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+The Project Gutenberg EBook of Lettres à Sixtine (1921), by
+Remy de Gourmont (1858-1916)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Lettres à Sixtine (1921)
+
+Author: Remy de Gourmont (1858-1916)
+
+Release Date: January 23, 2006 [EBook #17590]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES SIXTINE (1921) ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+ LETTRES À SIXTINE
+
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+ REMY DE GOURMONT
+
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+ SIXIÈME ÉDITION
+
+ PARIS
+ MERCVRE DE FRANCE
+ XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
+
+ MCMXXI
+
+
+
+BALLADE
+DE LA ROBE ROUGE
+
+A Mme B. C.
+
+
+Couleur de sang, couleur de cardinal,
+Couleur de feu, couleur de seigneurie,
+Couleur de lèvre et couleur de fanal,
+Couleur de rêve et couleur de féerie,
+Couleur d'amour: votre Sorcellerie
+N'avait besoin de tant pour me charmer;
+Mais, sans regret, sans peur, sans fourberie,
+En robe rouge, il faut bien vous aimer.
+La soie éclate ainsi qu'un air royal.
+Dans sa gloire et dans sa forfanterie,
+Et brûle comme un baiser nuptial,
+Et brille comme une joaillerie,
+Lorsqu'un rayon bleu, gente tricherie,
+En l'ombre tiède est venu s'allumer:
+Vaincu, l'on dit tout bas: Je vous en prie...
+En robe rouge, il faut bien vous aimer.
+De l'encensoir, l'encens sacerdotal
+Monte et fume, odorante rêverie:
+Approchons du tabernacle augustal
+Où trône, sous la noble draperie
+Et dans la pourpre et dans l'orfèvrerie
+Le Saint des Saints. Comment? C'est blasphémer?
+Mais non, ce n'est rien qu'une allégorie:
+En robe rouge, il faut bien vous aimer.
+
+ENVOI
+
+Princesse, un poète, en sa flânerie,
+Cisela ce coffret, pour enfermer,
+Sous un triple vantail, le cœur qui crie:
+En robe rouge, il faut bien vous aimer.
+
+14 janvier 1887.
+
+
+
+A GUSTAVE DORÉ
+
+Sur ton œuvre penchés tous deux,
+Tous deux penchés, et tête à tête,
+Passaient féeriques sous nos yeux
+La femme avec l'homme et la bête.
+
+Tu sais le livre où Francesca
+S'arrêta pâle à telle page?
+Telle page où son cœur chanta:
+Je n'en lirai pas davantage.
+
+Penchés tous deux,--au vol des doigts
+Tournaient les feuilles envolées.--
+Fais qu'elle pense une autre fois
+Au vol des heures envolées!
+
+B. N., 29 janvier 1887.
+
+
+
+Mardi soir, 22 mars.
+
+J'espère, Madame, que vous ne serez pas venue rue de Richelieu
+aujourd'hui. J'ai dû m'en aller à trois heures écrire des adresses sur
+des enveloppes bordées de noir, quelqu'un de ma famille étant mort.
+Demain encore, absence de toute la journée. Comme la cérémonie
+définitive me laissera libre vers deux heures, je n'aurai pas
+l'innocence de me précipiter vers le collier; irai m'ébattre au Louvre,
+où, en semaine, les Philistins sont en nombre modéré: Peut-être cela
+va-t-il vous donner l'idée qu'il y a longtemps que vous n'avez vu la
+Victoire,--aux pieds de laquelle je vous attendrai jusqu'à trois heures;
+plus tard, et jusqu'à la fin, je me _rassérénerai_ parmi les primitifs
+italiens. Si un mauvais sort veut que vous ayez d'autres projets, je
+passerai chez vous demander un peu de musique et un peu de causerie,
+vers 7 h.; si absente, je reviendrai à 7h.-1/2.--Si, enfin, je ne vous
+rencontre pas, je serai très malheureux.
+
+
+
+VITRAIL ROMANTIQUE
+
+Les dalmatiques d'or qu'arrête un lourd fermail,
+Les yeux illuminés de mystère et de joie,
+Les fronts auréolés et les chairs du vitrail,
+Topazes et grenats où le soleil flamboie
+
+C'est vers ce rêve, ayant dépassé le portail,
+qu'elle s'avance, lente et riante. La soie
+blonde de ses cheveux fins, sous le fin tramail,
+comme une ardente gloire, irradie et rougeoie:
+
+«On pouvait se vêtir de pourpres, de soleils,
+de flammes, de brocarts, jadis, au temps des reines,
+porter des passions rouges, des ors vermeils.
+
+«Les corps ne devaient être, et les esprits, pareils,
+ni de neige trempé le sang hautain des veines,
+ni les cœurs avec soin enfermés dans des gaines.»
+
+
+5 avril 1887.
+
+
+
+RONDEL
+
+Honneste mort ne me desplaist.
+ FRANÇOIS VILLON.
+
+Honnête mort ne me déplaît,
+Si vous raillez encore, madame.
+D'amour qui ne va jusqu'à l'âme,
+Mieux que d'aimer mourir me plaît.
+
+Hélas! C'est ainsi qu'il lui plaît
+De s'amuser! Eh bien, madame,
+Honnête mort ne me déplaît.
+
+Hélas! Non plus ne me déplaît
+Sa grâce à me déchirer l'âme.
+Faites-moi donc mourir, madame;
+Puisque le jeu si fort vous plaît,
+Honnête mort ne me déplaît
+
+7 avril 1887.
+
+
+
+NOTE
+ÉCRITE LE 14 AVRIL 1887.
+
+De ces minutes d'ineffable et profonde joie, première caresse rendue,
+premiers abandons, premières étreintes, doux et crucifiants émois du
+désir; de ces minutes telles que de les avoir senties c'est avoir vécu
+et senti la passion; de ces minutes dont il est vain de vouloir rendre
+le charme surhumain, la plus pénétrante, au souvenir, c'est celle où je
+sentis sur mon front pâli par le désir s'appuyer sa main tiède...
+
+Les mots sont faibles et plient sous le poids. Rien de tel ne fut
+jamais exprimé par aucun poète...
+
+Et celle qui me fit sentir cela--qui sans se donner fut à moi de
+désir--celle-là est l'inoubliable, celle qui à jamais sera aimée--Tout
+s'efface de ce qui faisait le vague intérêt de la vie--et un point
+reste: elle.
+
+Il semble qu'on puisse prendre tout en patience, pourvu qu'elle vienne.
+
+Tout peut passer, pourvu qu'elle demeure.
+
+Banalité toute écriture--La passion s'écrit dans le sang, dans la
+chair--et quel dieu est en vous quand on aime ainsi!
+
+
+
+IN MANUS
+
+Nello man vostra dolce donna mia.
+ CINO DA PISTOIA
+
+En vos mains, chère, je remets
+le dernier souffle de ma vie,
+afin qu'en ce monde jamais
+votre mémoire ne m'oublie.
+
+Je n'avais d'autre volonté
+que le caprice de ma Reine,
+d'autre culte que sa beauté,
+ni d'autre crainte que sa peine.
+
+J'avais pour soleil ses cheveux,
+son esprit était mon empire;
+j'avais pour infini ses yeux,
+et ma gloire était son sourire.
+
+De peur qu'en la tombe où je vais
+Mon amour soit ensevelie,
+En vos mains, chère, je remets,
+Le dernier souffle de ma vie.
+
+21 avril 1887.
+
+
+
+LITANIES
+
+Janua cœli.
+
+Porte du jardin royal,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Fleur de l'arbre nuptial,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Fleur du rameau lilial,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Aube au regard sidéral,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Ironie impériale,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Rayon de joie aurorale,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Secret du rire augural,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Gloire du sourire astral,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Gloire du parfum vital,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Harmonie empyréale,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+Mystique senteur florale,
+ Porte du ciel, ouvre-toi.
+
+
+
+LES JACYNTHES
+
+ L'odeur des jacynthes
+ vibrait dans l'encens,
+ l'orgue avait des plaintes
+ à troubler les saintes,
+ l'odeur des jacynthes
+ vibrait dans l'encens.
+L'église ancienne s'endormait dans un mystère,
+Crypte où d'obscurs martyrs reposent en poussière,
+ Salle de manoir féodal:
+
+Nous étions là, dans l'ombre, assis tous deux, les plinthes
+d'un pilier nous cachaient; vous aviez des jacynthes,
+ fleur au parfum impérial.
+ L'odeur des jacynthes
+ vibrait dans l'encens,
+ l'orgue avait des plaintes
+ à troubler les saintes,
+ l'odeur des jacynthes
+ vibrait dans l'encens.
+
+Un peu de ta main brûlait dans ma main,
+par nos doigts ardents le fluide humain
+passait en nos chairs, noyait nos pensées,
+et, cœurs galopants, gorges oppressées,
+nos désirs prenaient le même chemin.
+
+Ils allaient, dépassant la voûte,
+vers la rive où jamais le doute
+en sa frêle nef n'aborda,
+mais, ô lamentable déroute!
+ils se sont querellés en route
+et la raison les rencontra.
+
+L'odeur des jacynthes
+vibrait dans l'encens,
+l'orgue avait des plaintes
+à troubler les saintes,
+l'odeur des jacynthes
+vibrait dans l'encens.
+
+Et je songeais: Comment tenir à la tempête
+Sans ce bras pour gouvernail; et sans cette tête
+pour étoile, comment tenir à la tempête
+ sans elle?
+
+Et je songeais encore: Quel serait mon soleil
+sans la caresse, et la splendeur, et le vermeil
+éclat de ses cheveux, quel serait mon soleil
+ sans elle?
+
+Il ferait nuit sans la clarté de ses yeux bleus;
+la pourpre des matins pâlirait dans mes cieux,
+plus de midis, sans la clarté de ses yeux bleus,
+ sans elle.
+
+Avec elle, la vie est un puissant parfum
+dont l'émanation berce et ranime l'un
+et l'autre de mes jours: quel serait leur parfum,
+ sans elle?
+
+Pour elle, il n'est ni mal, ni souffrance, ni deuil
+qu'on ne porte avec joie, ayant passé le seuil
+de sa maison: il n'est que souffrance et que deuil,
+ sans elle.
+
+Par elle, je veux vivre, et par elle mourir:
+ma force est le baiser qui me fait défaillir
+et me marque au fer chaud, car il faudrait mourir,
+ sans elle.
+
+En elle, j'ai mis tout, jusqu'à mon infini:
+l'univers est à moi, quand sa bouche a souri,
+et Dieu n'est qu'un fantôme, il n'est pas d'infini,
+ sans elle.
+
+L'odeur des jacynthes
+vibrait dans l'encens,
+l'orgue avait des plaintes
+à troubler les saintes,
+l'odeur des jacynthes
+vibrait dans l'encens.
+
+Un peu de ta main brûlait dans ma main,
+par nos doigts ardents le fluide humain
+passait en nos chairs, noyait nos pensées
+et cœurs galopants, gorges oppressées,
+nos désirs prenaient le même chemin.
+Ainsi, chère, ta vie a passé dans la mienne,
+Plus rien ne demeure en moi qui ne t'appartienne:
+Je voudrais le graver en toi, qu'il t'en souvienne,
+Ainsi, chère, ma vie a passé dans la tienne.
+
+L'odeur des jacynthes
+vibrait dans l'encens,
+l'orgue avait des plaintes
+à troubler les saintes,
+l'odeur des jacynthes
+vibrait dans l'encens.
+
+1er mai 1887.
+
+
+
+VAINS BAISERS
+
+Qu'importe, s'ils sont vains, puisque j'y bois ton âme.
+
+Quel parfum mets-tu sur ta bouche?
+
+
+
+Si dans un tel baiser tu ne fus pas à moi,
+Si quelque volonté te retenait encore,
+Si, madone de chair, tu veux que l'on t'adore
+ Et qu'on souffre-de toi
+Si l'heure différée était l'heure impossible,
+L'heure chimérique et qui ne sonnera pas
+Si l'instant doit venir, où, statue impassible,
+ Tu me dédaigneras
+Si ces mains repoussaient les miennes
+Si ces yeux se faisaient cruels
+Si le gouffre noir où vont les choses anciennes
+Dévorait ces amours faits pour être éternels.
+
+Conserver comme note.
+2 mai 1887, matin.
+
+
+
+2 mai (suite).
+
+Quels seraient les obstacles? Illusions nées des promesses de la
+vie?--Si mortes. Devoir?--Lire J. Simon pour s'en dégoûter. Deuils
+laissés?--Cela passe. Œuvre à faire?--Duperie. Lâcheté?--Zut! cela me
+regarde.
+
+
+
+Dimanche, 15 mai 1887, 10 h.
+
+Je suis parti, j'ai marché, dîné, causé comme un halluciné et pendant
+deux jours, chère, jusqu'à ce que je vous revoie, j'aurai devant les
+yeux cette figure adorée voilée par la contrariété dont je suis la
+cause. Je sors et je me réfugie dans un café où je vous écris ceci sans
+être bien sûr que je vous l'enverrai, ni même que vous le lirez demain
+matin, puisque votre système m'est connu de n'ouvrir vos lettres qu'à de
+certains moments.
+
+Voilà cette sottise et cette brutalité des hommes, de ceux qui ne sont
+pas même des plus indélicats, de ne pas prévoir l'effet d'une soudaine
+déception. Comme elle m'est pénible, trois fois chère adorée, cette
+pensée que je vous ai été cruel, même involontairement, car
+volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j'eus cette idée
+d'envoyer une dépêche, de rentrer, mais l'impression était causée,
+hélas! et rien sur le moment n'aurait pu l'effacer. Et ce recul, cet
+éloignement instantané que vous avez senti et manifesté contre moi! Vous
+n'avez rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu'un
+seul des traits de votre visage peut se contracter sans que j'en subisse
+l'impression? J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous
+ai quittée, et c'est irréparable. Oh! de vous avoir causé un chagrin je
+m'en veux et je ne puis rien que d'en souffrir, moi aussi. Je souffre de
+cela plus que de tous les doutes, de toutes les sécheresses que j'ai pu
+éprouver depuis que vous m'êtes clémente. Peut-il être rien de plus dur
+que de faire naître même une légère contrariété dans une femme que l'on
+aime si intimement que la moindre de ses souffrances se répercute au
+centuple en soi-même?
+
+Et tout cela pour une si petite cause? Il n'est pas de petites causes,
+il n'est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter
+légèrement votre attitude froissée? Tous les reproches, soyez-en bien
+sûre, sont pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression à
+part, d'avoir commis cette faute. Demain, peut-être, quand vous aurez
+ces phrases, tout cela ne vous semblera que phrases et j'aurai manqué au
+principe de n'évoquer que les impressions qui se peuvent instantanément
+partager. Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dégagerez le
+sentiment et vous aurez de mon écriture comme amende honorable. Écrire
+ce qu'on sent, le dire est également impossible, peut-être à un certain
+degré, quand les sensations dépassent les mots, quand rien, il semble,
+ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les abandons,
+ni les étreintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas seulement
+j'essaie de dire, mais j'ose écrire avec sincérité, et si je parais fou,
+qu'importe? je ne suis pas faux. Après tout c'est un extrême plaisir que
+d'être sincère, même en étant incohérent. Croyez-vous que je le sois,
+sincère, en ce moment? Peut-être que non, car je reste en deçà, et je ne
+puis dire tout ce que je pense qu'en disant: je ne dis pas tout.
+Peut-être vaut-il mieux, comme vous, se taire tout à fait que de
+n'arriver qu'à un à peu près.
+
+Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j'y reviens toujours, puisque
+je vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quittée. Que je
+ne vous fasse pas une nouvelle peine en vous écrivant ceci, je n'ai que
+ce que je mérite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme
+châtiment.
+
+Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une dureté dans votre regard, une
+contraction dans vos lèvres, de l'ironie dans vos paroles, de la raideur
+dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chères! Ainsi je vous ai
+été odieux, haïssable pendant un instant, au moins? Peut-être, pourtant,
+avez-vous été un peu dure, ma chère âme, peut-être auriez-vous pu me
+laisser partir sous une impression moins déprimante, je m'exagère si
+facilement les côtés attristants des choses. Mais je sais aussi que cela
+a été tout à fait spontané chez vous et involontaire. Vous pouviez
+dissimuler, vous en avez la force, je préfère que vous vous laissiez
+aller à vos impressions, dussé-je en souffrir, et, si vous le
+permettiez, orgueilleuse, je vous en saurais gré.
+
+Je ne vous reverrai donc pas d'ici deux jours, et dans deux jours, je
+ne vous aurai qu'au vol. Au moins, aurez-vous surmonté votre impression?
+Je ne vous reverrai pas sans crainte, tellement vous avez le
+pouvoir, comme Zeus dans l'Olympe, de faire en moi le calme et la
+tempête, la nuit et le jour d'un froncement de vos sourcils ou d'un
+sourire de vos lèvres. Oh! il y a une telle intonation de votre voix
+d'une si pénétrante et si infinie douceur qu'on irait dans les supplices
+pour l'entendre. C'est ainsi et riante que je veux, en imagination, vous
+voir et vous entendre ces deux jours, que je le voudrais si j'avais la
+légèreté d'oublier que je ne l'ai pas mérité.
+
+Adieu, ma chère vie.
+10 h.-3/4.
+
+
+
+Lundi, 16 mai 1887, 7 h.-1 /2.
+
+O mon amie, nos esprits sont bien frères. Tous deux, nous sentons si
+vivement qu'un coup d'épingle nous est un coup de poignard; dans ce qui
+vous est arrivé hier je me reconnais, combien de fois une de vos ironies
+m'a mis dans cet état où l'on voit tout s'effondrer, où l'on a la
+sensation d'être descendu soudain dans un abîme de ténèbres. Je réponds,
+non pas à votre mot, où j'ai vu un sourire, mais à vos pages, où j'ai vu
+une ombre. Plus qu'hier, après les avoir lues, j'ai eu l'impression d'un
+désastre; j'ai refermé le coffret qui s'entr'ouvrait et si
+maladroitement qu'il ne se rouvrira peut-être plus. Et j'ai piétiné
+dessus, car il s'agit de votre cœur,--et vous dites cela, et vous le
+croyez, vous me le faites croire. Je suis comme Dante, dans la forêt
+mystique et terrible, qui n'ose se reporter à son impression, tant elle
+lui est dure; et moi je dois m'y replonger, vos lignes que je relis
+depuis que je les ai, la perpétuent en moi. Ainsi les devoirs et les
+obligations sociales que je subis une fois tous les deux mois vous
+semblent mettre une barrière entre nous. Il est vrai, je n'ai pas une
+certaine indépendance qui me serait précieuse, on ne défait pas en un
+instant les conditions d'une vie qui n'était pas destinée à Celle qui
+est venue, puisqu'Elle n'était pas attendue, puisqu'on la fuyait. Je ne
+prétendais qu'à faire ma tâche, qu'à mettre lentement en œuvre mon
+talent, sans autre but qu'une lointaine et chimérique satisfaction.
+Pratique, je ne l'ai pas été, je n'ai pas su faire deux parts de ma
+vie, l'une au rien qui en était le fond, l'autre au peut-être qui aurait
+dû en être l'espérance. Je sens l'amertume de mon imprévoyance, mais
+pourquoi faut-il que vous la sentiez aussi?--Il y a des minutes, vous
+l'avez éprouvé--vis-à-vis de vous je ne sais ce que c'est--où la
+cristallisation s'arrête, où reparaissent les parties noires et frustes
+du rameau. Vous l'avez écrit, il m'a fallu le comprendre. Ainsi vous
+savez que je ne suis qu'une illusion pour vous? Vous voyez ce que je
+serai; c'est être bien près de voir ce que je suis. Dès qu'on s'arrête,
+en gravissant certaines montagnes à pic, on redescend; et voudriez-vous
+redescendre avant d'avoir atteint le faîte? Dites, voudriez-vous
+redescendre jamais? O mon amie, vous êtes trop exigeante. Vous cherchez
+l'introuvable et vous vous étonnez de ne le point rencontrer. Pourtant
+déjà vous en avez souffert, voulez-vous donc souffrir toujours et
+n'être jamais heureuse. Seriez-vous comme ceux dont vous me parliez hier
+qui n'aiment que ce qu'ils cherchent, qui ne peuvent ou ne veulent plus
+aimer ce qu'ils ont rencontré?
+
+Vous interrogez l'avenir, question inutile; l'avenir, avec de certaines
+âmes, est semblable au présent. Pour moi, avec vous, marcher vers
+l'avenir me semblerait une ascension vers un bonheur toujours plus
+grand; je ne vous ai jamais pénétrée un peu plus sans vous aimer
+davantage, ou, s'il ne m'est pas possible de vous aimer plus, sans
+trouver à chaque pas nouveau de nouveaux motifs de m'attacher à vous.
+Oh! non, le présent ne me suffit pas. Le présent passe et l'avenir
+demeure. Mais comment vous prendre quand vous vous faites insaisissable,
+quand vous glissez dans les bras du lutteur, comme ces athlètes grecs
+frottés d'essences pour laisser moins de prise à l'adversaire. Vous ne
+vous donnez pas, et si je vous prends vous vous reprendrez. Je sais
+cela, je puis en souffrir à mourir, mais cela ne m'arrête pas, et si
+j'étais seul à souffrir, la souffrance me serait indifférente et même
+chère.
+
+Le navire a mis à la voile, le vent souffle, il faut lui céder ou faire
+naufrage. Déjà vous me voyez sur les brisants; vous me pardonnez
+d'avance ce que je ne serai pas. Savez-vous ce que je suis pour savoir
+ce que je ne serai pas! Cruelle analyste, ne me reprochez pas mon
+analyse; la vôtre est plus impitoyable, car elle est moins volontaire.
+Oui, je vous ai analysée, sous les jours les plus défavorables; et
+toujours vous êtes ressortie victorieuse du creuset. L'indulgence, vous
+n'en avez pas besoin; faut-il que j'aie la perspective d'avoir besoin de
+la vôtre?
+
+Compagnon de route,--déjà de cette association, vous parlez comme d'un
+rêve, et c'est cela pourtant que je veux être, tout ou rien. Non, mon
+amie, pas d'abnégation, c'est trop amer. Ne pardonnez pas, Reine, aux
+Normands qui pilleront votre royaume; exterminez-les ou faites alliance
+avec eux. Aimez-moi ou détestez-moi. Soyez ma vie ou soyez ma mort.
+
+8 h.-1/2.
+
+P. S. Mais, ma chère âme, ce n'est pas une mise en demeure. Soyons ce
+que nous n'avons jamais cessé d'être. Dites, que tout cela ne serve qu'à
+nous attacher davantage. Oh! vous êtes, vraiment toute ma vie. Demain.
+
+
+
+Mercredi matin, 9 h., 18 mai 1887.
+
+Pourquoi ne pas vous écrire un peu, mon amie, quand je ne puis
+vous voir. C'est encore un moyen de me rapprocher de vous, de passer des
+minutes avec vous, et après pourquoi ne pas vous envoyer mon écriture
+qui vous forcera de passer avec moi l'instant que votre sagesse me
+refuse?
+
+Ce que vous avez dit hier soir, il m'a bien fallu le comprendre, sinon
+l'admettre. Certainement cela me fera des intermittences pénibles, mais
+j'ai trop foi en vous pour m'abandonner à en souffrir sans cesse.
+
+Si l'avenir ne m'appartient pas, je m'en apercevrai toujours trop tôt,
+si je dois être replongé dans les ténèbres, je n'y veux pas plus songer
+qu'à la mort inéluctable dont la nécessité ne saurait gâter nos joies
+présentes.
+
+Et là, n'est-ce pas, il n'est point question d'inéluctable? C'est une
+bataille à gagner ou à perdre, je veux la gagner et je suis sûr que vous
+m'aimez assez pour m'y aider. J'aurais pu vous avoir comme adversaire,
+car enfin, si je vous étais demeuré indifférent, je ne vous aimerais pas
+moins et ce serait être vaincu d'avance; je vous ai pour alliée, votre
+sincérité m'en assure et je me sens très fort. Vous ne me désespérez
+pas, et, quoi que vous fassiez; vous ne me désespérerez pas, car vous ne
+pouvez faire que je ne vous aime plus et mon point d'appui est là.
+Éprouvez-moi, vous jugerez de ma résistance et vous prendrez confiance
+en moi.
+
+Quand même il ne s'agirait que d'un peut-être, je m'y attacherais
+encore désespérément, parce que j'ai mis ma vie là et que je ne veux pas
+et que je ne peux pas la reprendre.
+
+Laissez-moi donc marcher avec confiance, ne me montrez pas le précipice.
+Je ne vous questionnerai plus, j'en sais assez. Il me suffît des minutes
+sombres que je passe loin de vous, qu'au moins rien ne voile les minutes
+radieuses que me fait votre présence; je n'admets pas que la peur de
+l'avenir me gâte le présent.
+
+Les joies que vous me donnez font de moi un privilégié; mesurez-les,
+mais ne les supprimez pas.
+
+A demain, puisqu'il faut attendre jusque-là, ma très chère princesse.
+
+Addio, carissima vita mia.
+
+Samedi 21 mai, 11 h. du soir.
+
+
+
+Je retrouve sur un carnet cette note:
+
+«Samedi, 2 avril
+
+Journée décisive. La passion l'emporte. Analyse, raisonnement, etc.,
+finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd'hui seulement, puisque depuis
+des semaines, je l'aimais!»
+
+Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les
+commencements et les hésitations premières de cette passion qui m'a pris
+ma vie.
+
+D'abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais à des
+causeries avec elle et jamais l'occasion ne s'en présentait. Nulle idée
+de lui plaire; seulement un agrément quand je la trouvais.
+
+Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V...
+me dit qu'en lui écrivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus
+flatté que touché. Alors je songe à lui plaire intellectuellement. Même
+je commence à parfois m'intéresser à elle. Son retour annoncé m'est
+comme une fête. Elle arrive, s'assied agitée, me jette son manchon,
+privilège, m'éblouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu
+d'elle que je tiens et que je pétris; mouvement nerveux.
+
+Un soir elle sort avec R... Mouvement de jalousie. Une histoire
+singulière qui me laisse froid; je ne devais m'en inquiéter que plus
+tard.
+
+Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. Éblouissement. J'ai
+senti la coquetterie de me plaire et j'y réponds: Il y a quelque chose.
+
+Les samedis me deviennent précieux. J'y songe toute la semaine.
+
+Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense à rien qu'au plaisir
+du moment.
+
+Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je
+autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paraître
+extrêmement froid. J'exagère la réserve, j'ai des mots de détachement à
+glacer toute velléité. Je me mens à moi-même.
+
+Après le dernier étonnement je m'étais laissé aller à des vers, Ballade,
+A G. Doré. Ceux-ci furent mal reçus; l'ironie m'avait buté. Je la crois
+absolument rebelle même à une fantaisie.
+
+Buté à cela, je m'observe mal, je me figure plus insensible
+qu'elle-même.
+
+Décidément je ne sens rien.
+
+Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et
+je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser à pleine
+bouche. Je souffre, il n'y paraît rien.
+
+C'est fini. Je l'aime. Le dirai-je jamais? Je décide que non, persuadé
+d'être reçu froidement, avec cette ironie qui me glace.
+
+Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas
+de fait, j'irai jusqu'au bout.
+
+Trouvé le Vigny.
+
+Quelles heures douces à l'écouter me lire ces vers. Sa voix n'a aucune
+émotion, je doute. Cela n'a été qu'un abandon momentané.
+
+Je parle. Un mot. On ne me repousse pas..
+
+Le lendemain, nos têtes se frôlent. Je ne pense qu'à un baiser avant de
+partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C'est une sensation de
+bonheur telle que j'aurais pu m'en évanouir. Elle m'aime.
+
+23 mai 1887, lundi, 11 h. soir.
+
+
+
+Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin
+de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos
+yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela
+excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez.
+
+De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde
+me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de vivre
+sans vous et parmi eux.
+
+Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je
+les dédaigne et que je m'y ennuie!
+
+Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X...,
+l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui
+des choses qu'il ne saurait comprendre.
+
+Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même
+illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je
+sentirais si j'étais près de vous.
+
+Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin,
+très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve
+qu'en m'épanchant vers vous.
+
+Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me
+les faut.
+
+A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime
+uniquement.
+
+Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin.
+
+Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou
+dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire
+de cette moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais,
+encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te
+faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême
+sagesse qui est de vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie
+qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime.
+
+Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne
+m'aimiez pas, vous pourriez être très fière, _peut-être_. Il n'est point
+donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent.
+_Peut-être_, car cela dépend, _peut-être_, de l'organisme même et de son
+pouvoir de sensation.
+
+Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte,
+lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me
+hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion
+d'éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit
+encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait
+mieux.
+
+D'implorer votre abnégation, non.
+
+Ce mot a suffi pour m'arrêter.
+
+Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au
+sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances
+sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes
+et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un
+homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut.
+
+Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons
+un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et,
+aveugle, l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur
+est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au
+fond, ce n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un
+réveil.
+
+Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te
+redouterai comme une douleur.
+
+C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la
+voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue
+l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé
+devant lui.
+
+Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent
+réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est
+de savoir si d'ici là je ne te haïrai pas.
+
+Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le
+fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait?
+
+Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue,
+ou sur l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai
+été raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle
+aime.
+
+Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton
+épaule, tu m'as relevé impatiente.
+
+A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes
+ces écritures sont de la faiblesse.
+
+2 mai, midi 1/2.
+
+Relu cette explosion d'invectives que je ne renie ni ne
+regrette. Seulement, aujourd'hui, je suis moins noir, même pas noir du
+tout; mais demain je le puis être autant et davantage.--La partie
+est-elle égale? Moi, _je l'aime sans conditions_. C'est sagesse que d'en
+mettre, et preuve d'expérience. Se fier à elle.
+
+Et en tout, aucune certitude.
+
+Oh! la charmante, fine, longue et acérée épingle avec laquelle je jouais
+hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une
+grande tentation. Finis.
+
+Vendredi, 27 mai 87, 4 h.
+
+Je travaille et voilà que soudainement, sans à propos, son
+image me vient aux yeux;--et comme un être en qui la volonté est dominée
+par une maîtrisante idée, je me sens dire des lèvres: Dieu, que j'aime
+cette femme.
+
+Samedi matin, mai 87.
+
+Copie de notes indéchiffrables que j'écrivis hier soir, à
+minuit, en rentrant.
+
+--Que d'amertume, mon amie, ce soir, et entre deux êtres qui s'aiment,
+car si j'aime à l'excès, vous aimez assez pour comprendre mon affection,
+en sentir le prix.
+
+Ne croyez pas m'avoir épuisé ni avoir trouvé en moi tout ce qui s'y
+trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l'ambition, celle qui
+est compatible avec mes facultés et mon esprit, je l'ai à un très haut
+degré; et les moyens de parvenir, vous m'aiderez à les trouver.
+
+Ce n'est pas cela qu'il vous faut?--Je ne puis ni ne voudrais me
+changer. Aimez-moi tel que je suis.
+
+Amère misère d'avoir rencontré la femme à aimer, celle qui vous prend
+tout et ne pouvoir réaliser son rêve; et comprendre qu'en ses abandons
+même, ce rêve murmure: ce n'est pas cela, ce n'est pas toi, tu n'es
+qu'une moitié! Tu dépends de trop de choses, de trop de personnes. Ce
+qu'il me faut, tu ne peux me le donner.
+
+Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d'union, tout, tout
+cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre
+l'aurait en récompense d'une ambition heureuse.
+
+Allez à ces joies de l'orgueil, vous y trouverez encore autre chose,
+l'amertume d'avoir senti la passion vraie vous frôler le cœur et de
+n'avoir pas su lui attacher les ailes.
+
+Vous dominerez, vous irez à vos goûts, vous rendrez des services à des
+vaniteux, vous ferez des satisfaits,--et pas un heureux.
+
+Va, passe, tu ne sauras peut-être pas ce que tu perds, car est-ce un
+bien, est-ce un mal, la passion qu'on ne partage que jusqu'à la
+sympathie?
+
+Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le
+pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers où il y avait
+une âme, où un être digne de toi se livrait tout entier.
+
+Tu cherchais cela, ô ma trop chère Fragilité, et l'ayant trouvé, tu le
+laisserais!
+
+Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir très doux.
+
+ Souvent le souvenir de la chose passée,
+ Quand on le renouvelle est doux à la pensée.
+
+Tu aurais le souvenir d'avoir été aimée comme plus on ne peut l'être.
+
+Et tu ne serais pas appelée parjure. Tu ne m'as rien promis à moi,
+rien, ni par les mots, ni par de l'écriture; rien, je n'ai eu que tes
+baisers et tes étreintes, que tes lèvres collées à mes lèvres, que tes
+bras autour de mon cou, que tout le contact abandonné de tout toi;--oh!
+pas tout, eh bien! j'ai eu ton désir et ta volonté, et ton âme.
+
+M'aimais-tu pas, ces heures, ce jour?
+
+Je ne t'appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas.
+
+Réalisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me
+sacrifie pas non plus.
+
+Ai-je dit, écrit des choses qui te peinent; efface, brûle ces pages où
+brutalement s'étale un matin d'observations.
+
+Est-ce que ma passion te fait peur? Pourquoi cesserais-tu de m'aimer?
+
+Dis que ce n'est pas vrai. Tu es à moi. Tu seras à moi. Moi seul puis
+t'aimer.
+
+Mais vois donc clair, lis donc en toi, tu m'aimes.
+
+Et dire qu'il n'y a pas en tout cela le quart de ce que je sens--que moi
+qui me vante d'écrire exactement ce que je veux écrire--quand il s'agit
+de moi-même les mots me manquent.
+
+3 juin 1887.
+
+Pas deux jours de suite, ni deux jours différents, même, je
+n'éprouve des sensations pareilles. Instrument sur lequel on peut jouer
+à l'infini des mélodies diverses. Je souffre ou je jouis de ma vie
+perpétuellement et jamais sur le même mode: variété de rythmes.
+
+--Il est assuré que de telles alternatives peuvent amener après
+d'étranges excitations des phases de lourde dépression.
+
+--Est-ce ma vie que je joue après tout? Assez invraisemblable. Aussi,
+et dans le fond, je sais où je vais. L'alternative est entre un absolu
+de joies et le néant. C'est avoir la partie belle.
+
+Lundi matin, 6 juin 1887.
+
+Je m'éveille et prends conscience de moi, ce matin, ma chère
+âme, dans une joie extrêmement douce. Vous êtes habile en l'art des
+compensations et celles d'hier furent des heures divines encore que
+parfois torturantes, encore qu'incomplètes. Mais l'abandon suprême était
+dans votre désir et dans votre volonté; ainsi, et en dépit des
+momentanés obstacles, vous êtes à moi pour jamais. Ce n'est pas par
+l'abnégation, mais la libre passion qui sans cesse rejoignait nos
+lèvres, livrait sur les vôtres votre âme et votre vie; et, en échange,
+n'avez-vous pas bu, aussi, sur les miennes, jusqu'à la dernière goutte,
+toute ma vie épandue vers vous?
+
+De tels moments, adoucis encore à distance, dans le souvenir, par
+l'apaisement de la chair, suffiraient pour effacer de l'existence les
+douleurs passées, les amertumes futures. Si nous n'avions que cela, mon
+amie, notre part serait belle encore et privilégiée.--Comme vous avez
+bien dompté mon orgueil d'homme, de me faire trouver douce l'abdication
+des droits que me donne votre tendresse. Me suis-je pas remis entre vos
+mains, disant que vous seriez juge de l'heure, que je ne veux rien tenir
+que de votre absolue liberté. C'est à cela, et cela seul, que je dois
+tendre; écarter tout ce qui, de mon côté, nous sépare, comme vous,
+puisque le but est unique et que nous ne pouvons souffrir que de vils
+obstacles entravent notre bonheur et notre définitive union. L'immense
+joie ce me sera de sentir votre vie liée à ma vie par le ferme lien de
+nos volontés, de pouvoir vous nommer: Celle qui jamais ne sera séparée
+de moi,--_questa, che mai da me non fia divisa_.
+
+Tant voudraient boire à la source où l'on oublie,--moi j'ai bu à la
+source qui fait qu'on n'oublie pas. En chaque parcelle de mon être, il y
+a un peu de vous, et tout entière, tu es en moi dans une intime
+pénétration. Pour t'arracher de moi, il faudrait me dissoudre et
+m'annihiler.--Et je me laisse aller à cette pensée, qui se prolonge en
+une rêverie, que sans toi je ne pourrais vivre, et que je veux vivre
+pour toi. Ame, esprit, sensibilité, tendresse,--intelligence, charme,
+perfection physique,--chef-d'œuvre, comment ne pas t'aimer, comment ne
+pas t'adorer, mon impériale beauté, chère dominatrice de mes pensées?
+
+Lundi, 10 h.--et de toutes les heures de ma vie.
+
+
+
+Lundi, 6 juin, soir, 9 h.
+
+ENVOI
+
+Je rêvais à ces lignes, comme je me levais, ce matin, et un peu
+plus tard--plus tard pour les penser plus longtemps,--je les écrivis.
+
+J'ai du plaisir à écrire de vous, compensation que je me donne quand
+m'assiège l'idée que je ne vous verrai de la journée.
+
+Puis, quand c'est fait, je me demande: faut-il mettre cela à la poste?
+A quoi bon? Sait-elle pas ce que je pense? Si je ne suis pas un livre
+ouvert, suis-je pas, au moins, un livre entr'ouvert?
+
+Mais je pense au plaisir que j'aurais à lire un peu de votre âme mise en
+des mots, avec de l'encre indélébile, sur du beau papier, et j'envoie.
+--Ainsi soit-il!
+
+
+
+13 Juin 1887.
+
+Πέμπώ σοι μύρον ήδύ, μύρω παρέχων χάριν, ού σοι αύτή γάρ μυρίσαι καί
+τό μύρον δύνασαι. (Anthol., v, amator 91.)
+
+Je t'envoie ces parfums--ces vers pleins de parfums--; à toi qui
+parfumes les parfums.
+
+'Ημίθεος δ'ό φιλών άθάνατος δ'ό φαμών. (IB., 94.)
+
+Demi-Dieu celui qui te donne un baiser; Dieu celui auquel tu le rends.
+
+
+
+
+ CONCORDANCES
+
+I
+
+Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis;
+D'un lent baiser d'amour troublant la nuit naissante,
+La lumière alanguie meurt pleine de tendresse;
+Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis.
+
+Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses;
+Ils échappent enfin au flot vain des paroles.
+Le silence est très doux dans l'ombre cramoisie,
+Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses.
+
+Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse,
+Vêtue des plis étranges d'une soie japonaise,
+Elle s'assied, souriante, et s'étend un peu lasse
+Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse.
+
+II
+
+De ses doigts s'exhalait une odeur délicate,
+Comme l'assemblage exquis de fleurs sobres et rares
+Ou l'effluve des prés qu'un vent d'été caresse;
+De ses doigts s'exhalait une odeur délicate.
+
+O pénétrante odeur dont émane un désir,
+Odeur moins désirable, pleine de moins d'ivresse
+Que celle que dérobe la robe, ô délicate
+Et pénétrante odeur dont émane un désir.
+
+Aux parfums de la chair en leur loyale essence
+Cèdent les élixirs, toutes les quintessences:
+Un seul effleurement l'exalta au désir
+Des parfums de la chair en leur loyale essence.
+
+O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues,
+Dont la sève circule avec le sang des veines,
+Sa peau moite en distille la plus subtile essence,
+O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues.
+
+III
+
+Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes,
+Au poignet où la vie passe et bat plus sensible,
+Où la peau est très blanche et les veines très bleues;
+Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes.
+
+Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins
+A deux bras enlaçant le cou d'un cercle étroit,
+Il posa, il laissa longtemps ses lèvres chaudes
+Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins.
+
+Pour les yeux, les grands yeux dont il sait le pouvoir,
+Diamants bleus ayant les paupières pour écrin
+Il trouva des caresses plus douces, peut-être afin
+De capter les grands yeux dont il sait le pouvoir.
+
+IV
+
+Puis il parla, disant des mots longtemps pensés
+Où, tel qu'un faucon, l'aile alourdie par l'orage,
+Son âme luttait, voulant dompter l'amer pouvoir.
+Il parla, murmurant des mots longtemps pensés:
+
+--«C'est l'amer pouvoir dont tu m'ensorcelles,
+Pliant mon vouloir à ta volonté,
+Qui régit les rêves de mon lourd sommeil,
+Et les heures brèves des brèves journées,
+Toutes les minutes de mes heures brèves
+Et l'insaisissable instant, trépassé;
+Amer et pourtant d'une douceur telle
+Que rien n'en rappelle la suavité,
+Car les forts anneaux de la double chaîne,
+Ce sont les baisers que ta bouche martèle.»
+
+V
+
+Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres
+Qu'un Dieu semble avoir faites exprès pour le baiser;
+Il se plut à redire tout haut cette pensée,
+Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres.
+
+La divine harmonie de leurs désirs unis
+Absorba le murmure mourant des autres phrases;
+A peine songeaient-ils, buvant à pleines lèvres
+La divine harmonie de leurs désirs unis.
+
+14 juin 1887.
+
+
+
+16 juin 1887, jeudi matin.
+
+Vous devez trouver, mon amie, que je me suis conduit comme une
+femme, hier soir, en me laissant aller à manifester très visiblement une
+impression désagréable. Pourtant je n'attache aux mots qu'une importance
+relative, en tant que mot; tout dépend de l'accent, du sous-entendu, de
+l'état d'esprit de la personne qui les articule; mais j'ai beau ne pas
+vouloir être nerveux, je ne me puis défendre d'être extrêmement
+impressionnable: au moindre appel, d'interminables imaginations se
+déroulent devant moi jusqu'aux conséquences dernières. Je m'accuse de
+mon impression d'hier, non comme d'un crime, mais comme d'une ridicule
+aberration.
+
+Voilà donc que ce mot, Réagis, sort de vos lèvres,--et aussitôt je me
+figure deux êtres, qui, après être joyeusement et librement montés au
+sommet, près d'atteindre la cime, se mettent à redescendre péniblement.
+Ni vous ni moi ne sommes capables de cette cruelle interprétation; c'est
+quelque mauvais esprit qui passait.
+
+Est-il pas aussi permis de manquer parfois de sang-froid lorsque la vie
+même est en jeu, la vie, ou tout au moins ce qui en fait l'unique
+intérêt, et c'est la même chose. Celui qui aurait toute sa fortune sur
+un navire et croirait le voir s'enfoncer et couler serait-il pas
+pardonnable d'avoir de l'angoisse et d'en laisser soupçonner un peu?
+
+J'ai mis ma vie en viager sur votre cœur: je puis bien craindre la
+tempête. Vous ne voudriez pas me voir dans une absolue sécurité; s'il
+en était ainsi, c'est que je ne vous aimerais pas comme je vous aime;
+étant donné mon caractère, ce serait un mauvais signe, signe que je
+laisse aller les choses en fataliste. J'y suis naturellement porté, mais
+quand il s'agit de vous, c'est très différent: ma volonté très nette
+s'affirme de ne vous perdre jamais. Je ne me vois pas sans vous et mon
+imagination ne va pas jusque-là, à moins d'une momentanée aberration,
+vite dissipée.
+
+Aime-moi, ma chère vie, aime-moi comme je t'aime et nous serons heureux.
+
+
+
+ COMMUNION
+
+
+Avant d'avoir aimé, voudrais-tu donc haïr?
+Pourquoi par de tels mots nous créer des tristesses,
+Perpétuer en nos cœurs l'amer souvenir
+Où le Doute se fait un lit pour ses faiblesses?
+
+Voudrais-tu donc haïr avant d'avoir aimé?
+Voudrais-tu que, manquant aux divines promesses,
+L'écrin mystérieux des sens restât fermé?
+Donne-moi, chère, les joyaux de tes caresses,
+
+Répands tous les saphirs et tous les diamants
+Sans les compter, comme un fleuve ardent de tendresse
+Afin que sur la nef des purs enchantements,
+S'embarquent radieux nos jours et nos jeunesses.
+
+Mais l'heure t'appartient: à toi de l'évoquer;
+C'est à toi de céder au baiser qui te presse,
+Ou de roidir ton corps; c'est à toi d'abdiquer
+Ou de barder ton cœur d'une triple sagesse.
+
+Qu'elle sonne aujourd'hui, qu'elle sonne demain
+Cette heure que parfois j'attends avec détresse,
+Je ne faiblirai pas; ma vie est en tes mains:
+Seule, de nos bonheurs tu restes la maîtresse.
+
+O chère, gardons-nous des doutes, qui sont vils;
+Que rien de nos amours n'entame la noblesse;,
+Les arguments du cœur ne sont jamais subtils:
+On aime et sans réserve on répand sa richesse.
+
+Chère, je crois en toi, je crois en tes yeux bleus,
+En ton cœur droit, en ta voix douce, en tes caresses;
+Je crois en ton sourire, en l'éclat radieux
+De ton corps, en ton âme, ô chère, en ta tendresse.
+
+Nous, haïr? O blasphème! Et les baisers promis?
+Non, l'âme veut sa joie, et la chair, ses ivresses,
+Des plaisirs où les sens vibrent sans compromis,
+Et la communion sous les doubles espèces.
+
+Mardi 28 juin 1887.
+
+
+
+Color, che son sospesi.
+DANTE INF. 11 53.
+
+Les tortures sont douces aux pieds de mon amie:
+le plaisir, appelé tout bas, sommeille encore,
+la peine, avec le doute, enfin s'est endormie.
+
+L'Alighier de Florence, descendu chez les morts,
+vit des âmes semées parmi les airs, légères
+comme feuilles d'automne au cruel vent du nord:
+
+ces âmes flottaient du paradis à l'enfer,
+pareilles, en leur vol, à la troupe des nuées
+qui va frivolant sans cesse entre ciel et terre:
+
+elles ne sont pas élues et ne sont pas damnées:
+la géhenne éternelle les ignore; pourtant
+les joies de l'éternel amour leur sont fermées.
+
+Ainsi je vais, les yeux tristes et souriants,
+les pieds cloués au sol, le front dans l'infini,
+presque vivant, prêt à la vie, prêt au néant:
+les tortures sont douces aux pieds de mon amie.
+
+30 juin 1887.
+
+
+
+ SYMBOLES
+
+Les ors, les violets, les verts, les pourpres fiers
+Éclatent dans le bleu naissant de l'orient.
+
+Les doutes, les désirs, les ardeurs, les colères
+Troublent l'océan bleu de l'âme qui m'est chère.
+
+Pourpres et violets s'entremêlent, arrêtant
+Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers.
+
+Les doutes, les colères closent pour un moment
+Cette âme sans laquelle mon âme est un néant.
+
+Ça et là, des ors, tels que des flammes légères;
+Plus haut planent les verts ardents et transparents.
+
+Les désirs s'envolant sur le dos des chimères
+Montent vers l'infini, vers l'infinie lumière.
+
+Il apparaît, soleil, amour, tout fulgurant,
+Brûle de ses baisers le sein nu de la terre.
+
+Ame, livre ta grâce, Beauté, livre tes sens
+Aux profondes caresses qui sont des talismans.
+
+10-12 juillet 1887.
+
+
+
+18 juillet 1887, 4 h. 1/2.
+
+Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je
+t'écrive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'écrivent guère et
+que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il
+aurait fallu m'être dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases
+amères, éloquentes aussi. Est-ce que tu aurais aimé me faire souffrir
+sitôt après m'avoir rendu aussi heureux que peut l'être une humaine
+créature! Nous avons eu, en ces mois passés, des heures noires, des
+angoisses, des défaillances qui plus d'une fois nous firent douter de
+nous-mêmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint.
+Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer,
+non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici,
+mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai
+jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie
+suprême, toujours attendue, toujours fuyante, a été radieuse! Toute tu
+m'appartiens, et moi aussi je suis à toi sans restriction aucune. Et
+sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre
+inquiets, incomplets, torturés par cette sensation du désir jamais
+désaltéré.
+
+Et peut-être aura-t-il été bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne
+à ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous
+nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous
+haïr! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me paraît absurde, de cette
+idée, qui hier encore me torturait.
+
+
+
+ CHANT ROYAL DE L'ÉDEN
+
+JÉSUS, le chimérique empire,
+où tu règnes en doux Seigneur,
+n'est pas l'oasis où j'aspire
+ni l'idéal de mon bonheur.
+Ce monde désolé, que blesse
+un cœur hautain, en sa noblesse,
+m'a fait un génie amer, noir,
+fait de dédain et de savoir:
+je ne crains le gel ni la flamme,
+Jésus, il n'est en ton pouvoir,
+l'éden que je veux pour mon âme.
+
+L'éden que je prétends élire
+n'est pas plus vaste que mon cœur:
+j'y vois des lacs bleus où se mire
+mon regard, en joie ou douleur,
+soit que la brume ou la liesse
+avive ou voile leur tendresse,
+lacs si profonds qu'on y peut voir
+le jour, le matin et le soir,
+ciel qui s'éteint, ciel qui s'enflamme:
+et je contemple en ce miroir
+l'éden que je veux pour mon âme.
+
+Mousses dont la blondeur attire
+vers le charme de leur fraîcheur;
+Source où tout deuil et tout martyre
+n'est plus que joie et que douceur,
+fontaine d'extase et d'ivresse,
+ô réconfort de la détresse,
+apaisement du désespoir,
+permets que, plein de nonchaloir,
+désaltéré par ton dictame
+je trouve en toi, sans plus douloir,
+l'éden que je veux pour mon âme.
+
+Harmonieux et fier navire
+au rythme indolent et vainqueur,
+ô nef, qui jamais ne chavires,
+berce ma peine et ma langueur:
+double voile qu'un souffle presse
+et qu'une âme parfois oppresse,
+prends pour passager mon espoir,
+vogue, ô nef qui sais m'émouvoir!
+O nef à la rose oriflamme,
+ton vol blanc me fait entrevoir
+l'éden que je veux pour mon âme.
+
+Autel aux piliers de porphyre
+où s'évapore la douleur,
+c'est sur ton marbre que j'aspire
+à l'holocauste de mon cœur:
+autel tout rempli d'amour, laisse
+qu'après le sacrifice, ivresse,
+alors que se meurt l'encensoir,
+je me fasse, ô doux reposoir,
+pendant que ton encens me pâme,
+à genoux devant l'ostensoir,
+l'éden que je veux pour mon âme.
+
+ENVOI
+
+Roi des Cieux, je sais mon devoir,
+mais tu ne voudrais recevoir
+ce chant où des grâces de femmes
+montrent en un secret miroir
+l'éden que je veux pour mon âme.
+
+CONTRE-ENVOI
+
+Reine dont j'aime le pouvoir,
+daigne de mes mains recevoir
+ce chant où ta grâce de femme
+révèle en un secret miroir
+l'éden que je veux pour mon âme
+
+19-21 juillet 1887
+
+
+
+On n'aime qu'une fois, mais comme il y a les apprentissages de
+la pensée, il y a les apprentissages du sentiment.
+
+Pour sentir comme pour penser profondément, il faut une force de cœur ou
+une force d'esprit qui n'est acquise qu'à celui qui a vécu.
+
+31 juillet 87.
+
+ JEUNESSE DE NOTRE JOIE
+
+ PROSE
+
+La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.
+
+Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes,
+pareilles à des fers de lance, pour darder nos cœurs.
+
+Des fers de lance pour darder nos cœurs et leur faire saigner des larmes
+d'amour.
+
+Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang
+de nos cœurs n'y fasse point de taches.
+
+Des fleurs toutes rouges, toutes parfumées, pour que l'essence de leur
+odeur nous grise en des rêves d'amour.
+
+Elle a des gouttes blondes, distillées au long de sa tige, des gouttes
+blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos cœurs.
+
+Notre joie, nous l'avons plantée en un coin dérobé du monde, et arrosée
+de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.
+
+La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante.
+
+Ses feuilles pendant le jour ont poussé, et pendant la nuit, ses fleurs.
+
+Longtemps, chétive, et douteuse à la vie, elle lutta, guettée par la
+mort.
+
+La mort qui dessèche les plantes et les cœurs, les rêves et les
+feuilles, les âmes et les fleurs.
+
+Guettée par la mort, elle est entrée dans la vie, car nous l'avons
+arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour.
+
+Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions.
+
+Nos âmes, l'une vers l'autre, se répondaient, débordantes, comme des
+vases mystiques, pleins de ciel.
+
+Nos âmes débordantes de ciel, et nos cœurs débordants d'amour.
+
+Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie.
+
+14-15 août 1887.
+
+Dimanche, 21 août 1887, 8 h. 1/2, 9 h.
+
+Il me semble, mon adorée chérie, que je t'ai aimée et que je t'aime
+aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait
+fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais
+quoi.
+
+La peine est éloquente, l'excès du bonheur l'est aussi, éloquent,
+c'est-à-dire qu'il lui faut se dépenser au dehors en phrases;--et je
+suis de ceux qui écrivent mieux qu'ils ne parlent.
+
+A te sentir si charmante, si tendre, _si donnée à moi_, j'éprouvais
+comme une sensation neuve, une plénitude d'amour. D'autres fois,
+peut-être, tu as été ainsi, oui, tu l'as été, mais je ne l'avais pas
+senti de même; nous n'avions pas encore correspondu si profondément.
+
+Le sentiment et la sensation vraies s'avivent à se répéter, au lieu de
+s'émousser; on se pénètre plus intimement; on comprend mieux tout, les
+moindres gestes, les regards, les mouvements des lèvres où l'âme
+s'épanouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complète
+prise de possession mutuelle, et tu es difficile à conquérir; en toi, en
+moi aussi, peut-être, il y a des instants qui déroutent, quand nos
+fiertés se rencontrent front à front.
+
+Mais comme au fond de nos êtres nous nous aimons et quelle joie de le
+penser et de le repenser!
+
+Je suis heureux par toi, ma chère âme, et je ne l'avais jamais été. Tu
+me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une énergie
+de sensation que je n'éprouvai jamais.
+
+Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu
+m'enveloppes de toi.
+
+Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie,
+comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers,
+dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes étreintes, plus de joies
+que n'en a promis jamais le plus fou des rêves.
+
+Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'écrirais cela toute la nuit que je
+n'aurais pas dit encore combien je t'aime.
+
+Raffinement ou profanation: ayant écrit cela je vais rue d'U.
+
+Journal de voyage, 2 septembre.
+
+
+
+Sèvres.--Toutes ces mêmes choses vues ensemble hier. Est-ce
+possible que nous nous soyons quittés et que nous ne nous retrouvions
+pas ce soir!
+
+Je t'ai vue suivant le train des yeux, goûtant l'amertume de
+l'éloignement graduel... Et déjà il y a des lieues entre nous et une
+tristesse m'envahit-elle.
+
+_Versailles_.--Une famille monte--des Allemands,--cinq enfants.--Je
+change de compartiment--je suis très mal.--L'ennui va
+s'aggraver.--Seul c'était possible.--Cela devient horrible.--Pourtant
+je me fais à mon voisinage qui est convenable et ne pouvant guère écrire
+qu'aux arrêts du train, je lis. Je pense à toi et je te vois, mais je ne
+veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pénible.
+
+Avec cela, je ne suis pas sans inquiétude de toi. Si je ne te laissais
+pas, j'aurais un certain plaisir à ce voyage--c'est bien différent. Je
+sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, même momentanée, n'est
+possible qu'avec toi.
+
+Ces quinze jours qu'on nous vole, c'est trop, mais nous les
+rattraperons. En pensant constamment au retour, cela ira peut-être.
+
+10 _h_. 45.--Je me retrouve presque seul--un jeune médecin militaire qui
+admire le paysage, les églises et ressemble au Comte de Paris.--Plus de
+femmes, on peut fumer une cigarette, et, il semble, respirer.
+
+Que fait-elle, à cette heure?
+
+Il me faudrait un horaire de ta vie, d'avance, savoir où tu es à chaque
+instant, quels gestes, quel regard; si tu marches, si tu es assise,
+quelle robe; il me faudrait l'impossible, t'avoir.
+
+Cela va être très dur.--Des lettres de toi--Une aujourd'hui--samedi--que
+je l'aie dimanche.
+
+Je respire le parfum de tes gants et de ton sachet.
+
+Je lis un peu de l'_Éducation sentimentale_: «Le bateau pouvait
+s'arrêter, ils n'avaient qu'à descendre et cette chose, si simple,
+n'était pas plus facile cependant que de remuer le soleil.»
+
+Je pourrais reprendre le train de Paris, revenir, retrouver ses lèvres,
+ce soir, ce soir même--et cette chose si simple...
+
+J'ai eu la faculté de me résigner. M'aurait-elle communiqué son esprit
+de révolte?--ou bien y aurait-il des possessions si absolues qu'elles
+ne souffrent pas d'intermittence. C'est comme si on vous coupait en deux
+moitiés. Je me trouve fort désemparé, faisant avec ces mots tremblés
+comme autant d'efforts vains vers l'union dont chaque tour de roues
+m'éloigne.
+
+L'analyse de mes impressions te mettra au moins un peu de moi sous les
+yeux.
+
+Quelles heures divines hier et quelle journée pour lendemain.
+
+Sens-tu que Versailles nous a encore serrés l'un à l'autre d'un nœud
+nouveau? Et je crois que nous irons toujours ainsi nous unissant
+davantage.
+
+_1 h_.--L'uniforme réussit--ce qui est difficile--à lier
+conversation--je le renseigne vaguement sur le paysage, puis je reprends
+mon crayon. Je suis devenu assez expert à écrire au roulis et cela seul
+me réveille. Dormir aujourd'hui, tout seul, ne me dit rien; penser ne me
+va guère mieux. C'est une rêverie vague et triste avec des ressauts
+douloureux.
+
+Et je me sens moins abandonné que toi--je serai forcément un peu
+distrait; celui qui part a encore le moins mauvais lot.
+
+2 _h_.--Je sens, à mesure que j'approche, une tristesse me poigner, plus
+vive. Comme tu as pénétré ma vie, comme tu l'as pétrie, comme tu l'as
+faite tienne. Jamais, sûrement, je ne croyais éprouver, pour qui que ce
+soit, une tendresse pareille. Je croyais _en avoir été_ capable, mais
+que le temps était passé.
+
+Celle qui m'est chère a trouvé une belle réserve de passion, et c'est
+elle qui l'a découverte. Lui, il ne s'en doutait pas, se jugeant
+_scepticisé_, regrettant parfois amèrement une faculté qui dormait
+seulement.
+
+Tu m'as fait une belle vie, et si je ne t'aimais pas, je t'adorerais.
+
+Les choses que je revois me semblent différentes et indifférentes. J'ai
+laissé à tes doigts, dans le dernier contact, toute mon
+impressionnabilité. Tout va glisser sur moi; pour aller jusqu'au cœur,
+toi seule, maintenant, sais le chemin.
+
+Adieu, carissima, je t'envoie toutes mes pensées, tous mes baisers, bien
+vains, hélas.
+
+Manoir de Mesnil-Villeman Gavray (Manche).
+
+Bonjour, ma chère adorée, je me suis levé assez tard. Vaguer
+par les jardins, me refamiliariser avec les choses, me reposer les yeux
+aux verts, aux pourpres, aux violets des feuilles, me mène jusqu'à 10 h.
+et je remonte vivre un peu avec toi, en cette chambre, au second étage,
+avec une vue de hêtres, de marronniers, de toutes sortes d'arbres qui
+sont mon horizon, où j'ai rêvé jadis, où je me retrouve comme étranger.
+
+Hier, à la gare, une grande victoria m'attendait et, demi couché sur les
+coussins de vieille soie brochée, un peu usée et fanée, je songeais
+comme Berthe serait bien et ferait bien à côté de moi. J'arrive et c'est
+une sensation de dépaysement; la maison, peuplée pourtant, a des airs de
+chose vide; au sortir du bruit, elle semble muette.
+
+Les objets, les personnes, la nature, le monde sont vraiment ce que nous
+les faisons, ce que nous les voyons, et je me demande, plus que jamais,
+si les choses existent ailleurs que dans notre cerveau, si elles ont une
+réalité en dehors de notre pensée et de notre conscience. Ce qui vit, ce
+qui est pour moi, en ce moment, ce sont les deux petits coins de Paris,
+où elle se meut, où elle respire; chez toi et chez moi c'est là que je
+suis resté.
+
+Sûrement il m'est agréable de voir ma famille, que j'aime beaucoup pour
+mille raisons, sans nombrer les autres, mais ce n'est pas la même case;
+je manque de tes baisers. Si seulement, par-ci, par-là, j'avais le bout
+de tes doigts que j'aime tant à sentir à mes lèvres! Comme consolation,
+je me repose, je suis au vert, je vais accumuler de la tendresse, de la
+force, comme une machine que l'on maintiendrait jour et nuit sous
+pression.
+
+Elle sera bien aise de savoir qu'on m'a trouvé _bonne mine_; si les
+mauvaises langues savaient cela, seraient-elles vexées. De fait, je sens
+que je me porte fort bien. L'action, surtout une certaine action, m'est
+nécessaire; autrement, l'imagination fait des siennes et le système
+nerveux s'en ressent avec le reste.
+
+Je ne me fais pas à cette idée que nous sommes séparés, et hier soir,
+montant me coucher, j'eus un moment de spleen tel que la tête me
+tournait presque. La fatigue du voyage l'emporta et ce matin les rêves
+sont moins noirs. Il y aura encore des moments durs, ceux où je me
+trouve seul. Toi aussi, tu vas souffrir, ma toute aimée, et c'est cela
+surtout qui m'est pénible. Voilà que je m'attendris. Non, soyons forts,
+comme nous le fûmes hier, sur le quai, nous souriant le cœur, plein
+d'amertume.
+
+Quelles heures divines j'ai eues avec toi, comme tu as ensoleillé ma
+vie! Ton cœur me tient chaud, tes baisers me rafraîchissent, tes yeux
+m'éclairent. Fais-toi de belles robes pour me réjouir encore plus; mets
+ta volonté à bien dormir, bien calmer tes nerfs; je t'en prie, sors
+beaucoup, fais des courses, fussent-elles inutiles. Tu ne sais pas comme
+ce que tu m'as dit l'autre jour me fait peur: rassure-moi.
+
+Adieu et à demain, ma chère poésie, ma chère âme, ma chère chair. Un
+jour de passé, bientôt deux. Lundi, il y aura une lettre à la
+Bibliothèque, si je ne puis l'envoyer rue de Var. Mardi chez toi.
+
+P.S. Le voyage de ma sœur est remis à plus tard. De même celui de mon
+frère.
+
+Manoir de Mesnil-Villeman Samedi, 3 septembre 1887
+
+
+
+6 _h_.--Décidément, non, il ne sera guère distrait, la vie est trop
+lente; entre chaque phrase il y a place pour une pensée vers elle. Sorti
+un peu par une des avenues, allé jusqu'au village: peu récréatif. Me
+voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champêtre. Non, puisque vous ignorez
+le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le
+fond du tableau est vert. Que de vert! J'en étais déshabitué à ce point.
+Les chemins eux-mêmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres
+habillés de mousses.
+
+Après la secousse que j'ai éprouvée--secousse, est-ce le mot?--quelque
+chose d'approchant--après le don de moi-même, je ne retrouve pas ici ce
+que je croyais y avoir laissé. Puis, pour presque une semaine encore, ma
+sœur est absente et c'est une contrariété; sa présence m'eût été plus
+agréable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite
+les heures.
+
+10 _h_.-1/2.--Je monte à ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans
+courage même à écrire des mots pour elle.
+
+L'étoffe rayée dont il est question se fait encore dans le pays. On en
+trouve à raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander
+de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idéal en ce genre c'est, je
+crois, rouge et orange par bandes d'inégale largeur. Ce que l'on obtient
+maintenant est, paraît-il, de moins beau tissu. La largeur est de un
+mètre. Je tâcherai d'en trouver d'anciennes.
+
+Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je
+tâcherai de lui en envoyer des spécimens dans des lettres et elle dira
+ce qui lui plaît. Je ne pense qu'à elle et m'ingénie à épuiser la liste
+de ce qu'elle a demandé.
+
+Pourquoi faire, me dit-on, cette étoffe?--Couvrir un fauteuil, faire un
+tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et détaché est
+amusant.
+
+J'aimerais beaucoup être à demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne
+l'avais pas ce serait une grosse déception. Sa belle grande écriture sur
+l'enveloppe; l'adresse sur le côté gommé, le timbre de travers; à moins
+qu'on n'ait dissimulé son originalité par prudence.
+
+_Dimanche matin, 4 septembre_.--J'ai rêvé de la lettre que j'attends et
+j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son
+écriture, elle ne m'a pas gâté d'épanchements écrits. Son caractère est
+ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lèvres fermées et je
+comprends les hiéroglyphes de ses gestes, de sa démarche, les mouvements
+de ses membres chers, le rythme de sa respiration.
+
+Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps
+en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux
+feuilles vernies.
+
+J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne
+me réveille.
+
+Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance.
+Nous avons déjà subi bien des cruelles nécessités, mais celle-ci est
+vraiment trop amère.
+
+A demain, ma Berthe chère, ma chère femme. J'ai au doigt un des anneaux
+de la chaîne, tu as l'autre et notre pensée, du moins, nous tient
+magnétiquement unis.
+
+Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887.
+
+
+
+_Lundi, 3 h_.--Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais
+hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide
+erreur de la poste. Quelle déception hier, et quelles heures, quelles
+lignes noires j'ai écrites (que je n'envoie pas). La contrariété a été
+telle que j'ai été malade toute la soirée, toute la nuit, jusqu'à ce
+matin, où j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les
+pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main
+toute pleine de toi et de ton cœur. Ce sont de singulières vacances, un
+singulier repos que je prends, toujours en une perpétuelle tension de
+pensées, les yeux vers toi. Je te voyais restée debout sur le quai,
+maintenant je te vois sur ce banc où nous avons fait, plus d'une fois,
+de longues poses tristes à l'idée de nous quitter pour douze heures, et
+maintenant ce sont des jours.
+
+J'avais bien peur de la crise que tu as éprouvée; pleurer, tu as pleuré
+et c'est moi qui... Ne te fais pas d'idées si noires, ô ma chère femme,
+pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientôt seront
+passés et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La
+séparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle était
+irréparable, éternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas
+longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne
+serait rien, et au contraire ce serait peut-être l'infini.
+
+Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chère reine, nous
+nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre,
+c'est la plus grande somme de délices qu'il soit donné à une créature
+humaine d'éprouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me
+semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en
+voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la _Vita Nuova_, qui a
+commencé avec ton amour. Je puis écrire comme Dante, à cette date: Ici
+commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je
+te vis, la première fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voilà
+un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a été
+notre mutuelle pénétration jusqu'au jour, où, par ma faute peut-être,
+commencèrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le présent
+dépend du passé, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la
+force de notre passion de nous être tant et si longtemps désirés? Je
+t'ai respectée, je t'ai traitée comme une reine de qui on attend le
+signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi
+quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas
+forcer l'éclosion de la fleur, c'est que je te voulais amener à ce point
+où en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'était pour
+toujours. Je me sens comme forcé de le dire encore, tant cela me paraît
+étrange: Tout est changé ici; je ne reconnais rien; là où tu n'es pas,
+rien ne m'intéresse. La passion que tu cherchais, tu l'as créée, et quel
+chef-d'œuvre tu as fait!
+
+Tu auras été un jour sans lettre. Ce que j'avais écrit était trop noir.
+Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rêveries d'un
+homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu.
+
+
+
+Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre.
+
+Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au
+bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une
+odeur de menthe, près de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux,
+pareil à un très lointain chant d'église, les moucherons tournent en
+cercle à la surface du courant, ça et là, un à un s'y jettent, font de
+petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coupés, et
+frangés par les brins d'herbe retombant tout du long.--Un frelon passe
+avec son rapide vrombissement.
+
+En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure à un léger et
+lent coup de vent. Le ciel pommelé se reflète dans l'eau très limpide.
+
+Énervant, le silence est dominé, des fois, par le mugissement d'un bœuf.
+
+Je pense à peine, un peu en torpeur, avec assez de lucidité, cependant,
+pour noter par à peu près ce que je vois et ce que j'entends.
+
+Quelle amusante dînette on ferait là et quelle amusante baignade dans
+cette sorte de petit bassin, Diane dont je serais mieux que l'Actéon,
+qui ne me ferait pas mordre par ses chiens, qui me mordrait elle-même de
+ses belles dents aiguës!
+
+Sur le dessin d'un si vague penser, Amour ourdit la trame de ma vie,
+pour le moment, je rêve de cela, rêve et vain rêve! Ah! nous aurons cela
+une fois, et depuis les naïades et les dryades, les bois ni les eaux
+n'en auront tant vu.
+
+Je suis un peu mélancolisé de n'avoir pas reçu de son écriture
+aujourd'hui, mais je relis la lettre d'hier et, encore que l'ayant
+triste, je l'ai près de moi, elle, ma si chère dominatrice. Mon chagrin
+s'en est aiguisé comme dit le bonhomme Homère que j'ai pris avec moi;
+chagrin aigu, qui s'enfonce dans la chair comme un coin; c'est assez
+cela et la solitude est la meule où il s'appointit encore.
+
+Hier je parlai de mon départ; ce sera le jeudi. Nous voici à moitié, ma
+courageuse amie. On s'est bien étonné d'un si bref séjour, mais il n'y
+aura pas d'objection; et nous aurons encore deux jours à nous, sans le
+dimanche.
+
+Si elle mettait une lettre à la poste pour moi vendredi, il la faudrait
+adresser:
+
+chez Mme de Longueval
+à Geffosses,
+par Gouville (Manche).
+
+Sauf cela, je ne bougerai pas, serai de retour chez moi lundi. Pour
+l'endroit ci-dessus, les lettres mettent parfois deux jours. Il en est
+de même chez moi quelquefois.
+
+
+
+Mercredi matin, 7 septembre.
+
+Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agitée,
+déjà, en rêve, dans les joies du retour. Au réveil, c'est une tristesse.
+Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frédéric de l'_Education
+sentimentale_: «Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait
+avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne
+rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât et non la
+prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de
+la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur
+plus que les sens. C'était une béatitude infinie, un tel enivrement
+qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu.»
+
+Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'eût rien donné
+de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle éternelle
+soif de tes baisers, de tes étreintes!
+
+Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton écriture. Tu n'as
+qu'à te laisser aller à ta sincérité pour me dire des choses, pour
+trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien
+plaisir: je veux le porter toujours.
+
+Jeudi, 1 h., 8 septembre.
+
+
+
+Beaucoup de pages de toi, ma si chère amie, quelle joie! Je
+n'avais pas eu un moment à moi hier ni ce matin, et je me lève de table
+--nous déjeunons--pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans
+lettre t'a causé une déception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger
+la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La
+famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de
+toi.
+
+D'avoir reçu ta lettre je me sens comme grisé; je sens qu'il y a dedans
+des heures de rêveries, des heures à vivre, avec toi, du moins avec un
+reflet de toi.
+
+Je ne réponds pas à tes pages, à peine les ai-je regardées, d'un œil
+gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop
+précipité, n'a rien lu;--seulement vu ton écriture qui est quelque chose
+de toi et ce papier où tu t'es penchée, sur lequel tu as respiré.
+
+L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement
+un succès, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essayé de
+te salir soit humiliée, avilie aux yeux de tous, je la veux misérable,
+me réservant d'avoir pour elle la pitié la plus insultante.
+
+C'est tant pis pour ceux qui touchent à toi. Ils en seront châtiés si
+les circonstances servent mes plans.
+
+Ils ont voulu nous séparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y
+aurait dans une revanche. Je suis féroce comme un Peau Rouge, quand il
+s'agit de toi.
+
+Samedi tu auras une lettre à la Bibliothèque et Dimanche une autre chez
+toi. Puis tous les jours jusqu'à mon retour.
+
+J'ai envie de pleurer de ne pas t'avoir. Adieu.
+
+J'ai répondu au Cazajeux. Il y aura peut-être un second voyage à faire
+rue de Rome.
+
+Manoir de Mesnil-Villeman. Jeudi soir, 11 h., 8 septembre 87.
+
+Enfin, je les relis ces pages. D'abord, les parcourir à peine
+c'est tout ce que je pus faire. Pas un moment de solitude et je viens
+seulement d'être libre. Toute la journée, un mot m'était resté dans la
+tête sur lequel je veux un commentaire. Insurgée! Je le comprends bien
+un peu, mais il y a là-dedans beaucoup de choses que je voudrais voir
+écrites.
+
+Au moins aujourd'hui j'ai des nouvelles de la veille; le trou est moins
+large. Je sais qu'hier cette feuille était encore sous ses doigts,
+qu'elle y écrivait non sans une certaine colère de me voir toujours
+mélancolisé à la même place. Mon séjour ici est presque à sa fin; je n'y
+passerai plus qu'un jour, entre deux expéditions, la semaine prochaine,
+mardi; il faut m'y écrire à partir de Dimanche. Mercredi matin, j'arrive
+chez la Mère grand et jeudi soir--pas avant, hélas!--je prends le train
+pour être à Paris vendredi matin. Vers cinq heures moins le quart, je
+mettrai la clef dans la serrure, rue de l'Université, et tu seras là et
+nous serons payés de nos peines; au moins nous auront-elles valu ce
+moment du retour.--Si je n'avais pas un volume à t'écrire j'en resterais
+là ce soir, rêvant à ce moment où je nous vois, et il y a encore presque
+une semaine. Il m'a été impossible de négocier un plus prompt retour,
+sans être forcé à de trop invraisemblables imaginations, et aussi sans
+amener des contrariétés. Songe que l'année passée et d'autres années, au
+lieu de couper huit jours à mon congé, je l'allongeais frauduleusement
+de toute une semaine!
+
+Ainsi, ô ma chère amie, tu l'as dit, tu l'as écrit: Cette littérature on
+veut donc bien s'y intéresser. C'est la dernière joie que tu pouvais me
+donner; tu la tenais en réserve. Maintenant seulement, rien de toi ne
+m'échappe; j'aurai ton intelligence, aussi, comme ton âme et comme ta
+beauté. Il aurait été dur, souvent, très dur de travailler près de toi à
+des choses auxquelles tu serais demeurée étrangère. Travailler avec toi,
+compris, encouragé et aidé par toi; c'est le plus complet bonheur que je
+pouvais imaginer. Il me semblait que les heures que je donnais au
+travail, je te les volais; elles seront à toi comme les autres, et c'est
+pour toi que je travaillerai. Arriver pour moi je le voulais, avec une
+énergie souterraine, sans en avoir l'air, et d'ailleurs sans me sentir
+talonné par une ambition immédiate. Si tu me tends la main, si tu me
+dis d'arriver pour toi, comme cela devient différent. Sais-tu que pour
+bien travailler il faut un but extérieur et qu'une satisfaction égoïste
+est insuffisante pour tel qui n'a pas l'égoïsme invétéré.
+
+Tu me fus bien cruelle, un soir--ou une après-midi, un vendredi que je
+restai chez moi--en me disant, ou en ayant l'air de me dire qu'il était
+fâcheux que j'eusse à travailler. Tu fis que j'eus comme un remords,
+comme une honte, de ce qui jusque-là avait été l'unique mobile de ma
+vie. Je t'aurais sacrifié tout, même cela. Mais je savais, au fond de
+moi, que tu voulais tout le contraire, que je m'y prenais mal, et que le
+moment viendrait où ce dernier lien nous lierait.
+
+(A demain la suite. J'irai à la poste moi-même et tu auras dimanche
+matin un _paquet_ timbré de Coutances.)
+
+
+
+Jeudi, minuit, 8 septembre 87.
+
+Que ne pouvons-nous pas faire à nous deux? Encore que nous ayons mille
+points communs, nous avons des dons différents qui se complètent,
+s'emboîtent. Il eût été bien dommage, en vérité, que nous ne nous soyons
+pas rencontrés; je crois que nous pouvons nous répéter cela sans errer.
+Pour ce qui est de moi, je fusse certainement resté très désemparé, avec
+une moitié de voilure et, comme gouvernail, l'indifférence. A quoi bon
+aurait pu être ma devise, corrigée, il est vrai, par le tout ou rien?
+mais aurais-je atteint le Tout? Tu m'as fait sentir d'inaccoutumées
+vibrations, en ces six mois où lentement je pénétrai ton intimité. Et
+voici qu'en écrivant ces mots, toute la suite des jours se déroule,
+clairs ou sombres, marqués de larmes ou marqués de tressaillements, des
+jours, aucun pareil, où j'ai vécu la vie de sentiment la plus profonde,
+d'une intensité à briser toutes les cordes de l'instrument.
+
+Je t'aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous
+furent communes. Ces jours, celui où je gardai un instant ta main dans
+la mienne; nous étions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un
+rendez-vous, et je n'entendais rien, je ne me souvins que plus tard;
+celui où tu ne me repoussas pas, mais encore ironique; ces lectures où
+plus de fluide m'entrait par les doigts au contact de ta main que par ta
+voix de syllabes dans les oreilles; celui où tu te laissas aller, la
+sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient
+autour de mes épaules: tu m'aimais, tu devenais différente de voix, de
+regard, de geste, transfigurée; et celui où toute abandonnée, tu me
+donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui
+aurais répandu ma dernière force et mon dernier souffle pour te sentir
+encore, encore, vibrante entre mes bras!
+
+
+
+Vendredi matin.
+
+Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activité cérébrale,--ce
+tigre endormi, paraît-il,--que le reste. Je ne veux pas qu'elle reste en
+friche ni qu'il demeure une seule de tes facultés sommeillantes. Je sais
+tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi
+comme pour moi, de souffrir que la moitié du trésor restât enfouie. Tu
+veux me faire arriver le plus tôt possible et crois que je vais
+reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie
+intellectuelle tout ce passage de ta lettre; c'est le but que je voulais
+atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a été pour
+moi de te voir ainsi décidée.
+
+Avoir l'inespéré bonheur d'une femme aussi complète et n'en jouir qu'à
+moitié... ce serait comme si, de mon côté, je cherchais à te dérober mes
+côtés intellectuels. Nous devons nous pénétrer de toutes parts et ne
+faire qu'un vraiment, d'intelligence, comme d'âme et de sensations.
+
+Ne crois pas, ma chère femme, que tu sois si malhabile à l'expression de
+tes sentiments. Ils débordent tes phrases; tu ne dis pas ce que tu sens,
+tu le racontes, tu le décris par le côté extérieur et tu m'en donnes la
+vision. Dans tel mot je trouve toute ton âme, car maintes fois je l'ai
+trouvée dans un geste. Et je t'aime comme tu es, et je ne te veux pas
+différente; j'ai moins besoin des phrases que de la réalité de ton
+amour. Et tu m'aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes
+actes ne me l'ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous
+sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. Ne prends pas même pour un
+regret ce que j'ai dit; je t'aime trop pour vouloir que rien de toi soit
+changé.
+
+Vendredi, midi, 9 septembre.
+
+
+
+Je commence une autre feuille sans espoir de là mener bien loin
+avant déjeuner. Il y a beaucoup de choses dans les pages d'hier,
+auxquelles je veux répondre très longuement.
+
+Tout à l'heure, sous les pommiers et sur l'herbe, couché de mon long, un
+chien, pas un petit, un épagneul, sa patte sur moi, je sommeillais
+lâchement, et me disais que le véritable plaisir est encore de faire
+plaisir à autrui, un certain autrui, et que le vrai bonheur est celui
+que l'on donne à l'être qu'on aime. Je voudrais te donner tout ce qui
+te manque, privations dont tu ne saurais te plaindre, encore que tu en
+souffres. Mon amie, à notre âge, la famille est celle que l'on se fait à
+soi-même: un être suffit à cela; pourtant, comme tu le sens, l'autre
+famille, l'héréditaire répond à un besoin différent (comme tu as des
+cordes cachées que nul n'a su faire vibrer,--aveugles!); eh bien!
+pourquoi la mienne te serait-elle fermée? Les préjugés contre lesquels
+nous aurions à lutter, tu les connais, il faudrait pouvoir s'imposer.
+Pour cela, être indépendant. Ma mère est trop intelligente pour ne pas
+comprendre, et l'un comme l'autre m'aiment trop pour ne pas accepter le
+choix que j'aurais fait. On a renoncé à chercher à me marier à une
+pintade; on sait, tout en ne sachant pas mon avenir fixé, que je ne
+consulterai jamais que moi-même et que je veux une collaboratrice d'une
+fécondité tout intellectuelle. Tu vois qu'il y a un ordre d'idées auquel
+je n'ai renoncé qu'en apparence et que, te disant certaines choses, un
+soir, dans le petit jardin de la rue de la Planche, je ne parlais pas en
+l'air. Ta fierté m'est aussi chère qu'à toi et sois sûre, quoi que je
+fasse, qu'elle n'aura jamais la moindre atteinte à souffrir.
+
+Est-ce que cela ne se peut écrire ces idées particulières qui te hantent
+et t'attristent encore? Pour moi, je ne vois rien au delà de ces quinze
+jours, qu'un ennui cette année, un ennui et annuel. Pourquoi songer à ce
+que nous deviendrions l'un sans l'autre? En somme, c'est songer à la
+mort, méditation vaine et dangereuse: il faut vivre comme si on ne
+devait jamais mourir. Ne sois point indifférente à ta santé, mon amie;
+veille à tes forces, fais-le pour moi et surmonte une répugnance à
+manger seule dont tu finirais par souffrir.
+
+Ayant naturellement l'esprit très pessimiste, il n'est aucune hypothèse
+néfaste qu'à certains moments je n'ai roulée dans ma tête; mais c'était
+pire jadis. Maintenant je me sens une responsabilité, je ne m'appartiens
+plus. Je pouvais arranger ma vie de façon bizarre, disposer de mes jours
+en prodigue, je ne puis plus me laisser aller vers le Nirvana, le néant,
+bercé par de noires fantaisies. Que j'aie consenti à ne point faire un
+pas vers le bonheur, cela m'était permis; je n'engageais que moi; c'est
+aujourd'hui très différent. Je suis heureux de cet idéal bonheur, tout
+de sentiment que peu d'êtres peuvent atteindre, je crois, et je veux
+l'être pour que tu le sois aussi.
+
+Il y a entre nous, une sorte de mysticisme qui enveloppe, d'un charme
+très doux, notre intimité; ça a été une de tes habiletés et de tes
+délicatesses de le maintenir toujours; c'est comme un parfum.
+
+
+
+_Vendredi, 4 h_.--En effet, il serait amusant de déloger la vieille et
+de s'insinuer à sa place. Il y a un grand pas de fait, et sans plus
+préjuger que vous ne voulez le faire vous-même, je crois qu'on tirera un
+parti quelconque de cette rencontre. Hasard bien intelligent qui
+donnerait du même coup la vengeance et le succès: il me semble que,
+momentanément, s'il était en mon pouvoir de choisir, je sacrifierais le
+succès à la vengeance. Tu ne me croyais pas capable de sentiments
+violents? D'autant plus violents, peut-être, qu'ils se dissimulent
+davantage. Si tu m'avais repoussé; il y a deux mois, dans le moment le
+plus aigu de notre crise, il est probable que j'aurais disparu
+tranquillement; j'entends repoussé sans motif extérieur; mais s'il y
+avait eu une rivale et que je l'eusse découvert, j'aurais été capable
+d'une colère terrible et de ses suites.
+
+Absurdité, peut-être, mais si la passion se raisonnait elle-même, elle
+ne serait plus la passion.
+
+Penser que maintes fois j'ai manqué te perdre! Il est donc dangereux
+d'aimer trop et pour dépasser la mesure on peut dépasser le but aussi!
+C'est là une leçon qui ne me servira pas: d'ailleurs, l'expérience en a
+été faite et comme elle n'a pas tourné contre moi, je ne sais que
+croire. Oui, cela arrive, en effet, qu'une femme, malgré son instinctive
+intuition, ne devine pas, mais c'est différent et d'aimer trop n'y fait
+rien. Il faut aimer trop pour aimer comme il faut et tant pis pour
+celles qui ne sentent pas le prix d'une passion absolue.
+
+Comme je te vois le plus souvent, quand la vision de toi me vient, et
+c'est à toute heure,--tu es assise chez moi, dans ton fauteuil, je suis
+à tes genoux et tu bois du thé avec des mouvements d'oiseau. Il n'y a
+pas un geste qui me ravisse davantage; sérieuse, tu relèves la tête avec
+une grâce fière.
+
+Tu ne m'as pas accompagné ici; c'est moi qui ne t'ai pas quittée! Il me
+semble, à de certaines fois, que je suis toujours là-bas, mais, par une
+singulière ubiquité, je me vois près de toi, j'assiste, en spectateur, à
+notre intimité.
+
+Je n'ai pas eu de lettre aujourd'hui? En trouverai-je une à Geffosses?
+Tu n'avais rien à craindre en m'écrivant souvent. On est extrêmement
+discret à mon égard et tes deux lettres n'auraient été même vues par
+personne, si je n'avais laissé traîner exprès l'enveloppe de la seconde.
+Il en est de même de celles que j'envoie, et je ne varie l'adresse que
+pour échapper aux curiosités du facteur et des gens. Non plus, on ne me
+questionnait jamais, et comme c'est pareil pour toutes choses, que je ne
+parle que lorsqu'on m'interroge, il n'y a guère d'épanchements intimes.
+Je refoule tout à peu près en la même manière que toi. Ma mère, seule,
+saurait tirer quelque chose de moi par des procédés que je ne pénètre
+pas, qui sont peut-être très habiles, ou, tout simplement, maternels.
+
+Toi seule, en somme, a descellé mes lèvres, et encore, tu le vois, si
+j'écris volontiers tout ce que je pense, je le parle difficilement. Le
+premier mot me coûte: il faut une impulsion extérieure; la volonté ne
+suffit pas.
+
+Mon séjour aura été bien gâté par l'absence de ma sœur et vois comme je
+n'étale guère mes sentiments: je n'ai pas fait une seule allusion à ce
+regret. Avec ce caractère, il doit être assez difficile d'arriver à me
+connaître, et ni l'un ni l'autre nous ne nous sommes pénétrés du premier
+coup. Tu t'es révélée très lentement à moi. Sûrement que la personne à
+qui j'adressais la Ballade de la Robe rouge et celle qui lit cette
+écriture n'est pas pour moi la même femme. Ton masque d'ironie a bien
+failli me décourager et cela fût arrivé, si parfois d'inconscientes
+manifestations ne s'étaient fait jour,--presque imperceptibles, à la
+vérité, mais suffisantes à montrer qu'il y avait là un cœur et qu'on
+pouvait le faire battre.
+
+
+
+7 h.-1/2--Dans le Bois (recopié).
+
+Aux heures attristées par la mort du soleil,
+Quand la mélancolie avec la nuit s'éveille,
+éveillant le troupeau des ombres qui sommeillent,
+avant qu'au bleu obscur du ciel diminué
+n'éclatent les étoiles, ces diamants cloués,
+clouant les draperies royales de l'Empyrée,
+à ces heures très douces aux simples, salutaires,
+je me sens submergé soudain par une mer
+amère, dont les flots sont des doutes, des mystères...
+
+
+
+11 h.
+
+La cloche du dîner me coupa les ailes,--du même coup dissipa l'océan
+dont la marée montait et j'en suis resté là de mes vers rythmiques et de
+mes assonances.
+
+Je reprends les pages lues et relues, cherchant s'il y a des choses
+demeurées sans réponse.
+
+Dieu! que d'écriture tu vas recevoir! J'ai réservé cela pour le morne
+Dimanche. Puisqu'on les demande j'y aurais bien joint les rêvasseries
+noires écrites l'autre jour et pas envoyées, mais je les ai brûlées; il
+n'y a guère de regret à en avoir; ce n'était pas de l'insurrection, mais
+de la maladie. De fait, je fus malade et cela pourrait être donné en
+exemple, dans les physiologies, comme preuve de l'influence du moral sur
+la bête. Cette extrême nervosité fit croire, un jour, à un bonhomme qui
+m'observait et se croyait sagace, que j'étais féminin, sensitivement.
+Au fait, je suis peut-être une âme tendre!
+
+Quels bavardages j'envoie à mon amie! Mais je sais qu'elle m'écoute, et
+si la tête ne me bourdonnait pas un peu, je serais capable de remplir
+encore un carré de papier.
+
+Pour envoyer le plus mince soupçon d'échantillon, il faudrait avoir sous
+la main de ces rayures et je n'en ai pas encore. Je tâcherai de
+circonvenir ma mère qui en a dans un coin, mais sous quel prétexte? S'il
+faut en faire faire, ce n'est plus cela; j'espère en trouver à
+Coutances. Pour la robe, la Gr. M... est malade et ce sera peut-être
+difficile. Voilà des déceptions. Le reste va tout seul, encore que les
+cuillers ont manqué rester en route; enfin, il est convenu qu'on me fera
+cet avancement d'hoirie.
+
+Il faudrait dépoétiser le parfum de la petite feuille pour dire son nom.
+J'en sème dans les pages, mais, Psyché, tu ne sauras pas son nom. Les
+jours maintenant peuvent se décompter. Bientôt,--Enfin--Adieu, ma chère
+âme. Dimanche je t'écrirai du bord de la mer, mais comme là le courrier
+est le matin, il n'est pas sûr qu'on ait la lettre lundi. Je ferai mon
+possible. Je te dois bien cette illusoire compensation d'une lettre
+quotidienne. Une lettre, c'est une joie, je le sais bien quand je vois
+ton écriture.
+
+De cette vieille ville de Coutances, Samedi, 10 septembre, 4 h.
+
+J'espérais trouver ici de l'étoffe rayée. En voici, dans une
+enveloppe séparée qui me semble parfaite pour un manteau--le manteau de
+nos rêves.
+
+Je crois qu'il n'y a qu'ici qu'on trouve cela. C'est fait sur métier à
+la main par les seuls paysans.
+
+Je puis en avoir à bon marché la quantité qu'il faut. La largeur est de
+1 m. 10 environ.
+
+En répondant avant six heures et en adressant la lettre à _Coutances
+(Manche), Poste restante_; j'aurais le temps d'en prendre en revenant
+de Geffosses.
+
+Si l'on n'est pas encore décidé, j'ai l'adresse de la bonne femme et on
+pourra s'en procurer plus tard.
+
+Trouvé ici une _cuvette_ originale, peut-être impossible:--un vieux
+bassin de cuivre--ancien, en bon état--qui bien écuré et nettoyé serait
+d'un joli ton jaune--Trouvé des ciseaux.
+
+Mon écriture est-elle lisible--J'écris dans le jardin de la vieille
+maison, l'intérieur étant trop mélancolisant avec ses volets clos,
+l'odeur de moisi. Une machine dont on héritera peut-être; bon pour un
+conte d'Edgar Poe.
+
+Déjeuné chez un brave homme de poète, non sans talent, mais un peu
+provincialisé. Une fête pour lui et pas un moment désagréable pour moi.
+
+Une petite pluie fine pour voyager; peu récréatif, pas plus que les
+chemins de fer de ce pays où l'on est plus secoué qu'en un vieil
+omnibus.
+
+Singulière ville. Je passe dans les rues, on me regarde, on me signale;
+des vieilles gens, des ecclésiastiques me saluent très bas; un libraire
+veut me vendre un vieux christ en ivoire; j'entends mon nom murmuré par
+les boutiquiers sur leurs portes.
+
+Les corneilles de la Cathédrale ont un cri particulier; il y en a plein
+l'air, par moments. Dans les rues un bruit de sabots. Impression funèbre
+et grotesque.
+
+Geffosses, samedi soir.
+
+Que j'ai une amie précieuse! Comment, je tenais beaucoup à
+avoir cet article sur Carducci dont j'avais vu le titre et elle trouve
+moyen de se le procurer! C'est de la sorcellerie pure! Ainsi, sans me le
+dire, on savait qu'il faut me tenir au courant de la littérature
+italienne. La surprise est charmante, toute utilité à part, et me cause
+un plaisir très vif et très inattendu. Comment savait-on encore que je
+tiens à noter tout ce qui paraît sur Leopardi? Les autres nouvelles
+littéraires sont également bonnes à savoir. Ceci s'appelle entendre la
+collaboration. On peut communiquer l'article du Voltaire. Mon bonhomme
+de poète, qui l'a lu le trouve de son goût, supérieur aux ordinaires
+articles de journaux.--Je trouve très agréable cette manière _d'agir des
+tendresses_; tu as été aussi tendre en lisant et en notant pour moi
+qu'en m'écrivant de jolies choses. Je le prends ainsi, tu vois, mon
+amie, que ce n'est pas décourageant.--C... a toujours eu l'habitude des
+cartes postales; j'en ai de lui toute une collection; je ne crois pas
+qu'il en ait autant de moi. C'est un garçon qui fait des économies de
+politesse pour sa petite famille. Si mon second article passe au
+Voltaire--et si ce n'est là, ce sera ailleurs--il est à prévoir que mon
+nom sera répété plus d'une fois. Bien lancé, ce paradoxe sur la pucelle
+pourrait servir de thème aux patriotes pour qui les gloires sacrées de
+la France, etc..., de thème pour me dauber, ce qui serait réjouissant.
+Le Voltaire, pourrait bien avoir eu peur de cela; et pourtant, il y a
+celle de son patron! Oui, mais il y a aussi la gloire la plus pure,
+etc...--J'apporterai le cachet en question, à moins, ce qui est
+invraisemblable, que mon père ne s'y oppose. A la vérité, il n'y a que
+celui-là où ses armes soient seules; les autres ont, accolées aux
+siennes, celles de ma mère. Très juste le passage sur ceci, qu'il faut
+penser à se maintenir, une fois arrivé. Quant à cette crainte d'arriver
+trop vite, je la crois chimérique. Je puis arriver, à mon âge, sans
+danger, ne me sentant aucunement dans la voie de la stérilité, au
+contraire. Puis, une fois arrivé, c'est-à-dire connu, si au lieu d'un
+but général on a des buts particuliers, telle œuvre, tel succès spécial,
+un genre différent de celui dans lequel on s'est fait connaître, une
+bataille à gagner sur un terrain neuf, le théâtre.--Il y a eu, ai-je
+appris aujourd'hui, un article de Marcel Fouquier dans _LE XIXe
+SIÈCLE_ (vers mars ou avril), où il notait que j'avais été le premier à
+parler en France du poète américain. Peut-être qu'avec la complicité de
+Paul T... on pourrait feuilleter quelques numéros de ce journal; à moins
+que le temps manque, et, en ce cas, je le ferai moi-même à mon retour.
+
+M'adresser les lettres mises à la poste lundi, à _Coutances, poste
+restante_; celle mise à la poste mardi, au _Château de la Motte,
+Bazoches-en-Houlme (Orne)_. Mercredi, elle pourrait arriver trop tard;
+ce jour, moi, je t'écrirai pour la dernière fois. Jeudi je serai très,
+très, très impatient et vendredi matin, heure dite, vers 5 h. moins le
+quart (le train arrive à 4 h. 15, gare Saint-Lazare, cette fois), enfin
+je te retrouverai. Je t'en prie, mentalement--moi je l'efface d'un
+trait de plume--retire le mot dont tu qualifies ta lettre. Il n'est pas
+vrai, et il est laid. En tout ce que tu m'écris tu me prouves que tout
+ce qui m'intéresse t'intéresse; n'est-ce pas aimer cela, et le dire,
+encore que d'une façon détournée?
+
+Pas de lettres! Gourmande, elle met le mot au pluriel. Eh bien! hier, il
+y en eut deux et trois enveloppes, sommes-nous contente? Elle n'a qu'à
+dire: encore, encore, et on lui obéit. Si j'étais en prison, je
+t'écrirais tout le temps,--il y à tant de manière de dire qu'on l'aime à
+celle qu'on aime uniquement!--mais je ne suis qu'un prisonnier en
+liberté.
+
+Dimanche matin.
+
+Bonjour, mon cher Sphinx, je me réveille non loin de la mer. En
+me penchant par la fenêtre, je l'aperçois bleue, éclatante. Le beau
+temps me permettra de profiter de ces deux jours pour m'y plonger un
+peu. Mais voilà encore, de cette fois, un plaisir bien incomplet.
+
+Geffosses, Dimanche 11 septembre, 4 h.
+
+Couché dans le sable, dans les dunes, à l'abri du vent. Par une
+échancrure, je vois la mer glauque sous le ciel, sous le ciel laiteux; à
+l'horizon, après une bande sombre, Jersey se détache dans un bleu de
+brume. Le sable chauffé par une journée de soleil me brûle et m'amollit;
+il y a comme des baisers dans l'air, et les vains désirs se fondent en
+une tristesse. Le halètement sourd du reflux engourdit la pensée, de
+même que les effluves salines aiguisent les sens. L'hallucination vient:
+Tu surgirais tout d'un coup d'entre les grandes herbes des dunes que je
+n'en serais pas étonné. C'est aussi que j'ai beaucoup vécu avec toi
+aujourd'hui. Je fus à la messe ce matin, il y avait de l'orgue et toute
+notre vie dans les églises a surgi devant moi, depuis ce vendredi du
+Stabat jusqu'au jour des jacynthes.
+
+Le creux de sable où je suis étendu se peuple de ta forme; tu sors de
+l'eau ruisselante, étincelante au soleil, comme Astarté, ou tu
+t'allonges sur la dune, le vent couvrant de sable menu ta peau ivoirée.
+
+Mes sens s'irritent; d'ailleurs, je suis un peu énervé; je dors fort
+mal; passant tous mes rêves avec toi, ce qui n'est pas calmant du tout.
+
+Cette solitude de la mer est terrible; en deux heures on est las
+d'esprit, sans autre lucidité que des sensations lancinantes; toute
+l'âme est chair. Ceux qui trouvent que ça élève l'âme à Dieu n'ont pas
+le crâne fait comme moi; à Trouville, peut-être, à cause du casino, mais
+pas à Geffosses, où je suis la seule nature respirante, en face du flot
+bleu. C'est vers toi qu'en un désir fou elle va, affamée de baisers. Oh!
+ce creux dans les dunes, encore un endroit où j'ai semé un des petits
+cailloux blancs, que j'ai emporté, comme le Petit-Poucet, pour retrouver
+le chemin de mes désirs.
+
+De longtemps, d'ailleurs, je fus obsédé par cette fantaisie, et je
+l'objectivai une fois, mais à l'état de désir seulement dans Patrice.
+Ainsi ai-je fait souvent; ce que je ne pouvais réaliser, je l'écrivais.
+Et voilà pourquoi je n'écrirai peut-être plus de roman d'amour; on
+n'écrit bien que ce qu'on n'a pas vécu. Ceci n'est pas l'opinion
+commune, mais vois, Balzac ne vécut jamais qu'en imagination. Ce sont
+deux cases très différentes, la littérature et la vie; on ferait un
+chapitre là-dessus s'il y avait des gens pour le lire.
+
+--Voilà des cockneys qui arrivent et des femmes d'une esthétique
+médiocre vont apparaître dépouillées de leur corset (il n'est pas donné
+à tous d'avoir une femme avec laquelle on peut railler le corset),
+spectacle d'un intérêt très ordinaire.
+
+Je me vautre vêtu de molleton blanc; j'en apporterai la vareuse qui avec
+un liseré rouge ou bleu ne lui déplaira peut-être pas comme vêture pour
+la maison.
+
+Le soleil baisse, le vent devient frais et cela m'apaise. Je n'ai pas
+pris de bain, ne voulant pas aggraver un léger mal de gorge. Puis la mer
+est loin, très basse et je manque un peu d'entrain.
+
+A nous deux nous y serions si bien. Ceci est un rêve très réalisable;
+sinon à Geffosses. Il n'y a pas des tantes sur toutes les plages de
+France.
+
+On aurait pu, _s'il n'y a pas encore de décision au sujet de Patrice,
+communiquer Merlette. Un volume déjà paru peut décider en montrant qu'on
+n'est pas absolument un débutant_.
+
+
+Gefosses, lundi soir, 12 septembre.
+
+Vous n'aurez qu'un mot de moi, aujourd'hui, mon amie. D'une longue
+course à la mer, de plusieurs heures de contrainte, je me trouve las.
+Demain, je n'aurai pas une minute à moi et pour qu'il n'y ait pas un
+jour sans correspondance, j'écris ce soir.
+
+En approchant de sa fin le supplice devient intolérable, par moments;
+puis, je me préoccupe de remplir de mon mieux le programme et je ne sais
+si j'y réussirai complètement.
+
+Pas de poésie dans l'âme aujourd'hui; une journée laide, sans lectures,
+sans écritures, sans solitude; j'ai scrupule d'envoyer à mon amie ce
+terne reflet d'une pensée obscurcie.
+
+C'est ma faute aussi. Peut-être si j'avais prévu rester ici aujourd'hui,
+aurais-je eu une lettre que je ne trouverai que demain, poste restante,
+à Coutances.
+
+Ces trois derniers jours vont se passer en déplacements; j'ai hâte
+d'être à la minute attendue et je ne parle pas encore de la minute
+suprême, seulement de celle où je monterai dans le train de Paris.
+
+L'autre, celle où je te toucherai, je la pressens d'une joie si aiguë
+que j'en ai peur, presque. Je te toucherai, oh! j'ai besoin de te
+toucher, de te sentir dans mes bras, de t'étreindre, de te serrer contre
+moi, mes lèvres à ta tempe, longtemps, longtemps; et de me mettre à tes
+pieds, la tête sur tes genoux; et d'avoir tes bras autour de mon cou.
+Je vivrais rien que de ton contact; c'est par là, lèvres à lèvres, qu'on
+se parle et qu'on se dit tout.
+
+
+
+Lundi soir, 11 h.
+
+Rentré dans ma chambre, et debout, sur un meuble qui me sert de pupitre,
+je veux passer encore un peu de temps avec toi. Je pense qu'en ce moment
+tu es joyeuse ou triste à cause de moi, si Patrice a réussi ou pas. Te
+faire partager des succès, ce serait bien bon, mais les déboires?
+
+Oh! cet éloignement m'exaspère, me rendrait fou ou stupide. Je n'en
+supporterais pas une heure de plus. Quand je suis parti, je ne savais
+vraiment pas à quoi je me condamnais, mais quand je l'aurais su!
+
+Et voici que je te revois sur le quai du départ, sans mouvement,
+droite, comme la statue de l'adieu, et il me semble que tu es restée là,
+immobile, depuis le temps et que si je revenais par là, je t'y
+retrouverais.
+
+J'ai encore au cœur l'angoisse de cette minute.
+
+Bonsoir, ma chère femme; je m'endors et je m'éveille avec toi; la mer
+gronde, le vent souffle, la nuit est sans lune, c'est l'heure des
+évocations.
+
+Pour racheter la laideur de ma lettre je la parfume de ces trois petites
+feuilles que j'ai découvertes tantôt.
+
+
+
+Mardi soir, 13 septembre.
+
+Que d'ironie! que d'ironie! et qui tombe bien à côté, cruelle, car ce
+bois d'où sont datés les vers n'est pas du tout l'autre; il touche à la
+maison. Puis l'autre je n'y ai jamais associé, dans mes désirs, personne
+de réel que toi. Mais j'ai l'air de me défendre.
+
+Ironie et sagesse. Que de sagesse! Et aussi que de choses peu
+rassurantes! Des écueils, des précipices! Dieu! quelle navigation
+périlleuse!
+
+Puis une ondée d'automne sur mon lyrisme!
+
+0 mon cher porte-drapeau, te verrait-on t'arrêter; pire, faire un pas
+en arrière?
+
+Ainsi je ne te trouverai que, peut-être, vendredi matin? J'espère tout
+de même, mais puisque je n'en ai plus la certitude--où l'avais-je prise,
+cette certitude?--je ne fais plus qu'espérer.
+
+Enfin, à peine y a-t-il des jours entre nous, maintenant, seulement des
+heures. Et je n'écris plus, seulement ceci pour tenir ma promesse; je
+n'ai plus de mots, je n'ai plus que des baisers.
+
+Ce soir, je suis horriblement las; demain je pars d'assez bonne heure.
+Il faut me faire crédit.
+
+S'il y a des déceptions à mon arrivée, il y aura aussi des surprises.
+
+On a dû trouver bien risquée--_alors_! ma lettre du bord de la mer! Tant
+pis!
+
+J'apporte ce cachet; d'ailleurs, il n'y en a pas d'autre.
+
+Paris Bazoches 66-38-15-12 h.
+
+Infiniment content Patrice c'est l'autre qui revient pas, l'auteur ne
+comprend ni n'admet ce noir aucune raison valable. Il faut être à
+l'Université Montparnasse 4 H. Remy.
+
+
+
+Château de la Motte, jeudi matin
+15 septembre.
+
+Ainsi cette même qui m'écrivait il y a quinze jours que hors de moi il
+n'y avait rien me raille aujourd'hui de ma tendresse, trouve qu'après
+quinze jours nous sommes physiquement étrangers l'un à l'autre--et cela
+à l'heure même où je ne l'ai peut-être jamais si passionnément désirée.
+
+Il me semble que ma vie croule dans cette chambre même où je suis né.
+Lâchement j'ai pleuré ce matin, en m'éveillant,--dans la sensation que
+tout se retirait de moi. Je la voyais s'éloigner ironique: «Ah! tu
+m'aimes! Eh bien, aime!»
+
+Pourquoi me torture-t-elle ainsi? Non, elle me fait vraiment trop
+souffrir, mon orgueil va reprendre le dessus. C'est la dernière plainte;
+on ne me raillera plus.
+
+C'est moi que l'on piétine; cela souffre toujours, cela ne crie plus.
+
+Je me roidis; on ne broira qu'un morceau de marbre.
+
+Ah! tu me railles d'avoir fait de toi ma vie. C'est fini, tu ne sauras
+plus ni ce que je pense, ni ce que je sens; j'ai mis un sceau sur mes
+lèvres.
+
+Quel retour, quelle nuit à passer,--et quelle arrivée!
+
+Je serai là, elle n'a qu'un pas à faire et elle ne le fera pas.
+
+Faut-il donc que ce retour soit pire que le départ!
+
+En la quittant, je la sentais à moi; qui vais-je retrouver?
+
+Mais je ne cède pas ainsi.--Dépêche envoyée. Infiniment content.
+Patrice. C'est l'autre qui revient, pas l'auteur.--Aucune raison
+valable. Ce noir ni compris ni admis. Il faut être à l'Université.
+Retour M.P. 4h.
+
+
+
+Vendredi 16 septembre 7h.-1/2.
+
+Je reviens--vous étiez chez vous--vous m'avez entendu, ne m'avez pas
+ouvert.
+
+Quelle réponse faire à cela et à vos dernières lettres.
+
+--Quelle?
+
+Je suis mortellement triste, je m'en vais je ne sais où devant moi.
+
+Tu me rends fou ou tu me tues.
+
+Il y a un mystère.
+
+Enfin à 1 heure. Vivre jusque-là va m'être très dur. Raille, crainte de
+l'attendrir.
+
+Qui m'eût dit qu'après le déchirement du départ, il y aurait
+l'angoisse--ah! pire--du retour?
+
+
+
+ INTÉRIEUREMENT
+
+ Τή φιλή
+
+ 12-22 septembre 87.
+
+
+Ne me demande plus de mots, ô mon amie,
+des mots doux et choisis, pour leur grâce, un à un,
+des mots dont le murmure épand comme un parfum,
+ne me demande plus de mots, ô mon amie.
+
+
+Ne me demande plus de phrases, mon amie,
+des phrases sur l'enclume au marteau martelées,
+des phrases qui font un bruit d'ailes envolées,
+ne me demande plus de phrases, mon amie.
+
+
+Ne me demande plus de vers, ô mon amie,
+des vers dont la beauté modelée à ton corps
+a trempé ses contours dans le rose et les ors,
+ne me demande plus de vers, ô mon amie.
+
+
+Ne me demande plus de prose, ô mon amie,
+de prose dont l'airain vibre et sonne, superbe:
+ma tendresse dédaigne et dépasse le verbe,
+ne me demande plus de prose, ô mon amie.
+
+
+Demande-moi plutôt de l'amour, mon amie,
+de l'amour où les cœurs se fondent, profusés,
+car je n'ai plus de mots, je n'ai que des baisers,
+demande-moi plutôt de l'amour, mon amie.
+
+
+
+ Τή φιλή
+
+ L'AME EN VOYAGE
+
+ PROSE
+
+24 septembre 1887.
+
+Sous la lampe rose, mes désirs se sont accomplis contre ses
+désirs:--- et c'était la même ombre luciolée des mêmes reflets, les
+mêmes étoffes aux vagues papillotements; c'était le même nid sous la
+lampe rose.
+
+
+Mes désirs se sont accomplis et pourtant l'amie était absente: il n'y
+avait rien de ce qui fait d'elle l'amie, ni l'enveloppement des gestes
+conquérants: ceci est à moi; ni le baiser qui mord; ni le tressaillement
+de la moelle qui s'électrise depuis le cerveau jusqu'aux orteils; ni les
+syllabes murmurées à peine, le cri doux et un peu fauve qui dit
+l'indicible; et pourtant.--oh! tristement!--mes désirs se sont
+accomplis.
+
+
+L'amie était absente, je l'ai cherchée en vain. En vain j'ai interrogé
+la chair en ses secrets: les secrets ont gardé leur secret. Sous la
+lampe rose, la même lampe rose, ce n' était plus la même amie.
+L'illusion m'a tendu ses lèvres, la chimère m'a livré sa beauté: l'amie
+était absente.
+
+
+Je l'ai cherchée en vain: son âme était en voyage. Et c'était pareil à
+un songe charnel, quand les imaginations viennent rôder, fantômes, et
+s'offrir, succubes. Qui donc était là? Qui avait pris sa place, sa
+forme, ses membres, sa grâce, quelle femme, puisque, elle, je l'ai
+cherchée en vain?
+
+
+Son âme était en voyage, quand mes désirs se sont accomplis. O statue,
+je t'offrais la mienne: pour t'animer, tu n'avais qu'à ne pas détourner
+la bouche. Une vie, c'est assez pour nous deux qui ne devons pas être
+séparés. Mais non: statue sous la lampe rose, son corps s'est donné
+seul; son âme était en voyage.
+
+
+
+ LE JOUEUR DE FLÛTE
+
+ PROSE
+
+
+I.--Leurs amours, sous le ciel d'Athènes se rythmaient à des
+accompagnements de flûte. Les sept trous de la syringe, en notes aiguës
+et douces, répétaient la musique des baisers, berçaient la langueur des
+attitudes et l'inattendu des étreintes:
+
+--Quel sera notre joueur de flûte?
+
+II.--Elle veut qu'un écho redise l'inexprimable harmonie des baisers qui
+tombent sur la chair, comme une pluie tiède: vifs et précipités par le
+désir qui vers le but suprême se hâte, sans respirer les parfums
+diffusés le long du sentier; lents et ralentis à la volonté du plaisir
+qui fait l'école buissonnière par monts et par vaux:--
+
+--Quel sera notre joueur de flûte?
+
+III.--L'aveugle désir a des voies droites; il marche d'un train rapide.
+Aux yeux un bandeau qui lui voile le monde réel, il court haletant, le
+front en avant, vers l'infini qu'il n'atteindra jamais; éternelle
+illusion, éternellement renouvelée. Pour noter la course décevante du
+désir,--
+
+--Quel sera notre joueur de flûte?
+
+IV.--Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un
+instinct qui le domine, il a une âme. Il n'est pas égoïste et même ne
+s'épanouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la
+chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette
+chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, ô, mon amie.
+
+--Quel sera notre joueur de flûte?
+
+V.--Désir, plaisir, passion, la passion qui en dépit de tout, des hommes
+ennuyés et envieux, de la société stupide et borgne, unit deux êtres, et
+d'une inéluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare
+et qui fait peur; la dévorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et
+parfois les dévore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rêves
+et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une
+telle passion,--
+
+--Quel sera notre joueur de flûte?
+
+VI.--Et pour rythmer les rires où s'épand la joie de se comprendre,
+l'insaisissable accord des yeux, les contacts perpétués des doigts, les
+appels fréquents des lèvres, dis-moi, amie.
+
+--Quel sera notre joueur de flûte?
+
+VII.--Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je
+veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,--joncher,
+comme de roses, ta chair adorée. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi
+veux-tu que je sois aussi le joueur de flûte?
+
+9-10 octobre 87.
+
+REMY DE GOURMONT
+
+_inv. et scrips._
+
+
+
+
+ LE SOURIRE
+
+Assonances
+
+_Risus et amicæ laudes._
+
+
+Le sourire est un dieu charmant, fait de lumière,
+limpide comme un vol subtil de libellules
+qui rase l'eau dormante et bleue des étangs clairs.
+
+Frère d'Eros, il a des ailes minuscules,
+et les flèches d'argent qui peuplent son carquois
+ont pour pointe un désir et pour barbe un scrupule.
+
+Ses yeux sont des saphirs profonds comme une joie
+d'amour; mais l'âme est si mobile, et la prunelle,
+qu'ils ont l'air d'améthystes, parfois, ou de turquoises.
+
+La bouche est rouge: elle a la grâce d'un pastel
+et le pourpre très doux, le velours d'un œillet;
+quand elle s'ouvre, il en sort soudain une étincelle.
+
+Le Sourire est un dieu charmant, mais si léger
+qu'il ne pose pas plus qu'un oiseau sur la branche:
+il voltige et s'envole, il déjoue les aguets;
+
+Quand on croit le tenir, il a fui comme un charme;
+pas plus qu'une hirondelle on ne le prend au piège,
+et s'il était captif, il mourrait dans sa cage.
+
+Il s'arrête par-ci, par-là, dans un cortège
+d'éclairs, jase, et d'un seul coup d'aile part en fusée,
+revient, s'en va, toujours courant le même arpège.
+
+Il est rayon, il est parfum, il est rosée.
+Il a des feux d'étoile et des phosphorescences
+plus douces que la lune dans la nuit argentée:
+
+lueurs comme on en voit présager la naissance
+et les splendeurs encore confuses de l'aurore;
+éclat tout plein de grâces, mélancolies, pimpances.
+
+Il est rayon, il a dans son écrin les ors,
+les violets, les roses, les bleus, les améthystes,
+les sinoples royaux, les vairs de cyclamor;
+
+les couleurs, mais surtout les nuances: les tristes,
+ces fleurs décolorées par l'excès des soleils;
+les joyeuses, ardeurs dont la gamme s'irise;
+
+les blancs trempés un peu de chair ou de vermeil,
+les outre-mer, ces rêves, et les glauques divins
+dont on faisait les yeux moqueurs des immortels.
+
+Oh! les piquants bitumes sous des yeux libertins!
+oh! les piquants cinabres sur des joues de déesses!
+Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins
+
+prédestinés! Il est parfum, et les caresses,
+des odeurs souveraines épicent ses baisers,
+tendresses parfumées, affolantes tendresses!
+
+Il est rayon, il est parfum, il est rosée:
+la gaîté de ses yeux se voile sous des larmes,
+souvent, pour étonner l'âme dépaysée,
+
+qui ne sait plus, se trouble, hésite et se demande
+si c'est la joie qui ment, ou si c'est la douleur,
+ou si le Dieu n'est pas triste et gai, tout ensemble.
+
+Le Sourire est un dieu charmant, un Dieu charmeur.
+
+ENVOI
+
+Ah! chère, il t'aime, il vient à toi, en roi.
+Il installe son charme et sa grâce en ton cœur:
+Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix.
+
+8-14 novembre 1887.
+
+REMY DE GOURMONT
+
+_inv. et scrips._
+_tristis incipit; peregit_
+_tristissimus_.
+
+
+
+Lundi matin, 9 h., 7 novembre 87.
+
+J'ai envie d'écrire des choses mélancoliques. Elle vient de
+partir.
+
+Nous ne nous étions pas quittés depuis avant-hier soir et il y a un
+petit moment très pénible à la voir traverser la cour.
+
+
+
+Vendredi soir, 9 h.-1/2, 26 novembre.
+
+Il ne faut pas, amie, m'en vouloir de ma soirée; elle a été
+bonne. Comme le Commandeur avait affaire au Figaro, nous y allons; reçus
+par Magnard, très bien, auquel je débite mon document Jeanne d'Arc. Très
+amusé de mon idée; me prie de lui envoyer l'article.
+
+Rencontré là St-Cère. Rendez-vous avec lui demain samedi à 4 h. 1/2 pour
+faire ensemble un article pour le supplément de samedi prochain.
+
+Le Commandeur reste pour faire une conférence. Donc vu Savaria et passé
+une heure avec lui.
+
+A demain. Avant 4 h., ou chez moi 7 h., car second rendez-vous avec
+Savaria à 5 h. 1/2.
+
+_Il tuo_.
+
+
+
+Mercredi, 9 h., 15 décembre 87.
+
+J'ai des remords, amie, d'avoir été, moi aussi, désagréable, sans aucun
+droit. Et en aurais-je le droit que je ne devrais pas le prendre. Mais,
+vois-tu, il y a des êtres qui rentrent en leur coquille sitôt qu'on les
+froisse, un peu, si peu, et tous deux nous en sommes. Ce n'est pas
+précisément mauvais caractère, du moins au fond; plutôt excès de
+sensibilité avec aussi pas mal d'orgueil. Te faire de la peine est tout
+ce qui m'en fait le plus à moi-même et l'instant d'après je souffre plus
+du trait que j'ai lancé que de celui que j'ai reçu.
+
+Puis c'est l'orgueil qui clôt la bouche, arrête les gestes, met une
+barrière momentanée entre deux êtres qui ne vivent bien qu'au contact
+l'un de l'autre.
+
+Tout cela est nécessité: là où il y a vie, il y a sensibilité, il y a
+joie, il y a souffrance et d'autant plus que le tissu vivant est plus
+délicat, plus plein de nerfs.
+
+Et des paroles, encore qu'elles ne soient point pensées, encore que
+celui qui les reçoit sache qu'elles ne sont pas pensées, des paroles
+peuvent blesser, parce que le mal est fait avant que le raisonnement ait
+eu le temps de l'arrêter.
+
+Les paroles sont terribles, les paroles sont précieuses: l'homme
+s'attache par la parole. Un mot où se décèle la vivacité d'un sentiment
+a beaucoup de pouvoir. Là est la force de l'aveu articulé, plus fort
+même que les actes, car il implique une plus grande domination subie et
+avouée, proclamée, une plus complète défaite de l'orgueil, un plus
+absolu détachement de soi.
+
+Je crois bien que cette traduction du proverbe arabe m'est toute
+personnelle. L'autre jour je le lus sans trop le comprendre et il est
+probable que je le comprends à ma manière.
+
+Chère, très chère, il me semble que tu es à cent lieues, n'étant plus
+tout près de moi; et j'écris cela sachant bien que tu le sentiras et que
+pour toi ce ne sera pas un enfantillage.
+
+Décidément je me persuade que beaucoup de ta mauvaise humeur est de ma
+faute. Moi aussi je me laisse aller à parler et à agir, comme si tu ne
+m'aimais pas, et cela est mal, car je sais que cela fait souffrir.
+
+Il vaudrait mieux abuser de l'être qui vous aime que de douter de lui.
+
+Si tu te souviens encore de ce que j'ai pu dire d'amer, tu l'oublieras,
+car je ne veux rien entre nous qui soit même l'ombre fuyante.
+
+Souviens-toi plutôt que comme un autre toi-même tes affaires, tes
+soucis, tes joies sont mes affaires, mes soucis, mes joies. Je t'assure
+qu'en ces temps derniers j'ai partagé toutes tes émotions; ne t'en es-tu
+pas aperçue? Quand il s'agit de toi, il ne saurait être question de
+dilettantisme.
+
+A quoi bon aimer, alors, si ce n'est pas pour aimer ainsi? Pourquoi se
+donner, si on ne se donne qu'à moitié?
+
+Mais tout homme a dans son cœur un _méchant_ qui sommeille.
+
+Ah! ma chère Berthe, si _mon méchant_ se réveille contre toi il faut lui
+pardonner, car il ne sait ce qu'il fait.
+
+
+
+TABLE
+
+
+
+BALLADE DE LA ROBE ROUGE
+A GUSTAVE DORÉ
+_J'espère, Madame_
+VITRAIL ROMANTIQUE
+RONDEL
+NOTE (_De ces minutes_...)
+IN MANUS
+LITANIES
+LES JACYNTHES
+VAINS BAISERS
+_Je suis parti_
+_O mon amie_
+_Pourquoi ne pas vous écrire_
+_Je retrouve sur un carnet_
+_Je sors de chez ces bourgeois_
+_Prends-moi tout_
+_Relu cette explosion d'invectives_
+_Je travaille et voilà que soudainement_
+_Copie de notes indéchiffrables_
+_Pas deux jours de suite_
+_Je m'éveille et prends conscience de moi_
+ENVOI
+_Je t'envoie ces parfums_
+CONCORDANCES
+_Vous devez trouver, mon amie_
+COMMUNIONS
+_Les tortures sont douces_
+SYMBOLES
+_Tu aurais voulu, mon amie_
+CHANT ROYAL DE L'ÉDEN
+_On n'aime qu'une fois_
+JEUNESSE DE NOTRE JOIE
+_Il me semble, mon adorée_
+_Sèvres. Toutes ces mêmes choses_
+_Bonjour, ma chère adorée_
+_Sortant de ce bois sombre_
+_Bonjour, ma toute charmante_
+_Beaucoup de pages de toi_
+_Enfin, je les relis ces pages_
+_Que ne pouvons-nous pas faire_
+_Je commence une autre feuille_
+_Aux heures attristées_
+_J'espérais trouver ici de l'étoffe_
+_Que j'ai une amie précieuse!_
+_Bonjour, mon cher Sphinx_
+_Couché dans le sable_
+_Vous n'aurez qu'un mot de moi_
+_Rentré dans ma chambre, et debout_
+_Que d'ironie! que d'ironie!_
+_Ainsi cette même qui m'écrivait_
+_Je reviens. Vous étiez chez vous_
+INTÉRIEUREMENT
+L'AME EN VOYAGE, _prose_
+LE JOUEUR DE FLÛTE, _prose_
+LE SOURIRE, _assonances_
+_J'ai envie d'écrire des choses_
+_Il ne faut pas, amie, m'en vouloir_
+_J'ai des remords, amie_
+
+
+
+
+
+_ACHEVÉ D'IMPRIMER_
+
+le quinze juin mil neuf cent vingt et un
+PAR
+Marc TEXIER
+A POITIERS
+POUR
+LE MERCURE DE FRANCE
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à Sixtine (1921), by
+Remy de Gourmont (1858-1916)
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES SIXTINE (1921) ***
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+***** This file should be named 17590-0.txt or 17590-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/1/7/5/9/17590/
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+Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online
+Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net.
+This file was produced from images generously made available
+by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
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+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
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+creating derivative works based on this work or any other Project
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+States.
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+1.F.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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