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+Project Gutenberg's Journal d'un voyageur pendant la guerre, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Journal d'un voyageur pendant la guerre
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: January 23, 2006 [EBook #17589]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN VOYAGEUR ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Chuck Greif and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+JOURNAL D'UN VOYAGEUR PENDANT LA GUERRE
+
+PAR
+
+GEORGE SAND
+
+(L.-A. AURORE DUPIN) VEUVE DE M. LE BARON DUDEVANT
+
+PARIS MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
+
+ * * * * *
+
+LIBRAIRIE NOUVELLE BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE
+GRAMMONT
+
+ * * * * *
+
+1871
+
+Droits de reproduction et de traduction réservés
+
+ * * * * *
+
+
+ Nohant, 15 septembre 1870.
+
+Quelle année, mon Dieu! et comme la vie nous a été rigoureuse! La vie
+est un bien pourtant, un bien absolu, qui ne se perd ni ne diminue dans
+le sublime total universel. Les hommes de ce petit monde où nous sommes
+n'en ont encore qu'une notion confuse, un sentiment fiévreux,
+douloureux, étroit. Ils font un misérable usage des fugitives années où
+ils croient pouvoir dire _moi_, sans songer qu'avant et après cette
+passagère affirmation, leur moi a déjà été et sera encore un moi
+inconscient peut-être de l'avenir et du passé, mais toujours plus
+affirmatif et plus accusé.
+
+Des milliers d'hommes viennent de joncher les champs de bataille de
+leurs cadavres mutilés. Chers êtres pleurés! une grande âme s'élève avec
+la fumée de votre sang injustement, odieusement répandu pour la cause
+des princes de la terre. Dieu seul sait comment cette âme magnanime se
+répartira dans les veines de l'humanité; mais nous savons au moins
+qu'une partie de la vie de ces morts passe en nous et y décuple l'amour
+du vrai, l'horreur de la guerre pour la guerre, le besoin d'aimer, le
+sentiment de la vie idéale, qui n'est autre que la vie normale telle que
+nous sommes appelés à la connaître. De cette étreinte furieuse de deux
+races sortira un jour la fraternité, qui est la loi future des races
+civilisées. Ta mort, ô grand cadavre des armées, ne sera donc pas
+perdue, et chacun de nous portera dans son sein un des coeurs qui ont
+cessé de battre.
+
+Ces réflexions me saisissent au lever du soleil, après quatre jours de
+fièvre que vient de dissiper ou plutôt d'épuiser une nuit d'insomnie. En
+ouvrant ma fenêtre, en aspirant la fraîcheur du matin et le profond
+silence d'une campagne encore matériellement tranquille, je me demande
+si tout ce que je souffre depuis six semaines n'est point un rêve.
+Est-il possible que ce matin bleu, cette verdure renouvelée après un été
+torride, ces nuages roses qui montent dans le ciel, ces rayons d'or qui
+percent les branches, ne soient pas l'aurore d'un jour heureux et pur?
+Est-il possible que les héros de nos places de guerre souffrent mille
+morts à cette heure, et que Paris entende déjà peut-être gronder le
+canon allemand autour de ses murailles? Non, cela n'est pas. J'ai eu le
+cauchemar, la fièvre a déchaîné sur moi ses fantômes, elle m'a brisée.
+Je m'éveille, tout est comme auparavant. Les vendangeurs passent, les
+coqs chantent, le soleil étend sur l'herbe ses tapis de lumière, les
+enfants rient sur le chemin.--Horreur! voilà des blessés qui reviennent,
+des conscrits qui partent: malheur à moi, je n'avais pas rêvé!
+
+Et devant moi se déroule de nouveau cette funeste demi-année dont j'ai
+bu l'amertume en silence: Mon fils gravement malade pendant seize nuits
+que j'ai passées à son chevet,--attendant d'heure en heure, durant
+plusieurs de ces nuits lugubres, que ma belle-fille m'apportât des
+nouvelles de mes deux petits-enfants sérieusement malades aussi: et
+puis, quelques jours plus tard, quand le printemps splendide éclatait en
+pluie de fleurs sur nos têtes, vingt autres nuits passées auprès de mon
+fils malade encore. Et puis une grande fatigue, le travail en retard, un
+effort désespéré pour reprendre ma tâche au milieu d'un été que je n'ai
+jamais vu, que je ne croyais pas possible dans nos climats tempérés: des
+journées où le thermomètre à l'ombre montait à 45 degrés, plus un brin
+d'herbe, plus une fleur au 1er juillet, les arbres jaunis perdant
+leurs feuilles, la terre fendue s'ouvrant comme pour nous ensevelir,
+l'effroi de manquer d'eau d'un jour à l'autre, l'effroi des maladies et
+de la misère pour tout ce pauvre monde découragé de demander à la terre
+ce qu'elle refusait obstinément à son travail, la consternation de sa
+fauchaison à peu près nulle, la consternation de sa moisson misérable,
+terrible sous cette chaleur d'Afrique qui prenait un aspect de fin du
+monde! Et puis des fléaux que la science croyait avoir conjurés et
+devant lesquels elle se déclare impuissante, des varioles foudroyantes,
+horribles, l'incendie des bois environnants élevant ses fanaux sinistres
+autour de l'horizon, des loups effarés venant se réfugier le soir dans
+nos maisons! Et puis des orages furieux brisant tout, et la grêle
+meurtrière achevant l'oeuvre de la sécheresse!
+
+Et tout cela n'était rien, rien en vérité! Nous regrettons ce temps si
+près de nous dont il semble qu'un siècle de désastres nous sépare déjà.
+La guerre est venue, la guerre au coeur de la France, et aujourd'hui
+Paris investi! Demain peut-être, pas plus de nouvelles de Paris que de
+Metz! Je ne sais pas comment nos coeurs ne sont pas encore brisés. On
+ne se parle plus dans la crainte de se décourager les uns les autres.
+
+
+ 17 septembre.
+
+Aujourd'hui pas de lettres de Paris, pas de journaux. La lutte
+colossale, décisive, est-elle engagée? Je me lève encore avec le jour
+sans avoir pu dormir un instant. Le sommeil, c'est l'oubli de tout; on
+ne peut plus le goûter qu'au prix d'une extrême fatigue, et nous sommes
+dans l'inaction! On ne peut s'occuper des campagnes apparemment; rien
+pour organiser ce qui reste au pays de volontés encore palpitantes, rien
+pour armer ce qui reste de bras valides. Il n'y en a pourtant plus
+guère; on a déjà appelé tant d'hommes! Notre paysan a pleuré, frémi, et
+puis il est parti en chantant, et le vieux, l'infirme, le patient est
+resté pour garder la famille et le troupeau, pour labourer et ensemencer
+le champ. Beauté mélancolique de l'homme de la terre, que tu es
+frappante et solennelle au milieu des tempêtes politiques! Tandis que
+le riche, vaillant ou découragé, abandonne son bien-être, son industrie,
+ses espérances personnelles, pour fuir ou pour combattre, le vieux
+paysan, triste et grave, continue sa tâche et travaille pour l'an
+prochain. Son grenier est à peu près vide; mais, fût-il plein, il sait
+bien que d'une manière ou de l'autre il lui faudra payer les frais de la
+guerre. Il sait que cet hiver sera une saison de misère et de
+privations; mais il croit au printemps, lui! La nature est toujours pour
+lui une promesse, et je l'ai trouvé moins affecté que moi en voyant
+mourir cet été le dernier brin d'herbe de son pré, la dernière fleurette
+de son sillon. J'avais un chagrin d'artiste en regardant périr la
+plante, la fleur, ce sourire pur et sacré de la terre, cette humble et
+perpétuelle fête de la saison de vie. Tandis que je me demandais si le
+sol n'était pas à jamais desséché, si la séve de la rose n'était pas à
+jamais tarie, si je retrouverais jamais l'ancolie dans les foins ou la
+scutellaire au bord de l'eau tarie, il ne se souciait, lui, que de ce
+qu'il pourrait faire manger à sa chèvre ou à son boeuf durant l'hiver;
+mais il avait plus de confiance que moi dans l'inépuisable générosité du
+sol. Il disait:
+
+--Qu'un peu de pluie nous vienne, nous sèmerons vite, et nous
+recueillerons en automne.
+
+Mon imagination me montrait un cataclysme là où sa patience ne
+constatait qu'un accident. Il ne s'apercevait guère du luxe évanoui, du
+bleuet absent des blés, du lychnis rose disparu de la haie. Il arrachait
+une poignée d'herbe avec la racine sèche, et après un peu d'étonnement,
+il disait:
+
+--L'herbe pourtant, l'herbe ça ne peut pas mourir!
+
+Il n'a pas la compréhension raisonnée, mais il a l'instinct profond,
+inébranlable, de l'impérissable vitalité. Le voilà en présence de la
+famine pour son compte, aux prises avec les aveugles éventualités de la
+guerre: comme il est calme! Au milieu de ses préjugés, de ses
+entêtements, de son ignorance, il a un côté vraiment grand. Il
+représente l'_espèce_ avec sa persistante confiance dans la loi du
+renouvellement.
+
+
+ Boussac (Creuse), 20 septembre.
+
+On dit que récapituler ses maux porte malheur. Cela est vrai pour nous
+aujourd'hui. La variole s'est déclarée foudroyante, épidémique autour de
+nous; nous avons renvoyé les enfants et leur mère, et aujourd'hui force
+nous est de les rejoindre, car le fléau est installé pour longtemps
+peut-être, et nous ne pouvons vivre ainsi séparés. Nous voilà fuyant
+quelque chose de plus aveugle et de plus méchant encore que la guerre,
+après avoir tenté vainement d'y apporter remède; hélas! il n'y en a pas;
+le paysan chasse le médecin ou le voit arriver avec effroi. Partons
+donc! Une balle n'est rien, elle ne tue que celui qu'elle frappe, mais
+ce mal subit qu'il faut absolument communiquer à l'être dévoué qui vous
+soigne, à votre enfant, à votre mère, à votre meilleur ami!... Il faut
+donc alors mourir en se haïssant soi-même, en se maudissant, en se
+reprochant comme un crime d'avoir vécu une heure de trop!
+
+La chaleur est écrasante, la sécheresse va recommencer; elle n'a pas
+cessé ici, dans ce pays granitique, littéralement cuit. Nous couchons
+dans une petite auberge très-propre; abondance de plats fortement
+épicés, pas d'eau potable. Le pays est admirable quand même. La couleur
+est morte sur les arbres, mais les belles formes et les beaux tons des
+masses rocheuses bravent le manque de parure végétale. Les bestiaux
+épars, cherchant quelques brins d'herbe sous la fougère, ont un grand
+air de tristesse et d'ennui; leurs robes sont ternes, tandis que les
+flancs dénudés des collines brillent au soleil couchant comme du métal
+en fusion. Le soleil baisse encore, tout s'illumine, et les vastes
+brûlis de bruyère forment à l'horizon des zones de feu véritable qu'on
+ne distingue plus de l'embrasement général que par un ton cerise plus
+clair. Sommes-nous en Afrique ou au coeur de la France? Hélas! c'est
+l'enfer avec ses splendeurs effrayantes où l'âme navrée des souvenirs de
+la terre fait surgir les visions de guerre et d'incendie. Ailleurs on
+brûle tout de bon les villages, on tue les hommes, on emmène les
+troupeaux. Et ce n'est pas loin, ce qu'on ne voit pas encore! Ce
+magnifique coucher de soleil, c'est peut-être la France qui brûle à
+l'horizon!
+
+
+ Saint-Loup (Creuse), 21 septembre.
+
+Le Puy-de-Dôme et la fière dentelure des volcans d'Auvergne se sont
+découpés tantôt dans le ciel au delà du plateau que nous traversions,
+premier échelon du massif central de la France. Quelle placidité dans
+cette lointaine apparition des sommets déserts! Voilà le rempart naturel
+qu'au besoin la France opposerait à l'invasion; qu'il est majestueux
+sous son voile de brume rosée! Les plaines immenses qui s'échelonnent
+jusqu'à la base semblent le contempler dans un muet recueillement.
+
+Ici tout est calme, encore plus qu'aux bords de l'Indre. Les gens sont
+pourtant plus actifs et plus industrieux; ils ont plus de routes et de
+commerce, mais ils sont plus sobres et plus graves. Le paysan vit de
+châtaignes et de cidre, il sait se passer de pain et de vin; sa vache et
+son boeuf ne sont pas plus difficiles que son âne. Ils mangent ce qu'ils
+trouvent, et sont moins éprouvés par la sécheresse que nos bêtes
+habituées à la grasse prairie. Ce pays-ci n'attirera pas la convoitise
+de l'étranger. La nature lui sera revêche, si l'habitant ne lui est pas
+hostile.
+
+Nous voici chez d'adorables amis, dans une vieille maison très-commode
+et très-propre, aussi bien, aussi heureux qu'on peut l'être par ces
+temps maudits. L'air est sain et vif, le soleil a tout dévoré, et le
+danger de famine est bien plus effrayant encore que chez nous. Ils n'ont
+pas eu d'orage, pas une goutte d'eau depuis six mois! Deux beaux petits
+garçons jouent au soleil, sous de pauvres acacias dénudés, avec nos
+deux petites filles, charmées du changement de place, un petit âne d'un
+bon caractère, et un gros chien qui flaire les nouveau-venus d'un air
+nonchalant. Les enfants rient et gambadent, c'est un heureux petit monde
+à part qui ne s'inquiète et ne s'attriste de rien. Au commencement de la
+guerre, nous ne voulions pas qu'on en parlât devant nos filles; nous
+avions peur qu'elles n'eussent peur. Nous les retrouvons déjà
+acclimatées à cette atmosphère de désolation; elles ont voyagé, elles
+ont fait une vingtaine de lieues; elles parlent bataille, elles jouent
+aux Prussiens avec ces garçons, qui se font des fusils avec des tiges de
+roseau. C'est un jeu nouveau, une fiction, cela n'est pas arrivé, cela
+n'arrivera pas. Les enfants décidément ne connaissent pas la peur du
+réel.
+
+
+ 22 septembre.
+
+Chez nous, j'étais physiquement très-malade. Étais-je sous l'influence
+de l'air empesté du pauvre Nohant? Aujourd'hui je me sens guérie, mais
+le coeur ne reprend pas possession de lui-même. On avait naguère, dans
+la tranquillité de la vie retirée et studieuse, cette petite joie
+intérieure qui est comme le sentiment de l'état de santé de la
+conscience personnelle. Aujourd'hui il n'y a plus du tout de
+personnalité possible; le devoir accompli, toujours aimé, mais
+impuissant au delà d'une étroite limite, ne console plus de rien. Voici
+les temps de calamité sociale où tout être bien organisé sent frémir en
+soi les profondes racines de la solidarité humaine. Plus de chacun pour
+soi, plus de chacun chez soi! La communauté des intérêts éclate. L'avare
+qui compte sa réserve est effrayé de cette stérile ressource qui
+s'écoulera sans se renouveler. Il est malheureux, irrité; il voudrait
+égorger l'inconnu, la crise, tout ce qui tombera sous sa main. Il
+cherche un lieu sûr pour cacher sa bourse, non pas tant pour la dérober
+à l'Allemand, avec lequel il se résigne à transiger, que pour se
+dispenser de nourrir son voisin affamé l'hiver prochain. Celui qui n'a
+pas la même préoccupation personnelle est malheureux autrement, sa
+souffrance est plus noble, mais elle est plus profonde et plus
+constante. Il ne se dit pas comme l'avare qu'il réussira peut-être, à
+force de soins, à ne pas trop manquer. Quand l'avare a saisi cette
+espérance, il s'endort rassuré. L'autre, celui qui fait bon marché de
+lui-même, ne réfléchit pas tant à son lendemain. Son sommeil est un rêve
+amer où l'âme se tord sous le poids du malheur commun. Pauvre soldat de
+l'humanité, il veut bien mourir pour les autres, mais il voudrait que
+les autres fussent assurés de vivre, et quand la voix de la vision crie
+à son oreille: _Tout meurt!_ il s'agite en vain, il étend ses mains dans
+le vide. Il se sent mourir autant de fois qu'il y a de morts sur la
+terre.
+
+
+ 22 septembre.
+
+Heureux ceux qui croient que la vie n'est qu'une épreuve passagère, et
+qu'en la méprisant ils gagneront une éternité de délices! Ce calcul
+égoïste révolte ma conscience, et pourtant je crois que nous vivons
+éternellement, que le soin que nous prenons d'élever notre âme vers le
+vrai et le bien nous fera acquérir des forces toujours plus pures et
+plus intenses pour le développement de nos existences futures; mais
+croire que le ciel est ouvert à deux battants à quiconque dédaigne la
+vie terrestre me semble une impiété. Une place nous est échue en ce
+monde; purifions-la, si elle est malsaine. La vie est un voyage;
+rendons-le utile, s'il est pénible. Des compagnons nous entourent au
+hasard; quels qu'ils soient, voyageons à frais communs; ne prions pas,
+plutôt que de prier seuls. Travaillons, marchons, déblayons ensemble. Ne
+disons pas devant ceux qui meurent en chemin qu'ils sont heureux d'être
+délivrés de leur tâche. Le seul bonheur qui nous soit assigné en ce
+monde, c'est précisément de bien faire cette tâche, et la mort qui
+l'interrompt n'est pas une dispense de recommencer ailleurs. Il serait
+commode, en vérité, d'aller s'asseoir au septième ciel pour avoir vécu
+une fois.
+
+
+ 23 septembre.
+
+Un soleil ardent traversant un air froid: ceci ressemble au printemps du
+Midi; mais la sécheresse des plantes nous rappelle que nous sommes au
+pays de la soif. On a grand'peine ici à se procurer de l'eau, et elle
+n'est pas claire; une pauvre petite source hors du village alimente
+comme elle peut bêtes et gens. Les rivières ne coulent plus. On nous a
+menés aujourd'hui voir le gouffre de la _Tarde_. La Tarde est un torrent
+qui forme aux plateaux que nous traversons une ceinture infranchissable
+en hiver; il est enfoui dans d'étroites gorges granitiques qui se
+bifurquent ou se croisent en labyrinthe, et il y roule une masse d'eau
+d'une violence extrême. Le gouffre, où nous sommes descendus, offre
+encore un profond réservoir d'eau morte sous les roches qui surplombent.
+Le poisson s'y est réfugié. A deux pas plus loin, la Tarde disparaît et
+reparaît de place en place; elle semble revivre, marcher avec le vent
+qui la plisse, mais elle s'arrête et se perd toujours. En mille
+endroits, on passe la furieuse à pied sec, sur des entassements de
+roches brisées ou roulées qui attestent sa puissance évanouie. Rien
+n'est plus triste que cette eau dormante, enchaînée, trouble et morne,
+qui a conservé à ses rives escarpées un peu de fraîcheur printanière,
+mais qui semble leur dire: «Buvez encore aujourd'hui, demain je ne serai
+plus.»
+
+J'avais un peu oublié nos peines. Il y avait de ces recoins charmants où
+quelques fleurettes vous sourient encore et où l'on rêve de passer tout
+seul un jour de _far niente_, sans souvenir de la veille, sans
+appréhension du lendemain. En face, un formidable mur de granit couronné
+d'arbres et brodé de buissons; derrière soi, une pente herbeuse rapide,
+plantée de beaux noyers; à droite et à gauche, un chaos de blocs dans le
+lit du torrent; sous les pieds, on a cet abîme où, à la saison des
+pluies, deux courants refoulés se rencontrent et se battent à grand
+bruit, mais où maintenant plane un silence absolu. Un vol de libellules
+effleure l'eau captive et semble se rire de sa détresse. Une chèvre tond
+le buisson de la muraille à pic; par où est-elle venue, par où s'en
+ira-t-elle? Elle n'y songe pas; elle vous regarde, étonnée de votre
+étonnement. Je contemplais la chèvre, je suivais le vol des demoiselles,
+je cueillais des scabieuses lilas; quelqu'un dit près de moi:
+
+--Voilà une retraite assez bien fortifiée contre les Prussiens!
+
+Tout s'évanouit, la nature disparaît. Plus de contemplation. On se
+reproche de s'être amusé un instant. On n'a pas le droit d'oublier.
+Va-t'en, poésie, tu n'es bonne à rien!
+
+Mon âme est-elle plus en détresse que celle des autres? Il y a si
+longtemps que j'ai abandonné à ma famille les soins de la vie pratique,
+que je suis redevenue enfant. J'ai vécu au-dessus du possible immédiat,
+ne tenant bien compte que du possible éternel. Certes j'étais dans le
+vrai absolu, mais non dans le vrai relatif. Je le savais bien; je me
+disais que le relatif, auquel je suis impropre, ne me regardait pas, que
+je n'y pouvais faire autorité, et qu'il était d'une sage modestie de ne
+plus m'en mêler. Aujourd'hui je vois que la réflexion qui s'étend à
+l'ensemble des faits humains est méconnue dans toute l'Europe, que les
+nations sont régies par la loi brutale de l'égoïsme, qu'elles sont
+insensibles à l'égorgement d'une civilisation comme la nôtre, que
+l'Allemagne prend sa revanche de nos victoires, comme si un demi-siècle
+écoulé depuis ne l'avait pas initiée à la loi du progrès et à la notion
+de solidarité, que la faute d'un prince aveugle lui sert de prétexte
+pour nous détruire, que c'est bien l'Allemagne qui veut anéantir la
+France! Tout le monde agit pour arriver à l'issue violente de cette
+lutte monstrueuse, et moi, je suis ici à m'étonner encore, en proie à
+une stupeur où je sens que mon âme expire!
+
+
+ 24 septembre.
+
+S...[a] est une de ces supériorités enfoncées dans la vie pratique, qui
+s'y font un milieu restreint, et ne se doutent pas qu'elles pourraient
+s'étendre indéfiniment. Doué d'une activité à la fois ardente et
+raisonnée, il s'intitule simple paysan, et pourrait être ministre d'État
+mieux que bien d'autres qui l'ont été. Il a su faire, d'une terre en
+friche, une propriété relativement riche. Pour qui sait l'histoire de la
+terre dans ces pays ingrats, réussir sans enfouir dans le sol plus
+d'argent qu'il n'en peut rendre est un problème ardu. Cela s'est fait
+par lui sans capitaux, sans risques, avec ardeur, gaieté, douceur
+paternelle. Sa femme est sa véritable moitié: similitude de goûts,
+d'opinions, de caractère; deux êtres dont les forces s'unissent et
+s'augmentent sous le lien d'une tendresse infinie. Couple rare, d'une
+touchante simplicité et d'une valeur qu'il ignore!
+
+[Note a: Sigismond Maulmond.]
+
+Ils ont beau dire, ils ne sont point paysans. Ils appartiennent à la
+bonne bourgeoisie, à la vraie, celle qui identifie sa tâche à celle du
+laboureur et le considère comme son égal; mais cette égalité n'est pas
+la similitude. On a beau défendre au paysan d'appeler _mon maître_ le
+propriétaire du champ qu'il cultive, il veut que la possession soit une
+autorité. Il ne voit dans la société qu'une hiérarchie de maîtrises à
+conserver, car il est maître aussi chez lui, et il n'y a pas longtemps
+qu'il admet sa femme à sa table. Il a de la maîtrise cette notion
+qu'elle n'est pas donnée par le travail et pour le travail seulement. Il
+veut qu'elle soit de tous les instants et s'étende à tous les actes de
+la vie. C'est en vain que le bourgeois éclairé lui dit:
+
+--Je ne suis que le patron, celui qui dirige l'emploi des forces. Quand
+la charrue est rentrée, quand le boeuf est à l'étable, je n'ai plus
+d'autorité; vous êtes mon semblable, nous pouvons manger ensemble ou
+séparément, nous pouvons penser, agir, voter, chacun à sa guise. En
+dehors de la fonction spéciale qui nous lie à la terre par un contrat
+passé entre nous, chacun de nous s'appartient.
+
+Le paysan comprend fort bien; mais il ne veut pas qu'il en soit ainsi.
+Il ne veut pas être l'égal du _maître_, parce qu'il ne veut pas, sur
+l'échelon infime qu'il occupe, admettre un pouvoir égal au sien. Il
+prend la société pour un régiment où la consigne est de toutes les
+heures. Aussi se plie-t-il au régime militaire avec une prodigieuse
+facilité. Là où le bourgeois porte une notion de dévouement à la patrie
+qui lui fait accepter les amertumes de l'esclavage, le paysan porte la
+croyance fataliste que l'homme est fait pour obéir.
+
+On s'assemble sur la place du village, on fait l'exercice avec quelques
+fusils de chasse et beaucoup de bâtons. Il y a là encore de beaux hommes
+qui seront pris par la prochaine levée et qui n'y croient pas encore. On
+sort du village, on apprend à marcher ensemble, à se taire dans les
+rangs, à se diviser, à se masser. L'un d'eux disait:
+
+--Je n'ai pas peur des Prussiens.
+
+--Alors, répond un voisin, tu es décidé à te battre?
+
+--Non. Pourquoi me battrais-je?
+
+--Pour te défendre. S'ils prennent ta vache, qu'est-ce que tu feras?
+
+--Rien. Ils ne me la prendront pas.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce qu'ils n'en ont _pas le droit_.
+
+_Sancta simplicitas!_ Toute la logique du paysan est dans cette notion
+du tien et du mien, qui lui parait une loi de nature imprescriptible.
+Ils n'en ont _pas le droit_!--Le mot, rapporté à table, nous a fait
+rire, puis je l'ai trouvé triste et profond. Le droit! cette convention
+humaine, qui devient une religion pour l'homme naïf, que la société
+méconnaît et bouleverse à chaque instant dans ses mouvements politiques!
+Quand viendra l'impôt forcé, l'impôt terrible, inévitable, des frais de
+guerre, tous ces paysans vont dire que l'État n'a _pas le droit_! Quelle
+résistance je prévois, quelles colères, quels désespoirs au bout d'une
+année stérile! Comment organiser une nation où le paysan ne comprend pas
+et domine la situation par le nombre?
+
+
+ 25 septembre.
+
+S... veut nous arracher à la tristesse; il nous fait voir le pays. La
+région qui entoure Saint-Loup n'est pas belle: les arbres,
+très-nombreux, sont moitié plus petits et plus maigres que ceux du
+Berri, déjà plus petits de moitié que ceux de la Normandie. Ainsi on
+pourrait dire que la Creuse ne produit que des quarts d'arbres. Elle se
+rachète au point de vue du rapport par la quantité, et on appelle le
+territoire où nous sommes la Limagne de la Marche. Triste Limagne, sans
+grandeur et sans charme, manquant de belles masses et d'accidents
+heureux; mais au delà de ce plateau sans profondeur de terre végétale,
+les arbres s'espacent et se groupent, des versants s'accusent, et dans
+les creux la végétation trouve pied. Les belles collines de Boussac,
+crénelées de puissantes pierres druidiques, reparaissent pour encadrer
+la partie ouest. A l'est, les hauteurs de Chambon font rebord à la vaste
+cuve fertile, coupée encore de quelques landes rétives et semée, au
+fond, de vastes étangs, aujourd'hui desséchés en partie et remplis de
+sables blancs bordés de joncs d'un vert sombre. Un seul de ces étangs a
+encore assez d'eau pour ressembler à un lac. Le soleil couchant y plonge
+comme dans un miroir ardent. Ma petite-fille Aurore, qui n'a jamais vu
+tant d'eau à la fois, croit qu'elle voit la mer, et le contemple en
+silence tant qu'elle peut l'apercevoir à travers les buissons du chemin.
+
+L'abbaye de Beaulieu est située dans une gorge, au bord de la Tarde, qui
+y dessine les bords d'un vallon charmant. Là il y a des arbres qui sont
+presque des arbres. Cette enceinte de fraîches prairies et de
+plantations déjà anciennes, car elles datent du siècle dernier, a
+conservé de l'herbe et du feuillage à discrétion. Le ravin lui fait une
+barrière étroite, mais bien mouvementée, couverte de bois à pic et de
+rochers revêtus de plantes. Ce serait là, au printemps, un jardin
+naturel pour la botanique; mais je ne vois plus rien qu'un ensemble, et
+on dit encore autour de moi:
+
+Les Prussiens ne s'aviseront pas de venir ici!
+
+--Toujours l'ennemi, le fléau devant les yeux! Il se met en travers de
+tout; c'est en vain que la terre est belle et que le ciel sourit. Le
+destructeur approche, les temps sont venus. Une terreur apocalyptique
+plane sur l'homme, et la nature s'efface.
+
+On organise la défense; s'ils nous en laissent le temps, la peur fera
+place à la colère. Ceux qui raisonnent ne sont pas effrayés du fait, et
+j'avoue que la bourrasque de l'invasion ne me préoccupe pas plus pour
+mon compte que le nuage qui monte à l'horizon dans un jour d'été. Il
+apporte peut-être la destruction aussi, la grêle qui dévaste, la foudre
+qui tue; le nuage est même plus redoutable qu'une armée ennemie, car nul
+ne peut le conjurer et répondre par une artillerie terrestre à
+l'artillerie céleste. Pourtant notre vie se passe à voir passer les
+nuages qui menacent; ils ne crèvent pas tous sur nos têtes, et l'on se
+soucie médiocrement du mal inévitable. La vie de l'homme est ainsi faite
+qu'elle est une acceptation perpétuelle de la mort; oubli inconscient ou
+résignation philosophique, l'homme jouit d'un bien qu'il ne possède pas
+et dont aucun bail ne lui assure la durée. Que l'orage de mort passe
+donc! qu'il nous emporte plusieurs ou beaucoup à la fois! Y songer, s'en
+alarmer sans cesse, c'est mourir d'avance, c'est le suicide par
+anticipation.
+
+Mais la tristesse que l'on sent est plus pénible que la peur. Cette
+tristesse, c'est la contagion de celle des autres. On les voit s'agiter
+diversement dans un monde près de finir, sans arriver à la
+reconstruction d'un monde nouveau. On m'écrit de divers lieux et de
+divers points de vue:
+
+«Nous assistons à l'agonie des races latines!»
+
+Ne faudrait-il pas dire plutôt que nous touchons à leur renouvellement?
+
+Quelques-uns disent même que la transmission d'un nouveau sang dans la
+race vaincue modifiera en bien ou en mal nos instincts, nos
+tempéraments, nos tendances. Je ne crois pas à cette fusion physique des
+races. La guerre n'amène pas de sympathie entre le vainqueur et le
+vaincu. La brutalité cosaque n'a pas implanté en France une monstrueuse
+génération de métis dont il y ait eu à prendre note. En Italie, pendant
+une longue occupation étrangère, la fierté, le point d'honneur
+patriotique n'ont permis avec l'ennemi que des alliances rares et
+réputées odieuses. Nos courtisanes elles-mêmes y regarderont à deux fois
+avant de se faire prussiennes, et d'ailleurs la bonne nature, qui est
+logique, ne permet pas aux courtisanes d'être fécondes.
+
+Ce n'est donc pas de là que viendra le renouvellement. Il viendra de
+plus haut, et la famille teutonne sera plus modifiée que la nôtre par ce
+contact violent que la paix, belle ou laide, rendra plus durable que la
+guerre. Quel est le caractère distinctif de ces races? La nôtre n'a pas
+assez d'ordre dans ses affaires, l'autre en a trop. Nous voulons penser
+et agir à la fois, nous aspirons à l'état normal de la virilité humaine,
+qui serait de vouloir et pouvoir simultanément. Nous n'y sommes point
+arrivés, et les Allemands nous surprennent dans un de ces paroxysmes où
+la fièvre de l'action tourne au délire, par conséquent à l'impuissance.
+Ils arrivent froids et durs comme une tempête de neige, implacables dans
+leur parti pris, féroces au besoin, quoique les plus doux du monde dans
+l'habitude de la vie. Ils ne pensent pas du tout, ce n'est pas le
+moment; la réflexion, la pitié, le remords, les attendent au foyer. En
+marche, ils sont machines de guerre inconscientes et terribles. Cette
+guerre-ci particulièrement est brutale, sans âme, sans discernement,
+sans entrailles. C'est un échange de projectiles plus ou moins nombreux,
+ayant plus ou moins de portée, qui paralyse la valeur individuelle, rend
+nulles la conscience et la volonté du soldat. Plus de héros, tout est
+mitraille. Ne demandez pas où sera la gloire des armes, dites où sera
+leur force, ni qui a le plus de courage; il s'agit bien de cela!
+demandez qui a le plus de boulets.
+
+C'est ainsi que la civilisation a entendu sa puissance en Allemagne. Ce
+peuple positif a supprimé jusqu'à nouvel ordre la chimère de l'humanité.
+Il a consacré dix ans à fondre des canons. Il est chez nous, il nous
+foule, il nous ruine, il nous décime. Nous contemplons avec stupeur sa
+splendeur mécanique, sa discipline d'automates savamment disposés. C'est
+un exemple pour nous, nous en profiterons; nous prendrons des notions
+d'ordre et d'ensemble. Nous aurons épuisé les efforts désordonnés, les
+fantaisies périlleuses, les dissensions où chacun veut être tout. Une
+cruelle expérience nous mûrira; c'est ainsi que l'Allemagne nous fera
+faire un pas en avant. Dussions-nous être vaincus par elle en apparence,
+nous resterons le peuple initiateur qui reçoit une leçon et ne la subit
+pas. Ce refroidissement qu'elle doit apporter à nos passions trop vives
+ne sera donc pas une modification de notre tempérament, un abaissement
+de chaleur naturelle comme l'entendrait une physiologie purement
+matérialiste; ce sera un accroissement de nos facultés de réflexion et
+de compréhension. Nous reconnaîtrons qu'il y a chez ce peuple un
+stoïcisme de volonté qui nous manque, une persistance de caractère, une
+patience, un savoir étendu à tout, une décision sans réplique, une vertu
+étrange jusque dans le mal qu'il croit devoir commettre. Si nous gardons
+contre lui un ressentiment politique amer, notre raison lui rendra
+justice à un point de vue plus élevé.
+
+Quant à lui, en cet instant, sans doute, il s'arroge le droit de nous
+mépriser. Il ne se dit pas qu'en frappant nos paysans de terreur il est
+le criminel instigateur des lâchetés et des trahisons. Il dédaigne ce
+paysan qui ne sait pas lire, qui ne sait rien, qui a puisé dans le
+catholicisme tout ce qui tendait à l'abrutir par la fausse
+interprétation du christianisme. L'Allemand, à l'heure qu'il est, raille
+le désordre, l'incurie, la pénurie de moyens où l'empire a laissé la
+France. Il nous traite comme une nation déchue, méritant ses revers,
+faite pour ramper, bonne à détruire; mais les Allemands ne sont pas tous
+aveuglés par l'abus de la force. Il y a des nuances de pays et de
+caractère dans cette armée d'invasion. Il y a des officiers instruits,
+des savants, des hommes distingués, des bourgeois jadis paisibles et
+humains, des ouvriers et des paysans honnêtes chez eux, épris de musique
+et de rêverie. Ce million d'hommes que l'Allemagne a vomi sur nous ne
+peut pas être la horde sauvage des innombrables légions d'Attila. C'est
+une nation différente de nous, mais éclairée comme nous par la
+civilisation et notre égale devant Dieu. Ce qu'elle voit chez nous,
+beaucoup le comprendront, et l'ivresse de la guerre fera place un jour à
+de profondes réflexions. Il me semble que j'entends un groupe
+d'étudiants de ce docte pays s'entretenir en liberté dans un coin de nos
+mornes campagnes. Des gens de Boussac qui ont l'imagination vive
+prétendaient ces jours-ci avoir vu trois Prussiens, le casque en tête,
+assis au clair de la lune, sur les pierres _jaumâtres_, ces blocs
+énormes qui surmontent le vaste cromlech du mont Barlot.
+
+Ils ont pu les voir! Leurs âmes effarées ont vu trois âmes pensives que
+la rêverie faisait flotter sur les monuments druidiques de la vieille
+Gaule, et qui devisaient entre elles de l'avenir et du passé. Qui sait
+le rôle de l'idée quand elle sort de nous pour embrasser un horizon
+lointain dans le temps et dans l'espace? Elle prend peut-être alors une
+figure que les extatiques perçoivent, elle prononce peut-être des
+paroles mystérieuses qu'une autre âme rêveuse peut seule entendre.
+
+Donc supposons; ils étaient trois: un du nord de l'Allemagne, un du
+centre, un du midi. Celui du nord disait:
+
+--Nous tuons, nous brûlons, comme nous avons été tués et brûlés par la
+France. C'est justice, c'est la loi du retour, la peine du talion. Vive
+notre césar qui nous venge!
+
+Celui du midi disait:
+
+--Nous avons voulu nous séparer du césar du midi; nous tuons et brûlons
+pour inaugurer le césar du nord!
+
+Et l'Allemand du centre disait:
+
+--Nous tuons et brûlons pour n'être pas tués et brûlés par le césar du
+nord ou par celui du midi.
+
+Alors de la grande pierre jadis consacrée, dit-on, aux sacrifices
+humains, sortit une voix sinistre qui disait:
+
+--Nous avons tué et brûlé pour apaiser le dieu de la guerre. Les césars
+de Rome nous ont tués et brûlés pour étendre leur empire.
+
+--Les césars sont dieux! s'écria le Prussien.
+
+--Craignons les césars! dit le Bavarois.
+
+--Servons les césars! ajouta le Saxon.
+
+--Craignez la Gaule! reprit la voix de la pierre; c'est la terre où les
+vivants sont mangés par les morts.
+
+--La Gaule est sous nos pieds, dirent en riant les trois Allemands en
+frappant la pierre antique du talon de leurs bottes.
+
+Mais la voix répondit:
+
+--Le cadavre est sous vos pieds; l'âme plane dans l'air que vous
+respirez, elle vous pénètre, elle vous possède, elle vous embrasse et
+vous dompte. Attachée à vous, elle vous suivra; vous l'emporterez chez
+vous vivante comme un remords, navrante comme un regret, puissante comme
+une victime inapaisable que rien ne réduit au silence. A tout jamais
+dans la légende des siècles, une voix criera sur vos tombes:
+
+«Vous avez tué et brûlé la France, qui ne voulait plus de césars, pour
+faire à ses dépens la richesse et la force d'un césar qui vous détruira
+tous!»
+
+Les trois étrangers gardèrent le silence; puis ils ôtèrent leurs casques
+teutons, et la lune éclaira trois belles figures jeunes et douces, qui
+souriaient en se débarrassant d'un rêve pénible. Ils voulaient oublier
+la guerre et rêvaient encore. Ils se croyaient transportés dans leur
+patrie, à l'ombre de leurs tilleuls en fleurs, tandis que leurs
+fiancées préparaient leurs pipes et rinçaient leurs verres. Il leur
+semblait qu'un siècle s'était écoulé depuis un rude voyage à travers la
+France. Ils disaient:
+
+--Nous avons été bien cruels!
+
+--La France le méritait.
+
+--Au début, oui, peut-être, elle était insolente et faible; mais le
+châtiment a été trop loin, et sa faiblesse matérielle est devenue une
+force morale que nous n'avons su ni respecter ni comprendre.
+
+--Ces Français, dit le troisième, sont les martyrs de la civilisation;
+elle est leur idéal. Ils souffrent tout, ils s'exposent à tout pour
+connaître l'ivresse de l'esprit; que ce soit empire ou république, libre
+disposition de soi-même ou démission de la volonté personnelle, ils sont
+toujours en avant sur la route de l'inconnu. Rien ne dure chez eux, tout
+se transforme, et, qu'ils se trompent ou non, ils vont jusqu'au bout de
+leur illusion. C'est un peuple insensé, ingouvernable, qui échappe à
+tout et à lui-même. Ne nous reprochons pas trop de l'avoir foulé. Il est
+si frivole qu'il n'y songe déjà plus.
+
+--Et si vivace qu'il ne l'a peut-être pas senti!
+
+Ils burent tous trois à l'unité et à la gloire de la vieille Allemagne;
+mais la grande pierre du mont Barlot trembla, et, ne sachant plus où ils
+étaient, tombant d'un rêve dans un autre, ils s'éveillèrent enfin,
+où?... peut-être à l'ambulance, où tous trois gisaient blessés,
+peut-être à la lueur d'un feu de bivac, et comme c'étaient trois jeunes
+hommes intelligents et instruits, fatigués ou souffrants, dégrisés à
+coup sûr des combats de la veille, puisqu'ils pouvaient penser et rêver,
+ils se dirent que cette guerre était un cauchemar qui prenait les
+proportions d'un crime dans les annales de l'humanité, que le vainqueur,
+quel qu'il fût, aurait à expier par des siècles de lutte ou de remords
+l'appui prêté à l'ambition des princes de la terre. Peut-être
+rougirent-ils, sans se l'avouer, du rôle de dévastateurs et de pillards
+que leur faisait jouer l'ambition des maîtres; peut-être
+éprouvèrent-ils déjà l'expiation du repentir en voyant la victime qu'on
+leur donnait à dévorer, si héroïque dans sa détresse, si ardente à
+mourir, si éprise de liberté, que vingt ans d'aspirations refoulées
+n'ont fait qu'amener une explosion de jeunesse et de vie là où
+l'Allemagne s'attendait à trouver l'épuisement et l'indifférence.
+
+ * * * * *
+
+Ce qui est assuré, ce que l'on peut prédire, c'est qu'un temps n'est pas
+loin où la jeunesse allemande se réveillera de son rêve. Plongée
+aujourd'hui dans l'erreur que nous venons de subir, et qui consiste à
+croire que la grandeur d'une race est dans sa force matérielle et peut
+se personnifier dans la politique d'un homme, elle reconnaîtra que nul
+homme ne peut être investi du pouvoir absolu sans en abuser. L'empereur
+des Français n'a pas su porter le lourd fardeau qu'il avait assumé sur
+lui. Mieux conseillé par un homme d'action pure, le roi Guillaume est au
+sommet de la puissance de fait; il n'en est pas moins condamné, quelle
+que soit l'intelligence de son ministre, quelque réglée et assurée que
+soit sa force, quelque habile et obstinée que semble sa politique, à
+voir s'écrouler son prestige. Les temps sont mûrs; ce qui se passe
+aujourd'hui chez nous est le glas des monarchies absolues: nous aurons
+été près de périr par la faute d'un seul, n'est-ce pas un enseignement
+dont l'Allemagne sera frappée? Si nous nous relevons, ce sera par le
+réveil de l'énergie individuelle et par la conviction de l'universelle
+solidarité. Guillaume continue en ce moment la partie que Napoléon III
+vient de perdre. Plus valide, plus lucide, mieux préparé, il semble
+triompher de l'Europe anéantie. Il brave toutes les puissances, il
+arrive à cette ivresse fatale qui marque la fin des empires. Détrompés
+les premiers, nous expions les premiers, comme toujours! Dans vingt ans,
+si nous avons réussi à écarter la chimère du règne, nous serons un grand
+peuple régénéré. Dans vingt ans, si l'Allemagne s'endort sous le
+sceptre, elle sera ce que nous étions hier, un peuple trompé, corrompu,
+désarmé.
+
+
+ 26 septembre.
+
+On nous dit qu'il y a de bonnes et grandes nouvelles. Nous n'y croyons
+pas. Ces pays éloignés de la scène sont comme les troisièmes dessous
+d'un théâtre, où le signal qui doit avertir les machinistes ne
+résonnerait plus. Paris investi, les lignes télégraphiques coupées, nous
+sommes plus loin de l'action que l'Amérique. Mes enfants et nos amis
+s'en vont à trois lieues d'ici pour savoir si quelque dépêche est
+arrivée. Je reste seule à la maison; il y a une bibliothèque de vieux
+livres de droit et de médecine. Je trouve l'ancien recueil des _Causes
+célèbres_. J'essaye de lire. Toutes ces histoires doivent être
+intéressantes quand on a l'esprit libre. Dans la disposition où est le
+mien, je ne saurais rien juger; de plus il me semble que _juger_ sans
+appel est impossible à tous les points de vue, et que tous ces grands
+procès _jugés_ ne condamnent personne au tribunal de l'avenir. Peu de
+faits réputés authentiques sont absolument prouvés, et lorsque la
+torture était un moyen d'arracher la vérité, les aveux ne prouvaient
+absolument rien; mais je ne m'arrête pas aux causes tragiques. Ces
+épisodes de la vie humaine paraissent si petits quand tout est drame
+vivant et tragédie sanglante dans le monde! Je cherche quelque intérêt
+dans les causes civiles rapportées dans ce recueil: des enfants
+méconnus, désavoués, qui forcent leurs parents à les reconnaître ou qui
+parviennent à se faire attribuer leur héritage; des personnages disparus
+qui reparaissent et réussissent ou ne réussissent pas à recouvrer leur
+état civil, les uns condamnés comme imposteurs, les autres réintégrés
+dans leurs noms et dans leurs biens; des arrêts rendus pour et contre
+dans les mêmes causes, des témoignages qui se contredisent, des faits
+qui, dans l'esprit du lecteur, disent en même temps oui et non: où est
+la vérité dans ces aventures romanesques, souvent invraisemblables à
+force d'être inexplicables? Où est l'impartialité possible quand c'est
+quelquefois le méchant qui semble avoir raison du doux et du faible? Où
+est la certitude pour le magistrat? A-t-elle pu exister pour lui, quand
+la postérité impartiale ne démêle pas, au milieu de ces détails
+minutieux, le mensonge de la vérité?
+
+Les enquêtes réciproques sont suscitées par la passion; elles dévoilent
+ou inventent tant de turpitudes chez les deux parties qu'on arrive à ne
+rien croire ou à ne s'intéresser à personne. Cette lecture ne me porte
+pas à rechercher le réalisme dans l'art, non pas tant à cause du manque
+d'intérêt du réel qu'à cause de l'invraisemblance. Il est étrange que
+les choses _arrivées_ soient généralement énigmatiques. Les actions sont
+presque toujours en raison inverse des caractères. Toute la logique
+humaine est annulée quand, au lieu de s'élever au-dessus des intérêts
+matériels, l'homme fait de ces intérêts le mobile absolu de sa conduite.
+Il tombe alors sous la loi du hasard, car il appartient à des
+éventualités qui ne lui appartiennent pas, et si sa destinée est folle
+et bizarre, il semble devenir bizarre et fou lui-même.
+
+Les nouvelles d'hier, c'est la démarche de Jules Favre auprès de M. de
+Bismarck. De quelque façon qu'on juge cette démarche au point de vue
+pratique, elle est noble et humaine, elle a un caractère de sincérité
+touchante. Nous en sommes émus, et nos coeurs repoussent avec le sien la
+paix honteuse qui nous est offerte.
+
+Ce n'est pas l'avis de tout le monde. On voudrait généralement dans nos
+provinces du centre la paix à tout prix. Il n'y a pas à s'arrêter aux
+discussions quand on n'a affaire qu'à l'égoïsme de la peur; mais tous ne
+sont pas égoïstes et peureux, tant s'en faut. Il y a grand nombre
+d'honnêtes gens qui s'effrayent de la tâche assumée par le gouvernement
+de la défense nationale et de l'effroyable responsabilité qu'il accepte
+en ajournant les élections. Il s'agit, disent-ils, de faire des miracles
+ou d'être voués au mépris et à l'exécration de la France. S'ils ne font
+que le possible, nous pouvons succomber, et on les traitera d'insensés,
+d'incapables, d'ambitieux, de fanfarons. Ils auront aggravé nos maux,
+et, quand même ils se feraient tuer sur la brèche, ils seront maudits à
+jamais. Voilà ce que pensent, non sans quelque raison, des personnes
+amies de l'institution républicaine et sympathiques aux hommes qui
+risquent tout pour la faire triompher. L'émotion, l'enthousiasme, la
+foi, leur répondent:
+
+--Oui, ces hommes seront maudits de la foule, s'ils succombent; mais ils
+triompheront. Nous les aiderons, nous voulons, nous pouvons avec eux!
+S'il faut des miracles, il y en aura. Ne vous inquiétez pas de ce
+premier effroi où nous sommes, il se dissipera vite. En France, les
+extrêmes se touchent. Ce peuple tremblant et consterné va devenir
+héroïque en un instant!
+
+C'est beaucoup promettre. Entre la foi et l'illusion, il y a un abîme.
+Que la France se relève un jour, je n'en doute pas. Qu'elle se réveille
+demain, je ne sais. Le devoir seul a raison, et le devoir, c'était de
+refuser le démembrement; l'honneur ne se discute pas.
+
+Mais retarder indéfiniment les élections, ceci n'est pas moins risqué
+que la lutte à outrance, et il ne me paraît pas encore prouvé que le
+vote eût été impossible. Le droit d'ajournement ne me paraît pas non
+plus bien établi. Je me tais sur ce point quand on m'en parle. Nous ne
+sommes pas dans une situation où la dispute soit bonne et utile; je n'ai
+pas d'ailleurs l'orgueil de croire que je vois plus clair que ceux qui
+gouvernent le navire à travers la tempête. Pourtant la conscience
+intérieure a son obstination, et je ne vois pas qu'il fût impossible de
+procéder aux élections, même après l'implacable réponse du roi
+Guillaume. Nous appeler tous à la résistance désespérée en nous imposant
+les plus terribles sacrifices, c'est d'une audace généreuse et grande;
+nous empêcher de voter, c'est dépasser la limite de l'audace, c'est
+entrer dans le domaine de la témérité.
+
+Ou bien encore c'est, par suite d'une situation illogique, le fait
+d'une illogique timidité. On nous juge capables de courir aux armes un
+contre dix, et on nous trouve incapables pour discuter par la voix de
+nos représentants les conditions d'une paix honorable. Il y a là
+contradiction flagrante: ou nous sommes dignes de fonder un gouvernement
+libre et fier, ou nous sommes des poltrons qu'il est dérisoire d'appeler
+à la gloire des combats.
+
+Ne soyez pas surpris, si vos adversaires vous crient que vous êtes plus
+occupés de maintenir la république que de sauver le pays. Vos
+adversaires ne sont pas tous injustes et prévenus. Je crois que le grand
+nombre veut la délivrance du pays; mais plus vous proclamez la
+république, plus ils veulent, en vertu de la liberté qu'elle leur
+promet, se servir de leurs droits politiques. Sommes-nous donc dans une
+impasse? Le trouble des événements est-il entré dans les esprits d'élite
+comme dans les esprits vulgaires? L'égoïsme est-il seul à savoir ce
+qu'il lui faut et ce qu'il veut?
+
+
+ 27 septembre.
+
+Nous sommes difficiles à satisfaire en tout temps, nous autres Français.
+Nous sommes la critique incarnée, et dans les temps difficiles la
+critique tourne à l'injure. En vertu de notre expérience, qui est
+terrible, et de notre imagination, qui est dévorante, nous ne voulons
+confier nos destinées qu'à des êtres parfaits; n'en trouvant pas, nous
+nous éprenons de l'inconnu, qui nous leurre et nous perd. Aussi tout
+homme qui s'empare du pouvoir est-il entouré du prestige de la force ou
+de l'habileté. Qu'il fasse autrement que les autres, c'est tout ce qu'on
+lui demande, et on ne regarde pas au commencement si c'est le mal ou le
+bien. Admirer, c'est le besoin du premier jour, estimer ne semble pas
+nécessaire, éplucher est le besoin du lendemain, et le troisième jour on
+est bien près déjà de haïr ou de mépriser.
+
+Un gouvernement d'occasion à plusieurs têtes ne répond pas au besoin
+d'aventures qui nous égare. Quels que soient le patriotisme et les
+talents d'un groupe d'hommes choisis d'avance par l'élection pour
+représenter la lutte contre le pouvoir absolu, ce groupe ne peut
+fonctionner à souhait qu'en vertu d'une entente impossible à contrôler.
+On suppose toujours que des idées contradictoires le paralysent, et le
+paysan dit:
+
+--Comment voulez-vous qu'ils s'entendent? Quand nous sommes trois au
+coin du feu à parler des affaires publiques, nous nous disputons!
+
+Aussi le simple, qui compose la masse illettrée, veut toujours un
+maître; il a le monothéisme du pouvoir. La culture de l'esprit amène
+l'analyse et la réflexion, qui donnent un résultat tout contraire. La
+raison nous enseigne qu'un homme seul est un zéro, que la sagesse a
+besoin du concours de plusieurs, et que le droit s'appuie sur
+l'assentiment de tous. Un homme sage et grand à lui tout seul est une si
+rare exception, qu'un gouvernement fondé sur le principe du monothéisme
+politique est fatalement une cause de ruine sociale. Pour faire
+idéalement l'homme sage et fort qui est un être de raison, il faut la
+réunion de plusieurs hommes relativement forts et sages, travaillant,
+sous l'inspiration d'un principe commun, à se compléter les uns les
+autres, à s'enrichir mutuellement de la richesse intellectuelle et
+morale que chacun apporte au conseil.
+
+Ce raisonnement, qui entre aujourd'hui dans toutes les têtes dégrossies
+par l'éducation, n'est pas encore sensible à l'ignorant; il part de
+lui-même, de sa propre ignorance, pour décréter qu'il faut un plus
+savant que lui pour le conduire, et au-dessus de celui-là un plus savant
+encore pour conduire l'autre, et toujours ainsi, jusqu'à ce que le
+savoir se résume dans un fétiche qu'il ne connaîtra jamais, qu'il ne
+pourra jamais comprendre, mais qui est né pour posséder le savoir
+suprême. Celui qui juge ainsi est toujours l'homme du moyen âge, le
+fataliste qui se refuse aux leçons de l'expérience; il ne peut profiter
+des enseignements de l'histoire, il ne sait rien de l'histoire. Pauvre
+innocent, il ne sait pas encore que les castes en se confondant ont
+cessé de représenter des réserves d'hommes pour le commandement ou la
+servitude, qu'il n'y a plus de races prédestinées à fournir un savant
+maître pour les foules stupides, que le savoir s'est généralisé sans
+égard aux priviléges, que l'égalité s'est faite, et que lui seul,
+l'ignorant, est resté en dehors du mouvement social. Louis Blanc avait
+eu une véritable révélation de l'avenir, lorsqu'en 1848 il opinait pour
+que le suffrage universel ne fût proclamé qu'avec cette restriction:
+L'instruction gratuite obligatoire est entendue ainsi, que tout homme ne
+sachant pas lire et écrire dans trois ou cinq ans à partir de ce jour
+perdra son droit d'électeur.--Je ne me rappelle pas les termes de la
+formule, mais je ne crois pas me tromper sur le fond.--Cette sage mesure
+nous eût sauvés des fautes et des égarements de l'empire, si elle eût
+été adoptée. Tout homme qui se fût refusé au bienfait de l'éducation se
+fût déclaré inhabile à prendre part au gouvernement, et on eût pu
+espérer que la vérité se ferait jour dans les esprits.
+
+
+ 27 au soir.
+
+Nous avons été voir un vieil ami à Chambon. Cette petite ville, qui
+m'avait laissé de bons souvenirs, est toujours charmante par sa
+situation; mais le progrès lui a ôté beaucoup de sa physionomie: on a
+exhaussé ou nivelé, suivant des besoins sanitaires bien entendus, le
+rivage de la Vouèze, ce torrent de montagne qui se répandait au hasard
+dans la ville. De là, beaucoup d'arbres abattus, beaucoup de lignes
+capricieuses brisées et rectifiées. On n'est plus à même la nature comme
+autrefois. Le torrent est emprisonné, et comme il n'est pas méchant en
+ce moment-ci, il paraît d'autant plus triste et humilié. Mon Aurore s'y
+promène à pied sec là où jadis il passait en grondant et se pressait en
+flots rapides et clairs. Aujourd'hui des flaques mornes irisées par le
+savon sont envahies par les laveuses; mais la gorge qui côtoie la ville
+est toujours fraîche, et les flancs en sont toujours bien boisés. Nous
+avions envie de passer là quelques jours, c'était même mon projet quand
+j'ai quitté Nohant. Je m'assure d'une petite auberge adorablement située
+où, en été, l'on serait fort bien; mais nos amis ne veulent pas que nous
+les quittions: le temps se refroidit sensiblement, et ce lieu-ci est
+particulièrement froid. Je crains pour nos enfants, qui ont été élevées
+en plaine, la vivacité de cet air piquant. J'ajourne mon projet. Je fais
+quelques emplettes et suis étonnée de trouver tant de petites ressources
+dans une si petite ville. Ces Marchois ont plus d'ingéniosité dans leur
+commerce, par conséquent dans leurs habitudes, que nos Berrichons.
+
+Notre bien cher ami le docteur Paul Darchy est installé là depuis
+quelques années. Son travail y est plus pénible que chez nous; mais il
+est plus fructueux pour lui, plus utile pour les autres. Le paysan
+marchois semble revenu des sorciers et des remègeux. Il appelle le
+médecin, l'écoute, se conforme à ses prescriptions, et tient à honneur
+de le bien payer. La maison que le docteur a louée est bien arrangée et
+d'une propreté réjouissante. Il a un petit jardin d'un bon rapport,
+grâce à un puits profond et abondant qui n'a pas tari, et au fumier de
+ses deux chevaux. Nous sommes tout étonnés de voir des fleurs, des
+gazons verts, des légumes qui ne sont pas étiolés, des fruits qui ne
+tombent pas avant d'être mûrs. Ce petit coin de terre bordé de murailles
+a caché là et conservé le printemps avec l'automne.
+
+Il me vint à l'esprit de dire au docteur:
+
+--Cher ami, lorsqu'il y a dix ans la mort me tenait doucement endormie,
+pourquoi les deux amis fidèles qui me veillaient nuit et jour, toi et le
+docteur Vergne de Cluis, m'avez-vous arrachée à ce profond sommeil où
+mon âme me quittait sans secousse et sans déchirement? Je n'aurais pas
+vu ces jours maudits où l'on se sent mourir avec tout ce que l'on aime,
+avec son pays, sa famille et sa race!
+
+Il est spiritualiste; il m'eût fait cette réponse:
+
+--Qu'en savez-vous? les âmes des morts nous voient peut-être, peut-être
+souffrent-elles plus que nous de nos malheurs.
+
+Ou celle-ci:
+
+--Elles souffrent d'autre chose pour leur compte; le repos n'est point
+où est la vie.
+
+Je ne l'ai donc pas grondé de m'avoir conservé la vie, sachant, comme
+lui, que c'est un mal et un bien dont il n'est pas possible de se
+débarrasser.
+
+
+ Boussac, 28 septembre.
+
+Nous sommes venus ici ce matin pour apporter du linge et des provisions
+à notre hôte Sigismond, installé depuis quelques jours comme
+sous-préfet, tandis que nous occupons avec sa femme et ses enfants sa
+maison de Saint-Loup, à sept lieues de Boussac. Il espérait que la paix
+mettrait une fin prochaine à cette situation exceptionnelle, et qu'après
+avoir fait acte de dévouement il pourrait donner vite sa démission et
+retourner à ses champs pour faire ses semailles et oublier à jamais les
+_splendeurs_ du pouvoir. Il n'en est point ainsi, le voilà rivé à une
+chaîne: il ne s'agit plus de faire activer les élections et de faire
+respecter la liberté du vote; il s'agit d'organiser la défense et de
+maintenir l'ordre en inspirant la confiance. Il serait propre à ce rôle
+sur un plus grand théâtre, il préfère ce petit coin perdu où il a
+réellement l'estime et l'affection de tous; mais comme il s'ennuie
+d'être là sans sa famille! C'est une âme tendre et vivante à toute
+heure. Aussi nous lui promettons de lui ramener tout son clan, et,
+puisqu'il est condamné à cet exil, de le partager quelques jours avec
+lui. Sa femme et ma belle-fille s'occupent donc de notre prochaine
+installation à Boussac, et je prends deux heures de repos sur un
+fauteuil, car nous sommes parties de bonne heure, et depuis quelques
+nuits une toux nerveuse opiniâtre m'interdit le sommeil.
+
+Il fait très-chaud aujourd'hui, le ciel est chargé d'un gros orage. La
+chambre qui m'est destinée est celle où je me trouve. C'est la seule du
+château qui ne soit pas glaciale, elle est même très-chaude parce
+qu'elle est petite et en plein soleil. J'essaye d'y dormir un instant
+les fenêtres ouvertes; mais ma somnolence tourne à la contemplation. Ce
+vieux manoir des seigneurs de Boussac, occupé aujourd'hui par la
+sous-préfecture et la gendarmerie, est un rude massif assez informe,
+très-élevé, planté sur un bloc de roches vives presque à pic. La
+Petite-Creuse coule au fond du ravin et s'enfonce à ma droite et à ma
+gauche dans des gorges étroites et profondes qui sont, avec leurs arbres
+mollement inclinés et leurs prairies sinueuses, de véritables Arcadies.
+En face, le ravin se relève en étages vastes et bien fondus pour former
+un large mamelon cultivé et couronné de hameaux heureusement groupés. Un
+troisième ravin coupe vers la gauche le flanc du mamelon, et donne
+passage à un torrent microscopique qui alimente une gentille usine
+rustique, et vient se jeter dans la Petite-Creuse. Une route qui est
+assez étroite et assez propre pour figurer une allée de jardin anglais
+passe sur l'autre rive, contourne la colline, monte gracieusement avec
+elle et se perd au loin après avoir décrit toute la courbe de ce
+mamelon, que couronne le relèvement du mont Barlot avec sa citadelle de
+blocs légendaires, les fameuses pierres jaumâtres. C'est là qu'il faut
+aller, la nuit de Noël, pendant la messe, pour surprendre et dompter
+l'animal fantastique qui garde les trésors de la vieille Gaule. C'est là
+que les grosses pierres chantent et se trémoussent à l'heure solennelle
+de la naissance du Christ; apparemment les antiques divinités étaient
+lasses de leur règne, puisqu'elles ont pris l'habitude de se réjouir de
+la venue du Messie, à moins que leur danse ne soit un frémissement de
+colère et leur chant un rugissement de malédiction. Les légendes se
+gardent bien d'être claires; en s'expliquant, elles perdraient leur
+poésie.
+
+Le tableau que je contemple est un des plus parfaits que j'aie
+rencontrés. Il m'avait frappée autrefois lorsque, visitant le vieux
+château, j'étais entrée dans cette chambre, alors inhabitée, autant que
+je puis m'en souvenir. Je ne me rappelle que la grande porte-fenêtre
+vitrée, ouvrant sur un balcon vertigineux dont la rampe en fer laissait
+beaucoup à désirer. Je m'assure aujourd'hui qu'elle est solide et que
+l'épaisse dalle est à l'épreuve des stations que je me promets d'y
+faire. Y retrouverai-je l'enchantement que j'éprouve aujourd'hui? Cette
+beauté du pays n'est-elle pas due à l'éclat cuivré du soleil qui baisse
+dans une vapeur de pourpre, à l'entassement majestueux et comme tragique
+des nuées d'orage qui, après avoir jeté quelques gouttes de pluie dans
+le torrent altéré, se replient lourdes et menaçantes sur le mont Barlot?
+Elles ont l'air de prononcer un refus implacable sur cette terre qui
+verdit encore un peu, et qui semble condamnée à ne boire que quand le
+soleil et le vent l'auront tout à fait desséchée; entre ces strates
+plombées du ciel, les rayons du couchant se glissent en poussière d'or.
+Les arbres jaunis étincellent, puis s'éteignent peu à peu à mesure que
+l'ombre gagne; une rangée de peupliers trempe encore ses cimes dans la
+chaude lumière et figure une rangée de cierges allumés qui expirent un
+par un sous le vent du soir. Là-bas, dans la fraîche perspective des
+gorges, les berges des pâturages brillent comme l'émeraude, et les
+vaches sont en or bruni. Là-haut, les pierres jaumâtres deviennent aussi
+noires que l'Érèbe, et on distingue leurs ébréchures sur l'horizon en
+feu. Tout près du précipice que je domine, des maisonnettes montrent
+discrètement leurs toits blonds à travers les rideaux de feuillage; des
+travaux neufs de ponts et chaussées, toujours très-pittoresques dans les
+pays accidentés, dissimulent leur blancheur un peu crue sous un reflet
+rosé, et projettent des ombres à la fois fermes et transparentes sur la
+coupure hardie des terrains. A la déclivité du ravin, sous le rocher
+très-âpre qui porte le manoir, la terre végétale reparaît en zones
+étagées où se découpent de petits jardins enclos de haies et remplis de
+touffes de légumes d'un vert bleu. Tout cela est chatoyant de couleur,
+et tout cela se fond rapidement dans un demi-crépuscule plein de
+langueur et de mollesse.
+
+Je me demande toujours pourquoi tel paysage, même revêtu de la magie de
+l'effet solaire, est inférieur à un autre que l'on traverse par un temps
+gris et morne. Je crois que la nature des accidents terrestres a rendu
+ici la forme irréprochable. Le sol rocheux ne présente pas de gerçures
+trop profondes, bien qu'il en offre partout et ne se repose nulle part.
+Le granit n'y a pas ces violentes attitudes qui émeuvent fortement dans
+les vraies montagnes. Les bancs, quoique d'une dureté extrême, ne
+semblent pas s'être soulevés douloureusement. On dirait qu'une main
+d'artiste a composé à loisir, avec ces matériaux cruels, un décor de
+scènes champêtres. Toutes les lignes sont belles, amples dans leur
+développement; elle s'enchaînent amicalement. Si elles ont à se heurter,
+elles se donnent assez de champ pour se préparer par d'adorables
+caprices à changer de mode. La lyre céleste qui a fait onduler ici
+l'écorce terrestre a passé du majeur au mineur avec une science
+infinie. Tout semble se construire avec réflexion, s'étager et se
+développer avec mesure. Quand il faut que les masses se précipitent,
+elles aiment mieux se laisser tomber; elles repoussent l'effroi et se
+disposent pour former des abris au lieu d'abîmes. L'oeil pénètre
+partout, et partout il pénètre sans terreur et sans tristesse. Oui,
+décidément je crois que, de ce château haut perché, j'aurai sous les
+yeux, même dans les jours sombres, un spectacle inépuisable.
+
+Tout s'est éteint, on m'appelle pour dîner. Je n'ai pas dormi, j'ai fait
+mieux, j'ai oublié... Il faut se souvenir du _Dieu des batailles_, prêt
+à ravager peut-être ce que le Dieu de la création a si bien soigné, et
+ce que l'homme, son régisseur infatigable, a si gracieusement
+orné!--Maudit soit le kabyre! Allons-nous recommencer l'âge odieux des
+sacrifices humains?
+
+
+ Saint-Loup, 29 septembre.
+
+Nous sommes reparties hier soir à neuf heures; nous avons traversé les
+grandes landes et les bois déserts sans savoir où nous étions. Un
+brouillard sec, blanc, opaque comme une exhalaison volcanique, nous a
+ensevelies pendant plusieurs lieues. Mon vieux cocher Sylvain était le
+seul homme de la compagnie. Ma fille Lina dormait, Léonie s'occupait à
+faire dormir chaudement son plus jeune fils. Je regardais le brouillard
+autant qu'on peut voir ce qui empêche de voir. Fatiguée, je continuais à
+me reposer dans l'oubli du réel. Nous sommes rentrées à Saint-Loup vers
+minuit, et là Léonie nous a dit qu'elle avait eu peur tout le temps sans
+vouloir en rien dire. Comme c'est une femme brave autant qu'une
+vaillante femme, je me suis étonnée.
+
+--Je ne sais, me dit-elle, pourquoi je me suis sentie effrayée par ce
+brouillard et l'isolement. On a maintenant des idées noires qu'on
+n'avait jamais. On s'imagine que tout homme qui paraîtrait doit être un
+espion qui prépare notre ruine, ou un bandit chassé des villes qui
+cherche fortune sur les chemins.
+
+Cette idée m'est quelquefois venue aussi dans ces derniers temps. On a
+cru que les inutiles et les nuisibles chassés de Paris allaient inonder
+les provinces. On a signalé effectivement à Nohant un passage de
+mendiants d'allure suspecte et de langage impérieux quelques jours après
+notre départ; mais tout cela s'est écoulé vite, et jamais les campagnes
+n'ont été plus tranquilles. C'est peut-être un mauvais signe. Peut-être
+les bandits, pour trouver à vivre, se sont-ils faits tous espions et
+pourvoyeurs de l'ennemi. On dit que les trahisons abondent, et on ne
+voit presque plus de mendiants. Il est vrai que la peur des espions
+prussiens s'est répandue de telle sorte que les étrangers les plus
+inoffensifs, riches ou pauvres, sont traqués partout, chassés ou arrêtés
+sans merci. Il ne fait pas bon de quitter _son endroit_, on risque de
+coucher en prison plus souvent qu'à l'auberge.
+
+Ces terreurs sont de toutes les époques agitées. Mon fils me rappelait
+tantôt qu'il y a une vingtaine d'années il avait été arrêté à Boussac
+précisément; j'avais oublié les détails, il les raconte à la veillée.
+Ils étaient partis trois, juste comme les trois Prussiens vus en
+imagination ces jours-ci sur les pierres jaumâtres, et c'est aux pierres
+jaumâtres qu'ils avaient été faire une excursion. Autre coïncidence
+bizarre, un des deux compagnons de mon fils était Prussien.
+
+--Comment? dit Léonie, un Prussien!
+
+--Un Prussien dont l'histoire mérite bien d'être racontée. C'était le
+docteur M..., qui, à l'âge de dix-neuf ou vingt ans, avait été condamné
+à être _roué vif_ pour cause politique. Les juges voulurent bien, à
+cause de sa jeunesse, prononcer qu'il serait roué de _haut en bas_. Le
+roi fit grâce, c'est-à-dire qu'il commua la peine en celle de la prison
+à perpétuité, et quelle prison! Après dix ans de _carcere duro_,--je ne
+sais comment cela s'appelle en allemand,--M... fut compris dans une
+sorte d'amnistie et accepta l'exil avec joie. Il vint en France où il
+passa plusieurs années, dont une chez nous, et c'est à cette époque
+qu'en compagnie de Maurice Sand et d'Eugène Lambert, ce digne et cher
+ami faillit encore tâter de la prison... à Boussac! A cette époque-là,
+on ne songeait guère aux Prussiens. Une série inexpliquée d'incendies
+avait mis en émoi, on s'en souvient, une partie de la France. On voyait
+donc partout des incendiaires et on arrêtait tous les passants.
+Justement M... avait sur lui un guide du voyageur, et les deux autres
+prenaient des croquis tout le long du chemin. Ils avaient tiré de leurs
+sacoches un poulet froid, un pain et une bouteille de vin; ils avaient
+déjeuné sur la grosse pierre du mont Barlot, ils avaient même allumé un
+petit feu de bruyères pour invoquer les divinités celtiques, et Lambert
+y avait jeté les os du poulet pour faire honneur, disait-il, aux mânes
+du grand chef que l'on dit enseveli sous la roche. On les observait de
+loin, et, comme ils rentraient pour coucher à leur auberge, ils furent
+appréhendés par six bons gendarmes et conduits devant le maire, qui en
+reconnaissant mon fils se mit à rire. Il n'en eut pas moins quelque
+peine à délivrer ses compagnons; les bons gendarmes étaient de mauvaise
+humeur. Ils objectaient que le maire pouvait bien reconnaître un des
+suspects, mais qu'il ne pouvait répondre des deux autres. Je crois que
+le sous-préfet dut s'en mêler et les prendre sous sa protection.
+
+J'ai enfin dormi cette nuit. L'orage a passé ici sans donner une goutte
+d'eau, tout est plus sec que jamais. L'eau à boire devient tous les
+jours plus rare et plus trouble. Le soleil brille toujours plus
+railleur, et le vent froid achève la besogne. Ce climat-ci est sain,
+mais il me fait mal, à moi; j'adore les hauteurs, mais je ne puis vivre
+que dans les creux abrités. Peut-être aussi l'eau devient-elle
+malfaisante; tous mes amis me trahissent, car j'aime l'eau avec passion,
+et le vin me répugne.
+
+Nous lisons tout au long la relation de Jules Favre, son entrevue avec
+M. de Bismarck. C'est une belle page d'histoire; c'est grand, c'est ému;
+puis le talent du narrateur aide à la conviction. Bien dire, c'est bien
+sentir. Il n'y a donc pas de paix possible! Une voix forte crie dans le
+haut de l'âme:
+
+--Il faut vaincre.
+
+--Une voix dolente gémit au fond du coeur:
+
+--Il faut mourir!
+
+
+ 30 septembre.
+
+Les enfants nous forcent à paraître tranquilles. Ils jouent et rient
+autour de nous. Aurore vient prendre sa leçon, et pour récompense elle
+veut que je lui raconte des histoires de fées. Elle n'y croit pas, les
+enfants de ce temps-ci ne sont dupes de rien; mais elle a le goût
+littéraire, et l'invention la passionne. Je suis donc condamnée à
+composer pour elle, chaque jour pendant une heure ou deux, les romans
+les plus inattendus et les moins digérés. Dieu sait si je suis en
+veine! L'imagination est morte en moi, et l'enfant est là qui
+questionne, exige, réveille la défunte à coups d'épingle. L'amusement de
+nos jours paisibles me devient un martyre. Tout est douleur à présent,
+même ce délicieux tête-à-tête avec l'enfance qui retrempe et rajeunit la
+vieillesse. N'importe, je ne veux pas que la bien-aimée soit triste, ou
+que, livrée à elle-même, elle pense plus que son âge ne doit penser. Je
+me fais aider un peu par elle en lui demandant ce qu'elle voit dans ce
+pays de rochers et de ravins, qui ressemble si peu à ce qu'elle a vu
+jusqu'à présent. Elle y place des fées, des enfants qui voyagent sous la
+protection des bons esprits, des animaux qui parlent, des génies qui
+aiment les animaux et les enfants. Il faut alors raconter comme quoi le
+loup n'a pas mangé l'agneau qui suivait la petite fille, parce qu'une
+fée très-blonde est venue enchaîner le loup avec un de ses cheveux qu'il
+n'a jamais pu briser. Une autre fois il faut raconter comment la petite
+fille a dû monter tout en haut de la montagne pour secourir une fourmi
+blanche qui lui était apparue en rêve, et qui lui avait fait jurer de
+venir la sauver du bec d'une hirondelle rouge fort méchante. Il faut que
+le voyage soit long et circonstancié, qu'il y ait beaucoup de
+descriptions de plantes et de cailloux. On demande aussi du comique. Les
+nains de la caverne doivent être fort drôles. Heureusement l'avide
+écouteuse se contente de peu. Il suffit que les nains soient tous
+borgnes de l'oeil droit comme les calenders des _Mille et une Nuits_, ou
+que les sauterelles de la lande soient toutes boiteuses de la jambe
+gauche, pour que l'on rie aux éclats. Ce beau rire sonore et frais est
+mon payement; l'enfant voit quelquefois des larmes dans mes yeux, mais,
+comme je tousse beaucoup, je mets tout sur le compte d'un rhume que je
+n'ai pas.
+
+Encore une fois, nous sommes au pays des légendes. J'aurais beau en
+fabriquer pour ma petite-fille, les gens d'ici en savent plus long. Ce
+sont les facteurs de la poste qui, après avoir distribué les choses
+imprimées, rapportent les _on dit_ du bureau voisin. Ces _on dit_,
+passant de bouche en bouche, prennent des proportions fabuleuses. Un
+jour nous avons tué d'un seul coup trois cent mille Prussiens; une autre
+fois le roi de Prusse est fait prisonnier; mais la croyance la plus
+fantastique et la plus accréditée chez le paysan, c'est que son empereur
+a été trahi à Sedan par ses généraux, _qui étaient tous républicains!_
+
+
+ 1er octobre 1870.
+
+Je suis tout à fait malade, et mon bon Darchy arrive en prétendant comme
+toujours qu'il vient par hasard. Mes enfants l'ont averti, et, pour ne
+pas les contrarier, je feins d'être dupe. Au reste, sitôt que le médecin
+arrive, la peur des médicaments fait que je me porte bien. Il sait que
+je les crains et qu'ils me sont nuisibles. Il me parle régime, et je
+suis d'accord avec lui sur les soins très-simples et très-rationnels
+qu'on peut prendre de soi-même; mais le moyen de penser à soi à toute
+heure dans le temps où nous sommes.
+
+Nous faisons nos paquets. Léonie transporte toute sa maison à Boussac.
+Ce sera l'arrivée d'une _smala_.
+
+
+ Boussac, dimanche 2 octobre.
+
+C'est une smala en effet. Sigismond nous attend les bras ouverts au
+seuil du château; ce seuil est une toute petite porte ogivale,
+fleuronnée, qui ouvre l'accès du gigantesque manoir sur une place
+plantée d'arbres et des jardins abandonnés. Notre aimable hôte a
+travaillé activement et ingénieusement à nous recevoir. La
+sous-préfecture n'avait que trois lits, peu de linge et de la vaisselle
+cassée. Des personnes obligeantes ont prêté ou loué le nécessaire, nous
+apportons le reste. On prend possession de ce bizarre séjour, ruiné au
+dehors, rajeuni et confortable au dedans.
+
+Confortable en apparence! Il y a une belle salle à manger où l'on gèle
+faute de feu, un vaste salon assez bien meublé où l'on grelotte au coin
+du feu, des chambres immenses qui ont bon air, mais où mugissent les
+quatre vents du ciel. Toutes les cheminées fument. On est très-sensible
+aux premiers froids du soir après ces journées de soleil, et nous disons
+du mal des châtelains du temps passé, qui amoncelaient tant de pierres
+pour être si mal abrités; mais on n'a pas le temps d'avoir froid.
+Sigismond attend demain Nadaud, qui a donné sa démission de préfet de la
+Creuse, et qui est désigné comme candidat à la députation par le parti
+populaire et le parti républicain du département. Il représente, dit-on,
+les deux nuances qui réunissent ici, au lieu de les diviser, les
+ouvriers et les bourgeois avancés. Sigismond a fait en quelques jours un
+travail prodigieux. Il a fait déblayer la salle des gardes, qui était
+abandonnée à tous les animaux de la création, où les chouettes trônaient
+en permanence dans les bûches et les immondices de tout genre entassées
+jusqu'au faîte. On ne pouvait plus pénétrer dans cette salle, qui est
+la plus vaste et la plus intéressante du château. Elle est à présent
+nettoyée et parfumée de grands feux de genévrier allumés dans les deux
+cheminées monumentales surmontées de balustrades découpées à jour. Le
+sol est sablé. Une grande estrade couverte de tapis attend l'orateur,
+des fauteuils attendent les dignitaires de l'endroit. Toute la garde
+nationale peut être à l'abri sous ce plafond à solives noircies. Nous
+visitons ce local, qui ne nous avait jamais été ouvert, et qui est un
+assez beau vestige de la féodalité. Il est bâti comme au hasard ainsi
+que tout le château, où les notions de symétrie paraissent n'avoir
+jamais pénétré. Le carré est à angles inégaux, le plafond s'incline en
+pente très-sensible. Les deux cheminées sont dissemblables d'ornements,
+ce qui n'est point un mal; l'une occupe le fond, l'autre est située sur
+le côte, dont on n'a nullement cherché le milieu. Les portes sont, comme
+toujours, infiniment petites, eu égard à la dimension du vaisseau. Les
+fenêtres sont tout à fait placées au hasard. Malgré ces vices
+volontaires ou fortuits de construction, l'ensemble est imposant et
+porte bien l'empreinte de la vie du moyen âge. Une des cheminées qui a
+cinq mètres d'ouverture et autant d'élévation présente une singularité.
+Sous le manteau, près de l'âtre, s'ouvre un petit escalier qui monte
+dans l'épaisseur du mur. Où conduisait-il? Au bout de quelques marches,
+il rencontre une construction plus récente qui l'arrête.
+
+
+ 3 octobre.
+
+Ma petite chambre, si confortable, en apparence, est comme les autres
+lézardée en mille endroits. Dans le cabinet de toilette, le vent éteint
+les bougies à travers les murs. L'alcôve seule est assez bien close, et
+j'y dors enfin; le changement me réussit toujours.
+
+Dans la nuit pourtant je me rappelle que j'ai oublié au salon une lettre
+à laquelle je tiens. Le salon est là, au bout d'un petit couloir sombre.
+J'allume une bougie, j'y pénètre. Je referme la porte derrière moi sans
+la regarder. Je trouve sur la cheminée l'objet cherché. Le grand feu
+qu'on avait allumé dans la soirée continue de brûler, et jette une vive
+lueur. J'en profite pour regarder à loisir les trois panneaux de
+tapisserie du XVe siècle qui sont classés dans les monuments
+historiques. La tradition prétend qu'ils ont décoré la tour de
+Bourganeuf durant la captivité de Zizime. M. Adolphe Joanne croit qu'ils
+représentent des épisodes du roman de _la Dame à la licorne_. C'est
+probable, car la licorne est là, non _passante_ ou _rampante_ comme une
+pièce d'armoirie, mais donnant la réplique, presque la patte, à une
+femme mince, richement et bizarrement vêtue, qu'escorte une toute jeune
+fillette aussi plate et aussi mince que sa patronne. La licorne est
+blanche et de la grosseur d'un cheval. Dans un des tableaux, la dame
+prend des bijoux dans une cassette; dans un autre, elle joue de l'orgue;
+dans un troisième, elle va en guerre, portant un étendard aux plis
+cassants, tandis que la licorne tient sa lance en faisant la belle sur
+son train de derrière. Cette dame blonde et ténue est très-mystérieuse,
+et tout d'abord elle a présenté hier à ma petite-fille l'aspect d'une
+fée. Ses costumes très-variés sont d'un goût étrange, et j'ignore s'ils
+ont été de mode ou s'ils sont le fait du caprice de l'artiste. Je
+remarque une aigrette élevée qui n'est qu'un bouquet des cheveux
+rassemblés dans un ruban, comme une queue à pinceau plantée droit sur le
+front. Si nous étions encore sous l'empire, il faudrait proposer cette
+nouveauté aux dames de la cour, qui ont cherché avec tant de passion
+dans ces derniers temps des innovations désespérées. Tout s'épuisait, la
+fantaisie du costume comme les autres fantaisies. Comment ne s'est-on
+pas avisé de la queue de cheveux menaçant le ciel? Il faut venir à
+Boussac, le plus petit chef-lieu d'arrondissement qui soit en France,
+pour découvrir ce moyen de plaire. En somme, ce n'est pas plus laid que
+tant de choses laides qui ont régné sans conteste, et d'ailleurs
+l'harmonie de ces tons fanés de la tapisserie rend toujours agréable ce
+qu'elle représente.
+
+Ayant assez regardé la fée, je veux retourner à ma chambre. Le salon a
+cinq portes bien visibles. Celle que j'ouvre d'abord me présente les
+rayons d'une armoire. J'en ouvre une autre et me trouve en présence de
+sa majesté Napoléon III, en culotte blanche, habit de parade, la
+moustache en croc, les cheveux au vent, le teint frais et l'oeil vif:
+âge éternel, vingt-cinq ans. C'est le portrait officiel de toutes les
+administrations secondaires. La peinture vaut bien cinquante francs, le
+cadre un peu plus. Ce portrait ornait le salon. C'est le sous-préfet
+sortant qui, au lendemain de Sedan, a eu peur d'exciter les passions en
+laissant voir l'image de son souverain. Sigismond voulait la remettre à
+son clou, disant qu'il n'y a pas de raison pour détruire un portrait
+historique; mais celui-ci est si mauvais et si menteur qu'il ne mérite
+pas d'être gardé, et je lui ai conseillé de le laisser où l'a mis son
+prédécesseur, c'est-à-dire dans un passage où personne ne lui dira
+rien. En attendant, ce portrait n'est pas placé dans la direction de ma
+chambre, et je referme la porte entre lui et moi. La troisième porte
+conduit à l'escalier en vis qui remplit la tour pentagonale. La
+quatrième donne sur la salle à manger; la cinquième mène à la chambre de
+mon fils. Me voilà stupéfaite, cherchant une sixième porte dont je ne
+devine pas l'emplacement et qui doit être la mienne. Le château
+serait-il enchanté? Après bien des pas perdus dans cette grande salle,
+je découvre enfin une porte invraisemblablement placée dans la boiserie
+sur un des pans de la profonde embrasure d'une fenêtre, et je me
+réintègre dans mon appartement sans autre aventure.
+
+A neuf heures, on déjeune avec Nadaud, que Sigismond a été chercher dès
+sept heures au débarcadère de La Vaufranche. Je l'avais vu, il y a
+quelques années, lors d'un voyage qu'il fit en France. Il a vieilli, ses
+cheveux et sa barbe ont blanchi, mais il est encore robuste. C'est un
+ancien maçon, élevé comme tous les ouvriers, mais doué d'une
+remarquable intelligence. Doux, grave et ferme, exempt de toute mauvaise
+passion, il fut élu en 1848 à la Constituante par ses compatriotes de la
+Creuse. En Berry, comme partout, ce que l'on dédaigne le plus, c'est le
+voisin. Aussi a-t-on fort mauvaise opinion chez nous du Marchois. On
+l'accuse d'être avide et trompeur; mais on reconnaît que, quand il est
+bon et sincère, il ne l'est pas à demi. Nadaud est un bon dans toute la
+force du mot. Exilé en 1852, il passa en Angleterre, où il essaya de
+reprendre la truelle; mais les maçons anglais lui firent mauvais accueil
+et lui surent méchant gré de proscrire de ses habitudes l'ivresse et le
+pugilat. Ils se méfièrent de cet homme sobre, recueilli dans un silence
+modeste, dont ils ne comprenaient d'ailleurs pas la langue. Ils
+comprenaient encore moins le rôle qu'il avait joué en France; ils lui
+eussent volontiers cherché querelle. Il se retira dans une petite
+chambre pour apprendre l'anglais tout seul. Il l'apprit si bien qu'en
+peu de temps il le parla comme sa propre langue, et ouvrit des cours
+d'histoire et de littérature française en anglais, s'instruisant, se
+faisant érudit, critique et philosophe avec une rapidité d'intuition et
+un acharnement de travail extraordinaires chez un homme déjà mûr. Sa
+dignité intérieure rayonne doucement dans ses manières, qui sont celles
+d'un vrai _gentleman_. Il ne dit pas un mot, il n'a pas une pensée qui
+soient entachés d'orgueil ou de vanité, de haine ou de ressentiment,
+d'ambition ou de jalousie. Il est naïf comme les gens sincères, absolu
+comme les gens convaincus. On peut le prendre pour un enfant quand il
+interroge, on sent revenir la supériorité de nature quand il répond. Il
+était arrivé d'Angleterre en habit de professeur: il a repris le paletot
+de l'ouvrier; mais ce n'est ni un ouvrier ni un monsieur comme l'entend
+le préjugé: c'est un homme, et un homme rare qu'on peut aborder sans
+attention, qu'on ne quitte pas sans respect.
+
+Boussac étant une des stations de sa tournée électorale, c'est pour le
+mettre en rapport avec les hommes du pays que Sigismond a préparé la
+grande salle aux gardes. Boussac y entasse ses mille cinquante
+habitants; les gens de la campagne affluent sur la place du château, qui
+domine le ravin; les enfants grimpent sur les balustrades vertigineuses.
+Tous les maires des environs sont plus ou moins assis à l'intérieur. Les
+pompiers sont sous les armes, la garde nationale, organisée tant bien
+que mal, maintient l'ordre, et Nadaud parle d'une voix douce qui se fait
+bien entendre. Il est timide au début, il se méfie de lui-même; il
+m'avait fait promettre de ne pas l'écouter, de ne pas le _voir_ parler.
+J'ai tenu parole. Il est venu ensuite causer avec moi dans ma chambre.
+C'est dans l'intimité qu'on se connaît, et je crois maintenant que je le
+connais bien. Il est digne de représenter les bonnes aspirations du
+peuple et du tiers. Nous nous sommes résumés ainsi: n'ayons pas
+d'illusions qui passent, ayons la foi qui demeure.
+
+A trois heures, on l'a convoqué à une nouvelle séance publique. Tout le
+monde des environs n'était pas arrivé pour la première, et les gens de
+l'endroit voulaient encore entendre et comprendre. Il leur parlait une
+langue ancienne qui leur paraissait nouvelle, bravoure, dévouement et
+sacrifice; il n'était plus question de cela depuis vingt ans. On ne
+parlait que du rendement de l'épi et du prix des bestiaux. «Il faut
+savoir ce que veut de nous cet homme qui est un pauvre, un rien du tout,
+comme nous, et qui ne paraît pas se soucier de nos petits intérêts.» Je
+n'ai pas assisté non plus à la reprise de cet enseignement de famille;
+Sigismond me le raconte. La première audition avait été attentive,
+étonnée, un peu froide. Nadaud parle mal au commencement; il a un peu
+perdu l'habitude de la langue française, les mots lui viennent en
+anglais, et pendant quelques instants il est forcé de se les traduire à
+lui-même. Cet embarras augmente sa timidité naturelle; mais peu à peu sa
+pensée s'élève, l'expression arrive, l'émotion intérieure se révèle et
+se communique. Il a donc gagné sa cause ici, et l'on s'en va en disant:
+
+--C'est un homme _tout à fait bien_.
+
+Simple éloge, mais qui dit tout.
+
+Le soir venu, il remonte en voiture avec Sigismond et une escorte
+improvisée de garde nationale à cheval. Les pompiers et les citoyens
+font la haie avec des flambeaux. On se serre les mains; Nadaud prononce
+encore quelques paroles affectueuses et d'une courtoisie recherchée. La
+voiture roule, les cavaliers piaffent; ceux qui restent crient _vive
+l'ouvrier!_ La noire façade armoriée du manoir de Jean de Brosse ne
+s'écroule pas à ce cri nouveau du XIXe siècle. Les chouettes, stupéfiées
+par la lumière, reprennent silencieusement leur ronde dans la nuit
+grise.
+
+
+ 4 octobre.
+
+En somme, nous avons parlé doctrine et nullement politique. Est-il, ce
+que les circonstances réclament impérieusement, un homme pratique? Je ne
+sais. Je ne serais pas la personne capable de le juger. Les opinions
+sont si divisées qu'en voulant faire pour le mieux on doit se heurter
+à tout et peut-être heurter tout le monde.
+
+Le beau temps, qui est aujourd'hui synonyme de temps maudit, continue à
+tout dessécher. L'eau est encore plus rare ici qu'à Saint-Loup; on va la
+chercher à une demi-lieue sur une côte rocheuse où les chevaux ont
+grand'peine à monter et à descendre les tonneaux. Nous l'économisons,
+quoiqu'elle ne le mérite guère; elle est blanche et savonneuse.
+
+Promenade dans les ravins. Je craignais de les trouver moins jolis d'en
+bas que d'en haut. Ils sont charmants partout et à toute heure: c'est un
+adorable pays. Après avoir longé la rivière, nous avons remonté au
+manoir par un escalier étourdissant: une centaine de mètres en zigzag,
+tantôt sur le roc, tantôt sur des gradins de terre soutenus par des
+planches, tantôt sur de vieilles dalles avec une sorte de rampe;
+ailleurs un fil de fer est tendu d'un arbre à l'autre en cas de vertige.
+A chaque étage, de belles croupes de rochers ou de petits jardins en
+pente rapide, des arbres de temps en temps faisant berceau sur l'abîme.
+Ces gentils travaux sont, je crois, l'ouvrage des gendarmes, qui vivent
+dans une partie réservée du château et se livrent au jardinage et à
+l'élevage des lapins. Ce sont peut être les mêmes gendarmes qui ont
+autrefois arrêté Maurice. Quoi qu'il en soit, nous vivons aujourd'hui en
+bons voisins, et ils nous permettent d'admirer leurs légumes. Mes
+petites-filles grimpent très-bien et sans frayeur cette échelle au flanc
+du précipice. Moi je m'en tire encore bien, mais je suis éprouvée par
+cet air trop vif. On ne place pas impunément son nid, sans transition, à
+trois cents mètres plus haut que d'habitude.
+
+Nous avons fait une trouvaille au fond du ravin. Sous un massif
+d'arbres, il y a à nos pieds une maisonnette rouge que nous ne voyions
+pas; c'est un petit établissement de bains, très-rustique, mais
+très-propre. Outre l'eau de la Creuse, qui n'est pas tentante en ce
+moment, la bonne femme qui dirige toute seule son exploitation possède
+un puits profond et abondant encore; l'eau est belle et claire. Nous
+nous faisons une fête de nous y plonger demain; nous n'espérions pas ce
+bien-être à Boussac. Ces Marchois nous sont décidément très-supérieurs.
+
+
+ 5 octobre
+
+Grâce au bain, à la belle vue et surtout aux excellents amis qui nous
+comblent de soins et d'affection, nous resterions volontiers ici à
+attendre la fin de l'épidémie, qui ne cesse pas à Nohant: les nouvelles
+que nous en recevons sont mauvaises; mais nous avons un homme avec nous,
+un homme inoccupé qui veut retourner au moins à La Châtre pour n'avoir
+pas l'air de fuir le danger commun, puisque le danger approche. Il
+voulait nous mener, mère, femme et enfants, dans le Midi; nous disions
+oui, pensant qu'il y viendrait avec nous, et attendrait là qu'on le
+rappelât au pays en cas de besoin. Par malheur, les événements vont
+vite, et quiconque s'absente en ce moment a l'air de déserter. Comme à
+aucun prix nous ne voulons le quitter avant qu'on ne nous y oblige, nous
+renonçons au Midi, et nous nous occupons, par correspondance, de louer
+un gîte quelconque à La Châtre.
+
+
+ 6 octobre
+
+A force d'être poëte à Boussac, on est très-menteur; on vient nous dire
+ce matin que la peste noire est dans la ville, la variole purpurale,
+celle qui nous a fait quitter Nohant. On s'informe; la nouvelle fait des
+petits. Il y a des cadavres exposés devant toutes les portes; c'est
+là,--à deux pas, vous verrez bien!--Maurice ne voit rien, mais il
+s'inquiète pour nous et veut partir. Comme nous comptions partir en
+effet dimanche, je consens, et je reboucle ma malle; mais Sigismond nous
+traite de fous, il interroge le maire et le médecin. Personne n'est mort
+depuis huit jours, et aucun cas de variole ne s'est manifesté. Je
+défais ma malle, et j'apprends une autre nouvelle tout aussi vraie, mais
+plus jolie. La nuit dernière, trois revenants, toujours trois, sont
+venus chanter sur le petit pont de planches qui est juste au-dessous de
+ma fenêtre, et que je distingue très-bien par une éclaircie des arbres;
+ils ont même fait entendre, assure-t-on, une très-belle musique. Et moi
+qui n'ai rien vu, rien entendu! J'ai dormi comme une brute, au lieu de
+contempler une scène de sabbat par un si beau clair de lune, et dans un
+site si bien fait pour attirer les ombres!
+
+
+ 7 octobre.
+
+Promenade à Chissac, c'est le domaine de Sigismond, dans un pays
+charmant. Prés, collines et torrents. La face du mont Barlot, opposée à
+celle que nous voyons de Boussac, ferme l'horizon. Nous suivons les
+déchirures d'un petit torrent perdu sous les arbres, et nous faisons une
+bonne pause sous des noyers couverts de mésanges affairées et jaseuses
+que nous ne dérangeons pas de leurs occupations. Ce serait un jour de
+bonheur, si l'on pouvait être heureux à présent. Est-ce qu'on le sera
+encore? Il me semble qu'on ne le sera plus; on aura perdu trop
+d'enfants, trop d'amis!--Et puis on s'aperçoit qu'on pense à tout le
+monde comme à soi-même, que tout nous est famille dans cette pauvre
+France désolée et brisée!
+
+Les nouvelles sont meilleures ce soir. Le Midi s'apaise, et sur le
+théâtre de la guerre on agit, on se défend. Et puis le temps a changé,
+les idées sont moins sombres. J'ai vu, à coup sur, de la pluie pour
+demain dans les nuages, que j'arrive à très-bien connaître dans cette
+immensité de ciel déployée autour de nous. L'air était souple et doux
+tantôt; à présent, un vent furieux s'élève: c'est le vent d'ouest. Il
+nous détend et nous porte à l'espérance.
+
+
+ 8 octobre.
+
+La tempête a été superbe cette nuit. D'énormes nuages effarés couraient
+sur la lune, et le vent soufflait sur le vieux château comme sur un
+navire en pleine mer. Depuis Tamaris, où nous avons essuyé des tempêtes
+comparables à celle-ci, je ne connaissais plus la voix de la bourrasque.
+A Nohant, dans notre vallon, sous nos grands arbres, nous entendons
+mugir; mais ici c'est le rugissement dans toute sa puissance, c'est la
+rage sans frein. Les grandes salles vides, délabrées et discloses, qui
+remplissent la majeure partie inhabitée du bâtiment, servent de
+soufflets aux orgues de la tempête, les tours sont les tuyaux. Tout
+siffle, hurle, crie ou grince. Les jalousies de ma chambre se défendent
+un instant; bientôt elles s'ouvrent et se referment avec le bruit du
+canon. Je cherche une corde pour les empêcher d'être emportées dans
+l'espace. Je reconnais que je risque fort de les suivre en m'aventurant
+sur le balcon. J'y renonce, et comme tout désagrément qu'on ne peut
+empêcher doit être tenu pour nul, je m'endors profondément au milieu
+d'un vacarme prodigieusement beau.
+
+Nous faisons nos paquets, et nous partons demain sans savoir si nous
+trouverons un gîte à La Châtre. Les lettres mettent trois ou quatre
+jours pour faite les dix lieues qui nous séparent de notre ville. Ce
+n'est pas que la France soit déjà désorganisée par les nécessités de la
+guerre, cela a toujours été ainsi, et on ne saura jamais pourquoi.--Ce
+soir, je dis adieu de ma fenêtre au ravissant pays de Boussac et à ses
+bons habitants, qui m'ont paru, ceux que j'ai vus, distingués et
+sympathiques. J'ai passé trois semaines dans ce pays creusois, trois
+semaines des plus amères de ma vie, sous le coup d'événements qui me
+rappellent Waterloo, qui n'ont pas la grandeur de ce drame terrible, et
+qui paraissent plus effrayants encore. Toute une vie collective remise
+en question!--On dit que cela peut durer longtemps encore. L'invasion
+se répand, rien ne semble préparé pour la recevoir. Nous tombons dans
+l'inconnu, nous entrons dans la phase des jours sans lendemain; nous
+nous faisons l'effet de condamnés à mort qui attendent du hasard le jour
+de l'exécution, et qui sont pressés d'en finir parce qu'ils ne
+s'intéressent plus à rien. Je ne sais si je suis plus faible que les
+autres, si l'inaction et un état maladif m'ont rendue lâche. J'ai fait
+bon visage tant que j'ai pu; je me suis abstenue de plaintes et de
+paroles décourageantes, mais je me suis sentie, pour la première fois
+depuis bien des années, sans courage intérieur. Quand on n'a affaire
+qu'à soi-même, il est facile de ne pas s'en soucier, de s'imposer des
+fatigues, des sacrifices, de subir des contrariétés, de surmonter des
+émotions. La vie ordinaire est pleine d'incidents puérils dont on
+apprend avec l'âge à faire peu de cas; on est trahi ou leurré, on est
+malade, on échoue dans de bonnes intentions, on a des séries d'ennuis,
+des heures de dégoût. Que tout cela est aisé à surmonter! On vous croit
+stoïque parce que vous êtes patient, vous êtes tout simplement lassé de
+souffrir des petites choses. On a l'expérience du peu de durée,
+l'appréciation du peu de valeur de ces choses; on se détache des biens
+illusoires, on se réfugie dans une vie expectante, dans un idéal de
+progrès dont on se désintéresse pour son compte, mais dont on jouit pour
+les autres dans l'avenir. Oui, oui, tout cela est bien facile et n'a pas
+de mérite. Ce qu'il faudrait, c'est le courage des grandes crises
+sociales, c'est la foi sans défaillance, c'est la vision du beau idéal
+remplaçant à toute heure le sens visuel des tristes choses du présent;
+mais comment faire pour ne pas souffrir de ce qui est souffert dans le
+monde, à un moment donné, avec tant de violence et dans de telles
+proportions? Il faudrait ne point aimer, et il ne dépend pas de moi de
+n'avoir pas le coeur brisé.
+
+En changeant de place et de milieu, vais-je changer de souffrance comme
+le malade qui se retourne dans son lit? Je sais que je retrouverai
+ailleurs d'excellents amis. Je regrette ceux que je quitte avec une
+tendresse effrayée, presque pusillanime. Il semble à présent, quand on
+s'éloigne pour quelques semaines, qu'on s'embrasse pour la dernière
+fois, et comme il est dans la nature de regretter les lieux où l'on a
+souffert, je regrette le vieux manoir, le dur rocher, le torrent sans
+eau, le triste horizon des pierres jaumâtres, le vent qui menace de nous
+ensevelir sous les ruines, les oiseaux de nuit qui pleurent sur nos
+têtes, et les revenants qui auraient peut-être fini par se montrer.
+
+
+ La Châtre, 9 octobre.
+
+J'ai quitté mes hôtes le coeur gros. Je n'ai jamais aimé comme à
+présent; j'avais envie de pleurer. Ils sont si bons, si forts, si
+tendres, ces deux êtres qui ne voulaient pas nous laisser partir! Leur
+courage, leurs beaux moments de gaieté nous soutenaient:--Leur famille
+et la nôtre ne faisaient qu'une, les enfants étaient comme une richesse
+en commun. Pauvres chers enfants! cent fois par jour, on se dit:
+
+--Ah! s'ils n'étaient pas nés! si j'étais seul au monde, comme je serais
+vite consolé par une belle mort de cette mort lente dont nous savourons
+l'amertume!
+
+Toujours cette idée de mourir, pour ne plus souffrir se présente à
+l'esprit en détresse. Pourquoi cette devise de la sagesse antique:
+Plutôt souffrir que mourir? Est-ce une raillerie de la faiblesse humaine
+qui s'attache à la vie en dépit de tout? Est-ce un précepte
+philosophique pour nous prouver que la vie est le premier des
+biens?--Moi, j'en reviens toujours à cette idée, qu'il est indifférent
+et facile de mourir quand on laisse derrière soi la vie possible aux
+autres, mais que mourir avec sa famille, son pays et sa race, est une
+épreuve au-dessus du stoïcisme.
+
+Nous revenons dans l'Indre avec la pluie. D'autres bons amis nous
+donnent l'hospitalité. Mon vieux Charles Duvernet et sa femme nous
+ouvrent les bras. Ils ne sont point abattus; ils fondent leur espérance
+sur le gouvernement. Moi, j'espère peu de la province et de l'action
+possible de ce gouvernement, qui n'a pas la confiance de la majorité. Il
+faut bien ouvrir les yeux, le pays n'est pas républicain. Nous sommes
+une petite, fraction partout, même à Paris, où le sentiment bien entendu
+de la défense fait taire l'opinion personnelle. Si cette admirable
+abnégation amène la délivrance, c'est le triomphe de la forme
+républicaine; on aura fait cette dure et noble expérience de se
+gouverner soi-même et de se sauver par le concours de tous;--mais Paris
+peut-il se sauver seul? et si la France l'abandonne!... on frémit d'y
+penser.
+
+
+ La Châtre, 10 octobre 1870.
+
+Abandonner Paris, ce serait s'abandonner soi-même. Je ne crois pas que
+personne en doute. Je trouve à notre petite ville une bonne physionomie.
+Elle a pris l'allure militaire qui convient. Ces bourgeois et ces
+ouvriers avec le fusil sur l'épaule n'ont rien de ridicule. Le coeur y
+est. Si on les aidait tant soit peu, ils défendraient au besoin leurs
+foyers; mais, soit pénurie, soit négligence, soit désordre, loin de nous
+armer, on nous désarme, on prend les fusils des pompiers pour la garde
+nationale, et puis ceux de la garde sédentaire pour la mobilisée, en
+attendant qu'on les prenne pour la troupe, et quels fusils! Pour toutes
+choses, il y a gâchis de mesures annoncées et abandonnées, d'ordres et
+de contre-ordres. Je vois partout de bonnes volontés paralysées par des
+incertitudes de direction que l'on ne sait à qui imputer. Tout le monde
+accuse quelqu'un, c'est mauvais signe. Nous trompe-t-on quand on nous
+dit qu'il y a de quoi armer jusqu'aux dents toute la France? J'ai bien
+peur des illusions et des fanfaronnades. Certains journaux le prennent
+sur un ton qui me fait trembler. En attendant, l'inaction nous dévore:
+écrire, parler, ce n'est pas là ce qu'il nous faudrait.
+
+Nous allons au Coudray à travers des torrents de pluie. La Vallée noire,
+que l'on embrasse de ce point élevé, est toujours belle. Ce n'est pas
+le paysage fantaisiste et compliqué de la Creuse, c'est la grande ligne,
+l'horizon ondulé et largement ouvert, _le pays bleu_, comme l'appelle ma
+petite Aurore. Les arbres me paraissent énormes, le ciel me paraît
+incommensurable; chargé de nuages noirs avec quelques courtes expansions
+de soleil rouge, il est tour à tour sombre et colère. J'aperçois au loin
+le toit brun de ma pauvre maison encore fermée à mes petites-filles, à
+moi par conséquent: enterrée dans les arbres, elle a l'air de se cacher
+pour ne pas nous attirer trop vite; la variole règne autour et nous
+barre encore le chemin.
+
+Qui sait si nous y rentrerons jamais? L'ennemi n'est pas bien loin, et
+nous pouvons le voir arriver avant que la contagion nous permette de
+dormir chez nous une dernière nuit. Les paysans ont l'air de ne pas
+mettre au rang des choses possibles que le Berry soit envahi, sous
+prétexte qu'en 1815 il ne l'a pas été. Moi, je m'essaye à l'idée d'une
+vie errante. Si nous sommes ruinés et dévastés, je me demande en quel
+coin nous irons vivre et avec quoi? Je ne sais pas du tout, mais la
+facilité avec laquelle on s'abandonne personnellement aux événements qui
+menacent tout le monde est une grâce de circonstance. On dit le pour et
+le contre sur la guerre actuelle. Tantôt l'ennemi est féroce, tantôt il
+est fort doux: on n'en parle qu'avec excès en bien ou en mal, c'est
+l'inconnu. Si j'étais seule, je ne songerais pas seulement à bouger: on
+tient si peu à la vie dans de tels désastres! mais dans le doute
+j'emporterai mes enfants ou je les ferai partir.
+
+De retour à La Châtre, je revois d'anciens amis qui, de tous les côtés
+menacés, sont venus se réfugier dans leurs familles. J'apprends avec
+douleur que Laure *** est malade sans espoir, qu'on ne peut pas la voir,
+qu'elle est là et que je ne la reverrai probablement plus! Autre
+douleur: il faut voir partir notre jeune monde, comme nous l'appelions,
+mes trois petits-neveux et les fils de deux ou trois amis intimes:
+c'était la gaieté de la maison, le bruit, la discussion, la tendresse.
+Et moi qui leur disais les plus belles choses du monde pour leur donner
+de la résolution, je ne me sens plus le moindre courage. N'importe, il
+faudra en montrer.
+
+
+ Mardi 11 octobre.
+
+Voici une grande nouvelle: deux ballons nommés _Armand Barbès_ et _G.
+Sand_ sont sortis de Paris; l'un (mon nom ne lui a pas porté grand
+bonheur) a eu des avaries, une arrivée difficile, et a pourtant sauvé
+les Américains qui le montaient; _Barbès_ a été plus heureux, et, malgré
+les balles prussiennes, a glorieusement touché terre, amenant au secours
+du gouvernement de Tours un des membres du gouvernement de Paris, M.
+Gambetta, un remarquable orateur, un homme d'action, de volonté, de
+persévérance, nous dit-on. Je n'en sais pas davantage, mais cette fuite
+en ballon, à travers l'ennemi, est héroïque et neuve; l'histoire entre
+dans des incidents imprévus et fantastiques.
+
+Des personnes qui connaissent Gambetta nous disent qu'il va tout sauver.
+Que Dieu les entende! Je veux bien qu'il en soit capable et que son nom
+soit béni; mais n'est-ce pas une tâche au-dessus des forces d'un seul
+homme? Et puis ce jeune homme connaît-il la guerre, qui est, dit-on, une
+science perdue chez nous?
+
+
+ Mercredi 12 octobre.
+
+On n'a pas le coeur à se réjouir ici aujourd'hui; c'est la révision,
+c'est-à-dire la levée sans révision des gardes mobilisées: elle se fait
+d'une manière indigne et stupide; on prend tout, on ne fait pas
+déshabiller les hommes; on ne leur regarde pas même le visage. Des
+examinateurs crétins et qui veulent faire du zèle déclarent bons pour le
+service des avortons, des infirmes, des borgnes, des phthisiques, des
+myopes au dernier degré, des dartreux, des fous, des idiots, et l'on
+veut que nous ayons confiance en une pareille armée! Un bon tiers va
+remplir les hôpitaux ou tomber sur les chemins à la première étape. Les
+rues de la ville sont encombrées de parents qui pleurent et de conscrits
+ivres-morts. On va leur donner les fusils de la garde nationale
+sédentaire, qui était bien composée, exercée et résolue; le
+découragement s'y met. Les optimistes, ils ne sont pas nombreux, disent
+qu'il le faut. S'il le faut, soit; mais il y a manière de faire les
+choses, et, quand on les fait mal, il ne faut pas se plaindre d'être mal
+secondé. On se tire de tout en disant:
+
+--Le peuple est lâche et _réactionnaire_.
+
+Mon coeur le défend; il est ignorant et malheureux; si vous ne savez
+rien faire pour l'initier à des vertus nouvelles, vous les lui rendrez
+odieuses.
+
+Les nouvelles du dehors sont sinistres, Orléans serait au pouvoir des
+Prussiens; les gardes mobiles se seraient bien battus, mais ils seraient
+écrasés; on accuse Orléans de s'être rendu d'avance. Il faudrait savoir
+si la ville pouvait se défendre; on dit qu'elle ne l'a pas voulu, on
+entre dans des détails révoltants. Les habitants, qui d'abord avaient
+refusé de recevoir nos pauvres enfants, auraient cette fois fermé leurs
+portes aux blessés. Le premier fait paraît certain, le second est à
+vérifier. Nos jeunes troupes civiles sont redoutées autant que l'ennemi:
+elles sont indisciplinées, mal commandées ou pas commandées du tout; je
+crois qu'on leur demande l'impossible. Si toutes les administrations
+sont dans l'anarchie comme celle des intendances auxquelles nos levées
+et nos soldats ont affaire, ce n'est pas une guerre, c'est une
+débandade.
+
+
+ 13, jeudi.
+
+L'affaire Bourbaki reste mystérieuse. On dit que tout trahit, même
+Bazaine, ce grand espoir, ce rempart dont l'écroulement serait notre
+ruine. Trahir! l'honneur français serait aux prises dans les faibles
+têtes avec l'honneur militaire! Celui-ci serait la fidélité au maître
+qui commandait hier; l'autre ne compterait pas! Le drapeau
+représenterait une charge personnelle, restreinte à l'obéissance
+personnelle! La patrie n'aurait pas de droits sur l'âme du soldat!
+
+L'anarchie est là comme dans tout, l'anarchie morale à côté de
+l'anarchie matérielle. Le véritable honneur militaire ne semble pas
+avoir jamais été défini dans l'histoire de notre siècle. C'est par le
+résultat que nous jugeons la conduite des généraux, et chaque juge en
+décide à son point de vue. En haine de la république, Moreau passe à
+l'ennemi; mais il se persuade que c'était son devoir, et il le persuade
+aux royalistes. Il croyait sauver la bonne cause, le pays par
+conséquent! Il y a donc deux consciences pour le militaire? Moreau a eu
+son parti, qui l'admirait comme le type de la fidélité et de la probité.
+Napoléon a été trahi ou abandonné par ses généraux. Ils ont tous dit
+pour se justifier:
+
+--Je servais mon pays, je le sers encore, je n'appartiens qu'à lui.
+
+Bien peu d'officiers supérieurs ont brisé leur épée à cette époque en
+disant:
+
+--Je servais cet homme, je ne servirai plus le pays qui l'abandonne.
+
+La postérité les admire et condamne les autres.
+
+A qui donc appartient le militaire? au pays ou au souverain du moment?
+Il serait assez urgent de régler ce point, car il peut arriver à chaque
+instant que le devoir du soldat soit de résister à l'ordre de la patrie,
+ou de manquer à la loi d'obéissance militaire par amour du pays. Rien
+n'engage en ce moment le soldat envers la république; il ne l'a pas
+légalement acceptée. Avez-vous la parole des généraux? Je ne sache pas
+qu'on ait celle de Bazaine, et le gouvernement ignore probablement s'il
+se propose de continuer la guerre pour délivrer la France ou pour y
+ramener l'empire au moyen d'un pacte avec la Prusse.
+
+Un général n'est pas obligé, dit-on, d'être un casuiste. Il semble que
+le meilleur de tous serait celui qui ne se permettrait aucune opinion,
+qui ne subirait aucune influence, et qui, faisant de sa parole l'unique
+loi de sa conscience, ne céderait devant aucune éventualité. Si Bazaine
+se croit lié à son empereur et non à son pays, il prétendra qu'il peut
+tourner son épée contre un pays qui repousse son empereur. Je ne vois
+pas qu'on puisse compter sur lui, puisqu'on n'a pu s'assurer de lui,
+puisqu'il est maître absolu dans une place assiégée où il peut faire la
+paix ou la guerre sans savoir si la république existe, si elle
+représente la volonté de la France. S'il a l'âme d'un héros, il se
+laissera emporter par le souvenir de nos anciennes gloires, par l'amour
+du pays, par la fierté patriotique; sinon, un de ces matins, il se
+rendra en disant comme son maître à Sedan:
+
+--Je suis las.
+
+Ou il fera une brillante sortie au cri de «mort à la république!» Et
+s'il avait la chance de gagner quelque grande victoire sur l'Allemagne,
+que ferait la république? Elle a cru l'avoir dans ses intérêts; parce
+qu'elle a désiré lui voir prendre le commandement, parce qu'elle a placé
+en lui sa confiance. Il ne lui en a pas su gré, il la trahit; mais je
+suppose qu'il délivre la France. Comment sortir de cette impasse? Nous
+battrions-nous contre ces soldats qui battraient l'étranger? y aurait-il
+un gouvernement pour les mettre hors la loi et les accuser de trahison?
+
+Notre situation est réellement sans issue, à moins d'un miracle. Nous
+nous appuyons pour la défense du sol sur des forces encore
+considérables, mais qui combattent l'ennemi commun sous des drapeaux
+différents, et qui ne comptent pas du tout les abandonner après la
+guerre. Le gouvernement a fait appel à tous, il le devait; mais a-t-il
+espéré réussir sans armée à lui, avec des armées qui lui sont hostiles,
+et qui ne s'entendent point entre elles? Ceci ressemble à la fin d'un
+monde. Je voudrais pouvoir ne pas penser, ne pas voir, ne pas
+comprendre. Heureux ceux dont l'imagination surexcitée repousse
+l'évidence et se distrait avec des discussions de noms propres! Je
+remercierais Dieu de me délivrer de la réflexion; au moins je pourrais
+dormir. Ne pas dormir est le supplice du temps. Quand la fatigue
+l'emporte, on se raconte le matin les rêves atroces ou insensés qu'on a
+faits.
+
+
+ 14 octobre.
+
+Les Prussiens ne sont pas entrés à Orléans; mais ils y entreront quand
+ils voudront, ils ont fait la place nette. Le général La Motterouge est
+battu et privé de son commandement pour avoir manqué de résolution,
+disent les uns, pour avoir manqué de munitions, disent les autres. Si on
+déshonore tous ceux qui en seront là, ce n'est pas fini!
+
+
+ 15 octobre.
+
+Pas de nouvelles. La poste ne s'occupe plus de nous; tout se
+désorganise. Je suis étonnée de la tranquillité qui règne ici. La
+province consternée se gouverne toute seule par habitude.
+
+
+ Dimanche 16.
+
+J'aurais voulu tenir un journal des événements; mais il faudrait savoir
+la vérité, et c'est souvent impossible. Les rares et courts journaux qui
+nous parviennent se font la guerre entre eux et se contredisent
+ouvertement:
+
+--Les mobiles sont des braves.
+
+--Non, les mobiles faiblissent partout.
+
+--Mais non, c'est la troupe régulière qui lâche pied.
+
+--Non, vous dis-je, c'est elle qui tient!
+
+Le plus clair, c'est qu'une armée sans armes, sans pain, sans
+chaussures, sans vêtements et sans abri, ne peut pas résister à une
+armée pourvue de tout et bien commandée.
+
+On agite beaucoup la question suivante, et on nous rapporte fidèlement,
+_de auditu_ l'opinion de M. Gambetta.
+
+--L'armée régulière est détruite, démoralisée, perdue; elle ne nous
+sauvera pas. C'est de l'_élément civil_ que nous viendra la victoire,
+c'est le citoyen improvisé soldat qu'il faut appeler et encourager.
+
+La question est fort douteuse, et, si d'avance elle est résolue, elle
+devient inquiétante au dernier degré. On peut improviser des soldats
+dans une localité menacée, et les mobiliser jusqu'à un certain point;
+mais leur faire jouer le rôle de la troupe exercée au métier et endurcie
+à la fatigue, c'est un rêve, l'expérience le prouve déjà. Les malades
+encombrent les ambulances. On parle d'organiser une Vendée dans toute la
+France. Organise-t-on le désordre? Ces résultats fructueux que suscitent
+parfois des combinaisons illogiques s'improvisent et ne se décrètent
+pas. M. Gambetta a pu jeter les yeux sur la carte du Bocage et sur la
+page historique dont il a été le théâtre; mais recommencer en grand ces
+choses et les opposer à la tactique prussienne, c'est un véritable
+enfantillage. On assure que M. Gambetta est un habile organisateur;
+qu'il réorganise donc l'armée au lieu de la dédaigner comme un
+instrument hors de service, alors que tout lui manque ou la trahit! Si
+l'on veut introduire des catégories, scinder l'élément civil et
+l'élément militaire, froisser les amours-propres, réveiller les passions
+politiques, je ne dis pas à la veille, mais au beau milieu des combats,
+j'ai bien peur que nous ne soyons perdus sans retour.
+
+Quelqu'un, qui est renseigné, nous avoue que nos dictateurs de Tours
+sont infatués d'un optimisme effrayant. Je ne veux pas croire encore
+qu'il soit insensé... Quelquefois une grande obstination fait des
+miracles. Qui se refuse à espérer quand on sent en soi la volonté du
+sacrifice? Mais la volonté nous donnera-t-elle des canons? On avoue que
+nous en avons qui tirent un coup pendant que ceux de l'ennemi en tirent
+dix.
+
+--En fait-on au moins?
+
+--On dit qu'on en fait _beaucoup_. Nous savons, hélas! qu'on en fait
+fort peu.
+
+--En fait-on de pareils à ceux des Prussiens?
+
+--On ne peut pas en faire.
+
+--Alors nous serons toujours battus?
+
+--Non! nous avons l'élément civil, une arme morale que les étrangers
+n'ont pas.
+
+--Ils ont bien mieux, ils ont un seul élément, leur arme est à deux
+tranchants, militaire et civile en même temps.
+
+--On le sait; mais le moral de la France!
+
+Oh! soit! Croyons encore à sa virilité, à sa spontanéité, à ses grandes
+inspirations de solidarité; mais, si nous ne les voyons pas se produire,
+puisons notre courage dans un autre espoir que celui de la lutte. Après
+la résistance que l'honneur commande, aspirons à la paix et ne croyons
+pas que la France soit avilie et perdue parce qu'elle ne sait plus faire
+la guerre. Je vois la guerre en noir. Je ne suis pas un homme, et je ne
+m'habitue pas à voir couler le sang; mais il y a une heure où la femme a
+raison, c'est quand elle console le vaincu, et ici il y aura bien des
+raisons profondes et sérieuses pour se consoler.
+
+Pour faire de l'homme une excellente machine de combat, il faut lui
+retirer une partie de ce qui le fait homme. «Quand Jupiter réduit
+l'homme à la servitude, il lui enlève une moitié de son âme.» L'état
+militaire est une servitude brutale qui depuis longtemps répugne à notre
+civilisation. Avec des ambitions ou des fantaisies de guerre, le dernier
+règne était si bien englué dans les douceurs de la vie, qu'il avait
+laissé pourrir l'armée. Il n'avait plus d'armée, et il ne s'en doutait
+pas. Le jour où, au milieu des généraux et des troupes de sa façon,
+Napoléon III vit son erreur, il fut pris de découragement, et ce ne fut
+pas le souverain, ce fut l'homme qui abdiqua.
+
+Les douceurs de la vie comme ce règne les a goûtées, c'était l'oeuvre
+d'une civilisation très-corrompue; mais la civilisation, qui est
+l'ouvrage des nations intelligentes, n'est pas responsable de l'abus
+qu'on fait d'elle. La moralité y puise tout ce dont elle a besoin; la
+science, l'art, les grandes industries, l'élégance et le charme des
+bonnes moeurs ne peuvent se passer d'elle. Soyons donc fiers d'être le
+plus civilisé des peuples, et acceptons les conditions de notre
+développement. Jamais la guerre ne sera un instrument de vie,
+puisqu'elle est la science de la destruction; croire qu'on peut la
+supprimer n'est pas une utopie. Le rêve de l'alliance des peuples n'est
+pas si loin qu'on croit de se réaliser. Ce sera peut-être l'oeuvre du
+XXe siècle. On nous dit que le colosse du Nord nous menace.
+A jamais, non! Aujourd'hui il nous écrase la poitrine, mais il ne peut
+rien sur notre âme. On peut être lourd comme une montagne et peser fort
+peu dans la balance des destinées. En ce moment, l'Allemagne s'affirme
+comme pesanteur spécifique, comme force brutale,--tranchons le mot,
+comme barbarie. Sur quelque mode éclatant qu'elle chante ses victoires,
+elle n'élèvera que des arcs de triomphe qui marqueront sa décadence. Au
+front de ses monuments nouveaux, la postérité lira 1870, c'est-à-dire
+guerre à mort à la civilisation! O noble Allemagne, quelle tache pour
+toi que cette gloire! L'Allemand est désormais le plus beau soldat de
+l'Europe, c'est-à-dire le plus effacé, le plus abruti des citoyens du
+monde; il représente l'âge de bronze; il tue la France, sa soeur et sa
+fille; il l'égorge, il la détruit, et, ce qu'il y a de plus honteux, il
+la vole! Chaque officier de cette belle armée, orgueil du nouvel empire
+prussien, est un industriel de grande route qui _emballe_ des pianos et
+des pendules à l'adresse de sa famille attendrie!
+
+Ce sont des représailles, disent-ils, c'est ainsi que nous avons agi
+chez eux; nous y avons mis moins d'ordre, de prévoyance et de cynisme,
+voilà tout.--C'est déjà quelque chose, mais nous n'en avons pas moins à
+rougir d'avoir été hommes de guerre à ce point-là. Si quelque chose peut
+nous réhabiliter, c'est de ne plus l'être, c'est de ne plus savoir obéir
+à la fantaisie belliqueuse de nos princes. Nous avons encore l'élan du
+courage, la folie des armes, la tradition des charges à la baïonnette.
+Nous savons encore faire beaucoup de mal quand on nous touche; nous
+pourrions dire aux Allemands:
+
+«--Supprimons les canons, prenez-nous corps à corps, et vous verrez!
+Mais vous ne vous y risquez plus, vous reculez devant l'arme des braves,
+vous avez vos machines, et nous ne les avons pas; nous faisons la guerre
+selon l'inspiration du point d'honneur, nous ne sommes pas capables de
+nous y préparer pendant vingt ans; nous sommes si incapables de haïr! On
+nous surprend comme des enfants sans rancune qui dorment la nuit parce
+qu'ils ont besoin d'oublier la colère du combat. Nous tombons dans tous
+les piéges; notre insouciance, notre manque de prévision, nos désastres,
+vous ne les comprenez pas! Vous les comprendrez plus tard, quand vous
+aurez effacé la tache de vos victoires par le remords de les avoir
+remportées. Vous pénétrerez un jour l'énigme de notre destinée, quand
+vous passerez à votre tour par le martyre qu'il faut subir pour devenir
+des hommes. Nous ne le sommes pas encore, nous qui, depuis un siècle,
+souffrons tous les maux des révolutions; mais voici que, grâce à vous,
+nous allons le devenir plus vite, et vous rougirez alors d'avoir porté
+la main sur la grande victime! Encore un siècle, et vous serez honteux
+d'avoir servi de marchepied à l'ambition personnelle. Vous direz de
+vous-mêmes ce que nous disons de notre passé:
+
+«--La folie du génie militaire nous a déchaînés sur l'Europe, et nous
+avons été asservis. Nous avons, de nos propres mains, creusé les abîmes,
+et nous y sommes tombés.
+
+Mais nous nous relèverons avant toi, fière Allemagne! Dût cette guerre,
+pour laquelle évidemment nous ne sommes pas prêts, aboutir à un désastre
+matériel immense, nos coeurs s'y retremperont, et plus que jamais nous
+aurons soif de dignité, de lumière et de justice. Elle nous laissera
+sans doute irrités et troublés; les questions politiques et sociales
+s'agiteront peut-être tumultueusement encore. C'est précisément en cela
+que nous vous serons supérieurs, sujets obéissants, militaires
+accomplis! et que cette âme française éprise d'idéal, luttant pour lui
+jusque sous l'écrasement du fait, offrira au monde un spectacle que
+vous ne sauriez comprendre aujourd'hui, mais que vous admirerez quand
+vous serez dignes d'en donner un semblable.
+
+Allez, bons serviteurs des princes, admirables espions, pillards
+émérites, modèles de toutes les vertus militaires, levez la tête et
+menacez l'avenir! Vous voilà ivres de nos malheurs et de notre vin, gras
+de nos vivres, riches de nos dépouilles! Quelles ovations vous attendent
+chez vous quand vous y rentrerez tachés de sang, souillés de rapts!
+Quelle belle campagne vous aurez faite contre un peuple en révolution,
+que de longue date vous saviez hors d'état de se défendre! L'Europe, qui
+vous craignait, va commencer à vous haïr! Quel bonheur ce sera pour vous
+d'inspirer partout la méfiance et de devenir l'ennemi commun contre
+lequel elle se ligue peut-être déjà en silence!
+
+Mais quel réveil vous attend, si vous poursuivez l'idéal stupide et
+grossier du caporalisme, disons mieux, du _krupisme_! Pauvre Allemagne
+des savants, des philosophes et des artistes, Allemagne de Goëthe et de
+Beethoven! Quelle chute, quelle honte! Tu entres aujourd'hui dans
+l'inexorable décadence, jusqu'à ce que tu te renouvelles dans
+l'expiation qui s'appelle 89!
+
+
+ Lundi 17 octobre.
+
+Le froid se déclare, et nous entrons en campagne. Pourvu qu'après la
+chaleur exceptionnelle de l'été nous n'ayons pas un hiver atroce! Ils
+auront aussi froid que nous, disent les optimistes; c'est une erreur:
+ils sont physiquement plus forts que nous, ils n'ont pas nos douces
+habitudes, notre bien-être ne leur est pas nécessaire. L'Allemand du
+nord est bien plus près que nous de la vie sauvage. Il n'est pas
+nerveux, il n'a que des muscles; il a l'éducation militaire, qui nous a
+trop manqué. Il pense moins, il souffrira moins.
+
+Ils approchent, on dit qu'ils sont à La Motte-Beuvron. On a peur ici, et
+c'est bien permis, on a emmené tout ce qui pouvait se battre ou servir
+à se battre. Les vieillards, les enfants et les femmes resteront comme
+la part du feu! Et puis elle est toute française, cette terreur qui suit
+l'imprévoyance; elle n'est même pas bien profonde. Nous ne pouvons pas
+croire qu'on haïsse et qu'on fasse le mal pour le mal. Moi-même j'ai
+besoin de faire un effort de raison pour m'effrayer de l'approche de ces
+hommes que je ne hais point. J'ai besoin de me rappeler que la guerre
+enivre, et qu'un soldat en campagne n'est pas un être jouissant de ses
+facultés habituelles. On dit qu'ils ne sont pas tous méchants ou
+cupides, que les vrais Allemands ne le sont même pas du tout et
+demandent qu'on ne les confonde pas avec les Prussiens, _tous voleurs_!
+Vous réclamez en vain, bonnes gens; vous oubliez qu'il n'y a plus
+d'Allemagne, que vous êtes Prussiens, solidaires de toutes leurs
+exactions, puisque vous allez en profiter, et que dans cette guerre vous
+êtes pour nous non pas des Badois, des Bavarois, des Wurtembergeois,
+mais à tout jamais, dans la réprobation du présent et la légende de
+l'avenir, des Prussiens, bien et dûment sujets du roi de Prusse! Vous ne
+reprendrez plus votre nom; allez! c'en est fait de votre nationalité
+comme de votre honneur. Le châtiment commence!
+
+Je n'ai pas de vêtements d'hiver, ils sont à Paris, dont les Prussiens
+ont maintenant la clef. Je me commande ici une robe qui fera peut-être
+son temps sur les épaules d'une Allemande, car ils volent aussi des
+vêtements et des chaussures pour leurs femmes, ces parfaits militaires!
+
+
+ Mardi 18 octobre.
+
+Passage de troupes qui vont d'un dépôt à l'autre. Depuis les pauvres
+troupes espagnoles que j'ai rencontrées en 1839 dans les montagnes de
+Catalogne, je n'avais pas vu des soldats dans un tel état de misère et
+de dénûment. Leurs chevaux sont écorchés vifs de la tête à la queue. Les
+hommes sont à moitié nus, on dit qu'ils ont presque tous déserté avant
+Sedan. Ils sont tous grands et forts, et ne paraissent point lâches. On
+les aura laissés manquer de pain et de munitions. Le désordre était tel
+qu'on ne sait plus si on a le droit de mépriser les fuyards.
+Malheureusement ce désordre continue.
+
+
+ Mercredi 19.
+
+Depuis deux jours, nous sommes sans nouvelles de notre armée de la
+Loire. Est-elle anéantie? Nous ne sommes pas bien sûrs qu'elle ait
+existé!
+
+
+ Jeudi 20.
+
+Eugénie a affaire au Coudray. J'y vais avec elle; c'est une promenade
+pour mes petites-filles. Il fait un bon soleil. La campagne reverdit au
+moment où elle se dépouille: il y a des touffes de végétation
+invraisemblable au milieu des massifs dénudés. A Chavy, nous descendons
+de voiture pour ramasser de petits champignons roses sur la pelouse
+naturelle, cette pelouse des lisières champêtres qu'aucun jardinier ne
+réalisera jamais; il y faut la petite dent des moutons, le petit pied
+des pastours et le grand air libre. L'herbe n'y est jamais ni longue ni
+flétrie. Elle adhère au sol comme un tapis éternellement vert et
+velouté. Nous faisons là et plus haut, dans les prés du Coudray, une
+abondante récolte. Aurore est ivre de joie. Je n'ai pas fermé l'oeil la
+nuit dernière; pendant qu'on remet les chevaux à la voiture, je dors dix
+minutes sur un fauteuil. Il paraît que c'est assez, je suis complétement
+reposée. Au retour, pluie et soleil, à l'horizon monte une gigantesque
+forteresse crénelée, les nuages qui la forment ont la couleur et
+l'épaisseur du plomb, les brèches s'allument d'un rayonnement
+insoutenable.--Un bout de journal, ce soir; récit d'un drame affreux. A
+Palaiseau, le docteur Morère aurait tué quatre Prussiens à coups de
+revolver et aurait été pendu! Je ne dormirai pas encore cette nuit.
+
+
+ Vendredi 22 octobre.
+
+Trois lettres de Paris par ballon! Enfin, chers amis, soyez bénis! Ils
+vivent, ils n'y a pas de malheur particulier sur eux. Ils sont résolus
+et confiants, ils ne souffrent de rien matériellement; mais ils
+souffrent le martyre de n'avoir pas de nouvelles de leurs absents. L'un
+nous demande où est sa femme, l'autre où est sa fille; chacun croyait
+avoir mis en sûreté les objets de sa tendresse, et l'ennemi a tout
+envahi; comment se retrouver, comment correspondre? Nous écrirons
+partout, nous essayerons tous les moyens. Quelle dispersion effrayante!
+que de vides nous trouverons dans nos affections!--Encore une fois,
+qu'ils soient bénis de nous donner quelque chose à faire pour eux!
+
+On dit que l'ennemi s'éloigne de nous pour le moment; il lui plaît de
+nous laisser tranquilles, car les chemins sont libres, il n'y a pas ou
+il n'y a plus d'armée entre lui et nous; on vit au jour le jour. Le
+danger ne cause pas d'abattement, on serait honteux d'être en sûreté
+quand les autres sont dans le péril et le malheur. Mon pauvre Morère! sa
+belle figure pâle me suit partout; la nuit, je vois ses yeux clairs
+fixés sur moi. C'était un ami excellent, un habile médecin, un homme de
+résolution, d'activité, de courage; agile, infatigable, il était plus
+jeune avec ses cheveux blancs que ne le sont les jeunes d'aujourd'hui.
+Je le vois et je l'entends encore à un dîner d'amis à Palaiseau, où nous
+admirions la netteté de son jugement, l'énergie de ses traits et de sa
+parole. Le soir, on se reconduisait par les ruelles désertes de ce joli
+village, et chacun rentrait dans sa petite maison, d'où l'on entendait
+les pas de l'ami qui vous quittait résonner sur le gravier du chemin.
+Dans le beau silence du soir, on résumait tranquillement les idées qu'on
+avait échangées avec animation. On pensait quelquefois aux Allemands; on
+parlait de leurs travaux, on s'intéressait à leur mouvement
+intellectuel. Que l'on était loin de voir en eux des ennemis! Comme la
+porte eût été ouverte avec joie à un botaniste errant dans la campagne!
+Comme on lui eût indiqué avec plaisir les gîtes connus des plantes
+intéressantes! Certes on n'eût pas songé que ce pouvait être un espion,
+venant étudier les plis du terrain pour y placer des batteries ou pour
+prendre les habitants par surprise! et pourtant la carte des moindres
+localités était peut-être déjà dressée, car ils ont étudié la France
+comme une proie que l'on dissèque, et ils connaissaient peut-être aussi
+bien que moi le sentier perdu dans les bois où je me flattais de
+surprendre l'éclosion d'une primevère connue de moi seule.--Je me
+souviens d'avoir eu de saintes colères en trouvant bouleversés par des
+enfants certains recoins que j'espérais conserver vierges de dégâts. Je
+m'indignais contre l'esprit de dévastation de l'enfance. Pauvres
+enfants, quelle calomnie!--Et à présent ce charmant pays est sans doute
+ravagé de fond en comble, puisque Morère.... Mon fils me trouve navrée et
+me dit qu'il ne faut rien croire de ce qui s'imprime à l'heure qu'il
+est; il a peut-être raison!
+
+
+ Samedi 22 octobre.
+
+Promenade aux Couperies et au gué de Roche avec ma belle-fille et nos
+deux petites; elles font plus d'une lieue à pied. Le temps est
+délicieux. Ce ravin est fin et mignon. La rivière s'y encaisse le long
+d'une coupure à pic, les arbres de la rive apportent leurs têtes au rez
+du sentier que nous suivons. On tient la main des petites, qui
+voudraient bien, que nous devrions bien laisser marcher seules. Dans mon
+enfance, on nous disait:
+
+--Marche.
+
+Et nous risquions de rouler en bas. Nous ne roulions pas et nous n'avons
+pas connu le vertige; mais je n'ai pas le même courage pour ces chers
+êtres qui ont pris une si grande place dans notre vie. On aime à présent
+les enfants comme on ne les aimait pas autrefois. On s'en occupe sans
+cesse, on les met dans tout avec soi à toute heure, on n'a d'autre souci
+que de les rendre heureux. C'est sans doute encore une supériorité des
+Prussiens sur nous d'être durs à leurs petits comme à eux-mêmes. Les
+loups sont plus durs encore, supérieurs par conséquent aux races
+militaires et conquérantes. J'avoue pourtant qu'à certains égards nous
+avons pris en France la puérilité pour la tendresse, et que nous
+tendions trop à nous efféminer. Notre sensibilité morale a trop réagi
+sur le physique. Messieurs les Prussiens vont nous corriger pour quelque
+temps d'avoir été heureux, doux, aimables. Nous organiserons des armées
+citoyennes, nous apprendrons l'exercice à nos petits garçons, nous
+trouverons bon que nos jeunes gens soient tous soldats au besoin, qu'ils
+sachent faire des étapes et coucher sur la dure, obéir et commander. Ils
+y gagneront, pourvu qu'ils ne tombent pas dans le caporalisme, qui
+serait mortel à la nature particulière de leur intelligence, et qui va
+faire des vides profonds dans les intelligences prusso-allemandes.
+Pourtant ces choses-là ne s'improvisent pas dans la situation désespérée
+où nous sommes, et c'est avec un profond déchirement de coeur que je
+vois partir notre jeune monde, si frêle et si dorloté.
+
+Ils partent, nos pauvres enfants! ils veulent partir, ils ont raison.
+Ils avaient horreur de l'état militaire, ils songeaient à de tout autres
+professions; mais ils valent tout autant par le coeur que ceux de 92, et
+à mesure que le danger approche, ils s'exaltent. Ceux qui étaient
+exemptés par leur profession la quittent et refusent de profiter de leur
+droit; ceux que l'âge dispense ou que le devoir immédiat retient parlent
+aussi de se battre et attendent leur tour, les uns avec impatience, les
+autres avec résignation. Il en est très-peu qui reculeraient, il n'y en
+a peut-être pas. Tout cela ne ravive pas l'espérance; on sent que l'on
+manque d'armes et de direction. On sent aussi que l'élément sédentaire,
+celui qui produit et ménage pour l'élément _militant_, est abandonné au
+hasard des circonstances. Il faudrait que la France non envahie fût
+encouragée et protégée pour être à même de secourir la France envahie.
+On vote des impôts considérables, c'est très-juste, très-nécessaire;
+mais on laisse tant d'intérêts en souffrance, on enlève tant de bras au
+travail, qu'après une année de récolte désastreuse et la suspension
+absolue des affaires, on ne sait pas avec quoi on payera.
+
+Le gouvernement de la défense semble condamné à tourner dans un cercle
+vicieux. Il espère improviser une armée; il frappe du pied, des légions
+sortent de terre. Il prend tout sans choisir, il accepte sans prudence
+tous les dévouements, il exige sans humanité tous les services. Il a
+beaucoup trop d'hommes pour avoir assez de soldats. Il dégarnit les
+ateliers, il laisse la charrue oisive. Il établit l'impossibilité des
+communications. Il semble qu'il ait des plans gigantesques, à voir les
+mouvements de troupes et de matériel qu'il opère; mais le désordre est
+effroyable, et il ne paraît pas s'en douter. Les ordres qu'il donne ne
+peuvent pas être exécutés. Le producteur est sacrifié au fournisseur,
+qui ne fournit rien à temps, quand il fournit quelque chose. Rien n'est
+préparé nulle part pour répondre aux besoins que l'on crée. Partout les
+troupes arrivent à l'improviste; partout elles attendent, dans des
+situations critiques, les moyens de transport et la nourriture. Après
+une étape de dix longues lieues, elles restent souvent pendant dix
+heures sous la pluie avant que le pain leur soit distribué; elles
+arrivent harassées pour occuper des camps qui n'existent pas, ou des
+gîtes déjà encombrés. Nulle part les ordres ne sont transmis en temps
+opportun. L'administration des chemins de fer est surmenée; en certains
+endroits, on met dix heures pour faire dix lieues; le matériel manque,
+le personnel est insuffisant, les accidents sont de tous les jours. Les
+autres moyens de transport deviennent de plus en plus rares; on ne peut
+plus échanger les denrées. Tous les sacrifices sont demandés à la fois,
+sans qu'on semble se douter que les uns paralysent les autres. On
+s'agite démesurément, on n'avance pas, ou les résultats obtenus sont
+reconnus tout à coup désastreux. L'action du gouvernement ressemble à
+l'ordre qui serait donné à tout un peuple de passer à la fois sur le
+même pont. La foule s'entasse, s'étouffe, s'écrase, en attendant que le
+pont s'effondre.
+
+A qui la faute? Cette déroute générale pourrait-elle être conjurée? le
+sera-t-elle? Ne faudrait-il, pour opérer ce miracle, que l'apparition
+d'un génie de premier ordre? Ce génie présidera-t-il à notre salut?
+va-t-il se manifester par des victoires? Aurons-nous la joie d'avoir
+souffert pour la délivrance de la patrie? Nos soldats d'hier seront-ils
+demain des régiments d'élite? S'il en est ainsi, personne ne se
+plaindra; mais si rien n'est utilisé, si l'état présent se prolonge,
+nous marchons à une catastrophe inévitable, et notre pauvre Paris sera
+forcé de se rendre.
+
+
+ Dimanche 23 octobre.
+
+Il pleut à verse. Les nouvelles sont insignifiantes. Quand chaque jour
+n'apporte pas l'annonce d'un nouveau désastre, on essaye d'espérer. Les
+enfants qui partent volontairement sont gais. Les ouvriers chantent et
+font le dimanche au cabaret, comme si de rien n'était.
+
+Je tousse affreusement la nuit; c'est du luxe, je n'avais pas besoin de
+cette toux pour ne pas dormir. Toute la ville se couche à dix heures. Je
+prolonge la veillée avec mon ami Charles; nous causons jusqu'à minuit.
+Depuis plusieurs années qu'il est aveugle, il a beaucoup acquis; il voit
+plus clair avec son cerveau qu'il n'a jamais vu avec ses yeux. Cette
+lumière intérieure tourne aisément à l'exaltation. Sur certains points,
+il est optimiste; je le suis devenue aussi en vieillissant, mais
+autrement que lui. Je vois toujours plus radieux l'horizon au delà de ma
+vie; je ne crois pas, comme lui, que nous touchions à des événements
+heureux; je sens venir une crise effroyable que rien ne peut détourner,
+la crise sociale après la crise politique, et je rassemble toutes les
+forces de mon âme pour me rattacher aux principes, en dépit des faits
+qui vont les combattre et les obscurcir dans la plupart des
+appréciations. Nous nous querellons un peu, mon vieux ami et moi; mais
+la discussion ne peut aller loin quand on désire les mêmes résultats.
+Nous réussissons à nous distraire en nous reportant aux souvenirs des
+choses passées. On ne peut toucher au présent sans se sentir relié par
+mille racines plus ou moins apparentes au temps que l'on a traversé
+ensemble. Nous nous connaissons, lui et moi, depuis la première enfance;
+nous nous sommes toujours connus, nos familles, aujourd'hui disparues,
+étant étroitement liées. Nous avons apprécié différemment bien des
+personnes et des choses; à présent ces différences sont très-effacées,
+nous parlons de tout et de tous avec le désintéressement de
+l'expérience, qui est l'indulgence suprême.
+
+
+ Lundi 24.
+
+Les Prussiens ne viennent pas de notre côté. Ils vont tuer et brûler
+ailleurs, on appelle cela de bonnes nouvelles! Châteaudun est leur proie
+d'aujourd'hui, et il paraît que nous ne pouvons rien empêcher.
+
+
+ Mardi 25 octobre.
+
+La pauvre Laure vient de s'éteindre sans souffrir, après une mort
+anticipée qui dure depuis deux mois. C'est une autre manière d'être
+victime de l'invasion. Gravement atteinte, elle a dû fuir avec sa
+famille, faire un voyage impossible avec une courte avance sur les
+Prussiens, arriver ici brisée, mourante, tomber sur un lit sans savoir
+qu'elle était de retour dans son pays, y languir plusieurs semaines sans
+se rendre compte des événements qu'il n'était pas difficile de lui
+cacher, s'endormir enfin sans partager nos angoisses, qui dès le début
+l'avaient mortellement frappée au coeur. Elle avait le patriotisme
+ardent des âmes généreuses; le rapide progrès de nos malheurs n'était
+pas nécessaire pour la tuer.
+
+Nous recevons de bonnes lettres de Paris; ils sont là-bas pleins
+d'espoir et de courage. Les plus paisibles sont belliqueux; qu'on nous
+pousse donc en avant, vite à leurs secours! Il semble aujourd'hui que la
+lutte s'engage, et on parle de quelques avantages remportés. On loue
+l'_entrain_ (_sic_) de nos mobiles. Le gouvernement a l'air de compter
+sur la victoire. Il nous la promet.
+
+
+ Mercredi 26.
+
+Très-mauvaises nouvelles! Ils brûlent, ils font le ravage, ils
+s'étendent; nous sommes partout inférieurs en nombre devant eux, et nous
+sommes _engorgés_ de troupes qui sont partout où l'on ne se bat pas!
+L'artillerie nous foudroie; nous faisons trois pas, nous reculons de
+douze.--Aujourd'hui nous avons conduit notre pauvre Laure au cimetière.
+Les nuages rampent sur la terre incolore et détrempée. Atroce journée,
+chagrin affreux! je n'essaye même pas d'avoir du courage.
+
+
+ Jeudi 27.
+
+Il pleut à verse, on fait des voeux pour que la Loire déborde, pour que
+l'ennemi souffre et que ses canons s'embourbent; mais nos pauvres
+soldats en souffriront-ils moins, et nos canons en marcheront-ils mieux?
+Que c'est stupide, la guerre!
+
+
+ 28.
+
+Propos sans utilité, discussions et commentaires sans issue, tour de
+Babel! L'ennemi est à Gien; il ne pense ni ne cause, lui: il avance.
+
+
+ 29, 30, 31 octobre.
+
+Rien qui ranime l'espoir; trop de décrets, de circulaires, de phrases
+stimulantes, froides comme la mort.
+
+
+ 1er novembre.
+
+De pire en pire! On nous annonce la reddition de Metz; le gouvernement
+nous la présente sans détour comme une trahison infâme; c'est aller un
+peu vite. Attendons les détails, si on nous en donne. Quelqu'un qui a vu
+de près le maréchal Bazaine en Afrique nous le définit ainsi:
+
+--Dans le bien et dans le mal, _capable de tout_.
+
+D'autres personnes assurent qu'au Mexique il n'avait d'autre pensée que
+celle de se faire proclamer empereur! Il est par terre, on l'écrase;
+hier c'était un héros, le sauveur de la France. Ce sera un grand procès
+historique à juger plus tard. Ce qui est incompréhensible en ce moment,
+c'est la brusque transition opérée dans le langage de ceux qui
+renseignent et veulent diriger l'opinion publique, et qui d'une heure à
+l'autre la font passer d'une confiance sans bornes à un mépris sans
+appel. Il y a quelques jours, des doutes s'étaient répandus; il nous fut
+enjoint de les repousser comme des manoeuvres des ennemis de la
+république et du pays. Ce matin, le gouvernement en personne voue le
+traître à l'exécration de l'univers. Cela nous bouleverse et me paraît
+bien étrange, à moi. Comment le ministre de la guerre n'a-t-il rien su
+des dispositions de Bazaine à l'égard de la république? S'il les savait
+douteuses, pourquoi a-t-il affiché la confiance? Je ne veux pas encore
+le dire tout haut, il ne faut pas se fier à son propre découragement,
+mais malgré moi je me dis tout bas:
+
+--_Qui trompe-t-on ici?_
+
+Il n'était pas impossible d'avoir des nouvelles de Metz. J'ai reçu
+dernièrement un petit feuillet de papier à cigarettes qui me rassurait
+sur le sort du respectable savant M. Terquem, et qui était bien écrit de
+sa main:
+
+«Nous ne manquons de rien, nous allons très-bien, quoique sans clocher
+depuis quinze jours.»
+
+La famine ne se fait pas tout d'un coup dans une place assiégée. On a pu
+la voir venir, on a dû la prévoir. Hier on la niait, et, au moment où
+Bazaine la déclare, on la nie encore. J'ai une terreur affreuse qu'il ne
+se passe à Paris quelque chose d'analogue, si Paris est forcé de
+capituler. Si la disette se fait, on la cachera le plus longtemps
+possible pour ne pas alarmer la population ou dans la crainte d'être
+accusé de lassitude, et tout à coup il faudra bien avouer. Peut-être
+alors la population sera-t-elle exaspérée jusqu'à la haine! La colère
+est injuste. On ira trop loin, comme on va peut-être trop loin pour
+Bazaine. J'ai peur que le système du gouvernement de Paris ne soit de
+cacher à la province ses défaillances, et que celui du gouvernement de
+la province ne soit de communiquer à Paris ses illusions. Dans tous les
+cas, ce qui se passe à Metz s'explique par les mouvements logiques du
+coeur humain. Dans le danger commun, personne ne veut faiblir; on
+s'excite, on s'exalte, on ne veut pas croire qu'il soit possible de
+succomber. La prévoyance semble un crime. Il y a ivresse, le fait brutal
+arrive, et le premier qui le constate est lapidé. Personne ne veut s'en
+prendre à la destinée, personne ne veut avoir été vaincu. Il faut
+trouver des lâches, des traîtres, des agents visibles de la fatalité. La
+justice se fait plus tard; elle sera bien sévère, si cet homme ne peut
+se disculper!
+
+Nous allons nous promener à Vâvres pour faire marcher nos enfants. Je
+cueille un bouquet rustique dans les buissons du jardin de mon pauvre
+Malgache. Je ne vais jamais là sans le voir et l'entendre. Il n'y a pas
+une heure dans sa vie où il ait seulement pressenti les désastres que
+nous contemplons aujourd'hui. Heureux ceux qui n'ont pas vécu jusqu'à
+nos jours!
+
+
+ Mercredi 2 novembre.
+
+Bonnes lettres de mes amis de Paris. Ma petite-fille Gabrielle sait dire
+_par ballon monté_, et elle m'éveille en me remettant ces chers petits
+papiers, qui me font vivre toute la journée.
+
+Nous allons au Coudray. Je regarde Nohant avec avidité. L'épidémie se
+ralentit; dans quelques jours, j'irai seule essayer l'atmosphère. Je
+prends quelques livres dans la bibliothèque du Coudray. Est-ce que je
+pourrai lire? Je ne crois pas. Il fait très-froid; nous n'avons pas
+d'automne. Comme nos soldats vont souffrir!
+
+
+ Jeudi 3.
+
+On ne parle que de Bazaine. On l'accuse, on le défend. Je ne crois pas à
+un marché, ce serait hideux. Non, je ne peux pas croire cela; mais,
+d'après ce que l'on raconte, je crois voir qu'il a espéré s'emparer des
+destinées de la France, y tenir le premier rôle, qu'à cet effet il a
+voulu négocier, et qu'il a gratuitement perdu une partie mal jouée.
+Pourtant que sait-on des motifs de son découragement? Quelles étaient
+ses ressources? Le gouvernement est-il éclairé à fond? Il passe outre,
+sans insister sur ses accusations, sans les rétracter. M. Gambetta a une
+manière vague et violente de dire les choses qui ne porte pas la
+persuasion dans les esprits équitables. J'ai lu de très-beaux et bons
+discours de l'orateur; le publiciste est déplorable. Il est verbeux et
+obscur, son enthousiasme a l'expression vulgaire, c'est la rengaine
+emphatique dans toute sa platitude. Un homme investi d'une mission
+sublime et désespérée devrait être si original, si net, si ému! On
+dirait qu'en voulant se faire populaire il ait perdu toute
+individualité. Cette déconvenue, qui m'atteint depuis quelques jours en
+lisant ses circulaires, si ardemment attendues et si servilement
+admirées, ajoute un poids énorme à ma tristesse et à mon inquiétude.
+N'avoir pas de talent, pas de feu, pas d'inspiration en de telles
+circonstances, c'est être bien au-dessous de son rôle! Est-il
+organisateur, comme on le dit? Qu'il agisse et qu'il se taise. Et si,
+pour mettre le comble à nos infortunes, il était incapable et de nous
+organiser et de nous éclairer! Avec la reddition de Metz, nous voilà
+sans armée; avec un dictateur sans génie, nous voilà sans gouvernement!
+
+
+ 4 novembre.
+
+Dans beaucoup de lettres que je reçois, de paroles que j'entends, de
+journaux que je lis, c'est l'exaltation qui domine: mauvais symptôme à
+mes yeux; l'exaltation est un état exceptionnel qui doit subir la
+réaction d'un immense découragement. On invoque les souvenirs de 92; on
+les invoque trop, et c'est à tort et à travers qu'on s'y reporte. La
+situation est aujourd'hui l'opposé complet de ce qu'elle était alors. Le
+peuple voulait la guerre et la république; aujourd'hui il ne veut ni
+l'une ni l'autre. Villes et campagnes marchaient ensemble; aujourd'hui
+la campagne fait sa protestation à part, et le peuple plus ardent des
+villes ne l'influence dans aucun sens. Si nous sommes déjà loin, sous ce
+rapport, de 1848, combien plus nous le sommes de 92!
+
+Ceux qui croient que l'élan de cette grande époque peut se produire
+aujourd'hui par les mêmes moyens sont dans une erreur profonde. Les
+conditions sont trop dissemblables. On ne peut pas ne point tenir compte
+du fatal progrès matériel qui s'est accompli dans l'industrie du
+meurtre, des armes de destruction et de la science militaire qu'on nous
+oppose. En outre la discipline est une chose morte chez nous.
+L'obéissance passive semble incompatible avec le progrès que chacun a
+fait dans le sentiment de la possession de soi-même. Les soldats veulent
+être bien soignés et bien commandés; ils ne veulent plus mourir sans but
+et sans utilité. Quelques-uns abusent de ce droit jusqu'à la révolte ou
+à la désertion; le grand nombre fait bravement son devoir, mais il
+comprend les fautes des chefs, il s'indigne des souffrances gratuites
+que l'incurie, la scélératesse ou le désordre des intendances lui
+inflige. Il est aussi patient, aussi résigné que possible, et fournit à
+chaque page de cette lamentable histoire de nos revers des preuves de sa
+réelle vertu patriotique; mais il ne fait pas les miracles du temps
+passé et il ne les fera plus. Il n'a plus la foi aveugle; il est entré
+dans la phase du libre examen.
+
+Voilà ce que les exaltés ne veulent pas comprendre. Ils ne tiennent
+compte d'aucune différence; ils repoussent avec une colère maladive
+tout examen historique, toute déduction philosophique, si élémentaire
+qu'elle soit. On pourrait dire des républicains d'aujourd'hui qu'ils
+sont comme les royalistes de la Restauration: ils n'ont rien oublié et
+rien appris. Quelques-uns s'en font gloire, ce sont de véritables
+enfants en philosophie, quoique d'ailleurs gens de coeur et d'esprit.
+J'en sais même qui sont hommes de mérite, d'étude et de discussion
+ingénieuse; ceux-là deviennent forcément la proie d'une habitude de
+paradoxe déplorable. On ne sait quoi leur répondre, on ne sait s'ils
+parlent sérieusement; on les écoute avec stupeur. Ils prétendent vouloir
+que l'homme soit complétement libre, et que le vote du dernier idiot
+soit librement émis; mais ils veulent en même temps que les mesures
+dictatoriales soient acceptées sans murmure, et ils repoussent l'idée
+d'en appeler au suffrage universel dans les temps de crise. On leur
+demande si la liberté n'est bonne que quand il n'y a rien à faire pour
+elle. Ils ne peuvent répondre que par des sophismes ou par des injures:
+
+--Je vous trouve réactionnaire.--Vous abandonnez vos croyances.
+
+Tout ce que je pense aujourd'hui, je l'ai pensé en voyant s'écrouler la
+République de 48 après les horribles journées de juin. Je ne me sentis
+pas le cruel courage de dire la vérité aux vaincus; je n'avais plus
+d'autre mission, d'autre idée que celle d'adoucir le sort de ceux qui
+voulaient être sauvés du désastre, et je m'abstins de tout reproche, de
+toute appréciation des fautes commises; maintenant ils parlent haut, ils
+sont puissants, ils menacent. Je n'ai plus de raison pour me taire avec
+eux. Ils me disent qu'au lieu d'apprécier et de juger au coin du feu
+leurs malheureux tâtonnements, je devrais écrire en l'honneur du
+gouvernement de la République, chanter apparemment les victoires que
+nous ne remportons pas, et fêter la prochaine délivrance que rien ne
+fait espérer. Je n'ai qu'une réponse à faire: je ne sais pas mentir;
+non-seulement ma conscience s'y oppose, mais encore mon cerveau, mon
+inspiration du moment, ma plume. Si mes réflexions écrites sont un
+danger devant l'ennemi, je les laisserai en portefeuille jusqu'à ce
+qu'il soit parti.
+
+Mais ne pourrait-on s'éclairer entre soi, discuter et redresser au
+besoin son propre jugement, sans dépit et sans fiel?--Impossible!
+l'exaltation s'en mêle et on déraisonne.
+
+Il n'est donc pas besoin de sortir du petit coin où l'on est forcé de
+vivre pour voir au delà de l'horizon ce qui se passe en France et même à
+Paris, derrière les lignes prussiennes. Les uns s'excitent fiévreusement
+à l'espérance, les autres se sacrifient sans le moindre espoir de salut.
+J'avoue qu'à ces derniers, que je crois les plus méritants, je ne
+demanderai pas s'ils sont républicains: je trouve qu'ils le sont. Quant
+à ceux qui prétendent accaparer l'expression républicaine et qui se
+montrent intolérants et irritables, je commence à douter d'eux. Il y a
+longtemps que leur manière d'entendre la démocratie et de pratiquer la
+fraternité m'est un profond sujet de tristesse.
+
+Ici, je ne connais que des gens excellents, très-honnêtes et sincères
+jusqu'à l'ingénuité; mais leur opinion, mal établie, composée d'éléments
+de certitude mal combinés, chauffée à blanc par l'exaspération que nous
+cause à tous le malheur commun, tourne à une véritable confusion de
+principes. Naturellement on est trop sous le coup de mauvaises nouvelles
+pour raisonner, et chacun laisse échapper le cri de son coeur ou
+l'expression de son tempérament. Je comprends cela, je l'excuse, j'en
+partage l'émotion; rentrée en moi-même, je m'affecte autant du mal
+intérieur qui nous ronge que des maux dont la guerre nous accable.
+
+Est-il vrai que la république _seule_ puisse sauver la France?
+
+Oui, je le crois fermement encore, mais une république constituée et
+réelle, consentie, défendue par une nation pénétrée de la grandeur de
+ses institutions, jalouse de maintenir son indépendance au dedans comme
+au dehors. Ce n'est pas là ce que nous avons. Nous acceptons, nous
+tolérons une dictature que je ne veux pas juger encore, qui répugne
+cependant à la majorité des citoyens, par ce seul fait qu'elle est trop
+prolongée et que le succès ne la justifie pas. Que faire pourtant? Paris
+assiégé ne doit pas changer son gouvernement, à moins que l'ennemi n'y
+consente, et je comprends qu'il en coûte de le lui demander tant qu'on
+espère se défendre.... Mais quand on ne l'espèrera plus?
+
+On me crie qu'il ne faut pas supposer cela. Voici où l'exaltation me
+paraît funeste. Dans toute situation raisonnable, ne faut-il pas
+examiner le présent pour augurer de l'avenir? Les optimistes de parti
+pris et les pessimistes par nature sont également condamnés à se tromper
+toujours. Les solutions de la vie sont toujours imprévues, toujours
+mêlées de bien et de mal, toujours moins riantes et moins irréparables
+qu'on ne les a envisagées; quand on est sur la pente rapide d'un
+précipice, s'y jeter à corps perdu, que ce soit vertige de terreur ou
+de témérité, ne me paraît pas fort sage. Il vaudrait mieux tâcher de se
+retenir ou de couler doucement au fond. Paris est peut-être pris du
+vertige de l'audace à l'heure qu'il est. C'est beau, c'est généreux;
+mais n'est-ce pas la fière et mâle expiation d'une immense faute commise
+au début? Ne fallait-il pas, tout en acclamant la république à
+l'Hôtel-de-Ville, demander à la France de la proclamer? Elle l'eût fait
+en ce moment-là. Les membres ne sont pas si éloignés du coeur qu'ils
+résistent à son élan. On avait quelques jours encore à employer avant
+l'investissement, et on eût pu arrêter l'ennemi aux portes de Paris en
+lui faisant des propositions au nom de la France constituée. Il eût
+consenti à ce qu'elles fussent ratifiées par le vote des provinces
+envahies.
+
+On n'avait pas le temps, dit-on; il fallait préparer la défense.
+Puisqu'on avait élu un gouvernement spécialement chargé de ce soin
+d'urgence extrême, il fallait laisser le pays légal aviser au soin de
+ses destinées. Il y aurait eu des formalités à abréger, des habitudes
+politiques à modifier. Qui sait si nous ne serons pas forcés plus tard
+de voter à plus court délai? Il ne serait pas mauvais, en tout état de
+cause, de corriger les mortelles lenteurs de nos installations
+parlementaires.
+
+Nous voici donc livrés aux éventualités d'une dictature jusqu'ici
+indécise dans ses moyens d'action, mais qui peut devenir tyrannique et
+insupportable au gré des événements. Nous ne savons rien de ce que cette
+autorité sans consécration légale nous réserve. Nous sommes sans
+gouvernail dans la tempête, sans confiance par conséquent, et dans cette
+situation d'esprit où la foi aveugle est un héroïsme qui frise la folie.
+
+On reproche aux républicains d'avoir fait de la politique au lieu de
+faire réellement de la défense. Ce serait de la bien mauvaise politique,
+même dans leur propre intérêt. Ils auraient, pour la vaine satisfaction
+de garder le pouvoir durant quelques semaines, compromis à jamais leur
+influence et sapé leur autorité par la base. Je ne les crois pas
+capables d'une telle ineptie; je crois simplement qu'ils ont été surpris
+par les événements, et que, dans une fièvre de patriotisme, le
+gouvernement de Paris s'est dévoué, sans espoir de vaincre, à la tâche
+de mourir.
+
+Vous verrez, m'écrivent des pessimistes, que ces hommes voudront
+prolonger la lutte pour allonger leur rôle et occuper la scène à nos
+dépens. Non, cela n'est pas possible. Ce serait un crime, et je crois à
+leur honneur; mais j'avoue qu'en principe le rôle qu'ils ont accepté est
+un immense péril pour la liberté sans être une garantie pour la
+délivrance, et que, sous prétexte de guerre aux Prussiens, beaucoup de
+Français mauvais ou incapables peuvent satisfaire leurs passions
+personnelles, ou nous jeter dans les derniers périls. Du pouvoir
+personnel qui nous a perdus, nous pouvons tomber dans un pire; il
+suffirait qu'il fût égal en imprévoyance et en incapacité pour nous
+achever. Il y a un mot banal, insupportable, qui sort de toutes les
+bouches et qui est le cri de détresse de toutes les opinions:
+
+--_Où allons-nous?_
+
+On est las, on est irrité de l'entendre, et on se le dit à soi-même à
+chaque instant..
+
+Cette anxiété augmente en moi quand je vois des personnes exaltées
+donner raison d'avance à toute usurpation de pouvoir qui nous conduirait
+à la victoire sur l'ennemi du dehors et sur celui du dedans. Sur le
+premier, soit; ici le succès justifierait tout, puisque le succès serait
+la preuve du génie d'organisation joint au courage moral et au
+patriotisme persévérant. Attendons, aidons, espérons!--Mais l'ennemi du
+dedans.... D'abord quel est-il aujourd'hui? Comme on ne s'entend pas
+là-dessus, il serait bien à propos de le définir.
+
+Les uns me disent:
+
+--L'ennemi de la république, c'est le parti _rouge_, ce sont les
+démagogues, les clubistes, les émeutiers.
+
+Cela est très-vague. Parmi ces impatients, il doit y avoir, _comme dans
+tout parti_, des hommes généreux et braves, des bandits lâches et
+stupides. C'est au peuple d'épurer les champions de sa cause, de séparer
+le bon grain de l'ivraie; s'il ne le fait pas, si les honnêtes gens se
+laissent dominer par des exploiteurs, qu'on les contienne durant
+quelques jours, leur égarement ne sera pas de longue durée. Beaucoup
+d'entre eux ouvriront les yeux à l'évidence, et se déferont eux-mêmes de
+l'élément impur qui souillerait leur drapeau. Ils reviendront, s'ils ont
+des plaintes à formuler, aux moyens légaux ou aux manifestations dignes
+et calmes, qui seules font autorité vis-à-vis de l'opinion. Je me
+résoudrai difficilement à traiter d'ennemis ceux que la violence des
+réactions a qualifiés d'_insurgés_, de _communistes_, de _partageux_,
+selon la peur ou la passion du moment. Que ceux d'aujourd'hui se
+trompent ou non, s'ils sont sincères et humains, ils sont nos égaux, nos
+concitoyens, nos frères.
+
+--Ils veulent piller et brûler, dites-vous?
+
+--Prenez vos fusils et attendez-les; mais il y a vingt ans qu'on les
+attend, il ne s'est produit que des émeutes partielles où rien n'a été
+pillé ni brûlé pour cause politique. S'il y a des bandits qui exercent
+leur industrie sous le masque socialiste, je ne leur fais pas l'honneur
+de les traiter d'ennemis. Les malheureux qui au bagne expient des crimes
+envers l'humanité ne sont qualifiés d'ennemis politiques par aucun
+parti. Laissons donc aux enfants et aux bonnes femmes la peur des
+_rouges_; on est _rouge_, on est _avancé_, et on est paisible quand
+même. Si en dehors de cela on est assassin, voleur ou fou furieux, qu'on
+s'attende à se heurter contre des citoyens improvisés gendarmes. Il y en
+aura plus que de besoin, et, s'il est un parti à qui la peur soit
+permise, c'est justement ce parti rouge qui vous fait trembler, car dans
+les réactions vous avez bien vu les innocents payer par milliers pour
+les coupables en fuite ou pour les provocateurs en sûreté.--Honnêtes
+gens qui répétez cette banalité: _Les rouges nous menacent!_
+calmez-vous. Ils sont bien plus menacés que vous, et ils constituent en
+France une infime minorité dont on aura partout raison à un moment
+donné.
+
+Pourquoi la république, disent les autres, ferait-elle cause commune
+avec un parti qu'elle appelle aussi l'ennemi? Ce parti-là, les
+républicains d'aujourd'hui l'appellent la réaction. Il faut bien se
+servir encore de ce vocabulaire suranné; quand donc, hélas! en
+serons-nous débarrassés? Les _réactionnaires_ se composent des
+légitimistes, des orléanistes, des bonapartistes et des cléricaux, qui
+sont ou légitimistes, ou orléanistes ou bonapartistes, mais qui tiennent
+tous plus ou moins pour le principe d'autorité monarchique et
+religieuse. La prétendue réaction, c'est donc toute une France par le
+nombre, une majorité flottante entre les trois drapeaux et prête à se
+rallier autour de celui qui lui offrira plus de sécurité,--ce qui est
+prévoyant et rassis, commerçant, ouvrier, industriel, fonctionnaire,
+artiste, paysan. C'est ce qu'on appelle _la masse des honnêtes gens_,
+c'est ce qu'il ne faudrait qualifier ni d'honnête ni de malhonnête;
+c'est la race calme ou craintive dont à mes yeux le tort et le malheur
+sont de manquer d'idéal ou de s'y refuser de parti pris, car tout
+Français est idéaliste malgré lui. Dans le bien et le vrai, comme dans
+le faux et le mauvais, tout Français poursuit un rêve et aspire à un
+progrès approprié à sa nature; tout Français se lasse vite du possible
+immédiat et cherche vers l'inconnu une route plus sûre que celle qu'il a
+parcourue; tout Français veut être bien d'abord, mieux ensuite et
+toujours mieux.
+
+Mais personne ne se connaît, et les innombrables tempéraments qui se
+rattachent au maintien de l'ordre à tout prix repoussent en principe les
+innovations qu'ils cherchent en fait. Pourquoi les traiter d'ennemis
+quand ils ne sont que des attardés? Si vous savez fonder une société qui
+contienne les mauvaises ambitions sans froisser les aspirations
+légitimes, vous rallierez à vous tout ce qui mérite d'être rallié; cela
+était possible au début de la révolution actuelle. Cet appel à tous au
+nom de la patrie en danger a été noble et sincère. Le grand nombre a
+marché, ne refusant ni sa bourse, ni son temps, ni sa vie; mais
+l'inquiétude nous gagne, les républiques sont soupçonneuses, et depuis
+la capitulation de Metz nous voyons partout des traîtres. C'est
+l'inévitable désespérance qui suit les désastres; nous cherchons
+l'ennemi chez nous, parmi nous. Il y est sans doute, car la république
+est fatalement entraînée à trouver des résistances chaque jour plus
+prononcées, si elle ne sauve pas le pays de l'invasion. Le
+pourra-t-elle? Dans tous les cas, accuser et soupçonner est un mauvais
+moyen. Il faudrait nous en défendre de notre mieux, nous en défendre le
+plus possible, ne pas nous constituer en parti exclusif, ne pas établir
+dans chaque groupe une petite église, ne pas faire de catégories de
+vainqueurs et de vaincus, car la victoire est capricieuse, et nous
+serons peut-être avant peu les vaincus de nos vaincus.
+
+Est-ce que nous allons recommencer la guerre des personnalités quand
+nous en avons une autre si terrible à faire? Je vois avec regret le
+renouvellement des fonctionnaires et des magistrats prendre des
+proportions colossales. J'aurais compris certains changements
+nécessaires dont l'appréciation eût été facile à faire, mais tous! mais
+les colonnes du _Moniteur_ remplies de noms nouveaux tous les jours
+depuis trois mois! Y avait-il donc tant d'hommes dangereux,
+incorrigibles, imméritants? Quoi! pas un seul n'était capable de servir
+son pays à l'heure du danger? Tous étaient résolus à le livrer à
+l'ennemi! Je ne suis pas pessimiste au point d'en être persuadée. J'en
+ai connu de très-honnêtes; en a-t-on mis partout de plus honnêtes à leur
+place? Hélas! non, on me cite des choix scandaleux, que les républicains
+eux-mêmes réprouvent en se voilant la face. Le gouvernement ne peut pas
+tout savoir, disent-ils; c'est possible, mais le gouvernement doit
+savoir ou s'abstenir.
+
+Allons-nous donner raison à ceux qui disent que la république est le
+_sauve qui peut_ de tous les nécessiteux intrigants et avides qui se
+font un droit au pouvoir des déceptions ou des misères qu'un autre
+pouvoir leur a infligées? Mon Dieu, mon Dieu! la république serait donc
+un parti, rien de plus qu'un parti! Ce n'est donc pas un idéal, une
+philosophie, une religion? O sainte doctrine de liberté sociale et
+d'égalité fraternelle, tu reparais toujours comme un rayon d'amour et de
+vérité dans la tempête! Tu es tellement le but de l'homme et la loi de
+l'avenir que tu es toujours le phare allumé sur le vaisseau en détresse,
+tu es tellement la nécessité du salut qu'à tes courtes heures de clarté
+pure tu rallies tous les coeurs dans une commotion d'enthousiasme et
+d'espérance; puis tout à coup tu t'éclipses, et le navire sombre: ceux
+qui le gouvernent sont pris de délire, ceux qui le suivent sont pris de
+méfiance, et nous périssons tous dans les vertiges de l'illusion ou dans
+les ténèbres du doute.
+
+
+ Samedi 5 novembre.
+
+Il est très-malsain d'être réduit à se passer du vote. On s'habitue
+rapidement à oublier qu'il est la consécration inévitable de tous nos
+efforts pour le maintien de la république. Les esprits ardents et
+irréfléchis semblent se persuader que la campagne n'apportera plus son
+verdict suprême à toutes nos vaines agitations. Tu es pourtant là debout
+et silencieux, Jacques Bonhomme! Rien ne se fera sans toi, tu le sais
+bien, et ta solennelle tranquillité devrait nous faire réfléchir.
+
+Nous n'avons pas compris, dès le principe, ce qu'il y avait de terrible
+et de colossal dans le suffrage universel. Pour mon compte, c'est avec
+regret que je l'ai vu s'établir en 1848 sans la condition obligatoire de
+l'instruction gratuite. Mon regret persiste, mais il s'est modifié
+depuis que j'ai vu le vote fonctionner en se modifiant lui-même d'une
+manière si rapide. J'ai appris à le respecter après l'avoir craint comme
+un grave échec à la civilisation. On pouvait croire et on croyait qu'une
+population rurale, ignorante, choisirait exclusivement dans son sein
+d'incapables représentants de ses intérêts de clocher. Elle fit tout le
+contraire, elle choisit d'incapables représentants de ses intérêts
+généraux. Elle a marché dans ce sens, tenant à son erreur, mais
+entendant quand même on ne peut mieux les questions qui lui étaient
+posées. Elle a toujours voté pour l'ordre, pour la paix, pour la
+garantie du travail. On l'a trompée, on lui a donné le contraire de ce
+qu'elle demandait; ce qu'elle croyait être un vote de paix a été un vote
+de guerre. Elle a cru à une savante organisation de ses forces, on ne
+lui a légué que le désordre et l'impuissance. Nous lui crions
+maintenant:
+
+--C'est ta faute, Jacques Bonhomme, tu expies ton erreur et ton
+entêtement.
+
+Si Jacques Bonhomme avait un organe fidèle de ses idées, voici ce qu'il
+répondrait:
+
+--Je suis le peuple souverain de la première République et en même temps
+le peuple impérialiste du second Empire. Vous croyez que je suis changé,
+c'est vous qui l'êtes. Quand vous étiez avec moi, je vous défendais,
+même dans vos plus grandes fautes, même dans vos plus funestes erreurs,
+comme j'ai défendu Napoléon III jusqu'au bout. Nous nous sommes
+brouillés, vous et moi, au lendemain de 48; vous vous battiez, vous vous
+proscriviez les uns les autres. On nous a dit:
+
+»--L'empire c'est la paix.
+
+»Nous avons voté l'empire, c'est nous qui punissons les partis, quels
+qu'ils soient. Nous punissons brutalement, c'est possible. D'où nous
+sommes, nous ne voyons pas les nuances, et d'ailleurs nous ne sommes pas
+assez instruits pour comprendre les principes, nous n'apprécions que le
+fait. Arrangez-vous pour que le fait parle en votre faveur, nous
+retournerons à vous.
+
+Le fait! le paysan ne croit pas à autre chose. Tandis que nous examinons
+en critiques et en artistes la vie particulière, le caractère, la
+physionomie des hommes historiques, il n'apprécie et ne juge que le
+résultat de leur action. Dix années de repos et de prospérité matérielle
+lui donnent la mesure d'un bon gouvernement. A travers les malheurs de
+la guerre, il n'apercevra pas les figures héroïques. Je l'ai vu lassé
+et dégoûté de ses grands généraux en 1813. S'il eût été le maître alors,
+l'histoire eût changé de face et suivi un autre courant. S'il est revenu
+à la désastreuse légende napoléonienne, qu'il avait oubliée, c'est qu'à
+ses yeux la république était devenue un fait désastreux en 48.
+
+Et plus que jamais, hélas! notre idéal est devenu pour lui un fait
+accablant; ce que le paysan souffre à cette heure, nous ne voulons pas
+en tenir compte, nous ne voulons pas en avoir pitié.
+
+--Paye le désastre, toi qui l'as voté.
+
+Voilà toute la consolation que nous savons lui donner. Mon Dieu!
+puisqu'il faut qu'il porte le plus lourd fardeau, n'ayons pas la cruauté
+de lui reprocher sa ruine et son désespoir. La république n'est pas
+encore une chose à sa portée; qui donc la lui aurait enseignée
+jusqu'ici? Elle n'a fait que disputer, souffrir, lutter jusqu'à la mort
+sous ses yeux, et il est le juge sans oreilles qui veut palper des
+preuves. Il ne se paye pas de gloire, il ne croit pas aux promesses; il
+lui faut la liberté individuelle et la sécurité. Il se passe volontiers
+des secours et des encouragements de la science; il ne les repousse
+plus, mais il veut accomplir lui-même et avec lenteur son progrès
+relatif.
+
+--Laissez-moi mon champ, dit-il, je ne vous demande rien.
+
+Nul n'est plus facile à gouverner, nul n'est plus impossible à
+persuader. Il veut avoir le droit de se tromper, même de se nuire; il
+est têtu, étroit, probe et fier.
+
+Son idéal, s'il en a un, c'est l'individualisme. Il le pousse à l'excès,
+et longtemps encore il en sera ainsi. Il est un obstacle vivant au
+progrès rapide, il le subira toujours plus qu'il ne le recevra; mais ce
+qui est démontré le saisit. Qu'il voie bien fonctionner, il croit et
+fonctionne: rien sans cela. Je comprends que ce corps, qui est le nôtre,
+le corps physiologique de la France, gêne notre âme ardente; mais, si
+nous nous crevons le ventre, il ne nous poussera pas pour cela des
+ailes. Il faut donc en prendre notre parti, il faut aimer et respecter
+le paysan quand même.
+
+ Guenille, si l'on veut, ma guenille m'est chère.
+
+Nous devons à la brutalité de ses appétits la remarquable oblitération
+qui s'est faite, depuis vingt ans surtout, dans notre sens moral. Nous
+avons donc grand sujet de nous plaindre des immenses erreurs ou l'esprit
+de bien-être et de conservation nous a fourvoyés. De là, chez ceux qui
+protestaient en vain contre ce courant troublé, un grand mépris, une
+sorte de haine douloureuse, une protestation que je vois grandir contre
+le suffrage universel. Je ne sais si je me trompe, la république
+nouvelle aimerait à l'ajourner indéfiniment, elle songerait même à le
+restreindre; elle reviendrait à l'erreur funeste qui l'a laissée brisée
+et abandonnée après avoir provoqué le coup d'État; pouvait-il trouver un
+meilleur prétexte? Encore une fois, les républicains d'aujourd'hui
+n'ont-ils rien appris? sont-ils donc les mêmes qu'à la veille de
+décembre? Espérons qu'ils ne feront pas ce que je crains de voir tenter.
+Le suffrage universel est un géant sans intelligence encore, mais c'est
+un géant. Il vous semble un bloc inerte que vous pouvez franchir avec de
+l'adresse et du courage. Non: c'est un obstacle de chair et de sang; il
+porte en lui tous les germes d'avenir qui sont en vous. C'est quelque
+chose de précieux et d'irritant, de gênant et de sacré, comme est un
+enfant lourd et paresseux que l'on se voit forcé de porter jusqu'à ce
+qu'il sache ou veuille marcher. Le tuerez-vous pour vous débarrasser de
+lui? Mais sa mort entraînerait la vôtre. Il est immortel comme la
+création, et on se tue soi-même en s'attaquant à la vie universelle.
+Puisqu'en le portant avec patience et résignation vous devez arriver à
+lui apprendre à marcher seul, sachez donc subir le châtiment de votre
+imprudence; vous qui l'avez voulu contraindre à marcher dès le jour de
+sa naissance. C'est là où la politique proprement dite a égaré les
+chefs de parti. On s'est persuadé qu'en affranchissant la volonté
+humaine sans retard et sans précaution, on avait le peuple pour soi. Ç'a
+été le contraire. Retirer ce que vous avez donné serait lâche et de
+mauvaise foi, et puis le moyen?
+
+--Essaye donc! dit tout bas Jacques Bonhomme.
+
+C'est que Jacques Bonhomme sait voter à présent, et ce n'est pas nous
+qui avons eu l'art de le lui apprendre. On l'a enrégimenté par le
+honteux et coupable engin des candidatures officielles, et puis peu à
+peu il s'est passé de lisières; il ne marche peut-être pas du bon côté,
+mais il marche avec ensemble et comme il l'entend. Il votait d'abord
+avec son maître, à présent il se soucie fort peu de l'opinion de son
+maître. Il a la sienne, et fait ce qu'il veut. Ce sera un grand
+spectacle lorsque, sortant des voies trompeuses et ne se trompant plus
+sur la couleur des phares, il avancera vers le but qui est le sien comme
+le nôtre. Aucun peuple libre ne saura voter comme le peuple de France,
+car déjà il est plus indépendant et plus absolu dans l'exercice de son
+droit que tout autre.
+
+L'instrument créé par nous pour nous mener au progrès social est donc
+solide; sa force est telle que nous ne pourrions plus y porter la main.
+Nous avons fait trop vite une grande chose; elle est encore redoutable,
+parfois nuisible, mais elle existe et sa destinée est tracée, elle doit
+servir la vérité. Née d'un grand élan de nos âmes, elle est une création
+impérissable, et le jour où cette lourde machine aura mordu dans le
+rail, elle sera une locomotive admirable de rectitude, comme elle est
+déjà admirable de puissance. C'est alors qu'elle jouera dans l'histoire
+des peuples un rôle splendide, et fermera l'âge des révolutions
+violentes et des usurpations iniques. Tandis que l'imagination exaltée
+et la profonde sensibilité de la France, éternelles et incorrigibles, je
+l'espère, ouvriront toujours de nouveaux horizons à son génie, Jacques
+Bonhomme, toujours patient, toujours prudent, s'approchant de l'urne
+avec son sourire de paternité narquoise, lui dira:
+
+--C'est trop tôt, ou c'est trop de projets à la fois; nous verrons cela
+aux prochaines élections. Je ne dis pas non; mais il ne me plaît pas
+encore. Vous êtes le cheval qui combat, je suis le boeuf qui laboure.
+
+Il pourrait dire aussi et il dira quand il saura parler:
+
+--Vous êtes l'esprit, je suis le corps. Vous êtes le génie, la passion,
+l'avenir; je suis de tous les temps, moi; je suis le bon sens, la
+patience, la règle. Vouloir nous séparer, détruire l'un de nous au
+profit de l'autre, c'est nous tuer tous les deux. Où en seriez-vous,
+hommes de sentiment, représentants de l'idée, si vous parveniez à
+m'anéantir? Vous vous arracheriez le pouvoir les uns aux autres; vos
+républiques et vos monarchies seraient un enchaînement de guerres
+civiles où vous nous jetteriez avec vous, et où, sans la liberté du
+vote, nous serions encore les plus forts. Cette force irrégulière, ce
+serait la jacquerie. Nous ne voulons plus de ces déchirements! Grâce à
+notre droit de citoyens, nous nous sommes entendus d'un bout de la
+France à l'autre, nous ne voulons plus nous battre les uns contre les
+autres. Nous voulons être et nous sommes le frein social, le pouvoir qui
+enchaîne les passions et qui décrète l'apaisement.
+
+Et cela est ainsi déjà lourdement, brutalement peut-être, mais
+providentiellement. Non, non! ne touchez pas au vote, ne regrettez pas
+d'avoir fondé la souveraine égalité. Le peuple, c'est votre incarnation!
+Vous vous êtes donné un compagnon qui vous contrarie, qui vous irrite,
+qui vous blesse: injuste encore, il méconnaît, il renie la république,
+sa mère; mais, si sa mère l'égorge, vaudra-t-elle mieux que lui? A
+présent d'ailleurs, elle l'essayerait en vain. L'enfant est devenu trop
+fort. Vous auriez la guerre du simple contre le lettré, du muet contre
+l'_avocat_, comme ils disent, une guerre atroce, universelle. Le vote
+est l'exutoire; fermez-le, tout éclate!
+
+
+ Nohant, 6 novembre.
+
+Me voilà revenue au nid. Je me suis échappée, ne voulant pas encore
+amener la famille; je retournerai ce soir à La Châtre, et je reviendrai
+demain ici. J'en suis partie il y a deux mois par une chaleur écrasante,
+j'y reviens par un froid très-vif. Tout s'est fait brutalement cette
+année.--Pauvre vieux Nohant désert, silencieux, tu as l'air fâché de
+notre abandon. Mon chien ne me fait pas le moindre accueil, on dirait
+qu'il ne me reconnaît pas: que se passe-t-il dans sa tête? Il a eu froid
+ces jours-ci, il me boude d'avoir tant tardé à revenir. Il se presse
+contre mon feu et ne veut pas me suivre au jardin. Est-ce que les chiens
+eux-mêmes ne caressent plus ceux qui les négligent? Au fait, s'il est
+mécontent de moi, comment lui persuaderais-je qu'il ne doit pas l'être?
+J'attise le feu, je lui donne un coussin et je vais me promener sans
+lui. Peut-être me pardonnera-t-il.
+
+Le jardin que j'ai laissé desséché a reverdi et refleuri comme s'il
+avait le temps de s'amuser avant les gelées. Il a repoussé des roses,
+des anémones d'automne, des mufliers panachés, des nigelles d'un bleu
+charmant, des soucis d'un jaune pourpre. Les plantes frileuses sont
+rangées dans leur chambre d'hiver. La volière est vide, la campagne
+muette. Y reviendrons-nous pour y rester? La maison sera-t-elle bientôt
+un pauvre tas de ruines comme tant d'autres sanctuaires de famille qui
+croyaient durer autant que la famille? Mes fleurs seront-elles piétinées
+par les grands chevaux du Mecklembourg? Mes vieux arbres seront-ils
+coupés pour chauffer les jolis pieds prussiens? Le major Boum ou le
+caporal Schlag coucheront-ils dans mon lit après avoir jeté au vent mes
+herbiers et mes paperasses? Eh bien! Nohant à qui je viens dire bonjour,
+silence et recueillement où j'ai passé au moins cinquante ans de ma vie,
+je te dirai peut-être bientôt adieu pour toujours. En d'autres
+circonstances, c'eût été un adieu déchirant; mais si tout succombe avec
+toi, le pays, les affections, l'avenir, je ne serai point lâche, je ne
+songerai ni à toi ni à moi en te quittant! J'aurai tant d'autres choses
+à pleurer!
+
+
+ Nohant, 7 novembre.
+
+J'y reviens à midi. J'installe Fadet auprès du feu, et je me mets à
+écrire dans ma chambre sur mes genoux, il fait trop froid dans la
+bibliothèque. Il boude toujours, Fadet. Il me regarde d'un air triste;
+peut-être est-il mécontent de ce que je reviens seule, peut-être
+s'imagine-t-il que je ne veux pas ramener mes petites-filles, peut-être
+craint-il d'être abandonné aux Prussiens, si l'on s'en va encore! Il y a
+là un mystère; c'est la première fois qu'il ne me dévore pas de caresses
+après une absence. Il fait un froid noir, mes mains se roidissent en
+écrivant. Que de souffrances pour ceux qui couchent dehors! Les
+officiers peuvent se préserver un peu; mais le simple troupier, le
+mobile à peine vêtu! ils ont encore des habits de toile, et déjà ils
+n'ont plus de souliers. Pourquoi cette misère quand nous avons fait et
+au delà tous les frais de leur équipement?
+
+En ce moment, on s'occupe à La Châtre de faire des gilets de laine pour
+les mobilisés. Les femmes quètent, cousent et donnent. On s'ingénie pour
+se procurer l'étoffe, on n'en trouve qu'avec des peines infinies, les
+chemins de fer se refusant, par ordre, au transport des denrées qui ne
+sont pas directement ordonnancées par le gouvernement, ou ne voulant
+répondre de rien; on manque de tout. La confiance dans les
+administrations militaires est telle qu'on donne ces vêtements aux
+mobilisés de la main à la main! Tant d'autres malheureux n'ont jamais
+reçu, nous dit-on, les secours qui leur étaient destinés!
+
+Pas de nouvelles aujourd'hui, calme plat au milieu de la tempête. On est
+tout étonné quand un jour se passe sans apporter un malheur nouveau.
+
+
+ Mardi 8.
+
+L'armistice est rejeté, c'est la guerre à mort. Préparons-nous à
+mourir.--Fadet me fait beaucoup d'amitiés aujourd'hui. Il sait l'heure à
+laquelle j'arrive, il m'attendait à la porte.--Tu es fou, mon pauvre
+chien, tout va plus mal que jamais. J'écris quinze lettres, et je
+retourne à la ville par un froid atroce.
+
+
+ Nohant, mercredi 9.
+
+Je reviens au son de la cloche des morts. On enterre la vieille bonne de
+mon fils. Hier soir, un de nos domestiques a failli se tuer; il a la
+figure toute maculée. Il semble que tout soit comme entraîné à prendre
+fin en même temps. On n'entend parler que d'accidents effroyables, de
+maladies foudroyantes. On dirait que la raison de vivre n'existe plus et
+que tout se brise comme de soi-même. D'aucun point de l'horizon, le
+salut ne veut apparaître; quelles ténèbres!--Paris va donc braver plus
+que jamais les horreurs du siége, et l'espoir de le délivrer s'éloigne!
+Cette fois il a tort, ou il est indignement abusé.
+
+
+ Jeudi 10.
+
+Notre impuissance semble s'accuser de plus en plus. Nous avons pourtant
+une armée sur la Loire, mais que fait-elle? est-ce bien une armée?--Il
+neige déjà! la terre est toute blanche, des arbres encore bien feuillus
+font des taches noires de place en place. La campagne est laide
+aujourd'hui, sans effet, sans moelleux, sans distances. La terre devient
+cruelle à l'homme.
+
+Ah! voici enfin un fait: Orléans est repris par nous; l'ennemi en fuite,
+poursuivi jusqu'à Artenay. La garde mobile s'est bien battue, la ville
+s'est défendue bravement. Pourvu que tout cela soit vrai! Si nous
+pouvons lutter, l'honneur commande de lutter encore; mais je ne crois
+pas, moi, que nous puissions lutter pour autre chose. Nous sommes trop
+désorganisés, il y aura un moment où tout manquera à la fois. Ceux qui
+sont sur le théâtre ne savent donc pas que les dessous sont sapés et ne
+tiennent à rien? On se soupçonne, on s'accuse, on se hait en silence. La
+vie ne circule pas dans les artères. Nous avons encore de la fierté,
+nous n'avons plus de sang.
+
+
+ 12.
+
+La victoire se confirme, et, comme toujours, elle s'exagère. Le général
+d'Aurelle de Paladines, singulier nom, est au pinacle aujourd'hui.
+C'est, dit-on, un _homme de fer_. Pauvre général! s'il ne fait pas
+l'impossible, il sera vite déchu. Qu'ils sont malheureux, ces hommes de
+guerre! Était-il bien prudent de _proclamer_ la trahison de Bazaine? Si
+elle est réelle, ne valait-il pas mieux la cacher ou nous laisser dans
+le doute?
+
+
+ Dimanche 13 novembre.
+
+Nous voici tous revenus définitivement au bercail. Définitivement!...
+c'est un joli mot par le temps qui court. Mes petites sont ivres de joie
+de retrouver leurs chambres, leurs jouets, leur chien, leur jardin. A
+cet âge, un jour de joie, c'est toujours! Leur gaieté nous donne un
+instant de bonheur, nous n'en avons plus d'autre.
+
+On se demande si l'on pourra supporter quelque temps encore ce désespoir
+général sans devenir fou, lâche ou méchant. Ceux qui sont fous, lâches
+ou méchants semblent moins à plaindre. Leur délire, leurs convoitises,
+leur passion, sont dans un état d'ébullition qui les soutient sur le
+flot; écumes en attendant qu'ils soient scories, ils flottent et croient
+qu'ils nagent!
+
+Tout entier à l'horreur de la réflexion, celui qui aime l'humanité n'a
+plus le temps de s'aimer lui-même. Il n'a pas de but personnel, il n'a
+pas de part de butin à chercher dans les ruines, il souffre amèrement,
+et il s'attend à souffrir plus encore. Pauvre nature humaine, dans quel
+état d'épuisement ou d'exaspération vas-tu sortir de cette torture!
+Démence pour les uns, annihilement pour les autres.... Quand nous aurons
+repoussé ou payé l'ennemi du dehors, que serons-nous? où trouverons-nous
+l'équité calme, le pardon fraternel, le désir commun de reconstruire la
+société? Et si nous sommes forcés de procéder à ce travail sous la
+menace du canon allemand! Nous ne ferons certes rien de durable, et la
+république subira de si fortes dépressions qu'elle sera comme une terre
+ravagée de la veille par les éruptions volcaniques. Comme notre sol
+matériel, le sol politique et social sera souillé, stérilisé peut-être!
+
+
+ 18 novembre.
+
+M. de Girardin conseille d'élire en quatre jours un président par voie
+de plébiscite. Certes c'est une idée,--M. de Girardin n'en manque
+jamais,--mais, malgré mon très-grand respect pour le suffrage universel,
+je crois qu'il ne devrait être appelé à résoudre les questions par oui
+ou par non que sur la proposition des Assemblées élues par lui. Le
+travail de ces élections est chaque fois pour lui un moyen de connaître
+et de juger la situation. Ce sera son grand mode d'instruction et de
+progrès quand la classe éclairée sera vraiment en progrès elle-même;
+mais questionner les masses à l'improviste, c'est souvent leur tendre un
+piége. Le dernier plébiscite l'a surabondamment prouvé. En ce moment de
+doute et de désespoir, nous aurions un vote de dépit contre la
+république, car elle porte tout le poids des malheurs de la France; les
+votes de dépit ne peuvent être bons. Pourtant, s'il n'y avait pas
+d'autre moyen d'en finir avec une situation désespérée que l'on ne
+voudrait pas nous avouer, mieux vaudrait en venir là que de périr.
+
+
+ 21 novembre.
+
+Les journaux nous saturent de la question d'Orient. On y voit le point
+de départ d'une guerre européenne. Eh bien! l'Europe, qui nous
+abandonne, sera punie en attendant qu'elle punisse à son tour. C'est
+dans l'ordre.
+
+
+ 25 novembre.
+
+Temps très-doux et même chaud. Depuis quelques jours, les circulaires
+ministérielles nous entretiennent de petits combats où nous aurions
+constamment l'avantage. La rédaction est toujours la même.
+
+--Les mobiles ont eu de l'_entrain_!
+
+Singulière expression dans des cas si graves; on dirait qu'il s'agit de
+parties de plaisir.
+
+--Nous avons subi des pertes _sérieuses_, l'ennemi en a fait de plus
+considérables.
+
+Le plus clair, c'est que, pour empêcher l'ennemi d'envahir toute la
+France, on le laisse se fortifier autour de Paris, et que nous
+arriverons trop tard au secours de Paris, si nous arrivons! On vit au
+jour le jour sur les incidents de cette guerre de détails, c'est une
+sorte de calme relatif qu'on se reproche d'avoir, et qu'on ne peut pas
+goûter.
+
+
+ 26 novembre.
+
+Bonne lettre de Paris, c'est une joie en même temps qu'une douleur
+poignante. Ils demandent si nous allons à leur secours!... On dit qu'une
+action décisive est imminente. Il y a si longtemps qu'on le dit!
+
+
+ 28.
+
+Les insomnies sont dévorantes, on ne les compte plus. Après toutes mes
+veilles auprès de mes enfants malades au printemps, je pourrai me vanter
+de n'avoir guère dormi cette année. Tous ces bans qui se succèdent si
+rapidement me terrifient. On appelle les hommes mariés pour le 10
+décembre. Plus on a de bras, plus on en demande; c'est donc que la
+situation s'aggrave au lieu de s'améliorer!
+
+
+ 29.
+
+Départ de nos mobilisés par un temps triste comme nos âmes. Nous les
+attendons sur la route. Toute la ville les accompagne. Ils sont
+très-décidés, très-patriotes, très-fiers. On s'embrasse, on rentre les
+larmes. Où vont-ils? que deviendront-ils? Ils ne le savent pas, ils sont
+prêts à tout. Il y a un reflux d'espoir et de dévouement. On croit que
+le salut est encore possible. Je ne sais pourquoi mon espoir est faible
+et de courte durée. Je n'étais plus habituée à cette sombre disposition.
+Je la combats de mon mieux, et, comme tout le monde, je saisis avec
+ardeur la moindre lueur qui se montre; mais quand elle s'efface, on
+retombe plus bas.
+
+
+ 2 décembre.
+
+Jour radieux au milieu de notre désespoir. Paris a fait, nous dit-on,
+une sortie magnifique, et l'armée de la Loire va vers Paris avec succès.
+On rêve déjà Paris débloqué, l'ennemi en déroute. Quel beau rêve! ne
+nous éveillons pas. Laissez-nous, discoureurs officiels! votre éloquence
+n'est pas à la hauteur des choses. C'est de la glace sur le feu. Il
+faudrait être si simple, au contraire! Nos petites-filles nous voient
+heureux, elles se réjouissent de la prochaine délivrance de Paris,
+qu'elles n'ont jamais vu, mais qui est pour elles comme une île
+enchantée que nos amis et nos enfants, partis hier, vont délivrer des
+ogres et des monstres de même sorte.
+
+
+ 4 décembre, dimanche.
+
+La joie n'est pas de longue durée! On nous dit que nous avons perdu
+toutes nos positions sur la Loire. On ne publie pas les dépêches, elles
+sont trop décourageantes. Il paraît qu'on avait exagéré beaucoup le
+succès, et nous avons encore été dupés! Pourquoi nous tromper après
+avoir tant crié contre les trompeurs du régime précédent?--Il fait
+atrocement froid. La neige épaisse et collante empêche de marcher. Cela
+ressemble à une campagne de Russie pour nos soldats.
+
+
+ 5 décembre.
+
+On nous cache une défaite sérieuse. On dit que l'armée se replie en bon
+ordre. Nous ne sommes pas si loin du théâtre des événements que nous ne
+sachions le contraire. On nous trompe, on nous trompe! comme si on
+pouvait tromper longtemps! Le gouvernement a le vertige.
+
+
+ 6 décembre.
+
+Encore plus froid, 20 degrés dans la nuit, et nos soldats couchent dans
+la neige! Nos mobilisés sont atrocement logés à Châteauroux dans une
+usine infecte, ouverte à tous les vents. Les chefs sont à l'abri et
+disent qu'il faut aguerrir ces enfants gâtés. Chaque nuit, il y en a une
+vingtaine qui ont les pieds gelés ou qui ne s'éveillent pas. Morts de
+froid littéralement! C'est infâme, et c'est comme cela partout! Avant de
+les mener à la mort, on leur fait subir les tortures de l'agonie.
+
+
+ 7 décembre.
+
+Ce soir, dépêche insensée! Je le sentais bien que le malheureux général
+qui a repris Orléans payerait cher sa courte gloire! Orléans est de
+nouveau aux Prussiens. Notre camp est abandonné; nous perdons un
+matériel immense, nos canons de marine, des munitions considérables;
+notre armée est en fuite. Selon le général, le ministre a manqué de
+savoir et de jugement; le camp était mal placé, impossible à garder, et
+les troupes, déclarées hier si vaillantes, ont plié et ne peuvent
+inspirer aucune confiance; tout cela est exposé par le ministre
+lui-même, mais sur un ton d'amour-propre blessé qui nous livre à tous
+les commentaires; il termine par cette phrase étrange:
+
+_Le public appréciera._
+
+--Le public! c'est ainsi que ce jeune avocat parle à la France! Se
+croit-il sur un théâtre? Non, il a voulu dire:
+
+La cour appréciera.
+
+--Il se croit à l'audience! Est-ce là un langage sérieux quand on ne
+craint pas de tenir entre ses mains le sort de son pays? Si le général
+qui n'obéit pas est coupable, pourquoi ne pas insister pour qu'il
+obéisse? Si vous êtes certain qu'il se trompe, pourquoi lui envoyer un
+ordre qui l'autorise à se tromper? Mais si le camp qu'il faut abandonner
+d'une manière si désastreuse était dans une situation déplorable, à qui
+la faute? Si les armements qu'on y a accumulés avec tant de peine et de
+dépense tombent entre les mains de l'ennemi, quels conseils a donc pris
+ce jeune orateur, qui s'est imaginé apparemment, un beau matin, être le
+général Bonaparte? On a lieu de craindre qu'il ne soit que Napoléon IV.
+
+Il s'en lave les mains, le public appréciera!--Il y aura donc un public
+seul compétent pour juger entre sa science militaire et celle d'un
+général qu'hier encore il nous donnait comme une trouvaille de son
+génie! Ou vous vous êtes cruellement trompé hier, ou vous vous trompez
+cruellement aujourd'hui. C'est un aveu d'ignorance ou d'étourderie que
+votre emphase ne vous empêche pas de faire ingénument. Je ne sais ce
+qu'en pensera le public, mais je sais que les familles en deuil ne vous
+jugeront pas avec indulgence. Général, vous seriez mis à la retraite par
+le chef du gouvernement; chef du gouvernement, vous vous conservez au
+pouvoir: voilà des inconséquences qui coûtent cher à la France!
+
+Le résultat, c'est que deux cent mille hommes de notre armée sont en
+fuite,--on appelle cela maintenant se replier,--et que nous faisons une
+perte immense en matériel de guerre.
+
+On parle d'une nouvelle victoire sous Paris; nous n'y croyons plus, on
+ne croit plus à rien, on devient fou. Nous sommes ici dans notre
+campagne muette, ensevelie sous la neige, comme des passagers pris dans
+les glaces du pôle. Nous attendons les ours blancs, mais nous n'avons
+pas un fusil pour les repousser. Bon _public_! tu es la part du diable.
+
+
+ 8 décembre.
+
+On ne parle plus de Paladines ni de son armée. Le gouvernement lance des
+accusations capitales, et, n'osant y donner suite, passe à d'autres
+exercices. Il nous annonce des succès _sous toutes réserves_, mais Rouen
+est pris; on dit qu'il s'est livré pour de l'argent. Eh bien! je n'en
+crois rien. Il y a un patriotisme furieux et insulteur qui n'a plus de
+prise sur moi. Si Rouen s'est livré, c'est qu'on ne l'a pas aidé à se
+défendre, c'est peut-être qu'on l'a indignement trompé.
+
+De notre côté, l'ennemi revient sur Vierzon et sur Bourges; si ces
+villes ouvertes et dégarnies ne démontent pas les batteries prussiennes
+à coups de pierres, dira-t-on qu'elles se sont vendues?--Je commence à
+m'indigner, à me mettre en colère sérieusement, moi qui ai puisé dans la
+vieillesse une bonne dose de patience; je ne peux souffrir que, pour ne
+pas avouer les fautes de son parti, on calomnie son pays avec cette
+merveilleuse facilité. Étrange patriotisme que celui qui outrage la
+France devant l'ennemi!
+
+Ce soir on décommande la levée des hommes mariés. Pourquoi l'avoir
+décrétée?
+
+
+ 9 décembre.
+
+Petite dépêche rendant compte d'un petit engagement à Bois-le-Duc. Le
+général d'Aurelle de Paladines a donné sa démission, ou on la lui a
+fait donner. On a nommé quatre généraux. Les Prussiens sont à Vierzon
+depuis hier; cela, on n'en parle pas, mais les passants qui fuient,
+entassés avec leurs meubles dans des omnibus, le disent sur la route.
+
+
+ 10.
+
+Grande panique. Des gens de Salbris et d'Issoudun passent devant notre
+porte, emmenant sur des charrettes leurs enfants, leurs meubles et leurs
+denrées. Ils disent qu'on se bat à Reuilly. Les restes de l'armée de la
+Loire sont ralliés, mais on ne sait où; Bourbaki est à Nevers pour se
+mettre à la tête de quatre-vingt mille hommes venant du Midi ou de cette
+déroute, on ne sait.
+
+
+ 11 décembre.
+
+Le ministre de la guerre va, dit-on, à l'armée de la Loire pour la
+commander en personne. J'espère que c'est une plaisanterie de ses
+ennemis; ce qu'il y a de certain, c'est que le gouvernement de Tours se
+sauve à Bordeaux: c'est le cinquième acte qui commence. Le public va
+bientôt apprécier; la panique continue. Maurice va aux nouvelles pour
+savoir s'il faut faire partir la famille. Nous avons des voisins qui
+font leurs paquets, mais c'est trop tôt; nos mobiles sont toujours à
+Châteauroux sans armes et sans aucun commencement d'instruction; on ne
+les y laisserait pas, si l'ennemi venait droit sur eux, à moins qu'on ne
+les oublie, ce qui est fort possible. Les nouvelles de Paris sont
+très-alarmantes, ils ont dû repasser la Marne; que peuvent-ils faire, si
+nous ne faisons rien?
+
+
+ 12 décembre.
+
+Dégel. Après tant de neige, c'est un océan de boue. Autre lit pour nos
+soldats!
+
+
+ 13.
+
+La panique reprend et redouble autour de nous. Depuis que nous sommes
+personnellement menacés, nous sommes moins agités, je ne sais pourquoi.
+Je tiens à achever un travail auquel je n'avais pas l'esprit ces
+jours-ci, et qui s'éclaircit à mesure que je compte les heures qui me
+restent. Tout le monde est soldat à sa manière; je suis, à la tête de
+mon encrier, de ma plume, de mon papier et de ma lampe, comme un pauvre
+caporal rassemblant ses quatre hommes à l'arrière-garde.--Les Prussiens
+ont occupé Vierzon sans faire de mal; ils y ont vendu des cochons volés;
+ils entendent le commerce. Le général Chanzy se bat vigoureusement du
+côté de Blois, cela paraît certain. Châteauroux est encombré de fuyards
+dans un état déplorable. Les Prussiens n'auraient fait que traverser
+Rouen. Le gouvernement est à Bordeaux.
+
+
+ 14 décembre.
+
+On dit que l'ennemi est en route en partie sur Bourges, et que de
+l'autre côté il bombarde Blois. Les Prussiens paraissent vouloir
+descendre la Loire jusqu'à Nevers, traverser le centre pour se reformer
+à Poitiers, c'est-à-dire envahir une nouvelle zone entre le Midi et
+Paris. Nous devons avoir eu encore une grosse défaite entre Vierzon et
+Issoudun; on n'en parle pas, mais il y a tant de fuyards et dans un tel
+état d'indiscipline qu'on suppose un nouveau malheur. Nous sommes sans
+journaux et sans dépêches; le gouvernement est en voyage. Ce soir, un
+journal nous arrive de Bordeaux; il ne nous parle que de l'installation
+de ces messieurs.
+
+
+ 15.
+
+Nous aurions repris Vierzon; mais qu'en sait-on? De Blois, on ne sait
+rien. Le général Chanzy donne encore de l'espérance. Il paraît être
+résolu, bien armé et avoir de bonnes troupes. Bourbaki serait à Bourges,
+occupé à rallier les fuyards du corps d'armée du centre de la Loire: On
+dit qu'ils ont tellement ravagé la campagne qu'il ne reste plus un arbre
+autour de Bourges. C'était un riche pays maraîcher; espaliers et
+légumes seraient rasés comme par le feu. On annonce ce soir que
+Bourbaki est reparti avec cette armée reformée à la hâte et sans
+résistance. Ils veulent bien se battre, ces pauvres troupiers, ils
+veulent surtout se battre. Ce qu'ils ne supportent pas, ce que les
+Prussiens les plus soumis ne supporteraient pas mieux, c'est la famine,
+la misère, la cruauté du régime qu'on leur impose.--Au lieu de se
+rapprocher de Paris, Bourbaki aurait l'intention d'aller _couper la
+retraite_ aux Prussiens vers la frontière. Seraient-ils en retraite? Et
+on nous le cacherait! Il y a dans l'atroce drame qui se joue l'élément
+burlesque obligé.
+
+Passage de M. Cathelineau à Châteauroux à la tête d'un beau corps de
+francs-tireurs qui disent leurs prières devant les populations, bien
+qu'ils ne soient ni Vendéens ni Bretons, et qu'ils ne se soient pas
+encore battus.
+
+
+ 16.
+
+Calme plat, silence absolu. Le repos est dans l'air. Le temps est rose
+et gris, les blés poussent à perte de vue. Il ne passe personne, on ne
+voit pas une poule dans les champs. Cette tranquillité extraordinaire
+nous frappe tellement que nous nous demandons si la guerre est finie,
+s'il y a eu guerre, si nous ne rêvons pas depuis quatre mois.--Nous
+serons peut-être envahis demain.
+
+Ce soir, une petite dépêche. Romorantin a été traversé et rançonné. Nos
+mobiles ont donné dans une escarmouche et tiré quelques coups de fusil.
+
+
+ 17 décembre.
+
+Un mot d'Alexandre Dumas pour m'apprendre la mort de son père. Il était
+le génie de la vie, il n'a pas senti la mort. Il n'a peut-être pas su
+que l'ennemi était à sa porte et assistait à sa dernière heure, car on
+dit que Dieppe est occupé.--Absence totale de nouvelles. A la Châtre, on
+est consterné, on croit avoir entendu le canon hier dans la soirée. Dans
+la campagne, on l'a entendu aussi. Je crois que ç'a dû être un tonnerre
+sourd, le ciel était noir comme de l'encre. Il a passé dans la nuit
+environ trois mille déserteurs de toutes armes. Ils ont couché emmi les
+champs, jetant leurs fusils, leurs bidons, et envoyant paître leurs
+officiers.
+
+
+ 18.
+
+Même absence de nouvelles officielles. Le gouvernement s'installe à
+Bordeaux. Chanzy tenait encore il y a trois jours autour de Vendôme,
+battant fort bien les Prussiens, à ce qu'on assure et ceci paraît
+sérieux. Le sous-préfet d'Issoudun a fait savoir que Vierzon était
+occupé pour la troisième fois par l'ennemi. Bourbaki se serait replié
+sur Issoudun, renonçant à défendre le centre et se portant sur l'est. De
+toute façon, l'ennemi est fort près de nous. On s'y habitue, bien qu'on
+n'ait pas la consolation de pouvoir lui opposer la moindre résistance.
+Il passera ici comme un coup de vent sur un étang. Je regarde mon jardin
+en attendant qu'on mette les arbres la racine en l'air, je dîne en
+attendant que nous n'ayons plus de pain, je joue avec mes enfants en
+attendant que nous les emportions sur nos épaules, car on réquisitionne
+les chevaux, même les plus nécessaires, et je travaille en attendant que
+mes griffonnages allument les pipes de ces bons Prussiens.
+
+
+ 19.
+
+Le temps se remet au froid. Pas plus de nouvelles qu'auparavant. Un
+journal insinue qu'il se passe de _grandes choses_: c'est bien mauvais
+signe! Toute la Normandie est envahie. Ils ont ravagé le plus beau pays
+de France. La Touraine est de plus en plus menacée. Il est difficile de
+se persuader que tout aille bien.
+
+
+ 26.
+
+Même silence. Nous sommes si inquiets que nous lirions de l'_officiel_
+avec plaisir. Sommes-nous perdus, qu'on ne trouve rien à dire?
+
+
+ 21 décembre.
+
+On parle de nouveaux troubles à Paris. Le parti de la Commune songe-t-il
+encore à ses affaires au milieu de l'agonie de la France? Il paraît que
+sa doctrine est de s'emparer du pouvoir de vive force. La dictature est
+la furie du moment, et jamais la pitoyable impuissance des pouvoirs sans
+contrôle n'a été mieux démontrée. S'il nous faut en essayer de nouveaux,
+la France se fâchera; elle garde le silence sombre des explosions
+prochaines. Ce qui résulte des mouvements de Belleville,--on les appelle
+ainsi,--c'est qu'une école très-pressée de régner à son tour nous menace
+de nouvelles aventures. Ces expériences coûtent trop cher. La France
+n'en veut plus. Elle prouve, par une patience vraiment admirable,
+qu'elle réprouve la guerre civile: elle sait aussi qu'il n'y en aura
+pas, parce qu'elle _ne le veut pas_; mais aux premières élections elle
+brisera les républicains ambitieux, et peut-être, hélas! la république
+avec eux. En tout cas, elle n'admettra plus de gouvernement conquis à
+coups de fusil, pas plus de 2 décembre que de 31 octobre. C'est se faire
+trop d'illusions que de se croire maîtres d'une nation comme la nôtre
+parce qu'on a enfoncé par surprise les portes de l'Hôtel-de-Ville et
+insulté lâchement quelques hommes sans défense. Je ne connais pas les
+théories de la Commune moderne, je ne les vois exposées nulle part; mais
+si elles doivent s'imposer par un coup de main, fussent-elles la panacée
+sociale, je les condamne au nom de tout ce qui est humain, patient,
+indulgent même mais jaloux de liberté et résolu à mourir plutôt que
+d'être converti de force à une doctrine, quelle qu'elle soit.
+
+Le mépris des masses, voilà le malheur et le crime du moment. Je ne puis
+guère me faire une opinion nette sur ce qui se passe aujourd'hui dans ce
+monde fermé qui s'appelle Paris; il nous paraît encore supérieur à la
+tourmente. Nous ignorons s'il est content de ses mandataires. Toutes
+les lettres que nous en recevons sont exclusivement patriotiques. Si
+quelque plainte s'échappe, c'est celle d'être gouverné trop mollement.
+C'est un malheur sans doute, mais on ne peut se défendre de respecter
+une dictature scrupuleuse, humaine et patiente. Il est si facile d'être
+absolu, si rare et si malaisé d'être doux dans une situation violente et
+menacée! Je crois encore ce gouvernement composé d'hommes de bien.
+Ont-ils l'habileté, la science pratique? On le saura plus tard; à
+présent nous ne voulons pas les juger, c'est un sentiment général. La
+crise atroce qu'ils subissent nous les rend sacrés. D'ailleurs il me
+semble qu'ils professent avec nous le respect de la volonté générale,
+puisque après l'émeute ils ont soumis leur réélection au plébiscite de
+Paris. C'est aller aussi loin que possible dans cette voie, c'est aller
+jusqu'au danger de sanctionner tous les autres plébiscites.
+
+Le principe radicalement contraire semble gouverner l'esprit de la
+Commune, et, symptôme plus grave, plus inquiétant, gouverner l'esprit
+du parti républicain qui régit à cette heure le reste de la France, bien
+qu'il soit l'ennemi déclaré et très-irrité de la Commune.
+
+Ce parti, que nous pouvons mieux juger, puisqu'il nous entoure, se
+sépare chaque jour ouvertement du peuple, dans les villes parce que
+l'ouvrier est plus ardent que lui, dans les campagnes parce que le
+paysan l'est moins. Il est donc forcé de réprimer l'émeute dans les
+centres industriels, de redouter et d'ajourner le vote dans toute la
+France agricole. Il est contraint à se défendre des deux côtés à la
+fois, sous peine de tomber et d'abandonner la tâche qu'il a assumée sur
+lui de sauver le territoire. Malheureuse République, c'est trop
+d'ennemis sur les bras! Dans quel jour d'ivresse nous t'avons saluée
+comme la force virile d'une nation en danger! Nous ne pouvions prévoir
+que tu essayerais de te passer de la sanction du peuple ou que tu te
+verrais forcée de t'en passer.--Ce qui est certain aujourd'hui, c'est
+que la délégation et ses amis personnels désirent s'en passer, et
+qu'ils y travailleront au lendemain de la pacification, quelle qu'elle
+soit.
+
+Puissé-je faire un mauvais rêve! mais je vois reparaître sans
+modification les théories d'il y a vingt ans. Des théories qui ne cèdent
+rien à l'épreuve du temps et de l'expérience sont pleines de dangers.
+S'il est vrai que le progrès doive s'accomplir par l'initiative de
+quelques-uns, s'il est vrai qu'il parte infailliblement du sein des
+minorités, il n'en est pas moins vrai que la violence est le moyen le
+plus sauvage et le moins sûr pour l'imposer. Que les majorités soient
+généralement aveugles, nul n'en doute; mais qu'il faille les opprimer
+pour les empêcher d'être oppressives, c'est ce que je ne comprends plus.
+Outre que cela me paraît chimérique, je crois voir là un sophisme
+effrayant; tout ce que, depuis le commencement du rôle de la pensée dans
+l'histoire du monde, la liberté a inspiré à ses adeptes pour flétrir la
+tyrannie, on peut le retourner contre ce sophisme. Aucune tyrannie ne
+peut être légitime, pas même celle de l'idéal. On sait des gens qui se
+croient capables de gouverner le monde mieux que tout le monde, et qui
+ne craindraient pas de passer par-dessus un massacre pour s'emparer du
+pouvoir. Ils sont pourtant très-doux dans leurs moeurs et incapables de
+massacrer en personne, mais ils chauffent le tempérament irascible d'un
+groupe plus ou moins redoutable, et se tiennent prêts à profiter de son
+audace. Je ne parle pas de ceux qui sont poussés à jouer ce rôle par
+ambition, vengeance ou cupidité. De ceux-là, je ne m'occupe pas; mais de
+très-sincères théoriciens accepteraient les conséquences de ce dilemme:
+«la république ne pouvant s'établir que par la dictature, tous les
+moyens sont bons pour s'emparer de la dictature quand on veut avec
+passion fonder ou sauver la république.»
+
+--C'est une passion sainte, ajoutent-ils, c'est le feu sacré, c'est le
+patriotisme, c'est la volonté féconde sans laquelle l'humanité se
+traînera éternellement dans toutes les erreurs, dans toutes les
+iniquités, dans toutes les bassesses. Le salut est dans nos mains;
+périsse la liberté du moment pour assurer l'égalité et la fraternité
+dans l'avenir! Égorgeons notre mère pour lui infuser un nouveau sang!
+
+Cela est très-beau selon vous, gens de tête et main, mais cela répugnera
+toujours aux gens de coeur; en outre cela est impraticable. On ne fait
+pas revivre ce qu'on a tué, et le peuple d'aujourd'hui, fils de la
+liberté, n'est pas disposé à laisser consommer le parricide. D'ailleurs
+cette théorie n'est pas neuve; elle a servi, elle peut toujours servir à
+tous les prétendants: il ne s'agit que de changer certains mots et
+d'invoquer comme but suprême le bonheur et la gloire des peuples; mais,
+comme malgré tout le seul prétendant légitime, c'est la république, que
+n'eussions-nous pas donné pour qu'elle fût le sauveur! Il y avait bien
+des chances pour qu'elle le fût en s'appuyant sur le vote de la France.
+La France dira un jour à ces hommes malheureux qu'ils ont eu tort de
+douter d'elle, et qu'il eût fallu saisir son heure. Ils l'ont condamnée
+sans l'entendre, ils l'ont blessée; s'ils succombent, elle les
+abandonnera, peut-être avec un excès d'ingratitude: les revers ont
+toujours engendré l'injustice.
+
+Mon appréciation n'est sans doute pas sans réplique. Quand l'histoire de
+ces jours confus se fera, peut-être verrons-nous que la république a
+subi une fatalité plutôt qu'obéi à une théorie. L'absence de
+communication matérielle entre Paris et la France nous a interdit aux
+uns et aux autres de nous mettre en communication d'idées; probablement
+le gouvernement de Paris a été mal renseigné par celui de Tours, parce
+que celui de Tours a été mal éclairé par son entourage. En septembre, on
+était très-patriote dans la région intermédiaire de l'opinion, et c'est
+toujours là qu'est le nombre. Malheureusement autour des pouvoirs
+nouveaux il y a toujours un attroupement d'ambitions personnelles et de
+prétendues capacités qui obstrue l'air et la lumière. Le parti
+républicain est spécialement exposé aux illusions d'un entourage qui
+dégénère vite en camaraderie bruyante, et tout d'un coup la bohème y
+pénètre et l'envahit. La bohème n'a pas d'intérêt à voir s'organiser la
+défense; elle n'a pas d'avenir, elle n'est point pillarde par nature,
+elle profite du moment, ne met rien dans ses poches, mais gaspille le
+temps et trouble la lucidité des hommes d'action.
+
+Que l'ajournement indéfini du vote soit une faute volontaire ou
+inévitable, la théorie qui consiste à s'en passer ou à le mutiler règne
+en fait et subsiste en réalité. Sera-t-elle exposée catégoriquement
+quand nous aurons repris possession de nous-mêmes? Professée dans des
+clubs qui souvent sont des coteries, elle n'a pas de valeur, il lui faut
+la grande lumière; sera-t-elle posée dans des journaux, discutée dans
+des assemblées?--Il faudra bien l'aborder d'une manière ou de l'autre,
+ou elle doit s'attendre à être persécutée comme une doctrine ésotérique,
+et si elle a des adeptes de valeur, ils se devront à eux-mêmes de ne pas
+la tenir secrète. Peut-être des journaux de Paris qu'il ne nous est pas
+donné de lire ont-ils déjà démasqué leurs batteries.
+
+Qui répondra à l'attaque? Les partisans du droit divin plaideront-ils la
+cause du droit populaire? Ils en sont bien capables, mais l'oseront-ils?
+Les orléanistes, qui sont en grande force par leur tenue, leur entente
+et leur patiente habileté, accepteront-ils cette épreuve du suffrage
+universel pour base de leurs projets, eux qui ont été renversés par la
+théorie du droit sans restriction et sans catégories? On verra alors
+s'ils ont marché avec le temps. Malheureusement, s'ils sont conséquents
+avec eux-mêmes, ils devront vouloir épurer le régime parlementaire et
+rétablir le cens électoral. Les républicains qui placent leur principe
+au-dessus du consentement des nations se trouveraient donc donner la
+main aux orléanistes et aux cléricaux? Le principe contraire serait donc
+confié à la défense des bonapartistes exclusivement? Il ne faudrait
+pourtant pas qu'il en fût ainsi, car le bonapartisme a abusé du peuple
+après l'avoir abusé, et c'est à lui le premier qu'était réservé le
+châtiment inévitable de s'égarer lui-même après avoir égaré les autres.
+Il pouvait fonder sur la presque unanimité des suffrages une société
+nouvelle vraiment grande. Il a fait fausse route dès le début, la France
+l'a suivi, elle s'est brisée. Serait-elle assez aveugle pour
+recommencer?
+
+Ceux qui croient la France radicalement souillée pensent qu'on peut la
+ressaisir par la corruption. J'ai meilleure opinion de la France, et si
+je me méfiais d'elle à ce point, je ne voudrais pas lui faire l'honneur
+de lui offrir la république. J'ai entendu dire par des hommes prêts à
+accepter des fonctions républicaines:
+
+--Nous sommes une nation _pourrie_. Il faut que l'invasion passe sur
+nous, que nous soyons écrasés, ruinés, anéantis dans tous nos intérêts,
+dans toutes nos affections; nous nous relèverons alors! le désespoir
+nous aura retrempés, nous chasserons l'étranger et nous créerons chez
+nous l'idéal.
+
+C'était le cri de douleur d'hommes très-généreux, mais quand cette
+conviction passe à l'état de doctrine, elle fait frissonner. C'est
+toujours le projet d'égorger la mère pour la rajeunir. Grâce au ciel, le
+fanatisme ne sauve rien, et l'alchimie politique ne persuade personne.
+Non, la France n'est pas méprisable parce que vous la méprisez; vous
+devriez croire en elle, y croire fermement, vous qui prétendez diriger
+ses forces. Vous vous présentez comme médecins, et vous crachez sur le
+malade avant même de lui avoir tâté le pouls. Tout cela, c'est le
+vertige de la chute. Il y a bien de quoi égarer les cerveaux les plus
+solides, mais tâchons de nous défendre et de nous ressaisir.
+Républicains, n'abandonnons pas aux partisans de l'Empire la défense du
+principe d'affranchissement proclamé par nous, exploité par eux; ne
+maudissons pas l'enfant que nous avons mis au monde, parce qu'il a agi
+en enfant. Redressez ses erreurs, faites-les lui comprendre, vous qui
+avez le don de la parole, la science des faits, le sens de la vie
+pratique. Ce n'est pas aux artistes et aux rêveurs de vous dire comment
+on influence ses contemporains dans le sens politique. Les rêveurs et
+les artistes n'ont à vous offrir que l'impressionnabilité de leur
+nature, certaine délicatesse d'oreille qui se révolte quand vous touchez
+à faux l'instrument qui parle aux âmes. Nous n'espérons pas renverser
+des théories qui ne sont pas les nôtres, qui se piquent d'être mieux
+établies; mais nous nous croyons en rapport, à travers le temps et
+l'espace, avec une foule de bonnes volontés qui interrogent leur
+conscience et qui cherchent sincèrement à se mettre d'accord avec elle.
+Ces volontés-là défendront la cause du peuple, le suffrage universel;
+elles chercheront avec vous le moyen de l'éclairer, de lui faire
+comprendre que l'intérêt de tous ne se sépare pas de l'intérêt de
+chacun. N'y a-t-il pas des moyens efficaces et prompts pour arriver à ce
+but? Certes vous eussiez dû commencer par donner l'éducation, mais
+peut-être l'ignorant l'eût-il refusée. Il ne tenait pas à son vote
+alors, et quand on lui disait qu'il en serait privé s'il ne faisait pas
+instruire ses enfants, il répondait:
+
+--Peu m'importe.
+
+Aujourd'hui ce n'est plus de même, le dernier paysan est jaloux de son
+droit et dit:
+
+--Si on nous refuse le vote, nous refuserons l'impôt.
+
+C'est un grand pas de fait. Donnez-lui l'instruction, il est temps.
+Fondez une véritable république, une liberté sincère, sans
+arrière-pensée, sans récrimination surtout. Ne mettez aucun genre
+d'entrave à la pensée, décrétez en quelque sorte l'idéal, dites sans
+crainte qu'il est au-dessus de tout; mais entendez-vous bien sur ce mot
+_au-dessus_, et ne lui donnez pas un sens arbitraire. La république est
+au-dessus du suffrage universel uniquement pour l'inspirer; elle doit
+être la région pure où s'élabore le progrès, elle doit avoir pour moyens
+d'application le respect de la liberté et l'amour de l'égalité, elle
+n'en peut avouer d'autres, elle n'en doit pas admettre d'autres. Si elle
+cherche dans la conspiration, dans la surprise, dans le coup d'Etat ou
+le coup de main, dans la guerre civile en un mot, l'instrument de son
+triomphe, elle va disparaître pour longtemps encore, et les hommes
+égarés qui l'auront perdue ne la relèveront jamais.
+
+Il en coûte à l'orgueil des sectaires de se soumettre au contrôle du
+gros bon sens populaire. Ils ont généralement l'imagination vive,
+l'espérance obstinée. Ils ont généralement autour d'eux une coterie ou
+une petite église qu'ils prennent pour l'univers, et qui ne leur permet
+pas de voir et d'entendre ce qui se passe, ce qui se dit et se pense de
+l'autre côté de leur mur. La plaie qui ronge les cours, la courtisanerie
+les porte fatalement à une sorte d'insanité mentale. L'enthousiasme
+prédomine, et le jugement se trouble. Cette courtisanerie est d'autant
+plus funeste qu'elle est la plupart du temps désintéressée et sincère.
+J'ai travaillé toute ma vie à être modeste; je déclare que je ne
+voudrais pas vivre quinze jours entourée de quinze personnes persuadées
+que je ne peux pas me tromper. J'arriverais peut-être à me le persuader
+à moi-même.
+
+La contradiction est donc nécessaire à la raison humaine, et quand une
+de nos facultés étouffe les autres, il n'y a qu'un remède pour nous,
+remettre en équilibre, c'est qu'au nom d'une faculté opposée nous soyons
+contenus, corrigés au besoin. La grandeur, la beauté, le charme de la
+France, c'est l'imagination; c'est par conséquent son plus grand péril,
+la cause de ses excès, de ses déchirements et de ses chutes. Quand nous
+avons demandé avec passion le suffrage universel, qui est vraiment un
+idéal d'égalité, nous avons obéi à l'imagination, nous avons acclamé cet
+idéal sans rien prévoir des lourdes réalités qui allaient le tourner
+contre nos doctrines; ce fut notre nuit du 4 août. Il s'est mis tout
+d'un coup à représenter l'égoïsme et la peur; il a proclamé l'empire
+pour se débarrasser de l'anarchie dont nos dissentiments le menaçaient.
+Il n'a pas voulu limiter le pouvoir auquel il se livrait; tout au
+contraire il l'a exagéré jusqu'à lui donner un blanc-seing pour toutes
+les erreurs où il pourrait tomber. Cet aveuglement qui vous irrite
+aujourd'hui, c'est pourtant la preuve d'une docilité que la république
+sera heureuse de rencontrer quand elle sera dans le vrai.
+
+Avons-nous d'ailleurs le droit de dire que les masses veulent toujours,
+obstinément et sans exception, le repos à tout prix? La guerre d'Italie,
+cette généreuse aventure que nous payons si cher aujourd'hui, ne
+l'a-t-il pas consentie sans hésitation, n'a-t-il pas donné des flots de
+sang pour la délivrance de ce peuple qui ne peut nous en récompenser, et
+qui d'ailleurs ne s'en soucie pas? Les masses qui, par confiance ou par
+engouement, font de pareils sacrifices, de si coûteuses imprudences, ne
+sont donc pas si abruties et si rebelles à l'enthousiasme. Ce reste
+d'attachement légendaire pour une dynastie dont le chef lui avait donné
+tant de fausse gloire et fait tant de mal réel n'est-il pas encore une
+preuve de la bonté et de la générosité du peuple? Maudire le peuple,
+c'est vraiment blasphémer. Il vaut mieux que nous.
+
+En ce moment, j'en conviens, il ne représente pas l'héroïsme, il aspire
+à la paix; il voit sans illusion les chances d'une guerre où nous
+paraissons devoir succomber. Il n'est pas en train de comprendre la
+gloire; sur quelques points, il trahit même le patriotisme. Il aurait
+bien des excuses à faire valoir là où l'indiscipline des troupes et les
+exactions des corps francs lui ont rendu la défense aussi préjudiciable
+et plus irritante que l'invasion. Entre deux fléaux, le malheureux
+paysan a dû chercher quelquefois le moindre sans le trouver.
+
+Généralement il blâme l'obstination que nous mettons à sauver l'honneur;
+il voudrait que Paris eût déjà capitulé, il voit dans le patriotisme
+l'obstacle à la paix. Si nous étions aussi foulés, aussi à bout de
+ressources que lui, le patriotisme nous serait peut-être passablement
+difficile. Là où l'honneur résiste à des épreuves pareilles à celles du
+paysan, il est sublime.
+
+Pauvre Jacques Bonhomme! à cette heure de détresse et d'épuisement, tu
+es certainement en révolte contre l'enthousiasme, et, si l'on t'appelait
+à voter aujourd'hui, tu ne voterais ni pour l'empire, qui a entamé la
+guerre, ni pour la république, qui l'a prolongée. T'accuse et te méprise
+qui voudra. Je te plains, moi, et en dépit de tes fautes je t'aimerai
+toujours! Je n'oublierai jamais mon enfance endormie sur tes épaules,
+cette enfance qui te fut pour ainsi dire abandonnée et qui te suivit
+partout, aux champs, à l'étable, à la chaumière. Ils sont tous morts,
+ces bons vieux qui m'ont portée dans leurs bras, mais je me les rappelle
+bien, et j'apprécie aujourd'hui jusqu'au moindre détail la chasteté, la
+douceur, la patience, l'enjouement, la poésie, qui présidèrent à cette
+éducation rustique au milieu de désastres semblables à ceux que nous
+subissons aujourd'hui. J'ai trouvé plus tard, dans des circonstances
+difficiles, de la sécheresse et de l'ingratitude. J'en ai trouvé partout
+ailleurs et plus choquantes, moins pardonnables! J'ai pardonné à tous
+et toujours. Pourquoi donc bouderais-je le paysan parce qu'il ne sent
+pas et ne pense pas comme moi sur certaines choses? Il en est d'autres
+essentielles sur lesquelles on est toujours d'accord avec lui, la
+probité et la charité, deux vertus qu'autour de moi je n'ai jamais vues
+s'obscurcir que rarement et très-exceptionnellement. Et quand il en
+serait autrement, quand au fond de nos campagnes, où la corruption n'a
+guère pénétré, le paysan mériterait tous les reproches qu'une
+aristocratie intellectuelle trop exigeante lui adresse, ne serait-il pas
+innocenté par l'état d'enfance où on l'a systématiquement tenu? Quand on
+compare le budget de la guerre à celui de l'instruction publique, on n'a
+vraiment pas le droit de se plaindre du paysan, quoi qu'il fasse.
+
+
+ 22 décembre.
+
+Froid, neige et verglas, c'est-à-dire torture ou mort pour ceux qui
+n'ont pas d'abri, peut-être pour les pauvres de Paris, car on dit que
+le combustible va manquer.--On déménage Bourges de son matériel.--Petits
+combats dans la Bourgogne. Garibaldi est là et annonce sa démission. Je
+m'étonne qu'il ne l'ait pas déjà donnée, car, s'il y a des héros dans
+ces corps de volontaires, il y a aussi, et malheureusement en grand
+nombre, d'insignes bandits qui sont la honte et le scandale de cette
+guerre.--Toujours sans nouvelles de nos armées, tranquillité mortelle!
+
+
+ 23, 24 décembre.
+
+Depuis deux jours, bonnes nouvelles de Paris, de l'armée du Nord et de
+celle de la Loire. On est si malheureux, on voit un si effroyable
+gaspillage d'hommes et d'argent, qu'on doute de ce qui devrait réjouir.
+Quelle triste veillée de Noël! Je fais des robes de poupée et des jouets
+pour le réveil de mes petites-filles. On n'a plus le moyen de leur faire
+de brillantes surprises, et l'arbre de Noël des autres années exige une
+fraîcheur de gaieté que nous n'avons plus. Je taille et je couds toute
+la nuit pour que le père Noël ne passe pas sur leur sommeil de minuit
+les mains vides. Nous étions encore si heureux l'année dernière! Nos
+meilleurs amis étaient là, on soupait ensemble, on riait, on s'aimait.
+Si quelqu'un eût pu lire dans un avenir si proche et le prédire, c'eût
+été comme la foudre tombant sur la table.
+
+
+ 25, dimanche.
+
+La neige tombe à flots. Ma nièce et son fils aîné viennent dîner, on
+tâche de se distraire, puisque les bonnes nouvelles ne sont pas encore
+démenties ou suivies de malheurs nouveaux; mais on retombe toujours dans
+l'effroi du lendemain.
+
+
+ 26.
+
+Les communications sont rétablies entre Vierzon et Châteauroux. On saura
+peut-être enfin ce qui s'est passé par là.
+
+
+ 27.
+
+On ne le sait pas. Le froid augmente.
+
+
+ 28.
+
+Lettre de Paris du 22. Ils disent qu'ils peuvent manger du cheval
+pendant quarante-cinq jours encore.
+
+
+ 29 décembre.
+
+Il paraît; on assure, on nous annonce sous toutes réserves,--c'est
+toujours la même chose. Les journaux en disent trop ou pas assez. Ils ne
+nous rassurent pas, et ce qu'ils donnent à entendre suffit pour mettre
+l'ennemi au courant de tous nos mouvements. Le combat de Nuits a été
+sérieux, sans résultats importants,--comme tous les autres!
+
+
+ 30.
+
+Les dépêches sont plus affirmatives que jamais. L'ennemi paraît reculer;
+je crois qu'il se concentre sur Paris. Il est évident que, sur plusieurs
+points, malgré nos atroces souffrances, nous nous battons bien. Là où le
+courage peut quelque chose, nous pouvons beaucoup; mais en dehors des
+nouvelles officielles il y a l'histoire intime qui se communique de
+bouche en bouche, et qui nous révèle des dilapidations épouvantables au
+préjudice de nos troupes. Il est impossible que nous triomphions,
+impossible!
+
+Savoir cela, le sentir jusqu'à l'évidence, et apprendre que les
+Prussiens vont peut-être bombarder Paris! Ils ont, dit-on, démasqué des
+batteries sur l'enceinte--_avec pertes considérables_, dit
+succinctement la dépêche. Pertes pour qui?
+
+
+ 31 décembre 1870.
+
+Toujours froid glacial. Nous sommes surpris par la visite de notre ami
+Sigismond avec son fils. Ils n'ont pas plus d'illusions que nous, et
+nous nous quittons en disant:
+
+--Tout est perdu!
+
+A minuit, j'embrasse mes enfants. Nous sommes encore vivants, encore
+ensemble. L'exécrable année est finie; mais, selon toute apparence, nous
+entrons dans une pire.
+
+Il est pourtant impossible que tant de malheur ne nous laisse pas
+quelque profit moral. Pour mon compte, je sens que mon esprit a fait un
+immense voyage. J'ignore encore ce qu'il y aura gagné; mais je ne crois
+pas qu'il y ait perdu absolument son temps. Il a été obligé de faire de
+grands efforts pour se déprendre de certaines ardeurs d'espérance; il en
+a eu de plus grands encore à faire pour conserver des croyances dont
+l'application était un cruel démenti à la vérité. Il n'érigera point en
+système à son usage ce qu'il a senti se dégager de vrai au milieu de ses
+angoisses. Il voyagera au jour le jour, comme il a toujours fait. Il
+regardera toujours avidement, peut-être verra-t-il mieux.
+
+Il m'en a coûté des larmes, je l'avoue, pour reconnaître que, dans cet
+élan républicain qui nous avait enivrés, il n'y avait pas assez
+d'éléments d'ordre et de force. Il eût fallu le savoir, consentir à se
+juger soi-même et demander la paix avec moins de confiance dans la
+guerre. L'erreur funeste a été de croire que notre courage et notre
+dévouement suffiraient là où il fallait le sens profond de la vie
+pratique. Nous ne l'avons pas eu, le gouvernement de Paris n'a pas pu
+diriger la France; ses délégués ne l'ont pas su. La France est devenue
+la proie de spéculations monstrueuses en même temps que l'armée en est
+la victime. Toute la science politique consistait à distinguer, entre
+tant de dévouements qui s'offraient, les boucs d'avec les brebis. Ceci
+dépassait les forces de deux vieillards,--hommes d'honneur à coup sûr,
+mais débordés et abusés dès les premiers jours,--et celles d'un jeune
+homme sans expérience de la vie politique et sans sagesse suffisante
+pour se méfier de lui-même.
+
+Tout serait pardonnable et déjà pardonné, malgré ce qu'il nous en coûte,
+si la résolution de n'en pas appeler à la France n'avait prévalu. Il
+s'est produit sourdement et il se produit aujourd'hui ouvertement une
+résistance à notre consentement qui nous autorise à de suprêmes
+exigences. Nous voulons qu'on s'avoue incapable ou qu'on nous sauve.
+Nous continuons nos sacrifices, nous étouffons nos indignations contre
+une multitude d'infamies autorisées ou tolérées, nous engageons le
+peuple à attendre, à subir, à espérer encore; mais tout empire, et le
+ton du parti qui s'impose devient rogue et menaçant.
+
+C'est le commencement d'une fin misérable dont nous payerons le dommage.
+La délégation dictatoriale va finir comme a fini celle de l'Empire. La
+vraie république sauvera-t-elle son principe à travers ce
+cataclysme?--Je le sauve dans ma conscience et dans mon âme; mais je ne
+puis répondre que de moi.
+
+Le roi Guillaume va sans doute écrire une belle lettre de jour de l'an à
+sa femme. Rien de mieux; mais pourquoi les journaux allemands
+reproduisent-ils avec enthousiasme ce que le roi dit à la reine, ce que
+la reine dit au roi? C'est pour l'édification de la _chrétienté_ sans
+doute, les rois sont si pieux! Ils remercient Dieu si humblement de tout
+le sang qu'ils font répandre, de toutes les villes qu'ils brûlent ou
+bombardent, de tous les pillages commis en leur nom! Ils vont rétablir
+en Allemagne le culte des saints. J'imagine que saint Shylock et saint
+Mandrin seront destinés à fêter la campagne de France et le bombardement
+de Paris.
+
+
+ Nohant, 1er janvier 1871.
+
+Pas trop battus aujourd'hui; on se défend bien autour de Paris, Chanzy
+tient bon et fera, dit-on, sa jonction avec Faidherbe, que je sais être
+un homme de grand mérite. Bourbaki dispose de forces considérables. On
+se permet un jour d'espérance! C'est peut-être le besoin qu'on a de
+respirer; mais que peuvent d'héroïques efforts, si _les causes profondes
+d'insuccès_ que personne n'ignore et que nul n'ose dire augmentent
+chaque jour?--Et _elles augmentent_!
+
+Pour mes étrennes, Aurore me fait une surprise; elle me chante une
+romance que sa mère lui accompagne au piano, et elle la chante
+très-bien. Que c'est joli, cette voix de cinq ans!
+
+
+ 2 janvier.
+
+On nous dit ce matin qu'une dépêche de M. Gambetta est dans les mains de
+l'imprimeur, qu'elle est très-longue et contient des nouvelles
+importantes. Nous l'attendons avec impatience, lui faisant grâce de
+beaucoup de lieux communs, pourvu qu'il nous annonce une victoire ou
+d'utiles réformes. Hélas! c'est un discours qu'il a prononcé à Bordeaux
+et qu'il nous envoie comme étrennes. Ce discours est vide et froid. Il y
+a bien peu d'orateurs qui supportent la lecture. L'avocat est comme le
+comédien, il peut vous émouvoir, vous exalter même avec un texte banal.
+Il faut croire que M. Gambetta est un grand acteur, car il est un
+écrivain bien médiocre.
+
+Les nouvelles verbales ou par lettres sont déplorables.
+
+
+ 4 janvier.
+
+Lettre de Paris.--_Nous voulons bien mourir, surtout mourir_,
+disent-ils. Ce peu de mots en dit beaucoup: ils sont désespérés!...
+comme nous.
+
+
+ 5 janvier.
+
+Plus de nouvelles du tout. On nous annonce que pendant douze jours il
+n'y aura plus de communications à cause d'un grand mouvement de troupes.
+Nous allons donc voir des prodiges d'activité bien entendue? Il serait
+temps.--Histoire non officielle, c'est maintenant la seule qui soit
+vraie: le général Bourbaki a refusé la direction militaire de la
+dictature et déclaré qu'il voulait agir librement ou se retirer.
+
+
+ 6 janvier.
+
+Échec à Bourgtheroulde. C'est près de Jumiéges. Ont-ils ravagé
+l'intéressante demeure et le musée de nos amis Cointet? Les barbares
+respecteront-ils les ruines historiques?
+
+
+ 7.
+
+Depuis douze jours, on bombarde Paris. Le sacrilége s'accomplit. La
+barbarie poursuit son oeuvre: jusqu'ici elle est impuissante; mais ils
+se rapprocheront du but. Ils sont les plus forts, et la France est
+ruinée, pillée, ravagée à la fois par l'ennemi implacable et les _amis_
+funestes.
+
+
+ 8.
+
+Tempête de neige qui nous force d'allumer à deux heures pour travailler.
+Toujours des combats partiels; l'ennemi ne s'étend pas impunément. Les
+soldats que les blessures ou les maladies nous ramènent nous disent que
+le Prussien _en personne_ n'est pas solide et ne leur cause aucune
+crainte. On court sur lui sans armes, il se laisse prendre armé. Ce qui
+démoralise nos pauvres hommes, c'est la pluie de projectiles venant de
+si loin qu'on ne peut ni l'éviter ni la prévoir. Notre artillerie, à
+nous, ne peut atteindre à grande distance et ne peut tenir de près. Il
+résulte de tout ce qu'on apprend que la guerre était impossible dès le
+début, que depuis tout s'est aggravé effroyablement, et qu'aujourd'hui
+le mal est irréparable.--Pauvre France! il faudrait pourtant ouvrir les
+yeux et sauver ce qui reste de toi!
+
+
+ Lundi 9.
+
+Neige épaisse, blanche, cristallisée, admirable. Les arbres, les
+buissons, les moindres broussailles sont des bouquets de diamants: à un
+moment, tout est bleu. Chère nature, tu es belle en vain! Je te regarde
+comme te regardent les oiseaux, qui sont tristes parce qu'ils ont froid.
+Moi, j'ai encore un bon feu qui m'attend dans ma chambre, mais j'ai
+froid dans le coeur pour ceux qui n'ont pas de feu, et, chose bizarre,
+mon corps ne se réchauffe pas. Je me brûle les mains en me demandant si
+je suis morte, et si l'on peut penser et souffrir étant mort.
+
+Rouen se justifie et donne un démenti formel à ceux qui l'ont accusé de
+s'être vendu. J'en étais sûre!
+
+
+ 10 janvier.
+
+C'est l'anniversaire d'Aurore. Sa soeur vient à bout de lui faire un
+bouquet avec trois fleurettes épargnées par la gelée dans la serre
+abandonnée. Triste bouquet dans les petites mains roses de Gabrielle!
+Elles s'embrassent follement, elles s'aiment, elles ne savent pas qu'on
+peut être malheureux. Nos pauvres enfants! nous tâcherons de vivre pour
+elles; mais nous ne pourrions plus le leur promettre. Maurice ne veut à
+aucun prix s'éloigner du danger. Nous y resterons, lui et moi, car je ne
+veux pas le quitter. Je le lui promets pourtant, mais je ne m'en irai
+pas. Du moment que cela est décidé avec moi-même, je suis très-calme.
+
+On annonce des victoires sur tous les points. Faut-il encore espérer?
+Nous le voulons bien, mon Dieu!
+
+
+ Mercredi 11.
+
+La neige est toujours plus belle. Aurore en est très-frappée et voudrait
+se coucher dedans! Elle dit qu'elle irait bien avec les soldats pour
+jouir de ce plaisir-là. Comme l'enfance a des idées cruelles sans le
+savoir!
+
+Elle entend dire qu'il faudrait cacher ce que l'on a de précieux; elle
+passe la journée à cacher ses poupées. Cela devient un jeu qui la
+passionne.
+
+
+ Jeudi 12.
+
+A présent ils bombardent réellement Paris. Les bombes y arrivent en
+plein.--Des malades, des femmes, des enfants tués.--Deux mille obus dans
+la nuit du 9 au 10,--_sans sommation_!
+
+
+ Vendredi 13.
+
+Mauvaises nouvelles de Chanzy. Il a été héroïque et habile, tout
+l'affirme; mais il est forcé de battre en retraite.
+
+
+ 14.
+
+Un ballon est tombé près de Châteauroux; les aéronautes ont dit que hier
+le bombardement s'était ralenti.--Chanzy continue sa retraite.
+
+
+ 15 janvier.
+
+Rien, qu'une angoisse à rendre fou!
+
+
+ 16.
+
+La peste bovine nous arrive. Plus de marchés. Beaucoup de gens aisés ne
+savent avec quoi payer les impôts. Les banquiers ne prêtent plus, et les
+ressources s'épuisent rapidement. La gêne ou la misère est partout. Un
+de nos amis qu'blâme les retardataires finit par nous avouer que ses
+fermiers ne le payent pas, que ses terres lui coûtent au lieu de lui
+rapporter, et que s'il n'eût fait durant la guerre un petit héritage,
+dont il mange le capital, il ne pourrait payer le percepteur. Tout le
+monde n'a pas un héritage à point nommé. Comme on le mangerait de bon
+coeur en ce moment où tant de gens ne mangent pas!
+
+On admire la belle retraite de Chanzy, mais c'est une retraite!
+
+
+ 17 janvier.
+
+Notre ami Girord, préfet de Nevers, est destitué pour n'avoir pas
+approuvé la dissolution des conseils généraux. Il avait demandé au
+conseil de son département un concours qui lui a été donné par les
+hommes de toute opinion avec un patriotisme inépuisable. Il n'a pas
+compris pourquoi il fallait faire un outrage public à des gens si
+dévoués et si confiants. On lui a envoyé sa destitution par télégramme.
+Il a répondu par télégramme avec beaucoup de douceur et d'esprit:
+
+--Mille remercîments!
+
+Il n'a pas fait d'autre bruit, mais l'opinion lui tiendra compte de la
+dignité de sa conduite; ces mesures révolutionnaires sont bien
+intempestives, et dans l'espèce parfaitement injustes. La délégation est
+malade, elle entre dans la phase de la méfiance.
+
+Dégel, vent et pluie. Tous les arbustes d'ornement sont gelés. Les blés,
+si beaux naguère, ont l'air d'être perdus. Encore cela? Pauvre paysan,
+pauvres nous tous!
+
+Nous avons des nouvelles du camp de Nevers, qui a coûté tant de travail
+et d'argent. Il n'a qu'un défaut, c'est qu'il n'existe pas. Comme celui
+d'Orléans, il était dans une situation impossible. On en fait un
+nouveau, on dépense, encore vingt-cinq millions pour acheter un terrain,
+le plus cher et le plus productif du pays. Le général, l'état-major, les
+médecins sont là, logés dans les châteaux du pays; mais il n'y a pas de
+soldats, ou il y en a si peu qu'on se demande à quoi sert ce camp. Les
+officiers sont dévorés d'ennui et d'impatience. Il y a tantôt trois mois
+que cela dure.
+
+
+ 18.
+
+Le bombardement de Paris continue; on a le coeur si serré qu'on n'en
+parle pas, même en famille. Il y a de ces douleurs qui ne laissent pas
+de place à la réflexion, et qu'aucune parole ne saurait exprimer.
+
+Jules Favre, assistant à l'enterrement de pauvres enfants tués dans
+Paris par les obus, a dit:
+
+«Nous touchons à la fin de nos épreuves.»
+
+Cette parole n'a pas été dite à la légère par un homme dont la profonde
+sensibilité nous a frappés depuis le commencement de nos malheurs.
+Croit-il que Paris peut-être délivré? Qui donc le tromperait avec cette
+illusion féroce? ignore-t-il que Chanzy a honorablement perdu la partie,
+et que Bourbaki, plus près de l'Allemagne que de Paris, se heurte
+bravement contre l'ennemi et ne l'entame pas? Je crois plutôt que Jules
+Favre voit la prochaine nécessité de capituler, et qu'il espère encore
+une paix honorable.
+
+Ce mot _honorable_, qui est dans toutes les bouches, est, comme dans
+toutes les circonstances où un mot prend le dessus sur les idées, celui
+qui a le moins de sens. Nous ne pouvons pas faire une paix qui nous
+déshonore après une guerre d'extermination acceptée et subie si
+courageusement depuis cinq mois. Paris bombardé depuis tant de jours et
+ne voulant pas encore se rendre ne peut pas être déshonoré. Quand même
+le Prussien cynique y entrerait, la honte serait pour lui seul. La paix,
+quelle qu'elle soit, sera toujours un hommage rendu à la France, et plus
+elle sera dure, plus elle marquera la crainte que la France vaincue
+inspire encore à l'ennemi.
+
+C'est _ruineuse_ qu'il faut dire. Ils nous demanderont surtout de
+l'argent, ils l'aiment avec passion. On parle de trois, de cinq, de sept
+milliards. Nous aimerions mieux en donner dix que de céder des
+provinces qui sont devenues notre chair et notre sang. C'est là où l'on
+sent qu'une immense douleur peut nous atteindre. C'est pour cela que
+nous n'avons pas reculé devant une lutte que nous savions impossible,
+avec un gouvernement captif et une délégation débordée; mais, fallût-il
+nous voir arracher ces provinces à la dernière extrémité, nous ne
+serions pas plus déshonorés que ne l'est le blessé à qui un boulet a
+emporté un membre.
+
+Non, à l'heure qu'il est, notre honneur national est sauvé. Que l'on
+essaye encore pour l'honneur de perdre de nouvelles provinces, que les
+généraux continuent le duel pour l'honneur, c'est une obstination
+héroïque peut-être, mais que nous ne pouvons plus approuver, nous qui
+savons que tout est perdu. La partie ardente et généreuse de la France
+consent encore à souffrir, mais ceux qui répondent de ses destinées ne
+peuvent plus ignorer que la désorganisation est complète, qu'ils ne
+peuvent plus compter sur rien. Il le reconnaissent entre eux, à ce
+qu'on assure.
+
+Les optimistes sont irritants. Ils disent que la guerre commence, que
+dans six mois nous serons à Berlin; peut-être s'imaginent-ils que nous y
+sommes déjà. Pourtant, comme ils disent tous la même chose, dans les
+mêmes termes, cela ressemble à un mot d'ordre de parti plus qu'à une
+illusion. Ériger l'illusion en devoir, c'est entendre singulièrement le
+patriotisme et l'amour de l'humanité. Je ne me crois pas forcée de jouer
+la comédie de l'espérance, et je plains ceux qui la jouent de bonne foi;
+ils auront un dur réveil.
+
+Il serait curieux de savoir par quelle fraction du parti républicain
+nous sommes gouvernés en ce moment, en d'autres termes à quel parti
+appartient la dictature des provinces. MM. Crémieux et Glais-Bizoin se
+sont renfermés jusqu'à présent dans leur rôle de ministres; je ne les
+crois pas disposés à d'autres usurpations de pouvoir que celles qui leur
+seraient imposées par le gouvernement de Paris. Or le gouvernement de
+Paris paraît très-pressé de se débarrasser de son autorité pour en
+appeler à celle du pays. Malgré les fautes commises,--l'abandon
+téméraire des négociations de paix en temps utile, le timide ajournement
+des élections à l'heure favorable,--on voit percer dans tout ce que l'on
+sait de sa conduite le sentiment du désintéressement personnel, la
+crainte de s'ériger en dictature et d'engager l'avenir. La faiblesse que
+semblent lui reprocher les Parisiens, exaltés par le malheur, est
+probablement la forme que revêt le profond dégoût d'une trop lourde
+responsabilité, peut-être aussi une terreur scrupuleuse en face des
+déchirements que pourrait provoquer une autorité plus accusée. A
+Bordeaux, il n'en est plus de même. Un homme sans lassitude et sans
+scrupule dispose de la France. C'est un honnête homme et un homme
+convaincu, nous le croyons; mais il est jeune, sans expérience, sans
+aucune science politique ou militaire: l'activité ne supplée pas à la
+science de l'organisation. On ne peut mieux le définir qu'en disant que
+c'est un tempérament révolutionnaire. Ce n'est pas assez; toutes les
+mesures prises par lui sont la preuve d'un manque de jugement qui fait
+avorter ses efforts et ses intentions.
+
+Ce manque de jugement explique l'absence d'appréciation de soi-même.
+C'est un grand malheur de se croire propre à une tâche démesurée, quand
+on eût pu remplir d'une manière utile et brillante un moindre rôle. Il y
+a eu là un de ces enivrements subits que produisent les crises
+révolutionnaires, un de ces funestes hasards de situation que subissent
+les nations mortellement frappées, et qui leur portent le dernier coup;
+mais à quel parti se rattache ce jeune aventurier politique? Si je ne me
+trompe, il n'appartient à aucun, ce qui est une preuve d'intelligence et
+aussi une preuve d'ambition. Il a donné sa confiance, les fonctions
+publiques et, ce qui est plus grave, les affaires du pays à tous ceux
+qui sont venus s'offrir, les uns par dévouement sincère, les autres pour
+satisfaire leurs mauvaises passions ou pour faire de scandaleux
+profits. Il a tout pris au hasard, pensant que tous les moyens étaient
+bons pour agiter et réveiller la France, et qu'il fallait des hommes et
+de l'argent à tout prix. Il n'a eu aucun discernement dans ses choix,
+aucun respect de l'opinion publique, et cela involontairement, j'aime à
+le croire, mais aveuglé par le principe «qui veut la fin veut les
+moyens.» Il faut être bien enfant pour ne pas savoir, après tant
+d'expériences récentes, que les mauvais moyens ne conduisent jamais qu'à
+une mauvaise fin. Comme il a cherché à se constituer un parti avec tout
+ce qui s'est offert, il serait difficile de dire quelle est la règle,
+quel est le système de celui qu'il a réussi à se faire; mais ce parti
+existe et fait très-bon marché des sympathies et de la confiance du
+pays. Il y a un parti Gambetta, et ceci est la plus douloureuse critique
+qu'on puisse faire d'une dictature qui n'a réussi qu'à se constituer un
+parti très-restreint, quand il fallait obtenir l'adhésion d'un peuple.
+On ne fera plus rien en France avec cette étroitesse de moyens. Quand
+tous les sentiments sont en effervescence et tous les intérêts en péril,
+on veut une large application de principes et non le détail journalier
+d'essais irréfléchis et contradictoires qui caractérise la petite
+politique. J'espère encore, j'espère pour ma dernière consolation en
+cette vie que mon pays, en présence de tant de factions qui le divisent,
+prendra la résolution de n'appartenir à aucune et de rester libre,
+c'est-à-dire républicain. Il faudra donc que le parti Gambetta se range,
+comme les autres, à la légalité, au consentement général, ou bien c'est
+la guerre civile sans frein et sans issue, une série d'agitations et de
+luttes qui seront très-difficiles à comprendre, car chaque parti a son
+but personnel, qu'il n'avoue qu'après le succès. Les gens de bonne foi
+qui ont des principes sincères sont ceux qui comprennent le moins des
+événements atroces comme ceux des journées de juin. Plus ils sont sages,
+plus le spectacle de ces délires les déconcerte.
+
+L'opinion républicaine est celle qui compte le plus de partis, ce qui
+prouve qu'elle est l'opinion la plus générale. Comment faire, quel
+miracle invoquer pour que ces partis ne se dévorent pas entre eux, et ne
+provoquent pas des réactions qui tueraient la liberté? Quel est celui
+qui a le plus d'avenir et qui pourrait espérer se rallier tous les
+autres? C'est celui qui aura la meilleure philosophie, les principes les
+plus sûrs, les plus humains, les plus larges; mais le succès lui est
+promis à une condition, c'est qu'il sera le moins ambitieux de pouvoir
+personnel, et que nul ne pourra l'accuser de travailler pour lui et ses
+amis.
+
+Le parti Gambetta ne présente pas ces chances d'avenir, d'abord parce
+qu'il ne se rattache à aucun corps de doctrines, ensuite parce qu'il
+s'est recruté indifféremment parmi ce qu'il y a de plus pur et ce qu'il
+y a de plus taré, et que dès lors les honnêtes gens auront hâte de se
+séparer des bandits et des escrocs. Ceux-ci disparaîtront quand l'ordre
+se fera, mais pour reparaître dans les jours d'agitation et se
+retrouver coude à coude avec les hommes d'honneur, qu'ils traiteront de
+frères et d'amis, au grand déplaisir de ces derniers. Ces éléments
+antipathiques que réunissent les situations violentes sont une prompte
+cause de dégoût et de lassitude pour les hommes qui se respectent. M.
+Gambetta, honnête homme lui-même, éclairé plus tard par l'expérience de
+la vie, sera tellement mortifié du noyau qui lui restera, qu'il aura
+peut-être autant de soif de l'obscurité qu'il en a maintenant de la
+lumière. En attendant, nous qui subissons le poids de ses fautes et qui
+le voyons aussi mal renseigné sur les chances d'une _guerre à outrance_
+que l'était Napoléon III en déclarant cette guerre insensée, nous ne
+sourions pas à sa fortune présente, et, n'était la politesse, nous
+ririons au nez de ceux qui s'en font les adorateurs intéressés ou
+aveugles.
+
+C'est un grand malheur que ce Gambetta ne soit pas un homme pratique, il
+eût pu acquérir une immense popularité et réunir dans un même sentiment
+toutes les nuances si tranchées, si hostiles les unes aux autres, des
+partisans de la république. Au début, nous l'avons tous accueilli avec
+cette ingénuité qui caractérise le tempérament national. C'était un
+homme nouveau, personne ne lui en voulait. On avait besoin de croire en
+lui. Il est descendu d'un ballon frisant les balles ennemies, incident
+très-dramatique, propre à frapper l'imagination des paysans. Dans nos
+contrées, ils voulaient à peine y croire, tant ce voyage leur paraissait
+fantastique; à présent, le prestige est évanoui. Ils ont ouï dire qu'une
+quantité de ballons tombaient de tous côtés, ils ont reçu par cette voie
+des nouvelles de leurs absents, ils ont vu passer dans les airs ces
+étranges messagers. Ils se sont dit que beaucoup de Parisiens étaient
+aussi hardis et aussi savants que M. Gambetta, ils ont demandé avec une
+malignité ingénue s'ils venaient pour le remplacer. Au début, ils n'ont
+fait aucune objection contre lui. Tout le monde croyait à une éclatante
+revanche; tout le monde a tout donné. De son côté le dictateur semblait
+donner des preuves de savoir-faire en étouffant avec une prudence
+apparente les insurrections du Midi; les modérés se réjouissaient, car
+les modérés ont la haine et la peur des rouges dans des proportions
+maladives et tant soit peu furieuses. C'est à eux que le vieux Lafayette
+disait autrefois:
+
+--Messieurs, je vous trouve enragés de modération.
+
+Les modérés gambettistes sont un peu embarrassés aujourd'hui que la
+dictature commence à casser leurs vitres, le moment étant venu où il
+faut faire flèche de tout bois. Les rouges d'ailleurs sont dans l'armée
+comme les légitimistes, comme les cléricaux, comme les orléanistes.
+Évidemment les rouges sont des hommes comme les autres, ils se battent
+comme les autres, et il faudra compter avec leur opinion comme avec
+celle des autres. Ce serait même le moment d'une belle fusion, si, par
+tempérament, les rouges n'étaient pas irréconciliables avec tout ce qui
+n'est pas eux-mêmes; c'est le parti de l'orgueil et de l'infaillibilité.
+A cet effet, ils ont inventé le mandat impératif que des hommes
+d'intelligence, Rochefort entre autres, ont cru devoir subir, sans
+s'apercevoir que c'était la fin de la liberté et l'assassinat de
+l'intelligence!
+
+Les rouges! c'est encore un mot vide de sens. Il faut le prendre pour ce
+qu'il est: un drapeau d'insurrection; mais dans les rangs de ce parti il
+y a des hommes de mérite et de talent qui devraient être à sa tête et le
+contenir pour lui conserver l'avenir, car ce parti en a, n'en déplaise
+aux modérés, c'est même probablement celui qui en a le plus, puisqu'il
+se préoccupe de l'avenir avec passion, sans tenir compte du présent.
+Qu'on fasse entrer dans ses convictions et dans ses moeurs, un peu trop
+sauvages, le respect matériel de la vraie légalité, et, de la confusion
+d'idées folles ou généreuses qu'il exhale pêle-mêle, sortiront des
+vérités qui sont déjà reconnues par beaucoup d'adhérents silencieux,
+ennemis, non de leurs doctrines, mais de leurs façons d'agir. Une
+société fondée sur le respect inviolable du principe d'égalité,
+représenté par le suffrage universel et par la liberté de la presse,
+n'aurait jamais rien à craindre des impatients, puisque leur devise est
+_liberté, égalité_: je ne sais s'ils ajoutent _fraternité_: dans ces
+derniers temps, ils ont perdu par la violence, la haine et l'injure, le
+droit de se dire nos frères.
+
+N'importe! une société parfaitement soumise au régime de l'égalité et
+préservée des excès par la liberté de parler, d'écrire et de voter,
+aurait dès lors le droit de repousser l'agression de ceux qui ne se
+contenteraient pas de pareilles institutions, et qui revendiqueraient le
+droit monstrueux de guerre civile. Il faut que les modérés y prennent
+garde; si les insurrections éclatent parfois sans autre cause que
+l'ambition de quelques-uns ou le malaise de plusieurs, il n'en est pas
+de même des révolutions, et les révolutions ont toujours pour cause la
+restriction apportée à une liberté légitime. Si, par crainte des
+émeutes, la société républicaine laisse porter atteinte à la liberté de
+la parole et de l'association, elle fermera la soupape de sûreté, elle
+ouvrira la carrière à de continuelles révolutions. M. Gambetta paraît
+l'avoir compris en prononçant quelques bonnes paroles à propos de la
+liberté des journaux dans ce trop long et trop vague discours du 1er
+janvier, dont je me plaignais peut-être trop vivement l'autre jour. S'il
+a cette ferme conviction que la liberté de la presse doit être respectée
+jusque dans ses excès, s'il désavoue les actes arbitraires de
+quelques-uns de ses préfets, il respectera sans doute également le
+suffrage universel. Ceci ne fera pas le compte de tous ses partisans,
+mais j'imagine qu'il n'est pas homme à sacrifier les principes aux
+circonstances.
+
+Je lui souhaite de ne pas perdre la tête à l'heure décisive, et je
+regrette de le voir passer à l'état de fétiche, ce qui est le danger
+mortel pour tous les souverains de ce monde.
+
+
+ 19 janvier.
+
+On a des nouvelles de Paris du 16. Le bombardement nocturne
+continue.--_Nocturne_ est un raffinement. On veut être sûr que les gens
+seront écrasés sous leurs maisons. On assure pourtant que le mal _n'est
+pas grand_. Lisez qu'il n'est peut-être pas proportionné à la quantité
+de projectiles lancés et à la soif de destruction qui dévore le saint
+empereur d'Allemagne; mais il est impossible que Paris résiste longtemps
+ainsi, et il est monstrueux que nous le laissions résister, quand nous
+savons que nos armées reculent au lieu d'avancer.
+
+Du côté de Bourbaki, l'espoir s'en va complètement malgré de brillants
+faits d'armes qui tournent contre nous chaque fois.
+
+
+ 20.
+
+Nos généraux ne combattent plus que pour joûter. Ils n'ont pas la
+franchise de d'Aurelle de Paladines, qui a osé dire la vérité pour
+sauver son armée. Ils craignent qu'on ne les accuse de lâcheté ou de
+trahison. La situation est horrible, et elle n'est pas sincère!
+
+Le temps est doux, on souffre moins à Paris; mais les pauvres ont-ils du
+charbon pour cuire leurs aliments?--On est surpris qu'ils aient encore
+des aliments. Pourquoi donc a-t-on ajourné l'appel au pays il y a trois
+mois, sous prétexte que Paris ne pouvait supporter vingt et un jours
+d'armistice sans ravitaillement? Le gouvernement ne savait donc pas ce
+que Paris possédait de vivres à cette époque? Que de questions on se
+fait, qui restent forcément sans réponse!
+
+
+ 21.
+
+Tours est pris par les Prussiens.
+
+
+ 22 et 23.
+
+Toujours plus triste, toujours plus noir, Paris toujours bombardé! on a
+le coeur dans un étau. Quelle morne désespérance! on aurait envie de
+prendre une forte dose d'opium pour se rendre indifférent par
+idiotisme.--Non! on n'a pas le droit de ne pas souffrir. Il faut savoir,
+il faudra se souvenir. Il faut tâcher de comprendre à travers les
+ténèbres dont on nous enveloppe systématiquement. A en croire les
+dépêches officielles, nous serions victorieux tous les jours et sur tous
+les points. Si nous avions tué tous les morts qu'on nous signale, il y a
+longtemps que l'armée prussienne serait détruite; mais, à la fin de
+toutes les dépêches, on nous glisse comme un détail sans importance que
+nous avons perdu encore du terrain. Quel régime moral que le compte
+rendu journalier de cette tuerie réciproque! Il y a des mots atroces qui
+sont passés dans le style officiel:
+
+--_Nos pertes sont insignifiantes,--nos pertes sont peu considérables._
+
+Les jours de désastre, on nous dit avec une touchante émotion:
+
+--Nos pertes sont _sensibles_.
+
+Mais pour nous consoler on ajoute que celles de l'ennemi sont
+_sérieuses_, et le pauvre monde à l'affût des nouvelles, va se coucher
+content, l'imagination calmée par le rêve de ces cadavres qui jonchent
+la terre de France!
+
+
+ 24 janvier.
+
+Nos trois corps d'armée sont en retraite. Les Prussiens ont Tours, Le
+Mans; ils auront bientôt toute la Loire. Ils payent cher leurs
+avantages, ils perdent beaucoup d'hommes. Qu'importe au roi Guillaume?
+l'Allemagne lui en donnera d'autres. Il la consolera de tout avec le
+butin, l'Allemand est positif; on y perd un frère, un fils, mais on
+reçoit une pendule, c'est une consolation.
+
+Paris se bat, sorties héroïques, désespérées.--Mon Dieu, mon Dieu! nous
+assistons à cela. Nous avons donné, nous aussi, nos enfants et nos
+frères. Varus, qu'as-tu fait de nos légions?
+
+Encore une nomination honteuse dans les journaux; l'impudeur est en
+progrès.
+
+
+ 25 janvier.
+
+Succès de Garibaldi à Dijon. Il y a là, je ne sais où, mais sous les
+ordres du héros de l'Italie, un autre Italien moins enfant, moins
+crédule, moins dupe de certains associés, le doux et intrépide Frapolli,
+grand-maître de la maçonnerie italienne, qui, dès le commencement de la
+guerre, est venu nous apporter sa science, son dévouement, sa bravoure.
+Personne ne parle de lui, c'est à peine si un journal l'a nommé. Il n'a
+pas écrit une ligne, il ne s'est même pas rappelé à ses amis. Modeste,
+pur et humain comme Barbès, il agit et s'efface,--et il y a eu dans
+certains journaux des éloges pour de certains éhontés qu'on a nommés à
+de hauts grades en dépit des avertissements de la presse mieux
+renseignée. Malheur! tout est souillé, tout tombe en dissolution. Le
+mépris de l'opinion semble érigé en système.
+
+
+ 26 janvier.
+
+Encore une levée, celle des conscrits par anticipation. On a des hommes
+à n'en savoir que faire, des hommes qu'il faut payer et nourrir, et qui
+seront à peine bons pour se battre dans six mois; ils ne le seront
+jamais, si on continue à ne pas les exercer et à ne les armer qu'au
+moment de les conduire au feu. Mon troisième petit-neveu vient de
+s'engager.
+
+
+ 27.
+
+Visites de jeunes officiers de mobilisés, enfants de nos amis du Gard.
+Ils sont en garnison dans le pays on ne peut plus mal, et ne faisant
+absolument rien, comme les autres. Châteauroux regorge de troupes de
+toutes armes qui vont et viennent, on ne saura certainement jamais
+pourquoi. A La Châtre, on a de temps en temps un passage annoncé; on
+commande le pain, il reste au compte des boulangers. L'intendance a
+toujours un règlement qui lui défend de payer. D'autres fois la troupe
+arrive à l'improviste, on n'a reçu aucun avis, le pain manque.
+Heureusement les habitants de La Châtre pratiquent l'hospitalité d'une
+manière admirable; ils donnent le pain, la soupe, le vin, la viande à
+discrétion: ils coucheraient sur la paille plutôt que de ne pas donner
+de lit à leur hôte. Ils n'ont pas été épuisés; mais dans les villes à
+bout de ressources les jeunes troupes souffrent parfois cruellement, et
+on s'étonne de leur résignation. Le découragement s'en mêle. Subir tous
+les maux d'une armée en campagne et ne recevoir depuis trois et quatre
+mois aucune instruction militaire, c'est une étrange manière de servir
+son pays en l'épuisant et s'épuisant soi-même.
+
+Un peu de _fantaisie_ vient égayer un instant notre soirée, c'est une
+histoire qui court le pays. Trois Prussiens (toujours trois!) ont envahi
+le département, c'est-à-dire qu'ils en ont franchi la limite pour
+demander de la bière et du tabac dans un cabaret. De plus, ils ont
+demandé le nom de la localité. En apprenant qu'ils étaient dans l'Indre,
+ils se sont retirés en toute hâte, disant qu'il leur était défendu d'y
+entrer, et que ce département ne serait pas envahi à cause du château de
+Valençay, le duc ayant obtenu de la Prusse, où ses enfants sont au
+service du roi, qu'on respecterait ses propriétés.
+
+Il y a déjà quelque temps que cette histoire court dans nos villages.
+Les habitants de Valençay ont dit que si les Prussiens respectaient
+seulement les biens de leur seigneur et ravageaient ceux du paysan, ils
+brûleraient le château.
+
+Il y a quelque chose qu'on dit être vrai au fond de ce roman, c'est que
+le duc de Valençay aurait écrit de Berlin à son intendant d'emballer et
+de faire partir les objets précieux, et que, peu après, il aurait donné
+l'ordre de tout laisser en place. Qu'on lui ait promis en Prusse de
+respecter son domaine seigneurial, cela est fort possible; mais que
+cette promesse se soit étendue au département, c'est ce que nous ne
+croirons jamais, malgré la confiance qu'elle inspire aux amateurs de
+merveilleux.
+
+
+ 28 janvier.
+
+Lettres de Paris du 15. Morère est bien vivant, Dieu merci! Par une
+chance inespérée, à cette date nous n'avions ni morts ni malades parmi
+nos amis; mais depuis treize jours de bombardement, de froid et
+peut-être de famine de plus!--Mon bon Plauchut m'écrit qu'il _mange sa
+paillasse_, c'est-à-dire que le pain de Paris est fait de paille hachée.
+Il me donne des nouvelles de tous ceux qui m'intéressent. Il m'en donne
+aussi de mon pied-à-terre de Paris, qui a reçu un obus dans les reins.
+Le 15, on jouait _François le Champi_ au profit d'une ambulance. Cette
+pièce, jouée pour la première fois en 49, sous la République, a la
+singulière destinée d'être jouée encore sous le bombardement. Une
+bergerie!
+
+Mes pauvres amis sont héroïques, ils ne veulent pas se plaindre, ils ne
+_veulent_ souffrir de rien. J'ai des nouvelles des Lambert. Leur cher
+petit enfant mord à belles dents dans les mets les plus étranges. On a
+été forcé de l'emporter la nuit dans un autre quartier. Les bombes leur
+sifflaient aux oreilles. Berton, père et fils, ont été de toutes les
+sorties comme volontaires. D'autres excellents artistes sont aussi sur
+la brèche, les hommes aux remparts, les femmes aux ambulances. Tous sont
+déjà habitués aux obus et les méprisent. Les gamins courent après. Paris
+est admirable, on est fier de lui!
+
+
+ 28 au soir.
+
+Mais les exaltés veulent le mâter, le livrer peut-être. Il y a encore eu
+une tentative contre l'Hôtel-de-Ville, et cette fois des gardes
+nationaux insurgés ont tiré sur leurs concitoyens. Ce parti, si c'en est
+un, se suicide. De telles provocations dans un pareil moment sont
+criminelles et la première pensée qui se présente à l'esprit est
+qu'elles sont payées par la Prusse. On saura plus tard si ce sont des
+fous ou des traîtres. Quels qu'ils soient, ils tuent, ils provoquent la
+tuerie: ce ne sont pas des Français, ou ce ne sont pas des hommes.
+
+On parle d'armistice et même de capitulation. Ces émeutes rendent
+peut-être la catastrophe inévitable. Les journaux anglais annoncent la
+fin de la guerre. Le gouvernement de Bordeaux s'en émeut et nous défend
+d'y croire. Ne lui en déplaise, nous n'y croyons que trop. La misère
+doit sévir à Paris. On a beau nous le cacher, nos amis ont beau nous le
+dissimuler, cela devient évident. Le bois manque, le pain va manquer.
+L'exaltation des clubs va servir de prétexte à ce qui reste de bandits à
+Paris,--et il en reste toujours,--pour piller les vivres et peut-être
+les maisons. La majorité de la garde nationale paraît irritée et blâme
+la douceur du général Trochu. Le général Vinoy est nommé gouverneur de
+Paris à sa place. Est-ce l'énergie, est-ce la patience qui peuvent
+sauver une pareille situation?--Elle est sans exemple dans l'histoire.
+Les Prussiens sont-ils appelés à la résoudre en brûlant Paris? On ne
+ferme pas l'oeil de la nuit, on voudrait être mort jusqu'à demain,--et
+peut-être que demain ce sera pire!
+
+
+ Dimanche 29 janvier.
+
+C'en est fait! Paris a capitulé, bien qu'on ne prononce pas encore ce
+mot-là. Un armistice est signé pour vingt et un jours. Convocation d'une
+assemblée de députés à Bordeaux: c'est Jules Favre qui a traité à
+Versailles. On va procéder à la hâte aux élections. On ne sait rien de
+plus. Y aura-t-il ravitaillement pour le pauvre Paris affamé? car il est
+affamé, la chose est claire à présent! La paix sortira-t-elle de cette
+suspension d'armes? Pourrons-nous communiquer avec Paris? A quelles
+conditions a-t-on obtenu ce sursis au bombardement? Il est impossible
+que l'ennemi n'ait pas exigé la reddition d'un ou de plusieurs forts.
+Il n'y a pas d'illusion à conserver. Cela devait finir ainsi! L'émeute a
+dû être plus grave qu'on ne l'a avoué. Les Prussiens en profitent.
+Malheureux agitateurs! que le désastre, la honte et le désespoir du pays
+vous étouffent, si vous avez une conscience!
+
+Le désordre et le dégoût où l'on a jeté la France rendaient notre perte
+inévitable. Mais fallait-il laisser dire à nos ennemis:
+
+--Ce peuple insensé se livre lui-même! Les haines qui le divisent ont
+fait plus que nos boulets, plus que la famine elle-même!
+
+Ah! mécontents de Paris, vous qui accusez vos chefs de trahison, et vous
+aussi qui les abandonnez parce qu'ils veulent épargner la vie des
+émeutiers, si les choses sont comme elles paraissent, vous êtes tous
+bien coupables, mais si malheureux qu'on vous plaint tous et qu'on
+tâchera d'arracher de son coeur cette page de votre histoire pour ne se
+rappeler que cinq mois de patience, d'union, d'héroïsme véritable!
+
+On vous plaint et on vous aime tous quand même: vous n'êtes plus
+écrasés par les bombes, vos pauvres enfants vont avoir du pain. On
+respire en dépit d'une douleur profonde, et on veut la paix,--oui, la
+paix au prix de notre dernier écu, pourvu que vous échappiez à cette
+torture! Quant à moi, il était au-dessus de mes forces de la contempler
+plus longtemps, et j'avoue qu'en ce moment je suis irritée contre ceux
+qui reprochent à votre gouvernement d'avoir cédé devant l'horreur de vos
+souffrances. On réfléchira demain, aujourd'hui on pleure et on aime:
+arrière ceux qui maudissent!
+
+
+ Janvier.
+
+A présent nous savons pourquoi Paris a dû subir si brusquement son sort.
+Encore une fois nous n'avons plus d'armée! Tandis que celles de l'Ouest
+et du Nord sont en retraite, celle de l'Est est en déroute. Le
+malheureux Bourbaki, harcelé, dit-on, par les exigences, les soupçons et
+les reproches de la dictature de Bordeaux, s'est brûlé la cervelle.
+Aucune dépêche ne nous en a informés, les journaux que nous pouvons nous
+procurer le disent timidement dans un entrefilet. Mais on le sait trop à
+Versailles, et devant l'évidence Jules Favre a dû perdre tout espoir.
+
+Ce nouveau drame est navrant. Celui-là ne trahissait pas qui s'est tué
+pour ne pas survivre à la défaite!
+
+
+ 31 janvier.
+
+Dépêche officielle.--_Alea jacta est!_ La dictature de Bordeaux rompt
+avec celle de Paris. Il ne lui manquait plus, après avoir livré par ses
+fautes la France aux Prussiens, que d'y provoquer la guerre civile, par
+une révolte ouverte contre le gouvernement dont il est le délégué!
+Peuple, tu te souviendras peut-être cette fois de ce qu'il faut attendre
+des pouvoirs irresponsables! Tu en as sanctionné un qui t'a jeté dans
+cet abîme, tu en as subi un autre que tu n'avais pas sanctionné du tout
+et qui l'y plonge plus avant, grâce au souverain mépris de tes droits.
+Deux malades, un somnambule et un épileptique, viennent de consommer ta
+perte. Relève-toi, si tu peux!
+
+«L'occupation des forts de Paris par les Prussiens, dit cette curieuse
+dépêche, _semble_ indiquer que la capitale a été rendue en tant que
+place forte. La convention qui est intervenue _semble_ avoir surtout
+pour objet la formation et la nomination _d'une assemblée_.
+
+«La politique soutenue et pratiquée par le ministre de l'intérieur et de
+la guerre est toujours la même: _guerre à outrance, résistance jusqu'à
+complet épuisement!_»
+
+Entends-tu et comprends-tu, pauvre peuple? Le _complet épuisement_ est
+prévu, inévitable, et le voilà décrété!
+
+«Employez donc toute votre énergie, dit la dépêche en s'adressant à ses
+préfets, à maintenir le _moral_ des populations!»
+
+Le moyen est sublime! Promettez-leur le complet épuisement! Voilà tout
+ce que vous avez à leur offrir. Eh bien! c'est déjà fait. Vous avez tout
+pris, et cela ne vous a servi à rien. Il faut aviser au moyen de vider
+deux fois chaque bourse vide et de tuer une seconde fois chaque homme
+mort!
+
+Viennent ensuite des ordres relatifs à la discipline.
+
+«Les troupes devront être exercées tous les jours pendant de longues
+heures pour s'aguerrir.»
+
+Il est temps d'y songer, à présent que celles qui savaient se battre
+sont prisonnières ou cernées, et que celles qui ne savent rien sont
+démoralisées par l'inaction et décimées par les maladies! Ferez-vous
+repousser les pieds gelés que la gangrène a fait tomber dans vos
+campements infects? Ressusciterez-vous les infirmes, les phthisiques,
+les mourants que vous avez fait partir et qui sont morts au bout de
+vingt-quatre heures? Rétablirez-vous la discipline dont vous vous êtes
+préoccupé tout récemment et que vous avez laissée périr comme une chose
+dont _l'élément civil_ n'avait aucun besoin?
+
+Mais voici le couronnement du mépris pour les droits de la nation: Après
+avoir décrété la guerre à outrance, le ministre de l'intérieur et de la
+guerre, l'homme qui n'a pas reculé devant cette double tâche, ajoute:
+
+--_Enfin, il n'est pas jusqu'aux élections qui ne puissent et ne doivent
+être mises à profit_.
+
+Et puis, tout de suite, vient l'ordre d'imposer la volonté
+gouvernementale, j'allais dire _impériale_, aux électeurs de la France.
+
+--Ce _qu'il faut_ à la France, c'est une assemblée _qui veuille la
+guerre et soit décidée à tout_.
+
+«Le membre du gouvernement qui est attendu arrivera sans doute demain
+matin. Le _ministre_,--c'est de lui-même que parle M. Gambetta,--_le
+ministre s'est fixé un délai qui expire demain à trois heures_.»
+
+C'est-à-dire que, si l'on tarde à lui céder, il passera outre et régnera
+seul. Le tout finit par un refrain de cantate:
+
+--Donc, patience! fermeté! courage! union et discipline!
+
+Voilà comme M. Gambetta entend ces choses! Quand il a apposé beaucoup de
+points d'exclamation au bas de ses dépêches et circulaires, il croit
+avoir sauvé la patrie.
+
+Nous voilà bien et dûment avertis que Paris ne compte pas, que c'est une
+place forte comme une autre, qu'on peut ne pas s'en soucier et continuer
+_l'épuisement_ rêvé par la grande âme du ministre pendant que l'ennemi,
+maître des forts, réduira en cendre la capitale du monde civilisé. Il
+n'entre pas dans la politique, si modestement _suivie_ et _pratiquée_
+par le _ministre_, de s'apitoyer sur une ville qui a eu la lâcheté de
+succomber sans son aveu!
+
+Ce déplorable enivrement d'orgueil qui conduit un homme, fort peu
+guerrier, à la férocité froide et raisonnée, est une note à prendre et à
+retenir. Voilà ce que le pouvoir absolu fait de nous! Dépêchez-vous de
+vous donner _des maîtres_, pauvres moutons du Berry!
+
+
+ 1er février.
+
+Aujourd'hui le _ministre_ refait sa thèse. Il change de ton à l'égard de
+Paris. C'est une ville sublime, qui ne s'est défendue que pour lui
+donner le temps de sauver la France, et il nous assure qu'elle est
+sauvée, vu qu'il a formé «des armées _jeunes encore_, mais _auxquelles_
+il n'a manqué _jusqu'à_ présent _que la_ solidité _qu'on_ n'acquiert
+_qu'à_ la longue.»
+
+Il absout Paris, mais il accuse le gouvernement de Paris, dont
+apparemment il ne relève plus.
+
+--_On a signé à notre insu, sans nous avertir, sans nous consulter, un
+armistice dont nous n'avons connu que tardivement la coupable légèreté,
+qui livre aux troupes prussiennes des départements occupés par nos
+soldats, et qui nous impose l'obligation de rester trois semaines au
+repos pour réunir, dans les tristes circonstances où se trouve le pays,
+une assemblée nationale. Cependant_ _personne ne vient de Paris, et il
+faut agir._
+
+On s'imagine qu'après avoir ainsi tancé la _légèreté coupable_ de son
+gouvernement, le _ministre_ va lui résister? Il l'avait annoncé hier, il
+s'était fixé un délai. Le délai est expiré, et il n'ose! Il va obéir et
+s'occuper d'avoir une assemblée _vraiment nationale_. Pardonnons-lui une
+heure d'égarement, passons-lui encore cette proclamation illisible,
+impertinente, énigmatique. Espérons qu'il n'aura pas de candidats
+officiels, bien qu'il semble nous y préparer. Espérons que, pour la
+première fois depuis une vingtaine d'années, le suffrage universel sera
+entièrement libre, et que nous pourrons y voir l'expression de la
+volonté de la France.
+
+Ce retard du délégué de Paris, qui offense et irrite le délégué de
+Bordeaux, nous inquiète, nous autres. Paris aurait-il refusé de
+capituler malgré l'occupation des forts? Paris croit-il encore que nos
+armées sont à dix lieues de son enceinte? On l'a nourri des mensonges du
+dehors, et c'est là un véritable crime. Nos anxiétés redoublent.
+Peut-être qu'au lieu de manger on s'égorge.--Le ravitaillement s'opère
+pourtant, et on annonce qu'on peut écrire des lettres _ouvertes_ et
+envoyer des denrées.
+
+
+ 2 février.
+
+J'ai écrit quinze lettres, arriveront-elles?--Il fait un temps
+délicieux; j'ai écrit la fenêtre ouverte. Les bourgeons commencent à se
+montrer, le perce-neige sort du gazon ses jolies clochettes blanches
+rayées de vert. Les moutons sont dans le pré du jardin, mes
+petites-filles les gardent en imitant, à s'y tromper, les cris et appels
+consacrés des bergères du pays. Ce serait une douce et heureuse journée,
+s'il y avait encore de ces journées-là; mais le parti Gambetta nous en
+promet encore de bien noires. Il a pris le mot d'ordre; il veut la
+_guerre à outrance_ et le _complet épuisement_. Pour quelques-uns, c'est
+encore quelques mois de pouvoir; pour les désintéressés, c'est la
+satisfaction sotte d'appartenir au parti qui domine la situation et
+fait trembler la volaille, c'est-à-dire les timides du parti
+opposé;--mais le paysan et l'ouvrier ne tremblent pas tant qu'on se
+l'imagine! Le paysan surtout est très-calme, il sourit et se prépare à
+voter, quoi?--La paix à outrance peut-être; on l'y provoque en le
+traitant de lâche et d'idiot. L'autre jour, un vieux disait:
+
+--Ils s'y prennent comme ça? On leur fera voir qu'on n'attrape pas les
+mouches avec du vinaigre.
+
+Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils se prononceront ici en masse
+contre le complet épuisement, et ils n'auront pas tort.
+
+--Avec quoi, disent-ils, nourrira-t-on ceux que l'ennemi a ravagés, si
+on ravage le reste?
+
+Ils n'ignorent pas que les provinces défendues souffrent autant des
+nationaux que des ennemis, et, comme le vol des prétendus fournisseurs
+et le pillage des prétendus francs-tireurs entrent à présent sans
+restriction et sans limite dans nos prétendus moyens de défense, ils ne
+veulent plus se défendre avec un gouvernement qui ne les préserve de
+rien et les menace de tout.
+
+
+ Vendredi 3 février.
+
+Le mal augmente. La menace se dessine. Le ministre de Bordeaux décrète
+de son chef des incompatibilités que la République ne doit pas
+connaître. Il exclut non-seulement de l'éligibilité les membres de
+toutes les familles déchues du trône, mais encore les anciens candidats
+officiels, les anciens préfets de l'Empire, auxquels, par une logique
+d'un nouveau genre, il substitue les siens. On ne pourra pas élire les
+préfets d'il y a six mois; en revanche, on pourra élire les préfets
+actuellement en fonctions! C'est le coup d'État de la folie; il y a des
+gens pour l'admirer et en accepter les conséquences.--Que fait donc le
+gouvernement de Paris, qui, on le sait, ne veut pas accepter cette
+modification à la première, à la plus sacrée des lois républicaines?
+L'ennemi l'empêche-t-il de communiquer avec la délégation? Ce serait de
+la part de M. de Bismarck une nouvelle et sanglante perfidie que de
+vouloir outrager et avilir le suffrage universel.
+
+Beaucoup de préfets n'oseront pas, j'espère, afficher l'outrage au
+peuple sur les murs des villes. Ce serait le signal de grands désordres.
+Les maires ne l'oseront pas dans les campagnes. Dieu nous préserve des
+colères de la réaction, si stupidement provoquées et si cruellement
+aveugles quand elles prennent leur revanche! Que la soupape de sûreté
+s'ouvre vite, que le gouvernement de Paris répare la faute de son
+ex-collègue, et que le peuple vote librement! Tout est perdu sans cela.
+Une guerre civile, et c'est maintenant que la paix avec l'étranger
+devient à jamais honteuse pour la France.
+
+
+ Vendredi soir.
+
+Enfin! Jules Simon est arrivé à Bordeaux avec un décret signé de tous
+les membres du gouvernement de Paris, donnant un démenti formel aux
+prétentions du délégué. Se prononcera-t-il aussi contre la mesure qui
+vient de faire un si grand scandale, et dont le ministre de la justice a
+endossé la cruelle responsabilité? L'atteinte portée ces jours-ci à
+l'inamovibilité de la magistrature a été pour nous, qui aimons et
+respectons Crémieux, une douloureuse stupéfaction. Certes les magistrats
+frappés par cette mesure n'ont pas nos sympathies; mais détruire un
+principe pour punir quelques coupables, et se résoudre à un tel acte au
+moment de perdre le pouvoir, c'est inexplicable de la part d'un homme
+dont l'intelligence et la droiture d'intentions n'ont jamais été mises
+en doute, que je sache. Que s'est-il donc passé? Cette verte vieillesse
+s'est-elle affaissée tout d'un coup sous la pression des exaltés?
+
+Le parti Gambetta était donc fermement convaincu que _la guerre
+commençait_, qu'il fallait entrer dans la voie des grandes mesures
+dictatoriales pour donner un nouvel élan à la France, et qu'on avait un
+an de lutte acharnée, ou une prochaine série de grandes victoires pour
+arriver au consulat?
+
+A Paris, on est triste, mais résigné; il n'y a pas eu le moindre
+trouble, bien qu'on l'ait beaucoup donné à entendre pour nous effrayer.
+Il y a un système à la fois réactionnaire et républicain pour nous
+brouiller avec Paris; les meneurs des deux partis s'y acharnent.
+
+Nous apprenons enfin que l'armée de Bourbaki a passé en Suisse au moment
+d'être cernée et détruite. L'ignorait-on à Bordeaux? A coup sûr, M. de
+Bismarck ne l'a pas laissé ignorer à Paris.
+
+Le pauvre général Bourbaki n'est pas mort, bien qu'il se soit mis
+réellement une balle dans la tête. Les uns disent qu'il est légèrement
+blessé, d'autres qu'il l'est mortellement. Quoi qu'il en soit, il a
+voulu mourir; c'est le seul général qui ait manqué de philosophie devant
+la défaite. Tous les autres se portent bien. Tant mieux pour ceux qui se
+sont bien battus!
+
+
+ 4 février.
+
+Les feuilles poussent aux arbres, mais nos beaux blés sont rentrés sous
+terre. La campagne, si charmante chez nous en cette saison, est d'un ton
+affreux. Des espaces immenses sont rasés par la gelée. Il est dit que
+nous perdrons tout, même l'espérance. M. de Bismarck nous envoie des
+dépêches! Il déclare qu'il n'admet pas les _incompatibilités_ de M.
+Gambetta. C'est lui qui nous protége contre notre gouvernement. C'est la
+scène grotesque passant à travers le drame sombre.
+
+Lettres du Midi. Ils sont effrayés. Le coup d'État les menace,
+disent-ils, de grands malheurs. Beaucoup de bons républicains vont voter
+pour les conservateurs. C'est une combinaison fortuite amenée par la
+situation.
+
+Ici tout se passera en douceur comme de coutume, mais la liste
+républicaine aura si peu de voix que le parti Gambetta payera cher la
+faute de son chef. Il y a là des noms aimés; mais, pour défendre le
+système qu'ils s'obstinent à représenter, il faudrait fausser sa propre
+conscience, et peu de gens estimables s'y décideront. Il y en aura
+pourtant; il y a toujours des politiques _purs_ qui font bon marché de
+leurs scrupules et de leurs répugnances pour obéir à un système convenu;
+c'est même cela qu'ils appellent la _conduite politique_. J'avoue que
+j'ai toujours eu de l'aversion pour cette stratégie de transaction.
+
+Dans sa proclamation dernière, M. Gambetta disait, en finissant, une
+parole énigmatique:
+
+--Pour atteindre ce but sacré (la guerre à outrance représentée par le
+choix des candidats), il faut y dévouer nos coeurs, nos volontés, notre
+vie, et, _sacrifice difficile peut-être, laisser là nos préférences_.
+Aux armes! aux armes! etc.
+
+Le parti entend sans doute son chef à demi-mot. Pour nous, simples
+mortels sans malice, nous nous posons des questions devant le texte
+mystérieux. Ne serait-ce pas l'annonce d'une évolution politique comme
+celle de ces républicains du Midi qui m'écrivaient hier:
+
+«Devant l'ennemi du suffrage universel, nous passerons à l'ennemi de
+l'ennemi!»
+
+M. Gambetta, passant à l'alliance avec les rouges qu'il a contenus
+jusqu'ici dans les villes agitées par eux, serait plus logique;
+jusqu'ici ses _préférences_ ont été pour ses confrères de Paris qui lui
+ont confié nos destinées, faisant en cela, selon nous, acte d'énorme
+légèreté. A présent, le dictateur va sans doute donner sa confiance et
+son appui aux ennemis d'hier, et je ne vois pas pourquoi ils ne
+s'entendraient pas, puisqu'ils sont aussi friands que lui de dictature
+et de coups d'État.
+
+
+ 5 février.
+
+Ni lettres, ni journaux pour personne; on est en si grande défiance
+qu'on croit ce silence _commandé_. On s'inquiète de ce qui se passe à
+Bordeaux entre Jules Simon et la dictature.
+
+
+ 6.
+
+Pas plus de nouvelles qu'hier; nous n'avons que les journaux
+d'avant-hier, qui disent que l'armistice, mal réglé ou mal compris, a
+amené de nouveaux malheurs pour nos troupes. Nous sommes inquiets d'une
+partie de nos mobilisés qui a été conduite au feu, comme nous le
+redoutions, sans avoir appris à tenir un fusil, et qui s'est trouvée à
+l'affaire de la reprise du faubourg de Blois. Ils s'y sont jetés comme
+des fous, traversant la Loire en désordre sur un pont miné, tombant dans
+la rivière, sortant de là en riant pour aller droit aux Prussiens
+embusqués dans les maisons, tirant au hasard leurs mauvais fusils qui
+éclataient dans leurs mains, et vers le soir se tuant les uns les autres
+faute de se reconnaître et faute de direction. Le lendemain, nos pauvres
+enfants étaient cernés; la retraite leur était absolument coupée, et ils
+attendaient l'écrasement final lorsque, après six heures d'attente dans
+la boue, l'arme au pied, leur colonel fut obligé de leur laisser
+connaître l'armistice, mais en leur déclarant qu'il ne l'acceptait pas.
+Si Gambetta dure, ce colonel intelligent sera décoré ou général.--Avec
+de tels chefs, l'_épuisement_ désiré ira vite, et le pouvoir de ceux qui
+sacrifient ainsi la jeunesse d'un pays ne sera pas d'aussi longue durée
+qu'ils l'espèrent.
+
+
+ Mardi 7 février.
+
+On raconte enfin la lutte entre Jules Simon et M. Gambetta; elle a été
+vive, et tous les journaux qui se sont permis de publier le décret du
+gouvernement de Paris relatif à la liberté des élections ont été saisis
+à Bordeaux. Le coup d'État est complet!
+
+Une lettre nous apprend ce soir que Jules Simon l'emporte, qu'il a dû
+montrer une fermeté qui n'a pas été sans péril pour lui, que M. Gambetta
+se décide à donner sa démission, et que le décret de Paris qui annule le
+sien sera publié _demain_.
+
+Demain! c'est le jour du vote! On aura commencé à voter, et dans
+beaucoup de localités on aura fini de voter sans savoir qu'on est libre
+de choisir son candidat; mais en revanche les préfets en fonctions
+pourront être élus dans les localités qu'ils administrent encore. On
+promène déjà partout des listes officielles qu'on appelle listes
+républicaines. Ainsi le premier appel au peuple fait par cette
+république-là aura suivi la forme impériale et admis des
+incompatibilités inconnues sous l'empire. C'est une honte! mais qu'elle
+retombe sur ceux qui l'acceptent!
+
+Rendons justice au gouvernement de Paris, il a fait cette fois son
+devoir autant qu'il l'a pu, et oublions vite ce mauvais rêve d'un coup
+de dictature avorté. Le vote sera libre quand même, grâce à la ferme
+volonté que montrent les masses d'exercer leur droit dans toute son
+étendue.
+
+Il y a ici diverses listes de conciliation qui ne nuiront pas à la
+principale, la liste dite libérale, celle de la paix, comme l'appellent
+les paysans. L'autre, c'est celle de la guerre. Ils ne s'y tromperont
+pas.
+
+Aucun symptôme de bonapartisme ni de cléricalisme dans les esprits
+autour de nous. Je ne connais aucun des candidats qui représentent pour
+eux le vote pour la paix; je vis cloîtrée, je ne vois même presque
+jamais les paysans de la nouvelle génération.
+
+Ils ont beaucoup grandi en fierté et en bien-être, ces paysans de vingt
+à quarante ans; ils ne demandent jamais rien. Quand on les rencontre,
+ils n'ôtent plus leur chapeau. S'ils vous connaissent, ils viennent à
+vous et vous tendent la main. Tous les étrangers qui s'arrêtent chez
+nous sont frappés de leur bonne tenue, de leur aménité et de l'aisance
+simple, amicale et polie de leur attitude. Vis-à-vis des personnes
+qu'ils estiment, ils sont, comme leurs pères, des modèles de
+savoir-vivre; mais plus que leurs pères, qui en avaient déjà le
+sentiment, ils ont la notion et la volonté de l'égalité: c'est le droit
+de suffrage qui leur a fait monter cet échelon. Ceux qui les traitent
+tout bas de brutes n'oseraient les braver ouvertement. Il n'y ferait pas
+bon.
+
+Il y a bien eu quelques menaces dans quelques communes d'alentour. Dans
+la nôtre et dans les plus voisines, nous savons qu'il y a eu accord et
+engagement pris d'observer le plus grand calme, de n'échanger avec
+personne un seul mot irrité ou irritant, de ne pas s'enivrer, de partir
+tous ensemble et de revenir de même, sans se mêler à aucune querelle, à
+aucune discussion. Ils ont tous leur bulletin en poche. Ceux qui ne
+savent pas lire connaissent au moins certaines lettres qui les guident,
+ou, s'ils ne les connaissent pas, ils en remarquent la forme et
+l'arrangement avec la sûreté d'observation qui aide le sauvage à
+retrouver sa direction dans la forêt vierge. Ils ne disent jamais chez
+nous d'avance pour qui ils voteront, ils se soucient fort peu des noms
+propres à l'heure qu'il est. Ils ne connaissent pas plus que moi les
+candidats qui passent pour représenter leur opinion. S'ils font quelques
+questions, c'est sur la profession et la situation des candidats; le
+mot _avocat_ les met en défiance. _Avocat_ est une injure au village.
+Ils aiment les gros industriels, les agriculteurs éclairés, en général
+tous ceux qui réussissent dans leurs entreprises. Ils rejettent certains
+noms qu'ils aiment personnellement en disant:
+
+--Que voulez-vous? il n'a pas su faire ses affaires, il ne saurait pas
+faire celles des autres!
+
+Et ceci est une question d'ordre, d'économie, de sagesse et
+d'intelligence, ce n'est pas une question de clocher. Le paysan n'a rien
+à gagner chez nous au changement de personnes. Étant d'un des
+départements les plus noirs sur la carte de l'instruction, il est au
+moins préservé de l'ambition par son ignorance. Il n'aspire à aucun
+emploi, il sait qu'il n'y en a pas pour qui ne sait pas lire. Il ne
+désire pas sortir de son pays, où il est propriétaire, c'est-à-dire un
+citoyen égal aux autres, pour aller dans des villes où son ignorance le
+placerait au-dessous de beaucoup d'autres. L'instruction partielle n'a
+d'ailleurs pas toujours de bons résultats, elle détache l'homme de son
+état et de son milieu parce qu'elle le différencie de ses égaux. Il faut
+qu'elle soit donnée à tous pour être un bien commun dont personne n'ait
+lieu d'abuser.
+
+Enfin! nous verrons demain si tout se passera sans désordre et sans
+vexation. On est très-bon dans notre pays, et nous avons un excellent
+sous-préfet, qui, sous l'Empire tout comme aujourd'hui, a professé et
+professe un grand respect pour la liberté des opinions. Si on se
+querelle, ce ne sera pas sa faute.
+
+Un de nos mobilisés a écrit; malgré l'armistice, ils couchent plus que
+jamais dans la boue, et malgré l'espoir et l'annonce de la reprise
+prochaine des hostilités, moins que jamais on ne les exerce. Il y a eu
+des morts et des blessés, il y a surtout des malades. Un médecin de La
+Châtre, le docteur Boursault, malgré son âge assez avancé et sa fortune
+assez médiocre, s'est attaché gratuitement au service du bataillon.
+
+Je donnerais beaucoup pour être sûre que le dictateur a donné sa
+démission. Je commençais à le haïr pour avoir fait tant souffrir et
+mourir inutilement. Ses adorateurs m'irritaient en me répétant qu'il
+nous a sauvé l'honneur. Notre honneur se serait fort bien sauvé sans
+lui. La France n'est pas si lâche qu'il lui faille avoir un professeur
+de courage et de dévouement devant l'ennemi. Tous les partis ont eu des
+héros dans cette guerre, tous les contingents ont fourni des martyrs.
+Nous avons bien le droit de maudire celui qui s'est présenté comme
+capable de nous mener à la victoire et qui ne nous a menés qu'au
+désespoir. Nous avions le droit de lui demander un peu de génie, il n'a
+même pas eu de bon sens.
+
+Que Dieu lui pardonne! Je vais me dépêcher de l'oublier, car la colère
+et la méfiance composent un milieu où je ne vivrais pas mieux qu'un
+poisson sur un arbre. Ceux qui ne sont pas contents du dictateur disent
+qu'il aura des comptes sévères à rendre à la France, et que son avenir
+n'est pas riant. Je souhaite qu'on le laisse tranquille. S'il faut
+qu'une enquête se fasse sur sa probité, que je ne révoque point en
+doute--les exaltés ne sont pas cupides--dès qu'il se sera justifié,
+qu'on lui pardonne tout, en raison de la raison qui lui manque. Le
+chauffeur maladroit qui fait éclater la chaudière n'est pas punissable
+quand il saute avec elle.
+
+Il pleut, le vent souffle en foudre. Il y a dans l'air une détente qui
+ne sera pas sans influence sur notre espèce nerveuse et impressionnable.
+Non! on ne se battra pas demain.
+
+
+ 8 février.
+
+Dès le matin, les paysans des deux sections de la commune étaient réunis
+devant l'église. Les vieux et les infirmes voulaient se traîner au
+chef-lieu de canton, qui est à six kilomètres. Mon fils fait atteler
+pour eux un grand chariot qu'on accepte, et il s'en va à pied avec les
+jeunes. Sur la route, on rencontre les autres communes marchant en ordre
+avec leurs vieillards conduits par les voitures des voisins, qui, sans
+s'être concertés, ont tous eu l'idée de fournir des moyens de transport,
+et de se servir de leurs jambes plutôt que de laisser un électeur privé
+de son droit. Pas une abstention! Ce vote au chef-lieu de canton a paru
+une espèce de défi qu'on a voulu accepter.--Dans la journée, on vient
+nous dire que tout est calme, qu'il n'y a pas eu l'ombre d'une querelle,
+et notre village rentre sans avoir manqué à sa parole.
+
+Les journaux confirment la démission Gambetta, et annoncent l'arrivée à
+Bordeaux de plusieurs membres du gouvernement de Paris.--Je reçois de
+Paris une première lettre par la poste; mais, comme les Prussiens
+veulent lire notre pensée, on ne se la dit pas et on est moins bien
+informé que par les ballons.
+
+
+ Jeudi 9 février.
+
+J'ai attendu Maurice, qui est rentré à trois heures du matin. Il avait
+été cloué à un bureau de dépouillement. La liste _libérale_ l'emporte
+jusqu'ici chez nous dans la proportion de cent contre un.
+
+On m'assure que les choix de notre département sont réellement libéraux
+et même républicains, qu'en tout cas ils ne sont nullement
+réactionnaires. Dieu veuille qu'il en soit ainsi dans toute la France,
+et que les hommes du passé ne profitent pas trop de l'irritation
+produite dans les masses par la tentative d'étouffement du vote. J'ai de
+l'espérance aujourd'hui; notre pauvre France a appelé le bon sens à son
+aide, et elle est disposée à l'écouter. Ce n'est pas une majorité
+restauratrice que le bon sens demande, c'est une majorité réparatrice.
+Se sentira-t-elle le pouvoir et les moyens de continuer la guerre? Je ne
+le crois pas; mais, s'il est constaté qu'elle les a encore, espérons
+qu'elle ne sera pas lâche et qu'elle usera de ce pouvoir et de ces
+moyens.
+
+Quoi qu'il arrive, l'équilibre rompu entre la France et son expression
+va se rétablir. C'était la première condition pour nous rendre compte
+de notre situation, qu'on nous défendait de connaître et que nous
+allons pouvoir juger en famille. On avait exclu du conseil les
+principaux intéressés, ceux qui supportent les plus lourdes charges; il
+était temps de se rappeler qu'ils n'appartiennent pas plus à un parti
+qu'ils ne doivent appartenir à un souverain. Puisque, grâce à la
+Révolution de 89, tout homme est un citoyen, il est indispensable de
+reconnaître que tout citoyen est un homme, que par conséquent nul ne
+peut disposer des biens et de la vie de son semblable sans le consulter.
+Ce n'est pas parce que l'Empire en a disposé par surprise qu'une
+république a le droit d'agir de même et de sacrifier l'homme à l'idée,
+l'homme fût-il stupide et l'idée sublime.
+
+Une guerre continuée ainsi ne pouvait produire l'élan miraculeux des
+guerres patriotiques. D'ailleurs les choses de fait sont entrées dans
+une nouvelle phase de développement. En même temps que la science
+appliquée à l'industrie nous donnait l'emploi de la vapeur, de
+l'électricité, et tant d'autres découvertes merveilleuses et fécondes,
+elle accomplissait fatalement le cercle de son activité, elle trouvait
+des moyens de destruction dont nous n'avons pas pu nous pourvoir à
+temps, et qui ont mis à un moment donné la force matérielle au-dessus de
+la force morale. Nous subissons un accident terrible, ce n'est rien de
+plus. L'homme qui eût pu rendre immédiatement applicable un engin de
+guerre supérieur à tous les engins connus eût plus fait pour notre salut
+que tout un parti avec des paroles vides et un système d'excitations
+inutiles. M. Ollivier nous avait bien déjà parlé d'un _rempart de
+poitrines humaines_, parole féroce, si elle n'eût été irréfléchie. Les
+poitrines humaines ont beau battre pour la patrie, le canon les
+traverse, et jamais un ingénieur militaire ne les assimilera à des
+moellons. L'homme de coeur ne peut entendre les métaphores de
+l'éloquence sans éprouver un déchirement profond. Le paysan, à qui on
+prend ses fils pour faire des fortifications avec sa chair et son sang,
+a raison de ne pas aimer les avocats.
+
+
+ 10 février.
+
+A présent que les communications régulières sont rétablies ou vont
+l'être, je n'ai plus besoin de mes propres impressions pour vivre de la
+vie générale. Je cesserai donc ce journal, qui devient inutile à moi et
+à ceux de mes amis qui le liront avec quelque intérêt. Dans l'isolement
+plus ou moins complet où la guerre a tenu beaucoup de provinces, il
+n'était pas hors de propos de résumer chaque jour en soi l'effet du
+contre-coup des événements extérieurs. Très-peu parmi nous ont eu durant
+cette crise le triste avantage de la contempler sans égarement d'esprit
+et sans catastrophe immédiate. Je dis que c'est un triste avantage,
+parce que, dans cette inaction forcée, on souffre plus que ceux qui
+agissent. Je le sais par expérience; en aucun temps de ma vie, je n'ai
+autant souffert!
+
+Je n'ai pas voulu faire une page d'histoire, je ne l'aurais pas pu;
+mais toute émotion soulevée par l'émotion générale appartient quand même
+à l'histoire d'une époque. J'ai traversé cette tourmente comme dans un
+îlot à chaque instant menacé d'être englouti par le flot qui montait.
+J'ai jugé à travers le nuage et l'écume les faits qui me sont parvenus;
+mais j'ai tâché de saisir l'esprit de la France dans ces convulsions
+d'agonie, et à présent je voudrais pouvoir lui toucher le coeur pour
+savoir si elle est morte.
+
+On ne peut juger que par induction, je tâte mon propre coeur et j'y
+trouve encore le sentiment de la vie. Si ce n'est pas l'espoir, c'est
+toujours la foi, et si ce n'était même plus la foi, ce serait encore
+l'amour; tant qu'on aime, on n'est pas mort. La France ne peut pas se
+haïr elle-même, plus que jamais elle est la nation qui aime et qu'on
+aime. Si le gouvernement qui jurait de la sauver ou de mourir avec elle
+n'a su faire ni l'un ni l'autre, quelque espérance que nous ayons fondée
+sur ce gouvernement, quelques sympathies qu'il ait pu nous inspirer ou
+qu'il nous inspire encore, accusons-le plutôt que de condamner la
+France. Repoussons avec indignation le système de défense de ceux qui
+nous disent qu'elle est perdue, parce qu'elle n'a pas voulu être sauvée.
+Ce serait le même mensonge qui a été prononcé à Sedan lorsqu'on nous a
+lâchement accusés d'avoir voulu la guerre. Dire que la France ne peut
+plus enfanter de braves soldats ni de bons citoyens, parce qu'elle a été
+bonapartiste, c'est un blasphème. Elle a proclamé la république à Paris
+avec un enthousiasme immense, elle l'a acceptée en province avec une
+loyauté unanime. Le premier cri a été partout:
+
+--Vive la patrie!
+
+Et tout le monde était debout ce jour-là. La France de toutes les
+opinions a offert ou donné sans hésitation le sang qu'elle avait dans
+les veines, l'argent qu'elle avait dans les mains. Le paysan le plus
+encroûté a marché comme les autres. Les sujets les plus impropres aux
+fatigues s'y sont traînés quand même, des mères ont vu partir leurs
+trois fils, des fermiers tous leurs gars; des hommes mariés ont quitté
+leurs jeunes enfants, des soldats qui avaient fait sept ans de service
+ont repris le sac et le fusil. Je ne parle pas des riches qui ont quitté
+avec orgueil leurs affections et leur bien-être, des industriels, des
+savants et des artistes qui ont fait si bon marché de leurs précieuses
+vies, et qui se sont volontairement dévoués, des jeunes gens engagés
+dans des carrières honorables ou lucratives qui ont tout sacrifié pour
+servir la grande cause: je parle de ceux qu'on accuse, qu'on méconnaît
+et qu'on méprise, je parle des ignorants et des simples qui croyaient
+encore à l'empereur trahi, vieille légende des temps passés, et qui
+n'aimaient pas du tout la République, parce que _rien ne va sans un
+maître_. Je ne peux pas sans douleur entendre maudire ce pauvre d'esprit
+qui est allé se faire tuer, ou, ce qui est pis, mourir de froid, de faim
+et de misère dans la neige et la boue des campements. Si Jésus revenait
+au monde, il écrirait avec notre sang sur le sable de nos chemins:
+
+«En vérité, je vous le dis, celui-ci, qui ne comprend pas et qui marche
+avec vous est le meilleur d'entre vous.»
+
+Finissons-en avec ces récriminations contre l'ignorance, avec cette
+malédiction sur le suffrage universel, avec ces projets, ces désirs ou
+ces menaces de méconnaître son autorité. La paix est maintenant
+inévitable, l'exaltation de parti la repousse et cherche à nous
+entretenir d'illusions funestes. Elle a promis ce qu'elle n'a pu tenir,
+elle ne veut pas en avoir le démenti, elle sacrifierait des millions
+d'hommes plutôt que de s'avouer impuissante ou impopulaire. Il est temps
+que le gros bon sens intervienne. Il ne saura pas juger le différend, il
+le fera cesser. Je vois aux prises une impitoyable machine de guerre, la
+Prusse, et un homme nu, blessé, héroïque, la France militaire. Cet
+homme, exaspéré par l'inégalité de la lutte, veut mourir, il se jette en
+désespéré sous les roues de la machine. Debout, Jacques Bonhomme! place
+entre ce sublime malheureux et la machine aveugle ta lourde main, plus
+solide que tous les engins de la royauté. Arrête le vainqueur et sauve
+le vaincu, dût-il te maudire et t'insulter. Tu veux qu'il vive, toi,
+paysan qui par métier sèmes la vie sur la terre. Tu veux que le blé
+repousse, et que la France renaisse. Voici tantôt le moment de ressemer
+ton champ gelé. On va crier que tu as tué l'honneur. Tu laisseras dire,
+toi qui portes toujours tous les fardeaux, tu porteras encore celui-ci.
+L'ingrate patrie est bien heureuse que tu ne connaisses pas le point
+d'honneur, et que tu te trouves là, dans les situations extrêmes, pour
+trancher sans scrupule et sans passion les questions insolubles!
+
+Et à présent faisons une fervente prière au génie de la France.
+Puisse-t-il nous bien inspirer et faire entrer dans tous les esprits la
+notion du droit! Il est si clair et si précis, ce droit acquis et payé
+si cher par nos révolutions! Liberté de la parole écrite ou orale,
+liberté de réunion, liberté du vote, liberté de conscience, liberté de
+réunion et d'association,--que peut-on vouloir de plus, et quelles
+théories particulières peuvent primer ces droits inaliénables? N'est-ce
+pas donner l'essor à toutes les idées que d'assurer les droits de la
+discussion? Si nous savons maintenir ces droits, ne sera-ce pas un
+véritable attentat contre l'humanité que la conspiration et
+l'usurpation, de quelque part qu'elles viennent?
+
+L'orgueil des partis ne veut pas souffrir le contrôle de tous: sachons
+distinguer les vanités exubérantes des convictions sincères, n'imposons
+silence à personne, mais apprenons à juger, et que l'abandon soit le
+châtiment des écoles qui veulent s'imposer par la voie de fait, l'injure
+et la menace. Ne subissons l'entraînement ni des vieux partis ni des
+nouveaux. Le véritable républicain n'appartient à aucun, il les examine
+tous, il les discute, il les juge. Son opinion ne doit jamais être
+arrêtée systématiquement, car l'intelligence qui ne fonctionne plus est
+une intelligence morte; qui n'apprend plus rien ne compte plus.
+Observons le rayonnement des idées nouvelles à mesure qu'elles se
+produiront, et sachons si elles sont étoiles ou bolides, c'est-à-dire
+éclosion de vie ou débris de mort. La France a le sens critique si
+développé et tant d'organes éminents de cette haute puissance, qu'il ne
+lui faudra pas beaucoup de temps pour s'éclairer sur la valeur des
+offres de salut qui lui sont faites de toutes parts. Cette discussion, à
+la condition d'être loyale et sérieuse, fera aisément justice du mandat
+_impératif_, qui n'est autre chose que la tyrannie de l'ignorance, si
+bien exploitée par le parti de l'Empire. Faisons des voeux pour que la
+distinction du droit et de la fonction déléguée soit bien comprise et
+bien établie par nos écrivains, nos assemblées, nos publicistes de tout
+genre. Ils auront beaucoup à faire à ce moment de réveil général qui va
+suivre, à la grande surprise des autres nations, l'espèce d'agonie où
+elles nous voient tombés. Il sera urgent de démontrer que le mandat
+impératif est une idée sauvage, et qu'il y aurait erreur funeste à en
+accepter l'outrage pour conquérir la popularité. Le droit du peuple à
+choisir ses représentants, à consulter sa raison et sa conscience doit
+être également libre, ou bien la représentation n'est plus qu'une lutte
+aveugle, un conflit stupide entre les esclaves de tous les partis. Il
+serait temps de se défaire de ces errements de l'Empire. Nés fatalement
+dans son atmosphère, espérons qu'ils finiront avec lui.
+
+Il y aura certainement aussi à éclairer l'Assemblée constituante qui
+succédera prochainement à celle-ci sur un point essentiel, le droit de
+plébiscite. Il ne faut pas que ce droit, devenu monstrueux, établisse la
+volonté du peuple au-dessus de celle des assemblées élues par lui; si le
+peuple est souverain, ce n'est pas un souverain absolu qu'il faille
+rendre indépendant de tout contrôle, priver de tout équilibre. Le
+plébiscite peut être la forme expéditive que prendra, dans un avenir
+éloigné, la volonté d'une nation arrivée à l'âge de maturité; mais
+longtemps encore il sera un attentat à la liberté du peuple lui-même,
+puisqu'il est, par sa forme absolue et indiscutable, une sorte de
+démission qu'il peut donner de sa propre autorité. Je crois que, si ce
+droit n'est pas supprimé, il pourra être modifié par une loi qui en
+soumettra l'exercice aux décisions des assemblées. En temps normal et
+régulier, il ne faut jamais qu'un pouvoir exécutif puisse en appeler de
+l'Assemblée au peuple et réciproquement. Je ne sais même pas s'il est
+des cas exceptionnels où cet appel ne serait point un crime contre la
+raison et la justice.
+
+Mais _ce ne sont pas là mes affaires_, dit la fourmi, et je ne suis
+qu'une fourmi dans ce chaos de montagnes écroulées et de volcans qui
+surgissent; je fais des rêves, des voeux, et j'attends.
+
+Chers amis, que je vais enfin retrouver, aurez-vous tous été logiques
+avec vous-mêmes sous cette dictature compliquée d'une guerre atroce?
+Quelles vont être vos élections de Paris?
+
+Je n'ai qu'un désir: c'est qu'elles soient l'expression de toutes les
+idées qui vous agitent dans tous les sens. Un parti trop prédominant
+serait un malheur en ce moment où il faut que la lumière se fasse.
+
+Si je dois encore une fois assister à la mort de la république, j'en
+ressentirai une profonde douleur. On ne voit pas sans effroi et sans
+accablement le progrès faire fausse route, l'avenir reculer, l'homme
+descendre, la vie morale s'éclipser; mais, si cette amertume nous est
+réservée, ô mes amis, ne maudissons pas la France, ne la boudons pas, ne
+nous croyons pas autorisés à la mépriser; elle passe par une si forte
+épreuve! Ne disons jamais qu'elle est finie, qu'elle va devenir une
+Pologne; est-ce que la Pologne n'est pas destinée à renaître?
+
+L'Allemagne aussi renaîtra; riche et fière aujourd'hui, elle sera demain
+plus malade que nous de ces grandes maladies des nations, nécessaires à
+leur renouvellement. Il y a encore en Allemagne de grands coeurs et de
+grands esprits qui le savent et qui attendent, tout en gémissant sur nos
+désastres; ceux-là engendreront par la pensée la révolution qui
+précipitera les oppresseurs et les conquérants. Sachons attendre aussi,
+non une guerre d'extermination, non une revanche odieuse comme celle qui
+nous frappe; attendons au contraire une alliance républicaine et
+fraternelle avec les grandes nations de l'Europe. On nous parle
+d'amasser vingt ans de colère et de haine pour nous préparer à de
+nouveaux combats! Si nous étions une vraie, noble, solide et florissante
+république, il ne faudrait pas dix ans pour que notre exemple fût suivi,
+et que nous fussions vengés sans tirer l'épée!
+
+Le remède est bien plus simple que nous ne voulons le croire. Tous les
+bons esprits le voient et le sentent. Allons-nous nous déchirer les
+entrailles, quand une bonne direction donnée par nous-mêmes à nos coeurs
+et à nos consciences aurait plus de force que tous les canons dont la
+Prusse menace la civilisation continentale? Croyez bien qu'elle le sait,
+la Prusse! La paix que l'on va négocier n'éteindra pas la guerre occulte
+qu'elle est résolue à faire à notre république. Quand elle ne nous
+tiendra plus par la violence, elle essayera de nous tenir encore par
+l'intrigue, la corruption, la calomnie, les discordes intérieures.
+Serrons nos rangs et méfions-nous de l'étranger! Il est facile à
+reconnaître; c'est celui qui se dit plus Français que la France.
+
+ Nohant, nuit du 9 au 10 février.
+
+
+FIN
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Journal d'un voyageur pendant la guerre, by
+George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JOURNAL D'UN VOYAGEUR ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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+*** END: FULL LICENSE ***
+