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+The Project Gutenberg EBook of L'amour au pays bleu, by Hector France
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: L'amour au pays bleu
+
+Author: Hector France
+
+Release Date: January 22, 2006 [EBook #17573]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR AU PAYS BLEU ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
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+L'Amour au Pays Bleu
+
+A ma chère Irma, mon amie fidèle dans mes bons et mauvais jours, je
+dédie cette nouvelle édition du livre qu'elle aime.
+
+ Hector France
+
+ * * * * *
+
+IL A ÉTÉ TIRÉ 25 EXEMPLAIRES SUR JAPON TOUS NUMÉROTÉS A LA PRESSE
+PRIX: 20 FRANCS
+
+HECTOR FRANCE
+
+ * * * * *
+
+L'Amour
+
+au Pays Bleu
+
+Eau-forte de A. BALLIN
+d'après un dessin à la plume de GODEFROY DURAND
+
+LONDRES A. Martin et V. Hubert
+LIBRAIRES-ÉDITEURS
+Prince's Buildings, Coventry Street, W.
+
+ * * * * *
+1885
+
+
+
+
+Avant-Propos des Éditeurs.
+
+
+_Pour nos débuts, nous avons la bonne fortune d'offrir au public un
+livre d'Hector France; ce n'est, il est vrai, qu'une réédition, mais
+nous sommes fermement convaincus qu'en rééditant l'oeuvre saisissante et
+très originale qu'on va lire, oeuvre pour les délicats, comme l'écrivait
+M. Octave Uzanne, nous ne pouvions entrer dans l'arène sous de meilleurs
+auspices.
+
+Hector France--et il nous permettra de le lui dire--n'écrit pas
+d'habitude pour les délicats. Ayant porté pendant dix ans le sabre et le
+burnous de spahis à travers les smalas d'Afrique, il a introduit dans
+beaucoup de ses livres la brutale franchise des gens de guerre et les
+gaillardises des camps. Aussi, considérons-nous comme une curiosité
+littéraire et comme une haute oeuvre artistique l_'Amour au Pays Bleu.
+
+_Notre plume n'a point autorité pour faire ici la biographie de l'auteur
+qui s'est taillé une large place dans la littérature française; nous
+rappellerons seulement Le_ Roman du Curé _et l_'Homme qui tue, _ces deux
+ouvrages qui, du premier coup, comme l'a dit Léon Cladel dans une
+remarquable préface, placèrent Hector France au rang des écrivains de
+race._
+
+_Et, sans insister davantage, nous nous contenterons de donner quelques
+extraits pris au hasard parmi les critiques littéraires de toutes
+nuances qui signalèrent à l'attention l'_Amour au Pays Bleu.
+
+Le _Pays Bleu_, écrivait M. Masseras dans la _Nouvelle Revue_ (15
+novembre 1880), c'est l'Afrique, où l'on reconnaît sans peine que
+l'auteur a vécu longtemps et qu'il l'a étudiée dans sa langue, dans ses
+moeurs, dans sa vie intime. La couleur particulière, sincèrement locale,
+qui résulte de cette connaissance, est le caractère distinctif du livre;
+elle lui fait une place à part au milieu des banalités qui se
+multiplient en librairie, avec une profusion monotone, sous prétexte de
+romans. L'action porte un cachet qui n'est plus celui de notre vie
+européenne; les détails font pénétrer dans cette existence algérienne,
+dont nous avons eu tant d'esquisses superficielles et si peu de vrais
+tableaux. Il y a là de curieuses scènes et des descriptions d'après
+nature comme nous en avons rarement rencontrées et que l'auteur a su ne
+pas gâter par une touche trop française. Nous l'en félicitons, quoiqu'il
+soit....
+
+ * * * * *
+
+Journal du Dimanche (supplément de l'Europe).
+
+(_Bruxelles, 16 janvier 1881_).
+
+J'ai eu, plus d'une fois déjà, l'occasion de dire tout le bien que je
+pense du talent d'Hector France. Il est un des rares écrivains d'une
+réelle valeur qui ne s'embarrassent d'aucune école et suivent droit
+leur chemin, s'en rapportant uniquement à leurs impressions.
+
+Il possède, en un mot, sa manière, qui se reconnaît parmi les autres, et
+cette manière est faite de grâce et de force. On se souvient de l'âpreté
+de son premier roman, de celui qui le révéla conteur et poète, ce
+terrible _Homme qui tue_, et combien pourtant l'effroyable récit était
+tempéré par des qualités d'émotion pénétrante et délicate. C'est qu'avec
+une entente très particulière des conditions du roman, il avait su
+peindre l'homicide dans un beau cadre de nature, et les immolations s'y
+enveloppaient de splendeurs.
+
+Une pente naturelle l'emporte, en effet, vers le drame; dès qu'il touche
+à l'humanité, il devient effrayant; mais il semble redouter par moments
+d'y descendre trop avant, et brusquement la grande paix des choses
+succède aux passions furieuses. Si l'on pouvait étudier un peu
+longuement ses livres, on y reconnaîtrait la présence d'un esprit à la
+fois candide et corrompu, demeuré vierge à travers les orages de la
+pensée, et en qui l'habitude des réalités les plus sombres n'a pas tué
+le rêve.
+
+L'_Amour au Pays Bleu_ en est une preuve nouvelle; je ne connais pas de
+récit qui, mieux que celui-là, porte le double caractère de rouerie
+froide et de jeune poésie inaltérée. Il en sort comme un parfum
+dangereux qui grise la cervelle, l'image troublante d'un paradis d'amour
+qui crève inopinément et vous laisse, désenchanté, devant d'horribles
+bestialités. Ici encore, sous les pleurs et la lumière, la brute humaine
+se déchaîne; l'ogre apparaît, immolant tout à ses convoitises: et, à
+longs jets, le sang coule sur les paysages. C'est le _Cantique des
+Cantiques_ du rapt et du viol.
+
+D'ailleurs, de fond et de forme, l'_Amour au Pays Bleu_ est bien tout ce
+qu'on peut rêver de plus oriental: nulle part, l'homme des froides
+contrées septentrionales ne se décèle; la langue, fleurie et ciselée,
+garde, même dans la description, la netteté étincelante des centons; et
+l'on admire ce tour de force d'un esprit très littéraire, en regrettant
+un peu qu'une si rare virtuosité ne s'applique à des sujets plus
+rapprochés de nous. En outre, les caractères sont fortement tracés, par
+grands plans, sans surcharge inutile; et Mansour, dans son âpre
+concupiscence sénile, a même une grandeur tragique qui le met à part
+parmi ses pareils. Oeuvre d'art luxuriant et de chaude imagination,
+toute semée de descriptions exquises, et qui laisse dans l'imagination
+la nostalgie vague des tendresses mortelles.
+
+CAMILLE LEMONNIER.
+
+ * * * * *
+
+Le Soleil (15 novembre 1880).
+
+L'éditeur Alphonse Lemerre vient d'ajouter à sa collection de romans,
+peu nombreux, mais choisis, un livre de M. Hector France, l'_Amour au
+Pays Bleu_, qui est une sorte de poème en prose d'une intensité de
+couleurs et de vie remarquable. C'est en même temps, sous une forme très
+artistique, une histoire amoureuse des plus originales et des plus
+dramatiques....
+
+Il ne faut pas oublier que nous sommes ici dans le pays de l'Islam, où
+les moeurs sont faites pour atténuer beaucoup certaines couleurs qui
+nous paraîtraient trop crues. N'est-il pas curieux qu'un écrivain de
+cette valeur, un poète pour tout dire, se montre assez peu soucieux de
+son grand talent pour oser signer quelques-uns de ces feuilletons qui,
+au rez-de-chaussée de certains journaux, sont des armes de guerre aussi
+peu sincères que peu loyales, et qui pervertissent l'imagination
+populaire par l'exposition de tableaux inventés à plaisir pour être mis
+au service des passions politiques les plus acharnées? Dans la masse de
+romans dont je ne signale ici que la quintessence, celui-ci tranche par
+son originalité et par le charme réel de la forme qui revêt la couleur
+vive et l'ardeur brûlante du pays bleu, c'est-à-dire de l'Algérie, où
+l'homme a toutes les intempérances du climat imperturbablement beau et
+où l'on cueille les femmes comme les fleurs, à peine écloses sur leur
+tige.
+
+Ch. Canivet.
+
+ * * * * *
+
+Courrier du Soir _(28 novembre 1880)_.
+
+En Algérie, les passions sont violentes; l'amour est fougueux; si nous
+ne le savions pas, le livre de M. Hector France nous l'apprendrait. Des
+moeurs âpres, des caractères impétueux, des scènes poignantes, voilà ce
+que nous offre ce livre, à chaque page. Certains tableaux ont une
+couleur brutale, toute primitive, dont la Bible seule nous donne
+l'équivalent. Telle est la vie au désert, au «pays bleu» où M. Hector
+France nous conduit. L'amour italien, tel que Stendhal le décrit n'est
+que froideur à côté de celui que respirent les fils du Souf, les enfants
+de Djenara, la perle des Ksours. Au reste, comme le dit fort bien le
+Thaleb Ali-bou-Nahr, les gens du Nord ne peuvent rien comprendre à ces
+amours redoutables.
+
+La donnée est dramatique; et elle aboutit à une sévère moralité. M.
+Hector France a développé son sujet en écrivain qui connaît l'Algérie et
+qui l'aime profondément. Il n'en parle point avec le sang-froid d'un
+Occidental; son style se revêt d'une riche couleur orientale; et,
+vraiment, il nous offre certaines descriptions fort remarquables.
+
+Cette histoire touche à la pastorale: par moments, on croit lire les
+scènes d'une luxuriante et barbare églogue. Si la touche est excessive,
+il se dégage, de plus d'un tableau, une âpre poésie. Peut-être, pour
+nous paraître vrai, ce livre ne pouvait-il guère être écrit autrement.
+
+Il est fait pour ne point passer inaperçu; il est entraînant et
+passionné; par le temps qui court, ces défauts doivent servir à appeler
+l'attention du public.
+
+Antony Valabreque.
+
+ * * * * *
+
+Le Livre _(décembre 1880)_.
+
+Nous devons à Hector France le _Roman du Curé_, l'_Homme qui tue_ et le
+_Péché de Soeur Cunégonde_. Ces oeuvres ont obtenu un succès mérité dans
+la mesure de leur valeur. Le roman que vient de publier la librairie
+Lemerre surpasse, à notre sens, les précédents ouvrages du même auteur.
+Sans aucun doute il aura moins de succès, car plus l'art s'élève, moins
+il est entouré. Les plus grands romanciers modernes ne sont pas plus
+populaires. L'admirable auteur de la _Vieille Maîtresse_ est connu et
+apprécié du petit nombre et nous voyons tous les jours des études
+contemporaines d'une haute supériorité dont l'unique édition s'enlève
+lentement. Le grand public s'inquiète peu du beau; il veut se distraire
+et pour son imagination le premier jouet lourdement bâti lui est bon.
+
+L'_Amour au Pays Bleu_ est une oeuvre ensoleillée, chaude et vivante.
+Dans les tableaux que nous trace magistralement M. France, nous
+retrouvons toute la couleur d'un Fromentin et la poésie d'un Gérome. Ce
+roman très original nous montre la fatalité orientale d'une façon
+saisissante.... Canevas superbe, canevas très bien brodé avec des
+arabesques d'un art infini. Qu'on lise ce volume, ceci est pour les
+délicats.
+
+Octave Uzanne.
+
+ * * * * *
+
+République Française _(17 janvier 1881)_.
+
+Il y a beaucoup d'étrange et de pittoresque, beaucoup de prose, même
+naturaliste, en même temps que de poésie exubérante, dans cette histoire
+d'un Don Juan arabe débauché, très voleur de femmes et de filles, à qui
+l'idée vient tout à coup, comme à l'Arnolphe de Molière, d'élever une
+Agnès toute petite pour l'épouser plus tard, sûrement vierge de corps et
+de pensée. L'amour jeune, ici comme toujours, déjoue les plans du vieux
+séducteur, et la vengeance de ses victimes d'autrefois se lève tout à
+coup devant lui. La peinture des moeurs privées dans ce beau coin
+d'Algérie, _le pays bleu_, a ici un caractère nouveau et original. Le
+paysage y est à la fois familier et presque lyrique. On ne peut mieux
+définir la saveur de ce singulier livre qu'en disant qu'il fait penser
+à la fois au _Dernier des Abencerages_ et à _Madame Bovary_. On le voit,
+comme mélange c'est tout à fait neuf. L'unité d'impression et de vérité
+y est néanmoins.
+
+Fabrice W.
+
+ * * * * *
+
+Moniteur Universel _(24 novembre 1880)_.
+
+M. Hector France nous a retracé un épisode terrible de la passion sous
+le ciel africain, ce ciel perpétuellement azuré sous lequel il a
+longtemps vécu, et jeté à cheval, au milieu des cavaliers rouges, les
+premières ébauches du roman qu'il publie aujourd'hui sans aucune de ces
+préoccupations politiques ou sociales qui se remarquent dans ses autres
+écrits. Ce sont des tableaux de la vie pastorale, les uns riants, les
+autres plus sombres, mais tous fortement empreints du souvenir des
+moeurs arabes et des aspects de cette pittoresque contrée, et auxquels
+un style coloré et vigoureux donne un puissant relief.
+
+Eug. Asse.
+
+Justice (_12 décembre 1880_).
+
+Voici un nouveau livre de l'auteur de l'_Homme qui tue_, qui, lui, ne
+nous présente pas un Arabe de convention parcourant sur son légendaire
+coursier un désert brûlant décrit par le romancier, les pieds sur les
+chenets. C'est en Algérie même, sous la tente, à cheval, que M. France a
+jeté sur le papier les premières ébauches de son oeuvre.
+
+Le lecteur sent, dès les premières lignes, qu'on ne lui offre pas des
+esquisses faites de chic, mais bien de beaux tableaux que l'auteur a vus
+et qu'il a reproduits avec une grande puissance d'observation et
+d'originalité. A la vérité, l'_Amour au Pays Bleu_ est l'oeuvre d'un
+poète plutôt que celle d'un romancier.
+
+A.B.
+
+ * * * * *
+
+Le Pays (_3 novembre 1880_).
+
+Le pays bleu, c'est l'Algérie avec son beau ciel. Rien n'y ressemble à
+ce que nous voyons dans nos contrées changeantes sous les diverses
+températures qui les éprouvent. A peindre les moeurs et les amours
+étranges de ce pays qu'il a habité, M. France a déployé beaucoup
+d'habileté; s'il cherche à passionner ses lecteurs, suivant son
+habitude, il se tient pourtant dans une mesure convenable et qui le met
+à l'abri des reproches que lui ont attirés quelques-uns de ses premiers
+livres.
+
+Pellerin.
+
+ * * * * *
+
+Le Panthéon de l'Industrie (_14 novembre 1880_).
+
+Voici une oeuvre charmante et originale, roman algérien sauvage et
+poétique, d'un style moitié biblique, moitié moderne, très châtié et
+très imagé.
+
+C'est l'histoire d'un débauché, Mansour, espèce de Don Juan arabe qui,
+après avoir séduit la belle Meryem, la jeune femme de son propre père,
+poursuit jusque dans sa vieillesse l'idéal d'amour, et en vient à
+adopter une petite fille, Afsia, dont il se réserve la virginité...
+
+Toute cette narration, écrite plutôt à la manière d'un poème que d'un
+roman, est entremêlée de descriptions ravissantes, quelquefois un peu
+risquées, mais dont l'audace est voilée d'un mysticisme oriental qui les
+rend pleines de charme.
+
+En tout cas, on préférera cette littérature tout idéale aux plates et
+écoeurantes élucubrations de l'école naturaliste.
+
+C. George.
+
+ * * * * *
+
+Le Républicain de Tarn-et-Garonne
+
+_(19 décembre 1880)_.
+
+...Le _Pays Bleu_ dont nous parle M. Hector France n'est point le pays
+des rêves, mais bien celui de tragiques réalités. C'est sous le ciel
+d'airain de l'Afrique, de cette Afrique qui est nôtre et que par cela
+même, peut-être, nous connaissons si peu, que se passe l'action du
+livre. Le héros, un type de Don Juan africain, rusé, patient, brutal,
+brûlé par tous les feux de la concupiscence, ne recule devant rien pour
+assouvir ses désirs effrénés....
+
+L'homme tragique du _festin de pierre_ n'a rien de plus saisissant et de
+plus inattendu. Telle est la donnée du livre. Ajoutez à cela un style
+chaud, des descriptions superbes d'une couleur toute locale, car
+l'auteur parle de l'Afrique en réalité, en homme qui a vu et non point
+en romancier d'imagination, et vous aurez une faible idée de ce livre,
+reflet de l'Orient dans ses amours naïves, ses emportements féroces et
+ses ardentes voluptés. A.Z.
+
+ * * * * *
+
+La vie Moderne _(26 février 1881)_.
+
+Je ne connais ni le _Roman du Curé_, ni l'_Homme qui tue_, ni le _Péché
+de Soeur Cunégonde_, et je ne puis que le regretter après la lecture de
+l'_Amour au Pays Bleu_. C'est l'oeuvre d'un homme qui a déjà un talent
+robuste et qui en aura bien davantage, quand il se sera défait de
+quelques brutalités de forme, voulues peut-être, mais inutiles, à mon
+sens. M. Hector France est, si j'en crois la préface de son livre, un
+ancien spahis qui a longtemps vécu en Algérie. Je n'ai jamais rien lu de
+plus coloré que cet ardent poème d'amour qui se déroule au milieu des
+riches paysages du Tell, parmi ces paisibles habitants aux moeurs
+pastorales, dont, en qualité de sabre civilisateur, il a jadis été
+troubler la paix par de sanglantes chevauchées. M. Hector France est un
+écrivain de race et un conteur très attachant. J'ai lu l'_Amour au Pays
+Bleu_ tout d'une traite, et je gage que vous en ferez autant, cher
+lecteur.
+
+d'Artois.
+
+_C'est aussi notre avis et nous pensons que ces divers extraits, pris
+dans la presse parisienne, dans celle de province et de l'étranger,
+disent assez que nous rééditons l'oeuvre d'un maître.
+
+Cette nouvelle édition ne le cède en rien comme exécution typographique
+à la première et, grâce au concours de M. Godefroy Durand, le célèbre
+dessinateur du_ Graphic, _nous avons pu l'illustrer d'une magnifique
+eau-forte.
+
+Nous croyons donc faire à la fois oeuvre utile et agréable, persuadés
+que le succès ne nous fera pas défaut._
+
+Londres, le 25 mai 1885.
+
+
+
+
+Préface DE LA PREMIÈRE ÉDITION
+
+A Camille Delthil
+
+
+_A cheval, au milieu des cavaliers rouges, j'ai jeté les premières
+ébauches de ce livre. Et ces feuilles volantes, roussies par le soleil,
+maculées par la pluie et les nuits humides, froissées sur la selle,
+lacérées, perdues dans les camps, je les avais oubliées.
+
+Mais un soir de décembre, alors que le brouillard de Londres, pesant sur
+les poitrines, glissait avec le_ spleen _par les fissures des portes
+et des fenêtres mal closes, j'ai voulu aussi oublier et l'exil et
+l'heure et l'inexorable temps.
+
+Et ainsi qu'une cavale que l'amour talonne, ma pensée, brisant ses
+entraves, s'est échappée dans les espaces, remontant les jours écoulés,
+jusqu'aux rives lointaines où le ciel est bleu.
+
+Ah! les joyeuses gambades au fond des vallées, que bordent les coteaux
+où poussent drus, oliviers, grenadiers et cactus; les courses dans la
+plaine, le long des rubans de lauriers roses, gracieux festons de la
+rivière aux bords effrités et crayeux, les longues haltes sous les
+tamariniers touffus, près de la source fraîche où, dans une amphore
+étrusque, vient puiser la fille aux yeux noirs. Puis, à l'entrée des
+solitudes où s'aventurent les caravanes, les furieux galops derrière les
+gazelles, tandis qu'au fond des ardents horizons, la blanche silhouette
+du minaret du ksour et la tête chevelue des dattiers de l'oasis
+tremblent dans l'air diaphane!
+
+J'ai rassemblé les pages éparses, et pendant les longues heures de nuit,
+alors que la froide bise heurtait à ma porte, je me bouchais les
+oreilles, et, capitonné dans mes rêves, caressé des rayons d'or des
+souvenirs, j'ai effacé le présent et j'ai vécu du passé...._
+
+ * * * * *
+
+_Que les âmes pudibondes, scandalisées par mes précédents livres, se
+rassurent! Elles ne trouveront ici aucun sujet dangereux._
+
+_Ce sont des tableaux de la vie pastorale, et je vous les dédie, cher
+poète; j'y parle de la nature, que vous aimez, des grands horizons, des
+filles brunes et des moissons blondes, et aussi des primitifs et naïfs
+amours, chantés dans vos _Poèmes Rustiques,_ et que votre compatriote et
+notre ami _Léon Cladel_ a jetés, comme des fleurs sauvages, sur le socle
+de granit de ses rudes _Paysans._
+
+Mais ce n'est pas dans les frais sentiers «tout baignés d'aurore», où
+
+ Près de vous passe parois,
+ En chantant, un clair minois
+ De brune fillette,
+ Portant l'amphore de grès,
+ Ignorante du progrès,
+ Et pourtant coquette.
+
+que je veux vous conduire; mais par les grandes plaines chauves, non
+loin des palmiers, là où la rustique fillette, vêtue de la tunique de
+Rébecca, offre, insoucieuse, ses seins, ses bras et ses jambes nus aux
+baisers du soleil; là-bas, sous la maison de poil des paysans du _Tell_,
+plus majestueux sous leurs burnous en loques que jamais ne le furent les
+plus nobles patriciens, chez les paisibles pasteurs _bédouis_ enfin, que
+le sabre civilisateur a été, tant de fois, réveiller brusquement de
+leurs tranquilles rêves et arracher à leurs bibliques amours._
+
+Hector FRANCE.
+
+_Charlton villa, Kent, mai 1880._
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+L'Amour au Pays Bleu
+
+_PROLOGUE_
+
+
+Derrière les molles ondulations bleues qui festonnaient le rideau du
+couchant, le ciel flamboyait comme une gigantesque Sodome, empourprant
+des ardents reflets de ses fournaises les hautes crêtes de l'Orient.
+
+Nous étions encore enveloppés de cette lumière fauve, et déjà la plaine
+se noyait sous les larges couches d'ombre. Les bizarres crevasses
+sombres, les taches calcinées, les touffes vertes, les bosselures du
+sol, la nappe foncée des marais d'_Ain-Chabrou_, la bordure de lauriers
+accrochés aux flancs crayeux du torrent aux eaux rousses, le long ruban
+gris du chemin déroulant ses zigzags jusqu'aux palmiers du _Ksour_, tout
+s'effaçait sous le noir uniforme et profond.
+
+Le Ksour! _Djenarah_, la perle du Souf! Des pentes élevées du _Djebel_,
+mon guide m'avait montré son haut minaret, dressé comme un frêle mât
+d'albâtre dans les vagues azurées de l'horizon. Longtemps nous vîmes la
+blanche aiguille étinceler aux feux de l'Occident; puis, peu à peu, elle
+disparut à mesure que nous descendions la montagne et que nous nous
+enfoncions dans la nuit.
+
+
+ * * * * *
+
+Des formes indécises traversèrent brusquement le chemin, et de grandes
+chauves-souris, s'élançant des crevasses, tournoyaient autour de nos
+têtes.
+
+Parfois deux étincelles ardentes luisaient dans un noir fourré, et des
+épaisseurs des broussailles se levaient de vagues frémissements.
+
+Nous allions dans cette solitude peuplée d'invisibles, dans ce silence
+coupé de bruissements. J'écoutais machinalement le pas de nos chevaux
+frappant le sol pierreux d'un pied fatigué et lourd, et la note grêle
+des hôtes du marais qui arrivait, par intervalle, du fond de la vallée,
+lorsque la voix du spahis éclata gaiement dans cette tristesse:
+
+ De Skikdad à Constantine,
+ De Constantine à Bathna,
+ Quelle est donc la plus mutine
+ Des filleules de Fathma?
+ C'est Kreira!
+ C'est Kreira!
+ C'est Kreira, la jolie fille,
+ C'est la rose de Ouargla!
+
+C'était un de ces poèmes lascifs que les Arabes affectionnent et
+chantent dans le chemin monotone, quand, pendant de longues heures, la
+plaine succède à la plaine et que l'oeil n'a pour se reposer des teintes
+grises du sol brûlé que le bleu de l'horizon fuyant sans cesse devant
+lui.
+
+ * * * * *
+
+A peine au bas de la montagne, je sommeillais, l'oreille caressée par le
+chant et le corps bercé par le mouvement du cheval, lorsque, dans les
+profondeurs silencieuses, il me sembla entendre des accents de détresse.
+
+--Tais-toi! dis-je à Salah.
+
+Je ne m'étais pas trompé; une seconde fois la voix retentit grave,
+douloureuse, lamentable. Nul mot n'arrivait distinct, mais la note
+désolée déchirait lugubrement la nuit.
+
+Puis tout se tut; un silence profond s'étendit dans la plaine. On eût
+dit que les fauves et les reptiles, l'armée des rôdeurs nocturnes,
+écoutaient.
+
+--As-tu entendu?
+
+--Oui, répondit le spahis.
+
+Et il continua:
+
+ Dans ses seins quand je me plonge,
+ L'oeil perdu au paradis,
+ Je m'enivre, sans mensonge,
+ Des caresses des houris,
+ Par Kreira!
+ Par Kreira!
+ Par Kreira, la jolie fille,
+ Par la rose de Ouargla!
+
+--Tais-toi donc! répétai-je indigné. Quelqu'un appelle au secours.
+
+--Je sais ce que c'est. Il n'y a rien à faire: c'est la voix de
+_Sidi-Messaoud_ (Monseigneur l'Heureux).
+
+ * * * * *
+
+_Monseigneur l'Heureux!_ Quelle dérision! J'étais tout remué par cette
+clameur sinistre qui vibrait à travers la distance comme les derniers
+échos d'un désastre. Quel est donc l'_heureux_ qui gémit ainsi?
+
+Nous allions, et plus d'une heure s'était écoulée, que ma pensée, encore
+arrêtée là-bas où j'avais entendu le cri lugubre, s'y cramponnait et ne
+voulait plus revenir. Salah continuait ses couplets avec une infatigable
+ardeur, mais soudain il se tut.
+
+La voix venait de retentir plus rapprochée, et nous entendîmes
+distinctement, par trois fois, ce nom jeté comme un sanglot:
+
+--Afsia! Afsia! Afsia!
+
+L'appel déchirant remuait douloureusement le coeur. Il sembla pour un
+moment avoir touché celui du spahis, perçant comme une vrille la rude
+écorce de soldat, car il arrêta son cheval.
+
+Dans les teintes grises du chemin, je voyais sa grande silhouette noire,
+son fusil posé en travers sur le _Kerbouk_ de la selle, et, sous la
+cuisse, son sabre, dont le fourreau d'acier et la poignée de cuivre
+scintillaient dans la nuit.
+
+La tête enveloppée du capuchon pointu, les burnous serrés au corps, il
+restait incliné, immobile et pensif.
+
+--Qu'est-ce donc? lui demandai-je, lorsque, pour la troisième fois, les
+accents désespérés furent éteints; qui appelle ainsi, à pareille heure
+et dans ce désert?
+
+--Rien qui puisse t'inquiéter, me répondit-il en riant. C'est
+Sidi-Messaoud qui demande sa fiancée.
+
+Et il reprit le chant d'amour:
+
+ Ses lèvres sont une coupe
+ Où je bois la volupté.
+ Et sur sa divine croupe
+ J'irais dans l'éternité
+ Sur Kreira!
+ Sur Kreira!
+ Sur Kreira, la jolie fille,
+ Sur la rose de Ouargla!
+
+ * * * * *
+
+Je ne pus rien tirer de lui, et pendant mon passage au Ksour les hommes
+de Djenarah évitèrent de me répondre; puis, devant les incidents si
+multiples de la vie d'un soldat d'Afrique, ce souvenir s'effaça.
+
+Ce ne fut que plusieurs années après, de retour à Constantine, que
+j'appris par hasard, du _Thaleb_ El-Hadj-Ali-bou-Nahr, la dramatique
+histoire de Monseigneur l'Heureux.
+
+Ce Thaleb, Ali-bou-Nahr, décoré du titre d'El Hadj comme tous les
+musulmans ayant fait le pèlerinage de la Mecque, il est peu de spahis
+français qui ne l'aient connu. Je parle de ceux qui ont séjourné à
+Constantine vers 1860, alors que nous habitions la caserne
+_Sidi-Nemdil_, au centre du quartier arabe, en face d'une petite mosquée
+pittoresque depuis longtemps tombée sous la pioche des niveleurs de
+rues.
+
+Le thaleb avait ouvert boutique à quelques pas de notre porte; là, il
+louait sa plume et son style aux amants illettrés, calligraphiait d'une
+main magistrale des versets du Koran, posait des ventouses et vendait
+des amulettes. C'est dire qu'il était à la fois écrivain public,
+barbier, chirurgien et quelque peu sorcier.
+
+Homme juste et jouissant d'une grande réputation de sagesse, philosophe
+et lettré, il avait, de la Mecque, voyagé dans l'Europe. Citateur
+enthousiaste du Koran, qu'il interprétait à sa façon comme les Puritains
+interprètent la Bible, il observait ostensiblement le Ramadan et ne
+buvait du vin que la nuit.
+
+--Les lois du Prophète, disait-il, sont faites pour le vulgaire
+imbécile. Pour nous, les sages, notre loi, c'est notre conscience. Mais
+il faut sauvegarder les apparences, à cause des ignorants. Si le Koran
+autorisait le vin, toute la canaille se soûlerait.
+
+ * * * * *
+
+J'ai dit qu'il vendait des amulettes.
+
+Cette branche d'affaires était la plus lucrative. C'est à lui qu'on
+s'adressait de préférence quand on avait, au lever de la lune, rencontré
+un gros crapaud embusqué au bord du chemin, ou un petit serpent à demi
+caché sous l'herbe, qui vous avait regardé avec des yeux jaunes.
+
+Il n'est pas de bonne-femme de Philippe-ville à Tuggurt, ni de pâtre du
+Tell, ni de chamelier du Souf, ni d'ânier de Constantine, qui ne sache
+que les _djenouns_[1] prennent de préférence ces formes pour lancer
+plus aisément leur fluide sur le passant sans défiance. Alors, malheur à
+celui-ci, s'il ne se hâte de courir chez le marabout le plus proche ou,
+à son défaut, chez son voisin le _tebib_, acheter un talisman, unique
+remède contre l'esprit du mal.
+
+[Note 1: Démons de nuit.]
+
+Sur un petit carré de papier, de toile ou de parchemin de la grandeur et
+de la forme de nos vénérés scapulaires, est tracée la formule magique.
+
+On se l'attache dévotement au cou, et pour peu qu'on ait la foi, la
+guérison est certaine.
+
+Il y en a pour tous les maux et tous les maléfices. Ils préservent de la
+gale ou de la peste, de la mort subite ou des ophtalmies, des femmes
+malpropres ou du cocuage, des balles ou de la vermine. Tout dépend du
+prix qu'on y met.
+
+--Quoi! disais-je, toi qu'on appelle le savant et le sage, n'as-tu pas
+honte de spéculer sur l'imbécillité publique?
+
+--O mon fils! tu parles bien comme les infidèles, qui jettent de grands
+mots pour couvrir le vide des pensées. Est-ce moi qui ai créé
+l'imbécillité publique? Non; elle existe, et, comme toute infirmité
+humaine, elle doit profiter au savant et au sage. Est-ce le médecin qui
+crée les fièvres et les ophtalmies? Non, il en vit. Il vit des poudres
+qui tuent et des eaux qui rendent borgnes. Moi, je vis de mes amulettes,
+qui, si elles ne guérissent pas de l'imbécillité, guérissent du mal que
+cause l'imbécillité. Nous sommes tous plus ou moins charlatans, mon
+fils.
+
+Le médecin est un charlatan de science, le magistrat un charlatan de
+morale, le soldat un charlatan de bravoure, le prêtre un charlatan de
+vertu. Chacun vit de son état: permets que je vive du mien. Le soleil
+luit pour tous; mais tant que la foule restera stupide et ignorante,
+elle sera la proie des habiles.
+
+ * * * * *
+
+Comme tout vrai musulman, il enveloppait les chrétiens dans un profond
+mépris, non parce qu'ils étaient chrétiens, mais parce qu'il trouvait
+leur religion puérile, _étriquée_ et ridicule... et s'il daigna
+m'honorer de son estime, c'est que je déclarai un jour être fataliste et
+priser le Koran fort au-dessus de l'Évangile, à cause des joies de son
+paradis.
+
+--Oui, me disait-il, il y aura pour les justes des beautés éternellement
+vierges, des sources éternellement pures, des ombrages éternellement
+frais; cela ne vaut-il pas mieux que chanter éternellement des hymnes.
+Le fils d'Abdallah était plus pratique que le fils de Meryem. Mais
+hymnes ou houris, tout cela est bon pour la foule misérable.
+
+Tu es fataliste, dis-tu? Mais le fort peut tracer sa voie à travers la
+fatalité.
+
+Et il me cita ces paroles du Livre:
+
+«A ceux qui feront le bien, le bien sera un surplus. Ni la noirceur ni
+la honte ne terniront l'éclat de leurs visages. A ceux qui feront le
+mal, la rétribution sera pareille au mal, l'ignominie les couvrira et
+leurs visages seront comme un lambeau de nuit.»
+
+Quelquefois le vulgaire myope, qui ne voit que la surface des choses,
+dira: Regarde cet homme, il adore ses passions, il fait le mal pour le
+mal, son coeur est fermé comme sa main, la misère d'autrui est pour lui
+un bénéfice, et cependant il est gras, il est florissant, il a un beau
+vêtement et une belle demeure, il est heureux! Qu'il attende, le
+vulgaire myope, et ses yeux s'ouvriront, et à pas de géant il verra
+venir le châtiment vengeur, le malheur qui guette cette tête
+orgueilleuse et la courbera comme celle du coupable en prière. Car le
+Destin, Maître de l'heure, n'attend pas pour punir que la chair se
+détache des os, il frappe celui qui est debout.
+
+Je connais un homme que les gens du Tell et ceux du Souf, et ceux du
+Sahara ont, pendant de longues années, appelé _Monseigneur l'Heureux_,
+et il fait pitié aux plus misérables.
+
+--Oh! m'écriai-je, je me souviens. Une fois, non loin de Djenarah, sa
+voix frappa mon oreille: «Afsia! Afsia! Afsia!» Ce nom m'a longtemps
+poursuivi.
+
+Et pendant que je racontais il m'écoutait d'un air sombre,
+m'interrompant par ses exclamations:
+
+--_Allah Kebir! Allah Kebir!_
+
+Puis il ajouta:
+
+--Apporte ce soir deux peaux de bouc pleines de ce vin d'Espagne qui met
+la gaieté au coeur, et loin des sots qui médisent, des curieux qui
+envient et des femmes qui troublent, dans ma boutique bien close, je te
+raconterai l'histoire du _Thaleb El Messaoud_.
+
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+MERYEM
+
+I
+
+
+«Il n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est le Prophète de Dieu.»
+
+«A lui appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que vous
+vous tourniez, vous rencontrez sa face.»
+
+Telles sont les paroles écrites dans le Livre, mais je puis te dire ce
+qui n'est pas écrit et que répètent ceux d'entre nous, nommés les
+sages.
+
+Entre Dieu et le Prophète, est un Maître tout-puissant; il fait et
+défait; il éclaire et éteint.
+
+Les uns l'appellent l'universelle Vie, mais son vrai nom, c'est
+l'universel Amour.
+
+De l'homme au ciron, de la forêt de palmiers superbes à l'humble brin
+d'alpha, rien n'existe et ne vit que par lui. Il courbe tout ce qui est,
+comme l'ouragan courbe les roseaux de la source, il jette les races sur
+la surface du globe, comme le semeur jette les grains dans le champ.
+
+Son temple est l'univers et la femme son autel, car, sous notre soleil,
+c'est ce qu'il y a de plus parfait.
+
+Et nous disons à la place des paroles du Prophète:
+
+«A lui appartiennent le levant et le couchant et de quelque côté que
+vous vous tourniez, vous rencontrez sa puissance.»
+
+De lui tout découle, peines et joies, la mort et la vie. Il fait les
+sages et les fous, les heureux et les misérables, les héros et les
+criminels.
+
+Sans lui l'homme est eunuque, et va châtré dans la vie comme les nègres
+dans le sérail.
+
+S'il fait dévoyer le faible, il montre la route au fort et dit: «Pour
+moi, taille ta destinée.»
+
+Car à moins d'être harcelé par une fatalité maudite, conséquence des
+crimes ou des imbécillités de ceux dont il a le sang dans les veines, le
+fort, ici-bas, doit faire son destin. Il tient son heur et son malheur.
+Et si aux portes de la vieillesse, les soucis, comme les ténèbres,
+s'amoncellent sur son front, qu'il n'en accuse que lui et cherche la
+cause en fouillant les vomissements de son passé.
+
+
+
+
+II
+
+
+Si ceux de Djenarah ne t'ont pas raconté l'histoire du Thaleb
+_El-hadj-Mansour El-Messaoud_, c'est qu'il se trouve encore dans le
+Ksour des hommes et des femmes que ce nom fait rougir. L'infortune qui
+pèse sur lui n'a pas éteint toutes les colères. Les meilleurs
+pardonnent, mais ne peuvent oublier.
+
+Moi, j'estime _Sidi-Mansour_ et je respecte sa misère, et si le Maître
+de l'heure prolonge mes jours, alors que les siens seront effacés,
+j'irai déposer sur le coin de terre où sa chair se transformera les
+offrandes dues à un grand marabout.
+
+Cependant, celui qui sera peut-être après sa mort honoré à l'égal de
+_Sidi-Ibrahim_ ou de _Sidi-Abd-el-Kader_, fut dans sa jeunesse un homme
+comme il n'en faut pas.
+
+On le disait plein d'esprit, car il avait la sagesse du diable. Tout lui
+réussissait parce qu'il était habile, mais il entreprenait trop souvent
+le mal.
+
+Il fit de l'amour un jeu où il mit toutes ses audaces. Ah! combien il a
+dupé de maris et de pères, combien il a trompé de femmes, combien il a
+pris de virginités de filles! Qui le sait? les gens même de Djenarah ne
+pourraient les compter tous, car nul n'est juge dans son propre malheur;
+mais on raconte que non seulement Djenarah la Perle, mais les douars de
+Nememchas et des Ouled-Abid, les oasis du Souf jusqu'à Ouargla et
+Rhadamés étaient remplis des scandales de ses amours.
+
+Il disait: «Il n'y en a pas un qui me vaille!»
+
+Et, en effet, personne ne le valait, car personne ne put l'arrêter dans
+ses débordements.
+
+Et quand les vieillards lui adressaient des reproches:
+
+«O Mansour, celui qui prend Satan pour compagnon choisit un mauvais
+voisin de route», ou bien: «Un jour viendra où l'opprobre s'étendra
+comme une tente au-dessus de ta tête.»
+
+Enflé d'orgueil ainsi qu'Eblis le Maudit[2], il répondait: «Je lèverai
+la tête et je crèverai l'opprobre, car je ne suis pas de ceux qui
+courbent le front.»
+
+[Note 2: Le diable.]
+
+Alors ils lui disaient: «Prends garde! Il sera trop tard quand tu
+crieras: Je me repens. Implorerais-tu le pardon soixante-dix fois, comme
+il est écrit dans le Livre; invoquerais-tu Dieu par ses
+quatre-vingt-dix-neuf noms, ce sera trop tard.»
+
+Et ils ajoutaient: «Souviens-toi des paroles du Prophète: «Ame pour âme,
+oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent.» La
+justice du talion est la saine justice.»
+
+Mais il répondait, en riant: «Dieu seul connaît demain!»
+
+Sous les tentes du _Beled-el-Djerid_[3] comme sous les toits des Ksours,
+on raconte bien des aventures de sa jeunesse et je veux te dire la
+première, parce qu'elle influa sur toute sa vie.
+
+[Note 3: Pays des dattes.]
+
+O Dieu! ôte le regard du méchant de ses yeux, ôte lui la langue des
+lèvres; taille-le entre les jambes pour qu'il ne puisse engendrer des
+méchants comme lui. Mais pour celui qui a expié avant l'heure, sois
+plein de miséricorde!
+
+
+
+
+III
+
+
+Il avait à peine seize ans, et déjà il savait habiller le mensonge de la
+robe de la vérité. C'est dire qu'il était homme. Et comme il avait de
+l'audace et que les filles des tribus le trouvaient beau, il profitait
+de ces avantages pour semer le désordre. Il se glissait entre les coeurs
+et les séparait.
+
+Longtemps on ignora ses intrigues, car il fut assez habile pour les
+tenir secrètes: seulement de vagues soupçons planaient.
+
+C'est sur ces entrefaites que son père, _Ahmed-ben-Rahan_, cheik aux
+_Ouled-Ascars_, fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, prit sa quatrième
+épouse.
+
+La deuxième et la troisième étaient mortes depuis plus d'un an, et la
+première, la mère de Mansour, restée seule, avait dit au cheik:
+
+--Seigneur, je suis fatiguée; je me fais vieille car j'ai bientôt
+trente-cinq ans et depuis vingt je te sers, fidèle, laborieuse et
+soumise; je t'ai toujours gardé précieusement ce que Dieu ordonne à la
+femme de garder à son époux et tu n'eus jamais contre moi un sujet de
+plainte.
+
+Dieu a béni ma couche, car je t'ai donné pour fils le plus beau et le
+plus fier garçon des Ouled-Ascars. Maintenant, voici: j'ai besoin de
+repos. Je serai toujours ta servante et ton épouse. Mais je te prie,
+prends-en une autre qui m'aide à aplanir ta vie. Prends-la belle, pour
+qu'elle réjouisse ta vue; jeune et forte, pour qu'elle puisse longtemps
+te servir.
+
+Et le cheik choisit une toute jeune fille du pays des _Beni-Mzab_ aux
+plaines sablonneuses, qui n'avait pas encore vu quatorze fois fleurir
+les palmiers. Ses lèvres avaient la couleur des grenades rouges et ses
+yeux le reflet des lames des yatagans tirés au soleil.
+
+Elle s'appelait _Meryem_.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Dès qu'il vit cette douce étoile briller sous la tente paternelle,
+Mansour sentit son coeur s'amollir; et quand pour la première fois elle
+laissa tomber devant lui le voile de sa face, il crut contempler une des
+houris que le Prophète promet aux élus.
+
+Il sortit tout agité de la tente et s'en alla, marchant sans savoir où.
+Il voulait cacher à tous son trouble, car il craignait qu'on ne lût sur
+son front les pensées qui l'agitaient.
+
+Le lendemain, il dit à _Kradidja_, sa mère:
+
+--Mère, il faut que je parte d'ici.
+
+--Pourquoi? tu ne peux quitter la tente au moment où vient d'entrer une
+hôtesse nouvelle. Les noces ne sont pas finies et tu parles de partir?
+Veux-tu donc irriter ton père, qui supposera que l'étrangère s'est
+attiré ta malveillance?
+
+--Qui pourrait croire une telle chose! Oh! plut à Dieu, ma mère, que tu
+me trouves une pareille épouse.
+
+--Je te trouverai mieux, dit-elle.
+
+Mais il secoua la tête.
+
+Alors elle le regarda attentivement. Ce fils, elle l'aimait et
+l'admirait; c'était sa joie et son orgueil et elle avait pour lui toutes
+les coupables faiblesses des mères.
+
+Déjà plus d'une fois, elle avait entendu quelques propos des équipées de
+Mansour, lorsque les femmes vont à la fontaine et se racontent les
+choses que les maris doivent ignorer; elle écoutait les récits et les
+plaintes et souriait.
+
+Elle pensait dans son maternel égoïsme:
+
+--Qu'il n'arrive rien de fâcheux à l'enfant; les autres, c'est leur
+affaire. Dieu veille sur tous; chacun veille sur soi.
+
+Et jamais à son fils elle n'adressa un reproche; jamais elle ne dit au
+père: «Ton aîné suit une mauvaise voie.»
+
+Mais cette fois, elle eut peur et, prenant la tête du jeune homme dans
+ses mains, l'attira sous ses lèvres:
+
+--Enfant, oui, je le vois, il faut que tu partes. Tu iras t'asseoir
+sous la tente de mon frère, le caïd Abdallah; il t'inscrira au nombre
+des cavaliers de son _goum_ et s'il plaît à Dieu, tu reviendras avec une
+épouse. Ce jour même, j'en parlerai à Ahmet; en attendant, veille sur
+toi, veille sur tes actes et sur tes regards. Le Prophète a dit: «Ne
+prenez pas les femmes qui ont été les épouses de vos frères, c'est une
+turpitude.» Mais il n'a pas parlé de celui qui volerait l'épouse de son
+père, tant est grande l'abomination.
+
+Mansour troublé et confus voulut se récrier; alors Kradidja mit un doigt
+sur ses lèvres et répéta:
+
+--Une abomination!
+
+
+
+
+V
+
+
+Mais quand Kradidja parla d'éloigner Mansour, le cheik répondit qu'il ne
+consentirait pas, à l'heure présente, de se séparer de l'aîné de ses
+fils. Il en avait besoin pour surveiller ses troupeaux et surtout pour
+la moisson prochaine. La femme n'osa pas insister et Mansour resta sous
+la tente.
+
+En apprenant la décision du cheik, il ne put éteindre l'éclair qui
+alluma son regard.
+
+--O pervers, lui dit sa mère, à quoi penses-tu?
+
+--Je pense que dans toutes les tribus du Souf, il n'en est pas de plus
+folle que toi. Que vas-tu imaginer? Et en supposant que ce que tu
+imagines soit réel, est-ce que jamais Meryem consentirait?
+
+--La femme est comme le jonc qui croît au bord des sources, répondit
+Kradidja; elle se plie aux caprices de celui qui la tient.
+
+--Je ne la tiens pas, puisqu'elle est à mon père.
+
+--La femme n'a qu'un coeur, et son coeur n'est qu'à celui qui sait le
+prendre.... Paix! enfant, et veille sur toi.
+
+Mais ces paroles, loin de l'effrayer, semblaient un encouragement. Il en
+est ainsi qui, par leur criminelle complaisance, poussent leurs fils à
+toutes les folies.
+
+Quoi qu'il en fut, lorsqu'un matin le cheik s'éloignait de la tente, il
+s'y glissait sans bruit et, caché derrière les hamals de grains qui
+contiennent la provision de l'année pour les gens et les bêtes, immobile
+et silencieux, il feignait de dormir. Mais il regardait Meryem à travers
+les interstices et les ouvertures, et parfois même, s'enhardissant, il
+soulevait du doigt le bas du tag bariolé qui divise en deux les maisons
+de poil et assistait, invisible, à la toilette de la nouvelle épousée.
+
+Elle avait la peau brune aux reflets dorés et de grands cheveux noirs
+ondoyant jusqu'au bas des reins. Il y plongeait ses regards et noyait
+ses pensées en une mer de désirs, tandis que les capiteuses odeurs,
+particulières aux brunes, mélangées aux parfums de la rose et du musc
+troublaient son cerveau. Il comprenait alors qu'il n'aurait plus la
+force de rien respecter et se levait sans bruit, courant rejoindre ses
+troupeaux dans la plaine, croyant respirer encore, bien qu'il fut loin,
+les senteurs enivrantes et laissant son âme attachée où s'étaient
+attachés ses yeux.
+
+
+
+
+VI
+
+
+Il n'allait plus attendre les femmes, quand elles vont chercher les
+branches sèches des genêts et du chich ou la provision d'eau dans les
+peaux de bouc noires; on ne le voyait plus, comme autrefois, diriger son
+troupeau du côté de la rivière à l'heure où, demi-nues, elles font la
+grande ablution.
+
+Alors les jeunes filles rougissaient et chuchotaient entre elles,
+lorsqu'elles apercevaient tout à coup près d'une touffe de lauriers
+roses les yeux ardents du fils du cheik.
+
+Quelques-unes, feignant de ne pas le voir, continuaient l'aspersion des
+flancs, tandis que les plus modestes se relevaient vivement en baissant
+leur gandourah, effrayées et honteuses. Mais les vieilles, entraient
+dans de grandes colères et criaient:
+
+--Que regardes-tu, enfant du mal?
+
+--Pas vous, ripostait-il. Vous pouvez vous laver sans crainte.
+
+--Va, va; tu te laverais pendant l'éternité que tu ne parviendrais pas à
+effacer tes abominations.
+
+--Ni vous, vos laideurs. Cachez-les, elles salissent ma vue.
+
+--Tu deviendras vieux à ton tour; les jeunes ne voudront plus de toi et
+cracheront sur ta barbe.
+
+--Est-ce parce qu'ils ne veulent plus de vous que vous crachez sur les
+jeunes?
+
+Elles bavaient de rage et lançaient leur salive dans sa direction en
+signe de mépris, et lui s'en allait en les narguant, poursuivi par leurs
+furieuses menaces:
+
+--Oh! le fils de chien! oh! le juif maudit! tes femmes te feront cocu
+cent fois et mettront des montagnes d'ignominie sur ta tête. Tu fais
+honte aux croyants! Tu ne passeras jamais le _Sirak!_ Tu rouleras
+d'abîmes en abîmes! Juif! cocu! proxénète! chien!
+
+D'autres fois, caché dans les buissons de genévriers, il guettait les
+jeunes filles au passage et lorsqu'elles étaient près de lui, qu'il
+voyait leur légère tunique onduler sous le souffle du soir, il les
+appelait tout bas par leur nom:
+
+--Fathma, je t'aime!
+
+--Embarka, je meurs d'amour!
+
+--Yamina, tout pour toi.
+
+--Mabrouka, ma vie pour ton regard.
+
+Et ainsi à toutes, car il les aimait toutes, selon l'habitude des
+adolescents qui se sentent pousser le duvet au menton.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Maintenant les filles des Ouled-Ascars ne le rencontraient plus. Elles,
+ne sentaient plus ses regards s'attacher à elles, les déshabiller et les
+suivre; elles n'entendaient plus les propos dont elles aimaient à rire,
+ni la grande colère des vieilles qui les mettaient en joie.
+
+Et on dit à Kradidja:
+
+--Ou le génie des bons conseils a soufflé à l'oreille de ton fils, ou
+bien l'amour l'a pris.
+
+Elle connaissait bien la passion qui l'étreignait, mais n'eût osé le
+dire. Pour le plaisir de ce fils, elle aurait tout sacrifié: les filles
+de la tribu, l'honneur des familles, Meryem, sa co-épouse, et son époux
+Ahmet.
+
+Elle fit cependant une nouvelle tentative.
+
+--O cheik, lui dit-elle, une nuit qu'il vint la trouver dans sa
+couche,--car la bienséance exige que l'homme donne également à chacune
+de ses femmes la part qui lui est due, et il est écrit: «Celui qui a
+deux femmes et qui se penche vers l'une plutôt que vers l'autre,
+paraîtra au Jugement avec des fesses inégales.»--O mon cher époux, je ne
+demande rien de mes droits, tu es mon seigneur et mon maître, conserve
+ta vigueur pour Meryem, car je sais ce que le Prophète a dit:
+
+«Tu peux donner de l'espoir à celle que tu voudras, et recevoir dans ta
+couche celle que tu voudras, et celle que tu désires de nouveau après
+l'avoir négligée. Qu'elles ne soient jamais affligées, que toutes soient
+satisfaites de ce que tu leur accordes.»
+
+Je suis satisfaite de ta bonne volonté; car que peuvent être pour toi
+mes charmes flétris, après l'enivrement des charmes de la belle Meryem.
+Je ne suis pas jalouse; j'ai eu ma part et ce fut la plus belle, puisque
+j'ai eu ta jeunesse et ta pleine virilité. Mais écoute un conseil de ta
+vieille et première épouse: Éloigne ton fils d'ici. Dans les plaines
+paisibles des Ouled-Ascars, les jeunes gens s'endorment dans l'oisiveté.
+Envoie-le aux Ksours chez le caïd des Nememchas; qu'il apprenne la
+science des _tolbas_ ou qu'il entre dans ses _mokalis_, car ici il se
+perd avec les filles de la tribu et nous attirera quelque fâcheuse
+affaire.
+
+Le cheik réfléchit un instant, puis répondit:
+
+--Kradidja, bien-aimée, toi qui fus la fraîcheur de ma vue et qui es
+maintenant le repos de ma tête, ne sais-tu pas que tous les jeunes gens
+sont ainsi? C'est aux mères à garder leurs filles et non aux pères à
+garder leurs fils. Mais puisque tu tiens à ce que ton fils s'éloigne, ce
+ne peut être que pour son bien. Donc, plus tard, nous en reparlerons,
+quand la moisson sera faite. Viens donc, la nouvelle amie ne peut faire
+oublier l'ancienne.
+
+--Hélas! pensa Kradidja, c'est pour éviter qu'il ne moissonne dans ton
+champ que je voudrais voir l'enfant partir. Maintenant, fais ce que tu
+veux.
+
+Mais elle n'osait donner des paroles à ses pensées, de peur d'attirer
+sur la tête chérie du fils la malédiction du père.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Les vieux maris sont soupçonneux et la jalousie cruelle les talonne sans
+relâche. C'est un _dijn_ malfaisant et moqueur qui se plaît à harceler
+le coupable; car il est coupable celui qui glace de ses froids hivers
+les doux bourgeons du printemps.
+
+Déjà le cheik marchait à grands pas vers la quarantaine, que celle qu'il
+devait prendre pour femme sortait à peine du ventre de sa mère; aussi il
+la surveillait et la gardait comme l'avare qui ayant empilé ses douros
+dans un _fondouk_, se couche dessus nuit et jour, et crève en disant:
+«Nul ne me volera.»
+
+Alors quelqu'héritier jette en bas la carcasse, force le coffre et
+dissipe le _magot_.
+
+Il ne pouvait la garder dans un sac, ni la tenir cousue à son burnous,
+mais il avait l'oeil constamment ouvert. Elle n'allait pas à la
+fontaine avec les autres femmes, ni dans la plaine arracher les tiges
+desséchées des herbes dures, ni casser les branches mortes des genêts
+qui servent à alimenter les feux; mais, au lever de l'aurore, elle
+tournait le moulin de pierre qui broie le blé du jour. Elle avait soin
+de relever un pan de la tente pour que son époux pût la voir, et
+celui-ci, étendu sur les toisons épaisses du lit conjugal, suivait dans
+un demi-sommeil les mouvements gracieux et lents de la jeune femme, dont
+la blanche silhouette se dessinait toute radieuse dans les molles
+clartés du matin. Rassuré par cette douce vue, endormi par le monotone
+grincement de la meule, il se berçait dans sa quiétude de trop heureux
+époux.
+
+Puis le douar s'éveillait, le jour était venu, et la belle Meryem
+vaquait aux soins de la tente; c'était sa besogne allouée, celle que les
+femmes laissent d'ordinaire, d'un commun accord, à la nouvelle venue,
+afin que l'époux puisse pleinement en jouir. Peut-être pensent-elles
+aussi que par l'incessant contact il en sera plus vite lassé.
+
+Il restait assis près de là, immobile et silencieux, le regard dans le
+vide, laissant couler les heures, jouissant de la vie.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Il était rare que Mansour trouvât un instant où il pût être seul avec
+elle; cependant il en trouvait. Pour lui, le père n'avait aucune
+méfiance; et un jour même, forcé de s'absenter quand les autres femmes
+étaient dehors, il l'appela et dit:
+
+--Reste près de Meryem.
+
+Mansour s'assit en silence, ému et troublé; il n'osa parler ni lever les
+yeux, de crainte que la jeune femme ne reconnût son trouble et ne lût
+ses convoitises; aussi, au retour du cheik, Meryem s'écria:
+
+--Ton fils est timide comme une fiancée.
+
+Mais Kradidja lui ayant rapporté en plaisantant ces paroles, il
+s'enhardit, et un soir, comme il ramenait les troupeaux et que Meryem
+fit quelques pas à sa rencontre pour s'emparer d'une chèvre rétive, il
+lui jeta une fleur dans le sein.
+
+Elle la retira en riant et l'attacha dans ses cheveux.
+
+Le lendemain, il lui dit:
+
+--Je voudrais une femme comme toi, Meryem, où la trouverai-je?
+
+--Va, répondit-elle, va chez les Beni-Mzab, où ton père est allé, et tu
+en trouveras.
+
+--Ont-elles tes grands cheveux soyeux et tes yeux qui étincellent?
+Ont-elles ta jolie bouche et ta voix qui fait sauter le coeur?
+
+--Elles ont tout cela et encore autre chose.
+
+--O Meryem, il sort de tous tes gestes des parfums qui brûlent.
+
+--Tais-toi, petit garçon, ton père va venir.
+
+Elle l'appelait petit garçon, bien qu'il eût deux ans de plus qu'elle;
+mais elle voulait arrêter ses paroles indiscrètes, et nos soeurs
+cadettes sont déjà femmes que nous sommes encore des enfants.
+
+Il rougit et se tut, mais le soir il dit au cheik:
+
+--Père, c'est après-demain le grand marché des Beni-Mzab; je serais
+désireux d'y aller.
+
+--Va, mais que ton absence soit courte.
+
+Il resta absent plus d'une semaine et dit à son retour avoir été retenu
+par le père de Meryem.
+
+Celle-ci sourit, et lorsqu'ils furent seuls, elle lui demanda:
+
+--A quand la noce, fils d'Ahmet?
+
+--Pour moi, répondit-il, il n'y aura jamais de noce.
+
+--Quoi! n'as-tu pas trouvé là-bas de jolies filles? Es-tu donc si
+difficile, que celles de ma tribu ne te plaisent pas? J'en connais
+cependant de plus vives et de plus gracieuses que la gazelle, avec des
+yeux aussi grands et aussi doux que ceux de la vache blanche qui nous
+donne tant de lait.
+
+--Peut-être, dit-il; je ne les ai pas regardées. Oui, j'en ai vu qui
+devant moi se plaisaient à entr'ouvrir leur voile, mais ma pensée
+n'accompagnait pas mes yeux. Je me suis assis sous la tente de ton père;
+j'ai parcouru la plaine où tu es née; je me suis couché sous les
+lauriers de la rivière où tu allais jouer quand tu étais petite; j'ai
+suivi les ondulations des collines de l'horizon où tes yeux s'arrêtaient
+le matin à ton réveil: j'ai regardé longtemps tout cela et je suis
+revenu.
+
+Elle feignit de ne pas comprendre et haussa les épaules:
+
+--Mansour-ben-Ahmed est fou, dit-elle.
+
+Elle comprenait trop bien quelle était cette folie et se tenait sur ses
+gardes. Cependant les propos d'Ahmet lui plaisaient. De quelque part
+qu'elle vienne, la flatterie est douce à l'oreille des femmes.
+
+Peut-être aussi se disait-elle que dans les bras de cet adolescent elle
+se fût trouvée plus doucement bercée que dans ceux de son vieil époux?
+
+«Pourquoi ne nous est-il pas permis de choisir selon notre coeur et
+sommes-nous obligées de prendre des mains d'un père celui qui veut nous
+acheter?»
+
+La plainte était juste, et c'est là ce qu'on nous reproche. Chez vous
+autres, Roumis, n'en est-il pas de même? Nous payons la femme pour sa
+valeur réelle, mais vous, vous l'appréciez d'après sa dot.
+
+Et c'est pourquoi parmi les enfants des hommes, chez les croyants comme
+chez les infidèles, il y a tant d'unions mal assorties. Les jeunes aux
+jeunes, c'est la loi.
+
+Car le vieillard qui achète une jeune épouse commet une abomination.
+
+Le père et la mère qui vendent la virginité de leur fille à un mari
+chargé d'années commettent une abomination.
+
+Qu'importe que le cadi ou le prêtre ait consacré cette prostitution;
+les paroles qu'il lit dans le livre sur la tête des époux n'effacent ni
+la souillure ni la honte du trafic.
+
+Il commet une abomination, celui qui se prête à ce scandale, et plus le
+vieillard est riche, plus de témoins festoient au repas de noce, plus la
+prostitution est publique et le scandale abominable.
+
+Et si la jeune épouse, livrée ainsi, de par la loi, à l'assouvissement
+des appétits d'un vieux, se lasse des caresses immondes et prend en
+dégoût le mari et le mariage, il y aura pour elle un lac de miséricorde;
+car elle a racheté d'avance, dans les répugnances des attouchements qui
+souillent, les turpitudes que forcément elle commettra plus tard.
+
+Ainsi il est écrit, ou à peu près, dans le livre de Monseigneur Ali le
+Sublime, fils d'Abou-Taleb, 4e calife, l'époux de Fathma, la Porte de
+la Science et le Lion de Dieu, au chapitre de la _Kouffa_: «O croyants,
+répétez souvent le nom d'Allah, célébrez-le matin et soir.»
+
+
+
+
+X
+
+
+Mais depuis qu'il avait osé parler, les désirs et l'audace débordant de
+son coeur arrivaient constamment sur ses lèvres.
+
+--Meryem, lui dit-il, s'il te fallait choisir entre mon père et moi, qui
+préférerais-tu?
+
+Elle répondit en rougissant, mais sans colère:
+
+--Tais-toi, fils d'Ahmet, il n'est pas bienséant de parler ainsi.
+
+Il se tut par obéissance ou par crainte, et la jeune femme, qui
+s'étonnait en elle-même de ne pas s'irriter de telles paroles, se promit
+d'éviter d'être seule avec son dangereux beau-fils. Mais en même temps,
+les yeux fixés sur les immenses étendues de la plaine, elle resta toute
+pensive, n'entendant rien, ne voyant rien, perdue dans une pensée
+unique qui l'obsédait depuis quelques jours:
+
+--Pourquoi le jeune n'est-il pas venu me demander à mon père à la place
+du vieux?
+
+Pourquoi? C'est ce que seul aurait pu dire le Maître de l'heure. La
+marche de bien des vies eût été changée. Le faible dans l'inconnu erre à
+l'aventure, et chaque minute qui passe peut faire dévier l'aiguille de
+son destin.
+
+Si le fils d'Ahmet avait devancé son père au pays des Beni-Mzab et pris
+dans son lit la belle Meryem, les grandes solitudes de Djenarah ne
+retentiraient pas, après trente années, de cet appel désespéré que tu as
+entendu dans la nuit:
+
+--Afsia! Afsia! Afsia!
+
+
+
+
+XI
+
+
+Cependant les petits de l'alouette se montraient en couvées joyeuses
+dans les blés déjà grands, l'air se chargeait de chauds parfums, et de
+toutes parts, autour des garçons et des filles, s'émanaient des bouffées
+langoureuses.
+
+Kradidja appréhendait ce moment; c'est la saison bénie des amours
+illicites partout où la plaine devient blonde. Quand l'herbe de vie
+prend force et commence à cacher la terre brune, les amants se
+regardent, et soupirant se disent: «Bientôt!» Car bientôt les champs
+mûrs leur ouvriront de faciles cachettes. Partant chacun de son côté,
+ils pourront se glisser le long des sillons, s'allonger dans les épis,
+pour se rencontrer au bon endroit, entre les molles ondulations des
+vagues dorées.
+
+Que de baisers volés, repris, donnés, rendus!
+
+Et le ciel bleu rit au-dessus de leurs têtes: la vie luxuriante et en
+liesse bourdonne, chante, siffle, gazouille autour d'eux; des frissons
+courent sur les hautes tiges; les bleuets et les coquelicots
+s'épanouissent, tandis que les nichées babillardes, un instant
+effarouchées par la fougue première de la rencontre, se rassurent et
+chantent gaiement leurs amours:
+
+ Va, bon drille
+ Au larcin!
+ Doux butin!
+ Pille, pille!
+
+ Loin du larron
+ L'époux surveille,
+ Mais il ne veille
+ Que sa moisson;
+
+ Et du pillage
+ De tout son bien
+ Il ne voit rien,
+ Plaisant mirage!
+
+ Que du blé mûr
+ La tige haute,
+ La blonde côte,
+ Le ciel d'azur;
+
+ Du babillage
+ Tout haletant,
+ Rien il n'entend,
+ Plaisant ramage!
+
+ Que les gais chants
+ Que l'alouette
+ Dans les blés jette
+ Aux deux amants.
+
+ Va, bon drille,
+ Au larcin!
+ Doux butin!
+ Pille, pille!
+
+Et quand demain viendra le moissonneur, il relèvera du bout de sa
+faucille les gerbes foulées, maugréant ou riant, suivant l'âge, sans
+songer que c'est là peut-être qu'est, pour toujours, couché son
+honneur.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Donc les petits de l'alouette se culbutaient dans les blés et Kradidja
+devenait plus pensive. Le souci se logeait au fond de sa pensée, car
+elle craignait non pour la tête de l'époux, mais pour celle du fils.
+
+Il ne quittait plus le douar. On le rencontrait errant près des tentes
+et tous l'observaient. On chuchotait et bientôt on parlerait tout haut.
+
+Elle prit Mansour à part et, s'étant assurée que nul ne pouvait
+l'entendre:
+
+--O mon fils, fruit béni et trop aimé de mes entrailles, je t'en
+supplie, éloigne de toi, de moi, de nous, le désastre. Retourne, comme
+tu le faisais, à la rivière, et attends dans les genêts le passage des
+jeunes filles; que toutes te voient, et t'entendent leur parler
+d'amour. Eh quoi! ne peux-tu fixer ton choix sur aucune? De jolies et de
+douces, rougissent à ton aspect.... Pourquoi désirer le seul fruit qui
+te soit défendu, quand tu as sous la main une savoureuse récolte? Écoute
+ta mère, enfant. Il est deux hommes ici que la nuit enveloppe, car ils
+semblent ne pas voir ce qui se passe et ignorer ce qui se dit: Ahmed et
+le fils d'Ahmed. O imprudente jeunesse! ô sourde vieillesse! ô aveugle
+amour!
+
+Elle dit et pleura; et ses larmes et ses craintes firent réfléchir le
+jeune homme. Pour donner un démenti aux médisances, il reprit ses folies
+d'autrefois. Il alla attendre les filles de la tribu et leur tint des
+propos lascifs. Elles recommencèrent à rire et les vieilles à crier:
+
+--Oh! le maudit! le voici revenu! N'as-tu donc pas fait la récolte
+espérée? Que prends-tu tant de soucis pour satisfaire ta chair damnée;
+c'est de la pâture pour les vers!
+
+De son côté, Khradidja, redoublant de surveillance, disait au cheik:
+
+--Ne laisse jamais Meryem seule.
+
+Et comme il s'étonnait de ces paroles, elle ajouta:
+
+--La solitude n'est pas une saine compagne pour les jeunes cervelles.
+Lorsque la femme est seule, Satan l'attire et fait glisser son pied.
+Veille, seigneur, Meryem est une enfant.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Sur ces entrefaites, deux cavaliers des Nememchas arrivèrent un matin.
+Ils avaient chevauché toute la nuit, car les nouvelles étaient d'une
+nature grave.
+
+Le cheik et les hommes du douar allèrent à leur rencontre pour leur
+souhaiter la bienvenue et les conduire à la tente des hôtes.
+
+Les femmes avaient préparé le _dar-diaf_, étendu les larges tapis à
+laine épaisse et soulevé sur leurs piquets les coins de la tente pour
+établir des courants d'air et entretenir la fraîcheur. Des alcarasas à
+terre poreuse contenant une eau limpide se balançaient aux cordes de
+poil de chameau, réjouissant la vue des voyageurs altérés.
+
+Ils s'étendirent à l'ombre, et quand ils se furent abreuvés d'eau et du
+lait qu'on leur présenta dans des _settlas_ de fer étamé, qu'ils eurent
+cassé quelques galettes de dattes et de farine d'orge, en attendant le
+couscous qui cuisait, les hommes s'assirent en cercle autour d'eux et
+ils parlèrent.
+
+Mauvaise nouvelle; il s'éleva de douloureuses exclamations. Le caïd
+Hasseim, beau-frère d'Ahmed-ben-Rahan, envoyait prévenir de l'approche
+des Roumis.
+
+Déjà ils campaient dans la plaine de la _Meskiana_ et en tel nombre que
+les envoyés affirmaient qu'un grain d'orge n'aurait pu tomber du ciel
+sans rencontrer une de leurs têtes maudites, et que leurs tentes
+blanchissaient la plaine comme la neige dans les rigoureux hivers.
+
+C'était la grande malédiction.
+
+--Qu'avons-nous fait aux Roumis, s'écria le cheik; que nous veulent-ils?
+Nous sommes des hommes de paix et ne demandons qu'à vivre tranquilles
+avec nos troupeaux. Nous ne devons rien à personne; nous ne voulons rien
+de personne. Ceux du Souf qui ont dix fois conduit nos moutons vers le
+Nord, peuvent encore se souvenir de l'année où le nom des Roumis a
+frappé leurs oreilles; et avant cela nous ignorions qu'au-delà de la mer
+bleue il existât des Francs; et maintenant les voilà établis en maîtres
+sur le sol de nos pères. Ils détruisent nos moissons, volent nos
+troupeaux, brûlent nos palmiers, ruinent nos douars, sous prétexte que
+des Turcs d'Alger, inconnus de nous, ont, il y a vingt ans, attaqué
+leurs navires. Que demandent-ils? Leur pays est, dit-on, riche et
+fertile, leurs plaines produisent en abondance du blé et de l'orge, ils
+possèdent des jardins magnifiques, des cités opulentes et nombreuses;
+nous, nous sommes pauvres. Nous n'avons rien que la grande plaine nue.
+Que viennent-ils donc chercher dans nos sables? De l'argent! Nous n'en
+avons guère, mais afin de les éloigner nous leur enverrons nos épargnes,
+car ils sont les plus forts. Qu'ils nous laissent en paix!
+
+--Est-ce là l'opinion des hommes de ta tribu?
+
+--Oui, répondit le cheik; si l'un d'eux pense autrement, qu'il parle.
+
+Mais tous gardèrent le silence.
+
+Alors, irrités, les cavaliers d'Hasseim s'écrièrent:
+
+--O hommes pusillanimes; sont-ce là vos pensées? Sont-ce bien là les
+paroles des fils de l'Islam; et le caïd, notre seigneur, s'est-il trompé
+en comptant sur votre concours? Il a dit: «Les _Ouled-Sidi-Abid_ sont
+des hommes.» Que répondra-t-il, quand nous lui rapporterons ce que nous
+rougissons d'avoir entendu?
+
+Déjà les tribus du nord du Tell sont debout. Seuls resterez-vous couchés
+avec vos femmes, enveloppés de votre honte et isolés dans votre
+opprobre? O cheik, es-tu donc de ceux qui disent:
+
+ «La peste est arrivée dans le pays;
+ Allah, fais qu'elle épargne ma tribu!»
+ «La peste est arrivée dans la tribu;
+ Allah, fais qu'elle épargne mon douar!»
+ «La peste est arrivée dans le douar;
+ Allah, fais qu'elle épargne ma tente!»
+ «La peste est arrivée dans la tente;
+ Allah, fais qu'elle épargne ma tête!»
+
+De l'argent aux Roumis! O déshérités de Dieu! A quoi songez-vous? Le
+seul métal que nous leur devions, c'est le plomb.
+
+--C'est le plomb, c'est le plomb! répétèrent plusieurs voix.
+
+--Et vos femmes? Y avez-vous pensé? Que diront-elles de vous, lorsque
+les guerriers des tribus du Tell vous auront inscrits au rang des
+hésitants et des lâches?
+
+--Nous marcherons avec vous, crièrent les jeunes hommes.
+
+Mais les vieux réfléchissaient et secouaient la tête.
+
+Longtemps ils discutèrent, et le cheik, plein de sombres appréhensions,
+écoutait et donnait son avis d'une voix grave, oubliant la belle
+Meryem.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Midi. C'est l'heure où le cheval marche sur son ombre. Pas un nuage ne
+flotte dans le bleu limpide, pas un souffle ne courbe les épis
+mûrissants des orges et des blés. L'_alpha_ sous les rayons ardents tord
+ses tiges blanches, et ça et là, la terre trop sèche se fend.
+
+C'est l'heure du grand silence; l'alouette se tait, la perdrix se tient
+immobile sous les asphodèles, le lièvre roux sommeille dans le sillon.
+Seules, quelques cigales jettent, dans les herbes brûlées, leur note
+stridente et grêle; et l'on entend dans les broussailles le bruit sec
+des graines de genévrier qui éclatent au soleil.
+
+Les femmes sont allées remplir leurs outres à la petite rivière et,
+assises sur les bords, à l'ombre des lauriers, elles attendent pour le
+retour le premier souffle dans la plaine. Enfants, vieilles et chiens
+dorment accablés sous les tentes et, à part les hommes réunis dans le
+_dar-diaf_, le douar semble désert.
+
+C'est alors que Mansour, ayant laissé ses troupeaux à la garde de ses
+plus jeunes frères, revenait à grands pas. Il avait vu de loin arriver
+les cavaliers et il voulait connaître les nouvelles.
+
+Peut-être n'était-ce pas cela qui le rappelait, mais le désir, pendant
+qu'il savait son père occupé, de se rapprocher de Meryem? L'amour avait
+grandi dans cette nature indomptable et en était venu à ce point où il
+n'y a d'autre apaisement que l'assouvissement, et d'autre remède que la
+fuite.
+
+Mais au lieu de fuir, il venait; il venait hâtivement, imprudent et
+troublé. Il avait remarqué que la jeune femme l'évitait, et ce nouvel
+obstacle irritait ses désirs. Sans doute, il ne se rendait pas compte de
+la monstruosité d'un pareil amour, ni de l'énormité du crime médité.
+Peut-être encore ne méditait-il rien, si ce n'est de s'approcher de la
+bien-aimée, d'en abreuver ses yeux, de se repaître de son sourire, de
+voir sa robe légère serrée sur ses belles hanches et flotter sur ses
+jambes nues.
+
+Je ne le juge pas, je raconte et je dis:
+
+«L'amour est fort! L'amour est fort!»
+
+
+
+
+XV
+
+
+Il se glissa dans les orges hautes, se traçant un sillon jusqu'en face
+de la tente de son père, et là, étendu sur la terre chaude, il attachait
+sur la belle Meryem ses regards ardents. Il suivait ses mouvements lents
+et onduleux, et dans la pénombre, sous le haik de soie blanche, elle lui
+semblait, dépouillée de sa robe, vêtue de lumière. Bientôt il la vit se
+coucher sur la fraîche natte d'alpha, il distingua vaguement, sous le
+frêle tissu de gaze, les harmonieux contours embellis et ensoleillés par
+la surexcitation de ses désirs.
+
+Le dur et chaud contact de la vieille nourrice lui caressait la
+poitrine, tandis que les rayons du père de l'universelle vie tombaient
+comme des flammes sur sa tête exaltée. Des atomes embrasés scintillaient
+dans l'air et des fourmillements silencieux s'agitaient dans les gerbes.
+Les pierres qu'il touchait brûlaient ses jambes et il lui semblait
+entendre autour de lui des tressaillements et des soupirs. La terre en
+rut se fécondait sous les embrassements du soleil. L'incendie gagnait
+ses sens, il se dressa tout d'un coup, et, après avoir hésité quelques
+secondes, son long bâton de pasteur à la main, il marcha vers la tente.
+
+Au bruit, si léger qu'il fût, de son pied nu sur la terre sèche, Meryem
+releva brusquement la tête et, ramenant en toute hâte ses haiks sur le
+moustiquaire qui seul la couvrait, lui cria courroucée:
+
+--Que viens-tu faire? Va-t-en! Va-t-en!
+
+--Pourquoi te fâches-tu, Meryem? dit-il, humilié d'être de la sorte
+reçu. J'ai soif et je venais prendre une _settla_ de lait aigre.
+
+--Il n'y a pas de lait; va-t-en!
+
+Il regarda ses épaules, ses bras, son cou, avec de furieuses envies d'y
+rassasier ses lèvres; mais l'oeil brillant de colère l'arrêta et il
+sortit se dirigeant vers la tente des hôtes.
+
+Les hommes étaient toujours là, discutant sur la redoutable question
+subitement dressée comme un cauchemar dans leur vie paisible et calme.
+
+On avait relevé les bords de la grande tente jusqu'à hauteur de
+poitrine, afin que l'air pénétrât de tous côtés et que chacun eût sa
+part d'ombre. Mais beaucoup restaient au soleil. La sueur coulait de
+leur front cuivré, descendant par les plis profonds des joues sur leur
+barbe noire et symétriquement taillée. Mais ils ne sentaient ni la
+chaleur ni la soif, tout entiers à la funeste menace.
+
+Mansour s'approcha silencieusement du groupe et s'assit sur ses talons.
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Le cheik Ahmed-ben-Rahan était de mauvaise humeur. L'annonce d'une
+guerre prochaine lui répugnait à double titre, et comme homme paisible
+et comme nouvel époux. Ce n'est pas qu'il ne fût vaillant et n'eût,
+ainsi que tous les fils de l'Islam, un sang généreux et chaud. Mais
+l'âge avait refroidi sa première ardeur; puis, quand on court les
+hasards des batailles, on n'aime pas être exposé aux autres hasards
+suspendus sur les fronts des vieux maris. Comme l'amour, la guerre est
+pour les jeunes. Il est difficile d'être à la fois père de famille et
+bon soldat. Au moment du danger, l'image des enfants et de l'épouse
+vient se placer entre les périls et la valeur. Elle paralyse le bras des
+plus braves. Les hommes qui mettent la famille la patrie sont en petit
+nombre; le plus grand nombre, et c'est celui-là qui pèse dans les
+batailles, pense, s'il n'ose l'avouer: La famille, puis la patrie!
+
+Le cheik, en outre, venait d'écouter des paroles désagréables. Comme on
+énumérait le nombre de cavaliers que pouvait fournir la tribu et qu'il
+avait prononcé le nom de son fils, un des anciens du douar dit avec
+mépris:
+
+--Celui-là, ne le comptons pas; sa place est dans les jupes de nos
+filles.
+
+Le père, indigné, demanda l'explication de cette parole injurieuse, et
+tous avaient répondu:
+
+--Il dit vrai, cheik! Es-tu donc le dernier à connaître les déportements
+de l'aîné de tes fils?
+
+Et pendant que pères et époux se plaignaient le cheik aperçut Mansour.
+
+--Que fais-tu ici? s'écria-t-il. Comment n'es-tu pas à la rivière à
+guetter les femmes? Je viens d'apprendre de honteuses choses. Tous
+t'accusent et puisque te voilà, tu recevras le châtiment devant tous.
+
+--Un châtiment! répéta le jeune homme.
+
+--Oui, un châtiment, que je vais t'infliger avec mon bâton, en attendant
+mieux. Prends garde! ne sais-tu pas que ta tête branle sur tes épaules.
+
+--Non, répondit Mansour, voulant cacher sous le rire, l'affront qu'il
+recevait. Ma tête est solide sur mon cou et il faudra pour l'en détacher
+un _flissa_ tenu par une main vigoureuse.
+
+Mais nul dans le groupe ne répondit à son rire, et les envoyés du caïd
+Hasseim fixaient sur lui un regard sévère et froid.
+
+Une voix grave se leva:
+
+--Il y a de vigoureuses mains chez les _Sidi-Abid_.
+
+--Oui, ajouta un autre, quelque jour un d'entre nous ira trouver
+Ahmed-ben-Rahan et lui dira: «Cheik Ahmed, je t'aime et te respecte,
+mais ton fils Mansour a insulté ma soeur ou ma fille; je l'ai tué.
+Vois-tu, là-bas, les chiens du douar qui lèchent le sang de sa nuque.»
+Et Ahmed-ben-Rahan sera contraint de se courber et de répondre: «Tu as
+fait un acte juste. C'était écrit.»
+
+--Certes, je le dirai; j'en jure par le tombeau du Prophète. Mais assez
+parlé de ces choses mal sonnantes à l'oreille d'un père. Et toi, écoute
+ceci. Les Roumis approchent. Ils avancent, détruisant tout comme un
+nuage de sauterelles. Ils ont brûlé les villages, les moissons dans le
+Tell; ils ont détruit les oliviers, les grenadiers et les vignes et les
+voilà qui coupent les palmiers; les palmiers, ces dons de Dieu qui
+demandent vingt étés pour donner leurs fruits. C'est la grande
+malédiction. Les hommes que voici affirment que la plaine de la Meskiana
+est couverte de leurs tentes comme le firmament d'étoiles, et que dans
+tous les points où fouille le regard on n'aperçoit que des capotes
+bleues. On fait appel aux tribus du Beled-el-Djerid, pour qu'elles
+s'unissent à celles du Tell afin de chasser les maudits. Mais, tandis
+que les jeunes gens monteront à cheval, tu resteras au seuil de la tente
+avec les petites filles et tu les regarderas partir. Oui, tous te jugent
+indigne d'entendre parler la poudre, toi qui ne te plais qu'à écouter
+les propos des femmes. Car il y a en ceci des signes certains pour ceux
+qui réfléchissent, et les hommes des Sidi-Abid commencent à dire en te
+voyant: «Celui-là ne sera jamais le cavalier des jours noirs.»
+
+--Ils ont menti, répondit le jeune homme frémissant de colère; oui, ils
+ont menti et je le leur prouverai.
+
+Tous, devant cette bravade, restèrent impassibles et un sourire erra sur
+les lèvres de plusieurs.
+
+--Tu parles comme une nouvelle épousée qui se vante et dit à ses
+compagnes: «je suis la plus belle;» mais ce n'est pas en s'habillant de
+paroles qu'on se pare. Il faut des actes pour prouver ce qu'on sait
+faire et tes actes ont été jusqu'ici ceux d'un esclave de la chair.
+Comme les filles de Fathma livrées au péché, tu seras traité ainsi
+qu'elles. Pourquoi te raser la tête? Laisse croître tes cheveux. Je te
+donnerai des anneaux pour tes bras et tes jambes, des boucles pour tes
+oreilles. En attendant, prends une cruche et cours à la fontaine
+rejoindre tes soeurs.
+
+--Cheik, cria Mansour, plein de honte et de colère, je saurai te prouver
+quelque jour que tu as tort de me compter parmi les femmes, et à vous
+tous aussi. Je ne coucherai pas une nuit de plus dans ce douar où les
+hommes me repoussent de leur goum. Sur votre tête à tous, si vous avez
+dit cette parole, vous vous en repentirez et vous voudrez ne pas l'avoir
+dite, le jour où vous viendrez baiser mon étrier et m'appeler seigneur.
+
+Tous ricanaient, et il continua:
+
+--Cheik, donne-moi un cheval et un fusil, j'irai chez le caïd Hasseim.
+Il me prendra dans son goum et, puisque vous m'avez renié, je serai
+désormais des siens. Par le tombeau du Prophète, vous pouvez dès
+aujourd'hui effacer mon nom des Ouled-Sidi-Abid.... Cavaliers des
+Nememchas, je vous suivrai où vous irez, et pendant qu'ils délibéreront
+encore sur ce qui leur reste à faire, les jeunes et les vieux d'ici
+entendront parler de Mansour-ben-Ahmed.
+
+Tous continuaient à rire et l'un des anciens murmura:
+
+--Il a une peau de lion sur un dos de vache.
+
+--Tu as la langue dorée, comme celle d'un Thaleb, dit un autre, et nous
+consentons dès aujourd'hui à t'appeler Sidi. Sidi-Thaleb-Mansour-ben-Ahmed,
+je te salue!
+
+--Oui, ajouta le cheik; mais les tolbas[4] ne sont que les chiens des
+batailles; le bruit qu'ils font les empêche de se mettre en besogne. Ils
+aboient et ne mordent pas.
+
+[Note 4: Pluriel de thaleb.]
+
+--Je mordrai, dit le jeune homme.
+
+--Mon fils, je lis la fureur dans tes yeux comme je l'entends sortir de
+ta bouche. Cela me fait plaisir; car quiconque est sensible à l'outrage
+doit apprendre à le punir. Je prends acte de tes paroles et te donne mon
+consentement; ta mère depuis longtemps m'en prie. Tu peux devancer nos
+jeunes hommes. Tu confirmeras de ta bouche ce que nous venons de dire
+aux envoyés d'Hasseim: «Aussitôt qu'il le demandera, il aura notre
+_goum_.» Va, et selle le poulain noir. C'est le premier-né de ma jument
+_Naama_ et puisse-t-on dire un jour qu'il t'a désaltéré de joies.
+Qu'après la bataille la femme que tu auras choisie le prenne par la
+tête, et détache son haik pour essuyer la sueur de sa face. Va, que le
+salut t'accompagne.
+
+Et comme il s'éloignait, le cheik lui cria:
+
+--Que Meryem ouvre le fondouk, qu'elle te donne deux douros et
+vingt-cinq cartouches. Au reste, Dieu pourvoiera.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Mansour s'éloigna, et derrière lui éclatèrent quelques rires.
+
+Les hommes du douar disaient: «A sa vue les Roumis fuiront!»
+
+Il se retourna et vit son père le sourire aux lèvres. Ce fut comme un
+coup de verge cinglé sur le coeur, et, de nouveau, y fit jaillir la
+colère, car il n'entendit pas ce que le père ajoutait: «Patience, il est
+de bonne race et lorsque le poil de son menton aura cru, il saura tenir
+sa place au rang des guerriers.»
+
+Sur le seuil de la tente, il jeta son bâton de pasteur qui roula aux
+pieds de Meryem.
+
+--Quoi! te voilà encore? s'écria-t-elle. Mais, effrayée du feu sombre de
+son regard, elle se recula jusqu'au milieu de la maison de poils,
+s'adossant à l'un des piquets.
+
+Elle venait d'achever sa toilette et elle était toute fraîchement
+peinte. Ses grands yeux noirs, encore agrandis par le koheul, buvaient
+l'âme, et ses sourcils, arcs gracieux, descendaient jusqu'aux tempes et
+se joignaient par une ligne délicate. Elle avait mâché la plante qui
+colore les lèvres d'un rouge grenat et collé sur ses joues de petites
+paillettes d'or; Mansour les regardait et brûlait de les prendre à sa
+bouche. Le large turban des filles du Souf enveloppait sa jolie tête
+encadrée par les anneaux lourds de ses tresses noires, d'où se
+détachaient pleins d'éclat ses larges anneaux d'argent. Par la fente de
+la gandourah de soie rayée, on entrevoyait les dures mamelles que les
+baisers de l'époux et les fatigues de la vie n'avaient pas eu le temps
+de flétrir; elles soulevaient harmonieusement le léger corsage que
+serrait à la taille une ceinture brochée d'or. Bras et jambes nus, elle
+avait teint avec le _henné_ ses mains jusqu'aux poignets et ses pieds
+jusqu'à la cheville, de sorte que le bout de ses doigts ressemblait aux
+fruits du jujubier.
+
+Il est écrit: «Quand une femme s'est orné les yeux de koheul, paré les
+doigts de henné, et qu'elle a mâché la branche du souak qui parfume
+l'haleine, fait les dents blanches et les lèvres de pourpre, elle est
+plus agréable aux yeux de Dieu, car elle est plus aimée de son mari.»
+
+Et comme elle levait le bras droit pour saisir le piquet de la tente, en
+y appuyant nonchalamment la tête, l'oeil ravi de Mansour s'arrêta sur
+l'aisselle soigneusement épilée et les harmonieuses attaches du cou et
+des seins.
+
+Non, jamais il ne l'avait vue si charmante, jamais, depuis le jour de
+ses noces, elle ne l'avait autant ébloui.
+
+Et tout frémissant devant ce poème de beauté, il demeura sans parole.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Elle rougit sous ce regard plus éloquent que les phrases mélodieuses et
+se sentit délicieusement flattée d'être trouvée si belle.
+
+--Toi encore! Toi encore! je t'avais pourtant chassé.
+
+Meryem voulait donner à sa voix une intonation de colère; mais elle ne
+le pouvait pas. Les mots commencés avec éclat mouraient en syllabes
+douces, et plutôt étonnée que mécontente, elle vit Mansour tirer de sa
+ceinture une petite bague d'argent et s'emparer de sa main.
+
+Son regard était si suppliant qu'elle n'osa refuser cette offrande. Elle
+se laissa faire, toute rougissante, et riait pour cacher son trouble.
+
+--Sont-ce nos fiançailles? demanda-t-elle.
+
+Lui, n'avait d'autre dessein que de la prier de garder ce souvenir en
+lui disant adieu. Peut-être rêvait-il aussi de prendre un baiser sur sa
+bouche, le rire de sa belle-mère l'enhardit et il répondit aussitôt:
+
+--Oui, ce sont nos fiançailles. N'es-tu pas parée pour la noce?
+
+--Ah! la noce, elle est depuis longtemps passée; tu le sais bien: ton
+père ne m'a pas répudiée encore et je ne suis plus à marier.
+
+Il y eut un soupir à la fin de ces paroles et le jeune homme avança les
+lèvres pour le recueillir. Mais il n'osa; il se saisit seulement de la
+petite main qu'il avait abandonnée après y avoir glissé la bague et la
+pressa dans les siennes.
+
+Puis il s'assit aux pieds de l'idole et dans cette douce main, pleura.
+
+Émue, elle se pencha sur son épaule:
+
+--Pourquoi pleures-tu?
+
+Il ne répondit pas, et elle sentait glisser dans ses doigts les larmes.
+
+--Pourquoi pleurer comme un enfant que sa mère gronde? Tu n'es plus un
+enfant, je ne suis pas ta mère et je ne te gronde pas. Relève-toi,
+Mansour! Que penserait le cheik, s'il te voyait ainsi? Que penserait la
+soupçonneuse Kradidja? Mansour! Mansour! Que diraient les hommes du
+douar?
+
+--Et que m'importe? laisse-moi à tes pieds, je suis bien.
+
+--Mansour, je t'en supplie, relève-toi.
+
+--Tu demandes ce qu'on dirait, reprit-il, Eh! que ne dirait-on pas qu'on
+ait déjà dit: Le fils d'Ahmed se meurt d'amour pour la Rose des
+_Ouled-Sidi-Abid!_
+
+Elle retira brusquement sa main et le regarda tout interdite.
+
+--Quoi! on s'est aperçu que tu m'aimais?
+
+--Ah! s'écria-t-il en lui saisissant les jambes et lui baisant les
+pieds, je t'aime, je t'aime; tu le savais!
+
+--Je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Relève-toi, Mansour! es-tu
+fou?
+
+--Oui, je suis fou, je le vois bien, car j'ai fait tout ce que j'ai pu
+pour arracher ta pensée de mon coeur. Je me suis roulé dans les épines
+des genêts; j'ai passé de longues heures pleurant caché dans les
+lauriers-roses, mais en dépit de moi-même, mes lèvres murmuraient:
+«Meryem! Meryem!» J'ai essayé d'aimer les filles du douar, je n'ai pas
+pu, je n'ai pas pu. C'était toi que j'aimais quand je leur murmurais des
+mots d'amour; et quand je soupirais près d'elles, c'était vers toi que
+volaient mes soupirs. Meryem! Meryem! oui, je suis fou.
+
+--Tais-toi, enfant, tais-toi.
+
+--Depuis le jour où tu es venue, hôtesse cent fois bénie et cent fois
+maudite, t'asseoir sous la tente de mon père, et où je t'ai vue soulever
+ton voile de ta main gracieuse et montrer l'éblouissement de ta face;
+depuis le jour où les cavaliers de la tribu ont fait éclater autour de
+toi la joyeuse fantasia, et que toute pensive tu regardais devant toi,
+n'entendant ni la voix de la poudre, ni les hennissements des chevaux
+impatients, ni les cris de joie des femmes, ne voyant rien, alors que
+tous ne voyaient que toi; depuis l'abominable nuitée d'amour où je t'ai
+entendue pousser tes premières plaintes, que les baisers de mon père ne
+pouvaient étouffer, oui, je suis devenu fou!
+
+--Tu me fais mourir de honte.
+
+--Ne m'interromps pas, Meryem. Je les ai comptées, toutes tes plaintes.
+Et tandis que j'entendais les autres femmes chuchoter et rire tout bas,
+je me déchirais la poitrine de mes ongles.
+
+Vois, Meryem, tu peux savoir combien de fois, car c'est à peine si
+depuis, les dattes des oasis ont eu le temps de mûrir.
+
+Il se leva et, ouvrant sa _gandourah_, montra sur sa poitrine de grandes
+rayures rouges.
+
+--Va-t-en, aie pitié de moi. Je ne peux plus, je ne dois plus
+t'entendre; va-t-en!
+
+Elle voulut s'échapper, mais il se plaça devant elle, les bras ouverts,
+essayant de la saisir.
+
+--Oh! disait-il, je veux les fleurs de ton sein, je veux y boire, je
+veux y mourir.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+L'indomptable passion s'était ruée sur lui avec ses fureurs et le
+rendait sourd à tout cri de la conscience. Les femmes ont dit pour son
+excuse qu'il était jeune et n'avait pas réfléchi; elles ont rejeté la
+faute sur Meryem, l'accusant de coquetterie et de faiblesse. Mais les
+femmes sont les pires ennemies des femmes; si les laides s'érigeaient en
+tribunal, elles condamneraient toutes les belles à mort. Les hommes,
+plus froids et plus sages, ont jeté la malédiction sur Mansour. Ainsi,
+la justice humaine a deux manières d'envisager les actes; l'Immuable
+seul lit au fond des coeurs.
+
+Vous autres, gens du Nord, vous ne comprenez pas ces amours redoutables.
+
+Chez vous, la passion est chétive; elle fait des esclaves humbles à
+tête basse, au regard soumis; on vous voit, papillons ridicules,
+voltiger autour des femmes, roucouler comme des tourtereaux ou des
+courtisanes pâmées; on se demande quel est le plus féminin d'elles ou de
+vous, et il n'est pas étonnant que de mâles fils du Prophète, à la vue
+de vos petits jeunes gens presqu'imberbes, au visage peint, à la
+chevelure parfumée et onduleuse se soient trompés de sexe et se soient
+pris d'amour.
+
+Sous les froids rayons de votre soleil pâle, avec votre vie sans dangers
+et sans fatigues, votre coeur s'est affadi.
+
+Aussi vos femmes peuvent impunément essayer la puissante artillerie de
+leurs gestes, de leurs toilettes, de leurs paroles et de leurs regards;
+elles découvrent à tous, non-seulement leurs visages, qu'elles
+embellissent pour mieux vous séduire, mais dans vos fêtes, elles étalent
+leurs grasses épaules, l'appétissante raie de leur dos velouté où la
+pensée se laisse couler jusqu'en bas comme un filet d'eau qui suit une
+rigole, leur sein où l'oeil aime à fouiller et qu'elles rehaussent par
+de secrets apprêts; et ce qu'elles n'osent laisser voir, elles le font
+deviner avec art et complaisance pour mieux exciter les désirs.
+
+Mais, qu'est-ce que vos désirs?
+
+Si, séduits par tout ce que vous avez vu, effleuré ou senti, tout ce
+qu'on vous a montré ou laissé entrevoir, vous murmurez humble--ment: «Je
+t'aime», elles vous répondent offensées et le dédain aux lèvres: «J'ai
+un époux». Et alors, comme un enfant que sa mère menace du fouet, vous
+vous en allez honteux.
+
+Et que m'importe? Si tu as un époux, pourquoi t'étale-t-il comme une
+étoffe à vendre? Qu'il garde ta nudité et tes chairs pour lui seul et
+n'aille pas, repu épanoui, promener devant la faim des maigres, ses
+plantureuses victuailles.
+
+Cacher son bien, c'est le moyen le plus sûr que nul ne le volera.
+
+Mais on sait que parmi vous, ces étalages sont sans grandes
+conséquences. Vous soupirez et tout est dit. Chez les enfants de
+l'Arabie, où le simoun souffle dans le sang ses bouillantes ardeurs, il
+n'en est pas de même. Je ne parle ni des _Chaouias_ ni des _Bedouis_
+dont on voit dans les champs du Tell les femmes demi-nues exposer à
+l'étranger leur corps de jument efflanquée et leur mamelles de chèvre.
+Ce ne sont que des femelles que la misère a prises au ventre de leur
+mère pour les livrer au travail trop rude et qu'une hâtive débauche a
+rapidement souillées et abruties. Mais nul ne peut, sans danger, se
+trouver en face des belles filles du Souf. Blanches ou dorées, leurs
+grands yeux noirs boivent l'âme et celui de nos jeunes hommes que son
+destin appelle à entrevoir les éblouissantes clartés, se dit en jurant
+sur la tête du Prophète: Baiser sa bouche et mourir!
+
+C'est ce que jura Mansour lorsque, l'oeil brillant de délire, il
+cherchait à enlacer Meryem.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Elle le repoussait, affolée.
+
+--A quoi songes-tu? disait-elle; Mansour, écoute-moi. Non, tu n'as pas
+ton bon sens. Les vieilles de la tribu t'ont-elles jeté un sort? Oh! je
+vais crier! Ne me fais pas violence! Ne m'oblige pas à appeler! Songe
+qu'au moindre bruit ton père accourra, que tous viendront et qu'il y
+aura un grand scandale. Oublies-tu à qui j'appartiens? Mansour! Mansour!
+
+Il vit que la force serait inutile et qu'il était préférable de ruser.
+
+--Écoute, Meryem. Ce que je vais te dire, je crois devoir le faire. Les
+hommes que tu vois là-bas sont des cavaliers du caïd Hasseim; ils
+viennent appeler la tribu à la guerre sainte. Tous sont prêts. Mais l'un
+d'eux a dit en raillant: «Le cheik Ahmed ne l'est pas, car il a épousé
+une jeune femme et il préfère l'odeur de sa jupe à celle de la poudre.»
+Mon père s'est récrié avec indignation; alors le cheik des Ouled-Rabah a
+pris la parole:
+
+«--D'après ce qu'on m'en a raconté, Ahmed, cette fleur du Souf
+s'épanouirait mieux aux lèvres de ton fils que plantée dans ta barbe
+grise. Chacun est libre; mais c'est un grand mal quand une jeune femme
+s'attache au bras d'un vieux guerrier. Elle l'empêche de porter des
+coups sûrs, car sa pensée le suit jusque dans la bataille.
+
+«--Tu dis vrai, a répondu mon père, le diable m'a tenté le jour où j'ai
+eu envie de la trouver dans ma couche. Ce n'est qu'une petite fille qui
+n'a d'autre préoccupation que de peindre ses sourcils et les doigts de
+ses pieds. J'eus mieux fait de dire à mon fils: «Prends-la!»
+
+--Il a dit cela? s'écria la jeune femme.
+
+--Sur ma tête! Et le cheik des Ouled-Rabah a ajouté: «Tu as raison; les
+jeunes aux jeunes!»
+
+--Si ce sont là ses paroles, je demanderai le divorce; mais tu mens, je
+sais que tu mens.
+
+--Tu vas savoir que je dis vrai, car moi qui me tenais à l'écart, je me
+suis alors avancé.
+
+--Je t'ai vu.
+
+--Et j'ai dit: «Mon père, il n'est pas trop tard, et si tu es las... me
+voici.» Tous se sont mis à rire.
+
+--Imprudent! s'écria Meryem. Ah! j'ai entendu les rires.
+
+--Et mon père a répondu: «La loi le défend.»
+
+--Et c'est la seule raison donnée? demanda la naïve épouse.
+
+--La seule. N'est-ce pas assez? Oh! Meryem, Meryem, as-tu donc supporté
+sans répugnance les caresses de cet homme plus que mûr? Ne sens-tu pas
+que les draps de ton lit d'amour ne sont qu'un froid linceul? Moi, je
+suis jeune comme toi. Écoute la fantasia de mon coeur et goûte comme mes
+lèvres brûlent.
+
+--Que je sois maudite avant de commettre ce crime. Pervers! maudit
+sois-tu, qui veux souiller la couche de celui qui t'a engendré!
+
+--Rose du paradis, il n'y a pas souillure, puisque de lui-même il se
+repent de t'avoir pour épouse.
+
+--Tu mens, enfant du mal. Ce que tu racontes est impossible. Tu es
+semblable aux chrétiens qui déplacent les phrases, les dénaturent et
+les embrouillent à dessein avec leurs langues perfides.
+
+--Que le Prophète me confonde, si ce n'est la vérité. Honteux de la
+raillerie du cheik des Ouled-Rabah, voilà mot pour mot les paroles du
+père devant tous:
+
+«Nous divorcerons quelque jour, et je te la donnerai pour servante,
+comme notre seigneur Soliman reçut de la couche de son père sa servante
+Abisag.»
+
+--Il n'a pu dire cela. Tu mens!
+
+--Oserais-je ainsi mentir, quand tu peux à l'instant me confondre?
+
+--Tu mens.
+
+--O Meryem, plus belle que la gazelle, mais plus entêtée que la chèvre,
+assure-toi donc de la vérité.
+
+Et sans lui laisser le temps de réfléchir, il la saisit par le bras et,
+l'entraînant hors de la tente, appela le bonhomme qui pérorait au milieu
+du groupe:
+
+--O cheik! ô cheik! Ahmed-ben-Rahan.
+
+--Quoi? demanda le vieillard impatienté.
+
+--Meryem refuse de me croire. Elle dit que je mens.
+
+Le vieillard, furieux de ce que sa jeune épouse se montrât sans voile à
+des étrangers, cria tout en colère:
+
+--L'enfant dit vrai. Sur ta tête, écoute-le. Et qu'on ne m'importune
+plus.
+
+Humiliée de ces brusques paroles devant tous, humiliée surtout de
+l'affront bien plus grand qu'elle croyait avoir reçu, elle se rejeta
+sous la tente, indignée et stupéfaite.
+
+--Tu le vois, dit Mansour, tôt ou tard tu m'appartiendras. Laisse-moi
+donc toucher à mon bien.
+
+Et il avait déjà baisé son cou et ses bras et ses lèvres, lorsqu'elle
+revint à elle.
+
+--Je me plaindrai au cadi, dit-elle. Mansour, ton père est un maudit.
+Laisse-moi.
+
+--Oui, douce fleur du matin, que la malédiction retombe sur sa tête.
+
+Il avait glissé à ses pieds et, la fit choir près de lui.
+
+--Laisse-moi, répétait-elle, je me plaindrai au cadi.
+
+Mais sa résistance plus molle faiblissait à mesure que croissait
+l'audace de l'amant; elle cessa bientôt tout à fait, et Mansour
+n'entendit plus qu'un murmure s'échapper de la bouche de la jeune femme
+éperdue:
+
+--Je me plaindrai au cadi....
+
+
+
+
+XXI
+
+
+L'abomination accomplie, le mal sans remède, à quoi les plaintes
+eussent-elles servi?
+
+Lorsque Meryem connut le subterfuge qui avait aidé à sa défaite, elle ne
+cria, ni ne s'arracha les cheveux. Elle ne dit pas:
+
+--«Tu m'as perdue!»
+
+Elle ne dit pas:
+
+--«Tu es un infâme!»
+
+Elle se sentait aussi coupable, et, posant un doigt sur sa bouche,
+regarda l'incestueux en face:
+
+--Maintenant, c'est fini. Il faut partir. Ta présence est une souillure.
+Nous ne devons plus nous revoir. Jure-moi, jure-moi que tu ne reviendras
+plus.
+
+--Je ne reviendrai plus, répéta Mansour.
+
+--Quelle foi puis-je ajouter à tes paroles, toi qui t'es servi si
+habilement du mensonge?
+
+Mais Mansour répéta simplement:
+
+--Je jure que je ne reviendrai plus.
+
+Alors elle l'aida à seller le poulain noir.
+
+Dans l'intérêt du jeune homme autant que dans le sien, elle voulait
+l'éloigner. Elle savait que le premier pas serait, s'il restait, suivi
+de bien d'autres, jusqu'à ce que le châtiment frappât les têtes
+criminelles.
+
+Car il vient toujours, et plus sa marche est lente, plus il est
+redoutable.
+
+Et quand elle le vit monter sur le poulain noir, elle pleura. Mais
+Kradidja qui surprit plus d'une fois après ces larmes, n'aurait pu dire
+si elle pleurait sa faute, ou le départ précipité de celui qui emportait
+son coeur.
+
+Les cavaliers du caïd Hasseim l'attendaient. Ils partirent.
+
+--Va-t-en avec la bénédiction de Dieu et la mienne! lui dit le cheik.
+
+--Reviens avec le bien, lui crièrent les autres.
+
+Mais il ne put répondre. Déjà le remords lui montait à la gorge et lui
+coupait la voix.
+
+--Il faut lui pardonner, dit le père, il est encore sous le poids de
+l'affront reçu. Mais nous entendrons parler de lui. Je connais le sang
+de ses veines.
+
+Les autres souriaient.
+
+Meryem, sur le seuil de la tente, le suivit longtemps des yeux, la main
+pressée sur son sein, rouge encore des furieuses caresses, et ne sentant
+plus rien y battre, elle se dit avec angoisse:
+
+--Mon coeur s'en va rivé au sien. Et je lui ai fait jurer de ne plus
+revenir!
+
+Lorsqu'il fut au loin, prêt à disparaître derrière la première
+ondulation de la plaine, il arrêta son cheval et, se retournant, resta
+un moment immobile, éclairé par les feux du couchant.
+
+Alors les hommes du douar, qui tous s'étaient levés, lui crièrent en
+riant:
+
+--_Sidi-Thaleb! Sidi-Thaleb!_ Salut.
+
+Mais lui ne les vit pas et ne les entendit pas; il ne vit même pas son
+père qui secouait convulsivement son burnous, ni sa mère qui pleurait en
+lui criant: «Que ton ventre n'ait jamais faim!», ni les filles du douar
+qui l'accompagnaient de leurs voeux; il ne vit qu'un coin de haik de
+soie agité par une petite main à la porte de la tente paternelle, et
+deux larmes coulèrent sur ses joues.
+
+Et quand il eut disparu, la belle Meryem reporta ses regards sur
+l'époux qui, debout, les yeux fixés sur l'horizon, semblait chercher
+l'image évanouie du fils.
+
+--Oh! murmura-t-elle, que celui-là ignore à jamais le crime! Qu'il n'ait
+pas ce deuil étendu sur ses heures. Oui, il vaut mieux que l'autre ne
+revienne plus!
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Il rejoignit les goums, et dans les heures rouges où le sabre boit le
+sang, où l'oeil rencontre l'oeil, il se conduisit de telle sorte que les
+vieux guerriers lui dirent après la bataille:
+
+«C'est bien.»
+
+Il augmenta le renom de sa tribu. On disait: «Celui-là est des
+_Ouled-Sidi-Abid!_» et le vieux cheik Ahmed tressaillit d'orgueil, car
+un jour il entendit ces paroles: «Voici le père de Mansour le Brave.»
+
+Mais il ne le revit plus; et Meryem non plus ne devait le revoir. Elle
+cherchait à oublier, mais longtemps elle attendit. Bien souvent elle
+interrogea la plaine du côté où le soleil se lève et du côté où il se
+couche, au Midi et au Nord, se demandant: «D'où donc et quand
+viendra-t-il?» Et lorsqu'à l'extrémité de l'horizon elle voyait poindre
+un groupe de cavaliers ou se lever un petit nuage de poussière, tout son
+être tressaillait et elle disait: «C'est lui!»
+
+--C'est lui! répétait le cheik, qui fouillait aussi la plaine, et une
+larme de joie perlait au bord de sa paupière ridée.
+
+--C'est lui! répétait la vieille Kradidja, toute frémissante; Dieu m'a
+entendue, je ne mourrai pas sans revoir le premier et le plus beau fruit
+de mes entrailles.
+
+Et les serviteurs et les servantes, et les hommes du douar regardaient
+aussi et disaient: «C'est lui!»
+
+Mais jamais ce ne fut lui. Les semaines, les mois, les années passèrent
+sans ramener ni le fils aîné du cheik ni le fils aîné de Naama. Une fois
+cependant, tous crurent l'apercevoir, et une grande joie et un grand
+trouble emplirent leur coeur. On vit venir un cavalier monté sur un
+cheval que le douar entier reconnut pour le fils de la Buveuse d'Air.
+
+--C'est lui! c'est lui! Kradidja! Meryem! Qu'on tue le plus gros mouton.
+C'est lui! Femmes, déroulez le vieux tapis de Tunis. O mes enfants, je
+vais pouvoir mourir. C'est Mansour! mon fils! ô mon fils!
+
+Et tous couraient agités, disant:
+
+--Holà! jeunes hommes! Debout! Fête au douar! Que la poudre salue le
+Brave! Voilà Mansour-ben-Ahmed!
+
+Ils ne l'appelaient plus par dérision le _Thaleb_, mais ils criaient
+tous à la fois:
+
+--Le Brave! le Brave! _Marhababek! Marhababek!_ Sois le bienvenu! Sois
+le bienvenu!
+
+Meryem pâlissait et tremblait comme si la fièvre d'_El-Meridj_ avait
+passé dans ses veines, et la vieille Kradidja la gourmanda en la
+secouant avec rudesse:
+
+--Eh bien, femme! eh bien, du courage! ou ta honte va se trahir!
+
+Mais le cavalier s'était arrêté à une portée de fusil et restait
+immobile.
+
+Il voyait les préparatifs faits en son honneur et il ne bougeait plus.
+
+Alors le vieillard s'avança à sa rencontre, suivi d'un groupe d'hommes,
+et comme il s'étonnait de le voir arrêté à la même place, retenant son
+cheval qui piétinait d'impatience, saluant de ses hennissements joyeux
+les tentes des _Ouled-Ascars_, il agita son burnous et cria d'une voix
+forte:
+
+--Mais viens donc! Mais viens donc!
+
+Et il lut tendait les bras, puis montrait son coeur.
+
+Les hommes du douar agitaient aussi leurs burnous et criaient:
+
+--Mansour! Mansour! _Marhababek! Marhababek!_
+
+Soudain ils virent le cavalier lever sa main droite.
+
+Il la tint longtemps étendue dans la direction du douar; ensuite, la
+portant à sa bouche, il semblait envoyer toute son âme dans un baiser.
+
+C'était le premier salut et le dernier adieu de Mansour, à la face
+vénérable et à la barbe blanchie de son père, à sa mère qui l'appelait,
+à une lumineuse et légère silhouette debout à ses côtés, à la grande
+tente brune rayée de jaune qui le vit naître et pendant tant d'années
+abrita son sommeil, aux jeunes filles à qui il avait parlé d'amour,
+maintenant épouses et mères, aux hommes, aux femmes, aux troupeaux, à
+tous, et il cria:
+
+--Salut à tous, gens de bénédiction, je ne veux pas apporter le malheur
+sur vos têtes, car je suis le maudit! le maudit!
+
+Et saisis d'étonnement, ils le virent faire brusquement volte-face,
+éperonner son cheval avec rage, et disparaître, sans regarder en
+arrière, dans un nuage de poussière dorée.
+
+Il avait failli violer son serment, mais le remords le saisit. Il n'osa
+pas dormir sous la tente qu'il avait souillée et qui était celle de son
+père, ni revoir la femme qu'il avait souillée et qui était celle de son
+père, ni affronter le regard de celui qu'il avait trahi. Et ce fut son
+châtiment. Dieu décide comme il lui plaît.
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+Le temps s'écoula; on espérait toujours. Par moment le bruit des
+batailles apportait son nom jusqu'au douar. C'était tout. Mais on
+attendait encore, lorsqu'un matin le douar fut emporté comme par un
+tourbillon du simoun.
+
+Au jour levant, à l'heure où l'on trouve l'homme sans fusil, la jument
+sans bride et la femme sans ceinture, les Roumis passèrent; et le soleil
+n'était pas encore haut dans le ciel qu'il ne restait plus rien dans la
+plaine.
+
+Du douar aux soixante-dix tentes, des troupeaux que jadis gardait
+Mansour, de la belle Meryem, de l'altière Kradidja, du vieux cheik et de
+la fraction des _Ouled-Sidi-Abid_, il n'y eut plus que le souvenir.
+
+Au crépuscule, les rôdeurs de nuit se jetèrent sur les cadavres. Ils
+virent des femmes éventrées qu'avaient violées les cavaliers du
+_Magzen_. C'est la guerre. Elles avaient été dépouillées de leurs
+anneaux d'argent, de leurs bracelets et de leurs bagues. A chaque peine
+son salaire; le soldat, qui vend sa vie, doit jouir après le combat.
+
+Cependant on trouva sur le coeur de l'une d'elles une amulette qui
+cachait un petit anneau d'argent.
+
+Il n'y avait plus à _razer_ que des burnous sanglants, des tentes
+trouées, des lambeaux de haik; ils les volèrent, laissant le reste aux
+chacals.
+
+Il faut bien que le pauvre vive.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Mansour se jeta au plus épais des batailles. Il voulait venger les siens
+et voulait oublier.
+
+La mort, qui saisit à la nuque ceux qui ont peur, s'efface devant ceux
+qui la bravent. Il la chercha le fusil à l'épaule et le sabre au
+poignet. Les Roumis n'ont pu compter les poitrines crevées par sa lame,
+et sa balle, dit-on, ne toucha jamais le sol.
+
+Mais qu'était pour lui la gloire? Il n'aspirait qu'à l'oubli.
+
+Quand nous fûmes vaincus par la force, le nombre, la discipline de
+l'ennemi, et, il faut l'avouer, aussi par la trahison, il courba comme
+les autres la tête devant le grand désastre.
+
+Pourquoi lutter contre le destin?
+
+C'est le torrent furieux qui se précipite tout à coup de la montagne.
+Les sages s'écartent; seuls, les insensés se jettent devant lui, et
+bientôt leurs cadavres vont grossir le tas des débris de la plaine.
+
+Il s'écarta et laissa se ruer la tempête.
+
+Mais dans les épreuves se trempe l'âme des forts, et celui qui reste
+assis au seuil de sa tente écoutant couler les heures, satisfait de ce
+que Dieu lui donne, celui-là n'aura jamais pour compagnes la Fortune et
+la Renommée.
+
+Elles sont femmes et ne se livrent qu'aux audacieux, et Mansour, âme
+inquiète, les trouva l'une et l'autre, en courant après l'oubli par les
+grands chemins de la vie.
+
+Il les rencontra au pays de la Soif, à travers les vastes solitudes, et
+sut saisir les robes diaphanes de ces divines houris.
+
+Il les força comme des filles dans la route hérissée de périls, suivie
+par les caravanes qui vont chercher au-delà du Sahara les peaux de
+buffle et la poudre d'or, les dents d'éléphant et les belles négresses.
+
+Et de même qu'il avait acquis un renom parmi les braves, il s'en fit un
+autre parmi les riches et les marchands hardis.
+
+Tout lui réussissait, et on le surnomma _Sidi-Messaoud_, Monseigneur
+l'Heureux; car chez les croyants comme chez les infidèles, la foule
+s'incline devant le succès.
+
+L'Heureux! Il aurait pu l'être, s'il avait pu oublier.
+
+Il aurait pu être heureux, car, plus sage que beaucoup de riches dont le
+premier souci est d'entasser _douros_ sur _douros_ pour ne plus y
+toucher, il employait le fruit noblement gagné de ses fatigues et de ses
+audaces à s'acheter des plaisirs, ces miettes de bonheur que nous jette
+le Maître pour nous attacher à la vie.
+
+Pour quelques instants alors, le souvenir implacable ne le tourmentait
+plus: la vipère attachée à ses flancs ne lui faisait plus sentir ses
+morsures; il oubliait qu'il était maudit.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+À son retour des solitudes où l'on voyage de longs mois sans en découvrir
+les limites, lorsqu'aux approches du Souf il rencontrait les caravanes
+des Sahariens qui, vers l'été, s'arrêtent au Nord pour y faire paître
+les troupeaux et y échanger contre les grains du Tell les plumes
+d'autruche et les dattes des oasis, il demandait à mêler sa caravane à
+la leur.
+
+Fatigués de la longue monotonie de la marche, ils acceptaient avec joie,
+car on savait qu'il organisait des chasses et des fêtes.
+
+Alors la poudre, dont il n'était pas avare, éclatait tout à coup dans
+les grands silences; du haut des palanquins, les femmes, frappant du
+bout de leurs doigts leur bouche rieuse, jetaient dans l'air sonore les
+bruyantes saccades de leur joie, gamme mélodieuse qui émeut le coeur
+des hommes et grise autant que le vin proscrit; les chameaux, dressant
+la tête, allongeaient leurs grands cous fauves; les troupeaux effarés
+galopaient en avant, tandis que sur les flancs de la colonne, les nobles
+étalons du _Haymour_, au vigoureux poitrail, et les juments à large
+croupe, frémissantes d'impatience, piétinaient le sol.
+
+Fantasia! Fantasia! Les coups de feu se précipitent; les cavaliers
+s'ébranlent; les longs _chelils_ de soie aux franges d'or flottent sur
+les croupes; les fusils lancés retombent dans les mains habiles; jeunes
+et vieux, courbés sur les encolures, partent au galop et suivis des
+éclats stridents des femmes, disparaissent dans les tourbillons de sable
+jaune.
+
+Et dans les grandes lignes dorées de la plaine, on voit fuir les couples
+d'autruches et bondir les troupeaux de gazelles.
+
+«Beau pays aimé de Dieu, loin des Roumis et des sultans! Où es-tu? où
+es-tu?»
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Mais la principale affaire était la chasse à l'amour. Là encore, on le
+voyait au premier rang des braves, et comme il avait l'audace, il avait
+le succès.
+
+Les noires esclaves du Soudan venaient de le saouler de leurs furieuses
+caresses, et il sentait le besoin de se rafraîchir sur le sein parfumé
+des blanches filles du _Souf_, l'oreiller le plus doux que l'homme ait
+reçu de Dieu.
+
+O merveilles des merveilles, filles du Souf et du _Beled-el-Djerid_,
+dont les yeux boivent les coeurs et ont l'éclat des yatagans, votre vue
+ranime comme le brasier des grand'gardes, quand l'aube commence à
+blanchir les collines, aux premiers frissons du matin!
+
+Entre tous il savait, à l'heure où le ciel prend la couleur de l'airain
+rougi, guetter pendant la marche les timides filles d'Agar qui
+curieuses passaient la tête par la _taka_ de leur litière, et leur
+montrer, de façon à n'être vu que d'elles, les foulards rayés d'or, ou
+les colliers de corail, ou les anneaux ciselés, au les amulettes
+magiques, toutes les clefs qui, comme le _Sésame_ de nos contes, ouvrent
+les serrures et les portes verrouillées par l'époux.
+
+Quand la longue caravane glissait sans bruit dans les horizons bleus,
+que le soleil touchant les mamelons rayait l'espace de larges bandes
+d'or, et que les cavaliers en avant, le fusil sur l'épaule, poussaient
+les troupeaux fatigués, en fouillant les lointains pour y découvrir les
+palmiers de la source, Mansour avait fait son choix.
+
+C'est le moment où l'on peut, derrière le mari, escalader la litière
+rouge huchée sur le chameau docile.
+
+Et la fille des Oasis, tremblante et toute chargée de parfums amoureux,
+l'aidait de son bras potelé où les bracelets d'argent s'entrechoquent
+avec un joyeux cliquetis, et, fermant le rideau jaune, le recevait entre
+ses seins.
+
+Ainsi il augmenta le nombre de ces heures, dont le ciel est si
+parcimonieux et qui passent si rapides qu'elles ne comptent pas dans la
+marche du temps.
+
+Et dans les longues journées fatigantes et arides, sous le soleil qui
+embrase et sur le sable qui brûle, dans la poussière épaisse que
+soulèvent les chameaux sous leurs pas lents et lourds, au milieu des
+périls et des veilles, par la soif ardente, il sut se verser à lui-même
+ces gouttes de rosée de la vie qu'on appelle l'amour.
+
+Il oubliait. Il oubliait.
+
+Les instants sont dans les mains du fort. Après Dieu, c'est le maître de
+l'heure.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Combien de fois aussi, dans les nuits sans lune, alors que seuls, les
+chiens gardaient le douar endormi, il a rôdé, hardi larron, convoitant
+le bien de l'époux.
+
+Il avait la magie des braves; il savait les signes qui rendent les
+aboyeurs silencieux, les mots qu'on dit aux _djinns_ invisibles pour les
+forcer à balayer la voie.
+
+Nu comme le père des hommes et le _flissa_ aux dents, il se glissait
+dans la tente où l'attendait, effrayée, celle qu'il avait choisie. Alors
+près de l'époux, dont il entendait le souffle, il volait sur la
+bien-aimée tremblante sa large part d'amour.
+
+Puis il partait pour ne plus revenir. Car c'était ainsi: jamais deux
+fois il ne buvait à la même coupe. La cruche ébréchée ne lui servait
+plus.
+
+Il l'avait juré sur la mémoire de Meryem.
+
+Et les jeunes gens l'enviaient et disaient, quand ils le voyaient passer
+sur la belle Oureka, la fille du poulain noir que jadis lui donna son
+père:
+
+--Le voilà, le voilà, celui qui commande aux _djinns_.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Mais l'âge vint, hôte non convié; il vint un matin frapper à sa porte.
+
+Mansour se réveilla en sursaut, rêvant de son vieux père, et se
+soulevant sur le coude, il se trouva les membres roidis.
+
+Il s'étonna et dit: «Qu'est-ce?» Alors il remarqua pour la première fois
+que sa barbe n'était plus noire; et comme ses poils, un à un, se
+vêtissaient de blanc, ses heures se vêtirent de deuil.
+
+Sous le haik qui couvrait son front, il n'avait pas songé encore à
+compter les rides. La fantaisie lui prit de les voir, et, devant sa
+glace muette et brutale, il se demanda, soucieux, quelle lourde charrue
+creusait ces sillons.
+
+C'était la charrue de la débauche, celle que ne suit pas le semeur et
+qui laisse les sillons stériles.
+
+Et une femme, qu'il convoitait depuis longtemps, lui dit en face:
+
+--Va-t'en, tu es vieux!
+
+Ainsi donc, il était vieux, lui qui croyait sa jeunesse éternelle; il
+était vieux, puisqu'une femme osait le lui dire. L'amour qui l'avait
+tant gorgé lui faisait enfin banqueroute.
+
+Ce fut le coup de massue.
+
+Son cerveau en resta fêlé. Lui, «l'Heureux», n'allait donc plus l'être;
+lui, accoutumé à plier la fortune à ses caprices, allait-il à son tour
+devenir le jouet des caprices?
+
+Il ne le croyait pas; ne voulait pas le croire; il essaya ailleurs; mais
+partout on lui dit:
+
+--Tu es vieux!
+
+--Elles se sont donné le mot, pensa-t-il.
+
+Car il se sentait jeune, en dépit de ses poils gris et de la roideur de
+ses membres. Si le corps avait vieilli, le coeur, resté le même, n'avait
+que vingt ans.
+
+Cependant le vide se faisait autour de lui, car tous le haïssaient; ses
+anciens compagnons et ses admirateurs d'autrefois, devenus époux et
+pères, le tenaient avec soin, depuis longtemps, à l'écart. Célibataire
+stérile et jaloux, il se voyait entouré de défiance et de haine.
+
+Qu'allait-il faire? Après s'être si longtemps repu aux frais et aux
+dépens des autres, il ne lui restait plus qu'à se repaître à son propre
+compte et à ses propres risques. Certes, malgré les larges brèches
+creusées dans son avoir par les vingt années de jouissance, il était
+assez riche pour acheter une femme et la choisir parmi les belles; mais
+c'était une affaire grave.
+
+Il avait joué tant de maris! ne serait-il pas joué à son tour? Lui, si
+audacieux et si habile, trouverait-il enfin son maître?
+
+C'est écrit: «Celui qui a trompé sera trompé; celui qui a battu sera
+battu; celui qui a volé sera volé; et celui qui a souillé la femme de
+son voisin, s'endormira enveloppé de souillures. Le mal doit être
+rétribué par le mal.»
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Cependant, plus que jamais, la solitude lui pesait. Il était las de la
+vie vagabonde. Et si les femmes ne voulaient pas de lui, il voulait au
+moins une femme.
+
+L'homme ne peut rester seul. Il faut qu'une douce main passe sur lui
+pour assouplir sa dure écorce. Il faut le rayon d'une prunelle de femme
+pour chauffer son foyer et éclairer sa vie. De tous temps l'ont dit les
+sages: «L'homme sans compagne marche à tâtons; il s'égare, trébuche et
+roule dans la boue.» Car dans la rude et sombre route, c'est elle qui
+tient le flambeau, tandis que lui, ouvre la marche.
+
+Ceux qui ne réfléchissent pas ont dit:
+
+«L'épouse se ceinture avec des vipères, elle s'épingle avec des
+scorpions.»
+
+«La femme, c'est le mal.»
+
+Elle n'est le mal que parce que l'homme a jeté sur elle ses souillures,
+et les vipères de sa ceinture sont celles dont son maître l'a enlacée.
+
+Non; l'homme ne doit pas rester seul. Il ne doit pas non plus, muet
+envieux, s'asseoir en parasite près de la joie des autres. Il lui faut
+son foyer à lui, sa femme à lui, ses enfants à lui. C'est encore la
+grande loi. L'intrus dans le foyer éteint le foyer.
+
+Mansour le comprit, mais trop tard. Lui qu'on appelait l'heureux et
+l'habile, il se trouva misérable et reconnut qu'il n'était que fou. Avec
+le vide de sa maison, il sentit le vide de sa vie.
+
+Les amours d'une heure n'y avaient pas laissé plus de traces que n'en
+laisse dans l'air où il passe le reflet des sabres tirés.
+
+Oui, il lui fallait prendre femme. Il l'aimerait de l'amour des jeunes,
+avec un coeur de jeune, une force et une énergie de jeune; il l'aimerait
+jusqu'à la fin, jusqu'à ce que son heure ait sonné, et alors il
+partirait en disant:
+
+--J'ai goûté à tout!
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Mais chaque jour il hésitait, assailli d'appréhensions.
+
+Ce qu'il redoutait, c'était de ne pas humer les premiers parfums de la
+fleur qu'il cueillerait pour embaumer le reste de ses ans.
+
+Être dupé pendant le mariage est une honte--du moins d'après les
+préjugés des hommes qui attachent la honte à un acte auquel ils sont
+étrangers,--mais dupé avant! quelle misère!
+
+Payer comme neuve une marchandise avariée; acheter une orange déjà sucée
+par un autre; fouiller dans une pastèque vide; ouvrir une grenade où il
+n'y a plus de pépins; verser son bonheur dans un vase et trouver une
+fissure au fond!
+
+Voilà ce qu'il ne voulait pas. Il le jura sur les cendres de son père,
+oubliant son compte avec l'éternelle Justice.
+
+Le Prophète a dit: «La femme doit être obéissante et soumise. Elle doit
+conserver, en l'absence du mari, ce qui n'appartient qu'au mari.
+Celle-là est vertueuse, elle fait la joie de l'époux, l'orgueil de la
+famille, et ses actes sont inscrits au livre des bonnes oeuvres.
+Honore-la à l'égal des anges.»
+
+--Mais celle-là, se demandait-il, où est-elle?
+
+Il avait longtemps cherché, bravant la loi du Koran qui punit
+l'adultère. Il avait cherché du Midi au Nord, dans le Sahara et dans le
+Tell, sous la maison de poil du _bedoui_ ou dans la maison de pierre du
+_hadar_, et partout trouvé des épouses faciles. Avec les plus farouches,
+le succès avait été une question d'adresse, de _douros_ et de temps.
+Peut-être frappait-il aux mauvaises portes, mais cependant il entendait
+chacun dire:
+
+--Mes femmes, à moi, sont fidèles.
+
+Et pour les filles, mêmes banalités. Coeurs et corps prêts à s'ouvrir au
+premier qui se présente, et il fallait arriver de bonne heure pour s'y
+trouver le premier.
+
+Comment compter sur une fille sage, lui qui vit de jeunes hommes
+prendre pour épouses plus d'une dont il avait acheté l'honneur et qui
+disaient le lendemain des noces:
+
+--Le ventre de ma bien-aimée était vierge, comme celui de
+Lalla-Fathma[5].
+
+[Note 5: Voir l'_Homme qui tue_.]
+
+L'heureux époux parlait avec conviction, mais Mansour pensait, en
+souriant, que par les tribus aussi bien que dans les cités, il est
+d'habiles matrones.
+
+Il songeait alors et se rappelait; ce n'est pas impunément que l'on
+fouille dans les cendres du passé.
+
+--Meryem! Meryem!
+
+Ce nom revenait à lui, triste et doux, radieux et lamentable.
+
+Il avait cru parfois l'effacer dans les étourdissements de sa jeunesse
+et les mâles passions de l'âge mûr.
+
+Il avait cru lui creuser une fosse, l'enfouir comme un cadavre et jeter
+dessus les pelletées de noms de toutes ses maîtresses d'un jour; il le
+croyait bien enterré et bien oublié, mais voilà maintenant que l'âge
+viril s'en allait et qu'il frappait aux portes de la vieillesse, le
+souvenir enseveli se dressait tout à coup et, se dépouillant de son
+linceul d'oubli, étalait, vivante et vengeresse, cette terrible épave de
+jadis:
+
+--Meryem! Meryem!
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Meryem! Meryem!
+
+Nom fatidique qui le poussa dans tous les orages de la vie. Inceste et
+adultère! Trahison et rapt!
+
+Meryem! Laquelle? Car il y en avait deux, et toutes deux perdues par
+lui, toutes deux jetées par lui hors de la voie droite, se confondaient
+dans sa pensée en ce radieux nom de vierge.
+
+Il ne pouvait arrêter son souvenir sur l'une, sans que l'autre vint
+aussitôt présenter son image.
+
+Commencement et fin, premier et dernier amour, première et dernière page
+du livre de son coeur. Le reste ne lui semblait que boue.
+
+Le dernier amour! Alors il était vigoureux et fort, il s'en souvenait;
+sa barbe était encore noire et son jarret musculeux; il avait déjà bien
+vécu, mais les yeux des femmes lui souriaient et nulle ne songeait à lui
+dire: Tu es vieux.
+
+Y avait-il donc si longtemps? Sa mémoire en était toute fraîche. Hier!
+c'était d'hier, et cependant dix fois déjà les palmiers du
+_Beled-el-Djerid_ avaient donné à ses paisibles habitants leur double
+moisson de dattes. Dix ans! un abîme dans la vie! une seconde dans le
+souvenir!
+
+Oui, il s'en souvenait. Et la douce vision, évanouie comme un rêve,
+revenait distincte se placer devant lui.
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+C'était un soir. Assis contre un des petits murs qui séparent les uns
+des autres les jardins de _Msilah_, il rêvait solitaire et soucieux dans
+le chemin désert.
+
+La voix grave, lente et solennelle du muezzin vibra tout à coup dans
+l'air, et il écouta machinalement le prêtre crier du haut du minaret aux
+quatre coins de l'horizon:
+
+«--A Dieu appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que
+vous vous tourniez, vous rencontrerez sa face;
+
+»Dieu est un;
+
+»Élevez vos âmes et adorez!»
+
+Alors il s'agenouilla et, le front dans la poussière, fit, tourné vers
+l'Orient, la prière prescrite, puis il se rassit, le dos appuyé aux
+pierres, et regarda entre les palmiers les petits nuages pourpres
+flotter dans un bain d'or au-dessus des mamelons bleus de l'occident.
+
+Le grand calme planait tout autour. Les bruits du Ksour s'étaient peu à
+peu éteints, et dans les jardins de l'oasis, il entendait le bruissement
+des chacals qui, se glissant par les brèches des murs, commençaient leur
+maraude nocturne.
+
+A quoi songeait-il? Peut-être à la fille du muezzin _El-Ketib_, dont la
+voix venait d'évoquer l'image. On l'appelait _la Perle du Ksour_, et
+l'avant-veille il l'avait aperçue sur la terrasse, sans voile, avec ses
+grands yeux noirs et ses seins de houri. Elle arrosait des grenadiers en
+fleurs et, pendant plus d'un quart d'heure, caché derrière le treillis
+d'une fenêtre de la maison de son hôte, il suivit ses mouvements
+gracieux. Tantôt accroupie près des vases, émondant délicatement
+l'arbuste, tantôt debout, la tête inclinée sur l'épaule, elle laissait
+tomber d'une urne de terre rouge un mince filet d'eau.
+
+Puis, de ce pas nonchalant et avec cette voluptueuse ondulation des
+hanches de la jouvencelle qui sent venir l'amour, elle allait remplir sa
+_djouna_.
+
+Il s'y connaissait bien, à ces délicieux symptômes, et ce n'est pas lui
+qui, en cette matière, pouvait se laisser tromper.
+
+Aussi comme il se sentait pris! «Celle-là, disait-il, je l'aimerai plus
+que les autres; elle fixera mon coeur.» Car c'est toujours ainsi qu'il
+parlait, quand il convoitait une proie nouvelle.
+
+Et dès le jour même, stratégiste habile en ces genres de batailles, il
+étudiait la place qu'il voulait assiéger.
+
+Le muezzin vieillard avare, borgne, pieux et sévère, gardait sa fille
+comme son oeil unique. C'était la plus jeune, et, selon toute
+probabilité, il n'en aurait plus d'autre. Aussi, ayant grossi ses
+revenus par les riches sadoukas des amoureux époux de ses premières
+filles, il comptait avec la dernière, la plus belle de toutes, arrondir
+définitivement son bien. Il veillait donc sur elle comme on veille sur
+un sac d'écus.
+
+Mais Mansour n'était pas homme à s'étonner et à se rebuter devant les
+obstacles, et dans ses équipées d'autrefois, il avait rompu de plus
+puissantes barrières et bravé de plus redoutables dangers.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+Il calculait dans le petit chemin jusqu'à quel prix l'une des servantes
+de la fille pourrait élever la vente de sa conscience en lui facilitant
+les moyens d'approcher de sa jeune maîtresse, lorsqu'il entendit un
+léger bruit de pas, et vit s'avancer un homme que malgré l'obscurité il
+crut reconnaître.
+
+C'était le fils d'_El-Arbi-ben-Souafa_, l'ancien caïd des _Ouled-Amdou_,
+dont les troupeaux avaient été rasés par les Roumis, dans l'affaire de
+Tuggurt, et qui, du soir au matin, d'homme riche et puissant, s'était
+trouvé pauvre entre les pauvres.
+
+Ce jeune homme lui plaisait; il avait une figure sympathique et douce,
+et le malheur récent tombé sur sa famille le rendait encore plus digne
+d'intérêt. A peine âgé de vingt ans il se proposait, n'ayant nulle
+ressource, d'entrer dans les mokalis du caïd de Msilah.
+
+Mansour se préparait à l'interpeller au passage, mais le jeune homme
+s'arrêta, regarda sans le voir dans les jardins d'alentour, puis
+escalada le mur.
+
+--Oh! oh! se dit Mansour, la misère le pousse-t-elle à ce point qu'il va
+voler des grenades dans le jardin du muezzin?
+
+Il reconnut bientôt son erreur et quelle était la grenade que venait
+voler Lagdar, car il entendit un chuchotement confus, puis distinctement
+ces paroles:
+
+--Quatre cents douros! Il demande quatre cents douros, ma blanche
+gazelle. Certes, tous les palmiers des oasis et les grands troupeaux qui
+paissent dans les plaines du Tell et les juments des _Ouled-Nayl_ ne
+pourraient payer seulement un de tes regards; si j'étais le maître de
+l'Univers, je retendrais comme un tapis devant toi, en échange d'un
+sourire; mais où veut-il donc, le vieillard au coeur de roche, que moi,
+le fils d'El-Arbi le ruiné, je ramasse quatre cents douros?
+
+--Je ne sais pas compter, dit une douce voix qui fit tressaillir
+Mansour; c'est donc une bien grosse somme?
+
+--C'est le prix de quatre juments du Haymour!
+
+--Qu'Allah nous protège!... Quatre juments du Haymour!...
+
+--Et je n'ai même pas de quoi acheter un âne de Biskara.
+
+--Eh bien, Lagdar, je veux être à toi pour rien.
+
+--Oh! joie de mes yeux, lune de mon âme, soleil de mon coeur, rose et
+parfum de ma vie, j'attendais cela de toi.... Eh bien, nous fuirons! Je
+te conduirai au ksour d'_El-Djema_, chez ma mère, et le muezzin El-Ketib
+viendra, s'il le peut, t'arracher de mes bras. Oui, nous irons. Dussé-je
+faire la route à genoux dans les sables avec toi dans les bras, je
+trouverais le chemin court et le fardeau léger.
+
+--Elle est encore vierge, se dit Mansour.
+
+--Mais il faut se hâter, continua Lagdar; peut-être demain ton père
+acceptera les offres d'un riche. Chaque heure qui passe jette une pierre
+entre nous, et bientôt il y aurait un mur. Il faut partir demain. Que
+dit ton coeur?
+
+--Mon coeur tremble, mais il dit oui.
+
+--Et la tête?
+
+--Ma tête veut ce que tu veux.
+
+Il y eut un moment de silence. Mais les lèvres l'une sur l'autre,
+continuèrent à s'agiter.
+
+--Alors demain, à la même heure, je serai ici avec un homme du
+_Djebel-Sahari_, un ami dévoué. Il amènera pour toi une mule grise dont
+le pas est rapide et sûr, et au lever du soleil, s'il plaît à Dieu, nous
+aurons atteint le Ksour.
+
+--Qu'il plaise à Dieu!
+
+--Et maintenant, laisse-moi encore goûter à tes lèvres.
+
+Ils restèrent longtemps embrassés, puis chacun s'enfuit en se jetant
+cette promesse:
+
+--A demain!
+
+--A demain!
+
+Mansour, immobile dans l'ombre, laissa passer l'amant heureux.
+
+--Ça n'a pas un _boudjou_ et ça aime! murmura-t-il. Attends donc que tu
+aies gagné de l'argent pour connaître le prix d'une femme. Et moi,
+ajouta-t-il avec amertume, je suis venu trop tard. La _Perle du Ksour_
+appartient à un autre. Maudit soit le jeune drôle! Comme pour Meryem,
+l'épouse de mon père, je suis venu trop tard!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Le lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Déjà elle
+était toute ensoleillée, et il s'assit à l'ombre de l'auvent de la
+boutique de ton serviteur _Ali-bou-Nahr_. Je débutais alors dans l'art
+divin de la médecine, triste métier dans le Souf, où les barbiers et les
+maréchaux se partagent la clientèle! Aussi, pour utiliser mes trop
+nombreux loisirs j'écrivais des amulettes et je calligraphiais des
+copies du Koran.
+
+Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et après avoir suivi
+quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se
+perdaient dans l'air diaphane, il me dit:
+
+--Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thébib?[6]
+
+[Note 6: Médecin.]
+
+--Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'écris les mots magiques
+qui préservent des balles et ceux qui garent du _flissa_ du mari
+outragé. La foi guérit.
+
+Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de
+pareilles amulettes?
+
+Il se mit à rire et répondit:
+
+--Quelquefois.
+
+--Le meilleur talisman est d'être beau et bien fait.
+
+--J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace.
+
+En ce moment un jeune homme passa d'un air effaré près de nous; Mansour
+l'appela:
+
+--Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais déjà enrôlé dans le Mag'zen.
+
+--Pas encore, dit Lagdar.
+
+--Tu as peut-être raison d'attendre. Ton père était mon ami et je te
+veux du bien.
+
+--Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues.
+
+--Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois étranger au Ksour. Je
+m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que
+les gens du Tell et ceux du _Beled-el-Djerid_ ont ajouté à mon nom celui
+de _Messaoud_, parce qu'ils prétendent que tout me réussit.
+
+--Je le sais, répondit Lagdar.
+
+--Alors, écoute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des nègres. Tu
+n'ignores pas que c'est une périlleuse et dure entreprise; aussi, j'ai
+besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pensé à toi. Veux-tu
+m'accompagner?
+
+--Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu
+partir?
+
+--Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine
+avec un chargement d'étoffes de soie, de chechias, de burnous et de
+haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous
+partirons.
+
+--C'est impossible, répondit le jeune homme, et je le regrette, tout en
+étant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire sérieuse.
+
+--Sérieuse! Qu'est-ce qui peut être plus sérieux que la fortune dans
+cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de
+douros et de séquins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut être
+plus sérieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misère des misères:
+l'amour!
+
+Lagdar jeta sur ce blasphémateur un regard d'indignation et de pitié.
+
+--Tu t'indignes et tu me méprises, parce que je méprise l'amour, jeune
+présomptueux. O ignorance bénie! Mais crains que la science trop tôt ne
+t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu? _pauvre_, est la misère des
+misères et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aimée, sous le
+soleil brûlant et les piqûres des moustiques, que l'exposer aux froides
+morsures de la pauvreté. Elle y perdra son amour, sa beauté et son
+coeur; ses mains glacées n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras
+baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son
+estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien
+trouver au Soudan les quatre cents douros exigés par le père avide.
+
+--Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parlé de ceci?
+s'écria le jeune homme.
+
+--Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi.
+Les gens d'ici m'appellent l'_Heureux_, mais il y a longtemps que ceux
+de ma tribu m'ont salué du nom de _Thaleb_.
+
+Non, je n'avais pas encore ton âge, quand les vieillards des
+_Ouled-Sidi-Abid_ m'ont crié à mon départ: «Sidi-Thaleb, je te salue.»
+Ah! c'est loin! c'est loin!
+
+Et, penchant la tête sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prît
+garde, laissa échapper le nom de _Meryem_.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Ladgar le recueillit comme une perle qui tombe. Il eût voulu le prendre
+avec ses lèvres.
+
+--Qui t'a dit son nom? s'écria-t-il, furieux qu'un autre osât le
+prononcer. Parle, je veux savoir qui s'occupe ainsi de mes secrets.
+
+Mansour releva la tête.
+
+--Ai-je dit son nom? Alors, je te le jure, c'est sans le vouloir; il m'a
+échappé comme un oiseau qui s'envole. Ah! s'il pouvait ne jamais
+revenir! Mais, puisque tu t'emportes et que tu insistes, je te dirai
+encore autre chose. Viens ici et parlons à voix basse: tu dois l'enlever
+ce soir au moment de l'_eucha_[7].
+
+[Note 7: _Lalat-el-eucha_, prière de huit heures du soir.]
+
+N'ouvre pas ainsi les yeux comme un Roumi à qui l'on a coupé les
+paupières, écoute plutôt un conseil: n'escalade plus le mur du jardin du
+Muezzin, car à la place de la fille aux doux yeux, tu pourrais ne
+rencontrer que la pointe d'un _flissa_. J'ai dit.
+
+--On m'a trahi. Maudit soit celui qui a pu me surprendre et saisir mes
+paroles. Je saurai me venger!
+
+Mansour, voyant ces lèvres presqu'imberbes proférer des menaces, sourit:
+
+--Songes plutôt à devenir riche, dit-il. Et alors tu achèteras la fille
+le prix que le père en demande.... Si tu l'aimes encore et si tu crois
+qu'elle vaille quatre cents douros.
+
+--Elle en vaut quatre mille et je l'aimerai toujours.
+
+--Quatre mille, c'est beaucoup; et _toujours_ en amour est un mot
+ridicule.
+
+--Dix mille douros ne pourraient la payer.
+
+--Arrêtons-nous à quatre cents, dit froidement Mansour, c'est déjà une
+somme. Cela fait deux mille francs, comme comptent les Roumis, et l'on
+ne donne plus guère ce prix pour une fille dont on a goûté les primeurs.
+
+--Homme, s'écria Ladgar, frémissant de colère, tu mens! Qui t'a dit
+qu'elle s'était livrée à moi? Qui t'a dit que j'avais fait autre chose
+que baiser le velours de sa joue rougissante et le bas de sa gandourah?
+Que la malédiction du Prophète tombe sur ta tête, ô toi, qui insultes de
+tes jugements téméraires la Perle de Msilah!
+
+Mansour sourit de nouveau devant cette indignation furieuse. Elle lui
+mettait la joie au coeur: «Je ne me suis pas trompé, elle est vierge»,
+pensa-t-il. Et tout haut:
+
+--Ta colère me plaît, fils d'El-Arbi; j'aime voir défendre l'honneur des
+femmes. Cela montre un homme de coeur. D'ordinaire, ceux de ton âge en
+parlent avec dédain. Les amours dans les oasis et les ksours sont
+faciles; et parce qu'ils n'ont pas respecté leur fiancée, les jeunes
+hommes disent: «Il n'en est pas de respectable.»
+
+Mais nous autres, qui avons plus vécu, et heurté vainement à bien des
+portes, nous savons la vérité. Oui, par Allah, il est des filles
+honnêtes, et celle du Muezzin est du nombre. Elle vaut les quatre cents
+douros!... Quatre cents douros! Cela se compte pourtant, et cela fait
+poids et est long à amasser! Songe que son père a pris d'elle bien des
+soins, espérant qu'un jour viendrait où il en toucherait la récompense.
+Chaque peine mérite salaire. Et la virginité d'une fille ne se garde pas
+sans plus d'une veille, d'une inquiétude et d'un souci. Tout semeur
+doit récolter; celui qui sème le bien comme celui qui sème le mal. Le
+Muezzin a semé une merveille; veux-tu le priver de sa moisson?... Fils
+d'El-Arbi, ton père était un homme intègre. Il disait: «A chacun le
+sien.» Il avait une parole droite, et dans ses actions allait droit
+devant lui. N'es-tu pas de sa race? Alors, pourquoi prendre des chemins
+tortueux? Pourquoi tenter de frustrer ce vieillard de ses espérances?
+Pourquoi lui voler du même coup son enfant et sa _sadouka_? Ah! il est
+toujours aisé de séduire une vierge et de l'entraîner dans une voie
+obscure. Les anciens ont dit à la femme: «Tu quitteras ton père et ta
+mère pour suivre ton époux.» Mais ces prescriptions étaient inutiles,
+car elles sont écrites dans la Loi de Nature: «Toute fille quittera père
+et mère pour suivre le premier venu qui est entré dans son coeur.» C'est
+donc pour toi une victoire facile, mais ce qui le sera moins, c'est de
+chasser le remords. Le remords! sur la tête sacrée du Prophète,
+n'apprends jamais à le connaître. C'est le venin jeté sur les fleurs de
+la vie. Il les souille et empêche d'en goûter les parfums. Oui, après
+les premiers transports, la vieille honnêteté que tu tiens de ton père
+El-Arbi se révoltera à la pensée des quatre cents douros, prix de la
+_sadouka_ volée au vieillard.
+
+--Je crois que tu as raison, homme.
+
+--Inaugureras-tu par la fraude l'ère de ton amour? En même temps que ton
+premier baiser, ton nom sera-t-il inscrit dans le _Siddjin_[8] avec ceux
+des fourbes et des prévaricateurs? Le dol sera-t-il le _djinn_ qui
+présidera à ta nuit de noces? J'en jure sur ma tête et sur la tienne,
+même dans les bras de ta jeune épouse, tu sentiras sur tes épaules le
+poids des écus volés.
+
+[Note 8: Livre où sont inscrites les mauvaises actions des hommes.
+Le livre des Justes est l'_Illioum_.]
+
+--Tu es de bon conseil; parle, je suivrai tes avis.
+
+--Je n'ai qu'à te réitérer mes offres. Je te l'ai dit; je voulais
+t'emmener au pays des nègres. Si tu veux ton bien toi-même, tu me
+suivras et nous reviendrons avec la _sadouka_ de ta fiancée.
+
+--Combien de temps durera ce voyage?
+
+--Six mois au plus et tu seras riche.
+
+--Six mois! Mais le Muezzin l'aura livrée à un autre? Elle se fait
+femme; elle a bientôt quatorze ans!
+
+--Rassure-toi. On ne trouve pas tous les jours dans le _Beled-el-Djerid_
+un amoureux capable de donner quatre cents douros pour... les yeux d'une
+fille.
+
+--Il en trouvera. Il en trouvera qui la paieraient davantage.
+
+--Eh bien! je ferai plus pour toi que te donner un conseil stérile. Je
+tiens à toi et je veux, sur les bénéfices futurs de notre voyage,
+t'avancer cent douros que tu porteras en à-compte au Muezzin.
+
+--Est-il possible? Quoi, tu ferais cela pour moi, ô le plus juste et le
+plus généreux des croyants!
+
+--Viens à l'heure de l'_eucha_, je te compterai cette somme, et sans
+plus tarder tu iras frapper chez le vieillard. On t'ouvrira. Nul ne
+refuse la porte à qui se présente avec un sac d'écus. Le bonhomme, trop
+heureux de les prendre, se trouvera ainsi engagé.
+
+--L'_eucha_, dis-tu? J'avais fixé cette heure à ma bien-aimée! Ne
+peux-tu en choisir une autre?
+
+--Non, elle seule me convient. J'ai affaire tout le jour. Est-ce
+entendu?
+
+--Je vais te dire: Meryem sera au rendez-vous, et je n'ai pas d'autre
+moment ni d'autre endroit pour la prévenir.
+
+--Eh bien, laisse-la attendre. Elle n'en deviendra que plus amoureuse,
+surtout lorsqu'elle saura pourquoi elle a attendu.
+
+--O mon père! s'écria le jeune homme en se précipitant pour baiser le
+bas du burnous de Mansour, que la bénédiction d'Allah et celle du
+Prophète se rencontrent sur ta tête, et que tu continues jusqu'à la
+dernière minute à mériter ton surnom d'_Heureux_!
+
+--Ne manque pas l'heure! Aussitôt que les dernières paroles du Muezzin
+auront vibré dans les espaces, frappe à ma porte. L'exactitude est la
+soeur de la réussite.
+
+--S'il plaît à Dieu, j'y serai.
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+La nuit descendait. Le Muezzin s'était tu. Sur la place, au coin des
+rues, près de la fontaine, des hommes debout, agenouillés ou étendus
+pour le prosternement, tournaient leurs faces vers l'Est. «Car chacun a
+une plage du ciel vers laquelle il se tourne,» mais c'est toi, Orient,
+l'oratoire sacré, la source du monde; c'est sous tes ardeurs qu'a jailli
+le germe d'où sont écloses et ont coulé les nations.
+
+Les bras en croix sur la poitrine, ou élevés à hauteur du visage, ils
+faisaient monter leur pensée jusqu'au Maître des crépuscules et des
+aubes. C'était l'heure silencieuse et solennelle de la prière et de
+l'adoration.
+
+La grande silhouette du minaret se dressait toute blanche dans le bleu
+sombre du ciel. Les palmiers passaient leur tête chevelue derrière les
+terrasses, et dans les interstices des troncs noirs éclataient encore
+les flamboiements de l'Occident. Des cigognes perchées sur une patte,
+immobiles comme le temps au-delà des mondes, sommeillaient sur les
+arêtes des toitures, au-dessus de ce peuple recueilli, et des ombres de
+femmes glissaient silencieusement le long des murs blanchâtres.
+
+Alors on frappa à la porte de la maison qu'habitait Mansour.
+
+Quelques minutes s'écoulèrent, puis il y eut les pourparlers habituels:
+
+--Qui est là?
+
+--Un homme.
+
+--Qui es-tu?
+
+--Lagdar-ben-El-Arbi.
+
+--Que demandes-tu?
+
+--Mansour-ben-Ahmed.
+
+--Tu veux lui parler?
+
+--S'il plaît à Dieu.
+
+--Redis ton nom.
+
+--Lagdar-ben-El-Arbi.
+
+--Attends.
+
+Un jeune garçon fit entrer le visiteur dans le petit vestibule dallé et
+garni de bancs de pierre qui sépare la rue de la cour intérieure et que
+nul étranger ne franchit.
+
+--Assieds-toi, homme, dit-il à Lagdar, je vais appeler Mansour.
+
+Il referma avec soin la porte, et bientôt deux ou trois femmes crièrent
+l'une après l'autre d'un ton dolent:
+
+--Mansour! Sidi-Mansour! ô homme! Mansour-ben-Ahmed! _Ia radjel!_ ô
+homme! Sidi-Mansour-ben-Ahmed!
+
+Sidi-Mansour-ben-Ahmed ne répondant pas, la porte se rouvrit et le jeune
+garçon conseilla au visiteur d'attendre un instant.
+
+Lagdar attendit donc, dévoré d'impatience, car l'_instant_ fut de longue
+durée. Il se disait qu'il aurait eu deux fois le temps de courir au
+rendez-vous de Meryem; cependant, encore plein de confiance, il écoutait
+les moindres bruits du dedans et du dehors, se levant et disant à tout
+pas qui approchait: «Enfin, le voici,» et ce ne fut qu'après une heure
+passée ainsi, longue et stérile, qu'un vague soupçon traversa son
+esprit.
+
+Et ce démon aux griffes aiguës qui s'appelle _Inquiétude_ le tordit et
+le tenailla.
+
+Il frappa de nouveau et cria:
+
+--Femmes, Mansour-ben-Ahmed est-il ici?
+
+Les voix dolentes recommencèrent:
+
+--Mansour! Sidi-Mansour! _Ia radjel!_ ô homme! Mansour-ben-Ahmed!
+Sidi-Mansour-ben-Ahmed! ô homme!
+
+Puis des bruits confus. On monta et on redescendit l'escalier de pierre,
+et une vieille cria d'une galerie haute:
+
+--Comment t'appelles-tu?
+
+--Lagdar-ben-El-Arbi.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Parler à Mansour-ben-Ahmed, s'il plaît à Dieu!
+
+--Il n'est pas ici; il est sorti pour ses affaires, mais il a dit qu'il
+reviendrait.
+
+Lagdar, furieux, ne voulut pas attendre davantage; il se précipita au
+dehors. Peut-être trouverait-il encore Meryem? Mais il se heurta à un
+grand nègre qui le retint par l'épaule.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Es-tu Lagdar-ben-El-Arbi?
+
+--Oui, noir.
+
+--Dieu soit loué! tu es l'homme que je cherche.
+
+--Tu es envoyé par Mansour?
+
+--Ah! ah! saintes mamelles! Mansour-ben-Ahmed, Mansour l'Heureux,
+Mansour le père du fusil, Mansour le maître du sabre, Mansour le thaleb,
+c'est mon maître; oui, oui, le maître du _negro_. Il n'y en a pas un qui
+le vaille. Tu chercherais longtemps avant de rencontrer son pareil. Il
+te faudrait marcher jusqu'à Constantine, et peut-être jusqu'à Alger la
+Sainte, pour trouver le frère à _Bou-Zeb_. Car on l'appelle aussi
+_Bou-Zeb!_ Ah! ah! ah! Le savais-tu?
+
+--Oui; dépêche-toi. Que t'a-t-il dit?
+
+--Je suis stupide comme un mouton écorché. Je te demande si tu connais
+Mansour! Qui est-ce qui ne connaît pas Mansour dans le Tell et le
+Beled-el-Djerid?
+
+--Homme, explique-toi. De quelle mission t'a-t-il chargé?
+
+--Il m'a dit: «Salem--je m'appelle Salem,--tu iras vers
+Lagdar-ben-El-Arbi, qui attend dans ma demeure.» Mais es-tu bien
+Lagdar-ben-El-Arbi? Vois-tu, moi, on peut me tromper facilement; je
+suis, comme mon maître, étranger au Ksour, et nous autres, pauvres
+ignorants nègres, nous croyons tout ce qu'on nous dit.
+
+--Sors et appelle le premier passant, il te dira mon nom.
+
+--Ah! ah! tu es l'homme, je le vois bien. Alors, que vais-je te donner?
+
+--Toi, je ne sais; mais j'attendais ton maître, qui doit me donner cent
+douros.
+
+--Cent douros! saintes mamelles! cent douros! Jamais le pauvre nègre ne
+possédera pareille somme. Si j'avais cent douros, j'achèterais toutes
+les filles du Soudan.
+
+--Hâte-toi! nègre. Sur ta tête, hâte-toi!
+
+--Voici. Je reconnais bien que tu es l'homme. Si je t'apportais cent
+coups de bâton, tu ne serais pas si impatient. Oui, tu es l'homme. Le
+Prophète soit loué! Je l'ai prié tout le long du chemin pour qu'il me
+fasse te trouver sans trop de recherches, car mon maître m'a dit
+justement ce que tu viens de me dire: «Hâte-toi!»
+
+--Tu ne suis guère son avis ni le mien.
+
+--Comment! tu ne vois donc pas comme j'ai couru? Je sue l'eau ainsi
+qu'une source agréable à l'oeil. Oui, tu vois en moi une source. Mais je
+me suis goûté et je me suis trouvé salé! Par la mère d'Aissa[9], qui
+était pucelle comme la mienne le jour où elle m'a engendré, les chameaux
+ne voudraient pas de moi! Ha! ha! ha!
+
+[Note 9: Jésus.]
+
+--Au fait, noir, sur ta tête, au fait!
+
+--Le fait, le voici: Mon maître m'a parlé en ces termes: «Tu vois ce
+sac, Salem?--Oui, maître.--Il contient cent douros.--Oui, maître.--Tu
+vas les porter...--Oui, maître.--A celui qui s'appelle
+Lagdar-ben-El-Arbi.--Oui, maître.» Alors je suis parti et il m'a
+rappelé, et je suis retourné sur mes pas, et il m'a encore parlé en ces
+termes: «Tu ajouteras ces mots: Fais ce qui est convenu.--C'est
+tout?--C'est tout.» Et me voici. Les mots, je viens de te les dire, et
+voilà les cent douros.
+
+Et il tira de dessous son burnous un sac de cuir qu'il secoua en riant
+et qui rendit un joyeux son d'écus.
+
+--Voilà de quoi acheter toutes les vierges du Soudan! ah! ah! ah!
+
+Et il se mit à danser et à chanter en agitant le sac au-dessus de sa
+tête:
+
+ Cent douros pour cent pucelles,
+ Cela vaut le Paradis!
+ Cent douros! deux cents mamelles!
+ On peut narguer les houris!
+
+--Ivrogne! s'écria Lagdar, c'est toi la cause de ma longue attente. Tu
+t'es arrêté dans quelque bouge, car tu pues l'anisette[10].
+
+[Note 10: Liqueur extraite de l'oignon, appelée communément
+_anisette juive_.]
+
+--O Dieu! entendre de telles choses! Moi qui, de ma vie, n'ai bu que de
+l'eau de la fontaine. J'ai couru, te dis-je, c'est la sueur que tu sens.
+
+Lagdar mit la main sur le sac.
+
+--Non, non, dit vivement le nègre, il faut compter.
+
+--C'est inutile. Bien que tu pues, comme un chrétien, les liqueurs
+fermentées, je m'en rapporte à toi. Si tu as disposé d'un douro sur ton
+chemin, je te le donne.
+
+--Par les quatre mamelles de mes femmes! demande-moi ma tête, mais ne me
+demande pas le sac avant d'avoir compté les douros. Il se pourrait que
+tu en perdes un ou deux et tu dirais: «Ce coquin m'a volé.» Dieu! moi
+qui n'ose pas ramasser une datte tombée de l'arbre! J'ai la peau noire,
+mais ma conscience est blanche. Je veux compter devant toi.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+Ah! mon fils, ce fut une longue et rude besogne. D'abord il fallait une
+lumière, et quand après bien des pourparlers il l'eût obtenue, il vida
+le sac sur le banc de pierre avec une telle brusquerie qu'une partie des
+pièces roula dans tous les coins.
+
+Pendant que Lagdar bouillait d'impatience, il les chercha à tâtons,
+maudissant à grand bruit sa maladresse, puis quand il crut les avoir
+trouvées toutes, il les disposa par petites rangées de trois.
+
+--Ce n'est pas ainsi, dit Lagdar, ce n'est pas ainsi qu'on compte....
+
+--Laisse-moi faire, ne touche pas. Tu m'as fait tromper.
+
+Alors il recommença par tas de six.
+
+--Compte par quatre, cria Lagdar.
+
+--Ah! laisse-moi faire! Je compte à ma manière, moi. Je ne suis pas un
+savant. Voilà que tu viens encore de me faire tromper.
+
+Il s'embrouillait de plus en plus. C'était d'abord 98, puis 97 douros.
+Il finit par n'en plus trouver que 80.
+
+Lagdar, tremblant de colère:
+
+--Remets tout dans le sac, homme, je me contente de ce qu'il y a.
+
+--Mon maître me chasserait. J'ai un peu bu, vois-tu, chemin faisant; il
+faut bien que je l'avoue, puisque tu trouves que je sens l'anisette,
+mais sur le ventre de ma mère qui n'en fera plus comme moi, et sur la
+tête de la tienne, je te le jure, je n'ai pas touché un seul de tes
+écus. Écoute-moi bien, je vais te raconter comment il se fait que j'ai
+bu pour la première fois de ma vie, oui, la première, une toute petite
+goutte d'anisette.
+
+--Inutile, nègre, tes histoires ne me regardent pas. Allons, donne les
+douros.
+
+--Jamais! à moins de vérifier toi-même devant moi, parce que je vois
+bien que je ne pourrais pas m'en tirer. Oui, compte, mon fils. Je veux
+que tu partes d'ici le coeur dégagé de soupçon; compte toi-même,
+compte.
+
+Lagdar se mit à la besogne et n'en trouva que 99.
+
+--Je m'en contente, dit-il, en les jetant dans le sac. Je les prends
+pour cent. Adieu.
+
+--Non, Sidi, non, arrête. Jamais un vrai croyant ne m'a soupçonné de
+vol. Mon maître m'a donné cent douros, je dois te remettre cent
+douros.... Arrête! arrête! ah! la voici, la pièce ensorcelée, tiens, là,
+sous ma sebate. C'est pour sûr un djin malfaisant qui l'y avait cachée.
+Par les mamelles de ma mère que j'aimais à sucer quand j'étais petit, et
+par celles plus douces de mes femmes, c'est un douro de malheur. A ta
+place je ne le mettrais pas en compagnie des autres et je le jetterais à
+quelque gueux.
+
+Lagdar, heureux d'en avoir fini, le lui jeta et prit la fuite.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Depuis l'instant où il était entré dans la maison de l'hôte de Mansour,
+jusqu'à celui où le nègre, avec un rire muet, eût vérouillé derrière lui
+la porte, près de deux heures s'étaient écoulées. Le Ksour dormait. Sur
+la place, de grands chameaux roux étaient accroupis près de leurs
+charges, le cou dressé et immobiles, et les chameliers enveloppés dans
+leurs burnous, allongés sur la terre sèche, oubliaient, dans le sommeil,
+les fatigues du jour et celles du lendemain. Il pensa que c'était la
+caravane annoncée par Mansour et, avec ces folles espérances des
+amoureux, il n'en eût que plus de hâte pour courir vers les jardins, où
+il s'imaginait encore trouver Meryem. Il souffrait de l'inquiétude de la
+jeune fille, se disant que ces cent douros, promesse de son bonheur à
+venir, serrés contre sa poitrine, payaient bien faiblement les tourments
+de son attente et les larmes de ses beaux yeux.
+
+Il pensait que des joies futures et problématiques encore ne valaient
+pas les joies que l'on tient et que, sans sa rencontre avec Mansour, il
+cacherait à l'heure présente sa maîtresse sur son coeur, au lieu d'un
+sac d'écus. Elle serait chaudement enveloppée dans ses bras; blottie là,
+heureuse et confiante, toute à lui et lui tout à elle, sans autres
+témoins que les étoiles et les horizons déserts; et, tandis qu'il lui
+fermerait les yeux sous ses lèvres, la mule fidèle les emporterait d'un
+pas rapide à travers les sables.
+
+Bonheur d'aujourd'hui! Bonheur d'aujourd'hui! Gardons-le, quand nous le
+tenons; enfermons-le dans notre coeur comme l'amour de la bien-aimée et
+ne le livrons pas aux caprices et aux incertitudes de ce ravisseur avide
+et changeant qui s'appelle: Demain!
+
+Insensés, ceux qui prétendent accumuler comme des grains leurs heures
+heureuses dans les réserves de l'avenir! Les greniers de l'avenir sont
+bâtis dans les nuées. Ils disparaissent au premier coup de vent ou se
+fendent aux premières tempêtes. Jouis sainement du moment; lui seul
+t'appartient. Demain est au Maître de l'heure et, quoi que tu fasses,
+les tiennes sont comptées.
+
+Et il courut donc, le fou, après ce bonheur qu'il avait eu sous la main
+et avait remis à huitaine, comme un billet à payer au destin. Il courait
+et nul autre n'errait par les rues désertes, si ce n'est sa fatalité,
+qui, moqueuse, suivait ses talons.
+
+Quelques chiens affamés rôdaient, s'écartant pour laisser passer ce
+gêneur; d'autres raclaient avec un bruit de scie des os déjà rongés par
+des chameliers faméliques et ouïssant ce pas précipité, craignant pour
+leur maigre proie, fuyaient en grondant le long des murs gris.
+
+Derrière lui, le haut minaret, dressé dans le ciel noir comme un génie
+immense, semblait veiller sur cette petite cité silencieuse, endormie
+dans les vastes solitudes du désert.
+
+
+
+
+XL
+
+
+Il arriva haletant dans le dédale des chemins de l'oasis. Alors il
+ralentit le pas et se glissa derrière le mur du jardin du Muezzin. Il
+écouta. Comme dans les rues solitaires, le grand silence planait dans
+les fouillis de verdure.
+
+--Meryem! Meryem!
+
+Nulle voix ne répondit.
+
+Il en fut plus contrarié qu'inquiet: la fille du Muezzin ne pouvait
+l'avoir attendu si tard. Vesper ardait déjà haut dans le ciel et depuis
+longtemps l'heure du rendez-vous avait fui. Il escalada le mur et erra
+dans le jardin.
+
+--Meryem! Meryem! disait-il tout bas aux buissons et aux arbres.
+
+Quelques chacals jappèrent, et, soucieux et pensif, il rentra à la
+maison. De quoi se préoccupait-il? Il avait cent douros et avec cet
+acompte respectable il obtiendrait sûrement la parole du père; il
+reviendrait riche du Soudan, il aurait la perle de Msilah. De quoi se
+préoccupait-il, puisque l'avenir rayonnait?
+
+C'est que l'avenir était loin encore; l'avenir c'était huit mois, et
+huit mois font deux cent cinquante fois demain. Et que d'heures, que de
+soucis, que d'imprévus, que d'incertitudes. Il était jeune, fort,
+intrépide. Il ne redoutait ni les fatigues, ni la soif, ni le simoun, ni
+les balles, ni le danger. Mais, comme tous les amants, il eût voulu
+jouir de suite et il se disait qu'ayant tenu le bonheur, peut-être il
+l'avait laissé fuir.
+
+On connaît l'heure du départ; qui peut dire celle du retour?
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Il ne dormit guère, et l'aube le trouva debout. Il s'était repenti de ne
+pas avoir suivi le conseil de Mansour en portant sur-le-champ l'acompte
+au vieillard et rêva qu'un plus heureux l'avait prévenu. Aussi les
+cigognes venaient de s'éveiller et le soleil ruisselait à peine le long
+des toits de tuile, glissant sur les blanches terrasses, que, son sac
+d'écus sous le burnous, il se dirigeait vers la demeure du Muezzin.
+
+Mais comme il approchait, il entendit une grande rumeur.
+
+Malgré l'heure matinale, la rue était pleine de monde et l'on
+s'entretenait dans les groupes de choses qui tout d'abord le firent
+frissonner; plus mort que vif, et sentant son coeur s'en aller, il
+essayait et craignait de comprendre, lorsque la porte s'ouvrit avec
+fracas et le Muezzin, la face rouge et boursouflée, la tête pelée et
+nue, l'oeil sanguinolent, parut sur le seuil. Il enfonçait ses doigts
+osseux dans sa barbe blanche et criait:
+
+--Volée, on me l'a volée. Meryem, ma douce Meryem, la perle de l'oasis.
+Cinq cents douros, mes enfants, j'en avais refusé cinq cents douros. Et
+voilà que je perds tout à la fois, les écus et le sang de mon sang.
+Justice, braves gens, justice! Laisserez-vous dépouiller un père? Je
+sais qui a fait le coup, c'est ce chacal maudit, ce vagabond voleur à
+qui je l'ai refusée. Lagdar, le chien Lagdar, le fils du caïd El-Arbi.
+Khaoui-bel-Khaoui! Ruiné, fils de ruiné; oui, il l'aura cachée chez une
+hideuse vieille qui fait trafic d'amour. Sus à lui, mes enfants! Gens de
+Msilah, sus à lui.
+
+Et par la porte ouverte on entendait les cris aigus des femmes, qui
+hurlaient toutes à la fois comme une nuée de corneilles en délire:
+
+--Sus à lui! Sus à lui!
+
+Et un grand nègre brandissant un long bâton, criait plus fort que les
+autres:
+
+--Sus à lui!
+
+
+
+
+XLII
+
+
+C'était là un bien vieux souvenir, mais la pensée de Mansour s'y
+arrêtait avec complaisance. Il revoyait la scène comme si elle était
+d'hier, car son fidèle nègre lui avait tout raconté. Ha! ha! il riait
+encore en songeant à ce bon tour. Il riait puis soupirait, car il
+revoyait la douce image. Presque effacée, elle reparaissait peu à peu
+nette et lumineuse. Meryem! Meryem! La dernière! L'autre, même évoquée,
+ne revenait plus.
+
+Cent douros! Il avait payé cent douros, la vierge radieuse. Et ce
+n'était pas trop cher; maintenant encore il voudrait la payer mille; car
+Lagdar ne lui avait pas menti, elle était bien vierge, autant que
+l'autre Meryem[11], avant qu'elle enfantât le prophète Aissa que les
+Roumis imbéciles adorent sous le nom tronqué de Jésus! et qu'ils donnent
+comme fils à Dieu!
+
+[Note 11: Marie.]
+
+Allah est unique. Comment aurait-il un fils?
+
+N'imitez pas les chrétiens insensés et idolâtres qui se courbent devant
+un morceau de bois, l'adorent, le baisent et disent: «C'est Dieu.» Mais
+lui, sans être chrétien, était devenu idolâtre, il adorait ses passions
+sous le nom de Meryem.
+
+Celle-la lui avait fait oublier la première et avait été bien longtemps
+bénie.
+
+--En avant! En avant, dans la plaine déserte!
+
+Dieu puissant! quelle nuit d'ivresse dans les solitudes profondes,
+lorsque assez loin pour ne plus redouter de poursuite, il s'était arrêté
+à la fontaine d'_El-Abiod_ et l'avait descendue de sa mule, demi-morte
+de fatigue et de peur.
+
+Là, à six heures de l'oasis, au pied des trois palmiers que l'on y voit
+encore veillant sur le frais trésor de ses eaux, à la face des étoiles
+fuyantes devant les premières lueurs du matin, il s'était enivré de
+toutes les saveurs du péché, roulé avec elle sur les touffes de diss,
+l'enveloppant de ses bras, mordant ses tresses noires. Ah! elle avait
+supplié et pleuré, elle avait comme une fille vaillante défendu de
+toutes ses forces le bien de Lagdar, mais ses cris et ses pleurs
+restaient sans écho; vains et stériles, ils se perdaient sur la surface
+muette des sables.
+
+Elle appelait: «Lagdar! Lagdar!» C'était Mansour qui répondait, et
+lassée de la lutte inutile, elle s'était livrée au vainqueur. Quand le
+premier rayon du soleil glissa au-dessus des mamelons mouvants de
+l'horizon, depuis longtemps la fille du Muezzin s'était tue. Enfourchée
+sur la selle du maître qui l'avait conquise et pressée contre lui, elle
+pleurait silencieusement ses amours laissées derrière elle, ses timides
+amours perdues; épouvantée, mais courbée sous cette destinée fatale qui
+l'en arrachait pour toujours.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Il l'entraîna bien loin et la cacha pendant trois mois dans les cités du
+Tell, à Batna, puis à Setif, enfin à Constantine. Peut-être avait-elle
+fini par aimer cet audacieux plein de violences et oublié le doux
+Lagdar? Du moins, elle n'en parlait plus, elle se faisait à cette vie,
+et un soir elle annonça qu'elle ressentait dans ses entrailles
+d'étranges tressaillements. Mansour, à cette nouvelle qui met le coeur
+des époux en fête et les fait redoubler d'attentions et de caresses pour
+la femme aimée, Mansour fronça le sourcil.
+
+Et au matin, à la porte de la Brèche, il s'enquit des chameliers qui
+partaient pour le Souf.
+
+Quelques jours après il fit monter Meryem dans un palanquin et
+l'escorta à cheval jusqu'à l'entrée du Beled-el-Djerid.
+
+--Retourne à ton père, dit-il, en déposant dans la litière un lourd sac
+de cuir, voici le prix de ta _sadouka_; et la baisant une dernière fois
+sur la bouche, il la confia aux chameliers et lui dit adieu.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Il est écrit dans le Livre «Ne tuez point vos enfants par crainte de la
+pauvreté. Le meurtre que vous commettriez serait un péché atroce.»
+
+Mais celui qui abandonne à tous les hasards de la vie l'enfant qu'il a
+mis aux flancs d'une femme, commet un crime bien plus atroce. Et Mansour
+n'avait pas la pauvreté pour excuse; mais, comme beaucoup, s'il voulait
+de l'amour, il ne voulait pas des charges de l'amour.
+
+Il disait: «Les enfants sont oublieux, ingrats et cupides, ils sont pour
+les parents une source intarissable de déboires et de larmes.»
+
+Puis il secoua le front, n'y pensa plus et se mit en quête d'autres
+aventures.
+
+Or, une nuit, comme il chevauchait seul dans la plaine de Djenarah pour
+rendre visite au caid, son frère, un homme, sortit d'un paquet de
+broussailles, se rua à son côté et le frappant en pleine poitrine, lui
+cria:
+
+--Je m'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.
+
+Aux premières lueurs de l'aube quelques chameliers le trouvèrent couché
+dans une mare de sang. La mort est une contribution frappée sur nos
+têtes, mais souvent nous hâtons sa visite. Cependant cette nuit, la
+collecteuse de taxes de Dieu regarda l'homme étendu et passa outre.
+
+Il s'éveilla dans la maison de son frère. Un _tebib_ penché sur sa tête,
+prononçait les mots qui guérissent, tandis qu'une jeune négresse ramenée
+par lui du Soudan aidait à la conjuration, en versant sur sa blessure
+une décoction de fleurs qu'elle avait été cueillir.
+
+Le délire le hanta et il demanda Meryem.
+
+Mais nul ne connaissait la fille du Souf.
+
+Alors il appela: Meryem! Meryem!
+
+--Tais-toi! dit la négresse, il est de belles filles dans le Tell.
+
+Mais il continuait sans l'entendre:
+
+--Meryem! Meryem! pourquoi tes flancs se sont-ils ouverts? Pas
+d'enfants! Je ne voulais pas d'enfants.
+
+--Ne parle plus, dit la négresse, tes paroles te donnent la fièvre.
+
+Elle passa la main lentement sur son front et sur ses yeux, et il
+s'endormit en murmurant:
+
+--Meryem!
+
+Depuis qu'il l'avait perdue, le nom de la jeune mère abandonnée était
+souvent revenu sur ses lèvres, mais il semblait que le coup de poignard
+de Lagdar eût ravivé ses regrets.
+
+La pensée que son rival possédait cette fille, de son plein gré pourtant
+renvoyée souillée et la honte au front, lui mordait le coeur et il
+gémissait sourdement sur sa couche.
+
+--Seigneur, disait la négresse, n'es-tu plus _Sidi-Messaoud_?
+
+--L'heureux! L'heureux! oui tu as raison, noire odalisque. Tes paroles
+sont douces comme le calme du soir et tu es belle comme la nuit étoilée.
+Quand je serai fort, je me reposerai sur ton sein d'ébène et j'oublierai
+celle qui n'est plus.
+
+--Tu es mon seigneur et mon maître, et rien ne te résiste.
+
+Il resta longtemps cloué sur sa couche et bien souvent, quand la fièvre
+travaillait ses veilles, il répétait le nom chéri de la fille du
+Muezzin.
+
+Tel avait été son dernier amour. La mort entrevue de si près le fit
+réfléchir; devenu plus prudent sinon plus sage, enfermé dans son
+égoïsme de célibataire, il n'acheta désormais que de faciles plaisirs.
+
+Puis il fit le pèlerinage de la Mecque, et, après s'être humilié sur le
+tombeau du Prophète, il revint sanctifié.
+
+Mais les leçons de l'âge mûr sont sans force dans la vie! Aux premiers
+ouragans des passions, elles disparaissent comme les nids des oiseaux.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Et maintenant qu'il y pensait, que son souvenir venait de se reporter à
+ce drame effacé depuis si longtemps, il revoyait avec amour la radieuse
+figure de la vierge que, par une nuit d'été, il avait audacieusement
+volée à son père et à son amant.
+
+C'est une femme comme celle-là qu'il lui fallait; immaculée de corps,
+pure de pensées, jeune et belle, douce, aimable et docile. Mais où la
+trouver? Quelle terre bénie contenait ce trésor? Quel toit de poil ou de
+tuile abritait cette merveille? Quelle natte ou quel tapis foulaient ses
+pieds nus?
+
+Il chercha longtemps. Il parcourut le Tell et le Beled-el-Djerid. Il
+visita les douars. Il s'informa dans les villes. Il pourparla avec les
+matrones. Il n'était plus jeune, mais il était riche, et il s'aperçut
+bien vite que toutes voulaient spéculer sur lui. Il faillit prendre des
+filles déflorées, et d'autres souillées par le baiser public; mais la
+chance, qui, depuis sa jeunesse, s'asseyait à ses côtés et sautait en
+croupe sur son cheval, resta sa compagne fidèle et le sauva de maintes
+ridicules aventures.
+
+Et plus le temps passait, plus s'augmentait le nombre de ses poils gris,
+plus le but devenait douteux et difficile, plus il s'entêtait et disait:
+
+--Je l'aurai.
+
+En vieillissant, nous devenons fous.
+
+Enfin lui vint une pensée de sage:
+
+«Les plus habiles sont trompés. En ces matières, le hasard est le
+maître. Pourquoi chercher et essayer de choisir? Il arrive que le vrai
+est le faux et que le faux devient le vrai. La vie est un moulin qui
+tourne, et la femme une de ces feuilles légères que les hommes du Nord
+placent sur le toit de leur maison pour savoir d'où vient le vent. Avec
+elles, demain est la contradiction d'hier. Les filles douces font
+souvent des épouses acariâtres, les timides se transforment en hardies,
+les modestes jettent leurs voiles, et les bazars de prostituées sont
+remplis de vierges d'autrefois. Compter sur la femme, c'est compter sur
+le nuage qui passe; c'est dire au caméléon: «Ne change pas de couleur.»
+Insensé est celui qui affirme: «Ma femme fera ceci demain.» Prenons au
+hasard, mais tâchons de la prendre immaculée.»
+
+Or, pour être certain de ce cas, il n'y avait qu'un moyen, et inutile de
+se fier aux matrones: il décida qu'il prendrait son épouse au berceau.
+
+C'est ce qu'il fit.
+
+Une belle jeune femme de la grande tribu des Ouled-Nayl, si fertile en
+beautés, mourut en accouchant d'une fille. Le père venait de tomber, la
+poitrine en face, aux sanglantes affaires des Babors, et le chagrin,
+plus que les couches laborieuses, avait tué la jeune mère.
+
+Mansour déclara qu'il adoptait l'enfant. Et les parents, qui s'étaient
+vus avec ennui chargés d'une orpheline, lui dirent:
+
+--O homme généreux, elle est à toi.
+
+Mollement enveloppée dans des haiks, il l'emporta sur son cheval.
+
+--Oh! s'écria-t-il en la regardant avec des yeux pleins de tendresse, la
+voici, la voici, ma fiancée! Dans quatorze ans, jour pour jour, je
+mettrai cette enfant dans ma couche.
+
+Et la main tendue vers l'Orient, il prononça le serment solennel:
+
+--Par le Maître de l'aube! par le Koran glorieux! par la Sainte-Caaba!
+sur la tête sacrée du Prophète! sur la mémoire des deux femmes que j'ai
+aimées: Meryem! Meryem! je le jure, je l'épouserai vierge! Et que je
+sois à jamais maudit si je m'approche d'elle avant l'heure! Et que je
+sois à jamais maudit si quelque larron d'honneur me vole ma fiancée! Ah!
+celui-là sera habile! Et je jure sur ma tête que, prosterné devant lui,
+je baiserai le bas de son burnous et je l'appellerai Seigneur!
+
+
+
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+
+
+
+LA VIERGE
+
+I
+
+
+Il renvoya serviteurs et servantes et ne garda que la négresse qui jadis
+avait pansé sa blessure et veillé dans ses nuits de délire. Elle avait
+alors vingt-cinq ans et lui était dévouée comme le chien au maître;
+quand il jetait les yeux sur elle, elle était prête à lui baiser les
+pieds. Elle faisait tout: couscous et galette, confitures et parfums;
+elle lavait le linge et sellait le cheval. Docile à ses moindres
+caprices, elle introduisait sans murmure la maîtresse d'une nuit et
+quand, lassé de la blanche, il voulait goûter aux âcres saveurs de la
+noire, sur un signe il la trouvait dans sa couche, heureuse et disposée
+à tout.
+
+Sous les yeux du maître, elle allaita la petite fille et fut sa première
+nourrice. Et pendant que les joues roses de l'enfant s'appuyaient sur ce
+sein de cuivre, les mignonnes mains pressant les noires mamelles,
+Mansour s'asseyait à côté, fumant sa longue pipe au fourneau de terre
+rouge. Autant que _Mabrouka_, il veilla sur son sommeil, anxieux et
+inquiet, debout au moindre cri, aussi attentif qu'une mère, et
+remplaçant une mère, si une mère pouvait se remplacer.
+
+C'était son bonheur qu'il gardait comme on garde un trésor, son bonheur
+qui grandissait et s'épanouissait sous ses yeux, radieux bouton, fleur
+de l'avenir.
+
+Et quand l'enfant put se tenir sur ses jambes et trottiner devant lui,
+les bras en avant, avec de petits éclats de joie, il renvoya chez son
+frère la négresse qui pleurait, en disant:
+
+--La femme est la corruptrice de la femme.
+
+
+
+
+II
+
+
+C'est alors qu'il fit bâtir la maison des champs, le _haouch_, comme
+nous l'appelons, que l'on voit non loin des marais d'_Ain-Chabrou_ à une
+demi-journée de _Djenarah_, la _Perle du Souf_, dont son frère puîné,
+le fils de sa mère Kradidja, était le caïd.
+
+Il voulait vivre seul, à l'écart des chemins et des hommes, «loin des
+sultans», le rêve de tout Arabe; loin des envieux, des moqueurs, des
+curieux et des jaloux, l'aspiration de tout sage. Il voulait surtout
+préserver la petite fille des contacts impurs des douars et des exemples
+plus impurs des villes.
+
+Car même avec sa mère et au milieu de ceux qui le veillent, l'enfant
+surprend les choses qui pour son bien doivent lui être cachées. Un coup
+d'oeil, un mot, un geste suffisent pour déflorer une âme. L'impression
+reçue s'y grave comme l'empreinte d'un sceau rouge et ne s'efface plus.
+L'âme s'enferme avec le souvenir, et là germe le mal.
+
+Aussi, expérimenté et devenu prudent, il se traça un plan de conduite:
+«Cette fleur élevée par moi sera sans souillure, disait-il; pas de larve
+ne viendra baver sur ce bouton non éclos. Rose de ma vieillesse, elle
+enveloppera ma dernière heure de lumière et de parfums. Jusqu'à la nuit
+bénie où je la porterai dans ma couche, elle sera vierge comme celles du
+Paradis.»
+
+
+
+
+III
+
+
+Et désormais ses aspirations, ses ambitions, ses désirs autrefois jamais
+satisfaits, ses passions et ses inquiétudes, s'absorbèrent en cette
+enfant. La belle petite tête brune semblait avoir chassé de son coeur
+les pensées sombres et mauvaises. Radieuse lumière, elle effaçait les
+noires esquisses des regrets du passé.
+
+Rien autour de lui qui pût le distraire, et il l'enveloppait des chaudes
+effluves de son amour, se disant qu'il saurait bien mettre entre elle et
+le monde externe une si douce atmosphère de parfums, de caresses et de
+bien-être, que même grandissant, elle n'aurait pas le désir de regarder
+au-delà.
+
+Parfois, lorsqu'elle jouait sur le seuil du haouch, il l'appelait, et
+l'enfant accourait, toute rieuse. Il la prenait sur ses genoux, passait
+la main sur son front, mesurait la longueur de ses cheveux, se mirait
+dans ses grands yeux noirs, souriait à ses lèvres, rouges comme des
+grenades ouvertes, regardait les blanches perles de sa bouche et se
+plaisait à enfermer dans ses doigts ses petits pieds nus. Il la berçait
+en chantant quelque vieux refrain du Tell, et l'enfant se sentant aimée,
+souriait à la vie et s'endormait dans ce tiède édredon de soins et
+d'amour. Elle jetait la gaîté autour d'elle, comme le soleil jette ses
+rayons, illuminant tout de sa présence. Quand elle s'éveillait, c'était
+un ruissellement de joie. La petite maison vibrait de sa gaîté,
+retentissait de ses rires, s'ensoleillait de ses yeux. Le chien
+gambadait autour d'elle, les poules caquetaient bruyamment dans ses
+jambes, le coq battait ses flancs de ses ailes diaprées, lançant dans
+l'air son chant d'allégresse, les moineaux pépiaient, le merle voisin
+lui criait: _Salamelek_! _Salamelek_! et jusqu'à la chèvre, sa seconde
+nourrice, qui accourait de loin en sautant, lorsqu'elle l'appelait de sa
+voix fraîche: _Maaza_! _Maaza_!
+
+Aux rayonnements de ses grands yeux tout se chauffait et s'épanouissait,
+et Mansour, le coeur dilaté, sentait qu'alors seulement il méritait son
+nom d'Heureux.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Derrière et sur les côtés du haouch croissait avec l'enfant un petit
+jardin entouré d'une haie de figuiers de Barbarie. Le ruisseau qui
+filtrait au bas de la montagne venait l'arroser en courant, avant de se
+perdre dans les roseaux du marais. Quelques coups de pioche, des plants
+et une poignée de semences transformèrent un tas de broussailles en
+Éden. Des pastèques et des grenades, des oranges et des ceps de vigne,
+des mûriers et des jujubiers poussaient pêle-mêle au gré des caprices du
+planteur et la nature luxuriante jeta sur le tout son magique manteau.
+
+Dans ce sol vierge et chaud, en un désordre pittoresque et harmonieux,
+les fleurs abondaient vigoureuses et parfumées.
+
+Des fleurs, des légumes et des fruits, ils ne demandaient rien de plus.
+Mais le caïd envoyait de temps à autre du couscous blanc comme du riz et
+des dattes de Biskara. Quand Mansour voulait un mouton, il faisait
+prévenir son frère. Alors on choisissait dans le grand troupeau qui
+paissait dans la vallée au nord de Djenarah.
+
+Parfois, pour distraire l'enfant ou faire quelque achat, il allait à la
+ville. Il chargeait un des chameliers dont les _mahara_ broutaient les
+touffes de _chiehh_ dans la plaine, de surveiller le haouch. Il lui
+donnait deux _sordis_, une setla pleine de couscous, ou bien la tête
+d'un mouton, et partait tranquille.
+
+De plus, il s'était procuré trois veilleurs de nuit, de cette bonne race
+qui mange les hommes, issue de l'accouplement des louves avec les chiens
+des oasis. Sans crainte du cavalier, ils se jettent au ventre des
+chevaux, mordent la trique qui les frappe et mettent les rôdeurs en
+pièces, puis dans les entrailles du larron, ils font large ripaille.
+
+Avec de telles sentinelles, les voleurs de jour pas plus que ceux de
+nuit n'eussent osé approcher. Ils savaient, du reste, ne trouver là ni
+douros, ni étoffes précieuses, ni bijoux luxueux. Les douros de Mansour
+reposaient dans les _fondouks_ du caïd, et ses biens, les gras
+troupeaux, paissaient de l'autre côté du Djebel. Le seul trésor était
+Afsia; mais sur nos marchés, ce genre de joyau n'a plus de cours.
+
+Il emmenait donc la petite fille, assise devant lui sur la selle de sa
+jument ou le _berda_ de sa mule. Les passants se les montraient en riant
+et disaient:
+
+--Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!
+
+Mais il répondait en colère:
+
+--Oui, c'est ma fiancée, et elle sera vierge au matin des noces. Fils de
+Fathma, pouvez-vous en dire autant des vôtres? Pouvez-vous, enfants du
+péché, jurer de même de vos filles et de vos soeurs?
+
+Alors ils haussaient les épaules, riant plus fort:
+
+--_Adda maboul!_ Il est fou! disaient-ils.
+
+Mais d'autres ajoutaient:
+
+--Le doigt de Dieu s'est posé sur son front. Enfants, ne raillez pas cet
+homme. Il méritera jusqu'à la mort son surnom d'El-Messaoud.
+
+
+
+
+V
+
+
+Cependant la fiancée poussait comme un jeune palmier, frêle et délicate
+d'abord, mais laissant pressentir qu'elle serait savoureuse.
+
+Encore une fois, l'_Heureux_ était le bien-nommé; car il eût pu arriver
+que l'enfant fût laide, mais elle se montrait déjà beauté parfaite;
+exquise et suave comme les sultanes chantées par nos poètes; belle comme
+les houris que peignent vos artistes d'Occident.
+
+Ivresse pour le coeur et pour l'oeil; tout charmait en elle, depuis
+l'ongle rose de son petit orteil jusqu'à ses longs cheveux, plus fins
+que la soie et si noirs qu'ils jetaient des reflets bleus.
+
+Son visage enfantin aux tons chauds et dorés, ses lèvres rouges, la plus
+délicieuse des coupes d'amour, ses grands yeux rayonnant de clartés,
+faisaient présager une de ces beautés ruisselantes de sève comme il n'en
+éclot que sous l'ardent soleil.
+
+Mansour ne pouvait assez en repaître ses regards. Il s'admirait dans son
+oeuvre, fier comme s'il l'eût engendrée. Il aurait rempli un livre aussi
+gros que le Koran rien qu'à détailler, énumérer, vanter ses charmes,
+ceux qu'il voyait, ceux qu'il entrevoyait et ceux qu'il ne faisait que
+deviner.
+
+Était-il père? Était-il amant? Il ne le savait lui-même. Il était tous
+les deux, et les deux amours se fondaient en un seul, chaste, austère et
+fort.
+
+Devant cette enfant, il croyait redevenir jeune; il se trouvait tout
+léger et tout aise; il ne sentait plus ses membres raidis; il ne voyait
+plus l'écorce rude, l'enveloppe usée qui recouvrait son coeur resté
+vert.
+
+Toutes ses maîtresses passées, il les retrouvait en elle, mais elle
+était plus belle que toutes; elle réunissait les beautés éparses chez
+les autres et qui, une à une, l'avaient séduit. De _Fathma_, elle avait
+les longs cheveux de soie qui, dénoués, descendaient en chatoyantes
+cascades, plus bas que les reins; de _Meryem_, la première, les yeux à
+l'éclat des sabres tirés au soleil; elle avait le pied mignon
+d'_Embarka_ la Saharienne, les formes rondes et chastes de la seconde
+_Meryem_, le nez aquilin de _Yamina_; ses dents brillaient d'une
+bleuâtre blancheur comme les dents de _Mabrouka_, et les fines attaches
+de ses membres lui rappelaient _Aicha_, la danseuse que les jeunes
+hommes de Biskara ont appelé _la Divine_.
+
+Toute cette nuée d'amour, nimbe de certaines femmes; ces parfums
+innommés exhalés d'elles, venus on ne sait d'où, de leurs cheveux, de
+leur sein, des plis de leur robe, enivrant mélange, rose et violette,
+lait et nard, encens et musc, lis et jasmin, terre et ciel, délicieuses
+et sauvages âcretés de la brune et voluptueuses suavités de la blonde,
+odeurs de la femme aimée qui vous suivent dans les rêves et qu'on aspire
+tout ému au réveil, elle les avait.
+
+Et lui, l'_Heureux_, se repaissait de tout cela.
+
+Il la flairait comme on flaire un fruit savoureux avant d'oser y mordre.
+Il s'en grisait le coeur et la cervelle, mais sans jamais rien laisser
+paraître, de crainte d'effaroucher sa native pudeur, ne soupçonnant pas
+dans sa science du vice, qu'elle était si ignorante que rien n'eût pu
+l'effaroucher.
+
+Et devant elle, il oubliait les blasphèmes que jadis il avait répété
+tant de fois au temps où, blasé et repu, ses scandaleuses amours
+défrayaient les conversations intimes des filles des tribus:
+
+«La femme est fille du mal.
+
+»La femme a inventé le vice.
+
+»La ruse est sortie du front de la femme, le mensonge de sa bouche, la
+gangrène de ses flancs.
+
+»La plus pure d'entre elles laisse au coeur une plaie et au corps une
+souillure.
+
+»Insensés, vous cherchez une épouse parfaite, et le Prophète lui-même en
+les comptant depuis la mère des hommes, n'en a trouvé que quatre[12].»
+
+[Note 12: Voici les noms des quatre femmes que Mohammed a jugées
+parfaites: Asia, femme de Pharaon; Marie, mère de Jésus; Khadidja, sa
+première épouse, et Fathma, sa fille, qui fut mariée à Ali.]
+
+Mais il disait à genoux, veillant sur son sommeil:
+
+«La femme, c'est l'ange, la joie, le bien et la vie!»
+
+
+
+
+VI
+
+
+Dans le frais bocage de son jardin vierge, jacassait une légion ailée de
+joyeux et bruyants hôtes. Leur ramage la réveillait aussitôt que le
+soleil glissait ses rayons par le grillage de bois doré de sa petite
+fenêtre. Et vite, elle se levait et descendait au jardin. Elle y faisait
+ses ablutions dans le petit ruisseau sous deux ou trois grands saules
+que Mansour avait plantés, quand elle était toute petite, et qui
+maintenant étendaient leurs bras chevelus jusque sur le toit du haouch.
+
+Elle s'y mettait à l'ombre sans voile, et sous le feuillage vert, entre
+le haouch et l'épaisse haie de cactus, dans le fourmillement des lis,
+des jasmins et des roses, nul oeil indiscret n'eût pu l'apercevoir.
+
+D'ailleurs, depuis qu'elle avait grandi, Mansour respectait ses petits
+secrets de fille, et pendant sa toilette, l'_Oudou-el-Kebir_ que le
+Prophète a prescrit comme acte religieux, sachant bien que la propreté
+du corps est l'avant-garde de celle de l'âme, et que ceux qui ne se
+lavent pas ont l'âme aussi sale que les flancs--pendant la grande
+ablution alors que, nue et rayonnante de sa naissante beauté, elle
+faisait couler sur ses épaules, ses seins, ses hanches et toutes ses
+chairs jeunes et fermes, les vivifiants ruissellements de l'onde
+fraîche, il n'eût pas voulu hasarder un regard. Il eût trop craint
+d'être surpris par elle, et qu'alors une pensée mauvaise ne vînt
+déflorer la virginité de ce coeur.
+
+Il la laissait donc seule, plein de respect pour son enfantine chasteté,
+faisant bonne garde au dehors, certain de la retrouver le jour où il la
+voudrait, dans tout l'éblouissement de sa beauté immaculée.
+
+
+
+
+VII
+
+
+Après l'ablution, lorsqu'elle reparaissait sous le haik de laine, il se
+plaisait à la voir se parer.
+
+Tantôt il lui faisait revêtir le coquet costume des Mauresques
+d'_El-Bahadja_ la guerrière[13]; tantôt il la voulait vêtue comme les
+filles du Souf. D'autres fois, il l'enveloppait comme celles de
+Constantine avec le foutah serré sur les hanches, ou la grande
+_gandourah_ tombant aux talons. Mais ce qui lui plaisait le plus,
+c'était de la voir, avec la simple tunique des nomades du Tell, ouverte
+sur les côtés, les bras nus jusqu'aux épaules où s'attachaient les
+boucles d'argent, et, aussi peu habillée qu'une fille puisse l'être,
+vaquer aux travaux de l'intérieur et aller et venir dans la maison.
+
+[Note 13: Alger.]
+
+Car il savait que l'oisiveté souffle des pensées malsaines, et il
+voulut, dans ce cercle étroit, ne jamais laisser ses heures vides.
+
+Lorsqu'elle était toute petite, il avait installé près d'elle, les unes
+après les autres, des filles des tentes et des filles des _Hadars_, et
+sous ses yeux, sans qu'il les quittât d'une minute, elles apprirent à
+l'enfant comment on façonne les _gandourah_, comment on tisse les haiks
+et comme on brode sur la laine blanche les frais dessins de soie. Elle
+savait encore, dans le grand plat de bois percé de trous, posé sur la
+chaudière où cuisent les quartiers de viande, préparer l'appétissant
+couscous, rehaussé de piment, d'oeufs durs et de blancs de poulets; elle
+savait faire les galettes au miel, pétrir le pain d'orge et les gâteaux
+de dattes.
+
+Et aussi sur la _tarbouka_ sonore, elle savait chanter les chansons des
+douars. Mais il avait soigneusement éloigné les églogues amoureuses. Les
+hymnes de combat, le chant douloureux sur la perte d'Alger la brillante,
+composaient seuls le répertoire; et dans cette bouche enfantine, avec la
+douce mélodie de sa voix, cette poésie guerrière avait un charme
+indicible.
+
+Mais pendant ces leçons, toujours là, comme une vieille qui guette les
+amours des jeunes, il ne souffrait pas qu'on lui parlât de choses
+étrangères. Et un jour une _tofla_ des _Beni-Mzab_, qui lui enseignait
+à mélanger sur la laine les fils d'or et de soie, ayant fredonné devant
+elle ce refrain des douars:
+
+ J'attends mon bien-aimé;
+ D'amour, son oeil fier brille;
+ Et quand j'entends sa voix
+ Ou le bruit de ses pas
+ Ou le hennissement de son cheval,
+ Que je reconnais entre mille,
+ Il me semble mourir!
+
+--Mourir! avait demandé Afsia; pourquoi mourir, puisqu'elle attend son
+bien-aimé?
+
+Devant cette innocence, la Mozabite se mit à rire, mais Mansour irrité
+ne laissa pas à l'imprudente le temps de répondre.
+
+--Va-t'en, dit-il, destructeuse de vertu, va trouver celui qui t'attend;
+il doit être impatient, car je l'entends braire près du marais; va, va,
+il a de quoi te satisfaire!
+
+Aussi, élevée loin des femmes, à l'abri du coudoiement trop souvent
+impur de petites amies viciées, elle était si chaste que, lorsque pour
+la première fois elle entendit Mansour vanter orgueilleusement sa
+virginité aux hommes de Djenarah, elle demanda ce qu'était une vierge.
+
+--C'est une fille que n'a effleurée nulle pensée mauvaise, répondit-il.
+
+--Les femmes de Djenarah ont-elles toutes des pensées mauvaises, que tu
+as dit aux gens de la ville que leurs filles et leurs soeurs n'étaient
+pas vierges. Qu'est-ce donc qu'une mauvaise pensée?
+
+--Celle qu'on n'ose avouer sans rougir.
+
+--Alors je n'en ai pas, dit-elle, et je suis vraiment vierge.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Il souriait; c'était bien la fiancée rêvée: la suave jeune fille, chaste
+comme le calice du lis qui vient d'éclore au premier baiser du jour,
+pure comme le _Selsebil_, la source du Paradis.
+
+Aussi, comme il couvait ce délicieux bouton poussant pour lui seul et
+qui pour lui seul allait s'épanouir! Comme il l'entourait de soins et de
+surveillance! comme il faisait appel à toute sa vieille expérience
+d'ancien débauché! comme il connaissait les effets et les causes! comme
+il pesait le _si_ et le _mais_, le _pourquoi_ et le _donc_! Vieux
+chacal, il avait tant de fois rôdé près des poules que, s'il savait
+comme on les prend, il savait aussi comme on les garde, et ce n'est pas
+à lui qu'on pouvait rien montrer. Filles de Fathma, vos ruses sont sans
+égales, mais sans égales aussi étaient sa vigilance, sa prudence et ses
+précautions.
+
+Son haouch, je l'ai dit, il l'avait bâti loin des chemins, afin d'éviter
+autant que possible les visites inattendues et importunes, l'arrivée de
+ces voyageurs fâcheux s'imaginant que tout leur est dû, parce qu'ils
+viennent hurler devant votre demeure: «Salut, maître de la maison, je
+suis un hôte de Dieu.» Il avait mis le marais entre lui et la grande
+route, et il fallait, par de petits sentiers perdus dans les roseaux,
+faire de longs détours pour atteindre sa porte.
+
+Cependant, s'il arrivait qu'un attardé ou un passant pauvre vînt porter
+chez lui sa faim, sa soif et sa fatigue, il disait:
+
+--Sois le bienvenu.
+
+Et il faisait bon visage. Il le recevait comme nous autres, musulmans,
+nous devons recevoir nos hôtes, car le Prophète a donné ces paroles:
+
+«Pieux et béni est celui qui partage sa table et sa couche avec
+l'orphelin, le pauvre, le voyageur et tous ceux qui ont besoin.
+Celui-là, Dieu le préservera du mal qui peut tomber du ciel ou sortir de
+la terre.» Ou encore: «Soyez généreux envers votre hôte, car, en
+entrant, il vous apporte une bénédiction; en sortant, il emporte vos
+péchés.» Et encore: «Dieu ne fera jamais de mal à la main qui aura
+donné» ainsi, qu'il est écrit au chapitre de _la Vache_.
+
+Il faisait taire les chiens et tenait l'étrier, pour aider le voyageur à
+descendre; s'il était à pied et las, il le prenait par le bras et
+l'aidait à s'asseoir.
+
+Ce jour-là, il allumait un grand feu, rôtissait un quartier de mouton et
+tuait deux poules, afin que son hôte fût rassasié et pût dire en
+partant: «Mon ventre est plein.»
+
+Afsia ne se montrait pas, mais elle préparait un gâteau au miel et
+l'envoyait à l'étranger.
+
+Quand l'hôte, repu, se couchait près des derniers tisons du foyer, sur
+les toisons blanches au poil épais des moutons du Haut-Tell, Mansour
+s'étendait sur une natte d'_alpha_, au travers de la porte de l'escalier
+de pierre, qui conduisait à la chambre de la jeune fille, et, un oeil
+constamment ouvert, attendait venir le jour.
+
+Et alors, sans avoir demandé ni son nom, ni sa qualité, ni où il allait,
+ni d'où il venait, il lui présentait son cheval tout sellé, et repu
+comme le maître, ou, s'il n'avait ni cheval, ni jument, ni mule, son
+bâton de voyage et sa besace garnie par Afsia, et lui disait:
+
+--Va, avec ma bénédiction.
+
+Mais ces visites étaient rares. Le voisinage de la ville ôtait au
+voyageur l'envie de se détourner de son chemin et d'aller frapper à ce
+haouch solitaire; et le nom du caïd son frère, la noblesse de sa
+famille, l'éclat non encore effacé de son antique bravoure, et, plus que
+cela, l'auréole de folie qui entourait ce front farouche, attiraient une
+crainte trop respectueuse, pour qu'on songeât à s'en jouer.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Cependant Afsia grandissait et montait toute brillante dans la vie,
+tandis que lui se courbait, descendant le chemin. Les enfants nous
+poussent à la chute finale. Quand nous les voyons fleurir, nous
+défleurissons, notre sève s'en va, quand la leur monte, et lorsqu'ils
+sont en fleur, c'est que bientôt nous ne serons plus que le fruit
+desséché.
+
+Jeunesse d'un côté et vieillesse de l'autre, un vide s'ouvrait entre
+eux; mais ni l'un ni l'autre ne le mesurait. Lui, sentant son coeur
+jeune, ne voyait pas le corps usé; elle, inexpérimentée et naïve, ne
+sentait encore ni son coeur, ni les exigences que la nature nous a
+logées aux flancs.
+
+Aimante et aimée, elle poussait doucement dans cette paix, ne
+soupçonnant pas d'autre vie.
+
+Haouch, jardin, saules au bord de la source, le marais et ses roseaux,
+avec les vapeurs flottantes le matin, et le soir la brume légère, la
+grande plaine grise, et, au-delà, la légère ondulation des montagnes
+bleues, c'était sa patrie, ses horizons, son univers.
+
+Elle y vivait indifférente au reste.
+
+Parfois elle se tournait, en rêvant, du côté de la ville, essayant de
+voir ses vieux murs lézardés, qui s'allongeaient au milieu de la
+végétation échevelée de l'oasis; elle ne distinguait que la riante nappe
+verte d'où s'élançait gracieusement le frêle minaret de la mosquée.
+
+Elle avait un secret effroi de ces tas de maisons, de ce fourmillement
+de gens et de bêtes, de ces hommes et de ces femmes qui, lorsqu'elle
+passait sur sa mule, enveloppée dans les bras de Mansour, semblaient
+vouloir la dévisager sous son voile.
+
+Ah! comment pouvait-on respirer et vivre dans cet amoncellement de
+pierres, ce mélange d'haleines, cet étouffement de poitrines! Comme elle
+était bien mieux dans sa solitude, libre dans sa maison libre!
+
+Elle y chantait en son âme des poèmes qu'elle n'avait appris dans aucun
+livre d'homme, par aucune langue de femme, mais que lui soufflait à
+l'oreille la voix grave des ouragans d'automne, lorsque, rués dans la
+grande plaine, ils couchaient les roseaux sur le marais et secouaient
+les burnous des cavaliers galopant au loin, courbés sur l'encolure des
+buveurs d'air.
+
+Ou bien, quand le ciel est rouge et jaune, elle écoutait venir le simoun
+et, l'oeil noyé de plaisir, les narines dilatées, elle courait au-devant
+de ses baisers de feu.
+
+Ces symptômes alarmaient Mansour, qui lui criait:
+
+--Pourquoi fais-tu ainsi? les morsures du simoun sont fatales aux jeunes
+filles.
+
+--Il ne mord pas, il caresse, répondait-elle; c'est bon.
+
+D'autres fois, recueillie et attentive, on eût dit qu'elle attendait.
+Elle souriait, rêvant peut-être à l'inconnu, qui tout à coup se lève
+dans les destinées.
+
+--A qui songes-tu? lui demandait le vieillard.
+
+Et elle répondait:
+
+--J'entends là-bas la chanson des oiseaux et j'écoute la caille parler
+dans le champ d'orge. Toi qui sais tout, apprends-moi ce qu'elle dit.
+
+
+
+
+X
+
+
+Dans ses grands yeux noirs on lisait le reflet d'une âme où flotte un
+vague étonnement; ses idées, non encore formulées, nageaient dans les
+limbes de l'ignorance des choses; ses sentiments ou plutôt ses
+sensations n'osaient et ne pouvaient éclore et se féconder à côté de cet
+homme, dont les formidables passions avaient trop tôt mûri le corps.
+
+L'amour des vieux est un foyer sans rayons; il s'émane d'eux une sorte
+de rigidité et de froideur qui glace et paralyse. Les enfants élevés par
+les vieillards s'étiolent comme des plantes poussées à l'ombre. Car ils
+sont l'hiver, et l'épanouissement des jeunes a besoin de chaleur, de
+force et de virilité.
+
+Comme ces fleurs qui, aux froidures, ferment leurs pétales, Afsia
+s'enfermait dans ses rêves bleus d'enfant, bâtissant, sans en rien dire,
+dans sa petite cervelle, quelque brillant autel d'amour, avec la vague
+intuition des filles les plus ignorantes de ce nom.
+
+Parfois on apercevait, cheminant au fond de la plaine, la longue file
+d'une caravane. Elle la suivait longtemps du regard, cherchant les hauts
+palanquins où étaient cachées les filles des nomades, envoyant sa
+pensée, avec un soupir, à celles qui allaient ainsi à travers les
+étendues.
+
+Le sang saharien, qui circulait dans ses veines, lui rappelait
+qu'au-delà de la montagne il y avait les horizons sans limite, et elle
+eût voulu y courir avec la pensée.
+
+Mais le Thaleb, qui l'observait, ne manquait pas de lui dire:
+
+--O folle entre les folles, tu trouves lourdes ta paix et ta quiétude.
+Peux-tu envier celles qui, sous le soleil brillant ou les tempêtes des
+horizons rouges, la gorge sèche et les yeux mangés par les sables,
+suivent la destinée fatale de leur père et de leur époux. La vie, pour
+elles, est une incessante lutte; et, toujours loin de leur pain et près
+de leur soif, elles vont, elles vont enviant le pâtre assis sur le bord
+du chemin et qui les regarde passer. Pendant des jours sans nombre,
+elles aspirent au bonheur qui se jette à chaque heure devant toi et que
+tu oublies de saisir.
+
+--Quel bonheur? demandait Afsia.
+
+--L'ombre, le repos et un ruisseau d'eau fraîche.
+
+Et Afsia ne trouvait rien à répondre. Elle n'avait jamais eu ni faim, ni
+soif. Elle avait un abri contre les journées trop chaudes et les nuits
+trop humides, elle ne connaissait pas la douloureuse fatigue, ni les
+saisissantes angoisses aux approches des périls. Mais elle se disait en
+elle-même que toute la vie ne devait pas être là, dans le lourd
+bien-être et dans la quiétude, et que si, hors de là, il y avait des
+misères et des dangers, il devait y avoir de plus larges joies.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Elle aimait aussi à accompagner du regard les cavaliers des _goums_ aux
+grands chapeaux de paille couverts de plumes d'autruches noires,
+chevauchant dans la plaine en un désordre majestueux. Elle distinguait à
+leurs burnous écarlates le caïd et les cheiks qui s'avançaient en tête,
+les _mokalis_ au burnous bleu; les autres tout en blanc, le long fusil
+haut sur la cuisse, suivant en groupe serré. Quelques-uns galopaient sur
+les flancs de la troupe, soulevant des flots de poussière jaune. Elle
+admirait les longues housses de soie flotter au vent, l'ardent reflet
+des armes, les fanions verts au croissant argenté; elle écoutait les
+joyeux accents du tam-tam et de la flûte, les bruyants éclats de la
+poudre, et il lui semblait voir passer une féerie enveloppée dans un
+nuage d'or.
+
+Mais ce qu'elle préférait, c'étaient les files de cavaliers rouges qui
+rayaient, deux ou trois fois par an, la large plaine grise. Ceux-là
+marchaient deux par deux et en ordre. Ils n'avaient ni housse de soie,
+ni plumes d'autruches; ils étaient uniformément habillés de blanc, de
+rouge et de bleu. Un sabre au fourreau d'acier, passé sous la cuisse
+gauche, s'allongeait sur le feutre noir de leur selle, et sur leur dos,
+le cuivre et l'acier du fusil scintillaient au soleil.
+
+C'était le peloton des spahis de Constantine, qui allait relever le
+poste avancé de _Zery-bet-el-Oued_.
+
+Elle les suivait longtemps, émue et pensive, prêtant l'oreille comme si
+elle eût essayé d'entendre le cliquetis des lames dansant dans le
+fourreau, ou le bruit des éperons et des étriers.
+
+Car c'est ainsi: la femme aime le sabre, dont elle a peur. Créature
+faible et douce, elle se sent attirée par la force des contrastes vers
+le sanglant éclat des armes; elle se passionne pour _l'homme qui tue_.
+
+Et Afsia eût bien voulu que le chemin fût plus près du haouch, afin de
+contempler les faces mâles des soldats.
+
+Elle se rappelait qu'étant plus petite et revenant de Djenarah, assise
+sur la mule de Mansour, elle s'était croisée avec les cavaliers rouges
+et l'un d'eux avait dit:
+
+--Oh! l'heureuse rencontre! Enfants! voici la fiancée d'El-Messaoud. On
+ne voit que ses grands yeux, mais ils brillent comme deux étoiles et
+sont doux comme une source au milieu des sables. Homme, avec une telle
+bénédiction sur ta selle, nul ne doit s'étonner qu'on t'aie surnommé
+l'_Heureux_.
+
+Les spahis attachaient leurs yeux ravis sur elle, et, à mesure qu'ils
+passaient, disaient à Mansour:
+
+--Homme, salut! Que le Prophète enveloppe la _tofla_ d'un manteau de
+bénédictions.
+
+--Qu'elle soit sur vous et les vôtres, répondait Mansour glorieux.
+
+Ils continuaient leur route en silence. Mais dans tout groupe d'hommes,
+il en est qui jettent la discorde et la haine, car, comme ils étaient à
+quelques pas, un de ces maudits se tourna et cria:
+
+--O l'Heureux! garde le bouton de rose jusqu'à ce qu'il soit éclos;
+alors nous viendrons le cueillir.
+
+Tous s'étaient mis à rire, et Mansour, frémissant de colère, avait
+répondu:
+
+--Il ne sera pas pour toi, fils de chien, qui sers les chiens.
+
+Et les autres, que cette insulte irritait, répondirent:
+
+--Nous le volerons: nous le volerons à la jolie fille. Il n'est pas fait
+pour les vieux boucs.
+
+Afsia n'avait rien compris, elle aurait bien voulu savoir ce qu'on
+menaçait de lui voler; mais Mansour était si furieux qu'elle n'osa le
+questionner, et quand elle lui en parla un peu plus tard, il lui ordonna
+brusquement de se taire.
+
+C'était la seule fois qu'il l'avait rudoyée; aussi, quand elle voyait
+passer au loin les cavaliers rouges, elle se rappelait l'admiration de
+leurs regards, les propos flatteurs à son adresse, la colère de Mansour
+et leur moqueuse menace.
+
+
+
+
+XII
+
+
+Alors, sans savoir pourquoi, elle se sentait triste, et Mansour, pour la
+distraire, lui contait quelque merveilleuse histoire d'Orient, dont il
+écartait avec soin la seule chose qui pouvait lui plaire, les belles
+aventures d'amour.
+
+Aussi, d'une oreille elle écoutait la voix du Thaleb, mais l'autre
+restait tendue vers le murmure confus et doux qui, depuis quelque temps,
+parlait à son coeur. Il semblait venir d'une région inconnue, dont ni sa
+noire nourrice du Soudan, ni Mansour, qui savait tant de choses, ne
+l'avaient jamais entretenue dans leurs récits de génies, de palais et de
+mages.
+
+Elle fermait les yeux, abritant ses pensées sous le voile de ses
+paupières et continuait à écouter, sans les entendre, les paroles du
+vieillard.
+
+Un spasme nerveux courait dans ses membres, elle étirait les bras
+au-dessus de sa tête, comme si elle sentait venir le sommeil, et,
+accablée de lassitude, elle restait de longs moments affaissée,
+immobile, rêvant éveillée, laissant couler le temps. Et, vers le soir,
+lorsque la brise du nord frémissait sur ses épaules et ses bras, courant
+amoureusement le long de ses jambes nues, la fouettant à petits coups,
+elle recevait ses caresses et secouait l'engourdissement qui l'avait
+oppressée sous le soleil; elle sentait une étrange ardeur se glisser
+dans ses veines et soupirait.
+
+--A quoi penses-tu? disait Mansour.
+
+Et, rougissante, comme si elle eût été prise en faute:
+
+--A rien, répondait-elle. C'est ce qui est dans ma tête qui voyage et va
+je ne sais où.
+
+Elle se sauvait alors dans son petit jardin, et, la tête penchée sur les
+fleurs, plongeait son regard jusqu'au fond des calices, essayant d'en
+surprendre les mystérieuses merveilles; éblouie des brillantes couleurs,
+enivrée des suaves parfums, elle souhaitait d'être petite mouche bleue,
+pour pénétrer à l'aise dans ces fragiles palais, plus magnifiques que
+ceux dont le Thaleb lui racontait les magies:
+
+--Tais-toi, lui disait-elle; ce que je vois au fond de mes fleurs est
+plus beau que tout ce que tu me dis.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Il avait fixé à quatorze ans l'âge où il devait la prendre pour femme;
+il voulait attendre cette époque, afin que la jeune fille fût bien
+formée et prête à lui donner des enfants vigoureux. Quelques-uns d'entre
+nous prennent à douze ans leurs épouses. C'est un tort. La fille forcée
+trop jeune est bientôt flétrie et n'enfante que des rejetons malingres
+et chétifs. Ils conservent dans la vie les pâleurs de la faiblesse de
+leur mère, et leur âme mal trempée s'émousse au premier choc.
+
+Le Prophète a dit: «Ne décidez des liens du mariage, que quand le temps
+sera accompli.»
+
+Il ne prescrit pas le temps, mais il le laisse à la sagesse de l'homme.
+D'ailleurs, nos mères et nos matrones, qui vont chercher la fiancée,
+voient bien si le bouton est ouvert. Elles savent mieux que nous
+distinguer l'instant où la rose n'est pas encore éclose, mais où
+cependant elle n'est plus le bouton. C'est le moment délicieux où il
+nous faut prendre nos épouses, et Mansour attendait ce moment.
+
+Il s'en manquait de quelques semaines qu'elle n'ait atteint l'âge, et,
+devant cet épanouissement de vierge, il se recueillait plein
+d'admiration, enveloppé de sa double affection de père et d'amant.
+Peut-être cette dernière était-elle encore vague et s'effaçait-elle
+devant l'austérité de l'autre.
+
+Certes, si elle lui eût été étrangère, s'il n'avait pas, jour par jour,
+assisté ravi, à quelque nouvelle et soudaine éclosion de beauté dans
+cette vierge luxuriante de merveilles, ses sens, usés par tant de
+frottements, se fussent réveillés avec leur ancienne et furieuse ardeur;
+mais, l'ayant abritée sous son bras comme un oiseau réfugié sous l'aile
+maternelle, couvée et élevée dans son nid; et s'étant entendu salué
+chaque matin à son réveil du doux nom de père qui, de cette bouche
+rieuse sortait comme une caresse, le vieux débauché, suborneur de tant
+de filles, eût regardé comme un sacrilège de toucher à celle-là.
+
+L'idée de la posséder avant le mariage ne passait devant lui que comme
+une monstruosité, et même il se demandait parfois si, le mariage
+célébré, il ne serait pas honteux de la prendre dans sa couche, et ne
+rougirait pas, lui, grison lamentable, de souiller de baisers lascifs
+les lèvres de cette radieuse enfant?
+
+Parfois, lorsqu'elle sommeillait, il s'approchait sans bruit, et, voyant
+ses seins naissants se soulever sous son léger souffle, il jouissait en
+silence de sa chaste beauté. Mais c'était l'orgueil de l'artiste qui a
+créé une oeuvre d'art et s'admire dans son oeuvre, plutôt que la
+convoitise de l'amant.
+
+--Elle est à moi, disait-il. Je l'ai élevée, nourrie, vu grandir. J'ai
+été son père et sa mère, son frère et sa soeur, son maître et son ami.
+J'ai partagé ses premiers jeux et essuyé ses premières larmes. Ce
+qu'elle sait, je le lui ai appris; les pensées immaculées qui roulent
+dans son cerveau, c'est moi qui les y ai mises. J'ai fermé la porte au
+mal. A moi elle doit sa beauté, sa santé et sa force; car je l'ai
+laissée se développer à l'aise comme une fleur des champs; je lui ai
+donné pour seuls compagnons le ciel, les nuages, les étoiles, la plaine,
+les montagnes, la liberté. Elle est à moi, rien qu'à moi, et elle le
+sait. Elle sait qu'elle est mon bien, depuis ses noirs cheveux jusqu'à
+ses ongles roses.
+
+Et il prenait ses petits pieds dans ses longues et dures mains de bronze
+et, courbé comme s'il eût fait une prière, les baisait.
+
+Parfois la jeune fille s'éveillait sous le souffle chaud de sa bouche,
+et, le voyant agenouillé près d'elle, elle entr'ouvrait les lèvres pour
+sourire, puis, refermant les paupières, retournait à ses rêves bleus.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+Un matin, Mansour lui dit:
+
+--Afsia, le jour béni approche. Lorsque tu auras vu quinze fois le
+coucher du soleil, tu entreras dans ta quinzième année. C'est l'âge que
+depuis quatorze ans j'ai attendu. J'ai attendu avec patience, car chaque
+jour ajoutait une pétale à la fleur de ta beauté. Maintenant elle est
+complète. Le bouton s'épanouit, le moment de le cueillir est venu.
+Afsia, je veux te dire un grand secret, resté pendant quatorze ans le
+secret de mon coeur. Je l'y avais enseveli, afin qu'il ne pût mettre une
+ombre sur la blancheur de tes pensées. Maintenant, le voici. Afsia, ma
+jeunesse s'est enfuie comme l'eau d'une source qu'a tari le simoun, ne
+laissant plus que le squelette de son lit, mais j'ai compté sur toi,
+source pure, pour rafraîchir le lit desséché et combler les bords
+arides. Afsia, poème de ma vie, j'ai compté sur ton sourire, pour qu'il
+fasse descendre sur mon vieux coeur, usé et refroidi par l'hiver, tous
+les rayons du printemps. Afsia, dis-moi si j'ai bien fait?
+
+--Je ne te comprends pas bien, père. Mais si ton coeur a compté sur le
+mien et ta volonté sur mon obéissance, tous deux ont bien fait.
+
+--Merci, enfant. Je vais expliquer mes paroles. Celui que les hommes du
+Tell ont nommé _Thaleb_, et ceux du Beled-el-Djerid _Messaoud_, celui
+que tous appellent _Sidi-el-Hadj_, Mansour-ben-Ahmed, enfin, va te
+donner le nom d'épouse.... Afsia, le veux-tu?
+
+--Ton épouse, dit-elle étonnée, comment cela se peut-il, puisque je suis
+ta fille?
+
+--Tu es ma fille d'adoption. Afsia, mais aucun lien du sang ne nous
+attache. Rien ne s'oppose à ce que tu sois la chair de ma chair, le
+vêtement de ma vie, le champ fécond où je dois planter ma vigne; rien,
+que ta volonté; et je viens te le demander: le veux-tu?
+
+--Tes paroles sont encore obscures pour moi, Mansour, et sans doute je
+suis un peu sotte. Je ne sais pas tout, comme toi; mais voici: S'il te
+convient que je ne sois plus ta fille et que je devienne ta femme, je le
+veux bien. Mais pourquoi attendre quinze jours? Puisque tu parais le
+désirer si ardemment, ne peux-tu m'épouser aujourd'hui?
+
+--Eh quoi! âme de ma vie; le désires-tu donc avec tant d'ardeur, et ton
+amour serait-il égal au mien?
+
+--L'amour?
+
+--Oui! sentirais-tu remuer ton coeur pour ma vieille barbe grise?
+
+--Oui, je t'aime. N'es-tu pas mon père et ma mère, et toute ma famille?
+
+--Oh! ce n'est pas ainsi qu'un époux veut être aimé; il doit être aimé
+d'amour.
+
+--D'amour?... Alors tu m'apprendras comment je dois faire. Je t'aimerai
+comme tu le voudras, et je désire ce que tu veux.
+
+Il prit ses mains et les baisa.
+
+--Blanche fleur de la plaine, dit-il, transporté de joie, ô toi dont le
+regard est doux comme celui des génisses du Tell, toi dont la vue seule
+est tout un chant, femme et fleur, ange et houri, je t'enseignerai ce
+qu'il faudra faire, mais modère ton impatience et attendons le jour
+béni.
+
+
+
+
+XV
+
+
+Afsia resta longtemps pensive. Jamais, non, jamais, elle n'avait rêvé
+une chose si bizarre. Etre l'épouse de Mansour! de cet homme arrivé aux
+portes de la vieillesse, tandis qu'elle entrait à peine dans la vie!
+Cela lui semblait bien étrange; mais sa pensée n'allait pas au-delà.
+
+Ce mot d'_épouse_ qui trouble tant de jeunes têtes n'avait pas de
+signification pour elle; et elle se demanda quelle différence
+apporterait dans sa vie le titre de femme, au lieu de celui de fille du
+Thaleb.
+
+Il n'y avait au fond de son coeur tout chaud et tout prêt à éclore au
+feu des tendresses, nul désir comme nul regret, nulle répulsion et nulle
+crainte. «Je suis bien inexpérimentée pour devenir sa femme,
+disait-elle, mais il est bon et m'apprendra mes devoirs.» Elle
+acceptait donc son nouveau rôle, parce que telle était la volonté de
+Mansour, parce que cela paraissait lui plaire, comme elle eût consenti,
+pour lui plaire, à changer de robe ou à dénouer ses cheveux.
+
+Ce vague émoi qu'éprouve la vierge des villes, toujours un peu
+instruite, quoi qu'ait fait sa mère pour la tenir le plus longtemps
+possible dans cette virginité de corps et de coeur que déflorera tout
+d'un coup et si brutalement le mari, Afsia ne l'éprouvait pas.
+
+Elle n'éprouvait pas, non plus, la joie amoureuse de la fille des
+champs, qui, témoin journalier de l'accouplement des bêtes, peut arriver
+dans le lit de l'époux, chaste de corps, mais jamais de pensée.
+
+Elle était aussi ignorante du mystère qui perpétue les races, que le
+jour où le Thaleb l'avait prise au ventre de sa mère et emportée roulée
+dans un haik.
+
+Ainsi, à la veille de cette grande époque des femmes, aucun de ces
+_djinns_ lascifs qui viennent faire pâmer les vierges, roidir leurs
+seins sous les frissons, n'avait flotté dans ses nuits, et, quand sa
+pensée s'en allait au pays du rêve, l'ange Asraël eût pu l'y suivre.
+
+Et l'heureux Mansour, près de son but, pouvait dire avec orgueil:
+
+--Elle est vierge, la perle de Djenarah; son oeil limpide est comme
+l'aumône, il ferme les portes du mal.... Elle est vierge, la fiancée de
+Sidi-Messaoud, son ventre est aussi pur que la source qui sort de la
+roche, aussi pur que sa pensée. J'en jure:
+
+ Par Dieu le puissant;
+ Par la tête du prophète de Dieu;
+ Par le serment de Brahim, le chéri de Dieu;
+ Par le Koran, le vrai livre.
+
+Aucun autre que moi n'a vu sa face et nul regard n'a souillé sa pudeur!
+
+
+
+
+XVI
+
+
+Il décida que les noces se feraient à la ville, où désormais il
+habiterait. Son temps d'épreuve était fini. Cette enfant avait retrempé
+son âme et effacé de son passé toutes les souillures. Une vie nouvelle
+allait s'ouvrir.
+
+Les vieillards ne doutent de rien, plus que les jeunes, ils font des
+projets, et tout le passé qu'ils ont laissé derrière, ils croient
+l'avoir devant eux. Les uns entassent des écus, les autres bâtissent des
+maisons coûteuses, d'autres plantent de jeunes palmiers. Ne croyez pas
+que c'est pour leur fils! ils le disent, mais telle n'est pas leur
+pensée secrète; ils travaillent pour eux, ils veulent encore jouir. Ils
+ne voient pas la mort à leur côté, la main levée sur leur nuque, et qui,
+au moment où ils vont étendre le bras pour saisir le fruit qu'ils
+convoitent et ont tant de peine à faire mûrir, va clouer leur bouche à
+jamais.
+
+Mansour avait juré à lui et aux autres d'épouser une vierge. Voilà
+bientôt son but atteint, encore quelques jours et les premières
+jouissances satisfaites, il va peut-être se demander s'il ne poursuivra
+pas d'autre but.
+
+Il avait fait acheter par son frère une maison digne de la perle qu'il
+voulait enchasser, avec jardin et cour intérieure, et des orangers qui
+l'emplissaient de parfums. La porte faite de chêne massif, coupé dans
+les forêts de la Kabylie orientale, était garnie de clous à large tête
+forgés par les ouvriers de Flissa.
+
+Une seule fenêtre s'ouvrait sur la rue et il comptait la faire murer le
+second jour du mariage.
+
+Sûr désormais de son trésor, n'ayant plus la garde difficile d'une
+virginité, mais celle plus aisée d'une femme sage et soumise, il
+pourrait reprendre sa vie d'autrefois! Il y songeait, le vieillard!
+mais, jusqu'à la fin nous faisons des rêves; et nous avons raison, le
+rêve habille la vie. Malheur à l'insensé qui, se croyant sage, arrache
+d'une main brutale le frêle et léger tissu. Il se dépouille du seul
+manteau qui nous empêche de sentir les morsures du temps.
+
+
+
+
+XVII
+
+
+Il voulait un festin dont on se souviendrait, où toute la ville serait
+conviée: cent moutons, vingt charges de couscous et vingt charges de
+dattes. Jeunes et vieux, riches et pauvres, gens des douars, gens de la
+ville, étrangers et passants, auraient place à la ripaille. Tous les
+fusils l'acclameraient et le caïd fournirait la poudre.
+
+Par Allah! on en parlerait longtemps dans les Ksours, et dans le
+Beled-el-Djerid, et dans le Tell. Il restait des vieux d'autrefois, de
+ceux dont il avait jadis pris les femmes, les soeurs ou les filles, et
+ceux-là surtout, il voulait les voir assis au banquet. Ils ignoraient ou
+feignaient d'ignorer, mais, s'ils avaient des doutes, ils se vengeaient
+par leurs sarcasmes, de ce mal qui ronge si fort, et que ce passant
+maudit leur avait jeté, comme une vieille haineuse jette le malheur.
+
+C'étaient là ses ennemis _intimes_; n'avait-il pas fouillé au plus
+profond de leur intimité, pour y mettre sa semence de ruine? Mais loin
+de les craindre, le valeureux d'autrefois les laissait depuis quatorze
+ans baver sur lui leurs injures.
+
+Il n'était pour eux ni le thaleb, ni l'heureux, ni le brave, il était
+Mansour le fou.
+
+D'autres encore poussaient plus loin les rancunes: ils prétendaient que
+le vieux libertin avait pris la petite Afsia pour la souiller plus à son
+aise, à un âge où l'enfant n'a pas encore perdu ses premières dents, et
+ne la cachait si bien que pour que nul ne pût découvrir sur son visage
+flétri les traces révélatrices des débauches précoces.
+
+Enfin, on avait tant ri de lui, on l'avait tant calomnié, qu'il voulait
+donner à son triomphe le plus retentissant éclat.
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Il dut se rendre à Djenarah huit jours avant la noce, cédant à un
+caprice de l'enfant curieuse de voir sa demeure nouvelle; de plus, il
+avait besoin de surveiller les derniers apprêts. Comme autrefois, il
+l'assit devant lui sur sa mule, plus soigneusement que jamais enveloppée
+de son haik et ne montrant que la ligne noire et profonde de ses grands
+yeux.
+
+La petite sauvage, qui ne connaissait que son haouch de pierre et de
+plâtre, fut émerveillée de la splendeur de cette maison digne du harem
+d'un _bach-agha_. Tout le luxe arabe, venu à grand frais des bazars de
+Tunis et de Constantine, s'y étalait avec ses chatoyantes miroiteries.
+
+L'ancien marchand jetait là une partie de sa fortune. Encadrer l'idole!
+il ne pouvait trouver de meilleur placement.
+
+Ainsi, j'ai ouï dire, font chez vous de vieux débauchés ou des fils de
+joie, pour des courtisanes sans beauté et sans jeunesse; mais le
+musulman est de cent coudées au-dessus du chrétien.
+
+Il lui présenta ses servantes: trois jeunes filles du pays de _Souab_,
+et la négresse qui avait été sa nourrice et qui, pleurant et riant à la
+fois, baisa les mains et les pieds de cette douce merveille. Il lui
+montra la chambre préparée pour recevoir la vierge; elle s'ouvrait dans
+la galerie du premier étage, déjà tout imprégnée des parfums des
+sérails. Ses petits pieds disparaissaient sous la toison épaisse des
+riches tapis de Tunis, et, s'étant assise, elle resta enfouie dans les
+brillants coussins de soie. De grands lis, dans des pots de terre rouge
+et bleue, balançaient leur tête gracieuse, et, à la petite fenêtre
+dorée, des poignées de fleurs des oasis descendaient en girandoles.
+
+C'est là, qu'après la défaite, une matrone devait, suivant la coutume, à
+la foule impatiente, exposer triomphalement, sur le drap étendu, les
+preuves irrécusables de la virginité.
+
+
+
+
+XIX
+
+
+Or, au moment où ils entraient en ville par la porte de Biskara, un
+cavalier portant le burnous rouge des spahis se trouva sur leur chemin.
+Il suivait le milieu de la voie, monté sur un cheval nu, qu'il allait
+faire boire à la petite rivière qui arrose les jardins. A cet endroit la
+rue est étroite, disposition qui facilite la défense en cas d'attaque,
+et les maisons à terrasse, basses et serrées, permettent à peine à trois
+cavaliers de passer de front. Aussi le _thaleb_ rangea un peu sa mule
+et, comme l'autre passait, leurs regards se croisèrent. Ce regard laissa
+le _thaleb_ rêveur: mais le spahis insoucieux continua son chemin, et,
+tandis qu'il sortait par la haute porte, flanquée de tours, il entendit
+des voix qui disaient:
+
+--Holà, hommes! Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!
+
+Ces mots l'intriguèrent, et, touchant du doigt l'épaule d'un passant qui
+suivait Mansour de l'oeil:
+
+--Ami, dit-il, quel est ce cheik à barbe grise, qui, contre les usages,
+porte devant lui sa fiancée sur le _berda_ de sa mule?
+
+--Tu es étranger, répondit le passant, car tu le connaîtrais.
+
+--Tu l'as dit, homme, je suis étranger dans la ville.
+
+--Il est bien connu dans le _Beled-el-Djerid_ et le sud du _Tell_, et
+depuis bientôt quinze ans on parle de lui dans Djenarah la Perle. C'est
+le frère du caïd _Brahim-ben-Ahmed_. Il s'appelle Mansour, mais on le
+nomme _El-Messaoud_, parce que tout lui réussit, et le voilà, vieux
+grison, qui garde la virginité de sa future épouse.
+
+Le cavalier sourit:
+
+--Oh! oh! la bonne histoire! il n'est virginité si bien gardée qui, à la
+fin ne se sauve. Ami, le pucelage des filles, c'est comme un jour
+heureux, il est déjà au diable quand on croit le tenir. Ce bouc amoureux
+ne serait-il pas semblable au chaouch qui fit longtemps bonne garde
+autour de la prison, alors que le prisonnier s'était enfui?
+
+--Le prisonnier y est encore, répondit l'autre en riant, s'il faut s'en
+rapporter au dire, mais bientôt il n'y sera plus.
+
+--Les noces sont prochaines?
+
+--Dans huit jours, mon fils. La ville entière est conviée. On parle de
+cent moutons rôtis à un douro la pièce! Et il y aura plus de trois cents
+fusils. Si tu n'as rien à faire, tu peux rester jusque-là.
+
+--Peut-être. Cela en vaut la peine. Homme, merci.
+
+Et il continua son chemin jusqu'à la rivière. Lui aussi était devenu
+pensif:
+
+--Mansour-ben-Ahmed l'Heureux! murmurait-il; sur la tête du Prophète,
+c'est là le nom que ma mère a maudit!
+
+Il resta longtemps sous les arbres touffus, qui penchent sur l'eau
+fraîche leurs vigoureuses ramures, lava avec soin son cheval, le ramena
+à l'écurie et lui donna l'orge. Puis il revint s'asseoir à la porte du
+_caouadji_ de la rue de Biskara et se fit servir une tasse de café.
+
+Comme il buvait lentement et à petites gorgées, l'oeil perdu dans le
+vide, il entendit le pas d'une mule, et vit Mansour et Afsia qui
+sortaient de la ville.
+
+
+
+
+XX
+
+
+Instinctivement il se leva pour examiner la face du vieillard, mais
+devant le regard clair et froid de Mansour, il baissa les yeux, honteux
+de ce mouvement de curiosité malséante, et, mettant la main sur son
+coeur, il dit à haute voix:
+
+--_Salamalek oum_!
+
+--Sur toi, soit le salut, répliqua Mansour; et il passa outre.
+
+Debout, au milieu de la rue, le spahis le regardait pendant qu'il
+s'engageait sous la longue voûte de la porte du ksour, lorsqu'une main
+se posa familièrement sur son épaule:
+
+--Omar, que fais-tu là?
+
+Celui qui l'interpellait était un homme de quarante-cinq ans, gros et
+fleuri, et vêtu comme le sont les marchands riches.
+
+--C'est toi, mon hôte, répondit le spahis; je suis heureux de te
+trouver. Quel est donc ce bonhomme que tu vois là-bas portant accrochée
+devant lui cette incomparable pucelle?
+
+--Il s'appelle Mansour-ben-Ahmed... répondit l'autre lentement, et on le
+surnomme l'_Heureux_.
+
+--Et il garde la virginité de sa fiancée. Je le sais depuis deux heures;
+mais c'est tout!
+
+--Et tu veux en apprendre davantage. Tu as raison, Omar, car il se peut
+que l'histoire de cet homme soit mêlée à la tienne, à la mienne, comme
+elle est mêlée à celle de beaucoup de gens d'ici. Il se pourrait que ce
+soit pour cela que je t'ai écrit de me rejoindre.
+
+--Sur la tête de mon père, qui m'a laissé comme un chien errant dans le
+monde, sur la tête sacrée de ma mère, morte avec la honte au front et la
+malédiction à la bouche, tes paroles font poindre d'étranges lueurs en
+ma cervelle. Parle, Lagdar, fils d'El-Arbi, explique-toi.
+
+Alors le marchand prit le bras du spahis:
+
+--Viens donc, dit-il.
+
+
+
+
+XXI
+
+
+A quelques jours de là, le vent du Sud soufflait dans la plaine,
+l'enveloppant d'une poussière rouge qui mordait la gorge comme la poudre
+du _kari_. Rien ne bougeait, bêtes et gens avaient cherché un abri
+contre les brûlures du simoun. Les chameaux accroupis, le cou allongé
+sur le sable, respiraient bruyamment, tandis que les chameliers, la tête
+enfouie sous un pan de burnous en guenilles, cherchaient un peu d'ombre
+derrière les hautes bosses, ou s'étendaient à demi suffoqués sous
+quelque maigre touffe de chiech ou d'alpha.
+
+Mansour avait fait la nuit dans les chambres du haouch en tendant des
+_frechias_ sur toutes les ouvertures d'où la lumière pouvait filtrer. Un
+seul rayon eût rempli la maison de clarté et de moustiques. Mais tout
+était bien noir et bien clos, et des gargoulettes suantes se balançaient
+aux cordes, répandant un peu de leur fraîcheur.
+
+L'homme et l'enfant dormaient sur les nattes de ce lourd sommeil du jour
+qui met du plomb sur les paupières et couvre les membres de chaînes
+d'acier, lorsque les chiens firent entendre un sourd grognement.
+
+Mansour se réveilla et ouvrit brusquement la porte. La veille, à la même
+heure, ils avaient poussé des aboiements furieux. Il se le rappelait,
+et, promenant son regard autour de lui, cria de sa voix forte:
+
+--O hommes, si vous avez besoin de boire ou de manger, approchez la face
+haute, mais si vous n'êtes que des rôdeurs et que vous tourniez autour
+de moi, je vous le dis ici: vous tournez autour de votre mort.
+
+Il regarda longtemps et écouta, mais il n'aperçut que la chèvre et son
+chevreau, revenant du côté des marais d'Ain-Chabrou, et n'entendit que
+la grande clameur du simoun.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Les ardentes teintes de cuivre dont se pare l'Occident après le passage
+du vent du désert, rougissaient le ciel au-dessus des montagnes
+bleuâtres, lorsqu'Afsia descendit de sa chambre.
+
+Elle avait les yeux fatigués et lourds, et éprouvait le malaise de ceux
+qui ont trop dormi; elle s'agenouilla nonchalamment sur le tapis et,
+pendant qu'elle tressait, devant une petite glace encadrée de cuivre,
+ses longues nattes défaites par le sommeil, continuant à demi un rêve
+commencé, le thaleb l'examinait en souriant.
+
+Elle surprit ce regard et rougit. Ses seins étaient découverts et elle
+venait de s'apercevoir que sur eux s'arrêtaient les regards de Mansour.
+Bien des fois, cependant, il les avait, sans qu'elle y prît garde,
+enveloppés ainsi d'idéales caresses, mais le sentiment de la pudeur
+semblait lui être venu tout à coup, car elle ramena rapidement sa
+_gandourah_ sur sa poitrine, et dit du ton boudeur d'un enfant gâté:
+
+--Je n'aime pas que tu me voies quand je m'habille.
+
+--Le mari, répondît Mansour, a le droit de tout voir.
+
+--Tu n'es pas encore mon mari, fit-elle.
+
+Il pensa que cette petite fille avait raison de le rappeler aux
+bienséances et, pour la laisser finir en toute liberté sa toilette, il
+alla s'asseoir au dehors et promena son oeil de vautour sur tous les
+points de la plaine.
+
+Tout s'éveillait comme au lever de l'aurore, mais avec un mouvement
+silencieux et lent. Les chiens encore assoupis se vautraient sur le
+sable, et la chèvre d'Afsia broutait avec son chevreau les jeunes
+pousses de cactus qui perçaient le sol pierreux auprès de la haie vive,
+tandis que dans le jardin on entendait les battements d'ailes des petits
+oiseaux.
+
+A l'horizon, le disque du soleil descendait dans un bain d'or en fusion,
+et, avec la brise, arrivaient les accents lointains de la voix du
+Muezzin qui, du haut de la mosquée de Djenarah, criait aux quatre points
+du monde:
+
+--Allah Kebir! Allah Kebir!
+
+
+
+
+XXIII
+
+
+C'est le moment où les plantes exhalent leurs plus pénétrantes senteurs.
+Comme des vierges amoureuses que la chaleur a oppressées et qui, à la
+chute du jour, veulent dilater leurs poumons et soulagent leur poitrine
+par de longs et profonds soupirs, les roses, les lis et les hyacinthes,
+toutes les fleurs aimées d'Afsia, envoyèrent jusque dans le haouch la
+plus pure essence de leurs parfums.
+
+Elles semblaient l'appeler et dire à ses sens: «Viens, viens!» Et Afsia,
+fraîche et légère et parfumée comme elles, alla s'asseoir au milieu de
+ses soeurs.
+
+Il n'y avait ni chemin tracé, ni plates-bandes, ni lignes droites, ni
+parterres artistement dessinés, mais un ruissellement de fleurs et un
+ruissellement de verdure. Les semences jetées par le Thaleb s'étaient
+mêlées à d'autres venues on ne sait d'où, confondues, entrelacées,
+mariées. La nature, l'inimitable et puissant maître inondait ce petit
+coin de terre vierge de ses caprices et de ses magies.
+
+J'ai dit qu'Afsia allait s'y blottir, lorsque sa pensée, emportée par
+les nuages d'or, voulait voyager dans l'azur.
+
+Enfouie dans ses fleurs, imprégnée de leurs parfums, grisée de leur
+éclat, elle écoutait le petit ruisseau jaboter en courant, les insectes
+bruire, les oiseaux chanter, et, allongée sous les larges feuilles des
+bananes, les yeux noyés dans l'extase, elle rêvait à ces jardins que le
+Prophète promet aux élus et dont elle était la houri.
+
+Or, comme elle venait de s'asseoir, le chevreau vint gambader près
+d'elle, et la chèvre lui caressa la face de sa barbe pointue. C'était
+l'heure où elle prenait le lait, et elle cria au Thaleb de lui jeter une
+setla pour qu'elle pût l'emplir.
+
+Elle passait ses doigts sous les longues mamelles gonflées, pressant et
+tirant à petits coups les grands pis chauds et raidis, lorsqu'elle
+poussa une exclamation.
+
+--Qu'est-ce? demanda l'autre, assis sur le seuil du haouch, et égrenant
+son chapelet d'ivoire.
+
+Elle réfléchit un instant et répondit:
+
+--Rien... c'est Maaza qui marche sur mon pied.
+
+Mais Maaza, calme et immobile, ne s'était pas rendue coupable de ce dont
+on l'accusait. Docile et patiente, elle attendait que les mains de sa
+jeune maîtresse eussent repris la besogne, tandis que la vierge du
+haouch, immobile aussi, mais le coeur agité, venait, pour la première
+fois, de mentir.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Elle venait de mentir, d'instinct, sans savoir pourquoi, sans que
+personne lui eut jamais enseigné le mensonge. Elle avait menti, parce
+qu'elle était femme et faible, et que le mensonge est le refuge des
+faibles.
+
+Aux cornes de la chèvre, dans les blanches touffes de poil, un petit
+morceau de carton, large comme un doigt d'enfant, se balançait à un
+cordon de soie, et sur ce carton était écrit ce mot:
+
+--_Naabek_! je t'aime.
+
+Elle avait d'abord poussé un cri de surprise, mais en lisant le mot
+magique, s'était ravisée et avait menti. Aimer! ce devait être mal,
+puisqu'on se cachait pour le lui dire; et puisque c'était mal, elle
+devait, elle aussi, le cacher.
+
+Et elle se rappela une question jadis faite au Thaleb, et lui, qui
+savait tout, n'y avait pas répondu.
+
+--Qu'est-ce que l'amour?
+
+Mais à ce mot: «je t'aime», la femme s'éveillait.
+
+Cachant le talisman entre ses seins et, affectant un air tranquille,
+elle se leva et alla présenter la _setla_ pleine de lait à Mansour.
+Mais, saisie de trouble, elle jetait à la dérobée un regard effrayé
+autour d'elle, se disant que quelque part, caché dans les cactus du
+jardin ou les roseaux du marais, un inconnu l'observait. Sensation si
+forte, qu'elle en était presque douloureuse, et l'enfant porta la main à
+son coeur, battant sous sa dure mamelle un _tam-tam_ précipité.
+
+Si elle avait eu son haik, elle l'eût ramené sur son visage, tant elle
+était émue de se sentir ainsi déflorée par un regard curieux. Ce trouble
+n'eût pas échappé à une mère, mais un père, même un amant, ne pouvait
+rien voir, et le Thaleb ne vit rien.
+
+Elle n'osa retourner au jardin et courut se réfugier dans sa chambre,
+pour être seule avec elle-même et écouter ce que disaient les
+battements de son coeur.
+
+C'était un étonnement, une joie troublée, une crainte mêlée de plaisir.
+
+Qui était-il? Où se cachait-il? Était-il jeune? Était-il beau? Etait-ce
+le fils d'un émir ou d'un bach-agha? Comment l'aimait-il? Où l'avait-il
+vue? Comment avait-il pu attacher ce charme aux cornes de la chèvre?
+
+Et elle regardait timidement à travers la petite fenêtre grillée, vers
+les marais d'Ain-Chabrou, curieuse, anxieuse, épouvantée, s'attendant à
+voir se dresser tout à coup une tête d'homme au-dessus des roseaux.
+
+Elle regarda, longtemps, jusqu'à ce que la nuit fut venue, mais elle ne
+vit rien que la grande ligne sombre qui tranchait crûment sur la plaine
+grise, dans les lueurs du couchant.
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Le lendemain, à l'heure où la campagne se baigne dans les molles clartés
+de l'aube, où les touffes vertes des coteaux frissonnent aux premiers
+baisers de la brise, à l'heure claire où l'alouette s'élève en chantant
+dans le ciel, le spahis Omar se glissait dans les roseaux du marais
+d'Ain-Chabrou.
+
+Là, il attendit. Il avait la patience, qui vaut la force, et
+l'opiniâtreté qui fait la réussite. C'était un homme plein de
+ressources. Il savait chercher les lignes à travers les routes barrées.
+Il ne disait pas: «Arrêtons-nous, voici l'obstacle.» Il ne disait pas:
+«Sautons par-dessus l'obstacle.» Silencieux, il le tournait.
+
+Dès son enfance, il s'était heurté aux hommes, et de ces heurts, avait
+conservé des meurtrissures. Il avait dit en grandissant: «Je meurtrirai
+à mon tour.» On ne lui connaissait pas de père, et il s'appelait Omar;
+mais lorsqu'il vint s'offrir à _Dar-el-Bey_, à l'escadron des spahis de
+Constantine, il présenta un cheval de prix de la race des _Bou-Ghareb_
+et de bons certificats des Bureaux arabes. Aussi il avait été incorporé
+sur-le-champ, et lorsque le fourrier qui inscrivait son nom lui demanda:
+«Omar, fils de qui?» il répondit fièrement: _Bou-Skin_, père du sabre.
+
+Tous les scribes avaient en riant levé la tête; mais devant son oeil
+clair et hardi, les rires s'arrêtèrent, et le _marchef_ dit froidement:
+«Inscrivez Omar-bou-Skin.»
+
+Il était, à la vérité, sans peur, s'il n'était pas sans reproche; il le
+prouva, en rougissant de sang musulman le sabre que lui confièrent les
+Roumis. Il fut fidèle dans sa trahison et brave dans sa lâcheté. Chacun
+doit vivre. Pour vivre, il faut des douros, et ce sont les Roumis qui
+les vendent. Dieu seul connaît ses voies. On l'a payé par des grades,
+et, bien qu'il ne fût qu'un bâtard, tous le tinrent de race noble.
+
+Donc, caché dans les roseaux, le plus près possible du haouch, il
+attendait patiemment. Il agissait avec prudence, il avait tâté le
+terrain la veille, et, incertain de la réussite, il se demandait ce qui
+allait arriver. Bientôt la porte s'ouvrit, et il vit paraître la blanche
+silhouette d'Afsia. Il ne distinguait pas les traits, mais il devinait
+la délicatesse des formes, et admirait la grâce des mouvements. Il lui
+sembla qu'elle regardait du côté des roseaux, mais Mansour se montra et
+elle s'enfonça dans son petit jardin.
+
+--Elle n'a rien dit, murmura Omar, en voyant le thaleb s'accroupir
+tranquillement à sa porte.
+
+Il avait bien prévu qu'elle resterait silencieuse, que, sans connaître
+le mal, elle aurait la secrète intuition que ce mot d'amour, que la
+chèvre lui avait apporté la veille, était le mal, et, en fille de
+Fathma, elle voudrait y goûter.
+
+Il resta de longues heures, immobile, étudiant les lieux, comme un chef
+de goums, près d'un douar qu'il veut raser; il guetta les allées et
+venues du haouch, les chiens et surtout la chèvre. Elle vint brouter les
+touffes de thym, près des roseaux; il la saisit, comme la veille, et lui
+attacha aux cornes un second «je t'aime» qu'il tenait tout prêt.
+
+Ainsi que les éclaireurs qui tâtent le camp ennemi en envoyant une balle
+perdue sur les grand'gardes, il essayait un second coup sur le coeur
+d'Afsia, puis, regagnant en rampant la route, il rentra, à l'heure de la
+sieste, à Djenarah où, dans une alcôve tendue de _frechias_ de Tunis,
+l'attendait, impatiente et toute parfumée de musc, une brune courtisane
+des Ouled-Nayl.
+
+
+
+
+XXVI
+
+
+Le second billet, comme le premier, parvint à son adresse; comme le
+premier, le second coup porta. Afsia y pensa la nuit et le jour.
+
+C'était comme un poids de bonheur sur sa poitrine. Elle se sentait
+heureuse et fière. On l'aimait. On l'aimait! Et tout oppressée de
+l'ivresse débordante, elle avait besoin de soulager son coeur, qui
+battait plus vite.
+
+On l'aimait. On l'aimait! Et elle sentait ses yeux humides, et des
+larmes, qui lui faisaient du bien, coulaient lentement sur ses joues, et
+elle remontait vingt fois dans sa chambre ou se cachait dans les plus
+épais fouillis de son oasis, pour lire et relire, et tourner dans ses
+doigts, les deux petits morceaux de carton ensorcelés de ce mot magique:
+«Je t'aime.»
+
+Elle ne se lassait pas de le répéter. Il sortait de ses lèvres comme une
+caresse, et chaque fois elle eût voulu donner un baiser. Elle le
+prononçait en dedans, puis à demi-voix, et elle s'écoutait le prononcer,
+tout étonnée de l'effet qu'il produisait sur elle. «Je t'aime! Je
+t'aime!» sensation délicieuse, mêlée de crainte et de frissons. Et les
+paroles de la _tofla_ des Beni-M'zab, que son _père_ chassa jadis, parce
+qu'elle les chantait devant elle, lui revenaient distinctes et fraîches
+en la mémoire:
+
+ J'attends mon bien-aimé; Son oeil brille d'amour!
+ Et quand j'entends sa voix Ou le bruit de ses pas
+ Ou le hennissement de son cheval,
+ Que je reconnais entre mille,
+ Il me semble mourir!
+
+Celui-là donc serait son bien-aimé, qui lui écrivait ce doux mot: «Je
+t'aime!» Un bien-aimé! Elle n'avait qu'un sens vague du mot, et elle
+ignorait l'homme; mais elle sentait qu'elle l'aimerait avec ardeur.
+C'était l'inconnu, la joie inconnue, la vie inconnue, le sixième sens
+vierge, qui s'ouvrait comme un calice de fleur au chaud soleil de la
+passion, quelque chose de meilleur que la coupe de lait frais dans la
+grande soif, que le bain sous les saules aux heures où souffle le
+simoun.
+
+Un bien-aimé! qu'est-ce que cela pouvait être? Elle ne le savait pas;
+elle n'avait été à nulle école où elle eût pu l'apprendre; nulle petite
+amie ne lui avait soufflé à l'oreille le venin des mauvaises pensées;
+nul homme ne lui avait mis au coeur la souillure des mauvais désirs; pas
+de servante qui lui ait glissé de ces mots qui étonnent et qu'on ne
+comprend pas la première fois, mais qui font rougir la seconde. Vierge
+d'âme, de corps, de pensée, des yeux et des lèvres, elle répétait
+cependant tout bas:
+
+ J'attends mon bien-aimé.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Et le troisième jour, toute tremblante, elle appela la chèvre. Son coeur
+battait bien fort, et à mesure que la chèvre approchait, capricieuse et
+indocile, s'arrêtant à chaque pas pour brouter de jeunes pousses de
+diss, elle distinguait avec émoi et épouvante le petit billet accroché à
+l'une des cornes. Ah! si le thaleb allait le découvrir! Et elle se jeta
+au-devant d'elle, le lui arracha bien vite en rompant le fil de soie, et
+l'enfouit dans sa cachette habituelle.
+
+Ce n'était plus un morceau de carton avec ce seul mot «Naabek»; mais un
+papier plié, un billet, un vrai billet: que pouvait-il contenir? Elle
+mourait d'impatience de le savoir, mais elle attendit longtemps avant
+d'oser le lire, et, à la place où il touchait ses seins, il lui
+semblait sentir un fer rouge. Deux ou trois fois, elle faillit dire à
+Mansour:
+
+--Regarde, Thaleb, ce que j'ai trouvé aux cornes de Maaza.
+
+Mais Mansour aurait répondu:
+
+--Pourquoi as-tu attendu pour me le montrer?
+
+Et il aurait fait peser sur elle son oeil scrutateur, son oeil qui
+voyait tout, savait tout, excepté que, depuis trois jours, elle
+commettait une action mauvaise.
+
+--Car c'est bien une mauvaise action, disait-elle, puisque je n'ose
+l'avouer; et voilà que, comme les femmes de Djenarah, je cache mes
+pensées et que, peut-être, je ne suis plus vierge.
+
+Et, lorsqu'après le repas du soir, le thaleb eut barricadé la porte et
+se fut étendu au travers sur son tapis de laine, quand, réfugiée dans sa
+chambre elle se fut assurée qu'il dormait, elle alluma sa lampe et tira
+en tremblant le billet de son sein.
+
+Toute pâle elle déchiffrait les brûlantes paroles, et, avec les mots
+qu'elle lisait, une sensation nouvelle filtrait par ses yeux, jusqu'au
+fond de son coeur.
+
+«O douce gazelle, avait écrit Omar, ton regard m'a blessé comme un coup
+de cimeterre. Mon coeur est tout saignant. Je vais mourir, si tu ne me
+guéris pas.»
+
+--Le guérir? Comment? se demanda Afsia, tremblante; mais aussitôt
+s'offrait le remède.
+
+«Si tu ne veux pas que je meure, demain, à l'heure où le soleil touchera
+la cime du Djebel, tu te tourneras vers l'Occident et tu agiteras ton
+haik. Je t'aime!»
+
+--Pauvre garçon, se dit Afsia. Ce qu'il demande est bien facile! Eh
+quoi, faut-il si peu pour guérir!
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Elle ne dormit guère. Toute la nuit elle dessina, en de gracieuses
+lignes d'azur sur le fond d'or de ses rêves, l'image de cet inconnu,
+blessé par elle à en mourir.
+
+Où donc l'avait-il vue? Et si, lui, l'avait vue, elle aussi avait pu le
+voir. Et elle cherchait à se rappeler les visages de tous ceux sur
+lesquels, pendant son dernier voyage à Djenarah, s'était arrêté son
+regard; mais elle ne se souvenait que d'indifférents, de figures
+curieuses ou hostiles. Rien, rien ne lui remuait le coeur. Et cependant
+ses yeux avaient fait des ravages. Un homme était là qui voulait mourir.
+Mourir, pour l'avoir vue. Allah! Allah! cela ne pouvait être; demain, il
+le fallait, elle agiterait son haik!
+
+Les vieillards, non plus, ne dorment guère. Le sommeil est un parent de
+la mort, il empiète sur la vie et lui vole bien des heures, et les
+vieux, à mesure qu'ils approchent de l'ombre, arrachent, autant qu'ils
+le peuvent, les instants à la nuit.
+
+Et au matin, Mansour dit à la jeune fille, en remarquant ses yeux battus
+et fatigués par la longue insomnie:
+
+--Qu'avais-tu donc à te remuer de la sorte?
+
+--Rien, père, répondit-elle, rougissante, comme s'il surprenait ses
+secrètes pensées, ce sont les moustiques qui m'ont empêchée de dormir.
+
+Mais lui, expérimenté et méfiant, répliqua:
+
+--Le tentateur Eblis le lapidé prend quelquefois la forme d'un moustique
+pour harceler et troubler les jeunes cervelles. Il tient les pucelles
+éveillées aux heures noires, et leur entr'ouvre la porte du mal. O
+Afsia, rose de ma vie, prunelle de mes yeux, foyer de mon coeur, prends
+garde que ta pensée, arrêtée sur le seuil maudit, ne le franchisse et ne
+passe outre.
+
+Puis, comptant sur ses doigts:
+
+--Encore trois fois douze heures, et la fiancée d'El-Messaoud sera la
+femme d'El-Messaoud.
+
+
+
+
+XXIX
+
+
+Omar, caché dans les joncs, attendait le résultat. Il savait qu'il
+viendrait de lui-même et qu'il n'avait qu'à laisser faire le destin.
+
+Étendu sur le dos, il regarda le soleil descendre lentement vers le
+Djebel, empourprant l'Occident de ses teintes ardentes. Dans la plaine,
+au loin, de grands chameaux roux broutaient les blancs bouquets d'alpha
+et les vertes touffes de diss qui perçaient, çà et là, le sol
+rocailleux; quelques petits chameliers déguenillés et demi-nus, assis en
+rond, tranquilles et calmes comme des vieillards, semblaient deviser des
+choses du temps, et là-bas, à l'horizon, au milieu d'une vapeur couleur
+de topaze, le blanc minaret de la mosquée du ksour étincelait dans le
+bleu sombre des collines sous les derniers feux du couchant.
+
+Lorsque le disque radieux sembla effleurer la montagne, Omar regarda le
+haouch. Il vit le maître debout sur la porte et paraissant fouiller du
+regard tous les coins du marais.
+
+--Cette petite fille serait-elle une sotte, pensa-t-il, et m'aurait-elle
+trahi?
+
+Mais presqu'aussitôt il la vit paraître et se diriger du côté du jardin.
+
+Elle se plaça de façon à n'être pas aperçue de Mansour, et, détachant
+lentement son haik, elle l'agita trois fois dans la direction de
+l'Occident.
+
+--Elle est à moi, se dit Omar en riant. Et sans plus attendre, il reprit
+le chemin de la ville.
+
+
+
+
+XXX
+
+
+Il était si certain de la réussite, qu'il laissa tranquillement
+s'écouler deux jours. Homme habile, il voulait donner à la jeune fille
+l'impatience qui fait hâter les décisions et commettre les actes
+téméraires.
+
+Il avait aussi besoin de se consulter lui-même, pour examiner les plus
+sûrs moyens de succès. L'assentiment d'une fille est beaucoup, c'est
+presque tout, mais enfin ce n'est pas tout. Il est des obstacles
+matériels qui brisent les volontés et des imprévus qui déjouent les
+calculs. Le hasard est un détrousseur, il faut compter avec lui.
+
+De plus, son hôte lui disait:
+
+--Ne te hâte pas; attends!
+
+Et il avait attendu jusqu'à la veille des noces.
+
+Il avait bien calculé quant à l'ingénuité d'Afsia.
+
+Après avoir agité son haik, elle s'enfuit bouleversée, comme si elle
+avait commis un crime, puis courut à sa chèvre, et fut très désappointée
+de ne pas trouver un nouveau billet.
+
+Ce qui lui était arrivé lui semblait si extraordinaire, ses idées en
+avaient été si bouleversées, cela faisait une irruption si violente et
+si subite dans sa vie, qu'elle s'attendait à tout, et l'ordinaire lui
+semblait l'étrange.
+
+Elle espéra et redouta, le coeur et le ventre serrés, quelque grand
+événement pour la nuit. Elle s'éveilla plusieurs fois en sursaut, et
+tremblait comme une feuille que la brise agite, au moindre grognement
+des chiens.
+
+--C'est lui, murmura-t-elle, c'est lui? Que va-t-il arriver?
+
+Deux jours se passèrent; elle ne pensait plus à sa noce; elle oublia
+qu'elle devait changer de vie le lendemain, et ses yeux restaient fixés
+sur les roseaux du marais d'Ain-Chabrou, d'où elle sentait qu'allait
+surgir l'inconnu.
+
+Le troisième jour, elle n'y tint plus; la curiosité, l'âpre désir de
+savoir, l'emportèrent sur toute prudence, elle feignit de chercher les
+fleurs du chiech, et, tout en jouant avec la chèvre, s'approcha peu à
+peu des premières touffes de joncs.
+
+
+
+
+XXXI
+
+
+Elle chantait, à demi-voix, cette chanson du Beled-el-Djerid entendue
+une seule fois, lorsqu'elle était encore toute petite, et pourtant si
+bien retenue.
+
+--Oh! se dit Omar, qui la guettait de son poste, la gazelle ne me semble
+pas farouche. Aussi bien que nous, les filles de Fathma sont les enfants
+du péché. Ouvrez l'oeil sur elles, vieillards jaloux et vieilles
+envieuses, vous aurez beau multiplier les veilles, les conseils et les
+serrures, vous ne les empêcherez pas de brûler d'envie de perdre ce que
+vous gardez si bien. Elles aiment le vice sans le connaître, et parce
+que c'est le vice. La nature est plus forte que la morale, et ce qu'on
+appelle vertu, n'est qu'affaire d'occasion ou de tempérament. En voici
+une que les femmes de Djenarah prétendent digne d'ajouter son nom sur
+la liste des quatre femmes que le Prophète jugeait parfaites, et la
+voilà qui, curieuse ou en rut comme une génisse, accourt au-devant d'un
+amant inconnu!
+
+Et, caché dans les hautes touffes des glaïeuls, il la voyait lentement
+s'approcher sans pouvoir être aperçu d'elle, et il fut réellement
+ébloui.
+
+--Elle est plus belle que je ne pensais, murmura-t-il, et elle vaut tous
+les douros du _khasnadji_. Oh! si le vieux bouc pouvait avoir pendant un
+quart-d'heure une ophthalmie qui lui brûle les yeux, ou une paralysie
+subite qui le cloue à sa natte, ou, mieux, un coup de bâton sur le
+crâne, qui l'étourdisse pendant que je tiendrai la chevrette, quitte à
+se réveiller au moment où je lui crierai: «C'est fini, bonhomme, c'est
+fini!»
+
+Elle glissait le long des glaïeuls, les effleurant de sa gandourah, et
+n'étant plus qu'à quelques pas de lui; il appela à voix basse:
+
+--_Tofla_! _Tofla_! Je suis ici! Je t'aime! Viens de ce côté. Couche-toi
+dans les joncs, le vieux ne t'a pas vue!
+
+Elle tressaillit au son de cette voix, que le spahis voulut rendre
+douce, mais qui lui fit peur comme une menace. Son coeur battit avec
+violence, et elle fut prête à défaillir.
+
+Mais elle n'osa tourner la tête, et continua de marcher, ne pouvant
+courir, sentant ses jambes chanceler.
+
+En même temps, le Thaleb criait:
+
+--Afsia! Afsia!
+
+Cette voix aimée lui fit du bien. Elle revint à elle et reprit à grands
+pas le chemin du haouch.
+
+--Pourquoi t'éloignes-tu ainsi? demanda-t-il. Je n'aime pas te voir
+approcher du marais! Ne t'ai-je pas dit déjà que Satan l'empoisonneur
+est caché dans ces touffes noires, et qu'il souffle, avec la fièvre, des
+mauvais propos aux oreilles des jeunes filles?
+
+Afsia ne répondit pas; elle ne s'approcha pas du Thaleb, de crainte de
+déceler l'émoi qui la pâlissait, elle alla derrière le haouch et s'assit
+au bord du ruisseau.
+
+Elle pensait. Elle pensait à cette voix qui l'avait tant effrayée, et
+s'accusait d'être une sotte, se disant que c'était _lui_ qui se cachait
+là, celui qui l'_aimait_, et que, puisqu'il l'aimait, il ne lui aurait
+pas fait de mal. Pourquoi ne s'était-elle pas couchée dans les joncs,
+comme il l'en priait. Le Thaleb ne l'aurait pas aperçue et elle aurait
+pu le voir, _lui_, le consoler, lui dire de ne pas mourir. Et au lieu
+de cela, elle n'avait pas répondu, et s'était enfuie semblable à une
+folle! Comme elle devait lui paraître stupide, grossière et sauvage!
+C'est fini, il ne l'aimerait plus.
+
+Et de dépit, elle arrachait de grosses poignées de fleurs qu'elle jetait
+dans le courant.
+
+--Eh! dit Mansour, pourquoi noyer ces fleurs que tu aimes?
+
+
+
+
+XXXII
+
+
+Il s'était approché sans qu'elle l'entendît et la regardait en souriant.
+
+--Tu es fâchée, reprit-il, et tu fronces le sourcil?
+
+--Oui, répondit-elle, du ton boudeur d'un enfant gâté, car je ne puis
+marcher devant moi, ni aller à droite ni tourner à gauche, sans entendre
+ta voix m'appeler et me dire: «Où vas-tu?»
+
+--Il faut me pardonner, dit doucement le Thaleb, en s'asseyant près
+d'elle; tu es mon bien et je tremble constamment de te perdre, car avec
+toi s'en irait ma vie. Par le Dieu miséricordieux, je ne veux pas que tu
+t'exposes à te faire voler le trésor que tu possèdes et que, depuis
+quatorze ans, je garde avec tant de soins.
+
+--Quel trésor?
+
+--Un joyau aussi précieux que le plus précieux diamant du sultan de
+Stamboul; une perle comme le chef des croyants n'en a pas et n'en a
+jamais eu dans son gynécée.
+
+--Je ne possède rien, dit Afsia, qui regarda avec étonnement le Thaleb,
+je n'ai d'autres bijoux que les anneaux d'argent de mes oreilles, de mes
+jambes et de mes bras, et cette petite bague que tu m'as dit venir de ta
+première amie, et tout cela est à toi, puisque c'est toi qui me l'as
+donné.
+
+--Et n'as-tu rien autre?
+
+--Moi, moi tout entière, je t'appartiens, je suis ta fille et ton
+esclave, et demain je serai ta femme, mais toujours ton esclave et ta
+fille.
+
+--O ma rose parfumée, s'écria Mansour, qui devant cette innocence et
+cette jeunesse, se sentait purifié et rajeuni, tu es semblable aux
+houris que le Prophète envoie aux fidèles alors qu'ils ont pu, allégés
+par leurs bonnes oeuvres passer le Sirak tranchant et qu'ils nagent au
+milieu des délices dans les jardins des Élus.
+
+--Les houris ont-elles aussi un trésor à donner?
+
+--Comme toi, comme toi, ma vie. Mais que le Prophète m'accuse de
+blasphème, le leur ne vaut pas le tien.
+
+Elle resta rêveuse et l'homme la regardait en silence, plein d'orgueil
+et d'amour.
+
+Lui, le voluptueux, adonné si longtemps au péché, le destructeur de
+renommée, le souilleur de couches, il avait fait cet ouvrage sans prix,
+ce joyau de la nature, cette perle entre les perles, cette fleur des
+fleurs: Une fille nubile restée chaste, une vierge sans une tache dans
+la pensée, une pucelle immaculée comme la neige qui couvre aux jours des
+grands froids les hautes crêtes du Djurjura, comme le bouton du palmier
+qui, au matin du printemps, s'entr'ouvre au premier baiser du soleil.
+
+Et il la regardait attendri, jouissant de l'étonnement qui éclatait dans
+ses grands yeux limpides.
+
+
+
+
+XXXIII
+
+
+C'est demain le grand jour, chère Afsia; il te faudra dire adieu à notre
+haouch, à la petite fontaine et au saule sous lequel tu te baignais;
+adieu à ton jardin où tu aimais à te cacher de longues heures, aux
+oiseaux qui saluaient ton réveil, aux roseaux du marais qui rayent de
+vert la plaine grise, à la montagne bleue où le soleil se couche, à la
+solitude, à la poussière et au simoun.
+
+--Je suis triste, dit Afsia.
+
+--Triste, et pourquoi? là-bas tu n'auras ni poussière ni simoun, mais un
+jardin aussi beau que celui-ci, avec des oiseaux qui, comme ceux-ci,
+chanteront à ton réveil; une maison plus belle que celle du caïd, avec
+des dalles de terre émaillée, et une cour où fleurissent de grands
+orangers, et un jet d'eau au milieu, avec des poissons rouges.
+
+--Je suis triste, dit Afsia.
+
+--Écoute ce que tu auras encore: Une galerie fraîche et ombreuse où,
+autour du grillage peint en rouge, serpente la vigne, et le
+chèvrefeuille et les beaux liserons aux clochettes de mille couleurs. Là
+tu feras la sieste et le rideau de feuillage sera si épais que c'est à
+peine si tu pourras voir l'azur du ciel. Tu auras sous tes pieds des
+tapis de Tunis, avec de belles étoffes de soie pour t'envelopper, une
+veste soutachée d'or comme les femmes de Constantine et des sebates
+rouges brodées d'or et de soie bleue.
+
+--Je suis triste, dit Afsia, triste, triste.
+
+--Égaye-toi, mon enfant chérie; ta tristesse couvre mon âme d'un nuage.
+Pourquoi devenir triste à l'heure où tant de filles sont joyeuses? Que
+diraient les femmes qui viendront te prendre au matin, si elles te
+voient le souci dans les yeux? Elles croiraient que les vieilles à
+l'oeil mauvais ont jeté un sort sur tes fiançailles et que tu pleures
+parce que tu hais ton époux.
+
+--Elles mentiraient! car, je t'aime bien, et ce n'est pas cela qui me
+rend triste....
+
+Elle hésita, elle allait tout avouer, mais il répéta, craignant
+entendre de cette bouche naïve que c'était sa barbe grise qui
+assombrissait sa fiancée:
+
+--Éclaire ta face, lune de mon âme, ta douce lumière sera désormais le
+flambeau de mes nuits. Oh! que te rendrai-je pour tout le bonheur que tu
+vas me donner. Je voudrais être la frange de ton haik, pour ne pas te
+quitter le jour, ou mieux une boucle de tes cheveux noirs pour ne te
+quitter ni jour ni nuit. Je voudrais être le _Meroued_ qui te noircit
+les yeux, ou mieux la couleur de grenade mûre qui te rougit les lèvres.
+Allons, lève-toi, aimée de mon coeur, laisse ta source courir et
+pleurer, et va te faire belle.
+
+--Où seras-tu, Mansour, quand les femmes me prendront?
+
+--Je suivrai ta mule sur un cheval de race que m'enverra le caïd, un
+descendant d'un étalon noir, fils d'une jument de mon père, sur le dos
+duquel j'ai acquis du renom, et je veillerai, le sabre nu, sur le trésor
+que Dieu m'a donné!
+
+
+
+
+XXXIV
+
+
+Elle alla se parer de ses plus beaux atours, de ceux que Mansour lui
+avait achetés à sa dernière visite à la ville.
+
+Et quand elle eut tressé ses lourdes nattes noires, épaisses comme la
+_berima_ que les nobles fils des tentes roulent autour de leur tête, et
+qui tombaient, voluptueuses cordes de soie, de chaque côté de ses
+épaules si souvent baisées du soleil; quand elle eut mis une
+_gandourah_, si fine qu'à travers la trame se reflétaient les tons rosés
+de sa chair, et enfermé ses hanches dans le large pantalon de soie jaune
+qui laissait ses mollets nus, elle serra ses flancs du foutah
+multicolore, noua sa large ceinture d'or et, prenant un miroir à manche,
+elle s'assit sur ses coussins de laine, et tout en mâchant la branche
+du _souak_ qui parfume l'haleine et fait les lèvres pourpres, s'admira.
+
+Comme un enfant que sa mère a revêtu d'habits neufs et qui n'ose plus
+remuer, de crainte de se salir et de déranger les plis méthodiques de
+son accoutrement, elle restait là, immobile, radieuse, se souriant à
+elle-même.
+
+Elle ne pensait plus à son mariage, ni à Mansour, ni à l'homme caché
+dans les roseaux, ni aux petits billets qu'il lui avait écrits, ni à sa
+voix qui lui avait fait peur; elle ne pensait qu'à se trouver belle, et
+certes, jamais plus charmant spectacle ne pouvait frapper sa vue.
+
+Et pour donner encore plus d'éclat à ses grâces, à ses splendeurs et à
+son sourire, le père du monde qui avait aidé à l'épanouissement de cette
+merveille, rougi ses lèvres, rosé ses joues, gonflé ses seins et allumé
+ses yeux, le soleil, le radieux soleil vint du fond de l'Occident lui
+rendre visite.
+
+Il jaillit tout à coup à travers le treillage de sa petite fenêtre,
+l'inondant de ses rayons pour caresser une fois encore, avant qu'elle
+fût à jamais partie, cette virginité éclose et mûrie sous ses baisers.
+Comme on entoure un être cher, qu'on ne doit plus revoir, ne pouvant se
+détacher de lui, l'embrassant, puis le repoussant, puis, revenant
+l'embrasser encore, disant: «Adieu! adieu!» il l'enveloppa tout entière,
+illuminant sa face, se jouant dans les reflets bleus de sa chevelure,
+miroitant dans les anneaux d'argent de ses oreilles, de ses bras et de
+ses chevilles, scintillant dans le chapelet de sequins qui encadrait ses
+joues brunes et les paillettes d'or de sa calotte de velours violet,
+courant sur elle comme un frisson, fouillant partout, jetant partout de
+subites ténèbres et de subites clartés, des torrents de couleur fauve,
+des ruissellements rouges, des cascades de feu, éparpillant au moindre
+mouvement d'elle, les ombres et les éclairs.
+
+Au milieu de ces rayonnements, l'enfant ressemblait à ces idoles de
+femmes éclairées de lueurs artificieuses et devant lesquelles, au fond
+de mystérieuses chapelles, se prosternent les idolâtres adorateurs de
+Jésus. Ainsi que ces symboles éternels de l'abêtissement humain, elle
+s'était entourée des parfums qui grisent et troublent le cerveau des
+plus forts. D'un petit réchaud de cuivre placé devant elle, montaient
+les nuages bleus des pastilles odorantes, et des plis de ses vêtements
+et du gonflement de ses seins s'émanait l'essence des roses. Le poison
+subtil et délicieux emplissait l'_oda_, chargeant l'air de mollesse et
+de langueur. Défiez-vous de ces enivrements. Dans vos mosquées, ils
+courbent la femme sous vos prêtres, mais sur les coussins voluptueux de
+l'alcôve et derrière le rideau du Gynécée des tentes, c'est l'homme fort
+qu'ils courbent sous la femme chétive. A la fille la plus frêle ils
+livrent les rudes et durs soldats, plus soumis que les esclaves noires
+que jadis nos caravanes ramenaient des terres chaudes, de l'autre côté
+des sables, pour les vendre aux marchands chrétiens. C'est pourquoi, si
+tu veux rester homme, ne t'attarde pas en la compagnie des femmes.
+
+Celui qui vit au milieu d'elles devient eunuque par le coeur. Car si le
+fer tranche à l'eunuque ses parties charnelles et créatrices, les
+émanations de la femme lui châtrent la virilité de l'âme.
+
+Ainsi il a été recueilli, ou à peu près, dans les paroles du sage
+Lockman, qui n'est autre que le grand Salomon.
+
+Et lorsque le Thaleb poussa doucement la porte de l'_oda_, il fut ravi
+en extase, en même temps il sentit la chaleur de trente ans courir dans
+ses veines et son coeur mollir.
+
+Et devant ce bouquet sans pareil, rose et violette, hyacinthe et lys,
+épanoui au milieu des ardentes vapeurs de l'encens, devant cette idole
+parée que les derniers feux du couchant illuminaient pour l'adoration,
+il tendit les mains et tomba sur ses genoux.
+
+
+
+
+XXXV
+
+
+Le soleil disparaissait derrière la montagne, envoyant un rayon, le
+dernier, caresser le visage de la _tofla_, faisant jaillir encore une
+fois les étincelles de ses sequins et de ses dorures, et aux yeux
+éblouis de Mansour elle parut la vivante merveille qui emplissait l'oda
+de lumières et de parfums.
+
+Puis tout rentra dans la pénombre et il ne resta de lumineux que les
+étincelles de leurs regards.
+
+Car ils plongeaient leurs yeux dans leurs yeux, lui haletant, ému,
+assailli de désirs; elle étonnée, sérieuse et calme. A la vue de ce
+vieillard à genoux, nulle pensée railleuse ne courut sur son front et ne
+releva les coins de ses lèvres. Elle se dit que c'étaient sans doute
+les préliminaires de l'oeuvre de l'époux, et était prête à demander:
+
+--Que dois-je faire?
+
+Mais elle n'osa, crainte de le voir sourire de son ignorance, et comme
+il restait agenouillé, la dévorant du regard, elle lui prit la tête et
+le baisa au front.
+
+Il frémit au contact de ses lèvres et passa ses mains brûlantes sur les
+hanches de la vierge.
+
+--Rayon de ma vie, pourquoi m'embrasses-tu?
+
+--Parce que je t'aime.
+
+--Comment m'aimes-tu, dit le vieillard doucement chatouillé par cette
+caresse; comme un père ou comme un amant?
+
+--Je ne sais pas. Je t'aime parce que tu es bon; parce que tu as veillé
+sur mon enfance, parce que tu me donnes tout ce que je veux; mais je
+suis prête à t'aimer comme tu voudras. Dis-moi seulement comme tu veux
+l'être et, puisque je vais devenir ta femme, enseigne-moi comme une
+femme doit aimer.
+
+Et, fière de sa réponse, elle attendit son approbation.
+
+--O lac de pureté! murmura Mansour, qui oserait troubler ton âme
+limpide!
+
+Et après avoir appuyé longuement ses lèvres sur ses petites mains aux
+ongles roses, il se leva, craignant de ne pouvoir rester plus longtemps
+maître de lui. Il eut peur de se voler lui-même. Et, le cerveau troublé
+par l'amour et les parfums, sentant son énergie chanceler, il descendit
+brusquement, sans ajouter un mot, traversa la chambre du bas et ouvrit
+la porte du haouch.
+
+Debout sur le seuil, il regarda les rayons jaillir de l'Occident, comme
+les feux d'une fournaise où le bras du Puissant eût jeté tous les
+empires, et il lui sembla que, dans ce gigantesque embrasement, il
+voyait fondre son bonheur.
+
+--Au nom de Dieu le Miséricordieux, s'écria-t-il, que nul vent funeste
+ne se lève cette nuit et qu'aucune tempête ne vienne troubler la
+sérénité de demain!
+
+
+
+
+XXXVI
+
+
+En ce moment les chiens aboyèrent, et une voix d'enfant cria d'un ton
+traînard et monotone:
+
+--Thaleb! Eh! Thaleb-El-Mansour! Sidi-Thaleb!
+
+--Qu'y a-t-il? demanda brusquement le Thaleb.
+
+Et il vit un petit garçon d'une dizaine d'années, arrêté à deux cents
+pas du côté du marais, avec un chien en laisse.
+
+--Puis-je approcher? dit l'enfant, tes slouguis ne me feront pas de mal?
+
+--Ils sont attachés; que veux-tu?
+
+--Voilà, dit le petit en s'avançant de quelques pas; je viens de la part
+du Cheik Ben-Kaouaidi du douar qui est là-bas, au bout de la plaine; il
+t'envoie sa chienne pour tes slouguis.
+
+--Que le diable te prenne avec ta chienne et ton cheik! cria Mansour;
+drôle, va-t-en!
+
+--La bête est de bonne race, riposta l'enfant sans se déconcerter, et
+Sidi-ben-Kaouaidi voudrait qu'elle ait une portée de tes chiens.
+
+--Va lui dire que s'il veut des chiens, il les fasse lui-même, et
+sauve-toi, ou je lâche les miens à tes fesses.
+
+Les slouguis, qui flairaient l'odeur de la femelle, gémissaient avec
+convoitise.
+
+Le petit garçon hésita quelque temps comme s'il ne savait que faire,
+puis se décida à s'en aller lentement, tirant sa chienne qui pissotait
+tout le long du chemin.
+
+--J'irai tancer moi-même, murmura Mansour furieux, ce cheik imbécile,
+qui m'envoie sa chienne à faire accoupler. Joli tableau pour Afsia, la
+veille de ses noces!
+
+Et il suivit des yeux le petit bédouin qui s'enfonçait dans les roseaux
+du marais, comme un point gris dans le noir.
+
+Les gloires du couchant s'étaient effacées peu à peu; il ne restait plus
+qu'une teinte ardente et l'étoile du soir monta.
+
+
+
+
+XXXVII
+
+
+Bientôt les bruits inconnus au jour se levèrent dans les profondeurs
+sombres. Chacals, hyènes, chats sauvages, vipères à cornes, scorpions
+noirs, petits serpents gris aux yeux d'émeraude, allèrent par les
+chemins, cherchant leur proie. Toute la canaille de nuit, les hôtes des
+solitudes, les rôdeurs affamés et osseux, les visqueux, les glauques et
+les fauves, la légion sinistre des voleurs, qui s'aventurent à l'heure
+où l'homme de bien se couche et cherchent la vie de leur ventre, alors
+que les autres sont repus, commençaient à bruisser dans l'ombre.
+
+Pourquoi celui qu'on nomme Dieu a-t-il voulu des affamés et des maigres,
+et n'a-t-il pas jeté large pitance à tous. C'est là ce que crie le
+vulgaire, oubliant que tout bien doit être conquis. Aussi, pour ceux
+qui n'ont pas leur part, le Maître a fait la nuit; c'est la bénédiction
+du pauvre, et puisque tu lui refuses la pâture, il te la volera.
+
+C'est à toi, gorgé, à garder tes victuailles.
+
+Et avec la nuit, les ténèbres descendaient dans le coeur de Mansour.
+
+Au matin, le monde entier lui semblait en fête, tout s'inondait de joie,
+et maintenant, son âme était triste comme si elle avait suivi son propre
+corps, porté sur le brancard funèbre, enveloppé dans le linceul vert.
+
+--Eh quoi donc? dit-il, en écoutant les lointains jappements qui
+perçaient l'obscurité comme des avertissements sinistres, pourquoi la
+voix de ces voleurs t'attriste-t-elle? Ils n'en veulent ni à toi ni à
+ton bien, et tu n'as rien à redouter d'eux. Ne les connais-tu pas? Ne
+les as-tu pas frôlés cent fois dans tes courses nocturnes, alors que,
+rôdeur de nuit comme eux, tu allais comme eux repaître ta chair. Tu les
+rencontrais au détour des sentiers et au coin des broussailles, et tu
+leur disais: «Passe.» Et nous allions chacun où nous poussait notre
+faim!
+
+Ah! c'était le bon temps, c'était le bon temps où je volais ma pitance
+chez les heureux qui l'avaient trop plantureuse. Et que ne
+gardaient-ils mieux leurs femmes, ces gras, insolemment vautrés dans les
+chairs fraîches. C'était ma part, alors, la part des autres, et je la
+gagnais, car les femmes aiment les audacieux. Et maintenant, c'est à mon
+tour de garder la mienne.
+
+Chaouias, Hadars, Giaours, je vous ai défiés et bravés, quand j'étais
+jeune; me voici vieux, et encore je vous brave et je vous défie. Tant
+que j'ai été fort, vous m'avez appelé l'Heureux, parce que j'ai su me
+tailler ma voie dans la vie; mais depuis que ma barbe a grisonné, vous
+m'avez appelé le Fou. Vous avez raillé, vous avez poussé des éclats de
+rire entre vous et avec vos femmes, et vous avez dit: «Il garde
+précieusement le bien qu'un autre lui volera.» Qu'il vienne, cet autre,
+car voici l'heure, voici l'heure où nul ne pourra plus me l'enlever!
+
+Et alors, il éleva sa voix mâle, et cria l'avertissement qu'il lançait
+dans le désert, lorsqu'au milieu du silence de la nuit tout, excepté
+lui, dormait dans la caravane:
+
+--Qu'il prenne garde! qu'il prenne garde! Celui qui tourne autour de
+nous, tourne autour de sa mort.
+
+
+
+
+XXXVIII
+
+
+La douce voix d'Afsia, toute tremblante, vint murmurer à ses côtés, et
+le rappeler à lui-même:
+
+--Qui donc menaces-tu ainsi?
+
+Il sourit sans répondre.
+
+--Je n'entends rien, reprit-elle après un moment de silence, rien que le
+jappement des chacals et le bruit des pas de quelques chevaux du côté
+d'Alloufa. Que fais-tu là? rentrons.
+
+Il la prit sous la taille, la poussa dans le haouch.
+
+Tout était prêt pour le départ. Les objets qu'ils devaient emporter, les
+vêtements de la jeune fille, les _frechias_ multicolores, le beau Koran
+enluminé et écrit tout entier de la main du _thaleb
+El-Hadj-Ali-bou-Nahr_, le plus habile calligraphe de la province de
+Constantine et ton serviteur, ses _flissas_ à manche de bois sculpté
+dans leurs fourreaux de cuir rouge, son fusil damasquiné aux capucines
+d'argent, qui avait fait tant de veuves et de mères sans fils, et la
+bride aux oeillets brodés de soie et d'or, tout usée et tailladée dans
+les batailles, la bride de la belle coureuse, issue du fils de Naama,
+qu'il avait montée après lui aux grands jours de la poudre, et ses
+étriers sonores et ses éperons d'argent aux rudes arabesques, vieux
+serviteurs conservés à travers les vicissitudes et les périls! Que de
+souvenirs attachés à tout cela! Que d'événements! Que d'émotions! Que
+d'heures lourdes et légères, lumineuses ou sanglantes! Et tout ce passé
+lugubre ou radieux, il l'entassa pêle mêle dans un grand _fondouk_.
+
+Et quand le coffre de chêne fut fermé, quand il eut jeté autour de lui
+un dernier coup d'oeil, visité, une fois encore, la chambre d'Afsia, il
+le poussa contre la porte de l'escalier et s'assit dessus comme sur les
+cendres de son passé, ne regardant plus que l'avenir.
+
+L'avenir! Il était devant lui tout radieux; il avait des yeux noirs
+chargés d'étoiles, brillantes comme autant de promesses et qui le
+regardaient.
+
+Il fit un signe, et la fiancée s'approcha, pesant de son poids léger sur
+sa robuste poitrine. Délicieuse charge. Un poids de bonheur, une
+accumulation de biens; quelque chose de suave comme l'oiseau qui agite
+ses ailes entre deux mamelles, comme des lèvres frissonnantes sur des
+chairs pâmées.
+
+Ce doux fardeau, il eût voulu l'avoir dans son coeur, enfermé, blotti,
+caché jusqu'au lendemain.
+
+
+
+
+XXXIX
+
+
+Afsia avait bien entendu la voix de l'enfant, et avait tressailli. Elle
+sentait maintenant qu'elle avait mal fait de garder le secret de son
+aventure, et son instinct l'avertissait qu'une oeuvre louche se tramait
+dans l'ombre par sa propre faute. Elle brûlait de tout avouer, mais ne
+savait comment faire pour tout avouer et surtout comment commencer
+l'aveu; elle ouvrait les lèvres, mais le feu lui montait au visage et sa
+langue se glaçait. Alors elle s'appuyait plus étroitement contre
+Mansour, implorant mentalement du fond du coeur le pardon de la faute.
+
+Lui, la regardait, la pressant de ses mains fiévreuses. En apparence,
+indifférent et calme, il était ému comme un adolescent à son premier
+rendez-vous. Il fallait qu'il se reportât aux jours lointains de son
+amour illicite avec sa belle-mère Meryem pour se rappeler un pareil
+trouble. Que d'heures passées depuis! Que de semaines, que de mois, que
+d'années! Les épis blancs de sa barbe étouffaient depuis longtemps les
+noirs, et cependant il sentait se lever en lui les aboiements furieux
+d'une passion de vingt ans!
+
+Il la regardait; ses bras avaient glissé jusqu'à ses hanches, et il
+voyait le sein virginal se soulever doucement sous la respiration de la
+vierge.
+
+Il voyait la bien-aimée toute blanche, toute enveloppée des voluptueux
+rayonnements de sa grâce, de sa beauté, de sa parure et de ses parfums!
+
+Elle était donc à lui, cette belle fille, à lui, le vieux bouc, à lui,
+rien qu'à lui. C'était son bien, sa chose, sa fiancée, sa femme, et il
+pouvait en jouir sur l'heure, s'il le désirait. Cette pensée faisait
+bouillonner son sang; et le brûlant simoun qui avait soufflé tout le
+jour, la toilette de la jeune fille, ses odeurs, ses ignorantes et
+dangereuses familiarités, la tiède brise du soir, entrée par la porte
+entr'ouverte, la nuit chaude et chargée de miasmes amoureux, le
+rossignol chantant dans la saule, et, là-bas, les voix mélancoliques
+qui saluaient, du milieu des roseaux, le doux lever de la lune, tout lui
+criait: «Prends-la! Prends-la!»
+
+
+
+
+XL
+
+
+Non loin, sur un escabeau, une lampe de terre rouge jetait, dans l'oda,
+une mystérieuse et fauve lueur, et, dans un des coins, une large natte
+de diss flanquée d'épais coussins de laine restait déployée. C'est là
+que tous deux allaient se reposer en attendant les invités de la noce
+qui devaient venir les prendre aux premières clartés du matin.
+
+Il la lui montra, l'éloignant de lui presque avec rudesse:
+
+--Va dormir, enfant.
+
+Une enfant! hier encore, c'en était une; mais aujourd'hui, il ne savait
+pourquoi, elle lui paraissait femme. Son coeur jusqu'alors l'avait
+aimée; maintenant ses sens la désiraient. En quelques heures s'était
+opérée cette métamorphose, et il la repoussait, craignant de succomber.
+
+Elle s'éloigna, docile; et détachant de son cou son chapelet à grains
+d'ivoire, faisant passer chaque grain sous ses doigts, il murmura à
+demi-voix, comme pour ne pas entendre la pensée qui l'assiégeait:
+«Allah! Allah! Allah!»
+
+Car il est écrit dans le Livre que ce nom sacré chasse les désirs
+impurs.
+
+Afsia, obéissante, s'était assise sur les coussins de laine, mais comme
+il prononçait pour la centième fois le nom de Dieu, il lui sembla
+entendre une voix gémissante éclater, claire et distincte au milieu des
+jappements des chacals.
+
+Elle se releva aussitôt et courut se réfugier entre les jambes du
+Thaleb:
+
+--Entends-tu? dit-elle; j'ai peur.
+
+Et, se pressant de nouveau sur sa poitrine, elle se cacha sous ses
+burnous.
+
+Il prit la tête de l'enfant et se mit à baiser ses grands cheveux noirs.
+
+Elle se laissait faire, toute heureuse. C'étaient les caresses d'un
+père, et elle n'en soupçonnait pas d'autres. Le moment était-il venu de
+lui avouer le secret qui la tourmentait depuis quelques jours? Mais lui,
+se dressant tout à coup, la repoussa encore. Il courut à la porte et
+fouilla l'espace noir.
+
+Un être gémissait là-bas. Il y fit à peine attention. Il comptait
+combien d'heures à attendre l'arrivée des hôtes, et disait:
+
+--S'ils pouvaient avancer le temps!
+
+--J'ai peur, répéta Afsia, qui le suivait et s'attachait à lui, j'ai
+peur. Ne t'en va pas. Écoute, Mansour, j'ai quelque chose à te dire.
+Reste avec moi. Ne me quitte pas! ne me quitte pas!
+
+
+
+
+XLI
+
+
+Rester avec elle! c'était justement ce qu'il redoutait, car il venait
+d'être pris de cette fureur qui saisit les hommes et, parfois aussi,
+dit-on, les femmes, à la veille de passer la porte de la vieillesse.
+C'est l'âge critique des passions comme de la vie. L'amour s'allume et
+éclate ainsi qu'une arme chargée par une main malhabile. Ceux qui ont
+franchi l'âge mûr et jouent le jeu des jeunes se blessent et se font
+huer.
+
+Les huées, il n'en voulait pas. Il voulait la vierge, mais ne voulait
+pas les rires, et il y aurait des rires, le lendemain, dans Djenarah la
+Perle, si par malheur il allait faiblir.
+
+Et cependant, plusieurs fois en quelques minutes il avait vu venir le
+moment où il ne pourrait plus être le maître de lui-même, où, larron de
+son propre bien, il allait déflorer sa fiancée, se faire cocu la veille
+de ses noces, livrer le reste de sa vie à l'éternelle risée. Car, quel
+bruit, lorsque la matrone, ouvrant la fenêtre, au lever de l'aurore,
+présenterait, aux éclats de rire de la foule impatiente, un linge
+immaculé!
+
+--Par le Prophète, dirait-on, voilà quatorze ans que le vieil âne garde
+sa fiancée, prise par lui au maternel ventre pour être plus certain de
+l'avoir pucelle, et, la nuit des épousailles, elle n'a même pas taché sa
+couche. Ah! le maudit de Dieu! Est-il donc si faible, ce vieux suborneur
+de femmes, ou l'oiseau qu'il tenait en cage s'est-il enfui sous son nez?
+Tahan! Tahan! Cocu! cocu!
+
+Oui, oui; on crierait cela et bien d'autres choses encore en le montrant
+du doigt, lorsque, honteux et farouche, il se glisserait le long des
+maisons, son capuchon sur les yeux, comme un pauvre, et le burnous serré
+à son grand corps maigri.
+
+Il prendrait les rues désertes, il suivrait l'ombre, il s'effacerait le
+long du mur; mais quelque passant se trouverait toujours, qui pousserait
+son voisin du coude en le montrant, ou quelque mauvais petit drôle qui
+crierait de toutes ses forces:
+
+--Oh! Thaleb! oh! cocu! Qui donc fut avant toi l'amant de ton épouse?
+
+Ou bien encore une vieille, ses anciennes amours, qui lui cracherait sur
+le capuchon en montrant ses dents jaunes.
+
+
+
+
+XLII
+
+
+Il avait pris son bâton et marchait à grands pas devant sa porte,
+frappant l'air comme s'il frappait sur les têtes des calomniateurs,
+croyant entendre déjà les huées et les rires.
+
+--Non, cela ne sera pas. Les maudits ne me jetteront pas leurs insultes.
+Hadars et Chaouias, vous savez comment je me nomme.
+
+Je suis l'Heureux, l'Heureux et, jusqu'à la dernière heure, vous
+baiserez mon étrier, et m'appellerez Seigneur!
+
+Non, non, dût la vierge me supplier et mettre ses lèvres sur ma bouche,
+m'enlaçant comme un rameau de lierre, mon coeur et mes sens resteront
+comme le marbre de la mosquée.
+
+Et la vierge, en effet, l'appela, le supplia et lui cria du seuil:
+
+--Mansour, Mansour, reviens ici.
+
+--Rentre, ma gazelle, répondit le Thaleb, ne cherche pas à me suivre;
+détache les chiens; qu'ils veillent près de toi! entends-tu cette voix
+en détresse. Je cours jusqu'aux premiers roseaux du marais.
+
+--Mansour, ne va pas là-bas, je t'en conjure; Satan le mauvais est caché
+dans les joncs, tendant comme une araignée sa toile de maléfices.
+
+Le Thaleb sourit à ces paroles, qu'Afsia répétait d'après lui.
+
+--Rassure-toi, enfant; il ne tend ses toiles que devant les jeunes
+filles, les femmes et les faibles, mais les hommes comme moi, d'un coup
+de bâton crèvent le tissu. Il n'y a là bas qu'un petit drôle venu ici
+tout à l'heure et qui, sans doute, aura glissé dans quelque trou du
+marais. Je reconnais sa voix? La malédiction tomberait sur ma tête si je
+laissais périr cet enfant.
+
+--Ne me laisse pas seule, Mansour. Je te jure que c'est un maléfice.
+Reviens, écoute-moi, j'ai un aveu sur les lèvres.
+
+Mais lui, craignant un nouvel assaut à ses sens:
+
+--Un aveu, candide gazelle! Tu me le feras à mon retour. Ne crains rien:
+les chiens feront bonne garde et ma vue ne quittera pas le haouch.
+Reste, tofla, et pousse les verrous.
+
+Et il se mit à courir.
+
+
+
+
+XLIII
+
+
+Il courait plein de pensées, et arriva sans y songer à l'endroit où la
+terre est humide et commence à se hérisser de glaïeuls.
+
+Et comme il s'arrêtait, il entendit devant lui la voix gémissante crier:
+
+--A l'aide! à l'aide!
+
+--Toi, petit drôle, répondit le Thaleb! Où es-tu? Tu t'es chargé des
+commissions du diable et le diable t'a lâché en chemin. Tu es dans la
+boue avec tes vices! Restes-y.
+
+--Sauve-moi, gémit l'enfant.
+
+Mansour s'enfonçait dans les roseaux, par le sentier qui serpente autour
+des flaques immobiles, lorsqu'il s'aperçut que ses chiens le suivaient.
+
+Étonnés des mouvements de sa trique qu'il brandissait dans l'air,
+menaçant d'invisibles ennemis, ils trottinaient silencieux, flairant une
+piste, à une distance prudente.
+
+Dans les roseaux noirs, il vit leurs yeux luisants.
+
+--Chiens du diable, cria-t-il furieux, que venez-vous faire avec moi?
+Qui vous a demandés, fils de louves? Pourquoi me suivez-vous comme des
+djinns sinistres, misérables? au haouch, canailles! au haouch! voleurs!
+au haouch!
+
+Et il lança sur eux son bâton.
+
+Ils battirent en retraite au galop, oreilles basses et queue serrée sous
+les jambes; mais bientôt s'arrêtèrent tous trois, regardant leur maître
+s'éloigner.
+
+Il s'était remis à courir, car la voix plaintive retentissait plus fort,
+avec un accent de détresse: «A l'aide! à l'aide!» Mais toujours à la
+même distance et de l'autre côté d'un des bras du marais. Pour y
+arriver, il devait faire un détour; il s'arrêta, hésitant à s'y décider,
+et jeta un regard en arrière.
+
+Le haouch était là-bas, bien loin déjà. Il eût pu voir encore sa
+silhouette blanche dans la nuit claire; mais un gros nuage couvrait la
+lune et il ne l'apercevait plus. Il ne distinguait même plus le bouquet
+de la fraîche oasis épanoui autour comme un sourire du ciel. Tout
+s'effaçait dans les grandes couches d'ombre.
+
+
+
+
+XLIV
+
+
+Mais la voix de l'enfant appelait, toujours plus lamentable, et il
+continua sa course.
+
+Déjà il avait traversé la ligne sombre des roseaux et se trouvait sur le
+bord du marais étendu comme une nappe noire, qu'hérissaient çà et là les
+pointes aiguës des grands joncs.
+
+Il écouta: plus rien. Dans la plaine, les jappements lointains des
+chacals, et tout prêt le battement d'ailes d'une poule d'eau troublée
+dans son sommeil, le clapotement des grenouilles qui plongeaient dans
+les eaux profondes.
+
+A son tour, il appela.
+
+Un souffle léger agitait les herbes; avec des grouillements, des lueurs
+glauques, des glapissements confus dans des amoncellements de noir, où
+éclataient, tout à coup, des flaques d'un blanc mat, sans lumière et
+sans reflet.
+
+Il répéta son appel:
+
+--Où es-tu? fils du diable, où es-tu?
+
+Mais rien ne répondit, et cet homme qui n'avait jamais connu la peur,
+eut un tressaillement qui lui serra le ventre.
+
+--C'est l'heure infernale des djinns, dit-il, et il se répéta à lui-même
+ce qu'il avait crié à ses chiens:
+
+--Au haouch! au haouch!
+
+Et, au même instant, il entendit non loin de lui un grand bruit dans les
+hautes herbes. Et s'étant avancé, il vit les noires silhouettes des
+slouguis, dont l'un s'accouplait à la chienne, tandis que les autres se
+livraient bataille et se roulaient en hurlant dans les fanges du
+marais.
+
+
+
+
+XLV
+
+
+Oui, le haouch était perdu dans les noires profondeurs. Il avait rayonné
+trop longtemps dans la plaine, avec son toit rouge et ses murailles
+blanches et sa joyeuse oasis verte. Il avait vibré trop longtemps sous
+les gais éclats de son hôtesse, les gais chants de ses oiseaux. C'était
+assez. Voilà que l'ombre sinistre s'étend sur lui, et le malheur qui
+l'avait oublié, s'arrête, et secoue sur sa quiétude son aile toute
+chargée de pleurs.
+
+Chacun son tour. Chacun son tour. C'est le frère aîné de la mort. Il
+lève avant elle la contribution posée sur nos têtes. Tous passent par
+ses mains brutales, car, petit est le nombre des justes qui ont su les
+éviter. «A moi aujourd'hui, demain à toi.» C'est le mot écrit à
+l'entrée des champs où l'on enfouit notre chair morte; c'est la menace
+que jette à ceux qui rient ou qui pleurent l'ombre de celui qu'on va
+donner aux vers. Mais c'est surtout le mot qu'à l'heureux qui festoie
+doit jeter le misérable.
+
+O toi qui souris à la vie, adolescent, adolescent aux yeux humides, toi
+qui au milieu des roses savoures le sein de ta maîtresse, la tête
+enfouie dans le doux sillon, hâte-toi de rire, de jouir et d'aimer, car,
+l'infortune est là qui te guette pour te glacer, à jamais, et les lèvres
+et le coeur.
+
+--Allah! Allah! pourquoi ces misères? gémit l'insensé qui s'est laissé
+surprendre par le visiteur lugubre.
+
+Mais il répond:
+
+--Rentre en toi-même, imbécile, et ne t'en prends qu'à toi des colères
+du destin. Regarde derrière. Ne m'as-tu pas frayé une route assez large?
+Voilà vingt ans que tu travailles à m'aplanir la voie. Je passais, je
+l'ai vue toute tracée et toute droite; je l'ai prise et maintenant me
+voici.
+
+Et le voilà qui frappe à la porte du haouch et qui dit:
+
+--C'est moi, me voici!
+
+--Qui, toi? demanda la jeune fille plus blanche que son blanc haik.
+
+--Moi, celui que tu attends.
+
+--Je n'attends personne. Qui es-tu?
+
+--Moi! ne sais-tu pas? Moi, l'amant, celui qui t'aime, celui qui meurt
+d'amour. Ouvre, ouvre-moi.
+
+--Toi! murmura Afsia tremblante, toi qui m'as écrit que tu voulais
+mourir. Je n'ose pas t'ouvrir; je ne le dois pas et j'ai peur.
+
+--O vierge dont le visage est plus radieux que l'étoile du matin; dont
+la voix est plus mélodieuse que le son des instruments aux jours de
+fête; vierge plus douce à la vue que les dattiers de l'oasis, plus
+fraîche que la source qui jaillit du rocher; de quoi donc as-tu peur,
+toi qui peux commander aux hommes comme une sultane aux nègres du
+sérail?
+
+--Va-t'en! va-t'en! dit Afsia.
+
+--Laisse-moi entrer, car tu es la fontaine, et j'ai soif. Je suis le
+palmier altéré de la source et, qui, loin d'elle, va mourir. Ouvre-moi,
+car je me sens sécher d'amour.
+
+Pendant les longues heures passées dans les grands roseaux, il avait eu
+le loisir de préparer ces belles paroles, filets dorés auxquels les
+femmes laissent prendre leur coeur.
+
+--Je ne puis t'ouvrir, répondait Afsia. Le Thaleb El-Mansour, mon
+maître, me l'a défendu. Il ne faut pas que je parle à aucun homme, car
+il m'épouse demain. Retire-toi donc, étranger; dès l'aurore, j'irai à
+Djenarah, et, si tu veux me voir, mêle-toi à ceux de la
+noce; il y aura place au banquet pour tous.
+
+--Quoi! c'est donc bien vrai! ce vieux, qui a un pied dans la tombe,
+mettra-t-il l'autre dans ta couche? Il se trompe; ce n'est pas toi,
+c'est la mort qu'il doit épouser. On me l'avait pourtant affirmé, mais
+je ne pouvais le croire. Je répondais: «Mauvaises gens, vous mentez.
+Non, la rose de Djenarah ne peut épouser ce débris d'homme.» Je le crois
+maintenant, puisque tu l'avoues. Le malheur est-il à ce point pendu sur
+ta tête! Oh! tu n'as pas réfléchi; il abuse de ta naïveté et de ton
+innocence! Cependant, tu as des yeux; tu vois. T'a-t-il donc jeté un
+sort, avec son regard de vautour chauve, que tu consentes à remettre ta
+jeunesse, ta beauté, ta virginité en ses bras raidis et froids? Ah! il
+ne te fera rien goûter et, avec lui, tu ne connaîtras pas les extases.
+Pauvre bouton, il te déflorera brutalement, sans que tu aies senti
+pousser tes feuilles; tu t'étioleras sous ce souffle glacé! tu te
+sécheras sur cette terre aride, et tu pleureras jusqu'à la dernière
+heure, ta virginité, ton bonheur et ta jeunesse, perdus et flétris.
+Songes-y, ô toi dont les yeux sont des étoiles et la bouche une source
+de volupté; il te faut l'amour des jeunes. Ouvre-moi, et je te donnerai
+un avant-goût des joies du Paradis.
+
+--Je ne puis pas. Ne me parle pas ainsi. Je ne veux pas t'écouter
+davantage. Va-t-en!
+
+--M'as-tu donc fait venir pour me chasser? N'as-tu pas agité ton haik,
+comme je te le demandais, et t'ai-je forcé de donner le signe convenu?
+
+--Je n'ai pas su ce que tu voulais, quand tu m'as demandé cela. Mais
+maintenant, je vois que j'ai mal fait. Tu m'as envoyé de douces paroles,
+et je voulais voir le visage de celui qui me les envoyait.
+
+--Eh bien, me voici. Ouvre-moi, et tu verras mon visage.
+
+--Je ne veux pas le voir, car j'ai fait mal, et j'ai eu des remords, et
+je ferais plus mal en te voyant. Retire-toi, Mansour va venir, et s'il
+te trouvait à sa porte....
+
+--Ne crains rien. Le vieux est loin. Il a affaire à un rusé drôle, un
+petit chamelier à qui j'ai donné une pièce blanche et promis le double
+s'il le tenait pendant une heure éloigné d'ici. Ah! c'est un coquin
+hardi, il le fera courir longtemps à travers les roseaux, tandis que sa
+chienne occupe les slouguis. Tu vois, tous font l'amour; il n'y a que
+toi, ignorante tourterelle, qui refuses ton bien. Hâte-toi; et puisque
+tu veux le vieillard malgré tout, je partirai ensuite, et nul, pas même
+l'époux à ta nuit de noce, ne soupçonnera le doux larcin. Je sais les
+secrets qu'on dit aux jeunes filles, et je t'enseignerai comme on trompe
+les vieux.
+
+--Je ne veux tromper personne.... Quels secrets me diras-tu?
+
+--Des secrets qui ne se murmurent que bouche contre bouche.
+
+--Alors, va-t'en.
+
+--Si tu ne m'ouvres pas, je vais me coucher au travers de la porte, afin
+que le vieillard me heurte du pied.
+
+--Oh! ne fais pas cela! Mansour te tuerait!...
+
+--Oui, à cause de toi. Car pour toi je me livrerai aux coups comme un
+chien docile. Oh! mourir pour toi et te laisser mon souvenir! Je verrais
+couler mon sang avec joie, si je ne craignais qu'il ne retombe sur ta
+couche nuptiale. Songes-y, du sang qui ne sera pas le tien, dans le lit
+de noces. Me voir venir, la poitrine souillée de rouge et le visage
+pâle, troubler ta première nuit. Quoi! pour un mot, pour un seul mot, un
+pauvre petit mot que je veux te dire, en regardant tes grands yeux
+noirs, ne peux-tu éviter ce malheur? J'en jure sur ma tête, sur la
+tienne et sur celle de l'homme qui va te tenir demain dans ses bras,
+Mansour l'Heureux sera, par ta faute, appelé le Misérable. Le Prophète
+l'entend.
+
+--Je t'en conjure, n'empoisonne pas ma vie, ni celle de celui qui fut un
+tendre père. Que me veux-tu dire? Que me veux-tu?
+
+--T'aimer, t'aimer!
+
+--Ne peux-tu m'aimer de loin, et de l'autre côté de la porte?
+
+--Un baiser, rien qu'un, et je partirai aussitôt.
+
+--Tu le jures?
+
+--Sur le tombeau du Prophète et sur le châtiment de Dieu.
+
+
+
+
+XLVI
+
+
+Elle ouvrit, et il se rua sur elle.
+
+Par une pudeur instinctive, elle avait éteint la lampe; elle ne voulait
+pas que, pour la première fois, il pût contempler sa face. Ils étaient
+dans l'ombre; elle sentait son souffle brûlant, elle entendait sa
+poitrine haletante, elle était éperdue et affolée de ses audaces et de
+ses actions.
+
+--Que fais-tu? que fais-tu?
+
+Elle se débattait dans ses bras, ignorante de ce qu'il exigeait,
+indignée et pleine d'épouvante.
+
+--Pardon! pardon! répétait-elle. Que t'ai-je fait? ne me tue pas.
+Pourquoi me fais-tu mal? A moi, Mansour, à moi!
+
+Mais lui, allait toujours, profitant de l'ombre, étouffant ses plaintes
+sous la furie des baisers.
+
+
+
+
+XLVII
+
+
+Et quand ce fut fait, il voulut la voir, pour jouir plus pleinement de
+son triomphe; et, ayant rallumé la lampe, il la reprit dans ses bras.
+
+Jamais, dans ses courses à travers les tribus, il n'avait rencontré plus
+ravissant visage, jamais, soulevant le voile des filles des Hadars, il
+n'avait baisé d'aussi appétissantes lèvres, jamais, dans les races de
+l'Islam, si fertiles en beautés, il n'avait vu briller des yeux aussi
+noirs. Il ne se lassait pas de la regarder, et souriait.
+
+Elle le regardait aussi, mais ses lèvres étaient sans sourire. À travers
+ses larmes, on voyait l'épouvante. Son coeur, étonné, restait triste.
+Elle entrait dans la vie par la porte mauvaise, et la vue de cet amant
+ne lui laissait que le remords.
+
+«Quoi! est-ce donc là l'amour?» disait son regard; mais peut-être ne
+pensait-elle pas encore; elle était anéantie en face de cet homme qui
+venait, d'une façon si subite, se ruer au milieu de ses jours. «Quoi!
+c'est là tout? c'est là tout! Oh! El-Messaoud, El-Messaoud! c'était donc
+ce que voulait cet homme!» Mais elle ne savait pas. Pourquoi lui
+avait-il laissé ignorer? Elle se serait défendue, elle n'aurait pas
+ouvert. Il avait cru garder sa chasteté en la tenant dans l'ignorance du
+mal, et voilà que sa chasteté ignorante a ouvert toute grande la porte
+au larron d'honneur. Elle savait maintenant; elle comprenait.
+Qu'allait-elle devenir! Et l'autre, pourquoi n'était-il pas accouru?
+
+Tout cela passa en deux secondes dans son cerveau. Puis il cessa de
+penser. Il semblait se paralyser sous les âpres morsures d'un vent
+glacial, et cependant sa tête brûlait. Quant à son coeur, elle ne le
+sentait plus. Elle avait la poitrine oppressée comme ceux sur lesquels a
+fondu une subite infortune; ses entrailles se tordaient, et elle sentait
+grandir sa terreur.
+
+La voyant ainsi accablée, le séducteur haussa les épaules.
+
+--Toutes les mêmes, murmura-t-il; elles veulent, puis ne veulent plus,
+puis elles veulent encore, et elles pleurent quand elles ont voulu.
+
+Et n'ayant plus rien à tirer d'elle, il la baisa en riant, sur la
+bouche, et lui dit adieu.
+
+Mais, comme il rajustait sa ceinture, il entendit un pas précipité et
+presque aussitôt des coups brusques à la porte:
+
+--Afsia, disait Mansour, ma gazelle, c'est moi.
+
+
+
+
+XLVIII
+
+
+Il revenait plus tôt qu'Omar ne s'y attendait. Le spahis comptait sur
+une absence d'une heure et la moitié à peine était écoulée. Il s'était
+hâté; il haletait, ramenant avec lui une poignante inquiétude.
+
+Là-bas dans les noires touffes des hauts glaïeuls, une lumière sinistre
+avait lui dans son cerveau.
+
+N'avait-on pas voulu l'éloigner? ses chiens n'avaient-ils pas été
+attirés avec intention, loin du haouch au moyen de cette chienne
+maudite? et dans quel but? dans quel but?
+
+Alors un frisson passa sur sa tête, comme si son crâne rasé avait été
+exposé au vent du Nord, et il rebroussa chemin, entendant derrière lui
+la voix du petit garçon semblable à un rire de djinn.
+
+--Oh! disait-il en courant de toutes ses forces. Suis-je joué? suis-je
+joué? Et par qui? par un enfant! Maudit! maudit!
+
+Il ne pouvait en dire plus; et il courait, talonné par le soupçon.
+
+Puis, quand la fatigue brisa ses jambes et qu'il dut reprendre le pas
+pour respirer, il essaya de mettre quelques douches bienfaisantes sur sa
+brûlante inquiétude:
+
+--Afsia n'ouvrira pas, j'en jurerais sur ma tête. C'est une fille sage.
+Elle déjouera les plans de mes ennemis. Comment ouvrirait-elle? Est-ce
+qu'elle sait ce qu'est le mal? Est-ce que son oeil a jamais été terni
+par une image malsaine? Non, je suis sûr d'elle, comme de moi, plus que
+de moi. Et les fils du diable en seront pour leurs peines. La dérision
+tombera sur eux. Que Dieu les maudisse! qu'il les maudisse dans leurs
+pensées! qu'il les pourrisse, eux et leur génération. Ah! ah! ils s'en
+vont déjà, sans doute, plus honteux que des juifs qui se sont laissés
+voler par des chrétiens. Ah! ah! ah! nous allons rire.
+
+Et il s'efforçait de rire, mais les sons qui s'échappaient de sa gorge
+sèche étaient si lugubrement saccadés, qu'ils ressemblaient à des
+sanglots.
+
+
+
+
+XLIX
+
+
+Cependent la lune, par-delà les limites de l'horizon venait de se
+débarrasser de son rideau de nuage, ainsi qu'une femme qui s'est
+dépouillée de ses vêtements et se montre toute éblouissante des éclats
+de sa jeunesse. Son globe démesuré inonda la campagne de sa molle et
+pâle clarté, éclairant la petite façade du haouch et aussi le coeur de
+Mansour. La maison était si tranquille, si enveloppée de silence et de
+calme, perle blanche dans son écrin vert, qu'il en fut tout joyeux. Il
+lui sembla même voir filtrer un filet de lumière, et il dit;
+
+--Elle est là!
+
+Et en même temps, la brise qui avait passé sur le jardin d'Afsia, lui
+arriva chargée des arômes familiers, comme si les fleurs aimées de la
+jeune fille venaient le saluer de leurs parfums et répéter avec lui:
+«Elle est là! Elle est là!»
+
+Et à mesure que la petite maison grandissait et sortait plus
+distinctement des épaisseurs de l'ombre, toute trace de souci s'effaçait
+de son front et de son coeur. Il cessa de courir, se gourmandant même de
+ne pas être allé plus loin, au secours de l'enfant. «Car, disait-il, il
+est peut-être vrai que le petit drôle se soit enfoncé dans la boue du
+marais.» Et, si cela était, il passerait aux yeux du Cheik Ben-Kaouaidi
+et des chameliers de la plaine pour un homme au coeur dur et à la main
+fermée.
+
+Mais il se consola bien vite, en pensant que l'enfant s'était tiré
+d'affaire, et que, dès le lendemain, il enverrait le plus beau de ses
+chiens au Cheik Ben-Kaouaidi.
+
+Et, s'étant essuyé le front et le visage ruisselants de sueur, il arriva
+à la porte et frappa, tout joyeux de la trouver close.
+
+--Ouvre, Afsia, ma gazelle, c'est moi.
+
+Mais la porte ne s'ouvrit pas.
+
+Il pensa que la jeune fille s'était endormie, et comme il écoutait,
+croyant saisir un bruit léger, il entendit dans le lointain, du côté de
+Djenarah, les premiers coups de fusil annonçant la sortie des gens de la
+noce.
+
+Alors, il frappa de nouveau et plus fort, répétant:
+
+--Afsia! Afsia! C'est moi.
+
+
+
+
+L
+
+
+Elle ne se leva pas; elle ne fit aucun mouvement. Cette voix la clouait
+au sol. Elle n'éprouvait qu'une sensation, celle de ses entrailles qui
+se tordaient, et de son coeur qui battait si fort que sa gandourah en
+marquait les sauts. Ses yeux agrandis par l'épouvante, restaient fixés
+sur la porte, et à contempler son visage, on eût dit que le sceau dont
+sont stigmatisés les infidèles qui ne voient ni n'entendent, venait
+d'être posé sur ses oreilles et sur ses yeux.
+
+Elle se disait: «Je vais mourir», et elle attendait la mort. Mais comme
+Mansour redoublait ses appels avec inquiétude d'abord, puis avec colère,
+elle implora du regard le spahis et le vit debout, immobile et fronçant
+son épais sourcil. Pâle comme elle, et les yeux fixés sur la porte
+ébranlée, il sortait lentement d'un fourreau de cuir rouge, un de ces
+longs couteaux à lame rayée, que forgent les armuriers Kabyles, et qui
+en un tour de main détachent des épaules la tête la mieux rivée. Il
+avait déjà fouillé la chambre et s'était assuré qu'il n'était d'autre
+issue que la porte de l'escalier conduisant à l'_oda_ de la jeune fille.
+Mais là, pas d'échappée possible, car les deux fenêtres grillées étaient
+à peine assez larges pour laisser passer la tête d'un enfant. Il le
+savait; il avait étudié le haouch du dehors et n'ignorait pas qu'en cas
+de surprise, il lui faudrait livrer bataille, lutter de force, ou lutter
+de ruse. Il prit vite son parti, et, posant un doigt sur sa bouche pour
+commander le silence, se dirigea vers l'escalier, écarta le fondouk et
+disparut.
+
+Quand il se fut enfoncé dans l'ombre, Afsia se leva avec effort, comme
+si le fardeau d'opprobre pesait déjà sur ses épaules, et alla tirer le
+verrou.
+
+--Que faisais-tu? s'écria Mansour.
+
+--Rien, dit-elle.
+
+--Pourquoi n'ouvrais-tu pas? Pourquoi ne répondais-tu pas? Tu m'as mis
+la nuit au coeur. Mais te voici! te voici!
+
+Et il la prit dans ses bras, la regardant avec ivresse. Il pouvait la
+tenir maintenant sur sa poitrine; la course, l'inquiétude, la fraîcheur
+de la nuit avaient calmé ses sens; il n'en sentait plus les impétueuses
+exigences, et il appuya longtemps ses lèvres sur les tresses parfumées.
+
+--Sais-tu, tofla? j'ai fait une course inutile. Rien là-bas, rien. Je
+soupçonne avoir été joué par un mauvais petit drôle, qui a voulu se
+venger de ce que je l'ai chassé avec son chien. Ah! j'ai eu peur un
+instant. Oui, tofla, j'ai eu peur qu'on ne vienne te voler.
+
+Et il caressait les lourdes tresses, les prenait dans sa main comme pour
+s'assurer de leur poids, les soulevait, baisait les boucles frisottantes
+qui s'échappaient sur le cou nu.
+
+Elle se laissait faire, ne parlant pas, n'écoutant pas, tout entière à
+son épouvante, tremblant entre ses bras comme une feuille qu'agite le
+vent.
+
+--Puis, murmurait le thaleb, comme je frappais à la porte, j'ai entendu
+un bruit joyeux. Dans le lointain, dans le lointain, les premiers coups
+de fusil de la cavalcade nuptiale. Notre noce! tofla, notre noce!
+
+Et comme il la regardait, prêt à lui couvrir de baisers le visage, il
+remarqua enfin son trouble.
+
+--Sur la tête du Prophète! s'écria-t-il. Ma douce colombe, qu'as-tu?
+
+--Moi! je n'ai rien, Mansour.
+
+Il courut chercher la lampe, pour mieux éclairer sa face.
+
+--Tu es pâle, comme si un noir _djinn_ t'avait frappé de son aile. Es-tu
+malade, enfant? Afsia, chère Afsia, qu'est-il arrivé?
+
+--J'ai besoin d'air. Laisse-moi sortir. Viens avec moi. Je veux entendre
+le bruit de la poudre. Partons, allons au-devant des cavaliers.
+
+Il la retint par le bras.
+
+--Tu me caches quelque chose, dit-il, possédé par le soupçon. Petite
+fille, je lis le trouble dans tes yeux comme en un miroir. En mon
+absence que s'est-il passé?
+
+--En ton absence? balbutia-t-elle. Rien que je sache. Je t'attendais, et
+me suis endormie.
+
+--Et le froid t'a saisie pendant ton sommeil, car tu trembles; et
+maintenant voici que tu as trop chaud; car le feu s'allume sur tes
+joues. Afsia! Afsia! qu'est-ce que tout cela signifie? Afsia! me
+tromperais-tu?
+
+
+
+
+LI
+
+
+Non, elle ne trompait pas, elle ne pouvait tromper, car la vérité se
+lisait sur son visage candide et dans ses yeux naïfs. Et cependant le
+vieux Thaleb, si expert en tous les artifices, n'y pouvait croire; le
+noir souci s'était logé dans les plis de son front, et le doute entrait
+dans les sombres abîmes de la navrante certitude, qu'il voulait encore
+espérer.
+
+--Ce n'est pas possible, disait-il; non, cela ne peut être.
+
+Ainsi, il arrive que, lorsque nous assistons tout à coup à la trahison
+d'un être aimé, nous ne pouvons d'abord en croire ni nos yeux qui voient
+le crime, ni nos oreilles qui entendent le parjure. Nous nous disons:
+«C'est un rêve», et nous nous tâtons pour voir si nous sommes éveillés.
+La folie de nos sens nous paraît plus possible que celle de notre coeur,
+et nous aimons mieux être hallucinés que dupes. Mais, hélas! la vérité
+éclate; il faut nous rendre à l'évidence, nous sommes dans notre bon
+sens, et c'est notre coeur qui est fou.
+
+C'est pourquoi Mansour cherchait à s'abuser, tandis que sa pensée se
+débattait dans les angoisses du délire. Il s'était reculé pour mieux
+examiner la jeune fille, voulant plonger ses yeux dans son âme. Mais,
+elle, naïve dans le mal et ignorante dans le mensonge, tenait ses
+paupières baissées.
+
+--Lève la tête, dit-il, montre ton visage, et, comme une fille dont
+nulle tache n'a souillé le front, mets ton oeil dans mon oeil.
+
+Elle essaya d'obéir, mais ses grands yeux craintifs ne purent soutenir
+son farouche regard.
+
+--Oh! répéta-t-il, par Dieu, qui ne dort ni ne rêve, que s'est-il donc
+passé?
+
+Et lui meurtrissant les poignets, dans sa colère grandissante, il cria:
+
+--Fille de Fathma! Par le Maître des Nuits, réponds; sur ta tête,
+réponds; qu'as-tu fait?
+
+--Laisse-moi, supplia-t-elle, ne me fais pas de mal.
+
+--Dussé-je briser ces bras et faire entrer ces anneaux dans ta chair, je
+ne te lâcherai pas avant que tu ne m'aies dit pourquoi tu n'oses me
+regarder en face.
+
+--Parce que tu me fais peur.
+
+--Je te fais peur! Peur! Depuis que je t'ai appris à balbutier tes
+premiers mots, et il y aura quatorze ans demain, tu ne m'as jamais jeté
+cette odieuse parole. De quoi donc as-tu peur? Les coupables seuls
+doivent trembler!
+
+Et, regardant autour de lui, il remarqua le _fondouk_ déplacé et la
+porte de l'escalier restée entr'ouverte.
+
+--Oh! oh! quelle main a remué ce fondouk?
+
+--Moi, dit la jeune fille, que le sentiment du danger rappelait à elle;
+je suis montée dans ma chambre pour voir si rien n'y avait été oublié;
+mais il n'y a rien, plus rien.
+
+--Toi! Malédiction de Dieu! Toi! Par celles qui éparpillent la race
+d'Adam et secouent le malheur comme un tapis souillé, au-dessus de nos
+têtes, tu es devenue forte en peu d'heures! Le sommeil et mon absence
+t'ont profité. C'est bien! J'aurai une épouse vigoureuse. Elle pourra
+porter mes besaces, si quelque jour la pauvreté me harcèle sur les
+chemins. Mais les senteurs dont ta chambre est encore pleine,
+descendent jusqu'ici et me montent à la tête; va fermer la porte et
+pousse le fondouk, pour qu'elle ne s'ouvre plus.
+
+Afsia alla. Mais vainement elle y employa toutes ses forces; sous ses
+petites mains, le grand coffre de chêne ne s'ébranla pas plus qu'un roc
+sous le souffle du soir.
+
+Elle se retourna et vit Mansour, les bras croisés, les yeux attachés sur
+elle.
+
+--Je suis fatiguée, balbutia-t-elle; je ne puis plus, non, je ne puis
+plus.
+
+Il la regardait, et l'ironie plissait ses lèvres blanches. Ce n'est plus
+Mansour le père, Mansour le Bienveillant, Mansour l'Heureux: c'est un
+homme qu'elle ne reconnaît plus, et qui porte, sur sa face, dans ses
+yeux jaunis par la bile, dans le rictus convulsif de ses joues, la
+marque des colères implacables.
+
+Alors, affolée, elle se recula jusqu'au mur et murmura, les mains
+jointes:
+
+--Pardon!
+
+--Pardon! répéta-t-il d'une voix creuse. Tu demandes pardon! Mais de
+quoi donc te pardonnerai-je, puisque j'ignore le crime commis... tu
+n'oses le dire, est-il donc si honteux, que tu rougisses de l'avouer....
+Alors, je vais moi-même le découvrir, car je commence à comprendre...
+oui, je vois ce que c'est.
+
+
+
+
+LII
+
+
+Ainsi qu'il eût fait d'une gerbe, il la coucha sur son bras gauche, lui
+arrachant sa ceinture, le _foutah_ et le pantalon de soie. Puis,
+soulevant la chemise de gaze collée à ses flancs, il la lui rejeta sur
+le visage, comme on jette le linceul sur la face des morts.
+
+Et, toute frissonnante, elle resta étalée, nue depuis les seins
+jusqu'aux chevilles.
+
+Alors parurent les souillures de la profanation.
+
+Sans prononcer une parole, il repoussa violemment la fille déflorée, et
+porta la main à son front, s'appuyant, en chancelant, à la muraille. On
+eût dit qu'il venait d'être frappé à la tête; seul le coeur avait reçu
+le coup, et il en restait étourdi.
+
+Mais, se souvenant que son rival était là sans doute, moqueur et
+triomphant, il se roidit contre la douleur. Son orgueil d'homme fort, sa
+vieille énergie, la mémoire du passé, il fit appel à tout pour lutter
+contre le présent, et, remonté comme un rouage, tous les ressorts de ses
+nerfs tendus, il poussa un grand éclat de rire.
+
+Ce rire, semblable à un cri d'angoisse, il l'avait poussé déjà, alors
+qu'il courait dans la plaine, à la certitude de son infortune. C'étaient
+ses larmes qu'il essayait de refouler, ses gémissements qu'il voulait
+étouffer et qui s'échappaient sous cette forme de sanglot. Il résolut de
+se montrer plus calme.
+
+Du ton bas et lent d'un homme qui réfléchit et cause avec lui-même, il
+parla au-dessus de la tête d'Afsia, accroupie sur le sol, dans la
+position où elle était tombée, couvrant de ses bras son visage et sa
+honte.
+
+--Fini, disait-il, fini. On ne peut rien contre ce qui est. Je voudrais
+oublier, je ne le pourrais pas. Je voudrais pardonner, je ne le pourrais
+pas. J'essaierais de fermer la blessure, que resterait éternellement la
+cicatrice. Prophète de Dieu, c'est donc le châtiment qu'Allah me
+réservait!
+
+Un soir, solitaire, accablé et las, je me suis dit: «Assez! La débauche
+laisse l'étourdissement, mais ne laisse pas l'oubli; l'ivresse partie,
+la mémoire revient; et il me faut ensevelir tout mon passé dans un
+coeur.» Ce coeur, je l'ai cherché du Nord au Midi, du couchant à
+l'aurore. Car, pour que la bien-aimée ne traîne, comme moi, derrière
+elle, une souillure qui noircisse sa vie, que nulle tache ne vienne
+s'étendre sur l'azur de ses heures, qu'elle n'ait ni le regret d'un
+souvenir, ni le remords d'un passé boiteux et louche, pour que je trouve
+dans l'étincelle de ses yeux, l'illumination de mon avenir... il me la
+fallait vierge.... Et dans un jour de folie, j'ai été la prendre au
+ventre de sa mère, pour être certain de l'avoir immaculée. Et depuis, je
+ne l'ai pas quittée; pendant quatorze ans j'ai veillé sur elle. Pas une
+pensée d'elle qui n'ait été à moi; pas un geste que je n'aie connu; pas
+une parole que je n'aie entendue. Et lorsqu'après quatorze ans, j'allais
+me donner cette femme que j'avais bien gagnée par mes soins, mes
+sacrifices et mon amour, lorsqu'elle était pure comme Ève avant qu'Adam
+n'ait planté dans ses flancs la race maudite, il a suffi d'un instant où
+mon oeil n'était pas sur elle, pour que, ayant laissé une vierge, je
+retrouve, quoi?... Quoi?... Comment cela est-il arrivé?... Elle n'avait
+cependant pas les désirs malsains qui tourmentent les jeunes et les
+poussent à fuir le toit béni du père, à chercher dans l'inconnu funeste,
+un autre toit et un autre horizon. Rien n'avait encore souillé sa
+pensée. Elle ignorait dans son innocence la différence entre les fils et
+les filles d'Adam! Un bouton de rose! Une fleur entr'ouverte au matin et
+sur laquelle nul souffle n'a passé! Une vierge sans pareille,
+inconsciente de sa virginité! Et voilà! Fini, c'est fini! Une seconde et
+tout s'écroule! Souillé, le bouton! Flétrie, la fleur! Une sale chenille
+a bavé dans ce calice. Quelque pourceau ivre est venu se vautrer sur
+cette rose! Sur ce ventre de houri, il s'est pollué et a craché ses
+immondices. Sous mes yeux, oui! jusque sous mes yeux, pendant qu'il me
+faisait duper par un enfant, un lâche coquin m'a volé ma joie, mon
+honneur, mon bonheur, mon avenir, quatorze ans de sollicitudes, mes
+espérances, toute ma vie, et de cette merveille humaine, de cette houri
+du ciel, de cette vierge, il me laisse une prostituée!
+
+Et, à mesure qu'il parlait, il perdait son calme et reprenait sa colère.
+
+--Une prostituée! continua-t-il. Une prostituée qui ment et qui trompe
+et qui se couvre le visage du masque du repentir. Chienne, fille de
+chienne, debout! hurla-t-il en la poussant du pied; depuis quand me
+trompes-tu? Où l'as-tu vu! De quel art infernal as-tu su envelopper tes
+mensonges, pour qu'ils ne s'étalent pas à mon regard! Et combien
+t'a-t-il payé ta honte, celui qui se cache là-haut, le voleur, le chien,
+le destructeur de renommée, le lâche larron d'honneur! Car il est
+là-haut, n'est-ce pas? il est là-haut celui dont je vais faire un
+cadavre, que dépèceront mes chiens.
+
+Ah!
+
+Ah! grasse pâture! Debout, slouguis, à la curée! à la curée!
+
+Et il décrocha de la muraille son long fusil de guerre, chargé et prêt
+pour la fantasia.
+
+
+
+
+LIII
+
+
+Afsia n'avait pas tressailli sous l'insulte, et lorsque le pied de
+Mansour la frappa sur les hanches, elle resta courbée; mais entendant le
+craquement de l'arme, elle se dressa et bondit sur lui.
+
+--Ne le tue pas, cria-t-elle, ne le tue pas, je ne veux pas que tu le
+tues.
+
+Elle pesait de toutes ses forces sur sa poitrine, essayant de saisir le
+fusil, plongeant, ayant banni toute honte, ses yeux terrifiés et
+suppliants dans ses yeux durs et secs.
+
+--Ah! tu crains pour sa vie!
+
+--Tue-moi. C'est moi qui ai ouvert, c'est moi qui ai agité mon haïk, et
+il a cru qu'il fallait venir. Tue-moi, c'est ma faute; c'est moi qui ai
+tout fait. Oh! si tu m'as aimée, tue-moi.
+
+Il la regardait et ses yeux brillaient d'un éclat farouche.
+
+--Comme tu l'aimes! dit-il.
+
+--Non, je ne l'aime pas, je ne le connais pas; mais, c'est moi qui suis
+coupable et je ne veux pas que tu le tues.
+
+--Toi coupable! Toi! _Allah Kebir! Allah Kebir!_ C'était écrit. La tête
+du fort est courbée sous la main implacable. Les vieux me l'ont dit aux
+jours de ma jeunesse: «Ame pour âme, oeil pour oeil, dent pour dent,
+blessure pour blessure.» Celles du coeur comptent double; car elles ne
+guérissent plus; c'est le coeur que j'ai frappé jadis, je suis puni.
+C'est justice. Rassure-toi pour la vie de l'homme. Sa vie, il y a
+quatorze ans que je la lui ai promise, je l'ai juré sur ton berceau. Par
+la fosse ouverte au bout de la route humaine, et où, grands ou petits,
+heureux ou misérables, voleurs ou dupes, nous serons tous couchés, la
+fortune qui m'a trop longtemps caressé, me brise aujourd'hui. Elle a
+placé sur mes pas mon maître, elle a dressé, pour me barrer le chemin,
+un plus habile et plus fort, je dois le saluer, oui, je me souviens, et
+l'appeler Seigneur!
+
+Et, écartant brusquement la jeune fille:
+
+--Eh! là-haut, cria-t-il, l'homme, l'amant, le djinn, le diable, qui
+que tu sois, descends et montre à ton esclave la face de son Seigneur.
+
+Il y eut un instant de silence. Enfin, on entendit un pas lent, et Omar,
+poussant du pied la porte, se montra dans la pénombre, le poignard à la
+main.
+
+
+
+
+LIV
+
+
+Le regard du jeune et celui du vieux se croisèrent comme des lames
+sanglantes. La main de chacun se crispa sur son arme, mais le vieux posa
+sur le sol la crosse de son fusil.
+
+--Fais un pas, homme, encore un pas, que je contemple ta face. Et toi,
+_tofla_, arrière. Ah! je t'ai vu une fois, je me souviens, et ton oeil a
+laissé sur mon âme une empreinte sinistre. Avance, ne crains rien. Par
+le Koran glorieux! par la sainte Kaaba! par l'étoile, quand elle se
+couche! par le souverain des deux Orients et des deux Occidents! je le
+jure, homme, tu peux remettre ton flissa dans sa gaine.
+
+Mais l'autre:
+
+--Me prends-tu pour un fou de penser que je resterai désarmé devant ta
+furie?
+
+--Ta méfiance m'est une preuve que tu manques de foi. Le soupçon chez
+les jeunes est l'indice d'une âme basse. O Afsia! Afsia! à qui t'es-tu
+livrée? Mais ce que j'ai dit est dit. Homme, quand j'avais ton âge, j'ai
+voulu rompre la destinée en prenant une route mauvaise, c'est elle qui
+m'a rompu. Elle me rend ton jouet. Mais, malgré mon abaissement, je suis
+de ceux dont la parole est sûre. Cette arme, la voici. Et maintenant,
+maître, apprends-moi de quel nom je dois te saluer.
+
+--Je voulais te le demander, répondit froidement le soldat; car je
+m'appelle Omar tout court, Omar, sans nom de père; mais le marchand
+Lagdar-ben-El-Arbi, du Ksour de Msilah, m'a affirmé que toi seul pouvais
+me renseigner.
+
+Mansour leva ses bras au-dessus de sa tête:
+
+--Ladgar! Lagdar-ben-El-Arbi! C'est donc lui qui t'envoie! Lui qui t'a
+conseillé? Je comprends, je comprends tout. O Meryem! Meryem!
+
+--C'est le nom de ma mère, riposta le spahis. Pourquoi l'évoques-tu? Y
+a-t-il quelque chose de commun entre elle et toi? Quand j'étais enfant,
+mes petits camarades, ceux qui avaient un père, prononçaient en riant ce
+nom devant moi et ils y ajoutaient celui de _Cabah_ (fille perdue), je
+les battais, mais ils se liguaient tous contre moi et criaient plus fort
+_Ben-Cabah! Ben-Cabah!_ fils de prostituée! fils de prostituée! Et c'est
+moi l'insulté qui étais le battu. Je me révoltais plein de rage contre
+cette injustice d'enfant, mais j'ai su depuis que c'était la justice des
+hommes! Entends-tu, homme, Meryem, appelée _Cabah! Cabah!_ Ma mère au
+doux visage et au regard modeste! Ma mère chassée avec son fils dans le
+désert, comme on nous enseigne que jadis le fut Hadjira[14] par le
+scélérat Ibrahim[15]; ma mère, errante dans les chemins sans asile et
+morte dans la misère et sous l'affront. Et par la faute de qui? et par
+le crime de qui? Pourquoi me regardes-tu, comme si tu voyais la face
+d'un fantôme? Parle, homme! Ah! tandis qu'on t'appelait Mansour
+l'Heureux, le bruit de tes insolentes bonnes fortunes est arrivé aux
+oreilles d'un petit enfant qui s'appelait lui-même Omar le Maudit!
+
+[Note 14: Agar.]
+
+[Note 15: Abraham.]
+
+Mansour voulut parler; il ne put. Sa gorge était sèche et son oeil
+humide. Il tendit un bras vers le fils de Meryem et une larme coula sur
+sa joue ridée.
+
+--Réponds donc, homme, répéta Omar. Est-il vrai que tu puisses me dire
+le nom de celui qui m'a engendré?
+
+--Fils de _Meryem-bent-El-Kétib_, répondit enfin le Thaleb d'une voix
+sourde, si tu connais le nom de ton père, pourquoi me le demandes-tu? Si
+tu ne le connais pas, sache qu'il est à jamais souillé et il vaut mieux
+que tu l'ignores. Pars en paix, et retourne vers celui qui t'a envoyé,
+vers ce marchand Ladgar et dis-lui qu'il est... vengé.
+
+--Je ferai comme tu le désires. Mais je veux entendre de ta bouche le
+nom de celui qui m'a jeté aux flancs de Meryem.
+
+--Ton insistance me peine. C'était assez d'humiliations en un jour. Que
+veux-tu faire de ce nom?
+
+--Le maudire!
+
+Mansour courba la tête. Mais, se redressant tout à coup, il regarda son
+fils en face:
+
+--Écoute, dit-il. Je vois à tes paroles et plus encore au feu de tes
+yeux que tu sais la vérité. Tu as raison, tu ne me dois rien que la
+haine. Celui qui sème l'ivraie ne doit compter que sur une récolte
+d'ivraie.
+
+Mais entends ceci. Celle que tu vois, éplorée et écoutant avec épouvante
+se déchirer le rideau que j'avais mis entre elle et les immondices de
+la vie, celle-là est la fleur la plus suave de la plaine, et jamais, de
+la mer aux flots bleus jusqu'à celle qui roule ses vagues grises au-delà
+des palmiers, les croyants et les giaours n'ont vu pareille merveille.
+Elle est souillée par toi, mais tu peux en effacer la souillure. Je te
+la donne. Prends-la. En te la donnant de plein gré, je m'acquitte de
+tout ce que je pouvais devoir au fils de Meryem. Adieu.
+
+Il dit, et, baissant ses yeux farouches, il s'assit sur la natte de
+jonc. Et, détachant de son cou le chapelet à grains d'ivoire, seule
+relique qui lui restât de son père, il l'égrena fiévreusement, murmurant
+d'une voix rauque «_Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_». Il
+essayait ainsi de faire taire sa pensée et de rester sourd à l'agonie de
+son âme.
+
+L'accent douloureux vibra jusque dans le coeur d'Afsia, et elle se
+prosterna à ses pieds, suppliante.
+
+--Non! garde-moi. Je ne veux pas aller avec lui. Permets-moi de rester
+ici, je serai ta servante... ta servante seulement, Mansour.
+
+Mais lui, s'enveloppant dans son infortune comme dans une écorce de
+chêne, où heurtaient vainement les sanglots:
+
+--Éloigne-toi, dit-il rudement; ce qui est fait est fait, ce qui est
+dit est dit. Les pleurs peuvent laver la faute, ils glissent sur
+l'affront. Va-t'en.
+
+Puis, mettant ses regards en-dedans de lui-même, ne voulant plus rien
+voir, ni rien entendre, il rabattit sur sa tête le capuchon de son
+burnous et continua d'une voix forte:
+
+_«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»_
+
+Omar sourit, et, saisissant la jeune fille par le bras, l'entraîna au
+dehors.
+
+--Viens, dit-il, puisqu'il te chasse!
+
+Mais sur le seuil elle s'arrêta, et, jetant un regard désolé sur cet
+homme qui voulait s'isoler dans son malheur, sur cette chambre illuminée
+pendant tant d'années de sa gaîté et de sa jeunesse, elle fut prise
+d'angoisses, et s'attachant à la porte de sa petite main restée libre,
+elle cria:
+
+--Mansour! Mansour!
+
+Mais lui, sans faire un mouvement, répétait son invocation:
+
+_«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»_
+
+
+
+
+LV
+
+
+Mansour écouta le bruit des pas qui se perdait dans la nuit, puis, quand
+tout se tût, il releva la tête; la lampe, posée devant lui, éclaira la
+face d'un vieillard. L'infortune venait de lui arracher son masque de
+virilité, et de l'homme fort de jadis, il ne restait qu'un feu sombre
+dans la prunelle: la dernière lueur du foyer qui s'éteint. Son âme
+mourante concentrait là son reste de vigueur.
+
+Il regarda la chambre vide, comme s'il s'étonnait de la trouver vide,
+puis il voulut se lever; ses jambes fléchirent et il retomba lourdement
+sur la natte.
+
+--Eh quoi! dit-il ricanant, suis-je si vieux? Ah! le beau fiancé!
+
+Ce mot de fiancé fut comme un coup de fouet cinglant sa vieille
+carcasse; il se traîna jusqu'à la porte et écouta. Mais il n'entendit
+rien de ce qu'il espérait entendre, le pas de celle qu'il avait tant
+aimée.
+
+--Partie, dit-il, partie! Est-ce bien possible! Afsia est partie, et
+c'est moi qui l'ai chassée, et je ne la verrai plus. Pour la dernière
+fois, j'ai entendu le bruit de ses pas qui m'égayait le coeur, le son de
+sa voix qui chantait dans mon âme; sa voix, sa douce voix! je ne
+l'entendrai plus! Afsia, ma gazelle blanche! Et c'est moi qui l'ai
+chassée! Je l'ai chassée! Elle! elle! Que n'a-t-elle tardé une minute!
+Que n'est-elle venue une seconde fois pleurer sur ma main! J'aurais tout
+pardonné. Oui, j'allais tout pardonner, malgré l'autre qui était là et
+qui raillait. Mais elle a voulu le suivre; elle s'est laissée
+brutalement pousser par cet homme, sans protestation, sans revenir sur
+ses pas, déjà soumise à lui, comme s'il avait d'autre droit sur elle que
+le viol et le rapt, se contentant de crier à la porte: Mansour! Mansour!
+Ah! si elle revenait, si elle s'échappait de ses mains, si elle courait
+à moi et qu'elle me crie encore: Mansour! Mansour! Il en est temps:
+Comme j'ouvrirais mes bras. Je la lui disputerais bien. Que m'importe sa
+souillure! Je la laverais, je l'effacerais, j'y mettrais à la place
+l'immensité de mon amour. Qu'importe qui lui ait mis cette souillure? Je
+ne le connais pas. Sais-je s'il dit vrai? Le fils de Meryem! je ne le
+connais pas; je ne veux pas le connaître. Je connais Afsia! Afsia!
+Afsia!
+
+Il écouta; son cri resta sans écho. Rien ne répondit qu'un bourdonnement
+confus du côté de Djenarah; des voix d'hommes et des pas de chevaux.
+
+--Et les autres qui approchent, dit-il, qui viennent avec leur insolente
+joie. Oh! ce ne sera pas. Non, ce ne sera pas. Les forts font plier le
+malheur et brisent comme un bâton le _sort_ que leur jettent les
+_djenouns_. Je suis fort, je suis fort, et pendant plus de trente ans,
+les hommes m'ont appelé l'Heureux.
+
+Étendant le bras, il ressaisit son grand fusil de guerre, le _moukhalah_
+qui ne manquait jamais son coup, puis, secouant ses membres roidis, il
+crut sentir encore une fois couler en lui toute la vigueur des jeunes,
+et s'élança dans les ténèbres:
+
+--Fils de Meryem, à nous deux!
+
+
+
+
+LVI
+
+
+Il prit sa course à travers la plaine, suivant le même sentier parcouru
+une heure avant, alors que, poussé par les aboiements de ses sens en
+délire, il craignait de prolonger son dangereux contact avec sa fiancée.
+
+Oh! qu'il eût mieux fait d'oublier ses serments, de se moquer des rires
+du lendemain, de se voler lui-même; elle ne s'en irait pas avec un
+autre, la nuit, à travers les chemins!
+
+Et il courait vers le marais. C'est la voie qu'ils avaient dû prendre,
+fuyards honteux, pour éviter les gens de la noce.
+
+Bientôt, en effet, il aperçut les deux ombres qui allaient lentement
+dans les hautes herbes. Il voyait leurs têtes et de temps en temps celle
+de l'homme se penchait sur celle de la _fiancée_.
+
+--Arrête, cria-t-il haletant, car la course l'avait rompu, arrête, toi
+qui me voles mon épouse.
+
+--Ton épouse est à moi, riposta l'autre. Quoi! t'es-tu ravisé et
+viens-tu la reprendre. Les gens de Djenarah ont donc dit vrai, en
+affirmant que tu n'avais pas de scrupules et qu'aux jours de ta jeunesse
+tu cherchas une maîtresse dans le lit de ton père? Mais tu te trompes,
+vieillard, si tu crois que je veuille laisser cette belle fille en
+pâture à ta froide lubricité.
+
+Sous cette insulte, les yeux de Mansour lancèrent des reflets rouges
+comme aux heures de tempête où il criait aux guerriers de son goum:
+
+«En avant, jeunes gens, à la nage, à la nage! Ce n'est pas le plomb,
+c'est le destin qui tue!»
+
+Et il épaula l'arme:
+
+--Afsia, cria-t-il, baisse-toi.
+
+Mais ce ne fut qu'un éclair, il remit son fusil au pied et se contenta
+de dire:
+
+--O toi qui es entré dans une maison calme et radieuse, et en es sorti y
+laissant la mort et la nuit, oublie mon nom, moi je ne te connais plus.
+Oublie-le jusqu'à l'heure où le châtiment ouvrira brusquement ta porte
+et entrera sous ton toit comme tu es entré sous le mien; alors tu te
+souviendras de ton père _Mansour-ben-Ahmed._
+
+--Tu l'as dit toi-même, je ne lui dois rien, répliqua l'autre. Que la
+malédiction dont il me menace retombe sur sa tête!
+
+--O fils de Meryem, je ne te maudis pas. Que le prophète me garde de te
+maudire, c'est assez que ma tête soit vouée. Mais écoute mon conseil ou
+plutôt ma prière. Que celle que tu emmènes ne trouve jamais ses heures
+lourdes; enveloppe-la de bien-être et d'amour.
+
+Puis, s'attendrissant en dépit de lui-même:
+
+--Et toi, Afsia, tu emportes ma vie et je n'ai plus le droit de te
+retenir. A côté de la tienne, pleine d'espérance, la mienne, pleine de
+désolation ne doit pas compter. Mais j'ai peur pour toi, je crains que
+tu ne t'en ailles accouplée au mal à quelque destinée maudite. Écoute,
+mon enfant, écoute mes dernières paroles. Si jamais le désastre venait
+frapper ta tête, souviens-toi! souviens-toi qu'il y a quelque part dans
+la plaine, loin des sultans, des méchants et des envieux, un haouch, le
+tien, qui restera dans la tristesse et dans l'ombre jusqu'à ce que tu
+viennes l'ensoleiller par ton retour. La porte en sera pour toi
+constamment ouverte; viens le jour, si tu peux marcher le front haut;
+viens la nuit, si tu redoutes les regards; viens couverte d'habits de
+fête ou couverte d'opprobre et vêtue des haillons des misérables, viens
+maudite des hommes et délaissée de Dieu; le vieillard qui devait être
+ton époux et qui n'eût dû songer qu'à rester ton père, t'attendra, te
+gardant jusqu'à son heure dernière ta place à son foyer et ta place dans
+son coeur. Et maintenant, un mot d'adieu: Va avec la paix! Va avec la
+paix! Va avec la paix!
+
+Et il écouta si elle lui répondrait, si elle lui criait adieu, mais il
+n'entendit rien; alors, il s'agenouilla le front sur la terre, mouillant
+de ses larmes la poussière du chemin.
+
+Entraînée par la main impitoyable, Afsia marchait toujours et,
+lorsqu'elle voulait se retourner, émue jusqu'au fond des entrailles par
+cette voie douloureuse, lorsqu'elle voulait revenir sur ses pas et
+crier: «Mansour, Mansour, me voici!» l'autre lui fermait la bouche en la
+poussant devant lui:
+
+--Marche! marche! disait-il.
+
+Et elle marchait en sanglotant. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle entendit
+par trois fois son nom dans la nuit:
+
+--Afsia! Afsia! Afsia!
+
+Et elle s'affaissa sur le chemin.
+
+
+
+
+LVII
+
+
+Cependant, les invités de la noce s'avançaient, bruyants et joyeux.
+
+Jeunes et vieux étaient à cheval, et le Caïd les précédait. Pour faire
+honneur à son frère, il avait convoqué les cheiks d'alentour, et tous
+avec leurs cavaliers, le fusil sur la cuisse, chatouillaient de leurs
+longs éperons ou du coin aigu de l'étrier, les flancs des fiers étalons
+et des ardentes cavales qui, surexcités et narines fumantes,
+bondissaient en mâchant le mors, impatients d'être lancés à la brillante
+fantasia.
+
+Car déjà, on approchait du haouch; on l'apercevait noyé dans les
+premières lueurs de l'aube, enfoui dans sa verdoyante oasis.
+
+«A la nage, jeunes hommes, à la nage! A la nage sur vos coursiers! Voici
+le moment de déployer votre force et votre adresse, le moment de
+montrer, aux plus beaux yeux du Souf, comment les enfants de la plaine
+savent manier un fusil et un cheval.
+
+«Car, la belle Afsia, la fiancée du vieux Thaleb, ouvrira sur tous ses
+grands yeux de gazelle et qui sait si elle ne remarquera pas quelqu'un
+d'entre vous. Alors, ce soir, dans les bras de son vieil époux, le
+souvenir du cavalier traversera peut-être sa pensée et elle se dira:
+«Que n'est-il à mes côtés à la place du vieux!» Et assister, en tiers
+invisible, à la nuit amoureuse, n'est-ce pas un pas pour entrer dans le
+coeur?
+
+A la nage, jeunes gens, à la nage! Aujourd'hui, c'est jour de poudre.
+Haut les fusils et feu!»
+
+Et retentit la détonation, longue, crépitante, qui déchira, joyeuse
+pétarade, le grand silence de la vallée.
+
+Et tous s'élancèrent au galop.
+
+
+
+
+LVIII
+
+
+A la nage, à la nage! Et, comme un escadron de _djenouns_, ils
+passèrent, tumultueux et rapides, ébranlant le sol sous leurs pieds.
+
+«A la nage! à la nage! Thaleb! Thaleb-El-Messaoud! Le salut soit sur
+toi! La bénédiction sur ta tête! L'Heureux, l'Heureux! gloire à
+l'Heureux et à sa fiancée!»
+
+Et les jeunes, et les vieux, et les femmes et les filles assises sur les
+mules, acclamant de leurs cris saccadés, et les krammès qui couraient
+derrière, et la négresse Mabrouka qui témoignait sa joie par ses éclats
+de rire, et l'étalon du marié, l'arrière-petit-fils de Naama, la belle
+coureuse, tout bridé et harnaché de cuir rouge brodé d'or, présent du
+Caïd, et la mule blanche caparaçonnée d'or et de soie, destinée à
+l'épousée, tout passa comme un éclair. A la nage! à la nage!
+
+Et, dans les hautes herbes du petit chemin creux, un homme à barbe
+blanche et aux yeux farouches, accroupi comme un fauve sinistre, les
+coudes sur les genoux et la face dans les poings, les regardait passer.
+
+Et à cinquante pas derrière la cavalcade il vit, sur une mule grise
+pareille à celle qui avait emporté jadis la fille du Muezzin El-Ketib
+dans les sables, un gros homme à mine florissante et railleuse qu'il
+reconnut pour être le marchand Lagdar-ben-El-Arbi, l'ancien fiancé de
+Meryem.
+
+Et les petits oiseaux éveillés emplirent les buissons voisins de leurs
+premières notes joyeuses, les poules d'eau battirent des ailes, et
+l'alouette, s'élevant dans les airs, lança gaîment sa chanson:
+
+ Va, bon drille.
+ Au larcin!
+ Doux butin,
+ Pille, pille!
+
+
+
+
+LIX
+
+
+Ce fut une grande risée dans la ville, et les ennemis de Mansour s'en
+allaient criant par les rues, et sur les marchés:
+
+«C'est le châtiment! c'est le châtiment!»
+
+Le Caïd, honteux de son frère, défendit qu'on prononçât son nom devant
+lui.
+
+Quant à Mansour, il ne se montra plus.
+
+Et, depuis ce temps, le haouch de la plaine d'Ain-Chabrou est triste
+comme une fosse qui attend son mort. Cependant, de même qu'autrefois, le
+soleil le caresse, l'oasis verdoie, les chants des oiseaux éclatent dans
+les buissons, et le ruisseau s'en va courant sous les saules. Mais les
+grandes herbes sauvages ont envahi le seuil; la mousse, semblable à des
+plaques de lèpre, ronge les murs crevassés, le toit effondré laisse
+entrer les pluies d'orage, et la porte, battue dans une nuit de
+tempête, tombe à moitié brisée sur l'un de ses gonds tordus. Dans la
+chambre d'Afsia, de grandes araignées rousses tendent à tous les coins
+leurs toiles perfides, et les couleuvres font leur nid sur la couche où
+elle reposait.
+
+Parfois, dans les nuits noires, il s'y élève des clameurs sinistres,
+mêlées aux aboiements des chiens affamés et aux jappements des chacals.
+Nul n'ose en approcher, car les chameliers de la plaine le disent hanté
+par Eblis le Maudit. Mais ce n'est que Mansour le Maudit qui l'habite et
+qui paye au destin les trente années où on le surnommait l'_Heureux!_
+
+Les bruits entendus, c'est sa voix lamentable, lorsque l'insomnie le
+chasse de sa natte de jonc pourri pour l'envoyer errer dans les noirs
+sentiers du marais. Le vieux fou s'imagine que sa fiancée doit revenir,
+et il appelle et attend toujours.
+
+Mais ni lui, ni les gens de Djenarah, ni les chevriers de la montagne,
+ni les chameliers de la plaine, ni les pâtres de la vallée n'ont revu
+celle qu'on appelait la _Fiancée de Sidi-Messaoud_, ou la _Vierge
+d'Ain-Chabrou_.
+
+
+
+
+ÉPILOGUE
+
+
+Par une chaude après-midi, le lieutenant _Omar-bou-Skin_ vint s'asseoir
+sur un banc de pierre de la voûte _Dar-el-Bey_.
+
+Les chevaux de l'escadron de Constantine étaient partis à la rivière, et
+il attendait leur retour en chantonnant quelques-uns de ses couplets
+favoris:
+
+ Ses lèvres sont une coupe
+ Où je bois la volupté,
+ Et sur sa divine croupe
+ J'irais dans l'éternité.
+
+Il devait se marier le lendemain avec une fillette de douze ans, jolie
+comme un rêve d'amour, qu'il avait payée deux cents douros, et il était
+tout joyeux.
+
+En ce moment, une femme arabe enveloppée d'une élégante moulaia de laine
+fine et la jambe couverte du bas blanc bien tiré qu'affectionnent les
+filles libres, s'approcha lentement.
+
+L'officier la regardait en souriant, car elle avait de grands yeux de
+gazelle, purs et pleins d'éclat, et sous son haik on devinait la
+jeunesse et la grâce.
+
+Quand elle fut près de lui, elle s'arrêta et de ses yeux jaillirent des
+étincelles.
+
+Il continuait à sourire, et tout à coup le sourire se glaça sur ses
+lèvres: la jeune femme avait écarté son voile.
+
+--Toi! dit-il, pâlissant et presque effrayé... que veux-tu?
+
+Il fit un mouvement pour se lever, mais il retomba lourdement sur le
+siége de pierre. Le manche en bois d'un long poignard kabyle planté dans
+sa poitrine se dressa au-dessous du cou.
+
+Il ouvrit la bouche pour crier, et une seule syllabe, répétée trois
+fois, s'échappa comme d'un râle:
+
+--Af.... Af.... Af....
+
+Le sang qui jaillit à flots emporta le reste dans l'éternité.
+
+Toute blanche et l'oeil hagard, la femme resta quelques secondes penchée
+sur sa tête, puis, froidement:
+
+--Il est mort! dit-elle; c'était écrit! Mansour est vengé!
+
+Les spahis de garde se ruèrent furieux, quelques-uns le poing levé,
+mais, la voyant si belle, aucun ne frappa.
+
+Elle ne prononça pas une parole et se laissa emmener sans résistance.
+Aux questions du juge français et même à celles du cadi, elle garda un
+silence obstiné.
+
+Tout ce qui fut révélé par l'enquête, c'est qu'elle avait été longtemps
+la maîtresse favorite du lieutenant Omar-bou-Skin, et qu'elle était bien
+connue des officiers sous le nom de _Meryem_.
+
+On la fusilla, un matin de mai, sans grand appareil, dans un champ en
+friche, au sud de Constantine, près de la route qui conduit au Pays des
+Palmiers.
+
+_Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!_
+
+
+
+FIN
+
+
+
+_ACHEVÉ D'IMPRIMER_
+le 4 juillet 1885.
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+Le Roman du Curé.
+L'Homme qui tue.
+Le Péché de Soeur Cunégonde.
+Marie Queue-de-Vache.
+Les Va-nu-Pieds de Londres.
+Les Nuits de Londres.
+Musc, Haschisch et Sang.
+
+SOUS PRESSE:
+
+La Pucelle de Tebessa.
+L'Armée de John Bull.
+Vertu et Tempérament.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'amour au pays bleu, by Hector France
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR AU PAYS BLEU ***
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+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
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+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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