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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Lettres à Sixtine (1921) + +Author: Remy de Gourmont (1858-1916) + +Release Date: January 23, 2006 [EBook #17590] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES SIXTINE (1921) *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + LETTRES À SIXTINE + + + REMY DE GOURMONT + + + + SIXIÈME ÉDITION + + PARIS + MERCVRE DE FRANCE + XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI + + MCMXXI + + + +BALLADE +DE LA ROBE ROUGE + +A Mme B. C. + + +Couleur de sang, couleur de cardinal, +Couleur de feu, couleur de seigneurie, +Couleur de lèvre et couleur de fanal, +Couleur de rêve et couleur de féerie, +Couleur d'amour: votre Sorcellerie +N'avait besoin de tant pour me charmer; +Mais, sans regret, sans peur, sans fourberie, +En robe rouge, il faut bien vous aimer. +La soie éclate ainsi qu'un air royal. +Dans sa gloire et dans sa forfanterie, +Et brûle comme un baiser nuptial, +Et brille comme une joaillerie, +Lorsqu'un rayon bleu, gente tricherie, +En l'ombre tiède est venu s'allumer: +Vaincu, l'on dit tout bas: Je vous en prie... +En robe rouge, il faut bien vous aimer. +De l'encensoir, l'encens sacerdotal +Monte et fume, odorante rêverie: +Approchons du tabernacle augustal +Où trône, sous la noble draperie +Et dans la pourpre et dans l'orfèvrerie +Le Saint des Saints. Comment? C'est blasphémer? +Mais non, ce n'est rien qu'une allégorie: +En robe rouge, il faut bien vous aimer. + +ENVOI + +Princesse, un poète, en sa flânerie, +Cisela ce coffret, pour enfermer, +Sous un triple vantail, le cœur qui crie: +En robe rouge, il faut bien vous aimer. + +14 janvier 1887. + + + +A GUSTAVE DORÉ + +Sur ton œuvre penchés tous deux, +Tous deux penchés, et tête à tête, +Passaient féeriques sous nos yeux +La femme avec l'homme et la bête. + +Tu sais le livre où Francesca +S'arrêta pâle à telle page? +Telle page où son cœur chanta: +Je n'en lirai pas davantage. + +Penchés tous deux,--au vol des doigts +Tournaient les feuilles envolées.-- +Fais qu'elle pense une autre fois +Au vol des heures envolées! + +B. N., 29 janvier 1887. + + + +Mardi soir, 22 mars. + +J'espère, Madame, que vous ne serez pas venue rue de Richelieu +aujourd'hui. J'ai dû m'en aller à trois heures écrire des adresses sur +des enveloppes bordées de noir, quelqu'un de ma famille étant mort. +Demain encore, absence de toute la journée. Comme la cérémonie +définitive me laissera libre vers deux heures, je n'aurai pas +l'innocence de me précipiter vers le collier; irai m'ébattre au Louvre, +où, en semaine, les Philistins sont en nombre modéré: Peut-être cela +va-t-il vous donner l'idée qu'il y a longtemps que vous n'avez vu la +Victoire,--aux pieds de laquelle je vous attendrai jusqu'à trois heures; +plus tard, et jusqu'à la fin, je me _rassérénerai_ parmi les primitifs +italiens. Si un mauvais sort veut que vous ayez d'autres projets, je +passerai chez vous demander un peu de musique et un peu de causerie, +vers 7 h.; si absente, je reviendrai à 7h.-1/2.--Si, enfin, je ne vous +rencontre pas, je serai très malheureux. + + + +VITRAIL ROMANTIQUE + +Les dalmatiques d'or qu'arrête un lourd fermail, +Les yeux illuminés de mystère et de joie, +Les fronts auréolés et les chairs du vitrail, +Topazes et grenats où le soleil flamboie + +C'est vers ce rêve, ayant dépassé le portail, +qu'elle s'avance, lente et riante. La soie +blonde de ses cheveux fins, sous le fin tramail, +comme une ardente gloire, irradie et rougeoie: + +«On pouvait se vêtir de pourpres, de soleils, +de flammes, de brocarts, jadis, au temps des reines, +porter des passions rouges, des ors vermeils. + +«Les corps ne devaient être, et les esprits, pareils, +ni de neige trempé le sang hautain des veines, +ni les cœurs avec soin enfermés dans des gaines.» + + +5 avril 1887. + + + +RONDEL + +Honneste mort ne me desplaist. + FRANÇOIS VILLON. + +Honnête mort ne me déplaît, +Si vous raillez encore, madame. +D'amour qui ne va jusqu'à l'âme, +Mieux que d'aimer mourir me plaît. + +Hélas! C'est ainsi qu'il lui plaît +De s'amuser! Eh bien, madame, +Honnête mort ne me déplaît. + +Hélas! Non plus ne me déplaît +Sa grâce à me déchirer l'âme. +Faites-moi donc mourir, madame; +Puisque le jeu si fort vous plaît, +Honnête mort ne me déplaît + +7 avril 1887. + + + +NOTE +ÉCRITE LE 14 AVRIL 1887. + +De ces minutes d'ineffable et profonde joie, première caresse rendue, +premiers abandons, premières étreintes, doux et crucifiants émois du +désir; de ces minutes telles que de les avoir senties c'est avoir vécu +et senti la passion; de ces minutes dont il est vain de vouloir rendre +le charme surhumain, la plus pénétrante, au souvenir, c'est celle où je +sentis sur mon front pâli par le désir s'appuyer sa main tiède... + +Les mots sont faibles et plient sous le poids. Rien de tel ne fut +jamais exprimé par aucun poète... + +Et celle qui me fit sentir cela--qui sans se donner fut à moi de +désir--celle-là est l'inoubliable, celle qui à jamais sera aimée--Tout +s'efface de ce qui faisait le vague intérêt de la vie--et un point +reste: elle. + +Il semble qu'on puisse prendre tout en patience, pourvu qu'elle vienne. + +Tout peut passer, pourvu qu'elle demeure. + +Banalité toute écriture--La passion s'écrit dans le sang, dans la +chair--et quel dieu est en vous quand on aime ainsi! + + + +IN MANUS + +Nello man vostra dolce donna mia. + CINO DA PISTOIA + +En vos mains, chère, je remets +le dernier souffle de ma vie, +afin qu'en ce monde jamais +votre mémoire ne m'oublie. + +Je n'avais d'autre volonté +que le caprice de ma Reine, +d'autre culte que sa beauté, +ni d'autre crainte que sa peine. + +J'avais pour soleil ses cheveux, +son esprit était mon empire; +j'avais pour infini ses yeux, +et ma gloire était son sourire. + +De peur qu'en la tombe où je vais +Mon amour soit ensevelie, +En vos mains, chère, je remets, +Le dernier souffle de ma vie. + +21 avril 1887. + + + +LITANIES + +Janua cœli. + +Porte du jardin royal, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Fleur de l'arbre nuptial, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Fleur du rameau lilial, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Aube au regard sidéral, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Ironie impériale, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Rayon de joie aurorale, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Secret du rire augural, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Gloire du sourire astral, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Gloire du parfum vital, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Harmonie empyréale, + Porte du ciel, ouvre-toi. +Mystique senteur florale, + Porte du ciel, ouvre-toi. + + + +LES JACYNTHES + + L'odeur des jacynthes + vibrait dans l'encens, + l'orgue avait des plaintes + à troubler les saintes, + l'odeur des jacynthes + vibrait dans l'encens. +L'église ancienne s'endormait dans un mystère, +Crypte où d'obscurs martyrs reposent en poussière, + Salle de manoir féodal: + +Nous étions là, dans l'ombre, assis tous deux, les plinthes +d'un pilier nous cachaient; vous aviez des jacynthes, + fleur au parfum impérial. + L'odeur des jacynthes + vibrait dans l'encens, + l'orgue avait des plaintes + à troubler les saintes, + l'odeur des jacynthes + vibrait dans l'encens. + +Un peu de ta main brûlait dans ma main, +par nos doigts ardents le fluide humain +passait en nos chairs, noyait nos pensées, +et, cœurs galopants, gorges oppressées, +nos désirs prenaient le même chemin. + +Ils allaient, dépassant la voûte, +vers la rive où jamais le doute +en sa frêle nef n'aborda, +mais, ô lamentable déroute! +ils se sont querellés en route +et la raison les rencontra. + +L'odeur des jacynthes +vibrait dans l'encens, +l'orgue avait des plaintes +à troubler les saintes, +l'odeur des jacynthes +vibrait dans l'encens. + +Et je songeais: Comment tenir à la tempête +Sans ce bras pour gouvernail; et sans cette tête +pour étoile, comment tenir à la tempête + sans elle? + +Et je songeais encore: Quel serait mon soleil +sans la caresse, et la splendeur, et le vermeil +éclat de ses cheveux, quel serait mon soleil + sans elle? + +Il ferait nuit sans la clarté de ses yeux bleus; +la pourpre des matins pâlirait dans mes cieux, +plus de midis, sans la clarté de ses yeux bleus, + sans elle. + +Avec elle, la vie est un puissant parfum +dont l'émanation berce et ranime l'un +et l'autre de mes jours: quel serait leur parfum, + sans elle? + +Pour elle, il n'est ni mal, ni souffrance, ni deuil +qu'on ne porte avec joie, ayant passé le seuil +de sa maison: il n'est que souffrance et que deuil, + sans elle. + +Par elle, je veux vivre, et par elle mourir: +ma force est le baiser qui me fait défaillir +et me marque au fer chaud, car il faudrait mourir, + sans elle. + +En elle, j'ai mis tout, jusqu'à mon infini: +l'univers est à moi, quand sa bouche a souri, +et Dieu n'est qu'un fantôme, il n'est pas d'infini, + sans elle. + +L'odeur des jacynthes +vibrait dans l'encens, +l'orgue avait des plaintes +à troubler les saintes, +l'odeur des jacynthes +vibrait dans l'encens. + +Un peu de ta main brûlait dans ma main, +par nos doigts ardents le fluide humain +passait en nos chairs, noyait nos pensées +et cœurs galopants, gorges oppressées, +nos désirs prenaient le même chemin. +Ainsi, chère, ta vie a passé dans la mienne, +Plus rien ne demeure en moi qui ne t'appartienne: +Je voudrais le graver en toi, qu'il t'en souvienne, +Ainsi, chère, ma vie a passé dans la tienne. + +L'odeur des jacynthes +vibrait dans l'encens, +l'orgue avait des plaintes +à troubler les saintes, +l'odeur des jacynthes +vibrait dans l'encens. + +1er mai 1887. + + + +VAINS BAISERS + +Qu'importe, s'ils sont vains, puisque j'y bois ton âme. + +Quel parfum mets-tu sur ta bouche? + + + +Si dans un tel baiser tu ne fus pas à moi, +Si quelque volonté te retenait encore, +Si, madone de chair, tu veux que l'on t'adore + Et qu'on souffre-de toi +Si l'heure différée était l'heure impossible, +L'heure chimérique et qui ne sonnera pas +Si l'instant doit venir, où, statue impassible, + Tu me dédaigneras +Si ces mains repoussaient les miennes +Si ces yeux se faisaient cruels +Si le gouffre noir où vont les choses anciennes +Dévorait ces amours faits pour être éternels. + +Conserver comme note. +2 mai 1887, matin. + + + +2 mai (suite). + +Quels seraient les obstacles? Illusions nées des promesses de la +vie?--Si mortes. Devoir?--Lire J. Simon pour s'en dégoûter. Deuils +laissés?--Cela passe. uvre à faire?--Duperie. Lâcheté?--Zut! cela me +regarde. + + + +Dimanche, 15 mai 1887, 10 h. + +Je suis parti, j'ai marché, dîné, causé comme un halluciné et pendant +deux jours, chère, jusqu'à ce que je vous revoie, j'aurai devant les +yeux cette figure adorée voilée par la contrariété dont je suis la +cause. Je sors et je me réfugie dans un café où je vous écris ceci sans +être bien sûr que je vous l'enverrai, ni même que vous le lirez demain +matin, puisque votre système m'est connu de n'ouvrir vos lettres qu'à de +certains moments. + +Voilà cette sottise et cette brutalité des hommes, de ceux qui ne sont +pas même des plus indélicats, de ne pas prévoir l'effet d'une soudaine +déception. Comme elle m'est pénible, trois fois chère adorée, cette +pensée que je vous ai été cruel, même involontairement, car +volontairement je ne le pourrais. A peine sorti, j'eus cette idée +d'envoyer une dépêche, de rentrer, mais l'impression était causée, +hélas! et rien sur le moment n'aurait pu l'effacer. Et ce recul, cet +éloignement instantané que vous avez senti et manifesté contre moi! Vous +n'avez rien dit, mais est-ce que je ne lis pas en vous, est-ce qu'un +seul des traits de votre visage peut se contracter sans que j'en subisse +l'impression? J'ai beau faire, je vous vois toujours telle que je vous +ai quittée, et c'est irréparable. Oh! de vous avoir causé un chagrin je +m'en veux et je ne puis rien que d'en souffrir, moi aussi. Je souffre de +cela plus que de tous les doutes, de toutes les sécheresses que j'ai pu +éprouver depuis que vous m'êtes clémente. Peut-il être rien de plus dur +que de faire naître même une légère contrariété dans une femme que l'on +aime si intimement que la moindre de ses souffrances se répercute au +centuple en soi-même? + +Et tout cela pour une si petite cause? Il n'est pas de petites causes, +il n'est que de petits effets, et comment aurai-je pu supporter +légèrement votre attitude froissée? Tous les reproches, soyez-en bien +sûre, sont pour moi, je ne me pardonne pas, toute autre impression à +part, d'avoir commis cette faute. Demain, peut-être, quand vous aurez +ces phrases, tout cela ne vous semblera que phrases et j'aurai manqué au +principe de n'évoquer que les impressions qui se peuvent instantanément +partager. Si tout cela demain est absurde, du moins vous en dégagerez le +sentiment et vous aurez de mon écriture comme amende honorable. Écrire +ce qu'on sent, le dire est également impossible, peut-être à un certain +degré, quand les sensations dépassent les mots, quand rien, il semble, +ne les rend, tant elles sont profondes, ni les gestes, ni les abandons, +ni les étreintes. Voyez comme je suis imprudent; non pas seulement +j'essaie de dire, mais j'ose écrire avec sincérité, et si je parais fou, +qu'importe? je ne suis pas faux. Après tout c'est un extrême plaisir que +d'être sincère, même en étant incohérent. Croyez-vous que je le sois, +sincère, en ce moment? Peut-être que non, car je reste en deçà, et je ne +puis dire tout ce que je pense qu'en disant: je ne dis pas tout. +Peut-être vaut-il mieux, comme vous, se taire tout à fait que de +n'arriver qu'à un à peu près. + +Enfin, je suis bien puni de ma sottise et j'y reviens toujours, puisque +je vous ai toujours devant les yeux telle que je vous ai quittée. Que je +ne vous fasse pas une nouvelle peine en vous écrivant ceci, je n'ai que +ce que je mérite et je voudrais souffrir cent fois plus, comme +châtiment. + +Avoir mis une tristesse dans vos yeux, une dureté dans votre regard, une +contraction dans vos lèvres, de l'ironie dans vos paroles, de la raideur +dans vos gestes, de la froideur dans vos mains chères! Ainsi je vous ai +été odieux, haïssable pendant un instant, au moins? Peut-être, pourtant, +avez-vous été un peu dure, ma chère âme, peut-être auriez-vous pu me +laisser partir sous une impression moins déprimante, je m'exagère si +facilement les côtés attristants des choses. Mais je sais aussi que cela +a été tout à fait spontané chez vous et involontaire. Vous pouviez +dissimuler, vous en avez la force, je préfère que vous vous laissiez +aller à vos impressions, dussé-je en souffrir, et, si vous le +permettiez, orgueilleuse, je vous en saurais gré. + +Je ne vous reverrai donc pas d'ici deux jours, et dans deux jours, je +ne vous aurai qu'au vol. Au moins, aurez-vous surmonté votre impression? +Je ne vous reverrai pas sans crainte, tellement vous avez le +pouvoir, comme Zeus dans l'Olympe, de faire en moi le calme et la +tempête, la nuit et le jour d'un froncement de vos sourcils ou d'un +sourire de vos lèvres. Oh! il y a une telle intonation de votre voix +d'une si pénétrante et si infinie douceur qu'on irait dans les supplices +pour l'entendre. C'est ainsi et riante que je veux, en imagination, vous +voir et vous entendre ces deux jours, que je le voudrais si j'avais la +légèreté d'oublier que je ne l'ai pas mérité. + +Adieu, ma chère vie. +10 h.-3/4. + + + +Lundi, 16 mai 1887, 7 h.-1 /2. + +O mon amie, nos esprits sont bien frères. Tous deux, nous sentons si +vivement qu'un coup d'épingle nous est un coup de poignard; dans ce qui +vous est arrivé hier je me reconnais, combien de fois une de vos ironies +m'a mis dans cet état où l'on voit tout s'effondrer, où l'on a la +sensation d'être descendu soudain dans un abîme de ténèbres. Je réponds, +non pas à votre mot, où j'ai vu un sourire, mais à vos pages, où j'ai vu +une ombre. Plus qu'hier, après les avoir lues, j'ai eu l'impression d'un +désastre; j'ai refermé le coffret qui s'entr'ouvrait et si +maladroitement qu'il ne se rouvrira peut-être plus. Et j'ai piétiné +dessus, car il s'agit de votre cœur,--et vous dites cela, et vous le +croyez, vous me le faites croire. Je suis comme Dante, dans la forêt +mystique et terrible, qui n'ose se reporter à son impression, tant elle +lui est dure; et moi je dois m'y replonger, vos lignes que je relis +depuis que je les ai, la perpétuent en moi. Ainsi les devoirs et les +obligations sociales que je subis une fois tous les deux mois vous +semblent mettre une barrière entre nous. Il est vrai, je n'ai pas une +certaine indépendance qui me serait précieuse, on ne défait pas en un +instant les conditions d'une vie qui n'était pas destinée à Celle qui +est venue, puisqu'Elle n'était pas attendue, puisqu'on la fuyait. Je ne +prétendais qu'à faire ma tâche, qu'à mettre lentement en œuvre mon +talent, sans autre but qu'une lointaine et chimérique satisfaction. +Pratique, je ne l'ai pas été, je n'ai pas su faire deux parts de ma +vie, l'une au rien qui en était le fond, l'autre au peut-être qui aurait +dû en être l'espérance. Je sens l'amertume de mon imprévoyance, mais +pourquoi faut-il que vous la sentiez aussi?--Il y a des minutes, vous +l'avez éprouvé--vis-à-vis de vous je ne sais ce que c'est--où la +cristallisation s'arrête, où reparaissent les parties noires et frustes +du rameau. Vous l'avez écrit, il m'a fallu le comprendre. Ainsi vous +savez que je ne suis qu'une illusion pour vous? Vous voyez ce que je +serai; c'est être bien près de voir ce que je suis. Dès qu'on s'arrête, +en gravissant certaines montagnes à pic, on redescend; et voudriez-vous +redescendre avant d'avoir atteint le faîte? Dites, voudriez-vous +redescendre jamais? O mon amie, vous êtes trop exigeante. Vous cherchez +l'introuvable et vous vous étonnez de ne le point rencontrer. Pourtant +déjà vous en avez souffert, voulez-vous donc souffrir toujours et +n'être jamais heureuse. Seriez-vous comme ceux dont vous me parliez hier +qui n'aiment que ce qu'ils cherchent, qui ne peuvent ou ne veulent plus +aimer ce qu'ils ont rencontré? + +Vous interrogez l'avenir, question inutile; l'avenir, avec de certaines +âmes, est semblable au présent. Pour moi, avec vous, marcher vers +l'avenir me semblerait une ascension vers un bonheur toujours plus +grand; je ne vous ai jamais pénétrée un peu plus sans vous aimer +davantage, ou, s'il ne m'est pas possible de vous aimer plus, sans +trouver à chaque pas nouveau de nouveaux motifs de m'attacher à vous. +Oh! non, le présent ne me suffit pas. Le présent passe et l'avenir +demeure. Mais comment vous prendre quand vous vous faites insaisissable, +quand vous glissez dans les bras du lutteur, comme ces athlètes grecs +frottés d'essences pour laisser moins de prise à l'adversaire. Vous ne +vous donnez pas, et si je vous prends vous vous reprendrez. Je sais +cela, je puis en souffrir à mourir, mais cela ne m'arrête pas, et si +j'étais seul à souffrir, la souffrance me serait indifférente et même +chère. + +Le navire a mis à la voile, le vent souffle, il faut lui céder ou faire +naufrage. Déjà vous me voyez sur les brisants; vous me pardonnez +d'avance ce que je ne serai pas. Savez-vous ce que je suis pour savoir +ce que je ne serai pas! Cruelle analyste, ne me reprochez pas mon +analyse; la vôtre est plus impitoyable, car elle est moins volontaire. +Oui, je vous ai analysée, sous les jours les plus défavorables; et +toujours vous êtes ressortie victorieuse du creuset. L'indulgence, vous +n'en avez pas besoin; faut-il que j'aie la perspective d'avoir besoin de +la vôtre? + +Compagnon de route,--déjà de cette association, vous parlez comme d'un +rêve, et c'est cela pourtant que je veux être, tout ou rien. Non, mon +amie, pas d'abnégation, c'est trop amer. Ne pardonnez pas, Reine, aux +Normands qui pilleront votre royaume; exterminez-les ou faites alliance +avec eux. Aimez-moi ou détestez-moi. Soyez ma vie ou soyez ma mort. + +8 h.-1/2. + +P. S. Mais, ma chère âme, ce n'est pas une mise en demeure. Soyons ce +que nous n'avons jamais cessé d'être. Dites, que tout cela ne serve qu'à +nous attacher davantage. Oh! vous êtes, vraiment toute ma vie. Demain. + + + +Mercredi matin, 9 h., 18 mai 1887. + +Pourquoi ne pas vous écrire un peu, mon amie, quand je ne puis +vous voir. C'est encore un moyen de me rapprocher de vous, de passer des +minutes avec vous, et après pourquoi ne pas vous envoyer mon écriture +qui vous forcera de passer avec moi l'instant que votre sagesse me +refuse? + +Ce que vous avez dit hier soir, il m'a bien fallu le comprendre, sinon +l'admettre. Certainement cela me fera des intermittences pénibles, mais +j'ai trop foi en vous pour m'abandonner à en souffrir sans cesse. + +Si l'avenir ne m'appartient pas, je m'en apercevrai toujours trop tôt, +si je dois être replongé dans les ténèbres, je n'y veux pas plus songer +qu'à la mort inéluctable dont la nécessité ne saurait gâter nos joies +présentes. + +Et là, n'est-ce pas, il n'est point question d'inéluctable? C'est une +bataille à gagner ou à perdre, je veux la gagner et je suis sûr que vous +m'aimez assez pour m'y aider. J'aurais pu vous avoir comme adversaire, +car enfin, si je vous étais demeuré indifférent, je ne vous aimerais pas +moins et ce serait être vaincu d'avance; je vous ai pour alliée, votre +sincérité m'en assure et je me sens très fort. Vous ne me désespérez +pas, et, quoi que vous fassiez; vous ne me désespérerez pas, car vous ne +pouvez faire que je ne vous aime plus et mon point d'appui est là. +Éprouvez-moi, vous jugerez de ma résistance et vous prendrez confiance +en moi. + +Quand même il ne s'agirait que d'un peut-être, je m'y attacherais +encore désespérément, parce que j'ai mis ma vie là et que je ne veux pas +et que je ne peux pas la reprendre. + +Laissez-moi donc marcher avec confiance, ne me montrez pas le précipice. +Je ne vous questionnerai plus, j'en sais assez. Il me suffît des minutes +sombres que je passe loin de vous, qu'au moins rien ne voile les minutes +radieuses que me fait votre présence; je n'admets pas que la peur de +l'avenir me gâte le présent. + +Les joies que vous me donnez font de moi un privilégié; mesurez-les, +mais ne les supprimez pas. + +A demain, puisqu'il faut attendre jusque-là, ma très chère princesse. + +Addio, carissima vita mia. + +Samedi 21 mai, 11 h. du soir. + + + +Je retrouve sur un carnet cette note: + +«Samedi, 2 avril + +Journée décisive. La passion l'emporte. Analyse, raisonnement, etc., +finis. Moment heureux. Pourquoi aujourd'hui seulement, puisque depuis +des semaines, je l'aimais!» + +Et en une rêverie extrêmement douce me reviennent présents les +commencements et les hésitations premières de cette passion qui m'a pris +ma vie. + +D'abord, ce ne fut rien. Je la vis sans trouble. Puis je pensais à des +causeries avec elle et jamais l'occasion ne s'en présentait. Nulle idée +de lui plaire; seulement un agrément quand je la trouvais. + +Je la perds de vue. Elle est quelque part dans le Midi. Un jour Mme V... +me dit qu'en lui écrivant elle a mis un mot pour moi. Je suis plus +flatté que touché. Alors je songe à lui plaire intellectuellement. Même +je commence à parfois m'intéresser à elle. Son retour annoncé m'est +comme une fête. Elle arrive, s'assied agitée, me jette son manchon, +privilège, m'éblouit: je sens quelque chose. Ce manchon est un peu +d'elle que je tiens et que je pétris; mouvement nerveux. + +Un soir elle sort avec R... Mouvement de jalousie. Une histoire +singulière qui me laisse froid; je ne devais m'en inquiéter que plus +tard. + +Une fois je la reconduis. Rien. Je vais chez elle. Éblouissement. J'ai +senti la coquetterie de me plaire et j'y réponds: Il y a quelque chose. + +Les samedis me deviennent précieux. J'y songe toute la semaine. + +Deux mois passent. Musique. Causeries. Je ne pense à rien qu'au plaisir +du moment. + +Ce doit être vers la fin de février. Je me trouve perplexe. Sentirais-je +autre chose qu'un plaisir de sympathie? Je m'observe. Je dois paraître +extrêmement froid. J'exagère la réserve, j'ai des mots de détachement à +glacer toute velléité. Je me mens à moi-même. + +Après le dernier étonnement je m'étais laissé aller à des vers, Ballade, +A G. Doré. Ceux-ci furent mal reçus; l'ironie m'avait buté. Je la crois +absolument rebelle même à une fantaisie. + +Buté à cela, je m'observe mal, je me figure plus insensible +qu'elle-même. + +Décidément je ne sens rien. + +Puis, brusquement, un soir, je vois clair. Elle me joue du Beethoven et +je me cramponne au fauteuil pour ne pas la saisir et la baiser à pleine +bouche. Je souffre, il n'y paraît rien. + +C'est fini. Je l'aime. Le dirai-je jamais? Je décide que non, persuadé +d'être reçu froidement, avec cette ironie qui me glace. + +Un soir, comme je la quitte, sa main reste dans la mienne. Il y a un pas +de fait, j'irai jusqu'au bout. + +Trouvé le Vigny. + +Quelles heures douces à l'écouter me lire ces vers. Sa voix n'a aucune +émotion, je doute. Cela n'a été qu'un abandon momentané. + +Je parle. Un mot. On ne me repousse pas.. + +Le lendemain, nos têtes se frôlent. Je ne pense qu'à un baiser avant de +partir. Le livre tombe. Elle est dans mes bras. C'est une sensation de +bonheur telle que j'aurais pu m'en évanouir. Elle m'aime. + +23 mai 1887, lundi, 11 h. soir. + + + +Je sors de chez ces bourgeois, ma très chère amie, et je sens le besoin +de me plonger, d'imagination, dans un océan de parfums, vos cheveux, vos +yeux, vos lèvres, les étoffes de votre corsage. Si vous trouvez cela +excessif, déjà écrit, du moins vous l'aurez lu, si vous le détruisez. + +De vous comparer à ce milieu ce serait ridicule, mais combien ce monde +me fait plus encore sentir tout votre prix, et l'impossibilité de vivre +sans vous et parmi eux. + +Pourtant, qu'ils me reçoivent d'une façon engageante, mais combien je +les dédaigne et que je m'y ennuie! + +Je ne puis guère vous dire de longues phrases, étant cramponné par X..., +l'homme pratique, mais c'est une satisfaction d'écrire en face de lui +des choses qu'il ne saurait comprendre. + +Tel est l'effet d'un jour sans vous voir, et il faut se mettre, même +illusoirement, en communication avec vous et vous dire ce que je +sentirais si j'étais près de vous. + +Il me semble, après vingt-quatre heures d'absence, que je suis loin, +très loin, dans un autre pays, dans un autre monde, et je ne me retrouve +qu'en m'épanchant vers vous. + +Inutiles peuvent vous paraître ces quelques lignes incohérentes; il me +les faut. + +A demain, ma très chère amie et très chère reine, je vous aime +uniquement. + +Vendredi 27 mai 87, 9 h. 1 /2 du matin. + +Prends-moi tout ou rends-moi ma liberté. Dis-moi oui, ou +dis-moi non. Laisse-moi t'aimer ou laisse-moi te haïr? Que veux-tu faire +de cette moitié de moi-même que tu t'es asservie? Hier, je le disais, +encore je le pense aujourd'hui; il y a des instants où je voudrais te +faire souffrir. Et je ne sais. D'un bout la passion touche à l'extrême +sagesse qui est de vouloir être heureux, de l'autre à l'extrême folie +qui est de se vouloir damner avec ce que l'on aime. + +Bientôt je ne saurai plus où j'en suis. De ce résultat, si vous ne +m'aimiez pas, vous pourriez être très fière, _peut-être_. Il n'est point +donné à toutes de troubler à cette profondeur un organisme intelligent. +_Peut-être_, car cela dépend, _peut-être_, de l'organisme même et de son +pouvoir de sensation. + +Sentez-vous que la phase fatale viendra où, sans avoir atteint le faîte, +lassés, nous retomberons. Vous l'ai-je écrit déjà, ou dit? Cela me +hante. Il vaudrait mieux s'empoisonner et mourir avec une illusion +d'éternité. Si ce qui vous reste de raison et de raisonnement doit +encore demeurer longtemps ferme sur la brèche, en vérité cela vaudrait +mieux. + +D'implorer votre abnégation, non. + +Ce mot a suffi pour m'arrêter. + +Je donnerais librement et joyeusement ma vie et tu marcherais au +sacrifice. Épargne-moi cette ironie: attendons que les convenances +sociales descellent tes lèvres. Attendons, orgueilleuse, car tu m'aimes +et c'est l'orgueil qui te roidit. Peut-être aussi que je parle comme un +homme et toi comme une femme. Sois considérée, il le faut. + +Et pendant ce temps, l'heure divine a peut-être sonné. Nous le saurons +un jour. O la plus amère des misères, avoir touché cette joie et, +aveugle, l'avoir laissée fuir. Mais il doit en être ainsi. Le bonheur +est un illogisme dont la vie ne souffre pas l'accomplissement. Et, au +fond, ce n'est qu'un rêve gros d'une désillusion; l'heure divine, un +réveil. + +Sais-tu que je n'ai presque plus de plaisir à te voir, que bientôt je te +redouterai comme une douleur. + +C'est comme si j'étais amoureux de la Madone de Botticelli et que je la +voulusse emporter. Le désir, d'abord pénible, doux quand est venue +l'espérance, s'exacerbe en une torture quand l'impossible s'est dressé +devant lui. + +Oh! tu n'as pas dit impossible. Il y a des conditions qui se peuvent +réaliser, des obstacles qui se peuvent aplanir. Soit, mais le tout est +de savoir si d'ici là je ne te haïrai pas. + +Pourquoi ton baiser, hier soir, m'a-t-il brûlé ainsi? C'était bien le +fer chaud qui me marque à ton servage, mais si l'esclave se révoltait? + +Oh! ce baiser, il y avait de quoi te coucher sur le sol, la terre nue, +ou sur l'herbe mouillée qui me tentait. Comme j'ai été raisonnable! J'ai +été raisonnable comme une femme qui s'aime davantage que celui qu'elle +aime. + +Et après m'être vaincu, comme je faiblissais, ma tête s'appuyant à ton +épaule, tu m'as relevé impatiente. + +A la bonne heure. C'était me dire qu'il faut être fort; et aussi, toutes +ces écritures sont de la faiblesse. + +2 mai, midi 1/2. + +Relu cette explosion d'invectives que je ne renie ni ne +regrette. Seulement, aujourd'hui, je suis moins noir, même pas noir du +tout; mais demain je le puis être autant et davantage.--La partie +est-elle égale? Moi, _je l'aime sans conditions_. C'est sagesse que d'en +mettre, et preuve d'expérience. Se fier à elle. + +Et en tout, aucune certitude. + +Oh! la charmante, fine, longue et acérée épingle avec laquelle je jouais +hier: un jour, qui sait? une arme pareille ou toute autre me sera une +grande tentation. Finis. + +Vendredi, 27 mai 87, 4 h. + +Je travaille et voilà que soudainement, sans à propos, son +image me vient aux yeux;--et comme un être en qui la volonté est dominée +par une maîtrisante idée, je me sens dire des lèvres: Dieu, que j'aime +cette femme. + +Samedi matin, mai 87. + +Copie de notes indéchiffrables que j'écrivis hier soir, à +minuit, en rentrant. + +--Que d'amertume, mon amie, ce soir, et entre deux êtres qui s'aiment, +car si j'aime à l'excès, vous aimez assez pour comprendre mon affection, +en sentir le prix. + +Ne croyez pas m'avoir épuisé ni avoir trouvé en moi tout ce qui s'y +trouve. Que ne puis-je avec vous et pour vous? De l'ambition, celle qui +est compatible avec mes facultés et mon esprit, je l'ai à un très haut +degré; et les moyens de parvenir, vous m'aiderez à les trouver. + +Ce n'est pas cela qu'il vous faut?--Je ne puis ni ne voudrais me +changer. Aimez-moi tel que je suis. + +Amère misère d'avoir rencontré la femme à aimer, celle qui vous prend +tout et ne pouvoir réaliser son rêve; et comprendre qu'en ses abandons +même, ce rêve murmure: ce n'est pas cela, ce n'est pas toi, tu n'es +qu'une moitié! Tu dépends de trop de choses, de trop de personnes. Ce +qu'il me faut, tu ne peux me le donner. + +Penser que ces impressions, ces abandons, ces heures d'union, tout, tout +cela ne reviendrait plus, que cette femme qui est ma vie, un autre +l'aurait en récompense d'une ambition heureuse. + +Allez à ces joies de l'orgueil, vous y trouverez encore autre chose, +l'amertume d'avoir senti la passion vraie vous frôler le cœur et de +n'avoir pas su lui attacher les ailes. + +Vous dominerez, vous irez à vos goûts, vous rendrez des services à des +vaniteux, vous ferez des satisfaits,--et pas un heureux. + +Va, passe, tu ne sauras peut-être pas ce que tu perds, car est-ce un +bien, est-ce un mal, la passion qu'on ne partage que jusqu'à la +sympathie? + +Va, passe, monte, et quand tu serais au pouvoir, quand tu serais le +pouvoir, tu pleurerais, si tu as des larmes, les baisers où il y avait +une âme, où un être digne de toi se livrait tout entier. + +Tu cherchais cela, ô ma trop chère Fragilité, et l'ayant trouvé, tu le +laisserais! + +Oh! dans cette amertume tu aurais un souvenir très doux. + + Souvent le souvenir de la chose passée, + Quand on le renouvelle est doux à la pensée. + +Tu aurais le souvenir d'avoir été aimée comme plus on ne peut l'être. + +Et tu ne serais pas appelée parjure. Tu ne m'as rien promis à moi, +rien, ni par les mots, ni par de l'écriture; rien, je n'ai eu que tes +baisers et tes étreintes, que tes lèvres collées à mes lèvres, que tes +bras autour de mon cou, que tout le contact abandonné de tout toi;--oh! +pas tout, eh bien! j'ai eu ton désir et ta volonté, et ton âme. + +M'aimais-tu pas, ces heures, ce jour? + +Je ne t'appellerai pas parjure, parce que je ne te perdrai pas. + +Réalisons le possible, attendons; ne te sacrifie pas, mais ne me +sacrifie pas non plus. + +Ai-je dit, écrit des choses qui te peinent; efface, brûle ces pages où +brutalement s'étale un matin d'observations. + +Est-ce que ma passion te fait peur? Pourquoi cesserais-tu de m'aimer? + +Dis que ce n'est pas vrai. Tu es à moi. Tu seras à moi. Moi seul puis +t'aimer. + +Mais vois donc clair, lis donc en toi, tu m'aimes. + +Et dire qu'il n'y a pas en tout cela le quart de ce que je sens--que moi +qui me vante d'écrire exactement ce que je veux écrire--quand il s'agit +de moi-même les mots me manquent. + +3 juin 1887. + +Pas deux jours de suite, ni deux jours différents, même, je +n'éprouve des sensations pareilles. Instrument sur lequel on peut jouer +à l'infini des mélodies diverses. Je souffre ou je jouis de ma vie +perpétuellement et jamais sur le même mode: variété de rythmes. + +--Il est assuré que de telles alternatives peuvent amener après +d'étranges excitations des phases de lourde dépression. + +--Est-ce ma vie que je joue après tout? Assez invraisemblable. Aussi, +et dans le fond, je sais où je vais. L'alternative est entre un absolu +de joies et le néant. C'est avoir la partie belle. + +Lundi matin, 6 juin 1887. + +Je m'éveille et prends conscience de moi, ce matin, ma chère +âme, dans une joie extrêmement douce. Vous êtes habile en l'art des +compensations et celles d'hier furent des heures divines encore que +parfois torturantes, encore qu'incomplètes. Mais l'abandon suprême était +dans votre désir et dans votre volonté; ainsi, et en dépit des +momentanés obstacles, vous êtes à moi pour jamais. Ce n'est pas par +l'abnégation, mais la libre passion qui sans cesse rejoignait nos +lèvres, livrait sur les vôtres votre âme et votre vie; et, en échange, +n'avez-vous pas bu, aussi, sur les miennes, jusqu'à la dernière goutte, +toute ma vie épandue vers vous? + +De tels moments, adoucis encore à distance, dans le souvenir, par +l'apaisement de la chair, suffiraient pour effacer de l'existence les +douleurs passées, les amertumes futures. Si nous n'avions que cela, mon +amie, notre part serait belle encore et privilégiée.--Comme vous avez +bien dompté mon orgueil d'homme, de me faire trouver douce l'abdication +des droits que me donne votre tendresse. Me suis-je pas remis entre vos +mains, disant que vous seriez juge de l'heure, que je ne veux rien tenir +que de votre absolue liberté. C'est à cela, et cela seul, que je dois +tendre; écarter tout ce qui, de mon côté, nous sépare, comme vous, +puisque le but est unique et que nous ne pouvons souffrir que de vils +obstacles entravent notre bonheur et notre définitive union. L'immense +joie ce me sera de sentir votre vie liée à ma vie par le ferme lien de +nos volontés, de pouvoir vous nommer: Celle qui jamais ne sera séparée +de moi,--_questa, che mai da me non fia divisa_. + +Tant voudraient boire à la source où l'on oublie,--moi j'ai bu à la +source qui fait qu'on n'oublie pas. En chaque parcelle de mon être, il y +a un peu de vous, et tout entière, tu es en moi dans une intime +pénétration. Pour t'arracher de moi, il faudrait me dissoudre et +m'annihiler.--Et je me laisse aller à cette pensée, qui se prolonge en +une rêverie, que sans toi je ne pourrais vivre, et que je veux vivre +pour toi. Ame, esprit, sensibilité, tendresse,--intelligence, charme, +perfection physique,--chef-d'œuvre, comment ne pas t'aimer, comment ne +pas t'adorer, mon impériale beauté, chère dominatrice de mes pensées? + +Lundi, 10 h.--et de toutes les heures de ma vie. + + + +Lundi, 6 juin, soir, 9 h. + +ENVOI + +Je rêvais à ces lignes, comme je me levais, ce matin, et un peu +plus tard--plus tard pour les penser plus longtemps,--je les écrivis. + +J'ai du plaisir à écrire de vous, compensation que je me donne quand +m'assiège l'idée que je ne vous verrai de la journée. + +Puis, quand c'est fait, je me demande: faut-il mettre cela à la poste? +A quoi bon? Sait-elle pas ce que je pense? Si je ne suis pas un livre +ouvert, suis-je pas, au moins, un livre entr'ouvert? + +Mais je pense au plaisir que j'aurais à lire un peu de votre âme mise en +des mots, avec de l'encre indélébile, sur du beau papier, et j'envoie. +--Ainsi soit-il! + + + +13 Juin 1887. + +Πέμπώ σοι μύρον ήδύ, μύρω παρέχων χάριν, ού σοι αύτή γάρ μυρίσαι καί +τό μύρον δύνασαι. (Anthol., v, amator 91.) + +Je t'envoie ces parfums--ces vers pleins de parfums--; à toi qui +parfumes les parfums. + +'Ημίθεος δ'ό φιλών άθάνατος δ'ό φαμών. (IB., 94.) + +Demi-Dieu celui qui te donne un baiser; Dieu celui auquel tu le rends. + + + + + CONCORDANCES + +I + +Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis; +D'un lent baiser d'amour troublant la nuit naissante, +La lumière alanguie meurt pleine de tendresse; +Un reflet rose tombe des rideaux cramoisis. + +Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses; +Ils échappent enfin au flot vain des paroles. +Le silence est très doux dans l'ombre cramoisie, +Le bruit des rues fait grâce à leurs oreilles lasses. + +Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse, +Vêtue des plis étranges d'une soie japonaise, +Elle s'assied, souriante, et s'étend un peu lasse +Sur les coussins, sur la fourrure qui caresse. + +II + +De ses doigts s'exhalait une odeur délicate, +Comme l'assemblage exquis de fleurs sobres et rares +Ou l'effluve des prés qu'un vent d'été caresse; +De ses doigts s'exhalait une odeur délicate. + +O pénétrante odeur dont émane un désir, +Odeur moins désirable, pleine de moins d'ivresse +Que celle que dérobe la robe, ô délicate +Et pénétrante odeur dont émane un désir. + +Aux parfums de la chair en leur loyale essence +Cèdent les élixirs, toutes les quintessences: +Un seul effleurement l'exalta au désir +Des parfums de la chair en leur loyale essence. + +O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues, +Dont la sève circule avec le sang des veines, +Sa peau moite en distille la plus subtile essence, +O chair faite de fleurs roses, blanches et bleues. + +III + +Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes, +Au poignet où la vie passe et bat plus sensible, +Où la peau est très blanche et les veines très bleues; +Sur le bras, il posa d'abord ses lèvres chaudes. + +Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins +A deux bras enlaçant le cou d'un cercle étroit, +Il posa, il laissa longtemps ses lèvres chaudes +Sur la tempe où plus blonds s'ébrouent les cheveux fins. + +Pour les yeux, les grands yeux dont il sait le pouvoir, +Diamants bleus ayant les paupières pour écrin +Il trouva des caresses plus douces, peut-être afin +De capter les grands yeux dont il sait le pouvoir. + +IV + +Puis il parla, disant des mots longtemps pensés +Où, tel qu'un faucon, l'aile alourdie par l'orage, +Son âme luttait, voulant dompter l'amer pouvoir. +Il parla, murmurant des mots longtemps pensés: + +--«C'est l'amer pouvoir dont tu m'ensorcelles, +Pliant mon vouloir à ta volonté, +Qui régit les rêves de mon lourd sommeil, +Et les heures brèves des brèves journées, +Toutes les minutes de mes heures brèves +Et l'insaisissable instant, trépassé; +Amer et pourtant d'une douceur telle +Que rien n'en rappelle la suavité, +Car les forts anneaux de la double chaîne, +Ce sont les baisers que ta bouche martèle.» + +V + +Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres +Qu'un Dieu semble avoir faites exprès pour le baiser; +Il se plut à redire tout haut cette pensée, +Et ses yeux dévoraient déjà les larges lèvres. + +La divine harmonie de leurs désirs unis +Absorba le murmure mourant des autres phrases; +A peine songeaient-ils, buvant à pleines lèvres +La divine harmonie de leurs désirs unis. + +14 juin 1887. + + + +16 juin 1887, jeudi matin. + +Vous devez trouver, mon amie, que je me suis conduit comme une +femme, hier soir, en me laissant aller à manifester très visiblement une +impression désagréable. Pourtant je n'attache aux mots qu'une importance +relative, en tant que mot; tout dépend de l'accent, du sous-entendu, de +l'état d'esprit de la personne qui les articule; mais j'ai beau ne pas +vouloir être nerveux, je ne me puis défendre d'être extrêmement +impressionnable: au moindre appel, d'interminables imaginations se +déroulent devant moi jusqu'aux conséquences dernières. Je m'accuse de +mon impression d'hier, non comme d'un crime, mais comme d'une ridicule +aberration. + +Voilà donc que ce mot, Réagis, sort de vos lèvres,--et aussitôt je me +figure deux êtres, qui, après être joyeusement et librement montés au +sommet, près d'atteindre la cime, se mettent à redescendre péniblement. +Ni vous ni moi ne sommes capables de cette cruelle interprétation; c'est +quelque mauvais esprit qui passait. + +Est-il pas aussi permis de manquer parfois de sang-froid lorsque la vie +même est en jeu, la vie, ou tout au moins ce qui en fait l'unique +intérêt, et c'est la même chose. Celui qui aurait toute sa fortune sur +un navire et croirait le voir s'enfoncer et couler serait-il pas +pardonnable d'avoir de l'angoisse et d'en laisser soupçonner un peu? + +J'ai mis ma vie en viager sur votre cœur: je puis bien craindre la +tempête. Vous ne voudriez pas me voir dans une absolue sécurité; s'il +en était ainsi, c'est que je ne vous aimerais pas comme je vous aime; +étant donné mon caractère, ce serait un mauvais signe, signe que je +laisse aller les choses en fataliste. J'y suis naturellement porté, mais +quand il s'agit de vous, c'est très différent: ma volonté très nette +s'affirme de ne vous perdre jamais. Je ne me vois pas sans vous et mon +imagination ne va pas jusque-là, à moins d'une momentanée aberration, +vite dissipée. + +Aime-moi, ma chère vie, aime-moi comme je t'aime et nous serons heureux. + + + + COMMUNION + + +Avant d'avoir aimé, voudrais-tu donc haïr? +Pourquoi par de tels mots nous créer des tristesses, +Perpétuer en nos cœurs l'amer souvenir +Où le Doute se fait un lit pour ses faiblesses? + +Voudrais-tu donc haïr avant d'avoir aimé? +Voudrais-tu que, manquant aux divines promesses, +L'écrin mystérieux des sens restât fermé? +Donne-moi, chère, les joyaux de tes caresses, + +Répands tous les saphirs et tous les diamants +Sans les compter, comme un fleuve ardent de tendresse +Afin que sur la nef des purs enchantements, +S'embarquent radieux nos jours et nos jeunesses. + +Mais l'heure t'appartient: à toi de l'évoquer; +C'est à toi de céder au baiser qui te presse, +Ou de roidir ton corps; c'est à toi d'abdiquer +Ou de barder ton cœur d'une triple sagesse. + +Qu'elle sonne aujourd'hui, qu'elle sonne demain +Cette heure que parfois j'attends avec détresse, +Je ne faiblirai pas; ma vie est en tes mains: +Seule, de nos bonheurs tu restes la maîtresse. + +O chère, gardons-nous des doutes, qui sont vils; +Que rien de nos amours n'entame la noblesse;, +Les arguments du cœur ne sont jamais subtils: +On aime et sans réserve on répand sa richesse. + +Chère, je crois en toi, je crois en tes yeux bleus, +En ton cœur droit, en ta voix douce, en tes caresses; +Je crois en ton sourire, en l'éclat radieux +De ton corps, en ton âme, ô chère, en ta tendresse. + +Nous, haïr? O blasphème! Et les baisers promis? +Non, l'âme veut sa joie, et la chair, ses ivresses, +Des plaisirs où les sens vibrent sans compromis, +Et la communion sous les doubles espèces. + +Mardi 28 juin 1887. + + + +Color, che son sospesi. +DANTE INF. 11 53. + +Les tortures sont douces aux pieds de mon amie: +le plaisir, appelé tout bas, sommeille encore, +la peine, avec le doute, enfin s'est endormie. + +L'Alighier de Florence, descendu chez les morts, +vit des âmes semées parmi les airs, légères +comme feuilles d'automne au cruel vent du nord: + +ces âmes flottaient du paradis à l'enfer, +pareilles, en leur vol, à la troupe des nuées +qui va frivolant sans cesse entre ciel et terre: + +elles ne sont pas élues et ne sont pas damnées: +la géhenne éternelle les ignore; pourtant +les joies de l'éternel amour leur sont fermées. + +Ainsi je vais, les yeux tristes et souriants, +les pieds cloués au sol, le front dans l'infini, +presque vivant, prêt à la vie, prêt au néant: +les tortures sont douces aux pieds de mon amie. + +30 juin 1887. + + + + SYMBOLES + +Les ors, les violets, les verts, les pourpres fiers +Éclatent dans le bleu naissant de l'orient. + +Les doutes, les désirs, les ardeurs, les colères +Troublent l'océan bleu de l'âme qui m'est chère. + +Pourpres et violets s'entremêlent, arrêtant +Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers. + +Les doutes, les colères closent pour un moment +Cette âme sans laquelle mon âme est un néant. + +Ça et là, des ors, tels que des flammes légères; +Plus haut planent les verts ardents et transparents. + +Les désirs s'envolant sur le dos des chimères +Montent vers l'infini, vers l'infinie lumière. + +Il apparaît, soleil, amour, tout fulgurant, +Brûle de ses baisers le sein nu de la terre. + +Ame, livre ta grâce, Beauté, livre tes sens +Aux profondes caresses qui sont des talismans. + +10-12 juillet 1887. + + + +18 juillet 1887, 4 h. 1/2. + +Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je +t'écrive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'écrivent guère et +que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il +aurait fallu m'être dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases +amères, éloquentes aussi. Est-ce que tu aurais aimé me faire souffrir +sitôt après m'avoir rendu aussi heureux que peut l'être une humaine +créature! Nous avons eu, en ces mois passés, des heures noires, des +angoisses, des défaillances qui plus d'une fois nous firent douter de +nous-mêmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint. +Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer, +non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici, +mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai +jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie +suprême, toujours attendue, toujours fuyante, a été radieuse! Toute tu +m'appartiens, et moi aussi je suis à toi sans restriction aucune. Et +sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre +inquiets, incomplets, torturés par cette sensation du désir jamais +désaltéré. + +Et peut-être aura-t-il été bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne +à ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous +nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous +haïr! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me paraît absurde, de cette +idée, qui hier encore me torturait. + + + + CHANT ROYAL DE L'ÉDEN + +JÉSUS, le chimérique empire, +où tu règnes en doux Seigneur, +n'est pas l'oasis où j'aspire +ni l'idéal de mon bonheur. +Ce monde désolé, que blesse +un cœur hautain, en sa noblesse, +m'a fait un génie amer, noir, +fait de dédain et de savoir: +je ne crains le gel ni la flamme, +Jésus, il n'est en ton pouvoir, +l'éden que je veux pour mon âme. + +L'éden que je prétends élire +n'est pas plus vaste que mon cœur: +j'y vois des lacs bleus où se mire +mon regard, en joie ou douleur, +soit que la brume ou la liesse +avive ou voile leur tendresse, +lacs si profonds qu'on y peut voir +le jour, le matin et le soir, +ciel qui s'éteint, ciel qui s'enflamme: +et je contemple en ce miroir +l'éden que je veux pour mon âme. + +Mousses dont la blondeur attire +vers le charme de leur fraîcheur; +Source où tout deuil et tout martyre +n'est plus que joie et que douceur, +fontaine d'extase et d'ivresse, +ô réconfort de la détresse, +apaisement du désespoir, +permets que, plein de nonchaloir, +désaltéré par ton dictame +je trouve en toi, sans plus douloir, +l'éden que je veux pour mon âme. + +Harmonieux et fier navire +au rythme indolent et vainqueur, +ô nef, qui jamais ne chavires, +berce ma peine et ma langueur: +double voile qu'un souffle presse +et qu'une âme parfois oppresse, +prends pour passager mon espoir, +vogue, ô nef qui sais m'émouvoir! +O nef à la rose oriflamme, +ton vol blanc me fait entrevoir +l'éden que je veux pour mon âme. + +Autel aux piliers de porphyre +où s'évapore la douleur, +c'est sur ton marbre que j'aspire +à l'holocauste de mon cœur: +autel tout rempli d'amour, laisse +qu'après le sacrifice, ivresse, +alors que se meurt l'encensoir, +je me fasse, ô doux reposoir, +pendant que ton encens me pâme, +à genoux devant l'ostensoir, +l'éden que je veux pour mon âme. + +ENVOI + +Roi des Cieux, je sais mon devoir, +mais tu ne voudrais recevoir +ce chant où des grâces de femmes +montrent en un secret miroir +l'éden que je veux pour mon âme. + +CONTRE-ENVOI + +Reine dont j'aime le pouvoir, +daigne de mes mains recevoir +ce chant où ta grâce de femme +révèle en un secret miroir +l'éden que je veux pour mon âme + +19-21 juillet 1887 + + + +On n'aime qu'une fois, mais comme il y a les apprentissages de +la pensée, il y a les apprentissages du sentiment. + +Pour sentir comme pour penser profondément, il faut une force de cœur ou +une force d'esprit qui n'est acquise qu'à celui qui a vécu. + +31 juillet 87. + + JEUNESSE DE NOTRE JOIE + + PROSE + +La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante. + +Elle a des feuilles, plante robuste et bien venue, des feuilles vertes, +pareilles à des fers de lance, pour darder nos cœurs. + +Des fers de lance pour darder nos cœurs et leur faire saigner des larmes +d'amour. + +Elle a des fleurs qui s'ouvrent rouges, toutes rouges, pour que le sang +de nos cœurs n'y fasse point de taches. + +Des fleurs toutes rouges, toutes parfumées, pour que l'essence de leur +odeur nous grise en des rêves d'amour. + +Elle a des gouttes blondes, distillées au long de sa tige, des gouttes +blondes dont le baume cicatrise les blessures de nos cœurs. + +Notre joie, nous l'avons plantée en un coin dérobé du monde, et arrosée +de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour. + +La jeunesse de notre joie a poussé verdoyante. + +Ses feuilles pendant le jour ont poussé, et pendant la nuit, ses fleurs. + +Longtemps, chétive, et douteuse à la vie, elle lutta, guettée par la +mort. + +La mort qui dessèche les plantes et les cœurs, les rêves et les +feuilles, les âmes et les fleurs. + +Guettée par la mort, elle est entrée dans la vie, car nous l'avons +arrosée de nos larmes d'amour, et ensoleillée de nos sourires d'amour. + +Tu sais quel soir elle prit racine et parmi quelles effusions. + +Nos âmes, l'une vers l'autre, se répondaient, débordantes, comme des +vases mystiques, pleins de ciel. + +Nos âmes débordantes de ciel, et nos cœurs débordants d'amour. + +Tu sais quel soir elle prit racine, la jeunesse de notre joie. + +14-15 août 1887. + +Dimanche, 21 août 1887, 8 h. 1/2, 9 h. + +Il me semble, mon adorée chérie, que je t'ai aimée et que je t'aime +aujourd'hui, plus que jamais. C'est comme si une fleur nouvelle avait +fleuri, donnant une nuance nouvelle et un nouveau parfum; je ne sais +quoi. + +La peine est éloquente, l'excès du bonheur l'est aussi, éloquent, +c'est-à-dire qu'il lui faut se dépenser au dehors en phrases;--et je +suis de ceux qui écrivent mieux qu'ils ne parlent. + +A te sentir si charmante, si tendre, _si donnée à moi_, j'éprouvais +comme une sensation neuve, une plénitude d'amour. D'autres fois, +peut-être, tu as été ainsi, oui, tu l'as été, mais je ne l'avais pas +senti de même; nous n'avions pas encore correspondu si profondément. + +Le sentiment et la sensation vraies s'avivent à se répéter, au lieu de +s'émousser; on se pénètre plus intimement; on comprend mieux tout, les +moindres gestes, les regards, les mouvements des lèvres où l'âme +s'épanouit en floraison de baisers. Chaque fois c'est une plus complète +prise de possession mutuelle, et tu es difficile à conquérir; en toi, en +moi aussi, peut-être, il y a des instants qui déroutent, quand nos +fiertés se rencontrent front à front. + +Mais comme au fond de nos êtres nous nous aimons et quelle joie de le +penser et de le repenser! + +Je suis heureux par toi, ma chère âme, et je ne l'avais jamais été. Tu +me fais vivre comme je ne croyais pas pouvoir vivre, avec une énergie +de sensation que je n'éprouvai jamais. + +Comme tu es bien toute ma vie, comme tu me tiens de partout, comme tu +m'enveloppes de toi. + +Il y a plus dans le ciel et sur la terre que dans toute la philosophie, +comme il est dit dans Hamlet, il y a plus de joies dans tes baisers, +dans tes sourires, dans tes paroles, dans tes étreintes, plus de joies +que n'en a promis jamais le plus fou des rêves. + +Je t'aime, je t'aime, je t'aime, et j'écrirais cela toute la nuit que je +n'aurais pas dit encore combien je t'aime. + +Raffinement ou profanation: ayant écrit cela je vais rue d'U. + +Journal de voyage, 2 septembre. + + + +Sèvres.--Toutes ces mêmes choses vues ensemble hier. Est-ce +possible que nous nous soyons quittés et que nous ne nous retrouvions +pas ce soir! + +Je t'ai vue suivant le train des yeux, goûtant l'amertume de +l'éloignement graduel... Et déjà il y a des lieues entre nous et une +tristesse m'envahit-elle. + +_Versailles_.--Une famille monte--des Allemands,--cinq enfants.--Je +change de compartiment--je suis très mal.--L'ennui va +s'aggraver.--Seul c'était possible.--Cela devient horrible.--Pourtant +je me fais à mon voisinage qui est convenable et ne pouvant guère écrire +qu'aux arrêts du train, je lis. Je pense à toi et je te vois, mais je ne +veux pas trop appuyer, que le voyage ne soit pas trop pénible. + +Avec cela, je ne suis pas sans inquiétude de toi. Si je ne te laissais +pas, j'aurais un certain plaisir à ce voyage--c'est bien différent. Je +sens que je n'ai besoin que de toi et que la vie, même momentanée, n'est +possible qu'avec toi. + +Ces quinze jours qu'on nous vole, c'est trop, mais nous les +rattraperons. En pensant constamment au retour, cela ira peut-être. + +10 _h_. 45.--Je me retrouve presque seul--un jeune médecin militaire qui +admire le paysage, les églises et ressemble au Comte de Paris.--Plus de +femmes, on peut fumer une cigarette, et, il semble, respirer. + +Que fait-elle, à cette heure? + +Il me faudrait un horaire de ta vie, d'avance, savoir où tu es à chaque +instant, quels gestes, quel regard; si tu marches, si tu es assise, +quelle robe; il me faudrait l'impossible, t'avoir. + +Cela va être très dur.--Des lettres de toi--Une aujourd'hui--samedi--que +je l'aie dimanche. + +Je respire le parfum de tes gants et de ton sachet. + +Je lis un peu de l'_Éducation sentimentale_: «Le bateau pouvait +s'arrêter, ils n'avaient qu'à descendre et cette chose, si simple, +n'était pas plus facile cependant que de remuer le soleil.» + +Je pourrais reprendre le train de Paris, revenir, retrouver ses lèvres, +ce soir, ce soir même--et cette chose si simple... + +J'ai eu la faculté de me résigner. M'aurait-elle communiqué son esprit +de révolte?--ou bien y aurait-il des possessions si absolues qu'elles +ne souffrent pas d'intermittence. C'est comme si on vous coupait en deux +moitiés. Je me trouve fort désemparé, faisant avec ces mots tremblés +comme autant d'efforts vains vers l'union dont chaque tour de roues +m'éloigne. + +L'analyse de mes impressions te mettra au moins un peu de moi sous les +yeux. + +Quelles heures divines hier et quelle journée pour lendemain. + +Sens-tu que Versailles nous a encore serrés l'un à l'autre d'un nœud +nouveau? Et je crois que nous irons toujours ainsi nous unissant +davantage. + +_1 h_.--L'uniforme réussit--ce qui est difficile--à lier +conversation--je le renseigne vaguement sur le paysage, puis je reprends +mon crayon. Je suis devenu assez expert à écrire au roulis et cela seul +me réveille. Dormir aujourd'hui, tout seul, ne me dit rien; penser ne me +va guère mieux. C'est une rêverie vague et triste avec des ressauts +douloureux. + +Et je me sens moins abandonné que toi--je serai forcément un peu +distrait; celui qui part a encore le moins mauvais lot. + +2 _h_.--Je sens, à mesure que j'approche, une tristesse me poigner, plus +vive. Comme tu as pénétré ma vie, comme tu l'as pétrie, comme tu l'as +faite tienne. Jamais, sûrement, je ne croyais éprouver, pour qui que ce +soit, une tendresse pareille. Je croyais _en avoir été_ capable, mais +que le temps était passé. + +Celle qui m'est chère a trouvé une belle réserve de passion, et c'est +elle qui l'a découverte. Lui, il ne s'en doutait pas, se jugeant +_scepticisé_, regrettant parfois amèrement une faculté qui dormait +seulement. + +Tu m'as fait une belle vie, et si je ne t'aimais pas, je t'adorerais. + +Les choses que je revois me semblent différentes et indifférentes. J'ai +laissé à tes doigts, dans le dernier contact, toute mon +impressionnabilité. Tout va glisser sur moi; pour aller jusqu'au cœur, +toi seule, maintenant, sais le chemin. + +Adieu, carissima, je t'envoie toutes mes pensées, tous mes baisers, bien +vains, hélas. + +Manoir de Mesnil-Villeman Gavray (Manche). + +Bonjour, ma chère adorée, je me suis levé assez tard. Vaguer +par les jardins, me refamiliariser avec les choses, me reposer les yeux +aux verts, aux pourpres, aux violets des feuilles, me mène jusqu'à 10 h. +et je remonte vivre un peu avec toi, en cette chambre, au second étage, +avec une vue de hêtres, de marronniers, de toutes sortes d'arbres qui +sont mon horizon, où j'ai rêvé jadis, où je me retrouve comme étranger. + +Hier, à la gare, une grande victoria m'attendait et, demi couché sur les +coussins de vieille soie brochée, un peu usée et fanée, je songeais +comme Berthe serait bien et ferait bien à côté de moi. J'arrive et c'est +une sensation de dépaysement; la maison, peuplée pourtant, a des airs de +chose vide; au sortir du bruit, elle semble muette. + +Les objets, les personnes, la nature, le monde sont vraiment ce que nous +les faisons, ce que nous les voyons, et je me demande, plus que jamais, +si les choses existent ailleurs que dans notre cerveau, si elles ont une +réalité en dehors de notre pensée et de notre conscience. Ce qui vit, ce +qui est pour moi, en ce moment, ce sont les deux petits coins de Paris, +où elle se meut, où elle respire; chez toi et chez moi c'est là que je +suis resté. + +Sûrement il m'est agréable de voir ma famille, que j'aime beaucoup pour +mille raisons, sans nombrer les autres, mais ce n'est pas la même case; +je manque de tes baisers. Si seulement, par-ci, par-là, j'avais le bout +de tes doigts que j'aime tant à sentir à mes lèvres! Comme consolation, +je me repose, je suis au vert, je vais accumuler de la tendresse, de la +force, comme une machine que l'on maintiendrait jour et nuit sous +pression. + +Elle sera bien aise de savoir qu'on m'a trouvé _bonne mine_; si les +mauvaises langues savaient cela, seraient-elles vexées. De fait, je sens +que je me porte fort bien. L'action, surtout une certaine action, m'est +nécessaire; autrement, l'imagination fait des siennes et le système +nerveux s'en ressent avec le reste. + +Je ne me fais pas à cette idée que nous sommes séparés, et hier soir, +montant me coucher, j'eus un moment de spleen tel que la tête me +tournait presque. La fatigue du voyage l'emporta et ce matin les rêves +sont moins noirs. Il y aura encore des moments durs, ceux où je me +trouve seul. Toi aussi, tu vas souffrir, ma toute aimée, et c'est cela +surtout qui m'est pénible. Voilà que je m'attendris. Non, soyons forts, +comme nous le fûmes hier, sur le quai, nous souriant le cœur, plein +d'amertume. + +Quelles heures divines j'ai eues avec toi, comme tu as ensoleillé ma +vie! Ton cœur me tient chaud, tes baisers me rafraîchissent, tes yeux +m'éclairent. Fais-toi de belles robes pour me réjouir encore plus; mets +ta volonté à bien dormir, bien calmer tes nerfs; je t'en prie, sors +beaucoup, fais des courses, fussent-elles inutiles. Tu ne sais pas comme +ce que tu m'as dit l'autre jour me fait peur: rassure-moi. + +Adieu et à demain, ma chère poésie, ma chère âme, ma chère chair. Un +jour de passé, bientôt deux. Lundi, il y aura une lettre à la +Bibliothèque, si je ne puis l'envoyer rue de Var. Mardi chez toi. + +P.S. Le voyage de ma sœur est remis à plus tard. De même celui de mon +frère. + +Manoir de Mesnil-Villeman Samedi, 3 septembre 1887 + + + +6 _h_.--Décidément, non, il ne sera guère distrait, la vie est trop +lente; entre chaque phrase il y a place pour une pensée vers elle. Sorti +un peu par une des avenues, allé jusqu'au village: peu récréatif. Me +voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champêtre. Non, puisque vous ignorez +le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le +fond du tableau est vert. Que de vert! J'en étais déshabitué à ce point. +Les chemins eux-mêmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres +habillés de mousses. + +Après la secousse que j'ai éprouvée--secousse, est-ce le mot?--quelque +chose d'approchant--après le don de moi-même, je ne retrouve pas ici ce +que je croyais y avoir laissé. Puis, pour presque une semaine encore, ma +sœur est absente et c'est une contrariété; sa présence m'eût été plus +agréable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite +les heures. + +10 _h_.-1/2.--Je monte à ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans +courage même à écrire des mots pour elle. + +L'étoffe rayée dont il est question se fait encore dans le pays. On en +trouve à raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander +de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idéal en ce genre c'est, je +crois, rouge et orange par bandes d'inégale largeur. Ce que l'on obtient +maintenant est, paraît-il, de moins beau tissu. La largeur est de un +mètre. Je tâcherai d'en trouver d'anciennes. + +Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je +tâcherai de lui en envoyer des spécimens dans des lettres et elle dira +ce qui lui plaît. Je ne pense qu'à elle et m'ingénie à épuiser la liste +de ce qu'elle a demandé. + +Pourquoi faire, me dit-on, cette étoffe?--Couvrir un fauteuil, faire un +tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et détaché est +amusant. + +J'aimerais beaucoup être à demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne +l'avais pas ce serait une grosse déception. Sa belle grande écriture sur +l'enveloppe; l'adresse sur le côté gommé, le timbre de travers; à moins +qu'on n'ait dissimulé son originalité par prudence. + +_Dimanche matin, 4 septembre_.--J'ai rêvé de la lettre que j'attends et +j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son +écriture, elle ne m'a pas gâté d'épanchements écrits. Son caractère est +ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lèvres fermées et je +comprends les hiéroglyphes de ses gestes, de sa démarche, les mouvements +de ses membres chers, le rythme de sa respiration. + +Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps +en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux +feuilles vernies. + +J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne +me réveille. + +Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance. +Nous avons déjà subi bien des cruelles nécessités, mais celle-ci est +vraiment trop amère. + +A demain, ma Berthe chère, ma chère femme. J'ai au doigt un des anneaux +de la chaîne, tu as l'autre et notre pensée, du moins, nous tient +magnétiquement unis. + +Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887. + + + +_Lundi, 3 h_.--Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais +hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide +erreur de la poste. Quelle déception hier, et quelles heures, quelles +lignes noires j'ai écrites (que je n'envoie pas). La contrariété a été +telle que j'ai été malade toute la soirée, toute la nuit, jusqu'à ce +matin, où j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les +pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main +toute pleine de toi et de ton cœur. Ce sont de singulières vacances, un +singulier repos que je prends, toujours en une perpétuelle tension de +pensées, les yeux vers toi. Je te voyais restée debout sur le quai, +maintenant je te vois sur ce banc où nous avons fait, plus d'une fois, +de longues poses tristes à l'idée de nous quitter pour douze heures, et +maintenant ce sont des jours. + +J'avais bien peur de la crise que tu as éprouvée; pleurer, tu as pleuré +et c'est moi qui... Ne te fais pas d'idées si noires, ô ma chère femme, +pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientôt seront +passés et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La +séparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle était +irréparable, éternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas +longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne +serait rien, et au contraire ce serait peut-être l'infini. + +Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chère reine, nous +nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre, +c'est la plus grande somme de délices qu'il soit donné à une créature +humaine d'éprouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me +semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en +voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la _Vita Nuova_, qui a +commencé avec ton amour. Je puis écrire comme Dante, à cette date: Ici +commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je +te vis, la première fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voilà +un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a été +notre mutuelle pénétration jusqu'au jour, où, par ma faute peut-être, +commencèrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le présent +dépend du passé, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la +force de notre passion de nous être tant et si longtemps désirés? Je +t'ai respectée, je t'ai traitée comme une reine de qui on attend le +signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi +quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas +forcer l'éclosion de la fleur, c'est que je te voulais amener à ce point +où en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'était pour +toujours. Je me sens comme forcé de le dire encore, tant cela me paraît +étrange: Tout est changé ici; je ne reconnais rien; là où tu n'es pas, +rien ne m'intéresse. La passion que tu cherchais, tu l'as créée, et quel +chef-d'œuvre tu as fait! + +Tu auras été un jour sans lettre. Ce que j'avais écrit était trop noir. +Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rêveries d'un +homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu. + + + +Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre. + +Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au +bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une +odeur de menthe, près de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux, +pareil à un très lointain chant d'église, les moucherons tournent en +cercle à la surface du courant, ça et là, un à un s'y jettent, font de +petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coupés, et +frangés par les brins d'herbe retombant tout du long.--Un frelon passe +avec son rapide vrombissement. + +En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure à un léger et +lent coup de vent. Le ciel pommelé se reflète dans l'eau très limpide. + +Énervant, le silence est dominé, des fois, par le mugissement d'un bœuf. + +Je pense à peine, un peu en torpeur, avec assez de lucidité, cependant, +pour noter par à peu près ce que je vois et ce que j'entends. + +Quelle amusante dînette on ferait là et quelle amusante baignade dans +cette sorte de petit bassin, Diane dont je serais mieux que l'Actéon, +qui ne me ferait pas mordre par ses chiens, qui me mordrait elle-même de +ses belles dents aiguës! + +Sur le dessin d'un si vague penser, Amour ourdit la trame de ma vie, +pour le moment, je rêve de cela, rêve et vain rêve! Ah! nous aurons cela +une fois, et depuis les naïades et les dryades, les bois ni les eaux +n'en auront tant vu. + +Je suis un peu mélancolisé de n'avoir pas reçu de son écriture +aujourd'hui, mais je relis la lettre d'hier et, encore que l'ayant +triste, je l'ai près de moi, elle, ma si chère dominatrice. Mon chagrin +s'en est aiguisé comme dit le bonhomme Homère que j'ai pris avec moi; +chagrin aigu, qui s'enfonce dans la chair comme un coin; c'est assez +cela et la solitude est la meule où il s'appointit encore. + +Hier je parlai de mon départ; ce sera le jeudi. Nous voici à moitié, ma +courageuse amie. On s'est bien étonné d'un si bref séjour, mais il n'y +aura pas d'objection; et nous aurons encore deux jours à nous, sans le +dimanche. + +Si elle mettait une lettre à la poste pour moi vendredi, il la faudrait +adresser: + +chez Mme de Longueval +à Geffosses, +par Gouville (Manche). + +Sauf cela, je ne bougerai pas, serai de retour chez moi lundi. Pour +l'endroit ci-dessus, les lettres mettent parfois deux jours. Il en est +de même chez moi quelquefois. + + + +Mercredi matin, 7 septembre. + +Bonjour, ma toute charmante. Je viens de passer la nuit la plus agitée, +déjà, en rêve, dans les joies du retour. Au réveil, c'est une tristesse. +Lu un peu. Il y a quelque chose de moi dans le Frédéric de l'_Education +sentimentale_: «Il tremblait de perdre par un mot tout ce qu'il croyait +avoir gagné, se disant qu'on peut ressaisir une occasion et qu'on ne +rattrape jamais une sottise. Il voulait qu'elle se donnât et non la +prendre. L'assurance de son amour le délectait comme un avant-goût de +la possession, et puis le charme de sa personne lui troublait le cœur +plus que les sens. C'était une béatitude infinie, un tel enivrement +qu'il en oubliait jusqu'à la possibilité d'un bonheur absolu.» + +Il est venu, le bonheur, et je te le dois. Une autre ne m'eût rien donné +de ce qui dore maintenant ma vie. Oh! comme je t'aime! quelle éternelle +soif de tes baisers, de tes étreintes! + +Adieu, mon orgueilleuse, envoie-moi beaucoup de ton écriture. Tu n'as +qu'à te laisser aller à ta sincérité pour me dire des choses, pour +trouver de ces mots qui me bouleversent de joie. Ton anneau me fait bien +plaisir: je veux le porter toujours. + +Jeudi, 1 h., 8 septembre. + + + +Beaucoup de pages de toi, ma si chère amie, quelle joie! Je +n'avais pas eu un moment à moi hier ni ce matin, et je me lève de table +--nous déjeunons--pour que tu aies un mot de moi demain. Mardi sans +lettre t'a causé une déception: ce n'est pas que je voulusse t'infliger +la peine du talion, mais j'ai eu bien des jours vides, aussi, moi. La +famille, de vagues distractions, tout cela ne me cache pas la vision de +toi. + +D'avoir reçu ta lettre je me sens comme grisé; je sens qu'il y a dedans +des heures de rêveries, des heures à vivre, avec toi, du moins avec un +reflet de toi. + +Je ne réponds pas à tes pages, à peine les ai-je regardées, d'un œil +gourmand, qui aurait voulu tout absorber d'un trait, mais qui, trop +précipité, n'a rien lu;--seulement vu ton écriture qui est quelque chose +de toi et ce papier où tu t'es penchée, sur lequel tu as respiré. + +L'enveloppe est de bon augure. Songe que nous poursuivons non seulement +un succès, mais une vengeance. Je veux que cette femme qui a essayé de +te salir soit humiliée, avilie aux yeux de tous, je la veux misérable, +me réservant d'avoir pour elle la pitié la plus insultante. + +C'est tant pis pour ceux qui touchent à toi. Ils en seront châtiés si +les circonstances servent mes plans. + +Ils ont voulu nous séparer. Est-ce bien amusant? Que de jouissances il y +aurait dans une revanche. Je suis féroce comme un Peau Rouge, quand il +s'agit de toi. + +Samedi tu auras une lettre à la Bibliothèque et Dimanche une autre chez +toi. Puis tous les jours jusqu'à mon retour. + +J'ai envie de pleurer de ne pas t'avoir. Adieu. + +J'ai répondu au Cazajeux. Il y aura peut-être un second voyage à faire +rue de Rome. + +Manoir de Mesnil-Villeman. Jeudi soir, 11 h., 8 septembre 87. + +Enfin, je les relis ces pages. D'abord, les parcourir à peine +c'est tout ce que je pus faire. Pas un moment de solitude et je viens +seulement d'être libre. Toute la journée, un mot m'était resté dans la +tête sur lequel je veux un commentaire. Insurgée! Je le comprends bien +un peu, mais il y a là-dedans beaucoup de choses que je voudrais voir +écrites. + +Au moins aujourd'hui j'ai des nouvelles de la veille; le trou est moins +large. Je sais qu'hier cette feuille était encore sous ses doigts, +qu'elle y écrivait non sans une certaine colère de me voir toujours +mélancolisé à la même place. Mon séjour ici est presque à sa fin; je n'y +passerai plus qu'un jour, entre deux expéditions, la semaine prochaine, +mardi; il faut m'y écrire à partir de Dimanche. Mercredi matin, j'arrive +chez la Mère grand et jeudi soir--pas avant, hélas!--je prends le train +pour être à Paris vendredi matin. Vers cinq heures moins le quart, je +mettrai la clef dans la serrure, rue de l'Université, et tu seras là et +nous serons payés de nos peines; au moins nous auront-elles valu ce +moment du retour.--Si je n'avais pas un volume à t'écrire j'en resterais +là ce soir, rêvant à ce moment où je nous vois, et il y a encore presque +une semaine. Il m'a été impossible de négocier un plus prompt retour, +sans être forcé à de trop invraisemblables imaginations, et aussi sans +amener des contrariétés. Songe que l'année passée et d'autres années, au +lieu de couper huit jours à mon congé, je l'allongeais frauduleusement +de toute une semaine! + +Ainsi, ô ma chère amie, tu l'as dit, tu l'as écrit: Cette littérature on +veut donc bien s'y intéresser. C'est la dernière joie que tu pouvais me +donner; tu la tenais en réserve. Maintenant seulement, rien de toi ne +m'échappe; j'aurai ton intelligence, aussi, comme ton âme et comme ta +beauté. Il aurait été dur, souvent, très dur de travailler près de toi à +des choses auxquelles tu serais demeurée étrangère. Travailler avec toi, +compris, encouragé et aidé par toi; c'est le plus complet bonheur que je +pouvais imaginer. Il me semblait que les heures que je donnais au +travail, je te les volais; elles seront à toi comme les autres, et c'est +pour toi que je travaillerai. Arriver pour moi je le voulais, avec une +énergie souterraine, sans en avoir l'air, et d'ailleurs sans me sentir +talonné par une ambition immédiate. Si tu me tends la main, si tu me +dis d'arriver pour toi, comme cela devient différent. Sais-tu que pour +bien travailler il faut un but extérieur et qu'une satisfaction égoïste +est insuffisante pour tel qui n'a pas l'égoïsme invétéré. + +Tu me fus bien cruelle, un soir--ou une après-midi, un vendredi que je +restai chez moi--en me disant, ou en ayant l'air de me dire qu'il était +fâcheux que j'eusse à travailler. Tu fis que j'eus comme un remords, +comme une honte, de ce qui jusque-là avait été l'unique mobile de ma +vie. Je t'aurais sacrifié tout, même cela. Mais je savais, au fond de +moi, que tu voulais tout le contraire, que je m'y prenais mal, et que le +moment viendrait où ce dernier lien nous lierait. + +(A demain la suite. J'irai à la poste moi-même et tu auras dimanche +matin un _paquet_ timbré de Coutances.) + + + +Jeudi, minuit, 8 septembre 87. + +Que ne pouvons-nous pas faire à nous deux? Encore que nous ayons mille +points communs, nous avons des dons différents qui se complètent, +s'emboîtent. Il eût été bien dommage, en vérité, que nous ne nous soyons +pas rencontrés; je crois que nous pouvons nous répéter cela sans errer. +Pour ce qui est de moi, je fusse certainement resté très désemparé, avec +une moitié de voilure et, comme gouvernail, l'indifférence. A quoi bon +aurait pu être ma devise, corrigée, il est vrai, par le tout ou rien? +mais aurais-je atteint le Tout? Tu m'as fait sentir d'inaccoutumées +vibrations, en ces six mois où lentement je pénétrai ton intimité. Et +voici qu'en écrivant ces mots, toute la suite des jours se déroule, +clairs ou sombres, marqués de larmes ou marqués de tressaillements, des +jours, aucun pareil, où j'ai vécu la vie de sentiment la plus profonde, +d'une intensité à briser toutes les cordes de l'instrument. + +Je t'aime de toutes les joies, aussi de toutes les tortures qui nous +furent communes. Ces jours, celui où je gardai un instant ta main dans +la mienne; nous étions debout, tu me parlais, tu me fixais, je crois, un +rendez-vous, et je n'entendais rien, je ne me souvins que plus tard; +celui où tu ne me repoussas pas, mais encore ironique; ces lectures où +plus de fluide m'entrait par les doigts au contact de ta main que par ta +voix de syllabes dans les oreilles; celui où tu te laissas aller, la +sensation de ta joue contre la mienne, de tes bras qui se joignaient +autour de mes épaules: tu m'aimais, tu devenais différente de voix, de +regard, de geste, transfigurée; et celui où toute abandonnée, tu me +donnas la joie de ton corps, heureuse de me faire heureux, et moi qui +aurais répandu ma dernière force et mon dernier souffle pour te sentir +encore, encore, vibrante entre mes bras! + + + +Vendredi matin. + +Rien de toi ne me fait peur, pas plus cette activité cérébrale,--ce +tigre endormi, paraît-il,--que le reste. Je ne veux pas qu'elle reste en +friche ni qu'il demeure une seule de tes facultés sommeillantes. Je sais +tout ce que tu es et tout ce que tu vaux et je serais coupable, pour toi +comme pour moi, de souffrir que la moitié du trésor restât enfouie. Tu +veux me faire arriver le plus tôt possible et crois que je vais +reculer. Non pas. Au contraire, je retiens comme un plan de vie +intellectuelle tout ce passage de ta lettre; c'est le but que je voulais +atteindre et tu ne peux te figurer quelle satisfaction cela a été pour +moi de te voir ainsi décidée. + +Avoir l'inespéré bonheur d'une femme aussi complète et n'en jouir qu'à +moitié... ce serait comme si, de mon côté, je cherchais à te dérober mes +côtés intellectuels. Nous devons nous pénétrer de toutes parts et ne +faire qu'un vraiment, d'intelligence, comme d'âme et de sensations. + +Ne crois pas, ma chère femme, que tu sois si malhabile à l'expression de +tes sentiments. Ils débordent tes phrases; tu ne dis pas ce que tu sens, +tu le racontes, tu le décris par le côté extérieur et tu m'en donnes la +vision. Dans tel mot je trouve toute ton âme, car maintes fois je l'ai +trouvée dans un geste. Et je t'aime comme tu es, et je ne te veux pas +différente; j'ai moins besoin des phrases que de la réalité de ton +amour. Et tu m'aimes et je suis ta vie comme tu es la mienne, tous tes +actes ne me l'ont-ils pas dit. Il y a bien des sortes de langage, tous +sont bons, pourvu qu'ils soient sincères. Ne prends pas même pour un +regret ce que j'ai dit; je t'aime trop pour vouloir que rien de toi soit +changé. + +Vendredi, midi, 9 septembre. + + + +Je commence une autre feuille sans espoir de là mener bien loin +avant déjeuner. Il y a beaucoup de choses dans les pages d'hier, +auxquelles je veux répondre très longuement. + +Tout à l'heure, sous les pommiers et sur l'herbe, couché de mon long, un +chien, pas un petit, un épagneul, sa patte sur moi, je sommeillais +lâchement, et me disais que le véritable plaisir est encore de faire +plaisir à autrui, un certain autrui, et que le vrai bonheur est celui +que l'on donne à l'être qu'on aime. Je voudrais te donner tout ce qui +te manque, privations dont tu ne saurais te plaindre, encore que tu en +souffres. Mon amie, à notre âge, la famille est celle que l'on se fait à +soi-même: un être suffit à cela; pourtant, comme tu le sens, l'autre +famille, l'héréditaire répond à un besoin différent (comme tu as des +cordes cachées que nul n'a su faire vibrer,--aveugles!); eh bien! +pourquoi la mienne te serait-elle fermée? Les préjugés contre lesquels +nous aurions à lutter, tu les connais, il faudrait pouvoir s'imposer. +Pour cela, être indépendant. Ma mère est trop intelligente pour ne pas +comprendre, et l'un comme l'autre m'aiment trop pour ne pas accepter le +choix que j'aurais fait. On a renoncé à chercher à me marier à une +pintade; on sait, tout en ne sachant pas mon avenir fixé, que je ne +consulterai jamais que moi-même et que je veux une collaboratrice d'une +fécondité tout intellectuelle. Tu vois qu'il y a un ordre d'idées auquel +je n'ai renoncé qu'en apparence et que, te disant certaines choses, un +soir, dans le petit jardin de la rue de la Planche, je ne parlais pas en +l'air. Ta fierté m'est aussi chère qu'à toi et sois sûre, quoi que je +fasse, qu'elle n'aura jamais la moindre atteinte à souffrir. + +Est-ce que cela ne se peut écrire ces idées particulières qui te hantent +et t'attristent encore? Pour moi, je ne vois rien au delà de ces quinze +jours, qu'un ennui cette année, un ennui et annuel. Pourquoi songer à ce +que nous deviendrions l'un sans l'autre? En somme, c'est songer à la +mort, méditation vaine et dangereuse: il faut vivre comme si on ne +devait jamais mourir. Ne sois point indifférente à ta santé, mon amie; +veille à tes forces, fais-le pour moi et surmonte une répugnance à +manger seule dont tu finirais par souffrir. + +Ayant naturellement l'esprit très pessimiste, il n'est aucune hypothèse +néfaste qu'à certains moments je n'ai roulée dans ma tête; mais c'était +pire jadis. Maintenant je me sens une responsabilité, je ne m'appartiens +plus. Je pouvais arranger ma vie de façon bizarre, disposer de mes jours +en prodigue, je ne puis plus me laisser aller vers le Nirvana, le néant, +bercé par de noires fantaisies. Que j'aie consenti à ne point faire un +pas vers le bonheur, cela m'était permis; je n'engageais que moi; c'est +aujourd'hui très différent. Je suis heureux de cet idéal bonheur, tout +de sentiment que peu d'êtres peuvent atteindre, je crois, et je veux +l'être pour que tu le sois aussi. + +Il y a entre nous, une sorte de mysticisme qui enveloppe, d'un charme +très doux, notre intimité; ça a été une de tes habiletés et de tes +délicatesses de le maintenir toujours; c'est comme un parfum. + + + +_Vendredi, 4 h_.--En effet, il serait amusant de déloger la vieille et +de s'insinuer à sa place. Il y a un grand pas de fait, et sans plus +préjuger que vous ne voulez le faire vous-même, je crois qu'on tirera un +parti quelconque de cette rencontre. Hasard bien intelligent qui +donnerait du même coup la vengeance et le succès: il me semble que, +momentanément, s'il était en mon pouvoir de choisir, je sacrifierais le +succès à la vengeance. Tu ne me croyais pas capable de sentiments +violents? D'autant plus violents, peut-être, qu'ils se dissimulent +davantage. Si tu m'avais repoussé; il y a deux mois, dans le moment le +plus aigu de notre crise, il est probable que j'aurais disparu +tranquillement; j'entends repoussé sans motif extérieur; mais s'il y +avait eu une rivale et que je l'eusse découvert, j'aurais été capable +d'une colère terrible et de ses suites. + +Absurdité, peut-être, mais si la passion se raisonnait elle-même, elle +ne serait plus la passion. + +Penser que maintes fois j'ai manqué te perdre! Il est donc dangereux +d'aimer trop et pour dépasser la mesure on peut dépasser le but aussi! +C'est là une leçon qui ne me servira pas: d'ailleurs, l'expérience en a +été faite et comme elle n'a pas tourné contre moi, je ne sais que +croire. Oui, cela arrive, en effet, qu'une femme, malgré son instinctive +intuition, ne devine pas, mais c'est différent et d'aimer trop n'y fait +rien. Il faut aimer trop pour aimer comme il faut et tant pis pour +celles qui ne sentent pas le prix d'une passion absolue. + +Comme je te vois le plus souvent, quand la vision de toi me vient, et +c'est à toute heure,--tu es assise chez moi, dans ton fauteuil, je suis +à tes genoux et tu bois du thé avec des mouvements d'oiseau. Il n'y a +pas un geste qui me ravisse davantage; sérieuse, tu relèves la tête avec +une grâce fière. + +Tu ne m'as pas accompagné ici; c'est moi qui ne t'ai pas quittée! Il me +semble, à de certaines fois, que je suis toujours là-bas, mais, par une +singulière ubiquité, je me vois près de toi, j'assiste, en spectateur, à +notre intimité. + +Je n'ai pas eu de lettre aujourd'hui? En trouverai-je une à Geffosses? +Tu n'avais rien à craindre en m'écrivant souvent. On est extrêmement +discret à mon égard et tes deux lettres n'auraient été même vues par +personne, si je n'avais laissé traîner exprès l'enveloppe de la seconde. +Il en est de même de celles que j'envoie, et je ne varie l'adresse que +pour échapper aux curiosités du facteur et des gens. Non plus, on ne me +questionnait jamais, et comme c'est pareil pour toutes choses, que je ne +parle que lorsqu'on m'interroge, il n'y a guère d'épanchements intimes. +Je refoule tout à peu près en la même manière que toi. Ma mère, seule, +saurait tirer quelque chose de moi par des procédés que je ne pénètre +pas, qui sont peut-être très habiles, ou, tout simplement, maternels. + +Toi seule, en somme, a descellé mes lèvres, et encore, tu le vois, si +j'écris volontiers tout ce que je pense, je le parle difficilement. Le +premier mot me coûte: il faut une impulsion extérieure; la volonté ne +suffit pas. + +Mon séjour aura été bien gâté par l'absence de ma sœur et vois comme je +n'étale guère mes sentiments: je n'ai pas fait une seule allusion à ce +regret. Avec ce caractère, il doit être assez difficile d'arriver à me +connaître, et ni l'un ni l'autre nous ne nous sommes pénétrés du premier +coup. Tu t'es révélée très lentement à moi. Sûrement que la personne à +qui j'adressais la Ballade de la Robe rouge et celle qui lit cette +écriture n'est pas pour moi la même femme. Ton masque d'ironie a bien +failli me décourager et cela fût arrivé, si parfois d'inconscientes +manifestations ne s'étaient fait jour,--presque imperceptibles, à la +vérité, mais suffisantes à montrer qu'il y avait là un cœur et qu'on +pouvait le faire battre. + + + +7 h.-1/2--Dans le Bois (recopié). + +Aux heures attristées par la mort du soleil, +Quand la mélancolie avec la nuit s'éveille, +éveillant le troupeau des ombres qui sommeillent, +avant qu'au bleu obscur du ciel diminué +n'éclatent les étoiles, ces diamants cloués, +clouant les draperies royales de l'Empyrée, +à ces heures très douces aux simples, salutaires, +je me sens submergé soudain par une mer +amère, dont les flots sont des doutes, des mystères... + + + +11 h. + +La cloche du dîner me coupa les ailes,--du même coup dissipa l'océan +dont la marée montait et j'en suis resté là de mes vers rythmiques et de +mes assonances. + +Je reprends les pages lues et relues, cherchant s'il y a des choses +demeurées sans réponse. + +Dieu! que d'écriture tu vas recevoir! J'ai réservé cela pour le morne +Dimanche. Puisqu'on les demande j'y aurais bien joint les rêvasseries +noires écrites l'autre jour et pas envoyées, mais je les ai brûlées; il +n'y a guère de regret à en avoir; ce n'était pas de l'insurrection, mais +de la maladie. De fait, je fus malade et cela pourrait être donné en +exemple, dans les physiologies, comme preuve de l'influence du moral sur +la bête. Cette extrême nervosité fit croire, un jour, à un bonhomme qui +m'observait et se croyait sagace, que j'étais féminin, sensitivement. +Au fait, je suis peut-être une âme tendre! + +Quels bavardages j'envoie à mon amie! Mais je sais qu'elle m'écoute, et +si la tête ne me bourdonnait pas un peu, je serais capable de remplir +encore un carré de papier. + +Pour envoyer le plus mince soupçon d'échantillon, il faudrait avoir sous +la main de ces rayures et je n'en ai pas encore. Je tâcherai de +circonvenir ma mère qui en a dans un coin, mais sous quel prétexte? S'il +faut en faire faire, ce n'est plus cela; j'espère en trouver à +Coutances. Pour la robe, la Gr. M... est malade et ce sera peut-être +difficile. Voilà des déceptions. Le reste va tout seul, encore que les +cuillers ont manqué rester en route; enfin, il est convenu qu'on me fera +cet avancement d'hoirie. + +Il faudrait dépoétiser le parfum de la petite feuille pour dire son nom. +J'en sème dans les pages, mais, Psyché, tu ne sauras pas son nom. Les +jours maintenant peuvent se décompter. Bientôt,--Enfin--Adieu, ma chère +âme. Dimanche je t'écrirai du bord de la mer, mais comme là le courrier +est le matin, il n'est pas sûr qu'on ait la lettre lundi. Je ferai mon +possible. Je te dois bien cette illusoire compensation d'une lettre +quotidienne. Une lettre, c'est une joie, je le sais bien quand je vois +ton écriture. + +De cette vieille ville de Coutances, Samedi, 10 septembre, 4 h. + +J'espérais trouver ici de l'étoffe rayée. En voici, dans une +enveloppe séparée qui me semble parfaite pour un manteau--le manteau de +nos rêves. + +Je crois qu'il n'y a qu'ici qu'on trouve cela. C'est fait sur métier à +la main par les seuls paysans. + +Je puis en avoir à bon marché la quantité qu'il faut. La largeur est de +1 m. 10 environ. + +En répondant avant six heures et en adressant la lettre à _Coutances +(Manche), Poste restante_; j'aurais le temps d'en prendre en revenant +de Geffosses. + +Si l'on n'est pas encore décidé, j'ai l'adresse de la bonne femme et on +pourra s'en procurer plus tard. + +Trouvé ici une _cuvette_ originale, peut-être impossible:--un vieux +bassin de cuivre--ancien, en bon état--qui bien écuré et nettoyé serait +d'un joli ton jaune--Trouvé des ciseaux. + +Mon écriture est-elle lisible--J'écris dans le jardin de la vieille +maison, l'intérieur étant trop mélancolisant avec ses volets clos, +l'odeur de moisi. Une machine dont on héritera peut-être; bon pour un +conte d'Edgar Poe. + +Déjeuné chez un brave homme de poète, non sans talent, mais un peu +provincialisé. Une fête pour lui et pas un moment désagréable pour moi. + +Une petite pluie fine pour voyager; peu récréatif, pas plus que les +chemins de fer de ce pays où l'on est plus secoué qu'en un vieil +omnibus. + +Singulière ville. Je passe dans les rues, on me regarde, on me signale; +des vieilles gens, des ecclésiastiques me saluent très bas; un libraire +veut me vendre un vieux christ en ivoire; j'entends mon nom murmuré par +les boutiquiers sur leurs portes. + +Les corneilles de la Cathédrale ont un cri particulier; il y en a plein +l'air, par moments. Dans les rues un bruit de sabots. Impression funèbre +et grotesque. + +Geffosses, samedi soir. + +Que j'ai une amie précieuse! Comment, je tenais beaucoup à +avoir cet article sur Carducci dont j'avais vu le titre et elle trouve +moyen de se le procurer! C'est de la sorcellerie pure! Ainsi, sans me le +dire, on savait qu'il faut me tenir au courant de la littérature +italienne. La surprise est charmante, toute utilité à part, et me cause +un plaisir très vif et très inattendu. Comment savait-on encore que je +tiens à noter tout ce qui paraît sur Leopardi? Les autres nouvelles +littéraires sont également bonnes à savoir. Ceci s'appelle entendre la +collaboration. On peut communiquer l'article du Voltaire. Mon bonhomme +de poète, qui l'a lu le trouve de son goût, supérieur aux ordinaires +articles de journaux.--Je trouve très agréable cette manière _d'agir des +tendresses_; tu as été aussi tendre en lisant et en notant pour moi +qu'en m'écrivant de jolies choses. Je le prends ainsi, tu vois, mon +amie, que ce n'est pas décourageant.--C... a toujours eu l'habitude des +cartes postales; j'en ai de lui toute une collection; je ne crois pas +qu'il en ait autant de moi. C'est un garçon qui fait des économies de +politesse pour sa petite famille. Si mon second article passe au +Voltaire--et si ce n'est là, ce sera ailleurs--il est à prévoir que mon +nom sera répété plus d'une fois. Bien lancé, ce paradoxe sur la pucelle +pourrait servir de thème aux patriotes pour qui les gloires sacrées de +la France, etc..., de thème pour me dauber, ce qui serait réjouissant. +Le Voltaire, pourrait bien avoir eu peur de cela; et pourtant, il y a +celle de son patron! Oui, mais il y a aussi la gloire la plus pure, +etc...--J'apporterai le cachet en question, à moins, ce qui est +invraisemblable, que mon père ne s'y oppose. A la vérité, il n'y a que +celui-là où ses armes soient seules; les autres ont, accolées aux +siennes, celles de ma mère. Très juste le passage sur ceci, qu'il faut +penser à se maintenir, une fois arrivé. Quant à cette crainte d'arriver +trop vite, je la crois chimérique. Je puis arriver, à mon âge, sans +danger, ne me sentant aucunement dans la voie de la stérilité, au +contraire. Puis, une fois arrivé, c'est-à-dire connu, si au lieu d'un +but général on a des buts particuliers, telle œuvre, tel succès spécial, +un genre différent de celui dans lequel on s'est fait connaître, une +bataille à gagner sur un terrain neuf, le théâtre.--Il y a eu, ai-je +appris aujourd'hui, un article de Marcel Fouquier dans _LE XIXe +SIÈCLE_ (vers mars ou avril), où il notait que j'avais été le premier à +parler en France du poète américain. Peut-être qu'avec la complicité de +Paul T... on pourrait feuilleter quelques numéros de ce journal; à moins +que le temps manque, et, en ce cas, je le ferai moi-même à mon retour. + +M'adresser les lettres mises à la poste lundi, à _Coutances, poste +restante_; celle mise à la poste mardi, au _Château de la Motte, +Bazoches-en-Houlme (Orne)_. Mercredi, elle pourrait arriver trop tard; +ce jour, moi, je t'écrirai pour la dernière fois. Jeudi je serai très, +très, très impatient et vendredi matin, heure dite, vers 5 h. moins le +quart (le train arrive à 4 h. 15, gare Saint-Lazare, cette fois), enfin +je te retrouverai. Je t'en prie, mentalement--moi je l'efface d'un +trait de plume--retire le mot dont tu qualifies ta lettre. Il n'est pas +vrai, et il est laid. En tout ce que tu m'écris tu me prouves que tout +ce qui m'intéresse t'intéresse; n'est-ce pas aimer cela, et le dire, +encore que d'une façon détournée? + +Pas de lettres! Gourmande, elle met le mot au pluriel. Eh bien! hier, il +y en eut deux et trois enveloppes, sommes-nous contente? Elle n'a qu'à +dire: encore, encore, et on lui obéit. Si j'étais en prison, je +t'écrirais tout le temps,--il y à tant de manière de dire qu'on l'aime à +celle qu'on aime uniquement!--mais je ne suis qu'un prisonnier en +liberté. + +Dimanche matin. + +Bonjour, mon cher Sphinx, je me réveille non loin de la mer. En +me penchant par la fenêtre, je l'aperçois bleue, éclatante. Le beau +temps me permettra de profiter de ces deux jours pour m'y plonger un +peu. Mais voilà encore, de cette fois, un plaisir bien incomplet. + +Geffosses, Dimanche 11 septembre, 4 h. + +Couché dans le sable, dans les dunes, à l'abri du vent. Par une +échancrure, je vois la mer glauque sous le ciel, sous le ciel laiteux; à +l'horizon, après une bande sombre, Jersey se détache dans un bleu de +brume. Le sable chauffé par une journée de soleil me brûle et m'amollit; +il y a comme des baisers dans l'air, et les vains désirs se fondent en +une tristesse. Le halètement sourd du reflux engourdit la pensée, de +même que les effluves salines aiguisent les sens. L'hallucination vient: +Tu surgirais tout d'un coup d'entre les grandes herbes des dunes que je +n'en serais pas étonné. C'est aussi que j'ai beaucoup vécu avec toi +aujourd'hui. Je fus à la messe ce matin, il y avait de l'orgue et toute +notre vie dans les églises a surgi devant moi, depuis ce vendredi du +Stabat jusqu'au jour des jacynthes. + +Le creux de sable où je suis étendu se peuple de ta forme; tu sors de +l'eau ruisselante, étincelante au soleil, comme Astarté, ou tu +t'allonges sur la dune, le vent couvrant de sable menu ta peau ivoirée. + +Mes sens s'irritent; d'ailleurs, je suis un peu énervé; je dors fort +mal; passant tous mes rêves avec toi, ce qui n'est pas calmant du tout. + +Cette solitude de la mer est terrible; en deux heures on est las +d'esprit, sans autre lucidité que des sensations lancinantes; toute +l'âme est chair. Ceux qui trouvent que ça élève l'âme à Dieu n'ont pas +le crâne fait comme moi; à Trouville, peut-être, à cause du casino, mais +pas à Geffosses, où je suis la seule nature respirante, en face du flot +bleu. C'est vers toi qu'en un désir fou elle va, affamée de baisers. Oh! +ce creux dans les dunes, encore un endroit où j'ai semé un des petits +cailloux blancs, que j'ai emporté, comme le Petit-Poucet, pour retrouver +le chemin de mes désirs. + +De longtemps, d'ailleurs, je fus obsédé par cette fantaisie, et je +l'objectivai une fois, mais à l'état de désir seulement dans Patrice. +Ainsi ai-je fait souvent; ce que je ne pouvais réaliser, je l'écrivais. +Et voilà pourquoi je n'écrirai peut-être plus de roman d'amour; on +n'écrit bien que ce qu'on n'a pas vécu. Ceci n'est pas l'opinion +commune, mais vois, Balzac ne vécut jamais qu'en imagination. Ce sont +deux cases très différentes, la littérature et la vie; on ferait un +chapitre là-dessus s'il y avait des gens pour le lire. + +--Voilà des cockneys qui arrivent et des femmes d'une esthétique +médiocre vont apparaître dépouillées de leur corset (il n'est pas donné +à tous d'avoir une femme avec laquelle on peut railler le corset), +spectacle d'un intérêt très ordinaire. + +Je me vautre vêtu de molleton blanc; j'en apporterai la vareuse qui avec +un liseré rouge ou bleu ne lui déplaira peut-être pas comme vêture pour +la maison. + +Le soleil baisse, le vent devient frais et cela m'apaise. Je n'ai pas +pris de bain, ne voulant pas aggraver un léger mal de gorge. Puis la mer +est loin, très basse et je manque un peu d'entrain. + +A nous deux nous y serions si bien. Ceci est un rêve très réalisable; +sinon à Geffosses. Il n'y a pas des tantes sur toutes les plages de +France. + +On aurait pu, _s'il n'y a pas encore de décision au sujet de Patrice, +communiquer Merlette. Un volume déjà paru peut décider en montrant qu'on +n'est pas absolument un débutant_. + + +Gefosses, lundi soir, 12 septembre. + +Vous n'aurez qu'un mot de moi, aujourd'hui, mon amie. D'une longue +course à la mer, de plusieurs heures de contrainte, je me trouve las. +Demain, je n'aurai pas une minute à moi et pour qu'il n'y ait pas un +jour sans correspondance, j'écris ce soir. + +En approchant de sa fin le supplice devient intolérable, par moments; +puis, je me préoccupe de remplir de mon mieux le programme et je ne sais +si j'y réussirai complètement. + +Pas de poésie dans l'âme aujourd'hui; une journée laide, sans lectures, +sans écritures, sans solitude; j'ai scrupule d'envoyer à mon amie ce +terne reflet d'une pensée obscurcie. + +C'est ma faute aussi. Peut-être si j'avais prévu rester ici aujourd'hui, +aurais-je eu une lettre que je ne trouverai que demain, poste restante, +à Coutances. + +Ces trois derniers jours vont se passer en déplacements; j'ai hâte +d'être à la minute attendue et je ne parle pas encore de la minute +suprême, seulement de celle où je monterai dans le train de Paris. + +L'autre, celle où je te toucherai, je la pressens d'une joie si aiguë +que j'en ai peur, presque. Je te toucherai, oh! j'ai besoin de te +toucher, de te sentir dans mes bras, de t'étreindre, de te serrer contre +moi, mes lèvres à ta tempe, longtemps, longtemps; et de me mettre à tes +pieds, la tête sur tes genoux; et d'avoir tes bras autour de mon cou. +Je vivrais rien que de ton contact; c'est par là, lèvres à lèvres, qu'on +se parle et qu'on se dit tout. + + + +Lundi soir, 11 h. + +Rentré dans ma chambre, et debout, sur un meuble qui me sert de pupitre, +je veux passer encore un peu de temps avec toi. Je pense qu'en ce moment +tu es joyeuse ou triste à cause de moi, si Patrice a réussi ou pas. Te +faire partager des succès, ce serait bien bon, mais les déboires? + +Oh! cet éloignement m'exaspère, me rendrait fou ou stupide. Je n'en +supporterais pas une heure de plus. Quand je suis parti, je ne savais +vraiment pas à quoi je me condamnais, mais quand je l'aurais su! + +Et voici que je te revois sur le quai du départ, sans mouvement, +droite, comme la statue de l'adieu, et il me semble que tu es restée là, +immobile, depuis le temps et que si je revenais par là, je t'y +retrouverais. + +J'ai encore au cœur l'angoisse de cette minute. + +Bonsoir, ma chère femme; je m'endors et je m'éveille avec toi; la mer +gronde, le vent souffle, la nuit est sans lune, c'est l'heure des +évocations. + +Pour racheter la laideur de ma lettre je la parfume de ces trois petites +feuilles que j'ai découvertes tantôt. + + + +Mardi soir, 13 septembre. + +Que d'ironie! que d'ironie! et qui tombe bien à côté, cruelle, car ce +bois d'où sont datés les vers n'est pas du tout l'autre; il touche à la +maison. Puis l'autre je n'y ai jamais associé, dans mes désirs, personne +de réel que toi. Mais j'ai l'air de me défendre. + +Ironie et sagesse. Que de sagesse! Et aussi que de choses peu +rassurantes! Des écueils, des précipices! Dieu! quelle navigation +périlleuse! + +Puis une ondée d'automne sur mon lyrisme! + +0 mon cher porte-drapeau, te verrait-on t'arrêter; pire, faire un pas +en arrière? + +Ainsi je ne te trouverai que, peut-être, vendredi matin? J'espère tout +de même, mais puisque je n'en ai plus la certitude--où l'avais-je prise, +cette certitude?--je ne fais plus qu'espérer. + +Enfin, à peine y a-t-il des jours entre nous, maintenant, seulement des +heures. Et je n'écris plus, seulement ceci pour tenir ma promesse; je +n'ai plus de mots, je n'ai plus que des baisers. + +Ce soir, je suis horriblement las; demain je pars d'assez bonne heure. +Il faut me faire crédit. + +S'il y a des déceptions à mon arrivée, il y aura aussi des surprises. + +On a dû trouver bien risquée--_alors_! ma lettre du bord de la mer! Tant +pis! + +J'apporte ce cachet; d'ailleurs, il n'y en a pas d'autre. + +Paris Bazoches 66-38-15-12 h. + +Infiniment content Patrice c'est l'autre qui revient pas, l'auteur ne +comprend ni n'admet ce noir aucune raison valable. Il faut être à +l'Université Montparnasse 4 H. Remy. + + + +Château de la Motte, jeudi matin +15 septembre. + +Ainsi cette même qui m'écrivait il y a quinze jours que hors de moi il +n'y avait rien me raille aujourd'hui de ma tendresse, trouve qu'après +quinze jours nous sommes physiquement étrangers l'un à l'autre--et cela +à l'heure même où je ne l'ai peut-être jamais si passionnément désirée. + +Il me semble que ma vie croule dans cette chambre même où je suis né. +Lâchement j'ai pleuré ce matin, en m'éveillant,--dans la sensation que +tout se retirait de moi. Je la voyais s'éloigner ironique: «Ah! tu +m'aimes! Eh bien, aime!» + +Pourquoi me torture-t-elle ainsi? Non, elle me fait vraiment trop +souffrir, mon orgueil va reprendre le dessus. C'est la dernière plainte; +on ne me raillera plus. + +C'est moi que l'on piétine; cela souffre toujours, cela ne crie plus. + +Je me roidis; on ne broira qu'un morceau de marbre. + +Ah! tu me railles d'avoir fait de toi ma vie. C'est fini, tu ne sauras +plus ni ce que je pense, ni ce que je sens; j'ai mis un sceau sur mes +lèvres. + +Quel retour, quelle nuit à passer,--et quelle arrivée! + +Je serai là, elle n'a qu'un pas à faire et elle ne le fera pas. + +Faut-il donc que ce retour soit pire que le départ! + +En la quittant, je la sentais à moi; qui vais-je retrouver? + +Mais je ne cède pas ainsi.--Dépêche envoyée. Infiniment content. +Patrice. C'est l'autre qui revient, pas l'auteur.--Aucune raison +valable. Ce noir ni compris ni admis. Il faut être à l'Université. +Retour M.P. 4h. + + + +Vendredi 16 septembre 7h.-1/2. + +Je reviens--vous étiez chez vous--vous m'avez entendu, ne m'avez pas +ouvert. + +Quelle réponse faire à cela et à vos dernières lettres. + +--Quelle? + +Je suis mortellement triste, je m'en vais je ne sais où devant moi. + +Tu me rends fou ou tu me tues. + +Il y a un mystère. + +Enfin à 1 heure. Vivre jusque-là va m'être très dur. Raille, crainte de +l'attendrir. + +Qui m'eût dit qu'après le déchirement du départ, il y aurait +l'angoisse--ah! pire--du retour? + + + + INTÉRIEUREMENT + + Τή φιλή + + 12-22 septembre 87. + + +Ne me demande plus de mots, ô mon amie, +des mots doux et choisis, pour leur grâce, un à un, +des mots dont le murmure épand comme un parfum, +ne me demande plus de mots, ô mon amie. + + +Ne me demande plus de phrases, mon amie, +des phrases sur l'enclume au marteau martelées, +des phrases qui font un bruit d'ailes envolées, +ne me demande plus de phrases, mon amie. + + +Ne me demande plus de vers, ô mon amie, +des vers dont la beauté modelée à ton corps +a trempé ses contours dans le rose et les ors, +ne me demande plus de vers, ô mon amie. + + +Ne me demande plus de prose, ô mon amie, +de prose dont l'airain vibre et sonne, superbe: +ma tendresse dédaigne et dépasse le verbe, +ne me demande plus de prose, ô mon amie. + + +Demande-moi plutôt de l'amour, mon amie, +de l'amour où les cœurs se fondent, profusés, +car je n'ai plus de mots, je n'ai que des baisers, +demande-moi plutôt de l'amour, mon amie. + + + + Τή φιλή + + L'AME EN VOYAGE + + PROSE + +24 septembre 1887. + +Sous la lampe rose, mes désirs se sont accomplis contre ses +désirs:--- et c'était la même ombre luciolée des mêmes reflets, les +mêmes étoffes aux vagues papillotements; c'était le même nid sous la +lampe rose. + + +Mes désirs se sont accomplis et pourtant l'amie était absente: il n'y +avait rien de ce qui fait d'elle l'amie, ni l'enveloppement des gestes +conquérants: ceci est à moi; ni le baiser qui mord; ni le tressaillement +de la moelle qui s'électrise depuis le cerveau jusqu'aux orteils; ni les +syllabes murmurées à peine, le cri doux et un peu fauve qui dit +l'indicible; et pourtant.--oh! tristement!--mes désirs se sont +accomplis. + + +L'amie était absente, je l'ai cherchée en vain. En vain j'ai interrogé +la chair en ses secrets: les secrets ont gardé leur secret. Sous la +lampe rose, la même lampe rose, ce n' était plus la même amie. +L'illusion m'a tendu ses lèvres, la chimère m'a livré sa beauté: l'amie +était absente. + + +Je l'ai cherchée en vain: son âme était en voyage. Et c'était pareil à +un songe charnel, quand les imaginations viennent rôder, fantômes, et +s'offrir, succubes. Qui donc était là? Qui avait pris sa place, sa +forme, ses membres, sa grâce, quelle femme, puisque, elle, je l'ai +cherchée en vain? + + +Son âme était en voyage, quand mes désirs se sont accomplis. O statue, +je t'offrais la mienne: pour t'animer, tu n'avais qu'à ne pas détourner +la bouche. Une vie, c'est assez pour nous deux qui ne devons pas être +séparés. Mais non: statue sous la lampe rose, son corps s'est donné +seul; son âme était en voyage. + + + + LE JOUEUR DE FLÛTE + + PROSE + + +I.--Leurs amours, sous le ciel d'Athènes se rythmaient à des +accompagnements de flûte. Les sept trous de la syringe, en notes aiguës +et douces, répétaient la musique des baisers, berçaient la langueur des +attitudes et l'inattendu des étreintes: + +--Quel sera notre joueur de flûte? + +II.--Elle veut qu'un écho redise l'inexprimable harmonie des baisers qui +tombent sur la chair, comme une pluie tiède: vifs et précipités par le +désir qui vers le but suprême se hâte, sans respirer les parfums +diffusés le long du sentier; lents et ralentis à la volonté du plaisir +qui fait l'école buissonnière par monts et par vaux:-- + +--Quel sera notre joueur de flûte? + +III.--L'aveugle désir a des voies droites; il marche d'un train rapide. +Aux yeux un bandeau qui lui voile le monde réel, il court haletant, le +front en avant, vers l'infini qu'il n'atteindra jamais; éternelle +illusion, éternellement renouvelée. Pour noter la course décevante du +désir,-- + +--Quel sera notre joueur de flûte? + +IV.--Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un +instinct qui le domine, il a une âme. Il n'est pas égoïste et même ne +s'épanouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la +chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette +chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, ô, mon amie. + +--Quel sera notre joueur de flûte? + +V.--Désir, plaisir, passion, la passion qui en dépit de tout, des hommes +ennuyés et envieux, de la société stupide et borgne, unit deux êtres, et +d'une inéluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare +et qui fait peur; la dévorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et +parfois les dévore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rêves +et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une +telle passion,-- + +--Quel sera notre joueur de flûte? + +VI.--Et pour rythmer les rires où s'épand la joie de se comprendre, +l'insaisissable accord des yeux, les contacts perpétués des doigts, les +appels fréquents des lèvres, dis-moi, amie. + +--Quel sera notre joueur de flûte? + +VII.--Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je +veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,--joncher, +comme de roses, ta chair adorée. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi +veux-tu que je sois aussi le joueur de flûte? + +9-10 octobre 87. + +REMY DE GOURMONT + +_inv. et scrips._ + + + + + LE SOURIRE + +Assonances + +_Risus et amicæ laudes._ + + +Le sourire est un dieu charmant, fait de lumière, +limpide comme un vol subtil de libellules +qui rase l'eau dormante et bleue des étangs clairs. + +Frère d'Eros, il a des ailes minuscules, +et les flèches d'argent qui peuplent son carquois +ont pour pointe un désir et pour barbe un scrupule. + +Ses yeux sont des saphirs profonds comme une joie +d'amour; mais l'âme est si mobile, et la prunelle, +qu'ils ont l'air d'améthystes, parfois, ou de turquoises. + +La bouche est rouge: elle a la grâce d'un pastel +et le pourpre très doux, le velours d'un œillet; +quand elle s'ouvre, il en sort soudain une étincelle. + +Le Sourire est un dieu charmant, mais si léger +qu'il ne pose pas plus qu'un oiseau sur la branche: +il voltige et s'envole, il déjoue les aguets; + +Quand on croit le tenir, il a fui comme un charme; +pas plus qu'une hirondelle on ne le prend au piège, +et s'il était captif, il mourrait dans sa cage. + +Il s'arrête par-ci, par-là, dans un cortège +d'éclairs, jase, et d'un seul coup d'aile part en fusée, +revient, s'en va, toujours courant le même arpège. + +Il est rayon, il est parfum, il est rosée. +Il a des feux d'étoile et des phosphorescences +plus douces que la lune dans la nuit argentée: + +lueurs comme on en voit présager la naissance +et les splendeurs encore confuses de l'aurore; +éclat tout plein de grâces, mélancolies, pimpances. + +Il est rayon, il a dans son écrin les ors, +les violets, les roses, les bleus, les améthystes, +les sinoples royaux, les vairs de cyclamor; + +les couleurs, mais surtout les nuances: les tristes, +ces fleurs décolorées par l'excès des soleils; +les joyeuses, ardeurs dont la gamme s'irise; + +les blancs trempés un peu de chair ou de vermeil, +les outre-mer, ces rêves, et les glauques divins +dont on faisait les yeux moqueurs des immortels. + +Oh! les piquants bitumes sous des yeux libertins! +oh! les piquants cinabres sur des joues de déesses! +Diane aux genoux blancs, et toi Vénus aux seins + +prédestinés! Il est parfum, et les caresses, +des odeurs souveraines épicent ses baisers, +tendresses parfumées, affolantes tendresses! + +Il est rayon, il est parfum, il est rosée: +la gaîté de ses yeux se voile sous des larmes, +souvent, pour étonner l'âme dépaysée, + +qui ne sait plus, se trouble, hésite et se demande +si c'est la joie qui ment, ou si c'est la douleur, +ou si le Dieu n'est pas triste et gai, tout ensemble. + +Le Sourire est un dieu charmant, un Dieu charmeur. + +ENVOI + +Ah! chère, il t'aime, il vient à toi, en roi. +Il installe son charme et sa grâce en ton cœur: +Il adore tes lèvres, tes yeux, tes dents, ta voix. + +8-14 novembre 1887. + +REMY DE GOURMONT + +_inv. et scrips._ +_tristis incipit; peregit_ +_tristissimus_. + + + +Lundi matin, 9 h., 7 novembre 87. + +J'ai envie d'écrire des choses mélancoliques. Elle vient de +partir. + +Nous ne nous étions pas quittés depuis avant-hier soir et il y a un +petit moment très pénible à la voir traverser la cour. + + + +Vendredi soir, 9 h.-1/2, 26 novembre. + +Il ne faut pas, amie, m'en vouloir de ma soirée; elle a été +bonne. Comme le Commandeur avait affaire au Figaro, nous y allons; reçus +par Magnard, très bien, auquel je débite mon document Jeanne d'Arc. Très +amusé de mon idée; me prie de lui envoyer l'article. + +Rencontré là St-Cère. Rendez-vous avec lui demain samedi à 4 h. 1/2 pour +faire ensemble un article pour le supplément de samedi prochain. + +Le Commandeur reste pour faire une conférence. Donc vu Savaria et passé +une heure avec lui. + +A demain. Avant 4 h., ou chez moi 7 h., car second rendez-vous avec +Savaria à 5 h. 1/2. + +_Il tuo_. + + + +Mercredi, 9 h., 15 décembre 87. + +J'ai des remords, amie, d'avoir été, moi aussi, désagréable, sans aucun +droit. Et en aurais-je le droit que je ne devrais pas le prendre. Mais, +vois-tu, il y a des êtres qui rentrent en leur coquille sitôt qu'on les +froisse, un peu, si peu, et tous deux nous en sommes. Ce n'est pas +précisément mauvais caractère, du moins au fond; plutôt excès de +sensibilité avec aussi pas mal d'orgueil. Te faire de la peine est tout +ce qui m'en fait le plus à moi-même et l'instant d'après je souffre plus +du trait que j'ai lancé que de celui que j'ai reçu. + +Puis c'est l'orgueil qui clôt la bouche, arrête les gestes, met une +barrière momentanée entre deux êtres qui ne vivent bien qu'au contact +l'un de l'autre. + +Tout cela est nécessité: là où il y a vie, il y a sensibilité, il y a +joie, il y a souffrance et d'autant plus que le tissu vivant est plus +délicat, plus plein de nerfs. + +Et des paroles, encore qu'elles ne soient point pensées, encore que +celui qui les reçoit sache qu'elles ne sont pas pensées, des paroles +peuvent blesser, parce que le mal est fait avant que le raisonnement ait +eu le temps de l'arrêter. + +Les paroles sont terribles, les paroles sont précieuses: l'homme +s'attache par la parole. Un mot où se décèle la vivacité d'un sentiment +a beaucoup de pouvoir. Là est la force de l'aveu articulé, plus fort +même que les actes, car il implique une plus grande domination subie et +avouée, proclamée, une plus complète défaite de l'orgueil, un plus +absolu détachement de soi. + +Je crois bien que cette traduction du proverbe arabe m'est toute +personnelle. L'autre jour je le lus sans trop le comprendre et il est +probable que je le comprends à ma manière. + +Chère, très chère, il me semble que tu es à cent lieues, n'étant plus +tout près de moi; et j'écris cela sachant bien que tu le sentiras et que +pour toi ce ne sera pas un enfantillage. + +Décidément je me persuade que beaucoup de ta mauvaise humeur est de ma +faute. Moi aussi je me laisse aller à parler et à agir, comme si tu ne +m'aimais pas, et cela est mal, car je sais que cela fait souffrir. + +Il vaudrait mieux abuser de l'être qui vous aime que de douter de lui. + +Si tu te souviens encore de ce que j'ai pu dire d'amer, tu l'oublieras, +car je ne veux rien entre nous qui soit même l'ombre fuyante. + +Souviens-toi plutôt que comme un autre toi-même tes affaires, tes +soucis, tes joies sont mes affaires, mes soucis, mes joies. Je t'assure +qu'en ces temps derniers j'ai partagé toutes tes émotions; ne t'en es-tu +pas aperçue? Quand il s'agit de toi, il ne saurait être question de +dilettantisme. + +A quoi bon aimer, alors, si ce n'est pas pour aimer ainsi? Pourquoi se +donner, si on ne se donne qu'à moitié? + +Mais tout homme a dans son cœur un _méchant_ qui sommeille. + +Ah! ma chère Berthe, si _mon méchant_ se réveille contre toi il faut lui +pardonner, car il ne sait ce qu'il fait. + + + +TABLE + + + +BALLADE DE LA ROBE ROUGE +A GUSTAVE DORÉ +_J'espère, Madame_ +VITRAIL ROMANTIQUE +RONDEL +NOTE (_De ces minutes_...) +IN MANUS +LITANIES +LES JACYNTHES +VAINS BAISERS +_Je suis parti_ +_O mon amie_ +_Pourquoi ne pas vous écrire_ +_Je retrouve sur un carnet_ +_Je sors de chez ces bourgeois_ +_Prends-moi tout_ +_Relu cette explosion d'invectives_ +_Je travaille et voilà que soudainement_ +_Copie de notes indéchiffrables_ +_Pas deux jours de suite_ +_Je m'éveille et prends conscience de moi_ +ENVOI +_Je t'envoie ces parfums_ +CONCORDANCES +_Vous devez trouver, mon amie_ +COMMUNIONS +_Les tortures sont douces_ +SYMBOLES +_Tu aurais voulu, mon amie_ +CHANT ROYAL DE L'ÉDEN +_On n'aime qu'une fois_ +JEUNESSE DE NOTRE JOIE +_Il me semble, mon adorée_ +_Sèvres. Toutes ces mêmes choses_ +_Bonjour, ma chère adorée_ +_Sortant de ce bois sombre_ +_Bonjour, ma toute charmante_ +_Beaucoup de pages de toi_ +_Enfin, je les relis ces pages_ +_Que ne pouvons-nous pas faire_ +_Je commence une autre feuille_ +_Aux heures attristées_ +_J'espérais trouver ici de l'étoffe_ +_Que j'ai une amie précieuse!_ +_Bonjour, mon cher Sphinx_ +_Couché dans le sable_ +_Vous n'aurez qu'un mot de moi_ +_Rentré dans ma chambre, et debout_ +_Que d'ironie! que d'ironie!_ +_Ainsi cette même qui m'écrivait_ +_Je reviens. Vous étiez chez vous_ +INTÉRIEUREMENT +L'AME EN VOYAGE, _prose_ +LE JOUEUR DE FLÛTE, _prose_ +LE SOURIRE, _assonances_ +_J'ai envie d'écrire des choses_ +_Il ne faut pas, amie, m'en vouloir_ +_J'ai des remords, amie_ + + + + + +_ACHEVÉ D'IMPRIMER_ + +le quinze juin mil neuf cent vingt et un +PAR +Marc TEXIER +A POITIERS +POUR +LE MERCURE DE FRANCE + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Lettres à Sixtine (1921), by +Remy de Gourmont (1858-1916) + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LETTRES SIXTINE (1921) *** + +***** This file should be named 17590-0.txt or 17590-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/1/7/5/9/17590/ + +Produced by Carlo Traverso, Rénald Lévesque and the Online +Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. +This file was produced from images generously made available +by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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