenir que des continences de l'école de Salerne.
+
+Pouvais-je changer en centimes ou en liards ma petite pièce
+unique?—Certes non, il faut laisser vieillir l'amour comme le vin pour
+le boire, s'il est de bon crû, et j'attendais le moment
+psychologique.—Un caprice qu'on néglige de satisfaire aussitôt, tout en
+l'excitant, se nourrit d'espoir, prend du ventre et devient passion.
+Or, je n'aime point que les feux que j'allume s'éteignent trop vite, et
+si je m'éloigne impitoyablement des brasiers avivés par mon
+machiavélisme, il me plaît de les sentir flamber derrière moi,
+gigantesques, rouges et superbes comme l'incendie d'une Sodome où les
+vices rôtissent et se tordent dans les cuissons du désir, en vains
+appels mon libertinage.
+
+En me jetant à ses genoux, en lui criant: _Merci_, je rendais grâce à
+l'honneur qu'elle m'accordait, à la confiance qu'elle me témoignait,
+mais je me méfiais de moi-même, car dans son regard souriant et trop
+éloquent je lisais ma damnation.
+
+Elle se nommait Ilka, et je prévoyais dans sa possession la sauvagerie
+magyaresque de sa race, plus volontaire que fantasieuse; il se
+dégageait de son corps svelte une énergie et comme une bravoure
+d'écuyère bottée; ses mains de patricienne longues et tissées de nerfs
+délicats mais tenaces et tendues comme des cordes de mandoline,
+accusaient dans l'activité fébrile des doigts une inquiétude
+persistante.—Tandis que je parlais ou plutôt que je murmurais près
+d'elle des déclarations brèves plus crânes et moins niaises que des
+fadaises amoureuses, elle me contemplait, se renversant, analysant tout
+en moi, trahissant à peine par l'oscillation de ses narines ses
+sentiments intérieurs. La prunelle fixe de son oeil excitait ma verve
+et je l'enveloppais toute entière de l'expression de mon individualité
+pour faire pénétrer mon âme par ses oreilles pendant que ses yeux
+buvant lentement les jeux de ma physionomie et les accents de mon
+caractère, épiaient la mobilité de mes traits. A un moment, presque
+brusquement, elle me demanda: «Votre main,» et à peine lui avais-je
+livré ma gauche que redressant la paume en l'air, curieuse comme une
+Gipsy, elle semblait y lire aussi aisément que dans un livre, se
+montrant d'abord perplexe, puis se déridant, enfin joyeuse s'élançant à
+mon cou, m'embrassant sur le front et disant: «Je ne m'étais pas
+trompée, vous êtes un homme dans toute la puissance du mot, vous avez
+la volonté, la force, vous me dominez, hélas! je sens votre influence
+et ne puis m'y soustraire,—je suis vous.»
+
+Je souriais en moi même, alors les confidences commencèrent, les
+baisers, ce sceau des âmes, nous unirent moralement et l'étrange et
+exquise créature se révéla à moi plus extravagante, mais aussi plus
+grande et plus noble par l'esprit qu'elle était belle au physique.
+
+Pour moi, tout me séduisait en elle, sa profonde distinction qui
+ressortait de son maintien et de la petitesse de ses attaches, sa mine
+hautaine voilée de dédain vis-à-vis du vulgaire, sa souplesse de
+panthère dans l'intimité et l'accent de son langage francisé, dépourvu
+de tout parisianisme, mais dicté selon les règles de l'orthologie.
+Cette femme vraiment femme me reposait un peu de toutes les poupées à
+ressort qui tombent en disant: _maman;_ j'adorais ses farouches
+caresses avant même qu'elle fut à moi; si elle parlait de l'avenir de
+nos amours, elle y faisait briller comme l'éclair du poignard dans
+l'ombre d'un drame; il y avait, en un mot, du diable dans sa personne,
+et je sentais qu'en me donnant à elle j'allais signer un pacte avec mon
+sang. Le danger me tentait, la jeunesse aime à le braver, même et
+surtout en amour, j'allais trop tôt hélas! y céder, tout le romantisme
+de ma bonne fortune m'y poussait, et je voulais connaître par la
+réalité, si Belzébuth se mêle parfois comme on le prétend, aux hasards
+de la vie.
+
+Pendant plus de trois jours nous demeurâmes ensemble sans que je me
+décidasse à faire fondre mon pauvre petit sou dans cette fournaise
+pétillante; ma volonté devenait un entêtement dont je souffrais
+cruellement:—je n'ai jamais si bien saisi les cuissons ardentes de la
+vertu. Ilka ne comprenait rien à ce platonisme ridicule, elle se
+tordait par instants à mes pieds comme soumise à mes désirs, mais
+vaincue par les siens; un matin qu'elle était plus pâle et plus agitée,
+elle fit quelques pas vers moi comme pour éclater dans un aveu brutal
+de ses faiblesses, puis se reprenant, comme honteuse, elle prit son
+petit pencil d'or armorié et écrivit sur un billet ces deux mots que je
+conserve et conserverai toujours:—«_Je t'aime et je te veux: tue-moi ou
+prends-moi, mais que je ne voie plus ton indifférence dont je languis
+et meurs trop lentement_.»
+
+Ah! ma belle amie, il faut cueillir les fruits dans leur maturité et
+prendre les femmes au midi de leur concupiscence; je devins Jupiter par
+le plaisir et Titan par mes exploits; ma volonté fit banqueroute, je
+dois en convenir; avec Ilka j'oubliai mes théories de fat et l'énergie
+de ma règle de conduite; je fus aveuglé par l'ivresse et après en avoir
+reçu d'elle cent baisers, j'eusse encore payé de ma vie une seule de
+ses caresses.
+
+Cette fauve créature me brûlait de son amour à ce point que je ne
+pouvais me désacointer d'avec elle ni par la pensée, ni par les sens,
+ni par l'âme; je sombrai tout entier dans cette orgie de ma chair:
+cette indifférence de coeur, cette indépendance d'esprit, ce
+scepticisme des égoïsmes à deux, ces paradoxes sur les unions
+brûlantes, ce culte de mes conceptions personnelles, cette fierté et ce
+despotisme inflexibles que vous me connaissez, je perdis tout dans les
+bras de mon idole.
+
+Nous revînmes ensemble à Paris, et dans une villa des environs, ni trop
+loin ni trop près de la ville, elle prit plaisir se construire un nid
+selon mes goûts. Je la quittais à peine, car toute à ses amours elle se
+recueillait dans son intérieur, bornant son horizon à nos terribles
+jouissances. Je vous expliquerai bientôt de vive voix, à mon retour
+auprès de vous, les étrangetés, les caprices soudains de cette tigresse
+charmante, qui, aux légendes et au fatalisme de son pays, joignait une
+dépravation d'esprit inouïe.—Pour me lier, pour me fixer à elle, dans
+la crainte constante de me perdre, elle ne savait qu'imaginer; chaque
+jour, c'était un nouveau ragoût libertin fortement pimenté par l'ardeur
+de sa sensualité; chaque jour aussi, c'était des exigences volontaires
+qui prenaient l'accent puéril des mutineries amoureuses. Sa croyance au
+vampirisme la poussa un soir à m'ouvrir follement une veine afin d'y
+boire mon sang à petites gorgées comme un filtre immanquable pour me
+posséder à jamais.
+
+Le temps s'écoulait vite dans cette absorption de mon être; habile à
+l'extrême, tour à tour spirituelle ou sagace, apte tout concevoir et à
+tout exprimer, j'avais, à côté de la maîtresse, un camarade génial et
+nos conversations prenaient quelquefois l'allure de graves
+dissertations sur les convenances sociales dont nous nous étions
+affranchis, sur la sottise humaine, sur les sciences surnaturelles ou
+sur les folies de la politique des peuples. Quelquefois, quand la
+fatigue brisait mes membres, elle se levait légère et sans bruit,
+m'embrassait au front, m'enveloppait de confort et se mettant au piano,
+comme pour me bercer; elle jouait alors avec son instinct de tzigane
+des valses exquises de Strauss, de Csardas de Patikarius, ou des danses
+hongroises bizarres, endiablées, qui me faisaient sauter sur la chaise
+longue et ranimaient ma verve endormie.
+
+Après six mois de cette existence qui me montait à la tête comme les
+parfums trop capiteux de la tubéreuse, je devins exsangue, comateux,
+presque acéphale. Ce succube magyar avait vidé ma moëlle et épuisé mes
+sources vitales, je me sentais atteint de vertiges, de cardialgie et
+mon amour encore dansait à la kermesse de mes sens. Il ne fallait pas
+parler à Ilka de la quitter, elle se serait tuée avec un dédain
+superbe; je ménageais une transition pleine de ménagements, lorsque je
+fus atteint d'une fièvre cérébrale qui fit désespérer de mes jours.
+
+Pendant les premiers symptômes de ma convalescence, ma famille, de
+concert avec mes amis, m'emmena au loin, pour me soustraire à des
+retours de moi-même vers ma tendre maîtresse.—La pauvre chère âme
+affolée, partit, me dit-on, en Bohême où elle mourut, sans que j'aie pu
+obtenir le moindre renseignement sur cette fin dramatique; des lettres
+mensongères lui avaient annoncé ma guérison et ma haine ou mieux encore
+mon indifférence pour celle qui avait été la cause de mon mal.—Ah! les
+pavés de l'ours, ils brisent les coeurs sans pitié et assomment
+froidement les plus belles amours, avec la sottise pesante des niais
+qui invoquent la gibbeuse morale.
+
+Un moment abalourdi, hébété par ces nouvelles terribles, qu'on tâcha de
+m'empapilloter sous des phrases de rhétorique et des insinuations d'un
+catholicisme ardent, je pensai moi-même à égarer ma vie sur tous les
+chemins hantés par la mort; le dégoût me serrait à la gorge, l'humanité
+m'effrayait; à vingt-huit ans j'éprouvais déjà une lassitude de vivre,
+comme un centenaire qui aurait vu foudroyer toutes ses affections
+autour de lui...—Peu à peu cependant mon esprit se calma, mon coeur
+devint plus calme, les souvenirs se firent plus doux, et le temps, avec
+un tact extrême pansait mes béantes blessures.
+
+Ma santé si éprouvée ne reprenait aucune force, au contraire; le
+docteur tant pis et le docteur tant mieux provoquaient en vain de
+nouvelles consultations, et j'avais déjà usé sans succès de tous les
+quinas et ferrugineux de la pharmacopée moderne, lorsque, me mettant en
+dehors de tout ce charlatanisme, je résolus, aidé de ma mémoire et du
+bon sens, de me traiter moi-même d'après une méthode ancienne.
+
+Le maréchal duc de Richelieu, souffrant d'un épuisement analogue au
+mien, et désespérant de ranimer sa virilité de cavalier galant, s'en
+fut, paraît-il, à Leyde, consulter le savant Boërhave, le Gallien du
+XVIIIe siècle, dont la réputation était si grande qu'on lui adressait
+ses lettres: _à M. Boërhave, en Europe_.—Cet homme célèbre, après avoir
+contemplé le libertin de qualité, lui dit avec simplicité et douceur:
+«Le médecin est l'esclave de la nature, il n'a autre chose à faire qu'à
+lui obéir et à suivre exactement ses indications. Je m'aperçois que ce
+sont les dames qui ont surtout délabré votre santé, c'est elles à la
+réparer; trouvez-moi une bonne nourrice, et oubliez auprès d'elle que
+vous êtes homme, pour vous faire enfant.»
+
+Je me souvins de ce fait peu connu, et n'allez pas rire, mon amie, je
+fis comme Richelieu; je trouvai en Bourgogne une vigoureuse luronne qui
+voulut bien m'agréer pour son nourrisson. Je me mis à la diète
+laiteuse, buvant du lait régulièrement le matin, le midi et le soir.
+
+C'est ici que je vis depuis près d'un mois, dans une ferme isolée, me
+laissant aller à tous les enfantillages, à tous les bégaiements où
+m'ont conduit mon ramollissement;—le matin à six heures, au milieu du
+chant des oiseaux et du bruit de la métairie, je vois arriver ma bonne
+nounou, comme une mamoseuse providence: elle m'enlève dans ses bras
+comme un bébé, m'habille servilement, et entr'ouvrant son corsage avec
+résignation, elle me présente sa puissante mamelle nourricière que
+j'épuise à longues embrassées. Dans les premiers temps, le breuvage me
+parut un peu fade, je vous l'avoue, et j'eus comme des nausées; il me
+fallut toute la patience de la brave Bourguignonne, toutes ses petites
+claques amicales et ses gros rires de villageoise qu'on lutine, pour
+m'y faire prendre goût.
+
+Aujourd'hui, je commence à redevenir grand garçon, et quand la nounou
+regarde l'heure sur l'horloge à grande gaine de noyer, je n'attends
+plus qu'elle me dise: «_Monsieur veut-il têter_?» Je vais vivement
+délacer la robe et mettre en liberté les prisonniers; ce n'est pas sans
+volupté alors que je hume avec un petit bruit de déglutition cette
+liqueur séreuse qui me ranime et me conduit à la virilité; souvent dans
+ma précipitation, je me comporte en vilain baby, je bavoche et inonde
+les lainages de ma mère nourricière, qui coquettement se secoue ou
+s'essuie en criant à belle gorge comme une ironie à mon impuissance:
+«fi, le polisson _qui salit sa bobonne_!»
+
+Mes journées se passent dans la basse-cour, sur un banc rustique,
+quelquefois presque vautré, auprès du fumier, ce grand aphrodisiaque de
+la terre. Je taquine les poulettes et regarde curieusement les exploits
+du coq, qui me font mourir de honte; je ne lis pas d'autre livre que
+celui de la nature, toujours varié et sincère; enfin, mon amie, cette
+lettre, dans son décousu et le déshabillé de son style, est la première
+que j'écris depuis près de deux mois; j'y remue délicatement les
+cendres du passé pour ne pas faire saigner mes blessures mal fermées;
+serrer mon coeur et tyranniser mon cerveau; ma nounou très inquiète me
+regarde _travailler_, et ne saisit pas bien la portée de ces lignes
+manuscrites écrites en si grande hâte: «Si Monsieur se fatigue, je ne
+pourrai pas le sevrer dans quinze jours, me dit-elle d'un gros air
+grondeur.»
+
+Ah! quand je serai sevré!!!—que toutes les caillettes de votre salon
+prennent garde; le loup rentrera en affamé dans la bergerie, avec ses
+théories anciennes et son petit sou d'auvergnat, qu'il fera sauter et
+passer de mains en mains.—Je sens déjà auprès de ma nourrice des
+distractions charnelles, qui sont d'heureux symptômes. Ah! quand je
+serai sevré!... vous serez appelée la première, si vous le voulez bien,
+mon adorable amie, à prononcer votre jugement si la méthode du docte
+Boërhave est exquise pour apprendre aux hommes à faire et contrefaire
+les enfants, et aux femmes à supporter les hommes qui sortent de
+nourrice.—Adieu, au revoir, à bientôt.
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+_LE SOTTISIER D'AMOUR_
+
+ÉPIGRAMMES TIRÉES DU CARQUOIS DE CUPIDON
+
+
+J'ai remarqué que ce sont les plus
+tendres et ceux qui avaient le plus
+le sentiment de la femme, qui les
+traitaient plus mal que tous les autres.
+THÉOPHILE GAUTIER.
+
+
+
+En amour, tout est vrai, tout est
+faux, et c'est la seule chose sur laquelle
+on ne puisse dire une absurdité.
+CHAMFORT.
+
+
+'amour est utile à la vie, comme la rosée est indispensable à la terre,
+mais l'orage du soir provient trop souvent de la rosée du matin. Il
+faut profiter des premiers rayons solaires du bonheur, se hâter de
+boire au plaisir et quitter la partie avant les ardeurs de midi.—Les
+plus belles aurores produisent parfois de sanglants crépuscules.
+
+
+
+
+A Paris on dit: _une femme honnête_; Vienne, pour exprimer la même
+opinion, on dit: _une femme pratique_.—Comme l'adjectif viennois est
+plus profond et plus correct que le dénominatif parisien!
+
+
+
+La langueur est à la nonchalance ce que la mélancolie est à la
+tristesse.—La langueur est une jaunisse de l'âme dont l'amour même a
+raison.—La nonchalance est une apathie corporelle qui donne tous les
+torts à la volupté qu'elle fait naître.
+
+
+
+Les chevaliers anciens arboraient galamment cette noble devise
+française: _Les servir toutes, n'en aimer qu'une_.—Les philosophes
+cavaliers modernes, moins puritains et moins braves surtout au tournois
+d'amour, proclament cet axiome:_ Les aimer toutes, n'en servir
+qu'une_.—Ceci, pour être moins élevé, est peut-être tout aussi logique.
+
+
+
+La femme souffre toujours pour deux, dit Balzac.—C'est fort bien pensé,
+mais le mari, doit-on ajouter, pâtit souvent pour trois.
+
+
+
+Il est infiniment moins aisé de satisfaire une femme que d'en contenter
+plusieurs. (_Les hommes mariés seront de cet avis_). Pour une femme,
+par opposition, il est certes plus facile et plus agréable, de
+satisfaire plusieurs amants que d'en contenter un seul.—La résultante
+nous conduit à ce mot charmant de Montaigne: _la femme est l'ennemie
+naturelle de l'homme_.
+
+
+
+C'est lorsqu'une femme mendie franchement et sans paraphrases l'amour
+d'un homme, qu'elle démontre sa passion; car alors elle lui sacrifie à
+la fois son orgueil, sa coquetterie, son amour-propre et la pudeur de
+ses préjugés; c'est-à-dire plus qu'elle-même mais, aussi, beaucoup
+moins que ses sens.
+
+
+
+La sentimentalité: un oeuf à la coque à... pain mollet; le libertinage:
+une omelette aux fines herbes.
+
+
+
+Certaines femmes naissent belles; d'autres deviennent jolies; on a tout
+à gagner à s'accointer avec celles-ci plus douces et plus charitables
+que les premières, la façon des Gagne-Petit qui se vengent des
+abstinences de leur jeunesse par les libéralités de leur âge mur.
+
+
+
+Les véritables coquettes se gardent bien de prendre un amant dans la
+crainte de perdre un seul de leurs galants.—Une coquette tire vanité du
+nombre de ses amoureux, comme un aventurier qui s'enorgueillit de la
+variété de fausses décorations par lui arborées en brochette devant la
+sottise humaine.
+
+
+
+Les dévotes ou les vieilles filles de haute vertu permettent à leur
+esprit toutes les jouissances qu'elles refusent à leur chair. Elles
+déjeunent le matin avec appétit du scandale de la veille, dînent des
+calomnies ramassées dans le jour, et couchent chaque nuit, par la
+pensée, avec tous les amants qu'elles ont prêtés si gratuitement aux
+autres femmes.
+
+
+
+Que d'infortunés nouveaux mariés ont appris, le soir, à leur dépens,
+que le flambeau de l'hymen est un cierge de cire... qui n'est pas
+toujours vierge et sur lequel d'infâmes sacristains ont déjà posé
+l'éteignoir de l'hypocrisie et du vice!
+
+
+
+Il y a la même différence entre une femme constante et une femme
+fidèle, qu'entre un homme têtu et un homme volontaire.
+
+
+
+Si je portais deux pucelles en sautoir, disait Esope, je ne répondrais
+pas de celle qui serait derrière.—Quel esprit de bossu! Quelle bosse
+d'esprit! Quelle sagesse de fabuliste!!
+
+
+
+Ce qu'une femme pardonne le moins aisément à un homme qu'elle aime ou
+qu'elle a aimé, c'est de n'avoir rien à lui pardonner.
+
+
+
+La continence _congestionne_; le plaisir grise; la jouissance saoule;
+la passion tue:—Grisez-vous quelquefois, ne vous saoulez jamais,
+gardez-vous de vous suicider. A l'auberge de l'amour, le jeu n'en vaut
+pas la chandelle.
+
+
+
+Le caprice passionné vit aux antipodes de l'estime et de la sympathie
+morale: les femmes qui nous ressemblent le plus sont celles que nous
+aimons le moins.
+
+
+
+La princesse B*** s'écriait l'autre jour, avec ennui et par mégarde:
+«Je voudrais pouvoir embrasser à la fois, mon mari, mon amant et mon
+chien;»—Comme c'est bien femme en tous points, par l'expression et la
+pensée.
+
+
+
+Pour une femme mariée, la beauté de son amant est en proportion de la
+laideur de son mari.
+
+
+
+Une maîtresse qui s'ennuie est déjà infidèle.
+
+
+
+Tuer l'amour à son apogée, au risque de se briser l'âme, c'est un acte
+de haute philosophie, de virilité volontaire chez un homme. Lorsque le
+bonheur est constaté, on ne doit point s'y endormir, la troupe légère
+et funèbre des désillusions guette la porte de l'amoureux; il vaut
+toujours mieux déloger que de s'arc-bouter contre l'envie, le soupçon
+et l'inconstance réunis pour forcer l'huis de l'amant fortuné. Les
+femmes ne comprennent jamais ce génial égoïsme du penseur qui brusque
+toujours les dénouements d'amour, et cependant elles poursuivent le
+fugitif, car les curieuses veulent toujours demeurer les dernières au
+spectacle ou quitter la scène d'elles-mêmes les premières. Si une
+maîtresse nous donne le fil de son âme, il faut en profiter, pour en
+sortir, avant que le fil ne soit coupé par les mains de l'infidèle, et
+imiter Thésée en abandonnant la belle Ariane dans l'Ile de Naxos. Les
+horizons de Cythère sont, hélas! très bornés, et, quand on arrive aux
+confins de la félicité parfaite, il n'y a plus qu'un précipice
+descendre ou un calvaire à gravir douloureusement.
+
+Les plus grandes passions satisfaites finissent sottement, elles
+s'atténuent dans l'estime ou bien s'éteignent dans l'indifférence. Si
+elles se transforment en haine, la logique des sentiments est sauvée et
+l'amour-propre sauvegardé.
+
+Les délicats ne vident jamais que les deux-tiers des flacons de vins
+exquis dont ils s'enivrent. Ils n'attendent jamais, pour en changer,
+que leurs gants se salissent, que leurs habits se déforment ou que
+leurs bonnes fortunes montrent la corde; aussi l'amour ne devrait-il
+être le plaisir que des âmes délicates: «Quand je vois des hommes
+grossiers se mêler d'amour, s'écrie Chamfort, je suis tenté de dire:
+«De quoi vous mêlez-vous? du jeu, de la table, de l'ambition à cette
+canaille!»
+
+
+
+Je me suis souvent demandé pourquoi certaines femmes recherchent si
+avidement la société des hommes d'esprit qu'elles comprennent _peu_ ou
+_prou_, lorsqu'elles sont si idéalement heureuses avec des imbéciles?
+
+
+
+A un époux qui déplorait devant lui ses infortunes conjugales,
+Santeuil, le latiniste et spirituel poète, répondait ainsi: «Vous êtes
+cocu... n'est-ce que cela? Ah! mon ami, ne prenez peine, le cocuage,
+croyez-moi, n'est qu'un mal d'imagination: peu de maris en meurent,
+mais il y en a tant qui en vivent!»
+
+
+
+Dans une réconciliation d'amoureux, il est peu de femmes qui n'aient
+pas la sottise de prendre les marques de virilité de leur amant pour
+des preuves de fidélité.
+
+
+
+Passé quarante ans, la plupart des hommes mettent tout en oeuvre pour
+surexciter leurs sens, sans même concevoir le désir de les satisfaire.
+
+
+
+Les grands vicieux sont timides et craintifs, au premier abord, avec
+une femme qu'ils convoitent; les écoliers au contraire sont hardis et
+inconséquents; l'audace de ceux-ci s'évanouit avec le premier désir, la
+timidité de ceux-là, au contraire, prend une hautaine revanche au
+lendemain de la victoire.
+
+
+
+Un mari qui invoque ses droits, est bien près de les perdre.
+
+
+
+Une _fille_ qui aime redevient enfant, espiègle et gamine; une veuve,
+dans le même cas, retourne aux pudeurs et aux timidités de la jeune
+fille.—_L'enfant est préférable_. Une veuve ne cherche à faire oublier
+qu'un seul homme, qui fut son mari,—la courtisane amoureuse, pour se
+reconquérir elle-même et apaiser les jalousies rétrospectives de son
+amant, voudrait biffer de son passé une portion de l'humanité qui
+l'outrage par le souvenir même de sa possession.
+
+
+
+L'inconstance des femelles est si active, si tourmentée, si inassouvie,
+que je me suis quelquefois demandé si Protée eut pu trouver une femme
+fidèle.
+
+
+
+Tout est amour-propre chez la femme, même l'amour qui ne l'est pas;
+plus on y songe, plus on étudie la théorie, plus on observe la pratique
+de l'amour, plus on se confirme davantage que, somme toute, c'est par
+l'amour-propre que commencent et finissent les plus majestueuses
+passions aussi bien que les plus légers caprices.
+
+
+
+Que d'hommes n'ont-ils pas perdu, par trop de discrétion délicate, des
+caresses intimes et variées, que des goujats grossiers ont su récolter
+cyniquement aussitôt après leur départ.—Les femmes ont l'imagination si
+libertine et nourrie de tant de monstruosités voluptueuses et
+antiphysiques, qu'on est tout étonné, après l'impertinence des demandes
+audacieuses, de trouver des complaisances et des facilités de moeurs
+qui émerveillent la dépravation de l'amoureux. Platon disait que les
+femmes avaient été des garçons débauchés autrefois.—Au lendemain de sa
+virginité perdue, si ce n'est peut-être la veille, une initiée aux
+plaisirs de Vénus a d'ore et déjà conçu dans sa tête un tableau de
+luxure comparée qui ferait pâlir toutes les peintures tracées par
+Arétin.
+
+L'imagination des femmes conçoit, c'est l'audace et aussi au
+tempérament des hommes vigoureux d'exécuter les devis. Ils n'iront
+jamais trop loin.
+
+
+
+Lord Byron disait: «Une maîtresse est aussi embarrassante qu'une
+femme... quand on n'en a qu'une.»—L'embarras cesse par la
+multiplication qui cause les divisions, lesquelles conduisent aux
+soustractions; après quoi on se complaît à aligner des additions
+don-Juanesques d'une légèreté totale exquise. C'est la vanité alors qui
+règne en maîtresse heureuse.
+
+
+
+Les femmes n'aiment que ce qu'on ne leur donne pas.
+
+
+
+Les jeunes filles mordent aux fruits verts; les vieilles filles
+ébrèchent leurs dernières dents sur des fruits secs: _Les quatre
+mendiants de l'amour_.
+
+
+
+Aimer sa maîtresse, c'est encore s'aimer soi-même; aimer son épouse,
+c'est abdiquer son individualité au mécanisme banal de la société et
+dédoubler son effigie.—Un célibataire, qui était un _tout_, devient en
+se mariant, une _moitié_ influencée par une autre moitié.
+
+
+
+«Il faut vous distraire, disait-on à un veuf attristé; vous êtes jeune,
+redevenez joyeux et bon vivant; tenez, soupons ce soir en partie fine?»
+
+«Eh! mon cher, vous avez raison, j'accepte, répond notre inconsolé;
+d'autant plus que... croyez-moi si bon vous semble, j'ai renoncé à
+toutes mes maîtresses depuis la mort de ma pauvre femme.»
+
+
+
+Un homme trompé ne doit pas se résigner, encore moins se désespérer. Il
+y a un milieu plus digne. C'est à sa grandeur d'âme à le découvrir.
+
+
+
+On possède les femmes par leurs défauts rarement par leurs qualités.
+
+
+
+Une chambrière, qui avait beaucoup vu, s'écria devant moi, un jour,
+avec un geste superbe de grande comédienne:
+
+«La vertu, puis-je y croire, dans l'exercice de ma profession?—La
+vertu! Mais, Monsieur, _les lits parlent contre_.»
+
+Quelle réponse sublime, dans le réalisme de sa forme, et quel
+argument!—_Les lits parlent_.
+
+
+
+Il n'y a rien de plus compliqué, de plus trompeur, de plus artificieux
+que la naïveté. Telle demoiselle candide et pudique, qui, par ses
+dehors, ne reflète qu'une innocence réelle, sera, dans un imbroglio
+d'amour, plus fine et plus rouée que des vétérantes de la galanterie.
+C'est que la femme est née pour l'astuce et que chez elle la naïveté
+n'est que le masque ou le pléonasme de la ruse. Cette vérité est tout
+entière dans ce mot de Salomon: «Les femmes font apostasier les anges.»
+
+
+
+La propreté des femmes,—_c'est si sale_, disait une dévote, en se
+signant.
+
+
+
+Un poète inconnu du XVIIe siècle, le sieur J. Magnon, nous a laissé
+dans un poème ce vers étonnant:
+
+
+La corne la plus noble incommode le front.
+
+
+Noble ou non, je crois bien.
+
+
+
+Une femme tient tout de l'opinion; _Le qu'en dira-t-on_ la retient plus
+sur le moment de faillir que le _qu'en penserai-je_.—_Qui peut sauver
+une femme de la honte_? a-t-on dit, et l'écho a répondu: _La honte_.
+
+
+
+N'est-ce pas Chamfort ou un de ses disciples qui a proféré cette
+exclamation: «Que de filles aujourd'hui cessent d'être pucelles avant
+d'être vierges!»—Que de femmes aussi dirons-nous bien au contraire,
+demeurent pucelles en cessant d'être vierges!
+
+
+
+Pour régner sur un peuple, il faut le plus souvent passer sur des
+ruines. Pour étendre son empire sur les femmes, on doit marcher sans
+commisération sur bien des coeurs.—Les conquérants doivent fermer une
+oreille à la pitié et ouvrir l'autre à l'ambition, et les talons rouges
+ne se colorent que dans le sang qui jaillit des coeurs savamment
+piétinés.
+
+
+
+Les délicats n'apprécient que les friandes en amour;—les gourmandes
+composent le lot des grossiers ou des porte-faix.
+
+
+
+Après la possession d'une coquette qui nous a fait languir, c'est avec
+un raffinement de vengeance qu'on lui plonge dédaigneusement des _Tu_
+dans l'oreille.—Le tutoiement après la victoire, devient au gré du
+vainqueur, ou une apothéose de sensualité heureuse ou une flétrissure
+brutale et cruelle.
+
+
+
+Selon Casanova, l'amour n'est qu'une curiosité plus ou moins vive,
+jointe au penchant que la nature a mis en nous de veiller à la
+conservation de l'espèce.—Cette définition, par ce païen charmant, est
+assez ingénieuse; mais voici celle plus complète qu'il donne du
+plaisir:
+
+«Le plaisir est la jouissance actuelle des sens; c'est une satisfaction
+entière qu'on leur accorde dans tout ce qu'ils appètent, et, lorsque
+les sens épuisés veulent du repos, ou pour reprendre haleine, ou pour
+se refaire, le plaisir devient de l'imagination, elle se plaît à
+réfléchir au plaisir que sa tranquillité lui procure.—Or, le philosophe
+est celui qui ne se refuse aucun plaisir qui ne produit pas de peines
+plus grandes et qui sait s'en créer.»
+
+Ceci est moins net et plus quintessencié, mais bien réel, lorsqu'on s'y
+retrouve.
+
+
+
+Les hommes fermes, volontaires, opiniâtres, inflexibles sont
+principalement aimés des femmes, qui dans leur faiblesse admirent la
+force:—Peut-être aussi n'est-ce que le mâle que la femme recherche chez
+l'homme. Elle le rencontre si rarement dans son intégrité!
+
+
+
+Que de revolvers se transforment en simples pistolets dans les liaisons
+qui durent trop!
+
+
+
+Un sportman distingué professait cette opinion, à savoir qu'un
+gentleman de bon ton doit toujours entretenir plusieurs amours au
+ratelier de son coeur, de même qu'il nourrit plusieurs chevaux dans ses
+écuries.—C'est Rivarol palfrenier! c'est aussi la morale traînée dans
+le crottin.
+
+
+
+C'est alors qu'on croit dénouer la ceinture d'une femme vertueuse,
+qu'on ne dégrafe souvent qu'un pauvre ceinturon de Messaline impudique.
+
+
+
+Un homme d'étude, sans être un fat, aura toujours, à un trop haut degré
+le culte de lui-même, pour comprendre la servilité nécessaire, selon la
+société, aux convenances féminines.
+
+Un homme de lettres, qui croit aux lettres, et qui éprouve
+l'enthousiasme de sa profession, est quelque peu un Narcisse au moral;
+il se mire dans toutes les sources de ses pensées, et, si une femme
+veut être de moitié dans cette extase égoïste, elle trouble la
+limpidité du miroir. Il faut donc au penseur de belles bêtes, qui se
+croient telles, de bonnes créatures impassibles et peu bavardes, qui
+font le gros dos sur les divans comme les chats, qui attendent les
+caresses ou qui les provoquent doucement, et non pas des bas-bleus
+babillards ou des précieuses minaudières qui mettent tout à sac dans
+une cervelle d'artiste, semblables à des guenons quittant leur perchoir
+pour bouleverser des paperasses, ouvrir des livres et renverser des
+écritoires.
+
+Un travailleur a besoin d'une créature faite d'amour, toujours prête à
+le délasser par l'amour, à laquelle il donne juste le temps de ses
+entr'actes laborieux: un être qui l'aime comme un chien, avec une
+admiration muette et recueillie, qui se couche à ses pieds, s'éloigne
+et se retire sur un geste du maître, assez sage pour trouver tout son
+bonheur dans l'esclavage, et assez bornée pour ne pas concevoir d'autre
+horizon.—Les sots diront en riant que c'est impossible en ce XIXe
+siècle, mais les sots qui sont les laquais des femmes, ne peuvent
+savoir que celles-ci se dressent à l'exemple des pies et des pierrots
+qu'on met en cage d'abord fermée, puis en cage à porte assez largement
+entr'ouverte, sans aucunement s'inquiéter s'ils s'envolent ou s'ils
+restent.
+
+
+
+Si l'on parvenait à détruire la pudeur et à satisfaire plus
+effrontément ses désirs, la société serait, à mon avis, moins folle et
+plus reposée sur la logique.—«Il s'est trouvé nation, écrit Montaigne,
+où, pour endormir la concupiscence de ceux qui venaient à la dévotion,
+on tenait aux temples des garses à jouÿr, et était un acte de cérémonie
+de s'en servir avant de venir à l'office.»—_Nimirum propter
+continentiam, incontinentia, necesseria est. Incendium ignibus
+extinguitur_.
+
+
+
+Il est des ours mal léchés qui allèchent la concupiscence des femmes.
+Cette sauvagerie de caractère hérissé sent le mâle; pour elles, la
+toison des fauves et des boucs est un plus grand aphrodisiaque que
+l'odeur affadie du musc ou de la verveine, dont se servent les débiles
+petits maîtres.
+
+
+
+L'idéal n'est peut-être que la beauté du vrai!
+
+
+
+Beaucoup d'Anglaises lisent la Bible, bien peu la vivent.
+
+
+
+Une femme à tempérament ne se donne pas le temps d'être coquette. Aussi
+bien, un affamé ne songe-t-il pas à faire des grâces sentimentales à
+table—comme l'estomac les sens ont leur fringale.
+
+
+
+Le caprice chuchotte; la passion parle.
+
+
+
+Une revue mondaine a fait paraître dernièrement sous ce titre: _Comment
+ces dames mangent les asperges_, une curieuse étude qui devait avoir
+pour pendant un second article: _Comment ces messieurs mangent les
+moules_.—La censure, en interdisant ces dissertations métaphoriques, a
+mis à nu la dépravation publique. Si les femmes honnêtes n'avaient pas
+dû comprendre les sous-entendus, en quoi la morale eût-elle été
+froissée? Le salon de Mme de Rambouillet eut écouté sérieusement, sans
+y concevoir de malice, ces petites oeuvres littéraires. Les pointes
+d'asperges sont-elles donc des pointes d'esprit bien grivoises? Il faut
+croire que les nidoreuses manifestations du naturalisme nous ont rendus
+bien pudibonds en matière de préciosité raffinée.
+
+
+
+Allez donc parler d'amour à un médecin, il vous dira: «Bah! mais ce
+n'est que l'attraction de deux muqueuses.»
+
+
+
+La vertu ne résisterait jamais aux circonstances, si les hommes
+savaient les deviner.—Une femme est seule, sur sa chaise longue, toute
+frémissante encore de la lecture d'un roman d'amour, vous vous
+présentez, selon les règles du monde, et par une conversation correcte
+et banale, vous ramenez cette pauvre âme émue aux réalités de la vie.
+
+Oh! si vous aviez pu surprendre son rêve, vous identifier avec le héros
+de ses songes, et peu à peu, avec une nuance très fine de brutalité,
+donner un corps à ses fantaisies d'imagination, vous n'eussiez trouvé
+que docilité et abandon, là où vous n'avez su permettre que la rigidité
+des convenances.
+
+Il faut si peu de chose pour être aimé d'une femme langoureuse qui
+laisse une libre carrière aux arabesques de ses rêveries.—Un sylphe ne
+rencontrerait pas de cruelles, le genre féminin serait sa chose, car
+par ses caresses, ses attouchements invisibles, par ses paroles douces
+comme le zéphir, par le mystère même qui l'envelopperait, il
+posséderait grandes et petites faveurs dans les couvents, dans les
+salons, dans les chaumières, entre mari et femme, amant et maîtresse,
+aussi bien que dans la solitude, la clarté ou l'obscurité. L'adultère,
+d'après Napoléon, n'est qu'une question de canapé.—L'amour, mieux
+encore, n'est qu'une question de discrétion et de délicatesse
+mystérieuse: arrachez les trompettes à la Renommée, soyez muet, feignez
+de devenir aveugle; fermez le verrou: les femmes vertueuses se
+donneront toutes à vous, comme au Dieu du silence et des plaisirs
+discrets.
+
+
+
+On a dit: «Bien des femmes en peine de se purger n'ont qu'à dire une
+sottise: elles se portent bien.» On n'a pas vu de cures complètes
+cependant.
+
+
+
+_L'aujourd'hui_ est si beau quand on s'aime, que la sagesse condamne
+absolument le lendemain. Avec des maîtresses nouvelles, c'est toujours
+_aujourd'hui_. Avec une femme légitime, ce n'est qu'un long lendemain,
+qui fait regretter la veille, sans qu'on y puisse revenir.
+
+
+
+Il est difficile de trouver une phrase plus concluante pour le divorce
+que celle de Chamfort: «Le divorce est si naturel, que dans beaucoup de
+maisons il couche toutes les nuits entre les deux époux.»—Le divorce
+est l'unique juge de paix de Cythère; il dénoue ceux que la sottise et
+l'ambition ont unis sans amour.
+
+
+
+J'ai connu des hommes mariés doux, charmants, pleins de cordialité,
+d'esprit et de talents, entièrement soumis à d'affreuses petites femmes
+laides, ignorantes, bêtes et prétentieuses, lesquelles tranchaient sur
+toutes les questions d'art sans que l'infortuné mari osât prendre la
+parole et porter son jugement. De telles femmes se mettent à
+califourchon comme de vilains lorgnons de verre fumé, sur le nez de
+leurs époux qui verraient si bien et si loin sans cet obstacle qui les
+domine, mais qu'ils finissent par accepter avec une béatitude d'idiot.
+La bonté rend souvent imbécile en dehors de l'esprit.
+
+
+
+_Se laisser faire un petit doigt de cour_: cette locution laisse
+rêveuse bien des jeunes filles au couvent. C'est le _Digitus infamis_
+de l'imagination.
+
+
+
+Il n'y a que les amours cachées qui soient réelles! Les passions qui
+s'affichent ne sont que des vanités qui paradent. Un amoureux à
+tempérament entier dérobera sa maîtresse aux yeux de tout l'univers et
+la vue de son plus intime ami.—Le regard d'autrui souille le bonheur,
+et l'homme délicat confine ses amours à huis-clos, sans jamais promener
+son concubinage au dehors. La femme qui aime ne sent pas son
+internement, c'est au plaisir d'embellir la prison; la volupté a des
+horizons infinis à côté des sensations qu'elle procure aux heureux. Il
+n'y a que les petits cerveaux qui recherchent la compagnie; les
+tourterelles vivent isolées; les dindons ou les pintades meurent loin
+des basses-cours nombreuses, quand ils ne peuvent, par leurs ébats,
+provoquer l'attention des poules indolentes ou des coqs superbes.
+
+Que de dindons dans le monde! que de pintades se montrent glorieusement
+accouplés dans l'orgie enrubannée des dimanches ou la houle des
+promenades élégantes!—pauvres bêtes!—pauvres gens!
+
+
+
+Un anonyme du dernier siècle nous a légué ce trait charmant: «_une
+prude a tant d'honneur qu'elle le laisse partout_.» Est-ce assez
+spirituellement juste et merveilleusement trouvé!
+
+
+
+Un célibataire qui se marie par ambition de fortune raisonne à contre
+sens. Un économiste a fait ce curieux calcul que dans le célibat les
+petits besoins augmentent et que les grands besoins diminuent; que dans
+le mariage, au contraire, les petits diminuent et les grands
+augmentent.
+
+Donnerais-je des chiffres... cela ne convaincrait personne, sauf les
+convaincus.
+
+
+
+La franchise et la vérité loyalement affichées étonnent les femmes qui
+ne comprennent rien à la droiture de conscience et lui préfèrent la
+rouerie d'une diplomatie méticuleuse. Un homme sincère et véridique est
+le plus grand des fourbes à leurs yeux. La vérité qui jaillit
+soudainement les éblouit et les écrase dans la mesquinerie de leurs
+petites trames mensongères. Qu'un amant, sur l'interrogation de sa
+maîtresse, réponde mâlement à celle-ci qu'il l'a trompée, il la verra
+tressaillir plutôt par la grande simplicité de la réponse que par la
+nature même de l'acte commis.—Le chacal qui ruse et qui biaise, ne
+conçoit pas le lion qui poitrine au danger.
+
+
+
+De même que la crainte de rougir fait rougir les faibles; la
+préoccupation de témoigner sa virilité fait échouer un amant dans le
+plaisir des sens. C'est qu'en amour il faut plutôt oser que vouloir: la
+volonté use et concentre l'électricité cérébrale, l'audace fait jouer
+les fils conducteurs et regaillardit la verve corporelle. Un libertin
+ne s'expose que rarement à de cruels pas de clercs en pareille
+occurrence, il connaît l'art de lutiner une femme avec tant d'astuce
+qu'il se taquine lui-même par l'imaginative, en donnant à sa partenaire
+l'occasion de se débattre.—Dans le jeu de Vénus, on doit amuser
+l'ennemi et laisser le temps aux forces de réserves d'arriver toutes
+fraîches pour emporter la victoire, sans coup-férir. La tactique ne
+manque jamais aux vrais conquérants.
+
+
+
+Un amour sérieux ne peut se transformer qu'en haine.—La haine a plus
+d'un travestissement; elle met des loups de velours, mais l'ardeur des
+yeux brille au travers.
+
+
+
+Un homme _parle_.—Les mâles _causent_ et s'écoutent.
+
+
+
+Il y a des yeux de femme qui signent des promesses à courte échéance:
+les uns disent: _pour ce soir_, d'autres, _pour demain_; la plupart
+diraient bien: _tout de suite_, mais il faut du temps à l'amour pour
+digérer ses espérances.
+
+
+
+Ce qui cause le bonheur d'un amant, quelquefois fait le désespoir d'un
+mari.
+
+
+
+J'ai trouvé, par hasard, cette observation sur une feuille volante,
+détachée sans doute du carnet d'un philologue: «C'est bizarre les mots!
+ainsi en Irlande, le mot Mac est un signe de noblesse, et à Paris....»
+
+Pascal a bien raison, vanté en deçà des Alpes, erreur au delà.
+
+
+
+En voyant deux amoureux serrés étroitement, passer dans un éclair de
+bonheur, Madame Z, qui était à mon bras, a _diagnostiqué_ en soupirant:
+«Deux jeunes mariés, ou bien deux anciens amants.»
+
+
+
+Joli distique du XVIe siècle:
+
+
+Bien on a peint Vénus et ses amours, tout nuds,
+Car ceux qui s'y sont plûs, tels en sont revenus.
+
+
+
+
+Sénac de Meilhan a écrit: les grandes passions sont aussi rares que les
+grands hommes. Est-ce bien sûr? Cette petite pensée est sujette à
+grande controverse.
+
+
+
+Il est des femmes laides et bégueules qui prennent un soin ridicule
+pour afficher leur vertu et annoncer au monde qu'elles sont
+inaccessibles à la galanterie.—Pareille vanité grotesque me rappelle
+les portes de prison sur lesquelles on a peint en grosses lettres: _le
+public n'entre pas ici_.—«_Plus souvent_,» s'écrie Gavroche dans un
+argot qui dit tout.
+
+
+
+On ne pratique réellement l'amour qu'en France, et à Paris surtout;
+j'entends l'amour avec toutes ses mignardises, toutes ses délicatesses,
+toutes ses ruses polissonnes et tout le luxe intime des femmes. Une
+parisienne semble plutôt créée pour l'amour que pour la maternité; de
+toutes les femmes du globe, elle seule sait être gracieuse, se lever,
+s'habiller, marcher, se baisser, se relever et surtout se coucher, avec
+des poses d'un art exquis, des lenteurs savantes, des enjouements qui
+ravissent et des calineries spéciales dans le moindre geste. S'il est
+des hommes qui ont pu regretter au loin les charmes de la parisienne
+habillée, il n'est pas un raffiné qui n'ait conservé le plus adorable
+et le plus frais souvenir d'une parisienne qui va se mettre au lit.
+Cette manière à la fois chaste et impudique de se défaire des derniers
+voiles comme d'un fardeau importun, cette grâce dans la draperie
+harmonieuse des toiles fines et blanches, cette mutinerie dans la
+dentelle, ces parfums pénétrants qui se dégagent d'elle sont bien faits
+pour marquer une empreinte ineffaçable dans la mémoire de ceux qui
+s'intéressent à la femme par l'enveloppe et les détails.—Ailleurs qu'en
+France peut-on se disposer à l'amour avec un attirail de préparatifs
+aussi ravissant? Une anglaise en robe de chambre est vêtue en
+dessous—et par pudeur, d'une _riding dress_. L'une d'elles disait un
+jour avec ennui: «L'amour... il faut bien le faire, les hommes y
+tiennent.»—Une française n'eut jamais dit cette phrase typique.
+
+Ah! si le cerveau des parisiennes n'était pas une éponge à préjugés, si
+ces roses poupées avaient plus de sang et moins de son dans les
+entrailles, si leur coeur, moins chiffonné par le caprice, était plus
+sensible aux intimités d'amour, elles deviendraient les créatures les
+plus propres à satisfaire la passion des artistes et des voluptueux.
+Mais faut-il tant demander aux filles de Satan?—C'est le jouir et non
+le posséder qui rend heureux, disait Montaigne: Dès que les femmes sont
+à nous, nous ne sommes déjà plus à elles.—Quelle immense compensation
+pour ceux qui analysent et qui pensent sur les sentiments respectifs
+des sexes.
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+[Illustration]
+
+_ARRIÈRE-PROPOS_
+
+
+_ ceux qui quémanderaient l'explication de ce titre_: Le Calendrier de
+Vénus, _inscrit sur un ouvrage composé de feuilles éparses et de notes
+diverses, je pourrais démontrer, avec grand étalage et luxe
+d'érudition, la signification primitive et réelle du mot:_
+Calendrier.—_On y verrait que le_ Calendarium _n'était autre qu'un
+curieux petit livre où se trouvaient mentionnés les jours_ fériés _et_
+néfastes, _les souvenirs et anniversaires, ainsi que des écrits
+interlignés, en un mot, une manière de carnet semblable à ceux, qu'un
+terme horriblement vulgaire, et qui sent le comptoir, nomme
+aujourd'hui_: Agendas.
+
+_Mais à propos de Vénus et d'opuscules qui sont miens, et qui ont été
+imprimés bien davantage pour ma propre satisfaction que pour l'intérêt
+du lecteur, il ne me convient pas de remuer le volumineux_ Richelet _ou
+le pesant_ Ménage, indignes d'être ouverts pour une si petite
+justification.—Au surplus, dois-je rendre compte au public du baptême
+de mes productions? Point ne crois, car ma vanité y contredit et mon
+esprit s'y oppose.—Ceci m'est affaire personnelle et privée.
+
+Aussi, selon mes principes, je n'ai convié pour cette cérémonie faite
+au baptistère de ma chapelle cérébrale que mon honorable conseiller et
+ami le jugement, comme parrain, et gentille et très familière dame la
+fantaisie, comme marraine; lesquels ont signé sur le registre de mon
+bon plaisir, en foi de quoi j'ai jeté mes dragées sans nul soucy dans
+ce drageoir à boutades.
+
+Que le _Calendrier de Vénus_ devienne l'_Annuaire des Grâces,_ ou qu'il
+s'en aille sur les quais de la Seine, tenir compagnie aux charmants
+_Almanachs des Muses_—peu m'importe!—je n'y mets point de coquetterie
+d'auteur. Ces pages m'ont causé plus de bonheur intime à concevoir et à
+écrire que les délicats eux-mêmes n'éprouveront jamais de contentement
+passager à les lire.—Ceux qui, comme moi, ont produit dans l'amour et
+avec l'enthousiasme des lettres, me comprendront. Il ne reste aux
+autres qu'à me porter envie.—C'est peut-être déjà fait.—Je les plains.
+
+
+[Illustration]
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+_TABLE DES MATIÈRES_
+
+
+Epitre dédicatoire à Betzy
+
+A l'Académie des Beaux-Esprits et des Raffinés du Langage
+
+Mémorandum d'un Epicurien
+
+Les Fastes du Baiser
+
+Voyage autour de sa Chambre
+
+Éphémérides des Sens
+
+Le Sottisier d'Amour
+
+Arrière-Propos.
+
+
+
+[Illustration]
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le calendrier de Vénus, by Octave Uzanne
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE CALENDRIER DE VÉNUS ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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